The Project Gutenberg EBook of Conscience, by Hector Malot

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Title: Conscience

Author: Hector Malot

Release Date: September 8, 2004 [EBook #13400]

Language: French

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CONSCIENCE

HECTOR MALOT


1888



PREMIRE PARTIE



I

Lorsque le bohme Crozat tait sorti de la misre par un bon mariage qui
le faisait bourgeois de la rue de Vaugirard, il n'avait pas rompu avec
ses anciens camarades; au lieu de les fuir ou de les tenir  distance,
il avait pris plaisir  les grouper autour de lui, trs content de leur
ouvrir sa maison, dont le confortable le jetait loin de la mansarde
de la rue Ganneron qu'il avait si longtemps habite, et le flattait
agrablement.

Tous les mercredis, de quatre  sept heures, il y avait runion chez
lui  l'_Htel des Mdicis_, et c'tait un jour sacr pour lequel on
se rservait: quand une ide nouvelle germait dans l'esprit d'un des
habitus, elle tait caresse, mrie, tudie en silence, afin d'tre
prsente dans sa fleur au cnacle. J'en parlerai chez Crozat;
les lvres prenaient un sourire d'esprance, et l'on s'endormait
tranquillement en coutant dj le tapage qui se ferait dans la petite
salle basse de l'htel o Crozat, les mains tendues, la figure ouverte,
recevait ses amis.

Elle tait aimable cette rception, simple comme l'homme, cordiale de la
part du mari ainsi que de celle de la femme, qui ayant t comdienne,
avait gard la religion de la camaraderie. Sur une table, on trouvait
des cruchons de bire et des chopes;  longueur de bras, un vieux pot en
grs de Beauvais, plein de tabac. La bire tait bonne, le tabac sec;
les chopes ne restaient jamais vides; on pouvait mettre ses pieds
crotts sur les barreaux des chaises en causant librement entre hommes,
et cracher sans gne autour de soi.

Et ce n'tait point de niaiseries ou de futilits qu'on s'entretenait,
de bavardages mondains, de commrages sur les amis absents, ou de potins
de coteries, mais des grandes questions philosophiques, politiques,
sociales, religieuses, qui rglent l'humanit.

Form d'abord d'amis ou tout au moins de camarades qui avaient travaill
et tran la misre ensemble, le cercle de ces runions s'tait peu 
peu largi, et si bien qu'un jour la salle de l'htel des Mdicis
tait devenue une parlotte o les prcheurs d'ides et de religions
nouvelles, les penseurs, les rformateurs, les aptres, les politiciens,
les esthticiens et mme simplement les bavards en qute d'oreilles plus
ou moins complaisantes se donnaient rendez-vous; venait qui voulait,
et, si l'on n'entrait point l tout  fait comme dans une brasserie, il
suffisait d'tre amen par un habitu pour avoir droit  la pipe,  la
bire et  la parole.

Mais, quoiqu'une certaine libert rglt l'ordre du jour de cette
parlotte, on n'tait pas toujours certain d'arriver  placer le discours
prpar pour lequel on tait venu; car Crozat qui, selon ses propres
expressions, poursuivait la conciliation de la science moderne avec
les religions, quelles qu'elles fussent, usait et mme abusait de
sa qualit de matre de maison pour ne pas laisser les discussions
s'carter des sujets qui le passionnaient.

D'ailleurs, et-il faibli en cdant  des considrations de
bienveillance, de politesse, ou mme de faiblesse qui taient assez dans
son caractre, que le plus assidu de ses habitus, le pre Brigard, et
montr de la fermet pour lui.

C'tait une sorte d'aptre que Brigard, qui s'tait acquis une clbrit
en mettant en pratique dans sa vie les ides qu'il professait et
prchait: comte de Brigard, il avait commenc par renoncer  son
titre qui le faisait vassal du respect humain et des conventions
sociales;--rptiteur de droit, il et pu facilement gagner mille ou
douze cents francs par mois, mais il avait arrang le nombre et le prix
de ses leons de faon que sa journe ne lui rapportt, que dix francs,
pour n'tre pas l'esclave de l'argent;--vivant avec une femme qu'il
aimait, il avait toujours tenu, bien qu'il en et deux filles,  rester
avec elle en union libre et  ne pas reconnatre ses enfants, parce
que la loi et affaibli les liens qui l'attachaient  elles et amoindri
ses devoirs; c'tait la conscience qui sanctionnait ces devoirs; et la
nature comme la conscience faisaient de lui le plus fidle des maris,
le meilleur, le plus affectueux, le plus tendre des pres. Grand, fier,
portant dans sa personne et ses manires l'lgance native de sa race,
il s'habillait comme le commissionnaire du coin, remplaant seulement
le velours bleu par le velours marron, couleur moins frivole. Habitant
Clamart depuis vingt ans, il n'tait jamais venu  Paris qu' pied,
et les seules concessions qu'il accordt au superflu ou au bien-tre
consistaient l'hiver,  faire le chemin en sabots, l't  porter sa
veste sur son bras.

Ainsi organis, il lui fallait des disciples, et il en cherchait
partout, dans les rues, o il retenait par le bouton les gens qu'il
avait pu agripper sous les arbres du Luxembourg, et le mercredi chez
son ami, son vieux camarade Crozat. Combien n'en avait-il pas eu! Par
malheur, la plupart avaient mal tourn; quelques-uns taient devenus
ministres; d'autres s'taient laisss ensevelir dans les hautes places
de la magistrature inamovible; il y en avait qui remuaient des millions;
deux taient  Nouma; l'un prchait dans la chaire de Notre-Dame.

Une aprs-midi d'octobre, la petite salle tait pleine; la fin des
vacances avait ramen les habitus et pour la premire fois on se
trouvait  peu prs en nombre pour ouvrir une discussion utile. Crozat,
prs de la porte, souriait aux arrivants en donnant des poignes de main
retour de vacances; et Brigard, son chapeau de feutre mou sur la tte,
prsidait, assist de ses deux disciples prfrs en ce moment, l'avocat
Nougarde et le pote Glady qui, eux, ne tourneraient pas mal, il en
tait certain.

A la vrit, pour ceux qui savaient regarder et voir, la mine blme de
Nougarde, ses lvres minces, ses yeux inquiets et une austrit de
tenue et de manires qui jurait avec ses vingt-six ans, faisaient croire
 un ambitieux plutt qu' un aptre. De mme, quand on savait que Glady
tait propritaire d'une belle maison  Paris et d'immeubles en province
qui lui rapportaient une centaine de mille francs de rente, on imaginait
difficilement qu'il continut le pre Brigard.

Mais voir n'tait pas la facult dominante de Brigard, c'tait
raisonner, et le raisonnement lui disait que l'ambition ferait bientt
de Nougarde un dput, comme la fortune ferait un jour de Glady un
acadmicien, et alors, bien qu'il dtestt les assembles autant que
les acadmies, ils auraient deux tribunes leves d'o la bonne parole
tomberait sur la foule avec plus de poids. On pouvait compter sur eux.
Quand Nougarde avait commenc  venir aux runions du mercredi, il
tait creux comme un tambour, et, s'il parlait brillamment sur n'importe
quel sujet avec une faconde imperturbable, c'tait pour ne rien dire.
Dans le premier volume de Glady, on n'avait trouv que des mots
savamment arrangs pour le plaisir des oreilles et des yeux. Maintenant,
des ides soutenaient les discours de l'avocat, comme les vers du pote
disaient quelque chose--et ces ides, c'taient les siennes; ce quelque
chose, c'tait le parfum de son enseignement.

Depuis une demi-heure que les pipes brlaient avec un tirage forc, la
fume ne s'levait plus que lourdement au plafond, et c'tait dans un
nuage qu'on voyait Brigard, comme un dieu barbu, proclamant sa loi, le
chapeau sur la tte, car, s'il avait pour rgle de ne jamais l'ter, il
le manoeuvrait continuellement pendant qu'il parlait, le mettant
tantt en avant, tantt en arrire,  droite,  gauche, le relevant,
l'aplatissant selon les besoins de son argumentation.

Il est incontestable, disait-il, que nous parpillons notre grande
force, quand nous devrions la concentrer.

Il enfona son chapeau.

--En effet,--il le releva--l'heure est venue de nous affirmer comme
groupe, et c'est un devoir, pour nous, puisque c'est un besoin pour
l'humanit....

A ce moment, un nouveau venu se glissa dans la salle, sans bruit,
discrtement, avec l'intention manifeste de ne dranger personne; mais
Crozat, qui tait assis prs de l'entre, l'arrta au passage et lui
serra la main:

--Tiens, Saniel! bonjour, docteur.

--Bonsoir, cher monsieur.

--Approchez de la table: la bire est bonne aujourd'hui.

--Je vous remercie: je serai trs bien ici.

Sans prendre la chaise que Crozat lui dsignait de la main, il s'accota
contre le mur: c'tait un grand et solide garon d'une trentaine
d'annes, aux cheveux fauves tombant sur le collet de sa redingote,  la
barbe longue, frisante,  la figure nergique, mais tourmente, ravage,
 laquelle des yeux bleu ple donnaient une expression de duret que
prcisait encore une mchoire osseuse et son allure dcide: en tout un
Gaulois, un vrai Gaulois des temps passs, fort, crne et rsolu.

Brigard continuait:

--Il est incontestable,--c'tait sa formule, car tout ce qu'il disait
tait incontestable pour lui, par cela seul qu'il le disait,--il est
incontestable que, dans le dsarroi o l'humanit se dbat, il importe
d'tablir le dogme de la conscience, ayant pour unique sanction le
devoir accompli et la satisfaction intrieure....

--Le devoir accompli envers qui? interrompit Saniel se dtachant du mur
pour faire un pas en avant.

--Envers soi-mme.

--Alors commencez par tablir quels sont nos devoirs, et pour cela
codifiez ce qui est bien et ce qui est mal.

--C'est facile, dit une voix.

--Facile si vous admettez un respect en quelque sorte inn de la vie
humaine, de la proprit et de la famille. Mais vous reconnatrez que
tous les hommes n'ont pas ce respect. Combien ne croient pas que c'est
une faute de prendre la femme de leur ami, un crime de s'approprier une
chose dont ils ont besoin, de supprimer un ennemi! Alors o sont
les devoirs de ceux qui raisonnent et sentent ainsi? Que vaut leur
satisfaction intrieure? C'est pourquoi je n'admets pas que la
conscience soit un instrument de prcision propre  qualifier ou  peser
nos actions.

Il s'leva quelques exclamations que Brigard rprima.

--A quelle rgle obira l'humanit, je vous prie? demanda-t-il.

--A celle de la force, qui est le dernier mot de la philosophie de la
vie....

--....Ce qui conduit  une extermination progressive et savante. Est-ce
l ce que vous voulez?

--Pourquoi non? Je ne recule pas devant une extermination qui allge
l'humanit des non-valeurs qu'elle trane sans pouvoir avancer et se
dgager, succombant  la peine. N'y a-t-il pas tout profit pour elle 
se dbarrasser de ces non-valeurs qui obstruent son chemin?

--Au moins l'ide est bizarre chez un mdecin, interrompit Crozat,
puisqu'elle supprime les hpitaux.

--Mais pas du tout: je les conserve pour l'tude des monstres.

--En mettant la socit sur ce pied d'antagonisme aigu, dit Brigard,
vous supprimez la socit mme, qui repose sur la rciprocit, sur la
solidarit, et vous crez ainsi pour vos forts un tat de mfiance qui
les paralyse. Carthage et Venise ont pratiqu cette slection par la
force, et elles se sont effondres.

--Vous parlez de force, mon cher Saniel, interrompit une voix;
o prenez-vous a, la force des choses, le _fatum_; il n'y a pas
d'initiative, pas de volont; ce sont les vnements qui veulent pour
nous, le climat, le temprament, le milieu.

--Donc, rpliqua Saniel, il n'y a pas de responsabilit, et cet
instrument, la conscience, qui devrait tout peser, ne sert  rien. Sans
compter que les consquences des vnements, que le succs ou la dfaite
viennent encore le fausser, car tel acte que vous avez cru condamnable
en l'accomplissant peut servir  l'espce, tandis que tel autre que vous
avez cru bienfaisant peut nuire; d'o il rsulte qu'on ne devrait juger
que les intentions et qu'il n'y a que Dieu qui peut sonder les coeurs.

Il se mit  rire:

--Le voulez-vous? Est-ce l votre conclusion?

Un garon de l'htel entra portant des cruchons de bire sur un plateau,
et la discussion fut forcment interrompue, tout le monde entourant la
table o Crozat emplissait les chopes.

Alors des conversations particulires s'tablirent, ceux qui avaient t
en vacances racontant ce qu'ils avaient fait  ceux qui taient rests 
Paris.

Saniel tait venu serrer la main de Brigard, qui l'avait accueilli
assez froidement; puis il s'tait rapproch de Glady avec l'intention
manifeste de chercher  l'accaparer; mais celui-ci avait annonc qu'il
tait oblig de partir, et Saniel alors avait dit qu'il ne pouvait pas
rester non plus et qu'il n'tait entr qu'en passant.

Quand ils furent tous deux sortis, Brigard, s'adressant  Crozat et 
Nougarde, en en moment prs de lui, dclara que Saniel l'inquitait:

--C'est un garon qui se croit plus fort que la vie, dit-il, parce qu'il
est solide et intelligent; qu'il prenne garde qu'elle ne l'crase!



II

Quand Saniel et Glady se trouvrent sur le trottoir de la rue de
Vaugirard, la pluie qui tombait depuis le matin, fouette par des
rafales de l'ouest, venait de s'arrter, et l'asphalte brillait propre
et luisant comme un miroir.

--Il fait bon marcher, dit Saniel.

--La pluie va reprendre, rpondit Glady en regardant le ciel tout charg
de gros nuages noirs qui passaient sur la face de la lune, balays par
le vent.

--Je ne crois pas.

Il tait vident que Glady ne demandait qu' prendre une voiture; mais,
comme il n'en passait pas en ce moment, il fallut bien qu'il marcht 
ct de Saniel.

--Savez-vous, dit-il, que vous avez bless Brigard?

--Sincrement, je le regrette; mais la salle de notre ami Crozat
n'est pas encore tout  fait une glise, et je n'imaginais pas que la
discussion y ft dfendue.

--Nier n'est pas discuter.

--Vous me dites cela comme si vous tiez fch contre moi.

--N'allez pas le croire; je suis fch que vous ayez bless Brigard,
cela et rien de plus!

--C'est dj trop, car j'ai pour vous une sincre estime et, si vous me
permettez de le dire, une relle amiti.

Mais Glady ne paraissait pas dsirer que la conversation prit cette
tournure.

--Je crois que voici une voiture vide, dit-il en apercevant un fiacre
qui venait sur eux.

--Non, rpondit Saniel, je vois la lueur d'un cigare derrire la vitre.

Glady eut un geste d'impatience auquel il ne s'abandonna pas, mais
que Saniel, qui l'observait, devait d'autant mieux remarquer qu'il le
guettait.

Riche et frquentant les besoigneux, Glady vivait dans la crainte
des emprunteurs. Il suffisait qu'on part vouloir l'entretenir en
particulier pour qu'il crt aussitt qu'on allait lui demander cinquante
louis ou vingt francs, si bien que tout ami ou tout camarade tait un
ennemi contre qui il devait dfendre sa bourse. Dans une runion, s'il
sentait que des regards le cherchaient, aussitt il entrait en dfiance.
Dans la rue, si l'on se dirigeait vers lui, tout de suite il se mettait
sur ses gardes. On lui souriait: il avait peur, et plus grande peur
encore quand on lui tendait la main, ne sachant jamais si c'tait pour
serrer la sienne ou pour qu'il mt quelque chose dedans. Et, pour n'y
rien mettre, il tait aux aguets comme si on allait lui sauter dessus,
l'oeil ouvert, l'oreille tendue, les deux mains sur ses poches. De l,
son attitude avec Saniel, en qui il flairait une demande d'argent, et
sa tentative pour y chapper en prenant une voiture. Le guignon voulait
qu'il n'en trouvt point, il tcha de se dfendre autrement:

--Ne soyez pas surpris, dit-il avec volubilit, en homme qui parle pour
qu'on ne puisse pas placer un mot, que j'aie t pein de voir Brigard
prendre  coeur une sortie qui, videmment, n'tait pas dirige contre
lui.

--Ni contre lui, ni contre ses ides.

--Je le reconnais; vous n'avez pas  vous dfendre; mais j'ai tant
d'amiti, tant d'estime, tant de respect pour Brigard que tout ce qui le
touche retentit en moi. Et comment en serait-il autrement, quand on sait
ce qu'il vaut et quel homme il est? N'est-elle pas admirable, cette vie
de mdiocrit qu'il s'est faite volontairement, pour assurer sa libert?
Quel plus bel exemple!

--Tout le monde ne peut pas le suivre.

--Vous croyez qu'on ne peut pas se contenter de dix francs par jour.

--Je veux dire que tout le monde n'a pas la chance de gagner dix francs
par jour.

Les craintes vagues de Glady, qui ne reposaient que sur un
pressentiment, se prcisrent par ce mot. Aprs avoir descendu la rue
Frou, ils taient arrivs  la place Saint-Sulpice.

--Je pense que je vais enfin trouver une voiture, dit-il prcipitamment.

Mais cette esprance ne se ralisa pas: il n'y avait pas une seule
voiture  la station; du coup, l'impatience s'accentua; il tait pris et
forc de subir l'assaut de Saniel sans pouvoir se drober.

Ce fut ce que Saniel formula:

--Vous voil oblig de faire route avec moi, et, franchement, je m'en
rjouis, car j'ai  vous entretenir d'une affaire... srieuse... dont
dpend mon avenir.

--Nous sommes bien mal ici pour causer srieusement.

--Je ne trouve pas.

--Nous pourrions prendre un rendez-vous.

--A quoi bon, puisque le hasard nous le donne?

Il fallait se rsigner et mettre au moins, en attendant, de la bonne
grce dans les formes.

--Je suis tout  vous, dit-il, d'un ton gracieux qui contrastait avec
ses premires rsistances.

Saniel, si pressant quelques instants auparavant, resta un moment
silencieux, marchant  ct de Glady, qui regardait le bitume brillant;
enfin, il se dcida:

--Je vous ai dit que de l'affaire dont je dsirais vous entretenir
dpendait mon avenir; la voici en un mot: si je ne trouve pas  me
procurer 3,000 francs avant deux jours, je suis oblig de quitter Paris,
de renoncer  mes tudes,  mes travaux en train, pour aller m'enfouir
dans mon pays natal et devenir mdecin de campagne.

Glady ne broncha pas; car, s'il n'avait pas prvu le chiffre, il
attendait la demande: il continua de regarder le bout de ses pieds.

--Vous savez, continua Saniel, que je suis fils de paysans: mon
pre tait marchal, tout petit marchal dans un pauvre village de
l'Auvergne. A l'cole je fis preuve d'une certaine aptitude pour le
travail que mes camarades n'avaient pas au mme degr. Notre cur me
prit en affection et voulut m'apprendre ce qu'il savait, ce qui ne
fut pas bien long. Alors il me fit entrer au petit sminaire. Mais je
n'avais pas la docilit d'esprit et la soumission de caractre qu'il
faut pour cette ducation, et aprs quelques annes de tiraillements, si
on ne me renvoya pas, on me fit comprendre qu'on serait bien aise de
me voir partir. J'entrai alors comme matre d'tude dans une petite
pension, sans appointements, bien entendu, pour la nourriture et le
logement. Je passai de bons examens, et je prparais ma licence quand,
 la suite d'une discussion, je quittai cette pension. J'avais gagn
quelque argent  donner des leons particulires et je me trouvais  la
tte d'environ quatre-vingts francs. Je partis pour Paris, o j'arrivai,
un matin de juin,  cinq heures, sans y connatre personne. J'avais une
petite caisse, avec quelques chemises dedans, qui m'obligeait  prendre
une voiture. Je dis au cocher de me conduire  un htel du quartier
Latin. Quel htel? dit le cocher. Cela m'est gal.--Voulez-vous l'htel
Racine? Va--pour l'htel Racine: le nom me plat. Nous roulions depuis
assez longtemps quand le cocher arrta son cheval et voulut revenir en
arrire. Qu'est-ce qu'il y a? J'ai dpass l'htel Racine.--Continuez.
Je ne tiens pas plus  l'htel Racine qu' un autre.--Voulez-vous
l'htel du Snat?--Le nom me va mieux encore; c'est peut-tre un
prsage. Il me conduisit  l'htel du Snat, o avec ce qui me restait
de mes quatre-vingts francs, je payai un mois d'avance. J'y suis rest
huit ans.

--C'est drle.

--Que faire? Je connaissais le latin et le grec aussi bien qu'homme en
France, mais pour le reste j'tais ignorant comme un cuistre. Le matin
mme, je cherchai  tirer parti de ce que je savais, et m'en allai chez
un diteur de livres classiques dont j'avais entendu parler par mon
professeur de littrature grecque. Aprs m'avoir interrog, il me donna
 prparer un Pindare avec des notes en latin et m'avana trente francs
qui me firent vivre un mois. Ce qui m'avait amen  Paris, c'tait
l'envie de travailler, mais sans que je me fusse dit  l'avance  quoi
je travaillerais; j'allai partout o des cours taient ouverts: 
la Sorbonne, au Collge de France,  l'cole de droit,  l'cole
de mdecine, et ce ne fut qu'aprs un mois que je me dcidai: les
subtilits du droit m'avaient dplu; au contraire, l'enseignement de
la mdecine reposant sur l'observation des faits m'attirait: je serais
mdecin.

--Tout  fait un mariage de raison, allez.

--Non, un mariage d'amour; car la raison, si je l'avais consulte,
m'aurait dit qu'pouser la mdecine quand on n'a rien, ni famille pour
vous soutenir, ni relations pour vous pousser, c'est se condamner  une
vie d'preuves, de luttes et de misre, dans laquelle les mieux tremps
laissent lambeau aprs lambeau la sant physique aussi bien que la sant
morale, leur force comme leur dignit. Mon temps d'tudes fut heureux;
je travaillais; et avec quelques leons de latin que je donnais j'avais
de quoi manger. Quand je touchai comme interne six cents francs, huit
cents francs, neuf cents francs, je crus que c'tait la fortune, et je
serais rest interne toute la vie si j'avais pu. Reu docteur, je dus
quitter l'hpital. Riche de quelques milliers de francs, j'aurais suivi
rigoureusement la voie que mon ambition avait rve, celle des concours.
Mais je n'avais pas un sou pour attendre. En soignant la matresse d'un
de mes camarades, j'avais connu un tapissier qui me proposa de meubler
un appartement que je payerais plus tard....

--Comme pour une cocotte.

--Justement. Je me laissai tenter. N'oubliez pas que j'avais pass huit
ans  l'htel du Snat et que je ne savais rien de la vie parisienne;
chez moi! dans mes meubles! un domestique dans mon antichambre, j'allais
tre quelqu'un. Mon tapissier aurait pu m'installer dans son quartier
qu'il m'aurait peut-tre trouv des malades dans la clientle de la
haute noce; mais il n'en eut pas l'ide, jugeant sans doute qu'avec ma
tournure lourdaude je n'tais pas fait pour russir dans ce monde-l:
arriv, c'est une originalit d'tre paysan, on vous trouve fort; en
route, c'est une honte. Ce fut rue Louis-le-Grand, dans une maison
d'aspect grave, qu'il me choisit l'appartement qu'il meubla: un salon
magistral avec six fauteuils et deux canaps Louis XIV de grand style,
un cabinet austre et confortable  la fois, rien dans la salle 
manger, un petit lit en fer et une chaise de paille dans la chambre.
Me voil donc prt  descendre dans la lutte avec dix mille francs de
dettes derrire moi, les intrts, les trs gros intrts de cette
somme, un loyer de deux mille quatre cents francs, pas un sou en poche,
pas une relation...

--C'tait de la bravoure.

--Je ne savais pas que dans Paris tout se fait par relations, et
j'imaginais que des bras solides suffisent  un homme intelligent pour
s'ouvrir une troue. L'exprience allait m'instruire. Quand un nouveau
mdecin arrive quelque part, ce n'est gnralement pas avec sympathie
que ses confrres l'accueillent: Que veut cet intrus? n'tions-nous pas
dj assez nombreux! On le surveille, et, au premier malade qu'il perd,
on tire parti de son ignorance ou de son imprudence, de faon  lui
rendre la place difficile. Chez les pharmaciens de mon quartier,
auxquels je devais aussi une visite, la rception ne fut pas plus
chaude; on me fit sentir la distance qui spare un honorable commerant
d'un crve-la-faim, et je dus comprendre qu'on ne me protgerait que si
j'ordonnais les spcialits qu'on exploitait, le fer de celui-ci, le
goudron de celui-l. En commenant, je n'eus donc pour clients que les
gens du quartier, dont le principe tait de ne pas payer leur mdecin,
attendant l'arrive d'un nouveau pour quitter l'ancien,--et l'espce
en est nombreuse partout. Le hasard avait voulu que mon concierge ft
Auvergnat comme moi, et il considra que c'tait un devoir pour lui de
me faire soigner gratis tous nos pays, qu'il racola dans le quartier et
partout, de sorte que j'eus la satisfaction patriotique de voir tous les
charbonniers de l'Auvergne se carrer dans mes beaux fauteuils. A la fin,
en restant religieusement chez moi les dimanches d't, pendant que mes
confrres taient aux champs; en me levant vivement la nuit toutes les
fois que ma sonnette tintait, je finis par accrocher quelques clients
moins fantaisistes. J'obtins un prix  l'Acadmie. En mme temps je
faisais, au rabais, des cours d'anatomie dans les pensions de la
banlieue; je donnais des leons, j'entreprenais tous les travaux
anonymes de librairie et de journalisme que je pouvais me procurer. Je
dormais cinq heures par jour, et en quatre ans j'arrivais  diminuer ma
dette de sept mille francs. Mon tapissier aurait voulu tre pay: j'en
serais venu  bout, mais telle n'tait pas son intention: ce qu'il veut,
c'est reprendre ses meubles, qui ne sont pas uss, et garder ce qu'il a
reu. Si je ne paye pas ces trois mille francs d'ici quelques jours, je
suis dans la rue. A la vrit, j'ai  toucher un millier de francs, mais
les clients qui me doivent ne sont pas  Paris ou ne payeront qu'en
janvier. Voil ma situation: dsespre, car je n'ai personne  qui
m'adresser; ceux  qui j'ai fait appel ne m'ont pas cout; je vous ai
dit que je n'avais pas de relations, je n'ai pas non plus d'amis...
peut-tre parce que je ne suis pas aimable. C'est alors que j'ai pens 
vous. Vous me connaissez. Vous savez qu'on croit que j'ai de l'avenir:
avant trois mois, je serai mdecin des hpitaux; mes concurrents
admettent que je ne raterai pas l'agrgation; j'ai en train des
expriences qui me feront peut-tre un nom; voulez-vous me tendre la
main?

Glady la lui tendit.

--Je vous remercie de vous tre adress  moi, c'est une preuve de
confiance qui me touche,--il serra chaleureusement la main qu'il avait
prise;--je vois que vous avez devin les sentiments d'estime que vous
m'inspirez.

Saniel respira.

--Malheureusement, continua Glady, je ne pourrais faire ce que vous
dsirez qu'en me mettant en contradiction avec ma ligne de conduite. En
entrant dans la vie, j'ai oblig tous ceux qui s'adressaient  moi, et,
quand je n'ai pas perdu mes amis, j'ai perdu mon argent. Je me suis donc
jur de refuser tout prt. C'est un serment auquel je ne puis manquer.
Que diraient mes vieux amis s'ils apprenaient que j'ai fait pour un
jeune ce que je leur ai refus?

--Qui le saurait?

--Ma conscience.

Ils arrivaient sur le quai Voltaire, o stationnaient des fiacres.

--Voici enfin des voitures, dit Glady, pardonnez-moi de vous quitter, je
suis press.



III

Glady tait mont si vivement en voiture, que Saniel restait sur le
trottoir, interloqu; ce fut seulement quand la portire se referma
qu'il comprit:

--Sa conscience! murmura-t-il; les voil donc! Tartufes!

Aprs un moment d'hsitation, il continua son chemin et prit le pont des
Saints-Pres; mais il marchait  pas hsitants, en homme qui ne sait o
il va. Bientt il s'arrta et, appuyant ses deux bras sur le parapet, il
regarda la Seine couler rapide, sombre, avec de petites vagues qui se
frangeaient d'cume blanche  la circonfrence des remous. La pluie ne
tombait plus, mais le vent soufflait toujours en rafales, soulevant
la rivire et balanant dans l'obscurit les feux rouges et verts
des bateaux-omnibus. Des passants allaient et venaient, et plus d'un
l'examinait du coin de l'oeil, se demandant ce que faisait l ce grand
corps et s'il n'allait pas se jeter  l'eau.

Et pourquoi pas? Quoi de mieux  faire?

C'tait, en effet, ce que Saniel se disait en regardant l'eau couler: un
plongeon, et il en finissait avec la lutte crasante engage follement
depuis quatre ans et qui,  la fin, affolait son esprit.

Ce n'tait pas la premire fois que cette ide d'en finir le tentait,
et il ne l'avait carte qu'en inventant sans cesse de nouvelles
combinaisons qui, semblait-il au moment mme o elles lui venaient 
l'esprit, pouvaient le sauver. Pourquoi s'abandonner avant d'avoir tout
essay, tout puis? Voil comment il en tait arriv  Glady. Il le
connaissait cependant et savait que sa rputation d'avarice, dont tout
le monde plaisantait, reposait sur des faits certains; mais il s'tait
dit que, si le propritaire refusait obstinment tout prt amical, qui
ne devait servir qu' payer des dettes de jeunesse, le pote pouvait
trs bien vouloir remplir le rle de la Providence et sauver du
naufrage, sans rien risquer, un homme d'avenir qui, plus tard, lui
rendrait ce service reu. Et c'tait dans ces conditions qu'il avait
risqu sa demande. Le propritaire avait rpondu; le pote s'tait tu.
Maintenant, rien  attendre de personne. Celui-l tait le dernier.

En expliquant sa situation  Glady, il en avait plutt attnu la misre
qu'il ne l'avait exagre. Ce n'tait pas seulement  son tapissier
qu'il devait, c'tait aussi  son tailleur,  son bottier, au
charbonnier,  son concierge,  tous ceux avec qui il tait en
relations. En ralit, ses cranciers ne l'avaient pas trop harcel
jusqu' ce jour, parce qu'ils comptaient tre pays, mais il n'en allait
plus tre de mme quand ils le verraient poursuivi: eux aussi mettraient
les huissiers en marche; alors comment se dfendrait-il? Comment
vivrait-il? Il n'aurait d'autre ressource que de retourner  l'htel du
Snat, o ils ne le laisseraient pas tranquille, ou bien de s'en aller
dans son pays natal se faire mdecin de campagne. Dans l'un comme dans
l'autre cas c'tait le renoncement  toutes ses ambitions. Mieux ne
valait-il pas la mort?

A quoi tait bonne la vie si elle ne lui donnait rien de ce qu'il avait
rv et de ce qu'il voulait?

Comme beaucoup de ceux qui sont en contact habituel avec la mort, la vie
tait en soi peu de chose pour lui, la sienne aussi bien que celle des
autres. Avec Hamlet il disait: Mourir... dormir, rien de plus, mais
sans ajouter: Mourir... dormir, rver peut-tre, bien certain que les
morts ne rvait pas; et qu'y a-t-il de meilleur que de dormir pour ceux
dont la route a t dure?

Il restait ainsi absorb dans sa pense, lorsqu'un corps, s'interposant
entre lui et le bec de gaz vacillant, projeta une ombre sur sa tte qui
machinalement le fit se redresser. Qui tait l? Simplement un sergent
de ville qui tait venu s'adosser au parapet sur lequel lui-mme
s'appuyait, il comprit: assurment son attitude tait celle d'un homme
qui va se jeter  la rivire et le sergent de ville se postait l pour
l'en empcher.

--Merci! dit-il au sergent de ville bahi.

Et il reprit sa route, marchant vite, mais entendant distinctement
l'homme de police qui lui embotait le pas, le prenant pour un fou qu'il
faut surveiller.

Quand il quitta le pont des Saints-Pres pour la place du Carrousel,
cette surveillance cessa, et il put revenir  ses rflexions librement,
au moins aussi librement que le permettaient son trouble et son
dcouragement:

--Ce sont les faibles qui se tuent; les forts luttent jusqu' leur
dernier souffle.

Et, si bas qu'il ft, il n'en tait pas encore  ce dernier souffle.

Lorsqu'il s'tait dcid  s'adresser  Glady, il avait hsit
entre celui-ci et un usurier appel Caffi qu'il ne connaissait pas
personnellement, mais dont il avait souvent entendu parler comme d'un
vrai coquin s'occupant de toute sorte d'affaires, des mauvaises de
prfrence aux bonnes, de successions, de mariages, d'interdictions, de
chantages; et, s'il n'avait-point t  lui, c'tait autant par crainte
d'tre refus que par peur de se mettre dans de pareilles mains, au cas
o elles voudraient bien l'accepter. Mais ces scrupules et ces craintes
n'taient plus de saison: puisque Glady lui manquait, cote que cote
et quoi qu'il pt en advenir, il fallait bien se retourner du ct du
coquin.

Il savait que Caffi demeurait rue Sainte-Anne, mais il ignorait son
numro: il n'et qu' entrer chez un de ses clients, marchand de vin,
rue Thrse, pour le trouver en consultant le _Bottin_. C'tait 
deux pas; et tout de suite il dcida de risquer l'aventure; l'affaire
pressait. Dcourag par toutes les dmarches qu'il avait essayes
jusqu' ce jour, rebut par les espoirs trahis, irrit par les
rebuffades reues, il ne s'abusait pas sur les chances de cette dernire
tentative, mais enfin il devait la faire, si peu solides que fussent ces
chances.

C'tait une vieille maison de la butte des Moulins qu'habitait Caffi et
qui, autrefois, avait d tre un htel particulier: elle se composait
de deux corps de btiment, l'un sur la rue, l'autre sur une cour
intrieure. Une porte cochre donnait accs dans cette cour, et sous
sa vote, aprs un escalier, se trouvait la loge du concierge. Ce fut
vainement que Saniel frappa  cette porte: ferme  clef, elle ne
s'ouvrit point; il dut attendre quelques instants et, dans son
impatience nerveuse, il se mit  marcher en long et en large dans la
cour. Enfin, une vieille femme casse et vote parut, un rat-de-cave 
la main, et s'excusa: seule, elle ne pouvait pas tre partout en mme
temps,  garder sa loge et  allumer dans l'escalier de la propritaire.
C'tait au premier tage que demeurait Caffi, dans le corps de btiment
sur la rue.

Saniel monta au premier et sonna; un temps assez long, ou tout au moins
qui parut trs long  son inquitude, s'coula avant qu'on lui rpondt;
 la fin, il entendit un pas lent et tranant sur le carreau, et la
porte s'entr'ouvrit, mais retenue par la main et par le pied:

--Qui demandez-vous?

--M. Caffi.

--C'est moi. Qui tes-vous?

--Le docteur Saniel.

--Je n'ai pas appel de mdecin.

--Ce n'est pas comme mdecin que je me prsente, c'est comme client.

--Ce n'est pas l'heure de me consulter.

--Puisque vous tes chez vous.

--Au fait!

Et Caffi, se dcidant  ouvrir la porte, livra passage  Saniel, puis
il la referma.

--Entrez dans mon cabinet.

Ils taient dans une toute petite pice encombre de dossiers, qui
n'avait pour tout mobilier qu'un vieux bureau et trois chaises; elle
communiquait directement avec le cabinet de l'homme d'affaires,
plus grand, mais meubl avec la mme simplicit et tout encombr de
paperasses, qui dgageaient une odeur de moisissure.

--Mon clerc est malade en ce moment, dit Caffi, et quand je suis seul
je n'aime pas  ouvrir.

Cette excuse donne, il montra une chaise  Saniel et, s'asseyant
lui-mme devant son bureau, clair par une lampe dont il avait enlev
l'abat-jour, il dit:

--Docteur, je vous coute.

Il remit l'abat-jour sur la lampe.

Saniel exposa sa demande, non avec tous les dveloppements dans lesquels
il tait entr pour Glady, mais succinctement: il devait trois mille
francs au tapissier qui lui avait fourni son mobilier et, comme il
ne pouvait payer en ce moment, il tait sous le coup de poursuites
imminentes.

--Quel est ce tapissier? demanda Caffi en tenant sa joue gauche dans sa
main droite.

--Jardine, boulevard Haussmann.

--Connu. C'est son industrie de reprendre ainsi les meubles qu'il a
vendus quand ils sont aux trois quarts pays, et elle l'a enrichi.
Quelle somme lui avez-vous dj verse sur ce mobilier de dix mille
francs?

--Avec les acomptes et les intrts, prs de douze mille.

--Et vous en redevez trois mille?

--Oui.

--C'est gentil.

Caffi parut plein d'admiration pour cette faon de procder.

--Quelles garanties avez-vous  offrir pour cet emprunt de trois mille
francs?

--Pas d'autres que ma position prsente, je l'avoue, et surtout mon
avenir.

Sur un signe de Caffi, il expliqua quel tait cet avenir, tandis que
l'homme d'affaires, sa joue dans sa main, coutait en poussant, de temps
en temps, un soupir touff, une sorte de plainte.

--Hum! hum! dit Caffi quand Saniel fut arriv au bout de son
explication; vous savez, mon cher monsieur, vous savez:

    Ma foi, sur l'avenir bien fou qui se fiera: Tel qui rit vendredi,
    dimanche pleurera.

Vous en tes  dimanche, mon cher monsieur.

--Mais je ne suis ni au bout de ma vie, ni au bout de mon nergie, et je
vous assure que cette nergie me rend capable de beaucoup de choses.

--Je n'en doute pas; je sais ce que peut l'nergie: dites  un Grec
crevant de faim de monter au ciel, il y va:

    Greculus esuriens in caelum, jusseris, ibit.

Mais je ne vois pas que vous soyez parti pour le ciel.

Caffi eut un mauvais sourire accompagn d'une grimace: avant d'tre
l'usurier de la rue Sainte-Anne dont tout le monde parlait comme d'un
coquin, il avait t avou en province, juge supplant, et si des
malheurs immrits l'avaient oblig  se dmettre, pour venir cacher ses
dsagrments  Paris, il ne perdait jamais l'occasion de montrer qu'il
tait, par l'ducation, au-dessus de sa situation prsente trouvant
dans ce nouveau client un rudit, il tait bien aise de placer quelques
citations qui devaient lui valoir de la considration.

--C'est peut-tre parce que je ne suis pas Grec, rpondit Saniel; mais
je suis Auvergnat, et les gens de mon pays ont les reins solides.

Caffi secoua la tte:

--Mon cher monsieur, je dois vous dire franchement que je ne crois
pas l'affaire possible: je la ferais bien moi-mme, parce que, par
l'intelligence que je lis sur votre physionomie, la rsolution qui se
montre dans toute votre personne, vous m'inspirez confiance; mais je
n'ai pas de fonds  mettre dans ces sortes d'oprations; je ne puis
tre, comme toujours, qu'un intermdiaire, c'est--dire proposer cet
emprunt  un de mes clients, et je ne vois pas qui se contentera de
garanties ne reposant que sur un avenir plus ou moins problmatique; il
y a tant de mdecins  Paris qui sont dans votre position!

Saniel se leva.

--Vous partez! s'cria Caffi.

--Mais....

--Asseyez-vous donc, mon cher monsieur. Il ne faut pas ainsi jeter le
manche aprs la cogne. Vous m'adressez une proposition, je vous montre
les difficults qu'elle rencontrera selon moi, mais je ne dis pas qu'il
n'y a pas un moyen de vous tirer d'embarras; c'est  chercher. Il n'y a
que quelques minutes que je vous connais, mais il ne faut pas longtemps
pour apprcier les gens comme vous, et franchement vous m'inspirez un
trs vif intrt.

O voulait-il en venir? Saniel n'tait pas un naf qui se laisse prendre
au premier mot, et il n'tait pas davantage un fat qui accepte bouche
bante les compliments qu'on lui adresse. Pourquoi inspirait-il ainsi un
intrt subit  ce coquin, qui avait la rputation de pousser la duret
des hommes d'affaires jusqu' la frocit. C'tait  voir. En attendant
il devait se tenir sur ses gardes.

--Je suis trs touch de votre sympathie, dit-il.

--Je veux vous prouver qu'elle est relle et qu'elle peut devenir
efficace. Vous venez  moi parce que vous avez besoin de trois mille
francs. Que je vous les trouve--et je vous promets de les chercher, bien
que cela me parat difficile, trs difficile--ils assureront votre
repos prsent; mais assureront-ils votre avenir, c'est--dire vous
permettront-ils de continuer les travaux importants dont vous venez de
me parler et sur lesquels votre ambition compte? Non. Les luttes dans
lesquelles vous vous dbattez et vous usez, recommenceront bientt. Et
c'est de ces luttes que vous devez vous dbarrasser pour vous assurer
la libert de travail qui vous est indispensable si vous voulez marcher
droit et vite. Pour cela, je ne vois qu'un moyen:--vous marier.



IV

Saniel, qui tait sur ses gardes et s'attendait  quelque rouerie de
la part de l'agent d'affaires, n'avait pas du tout prvu que ces
tmoignages d'intrt aboutiraient  une proposition de mariage; une
exclamation de surprise lui chappa. Mais elle se perdit dans le
tintement de la sonnette.

Caffi se leva:

--Quel ennui de n'avoir pas de clerc! dit-il.

Il mit  aller ouvrir la porte un empressement qu'il n'avait pas eu pour
Saniel, et qui prouvait que, n'tant pas seul, il n'avait plus les mmes
craintes d'introduire quelqu'un chez lui.

Ce fut un garon de banque qui entra.

--Vous permettez, dit Caffi, revenant dans son cabinet et s'adressant 
Saniel; c'est l'affaire d'un instant.

Sous la lampe, le garon de banque cherchait dans son portefeuille; il
en tira une traite qu'il prsenta  Caffi.

--Les fonds sont faits, dit celui-ci.

--Avec vous, monsieur Caffi, les fonds sont toujours faits.

Caffi avait tir de la poche de son gilet une clef avec laquelle il
avait ouvert la caisse en fer place derrire son bureau, et tournant le
dos  Saniel ainsi qu'au garon de banque, il comptait des billets dont
ils entendaient le flat-flat. Il se redressa bientt et, repoussant la
porte de sa caisse, il posa sous la lampe les liasses qu'il venait de
compter. A son tour, le garon les compta, et, les ayant places dans
son portefeuille, il salua.

--Tirez la porte en sortant, dit Caffi qui avait dj repris son
fauteuil.

--N'ayez crainte.

Le garon de banque parti, Caffi s'excusa pour cette interruption.

--Reprenons notre entretien si vous le voulez bien, mon cher monsieur.
Je vous disais donc qu'il n'y avait pour vous qu'un moyen d'tre tir 
jamais de vos embarras, et que ce moyen vous le trouveriez dans un
bon mariage qui mettrait _hic et nunc_ une somme raisonnable  votre
disposition.

--Mais ce serait folie  moi de me marier en ce moment, quand je n'ai
pas de position  offrir  ma femme.

--Et votre avenir, dont vous parliez tout  l'heure avec tant
d'assurance, n'y avez-vous pas foi?

--Une foi absolue, aussi ferme aujourd'hui que quand je suis entr dans
la lutte, mais plus claire. Cependant, comme les autres n'ont pas les
mmes raisons que moi pour esprer et croire ce que j'espre et crois,
je trouve tout naturel qu'on doute de cet avenir: ce que vous avez fait
vous-mme,  l'instant, en ne le trouvant pas bon pour garantir un
simple prt de trois mille francs.

--Prt et mariage ne sont pas mme chose: un prt ne vous tire
d'embarras que momentanment, en vous laissant bien des chances pour que
vous soyez oblig d'en contracter successivement plusieurs autres: ce
qui, vous en conviendrez, attnue singulirement les garanties que vous
pouvez offrir; tandis qu'un mariage vous ouvre tout de suite la route
que votre rve ambitieux s'est promis de parcourir.

--Je n'ai jamais pens au mariage.

--Si vous y pensiez?

--Pour cela il faudrait tout d'abord une femme.

--Si je vous en proposais une, que diriez-vous?

--Mais....

--Vous tes surpris, n'est-ce pas?

--Je l'avoue.

--Mon cher monsieur, je suis l'ami de mes clients et pour
plusieurs,--j'ose le dire,--un pre. C'est ainsi qu'ayant beaucoup
d'affection pour une jeune dame--et la fille d'une de mes amies, j'ai
pens, en vous voyant et en vous coutant, que l'une ou l'autre pourrait
tre la femme qu'il vous faut; toutes deux ont de la fortune; elles sont
intelligentes et elles possdent des avantages physiques qu'un homme, un
bel homme comme vous, est en droit d'exiger. Au reste, j'ai prcisment
leurs photographies, et vous pouvez voir vous-mmes ce qu'elles sont.

Il ouvrit un tiroir de son bureau et en tira un paquet de photographies
dans lesquelles il se mit  chercher. Saniel, qui le suivait des yeux,
remarqua que toutes ces photographies taient des portraits de femmes;
enfin il fit son choix et prsenta deux cartes  Saniel.

L'une reprsentait une femme de trente-huit  quarante ans, de forte
corpulence, d'apparence robuste, toute couverte d'une quincaillerie
d'horribles bijoux dont elle s'tait pare pour se faire portraiturer;
l'autre, une jeune personne d'une vingtaine d'annes, assez jolie,
habille simplement, lgamment, et dont la physionomie distingue et
discrte contrastait avec celle du premier portrait.

Pendant que Saniel regardait ces portraits, Caffi l'examinait,
cherchant  deviner l'effet que produisaient ses deux sujets.

--Maintenant que vous les avez vues, dit-il, parlons-en un peu. Si vous
me connaissiez mieux, mon cher monsieur, vous sauriez que je suis la
franchise mme et qu'en affaires j'ai pour principe de tout dire: le bon
et le mauvais, de faon que mes clients aient seuls la responsabilit de
la dcision qu'ils prennent. En ralit il n'y a rien de mauvais sur ces
deux personnes, car s'il y en avait, je ne vous les proposerais pas;
mais enfin il y a des cots que ma dlicatesse m'oblige  vous signaler,
ce que je fais sans inquitude, bien certain qu'un homme comme vous
n'est pas l'esclave d'troits prjugs.

Il fit une grimace douloureuse et, de nouveau, se prit la mchoire 
deux mains.

--Vous souffrez? demanda Saniel.

--Oui, des dents, cruellement, pardonnez-moi de le laisser paratre; je
sais par moi-mme que rien n'est plus agaant que le spectacle de la
douleur d'autrui.

--Pas pour les mdecins, en tout cas.

--Enfin, laissons cela et revenons  mes clientes. Celle-ci,--il
prsenta le portrait de la femme aux bijoux,--est, comme vous l'avez
devin, une veuve, une trs aimable veuve. Peut-tre a-t-elle quelques
annes de plus que vous, mais ce n'est pas l, me semble-t-il, un grief
srieux que vous puissiez soulever, votre exprience de la vie vous
ayant assurment appris que l'homme qui veut tre aim, tendrement aim,
choy, caress, gt, doit prendre une femme plus ge que lui, qui le
traitera en mari et en fils. Son premier mari tait un commerant habile
qui, s'il et vcu, et fait une belle fortune dans la boucherie,--cela
fut mch plutt que nettement prononc,--mais qui, bien que mort au
moment o ses affaires se dveloppaient, a laiss vingt belles mille
livres de rente  sa femme. Comme je dis le bon, je dois dire aussi
le regrettable. Entran par les frquentations que ncessitait
son commerce, cet homme trs intelligent avait pris des habitudes
d'intemprance fcheuses que, du dehors, il avait apportes dans son
intrieur et qu'il avait en quelque sorte imposes  sa femme. J'ai tout
lieu de croire qu'elle s'en est corrige; mais, s'il en tait autrement,
vous pourriez facilement, vous mdecin, l'en gurir....

--Vous croyez?

--Sans doute. Cependant, comme le contraire est possible, vous n'auriez
alors qu' l'abandonner  son vice qui l'emporterait dans un assez
bref dlai, et, comme le contrat serait rgl par moi en vue de cette
ventualit, vous vous trouveriez investi de la fortune et dbarrass de
la femme.

--Si nous passions  l'autre? dit Saniel, qui avait cout sans
interrompre ce curieux expos de situation que Caffi faisait avec la
plus parfaite bonhomie; si graves que fussent les circonstances, il ne
pouvait pas ne pas s'amuser de cette diplomatie cousue de fil blanc.

--J'attendais votre demande, rpondit l'homme d'affaires avec un sourire
grimaant, et, si je vous ai parl de cette aimable veuve, c'est plutt
par acquit de conscience que dans l'espoir de russir: quelque dgag de
prjugs qu'on soit, on en garde toujours quelques-uns. Je comprends les
vtres, et je dirai plus, je les partage. Heureusement celle dont j'ai 
vous entretenir maintenant ne donne pas prise  des griefs de ce genre.
Prenez sa photographie, mon cher monsieur, et regardez-la pendant que je
parle. Physionomie charmante, n'est-il pas vrai? ducation suprieure,
faite dans un couvent  la mode. En un mot, une perle dont vous vous
parerez. Maintenant, je vais aller  la paille, car il y en a une.
Qui n'en a pas? Fille de comdienne, d'une de nos plus gracieuses
comdiennes de genre. A sa sortie du couvent, la jeune fille a vcu chez
sa mre. C'est l, dans ce milieu... hem! hem! je dirai capiteux, si
vous voulez bien... qu'il lui est arriv un accident. Bref, un enfant,
un dlicieux petit garon, que le pre aurait srement reconnu, tant il
estimait la mre, si lui-mme n'avait t mari. Au moins a-t-il assur
son sort par une donation de 200,000 francs, de sorte que celui qui
pousera la mre et lgitimera l'enfant par mariage subsquent aura la
jouissance lgale de ces deux cent-mille francs jusqu' la majorit du
gamin... si celui-ci y arrive: ces petits tres sont si fragiles! vous,
mdecin, vous le savez mieux que personne. Dans le cas d'un malheur, le
pre hriterait de son fils pour moiti; et, s'il est cruel pour un vrai
pre d'hriter de son vrai fils, la situation change du tout au tout
quand c'est d'un tranger qu'on reoit une fortune. Voil l'affaire,
mon cher monsieur, nette et franche, et je ne vous fais pas l'injure de
supposer que vous n'en voyez pas les avantages sans qu'il soit besoin
d'insister. Si je ne me suis pas plus clairement expliqu....

--Mais rien n'est plus clair.

--....La faute en est  cette fluxion qui me paralyse.

Il se prit la mchoire en geignant.

--Vous avez une dent qui vous fait souffrir? demanda Saniel sur le ton
d'un mdecin qui interroge un malade.

--Toutes les dents me font souffrir. A vrai dire, elles m'abandonnent.

--Vous avez consult un mdecin?

--Ni mdecin, ni dentiste. Certainement je crois  la mdecine; mais;
quand je me suis adress  des mdecins, ce qui ne m'est arriv que
rarement, j'ai remarqu qu'ils pensaient  leurs propres affaires
beaucoup plus qu' ce que je leur disais, et cela m'a loign d'eux;
moi, mon cher monsieur, quand un client me consulte, je me mets  sa
place et j'entre dans sa peau.

Pendant qu'il parlait, Saniel l'examinait, ce qu'il n'avait pas
fait jusqu' ce moment, et il constatait en lui des signes d'un
amaigrissement rapide tout  fait caractristiques; il flottait dans
ses vtements, faits pour un homme moiti plus gros qu'il ne l'tait
maintenant; son visage tait rouge et luisant comme s'il et t
recouvert d'une couche de sucre de cerise.

--Voulez-vous me montrer vos dents? demanda Saniel; il serait peut-tre
possible de soulager vos douleurs.

--Vous croyez....

Son examen ne fut pas long.

--Vous avez la bouche sche bien souvent, n'est-ce pas? demanda-t-il.

--Oui.

--Votre soif est vive?

--Vraiment gnante.

--Dormez-vous bien?

--Non.

--Vous avez des troubles dans la vue?

--Oui.

--Ne vous tes-vous pas aperu que vous mettiez des taches poisseuses 
votre linge?

--Sans doute; mais je n'y ai pas attach d'importance.

--Mangez-vous bien?

--Je dvore; et, plus je mange, plus je maigris; je tourne au squelette.

--Je vois que vous gardez  la nuque des cicatrices de furoncles.

--Ils m'ont fait assez souffrir, les coquins; mais ils sont partis comme
ils taient venus. Dame! on n'est plus jeune  soixante et onze ans, on
a ses petits ennuis; car ce ne sont que des ennuis, n'est-ce pas?

--Assurment; avec quelques prcautions et un rgime que je vous
indiquerai, si vous le voulez bien, vous vous en dbarrasserez
facilement. Je vais toujours vous faire une ordonnance pour calmer vos
douleurs de dents.

--Nous reparlerons du reste, car nous allons avoir occasion de nous
revoir si, comme je le prsume, vous apprciez les avantages de la
proposition que je vous ai faite.

--Je voudrais y rflchir,

--Rien de plus juste; d'ailleurs il n'y a pas urgence.

--O il y a urgence, c'est avec moi; car, si je ne paye pas Jardine,
je me trouve dans la rue, ce qui n'est pas une position  offrir  une
femme.

--Dans la rue, dans la rue! Les choses n'iront pas aussi vite que cela.
O en sont les poursuites?

--Elles vont commencer; Jardine m'en a menac.

--Elles vont commencer; elles ne sont pas commences. Si, comme je le
prsume, il procde par une saisie-revendication, nous aurons du temps
avant le jugement. Devez-vous quelque chose  votre propritaire?

--Le terme chu le 15.

--Ne le payez pas.

--Cela est facile; il n'y a mme que cela qui me soit facile.

--C'est un obstacle dans les jambes de votre Jardine et qui peut
l'arrter un moment. Nous pourrons ainsi manoeuvrer plus aisment.
L'essentiel est de m'avertir aussitt que le feu commencera. Au revoir
donc, cher monsieur.



V

Bien que Saniel n'et aucune exprience des affaires, il n'tait pas
assez naf pour ne pas comprendre que Caffi, en lui refusant ce prt,
voulait le tenir dans une dpendance troite.

--Le calcul est simple, se dit-il, en descendant l'escalier; il se
charge de ma dfense et la conduit de telle sorte qu'un beau jour, qui
n'est pas loin, je ne peux me sauver qu'en tendant la main  la jeune
fille charmante. Quel gredin!

Cependant, telle tait la situation, qu'il devait se trouver heureux
d'obtenir le concours de ce gredin: au moins, c'tait du temps gagn, et
Jardine, en voyant qu'il n'avait plus devant lui un mouton dispos  se
laisser gorger, accepterait peut-tre un arrangement raisonnable;
le tout tait de manoeuvrer de faon que Caffi n'empcht pas cet
arrangement.

Par malheur, il se sentait peu propre  cette manoeuvre, ayant toujours
t droit devant lui, l'oeil fix sur son but, ne pensant qu'au travail
qui le lui ferait atteindre;--et voil que maintenant il fallait qu'il
s'improvist diplomate; en se pliant  des finesses,  des roueries qui
n'taient pas du tout dans sa nature brutale: il avait commenc en ne
disant pas tout de suite  Caffi ce qu'il pensait de ses propositions;
mais il est plus difficile d'agir que de se contenir, de parler que de
se taire.

Que dirait-il, que ferait-il, quand le moment de l'action serait venu?

Il arriva chez lui sans avoir rien trouv, et, comme il passait devant
la loge du concierge, absorb dans sa proccupation, il entendit qu'on
l'appelait:

--Monchieur le docteur, voulez-vous bien entrer un moment, je vous prie?

Il pensa que c'tait quelque consultation qu'on voulait lui demander, un
pays qui attendait son retour comme cela se produisait si souvent, et,
bien qu'il ne ft pas en disposition d'couter patiemment des bavardages
imbciles, il revint sur ses pas et entra dans la loge.

--C'est cha qu'on a apport, dit le concierge en lui tendant une feuille
de papier timbr couverte d'une criture courue.

Cha, c'tait le commencement du feu dont Caffi avait parl. Sans la
lire jusqu'au bout Saniel la mit dans sa poche et se prpara  sortir;
mais le concierge le retint.

--Je voudrais dire deux mots  monchieur le docteur relativement  ce
papier.

--Vous l'avez lu?

--Pour cha non, mais j'ai caus avec le clerc d'huissier qui me l'a
remis parlant  ma perchonne et il m'a expliqu la situation. C'est-y
malheureux, monchieur le docteur!

Il ne manquait plus  Saniel que d'tre plaint par son concierge.

--Elle n'est pas ce qu'on vous a dit, rpliqua-t-il avec hauteur.

--Allons, tant mieux! j'en suis bien content, pour vous et pour moi.
Vous pourrez me payer ma petite note.

--Vous me la donnerez.

--Je vous l'ai dj donne deux fois, mais je l'ai refaite; la voil.

La rclamation d'un crancier paralysait Saniel ou bien il restait
bouche bante, touff par l'humiliation, ou bien il ne trouvait 
rpondre que des maladresses. Prenant la note que le concierge lui
tendait, il la mit dans sa poche en balbutiant quelques mots.

--Voyez-vous, monchieur le docteur, faut que je vous dise ce que j'ai
sur le coeur depuis longtemps. Vous tes mon pays et je vous estime trop
pour ne pas parler. En prenant votre appartement, en vous engageant
avec votre tapissier vous avez fait plus que force: vous vous puisez;
quittez cet appartement, prenez celui d'en face qui cote moiti moins,
et a ira. Vous ne serez pas forc d'abandonner le quartier. Qu'est-ce
que deviendraient les pays si vous nous quittiez? Vous tes un bon
mdecin, tout le monde le reconnat et le dit, les pays s'entend.
Maintenant, pour ma petite note, il est convenu que je passerai le
premier, n'est-ce pas, comme de juste?

--Aussitt que j'aurai de l'argent, je vous payerai.

--C'est dit?

--Je vous le promets.

--Je vous remercie bien. Si a pouvait tre demain, cha ferait mon
affaire; je ne suis pas riche, vous savez, et pourtant j'ai toujours
pay le gaz de vos expriences.

Son papier timbr dans sa poche, Saniel retourna chez Caffi qu'il
rencontra sous sa porte cochre, o il lui remit l'exploit de
l'huissier.

--Je verrai a ce soir, dit l'homme d'affaires; pour le moment, je vais
dner. Mais soyez tranquille, je ferai ds demain matin le ncessaire.
Bonsoir; je meurs de faim.

Si Saniel ne mourait pas de faim, il et cependant, lui aussi, dn
volontiers, mais trois jours auparavant il s'tait saign  blanc pour
adoucir son tapissier par un acompte aussi fort qu'il avait pu le faire,
ne gardant que cinq francs pour lui, et ce n'tait pas avec les quelques
sous qui lui restaient qu'il pouvait entrer dans un restaurant ni mme
dans une gargote, si misrable qu'elle ft. Il n'avait qu' acheter un
pain dont il souperait en travaillant comme cela lui tait si souvent
arriv.

Mais en rentrant, il ne put pas, comme il le voulait, se mettre 
l'article qu'il devait crire et et livrer le soir mme. Parmi les
besognes dont il s'tait charg, il y en avait une, et non la moins
fastidieuse; qui consistait  donner, par correspondance, des
consultations aux abonns d'un journal de modes ou, plus justement,
 recommander, en empruntant la forme de conseils mdicaux, tous les
cosmtiques,--ptes pilatoires, lixirs, eaux aromatiques, teintures,
essences, huiles, vinaigres, laits, crmes, savons, opiats, pommades,
glycrines, vaselines, sachets, pastilles, dentifrices, fards; et aussi
toutes les spcialits pharmaceutiques--vins fortifiants, pilules
rgnratrices, ptes pectorales, goudrons, fers, sirops, purgatifs,
auxquels leurs inventeurs voulaient donner une autorit que le public,
qui se croit malin, refuse  l'annonce toute simple de la dernire page.
Avec l'ambition qui tait sienne et la carrire qu'il voulait suivre,
il n'aurait jamais consenti  faire sous son nom cette correspondance;
aussi pour ce travail n'tait-il que le secrtaire d'un de ses confrres
qui, simple mdecin de quartier, n'avait pas les mmes mnagements 
garder et signait bravement ces consultations, trouvant que les clients
comme l'argent taient toujours bons  prendre, d'o qu'ils vinssent.
Pour a peine. Saniel remplaait ce confrre les dimanches d't, et de
temps en temps recevait  titre gracieux une caisse de parfumerie ou de
produits pharmaceutiques, qu'il vendait au rabais quand l'occasion s'en
prsentait.

Toutes les semaines, on lui donnait la liste des cosmtiques et des
spcialits qui devaient figurer dans sa correspondance, et n'importe
comment il fallait les recommander, soit en rpondant aux lettres qui
lui taient rellement adresses, soit en inventant des questions lui
permettant de les introduire plus ou moins  propos.

Il commenait  consulter cette liste et la liasse de lettres des
abonns que le journal lui avait envoyes, quand la sonnette de la
porte d'entre tinta; c'tait peut-tre un malade, le bon malade qu'il
attendait vainement depuis quatre ans: il quitta son bureau pour aller
ouvrir.

C'tait son charbonnier qui venait pour sa petite note.

--Je passerai un de ces jours chez vous, dit Saniel; ce soir, je suis
press.

--C'est que, moi aussi, je suis press: j'ai une chance demain et j'ai
compt sur M. le docteur.

--Je n'ai pas d'argent ici.

--Que M. le docteur me donne seulement un acompte.

--Je vous dis que je n'ai pas d'argent ici.

--Alors c'est donc vrai ce qu'on raconte que M. le docteur va tre
poursuivi par les huissiers, qu'on va le vendre, ou lui reprendre ses
meubles. Il ne voudra pas me faire perdre mon argent; je suis un pre de
famille.

Saniel ne le savait que trop, qu'il tait pre de famille, ayant eu 
soigner depuis quatre ans cette famille, compose d'une mre et de trois
enfants constamment malades, sans qu'il et jamais t question de lui
payer ses visites.

Tant bien que mal, aprs une interminable discussion, il parvint 
renvoyer le charbonnier, et rentra dans son bureau pour se mettre  son
article.

La premire lettre qu'il prit, signe: Parfum de cyclamen, demandait
des conseils pour les dents; il rpondit:

Parfum de cyclamen.--Abandonnez votre dentifrice, qui est dangereux et
vous ferait perdre toutes vos dents avant cinq ans, adoptez celui de la
pharmacie Durand, 215, rue Richelieu, dont je vous garantis les bons
effets....

Jeune femme ple.--L'opration est radicale, sans danger pour la peau
et pour la sant; mais elle doit tre faite par une main habile  manier
l'lectricit. Adressez-vous  moi, 117, Chausse d'Antin, de deux 
quatre heures; j'aurai grand plaisir  vous voir.

Moi, ce n'tait pas lui Saniel, mais bien son confrre, celui qui
signait cette correspondance et qui, par ces amorces, pchait ainsi
quelques clients.

Il allait passer  la troisime, signe: Une afflige de vingt ans,
lorsque la sonnette retentit de nouveau. Cette fois, il n'ouvrirait pas:
encore un crancier sans doute. Et il crivit son conseil.

Pourtant? Depuis quatre ans, il attendait que la chance tirt pour lui
un bon billet  la loterie de la vie: une malade riche, atteinte d'un
kyste ou d'une tumeur qu'il conduisait chez un chirurgien  la mode,
lequel partageait avec lui les dix ou quinze mille francs, prix de
l'opration. Alors il tait sauv.

Il courut  sa porte. La malade au kyste se prsenta sous la forme d'un
petit homme barbu,  la trogne allume, portant par-dessus sa veste le
tablier en grosse toile noire des marchands de vin. C'tait en effet
le marchand de vin du coin qui ayant, lui aussi, appris la vrit de
l'huissier, venait toucher sa petite note pour fournitures de vin et de
portions faites depuis trois mois pour les djeuners de M. le docteur.

La scne qui s'tait passe avec le charbonnier recommena plus vive,
plus violente, et il fallut que Saniel se fcht, menat, pour mettre 
la porte le marchand de vin, qui ne partit qu'en promettant de revenir
le lendemain avec son huissier.

Saniel reprit son article

Une Parisienne en perspective.--Puisque vous viendrez bientt  Paris,
je diffre mon ordonnance jusqu' votre arrive: toutes les explications
ne valent pas un coup d'oeil. Que votre premire visite soit pour le 117
de la Chausse-d'Antin: vous tes certaine de me trouver de deux heures
 quatre heures.

_Entre perruche et ouistiti_.--Faites usage des sachets de toilette de
la parfumerie du Magnolia, ils retarderont vos rides, que vous exagrez
certainement, votre style le dit.

Sa plume courait sur le papier, lorsqu'un bruit de pas lui fit lever la
tte: ou bien il avait mal ferm sa porte sur le dos du marchand de vin,
ou bien c'tait son domestique qui venait d'entrer avec sa clef....
Alors que voulait-il? Ce n'tait point toute la journe qu'il
l'employait, mais seulement  l'heure de sa consultation, pour le mnage
et pour ouvrir aux clients quand il s'en prsentait.

Comme il allait se lever pour voir qui marchait ainsi, on frappa  sa
porte: c'tait en effet son domestique,  l'air penaud et embarrass.

--Qu'est-ce qu'il y a, Joseph?

--J'ai pens que je trouverais monsieur, et je suis venu.

--Pourquoi?

Joseph hsita; puis, prenant courage, il dit avec volubilit, en tenant
ses yeux baisss:

--Je viens demander  monsieur de me payer mon mois qui est chu du 15,
parce qu'il y a besoin d'argent  la maison tout de suite; s'il n'y
avait pas besoin d'argent, je ne serais pas venu.

Saniel le regarda.

--Vous ne savez pas qu'un huissier a laiss du papier timbr chez le
concierge.

--Qui est-ce qui a pu dire a  monsieur?

--Le savez-vous ou ne le savez-vous pas?

--Eh bien, c'est vrai; alors, comme quand les huissiers sont quelque
part ils raflent tout, j'ai pens que monsieur, qui est si juste, ne
voudrait pas que je perde mon pauvre argent que j'ai eu tant de mal 
gagner. Alors je suis venu, et me voil.

--H bien, je n'ai pas d'argent; si j'en avais eu, j'aurais pay
l'huissier.

--Faut donc que je perde mes gages?

--Je vous payerai plus tard.

--Quand?

--Aussitt que je pourrai.

--Est-ce que les huissiers vous laisseront faire? Ils vont tout vendre
ici. Si monsieur voulait, je le tiendrais quitte....

--Comment?

--J'emporterais la redingote que monsieur m'a fait faire il y a deux
mois; bien sr qu'elle ne vaut pas ce qui m'est d, mais ce serait
toujours a.

--Emportez la redingote.

Joseph eut vite pris sa redingote dans l'armoire de l'entre o elle
tait accroche, et il la roula dans un journal.

--Pour lors monsieur ne comptera pas sur moi demain, dit-il en dposant
sa clef sur un coffre; il faut que je cherche une place.

--C'est bien, je ne compterai pas sur vous.

--Bonsoir, monsieur.

Et Joseph fila au plus vite.

Rest seul, Saniel ne se remit pas tout de suite au travail; mais, se
renversant dans son fauteuil, il promena un regard mlancolique dans son
cabinet et jusque dans le salon, dont la porte tait reste ouverte:
 la faible lueur de sa bougie, il voyait ses grands fauteuils
mthodiquement aligns de chaque ct de la chemine, les draperies des
fentres noyes dans l'ombre et tout ce mobilier qui, depuis quatre
ans, lui avait cot tant d'efforts. C'tait de ce Louis XIV de camelote
qu'il avait t si longtemps prisonnier, et par qui maintenant il allait
tre excut. La belle affaire, vraiment, intelligente et habile! Tout
cela n'avait servi qu' de pauvres Auvergnats, sans que lui-mme en
jouit, n'ayant pas le got bourgeois du bibelot, ni le besoin du
bien-tre. Un mouvement de colre et de rvolte contre lui-mme lui fit
assner un coup de poing sur son bureau: quel naf il avait t!

De nouveau la sonnette tinta. Cette fois, il n'entendrait pas, ne
comptant plus sur la cliente riche.

Aprs un court instant, on tambourina doucement sur la porte. Alors, se
levant vivement, il courut ouvrir.

Une femme se jeta  son cou:

--Ah! mon chri, que je suis contente de te trouver chez toi.



VI

Elle lui avait pass un bras autour de la taille, et, se serrant contre
lui, se pelotonnant, ils taient entrs dans le cabinet.

--Que je suis donc contente, rpta-t-elle; quelle bonne ide j'ai eue!

Et d'un brusque mouvement elle se dbarrassa de la longue redingote en
drap gris qui l'enveloppait jusqu'aux pieds.

--Et toi, es-tu content, dit-elle en se plaant devant lui pour le mieux
regarder.

--Peux-tu le demander?

--Simplement pour te l'entendre dire.

--N'es-tu pas ma seule joie, la douce lumire qui m'claire au fond du
puits o je pioche jour et nuit!

--Cher Victor!

C'tait une grande et svelte jeune femme aux cheveux chtains, qui la
coiffaient de boucles paisses jusque sur les sourcils. De beaux yeux
sombres, un nez court, des dents superbes et des gencives couleur de
fraise lui donnaient l'air d'un joli chien; elle en avait la gaiet,
la vivacit, l'effronterie gracieuse, la caresse passionne du regard.
Habille  la diable, en Parisienne qui n'a pas le sou, mais qui pare
tout ce qu'elle porte, elle avait une dsinvolture, une lgance
naturelles qui charmaient: avec cela, un ton bon enfant, un rire joyeux
et une expression de sensibilit rpandue sur son visage frais.

--Je viens dner avec toi, dit-elle gaiement, et j'ai une faim!...

Il laissa chapper un mouvement qu'elle saisit.

--Je te gne? dit-elle inquite.

--Mais pas du tout.

--Tu as  sortir?

--Non.

--Alors pourquoi as-tu fait un mouvement qui trahissait de l'ennui ou
tout au moins de l'embarras?

--Tu te trompes, ma petite Philis.

--Avec un autre, je me tromperais peut-tre; mais avec toi, est-ce
que c'est possible? Tu sais bien qu'entre nous il n'est pas besoin de
paroles, que je lis dans tes yeux ce que tu vas dire, sur ta physionomie
ce que tu penses comme ce que tu sens. Est-ce qu'il n'en est pas
toujours ainsi quand on aime... comme je t'aime?

Il la prit dans ses bras et longuement il l'embrassa; puis, allant  un
fauteuil sur lequel en rentrant il avait jet son pardessus, il tira
d'une poche le pain qu'il avait achet.

--C'est que voil mon dner, dit-il en montrant son pain.

--Oh! il faut que je te gronde: le travail te fait perdre la tte. Ne
peux-tu prendre le temps de manger?

Il eut un triste sourire:

--Ce n'est pas le temps qui m'a manqu.

Il fouilla dans sa poche et en tira trois gros sous qui lui restaient:

--On ne dne pas au restaurant avec six sous.

Elle se jeta sur lui:

--Oh! chri, pardonne-moi, s'cria-t-elle. Pauvre cher martyr, cher
grand homme, c'est moi qui t'accuse, quand je devrais embrasser tes
genoux. Et tu ne me grondes pas; un triste sourire est toute ta rponse.
Eh quoi, tu en es l: pas mme de quoi manger!

--On mange trs bien avec du pain; que ne suis-je assur d'en avoir
toujours!

--Eh bien, aujourd'hui je veux qui tu aies mieux et plus. Ce matin, en
voyant le mauvais temps, il m'est venu une ide  laquelle tu tais
associ: c'est bien naturel, puisque tu ne quittes ni mon coeur ni ma
pense: j'ai dit  maman que, si la bourrasque continuait, je coucherais
 la pension. Tu t'imagines avec quelle motion j'ai cout le vent
toute la journe, en regardant la pluie tomber mle aux feuilles et aux
branches mortes qui passaient en tourbillons. Dieu merci, le temps a t
assez mauvais pour que maman me croie bien tranquille  la pension; et
me voil  toi jusqu' demain matin. Mais, comme nous ne pourrons pas
rester  jeun jusque-l, en nous contentant de ton pain, je vais aller
acheter  dner; nous ferons la dnette au coin du feu, ce sera bien
plus amusant que d'aller au restaurant.

Elle endossa vivement sa redingote.

--Mets la table pendant que je fais mes achats.

--J'ai mon article  finir qu'on va venir chercher  huit heures; pense
que j'ai encore  recommander trois vins toniques, cinq prparations de
fer, une teinture au henn, un lait mammaire, deux lotions capillaires,
un opiat, je ne sais combien de savons et de poudres de riz, et il faut
que, de force ou de bonne volont, ils entrent dans mon article. Quel
mtier!

--Eh bien, ne t'inquite pas de la table; nous la mettrons ensemble
quand tu auras fini, ce qui ne sera que plus amusant.

--Tu prends tout par le bon ct, toi!

--Est-ce qu'il est meilleur de le prendre par le mauvais? A tout 
l'heure!

Elle allait tirer la porte.

--Ne fais pas de folies, dit-il.

--Il n'y a pas de danger, rpondit-elle en frappant sur sa poche.

Puis, revenant  lui, elle l'embrassa passionnment:

--Travaille.

Et elle partit en courant.

Il y avait deux ans qu'ils s'aimaient. A cette poque, Saniel allait
toutes les semaines, aux environs de Paris, faire, dans une pension,
un cours d'anatomie  l'usage des jeunes filles qui se prparaient aux
examens de l'Htel de Ville, et chaque fois il se rencontrait avec une
jeune femme qu'il n'avait pas pu ne pas remarquer: elle partait et
revenait aux mmes heures que lui, et donnait des leons dans la pension
rivale de celle o il professait: comme elle portait souvent sous le
bras un grand carton ou quelquefois un moulage en pltre, il avait
conjectur, sans avoir besoin pour cela d'un effort, que c'tait le
dessin qu'elle enseignait. Tout d'abord il n'avait pas fait attention 
elle: que lui importait cette matresse de dessin; il avait autre chose
en tte que les femmes. Mais peu  peu, prcisment parce qu'elle tait
discrte et rserve, il avait t frapp par la vivacit et la gaiet
de sa physionomie: il y avait vraiment plaisir  regarder cette jeune
femme jolie et surtout plaisante. Cependant il n'avait rien laiss voir
de ce qu'il pensait d'elle: si leurs yeux se souriaient lorsqu'ils se
rencontraient c'tait tout; eux, ils ne se connaissaient point. Quand
ils descendaient de wagon ils ne s'en allaient point cte  cte; quand
il prenait le trottoir de gauche, il tait certain d'avance qu'elle
prendrait celui de droite, et rciproquement. Les choses avaient
continu plusieurs mois ainsi sans que jamais un mot ft chang entre
eux: seulement par la force des choses ils avaient l'un et l'autre
appris qui ils taient: elle, professeur de dessin comme il l'avait
devin, s'appelait mademoiselle Philis Cormier; elle tait la fille
d'un peintre mort depuis sept ou huit ans, qui avait eu une certaine
rputation; lui tait un mdecin  qui on prdisait un bel avenir, un
homme trs fort qu'on verrait un jour  l'oeuvre; et naturellement leur
attitude l'un envers l'autre tait reste la mme; il n'y avait pas l
de raisons particulires pour qu'elle changet. Le hasard avait fait
natre ces raisons: un jour d't que le temps s'tait subitement mis
 l'orage  l'heure o ils reprenaient ordinairement le train, Saniel,
revenant au chemin de fer, avait rejoint en route mademoiselle Philis
Cormier, qu'il voyait se hter devant lui; ils avaient encore cinq ou
six cents mtres  parcourir  travers une plaine sans maisons avant
d'arriver  la station, c'est--dire plus que le temps d'tre inonds si
les nuages noirs que roulait le vent se dcidaient  crever: lui avait
un parapluie qu'on venait de lui prter en quittant la pension; elle
n'en avait point. Pour la premire fois, il s'tait dcid  lui
adresser la parole:

--Il semble que l'orage va nous prendre avant que nous ayons gagn l
station; vous n'avez pas de parapluie: voulez-vous me permettre de
marcher prs de vous? je vous abriterai avec celui qu'on vient de me
prter.

Elle avait rpondu par un sourire, et ils s'taient mis  marcher cte
 cte jusqu'au moment o la pluie s'tait abattue sur eux; alors elle
s'tait rapproche de lui, et ils taient entrs dans la gare en causant
gaiement:

--Votre parapluie vaut mieux que la jupe de Virginie, dit-elle.

--Qu'est-ce que c'est que la jupe de Virginie?

--Vous n'avez pas lu _Paul et Virginie_?

--Non.

--Elle l'avait regard avec un sourire un peu moqueur, se demandant ce
que les gens trs forts pouvaient bien lire.

Non-seulement Saniel n'avait pas lu le roman de Bernardin de
Saint-Pierre, pas plus celui-l que d'autres d'ailleurs, mais encore il
n'avait jamais aim, les choses du coeur n'tant pas plus son fait que
celles de l'imagination. Il faut du loisir pour les lectures d'agrment,
et plus encore pour l'amour, comme il leur faut une libert d'esprit et
une indpendance de vie qu'il n'avait pas. O aurait-il trouv le temps
de lire des romans? Quand et comment se serait-il occup d'une femme?
Celles qu'il avait eues depuis son arrive  Paris n'avaient jamais
pris sur lui la plus lgre influence, et il n'avait gard d'aucune un
souvenir bien distinct. Au contraire, pensant  cette promenade sous la
pluie, il avait retrouv cette jeune fille avec une sret de mmoire
tout  fait extraordinaire chez lui; l'impression avait donc t bien
forte qu'elle se continuait ainsi: il revoyait Philis avec son sourire
qui dcouvrait ses dents blouissantes, il entendait la musique de sa
voix, et cette plaine monotone, qu'il avait si souvent traverse sans
jamais la voir, lui apparaissait comme le plus joli paysage du monde.
videmment un changement s'tait fait en lui, quelque chose s'tait
veill dans son esprit; pour la premire fois, il s'tait aperu que
l'organe conode creux et musculaire qu'on appelle le coeur peut servir
 autre chose qu' la circulation du sang.

Quelle surprise et aussi quel dsappointement! Allait-il tre assez naf
pour aimer cette jeune fille et emptrer d'une femme sa vie dj si
difficile et si lourdement remplie. La belle affaire, en vrit, et
comme la nature l'avait bti pour jouer les amoureux! Il est vrai que
ceux-l seulement qui le veulent bien deviennent amoureux, et que, par
exprience, il connaissait la force de volont.

Mais il avait bientt fallu en rabattre de cette confiance en soi: loin
de Philis, il pouvait ce qu'il voulait; prs d'elle, c'tait elle qui
voulait; d'un regard elle tait matre de lui; il arrivait furieux pour
l'influence qu'elle avait prise sur lui, et contre laquelle il s'tait
dbattu depuis qu'ils ne s'taient vus; il la quittait ravi de sentir
combien profondment il l'aimait.

Pour un homme dont la raison et la logique avaient rgl la vie jusqu'
ce moment, ces contradictions taient exasprantes, et il ne se
pardonnait de les subir qu'en se disant qu'elles ne pouvaient modifier
en rien la ligne de conduite qu'il s'tait trace, ni le faire dvoyer
du chemin qu'il suivait.

Riche, ou simplement avec un peu de fortune, il et pu--quand il tait
prs d'elle et en sa puissance--se laisser entraner; mais ce n'tait
pas quand il crevait de faim qu'il allait faire la folie de prendre une
femme; qu'aurait-il  lui donner? sa misre, rien que sa misre; et la
honte,  dfaut d'autre raison, l'empcherait  jamais de la lui offrir.

Depuis qu'ils se connaissaient, elle avait elle-mme, tout
naturellement, en causant, complt les renseignements qu'il avait eus
tout d'abord: elle tait bien, comme on le lui avait dit, la fille d'un
peintre; son pre, qui avait eu des commencements difficiles, tait
mort au moment o, aprs des annes de lutte acharne, il arrivait  la
fortune; dix annes de plus de travail, et il laissait  sa famille,
sinon la richesse, au moins une trs belle aisance. En ralit, il ne
lui avait laiss que la ruine; l'htel qu'il s'tait fait construire
vendu, et les dettes payes, il ne leur tait rest que quelques
meubles. Il avait fallu travailler. ils taient trois, une mre, un fils
et une fille; la mre, qui n'avait pas de mtier, s'tait mise  des
travaux de lingerie; le fils avait quitt le collge pour entrer clerc
chez un homme d'affaires appel Caffi; la fille, qui heureusement pour
elle avait appris  dessiner et  peindre sous la direction de son
pre, avait cherch des leons, et, pour ajouter au peu qu'elles lui
procuraient, elle dessinait des menus de dner pour les papetiers et
peignait sur soie des coffrets et des ventails: ils vivaient, et bien
juste, avec une dure conomie et des privations de toute sorte, encore
le frre, las de la triste existence et du labeur que lui imposait son
homme d'affaires, venait-il de les quitter pour aller tenter la fortune
en Amrique. Si Saniel se mariait jamais, ce dont il doutait, ce ne
serait pas,  coup sr, une femme dans ces conditions qu'il pouserait.

Cette rflexion le rassurant, il s'tait un peu plus livr avec elle;
pourquoi ne jouirait-il pas du plaisir trs doux qu'il avait  la voir
et  l'entendre? Sa vie n'tait pas dj si gaie et si heureuse; il
se sentait parfaitement sr de lui et, telle qu'il la connaissait
maintenant, il tait tout aussi sr d'elle: une brave et honnte fille;
d'ailleurs, comment et-elle devin qu'il l'aimait?

Ils avaient donc continu  se voir avec un plaisir qui semblait gal
des deux cts, allant l'un au devant de l'autre aussitt qu'ils
s'apercevaient dans la gare, s'attendant, montant dans le mme wagon,
s'arrangeant toujours pour faire route ensemble  l'aller comme au
retour, et s'entretenant librement, gaiement, oubliant si bien le temps,
qu'il tait rare que l'arrive ne les surprit point.

Les choses avaient march ainsi jusqu' l'approche des vacances,
c'est--dire d'une sparation momentane, et, un peu avant ce moment,
ils avaient dcid qu'aprs leur dernire leon, au lieu de prendre le
train  la station comme  l'ordinaire, ils iraient  une lieue de l
pour revenir  Paris par le tramway, ce qui leur ferait une promenade
d'une bonne heure  travers bois.

Le soleil tait chaud ce jour-l:  moiti chemin, Philis avait demand
 se reposer un moment; ils s'taient assis dans un taillis, et bientt
ils s'taient trouvs aux bras l'un de l'autre.

Depuis, Saniel n'avait jamais parl de mariage et Philis n'en avait
jamais rien dit de son ct.

Ils s'aimaient.



VII

Saniel tait encore au travail quand Philis rentra.

--Tu n'as pas fini pauvre cher! demanda-telle.

--Le temps de soigner par correspondance une maladie pour laquelle
l'examen attentif de dix mdecins ne suffirait peut-tre pas, et je suis
 toi.

En trois lignes l'affaire fut faite; il quitta son bureau:

--Me voil: que veux-tu que je fasse?

--Aide-moi  sortir ce qu'il y a dans mes poches.

Elle s'tait dj dbarrasse d'une bouteille enveloppe dans une
feuille de papier qu'elle avait dpose sur le bureau.

--Comme tu es charge! dit-il.

--Juste ce qu'il faut.

Elle avait des paquets sous les bras, et les poches de sa redingote
ainsi que de sa robe paraissaient remplies: ce fut un travail de les
vider.

--Ne serre pas trop fort, disait-elle  chaque paquet qu'il lui prenait.

A la fin, les poches furent vides.

--O dnons-nous? demanda-t-elle.

--Ici; puisque la salle  manger est transforme en laboratoire.

--Alors commenons par faire du feu; j'ai eu les pieds mouills en
pataugeant sur la route de la station.

--Je ne sais pas s'il y a du bois.

--Allons voir.

Elle prit la bougie et ils passrent dans la cuisine qui, de mme que la
salle  manger tait un laboratoire, tait une table o Saniel levait,
dans des cages, des cochons d'Inde et des lapins pour ses expriences,
et o Joseph entassait ple-mle tout ce qui le gnait, sans avoir 
prendre souci du fourneau ou de la grillade qui n'avaient jamais t
allums. Mais ils eurent beau fureter, leurs recherches furent vaines;
il y avait de tout dans cette cuisine, except du bois  brler; de
vieux balais, des brosses  cirage, des choux pour les lapins, des
carottes pour les cochons d'Inde, des amas de journaux, des caisses et
des botes.

--Tu tiens  ces botes? demanda-t-elle en caressant un petit cochon
qu'elle avait pris dans ses bras.

--Nullement; elles ont servi  emballer de la parfumerie et des
spcialits pharmaceutiques; elles sont maintenant inutiles.

--Eh bien, on peut trs joliment se chauffer avec ces planches; casses,
elles feront un beau feu clair et flambant.

Un vieux couperet rouill se trouvait sur le fourneau; Saniel le prit et
rapidement il fendit assez de caisses pour avoir une bonne provision de
bois.

--Ce que c'est que d'tre Auvergnat! dit-elle en riant; c'est  croire
qu'en naissant vous recevez tous le gnie du charbonnage.

--Alors tu te moques de moi?

--Non, mais tu coupes ton bois gravement, lugubrement, comme si tu
dpeais un malade, et je voudrais te faire rire un peu, en riant
moi-mme de toi, de moi, de n'importe qui, pourvu que tu te drides.

Ils revinrent dans le cabinet, Saniel portant la provision de bois.

--Maintenant, mettons la table, dit-elle avec entrain.

Un petit guridon pliant tait plac devant la fentre, et Saniel s'en
servait pour djeuner bien souvent, avec l'assiette assortie que
Joseph allait lui chercher chez le charcutier, ou avec la portion que
fournissait le marchand de vin qui, quelques instants auparavant, tait
venu lui faire une scne; elle le prit et l'apporta devant la chemine
o elle l'ouvrit.

--O est le linge? demanda-t-elle.

--C'est que je ne suis pas riche en linge; cependant j'ai dans cette
armoire des serviettes que j'tale sur la poitrine et les paules des
gens que j'ausculte; voyons s'il y en a de propres.

Justement il en restait quatre, c'est--dire une de plus qu'il ne
fallait.

--As-tu des assiettes, des couteaux, des fourchettes, des verres?

--Oui, dans une armoire de la salle  manger.

--Allons les chercher.

Cette salle  manger, o l'on n'avait jamais mang, tait la pice la
plus curieusement meuble de l'appartement. Point de table, point de
chaises, point de buffet; mais, le long de la muraille, des planches
en bois blanc formant tagre, et, sur ces planches, des matras, des
ballons, des flacons  effilure horizontale ou verticale, des tubes de
culture, des filtres, une tuve  gaz, un microscope, des tranches de
pain, des morceaux de pomme de terre,  et l des bocaux, des fioles,
et aussi quelques livres, enfin le matriel d'un petit laboratoire de
recherches bactriologiques: voil, ce qu'tait en effet cette salle o
Saniel travaillait plus souvent et plus longuement que dans son cabinet
de consultation.

C'tait dans un placard que se trouvaient les cinq ou six assiettes,
les trois couteaux, les verres qui composaient toute la vaisselle et la
verrerie de Saniel.

--Tu es sr qu'il n'y a pas de microbes dans les assiettes? demanda
Philis en prenant ce qu'il fallait pour servir la table.

--J'espre que non.

--Enfin, en les essuyant bien.

Le couvert fut promptement mis par Philis, qui allait, venait, tournait
autour de la table avec une lgret gracieuse que Saniel admirait.

--Alors toi tu ne fais rien, dit-elle.

--Je te regarde et je rflchis.

--Et le rsultat de ces rflexions, peut-on le demander?

-C'est qu'il y a en toi un fonds de belle humeur et de gaiet, une
exubrance de vie  gayer un condamn  mort.

--Et que serions-nous devenus, je te prie, si j'avais t une
mlancolique et une dcourage quand nous avons perdu mon pauvre papa?
Il tait la joie mme, chantait toute la journe, s'veillait une
chanson sur les lvres et, tout en travaillant, riait, plaisantait, sans
jamais une minute de mauvaise humeur. C'est par lui et prs de lui que
j'ai t leve, et je lui ressemble. Quand, en quelques jours, il, nous
a t enlev, tu peux t'imaginer comment, tombant de cette vie heureuse
dans la dtresse et le chagrin, nous avons t anantis; maman, tu le
sais, est une mlancolique et une inquite, une timide dispose  voir
tout en noir; mon frre Florentin est comme elle. Ce fut un dsespoir
morne: maman rptait du matin au soir que nous n'avions qu' mourir de
faim; mon frre voulait s'engager; je ne m'abandonnai point, et, si je
ne pus pas rire et chanter, je me remuai assez cependant pour secouer
l'engourdissement de la dsesprance: je fis obtenir une place 
Florentin, je trouvai du travail pour maman, et j'en trouvai pour moi
aussi; le courage revint  tout le monde et peu  peu avec lui le calme
de l'esprit.

Elle le regarda avec un sourire qui disait: Veux-tu me laisser faire
pour toi ce que j'ai fait pour eux?

Mais, ces paroles prcises, elle ne les pronona point; au contraire,
elle chercha tout de suite  effacer leur impression si, comme elle le
croyait, il les avait devines.

--Va donc chercher de l'eau, dit-elle; pendant ce temps, je vais allumer
le feu; maintenant c'est le moment.

Quand il revint, apportant une carafe pleine, le feu flambait en jetant
des ptillements d'or qui illuminaient le cabinet. Assise devant le
bureau, Philis crivait.

--Que fais-tu donc l? demanda-t-il avec surprise.

J'cris notre menu, car tu penses bien que nous n'allons pas nous mettre
comme a tout bourgeoisement  table. Le voil: qu'en penses-tu.

Elle lut tout haut:

--Sardines de Nantes.

--Cuisse de dinde rtie.

--Terrine de pt de foie gras aux truffes du Prigord.

--Mais c'est un festin, ton dner!

--Croyais-tu que j'allais t'offrir une portion de fricandeau au jus?

Elle continua:

--Fromage de Brie,

--Choux  la crme vanille,

--Pomme de Normandie,

--Vin....

--Ah! voil. Quel vin? Je ne voudrais pas te tromper. Mettons: Vin du
marchand de vin du coin. Et maintenant,  table.

Comme il allait s'asseoir, elle l'arrta:

--Tu ne me donnes pas le bras pour me conduire  ma place? Si nous ne
faisons pas les choses srieusement, mthodiquement, nous n'y croirons
pas, et les truffes du Prigord se changeront peut-tre en petits
morceaux noirs de n'importe quoi.

Quand ils furent assis en face l'un de l'autre, la serviette dplie,
elle continua sa plaisanterie:

--Alltes-vous lundi  la reprsentation de Don Juan, mon cher docteur?

Et Saniel qui, malgr tout, avait gard la mine sombre, se mit  rire
franchement.

--Allons donc! s'cria-t-elle en frappant ses mains l'une contre
l'autre. Plus de proccupation, n'est-ce pas, plus de souci! Tes yeux
dans les miens, cher Victor, et ne pensons qu' l'heure prsente;  la
joie d'tre ensemble,  notre amour. Est-ce dit?

Elle lui tendit la main par-dessus la table.

Il la prit et la serra:

--C'est dit.

Le dner continua gaiement, Saniel rpondant aux sourires et  la gaiet
de Philis, qui conduisait l'entretien en ne le laissant pas languir:
elle le servait, lui versait  boire, et c'taient des clats de voix,
des rires comme ce cabinet n'en avait jamais entendu; de temps en temps,
elle quittait sa chaise et jetait une poigne de bois au feu qui, 
moiti teint, reprenait ses ptillements.

Cependant, elle remarqua que peu  peu la physionomie de Saniel,
un moment dtendue, s'assombrissait et reprenait l'expression de
proccupation et d'amertume qu'elle avait eu tant de peine  chasser;
elle voulut faire un nouvel effort.

--Est-ce que cette charmante dnette ne te donne pas l'ide de
recommencer bientt? demanda-telle,

--La recommencer! Comment? O?

--Mais si j'ai pu venir ce soir sans que maman s'en inquite, je
trouverai bien un moyen, un prtexte, pour recommencer la semaine
prochaine.

Il secoua la tte.

--Tu ne seras pas libre la semaine prochaine? demanda-t-elle, inquite.

--O serai-je la semaine prochaine, demain, dans quelques jours?

--Tu me fais peur! Explique toi, je t'en prie. Oh! Victor, aie piti de
moi, ne me laisse pas dans l'angoisse.

--Tu as raison; je dois tout te dire et ne pas laisser ta tendresse
chercher des explications  ma proccupation, qui ne peuvent que te
tourmenter.

--Si tu as des soucis, ne m'estimes-tu pas assez pour les partager avec
moi? Tu sais bien que je suis  toi, tout  toi, aujourd'hui, demain, 
jamais!

Sans lui laisser ignorer les difficults de sa situation, il n'tait
jamais cependant entr dans des dtails prcis, aimant mieux parler de
ses esprances que de sa misre prsente.

Le rcit qu'il avait dj fait  Glady et  Caffi, il le recommena, en
ajoutant ce qui venait de se passer avec le concierge, le marchand de
vin, le charbonnier et Joseph.

Elle coutait anantie.

--Il a emport la redingote! murmura-t-elle.

--Il n'est venu que pour a.

--Et demain?

--Ah! demain... demain!

--Avec tant de travail comment as-tu pu en arriver l?

--Comme toi, j'ai cru  la vertu du travail, et voil o j'en suis!
Parce que je sentais en moi une volont que rien n'affaiblirait, une
force que rien ne lasserait, un courage que rien ne rebuterait, je me
suis imagin que j'tais arm pour la lutte, de faon  ne pouvoir pas
tre vaincu, et je le sais, autant par la faute des circonstances que
par la mienne...

--Et de quoi es-tu coupable, pauvre cher?

--D'ignorance de la vie, de maladresse, de prsomption, d'aveuglement.
Si j'avais t moins naf, est-ce que je me serais laiss prendre aux
propositions de Jardine? Est-ce que j'aurais accept ce mobilier, cet
appartement? Il me disait que les engagements qu'il me faisait signer
taient de simples formalits, qu'en ralit je le payerais quand je
pourrais, qu'il se contenterait d'un honnte intrt: cela m'a paru
vraisemblable; je n'ai pas cherch au del et j'ai accept, heureux,
glorieux de m'installer... certain d'avoir les reins assez solides pour
porter ce fardeau. C'est une force d'avoir confiance en soi, mais c'est
aussi une faiblesse. Parce que tu m'aimes tu ne me connais pas, tu ne me
vois pas. En ralit, je suis peu sociable, et je manque absolument de
souplesse, de finesse, de politesse, aussi bien dans le caractre
que dans les manires: comment, avec cela, veux-tu qu'on fasse de la
clientle et qu'on russisse si un coup d'clat ne vous impose pas? Que
le coup d'clat se produise, j'y compte bien; mais son heure n'a pas
encore sonn. Parce que je manque de souplesse, je n'ai pas su gagner la
sympathie ou l'intrt de mes matres; ils n'ont vu que ma raideur, et,
comme je n'allais pas  eux, plus encore par timidit que par fiert,
ils ne sont pas venus  moi,--ce qui est bien naturel, j'en conviens;
de plus comme je n'ai pas inclin mes ides devant l'autorit de
quelques-uns, ceux-l m'ont pris en grippe, ce qui est plus naturel
encore. Parce que je manque de politesse et suis rest pour beaucoup de
choses l'Auvergnat lourd et gauche que la nature m'a fait, les gens du
monde m'ont ddaign, s'en tenant  l'corce qu'ils voyaient et qui leur
dplaisait. Plus avis, plus malin, plus expriment, je me serais au
moins appuy sur la camaraderie; mais je n'en ai pas pris souci. A quoi
bon? je n'en avais pas besoin: ma force me suffisait; je trouvais plus
crne de me faire craindre que de me faire aimer. Ainsi bti, je n'avais
que deux partis  prendre: ou rester dans ma pauvre chambre de l'htel
du Snat, en vivant de leons et de besognes de librairie jusqu'au jour
du concours pour le bureau central et l'agrgation; ou bien m'tablir
dans un quartier excentrique,  Belleville, Montrouge ou ailleurs, et
l faire de la clientle  la force du jarret avec des gens qui ne me
demanderaient ni politesse ni belles manires. Comme ces partis taient
raisonnables, je n'ai pris ni l'un ni l'autre:--Belleville parce que je
voulais pas ne plus travailler que des jambes, comme un de mes camarades
que j'ai vu fonctionner  la Villette: Votre langue.--Bon.--Votre
bras.--Bon!--Et, tandis qu'il est cens tter le pouls  son malade,
de l'autre main il crit son ordonnance: Vomitif, purgatif....--C'est
quarante sous.--Et il s'en va, sans jamais perdre cinq minutes pour son
diagnostic: il n'a pas le temps;--l'htel du Snat, parce que j'en avais
assez, et qu'avec ses propositions Jardine me tentait. Voil o il m'a
amen.

--Et maintenant?



VIII

A ce moment, la bougie qui clairait la table, s'teignit dans le
flambeau, sans que sa lueur vacillante depuis quelques instants dj les
et avertis qu'elle allait mourir. Philis se leva:

--O y a-t-il des bougies? demanda-t-elle.

--Il n'y en a plus; celle-ci tait la dernire.

--Eh bien! il n'y a qu' faire flamber le feu.

Elle jeta une petite poigne de bois dans l'tre; puis, au lieu de
reprendre sa chaise, elle alla chercher un coussin sur le divan et, le
dposant devant la chemine, elle s'assit dessus en s'accoudant sur le
genou de Saniel.

--Et maintenant, rpta-t-elle, les yeux levs sur lui.

--Maintenant! je suppose qu'il ne me reste plus qu' me sauver en
Auvergne et me faire mdecin de campagne.

--Mon Dieu. est-ce possible? murmura-t-elle d'un ton qui surprit Saniel;
car, s'il y avait de la douleur dans ce cri, il y avait aussi un autre
sentiment qu'il ne comprenait pas.

--En quittant l'cole, je pouvais continuer  demeurer  l'htel du
Snat et, en donnant des leons pour vivre, prparer mes concours;
maintenant, aprs avoir occup une position jusqu' un certain point
en vue, puis-je reprendre cette existence d'tudiant besoigneux? Mes
cranciers, qui se sont dj abattus sur moi ici, me harcelleront et mes
concurrents au concours exploiteront ma misre... qui n'a pas d'autre
cause que mes vices; on trouvera que je dshonorerais la Facult et je
serai repouss. Ni mdecin des hpitaux, ni agrg, j'en serais rduit 
n'tre que mdecin de quartier;  quoi bon? l'preuve a t faite ici;
tu vois comme elle a russi.

--Alors tu partirais?

--Non sans dchirement, sans dsespoir, puisque ce serait notre
sparation et le renoncement aux espoirs sur lesquels je vis depuis dix
ans, l'abandon de mes travaux, la mort; tu vois maintenant pourquoi,
malgr ta gaiet, je n'ai pas eu la force de te cacher ma proccupation:
plus tu tais charmante, plus je sentais combien tu m'es chre, plus
j'tais dsespr de cette sparation.

--Pourquoi nous sparer?

--Que veux-tu?

Elle se retourna vers lui:

--Partir avec toi. Tu me rendras ce tmoignage que, jusqu' cette heure,
jamais je ne t'ai parl de mariage et n'ai laiss paratre la pense
que tu pouvais faire de moi ta femme un jour. Dans la position o tu te
trouvais, dans la lutte que tu soutenais, une femme et t un fardeau
qui t'et paralys, alors surtout que cette femme n'tait qu'une pauvre
misrable crature comme moi, qui n'apportait en dot que sa misre et
celle de sa famille. Mais les conditions ne sont plus les mmes: te
voil, toi, aussi misrable et de plus dsespr; dans ton pays, o tu
n'as plus que des parents loigns qui ne te sont rien, puisqu'ils n'ont
ni ton ducation, ni tes ides, ni tes besoins, ni tes habitudes, que
vas-tu devenir tout seul avec tes dceptions et tes regrets? Si tu
m'acceptes, je vais avec toi;  deux et quand on s'aime, on n'est nulle
part malheureux. Quant tu rentreras fatigu, tu me trouveras souriante
 ton retour; quand tu resteras  la maison, tu m'associeras  tes
penses,  ton travail, et je tcherai de te comprendre. Je n'ai pas
peur de la pauvret, tu sais, et je n'ai pas peur davantage de la
solitude; partout o nous serons ensemble, je serai bien. Tout ce que je
te demande, c'est d'emmener ma mre avec nous, car tu sens bien que je
ne peux pas l'abandonner; en la soignant, tu as appris  la connatre
assez pour savoir qu'elle n'est ni gnante ni difficile; quant 
Florentin, il restera  Paris o il trouvera  s'employer: son voyage
en Amrique l'a assagi et ses ambitions sont maintenant faciles 
contenter: gagner petitement sa vie est tout ce qu'il demande. Sans
doute, nous te serons une charge, mais pas aussi lourde qu'au premier
abord on pourrait le supposer: une femme, quand elle le veut, met
l'ordre et l'conomie dans une maison, et je te promets que je serai
cette femme. Et puis je travaillerai: j'ai la certitude que mon papetier
me donnera des menus aussi bien quand je serai en Auvergne qu'il m'en
donne  Paris. Je pourrai aussi, sans doute, me procurer d'autres
travaux; c'est cent francs par mois, peut-tre cent cinquante, peut-tre
mme deux cents. En attendant que tu te sois cr une clientle, nous
vivrons avec cet argent; en Auvergne, la vie ne doit pas tre chre.

Elle lui avait pris les deux mains, et elle suivait anxieusement sur son
visage, qu'clairait la flamme capricieuse de la chemine, l'effet de
ses paroles: c'tait leur vie  tous deux qui allait se dcider,
et l'motion qui lui serrait le coeur faisait trembler sa voix.
Qu'allait-il rpondre? Elle le voyait le visage boulevers, sans pouvoir
lire plus loin.

Comme elle se taisait, il dgagea ses deux mains et, lui prenant la
tte, il la regarda en silence pendant quelques instants:

--Comme tu m'aimes! dit-il.

--Donne-moi le moyen de le prouver autrement qu'en paroles.

--Ce serait une lchet de t'associer  ma misre.

--Ce serait m'estimer assez pour tre assur que j'en serai heureuse.

--Et moi?

--L'amour dans ton coeur ne l'emportera-t-il pas sur la fiert? Ne
sens-tu pas que depuis que je t'aime mon amour a pris toute ma vie, et
que rien au monde que ce qui est lui, que ce qui est toi, n'existe dans
le prsent comme dans l'avenir! Parce que je te vois quelques heures
de temps en temps  Paris, je suis heureuse; quelles que soient les
difficults qui nous attendent, je serai plus heureuse encore en
Auvergne, par cela seul que nous nous verrons toujours.

Il garda pendant assez longtemps un morne silence:

--L-bas, pourrais-tu m'aimer? murmura-t-il.

videmment c'tait plutt  lui qu' elle que s'adressait cette
question, qui rsumait ses rflexions.

--Oh! cher Victor! s'cria-t-elle, pourquoi douter de moi? L'ai-je
mrit? Le pass, le prsent ne rpondent-ils pas de l'avenir?

Il secoua la tte:

--L'homme que tu as aim, que tu aimes, ne s'est jamais montr  toi ce
qu'il est rellement. Malgr les difficults et les tristesses de sa
vie, il a pu sourire  ton sourire, parce que, si cruelle que ft cette
vie, il tait soutenu par l'espoir et la confiance; en Auvergne il n'y
aura plus ni espoir, ni confiance, mais la rage d'une existence brise
et l'accablement de l'impuissance. Quel homme serais-je? Pourrais-tu
l'aimer, celui-l?

--Mille fois plus encore, puisqu'il serait malheureux et que j'aurais 
le soutenir.

--En aurais-tu la force? A la longue, la lassitude te prendrait, car le
poids serait trop lourd, si grand que ft ton dvouement, si profonde
que ft ta tendresse. Vois ma situation, vois mes esprances et,
descendant dans l'avenir, vois mon crasement. Tu me sais ambitieux mais
vaguement, n'est-ce pas? sans avoir jamais mesur la porte de cette
ambition et des espoirs, des rves, si tu veux, sur lesquels elle
repose. Comprends que ces rves sont  la veille de se raliser: encore
deux mois, en dcembre ou en janvier, je passe le concours pour le
bureau central, qui me fait mdecin des hpitaux, et  la mme poque
celui pour l'agrgation, qui m'ouvre la Facult de mdecine. Sans
illusion orgueilleuse, je me crois en tat de russir,--ce que les gens
de sport appellent en condition. Donc quand je n'ai plus qu'une attente
de quelques jours, me voil abattu  jamais.

--Pourquoi  jamais?

--On vient de son village  Paris pour faire sa troue, on n'en revient
pas quand la mauvaise chance ou l'impuissance vous y ont renvoy.
D'ailleurs, c'est seulement tous les quatre ans que s'ouvre un concours
pour l'agrgation. Dans quatre ans, quelle serait ma condition morale ou
intellectuelle; comment aurais-je support cet exil de quatre ans; te
reprsentes-tu ce que peuvent produire quatre annes d'isolement au fond
des montagnes. Mais ce n'est pas tout. A ct de ce but ostensible que
je poursuis depuis que j'ai dbarqu de mon village, j'ai mes travaux en
train qui exigent absolument Paris. Sans que je t'aie jamais assomme de
mdecine, tu sais, n'est-ce pas? qu'elle est  la veille de subir une
rvolution qui va la transformer. Jusqu' prsent, il a t enseign
officiellement, en pathologie, que l'organisme humain portait en soi le
germe d'un grand nombre de maladies infectieuses qui s'y dveloppaient
spontanment dans certaines conditions: ainsi, la tuberculose est le
rsultat de fatigues, de privations, de misres physiologiques. Eh bien,
depuis un certain, temps, on admet, c'est--dire des rvolutionnaires
admettent une origine parasitaire  ces maladies, et il y a en France,
en Allemagne, en Europe, toute une arme qui cherche ces parasites. Je
suis un soldat de cette arme, et c'est  ces recherches que me sert ce
laboratoire install dans la salle  manger. C'est aux parasites de la
tuberculose et du cancer que je me suis attach, et, pour ce dernier,
depuis sept ans dj, ce qui, lorsque j'tais interne, m'avait fait
appeler par mes camarades le topique du cancer. Pour la tuberculose,
je suis arriv  dcouvrir son parasite, mais non encore  le
dbarrasser de toutes ses impurets par des procds de culture. J'en
suis l. C'est--dire que je brle, et que, demain peut-tre, dans
quelques jours, je tiens une dcouverte qui est une rvolution et donne
la gloire  celui qui l'a faite. De mme pour le cancer, j'ai trouv
son micro-organisme. Mais tout n'est pas dit. Et voil ce qu'il me faut
abandonner en quittant Paris.

--Pourquoi abandonner? Ne peux-tu pas continuer tes recherches en
Auvergne?

-C'est impossible pour toute sorte de raisons trop longues  expliquer,
mais dont une seule suffira. Les cultures de ces parasites ne peuvent se
faire que dans certaines tempratures rigoureusement maintenues au degr
voulu, et ces tempratures ne peuvent tre obtenues que dans des tuves
comme celle de mon laboratoire, alimentes par le gaz dont l'entre est
rgle automatiquement par le plus ou moins de chaleur de l'eau. Comment
veux-tu que cette tuve fonctionne dans un pays o il n'y a pas de gaz?
Non, non, si je quitte Paris, tout est fini position aussi bien que
travail; je deviens mdecin de village et rien que mdecin de village.
Que les huissiers me mettent dehors demain, et tout ce que j'ai accumul
depuis quatre ans dans ce laboratoire, tous mes travaux en train, ce qui
est achev comme ce qui ne demande plus peut-tre que quelques jours,
que quelques heures, s'en va chez le brocanteur ou est jet  la rue. De
tant d'efforts, de tant de nuits passes, de tant de privations, de tant
d'esprances, il ne reste qu'un souvenir... pour moi. Et encore s'il ne
restait pas, peut-tre serais-je moins exaspr et accepterais je d'un
coeur moins ulcr la vie  laquelle je ne me rsignerai jamais. Tu sais
bien, que je suis un rvolt, non un rsign.

Elle se leva et, lui prenant la main qu'elle serra fortement:

--Il faut rester  Paris, dit-elle. Pardonne-moi d'avoir insist tout 
l'heure pour te prouver que tu pouvais vivre dans ton village. C'tait
 moi que je pensais plus qu' toi,  notre amour,  notre mariage;
c'tait une pense goste, une mauvaise, pense. Il faut chercher, il
faut trouver un moyen, n'importe lequel, quoi qu'il puisse coter, de ne
pas renoncer  tes travaux.

--Il faut! Mais comment? Crois-tu que je n'aie pas tout puis?

Il raconta ses dmarches auprs de Jardine, ses sollicitations, ses
prires et aussi sa demande de prt  Glady, enfin sa visite  Caffi.

--Caffi! s'cria-t-elle, comment l'ide t'est-elle venue de t'adresser
 Caffi?

--Un peu parce que tu m'avais souvent parl de lui.

--Mais je t'en ai parl comme du plus dur et du plus mchant des hommes,
capable de tout, si ce n'est de ce qui est bon et de ce qui est bien.

--Un peu aussi parce que je savais par un de mes clients qu'il prtait 
ceux qu'il pouvait exploiter.

--Et il t'a rpondu?

--Qu'il ne trouverait sans doute personne pour consentir le prt que
je dsirais; cependant il m'a promis de chercher, et il doit me rendre
rponse demain soir; il m'a promis aussi de me dfendre contre Jardine.

--Tu t'es mis entre ses mains!

--Eh! que veux-tu? Dans ma position, je n'ai pas la libert de
m'adresser  qui je veux et m'inspire confiance par son honorabilit.
Que j'aille chez un notaire, un banquier: ils ne m'couteront pas,
puisqu'au premier mot je serai oblig de leur rpondre que je n'ai ni
gage ni garantie  offrir. C'est pour cela que les malheureux tombent
sous la coupe des coquins; au moins ceux-l les coutent et leur
accordent quelque chose, si peu que ce soit.

--Que t'a-t-il accord?

--Ses conseils.

--Et tu les as accepts?

--C'est toujours du temps de gagn. Demain peut-tre, on m'et mis dans
la rue: Caffi m'obtiendra quelque rpit.

--Et de quel prix payeras-tu cette dfense?

--Il n'y a que ceux qui ont quelque chose qui s'inquitent du prix.

--Tu as ton nom, ton repos, ta dignit, ton honneur, et, une fois que tu
seras aux mains de Caffi, qui peut savoir ce qu'il exigera de toi, ce
qu'il te forcera  faire sans que tu puisses lui rsister!

--Alors tu veux que je quitte Paris?

--Non certes; mais je veux que tu te tiennes en garde contre Caffi, que
tu ne connais pas et que je connais, moi, par tout ce que Florentin nous
racontait pendant qu'il tait chez lui. Si secret qu'il soit, un homme
d'affaires ne peut pas se cacher de son clerc: ce n'est pas seulement
de coquineries que Caffi est coupable, c'est aussi de vrais crimes; je
t'assure qu'il a mrit dix fois la mort. Pour gagner cent francs il est
capable de tout: il faut qu'il gagne, qu'il amasse, rien que pour le
plaisir d'amasser, puisqu'il n'a ni enfant ni parent, ni hritier.

--Eh bien, je te promets de me tenir sur mes gardes, comme tu me le
conseilles; mais, si coquin que puisse tre Caffi, je crois que je dois
accepter le concours qu'il m'a offert. Qui sait ce qui peut se produire
pendant le temps qu'il me fera gagner? Car je n'ai pas  te dire,
n'est-ce pas, que je connais d'avance sa rponse pour le prt que je lui
ai demand: il n'aura trouv personne.

--Je viendrai quand mme demain soir pour connatre cette rponse.



IX

Bien que Saniel ne se fit pas d'illusion sur la rponse de Caffi, il
alla le lendemain,  la mme heure que la veille, sonner  la porte de
l'homme d'affaires.

Comme la veille, il eut  attendre assez longtemps avant que la porte
s'ouvrt;  la fin il entendit un pas tranant sur le carreau.

--Qui est l? demanda la voix de Caffi.

Aussitt que Saniel eut rpondu, le pne fut tir.

--Comme je n'aime pas tre drang le soir par des importuns, dit
Caffi, je n'ouvre pas toujours; mais j'ai pour mes clients un signal
qui me permet de les reconnatre: aprs avoir sonn, vous frappez du
doigt trois coups galement espacs contre le bois de la porte.

Pendant cette explication, Saniel tait entr dans le cabinet de l'homme
d'affaires.

--Vous tes-vous occup de ma demande? dit-il aprs un moment d'attente,
car Caffi paraissait dcid  ne pas engager l'entretien le premier.

--Oui, mon cher monsieur, j'ai couru toute la matine pour vous; je ne
nglige jamais mes clients, leur affaire est la mienne.

Il fit une pause.

--Alors? demanda Saniel.

Caffi donna  sa physionomie une expression dsole.

--Que vous avais-je dit, mon cher monsieur, rappelez-vous-le, je
vous prie? Une exprience comme la mienne ne parle pas  la lgre,
faites-moi l'honneur de le croire. Eh bien, ce que j'avais prvu s'est
ralis: partout la mme rponse: l'ala est trop grand; personne n'en
veut courir la chance.

--Mme pour un gros intrt?

--Mme pour un gros intrt: il y a tant de concurrence dans votre
profession? Moi, je crois  votre avenir et je vous l'ai prouv par
ma proposition; mais, moi, je ne suis que l'intermdiaire et non le
bailleur de fonds, malheureusement.

Caffi avait insist sur le mot ma proposition et du regard il l'avait
encore souligne; mais Saniel ne parut pas avoir compris.

--Et l'assignation du tapissier? demanda-t-il.

--Soyez tranquille de ce ct, j'ai agi aussi; votre propritaire,  qui
il est d un terme, va intervenir, et il faudra que votre crancier le
dsintresse avant d'aller plus loin. S'y rsignera-t-il? C'est 
voir. Si oui, nous nous dfendrons sur un autre terrain. Je ne dis pas
victorieusement, mais enfin de faon  gagner du temps.

--Combien de temps?

--a, mon cher monsieur, je ne peux pas le savoir: la chose dpend de
notre adversaire et de ses conseils. D'ailleurs, qu'entendez-vous par
combien de temps: l'ternit?

--J'entends jusqu'au mois d'avril.

--Alors c'est bien l'ternit. Croyez-vous donc tre en mesure de vous
librer au mois d'avril? Si vous avez cette esprance--reposant sur des
garanties--il faut le dire, mon cher monsieur.

Cette question fut pose d'un ton tout  fait bienveillant auquel Saniel
se laissa prendre.

--Je n'ai pas ces garanties, dit-il; mais, par contre, il serait pour
moi d'une importance capitale que l'affaire trant jusque-l. Comme je
vous l'ai expliqu, je suis  la veille de passer deux concours; ils
durent trois mois; et en mars, au plus tard en avril, je puis tre
mdecin des hpitaux et agrg de la Facult. Si cela est, j'offrirai
alors une surface aux prteurs qui vous permettra sans doute de me
trouver la somme ncessaire pour payer Jardine et les frais qui auront
t faits, y compris vos honoraires.

A mesure qu'il parlait, Saniel comprenait qu'il avait tort de se livrer
ainsi; cependant il alla jusqu'au bout.

--Je serais indigne de votre confiance, mon cher monsieur, rpondit
Caffi, si je vous entretenais dans l'ide que nous pourrons gagner
cette poque. Quoi qu'il m'en cote,--et il m'en cote beaucoup, je
vous assure,--je dois vous dire que c'est impossible, radicalement
impossible: quelques jours, oui, peut-tre quelques semaines, mais c'est
tout.

--Eh bien, obtenez-moi ces quelques semaines, dit Saniel en se levant,
ce sera toujours quelque chose.

--Et aprs?

--D'ici l, nous verrons.

--Mon cher monsieur, ne partez pas; vous ne sauriez croire combien
vivement votre position me touche; je ne pense qu' vous. Quand j'ai vu
que dcidment je ne pouvais pas vous trouver la somme dont vous avez
besoin, j'ai t faire une petite visite amicale  ma jeune cliente,
celle dont je vous ai parl...

--Qui a reu une ducation suprieure dans un couvent  la mode?

--Prcisment; et je lui ai demand ce qu'elle penserait d'un jeune
mdecin plein d'avenir, futur professeur  la Facult, actuellement
considr dj comme un savant de premier ordre, beau garon--car vous
tes beau garon, mon cher monsieur, ce n'est point de la flatterie de
le constater,--de bonne sant, paysan de naissance, qui se prsenterait
comme mari. Elle a paru flatte, je vous le dclare franchement. Mais
tout de suite elle m'a dit: Et le petit? A quoi j'ai rpondu que je
vous savais trop grand, trop noble, trop gnreux pour n'avoir point
cette indulgence des hommes suprieurs qui leur fait accepter avec
srnit une faute involontaire. Ai-je t trop loin?

Il n'attendit pas la rponse:

--Non, n'est-ce pas? Justement, le petit tait l, car la mre veille
sur lui avec une sollicitude toute pleine de promesse pour l'avenir, et
j'ai pu l'examiner  mon aise. Bien fragile, mon cher monsieur; il tient
de son pre, le pauvre bb, et je doute que malgr tout votre savoir
de mdecin vous puissiez le faire vivre: si par malheur sa mort arrive,
comme ce n'est que trop  craindre assurment, elle ne nuira pas  votre
rputation: vous donnez les soins, n'est-ce pas, non la vie!

--A propos de soins, interrompit Saniel, qui ne voulait pas rpondre,
avez-vous fait ce que je vous ai conseill?

--Pas encore. Les pharmaciens de ce quartier sont des gorgeurs
patents; mais j'irai ce soir chez un de mes clients, pharmacien aux
Batignolles, qui me traitera en ami.

--Je vous reverrai alors.

--Quand vous voudrez, mon cher monsieur, quand vous aurez rflchi;
maintenant vous avez le mot de passe.

Avant de sortir de chez lui, Saniel avait laiss sa clef  son concierge
pour que Philis ne l'attendit pas dans la rue si elle venait en son
absence; lorsqu'il rentra, le concierge lui dit que madame tait
monte depuis assez longtemps dj, et,  son coup de sonnette, ce fut
elle qui, vivement, lui ouvrit la porte.

--Eh bien? demanda-t-elle d'une voix frmissante avant mme qu'il ft
entr.

--Ce que je te disais hier: il n'a trouv personne.

Elle le serra dans une longue treinte passionne.

--Et pour le tapissier?

--Il a promis de gagner du temps.

Tout en parlant, ils taient entrs dans le cabinet: le feu brlait dans
la chemine, et ce n'tait pas des morceaux de planches qui flambaient,
comme la veille, mais des bches de charme; sur la table, claire par
deux bougies, se montrait un beau poulet rti, entour de cresson, et
une bouteille de vin rouge faisait vis--vis  la carafe d'eau.

Il la regarda surpris.

--J'ai mis la table, dit-elle, tu vois, je dne avec toi.

Et se jetant dans ses bras:

--Connaissant Caffi mieux que toi, j'avais devin sa rponse, et je ne
voulais pas que tu fusses seul en rentrant ici: j'ai encore trouv un
prtexte pour ne pas dner avec maman.

--Mais ce poulet?

--Il nous fallait bien un plat de rsistance.

--Ce bois, ces bougies?

--a, c'est la fin de mes conomies; j'aurais t si heureuse qu'elles
fussent moins misrables et pussent te servir  quelque chose d'utile.

Comme la veille, ils s'assirent devant le feu, et tout de suite elle se
mit  parler de choses et d'autres pour l'occuper et le distraire: mais
ce que leurs lvres ne disaient point, leurs regards, en se rencontrant,
l'exprimaient avec plus d'intensit que la parole; cependant, jusqu' la
fin du dner, ils purent l'un et l'autre ne rien dire de dcisif.

Ce fut lui qui,  un certain moment, trahit sa proccupation.

--Ton frre avait bien observ Caffi, dit-il comme s'il se parlait 
lui-mme.

--N'est-ce pas?

--C'est assurment le plus parfait coquin que j'aie jusqu' ce jour
rencontr.

--Il t'a propos quelque infamie, je suis sre?

--Il m'a propos de me marier.

--J'en avais le pressentiment.

--Et c'est pour cela qu'il me refuse le prt que je demande. J'ai eu la
simplicit de lui expliquer franchement ma situation; en mme temps,
je lui ai dit quelle importance il y avait pour moi  gagner le mois
d'avril, et il espre que, sous le coup des poursuites, quand je verrai
que je vais tre mis dans la rue, j'accepterai l'une des deux femmes
qu'il me propose: le couteau sur la gorge, il faudra bien que je cde;
c'est pour le tenir suspendu qu'il a promis de retarder les poursuites
de Jardine et de les traner en longueur.

--Et ces femmes? demanda-t-elle, sans oser le regarder en face.

--Sois tranquille, tu n'as rien  craindre d'elles l'une est une
bouchre ivrogne, l'autre est une jeune fille qui a un enfant.

--Et ce sont l les femmes qu'il ose proposer  un homme comme toi!

--Ses propositions ne sont pas aussi nues que je te les prsente; elles
sont accommodes  une sauce qui, selon son sentiment, doit les faire
passer. Si je ne guris pas la bouchre de l'ivrognerie, je n'ai qu'
l'abandonner  son vice qui l'emportera dans un bref dlai, et, comme
le contrat sera rgl en vue de cette ventualit, je me trouverai
l'hritier de ses vingt mille livres de rentes. Pour la vierge 
l'enfant, la combinaison est autre: cet enfant a t dot par son vrai
pre de deux cent mille francs, et celui qui le lgitimera en pousant
la mre aura la jouissance du revenu de ces deux cent mille francs
jusqu' la majorit du petit..., si, toutefois, celui-ci parvient 
sa majorit, car il est bien fragile, si fragile mme que, si sa mort
arrivait, elle ne nuirait en rien  ma rputation de mdecin.

--Tu, vois quel monstre il est!

--Pendant qu'il m'expliquait ainsi ses combinaisons, en m'offrant la
mort des autres, je pensais  la sienne, et me disais que, si on le
supprimait, il n'aurait vraiment que ce qu'il mrite.

--a, c'est bien vrai.

--Pour moi, rien ne m'aurait t plus facile,  un certain moment.
Comme il a mal aux dents, il me montra sa mchoire: je n'avais qu'
l'trangler; nous tions seuls: un misrable diabtique comme lui qui,
j'en suis sr, n'a pas six mois  vivre, n'aurait pas rsist  une
poigne comme celle-ci. Je retirais de son gilet ses clefs, j'ouvrais sa
caisse, j'y prenais les trente, quarante, soixante mille francs que j'y
ai vus entasss: du diable si la justice aurait, jamais rien dcouvert:
un mdecin n'trangle pas ses clients, il les empoisonne, il les tue
scientifiquement, non brutalement.

--Voil le malheur, c'est que ces moyens d'arranger les choses ne sont 
la porte que des gens qui n'ont par de conscience, et qu'ils n'existent
pas pour nous.

--Je t'assure bien que ce n'est pas la conscience qui m'aurait retenu.

--La peur du remords, si je me sers d'un mauvais mot.

--Mais les gens intelligents n'ont pas de remords, ma chre enfant,
attendu que chez eux le raisonnement prcde le fait et ne le suit pas:
avant d'agir, ils psent le pour et le contre, et savent quelles seront
les consquences de leurs actions pour les autres aussi bien que pour
eux; si cet examen pralable leur prouve que pour une raison quelconque
ils peuvent agir, ils seront  jamais tranquilles, assurs de n'tre pas
exposs aux remords, qui ne sont que les reproches de la conscience.

--Sans doute, ce que tu dis l est juste, et pourtant il m'est
impossible de l'accepter. Si je n'ai pas commis de crimes dans ma vie,
j'ai fait cependant des sottises, mme des fautes, et pour quelques-unes
a t dlibrment, aprs cet examen pralable dont tu parles: j'aurais
donc d tre parfaitement tranquille et  l'abri des reproches de ma
conscience; cependant, le lendemain matin, je m'veillais malheureuse,
tourmente, bouleverse quelquefois, sans pouvoir touffer la voix
mystrieuse qui m'accusait.

--Et au nom de qui parlait-elle, cette voix plus vague encore que
mystrieuse?

--Au nom de ma conscience, videmment.

--videmment est de trop, et tu serais bien embarrasse de me
dmontrer cette vidence, attendu que rien n'est plus incertain et
insaisissable que ce qu'on est convenu d'appeler la conscience, qui
n'est en ralit qu'une affaire de milieu et d'ducation.

--Je ne comprends pas.

--Ta conscience te fait-elle un crime de m'aimer?

--Non, assurment.

--Tu vois donc que tu as une faon personnelle de comprendre ce qui est
bien et ce qui est mal qui n'est pas celle que suit notre pays, ou il
est admis, au point de vue religieux comme au point de vue social,
qu'une jeune fille est coupable quand elle a un amant. Par consquent,
tu vois aussi que la conscience est un mauvais instrument de pesage,
puisque chacun pour la faire fonctionner se sert de poids qu'il fabrique
lui-mme.

--Enfin, quoi qu'il en soit, tu as bien fait de ne pas trangler
Caffi....

--Que tu as condamn  mort, toi-mme, cependant!

--Par la main de la justice providentielle ou humaine, mais non par la
tienne, pas plus que par celle de Florentin ou par la mienne, bien que
nous sachions mieux que personne qu'il ne mrite aucune grce.

--Tu vois que j'ai prvu tes objections, puisque je n'ai pas serr sa
cravate.

--Heureusement.

--Est-ce bien heureusement qu'il faut dire?



X

Ce soir-l Philis devait rentrer de bonne heure: le dner ne se
prolongea donc pas tard comme la veille; cependant, avant de partir,
elle voulut desservir la table et tout remettre en ordre.

--Tu pourras trs bien djeuner demain avec le reste du poulet, dit-elle
en le serrant dans le garde-manger, o il alla rejoindre la bote de
sardines et la terrine de foie gras.

Et comme il l'accompagnait, un flambeau  la main pour l'clairer, il
put voir que ce n'tait pas seulement  son djeuner du lendemain et des
jours suivants qu'elle avait pens: dans la cuisine, une provision de
bois occupait un coin; sur une tablette taient poss deux paquets de
bougies, et sur les coffres des lapins s'entassait une provision de
carottes suffisante pour les nourrir pendant plusieurs jours, eux et les
cochons d'Inde.

--Quel brave petit coeur tu es! dit-il.

--Parce que je pense aux lapins?

--Pour ta tendresse et ta discrtion.

--Je voudrais tant t'tre bonne  quelque chose!

Lorsqu'elle l'et quitt, il s'assit immdiatement  son bureau et tout
de suite il commena  travailler, press de regagner le temps qu'il
venait de donner au sentiment. Que son travail ne dt servir  rien, et
que ses expriences fussent brusquement interrompues le lendemain
ou quelques jours plus tard, n'tait pas pour l'arrter: il avait 
travailler, il travaillait comme s'il avait la certitude de passer ses
concours, et aussi celle que les expriences qu'il poursuivait depuis
plusieurs annes seraient menes  bonne fin sans que personne pt les
dranger.

C'tait en effet sa force que cette puissance de travail qui jamais ne
s'tait laiss distraire ou craser par rien, le plaisir pas plus que la
souffrance, les proccupations pas plus que la misre et ses privations:
dans la rue, il pouvait penser  Philis, avoir faim, sentir le poids du
sommeil;  son bureau, il n'y avait plus pour lui ni Philis, ni faim, ni
sommeil, ni souci, ni souvenirs, il y avait son travail qui le prenait
tout entier.

C'tait sa force et aussi sa fiert, la seule supriorit dont il se
vantt; car, bien qu'il s'en reconnt d'autres, de celles-l il ne
parlait jamais, tandis qu'il disait volontiers  ses camarades:

--Moi, je travaille quand je veux et tant que je veux; ma volont
applique au travail n'a jamais eu de dfaillances; ce qu'on raconte
d'Alexandre le Grand qui, pour rester veill la nuit, tenait dans sa
main une boule de mtal au-dessus d'un bassin d'airain, prouve tout
simplement que le Macdonien tait un mollasse.

Ce soir-l, il en fut pendant une heure  peu prs comme il en tait
toujours: ni les huissiers, ni Jardine, ni Caffi ne le troublrent;
cependant, ayant eu une recherche  faire, il constata que sa mmoire ne
lui obissait point comme  l'ordinaire: elle hsitait, s'embrouillait,
surtout elle avait des distractions rellement tonnantes; il la
violenta et elle obit, mais ce fut pour peu de temps: bientt elle le
trahit une seconde fois, puis une troisime, une quatrime.

Dcidment il n'tait pas dans un tat normal et sa volont obissait au
lieu de commander.

Il y avait un nom et une phrase qu'il se rptait de temps en temps
machinalement; ce nom tait celui de Caffi; cette phrase, c'tait:
Rien de plus facile.

Pourquoi cette hypothse d'trangler Caffi, dont il n'avait parl qu'en
l'air et sans y attacher nulle importance au moment o il l'avait mise,
lui revenait-elle ainsi comme une sorte d'obsession.

N'tait-ce pas bizarre?

Jamais, jusqu' ce jour, il n'avait eu l'ide qu'il pouvait trangler
un homme, si coquin que ft cet homme, et voil qu'en causant il avait
trouv des raisons qui rendaient toute naturelle et mme lgitime la
mort de ce coquin.

Philis, elle-mme, ne l'avait-elle pas condamn?

A la vrit, elle avait ajout que la Providence ou la Justice devait
procder  l'excution, mais c'tait le scrupule d'une conscience nave
qui s'tait forme dans un milieu dont lui ne subissait pas l'influence.

Est-ce qu'il avait de ces scrupules, le vieil homme d'affaires qui,
froidement, pour le seul intrt d'un tant pour cent sur une dot,
conseillait de tuer une femme par l'ivrognerie, et un enfant n'importe
comment?

Avec lui on tait rellement  deux le jeu et au plus fort des deux.

Comme il en arrivait  cette conclusion, il s'arrta, se demandant s'il
tait fou de suivre une pareille ide; puis tout de suite, pour la
chasser, il se remit au travail qui, pendant un certain temps, mais
moins longuement que la premire fois, l'absorba.

Puis, de nouveau, sa volont lui chappant, il se reprit  penser 
Caffi.

Il n'tait que trop vident que, s'il avait ralis l'ide d'trangler
Caffi, toutes les difficults contre lesquelles il se dbattait et qui
allaient l'craser, sinon le lendemain, au moins dans quelques jours
auraient t immdiatement aplanies.

Plus d'huissiers, plus de cranciers! Quelle dlivrance!

Le repos, la possibilit de passer ses concours avec un esprit
tranquille que la fivre des inquitudes matrielles ne troublerait
point: dans ces conditions, son succs tait assur, il le sentait.

Et ses expriences! il ne courait plus le danger de les voir brusquement
interrompues, ses prparations n'taient pas jetes dans la rue, ses
tubes de culture n'taient pas briss, ses matras, ses ballons ne s'en
allaient point chez le brocanteur; il continuait ses recherches, elles
aboutissaient aux rsultats qu'il poursuivait: pour lui, la gloire;
pour l'humanit, la gurison d'une des plus terribles maladies qui la
fauchent, et peut-tre de deux!

Ainsi la question se posait bien simple:

D'un ct, Caffi;

De l'autre, l'humanit et la science;

Un vieux coquin, qui avait mrit vingt fois la mort, qui d'ailleurs
allait mourir naturellement dans un dlai prochain;

Et l'humanit, la science qui allaient profiter d'une dcouverte dont il
serait l'auteur.

Il s'aperut que la sueur perlait sur ses mains et lui coulait dans le
cou.

Pourquoi cette dfaillance? Par horreur du crime dont il admettait la
possibilit? Ou par peur de voir ses expriences ananties?

Il fallait rflchir, se rendre compte, s'observer.

Il avait dit  Philis que les gens intelligents, avant de s'engager dans
une action, en psent le pour et le contre.

Contre la mort de Caffi, il ne voyait rien.

Pour, au contraire, tout se runissait.

S'il avait eu les scrupules de Philis ou les croyances de Brigard, il
n'aurait eu qu' s'arrter.

Mais, ne les ayant pas, ne serait-il pas naf de reculer?

Devant quoi reculerait-il? Pourquoi s'arrterait-il?

Le remords? Mais il tait convaincu que les gens intelligents n'ont pas
de remords quand ils se sont dcids en connaissance de cause: c'est
avant qu'ils en ont, non aprs; et justement il en tait  cette priode
de l'avant.

La peur de se faire prendre? Mais les gens intelligents ne se font pas
prendre. Ceux qui se perdent, ce sont ou les brutes qui vont tout droit,
ou les demi-intelligents qui mettent toute leur habilet, leur finesse,
 combiner une action complique ou romanesque dans laquelle on retrouve
leur main. Lui, il tait homme de science et de prcision, et il ne
se compromettrait ni par l'acte, ni par le sentiment: rien  craindre
pendant, rien  craindre aprs. Caffi trangl, ce ne serait pas sur un
mdecin que les soupons se porteraient, ce serait sur une brute; quand
les mdecins veulent tuer quelqu'un, ils oprent savamment par le poison
ou tout autre mort scientifique; les brutes y vont brutalement; le
meurtre dit la profession de l'assassin.

Quelques instants auparavant, la sueur l'inondait; ce mot le glaa.

Il se leva nerveusement et se mit  marcher  grands pas saccads dans
son cabinet. Le feu tait teint depuis longtemps dj; au dehors les
bruits de la rue avaient cess, et dans son cerveau rsonnait le mot
qu'il prononait tout bas: assassin!

tait-il homme  se laisser influencer et arrter par un mot? O sont
les enrichis, les parvenus, les arrivs qui n'ont pas laiss derrire
eux des cadavres sur le chemin parcouru? Le succs les porte, et ils
n'ont eu le succs que parce qu'ils avaient la force.

Certainement la violence n'tait pas une rcration, et il serait plus
agrable de faire tranquillement son chemin, par la seule puissance, de
l'intelligence et du travail; que de se l'ouvrir  coups de poing;
mais on ne le choisit pas, ce chemin, on est jet dedans par les
circonstances, par les fatalits de la vie, et qui veut arriver au
bout n'a pas le choix de ses moyens; s'il faut marcher dans la boue,
qu'importe, quand on sait qu'on ne se crottera pas?

Si encore Caffi avait eu des hritiers, de pauvres gens sauvs de la
misre par cette fortune sur laquelle ils comptaient, il se serait sans
doute laiss toucher par cette considration: voleur, le mot tait
encore plus vilain que celui d'assassin; mais  qui manqueraient les
quelques billets de banque qu'il prendrait dans cette caisse? Voler,
c'est faire tort  quelqu'un. A qui ferait-il tort? Il ne le voyait pas.
Tandis qu'il voyait trs distinctement l'arme d'affligs  laquelle il
rendrait service.

Un coup de sonnette timide le fit sursauter; et il prouva un mouvement
de colre de se sentir si nerveux, lui ordinairement matre de son
esprit comme de son corps.

Il alla ouvrir: un homme vtu en ouvrier le salua humblement.

--Je vous demande bien pardon de vous dranger, monsieur le docteur.

--Qu'est-ce qu'il y a?

--C'est rapport  ma femme que je viendrais vous chercher si vous
vouliez bien venir.

--Qu'a-t-elle?

--Elle est en mal d'enfant; et a ne va pas; la sage-femme n'y est plus;
elle veut un mdecin.

--C'est la sage-femme qui vous a conseill de venir me chercher?

--Non, monsieur le docteur; elle m'a envoy chez M. Legrand.

--Eh bien?

--Son pouse m'a dit qu'il ne pouvait pas se lever rapport  sa
bronchique. Alors le pharmacien m'a donn votre adresse.

--C'est bon.

--Je vas vous dire, monsieur le docteur, je suis un honnte homme, moi;
nous ne sommes pas riches, nous ne pourrons pas vous payer... tout de
suite.

--J'y vais. Attendez-moi.

Saniel prit ses instruments et suivit l'ouvrier qui, en route, lui
expliqua ce qu'prouvait sa femme.

--O allons-nous? demanda Saniel, interrompant ces explications.

--Rue de la Corderie.

C'tait derrire le march Saint-Honor, au sixime, sous les toits,
dans une chambre proprette malgr sa pauvret. Quand Saniel entra, la
sage-femme vint au-devant de lui, et l'arrtant, elle lui dit  voix
basse, sentencieusement:

--C'est un cas de dystocie par malformation du bassin.

--L'enfant est vivant?

--Oui.

--C'est bon, nous allons voir.

Il s'approcha du lit et examina longuement la malade, qui rptait:

--Je vais mourir! Sauvez-moi, monsieur le mdecin.

---Mais certainement nous allons vous sauver, dit-il doucement; je vous
le promets.

Il s'tait relev, et il avait t sa redingote, puis son gilet.

--Donnez-moi un tablier, dit-il  la sage-femme en retroussant les
manches de sa chemise.

Elle lui apporta ce tablier et, tandis qu'il le nouait sous ses bras:

--Eh bien? demanda-t-elle.

--Il n'y a qu' tuer l'enfant pour sauver la mre; on n'a que trop
attendu.

--Vous allez pratiquer l'embryotomie!

--Avec a que je vais me gner.

L'opration fut longue, difficile, pnible, et, aprs qu'elle fut
termine, Saniel resta encore longtemps auprs de la malade; quand il
descendit dans la rue, cinq heures sonnaient  une horloge, et dj la
place du march s'animait.

Mais dans les rues, retrouvant le silence et la solitude de la nuit, il
se prit  rflchir: ainsi il n'avait pas hsit  tuer cet enfant, qui
avait peut-tre soixante ou quatre-vingts annes de vie heureuse devant
lui, et il s'arrtait devant la mort de Caffi, qui n'avait plus qu'une
misrable existence de quelques jours. L'intrt d'une pauvre femme
dbile et rachitique l'avait dcid; le sien, celui de l'humanit, le
laissaient perplexe, irrsolu, faible et lche. Quelle contradiction!

Il marchait les yeux baisss;  ce moment, sur la chausse, devant lui,
il aperut un objet brillant sous le scintillement du gaz; il s'en
approcha C'tait un couteau de boucher, qu'un garon allant  l'abattoir
ou venant au march avait perdu.

Il hsita un moment s'il le ramasserait ou le laisserait l: puis,
regardant autour de lui et ne voyant personne dans la rue dserte,
n'entendant aucun bruit de pas dans le silence, il se baissa vivement et
le prit.

Le sort de Caffi tait dcid.



XI

Quand, aprs deux heures de sommeil, Saniel s'veilla, il ne pensa pas
tout d'abord  ce couteau il tait las et ses ides confuses restaient
engourdies; machinalement il allait, venait dans la chambre, sans
se rendre compte de ce qu'il faisait, comme s'il tait en tat de
somnambulisme; et cela l'tonnait, car jamais il ne ressentait la
fatigue de l'esprit, pas plus que celle du corps, si peu qu'il et
dormi.

Mais tout  coup, ses yeux ayant rencontr le couteau, qu'en rentrant il
avait dpos sur le marbre de la chemine, il reut une commotion qui
secoua son engourdissement et sa fatigue: ce fut comme un clair qui
l'aurait bloui.

Il le prit et, s'approchant de la fentre, il l'examina  la clart ple
du jour naissant; c'tait un instrument solide qui, en une main ferme,
serait une arme terrible: nouvellement aiguis, il avait le fil d'un
rasoir.

Alors l'ide, la vision qu'il avait eue deux heures auparavant, lui
revint nette et complte comme elle s'tait prsente:  la nuit
tombante, c'est--dire au moment o la concierge se trouvait dans le
second corps de btiment, il montait chez Caffi, sans qu'on le vt
passer, et, avec ce couteau, il lui coupait la gorge; c'tait aussi
simple que facile, et ce couteau abandonn auprs du cadavre, de mme
que la nature de la plaie, disaient  la police qu'elle devait chercher
un boucher ou, du moins, un homme habitu  se servir d'un couteau de ce
genre.

Lorsqu'il avait discut, la veille, la mort de Caffi, le moment de
l'excution ainsi que le comment taient rests dans le vague; mais,
maintenant le jour et le moyen taient prciss: ce serait avec ce
couteau et ce soir mme.

Cela le secoua de sa torpeur et lui donna un frisson.

Mais il se fcha contre cette faiblesse: savait-il ou ne savait-il pas
ce qu'il voulait? Irrsolu ou lche?

Alors, sautant d'une ide  une autre, il pensa  une observation qu'il
avait faite et qui semblait prouver que chez bien des sujets il y avait
moins de fermet le matin que le soir. tait-ce l un rsultat du
dualisme des centres nerveux, et la personnalit humaine tait-elle
double comme le cerveau? y avait-il des heures o l'hmisphre droit est
le matre de nos volonts; y en avait-il d'autres o c'est le gauche;
l'un de ces hmisphres possde-t-il des qualits spciales que l'autre
n'a pas, et selon que c'est celui-ci ou celui-l qui est entr en
activit, a-t-on tel caractre ou tel temprament? Cela serait curieux
et reviendrait  dire que, mouton le matin, on peut tre tigre le soir.
Chez lui, c'tait un mouton qui s'veillait, que dans la journe un
tigre dvorait. A quel hmisphre appartenait l'une ou l'autre de ces
personnalits?

Mais il se fcha de se laisser prendre par ces rflexions; c'tait bien
l'heure, vraiment, d'tudier cette question de psychologie; c'tait de
Caffi qu'il devait s'occuper et du plan qui, dans la rue, avant qu'il
se dcidt  ramasser ce couteau, s'tait instantanment dessin dans
son esprit.

videmment, les choses n'taient ni aussi simples ni aussi faciles que
tout d'abord il les avait vues, et pour que son plan russit, il fallait
tout un concours de circonstances qui pouvaient trs bien ne pas se
trouver runies.

La concierge ne le verrait-elle point passer? Quelqu'un ne monterait
ou ne descendrait-il pas l'escalier? Serait-il seul? Ouvrirait-il? Ne
sonnerait-on point quand ils seraient enferms ensemble?

Il y avait l toute une srie de questions qui ne s'taient pas tout
d'abord prsentes  son esprit, mais qui maintenant s'imposaient.

Il fallait les examiner, les peser, et ne pas se jeter  l'tourdie dans
une aventure qui pouvait prsenter de tels hasards.

Toute la journe tait  lui heureusement, et, comme dans l'tat
d'agitation o il se trouvait il n'y avait pas  penser au travail, il
la donnerait  cet examen: l'enjeu en valait la peine; son honneur et sa
vie.

Aussitt qu'il fut habill, il sortit et s'en alla droit devant lui par
les rues dont le mouvement du matin encombrait dj les trottoirs.

Ce fut seulement quand il eut quitt le centre de Paris qu'il put
rflchir comme il le voulait, c'est--dire sans tre drang  chaque
instant par des gens presss qu'il devait viter ou par des lecteurs de
journaux qui, ne regardant pas devant eux, se jetaient sur lui.

videmment les risques taient autrement srieux qu'il n'avait imagin,
et, en les voyant se dessiner, il se demanda s'il devait aller plus
loin. Supprimer Caffi, bien; se faire prendre, non.

Alors il fut surpris de constater qu'il n'prouvait aucune dception; au
contraire, c'tait plutt une sorte d'apaisement qui se faisait en lui.

--Si c'est impossible...

Il n'tait pas homme  s'acharner follement contre l'impossible: il
aurait fait un rve... un mauvais rve, et ce serait tout.

Il s'arrta et, aprs un moment d'hsitation, tournant sur ses talons,
il rebroussa chemin:  quoi bon aller plus loin? Il n'avait plus 
rflchir ni  balancer le pour et le contre; Il fallait renoncer  ce
plan, dcidment trop dangereux.

Mais il avait  peine fait quelques pas pour revenir chez lui qu'il se
demanda si, rellement, ces dangers taient tels qu'il venait de
les entrevoir, et s'il se trouvait bien en face d'une impossibilit
radicalement dmontre.

Sans doute, la concierge pouvait le remarquer quand il passerait devant
sa loge, soit en montant, soit en descendant; mais elle pouvait aussi ne
le point remarquer: cela, en ralit, dpendait de lui pour beaucoup, et
de la faon de procder.

Tous les soirs, cette vieille concierge aux reins ankyloss avait 
allumer le gaz dans deux corps de btiment, celui de la rue et celui de
la cour. Elle commenait par celui de la rue et, avec la gne qu'elle
prouvait  marcher, elle devait mettre un temps assez long  gravir
ses cinq tages ainsi qu' les redescendre. Que de la rue on guettt
le moment o,  la nuit tombante, elle sortirait de sa loge, son
rat-de-cave allum  la main; qu'on montt aussitt l'escalier derrire
elle, mais d'un peu loin et sans la rejoindre, de faon  se trouver
sur le palier du premier tage quand elle-mme arriverait sur celui du
second, et on aurait tout le temps, l'affaire faite, de regagner la rue
avant qu'elle ft revenue dans sa loge aprs avoir allum le gaz de
ses deux escaliers. Il s'agissait pour cela de procder rgulirement,
mthodiquement, sans se presser, mais aussi sans s'attarder.

tait-ce impossible?

L prcisment se trouvait le point dlicat, celui qu'il fallait
examiner avec sang-froid, sans se laisser influencer par aucune autre
considration que celle qui drivait du fait mme.

Il avait donc eu tort de ne pas continuer sa route, et le mieux tait
assurment de sortir de Paris:  la campagne, dans les champs ou les
bois, il trouverait le calme qui tait indispensable  son cerveau
surexcit, dans lequel les ides se choquaient comme les vagues d'une
mer dmonte.

Il tait en ce moment au milieu du faubourg Saint-Honor: il prit une
rue qui devait le conduire aux Champs-Elyses,  cette heure matinale,
dserts assurment.

Longuement il examina toutes les hypothses qui pouvaient se prsenter,
et il arriva  la conviction que ce qui lui avait apparu impossible ne
l'tait nullement: qu'il conservt son calme, qu'il ne perdt pas
le sentiment du temps coul et il pouvait trs bien chapper  la
concierge,--ce qui tait le point capital.

A la vrit, le danger de la concierge cart, tout n'tait pas dit; il
restait celui d'tre rencontr dans l'escalier par un locataire de la
maison; de mme restait aussi la mauvaise chance de ne pas trouver
Caffi chez lui ou qu'il ne ft pas seul, ou enfin qu'un coup de
sonnette arrtt leve la main au moment dcisif; mais, par cela
mme qu'elles dpendaient uniquement du hasard, ces circonstances ne
pouvaient tre dcides  l'avance: c'tait un ala; si une d'elles se
ralisait, il attendrait au lendemain; ce serait une journe d'agitation
de plus  passer.

Mais une question qui devait tre dcide  l'avance, parce que,
srement, elle se prsenterait avec des dangers srieux, c'tait celle
de savoir comment il justifierait la venue entre ses mains d'une somme
d'argent qui, providentiellement et  point nomm, le tirait des
embarras contre lesquels il luttait:--Vous avez pay vos dettes, c'est
parfait; avec quoi? Vous tiez sans ressources, aux abois, noy; o
avez-vous trouv celles qui miraculeusement vous ont sauv?

Il tait arriv au bois de Boulogne; il continua d'aller devant lui;
mais, en passant devant une fontaine dont le clapotement attira son
attention, il s'arrta: bien que le temps ft humide et froid sous
l'influence d'un fort vent d'ouest charg de pluie, il avait la langue
dessche: il but deux gobelets d'eau, puis il reprit sa marche, sans
s'inquiter de savoir o elle le porterait.

Alors il btit tout un arrangement qui lui parut ingnieux au moment o
il lui vint  l'esprit: c'tait pour emprunter trois mille francs qu'il
s'tait prsent chez Caffi; pourquoi celui-ci ne les lui aurait-il pas
prts, sinon le premier jour, au moins le second? Ce serait avec cet
emprunt qu'il aurait pay ses dettes, si on l'interrogeait jamais sur ce
point; pour prouver ce prt, il n'avait qu' souscrire un billet qu'il
placerait dans la caisse et qu'on trouverait l. Le premier soin de ceux
qui ont sign un engagement de ce genre n'est-il pas de le reprendre
quand l'occasion s'en prsente? Puisqu'il n'aurait pas saisi cette
occasion et fait disparatre son billet, ce serait la preuve qu'il
n'aurait pas ouvert cette caisse.

Entre autres avantages, cet arrangement avait celui de supprimer le vol:
ce n'tait plus qu'un emprunt; plus tard il rendrait ces trois mille
francs aux hritiers de Caffi; tant pis pour celui-ci si c'tait un
emprunt forc!

En rentrant dans Paris, il achterait une feuille de papier timbr, et,
comme il avait fait la veille une visite dont il avait touch le prix,
cette dpense lui tait possible.

Arriv  Saint-Cloud, il entra dans un cabaret et se fit servir un
morceau de pain avec du fromage et du vin; mais, s'il but beaucoup, il
ne put que trs peu manger, sa gorge serre se refusant  avaler le
pain.

Il reprit sa route et s'engagea dans les chemins glaiseux qui courent
sur les pentes du mont Valrien; mais il tait insensible au dsagrment
et  la fatigue des glissades sur un sol dtremp, et il allait toujours
au hasard, n'ayant d'autre souci que de ne pas trop s'loigner de la
Seine, afin de pouvoir rentrer  Paris avant la nuit.

Depuis qu'il s'tait arrt  cette combinaison du billet, il s'y
complaisait; mais,  force de l'examiner et de la retourner, il
s'aperut qu'elle n'tait pas aussi ingnieuse qu'il avait cru, et mme
qu'elle pouvait le perdre. Est-ce que les dbitants de papier timbr ne
numrotent pas bien souvent leur papier? Avec ce numro, on pourrait
remonter  celui qui avait vendu la feuille sur laquelle le billet
tait crit et par lui  celui qui l'avait achete. Et puis, tait-il
vraisemblable qu'un homme d'affaires mticuleux comme Caffi n'inscrivit
pas sur un carnet ou sur un livre les prts qu'il consentait, et
l'absence de cette inscription, alors qu'on trouverait un billet, ne
serait-elle pas un indice suffisant pour veiller les soupons et les
guider?

Dcidment, il n'chappait  un danger que pour tomber dans un autre:
partout des chausse-trapes.

Il eut un mouvement de dcouragement, mais sans aller jusqu' la
dfaillance. Son erreur avait t de s'imaginer que l'excution de
l'ide qui lui tait venue  l'esprit en ramassant le couteau tait
aussi simple que facile: mais, pour complique et prilleuse qu'elle
ft, elle n'tait pas impossible: qui n'a pas ses dangers?

La question qui, en fin de compte, se posait tait celle de savoir s'il
y avait en lui la force ncessaire pour faire tte  ces dangers, et sur
ce terrain l'hsitation n'tait pas possible: vouloir tout prvoir 
l'avance tait folie; ce qu'il n'aurait pas pens se produirait.

Il revint vers Paris et, par le pont de Suresnes, rentra dans le bois
de Boulogne; comme il n'tait pas encore trois heures, il avait tout
le temps d'arriver rue Sainte-Anne avant la nuit; mais, en route, une
averse le fora de s'abriter sous un champignon: et il resta l assez
longtemps  regarder la pluie tomber, se demandant si ce hasard qu'il
n'avait pas prvu n'allait pas dranger son plan, au moins pour ce soir
mme: un homme qui aurait reu cette averse ne pourrait pas se promener
dans la rue, devant la porte de Caffi, sans attirer l'attention des
passants, et justement ce qui importait, c'tait qu'il ne provoqua
l'attention de personne.

Enfin, la pluie cessa, et,  quatre heures quarante il arrivait chez
lui: il lui restait quinze ou vingt minutes de jour, c'tait plus qu'il
ne lui en fallait.

Il piqua la pointe du couteau dans un bouchon et, aprs l'avoir plac,
entre les feuilles replies d'un journal, dans la poche intrieure du
ct gauche de sa redingote, il partit.



XII

Quand il arriva devant la porte de Caffi, la nuit n'tait point encore
tout  fait tablie, et, si le gaz des boutiques flambait dj, celui
des lanternes de la rue n'avait pas encore t allum.

Le mieux et le plus sr pour lui et t de stationner devant la porte
cochre et du ct oppos; de l il guettait la concierge, qui n'aurait
pas pu sortir de sa loge sans qu'il la vt. Mais bien que les passants
fussent peu nombreux  ce moment, ils l'auraient peut-tre remarqu:
juste en face de cette porte cochre se trouvait un petit caf, dont
la devanture brillante de gaz le mettrait trop en pleine lumire. Il
continua donc son chemin, mais lentement et presque aussitt il revint
sur ses pas.

Toute irrsolution, toute hsitation avaient disparu, et le seul point
sur lequel il s'interroget encore portait sur l'tat dans lequel il se
trouvait en ce moment mme: il se sentait ferme, et son pouls, il en
avait la certitude, battait son mouvement rgulier: il tait tel qu'il
avait imagin qu'il serait; l'exprience confirmait ses prvisions: sa
main ne tremblerait pas plus que sa volont.

Comme il repassait devant la maison, il vit la concierge sortir
lentement de sa loge et fermer avec soin sa porte, dont elle mit la
clef dans sa poche; de la main gauche, elle tenait quelque chose de
blanchtre que dans l'obscurit il distinguait mal, mais qui devait tre
un rat-de-cave, qu'elle n'avait point allum de peur sans doute que le
vent qui s'engouffrait sous la vote de la porte cochre ne l'teignt.

C'tait l une circonstance favorable qui lui donnait une ou deux
minutes en plus de celles sur lesquelles il avait compt, puisque dans
l'escalier elle serait oblige de frotter des allumettes pour allumer
son rat-de-cave; et, dans l'excution de son plan, deux minutes, une
seule minute mme, pouvaient avoir une importance dcisive.

A pas tranants, le dos vot, elle disparut par le vestibule de
l'escalier; alors il continua son chemin comme un simple passant, afin
qu'elle et le temps de monter le premier tage; puis, tournant sur
lui-mme, il revint  la porte-cochre et la franchit vivement:  la
lueur du bec de gaz du vestibule, il vit  sa montre, qu'il tenait dans
la main, qu'il tait cinq heures quatorze minutes; il fallait donc, si
son calcul tait juste, qu' cinq heures vingt-quatre ou vingt-cinq
minutes il passt devant la loge, qui devait tre vide encore  ce
moment.

Au-dessus de lui il entendit, dans l'escalier, le pas lourd de la
concierge; elle venait d'allumer le bec du premier tage et continuait
son ascension lentement. A pas rapides mais lgers, il monta derrire
elle, et, en arrivant  la porte de Caffi, il sonna en s'appliquant 
ce que ce ne ft ni trop brutalement ni trop timidement; puis il frappa
 coups galement espacs, comme il lui avait t indiqu.

Caffi tait-il seul?

Jusque-l, tout avait march  souhait: personne sous le
vestibule, personne dans l'escalier; la chance tait pour lui;
l'accompagnerait-elle jusqu'au bout?

Pendant qu'il attendait  la porte, se posant cette question, une ide
lui traversa l'esprit: il ferait une dernire tentative; si Caffi
consentait le prt, il se sauvait lui-mme; s'il le refusait, il se
condamnait.

Aprs quelques secondes qui lui parurent longues comme des heures, son
oreille aux aguets perut des bruits qui annonaient que Caffi tait
chez lui: un grattement de bois sur le carreau disait qu'un sige avait
t repouss; des pas lourds tranrent, puis le pne grina et la porte
s'entr'ouvrit avec prcaution.

--Ah! c'est vous, mon cher monsieur! dit Caffi avec surprise.

Saniel tait entr vivement et avait lui-mme referm la porte en
l'appuyant bien.

--Est-ce que nous avons du nouveau? demanda Caffi, en passant de
l'entre dans son cabinet.

--Non, rpondit Saniel.

--Eh bien, alors? demanda Caffi en prenant place dans son fauteuil
devant son bureau, qu'clairait une lampe, c'est donc pour ma jeune
personne que vous venez; cet empressement est d'un heureux augure.

--Non, ce n'est pas de cette jeune personne que je veux vous
entretenir...

--Je le regrette.

Saniel avait tir sa montre en s'asseyant vis--vis de Caffi; deux
minutes s'taient coules depuis qu'il avait quitt le vestibule; il
fallait se hter... De peur de ne pas se rendre compte du temps coul,
il garda sa montre dans sa main.

--Vous tes press?

--Oui, et je viens tout de suite au fait: c'est de moi qu'il s'agit, de
ma position, et c'est un dernier appel que je veux vous adresser. Il
faut jouer cartes sur table. Vous pensez sans doute, que pouss par ma
dtresse et voyant que je vais tre  jamais perdu, je me dciderai 
accepter ce mariage qui me sauverait?

--Pouvez-vous supposer a, mon cher monsieur? s'cria Caffi.

Mais Saniel l'arrta:

--Le calcul est trop naturel pour que vous ne l'ayez pas fait. Eh bien,
je dois vous dire qu'il est faux: jamais je ne me prterai  pareil
march. Renoncez donc  votre projet, et revenons  ma demande: j'ai
absolument besoin de ces trois mille francs, et je les payerai le prix
que vous-mme fixerez.

--Je n'ai pas trouv de bailleur, mon cher monsieur; j'en ai t bien
pein, je vous assure; mais que voulez-vous?

--Que vous fassiez un effort vous-mme.

--Moi! mon cher monsieur?

--C'est  vous que je m'adresse.

--Mais je n'ai pas d'argent liquide!

--C'est un appel dsespr que je tente. Je comprends que la longue
pratique des affaires vous ait rendu peu sensible aux misres que vous
voyez tous les jours....

--Insensible! Dites qu'elles me navrent, mon cher monsieur.

--... Mais ne vous laisserez-vous pas toucher par celle d'un homme
jeune, intelligent, courageux, qui va se noyer faute d'une main
tendue vers lui? Pour vous, ce secours que je vous demande avec cette
insistance n'est rien....

--Trois mille francs, ce n'est rien! Bigre! comme vous y allez!

--Pour moi, si vous me les refusez, c'est la mort.

Saniel avait commenc  parler les yeux fixs sur les aiguilles de sa
montre, mais bientt, entran par la fivre de la situation, il les
avait relevs pour regarder Caffi et voir l'effet qu'il produisait
sur lui; dans ce mouvement il avait fait une dcouverte qui dtruisait
toutes ses combinaisons.

Le cabinet de Caffi tait une pice plus longue que large qui, par une
fentre haute, prenait jour sur la cour; n'tant venu dans ce cabinet
que la nuit, il n'avait point fait attention que cette fentre n'tait
ferme ni par des volets, ni par des rideaux, pas plus de mousseline
que d'toffe drape: le vitrage tout simple. A la vrit, deux grands
rideaux de damas de laine pendaient de chaque ct de la fentre; mais
ils n'taient pas tirs. S'adressant  Caffi, plac entre lui et cette
fentre, Saniel s'tait tout  coup aperu que, de l'autre ct de la
cour, dans le second corps de btiment, au deuxime tage, deux fentres
claires faisaient vis--vis au cabinet et que de l on plongeait dans
ce cabinet de manire  voir tout ce qui s'y passait. Comment excuter
son plan sous les yeux des gens qu'il voyait aller et venir dans cette
chambre? Ce serait srement se perdre. En tout cas, c'tait risquer une
aventure si hasardeuse qu'il aurait fallu tre fou pour la tenter, et
il ne l'tait point; jamais mme il ne s'tait senti si matre de son
esprit et de ses nerfs.

Aussi n'tait-ce plus pour sauver la vie de Caffi qu'il plaidait,
c'tait pour se sauver lui-mme en arrachant ce prt.

--Je ne puis,  mon grand regret, que vous rpter ce que je vous ai
dj dit, mon cher monsieur: pas d'argent liquide!

Et il se prit la mchoire en geignant comme si ce refus rveillait ses
douleurs de dents.

Saniel s'tait lev: videmment il ne lui restait qu' partir: c'tait
fini et, au lieu d'en tre dsespr, il en prouvait comme un
soulagement.

Mais, prt  se diriger vers l'entre, un clair lui traversa l'esprit.

Vivement il regarda sa montre, que depuis un certain temps dj il ne
consultait plus; elle marquait cinq heures vingt minutes: il lui restait
donc quatre minutes, cinq au plus.

--Pourquoi ne fermez-vous pas ces grands rideaux? dit-il; je suis sr
que vos douleurs sont causes pour beaucoup par le vent que donne cette
fentre mal close.

--Vous croyez?

--J'en suis sr; vous avez besoin de chaleur  la tte et vous devez
viter les courants d'air.

Passant derrire le dos de Caffi, il alla  la fentre pour tirer les
rideaux, mais les cordons rsistrent.

--C'est qu'il y a des annes qu'ils n'ont t ferms, dit Caffi; sans
doute les cordons sont emmls. Je vais vous clairer.

Et, prenant la lampe, il vint  la fentre, la tenant haut pour clairer
les cordons.

En un tour de main, Saniel eut dtress les cordons, et les rideaux
qu'il tira glissrent sur leurs tringles en fermant  peu prs la
fentre.

--C'est vrai qu'il venait beaucoup de vent par cette fentre, dit
Caffi; je vous remercie, mon cher docteur.

Tout cela avait t fait avec une rapidit fivreuse qui tonna Caffi.

--Dcidment vous tes press? dit-il.

--Oui, trs press.

Il regarda sa montre.

--Pourtant j'ai encore le temps de vous donner une consultation si vous
le dsirez.

--Je ne voudrais pas abuser...

--Vous n'abusez pas.

--Mais si!

Asseyez-vous dans votre fauteuil et montrez-moi votre bouche.

Pendant que Caffi s'asseyait, Saniel continuait d'une voix vibrante:

--Vous voyez que je fais le bien pour le mal:

--Comment cela, mon cher monsieur?

--Vous me refusez un service qui aurait pu me sauver, et moi, je vous
donne une consultation; il est vrai que c'est la dernire.

--Et pourquoi la dernire, mon cher monsieur?

--Parce que la mort est entre nous.

--La mort!

--Ne la voyez-vous point?

--Non.

--Moi, je la vois.

--Il ne faut pas avoir de des ides-l, mon cher monsieur; on ne meurt
pas parce qu'on ne peut pas payer trois mille francs.

Le fauteuil dans lequel Caffi avait pris place tait un vieux voltaire
au dos inclin, et il se tenait dedans renvers: comme il portait des
cols de chemise trop larges depuis son amaigrissement, et des cravates
troites  peine noues, il tendait la gorge autant que la mchoire.

Saniel, derrire le fauteuil, avait de sa main droite tir le couteau,
en mme temps que de la gauche il appuyait fortement sur le front de
Caffi, et d'un coup puissant, rapide comme l'clair, il avait tranch
le larynx au-dessous de la glotte, ainsi que les deux artres carotides
avec les veines jugulaires; de cette blessure terrible s'tait chapp
un gros jet de sang qui, traversant le cabinet, avait t s'craser
contre la porte d'entre; pas un cri n'avait pu tre form par la
trache, coupe net, et dans son fauteuil Caffi tait agit de
convulsions gnrales qui lui secouaient tout le corps, les jambes et
les bras.

Sortant de derrire le fauteuil, Saniel, qui avait jet le couteau 
terre, l'observait la montre  la main, comptant les battements de
l'aiguille des secondes, et  mi-voix, il les notait: une, deux,
trois....

A quatre-vingt-dix, les convulsions cessrent. Il tait cinq heures
vingt-trois minutes: maintenant il importait de se presser et de ne pas
perdre une seconde.

Le sang, aprs avoir jailli en gros jet, avait coul le long du corps et
mouill la poche du gilet dans laquelle devait se trouver la clef de la
caisse; mais le sang ne produit pas le mme effet sur un mdecin ou sur
un boucher que sur ceux qui ne sont pas habitus  sa vue,  son odeur
et  son toucher: malgr la mare tide dans laquelle elle baignait,
Saniel prit la clef, et aprs s'tre essuy la main  l'un des pans de
la redingote de Caffi, il l'introduisit dans la serrure.

Le pne allait-il jouer librement, ou bien le mcanisme tait-il ferm
par une combinaison? La question tait poignante.... La clef tourna et
la porte s'ouvrit. Sur une tablette et dans une sbille taient les
liasses de billets de banque et les rouleaux d'or qu'il avait vus le
soir o le garon de recette tait venu toucher une traite: brusquement,
sans compter, au hasard, il les fourra dans ses poches et, sans refermer
la caisse, il courut  la porte d'entre, ayant soin seulement de ne pas
marcher dans les filets de sang qui, sur le carreau en pente, avaient
coul vers cette porte. L'heure pressait.

C'tait maintenant le moment du plus grand danger, celui d'une rencontre
derrire cette porte ou dans l'escalier: il couta, aucun bruit;
il sortit: personne. Sans courir, mais en se htant, il descendit
l'escalier. Regarderait-il dans la loge ou dtournerait-il la tte? Il
regarda et ne vit pas la concierge.

Une seconde aprs, il se trouvait dans la rue, ml aux passants, et
respirait.



XIII

Il n'avait plus  s'observer,  couter,  tendre ses nerfs,  retenir
son coeur, il pouvait marcher librement et rflchir.

Sa premire pense fut de chercher  se rendre compte de ce qu'il
prouvait, et il trouva que c'tait un immense soulagement, quelque
chose d'analogue sans doute  l'tat de l'asphyxi qui revient  la vie:
physiquement, il avait repris son calme; moralement, il ne sentait en
lui aucun trouble, aucun remords: il ne s'tait donc pas tromp dans sa
thorie quand il avait expliqu  Philis que chez l'homme intelligent le
remords prcde l'action et ne la suit pas.

Mais o il s'tait tromp, c'tait en s'imaginant qu'il apporterait
dans son acte un sang-froid et une force qui en ralit lui avaient
compltement manqu.

Allant d'une ide  une autre, ballott par l'irrsolution, il n'avait
nullement t l'homme fort qu' l'avance il croyait tre: celui qui
marche au but sans s'mouvoir, prt  faire face  toute attaque d'o
qu'elle vienne, matre de ses nerfs comme de sa volont, en pleine
possession de tous ses moyens. Au contraire, il avait t le jouet de
l'agitation et de la faiblesse. Si un danger srieux s'tait dress sur
sa route, il n'aurait su de quel ct l'aborder, la peur l'et paralys
et incontestablement il se serait perdu lui-mme.

A la vrit, sa main avait t ferme, mais sa tte avait t affole.

Il y avait l quelque chose d'humiliant qu'il fallait qu'il s'avout
et, ce qui tait plus grave, d'inquitant; car, par cela que tout avait
march  souhait jusqu' prsent, tout n'tait pas fini et mme rien
n'tait commenc.

Si les recherches que la justice allait entreprendre venaient jusqu'
lui, comment se dfendrait-il?

Il se croyait bien certain de n'avoir pas t vu dans la maison de
Caffi au moment o le crime avait t commis; mais sait-on jamais si on
a t vu ou si on ne l'a pas t?

De mme il y avait la provenance de l'argent qu'il allait employer pour
payer ses dettes qui pouvait devenir une accusation contre laquelle il
lui serait difficile de se dfendre. Vous tiez sans ressources hier,
aux abois; comment, du jour au lendemain, vous tes-vous procur les
sommes considrables pour vous, avec lesquelles vous avez dsintress
vos cranciers?--Cette question, il l'entendait sans plus lui trouver
de rponse maintenant qu'au moment o pour la premire fois il l'avait
examine; et ce n'tait plus pour un jour indtermin qu'il fallait la
rsoudre, c'tait pour demain; en tout cas, il devait se tenir prt
comme si certainement c'et t pour le lendemain. Et ce qui pouvait la
compliquer, c'tait que Caffi, en homme de prcaution qu'il tait, et
pris soin de relever, sur un livre qu'on trouverait, les numros de ses
billets de banque.

En quittant la rue Sainte-Anne il avait pris la rue
Neuve-des-Petits-Champs pour rentrer chez lui dposer ses billets
de banque, faire disparatre les taches de sang qui avaient d
l'clabousser et laver ses mains, surtout la droite, encore rouge; mais
tout  coup l'ide lui passa par l'esprit qu'il pouvait tre suivi et
que ce serait folie de dire o il demeurait. Alors, pressant assez le
pas pour forcer  courir celui qui le suivrait, il se lana devant lui,
n'ayant d'autre souci que de prendre des rues mal claires, celles
o il y avait peu de chances pour qu'on vt les taches, si elles se
montraient sur ses vtements, son linge ou ses chaussettes. Il marcha
ainsi pendant une demi-heure environ, tournant et retournant sur sa
piste, la brouillant, et aprs avoir travers deux fois la place Vendme
o il avait pu voir loin derrire lui, il s'tait dcid  rentrer,
ne sachant trop s'il devait tre satisfait d'avoir ainsi drout les
recherches ou s'il ne devait pas plutt tre furieux d'avoir cd  une
sorte de panique.

Comme il passait devant la loge sans s'arrter, son concierge l'appela
et, sortant aussitt, lui remit une lettre avec un empressement peu
ordinaire; Saniel, qui voulait chapper  tout examen, la prit vivement
et la fourra dans sa poche.

--C'est une lettre importante, dit le concierge; le domestique qui me
l'a remise m'a dit qu'elle renfermait de l'argent.

Il fallait cette recommandation pour qu'en un pareil moment Saniel et
la pense de l'ouvrir,--ce qu'il fit en entrant chez lui.

Je ne veux pas, mon cher docteur, quitter Paris pour Monaco, o je vais
passer deux ou trois mois, sans vous adresser tous nos remerciements.

 Votre bien reconnaissant

 C. DUPHOT.

Ces remerciements taient reprsents par deux billets de cent francs,
paiement plus que suffisant pour les soins que Saniel avait donns,
quelques mois auparavant,  la matresse de cet ancien camarade. Que lui
importaient maintenant ces deux cents francs qui, quelques jours plus
tt, lui eussent t si utiles; il les jeta sur son bureau; et tout de
suite, aprs avoir allum deux bougies, il passa l'inspection de ses
vtements et de son linge.

La prcaution qu'il avait prise de se placer derrire le fauteuil lui
avait russi; le sang, en jaillissant en avant et de chaque ct,
ne l'avait pas atteint; seules, la main qui tenait le couteau et la
manchette de la chemise avaient t clabousses; mais cela tait sans
consquence: un mdecin a bien le droit d'avoir du sang sur ses manches,
et cette chemise allait rejoindre celle avec laquelle il avait, la nuit
prcdente, dlivr la femme de la rue de la Corderie.

Dgag de ce souci, il ne l'tait point de celui de l'argent qui
chargeait encore ses poches; il les vida sur son bureau, o il compta le
tout: cinq rouleaux d'or de mille francs et trois liasses de dix mille
francs chacune en billets de banque.

Comment se dbarrasser tout de suite de cette somme, pour lui
considrable, et comment, plus tard, justifier de sa provenance quand le
moment serait venu... s'il venait?

La question tait complexe, et, malheureusement pour lui, il n'tait
gure en tat de l'examiner froidement.

Pour l'or, il n'avait qu' brler tout de suite les papiers des
rouleaux; les louis n'ont ni numros ni marques particulires; mais les
billets en ont: o les cacher en attendant qu'il st par les journaux si
Caffi avait ou n'avait pas not ces numros?

Tout en brlant les papiers sur lesquels Caffi avait crit de sa main
1,000 francs. il cherchait la cachette qu'il lui fallait: derrire une
glace, sous le chambranle de la chemine qu'il soulverait, sous une
feuille de parquet, dans ses livres: mais tous ces moyens ne lui
paraissaient pas assez srs pour que, dans une perquisition bien
conduite, on ne dcouvrit pas cette cachette, ce qui le perdrait.

Comme il promenait ses regards autour de lui, demandant aux choses une
inspiration que son cerveau ne lui fournissait pas, ils tombrent sur la
lettre qu'il venait de recevoir, et ce fut elle qui lui en suggra une
moins banale: Duphot tait  Monaco pour jouer; pourquoi n'irait-il pas
aussi et ne jouerait-il pas?

N'ayant ni parents ni amis auprs desquels il pt se procurer une
certaine somme, sa seule ressource tait de la demander au jeu, et, dans
la position dsespre qui tait la sienne au vu et au su de tout le
monde, rien de plus naturel que cette tentative: il venait de recevoir
deux cents francs qui ne pouvaient pas le sauver de ses cranciers; il
les risquait  la roulette de Monaco. Qu'il gagnt ou qu'il perdt, peu
importait; il aurait jou. Cela suffisait. On l'aurait vu au jeu. Qui
saurait s'il y avait perdu ou gagn? Il raconterait qu'il avait gagn;
personne pour le contredire. De Monaco, il ferait payer Jardine par un
mandat tlgraphique, sur les cinq mille francs en or, qui seraient
plus que suffisants pour cela; et, quand il rentrerait  Paris, il se
dbarrasserait de ses autres cranciers avec ce qui lui resterait.

L'affaire de la provenance tranche, et il lui sembla qu'elle l'tait
intelligemment, ne rsolvait pas celle des billets de banque qui, tals
devant ses yeux, le gnaient. Qu'en faire? Il et t vraiment plus sage
 lui de ne pas les prendre dans la caisse. Si lgres que fussent en
ralit ces trois liasses, elles l'crasaient, et sous leur poids, il se
sentait paralys. Un moment, il pensa  allumer du feu et  les jeter
dedans. Mais la rflexion le retint: ne serait-ce pas folie d'anantir
cette fortune; en tout cas, ne serait-ce pas la marque d'un esprit
born, peu fertile en ressources? Il fallait chercher; il fallait
trouver; et en cherchant bien, un moyen se prsenterait assurment.

Il chercha donc; mais, si profondment absorb qu'il voult tre, il ne
parvenait pas  chasser une pense qui s'imposait  son esprit: Que se
passait-il maintenant rue Sainte-Anne? La mort tait-elle dcouverte?

C'tait l qu'il aurait d tre pour voir, au lieu de se tenir
poltronnement enferm dans ce cabinet o il se dvorait.

Pendant quelques instants, il essaya de rsister  cette obsession; mais
elle tait plus forte que sa volont et que son raisonnement: tant qu'il
serait sous son influence, il ne trouverait rien.

Bon gr, mal gr, que ce ft fou ou cens, il fallait qu'il y allt.

Il se lava les mains, changea de chemise et, aprs avoir jet les
billets et l'or dans un tiroir, il partit.

Il se rendait trs bien compte qu'il y avait un certain danger  laisser
chez lui ces preuves du crime, qui, trouves dans une perquisition,
l'accablaient sans qu'il pt se dfendre; mais il se disait que cette
perquisition immdiate tait invraisemblable et que, s'il ne faisait pas
entrer la vraisemblance dans ses calculs, le probable et l'improbable,
mieux valait pour lui ne pas raisonner: c'tait une chance qu'il
courait, mais combien de bonnes n'avait-il pas de son ct!

Il avait parcouru la rue Neuve-des-Petits-Champs  pas presss; mais,
en approchant de la rue Sainte-Anne, il ralentit sa marche, regardant
devant lui, autour de lui, coutant: rien d'insolite ne le frappa; de
mme quand il tourna dans la rue Sainte-Anne, il lui trouva son aspect
ordinaire: peu de passants, pas de curieux, pas de groupes sur les
trottoirs, pas de boutiquiers sur le pas de leurs portes; rien que ce
qui se voyait tous les jours.

Sans aucun doute, on n'avait rien dcouvert encore. Alors il s'arrta,
jugeant inutile d'aller plus loin; dj il n'avait pass que trop de
fois devant la porte de Caffi, et quand on tait bti comme lui, d'une
taille au-dessus de la moyenne, avec une physionomie et une tournure qui
n'taient pas celles de tout le monde, on devait viter de provoquer
l'attention.

Pendant quelques minutes, il se promena  petits pas, allant, revenant
de la rue Neuve-des-Petits-Champs  la rue du Hasard; de l il voyait
jusqu' la maison de Caffi, et il en tait cependant assez loign pour
qu'on n'imagint pas qu'il montait la garde devant.

Mais cette promenade, toute naturelle cependant et que dans des
circonstances ordinaires il et continue, pendant une heure sans penser
qu'on pouvait s'en tonner, ne tarda pas  l'inquiter: il lui sembla
qu'on le regardait, et, deux passants s'tant arrts pour causer, il se
demanda si ce n'tait pas de lui: pourquoi ne continuaient-ils pas leur
chemin? Pourquoi de temps en temps tournaient-ils la tte de son ct?
Des commis qui rentraient un talage dans leur magasin l'inquitrent
plus encore: ils ne se pressaient point d'achever leur besogne et,
chaque fois qu'ils revenaient sur le trottoir, ils le poursuivaient
de leurs regards curieux; plus tard, ils pourraient tre de dangereux
tmoins.

Il abandonna la place et, comme il ne voulait pas, comme il ne pouvait
pas se dcider  s'loigner de la maison, il trouva ingnieux d'aller
s'attabler dans le petit caf qui lui faisait vis--vis.

En entrant, il s'assit prs de la porte,  une table appuye contre
la devanture et qui lui parut un excellent observatoire, d'o il
surveillerait facilement la rue.

--Il faut servir  monsieur? demanda le garon.

--Du caf.

Ce fut machinalement qu'il fit cette rponse, sans savoir ce qu'il
disait, et il n'y pensa qu'aprs l'avoir lche, se demandant s'il tait
naturel de prendre du caf  cette heure: les gens attabls dans
la salle buvaient des apritifs ou de la bire; n'tait-ce pas une
maladresse?

Mais tout lui semblait une maladresse, comme tout lui semblait
dangereux; ne pourrait-il donc reprendre son sang-froid et sa raison?
Il but son caf lentement,  petits coups; puis il se fit donner un
journal, pour prendre une contenance. La rue tait toujours calme, et
les gens sortaient du caf les uns aprs les autres; sur une table du
fond, on servit le dner pour le personnel du caf.

Et lui, derrire son journal, rflchissait: c'tait sa fivre de
curiosit qui lui avait fait admettre que la mort de Caffi devait tre
dcouverte dans la soire; en ralit, elle pouvait trs bien ne l'tre
que le lendemain: autant de raisons se prsentaient pour une hypothse
que pour l'autre, et il ne pouvait pas rester dans ce caf jusqu'au
lendemain, ni mme jusqu' minuit; peut-tre n'y tait-il dj rest que
trop longtemps.

Cependant il ne voulut pas encore partir et, comme il ne pouvait pas,
croyait-il, lire indfiniment, il demanda ce qu'il fallait pour crire
et paya le garon, de faon  sortir au plus vite si quelque incident se
produisait.

Quoi crire? Barbouiller simplement du papier. Il voulut se forcer 
mettre en ordre un travail prt, pour lequel le temps lui avait manqu:
ce serait une preuve qui lui dirait de quoi il tait capable. Chose
curieuse, il put en crivant suivre ses ides et trouver le mot propre,
mais, quand il se relisait, sa volont lui chappait: il tait dans la
rue.

Le temps cependant s'coulait; tout  coup, il se fit un mouvement sous
la porte cochre de la maison, et un homme traversa la rue en courant;
trois ou quatre personnes s'arrtrent et se grouprent.

--Il sortit sans trop se presser et, d'une voix qu'il affermit, il
demanda ce qui se passait.

--Un agent d'affaires a t assassin chez lui: on est parti chercher la
police au bureau de la rue du Hasard.



XIV

Saniel tait venu l pour voir et savoir, sans avoir arrt, pendant sa
longue attente, ce qu'il devrait faire. Instantanment, avec un esprit
de dcision qui lui avait si souvent manqu depuis la veille, il rsolut
de monter chez Caffi avec la police: n'tait-il pas mdecin, et, de
plus, mdecin de la victime?

--Un homme d'affaires! dit-il; est-ce M. Caffi?

--Prcisment.

--Mais je suis son mdecin!

--Un mdecin! voici un mdecin! crirent quelques voix.

On s'carta et Saniel entra sous la porte cochre, o la concierge, 
demi dfaillante, tait assise sur une chaise, entoure de toutes
les bonnes de la maison et de quelques voisins  qui elle racontait
l'aventure.

En jouant des coudes, il parvint  s'approcher d'elle.

--Qui a dit que M. Caffi tait mort? demanda-t-il avec autorit.

--Personne n'a dit qu'il tait mort; pas moi au moins.

--Alors?

--Alors, il y a une tache de sang qui, de son cabinet, a coul sur le
palier, mme que a ressemble aux ordures d'un chat, sans y ressembler,
et comme il est chez lui, puisque de la cour on voit faiblement la
lumire de sa lampe, qu'il ne laisse jamais brler quand il va dner...
on croit qu'il y a du malheur; et puis pourquoi que ses rideaux sont
ferms? Lui, les laissait toujours ouverts.

A ce moment, deux sergents de ville entrrent sous la porte, prcdant
un serrurier arm d'un trousseau de crochets, et un petit homme 
lunettes,  la mine fine et fute, coiff d'un chapeau mcanique sous
lequel tombaient des cheveux blonds frisants--le commissaire de police,
probablement.

--A quel tage? demanda-t-il  la concierge.

--Au premier.

--Venez avec nous.

Il commenait  monter l'escalier, accompagn de la concierge, du
serrurier et d'un agent; Saniel voulut les suivre; le second agent lui
barra le passage.

--Pardon, monsieur le commissaire, dit Saniel.

--Que voulez-vous, monsieur?

--Je suis le mdecin de M. Caffi.

--Monsieur?

--Le docteur Saniel.

--Laissez passer monsieur le docteur, dit le commissaire, mais seul;
faites sortir tout le monde et qu'on ferme la porte cochre!

En arrivant sur le palier, le commissaire s'arrta pour regarder la
tache brune qui, en coulant sous la porte, s'tait tale sur le
carreau, Caffi n'ayant jamais eu de paillasson.

--C'est bien une tache de sang, dit Saniel, qui s'tait baiss pour
l'examiner et avait tremp son doigt dedans.

--Ouvrez la porte, commanda le commissaire au serrurier; elle doit
n'tre ferme qu'au demi-tour.

Le serrurier examina l'entre, chercha dans ses crochets, en choisit un
et au premier essai la porte s'ouvrit.

--Que personne n'entre! dit le commissaire. Monsieur le docteur,
veuillez me suivre.

Et, passant le premier, il pntra dans le premier cabinet, celui du
clerc, suivi de Saniel. Deux petits ruisseaux de sang dj paissi,
partant du fauteuil de Caffi et courant sur la pente du carreau qui
s'inclinait du ct de l'escalier, s'taient runis en cette tache qui
avait fait dcouvrir le crime; le commissaire et Saniel eurent soin de
ne pas marcher dedans.

--Le malheureux a eu le cou coup, dit Saniel. La mort remonte  deux ou
trois heures; rien  faire.

--Pour vous, monsieur le docteur, mais pas pour moi.

Et, se baissant, il ramassa le couteau auprs du fauteuil.

--N'est-ce pas un couteau de boucher? demanda Saniel, qui n'tait venu
l que pour jeter ce mot.

--Cela en a tout l'air.

Il avait relev la tte de Caffi et il examinait la blessure:

--Vous voyez, dit-il, que la victime a t gorge; le coup a t port
de gauche  droite par une main ferme qui devait tre habitue  manier
ce couteau; mais ce n'est pas seulement une main forte et exerce qui
a tu, c'est aussi une intelligence qui savait comment elle devait
procder pour que la mort ft rapide, presque foudroyante et en mme
temps silencieuse.

--Vous croyez  un boucher?

--A un tueur de profession: le larynx a t tranch au-dessous de la
glotte, et du mme coup les deux artres carotides avec les veines
jugulaires. Comme l'assassin avait d relever la tte, la victime n'a pu
pousser aucun cri; il y a eu un jet de sang considrable, et la mort a
d arriver en une ou deux minutes.

--La scne me parat trs bien reconstitue, dit le commissaire.

--Le sang a d jaillir dans cette direction, continua Saniel en montrant
l'entre; mais, comme la porte de cette entre tait ouverte, on ne vit
rien.

Pendant, que Saniel parlait, le commissaire jetait autour de lui un
regard circulaire, ce regard du policier qui voit tout et ramasse tout.

--La caisse est ouverte, dit-il; l'affaire se caractrise: assassinat
suivi de vol.

Une porte faisait vis--vis  celle de l'entre, le commissaire
l'ouvrit: c'tait celle de la chambre  coucher de Caffi.

--Je vais vous donner un homme pour vous aider  transporter le cadavre
dans cette chambre, o vous pourrez continuer votre examen plus 
l'aise, tandis que, moi, je pourrai plus facilement aussi me livrer 
mes investigations dans ce cabinet.

Saniel aurait voulu rester dans le cabinet pour assister  ces
investigations; mais soulever une objection tait impossible. Le
fauteuil fut roul dans la chambre, o les bougies de la chemine
avaient t allumes, et, quand le cadavre eut t tendu sur le lit, le
commissaire retourna dans le cabinet.

Saniel fit durer son examen aussi longtemps qu'il put, afin de ne pas
quitter la maison, mais cependant il ne pouvait pas le prolonger au del
de certaines limites; lorsqu'elles furent atteintes, il revint dans le
cabinet du clerc, o le commissaire s'tait install, et recevait la
dposition de la concierge.

--Ainsi, disait-il, de cinq  sept heures personne ne vous a demand M.
Caffi?

--Personne; mais je suis sortie de ma loge  cinq heures un quart pour
allumer le gaz de mes escaliers; a m'a bien pris vingt minutes, parce
que je ne suis plus souple, et pendant ce temps-l on a pu monter et
descendre l'escalier sans que je voie ceux qui passent devant la loge.

--Eh bien, demanda le commissaire  Saniel avez-vous trouv quelque
chose de caractristique?

--Non; il n'y a pas d'autre blessure que celle du cou.

--Voulez-vous rdiger votre rapport mdico-lgal pendant que je continue
mon enqute?

--Volontiers.

Et, sans attendre, il s'assit au bureau du clerc, faisant vis--vis au
secrtaire du commissaire, arriv depuis quelques instants.

--Je vais vous faire prter serment, dit le commissaire.

Quand cette formalit fut accomplie, Saniel commena son rapport:

--Nous soussign, Victor Saniel, docteur en mdecine de la Facult de
Paris, demeurant  Paris, rue Louis-le-Grand, aprs avoir prt serment
de remplir en honneur et conscience la mission qui nous est confie...

Tout en crivant, il tait attentif  ce qui se disait autour de lui et
ne perdait pas un mot de la dposition de la concierge.

--Je suis certaine, disait-elle, que de cinq heures et demie 
maintenant il n'a pass par l'escalier que des gens de la maison.

--Mais avant cinq heures et demie?

--Je vous ai-dit que, de cinq heures un quart  cinq heures et demie; je
n'tais pas dans ma loge.

--Et avant cinq heures un quart?

--Il a pass bien des personnes que je ne connais pas.

--Parmi ces personnes s'est-il trouv quelqu'un qui vous ait demand M.
Caffi?

--Non; c'est--dire, si. Il y a quelqu'un qui m'a demand si M. Caffi
tait chez lui; mais, celui-l, je le connais bien; c'est pour cela que
je rpondais non.

--Et quel est ce quelqu'un?

--Un ancien clerc de M. Caffi.

--Il s'appelle?

--M. Florentin... M. Florentin Cormier.

La main de Saniel s'arrta, mais il eut la force de ne pas lever la
tte.

--A quelle heure est-il venu? demanda le commissaire.

--Vers les trois heures, plutt avant qu'aprs.

--L'avez-vous vu repartir?

--Bien sr; mme qu'il m'a parl.

--Quelle heure tait-il?

--Trois heures et demie.

--Croyez-vous que la mort puisse remonter  ce moment? demanda le
commissaire en s'adressant  Saniel.

--Non; je crois qu'elle peut tre fixe entre cinq et six heures.

--Il ne faut pas que M. le commissaire puisse souponner M. Florentin,
s'cria la concierge; c'est un bon jeune homme, incapable de faire du
mal  une puce. Et puis, il y a une bonne raison pour que la mort ne
remonte pas  trois heures ou trois heures et demie: c'est que la lampe
de M. Caffi tait allume, et vous savez, le pauvre monsieur, c'tait
pas un homme  allumer sa lampe en plein jour; regardant qu'il tait...
comme il convient.

Brusquement, elle s'interrompit en se donnant un coup de poing au front.

--V'l que a me revient et vous allez voir que M. Florentin n'est pour
rien dans l'affaire. Comme je montais l'escalier  cinq heures un quart
pour allumer mon gaz, quelqu'un est mont derrire moi et a sonn  la
porte de M. Caffi en frappant trois ou quatre coups espacs, ce qui
tait le signal pour se faire ouvrir.

De nouveau, la plume de Saniel s'arrta, et il fut oblig d'appuyer sa
main sur la table pour l'empcher de trembler.

--Qui tait ce quelqu'un?

Saniel n'eut pas la force de ne pas regarder la concierge.

--Ah! a, je ne sais pas, rpondit-elle; je ne l'ai pas vu, mais je l'ai
entendu, un pas d'homme. C'est le coquin qui a fait le coup, vous pouvez
en tre sr.

Cela tait en effet vraisemblable.

--Il sera sorti pendant que j'tais dans l'autre escalier; il
connaissait bien les habitudes de la maison.

Saniel avait repris la rdaction de son rapport.

Aprs avoir tourn et retourn la concierge sans pouvoir lui en faire
dire davantage, le commissaire la renvoya, et laissant Saniel 
sa besogne, il passa dans le cabinet de Caffi, o il resta assez
longtemps.

Quand il revint, il apportait un petit carnet qu'il consulta: sans
doute, c'tait le livre de caisse de Caffi, simple et primitif comme
tout ce qui touchait aux habitudes du vieil homme d'affaires, rgles
par la plus troite conomie; aussi bien dans les dpenses que dans le
travail.

--De ce carnet, dit le commissaire  son secrtaire, il semble rsulter
qu'on aurait pris dans la caisse 35 ou 36,000 francs; mais on y a laiss
des titres et des valeurs pour une somme qui parat considrable.

Saniel, qui avait termin son rapport, ne quittait pas des yeux le
carnet, et ce qu'il pouvait voir tait pour le rassurer. videmment,
cette comptabilit tait rduite au minimum: une date, un nom, une
somme, et aprs cette somme un P majuscule qui, sans doute, voulait dire
_pay_, ou un autre signe hiroglyphique, et c'tait tout; il paraissait
donc peu vraisemblable qu'avec un pareil systme, Caffi et jamais pris
la peine d'inscrire le numro des billets qui lui passaient par les
mains; en tout cas, s'il le faisait, ce n'tait point sur ce carnet. En
trouverait-on un autre?

Mon rapport est termin, dit-il, le voici.

--Puisque je vous ai, pouvez-vous me donner quelques renseignements sur
les habitudes de la victime et sur les personnes qu'il recevait.

--Pas du tout, je ne le connaissais que depuis peu, et il n'tait mon
client que comme j'tais le sien, par hasard: il s'occupait d'une
affaire pour moi, et je lui avais donn simplement quelques conseils; il
tait diabtique au dernier degr; l'assassin n'a avanc sa mort que de
trs peu de temps, de peu de jours.

--C'est gal, il l'a avance.

--Oh! parfaitement. D'ailleurs, s'il est habile pour couper le cou des
gens, peut-tre l'est-il moins pour diagnostiquer leurs maladies.

--C'est probable, rpondit le commissaire en souriant.

--Vous croyez  un boucher?

--Il y a des prsomptions.

--Le couteau?

--Il peut avoir t vol ou trouv.

--Mais la faon d'oprer?

--C'est il me semble, le point d'o nous devons partir.

Saniel ne pouvait rester plus longtemps, il se leva pour se retirer.

--Vous savez mon adresse, dit-il; mais je dois vous prvenir que,
si vous aviez besoin de moi, je pars demain pour Nice; je ne serai
d'ailleurs absent que le temps juste d'aller et de revenir.

--Si nous avons besoin de vous, ce ne sera pas sans doute avant
plusieurs jours; nous n'allons pas marcher bien vite dans l'inconnu o
nous nous trouvons.



XV

En suivant la rue des Petits-Champs pour rentrer chez lui, Saniel
marchait allgrement. Si, plus d'une fois, son motion avait t
poignante pendant cette longue sance, en somme il ne pouvait tre que
satisfait de ses rsultats: la concierge ne l'avait pas vu, cela tait
dsormais acquis; l'hypothse du couteau de boucher tait pose de faon
 faire son chemin; enfin, il semblait vraisemblable que Caffi n'avait
pas pris les numros de ses billets.

Mais eussent-ils t nots et dt-on dcouvrir plus tard le carnet qui
les contenait, que ce danger n'tait pas immdiat. En effet, pendant
qu'il rdigeait son rapport et qu'il coutait la dposition de la
concierge, son esprit, au lieu de se tendre sur ces deux choses, avait,
par une anomalie bizarre, couru  une troisime: alors, comme par une
sorte d'inspiration, il avait trouv le moyen qui s'tait toujours
drob  lui lorsqu'il le cherchait de toutes les forces de son
application,--et qui consistait  se dbarrasser le soir mme des
billets de banque, sans les dtruire; pour cela il n'avait qu' les
diviser en petits paquets,  les mettre sous enveloppe, et  les
confier, sous diverses initiales,  la poste restante, qui les lui
garderait fidlement jusqu'au jour o il pourrait les lui redemander
sans se compromettre.

Dans la dposition de la concierge, dans la piste indique par le
couteau, dans l'invention de la poste restante, il y avait donc de
justes motifs de satisfaction qui pouvaient rendre sa respiration libre;
dcidment la chance semblait tre avec lui, et il aurait pu se dire
que tout tait pour le mieux, s'il n'avait point commis l'imprudence
vraiment folle d'entrer dans ce caf. Qu'avait-il besoin de s'tablir l
et d'y rester assez longtemps pour provoquer l'attention? Pour viter
celle des passants, il avait t s'exposer  la curiosit du personnel
de ce caf; la belle affaire en vrit, et bien digne d'un imbcile
qui a perdu la tte! On lui aurait racont cela d'un homme  peu prs
intelligent, qu'il se serait refus  le croire, et pour lui c'tait
vrai cependant. Quelles consquences aurait cette maladresse? C'tait
ce qu'on ne pouvait prvoir. Aucune, peut-tre. Et peut-tre de trs
graves. Dans ces conditions d'incertitude, le mieux tait donc de faire
comme s'il ne l'avait pas commise, et de tcher de l'oublier; ce qui
pressait pour le moment, c'taient les billets de banque, et il ne
devait penser qu' eux.

Rentr chez lui et sa porte ferme, il mit tout de suite son ide 
excution: des trois liasses de billets il fit dix paquets, de faon
 ne former qu'un petit volume, plia chacun d'eux dans une feuille de
papier fort, le plaa sous enveloppe simplement gomme, et sur cette
enveloppe il crivit deux lettres de l'alphabet se suivant en commenant
par A, et deux chiffres commenant par 1 et se suivant aussi: A. B.
12,--C. D. 34,--E. F. 56;--puis il les adressa poste restante dans les
dix premiers bureaux de Paris inscrits sur son almanach. Cet ordre
logique et facile  retenir lui permettait de ne pas garder une note de
cette combinaison, et de dfier ainsi toute recherche si jamais on en
faisait. Sans doute un ou plusieurs de ces paquets pouvaient tre vols
ou gars, mais c'tait l une considration peu importante pour lui:
ce n'tait pas pour trente mille francs qu'il avait tu Caffi, c'tait
simplement pour trois mille; et puisqu'il avait eu la pense de brler
ces billets, il pouvait maintenant, sans souci, s'exposer  en perdre
quelques-uns.

Quand cette ide de la poste restante lui tait venue, il s'tait dit
qu'il jetterait ses enveloppes dans la bote la plus voisine de chez
lui, ce qui terminerait tout; mais, au moment de partir, il rflchit
que ces dix lettres ayant une suscription  peu prs pareille, trouves
en tas dans la mme bote, pourraient provoquer la curiosit, et il
rsolut de les diviser dans cinq ou six bureaux, o il allait les porter
lui-mme,  pied, sans prendre une voiture, bien qu'il et maintenant de
quoi la payer, car le cocher qui l'aurait conduit pourrait devenir un
jour un tmoin redoutable.

Aprs la course folle de la journe  travers les bois et les champs,
aprs ses motions de la soire, il se sentait bris et las d'une
fatigue qu'il ne connaissait point, mais il comprenait qu'il n'avait pas
la libert d'couter cette lassitude. Une nouvelle situation lui tait
faite qui avait cela de particulier qu'il cessait de s'appartenir pour
tre dsormais, et pour rester jusqu' la fin de sa vie, le prisonnier
de son crime; ce serait ce crime qui,  partir de cette soire,
commanderait,  lui qu'il faudrait obir.

De cela, il eut une perception trs nette qui le frappa: comment
n'avait-il pas prvu cette situation quand, pesant si longuement le pour
et le contre, en homme intelligent qui peut scruter l'avenir sous
toutes ses faces, il avait examin ce qui _devrait_ arriver? Mais
pour surprenante qu'elle ft, la dcouverte n'en avait pas moins une
certitude incontestable, et la preuve qui s'en dgageait, fcheuse et
troublante, tait que, si intelligent qu'on soit ou qu'on se croie, on a
toujours  apprendre de l'exprience.

Qu'apprendrait-il encore? Il fallait qu'il s'avout qu'il se trouvait en
face de l'inconnu, et tout ce qu'il pouvait souhaiter, c'tait que cette
leon qu'il recevait des faits ft la plus dure; quant  s'imaginer
qu'elle tait la dernire, c'et t folie: on verrait.

Pour le moment, il ne s'agissait que des lettres qu'il avait prpares,
et, qu'il ft ou ne ft pas fatigu, il devait au plus vite s'en
dbarrasser: il les prit et tout de suite il se mit en route, allant,
par les rues qui commenaient  se faire dsertes et sombres, du bureau
de la rue Cambon  celle de la place Ventedour, de la rue de Choiseul 
la place de la Bourse, et continuant ainsi jusqu' ce qu'il et fini.

Quand il rentra, une heure du matin tait sonne depuis assez longtemps
dj; il se coucha tout de suite, et dormit d'un lourd sommeil, sans
rveils et sans rves.

Il faisait grand jour lorsqu'il ouvrit les yeux le lendemain; surpris
d'avoir dormi si tard, il sauta  bas du lit: sa montre marquait huit
heures; mais, comme il ne devait partir qu' onze heures quinze minutes,
il avait du temps devant lui.

A quoi l'employer?

C'tait la premire fois, depuis des annes, qu'il se posait une
pareille question, lui qui, chaque matin, trouvait toujours qu'il lui
manquerait trois ou quatre heures pour remplir son programme.

Il s'habilla lentement, c'est- dire lentement pour lui qui, d'ordinaire
mettait dix minutes  sa toilette, mais cela ne faisait encore que huit
heures vingt.

Alors il pensa  crire  Philis pour la prvenir de son voyage; puis
tout de suite il changea d'ide en dcidant d'aller le lui annoncer
lui-mme.

L'anne prcdente, il avait soign madame Cormier, atteinte d'une
attaque de paralysie, et il pouvait,  condition de ne pas rpter trop
souvent ses visites, se prsenter chez elle sans paratre venir voir
Philis: c'tait en passant, pour prendre des nouvelles d'une malade 
laquelle il s'intressait par cela mme qu'il l'avait gurie, et dont il
voulait suivre la gurison.

Au moment o il l'avait soigne, madame Cormier habitait aux
Batignolles, rue des Moines, un petit rez-de-chausse au fond d'un
jardin, qu'il lui avait fait quitter parce qu'il tait trop humide, pour
la faire monter  un cinquime tage o elle trouvait de l'air et de la
lumire. A neuf heures, il frappait  sa porte.

--Entrez, rpondit une voix d'homme.

Il fut surpris, car, au temps o il venait presque tous les jours, il
n'avait jamais rencontr d'homme. Qui tait celui-l qui rpondait comme
s'il tait chez lui? Il tourna la clef dans la serrure et se trouva
dans un vestibule noir d'o tait partie videmment cette voix et o
cependant il ne vit personne, celui qui avait rpondu tant sans doute
cach par un rideau qui partageait le vestibule en deux. De plus en plus
surpris, car il n'avait pas encore vu ce rideau, il frappa  la porte
de la salle  manger; cette fois, ce fut la voix claire de Philis qui
rpondit:

--Entrez.

Il ouvrit et, devant une grande table pose contre la fentre, il vit
Philis, habille d'une blouse grise, qui travaillait. Sur la table
taient tals de petits cartons, et  porte de la main elle avait une
bote  aquarelle avec un verre dont l'eau tait salie par le lavage des
pinceaux.

Au bruit des pas sur le parquet, elle retourna la tte, et
instantanment elle fut debout; mais elle retint le cri, le nom qui lui
tait mont aux lvres:

--Maman, dit-elle, c'est M. le docteur Saniel.

Aussitt madame Cormier, sortant de la cuisine, entra dans la salle en
marchant difficilement; car, si Saniel l'avait remise sur pied, il ne
lui avait rendu ni la souplesse ni l'aisance de la jeunesse.

Les premires politesses changes, Saniel expliqua que, ayant une
visite  faire aux Batignolles, il n'avait pas voulu venir auprs de sa
malade sans la voir et lui demander comment elle se trouvait.

Pendant que madame Cormier expliquait, avec la prolixit des malades, ce
qu'elle prouvait et aussi ce qu'elle tait tonne de n'prouver point,
Philis regardait Saniel, inquite de lui trouver la physionomie si
convulse. Assurment il s'tait pass quelque chose de trs grave; sa
visite le disait, d'ailleurs. Mais quoi? Son angoisse tait d'autant
plus vive qu'il vitait assurment de la regarder. Pourquoi? Elle
n'avait rien fait et ne trouvait aucun reproche  s'adresser.

A ce moment la porte du vestibule s'ouvrit, et un homme jeune encore, de
grande taille,  la barbe blonde frise, entra dans la salle: celui du
vestibule, pensa Saniel en l'examinant.

--Mon fils, dit madame Cormier.

--Mon frre Florentin, dont nous avons si souvent parl, dit Philis.

Florentin! Il tait donc devenu imbcile de n'avoir pas pens que cet
homme que le rideau lui avait cach et qui rpondait en matre quand
on frappait, ne pouvait tre que le frre de Philis? tait-il si
profondment boulevers qu'un raisonnement aussi simple lui tait
impossible? Dcidment il importait qu'il partt au plus vite; le voyage
calmerait sa machine nerveuse affole.

--On m'a crit, dit Florentin, et depuis mon retour, on m'a racont
combien vous aviez t bon pour ma mre. Permettez-moi de vous en
remercier d'un coeur mu et reconnaissant; j'espre que bientt cette
reconnaissance ne restera pas un vain mot.

--Ne parlons pas de cela, dit Saniel, en regardant Philis avec une
franchise et un visage ouvert qui, jusqu' un certain point, la
rassurrent; c'est moi qui suis l'oblig de madame Cormier. Si le mot
n'tait pas barbare; je dirais que sa maladie a t une bonne fortune
pour moi.

Puis, pour dtourner la conversation, et surtout pour tcher de dire 
Philis qu'il voulait l'entretenir en particulier un court instant, il
s'approcha de la table:

--Et que faites-vous l de charmant, mademoiselle? demanda-t-il.

--Oh! charmant! Je ne sais pas si, en travaillant consciencieusement, je
serais jamais arrive  avoir un talent qui me permt de faire charmant;
mais c'est au mtier que je suis rduite, et le mtier doit se contenter
de l'-peu-prs. Voyez ces douze menus: ils n'ont tous les douze qu'un
seul et mme dessin, et voil comment je dois procder pour gagner
quelque chose au bout de ma journe.

Disant cela, elle trempa son pinceau dans sa bote  couleurs, tablit
la nuance qu'elle voulait sur le fond d'une assiette casse qui lui
servait de palette, et rapidement elle appliqua cette nuance sur chacun
de ces douze menus.

--conomie de temps et de couleur, dit-elle; mais avec de pareils
procds, qui sont une ncessit, comment penser  faire charmant? je
voudrais bien essayer pourtant... si j'en avais le loisir.

--La vie a de ces durets et pour tout le monde. Il faudrait ne
travailler que pour le plaisir....

--Alors on ne ferait rien, dit Florentin avec batitude.

--Veux-tu te taire, paresseux! s'cria Philis.

Saniel donna quelques conseils  madame Cormier, puis il se leva pour
partir.

Philis le suivit, et Florentin parut vouloir les accompagner; mais elle
l'arrta:

--J'ai une question  adresser  M. Saniel, dit-elle.

Quand ils furent arrivs sur le palier elle tira la porte du vestibule
de faon  la fermer compltement.

--Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-elle d'une voix hte qui tremblait.

--J'ai voulu t'avertir que je pars  onze heures pour Monaco.

--Tu pars?

--J'ai reu 200 francs, d'un client et je vais les risquer au jeu. Deux
cents francs ne peuvent pas payer Jardine ni les autres; au jeu, ils
peuvent me donner quelques milliers de francs.

--Oh! pauvre cher, comme il faut que tu sois dsespr pour avoir, toi,
tel que tu es, une pareille ide!

--J'ai tort?

--Jamais tort  mes yeux, pour mon coeur, pour mon amour! Que la
fortune,  mon bien-aim, soit avec toi?

--Donne-moi ta main.

Elle regarda autour d'elle en coutant: personne, aucun bruit.

Alors, l'attirant, elle lui mit ses lvres sur les lvres:

--Toute  toi, avec toi!

--Je serai de retour mardi.

--Mardi,  cinq heures, j'arriverai.



XVI

Personne ne connaissait le jeu aussi peu que Saniel: il savait qu'on
jouait  Monaco, voil tout; et  Paris il avait pris son billet pour
Monaco, o il descendit de wagon.

En sortant de la gare, il regarda autour de lui pour s'orienter;
ne voyant rien qui ressemblt  une maison de jeu telle qu'il la
comprenait, c'est--dire au casino de Royat, le seul tablissement de ce
genre qu'il et jamais vu, il s'adressa  un passant:

--La maison de jeu, je vous prie?

--On ne joue pas  Monaco.

--Je croyais.

--C'est  Monte-Carlo qu'on joue.

--Et c'est loin, Monte-Carlo?

--L-bas.

De la main, le passant lui indiqua, sur la pente de la montagne, un
endroit verdoyant o, au milieu du feuillage, se montraient les toits et
les faades de constructions importantes.

Il remercia et se dirigea de ce ct, tandis que le passant, en appelant
un autre, racontait la demande qui venait de lui tre adresse; et tous
deux riaient en haussant les paules: pouvait-on tre bte comme ces
Parisiens! Encore un qui allait se faire plumer et qui arrivait de Paris
exprs pour a! tait-il drle avec ses grandes jambes et ses grands
bras!... Est-ce qu'on joue avec une pareille tournure!...

Sans s'inquiter de ces rires qu'il entendait derrire lui, Saniel
continua son chemin en regardant la mer bleue miroiter sous les rayons
obliques du soleil dj bas  l'horizon. Malgr sa nuit passe en wagon,
il ne ressentait aucune fatigue; au contraire, il se trouvait dispos de
corps et d'esprit; le voyage avait calm l'agitation de ses nerfs, et
c'tait avec une tranquillit parfaite qu'il envisageait ce qui s'tait
pass avant son dpart. Dans l'tat d'apaisement qui tait le sien
prsentement, il n'avait plus  craindre de maladresse ou de coups de
folie, et, puisqu'il avait ressaisi sa volont, tout irait bien: plus
de regards en arrire, encore moins en avant, le prsent seul devait
l'occuper.

Le prsent,  cette heure, c'tait le jeu. Comment jouait-on? A quoi
jouait-on? A la roulette, il le savait; mais, ce qu'tait la roulette,
il l'ignorait. Il ferait comme ses voisins. Si on se moquait de lui, peu
importait; et mme, en ralit, il devait dsirer qu'on s'en moqut: on
se rappelle avec plaisir ceux dont on a ri; ce qu'il venait chercher
dans ce pays, c'tait justement qu'on se souvnt de lui.

Quand il entra dans les salons de jeu, il remarqua qu'il y rgnait un
silence religieux: autour d'une grande table recouverte d'un tapis en
drap vert que partageaient des dessins et des chiffres, des gens taient
assis sur les chaises hautes d'o ils paraissaient officier; d'autres
sur des chaises plus basses ou simplement debout autour de la table
poussaient ou ramassaient des louis et des billets de banque sur le drap
vert, et une voix forte rptait d'un ton monotone: Messieurs, faites
votre jeu!... Le jeu est fait!... Rien ne va plus?... alors une petite
boule d'ivoire tait lance dans un cylindre o elle roulait avec un
bruit mtallique. Bien qu'il n'et jamais vu de roulette, il n'eut pas
un effort d'intelligence  faire pour deviner que c'en tait une.

Et, avant de mettre sur la table les quelques louis qu'il tenait dj
dans sa main, il regarda autour de lui comment on procdait. Mais il eut
beau s'appliquer, aprs la dixime partie il n'avait pas mieux compris
qu'aprs la premire: avec des rteaux les croupiers ramassaient
l'enjeu de certains joueurs; avec ces mmes rteaux, ils doublaient,
dcuplaient, ou mme payaient dans des proportions dont il ne se rendait
pas compte certains autres, et c'tait tout.

Enfin, peu importait; croyant avoir vu comment on mettait son argent sur
la table, cela suffisait. Il avait cinq louis dans la main, quand le
croupier dit Messieurs, faites votre jeu; il les posa sur le numro 32
ou, tout au moins, il crut qu'il les plaait sur ce numro. Rien ne va
plus!... La boule roula dans le cylindre que le croupier avait fait
tourner.

--31! appela le croupier qui ajouta quelques autres mots que Saniel
entendit mal ou qu'il ne comprit pas.

Si peu qu'il connt la roulette, il crut qu'il avait perdu: il avait
plac sa mise sur le 32, c'tait le 31 qui sortait, la banque gagnait.
Il fut surpris de voir le croupier lui pousser un tas d'or qui devait
former une centaine de louis, ou  peu prs, et accompagner ce mouvement
d'un coup d'oeil qui, sans que le doute ft possible, voulait dire: A
vous, monsieur!

Que devait-il faire? Puisqu'il avait perdu, il ne pouvait pas ramasser
cet argent qu'on lui envoyait par erreur.

Il avait dpos sa mise en se penchant pardessus l'paule d'un monsieur
 la chevelure et  la barbe d'un noir invraisemblable, qui, sans jouer,
piquait une carte avec une pingle. Ce monsieur se tourna vers lui et,
avec un sourire tout  fait aimable, du ton le plus gracieux:

--A vous, monsieur, dit-il.

Dcidment, il s'tait tromp en croyant qu'il avait perdu, et il devait
ramasser ce tas de louis; ce qu'il fit, mais en oubliant de ramasser
aussi sa premire mise.

La roulette tournait de nouveau.

32! appela le croupier.

Saniel venait de s'apercevoir que ses cinq louis taient rests sur le
32, il crut qu'il avait gagn puisque c'tait ce numro qui venait
de sortir, et son ignorance n'allait pas jusqu' ne pas savoir qu'un
numro,  la roulette, est pay trente-six fois sa mise: c'tait donc
cent quatre-vingts louis que le rteau du croupier allait lui pousser.

Mais,  sa grande surprise, il ne lui en poussa pas plus qu'au premier
coup. Cela devenait incomprhensible: on le payait quand il avait perdu,
et quand il avait gagn on ne lui donnait que la moiti de son d.

Sa physionomie trahit si bien son tonnement qu'il vit un sourire
moqueur dans les yeux du monsieur  la chevelure noire, qui s'tait de
nouveau tourn vers lui.

Comme il jouait pour jouer, et non pour gagner ou pour perdre, il
empocha ce qu'on venait de lui envoyer, ainsi que sa mise.

--Puisque vous ne jouez plus, dit le monsieur aimable en quittant sa
chaise, voulez-vous me permettre de vous dire un mot?

Saniel s'inclina et ils s'loignrent de la table; quand ils furent
assez  l'cart pour ne pas troubler le recueillement des joueurs, le
monsieur salua crmonieusement:

--Permettez-moi de me prsenter moi-mme: prince Mazzazoli.

Saniel crut qu'il devait rpondre en donnant son nom et sa qualit.

--Eh bien, monsieur le docteur, dit le prince avec un fort accent
italien, vous me pardonnerez, je l'espre, une simple observation que
mon ge autorise peut-tre: vous jouez comme un enfant.

--Comme un ignorant, rpondit Saniel sans se fcher, car, si insolite
que ft cette observation, il avait dj calcul qu'il pouvait tre bon
pour l'avenir d'avoir  invoquer le tmoignage d'un prince.

--Je suis sr que vous en tes encore  vous demander pourquoi on vous
a pay dix-huit fois votre mise au premier coup que vous avez jou, et
pourquoi on ne vous l'a pas paye trente-six fois au second.

--C'est vrai.

--Eh bien, je vais vous le dire. C'est que, au lieu de placer votre
argent en plein sur le numro que vous aviez choisi, vous l'avez plac
 cheval sur le 31 et le 32: par une chance qu'on peut vous envier, le
rsultat a t le mme pour vous; mais que ne donnerait pas cette chance
si, au lieu de s'en remettre au hasard, elle tait claire! Car la
roulette n'est pas un jeu de hasard, comme on le croit  tort: tout
y est calcul et combinaison. Ainsi, en plaant votre argent sur deux
numros, vous aviez cinq chances contre vous, comme vous en auriez eu
six et demie sur trois numros, sept sur quatre. Voil ce qu'il faut
savoir avant de rien risquer, et ce que je vous offre si vous voulez que
nous formions une association jusqu' ce soir. Votre chance unie  mon
exprience, nous faisons sauter la banque.

Saniel n'avait pas attendu cette conclusion pour deviner  peu prs ce
qu'elle allait tre: un mendiant, ce vieux prince italien si bien teint.

--Mon intention est de ne plus jouer, dit-il.

--Avec votre chance, ce serait plus qu'une faute.

--J'avais besoin d'une certaine somme, je l'ai gagne, elle me suffit.

--Vous ne ferez pas la folie de refuser la main que la Fortune vous
tend.

--tes-vous sr qu'elle me la tend? dit Saniel, qui trouvait que c'tait
le prince.

--N'en doutez pas; je vais vous le dmontrer....

--Je vous remercie; je ne reviens jamais sur ce que j'ai arrt.

En tout autre moment, Saniel et tourn le dos  cet importun; mais
c'tait un tmoin qu'il fallait mnager.

--Je n'ai plus rien  faire ici, dit-il poliment; permettez que je me
retire aprs vous avoir remerci de votre offre, dont j'apprcie la
gracieuset.

--Eh bien, s'cria le prince, puisque vous ne voulez pas puiser votre
chance, laissez-moi le faire pour vous; cet argent peut tre un ftiche,
prenez dessus cinq louis, cinq louis seulement: confiez-les-moi; je les
joue d'aprs mes combinaisons, qui sont certaines, et ce soir je vous
remets votre part de bnfices. O tes-vous descendu? Moi j'habite la
_Villa des Palmes._

--Nulle part; j'arrive.

--Alors trouvez-vous ce soir,  dix heures, dans cette salle et nous
liquiderons notre association.

Son premier mouvement fut de refuser. A quoi bon faire la charit  ce
vieux singe? Mais, aprs tout, ce n'tait pas bien cher que de payer son
tmoignage cinq louis, et il les lui donna.

--Mille grces! Ce soir,  dix heures.

Comme Saniel allait sortir de la salle, il se trouva face  face
avec son ancien camarade Duphot, qui entrait accompagn d'une
femme,--celle-l mme qu'il avait soigne.

--Comment! vous ici? Ah! par exempte, elle est bien bonne.

Et tous deux, l'amant et la matresse, s'exclamrent.

Saniel raconta pourquoi il tait  Monaco et ce qu'il avait fait depuis
son arrive.

--Avec mon argent! Ah! elle est bien bonne, s'cria Duphot.

--Et vous ne jouez plus? demanda la femme.

--J'ai ce qu'il me faut.

--Alors vous allez jouer pour moi.

Il voulut se dfendre, mais ils l'entranrent  la table de la roulette
et lui mirent chacun un louis dans la main.

--Jouez.

--Comment?

--Comme l'inspiration vous conseillera: vous avez la veine.

Mais sa veine n'avait gure de souffle; les deux louis qu'ils avaient
jets au hasard furent perdus.

On lui en donna deux autres; cette fois ils en gagnrent huit.

--Vous voyez, cher ami.

Il continua avec des chances diverses, gagnant, perdant.

Au bout d'un quart d'heure on lui permit d'abandonner le jeu.

--Et qu'allez-vous faire maintenant? demanda Duphot.

--Envoyer ce que je dois  mon crancier par mandat tlgraphique.

--Vous savez o est le tlgraphe?

--Non.

--Je vais vous conduire.

C'tait un second tmoin dont Saniel n'avait garde de refuser le
concours.

Quand il eut envoy son mandat  Jardine, il n'avait plus rien  faire 
Monte-Carlo, et comme il ne pouvait partir que le soir,  onze heures,
il resta dsoeuvr, ne sachant  quoi employer son temps. Alors il
acheta un journal de Nice et alla s'asseoir dans le jardin, sous un bec
de gaz, en face de la mer tranquille et sombre. Peut-tre trouverait-il
dans ce journal quelque dpche tlgraphique qui lui apprendrait ce qui
s'tait pass rue Sainte-Anne depuis son dpart.

Il chercha assez longtemps; puis  la fin du journal, aux _Dernires
nouvelles_, il lut: Le crime de la rue Sainte-Anne parat entrer dans
une voie nouvelle; des recherches faites avec plus de soin ont amen la
dcouverte d'un bouton de pantalon auquel adhre un morceau d'toffe. Il
est donc dmontr qu'avant le crime il y a eu lutte entre la victime
et son assassin. Comme ce bouton porte certaines lettres et certaines
marques, c'est un indice prcieux pour la police.

Cette preuve d'une lutte entre la victime et son assassin fit sourire
Saniel: si la police entrait dans cette voie, elle ferait un joli bout
de chemin avant d'arriver  un rsultat. Qui pouvait savoir depuis
combien de temps ce bouton se trouvait dans cette pice peu balaye? De
qui provenait-il?

Tout  coup, quittant brusquement son banc, il entra dans un bosquet et
vivement il se tta: n'tait-ce pas lui qui avait perdu ce bouton?

Mais il fut bien vite honteux de ce mouvement inconscient: le bouton que
la police tait si fire d'avoir dcouvert ne lui appartenait point; ce
ne serait pas  lui que conduirait la nouvelle voie sur laquelle elle
venait de s'engager.



XVII

Le mardi, un peu avant cinq heures, Philis, comme elle l'avait promis,
sonnait  sa porte; et il sortait de son laboratoire, o il s'tait
remis au travail, pour aller lui ouvrir.

Elle lui sauta au cou:

--Eh bien? demanda-t-elle d'une voix frmissante.

Il raconta comment il avait jou, comment il avait gagn, mais sans
prciser la somme; et il raconta aussi les propositions d'association
du prince Mazzazoli, la rencontre de Duphot, l'envoi du mandat
tlgraphique  Jardine.

--Oh! quel bonheur, dit-elle en le serrant dans ses bras; te voil
libre.

--Plus de cranciers! Matre de moi: tu vois que j'ai eu une bonne
inspiration.

--La justice des choses le voulait.

Puis, s'interrompant:

--A propos de justice, tu ne m'as pas parl de Caffi, le matin de ton
dpart.

--J'tais sous le coup de proccupations qui ne me laissaient pas la
libert de penser  Caffi.

--Est-ce curieux, cette concidence de sa mort avec la condamnation que
nous avions porte contre lui: est-ce que cela prcisment ne prouve pas
cette justice des choses?

--Si tu veux.

--Comme l'argent que tu as gagn  Monaco le prouve pour toi: ce qui est
juste arrive ncessairement. Caffi a t puni de toutes ses coquineries
et de ses crimes; toi, tu as t rcompens de tes souffrances.

--Est-ce qu'il n'aurait pas t juste que Caffi ft puni plus tt, et
que moi, je souffrisse moins longtemps?

Elle resta sans rpondre.

--Tu vois, dit-il en souriant, que ta philosophie reste court.

--Ce n'est pas  ma philosophie que je pense, c'est  Caffi et  nous.

--En quoi Caffi peut-il tre associ  toi ou aux tiens?

--Il l'est ou plutt il pourrait l'tre, si cette justice,  laquelle je
crois, malgr tes plaisanteries, permettait qu'il le ft.

--Tu conviendras que cela ressemble  une nigme.

--Qu'est-ce que tu as appris de Caffi depuis ton dpart?

--Rien ou presque rien.

--Tu sais qu'on croit que le crime a t commis par un boucher.

--Le commissaire a ramass le couteau devant moi, et c'est bien un
couteau de boucher; de plus, le coup qui a tranch la gorge de Caffi
a t port par une main habitue  l'gorgement; c'est ce que j'ai
indiqu dans mon rapport.

--Depuis, des recherches plus attentives que celles du premier moment
ont fait dcouvrir sous un meuble un bouton de pantalon...

--Qui aurait t arrach dans une lutte entre Caffi et son assassin,
j'ai lu cela dans un journal; mais, pour moi, je ne crois pas  cette
lutte: la position de Caffi dans le fauteuil o il a t frapp et o,
il est mort indique que le vieux coquin a t surpris; d'ailleurs s'il
ne l'avait pas t, s'il avait lutt, il aurait cri, et sans doute il
se serait fait entendre.

--Si tu savais comme je suis heureuse de t'entendre dire cela,
s'cria-t-elle.

--Heureuse! Qu'est-ce que cela peut te faire?

Il l'examina surpris.

--Que t'importe que Caffi ait t tu avec ou sans lutte? Tu l'avais
condamn, il est mort; cela doit te suffire.

--J'ai eu bien tort de porter cette condamnation, en causant et sans y
attacher d'importance.

--Crois-tu que c'est elle qui ait amen son excution?

--Je n'ai pas cette simplicit, mais enfin j'aimerais mieux ne pas
l'avoir condamn?

--Tu le regrettes?

--Je regrette qu'il soit mort.

--Dcidment l'nigme continue; mais tu sais que je n'y suis pas du
tout; et, si tu veux, nous en resterons l; nous avons mieux  faire que
de nous entretenir de Caffi.

--Permets-moi d'en parler, au contraire, car nous avons besoin de tes
conseils.

De nouveau, il la regarda en tchant de lire en elle et de deviner
pourquoi elle tenait tant  parler de Caffi, alors que lui justement
aurait voulu n'en pas parler. Que pouvait-il se trouver sous cette
insistance?

--Je t'coute, dit-il, et, puisque tu as un conseil  me demander  ce
sujet, tu aurais d me dire tout de suite ce dont il s'agit.

--Tu as raison, et je l'aurais dj fait si je n'tais retenue par un
sentiment d'embarras... et de honte que je me reproche, car avec toi je
ne dois avoir ni embarras ni honte.

--Assurment.

--Mais avant tout il faut que je te dise, il faut que tu saches que mon
frre Florentin est un bon et brave garon; il faut que tu le croies,
que tu en sois convaincu.

--Je le suis, puisque tu me le dis; d'ailleurs il m'a produit la
meilleure impression pendant le peu de temps que je l'ai vu l'autre
matin chez toi.

--N'est-ce pas qu'on voit tout de suite que c'est une bonne nature?

--Certainement.

--Et franc, et droit; faible, c'est vrai, et un peu mou aussi,
c'est--dire manquant de ressort et de volont, se laissant entraner...
par bont et par tendresse. Cette faiblesse lui a fait commettre une
faute avant son dpart pour l'Amrique. Je te l'ai cache jusqu' cette
heure, mais il faut que tu la connaisses maintenant: aimant une femme
qui le dominait et lui faisait faire ce qu'elle voulait, il s'est laiss
entraner ... dtourner une somme de quarante-cinq francs qu'elle lui
demandait, qu'elle exigeait le soir mme, esprant pouvoir la remettre
trois jours aprs, sans que son patron s'en apert.

--Son patron tait Caffi?

--Non; il avait quitt Caffi depuis trois mois et il tait entr chez
un autre homme d'affaires dont je ne t'ai jamais parl, tu comprends
maintenant pourquoi. L'argent sur lequel il avait compt pour remplacer
celui qu'il avait donn  cette femme lui manqua. Au lieu de s'adresser
 nous, il chercha ailleurs, ne trouva pas, perdit la tte, si bien
qu'on dcouvrit son dtournement et que son patron, qui n'tait pas
moins dur que Caffi, dposa une plainte contre lui. Comment nous
parvnmes  la faire retirer et  empcher le pauvre garon de passer
en justice, ce serait trop long. Enfin nous russmes, et, dsespr,
mourant de honte, il partit pour l'Amrique, malgr nous, autant pour
n'avoir  rougir devant personne que pour faire fortune, car son
caractre est aussi facile  l'illusion qu' la dsesprance. Maintenant
que tu as vu Florentin, tu admettras qu'on peut tre coupable de la
faute qu'il a commise, sans tre capable... de devenir un assassin.

Il allait rpondre, elle lui ferma les lvres d'un geste rapide:

--Tu vas voir pourquoi je parle de cela, et tu vas comprendre aussi que
je ne me suis carte ni de Caffi, ni de ce bouton sur lequel la police
compte pour retrouver le coupable: ce bouton appartenait  Florentin.

--A ton frre?

--Oui,  Florentin, qui, le jour mme du crime, a t chez Caffi.

--C'est vrai; la concierge a dit au commissaire de police qu'il tait
venu vers trois heures.

Philis poussa un cri dsespr:

--On sait qu'il est venu, voil qui est encore plus grave que ce que
nous pouvions imaginer et craindre.

--Le commissaire, interrogeant la concierge pour savoir quelles
personnes Caffi avait reues dans la journe, a nomm ton frre; mais,
comme cette visite a eu lieu entre trois heures et trois heures et
demie, et que le crime a certainement t commis entre cinq heures
et cinq heures et demie, personne ne peut accuser ton frre d'tre
l'assassin, puisqu'il tait parti avant que Caffi allumt sa lampe.
Comme cette lampe n'a pas pu s'allumer toute seule, il en rsulte qu'il
ne peut pas avoir gorg un homme qui tait encore vivant une heure
aprs que la concierge eut vu ton frre et lui eut parl.

--Ce que tu me dis est un grand soulagement; si tu savais quelle peur
nous avons eue!

--Vous avez t bien promptes  vous alarmer.

--Trop promptes; mais quand Florentin, nous lisant le journal tout haut,
est arriv  l'histoire du bouton et s'est cri: Mais c'est  moi, ce
bouton! nous avons tous prouv un saisissement qui nous a fait perdre
la tte. Nous avons vu la police tombant chez nous, interrogeant
Florentin, lui reprochant le pass qui serait tal au grand jour dans
tous les journaux, et tu dois sentir quelle a t notre motion.

--Mais ton frre peut, n'est-ce pas, expliquer comment il a perdu ce
bouton chez Caffi?

--Bien sr, et de la faon la plus naturelle. Comme la concierge l'a
racont, il a t, le jour de l'assassinat, chez Caffi, pour demander
 celui-ci un certificat constatant qu'il avait t son clerc pendant
plusieurs annes. Caffi lui a fait ce certificat, qui devait remplacer
celui que Florentin avait perdu; puis, tout en causant, Caffi lui a
parl d'un dossier qu'il ne pouvait pas retrouver et dont il avait
besoin. C'tait Florentin qui s'tait occup de cette affaire plus que
Caffi lui-mme, et, quand elle avait t termine, il avait rang le
dossier, qui tait volumineux et ne pouvait pas entrer dans les cases o
on les classe ordinairement, sur une planche au haut d'une armoire. Le
hasard voulut qu'il s'en souvnt; il le dit  Caffi qui rpondit qu'il
avait cherch dans cette armoire sans rien trouver. C'est que vous avez
mal cherch, dit Florentin, ou que le dossier a t drang par mon
successeur.--J'ai bien cherch, rpliqua Caffi, et votre successeur ne
l'a jamais vu.--Eh bien, alors, dit Florentin, je vais le trouver. Et
allant chercher une petite chelle, il monta dessus pour atteindre le
haut de l'armoire. Sa mmoire ne l'avait pas tromp: le dossier tait
bien o il croyait, mais une paisse couche de poussire noire avait
obscurci la fiche sur laquelle taient inscrites les indications qui
devaient le faire reconnatre. Il le prit pour le descendre, fit un faux
pas et, dans un brusque mouvement pour se retenir, un des boutons de son
pantalon fut arrach.

--Et il ne l'a pas ramass?

--Il ne s'en est mme pas aperu tout d'abord; c'est plus tard, dans
la rue, en voyant qu'une jambe de son pantalon tait plus longue que
l'autre et tranait sur ses bottines, qu'il a pens  l'chelle et qu'il
a constat qu'un bouton lui manquait. Il n'allait pas retourner chez
Caffi pour le chercher, n'est-ce pas?

--Assurment.

--Comment prvoir que Caffi allait tre assassin; que le crime serait
assez habilement combin et excut pour laisser chapper le coupable;
que, deux jours aprs, la police aux abois trouverait un bouton sur
lequel elle btirait toute une histoire; que, de cette histoire, il
rsulte qu'il y a eu lutte entre l'assassin et sa victime; que dans
cette lutte un bouton a t arrach, et que celui qui l'a perdu est
ncessairement celui qui a coup le cou  Caffi? Florentin n'a pas
pens  tout cela.

--a se comprend.

--Il a lui-mme, le soir, remplac son bouton par un autre, et c'est
seulement en lisant le journal qu'il a senti ce qu'il pouvait y avoir
de grave dans ce fait en apparence insignifiant, et comme lui, en mme
temps que lui, nous avons partag son moi.

--Vous n'avez parl  personne de ce bouton?

--Certes non; nous n'avions garde; et je ne t'en ai parl que parce
que je te dis tout, et aussi parce que, si nous tions menacs, nous
n'aurions de secours  attendre que de toi. Florentin est un bon garon,
mais c'est un mouton qui ne sait que tendre le dos quand il lui pleut
dessus; maman est comme lui sous plus d'un rapport, et moi, quoique je
sois plus rsistante, j'avoue qu'en face de la loi et de la police je
perdrais facilement la tte, comme les enfants qui se mettent  hurler
quand on les laisse dans l'obscurit; la loi, n'est-ce pas la
nuit, quand on ne la connat pas, et une nuit troublante, pleine
d'effarements, toute peuple de fantmes?

--Je ne crois pas que vous soyez menacs comme tu l'as imagin dans un
premier moment d'motion....

--Bien naturelle.

--Bien naturelle, j'en conviens, mais dont la rflexion montre le peu de
fondement. Ce bouton ne porte pas le nom du tailleur qui l'a fourni....

--Non, mais il porte des initiales et une marque de fabrique: un A et un
P avec une couronne et un coq.

--Eh bien! comment veux-tu que la police trouve, parmi les deux ou
trois mille tailleurs de Paris, ceux qui emploient les boutons ainsi
marqus; et comment ces tailleurs trouvs pourraient-ils dsigner celui
de leurs clients  qui appartient ce bouton, celui-l prcisment et non
un autre? C'est chercher une aiguille dans une botte de foin. O
ton frre a-t-il fait faire ce pantalon? Ne l'a-t-il pas rapport
d'Amrique?

--Le pauvre garon n'a rien rapport d'Amrique, si ce n'est de
misrables vtements bien uss, et nous avons d commencer par
l'habiller des pieds  la tte. Nous avons t  l'conomie, et c'est un
petit tailleur de l'avenue de Clichy, appel Valrius, qui lui a fait ce
costume.

--Il ne me parat gure probable que la police trouve ce petit tailleur
de l'avenue de Clichy, bien qu'il et mieux valu que ce pantalon vnt de
la _Belle Jardinire_ ou d'un autre grand magasin: mais le dcouvrt-on
et le tailleur reconnt-il que le bouton provient de sa provision que
cela ne dsignerait pas ton frre. Enfin, arrivt-on jusqu' lui, il
faudrait encore prouver qu'il y a eu lutte comme on le suppose, que le
bouton a t arrach dans cette lutte, et que ton frre se trouvait rue
Sainte-Anne entre cinq et six heures, alors que sans doute il lui sera
facile,  lui, de prouver o il tait  ce moment.

--Mais chez nous, avec maman!

--Tu vois donc que vous pouvez tre tranquilles.



XVIII

Rassure, Philis avait hte de revenir rue des Moines pour faire
partager  sa mre et  son frre la confiance que Saniel lui avait mise
au coeur: ce fut  pas presss qu'elle remonta la rue Louis-le-Grand
aux Batignolles et d'une main fivreuse qu'elle tira le cordon de leur
sonnette.

Car le temps n'tait plus o, dans cette maison tranquille dont tous les
locataires se connaissaient, on laissait la clef sur la porte et o il
n'y avait qu' frapper avant d'entrer. Depuis que les journaux parlaient
du bouton trouv chez Caffi, la libert et la scurit qui rgnaient
dans cet intrieur o jusqu' ce moment, on n'avait rien  craindre pas
plus qu' cacher, avaient disparu; plus de clef sur la porte d'entre,
plus d'entretien  haute voix, plus de rires: maintenant, la porte
restait toujours ferme; on ne riait plus; et quand on parlait, quand
on lisait les journaux qu'on achetait matin et soir, c'tait  mi-voix,
comme si, derrire les murs, des oreilles avaient t aux aguets; que
la sonnette tintt et l'on se regardait avec moi, en se demandant d'un
coup d'oeil craintif si ce n'tait pas l'annonce d'un danger.

Quand son frre vint lui ouvrir la porte, elle trouva la table servie:
on l'attendait.

--J'avais peur qu'il ne te ft arriv quelque chose, dit madame Cormier.

--J'ai t retenue.

Vivement elle s'tait dbarrasse de son chapeau et de sa redingote.

--Tu n'as rien appris: demanda madame Cormier en apportant la soupe sur
la table.

--Non.

--On ne t'a parl de rien? continua Florentin  voix basse.

--On ne m'a parl que de a; ou je n'ai entendu parler que de a quand
on ne s'adressait pas  moi directement.

--Que dit-on?

--Personne n'admet que les recherches de la police aboutissent pour le
bouton.

--Tu vois, Florentin, interrompit madame Cormier en souriant  son fils.

Mais celui-ci secoua la tte.

--Cependant l'opinion de tous a une valeur, s'cria Philis.

--Parle donc plus bas, dit Florentin.

--On soutient qu'il est impossible que la police trouve, parmi les deux
ou trois mille tailleurs de Paris, tous ceux qui emploient des boutons
marqus A.P.; et l'on dit que, les trouvt-on, ils ne pourraient pas
dsigner ceux de leurs clients  qui ils ont fourni des boutons de ce
genre; de sorte que c'est chercher rellement une aiguille dans une
botte de foin.

--Quand on veut bien y mettre le temps, on trouve une aiguille dans une
botte de foin, dit Florentin.

--Tu me demandes ce que j'ai entendu, je te le rpte. Mais je ne
m'en suis pas tenu  cela. Comme je passais aux environs de la rue
Louis-le-Grand, je suis mont chez M. Saniel: c'tait l'heure de sa
consultation et j'esprais le trouver.

--Tu lui as avou la situation? s'cria Florentin.

Dans toute autre circonstance, elle et rpondu franchement, en
expliquant qu'on pouvait avoir confiance en Saniel; mais ce n'tait pas
quand elle voyait l'agitation de son frre qu'elle allait l'exasprer
par cet aveu, alors surtout qu'elle ne pouvait pas donner en mme temps
les raisons de sa foi en Saniel; il fallait donc qu'elle le rassurt
avant tout.

--Non, dit-elle; mais je pouvais parler de Caffi avec M. Saniel
sans qu'il s'en tonnt; puisque c'est lui qui a fait les premires
constatations, n'tait-il pas tout naturel que ma curiosit voult en
apprendre un peu plus que ce que racontent les journaux?

--C'est gal; la dmarche peut paratre trange.

--Je ne crois pas; mais, en tout cas, l'intrt que nous avions  nous
renseigner m'a fait passer sur cette considration, et, je crois que,
quand je t'aurai dit l'opinion de M. Saniel, tu ne regretteras plus ma
visite.

--Et cette opinion? demanda madame Cormier.

--Son opinion est qu'il n'y a pas eu de lutte entre Caffi et
l'assassin, attendu que la position de Caffi dans le fauteuil o il a
t frapp prouve qu'il a t surpris; donc, s'il n'y a pas eu de lutte,
il n'y a pas eu de bouton arrach, et tout l'chafaudage de la police
s'croule.

Madame Cormier poussa un profond soupir de dlivrance:

--Tu vois! dit-elle  son fils.

--Et l'opinion de M. Saniel n'est pas celle du premier venu, ce n'est
mme pas celle d'un mdecin quelconque: c'est celle du mdecin qui a
constat la mort et qui, plus que personne, a qualit, a autorit pour
dire comment elle a t donne,--par surprise, sans lutte, sans bouton
arrach.

--Ce n'est pas M. Saniel qui dirige les recherches de la police, ni qui
les inspire, rpondit Florentin; son opinion ne donne pas un coupable,
tandis que le bouton peut en donner un, au moins pour ceux qui croient
 la lutte, et entre les deux la police ne peut pas hsiter: dj on la
raille dans les journaux de n'avoir pas encore dcouvert l'assassin, qui
va rejoindre tous ceux qu'elle a laisss chapper, il faut qu'elle suive
la piste sur laquelle elle s'est engage, et cette piste....

Il baissa la voix:

--C'est ici qu'elle peut l'amener.

--Pour cela, il faudrait qu'elle passt par l'avenue de Clichy, et c'est
ce qui parat invraisemblable.

--C'est le possible qui me tourmente, ce n'est pas le vraisemblable, et
tu ne peux pas ne pas reconnatre que ce que je crains est possible:
j'ai t chez Caffi le jour du crime, j'y ai perdu un bouton arrach
avec violence, ce bouton ramass par la police prouve, selon elle la
culpabilit de celui  qui il a appartenu; qu'elle trouve que je suis
celui-l...

--Elle ne le trouvera pas.

--....Admettons qu'elle le trouve, comment me dfendrais-je?

--En prouvant que tu n'tais pas rue Sainte-Anne entre cinq et six
heures, puisque tu tais ici.

--Et quels tmoins attesteront cet alibi? Je n'en ai qu'un: maman. Que
vaut le tmoignage d'une mre en faveur de son fils dans de pareilles
circonstances?

--Tu auras celui du docteur affirmant qu'il n'y a pas eu lutte, ni, par
consquent, de bouton arrach.

--Affirmant, mais n'apportant aucune preuve  l'appui de son sentiment;
opinion de mdecin que l'opinion d'un autre mdecin peut combattre et
dtruire! Et puis, pour dmontrer qu'il n'y a pas eu lutte, M. Saniel
met en avant la surprise. Qui a pu surprendre Caffi? Ce n'est-pas le
premier venu, n'est-ce pas? De mme, ce n'est pas non plus le premier
venu qui a pu s'introduire dans la maison, entrer et sortir en chappant
 la surveillance de la concierge. Celui-l, bien sr, tait au courant
des habitudes de la maison. De plus, il savait que, pour se faire ouvrir
la porte par Caffi quand le clerc tait sorti, il fallait sonner
d'abord et ensuite frapper trois coups d'une certaine manire. Qui mieux
que moi savait tout cela?

C'tait pied  pied que Philis dfendait le terrain contre son
frre; mais peu  peu la confiance qui, tout d'abord, la soutenait
s'affaiblissait. Chez Saniel, prs de lui, elle tait vaillante;
entre son frre et sa mre, dans cette salle qui dj avait vu leurs
inquitudes, n'osant pas lever la voix, elle se troublait et se
laissait gagner par l'anxit des siens:

--Vraiment, dit-elle, il semble que nous soyons des coupables et non des
innocents!

--Et tandis que nous sommes l  nous tourmenter, le coupable,
probablement, dans une tranquillit parfaite, rit des recherches de la
police; il n'avait pas pens  ce bouton, le hasard le met dans son jeu;
la chance est pour lui, elle est contre nous... une fois de plus.

C'tait la plainte qui revenait le plus souvent sur les lvres de
Florentin. Bien qu'il n'et jamais t joueur, et pour cause, tout pour
lui se dcidait par la chance. Il y a des gens qui sont ns sous une
bonne toile, d'autres sous une malheureuse; il y en a qui, dans la
bataille de la vie, reoivent les coups sans se dcourager, parce qu'ils
attendent tout du lendemain, comme il y en a qui faiblissent, parce
qu'ils n'attendent rien de bon et qu'ils savent, par exprience, que
demain sera pour eux ce qu'est le jour prsent, ce qu'a t la veille.
Il tait de ceux-l. Qu'avait-il eu de bon depuis que la bataille tait
en engage? Pourquoi leur pre tait-il mort juste au moment o, aprs
de rudes preuves, il arrivait  force de persvrance et de travail,
 mettre le pied  l'chelle? Encore quelques annes et c'tait d'une
fortune, c'tait d'un nom glorieux qu'hritaient ses enfants, tandis
qu'il ne leur avait laiss que ce qu'il avait toujours eu: la misre.
Pourquoi lui-mme n'avait-il pas pu achever ses tudes, au lieu de
devenir un pauvre clerc d'hommes d'affaires qu'on accablait de besognes
fastidieuses du matin au soir, et de fatigues au point qu'il ne lui
restait pas une heure de libert pour travailler utilement? Ne devait-il
pas, comme ses camarades, passer des examens qui lui auraient donn
une situation analogue  celles qu'occupaient ces camarades, ni plus
intelligents ni plus courageux que lui? Pourquoi, au lieu de trouver un
brave homme de patron, ce qui n'avait rien d'impossible, tait-il tomb
sur Caffi qui l'avait martyris et abti? Pourquoi sa mre, ne  la
campagne, solide, d'une bonne et belle sant, avait-elle tout  coup
t frappe de paralysie? Enfin pourquoi Philis, belle fille comme elle
tait, gaie malgr tout, intelligente, doue de toutes les qualits qui
font la vie heureuse dans un mnage, ne trouvait-elle pas un mari
assez dgag de prjugs et d'troits calculs pour l'pouser? Pourquoi
fallait-il que, du matin au soir; sans repos, sans lassitude, elle
travaillt penche sur sa table, ou court les rues de Paris comme une
pauvre ouvrire qui va chercher ou reporter de l'ouvrage?

--Que ne suis je rest en Amrique! dit-il.

--Puisque tu tais trop malheureux, mon pauvre garon! dit madame
Cormier, dont le coeur maternel avait t remu par ce cri.

--Suis-je plus heureux ici? le serai-je demain? Que nous rserve-t-il,
ce demain plein d'incertitude et de dangers?

--Pourquoi veux-tu qu'il n'ait que des dangers? dit Philis d'un ton
conciliant et caressant.

--Tu attends toujours le bon, toi.

--Au moins je l'espre, et n'admets pas de parti pris qu'il est
impossible. Je ne dis pas que la vie soit toujours rose, mais elle n'est
pas non plus toujours noire; et je crois qu'il en est d'elle comme
des saisons: aprs l'hiver, qui est vilain, je te l'accorde, vient le
printemps, l't et l'automne.

--Eh bien si j'avais l'argent ncessaire au voyage, j'irais passer la
fin de l'hiver dans un pays o il serait moins dsagrable qu'ici et
surtout moins dangereux pour ma constitution.

--Tu ne dis pas cela srieusement, j'espre? s'cria madame Cormier.

--Trs srieusement, au contraire.

--Nous sommes  peine runis, et tu penses  une nouvelle sparation,
dit madame Cormier tristement.

--Ce n'est pas  une sparation que Florentin pense, s'cria Philis,
c'est  la fuite.

--Et pourquoi pas?

--Parce qu'il n'y a que les coupables qui se sauvent.

--C'est justement le contraire; les coupables intelligents restent, en
vertu de ton axiome, et, comme gnralement ce sont des gens rsolus ils
savent d'avance qu'ils pourront faire face au danger; tandis que les
innocents qui sont tout le monde, des timides comme moi ou des pas
chanceux perdent la tte et se sauvent, parce qu'ils savent  l'avance
aussi que, si un danger les menace, il les crasera sans qu'ils puissent
lui chapper. C'est pourquoi je retournerais en Amrique si je pouvais
payer mon voyage au moins j'y serais tranquille.

Il se fit un moment de silence et chacun resta les yeux fixs sur son
assiette, comme s'il n'avait d'autre souci que d'achever de dner.

--En constatant que ce projet n'tait pas ralisable, reprit bientt
Florentin, il m'est venu une autre ide.

--Pourquoi as-tu des ides? demanda Philis.

--Je voudrais que tu fusses  ma place, nous verrions si tu n'en aurais
pas.

--Je t'assure que j'y suis,  ta place, et que ton inquitude est la
mienne; seulement elle ne se traduit pas de la mme manire. Enfin
quelle est-elle ton ide?

--C'est d'aller trouver Valrius et de tout lui raconter.

--Et qui nous rpond-de la discrtion de Valrius? demanda madame
Cormier; ne serait-ce pas la plus grosse imprudence que tu pourrais
commettre? On ne joue pas avec un secret de cette importance.

--Valrius est un brave homme.

--C'est parce qu'il ne peut pas travailler quand les affaires politiques
ou plutt patriotiques vont mal, que tu dis a.

--Et pourquoi non? Chez un pauvre misrable qui vit si petitement de
son travail, ce souci et cette fiert de la patrie ne sont-elles pas la
marque d'un coeur lev?

--Je t'accorde cette lvation; mais c'est une raison de plus pour tre
prudent avec lui, dit Philis. Prcisment parce qu'il peut tre ce que
tu crois, la rserve nous est impose. Tu lui dis ce qui s'est pass: il
l'accepte et il accepte ton innocence, c'est parfait; il ne trahira ton
secret ni volontairement ni par maladresse. Mais il ne l'accepte pas;
il cherche les dessous; il suppose que tu as voulu le tromper; il te
souponne; alors ne va-t-il pas tout raconter au commissaire de police
de notre quartier? Pour moi, j'estime que c'est un danger qu'il serait
fou de provoquer.

--Et, selon toi, que faut-il faire?

--Rien; c'est--dire attendre, puisqu'il y a mille chances contre une
pour que nos inquitudes, que nous exagrons les uns les autres, ne se
ralisent jamais.

--Eh bien, attendons, dit-il; au surplus, j'aime autant cela; au moins
je n'ai pas de responsabilit. Il adviendra ce qui pourra.



XIX

Pour que le bouton trouv chez Caffi mt sur la piste de l'assassin, il
fallait qu'il sortt des mains d'un tailleur parisien, ou tout au moins
franais, et que le pantalon n'et point t vendu par un magasin de
vtements confectionns, o l'on ne garde ni le nom ni le souvenir des
acheteurs qui passent.

La tche de la police tait donc difficile, comme faibles taient ses
chances de succs.

Qu'elle se ft adresse, ainsi que l'imaginait Saniel,  chacun des
trois mille tailleurs de Paris, pour connatre ceux d'entre eux qui
employaient des boutons au Coq et  la Couronne marqus A.P., elle eut
rellement cherch une aiguille dans une botte de foin.

Mais ce n'tait point de cette faon qu'elle avait procd: au lieu de
courir aprs ceux qui employaient ces boutons, elle avait cherch ceux
qui les fabriquaient ou les vendaient, et tout de suite, sans aller plus
loin que le _Bottin_, elle avait trouv ce fabricant: A. Plinotte;
_manufacture de boutons mtal pour pantalons, marque de fabrique A. P.,
Couronne et Coq_, faubourg du Temple.

Tout d'abord, ce fabricant s'tait montr assez peu dispos  rpondre
aux questions de l'agent qui s'tait rendu chez lui; mais, quand il
avait commenc  comprendre qu'il pouvait retirer un avantage de
l'affaire, en bon commerant qu'il tait, jeune et actif, il avait
mis ses livres et ses placiers  la disposition de la justice. Sa
prtention, en effet, tait que ses boutons, grce  une barrette en
cuivre, autour de laquelle le fil s'enroulait au lieu de passer dans des
trous, ne coupaient jamais le fil et qu'ils taient incassables: quand
ils sautaient, c'tait avec un morceau de l'toffe. Quelle meilleure
justification de ses prtentions, quelle meilleure rclame que ce bouton
arrach avec un morceau du pantalon de l'assassin? Il fallait que
l'affaire vint aux assises et que, dans tous les journaux, on parlt des
boutons A.P.; pour ce rsultat, il et pay un bon prix.

On ne lui avait demand que son concours, et, au bout de quelques
jours, les recherches avaient pu commencer, guides par une liste dont
l'exactitude pargnait les dmarches inutiles.

Un matin, un agent de la sret arriva avenue de Clichy et trouva le
tailleur Valrius dans sa boutique, occup  lire son journal. Car ce
n'tait pas seulement quand la patrie tait en danger que Valrius se
passionnait pour la lecture des journaux, c'tait tous les matins et
tous les soirs: quand les affaires politiques allaient mal, il prenait
si tragiquement les soucis qu'elles lui causaient qu'il fallait les
conversations et surtout les consommations du caf pour l'en distraire,
et alors, bien entendu, il ne travaillait pas; au contraire,
lorsqu'elles allaient  peu prs bien, personne n'tait plus appliqu
que lui  la besogne, il ne sortait pas de sa petite boutique et, la
lecture du journal du matin finie, il ne quittait ses ciseaux que pour
s'asseoir  sa machine  coudre, et, tout en appuyant sur la pdale,
il ruminait ce qu'il avait lu: politique, polmique, faits divers,
tribunaux et feuilleton.

Rien de ce qui se publiait dans les journaux ne lui chappait; aussi aux
premiers mots de l'agent comprit-il tout de suite de quoi il allait tre
question:

C'est pour l'affaire de la rue Sainte-Anne que vous avez besoin de ces
renseignements? demanda-t-il.

--Franchement, oui.

--Eh bien, franchement aussi, je ne sais si le secret professionnel me
permet de vous rpondre.

L'agent, qui n'tait pas bte, sentit tout de suite  qui il avait
affaire, et, au lieu de s'abandonner  l'envie de rire qu'avait
provoque cette rponse faite noblement, par ce bonhomme dont la longue
barbe noire touffue et la calvitie accentuaient la gravit, il prit une
figure de circonstance:

--C'est  discuter, dit-il.

--Alors discutons: un client confiant dans ma probit et ma discrtion
me donne un pantalon  faire; il me paye comme il convient, sans rien
rabattre et au jour dit; les choses se passent entre nous loyalement; je
lui donne un bon pantalon honntement confectionn, il me paye en bon
argent. Nous sommes quittes; ai je le droit ensuite, par des paroles
imprudentes ou autrement, de fournir des armes contre lui? Le cas est
dlicat.

--Mettez-vous l'intrt de l'individu au-dessus de celui de la socit?

--Quand il s'agit du secret professionnel, oui. O irions-nous si
l'avocat, le notaire, le mdecin, le confesseur, le tailleur pouvaient
accepter des compromissions sur ce point de doctrine? A l'anarchie tout
simplement, et, en fin de compte, ce serait l'intrt de la socit qui
en souffrirait.

L'agent, qui n'avait pas de temps  perdre, commenait  s'impatienter.

--Je vous ferai remarquer, dit-il, que le tailleur, quelle que soit
l'importance de sa profession, n'est pas tout  fait dans les mmes
conditions que le mdecin ou le confesseur, qui ne tiennent pas une
comptabilit pour ce que leur confient leurs clients. Vous, n'est-ce
pas, vous avez un livre sur lequel vous inscrivez les commandes de vos
clients?

--Certainement.

--De sorte que si, mal inspir et persvrant dans une thorie pousse 
l'extrme, vous ne voulez pas rpondre  mes questions, je n'aurais
qu' aller chercher le commissaire de votre quartier qui, en vertu des
pouvoirs que la loi lui confre, saisirait vos livres....

--Ce serait de la violence, et ma responsabilit se trouverait dgage.

--Et sur ces livres M. le juge d'instruction verrait  qui vous avez
fourni un pantalon de cette toffe; il ne resterait plus qu' dcouvrir
dans quel intrt vous avez voulu garer les recherches de la justice.

Disant cela, il avait pris dans sa poche une petite bote et,
dveloppant un papier de soie, il en avait tir un bouton auquel
adhrait un morceau d'toffe bleu marine.

Valrius, que la menace du commissaire n'avait nullement mu, car il
tait homme  braver le martyre, regardait curieusement la boite;
quand l'agent en sortit dlicatement le bouton, il laissa chapper un
mouvement de vive surprise.

--Vous voyez, s'cria l'agent, que vous connaissez cette toffe!

--Voulez-vous me permettre de la regarder? dit Valrius.

--Volontiers, mais  condition de n'y pas toucher; elle est prcieuse.

Valrius prit la bote et, s'approchant de la devanture, il regarda le
bouton et le morceau d'toffe.

--C'est bien un bouton marqu A. P., comme vous le constatez, et nous
savons que vous employez ces boutons.

--Je ne le nie pas; ce sont de bons boutons, et je ne donne que du bon 
ma clientle.

Rendant la bote  l'agent, il avait t prendre un gros livre qu'il
s'tait mis  feuilleter; des morceaux d'toffe taient colls sur les
pages, et  ct se trouvaient quelques lignes d'une grosse criture.
Arriv  une page o se voyait un morceau de drap bleu, il prit la botte
et compara ce morceau  celui du bouton, en le regardant au jour.

--Monsieur, s'cria-t-il, je vais vous dire des choses graves.

--Je vous coute.

--Nous tenons l'assassin de la rue Sainte-Anne, et c'est moi qui vais
vous donner le moyen de le dcouvrir.

--Vous avez fait un pantalon de cette toffe? J'en ai fait trois; mais
il n'y en a qu'un qui vous intresse, celui de l'assassin. Je vous ai
dit tout  l'heure que le secret professionnel m'empchait de rpondre 
vos questions; mais ce que je viens de voir dlie ma conscience. Comme
je vous l'ai expliqu, quand j'ai confectionn un bon pantalon pour un
client qui me l'a pay en bon argent, je ne crois pas avoir le droit de
rvler  qui que ce soit au monde, mme  la justice, les affaires de
ce client.

--J'ai compris, interrompit l'agent que l'impatience gagnait.

--Mais cette rserve de ma part repose sur la rciprocit:  bon client,
bon tailleur. Si le client n'est pas bon, la rciprocit cesse, ou
plutt elle continue sur un autre terrain,--celui de la guerre: on
s'est mal conduit avec moi, je rends la pareille. Le pantalon auquel
appartient cette toffe,--il montra le bouton,--je l'ai fait pour un...
particulier que je ne connaissais pas, et qui se prsentait  moi comme
Alsacien, ce que j'acceptai d'autant plus facilement qu'il s'exprimait
avec un fort accent tranger. Ce pantalon, je n'ai pas  vous dire comme
je l'ai soign: je suis patriote, monsieur. Il avait t convenu qu'il
serait pay contre livraison. Quand cette livraison eut lieu, la jeune
apprentie qui en tait charge eut la faiblesse de ne pas exiger
l'argent: on allait me l'apporter  l'instant, enfin toutes les roueries
des mauvais dbiteurs. J'y courus. Je fus mal reu et ne pus rien
obtenir; ce serait pour le lendemain sans faute. Le lendemain on menaa
de me jeter du haut en bas des escaliers. Le surlendemain, on avait
dmnag  la cloche de bois. Plus personne. Disparu; sans laisser
d'adresse comme vous pouvez le penser.

--Et ce client?

--Je vous livre son nom sans hsitation aucune: Fritzner, non un
Alsacien, comme j'avais cru, mais un Prussien  coup sr, qui
certainement a fait le coup, sa disparition le lendemain du crime en est
la preuve.

--Vous dites que vous n'avez pu vous procurer son adresse?

--Mais vous qui disposez d'autres moyens que moi, vous la trouverez:
vingt-sept  trente ans, taille moyenne, yeux bleus, barbe blonde et
complet bleu de cette toffe.

L'agent crivait ce signalement sur son carnet  mesure que le tailleur
le donnait.

--S'il n'a pas quitt Paris avec les trente-cinq mille francs vols,
nous le trouverons, dit-il, et ce sera grce  vous.

--Heureux de vous tre bon  quelque chose.

L'agent allait sortir; il se ravisa:

--Vous disiez que vous aviez fait trois costumes de cette toffe.

--Oui, mais il n'y a que celui du Fritzner qui compte; les deux autres
l'ont t pour d'honntes gens bien connus dans le quartier, et qui
m'ont loyalement pay.

--Puisqu'ils ne peuvent pas tre inquits, vous ne devez pas avoir de
scrupules  les nommer: ce n'est pas pour la justice que je vous
demande leurs noms, c'est pour moi; ils feront bien dans mon rapport et
prouveront que mes recherches ont t pousses  fond.

--L'un est un commerant de la rue Truffant, il se nomme M. Blanchet;
l'autre est un jeune homme qui arrive d'Amrique et se nomme M.
Florentin Cormier.

--Vous dites Florentin Cormier? demanda l'agent, qui se rappela que ce
nom tait celui d'une personne qu'on avait vue chez Caffi le jour du
crime; vous le connaissez?

--Pas prcisment; c'est la premire fois que je l'habille; mais je
connais sa mre et sa soeur, qui habitent la rue des Moines depuis cinq
ou six ans au moins; de bien honntes gens qui travaillent dur et ne
doivent rien  personne.

Le lendemain matin, vers dix heures, peu de temps aprs le dpart de
Philis, Florentin, qui lisait le journal dans la salle  manger,
pendant que madame Cormier prparait le djeuner, entendit des pas, qui
voulaient se faire lgers, s'arrter sur le palier devant leur porte.
Son oreille, depuis quelques jours, s'tait trop habitue aux bruits de
la maison pour se tromper: il y avait dans ces pas une hsitation ou une
prcaution qui trahissaient videmment un tranger; et avec le peu de
relations qu'ils avaient, un tranger tait srement un ennemi,--celui
qu'il attendait.

Un coup de sonnette donn d'une main ferme le fit sauter sur sa chaise;
il n'y avait pas  hsiter lentement et en prenant un air indiffrent,
il alla ouvrir.

Il trouva devant lui un homme d'une quarantaine d'annes, vtu d'un
veston court, coiff d'un chapeau melon, au visage affable et fin.

--Monsieur Florentin Cormier?

--C'est moi.

Il le fit entrer dans la salle  manger.

--M. le juge d'instruction vous prie de passer  son cabinet.

Madame Cormier sortit de la cuisine pour entendre ces quelques mots,
et, si Florentin, qui la regardait, ne lui avait pas fait un geste
nergique, elle se serait trahie; les paroles qu'elle avait sur les
lvres Vous venez arrter mon fils! lui auraient chapp; elle les
refoula.

--Et pouvez-vous me dire pour quelle affaire M. le juge d'instruction me
convoque? demanda Florentin en affermissant sa voix.

--Pour l'affaire Caffi.

--Et  quelle heure dois-je me prsenter devant M. le juge
d'instruction?

--Tout de suite.

--Mais mon fils n'a pas djeun! s'cria madame Cormier. Au moins prends
quelque chose avant de partir, mon cher enfant.

--Ce n'est pas la peine.

Il lui fit un signe pour qu'elle n'insistt pas: sa gorge tait trop
serre pour avaler un morceau de pain, et il importait de ne pas trahir
son motion devant cet agent.

--Je suis  vous, dit-il.

Venant  sa mre, il l'embrassa, mais lgrement, sans panchement,
comme s'il ne sortait que pour une courte absence.

--A tout  l'heure!

Elle tait perdue: mais, comprenant qu'elle compromettait son fils si
elle s'abandonnait, elle se contint.



XX

Puisque c'tait un rle qu'il remplissait, Florentin se dit qu'il
devait le jouer jusqu'au bout de son mieux, en entrant dans la peau du
personnage qu'il voulait tre, et ce rle tait celui de tmoin.

Il avait t le clerc de Caffi; la justice voulait l'interroger sur son
ancien patron, rien n'tait plus naturel; c'tait cela seulement,
et rien que cela, qu'il pouvait admettre; par consquent, il devait
s'intresser aux recherches de la police, et avoir la curiosit
d'apprendre o elles en taient.

Ce fut la question qu'il posa  l'agent lorsqu'ils marchrent cte 
cte dans la rue:

--Avancez-vous dans l'affaire Caffi?

--Je ne la connais pas, dit l'agent, qui trouvait prudent de rester sur
la rserve, et je n'en sais pas plus que ce que racontent les journaux.

En sortant de la maison de sa mre, Florentin avait remarqu sur le
trottoir oppos un homme qui paraissait tre l en station; au bout de
quelques minutes, en tournant une rue, il vit que cet homme les suivait
 une certaine distance: donc ce n'tait point une simple comparution
devant le juge d'instruction, car on ne prend pas ces prcautions avec:
un tmoin.

Lorsqu'ils arrivrent place Clichy, l'agent lui demanda s'il voulait
monter en voiture, mais il n'accepta point. A quoi bon? c'tait une
dpense inutile.

Alors il vit l'agent lever son chapeau comme s'il saluait quelqu'un,
mais sans que ce salut bien certainement s'adresst  personne; et
aussitt l'homme qui les suivait se rapprocha. Ce coup de chapeau tait
un signal: comme, des quartiers dserts des Batignolles, ils entraient
dans la foule, on craignait qu'il n'essayt de se sauver; le caractre
de l'arrestation s'accentuait.

Aprs les pressentiments et les craintes qui l'avaient tourment en
ces derniers jours, cela n'tait pas pour l'tonner, mais puisque l'on
gardait ces mnagements avec lui c'est que tout n'tait pas encore
dcid: il devait donc se dfendre de son mieux. Affol avant le danger,
il se sentait moins faible maintenant qu'il tait dedans.

En arrivant au palais de Justice, il fut immdiatement introduit dans
le cabinet du juge d'instruction. Mais celui-ci ne s'occupa pas de lui
aussitt: il tait en train d'interroger une femme; il continua, et
Florentin put l'examiner  la drobe: c'tait un homme de tournure
lgante et aise, jeune encore, qui avait plutt l'air d'un
boulevardier ou d'un sportsman que d'un magistrat, sans rien de solennel
ni d'imposant.

Tout en continuant son interrogatoire, lui aussi examinait Florentin,
mais d'un coup d'oeil rapide, sans insister, comme par hasard, et
simplement parce que ses regards la rencontraient. Devant une table, un
greffier crivait, et prs de la porte deux gendarmes attendaient avec
la physionomie ennuye et vide de gens qui sont ailleurs.

Bientt le juge d'instruction leva la tte vers eux:

--Vous pouvez emmener l'inculpe.

Puis tout de suite s'adressant  Florentin, il lui demanda son nom, ses
prnoms, et son domicile.

--Vous avez t le clerc de l'agent d'affaires Caffi; pourquoi
l'avez-vous quitt?

--Parce que mon travail tait trop pnible.

--Vous craignez le travail?

--Non, quand il n'est pas excessif; il l'tait chez M. Caffi et ne
me laissait pas le temps de travailler pour moi: je devais arriver 
l'tude le matin  huit heures, j'y djeunais et n'en partais qu' sept
heures pour aller dner chez ma mre aux Batignolles; j'avais une heure
et demie pour cela;  huit heures et demie il fallait que je fusse de
retour et je restais jusqu' dix heures ou dix heures et demie. En
acceptant cette place j'avais cru que je pourrais achever mon ducation
interrompue par la mort de mon pre, faire mon droit, et devenir mieux
qu'un misrable clerc d'homme d'affaires; cela n'tait pas possible avec
M. Caffi: je le quittai, et ce fut cette seule raison qui nous spara.

--O avez-vous t ensuite?

C'tait l la question dlicate, celle que Florentin redoutait, car elle
pouvait soulever contre lui des prventions que rien ne dtruirait;
cependant il ne pouvait pas ne pas rpondre, car ce qu'il ne dirait pas
lui-mme d'autres le rvleraient: une enqute sur ce point tait trop
facile.

--Chez un autre homme d'affaires, M. Savoureux, rue de la Victoire, o
je ne devais pas travailler le soir. J'y suis rest trois mois environ
et suis parti pour l'Amrique.

--Pourquoi?

--Parce que, lorsque j'ai voulu me mettre srieusement au travail je me
suis aperu que mes tudes avaient t interrompues trop longtemps pour
qu'il me ft possible de les reprendre: j'avais oubli une bonne
partie de ce que j'avais mal appris; j'chouerais sans doute  mon
baccalaurat, je ne pourrais commencer mon droit que trop tard. Je
quittai la France pour l'Amrique, o j'esprais trouver une bonne
situation.

--Vous tes revenu  Paris.

--Il y a trois semaines.

--Et vous avez t chez Caffi?

--Oui.

--Quoi faire?

--Lui demander un certificat qui remplat celui qu'il m'avait donn et
que j'avais perdu.

--C'est le jour du crime.

--Oui.

--A quelle heure?

--Je suis arriv chez lui vers deux heures quarante-cinq minutes, et
j'en suis reparti vers trois heures et demie.

Vous a-t-il donn le certificat que vous demandiez?

--Oui; le voici.

Et, le tirant de sa poche, il le prsenta au juge d'instruction: c'tait
une attestation disant que, pendant tout le temps que M. Florentin
Cormier avait t son clerc, Caffi n'avait eu qu' se louer de lui, de
son travail comme de son exactitude et de sa probit.

--Et vous n'tes pas revenu chez lui dans la soire? demanda le juge
d'instruction.

--Pourquoi y serais-je revenu? j'avais obtenu ce que je dsirais.

--Enfin y tes-vous ou n'y tes-vous pas revenu?

--Je n'y suis pas revenu.

--Vous souvenez-vous de ce que vous avez fait en sortant de chez Caffi?

Si Florentin avait pu se faire la moindre illusion sur sa comparution
devant le juge d'instruction, la faon dont tait conduit son
interrogatoire la lui aurait enleve: ce n'tait pas un tmoin qu'on
questionnait, c'tait un inculp; il n'avait pas  clairer la justice,
il avait  se dfendre.

--Parfaitement, dit-il; il n'y a pas si longtemps. En sortant de la rue
Sainte-Anne, comme je n'avais rien  faire, je suis descendu sur les
quais, et j'ai bouquin depuis le port Royal jusqu' l'Institut; mais 
ce moment une averse est survenue et je suis remont aux Batignolles o
je suis rest avec ma mre.

--Quelle heure tait-il lorsque vous tes arriv chez madame votre mre?

--Cinq heures et quelques minutes.

--Ne pouvez-vous pas prciser?

--Cinq heures un quart  quelques minutes prs, soit avant, soit aprs.

--Et vous n'tes pas ressorti?

--Non.

--Est-il venu quelqu'un chez madame votre mre, aprs que vous avez t
rentr?

--Personne; ma soeur est rentre  sept heures comme toujours,
lorsqu'elle revient de sa leon.

--Avant de monter chez vous, avez-vous parl  quelque locataire de la
maison?

--Non.

Il y eut une pause et Florentin sentit les yeux du juge fixs sur
lui avec une persistance gnante: il semblait que ce regard, qui
l'enveloppait de la tte aux pieds, voult le dshabiller.

--Autre chose, dit le juge d'instruction; vous n'avez pas perdu un
bouton de pantalon pendant que vous tiez chez Caffi?

Florentin attendait cette question; et depuis longtemps il avait examin
la rponse qu'il lui ferait. Nier tait impossible. Il serait trop
facile de le convaincre de mensonge, car, par cela seul qu'on la lui
poserait, ce serait dire qu'on avait en main la preuve que ce bouton lui
appartenait. Il fallait donc confesser la vrit, si grave qu'elle pt
tre.

--Effectivement, dit-il, et voici comment...

Il raconta en dtail l'histoire du dossier class sur la plus haute
planche d'un casier; sa quasi-chute; l'arrachement du bouton dont il ne
s'tait aperu que dans la rue.

Le juge d'instruction ouvrit un tiroir et en tira une petite bote dans
laquelle il prit un bouton qu'il prsenta  Florentin.

--Est-ce celui-ci? demanda-t-il.

Florentin le regarda.

--Il m'est assez difficile de rpondre, dit-il enfin; un bouton
ressemble  un autre.

--Pas toujours.

--Il faudrait pour cela que j'eusse remarqu la forme de celui que j'ai
perdu, et je n'y ai prt aucune attention: il me semble que personne ne
sait au juste comment et en quoi sont faits les boutons qu'il porte.

De nouveau le juge d'instruction l'examina:

--Mais le pantalon que vous avez aujourd'hui n'est-il-pas le mme que
celui auquel ce bouton a t arrach?

--C'est celui que je portais le jour o j'ai t chez M. Caffi.

--Alors il est tout simple de comparer le bouton que je vous montre 
ceux de votre pantalon, et votre rponse devient facile.

Il tait impossible d'chapper  cette vrification.

--Dboutonnez votre gilet, dit le juge, et faites votre comparaison
avec soin, avec tout le soin que vous jugerez bon: la question a son
importance.

Florentin ne la sentait que trop, l'importance de cette question;
mais, telle qu'elle lui tait pose, il ne pouvait pas ne pas rpondre
franchement.

Il dboutonna son gilet et compara le bouton trouv avec les siens.

--Je crois que c'est bien le bouton que j'ai perdu, dit-il.

Bien qu'il se ft appliqu  ne pas trahir son angoisse, il sentit que
sa voix tremblait et qu'elle avait un accent rauque; alors il voulut
expliquer cette motion:

--C'est l un hasard vraiment terrible pour moi, dit-il.

Le juge d'instruction ne rpondit pas.

--Mais parce que j'ai perdu un bouton chez M. Caffi, il n'en rsulte
pas que ce bouton m'ait t arrach dans une lutte!

--Vous avez votre systme, vous le ferez valoir ce n'est pas ici le
lieu; je n'ai plus qu'une question  vous poser: Par quel bouton
avez-vous remplac celui que vous aviez perdu?

--Par le premier venu.

--Qui l'a cousu?

--Moi.

--C'est votre habitude de recoudre vos boutons vous mme?

Bien que le juge d'instruction n'et insist, sur cette dernire
question ni par le ton ni par la forme qu'il lui donnait, Florentin
voyait l'accusation que sa rponse allait formuler.

--Quelquefois, dit-il.

--Cependant, en rentrant chez vous, vous avez trouv votre mre,
m'avez-vous dit; avait-elle des raisons pour ne pouvoir pas vous
recoudre elle-mme ce bouton?

--Je ne lui ai pas demand de le faire.

--Mais quand elle vous a vu le coudre, elle ne vous a pas pris
l'aiguille des mains?

--Elle ne m'a pas vu.

--Pourquoi?

--Elle tait occupe  prparer notre dner.

--Il suffit.

--J'tais dans l'entre de notre logement o depuis mon retour on m'a
tabli un lit; ma mre tait dans la cuisine.

-La cuisine et l'entre ne communiquent pas entre elles?

--La porte tait ferme.

Tout un flot de paroles lui monta aux lvres pour protester contre les
conclusions qui semblaient rsulter de ses rponses, mais il s'arrta;
il se voyait pris dans un engrenage, et tous ses efforts pour s'en
dgager ne faisaient que l'treindre plus fortement.

Puisqu'on ne le questionnait plus, le meilleur, semblait-il, tait de ne
rien dire; et il garda le silence pendant un temps assez long, dont
il n'apprcia que vaguement la dure: le juge parlait  mi-voix, le
greffier crivait rapidement, et il n'entendait qu'un murmure monotone
que dchiraient les grincements d'une plume sur le papier.

--On va vous lire votre interrogatoire, dit le juge.

Il voulait tendre toute son attention sur cette lecture, mais il ne
tarda pas  en perdre le fil: quand les questions passaient d'un fait 
un autre, il restait  celui qui venait d'tre examin et arrivait trop
tard  celui qu'on abordait: l'impression qu'il prouva cependant fut
que ce qu'il avait dit avait t fidlement reproduit ou rsum; il
signa.

--Maintenant, dit le juge d'instruction, mon devoir m'oblige, en
prsence des charges qui ressortent de votre interrogatoire,  dlivrer
contre vous un mandat de Dpt.

Florentin reut le coup sans broncher.

--Je sais, dit-il, que toutes les protestations que je ferais entendre
n'auraient en ce moment aucun effet; je vous les pargnerai donc; mais
j'ai une faveur... une grce  vous demander: c'est de me permettre
d'annoncer mon arrestation  ma mre et  ma soeur... qui m'aiment
tendrement. Oh! vous lirez ma lettre.

--Faites, monsieur.



XXI

Aprs le dpart de son fils et de l'agent, madame Cormier tait reste
anantie: son fils! son Florentin! le pauvre enfant! et elle s'tait
abme dans son dsespoir.

N'avaient-ils pas assez souffert! Leur fallait-il cette nouvelle
preuve! Pourquoi la vie leur tait-elle si impitoyablement cruelle?

Tout une srie de plaintes qui s'enchanaient l'avait fait remonter
d'anne en anne jusqu' la mort de son mari,--le point de dpart de
leurs malheurs. Qu'avait-elle eu de bon depuis ce jour? Aprs tant
d'autres, ce dernier coup qui s'abattait sur elle tait le plus dur et
l'crasait. Ah! pourquoi le docteur Saniel ne l'avait-il pas laisse
mourir; au moins elle n'aurait pas vu cette dernire catastrophe, cette
honte: son fils accus d'assassinat, en prison, aux assises!

Et, ces plaintes, elle les rptait tout haut en pleurant, avec le
soulagement d'une douleur qui s'abandonne: elle tait seule dans son
logement dsert; personne pour l'entendre, la regarder, la gronder.

Car, lorsqu'elle se laissait ainsi prendre par le chagrin, Philis la
grondait toujours, tendrement il est vrai, avec de douces paroles, avec
des caresses, mais enfin elle la grondait: une surveillance de tous les
instants, pas une minute de libert quand elle tait  la maison. Qu'un
soupir lui chappt, qu'une contraction plisst ses lvres, que ses yeux
fussent voils de tristesse, aussitt Philis s'en apercevait et, d'un
coup d'oeil, d'un mot: Maman! elle lui rappelait qu'il ne fallait pas
s'abandonner.

Et pourquoi ne s'abandonnerait-elle pas? Elle n'tait vraiment pas
raisonnable, Philis, de vouloir qu'on ne se plaignit jamais de la vie et
de l'injustice des choses. Pour rsister, il faut avoir des nerfs qui
permettent la rsistance; et, ces nerfs solides, elle ne les avait
point, pauvre femme qu'elle tait.

Maintenant qu'elle tait seule, elle pouvait au moins pleurer  son
aise, et se plaindre et gmir.

Elle pleura, elle gmit; mais il arriva un moment, o aprs avoir t 
l'extrme du dsespoir qui lui montrait son fils condamn comme assassin
et excut, elle s'arrta en se demandant si elle n'allait pas trop
loin. Ce n'tait plus Philis qui lui disait qu'il est mauvais de
s'abandonner, c'tait elle-mme.

Pour tre appel devant le juge d'instruction, il n'en rsultait pas que
Florentin ne dt pas revenir et qu'il ft perdu, comme son affolement
maternel l'avait imagin.

Sans bien connatre les habitudes de la justice, elle croyait qu'on ne
procdait point avec les gens qu'on arrte comme cet agent l'avait fait:
Monsieur le juge d'instruction vous prie de passer  son cabinet; ce
n'taient point des manires de gendarme.

Il allait revenir; certainement elle pouvait l'attendre.

Et elle l'avait attendu sans vouloir djeuner; il serait content, le
pauvre enfant, quand il rentrerait, de ne pas se mettre  table tout
seul. D'ailleurs, elle tait trop profondment bouleverse pour pouvoir
manger. Avec soin, elle avait couvert de cendres le charbon du fourneau
pour que son haricot de mouton restt chaud: c'tait son plat favori,
avec des navets, et, justement elle en avait trouv d'excellents,
tendres et frais, le matin, au march; quelle faim il aurait!

Le temps s'tait coul, les minutes, les heures, et il n'arrivait pas;
il avait fallu allumer d'autres charbons, les couvrir aussi, et malgr
toutes ces prcautions la sauce avait tourn: quel ennui!

Alors ses angoisses l'avaient reprise: un tmoin n'est pas retenu ainsi
par un juge d'instruction, et, bien que Florentin en et long  raconter
sur Caffi, bien qu'on ne penst pas  l'interrompre lorsqu'il parlait,
il devenait de plus en plus impossible d'admettre qu'il ne se ft point
pass quelque chose d'extraordinaire. On l'aurait donc arrt? Mais
alors qu'allait-il advenir de lui?

Elle tait retombe dans une crise de larmes et de dsespoir, mais cette
fois sans prouver du soulagement  tre seule; au contraire, elle
aurait voulu que Philis ft l: avec elle on ne perdrait pas la tte;
elle savait toujours se tirer d'affaire; elle trouvait quelque chose 
dire; peut-tre, aprs tout, les choses n'taient-elles pas aussi graves
qu'elles paraissaient.

Heureusement, elle ne devait pas rentrer tard ce jour-l: il n'y aurait
qu' l'attendre et  ne pas dsesprer jusqu' ce qu'elle arrivt.

Elle attendit, et depuis plusieurs annes elle avait si bien pris
l'habitude de compter pour tout sur sa fille, qu'elle se rassura presque
 se dire qu'elle allait arriver.

Enfin un bruit de pas lgers et hts se fit entendre sur le palier:
aussi vivement qu'elle le put, Madame Cormier alla ouvrir la porte et
fut stupfaite de voir la figure convulse de sa fille: videmment
Philis avait t surprise par la brusque ouverture de la porte.

--Tu sais donc tout? s'cria madame Cormier.

Philis la prit dans ses bras et l'entrana dans la salle  manger o
elle la fit asseoir:

--Calme-toi, dit-elle, rassure-toi, on ne le gardera pas.

--Tu as un moyen?

--Nous trouverons; je te promets qu'on ne le gardera pas.

--Tu en es sre?

--Je te le promets.

--Tu me rends la vie. Mais comment as-tu su?

--Il m'a crit: le concierge m'a remis, comme je passais, sa lettre qui
venait d'arriver.

--Que dit-il?

Madame Cormier prit la lettre que Philis lui tendait, mais le papier
tremblait tellement dans sa main agite qu'elle ne put pas lire.

--Lis-la-moi.

Philis la reprit et lut:

      Chre petite soeur,

      Aprs m'avoir entendu, le juge d'instruction me
      garde. Adoucis pour maman la douleur de ce coup;
      fais-lui comprendre qu'on ne peut pas ne pas
      reconnatre bientt la fausset de cette accusation
      et, de ton ct, emploie-toi  rendre vidente cette
      fausset, tandis que, du mien, je vais travailler 
      prouver mon innocence.

      Embrasse bien la pauvre maman pour moi, et
      trouve dans ta tendresse, dans ta force et ta bont
      des consolations pour elle; la mienne sera de penser
      que tu es prs d'elle, chre petite soeur bien-aime.

      FLORENTIN.

--Et c'est ce brave garon qu'on accuse d'un assassinat! s'cria madame
Cormier en fondant en larmes.

Il fallut plusieurs minutes  Philis pour calmer un peu cette crise.

--C'est  lui qu'il faut penser, maman; ne nous abandonnons pas.

--Tu vas faire quelque chose, n'est-ce pas, ma petite Philis?

--Je vais aller trouver M. Saniel.

--M. Saniel est mdecin, il n'est pas avocat.

--Justement c'est comme mdecin que M. Saniel peut sauver Florentin.
Il sait que Caffi a t tu sans lutte entre lui et son assassin,
consquemment sans arrachement du bouton. Qu'il le dise, qu'il le prouve
au juge d'instruction et l'innocence de Florentin est dmontre. Je vais
chez lui.

--Je t'en prie, ne me laisse pas seule trop longtemps.

--Je reviens tout de suite.

Ce fut en courant que Philis descendit des Batignolles  la rue
Louis-le-Grand. A son coup de sonnette saccad, Joseph qui avait repris
sa place dans l'antichambre, ouvrit vivement, et, comme Saniel n'avait
personne, elle entra tout de suite dans son cabinet.

--Qu'as-tu? demanda-t-il en voyant son agitation.

--Mon frre est arrt.

--Ah! le pauvre garon.

Ce que Saniel avait dit  Philis pour expliquer que cette arrestation ne
pouvait pas avoir lieu tait sincre, il le croyait, et mme il faisait
plus que de le croire, il le voulait. Quand il s'tait dcid 
supprimer Caffi, il n'avait pas admis que la justice pt jamais
dcouvrir un coupable: ce serait un crime qui resterait impuni, comme il
y en a tant, et personne ne serait inquit. Voil que maintenant elle
en trouvait un qui tait arrt, et ce coupable tait le frre de la
femme qu'il aimait. Il fut un moment dconcert.

--Comment a-t-il t arrt? demanda-t-il, autant pour savoir que pour
se remettre.

Elle raconta ce qu'elle savait et lut la lettre de Florentin.

--C'est un bon garon que ton frre, dit-il, comme s'il se parlait 
lui-mme.

--Tu vas le sauver.

--Comment cela.

Ce fut un cri qui lui chappa sans qu'elle en comprt la porte, sans
qu'elle devint davantage l'expression de curiosit inquite du regard
qu'il avait attach sur elle.

--A qui veux-tu que je m'adresse, si ce n'est  toi? N'es-tu pas tout
pour moi! mon appui, ma direction, non conseil, mon Dieu!

Elle expliqua ce qu'elle attendait de lui.

Une fois encore, une exclamation chappa  Saniel:

--Tu veux que j'aille chez le juge d'instruction, moi!

--Qui mieux que toi peut expliquer comment les choses se sont passes?

Saniel, qui tait revenu de son premier mouvement de surprise, ne
broncha pas; videmment elle parlait avec une entire bonne foi, sans
rien souponner, et ce serait folie de chercher autre chose que ce
qu'elle disait.

--Mais on ne se prsente pas ainsi devant un juge d'instruction,
rpondit-il; c'est lui qui vous appelle.

--Pourquoi n'irais-tu pas au-devant de sa convocation, puisque tu sais
des choses qui peuvent l'clairer?

--Est-il vraiment habile de devancer cette convocation? En allant le
trouver, je me fais le dfenseur de ton frre....

--C'est cela prcisment que je te demande.

--....Et, par cela seul que je me prsente en dfenseur, j'enlve du
poids  ma dposition, qui aurait plus d'autorit si elle tait celle
d'un simple tmoin.

--Mais quand te demandera-t-on cette dposition? Pense aux souffrances
de Florentin pendant ce temps d'attente,  celles de maman, aux miennes.
Il peut perdre la tte. Il peut se tuer. Son me n'est pas ferme; celle
de maman qui n'est pas non plus bien solide, rsistera-t-elle  tout
ce que vont publier les journaux? Il y a ce malheureux pass qu'on va
rappeler et qui nous couvrira de honte.

Saniel hsita un moment.

--Eh bien! j'irai, dit-il, non ce soir mme, il est trop tard, mais
demain matin.

--Oh! cher Victor, s'cria-t-elle en le serrant dans ses bras, je savais
bien que tu le sauverais: nous te devrons sa vie, comme nous te devons
dj, celle de maman, comme je te dois le bonheur; n'ai-je pas raison de
dire que tu es mon Dieu?

Quand elle fut partie pour revenir au plus vite prs de sa mre, il eut
un moment de retour sur soi qui lui fit regretter cette faiblesse; car
c'tait bien une faiblesse une sensiblerie bte, indignes d'un homme
fort, qui ne se serait pas laiss ainsi toucher et entraner. Quel
besoin avait-il d'aller provoquer le danger quand il pouvait rester bien
tranquille, sans que personne penst  lui? N'tait-ce pas une folie? La
justice voulait un coupable; il en fallait un  la curiosit publique:
pourquoi leur enlever celui qu'elles avaient? Qu'il y russit, n'en
chercheraient-elles pas un autre? L tait l'imprudence et-- dire le
vrai mot--la dmence. Maintenant qu'il n'tait plus sous l'influence
des beaux yeux plors de Philis, il n'allait pas commettre cette
imprudence. Toute la soire il s'affermit dans cette ide; et quand
il se coucha, sa rsolution tait prise: il n'irait pas chez le juge
d'instruction.

Mais en s'veillant il eut la surprise de constater que cette rsolution
du soir n'tait plus celle du matin, et que ce dualisme de personnalit
qui dj l'avait frapp s'affirmait de nouveau: c'tait la nuit qu'il
avait rsolu la mort de Caffi et le soir qu'il l'avait excute;
c'tait le matin qu'il en avait abandonn l'ide, comme c'tait le
matin qu'il revenait sur la dcision prise la veille de ne pas aller
au secours de ce pauvre garon, De quoi donc tait faite la volont de
l'homme, ondoyante comme la mer et variable comme le vent, qu'il avait
eu la folie de croire si ferme chez lui?

A midi, il arrivait au Palais de Justice et faisait passer au juge
d'instruction sa carte, sur laquelle il avait simplement crit trois
mots: Pour l'affaire Caffi.

Presqu'aussitt il fut reu, et brivement il exposa comment, selon lui,
Caffi avait t tu d'une mort rapide et foudroyante, par une main
ferme en mme temps qu'intelligente, celle d'un tueur de profession.

--C'est la conclusion de votre rapport, dit le juge d'instruction.

--Ce que je n'ai pas pu indiquer dans mon rapport, puisque je ne
connaissais pas la trouvaille du bouton et les conclusions auxquelles
elle a conduit, c'est qu'il n'y a pas eu lutte, comme on le suppose,
entre l'assassin et sa victime.

Et mdicalement, il dmontra comment cette lutte avait t impossible.

Le juge d'instruction l'couta attentivement, sans un mot, sans un geste
d'interruption.

--Vous connaissez ce jeune homme? dit-il.

--Je l'ai vu une seule fois; mais je connais sa mre, que j'ai soigne,
et c'est  son instigation que je me suis dcid  vous prsenter ces
observations.

--Sans doute, elles ont leur valeur; mais je vous ferai remarquer
qu'elles ne tendent  rien moins qu' dtruire notre hypothse.

--Si elle n'est pas fonde!

--Je vous ferai remarquer que vous tes ngatif, monsieur le docteur,
et non suggestif. Nous avons un coupable et vous n'en avez pas. En
voyez-vous un?

Saniel crut s'apercevoir que le juge d'instruction le regardait avec une
persistance inquitante:

--Non, dit-il vivement.

Puis, s'tant lev, il ajouta avec plus de calme:

--Ce n'est pas dans mon rle.

Il n'avait qu' se retirer, ce qu'il fit, et en suivant le long
vestibule sonore il se dit que ce magistrat avait raison: il tenait un
coupable, croyait-il; pourquoi l'aurait-il lch?

Pour lui, il avait fait ce qu'il pouvait.


FIN DE LA PREMIRE PARTIE.





DEUXIME PARTIE



I

Saniel avait pass les premires preuves de ses deux concours si
brillamment que les rsultats n'en taient douteux ni pour l'un ni pour
l'autre. En soutenant sa thse pour l'agrgation, il avait forc son
auditoire  l'admiration: tour  tour agressif, hargneux, ironique,
loquent, il avait si bien rduit son adversaire aux abois que celui-ci,
cras  la fin, n'avait rien pu rpondre. Dans sa leon d'une heure
qu'il avait faite sur la mort dans les maladies du coeur, il avait
dploy tant de clart dans la dmonstration, une si belle sobrit de
paroles, une loquence scientifique si ferme, si simple, si sre que,
ses adversaires les plus injustes avaient d reconnatre qu'il possdait
les qualits des grands professeurs: un brutal mais quelqu'un. Brutal,
il l'avait t aussi dans les preuves pour le concours des hpitaux:
comme son diagnostic tait oppos  celui de ses juges, sans
mnagements, sans compliments, rien que pour l'amour du vrai, il avait
accumul tant de preuves fortes  l'appui de son opinion, une logique si
serre, une argumentation si entranante, que le jury avait dcid de
retourner au lit du malade, et qu'aprs un nouvel examen, dans lequel il
avait reconnu son erreur, le prsident lui avait dit: Quand je serai
malade, c'est vous qui me soignerez.

Que pouvait peser la mort de Caffi mise en balance avec tous ces
rsultats? Si peu, qu'elle ne comptait mme pas et n'aurait tenu aucune
place dans ses proccupations, si elle ne s'tait trouve mle 
l'accusation qui allait faire passer Florentin aux assises.

Dgage de ce fait, la mort du vieil homme d'affaires ne lui passait que
rarement par l'esprit: il avait autre chose en tte, vraiment, que ce
souvenir qui ne s'imposait ni par un regret ni par un remords, et ce
n'tait pas au moment o il touchait au but qu'il allait, avec Caffi,
embarrasser ou attrister son triomphe.

Un peu avant que le dlai de deux mois pendant lequel la poste restante
garde les lettres ft prs d'expirer, il avait t rclamer celles qui
contenaient les trente mille francs dans les divers bureaux o il les
avait adresses, et, remettant les billets sous de nouvelles enveloppes,
il les avait expdies comme la premire fois, mais en commenant par
les bureaux les derniers inscrits sur son almanach, puis il n'y avait
plus pens.

Qu'avait-il besoin de cet argent qui, en ralit, lui tait une gne?
Depuis qu'il l'avait, ses habitudes taient restes les mmes, si ce
n'est qu'il ne se dbattait plus contre ses cranciers. Il se ft jug
lche et misrable de l'employer  se donner un bien-tre dont la misre
l'avait jusqu' ce moment priv, et l'ide ne lui en tait mme pas
venue. Comme aux jours de dtresse, il continuait  djeuner avec la
portion de boeuf nature ou de fricandeau au jus que Joseph allait lui
chercher  la gargote du coin, et le seul changement  la tradition
tait que maintenant on payait comptant et de force, car le gargotier
qui exigeait l'argent quand on ne lui en offrait point, n'en voulait
plus depuis qu'on ne demandait plus crdit: On portera a sur la note.
Et ce qu'il faisait pour les choses matrielles de la vie se rptait
pour tout; non par prudence, non pour ne pas attirer l'attention, mais
simplement parce qu'il n'y avait pour lui ni dsir ni ncessit de rien
changer  ce qui se faisait autrefois: son ambition tait ailleurs et
plus haut que dans les petites satisfactions, trs petites pour lui, que
peut donner l'argent.

Il n'et point eu  s'occuper de Florentin que certainement il et pass
des journes entires, peut-tre mme des sries de jours, sans donner
une pense  Caffi; mais Florentin et surtout Philis lui rappelaient
que, cette tranquillit dont il jouissait maintenant, c'tait  la mort
de Caffi qu'il la devait, et elle s'en trouvait relativement trouble.

Que les recherches de la justice vinssent maintenant jusqu' lui, il ne
le croyait pas: tout se runissait pour le confirmer dans sa scurit.
Ce qu'il avait si laborieusement arrang aurait russi  souhait, et la
seule imprudence qu'un moment d'aberration lui et fait commettre ne
paraissait pas avoir t remarque; personne n'avait signal sa prsence
au caf, en face de la maison de Caffi, et personne non plus ne s'tait
tonn de son obstination  rester l  une heure si caractristique.

Mais il ne suffisait pas qu'il ft lui-mme  l'abri de ces recherches,
il fallait encore qu'il empcht Florentin d'tre injustement condamn
pour un crime dont il tait innocent: c'tait dj beaucoup que le
pauvre garon ft emprisonn et que sa soeur ft dsespre, sa mre
malade de chagrin; mais qu'il ft, en plus, envoy  l'chafaud ou au
bagne, ce serait trop; en soi la mort de Caffi serait peu de chose:
elle devenait atroce si elle amenait un pareil dnouement.

Il ne fallait pas, il ne voulait pas que cela ft; et il devait tout
faire, non seulement pour que la condamnation n'et pas lieu, mais
encore pour que la dtention ne se prolonget pas.

C'tait  ce sentiment qu'il avait obi en allant expliquer au juge
d'instruction que les charges contre Florentin rsultant de la
trouvaille du bouton ne reposaient sur rien, puisqu'il n'y avait pas eu
lutte; mais la faon dont on avait accueilli son intervention, en lui
montrant que la justice n'tait pas dispose  laisser dranger son
hypothse par une simple dmonstration mdicale, l'avait jet dans
l'inquitude et la perplexit.

Sans doute, un autre  sa place et laiss les choses continuer leur
cours et, puisque la justice avait un coupable dont elle se contentait,
n'et rien fait pour le lui enlever; tandis qu'elle suivait son
hypothse pour prouver la culpabilit de celui qu'elle tenait, elle
ne cherchait point ailleurs; quand elle l'aurait fait condamner, tout
serait fini; enterre, l'affaire Caffi, comme Caffi tait lui-mme
enterr; le silence se faisait avec l'oubli et pour lui la scurit. Le
crime tait puni, la conscience publique satisfaite ne rclamait plus
rien, pas mme de savoir si la dette avait t acquitte par celui qui
la devait rellement, il y avait eu payement, cela suffisait. Mais il
n'tait pas cet autre, et, s'il trouvait lgitime la mort de ce vieux
coquin, c'tait  condition qu'on ne la ft pas payer  Florentin,  qui
elle n'avait profit en rien.

Il fallait donc que Florentin ft relch au plus vite, et c'tait son
devoir de s'y employer, son devoir imprieux,--non seulement envers
Philis, mais encore envers lui-mme.

Telle que l'affaire s'tait trouve engage aprs la dmarche auprs
du juge d'instruction, il avait compris et il avait fait comprendre 
Philis perdue que, jusqu'au jour de la comparution de Florentin devant
les jurs, il ne pouvait plus rien ou presque rien directement. Ce
jour-l, il est vrai, il reprendrait son autorit, et, en parlant au nom
de la science, il prouverait aux jurs que l'histoire du bouton tait
une invention de policiers aux abois qui ne supportait pas l'examen:
mais jusque-l, le pauvre garon restait  Mazas, et, si assur qu'on
pt tre d'un acquittement  ce moment, mieux valait une ordonnance de
non-lieu immdiate, si on pouvait l'obtenir.

Pour cela l'intervention et la direction d'un mdecin taient de peu
d'utilit; c'tait celle d'un avocat qu'il fallait.

Lequel prendre? Philis aurait voulu qu'on s'adresst au plus illustre,
 celui qui, par son talent, son autorit, ses succs, devait gagner
toutes ses causes. Mais il lui avait reprsent que ces faiseurs de
miracles n'existaient probablement pas plus au barreau qu'en mdecine,
o l'on ne pouvait appeler un mdecin qui ne perdt pas de malades, et
que, existt-il d'ailleurs, ni elle ni lui ne possdaient la grosse
somme dont il faudrait le payer. A la vrit, il et volontiers
abandonn les trente mille francs que la poste restante gardait, ou une
forte partie de cette somme, pour que Florentin ft mis en libert;
mais, outre qu'il et t imprudent de tirer les billets de leur
cachette en ce moment, il ne pouvait pas avouer qu'il avait trente mille
francs ni mme dix mille: comment se les serait-il procurs? Du plus
illustre des avocats, ils avaient donc d descendre  un modeste,
et comme, pour faire ce choix, Saniel ne se reconnaissait aucune
comptence, il avait dcid avec Philis de consulter Brigard, qui, mieux
que personne, aprs avoir fabriqu depuis trente ans toute une arme
d'avocats, avait qualit pour en trouver et en indiquer un bon.

Un mercredi, il tait donc retourn  la parlotte de la rue Vaugirard,
o il n'avait pas remis les pieds depuis sa tentative auprs de Glady;
comme  l'ordinaire, il avait t reu affectueusement par Crozat, qui
l'avait grond de se faire si rare, et, comme  l'ordinaire aussi, pour
ne pas troubler la discussion engage par une entre bruyante, il tait
rest debout prs de la porte: la runion finie, il entretiendrait
Brigard en particulier.

Ce soir-l, c'tait une phrase de Chateaubriand qui servait de thme aux
discours: Le tigre tue et dort; l'homme tue et veille, et, en coutant
les dveloppements auxquels elle prtait, Saniel se disait tout bas que
c'tait vraiment dommage de ne pouvoir pas rpondre par un simple fait
d'exprience personnelle  toute cette rhtorique: jamais il n'avait si
bien dormi, si tranquillement, que depuis que, par la mort de Caffi, il
s'tait dbarrass de tous les soucis qui en ces derniers mois, avaient
tant tourment et abrg son sommeil. Glady s'tait particulirement
distingu et, du choc de cette antithse, il avait fait jaillir des
images qui avaient t chaudement applaudies ou soulignes par de petits
cris d'admiration dont Brigard donnait le signal. A travers la fume,
Saniel avait cherch Nougarde, pour voir quel effet produisait sur lui
ce succs de son rival, mais il ne l'avait pas trouv.

A la fin, Brigard avait rsum la discussion en constatant que rien
ne prouvait mieux la puissance de la conscience humaine que cette
diffrence entre l'homme et la bte; puis, aprs que les cruchons de
bire avaient t vids, on s'tait retir: Glady le premier, la peur
d'avoir  subir un nouvel assaut de Saniel faisant passer avant la joie,
de goter son triomphe celle d'chapper  un emprunt.

Alors Saniel, restant seul avec Brigard et Crozat, avait expos sa
demande.

--Mais c'est l'affaire Caffi?

--Prcisment.

Et longuement il avait expliqu l'intrt qu'il portait  Florentin,
fils d'une de ses clientes, ainsi que la situation de cette cliente.

--Eh bien, mon cher, le conseil que j'ai  vous donner, c'est de confier
l'affaire  Nougarde. Vous me direz: Nougarde, est ceci et cela.
Tout ce que vous voudrez, si vos objections remontent  deux ans;  ce
moment, j'en conviens, elles taient fondes: un peu creux et vide,
c'est vrai. Mais depuis il s'est form; sa parole n'a rien perdu de son
charme entranant, et son esprit s'est affermi; il a gagn en tendue
autant qu'en profondeur; enfin, selon moi, c'est l'homme qu'il vous
faut. Je l'ai entendu, dans ses deux dernires affaires aux assises;
avec sa faconde mridionale, ses manires sduisantes et clines, la
sympathie qu'il inspire  premire vue, la chaleur, l'motion, la
tendresse dont il use sans en abuser, il a enlev le jury. Sans doute,
ce n'est pas un matre; mais votre cliente peut-elle se payer un matre,
et ce matre, occup de cinquante affaires importantes, se donnerait-il
 la vtre comme le fera Nougarde? Sans compter que Nougarde subira
votre influence, la mienne, et, qu'il s'emploiera  obtenir une
ordonnance de non-lieu si c'est possible, ce qui vaudra mieux qu'un
acquittement.

Crozat avait appuy dans ce sens, en recommandant d'aller voir Nougarde
ds le lendemain:

--Le matin, n'est-ce pas? parce qu'aprs le Palais Nougarde est tout 
son mariage, qui, comme vous le voyez, l'a empch de venir ce soir.

--Comment! Nougarde se marie? s'tait cri Saniel, surpris que le
disciple prfr donnt ce dmenti  la doctrine et aux exemples du
matre.

--Mon Dieu, oui; il ne faut pas trop lui en vouloir. Il subit les
fatalits d'un milieu spcial. Sans que nous le sachions, Nougarde, on
peut le dire maintenant et mme on doit le dire, tait l'amant heureux
d'une jeune personne charmante, fille d'une de nos plus gracieuses
comdiennes de genre et leve dans un couvent  la mode; vous voyez
la situation. De cette liaison tait n un enfant, un dlicieux petit
garon. Il semblait tout naturel, n'est-ce pas, qu'ils vcussent en
union libre, puisqu'ils s'aimaient, et n'affaiblissent point par des
liens lgaux, la force de ceux qui les attachaient  cet enfant. Mais
il y avait la mre, comdienne comme je vous l'ai dit, et qui en cette
qualit, pour son pass, pour son milieu, voulait que sa fille ret
tous les sacrements que la loi--et l'Eglise peuvent confrer. Elle a si
bien manoeuvr que le pauvre Nougarde a cd; il va  la mairie, il va
 l'glise, il lgitime l'enfant, et mme il accepte une dot de deux
cent mille francs. Je le plains, le malheureux; mais j'avoue que j'ai la
faiblesse de ne pas le condamner comme il le mriterait sil se mariait
dans un milieu honnte.

Saniel avait t un peu surpris de ces points de ressemblance avec la
jeune personne charmante que Caffi lui avait propose. Fille d'une de
nos plus gracieuses comdiennes de genre, leve dans un couvent  la
mode, mre d'un dlicieux petit garon, dote de deux cent mille francs:
la rencontre tait pour le moins curieuse; mais, s'il s'agissait d'une
seule et mme femme, il n'tait pas fch de voir que Nougarde avait
t moins difficile que lui.



II

En se rendant chez Nougarde, Saniel s'imaginait vaguement que l'avocat
allait lui dire qu'un acquittement tait certain si Florentin passait
aux assises et mme qu'une ordonnance de non-lieu tait probable. Mais
son esprance ne s'tait point ralise.

--L'aventure du bouton nous serait arrive,  vous ou  moi, qu'elle
n'aurait pas la mme gravit que pour ce garon; nous n'avons pas
d'antcdents sur lesquels on puisse tablir des prsomptions, lui en
a: les quarante-cinq francs qui constituent un dtournement par homme
 gages seront certainement le point de dpart de l'accusation; on
commence par une faiblesse, on finit par un crime. Entendez-vous
l'avocat gnral? il dbute par le portrait du clerc d'autrefois,
laborieux, exact, scrupuleux, content de peu et mettant sa satisfaction
dans le devoir accompli; puis, en opposition, il passe  celui du clerc
d'aujourd'hui: aussi irrgulier dans son travail que dans sa conduite,
dvor de besoins, press de jouir, mcontent de tout et de tous, des
autres comme de lui-mme. Est-il exemple plus frappant que celui que
vous avez en ce moment devant vous, messieurs les jurs? Le voil cet
irrgulier dont je vous parlais; sans instruction spciale, il a la
bonne fortune inespre de trouver une situation honorable; mais il
faut travailler et le travail le gne, surtout parce qu'il l'empche de
s'amuser; ce qu'il veut, ce sont les plaisirs de la vie mondaine, celle
des heureux de ce monde qu'il envie. Sa situation, il la quitte pour
une autre qui lui laissera la libert de satisfaire ses apptits. Qu'en
fait-il, de cette, libert? Il se livre  la dbauche et se plonge
dans cette existence dsordonne qu'il voulait. De dangereuses sirnes
l'attirent, le charment, le fascinent, et il est perdu. Elles aussi
sont dvores par le besoin du luxe. O trouverait-il l'argent qu'elles
exigent de lui, et que sa passion n'a pas la force de refuser? Dans la
caisse de son patron. Il commence par dtourner quarante-cinq francs et
finit par en voler trente-cinq mille aprs un assassinat. Soyez sr
que, si l'affaire vient aux assises, comme je le crois, vous entendrez
ces paroles, ou tout au moins ce thme, et je vous affirme que nous
aurons du mal  dtruire l'impression qu'il aura produite sur les jurs;
mais nous y arriverons... je l'espre.

Il avait fallu renoncer  l'ordonnance de non-lieu et se dire que
l'affaire viendrait aux assises; mais de ce qu'on est accus il n'en
rsulte pas qu'on sera condamn, et Saniel avait persist dans sa
croyance que Florentin ne pouvait pas l'tre: assurment la prison
prventive tait dure pour le pauvre garon, et la comparution devant le
jury, avec toute l'ignominie qui en est l'accompagnement oblig, serait
plus dure encore; mais enfin tout cela disparatrait dans la joie de
l'acquittement:  ce moment on trouverait bien quelque ide ingnieuse,
sympathie, appui effectif, pour lui payer ce qu'il aurait souffert.
Certainement les choses se passeraient ainsi, et l'acquittement serait
enlev haut la main.

Il se l'tait dit et redit sur tous les tons, et, du jour o il avait
remis l'affaire  Nougarde, il avait t souvent voir celui-ci pour se
l'entendre rpter.

--N'est-ce pas qu'il ne peut pas tre condamn?

--On peut toujours tre condamn, mme quand on est innocent, comme on
peut toujours mourir, vous le savez, mme avec une excellente sant.

Cette rserve, qui l'avait contrari, ne l'avait pas autrement inquit
sur le rsultat final: Nougarde, en malin qu'il tait, exagrait le
danger possible pour grandir son importance et, en fin de compte, son
succs.

Dans une de ces visites, il s'tait rencontr avec madame Nougarde,
marie depuis quelques jours, et, en reconnaissant en elle la jeune
vierge  l'enfant dont Caffi lui avait montr le portrait, il s'tait
affermi dans son ide que la conscience, telle qu'on la comprend, tait
dcidment un singulier instrument de pesage,  qui l'on faisait dire
ce qu'on voulait:  quoi bon toutes ces hypocrisies et qui croyait-on
tromper?

Bien qu'il et toujours rpt  Philis que l'acquittement tait
certain, et qu'il lui et promis de s'occuper de Florentin,--ce qu'il
avait rellement fait d'ailleurs,--elle ne s'en tait compltement
remise ni  lui ni  Nougarde du soin de dfendre son frre, et avec
eux elle avait travaill  cette dfense.

Ce qui avait retard le renvoi devant les assises, croyait Nougarde,
c'taient les recherches tentes pour savoir si, pendant son sjour en
Amrique, Florentin n'avait pas travaill dans quelque grande usine de
viande, dans quelque bergerie, quelque garderie de troupeaux, o il
aurait appris  se servir du couteau des gorgeurs de bestiaux, ce qui
tait le point capital pour l'accusation. Afin de parer  ce danger,
Philis, de son ct, avait crit dans les diverses villes o Florentin
avait pass, pour prouver que, pendant ces deux annes de sjour, son
temps avait t employ de telle sorte qu'il n'avait pas pu faire
cet apprentissage:  la vrit, il avait travaill  la Plata comme
comptable, pendant six mois, dans les bureaux d'une grande bergerie de
Bahia-Blanca; mais de ce qu'il avait tenu les critures d'une bergerie
il ne rsultait pas qu'il en et jamais gorg les moutons.

Quand elle recevait une lettre, elle l'apportait tout de suite  Saniel,
puis aprs  Nougarde; et, en mme temps, de tous les cts,  Paris,
parmi ceux qui avaient eu des relations avec son frre, elle cherchait
des tmoignages qui prouvassent au jury qu'il ne pouvait pas tre
l'homme que l'accusation croyait. C'tait ainsi que, toute seule, sans
autres moyens d'action que ceux qu'elle trouvait dans sa tendresse
fraternelle et sa vaillance, elle avait organis une instruction
parallle  celle de la justice, qui, au jour du jugement, pserait d'un
certain poids, semblait-il, sur la conviction du jury, en lui montrant
quelle avait t la vie vraie de cet irrgulier et de ce dbauch,
capable de tout pour assouvir son apptit et satisfaire ses besoins.

Chaque fois qu'elle avait obtenu une dposition favorable, elle
accourait chez Saniel pour lui en faire part, et alors en duo ils se
rptaient qu'une condamnation tait impossible.

--Tu crois, n'est-ce pas?

--Ne l'ai-je pas toujours dit?

Il avait dit aussi qu'on ne pouvait pas arrter Florentin en basant
l'accusation sur le bouton arrach; de mme il avait dit que
certainement une ordonnance de non-lieu serait rendue par le juge
d'instruction; mais ils ne voulaient s'en souvenir ni l'un ni l'autre.

Les choses en taient l quand, un samedi soir, Saniel avait vu Philis
tomber chez lui radieuse.

Ds la porte, elle s'cria:

--Il est sauv!

--Ordonnance de non-lieu?

--Non, mais maintenant peu importe; nous pouvons aller aux assises.

Elle poussa un soupir qui disait combien taient grandes ses craintes,
malgr la confiance qu'elle affirmait quand elle rptait qu'une
condamnation tait impossible.

Il avait quitt le bureau devant lequel il travaillait et, venant 
elle, il l'avait prise dans son bras pour la faire asseoir prs de lui
sur le divan:

--Tu vas voir que je ne me laisse pas enlever par l'illusion et que,
comme je te le dis, il est sauv, bien sauv. Tu sais qu'un journal
illustr a publi son portrait?

--Je ne lis pas les journaux illustrs.

--Tu aurais pu le voir  la montre des kiosques o il s'tale; c'est
l que je l'ai vu, moi, hier matin, en sortant, et je suis reste
ptrifie, rouge de honte, perdue, ne sachant o me cacher: Florentin
Cormier, l'assassin de la rue Sainte-Anne. N'est-ce pas infme qu'on
puisse ainsi dshonorer un innocent? C'tait ce que je me disais en
baissant les yeux devant les kiosques que je rencontrais sur mon chemin,
sans me douter de la joie qu'allait m'apporter la publication de ce
portrait. O le journal s'est-il procur la photographie d'aprs
laquelle la gravure a t excute? je n'en sais rien. On tait venu
nous en demander une; mais tu peux imaginer comment j'avais accueilli
celui qui s'tait prsent, n'imaginant pas qu'il pt rsulter quelque
chose de bon pour nous de ce que je considrais comme une honte.

--Et qu'est-il rsult?

--La preuve que ce n'est pas Florentin qui tait chez Caffi au moment
o l'assassinat a t commis. Toute la journe d'hier et toute la
matine d'aujourd'hui, j'tais reste sous l'impression de honte qui me
poursuivait, quand  trois heures j'ai reu ce petit mot de la concierge
de la rue Sainte-Anne.

Elle sortit de sa poche un morceau de papier pli en forme de lettre,
avec une adresse grossirement crite, qu'elle tendit  Saniel.

      Mademoiselle,

      Si vous voulez passer rue Sainte-Anne, j'ai
      quelque chose  vous apprendre qui vous fera
      bien plaisir,  ce que je crois.

      Je suis votre servante.

      Veuve ANAS BOUCHU.

--Tu sais que la vieille concierge aux reins ankyloss n'a jamais voulu
admettre que mon frre pouvait tre coupable. Florentin avait t poli
et bon avec elle pendant son sjour chez Caffi, et elle lui en est
reste reconnaissante. Bien souvent, elle m'avait dit qu'elle tait
certaine qu'on dcouvrirait le coupable, que les cartes l'annonaient,
et que, quand cela arriverait, elle me priait de l'en avertir. Au lieu
que ce soit moi qui ait eu  lui apporter cette bonne nouvelle, c'est
elle, comme tu le vois, qui m'a crit de venir la recevoir d'elle.
Tu penses comme je suis descendue vivement des Batignolles  la rue
Sainte-Anne. Si loin qu'allt mon imagination, elle restait cependant
au-dessous de la ralit: je comptais sur quelque indice favorable, une
dcouverte, un tmoignage, non sur une preuve; et cette preuve, nous
l'avons. Quand j'arrivai, la vieille femme me prit les deux mains et me
dit qu'elle allait me conduire tout de suite auprs d'une dame qui avait
vu l'assassin de Caffi.

Vu! s'cria Saniel, frapp d'un coup qui le secoua de la tte aux pieds.

--Parfaitement vu, comme je te vois. Elle ajouta que cette dame tait
la propritaire de la maison et qu'elle habitait le second corps de
btiment, au deuxime tage sur la cour, juste en face le cabinet de
Caffi. Cette dame, qui s'appelle madame Dammauville, veuve d'un avou,
est atteinte de paralysie, elle ne quitte pas sa chambre depuis un an,
je crois. Ce fut ce que la concierge m'expliqua en traversant la cour et
en montant l'escalier, rptant toujours: Vos chagrins sont finis, ma
pauvre demoiselle, mais sans me dire comment et pourquoi. Quand je
la pressais, elle rpondait: Attendez encore un peu, Madame vous
l'expliquera mieux que moi, et puis elle n'aime pas qu'on bavarde.

Si elle avait pu observer Saniel, elle l'aurait vu plir au point que
ses lvres taient aussi blanches que ses joues; mais tout  son rcit,
elle s'absorbait dans ce qu'elle disait.

--Une domestique nous introduisit chez madame Dammauville, que je
trouvai couche sur un petit lit auprs d'une fentre, et la concierge
lui dit qui j'tais. Elle m'accueillit d'une faon affable, et, aprs
m'avoir fait asseoir en face d'elle, elle me dit qu'ayant su par sa
concierge que je m'occupais de runir des tmoignages en faveur de mon
frre, elle en avait un  me donner qui allait dmontrer que l'assassin
de Caffi n'tait pas celui que la justice avait arrt et retenait.
Le soir de l'assassinat de Caffi, elle tait dans cette mme chambre,
tendue sur ce mme lit, devant cette mme fentre, et, aprs avoir lu
pendant toute la journe, elle rflchissait et rvait  son livre,
en regardant vaguement dans la cour le soir qui descendait et dj
brouillait tout dans son ombre. Machinalement, elle avait fix ses yeux
sur la fentre du cabinet de Caffi qui lui faisait face; tout  coup,
elle vit un homme de grande taille, qu'elle prit pour un tapissier,
s'approcher de cette fentre et tcher de manoeuvrer les rideaux; il
n'y russit pas; alors Caffi se leva, et, prenant la lampe, il vint
l'clairer, de telle sorte que la lumire tombait en plein sur le visage
de ce tapissier. Tu comprends, n'est-ce pas?

--Oui, murmura Saniel.

--Elle le vit donc trs bien, assez pour ne pas l'oublier et le
confondre avec un autre: taille leve, cheveux longs, barbe blonde
frise; le vtement, celui d'un monsieur, non d'un pauvre diable. Les
rideaux furent tirs; il tait alors cinq heures un quart ou cinq heures
vingt minutes; et c'est  ce moment mme que Caffi a t gorg par ce
faux tapissier qui n'a videmment tir les rideaux que pour tuer Caffi
en toute scurit, sans tre vu, n'imaginant pas que, prcisment, on
venait de le voir accomplissant un fait qui le dnonait pour l'assassin
aussi srement que si on l'avait surpris le couteau  la main. En lisant
dans les journaux le signalement de Florentin, quand il avait t
arrt, madame Dammauville avait cru que la justice tenait le coupable:
taille leve, cheveux longs, barbe frise, il y avait, en effet, des
points de ressemblance; mais dans le portrait publi par le journal
illustr qu'elle reoit, elle n'a pas reconnu celui qui avait manoeuvr
les rideaux, et elle a la certitude que la justice se trompe! Tu vois
que Florentin est sauv.



III

Comme il n'avait rien rpondu  ce cri de triomphe, surprise elle le
regarda.

Elle le vit ple, le visage boulevers, sous le coup, bien videmment,
d'une motion violente qu'elle ne s'expliquait pas.

--Qu'as-tu? demanda-t-elle avec inquitude.

--Rien! rpondit-il brutalement.

--Tu ne veux pas affaiblir mon espoir? dit-elle, n'imaginant pas qu'il
pt ne pas penser  cet espoir et  Florentin.

Dans son dsarroi, c'tait une voie qu'elle lui ouvrait: en la suivant,
il aurait le temps de se reconnatre.

--Il est vrai, dit-il.

--Tu ne trouves donc pas que ce que madame Dammauville a vu prouve
l'innocence de Florentin?

--Ce qui peut tre une preuve pour madame Dammauville, pour toi, pour
moi, en sera-t-il une pour la justice?

--Cependant....

--Je te voyais si pleine de joie que je n'osais t'interrompre.

--Alors tu crois que ce tmoignage est sans valeur, murmura-telle
accable.

--Je ne dis pas cela. Il faut rflchir, peser le pour et le contre,
envisager la situation  divers points de vue,--ce que j'essaye de
faire; de l ma proccupation qui t'tonne.

--Dis qu'elle m'crase; je m'tais si bien laisse enlever.

--Il ne faut pas tre crase, pas plus qu'il ne faut tre envole.
Certainement, ce que cette dame vient de te dire constitue un fait
considrable....

--N'est-ce pas?

--Sans aucun doute; mais, si le tmoignage qu'elle apporte peut tre
gros de consquences, c'est  condition que le tmoin est digne de foi.

--Crois-tu que cette dame peut avoir invent une pareille histoire?

--Je ne dis pas cela; mais avant tout il faut savoir ce qu'elle est.

--La veuve d'un avou.

--Veuve d'avou, propritaire: videmment, cela constitue un tat social
qui mrite considration pour la justice; mais l'tat moral, quel
est-il? Tu dis qu'elle est paralyse?

--Depuis plus d'un an.

--De quelle paralysie? C'est l un mot bien vague pour nous autres; il
y a des paralysies qui troublent la vision, il y en a qui troublent la
raison. Est-ce d'une de ces paralysies que cette dame est atteinte? ou
bien est-ce d'une autre qui lui a permis de voir rellement, le soir de
l'assassinat, ce qu'elle raconte, et qui laisse maintenant ses facults
mentales en tat sain? C'est l, avant tout, ce qu'il serait important
de savoir.

Philis tait anantie.

--Je n'avais pas pens  tout cela, murmura-telle.

--Il est bien naturel que tu n'y aies pas pens; mais je suis mdecin,
et, pendant que tu parlais, c'est le mdecin qui t'coutait.

--C'est vrai, c'est vrai! rpta-t-elle accable; je n'ai vu que
Florentin.

--A ta place, je n'aurais vu, comme toi, que mon frre, et me serais
laiss emporter par l'espoir; mais je ne suis pas  ta place: c'est par
ta voix que parle cette femme, que je ne connais pas et contre laquelle
je dois me tenir en garde par cela seul que c'est une paralytique qui
fait ce rcit.

Elle ne put pas retenir les larmes qui lui taient montes aux yeux, et
silencieusement elle les laissa couler, ne trouvant rien  rpondre.

--Je suis fch de te peiner, dit-il.

--Je ne voyais que la libert de Florentin.

--Je ne dis pas que ce tmoignage de madame Dammauville n'aura pas
d'influence sur la justice, et surtout sur les jurs; mais je dois
t'avertir que tu t'exposerais  une terrible dception si tu croyais
que, par cela seul qu'elle affirme que le portrait publi par un journal
illustr n'est pas celui de l'homme qu'elle a vu ou cru voir,  cinq
heures un quart dans le cabinet de Caffi, on va remettre ton frre en
libert. Ce n'est pas sur un tmoignage de cette espce et de cette
qualit que la justice se dcide; mieux que nous, elle sait  quelles
illusions on peut se laisser prendre quand il s'agit d'un crime qui
occupe et passionne la curiosit publique: il y a des tmoins qui, de
la meilleure foi du monde, croient avoir vu les choses les plus
extraordinaires qui n'ont jamais exist que dans leur imagination; et il
y a des gens qui s'accusent eux-mmes plutt que de n'avoir rien  dire.

Il entassait les mots par-dessus les mots, comme si, en cherchant 
convaincre Philis, il pouvait esprer se convaincre lui-mme; mais,
quand le bruit de ses paroles s'affaiblissait, il tait bien oblig de
s'avouer que, quelle que ft la paralysie de cette femme, elle n'avait
 cette occasion produit ni trouble dans la vision, ni trouble dans
la raison: elle l'avait vu, bien vu, l'homme  la taille leve, aux
cheveux longs,  la barbe frise, vtu en monsieur, qui n'tait pas
Florentin; quand elle racontait l'histoire de la lampe et des cordons
de tirage, elle savait ce qu'elle disait; toutes ses explications ne
pouvaient donc avoir d'effet que sur Philis, et elles s'arrteraient 
elle.

Il est vrai que c'tait quelque chose, car dans son premier mouvement de
trouble il avait t bien prs de se trahir. Sans doute il aurait d
se dire que cet incident des rideaux pouvait se traduire d'un moment
 l'autre par un danger: mais tout s'tait si rapidement pass qu'il
n'avait jamais imagin que, prcisment au moment mme o Caffi levait
la lampe pour l'clairer; il y avait une femme en face pour le regarder
et le voir si bien, qu'elle ne l'eut pas oubli. Il avait cru mettre
toutes les prcautions de son ct en allant fermer ces rideaux, quand
au contraire il aurait mieux fait de les laisser ouverts: sans doute la
veuve de l'avou aurait t tmoin d'une partie de la scne, mais dans
l'ombre elle n'aurait pas distingu ses traits comme elle avait pu le
faire alors qu'il se posait lui-mme en belle place, contre la fentre,
sous la lumire; et avant qu'elle ft revenue de sa surprise, avant
qu'elle et appel, qu'on ft arriv  sa voix, qu'on et descendu les
deux tages, il aurait eu le temps de gagner la rue. Mais cette ide ne
lui tait pas venue  l'esprit, et, pour se mettre  l'abri d'un danger
immdiat, il s'tait jet dans un autre qui, pour avoir une chance
incertaine, n'tait pas moins grave.

Peu  peu Philis s'tait retrouve, et l'esprance que madame
Dammauville avait mise dans son coeur, un moment crase par les
observations de Saniel, s'tait releve.

--N'est-il pas possible que madame Dammauville ait rellement vu ce
qu'elle raconte?

--Sans aucun doute, et mme il y a des probabilits pour qu'il en soit
ainsi, puisque l'homme qui a tir les rideaux n'tait pas ton frre,
nous le savons, nous; malheureusement ce n'est pas nous qu'il faut
convaincre, puisque d'avance notre conviction est faite; c'est ceux qui,
d'avance aussi, en ont une qu'ils n'abandonneront que si on la leur
arrache de force.

--Mais si madame Dammauville a bien vu?

--Ce qu'il faut avant tout savoir, c'est si elle est en tat de bien
voir; je n'ai pas dit autre chose.

--Un mdecin le saurait srement en l'examinant?

--Sans doute.

--Si tu tais ce mdecin?

--Moi?

Ce fut un cri plutt qu'une exclamation: elle voulait qu'il se prsentt
devant cette femme; mais alors elle le reconnatrait!

Une fois encore, sous peine de trahir son moi, il dut revenir sur ce
premier mouvement.

--Mais comment veux-tu que j'aille examiner cette femme que je ne
connais pas et qui ne me connat pas. Tu sais bien que ce sont
les malades qui choisissent leur mdecin, et non les mdecins qui
choisissent leurs malades.

--Si elle t'appelait!

--A quel titre?

--Sans que tu la voies, par ce que j'apprendrais en faisant parler la
concierge, ne pourrais-tu pas reconnatre son genre de paralysie.

--Ce ne serait qu'un -peu-prs bien vague: cependant, je t'engage
 faire cette enqute et  l'tendre autant que tu pourras; tches
d'apprendre, non seulement tout ce qui touche  sa maladie, mais encore
ce qui se rapporte  elle: quelle est sa situation, quelles sont ses
relations, cela est important pour un tmoin qui s'impose autant par
ce qu'il est que par ce qu'il dit: tu comprends qu'une dposition qui
dtruit tout le systme de l'accusation sera svrement discute, et
qu'elle ne sera accepte que si madame Dammauville a, par son caractre
et sa position, une autorit suffisante pour briser les rsistances.

--Je tcherai aussi de savoir quel est son mdecin; peut-tre le
connais-tu. Ce qu'il te dirait vaudrait mieux que tous les propos que je
pourrai te rapporter.

--Nous serions tout de suite fixs sur la paralysie, et nous verrions
quel crdit nous pouvons accorder aux paroles de cette femme.

Tout en coutant Philis et tout en parlant lui-mme, il avait eu le
temps d'envisager la situation que lui crait ce coup de foudre:
videmment, la premire chose  faire tait d'empcher le soupon de
natre dans l'esprit de Philis, et c'tait  quoi il s'tait appliqu en
se jetant dans des explications sur les divers genres de paralysie: il
la connaissait assez pour voir qu'il avait russi. Si tout d'abord elle
avait t surprise de son moi, elle lui trouvait maintenant des raisons
suffisantes pour ne s'en inquiter plus tard que dans le cas o des
accusations directes s'lveraient contre lui et la feraient revenir
en arrire. Mais il ne devait pas s'en tenir  ce rsultat; il fallait
plus. Qu'allait-elle faire maintenant? Comment entendait-elle se servir
de la dclaration de madame Dammauville? En avait-elle parl  quelqu'un
avant lui? Son intention tait-elle d'aller raconter  Nougarde ce
qu'elle venait d'apprendre? Tout cela devait tre clairci. Et autant
que possible, il fallait qu'elle ne ft rien qu' l'avance il ne connt
et n'et approuv. Les circonstances taient assez critiques pour qu'il
ne laisst pas le hasard matre de les diriger et de les conduire 
l'aveugle.

--Quand as-tu vu madame Dammauville? demanda-t-il.

--A l'instant.

--Et maintenant, que veux-tu faire?

--Je croyais que je devais avertir M. Nougarde.

--videmment, quelle que soit la valeur de la dclaration de madame
Dammauville, il doit la connatre: ce sera  lui d'apprcier; seulement,
comme il est bon de lui expliquer ce qui peut vicier cette dclaration,
je vais, si tu veux, aller le trouver?

--Certainement je le veux et je t'en remercie.

--Toi, pendant ce temps-l, remonte auprs de ta mre, et dis-lui ce
que tu as appris; mais, pour qu'elle ne se laisse par aller  un espoir
exagr, dis-lui aussi que s'il y a des chances, et de grandes, en
faveur de ton frre, d'un autre ct, il y en a contre. Demain ou ce
soir tu reviendras rue Sainte-Anne et tu commenceras ton enqute auprs
de la concierge; si la vieille femme ne te dit rien d'intressant, tu
retourneras auprs de madame Dammauville, que tu demanderas  voir sous
un prtexte quelconque: tu la feras parler en coutant bien le rythme de
sa voix, tu noteras si ses ides s'enchanent, tu examineras sa face
et ses yeux; enfin tu ne ngligeras rien de ce qui te paratra
caractristique. Pour avoir soign ta mre, tu connais presque aussi
bien qu'un mdecin les symptmes de la mylite et tu pourras voir tout
de suite s'il en existe d'analogues chez madame Dammauville; ce sera
dj un point d'obtenu.

--Si j'osais! dit-elle timidement aprs une courte hsitation.

--Quoi?

--Je te demanderais de venir avec moi chez la concierge, tout de suite.

--Y penses-tu? s'cria-t-il.

Depuis le soir o il avait constat la mort de Caffi, il n'tait jamais
retourn rue Sainte-Anne, et ce n'tait pas quand le signalement donn
par madame Dammauville courait dj le quartier, sans doute, qu'il
allait commettre l'imprudence de se montrer.

Mais il fallait expliquer cette exclamation.

--Comment veux-tu qu'un mdecin se livre  une pareille enqute? De ta
part, elle est toute naturelle. De la mienne, elle serait dplace et
ridicule; ajoute qu'elle serait dangereuse: tu as besoin de te concilier
les bonnes grces de cette madame Dammauville; et ce serait vraiment s'y
prendre bien maladroitement que de lui donner prtexte  croire que tu
cherches  savoir si elle a ou n'a pas sa raison.

--C'est vrai, dit-elle. Je n'avais pas pens  cela. Je me disais que,
tandis que je ne peux qu'couter tout ce que voudra bien me raconter la
concierge, tu saurais, toi, l'interroger d'une faon utile pour l'amener
 dire ce que tu as intrt  apprendre.

--J'espre que ton enqute me l'apprendra; en tout cas, ne brusquons
rien; si demain tu ne me rapportes que des choses insignifiantes, nous
verrons  aviser; en attendant, retourne chez la concierge ce soir mme,
interroge-la; s'il est possible, monte chez madame Dammauville, et ne
rentre chez ta mre qu'aprs avoir obtenu quelques renseignements sur ce
que nous avons si grand intrt  apprendre. Moi, de mon ct, je vais
chez Nougarde.



IV

Ce n'tait point pour fausser le rcit de Philis que Saniel avait tenu 
voir Nougarde:  quoi bon? ce serait une maladresse qui tt ou tard
se dcouvrirait toute seule et tournerait alors contre lui; il aurait
voulu, avec l'autorit du mdecin, expliquer que ce tmoignage d'une
paralytique pouvait n'avoir pas plus d'importance que celui d'une folle.

Mais, aux premiers mots de son explication, Nougarde l'avait arrt:

--Ce que vous dites-l est trs possible, mon cher ami; mais je vous
ferai remarquer que ce n'est pas  nous de soulever des objections de ce
genre. Voil, un tmoignage qui peut sauver notre client: acceptons-le
tel qu'il est et d'o qu'il vienne. C'est l'affaire de l'accusation de
prouver que notre tmoin n'a pas pu voir ce qu'il raconte avoir vu, ou
que son tat mental ne lui permet pas de savoir ce qu'il dit. Et, soyez
sans crainte, les recherches ne manqueront pas. Ne donnons donc pas
nous-mmes l'veil de ce ct; ce serait naf.

Ce n'tait certes pas l ce que Saniel avait voulu; seulement il avait
cru devoir, en sa qualit de mdecin, indiquer  quels cueils on
pouvait se heurter.

--Notre devoir, poursuivit l'avocat, est donc de manoeuvrer de faon
 les viter, et voici comment je comprendrais le rle de ce tmoin
rellement providentiel, s'il est encore possible de le lui faire
prendre. Puisqu'il vous est venu  l'esprit, vous qui souhaitez
l'acquittement de ce pauvre garon, que le tmoignage de madame
Dammauville pouvait tre vici par cela seul qu'il manait d'une femme
malade, il est incontestable, n'est-ce pas, que cette mme ide se
prsentera  ceux qui tiennent  la condamnation. Ce tmoignage serait
irrfutable, il s'imposerait de telle sorte qu'on ne pourrait lever
contre lui aucun reproche, qu'il enlverait l'acquittement  quelque
moment qu'il se produisit: c'est de cinq heures un quart  cinq heures
et demie que Caffi a t assassin:  cinq heures un quart juste, une
femme respectable par sa position, et que ses facults intellectuelles
aussi bien que ses facults physiques rendent digne de toute croyance,
aurait vu dans le cabinet de Caffi un homme, qu'il est matriellement
impossible de confondre avec Florentin Cormier, tirer les rideaux de la
fentre et prparer ainsi le crime; elle ferait sa dposition dans ces
conditions et dans ces termes, que l'affaire serait finie: il n'y aurait
pas de juge d'instruction, aprs confrontation, pour envoyer Florentin
Cormier devant les assises, et y en et-il un qu'il ne se trouverait
assurment pas dans le jury deux voix pour la condamnation. Mais ce
n'est pas ainsi que les choses se prsentent et se passeront. Sans
doute, madame Dammauville porte un nom qui lui vaut crdit, surtout
au palais: son mari tait un avou estim, un frre de celui-ci a t
notaire  Paris; ce n'est pas la premire venue, il s'en faut.

--Vous tes-vous jamais trouv en relations avec elle? demanda Saniel.

--Jamais; je vous dis ce qui est de notorit publique dans le monde des
affaires. Moralement, elle est donc irrprochable. Mais physiquement,
intellectuellement, en est-il de mme? Pas du tout, par malheur. C'est
une femme atteinte d'une maladie qui bien souvent ne laisse intactes
ni les facults de l'esprit ni celles des sens; sa vue peut subir des
aberrations, son esprit des hallucinations. Donc, on peut argumenter
sur ce qu'elle dit, et, s'il se trouve un mdecin pour affirmer que sa
paralysie ne donne lieu ni  ces aberrations ni  ces hallucinations, il
s'en trouvera bien un autre qui contestera ces affirmations et arrivera
 une conclusion radicalement oppose. Voil pour le tmoin lui-mme;
maintenant passons au tmoignage. Il ne dit pas, ce tmoignage, que
l'homme qui a tir les rideaux  cinq heures un quart tait fait de
telle sorte qu'il est matriellement impossible de le confondre avec
Florentin Cormier, parce qu'il tait petit, ou bossu, ou chauve, ou vtu
en rdeur de barrire, tandis que Florentin est grand, droit, chevelu,
barbu et vtu en monsieur; simplement, il dit que l'homme qui a tir les
rideaux tait de taille leve, avec des cheveux longs, une barbe blonde
frise, et vtu en monsieur. Mais ce signalement est prcisment celui
de Florentin Cormier comme il est le vtre d'ailleurs....

--Le mien! s'cria Saniel.

--Le vtre, comme celui de bien des gens. Et c'est l ce qui,
malheureusement pour nous, lui enlve cette irrfutabilit qu'il nous
faudrait. Comment est-elle certaine que cet homme de taille leve, aux
cheveux longs et  la barbe frise n'est pas Florentin Cormier, puisque
celui-ci se caractrise par cela mme? Et c'est la nuit,  douze ou
quinze mtres de distance,  travers une fentre aux vitres obscurcies
par la poussire des paperasses et par le brouillard, que cette femme
malade, dont les yeux sont troubls, dont l'esprit est affaibli par la
souffrance, a pu, dans un espace de temps trs court, alors qu'elle
n'avait aucun intrt  se graver dans la mmoire ce qu'elle voyait,
saisir des signes certains qu'elle se rappelle aujourd'hui assez
fortement pour affirmer que l'homme qui a tir les rideaux n'est pas
Florentin Cormier, contre qui tant de charges se sont accumules de
divers cts, et qui n'a pour lui que ce tmoignage... que toute
personne sense ne pourra pas ne pas trouver suspect!

--Mais c'est vrai, dit Saniel, heureux de se laisser prendre  ce
plaidoyer qui tait le sien.

--Ce qui fait la vrit d'une chose, mon cher, c'est la manire de la
prsenter; changeons cette manire et nous allons la fausser. Pour
arriver  la conclusion qui vous a fait dire: C'est vrai! je suis
parti de l'ide que ds demain le rcit de madame Dammauville tait
connu de la justice, qu'on entendait la brave dame dans l'instruction,
et qu'on avait tout le temps d'examiner ce tmoignage que vous-mme
trouvez suspect. Maintenant partons d'un point oppos. Le rcit de
madame Dammauville n'est pas connu de la justice ou, s'il en transpire
quelque chose, nous nous arrangerons pour que ce quelque chose soit
tellement vague que l'instruction n'y attache que peu d'importance; et
cela est possible si nous-mme ne basons pas sur ce tmoignage toute une
nouvelle dfense. Nous arrivons au jugement, et, quand l'instruction
a fait entendre ses tmoins qui nous ont accabls: l'agent d'affaires
Savoureux, le tailleur Valrius, etc.; c'est le tour de madame
Dammauville: elle raconte simplement ce qu'elle a vu, et affirme que
l'homme qui est sur le banc des accuss n'est pas le mme que celui
qui,  cinq heures un quart, a tir les rideaux. Voyez-vous le coup de
thtre? L'accusation ne l'a pas prvu: elle n'a pas fait d'enqute sur
la sant du tmoin; elle n'a pas l de mdecin tout prt  allguer les
troubles de la vision et de la raison; trs probablement, elle ne pense
pas  la vitre obscurcie, pas plus qu' la distance; enfin tous les
arguments qu'on pourrait nous opposer si on avait le temps de les mettre
en bon ordre manquent, et nous emportons haut la main l'acquittement.

Les choses, arranges ainsi, taient trop favorables  Saniel;
pour qu'il n'accueillt pas avec un sentiment de soulagement cette
combinaison qui amenait l'acquittement de Florentin plus srement,
semblait-il, que tout ce qu'ils avaient combin jusqu' ce jour pour
sa dfense; cependant il lui vint  la pense une objection qu'il
communiqua aussitt  Nougarde:

--Voudra-t-on admettre que madame Dammauville ait gard le silence sur
un fait aussi grave et attendu l'audience pour le rvler?

--Ce silence, elle l'a bien gard jusqu' hier; pourquoi ne pas lui
passer quelques jours de plus? il est vident que, si elle n'a pas
racont ce qu'elle avait vu, c'est qu'elle avait des raisons pour se
taire, il est vraisemblable que, tant malade, elle n'a pas voulu
s'exposer aux ennuis et aux fatigues d'un interrogatoire, alors que
sa dposition, pouvait,  ses yeux, n'avoir pas grande importance.
Qu'aurait-elle rvl  l'instruction? Que l'homme qui avait commis le
crime tait de grande taille, avec la barbe blonde frise? Cet homme, la
justice le tenait, ou elle en tenait donc un, le signalement rpondait
 celui-l, ce qui pour madame Dammauville tait la mme chose; elle
n'avait donc pas  appeler les gens de la police, le juge d'instruction;
pour leur rvler des choses... insignifiantes: pour sa tranquillit et
aussi parce qu'elle jugeait n'avoir rien d'intressant  dire, elle n'a
pas parl. C'est quand le hasard lui a mis sous les yeux un portrait
de l'accus qu'elle a reconnu que la justice ne tenait pas le vrai
coupable, et alors elle a rompu le silence. Le moment o le hasard lui
a mis ce portrait sous les yeux n'est pas  prciser; je me charge
d'arranger cela. Ce n'est pas l qu'est la difficult.

--O la voyez-vous?

--Dans ceci: que madame Dammauville peut avoir dj racont son histoire
 tant de personnes qu'elle soit tombe dans le domaine public,
o l'instruction l'a ramasse; alors plus de coup de thtre; on
l'interroge, on examine la dposition, on lui oppose tout ce que nous
disions tout  l'heure, et nous n'avons plus qu'un tmoignage suspect.
La premire chose  faire est donc, ds aujourd'hui, de savoir  quel
point cette histoire s'est rpandue et; s'il en est temps encore,
d'empcher qu'elle ne se rpande davantage.

--Cela n'est gure facile, il me semble.

--Je crois que mademoiselle Philis peut l'obtenir. En voil une
brave fille, vaillante, intelligente, dcide, que rien n'abat ni ne
dconcerte, et qui est la preuve vivante que nous ne valons que par la
force et la souplesse du ressort intrieur; au reste, je n'ai pas 
faire son loge, puisque vous la connaissez mieux que moi, et ce que je
dis n'a d'autre but que d'expliquer la confiance que je mets en elle.
Puisque je ne peux pas intervenir moi-mme, j'estime que personne mieux
qu'elle n'est en tat d'agir sur madame Dammauville, sans l'inquiter
comme sans la blesser, et d'amener le rsultat que nous cherchons. Je
suis sr qu'elle a dj gagn madame Dammauville et qu'elle sera coute
avec sympathie.

--Voulez-vous que je lui crive de venir vous voir demain?

--Non; le mieux serait que vous la vissiez vous-mme ce soir, si cela
est possible.

--Je vais aller aux Batignolles en vous quittant.

--Elle entrera parfaitement dans son rle, j'en suis certain; et elle
russira, j'en ai l'espoir; mais tout ne sera pas dit.

--Il me semble que votre combinaison repose surtout sur le coup de
thtre de la non-reconnaissance de Florentin par madame Dammauville:
comment amnerez-vous cette paralytique  l'audience?

--C'est sur vous que je compte.

--Et comment?

--Vous l'examinerez.

--Que j'aille chez elle!

--Pourquoi pas?

--Parce que je ne suis pas son mdecin.

--Vous le deviendrez.

--C'est impossible.

--Je ne trouve pas du tout impossible que vous soyez appel en
consultation; je n'ai pas oubli que votre thse a t faite sur
les paralysies dues  l'affection de la moelle, et elle a t assez
remarquable pour que nous nous en soyons occups dans notre parlotte de
la rue de Vaugirard; vous avez donc autorit en la matire.

--Ce n'est pas pour avoir fait quelques travaux sur l'anatomie
pathologique des lsions mdullaires, et spcialement sur les
altrations des racines antrieures de la moelle, qu'on acquiert de
l'autorit dans une question aussi tendue et aussi dlicate.

--Ne soyez pas trop modeste, cher ami; j'ai eu  consulter dernirement
l'article _Paralysie_ dans mon Dictionnaire de mdecine, et j'ai vu
votre travail cit  chaque page. De plus, la faon dont vous venez de
passer votre concours vous a mis en lumire; on ne parle que de vous. Il
n'y a donc rien d'impossible  ce que mademoiselle Philis, racontant
que sa mre a t gurie par vous d'une paralysie prcisment, n'amne
madame Dammauville  l'ide de vous consulter, et que son mdecin ne
vous appelle.

--Vous ne ferez pas cela!

--Et pourquoi ne le ferais-je pas?

Ils se regardrent un moment en silence, et Saniel dtourna les yeux.

--Je ne dteste rien tant que de paratre me mettre en avant.

--Dans l'espce, il ne s'agit pas de ce que vous dtestez ou de ce que
vous aimez: il s'agit de sauver ce malheureux jeune homme que vous savez
innocent; et vous pouvez, pour une bonne part, nous aider. Vous examinez
madame Dammauville: vous voyez de quelle paralysie elle est atteinte et,
consquemment, quels reproches on peut opposer  son tmoignage; en mme
temps vous voyez, si vous pouvez la gurir, ou tout au moins la mettre
en tat de venir  l'audience.

--Et s'il est constat qu'elle ne pourra pas quitter son lit?

--Alors j'apporte un changement  mon ordre de bataille, et c'est pour
cela qu'il est d'une importance capitale--vous savez que c'est le
mot--que je sois averti  l'avance.

--Vous faites recevoir sa dposition par le juge d'instruction?

--En aucun cas; mais je fais crire une lettre par elle que je lis au
moment voulu, et je cite son mdecin pour qu'il explique qu'il n'a pas
permis  sa cliente de venir  l'audience: sans doute, l'effet produit
ne serait pas celui que je cherche, mais enfin, nous en aurions toujours
un.



V

Aprs Philis, voil que Nougarde voulait qu'il vt madame Dammauville,
et cette concidence n'tait pas le moindre danger de la situation qui
s'ouvrait.

Qu'elle le vt, et les chances taient pour qu'elle reconnt en lui
l'homme qui avait tir les rideaux; car, s'il avait pu parler  Philis
et  Nougarde de troubles de vision ou de raison, il ne croyait pas 
ces troubles, qui n'taient pour lui que des chappatoires.

Philis, lorsqu'il arriva chez madame Cormier, n'tait pas encore
rentre, et il eut  expliquer  la mre inquite pourquoi sa fille se
trouvait en retard.

Alors ce fut un dlire de joie devant lequel il se sentit embarrass.
Comment briser l'esprance de cette malheureuse mre?

Ce qu'il avait dit  Philis et  Nougarde, il le rpta: Avant de voir
Florentin libre, il fallait savoir ce que valait le tmoignage de madame
Dammauville; et il expliqua comment la valeur de ce tmoignage pouvait
se trouver compromise.

--Mais il est possible aussi qu'un paralytique jouisse de toutes ses
facults! s'cria madame Cormier avec une dcision qui n'tait ni dans
ses habitudes ni dans son caractre.

--Assurment.

--N'en suis-je pas un exemple?

--Sans doute.

--Alors Florentin serait sauv.

--C'est ce que nous devons esprer. Je ne vous prmunis contre un excs
de joie que par un excs de prudence; au reste, il est probable que
mademoiselle Philis va pouvoir nous fixer en rentrant.

--Vous auriez peut-tre mieux fait d'aller rue Sainte-Anne: vous
l'auriez encore trouve.

C'tait donc une manie universelle de vouloir l'envoyer rue Sainte-Anne!

Ils attendirent; mais la conversation fut difficile et lente entre eux;
ce n'tait ni  Philis ni  Florentin que Saniel pensait, c'tait  lui
et  ses propres craintes; de son ct, madame Cormier courait au-devant
de sa fille: alors il y avait de longs silences que madame Cormier
interrompait en allant dans la cuisine surveiller son dner, prt depuis
plus de deux heures et qu'elle tenait au chaud.

Ne sachant que dire et que faire en prsence de la mine sombre de Saniel
et de sa proccupation, qu'elle ne s'expliquait pas, elle lui demanda
s'il avait dn.

--Pas encore.

Si vous vouliez accepter une assiette de potage; j'ai du bouillon
d'hier, Philis ne l'a pas trouv mauvais.

Mais il n'accepta point, ce qui peina madame Cormier. Il y avait
longtemps que, pour elle, Saniel tait une sorte de dieu, et, depuis
qu'elle le voyait si zl  s'occuper de Florentin, le culte qu'elle lui
avait vou s'tait fait encore plus fervent. Combien de fois parlant de
lui avec Philis, s'tait-elle crie Comment pourrons-nous jamais nous
acquitter envers M. Saniel! et voil qu'au moment o elle esprait
pouvoir lui tre agrable il la refusait. Mais elle ne lui en voulut
pas: sans doute, il avait ses raisons; rien de ce qui venait de lui ne
pouvait tre mal.

Cependant les minutes s'coulaient et Philis n'arrivait pas; enfin, on
entendit son pas prcipit.

--Comment! vous tes venu prvenir maman? s'cria-t-elle en apercevant
Saniel.

D'ordinaire, madame Cormier l'coutait respectueusement, mais elle lui
coupa la parole.

--Et madame Dammauville? demanda-t-elle.

--Madame Dammauville a des yeux excellents; c'est une femme de tte qui,
sans le secours d'aucun homme d'affaires, administre sa fortune.

Dfaillante, madame Cormier se laissa tomber sur une chaise.

--Oh! le pauvre enfant! murmurait-elle.

Des exclamations de joie lui chappaient qui n'avaient pas de sens
prcis.

Philis, radieuse, regardait Saniel, qui faisait des efforts pour ne pas
rester sombre, et paratre s'associer  cette joie.

--C'est bien ce que je pensais, dit-il; mais il tait imprudent de
s'abandonner aujourd'hui  des espoirs que demain aurait dtruits.

Pendant qu'il parlait, il chappait au moins  l'embarras de sa
situation et  l'examen de Philis.

--Qu'a dit M. Nougarde? demanda-t-elle.

--Je vous l'expliquerai tout  l'heure; commencez par nous raconter ce
que vous avez appris de madame Dammauville; c'est son tat qui dcidera
notre conduite, au moins celle que Nougarde conseille d'adopter.

--Quand la concierge m'a vue revenir, commena Philis, elle a montr une
certaine surprise; mais n'est une bonne femme qui se laisse facilement
apprivoiser, et je n'ai pas eu trop de peine  la faire raconter sur
madame Dammauville tout ce qu'elle sait. Il y a trois ans que madame
Dammauville est veuve, sans enfant; elle a environ quarante ans; et
c'est depuis son veuvage qu'elle habite sa maison de la rue Sainte-Anne.
Jusqu' l'anne dernire, elle n'tait pas mal portante, cependant elle
allait tous les ans aux eaux  Lamalou. Il y a un an, elle a t prise
de douleurs qu'on a cru rhumatismales et  la suite desquelles s'est
dclare la paralysie qui la tient au lit. Elle souffre parfois  crier,
mais ce sont des crises qui ne durent pas toujours. Dans les intervalles
elle vit de la vie ordinaire, si ce n'est qu'elle ne se lve point: elle
lit beaucoup, reoit quelques amies, sa belle-soeur, veuve d'un notaire,
ses neveux et nices, un des vicaires de la paroisse, car elle est
pieuse et surtout trs charitable. Ses yeux sont excellents. Jamais elle
n'a eu ni dlire ni hallucination. Elle est trs rserve, dteste
les bavardages, et cherche par-dessus tout  vivre tranquille; aussi
l'assassinat de Caffi l'a-t-il exaspre: elle ne voulait pas qu'on lui
en parlt et elle-mme n'en parlait  personne; elle aurait mme dit
que, si elle tait en tat de quitter sa maison, elle la vendrait, pour
ne plus entendre prononcer le nom de Caffi.

--Comment a-t-elle parl du portrait et de l'homme qu'elle a vu dans le
cabinet de Caffi? demanda Saniel.

--C'est justement la question  laquelle la concierge n'a pas pu
rpondre; alors je me suis dcide  me prsenter de nouveau chez madame
Dammauville.

--Es-tu brave! dit madame Cormier avec fiert.

--Je t'assure que je ne l'tais gure en montant l'escalier: aprs ce
que je venais d'apprendre de son caractre, c'tait vraiment de l'audace
de venir une seconde fois,  deux heures d'intervalle, troubler sa
tranquillit; mais il le fallait. Elle voulut bien me recevoir. En
montant, j'avais cherch une raison pour justifier ou tout au moins pour
expliquer ma seconde visite, et je n'en avais trouv qu'une aventureuse
pour laquelle je dois demander votre indulgence.

Elle dit cela en se tournant vers Saniel, mais les yeux baisss, sans
oser le regarder et avec une motion pour lui inquitante.

--Mon indulgence? dit-il.

--J'ai agi sans avoir le temps de bien rflchir et sous la pression de
la ncessit immdiate. Comme madame Dammauville se montrait surprise de
me revoir, je lui dis que ce qu'elle m'avait appris tait si grave et
pouvait avoir de telles consquences pour la vie et l'honneur de mon
frre, que j'avais pens  revenir le lendemain accompagne d'une
personne au courant des affaires, devant laquelle elle rpterait son
rcit, et que c'tait la permission de me prsenter avec cette personne
que je lui demandais; cette personne, c'tait vous.

--Moi!

--Et voil pourquoi, dit-elle faiblement, sans lever les yeux sur lui,
j'ai besoin de votre indulgence.

--Mais je vous avais dit... s'cria-t-il avec une violence que le
mcontentement qu'on et ainsi dispos de lui ne suffisait pas 
justifier.

--....Que vous ne pouviez pas vous prsenter chez madame Dammauville en
qualit de mdecin sans qu'elle vous et fait appeler, je ne l'avais pas
oubli; aussi n'tait-ce pas comme mdecin que je voulais vous prier de
m'accompagner... mais comme ami, si vous me permettez de parler ainsi,
comme l'ami le plus dvou, le plus ferme, le plus gnreux que nous
ayons eu le bonheur de rencontrer dans notre dtresse.

--Ma fille parle en mon nom comme au sien, dit madame Cormier avec une
gravit mue, et je tiens  ajouter que c'est une amiti respectueuse,
une reconnaissance profonde que nous vous avons voue.

Bien que Philis ft tremblante de voir l'effet qu'elle avait produit sur
Saniel, elle continua avec fermet:

--Vous m'accompagniez donc et, sans rien faire ostensiblement, sans
rien dire qui ft d'un mdecin, pendant qu'elle parlait, vous pouviez
l'examiner. A ma demande, madame Dammauville rpondit par son
consentement donn avec une parfaite bonne grce. Je retournerai donc
demain chez elle et, si vous jugez que c'est utile, si vous croyez
devoir accepter le rle que je vous ai attribu sans vous avoir
consult, vous pouvez m'accompagner.

Il ne rpondit pas  ces dernires paroles, qui taient une invitation
en mme temps qu'une question.

--Ne l'avez-vous pas examine comme je vous l'avais dit? demanda-t-il
aprs un moment de rflexion.

--Avec toute l'attention dont j'tais capable dans mon angoisse: le
regard m'a paru tre droit et sans aucun trouble; la voix est rgulire,
bien rythme; les paroles se suivent sans hsitation, les ides
s'enchanent, elles s'expriment avec ordre. Il n'y a aucune trace de
souffrance sur ce visage jaune, qui porte seulement la marque d'une
douleur rsigne; elle remue les bras librement; mais les jambes, autant
que j'ai pu en juger sous la couverture qui les cachait, sont immobiles;
par plusieurs points il me semble que sa paralysie se rapproche de celle
de maman; il est vrai que, par d'autres, elle s'en carte; elle doit
tre extrmement frileuse, car, bien que le temps ne soit pas froid
aujourd'hui, la temprature de sa chambre m'a paru trs leve.

--Voil un examen, dit Saniel, qu'un mdecin n'et pas mieux conduit,
 moins d'interroger la malade, et j'aurais t avec vous dans cette
visite que nous n'en saurions pas plus que ce que vous avez observ.
Il parat certain que madame Dammauville est en pleine possession des
facults qui rendent son tmoignage inattaquable.

Madame Cormier attira sa fille, et passionnment elle l'embrassa.

--Je n'aurais donc rien  faire chez cette dame, continua Saniel, avec
la prcipitation d'un homme qui vient d'chapper  un danger; mais votre
rle  vous, mademoiselle, n'est pas fini, et vous devrez retourner
demain chez elle pour remplir celui que Nougarde vous confie.

Il expliqua ce que Nougarde attendait d'elle.

--Certainement, dit-elle, je ferai pour Florentin tout ce qu'on me
conseillera: je retournerai chez madame Dammauville, j'irai partout;
mais me permettez-vous de m'tonner qu'on ne profite pas tout de suite
de cette dclaration pour obtenir la mise en libert de mon frre?

Il rpta les raisons que Nougarde lui avait donnes pour ne pas
procder de cette manire.

--Je ne voudrais rien dire qui ressemblt  un reproche, rpliqua madame
Cormier avec plus de dcision qu'elle n'en mettait ordinairement
dans ses paroles; mais peut-tre M. Nougarde fait-il entrer des
considrations personnelles dans son conseil. Nous, notre intrt est
que Florentin soit rendu au plus vite  notre affection, et qu'on
lui pargne les souffrances de la prison. Mais je comprends qu' une
ordonnance de non-lieu dans laquelle il ne parat pas, M. Nougarde
prfre le grand jour de l'audience, o il pourra prononcer une belle
plaidoirie, utile  sa rputation.

--Qu'il ait ou n'ait pas fait ce calcul, dit Saniel, les choses sont
ainsi. Moi aussi, j'aurais prfr l'ordonnance de non-lieu, qui avait
le grand avantage de tout terminer immdiatement. Nougarde ne croit pas
que cette route soit bonne  prendre: il faut suivre celle qu'il nous
trace.

--Nous la suivrons, dit Philis, et je crois qu'elle pourra amener le
rsultat qu'attend M. Nougarde, car madame Dammauville ne doit avoir
parl du portrait qu' trs peu de personnes. Quand j'ai tch de
la faire s'expliquer sur ce point, sans lui poser directement cette
question, elle m'a dit qu'elle n'avait racont  sa concierge la
non-ressemblance entre le portrait et l'homme qu'elle a vu tirer les
rideaux, que pour que celle-ci, qui plusieurs fois l'avait entretenue
de Florentin et de mes dmarches, m'avertit. Je verrai donc demain dans
quelle mesure son rcit a pu se rpandre et j'irai vous en avertir vers
cinq heures,  moins que vous ne prfriez que j'aille tout de suite
chez M. Nougarde.

--Commencez par moi, et nous irons ensemble chez lui, s'il y a lieu. Je
vais lui crire.

--Si je comprends bien le plan de M. Nougarde, il me semble qu'il
repose sur la comparution de madame Dammauville  l'audience. Cette
comparution sera-t-elle possible? C'est ce que je ne pourrai pas savoir;
un mdecin seul pourrait rpondre. Saniel ne voulut pas laisser paratre
qu'il avait compris ce nouvel appel.

--J'oubliais de vous dire, continua Philis, que celui qui la soigne est
le docteur Balzajette, demeurant rue de l'chelle; le connaissez-vous?

--Un solennel qui cache sa nullit sous la dignit de ses manires.

Il n'eut pas plutt lch ces quelques mots qu'il en sentit la
maladresse; elle devait avoir un excellent mdecin, madame Dammauville,
et si haut plac dans l'estime de ses confrres que, s'il ne la
gurissait point, c'tait parce qu'elle tait incurable.

--Alors, comment pouvons-nous esprer qu'il la gurira en temps pour
qu'elle paraisse  l'audience? dit Philis.

--Il ne rpondit pas et se leva pour se retirer. Timidement, madame
Cormier rpta son invitation; mais il n'accepta pas, malgr le tendre
regard que Philis attachait sur lui; il tait oblig de rentrer sans
pouvoir attendre davantage.



VI

Pourrait-il rsister  la pression qui de tous les cts  la fois le
poussait vers la rue Sainte-Anne? Il semblait que rien n'tait plus
facile que de ne pas commettre la folie d'y cder, et cependant telle
tait la persistance des efforts qui se runissaient contre lui, qu'il
devait se demander si un jour il ne serait pas amen malgr lui  leur
obir: Philis, Nougarde, madame Cormier; maintenant d'o viendrait la
nouvelle attaque?

N'y avait-il pas l quelque chose d'extraordinaire qu'il et mme
qualifi de providentiel ou de fatal, s'il avait cru  la Providence ou
 la Fatalit?

Depuis plusieurs mois il tait arriv  une scurit complte, qui
l'avait convaincu que tout danger tait  jamais cart; mais voil que
tout  coup ce danger clatait dans de telles conditions qu'il devait
reconnatre qu'il ne pouvait plus y avoir de scurit pour lui:
aujourd'hui madame Dammauville le menaait; demain ce serait un autre.
Qui? il n'en savait rien. Tout le monde. Et c'tait l'angoisse de sa
situation d'tre condamn  vivre dsormais dans la crainte et sur la
dfensive, sans repos, sans oubli.

Mais ce n'tait pas du lendemain qu'il devait en ce moment s'inquiter,
c'tait de l'heure prsente, c'est--dire de madame Dammauville.

Pour qu'elle et dit avec tant de fermet, sur la vue d'un simple
portrait, que l'homme qui avait ferm les rideaux n'tait pas Florentin,
il fallait qu'elle et une excellente mmoire des yeux, en mme temps
qu'une rsolution d'esprit et une dcision dans les ides qui lui
permettaient d'affirmer sans hsitation ce qu'elle croyait la vrit.

S'ils se rencontraient jamais, elle le reconnatrait donc, et, le
reconnaissant, elle parlerait.

Serait-elle crue?

C'tait l que se trouvait la question dcisive, et il semblait qu'tant
donn le caractre de cette femme entoure de considration et de
respect, qui tait intelligente, circonspecte, rserve, on ne devait
gure douter qu'elle ne le ft, ou tout au moins qu'elle ne soulevt
contre lui des prsomptions contre lesquelles il serait oblig de se
dfendre.

Des ngations ne suffiraient pas. Il n'tait pas venu chez Caffi  cinq
heures un quart. O tait-il  ce moment? Quel tmoignage pourrait-il
invoquer pour justifier de l'emploi de son temps dans cette soire? Ne
serait-ce pas alors que sa prsence dans le caf serait signale, et se
dresserait contre lui pour l'craser? La blessure de Caffi avait t
faite par une main habile  donner la mort, et prcisment cette main
savante tait la sienne plus encore que celle d'un tueur de profession.
Sa situation au moment du crime tait dsespre, tout le monde le
savait: aux abois, harcel par ses cranciers, poursuivi par les
huissiers, menac d'tre mis dans la rue; et c'tait  ce moment que
tout  coup, miraculeusement, il avait pay ses dettes. Avec quoi? Qui
pourrait accepter l'histoire de Monte-Carlo, bonne quand il n'y avait
pas de charges contre lui, dtestable et accusatrice au contraire quand
ces charges s'taient leves.

Un mot, une simple insinuation de madame Dammauville et il tait perdu,
sans dfense, sans lutte possibles.

A la vrit, et par bonheur, puisqu'elle tait paralyse, et retenue sur
son lit, il n'tait pas expos  se trouver face  face avec elle au
coin d'une rue ou dans une maison tierce, ni  entendre le cri de
surprise qu'elle ne manquerait pas de pousser en le reconnaissant; mais
cela ne suffisait pas pour qu'il s'endormt dans une imprudente scurit
en se disant que cette rencontre tait invraisemblable. Il tait
invraisemblable aussi d'admettre que quelqu'un se trouvait prcisment
en face de la fentre de Caffi au moment o il avait tir les rideaux,
plus invraisemblable encore de croire que ce fait insignifiant en soi,
que cette vision d'un court instant, se graveraient assez solidement
dans une mmoire de femme pour se retrouver vivaces aprs plusieurs
mois; comme s'ils dataient de la veille, et cependant, de toutes ces
invraisemblances, il s'tait form une ralit qui l'enserrait si bien
que d'un moment  l'autre elle pouvait l'touffer.

Malgr les instances de Philis, de madame Cormier, de Nougarde et de
toutes celles, quelles qu'elles fussent, qui pourraient encore surgir,
il ne serait pas assez fou pour aller affronter le danger d'une
reconnaissance dans la chambre o cette paralytique tait cloue,--au
moins cela tait probable, car, aprs ce qui venait d'arriver, il
n'tait certain de rien,--mais elle pourrait trs bien se faire
ailleurs, cette reconnaissance.

Dans le plan de Nougarde, madame Dammauville venait  l'audience faire
sa dclaration; lui-mme tait tmoin: ils devaient donc,  un moment
donn, se rencontrer, et il n'tait pas impossible que ce ft en pleine
audience que la reconnaissance clatt par un coup de thtre autrement
dramatique que celui qu'avait arrang Nougarde.

Sans doute, il y avait bien des chances pour que madame Dammauville ne
pt pas quitter son lit et venir  l'audience; mais n'y en et-il
qu'une pour qu'elle le quittt, qu'il devait la prvoir et prendre ses
prcautions.

Une seule offrait des garanties: se rendre mconnaissable, couper sa
barbe, couper ses cheveux, n'tre plus l'homme aux cheveux longs et 
la barbe blonde frisante qu'elle se rappelait: il et t comme tout le
monde qu'elle ne l'aurait sans doute pas remarqu lorsqu'il tait venu
 la fentre, et certainement, elle l'et oubli, ou du moins confondu
avec d'autres, tandis que la singularit de sa physionomie et de sa
tournure, son air gaulois avaient marqu ce souvenir d'une empreinte
caractristique que le temps n'avait point efface: il ne faut se
permettre une originalit que quand on est sr  l'avance de n'avoir
jamais rien  craindre.

Assurment, rien n'tait plus facile que de se faire couper la barbe et
les cheveux: il n'y avait pour cela qu' entrer chez le premier
coiffeur qu'il allait rencontrer sur son chemin: en quelques minutes la
transformation serait radicale.

Chez les indiffrents, il n'avait pas trop  s'inquiter de la curiosit
que ce changement pourrait produire; plus d'un ne le remarquerait pas,
et ceux qui seraient surpris au premier abord n'y penseraient bientt
plus, sans doute; d'ailleurs, pour ceux-l, il y avait une rponse
facile:  la veille de devenir un personnage grave, il abandonnait les
dernires excentricits du vieil tudiant, et passait les ponts sans
esprit de retour sur la rive gauche.

Mais ce n'tait pas seulement aux indiffrents qu'il devait des comptes,
il appartenait encore et bien plus  ceux avec lesquels il se trouvait
en relations suivies:  Philis,  Nougarde.

Ne les avait-il pas remarqus, ces cheveux longs et cette barbe
frisante, l'avocat, quand il avait constat les points de ressemblance
qui existaient entre les deux signalements, et, ds lors, n'tait-ce pas
une imprudence de l'amener  se demander pourquoi tout  coup, ce qui
constituait cette ressemblance disparaissait chez l'un des deux.

Dangereuse chez l'avocat, cette question le devenait bien plus encore
chez Philis: Nougarde ne pouvait marquer que de la surprise; Philis
pouvait demander des explications.

Et il devrait lui rpondre d'autant plus nettement que, quatre ou cinq
fois dj, il avait failli se trahir  propos de madame Dammauville,
et que, si elle avait laiss passer ses exclamations ou ses moments
d'embarras, ses hsitations ou ses refus sans l'interroger franchement,
elle n'en avait pas moins t tonne certainement: qu'il se montrt
devant elle sans cheveux et sans barbe, ce serait un nouvel tonnement
qui s'ajouterait aux autres, des rapprochements s'tabliraient, et
logiquement, par la force mme des choses; malgr elle, malgr son amour
et sa foi, elle arriverait  des conclusions auxquelles elle ne pourrait
pas se soustraire:--Comme a, tout  coup; pourquoi?--Dj cinq ou six
mois auparavant, cette question des cheveux longs et de barbe de Fleuve
mythologique s'tait agite, entre eux: comme il se plaignait un jour
des bourgeois qui ne voulaient pas venir  lui, elle lui avait doucement
expliqu que, pour plaire  ces bourgeois et les attirer, le moyen
n'tait peut-tre pas trs bon d'tonner ceux qu'on ne choquait pas: que
des redingotes moins longues, des chapeaux moins larges de bord, des
cheveux plus courts, une barbe moins hirsute, un ensemble enfin qui le
rapprochait d'eux leur serait peut-tre plus agrable; et,  ce moment,
il s'tait fch, lui rpondant nettement qu'il tait  prendre tel quel
ou  ne pas prendre, et que ces concessions n'entraient pas dans son
caractre. Comment maintenant brusquement entrer dans ces concessions,
et cela prcisment  l'heure mme o le succs de ses concours le
mettait au-dessus de ces petites compromissions: il avait rsist quand
il avait besoin de tout le monde et qu'un client tait pour lui affaire
de vie ou de mort; il cdait quand il n'avait plus besoin de personne
et qu'il se moquait des clients. La contradiction serait vraiment trop
forte et telle qu'elle ne pourrait pas ne pas frapper Philis, dont
l'attention n'avait dj eu que trop d'occasions de s'veiller.

Et cependant, si dlicate que ft cette dcision  prendre de se rendre
mconnaissable, c'et t dmence de sa part de la reculer: le plus tt
serait le mieux; sa faute avait t de ne pas prvoir, le lendemain de
la mort de Caffi, que des circonstances pourraient surgir un jour ou
l'autre qui la lui imposeraient;  ce moment, elle n'et pas prsent
les mmes dangers que maintenant; mais partant de l'ide qu'il n'avait
t vu par personne, qu'il ne pouvait pas avoir t vu, il s'tait
complu dans la scurit que lui donnait cette conviction et,
tranquillement, il s'y tait engourdi.

Le rveil avait sonn; les yeux ouverts il voyait l'abme au bord duquel
sa maladresse l'avait amen: combien ne serait-il pas fort si, depuis
trois mois, il n'avait plus ces cheveux et cette barbe qui portaient
contre lui le plus terrible tmoignage; au lieu de se rfugier dans de
misrables chappatoires quand Philis et Nougarde lui avaient demand
de voir madame Dammauville, il et intrpidement tenu tte, et se ft
rendu chez elle comme ils le voulaient: maintenant il serait sauv et
bientt Florentin le serait aussi.

Et il s'tait cru intelligent! et firement il s'tait imagin qu'il
pourrait  l'avance combiner si bien les choses qu'il serait  l'abri de
toute surprise! il arriverait ce qu'il aurait prvu, rien de plus: la
leon que lui donnait l'exprience tait rude, et ce n'tait pas la
premire: le soir de la mort de Caffi, il avait dj eu la perception
trs nette qu'une situation nouvelle venait de s'ouvrir pour lui, qui,
jusqu' la fin de sa vie, le ferait le prisonnier de son crime. A la
vrit, cependant, cette impression s'tait assez vite affaiblie; mais
voil qu'elle reprenait plus forte que jamais, et  coup sr, pour ne
plus le lcher; ce pressentiment dont il ne pouvait se dgager, n'en
tait-il pas lui-mme la preuve?

Mais rien ne servait de revenir en arrire, c'tait le prsent, c'tait
l'avenir qu'il devait sonder d'un coup d'oeil clair et ferme, s'il ne
voulait pas se perdre.

Tout bien pes, bien examin, il devait se faire couper les cheveux et
la barbe; car, si aventureuse que ft cette rsolution, si fcheuse
qu'elle pt devenir en provoquant la curiosit et les questions, c'tait
le seul moyen d'empcher une reconnaissance possible.

Machinalement, par habitude, il se dirigea vers la rue
Neuve-des-Petits-Champs, o demeurait son coiffeur; mais il n'avait pas
fait quelques pas que la rflexion l'arrta: ce serait certainement
une maladresse de provoquer les bavardages de ce coiffeur qui le
connaissait, et qui, pour le plaisir de causer, raconterait aux gens
du quartier qu'il venait de couper les cheveux et la barbe du docteur
Saniel.--Celui qui avait une si longue barbe?--Lui-mme.--Tiens, c'est
drle.--Il fallait qu'il n'y et rien de drle en lui, ni sur son
compte. Il revint donc vers le boulevard o certainement il n'tait pas
connu.

Mais prt  mettre la main sur le bouton de la boutique o il avait
dcid d'entrer, il changea encore d'avis: il venait de trouver
l'explication qu'il fallait pour Philis, et comme il tenait  viter la
surprise qu'elle ne manquerait pas d'prouver si, brusquement, elle le
voyait sans cheveux et sans barbe, il lui donnerait cette explication
avant de les faire couper, de faon que, tout d'abord et sans chercher
autre chose, elle comprt que cette opration tait indispensable.

Et il s'en alla dner, furieux contre lui-mme contre les choses de voir
 quels misrables expdients il en tait rduit.



VII

Le lendemain,  cinq heures, quand Philis sonna, ce fut lui qui alla
ouvrir; car Joseph, qui n'tait jamais venu le dimanche, ne venait pas
davantage maintenant.

A peine entre, elle voulut comme d'habitude se jeter  son cou, et avec
un lan qui disait combien elle tait heureuse de le voir; mais de la
main il l'arrta.

--Qu'as-tu? demanda-t-elle paralyse et pleine de craintes.

--Rien, ou tout au moins peu de chose.

--Contre moi?

--Certes non, chre petite.

--Tu es malade?

--Non pas malade, mais j'ai des prcautions  garder qui m'empchent de
t'embrasser. Je vais t'expliquer cela. Ne n'inquite pas, ce n'est pas
grave.

--Vite, s'cria-t-elle, en l'examinant pour tcher de le devancer par la
pense.

--Tu as des choses  me dire, toi?

--Oui, et de bonnes. Mais, je t'en prie, parle d'abord; ne me laisse pas
dans cette inquitude.

--Je t'assure que tu n'as pas  t'inquiter, et, quand je te parle
ainsi, tu sais que tu dois me croire; tu vois bien que je n'ai pas l'air
inquiet moi-mme.

--C'est pour les autres que tu t'inquites, jamais pour toi:

--Sais-tu ce que c'est que la pelade?

--Non.

--C'est une affection spciale du systme pileux, les cheveux, la barbe,
due  la prsence dans l'piderme d'une sorte de champignon; eh bien, il
est probable que j'ai gagn cette affection.

--C'est grave?

--Ennuyeux et gnant pour un homme, mais dsastreux pour une femme,
puisque avant tout traitement on doit commencer par couper les cheveux.
Tu comprends donc que si, comme je le crois, j'ai la pelade, je ne vais
pas t'exposer  te la donner en t'embrassant, car elle se transmet avec
une extrme facilit par le contact, et alors il faudrait faire pour toi
ce que je vais tre oblig probablement de faire pour moi, c'est--dire
te couper les cheveux. Chez moi, c'est insignifiant; mais ne serait-ce
pas un meurtre de sacrifier ces belles mches frises qui donnent tant
de charme  la physionomie.

--Tu dis: probablement.

--C'est que je ne suis pas encore tout  fait certain d'avoir la pelade.
Il y a une quinzaine de jours, je me suis senti un lger prurit  la
tte, et naturellement je n'y ai pas prt attention; j'avais autre
chose  faire et, d'ailleurs, je n'allais pas pour une dmangeaison me
croire atteint d'une maladie parasitaire. Mais, aprs un certain temps,
mes cheveux sont devenus secs par plaques, ternes, et ils se sont
arrachs facilement, puis ils sont tombs spontanment. Je me suis dit
que je m'occuperais de cela; mais je n'ai pas eu le temps et les jours
se sont couls; d'ailleurs, dans le surmenage que m'imposaient mes
concours, il y avait des raisons plus que suffisantes pour expliquer la
chute de mes cheveux. Enfin aujourd'hui, peu de temps avant ton arrive,
ayant un peu de libert, j'ai voulu savoir  quoi m'en tenir et j'ai
examin au microscope un de ces cheveux malades; si je n'avais pas t
drang je serais maintenant fix.

--Reprends ton examen.

--J'ai le temps; d'ailleurs l'opration, pour tre complte, ne se
fait pas en quelques minutes; aprs avoir tudi le cheveu, il faut
rechercher les spores dans les pellicules pidermiques. Si c'est bien la
pelade, comme j'ai lieu de le croire, demain tu me verras sans
cheveux et sans barbe; je n'hsiterai pas, malgr l'tonnement que je
provoquerai en me montrant ras.

--Qu'est-ce que cela te fait?

--Je ne peux pas dire  tout le monde: je me suis fait couper les
cheveux et la barbe parce que je suis atteint d'une maladie parasitaire:
on sait qu'elle est contagieuse, cette maladie, bien des gens se
sauveraient.

--Les cheveux coups, que deviendra la maladie?

--Avec un traitement nergique, elle disparatra rapidement; avant peu
tu pourras m'embrasser si... tu ne me trouves pas trop laid.

--Oh! cher.

--Maintenant  toi: tu viens de chez madame Dammauville?

Il n'avait pas besoin d'insister: Philis avait accept assez bien son
histoire pour qu'il ft rassur de son ct; ce ne serait point elle
qui s'inquiterait; quant aux autres, l'embarras d'avouer une maladie
contagieuse serait aussi une explication suffisante, si jamais il tait
oblig d'en fournir une.

--Que t'a-t-elle dit? demanda-t-il.

--Pour commencer, de bonnes et gracieuses paroles qui montrent bien
quelle excellente femme elle est. Aprs m'tre prsente deux fois chez
elle hier, tu comprends que je n'tais pas  mon aise en lui demandant
aujourd'hui de me recevoir encore. Comme je tchais de m'en excuser,
elle m'interrompit: Je suis heureuse de voir votre dvouement pour
votre frre, et vous n'aurez jamais  vous excuser de me demander
mon concours; il vous est acquis dans tout ce que je pourrai. Ainsi
encourage, je lui expliquai ce que nous dsirions d'elle; mais,
contrairement  la promesse qu'elle venait de me faire, elle parut peu
dispose  nous accorder ce concours. Quelle singulire procdure!
rpta-t-elle plusieurs fois. Sans pouvoir lui donner les raisons de
M. Nougarde, je lui dis que nous tions obligs de nous conformer aux
conseils de ceux qui dirigeaient l'affaire, et que je la suppliais
de nous aider. Enfin, elle se laissa gagner, mais  regret et en
protestant. Je ferai ce que vous voudrez, me dit-elle; mais je ne puis
pas vous assurer que les personnes de mon entourage et les gens  mon
service n'ont pas parl; de mme je ne peux pas vous promettre de
quitter ce lit pour me rendre  la cour d'assises le jour de l'audience;
il y a un an que je garde la chambre: on me promet un mieux prochain...

--Elle compte se lever bientt? interrompit Saniel.

--Je te rpte ses paroles, auxquelles j'ai prt assez d'attention
pour ne pas les oublier: On me promet un mieux prochain, mais se
ralisera-t-il? Je vais presser mon mdecin pour qu'il me donne une
rponse, et, quand vous reviendrez me voir, je vous la communiquerai.
Profitant de la porte qu'elle m'ouvrait, je mis l'entretien sur ce
mdecin: il me semble, mais je n'en suis pas certaine, qu'elle n'a en
lui qu'une confiance relative; il tait le camarade de classe de son
mari ainsi que de son beau-frre le notaire, il est le parent ou l'ami
de toutes les personnes qu'elle voit, il marie les filles, rompt les
liaisons compromettantes des garons, raccommode les mnages qui vont
mal, confesse les femmes, distrait les maris, choisit les domestiques
et, par-dessus le march, quand l'occasion s'en prsente, il soigne ceux
qui sont malades, les gurit quand a se trouve ou les laisse mourir au
hasard; tu vois quelle catgorie de mdecins il appartient.

--Je t'ai dit que je le connaissais.

--Vois si je me suis trompe, et  ce que je te rapporte ajoute ce que
tu sais dj. Effraye de voir en quelles mains se trouvait madame
Dammauville, j'ai pris tous les chemins dtourns que j'ai pu m'ouvrir
et j'ai fini par savoir--sans le lui avoir demand directement--qu'elle
n'avait pas vu d'autre mdecin depuis un an: au moment o la paralysie
s'est dclare, il y a eu une consultation, et depuis elle s'est
contente du docteur Balzajette; non pas tant par indiffrence ou
par incrdulit, par dsesprance ou par apathie, que pour ne pas le
contrarier: C'est un si brave homme! m'a-t-elle dit; pourquoi lui faire
de la peine? Ma maladie a t tablie par la consultation: il la soigne
aussi bien que le ferait un autre.

Saniel trouva l'occasion bonne pour revenir sur la maladresse qu'il
avait commise en exprimant franchement son opinion sur le solennel
Balzajette:

--C'est probable, dit-il.

--Est-ce certain? Crois-tu que depuis un an il ne se soit rien prsent
dans la maladie de madame Dammauville qui aurait exig un traitement
nouveau, que le solennel Balzajette tait incapable de trouver,  lui
tout seul?

--Il n'est pas si nul que tu supposes.

--C'est toi qui parles de nullit.

--Diagnostiquer une maladie et la traiter sont deux choses; c'est
la consultation dont tu parles qui a tabli la maladie de madame
Dammauville et institu le traitement que Balzajette n'a qu' appliquer,
et sa capacit, je te l'assure, suffit  cette tche.

Comme elle se montrait peu rassure, il crut devoir insister; car
c'tait une imprudence de laisser Philis frue de l'ide que, s'il
soignait madame Dammauville, srement il la gurirait, fallt-il pour
cela un miracle:

--Nous avons un certain temps devant nous, puisque l'ordonnance de
renvoi devant les assises n'est pas encore rendue; d'autre part, madame
Dammauville t'a promis de presser son mdecin pour savoir s'il espre la
mettre en tat de quitter son lit bientt; attendons donc.

--Ne vaudrait-il pas mieux agir qu'attendre?

--Au moins, attendons la rponse de Balzajette  la demande de sa
malade; ou elle sera satisfaisante, et alors nous n'aurons rien  faire;
ou elle ne le sera pas, et alors je te promets de voir Balzajette. Je le
connais assez pour pouvoir lui parler de ta cliente, alors surtout
qu'il m'est permis, en faisant intervenir ton frre, de m'intresser
ouvertement  son rtablissement.

--Oh! cher, cher, murmura-t-elle dans un lan de reconnaissance mue.

--Tu ne peux pas douter de mon dvouement,  toi d'abord, et  ton
pauvre frre ensuite. Tu m'as demand une chose impossible que j'ai d
 mon grand regret te refuser, prcisment par cela qu'elle tait
impossible; mais, tu le sais bien, je suis  toi et aux tiens
entirement.

--Pardonne-moi.

--Je n'ai rien  te pardonner;  ta place, je penserais comme toi, mais
je crois qu' la mienne tu agirais comme moi.

--Sois certain que je n'ai jamais eu dans le coeur une ide de blme
pour ce qui est chez toi affaire de dignit; c'est parce que tu es haut
et fier que je t'aime si passionnment.

Elle se leva.

--Tu pars, dit-il.

--Je voudrais porter  maman les bonnes paroles de madame Dammauville:
tu sens avec quelle angoisse elle m'attend.

--Partons; je te quitterai au boulevard pour monter chez Nougarde.

L'entrevue avec l'avocat fut courte.

--Vous voyez, cher ami, que mon plan est bon; amenez-moi madame
Dammauville  l'audience et nous passerons quelques instants agrables.

Cette fois, Saniel n'eut pas les hsitations de la veille et il entra
dans la premire boutique de coiffeur qu'il trouva sur son chemin.

--Monsieur veut une frisure? demanda le garon en le faisant asseoir
dans un fauteuil.

--Non, coupez-moi les cheveux  la tondeuse, et rasez-moi.

--Ah! par exemple!

Quand Saniel rentra chez lui, il alluma deux bougies et, les posant sur
sa chemine, il se regarda dans la glace.

La coquetterie n'avait jamais t son pch, et il lui tait souvent
arriv de passer des sries de semaines sans arrter ses yeux sur une
glace: un dbarbouillage avec un torchon rude, un coup de peigne  ses
cheveux, un fort brossage  sa barbe, sa cravate noue  la diable, et
c'tait toute sa toilette, pour laquelle les miroirs ne lui servaient
 rien. Cependant quand il tait jeune garon, avant que la barbe lui
pousst, il tait quelquefois rest devant la petite glace de son lavabo
 s'tudier avec curiosit, se demandant ce qu'il tait et ce qu'il
deviendrait, de mme que rflchissant  son avenir et sondant son
intelligence, il s'tait demand  quoi il serait bon et quel homme
la vie ferait de lui; et de cette poque il se rappelait un visage
nergique aux traits nettement dessins,  la physionomie ouverte et
franche qui, sans tre ce qu'on appelle jolie, n'tait cependant pas
dsagrable. Depuis, la barbe, en poussant, avait cach quelques-uns de
ses traits et chang cette physionomie; mais, maintenant qu'elle tait
tombe, il se disait sans trop rflchir qu'il allait sans doute
retrouver le jeune garon dont il avait gard l'image dans sa mmoire.

Ce qu'il trouva devant la glace, ce fut un front pliss
transversalement, des sourcils obliques, relevs  l'extrmit interne,
et une bouche aux lvres serres, abaisses aux coins; des sillons
taient creuss dans les joues, et toute la physionomie, heurte,
ravage, exprimait la duret.

Qu'tait devenue celle du jeune homme d'autrefois? Il avait devant lui
l'homme que la vie avait fait et dont les violentes contractions des
muscles de la face avaient model le visage.

--Voil bien vraiment une gueule d'assassin! murmura-t-il.

Puis, regardant sa tte rase, il ajouta avec un triste sourire:

--Et peut-tre celle d'un condamn  mort dont la toilette vient d'tre
faite pour la guillotine.



VIII

S'tre rendu mconnaissable tait, sans doute, une bonne prcaution;
mais, entr dans cette voie, il ne serait tranquille que quand il les
aurait puises toutes, et de telle sorte que madame Dammauville ne
pt jamais retrouver l'homme qu'elle avait si bien vu sous la lampe de
Caffi.

Prcisment parce qu'il n'tait pas coquet et n'avait aucune
prtention  la beaut ou  la sduction, il avait chapp  la manie
photographique. Une seule fois, il s'tait fait photographier et encore
malgr lui, aprs s'tre dfendu, simplement pour ne pas refuser
sans raison un ancien camarade qui, abandonnant la mdecine pour la
photographie, avait voulu sa tte.

Mais maintenant cette seule fois tait de trop, car il pouvait y avoir
un danger  ce que son portrait, fait trois ans auparavant, et le
reprsentant avec ces cheveux et cette barbe qu'il venait de supprimer,
trant de par le monde. Sans doute, il y avait peu de chances pour que
jamais il en passt une preuve devant les yeux de madame Dammauville;
mais, n'en existt-il qu'une contre cent mille, qu'il devait s'arranger
pour n'avoir pas  la craindre. Un journal avait bien publi le portrait
de Florentin;  un moment donn et dans certaines circonstances qu'on
ne pouvait pas prvoir, mais possibles  la rigueur, un autre journal
publierait peut-tre aussi le sien. Il ne fallait pas que cela ft,
et, pour son repos, il ne voulait pas se dire que ce danger pouvait le
menacer.

De ce portrait, son camarade lui avait offert douze preuves, et, comme
ses relations n'taient pas nombreuses, il les gardait encore dans un
tiroir pour la plus grande partie; il en avait envoy un  sa mre,
encore vivante  ce moment; un au cur de son village, et, plus tard, il
en avait donn un  Philis; il devait donc lui en rester neuf. Il les
chercha et, les ayant trouvs dans leur bote au fond du tiroir o il
les avait mis quand il les avait reus, il les brla immdiatement.

Des trois qui restaient, un seul pouvait porter tmoignage contre lui,
celui de Philis; mais il lui serait facile de le reprendre en inventant
un prtexte; quant aux deux autres, il n'tait pas admissible, vraiment,
qu'il en et jamais rien  craindre, celui de sa mre tant pass aux
mains d'une vieille tante, qui le gardait accroch par quatre clous au
mur enfum de sa maisonnette; celui de son cur tant cach au fond d'un
village perdu o personne n'irait le dterrer.

Mais d'o le danger pouvait surgir et d'o il tait sage de l'attendre,
c'tait du ct du photographe qui avait peut-tre des preuves en main
et qui srement conservait le clich; ce fut sa premire dmarche du
lendemain.

En entrant dans l'atelier de son ancien camarade, il prouva une
dsagrable dception qui le troubla et l'inquita: il n'avait pas donn
son nom, et comptant sur les changements que la coupe de ses cheveux
et de sa barbe apportaient  sa physionomie, il s'tait dit que ce
camarade, qu'il n'avait pas vu depuis longtemps d'ailleurs, ne le
reconnatrait certainement pas.

Lorsqu'il eut fait quelques pas dans l'atelier, le chapeau  la main, en
tranger qui va aborder un inconnu, il vit venir  lui le photographe,
la main tendue, le sourire d'un accueil amical sur le visage:

--Vous, mon cher! Quelle bonne fortune me vaut le plaisir de votre
visite; puis-je vous tre utile  quelque chose?

--Vous me reconnaissez?

--Comment! si je vous reconnais? C'est pour la suppression de votre
barbe et de vos cheveux que vous le demandez? videmment, cela vous
change et vous donne une nouvelle physionomie; mais je serais indigne de
mon mtier si, par un arrangement de chevelure, je me laissais drouter
au point de ne pas vous reconnatre. D'ailleurs, des yeux d'acier comme
les vtres ne se laissent pas oublier c'est un signalement cela et une
signature.

Alors ce moyen en qui il avait mis tant de confiance n'tait qu'une
imprudence nouvelle, comme la question: Vous me reconnaissez donc?
tait une maladresse.

--Nous allons poser tout de suite, n'est-ce pas? dit le photographe.
Trs curieuse, cette tte rase, et plus intressante encore, je crois,
qu'avec la barbe et les cheveux: les traits de caractre s'accusent
mieux.

--Ce n'est pas pour un nouveau portrait que je viens, c'est pour
l'ancien; en avez-vous des preuves?

--Je ne crois pas; mais on va chercher; en tout cas, si vous en voulez,
il est facile de vous en tirer, puisque j'ai le clich.

--Voulez-vous faire faire ces recherches, car je n'ai plus une seule
preuve de celles que vous m'avez donnes, et, en me regardant ce
matin devant ma glace, j'ai trouv de tels changements entre ma figure
d'aujourd'hui et celle d'il y a trois ans, que je voudrais les tudier;
il m'est venu  ce propos des ides sur l'expression de la physionomie
dont je voudrais contrler l'exactitude avec pices  l'appui.

Les recherches faites par un commis n'amenrent aucun rsultat: il n'y
avait pas d'preuves.

--Justement, il y a quelques jours, je pensais  en faire tirer, dit le
photographe; car voil enfin venu pour vous le jour de gloire o votre
portrait a sa place marque dans les vitrines et les collections: on ne
parle que de vos concours. Bien que j'aie abandonn la mdecine sans
esprit de retour, je ne suis pas devenu indiffrent  ce qui la touche,
et j'ai connu vos succs. Quel portrait mettrons-nous en circulation?
l'ancien ou le nouveau?

--Le nouveau.

--Alors prparons-nous pour la pose.

--Pas aujourd'hui; c'est d'hier seulement que je me suis fait raser, 
la suite d'une menace de pelade et la peau recouverte par la barbe a
gard une crudit de blancheur, qui accentuerait encore la duret de ma
physionomie, ce qui est vraiment inutile; nous attendrons donc que l'air
m'ait bruni un peu; alors je reviendrai, je vous le promets.

--Combien voulez-vous d'preuves de votre ancien portrait.

--Une me suffit.

--Je vous en enverrai une douzaine.

--Ne prenez pas cette peine, je les prendrai quand je viendrai poser;
mais en attendant ne pourriez-vous pas me montrer le clich?

--Rien de plus facile; on va vous l'apporter.

En effet, on l'apporta bientt et Saniel prit la plaque de verre, du
bout des doigts, dlicatement, avec prcaution, aux deux coins opposs,
de faon  ne pas l'effacer; puis, comme il se trouvait dans l'ombre
d'un rideau bleu tendu sous le vitrage, il en sortit pour se diriger
vers la chemine, o la lumire tombait crue, et il commena son examen.

--C'est bien cela, disait-il; trs curieux!

--Il n'y a que la photographie pour avoir cette valeur documentaire.

Pour comparer ce document avec la ralit, Saniel se rapprocha encore
de la chemine, au-dessus de laquelle se trouvait une glace; quand ses
pieds touchrent la plaque de marbre qui formait l'encadrement du
foyer, il s'arrta, regardant alternativement le clich, qu'il tenait
prcieusement dans ses mains, et son visage que refltait la glace.

Tout  coup il poussa une exclamation: il venait de lcher le clich,
qui, tombant bien  plat sur le marbre, s'tait cass en petits morceaux
qui avaient saut  et l.

--Quel maladroit je fais!

Il montra un dpit qui ne devait pas laisser le plus petit doute au
photographe au cas o celui-ci en aurait eu: c'tait un lment de
travail perdu, et tous ceux qui ont travaill savent qu'on n'accepte pas
de gaiet de coeur une pareille dception.

Il faudra vous procurer une des preuves que vous avez donnes, dit le
photographe; car, pour moi, je n'en ai pas une seule; mais cela ne doit
pas tre impossible.

--Je chercherai.

Ce qu'il chercha en sortant, ce fut de savoir si, oui ou non, il avait
russi  se rendre mconnaissable, car il ne pouvait pas s'en tenir 
cette exprience, fausse par cela seul que cet ancien camarade tait
photographe: c'tait chez lui affaire de mtier de noter les traits
typiques qui distinguent une physionomie d'une autre, et il avait acquis
dans une longue pratique une sret de coup d'oeil que ne pouvait pas
possder madame Dammauville.

Parmi les personnes avec lesquelles il avait des relations, il lui
sembla que celle qui se trouvait dans les meilleures conditions pour
donner un caractre de certitude  l'preuve, tait madame Cormier. Et
tout de suite il monta aux Batignolles:  cette heure, il savait Philis
sortie pour une leon; madame Cormier serait seule, et, comme elle
n'avait assurment pas t prvenue par sa fille qu'il devait se faire
raser, l'exprience se prsenterait de faon  donner un rsultat aussi
exact que possible.

A son coup de sonnette, ce fut madame Cormier qui vint ouvrir et il
salua sans qu'elle le reconnt; mais comme l'entre tait sombre, cela
n'avait pas grande signification. Le chapeau  la main, il la suivit
dans la salle  manger, sans parler, pour que la voix ne le trahit
point.

Alors, aprs qu'elle eut regard un moment avec une surprise inquite
d'abord, elle se mit  sourire:

--Mais c'est M. Saniel! s'cria-t-elle. Mon Dieu! que je suis sotte, de
ne pas vous avoir reconnu; cela vous change tellement de vous tre fait
raser! Pardonnez-moi.

--C'est parce que je me suis fait raser que je viens vous demander un
service.

--A nous, cher monsieur! Ah! parlez vite; nous serions si heureuses de
vous prouver notre reconnaissance.

--Je voudrais prier mademoiselle Philis de me rendre, si elle l'a
encore, une photographie que je lui ai donne il y a un an environ.

Comme Philis voulait avoir la libert d'exposer cette photographie
franchement, pour la garder toujours devant elle, c'tait en prsence de
sa mre qu'elle l'avait demande et en prsence de madame Cormier que
Saniel l'avait donne.

--Si elle l'a toujours! s'cria madame Cormier; ah! cher monsieur, vous
ne savez pas la place que toutes vos bonts et les services que vous
nous avez rendus vous ont acquise dans notre coeur.

Et, passant dans la pice voisine, elle en rapporta un petit cadre en
velours dans lequel se trouvait la photographie; Saniel l'en retira en
expliquant l'tude pour laquelle il en avait besoin et, aprs avoir
promis de la rapporter bientt, il s'en revint chez lui.

Dcidment, tout avait bien march: le clich dtruit, l'preuve de
Philis entre ses mains, il n'avait plus rien  craindre de ce ct;
quant  l'exprience tente sur madame Cormier, elle tait assez
dcisive pour lui inspirer pleine confiance: si madame Cormier, qui
l'avait vu si souvent, si longuement, et qui pensait  lui  chaque
instant, ne l'avait pas reconnu, comment admettre que madame
Dammauville, qui ne l'avait aperu que de loin et pendant quelques
secondes seulement, le reconnatrait aprs plusieurs mois?

L'cueil tait donc heureusement franchi, et, si prilleux qu'il et
tout d'abord paru, il n'aurait pas d lui faire perdre la tte: ne
s'habituerait-il donc jamais  l'ide que sa vie ne pouvait pas avoir la
tranquille monotonie d'une existence bourgeoise, qu'elle prouverait des
heurts et des orages, mais que, s'il savait rester toujours matre de sa
force et de sa volont, il devait la mener  bon port!

Le calme qui tait le sien avant cette bourrasque lui revint donc bien
vite, et, quand les dernires preuves de ses concours, confirmant les
succs des premires, lui eurent donn les deux titres qu'il avait si
ardemment dsirs et poursuivis au prix de tant de peines, de tant
d'efforts, de tant de privations, il put en toute scurit jouir de son
triomphe.

Enfin, il tenait le prsent dans des mains vigoureuses, et l'avenir
tait  lui!

Maintenant, il pouvait marcher droit, hardiment, la tte haute, en
bousculant ceux qui le gnaient, d'une allure qui tait celle de son
temprament.

Bien que ces derniers mois eussent t terriblement agits pour lui par
tout ce qui touchait  l'affaire de Caffi et de Florentin, et surtout
par les fatigues, les motions, les fivres de ses concours, il n'avait
cependant pas interrompu ses travaux particuliers ni un jour, ni une
heure, et ses expriences poursuivies depuis tant d'annes lui avaient
enfin donn des rsultats importants, que la prudence seule l'avait
empch de publier. En opposition avec l'enseignement officiel de
l'cole, ces dcouvertes auraient fait dresser les cheveux sur de vieux
crnes o, depuis longtemps, on n'en voyait plus, et ce n'tait pas le
moment, quand il demandait la porte, de s'attirer l'hostilit de ces
vnrables portiers qui barreraient le chemin  un rvolutionnaire.
Mais, maintenant, qu'il tait dans la place pour dix ans au moins, il
n'avait plus de mnagements  garder, ni pour les personnes, ni pour les
ides, et il pouvait parler.



IX

Saniel avait vu son collgue le solennel Balzajette, et, assez
adroitement pour ne provoquer ni la surprise ni le soupon, il avait
pu lui parler de madame Dammauville,  laquelle il s'intressait
incidemment; sans insister, en passant et seulement pour justifier sa
question, il avait expliqu la nature de cet intrt.

Pour tre solennel, Balzajette n'en tait pas moins bavard, et mme
c'tait sa solennit qui faisait son bavardage: il s'coutait parler,
et quand, les jambes lgrement cartes, il tait bien pos sur un
trottoir pas trop troit, bombant la poitrine, appuyant son menton rose,
ras de frais, sur sa cravate blanche, dcrivant dans l'air, de sa main
bague, des gestes nobles et dmonstratifs, on pouvait, si on avait la
patience de l'couter, lui faire dire tout ce qu'on voulait: car il
tait convaincu que son interlocuteur passait un moment agrable dont le
souvenir ne s'effacerait pas; ses malades pouvaient l'attendre dans la
douleur ou dans l'angoisse, il n'en htait pas le majestueux dbit de
ses phrases ronflantes aux adjectifs choisis, et  moins qu'il ne se
rendt  une invitation  dner, ce qui lui arrivait cinq jours au
moins par semaine, il ne vous lchait qu'aprs vous avoir fait partager
l'admiration qu'il professait pour lui-mme.

C'tait  une affection de la moelle qu'tait due la paralysie de madame
Dammauville: par consquent, elle tait parfaitement gurissable; et
mme Balzajette s'tonnait qu'avec son traitement et ses soins cette
gurison se fit attendre:

--Mais que vous dirai-je, jeune confrre; vous savez mieux que moi
qu'avec les femmes tout est possible... surtout l'impossible!

Et, pendant une demi-heure il avait complaisamment racont les
tonnements que causaient  son savoir et  son exprience les femmes
du monde qu'il soignait: certainement il n'entendait pas contester les
leons que le mdecin reoit  l'hpital,-- Dieu ne plt qu'il et
pareille outrecuidance!--mais combien plus varies, combien plus
compltes, combien plus profondes taient celles que donnait la
clientle mondaine quand on tait assez heureux pour s'en tre cr une.

--Enfin, pour me rsumer, que vous dirai-je, jeune confrre?...

Et ce qu'il avait dit et redit, expliqu et r-expliqu avec des
digressions enchevtres les unes dans les autres, c'tait comment
il voulait remettre sa cliente sur pied avant peu. Certainement, il
n'entendait pas contester les travaux rcents publis sur l'anatomie
pathologique des lsions mdullaires,-- Dieu ne plt qu'il et une
pareille outrecuidance!--mais l'exprience est l'exprience, et, sans
forfanterie, il croyait pouvoir compter sur celle que trente annes de
pratique dans sa clientle mondaine lui avaient acquise.

--On ne traite pas une duchesse comme une marchande des quatre saisons,
n'est-ce pas, mon jeune confrre?

Bien qu'en dehors d'un journal boulevardier Balzajette ne lut rien et
n'ouvrit jamais un livre pour se tenir au courant, cependant la jeune
rputation de Saniel tait venue jusqu' lui,--par ses oreilles,--et
prcisment parce qu'elle tait jeune, il tenait  mnager ce confrre,
qui semblait appeler  se faire une belle place. Malgr la haute estime
qu'il professait pour ses mrites et sa personne, il n'tait pas sans
savoir vaguement que les mdecins de sa gnration, arrivs  de grandes
situations, ne le traitaient pas avec toute la considration qu'il
s'accordait lui-mme, et, pour donner une leon  ses anciens camarades,
il tait bien aise de nouer de bonnes relations avec un jeune dans le
mouvement; il parlerait de son jeune confrre Saniel: Vous savez, celui
qui vient d'tre nomm agrg, et il raconterait les conseils que lui
Balzajette lui avait donns.

Que madame Dammauville ft remise sur pied, par cette vieille baderne,
en temps pour venir  l'audience, Saniel en doutait fort, surtout aprs
que Balzajette lui eut expliqu son traitement; mais, avec la situation
que lui aurait faite cette comparution, il ne pouvait que s'en rjouir.
Sans doute, il serait fcheux pour Florentin de n'avoir pas ce
tmoignage et de ne pas profiter du coup de thtre prpar par
Nougarde; mais, pour lui-mme, il ne pouvait que s'en trouver heureux.
Malgr toutes les prcautions qu'il avait prises, mieux valait ne pas
s'exposer  une rencontre avec madame Dammauville dans la chambre des
tmoins ou mme  l'audience. On s'en tiendrait  une lettre appuye
par la dposition de Balzajette, et Florentin n'en serait pas moins
acquitt: seul Nougarde aurait  regretter son coup de thtre; mais
il n'avait pas  s'inquiter des satisfactions ou des dceptions de
Nougarde.

Bien entendu, il n'avait pas dit  Philis les ides que son entretien
avec Balzajette lui avait suggres, se contentant de lui rsumer les
conclusions de cet entretien: avant peu madame Dammauville serait sur
pied; Balzajette l'affirmait; s'il n'tait pas un matre infaillible,
il en savait assez pour qu'on pt ajouter foi  sa parole: puisqu'il
promettait un mieux rapide, on devait croire  ce mieux: Florentin
serait sauv; il n'y avait qu' laisser aller les choses, elles taient
en bonne voie, en aussi bonne que si on les avait soi-mme diriges.

Et Philis, madame Cormier, Nougarde, Florentin lui-mme, que la cellule
de Mazas n'avait cependant rconcili, ni avec l'esprance, ni avec la
justice providentielle, s'taient tous complu dans cette ide.

Aussi, quand la chambre des mises en accusation renvoya Florentin devant
les assises, l'moi ne fut-il pas trop violent chez madame Cormier
et Philis: madame Dammauville serait en tat de faire sa dposition,
puisque la veille mme elle avait pu quitter son lit, et, bien qu'elle
ne ft reste leve qu'une heure, bien qu'elle n'et pu sortir de sa
chambre que pour aller dans son salon, cela suffisait. Nougarde disait
que l'affaire viendrait  la seconde session d'avril: d'ici l, madame
Dammauville serait assez solide sur ses jambes pour paratre devant le
jury et enlever l'acquittement.

Avec Philis, Saniel avait rpt que la gurison tait certaine, et avec
elle aussi il s'en tait hautement rjoui; mais tout bas il n'avait pas
t sans s'inquiter de cette gurison: cette rencontre, dont l'ide
seule l'avait pouvant au point de lui faire perdre la tte, allait
donc se produire et dans des conditions qui ne pouvaient pas ne pas
l'mouvoir. A la vrit, les prcautions qu'il avait prises, devaient
le rassurer, mais enfin il n'en restait pas moins une incertitude
troublante. Qui pouvait savoir! Il et prfr qu'elle ne quittt pas sa
chambre, comme le traitement de Balzajette le donnait  prvoir, et
que Nougarde trouvt un moyen pour obtenir sa dposition sans qu'elle
l'apportt elle-mme; il se ft senti plus rassur, et c'et t d'un
esprit plus tranquille, avec un visage plus impassible, qu'il se ft
rendu  l'audience.

tait-il vraiment mconnaissable? C'tait la question qui maintenant
l'obsdait, et plusieurs fois par jour il se plaait devant une glace,
la photographie qu'il avait prise chez Philis  la main, et longuement
il comparait sa physionomie actuelle avec celle du portrait. Parfois
il trouvait que les dissemblances taient telles que quelqu'un qui ne
saurait pas  l'avance que ces deux physionomies appartenaient  la mme
tte ne l'imaginerait jamais. Mais d'autres fois c'taient des points de
contact qui le frappaient, et alors il se disait qu'ils pouvaient aussi
frapper madame Dammauville. La barbe, les cheveux taient tombs;
mais les yeux, ces yeux d'acier, comme disait son ancien camarade le
photographe, taient rests, et rien ne pouvait les changer ni les
cacher. Un moyen s'offrait: porter un lorgnon bleu ou des lunettes, se
blesser dans une exprience de chimie qui lui imposerait un bandage;
mais ce serait un dguisement qui provoquerait la curiosit et des
questions d'autant plus dangereuses qu'il conciderait avec la
suppression de la barbe et des cheveux.--Pourquoi donc a-t-il cherch
 changer si compltement sa physionomie?--Il ne fallait pas qu'on se
demandt cela, car ce serait ouvrir une piste qui pouvait mener loin.

Mais ces inquitudes ne le tourmentrent pas longtemps, car Philis, qui
maintenant passait tous les jours rue Sainte-Anne, prendre des nouvelles
de madame Dammauville, arriva un soir dsespre et lui annona que
ce jour-l la malade n'avait pu rester leve que quelques minutes et
qu'elle avait d reprendre le lit.

Elle n'irait donc pas  l'audience.

Cette apprhension de se rencontrer face  face, avec madame Dammauville
avait fini par l'exasprer: il se trouvait lche de la subir, et,
puisqu'il n'avait pas la force de la secouer, il tait heureux de s'en
trouver dbarrass par la seule intervention du hasard, qui, aprs
lui avoir t mauvais si longtemps, lui devenait favorable; la roue
tournait.

--Vois madame Dammauville tous les jours, dit-il  Philis, et note tout
ce qu'elle ressent; peut-tre trouverai-je, pour rparer cet accroc,
quelque chose que je suggrerai  Balzajette sans qu'il se doute de
rien. D'ailleurs il est  croire que la recrudescence de froid que nous
subissons entre pour une bonne part dans sa rechute, et il est probable
qu'avec un peu de chaleur printanire elle ira mieux.

Il avait voulu par ce conseil endormir l'inquitude de Philis et gagner
du temps; ce fut prcisment le contraire qui arriva; dans son angoisse,
qui s'accroissait  mesure qu'approchait le procs, ce n'tait pas 
des probabilits pas plus qu' l'influence incertaine du printemps que
Philis pouvait se fier, il lui fallait plus et mieux; mais, de peur
d'tre refuse, elle se garda de lui dire ce qu'elle esprait obtenir.

Ce fut seulement quand elle eut russi qu'elle parla.

Tous les soirs, en sortant de chez madame Dammauville, elle venait lui
raconter ce qu'elle avait appris, et pendant trois jours son rcit avait
t le mme:

--Elle ne peut pas quitter son lit.

Et toujours il lui avait fait la mme rponse:

--C'est le froid; certainement, le temps va changer:  la fin de mars,
cette gele et ce vent ne peuvent pas continuer.

Il tait pein de sa dsolation et de son angoisse; mais qu'y
pouvait-il? Ce n'tait pas sa faute si cette rechute se produisait juste
au moment dcisif; le hasard avait t pendant assez longtemps contre
lui: il n'allait pas le contrarier au moment o il se mettait de son
ct, en cdant au dsir que Philis n'osait pas exprimer, mais qu'il
devinait, et en acceptant de voir madame Dammauville.

Le quatrime jour, quand elle entra dans son cabinet, il comprit tout de
suite  son allure que quelque changement heureux pour Florentin s'tait
produit.

--Madame Dammauville s'est leve? dit-il.

--Non!

--Je l'avais pens  la vivacit et  la lgret de ton entre.

--C'est que je suis en effet, bien heureuse: madame Dammauville veut te
consulter.

Il lui prit violemment les deux mains et les secouant:

--Tu as fait cela! s'cria-t-il.

Elle le regarda pouvante.

--Toi! toi! rptait-il avec une fureur croissante.

--Au moins, coute-moi, murmura-t-elle; tu verras que je ne t'ai
compromis en rien.

Compromis! c'tait bien  la dignit professionnelle qu'il pensait
vraiment!

--Je n'ai pas besoin de t'couter: je n'irai pas.

--Ne dis pas cela.

--Il ne manquait plus que de disposer de moi  votre guise.

--Victor?

La colre l'affolait.

--Je vous appartiens donc; je suis donc ta chose; tu fais donc de moi ce
que tu veux; tu dcides et je n'ai qu' obir! C'en est trop,  la fin!
Tu peux partir, tout est fini entre nous.

Elle l'coutait anantie; mais ce dernier mot, qui la frappait dans son
amour, lui rendit la force;  son tour elle lui prit les deux mains, et,
bien qu'il voulut les dgager, elle les retint dans les siennes:

--Tu peux me jeter  la figure toutes les paroles que t'arrache la
colre; tu peux m'adresser tous les reproches que tu trouves que je
mrite; je ne me rvolterai pas. Sans doute j'ai des torts envers toi,
et je sens toute leur porte en voyant combien profondment tu es
bless; mais me chasser, me dire que tout est fini entre nous, non,
Victor, tu ne feras pas cela; tu ne le diras pas, car tu sais que jamais
homme n'a t aim comme je t'aime, ador, respect: et volontairement,
de parti pris, mme pour sauver mon frre, je t'aurais compromis!

Il la repoussa:

--Va-t'en, dit-il durement.

Elle se jeta  genoux et, retenant les mains qu'il lui retirait, elle
les embrassa dsesprment.

--Mais coute-moi, s'cria-t-elle; avant de me condamner, laisse-moi
dire ce que j'ai pour ma dfense. Quand mme je serais cent fois plus
coupable que je ne le suis rellement, tu ne peux pas me repousser avec
cette duret impitoyable.

--Va-t'en!

--Tu perds la tte; la colre t'gare. Qu'as-tu? Il est impossible que
ce soit moi qui, par ma maladresse, par ma faute, te mette dans cet tat
d'exaspration folle. Qu'as-tu, mon bien-aim?

Ces quelques mots firent plus que la soumission dsespre de Philis
et que ses lans d'amour: elle avait raison, il perdait la tte; et si
coupable qu'elle se trouvt envers lui, elle ne pouvait pas admettre
videmment que la faute qu'elle avait commise le jett dans cet accs de
folie furieuse; cela n'tait pas naturel, et il fallait que, dans ses
paroles comme dans ses actions, tout ft naturel, tout ft explicable.

--Eh bien! parle, dit-il, je t'coute; au surplus, il vaut encore mieux
savoir. Parle donc.



X

--Tu dois comprendre, dit-elle avec un peu plus de calme,--car,
puisqu'il lui permettait de parler, elle esprait bien le
convaincre,--que depuis quatre jours j'ai fait tout ce que j'ai pu pour
amener madame Dammauville  l'ide d'appeler en consultation avec M.
Balzajette un mdecin...

--Qui serait moi.

--... Toi ou un autre; je n'ai prononc aucun nom; tu ne dois pas me
croire assez maladroite pour aller grossirement te mettre en avant;
ce n'et pas t un bon moyen pour te faire accepter par une femme
intelligente; et j'ai assez souci de ta dignit pour ne pas jouer avec
elle. Je croyais qu'un autre mdecin que M. Balzajette trouverait un
remde, un moyen quelconque, un miracle, si tu veux, qui permettrait 
madame Dammauville de se rendre au palais de Justice, et je le disais;
je le disais sur tous les tons, de toutes les manires, avec autant de
persuasion que j'en pouvais mettre dans mes paroles. N'tait-ce pas
la vie de mon frre que je dfendais, notre honneur? Tout d'abord, je
trouvai madame Dammauville trs oppose  cette ide.--Un autre mdecin,
 quoi bon? M. Balzajette l'avait bien soigne, puisqu'il avait pu lui
faire quitter le lit. Il est vrai qu'elle avait d le reprendre; mais
c'tait l un accident qu'on ne pouvait lui imputer sans injustice.
Combien de raisons expliquaient cet accident? Sa longue maladie, sa
faiblesse, les mauvaises conditions d'un temps dur. Elle irait mieux
bientt, elle le sentait. D'ailleurs, dt-elle se faire porter au palais
de Justice, qu'elle n'hsiterait pas.

--Elle ferait cela!

--Assurment. Personne n'a plus qu'elle le sentiment du juste: elle se
trouverait coupable de ne pas apporter son tmoignage  un innocent; ne
pas le sauver quand elle le peut, serait prendre la responsabilit de sa
perte. Il est donc certain que, si elle ne peut pas venir  l'audience
toute seule, elle fera tout pour y venir n'importe comment, au bras de
M. Balzajette, sur une civire. J'tais donc assez tranquille de ce
ct; mais je ne l'tais pas pour la civire. Que penserait-on si on la
voyait en cet tat? Quelle impression ferait sur les jurs cette malade!
Sa maladie laisserait-elle  son tmoignage toute sa valeur? Cela me
fit insister. Je crois t'avoir dit que madame Dammauville me tmoigne
maintenant une sympathie affectueuse, qui chaque jour va s'augmentant:
elle me fait rester prs d'elle plus longtemps; elle m'coute avec
bienveillance; enfin elle me tmoigne une vritable amiti; comme si je
la connaissais depuis longtemps et avais pu lui rendre service. Je
mis cette bienveillance  profit pour revenir sur la question de la
consultation, mais, je te le rpte, sans prononcer ton nom et sans
jamais te mettre en avant. Que cela soit bien entendu et, je t'en prie,
crois-moi quand je te l'affirme. Je lui reprsentai que, puisque M.
Balzajette pouvait se dire, avec toutes les apparences de la raison,
qu'il l'avait gurie, il ne devait pas se fcher qu'elle dsirt
chercher  consolider cette gurison; que d'ailleurs elle avait des
motifs imprieux qui l'obligeaient  ne pas attendre, car il lui en
coterait beaucoup de se prsenter  la cour d'assises dans un appareil
thtral qui n'tait pas du tout dans son caractre et dans ses
habitudes. Il ne m'avait pas fallu grande finesse pour deviner que le
souci de peiner ce vieil ami de son mari, qu'elle est trop intelligente
pour ne pas connatre, tait l'empchement principal qui s'opposait 
cette consultation. Ce fut alors que ton nom ft prononc.

--Tu l'avoues donc!

--Tu vas voir comment et tu diras si tu dois t'en fcher. Je n'ai pas
pass tant de temps auprs de madame Dammauville sans lui parler de
maman, et par consquent sans lui dire comment tu l'as gurie d'une
paralysie qui, par plus d'un point, ressemblait  la sienne. Il n'tait
pas mal, n'est-ce pas, de dire ce que tu avais fait pour nous, et, sans
rien laisser souponner de mon amour, je pouvais bien sans doute faire
ton loge que dictait la seule reconnaissance. Tu connais trop les
malades pour ne pas deviner que madame Dammauville elle-mme m'avait, la
premire, interroge bien des fois sur ces points de ressemblance entre
sa paralysie et celle de maman, sur le traitement que tu avais ordonn,
sur les effets qu'il avait produits, et naturellement comme toujours,
quand je parle de toi, quand j'ai la joie de prononcer ton nom, je lui
avais rpondu longuement, en dtail; ce n'est pas un crime, cela?

Elle attendit un moment en le regardant; sans adoucir la duret de son
regard, il lui fit signe de continuer.

--Quand j'insistai pour la consultation, madame Dammauville se
rappela ce que je lui avais dit et la premire,--tu entends: la
premire,--pronona ton nom. Je n'avais pas de raisons, il me
semble, pour m'enfermer dans une rserve qui et t inexplicable et
incomprhensible; je racontai donc tout ce que pouvait dire une femme
d'un homme dans ta position. Puisque tu avais soign et guri ma mre,
j'avais bien le droit de faire ton loge; avec une nature comme la
sienne, elle n'et pas compris que je ne le fisse point, et certainement
elle et cru  l'ingratitude de ma part. Je citai ton travail sur les
maladies de la moelle, et cela encore tait tout naturel: puisque c'est
d'une maladie de la moelle que ma mre a t gurie, il m'tait permis,
si ignorante que je fusse en mdecine, de l'avoir lu et tudi avant la
gurison. Comme elle manifestait le dsir de le connatre, j'offris de
le lui prter...

--Est-ce naturel, cela?

--Avec une autre que madame Dammauville, non, sans doute; mais elle
n'est point un esprit frivole, ses lectures sont srieuses; elle sait
beaucoup; enfin, je crus pouvoir le lui prter sans faire mal et sans
encourir ton blme. Je le lui apportai il y a deux jours, et tout 
l'heure elle m'a dit que sa lecture l'avait dcide  t'appeler.

--Je n'irai certes pas: elle a son mdecin.

--Ne va pas imaginer que je suis charge de te demander de lui faite
visite tout est entendu avec M. Balzajette, qui doit t'crire ou te
voir, je ne sais au juste.

--Cela serait bien extraordinaire de la part de Balzajette!

--Peut-tre le juges-tu mal. Quand madame Dammauville lui a parl de
toi, il n'a pas soulev la plus petite objection; au contraire, il a
fait ton loge; il dit que tu es un des rares jeunes en qui on peut
avoir confiance; ce sont ses propres paroles que madame Dammauville m'a
rapportes.

--Que m'importe le jugement de cette vieille bte!

--Je t'explique comment tu es appel en consultation, non parce que j'ai
parl de toi, mais parce que tu inspires confiance  M. Balzajette. Si
bte qu'il soit, il te rend justice et sait ce que tu vaux.

Il tait donc arriv, le moment de cette rencontre qu'il n'avait pas
voulu croire possible tout d'abord, et qui, cependant, se prsentait
dans de telles conditions qu'il ne voyait pas comment l'viter. Refuser
Philis, il le pouvait; mais Balzajette? Comment? sous quel prtexte? Un
collgue l'appelait en consultation, pourquoi ne s'y rendrait-il pas? Il
et prvu ce coup, qu'il aurait quitt Paris jusqu'au moment du procs;
mais il tait pris  l'improviste. Que dire pour justifier une absence
qu'il n'avait pas annonce? Il n'avait pas de mre, de frres qui
pussent l'appeler et auprs desquels il ft oblig de rester. D'ailleurs
il voulait aller  l'audience, et, puisque son tmoignage devait peser
d'un poids considrable sur la conviction des jurs, c'tait son devoir
de l'apporter  Florentin; c'et t une lchet mprisable de manquer 
ce devoir, et, de plus, c'et t une imprudence: aux yeux de tous,
il devait paratre n'avoir rien  craindre, et cette assurance, cette
confiance en soi taient une des conditions de son salut. Or, s'il
venait  l'audience, et  tous les points de vue il tait impossible
qu'il n'y vnt pas, il s'y rencontrerait avec madame Dammauville,
puisqu'elle voulait s'y faire porter au cas o elle ne pourrait pas
s'y rendre librement. Soit chez elle, soit au palais de Justice, la
rencontre tait donc fatale, et, quoi qu'il et fait, les circonstances
plus fortes que sa volont l'avaient prpare et amene: tout ce qu'il
tenterait ne l'empcherait pas.

La seule question qui mritt d'tre  cette heure srieusement pese
tait celle de savoir o cette rencontre serait moins dangereuse pour
lui,--chez madame Dammauville, ou au Palais? Tout le reste tait
au-dessus de lui, et chappait  sa volont.

Il rflchissait ainsi silencieusement, sans plus s'occuper de Philis
que si elle n'tait pas prs de lui, ne la regardant pas, les yeux
perdus dans le vague, le front contract, les lvres serres, quand la
sonnette de l'entre rsonna: comme Joseph tait  son poste, Saniel ne
bougea pas.

--Si c'est un malade, dit Philis, qui ne voulait pas partir dj,
j'attendrai dans la salle  manger.

Et elle se leva.

Avant qu'elle ft sortie, Joseph entra:

--Monsieur le docteur Balzajette, dit-il.

--Tu vois, s'cria Philis.

Sans lui rpondre, Saniel fit signe  Joseph d'introduire le docteur
Balzajette, et, tandis qu'elle disparaissait lgrement, sans bruit, il
se dirigea vers le salon.

Balzajette vint  lui les deux mains tendues:

--H! bonjour, mon jeune confrre! Enchant de vous rencontrer.

L'accueil tait bienveillant, amical et aussi protecteur; Saniel y
rpondit de son mieux.

--Depuis que nous nous sommes rencontrs, continua Balzajette, j'ai
pens  vous. A cela, rien que de naturel, car vous m'inspirez une vive
sympathie, et ce n'est pas d'aujourd'hui; la premire fois que vous tes
venu me faire visite, vous m'avez tout de suite plu; je vous ai devin
et me suis dit Voil un grand garon qui fera son chemin. Vous
souvenez-vous?

Assurment il se souvenait; et de toutes les visites qu'il avait faites
 ce moment aux mdecins et aux pharmaciens de son quartier, celle 
Balzajette avait t la plus dure; il tait impossible de montrer plus
de morgue, plus de hauteur; plus de ddain, que ce solennel n'en avait
mis dans son accueil. Mais alors le jeune confrre tait perdu dans la
foule des pauvres diables et vraisemblablement il y resterait; tandis
que, maintenant qu'il en tait sorti, on ne savait pas o il irait.

--Je vous disais que j'avais pens  vous, continua Balzajette; c'est 
propos de cette cliente dont vous m'avez parl; vous savez?

--Madame Dammauville?

--Prcisment. Je l'ai remise sur pied comme j'en tais sr et comme je
vous l'avais annonc; mais, depuis, cette mauvaise temprature lui a
fait reprendre le lit. Ce n'est qu'une affaire de jours, sans aucun
doute; seulement, en attendant, la pauvre femme s'irrite, s'impatiente;
vous savez, jeune confrre, les femmes! Enfin, que vous dirai-je?
Pour calmer cette impatience, je lui ai spontanment propos une
consultation, et naturellement j'ai prononc votre nom, qui tait
indiqu par votre beau travail sur les lsions mdullaires; je l'ai
appuy comme il convenait, avec l'estime qu'il s'est acquise, et j'ai eu
la satisfaction de le voir accepter.

Saniel remercia comme s'il croyait  la parfaite sincrit de cette
proposition spontane.

--J'aime les jeunes, et tiens  vous dire que, toutes les fois que
l'occasion s'en prsentera, je serai heureux de vous introduire dans
ma clientle. Pour madame Dammauville, quel jour voulez-vous que nous
prenions?

Comme Saniel paraissait hsitant, Balzajette, se mprenant sur la cause
de son silence, insista:

--C'est une impatiente, dit-il; prenons donc le jour le plus rapproch
qu'il sera possible.

Il fallait rpondre, et dans ces conditions un refus n'tait pas
explicable.

--Voulez-vous demain? dit-il.

--Demain, c'est entendu. Votre heure?

Avant de rpondre, Saniel alla  son bureau et consulta un almanach, ce
qui parut parfaitement ridicule  Balzajette:

--Est-ce qu'il s'imagine, le jeune confrre, que je vais croire son
temps si troitement pris, qu'il lui faut des combinaisons pour me
donner une heure? Mais ce n'tait point une combinaison de ce genre que
Saniel cherchait: poser devant cette vieille baderne, l'blouir, il
avait bien la tte  cela! Son almanach donnait le lever et le coucher
du soleil, et c'tait l'heure prcise de ce coucher qu'il voulait: 26
mars, 6 h. 20 m.;  ce moment, il ne ferait pas encore assez nuit pour
que les lampes fussent allumes chez madame Dammauville, et dj,
cependant, le jour serait assez sombre pour que dans l'incertitude du
soir elle le vt mal.

--Voulez-vous six heures un quart? Je passerai vous prendre  six
heures.

--Volontiers; seulement je vous demanderai d'tre trs exact; j'ai un
dner pour sept heures, rue Royale.

Et Saniel promit l'exactitude; ce dner tait une circonstance favorable
qui lui promettait de sortir de chez madame Dammauville avant qu'on
apportt les lampes.

Quand Balzajette fut parti, il alla rejoindre Philis dans la salle 
manger o elle attendait anxieuse:

--Rendez-vous est pris pour demain,  six heures un quart, chez madame
Dammauville.

Elle se jeta  son cou:

--Je savais bien que tu me pardonnerais.



XI

Ce ne fut pas sans motion que, le lendemain, Saniel vit s'couler
l'aprs-midi, et, bien qu'il se ft mis au travail pour employer son
temps,  chaque instant il s'interrompait pour regarder l'heure.

Parfois il trouvait qu'elle passait vite, puis tout de suite qu'elle ne
marchait pas.

Cette agitation l'exasprait, car le calme n'avait jamais t plus
ncessaire que dans cette circonstance; qu'un danger se prsentt et
ce n'tait qu'en restant matre de soi qu'il pouvait se sauver: il lui
fallait le sang-froid du chirurgien dans une opration, le coup d'oeil
du gnral dans une bataille, et le sang-froid pas plus que le coup
d'oeil ne se trouvent chez les nerveux et les agits.

Surgirait-il, ce danger?

C'tait la question qui revenait sans cesse, s'imposait, quoi qu'il ft
pour l'carter, et le jetait dans ce trouble d'autant plus nervant
qu'il se rendait parfaitement compte de l'inanit d'un pareil examen.
A quoi bon tudier les chances qu'il y avait pour ou contre? Tout cela
tait en l'air; aux mains du hasard, et par consquent en dehors de sa
volont.

Ou il avait russi  se rendre mconnaissable, ou il n'y tait pas
parvenu; c'tait un fait auquel maintenant il ne pouvait rien.

Ce qui tait humainement possible dans cet ordre d'ides, il l'avait
prvu en choisissant une heure o l'obscurit du soir mettait les
chances de son ct; pour le reste, il fallait s'en rapporter  la
Fortune.

Et allant  sa chemine, il restait devant la glace, comparant son
visage  la photographie que madame Cormier lui avait remise, et muscle
aprs muscle, il s'tudiait. Ah! s'il n'avait pas eu ces yeux bleu
ple, ces yeux d'acier, il se ft senti plus tranquille; mais dans
l'obscurit, madame Dammauville verrait-elle son regard?

Toute la journe il avait tudi le ciel, car pour le succs de sa
combinaison il importait qu'il ne ft ni trop clair ni trop sombre: trop
clair, parce que madame Dammauville pourrait le bien dvisager; trop
sombre, parce qu'on allumerait les lampes. Il devait se souvenir que
c'tait prcisment sous la lumire d'une lampe qu'elle l'avait vu.
Jusqu'au soir, le temps fut incertain, avec un ciel tantt ensoleill,
tantt nuageux; mais  ce moment les nuages furent emports par un vent
du nord, et le temps se mit dcidment au froid, avec la clart rose et
ple de la fin mars quand il gle encore.

En s'examinant bien, il eut la satisfaction de constater qu'il tait
plus calme qu'au matin, et qu' mesure que le moment de l'assaut
s'tait rapproch son agitation s'apaisait: la dcision, la fermet, le
sang-froid lui taient revenus; il se sentait matre de sa volont et
capable de n'obir qu' elle.

A six heures prcises, il sonnait  la porte de Balzajette, et tout de
suite ils partaient pour la rue Sainte-Anne. Heureux d'avoir un auditeur
aux oreilles complaisantes, Balzajette faisait tous les frais de
l'entretien, sans que Saniel et  rpondre de temps en temps autre
chose que oui ou non, et, bien entendu, ce n'tait pas de madame
Dammauville qu'il parlait, mais d'histoires mondaines: de la premire
reprsentation de la veille  l'Opra-Comique,  laquelle il avait
assist; de politique; du prochain Salon, o l'on verrait plusieurs
tableaux importants pour lesquels les peintres lui avaient demand son
jugement, certains  l'avance que ce serait celui de l'opinion publique.

A six heures un quart juste, ils arrivaient  la maison de la rue
Sainte-Anne, o Saniel n'tait pas revenu depuis la mort de Caffi.
En passant devant la loge de la vieille concierge, qui salua
respectueusement Balzajette, il fut content de lui: son coeur ne battait
pas trop vite, ses ides taient fermes et nettes, tout au moment
prsent, ni en de ni au del: si un danger se prsentait il se sentait
assur de lui faire tte, sans affolement comme sans brutalit.

Au coup de sonnette tir de main de matre par Balzajette, la porte fut
ouverte aussitt par une femme de chambre poste videmment dans le
vestibule pour attendre leur arrive.

Balzajette passa le premier et Saniel le suivit, en donnant un rapide
coup d'oeil aux pices qu'ils traversaient: une salle  manger meuble
d'acajou, et un salon en tapisserie  la main de couleur fane; ils
taient arrivs  une porte  laquelle Balzajette frappa deux coups.

--Entrez, rpondit une voix de femme au timbre ferme.

C'tait le moment dcisif: le jour tait  souhait, ni trop vif ni trop
obscur. Qu'allait dire le premier coup d'oeil de madame Dammauville?

--Mon confrre le docteur Saniel, annona Balzajette en allant  madame
Dammauville pour lui serrer la main.

Elle tait tendue sur le petit lit dont avait parl Philis, mais non
contre les fentres, plutt au milieu de la chambre, plac l videmment
d'aprs l'exprience d'une malade qui sait qu'on devra tourner autour
d'elle pour l'examiner.

Profitant de cette disposition, Saniel passa tout de suite entre le lit
et les fentres, de faon que le jour le frappt de dos et laisst, par
consquent, son visage dans l'ombre; cela se fit naturellement, sans
aucune affectation, et il sembla qu'il n'avait pris ce ct du lit que
parce que Balzajette avait pris l'autre.

L'examen commena, dirig par Saniel, avec une nettet et une prcision
qui firent plaisir  Balzajette: il ne se perdait pas dans des paroles
oiseuses, le jeune confrre, pas plus que dans des dtails inutiles; il
allait droit au but, ne demandant, ne cherchant que l'indispensable, et,
comme les rponses de madame Dammauville taient aussi prcises que les
questions de Saniel, tout en coutant et en plaant un mot bref de temps
en temps, il se disait que son dner ne serait pas retard, ce qui tait
le point principal de sa proccupation. Dcidment, il comprenait la
vie, le jeune confrre, on pourrait l'appeler en consultation; c'tait
un garon  protger,  lancer: avec sa tournure lourde, son allure
brutale, sa tenue nglige, on, n'aurait pas de rivalit  craindre;
avant qu'il et pris les manires et la correction d'un homme du monde,
s'il les prenait jamais, il s'coulerait du temps.

Cependant quand madame Dammauville en vint  se plaindre du froid
qu'elle prouvait, Balzajette trouva que Saniel la laissait se perdre
dans des dtails un peu minutieux.

--Vous avez toujours t frileuse?

--Oui et avec une fcheuse disposition  m'enrhumer pour un abaissement
de temprature d'un ou deux degrs.

--Faisiez-vous de l'exercice en plein air?

--Trs peu.

--On ne vous a jamais conseill les affusions d'eau froide?

--Je ne les aurais pas supportes.

--Il faut vous dire, interrompit Balzajette, qu'avant d'habiter cette
maison, cette vieille maison qui lui appartient, madame Dammauville
occupait un appartement plus moderne, o elle tait chauffe au
calorifre, et o, par consquent, il lui tait facile de maintenir une
temprature douce et uniforme  laquelle elle s'tait habitue.

--En venant m'installer dans cette maison, o il n'tait pas possible
d'tablir un calorifre, continua madame Dammauville, j'ai employ tous
les moyens pour me mettre  l'abri du froid qui, j'en suis certaine,
est mon grand ennemi: vous pouvez voir que j'ai fait poser de doubles
bourrelets aux portes comme aux fentres.

Malgr cette invitation et le geste qui l'accompagnait, Saniel se garda
bien de tourner la tte du ct de la fentre; il maintint son visage
dans l'ombre, se contentant de regarder la porte qui lui faisait face.

--En mme temps, continua madame Dammauville, j'ai appliqu des tentures
sur les murs, des tapis sur le parquet, d'pais rideaux aux fentres,
des portires aux portes, et malgr les grands feux que j'entretiens
dans ma chemine, bien souvent je n'arrive pas  me rchauffer.

--Est-ce que vous allumez aussi ce pole? demanda Saniel en montrant un
petit pole mobile plac au coin de la chemine.

--La nuit seulement, afin que mes domestiques n'aient pas  se relever
d'heure en heure pour entretenir le feu de la chemine: on le charge
le soir avant que je m'endorme, on place le tuyau dans la chemine, et
jusqu'au matin il maintient une chaleur  peu prs suffisante.

--J'estime qu'il conviendra de supprimer ce mode de chauffage, qui peut
avoir de graves inconvnients, dit Saniel, et, mon confrre et moi, nous
examinerons tout  l'heure la question de savoir s'il ne serait pas
possible de vous donner la chaleur qu'il vous faut, rien qu'avec cette
seule chemine, sans fatiguer vos domestiques et sans vous rveiller
trop souvent pour charger le feu. Mais continuons.

Quand il fut arriv au bout de ses questions, il se leva pour examiner
la malade sur son lit, mais sans tourner autour d'elle, et de faon 
rester  contre-jour.

Comme peu  peu la rverbration du soleil couchant reste au ciel
s'tait affaiblie, Balzajette proposa de demander des lampes; sans
mettre trop de hte dans sa rponse, Saniel refusa: inutile, le jour
suffisait.

Ils passrent dans le salon, o ils se mirent d'autant plus vite
d'accord, qu' tout ce que Saniel disait Balzajette rpondait:

--Je suis heureux de constater que vous partagez ma manire de voir;
c'est cela, c'est bien cela!

Tous deux d'ailleurs avaient leurs raisons pour se hter: Saniel,
la peur des lampes; Balzajette, le souci de son dner. Diagnostic,
traitement  suivre, tout fut rapidement arrt; Saniel proposait,
Balzajette approuvait.

--C'est cela, c'est bien cela!

La question de la suppression du pole mobile fut de mme dcide en
deux mots: pour la nuit, on installerait une grille dans la chemine, on
l'emplirait de charbon de terre qu'on couvrirait de poussier mouill, et
avec ce systme, employ dans beaucoup de petites gares de chemins de
fer, on aurait du feu jusqu'au matin.

--Rentrons, dit Balzajette, qui avait de l'initiative et de la dcision
pour toutes les choses matrielles.

Saniel, qui avait tenu ses yeux sur les fentres, tait tranquille:
il faisait encore assez jour pour qu'on n'et pas besoin de lampes;
d'ailleurs, pendant leur tte--tte, aucune domestique n'avait travers
le salon pour entrer chez madame Dammauville.

Mais, lorsque Balzajette ouvrit la porte de la chambre pour revenir
auprs de la malade, un flot de lumire emplit le salon et les
enveloppa: une lampe  abat-jour tait pose sur une petite table auprs
du lit; deux autres lampes avec des globes taient allumes sur la
chemine, refltant leur lumire dans la glace.

Comment n'avait-il pas prvu qu'il y avait, pour entrer dans la chambre
de madame Dammauville, d'autre porte que celle du salon? Mais quand
il l'aurait prvu, quand il aurait aperu cette porte cache par la
tenture, cela n'et attnu en rien le danger de sa situation. Il eut
trouv le temps de se prparer; voil tout. Mais  quoi se prparer?
Ou entrer dans la chambre et faire tte  ce danger, ou se sauver. Il
entra.

--Voici ce que nous avons dcid, dit Balzajette, qui ne perdait jamais
une occasion de se mettre en avant et de prendre la parole.

Pendant qu'il parlait, madame Dammauville ne paraissait pas l'couter;
elle avait attach ses yeux sur Saniel, plac entre elle et la chemine
de manire  tourner le dos aux lampes, et elle le regardait avec une
fixit caractristique.

Balzajette, qui s'coutait parler, ne remarquait rien; mais Saniel, qui
savait ce qu'il y avait derrire ce regard, ne pouvait pas n'en pas tre
frapp; heureusement pour lui il n'avait qu' laisser aller Balzajette,
ce qui lui permettait de ne pas se trahir par le frmissement de la
voix.

Cependant Balzajette semblait prt d'arriver au bout de ses
explications: tout  coup Saniel vit madame Dammauville tendre la main
vers la lampe pose sur la table et soulever l'abat-jour en l'abaissant
vers elle de faon  former un rflecteur qui projett la lumire sur
lui; en mme temps il recevait un rayon lumineux en plein visage.

Madame Dammauville poussa un petit cri touff.

Balzajette s'arrta, puis ses yeux tonns allrent de madame
Dammauville  Saniel, et de Saniel  madame Dammauville.

--Vous n'tes pas souffrante? dit-il.

--Pas du tout.

Que se passait-il donc? Mais il tait rare qu'il demandt l'explication
d'une chose qui le surprenait, aimant mieux la deviner et l'expliquer
lui-mme.

--Ah! j'y suis, dit-il avec un sourire satisfait: la jeunesse de mon
jeune confrre vous tonne. C'est sa faute; pourquoi diable a-t-il fait
couper ses longs cheveux et sa barbe fauve frise.

Si madame Dammauville n'avait pas lch l'abat-jour, elle aurait vu le
visage de Saniel se dcolorer et ses lvres frmir.

--Mais voil! continua Balzajette; il a fait ce sacrifice  ses
nouvelles fonctions: l'tudiant a disparu devant le professeur.

Il et pu continuer longtemps: ni madame Dammauville ni Saniel ne
l'coutaient; mais, pensant  son dner, il n'allait pas se lancer dans
un discours qu' tout autre moment il n'et pas manqu de placer; il se
leva pour se retirer.

Comme Saniel saluait, madame Dammauville l'arrta d'un mouvement de
main.

--Ne connaissiez-vous pas ce malheureux qui a t assassin en face?
dit-elle en montrant ses fentres.

Si grave que ft un aveu, Saniel ne pouvait pas rpondre par une
ngation.

--J'ai t appel pour constater sa mort, dit-il.

Et il fit quelques pas vers la porte; mais elle le retint encore:

--tiez-vous en relations avec lui? demanda-telle.

--Je l'avais vu quelquefois.

Balzajette coupa court  cette conversation, oiseuse pour lui:

--Bonsoir, chre madame. Je vous reverrai demain, mais pas le matin, car
je pars  six heures pour la campagne et ne reviendrai qu' midi.



XII

--Avez-vous remarqu comme je lui ai coup la parole? dit Balzajette
dans l'escalier. Si on coutait les femmes, elles ne vous laisseraient
jamais partir. Du diable si je devine pourquoi elle vous a parl de cet
homme assassin! Et vous, vous en doutez-vous?

--Non.

--Je crois que cet assassinat lui a jusqu' un certain point dtraqu la
cervelle; en tout cas, il lui a fait prendre cette maison en horreur.

Il continua ainsi sans que Saniel coutt ce qu'il disait; en arrivant 
la rue Neuve-des-Petits-Champs, Balzajette hla une voiture qui passait
vide.

--Vous avez eu la gentillesse de ne pas me mettre en retard, dit-il en
serrant la main de son jeune confrre; cependant je vois que je serais
oblig de marcher vite pour arriver  mon dner, et je n'aime pas 
m'asseoir  une bonne table sans me sentir en possession de tous mes
moyens. Au revoir!

Quel dbarras! Ce bavardage donnait le vertige  Saniel.

Il fallait se remettre, se reconnatre, envisager la situation et ce qui
pouvait, ce qui devait en advenir.

Elle tait simple, cette situation; le cri de madame Dammauville l'avait
rvle: lorsque la lumire de la lampe l'avait frapp en plein visage,
elle avait retrouv en lui l'homme qu'elle avait vu tirer les rideaux
de Caffi. Si, dans sa stupfaction, elle s'tait d'abord refuse 
le croire, ses questions  propos de Caffi, et les explications de
Balzajette sur les longs cheveux et la barbe frise du jeune confrre
avaient ananti ses hsitations et remplac le doute par l'horreur de la
certitude: l'assassin, c'tait lui, elle le savait, elle avait vu; et,
telle qu'elle venait de se rvler  lui, il ne semblait pas qu'elle ft
femme  rcuser le tmoignage de ses yeux et  laisser branler par
de simples dngations la solidit de ses souvenirs, appuys sur les
paroles de Balzajette.

Tout cela tait d'une clart aveuglante qui montrait jusqu'au fond
l'abme ouvert devant lui; mais ce qu'il ne voyait pas, c'tait de
quelle faon elle allait le pousser dans ce gouffre vertigineux,
c'est--dire  qui elle rvlerait la dcouverte qu'elle venait de
faire;  Philis,  Balzajette,  la justice.

Ce lui fut presque un soulagement de penser que pour ce soir au moins ce
ne pourrait pas tre  Philis, puisqu'en ce moment mme elle devait
tre chez lui, attendant son retour anxieusement; il y avait en lui
une douleur et une rvolte  la pense que, la premire, elle
pouvait apprendre la vrit. Il ne voulait pas que cela ft, et il
l'empcherait.

Cette proccupation lui donna un but; il revint rue Louis-le-Grand,
pensant plus  Philis qu' lui-mme. Quel dsastre quand elle saurait
tout! Comment supporterait-elle ce coup et quels sentiments lui
inspirerait-il, quel jugement sur celui qu'elle aimait? La pauvre fille!
Il s'attendrit sur elle. Lui, il tait perdu, et c'tait sa faute; il
portait la peine de sa maladresse; mais elle, ce serait la peine de son
amour qu'elle porterait: quelle blessure pour ce coeur si sensible, pour
cette me haute et fire!

Peut-tre allait-il la voir pour la dernire fois; cette heure et plus
rien.

Alors il voulut qu'elle ft douce pour elle, et lui laisst un souvenir
qui plus tard ft un allgement  sa douleur, un rayon clair et chaud
dans son deuil. Il avait t dur en ces derniers temps, fantasque,
brutal, inexplicable, et, avec cette srnit d'humeur qui tait sa
nature mme, elle ne lui en avait pas voulu; quand il la bousculait de
sa main lourde, elle avait bais cette main, en attachant sur lui ses
beaux yeux tendres, tout pleins de caresses passionnes. Il fallait
qu'elle oublit cela, et que de leur dernire entrevue elle emportt une
impression attendrie qui la soutiendrait.

Que ferait-il bien; pour elle? Il se rappela combien elle avait t
heureuse de leurs dners improviss au coin du feu six mois auparavant
et il voulut lui donner ce mme plaisir: il la verrait heureuse encore
et, prs d'elle, sous son regard, peut-tre oublierait-il le lendemain.

Il entra chez le restaurateur qui lui fournissait ses djeuners, et
commanda deux dners qu'on apporterait chez lui immdiatement.

Il n'et pas  mettre la clef dans sa serrure: Philis tait derrire la
porte, coutant. Quand elle reconnut son pas sur le palier, elle ouvrit.

--Eh bien?

--Ton frre est sauv.

--Madame Dammauville ira  l'audience?

--Je te promets qu'il est sauv.

--Par toi?

--Oui, par moi... prcisment.

Dans son trouble de joie, elle ne remarqua pas l'accent de ces derniers
mots.

--Alors tu me pardonnes?

Il la prit dans ses bras, et l'embrassant avec une motion grave:

--De tout mon coeur, je te jure!

--Tu vois bien qu'il tait crit que tu irais chez madame Dammauville,
malgr toi, malgr tout; c'tait providentiel.

--Il est certain que ton amie la Providence ne pouvait pas intervenir
plus  propos dans mes affaires.

Cette fois elle ne put pas ne pas tre frappe du ton qu'il avait mis
dans sa rponse; mais elle s'imagina que c'tait uniquement cette
allusion  une intervention suprieure qui l'avait contrari.

--C'tait  nous que je pensais, dit-elle, non  toi.

--J'ai bien compris. Mais ne parlons pas de cela; tu es heureuse, je ne
veux pas assombrir ta joie; au contraire, j'ai pens  m'y associer en
te faisant une surprise: nous allons dner ensemble.

--Oh! cher, s'cria-t-elle frissonnante, que tu es gentil!

Mais tout de suite, s'arrtant:

--Et maman qui attend dans l'inquitude! Je ne peux pas la laisser se
dvorer.

--cris-lui la bonne nouvelle, en lui disant que tu es retenue par moi,
par Nougarde, le premier prtexte venu; je donnerai ta lettre au garon
de Colliot qui va nous monter notre dner, et il l'enverra par un
commissionnaire.

La lettre fut vite faite.

--Maintenant, dit Philis joyeusement, je vais mettre la table; toi,
allume le feu; car il nous faut une belle flambe qui ptille dans la
chemine, nous gaie et tienne notre dner chaud. Qu'est-ce que tu as
command?

--Je ne sais pas: deux dners.

--Tant mieux! nous aurons des surprises; nous laisserons les plats
couverts devant le feu, et nous les prendrons au hasard; peut-tre
mangerons-nous le rti avant l'entre; mais ce ne sera que plus drle.

Lgre, vive, affaire, elle allait et venait autour de la table,
gracieuse et charmante.

Quand le garon sonna, le couvert tait mis; Philis lui donna sa lettre
et le renvoya au plus vite, car elle avait hte d'tre en tte  tte
avec Saniel.

Alors ils s'assirent  table devant le feu, en face l'un de l'autre.

--Quel bonheur d'tre seuls, dit-elle, de pouvoir se parler, se regarder
librement!

C'tait avec une tendresse qu'elle n'avait jamais vue dans ses yeux
qu'il la regardait, une profondeur de contemplation mue qui la
bouleversait et l'anantissait. De temps en temps, de petits cris de
bonheur lui chappaient:

--Oh! cher, cher, murmurait-elle.

Cependant elle le connaissait trop bien pour ne pas voir que souvent un
nuage de tristesse voilait ces yeux tout pleins d'amour, et que souvent
aussi ils taient sans aucune expression, comme s'ils regardaient en
dedans. Tout d'abord elle ne dit rien; mais,  la longue, elle ne put
pas toujours imposer silence  l'inquitude: pourquoi cette mlancolie
en un pareil moment?

--Quelle diffrence entre ce dner, dit-elle, et ceux de la fin
d'octobre! A ce moment, tu tais cras par les difficults les plus
dures, en lutte avec les cranciers, menac de tous les cts, sans
lendemain; et maintenant tout est aplani: plus de cranciers, plus de
luttes, les ennuis que je t'imposais ont pris fin, la vie s'ouvre facile
et glorieuse, le but que tu poursuivais est atteint, tu n'as plus qu'
marcher droit devant toi, fier et superbe. Et pourtant il y a dans ta
physionomie une tristesse qui me tourmente. Qu'as tu? Parle, je t'en
prie. A qui te confesseras-tu, si ce n'est  celle qui t'adore.

Il la regarda longuement sans rpondre, se demandant si, pour le repos
de son coeur, cette confession ne vaudrait pas mieux que le silence,
mais le courage lui manqua, l'orgueil ferma ses lvres.

--Que veux-tu que j'aie? dit-il. Si ma physionomie est chagrine, c'est
qu'elle ne traduit pas fidlement ce que je ressens; car ce que je
ressens en ce moment c'est un ineffable sentiment de tendresse pour toi,
une inexprimable reconnaissance pour ton amour et pour le bonheur que tu
m'as donn. Si j'ai t heureux dans ma vie rude et cahote, 'a t par
toi; ce que j'ai eu de bon: joie, confiance, espoir, souvenirs, c'est 
toi que je l'ai d; et, si nous ne nous tions pas rencontrs, j'aurais
le droit de dire que j'ai t le plus misrable des malheureux. Quoi
qu'il arrive de nous, garde ces paroles, ma mignonne, et descends-les
au plus profond de ton coeur, o tu les retrouveras un jour quand tu
voudras me juger.

--Te juger, moi!

--Tu m'aimes, tu ne me connais pas; mais il viendra une heure o tu
voudras justement connatre celui que tu as aim: alors souviens-toi de
cette soire.

--Elle est trop radieuse pour que je l'oublie.

--Quelle qu'elle soit, rappelle-la toi: c'est chose si fragile et si
phmre que la vie, qu'il est beau de pouvoir la concentrer, la rsumer
par le souvenir, dans une heure qui la marque et lui donne sa porte:
cette heure, c'est celle qui s'coule en ce moment o je te parle avec
cette sincrit mue.

Philis n'tait point habitue  ces lans, car dans les rares
panchements auxquels il s'tait parfois abandonn, Saniel avait
toujours observ une certaine rserve, comme s'il craignait de se livrer
et de laisser lire au fond de sa nature. Que de fois l'avait-il raille
lorsqu'elle sentimentalisait, comme il disait, et chantait sa romance;
et voil que lui-mme la chantait, cette romance d'amour.

Si grand que ft son bonheur  l'couter, elle ne pouvait pas se
dfendre cependant d'un tonnement inquiet, et de se demander sous
quelle impression mlancolique il se trouvait en ce moment.

Il savait trop bien lire en elle pour ne pas deviner cette inquitude;
alors, ne voulant pas se trahir, il amena un sourire dans ses yeux:

--Tu ne me reconnais pas, n'est-ce pas? dit-il, et je suis sr que tu te
demandes si je ne suis pas malade.

--Oh! cher, ne raille point et ne te raidis pas contre le sentiment
qui met une si douce musique sur tes lvres: heureuse, si heureuse de
t'entendre parler ainsi que je voudrais voir ton bonheur gal au
mien, dissiper le nuage assombri dont ton regard est voil. Ne
t'abandonneras-tu jamais? A cette heure surtout o tout chante et rit en
nous comme autour de nous! Que tu fusses chagrin il y a six mois, rien
n'tait plus lgitime: c'tait dsespr que tu aurais pu tre en face
du lendemain; mais aujourd'hui que te manque-t-il pour tre heureux?

--Rien, c'est vrai.

--Ce prsent n'est-il pas le matin radieux d'un avenir superbe?

--Que veux-tu! il y a des physionomies chagrines, comme il y en a
d'heureuses: la mienne n'est pas la tienne mais ne parlons plus de cela,
ni de pass, ni d'avenir: soyons au prsent.

Il se leva et, la prenant dans ses bras, il la fit asseoir prs de lui
sur le divan.

Le tintement de la sonnette de l'entre fit sursauter Saniel comme s'il
avait reu une forte commotion lectrique.

--Tu ne vas pas ouvrir? dit Philis. Qu'on ne nous prenne pas notre
soire.

Mais bientt une nouvelle sonnerie, plus ferme, le mit sur ses jambes.

--Le mieux est de savoir, dit-il, et il alla ouvrir la porte, laissant
Philis dans son cabinet.

Une femme de chambre lui tendit une lettre:

--De la part de madame Dammauville, lui dit-elle; il y a une rponse.

Il la laissa dans le vestibule, clair par la porte ouverte sur le
palier, et rentra dans son cabinet pour lire la lettre: le rve
n'avait pas dur longtemps, la ralit le ressaisissait de ses mains
impitoyables; cette lettre  coup sr allait annoncer le coup qui le
menaait.

Si M. le docteur Saniel est libre, je le prie de venir me voir ce soir
pour affaire urgente; je l'attendrai jusqu' dix heures; sinon je compte
sur lui demain matin  partir de neuf heures.

A. DAMMAUVILLE.

Il revint dans le vestibule:

--Dites  madame Dammauville que je serai prs d'elle dans un quart
d'heure.

Quand il rentra dans son cabinet, il trouva Philis debout devant la
glace, occupe  mettre son chapeau.

--J'ai entendu, dit-elle. Quel chagrin! Mais je ne peux pas t'en
vouloir, puisque c'est pour Florentin que tu me quittes.

Comme elle se dirigeait vers la porte, il l'arrta:

--Embrasse-moi donc une fois encore.

--Jamais il ne l'avait serre d'une treinte aussi longue, aussi
passionne.



XIII

Saniel n'avait pas eu une seconde de doute; ce n'tait pas pour
l'entretenir de mdecine que madame Dammauville l'appelait, c'tait pour
lui parler de Caffi, et, dans la crise qui venait d'clater, il devait
se dire que c'tait peut-tre une bonne chance qu'il en ft ainsi: au
moins il allait tre le premier  savoir ce qu'elle avait dcid, et
alors, il pourrait se dfendre; rien n'est dsespr tant que la lutte
est possible.

A son coup de sonnette donn avec fermet, la domestique qui avait
apport la lettre ouvrit la porte, et une petite lampe  la main elle
lui fit traverser la salle  manger et le salon pour l'introduire dans
la chambre de madame Dammauville.

Ds le seuil, un coup d'oeil lui montra que les dispositions de cette
chambre taient changes: le petit lit, sur lequel il avait vu madame
Dammauville, tait rang, repli entre les deux fentres, et elle tait
couche dans un grand lit  baldaquin, avec rideaux d'toffe sombre;
auprs d'elle, elle avait une table assez grande sur laquelle tait
pose une lampe  abat-jour, des livres, un buvard; une thire et une
tasse; sur la blancheur des draps, se dtachait un cordon de sonnette
plus long qu'ils ne le sont d'ordinaire, de faon  traner sur son
lit, o elle pouvait le prendre sans faire de mouvements; le feu de la
chemine tait teint, mais du pole mobile rayonnait une chaleur qui
disait qu'on l'avait charg pour la nuit.

Cette chaleur saisit Saniel, qui, par un mouvement machinal, dboutonna
son pardessus.

--Si la chaleur vous incommode, veuillez vous dbarrasser de votre
pardessus, dit madame Dammauville.

Tandis qu'il le dposait, ainsi que son chapeau sur un fauteuil,  ct
de la chemine, il entendit madame Dammauville qui disait  sa femme de
chambre:

--Restez dans le salon et prvenez la cuisinire de ne pas se coucher.

Que signifiait cette recommandation? Aurait-elle peur qu'il lui coupt
le cou?

--Voulez-vous approcher de mon lit, dit-elle, nous pourrons-nous
entretenir sans lever la voix, ce qui est important.

Il prit une chaise et s'assit  une certaine distance du lit, de faon 
ne pas se trouver dans le cercle lumineux de la lampe; puis il attendit.

Un moment de silence qu'il trouva terriblement long s'coula avant
qu'elle prt la parole.

--Vous savez, dit-elle enfin, comment le hasard m'a fait voir de
cette place--elle montra une des fentres de sa chambre--le visage de
l'assassin de mon malheureux locataire, M. Caffi.

--Mademoiselle Cormier me l'a racont, rpondit-il du ton de la
conversation ordinaire.

--Peut-tre vous tonnerez-vous qu' pareille distance j'aie vu ce
visage assez bien pour le retrouver aprs cinq mois comme si je l'avais
encore devant moi.

--Cela, en effet, est extraordinaire.

--Pas pour ceux qui ont la mmoire des physionomies et des attitudes;
or, chez moi, cette mmoire a toujours t trs dveloppe. J'ai gard
le souvenir de mes camarades d'enfance, et je les revois telles qu'elles
taient  six ans,  dix ans, sans qu'aucune confusion se fasse dans mon
esprit.

--Les impressions de l'enfance sont gnralement vives et persistantes.

--Cette persistance ne s'applique pas qu' mes impressions de jeunesse:
aujourd'hui, je n'oublie pas ou ne confonds pas plus une physionomie
qu'autrefois. Peut-tre, si j'avais eu de nombreuses relations et si
j'avais vu tous les jours une grande quantit de gens, cette confusion
se serait-elle tablie, mais ce n'est pas mon cas, la fragilit de ma
sant m'a impos une vie retire, et il n'est personne avec qui j'ai eu
des rapports, mme passagers, dont mes yeux ne se souviennent. Quand je
pense  quelqu'un, ce n'est pas tout d'abord son nom que j'voque, c'est
sa physionomie. Toutes les fois que j'ai t au Snat ou  la Chambre,
je n'ai pas eu  demander le nom des dputs ou des snateurs qui
parlaient; quand j'avais vu leur portrait, je les reconnaissais
srement. Si j'entre dans ces dtails, c'est qu'ils ont une grande
importance comme vous allez le voir.

Il n'avait pas besoin qu'elle lui signalt cette importance, il ne la
comprenait que trop.

--Enfin, je suis ainsi, reprit-elle; il n'est donc pas tonnant que
la physionomie et l'allure de l'homme qui a tir les rideaux dans
le cabinet de M. Caffi ne soient pas sortis de ma mmoire; vous
l'admettez, n'est-ce pas?

--Puisque vous me consultez, je dois vous dire que les oprations de la
mmoire ne sont pas aussi simples qu'on l'imagine dans le monde, elles
comprennent trois choses: la conservation de certains tats, leur
reproduction et leur localisation dans le pass, qui doivent tre
runies pour constituer la mmoire parfaite. Or, cette runion n'a pas
toujours lieu, et souvent la troisime manque.

--Je ne saisis pas bien; quelle est, je vous prie, cette troisime
chose?

--La reconnaissance.

--Eh bien! je puis vous affirmer que dans le cas qui m'occupe, elle ne
manque pas.

L'action s'engageant de cette faon, il tait d'une importance capitale
pour Saniel de jeter des doutes dans l'esprit de madame Dammauville
et de l'amener  croire que cette mmoire dont elle se montrait sre
n'tait peut-tre pas aussi solide, aussi parfaite qu'elle l'imaginait.

--C'est que prcisment, dit-il, cette troisime chose est la plus
dlicate et la plus complexe des trois, puisqu'elle suppose, outre
l'tat de conscience principal, des tats secondaires variables en
nombre et en degr qui, groups autour de lui, le dterminent.

Madame Dammauville resta un moment silencieuse et Saniel vit qu'elle
faisait effort pour tendre son esprit sur ces paroles obscures:

--Je ne comprends pas, dit-elle enfin.

C'tait justement ce qu'il voulait; cependant, comme il n'et pas t
adroit de laisser croire qu'il cherchait  la tromper ou  l'tourdir,
il crut qu'il pourrait tre un peu plus prcis:

--Je veux demander, reprit-il, si vous avez la certitude que dans le
mcanisme de la vision et celui de la reconnaissance qui est une vision
dans le temps, il ne s'est gliss aucune confusion.

Elle respira, satisfaite videmment de sortir de ces subtilits qui la
troublaient.

--C'est justement parce que j'admets la possibilit de cette confusion,
au moins en partie, que je vous ai appel, dit-elle, pour que vous
l'tablissiez.

Saniel devait paratre ne pas comprendre:

--Moi, madame.

--Vous-mme. Il y a quelques heures, lorsque vous tes venu avec M.
Balzajette, vous n'avez pas pu ne pas remarquer que je vous examinais
d'une faon peu naturelle. Avant qu'on allumt les lampes, et quand vous
tourniez le dos au jour, je cherchais o je vous avais dj vu, mais
sans y arriver. J'tais certaine de trouver en vous des points de
ressemblance avec une physionomie que je connaissais, mais le nom 
mettre sur cette physionomie m'chappait. Lorsque vous tes rentr et
que je vous ai mieux vu  la clart des lampes, mes souvenirs se sont
prciss; j'ai soulev l'abat-jour, la lumire vous a frapp en plein
et alors vos yeux si caractristiques, en mme temps qu'une violente
contraction de votre visage, m'ont cri ce nom: cette physionomie, ces
yeux, ce visage appartenaient  l'homme que, de cette place,--elle
montra la fentre,--j'ai vu tirer les rideaux de M. Caffi.

Saniel ne broncha pas.

--Voil une ressemblance qui serait fcheuse pour moi, dit-il, si votre
mmoire tait fidle.

--Je me dis qu'elle pouvait ne pas l'tre, et aprs un premier mouvement
de surprise qui m'avait arrach un cri, je me confirmai dans cette
pense en constatant que vous ne portiez pas les grands cheveux et la
longue barbe blonde qu'avait l'homme qui avait tir les rideaux; mais 
ce moment mme M. Balzajette parla de cette barbe et de ces cheveux que
vous aviez fait couper; je fus anantie; cependant j'eus la force de
vous demander si vous aviez t en relation avec M. Caffi. Vous vous
rappelez votre rponse?

--Parfaitement.

--Aprs votre dpart, je restai dans une angoisse cruelle: c'tait vous
que j'avais vu tirer les rideaux; et ce ne pouvait pas tre vous. Je
cherchai ce que je devais faire: avertir la justice, vous demander
un entretien. Longtemps je balanai ma rsolution. Enfin, je dcidai
l'entretien. Je vous crivis.

--Je me suis rendu  votre appel; mais j'avoue que je ne sais que
rpondre  cette trange communication; vous croyez reconnatre en moi
l'homme qui a tir les rideaux.

--Je vous reconnais.

--Alors que voulez-vous que je dise: ce n'est pas une consultation que
vous me demandez?

Elle crut comprendre le sens de cette rplique et deviner son but:

--Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, rpondit-elle, ni de mon tat
moral ni de mon tat mental, c'est de vous: mes yeux, ma mmoire, ma
conscience portent contre vous une accusation effroyable: je ne peux
croire ni mes yeux ni ma mmoire, je rcuse ma conscience, et je vous
demande de rduire  nant cette accusation.

--Et comment, madame?...

--Oh! pas par des protestations.

--... Comment voulez-vous qu'un homme dans ma position s'abaisse 
discuter des accusations qui reposent sur une hallucination...

--Croyez-vous que je sois hallucine? Si oui, appelez demain un de vos
confrres en consultation; s'il le croit comme vous, je me soumettrai;
si non, je resterai convaincue que j'ai vu, bien vu, et j'agirai en
consquence.

--Si vous avez bien vu, madame, et je suis prt  vous le concder,
c'est qu'il y a de par le monde quelqu'un qui est mon sosie; ces
ressemblances extraordinaires existent, vous le savez.

--Je me le suis dit; et c'est prcisment cette ide qui m'a fait vous
crire; j'ai voulu vous donner l'occasion de prouver que vous ne pouviez
pas tre cet homme.

--Vous conviendrez qu'il m'est difficile d'admettre une discussion sur
une pareille accusation.

--On peut se trouver accus par un concours de circonstances fatales et
n'en tre pas moins innocent, tmoin ce malheureux garon emprisonn
depuis cinq mois pour un crime dont il n'est pas coupable; et je pars de
votre innocence comme de la sienne pour vous demander de dmontrer que
les charges qui s'lvent contre vous sont fausses.

--Il n'y a pas de charges contre moi.

--Il peut ne pas y en avoir; cela dpend de vous. Ainsi vos cheveux et
votre barbe pouvaient tre dj coups au moment de l'assassinat: alors
il est bien certain que l'homme que j'ai vu n'tait pas vous, et que je
suis une hallucine. L'taient-ils ou ne l'taient-ils pas?

--Ils ne l'taient pas; c'est, il y a quelques jours, pour obtenir la
gurison d'une maladie contagieuse que je les ai fait couper.

--Il se peut, continua-t-elle, sans paratre touche de cette
explication, que le jour de l'assassinat  l'heure o je vous ai vu,
vous ayez t quelque part occup de faon  prouver que vous ne pouviez
pas,  la mme heure, vous trouver rue Sainte-Anne, et que j'ai t le
jouet d'une hallucination; enfin il se peut encore qu' ce moment votre
situation n'ait pas t celle d'un homme aux abois, pouss fatalement au
crime par la misre ou l'ambition, et que, consquemment, vous n'aviez
pas intrt  commettre ce crime d'un dsespr. Que sais-je? Vingt
autres moyens de dfense peuvent tre entre vos mains.

--Vous citiez l'exemple de ce pauvre garon qui est emprisonn bien
qu'innocent, ne me serait-il pas applicable, si vous ne reconnaissiez
pas l'erreur de vos yeux ou de votre mmoire: ne serait-il pas condamn
sans votre tmoignage; ne le serais-je pas, si je n'en trouve pas un qui
rduise  nant votre accusation; et je ne vois pas  qui demander ce
tmoignage. Avez-vous pens  l'infamie dont va me couvrir une pareille
accusation. Que je la repousse, et je la repousserai, ne m'aura-t-elle
pas dshonor, perdu  jamais.

--C'est justement parce que j'y ai pens que je vous ai appel, afin
que par une explication que vous deviez me donner, me semblait-il,
vous m'empchiez de communiquer  la justice cette accusation. Cette
explication vous ne me la donnez pas, je ne dois plus penser qu' celui
dont l'innocence est prouve pour moi, et prendre sa dfense contre
celui dont la culpabilit ne l'est pas moins; demain, j'aurai prvenu la
justice.

--Vous ne ferez pas cela.

--Mon devoir m'y oblige, et quoi qu'il en dt advenir, j'ai toujours
obi  mon devoir: pour moi, dans cette horrible affaire, il y a un
innocent et un coupable en cause; je me range du ct de l'innocent.

--Je puis vous prouver que c'est par une aberration de vision...

--Vous le prouverez  la justice: elle apprciera.

Il se leva violemment; elle posa la main sur le cordon de sonnette; ils
se regardrent un moment et ce que leurs lvres n'exprimrent point,
leurs yeux se le dirent:--Je ne te crains pas, mes prcautions sont
prises.--Cette sonnette ne te sauvera pas.

Enfin, il prit la parole d'une voix rauque et frmissante:

--A vous la responsabilit de ce qui va arriver, madame.

--Je l'accepte devant Dieu, dit-elle avec une fermet calme.
Dfendez-vous.

Il alla au fauteuil sur lequel il avait dpos son pardessus, et se
baissant pour le prendre, sans-bruit il tourna la clef du pole.

En mme temps madame Dammauville tirait le cordon de sonnette; la femme
de chambre ouvrit la porte du salon.

--Reconduisez M. le docteur Saniel.



XIV

En rentrant Saniel se laissa tomber atterr sur son divan, et, sans mme
allumer une bougie, il resta l, ananti.

Ce qui tait effroyable, c'tait la rapidit avec laquelle il avait
condamn  mort cette pauvre femme et, sans hsitation, l'avait
excute: pour qu'il ft sauv, il fallait qu'elle mourt: elle
mourrait. Cette fois, l'ide n'avait pas tourn et dvi comme pour
Caffi, allant d'une contradiction  une autre, le faisant passer par
des tapes successives qui lui avaient donn l'accoutumance; n'y a-t-il
donc que le premier crime qui cote, et, dans la route o il tait
entr, irait-il jusqu'au bout en semant les cadavres derrire lui?

Un frisson le secoua de la tte aux pieds en pensant que cette victime
pouvait n'tre pas la dernire qu'exigerait son salut. Quand elle
l'avait menac de prvenir la justice, il n'avait cru que cette menace:
si elle parlait, il tait perdu; il lui avait ferm la bouche. Mais,
cette bouche, ne s'tait-elle pas dj ouverte avant qu'il la fermt;
dj n'avait-elle pas parl? Avant de se dcider  cet entretien, elle
avait pu tout raconter  des personnes de son entourage, qui, entre le
moment o il tait sorti avec Balzajette et celui o il tait revenu,
lui auraient fait visite ou qu'elle aurait mandes prs d'elle pour les
consulter. Alors celles-l taient donc aussi condamnes  mort?

Crime inutile, ou srie de crimes.

L'horreur qui le souleva fut si forte qu'il pensa  courir rue
Sainte-Anne; il rveillerait la maison endormie, se ferait ouvrir les
portes, casserait les carreaux des fentres, la sauverait; mais, depuis
qu'il tait sorti jusqu' ce moment, l'acide carbonique et l'oxyde de
carbone avaient eu le temps de produire l'asphyxie, et certainement il
arriverait aprs la mort, ou bien, s'il la trouvait encore en vie, c'est
qu'on se serait aperu que la clef du pole avait t tourne, et en
survenant ainsi sans raison, il se trahissait aussi srement que par un
aveu.

Aprs tout, il tait possible qu'on et vu que la clef tait tourne, et
mme les probabilits taient pour que cela ft; alors elle tait sauve
et lui perdu: le hasard aurait dcid entre eux.

C'tait une solution comme une autre, et qui avait cela de bon qu'elle
lui chappait: advienne que pourra. Il y a des moments o le naufrag,
fatigu de nager, ne sachant de quel ct se diriger, sans phare, sans
direction,  bout de forces et d'esprance, fait la planche et se
laisse ballotter, jouet du flot, pour se reposer et attendre une
claircie,--c'tait son cas, il n'avait qu' attendre; tout le reste
serait agitation strile et dangereuse.

Il n'allait pas recommencer la folie de vouloir prvoir et savoir comme
pour Caffi;--il saurait toujours assez tt, quel que ft le rsultat,
trop tt.

Se relevant, il alluma une bougie et se mit  marcher par son
appartement, tournant sur lui-mme, allant, revenant comme une bte de
mnagerie; puis l'ide lui vint qu'au-dessous de lui on devait entendre
ses pas; sans doute, on remarquerait cette marche agite, on s'en
tonnerait, on lui chercherait des explications, et, dans sa situation,
il fallait qu'il veillt  ne donner prise  aucune remarque qui ne
s'expliqut pas d'elle-mme, naturellement; or, il n'est pas naturel
qu'on se promne la nuit,  pas saccads, au lieu de dormir honntement
dans son lit. Il ta ses bottines et, comme il ne pouvait pas rester
assis, il recommena son tournoiement, le cou enfonc dans les paules,
le dos tendu, les bras ballants.

Mais aussi pourquoi lui avait-elle parl de doubles bourrelets aux
portes et aux fentres, de tentures aux murs, d'pais rideaux? C'tait
elle qui lui avait ainsi suggr l'ide de la clef du pole, qui ne lui
serait pas venue spontanment. S'il admettait l'influence du hasard, il
y en avait une l,  coup sr, bien caractristique, qui, jusqu' un
certain point le dgageait.

La nuit se passa  agiter ces penses; tantt il trouvait que l'heure ne
marchait pas, que le matin n'arriverait jamais, tantt, au contraire,
qu'elle lui chappait avec une rapidit stupfiante; par moments, la
sueur lui tombait du front sur les mains; dans d'autres, il se sentait
glac.

Quand l'aube commena  blanchir les vitres, il revint s'asseoir accabl
et frissonnant sur le divan et, s'tant appuy  un coussin, il y
retrouva le parfum de Philis; alors, enfonant sa tte dedans, il resta
l immobile et le sommeil le prit.

Un coup de sonnette le rveilla, effar, effray, il se trouva debout
sans savoir o il tait. Le jour, s'tait fait; des voitures roulaient
dans la rue. Un second coup de sonnette retentit, plus fort, plus
prcipit. Il alla ouvrir; grelottant, et reconnut la femme de chambre
qui, la veille, lui avait apport la lettre de madame Dammauville. Il
n'eut pas besoin de l'interroger: le hasard s'tait rang de son ct.
Son regard se troubla; ce fut sans la voir qu'il entendit la femme de
chambre expliquer ce qui l'amenait.

--Elle avait t chez M. Balzajette, mais il venait de partir pour la
campagne, elle alors tait accourue: sa matresse tait presque
froide dans son lit, ne parlant pas, ne respirant pas, le visage ros
cependant.

--Je vais avec vous.

Il n'avait pas besoin d'en apprendre davantage cette coloration rose,
qui se remarque dans les asphyxies par l'oxyde de carbone, l'avait fix.
Cependant, en chemin, marchant vite prs d'elle dans les rues encore
dsertes, il l'interrogea sur ce qui s'tait pass aprs son dpart:

--Il ne s'tait rien pass; elle avait caus dans la cuisine avec la
cuisinire qui, vers minuit, tait monte  sa chambre au cinquime, et
elle s'tait alors couche dans un cabinet attenant  la chambre de sa
matresse. La nuit, elle n'avait rien entendu; le matin, au jour levant,
elle avait trouv sa matresse dans l'tat qu'elle venait de dire, et
tout de suite elle avait couru chez M. Balzajette.

Continuant son interrogatoire, il voulut savoir ce que madame
Dammauville avait fait depuis la consultation avec M. Balzajette.

--Elle avait dn comme  l'ordinaire, mais moins qu' l'ordinaire, ne
mangeant presque rien; puis elle avait reu la visite d'une de ses amies
qui n'tait reste que quelques minutes, partant en voyage.

C'tait bien l ce qu'il redoutait: madame Dammauville avait pu s'ouvrir
 cette amie. S'il en tait ainsi, son crime ne servirait donc  rien;
jusqu'o l'entranerait-il?

Au bout de quelques instants, et d'un ton qu'il s'effora de rendre
indiffrent, il demanda quelle tait cette amie.

--Une camarade d'enfance, madame Thzard, demeurant rue des Capucines,
n 9; la femme d'un consul.

Jusqu' la maison de la rue Sainte-Anne, il se rpta ce nom et cette
adresse, qu'il ne pouvait pas crire et que sa tte bouleverse ne
devait pas oublier, car c'tait de l maintenant, que partirait le
danger, si madame Dammauville avait parl.

Depuis longtemps il tait habitu au spectacle de la mort, mais, quand
il se trouva en face de cette femme tendue sur son lit, comme si elle
dormait, une contraction le secoua.

--Donnez-moi un miroir et une bougie, dit-il  la femme de chambre et 
la cuisinire, qui se trouvaient  la porte du salon sans oser entrer.

Tandis qu'elles cherchaient, l'une ce miroir, l'autre cette bougie,
il alla au pole: la clef tait reste telle qu'il l'avait tourne la
veille; il l'ouvrit et revint au lit.

Son examen ne fut pas long: elle avait succomb  une asphyxie, cause
par les vapeurs de charbon. Le mauvais tirage provenait-il de la
construction du pole ou d'une dfectuosit de la chemine? Ce serait
ce que l'enqute dciderait; pour lui, il ne pouvait que constater la
mort.

En le quittant la veille, Philis, inquite, lui avait dit qu'elle
viendrait le lendemain matin, de bonne heure, savoir ce que madame
Dammauville voulait. Quand il lui apprit qu'elle tait morte, ce fut une
prostration dsespre: alors Florentin tait perdu.

Il s'effora de la rassurer, mais sans y parvenir; elle avait mis trop
d'esprance dans ce tmoignage pour accepter la catastrophe qui le leur
enlevait.

Nougarde ne l'accepta pas davantage, et chez lui la dception se
compliqua d'un regret: s'il avait procd autrement et suivi la marche
rgulire, ce tmoignage serait aujourd'hui acquis  Florentin.

Cependant il s'effora de rassurer Philis: en somme, l'accusation ne
s'appuyait que sur le bouton et la lutte qui l'avait arrach. Saniel
dtruirait cette hypothse: il fallait compter sur lui.

Saniel redevint donc, comme il l'avait t jusqu' l'intervention de
madame Dammauville, la suprme esprance de Philis et de madame
Cormier, et, pour les relever, il exagra lui-mme l'influence qu'il
reconnaissait  son intervention:

--Quand j'aurai dmontr qu'il n'y a pas eu de lutte, l'hypothse du
bouton arrach s'croulera toute seule.

--Et si elle se maintient debout, comment et avec quoi l'abattrons-nous?

Il se ft montr tel qu'il tait autrefois, qu'elle et partag la
confiance qu'il tchait de lui inspirer; mais depuis la mort de madame
Dammauville, de si grands changements s'taient faits en lui qu'elle ne
pouvait pas ne pas s'en inquiter. videmment c'tait la disparition de
madame Dammauville qui avait rendu son humeur sombre et son caractre
irritable au point qu'on ne pouvait pas lui faire une objection: il
voyait les dangers de la situation que cette disparition avait crs
pour Florentin, et, avec sa gnrosit ordinaire, il se reprochait de
n'avoir pas consenti  soigner madame Dammauville plus tt; il
l'et certainement sauve, puisqu'il avait commenc par demander la
suppression de ce pole, et Florentin et t sauv aussi.

Enfin le jour de l'audience arriva, sans que Saniel et entendu parler
de madame Thzard, ce qui prouvait que madame Dammauville n'avait rien
dit  son amie. Depuis six mois que l'assassinat tait pass, l'affaire
avait perdu de son intrt pour le public parisien; en province on en
parlait encore, mais  Paris elle tait escompte depuis longtemps dj:
un clerc qui coupe le cou  son patron pour le voler, cela manque de
romanesque; pas de femme, pas de mystre. Aussi le prsident, qui aimait
les belles salles, avait-il eu l'ennui de ne pas se voir assailli de
demandes: sa salle tait pleine, elle n'tait pas trop pleine.

Saniel aurait voulu que Philis restt auprs de madame Cormier; mais
elle avait tenu, malgr ses observations et ses prires,  venir 
l'audience: il fallait qu'elle ft l, que Florentin la vt, prt
courage dans ses yeux; il se dfendrait mieux s'il se sentait soutenu.

Il se dfendit mal, ou tout au moins mollement, sans conviction, en
homme qui s'abandonne parce qu'il sait d'avance que tout ce qu'il dira
sera inutile.

Jusqu' la dposition de Saniel, les tmoins qui dfilrent furent assez
insignifiants et ne rvlrent rien qui ne ft connu; seul Valrius, par
ses prtentions au secret professionnel, qu'il dveloppa longuement,
amusa l'auditoire. Cette dposition, Saniel la fit brve et prcise, se
contentant de rpter son rapport; mais alors Nougarde se leva et pria
le prsident de demander au tmoin de s'expliquer sur la lutte qui
aurait eu lieu entre la victime et son assassin; et le prsident, qui
avait commenc par argumenter, dut, devant l'insistance de la dfense,
se dcider  poser cette question. Alors Saniel, longuement, expliqua
comment, de la position du cadavre dans le fauteuil et de son tat,
il rsultait la preuve scientifique que cette lutte ne s'tait pas
produite.

--C'est une opinion, dit le prsident schement; MM. les jurs
apprcieront.

--Parfaitement, rpliqua Nougarde, et je me rserve de faire sentir 
MM. les jurs le poids qu'elle emprunte  l'autorit de celui qui l'a
formule.

Cette phrase  effet tait destine  infirmer  l'avance les
contradictions que l'accusation devait, croyait-il, soulever contre ce
tmoignage; mais ces contradictions ne se produisirent point, et Saniel
put aller prendre prendre place  ct de Philis sans tre rappel 
la barre pour soutenir son opinion contre un mdecin dont l'autorit
scientifique serait oppose  la sienne.

A dfaut de madame Dammauville, Nougarde avait fait citer la concierge
de la rue Sainte-Anne, ainsi que la femme de chambre et la cuisinire,
qui avaient entendu leur matresse dire que l'homme qui avait tir les
rideaux de Caffi ne ressemblait pas au portrait de Florentin; mais ce
n'taient que des on-dit rpts par des gens sans importance, qui ne
pouvaient pas produire l'effet du coup de thtre sur lequel il avait
bas sa dfense.

Quand l'avocat gnral pronona son rquisitoire, on comprit pourquoi
l'opinion de Saniel sur l'absence de lutte n'avait pas t contredite;
bien que l'accusation crt  cette lutte, elle voulait bien l'abandonner
un moment, n'ayant pas besoin de cette hypothse pour prouver que le
bouton n'avait pas t arrach en tombant d'une chelle: il l'avait t
dans l'acte mme de l'assassinat, dans l'effort fait pour couper le
cou de la victime qui avait violemment tendu le bras droit et, par
la secousse imprime  la bretelle, arrach ce bouton. L'effet de la
dposition de Saniel fut donc dtruit, et celui, beaucoup moins fort,
produit par les tmoignages des servantes de madame Dammauville le fut
de mme quand l'avocat gnral dmontra que ces on-dit se tournaient
contre l'accus; elle avait vu, racontait-on, un homme aux cheveux
longs, et  la barbe frise tirer les rideaux; eh bien! est-ce que ce
signalement ne s'appliquait pas  l'accus? A la vrit, on rapportait
qu'elle n'avait pas retrouv celui-ci dans un portrait publi par
un journal illustr. Eh bien! c'est que ce portrait n'tait pas
ressemblant. D'ailleurs, tait-il vraisemblable d'admettre qu'une femme
du caractre de madame Dammauville n'et pas averti la justice, si elle
avait cru son tmoignage important et dcisif? La preuve qu'elle l'avait
elle-mme reconnu insignifiant tait dans ce fait qu'elle l'avait tu.

La plaidoirie de Nougarde, si loquente qu'elle et t, n'avait pas
dtruit ces deux arguments, pas plus qu'elle n'avait effac l'impression
produite par la dposition de l'homme d'affaires relative au vol des
quarante-cinq francs, et 'avait t un verdict affirmatif, cartant la
prmditation et admettant les circonstances attnuantes, que le jury
avait rapport.

En entendant l'arrt qui condamnait Florentin  vingt ans de travaux
forcs, Philis, suffoque, s'tait cramponne au bras de Saniel; mais
il ne put pas s'occuper d'elle comme il aurait voulu, car Brigard, qui
tait venu  l'audience pour assister au triomphe de son disciple,
venait de l'aborder:

--Recevez mes flicitations pour votre dposition, mon cher; c'est un
acte de courage qui vous honore. Si ce pauvre garon avait pu tre
sauv, il l'tait par vous: vous avez beau dire, vous tes l'homme de la
conscience.


FIN DE LA DEUXIME PARTIE




TROISIME PARTIE



I

Pendant ses premires annes de sjour,  Paris, Saniel avait publi
dans une revue de jeunes, du quartier Latin, un article sur la
_Pharmacie de Shakespeare_: le poison d'_Hamlet_, celui de _Romo et
Juliette_; et bien que, depuis son choix pour la mdecine, il ne lt
plus gure que des livres de science, il avait d  ce moment tudier le
thtre de son auteur; de cette tude il lui tait rest dans la mmoire
une phrase qui, pendant dix ans, ne lui tait jamais revenue sur les
lvres, et qui tout  coup s'tait impose  son souvenir avec
la persistance exasprante d'un air entendu autrefois et qu'on
rpte,--celle de Macbeth: Macbeth a tu le sommeil, le sommeil,
innocent, mort de la vie de chaque jour, bain du travail douloureux,
baume des mes blesses.

C'est que cette phrase tait la traduction d'un tat particulier qu'il
traversait: lui aussi l'avait perdu, ce sommeil innocent, bain du
travail douloureux, baume des mes blesses. Jamais il n'avait t
grand dormeur, en cela au moins qu'il s'tait impos l'habitude, dure
au commencement, moins pnible en continuant, de ne passer que quelques
heures au lit; mais ces quelques heures, il les employait bien, dormant
comme les fatigus, poings ferms, sans rves et sans rveils: le ct
o il se couchait tait celui o il ouvrait les yeux, et la pense qui
occupait son esprit le soir, celle qu'il retrouvait la premire le
matin, n'ayant point t chasse par d'autres, pas plus que par des
rves.

Aprs la mort de Caffi, ce sommeil tranquille et rparateur avait
continu aussi calme, aussi solide; mais voil que tout  coup, aprs
celle de madame Dammauville, il s'tait trouv interrompu.

Tout d'abord, il ne s'en tait pas tourment: il ne dormait pas, tant
mieux! il travaillerait davantage. Mais on ne peut pas plus toujours
travailler qu'on ne peut rester toujours sans manger. Saniel savait
mieux que personne que la vie de tout organe se compose de priodes
alternatives de repos et d'activit: l'une pendant laquelle l'organe
renouvelle sa provision de matriaux nutritifs, l'autre pendant laquelle
il consomme ces matriaux dans le dveloppement de forces vives, et il
n'imaginait pas qu'il pourrait travailler indfiniment sans dormir:
seulement il croyait qu'aprs des journes de vingt heures de travail,
cras de fatigue, il aurait malgr tout quatre heures de sommeil
complet, celui que Shakespeare appelait le bain du travail douloureux.

Il ne les avait pas eues, ces quatre heures, et la loi qui veut que tout
tat d'excitation prolonge amne un puisement, que doit rparer un
repos fonctionnel, s'tait trouve fausse pour lui. Quand, aprs ses
longues journes de travail, vers une heure ou deux heures du matin,
alors que tous les bruits de la vie avaient cess dans la maison comme
dans la rue, et que la lassitude se traduisait par l'inertie des muscles
qui laissaient la tte s'abaisser sur la poitrine et les paupires
sur ses yeux brouills, il allait se mettre au lit, marchant avec
prcaution, se dshabillant lentement et sans secousse, il s'endormait
sans retard dans ses draps. Mais presque aussitt, bien souvent, il
se rveillait en sursaut, suffoqu, couvert de sueur, dans un tat
d'anxit extrme, l'esprit agit par des hallucinations qu'il ne
chassait pas tout de suite. Alors, c'en tait fait pour longtemps de
son sommeil, malgr le besoin gnral qu'il en avait; ou bien si, aprs
s'tre tourn et retourn sur son lit, il parvenait  se rendormir,
ce n'tait jamais du sommeil complet et profond qui tait le sien
autrefois; quelques rgions de son cerveau veillaient et, si leur
excitation n'amenait pas le rveil brusque, elles produisaient des rves
plus pnibles pour lui, car il s'en rendait compte, il les suivait, les
examinait sans pouvoir se dtacher d'eux, s'en dbarrasser, se rveiller
tout  fait, leur jouet, leur victime: et ils taient affreux, ces
rves, toujours les mmes, ne quittant madame Dammauville que pour le
ramener  Caffi. N'tait-ce pas curieux que Caffi, qui jusqu'alors
avait t compltement effac de son souvenir, mort comme il l'tait
rellement, s'tait trouv ressuscit par madame Dammauville et cela la
nuit seulement, spectre de l'ombre que le jour dissipait?

Croyant que l'une des causes de cette excitabilit du cerveau pouvait
bien tre le travail d'esprit qu'il lui imposait  doses excessives,
 l'heure prcisment o il aurait fallu ne pas prolonger cette
excitabilit et, au contraire, l'engourdir, il avait dcid de changer
un systme lui ayant si mal russi: au lieu d'un travail intellectuel,
il se livrerait  un travail matriel, qui, par l'puisement des
fonctions musculaires, lui procurerait le sommeil des pauvres gens qui
ont pein toute la journe, manoeuvres ou terrassiers, charretiers ou
bcherons, et comme il ne pouvait pas rouler la brouette ou fendre le
bois, il s'tait mis, tous les soirs aprs son dner,  marcher droit
devant lui au pas acclr, faisant ses sept ou huit lieues avant de
rentrer: il aurait bien raison,  coup sr, de ce cerveau rtif.

Le travail corporel n'avait pas mieux russi que le travail spirituel;
il avait pu se donner la fatigue des terrassiers et des bcherons, non
leur sommeil. Se mettant au lit les jambes brises, les pieds endoloris,
affaiss par sa longue marche prcipite, il avait les mmes rveils
sursauts, les mmes rves douloureux qui l'affolaient et l'puisaient.
Dcidment la fatigue du corps ne valait pas mieux que celle du cerveau.
Et mme elle valait moins. Devant sa table, plong dans ses livres, ou
dans son laboratoire courb sur son microscope, il s'absorbait dans la
tche entreprise et, par la force d'une volont longuement exerce et
soumise  l'obissance, il parvenait  maintenir sa pense applique sur
le sujet impos, sans distraction comme sans rveries; le temps passait.
Mais quand il marchait par les rues de Paris, sur les routes dsertes de
la banlieue,  travers les champs ou dans les bois, le long de la Seine
ou de la Marne, sa pense libre courait o elle voulait; il ne lui
commandait pas; elle tait la matresse, et toujours elle le ramenait
 madame Dammauville,  Caffi,  Florentin: il semblait que
l'chauffement de la marche mettait en pression son cerveau comme la
chaudire d'une machine, qui alors l'entranait, sans frein possible,
sans direction, vertigineusement. Quand il rentrait en cet tat, aprs
plusieurs heures de cette excitabilit crbrale, comment et-il trouv
le sommeil tranquille et rparateur, complet et profond, des pauvres
gens qui n'ont fait travailler que leurs muscles?

N'ayant jamais t malade, il n'avait jamais eu  s'examiner ni  se
traiter: bonne pour les autres, inutile pour lui, la mdecine! Avec
une machine organise comme la sienne, il n'aurait  craindre que les
accidents, et, jusque-l, ils lui avaient t pargns; en vrai fils de
paysans qu'il tait, il avait victorieusement rsist  la vie de Paris
comme au surmenage de l'esprit. Mais le moment tait venu de se livrer
 cet examen, et d'essayer un traitement qui lui rendt le repos: il
n'tait point un mdecin sceptique, et il croyait bons pour lui les
remdes qu'il avait ordonns aux autres.

Le malheur tait qu'il ne constatait en lui aucune des causes qui
dterminent l'insomnie: il n'avait ni mningite, ni encphalite, ni
rien qui annont une tumeur crbrale; il n'tait point anmique; il
mangeait; il ne souffrait pas de nvralgies ni d'aucune affection aigu
ou chronique qui accompagne gnralement l'absence du sommeil; il ne
buvait ni caf ni alcool, et, sans cet tat de surexcitabilit des
centres encphaliques, il et pu dire qu'il tait en bonne sant, un peu
amaigri seulement, mais voil tout.

C'tait cette excitation qu'il devait gurir, et comme il y a des
remdes classiques contre l'insomnie, il avait employ celui qui,
semblait-il, devait convenir  son tat; mais le bromure de potassium,
malgr ses proprits hypnotiques, n'avait pas produit plus d'effet que
le surmenage intellectuel ou physique. Son inefficacit reconnue, il
l'avait remplac par le chloral; mais le chloral, qui aprs quelques
jours d'usage devait crer une disposition particulire au sommeil,
avait chou tout comme le bromure de potassium. Alors il avait essay
les injections de morphine.

Ce n'tait point sans une certaine inquitude qu'il en tait arriv  ce
troisime essai, les deux premiers ayant si mal russi, et, puisqu'il
est acquis que le chloral produit un sommeil plus calme que la morphine,
il semblait qu'il devait chouer encore; cependant il avait dormi sans
tre tourment par les rveils et les rves qui faisaient l'pouvante de
ses nuits si courtes; et le lendemain il avait dormi encore.

Mais il connaissait trop bien les effets que produit l'usage prolong de
ces injections, pour les continuer au del de ce qui tait strictement
indispensable; il avait donc voulu les interrompre: le sommeil l'avait
de nouveau abandonn. Il les avait reprises; puis, bientt, comme
les doses primitives perdaient de leur efficacit, il les avait
graduellement augmentes. Au bout d'un certain temps, ce qu'il devait
craindre et ce qu'il craignait s'tait ralis: sa maigreur avait
augment; il avait perdu l'apptit, la force musculaire en mme
temps que l'nergie morale; son visage ple avait commenc  prendre
l'expression si caractristique des morphinomanes.

Alors il s'tait arrt pouvant.

Qu'il continut, il devenait, en effet, un morphinomane dans un temps
donn, et l'apathie dans laquelle il tombait l'empchait de rsister au
besoin d'absorber de nouvelles doses de poison, besoin aussi imprieux,
aussi irrsistible dans le morphinisme que l'est celui de l'alcool
pour l'alcoolique, et plus terrible par ses effets: la perversion des
facults intellectuelles, la perte de la volont, de la mmoire, du
jugement, la paralysie ou la manie qui conduit au suicide.

Qu'il ne continut point, et ces nuits sans sommeil ou ces sommeils
agits qui l'avaient affol reprenaient, et  la suite revenait cette
surexcitabilit du cerveau qui, en troublant la nutrition de la masse
encphalique, pouvait tre le prlude de quelque affection crbrale
grave.

D'un ct, la manie par le morphinisme; de l'autre, la dmence par
l'excitabilit constante et dsordonne du cerveau: voil ce qui
l'attendait.

Entre un rsultat fatalement certain et un qui n'tait que possible, il
n'avait pas  hsiter: il fallait renoncer  la morphine; et ce choix
s'imposait avec d'autant plus de force que, si la morphine assurait 
peu prs le sommeil des nuits, elle ne donnait nullement la tranquillit
des jours,--au contraire.

Quand il avait commenc  user de ce remde, c'tait seulement pendant
la nuit qu'il tombait sous l'influence de certaines ides; le jour, en
s'appliquant au travail et en maintenant par un effort de volont son
application tendue, il chappait  ces ides: il tait l'homme qu'il
avait toujours t, matre de sa force et de sa pense. Mais l'action
de la morphine n'avait pas tard  affaiblir cette volont jusque-l
toute-puissante, si bien que, quand ces ides avaient durant le jour
travers son travail, il n'avait plus eu l'nergie ncessaire pour les
chasser. Il essayait de les secouer: c'tait vainement; elles ne se
laissaient point dtacher de son cerveau, auquel elles se collaient et
qu'elles envahissaient avec une expansion foisonnante.

C'est qu'en vrit ces deux cadavres le gnaient horriblement.
N'tait-ce pas exasprant, pour un homme qui en avait tant vu et dpec,
qu'il n'y en et que deux qui fussent toujours devant ses yeux, mme
ferms,--celui de ce vieux coquin et celui de cette malheureuse femme?
Pour ne pas compliquer cette impression d'une autre qui l'humiliait, il
s'tait dbarrass des liasses de billets de banque pris chez Caffi en
les envoyant comme restitution au directeur de l'Assistance publique;
mais cela avait t sans effet apprciable.

La pense aussi de Florentin l'obsdait, et, s'il voyait Caffi affaiss
dans son fauteuil inond de sang, madame Dammauville immobile et rose
sur son lit, il ne lui tait pas moins cruel de voir Florentin
dans l'entrepont du transport qui bientt allait l'emporter  la
Nouvelle-Caldonie.

Les ides qu'il avait mises chez Crozat sur la conscience, et celles
qu'il avait expliques  Philis,  propos du remords, taient toujours
les siennes; mais, enfin, il n'en tait pas moins certain que ces deux
morts et ce condamn pesaient d'un poids terriblement lourd sur lui,
effrayants, touffants comme l'phialte du cauchemar: ce n'tait ni de
son ducation ni de son milieu d'avoir ces cadavres derrire soi et,
devant, cette victime.

Mais o ses ides d'autrefois avaient t bouleverses, depuis que ces
morts avaient saisi sa vie, c'tait dans sa confiance en sa force.

L'homme fort qu'il s'tait cru, celui qui marche droit  son but, sans
souci de rien ni de personne, ne regardant que devant soi et jamais
derrire, matre de son esprit comme de son coeur et de son bras,
n'tait pas du tout celui qu'avait rvl la ralit.

Faible, au contraire, il avait t dans l'action, et plus faible encore
aprs.

Et ce n'tait pas seulement une humiliation dans le prsent qu'il
prouvait  reconnatre cette faiblesse, c'tait aussi une inquitude
pour l'avenir: car, s'il n'avait pas cette force qu'il s'tait attribue
avant d'en avoir prouv la puissance, il devait, si ses croyances
taient vraies, succomber un jour avec les faibles.

videmment, s'il avait t tout  fait fort, il n'aurait pas compliqu
sa vie d'un amour: les forts vont seuls, parce qu'ils n'ont besoin de
personne; et lui avait besoin d'une femme, si grand besoin que c'tait
par elle seule, prs d'elle, quand il la regardait, quand il l'coutait,
qu'il prouvait un peu de calme.

Pour cela, tait-il donc faible et lche? Non peut-tre; mais simplement
humain.



II

Prcisment parce qu'il prouvait du calme auprs de Philis, Saniel et
voulu qu'elle ne le quittt point.

Mais, si heureuse qu'elle ft, dans sa douleur, de voir qu'au lieu de
s'loigner d'elle--ce qu'un autre moins gnreux et fait peut-tre--il
cherchait  s'en rapprocher chaque jour davantage, elle ne pouvait pas
abandonner ses leons et son travail, qui taient leur vie mme, pour
donner tout son temps  son amour, pas plus qu'elle ne pouvait laisser
toujours seule sa mre accable de chagrin, qui jamais autant que
maintenant n'avait eu besoin d'tre releve et soutenue.

Elle ne passait pas un jour sans venir le voir; mais, malgr l'envie
qu'elle en avait, elle ne pouvait pas rester avec lui aussi longtemps
qu'elle aurait voulu et que lui-mme demandait. Quand elle se levait
pour partir et qu'il la retenait, elle ne partait point, mais ce
n'taient jamais que quelques minutes de gagnes: elles taient courtes,
et bientt arrivait l'heure o, aprs s'y tre reprise dix fois, il
fallait qu'elle le quittt.

En tout temps, ces sparations avaient t pour elle des dsespoirs,
dont l'apprhension ds le moment de l'arrive la paralysait; mais
maintenant elles lui taient plus cruelles encore. Autrefois, quand elle
le quittait, elle le voyait bien souvent dj plong dans son travail
avant qu'elle et tir la porte; maintenant, au contraire, il la
conduisait dans le vestibule, la retenait, ne la laissait descendre
l'escalier que quand elle s'tait arrache  son treinte, aprs qu'elle
lui avait promis et rpt de venir le lendemain de bonne heure, et de
rester plus longtemps avec lui. Autrefois aussi, elle tait tranquille
lorsqu'elle s'loignait, n'ayant pas  se proccuper de sa sant, ni 
se demander comment elle le retrouverait: solide et vaillant comme 
l'ordinaire, aussi sain de corps que d'esprit, cela tait certain. Au
contraire, maintenant elle avait l'inquitude de chercher  prvoir,
chaque fois qu'elle arrivait, comment il serait: la tristesse, la
mlancolie, l'abattement persisteraient-ils encore ce jour-l; son
amaigrissement, sa pleur auraient-ils augment? C'tait son souci, son
angoisse de tcher de deviner les causes des changements qui s'taient
faits en lui, et qui se traduisaient si manifestement en tout, dans
ses sentiments comme dans sa personne. N'tait-ce pas extraordinaire
vraiment qu'il ft plus sombre ou plus inquiet, maintenant que sa vie
tait assure, qu'au temps si dur o elle tait menace sans qu'il
st jamais ce que serait son lendemain? La position que son ambition
poursuivait, il l'avait conquise; l'argent ncessaire  ses besoins, il
le gagnait; ses expriences avaient donn des rsultats plus beaux que
ceux qu'il pouvait esprer, il en convenait lui-mme; les tudes qu'il
venait de publier sur ces expriences taient vivement discutes, loues
par les uns, contestes par les autres; il semblait qu'il et atteint
son but, et il tait chagrin, mcontent, malheureux, plus tourment
qu'alors qu'il s'puisait en efforts, sans autre soutien que sa volont.
Enfin quand, effraye de le voir ainsi, elle l'interrogeait sur ce qu'il
prouvait, il se fchait et lui rpondait brutalement:

--Malade? Pourquoi veux-tu que je sois malade? Ne suis-je pas plus en
tat que personne de savoir ce que j'ai? Je me suis surmen, voil tout;
et, comme ma vie de privations ne me permettait pas de rparer mes
forces, je suis arriv  l'anmie; ce n'est pas bien grave, il me
semble. Il est trange vraiment que tu ailles chercher des explications
extraordinaires  ce qui est naturel et en quelque sorte oblig: compte
les dents des polytechniciens et regarde leurs cheveux aprs leurs
examens, tu me diras ce que tu en penses. Pourquoi veux-tu qu'il en soit
autrement de moi? On ne se dpense pas impunment, ce serait trop beau;
tout se paye en ce monde. Il n'y a que les bourgeois qui gagnent leur
fortune en tapant des cartes ou des dominos sur des tables de caf et en
faisant rouler des billes de billard; ce qui leur permet d'tre aimables
et bien entripaills.

Elle devait croire qu'il avait raison et voyait clair dans son tat;
pourtant elle ne pouvait pas ne pas se tourmenter. Elle ne connaissait
rien  la mdecine, ne savait pas ce que c'tait que le surmenage et
l'anmie qui en rsultait, cependant elle trouvait que cette anmie ne
suffisait pas pour tout expliquer, pas plus ses brusqueries d'humeur et
ses accs de colre  propos de rien, que ses lans de tendresse, ses
dfaillances et ses abattements, ses proccupations et ses absences.

Par cela mme qu'elle l'observait de prs, elle avait trs bien remarqu
l'effet qu'elle produisait sur lui, et comment, par sa seule prsence,
elle gayait cette humeur sombre et relevait cet accablement  la seule
condition de ne pas lui adresser des questions maladroites sur certains
sujets qu'elle n'tait pas encore arrive  dterminer, mais qu'elle
esprait bien viter. Aussi aurait-elle voulu ne pas le quitter et
s'ingniait-elle  faire natre des occasions qui lui permissent de
venir le voir jusqu' deux fois par jour, le matin en allant  ses
leons; l'aprs-midi ou le soir, sous un prtexte quelconque: il se
montrait si heureux lorsqu'elle lui faisait une de ces surprises!

Un soir, tard, elle sonna  sa porte d'une main que la joie rendait
nerveuse.

--Je viens pour jusqu' demain, dit-elle d'une voix triomphante.

Elle s'attendait  ce qu'il allait rpondre  sa joie, par une treinte
de bonheur; il n'en fut rien.

--Est-ce que tu as  sortir?

--Pas du tout; ce n'est pas  moi que je pense, c'est  ta mre.

--Crois-tu donc que je l'aurais laisse seule dans l'tat de faiblesse
nerveuse et morale qui est le sien maintenant, ayant peur de tout? Il
nous est arriv une cousine de la province qui va coucher dans mon lit,
et j'en ai profit bien vite pour dire que je resterais  la pension. Et
me voil.

Malgr l'envie qu'il en avait eue plus d'une fois, jamais il n'avait os
demander qu'elle lui donnt une nuit; le jour, il ne se trahissait que
par son humeur chagrine ou fantasque; mais la nuit, avec le sommeil
hallucin, qui tait le sien, ne se trahirait-il pas par quelque parole
grave qui lui chapperait?

Cependant, puisqu'elle tait venue, il y avait impossibilit  la
renvoyer; il ne le pouvait ni pour elle, ni pour lui. Quel prtexte
trouver pour dire: Va-t'en; je ne veux pas de toi? Justement il la
voulait: il voulait la regarder, l'couter, entendre sa voix, qui
berait et engourdissait ses angoisses, la sentir prs de lui, rien que
pour l'avoir l et n'tre pas face  face avec ses penses.

A la drobe, elle l'examinait, se demandant la cause de ce singulier
accueil, debout dans le cabinet o elle tait entre  sa suite, n'osant
se dbarrasser de son chapeau. Comment son arrive produisait-elle
un effet si diffrent de celui sur lequel elle comptait en accourant
heureuse et lgre?

--Tu ne retires pas ton chapeau? dit-il.

--Je me demandais si tu n'avais pas  travailler.

--Pourquoi te demandais-tu cela?

--De peur de te dranger.

--Quelle rage as-tu de te demander toujours quelque chose? s'cria-t-il
violemment. Que cherches-tu en moi? Qui t'tonne? Pourquoi me
drangerais-tu? En quoi? Voyons, parle une bonne fois: explique-toi.

Le temps tait loin o ces explosions la stupfiaient; mais elles la
peinaient toujours, et chaque fois qu'elles clataient, davantage: comme
il tait irritable, inquiet! Mais elle ne laissait plus voir sa peine et
sa surprise.

--J'ai encore t maladroite  m'expliquer, dit-elle! Que veux-tu? je
suis ainsi; pardonne-moi.

Ce seul mot: Pardonne-moi! tait pour lui plus cruel que tous les
reproches, car il savait bien qu'il n'avait rien  lui pardonner,
puisqu'elle tait la victime, et qu'il tait, lui, le coupable. Ne
serait-il donc jamais matre de ces emportements aussi imprudents
qu'injustes?

Il la prit dans son bras, en la faisant asseoir prs de lui:

--C'est  toi, de pardonner.

Autant il avait t brutal, autant il se fit tendre et caressant; il
tait fou de s'imaginer qu'elle pouvait avoir des soupons, et le plus
sr moyen d'en faire natre tait, prcisment, de montrer de la peur
qu'elle en et; se trahir par ces maladresses tait aussi grave que de
laisser chapper une plainte ou un aveu pendant son sommeil.

D'ailleurs pour cette nuit il avait trouv un moyen qui, en ralit,
n'tait gure difficile, de ne pas s'exposer  parler en dormant:
c'tait de ne pas dormir; quand le sommeil le prendrait, il ferait en
sorte de se tenir veill. Aprs avoir pass tant de nuits sans fermer
les yeux, il les tiendrait bien ouverts cette nuit toute entire, sans
doute.

Mais il se trompait; quand il entendit la respiration calme et rgulire
de Philis, et que sur son paule, o elle avait appuy sa tte, il
sentit la douce chaleur qui se dgageait d'elle le pntrer, dans
l'immobilit qu'il s'tait impose, sans s'en apercevoir, se croyant
loin du sommeil et bien convaincu ds lors qu'il n'avait aucun effort 
faire pour n'y pas succomber, tout  coup, il s'endormit.

Quand il s'veilla, un rayon de soleil ple emplissait un des coins de
la chambre; accoude sur le traversin, Philis le regardait.

Il fit un brusque mouvement et se jeta en arrire.

--Qu'est-ce qu'il y a? s'cria-t-il. Qu'ai-je dit?

Instantanment son visage plit, ses lvres frmirent; il sentit son
coeur battre tumultueusement et sa gorge serre par une constriction
douloureuse.

--Mais il n'y a rien, rpondit-elle en le regardant tendrement, tu n'as
rien dit.

Au fait pourquoi aurait-il parl? Il n'y avait pas de raisons pour cela,
si ce n'est sa peur mme de se trahir: dans ses sommeils troubls, sous
l'effroi de ses hallucinations, il avait pu gmir, crier, parler, mais
il ne savait pas si rellement il avait jamais cri ou parl, personne
ne s'tant jamais trouv prs de lui pour l'observer et l'entendre.
D'ailleurs, ce n'tait pas d'un de ces sommeils agits qu'il venait de
s'veiller; au moins rien en lui ne rvlait qu'il et t agit.
Malgr son trouble et sa frayeur, ces rflexions s'taient faites
instantanment dans son esprit, et son visage s'tait dtendu.

--Quelle heure est-il?

--Bientt six heures.

--Six heures!

--N'entends-tu pas les voitures rouler dans la rue? Les pierrots
piaillent.

Il devait tre  peu prs une heure lorsque ses yeux s'taient clos; il
avait donc dormi cinq heures, et d'un sommeil profond, complet, celui
qu'il avait si longtemps poursuivi sans l'obtenir, le baume des mes
affliges, le bain du travail douloureux, et il sortait de ce bain,
calme, repos, rajeuni, le corps dispos, l'esprit tranquille, en tout
l'homme qu'il tait autrefois en ses annes de jeunesse heureuse, et non
celui de ces derniers temps effroyablement durs.

Un soupir gonfla sa poitrine libre.

--Ah! si je t'avais toujours, murmura-t-il, s'adressant ces paroles 
lui-mme autant qu' elle.

Et il attacha sur elle un long regard dans lequel brillait un sourire
mu; puis, lui passant un bras autour des paules, il l'attira contre
lui.

--Chre petite femme!

Jamais elle n'avait senti une tendresse si profonde, si vibrante, dans
sa voix; jamais elle n'avait pu, comme en entendant ces trois mots,
mesurer la grandeur de l'amour qu'elle lui inspirait, et mme il
semblait que c'tait comme la dclaration d'un amour nouveau.

La serrant passionnment, il rptait:

--Chre petite femme!

perdue, elle ne rpondait rien, anantie dans son bonheur.

Tout  coup il l'carta doucement, et, la regardant avec son mme
sourire:

--Ce mot ne te dit rien?

--Il me dit que tu m'aimes.

--Et c'est tout?

--Que puis-je souhaiter de plus? Tu le dis, je le sens, tu me donnes la
plus grande joie que je puisse rver.

--Elle te suffit?

--Elle me suffirait si elle ne devait pas tre interrompue: mais c'est
l le malheur de notre vie que nous devions nous sparer au moment o
les liens qui nous unissent sont le plus fortement tendus.

--Pourquoi nous sparer?

--Hlas! Et maman? Et la vie?

--Si tu ne quittais pas ta mre; si tu n'avais plus  prendre souci de
ta vie.

Elle le regarda, sans oser l'interroger, ne trahissant la marche de sa
pense que par un frmissement que malgr ses efforts elle ne parvenait
pas  comprimer.

--J'entends: si tu devenais ma femme.

--Oh! mon bien-aim!

--Ne le veux-tu point?

Elle se jeta dans ses bras, dfaillante; mais aprs un court instant,
elle se redressa.

--Hlas! murmura-t-elle, c'est impossible.

--Pourquoi impossible?

--Ne me le demande pas, ne m'oblige pas  le dire.

--Mais, au contraire, je veux que tu le dises.

Elle dtourna la tte et, d'une voix  peine perceptible, dans un
souffle touff:

--Mon frre...

--C'est beaucoup pour ton frre que je veux ce mariage.

Puis, tout de suite, se reprenant:

--Me crois-tu homme  subir les sots prjugs du monde?



III

Saniel n'avait pas attendu ce jour pour reconnatre l'influence
salutaire que Philis,--par sa seule prsence, exerait sur lui.
Cependant, l'ide de la prendre pour femme ne s'tait jamais impose 
son esprit: il tait si peu fait, croyait-il, pour le mariage; il se
sentait si peu mari; jusqu' ces derniers temps, il avait eu si peu
besoin d'un intrieur!

C'tait tout  coup que cette ide lui tait venue et l'avait frapp
fortement, au moins autant par le calme qu'il sentait en lui, que par le
charme qui se dgageait d'elle, la sant, le bonheur, la gaiet et la
vie.

--Ah! si je t'avais toujours!

Ce mot qui lui avait chapp caractrisait la situation,--ce qui lui
manquait et ce qu'il esprait.

Ce n'tait pas seulement le calme corporel qu'elle lui donnait par une
affinit mystrieuse  laquelle sa mdecine n'entendait rien, mais dont
il ne sentait pas moins toute la force; c'tait encore le calme moral.

Il avait des devoirs envers elle, et terriblement lourds, envers sa
mre, envers Florentin.

Pour celui-l, il avait fait ce qu'il pouvait, et mme plus qu'il
ne pouvait, devenant tout  coup solliciteur, assigeant les gens,
importun, osant tout pour adoucir son sort et empcher son embarquement,
ce  quoi jusqu' prsent il tait parvenu, en attendant mieux.

Mais ce n'tait vraiment pas l tout ce qu'il leur devait: Florentin
n'en tait pas moins emprisonn avec des misrables; madame Cormier,
tombe dans un morne dsespoir, s'affaiblissait chaque jour, et Philis,
malgr son ressort et sa vaillance, se courbait crase sous le poids de
l'injuste fatalit.

Combien la situation changeait s'il l'pousait,--et pour eux, et pour
lui!

Quel soulagement! De l son cri: C'est beaucoup pour ton frre que je
veux ce mariage; au moins il aurait fait le possible pour racheter,
dans la mesure des moyens humains, ce qu'il avait t impuissant 
empcher.

Quand Philis fut un peu remise de son trouble de joie, elle
l'interrogea:

--Quand s'tait-il dcid  ce mariage?

Il ne voulut pas mentir et rpondit que c'tait  l'instant que la
pense lui en tait venue, assez prcise, assez forte pour donner un
corps aux ides qui depuis plusieurs mois flottaient en lui vaguement.

--Au moins as-tu bien rflchi? demanda-t-elle craintivement, n'as-tu
pas cd  un entranement d'amour?

--Valait-il mieux cder  un calcul longuement raisonn? Je t'pouse
parce que je t'aime, et aussi parce que je suis certain que, sans toi,
je ne peux pas tre heureux: franchement, je reconnais que j'ai besoin
de toi, de ta tendresse, de ton amour, de ta force de caractre, de ton
galit d'humeur, de ta foi invincible dans l'esprance, qui pour moi,
tel que je suis organis, valent la plus belle dot.

--C'est que justement je n'ai pas la moindre dot  t'apporter. Je
pouvais bien, quand tu tais aux abois, dsespr et cras, demander 
devenir la femme du pauvre mdecin de village que tu allais tre; mais
aujourd'hui, dans ta position, surtout dans celle que tu occuperas
avant peu, la pauvre petite Philis est-elle digne de toi? Tu me fais
aujourd'hui la plus grande joie que je peux goter, celle  laquelle
je ne rvais qu'en me disant que ce serait folie d'en esprer la
ralisation; mais justement cela me donne la force de te demander
de rflchir, et de voir si tu ne regretteras jamais ce moment
d'entranement qui me rend si heureuse.

--J'ai rflchi, et ce que tu me dis en ce moment prouve, mieux que
tout, que je ne me suis pas tromp; c'est une femme qui m'aime que je
veux, tu es cette femme-l.

--Plus que je ne peux le dire en ce moment, tourdie par le bonheur,
mais pas plus que je ne te le prouverai dans la continuit de notre
amour.

--D'ailleurs, chre petite, ne te fais pas d'illusions sur les
splendeurs de cette position dont tu parles; il est plus que probable
qu'elles ne se raliseront jamais, car je ne suis pas un homme d'argent
et ne ferai rien pour en gagner;  moins qu'il ne vienne tout seul...

--Il viendra.

--Ce n'est pas le but que je poursuivrai: celui que je voulais, je l'ai
en grande partie obtenu; si maintenant je gagnais de l'argent et me
crais une riche clientle, la jalousie de mes confrres me ferait
manquer ou attendre trop longtemps ce que je veux encore et ce que mon
ambition prfre  la fortune. Pour le moment cette position sera donc
modeste: mes quatre mille francs de traitement d'agrg, ce que je
gagnerai au bureau central, en attendant que je sois en titre mdecin
d'hpital, et en plus cinq cents francs par mois que mon diteur me
propose pour des travaux et une revue de bactriologie, nous donneront
environ une douzaine de mille francs, et il est  croire que pendant
assez longtemps nous devrons nous contenter de cela.

--Pour moi, c'est la fortune.

--Pour moi aussi; mais je n'ai pas moins tenu  t'avertir.

--Et pour quand veux-tu notre mariage?

--Tout de suite, aussitt aprs les dlais exigs par la loi, et aussi
aprs que je me serai install dans un nouvel appartement, car tu ne
peux pas entrer, ma femme dans celui-ci, o on t'a vue venir si souvent:
cela te blesserait de passer devant le concierge et me gnerait d'y
passer avec toi. J'espre que je trouverai facilement, et tu voudras
bien, je le pense, n'tre pas plus exigeante que moi.

--Oh! cher!

--D'ailleurs, nous ne ferons pas cette fois la folie de nous mettre  la
discrtion des tapissiers: la premire a cot assez cher.

Il dit ces derniers mots avec une nergie farouche; mais tout de suite
il continua:

--Que nous faut-il, d'ailleurs? Un salon pour les clients, s'il en
vient; un cabinet pour moi, une pice qui me servira de laboratoire; une
chambre pour nous, une pour ta mre...

--Tu veux...

--Mais sans doute! Croyais-tu donc que je te demanderais de te sparer
d'elle?

Elle lui prit la main et, la lui baisant avec un lan passionn:

--Oh! le plus cher, le plus gnreux des hommes.

--Ne parlons pas de cela, dit-il avec une gne vidente. Dans l'tat de
prostration morale o est ta mre, ce serait la tuer que de la laisser
seule; le mdecin ne le permettrait pas: elle a besoin de toi, la pauvre
femme, et je te promets de t'aider  adoucir sa douleur. Prcisment
parce qu'elle n'a pas ta force de rsistance; nous devrons nous occuper
d'elle beaucoup. Nous lui organiserons un intrieur pour lui plaire, o
elle ne soit pas tristement; et, bien que je n'aie pas une nature trs
tendre, je tcherai de lui remplacer celui dont elle est spare: ce
sera du bonheur pour elle si elle te voit heureuse.

Longuement il s'tendit sur ce qu'il voulait, prouvant un sentiment de
satisfaction  parler de ce qu'il ferait pour madame Cormier, en qui en
ce moment il voyait bien plus la mre de Florentin que celle de Philis.

--Crois-tu que nous lui ferons oublier? disait-il de temps en temps.

--Oublier, non; ni elle ni moi n'oublierons jamais; mais enfin il est
certain que notre chagrin se noiera dans notre bonheur; et, ce bonheur,
nous te le devrons. Oh! comme tu seras ador, respect, bni.

Ador, respect! Tout bas il se rptait ces paroles. On pouvait donc
tre heureux  faire des heureux. Il avait eu si peu l'occasion, jusqu'
ce jour, de s'occuper des autres, que c'tait l en quelque sorte la
rvlation d'un sentiment qu'il s'tonnait d'prouver, mais qui, pour
tre nouveau, n'en tait que plus doux pour lui.

Il voulut se donner la satisfaction d'en goter toute la douceur.

--O vas-tu ce matin? demanda-t-il.

--Je retourne  la pension faire travailler mes lves, qui font leurs
compositions pour les prix; c'est cette circonstance qui m'a fourni un
prtexte  donner pour y coucher: il faut des beaux sous-verres pour
emporter chez les parents aux vacances.

--Eh bien, pendant que tu seras  ta pension, ce matin mme, j'irai chez
ta mre. Le procd de demande en mariage que nous venons d'employer
est peut-tre original et conforme aux lois de la nature,--si la nature
admet le mariage, ce que j'ignore, mais il ne l'est pas certainement 
celles du monde, et maintenant il convient que j'adresse cette demande 
ta mre.

--Quelle joie tu vas lui faire!

--Je l'espre bien.

--C'est gal, je voudrais tre l pour jouir de son bonheur. Imagine-toi
que maman a la manie du mariage; elle passe son temps  marier les gens
qu'elle connat ou mme ne connat pas; elle ne lit de romans que pour
le mariage de la fin, heureuse s'il a lieu, dsespre s'il manque; et
elle tait convaincue, la pauvre femme,--comme moi d'ailleurs--que je
mourrais dans la peau jaunie d'une vieille fille. Enfin, ce soir elle
aura le bonheur de m'annoncer ta visite et ta demande. Pour cette
visite, ne la fais qu'aprs midi, n'est-ce pas? parce qu' ce moment
notre cousine sera partie.

Saniel employa sa matine  chercher l'appartement qu'il voulait, et,
comme il n'avait pas d'autres exigences que celles d'une distribution
approprie  ses besoins, il en trouva un dans une rue dserte du
quartier des Invalides, qu'il arrta. Peut-tre ce quartier n'tait-il
gure  porte de la clientle; mais aurait-il jamais de la clientle?
En tout cas, s'il lui en arrivait une, ce ne serait plus celle
d'Auvergne, et celle-l pourrait venir le chercher aux Invalides!

Ce fut vers une heure qu'il monta aux Batignolles, o il trouva madame
Cormier en train de mettre de l'ordre dans son petit logement, aprs le
dpart de la cousine. Comme toujours, lorsqu'il venait, elle lui
jeta, en le voyant entrer, un regard de curiosit anxieuse dont il
ne connaissait que trop la signification: Qu'avait-on obtenu pour
Florentin? ne partirait-il pas?

--Ce n'est pas de lui que j'ai  vous parler aujourd'hui, dit-il sans
prononcer de nom, ce qui tait inutile.

Le visage de madame Cormier exprima une dception douloureuse.

--C'est de mademoiselle Philis...

--Est-ce que vous la trouvez malade? s'cria madame Cormier, qui
n'admettait que des malheurs.

--Pas du tout; c'est d'elle et de moi. Ne vous inquitez pas: j'espre
que ce que j'ai  vous dire ne sera pas une cause de chagrin pour vous.

--Il faut me pardonner si je vois partout des sujets de crainte; nous
avons t si effroyablement prouvs, si injustement!

Il lui coupa la parole, car ses plaintes n'taient pas pour lui plaire:

--Depuis longtemps, dit-il vivement, mademoiselle Philis m'a inspir un
profond sentiment d'estime et de tendresse: je n'ai pas pu la voir si
courageuse, si vaillante dans l'adversit, si dcide dans la vie, si
bonne avec vous, si charmante en tout, sans l'aimer, et je viens vous
demander de me la donner pour femme.

Aux premiers mots de Saniel, les mains de madame Cormier avaient t
agites d'un tremblement qui avait t en augmentant:

--Est-ce possible? murmura-t-elle en fondant en larmes. A ma fille un si
grand bonheur!  nous un tel honneur,  nous,  nous!

--Je l'aime.

--Pardonnez-moi si l'motion m'emporte au del des convenances, mais je
perds la tte. Nous sommes si malheureuses, que notre me est faible
contre la joie. Je ne devrais pas parler ainsi, peut-tre; mais, d'autre
part, il me semble que je serais indigne du bonheur que vous nous
apportez, si je ne vous rpondais pas franchement. Peut-tre aussi
devrais-je cacher les sentiments de ma fille; mais, pour la mme raison
je ne peux pas ne pas vous dire que cette estime, que cette tendresse
dont vous parlez, elle les partage; il y a longtemps que je l'ai devin,
bien qu'elle ne me l'ait jamais avou; votre demande ne peut donc tre
accueillie qu'avec bonheur par la mre comme par la fille.

Cela avait t dit  mots entrecoups, jets videmment par un coeur
dbordant, mais tout  coup son visage s'attrista:

--Je viens de vous parler, reprit-elle, dans la sincrit de mon me;
emporte dans un lan de joie que je ne croyais pas pouvoir prouver
encore. Mais la rflexion doit nous faire revenir en arrire. Vous tes
jeune, je ne le suis plus, et mon ge me fait un devoir de ne pas cder
 l'entranement. Nous sommes des malheureux, vous le savez mieux que
personne; des parias crass. Vous, vous tes un heureux de ce monde;
bientt vous serez un riche, un glorieux; est-il sage que vous
embarrassiez votre vie d'une femme qui est dans la position de ma fille?

A quelques mots prs, c'tait la rponse de Philis, il fit  la mre
celle qu'il avait faite  la fille.

Ce n'est pas pour vous que je parle, continua madame Cormier; je ne
me permettrais pas de vous donner des conseils; c'est en me plaant
seulement au point de vue de ma fille, au mien, sa mre, qui dois avec
l'exprience de mon ge, veiller  son avenir. Est-il certain que dans
les luttes de la vie vous n'aurez jamais  souffrir de ce mariage, non
parce que ma fille ne vous rendra pas heureux,--de ce ct, je suis
tranquille,--mais parce que la situation que la fatalit nous a faite
vous psera et vous entravera? Je connais ma fille, sa dlicatesse, sa
susceptibilit inquite,--celle des malheureux,--sa fiert: celle des
irrprochables; ce serait l pour elle une blessure qui ferait succder
le malheur au bonheur, car elle ne supporterait pas le mpris.

--Si cela est dans la nature humaine, ce n'est pas dans la mienne; je
vous en donne ma parole.

--Vous pensez bien que je ne demande qu' vous croire; je n'ai parl
ainsi que parce que je le devais.

Elle revint et d'un bond,  la joie de ce mariage: c'tait donc
vrai qu'il y avait des hommes, en ce monde, assez clairvoyants pour
reconnatre les qualits d'une fille pauvre et ne lui demander que ces
qualits?

Il expliqua comment il entendait organiser leur vie et, quand elle
comprit qu'elle avait sa place entre eux, elle s'cria en joignant les
mains:

--Oh! mon Dieu, qui m'avez pris mon fils, que vous tes bon de m'en
rendre un!



IV

Il ne demandait pas mieux que d'tre un fils pour cette pauvre femme; en
ralit il vaudrait bien ce malheureux garon, mou et incapable. Que
lui fallait-il,  cette affame de maternit? Un fils  aimer. Elle
le trouverait dans son gendre. En voyant sa fille heureuse, comment,
pourquoi ne serait-elle pas heureuse elle-mme?

Il pouvait se dire que personne n'tait moins que lui dispos 
l'infatuation; aussi n'tait-ce que justice de reconnatre qu'il
rparait dans la mesure du possible la fatalit dont elles avaient t
victimes.

videmment elles seraient heureuses,--la mre comme la soeur,--et, quoi
qu'en penst Philis, encore sous le coup du chagrin, elles oublieraient.
Elles lui devraient cette consolation. Pour lui, c'tait quelque chose,
c'tait mme beaucoup.

Il y avait longtemps qu'il n'avait travaill avec la srnit qui le
soutint ce jour-l, et quand le soir, inquiet comme toujours de sa nuit,
il se coucha, il s'endormit aussi tranquillement que si Philis avait
appuy sur son paule sa tte charmante, dont il aurait respir le
parfum.

Dcidment, faire des heureux tait encore ce qu'il y avait de meilleur
au monde, et, lorsqu'on pouvait se donner cette satisfaction, il n'y
avait pas  craindre qu'on ft malheureux soi-mme: quand on cre pour
les autres une atmosphre de bonheur, on en profite en mme temps que
les autres.

Il attendait Philis avec impatience, car elle allait lui apporter
certainement un cho de la joie de sa mre, et c'tait une rcompense
qu'on lui devait bien.

Sans doute, elle arriva heureuse, souriante, toute pntre de
tendresse; mais il l'observait de trop prs pour ne pas voir qu'il y
avait en elle comme une arrire-pense, quelque chose qui l'embarrassait
et qu'elle ne disait pas.

Il n'tait pas en disposition d'admettre qu'elle pouvait se cacher de
lui et ne pas tout lui dire.

Tout de suite il la questionna:

--Que me caches-tu?

--Comment peux-tu supposer que je te cacherais quelque chose?

--Enfin qu'as-tu? Tu comprends, n'est-ce pas, qu'il ne peut rien se
passer en toi que je ne lise dans tes yeux? Eh bien, tes yeux parlent
quand tes lvres se taisent.

--C'est que j'ai une demande  t'adresser, une prire.

--Pourquoi ne la dis-tu pas?

--Parce que je n'ose.

--Il me semble cependant que je ne montre pas des dispositions qui
puissent te faire croire que je te refuse rien.

--C'est justement de l que vient mon embarras et ma rserve: j'ai peur
de te peiner au moment o je voudrais te prouver tout ce qu'il y a de
gratitude et d'amour dans mon coeur.

--Si tu dois me peiner, le mieux est de ne pas me faire attendre.

Elle hsita; puis, devant un geste impatient, elle se dcida.

--Je voulais te demander comment tu entends que se fera notre mariage?

Il la regarda surpris.

--Mais comme tous les mariages!

--Tous? dit-elle en insistant.

--Est-ce qu'il en est qui se font d'une faon diffrente des autres?

--Mais oui.

--Tu sais que je ne comprends rien  cette manire d'interroger en
nigmes; si tu veux faire allusion  un usage mondain que je ne
connaisse pas, dis-le franchement: cela n'est pas pour me blesser,
puisque je suis le premier  avouer que je n'en connais aucun. Que
veux-tu?

Elle sentait l'irritation crotre, et pourtant elle ne pouvait se
dcider.

--J'ai mal commenc, reprit-elle; j'aurais d te dire tout d'abord que
tu trouveras toujours en moi une femme respectueuse de tes ides et de
tes croyances, qui ne se permettra jamais de les juger, encore moins de
chercher  les combattre ou les modifier: cela, tu le sens, n'est-ce
pas, ne serait ni de ma nature, ni de mon amour?

--Conclus, dit-il impatiemment.

--Je pense donc; dit-elle avec une hsitation embarrasse et craintive,
que tu n'admettras pas que je manque de respect  tes ides en te
demandant que notre mariage se fasse  l'glise.

--Mais c'tait mon intention.

--Vrai! s'cria-t-elle, oh! cher, et moi qui avais si grande crainte de
te blesser!

--Pourquoi veux-tu que cela me blesse? dit-il en souriant.

--Tu consens  aller  confesse?

Instantanment le sourire qui tait dans ses yeux et sur ses lvres fut
remplac par un clair de fureur.

--Et pourquoi n'irais-je pas  confesse? s'cria-t-il.

--Mais...

--Tu supposes que je puis avoir peur de me confesser Pourquoi
supposes-tu cela? Dis-le, ce pourquoi.

Il la regardait avec des yeux qui la peraient jusqu'au coeur, comme
s'ils voulaient fouiller en elle.

Stupfaite de cet accs de fureur qui clatait sans que rien l'et
fait prvoir, puisqu'il venait de rpondre en souriant  la demande du
mariage religieux qu'elle avait cru si dangereuse, elle ne trouvait rien
 dire, ne comprenant pas en quoi ce simple mot  confesse avait pu
l'exasprer ainsi. Et cependant elle ne pouvait pas s'y tromper, c'tait
bien celui-l et non un autre qui l'avait mis dans cet tat.

Il continuait de l'examiner; alors elle voulut essayer de s'expliquer:

--Je n'ai suppos qu'une chose, dit-elle, c'est que je pouvais te
blesser en te demandant un acte en contradiction avec tes croyances.

La colre folle qui venait de l'emporter si maladroitement commenait 
perdre de sa violence initiale: un mot ajout  ce qui lui avait chapp
serait un aveu. Ne se dbarrasserait-il donc jamais, mme alors que son
esprit se trouvait dans les meilleures conditions, de l'ide fixe qui
l'obsdait? Un homme comme lui pouvait avoir de la rpugnance pour se
confesser, mais il ne devait pas admettre l'ide qu'on suppost qu'il
avait peur de cette confession: pourquoi peur?

--Ne parlons plus de cela, dit-il; surtout n'y pensons plus.

--Permets-moi un seul mot, rpondit-elle. J'aurais t dans la situation
de tout le monde, que je ne t'aurais rien demand; les ides que je peux
avoir au fond du coeur se seraient inclines devant les tiennes, je
t'aime assez pour cela; mais pour toi, pour ton avenir, pour ton
honneur, tu ne dois pas paratre te marier en cachette, honteusement,
avec une paria.

--Sois tranquille; je sens comme toi, plus que toi, la ncessit pour
nous des crmonies consacres.

Elle ne tarda pas  comprendre que dans cette voie il allait beaucoup
plus loin qu'elle.

Pour ne pas rester sous l'impression fcheuse qu'aurait pu avoir le
mot malencontreux d'o tait partie cette explosion, il lui proposa de
visiter l'appartement qu'il avait arrt la veille, et tout de suite ils
allrent rue d'Estre.

Pour la premire fois, ils marchaient franchement la tte haute, cte 
cte, dans les rues de Paris, sans craindre des rencontres: quel orgueil
pour elle! Son mari! c'tait au bras de son mari qu'elle s'appuyait!
Quand ils traversrent les Tuileries, elle fut presque surprise qu'on ne
se retournt pas pour les voir passer; volontiers elle et cri 
ces indiffrents,  ces ignorants: C'est lui! Mres qui couvez si
tendrement vos enfants d'un regard mu, c'est lui qui vous les gurira;
enfants qui embrassez vos mres, c'est lui qui les conservera longtemps
 votre affection.

Dans les dispositions o elle tait, elle ne pouvait que trouver
admirable ce qu'il avait choisi: admirable la rue, admirable la maison,
admirable l'appartement.

Comme il comprenait trois chambres  coucher donnant sur une terrasse o
il logerait les btes destines  ses expriences, Saniel voulut qu'elle
dcidt laquelle de ces chambres elle choisissait; puisqu'elle devait la
partager avec lui, elle voulut prendre la plus belle, mais il n'accepta
point cet arrangement.

--C'tait entre les deux petites que je te demandais de choisir, dit-il;
la grande et la belle doit tre rserve  ta mre, qui, ne pouvant pas
sortir, a besoin plus que nous d'espace, d'air et de lumire.

Comment n'et-elle pas t transporte de reconnaissance en le trouvant
en toutes choses, les petites comme les grandes, si parfaitement bon,
plein de prvenance, de dlicatesse, de gnrosit? Jamais elle ne
l'aimerait assez pour s'lever jusqu' lui.

Par une chance heureuse, les pices principales, le salon et le cabinet
se trouvaient  peu prs de mme dimension que celles de la rue
Louis-le-Grand; il n'y aurait donc rien ou presque rien  changer 
l'ameublement; si les rideaux n'allaient pas tout  fait bien, on
tricherait un peu. Pour les autres pices, peu importait; on se
contenterait de ce qu'on avait, en le compltant avec le mobilier de la
rue des Moines: ce n'tait pas du prsent qu'ils devaient prendre souci,
c'tait de l'avenir; plus tard, on verrait.

Ce bavardage fminin, coup d'effusions et d'lans passionns, charmait
Saniel, qui avait oubli l'incident de la confession, sa colre aussi
bien que son obsession, ne pensant qu' Philis, ne voyant qu'elle, ravi
par sa gaiet, sa vivacit, remu dans tout son tre par les tendres
caresses de ses beaux yeux sombres.

Comment ne serait-il pas heureux avec cette femme dlicieuse, qui
avait pris tant d'empire sur lui, et qui l'aimait si ardemment? Une
inspiration inconsciente ne l'aurait pas pouss au mariage, que la
raison et le calcul devraient l'y amener. Pour lui, un seul danger,
dsormais,--la solitude,--elle l'en prservait; avec son entrain,
sa belle humeur, sa vaillance, son amour, elle ne le laisserait pas
retourner  ses penses; le travail ferait le reste.

Aprs la question de l'ameublement, ils rglrent celle du mariage
lui-mme, c'est--dire de la crmonie; et ce fut alors qu'elle eut
l'tonnement de voir en lui des ides et des exigences qu'elle ne
souponnait pas, et qui taient mme la ngation de ce qu'elle avait cru
jusqu' ce jour.

La toilette avait t dcide,--robe de taille aussi simple que possible
qu'elle ferait elle-mme comme toutes ses robes,--et ils taient arrivs
aux tmoins.

--Nous n'avons plus de relations, dit Philis.

--Vous en aviez autrefois; ton pre avait des amis, des camarades.

--Je ne suis plus la fille de mon pre, je suis la soeur de mon frre;
je n'oserai pas leur demander d'tre tmoin de mon mariage.

--C'est justement parce que tu es la soeur de ton frre qu'ils ne
peuvent pas te refuser: ce serait une cruaut double d'une grossiret!
La cruaut passe, mais la grossiret! Parmi les gens de talent, quel
tait le meilleur camarade de ton pre?

--Cintrat.

--Est-ce que ce n'est pas un bohme, un ivrogne?

--Mon pre le regardait comme le plus grand peintre de notre temps, le
plus original...

--Il ne s'agit pas du talent, mais du nom; je suis sr qu'il n'est
pas seulement dcor. Ton pre avait bien d'autres amis, plus
incontestablement arrivs, plus bourgeoisement, si tu veux?

--Glorient.

--Le membre de l'Institut, parfait?

--Casparis, le statuaire.

--Acadmicien aussi. C'est ce qu'il nous faut, et tous deux
archi-dcors. Inutile de chercher plus loin; tu iras les inviter, tu
diras qui je suis: professeur agrg  l'cole de mdecine, mdecin des
hpitaux; je te promets qu'ils accepteront. Pour moi, je prendrai mon
vieux matre, Carbonneau, en ce moment prsident de l'Acadmie de
mdecine, et Claudet, l'ancien ministre, qui en sa qualit de dput de
mon dpartement, ne pourra pas se drober plus que les autres; et a
nous donnera des tmoins dcoratifs qui feront bien dans les journaux.

Ce ne fut pas seulement dans les journaux qu'ils firent bien, ce fut
aussi dans l'glise Sainte-Marie des Batignolles quand on les vit en
tte du cortge dfiler sur le tapis qui, dans la nef un peu sombre,
montait de la rue jusqu' l'autel.

--Glorient! Casparis! Carbonneau! Claudet! Les arts, la science, la
politique. A moins d'avoir des diplomates, on ne pouvait esprer des
boutonnires plus fleuries.

Il fallut la beaut et le charme de la marie pour qu'elle ne ft pas
clipse par ces glorieux tmoins; mais quand on la vit passer au bras
de Glorient, si libre dans sa modestie, si rayonnante de grce, des
exclamations d'admiration ou de sympathie l'accompagnrent jusqu'au
sanctuaire.

Pendant qu' l'autel le prtre clbrait la messe, dehors, devant la
grille, un homme, vtu d'un costume en velours marron et coiff d'un
feutre caboss, se promenait en fumant une bouffarde: c'tait M. le
comte de Brigard,  qui ses principes interdisaient, aussi bien aux
mariages qu'aux enterrements, l'entre des glises et qui pripattisait
sur le trottoir avec ses disciples, en attendant la sortie, pour
fliciter le mari. Quand elle eut lieu, il coupa le cortge et, prenant
la main de Saniel, il la lui serra chaleureusement, en le sparant de sa
femme:

--C'est bien, c'est noble, dit-il; c'est la situation qui a fait ce
mariage sans elle inutile. J'ai compris; pour cela je l'excuse; je fais
plus, je l'applaudis. Mon cher, vous tes un homme.

Et comme c'tait un mercredi, le soir,  la parlotte chez Crozat, il
revint publiquement sur cette approbation qui, dans les conditions o
elle avait t donne, ne suffisait pas  sa conscience.

--Messieurs, nous avons assist aujourd'hui  un grand acte rparateur,
le mariage de notre ami Saniel avec la soeur de ce pauvre garon,
victime d'une injustice qui crie vengeance. Un soir, dans cette mme
salle, j'ai parl de Saniel lgrement, quelques-uns de vous s'en
souviennent peut-tre, malgr le temps coul; je tiens  lui en faire
publiquement rparation, aujourd'hui qu'il s'est affirm homme de
devoir et de conscience, se mettant bravement au-dessus des faiblesses
sociales.

--N'est-ce pas une faiblesse sociale, dit Glady, d'avoir pris pour les
tmoins de cet acte rparateur des personnages qui semblent n'avoir t
choisis que pour le ct dcoratif de leurs situations oficielles?

--Profonde ironie, au contraire! dit Brigard, en assurant son feutre,
leon puissante et fconde que celle gui fait concourir  la dmolition
des prjugs ceux-l mmes qui en sont les dfenseurs professionnels!
Saniel est un homme.



V

Le dimanche qui suivit son mariage, Philis prouva une surprise 
laquelle elle rflchit longtemps, sans lui trouver une explication
satisfaisante.

Comme elle s'habillait, Saniel entra dans sa chambre:

--Que comptes-tu faire aujourd'hui?

--Ce que je fais tous les jours.

--Tu ne vas pas  la messe?

Elle le regarda tonne, n'tant pas matresse de son premier mouvement,
et, comme toujours lorsqu'elle paraissait vouloir lire en lui, il montra
de la mauvaise humeur.

--En quoi ma question est-elle extraordinaire? dit-il.

--La messe n'est pas prcisment le sujet habituel de tes
proccupations, il me semble.

--Elle peut le devenir exceptionnellement quand je pense aux autres, et
c'est le cas: n'allais-tu pas  la messe quelquefois?

--Quand je pouvais.

--Eh bien, tu peux aujourd'hui si tu veux; voil ce que j'avais  te
dire: et j'ai cru que cela devait tre dit. Je n'ai pas oubli la
promesse que tu m'as faite d'tre respectueuse de mes ides et de mes
croyances: je veux te rendre la pareille, c'est bien simple.

--Tout ce qui est bon et gnreux te parat simple.

--Alors?

--Je vais y aller tout de suite.

--Comment! tout de suite? il n'est pas huit heures. Va plutt  la
grand'messe, c'est plus convenable.

Convenable! Quel mot trange dans sa bouche! Ce n'tait pas par respect
pour les convenances qu'elle allait quelquefois  la messe, et plus
souvent en ces derniers temps qu'autrefois, mais parce qu'il y avait en
elle un fond de sentiments religieux et de pit un peu vague, que les
malheurs de Florentin avaient avivs.

--J'irai  la grand'messe, dit-elle sans rien laisser paratre de ce que
ce mot avait suggr en elle, et en continuant de s'habiller.

--C'est cette robe que tu vas mettre? demanda-t-il en montrant celle qui
tait pose sur une chaise.

--Mais oui;  moins qu'elle ne te dplaise.

--Je la trouve un peu simple.

En effet, elle tait d'une simplicit extrme, faite d'une toffe  bas
prix, ne valant que par l'originalit de faon que Philis lui avait
donne en la taillant elle-mme.

--N'oublie pas, continua-t-il, que Saint-Franois-Xavier n'est pas une
glise de besoigneux; quand on est charmante comme toi, on se fait
partout remarquer: on voudra savoir qui tu es.

--Tu as raison; je vais prendre ma robe de distribution de prix.

--C'est cela, et ton chapeau ferm, n'est-ce pas? plutt qu'un chapeau
rond; la premire impression produite doit tre la bonne.

Ce mlange de proccupation religieuse et mondaine n'tait-il pas tout
 fait surprenant chez lui? Elle l'avait donc bien mal connu jusqu' ce
jour? Aprs tout, peut-tre n'tait-ce qu'une exception: au dpart, il
avait voulu lui donner un conseil qu'il jugeait sage.

Mais ces exigences pour la toilette se rptrent.

Bien qu'avant le mariage elle n'et fait que passer dans la vie de
Saniel, elle la connaissait assez cependant pour savoir qu'elle tait
rigoureusement employe au travail, sans rien donner de son temps aux
distractions ou mme simplement aux relations mondaines; et elle avait
cru que les choses continueraient ainsi; mari, il travaillerait comme
avant de l'tre. Pour le travail, elle avait raisonn juste, faux pour
les distractions ou plutt les relations. Peu de temps aprs leur
mariage, l'un de leurs tmoins, l'ancien ministre Claudet avait rattrap
un bon portefeuille et, Saniel l'ayant guri d'une nvralgie faciale
juste  point pour qu'il pt faire les courses et mener les ngociations
qui avaient abouti  sa nomination, il s'tait pris d'une belle amiti
pour ce jeune mdecin  qui il devait son ministre: c'tait un homme
bon  avoir sous la main, que celui qui faisait ces miracles et
vous permettait d'aller ou de ne pas aller  la Chambre selon les
circonstances; sans compter qu'il vous enlevait  la main une douleur
dont seuls peuvent parler ceux qui l'ont prouve. tant donn le
caractre de Saniel et ses habitudes, il semblait que cette amiti ne
devait gure avoir d'influence sur lui: mdecin, non courtisan; mais
il s'tait trouv que le mdecin et le courtisan n'avaient fait qu'une
seule et mme personne, et que Saniel tait devenu le commensal du
ministre; il n'y avait pas de runions, pas de ftes sans qu'il y ft
invit, et toutes il les acceptait, pour lui aussi bien que pour sa
femme.

Quel tonnement quand elle l'avait vu tout quitter pour aller s'asseoir
 la table du ministre ou figurer dans ses salons, et aussi quand les
observations  propos de la robe de la messe avaient recommenc pour
celles des dners et des soires!

Tout d'abord la robe du mariage avait t approprie  ces exigences par
un habile dcolletage; mais elle ne pouvait pas toujours aller: il avait
fallu l'orner, la modifier, en faire avec une seule trois ou quatre, ce
qui n'tait pas facile; si ingnieuse qu'elle ft pour ces arrangements,
quelques mtres de tulle et de gaze ne lui fournissaient pas des
combinaisons indfinies.

D'ailleurs, elles ne lui suffisaient point; il les trouvait trop
simples et voulait des dentelles, du jais, des fleurs, du brillant, du
clinquant, ce qu'il voyait aux autres femmes.

Comment le contenter avec les faibles ressources dont elle disposait?
Elle avait apport dans son mnage une conomie d'avare; Joseph,
congdi, tait remplac par une bonne qui faisait tout, l'appartement,
la cuisine et mme un peu de blanchissage; cette cuisine tait d'une
simplicit de pauvres gens; mais ces petites conomies, gagnes d'un
ct, fondaient vite d'un autre, dans les toilettes, dans les voitures
qu'il fallait prendre, bon gr, mal gr, trop souvent.

Alors elle avait voulu se remettre au travail, non des leons, ce qui
n'tait plus possible, mais des menus, qui lui donneraient une centaine
de francs par mois assez facilement. Il n'y avait pas consenti, et,
comme elle insistait doucement, il s'tait fch:

--Cela ne serait pas digne de toi; je ne veux pas qu'on dise que ma
femme descend  ces besognes.

Il lui avait seulement permis la peinture; puisque autrefois elle avait
peint dans l'atelier de son pre pour s'amuser, et qu'elle n'avait
renonc aux tableaux, quand elle avait d gagner sa vie, que parce que
le temps lui manquait pour travailler honntement; elle pouvait
s'y remettre, maintenant qu'elle n'tait plus pousse par la tche
quotidienne; si le mtier tait honteux, l'art pouvait tre honorable;
qu'elle et du talent, il en serait heureux, mme glorieux; qu'elle
vendt ses tableaux, ce serait une originalit qui ferait parler d'elle
dans le monde.

Le salon avait t en partie transform en atelier et elle avait essay
quelques petits tableaux qui, pour n'avoir aucune prtention au grand
art, taient cependant agrables, faciles, enlevs avec un chic brillant
qui plaisait. Glorient,  qui elle les avait montrs, les avait trouvs
gentils comme tout, et il en avait fait acheter deux par son marchand,
qui en avait command d'autres,  un prix doux, il est vrai, trs doux
mme, mais enfin, pour elle, beaucoup au-dessus de ce qu'elle attendait.

Avec le courage et la constance que les femmes apportent  ce qui
leur plat, elle et volontiers travaill du matin au soir; mais les
relations que Saniel s'tait cres ne lui en laissaient pas la libert.
Par cela seul qu'il tait assidu chez Claudet, on l'avait invit
ailleurs, et comme au lieu de se drober  ces invitations il les avait
recherches, il en tait rsult pour elle des obligations mondaines qui
lui dvoraient son temps; tous les jours elle avait une ou plusieurs
visites  faire: elle devait aller aux enterrements, aux mariages, se
montrer aux ventes de charit; elle-mme avait son jour, et pendant
trois heures il lui fallait couter des papotages fminins sans intrt
pour elle.

Et lui, quel plaisir pouvait-il prendre  endosser un habit, quand il
tait las aprs une journe bien employe, pour s'en aller dans un
salon, lui fils de paysan, rest paysan par tant de cts, lui qui
autrefois ne comprenait rien  la vie mondaine et n'avait pour elle que
du mpris, la trouvant aussi ennuyeuse que ridicule.

Elle avait cherch  deviner la cause de ce changement, et quand, avec
adresse, avec lgret, d'une faon dtourne, elle l'avait amen 
s'expliquer l-dessus, elle n'en avait tir qu'une rponse, qui pour
elle n'en tait pas une:

--Il faut tre du monde.

Pourquoi donc tenait-il tant  tre du monde? tait-ce pour elle, parce
qu'elle tait la soeur d'un forat, qu'il voulait l'imposer partout et
la faire admettre la tte haute? Cela, elle l'et jusqu' un certain
point compris, bien que ce rle qu'il lui faisait jouer ft le plus
cruel qu'on pt lui donner, et prcisment le contraire de celui qu'elle
aurait pris si elle avait t libre.

Mais il n'y avait pas que cela dans ce besoin d'tre du monde. Lui, pour
l'avoir pouse, n'tait pas le frre d'un forat, et cependant, en
l'observant de prs, on pouvait croire que ce qu'il demandait 
ces relations et aux personnages dans de hautes situations qu'il
recherchait, c'tait une part de leur importance, de leur considration,
de leur honneur, comme s'il voulait s'en couvrir. Il n'avait besoin
cependant ni de cette importance, ni de cette considration, ni de cet
honneur, et n'avait rien  leur prendre en se frottant  eux. Il tait
quelqu'un par lui-mme. La place qu'il s'tait faite tait digne de son
mrite. Son nom tait honor. On enviait son avenir.

Et pourtant, comme s'il ne sentait pas cela, il recherchait de petites
satisfactions indignes d'une ambition srieuse et d'une valeur
inconteste; n'avait-elle pas eu la surprise, un soir que, par une belle
nuit, ils s'en revenaient  pied, de lui entendre dire qu'on venait de
lui proposer la dcoration d'une rpublique espagnole. Bien qu'elle et
appris  veiller sur ses paroles, une exclamation lui avait chapp:

--Qu'est-ce que tu ferais de a?

--Je n'ai pas pu la refuser.

Non seulement il n'avait pas refus celle-l, mais encore il en avait
accept d'autres: des bleues, des vertes, des jaunes, des tricolores
aussi; il en avait port  la boutonnire, autour du cou, et en plaque
sur son habit. Quel bien pouvaient lui faire ces dcorations qui
l'amoindrissaient; et comment un homme de son mrite avait-il hte
d'obtenir la Lgion d'honneur avant qu'elle lui tombt naturellement
lorsqu'elle serait mre pour lui?

Il y avait l des tonnements, des obscurits, des non-sens qui
faisaient travailler son esprit lorsque, assise toute seule devant son
chevalet, elle peignait, pendant qu' ct d'elle, dans son laboratoire,
il poursuivait ses expriences ou que dans son cabinet il crivait un
article pour sa Revue.

Mais ce n'tait pas sans rsistance qu'elle se laissait aller ainsi  le
juger: on ne juge pas ceux qu'on aime, et elle l'aimait. N'tait-ce pas
manquer de respect  son amour que de ne pas l'admirer en tout? Quand
ces ides la tourmentaient, elle abandonnait son chevalet et, se
levant, elle allait le trouver l o il tait: prs de lui, elles se
dissipaient. Les premires fois, pour ne pas le dranger, elle tait
entre sur la pointe des pieds, marchant  pas touffs, et elle s'tait
penche sur son paule, l'embrassant avant qu'il l'et vue ou entendue;
mais alors il avait trahi un tel effarement, une telle peur, qu'elle
avait renonc  cette manire de l'aborder.

--Pourquoi m'arrives-tu ainsi sur le dos? Que cherches-tu? Que veux-tu?

Pour cela, cependant, elle n'avait point cess de venir le voir; mais
elle avait procd autrement; au lieu de le surprendre, elle avait
annonc son arrive, claquant le pne de la porte, tranant les pieds;
et au lieu de l'accueillir d'une faon inquite, il l'avait alors reue
avec une joie franche.

--Tu ne travailles plus?

--Je viens te voir un peu.

--Eh bien, reste l, ne t'en retourne pas tout de suite; je ne suis
jamais si heureux, je ne travaille jamais si bien que lorsque je t'ai
prs de moi.

Cela tait vrai, elle le voyait et le sentait; par cela seul qu'elle
tait prs de lui, qu'elle parlt ou ne parlt point, rien que par sa
prsence il tait heureux.

Encore fallait-il qu'elle ne part pas le regarder trop attentivement,
avec l'intention manifeste de l'observer; car, cela ayant eu lieu dans
les premiers temps de leur mariage, il s'tait emport et fch
comme lorsqu'elle avait eu la maladresse de lui tomber sur le dos 
l'improviste:

-Pourquoi m'examines-tu ainsi? Que cherches-tu en moi?

Elle se l'tait tenu pour dit et, lorsqu'elle restait ainsi prs de lui
elle s'observait pour garder une attitude discrte qui ne le fcht
point: pas de regards curieux, pas de questions, il tait content.
Cependant, comme cette attitude n'tait pas toujours commode, elle
lui demandait de l'aider, et aprs lui elle revoyait en secondes des
preuves, ou bien elle lui mettait au net des dessins un peu grossiers
qu'il faisait lui-mme pour ses recherches microscopiques: alors le
temps passait vite. S'il avait voulu rester ainsi et, dans cette douce
intimit, laisser passer les heures de la soire, sans parler de sortir,
comme elle eut t heureuse! Mais il n'oubliait jamais l'heure:

--Allons, disait-il en s'interrompant, il faut sortir.

Elle n'avait jamais os demander les raisons vraies de ce il faut.



VI

Si elle n'osait pas lui adresser franchement cette question: Pourquoi
faut-il sortir? pas plus celle-l que les autres, d'ailleurs: Pourquoi
est-il convenable que je me fasse voir  la messe?--Pourquoi dois-je
porter des toilettes qui nous ruinent?--Pourquoi acceptes-tu des
dcorations sans valeur  tes yeux?--Pourquoi recherches-tu la compagnie
de gens qui n'ont d'autre mrite que celui qu'ils tirent de leur
situation officielle ou de leur fortune?--Pourquoi nous imposons-nous
des devoirs mondains qui nous ennuient autant l'un que l'autre, au lieu
de rester en tte  tte dans une tendre et intelligente intimit qui
nous est aussi douce  l'un qu' l'autre? elle ne pouvait pas ne pas se
les adresser  elle-mme.

Elles eussent toutes appartenu  cet ordre d'ides, qu'elle et sans
doute trouv  les expliquer: disposition de caractre; exigences d'une
ambition presse de raliser ses dsirs; susceptibilit ou fiert
ombrageuse; mais il y en avait d'autres qui reposaient sur des
observations ou des souvenirs n'ayant avec celles-l aucun rapport,--au
moins lui semblait-il.

Elle et commenc  connatre son mari le lendemain de son mariage,
qu'elle aurait pu croire qu'il avait toujours t tel qu'il se rvlait
 elle; mais ce n'tait pas l son cas et l'homme qu'elle avait aim
ressemblait si peu  celui dont elle tait devenue la femme, qu'on
aurait pu croire qu'ils faisaient deux.

A la vrit, ce n'tait point le mariage qui avait amen dans son humeur
les changements qui la frappaient; mais ils n'en taient pas moins
caractristiques par cela qu'ils remontaient  une poque antrieure 
ce mariage.

Comment ils avaient commenc, elle se le rappelait avec une nettet qui
ne laissait place ni au doute ni  l'hsitation: c'tait au moment o
les poursuites de ses cranciers l'avaient mis en relation avec Caffi.
Pour la premire fois, lui, toujours si ferme qu'elle le croyait
au-dessus de la faiblesse, avait eu un moment de dcouragement en
annonant qu'il allait peut-tre tre oblig de quitter Paris; mais ce
dcouragement n'avait rien des colres ou des dfaillances qu'elle avait
trouves en lui plus tard: c'tait la juste douleur d'un homme qui voit
son avenir bris, rien de plus. La seule surprise qu'elle et alors
prouv avait t cause par l'ide d'trangler Caffi et de prendre
dans sa caisse l'argent qu'il lui fallait pour se tirer d'affaire, et
aussi parce qu'il lui avait dit--comme consquence de cet acte--du
remords chez l'homme intelligent, qui n'a jamais  supporter les
reproches de sa conscience, puisque pour lui la conscience n'existe pas.
Mais c'tait l videmment une simple thorie philosophique, non un
trait de caractre; un mot de plaisanterie ou un argument de discussion.

Dbarrass de ses cranciers avec l'argent gagn  Monaco, il avait
repris son calme, travaillant plus que jamais, passant ses concours,
et, quand il tait dans les conditions les mieux faites pour se montrer
nerveux, violent, injuste, brutal, restant, au contraire, l'homme qu'il
avait toujours t depuis qu'elle le connaissait. Puis, tout  coup,
peu de temps avant que Florentin passt aux assises, avaient clat
ces bizarreries d'humeur, ces colres, ces inquitudes pour elle
inexplicables, se manifestant prcisment au moment mme o, par
l'intervention de madame Dammauville, on pouvait esprer que Florentin
allait tre sauv. Elle n'avait pas oubli la colre furieuse avec
laquelle il avait repouss sa demande de voir madame Dammauville, sans
que rien expliqut et justifit cet accs: il l'avait chasse durement,
il voulait rompre, et, avant d'en avoir t tmoin, elle n'imaginait pas
qu'on pt mettre une pareille violence dans l'exaspration; puis  cette
scne en avait succd une autre, tout oppose, qui ne l'avait pas moins
frappe, quand, dans leur dner au coin du feu, il avait laiss paratre
une si profonde dsolation en lui recommandant de garder le souvenir
de cette soire le jour o elle voudrait le juger, et en lui annonant
d'une faon en quelque sorte prophtique qu'une heure viendrait o elle
voudrait connatre celui qu'elle aimait.

Et voil que cette heure, dont elle avait rejet bien loin la pense,
avait sonn; voil qu'elle cherchait  combiner les lments de ce
jugement qui, alors, lui paraissait criminel, et, maintenant, s'imposait
 ses proccupations quoi qu'elle ft pour le repousser.

Que de fois lui tait revenu ce souvenir,  ce point qu'on pouvait dire
qu'il ne l'avait pas quitte, doux et douloureux en mme temps, et moins
doux, plus douloureux  mesure que de nouveaux sujets d'inquitude
s'taient ajouts les uns aux autres, en insistant sur l'impression
mystrieuse et troublante qui lui en tait reste!

Le juger! Pourquoi voulait-il qu'elle le juget? Et sur quoi?

Et cependant, ce n'tait pas l, chez lui, une parole insignifiante,
mais bien la constatation d'un tat particulier de sa conscience, qui,
plusieurs fois depuis, s'tait affirm. N'tait-ce pas, en effet,  cet
ordre d'ides qu'appartenait le cri qui lui avait chapp dans la nuit
o, se rveillant tout  coup, il avait demand avec moi, avec effroi:
Qu'ai-je dit? Et aussi au mme qu'appartenait encore la colre qui
l'avait emport lorsque,  propos de leur mariage religieux, elle avait
parl de la confession: Pourquoi admets-tu que je puisse avoir peur
d'aller  confesse?

Comment imaginait-il qu'elle pouvait admettre chez lui l'ide de cette
peur? Jamais elle ne s'tait prsente  son esprit jusqu' ce moment;
et, si maintenant le souvenir de son tonnement lui revenait, c'tait
parce que d'autres petits faits, s'ajoutant les uns aux autres avec le
temps coul, l'voquaient.

Combien nombreux et significatifs taient-ils, ces faits: son constant
souci de se voir observ par elle; son irritation quand il pouvait
supposer qu'elle pensait  l'interroger; ses accs d'emportement quand,
par mgarde ou maladresse, par oubli, ou simplement par hasard, elle lui
adressait une question sur certains sujets, et aussitt les retours de
tendresse qui suivaient, si brusques qu'ils paraissaient plutt voulus
en vue d'un but dtermin que naturels et spontans.

Elle avait t longtemps  admettre le calcul sous les douces paroles
qui la rendaient si heureuse; mais,  la fin, il avait bien fallu
qu'elle ouvrt les yeux  l'vidence et vt qu'elles taient, chez lui,
la consquence de la mme et constante proccupation,--celle de ne pas
se livrer.

De l  se demander ce qu'il ne voulait pas livrer, il n'y avait qu'un
pas.

Cependant, si court qu'il ft, elle avait longtemps rsist  la
curiosit qui la poussait: c'tait son devoir de femme aimante et
dvoue de ne pas chercher au del de ce qu'on lui montrait, et ce
devoir tait en parfait accord avec les dispositions de son amour; mais
la force mme des choses vues l'avait emport sur la volont et la
raison: elle pouvait ne pas appliquer son esprit  chercher ce qui
l'angoissait, elle ne pouvait pas fermer ses yeux et ses oreilles  ce
qui les frappait.

Et, ce qui les frappait, c'taient les mmes observations, tournant
toujours dans le mme cercle, s'appliquant aux mmes sujets et aux mmes
personnes:

Le nom de Caffi l'agaait;

Celui de madame Dammauville le fchait ou le troublait;

Celui de Florentin le rendait positivement malheureux.

Pour ceux de Caffi et de madame Dammauville, elle avait pu empcher
qu'ils ne fussent prononcs, lorsqu'elle avait vu l'effet qu'ils
produisaient infailliblement.

Mais, pour celui de Florentin, elle ne pouvait pas faire, pas plus
qu'elle ne voulait, qu'il en ft ainsi: comment aurait-elle dit  sa
mre de ne jamais prononcer le nom de celui qui occupait constamment
leur pense; comment elle-mme l'aurait elle arrt sur ses lvres?

Malgr les dmarches et les sollicitations de Saniel, appuyes de celles
de Nougarde, Florentin avait t embarqu pour la Nouvelle-Caldonie,
d'o il crivait aussi souvent qu'il le pouvait: ses lettres avaient
racont ses tortures dans le bagne du transport o il avait t enferm
dans sa traverse, et depuis elles n'taient qu'une longue plainte
qui se continuait de l'une  l'autre comme un rcit sans fin,
roulant toujours sur le mme sujet: ses souffrances matrielles, son
humiliation, ses dgots au milieu des misrables dont il tait le
compagnon, son dcouragement.

Quand ces lettres arrivaient, c'tait, chez la mre et la soeur, une
dsolation qui emplissait la maison de pleurs pendant plusieurs jours;
et alors il se fchait de cette douleur que ni l'une ni l'autre ne
pouvait dissimuler.

--Que feriez-vous, s'il tait mort? disait-il  Philis?

--Ne serait-il pas moins  plaindre?

--Enfin, il reviendra!

--Dans quel tat?

--Sommes-nous matres de la fatalit?

--Nous pleurons; nous ne nous plaignons pas.

Mais lui se plaignait des visages plors qui l'entouraient, des larmes
qu'on lui cachait, des soupirs qu'on touffait. D'ordinaire, il tait
doux et affectueux avec sa belle-mre, d'une prvenance et d'une
dfrence qui, par certains cts, avaient mme quelque chose d'affect,
comme si c'tait par volont plutt que par sentiment naturel qu'il ft
ainsi; mais alors il oubliait cette douceur et c'tait durement qu'il la
traitait, si injustement que plus d'une fois madame Cormier n'avait pas
pu ne pas s'en plaindre  sa fille:

--Comment ton mari, qui est si bon avec moi, devient-il si impitoyable
quand il s'agit de Florentin? On dirait que notre chagrin fait sur lui
l'effet d'un reproche que nous lui adresserions.

Un jour que les choses avaient t plus loin que de coutume, elle avait
eu le courage de s'en expliquer avec lui.

--Pardonnez-nous de vous imposer l'ennui de notre chagrin, lui dit-elle:
quand je me plains de tout, des hommes et des choses, vous devez bien
penser que vous tes except, vous qui avez tout fait pour le sauver.

Mais ces quelques mots, qui, croyait-elle; devaient calmer l'irritation
de son gendre, l'avaient, au contraire, exaspr; il tait parti
furieux.

--Je ne comprends rien  ton mari, avait-elle dit  sa fille. Ne
m'expliqueras-tu pas ce qu'il a?

Comment et elle donn  sa mre cette explication qu'elle ne pouvait
se donner  elle-mme? Arrive devant un abme insondable, elle n'osait
mme pas se pencher au-dessus pour regarder au fond, et, au lieu d'aller
de l'avant dans la voie o elle s'tait engage malgr elle, elle
faisait effort pour revenir en arrire, ou tout au moins pour s'arrter.

Il tait ainsi. Eh bien,  cela elle ne pouvait rien. A quoi bon
chercher pourquoi il tait ainsi, et ce qui se trouvait sous ce qu'il
prenait tant de soins  cacher? Ce ne pouvait tre l qu'une curiosit
coupable dont un jour ou l'autre elle serait punie.

A tourner et retourner continuellement ces penses, elle avait perdu
son entrain, sa force de rsistance aux coups du sort, comme aux
contrarits de la vie, qui la faisaient autrefois si vaillante; le
ressort si vigoureux en elle s'tait affaiss sous le poids trop lourd
qui le chargeait, et ses yeux souriants exprimaient maintenant plus
souvent l'anxit que le bonheur et la confiance.

Si attentive qu'elle ft  s'observer, elle n'avait pas pu cacher
ces changements  Saniel, car ils se manifestaient en tout: sur sa
physionomie autrefois ouverte et qui maintenant portait l'empreinte de
la douleur enferme, dans son attitude concentre, dans ses silences et
ses distractions.

Qu'avait-elle? Il l'avait interroge: elle n'avait rien rpondu qui ft
pour lui un claircissement, autrement que par la prudence mme qu'elle
mettait dans ses rponses. Il l'avait examine en mdecin, et n'avait
rien trouv qui indiqut un tat maladif, et qui, par consquent,
justifit ses changements.

Si elle ne voulait pas rpondre  ses questions,--et il avait la preuve
qu'elle ne voulait pas; si, d'autre part, elle n'tait pas malade, et il
avait la conviction qu'elle ne l'tait pas,--il fallait qu'il se passt
en elle quelque chose de grave, pour que la femme en qui il lisait si
facilement nagure ft devenue l'nigme troublante qui l'inquitait.

Et quelle chose, si ce n'tait celle dont il portait lui-mme le poids
crasant sur ses paules qui flchissaient? Elle avait devin; elle
avait compris, sinon tout, au moins une partie de la vrit!

Quelle situation extraordinaire que la sienne et bien faite, en vrit,
pour drouter sa raison.

Rien  craindre des autres, tout de soi: la justice, la loi, le monde,
de tous les cts on le laisse tranquille; on ne lui demande rien: ce
qui tait d a t pay; mais lui, par une aberration maladive, va
rveiller les morts qui dorment dans leur tombe d'o personne ne pense
 les tirer, et en fait des spectres qu'il est seul  voir, seul 
entendre.

Et il s'tait cru fort. Fou qu'il tait, et plus encore ignorant,
d'avoir pris une pareille charge quand, par l'exercice de sa volont il
ne s'tait pas mis en tat de la porter! Vouloir! Mais il n'avait pas
appris  vouloir, pas plus qu' se servir de ce frein que le cerveau
fait manoeuvrer, de sorte qu'il en tait de lui comme des animaux
infrieurs chez qui les mouvements rflexes s'accentuent par l'ablation
du cerveau.



VII

Le calme relatif que Saniel avait prouv depuis son mariage, c'tait
 Philis qu'il le devait,  la force,  la confiance,  la paix
qu'il puisait en elle. Philis sans force, sans confiance, sans paix
intrieure, telle qu'il la voyait maintenant, ne pouvait lui donner ce
qu'elle n'avait plus, et il revenait aux temps bouleverss qui avaient
prcd son mariage, avec les mmes agitations dsordonnes et striles,
les mmes angoisses, le mme affolement. Les belles relations, la
considration mondaine, le succs, les dcorations, les honneurs,
c'tait bon pour les autres; mais, pour son repos, il fallait la
tranquillit et la srnit de sa femme, sa bonne sant morale qui
passaient en lui lorsqu'elle dormait sur son paule; alors, pas de
brusques rveils, pas d'insomnies: au bruit de sa douce respiration, il
se rassurait et les spectres restaient dans leur tombe.

Mais que cette respiration ft agite, qu'il ne sentt plus en elle
cette tranquillit et cette srnit, qu'il la vt faible, inquite, il
n'en tait plus ainsi: c'tait sa fivre qu'elle lui donnait, non son
sommeil.

--Tu ne dors pas? Pourquoi ne dors-tu pas?

--Et toi?

Il fallait qu'il st.

Il avait recommenc ses questions, mais elle s'tait toujours dfendue,
drobe plutt, sans qu'il pt rien tirer d'elle, arrt qu'il tait par
la peur de se livrer, ce qui semblait facile au point o l'on devait
croire qu'elle tait arrive; un mot maladroit, une insistance trop
appuye faisaient en elle la lumire.

Aussi affectait-il de ne parler que comme mdecin lorsqu'il
l'interrogeait, et de ne chercher en elle que des explications mdicales
 son tat: Si tu ne dors pas, c'est que tu es souffrante; quelle est
cette souffrance? D'o provient-elle?

N'ayant pas de raisons  donner pour la justifier, puisqu'elle n'osait
mme pas parler de son frre, elle la niait obstinment.

--Mais je n'ai rien, rptait-elle; je t'assure que je n'ai rien. Que
veux-tu que j'aie?

--C'est ce que je te demande.

--Alors, moi, je te demande: Que veux-tu que je te cache?

Il ne pouvait pas avouer qu'il la souponnait de vouloir lui cacher
quelque chose.

--Tu t'observes mal.

--Je n'y puis rien.

--Je te forcerai  t'observer mieux et  parler.

--Et comment?

--En t'endormant.

La menace tait si terrible, qu'elle la jeta hors d'elle-mme.

--Ne fais pas cela! s'cria-t-elle.

--Pourquoi ne le ferais-je pas?

Ils se regardrent quelques instants en silence, aussi pouvants l'un
que l'autre: elle de la menace, lui de l'aveu qu'il venait d'arracher;
mais montrer cette pouvante tait, de son ct, en lcher un autre plus
grave encore.

--Pourquoi ne chercherais-je pas, par tous les moyens,  dcouvrir en
toi les causes de ces malaises qui se drobent  mon examen comme au
tien; pour cela, le somnambulisme provoqu nous en offre un excellent.

--Mais puisque je ne suis pas malade, essaya-t-elle, que te dirai-je de
plus endormie que ce que je te dis veille?

--Nous verrons.

--C'est une exprience que je te demande de ne pas tenter: essayerais-tu
un poison sur moi?

--Le somnambulisme n'est pas un poison.

--Qui sait?

--Ceux qui l'ont mani.

--Tu n'es pas de ceux-l.

--Encore en sais-je assez pour que tu ne coures aucun danger entre mes
mains.

Elle crut qu'il lui ouvrait une porte pour s'chapper.

--C'est gal, j'aurai trop grand peur; si jamais tu veux que je parle en
tat de somnambulisme provoqu, demande  celui de tes confrres en qui
tu as confiance de m'endormir.

Devant un confrre, elle tait certaine qu'il ne lui serait pas pos de
questions dangereuses.

Il comprit qu'elle voulait encore se drober.

--Peur de quoi? dit-il. Peur que je t'interroge sur le pass, sur ce
qu'a t ta vie avant que nous nous connaissions, et te demande une
confession qui serait une blessure pour mon amour.

--Oh! Victor, s'cria-t-elle perdue, quelle blessure plus cruelle au
mien pouvais-tu faire que celle de ces paroles: ma confession! Mais
elle tient dans deux mots: je t'aime, je n'ai jamais aim que toi; je
n'aimerai jamais que toi; de pass, je n'en ai point: ma vie a commenc
avec mon amour.

Il ne pouvait pas la presser davantage sans montrer l'importance qu'il
attachait  cet interrogatoire:

--Je n'insiste pas, dit-il; c'tait un moyen comme un autre, meilleur
qu'un autre; tu n'en veux pas, n'en parlons plus.

Mais il avait cd trop vite pour qu'elle pt esprer qu'il renonait 
son projet, et elle resta sous le coup d'une frayeur stupfiante. Que
dirait-elle s'il la faisait parler? Tout n'tait-il pas possible, alors
qu'elle ne savait mme pas quelles penses se cachaient au fond de son
cerveau et qu'elle ignorait entirement ce qu'tait ce somnambulisme
provoqu dont elle tait menace.

A cette poque, les travaux de l'_cole de Nancy_ sur le sommeil,
l'hypnotisme et la suggestion n'avaient pas encore t publis, ou tout
au moins le livre qui leur a servi de point de dpart n'tait pas connu,
et elle ne savait rien des procds qu'on peut employer pour provoquer
le sommeil hypnotique, en tant reste  ce qu'elle avait lu, sans y
prter grande attention d'ailleurs, sur Cagliostro. Aussitt que son
mari fut parti, elle chercha dans la bibliothque les livres qui
pouvaient l'clairer; mais le dictionnaire qu'elle trouva ne fournit 
sa curiosit que des renseignements obscurs ou confus au milieu desquels
elle se noya; le seul point prcis qui la frappa fut la formule 
employer pour provoquer le sommeil; faire regarder au sujet qu'on veut
endormir un objet brillant plac  15 ou 20 centimtres au-dessus de
ses yeux; si cela tait vrai, elle n'avait pas  craindre d'tre jamais
endormie.

Cependant elle ne se laissa pas rassurer, et comme  quelques jours de
l elle se trouva dans un dner  ct d'un confrre de son mari, qui,
elle le savait, s'occupait de somnambulisme, elle eut le courage de
vaincre sa timidit habituelle en tout ce qui touchait  la mdecine,
pour l'interroger:

--Est-ce qu'il n'y a que les personnes malades de certaines maladies qui
peuvent tre mises en tat de somnambulisme?

--C'tait une croyance autrefois admise par le public et par beaucoup de
mdecins qu'on ne pouvait provoquer le somnambulisme que chez les sujets
atteints d'hystrie, de nervosisme, mais il y avait l une erreur:
le somnambulisme artificiel s'obtient chez un grand nombre de sujets
parfaitement sains.

--Conserve-t-on sa volont dans le sommeil?

--Le sujet ne conserve de spontanit et de volont que ce que veut bien
lui en laisser son hypnotiseur, qui,  son gr peut le rendre triste,
gai, colre, tendre et jouer de son me comme d'un instrument[1].

[Note 1: H. Beaunis: _Le Somnambulisme provoqu._]

--Mais c'est effroyable.

--Curieux au moins; il est certain qu'il y a une paralysie locale de
telle ou telle cellule dont l'tude deviendra le point de dpart de
dcouvertes intressantes.

--Une fois rveill, le sujet se rappelle-t-il ce qu'il a dit pendant
son sommeil?

--On n'est pas d'accord l-dessus: les uns sont pour l'affirmative, les
autres pour la ngative; quant  moi, je crois que le souvenir tient
pour beaucoup au degr de sommeil du sujet: sommeil lger, il y a
souvenir; sommeil profond, le sujet ne se rappelle ni ce qu'il a dit, ni
ce qu'il a entendu, ni ce qu'il a fait.

Elle et voulu continuer, et son interlocuteur, heureux de parler de ce
qui l'occupait, l'et volontiers suivie, mais elle vit son mari plac 
l'autre bout de la table les regarder  plusieurs reprises, et de peur
qu'il ne devint le sujet de leur entretien, elle en resta l.

Ce qu'elle venait d'apprendre lui paraissait effroyable, son cri le
disait; mais enfin, tant qu'elle ne se laisserait pas hypnotiser, elle
n'avait rien  craindre; et s'en tenant  ce qu'elle avait lu, elle se
promettait de ne jamais accepter qu'il la plat dans des conditions o
il pourrait l'endormir: c'tait pendant le sommeil que la volont de
l'hypnotiseur se substituait  celle du sujet, non pendant la veille.

S'appuyant sur cette croyance et aussi sur ce qu'il ne lui avait plus
reparl de l'endormir, elle se rassura: n'tait-ce pas la marque qu'il
acceptait la rsistance qu'elle lui avait oppose et renonait  son
ide de somnambulisme provoqu?

Mais elle se trompait.

Une nuit qu'elle s'tait couche  son heure habituelle, tandis qu'il
restait  travailler, elle s'veilla brusquement et le vit debout prs
d'elle, la regardant avec des yeux dont la fixit l'effraya.

--Qu'y a-t-il? demanda-telle; que veux-tu?

--Il n'y a rien, je ne veux rien; je me couche.

Malgr l'tranget du regard qui l'avait frappe, elle n'insista pas:
les questions ne lui auraient rien appris; et d'ailleurs, maintenant
qu'il ne se mettait plus au lit en mme temps qu'elle, il n'y avait rien
d'extraordinaire dans son attitude.

Mais  quelques jours de l elle se rveilla encore dans la nuit sous
une impression de gne, et elle le vit pench sur elle, comme s'il
voulait l'envelopper de ses deux bras.

Cette fois, si effraye qu'elle ft, elle eut la force de ne rien
dire; mais son angoisse n'en fut que plus intense: voulait-il donc
l'hypnotiser pendant qu'elle dormait? tait-ce possible? Alors le
dictionnaire l'avait donc trompe?

Exact au moment de sa publication, ce dictionnaire ne l'tait plus quant
aux procds  employer pour amener le sommeil; c'tait, en effet,
pendant qu'elle dormait que, par des passes, Saniel cherchait 
transformer en artificiel son sommeil naturel. Russirait-il? Il
n'en savait rien, puisque l'exprience tait neuve; mais enfin il la
risquait.

La premire fois, au lieu de la mettre en tat de somnambulisme,
il l'avait rveille; la seconde, il n'avait pas mieux russi; la
troisime, quand il vit qu'aprs un certain temps elle n'ouvrait pas les
yeux, il supposa qu'elle tait endormie. Pour s'en assurer il lui leva
un bras, qui resta en l'air jusqu' ce qu'il l'abaisst sur le lit.
Puis, lui prenant les deux mains, il les fit tourner, et retirant les
siennes, l'impulsion qu'il avait donne continua jusqu' ce qu'il
l'arrtt: sa physionomie avait une expression de calme et de
tranquillit qu'on ne voyait plus en elle depuis longtemps: elle tait
la jolie Philis d'autrefois, au visage enjou.

--Demain, je t'endormirai  la mme heure, dit-il, et tu parleras.

Le lendemain, en effet, il l'endormit, et plus facilement encore; mais,
quand il l'interrogea, elle rsista.

--Non, dit-elle, je ne parlerai pas, c'est horrible, je ne veux pas, je
ne peux pas!

Il insista, elle se dfendit.

--Eh bien, soit, dit-il, pas aujourd'hui, demain, mais demain je veux
que tu parles et que tu ne me rsistes pas; je veux!

S'il n'avait pas insist, c'tait non seulement parce qu'il savait qu'il
fallait une accoutumance pour la soumettre  sa volont sans qu'elle pt
se dfendre, mais encore parce qu'il ignorait si elle garderait ou ne
garderait pas, veille, le souvenir de ce qui s'tait pass dans son
sommeil,--ce qui tait un point capital.

Le lendemain, elle fut ce qu'elle tait la veille, et rien n'indiquait
qu'elle et conscience de son sommeil provoqu, pas plus que de ce
qu'elle avait dit dans ce sommeil; il pouvait donc continuer.

Cette fois, elle s'endormit plus vite encore, plus facilement, et sa
physionomie prit de nouveau l'expression de tranquillit repose qu'il
avait vue la veille. Allait-elle rpondre? et, si elle y consentait,
parlerait-elle sincrement, sans chercher  attnuer ou fausser la
vrit? L'motion faisait trembler sa voix lorsqu'il lui posa sa
premire question, c'tait sa vie, son repos, leur bonheur  tous deux
qui se dcidait.

--O souffres-tu? demanda-t-il.

--Je ne souffre pas.

--Cependant tu es agite, sombre quelquefois ou bien inquite; tu dors
mal. Qui te tourmente?

--J'ai peur.

--Peur de quoi? De qui?

--De toi!...

Il frissonna.

--Peur de moi! Crois-tu donc que je puisse te faire mal?...

--Non!...

Son coeur serr se dtendit:

--Alors pourquoi as-tu peur?

--Parce qu'il se passe en toi des choses qui m'pouvantent.

--Quelles choses? Il faut les prciser.

--Les changements qui se sont faits dans ton humeur, ton caractre, tes
habitudes.

--En quoi ces changements peuvent-ils t'inquiter?

--En cela qu'ils sont les indices d'une situation grave.

--Quelle situation?

--Je ne sais pas; je ne l'ai jamais prcise.

--Pourquoi ne l'as-tu pas prcise?

--Parce que j'ai eu peur; alors j'ai ferm les yeux pour ne pas voir.

--Voir quoi?

--L'explication de tout ce qui est mystre dans ta vie.

--Quand as-tu remarqu du mystre dans ma vie?

--Au moment de la mort de Caffi; et avant, quand tu m'avais dit que tu
le tuerais sans aucun remords.

--Sais-tu qui a tu Caffi?

--Non.

Son soulagement fut si grand que, pendant quelques instants, il oublia
de continuer son interrogatoire; puis il reprit:

--Et aprs?

--Un peu avant la mort de madame Dammauville, quand tu es devenu
irritable et furieux  propos de rien; quand tu m'as chasse parce que
tu ne voulais pas voir madame Dammauville; quand, le soir qui a prcd
sa mort, tu t'es montr si tendre et m'as demand de ne pas te juger
sans me rappeler cette heure.

--Cependant, tu m'as jug.

--Jamais. Quand l'inquitude me poussait, mon amour m'arrtait.

--Qui provoquait cette inquitude en dehors de ces faits?

--Ta manire d'tre depuis notre mariage: tes accs de colre et
de tendresse, ta peur d'tre observ, ton agitation la nuit, tes
plaintes...

--J'ai parl? s'cria-t-il.

--Jamais distinctement; mais tu gmis souvent, tu te plains, tu
prononces des mots entrecoups et sans suite, inintelligibles...

L'angoisse avait t violente; quand il fut remis, il continua:

--Qu'est-ce qui t'a encore inquite dans cette manire d'tre?

--Ton constant souci de ne pas te livrer...

--Livrer quoi?...

--Je ne sais pas...

--Et encore?

--La colre que tu ressens, ou l'embarras, quand on prononce le nom de
Caffi, celui de madame Dammauville, celui de Florentin...

--Et tu conclus de ma colre  entendre ces trois noms?...

--Rien... j'ai peur!...



VIII

Cette confession le bouleversa, car si elle n'allait pas au del de ce
qu'il avait craint, elle rvlait cependant une situation terrible.

Clairement,  livre ouvert, il avait lu en elle: si elle ne savait pas
tout, elle n'avait plus qu'un pas  faire pour arriver  la vrit,
et si elle ne l'avait pas fait, c'tait parce que son amour l'avait
retenue: moins solide cet amour, moins grand, elle n'et certainement
pas rsist aux preuves qui de tous cts la pressaient.

Mais pour que cette rsistance se ft maintenue jusqu' ce jour, il n'en
fallait pas conclure que la lutte se continuerait ainsi et qu'un coup
plus violent, une preuve plus forte que les autres ne lui ouvriraient
pas les yeux malgr elle.

Il ne fallait pour cela qu'une imprudence, une maladresse de sa part,
et, par malheur, il n'en tait plus  les compter.

Instruit par ce qu'il venait d'apprendre, il lui tait facile, il est
vrai, en s'observant svrement, d'viter les sujets dangereux, ceux
qu'elle venait de lui signaler; mais s'il pouvait le jour veiller sur
ses paroles et sur ses regards, ne rien dire ou ne rien laisser paratre
qui ft une accusation, ne pas confirmer les soupons contre lesquels
elle se dbattait, il ne pouvait rien la nuit.

Il n'avait pas parl, et c'tait un poids terriblement lourd qu'elle lui
avait t de dessus le coeur, en rpondant ngativement  sa question,
mais il avait gmi, il s'tait plaint, il avait prononc des mots
entrecoups, sans suite, inintelligibles, et l se trouvait le danger.

Que fallait-il pour que ces soupirs et ces gmissements, ces mots
entrecoups et inintelligibles devinssent distincts et prissent un sens?
Un rien, un hasard, puisque ses dispositions crbrales actuelles
le mettaient jusqu' un certain point en tat de somnambulisme. Ces
dispositions taient-elles congnitales chez lui, ou acquises? Il n'en
savait rien. Et avant les nuits agites qui avaient suivi la mort de
madame Dammauville et la condamnation de Florentin, il n'avait jamais eu
l'ide qu'il pouvait parler dans son sommeil; mais, maintenant, il
avait la preuve que les craintes vagues qui le tourmentaient  ce sujet
n'taient que trop fondes: il parlait, et si les paroles qui lui
chappaient n'taient pas en ce moment comprhensibles, elles pouvaient
le devenir.

Sans avoir fait une tude particulire du sommeil, spontan ou provoqu,
il savait que chez les somnambules naturels le sommeil hypnotique est
facile  produire, et qu'en s'entretenant avec un sujet qui parle en
dormant, on peut facilement l'hypnotiser. Sans doute il n'avait pas
cela  craindre de Philis; mais le possible, c'tait qu'une nuit o il
laisserait chapper des mots incohrents, elle ne pt pas rsister  la
tentation d'engager avec lui une conversation et de l'amener  confesser
ce qu'elle voulait savoir, ce que l'amour qu'elle prouvait pour son
frre la poussait  vouloir apprendre. Si ce cas se prsentait, lequel,
de l'amour pour le frre ou de l'amour pour le mari, l'emporterait? Si
elle l'interrogeait, que ne dirait-il pas?

Pour la premire fois il se demanda s'il avait eu raison de se marier,
et si, au contraire, il n'avait pas commis une imprudence folle
d'introduire une femme dans une vie tourmente comme la sienne. A cette
femme il avait demand le calme, et c'tait l'pouvante que maintenant
elle lui apportait.

A la vrit, il n'y avait que la nuit qu'elle ft dangereuse, et s'il
trouvait moyen de faire chambre  part, il n'aurait rien  craindre
d'elle le jour,  condition de se tenir sur une dfensive rigoureuse
l'aimant comme elle l'aimait, elle rsisterait  la curiosit qui
l'entranait... si l'inquitude la poussait, son amour la retiendrait,
ainsi qu'elle le disait elle-mme; peu  peu cette inquitude et cette
curiosit, n'tant plus surexcites, s'apaiseraient, et ils pourraient
revoir les douces journes qui avaient suivi leur mariage.

Mais, dans les conditions prsentes, ce moyen tait difficile  trouver,
car, proposer  Philis de faire deux chambres, c'tait avouer qu'il
avait peur d'elle, et par consquent lui donner un nouveau mystre
 tudier. Il chercha, et partant de l'ide qu'il fallait que la
proposition des deux chambres vint de Philis elle-mme, il arriva  une
combinaison qui, semblait-il, pouvait raliser ce qu'il voulait.

Ignorant qu'elle avait t hypnotise et ne se souvenant pas qu'elle
avait parl, Philis restait toujours, sans doute, sous la crainte
d'tre endormie; qu'il l'en menat de nouveau, et certainement elle
chercherait  se dfendre en lui chappant.

Ce fut ce qui arriva: quand, le lendemain mme, il lui dit que
dcidment il voulait l'endormir pour savoir ce qui se passait en elle,
elle montra le mme effroi que la premire fois.

--Tout ce que tu m'as demand, tout ce que tu as dsir, dit-elle en
s'efforant de se contenir, je l'ai voulu comme toi et avec toi; mais
cela, je ne l'accepterai jamais.

--Comme ta rsistance est folle, je ne m'y arrterai pas.

--Tu ne m'endormiras pas malgr moi.

--Parfaitement.

--Ce n'est pas possible.

Sans rpondre, il alla prendre un livre dans sa bibliothque et, l'ayant
feuillet, il lut:

Peut-on faire passer une personne endormie, sans la rveiller, du
sommeil naturel au sommeil hypnotique? La chose est possible, au moins
pour certains sujets.

Puis lui tendant le livre:

--Tu vois que pour t'endormir artificiellement je n'ai qu' profiter du
moment o tu dors naturellement; c'est bien simple.

--Ce serait odieux.

--Des mots.

Il l'avait jete dans une frayeur qui, toute la nuit, la tint veille,
enfivre, et comme lui-mme ne dormit pas de peur de parler, il sentit
qu'elle ferait tout pour n'tre pas endormie. Mais n'avait-il pas t
trop loin; et par cette menace n'allait-il pas la pousser  quelque acte
dsespr: si elle se sauvait, si elle l'abandonnait? Que deviendrait-il
sans elle? N'tait-elle pas toute sa vie? Mais il se rassura en se
disant qu'elle l'aimait trop pour qu'une sparation ft jamais possible.
Aprs avoir cherch, elle viendrait sans doute d'elle-mme  l'ide
qu'il voulait qu'elle et.

En effet, quand il rentra, le soir, elle lui dit que sa mre n'tait
pas en bonne sant et qu'elle le priait de l'examiner. De cet examen il
rsulta que madame Cormier tait dans son tat ordinaire; cependant
elle se plaignait d'touffements; dans la journe elle avait craint une
syncope.

--Si tu voulais, dit-elle, je coucherais auprs de maman; j'ai peur de
ne pas l'entendre cette nuit, si elle est souffrante.

Il commena par refuser, puis il consentit  cet arrangement; et, pour
l'en remercier, elle resta avec lui dans son cabinet, affectueuse
pleine de tendresse et de caresses, jusqu'au moment o il passa dans sa
chambre.

Il tait donc libre de dormir ou de ne pas dormir; qu'il gmt, qu'il
parlt, elle ne l'entendrait point puisqu'il n'y avait pas de porte de
communication entre sa chambre et celle de sa belle-mre; sa voix, 
coup sr, ne passerait pas  travers la cloison.

Qui lui et dit, la nuit o il s'tait dcid au mariage, qu'il en
arriverait l:  avoir peur,  se cacher de celle qui lui avait rendu
le calme du sommeil; et cela par sa faute, par un enchanement
d'imprudences et de maladresses, comme s'il tait crit qu'en tout ce
serait  lui seul qu'il devrait ses souffrances, et que s'il succombait
jamais dans le tourbillon qui l'entranait, ce serait par son fait, de
sa propre main. Enfin, en attendant, il avait assur la tranquillit de
ses nuits, et pour plus de prcautions, bien qu'il n'et pas 
craindre que Philis entrt dans sa chambre pendant son sommeil pour le
surprendre, elle qui n'osait pas regarder en face ce que le soupon lui
montrait, il ferma sa porte au verrou. Sans doute Philis ne pourrait
pas toujours coucher auprs de sa mre; mais d'ici l il chercherait
un moyen pour faire franchement chambre  part; et srement il en
trouverait un dans l'arsenal de la mdecine.

Ces soucis et de pareilles craintes n'taient pas de nature  le
disposer au sommeil, aussi s'agita-t-il longtemps dans une insomnie
nerveuse exasprante; comme la nuit tait chaude, il crut qu'un peu de
fracheur le calmerait et il ouvrit sa fentre; si cette fracheur ne le
calma pas, au moins l'endormit-elle.

Oblige d'improviser un lit dans la chambre de sa mre, Philis l'avait
plac contre la cloison qui la sparait de son mari, et cela sans
intention prconue, simplement, par hasard, parce que c'tait la seule
place o elle pt mettre ce lit. Au milieu de la nuit un bruit insolite
la rveilla: elle s'assit pour couter et se reconnatre; il semblait
que ce bruit venait de la chambre de son mari; inquite, elle appliqua
son oreille contre la cloison; elle ne s'tait pas trompe c'taient des
gmissements touffs, des plaintes qui se rptaient  des intervalles
assez rapprochs.

Avec prcaution, mais vivement cependant, elle descendit de son lit, et
comme l'aube avait dj blanchi les vitres, elle put sortir adroitement
et sans bruit. Arrive  la porte de la chambre de son mari, elle
couta; elle ne s'tait pas trompe: c'taient bien des plaintes, mais
plus fortes, plus douloureuses que celles qu'elle avait si souvent
entendues la nuit. Elle voulut entrer, la porte rsista, ferme
videmment  l'intrieur par le pne ou le verrou. Une frayeur vague la
glaa. Que se passait-il? Il fallait savoir, courir prs de lui,
lui porter secours. Elle pensa  frapper,  secouer la porte; mais,
puisqu'il n'avait pas rpondu lorsqu'elle avait essay d'ouvrir, c'est
qu'il n'entendait pas ou ne voulait pas entendre. Alors l'ide lui vint
d'aller sur la terrasse; de l elle verrait ce qui se passait, et, s'il
le fallait, elle casserait un carreau pour entrer.

Elle trouva la fentre ouverte et l'aperut sur le lit, la tte tourne
vers elle, dormant; elle s'arrta, se demandant si elle devait passer le
seuil et l'veiller.

A ce moment il pronona, les lvres fermes, quelques mots plus
distincts que ceux qui lui avaient tant de fois chapp:

--Philis... pardonne.

Il rvait d'elle; pauvre ami, que voulait-il donc qu'elle lui pardonnt?
de l'avoir menace de l'endormir, sans doute.

Dans l'entrebillement de la fentre, elle avana la tte sans entrer
dans la chambre, tout attendrie de cette marque d'amour, pour lui donner
un regard avant de retourner prs de sa mre; mais en apercevant son
visage que la lumire blanche du matin frappait en plein, elle fut
effraye: il exprimait la plus violente douleur, ce visage aux traits
convulss, l'angoisse en mme temps que l'horreur. Certainement il tait
malade. Elle devait le rveiller. Au moment o elle faisait un pas pour
aller  lui, il recommena  parler:

--Ton frre... ou moi.

Elle s'arrta foudroye, puis, instinctivement, elle recula et se
cramponna  la fentre du vestibule pour ne pas tomber, se rptant les
deux mots qu'elle venait d'entendre, ne comprenant pas, ne voulant pas
comprendre.

Au lieu de revenir prs de sa mre, elle entra chancelante, se tenant
au mur, dans le salon et se laissa tomber sur un fauteuil, anantie,
crase.

--Ton frre, ou moi!

C'tait donc la vrit, l'pouvantable vrit, qu'elle n'avait jamais
voulu voir.

Elle resta l jusqu' ce que les bruits du matin l'eussent avertie qu'on
allait la surprendre, alors elle revint prs de sa mre qui s'veilla.

--Je sors, dit-elle, je rentrerai  huit heures et demie ou neuf heures.

--Mais ton mari ne te verra pas avant de partir pour l'hpital.

--Tu lui diras que je suis sortie.

Ce fut  neuf heures et demie qu'elle revint. Madame Cormier achevait de
s'habiller.

--Enfin, te voil, dit-elle.

Mais au visage de sa fille, elle vit qu'il se passait quelque chose de
menaant:

--Mon Dieu! qu'y a-t-il? demanda-t-elle tremblante.

--Une chose grave, trs grave, mais irrparable par malheur: nous allons
sortir d'ici pour n'y jamais revenir.

--Ton mari...

--Il faut ne jamais me parler de lui; c'est la prire que je t'adresse.

--Hlas! je comprends. Ce que j'avais prvu, ce que je lui avais dit se
ralise: tu ne peux pas supporter le mpris qu' cause de ton frre il
fait retomber sur nous.

--Nous devons tre dsormais trangers l'un  l'autre, et c'est pour
cela que nous quittons cette maison.

--Mon Dieu,  mon ge, traner mes os...

--J'ai arrt un logement aux Ternes; une voiture de dmnagement va
venir prendre les meubles qui nous appartiennent, ceux que nous avons
apports ici, ceux-l seulement. Pour le concierge, nous partons 
la campagne. Pour Josphine, tu n'as pas  craindre de questions
indiscrtes, je viens de lui donner son jour de sortie.

--Mais de l'argent?

--Il me reste deux cents francs de la vente de mon dernier tableau,
c'est assez pour l'heure prsente; avant qu'ils soient puiss, j'en
aurai fait et vendu un autre; ne t'inquite pas, nous ne manquerons de
rien.

Tout cela tait dit d'un ton saccad, mais rsolu.

Un coup de sonnette les interrompit. C'taient les dmnageurs.

--Veille  ce qu'on n'emporte que ce qui nous appartient, dit Philis;
pendant qu'ils chargeront leur voiture, j'crirai dans le salon.

Au bout d'une heure, la voiture tait charge. Madame Cormier entra dans
le salon pour en prvenir sa fille.

--J'ai fini, dit Philis.

Ayant enferm sa lettre dans une enveloppe, elle la disposa en belle vue
sur le bureau de Saniel.

--Maintenant partons, dit-elle.

Et comme sa mre soupirait en marchant difficilement:

--Appuie-toi sur moi, pauvre maman, tu sais bien que je suis forte.



IX

Saniel ne devait revenir qu'assez tard dans l'aprs-midi. Quand il
rentra, en ouvrant la porte avec sa clef, comme toujours, il fut surpris
de ne pas voir sa femme accourir au devant de lui pour l'embrasser.

--Elle travaille, se dit-il, elle ne m'a pas entendu.

Il passa dans le salon, convaincu qu'il allait la trouver devant son
chevalet: mais il ne la vit point et le chevalet lui-mme n'tait plus 
sa place habituelle, ni l, ni autre part, d'ailleurs.

Il frappa  la porte de la chambre de madame Cormier, on ne rpondit
pas; ayant frapp plus fort et attendu un moment, il entra; la chambre
tait vide plus de lit, plus de meubles, personne.

Il regarda autour de lui, stupfait, puis, revenant vivement dans le
vestibule, il appela:

--Philis!... Philis!

On ne rpondit pas: il courut  la cuisine, personne; il vint dans son
cabinet, personne non plus mais comme il regardait autour de lui, la
lettre de Philis, place sur son bureau, lui sauta au coeur; il se jeta
dessus, et d'une main tremblante l'ouvrit:

Je suis partie pour ne plus revenir. Mon dsespoir et mon dgot de la
vie sont tels, que sans ma mre et sans le pauvre tre qui est l-bas,
je me serais tue; mais malgr l'horreur de ma situation, il m'a fallu
rflchir, et je n'ai pas voulu aggraver par une faiblesse le mal qui
s'est fait autour de moi. Ma mre n'est plus jeune, elle est malade et
elle a cruellement souffert; non seulement je lui dois d'adoucir sa
vieillesse par ma prsence, par le soutien matriel et moral que je puis
lui donner, mais il faut qu'elle garde la confiance que je suis l pour
la remplacer et ouvrir mes bras  son fils,  mon frre. C'est bien le
moins que je puisse faire pour eux de l'attendre courageusement; et si
pesante, si terrible, si effroyable que soit dsormais ma vie, je la
supporterai pour que le malheureux, le paria que le sort implacable a
terrass, trouve en revenant, un foyer, une maison, une amie. Ce sera l
mon unique but, ma raison d'tre, et afin de me sauver des lchets, de
la lassitude, ma pense ira toujours en avant vers l'heure o me sera
rendu celui dont je veux faire mon enfant et que mon amour doit sauver
et gurir. Je sais que de longues annes me sparent de ce jour, et que
mon coeur bris ne pourra jamais, avant qu'il se lve, avoir un moment
de repos; mais j'emploierai ce temps  travailler pour lui, pour
le frre, pour l'enfant, pour l'tre chri qui m'arrivera vieilli,
dsespr, et je veux qu'il puisse croire encore  quelque chose de bon,
qu'il n'imagine pas que tout est injuste et infme dans ce monde, car
il me reviendra accabl par vingt ans de honte, de honte dgradante,
immrite. Comment les aura-t-il supports, ces vingt ans? Quels
efforts ne me faudra-t-il pas faire pour lui prouver qu'il ne doit pas
s'abandonner  la dsesprance, et que la vie offre parfois le remde,
la compassion aux plus profondes, aux plus injustes douleurs humaines!
Comment lui faire croire cela? Comment amener son pauvre coeur ferm
 la confiance,  l'panchement, aux pleurs qui seuls pourront le
soulager? Enfin Dieu qui m'a tant prouve, viendra sans doute  mon
aide et m'inspirera les paroles consolatrices, me montrera le chemin 
suivre et me donnera la force de la persvrance; n'ai-je pas dj  le
bnir d'tre seule au monde en dehors de la maman et du frre, de ceux
qui ne me trahiront pas? Je n'ai point d'enfants de mes entrailles, et
je suis sauve de la terreur de voir une me grandir pour le mal, une
intelligence m'chapper et aller vers l'infamie ou le dshonneur. Je me
retire donc comme je suis venue: pauvre fille j'tais, pauvre femme
je m'en vais. J'ai repris les vtements et les objets personnels que
j'avais apports dans le logis commun, aucun de ceux acquis de l'argent
commun, et je vous interdis de rien changer  ma volont en ce qui
touche cette question matrielle, pas plus qu' ma rsolution de vous
fuir. Rien ne peut plus nous runir jamais; rien ne nous runira, aucune
considration, aucune ncessit. Je repousse le pass, ce pass coupable
dont la responsabilit pse si lourdement sur ma conscience, et je
voudrais perdre la mmoire d'un temps dtest. Il me serait impossible
d'accepter la lutte, ni des supplications s'il vous convenait d'en
faire. J'ai tranch nos liens, et nous serons dsormais aussi loin l'un
de l'autre que si l'un de nous tait mort, plus loin encore. N'ayez
donc aucun scrupule  me laisser seule en face d'une nouvelle vie, d'un
recommencement qui peut paratre difficile et pnible  quiconque
n'est pas  ma place. Les preuves d'autrefois m'auront t bonnes,
puisqu'elles m'ont aguerrie aux difficults du travail; la dsolation
d'aujourd'hui me soutiendra, en ce sens que, ayant souffert tout ce
qu'on peut souffrir, je n'ai plus  craindre quelque catastrophe
dcourageante qui m'arrterait dans mes rsolutions. Pour ne pas vous
compromettre et redevenir mieux moi-mme, je reprendrai mon nom de
famille,--nom dshonor, mais que je porterai sans honte. Je vivrai
obscurment, absorbe par le travail et m'appliquant  oublier jusqu'
votre existence: faites de mme. Vous trouverez peut-tre que je suis
dure, si vous songez au pass; cependant ce n'est pas une dsertion
goste que ce dpart; je ne vous suis plus bonne  rien, et le repos
dont vous avez besoin vous fuirait dsormais prs de moi. Au contraire,
cherchez l'oubli comme je vais le chercher moi-mme. Si vous parvenez
 effacer de votre vie le temps pendant lequel je l'ai traverse, vous
arriverez peut-tre  loigner le reste et  reconqurir un peu du calme
d'autrefois. Je ne peux plus me rappeler que je vous ai aim, car ma
situation a cela de particulier que je ne garde mme pas le refuge du
souvenir;  mon ge, il faut que je reste sans pass comme sans avenir;
ce qui fait la consolation des malheureux me manque avec tout. Je ne
puis pas sortir de mon accablement pour essayer de retrouver une heure
o la vie se soit montre douce pour moi; ces heures-l, au contraire,
me font frmir et je me les reproche comme un crime. Ainsi, de quelque
ct que je me retourne, je ne trouve que la douleur et les regrets
poignants; tout est fltri, dshonor pour moi.

Il avait lu cette lettre crite d'un trait, d'une seule pousse, debout
au milieu de son cabinet; arriv  la fin, vaguement il regarda autour
de lui; son fauteuil tait un peu cart de son bureau: il se laissa
tomber dessus et resta l, ananti, gardant la lettre dans sa main
crispe:

--Seul!


C'tait une aprs-midi d'octobre, sombre et boueuse; dans la rue des
Saints-Pres, le long des maisons qui cachent l'hpital de la Charit,
des coups taient rangs, attendant, et leur file se prolongeait jusque
sur le boulevard Saint-Germain, o les cochers, descendus de leur
sige, causaient en gens qui sont habitus  se rencontrer. Du porche
 colonnes prtentieuses et lourdes qui fait le coin de la rue et du
boulevard, vers quatre heures et demie, dans l'obscurit qui commenait,
on vit sortir des hommes  la tournure grave et aux vtements
sombres,--les membres de l'Acadmie de mdecine,--qui, la sance du
mardi leve, regagnaient leurs voitures: les uns, ceux-l taient
seuls, vivement, pour partir grand train; les autres, ceux-l taient
accompagns, avec d'habiles lenteurs, s'arrtant pour aborder
aimablement un journaliste et lui recommander leur communication de ce
jour, ou bien continuant avec un confrre non acadmicien l'entretien
commenc dans la salle des pas-perdus; c'tait la Bourse aux
consultations qui s'achevait, l'originalit la plus amusante de ce lieu
pour ceux qui savent regarder ou sont au courant des petites intrigues
lectorales qu'on joue l. Tous les membres de l'Acadmie n'ont pas, en
effet, une longue liste de malades chez qui courir; mais tous ont une
voix  donner, et ce sont ceux-l que les candidats entourent, en
tchant de les gagner.... On a dj une riche clientle, mais on n'est
pas encore de l'Acadmie; on manoeuvre donc pour y arriver: avec le
chirurgien, on arrange, aux frais des clients qui ont la foi, une
consultation pour aller voir un panaris superficiel; avec le mdecin, on
en arrange une pour visiter une migraineuse. On espre que, le jour du
vote venu, l'acadmicien ne refusera pas sa voix  un confrre qui, par
des consultations de cette importance, vous fait gagner mille ou quinze
cents francs par an, vous envoie du gibier de sa chasse, sa loge 
l'Opra, son coupon des Franais; et qu'en galant homme qu'il est, il
aura la reconnaissance de l'estomac ou du porte-monnaie.

Un des acadmiciens, qui parut le dernier au haut des marches, tait
un homme de grande taille, mais vot, au visage creux et blme,
qu'clairaient deux yeux bleu ple d'une expression trange, dure et
dsole  la fois; il s'avanait seul, et  sa dmarche lourde,  son
pas tranant, on pouvait se demander s'il avait soixante ans,
tandis que, par d'autres cts il gardait encore une certaine
jeunesse,--Saniel, vieilli de vingt ans.

Sans que personne changet un signe de tte ou un serrement de main
avec lui, il descendit sur le trottoir, et, le remontant, il vint
jusqu'au boulevard, o il ouvrit la portire d'un coup dont l'intrieur
montrait l'installation complte d'une bibliothque ambulante: tablette
pour crire, avec papier, encrier et lampe, poches, soufflets tous
pleins de livres et de brochures.

Au moment o il allait monter, une voix l'arrta:

--Cher matre!

Il se retourna; c'tait un de ses anciens internes, mdecin depuis peu
dans la banlieue, du ct de Gentilly, qui accourait.

--Qu'est-ce qu'il y a? demanda Saniel.

--Je voudrais vous prier de venir m'assister dans un cas d'clampsie
trs curieux, o votre intervention peut tre dcisive.

--O?

--A la Maison-Blanche, une pauvre femme.... Quel jour pourrez-vous me
donner?

--Il y a urgence?

--Oui.

--Tout de suite alors; montez avec moi, aprs avoir donn des
explications  mon cocher.

Mais  ce moment, un homme  cheveux blancs, vtu de velours marron,
coiff d'un feutre caboss et chauss de sabots, vint vers eux
accompagn de deux jeunes gens avec lesquels il discourait  haute voix
en gesticulant: sur leur passage on se retournait pour les regarder,
tant tait originale, au milieu des gens corrects qui  ce moment
passaient par l, la tenue du vieux Brigard, rest des pieds  la tte
l'homme d'autrefois.

Il vint  Saniel les deux mains tendues, et Saniel, chapeau bas,
l'accueillit avec toutes les marques du respect.

--Enchant de vous rencontrer, dit Brigard, car j'ai t hier  votre
consultation sans vous voir.

--Comment ne m'avez-vous pas prvenu par un mot? Si vous avez besoin de
moi, je suis tout  vous.

--Merci, je n'ai pas, par bonheur, besoin de vos conseils, ni pour moi,
vous le voyez, ni pour les miens; c'tait simplement vous voir que je
voulais. Arriv chez vous avant l'heure, j'ai attendu dans votre salon,
puis sont entres derrire moi plusieurs personnes: une jeune femme qui
paraissait cruellement souffrir; une vieille dame qui donnait tous les
signes de l'anxit, enfin un homme agit de mouvements dsordonns qui
ne pouvait rester en place. Et moi, les regardant, je me disais que,
n'ayant qu'une visite amicale  vous faire, j'allais prolonger l'attente
de ces malheureux qui comptaient les minutes; alors je suis parti.

--Puis-je vous demander ce qui me valait l'honneur de cette visite?

Les deux jeunes gens qui accompagnaient Brigard et l'ancien interne de
Saniel s'taient discrtement loigns de quelques pas.

--Le dsir de vous prsenter mes flicitations. Quand j'ai appris votre
candidature  l'Acadmie de mdecine, je me suis dit: En voil un qui
n'a aucune chance; il a l'originalit, l'ami Saniel, la force, il
a russi brillamment, et ces qualits-l ne sont pas prcisment
acadmiques. Je me trompais: vous avez enfonc les portes, ce qui est
la seule manire d'entrer dans ces endroits que je comprenne; c'est
pour cela que je vous flicite. Et puis j'ai eu des torts envers vous
autrefois....

--Des torts, vous?

--Je vous ai accus de vous croire plus fort que la vie: vous l'tiez en
effet; mes compliments! C'est un spectacle rconfortant pour moi de vous
suivre.

Aprs avoir chaleureusement serr les mains de Saniel, il s'loigna
accompagn de ses deux disciples, en prchant.

Le jeune mdecin s'tait rapproch de Saniel:

--Voil un original, dit-il.

--Un homme heureux!




FIN









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If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
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request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
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that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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