The Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan, Tome 05, Pardaillan et
Fausta, by Michel Zvaco

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Title: Les Pardaillan, Tome 05, Pardaillan et Fausta

Author: Michel Zvaco

Release Date: September 25, 2004 [EBook #13524]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN, TOME 05, ***




Produced by Renald Levesque




MICHEL ZVACO



LES PARDAILLAN

Tome 05

Pardaillan et Fausta



I

LA MORT DE FAUSTA

A l'aube du 21 fvrier 1590, le glas funbre tinta sur la Rome des
papes--la Rome de Sixte-Quint. En mme temps, la rumeur sourde qui
dferlait dans les rues encore obscures indiqua que des foules
marchaient vers quelque rendez-vous mystrieux. Ce rendez-vous tait sur
la place del Popolo. L, se dressait un chafaud. L, tout  l'heure,
la hache qui luit aux mains du bourreau va se lever sur une tte. Cette
tte, le bourreau la saisira par les cheveux, la montrera au peuple
de Rome. Et ce sera la tte d'une femme jeune et belle, dont le nom
prestigieux, vocateur de la plus trange aventure de ces sicles
lointains est murmur avec une sorte d'admiration par le peuple qui
s'assemble autour de l'chafaud.

....................................................

La princesse Fausta tait enferme au chteau Saint-Ange depuis dix mois
qu'elle avait t faite prisonnire dans cette Rome mme o elle avait
attir le chevalier de Pardaillan... le seul homme qu'elle et aim...
celui  qui elle s'tait donne... celui qu'elle avait voulu tuer
enfin, et que sans doute elle croyait mort. C'est ce que la formidable
aventurire, qui avait rve de renouer la tradition de la papesse
Jeanne, attendait le jour o serait excute la sentence de mort
prononce contre elle. Chose terrible il avait t sursis  l'excution
parce que, au moment de livrer Fausta au bourreau, on avait su qu'elle
allait tre mre. Mais, maintenant que l'enfant tait venu au monde,
rien ne pouvait la sauver.

Et, bientt, l'heure allait sonner pour Fausta d'expier son audace et sa
grande lutte contre Sixte-Quint.

..........................................................


Ce matin-l, dans une de ces salles d'une somptueuse lgance comme il
y en avait au Vatican, deux hommes, debout, face  face, se disaient de
tout prs et dans la figure des paroles de haine mortelle. Ils taient
tous deux dans la force de l'ge et beaux; tous deux aussi, bien
qu'appartenant  l'Eglise, portaient avec une grce hautaine
l'harmonieux costume des cavaliers de l'poque. Et c'tait bien la mme
haine qui grondait dans ces deux coeurs, puisque c'tait le mme amour
qui les avait faits ennemis.

L'un d'eux s'appelait Alexandre Peretti, le nom de famille de Sa
Saintet Sixte-Quint. Cet homme, en effet, c'tait le neveu du pape. Il
venait d'tre cr cardinal de Montalte. Il tait ouvertement dsign
pour succder  Sixte-Quint, dont il tait le confident et le
conseiller. L'autre s'appelait Hercule Sfondrato; il appartenait  l'une
des plus opulentes familles des Romagnes, et il exerait les fonctions
de grand juge avec une svrit qui faisait de lui l'un des plus
terribles excuteurs de la pense de Sixte-Quint.

Et voici ce que les deux hommes se disaient:

--coute, Montalte, coute! Voici le glas qui sonne... rien ne peut la
sauver maintenant, ni personne!

--J'irai me jeter aux pieds du pape rlait le neveu de Sixte-Quint, et
j'obtiendrai sa grce.

--Le pape! Mais le pape, s'il en avait la force, la tuerait de ses mains
plutt que de la sauver. Tu le sais, Montalte, tu le sais, moi seul
je puis sauver Fausta. Hier, la sentence lui a t lue. Maintenant
l'chafaud est dresse. Dans une heure, Fausta aura cess de vivre si tu
ne me jures sur le Christ, sur la couronne d'pines et sur les plaies
que tu renonces  elle...

--Je jure... bgaya Montalte, ivre de rage et d'horreur.

--Eh bien, gronda Sfondrato, que jures-tu?

Ils taient maintenant si prs l'un de l'autre qu'ils se touchaient.
Leurs yeux hagards se jetrent une dernire menace et leurs mains
tourmentrent les poignes des dagues.

--Jure, mais jure donc! rpta Sfondrato.

--Je jure, gronda Montalte, de m'arracher le coeur plutt que de
renoncer  aimer Fausta, dt-elle me har d'une haine aussi imprissable
que mon amour. Je jure que, moi vivant, nul ne portera la main sur
Fausta, ni bourreau, ni grand juge, ni pape mme. Je jure de la dfendre
 moi seul contre Rome entire s'il le faut. Et, en attendant, grand
juge meurs le premier, puisque c'est toi qui as prononc sa sentence.

En mme temps, d'un geste de foudre, le cardinal Montalte, neveu du
pape Sixte-Quint, leva sa dague et l'abattit sur l'paule d'Hercule
Sfondrato.

Puis Montalte s'lana au-dehors.

Sous le coup, Hercule Sfondrato tait tomb sur les genoux. Mais presque
aussitt il se releva, dfit rapidement son pourpoint et constata que
le poignard de Montalte n'avait pu traverser la cotte de mailles qui
couvrait sa poitrine. Hercule eut un sourire terrible:

Ces chemises d'acier que l'on fabrique  Milan sont vraiment de bonne
trempe. Je tiens le coup pour reu, Montalte! et je te jure que ma dague
 moi saura trouver le chemin de ton coeur!

Montalte s'tait lanc dans le passage couvert qui reliait le Vatican
au chteau Saint-Ange. Il parvint au cachot o Fausta vaincue attendait
l'heure de mourir et s'approcha en tremblant de la porte que gardaient
deux hallebardiers. Les deux soldats eurent un geste comme pour croiser
les hallebardes. Mais, sans doute, puissante tait, dans le Vatican,
l'autorit du neveu de Sixte-Quint, car les deux gardes reculrent
Montalte ouvrit le guichet qui permettait de surveiller l'intrieur du
cachot.

Et voici ce que,  travers ce guichet, vit alors le cardinal Montalte...
Fugitive, rapide et effrayante vision.

Sur un lit troit tait tendue une jeune femme... La jeune mre...
elle... Fausta... un tre blouissant de beaut. Dans ses deux mains
elle a saisi l'enfant et elle l'lve d un geste de force et de douceur,
et elle le contemple de ses yeux larges et profonds.

Au pied du lit se tient une suivante.

Et Fausta, d'une voix trangement calme, prononce:

--Myrthis, tu le prendras, tu l'emporteras loin de Rome. N'aie crainte,
nul ne s'opposera  ta sortie du chteau Saint-Ange: j'ai obtenu cela
que, moi morte, meure aussi la vengeance de Sixte-Quint.

--Je n'aurai nulle crainte, rpondit Myrthis avec une sorte de ferveur
exalte. Puisque, vous morte, je dois vivre encore, je vivrai pour lui.

Fausta esquisse un signe de tte comme pour prendre acte de cette
promesse. Une minute, elle garde le silence; puis, les yeux fixs sur
l'enfant, elle ajouta:

--Fils de Fausta!... Fils de Pardaillan!... que seras-tu?... Ta mre, en
mourant, te donne le baiser d'orgueil et de force par quoi elle espre
que son me passera dans ton tre!...

C'est fini. Myrthis a pris dans ses bras l'enfant qu'elle doit emporter
loin de l'Italie, le fils de Fausta le fils de Pardaillan. Et elle se
recule, et elle se dtourne comme pour cacher  l'innocent petit tre, 
peine entr dans la vie, la vue de sa mre entrant dans la mort.

Fausta d'un geste funbrement tranquille, a ouvert un mdaillon d'or
qu'elle porte suspendu  son cou et a verse dans une coupe prpare
d'avance les grains de poison que contient ce mdaillon.

C'est fini. Fausta a vid d'un trait la coupe et elle retombe sur
l'oreiller... Morte.



II

LE GRAND INQUISITEUR D'ESPAGNE

DE l'autre ct de la porte retentit un effroyable cri d'angoisse
et d'horreur. C'est Montalte qui clame sa stupeur. Montalte que ce
dnouement vient de foudroyer et qui rle,:

--Morte?... Comment! Elle est morte!... Insens! Comment n'ai-je
pas prvu que Fausta, pour se soustraire au contact du bourreau, se
donnerait la mort!...

Et, presque aussitt, une rue, toute impulsive, contre cette porte
qu'il martle d'un poing furieux en bgayant:

--Vite! vite! Du secours!...

Et devant le nant de cette tentative, s'adressant aux hallebardiers qui
assistent, impassibles,  cette crise de dsespoir:

--Ouvrez! mais ouvrez donc, je vous dis qu'elle se meurt... qu'il faut
la sauver!

L'un des gardes rpond:

--Cette porte ne peut tre ouverte que par monseigneur le grand juge.

Et Montalte s'abat sur ses genoux.

A ce moment une voix calme pronona ces mots:

--Moi aussi, j'ai le droit d'ouvrir cette porte... Et je l'ouvre!...

Montalte se redressa d'un bond, considra une seconde l'homme qui venait
de parler ainsi, et d'un accent de sourde terreur, ml de respect,
murmura:

Le grand inquisiteur d'Espagne!

Inigo de Espinosa, cardinal-archevque de Tolde grand inquisiteur
d'Espagne, proche parent et successeur de Diego d'Espinosa, tait un
homme de cinquante ans, grand, fort et de physionomie presque douce,
mais ruse. L'inquisiteur tait  Rome depuis un mois. Il tait venu
y accomplir une mission que nul ne connaissait. Il avait eu avec
Sixte-Quint de nombreux entretiens auxquels nul n'avait assist.
Seulement on avait remarqu que le vieux pape, nagure encore si robuste
dans ses entrevues diplomatiques, tait sorti de ses entretiens avec
d'Espinosa de plus en plus bris, de plus en plus vieilli. On savait
aussi que l'inquisiteur devait, le lendemain reprendre le chemin de
l'Espagne.

Sur un geste imprieux d'Espinosa, les deux gardes s'inclinent et vont
se placer  l'extrmit de l'troit couloir ou ils reprennent, de loin,
leur garde monotone.

Sans ajouter une parole, Espinosa, comme il l'a dit ouvre la porte et
pntre dans le cachot.

Montalte se prcipite  sa suite, le coeur dbordant dune joie
dlirante, l'esprit soulev par un espoir aussi puissant qu'irraisonn.

Et, soudain, il reste clou sur place... Ses yeux hagards se fixent avec
douleur, avec rage... avec haine sur un tout petit tre, l, dans les
bras de la suivante.

La vue de cet enfant a suffi, seule,  dchaner dans l'esprit de cet
homme robuste un monde de penses tumultueuses dont le souffle empest
emporte et dtruit tout sentiment humain, ne laisse rien... rien
qu'une pense de haine mortelle... car, ce tout petit c'est le fils de
Pardaillan!

Pas un dtail de cette scne rapide, d'une loquence terrible dans son
mutisme mme, n'a chapp  l'oeil observateur du grand inquisiteur.

Cependant, d'une voix calme, presque douce, il dit en montrant la porte
ouverte  Myrthis.

--Vous tes libre, femme. Accomplissez la mission maternelle qui vous a
t confie...

Puis, imprieusement, aux deux gardes toujours immobiles au fond du
couloir:

--Laissez passer la clmence de Sixte!

Et Myrthis, serrant sur son sein le fils de Pardaillan, sans un mot,
sans un geste, franchit le seuil de la porte.

Quand l'enfant a disparu, le cardinal Montalte se tourne vers Fausta
dont la tte, dj ple, aurole de la splendeur de ses longs cheveux,
se dtache sur la blancheur de l'oreiller, saisit la main de Fausta qui
pend hors du lit, imprime un long baiser sur cette main dj froide et
sanglote:

--Fausta! Fausta! Est-il vrai que tu sois morte?...

Et, soudain, le voil debout, l'oeil inject, la dague au poing et,
cette fois, il hurle:

--Malheur  ceux qui me l'ont tue!...

Mais, alors, il se trouve face  face avec l'inquisiteur, et, comme un
clair, la notion de la ralit lui revient. Alors, c'est  Espinosa
qu'il s'adresse:

--Monseigneur! monseigneur! pourquoi m'avez-vous conduit ici?
Pourquoi?... Je devine... je sens... je vois que vous tes ici pour y
faire un miracle... De grce, parlez, monseigneur!... dit-il suppliant.

Alors Espinosa, de sa voix toujours calme, prononce:

--Monsieur, le poison que la princesse Fausta a pris sous vos yeux lui a
t vendu par Magni, [1] le marchand d'herbes que vous connaissez...
Ce Magni est un homme  moi... Il existe un contrepoison unique... Ce
contrepoison, je l'ai sur moi... Le voici! En disant ces mots. Espinosa
fouille dans sa bourse et en sort un minuscule flacon.

[Note 1: Herboriste connu  Rome, vhmentement souponn d'avoir
empoisonn Sixte-Quint, sur l'ordre de l'inquisition d'Espagne.]

Une clameur de joie dlirante jaillit des lvres de Montalte. Il saisit
les mains de l'inquisiteur, et d'une voix vibrante:

--Ah! monseigneur, sauvez-la!... Sauvez-la et puis prenez ma vie... je
vous la livre.

--Monsieur le cardinal, votre vie nous est prcieuse... Ce que j'ai 
vous demander. Dieu merci, est de moindre importance.

Montalte eut la sensation trs nette que l'inquisiteur allait lui
proposer quelque effroyable march duquel dpendrait la mort de Fausta.
Mais il regarda Espinosa bien en face et dit:

--Tout, monseigneur! Demandez!

Espinosa s'approcha jusqu' le toucher, presque, et le dominant du
regard:

--Prenez garde, cardinal!... Prenez bien garde... Je sauve cette femme,
puisque sa vie vous est prcieuse au-dessus de tout... Mais, en change,
vous, vous m'appartenez... n'oubliez pas cela...

--Je n'oublierai pas, monseigneur. Sauvez-la et je vous appartiens...
Mais, pour Dieu, htez-vous, ajoute-t-il en essuyant son front o perle
la sueur.

--Je retiens votre engagement, dit Espinosa.

Et dsignant Fausta, rigide:

--Aidez-moi.

Avec des gestes doux comme des caresses, Montalte prit la tte de
Fausta dans ses mains tremblantes, et, frissonnant d'espoir, la souleva
doucement pendant que Espinosa versait dans la bouche le contenu de son
flacon. Au bout de quelques instants, une lgre rougeur vint colorer
les joues de Fausta.

Enfin un souffle  peine perceptible s'chappe doucement des lvres
entrouvertes, et Montalte, qui sent sur son visage ce souffle lger,
pousse lui-mme un profond soupir, comme s'il voulait aider au travail
lent qui se fait dans cet organisme.

Il pose sa main sur le sein et se redresse, les yeux tincelants: le
coeur bat... trs faiblement, il est vrai, mais enfin il bat.

Au mme instant, Fausta ouvre les yeux et les pose sur Montalte qui se
penche sur elle. Presque aussitt elle les referme. Un souffle rgulier
soulve son sein.

Alors Espinosa qui, impassible, a considr toute cette scne, dit:

--Avant deux heures, la princesse Fausta aura retrouv toute sa
conscience.

--Vos ordres, monseigneur?

--Monseigneur le cardinal, rpond l'inquisiteur, je suis venu d'Espagne
 Rome tout exprs chercher un document portant la signature de Henri
III de France, ainsi que son cachet. Ce document est enferm dans le
petit meuble plac dans la chambre de Sa Saintet. En l'absence du pape,
nul ne peut pntrer dans sa chambre... Nul... hormis vous, Montalte!...
Ce document, reprend-il aprs une lgre pause, ce document, il nous le
faut.

--C'est bien... Je vais le chercher, rpond le cardinal.

Et il sort aussitt d'un pas rude et violent.

Demeur seul, Espinosa parat plong un moment dans une profonde
mditation. Puis il s'approche de Fausta, la touche lgrement 
l'paule pour la rveiller, et dit:

--tes-vous assez forte, madame, pour m'entendre et me comprendre?

Fausta ouvre les yeux, et les pose, graves et lucides, sur le visage de
l'inquisiteur qui se contente de cette rponse muette et reprend:

--Avant mon dpart, je veux, madame, vous rassurer sur le sort de votre
enfant... Il vit... Et votre servante Myrthis doit,  l'heure qu'il est,
avoir quitt Rome. Toutefois, ne croyez pas que Sixte-Quint a laiss
vivre cet enfant uniquement pour tenir le serment qu'il vous a fait...
Si l'enfant vit, madame, c'est que Sixte sait que vous avez cach
quelque part une somme de dix millions, que vous les avez lgus  votre
fils... Si Myrthis a pu quitter Rome sans encombre, c'est que Sixte sait
que votre suivante connat l'endroit o sont enfouis ces millions.

Espinosa s'arrte un moment pour juger de l'effet produit par sa
rvlation.

D'un signe, Fausta fait entendre qu'elle a compris.

--C'est tout ce que je voulais vous dire, madame.

Il s'incline gravement, avec une sorte de dfrence. Mais, avant de
franchir la porte, il se retourne et ajoute:

--Encore un mot, madame: le sire de Pardaillan a pu chapper 
l'incendie du palais Riant... Pardaillan est vivant, madame!...
Pardaillan... vivant!

Et, cette fois, Espinosa sort tranquillement.



III

LA VIEILLESSE DE SIXTE-QUINT

Une grande table de travail, deux fauteuils, un petit meuble, a et l
quelques escabeaux; une troite couchette, un prie-Dieu, au-dessus,
un magnifique Christ en or massif, seul luxe de ce retrait; une
vaste chemine o ptille un feu clair; un tapis, de lourds rideaux
hermtiquement clos: c'tait la chambre de Sa Saintet Sixte-Quint.

Us par le temps et le long effort, ce n'est plus le formidable athlte
d'autrefois. Mais,  l'clair qui parfois luit sous les sourcils, on
devine encore l'infatigable lutteur.

Sixte-Quint tait assis  sa table de travail, le dos tourn  la
chemine. Et le pape songeait:

A cette heure, Fausta a pris le poison. Elle est morte!... La suivante
Myrthis a quitt le chteau Saint-Ange, emportant l'enfant de Fausta...
le fils de Pardaillan!...

Le pape se leva, fit quelques pas, puis revint s'asseoir dans son
fauteuil, qu'il tourna vers le feu; il reprit sa rverie:

--Oui, les quelques jours que j'ai  vivre seront paisibles, car
l'aventurire n'est plus!... Il me reste, avant de mourir,  frapper
Philippe d'Espagne...

Le pape allongea la main vers le petit meuble et y prit un parchemin
qu'il parcourut des yeux.

Funeste inspiration que j'ai eue d'arracher cette dclaration  la
pusillanimit de Henri III... inspiration plus funeste encore que
j'ai eue de la garder si longtemps... Maintenant Philippe connat son
existence, et le grand inquisiteur est venu ici me menacer de mort!...
Moi!... murmura-t-il.

Sixte-Quint haussa les paules:

Mourir!... ce n'est rien... Mais mourir sans avoir ralis mon rve:
Philippe chass d'Italie!... L'Italie unifie du nord au midi, l'Italie
entire soumise et asservie et la papaut matresse du monde... Que
faire?... Envoyer ce parchemin  Philippe?... Par quelqu'un qui
n'arriverait jamais?... Peut-tre... L'anantir?... Ce serait un coup
terrible pour Philippe... Aussi bien j'ai jur  Espinosa qu'il a t
dtruit... Oui... un geste et il devient la proie de cette flamme!...

Le pape se pencha et tendit vers le foyer le parchemin ouvert sur lequel
s'tale un large sceau... le sceau de Henri III de France.

Dj la flamme mordait les bords du parchemin.

Un instant encore, et c'en tait fait des rves de Philippe d'Espagne.
Brusquement Sixte-Quint mit le parchemin hors d'atteinte et, hochant la
tte, rpta:

Que faire?...

A ce moment une main, d'un geste rude, saisit le parchemin. Sixte-Quint
se retourna furieusement et se trouva en prsence de son neveu, le
cardinal Montalte. A l'instant, les deux hommes furent face  face.

--Toi!... Toi!... Comment oses-tu!... Je vais...

Et le pape allongea la main vers le marteau d'bne pose sur la table
pour appeler, jeter un ordre.

D'un bond, Montalte se plaa entre la table et lui et froidement:

--Sur votre vie, Saint-Pre, ne bougez pas!

--Hol! dit le vieux pape en se redressant de toute sa hauteur,
oserais-tu porter la main sur le souverain pontife?

--J'oserai tout... si je n'obtiens de vous la grce de Fausta.

Le pape eut un mouvement de surprise, puis, songeant qu'elle tait
morte, un sourire:

--La grce de Fausta?... Soit!

Le pape choisit un parchemin parmi les nombreux papiers rangs sur la
table, et, trs posment, le remplit et le signa d'une main ferme.

--Voici la grce, dit Sixte-Quint, grce pleine et entire. Et,
maintenant que tu as obtenu ce que tu voulais, rends-moi ce parchemin,
et va-t'en... va-t'en... A toi, fils de ma soeur bien-aime, je fais
grce!

--Saint-Pre, avant de vous rendre ce parchemin, un mot: si vous avez
sign cette grce, c'est que vous croyez Fausta morte... Eh bien, vous
vous trompez, mon oncle, Fausta n'est pas morte! Je l'ai sauve en lui
faisant prendre moi-mme le contrepoison qui l'a rappele  la vie.

Sixte-Quint resta un moment rveur, puis:

--Eh bien, soit! Aprs tout, que m'importe Fausta vivante?... Elle ne
peut plus rien contre moi. Sa puissance religieuse est morte en mme
temps que naissait son enfant... Mais toi, qu'espres-tu donc d'elle?...
As-tu fait ce rve insens que tu pourrais tre aim de Fausta?...
Triple fou!... Sache donc, malheureux, que tu attendriras le marbre le
plus dur avant que d'attendrir le coeur de Fausta.

--Il n'y a pas deux Pardaillan au monde! ajouta-t-il gravement.

Montalte ferma les yeux et plit.

Plus d'une fois, en effet, il avait song, en grinant,  ce Pardaillan
inconnu qui avait t aim de Fausta. Il avait senti une haine mortelle
et tenace l'envahir. Des penses de meurtre et de vengeance taient
venues le hanter. Et, d'une voix morne, il rpondit:

--Je n'espre rien. Je ne veux rien... si ce n'est sauver Fausta... Et,
quant  ce parchemin, ajouta-t-il rudement, je vais le remettre  Fausta
qui ira le porter, elle.  Philippe d'Espagne  qui il appartient... Et,
pour plus de sret, j'accompagnerai la princesse.

Sixte-Quint eut un geste de rage. La pense de paratre cder  des
menaces  peine dguises lui tait insupportable. Bravant le poignard
de Montalte, il allait appeler, lorsqu'il se souvint que ce parchemin,
somme toute, il l'avait lui-mme retir de la flamme o il hsitait  le
jeter. Aprs tout, qu'importait le messager: Fausta ou comparse, pourvu
qu'il n arrivt pas  destination? Sa rsolution fut prise. Il rpondit:

--Peut-tre as-tu raison. Et, puisque j'ai fait grce  toi et  elle,
va!...

Un quart d'heure plus tard, Montalte rejoignait Espinosa et lui disait:

--Monsieur, j'ai le parchemin.

--Donnez, monsieur, dit froidement l'inquisiteur.

--Monseigneur, avec votre agrment, la princesse Fausta ira le porter 
S. M. Philippe d'Espagne... C'est la, je crois, ce qui vous importe le
plus.

Espinosa frona lgrement les sourcils et:

--Pourquoi la princesse Fausta?

--Parce que je vois l un moyen de la prserver de tout nouveau danger.

--Soit, monsieur le cardinal. L'essentiel, en effet est, comme vous le
dites, que ce document parvienne a mon souverain le plus tt possible.

--La princesse partira ds que ses forces lui permettront d'entreprendre
le voyage... Je puis vous assurer que le parchemin parviendra 
destination, car j'aurai l'honneur de l'accompagner moi-mme.



IV

LE REVEIL DE FAUSTA

Lorsque Fausta revint  elle, ce fut d'abord, dans son esprit, un
prodigieux tonnement. Sa premire pense fut que Sixte-Quint n'avait
pas permis qu'elle chappt  la hache du bourreau. Le cri de Montalte,
clamant sa joie de la voir vivante, tait si vibrant de passion qu'elle
voulut savoir quel tait l'homme qui l'aimait  ce point. Elle ouvrit
les yeux et reconnut le neveu du pape. Elle les referma aussitt et
pensa:

Celui-l a obtenu de Sixte qu'il me ft grce de la vie... Que m'est la
vie  prsent que morte est mon oeuvre et que Pardaillan n'est plus!...

Cependant, elle couta et, alors, elle comprit qu'elle s'tait trompe.
Non, Sixte-Quint n'avait pas fait grce. Montalte, seul, au prix de
quelque infamie hroquement consentie, avait accompli ce miracle de
l'arracher  Sixte et  la mort. Aussitt elle entrevit tout le parti
qu'elle pourrait tirer d'un pareil dvouement. Mais  quoi bon!... Elle
voulait mourir!

Elle sentit qu'on la touchait  l'paule... on lui parlait... Elle
ouvrit les yeux et fixa Espinosa. Et, au fur et  mesure, son esprit
rfutait ses arguments.

Son fils?... Oui! Sa pense s'est dj porte vers l'innocente crature.
Il vit... Il est libre... C'est l le point capital... Et, soudain,
comme un coup de tonnerre, ces mots rpts dans son esprit perdu:

Pardaillan vivant!

Deux mots vocateurs d'un pass d'enivrante passion et de luttes
mortelles! Ce pass si proche, puisque quelques mois  peine la
sparaient du moment o elle avait voulu faire prir Pardaillan,
dans l'incendie du palais Riant!.... Ce Pardaillan si ha... et tant
ador!...

Pardaillan vivant!... Mais alors la mort, pour Fausta, ce serait la
fuite devant l'ennemi! Et Fausta n'a jamais fui!... Non, elle ne veut
plus mourir... Elle vivra pour reprendre le tragique duel interrompu et
sortir enfin triomphante de ce suprme combat.

C'est  ce moment que Montalte s'approcha d'elle.

Pendant qu'il se courbait, elle l'tudiait d'un coup d'oeil prompt et
sr, et, tout de suite, pour bien marquer, ds le dbut, la distance
infranchissable qu'elle entendait tablir entre eux, cette femme
trange, qui semblait chapper  toutes les faiblesses,  toutes les
fatigues, se redressa en une majestueuse attitude, et d'une voix qui ne
tremblait pas:

--Vous avez  me parler, cardinal? Je vous coute.

En mme temps ses yeux noirs se posaient sur ceux de Montalte,
trangement dominateurs et pourtant graves et doux.

Alors Montalte, d'une voix basse et tremblante, lui annona qu'elle
tait libre.

--Sixte-Quint me fait donc grce?

Montalte secoua la tte:

--Le pape n'a pas fait grce, madame. Le pape a cd devant une volont
plus forte que la sienne.

--La vtre... n'est-ce pas?

Montalte s'inclina.

--Alors Sixte-Quint rvoquera la grce qu'il a signe par contrainte.

--Non, madame, car, en mme temps, j'ai obtenu de Sa Saintet un
document qui sera votre gide. Le voici.

Fausta prit le parchemin et lut:

Nous, Henri, par la grce de Dieu, roi de France, inspir de notre
Seigneur Dieu, par la voix de Son Vicaire, notre Trs Saint Pre le
Pape; en vue de maintenir et conserver en notre royaume la religion
catholique, apostolique et romaine; attendu qu'il a plu au Seigneur,
en expiation de nos pchs, de nous priver d'un hritier direct;
considrant Henri de Navarre incapable de rgner sur le royaume de
France, comme hrtique et fauteur d'hrsie;  tous nos bons et loyaux
sujets: Sa Majest Philippe II, roi d'Espagne, est seule apte  nous
succder au trne de France, comme poux d'Elisabeth de France, notre
soeur bien-aime, dcde, mandons  tous nos sujets le reconnatre
comme notre successeur et unique hritier.

--Madame, dit Montalte, lorsqu'il vit que Fausta avait termin
sa lecture, la parole du roi ayant en France force de loi, cette
proclamation jette dans le parti de Philippe les deux tiers de la
France. De ce fait, Henri de Barn, abandonn par tous les catholiques,
voit ses esprances  jamais dtruites. Son arme rduite  une poigne
de huguenots, il n'a d'autre ressource que de regagner promptement son
royaume de Navarre, trop heureux encore si Philippe consent  le lui
laisser. Celui qui apportera ce parchemin  Philippe lui apportera donc
en mme temps la couronne de France... Celui-l, madame, si c'est un
esprit suprieur comme le vtre, peut traiter avec le roi d'Espagne et
se rserver sa large part... Votre puissance est ruine en Italie, votre
existence y est en pril. Avec l'appui de Philippe, vous pouvez vous
crer une souverainet qui, pour n'tre pas celle que vous avez rve,
n'en sera pas moins de nature  satisfaire une vaste ambition... Ce
parchemin, je vous le livre et je vous demande de consentir  le porter
 Philippe...

Aussitt la rsolution de Fausta fut prise et, s'adressant au cardinal,
elle dit:

--Quand on s'appelle Peretti, on doit avoir assez d'ambition pour agir
pour son propre compte... Pourquoi avez-vous impos ma grce  Sixte?...
Pourquoi m'avez-vous empche de mourir?... Pourquoi me faites-vous
entrevoir ce nouvel avenir de splendeur? Je vais vous le dire: parce que
vous m'aimez, cardinal.

Montalte tomba sur les genoux, tendit les mains dans un geste
d'imploration.

--Taisez-vous, cardinal. Ne prononcez pas d'irrparables paroles...
Mais, moi, je ne vous aimerai jamais.

--Pourquoi? Pourquoi? bgaya Montalte.

--Parce que, dit-elle gravement, parce que j'aime, et que Fausta ne peut
concevoir deux amours.

Montalte se redressa, cumant:

--Vous aimez?... Vous aimez?... et vous me le dites?...

--Oui, dit simplement Fausta.

--Vous aimez!... Qui?... Pardaillan, n'est-ce pas?...

Et Montalte, d'un geste de folie, tira sa dague.

Fausta, immobile dans son lit, le regardait d'un oeil trs calme, et,
d'une voix qui glaa Montalte, elle dit:

--Vous l'avez dit: j'aime Pardaillan... Mais croyez-moi, cardinal
Montalte, laissez votre dague... Si quelqu'un doit tuer Pardaillan, ce
n'est pas vous, c'est moi...

--Pourquoi? hurla Montalte.

--Parce que je l'aime, rpondit froidement Fausta.



V

LA DERNIRE PENSE DE SIXTE-QUINT

Aprs le dpart de son neveu, Sixte-Quint, assis devant sa table de
travail, demeura longtemps songeur.

Il fut tir de sa rverie par l'entre d'un secrtaire qui vint,  voix
basse, lui dire que le comte Hercule Sfondrato sollicitait avec instance
la faveur d'une audience particulire, ajoutant que le comte paraissait
violemment mu.

Le nom d'Hercule Sfondrato, brusquement jet dans sa mditation, fut
comme un trait de lumire pour le pape qui murmura:

--Voil l'homme que je cherchais! Faites entrer le comte Sfondrato,
ajouta-t-il  haute voix.

Un instant aprs, le grand juge, les traits bouleverss, entrait d'un
pas rude, se campait devant le pape, et attendait dans une attitude de
violence.

--Eh bien, comte, dit Sixte-Quint en le fixant, qu'avez-vous  nous
dire?

Pour toute rponse, Sfondrato dgrafait son pourpoint, cartait la cotte
de mailles et montrait sur sa poitrine la marque du coup de dague de
Montalte.

Le pape examina la plaie en connaisseur, et froidement:

--Beau coup, par ma foi! et sans la chemise d'acier...

--En effet, Saint-Pre, dit Sfondrato avec un sourire livide.

Puis, rparant htivement le dsordre de sa tenue, avec un haussement
d'paules ddaigneux, les dents serres, d'un ton tranchant:

--Le coup n'est rien... J'eusse peut-tre pardonn a celui qui l'a
port. Ce que je ne lui pardonnerai jamais, ce qui rend ma haine
mortelle, c'est que tous deux, nous aimons la mme femme.

--Fort bien, dit Sixte paisiblement. Mais pourquoi me dire cela  moi?

--Parce que, Saint-Pre, celui-l touche de prs  Votre Saintet,
parce que la femme que j'aime s'appelle Fausta et l'homme que je hais
s'appelle Montalte!

Le pape prit un parchemin sur la table et, d'une main calme, se mit  le
remplir.

Sfondrato, immobile, songeait:

--Il va me faire jeter dans quelque cachot, mais, par l'enfer! celui qui
osera toucher au grand juge...

Sixte-Quint achevait de remplir le parchemin.

--Voici pour panser votre coup de poignard, dit-il. Vous m'avez demand
le duch de Ponte-Maggiore et Marciano. En voici le brevet...

Stupfait, Sfondrato, d'un geste machinal, prit le parchemin et gronda:

--Votre Saintet n'a donc pas entendu?... Celui que je veux tuer, c'est
Montalte... votre neveu! celui que vous dsignez au conclave pour vous
remplacer!

--Que vous frappiez Montalte, c'est affaire entre lui et vous. Mais
frappez-le dans ses entreprises, dans son amour en lui enlevant cette
femme... cela vaudra mieux, croyez-moi, qu'un stupide coup de dague!

--Oh! haleta Sfondrato, quel crime a donc commis Montalte pour que vous,
son oncle, vous parliez ainsi?

--Montalte, dit le pape avec un calme effrayant, Montalte n'est plus
mon neveu, il est mon ennemi! il a arrach de mes mains l'arme qui peut
anantir la puissance de la papaut et, cette arme, Fausta, gracie par
moi!... Fausta libre ira la porter  l'Espagnol maudit...

--Fausta gracie! gronda Sfondrato ananti.

--Oui, dit Sixte, Fausta libre!... Fausta qui, dans quelques heures
peut-tre, quittera Rome et s'en ira, escorte de Montalte, porter 
l'Escurial le document qui donne  Philippe le trne de France.
Voil l'oeuvre de Montalte, instrument docile aux mains du grand
inquisiteur!...

--Fausta libre! grina Sfondrato, Fausta accompagne de Montalte!

Et, avec une rsolution sauvage, posant sur la table le brevet de duc
que le pape venait de lui confrer:

--Tenez, Saint-Pre, reprenez ce brevet, tez-moi les fonctions de grand
juge, et, en change, nommez-moi chef de votre police. Avant une heure,
je vous rapporte ce document, cette arme redoutable... L'chafaud est
prt, le bourreau attend. Eh bien, j'en mourrai de douleur peut-tre,
mais cette femme appartient au bourreau et sa tte tombera!... Montalte,
je le saisis, je le condamne comme rebelle et sacrilge; quant au grand
inquisiteur, un coup de dague vous en dlivre... Un mot, Saint-Pre, un
ordre!

--Oui, dit le pape d'une voix sombre. Et avant trois jours, j'aurai,
moi, cess de vivre!

Et comme Sfondrato le considrait avec stupeur:

--Croyez-vous donc que Montalte, Fausta, le grand inquisiteur lui-mme
psent d'un grand poids dans la main de Sixte-Quint?... Par le sang
du Christ, je n'aurais qu' fermer cette main, pour les broyer!
Mais, au-dessus du grand inquisiteur, il y a l'Inquisition!... Et
l'Inquisition me tient!... Si j'essaie de reprendre ce document,
l'Inquisition m'assassine... Et je ne veux pas mourir encore... J'ai
besoin de deux ou trois annes d'existence pour assurer le triomphe de
la papaut!...

Le nouveau duc de Ponte-Maggiore avait cout avec attention. Quand le
pape eut termin:

--Eh bien, soit, Saint-Pre, qu'ils partent... Mais, quand ils seront
hors de vos tats, moi, je les rejoins, et Je vous jure que, de ce
moment, leur voyage est termin.

--Oui! Mais on sait que vous m'appartenez... et alors... Et puis, duc,
tes-vous sr de vous?

--Dix Montalte! Cent Montalte! Je ne les crains pas, gronda le duc.

--Et le grand inquisiteur?

--Un ordre... il meurt!

--Et Fausta? Oui! Fausta, malheureux! elle vous tuera!

Et, sur un geste du duc:

--Non, non, reprit Sixte avec autorit, aprs moi, je ne connais
qu'un seul homme au monde capable de tenir tte  Fausta... et de la
vaincre... Et, cet homme, c'est le chevalier de Pardaillan!

Le duc tressaillit, rougit et plit tour  tour. Mais, surmontant son
motion, il demanda:

--Vous croyez, Saint-Pre, que celui-l russira l o je serais bris,
moi?

--Je l'ai vu mener  bien des entreprises autrement redoutables. Oui, si
Pardaillan voulait... si quelqu'un avait assez d'intelligence  la tte,
assez de haine au coeur pour aller trouver cet homme, et le dcider...
oui, ce serait le seul moyen d'arrter Fausta et Montalte en leur
voyage!

--Eh bien, j'aurai cette intelligence et cette haine, moi! Je consens 
m'effacer. Et, puisqu'il y a au monde un dogue de taille  les broyer
d'un coup de mchoire, je vais le chercher, je vous l'amne, et vous le
lchez sur eux, tonna Ponte-Maggiore.--Quitte  lui briser les crocs
aprs, s'il est ncessaire... ajouta-t-il en lui-mme.

--Lchez! Lchez... C'est bientt dit!... Sachez, duc, que Pardaillan
n'est pas un homme qu'on peut lcher sur qui on veut et comme on veut...

--Saint-Pre, est-ce d'un homme que vous parlez ainsi?

--Duc, dit gravement le pape, Pardaillan est peut-tre le seul homme qui
ait forc l'admiration de Sixte-Quint... Puisque vous le voulez, allez,
duc, essayez de dcider Pardaillan.

--O le trouverai-je?

--Au camp du Barnais. Vous allez vous rendre auprs de Henri de
Navarre. Vous lui ferez connatre la teneur exacte du document que
Fausta porte  Philippe. Votre mission se borne  cela. Le reste vous
regarde... c'est  vous de trouver Pardaillan. Et, quand vous l'aurez
trouv, vous lui direz simplement ceci:

--Fausta est vivante! Fausta porte  Philippe un document qui lui livre
la couronne de France...

--Quand faut-il partir?

--A l'instant.



VI

LE CHEVALIER DE PARDAILLAN

Hercule Sfondrato, duc de Ponte-Maggiore, sortit de Rome et se lana au
galop sur la route de France. Les passions grondaient dans son coeur. A
une demi-lieue de la Ville ternelle, il s'arrta court et, longtemps,
sombre, muet, le visage convuls, il contempla la lointaine silhouette
du chteau Saint-Ange. Son poing se tendit et il murmura:

--Montalte, Montalte, prends garde, car,  partir de ce moment, je suis
pour toi l'ennemi que rien ne dsarmera...

Ponte-Maggiore traversa la France, ayant crev plusieurs chevaux, et ne
s'arrtant, parfois, que lorsque la fatigue le terrassait. A quelques
lieues de Paris, il rejoint un gentilhomme qui s'en allait, lui aussi,
vers la capitale, et Ponte-Maggiore aborda cet inconnu en lui demandant
si on savait vers quel point de l'Ile-de-France le Barnais se trouvait
alors.

--Monsieur, rpondit le cavalier inconnu, S. M. le roi a pris ses
logements dans le village de Montmartre,  l'abbaye des Bndictines de
Mme Claudine de Beauvilliers.

Ponte-Maggiore considra plus attentivement l'tranger qui parlait avec
cette sorte d'irrvrence moqueuse et il vit un homme d'une quarantaine
d'annes, au visage fin, au profil de mdaille, vtu sans aucune
recherche, mais avec cette lgance qui tenait  sa manire de porter le
pourpoint et le manteau.

--Si vous le dsirez, monsieur l'inconnu, je vous conduirai jusqu'au
roi, qui m'a donn rendez-vous pour ce soir.

Ponte-Maggiore, tonn, jeta un regard presque ddaigneux sur le costume
simple et sans aucun ornement.

--Oh! continua l'inconnu en souriant, vous serez bien plus tonn quand
vous verrez le roi qui porte un costume si rp que vraiment vous lui
ferez honte, vous, avec toutes vos broderies reluisantes, avec la plume
mirifique de votre chapeau, avec vos perons d'or, avec...

--Assez, monsieur, interrompit Ponte-Maggiore, ne m'accablez pas, ou je
vous montrerai que, si je porte de l'argent  mon pourpoint et de l'or
aux talons de mes bottes, je porte aussi de l'acier dans ce fourreau.

--Vraiment, monsieur? Eh bien, je ne vous accablerai donc pas et me
bornerai  vous tirer mon chapeau, car il serait malsant qu'un illustre
cavalier, venu en droite ligne du fond de l'Italie...

--Comment savez-vous cela? interrompit furieusement Ponte-Maggiore.

--Eh! monsieur, si vous ne vouliez pas qu'on le sache, vous auriez bien
d laisser votre accent de l'autre ct des monts.

En disant ces mots, le gentilhomme salua d'un geste gracieux et reprit
paisiblement son chemin.

Ponte-Maggiore porta la main  la poigne de sa dague. Mais, considrant
la silhouette vigoureuse de l'inconnu, il se calma.

--Eh! monsieur, fit-il, ne vous fchez pas, je vous prie, et
permettez-moi d'accepter l'offre bienveillante que vous m'avez faite
tout  l'heure.

--En ce cas, monsieur, suivez-moi, dit l'inconnu du bout des lvres.

Les deux cavaliers allongrent le trot, et, vers le soir, au moment
o le soleil allait se coucher, ils se trouvrent sur les hauteurs de
Chaillot.

Le gentilhomme franais s'arrta, tendit le bras et pronona:

--Paris!...

Tandis que Ponte-Maggiore considrait le spectacle de la grande ville
assige, son compagnon semblait rver  des choses lointaines. Sans
doute le lieu mme o il se trouvait lui rappelait quelque pisode
hroque ou charmant de sa vie.

--Eh bien, monsieur, dit Ponte-Maggiore, je suis  vous.

L'inconnu tressaillit, parut revenir du pays des songes et murmura:

--Allons...

Ils descendirent vers Paris en obliquant du ct de Montmartre. Sur les
remparts, quelques lansquenets indiffrents. Quantit de prtres et de
moines, la robe retrousse, le capuchon renvers; quelques-uns avaient
la salade en tte, quelques autres portaient des cuirasses; tous taient
arms de piques, de hallebardes, de dagues, de vieux mousquets, ou tout
uniquement de solides gourdins. Tous avaient le crucifix  la main ou
pendu  la ceinture.

Autour des religieux, une foule de misrables, dguenills, se
tranaient pniblement et revenaient sans cesse, avec l'obstination
du dsespoir, occuper les crneaux d'o ils criaient, avec des voix
lamentables:

--Du pain!... du pain!...

--Il parat, dit Ponte-Maggiore en ricanant, que les Parisiens
accepteraient volontiers une invitation  dner.

--C'est vrai, murmura l'inconnu, ils ont faim. Pauvres diables!...

--Vous les plaignez? dit Ponte-Maggiore.

--Monsieur, dit l'inconnu, j'ai toujours plaint les gens qui ont faim et
soif.

--C'est ce qui ne m'est jamais arriv, fit ddaigneusement
Ponte-Maggiore.

L'inconnu le parcourut du haut en bas d'un trange regard, et, avec un
sourire, rpondit:

--Cela se voit.

Si simple que ft cette rponse, elle sonna comme une insulte, et
Ponte-Maggiore plit.

Sans doute, il allait cette fois rpondre par une provocation, lorsqu'au
loin s'leva une clameur:

--Le roi!... le roi!... Vive le roi!...

Comme par enchantement, une foule hurlante et dlirante envahit les
parapets en criant:

--Sire!... sire!... Du pain!...

--Me voici, mes amis! criait Henri IV. Eh! Ventre-saint-gris! pourquoi
diable ne m'ouvrez-vous pas vos portes?

Alors, l'inconnu et Ponte-Maggiore virent une de ces choses mouvantes
que l'histoire enregistre.

Henri IV venait de mettre pied  terre. Les deux ou trois cents
cavaliers qui l'entouraient l'imitrent et alors, on vit toute une
thorie de mulets chargs de pain. Henri IV, le premier, prit un de ces
pains, le fixa au bout d'une immense perche et le tendit aux affams des
remparts. En un clin d'oeil, le pain fut partag.

En mme temps, les cavaliers de l'escorte suivaient l'exemple du roi.
De tous cts, par des moyens divers, on faisait passer aux assigs
quantit de pains accueillis avec transport, et les cris de joie, les
bndictions clataient sur les remparts.

--Bravo, sire! cria l'inconnu.

Henri se tourna vers celui qui manifestait si hautement son approbation,
et, avec un bon sourire:

--Ah! enfin!... Voici donc M. de Pardaillan!

--Pardaillan! gronda Ponte-Maggiore...

--Monsieur de Pardaillan, continuait Henri IV. je suis bien heureux de
vous voir.

--Votre Majest sait que je lui suis tout acquis.

Henri IV posa un moment son oeil rus sur la physionomie souriante du
chevalier et dit:

--A cheval, messieurs, nous rentrons au village de Montmartre. Monsieur
de Pardaillan, veuillez vous placer prs de moi.

--Monsieur, dit Pardaillan  Ponte-Maggiore, s'il vous plat de dire
votre nom, j'aurai l'honneur, en arrivant  Montmartre, de vous
prsenter  Sa Majest, selon ma promesse...

--Vous voudrez donc bien prsenter Hercule Sfondrato, duc de
Ponte-Maggiore et Marciano, ambassadeur de S. S. Sixte-Quint auprs de
S. M. le roi Henri!

Un lger tressaillement agita Pardaillan. Mais son naturel insoucieux et
narquois reprenait le dessus:

--Peste, je ne m'attendais pas  un tel honneur!

Lorsque le roi s'loigna,  la tte de son escorte, une immense
acclamation partit du haut des remparts.

Se tournant vers Pardaillan qui chevauchait  son ct, Henri IV dit
avec un soupir:

--Quel dommage que de si braves gens s'enttent  ne pas m'ouvrir leurs
portes!

--Eh! sire, dit le chevalier en haussant les paules, ces portes
tomberont d'elles-mmes quand vous le voudrez.

--Comment cela, monsieur?

--J'ai dj eu l'honneur de le dire  Votre Majest: Paris vaut bien une
messe!

--Nous verrons... plus tard, dit Henri IV avec un fin sourire.

Bientt, l'escorte s'arrtait devant l'abbaye o le roi pntra, suivi
de Pardaillan, de Ponte-Maggiore, et de quelques gentilshommes.

Le roi ayant mis pied  terre, Pardaillan qui, sans doute, l'avait avis
de la venue d'un envoy du pape, prsenta le duc.

--Monsieur, dit le roi, veuillez nous suivre. Monsieur de Pardaillan,
quand vous aurez reu la communication que monsieur le duc est charg de
vous faire, n'oubliez pas que nous vous attendons.

--H! Sancy, avez-vous enfin trouv un acqureur pour notre merveilleux
diamant, et nous apportez-vous quelque argent pour garnir nos coffres
vides?

--Sire, j'ai en effet trouv, non pas un acqureur, mais un prteur qui,
sur la garantie de ce diamant, a consenti  m'avancer quelques milliers
de pistoles que j'apporte  mon roi.

--Merci, mon brave Sancy.

Et, avec une pointe d'motion:

--Je ne sais quand, ni si jamais je pourrai vous les rendre, mais
ventre-saint-gris! argent n'est pas pture pour des gentilshommes comme
vous et moi!

Et,  Ponte-Maggiore stupfait:

--Venez, monsieur.

Quand il fut dans la salle qui lui servait de cabinet et o
travaillaient encore deux de ses secrtaires, Rus de Beaulieu et Forget
de Fresne:

--Parlez, monsieur.

--Sire, dit Ponte-Maggiore en s'inclinant, je suis charg par Sa
Saintet de remettre  Votre Majest cette copie d'un document qui
l'intresse au plus haut point.

Henri IV lut avec la plus extrme attention la copie de la proclamation
de Henri III que l'on connat. Quand il eut termin, impassible:

--Et l'original, monsieur?

--Je suis charg de dire  Votre Majest que l'original se trouve entre
les mains de Mme la princesse Fausta, laquelle, accompagne de S. E.
le cardinal Montalte, doit tre,  l'heure prsente, en route vers
l'Espagne pour la remettre aux mains de Sa Majest Catholique. Le
souverain pontife a cru devoir donner  Votre Majest ce tmoignage de
son amiti en l'avertissant. Quant au reste, le Saint-Pre connat trop
bien la vaste intelligence de Votre Majest pour n'tre pas assur que
vous saurez prendre telles mesures que vous jugerez utiles.

Henri IV inclina la tte en signe d'adhsion. Puis, aprs un lger
silence, en fixant Ponte-Maggiore:

--Le cardinal Montalte n'est-il pas parent de Sa Saintet? Alors?

--Le cardinal Montalte est en tat de rbellion ouverte contre le
Saint-Pre! dit rudement Ponte-Maggiore.

Et, s'adressant  un des deux secrtaires, le roi dit:

--Rus, conduisez M. le duc auprs de M. le chevalier de Pardaillan, et
faites en sorte qu'ils se puissent entretenir librement. Puis, quand
ils auront termin, vous m'amnerez M. de Pardaillan. Allez, monsieur
l'ambassadeur, et n'oubliez pas qu'il m'est agrable de vous revoir
avant votre dpart, ajouta-t-il avec un gracieux sourire.

Quelques instants aprs, Ponte-Maggiore se trouvait en tte--tte avec
le chevalier de Pardaillan, assez intrigu au fond, mais dissimulant sa
curiosit sous un masque d'ironie et d'insouciance.

--Monsieur, dit le chevalier d'un ton trs naturel, vous plairait-il de
me dire ce qui me vaut l'honneur de recevoir un personnage illustre tel
que M. le duc de Ponte-Maggiore et Marciano?

--Monsieur, Sa Saintet m'a charg de vous faire savoir que la princesse
Fausta est vivante... et libre.

Le chevalier eut un imperceptible tressaillement, et tout aussitt:

--Tiens! tiens! Mme Fausta est vivante!... Eh bien, mais... en quoi
cette nouvelle peut-elle m'intresser?

--Vous dites, dit Ponte-Maggiore abasourdi.

--Je dis: qu'est-ce que cela peut me faire que Mme Fausta soit vivante?
rpta le chevalier, d'un air si ingnument tonn que Ponte-Maggiore
murmura:

Oh! mais!... il ne l'aime pas?... Mais, alors, ceci change bien des
choses!

Pardaillan reprit:

--O se trouve la princesse Fausta, en ce moment?

--La princesse est en route pour l'Espagne.

--L'Espagne! songea Pardaillan, le pays de l'Inquisition!... Le gnie
tnbreux de Fausta devait se tourner vers cette sombre institution de
despotisme...

--La princesse porte  Sa Majest Catholique un document qui doit
assurer le trne de France  Philippe d'Espagne.

--Le trne de France?... Peste! monsieur. Et qu'est-ce donc, je vous
prie, que ce document qui livre ainsi tout un pays?

--Une dclaration du feu Henri troisime, reconnaissant Philippe II pour
unique hritier.

--Est-ce tout ce que vous aviez  me dire de la part de Sa Saintet?

--C'est tout, monsieur.

--En ce cas, veuillez m'excuser, monsieur. S. M. le roi Henri m'attend.
Veuillez transmettre  Sa Saintet l'expression de ma reconnaissance
pour le prcieux avis qu'elle a bien voulu me faire passer.

Henri IV avait accueilli la communication de Ponte-Maggiore avec une
impassibilit toute royale, mais, en ralit, le coup tait terrible et,
 l'instant, il avait entrevu les consquences funestes qu'il pouvait
avoir pour lui.

Il avait aussitt convoqu en conseil secret ceux de ses fidles qu'il
avait sous la main, et, lorsque le chevalier fut introduit, il trouva
auprs du roi Rosny du Bartas, Sancy et Agrippa d'Aubign.

Ds que le chevalier eut pris place, le roi, qui n'attendait que lui,
fit un rsum de son entretien avec Ponte-Maggiore. Pardaillan, qui
savait  quoi s'en tenir, n'avait pas bronch. Mais, chez les quatre
conseillers, ce fut un moment de stupeur indicible aussitt suivi de
cette explosion:

--Il faut dtruire le parchemin!...

Seul, Pardaillan ne dit rien. Alors, le roi, qui ne le quittait pas des
yeux:

--Et vous, monsieur de Pardaillan, que dites-vous?

--Je dis comme ces messieurs, sire: il faut le reprendre, ou c'en est
fait de vos esprances, dit froidement le chevalier.

Le roi approuva d'un signe de tte, et, fixant le chevalier comme s'il
et voulu lui suggrer la rponse qu'il souhaitait, il murmura:

--Quel sera l'homme assez fort, assez audacieux, assez subtil, pour
mener  bien une telle entreprise?

D'un commun accord, comme s'ils se fussent donn le mot, Rosny, Sancy,
du Bartas, d'Aubign, se tournrent vers Pardaillan. Et cet hommage muet
fut si spontan, si sincre que le chevalier se sentit doucement mu.

--Je serai donc celui-l, dit-il avec simplicit.

--Vous consentez donc? Ah! chevalier, s'cria le Barnais, si jamais je
suis roi... roi de France... je vous devrai ma couronne!

--Eh! sire, vous ne me devrez rien...

Le roi rflchit un instant, et:

--Pour faciliter autant que possible l'excution de cette mission
forcment occulte, mais qui doit aboutir cote que cote, il est
ncessaire que vous soyez couvert par une autre mission, officielle,
celle-l. En consquence, vous irez trouver le roi Philippe d'Espagne,
et vous le mettrez en demeure de retirer les troupes qu'il entretient
dans Paris.

Et, se tournant vers son secrtaire:

--Rus, prparez des lettrs accrditant M. le chevalier de Pardaillan
comme notre ambassadeur extraordinaire auprs de S. M. Philippe
d'Espagne. Prparez, en outre, des pleins pouvoirs pour M.
l'ambassadeur. Combien d'hommes dsirez-vous que je mette  votre
disposition? demanda-t-il alors  Pardaillan.

--Des hommes?... Pour quoi faire, sire?... fit Pardaillan, avec son air
navement tonn.

--Comment, pour quoi faire?... s'cria le roi stupfait. Vous ne
prtendez pourtant pas entreprendre cette affaire-l seul?

--Ma foi, sire, rpondit le chevalier avec un flegme
imperturbable, je ne prtends rien!... Mais il est de fait que, si je
dois russir dans cette affaire, c'est seul que je russirai... C'est
donc seul que je l'entreprendrai, ajouta-t-il froidement, en fixant sur
le roi un oeil tincelant.

--Ventre-saint-gris! s'cria le roi suffoqu. Puis, considrant
Pardaillan un moment avec une admiration qu'il ne chercha pas  cacher,
il lui demanda, trs calme:

--Quand comptez-vous partir?

--A l'instant, sire.

--Ouf!... Voil un homme, au moins!... Touchez l, monsieur.

Pardaillan serra la main du roi et sortit aussitt, suivi de prs par
Sancy. Au moment o le chevalier se disposait  monter  cheval, Sancy
lui remit ses lettres de crance et son pouvoir, et:

--Monsieur de Pardaillan, dit-il. Sa Majest m'a charg de vous remettre
ces mille pistoles pour vos frais de route.

Pardaillan prit le sac rebondi avec une satisfaction visible, et,
toujours gouailleur:

--Vous avez bien dit mille pistoles, monsieur de Sancy?

Et, tout en disant ces mots, il enfouissait soigneusement le sac au fond
de son portemanteau.

Lorsque cette opration importante fut termine, il sauta en selle, et,
en serrant la main de Sancy:

--Dites au roi qu'il se montre,  l'avenir, plus mnager de ses
pistoles... Sans quoi, mon pauvre monsieur de Sancy, vous en serez
rduit  engager jusqu'aux aiguillettes de votre pourpoint.

Et il rendit la main, laissant de Sancy bahi, ne sachant ce qu'il
devait le plus admirer: ou son audace intrpide, ou sa folle
insouciance.



VII

BUSSI-LECLERC

Vers le moment o le roi attendait le chevalier de Pardaillan, l'abbesse
Claudine de Beauvilliers entra dans une cellule voisine du cabinet du
Barnais.

L'abbesse s'en fut droit  la muraille, dplaa un petit guichet
dissimul dans la tapisserie, et par cette troite ouverture, couta,
sans en perdre un mot, tout ce qui se dit dans le cabinet.

Lorsque Pardaillan sortit du cabinet du roi, Claudine de Beauvilliers
referma le guichet et sortit  son tour.

L'instant d'aprs, elle tait en tte--tte avec le roi, qui,
remarquant l'expression srieuse de sa physionomie habituellement
enjoue, s'cria galamment:

--H l! ma douce matresse, d'o vient ce nuage qui assombrit votre
beaut?

--Hlas! sire, les temps sont durs! et les soucis de notre charge
crasent nos faibles paules.

Ayant ainsi aiguill la conversation dans le sens o elle le voulait,
Claudine se lana dans un long expos des devoirs de sa charge d'abbesse
et des embarras financiers dans lesquels elle se dbattait.

--Cent mille livres, sire! Avec cette somme, je sauve votre maison de la
ruine. Me les refuserez-vous?

L'humeur galante du Barnais se refroidit considrablement  l'nonc de
cette somme plus que rondelette. Et, comme Claudine insistait:

--Hlas! ma vie, o voulez-vous que je prenne cette somme norme?... Ah!
si les Parisiens m'ouvraient enfin leurs portes!... si j'tais roi de
France!...

--S'il ne s'agit que d'attendre, sire, peut-tre pourrai-je
m'arranger!... Si au moins vous me faisiez la promesse d'une abbaye plus
importante... celle de Fontevrault, par exemple...

--H! mon coeur, vous n'y pensez pas! L'abbaye de Fontevrault est la
premire du royaume. Il faut tre de sang royal pour prtendre  la
diriger.

Tant et si bien que Claudine de Beauvilliers quitta son royal amant,
n'ayant obtenu que des promesses trs vagues. Aussi, en rentrant dans
ses appartements, elle murmurait:

--Puisque Henri ne veut rien faire pour moi, je vais donc me tourner du
ct de Fausta, qui, elle, au moins, sait reconnatre les services qu'on
lui rend.

L'abbesse rflchit longtemps, ensuite elle fit appeler une soeur
converse,  qui elle donna des instructions minutieuses, et la congdia
par ces mots:

--Allez, soeur Mariange, et faites vite.

Une heure n'tait pas coule encore, que soeur Mariange introduisait
auprs de l'abbesse un cavalier soigneusement envelopp dans un vaste
manteau.

--Monsieur Bussi-Leclerc, dit Claudine, veuillez vous asseoir... Vous
tes ici en sret.

Bussi-Leclerc s'inclina et, sur un ton farouche:

--Madame, pour amener dans ce logis Bussi-Leclerc proscrit, il a suffi
de prononcer devant lui un nom...

--Pardaillan...

--Oui, madame. Pour rejoindre cet homme, Bussi-Leclerc passerait au
travers des armes runies du Barnais et de Mayenne...

--Bien, monsieur, dit Claudine avec un sourire.

M. de Pardaillan vient de partir avec l'intention d'entraver les projets
d'une personne que j'aime... Il faut que cette personne soit avise
du danger qu'elle court, et, connaissant votre haine contre M. de
Pardaillan, je vous ai fait appeler. Voulez-vous vous dfaire de celui
que vous hassez et vous assurer en mme temps un puissant protecteur?

--Le nom de ce puissant protecteur? dit Bussi, qui rflchissait.

--Fausta!

--Fausta!... Elle n'est donc pas morte?

--Elle est vivante et bien vivante, Dieu merci!

--Mais... excusez-moi, madame... quel intrt avez-vous, vous,  aviser
Fausta du danger qu'elle court?

--Monsieur, de la russite des projets de la princesse dpend l'avenir
de l'abbaye... Celle que j'ai si longtemps appele ma souveraine saura
reconnatre royalement le service que je lui aurai rendu...

--Bon! gronda Bussi, voil une raison que je comprends!... Il s'agit
donc, madame, d'aviser Fausta que le sire de Pardaillan est  ses
trousses et la veut contrecarrer un peu dans ses entreprises... Mais
quels sont, au juste, ces projets?

--Placer la couronne de France sur la tte de Philippe d'Espagne.

Bussi-Leclerc bondit, et, stupfait:

--Et vous voulez aider Fausta dans cette entreprise, vous... vous?

Claudine comprit le sens de ces paroles. Elle n'en parut pas autrement
choque.

--Monsieur, j'ai sond les intentions du roi Henri. S'il devient roi
de France, l'abbaye de Montmartre et son abbesse n'en seront pas plus
riches. Alors...

--Parfait! madame, c'est encore une raison que je comprends
admirablement. J'accepte donc d'tre votre messager. Veuillez,
maintenant, me mettre au courant.

--En peu de mots, monsieur, voici: il s'agit d'une dclaration de
Henri III, reconnaissant Philippe comme son seul hritier... Cette
dclaration, la princesse la porte au roi d'Espagne, M. de Pardaillan
doit s'en emparer pour le compte de Henri de Navarre, et, vous, vous
devez avertir Fausta, l'aider et la dfendre... Et ceci me fait penser
qu'il serait peut-tre utile que... vous fussiez second par quelques
bonnes pes.

--J'y pensais aussi, madame, dit Bussi en souriant.

Je vais donc partir et tcherai de recruter quelques solides compagnons.
Que devrai-je dire  la princesse de votre part?

--Simplement que c'est moi qui vous ai envoy  elle et que je suis
toujours son humble servante.

--Madame, je vous dis adieu, dit Bussi en s'inclinant.

Au point du jour, il trottait sur la route d'Orlans et, tout en
trottant, songeait:

Bussi, vous avez t un des piliers de la Ligue... un des plus fermes
soutiens des ducs de Guise et de Mayenne... un des chefs les plus actifs
et les plus influents du conseil de l'Union... gouverneur de la Bastille
o vous avez su amasser une fortune honorable... Vous avez t en
correspondance directe avec les principaux ministres de Philippe et un
des premiers  accueillir et soutenir les prtentions de ce souverain
au trne de France... Pour tout dire, vous avez t un personnage avec
lequel il fallait compter. Et maintenant? Que suis-je maintenant? La
dconvenue s'est appesantie sur le pauvre Leclerc! Il a fallu rendre le
gouvernement de la Bastille, quitter prcipitamment Paris, se cacher, se
terrer, tte et ventre! moi, Bussi! Avec la perspective d'tre pendu si
je tombe aux mains de Mayenne, cartel si je suis pris par le Barnais!

Donc, l'effondrement de ma situation politique est complet... Il est
vrai que j'ai la consolation d'avoir sauv une partie de ma fortune
que j'avais eu la prvoyante ide de mettre  l'abri. Et voil que, au
moment prcis o tout croule sous moi, au moment o je n'ai plus d'autre
solution que de me retirer  l'tranger et d'y vivre obscur et oubli,
 ce moment survient cette brave, cette excellente, cette digne abbesse
qui me remet le pied  l'trier, qui me donne le moyen de me refaire une
situation magnifique auprs de Philippe, car je n'aurai pas la navet
de m'attacher  Fausta, non, par l'enfer! Et, par surcrot, cette sainte
abbesse me donne le moyen de me venger du sire de Pardaillan!... Tous
les bonheurs  la fois, et, du coup, ma fortune est assure, si je ne
suis pas un niais...



VIII

TROIS ANCIENNES CONNAISSANCES

L'auberge solitaire dressait son perron dlabr au bord de la route
dfonce. L'aspect de ce logis, perdu au fond de la campagne, tait si
engageant que le voyageur ais doublait le pas en passant devant lui.

Ils taient trois compagnons, surgis d'on ne sait o. Jeunes tous les
trois--l'an paraissait avoir vingt-cinq ans  peine--mais dans quel
tat! Dpenaills, frips, rps. Et, cependant, il y avait comme une
sorte d'lgance native dans la manire de porter le manteau, et ils
gardaient une allure dgage, une aisance de manires qui n'taient pas
celles de malandrins vulgaires. Ils s'arrtaient, hsitants, devant le
perron.

--Quel coupe-gorge! murmura le plus jeune.

--Toujours dlicat, ce Montsery! dit le plus g.

--Ma foi! dit le troisime, nous sommes extnus de fatigue, nos
estomacs crient famine, ne faisons pas les fines bouches--nos ressources
d'ailleurs ne nous le permettent pas--entrons! Passez, Chalabre!

Les trois marches branlantes du perron franchies, ils se trouvrent dans
une vaste salle dserte.

--Du feu! cria Montsery en montrant l'immense chemine au fond
de laquelle quelques tisons achevaient de se consumer. Voyez,
Sainte-Maline!

Et, saisissant une poigne de sarments secs, poss  terre, il la jeta
dans l'tre, et, bientt, une flamme claire s'leva en ronflant.

--Hol! h! l'hte! appela Chalabre en frappant la table du pommeau de
sa rapire.

Sans se presser, l'hte apparut. C'tait un colosse qui les toisa d'un
coup d'oeil exerc et qui, sans empressement, sans amnit, grogna:

--Que voulez-vous?

--A boire!...  boire et  manger.

L'hte tendit une patte large et velue.

--On paie d'avance...

--Maroufle! s'cria Montsery.

En mme temps, son poing se dtendit et s'abattit sur la face du
colosse, qui roula sur le sol. Il se releva aussitt d'ailleurs, et,
dompt, sortit, l'chin basse, aprs avoir murmur:

--Je vais vous servir, messeigneurs!

L'instant d'aprs, il posait sur la table trois gobelets, un broc, un
pain et un pt. Les trois contemplrent silencieusement la maigre
pitance, puis se regardrent tristement.

--Enfin! soupira Sainte-Maline, les beaux jours reviendront peut-tre...

Mlancoliques et rsigns, ils attaqurent les provisions trop maigres
pour leurs estomacs affams.

--Ah! soupira Montsery, o est le temps o, logs et nourris au Louvre,
nous faisions nos quatre repas par jour, comme tout bon chrtien qui se
respecte!

--C'tait le bon temps! dit Chalabre. Nous tions gentilshommes de Sa
Majest.

--Et notre service?... Toujours auprs du roi, chargs de veiller sur sa
personne...

--Enfin, mort diable! ce jour-l, le jour o nous avons occis Guise,
nous avons sauv la royaut.

--Notre fortune tait assure du coup.

--Oui, mais le coup de poignard du moine, en frappant le roi  mort,
anantit en mme temps toutes nos esprances, murmura Sainte-Maline
rveur. Le roi mort, on nous fit bien voir que nous n'existions que pour
lui.

--De tous cts, on nous tournait le dos, grina Montsery.

--J'enrage, quand je pense que le temps des franches lippes n'est plus
et ne reviendra peut-tre jamais!

--Si seulement nous avions la bonne aubaine de rencontrer quelque
voyageur isol qui consentirait  nous venir en aide, de bon gr... ou
de force...

A ce moment, sur la route, au loin, le galop d'un cheval se fit
entendre. Les trois compagnons se regardrent sans prononcer une parole.
Enfin, Sainte-Maline prit son manteau, tira la dague et l'pe hors des
fourreaux et se dirigea vers la porte qu'il franchit.

--Allons! dit rsolument Chalabre.

Sainte-Maline en tte, Montsery fermant la marche, les anciens
ordinaires de Henri III se dfilrent sous les grands peupliers qui
bordaient la route. Le voyageur avanait au trot cadenc de son cheval,
sans souponner le danger qui le menaait, et mme, quand les trois
spadassins, le jugeant assez prs, occuprent la chausse, il mit son
cheval au pas.

Quand il ne fut plus qu' quelques pas, dissimulant les armes sous les
manteaux, les trois s'arrtrent, et Sainte-Maline, mettant le chapeau 
la main, dit trs poliment du reste:

--Halte! monsieur, s'il vous plat!

Le voyageur s'arrta docilement.

Les trois essayrent de le dvisager, mais le voyageur avait le visage
enfoui dans les plis de son manteau. Nanmoins, Sainte-Maline prit la
parole:

--Monsieur, je vois  votre quipage que vous tes un gentilhomme
fortun. Mes amis et moi sommes gentilshommes de haute naissance et
n'ignorons rien des gards qu'on se doit entre gens de qualit.

Ici, lgre pause. Coup d'oeil scrutateur sur le voyageur pour juger
de l'effet produit. Impassibilit et immobilit de celui-ci. Savante
rvrence de Sainte-Maline et reprise de la harangue:

--Sans doute, monsieur, vous ignorez que les chemins sont sillonns par
des bandes armes qui maltraitent et pillent ceux qui ne sont pas, et
mme ceux qui sont de leur parti. Vous ignorez cela, monsieur, sans quoi
vous n'auriez pas commis l'imprudence de voyager seul, avec, pendu 
l'aron, un portemanteau d'apparence aussi respectable que celui que je
vois l.

Nouvelle pause, et proraison:

--Croyez-moi, monsieur, le meilleur moyen d'viter toute mauvaise
rencontre est d'aller en trs modeste quipage... De cette faon, on
n'excite pas la convoitise des mauvais routiers et on ne les expose
pas  la tentation de vous casser la tte afin de vous dpouiller. Or,
monsieur, c'est ce qui vous arriverait invitablement si votre bonne
toile ne nous avait placs sur votre route  point nomm... En
consquence, par pure bont d'me, si vous voulez nous faire l'honneur
de nous confier votre bourse, mes amis et moi accepterons volontiers de
la dissimuler sous nos hardes et...

--Et, ajouta Chalabre en dmasquant son pistolet avec le plus gracieux
sourire, soyez assur, monsieur, qu'avec ceci nous saurons dfendre la
bourse que vous nous aurez confie. Et que nous nous ferons un devoir de
vous restituer... plus tard.

Comme s'il et t terrifi, le voyageur laissa tomber quelques pices
d'or que les trois compagnons comptrent, pour ainsi dire, au sol. Mais
ils ne firent pas un geste pour les ramasser.

--Oh! monsieur, fit Sainte-Maline, vous me peinez.

--Cinq pistoles seulement!...

---Mordieu! dit Chalabre en armant son pistolet d'un air froce, je suis
trs chatouilleux sur le point d'honneur, monsieur!

--Tripes et ventre! appuya Montsery en prcipitant le moulinet de sa
rapire, je ne permettrai pas...

De plus en plus effray, sans doute, le voyageur laissa tomber quelques
nouvelles pices qui, pas plus que les premires, ne furent ramasses.

--L! l! messieurs, dit Sainte-Maline, calmez-vous.

Et, se tournant vers le voyageur:

--Mes compagnons ne sont pas aussi mauvais diables qu'ils en ont l'air.
Ils se dclareront satisfaits pourvu que vous veuillez bien ajouter aux
excuses que vous venez de laisser tomber la bourse entire d'o vous les
avez extraites.

Et, cette fois, Sainte-Maline appuya sa demande par une attitude
menaante.

Mais alors, le voyageur, muet jusque-l, cria:

--Assez, assez, monsieur de Sainte-Maline!

--Bonjour, monsieur de Chalabre. Serviteur, monsieur de Montsery.

--Bussi-Leclerc! crirent les trois.

--Lui-mme, messieurs!

Et, avec une ironie froce:

--Alors, depuis que ce pauvre Valois n'est plus, nous nous sommes faits
dtrousseurs de grand chemin?

--Fi! monsieur, dit doucement Sainte-Maline, fi!... Sommes-nous pas en
guerre?... Vous tes d'un parti, nous d'un autre; nous vous prenons,
vous payez ranon, tout est dans l'ordre! Et n'est-ce pas ainsi que les
choses se passent?

--N'avons-nous pas un compte avec monsieur?... On pourrait le rgler sur
l'heure, dit Montsery en aiguisant sa dague  la lame de son pe.

--L! l! ne vous fchez pas, dit Bussi narquois. Vous savez bien que
je suis de force  vous embrocher tous les trois!... Causons plutt
d'affaires... C'est de l'argent que vous voulez? Eh bien, je puis vous
faire gagner mille fois plus que les quelques centaines de pistoles que
vous trouveriez dans ma bourse.

Les trois hommes se regardrent un moment, visiblement dconcerts.
Enfin, Sainte-Maline rengaina et:

Ma foi! monsieur, s'il en est ainsi, causons.

--Il sera toujours temps de revenir au prsent entretien si nous ne nous
entendons pas, ajouta Chalabre.

Bussi-Leclerc approuva de la tte, et:

--Messieurs, j'ajouterai cent pistoles si vous vous engagez  vous
trouver demain  Orlans,  l'htellerie du Coq-Hardy, monts et
quips. L, je vous ferai connatre quel sera votre service. Mais je
vous avertis qu'il y aura des coups  recevoir et  donner. Puis-je
compter sur vous?

--Une question, monsieur, avant d'accepter ces cent pistoles; si le
service que vous nous proposez ne nous convient pas...

--Rassurez-vous, monsieur de Sainte-Maline, il vous conviendra.

--Mais enfin, monsieur?...

--En ce cas, vous serez libres de vous retirer, et ce que j'aurai donn
vous restera acquis. Est-ce dit, messieurs?

--C'est dit, foi de gentilshommes.

--Bien, monsieur de Sainte-Maline. Voici les cent pistoles... Et ce
n'est qu'une avance... Au revoir, messieurs;  demain,  Orlans,
htellerie du Coq-Hardy.

--Soyez tranquille, monsieur, on y sera.

Tant que Bussi-Leclerc fut visible, les trois anciens bravi de Henri III
restrent immobiles.

Lorsque la silhouette de Bussi disparut  un tournant de la route,
alors, alors seulement, Sainte-Maline se baissa et ramassa les pices
d'or restes  terre.

--H! fit-il en se redressant, ce Bussi-Leclerc gagne  tre connu
ailleurs qu' la Bastille!... Vive Dieu! nous voici riches  nouveau,
messieurs! Mais qui m'et dit qu'aprs avoir t les ennemis de
Leclerc, aprs avoir t ses prisonniers, nous deviendrions compagnons
d'armes!...

--Tout arrive, dit sentencieusement Montsery.

Le lendemain,  Orlans, trois cavaliers s'arrtaient avec grand tapage
dans la cour de l'htellerie du Coq-Hardy.

--Hol! mort diable! il n'y a donc personne dans cette htellerie de
malheur! criait le plus jeune.

Dj, l'hte apparaissait, criant:

--Voil! voil! messeigneurs!

Les trois cavaliers avaient mis pied  terre. L'an dit aux valets qui
accouraient:

Surtout, maroufles, veillez  ce que ces braves btes soient bien
traites et bien panses.

--Soyez sans inquitude, monseigneur...

Alors, les trois cavaliers se regardrent en souriant et se firent des
rvrences aussi raffines que s'ils eussent t  la cour et non dans
une cour d'auberge.

--Peste! monsieur de Sainte-Maline, quelle superbe mine vous avez sous
ce pourpoint cerise!

--Mortdiable! monsieur de Chalabre, les merveilleuses bottes, et comme
elles font ressortir la finesse de votre jambe!

--Vivedieu! monsieur de Montsery, vous avez tout  fait grand air dans
ce magnifique costume de velours gris souris. Vous tes un fort galant
gentilhomme!

Et, riant, parlant haut, se bousculant, les trois compagnons pntrrent
dans la salle,  moiti pleine, prcds par l'hte, le bonnet  la
main, multipliant les courbettes.

Dj, les servantes s'empressaient, et l'hte criait:

--Madelon! Jeanneton! Margoton! hol! coquines, vite! Le couvert pour
ces trois seigneurs qui meurent de faim... En attendant, je vais
moi-mme chercher  la cave une bouteille de certain vin de Vouvray,
bien frais, dont Vos Seigneuries me donneront des nouvelles...

--Tu entends, Montsery? Messeigneurs par-ci. Vos Seigneuries par-l...
Ah! il n'est plus question de nous faire payer d'avance!

--Mortdiable! a rchauffe le coeur de se voir traiter avec le respect
auquel on a droit.

--C'est que, maintenant, les pistoles tintent dans nos bourses.

--Vienne Bussi-Leclerc, il faudra que le service qu'il veut nous
proposer soit bien dtestable pour qu'on le refuse.

--Eh! justement, le voici, Bussi-Leclerc!

C'tait en effet Bussi-Leclerc; il s'avana.

--Bonjour, messieurs! Que je vous voie un peu... Parfait!... Vive Dieu!
vous avez repris vos allures de gentilshommes. Avouez que cela vous sied
mieux que le piteux quipage dans lequel je vous rencontrai. Mais prenez
votre repas... Je boirai un verre de ce petit vin blanc avec vous.

Et, quand Bussi-Leclerc se fut assis devant le verre plein:

--Maintenant, monsieur de Bussi-Leclerc, nous attendons que vous nous
fassiez connatre  quel service vous nous destinez, fit Montsery.

--Messieurs, avez-vous entendu parler de la princesse Fausta?

--Fausta! s'exclama Sainte-Maline d'une voix touffe. Celle qui,
dit-on, faisait trembler Guise?

--Celle qui tait, chuchotait-on, la Papesse.

--Fausta! qui conut et cra la Ligue... Fausta, qu'on appelait la
Souveraine... Eh bien, messieurs, c'est  son service que j'entends vous
faire entrer... Acceptez-vous?

--Avec joie, monsieur! Nous tions au service d'un souverain, nous
serons au service d'une souveraine.

--Quel sera notre rle auprs de la princesse?

--Le mme qu'auprs de Henri de Valois... Vous tiez chargs de veiller
sur la personne du roi; vous veillerez sur celle de Fausta.

--Nous acceptons ce rle, monsieur de Bussi-Leclerc... Mais la princesse
a donc des ennemis si puissants, si terribles, qu'il lui faut trois
gardes du corps tels que nous?

--Ne vous ai-je pas prvenus?... Il y aura bataille.

--Il vous reste  nous dsigner ces ennemis.

--La princesse n'a qu'un ennemi, dit Bussi.

--Un ennemi!... Et on nous engage tous les trois! Vous voulez
plaisanter?

--Non monsieur de Chalabre. Et j'ajoute: malgr tous nos efforts runis,
je ne suis pas sr que nous en viendrons  bout! fit Bussi d'un ton
grave.

--C'est donc le diable en personne?

--C'est celui qui, dtenu  la Bastille, a enferm le gouverneur  sa
place, dans son cachot; c'est celui qui, ensuite, s'est empar de la
forteresse et a dlivr tous les prisonniers. Et vous le connaissez
comme moi, car, si j'tais le gouverneur, vous tiez, messieurs, au
nombre de ces prisonniers.

--Pardaillan!

Ce nom jaillit des trois gorges en mme temps, et, au mme instant, les
trois furent debout, se regardant, effars.

--Je vois, messieurs, que vous commencez  comprendre qu'il n'est plus
question de plaisanter.

--Pardaillan! C'est lui que nous devons tuer?...

--C'est lui!... Pensez-vous encore que nous serons trop de quatre?

--Pardaillan!... Oh! diable!... Nous lui devons la vie, aprs tout.

--Oui, mais tu oublies que nous avons acquitt notre dette...

--Dcidez-vous, messieurs. tes-vous  Fausta? Marchez-vous contre
Pardaillan?

--Eh bien, mortdieu! oui, nous sommes  Fausta!

--Je retiens cet engagement, messieurs. Et, maintenant, je bois au
triomphe de Fausta et au succs de ses ordinaires!

--A Fausta! aux ordinaires de Fausta! reprit le trio en choeur.

--Et maintenant, messieurs, en route pour l'Espagne!



IX

CONJONCTION DE PARDAILLAN ET DE FAUSTA

Bussi-Leclerc et ses compagnons franchirent les Pyrnes sans encombre,
et pntrrent dans la Catalogue.

Ils s'arrtrent  Lerida, autant pour y prendre un peu de repos que
pour se renseigner.

A l'auberge, avant mme de mettre pied  terre, Bussi s'informa et
l'aubergiste rpondit:

--L'illustre princesse dont parle Votre Seigneurie a daign s'arrter
dans notre ville. Elle est partie, voici une heure environ, se dirigeant
sur Saragosse pour, de l, gagner Madrid. La princesse voyage en
litire. Vous n'aurez pas de peine  la rejoindre.

Ces renseignements prcieux tant acquis, ils mirent pied  terre, et:

--Mes compagnons et moi, nous sommes fatigus et nous tranglons de
soif... Y a-t-il  manger chez vous?...

--Dieu merci! nous avons des provisions, seigneur! rpondit
l'aubergiste, non sans orgueil.

L'instant d'aprs, l'hte posait sur une table: du pain, une outre
rebondie, une paule de mouton bouillie et un grand plat rempli de pois
chiches cuits  l'eau, et, se tournant vers les voyageurs:

--Vos Seigneuries sont servies... Et, par Dieu! ce n'est pas souvent que
nous servons pareil festin!

--Mortdiable! bougonna Montsery, c'est cette maigre pitance qu'il
appelle un festin!

--Ne soyons pas trop exigeants, dit Bussi-Leclerc, et tchons de nous
habituer  cette cuisine, car c'est  peu prs ce que nous rencontrerons
partout...

Au bout d'une heure, les quatre compagnons enfourchrent leurs montures,
se lancrent sur les traces de Fausta, et, bientt, ils eurent
la satisfaction d'apercevoir sa litire que des mules, richement
caparaonnes, tranaient d'un pas nonchalant, mais sr.

Borde de bruyre brle par les rayons implacables d'un soleil
blouissant, la route pierreuse ctoyait le flanc de la montagne,
plongeait brusquement et, sinueuse, s'en allait traverser la plaine qui
s'tendait  perte de vue.

Fausta et son escorte apparurent sur la route et s'immobilisrent, dans
un flamboiement de lumire.

Devant elle, trs loin, un cavalier, lanc  toute allure, semblait
accourir  sa rencontre.

Mais Fausta venait de reconnatre Bussi-Leclerc et elle songeait:

--Bussi-Leclerc ici! Que vient-il faire en Espagne?

Au mme instant, elle faisait un signe, et Montalte, qui se tenait 
cheval prs de la litire, se courba sur l'encolure du cheval pour
couter:

--Cardinal, vous laisserez approcher ces cavaliers...

Et Fausta s'immobilisa, sur les coussins de la litire, en une pose de
grce et de majest et cependant, irrsistiblement, comme attirs par
quelque fluide mystrieux, ses yeux se portrent sur le cavalier, dans
la plaine, l-bas, point noir qui grossissait peu  peu.

Bussi-Leclerc et les ordinaires s'arrtrent devant la litire et, le
chapeau  la main, attendirent que Fausta les interroget. Alors:

--Est-ce donc aprs moi que vous courez, monsieur de Bussi-Leclerc,
qu'avez-vous donc  me dire?

--Je vous suis envoy par Mme l'abbesse des Bndictines de Montmartre.

--Claudine de Beauvilliers n'a donc pas oubli Fausta?

--On ne saurait oublier la princesse Fausta quand on a eu l'honneur de
l'approcher, ne ft-ce qu'une fois.

--Que me veut Mme l'abbesse?

--Vous faire connatre que S. M. Henri de Navarre est au courant des
moindres dtails de la mission que vous allez accomplir auprs de
Philippe d'Espagne... Prenez garde, madame! Henri de Navarre ne reculera
devant aucune extrmit pour vous arrter.

--C'est Claudine de Beauvilliers qui vous a charg de me donner cet
avis? dit Fausta, songeuse.

--J'ai l'honneur de vous le dire, madame.

--On m'a assur que le roi Henri avait pris ses logements  l'abbaye de
Montmartre... On dit le roi trs inflammable... Claudine est jeune,
elle est jolie, et son caractre d'abbesse ne la met pas  l'abri de la
tentation.

--Je comprends, madame... Entre le roi Henri et vous, madame, l'abbesse
n'a pas hsit pourtant... Vous le voyez.

--Bien! dit gravement Fausta. Est-ce tout ce que vous avez  me dire?

--Pardonnez-moi, madame, Mme de Beauvilliers m'a expressment recommand
d'engager  votre service quelques gentilshommes braves et dvous et de
vous les amener, pour vous protger...

--Nous sommes en Espagne, o nul n'oserait manquer au respect d  celle
qui voyage sous la sauvegarde du roi et de son inquisiteur... Pour le
reste, monsieur le cardinal Montalte, que voici, suffit.

--Mais, madame, il n'est pas question du roi Philippe et de ses
sujets!... Il s'agit du roi Henri et de ses missaires, qui sont
Franais, eux, et qui, croyez-moi, se soucient de la sauvegarde d'un
grand inquisiteur comme Bussi-Leclerc se soucie d'un coup d'pe.

A ce moment, le voyageur de la plaine, que Fausta ne perdait pas de vue
tout en s'entretenant avec Leclerc, tait arriv au bas de la montagne
et avait disparu  un tournant.

--Je crois que vous avez raison, monsieur, dit enfin Fausta. J'accepte
donc le secours que vous m'amenez. Qui sont ces braves gentilshommes?

--Trois des plus braves et des plus intrpides parmi les Quarante-Cinq:
M. de Sainte-Maline, M. de Chalabre, M. de Montsery.

Fausta connaissait-elle ces trois noms?... Savait-elle le rle que
la rumeur publique leur attribuait dans la mort tragique du duc de
Guise?... C'est probable.

Aussi, au salut profondment respectueux des trois, elle rpondit avec
un sourire:

--Je tcherai, messieurs, que le service de la princesse Fausta ne vous
fasse pas trop regretter celui de feu S. M. le roi Henri III.

Et,  Bussi-Leclerc:

--Et vous, monsieur? Entrez-vous aussi au service de Fausta?

S'il y avait une ironie dans cette question, Bussi-Leclerc ne la perut
pas, tant elle fut faite naturellement.

--Veuillez m'excuser, madame, je dsire rserver mon indpendance pour
quelque temps. Toutefois, j'aurai l'honneur de vous accompagner  la
cour du roi Philippe, o j'ai affaire moi-mme.

--Oh! oh! dit Fausta, d'ailleurs trs calme, le roi de Navarre
enverrait-il contre nous un corps d'arme?... Le pauvre sire n'a
pourtant pas trop de troupes pour conqurir ce royaume de France qui lui
fait si fort envie!

--Plt  Dieu qu'il en ft ainsi, madame! Non, ce n'est pas un corps
d'arme qui marche contre vous!... C'est un homme, un homme seul... qui
va fondre sur vous... c'est Pardaillan!...

--Le voici! dit Fausta, froidement. Et, du doigt elle dsignait le
cavalier qui s'avanait  leur rencontre.

--Pardaillan! rugit Bussi-Leclerc.

--Pardaillan! enfin!... gronda Montalte.

Ils taient l cinq gentilshommes, braves tous les cinq, ayant fait
leurs preuves en maint duel, en maint combat. Pardaillan apparaissait et
ils se regardrent et se virent livides...

Lui, cependant, seul, droit sur la selle, un sourire narquois aux
lvres, s'avanait paisiblement.

Et, quand il ne fut plus qu' deux pas de Fausta, d'un mme mouvement,
les cinq mirent l'pe  la main et se disposrent  charger.

--Arrire!... Tous!... cria Fausta.

Et sa voix tait si dure, son geste si imprieux, qu'ils restrent
clous sur place, se regardant, effars.

Pardaillan s'inclina avec cette grce altire qui lui tait propre, et,
le visage ptillant de malice:

--Madame, dit-il, je vois avec joie que vous vous tes tire saine et
sauve du gigantesque brasier que fut l'incendie du Palais Riant.

Fausta fixa sur lui son oeil profond et rpondit doucement:

--Je vois que vous avez su vous en tirer, vous aussi.

--A propos, madame, savez-vous quelle main sclrate... ou simplement
maladroite, alluma le formidable incendie o j'ai longtemps cru que vous
aviez laiss votre prcieuse existence? C'est que je n'ai pas perdu le
souvenir d'une certaine nasse... Vous souvient-il, madame, de cette
jolie nasse, au fond de la Seine, dans laquelle je dus bien passer toute
la nuit?

Fausta eut un imperceptible battement de cils qui n'chappa pourtant pas
 Pardaillan, car il dit:

--C'est pour vous rpter qu'il est assez dans mes habitudes de me tirer
d'affaire... Mais vous?... Croiriez-vous qu'on m'avait assur que vous
aviez trouv une mort horrible dans cet incendie?... Croiriez-vous que
j'ai prouv une angoisse mortelle  cette nouvelle?

Fausta posait sur lui ses yeux de diamants noirs dont l'clat se voilait
d'une douceur attendrie et, sous son masque d'impassibilit, elle
haletait, car ces paroles que Pardaillan prononait d'un air lointain,
comme s'il se ft parl  lui-mme ces paroles venaient de faire natre
un espoir insens dans son coeur agit.

Il se mit  rire  nouveau, et:

--J'avais oubli qu'une femme de tte comme vous ne pouvait avoir manqu
de prendre des mesures infaillibles pour sortir indemne d'une aussi
prilleuse Situation... ce dont je vous flicite!

Fausta sentit son coeur se contracter  ces paroles qui la cinglrent
comme une insulte.

--Est-ce pour me dire ces choses que vous m'avez aborde? dit-elle d'un
ton altier.

--Non, pardieu! Et je vous demande pardon de vous tenir ainsi sous ce
soleil torride, pour couter les fadaises que je viens de vous dbiter.

--Comment se fait-il donc que je vous rencontre chevauchant sous le ciel
rayonnant d'Espagne?

--Je vous cherchais, rpondit simplement Pardaillan.

--Eh bien, maintenant que vous m'avez trouve.

--Madame, S. M. le roi Henri m'a charg de lui rapporter certain
parchemin qui est en votre possession et que vous destinez au roi
d'Espagne. Et je vous cherchais pour vous dire: Madame, voulez-vous me
remettre ce parchemin?

Tandis qu'il parlait, Fausta semblait comme perdue dans quelque rve
lointain, et, quand il se tut, fixant sur lui ses yeux de flamme:

--Chevalier, je vous ai propos, il n'y a pas bien longtemps, de vous
tailler un royaume en Italie et vous avez refus parce qu'il vous
aurait fallu combattre un vieillard... Bien que ce vieillard s'appelt
Sixte-Quint, venant d'un esprit chevaleresque comme le vtre, ce refus
ne m'a pas surprise. Les plans que j'avais labors et que votre refus
d'alors anantissait, je puis les reprendre en les modifiant... Il
s'agit de faire alliance avec un souverain... le plus puissant de la
terre...

Fausta fit une pause.

Alors, d'une voix calme, sans impatience, comme il n'et rien entendu:

--Madame, voulez-vous me remettre le parchemin?

Une fois encore, Fausta sentit les treintes du doute et du
dcouragement. Mais elle le vit si paisible, si attentif--en
apparence--qu'elle reprit:

--coutez-moi, chevalier... Contre la remise de ce parchemin, vous devez
obtenir le commandement en chef de l'arme que Philippe enverra en
France. Et cette arme sera formidable. Sous le commandement d'un chef
tel que vous, cette arme est invincible... A la tte de vos troupes,
vous fondez sur la France, vous battez le Barnais sans peine, on le
juge, on le condamne, on l'excute comme fauteur d'hrsie... Philippe
II est reconnu roi de France, et on cre pour vous un gouvernement
spcial, quelque chose comme la vice-royaut de France!... Vous vous en
contentez... jusqu'au jour o, raccourcissant le titre d'un mot, vous
pourrez, par droit de conqute, placer sur votre tte la couronne
royale... Dites un mot, et ce parchemin que vous me demandez pour
Henri de Navarre, je vous le remets  l'instant  vous, chevalier de
Pardaillan.

Pardaillan, glacial, rpta:

--Madame, voulez-vous me remettre le parchemin que j'ai promis de
rapporter  S. M. Henri?

Fausta le fixa un instant, et, d'une voix morne:

--Je vous ai offert pour vous ce prcieux parchemin, et vous l'avez
refus... Je le porterai donc  Philippe.

--A votre aise, madame, dit Pardaillan en s'inclinant.

--Alors, qu'allez-vous faire?

--Moi, madame... J'attendrai... Et, puisque vous tes dcide  aller 
Madrid, j'irai aussi.

--Au revoir, chevalier, rpondit Fausta, sur un ton trange.

Pardaillan salua d'un geste large et, paisiblement, reprit le chemin par
o il tait venu.

Alors, quand il eut disparu au premier coude de la route, Bussi-Leclerc,
Chalabre, Montsery, Sainte-Maline, Montalte entourrent la litire, avec
des jurons et des imprcations, et Montalte gronda:

--Pourquoi, madame, pourquoi nous avoir empchs de charger ce truand?

Fausta les considra un instant avec ddain, et:

--Pourquoi?... Parce que vous trembliez de peur, messieurs.

--Madame, il en est encore temps!... Un mot et cet homme n'arrive pas au
bas de la montagne.

--Oui? Eh bien, essayez...

Et, du doigt, elle leur dsignait Pardaillan, qui rapparaissait au pas
sur la route en lacet.

Humilis par le ddain qu'elle leur manifestait, exasprs jusqu' la
fureur par le ddain, encore plus outrageant de celui qui s'en allait
l-bas, sans avoir mme paru remarquer leur prsence, ils se rurent en
se bousculant, grondant de sourdes menaces.

Cependant, Fausta, avec un sourire trange, prenait les attitudes
de quelqu'un qui se dispose  assister commodment  un spectacle
intressant.

Les cinq gardes du corps de Fausta s'taient lancs ple-mle,  la
poursuite de Pardaillan. La route, en se rtrcissant, les obligea 
se mettre en file, et voici quel tait l'ordre de marche tabli par le
hasard. En tte, Bussi-Leclerc, puis Sainte-Maline, Chalabre, Montsery,
et, fermant la marche, Montalte.

Pardaillan, lui, se trouvait  un angle de la route o il y avait une
minuscule plate-forme.

Lorsqu'il entendit derrire lui le pas des chevaux, il se retourna:

--Tiens! c'est ce brave Bussi-Leclerc, et les trois mignons que j'ai
tirs de la Bastille, et celui-l que je ne connais pas!... Pourquoi
diable Fausta les a-t-elle empchs de me charger l-haut? Ils y avaient
de la place, au moins, tandis qu'ici...

Posment, il fit faire volte-face  son cheval et l'accula contre la
paroi du chemin, la croupe presque appuye contre d'normes quartiers
de roches bouls. Ainsi plac, il avait devant lui le sentier par o
venait Bussi; derrire, les roches qui lui faisaient un rempart;  sa
gauche, il avait le flanc de la montagne et,  sa droite, le prcipice.
On ne pouvait donc l'attaquer que de front et un  un.

Son pe dgage, il attendit, et, lorsque Bussi-Leclerc ne fut plus
qu' quelques pas de lui:

--Eh! monsieur Bussi-Leclerc, o courez-vous ainsi?... Est-ce aprs la
leon d'escrime que je vous promis voici quelques mois?

--Misrable fanfaron! hurla Leclerc, en chargeant, attends, je vais te
donner la leon que tu mrites, moi!

--Je ne demande pas mieux, fit Pardaillan en parant.

--Tue! tue! crirent les trois ordinaires.

--L! l! messieurs... Si vous vouliez me tuer, il ne fallait pas mettre
en avant cet colier.

--Mort de ma mre! un colier, moi, Bussi!...

--Et un mauvais colier encore... qui ne sait mme pas tenir son pe...
l!... hop! sautez!

Et l'pe de Bussi sauta, alla tomber dans le prcipice.

Derrire lui, Sainte-Maline criait:

--Place! faites-moi place, mordieu!

Bussi, hbt, ne bougeait pas, continuait de barrer la route aux
autres. Et, comme il jetait des regards de fou autour de lui, il vit
Montalte qui avait mis pied  terre, et lui tendait son pe.

Bussi s'en saisit avec un rugissement de joie et, sans hsiter, fona de
nouveau, tte baisse.

--Encore! fit Pardaillan. Ma foi, monsieur, vous tes insatiable!

Il achevait  peine que l'pe de Bussi dcrivait une courbe dans l'air
et allait rejoindre la premire au fond du prcipice.

--L! fit Pardaillan, tes-vous plus satisfait maintenant? Si je sais
compter, c'est la cinquime fois que je vous dsarme...

Bussi leva les poings au ciel, touffa une imprcation, et s'affaissa,
terrass par la rage et la honte.

C'en tait fait de lui si Pardaillan--suprme humiliation et suprme
gnrosit--ne l'avait saisi de sa poigne de fer et maintenu, vanoui,
sur la selle.

Sainte-Maline s'efforait vainement de passer et de prendre la place de
Bussi, lorsque Montalte, se dressant devant lui, d'une voix basse et
sifflante:

--Sur votre vie, monsieur, ne bougez pas! Cet homme est un dmon! Si
nous le laissons faire, il nous tuera les uns aprs les autres, ou nous
dsarmera. Emmenez Bussi et retournez auprs de la princesse...

Pardaillan, ayant assujetti Bussi, se tourna vers les ordinaires, et,
de son air le plus aimable:

--A qui le tour, messieurs?

Mais Sainte-Maline, Chalabre et Montsery obissaient en grommelant 
l'ordre du cardinal, et, en jetant des regards furieux qui s'adressaient
autant  Montalte qu' Pardaillan, mettaient pied  terre, s'emparaient
de Bussi, s'efforaient de le faire revenir  lui.

Pendant ce temps, Montalte se campait devant Pardaillan, et ple de rage
contenue:

--Monsieur, dit-il, sachez que je vous hais.

--Bah! Mais je ne vous connais pas, monsieur. Qui tes-vous?...

--Je suis le cardinal Montalte, dit l'autre en se redressant.

--Le neveu de cet excellent M. Peretti?...

--Je vous hais, monsieur...

--Vous l'avez dj dit, monsieur, dit froidement le chevalier.

--Et je vous tuerai!

--Ah! ah! ceci, c'est autre chose!...

Cependant, les ordinaires s'loignaient, emmenant Bussi-Leclerc, qui,
revenu  lui, pleurait sur sa dfaite, suivis d'assez loin par Montalte,
pensif.

--A vous revoir, messieurs!, leur cria Pardaillan.

Et, haussant les paules, il reprit sa route, en fredonnant un air de
chasse du temps de Charles IX.

Il n'avait pas fait cinquante pas qu'il entendait un coup de feu. La
balle venait s'aplatir  quelques toises de lui, sur le versant qu'il
ctoyait.

Il leva vivement la tte. Montalte, seul, pench sur l'abme, au-dessus
de lui, tenait  la main le pistolet qu'il venait de dcharger. Le
cardinal, voyant son coup manqu, sauta sur son cheval, et, avec un
geste de menace, se lana  la poursuite de ses compagnons.



X

DON QUICHOTTE

Le cavalier, tout en poursuivant son chemin, songeait:

Diable! s'il avait mieux calcul la porte, c'en tait fait de M.
l'ambassadeur et de sa mission.

Et, avec un froncement de sourcils:

Bussi-Leclerc et les autres m'ont attaqu en gentilshommes, pe contre
pe... Celui-l tente de m'assassiner... Celui-l est  surveiller de
prs! Il me hait, m'a-t-il dit, mais pourquoi? Je ne le connais pas,
moi...

Il se retourna et aperut Fausta et son escorte parvenus au bas de la
montagne. Il hocha la tte, et:

Me voici, une fois de plus, piqu de la tarentule de me mler de ce qui
ne me regarde pas!... Me voici, une fois de plus, jet au milieu
d'une partie o je n'avais que faire, et o ma prsence vient tout
brouiller... Et j'aurais la sottise de m'bahir que des gens que je ne
connais pas me veulent la malemort? Mais c'est prcisment le contraire
qui devrait m'tonner!...

En monologuant de la sorte, il arriva  Madrid sans avoir aperu une
seule fois l'escorte de Fausta, et sans aventure digne d'tre note.

Au bord du Mananars, sur une minence,  l'endroit mme o se dresse
aujourd'hui le palais royal, s'levait alors l'Alcazar, rsidence du
roi.

Pardaillan s'y rendit tout droit. Le premier officier auprs duquel il
se renseigna lui rpondit:

--Sa Majest a quitt Madrid, voici quelques jours.

--Et o le roi se rend-il?

--Le roi se rend  Sville  la tte d'un corps d'arme castillan pour
soumettre les hrtiques: juifs, musulmans et bohmes.

--C'est l une entreprise digne de ce grand roi, dit Pardaillan, avec
son air figue et raisin.

Et, tournant bride, Pardaillan reprit sa course. Pass Cordoue, aprs
avoir travers de vritables forts d'orangers et d'oliviers, en
longeant les bords du Guadalquivir, dont le cours tait barr par des
milliers de moulins  huile, il arriva  Carmona, village situ 
quelques lieues de Sville, o il fut tout surpris de voir l'arme
royale occupe  dresser ses tentes.

Et il se remit en route encore une fois.

Vers le soir, il aperut enfin l'escorte du roi, hrisse de piques
et de bannires, qui droulait lentement ses anneaux sur la route
poudreuse.

Peu soucieux de la suivre  pareille allure, il se lana sous bois, o
il eut tt fait de la dpasser. Mais, alors, il s'arrta, et:

Mordieu! pendant que je le puis, voyons un peu de prs la figure de ce
valeureux prince!

Monts sur des chevaux magnifiquement caparaonns, une centaine de
seigneurs, bards de fer et la lance au poing, prcdaient une vaste et
somptueuse litire trane par des mules pares de housses aux couleurs
clatantes.

Dans un opulent et svre costume de soie et de velours noirs, le roi
tait  demi tendu sur des coussins de velours broch.

Front chauve, joues creuses, barbe et cheveux courts et gris, oeil
froid, d'une fixit peu ordinaire, taille plutt petite, de la morgue
hautaine plutt que de la majest, physionomie sombre et glaciale... un
spectre!...

Tel fut le signalement que Pardaillan tablit de S. M. Catholique
Philippe II, alors g de soixante-trois ans.

Derrire la litire, deuxime rempart vivant de fer et d'acier.

Cordieu! fit Pardaillan en s'loignant  toute bride, la sombre figure
que voil!... Et c'est l le triste sire que Mme Fausta rve d'imposer
au peuple de France, si vivant, si joyeux!... Par Pilate! la seule vue
de ce glacial despote suffirait  figer  jamais le rire sur les jolies
lvres des filles de France.

Sville, capitale de l'Andalousie, tait autrement importante que de nos
jours. Situe dans la plaine, dpourvue de toute dfense naturelle, si
ce n'est du ct du Guadalquivir, elle tait protge par une enceinte
crnele, et quinze portes gardaient l'entre de la ville.

Au moment o le soleil se couchait dans un flamboiement de pourpre et
d'or, Pardaillan fit son entre par la porte de la Macarena, situe au
nord de la ville. Avisant un cavalier dont la physionomie lui plut
de prime abord, le chevalier le pria de lui indiquer une htellerie
convenable prs du palais royal.

Le cavalier fixa sur lui un oeil pntrant et le considra un moment
avec une attention et une insistance qui eussent fait bondir Pardaillan
s'il n'avait reconnu dans le regard et le sourire de cet inconnu une
sympathie manifeste, et comme une sorte d'admiration.

Si bien que Pardaillan, qui n'tait pourtant pas d'un naturel trs
patient, voyant qu'il ne rpondait pas, reprit doucement, et avec un
sourire:

--Monsieur, j'ai eu l'honneur de vous prier de m'indiquer une auberge.

L'inconnu sursauta, et:

--Oh! excusez-moi, seigneur... Une htellerie?... dans les environs
de l'Alcazar? Eh bien, mais... l'htellerie de la Tour me parat tout
indique... Elle est trs confortable et l'htelier est un de mes
amis... Mais, vous tes tranger, seigneur. Franais?... Oui, je le
vois!... Si vous voulez bien me le permettre, j'aurai l'honneur de vous
conduire moi-mme  l'htellerie de la Tour et de vous recommander aux
bons soins de l'hte.

--Monsieur, je vous rends mille grces, rpondit le chevalier qui,  son
tour, dtailla son guide d'un coup d'oeil rapide.

C'tait un homme qui paraissait un peu plus de quarante ans. Il tait
grand et maigre: il avait un front superbe, le front vaste d'un penseur,
surmont d'une chevelure abondante, naturellement boucle, re jete en
arrire, lgrement grisonnante aux tempes; des yeux vifs, perants; un
nez long et crochu; les pommettes saillantes, les joues creuses, une
petite moustache brune, releve sur les cts, et une barbiche taille
en pointe.

Le chevalier remarqua que son costume, quoique rp, tait d'une
propret mticuleuse; que l'inconnu paraissait se servir pniblement de
son bras gauche. Enfin, il portait au ct une large et solide rapire.

Ils se mirent en route cte  cte, et, chemin faisant, avec une
complaisance inlassable et une comptence qui frappa Pardaillan,
l'inconnu lui fournit des renseignements clairs et prcis sur tout ce
qu'il pensait devoir intresser un tranger.

En approchant du fleuve, il lui dit en dsignant une tour encastre dans
l'enceinte du palais royal:

--L'htellerie de la Tour, o je vous conduis, se dnomme ainsi  cause
de son voisinage avec cette tour, qui s'appelle la tour de l'Or... C'est
le coffre o notre sire le roi enferme les richesses qui lui viennent
d'Afrique.

--Peste! le coffre est de taille! A ce compte-l, je me contenterais
d'un coffret! fit Pardaillan.

--Je me contenterais de moins encore! Vous pouvez le voir  ma mise,
rpondit l'inconnu en riant aussi.

--Monsieur, dit gravement Pardaillan, peu importe l mise et que
l'escarcelle soit vide... Je vois  votre air que vous possdez ce que
votre roi ne pourra jamais acqurir avec tous ses trsors.

--Diable! seigneur, fit l'inconnu d'un air narquois, qu'ai-je donc de si
prcieux, selon vous?

--Vous avez ceci et cela, rpondit Pardaillan en posant son doigt tour 
tour sur son front et sa poitrine.

L'inconnu ddaigna de jouer la modestie, ce qui confirma Pardaillan
dans la bonne opinion qu'il commenait  s'en faire. Il se contenta de
murmurer, mais, cette fois, le chevalier l'entendit:

--Merveilleux! Tout comme don Quichotte!

Et, arrtant son cheval, le chapeau  la main, trs gravement, il dit:

--Seigneur, je m'appelle Miguel de Cervantes de Saavedra, gentilhomme
castillan, et je me tiendrai pour honor au-dessus de tout si vous me
permettez de me proclamer votre ami.

--Moi, monsieur, je suis le chevalier de Pardaillan, gentilhomme
franais, et j'ai vu, du premier coup, que nous tions faits pour nous
entendre  merveille. Touchez l donc, monsieur, et croyez bien que, si
quelqu'un se trouve honor, c'est moi.

Et les deux nouveaux amis changrent une franche treinte.

Cependant, ils taient arrivs  l'auberge, et avant de mettre pied 
terre:

--Monsieur de Cervantes, dit Pardaillan, ne vous semble-t-il pas que
nous ne pouvons en rester l, et que la connaissance ainsi bauche ne
peut dignement continuer qu' table, et en choquant nos verres?

--C'est aussi mon avis, seigneur, dit Cervantes en souriant.

--Vraidieu! monsieur, vous me rjouissez l'me! Vous ne sauriez croire
combien cela repose de rencontrer de temps en temps un homme qui fait fi
des simagres, et avec qui on peut parler en toute loyaut de coeur.

--Oui, dit Cervantes, rveur. Je vois que ce plaisir doit tre plutt
rare pour vous. C'est que, pour apprcier une nature aussi simple et
aussi droite que la vtre, il faut tre dou soi-mme d'un coeur trs
simple et trs droit. Or, chevalier, en notre poque effroyablement
tortueuse et complique, la droiture et la simplicit sont considres
comme des crimes impardonnables. Le malheureux afflig de cette tare
monstrueuse, qui commet l'imprudence de la montrer, voit aussitt les
honntes gens dont se compose l'immense troupeau de ce que l'on est
convenu d'appeler la socit, se ruer sur lui le fer  la main, prt 
le dchirer; et, le moins qui puisse lui arriver, c'est de passer pour
un fou... J'ai ide que vous devez en savoir quelque chose...

--C'est, par Dieu! vrai. Je n'ai, jusqu' ce jour, rencontr que des
loups qui m'ont montr les crocs... Mais vous voyez que je ne m'en porte
pas plus mal.

En devisant de la sorte, ils pntrrent dans l'auberge, et il faut
croire que la recommandation de Cervantes n'tait pas sans valeur, car
l'htelier se montra trs accueillant, et s'empressa de prparer le
festin que Pardaillan voulait offrir  son nouvel ami.

--Nous causerons;  table, avait-il dit  Cervantes, et en buvant des
vins de mon pays. Vous me direz qui vous tes, je vous dirai qui je
suis.

En attendant que le dner ft  point, ils s'attablrent dans le patio,
au milieu d'autres consommateurs assez nombreux, devant une bouteille
de vieux Xrs. La nuit tant venue, le patio tait clair par une
demi-douzaine de lampes  huile poses sur des appliques en fer forg.

--Vous voyez, chevalier, dit Cervantes, le jour, lorsque le soleil darde
trop violemment ses rayons, on peut s'tendre  l'abri sous les arcades
que supportent ces minces colonnettes.

Enfin, le dner fut servi par une dlicieuse jeune fille de quinze ans,
la propre fille de l'htelier, que son pre envoyait pour honorer ses
htes de marque.

Et, tout en dvorant  belles dents, tout en entonnant force rasades
de vins du Bordelais alterns avec les meilleurs crus d'Espagne, ils
causaient; et Cervantes ayant racont son histoire:

--Ainsi donc, disait Pardaillan, aprs avoir t soldat et vous tre
vaillamment battu  cette glorieuse bataille de Lpante, d'o vous tes
revenu  peu prs estropi, si j'en juge par votre bras gauche dont vous
vous servez si pniblement, vous voil maintenant commis au gouvernement
des Indes, et piqu du dsir de vous immortaliser, en crivant quelques
imprissables chefs-d'oeuvre. Mordieu! vous l'crirez, ce chef-d'oeuvre!

--Voulez-vous que je vous dise. Chevalier? Eh bien, jusqu'ici, j'tais
en proie aux affres du doute. Maintenant, je crois qu'en effet
j'crirai, sinon le chef-d'oeuvre dont vous parlez, du moins une oeuvre
digne d'tre remarque.

--L! j'en tais sr!... Mais, dites-moi, pourquoi ne doutez-vous plus,
maintenant?

--Parce que j'ai enfin trouv le modle que je cherchais, rpondit
Cervantes, avec un sourire nigmatique.

--Le patio s'tait vid peu  peu. Il ne restait plus qu'un groupe
de consommateurs assez bruyants, runis  la mme table,  l'autre
extrmit de la cour, Cervantes, d'un coup d'oeil circulaire, s'tait
assur qu'on ne pouvait les entendre, et, baissant la voix:

--Et vous, seigneur, dit-il, vous m'avez parl d'une mission...
Excusez-moi, et ne voyez, dans la question que je veux vous poser, rien
autre que le dsir de vous tre utile...

--Je le sais, fit Pardaillan. Voyons la question.

--Cette mission, donc, vous mettra-t-elle en contact avec le roi?

--En contact... et en conflit! dit nettement Pardaillan, en le regardant
en face.

Cervantes soutint le regard du chevalier, puis, se penchant sur la
table,  voix basse:

--En ce cas je vous dis: gardez-vous, chevalier, gardez-vous bien!... Si
vous tes venu ici dans l'intention de contrarier la politique du roi,
laissez de ct cette loyaut qui clate dans vos yeux... Si vous tes
venu en ennemi, ne vous fiez pas  votre force,  votre courage,  votre
intelligence!... Tremblez, chevalier; et regardez non devant vous, mais
 droite,  gauche, derrire, derrire surtout, car c'est derrire que
vous serez frapp.

--Diable, mon cher, vous m'impressionnez. Il appela la servante.
Dites-moi, ma belle enfant, comment vous appelez-vous?

--Juana, seigneur.

--Eh bien, ma jolie Juana, allez donc me chercher de ces geles
d'oranges que vous avez emportes, elles sont dlicieuses, par ma
foi!...

Deux minutes plus tard, Juana posait sur la table les confitures et se
retirait de son pied lger.

--Vous disiez donc, cher monsieur de Cervantes?... dit Pardaillan en
talant soigneusement sa confiture sur un gteau de miel.

Cervantes le considra une seconde avec bahissement et hocha doucement
la tte.

--Savez-vous ce que c'est que le roi Philippe? reprit Cervantes,
toujours  voix basse.

--Je l'ai vu passer dans sa litire, il n'y a pas bien longtemps, et, ma
foi, l'impression qu'il m'a produite n'est gure  son avantage.

--Le roi, chevalier, c'est l'homme qui a fait trancher la tte  un de
ses ministres, coupable d'avoir os parler devant lui avant d'y tre
invit... C'est l'homme qui note minutieusement l'ordre dans lequel il
laisse ses papiers sur la table de travail afin de s'assurer que nulle
main indiscrte n'est venue les toucher... C'est l'homme qui poursuit
d'une haine implacable la femme qu'il a cess d'aimer et la laisse
lentement mourir dans le cachot o il l'a fait jeter... C'est l'homme
qui vient ici  la tte d'une arme pour meurtrir d'inoffensifs savants,
de paisibles commerants, coupables seulement d'adorer un autre dieu
que le sien... et dont le vritable crime est de possder d'immenses
richesses, bonnes  confisquer... C'est l'homme enfin qui, par jalousie,
a fait saisir et mourir dans les tortures son propre fils, l'infant don
Carlos! Voil ce que c'est que le roi d'Espagne contre lequel vous venez
vous heurter, vous, chevalier de Pardaillan.

--Dans ma carrire, dj longue, dit paisiblement Pardaillan, il m'a t
donn de combattre quelques monstres... J'avoue, toutefois, n'en avoir
jamais rencontr d'aussi magnifique dans sa hideur que celui dont vous
venez de me tracer le portrait. Celui-l manquait  ma collection, et
tout ce que vous me dites me donne une furieuse envie de le voir de
prs... dusse-je tre broy.

--Exactement ce que dirait don Quichotte! fit Cervantes avec admiration.
Et, pourtant, s'il n'y avait que le roi seul... ce ne serait rien...

--Comment! cher monsieur, il y a pis encore?...

--L'Inquisition! dit Cervantes dans un souffle.

--Bah! fit Pardaillan en clatant de rire... Fi! vous, un gentilhomme,
vous tremblez devant des moines!

--H! chevalier, ces moines font trembler le roi et le pape lui-mme!

--Bon! Qu'est-ce que votre roi?... Une faon de faux moine couronn...
Qu'est-ce que le pape? un ancien moine mitr!... D'ailleurs, le pape, et
mme la papesse--vous ignorez sans doute qu'il y a eu une papesse--je
les ai tenus dans la main que voici, et je vous jure qu'ils ne pesaient
pas lourd!... et j'ai ddaign de la fermer, cette main, sans quoi ils
eussent t broys!...

--Merveilleux! s'exclama Cervantes en frappant dans ses mains, vous
parlez tout  fait comme don Quichotte!

--Je ne connais pas ce don Quichotte, mais, s'il parle comme moi, c'est
un homme sage, mordieu,  moins que ce ne soit un fou...

--Ah! chevalier, dit Cervantes assombri, ne plaisantez pas!

--Et, avec un accent de sourde terreur:

--Vous ne savez pas, vous, ce que c'est que cet effroyable tribunal
qu'on appelle le Saint-Office... car tout est saint dans cette
redoutable institution de bourreaux... Vous ne savez pas que ce pays,
si magnifiquement dot par la nature, nagure encore dbordant de vie,
resplendissant de la gloire de ses artistes et de ses savants que
l'on massacre en masse, ce pays, aujourd'hui, agonise lentement, sous
l'impitoyable treinte d'un rgime d'pouvante... et l'pouvante
est telle que, devenus dments, oui, fous de peur! des milliers de
malheureux sont alls se dnoncer eux-mmes, se livrer eux-mmes aux
flammes des autodafs!... Et c'est  ce monstre que vous voulez vous
heurter?... Prenez garde! vous serez bris, comme je brise cette coupe!

Et, d'un coup sec, Cervantes brisait la coupe place devant lui.

--Juana! appela Pardaillan. Mon enfant, apportez une autre coupe  M. de
Cervantes.

Et, quand la coupe fut remplace et remplie, Pardaillan se tourna vers
Cervantes et:

--Mon cher ami, dit-il de cette voix spciale qu'il avait dans ses
moments d'motion, vous me voyez ravi et tout mu de la belle amiti
que vous voulez bien tmoigner  l'tranger que je suis. Quand vous me
connatrez mieux, vous saurez que j'ai d dj tre bris, je ne sais
combien de fois dans ma vie, et, au bout du compte, j'ai toujours vu que
ce sont ceux qui pensaient me pulvriser qui ont t briss.

--Ce qui veut dire que, malgr ce que Je vous ai dit, vous persistez?

--Plus que jamais! dit simplement Pardaillan. Je dois  votre amiti une
explication. La voici: tout ce que vous venez de me dire, je le savais
aussi bien que vous, mais, une chose que vous ignorez peut-tre et que
je sais, c'est que mon pays est menac de ce double flau: Philippe II
et son Inquisition... et je sais encore qu'il est impossible que la
France soit lentement trangle comme votre malheureux pays.

--Pourquoi?

--Parce que je ne le veux pas! dit froidement Pardaillan.

--Vous parlez encore comme don Quichotte! exulta Cervantes qui,  de
certaines rponses de Pardaillan, perdait la notion de la ralit.

--S'il en est ainsi, ce don Quichotte dont vous me rebattez les
oreilles, votre ami don Quichotte est fou!

--Fou? Peut-tre bien!... oui... c'est une ide que vous me donnez l...
Il faudra voir... murmura Cervantes.

Et, tout  coup, revenant  la ralit, il se leva, s'inclina
profondment devant Pardaillan bahi, et:

--En tout cas, dit-il, c'est un brave homme et un brave... Et je veux
vous faire une proposition, chevalier.

--Voyons la proposition, fit Pardaillan, qui le considrait avec un
commencement d'inquitude.

--C'est, dit Cervantes, l'oeil ptillant de joyeuse malice, de porter
avec moi la sant de l'illustre chevalier don Quichotte de la Manche!

--Mordieu! fit Pardaillan qui se leva avec un soupir de soulagement,
je le veux de tout mon coeur, bien que je ne connaisse pas ce digne
seigneur...

--A la gloire de don Quichotte! dit Cervantes avec une motion trange.

--A l'immortalit de votre ami don Quichotte! renchrit le chevalier en
choquant son verre contre celui de Cervantes, qui mit la main sur son
coeur en signe de remerciement.



XI

DON CESAR ET GIRALDA

Aprs avoir vid leurs coupes d'un trait, ils se rassirent en face l'un
de l'autre, et:

--Chevalier, dit Cervantes avec simplicit, je n'ai pas besoin de vous
dire que je vous suis tout acquis.

--J'y compte bien, mordieu! rpondit Pardaillan avec la mme simplicit.

Cependant le patio s'tait de nouveau garni. Plusieurs cavaliers d'assez
mauvaise mine causaient bruyamment entre eux, en attendant les boissons
rafrachissantes qu'ils venaient de commander.

--Par la Trinit sainte! disait l'un, savez-vous, seigneurs, que
Sville, depuis quelque temps, ressemblait  un cimetire?

--El Torero, don Csar, disparu... retir dans les ganaderias de la
Sierra!... en proie  un de ces accs d'humeur noire qui le prennent
parfois! disait un autre.

--La Giralda invisible...

--Heureusement, notre sire le roi vient d'arriver. Tout cela va changer
enfin.

--Nous allons retrouver le sourire de la Giralda.

--El Torero ne nous boudera plus et nous donnera quelque magnifique
corrida.

--Sans compter les petits profits que nous retirerons de l'expdition!

Toutes ces rpliques claquaient, entremles d'normes clats de rire,
souligns de rudes coups de poing sur la table.

--En somme, dit Pardaillan  mi-voix, d'aprs ce que j'entends, cette
nouvelle croisade entreprise par votre roi, comme toute croisade qui se
respecte, n'est qu'une vaste cure dont chacun, depuis le roi jusqu'aux
derniers de ces... braves, espre tirer un honnte profit.

--N'est-ce pas toujours ainsi? rpondit Cervantes en haussant les
paules.

--Qu'est-ce que ce Torero dont ils parlent?

Les traits mobiles de Cervantes prirent une expression de gravit et de
mlancolie.

--Il s'appelle don Csar, sans autre nom, dit-il, car il n'a jamais
connu ni son pre ni sa mre. On l'appelle El Torero et on dit El Torero
comme on dit le roi. Il s'est rendu clbre dans toute l'Andalousie
par sa faon de combattre le taureau, inconnue jusqu' ce jour. Il ne
descend pas dans l'arne comme font tous les autres toradors, bard
de fer, couvert de la rondache, la lance au poing, mont sur un cheval
caparaonn... Il vient  pied, vtu de soie et de satin, sa cape
enroule autour de son bras gauche, il tient une pe, il enlve le flot
de rubans plac entre les cornes de la bte, qu'il ne frappe jamais, et,
ce flot de rubans conquis au pril de sa vie, il va le dposer aux
pieds de la plus belle... C'est un brave que vous aimerez quand vous le
connatrez.

--Ainsi, dit Pardaillan, revenant  son ide premire, le roi est
tellement press d'argent qu'il ne ddaigne pas de se mettre  la tte
d'une arme de dtrousseurs?

--La question d'argent, la rpression de l'hrsie, les excutions en
masse... s'il n'y avait que cela, le roi laisserait faire ses ministres
et gnraux... Tout cela n'est que prtexte pour masquer le vritable
but que nul ne connat en dehors du roi et du grand inquisiteur... et
que, seul, je devine, murmura Cervantes.

--Par Dieu! je me disais aussi qu'il devait y avoir autre chose de plus
grave, l-dessous! s'cria Pardaillan. Et, avec une sorte de curiosit:

--Voyons, est-ce qu'Elisabeth d'Angleterre menacerait d'envahir
l'Espagne?...

--Ne cherchez pas, chevalier, vous ne trouveriez pas!... Cette
expdition formidable, dans laquelle des milliers d'innocentes victimes
seront sacrifies, est dirige contre... un seul homme! C'est un
jeune homme de vingt-deux ans environ, qui n'a pas de nom, pas de
fortune--car, s'il gagne largement sa vie dans le prilleux mtier qu'il
a choisi, ce qu'il gagne appartient plus aux malheureux qu' lui-mme.
C'est un homme qui, lorsqu'il ne descend pas dans l'arne, passe son
existence dans les ganaderias o il dompte le taureau pour son propre
plaisir. Vous voyez que ce n'est ni un conspirateur ni un personnage.

--C'est le torador dont vous me parliez avec tant de chaleur...

--Lui-mme, chevalier.

--Je comprends maintenant que vous me disiez que je l'aimerais quand je
le connatrais... Mais dites-moi, il est donc d'une, illustre famille,
ce jeune homme sans nom?

Cervantes jeta un coup d'oeil souponneux autour de lui, vint s'asseoir
tout prs de Pardaillan, et dans un souffle:

--C'est, dit-il, le fils de l'infant don Carlos, mort assassin, il y a
vingt-deux ans.

--Le petit-fils du roi Philippe!... L'hritier, alors, de la couronne
d'Espagne, au lieu et place de don Philippe, l'infant actuel?...

Silencieusement, Cervantes approuvait de la tte.

--C'est le grand-pre, monarque puissant, qui organise et dirige une
expdition contre son petit-fils, obscur, pauvre, faible... Il y a
la-dessous quelque sombre secret de famille, murmura Pardaillan rveur.

--Si le prince voulait... l'Andalousie, qui l'adore sous sa personnalit
de torador, l'Andalousie se soulverait demain; il aurait des milliers
de partisans; l'Espagne, divise en deux clans, se dchirerait
elle-mme... Comprenez-vous maintenant? L'expdition est  deux fins, on
se dbarrassera de quelques hrtiques, on enveloppera le prince dans ce
vaste coup de filet, et on s'en dbarrassera sans que nul ne souponne
la vrit.

--Et lui?...

--Rien!... il ne sait rien.

--Et s'il savait, voyons, vous qui paraissez le connatre, que
ferait-il?

Cervantes haussa les paules:

--Le roi va se charger la conscience bien inutilement, dit-il. D'abord
parce que le prince ignore tout de sa naissance, ensuite parce que, mme
s'il savait, il se soucierait fort peu de la couronne. Il a une nature
d'artiste, ardente et gnreuse, et, de plus, il est amoureux fou de la
Giralda.

--Corbleu! Il me plat votre prince!... Mais, s'il est si fru d'amour
pour cette Giralda, que ne l'pouse-t-il?

--H! il ne demande que cela!... Malheureusement, la Giralda, on ne sait
pourquoi, ne veut pas quitter l'Espagne.

--Eh bien, qu'il l'pouse ici... Ce ne sont pas les prtres qui manquent
pour bnir cette union, et, quant au consentement de la famille,
puisqu'il ne se connat ni pre ni mre...

--Mais, fit Cervantes, vous ignorez que la Giralda est bohmienne...

--Qu'est-ce que cela fait?

--Comment? Et l'Inquisition?...

--Ah, a! cher ami, voulez-vous me dire ce que l'Inquisition vient faire
l-dedans?

--Comment! fit Cervantes stupfait... La Giralda est bohmienne...
C'est--dire que, demain, ce soir, l'Inquisition peut la faire saisir et
jeter au bcher... Et, si ce n'est dj fait, c'est que la Giralda est
adore des Svillans et qu'on craint un soulvement en sa faveur.

--Mais le prince n'est pas bohmien, lui, dit Pardaillan qui ne voulait
pas en dmordre.

--Non!... Mais, s'il pouse une hrtique, il devient passible de la
mme peine: le feu.

--Oh! vous m'en direz tant!... Au diable l'Inquisition! La vie n'est
plus tenable avec cette institution l!... et je vous avertis que la
bile commence  me travailler singulirement  ce sujet!... Quant 
votre petit prince, eh bien, j'prouve une furieuse envie de me mler un
peu de ses affaires... sans quoi il ne s'en tirera jamais! Contez-moi
plutt l'histoire de ce fils de l'infant don Carlos; vous me paraissez
la connatre  fond.

--C'est une sombre et terrible histoire, chevalier, murmura Cervantes,
dont le front se rembrunit.

D'un coup d'oeil circulaire, il s'assura que nul ne pouvait l'entendre,
et:

--Sachez d'abord que tous ceux qui ont t mls de prs ou de loin
 cette histoire sont morts de mort violente... Tous ceux qui l'ont
simplement connue et qui ont commis l'imprudence de montrer qu'ils
savaient quelque chose ont disparu mystrieusement, sans qu'on ait
jamais pu savoir ce qu'ils taient devenus.

--Bon! comme nous ne voulons pas avoir le mme sort, nous ferons en
sorte que nul ne se doute que nous la connaissons.

A cet instant, sans qu'ils y prissent garde, un couple entra
discrtement dans le patio.

L'homme avait son feutre rabattu et sa cape lui couvrait une partie du
visage. La femme tait non moins soigneusement enveloppe dans une mante
dont le capuchon rabattu cachait entirement sa figure.

Silencieusement, ils passrent comme des ombres et vinrent s'asseoir
sous les arcades o une demi-obscurit les mettait  l'abri de tout
regard indiscret: videmment, c'taient deux amoureux dsireux de
solitude.

Les deux nouveaux venus n'taient plus tt assis qu'un autre personnage,
entr sur leurs pas, se faufilait prudemment et, sans que nul ne ft
attention  lui, venait se dissimuler entre deux palmiers,  quelques
pas des deux amoureux qu'il paraissait guetter.

Mais, si habile qu'et t sa manoeuvre, elle n'avait pas chapp 
l'oeil de Pardaillan toujours en veil.

--Ouais! songea-t-il, on dirait quelque vilaine araigne tapie au fond
de son trou, prte  fondre sur sa proie!... Mais qui diable guette-t-il
ainsi?... J'y suis!... C'est  ces deux amoureux, l-bas, qu'il en a...
Je ne les avais pas remarqus, ces deux-l... C'est un jaloux... Allez,
mon cher, je vous coute, dit-il  Cervantes.

--Vous savez, chevalier, qu'une des clauses du trait de
Cateau-Cambrsis stipulait le mariage de l'infant don Carlos, alors g
de quinze ans, avec Elisabeth de France, fille ane du roi Henri II,
ge elle-mme de quatorze ans. Et que le roi Philippe pousa lui-mme
la femme qu'il destinait  son fils... Ce que vous ne savez pas, parce
que ceux qui l'ont su ont disparu comme je vous ai dit, c'est que
l'infant Carlos s'tait pris pour sa jolie fiance d'une passion
irrsistible... Une de ces passions foudroyantes, sauvages, tenaces,
comme seuls sont capables de les concevoir les tout jeunes gens et les
vieillards... Le prince tait beau, lgant, spirituel et il tait
follement pris... La princesse l'aima. Pouvait-il en tre autrement? Et
ne devait-il pas tre son poux?... La fatalit voulut que le roi, veuf
depuis peu de Marie Tudor, vt  ce moment la fiance de son fils...

--Et il en devint amoureux... c'est dans l'ordre.

--Malheureusement oui, reprit Cervantes. Ds l'instant o il sentit la
passion gronder en lui, planant au-dessus des sentiments et des lois qui
rgissent le vulgaire, le roi, avec une superbe impudence, rclama pour
lui celle qu'il avait destine  son fils... La princesse aimait don
Carlos... Mais c'tait une enfant... et Catherine de Mdicis tait sa
mre... Elle refoula ses sentiments et cda sans trop de difficults.
Mais le prince supplia, pleura, cria, menaa... Il parla de son amour en
termes qui eussent attendri tout autre que son rival, car c'taient deux
rivaux qui, maintenant, se trouvaient aux prises, et, glorieusement,
comme un argument dcisif, il confia  son pre que son amour tait
partag. Inspiration qui devait lui tre fatale... Dans son orgueil
prodigieux, le roi n'avait mme pas t effleur par cette pense que
son fils pouvait lui tre prfr. La nave confidence de l'infant, en
le frappant brutalement dans son orgueil, vint dchaner en lui toutes
les fureurs d'une sombre jalousie qui se changea en haine implacable...
Il y eut alors entre les deux rivaux des scnes terribles, dont
le secret est jalousement gard par les grands arbres des jardins
d'Aranjuez, qui en furent, seuls, les tmoins muets... Et la princesse
Elisabeth devint la reine Isabelle, comme nous disons ici... mais le
pre et le fils restrent  jamais deux ennemis.

Cervantes s'arrta un moment, vida d'un trait la coupe que Pardaillan
venait de remplir, et reprit:

--L'infant don Carlos fut mystrieusement cart des affaires du
gouvernement et de la cour. Il tait prfrable, d'ailleurs, qu'il en
ft ainsi, car, chaque fois que le roi et l'infant se trouvaient face
 face, c'tait, de part et d'autre, le mme regard sanglant o se
lisaient des penses de meurtre, le mme dchanement de passions
furieuses qui menaait de les prcipiter l'un contre l'autre, la dague
au poing. Et les choses marchrent ainsi durant des mois, durant
des annes, lorsqu'un jour, comme un coup de tonnerre, clata cette
nouvelle: l'infant est arrt, jug, condamn  mort...

--Il y eut rellement jugement?

--Oui! Trois hommes se trouvrent qui, se faisant les instruments de
basse vengeance du pre, osrent condamner le fils  mort: le cardinal
Espinosa, grand inquisiteur; Ruy Gomez de Sylva, prince d'Eboli, et le
licenci Birviesca, membre du conseil priv.

--Sous quel prtexte?

--Connivence avec les ennemis de l'tat, machinations dans les Flandres,
voil ce qui fut proclam bien haut. La vrit, autrement terrible, la
voici: l'infant Carlos avait une nue d'espions  ses trousses. La reine
n'tait pas moins surveille, et, cependant, les deux amoureux, que la
passion du roi avait spars, trouvrent moyen de se rencontrer et de
se tmoigner leur amour. O?... Comment? Ce sont l des miracles qu'un
amour ardent et sincre parvient  raliser sans qu'on puisse les
expliquer. Tant il y a que don Carlos tait devenu l'amant de la reine,
que la reine allait tre mre et que l'enfant qu'elle attendait avait
pour pre l'amant et non l'poux. Commirent-ils quelque imprudence  ce
moment-l?... Furent-ils trahis par quelque comparse?... Nul n'a jamais
su... Toujours est-il qu'un jour la reine avisa son amant que le roi,
pris de soupons, la faisait mystrieusement conduire dans un couvent.
Elle voyait dans la soudaine et imprvue dcision de son royal poux une
menace pour la vie de l'enfant  venir. Don Carlos prit aussitt ses
dispositions pour sauver son enfant, et, lorsque les missaires du roi
se prsentrent pour se saisir du petit prince qui venait de natre, il
avait disparu... Le lendemain, l'infant tait arrt.

--Pauvre diable! murmura Pardaillan apitoy.

--L'infant fut jug et condamn, comme je vous ai dit. Mais ce procs
n'tait qu'une comdie destine  masquer le drame qui se droulait dans
l'ombre. Et ce drame dpassait en horreur tout ce que l'imagination peut
concevoir. Le roi, dans son orgueil, ne pouvait pas croire qu'il et t
bafou  ce point... Il doutait encore et cependant il voulait savoir...
et pour savoir il ne recula pas devant la question.

--La question?...  son fils?... il a os!...

--Oui, cette chose hideuse, inimaginable: un pre faisant torturer
son enfant. Voyez-vous ce cachot sombre, dont les murailles paisses
touffent les plaintes du patient. Sur le chevalet, la victime est
tendue. A ses cts, le bourreau fait placidement chauffer ses fers,
dispose ses instruments de torture. Et, en face, le roi, seul tmoin...
juge et bourreau tout  la fois... Et, tandis que les membres se brisent
sous les coups du maillet, tandis que les chairs grsillent sous la
morsure des tenailles rougies, l'infme pre, pench sur la victime
pantelante, rpte d'une voix qui n'a plus rien d'humain:

--Parle... Avoue!... Avoue donc, misrable!...

--Et la victime, dans un spasme d'agonie, coupant elle-mme, d'un coup
de dents furieux, un morceau de sa langue et crachant, avec son mpris,
ce lambeau sanglant au visage de son pre comme pour lui dire:

Je ne parlerai pas!

--Et le pre bourreau, vaincu peut-tre par ce courage surhumain,
essuyant d'un geste machinal son visage souill, arrtant d'un geste le
supplice... Voil ce qui se passa dans ce cachot, chevalier.

--Mordieu! l'pouvantable histoire!... Mais d'o tenez-vous ces dtails
si prcis?...

Comme s'il n'avait pas entendu, Cervantes reprit:

--On annona que le roi avait fait grce et que la peine de mort tait
commue en prison perptuelle. Et, quelques jours plus tard, en juillet
1568, on annona que l'infant tait mort. On ajoutait que ce malheureux
prince menait une vie fort drgle, qu'il mangeait normment de fruits
et autres choses contraires  sa sant, qu'il buvait  jeun de grands
verres d'eau glace, dormait dcouvert, au serein, pendant les fortes
chaleurs, et que tous ces excs avaient min sa sant.

--Et, la reine, fut-elle pargne?

--On ne touche pas  la reine, en Espagne... La reine ne fut pas
inquite. Seulement, deux mois aprs la mort de don Carlos, elle
mourait, elle-mme,  vingt-deux ans... des suites de couches... dit-on.

--Oui, c'est une concidence assez loquente, en effet. Dites-moi, vous
qui tes pote, avez-vous remarqu comme, parfois, le silence parle plus
loquemment que la parole? dit Pardaillan sans transition.

Et, du coin de Foeil, il dsignait les cavaliers qui, l'instant d'avant,
menaient si grand tapage.

--En effet, ces braves sont devenus bien soudainement muets.

--Silence! fit Pardaillan  voix basse, il se trame quelque chose ici
qui sent le guet-apens d'une lieue.

Tandis que Cervantes contait  Pardaillan la tragique histoire de
l'infant Carlos, le personnage, tapi entre les deux palmiers, se
glissait furtivement jusqu' la table des bruyants cavaliers. L, il
prononait quelques paroles en montrant un objet dans le creux de sa
main. Aussitt, ces consommateurs se courbaient dans une attitude de
respect mle de sourde terreur.

L'homme alors, sur un ton impratif, donnait rapidement des
instructions, et tous, sans hsitation, s'inclinaient en signe
d'obissance... Tous, moins deux cependant, qui parurent faire des
objections, d'ailleurs plutt timides. Alors, l'homme se redressa avec
un air terrible, et, le doigt lev vers le ciel, il pronona quelques
mots sur un ton menaant, et, dompts, ces deux-l se courbrent comme
les autres.

Sans plus s'occuper d'eux, l'homme saisit au passage la servante qui
allait et venait, et lui glissa un ordre  l'oreille. Et la servante,
comme ses clients, s'inclina avec les mmes marques de terreur et de
respect, sortit vivement, revint presque aussitt poser un paquet de
cordelettes sur la table et disparut avec une rapidit qui dnotait une
frayeur intense.

Impassible, l'homme s'assit prs de la porte et attendit.

Alors, sur le patio jusque-l si bruyant, plana un silence prcurseur de
l'orage qui, bientt, allait se dchaner.

Cependant, les deux amoureux, tout  leur conversation, n'avaient rien
remarqu et se disposaient  sortir aussi discrtement qu'ils taient
entrs.

Lorsqu'ils furent  deux pas de la porte, l'homme mystrieux se dressa
devant eux, et, la main tendue:

--Au nom du Saint-Office, jeune fille, je t'arrte! dit-il avec une
sorte de tranquillit funbre.

D'un geste prompt et doux en mme temps, l'amoureux carta la jeune
fille, et, ne voyant qu'un homme sans arme apparente, confiant dans
sa force musculaire, il ddaigna de tirer l'pe qu'il avait au ct.
Seulement, il se porta rapidement en avant, le poing lev.

Au mme instant, il sentit un grouillement entre ses jambes: son bras
lev, pris brusquement dans un lacet, tait violemment ramen en
arrire, son pe arrache. En moins d'une seconde, garrott des pieds
 la tte, il tait rduit  l'impuissance. A contrecoeur, il est vrai,
mais avec une prcision et une promptitude remarquables, les cavaliers,
descendus au rang d'alguazils, avaient excut la manoeuvre commande
par l'agent secret de l'Inquisition.

Nous disons qu'ils avaient obi  contrecoeur. En effet, en rponse aux
insultes de l'amoureux, l'un d'eux bougonna:

--Eh! par Dios! la besogne n'est gure de notre got!... Mais quoi?... On
nous a dit: Ordre du Saint-Office!... On ne tient pas  aller pourrir
dans les _casas santas_, on obit... Faites comme nous, seor.

Cependant, l'amoureux, dment ficel, tait tendu  terre et les quatre
vigoureux gaillards qui pesaient de tout leur poids sur lui parvenaient
difficilement  paralyser ses efforts. Alors, leur besogne  peu prs
termine, ils eurent le loisir de contempler les traits tincelants
de celui qui, par sa force peu commune, leur inspirait une secrte
admiration, et ce cri leur chappa:

--Don Csar!... El Torero!... et la Giralda!..

Car la jeune fille avait bravement essay de secourir son dfenseur, et,
en se dbattant, son capuchon, arrach, venait de mettre  dcouvert sa
radieuse Beaut.

Tout cela s'tait accompli avec une rapidit foudroyante, et l'agent,
toujours impassible, avait contempl la scne d'un oeil sombre.
Lorsqu'il vit don Csar, puis par ses propres efforts, rlant sous la
quadruple treinte, il tendit sa griffe, saisit la Giralda au poignet
et, avec une explosion de joie furieuse:

--Enfin!... je te tiens!

La jeune fille,  ce contact, avait eu un geste de dgot, elle avait
sursaut comme sous quelque brlure en se tordant pour chapper  la
brutale treinte. Elle se dfendait de son mieux, la pauvre petite, mais
ne pesait pas lourd dans la poigne de son agresseur qui paraissait
dou d'une belle force,  en juger par l'aisance avec laquelle il la
maintenait d'une seule main.

--Allons, grogna-t-il, dcid  en finir, allons, suis-moi!

Et, d'un pas ferme, il se dirigea vers la porte, en la tranant
brutalement. Mais, arriv l, il dut s'arrter.

Pardaillan, nonchalamment appuy contre la porte, les bras croiss sur
sa large poitrine, le regardait paisiblement.

L'inquisiteur fixa une seconde cet tranger qui paraissait vouloir lui
barrer le passage.

Mais Pardaillan soutint ce regard avec un calme si ingnu, Pardaillan
avait aux lvres un sourire si naf que vraiment il n'tait pas possible
de le croire anim de mauvaises intentions.

Et d'ailleurs, comment supposer que quelqu'un serait assez insens pour
oser manquer au respect d au reprsentant d'un pouvoir devant lequel
tout se courbait? Cette ide tait tellement extravagante que l'agent du
Saint-Office la repoussa aussitt, et, conscient de la supriorit que
ses redoutables fonctions lui confraient, il ne daigna mme pas parler;
d'un geste imprieux, il commanda  cet intrus de s'carter. L'intrus
ne bougea pas et, toujours souriant, le contempla avec des yeux o se
lisait, maintenant, un vague tonnement.

Impatient, il dit schement:

--Allons, monteur, faites-moi place. Vous voyez bien que je veux
sortir?...

--H! que ne le disiez-vous plus tt. Vous voulez sortir?... Sortez,
sortez, je n'y vois aucun inconvnient.

En disant ces mots, Pardaillan ne bougeait pas d'un pouce. L'inquisiteur
frona le sourcil. Le flegme souriant de cet inconnu commenait 
l'inquiter.

Nanmoins, il se contint encore, et, d'une voix sourde:

--Monsieur, dit-il, j'excute un ordre du Saint-Office et il est mortel,
mme pour un tranger comme vous, d'entraver l'excution de ces ordres.

--Ah! c'est diffrent!... Malepeste! je n'aurais garde d'entraver les
ordres de ce saint... comment dites-vous?... Saint-Office, quoi... Et,
quoique tranger, je ne manquerai pas de vous traiter avec tous les
gards dus  un agent... tel que vous.

Et il ne bougeait toujours pas, et, cette fois, l'inquisiteur blmit,
car il n'y avait pas  se mprendre sur le sens injurieux de ces
paroles, tombes du bout des lvres.

--Que voulez-vous enfin? dit-il d'une voix que la fureur faisait
trembler.

--Je vais vous le dire, rpondit Pardaillan avec douceur. Je veux--et il
insista sur le mot--je veux que vous laissiez cette jeune fille que vous
maltraitez... je veux que vous rendiez la libert  ce jeune homme que
vous avez fait saisir tratreusement...

Aprs quoi, vous pourrez sortir...

L'agent se redressa, coula un regard fielleux sur cet trange nergumne
et, enfin, gronda:

--Prenez garde! Vous jouez votre tte, monsieur. Refusez-vous obissance
aux ordres du Saint-Office?

--Et vous?... Refusez-vous obissance  mes ordres,  moi? fit
Pardaillan, froidement.

Et, comme l'inquisiteur restait muet de saisissement:

--Je vous avertis que je ne suis pas trs patient.

Un silence lourd d'angoisse pesa sur tous les spectateurs de cette scne
prodigieuse.

L'acte inou de Pardaillan, qui osait opposer sa volont  l'autorit
suprme du plus formidable des pouvoirs, ne pouvait passer que pour
l'acte d'un dment ou d'un prodige d'audace et de bravoure.

Au milieu de l'effarement gnral, Pardaillan, seul, restait
parfaitement calme, comme s'il avait dit et accompli les choses les plus
simples et les plus naturelles du monde. Et, rompant ce silence charg
de menaces, une voix clatante claironna soudain:

--Oh! magnifique don Quichotte!

C'tait Cervantes qui, encore un coup, perdait la notion de la ralit,
et manifestait son enthousiasme pour le modle que son gnie devait
immortaliser.

L'inquisiteur, enfin revenu de sa stupeur, tremblant de rage, se tourna
vers les cavaliers, et ordonna:

--Emparez-vous de cet hrtique!

Et, du doigt, il dsignait Pardaillan.

Ils taient six, ces cavaliers, dont quatre s'occupaient  maintenir
le prisonnier: don Csar. Les deux  qui l'ordre s'adressait se
regardrent, hsitants.

--Obissez, par Dieu vivant! ou sinon...

Les deux hommes se rsignrent, mais la physionomie du chevalier ne leur
annonait rien de bon, car ils portrent soudain la main  la poigne de
l'pe. Ils n'eurent pas le temps de dgainer. Prompt comme la foudre;
Pardaillan fit un pas et projeta ses deux poings en avant. Les deux
hommes tombrent comme des masses.

Alors, s'approchant de l'inquisiteur jusqu' le toucher, le regardant
droit dans les yeux, glacial:

--Laissez cette enfant, dit-il.

--Vous violentez un _familier_[1], monsieur, vous paierez cher cette
audace! grina l'inquisiteur.

[Note 1: Un chelon de la hirarchie. Il y avait les juges ou
inquisiteurs, les assesseurs, les conseillers, les familiers, les
notaires, les secrtaires, les greffiers, etc.]

--Trop familier, mme!... Je crois, drle, que tu te permets de menacer
un gentilhomme!... Allons, laisse cette jeune fille, te dis-je!

Le familier se redressa, farouche, et:

--Portez donc la main sur moi, si vous l'osez!

--Ma foi, j'eusse prfr m'pargner ce contact rpugnant, mais, enfin,
puisqu'il le faut...

Au mme instant, Pardaillan se pencha, saisit le familier par la
ceinture, le souleva comme une plume, l'emporta  bout de bras jusqu'
la porte qu'il poussa du pied, et le jeta rudement dans la rue en
disant:

--Si tu tiens  tes oreilles, ne t'avise pas de revenir ici tant que j'y
serai.

Puis, sans plus s'en occuper, il rentra dans le patio, et, aux quatre
cavaliers qui le regardaient d'un air bahi, rudement:

--Dtachez ce seigneur!

Ils s'empressrent d'obir, et, en coupant les cordes:

--Excusez-nous, don Csar, votre rsistance au Saint-Office vous aurait
infailliblement cot la vie...

Quand le Torero fut dtach, Pardaillan leur montra la porte du doigt et
dit:

--Sortez!

--Nous sommes des cavaliers! fit l'un d'un air rogue.

--Je ne sais si vous tes des cavaliers, dit paisiblement Pardaillan,
mais je sais que vous avez agi comme des sbires... Sortez donc si vous
ne voulez que je vous traite comme tels...

Et il montrait la pointe de sa botte.

Les quatre, honteux, courbrent l'chin, et, avec des jurons touffs,
se dirigrent vers la porte.

--Doucement, leur cria Pardaillan, vous oubliez de nous dbarrasser de
a.

a, c'taient les deux qu'il avait  moiti assomms.

Piteusement, les quatre s'attelrent, et, l'un soulevant les paules,
l'autre les jambes, ils firent une sortie qui tait loin d'tre aussi
brillante que leur entre.

Quand ils se retrouvrent entre eux, avec l'hte, sa fille, les
servantes, qui surgirent soudain d'on ne savait quels coins d'ombre et
qui, maintenant, taient partags entre l'admiration que leur inspirait
cet homme extraordinaire et la crainte d'une accusation de complicit,
malheureusement trs possible:

--Cordieu! On respire mieux maintenant! dit tranquillement Pardaillan.

--Sublime, magnifique, admirable don Quichotte! exulta Cervantes.

--coutez, cher ami, fit Pardaillan, dites-moi, une fois pour toutes,
qui est ce don Quichotte dont vous me rebattez les oreilles depuis une
heure?

--Il ne connat pas don Quichotte! s'apitoya Cervantes avec un air de
dsolation comique.

Et, avisant la petite Juana:

--Ecoute ici, _mueca_ (poupe). Regarde un peu si, en furetant bien
dans ta chambre, tu ne trouverais pas un morceau de miroir.

--Pas besoin d'aller si loin, seigneur, rpondit Juana en riant. Voil
le miroir que vous demandez.

Et, fouillant dans son sein, la jolie Andalouse en tira une coquille
plate, recouverte d'un enduit blanc aussi brillant que de l'argent.

Cervantes prit la coquille-miroir, la prsenta gravement  Pardaillan,
et, s'inclinant:

--Regardez-vous l-dedans, chevalier, et vous connatrez cet admirable
don Quichotte, dont je vous rebats les oreilles depuis une heure.

--C'est bien ce qui me semblait, murmura Pardaillan, qui regarda un
moment Cervantes avec un air trs srieux.

Puis, haussant les paules:

--J'avais bien dit: votre don Quichotte est un matre fou. Parce qu'un
homme de sens n'aurait pas accompli toutes les folies que vient de faire
ici ce fou de... don Quichotte.

El Torero et la Giralda s'approchrent alors du chevalier, et, d'une
voix tremblante d'motion:

--Je bnirai l'instant o il me sera donn de mourir pour le plus brave
des chevaliers que j'aie jamais rencontr, dit don Csar.

La Giralda, elle, ne dit rien. Seulement, elle prit la main de
Pardaillan, et la porta vivement  ses lvres.

Comme toujours, devant toute manifestation de reconnaissance ou
d'admiration, Pardaillan resta un moment fort emprunt, plus gn devant
cette explosion de sentiments sincres qu'il ne l'et t devant les
pointes acres de plusieurs rapires menaant sa poitrine.

Il contempla, une seconde le couple, adorable de charme et de jeunesse,
et, de cet air bourru qu'il avait dans ses moments d'motion douce:

--Mordieu! monsieur, il s'agt bien de mourir! Il faut vivre pour cette
adorable enfant... En attendant asseyez-vous l, tous les deux, et, en
buvant du vin de mon pays, nous chercherons ensemble le moyen de vous
soustraire aux dangers qui vous menacent.



XII

L'AMBASSADEUR DU ROI HENRI

Une des pices annexes du salon des Ambassadeurs dans l'Alcazar de
Sville est est vaste, lambrisse, plafonne de bois d'essences rares,
bizarrement sculpts dans ce fantastique style arabe. Sommairement
meuble: larges fauteuils, normes bahuts, une grande table de travail,
surcharge de paperasses.

De petites fentres cintres donnent sur ces fameux jardins, clbres
dans le monde entier.

Le roi Philippe II est assis devant une de ces fentres, et son oeil
froid erre distraitement sur les splendeurs d'une nature luxuriante,
corrige, embellie et garrotte par un art intelligent, mais trop
raffin.

Le grand inquisiteur est debout prs de lui.

Plus loin, appuy au chambranle d'une autre fentre, un colosse se tient
immobile. Un nez long et busqu, des yeux sombres, sans expression,
c'est tout ce qui merge d'une fort de cheveux crpus, retombant sur le
front, jusque sur les sourcils pais et broussailleux, et d'une barbe
neptunienne, envahissant tout le bas du visage jusqu'aux pommettes, le
tout d'un roux ardent.

Ce colosse, don Iago de Almaran, plus communment appel  la cour Barba
Roja, ou, en franais, Barbe Rousse, c'tait le dogue de Philippe II.

L o se trouvait le roi, aux ftes, aux crmonies religieuses, aux
excutions, au conseil, on voyait Barba Roja, immobile, muet, les yeux
fixs sur son matre, ne comprenant que sur son ordre exprs.

C'tait une brute magnifique, qui faisait partie, en quelque sorte, des
accessoires qui entouraient la personne du roi. Mais, sur un signe, sur
un regard du matre, la brute devenait d'une intelligence remarquable
pour excuter l'ordre secret saisi au vol.

Le roi, dans son costume opulent et svre, avec cet air sombre et
glacial qui lui tait habituel, coutait attentivement les explications
d'Espinosa.

--La princesse Fausta, disait le grand inquisiteur, est la mme qui a
rv de renouer la tradition de la papesse Jeanne. C'est la mme qui a
fait trembler Sixte V et a failli le renverser de son trne pontifical.
C'est une intelligence et c'est une illumine... Elle est  mnager, son
concours peut tre prcieux.

--Et ce chevalier de Pardaillan?

--D'aprs ce que j'en ai entendu dire, c'est une force redoutable qu'il
faudra s'attacher  tout prix ou briser impitoyablement... Mais encore
faudrait-il le voir  l'oeuvre pour le juger... D'autre part, le jour
mme de son arrive  Sville, il s'est heurt  un de mes agents... Ce
Pardaillan l'a jet dans la rue comme on jette un objet gnant...

--Il a os porter la main sur un agent de l'Inquisition? fit le roi d'un
air de doute.

Espinosa s'inclina en signe d'affirmation.

--Alors, dit Philippe sur un ton tranchant, il faut le chtier... tout
ambassadeur qu'il est.

--Il est ncessaire de savoir d'abord ce que veut et ce que peut le sire
de Pardaillan.

--Peut-tre, fit le roi, toujours glacial. Mais il est impossible de
laisser impunie l'offense faite  un agent de l'Etat... Il faut un
exemple.

--Les apparences sont sauvegardes: l'agent n'avait pas d'ordres... il a
agi de sa propre initiative et par excs de zle... C'est un manquement
 la discipline qui mrite une peine svre. Quant au sire de
Pardaillan, on saura trouver un prtexte... si besoin est.

--Bien! fit le roi avec indiffrence.

Et, se levant, il vint, d'un pas lent et majestueux, se placer prs de
la table de travail:

--Faites introduire Mme la princesse Fausta.

Et il s'assit dans une attitude qui lui tait familire: la jambe droite
croise sur la jambe gauche, le coude sur le bras du fauteuil, le menton
appuy sur le poing.

Espinosa s'inclina profondment, alla transmettre les ordres du roi et
revint se placer discrtement dans une embrasure, non loin de Barba
Roja.

Au mme instant, Fausta faisait son entre.

Elle s'avanait lentement, avec cette souveraine majest qui faisait se
courber tous les fronts. Ses yeux de diamant noir se posaient sur les
yeux de Philippe qui, impassible, fig dans son immobilit voulue, la
fixait avec une insistance vraiment royale.

Seulement, tandis que, chez le roi, le regard tait froid, imprieux,
foudroyant comme un coup droit qui vise  tuer, chez Fausta, il se
montrait enveloppant, d'une douceur inexprimable et en mme temps d'une
force irrsistible, qui tendait  dsarmer simplement.

Fausta se courba dans la plus impeccable des rvrences de la cour.

Mais, de la suprme harmonie de ses attitudes, du port de tte altier,
du regard fulgurant se dgageait une si souveraine autorit qu'elle
semblait craser celui devant qui elle s'inclinait.

Et l'impression tait si saisissante qu'Espinosa ne put s'empcher
d'admirer, et murmura:

--Incomparable comdienne!

Et le roi, bloui peut-tre par la surhumaine beaut de cette
tincelante magicienne, le roi sentit plier son indomptable orgueil.

Il se leva, fit deux pas rapides, se dcouvrit en un geste empreint de
l'orgueilleuse lgance espagnole, et, la saisissant par la main, la
redressa avant que la rvrence ne ft termine, la conduisit  un
fauteuil en disant gravement:

--Veuillez vous asseoir, madame.

De la part de ce fier monarque, rigide observateur de l'tiquette, ce
geste imprvu, qui stupfia Espinosa, constituait le triomphe le plus
clatant pour Fausta.

Qu'tait-ce que le roi Philippe?

C'tait un croyant sincre. Dou d'une intelligence suprieure, il avait
hauss cette foi jusqu' l'absolu, s'en tait fait une arme, et il avait
rv ce que, jadis, avait d rver Torquemada, c'est--dire l'univers
soumis  sa foi, c'est--dire  lui-mme.

L'Histoire nous dit, en parlant de lui: sombre, fanatique, orgueilleux,
despote... Peut-tre!... en tout cas, c'est bientt dit.

Nous disons, nous: IL CROYAIT! Et cela explique tout.

Il croyait que la foi est ncessaire  l'homme pour vivre une vie
heureuse et mourir d'une mort paisible. Attenter  la foi, c'tait
donc attenter au bonheur des hommes, c'tait donc les vouer  une mort
dsespre. Les incroyants, les hrtiques apparaissaient comme des
tres malfaisants qu'il tait ncessaire d'exterminer.

Sa foi religieuse se transformant en foi politique, il avait cru  la
monarchie universelle.

De l, ses menes dans tous les pays d'Europe. De l, son intervention
immdiate dans les affaires de la France. Ce pays devait tre annex
le premier, puisqu'il se trouvait sur sa route, et, en l'annexant, il
runissait en mme temps ses tats en un formidable faisceau.

Tel tait l'homme sur lequel Fausta, par l'clat de sa prestigieuse
beaut, venait de remporter un premier succs dont elle avait le droit
d'tre fire.

Fausta s'assit donc en une de ces poses de grce dont elle avait le
secret.

A son tour, le roi s'assit et:

--Parlez, madame, dit-il avec une sorte de dfrence.

Alors, de cette voix harmonieuse dont le charme tait si puissant:

--J'apporte  Sa Majest la dclaration du roi Henri III, par laquelle
vous tes reconnu comme successeur et unique hritier du roi de France.

Espinosa darda son oeil de feu sur Fausta et pensa:

--Va-t-elle rellement remettre le parchemin?

--Voyons cette dclaration, dit le roi.

Fausta jeta sur lui ce rapide et sr coup d'oeil habitu  fouiller les
masques les plus impassibles, et, ne le voyant pas au point o elle le
dsirait:

--Avant de vous remettre ce document, il me parat indispensable de vous
donner quelques explications, de me prsenter  vous. Il est ncessaire
que Votre Majest sache ce qu'est la princesse Fausta, ce qu'elle a dj
fait et ce qu'elle peut et veut faire encore.

Le roi dit simplement:

--Je vous coute, madame.

--Je suis celle que vingt-trois princes de l'Eglise, runis en un
conclave secret, ont juge digne de porter les clefs de saint Pierre.
Celle  qui ils ont reconnu la force et la volont de rformer le culte.
Celle qui, par la persuasion ou par la violence, saura imposer la foi 
l'univers entier. Je suis la papesse!

Philippe,  son tour, la considra une seconde.

--Vous tes, dit-il, celle qu'un souffle du chef de la Chrtient a
renverse avant qu'elle ne mt le pied sur les marches de ce trne
pontifical convoit. Vous tes celle que le pape a condamne  mort,
dit-il non sans rudesse.

--Je suis celle que la trahison a fait trbucher dans sa marche, c'est
vrai. Mais je suis aussi celle que ni la trahison ni le pape, ni la mort
mme, n'ont pu abattre parce qu'elle est l'Elue de Dieu qui la conduit 
l'inluctable triomphe pour le bien de la foi!

Ceci tait dit avec un tel accent de sincrit solennelle que le roi,
croyant comme il l'tait, ne pouvait pas ne pas en tre impressionn et
qu'il commena de la regarder avec un respect ml de sourde terreur.

Fausta reprit:

--Quelle est la loi qui interdit  la femme le trne de Pierre? Des
thologiens savants ont fait des recherches minutieuses et patientes;
rien, dans les crits saints, dans les paroles du Christ, rien
n'autorise  croire qu'elle doive tre exclue. L'Eglise l'admet 
tous les chelons de la hirarchie. Il y a des abbesses et il y a des
saintes. Pourquoi n'y aurait-il pas une papesse? D'ailleurs, il y a un
prcdent. Le sexe fminin est-il un obstacle aux grandes conceptions?
Voyez la papesse Jeanne, voyez Jeanne d'Arc, voyez, dans ce pays mme,
Isabelle la Catholique, regardez-moi, moi-mme, croyez-vous que cette
tte flchirait sous le poids de la triple couronne?

Elle tait rayonnante d'audace et de foi ardente.

--Madame, dit gravement Philippe, j'avoue que les feux d'une couronne
royale pliraient sous l'clatante blancheur de ce front si pur... Mais
une tiare!.. excusez-moi, madame, il me semble que d'aussi jolies lvres
ne peuvent tre faites pour d'aussi graves propos.

Cette fois, Fausta se sentit touche. Le coup tait rude; mais elle
n'tait pas femme  renoncer.

Elle reprit avec force:

--Si je suis l'lue de Dieu pour le gouvernement des mes, vous l'tes,
vous, pour le gouvernement des peuples. Ce rve de monarchie universelle
qui a hant tant de cerveaux puissants, vous tes dsign pour le
raliser... avec l'aide du chef de la Chrtient, reprsentant de Dieu.
Je parle d'un pape qui vous soutiendra en tout et pour tout parce qu'il
aura l'indpendance ncessaire, parce qu'il aura besoin de s'appuyer sur
vous comme vous aurez besoin de son assistance morale. Et, pour qu'il en
soit ainsi, que faut-il? Que les tats de ce pape soient suffisants
pour lui permettre de tenir dignement son rang de souverain pontife.
Donnez-lui l'Italie, il vous donnera le monde chrtien. Vous pouvez tre
ce matre du monde... je puis tre ce pape...

Philippe avait cout avec une attention soutenue sans rien manifester
de ses impressions.

--Mais, madame, dit-il, l'Italie ne m'appartient pas. Ce serait une
conqute  faire.

Fausta sourit.

--Je ne suis pas aussi dchue qu'on le croit, dit-elle. J'ai des
partisans nombreux et dcids, un peu partout. J'ai de l'argent. Ce
n'est pas une aide pour une conqute que je demande. Ce que je demande,
c'est votre neutralit dans ma lutte contre le pape.

Le roi paraissait rflchir profondment, et, d'un air rveur, il
murmura:

--Il faudrait des millions pour cette entreprise. Nos coffres sont
vides.

--Que Votre Majest dise un mot, et, avant huit jours, j'aurai fait
entrer dans ses coffres cent millions, plus si c'est ncessaire,
dit-elle avec ddain.

Philippe la fixa une seconde, et, hochant la tte:

--Je vois ce que vous me demandez et que je ne saurais vous donner,
puisqu'il ne m'appartient pas... Je vois mal ce que vous pourriez me
donner en change.

--J'apporte  Votre Majest la couronne de France... Il me semble que
cela compenserait largement l'abandon du Milanais.

--Eh! madame, si je la veux, cette couronne de France, il me faudra la
conqurir. Et, si je la prends, ce seront mes canons et mes armes qui
me l'auront donne, et non vous!

--Votre Majest oublie la dclaration du roi Henri III? dit vivement
Fausta.

--La dclaration du roi Henri III? fit le roi en ayant l'air de
chercher. J'avoue que je ne comprends pas.

Cette dclaration est formelle. Grce  elle, c'est la reconnaissance
assure de Votre Majest par les deux tiers, au moins, du royaume de
France.

--C'est tout  fait diffrent, en ce cas. Cette dclaration peut avoir
la valeur que vous dites... Encore faudrait-il la voir? Ne deviez-vous
pas me la remettre, madame? dit ngligemment le roi en la regardant.

--Votre Majest ne pense pas que j'aurais t assez insense pour porter
sur moi un tel document?

--videmment, madame, vous n'tes pas femme  commettre une telle
imprudence! rpondit Philippe froidement.

Fausta sentit venir l'orage; mais, intrpide, comme toujours, elle ne
recula pas. Et, toujours paisible:

--Votre Majest l'aura ds qu'elle m'aura fait connatre sa dcision au
sujet des propositions que j'ai eu l'honneur de lui faire.

--Je ne pourrai rien dcider, madame, tant que je n'aurai pas vu ce
parchemin.

--Sans vous engager positivement, vous pourriez me laisser entrevoir vos
intentions.

--Mon Dieu, madame, tout ce que vous m'avez dit concernant la papesse
m'a singulirement intress... Tout cela serait,  la rigueur,
ralisable si vous tiez d'ge respectable. Mais vraiment, vous, madame,
jeune et adorablement belle comme vous voil? Mais nous autres, pauvres
pcheurs, nous n'oserions jamais lever les yeux sur vous, car ce n'est
pas la vnration due au reprsentant de Dieu que nous prouverions
alors, mais l'adoration ardente et jalouse due  l'incomparable beaut
de la femme. Au lieu de sauver les mes, vous les damneriez  tout
jamais. Est-il possible? Vous rvez de souverainet pontificale! Mais,
par la grce, par le charme, par la beaut, vous tes souveraine entre
les souveraines et votre puissance est si prestigieuse que la mienne
n'hsite pas  s'incliner devant elle.

Le roi avait commenc  parler avec froideur. Peu  peu, emport par
la violence de ses sentiments, il s'tait anim, et, c'est sur un ton
ardent, plus significatif que ses paroles assurment, qu'il avait
termin.

Fausta, sous son masque souriant, sentit gronder en elle une sourde
irritation.

Allait-elle donc maintenant, partout et toujours, se heurter  l'amour?
S'il en tait ainsi, elle n'avait plus qu' disparatre. C'tait la
ruine anticipe de tous ses projets.

Ainsi donc, partout, elle se heurtait  des amoureux, et, le seul,
l'unique dont elle aurait dsir ardemment l'amour, Pardaillan, serait
le seul  la ddaigner?

Elle songeait  ces choses, et, en mme temps, elle s'inclinait devant
Philippe. Et, de sa voix harmonieuse:

--J'attendrai donc qu'il plaise  Votre Majest de se prononcer,
dit-elle simplement.

Et Philippe, d'un air dtach:

--C'est ce que je ferai ds que j'aurai vu cette dclaration.

Fausta comprit qu'elle n'en tirerait rien de plus pour l'instant, et
elle songea:

Nous reprendrons la conversation plus tard. Et, puisqu'il plat  ce
roi, que je croyais si fort au-dessus des faiblesses humaines, de ne
voir en moi que la femme, je descendrai, s'il le faut, jusqu' son
niveau et j'emploierai les armes de la femme pour le dominer.

Tandis qu'elle songeait, Espinosa tait all jusqu' l'antichambre
transmettre un ordre sans doute. Il revenait, de son pas feutr, se
remettre discrtement  l'cart, lorsque le roi lui fit un signe, et:

--Monsieur le grand inquisiteur, avez-vous organis quelque imposante
manifestation religieuse en vue de clbrer pieusement le jour du
Seigneur?

--Devant l'autel de la place San Francisco, autant de bchers qu'il y a
de jours dans la semaine seront dresss, sur lesquels sept hrtiques
opinitres seront purifis par le feu, dit Espinosa en se courbant.

--Bien, monsieur, dit froidement Philippe.

Et, s'adressant  Fausta, impassible:

--S'il vous est agrable d'assister  cette sainte crmonie, je vous y
verrai avec plaisir, madame.

Puisque le roi daigne m'y convier, je ne manquerai pas un spectacle
aussi difiant, dit Fausta.

--La corrida? demanda-t-il alors  Espinosa.

--Elle aura lieu aprs-demain lundi, sur la mme place San Francisco.
Toutes les dispositions sont prises.

Le roi fixa Espinosa et, avec une intonation si trange que Fausta en
fut frappe:

--El Torero?

--On lui a fait connatre la volont du roi. El Torero participera  la
course, rpondit Espinosa calmement.

Se tournant vers Fausta, avec un air de galanterie sinistre chez lui:

--Vous ne connaissez pas El Torero, madame? demanda Philippe. C'est le
premier torador d'Espagne. C'est un innovateur, une manire d'artiste
dans son genre. Il est ador de toute l'Andalousie. Vous ne savez pas ce
qu'est une course de taureaux? Eh bien, je vous rserve une place  mon
balcon. Venez, madame, vous verrez un spectacle intressant... Tel que
vous n'avez jamais rien vu de semblable, insista-t-il avec la mme
intonation qui avait dj frapp Fausta.

Et ses paroles taient accompagnes d'un geste de cong, aussi gracieux
qu'il pouvait l'tre chez un tel personnage.

--J'accepte avec joie, sire, dit Fausta, se levant.

Au mme instant la porte s'ouvrit et un huissier annona:

--M. le chevalier de Pardaillan, ambassadeur de S. M. le roi Henri de
Navarre.

Et, tandis que Fausta, malgr elle, restait cloue sur place, tandis
que le roi la fixait avec cette insistance qui dcontenanait les plus
intrpides et les plus grands de son royaume, le chevalier s'avanait
d'un pas assur, la tte haute, le regard droit, avec cet air de
simplicit ingnue qui masquait ses vritables impressions, s'arrtait 
quatre pas du roi et s'inclinait avec cette grce altire qui lui tait
particulire.

Et un fugitif sourire vint arquer ses lvres narquoises, tandis que,
d'un coup d'oeil rapide, il dvisageait Barba Roja, immobile et rveur
dans son encoignure, et Espinosa, plus prs.

A la vue de cette physionomie calme, presque souriante, il murmura:

Celui-l, c'est le vritable adversaire que j'aurai  combattre.
Celui-l, seul, est redoutable.

Le rsultat de ces rflexions, rapides comme un clair, fut que
Espinosa, observateur attentif, n'aurait pu dire si la rvrence de cet
extraordinaire ambassadeur s'adressait au roi,  Fausta, qui le fixait
de ses yeux ardents, ou  lui-mme.

Et le grand inquisiteur, de son ct, murmura:

Voici un homme!

En se courbant avec cette lgance naturelle, quelque peu hautaine,
qui constituait  elle seule une flagrante infraction aux rgles de la
rigide tiquette espagnole, Pardaillan songeait encore:

Ah! tu cherches  me faire baisser les yeux!... Ah! tu t'es dcouvert
devant Mme Fausta et tu remets ton chapeau pour recevoir l'envoy du roi
de France!... Ah! tu fais trancher la tte du tmraire qui ose parler
devant toi sans ta permission! Mort-diable! tant pis...

Et, faisant deux pas rapides vers Fausta, qui se retirait lentement,
avec ce sourire de navet aigu qui faisait qu'on ne savait pas s'il
plaisantait:

--Quoi! vous partez, madame?... Restez donc!... Puisque le hasard nous
met tous les trois en prsence, nous pourrons ainsi rgler d'un coup nos
petites affaires.

Ces paroles, dites avec une cordiale simplicit, produisirent l'effet de
la foudre.

Fausta s'arrta net et se retourna, fixant tour  tour Pardaillan, comme
si elle ne le connaissait pas, et le roi pour deviner s'il n'allait pas
foudroyer  l'instant l'audacieux qui osait une telle inconvenance.

Le roi devint plus livide encore; son oeil gris lana un clair. Barba
Roja, lui-mme, porta la main  la garde de son pe et regarda le roi,
attendant l'ordre de frapper.

Espinosa, en rponse  l'interrogation muette du roi, eut un haussement
d'paules et un geste qui signifiaient:

--Je vous ai averti... Laissez faire... Nous rglerons tout quand il en
sera temps.

Et le roi Philippe II, acceptant le conseil de son inquisiteur,
intress malgr lui peut-tre par la hardiesse et la bravoure
tincelante de ce personnage qui ressemblait si peu  ses courtisans,
toujours courbs devant lui, Philippe se taisait; mais en lui-mme il
murmurait:

--Voyons jusqu'o ira l'insolence de ce roturier!

Fausta, oubliant qu'elle avait cong, oubliant le roi lui-mme, fixait
sur Pardaillan un regard rsolu, prte  relever le dfi--et cependant
d'un esprit trop suprieur pour ne pas admirer intrieurement.

Chez Espinosa, l'admiration se traduisait par cette rflexion:

Il faut que cet homme soit  nous  tout prix!

Seul Pardaillan souriait de son sourire naf, ne paraissait pas
souponner le moins du monde la tempte dchane par son attitude et
qu'il jouait sa tte.

Et, avec la mme simplicit, s'adressant au roi:

--Je vous demande pardon, sire, je manque peut-tre  l'tiquette, mais
mon excuse est dans ce fait que notre sire, le roi de France (et il
insistait sur ces derniers mots), nous a habitus  une large tolrance
sur ces questions, quelque peu puriles.

La position risquait de devenir ridicule, c'est--dire terrible pour le
roi. Il fallait, de toute ncessit, rprimer ce qui lui apparaissait
comme une insolence, ou l'craser de son ddain.

--Faites, monsieur, comme si vous tiez devant le roi de France, dit-il,
en insistant  son tour sur ces derniers mots, avec un ton qui et fait
rentrer sous terre tout autre que Pardaillan.

Mais Pardaillan en avait vu et entendu bien d'autres. Pardaillan,
enfin, avait rsolu de piquer l'orgueil de ce roi qui lui dplaisait
outrageusement.

--Je remercie Votre Majest de la permission qu'elle daigne m'accorder
avec tant de bonne grce, dit-il. Figurez-vous que je suis curieux de
voir de prs certain parchemin que possde Mme la princesse Fausta. Mais
curieux  tel point, sire, que je n'ai pas hsit  traverser la France
et l'Espagne tout exprs pour satisfaire cette curiosit que vous
partagez, j'en jurerais, attendu que ce parchemin n'est pas dnu
d'intrt pour vous.

Et, tout  coup, avec cette froide tranquillit qu'il prenait parfois:

--Ce parchemin, je suis certain que vous l'avez demand  Mme Fausta,
je suis certain qu'elle vous a rpondu qu'elle ne l'avait pas sur elle,
qu'il tait plac en lieu sr... Eh bien, c'est faux... Ce parchemin est
l...

Et, tendant le bras, il touchait presque le sein de la papesse du bout
de son index.

Et le ton tait d'une assurance si irrsistible, le geste  la fois si
imprvu et si prcis que, de nouveau, l'espace de quelques secondes, le
silence pesa lourdement sur les acteurs de cette scne rapide.

--Quel rude joueur! admira encore Espinosa.

Quant  Fausta, elle reut le coup en pleine poitrine. Mais elle ne
broncha pas. Le roi, lui, commenait  s'intresser  cet trange
ambassadeur au point qu'il oubliait ses faons cavalires qui l'avaient
froiss.

Le chevalier continuait:

--Allons, madame, sortez de votre sein ce fameux parchemin,
montrez-le-nous un peu, que nous puissions discuter sa valeur, car, s'il
intresse Sa Majest le roi d'Espagne, il intresse aussi Sa Majest le
roi de France que j'ai l'insigne honneur de reprsenter ici.

En disant ceci, Pardaillan s'tait redress. Et il y avait une telle
flamme dans son regard, une telle force, une telle autorit dans son
geste que, cette fois, le roi lui-mme ne put s'empcher d'admirer cet
homme tant il apparaissait, maintenant, imposant et majestueux.

Fausta n'tait pas femme  reculer devant une telle mise en demeure et
elle songeait:

Puisque cet homme bat les diplomates les plus consomms par sa
franchise audacieuse, pourquoi n'emploierais-je pas la mme franchise
comme une arme redoutable qui se tournerait contre lui?

Et elle porta la main  son sein pour en extraire le parchemin et
l'taler dans un geste de bravade.

Mais, sans doute, il n'entrait pas dans les vues du roi de discuter sur
ce sujet avec l'ambassadeur du roi Henri, car il l'arrta en disant
imprieusement:

--J'ai donn cong  madame la princesse Fausta.

Fausta n'acheva pas son geste. Elle s'inclina devant le roi, regarda
Pardaillan droit dans les yeux, et:

--Nous nous retrouverons, chevalier, dit-elle d'une voix trs calme.

--J'en suis certain, madame, dit gravement Pardaillan.

Fausta approuva non moins gravement d'une lgre inclination de tte
et se retira majestueusement, comme elle tait entre, accompagne par
Espinosa qui, soit pour lui faire honneur, soit pour tout autre motif,
la conduisit jusqu' l'antichambre o il la laissa pour revenir assister
 l'entretien du roi et de Pardaillan.

Lorsque le grand inquisiteur reprit sa place:

--Monsieur l'ambassadeur, dit le roi, veuillez nous faire connatre
l'objet de votre mission.

Avec cette intuition merveilleuse qui le guidait dans les cas graves
o une dcision prompte s'imposait, Pardaillan avait tudi et compris
instantanment le caractre de Philippe II. Il supportait le regard fixe
du roi sans paratre troubl et rpondit, avec une tranquille aisance,
comme s'il et trait d'gal  gal:

--Sa Majest le roi de France dsire que vous retiriez les troupes
espagnoles que vous entretenez dans Paris et dans le royaume. Le roi,
anim des meilleures intentions  l'gard de Votre Majest, estime que
l'entretien de ces garnisons dans son royaume constitue un acte peu
amical de votre part. Le roi estime que vous n'avez rien  voir dans les
affaires de la France.

L'oeil froid de Philippe eut une lueur aussitt teinte:

--Est-ce tout ce que dsire Sa Majest le roi de Navarre? fit-il.

--C'est tout... pour le moment, dit froidement Pardaillan.

Le roi parut rflchir un instant, puis il rpondit:

--La demande que vous nous transmettez serait juste et lgitime si S. M.
de Navarre tait rellement roi de France... et qui n'est pas.

--Ceci est une question qui n'est pas  soulever ici, dit fermement
Pardaillan. Il ne s'agit pas de savoir, sire, si vous consentez 
reconnatre le roi de Navarre comme roi de France, Il s'agit d'une
question nette et prcise... le retrait de vos troupes qui n'ont rien 
faire en France.

--Que pourrait le roi de Navarre contre nous, lui qui ne sait mme pas
prendre d'assaut sa capitale? fit le roi avec un sourire de ddain.

--En effet, sire, dit gravement Pardaillan, c'est une extrmit 
laquelle le roi Henri ne peut se rsoudre.

Et, soudain, avec son air figue et raisin:

--Que voulez-vous, sire, le roi veut que ses sujets se donnent  lui
librement. Il lui rpugne de les forcer par un assaut, en somme facile.
Ce sont l scrupules exagrs qui ne sauraient tre compris du vulgaire,
mais qu'un roi comme vous, sire, ne peut qu'admirer.

Le roi se mordit les lvres. Il sentait la colre gronder en lui, mais
il se contint.

--Nous tudierons, dit-il, la demande de Sa Majest Henri de Navarre.
Nous verrons...

Malheureusement, il avait affaire  un adversaire dcid  ne pas se
contenter de faux-fuyants.

--Faut-il conclure, sire, que vous refusez d'accder  la demande juste,
lgitime, et courtoise du roi de France? insista Pardaillan.

--Et quand cela serait, monsieur? fit le roi d'un air rogue.

--On dit, sire, que vous adorez les maximes et les sentences. Voici un
proverbe de chez nous que je vous conseille de mditer: Charbonnier est
matre chez lui, reprit paisiblement Pardaillan.

--Ce qui veut dire? gronda le roi en se redressant.

--Ce qui veut dire, sire, que vous ne pourrez vous en prendre qu'
vous-mme si vos troupes sont chties comme elles le mritent et
chasses du royaume de France, dit froidement Pardaillan.

--Par la Vierge-Sainte! je crois que vous osez menacer le roi d'Espagne,
monsieur! clata Philippe, livide de fureur.

Pardaillan rpondit avec un flegme sublime.

--Je ne menace pas le roi d'Espagne... Je l'avertis.

Le roi, qui ne s'tait contenu jusque-l que par un puissant effort de
volont, donnait soudain libre cours  l'exaspration suscite en lui
par les faons cavalires et hardies de cet trange ambassadeur.

Il se tournait dj vers Barba Roja pour lui faire signe de frapper,
dj Pardaillan, qui ne le perdait pas de vue, se disposait  dgainer
lorsque Espinosa s'interposa et trs calme, d'une voix presque douce:


--Le roi, qui exige de ses serviteurs un dvouement et un zle absolus,
ne saurait vous reprocher de possder  un si haut degr les qualits
d'un excellent serviteur. Il rend hommage au contraire  votre ardeur et
saura, le cas chant, en tmoigner auprs de votre matre.

--De quel matre voulez-vous parler, monsieur? fit tranquillement
Pardaillan qui, aussitt, fit face  ce nouvel adversaire.

Si impassible que ft le grand inquisiteur, il faillit perdre contenance
devant cette question imprvue.

--Mais, balbutia-t-il, je parle du roi de Navarre.

--Vous voulez dire du roi de France, monsieur, fit Pardaillan
imperturbable.--Je suis, il est vrai, ambassadeur du roi de France. Mais
le roi n'est pas mon matre pour cela.

Sur le coup, Espinosa et Philippe se regardrent avec un bahissement
qu'ils ne cherchrent pas  dissimuler. Enfin Espinosa se ressaisit et,
doucement:

--Si le roi n'est pas votre matre, qu'est-ce donc, selon vous?

Pardaillan devint glacial et, s'inclinant, il ajouta:

--C'est un ami auquel je m'intresse.

En soi le mot tait norme, prononc devant des personnages tels que
Philippe II et son grand inquisiteur, qui reprsentaient le pouvoir
dans ce qu'il y a de plus absolu. Et, ce qu'il y eut de plus prodigieux
encore, c'est que, aprs avoir considr un instant cette physionomie
tincelante d'audace et d'intelligence, aprs avoir admir cette
attitude de force consciente au repos, Espinosa l'accepta, ce mot, comme
une chose toute naturelle car il s'inclina  son tour et, gravement:

--Je vois  votre air, monsieur, qu'en effet vous ne devez avoir d'autre
matre que vous-mme et l'amiti d'un homme tel que vous est assez
prcieuse pour honorer mme un roi.

--Paroles qui me touchent, car, monsieur, je vois  votre air que vous
ne devez pas prodiguer les marques de votre estime, rpondit Pardaillan.

Espinosa le regarda un instant et approuva doucement de la tte.

--Pour en revenir  l'objet de votre mission. Sa Majest ne refuse pas
d'accder  la demande que vous lui avez transmise. Mais vous devez
comprendre qu'une question aussi importante ne se peut rsoudre sans
qu'on y ait mrement rflchi. Vous le comprenez?

Ayant cart l'orage momentanment, Espinosa s'effaa de nouveau,
laissant au roi le soin de continuer la conversation dans le sens o il
l'avait aiguille. Et Philippe, comprenant que l'inquisiteur ne jugeait
pas le moment venu de briser les pourparlers, ajoutait:

--Nous avons nos vues.

--Prcisment, dit Pardaillan, ce sont ces vues qu'il serait intressant
de discuter. Vous rvez d'occuper le trne de France et vous faites
valoir votre mariage avec Elisabeth de France. C'est un droit nouveau
en France et vous oubliez, sire, que, pour consacrer ce droit, il vous
faudrait une loi en bonne et due forme. Or, jamais le parlement ne
promulguera une pareille loi.

--Qu'en savez-vous, monsieur?

--Eh! sire, voici des annes que vos agents sment l'or  pleines mains
pour arriver  ce but. Avez-vous russi?... Toujours vous vous tes
heurt  la rsistance du parlement... Cette rsistance, vous ne la
briserez jamais, ajouta Pardaillan haussant les paules.

--Et qui vous dit que nous n'avons pas d'autres droits?

--Le parchemin de Mme Fausta?... Eh bien, parlons-en de ce parchemin!
Si vous mettez la main dessus, sire, publiez-le et je vous rponds
qu'aussitt Paris et la France reconnaissent Henri de Navarre.

--Comment cela? fit le roi avec tonnement.

--Sire, dit froidement Pardaillan, je vois que vos agents vous
renseignent bien mal sur l'tat des esprits en France. La France
n'aspire qu'au repos,  la paix, enfin. Pour l'avoir, cette paix, elle
est prte  accepter Henri de Navarre, mme s'il reste hrtique...
 plus forte raison l'acceptera-t-elle s'il embrasse la religion
catholique. Le roi, lui, hsite encore. Publiez ce fameux parchemin et
ses hsitations disparaissent, pour en finir il se dcide  aller  la
messe et, alors, c'est Paris qui lui ouvre ses portes, c'est la France
qui l'acclame.

--En sorte que, selon vous, nous n'avons aucune chance de russite dans
nos projets?

--Je crois, dit paisiblement Pardaillan, qu'en effet vous ne serez
jamais roi de France, car: la France, sire, est un pays de lumire et de
gaiet. La franchise, la loyaut, la bravoure, la gnrosit, tous les
sentiments chevaleresques y sont aussi ncessaires  la vie que l'air
qu'on respire. C'est un pays vivant et vibrant, ouvert  tout ce qui est
noble et beau, qui n'aspire qu' l'amour, la libert. Pour rgner sur ce
pays, il faut ncessairement un roi qui synthtise toutes ces qualits,
un roi qui soit beau, aimable, brave et gnreux entre tous.

--Vous avez la franchise brutale, monsieur, grina Philippe.

Pardaillan eut cet air d'tonnement ingnu qu'il prenait lorsqu'il se
disposait  dire quelque normit.

--Pourquoi? J'ai parl au roi de France avec la mme franchise que
vous qualifiez de brutale, et il ne s'en est point offusqu... bien au
contraire... De vrai nous ne saurions nous comprendre parce que nous ne
parlons pas la mme langue. En France, il en serait toujours ainsi, vous
ne comprendriez pas vos sujets qui ne vous comprendraient pas davantage.
Le mieux est donc de rester ce que vous tes.

--Je mditerai vos paroles, croyez-le bien, dit Philippe, livide. En
attendant, je veux vous traiter avec les gards dus  un homme de votre
mrite. Vous plairait-il d'assister  l'autodaf dominical de demain?

--Mille grces, sire, mais ces sortes de spectacles rpugnent  ma
sensibilit un peu nerveuse.

--Je le regrette, monsieur, dit Philippe avec une amabilit sinistre.
Mais, enfin, je veux vous distraire et non vous imposer des spectacles
qui, s'ils nous conviennent  nous, sauvages d'Espagne, peuvent en
effet choquer votre nature raffine de Franais. prouvez-vous la mme
rpugnance pour la corrida?

--Ah! pour cela, non! fit Pardaillan sans sourciller. J'avoue mme que
je ne serais pas fch de voir une de ces fameuses courses. On m'a parl
d'un torador fameux en Andalousie, ajouta-t-il en fixant le roi.

--El Torero? fit le roi paisiblement. Vous le verrez... Vous tes
invit  la corrida d'aprs-demain lundi. Vous verrez l un spectacle
extraordinaire, qui vous tonnera, j'en suis sr, reprit Philippe avec
cette intonation trange qui fit dresser l'oreille  Pardaillan, comme
elle avait frapp Fausta l'instant d'avant.

--Je remercie Votre Majest de l'honneur qu'elle veut bien me faire, et
je ne manquerai pas d'assister  un aussi curieux spectacle.

--Allez, monsieur l'ambassadeur, je vous ferai connatre ma rponse  la
demande de S. M. Henri de Navarre... Et n'oubliez pas la corrida, lundi.

--Ouais! songeait Pardaillan en s'inclinant, serait-ce quelque
traquenard  mon intention?... Mortdiable! il ne sera pas dit que ce
sinistre despote m'aura fait reculer! Je n'aurai garde-d'oublier, sire!
dit-il, se redressant. Et en lui-mme: Pas plus que tu n'oublieras les
quelques vrits dont je t'ai gratifi.

Et, d'un pas ferme, il se dirigea vers l'antichambre.

Derrire lui, sur un signe imprieux de Philippe II, Barba Roja se mit
en marche. En passant prs de son matre, il s'arrta une seconde:

--Corrige-le, ridiculise-le devant tout le monde... mais ne le tue pas,
murmura le roi.

Et le molosse sortit derrire Pardaillan en marmonnant:

Diantre soit de la fantaisie du roi! C'tait si facile de le prendre
par le cou et de l'trangler comme un poulet... ou bien encore quelque
bon coup de dague ou d'pe et la besogne se trouvait proprement
expdie...

Barba Roja sorti, le roi se leva, vint se placer derrire une lourde
portire de brocart, poussa lgrement la porte et, de l, se mit 
surveiller attentivement ce qui allait se passer.

Pardaillan ne paraissait pas se douter qu'une ombre le suivait pas 
pas. L'antichambre, dans laquelle il venait de pntrer, tait une vaste
salle nue, garnie simplement d'immenses banquettes courant le long des
murs. Elle tait encombre de courtisans, gentilshommes de service,
officiers de garde, laquais chamarrs, affairs et presss, huissiers
immobiles, la baguette d'bne  la main. Parmi les courtisans, les uns
taient assis sur les banquettes, d'autres se promenaient  petits pas,
d'autres encore, groups dans les embrasures des fentres, causaient
entre eux. Devant certaines portes, un officier de garde, l'pe au
poing, devant d'autres, un huissier.

Dans une embrasure, Pardaillan reconnut des visages de connaissance. Il
murmura:

Tiens! les trois anciens ordinaires de Valois! Ils attendent sans doute
leur matresse, la digne Fausta. Mais je ne vois pas ce brave Bussi, ni
cet excellent neveu de M. Peretti.

Dans cette antichambre, o s'entassait une foule, on n'entendait que de
vagues chuchotements. On se ft cru dans une glise. Nul, ici, n'et t
assez tmraire pour lever la voix.

Curieux comme il l'tait, sous ses airs de ne pas l'tre. Pardaillan
fit plusieurs fois le tour de la salle. Tout  coup, il s'aperut qu'un
silence de mort planait maintenant sur cette foule tout  l'heure
discrtement bruissante. Et, chose plus trange encore, tout mouvement
avait cess. On et dit que tous les assistants avaient t soudain
ptrifis. L'explication de cet apparent phnomne est trs simple.

Barba Roja cherchait ce qu'il pourrait bien faire pour ridiculiser
Pardaillan devant tous les assistants. Et, comme il ne trouvait rien,
il se contentait d'emboter les pas du chevalier. Seulement son mange
avait t vite remarqu. Alors, un murmure se rpandit de proche en
proche, il allait se passer quelque chose, quoi, on n'en savait rien.
Mais chacun voulut voir et entendre.

Et, au milieu du silence et de l'immobilit gnrale, Pardaillan devint
le point de mire de tous les regards.

Il n'en parut nullement gn d'ailleurs et, d'un pas trs pos, il
s'achemina vers la sortie. Devant la porte, un officier se tenait
raide comme  la parade. Derrire Pardaillan, Barba Roja fit un signe
imprieux. L'officier, au lieu de s'effacer, tendit son pe en travers
de la porte et, trs poliment d'ailleurs, dit:

--On ne passe pas ici, seigneur!

--Ah! fit simplement Pardaillan. En ce cas, veuillez me dire par o je
pourrai sortir.

L'officier eut un geste vague qui embrassait toutes les issues sans en
dsigner aucune plus spcialement.

Pardaillan parut s'en contenter et ne dit rien. Rsolument, au milieu
de l'attention gnrale, il se dirigea vers une autre porte. L, il
se heurta  un huissier qui, comme l'officier, lui barra le chemin en
tendant sa baguette et, trs poliment, en saluant trs bas, lui dit
qu'on ne passait pas par l.

Pardaillan frona lgrement le sourcil et eut pardessus son paule un
coup d'oeil qui et donn fort  rflchir  Barba Roja s'il avait pu le
saisir au passage.

Mais Barba Roja ne vit rien. Il cherchait toujours comment s'y prendre
pour ridiculiser le chevalier...

Pardaillan eut un regard circulaire, et, en lui-mme:

Par Pilate, je crois que ces laquais titrs se moquent de moi! Souriez,
nobles cuistres, souriez... Tout  l'heure vos sourires se changeront en
grimaces, et c'est moi qui rirai, pensa-t-il ironiquement.

Et, toujours imperturbable, il reprit sa promenade qui, soit hasard,
soit intention, l'amena prs des trois ordinaires de Fausta. Alors
Montsery, Chalabre, Sainte-Maline s'avancrent, salurent fort galamment
le chevalier qui rendit le salut de son air le plus gracieux et, avec
des sourires aimables, mais  voix basse, ils changrent rapidement ces
quelques phrases:

--Monsieur de Pardaillan, dit Sainte-Maline, vous savez sans doute que
nous avons mission de vous occire, ce que nous ferons, ds que nous le
pourrons.

--Avec bien du regret cependant, dit Montsery avec sincrit.

--Car nous vous tenons en singulire estime, ajouta Chalabre, avec une
rvrence impeccable.

Pardaillan se contenta de saluer de nouveau en souriant:

--Mais, reprit Sainte-Maline, il nous parat qu'on cherche  vous faire
jouer ici un rle... ridicule.

--Dites toujours votre pense, messieurs, dit poliment Pardaillan.

--Eh bien, monsieur, dit Montsery, qui tait toujours le plus fougueux
des trois, la pense de laisser berner un compatriote devant nous, sans
protester, nous est insupportable.

--Surtout lorsque ce compatriote est un galant homme comme vous,
monsieur, ajouta Sainte-Maline.

--Alors? Qu'avez-vous rsolu, messieurs? dit Pardaillan qui se raidit
comme il faisait toujours dans ses moments d'motion.

--Vivedieu! monsieur, dit Chalabre, nous avons rsolu d'infliger  ces
mangeurs d'oignons crus la leon que mrite leur outrecuidance.

--Nous serons fort honors, monsieur, de tirer l'pe  vos cts, dit
Sainte-Maline, en saluant galamment.

--Tout l'honneur serait pour moi, messieurs, fit Pardaillan, en rendant
le salut.

--Quitte  reprendre notre libert d'action aprs, et  vous charger
quand l'occasion se prsentera, ajouta Montsery.

Pardaillan approuva gravement de la tte et les contempla un instant
avec une expression d'indicible mlancolie. Enfin, trs gravement:

--Messieurs, dit-il, vous tes de braves gentilshommes. Ce que vous
faites, et dont je vous exprime ma gratitude mue, vous sera compt.
Pour ma part, quoiqu'il advienne, je ne l'oublierai jamais. Mais--ici
il reprit sa physionomie narquoise et son sourire d'ironie aigu--mais
quittez tout souci en ce qui me concerne. Vous pouvez rester ici sans
crainte de voir ridiculiser un compatriote. On rira peut-tre tout 
l'heure, je vous jure qu'on ne rira pas de votre serviteur.

Il y eut un change de rvrences courtoises, et Pardaillan se remit 
dambuler.

Tout  coup, il sentit qu'on lui avait march sur le talon. Il y eut une
explosion de rires touffs chez les courtisans. Pardaillan se retourna
vivement et aperut Barba Roja qui roulait des yeux effars. C'tait
sans le faire exprs que le colosse avait march sur le talon du
chevalier. Mais ce banal incident fut un trait de lumire pour lui, car
il se frappa le front. Il avait trouv.

Pardaillan le contempla un instant en souriant, de son sourire froid et
railleur.

--Excusez-moi, monsieur, fit-il trs doucement, j'espre que je ne vous
ai pas fait mal.

Et il reprit paisiblement sa promenade au milieu de l'hilarit gnrale.
A ce moment, il passait prs de la porte du cabinet du roi. Il eut dans
l'oeil une lueur aussitt teinte.

Au mme instant, et, coup sur coup. Barba Roja lui marcha sur les
talons, Pardaillan se retourna encore et avec son immuable sourire:

--Dcidment, monsieur, vous allez me trouver d'une maladresse insigne.

Et il voulut reprendre sa promenade. Mais Barba Roja lui mit la main
sur l'paule. Sous la puissante pese du colosse, Pardaillan flchit
subitement.

Si Barba Roja et connu Pardaillan, peut-tre et-il t tonn de
rencontrer si peu de rsistance. Malheureusement pour lui Barba Roja
ne connaissait pas Pardaillan. Ddaigneux, il redressa cet adversaire
indigne de lui et, magnanime, le relcha brusquement, ce qui le
fit trbucher. Un clat de rire gnral, accompagn d'exclamations
admiratives, vint chatouiller agrablement la vanit du dogue de
Philippe II et l'encourager en mme temps  persvrer dans son rle.
Les courtisans savaient que Barba Roja n'agissait jamais que sur l'ordre
du roi. L'applaudir bruyamment tait donc une manire comme une autre de
faire leur cour.

Pardaillan frotta doucement son paule, sans doute endolorie et, d'un
air  la fois piteux et bat d'admiration, qui fit redoubler les rires:

--Mon compliment, monsieur, vous avez une poigne solide!

Barba Roja, d'un geste, appela un huissier. Il lui prit sa baguette
d'bne, la plaa posment dans la position horizontale,  un pied
environ du sol, et ordonna:

--Maintenez ainsi cette baguette.

Et, tandis que l'huissier s'accroupissait pour excuter l'ordre, se
tournant vers Pardaillan qui, comme tout le monde, suivait attentivement
ces prparatifs:

--Monsieur, dit Barba Roja, d'un air rogue, j'ai pari que vous
sauteriez par-dessus cette canne.

--Par-dessus cette canne? Diable! fit Pardaillan en tortillant sa
moustache d'un air embarrass.

--J'espre que vous ne voudrez pas me faire perdre mon pari pour si peu
de chose.

Barba Roja fit un pas vers Pardaillan, et, dsignant la canne que
l'huissier maintenait avec un sourire de jubilation froce:

--Sautez, monsieur, fit-il sur un ton menaant.

Alors, devant l'air piteux du chevalier, les exclamations fusrent de
tous les cts:

--Il sautera! dit un seigneur.

--Il ne sautera pas!

--Cent doubles ducats contre un maravdis, qu'il saute!

--Tenu!...

--Sautez, monsieur, rpta Barba Roja.

--Et si je refuse? demanda Pardaillan presque timide.

--Alors je vais vous pousser avec ceci, dit froidement Barba Roja qui
mit l'pe  la main.

--Enfin! songea Pardaillan avec un sourire de joie puissante. Et, au
mme instant, il dgaina.

Un duel dans l'antichambre royale... C'tait un fait inou, sans
prcdent, et Barba Roja tait le seul homme qui pt se permettre un
geste pareil.

Le colosse, en dehors de sa force extraordinaire, passait pour une
des premires lames d'Espagne, et, pour peu que l'tranger st manier
proprement son pe, le spectacle allait tre passionnant au plus haut
point. Aussi le silence s'tablit subitement. On se rangea en un vaste
demi-cercle, laissant le plus de place possible aux deux combattants qui
se trouvaient non loin de la porte par l'entrebillement de laquelle
Philippe II, invisible, assistait  toute la scne, l'oeil tincelant
d'une joie sauvage. Pardaillan avait admirablement jou son rle
poltron, et, pour le roi comme pour tous les assistants, le doute
n'tait pas possible: le dogue du roi allait rudement chtier l'insolent
Franais.

L'huissier avait voulu se mettre  l'cart, mais Barba Roja tait si sr
de lui qu'il commanda:

--Ne bougez pas. Monsieur sautera, tout  l'heure.

Les deux adversaires tombrent en garde au milieu du cercle attentif.

Ce fut bref, foudroyant, tincelant. A peine quelques froissements de
fer, quelques clairs, et l'pe de Barba Roja, arrache par une force
irrsistible, s'en alla rouler au milieu du cercle muet d'effarement.

--Ramassez, monsieur, dit froidement Pardaillan.

Le colosse s'tait dj prcipit sur son pe. De nouveau il fona sur
Pardaillan, convaincu que ce qui venait de lui arriver tait le fait
d'une surprise, d'une faiblesse passagre, qui ne se renouvellerait pas.

Et, une deuxime fois, l'pe, violemment arrache, alla rouler sur les
dalles, o, cette fois, elle se cassa net.

--Demonio! hurla Barba Roja, qui se rua, la dague leve.

D'un geste prompt comme la foudre, Pardaillan passa son pe dans sa
main gauche, saisit au vol le poignet du colosse, et, d'une treinte
formidable, le maintint lev, le ptrit, le broya, sans effort apparent,
avec aux lvres un sourire terrible. Barba Roja se raidit dans un effort
de tous ses muscles. Il ne russit pas  se soustraire  la prodigieuse
treinte, et, au milieu du silence de mort qui planait sur l'assistance,
on entendit un rle touff. Une expression de douleur atroce se
rpandit sur les traits du colosse: ses doigts engourdis s'ouvrirent
malgr lui; le poignard lui chappa et, tombant sur la pointe, se brisa
avec un bruit sec.

Alors, d'un geste brusque, Pardaillan ramena le poignet en arrire et le
maintint sur le dos, tandis que, de la main gauche, il rengainait son
pe inutile. Et Barba Roja qui sentait ses os craquer sous la pression
de fer. Barba Roja fut contraint de se courber.

Alors, ainsi courb, Pardaillan le poussa vers l'huissier qui maintenait
toujours sa baguette  deux mains d'un geste purement machinal.

--Saute! commanda imprieusement Pardaillan en montrant la baguette de
son doigt tendu.

Barba Roja essaya une suprme rsistance...

--Saute! rpta Pardaillan, ou je te brise les os!

Et un craquement sinistre, suivi d'un gmissement plaintif, vint prouver
aux courtisans ptrifis que la menace n'tait pas vaine.

Et, soulev par les tenailles d'acier, sentant son bras se dsarticuler
sous la puissante pese, les traits contracts, livide de honte, cumant
de fureur et de douleur, Barba Roja sauta. Impitoyable, Pardaillan
l'obligea  se retourner et  sauter dans le sens contraire.

Ils se trouvaient alors placs face au cabinet du roi.

Haletant, rlant, le visage inond de sueur, les yeux exorbits. Barba
Roja paraissait sur le point de s'vanouir. Alors, Pardaillan le lcha.

Mais, de la main gauche, saisissant  pleine main l'opulente barbe du
colosse, sans un mot, sans regarder derrire, comme une bte qu'on
trane  l'abattoir, il le trana  peu prs inerte, vers le cabinet du
roi.

Et Philippe II, qui le vit venir, n'eut que le temps de se reculer
prcipitamment, sans quoi il et reu en plein visage le battant de la
porte, que Pardaillan repoussa d'un violent coup de pied.

Alors, laissant la porte grande ouverte derrire lui, d'une dernire
pousse envoyant Barba Roja rouler vanoui aux pieds du roi:

--Sire, dit Pardaillan d'une voix claironnante, je vous ramne ce
mauvais drle... Une autre fois, ne le laissez pas aller sans sa
gouvernante, car, s'il s'avise encore de me vouloir jouer ses farces
incongrues, je serai forc de lui arracher un  un les poils de sa
barbe...

Et, dans la stupeur et l'effarement, il sortit sans se presser, en
jetant autour de lui des regards tincelants.

Lorsque gentilshommes et officiers, revenus de leur stupeur, se
dcidrent  courir sus  l'insolent, il tait trop tard. Pardaillan
avait disparu.



XIII

LE DOCUMENT

En reconduisant Fausta, Espinosa lui avait dit:

Madame, vous plairait-il de m'attendre un instant dans mon cabinet? Je
reprendrais avec vous la conversation au point o elle est reste avec
le roi, peut-tre arriverons-nous  nous entendre.

--Me sera-t-il permis de me faire accompagner? demanda Fausta en le
regardant fixement.

Espinosa fit signe  un dominicain qui se trouvait l, et dit:

--La prsence de M. le cardinal Montalte, que je vois ici, suffira, je
pense,  vous rassurer. Tour les braves qui vous escortent, nous ne
saurions vraiment les faire assister  un entretien aussi important.

Montalte s'tait avanc vivement. Les trois ordinaires en avaient fait
autant et se disposaient  l'escorter.

--Si l'illustre princesse et Son minence veulent bien me suivre,
j'aurai l'honneur de les conduire jusqu'au cabinet de monseigneur, dit,
en s'inclinant profondment, le dominicain.

--Messieurs, dit Fausta  ses ordinaires, veuillez m'attendre un
instant. Cardinal, vous venez avec moi.

Suivi de Fausta et Montalte, le dominicain se fraya un passage dans la
foule, qui d'ailleurs s'ouvrait respectueusement devant lui. Au bout
de la salle, le religieux ouvrit une porte qui donnait sur un large
couloir, et s'effaa pour laisser passer Fausta.

Au moment o Montalte se disposait  la suivre, une main s'abattit
rudement sur son paule. Il se retourna vivement et s'exclama
sourdement:

--Hercule Sfondrato!

--Moi-mme, Montalte. Ne m'attendais-tu pas?

Le dominicain les considra une seconde d'un air trange et, sans fermer
la porte, il s'loigna discrtement et rattrapa Fausta.

--Que veux-tu? gronda Montalte en tourmentant le manche de sa dague...

--Te parler... il me semble que nous avons des choses intressantes 
nous dire. N'est-ce pas ton avis aussi?

--Oui, dit Montalte, avec un regard sanglant, mais... plus tard... J'ai
autre chose  faire pour le moment.

Et il voulut passer, courir aprs Fausta qu'une secrte intuition lui
disait tre en danger.

Pour la deuxime fois, la main de Ponte-Maggiore s'abattit sur son
paule, et, d'une voix blanche de fureur, en plein visage:

--Tu vas me suivre  l'instant, Montalte, menaa-t-il, ou je te
soufflette devant toute la cour!

--C'est bien, fit Montalte, livide, je te suis... Mais malheur  toi!...

Et, s'arrachant  l'treinte, il suivit Ponte-Maggiore en grondant de
sourdes menaces, abandonnant Fausta au moment o, peut-tre, elle avait
besoin de son bras.

Fausta avait continu son chemin sans rien remarquer, et, au bout d'une
cinquantaine de pas, le dominicain ouvrit une deuxime porte et s'effaa
comme il avait dj fait. Elle pntra dans la pice, et alors seulement
s'aperut que Montalte ne l'accompagnait plus.

--O est le cardinal Montalte? fit-elle sans trouble comme sans
surprise.

--Au moment de pntrer dans le couloir Son minence a t arrte par
un seigneur qui avait sans doute une communication urgente  lui faire,
rpondit le dominicain avec un calme parfait.

--Ah! fit simplement Fausta.

Et son oeil profond scruta avec une attention soutenue le visage
impassible du religieux et fit le tour de la pice qu'il tudia
rapidement. C'tait un cabinet de dimensions moyennes, meubl de quelques
siges et d'une table de travail place devant l'unique fentre qui
l'clairait. Tout un ct de la pice tait occup par une vaste
bibliothque sur les rayons de laquelle de gros volumes et des
manuscrits taient rangs dans un ordre parfait. L'autre ct tait orn
d'une grande composition enchsse dans un cadre d'bne massif, et
reprsentait une descente de croix signe Coello.

Presque en face la porte d'entre, il y avait une autre petite porte.
Fausta, sans hte, alla l'ouvrir et vit une sorte d'oratoire exigu, sans
issue apparente, clair par une fentre aux vitraux multicolores.

Elle donnait sur une petite cour intrieure.

Le dominicain, qui avait assist impassible  cette inspection
minutieuse, quoique rapide, dit alors:

--Si l'illustre princesse le dsire, je puis aller  la recherche de S.
Em. le cardinal Montalte et le ramener.

--Je vous en prie, mon rvrend, dit Fausta, qui remercia d'un sourire.

Le dominicain sortit aussitt et, pour la rassurer, laissa la porte
grande ouverte. Fausta vint se placer dans l'encadrement et constata
que le dominicain reprenait paisiblement le chemin par o ils taient
venus... Elle fit un pas dans le couloir et vit que la porte par o ils
taient entrs tait encore ouverte. Des ombres passaient et repassaient
devant l'ouverture.

Rassure sans doute, elle rentra dans le cabinet, s'assit dans un
fauteuil et attendit, trs calme en apparence, mais l'oeil aux aguets,
prte  tout.


Au bout de quelques minutes, le dominicain reparut. Il poussa la porte
derrire lui, d'un geste trs naturel, et, sans faire un pas de plus,
trs respectueux:

--Madame, dit-il, il m'a t impossible de rejoindre Son minence.
Le cardinal Montalte a, parat-il, quitt le palais en compagnie du
seigneur qui l'avait abord.

--S'il en est ainsi, dit Fausta en se levant, je me retire.

--Que dirai-je  monseigneur le grand inquisiteur?

--Vous lui direz que, seule ici, je ne me suis pas sentie en sret et
que j'ai prfr renvoyer  plus tard l'entretien que je devais avoir
avec lui, dit froidement Fausta.

--Reconduisez-moi, mon rvrend, ajouta-t-elle vivement.

Le dominicain ne bougea pas de devant la porte.

--Oserai-je, madame, solliciter une faveur de votre bienveillance?
fit-il.

--Vous? dit Fausta tonne. Qu'avez-vous  me demander?

--Peu de chose, madame... Jeter un coup d'oeil sur certain parchemin que
vous cachez dans votre sein, dit le dominicain en se redressant.

--Je suis prise! pensa Fausta, et c'est  Pardaillan que je dois ce
nouveau coup, puisque c'est lui qui leur a rvl que j'avais le
parchemin sur moi.

Et, tout haut, avec un calme ddaigneux:

--Et, si je refuse, que ferez-vous?

--En ce cas, dit paisiblement le dominicain, je me verrai contraint de
porter la main sur vous, madame.

--Eh bien, venez le chercher, dit Fausta en mettant la main dans son
sein.

Toujours impassible, le religieux s'inclina, comme s'il prenait acte de
l'autorisation et fit deux pas en avant.

Fausta leva le bras droit, soudain arm d'un petit poignard et d'une
voix calme:

--Un pas de plus et je frappe, dit-elle. Je vous avertis, mon rvrend,
que la lame de ce poignard est empoisonne et que la moindre piqre
suffit pour amener une mort effroyable. Le dominicain s'arrta net, et
un sourire nigmatique passa sur ses lvres.

Fausta devina plutt qu'elle ne vit ce sourire. Elle eut un rapide
regard circulaire et se vit seule avec le religieux.

Elle fit un pas en avant, le bras lev, et:

--Place! dit-elle imprieusement, ou tu es mort!

--Vierge sainte! clama le dominicain, oseriez-vous frapper un inoffensif
serviteur de Dieu?

--Ouvre la porte alors, dit froidement Fausta.

--J'obis, madame, j'obis, fit le religieux d'une voix tremblante,
tandis qu'avec une maladresse visible il s'efforait vainement d'ouvrir
la porte.

--Tratre! gronda Fausta, qu'espres-tu donc?

Et elle leva le bras d'un geste foudroyant.

Au mme instant, par-derrire, deux poignes vigoureuses saisirent le
poing lev, tandis que deux autres tenailles vivantes paralysaient son
bras gauche.

Sans opposer une rsistance qu'elle comprenait inutile, elle tourna la
tte et se vit aux mains de deux moines taills en athltes. Ses yeux
firent le tour du cabinet. Rien ne paraissait drang. La petite porte
tait toujours ferme. Par o taient-ils entrs? videmment le cabinet
possdait une, peut-tre plusieurs issues secrtes.

Spontanment, elle laissa tomber le poignard, inutile maintenant. L'arme
disparut, subtilise, escamote avec une promptitude et une adresse
rares, et, ds qu'elle fut dsarme, les deux moines, avec un ensemble
d'automates, la lchrent, reculrent de deux pas, passrent leurs
mains noueuses dans leurs manches et s'immobilisrent dans une attitude
mditative.

Le dominicain se courba devant elle avec un respect o elle crut dmler
elle ne savait quoi d'ironique et de menaant, et de sa voix calme et
paisible:

--L'illustre princesse voudra bien excuser la violence que j'ai t
contraint de lui faire, dit-il. Sa haute intelligence comprendra, je
l'espre, que je n'y suis pour rien...

Sans manifester ni colre ni dpit, avec un ddain qu'elle ne chercha
pas  cacher, Fausta approuva.

Et, s'adressant au dominicain, trs calme:

--Que voulez-vous de moi?

--J'ai eu l'honneur de vous le dire, madame: le parchemin que vous avez
l...

Et, du doigt, le dominicain montrait le sein de Fausta.

--Vous avez ordre de le prendre de force, n'est-ce pas?

--J'espre que l'illustre princesse m'pargnera cette dure ncessit,
fit le religieux en s'inclinant.

Fausta sortit de son sein le fameux parchemin, et sans le donner:

--Avant de cder, rpondez  cette question: que fera-t-on de moi aprs?

--Vous serez libre, madame, entirement libre!

--Le jureriez-vous sur ce christ?

--Il est inutile de jurer, dit derrire elle une voix: Ma parole doit
vous suffire, et vous l'avez, madame.

Fausta se retourna vivement et se trouva en face de Espinosa, entr sans
bruit par quelque porte secrte.

D'une voix cinglante, en le dominant du regard:

--Quelle foi puis-je avoir en votre parole, cardinal, alors que vous
agissez comme un laquais?

--De quoi vous plaignez-vous, madame? fit Espinosa avec un calme
terrible. Je ne fais que vous retourner les procds que vous avez
employs envers nous. Ce document, Montalte, avec mon autorisation,
l'avait confi  votre loyaut et vous deviez nous le restituer. Vous,
cependant, abusant de notre confiance, vous avez essay de nous vendre
ce qui nous appartient et, ayant chou dans cette tentative, vous avez
rsolu de le garder, dans l'espoir, sans doute, de le vendre  d'autres.
Comment qualifiez-vous votre procd, madame?

--Je le disais bien: vous avez l'me d'un laquais, dit Fausta avec un
mpris crasant. Aprs l'avoir violente, vous insultez une femme.

--Malheur  celui qui cherche  contrecarrer les entreprises de
la sainte Inquisition! reprit Espinosa. Celui-l sera bris
impitoyablement. Allons, madame, donnez-moi ce document qui nous
appartient!

--Je cde, dit Fausta, mais vous paierez cher et vos insultes et la
violence que vous me faites.

--Menaces vaines, madame, fit Espinosa en s'emparant du parchemin.
J'agis pour le bien de l'tat, le roi ne pourra que m'approuver. Et,
quant  ce document, je dois des remerciements  M. de Pardaillan, qui
nous le livre.

--Remerciez-le donc tout de suite, en ce cas, ft une voix railleuse.

D'un mme mouvement, Fausta et Espinosa se retournrent et virent
Pardaillan qui, le dos appuy  la porte, les contemplait avec son
sourire narquois.

Ni Fausta ni Espinosa ne laissrent paratre aucune marque de surprise.
Le dominicain et les deux moines changrent un furtif coup d'oeil;
mais, dresss  n'avoir d'autre volont, d'autre intelligence que celles
de leur suprieur, ils restrent immobiles.

--Enfin Espinosa, d'un air trs naturel:

--Monsieur de Pardaillan... Comment tes-vous parvenu jusqu'ici?

--Par la porte, cher monsieur, fit Pardaillan avec son sourire le plus
ingnu. Vous aviez oubli de la fermer  clef... cela m'a vit la peine
de l'enfoncer.

--Enfoncer la porte, mon Dieu! et pourquoi?

--Je vais vous le dire, et, en mme temps, je vous expliquerai par quel
hasard j'ai t amen  m'immiscer dans votre entretien avec madame.

--Je vous couterai avec intrt, monsieur, fit Espinosa.

Et, comme les deux moines, soit par lassitude relle soit sur un signe
du grand inquisiteur, esquissaient un mouvement:

--Monsieur, dit paisiblement Pardaillan  Espinosa, ordonnez  ces
dignes moines de se tenir tranquilles... J'ai horreur du mouvement
autour de moi.

Espinosa fit un geste imprieux. Les religieux s'immobilisrent.

--C'est parfait, dit Pardaillan. Ne bougez plus maintenant, sans quoi je
serais forc de me remuer aussi...

Et, se tournant vers Fausta et Espinosa, qui, debout devant lui,
attendaient:

--Ce qui m'arrive, monsieur, est trs simple: lorsque j'eus ramen prs
du roi ce gant  barbe rousse de qui la cour avait voulu se gausser, et
que j'ai d protger, je sortis, ainsi que vous l'avez pu voir. Mais vos
diablesses de portes sont si pareilles que je me trompai. Je m'aperus
bientt que j'tais perdu dans un interminable couloir: pestant fort
contre ma maladresse, j'errais de couloir en couloir, lorsque, passant
devant une porte, je reconnus la voix de madame... J'ai le dfaut d'tre
curieux. Je m'arrtai donc et j'entendis la fin de votre intressante
conversation.

Et, s'inclinant avec grce devant Fausta:

--Madame, fit-il gravement, si j'avais pu penser qu'on se servirait
de mes paroles pour vous tendre un traquenard et vous extorquer ce
parchemin auquel vous tenez, je me fusse coup la langue plutt que de
parler. Je me devais  moi-mme de rparer le mal que j'ai fait sans le
vouloir, et c'est pourquoi je suis intervenu...

Tandis que Pardaillan, dans une attitude un peu thtrale qui lui seyait
 merveille, l'oeil doux, la figure rayonnante de gnrosit, parlait
avec sa mle franchise, Espinosa songeait:

Cet homme est une force de la nature. Nous serons invincibles s'il
consent  tre  nous. Pour se l'attacher, il faut se montrer plus
chevaleresque que lui. Si ce moyen ne russit pas, il n'y aura qu'
renoncer... et se dbarrasser de lui au plus tt.

Fausta avait accueilli les paroles de Pardaillan avec cette srnit
majestueuse qui lui tait personnelle, et, de sa voix harmonieuse, avec
un regard d'une douceur inexprimable:

--Ce que vous dites et ce que vous faites me parat trs naturel, venant
de vous, chevalier.

--Ce sont l, dit Espinosa, des scrupules qui honorent grandement celui
qui a le coeur assez haut plac pour les prouver.

--Ah! monsieur, fit le chevalier, vous ne sauriez croire combien
votre approbation me remplit d'aise. Elle me fait prvoir que vous
accueillerez favorablement les deux grces que je sollicite de votre
gnrosit.

--Parlez, monsieur de Pardaillan, et, si ce que vous voulez demander
n'est pas absolument irralisable, tenez-le pour accord d'avance.

--Mille grces, monsieur, fit Pardaillan en s'inclinant. Voici donc: je
dsire que vous rendiez  Mme Fausta le document que vous lui avez pris.

Fausta eut un imperceptible sourire. Pour elle, il n'y avait pas le
moindre doute: Espinosa refuserait.

Espinosa demeura impntrable. Il dit simplement:

--Voyons la seconde demande?

--La seconde, fit Pardaillan avec son air figue et raisin, vous paratra
sans doute moins pnible. Je dsire que vous donniez l'assurance 
madame qu'elle pourra se retirer sans tre inquite.

--C'est tout, monsieur?

--Mon Dieu, oui, monsieur.

Sans hsiter, Espinosa rpondit avec douceur:

--Eh bien, monsieur de Pardaillan, il me serait pnible de vous laisser
sous le coup d'un remords et, pour vous prouver combien grande est
l'estime que j'ai pour votre caractre, voici le document que vous
demandez. Je vous le remets,  vous, comme au plus digne gentilhomme que
j'aie jamais connu.

Le geste tait si imprvu que Fausta tressaillit et que Pardaillan, en
prenant le document que lui tendait Espinosa, songea:

--Que veut dire ceci?... Je m'attendais  disputer sa proie  un tigre
et je trouve un agneau docile et dsintress. Mort-diable! il y a
quelque chose l-dessous!

Et, tout haut,  Espinosa:

--Monsieur, je vous exprime ma gratitude sincre.

Puis,  Fausta, lui tendant le parchemin conquis, sans mme le regarder:

--Voici, madame, le document que mon imprudence faillit vous faire
perdre.

--Eh quoi! monsieur, fit Fausta avec un calme superbe, vous ne le gardez
pas?... Ce document a, pour vous, autant de valeur que pour nous. Vous
avez travers la France et l'Espagne pour vous en emparer. C'est  vous
personnellement, sire de Pardaillan, qu'on vient de le remettre, ne
pensez-vous pas que l'occasion est unique et que vous pouvez le garder
sans manquer aux rgles de chevalerie si svres que vous vous imposez?

--Madame, fit Pardaillan dj hriss, j'ai demand ce document pour
vous. Je dois donc vous le remettre. Me croire capable du calcul que
vous venez d'noncer serait me faire une injure injustifie.

--A Dieu ne plaise, dit Fausta, que j'aie la pense d'insulter un des
derniers preux qui soient au monde!... Mais comment ferez-vous pour
tenir la parole que vous avez donne au roi de Navarre?

--Madame, fit Pardaillan avec simplicit, j'ai eu l'honneur de vous
le dire: j'attendrai qu'il vous plaise de me remettre de plein gr ce
chiffon de parchemin.

Fausta prit le parchemin sans rpondre et demeura songeuse.

--Madame, fit alors Espinosa, vous avez ma parole: vous et votre escorte
pourrez quitter librement l'Alcazar.

--Monsieur le grand inquisiteur, dit gravement Pardaillan, vous avez
acquis des droits  ma reconnaissance, et, chez moi, ceci n'est pas une
formule de politesse.

--Je sais, monsieur, dit non moins gravement Espinosa. Et j'en suis
d'autant plus heureux que, moi aussi, j'ai quelque chose  vous
demander.

--Ah! oh! pensa Pardaillan, je me disais aussi: voil bien de la
gnrosit!

Et, tout haut:

--S'il ne dpend que de moi, ce que vous avez  me demander vous sera
accord avec autant de bonne grce que vous en avez mis vous-mme 
acquiescer  mes demandes, quelque peu excessives, je le reconnais.

Espinosa approuva de la tte et, sans bouger de sa place, avec le pied,
il actionna un ressort invisible; et, au mme instant, la bibliothque
pivota, dmasquant une salle assez spacieuse dans laquelle des hommes,
arms de pistolets et d'arquebuses, se tenaient immobiles et muets prts
 faire feu au commandement.

Vingt hommes et un officier! dit laconiquement Espinosa.

Ouf! pensa Pardaillan, me voil bien loti!... Quand je pense que j'ai
eu la navet de croire que le tigre s'tait mu en agneau pour moi!

--C'est peu, dit srieusement Espinosa, je le sais; mais il y a autre
chose et mieux.

Et, sur un signe, les hommes se massrent  droite et  gauche, laissant
au centre un large espace libre. L'officier alla au fond de ce passage
ouvrir toute grande une porte qui s'y trouvait. Cette porte donnait sur
un large couloir occup militairement.

--Cent hommes! fit Espinosa, qui s'adressait toujours  Pardaillan.

Misre de moi! pensa le chevalier, qui, nanmoins, resta impassible.

--L'escorte de Mme la princesse Fausta! commanda Espinosa d'une voix
brve.

Fausta regardait et coutait avec son calme habituel.

Pardaillan s'appuya nonchalamment  la porte par o il tait entr et un
sourire d'orgueil illumina ses traits  la vue des prcautions prises
contre lui! Et, cependant, dans la sincrit de son me, il se
gratifiait libralement des invectives les plus violentes.

Mais, par un revirement naturel chez lui, aprs s'tre admonest, son
insouciance reprenant le dessus:

--Bah! aprs tout, je ne suis pas encore mort!... et j'en ai vu bien
d'autres!

Et il sourit de son air narquois.

Espinosa, se mprenant sans doute sur la signification de ce sourire,
continuait de son air toujours paisible:

--Voulez-vous ouvrir la porte sur laquelle vous vous appuyez, monsieur
de Pardaillan?

Sans mot dire, Pardaillan fit ce qu'on lui demandait.

Derrire la porte se dressait maintenant une cloison de fer. Toute
retraite tait coupe par l. Pardaillan, alors, guigna la fentre.

Au mme instant, au milieu du silence qui planait sur cette scne
fantastique, un lger dclic se fit entendre et une demi-obscurit se
rpandit sur la pice.

Espinosa fit un signe. Un des moines ouvrit la fentre: comme la porte,
elle tait maintenant mure extrieurement par un rideau de fer. A ce
moment, Chalabre, Montsery et Sainte-Maline parurent dans le couloir.

--Madame, fit Espinosa, voici votre escorte. Vous tes libre.

--Au revoir, madame, rpondit Pardaillan en la regardant en face.

Espinosa la reconduisit, et, en traversant la pice secrte o les
sbires faisaient la haie,  voix basse:

--J'espre qu'il ne sortira pas vivant d'ici, dit froidement Fausta.

Si cuirass que ft le grand inquisiteur, il ne put s'empcher de
frmir.

--C'est cependant pour vous, madame, qu'il s'est mis dans cette
situation critique, fit-il avec une sorte de rudesse inaccoutume chez
lui.

--Qu'importe! fit Fausta. tes-vous donc d'un esprit assez faible pour
vous laisser arrter par des considrations de sentiment?

--Je croyais que vous l'aimiez? dit Espinosa en la fixant attentivement.

Ce fut au tour de Fausta de frmir.

--C'est prcisment pour cela que je souhaite ardemment sa mort!
rla-t-elle dans un souffle.

Espinosa la contempla une seconde sans rpondre, puis s'inclinant
crmonieusement:

--Que Mme la princesse Fausta soit reconduite avec les honneurs qui lui
sont dus, ordonna-t-il.

Et, tandis que Fausta, suivie de ses ordinaires, passait de son pas lent
et majestueux devant la troupe qui attendait trs calme, Espinosa reprit
paisiblement:

--Le cabinet o nous sommes est une merveille de machinerie excute
par des Arabes qui sont des matres incomparables dans l'art de la
mcanique. Ds l'instant o vous tes entr, vous avez t en mon
pouvoir. J'ai pu, devant vous, sans veiller votre attention, donner des
ordres promptement et silencieusement excuts. Je pourrais, d'un
geste dont vous ne souponneriez mme pas la signification, vous faire
disparatre instantanment, car le plancher sur lequel vous tes
est machin comme tout le reste ici... Convenez que tout a t
merveilleusement combin pour rduire  nant toute tentative de
rsistance.

--Je conviens, fit Pardaillan, que vous vous entendez admirablement 
organiser un guet-apens.

Espinosa eut un sourire:

--Vous voyez, monsieur de Pardaillan, que, si j'ai accd  vos
demandes, c'est bien par estime pour votre caractre. Et, quant au
nombre des combattants que j'ai mis sur pied  votre intention, il vous
dit quelle admiration j'ai pour votre bravoure extraordinaire, Et,
maintenant que je vous ai prouv que je n'ai accd que pour vous tre
agrable, je vous demande: consentez-vous  vous entretenir avec moi,
monsieur?

--Eh! monsieur, fit Pardaillan avec son air railleur, vous vous acharnez
 me prouver que je suis en votre pouvoir et vous me demandez si je
consens  m'entretenir avec vous?... La question est plaisante!... Si
je refuse, les sbires que vous avez aposts vont se ruer sur moi et me
hacher comme chair  pt... Si j'accepte, ne penserez-vous pas que j'ai
cd  la crainte?

--C'est juste! fit simplement Espinosa.

Et, se tournant vers ses hommes:

--Qu'on se retire, dit-il. Je n'ai plus besoin de vous.

Avec un ordre parfait, les troupes se retirrent aussitt, laissant
toutes les portes grandes ouvertes.

Espinosa fit un signe imprieux, et le dominicain et les deux moines
disparurent  leur tour.

Au mme instant, les cloisons de fer qui muraient la porte et la fentre
se relevrent comme par enchantement. Seule la large baie donnant sur la
pice secrte, o se trouvaient les hommes d'Espinosa l'instant
d'avant, continua de marquer la place o se trouvait primitivement la
bibliothque.

--Mordieu! soupira Pardaillan, je commence  croire que je m'en tirerai.

--Monsieur de Pardaillan, reprit gravement Espinosa, je n'ai pas cherch
 vous intimider. J'ai voulu seulement vous prouver que j'tais de force
 me mesurer avec vous sans redouter une dfaite. Voulez-vous maintenant
m'accorder l'entretien que je vous ai demand?

--Pourquoi pas, monsieur? fit Pardaillan.

--Je ne suis pas votre ennemi, monsieur. Peut-tre mme serons-nous amis
bientt si, comme je l'espre, nous arrivons  nous entendre. Dans tous
les cas, quoi que vous dcidiez, je vous engage ma parole que vous
sortirez du palais librement comme vous y tes entr. Notez, monsieur,
que je ne m'engage pas plus loin... L'avenir dpendra de ce que vous
allez dcider vous-mme. J'espre que vous ne doutez pas de ma parole?

--A Dieu ne plaise, monsieur, dit poliment Pardaillan. Je vous tiens
pour un gentilhomme. Et, si j'ai pu, me croyant menac, vous dire
des choses plutt dures, je vous exprime tous mes regrets. Ceci dit,
monsieur, je suis  vos ordres.

Et, en lui-mme, il pensait:

--Attention! Ceci va tre une lutte autrement redoutable que celle avec
le gant  barbe. Les duels  coups de langue n'ont jamais t de mon
got.

--Je vous demanderai la permission de mettre toutes choses en place ici,
dit Espinosa. Il est inutile que des oreilles indiscrtes entendent ce
que nous allons nous dire.

Au mme instant, la porte se referma derrire Pardaillan, la
bibliothque reprit sa place, et tout se trouva en l'ordre primitif dans
le cabinet.

--Asseyez-vous, monsieur, fit alors Espinosa, et discutons, comme deux
adversaires qui s'estiment mutuellement et dsirent ne pas devenir
ennemis.

--Je vous coute, monsieur, fit Pardaillan, en s'installant dans un
fauteuil.



XIV

LES DEUX DIPLOMATES

--Comment se fait-il qu'un homme de votre valeur n'ait d'autre titre que
celui de chevalier? demanda brusquement Espinosa.

--On m'a fait comte de Margency, fit Pardaillan avec un haussement
d'paules.

--Comment se fait-il que vous soyez rest un pauvre gentilhomme sans feu
ni lieu?

--On m'a donn les terres et revenus du comte de Margency... J'ai
refus. Un ange, oui, je dis bien, un ange par la bont, par le
dvouement, par l'amour sincre et constant, fit Pardaillan avec
une motion contenue, m'a lgu sa fortune--considrable, monsieur,
puisqu'elle s'levait  deux cent vingt mille livres. J'ai tout donn
aux pauvres sans distraire une livre.

--Comment se fait-il qu'un homme de guerre tel que vous soit rest un
simple aventurier?

--Le roi Henri III a voulu faire de moi un marchal de ses armes... J'ai
refus.

--Comment se fait-il enfin qu'un diplomate comme vous se contente d'une
mission occasionnelle, sans grande importance?

--Le roi Henri de Navarre a voulu faire de moi son premier ministre...
J'ai refus.

Chaque rponse de cet homme est un vritable coup de boutoir... Eh
bien, procdons comme lui... Assommons-le d'un seul coup, rflchit
Espinosa.

--Vous avez bien fait de refuser. Ce qu'on vous offrait tait au-dessous
de votre mrite, dit-il.

Pardaillan le considra d'un oeil tonn et:

--Je crois que vous faites erreur, monsieur. Tout ce qui m'a t offert
tait, au contraire, fort au-dessus de ce que pouvait rver un pauvre
aventurier comme moi, dit-il doucement.

Pardaillan ne jouait nullement la comdie de la modestie. Il
tait sincre. C'tait un des cts remarquables de cette nature
exceptionnelle de s'exagrer les obligations, trs relles, qu'on lui
devait.

Espinosa ne pouvait pas comprendre qu'un homme, conscient de sa
supriorit, ft en mme temps un timide et un modeste dans les
questions de sentiment.

Il crut avoir affaire  un orgueilleux et qu'en y mettant le prix il
pourrait se l'attacher:

--Je vous offre, reprit-il, le titre de duc avec la grandesse et dix
mille ducats de rente perptuelle  prendre sur les revenus des Indes;
un gouvernement de premier ordre, avec rang de vice-roi, pleins pouvoirs
civils et militaires, et une allocation annuelle de vingt mille ducats
pour l'entretien de votre maison; vous serez fait capitaine de huit
bannires espagnoles et vous aurez le collier de l'ordre de la Toison...
Ces conditions vous paraissent-elles suffisantes?

--Cela dpend de ce que j'aurai  faire en change de ce que vous
m'offrez, dit Pardaillan avec flegme.

--Vous aurez  mettre votre pe au service d'une cause noble et juste,
dit Espinosa.

--Monsieur, dit le chevalier simplement, sans forfanterie, il n'est pas
un gentilhomme digne de ce nom qui hsiterait  donner l'appui de son
pe  une cause que vous qualifiez noble et juste. Il n'est besoin pour
cela que de faire appel  des sentiments d'honneur ou plus simplement
d'humanit... Gardez donc titres, rentes, honneurs et emplois... L'pe
du chevalier de Pardaillan se donne, mais ne se vead pas.

--Quoi! s'cria Espinosa stupfait, vous refusez les offres que je vous
fais?

--Je refuse, dit froidement le chevalier... Mais j'accepte de me
consacrer  la cause dont vous parlez.

--Cependant, il est juste que vous soyez rcompens.

--Ne vous mettez pas en peine de ceci... Voyons plutt en quoi consiste
cette cause noble et juste, fit Pardaillan avec son air narquois.

--Monsieur, fit Espinosa, vous tes un des hommes avec qui la franchise
devient la suprme habilet... J'irai donc droit au but.

Espinosa parut se recueillir un instant.

Mordieu! se dit Pardaillan, voici une franchise qui ne parat pas
vouloir sortir toute seule!

--Je vous coutais attentivement lorsque vous parliez au roi, continua
Espinosa en fixant Pardaillan, et il m'a sembl que l'espce d'aversion
que vous paraissiez avoir pour lui provient surtout du zle qu'il
dploie dans la rpression de l'hrsie. Ce que vous lui reprochez le
plus, ce qui vous le rend antipathique, ce sont ces hcatombes de
vies humaines qui rpugnent  votre sensibilit, selon votre propre
expression... Est-ce vrai?

--Cela... et puis autre chose encore, fit nigmatiquement le chevalier.

--Parce que vous ne voyez que les apparences et non la ralit. Parce
que la barbarie apparente des effets vous frappe seule et vous empche
de discerner la cause profondment humaine, gnreuse, leve... Mais,
si je vous expliquais...

--Par Dieu! je suis curieux de voir comment vous vous y prenez pour
justifier le fanatisme et les perscutions qu'il engendre...

--Fanatisme! Perscution! s'exclama Espinosa. On croit avoir tout dit,
tout expliqu, avec ces deux mots. Parlons-en donc. Vous, monsieur de
Pardaillan, je l'ai vu du premier coup, vous n'avez pas de religion,
n'est-ce pas? Eh bien, monsieur, comme vous, et au mme sens que vous,
je suis sans religion... Cet aveu que je fais et qui pourrait, s'il
tombait dans d'autres oreilles, me conduire au bcher, moi, le grand
inquisiteur, vous dit assez et quelle confiance j'ai en votre loyaut et
jusqu' quel point j'entends pousser la franchise.

--Monsieur, dit gravement le chevalier, tenez pour assur qu'en sortant
d'ici j'oublierai tout ce que vous aurez bien voulu me dire.

--Je le sais, monsieur, et c'est pourquoi je parle sans hsitation et
sans fard. Donc, l o il n'y a pas de religion, il ne saurait y avoir
fanatisme, il n'y a que l'application rigoureuse d'un systme mrement
tudi.

--Fanatisme ou systme, le rsultat est toujours le mme: la destruction
d'innombrables existences humaines.

--Comment pouvez-vous vous arrter  d'aussi pauvres considrations? Que
sont quelques existences lorsqu'il s'agit du salut et de la rgnration
de toute une race! Ce qui apparat aux yeux du vulgaire comme une
perscution n'est en ralit qu'une vaste opration chirurgicale
ncessaire... Bourreaux! dit-on. Niaiserie. Le bless qui sent le
couteau de l'oprateur tailler impitoyablement sa chair pantelante hurle
de douleur et injurie son sauveur qu'il traite, lui aussi, de bourreau.
Cependant, celui-ci ne se laisse pas mouvoir par les clameurs de son
malade en dlire. Il accomplit froidement sa mission, il va jusqu'au
bout de son devoir, qui est d'achever l'opration bienfaisante et
il sauve son malade, souvent malgr lui. Nous sommes, monsieur, ces
oprateurs impassibles, impitoyables--en apparence--mais, au fond,
humains et gnreux. Nous ne nous laissons pas plus mouvoir par les
clameurs, les injures, que nous ne nous montrerons touchs par des
manifestations de reconnaissance le jour o nous aurons men  bien
l'opration entreprise, c'est--dire le jour o nous aurons sauv
l'humanit.

Le chevalier avait cout attentivement l'explication que Espinosa
venait de lui donner avec une chaleur qui contrastait trangement avec
le calme qu'il montrait habituellement. Lorsque Espinosa eut termin, il
resta un moment rveur, puis, redressant sa tte fine:

--Mais tes-vous sr, monsieur, qu'en agissant ainsi vous ralisez le
bonheur de l'humanit?

--Oui, fit nettement Espinosa. J'ai longuement mdit ces questions et
j'ai mesur le fond des choses. Je suis arriv  cette conclusion que la
science est la grande, l'unique ennemie qu'il faut combattre avec une
tnacit implacable, parce que la science est la ngation de tout
et qu'au bout c'est la mort, c'est--dire le nant, c'est--dire la
terreur, le dsespoir, l'horreur. Tout ce qui se livre  la science
aboutit fatalement l o je suis: au doute. Le bonheur se trouve donc
dans l'ignorance la plus complte, la plus absolue, parce qu'elle
prserve la foi, et que la foi seule peut rendre doux et paisible
l'inluctable moment o tout est fini. Parce qu'avec la foi tout n'est
pas fini prcisment, et que ce moment d'horreur intense devient
un passage dans une vie meilleure. Voil pourquoi je poursuis
irrmissiblement tout ce qui manifeste des ides d'indpendance. Voil
pourquoi je veux imposer  l'humanit entire cette foi que j'ai perdue,
parce que, assur de mourir dsespr, je veux, dans mon amour pour mes
semblables, leur viter, du moins, mon sort affreux.

--En sorte que vous leur imposez toute une vie de souffrance et de
malheur pour leur assurer quoi? Un moment d'illusion qui durera l'espace
d'un soupir.

--Allons, fit Espinosa, sans manifester aucun dpit, je n'ai pas russi
 vous convaincre. Mais, si j'ai chou dans des gnralits, peut-tre
serais-je plus heureux dans un cas particulier que je veux vous
soumettre.

--Dites toujours, fit Pardaillan sur la dfensive.

--Vous, monsieur, dit Espinosa sans la moindre ironie, vous qui tes
un preux, toujours prt  tirer l'pe pour le faible contre le fort,
refuserez-vous de prter l'appui de votre pe  une cause juste?

--Cela dpend, monsieur, fit le chevalier, imperturbable. Ce qui vous
apparat comme noble et juste peut m'apparatre,  moi, comme bas et
vil.

--Monsieur, fit Espinosa en le regardant en face, laisseriez-vous
accomplir un assassinat sous vos yeux sans essayer d'intervenir en
faveur de la victime?

--Non pas, certes!

--Eh bien, monsieur, dit nettement Espinosa, il s'agit d'empcher un
assassinat.

--Qui veut-on assassiner?

--Le roi Philippe.

--Diantre! monsieur, fit Pardaillan, qui reprit son sourire gouailleur,
il me semble pourtant que Sa Majest est de taille  se dfendre!

--Oui, dans un cas normal. Non, dans ce cas tout particulier. Un homme,
un ambitieux, a jur de tuer le roi. Il a mrement et longuement prpar
son forfait. A cette heure, il est prt  frapper, et nous ne pouvons
rien contre ce misrable, parce qu'il a eu la diabolique adresse de se
faire adorer de toute l'Andalousie, et que porter la main sur lui serait
provoquer un soulvement irrsistible. Parce que, pour l'atteindre et
sauver le roi, il faudrait frapper les milliers de poitrines qui se
dresseront entre cet homme et nous. Le roi n'est pas l'tre sanguinaire
que vous croyez, et, plutt que de frapper une multitude d'innocents
gars par les machinations de cet ambitieux, il prfre s'abandonner
aux mains de Dieu. Mais, nous, monsieur, qui avons pour devoir sacr de
veiller sur les jours de Sa Majest, nous cherchons un moyen d'arrter
la main criminelle avant l'accomplissement de son forfait, sans
dchaner la fureur populaire. Et c'est pourquoi je vous demande si vous
consentez  empcher ce crime monstrueux.

--Il est de fait, dit Pardaillan, qui cherchait  discerner la vrit
dans l'accent du grand inquisiteur, que, bien que le roi ne me soit
gure sympathique, il s'agit d'un crime que je ne pourrais laisser
s'accomplir froidement s'il dpendait de moi de l'empcher.

--S'il en est ainsi, dit vivement Espinosa, le roi est sauv et votre
fortune est faite.

--Ma fortune est toute faite, ne vous en occupez donc pas, railla le
chevalier, qui rflchissait profondment. Expliquez-moi plutt comment
je pourrai excuter seul ce que votre Saint-Office ne peut accomplir
malgr la puissance formidable dont il dispose.

--C'est bien simple. Supposez qu'un accident survienne, qui arrte
l'homme avant l'accomplissement de son crime, sans qu'on puisse nous
accuser d'y tre pour quelque chose...

Vous ne pensez pourtant pas que je vais l'assassiner! fit Pardaillan
glacial.

--Non pas, certes, dit vivement Espinosa. Mais vous pouvez vous prendre
de querelle avec lui et le provoquer en combat loyal. L'homme est brave.
Mais votre pe est invincible. Le dnouement de la rencontre est
assur, c'est la mort certaine de votre adversaire. Pour le reste, la
foule n'ira pas, je prsume, s'ameuter parce qu'un tranger se sera pris
de querelle avec El Torero...

J'avais bien devin, pensa Pardaillan. C'est un tour de tratrise 
l'adresse de ce malheureux prince...

--Vous avez bien dit El Torero? dit-il hriss.

--Oui, fit Espinosa avec un commencement d'inquitude. Auriez-vous des
raisons personnelles de le mnager?

--Monsieur, dit Pardaillan d'un air glacial, je me contenterai de vous
dire que vous me proposez l un bel assassinat dont je ne me ferai pas
le complice.

--Pourquoi? fit doucement Espinosa.

--Mais, fit Pardaillan du bout des lvres, d'abord parce qu'un
assassinat est une action basse et vile, et qu'avoir os me la proposer
constitue une injure grave. Prenez garde! La patience n'a jamais t une
de mes vertus, et les propositions injurieuses que vous me faites depuis
une heure me dgagent des obligations que je crois vous avoir. Mais,
comme vous pourriez ne pas comprendre ces raisons, je vous avertis
simplement que don Csar est de mes amis. Et, si j'ai un conseil  vous
donner,  vous et  votre matre, c'est de ne rien entreprendre de
fcheux contre ce jeune homme.

--Pourquoi? fit encore Espinosa avec la mme douceur.

--Parce que je m'intresse  lui et que je ne veux pas qu'on y touche,
dit froidement Pardaillan, qui se leva.

--Je vois avec regret que nous ne sommes pas faits pour nous entendre,
dit Espinosa livide.

--Je l'ai vu du premier coup... je l'ai mme dit  votre matre, fit
Pardaillan toujours froid.

--Monsieur, dit Espinosa impassible, je vous ai engag ma parole que
vous quitteriez le palais sain et sauf. Si je tiens ma parole, c'est
que je suis sr de vous retrouver et, alors, je vous briserai
impitoyablement, car vous tes un obstacle  des projets patiemment
labors... Allez donc, monsieur, et gardez-vous bien.

Pardaillan le regarda bien en face et, l'air tincelant, sans
forfanterie, avec une assurance impressionnante:

--Gardez-vous vous-mme, monsieur! dit-il.

Et il sortit d'un pas ferme et assur, suivi des yeux par Espinosa, qui
souriait d'un sourire trange.



XV

LE PLAN DE FAUSTA

Ponte-Maggiore avait entran Montalte hors de l'Alcazar. Sans prononcer
une parole, il le conduisit sur les berges  peu prs dsertes du
Guadalquivir, non loin de la tour de l'Or,  l'entre de la ville.

Un moine, qui paraissait plong dans de profondes mditations, marchait
 quelques pas derrire eux et ne les perdait pas de vue.

Lorsque Ponte-Maggiore fut sur la berge, il jeta un regard autour de
lui, et, ne voyant personne, il se campa en face de Montalte, et d'une
voix haletante:

--coute, Montalte, dit-il, ici comme  Rome, je te demande une dernire
fois: veux-tu renoncer  Fausta?

--Jamais! dit Montalte avec une sombre nergie.

Les traits de Ponte-Maggiore se convulsrent, sa main se crispa sur la
poigne de sa dague. Mais, faisant un effort surhumain, il se matrisa,
et ce fut d'un ton presque suppliant qu'il reprit:

--Sans renoncer  elle, tu pourrais du moins la quitter...
momentanment. Nous tions amis, Montalte, nous pourrions le
redevenir... Si tu voulais, nous partirions, nous retournerions tous
deux en Italie.

--Sais-tu que le pape est malade? Ton onde est bien vieux, bien us...
Nous avons un intrt capital  nous trouver  Rome au moment o il
mourra, toi, Montalte, pour toi-mme, puisque tu tais dsign pour
succder  Sixte; moi, pour mon oncle, le cardinal de Crmone.

A l'annonce de la maladie de Sixte-Quint, Montalte ne put rprimer
un tressaillement. La tiare avait toujours t le but de ses rves
d'ambition. Et il se trouvait pris soudain entre son amour et son
ambition. Il n'hsita pas et secoua la tte avec une rsolution
farouche.

--Tu mens, Sfondrato, dit-il. Comme moi tu te soucies peu de la mort du
pape et de qui lui succdera... Tu veux m'loigner d'elle!

--Eh bien, oui, c'est vrai! gronda Ponte-Maggiore, la pense que je vis
loin d'elle, tandis que, toi, tu peux la voir, lui parler, la servir,
l'aimer... te faire aimer peut-tre... cette pense me met hors de moi.
Il faut que tu partes, que tu viennes avec moi!... Je ne la verrai
jamais, mais tu ne la verras pas davantage...

Montalte haussa furieusement les paules, et d'une voix sourde:

--Insens! dit-il. Sa prsence m'est aussi indispensable pour vivre que
l'air qu'on respire... La quitter!... autant vaudrait me demander ma
vie!...

--Meurs donc! en ce cas, rugit Ponte-Maggiore, qui se rua, la rapire au
poing.

Montalte vita le coup d'un bond en arrire et, dgainant d'un geste
rapide, il reut le choc sans broncher et les fers se trouvrent engags
jusqu' la garde.

Pendant quelques instants, ce fut, sous l'clatant soleil, une lutte
acharne; coups foudroyants suivis d'aplatissements soudains, sans aucun
avantage marqu de part et d'autre.

Enfin, Ponte-Maggiore, aprs quelques feintes habilement excutes, se
tendit brusquement et son pe vint s'enfoncer dans l'paule de son
adversaire.

Au moment o il se redressait avec un rugissement de joie triomphante,
Montalte, rassemblant toutes ses forces, lui passa son pe au travers
du corps. Tous deux battirent un instant l'air de leurs bras, puis se
renversrent comme des masses. Alors, d'un coin d'ombre o il tait
tapi, surgit le moine qui s'approcha des deux blesss, les considra un
instant sans motion et se dirigea aussitt vers la tour de l'Or o
il pntra par une porte drobe. Quelques instants plus tard, il
reparaissait, conduisant d'autres moines porteurs de civires sur
lesquelles les deux blesss, vanouis, furent chargs et transports
avec prcaution dans la tour.

Montalte, le moins grivement atteint, revint  lui le premier. Il
se vit dans une chambre qu'il ne connaissait pas, tendu sur un lit
moelleux aux courtines soigneusement tires. Au chevet du lit, une
petite table encombre de potions, de linges  pansement. De l'autre
ct de la table, un deuxime lit hermtiquement clos.

Entre les deux lits, le moine allait et venait  pas menus et feutrs,
versait des liquides pais et inconnus, minutieusement doss, prparait
avec un soin mticuleux une sorte de pommade bruntre.

Lorsque le moine s'aperut que le bless devait tre veill, il
s'approcha du lit, tira les rideaux, et d'une voix douce, nuance de
respect:

--Comment Votre minence se sent-elle?

--Bien! rpondit Montalte d'une voix faible.

Le moine eut ce sourire satisfait du praticien qui constate que tout
marche normalement.

--Votre minence sera sur pied dans quelques jours,  moins d'imprudence
grave de sa part, dit-il.

Montalte brlait du dsir de poser une question. Il esprait bien avoir
tu Ponte-Maggiore et il n'osait s'informer. A ce moment, un gmissement
se fit entendre. Le moine se prcipita et tira les rideaux du deuxime
lit d'o partait le gmissement.

Hercule Sfondrato! pensa Montalte. Je ne l'ai donc pas tu!

Et une expression de rage et de haine s'tendit sur ses traits
bouleverss. De son ct, Ponte-Maggiore aperut tout d'abord la tte
livide de Montalte et la mme expression de haine et de dfi se lut dans
ses yeux.

Cependant, le moine-mdecin s'empressait. Avec une adresse et une
lgret de main remarquables, il appliquait sur la blessure un linge
fin recouvert d'une paisse couche de la pommade qu'il venait de
fabriquer et, soulevant la tte de son malade avec des prcautions
infinies, il lui faisait absorber quelques gouttes d'un lixir.
Aussitt une expression de bien-tre se rpandait sur les traits
de Ponte-Maggiore et le moine, en reposant la tte sur l'oreiller,
murmurait:

--Surtout, monsieur le duc, ne bougez pas... Le moindre mouvement peut
vous tre funeste.

Duc! pensa Montalte. Cet intrigant a donc russi  arracher  mon oncle
ce titre qu'il convoitait depuis si longtemps!

Sous l'effet bienfaisant des pansements habiles et des cordiaux
nergiques du moine, les deux blesss avaient recouvr toute leur
conscience et, maintenant, se jetaient des regards furieux, chargs de
menaces.

Le moine se dirigea vivement vers une pice voisine. L, un religieux
attendait, plong dans la prire et la mditation... du moins en
apparence. Le moine-mdecin lui dit quelques mots  voix basse et revint
prcipitamment se placer entre ses deux malades.

Au bout de quelques instants, un homme entra dans la chambre et
s'approcha du moine-mdecin qui se courba respectueusement, tandis que
Montalte et Ponte-Maggiore, reconnaissant le visiteur, murmuraient avec
une sourde terreur:

Le grand inquisiteur!

Espinosa eut une interrogation muette  l'adresse du mdecin qui
rpondit par un geste rassurant et ajouta:

--Ils sont sauvs, monseigneur!... Mais voyez-les... je crains  chaque
instant qu'ils ne se ruent l'un sur l'autre et ne s'entretuent!

Le grand inquisiteur, avec une fixit troublante, fit un geste
imprieux. Le moine se courba profondment et se retira aussitt de son
pas silencieux. Espinosa prit un sige et s'assit entre les deux lits,
face aux deux blesss qu'il tenait sous son regard dominateur.

--a, dit-il, d'un ton trs calme, tes-vous des enfants ou des
hommes?... Comment! vous, cardinal Montalte, et vous, duc de
Ponte-Maggiore, vous qui passez pour des hommes suprieurs, dignes de
commander  vos passions!... Et quelle passion!... la jalousie aveugle
et stupide!...

Et, comme ils faisaient entendre tous deux un sourd grondement de
protestations, Espinosa reprit avec plus de force:

--J'ai dit stupide... je le maintiens!... Eh! quoi, vous ne voyez donc
rien? Niais que vous tes? Pendant que vous vous entre-dchirez, qui
triomphera? Oui? Pardaillan!... Pardaillan qui est aim, lui! Pardaillan
qui russira  vous prendre Fausta pendant que vous serez bien occups 
vous mordre... et il aura bien raison!

--Assez! assez! monseigneur, rla Ponte-Maggiore, tandis que Montalte,
l'oeil inject, crispait furieusement ses poings.

Le grand inquisiteur reprit sur un ton plus rude:

--Au lieu de vous ruer l'un sur l'autre, unissez vos forces et vos
haines par le Christ! Elles ne sont pas de trop pour combattre et
terrasser votre ennemi commun. Alors, quand vous l'aurez tu, il sera
temps de vous entretuer, si vous n'arrivez pas  vous entendre.

Montalte et Ponte-Maggiore se regardrent, hsitants et effars. Ils
n'avaient pas song, ni l'un ni l'autre,  cette solution pourtant
logique.

--C'est pourtant vrai ce que vous dites, monseigneur! murmura Montalte.

--Croyez-vous sincrement que Pardaillan est seul  redouter pour vous?

--Oui, rlrent les deux blesss.

--Voulez-vous rellement le terrasser, le voir mourir d'une mort lente
et dsespre?

--Oh! tout mon sang en change de cette minute!

--Eh bien, alors, soyez amis et allis. Jurez de marcher la main dans la
main jusqu' ce que Pardaillan soit mort. Jurez-le sur le Christ! ajouta
Espinosa en leur tendant sa croix pastorale.

Et les deux ennemis, rconcilis dans une haine commune contre le rival
prfr, tendirent la main sur la croix et grondrent d'une mme voix:

--Je jure!...

--C'est bien, dit gravement Espinosa, je prends acte de votre serment!
Alliance offensive et dfensive, et sus  Pardaillan!

--Sus  Pardaillan! C'est jur, monseigneur.

--Cardinal Montalte, dit Espinosa en se levant, vous tes moins
grivement atteint que le duc de Ponte-Maggiore; je le confie  vos bons
soins. Il n'y a pas un instant  perdre; il faut que vous soyez sur pied
le plus tt possible. Songez que vous avez affaire  un rude lutteur,
qui, pendant que vous tes Clous ici, par votre faute, ne perd pas son
temps, lui. Au revoir, messieurs.

Et Espinosa sortit de son pas lent et grave.

Suivant la promesse du grand inquisiteur, Fausta, escorte de
Sainte-Maline, Montsery et Chalabre, avait quitt l'Alcazar avec tous
les honneurs dus  son rang.

Fausta aimait  s'entourer d'un luxe inou partout o elle allait. A
cet effet, elle semait l'or  pleines mains. Le luxe fabuleux dont elle
s'entourait faisait partie d'un systme, un peu thtral, savamment
tudi. C'tait comme une sorte de mise, en scne blouissante destine
 frapper l'imagination de ceux qui l'approchaient, tout en mettant en
relief sa beaut.

A Sville, Fausta s'tait fait immdiatement amnager une demeure
somptueuse o s'entassaient les meubles prcieux, les tentures
chatoyantes, les bibelots rares, les toiles de matres les plus rputs
de l'poque. Ce fut dans cette demeure que sa litire la conduisit.

Rentre chez elle, ses femmes la dpouillrent du fastueux costume de
cour qu'elle avait revtu pour sa visite  Philippe II, et lui passrent
une ample robe de lin fin, tout unie et d'une blancheur immacule.
Ainsi vtue, elle se retira dans sa chambre  coucher, pice o nul ne
pntrait et qui contrastait trangement, par sa simplicit, avec les
splendeurs qui l'environnaient.

L, sre que nul oeil indiscret ne pouvait l'pier, elle sortit de son
sein la dclaration de Henri III que Espinosa avait failli lui enlever.
Elle la considra longtemps d'un air rveur, puis elle l'enferma dans
un petit tui  fermoir secret qu'elle plaa dans un tiroir habilement
dissimul au fond d'un coffre en chne massif.

Ces prcautions prises, elle s'assit et, sans que son visage perdt
rien de ce calme majestueux qu'elle devait  une longue tude, elle
rflchit:

Ainsi, j'ai rencontr Pardaillan chez Philippe, et cette rencontre a
suffi pour me faire trbucher encore!

Et, avec un sourire indfinissable:

Il est vrai que Pardaillan lui-mme est venu me dlivrer!... Il
est vrai que, si Espinosa est bien l'homme que je crois, le geste
chevaleresque de Pardaillan lui cotera la vie... Mais Espinosa
osera-t-il profiter du traquenard qu'il avait si admirablement
machin?... Ce n'est pas sr! La diplomatie de ce prtre est lente et
tortueuse. Moi seule, j'ose vouloir et je sais aller droit au but... Lui
aussi!... Pourquoi ne veut-il tre  moi?... Que ne ferions-nous pas si
nous tions unis?...

Sa pense eut une nouvelle orientation en songeant  Philippe II:

L'impression que j'ai produite sur le roi m'a paru Profonde...
Sera-t-elle durable? Alors que j'esprais l'blouir par l'lvation de
mes conceptions, ma beaut seule a paru impressionner cet orgueilleux
vieillard. Eh bien, soit... L'amour est une arme comme une autre et par
lui on peut mener un homme... surtout quand cet homme est affaibli par
l'ge.

Et, revenant  ce qui tait le fond de sa pense:

Toutes mes rencontres avec Pardaillan me sont fatales... Si Pardaillan
revoit Philippe, cet amour du roi s'teindra aussi vite qu'il s'est
allum. Pourquoi?... Comment?... Je n'en sais rien! mais cela sera,
c'est inluctable... Il faut donc que Pardaillan meure!...

Encore un coup une saute dans sa pense:

Myrthis!... O peut tre Myrthis en ce moment? Et mon fils?... Ils
doivent tre en France maintenant. Comment les retrouver?... Qui envoyer
 la recherche de mon enfant! Je cherche vainement, nul ne me parat
assez sr.

Et, avec un accent intraduisible:

Fils de Pardaillan!... Si ton pre t'ignore, si ta mre t'abandonne,
que seras-tu? que deviendras-tu?...

Longtemps elle resta, ainsi  songer. Enfin, elle fit venir son
intendant, lui donna des instructions et demanda:

--Monsieur le cardinal Montalte est-il l?

--Son minence n'est pas encore rentre, madame.

Fausta frona le sourcil et elle rflchit.

Cette disparition est trange... Montalte me trahirait-il? Ne
lui a-t-on pas plutt tendu quelque embche? Il doit y avoir de
l'Inquisition l-dessous... J'aviserai...

--Messieurs de Sainte-Maline, de Chalabre et de Montsery?
interrogea-t-elle, tout haut.

--Ces messieurs sont avec le sire de Bussi-Leclerc qui sollicite la
faveur d'tre reu.

--Faites entrer au salon le sire de Bussi-Leclerc, avec mes
gentilshommes.

L'intendant sortit. Fausta entra au salon, et prit place dans un
fauteuil monumental et somptueux comme un trne, en une de ces attitudes
de charme et de grce dont elle avait le secret, et attendit.

Quelques instants plus tard, Bussi-Leclerc et les trois ordinaires
s'inclinaient respectueusement devant elle.

Cette superbe assurance sombra piteusement devant l'accueil hautain de
Fausta, qui, avec un fugitif sourire de mpris, rpondit:

--Soyez les bienvenus, messieurs. Asseyez-vous. Nous avons  causer.

Les quatre gentilshommes s'inclinrent en silence et prirent place dans
les fauteuils disposs autour d'une petite table qui les sparait de la
princesse.

--Messieurs, reprit Fausta, vous avez bien voulu accourir du fond de la
France pour m'apporter l'assurance de votre dvouement et l'appui de
vos vaillantes pes. Le moment me parat venu de faire appel  ce
dvouement. Puis-je compter sur vous?

--Madame, dit Sainte-Maline, nous vous appartenons.

--Jusqu' la mort! ajouta Montsery.

--Donnez vos ordres, fit simplement Chalabre.

--Avant toute chose, je dsire tablir nettement les conditions de votre
engagement.

--Les conditions que vous nous avez faites nous paraissent trs
raisonnables, madame, dit Sainte-Maline.

--Combien vous rapportait votre emploi auprs de Henri de Valois?
demanda Fausta en souriant.

--Sa Majest nous donnait deux mille livres par an.

--Sans compter la nourriture, le logement, l'quipement.

--Sans compter les gratifications et les menus profits.

--C'tait peu, fit simplement Fausta.

--Monsieur Bussi-Leclerc nous a offert le double en votre nom, madame.

--Monsieur de Bussi-Leclerc s'est tromp, dit froidement Fausta qui
frappa sur un timbre.

A cet appel, l'intendant, porteur de trois sacs rebondis, fit son
entre.

Du coin de l'oeil, les trois spadassins soupesrent les sacs et se
regardrent avec des sourires merveills.

--Messieurs, dit Fausta, il y a trois mille livres dans chacun de ces
sacs... C'est le premier quartier de la pension que j'entends vous
servir... sans compter la nourriture, le logement et l'quipement...
sans compter les gratifications et les menus profits.

Les trois eurent un blouissement. Cependant Sainte-Maline, non sans
dignit, s'exclama:

--C'est trop! madame... beaucoup trop!

Les deux autres approuvrent de la tte, cependant que, des yeux, ils
caressaient les vnrables sacs.

--Messieurs, reprit Fausta toujours souriante, vous tiez au service
du roi. Vous voici  celui d'une princesse qui deviendra souveraine un
jour, peut-tre...

--Prenez donc sans scrupules ce qui vous est donn de grand coeur,
ajouta-t-elle, dsignant les sacs.

--Madame, dit avec chaleur Montsery, qui tait le plus jeune, entre le
service du plus grand roi de la terre et celui de la princesse Fausta,
croyez bien que nous n'hsiterons pas un seul instant.

--Mme sans compensation! ajouta Sainte-Maline, en faisant disparatre
un des trois sacs.

--Ni menus profits, dit Chalabre  son tour, en subtilisant d'un geste
prompt le deuxime sac.

Ce que voyant, Montsery, pour ne pas tre en reste, s'empara du dernier
sac en disant:

--C'est pour vous obir, madame.

Fausta dit soudain:

--Vous allez en expdition, messieurs.

Les trois dressrent l'oreille.

--La mme somme vous sera compte  la fin de l'expdition...

Les trois furent aussitt debout.

--Il s'agit de Pardaillan, messieurs.

--Ah! ah! pensa Bussi, je me disais aussi: de quelle entreprise mortelle
cette gnrosit, plus que royale, est-elle le prix?

L'enthousiasme des trois spadassins tomba instantanment. Les faces
panouies devinrent graves et inquites, les yeux scrutrent les coins
d'ombre, comme s'ils se fussent attendus  voir apparatre celui dont le
nom seul suffisait  les affoler.

--Trouvez-vous toujours votre service pay trop cher? demanda Fausta,
sans raillerie.

Les trois hommes hochrent la tte.

--Ds l'instant o il s'agit de Pardaillan, non, mortdiable! ce n'est
pas trop cher!

--H quoi! hsiteriez-vous? demanda encore Fausta.

--Non, par tous les diables!... Mais Pardaillan... Diantre! madame, il y
a de quoi hsiter!

--Savez-vous que nous courons fort le risque de ne jamais dpenser les
pistoles qui tintent dans'ce sac?

Fausta, toujours glaciale, dit simplement:

--Dcidez-vous, messieurs.

Baissant la voix instinctivement, comme si celui dont ils prmditaient
le meurtre et t l pour les entendre, Sainte-Maline dit:

--Il s'agit donc de?...

Et un geste d'une loquence terrible traduisit sa pense.

Toujours brave et rsolue, avec un imperceptible ddain, Fausta formula
tout haut, froidement, rsolument, ce que le brave n'avait pas os dire:

--Il faut tuer Pardaillan!

--Ah bah! aprs tout un homme en vaut un autre! trancha Sainte-Maline.

Et, d'un commun accord, avec des rictus de dogues prts  mordre, la
rapire au poing, les trois crirent:

--Sus  Pardaillan!

Fausta sourit. Et, sre d'eux, elle se tourna vers Bussi.

--Le sire de Bussi-Leclerc se croit-il trop grand seigneur pour entrer
au service de la princesse Fausta?

--Madame, fit vivement Bussi, croyez bien que je serais fort honor
d'entrer  votre service.

--Dans une entreprise contre Pardaillan, le concours d'une pe telle
que la vtre serait d'un appoint prcieux. Faites vos conditions
vous-mme.

Bussi-Leclerc se leva. D'un geste violent il tira sa dague, et, avec un
accent de haine furieuse, il gronda:

--Madame, pour avoir la joie de plonger ce fer dans le coeur de
Pardaillan, je donnerais, sans hsiter, non seulement ma fortune
jusqu'au dernier denier, mais encore mon sang jusqu' la dernire
goutte... Mon concours vous est donc tout acquis... Plus tard, madame,
j'accepterai les offres gracieuses que vous voulez bien me faire. Pour
le moment, et pour cette entreprise, il vaut mieux que je garde mon
indpendance.

--Quand vous croirez le moment venu, monsieur, vous me trouverez dans
les mmes dispositions  votre gard.

--En attendant, madame, dit-il, souffrez que je sois le chef de cette
entreprise... Ne vous fchez pas, messieurs, je ne doute ni de votre
zle ni de votre dvouement, mais vous agissez pour le compte de madame,
tandis que j'agis pour mon propre compte, et, quand il s'agit de sa
haine et de sa vengeance, Bussi-Leclerc, voyez-vous, n'a confiance qu'en
lui-mme.

--Avez-vous un plan trac, monsieur de Bussi? demanda Fausta.

--Trs vague, madame.

--Il faut cependant que Pardaillan meure... le plus tt possible,
insista Fausta en se levant.

--Il mourra! grina Bussi avec assurance.

Fausta interrogea du regard les trois ordinaires qui grondrent.

--Il mourra!

--Allez, messieurs, dit Fausta en les congdiant avec un geste de
souveraine.

Ds qu'ils furent dans la vaste salle qui leur servait de dortoir,
le premier soin des trois ordinaires fut d'ventrer leurs sacs, et
d'aligner les piles d'or et d'argent avec des airs de jubilation
intense.

--Trois mille livres! exulta Montsery en faisant sauter dans sa main une
poigne de pices d'or. Jamais je ne me suis vu si riche!

--Le service de Fausta est bon!

--M'est avis que nous ne tenons pas encore la gratification, murmura
Chalabre en hochant la tte.

Et Montsery, exprimant tout haut ce qu'il pensait tout bas:

--C'est dommage!... Il me plaisait,  moi, ce diable d'homme!

--C'est pourtant ce mme homme que nous devons attaquer...

--Que veux-tu, Montsery, on ne fait pas toujours ce qu'on veut.

--Et, puisque la mort de Pardaillan doit nous assurer l'abondance et la
prosprit, ma foi! tant pis pour Pardaillan! dcida Sainte-Maline.



XVI

LE CAVEAU DES MORTS VIVANTS

Lorsque Pardaillan, aprs avoir quitt Espinosa, se trouva de nouveau
dans le couloir, il se secoua et, avec un soupir de soulagement:

Ouf! Me voil enfin sorti de ce cabinet savamment machin, certes, mais
qui manquait vraiment trop de scurit avec ses chausse-trapes et ses
planchers  bascule... Ici, du moins, je sais o je pose le pied.

Et, de son coup d'oeil si prompt et si sr, tudiant le terrain autour
de lui:

--Hum! C'est bientt dit! Qui me prouve que ce couloir n'est pas machin
comme le cabinet d'o je sors? De quel ct aller?

--De quel ct sortir? A droite ou  gauche?... Ce brave monsieur
Espinosa aurait bien pu me renseigner... Si je retournais lui demander
mon chemin?

Pardaillan esquissa un geste pour rouvrir la porte. Mais il rflchit:

Ouais! Ne vais-je pas me remettre bnvolement dans la gueule du
loup?... Pourquoi souriait-il de si trange faon quand je l'ai
quitt?... Je n'aime pas beaucoup ce sourire-l... Peut-tre serait-il
prudent de ne pas trop se fier  la bonne foi de ce prtre... Voyons!
je suis venu par la droite, continuons par la gauche... Que diable!
j'arriverai toujours quelque part!

Ayant ainsi dcid, il se mit rsolument en route, aux aguets, la main
sur la garde de l'pe bien dgage, prte  jaillir du fourreau  la
moindre alerte.

Le corridor dans lequel il se trouvait tait trs large. C'tait comme
une artre centrale  laquelle venaient aboutir une multitude de voies
transversales plus troites. Quelques rares fentres jetaient, par-ci
par-l, une nappe de lumire tamise par les vitraux multicolores, en
sorte que ces couloirs taient, dans leur plus grande tendue, plutt
sombres ou mme compltement obscurs.

Au bout d'une cinquantaine de pas, le couloir central tournait
brusquement  gauche. Pardaillan avait franchi la plus grande partie de
la distance sans encombre, lorsqu'en approchant du tournant il entendit
le bruit d'une troupe nombreuse en marche.

Par malchance, juste  cet endroit, se trouvait une fentre. Impossible
de passer inaperu. Il s'arrta.

Au mme instant, un commandement bref se fit entendre:

--Halte!

Un silence de quelques secondes. Suivi du bruit des armes poses 
terre, un brouhaha de conversations bruyantes, des alles et venues, les
diffrents bruits particuliers  une troupe qui s'installe.

Diable! pensa Pardaillan, ils vont camper ici?

Il rflchit un instant, puis eut un de ces gestes rsolus qu'il avait
dans les circonstances graves et murmura:

C'est ici que nous allons voir ce que vaut la parole de M. le grand
inquisiteur de toutes les Espagnes... Allons!...

Et il reprit sa marche en avant, sans se presser.

A peine avait-il fait quelques pas, qu'un groupe d'hommes d'armes
dboucha dans le couloir. Ces hommes ne parurent pas remarquer la
prsence du chevalier. Riant et plaisantant, ils s'approchrent de la
fentre, s'assirent en rond sur les dalles et se mirent  jouer aux ds.

Comme il allait tourner  gauche, Pardaillan se heurta  un deuxime
groupe qui s'en allait rejoindre le premier, soit pour se mler  la
partie, soit pour y assister en spectateur. Pardaillan passa au milieu
des soldats, qui s'cartrent devant lui sans faire la moindre remarque.

Allons, pensa-t-il, dcidment, ce n'est pas  moi qu'ils en veulent!

Cependant, comme le couloir dans lequel il venait de s'engager tait
occup par une dizaine d'hommes qui paraissaient s'tablir l comme pour
y camper, ainsi qu'il l'avait pens, tout en poursuivant son chemin d'un
air trs calme, le chevalier se tenait prt  tout.

Il avait dj dpass le groupe sans que nul ft attention  lui. Il n'y
avait plus devant lui qu'un soldat qui s'tait arrt et, accroupi sur
les dalles, paraissait trs attentionn  rparer une de ses chaussures.

Pardaillan sentit la confiance lui revenir.

Il se trouvait presque  la hauteur du soldat accroupi. Alors il
entendit une voix murmurer:

--Tenez-vous sur vos gardes, seigneur... vitez les rondes... on veut
vous prendre... Surtout ne revenez jamais en arrire, la retraite vous
est coupe...

Pardaillan, qui allait dpasser le soldt, se retourna vivement pour lui
rpondre, mais dj l'homme s'tait lanc et rejoignait ses camarades
en courant.

Oh! oh! pensa le chevalier qui se hrissa, je me suis trop ht
de faire amende honorable... Qui est cet homme, et pourquoi me
prvient-il?... A-t-il dit vrai?... Oui, morbleu! voici les hommes qui
s'alignent et me barrent le chemin... Un, deux, trois, quatre, cinq
rangs de profondeur, tous arms de mousquets... Malepeste! M. Espinosa
fait bien les choses, et, si je me tire de l, ce ne sera vraiment pas
de sa faute!

Il s'loigna  grands pas en grommelant:

Eviter les rondes!... C'est plus facile  dire qu' faire... Si
seulement je connaissais la structure de ces lieux!... Quant  revenir
en arrire, je n'aurais garde de le faire...

Le couloir dans lequel il se trouvait tait redevenu sombre et, comme
cette demi-obscurit le favorisait, il avanait d'un pas souple et
allong, vitant de faire rsonner les dalles, pas trop inquiet, en
somme, bien que sa situation ft plutt prcaire.

Tout  coup un bruit de pas, devant lui, vint l'avertir de l'approche
d'une nouvelle troupe.

Une des rondes qu'il me faut viter, murmura-t-il en cherchant
instinctivement autour de lui.

Au mme instant la ronde dboucha d'un couloir transversal et vint droit
 lui.

Me voici pris entre deux feux! songea-t-il.

En regardant attentivement il aperut, sur sa gauche, une embrasure;
d'un bond, il se jeta dans ce coin d'ombre plus paisse et s'appuya  la
porte qui se trouvait l.

Or, comme il ttait de la main pour se rendre compte, il sentit que la
porte cdait. Il poussa un peu plus et jeta un coup d'oeil rapide par
l'entrebillement: il n'y avait personne. Il se glissa avec souplesse,
repoussa vivement la porte sur lui et resta l, l'oreille tendue,
retenant son souffle. La ronde passa. Pardaillan eut un soupir de
soulagement. Et, comme le bruit de pas s'tait perdu au loin, il voulut
sortir et tira la porte  lui: elle rsista. Il insista, chercha: la
porte qu'il avait  peine pousse, actionne par quelque ressort cach,
s'tait ferme d'elle-mme et il lui tait impossible de l'ouvrir.

Diable! murmura-t-il, voil qui se complique.

Sans s'obstiner, il abandonna la porte et inspecta le rduit qui l'avait
abrit momentanment.

C'tait une espce de cul-de-sac. Il y faisait trs sombre, mais le
chevalier, qui, depuis sa sortie du cabinet d'Espinosa, marchait presque
constamment dans une demi-obscurit, y voyait suffisamment pour se
rendre compte de la disposition des lieux. En face la porte il distingua
un petit escalier tournant.

Bon! songea-t-il, je passerai par l... je n'ai d'ailleurs pas le
choix.

Rsolument il s'engagea dans l'escalier fort troit et monta lentement,
prudemment. L'escalier mergeait du sol sans rampe et aboutissait  une
sorte de vestibule. Sur ce vestibule, trois portes, une de face, l'autre
 droite, la troisime  gauche de l'escalier.

D'un coup d'oeil, Pardaillan se rendit compte de cette disposition. Il
eut une moue significative et murmura:

Si ces portes sont fermes, me voil pris comme un rat dans une
souricire.

Comme en bas, comme dans les couloirs, il se trouvait plong dans une
demi-obscurit qui, jointe  un silence funbre, commenait  peser
lourdement sur lui. Il regrettait presque d'avoir cout l'homme qui
lui avait conseill d'viter les rondes. Il se secoua pour faire tomber
cette impression de terreur qui s'appesantissait sur lui. Il allait se
diriger au hasard vers l'une des trois portes, lorsqu'il crut entendre
un murmure touff sur sa gauche. Il changea de direction, s'approcha et
entendit distinctement une voix qui disait:

--Eh bien, que fait-il?

Espinosa! songea Pardaillan qui reconnut la voix. Voyons ce qui se
trame l derrire.

Et, l'oreille colle contre la porte, il concentra toute son attention.

Une deuxime voix inconnue rpondait:

--Il erre dans le ddale des couloirs o il est perdu.

Cornes du diable! gronda Pardaillan, ceci me concerne  n'en pas
douter. Si je me tire de ce mauvais pas, vous paierez cher votre
trahison, monsieur Espinosa.

De l'autre ct de la porte, la voix de Espinosa reprenait sur ce ton
bref et imprieux qui lui tait habituel:

--Les troupes?

--Cinq cents hommes, tous arms de mousquets, occupent cette partie du
palais. Des postes de cinquante hommes gardent toutes les issues. Des
rondes de vingt  quarante hommes sillonnent les corridors dans tous les
sens, fouillent toutes les pices. Si l'homme se heurte  l'une de ces
rondes ou  l'un de ces postes, une dcharge gnrale le foudroie...

--Tte et ventre! rugit Pardaillan exaspr, c'est ce qu'il faudrait
voir!

Et, dans sa tte, avec l'instantanit de l'clair, le plan d'vasion
se dessinait net et prcis, d'une simplicit remarquable: entrer
brusquement, saisir Espinosa, lui mettre la pointe de l'pe sur la
gorge et lui dire:

Vous allez me conduire  l'instant hors de ce coupe-gorge ou sinon, foi
de Pardaillan, je vous tripe avant que d'tre broy moi-mme!

Tout cela n'tait qu'un jeu, mais, pour l'accomplir, il fallait que la
porte ne ft pas ferme  clef.

Cependant, Espinosa donnait ses ordres:

--Il faut l'acculer  la salle des tortures et l'obliger  y pntrer.

--C'est facile, monseigneur, fit la voix inconnue: l'homme est bien
oblig de passer par les voies que nous laissons libres devant lui.

La torture! rugit Pardaillan flamboyant de colre, la pense est digne
de ce prtre doucereux et flon. Mais, par Pilate! Il ne me tient pas
encore!

Et, en disant ces mots, il appuya l'paule contre la porte, s'arc-bouta
solidement et, comme il allait pousser de toutes ses forces, il touffa
une clameur de joie et de triomphe. La porte qu'il avait crue ferme ne
l'tait pas. Il n'eut qu' la pousser et se rua dans la pice.

Elle tait vide.

D'un coup d'oeil rapide, il en fit le tour: il n'y avait aucune issue
visible autre que celle par o H venait de pntrer. Elle tait sans
meubles, froide, obscure.

Ds qu'il vit la pice absolument vide, Pardaillan se rappela avec
quelle facilit la porte du bas s'tait si nigmatiquement et si mal 
propos ferme sur lui.

Si celle-ci se ferme toute seule sur moi, je suis perdu! songea-t-il.

Et, en mme temps, d'un bond, il sortit plus vite qu'il n'tait rentr.
Et, ds qu'il fut revenu dans le vestibule, la porte, mue par un
mcanisme invisible, se referma d'elle-mme.

Il tait temps! murmura Pardaillan en passant la main sur son front o
pointait la sueur de l'angoisse.

Il s'appuya contre la porte pour se rendre compte. Elle tait bien close
et paraissait assez solide pour rsister  un assaut.

Machinalement, il jeta les yeux autour de lui et demeura stupfait: il
ne se reconnaissait plus.

L'escalier tournant avait disparu. Le trou bant par o il tait entr
tait combl. L'instant d'avant il y avait trois portes, maintenant il
n'y en avait plus que deux: celle sur laquelle il s'appuyait encore et
celle qui aurait d se trouver en face de l'escalier.

Si solide que ft le cerveau de Pardaillan, il commenait  sentir
l'affolement le gagner. Il avait beau se raidir, il sentait peu  peu
l'horreur le pntrer.

Ajoutez qu'il tait  jeun, et que, depuis des heures peut-tre, il
errait ainsi, pourchass et traqu de couloir en couloir.

S'il y avait danger de mort, il n'y avait pas  en douter, et ce n'est
pas cela qui tait fait pour l'effrayer. Mais o tait ce danger? En
quoi consistait-il?

On savait donc que j'tais l, aux coutes? grommelait le chevalier. Et
que me veut-on, dcidment? M'obliger  me rfugier dans la chambre
des tortures? Le sclrat qui parlait ici tout  l'heure a justement
observ: l'homme sera bien oblig de passer par les voies que nous
laisserons libres devant lui!

Et, avec cette froide raillerie qui ne l'abandonnait jamais, mme dans
les passes les plus prilleuses:

L'homme, c'est moi! L'homme!... Il ne lui suffit pas d'assassiner les
gens, il faut encore qu'il les injurie!...

Il demeura un moment rveur et murmura:

La chambre des tortures! Eh bien, soit, allons voir ce qui nous attend
dans cette salle!

Et, d'un pas rude, il se dirigea vers la porte, bien certain de la
trouver ouverte.

Pardieu! ricana-t-il en voyant qu'elle cdait sous sa pression, puisque
je dois passer par l!

Il franchit le seuil, et, une fois de plus, il se trouva dans un
couloir. Et toujours la mme demi-obscurit, le mme silence...

Pardaillan tait habitu  se dompter, et d'ailleurs il s'tait trouv
dj  plus d'une aventure prilleuse. Il avait mis l'pe  la main et
il allait d'un pas ferme et tranquille, mettant une sorte d'orgueil 
conserver une allure de sang-froid. Mais, de l'effort qu'il faisait, il
sentait la sueur couler de son front  grosses gouttes, et son coeur
battait la chamade pendant qu'il se disait:

Voici ma dernire aventure. Pour cette fois, le diable lui-mme ne
saurait, je crois, me tirer de ce mauvais pas!

Il avait dj parcouru un assez long chemin, tournant et retournant
sans cesse, et sans s'en douter, dans les mmes couloirs, qui
s'enchevtraient comme  plaisir, sondant les coins d'ombre plus
paisse, ttant le sol avant de poser le pied, cherchant toujours,
sans la trouver, une sortie  ce fantastique labyrinthe o il errait
perdument.

Tout  coup, sans qu'il pt discerner d'o elle venait, devant lui, dans
l'ombre, il devina, plutt qu'il ne la vit, une nouvelle troupe
qui, silencieusement, venait  sa rencontre. Il s'arrta et couta
attentivement.

Ils sont au moins une trentaine, pensa-t-il, et il me semble voir
briller les fameux mousquets dont la dcharge doit me foudroyer.

D'un geste rapide, il assujettit son ceinturon, s'assura que la dague
tait bien  sa porte et se ramassa, tincelant, prt  bondir,
retrouvant instantanment tout son sang-froid, puisqu'il n'avait plus
devant lui que des tres de chair et d'os comme lui.

Il faut en finir, gronda-t-il, je charge!... Que diable! je trouverai,
bien moyen de passer!

Il allait bondir et charger, ainsi qu'il avait dit; il s'arrta net:
derrire lui, surgie il ne savait d'o, une autre troupe s'avanait 
pas de loup. Une fois encore, il tait pris entre deux feux.

Eh bien, non! rflchit Pardaillan, ce serait folie pure! Mortdiable!
il ne s'agit pas de se faire tuer stupidement... il faut sortir vivant
d'ici!...

Il chercha autour de lui et vit, sur sa gauche, toujours une embrasure.

Parbleu! grogna-t-il, puisque je dois aboutir  la chambre de torture,
je pensais bien qu'on m'aurait mnag une de ces voies dans lesquelles
je dois passer.

Et, avec un sourire railleur, il poussa la porte qui cda, ainsi qu'il
l'avait prvu. Il pensait que les gens d'armes allaient passer sans
s'arrter. Il repoussa rageusement la porte en maugrant:

En voil encore une que je ne pourrai plus ouvrir!

La porte pousse violemment claqua, mais ne se ferma pas.

Tiens! s'tonna Pardaillan, elle reste ouverte, celle-l! Qu'est-ce que
cela veut dire?

Comme pour le renseigner, une voix cria soudain:

--Nous le tenons! il est entr l!

Au mme instant, il entendit une galopade dsordonne.

Ah! ah! pensa Pardaillan, cette fois-ci, ces braves vont m'attaquer.
Bataille! soit; aussi bien j'aime mieux cela que tout ce mystre.

Tout en monologuant de la sorte, Pardaillan ne perdait pas son temps et
inspectait les lieux.

Encore un cul-de-sac! s'exclama-t-il. Au fait, c'est peut-tre toujours
le mme qui change d'aspect et o je suis ramen sans m'en douter.

Dans ce cul-le-sac, il ne vit rien qu'un norme bahut plac justement 
ct de la porte. Sans perdre un instant, il le poussa devant la porte.
Il tait temps; la mme voix qui s'tait dj fait entendre disait en
frappant la porte:

--Il est l! Je l'ai vu se glisser.

--Enfoncez la porte, commanda une autre voix imprative, nous le tenons!

--Pas encore! railla Pardaillan, camp devant le bahut.

Les coups commencrent  branler la porte et, en mme temps, des rires,
des plaisanteries, des menaces clataient. Le chevalier comprenait
parfaitement que, dans le cul-de-sac obscur, il lui serait impossible de
tenir tte  cinquante ou soixante assaillants. Tout ce qu'il pouvait
esprer, lorsque le bahut serait tomb--ce qui ne pouvait tarder--tait
d'en dcoudre quelques-uns. Mais il devait fatalement succomber sous
le nombre. Il continuait donc de chercher instinctivement par o il
pourrait battre en retraite. Comme il jetait autour de lui des regards
scrutateurs, ses yeux tombrent sur l'emplacement occup prcdemment
par le bahut. D'un bond, il fut sur l'endroit et vit, l, une ouverture
que le bahut servait  dissimuler sans doute, et qu'il n'avait pas
remarque au premier abord. Il se pencha. C'tait encore un petit
escalier qui s'enfonait dans le sol.

Pardaillan rflchit une seconde:

Puisque c'est par l qu'on veut que je passe, passons, dcida-t-il
sur-le-champ.

Et il s'engagea dans l'troit escalier tournant. Il descendit  ttons
et compta soixante marches, au bout desquelles il se trouva dans un
troit souterrain plong dans une obscurit complte, et si bas qu'il
fut forc de se courber. A ttons, toujours, il fit une vingtaine de
pas, assez surpris de n'tre pas poursuivi, A ce moment, il entendit
derrire lui un bruit assez semblable au grincement d'une grille pousse
violemment. Il se retourna, et ses bras tendus heurtrent en effet, une
grille qui venait de se fermer sur lui.

Une herse, murmura Pardaillan. On ne veut pas me poursuivre... mais on
ne veut pas non plus que je revienne sur mes pas.

La situation du chevalier, traqu dans les couloirs du haut, tait
brillante compare  celle dans laquelle il se trouvait maintenant. En
haut, il pouvait aller et venir, en se tenant droit, dans des couloirs
spacieux, il y voyait suffisamment pour se diriger, et il respirait
un air qui sentait bien un peu le moisi,  la vrit, mais qui, somme
toute, tait encore respirable. Ici, les choses changeaient d'aspect.

Plus de dalles propres et luisantes d'abord. Un sol fangeux et gluant,
sem de flaques dans lesquelles il s'enfonait jusqu' la cheville. Ici,
plong dans des tnbres paisses, il tait oblig d'aller  ttons et
de se tenir courb en deux. A chaque instant, il sentait le rpugnant
contact d'animaux immondes, qui fuyaient sous ses pas.

Pour comble d'infortune, son estomac hurlait la faim, et la fatigue
de ces interminables marches et contre-marches commenait  se faire
cruellement sentir, et cependant il ne voulait pas s'arrter.

Tout lui semblait prfrable  ce frisson qui s'emparait de lui ds
qu'il sjournait.

De l'angoisse, il passait maintenant  la fureur.

Il tait furieux contre Espinosa qui manquait odieusement  sa parole
et lui infligeait ce singulier supplice d'une chasse abominable o il
jouait le rle du gibier aux abois. Et cela seul lui faisait prsumer ce
qui l'attendait dans la salle des tortures, terme mortel de cette course
affolante o tout se terminerait pour lui dans les raffinements de
quelque supplice monstrueux.

Il tait furieux contre Fausta. cause initiale de tout ce qui lui
advenait. Enfin, il tait furieux contre lui-mme, se reprochant
amrement son manque de rsolution, exaspr  tel point que, pour un
peu, il se ft accus de couardise, cherchant, trs sincrement,  se
persuader qu'il aurait d foncer sur les hommes d'armes et que tout,
mme la mort, tait prfrable  sa situation prsente et surtout  ce
danger inconnu qui le guettait et qui fondrait sur lui, quand il serait
dans la salle des tortures.

Et, dans ce dsarroi de ses penses, au milieu de l'affolement, au plus
fort de la fureur, une lueur d'espoir et de rconfort, en cette suprme
constatation:

Heureusement M. d'Espinosa, qui pense  tout et machine admirablement
le guet-apens, a oubli de me faire dsarmer. Mordieu! j'ai encore ma
dague et ma rapire; avec cela je dfie le sieur Espinosa de me livrer
vivant  ses bourreaux!

A ce moment il buta sur un obstacle. Il tta du bout du pied: c'tait la
premire marche d'un escalier.

Faut-il monter? rflchit-il. Ne vaudrait-il pas tout autant m'asseoir
l et attendre la mort? Oui, mais la mort par la faim!

Il frissonna longuement et:

Non, par tous les diables! Tant qu'il me reste un souffle de vie, tant
que j'aurai la force de tenir une arme, je dois me dfendre. Montons!...
Allons voir ce qui nous attend  la chambre des tortures.

Il monta. L'escalier aboutissait  une salle vote, faiblement claire
par un soupirail situ tout en haut de la vote. Et ce ple crpuscule,
succdant aux tnbres opaques dans lesquelles il s'tait dbattu, lui
parut clair et joyeux comme un ciel radieux. Et, lui qui sortait d'une
tombe, il aspira avec dlices l'air tide et moisi qui tombait du
soupirail.

Il prouva instantanment un peu de bien-tre. Avec le bien-tre, la
confiance et le courage lui revinrent aussitt.

Il secoua sur les dalles luisantes ses semelles lourdes des boues
accumules dans le souterrain et, avec un sourire de satisfaction, il
s'cria tout haut, pour le plaisir d'entendre une voix humaine:

--A la bonne heure, mordieu! Ici, on respire, on y voit, on n'a pas 
lutter avec les immondes btes qui m'assaillent en bas. Tte et ventre!
il fait bon vivre!

Ayant ainsi philosoph, il tudia les lieux avec sa promptitude
habituelle. Alors il plit et murmura:

Ah! ah! me voici donc accul en cette fameuse salle des tortures qui
doit tre pour moi la fin de tout!

Sa physionomie prit l'expression hermtique et glaciale qu'elle avait au
moment de l'action; et, de son oeil froid, il tudia plus minutieusement
ce lieu patibulaire.

La salle tait relativement propre. Jusque hauteur d'homme, les murs
taient revtus de plaques de marbre blanc, elle tait dalle de mme
marbre blanc, et de nombreuses rigoles, qui la sillonnaient dans tous
les sens, servaient  l'coulement du sang des malheureux sur qui la
main de l'inquisiteur s'tait appesantie.

Il y avait l, pendus  des crochets, poss  terre ou sur des
tablettes, une collection complte de tous les instruments de torture en
usage, et Dieu sait si l'poque tait fconde en inventions de ce
genre! Il y en avait mme d'indits. Pinces, tenailles, masses de fer,
couteaux, haches de toutes dimensions et de toutes formes, rchauds,
paquets de cordes, instruments bizarres et inconnus se trouvaient l,
rangs mthodiquement et soigneusement entretenus.

L'escalier par lequel il avait pntr l aboutissait de plain-pied 
la salle. Il n'y avait pas de porte. C'tait comme un trou noir qui se
perdait dans la nuit opaque.

Presque en face de ce trou, trois marches et une porte barde de fer,
dfendue par une serrure et deux verrous de dimensions extraordinaires.

Si cette porte se ft trouve devant Pardaillan, au cours de sa fuite
perdue, il n'et pas manqu d'aller  elle, avec la quasi-certitude de
la trouver ouverte.

Mais Pardaillan tait logique. Il savait qu'il devait aboutir l, il
savait que cette salle d'horreur tait le terme o il devait trouver la
mort. Comment? Par quel moyen? Il n'en savait rien. Mais il l'avait
dit lui-mme: l tait la fin de tout pour lui. Pardaillan tait
donc certain que cette porte tait bien cadenasse, et qu'essayer de
l'branler serait peine inutile. Par l sans doute viendraient le
bourreau et ses aides, et qui sait? peut-tre aussi Espinosa, dsireux
d'assister  son agonie.

Pardaillan haussa les paules et ddaigna d'approcher la porte, de la
visiter soigneusement. A quoi bon user ses forces en efforts superflus?
Tout  l'heure il aurait besoin de toute sa vigueur pour tenir tte aux
assassins.

Instruit par l'exprience, il marchait en sondant le terrain, craignant
une surprise ou quelque coup de tratrise que les machinations
fantastiques dont il tait la victime lui faisaient une ncessit de
prvoir et de redouter. Il choisit dans le tas une lourde masse de fer
garnie de pointes acres; il prit en outre un couteau  lame courte
et large--ceci pour le cas o sa dague et sa rapire viendraient  se
briser dans le choc qu'il devinait imminent.

Il saisit un escabeau de chne massif qui servait sans doute au
bourreau, le trana dans un angle, et, la rapire au poing, la dague et
le couteau  la ceinture, la masse  porte de la main, il s'assit et
attendit en tablissant lui-mme la situation.

Ainsi, on ne pourra m'attaquer que de front!... A moins que ces murs
ne s'cartent d'eux-mmes pour permettre de m'assaillir par-derrire.
Ainsi, du moins, je puis me reposer un instant... si on m'en laisse le
temps.

Combien de temps resta-t-il ainsi? Des heures, peut-tre. Tant qu'il
avait march, le feu de l'action l'avait empch de songer  la faim.
Maintenant qu'il tait immobile, elle se faisait imprieusement sentir.
Sans doute aussi avait-il la fivre, car une soif ardente le dvorait et
le faisait cruellement souffrir.

Alors, pour la premire fois, cette pense atroce lui vint que,
peut-tre, Espinosa avait conu cette ide vraiment diabolique de le
laisser mourir de faim et de soif. Cette pense lui donna le frisson de
la malemort et il fut aussitt sur pied en grondant:

Par Pilate et Barrabas! il ne sera pas dit que j'aurai attendu
stupidement la mort sans rien tenter pour l'viter... Cherchons,
mort-diable! cherchons!...

Invinciblement, ses yeux se portaient sur la porte, dont l'aspect
formidable l'avait tout d'abord rebut, et il formula sa pense  haute
voix:

--Qui me dit qu'elle est ferme?... Pourquoi ne pas s'en assurer? Et, en
parlant, il franchissait les trois marches, il tait sur la porte. Les
lourds verrous, soigneusement huils, glissrent facilement et sans
bruit.

Le coeur lui battait  grands coups dans la poitrine; il examina la
serrure. Elle tait ferme et bien ferme.

Il tira vigoureusement  lui: la porte rsista. Elle ne fut mme pas
branle.

Alors, il lcha la serrure pour examiner le chambranle et la gche. Il
touffa un cri de joie.

Cette gche tait maintenue par deux vis  grosses ttes rondes. La
dvisser n'tait qu'un jeu; les instruments ne manquaient pas dans la
chambre pour mener  bien cette opration.

Il eut tt fait de trouver une lame qui lui servit de tournevis, et,
tout en travaillant, il se disait:

Pardieu! j'y suis!... les gens qu'on amne ici sont gnralement
enchans et escorts de gardes... sans cela on n'aurait pas commis
l'imprudence de placer aussi maladroitement cette serrure... Espinosa a
oubli ce dtail... il a oubli que j'ai les mains libres... aussi, j'en
profite. En moins de temps qu'il ne faut pour l'crire, les deux vis
taient arraches. Au moment de tirer la porte  lui, il s'arrta, la
sueur de l'angoisse au front, et murmura:

Et si elle est maintenue par des verrous extrieurs?...

Mais, se secouant furieusement, il saisit  deux mains l'norme serrure
et tira  lui: la gche tomba sur les marches, et la porte s'ouvrit.

Pardaillan s'lana avec un rugissement de joie dlirante. En effet, il
l'avait entendu, Espinosa voulait le forcer  entrer dans la chambre de
torture; l, tout devait tre fini. Or, pour une cause qu'il ignorait,
nul n'tait intervenu, ou peut-tre Espinosa avait-il rellement pens 
le laisser mourir de faim dans ce cachot.

Or, il tait sorti vivant de ce lieu d'horreur qui devait tre son
tombeau; il n'avait donc plus rien  redouter, les embches de
l'inquisiteur devaient s'arrter l o il devait trouver la mort. Cela
lui paraissait trs clair. De l la joie puissante qui l'treignait.

Avec un soupir de joie, il murmura:

Allons, je commence  croire que je m'en tirerai!

Il commena par repousser la porte et regarda autour de lui. Il se
trouvait dans une faon de petit vestibule et il avait en face de lui
une porte simplement pousse. Il la tira  lui et entra. Il se trouva
alors dans une alle troite, largement claire par un oeil-de-boeuf
situ tout en haut,  droite.

Ouf, s'cria joyeusement le chevalier, voici enfin le ciel! J'ai bien
cru que je ne le verrais plus.

En effet, ce n'tait plus ici le jour tamis d'un intrieur, c'tait la
lumire pleine, clatante, qui pntrait par l. Le tout tait d'arriver
jusque-l. Pour ce faire, Pardaillan chercha autour de lui, ce qu'il
n'avait pas encore fait jusque-l, suffoqu qu'il tait par la joie de
revoir le ciel et la lumire.

Oh! diable! fit-il en reculant, ce n'est pas gai!

Effectivement, ce n'tait pas gai! il tait dans un caveau mortuaire.
Surmontant sa rpugnance, il se livra  un examen attentif de sa
nouvelle prison.

Sur sa gauche se dressaient trois cases garnies toutes les trois de
cercueils en plomb. Sur sa droite, il y avait trois cases, mais une
seule, celle du bas, tait garnie. Les deux autres baient, attendant le
dpt funbre qui devait leur tre confi provisoirement.

Mais, ce qu'il y avait de bizarre, c'est que ces cases, au lieu d'tre
en maonnerie, comme cela se pratique gnralement, taient en bois de
chne massif et lourd.

Pardaillan ne s'attarda pas  ce dtail. Il eut un rire silencieux et,
dsignant les deux cases vides:

Pardieu! Voil une chelle toute trouve pour atteindre cette lucarne.

Sans hsiter, il posa le pied sur le cercueil du bas et se hissa jusqu'
la case du haut o il dut s'allonger tout de son long sur le ventre.

a n'est pas prcisment drle, mais, enfin, je n'ai pas le choix et ce
n'est vraiment pas le moment de faire la petite bouche, pensa-t-il.

L'oeil-de-boeuf tait coup par deux barreaux en croix. Pardaillan
sortit la tte entre les barreaux et regarda. La vue donnait sur des
jardins. Il mesura de l'oeil la hauteur et eut un sourire:

Un saut magnifique.

A droite de la lucarne, un mur. Non loin, deux fentres ogivales garnies
de vitraux de couleurs  sujets religieux.

La chapelle du palais! pensa Pardaillan. Aux barreaux, maintenant!

Il se recula, se tassa le plus qu'il put pour allonger le bras et tter
les barreaux.

Ils sont en bois!

Et il se mit  rire de bon coeur. Cette fois, il tait bien
dfinitivement sauv. Briser ce frle obstacle, se laisser glisser,
franchir le mur qu'il voyait l-bas, tout cela ne serait qu'un jeu pour
lui. Il tait maintenant plein de joie, de forces et de courage. Sa
dlivrance lui paraissait assure, certaine, et il se voyait racontant
cette fantastique aventure  son ami Cervantes.

Cependant il s'agissait maintenant de briser l'obstacle, qui ne
rsisterait pas longtemps  sa poigne vigoureuse.

Dj il avait saisi le barreau  pleines mains et tirait de toutes ses
forces, lorsqu'il sentit que quelque chose montait doucement sous lui,
pesait sur sa gorge.

Oh l! Qu'est ceci! j'trangle... nota-t-il et il rentra
prcipitamment la tte.

Au mme instant ce quelque chose passa brusquement  un pouce de son
visage. Il entendit un bruit sec, comme celui d'un couvercle qui se
rabat, et il fut plong dans une obscurit complte.

Il projeta vivement ses jambes  gauche pour descendre. Il heurta
violemment une cloison.

Il voulut reculer, se soulever... Partout, il se heurtait  du bois
dur comme du fer... Il se sentait press dans des cloisons paisses et
solides, basses et troites, dans lesquelles il respirait pniblement,
serr de toutes parts.

Pardaillan tait enferm vivant dans un cercueil.

Il eut un sourire atroce et ferma les yeux en songeant:

Voil donc la surprise que me mnageait Espinosa! Voici donc le pige
final qu'il me tendait et dans lequel j'ai donn tte baisse comme un
tourneau!

Alors, le cercueil pivota lentement sur lui-mme et, lorsqu'il
s'immobilisa, une multitude de petites lumires scintillrent soudain
devant ses yeux blouis.

Refoulant  force de volont l'pouvante qui l'agrippait, Pardaillan
chercha d'o venaient ces lumires.

Il vit qu'un petit judas ouvert tait amnag dans l'intrieur de sa
bote,  hauteur du visage.

Monsieur d'Espinosa veut que je voie et que j'entende... Soit,
regardons et coutons.

Et Pardaillan regarda. Et voici ce qu'il vit:

L'intrieur dsert de la chapelle. Le choeur brillamment clair. Au
milieu de l'alle centrale un catafalque autour duquel brlaient huit
cierges.

Avec cette intuition qui lui tait particulire, Pardaillan devina que
ce catafalque lui tait destin et qu'on allait porter l son cercueil.

Quatre moines taills en athltes surgirent de l'ombre et s'approchrent
du cercueil. Et voici ce que Pardaillan entendit:

--On va donc clbrer l'office des morts?

--Oui, mon frre.

--Pour qui?

--Pour celui qui est dans le cercueil.

--L'homme qui a pass par la chambre de torture?

--La chambre de torture, vous le savez, mon frre, n'est qu'un
pouvantail destin  attirer le condamn dans le caveau des morts
vivants.

Au mme instant une cloche se mit  sonner le glas. La porte de la
chapelle du roi s'ouvrit  deux battants, et une longue thorie de
moines, recouverts de cagoules blanches, cierges en main, entra, et,
d'un pas lent et solennel, vint se ranger devant l'autel. Puis le
bourreau, seul, tout rouge, qui vint se placer devant le catafalque.

Derrire le bourreau, des moines encore, recouverts de cagoules de
toutes les couleurs, qui vinrent se ranger autour du catafalque jusqu'
ce que la petite chapelle ft pleine. Un prtre, revtu des habits
sacerdotaux de deuil, monta  l'autel, flanqu de ses desservants et de
ses enfants de choeur.

Les mugissements de l'orgue se dchanrent, se rpandirent en volutes
sonores sous les votes de la royale chapelle qu'ils emplirent d'une
musique tour  tour plaintive et menaante.

Alors, les moines rassembls l, en un choeur formidable, entonnrent le
_de Profondis_.

Et l'office des morts commena. Pardaillan, fou d'horreur, glac
d'pouvant, secou du frisson mortel, Pardaillan, vivant, dut assister
 son propre office des morts.

Il se raidit, se dbattit, hurla, frappa des pieds et des poings les
parois de son troite prison.

Mais les sons de l'orgue couvrirent ses appels dsesprs. Mais,
lorsqu'il frappait plus fort, les moines, impassibles, mugissaient:

_Miserere nobis... Dies irae! Dies illa!_

Et, quand cet interminable office prit fin, les moines se retirrent
comme ils taient venus: en procession lente et solennelle. Les
desservants teignirent les cierges de l'autel. Tout retomba dans le
silence et la pnombre. Enfin, autour du catafalque, faiblement clair
par quelques lampes d'argent qui tombaient de la vote, il n'y eut plus
que les quatre moines porteurs...

Pardaillan sentit ses cheveux se hrisser quand il entendit un de ces
moines demander, avec une indiffrence placide:

--La fosse de ce malheureux est-elle creuse?

--Il y a plus d'une heure qu'elle est prte.

--Alors, dpchons-nous de le porter en terre, car voici qu'il est
l'heure de souper.

Et Pardaillan sentit qu'on le soulevait, qu'on l'emportait. Alors,
rassemblant toutes ses forces, la bouche colle contre le judas, il
cria:

Mais je suis vivant!... Sacripants, vous n'allez pas m'enterrer
vivant!...

Comme s'ils eussent t sourds, les quatre sinistres porteurs
continurent imperturbablement leur route, le cahotant abominablement,
n'apportant aucune prcaution dans l'accomplissement de leur funbre et
abominable besogne, uniquement proccups qu'ils taient de se rendre au
plus vite au rfectoire.

Bientt Pardaillan sentit un air plus frais caresser son visage, qu'il
tenait obstinment coll contre le judas. Il se vit au grand air, dans
un jardin, et il frissonna:

Le cimetire!...

Si l'office des morts lui avait paru d'une lenteur mortelle, la
marche vers le trou suprme lui parut s'accomplir avec une rapidit
fantastique. C'est qu'il esprait encore qu'un miracle s'accomplirait en
sa faveur et il comprenait que, lorsqu'il serait dans le trou, que la
terre pserait sur lui lourde et glaciale, tout espoir de dlivrance
serait  jamais perdu. Il sentit qu'on le posait assez rudement sur un
sol meuble.

Il perut distinctement le glissement des cordes sous le cercueil qui
fut soulev, glissa doucement et tomba mollement au fond de la fosse.

Une voix de basse tonitrua:

_Requiescat in pace!_

Et la terre s'abattit lourdement sur lui. Alors Pardaillan s'abandonna.
Et, avec une rsignation o perait encore et malgr tout une pointe de
raillerie, il murmura:

Cette fois-ci, me voici mort et enterr!

Cet accs de dsespoir ne dura pas longtemps. Presque aussitt il se
ressaisit et recommena  crier furieusement,  talonner le couvercle 
grands coups,  se meurtrir les coudes et les paules en s'efforant de
faire clater les parois. Combien de temps s'coula ainsi?

Il n'en eut pas conscience.

Et, comme, pour la centime fois peut-tre, s'arc-boutant de toutes
ses forces dcuples par le dsespoir et la rage, il essayait de faire
sauter le couvercle, tout  coup, au moment o il rlait,  bout de
forces et de courage, sur une faible pousse de l'paule, le couvercle
s'ouvrit comme de lui-mme, et-on dit.

--Mort de tous les diables! hurla Pardaillan.

Il tait livide, hagard, tremblant de fureur et d'horreur. Il respira
 grands coups comme s'il n'et pu rassasier ses poumons et passa
machinalement sa main sur son front d'o coulaient de grosses gouttes de
sueur. Il tait  genoux au milieu de son cercueil et regardait autour
de lui sans voir, avec des yeux de fou, ne pensant pas  fuir.

Il ne remarqua pas qu'il tait dans un jardin et non dans un cimetire
comme il l'avait cru. Il ne remarqua mme pas que sa fosse n'avait
presque pas de profondeur et que toute la terre qu'on avait jete sur
lui,  pleines pelletes, s'tait, par suite de quelque agencement
spcial, parpille  droite et  gauche, laissant le cercueil bien
dgag.

Il ne remarqua rien, il ne vit rien... qu'une chose:

C'est qu'il tait vivant et libre, qu'il avait de l'air et de l'espace
devant lui, et que, maintenant, enrag de vengeance, il tait rsolu 
tordre le cou de ce sclrat d'Espinosa qui avait combin le supplice
sans nom qu'on venait de lui infliger, et que, sa bonne rapire au
poing, bravant la mousquetade, il se sentait enfin de force  tenir tte
 tous les sbires de l'inquisiteur.

Enfin, sa tte en feu un peu rafrachie par l'air frais du soir--la nuit
commenait  tomber--ayant retrouv un peu de sang-froid, il escalada
lestement la fosse et,  pas rudes et allongs, avec cette foudroyante
rapidit de dcision qu'il avait dans l'action, il se dirigea droit vers
une porte drobe situe juste en face de lui.

Arriv devant la porte, il tira sa rapire et brusquement il ouvrit.
La porte donnait sur une cour occupe militairement par une compagnie
d'hommes d'armes...

Pardaillan fit rsolument deux pas en avant. Tout de suite il se heurta
 l'officier de garde commandant la troupe, lequel, en le voyant,
s'cria d'un air tonn:

--Monsieur de Pardaillan! D'o sortez-vous donc?

Pardaillan entendit-il ou n'entendit-il pas? Il ne comprit qu'une chose:
c'est que l'officier ne cherchait pas  lui barrer le passage.

--Par o sort-on? rpondit-il.

Au reste, sans attendre la rponse, il tourna  droite, au hasard, sans
savoir, et s'loigna  grands pas.

L'officier cria  son tour:

--Eh! monsieur de Pardaillan! pas par l!

Et, comme le chevalier continuait son chemin sans se tourner, sans se
dtourner d'un pouce, l'officier courut aprs lui, le saisit par le bras
et dit, trs poliment:

--Vous vous trompez, monsieur de Pardaillan, ce n'est pas par l qu'on
sort... c'est par ici.

-Et, du doigt, il dsignait la direction oppose.

--Vous dites, monsieur? hoqueta Pardaillan stupide d'effarement, ne
sachant s'il rvait o s'il tait veill.

L'officier rpondit paisiblement:

--Vous m'avez fait l'honneur de me demander o tait la sortie. Je vous
fais remarquer que vous vous trompez... La sortie est  gauche et non 
droite.

--Ah! a, monsieur, gronda Pardaillan qui se sentait devenir fou, vous
n'tes donc pas l pour m'arrter?

--Quelle plaisanterie, monsieur, fit l'officier en souriant. J'ai, il
est vrai, reu l'ordre d'arrter quiconque se prsentera devant moi.
Mais cet ordre ne concerne pas M. de Pardaillan!

Le chevalier regarda l'officier jusqu'au fond des yeux. Il vit qu'il
tait de bonne foi. Il rengaina aussitt et, saluant  son tour l'homme
qui lui parlait:

--Excusez-moi, monsieur, fit-il doucement, je crois que j'ai pris la
fivre... l... dans ces couloirs.

--Cela se voit, dit l'officier toujours souriant.

A ce moment, une voix, qu'il reconnut aussitt, dit avec calme:

--Ne vous avais-je pas donn ma parole que vous pourriez sortir comme
vous tiez entr?

--Espinosa! gronda Pardaillan. Mais d'o sort-il?

Le grand inquisiteur, en effet, paraissait avoir surgi de terre.
Pardaillan s'approcha d'Espinosa jusqu' le toucher et, les yeux
flamboyants, avec ce calme glacial qui, chez lui, tait l'indice d'une
colre blanche rfrne  force de volont, il lui dit en plein visage:

--Vous arrivez  propos, monsieur! Il me semble que nous avons un compte
 rgler!

Espinosa ne broncha pas. Avec ce calme imperturbable qui lui tait
particulier, il reprit paisiblement:

--Si vous ne m'aviez pas fait l'injure de douter de cette parole, si
vous aviez pass avec confiance au milieu des troupes, vous n'auriez pas
vcu ces quelques heures de transes mortelles. C'est une leon que j'ai
voulu vous donner, monsieur. En mme temps, c'est un avertissement.
Rappelez-vous que, quoi que vous fassiez, quelles que soient les
apparences, vous serez, dans cette ville immense, en mon pouvoir et dans
ma main, comme vous l'avez t dans ce palais.

Et, avec un accent o perait, comme malgr lui, une sorte d'intrt:

--Croyez-moi, monsieur de Pardaillan, vous tes l'homme des luttes
piques sous le soleil clatant, face  face et les yeux dans les yeux.
Rentrez chez vous, en France, monsieur de Pardaillan; ici vous serez
broy, et vraiment j'en aurais du regret, car vous tes un brave.

Pardaillan allait rpliquer vertement. Dj Espinosa avait disparu sans
qu'il et discern par o ni comment.



XVII

OU BUSSI-LECLERC VERSE DES LARMES

Pardaillan tait entr dans le palais  neuf heures du matin. Quand il
sortit, la nuit tait venue.

Comme on tait en t,  une poque o les jours sont encore longs, il
calcula mentalement qu'il avait d passer de huit  neuf heures  errer
dans les couloirs et les souterrains dont trois ou quatre dans le
cercueil.

Je voudrais bien voir la figure que ferait M. Espinosa si on lui
infligeait pareil supplice, maugra-t-il en s'loignant. La nasse
mtallique o m'enferma, l'an pass, la douce Fausta, compare au
se jour que je viens de faire, tait un lieu de dlices. Cordieu!
l'horrible invention! Comment ne suis-je pas devenu fou?

Il tait livide, avec quelque chose de hagard au fond des prunelles, et
il marchait en titubant comme un homme ivre.

Et, tout en se htant par les rues dsertes et obscures, car la nuit
tait tout  fait venue, il bougonnait:

C'est la faim qui m'affaiblit et me fait tituber ainsi. Matre Manuel,
la perle des hteliers d'Espagne, n'aura, je crois, jamais assez de
provisions dans son auberge de la Tour pour apaiser ma fringale.

Et il rdigeait mentalement un de ces menus  faire reculer Gargantua
lui-mme.

Si Pardaillan et t moins affam, moins dprim physiquement, il se
ft sans doute aperu que, depuis sa sortie du palais, quatre ombres
s'taient attaches  ses pas et le suivaient  distance respectueuse
avec une patience inlassable. Mais il ne rvait pour le moment que
ripaille et beuverie.

Si le chevalier ne remarqua rien, nous qui savons, nous avons pour
devoir de renseigner le lecteur, et c'est pourquoi nous le prions de
revenir quelques heures en arrire, au moment o Bussi-Leclerc quittait
Fausta, bien dcid  occire Pardaillan.

Bussi-Leclerc tait un matre en fait d'armes dont la rputation tait
solidement tablie par plus de vingt duels o il avait toujours bless
ou tu son homme...

Cette rputation de matre invincible, c'tait l'orgueil, la gloire,
l'honneur de Bussi-Leclerc. Il y tenait plus qu' tout. Pour maintenir
intacte cette rputation, il et sans hsiter sacrifi sa fortune, sa
situation politique, sa vie et son honneur mme. Or, cette rputation
avait lamentablement sombr le jour o Pardaillan l'avait, comme en se
jouant, dsarm devant tmoins.

Dsarm! lui! Bussi-Leclerc l'invincible! Dsarm  plusieurs reprises!
Il en avait pleur de rage.

Cette msaventure lui avait t d'autant plus douloureuse qu' la suite
de cette rencontre--la quatrime--qu'il tait venu chercher si loin, il
avait d s'avouer  lui-mme que jamais il n'arriverait  toucher ce
diable d'homme qui, par surcrot, se faisait un malin plaisir de le
mnager.

Pardaillan, c'tait donc le dshonneur vivant de Bussi lui-mme.

Or, puisque Pardaillan--et que la foudre m'crase  l'instant mme si
je sais pourquoi!--s'obstine  ne pas me meurtrir, il faut bien que ce
soit moi qui le meurtrisse! rageait Bussi-Leclerc, en arpentant  grands
pas sa chambre. Tte et ventre! mort du diable! il faudra que j'en
arrive l, moi, Bussi!

Bussi-Leclerc tait un bretteur, un spadassin, un homme sans foi ni
loi... mais il n'tait pas un assassin!

Et c'tait la pense d'un assassinat qu'il traduisait par ces mots: en
arriver l, c'tait cela qui l'enrageait, qui le faisait verdir de
honte.

Et pourtant, songeait-il en sacrant, pourtant je ne vois pas d'autre
moyen.

Et, peu  peu, cette ide d'un assassinat, contre laquelle il se
rvoltait, s'insinuait en lui. Il avait beau la chasser, elle revenait,
tenace, tant et si bien qu'il finit par s'crier:

Eh bien, soit! descendons jusque-l s'il le faut!... Aussi bien, il ne
m'est plus possible de continuer  vivre ainsi, et, tant que cet homme
vivra, la pense de mon dshonneur m'assassinera de rage! Allons!...

En maugrant toutes sortes de jurons et de maldictions, il s'en fut
chercher les trois ordinaires qu'il emmena incontinent.

Il tait environ sept heures du soir lorsqu'ils arrivrent  l'Alcazar,
o Bussi s'informa.

--Je ne crois pas que M. l'ambassadeur de S. M. le roi de Navarre soit
sorti, lui rpondit l'officier qu'il interrogeait.

Bussi eut un tressaillement de joie, et il songea.

Aurais-je cette bonne fortune de trouver la besogne faite. Si pourtant
le maudit Pardaillan tait proprement occis dans quelque recoin du
palais!... Je n'en serais pas rduit  un assassinat, moi, Bussi!

Frmissant d'espoir, il entrana ses trois compagnons. Tous quatre se
blottirent dans une encoignure de la place qu'on appelle aujourd'hui
plaza del Triumfo, et ils attendirent. Leur attente ne fut pas
longue. Un peu avant huit heures, Bussi-Leclerc eut le chagrin de voir
Pardaillan bien vivant traverser la place en titubant, ce qui arracha
une imprcation  Bussi qui grina.

Par les tripes de messire Satan! non seulement ce papelard d'Espinosa
l'a laiss chapper, mais encore il me semble qu'il l'a trait
magnifiquement, car l'infernal Pardaillan me parat avoir bu
copieusement!

Ils lui laissrent prudemment prendre une certaine avance, puis ils se
lancrent  sa poursuite, se glissant le long des maisons, se faufilant
sous les arcades.

Cependant, sans se douter de la poursuite dont il tait l'objet, le
chevalier s'tait engag sur les quais, lieu propice, s'il en ft,
 l'excution d'un mauvais coup. On et pu croire qu'il cherchait 
faciliter la besogne des assassins. La vrit est que, nouveau venu dans
la ville, ne connaissant que ce chemin, Pardaillan, avec son habituelle
insouciance du danger, n'avait pas cru devoir se mettre  la recherche
d'un chemin plus sr.

Or, comme il allait d'un pas qui se faisait plus ferme et plus assur
le long des quais encombres et dserts, une ombre, surgie d'un coin
d'ombre, se dressa devant lui, et une voix glapit lamentablement:

--_Por Christo crucificado, une limosna!_ (La charit, au nom du Christ
crucifi!)

Tout autre que Pardaillan,  pareille heure et en pareil lieu, se ft
prudemment cart. Mais Pardaillan, en gnral, n'avait pas les ides
prconues de tout le monde. Il se fouilla donc vivement. Mais, ce
faisant, par une habitude devenue chez lui comme une seconde nature, il
tudiait d'un coup d'oeil pntrant la physionomie du mendiant nocturne.

Ce mendiant, quoiqu'il se tnt courb humblement, paraissait taill en
athlte. Il tait couvert de haillons sordides. Une rude tignasse lui
couvrait le front, cependant que le bas du visage tait enfoui sous une
paisse barbe noire, inculte.

Il sembla au chevalier qu'il avait dj vu quelque part ces yeux
fuyants. Mais ce ne fut qu'une impression vague et fugitive. Cette
physionomie rbarbative lui parut compltement inconnue de lui et il
tendit une pice d'or au mendiant bloui qui se courba jusqu' terre en
grenant tout son chapelet de bndictions.

Pardaillan, son obole donne, passa avec un geste de vague compassion.
Ds que le chevalier eut tourn le dos, le mendiant se redressa
brusquement.

Sa face humble et implorante, l'instant d'avant, paraissait maintenant
terrible. Ses yeux tincelaient d'une joie sauvage et ses lvres avaient
ce rictus d'un fauve couvant sa proie. Son bras se leva dans un geste
foudroyant, et une lame courte jeta dans la nuit une lueur blafarde.

Les quatre assassins  la piste virent le geste imprvu--geste
mortel--du mendiant. Ils s'immobilisrent, se tapirent dans l'ombre,
tmoins muets et haletants du meurtre qui allait s'accomplir sous leurs
yeux. Et Bussi-Leclerc, dans un accs de joie dlirante, hoqueta:

--Mort du diable! s'il nous dbarrasse du Pardaillan, la fortune de ce
mendiant est faite!

Au mme instant, le chevalier pensait:

O diable ai-je vu ces yeux-l?... Et cette voix!... Il me semble
l'avoir entendue dj...

Et, machinalement, il se retourna.

Le bras arm du mendiant ne retomba pas, il se courba plus bas que
jamais et nasilla perdument:

--Muchas gracias seor! (Grand merci, seigneur!)

Pardaillan n'avait rien remarqu. Il reprit sa route en haussant les
paules et murmura  part lui:

Bah! tous ces mendiants se ressemblent ici!

Bussi-Leclerc, lui, eut un juron furieux et gronda:

Brute!... Il le laisse chapper!

Et, toujours suivi des trois ordinaires, il reprit sa chasse, rsolu 
faire payer la dconvenue qu'il venait d'prouver par une magistrale
correction applique en passant au trop maladroit mendiant.

Mais il eut beau regarder et chercher dans l'ombre, le mendiant avait
disparu comme par enchantement.

Pendant ce temps, Pardaillan avait dpass la Tour de l'Or et s'tait
engag dans la rue troite et sombre o tait situe l'auberge de la
Tour, dont il apercevait, non loin de l, le perron, faiblement clair.

Il faut en finir! grogna Bussi-Leclerc au paroxysme de la rage.

Pardaillan avanait insoucieusement. Derrire lui, Bussi, la dague au
poing, allait d'un pas souple et silencieux. Quelques pas encore le
sparaient de l'homme qu'il hassait. Il se ramassa sur lui-mme et, la
dague leve, il franchit d'un bond la distance en rugissant:

--Enfin! je te tiens!

A cet instant prcis, une voix jeune et vibrante cria dans le silence de
la nuit:

--A vous, monsieur de Pardaillan! Prenez garde!.

Au mme moment Bussi-Leclerc reut une violente bourrade qui le fit
trbucher dans son lan. Quant  Pardaillan, il s'tait jet brusquement
de ct, en sorte que le coup, au lieu de l'atteindre entre les paules,
ne fit que l'effleurer au bras.

En mme temps, un homme jeune se plaait au ct du chevalier et le
couvrait de sa rapire. Pardaillan reconnut aussitt cet intrpide
dfenseur. Il eut un sourire moiti attendri et moiti railleur, et
murmura en dgainant, sans se presser:

--Don Csar!

El Torero, car c'tait bien lui qui venait d'arriver si fort  propos
pour dtourner le coup de poignard de Bussi, demanda avec une anxit
qui toucha profondment le chevalier:

--Vous n'tes pas bless, monsieur?

--Non, mon enfant, rassurez-vous!

Pendant ce bref dialogue, Montsery, Chalabre et Sainte-Maline, qui
s'taient laiss distancer par Bussi, accouraient l'pe haute.
Bussi-Leclerc lui-mme qui, emport par son lan, tait all rouler sur
les cailloux, se relevait en sacrant comme un paen et tous quatre, ils
chargrent avec ensemble.

Pardaillan avait, du premier coup d'oeil, reconnu  qui il avait
affaire, et, en voyant les quatre charger, il dit tranquillement  don
Csar:

--Adossons-nous contre cette maison... Ces braves ne seront pas tents
de nous prendre par-derrire.

La manoeuvre s'accomplit avec promptitude et dcision et, lorsque les
quatre foncrent, ils trouvrent deux pointes longues et acres qui les
reurent sans faiblir.

Les choses se trouvaient changes, tout au dsavantage des trois
ordinaires et de Bussi, cumant. L'intervention soudaine et imprvue de
don Csar faisait avorter piteusement leur coup.

En effet, les sides de Fausta n'ignoraient pas que Pardaillan,  lui
seul, tait parfaitement de force  les battre tous les quatre runis.
Ils savaient qu'ils ne pouvaient l'avoir que par coup de tratrise.

Or, non seulement Pardaillan tait maintenant sur ses gardes et leur
faisait face avec sa vigueur accoutume, mais encore, pour comble, voici
qu'un inconnu venait bravement seconder les efforts de celui qu'ils
croyaient tenir. Et le pis est que cet inconnu paraissait manier son
pe avec une matrise incontestable.

Ces rflexions, plutt mlancoliques, traversrent comme un clair le
cerveau des quatre compagnons. Nanmoins, comme ils taient braves,
pas un instant la pense ne leur vint d'abandonner la partie et ils
attaqurent fougueusement, rsolus  se tirer trs honorablement de ce
mauvais pas ou  y laisser leur peau.

Cependant, de sa voix railleuse, Pardaillan disait:

--Bonsoir, messieurs!... Vous voulez donc me meurtrir un peu?

--Monsieur, fit Sainte-Maline en lui portant un coup droit, d'ailleurs
par avec une remarquable aisance, nous vous avons averti ce matin.

--C'est juste, monsieur, reprit Pardaillan, cette fois sans nulle
raillerie, je me souviens... Je me souviens mme si bien que, vous le
voyez, je ne peux me rsoudre  toucher des gentilshommes qui se sont
comports si galamment avec moi ce matin mme.

En effet, chose incroyable, qui stupfiait don Csar et faisait hurler
Bussi, rouge de honte, Pardaillan ne rendait aucun coup. Il avait l'oeil
 tout; son pe, qui paraissait anime d'une vie intelligente, se
trouvait partout  la fois, mais c'tait pour parer comme en se jouant
et non pour attaquer. Et cela ne lui suffisait pas encore; aprs s'tre
rendu compte que don Csar tait un second digne de lui, il lui disait
de sa voix mordante:

--Cher ami, faites comme moi, mnagez ces messieurs, ce sont de braves
gentilshommes.

Et le torador, maintenant amus, faisait comme lui, se contentait de
parer, couvert d'ailleurs par l'pe tincelante et magique du chevalier
qui trouvait moyen de parer mme les coups destins  son second qui,
sans lui, et t touch  deux reprises diffrentes.

Et Pardaillan ne disait pas un mot  Bussi. Il ne paraissait pas mme
l'avoir vu.

Ils taient prs du patio de l'auberge. Au bruit, la porte s'tait
ouverte. Cervantes tait apparu dans l'entrebillement. Il avait mis
tout de suite l'pe  la main et avait voulu se ranger auprs de
ses deux amis, mais le chevalier l'avait clou sur place en disant
paisiblement:

--Ne bougez pas, cher ami... Ces messieurs seront tt lasss.

Et Cervantes, qui commenait  connatre Pardaillan, n'avait pas boug.
Mais il gardait l'pe  la main, prt  intervenir  la moindre
dfaillance.

Et,  la lueur de la lune. Manuel, l'htelier, et des consommateurs
accourus derrire Cervantes, assistrent effars  ce spectacle
fantastique de deux hommes--d'un seul homme et-on aussi bien pu
dire, tant l'pe de Pardaillan se multipliait,--tenant tte  quatre
forcens, hurlant, jurant, sacrant, bondissant, frappant  droite, 
gauche, de la pointe, du revers, des coups furieux, imperturbablement
pars, jamais rendus.

Et, s'adressant  Chalabre, Sainte-Maline et Montsery:

--Messieurs, disait Pardaillan, de sa voix paisible, quand vous serez
fatigus, nous arrterons. Remarquez que je pourrais en finir tout de
suite en vous dsarmant l'un aprs l'autre. Mais ceci est une honte que
je ne veux pas infliger  de galants hommes tels que vous.

Il faut dire, pour tre juste, que les trois ordinaires, en continuant
cet trange combat, avaient compt que Pardaillan finirait par se piquer
au jeu et rendrait enfin coup pour coup. Ds qu'ils virent qu'ils
s'taient tromps et que leurs adversaires s'obstinaient, leur ardeur
se refroidit considrablement, et bientt Montsery, qui, tant le plus
jeune, tait toujours le plus primesautier dans ses mouvements, abaissa
son pe en disant:

--Mortdiable! je ne saurais continuer la lutte dans ces conditions.

Et il rengaina sans attendre l'assentiment de ses compagnons. Comme
s'ils n'eussent attendu que ce signe, Chalabre et Sainte-Maline firent
de mme.

Pardaillan attendait sans doute ce geste, car il rpondit gravement:

--C'est bien, messieurs.

Alors, alors seulement, il parut apercevoir Bussi qui ne dsarmait pas,
lui, et, cartant d'un geste don Csar, il marcha droit  l'ancien
gouverneur de la Bastille. Et, tandis qu'il avanait avec un calme
terrible, parant toujours, Bussi reculait. Et, en reculant, Bussi, les
yeux exorbits fixs sur les yeux de Pardaillan, y lisait le sort qui
l'attendait, et, dans son esprit en dlire, il clama:

--a y est!... Il va me dsarmer encore... toujours!...

Et cela lui parut inluctable. Il comprit si bien que rien au monde ne
saurait lui pargner cette dernire humiliation qu'il sentit son cerveau
chavirer. Brusquement, il baissa la pointe de sa rapire et rla dans un
sanglot atroce:

--Pas a! pas a!... Tout, hormis a!...

Alors, Chalabre, Montsery, Sainte-Maline, qui n'aimaient pas
Bussi-Leclerc, mais du moins rendaient hommage  sa bravoure, virent
avec une motion poignante le spadassin jeter lui-mme son pe derrire
lui et se ruer tte baisse sur la pointe de la lame de Pardaillan, en
hurlant dsesprment:

--Tue-moi!... Mais tue-moi donc!

Si Pardaillan n'avait cart prcipitamment son fer, c'en tait fait de
Bussi-Leclerc.

Alors, voyant que Pardaillan ddaignait de le frapper, Bussi-Leclerc,
comme un fou, s'arracha les cheveux, se meurtrit la figure  coups
d'ongles en criant:

--Oh! dmon! il ne me tuera pas!...

Pardaillan s'approcha de lui et, avec un accent o il y avait plus de
tristesse que de colre:

--Je ne vous tuerai pas, Leclerc, et pourtant j'en aurais le droit... A
chacune de nos rencontres, vous avez voulu me tuer. Moi, j'ai toujours
agi sans haine avec vous... Je me suis content de parer vos coups et
de vous dsarmer, ce que vous ne pouvez me pardonner. Je vous ai connu
gelier et j'ai t votre prisonnier. Je vous ai vu sbire et vous
avez voulu me faire arrter, sachant que ma tte tait mise  prix.
Aujourd'hui, vous avez descendu un chelon de plus dans l'ignominie et
vous avez voulu m'assassiner, lchement, par-derrire! Oui, certes,
j'aurai le droit de vous tuer, Jean Leclerc! Mais ce serait vraiment
trop simple... et, au surplus, je ne suis pas un assassin, moi! Mais,
pour tant de frocit, unie  tant de flonie contre moi, qui ne vous
avais jamais rien fait... si ce n'est d'exercer vos jambes... j'ai
droit  plus et  mieux que le coup de dague que vous implorez. Or, ma
vengeance, la voici: je vous fais grce, Leclerc!... Mais, sachez-le
bien, si vous aviez eu le courage d'affronter mon fer, si vous m'aviez
combattu loyalement, vaillamment, comme un gentilhomme, cette fois-ci,
je ne vous eusse pas dsarm et peut-tre mme vous eusse-je fait la
grce de vous toucher... Mais vous vous tes dsarm vous-mme, Leclerc,
vous vous tes dgrad vous-mme... Restez donc ce que vous avez voulu
tre.

Pardaillan aurait pu continuer longtemps sur ce ton, mais Bussi-Leclerc
en avait entendu plus qu'il n'en pouvait supporter. Bussi-Leclerc, qui
s'tait jet courageusement sur le fer de Pardaillan, ne put endurer
plus longtemps le supplice de ces injures dbites posment, d'une voix
presque apitoye. Il prit sa tte  deux mains, et, se martelant le
front  coups de poing furieux, il s'enfuit en hurlant comme un chien
qui hurle  la mort.

Quand il eut disparu, Pardaillan, se tournant vers les trois ordinaires,
ples et raides d'motion, continua:

--Messieurs, parce que, me croyant en fcheuse posture, vous avez eu, ce
matin, la gnreuse pense de m'offrir vos services, je n'ai pas voulu,
ce soir, vous traiter en ennemis et vous tuer, ainsi que je pouvais le
faire. Mais, ajouta-t-il d'un ton plus rude et en fronant le sourcil,
mais n'oubliez pas que je me crois dgag envers vous maintenant...
Evitez, messieurs, de vous heurter  moi...

Les tmoins de cette scne coutaient avec un bahissement profond cet
homme extraordinaire qui, attaqu  l'improviste par trois braves,
lesquels ne paraissaient certes pas manchots, osait leur dire en face,
sans forfanterie, qu'il n'avait pas voulu les tuer. Et, ce qui redoubla
leur bahissement, ce fut de voir ces trois braves accepter ces paroles
sans protester, car ils se contentrent de saluer gracieusement.

--Au revoir, monsieur de Pardaillan!

--A vous revoir, messieurs, rpondit Pardaillan, toujours grave.

Chalabre, Sainte-Maline et Montsery se prirent par le bras et
s'loignrent en riant trs fort, en plaisantant tout haut, ainsi qu'il
tait de bon ton pour des mignons.

Pardaillan, demeur immobile, bientt n'entendit plus rien. Alors il
poussa un soupir mlancolique, haussa les paules et, prenant le bras de
don Csar:

--Allons souper, dit-il en l'entranant vers l'auberge. Il me semble que
vous devez avoir faim.



XVIII

DON CRISTOBAL CENTURION

Comme bien on pense, Pardaillan trouva l'htellerie sens dessus dessous.
Manuel, l'htelier, Juana, sa fille, les servantes, tout ce monde, au
bruit de la bataille, s'tait empress d'accourir et avait assist 
toute la scne.

Pardaillan avait un air qui faisait que, gnralement, on se htait de
le servir avec gards. Mais, ce soir-l, il ne put s'empcher de sourire
en voyant avec quelle clrit le personnel de l'auberge de la Tour,
patron en tte, s'empressait de prvenir ses moindres dsirs.

En un clin d'oeil, la table avait t dresse dans le coin le mieux
abrit du patio, abondamment garnie de mets propres  aiguiser
l'apptit, tels que: olives vertes, piments rouges, marinades diverses,
saucissons et tranches de porc froid, flanqus d'un nombre imposant de
flacons vnrables, aux formes diverses, proprement aligns en bataille,
le tout d'un aspect fort rjouissant... surtout pour un homme qui,
enterr vivant, avait pu penser que jamais plus il ne lui serait donn
de se dlecter  si apptissant spectacle.

Bien entendu, pendant ce temps, l'hte, ru  ses fourneaux, s'activait
en conscience et se disposait  envoyer l'omelette bien mordore, les
pigeons cuits  l'touffe, les ctes d'agneau grilles sur des sarments
bien secs, plus quelques bagatelles comme pts divers, tranches de
venaison, truitons frits, arross d'un jus de citron. Enfin, pour
couronner dignement le tout: le rgiment des marmelades, compotes,
geles, confitures, ptes de fruits divers, accompagns des flans et
tartes, renforcs par les fruits frais de la saison.

Tandis que le personnel de l'htellerie s'activait  son service,
Pardaillan remplit trois coupes sans mot dire, invita d'un geste
Cervantes et don Csar, vida la sienne, d'un trait, la remplit, et la
vida une deuxime fois et, en reposant la coupe sur la table:

--Ah! morbleu! dit-il. Ce vin d'Espagne vous rchauffe le coeur et, par
ma foi! j'en avais besoin.

--En effet, dit Cervantes qui l'observait avec une attention soutenue,
vous tes ple comme un mort et paraissez mu... Je ne pense pourtant
pas que ce soit le combat que vous venez de soutenir qui vous ait ainsi
frapp... Il y a certainement autre chose.

Pardaillan tressaillit et regarda un instant Cervantes en face, sans
rpondre. Puis, haussant les paules:

--Asseyez-vous l, dit-il en s'asseyant lui-mme, et vous ici, don
Csar.

Sans se faire autrement prier, Cervantes et don Csar prirent place
sur des siges. S'adressant  don Csar et faisant allusion  son
intervention qui l'avait prserv du coup de poignard de Bussi:

--Je vous fais mon compliment, dit-il. Vous n'aimez pas,  ce que je
vois, laisser traner longtemps une dette derrire vous.

Le jeune homme rougit de plaisir, plus encore pour le ton et l'air
affectueux dont ces paroles furent prononces, que pour les paroles
elles-mmes. Et, avec cette franchise et cette loyaut qui paraissaient
tre le fond de son caractre, il rpondit vivement:

--Ma bonne toile m'a fait arriver  point pour vous viter un mauvais
coup, monsieur, mais je ne suis pas quitte envers vous; au contraire, me
voici  nouveau votre dbiteur.

--Comment cela, monsieur?

--Eh! monsieur, n'avez-vous pas par pour moi plusieurs coups qui
m'eussent indubitablement atteint... si vous n'aviez veill sur moi!

--Ah! fit Pardaillan, vous avez remarqu cela?

--Ncessairement, monsieur.

--Ceci prouve que vous savez garder tout votre sang-froid dans l'action,
ce dont je vous flicite vivement... Maintenant, si vous m'en croyez,
attaquons toutes ces victuailles qui doivent tre succulentes, si j'en
juge par leur mine. Nous causerons en mangeant.

Et les trois amis commencrent bravement le massacre des provisions
accumules devant eux.

............................................................

Pendant que Pardaillan rpare ses forces puises par un long jene, et
les motions d'une journe si bien remplie, il nous faut revenir  un
personnage dont les faits et les gestes sollicitrent notre attention.

Nous voulons parier de cet trange mendiant qui, en reconnaissance
d'une aumne royale que lui avait gnreusement faite le chevalier
de Pardaillan, n'avait rien trouv de mieux que de le menacer de son
poignard, par-derrire, et s'tait soudain vanoui. Le mendiant s'tait
tout simplement gliss entre les marchandises qui encombraient le
quai, avait gagn une des nombreuses ruelles qui aboutissaient au
Guadalquivir, et s'tait lanc en courant dans la direction de
l'Alcazar.

Arriv  une des portes du palais, le mendiant dit le mot de passe
et montra une sorte de mdaille. Aussitt, la sentinelle s'effaa
respectueusement. Alors, d'un pas dlibr, il s'engagea dans le ddale
des couloirs, qu'il paraissait connatre  fond, et parvint rapidement 
la porte d'un appartement  laquelle il frappa d'une manire spciale.
Un laquais vint lui ouvrir aussitt et, sur quelques mots que le
mendiant lui dit  l'oreille, il s'inclina avec dfrence, ouvrit une
porte et s'effaa.

Le mendiant pntra dans une chambre  coucher. Cette chambre tait
celle du dogue de Philippe II, don Inigo de Almaran, plus communment
appel Barba Roja, lequel, prsentement, le bras droit entour de
bandes, se promenait rageusement, en profrant d'horribles menaces
 l'adresse de ce Franais, ce Pardaillan de malheur, qui lui avait
presque dmis le bras.

Au bruit, Barba Roja s'tait retourn. En voyant devant lui une espce
de mendiant sordide, il frona les sourcils, mais il reconnut le
personnage.

--Cristobal! s'exclama Barba Roja. Enfin, te voil!

Si Pardaillan se ft trouv l, il et reconnu dans celui que Barba Roja
venait d'appeler Cristobal, le familier qu'il avait dlicatement jet
hors du patio le jour de son arrive  l'htellerie de la Tour.

Qu'tait-ce donc que ce Cristobal? Le moment nous parat venu de faire
plus ample connaissance avec lui.

Don Cristobal Centurion tait un pauvre diable de bachelier comme il y
en avait tant  cette poque en Espagne. Jeune, intelligent, instruit,
il avait rsolu de faire son chemin et d'arriver  une haute situation.
C'tait plus facile  dcider qu' raliser. Surtout lorsqu'on ne se
connat plus de pre ni de mre et qu'on n'a t instruit et lev que
par la charit d'un vieil oncle, lui-mme pauvre cur de campagne, dans
un royaume o prtres et moines sont lgion.

Il commena d'abord par se dcharger de ces vains scrupules qui sont
l'apanage des sots et la pierre d'achoppement de tout ambitieux
fermement rsolu  russir. L'opration se fit avec d'autant plus de
facilit que les susdits scrupules n'encombraient pas prcisment la
conscience du jeune Cristobal Centurion. Devenu plus lger, il n'en
demeura pas moins ce qu'il tait avant, pauvre  faire piti au Job, de
biblique mmoire. Mais, comme les efforts louables qu'il avait faits
pour dlester sa conscience mritaient somme toute une rcompense, le
diable la lui donna en lui suggrant l'ide d'allger son vieux cur
d'oncle de quelques doublons que le brave homme avait parcimonieusement
conomiss en se privant durant de longues annes, et qu'il avait
prcautionneusement enfouis dans une sre cachette, non pas si sre
pourtant que le jeune drle ne la dcouvrt aprs de longues et
patientes recherches.

Muni de ce maigre pcule, subitement emprunt  la prvoyance
avunculaire, le bachelier Cristobal, devenu don Cristobal Centurion,
se hta de gagner au large et se mit en qute de quelque puissant
protecteur. Ceci tait dans les moeurs de l'poque. Il y avait en ce
temps un don Centurion que Philippe II venait de crer marquis de
Estepa. Don Cristobal Centurion se dcouvrit incontinent une parent
indniable--du moins elle lui parut telle--avec ce riche seigneur.
Cristobal s'en fut le trouver tout droit et rclama de lui assistance.
Le marquis de Estepa tait un de ces gostes comme il y en a
malheureusement trop. Il demeura intraitable. Et non seulement ce
mauvais parent ne voulut rien entendre, mais encore il dclara tout net
 son infortun homonyme que, s'il s'avisait encore de se rclamer d'une
parent que lui, marquis de Estepa, s'obstinait  nier contre toute
vidence, il ne se gnerait nullement de le faire btonner par ses gens.

La menace des coups de bton produisit une impression pnible sur don
Cristobal Centurion, et il s'aperut alors qu'il s'tait tromp et,
qu'en effet, le seigneur marquis n'tait pas de sa famille.

Durant quelques annes, il continua de vivoter.

Il se fit soldat et apprit  manier noblement une pe. Puis il se fit
dtrousseur de grands chemins et il apprit  manier non moins noblement
le poignard. Ayant acquis des notions srieuses sur la manire de se
servir convenablement d' peu prs toutes les-armes en usage  l'poque,
il mit gnreusement ses talents  la disposition de ceux qui ne les
possdaient point; il vous dlivrait de quelque ennemi acharn ou
vengeait une offense mortelle, un honneur outrag.

Comme il continuait  tudier par plaisir, comme il tait
merveilleusement dou, il tait devenu un vrai savant en philosophie,
en thologie et en procdures de toutes sortes. Et, pour varier ses
occupations et accrotre quelque peu ses maigres ressources, il donnait
une leon  celui-ci, passait une thse pour le compte de celui-l,
crivait un sermon pour le compte de tel prdicateur, ou encore
rdigeait les plaidoiries de tel avocat.

Or, un jour, comme il cherchait dans ses souvenirs d'enfance--ce qu'il
appelait: fouiller dans ses papiers de famille--il se rappela qu'une
de ses arrire-cousines avait, autrefois, pous le cousin de
l'arrire-cousin de don Inigo de Almaran, personnage considrable,
promu  l'honneur de veiller directement sur les jours de Sa Majest
catholique.

Don Centurion se dit que sa parent tait claire, vidente, palpable,
et que l'illustre Barba Roja--qui, somme toute, faisait en haut de
l'chelle sociale, et pour le compte du roi, ce que, lui, Centurion,
faisait en bas, pour le compte de tout le monde--ne pouvait manquer de
le comprendre et de le bien accueillir.

Il se trouva qu'en effet Barba Roja comprit admirablement le parti qu'il
pourrait tirer d'un sacripant instruit et vigoureux, dcid  tout,
capable de tenir tte au casuiste le plus subtil, en mme temps capable
de diriger et d'excuter adroitement un coup de main.

Il lui apparut que, pour l'excution de certaines expditions
mystrieuses qu'il entreprenait de temps en temps, soit pour le compte
du roi, soit pour son propre compte, cet homme qui lui tombait du ciel
serait le lieutenant idal qu'il n'aurait jamais os esprer.

Don Cristobal Centurion eut donc cette bonne fortune de se voir bien
accueilli. Sa parent fut reconnue sans discussion et son nouveau cousin
le fit entrer d'emble  la _General Inquisicion suprema_ avec des
appointements qui, pour si modestes qu'ils fussent, n'en parurent pas
moins mirifiques au bravo.

Dire que don Centurion tait tout dvou  Barba Roja serait quelque peu
exagrer. Une fois pour toutes, il s'tait dbarrass de tout sentiment
encombrant, et la reconnaissance tait au nombre de ceux-l. Mais il
tait trop intelligent pour n'avoir pas compris que, tant qu'il ne
se sentirait pas assez fort pour voler de ses propres ailes, il lui
faudrait s'appuyer sur quelqu'un de puissant.

Ah! si quelqu'un de plus puissant s'tait offert a l'employer, il n'et
pas hsit  lcher et, au besoin,  trahir odieusement le confiant
Barba Roja. Mais, comme nul ne songeait encore  se l'attacher, il
restait momentanment foncirement attach  son cousin.

Tel tait l'homme qui venait d'entrer chez Barba Roja au moment o le
colosse vaincu tournait autour de sa chambre comme un fauve en cage.

--Eh bien? interrogea-t-il anxieusement.

Centurion haussa ddaigneusement les paules et rpondit d'une voix
qu'il s'efforait de rendre calme, mais o perait, malgr lui, une
sourde irritation:

--Eh bien, c'tait prvu! Monseigneur le grand inquisiteur, pour des
raisons que je ne saisis pas, a jug bon de le laisser chapper.

--Sang du Christ!... Que la fivre maligne trangle le damn prtre
qui s'avise de jouer  la gnrosit!... Si cet homme vit, je reste
dshonor, et je perds la confiance du roi et je n'ai plus qu' me
retirer dans quelque clotre et y crever de honte et de macration!...

Ces paroles jetrent la consternation dans l'me du dvou Centurion. La
disgrce du dogue de Philippe II entranait sa dconfiture  lui. Aussi,
fut-ce trs sincrement qu'il rpondit non sans quelque mlancolie:

--J'entends bien, mon cousin. Mais vous exagrez quelque peu,  mon
sens. Sa Majest ne peut raisonnablement vous faire un crime d'avoir
trouv votre matre. A bien considrer les choses, j'estime que, dans
votre malheur, vous avez encore du bonheur.

--Comment cela?

--Sans doute. Il aurait pu se faire que vous fussiez tomb sur un
Espagnol dsireux de vous supplanter auprs du roi, et vous eussiez t
irrmissiblement perdu. Au lieu de cela, vous avez eu la bonne fortune
de tomber sur un Franais, et, qui mieux est, sur un ennemi de Sa
Majest. Vous voil bien tranquille: celui-l ne cherchera pas  prendre
votre place...

--Peut-tre as-tu raison, dit Barba Roja. Mais, n'importe, il me faut
une vengeance.

--Oh! pour cela, dit Centurion sous le sourcil duquel jaillit une lueur
fauve, je suis de votre avis. Et, si vous avez une dent contre le
Franais, j'en ai une aussi, et d'une belle longueur, je vous en
rponds...

--Enfin, l'as-tu vu? O est-il? Que fait-il?

--Il doit tre maintenant rentr  son htel o je suppose qu'il se
restaure. Je l'ai vu et je lui ai parl. A telle enseigne qu'il m'a fait
l'aumne...

--Tu l'as vu! gronda Barba Roja, et...

--Je vous entends, mon cousin, dit Centurion avec un sourire livide.
S'il a chapp, croyez bien que ce n'est pas le fait de ma volont. Il
faut croire qu'une providence veille sur lui, car, comme j'allais lui
enfoncer le poignard que voici entre les deux paules, il s'est retourn
 point nomm et, diable! nous connaissons tous deux la force redoutable
du sire. Je n'ai pas demand mon reste, j'ai fil vivement, et me voici.

Et, avec une explosion de joie sauvage, il reprit:

--Nous le tenons, mon cousin! Je cerne l'auberge et je le prends mort ou
vif, dusse-je dmolir la bicoque.

--Bon! grogna Barba Roja, c'est cela... Prends autant d'hommes qu'il en
faudra et cours, je le voudrais dj voir les tripes au vent... Quel
malheur que le sclrat m'ait  moiti dsarticul le bras!... Je
n'aurais laiss  personne le soin de mener  bien cette affaire...

--Pour ce qui est de mener  bien la chose, dit Centurion avec une joie
frntique, vous pouvez vous en rapporter  moi.

--Il t'a fort mal accommod, toi aussi.

Centurion hocha doucement la tte et, avec un calme sinistrement rsolu:

--Dieu aidant, j'espre lui rendre avec usure ce qu'il m'a fait,
dit-il. Mais la question n'est pas l... Vous m'aviez donn l'ordre de
rechercher et de vous amener cette petite Giralda, pour laquelle vous
tes fru d'amour. Je vous ai obi comme je le devais, et ce n'est
certes pas ma faute si je n'ai pas russi. Or, grce  l'intervention de
ce Pardaillan, qui ne respecte rien, j'ai chou et j'ai t dsavou
par mes suprieurs... mieux, j'ai t puni pour avoir agi sans ordres...
L'ordre venait de vous, mais, comme vous n'avez pas jug  propos de me
couvrir, pensant que vous aviez de bonnes raisons pour agir ainsi, je
n'ai cout que mon dvouement pour vous et je me suis tu, et j'ai
accept la punition sans murmurer.

--En effet, dit Barba Roja, plutt gn, j'avais des raisons toutes
spciales pour ne pas me mler  cette affaire. Mais, comme il n'est pas
juste que tu aies t puni par ma faute, prends ceci.

Ceci tait une bourse qui parut sans doute convenablement garnie au
dvou Centurion, car il eut une grimace de jubilation et, tout en
serrant prcieusement la bourse sous ses loques de mendiant, il dit en
souriant:

--Qui peut m'assurer, mon cousin, qu'il ne m'arrivera pas avec ce
Pardaillan ce qui m'est arriv avec la Giralda? Que je russisse, comme
je l'espre, ou que j'choue, qui me dit que Mgr d'Espinosa ne se
fchera pas? Si mon action contrarie ses projets, c'en est fait de moi.

--Enfin, fit Barba Roja impatient, explique-toi clairement. Que
veux-tu?

--Je veux, dit froidement Centurion, un ordre crit de votre main,
 seule fin d'tre compltement couvert en cas o ce que je vais
entreprendre ne serait pas du got de Mgr le grand inquisiteur.

--N'est-ce que cela? Que ne le disais-tu plus tt! fit Barba Roja en se
dirigeant vers un cabinet d'bne.

Mais, aprs avoir ouvert le meuble, il s'arrta et, considrant
piteusement son bras en charpe:

--Au fait, dit-il, comment veux-tu que je m'y prenne pour crire avec
mon bras malade?

--Ventre de veau! murmura Centurion dsappoint, c'est vrai, j'avais
oubli le bras malade. Et pourtant, reprit-il avec froideur, pourtant,
je n'agirai pas sans un ordre crit.

--Diable! fit Barba Roja perplexe, comment faire en ce cas?

Centurion parut rflchir un instant et soudain:

--Ne pourriez-vous faire signer cet ordre au roi?

Barba Roja haussa ses larges paules.

--Me vois-tu, fit-il du bout des lvres, allant dire au roi: Sire, vous
plairait-il de signer l'ordre de meurtrir le sire de Pardaillan?

Tout  coup, en coulant en dessous un coup d'oeil sur Barba Roja,
Centurion dit d'un air dtach:

--Il y aurait bien un moyen... Un blanc-seing!...

--Oh! fit-il, comme tu y vas! Sais-tu que ceux que j'ai ici portent la
signature du roi?

--Je le sais... C'est justement ce qu'il faut.

--Sais-tu qu'avec un de ces parchemins on peut tuer?

--Cela n'en vaut que mieux.

--Sais-tu qu'avec un de ces parchemins, on peut chapper  toute
sanction, on peut exiger main forte de toutes les autorits civiles ou
religieuses?

L'oeil de Centurion eut une lueur aussitt teinte.

--Mon cousin, fit-il froidement, je vous ferai remarquer que le temps
passe et qu'en tardant davantage nous courons le risque de trouver
l'oiseau dnich.

Barba Roja eut un geste de fureur concentre et, toujours hsitant, il
murmura:

--Diable! un blanc-seing...

Alors, le voyant branl. Centurion, de son air le plus indiffrent:

--Au fait, vous avez peut-tre raison. Somme toute, je ne suis pas
press, moi. J'attendrai que vous soyez en tat de me signer l'ordre...

--Barba Roja se dcida brusquement...

--Me jures-tu de ne pas faire un mauvais usage de ce parchemin? fit-il.

--Eh! quel profit illicite voulez-vous qu'un pauvre diable comme moi
puisse tirer de ce mchant carr de parchemin? Si encore c'tait un bon
sur le Trsor, je comprendrais... Mais a!...

Barba Roja ouvrit un tiroir secret du cabinet. Il y prit un des
blancs-seings dont il disposait pour l'excution des ordres secrets du
roi et le tendit  Centurion en disant:

--Tiens! tu me rendras ceci aprs l'expdition.

Centurion prit le parchemin d'un air trs dtach, mais, si Barba Roja
avait pu discerner l'clair de triomphe qui s'alluma dans l'oeil du
familier, nul doute qu'il ne lui et arrach le redoutable papier.

Centurion enfouit le prcieux parchemin sous ses loques et, se dirigeant
vers la porte, il s'cria:

--A bientt, mon cousin. Je n'ai pas un instant  perdre et cependant il
me faut aller changer ce costume.

Dj, Centurion avait ouvert la porte, lorsque Barba Roja, avec une
timidit trange chez ce colosse, murmura:

--Cristobal!...

Centurion repoussa la porte et attendit. Mais, voyant que Barba Roja,
trs embarrass, ne pouvait se rsoudre  parler, il lui dit avec cette
brusque familiarit qu'il ne se permettait que dans le tte--tte:

--Les moments sont prcieux, l'homme peut nous chapper. Voyons, videz
votre sac une bonne fois.

--Cette jeune fille, fit le colosse en rougissant.

--La Giralda?... Voil donc o le bt vous blesse, railla Centurion
narquois.

--Ne pourrais-tu... si l'occasion se prsente... faire d'une pierre deux
coups?... reprit Barba Roja.

--Cela se peut faire, dit Centurion avec un mince sourire, si toutefois
la jeune fille est  l'auberge...

--Tu es un bon parent, Cristobal, fit Barba Roja, dont le visage
s'claira. Si tu russis, si tu me livres cette jeune fille, demande-moi
tout ce que tu voudras!...

--Je n'aurai garde d'oublier la promesse, fit Centurion entre haut et
bas.

Et tout haut:

--Je vais travailler de faon  satisfaire  la fois votre haine et
votre amour.

Et, sur ces mots, il s'clipsa.



XIX

LE SOUPER

Centurion se hta de sortir du palais. Il exultait, le brave Centurion,
et, en caressant sous ses haillons le blanc-seing qu'il venait
d'arracher  la navet de Barba Roja, il rptait  chaque instant,
comme s'il et voulu se convaincre lui-mme d'une chose qui lui
paraissait incroyable:

Je suis riche!... Enfin! je vais donc pouvoir dployer mes ailes et
montrer ce dont je suis capable!

Comme il traversait la place du Palais en faisant des rves merveilleux,
ce qui ne l'empchait pourtant pas d'avoir l'oeil aux aguets, une ombre,
surgie de derrire un pilier, se dressa soudain devant lui. Centurion
s'arrta et demanda  voix basse:

--Eh bien? L'homme?

--Il a t attaqu par quatre gentilshommes, presque  la porte de
l'auberge. Il les a mis en fuite.

--A lui tout seul? demanda Centurion sur un ton d'incrdulit.

--Il lui est venu du secours. El Torero.

--Et maintenant?

--Il vient de se mettre  table avec El Torero et un grand diable qu'il
a appel Cervantes.

--Bon! je connais! Retourne  ton poste, et, s'il y a du nouveau, viens
m'avertir  la maison des cyprs.

L'ombre s'clipsa instantanment. Centurion reprit sa course dans la
nuit, en se frottant les mains avec une jubilation intense.

A quelques dizaines de toises du Guadalquivir, dans un endroit dsert,
une maison solitaire se dissimulait, prudemment tapie au centre de
massifs de palmiers, d'orangers, de citronniers et de fleurs aux subtils
parfums. Tout autour de cette premire barrire de fleurs et de verdure,
une double range de cyprs gants dressaient leur sombre feuillage
comme un rideau opaque. Le rideau de cyprs tait entour lui-mme d'une
muraille assez leve qui gardait la mystrieuse demeure et la dfendait
contre toute intrusion intempestive.

Centurion s'en fut droit  une porte btarde perce dans la muraille. Il
frappa d'une certaine faon et la porte s'ouvrit aussitt. Il traversa
le jardin en homme qui connat son chemin, contourna la maison et, aprs
avoir franchi les marches du perron monumental, il pntra dans un vaste
et somptueux vestibule.

Quatre laquais, revtus d'une livre de nuance discrte et trs sobre
d'ornements, semblaient monter la garde dans ce vestibule o le
bachelier-bravo tait sans doute attendu, car, sans qu'une parole ft
prononce, un des laquais souleva une lourde tenture de velours et
l'introduisit dans un cabinet meubl avec un luxe d'une richesse inoue.

Ce n'tait sans doute pas la premire fois qu'il pntrait dans ce
cabinet, car le familier jeta  peine un regard distrait sur les
splendeurs qui l'environnaient. Il tait rest camp au milieu de la
pice.

Une apparition blanche surgit soudain d'une merveilleuse portire de
brocart, souleve par une main invisible, et s'avana d'un pas lent et
majestueux.

C'tait Fausta. Centurion se courba dans une rvrence qui ressemblait 
un agenouillement.

--Parlez, matre Centurion, dit Fausta sans paratre remarquer l'trange
costume du personnage.

--Madame, dit Centurion, toujours courb, j'ai le blanc-seing.

--Donnez, dit Fausta sans manifester la moindre motion.

Centurion tendit le parchemin que venait de lui confier Barba Roja.

Fausta le prit, l'tudia attentivement et demeura un long moment
rveuse. Enfin, elle plia le parchemin, le mit dans son sein et,
toujours impassible, de son pas lent et un peu thtral, elle alla
s'asseoir devant une table et traa quelques lignes de sa fine criture
sur un parchemin qu'elle tendit au familier en disant:

--Quand vous voudrez, vous passerez  ma maison de la ville, et, sur
le vu de ce bon, mon intendant vous remettra les vingt mille livres
promises.

Centurion saisit le bon d'une main frmissante et le parcourut d'un coup
d'oeil.

--Madame, fit-il d'une voix tremblante d'motion, il y a erreur, sans
doute...

--Comment cela? Ne vous ai-je pas promis vingt mille livres? dit Fausta,
trs calme.

--Prcisment, madame... et vous me remettez un bon de trente mille
livres!

--Les dix mille livres en surplus sont pour rcompenser la clrit avec
laquelle vous avez excut mes ordres.

Centurion se courba plus que jamais. Un fugitif sourire de mpris vint
arquer les lvres de Fausta.

--Allez, matre, dit-elle simplement, de son ton d'irrsistible
autorit.

Centurion ne bougea pas.

--Qu'est-ce? fit Fausta sans impatience. Parlez, matre Centurion.

--Madame, dit Centurion avec une joie manifeste, j'ai la joie de vous
annoncer que je tiens Pardaillan.

Fausta tait reste assise devant la table. En entendant ces mots, elle
se leva lentement et, dardant son regard lumineux sur le bravo presque
prostern, elle rpta, comme si elle n'et pu croire ses oreilles:

--Vous avez dit que vous tenez Pardaillan!... Vous?

Rien ne saurait traduire ce qu'il y avait d'incrdulit et de souverain
mpris dans le ton de ces paroles.

Cependant, avec une modeste assurance. Centurion reprit:

--Voici, madame: le sire de Pardaillan est en ce moment attabl dans
une htellerie dont toutes les issues sont gardes par mes hommes. En
sortant d'ici, je prends avec moi dix braves lurons dont je rponds
comme de moi-mme, nous envahissons l'htellerie en question, et nous
cueillons l'homme...

--L'homme!... Qui a, l'homme?

--Mais... Pardaillan...

--Dites: monsieur le chevalier de Pardaillan, gronda Fausta.

--Ah! fit Centurion, de plus en plus berlu. Soit! Nous arrtons M. le
chevalier de Pardaillan et nous vous l'amenons...  moins que vous ne
prfriez que nous l'expdions proprement ad patres...

Je me disais aussi, rflchissait Fausta, qu'un ignoble sbire, qu'un
bravo de bas tage russisse  s'emparer d'un homme tel que Pardaillan,
c'est contraire au sens naturel des choses.

Et,  voix haute, sans nulle raillerie:

--Voil ce que vous appelez tenir Pardaillan?... Vous vous ferez tuer,
vous et vos dix braves.

--Oh! fit Centurion incrdule, vous croyez, madame?

--J'en suis sre, dit froidement Fausta.

--Qu' cela ne tienne... je prendrai vingt hommes, trente, s'il le faut.

--Et vous vous ferez battre... Vous ne connaissez pas le chevalier de
Pardaillan.

Centurion allait protester. Elle lui imposa silence d'un geste
imprieux. Elle retourna  sa table et griffonna de nouveau quelques
lignes:

--Ceci, dit-elle, est un nouveau bon de vingt mille livres. Il est 
vous si vous le voulez.

--A moi!... s'exclama Centurion bloui. Que faut-il faire?

--Je vais vous le dire, rpondit Fausta.

Alors, d'une voix calme et pose, elle donna ses instructions au bravo
attentif. Quand elle eut termin, elle plia le bon, le mit dans son
sein, et dit:

--Si vous russissez, ce bon est  vous.

--C'est comme si je le tenais, fit Centurion, avec un sourire sinistre.

--Allez donc. Il n'y a plus un instant  perdre.

--Madame!... fit Centurion avec une hsitation et un embarras soudain.

--Qu'est-ce encore?

--Vous m'aviez promis que la petite bohmienne ne serait pas livre 
don Almaran.

--Eh bien? fit Fausta en l'tudiant attentivement.

--Eh bien, je dsire savoir si cette promesse tient toujours.
Excusez-moi, madame, reprit Centurion avec une motion trange, je ne
suis qu'un pauvre bachelier qui, sa vie durant, n'a fait que loger le
diable dans sa bourse... C'est vous dire que les 50 000 livres que je
devrai  votre gnrosit reprsentent pour moi une fortune inoue...
Pourtant, cette fortune, je l'abandonnerais de grand coeur contre
l'assurance que jamais la Giralda ne sera livre  cette brute de Barba
Roja.

--Tu l'aimes donc bien? demanda Fausta de son air paisible.

Sans rpondre. Centurion joignit les mains en une extase muette.

--Rassure-toi, dit lentement Fausta, jamais cette jeune fille ne sera,
par ma volont, livre  ton parent.

Centurion se courba jusqu' terre et s'lana au dehors, ivre de joie.

Fausta resta un long moment rveuse, combinant dans sa tte les derniers
dtails du guet-apens qui devait, enfin, faire disparatre de sa vie cet
obstacle vivant qui la faisait trbucher dans toutes ses entreprises, et
qui s'appelait Pardaillan.

Ayant tout rgl, elle se leva et sortit du cabinet. Dans le corridor
o elle s'engagea, elle s'arrta devant une porte, poussa un judas
invisible, et regarda par la petite fente. Une jeune fille, blottie dans
un large fauteuil, en une pose adorable de grce, paraissait sommeiller
doucement, la tte penche sur son paule.

Cette jeune fille, c'tait Giralda.

--Elle dort, murmura Fausta, je la verrai tout  l'heure.

Doucement, elle repoussa le judas, et poursuivit sa route. Parvenue au
bout du corridor, elle ouvrit la dernire porte qu'elle trouva  main
droite, et entra.

La pice dans laquelle elle venait de pntrer tait un rez-de-chausse
surlev comme un entresol. C'tait une espce de boudoir trs simple,
clair par une fentre protge par des volets de bois qui paraissaient
en assez mauvais tat.

Fausta frappa sur un timbre et donna un ordre au laquais, qui se
prsenta aussitt.

Celui-ci enleva tous les siges qui garnissaient la pice et repoussa du
ct oppos  la fentre tous les meubles qui restaient, en sorte que,
lorsqu'il eut termin sa besogne, il ne resta plus, comme meubles,
qu'une petite table, un coffre, et un cabinet plac dans une
encoignure. En fait de sige, il ne resta qu'un large divan, sur lequel
s'amoncelaient des coussins de soie. Le divan tait plac juste en face
de la fentre, en sorte qu'aprs cet agencement bizarre une moiti de la
pice se trouva meuble et l'autre moiti compltement dgarnie.

Toutes choses tant ainsi disposes suivant son ide, Fausta sortit,
prcde du laquais portant un candlabre garni de cires allumes.

Le laquais, clairant Fausta, parvint  une porte qu'il ouvrit, et
se trouva devant un escalier de pierre qui aboutissait aux caves. Le
laquais descendit, et, aprs maints dtours, s'arrta devant une porte
de fer, qu'il ouvrit. Il posa son flambeau sur le seuil et se tint 
l'cart, tandis que Fausta pntrait dans un caveau, bas de plafond,
sans aucune ouverture apparente autre que la porte, assez long, mais
fort troit, assez semblable comme forme  une baignoire de dimensions
anormales. Les parois et le sol de ce caveau taient recouverts de
larges dalles de marbre blanc.

A la lueur tremblotante de son flambeau, Fausta inspecta ce lieu qui
n'avait rien de sinistre. Elle alla prendre une cire au flambeau, la
leva en l'air, et tudia le plafond. Puis, satisfaite sans doute de son
inspection, elle remit la cire en place, revint au milieu du caveau,
fouilla dans son sein et en sortit une bote minuscule, dans laquelle
elle prit une petite pastille.

Ceci m'a t vendu par Magni, songeait-elle. Magni est un homme 
Espinosa. Il m'a trompe dj en me donnant pour du poison ce qui
n'tait qu'un narcotique. N'en sera-t-il pas de mme avec cette
pastille?... Peu importe, mes prcautions sont bien prises, cette
fois-ci... J'eusse voulu lui pargner une trop lente agonie, mais je
n'ai plus le temps d'exprimenter ceci.

Elle, alla allumer le bout de la pastille  une des cires. Elle souffla
lgrement pour activer la combustion et vint la dposer au milieu
du caveau. De minces volutes d'une fume bleutre et odorifrante
s'chapprent de la petite pastille qui se consumait lentement.

Fausta sortit alors. Le laquais s'approcha et ferma la porte  double
tour.

--Vous irez jeter cette clef dans le fleuve,  l'instant, dit Fausta.
Demain matin, vous ferez venir des maons et vous ferez murer solidement
cette porte.

Le laquais s'inclina en signe d'obissance.

Et, en remontant l'escalier, Fausta songeait:

Qu'il vienne seulement... et rien ne pourra le sauver. Mme pas moi...
si j'en avais le dsir.

Et, tandis que le laquais s'en allait docilement jeter la clef dans le
Guadalquivir proche, Fausta se dirigea vers la chambre o dormait la
Giralda, en murmurant:

Allons styler la petite bohmienne.

Pendant que Fausta organise la mise en scne du guet-apens imagin par
elle, pendant que Centurion procde  l'excution de ce guet-apens,
Pardaillan devise paisiblement avec ses amis.

--Comment se fait-il que vous vous soyez trouv  point nomm dans cette
rue? dit-il  don Csar.

--C'est trs simple. M. de Cervantes et moi n'tions pas sans
apprhensions au sujet de l'entrevue que vous deviez avoir avec le roi.
Sans nous tre concerts, nous nous trouvions ici vers midi, pensant
vous y trouver. Ne vous voyant pas, notre apprhension se changea en
inquitude. Alors, nous allmes  l'Alcazar, esprant, sinon vous y
rencontrer, du moins y avoir des nouvelles qui nous eussent rassurs.

--Ah! fit Pardaillan en le regardant en face, vous vous tes inquits
de moi?... Qu'eussiez-vous fait si je ne fusse pas revenu?

--Je ne sais pas, monsieur, dit navement don Csar. Mais nous ne
serions pas rests inactifs... Nous aurions cherch  pntrer dans le
palais.

--Nous serions entrs, assura Cervantes.

--Et alors? demanda Pardaillan, dont les yeux ptillaient de joyeuse
malice.

--Alors, il aurait bien fallu qu'on nous dt ce que vous tiez devenu...
et, dans le cas o on vous aurait arrt, nous aurions cherch  vous
dlivrer... Nous aurions plutt mis le feu au palais!

--Mais, cher ami, j'eusse brl aussi, en ce cas.

--Oh! fit don Csar tout saisi, c'est vrai!... Je n'y avais point pens.

--Et puis, quelle ide bizarre!... venir me chercher au palais, c'est la
plus insigne folie que vous eussiez pu faire.

--Fallait-il donc vous abandonner? s'indigna le Torero.

--Je ne dis pas... Mais pntrer au palais pour m'en tirer, diable!...
grommela Pardaillan.

--Dites-moi, mon cher, croyez-vous que je sois vivant ou mort?
reprit-il, s'adressant  Cervantes.

--Quelle question! fit Cervantes. Il me semble que vous tes bien
vivant, que diable!...

--Eh bien, c'est ce qui vous trompe, dit froidement Pardaillan. Je suis
mort... ou plutt je suis le mort-vivant... A telle enseigne que, dment
et proprement clou entre quatre planches, j'ai bel et bien t descendu
dans la fosse... Qu'avez-vous donc, Juana, ma mignonne?

Cette question tait motive par le bris d'un flacon plein d'un vin
gnreux que Juana venait de laisser choir sur les dalles du patio.

--Oh! fit Juana, rouge sans doute de confusion pour sa maladresse,
est-ce vrai ce que vous dites, monsieur le chevalier?

--Aussi vrai, ma belle enfant, que vous allez tre oblige de remplacer
le flacon que vous venez de briser... et c'est vraiment dommage, car cet
excellent liquide est fait pour nous abreuver et nous donner des forces,
et non pour laver les dalles de cette cour.

--C'est horrible! frissonna Juana qui, sous l'oeil perspicace du
chevalier, rougissait de plus en plus.

Cervantes et don Csar ne purent s'empcher de frmir.

--Et vous vous tes tir de l? demanda anxieusement don Csar.

--Sans doute... puisque me voici.

--C'est donc cela que je vous ai vu si ple? fit Cervantes.

--Dame, coutez, cher ami, quand on est mort...

--Sainte mre de Dieu! marmotta Juana, en se signant.

--Ne tremblez donc pas ainsi, petite Juana. Si je suis mort, je suis
aussi vivant... puisque je suis mort-vivant...

Devant cette explication effarante, donne avec un air paisible, Juana
jugea prudent de battre prcipitamment en retraite et se rfugia dans
la cuisine sans plus attendre, pendant que Cervantes, mu autant
qu'intrigu, disait:

--Expliquez-vous, chevalier, je devine  votre air que vous venez
d'chapper  quelque terrible danger.

Le chevalier s'empressa de faire  ses amis un rcit succinct des
effroyables aventures qu'il avait vcues au palais. Lorsqu'il eut
achev, il s'cria joyeusement:

--Versez-nous  boire, et dites-moi, don Csar, comment vous tes
intervenu si fort  propos pour faire dvier le coup de poignard de
Bussi-Leclerc.

--C'est comme je vous l'ai dit, monsieur, qu'tant inquiet je ne pouvais
tenir en place. Tandis que M. de Cervantes cherchait une combinaison qui
nous permt de vous arracher des griffes de l'inquisiteur, j'tais all
me mettre sur la porte extrieure du patio. C'est de l que j'ai vu
s'lancer l'homme et que, n'ayant pas le temps de l'arrter, j'ai cri
pour vous avertir du danger.

Pardaillan parut s'absorber dans la dgustation d'un flan savoureux.
Tout  coup, redressant la tte:

--Mais, dit-il, je ne vois pas votre fiance, la tant jolie Giralda.

--La Giralda a disparu depuis hier, monsieur.

Pardaillan posa brusquement son verre, et dit, en scrutant le visage
souriant du jeune homme:

--Ouais!... Vous dites cela d'un air bien paisible! Pour un amoureux, ce
calme me surprend, je l'avoue.

--Ce n'est pas ce que vous croyez, monsieur, dit le Torero, en
continuant de sourire. Vous savez, monsieur le chevalier, que la Giralda
s'obstine  ne pas quitter l'Espagne.

--Ce n'est pas ce qu'elle fait de mieux, fit Pardaillan, et m'est avis
que vous devriez l'exhorter  fuir au plus tt. Croyez-moi, l'air de ce
pays est mauvais pour vous comme pour elle.

--C'est ce que je me tue  lui dire, appuya Cervantes en haussant les
paules; mais les jeunes gens n'en font toujours qu' leur tte.

--C'est que, dit gravement don Csar, il ne s'agit pas l d'un simple
caprice de jeune femme, ainsi que vous paraissez le croire. La Giralda,
comme moi, n'a jamais connu son pre ni sa mre. Or, depuis quelque
temps, elle a appris que ses parents sont vivants, et elle croit tre
sur leurs traces. La douceur du foyer familial apparat comme le suprme
bonheur  ceux qui, comme nous, ne les ont jamais connus. Peut-tre
ont-ils t abandonns volontairement, peut-tre ces parents qu'ils
dsirent ardemment connatre sont-ils indignes et les repousseront
haineusement... n'importe, ils cherchent quand mme, quittes  se
meurtrir le coeur... La Giralda cherche... et comment aurais-je le coeur
de l'empcher, puisque, moi-mme, je chercherais, comme elle... si je ne
savais, hlas! que ceux dont je ne connais mme pas le nom ne sont plus,
ajouta-t-il avec un accent poignant.

--Diable! fit Pardaillan, remu malgr lui, vous m'en direz tant... Mais
pourquoi n'aidez-vous pas votre fiance dans ses recherches?

--La Giralda est un peu sauvage, c'est une bohmienne, vous le
savez--ou, d moins, elle fut leve par des Bohmiens. Elle a ses ides
et ses manires  elle; elle ne dit que ce qu'elle veut bien dire...
mme  moi... J'ai cru comprendre qu'elle a la conviction que ses
recherches n'aboutiront pas si elle ne les fait elle-mme. Quant  sa
disparition, si elle ne m'inquite pas autrement, c'est que, plusieurs
fois dj, elle a disparu ainsi. Demain, peut-tre, je la verrai revenir
avec une dception de plus... et je m'efforcerai de la consoler.

Pardaillan se souvint qu'Espinosa lui avait propos d'assassiner le
Torero. Il se demanda si cette disparition de la bohmienne ne cachait
pas un pige  l'adresse du fils de don Carlos.

--tes-vous bien sr, dit-il, que la Giralda s'est absente
volontairement et dans le but que vous venez d'indiquer?

--La Giralda m'a prvenu. Son absence devait durer un jour ou deux.
Mais, ajouta don Csar avec un commencement d'inquitude, que
pensez-vous donc?

--Rien, dit Pardaillan, puisque votre fiance vous a prvenu
elle-mme... Seulement, si, demain matin, vous ne l'avez pas revue,
suivez mon conseil: venez me chercher sans perdre un instant et nous
nous mettrons ensemble  sa recherche.

--Vous m'effrayez, monsieur!

--Ne vous motionnez pas outre mesure, dit Pardaillan avec son flegme
habituel, et attendons  demain. Est-il vrai que vous prendrez part  la
corrida?

--Oui, monsieur, dit don Csar, dans l'oeil de qui passa comme un clair
sombre.

--Ne pourriez-vous vous abstenir d'y paratre?

--Impossible, monsieur, fit le Torero sur un ton tranchant. Le roi m'a
fait le trs grand honneur de m'ordonner d'y paratre... Sa Majest
a mme pouss l'insistance jusqu' envoyer  diffrentes reprises me
rappeler qu'elle comptait absolument me voir dans l'arne... Vous voyez
bien que je ne saurais me drober.

--Ah! fit Pardaillan, qui avait son ide. Est-il dans les usages de
faire pareille dmarche?

--Non pas, monsieur... Aussi bien, l'honneur que me fait Sa Majest n'en
est que plus prcieux, dit don Csar, d'une voix mordante.

Pardaillan le considra droit dans les yeux. Puis, se penchant
par-dessus la table,  voix basse:

--coutez, dit-il, voici plusieurs fois que je remarque en vous une
trange motion quand vous parlez du roi... Jureriez-vous que vous
n'avez pas un sentiment contre Sa Majest Philippe?

--Non! fit nettement don Csar, je ne ferai pas un tel serment... Je
hais cet homme! Je me suis jur qu'il ne mourrait que de ma main... et
vous voyez que je sais respecter un serment.

Ceci fut dit d'une voix ardente, avec un accent auquel il n'y avait pas
 se mprendre.

Diable! pensa Pardaillan, voici qui n'est pas fait pour arranger les
choses!

Et, tout haut:

--Et vous me dites cela,  moi, que vous connaissez depuis quelques
jours  peine!... J'admire votre confiance, si elle s'tend ainsi  tout
le monde...

--Ne croyez pas que je sois homme  conter mes affaires  tout venant,
dit vivement le Torero. J'ai t lev dans une atmosphre de mystre et
de trahison. A l'ge o l'on vit insouciant et heureux, je n'ai connu
que malheurs et catastrophes, et j'ai d errer dans les ganaderias ou
dans les sierras en me cachant comme un criminel, ayant pour compagnon
et pour matre un ganadero, que je croyais mon pre, et qui tait bien
l'homme le plus taciturne et le plus souponneux que j'ai connu. J'ai
donc appris  me mfier et  me taire. Je n'ai dit  personne, pas mme
 M. de Cervantes, qui est un ami prouv, ce que je viens de dire 
vous, que je connais depuis quelques jours,  peine.

--Pourquoi  moi? dit Pardaillan avec navet.

--Le sais-je? dit don Csar avec un abandon juvnile. Est-ce la loyaut
qui clate sur votre visage? Est-ce la bont que j'ai lue dans vos
yeux, si railleurs pourtant? Est-ce votre gnrosit ou votre clatante
bravoure? Un irrsistible penchant m'attire vers vous et j'prouve ce
sentiment fait de confiance, de respect et d'affection, tel qu'on le
doit prouver, me semble-t-il, pour un grand frre... Excusez-moi,
monsieur, je vous ennuie peut-tre, mais c'est la premire fois que je
me sens assez de confiance pour parler ainsi  coeur ouvert.

--Pauvre petit prince! murmura Pardaillan attendri; puis, regardant bien
en face don Csar:

--En somme, que savez-vous de votre famille?

--Rien, monsieur... ou si peu. Je sais que mon pre et ma mre sont
morts, et tout me porte  croire qu'ils taient d'illustre famille.

--S'il en est ainsi, et c'est probable, dit Cervantes, ne regrettez pas
trop cette famille. L'adversit, voyez-vous, forme des caractres de
votre trempe et de la trempe du chevalier, et, ce qui vous apparat
comme un malheur, au fond, est peut-tre un grand bonheur.

--Peut-tre, monsieur. J'avoue que je me suis dit  moi-mme plus d'une
fois ce que vous venez d'exprimer. Mais cela n'attnue ni mes regrets ni
ma douleur.

--Comment avez-vous appris la mort de vos parents? demanda Pardaillan.
tes-vous bien sr qu'on ne vous a pas tromp, volontairement ou non,
sur ce point?

Le Torero secoua tristement la tte:

--Je tiens ces dtails du ganadero qui m'a lev et je suis bien
sr qu'il ne m'a pas menti. Il connaissait, dans tous ses dtails,
l'histoire de ma famille, et, s'il n'a jamais consenti  me rvler
certaines choses, comme le nom de mes parents, par exemple, c'est que,
m'a-t-il souvent rpt: Le jour o votre existence sera connue, si
vous ignorez tout de votre famille, on vous laissera peut-tre vivre.
Mais, si on souponne que vous connaissez votre nom, vous tes un homme
mort!

--Comment cet homme, qui disait que la divulgation du secret de votre
naissance vous serait mortelle, a-t-il pu consentir  vous dvoiler
certains dtails qu'il et t plus humain de vous laisser ignorer?

--C'est que, dit gravement le Torero, il pensait que le premier devoir
d'un fils est de venger la mort de ses parents. C'est pourquoi il m'a
dit et rpt que, peu de temps aprs ma naissance, mon pre et ma mre
sont morts de mort violente, assassins par Philippe, roi d'Espagne...
Vous comprenez maintenant pourquoi j'ai dit que cet homme ne mourra que
de ma main.

--Je comprends, en effet, dit Pardaillan, qui cherchait ce qu'il
pourrait dire ou faire pour dtourner le jeune homme de ce meurtre qui
lui paraissait monstrueux. Mais prenez garde! Qui vous dit que le roi
soit vraiment responsable?

Don Csar considra un moment Pardaillan en face, comme s'il et voulu
pntrer le fond de sa pense. Ne parvenant pas  dchiffrer la vrit,
le Torero eut un geste de colre, et, d'une voix sourde:

--La pense qu'un homme tel que vous peut me croire capable d'un acte
monstrueux m'est insupportable, dit-il. Je vais donc vous dire ce que je
sais. Vous jugerez ensuite si j'ai le droit de venger les miens.

Le jeune homme se recueillit, puis expliqua:

--Mon pre a t arrt sur l'ordre du roi, enferm dans un cachot,
soumis  la torture, et finalement mis  mort, sans jugement. Ma mre
a t enleve, squestre dans un couvent o elle est morte,
empoisonne... Mon pre et ma mre avaient  peu prs l'ge que j'ai
aujourd'hui. Moi-mme, encore au berceau, je ne dus la vie qu' la
compassion d'un serviteur, lequel m'emporta et me cacha si bien qu'il
parvint  me soustraire  l'implacable haine du royal bourreau de ma
famille. Le bien de mes parents tait considrable. Le roi, d'assassin
qu'il tait, se fit voleur et fit main-basse sur les richesses qui
auraient d me revenir.

Le fils de don Carlos s'interrompit un moment pour passer sa main sur
son front moite. Et, pendant que Pardaillan et Cervantes se regardaient,
consterns, il reprit d'une voix qui se faisait mordante et rude:

--Quel crime mon pre avait-il donc commis? Tout simplement il avait une
femme qu'il adorait et qui le lui rendait bien! ma mre. Or le roi se
prit d'une passion violente pour la femme de son sujet... Habitu  voir
ses courtisans s'abaisser jusqu'aux plus viles complaisances, le roi
crt qu'il en serait de mme cette fois-ci. Il eut l'imprudence de faire
connatre sa volont, pensant que le mari se trouverait honor de lui
livrer sa femme... Il arriva qu'il se heurta  une rsistance que ni
prires ni menaces ne purent faire flchir. C'est alors que la jalousie
l'exaltant jusqu'au crime, le bandit couronn fit arrter celui qu'il
considrait comme un rival heureux, le fit torturer par esprit de
vengeance et finalement mettre  mort, pensant que, le mari trpass,
la femme cderait... Cet odieux calcul fut djou par la fidlit de la
femme  la mmoire de son mari lchement assassin...

--Alors, l'amour du roi se mua en haine furieuse. Ne pouvant vaincre la
rsistance de ma mre, il la fit emprisonner. Sa haine sauvage s'tendit
jusqu' l'enfant de ses malheureuses victimes, et j'eusse aussi t
assassin si, comme je vous l'ai dit, je n'avais t enlev et cach par
un serviteur dvou.

Don Csar se tut et demeura un long moment rveur. Et Pardaillan, d'un
air apitoy, pensait:

Pauvre diable!... Mais quel intrt ce soi-disant serviteur dvou
a-t-il pu avoir  faire cet invraisemblable rcit qui, par certains
cts, frle si dangereusement l'effroyable vrit?

Don Csar redressa sa tte fine et intelligente et dit:

Pensez-vous toujours que venger la mort des miens serait un crime
monstrueux?



XX

LA MAISON DES CYPRS

Pardaillan cherchait comment il pourrait viter de rpondre  une
question aussi scabreuse lorsqu'il fut tir d'embarras par l'arrive
d'un personnage qui vint sans faon interrompre leur conversation.

C'tait un petit bout d'homme qui paraissait douze ans  peine, noir
comme une taupe, sec comme un sarment, l'air dlur, l'oeil vif mais
singulirement mobile. Il se campa devant don Csar et attendit dans une
attitude pleine de fiert.

--Eh bien, El Chico (le petit) qu'y a-t-il? demanda doucement le Torero.

--C'est rapport  la Giralda, rpondit le petit homme avec un laconisme
plutt ambigu.

--Lui serait-il arriv quelque chose? demanda vivement le Torero.

--Enleve!...

--Enleve! rptrent les trois hommes d'une mme voix.

Au mme instant, ils furent debout tous les trois. Don Csar, atterr
par cette nouvelle inattendue, jete aussi brutalement, restait muet de
stupeur.

--Voyons, ne nous effarons pas et procdons avec mthode, s'exclama
Pardaillan.

Et s'adressant  El Chico qui attendait, toujours camp dans sa pose
pleine de dignit:

--Tu dis, petit, que la Giralda a t enleve?

--Oui, seigneur... Il y a deux heures environ.

--O?

--Pass la Puerta de las Atarazanas.

--Comment sais-tu cela, toi?

--Je l'ai vu, tiens!

--Raconte ce que tu as vu.

--Voila, seigneur: je m'tais attard hors les murs et je me htais pour
arriver avant la fermeture des portes, lorsque je vis, non loin devant
moi, une ombre qui se htait aussi vers la ville: c'tait la Giralda.

--Tu en es sr?

El Chico eut un sourire entendu:

--Tiens! dit-il, j'ai de bons yeux!... Et quand mme je ne l'aurais
pas reconnue, quelle autre que la Giralda et appel El Torero  son
secours? Tiens!...

--Elle m'a appel?

--Quand les hommes se sont jets sur elle, elle a cri: Csar! Csar!
 moi! puis les hommes lui ont jet une cape sur la tte et l'ont
emporte.

--Quels sont ces hommes? Le sais-tu, petit?

El Chico eut encore son sourire entendu et, avec ce laconisme qui
faisait bouillir l'amoureux dsespr:

--Don Centurion, dit-il.

--Centurion! s'exclama don Csar; le damn ruffian mourra de ma main!

--Qu'est-ce que ce Centurion? demanda Pardaillan qui ne perdait pas de
vue le petit homme.

--Le familier que vous avez jet dehors l'autre jour, dit Cervantes. On
sait trop pour le compte de qui opre ce sacripant!

--Pour qui?

--Pour don Almaran, dit Barba Roja.

--Barba Roja?... Ce colosse qui ne quitte jamais le roi?

--Lui-mme!... Vous le connaissez, chevalier?

--Un peu, fit Pardaillan avec un lger sourire.

Et en lui-mme: Du diable s'il n'y a pas de l'Espinosa l-dessous!...
Enfin je suis l et je veillerai sur ce petit prince pour lequel je me
sens de l'affection.

Pendant ces aparts, don Csar continuait l'interrogatoire du petit
homme:

--Et toi, Chico, qu'as-tu fait, quand tu as vu ces hommes enlever la
Giralda?

--Je les ai suivis... Tiens! on aime le Torero!

--Et tu sais o ils l'ont conduite?

--Tiens! je ne serais pas venu vous chercher sans a! fit El Chico en
levant les paules.

--Bravo, Chico!... Conduis-moi, s'exclama don Csar se dirigeant vers la
porte.

--Un instant! fit Pardaillan, en se plaant devant lui. Nous avons le
temps, que diable!

Et voyant que le Torero, trpignant d'impatience, n'osait pas lui
rsister:

--Fiez-vous  moi, mon enfant, fit-il doucement, vous n'aurez pas  le
regretter.

--Chevalier, j'ai pleine confiance en vous, mais... voyez dans quel tat
je suis!

--Un peu de patience, donc!... Si tout ce que ce petit bout d'homme
vient de raconter est vrai, je rponds de tout... mais diantre! Il ne
s'agit pas d'aller nous jeter tte baisse dans quelque traquenard.

--Quoi, vous consentirez?...

Pardaillan haussa ddaigneusement les paules:

--Ces amoureux sont tous stupides, dit-il  Cervantes, qui se contenta
d'approuver d'un signe de tte.

--Voyons, petit, reprit le chevalier en s'adressant  El Chico, tu as
vu enlever la Giralda, tu as suivi les ravisseurs, tu sais o ils l'ont
conduite et tu es accouru le dire  don Csar.

--Oui, seigneur!

--Bien. Et, dis-moi, comment savais-tu que don Csar tait ici?

El Chico eut une hsitation imperceptible qui n'chappa pourtant pas 
l'oeil perspicace du chevalier.

--Tiens! fit-il, je suis all chez lui. On m'a dit: Il doit tre 
l'htellerie de la Tour. J'y suis venu...

Et comme s'il et devin ce qui se passait dans l'esprit du chevalier,
il ajouta:

--Si Votre Seigneurie affectionne don Csar, qu'elle vienne avec lui.
Et, se tournant vers Cervantes, muet: Vous aussi, seigneur... et tous
vos amis... tant que vous en avez... Tiens!  prsent qu'il a pris la
Giralda, don Centurion ne la rendra pas sans montrer un peu les crocs...
Moi, je peux vous conduire  la maison et puis aprs, serviteur, je ne
compte plus. Que voulez-vous que je fasse, pauvre de moi!... Je suis
trop petit, tiens!

El Chico paraissait sincre et devait l'tre en effet.

--Si c'tait, pensa Pardaillan, un guet-apens, on n'aurait videmment
pas la navet de recommander  don Csar de se faire accompagner. Tout
au contraire, on chercherait  l'attirer seul. A moins que...

Et s'adressant  El Chico:

--Tu penses donc qu'ils sont en nombre autour de la Giralda?

--Il y a les quatre qui l'ont enleve... Il y a don Centurion...
Ceux-l, j'en suis sr. Je les ai vus entrer et ils ne sont pas
ressortis... J'ai ide qu'il doit bien y en avoir quelques autres cachs
dans la maison...

--Allons! dcida soudain Pardaillan.

Aussitt, El Chico se dirigea vers la porte.

Cervantes, sur un signe de Pardaillan, se plaa  la gauche du Torero,
tandis que le chevalier se plaait  sa droite. Pardaillan tait bien
persuad que le guet-apens--en admettant qu'il y et guet-apens tait
dirig contre don Csar. Pas un instant la pense ne l'effleura qu'il
pouvait tre vis lui-mme.

Cette pense, Cervantes ne l'eut pas davantage. Dans ces conditions,
leur unique proccupation  tous deux tait de veiller sur le fils de
don Carlos, seul menac.

Quant  don Csar, il n'en cherchait pas si long.

La Giralda tait en danger, il courait  son secours.

Le temps, si clair deux heures avant, s'tait couvert, et maintenant
d'pais nuages masquaient compltement la lune. La porte du patio
franchie, ils se trouvrent dans la nuit noire.

--O nous conduis-tu, El Chico? demanda don Csar.

--A la maison des Cyprs.

--Bien, je connais!... Marche devant, nous te suivons.

Sans faire la moindre observation, El Chico prit la tte de la petite
troupe et marcha d'un bon pas.

Tout en marchant  ct d'El Torero, qu'il tenait amicalement par le
bras, Pardaillan, l'oeil aux aguets, l'oreille tendue, lui demanda 
voix basse:

--tes-vous sr de cet enfant?

--Eh oui, morbleu!

--C'est que El Chico n'est pas un enfant. Il a vingt ans, peut-tre
mme plus. Malgr sa taille minuscule, c'est bel et bien un homme
trs proportionn, comme vous avez pu le remarquer, et sans aucune
difformit. C'est un nain, un joli nain, mais c'est un homme. N'allez
pas lui dire qu'il n'est qu'un enfant, il est fort chatouilleux sur ce
point et n'entend pas la plaisanterie.

--Ah! c'est un homme!... Tant pis, morbleu! Je le prfrais enfant...

--Pourquoi?

--Pour rien... une ide  moi... Mais enfin, homme ou enfant, qu'est-ce
que ce nain? D'o le connaissez-vous? tes-vous sr de lui?

--Quant  vous dire qui est ce nain, je confesse que je n'en sais
rien... On l'appelle El Chico  cause de sa taille... D'o je le
connais? Il trane par les rues de la ville et vit, comme il peut, des
aumnes qu'on lui fait. Un jour, j'ai pris sa dfense contre une bande
de mauvais drles qui le maltraitaient. Depuis, il m'a toujours tmoign
une certaine affection. Est-il dvou? Je crois que oui... je n'en
jurerais pas cependant.

--Enfin, murmura Pardaillan, allons toujours, nous verrons bien.

Le reste du trajet s'accomplit en silence. Tant qu'il dura, Pardaillan
se tint sur ses gardes et il fut plutt tonn de voir que nulle
agression ne s'tait encore produite lorsque El Chico s'arrta enfin
devant la porte btarde de la maison des Cyprs, en murmurant:

--C'est l!

--Aprs tout, songea Pardaillan, je me suis peut-tre tromp!... Je
deviens trop mfiant, sur ma foi!

Il y avait une borne cavalire  ct de la porte. El Chico la dsigna
aux trois hommes, et dans un souffle il murmura en montrant le mur:

--C'est bien commode, tiens!

De l'oeil, Pardaillan mesura la hauteur et sourit. L'escalade, avec un
tel marchepied, ne serait qu'un jeu.

El Chico continua:

--vitez les alles...  cause du sable qui fait du bruit, marchez sur
le gazon. Avec un peu d'adresse, vous pouvez russir sans qu'il y ait
bataille; sr qu'ils dorment l-dedans... Moi, je vous attends ici, et
s'il y a danger je vous prviens en sifflant ainsi.

Et le petit homme fit entendre un lger ululement parfaitement imit.

--Pourquoi ne viens-tu pas avec nous? demanda. Pardaillan peut-tre par
un reste de mfiance.

El Chico eut un geste d'effroi.

--Non, fit-il vivement, je n'entrerai pas l. Tiens, que voulez-vous que
je devienne, si vous vous battez?

Don Csar, qui avait hte de passer de l'autre ct du mur, tendit sa
bourse en disant:

---Prends ceci, El Chico. Mais je ne me tiens pas quitte pour si peu
envers toi. Quoi qu'il arrive, dsormais j'aurai soin de toi.

El Chico eut une seconde d'hsitation, puis il prit la bourse en disant:

--J'tais dj pay, seigneur... Mais il faut bien vivre, tiens!

--Pourquoi dis-tu que tu tais dj pay? fit Pardaillan, qui avait cru
dmler comme une bizarre intonation dans la rponse du petit homme.

Sur un ton trs naturel, celui-ci rpondit:

--J'ai dit que j'tais pay parce que je suis content d'avoir rendu
service  don Csar, tiens!

Laissant leur petit guide, les trois aventuriers, en se servant de la
borne, eurent tt fait d'escalader le mur et se laissrent doucement
tomber dans les jardins de la maison des Cyprs. Don Csar voulut
s'lancer aussitt; mais Pardaillan le retint en disant:

--Doucement, ne nous exposons pas  un chec par trop de prcipitation.
C'est le moment d'agir avec Imprudence, et, surtout, silencieusement. Je
passe le premier en claireur; vous, don Csar, derrire moi; et vous,
monsieur de Cervantes, vous fermerez la marche. Ne nous perdons pas de
vue, et maintenant plus un mot.

Dans l'ordre qu'il venait d'tablir, Pardaillan s'avana prudemment,
vitant les alles sables comme l'avait judicieusement recommand El
Chico, se dirigeant droit vers le ct de la maison qui lui faisait
face.

Les portes et les fentres taient closes. Pas le plus petit filet de
lumire ne se voyait nulle part. De ce ct, tout semblait bien endormi.
Pardaillan contourna la maison et atteignit le deuxime ct, aussi
sombre, aussi silencieux que le premier. Il poussa plus loin et parvint
au troisime ct. L,  une fentre du rez-de-chausse situe dans
l'angle de la maison,  travers des volets mal joints, un mince filet
de lumire filtrait. Pardaillan s'arrta. Il s'agissait maintenant
d'atteindre la fentre claire et de voir ce qui se passait 
l'intrieur.

Pardaillan dsigna la fentre  ses deux compagnons et, sans mot dire,
reprit sa marche en avant, en redoublant de prcautions.

D'ailleurs, tout paraissait les favoriser. Ils marchaient sur un pais
gazon qui touffait le bruit de leurs pas et ils ctoyaient les massifs,
derrire lesquels il leur serait facile de se dissimuler en cas
d'alerte.

Pardaillan contourna un massif qui se trouvait  quelques pas de la
fentre. Don Csar et Cervantes suivirent  la file et ne remarqurent
rien d'anormal. Ils n'avaient plus qu' franchir une petite pelouse qui
s'tendait presque jusque sous la fentre.

Derrire Cervantes, du sein de ce massif o ils n'avaient rien remarqu
d'anormal, des ombres surgirent soudain, ramprent silencieusement et
se redressrent tout  coup pour excuter, avec un ensemble parfait, la
manoeuvre que voici:

Deux mains saisirent l'crivain au cou, par-derrire, et touffrent
dans sa gorge le cri prt  faillir. Une cape fut lestement jete sur
sa tte, vivement entortille et serre  l'touffer. Des poignes
vigoureuses le saisirent aux bras et aux jambes, l'enlevrent comme une
plume avant qu'il et pu se rendre compte de ce qui lui arrivait, et le
portrent dans le massif.

La capture s'tait opre avec une rapidit foudroyante, sans heurt,
sans bruit, sans -coup d'aucune sorte, sans que ni le Torero ni
Pardaillan, plus, loigns, se fussent aperus de quoi que ce soit.

Dans le massif, une des ombres dpouilla lestement Cervantes de son
manteau. Elle s'en enveloppa soigneusement et, s'efforant d'imiter
l'allure du prisonnier, s'en fut dlibrment rejoindre le chevalier et
don Csar. Une voix brve pronona:

--Qu'on le porte dehors, sans lui faire du mal.

Et Cervantes,  moiti trangl, se trouva porte hors de la maison en
moins de temps certes qu'il n'en avaitis  y pntrer.

Pendant ce temps, Pardaillan et don Csar taient parvenus sous la
fentre claire.

Nous avons dit qu'elle tait situe au rez-de-chausse. Mais c'tait un
rez-de-chausse assez lev pour qu'un homme, mme de grande taille, ne
pt atteindre les volets et jeter un regard indiscret dans l'intrieur.

Or,  droite et  gauche de la fentre, il y avait deux arbustes plants
dans deux grandes caisses. Et Pardaillan, qui avait pass sa journe
 se dbattre dans le filet d'Espinosa, ne put s'empcher de trouver
bizarre que ces deux caisses se trouvassent prcisment l, sous cette
fentre, la seule claire de la mystrieuse demeure.

On jurerait qu'on les a places l pour nous faciliter la besogne,
grommela-t-il.

D'un coup d'oeil rapide, il tudia les volets et il pensa:

Bizarre! ces volets ne tiennent pour ainsi dire pas. La lumire filtre
par quantit de fentes et de trous... Mortdiable! cette fentre de
rez-de-chausse si mal dfendue dans une maison qui, partout ailleurs,
parat garde!... Voil qui ne me dit rien qui vaille!...

Mais, tandis que Pardaillan observait et rflchissait, El Torero,
impatient comme tous les amoureux, agissait. Il tranait une des deux
caisses sous la fentre, grimpait dessus sans s'inquiter de l'arbuste
qu'il pitinait, et, appliquant son oeil  une de ces nombreuses fentes
qui paraissaient suspectes  Pardaillan, il regarda et, oubliant toute
prudence, s'exclama presque  haute voix:

--Elle est l!...

En entendant cette exclamation, Pardaillan jeta les yeux autour de lui.
A ce moment, l'homme qui s'tait envelopp dans le manteau de Cervantes
s'approchait avec prcaution, tout comme aurait fait le romancier. Dans
l'ombre, Pardaillan le prit pour Cervantes et, n'apercevant rien de
suspect, il s'lana d'un bond  ct de don Csar et regarda, lui
aussi, oubliant toutes ses apprhensions du coup.

Sur un lit de repos plac juste en face de la fentre, la Giralda,
tendue, paraissait profondment endormie.

Don Csar et Pardaillan se regardrent et se comprirent sans parler.

S'arc-boutant sur leur caisse, ils saisirent les volets et tirrent de
toutes leurs forces runies.

Les volets s'ouvrirent sans trop de peine et sans aucun bruit, ce qui
tait le plus important.

Dbarrasss de cet obstacle, ils s'tablirent le mieux qu'ils purent sur
le bord de la fentre afin de l'ouvrir sans bruit, comme ils venaient
d'ouvrir les volets.

A ce moment, une porte s'ouvrit dans la chambre. Un homme entra qui
s'approcha de la Giralda et la contempla un moment avec une expression
passionne qui fit plir don Csar. Puis, se baissant, l'homme saisit
dans ses bras la jeune fille qui s'abandonna, les membres ballants,
comme un corps priv de vie. Charg de son prcieux fardeau, qui ne
paraissait pas peser bien lourd  ses bras robustes, l'homme se redressa
et se dirigea vers la porte par o il tait entr.

--Vite! rugit don Csar en donnant de l'paule contre la fentre, il
l'emporte!

Pardaillan tira son pe, appuya de son ct, de toutes ses forces,
contre la fentre, qui s'ouvrit violemment, et, l'pe  la main, il
sauta  l'intrieur de la pice. Au mme instant, il entendit un cri
terrible.

Lorsqu'il sentit la fentre cder sous leurs efforts, don Csar se
ramassa pour bondir. Dans le mme moment, il fut saisi par les jambes et
tir en arrire. Alors, il poussa le cri entendu de Pardaillan. Ramen
violemment  terre, le Torero fut saisi, rduit  l'impuissance, port
lui aussi hors de la maison.

Pardaillan, lui, avait saut.

Lorsque ses pieds touchrent le sol, il sentit ce sol trembler et
s'crouler sous lui, et il tomba dans le noir.

Instinctivement, il tendit les bras pour se raccrocher, et son pe,
heurtant il ne savait quoi, lui chappa. Il tomba comme une masse, fort
rudement. Heureusement, la chute n'tait pas trs profonde; il ne se fit
aucun mal, mais il se trouva dans l'obscurit la plus complte.

Ouf! dit-il, je ne m'attendais pas  cette chute!

Et, avec cet air railleur qui lui tait familier:

Ceci me parat une rptition des appartements si habilement machins
du seigneur Espinosa. Mais diantre! c'est trop dans la mme journe, et
si chaque jour doit m'apporter une telle abondance d'motion, la vie ne
sera plus tenable!... Le tour est bien jou, par ma foi! Il n'en reste
pas moins acquis que je ne suis qu'un niais et ce qui m'arrive est bien
fait pour moi. Une autre fois, je serai plus perspicace...

S'tant convenablement morign et invectiv, ainsi qu'il avait coutume
de faire chaque fois qu'il tait victime de quelque terrible msaventure
qu'il se reprochait--assez injustement, ce nous semble--de n'avoir pas
su prvoir et viter, il se leva, se secoua et se tta.

Bon, grogna-t-il, rien de cass. Si la tte manque toujours d'un peu
de cervelle, le reste, du moins, est encore passable... Mon pe a d
rebondir dans la chambre, l-haut. Heureusement, la dague me reste.
C'est peu, mais enfin, le cas chant, on tchera de se tirer d'affaire
avec.

Ayant ainsi pens, il porta la main au ct pour s'assurer que la dague
y tait bien.

Il constata que, si le fourreau tait bien accroch au ceinturon, la
lame, en revanche, avait disparu.

Tout en bougonnant, il fit  ttons le tour de son cachot. Ce fut vite
fait.

Peste! ce n'est pas trs vaste! Et pas un meuble, pas mme un peu
de paille... Comment vais-je passer la nuit sur ces dalles?... Et ce
plafond, que je touche avec la main!... Ceci ressemble, en plus grand
et en pierre, au joli cercueil dans lequel m'enferma ce matin S. E. le
cardinal d'Espinosa. Tiens! qu'est-ce que ceci?

En marchant, il avait senti quelque chose glisser sous son pied, et
il avait peru comme un lger frlement sur la dalle. Il se baissa et
chercha  ttons.

Tiens! tiens!... Un parchemin!... Mais diantre! il fait noir comme
dans un four ici... Ceci me concerne-t-il? Ceci a-t-il t mis ici pour
moi?... Non, videmment, sans quoi on m'et donn de la lumire afin que
je puisse lire... Un parchemin gar, alors? Nous verrons plus tard,
puisque, aussi bien, je ne peux faire autrement...

Il mit le parchemin dans son pourpoint et se remit  discuter avec
lui-mme; puis, il renifla fortement...

Quel diable de parfum est-ce l?... Ce n'est pourtant pas un boudoir
pour jolie femme!... Ah! mordieu! j'y suis!... Fausta!... Quelle femme
autre que Fausta consentirait  descendre de plein gr dans pareil
tombeau? D'autant plus que je ressens d'tranges sensations. Ma
respiration s'oppresse... ma tte s'alourdit... Fausta! eh! par Pilate!
la damne Fausta a pass par l!...

Aprs avoir essay de m'assassiner de tant de faons diffrentes, je
serais curieux de savoir ce qu'elle a bien pu imaginer cette fois-ci.

Comme pour rpondre  cette question, un judas s'ouvrit  ce moment dans
le haut de la vote. Un imperceptible rai de lumire descendit par les
fentes du judas et, en mme temps, une voix, que Pardaillan reconnut
aussitt, pronona ces paroles:

--Pardaillan, tu vas mourir.

--Par Dieu! fit Pardaillan, ds l'instant o la douce Fausta m'adresse
la parole, il ne saurait tre question que de mort. Voyons ce qu'elle me
rserve.

--Pardaillan, continua Fausta, invisible, j'ai voulu te tuer par le fer,
tu as chapp au fer, j'ai voulu te tuer par la noyade, tu as chapp
 l'eau, j'ai voulu te tuer par le feu, tu as chapp  l'incendie. Tu
m'as demand: A quel lment aurez-vous recours? Je te rponds: A
l'air. L'air que tu respires est satur de poison. Dans deux heures, tu
ne seras plus qu'un cadavre.

--Voil donc l'explication que je cherchais. Figurez-vous, madame, que
j'tais intrigu par ce parfum que je sens autour de moi, et, vous ne me
croirez peut-tre pas mais, ma parole, j'ai pens  vous... J'ai pens
que, si Fausta tait descendue dans cette fosse, ce ne pouvait tre que
pour y apporter la mort et la changer en un tombeau. Voil ce que j'ai
pens, madame.

--Tu as vu juste, Pardaillan, et tu vas mourir, tu par l'air que tu
respires et que j'ai, moi, empoisonn.

Il y avait quelque chose de fantastique dans cette conversation macabre
entre deux tres qui ne se voyaient pas, qui se parlaient  travers
l'paisseur d'un plafond, dont l'un tait, pour ainsi dire, dj dans
la tombe et qui, sur un ton paisible et comme dtach, se disaient des
choses effrayantes.

Cependant, Pardaillan rpondait:

--Mourir! c'est bientt dit, madame. Mais, voyez-vous, j'ai les poumons
bien solidement attachs, et je crois que je suis homme  rsister 
tous les poisons dont vous avez eu l'attention de saturer l'air  mon
intention. J'en suis bien fch pour vous, madame, dont la marotte est
de me vouloir occire  tout prix, par n'importe quel moyen, et je ne
sais pourquoi, par exemple?

--Parce que je t'aime, Pardaillan, dit la voix morne de Fausta.

--Eh! morbleu! ce serait une raison pour me laisser vivre au contraire!
Quoi qu'il en soit, madame, je crois que j'chapperai  votre poison
comme j'ai chapp  la noyade et au feu.

--C'est possible, Pardaillan, mais, si tu chappes au poison, tu restes
condamn quand mme.

--Expliquez-moi un peu cela, madame...

--Tu mourras par la faim et par la soif.

--Diable! c'est assez hideux cela, madame!

--Je sais, Pardaillan, c'est une mort lente et horrible. Aussi ai-je
voulu te l'viter, et c'est pourquoi j'ai eu recours au poison.

--Bon, goguenarda le chevalier, je reconnais l votre habituelle
circonspection. Vous avez si grand-peur de me manquer que vous vous tes
dit que deux prcautions valent mieux qu'une.

--C'est vrai, Pardaillan. Aussi ai-je pris non pas deux, mais toutes les
prcautions possibles. Vois-tu cette porte de fer qui ferme ta tombe?

--Je ne la vois pas, madame, parbleu! Je n'ai pas des yeux de hibou pour
voir dans la nuit. Mais, si je ne la vois pas, je l'ai reconnue avec mes
doigts.

--Cette porte, dont la clef a t jete dans le fleuve, dans quelques
heures sera mure... Le mcanisme actionnant le plafond par o tu es
descendu sera dtruit, la chambre o je suis aura ses portes et sa
fentre mures... Alors, tu seras isol du monde, alors tu seras mur
vivant, nul ne souponnera que tu es l, nul ne pourra t'entendre si tu
appelles, nul ne pourra pntrer jusqu' toi, mme pas moi...

--Bah! vous avez beau entasser les obstacles, j'chapperai au poison, je
ne mourrai pas de faim et je sortirai d'ici vivant... Le seul avantage
que vous retirerez de cette nouvelle marque d'amour sera d'allonger
un peu plus le compte que nous aurons  rgler un jour... et que nous
rglerons en effet, ou j'y perdrai mon nom.

Fausta, comdienne gniale par certains cts, tait, par certains
autres, ardemment sincre et convaincue. La foi vibrante qu'elle avait
eue en son oeuvre s'tait, sous le choc des revers rpts, peu  peu
efface. Elle persistait pourtant, mais c'tait maintenant l'orgueil qui
la guidait.

Qui, jusqu' prsent, l'avait abattue? Pardaillan. Ds lors, la
superstition s'empara d'elle, l'effroi entra dans ce coeur jusque-l
indompt, et superstition et terreur unies exercrent sur elle leur
action dissolvante.

Longtemps, elle avait cru qu'en tuant Pardaillan elle tuerait du mme
coup ces sentiments nouveaux qui la choquaient.

Pardaillan avait rsist  tous ses coups. Comme le phnix de la
lgende, cet homme rapparaissait alors qu'elle se croyait certaine de
l'avoir bien dfinitivement tu. Et, chaque fois qu'il rapparaissait,
c'tait pour anantir irrmdiablement ses combinaisons plus savantes,
longuement et patiemment chafaudes.

Sa stupeur avait fait place  la terreur. Et, la superstition s'en
mlant, elle n'tait pas loigne de croire que cet homme tait
invincible, plus qu'invincible: immortel. De l  croire que Pardaillan
tait son mauvais gnie contre lequel elle s'puiserait vainement, que
Pardaillan chapperait fatalement  toutes ses embches jusqu'au jour o
elle succomberait sous ses coups, il n'y avait qu'un pas qui fut vite
franchi.

Fausta poursuivait la lutte prement, obstinment. Mais elle n'avait
plus foi en elle, mais le doute tait entr en elle et elle n'tait pas
loigne de croire que rien ne lui servirait de rien, qu'elle aurait
beau faire, Pardaillan, l'infernal Pardaillan, toujours ressuscit,
sortirait une dernire fois de la tombe o elle croirait l'avoir clou
pour la frapper mortellement.

Lorsque Pardaillan eut affirm qu'il sortirait vivant de son actuel
tombeau, Fausta frmit et se demanda avec angoisse si elle avait bien
pris toutes les prcautions ncessaires, si quelque moyen de fuite
inconnu n'avait pas chapp  son minutieux examen des lieux. Ce fut
donc d'une voix mal assure qu'elle demanda:

--Tu crois donc, Pardaillan, que tu chapperas cette fois-ci comme les
autres?

--Parbleu! assura Pardaillan.

--Pourquoi? haleta Fausta.

Alors, d'une voix mordante qui la glaa:

--Parce que, je vous l'ai dit, nous avons un compte terrible  rgler...
Parce que je vois enfin que vous n'tes pas un tre humain, mais un
monstre de perversit et que vous pargner, comme je l'ai fait jusqu'
ce jour, serait plus que de la folie, serait un crime... Parce que vous
avez lass ma patience et que je suis rsolu enfin  vous craser...
Parce qu'il est crit que Pardaillan domptera Fausta et la rduira 
l'impuissance... Or, maintenant que j'ai reconnu que vous n'tes pas
une femme, mais un monstre suscit par l'enfer, je vous le dis en toute
loyaut: gardez-vous, madame, gardez-vous bien, car, le jour o cette
main s'appesantira sur Fausta, c'en sera fait d'elle, elle expiera tous
ses crimes et le monde sera dlivr d'un tel flau.

Tant que Pardaillan s'tait content d'expliquer pourquoi il se sentait
sr d'chapper  ses coups, Fausta avait cout en frmissant, d'autant
plus que, sous l'obsession de la superstition, pendant qu'il parlait,
dans son cerveau affol, elle se rptait:

Oui, il se sauvera comme il le dit, c'est crit, c'est inluctable...
Fausta ne saurait atteindre Pardaillan!

Mais, lorsque Pardaillan, justement exaspr et s'animant au fur et 
mesure, assura qu'un jour prochain viendrait o il aurait sa revanche et
lui ferait expier ses crimes, le caractre indomptable de cette femme
extraordinaire reprit le dessus.

Elle retrouva  l'instant sa lucidit et son sang-froid. Ce fut d'une
voix trs calme qu'elle rpondit:

--Soyez tranquille, chevalier, je me garderai bien et je ferai en sorte
que votre main ne s'appesantisse plus jamais sur personne.

--Voire, grommela Pardaillan, je ne saurais trop vous y engager... Mais,
excusez-moi, madame, je ne sais si c'est le poison que vous m'avez
libralement dispens, mais il est de fait que je tombe de sommeil.
Brisons donc cet intressant entretien et souffrez que je me couche sur
ces dalles qui n'ont rien de moelleux et dont il faut bien que je me
contente, puisque Votre Saintet n'a pas daign octroyer mme une botte
de paille au condamn  mort que je suis. Sur ce, bonsoir!...

Et Pardaillan qui, sous l'influence des miasmes dltres mans de la
pastille empoisonne, sentait effectivement ses forces l'abandonner
et tout tourner dans sa tte endolorie, s'enroula dans son manteau et
s'tendit du mieux qu'il put sur les dalles froides.

--Adieu, Pardaillan, dit doucement Fausta.

--Non, pas adieu, par tous les diables! railla une dernire fois
Pardaillan,  moiti endormi, pas adieu, mais au revoir...

Les derniers mots expirrent sur ses lvres et il demeura immobile,
endormi... mort, peut-tre.



XXI

CENTURION DOMPT

Fausta attendit encore un moment, coutant attentivement, n'entendant
rien... que les palpitations de son coeur qui battait  coups redoubls.

Elle appela Pardaillan, elle lui parla. Aucune rponse ne parvint  son
oreille tendue.

Alors, elle se redressa, sortit lentement et, confiante sans doute en
ses prcautions, ddaigna de fermer la porte derrire elle. Elle vint
s'asseoir dans ce cabinet o nous l'avons vue en conversation avec
Centurion. La, immobile dans son fauteuil, elle mdita longtemps. Dans
sa tte, avec l'obstination d'une obsession, cette question accessoire
se posait avec tnacit:

Magni m'a-t-il trompe? Est-ce un narcotique ou un poison?

Cette question aboutissait fatalement  la principale,  la seule qui
comptt pour elle:

Est-il mort ou simplement endormi?

Haletante, souffrant une torture physique devant l'effroyable geste,
accompli, elle en tirait logiquement toutes les conclusions, avec une
lucidit que ni la douleur relle ni l'incertitude ne parvenait 
obscurcir.

Mort, tout est dit... Dlivre de cet amour que Dieu m'imposa comme une
preuve, mon me victorieuse redevient invulnrable. Je puis reprendre
ma mission avec confiance, sre de triompher dsormais, le seul obstacle
qui entravait ma route ayant t supprim par ma volont.

Endormi seulement, tout est  refaire peut-tre!... Qui peut jamais
savoir avec Pardaillan?... Si je pouvais pntrer jusqu' lui... un coup
de poignard pendant qu'il dort et tout serait fini... Funeste ide
que j'ai eue de faire jeter la clef du caveau!... Mes prcautions se
retournent contre moi.

Longtemps encore, elle resta ainsi  mditer.

Enfin, ayant pris sans doute des rsolutions fermes, elle frappa sur un
timbre. A cet appel, un homme parut qui se courba avec obsquiosit.

Cet homme, c'tait le familier, le lieutenant et le pseudo-cousin de
Barba Roja, c'tait don Centurion.

--Matre Centurion, dit Fausta, sur un ton de souveraine, on ne m'avait
pas trompe sur votre compte. Entre des mains habiles et puissantes,
vous pourriez tre un auxiliaire prcieux. Vous avez, j'en conviens,
intelligemment et diligemment excut mes ordres. Je consens  vous
prendre dfinitivement  mon service.

--Ah! madame, dit Centurion au comble de la joie, croyez que mon zle et
mon dvouement...

--Point de protestations superflues, interrompit Fausta, hautaine. La
princesse Fausta paie royalement, c'est pour qu'on la serve avec zle
et dvouement. Votre intrt me rpond de votre zle et de votre
dvouement... Pour la fidlit, nous en reparlerons. L'essentiel est que
vous soyez bien pntr de cette vrit, que vous ne trouverez jamais un
matre tel que moi.

--C'est vrai, madame, avoua humblement Centurion, c'est pourquoi je
considrais comme un honneur insigne d'entrer au service de la puissante
princesse que vous tes.

--Vous tes, matre Centurion, pauvre, obscur et mpris de
tous--surtout de ceux qui vous emploient. Vous tes instruit,
intelligent, dnu de scrupules, et, cependant, malgr votre supriorit
intellectuelle incontestable, vous resterez ce que vous tes: l'homme
des viles besognes, un compos bizarre et monstrueux de bravo, d'espion,
de spadassin. On vous emploie sous ces formes diverses, mais, quels que
soient les services que vous rendez, vous n'avez pas d'espoir de vous
lever au-dessus de cette basse condition. On a tout intrt  vous
laisser dans l'ombre.

--Malheureusement, madame.

--Malgr tout, vous avez de vastes ambitions.

Fausta s'arrta une seconde, tenant Centurion anxieux sous son clair
regard. Puis, elle laissa tomber:

--Ces ambitions, je puis les raliser... au-del de ce que vous avez
rv.

--Madame, balbutia Centurion agenouill, si vous faites ce que vous
dites, je serai votre esclave!

--Je le ferai, dit Fausta rsolument. Tu auras tes lettres de noblesse
en bonne et due forme et d'une authenticit indiscutable; je t'lverai
au-dessus de ceux qui t'crasent. Et, quant  ta fortune, ce que tu as
dj reu de moi n'est rien, compar  ce que je te donnerai. Mais, tu
l'as dit, tu seras mon esclave.

--Parlez... ordonnez...

Fausta tait  demi allonge dans un fauteuil monumental. Ses pieds,
chausss de mules de satin blanc, croiss l'un sur l'autre, taient
poss sur un coussin de soie broche, plac lui-mme sur un large
tabouret de tapisserie. Ainsi poss, ses pieds croiss dpassaient
le bord du coussin. Centurion s'tait prostern, et, comme pour bien
marquer qu'elle tait pour lui une divinit, pour prouver qu'il
entendait rester, au pied de la lettre, le chien soumis dont il avait
parl, il franchit en rampant la distance qui le sparait de Fausta et
posa dvotement ses lvres sur la pointe du soulier.

Il y avait, certes, dans ce geste imprvu, une intention d'hommage
religieux comme on en avait rendu souvent  Fausta alors qu'elle pouvait
se croire papesse.

Mais Centurion avait exagr le geste qui avait on ne sait quoi de vil
dans sa bassesse outre.

Cependant, Fausta avait sans doute un plan bien arrt  l'gard de
Centurion car, et bien qu'elle et un geste de rpulsion, elle ne retira
pas son pied. Au contraire, elle se pencha sur lui et, posant sa main
blanche et fine sur la tte du bravo prostern, elle le maintint un
inapprciable instant les lvres colles sur la semelle, puis, retirant
son pied, brusquement, elle le lui posa sur la tte, appuyant fortement
dessus, sans mnagement, et, le tenant ainsi cras dans cette pose plus
qu'humilie, elle dit de sa voix chaude et douce comme une caresse:

--J'accepte ton hommage. Sois fidle et soumis comme un chien fidle et
je te serai bon matre.

Ayant dit, elle retira son pied. Centurion redressa son front courb,
mais resta agenouill.

Et, sur un ton de souveraine autorit:

--S'il est juste que vous vous humiliez devant moi qui suis votre
matre, il est juste aussi que vous appreniez  vous redresser et 
regarder les plus grands, car bientt vous serez leur gal!

Centurion se releva, ivre de joie et d'orgueil. Il exultait, le
sacripant! Enfin, il allait donc pouvoir donner sa mesure, maintenant
qu'il avait trouv le matre puissant de ses rves. Il allait enfin tre
quelqu'un avec qui l'on compte. Ah! certes, il serait fidle  celle qui
le tirait du nant pour faire de lui un homme redoutable.

Et, comme si elle et devin ce qui se passait dans sa tte, Fausta
reprit, d'une voix calme, mais o perait cependant une sourde menace:

--Oui, il faudra m'tre fidle, c'est ton intrt... D'ailleurs, j'en
sais assez sur ton compte pour faire tomber ta tte rien qu'en levant un
doigt.

Centurion la regarda en face, et, d'une voix basse, ardente:

--Madame, dit-il, vous avez le droit de douter de ma fidlit, puisque
j'ai trahi pour vous. Je vous jure cependant que je suis sincre en vous
disant que je vous appartiens corps et me et que vous pouvez disposer
de moi comme vous l'entendrez. A dfaut de cette sincrit, mon intrt
vous rpond de moi.

--Bien, dit gravement Fausta, vous parlez un langage que je comprends.
Voici le bon de vingt mille livres promis pour la capture du sire de
Pardaillan. Voici de plus un bon de dix mille livres pour rcompenser
les braves qui vous ont aid.

Centurion, frmissant, saisit les deux bons et les fit disparatre
vivement en songeant  part lui:

Dix mille livres pour ces drles!... Halte-l, madame Fausta, ceci,
c'est du gaspillage...

Malheureusement pour lui, Centurion ne connaissait pas encore Fausta.
Elle se chargea incontinent de lui prouver que, s'il avait cherch en
elle un matre, il l'avait trouv, et qu'il lui faudrait marcher droit
s'il ne voulait pas se faire casser  gages.

En effet, Fausta, comme si elle avait lu  livre ouvert dans sa pense,
lui dit, sans manifester ni colre ni mcontentement:

--Il faudra perdre ces habitudes de prvarication. La part que je vous
fais est assez belle pour que vous laissiez  chacun ce que je lui
alloue. Si vous tenez  rester  mon service, il faudra devenir
scrupuleusement honnte. Sachez qu'une heure aprs que vous aurez fait
votre distribution, je saurai quelle somme vous aurez remise  chacun,
et, si vous avez soustrait seulement un denier, je vous briserai
impitoyablement.

Honteux, Centurion rougit, ce dont il fut bien tonn lui-mme, et, se
courbant:

--Vous tes bien, je le vois, celle que Dieu a envoye, puisqu'il vous a
donn le pouvoir de ire dans les consciences. Dsormais, madame, je vous
le jure, je n'aurai plus de telles ides.

--Bien vous ferez, dit froidement Fausta, qui reprit:

--Faites entrer cet enfant, ce nain.

Centurion sortit et revint presque aussitt, accompagn d'El Chico.

Nous ne saurions dire si le petit homme fut bloui par les richesses
entasses dans la pice, ni s'il fut impressionn par la beaut et la
majest de la grande dame devant qui on venait de l'introduire. Tout ce
que nous pouvons dire, c'est qu'il se montra indiffrent, en apparence.
Il se campa devant Fausta, dans cette attitude fire, qui ne manquait
pas d'une certaine grce sauvage et qui lui tait particulire, et,
respectueux sans humilit, il attendit, dress sur ses ergots, ne
perdant pas une ligne de sa petite taille.

Fausta le fouilla un instant de son oeil d'aigle, et, voilant l'clat du
regard, adoucissant sa voix:

--C'est vous, dit-elle, qui avez conduit ici le Franais et ses amis?

El Chico n'tait pas trs bavard et il n'avait, cela va sans dire,
que de trs vagues notions d'tiquette, si tant est qu'il connt la
signification de ce mot.

Il se contenta de rpondre d'un signe de tte affirmatif.

Fausta possdait au plus haut point l'art de composer ses manires,
suivant le caractre et la situation de ceux qu'elle avait intrt
 mnager ou qu'elle voulait s'attacher, et ce fut en souriant avec
indulgence qu'elle accueillit le semblant de rponse du petit homme. Ce
fut en souriant encore qu'elle dit ngligemment:

--Ce Torero, don Csar, vous a fait du bien. A dfaut d'affection, vous
deviez avoir pour lui de la reconnaissance. Pourtant, vous avez consenti
 l'attirer ici?

--Je savais bien qu'on en voulait seulement au Franais, dit avec un
sourire aussi El Chico. Tiens! on a des oreilles et des yeux. On coute,
on regarde... On est petit, c'est vrai, on n'est pas un sot.

--De sorte que vous avez compris que vos deux compatriotes ne couraient
aucun danger?... Si, cependant, la vie de don Csar et t menace,
eussiez-vous agi comme vous l'avez fait? Rpondez franchement.

Le petit homme hsita un moment avant de rpondre. Ses traits se
contractrent douloureusement. Il ferma les yeux. Un combat violent
paraissait se livrer en lui, dont Fausta suivait curieusement toutes les
phases.

Enfin, il poussa un gros soupir et rpondit d'une voix sourde:

--Non.

--Alors, dit Fausta, vous auriez perdu les deux mille livres qu'on vous
a promis en mon nom.

El Chico rpondit, cette fois sans hsitation:

--Tant pis!

Fausta sourit.

--Allons, dit-elle, je vois que vous savez tre reconnaissant. Et le
Franais?

A cette question, l'oeil du petit homme eut une lueur aussitt teinte,
et, vivement, il dit:

--Je ne le connais pas. Tiens, ce n'est pas un ami comme don Csar.

Fausta crut dmler une intonation bizarre dans ces paroles.

--C'est pourtant un ami de ce Torero que vous affectionnez au point de
lui sacrifier deux mille livres! dit-elle. Savez-vous qu'en frappant
ceux qu'ils aiment, on atteint parfois plus cruellement les gens que si
on les frappait eux-mmes?

Fausta posait la question sans paratre y attacher d'importance, mais
elle fixait son oeil doux sur le nain et l'tudiait attentivement.

Celui-ci tressaillit et parut tonn de ces paroles. videmment, il
n'avait pas pens qu'en aidant  meurtrir Pardaillan il pouvait, du mme
coup, faire beaucoup de mal  ceux qui aimaient le chevalier. Mais,
approfondir de telles ides tait au-dessus du jugement d'El Chico. Il
secoua donc les paules et grommela quelques paroles confuses que Fausta
ne parvint pas  saisir.

Voyant qu'elle n'en tirerait rien, elle fit un geste comme pour
l'engager  patienter un moment et,  voix basse, donna un ordre 
Centurion qui s'clipsa aussitt.

--On va vous apporter la somme promise, dit-elle au petit homme. C'est
une somme considrable pour vous.

Les yeux du nain tincelrent, ses traits s'illuminrent, mais il ne
rpondit rien.

A ce moment. Centurion revint et dposa devant Fausta un petit sac sur
lequel les yeux d'El Chico se portrent aussitt pour ne plus le perdre
de vue.

--Il y a dans ce sac, reprit doucement Fausta, non pas deux mille
livres, mais cinq mille... Prenez, c'est  vous.

A l'nonc de cette somme, qui lui paraissait exorbitante, El Chico
ouvrit des yeux normes. Sa joie et sa stupeur furent telles qu'il
demeura clou sur place.

--Cinq mille livres L. balbutia-t-il.

--Oui! fit de la tte Fausta qui souriait.

Ce disant, elle poussait le sac vers le petit homme qui, retrouvant
soudain le mouvement, s'en saisit brusquement et le pressa de ses deux
mains contre sa poitrine, comme s'il et craint qu'on ne voult le lui
arracher, en rptant machinalement:

--Cinq mille livres!

--Elles y sont, dit Fausta, qui paraissait s'amuser de la joie folle du
nain. Vous pouvez vrifier.

Vivement, El Chico porta la main au cordon qui fermait le sac,
visiblement anxieux de vrifier  l'instant mme si on ne se jouait pas
de lui. Mais il n'acheva pas son geste. Ses yeux se fixrent, angoisss,
sur Fausta, et, tout  coup, il se mit  rire. Mais son rire avait
quelque chose d'effarant. On et dit plutt des sanglots convulsifs; et
il bgayait, sur un ton plaintif:

--Riche! Je suis riche!... autant que le roi!...

Si Fausta fut tonne de cette trange manifestation de joie, elle n'en
laissa rien paratre.

--Vous voil riche, en effet, fit-elle de sa douce voix. Vous allez
pouvoir... pouser celle que vous aimez.

A ces mots, El Chico tressaillit violemment et fixa sur Fausta des yeux
effars o se lisait comme une vague terreur. Et, comme il secouait la
tte ngativement, avec une expression de douleur manifeste:

--Pourquoi non, dit-elle gravement. Vous tes un homme par l'ge et
par le coeur. Vous voil riche. Pourquoi ne songeriez-vous pas  vous
tablir,  vous crer un intrieur? Vous tes petit, c'est vrai, mais
vous n'tes pas contrefait. Vous tes admirablement conform dans votre
petitesse, on peut mme dire que vous tes beau. Ne dites pas non. Vous
aimez, je le vois, pourquoi ne seriez-vous pas aim aussi?...

El Chico ouvrait de grands yeux ravis et, en coutant cette princesse
qui lui parlait si doucement, sans nulle raillerie, d'un air convaincu.

Mais, sans doute, le bonheur qu'on lui faisait entrevoir lui parut
irralisable, car il secoua douloureusement la tte et Fausta n'insista
pas.

--Allez, dit-elle doucement, et souvenez-vous que, si vous avez besoin
d'une aide, soit auprs de celle que vous aimez, soit auprs de sa
famille, vous me trouverez prte  intervenir en votre faveur. Allez
maintenant.

El Chico, trs mu, ne trouva pas un mot de remerciement. Titubant,
comme s'il tait ivre, il se dirigea vers la porte, oubliant de
s'incliner devant la grande dame et, comme il allait franchir le seuil,
il se retourna brusquement, se prcipita sur Fausta, saisit sa main qui
pendait au bras de son fauteuil et y dposa un baiser vibrant. Puis, se
redressant aussi vivement qu'il tait accouru, sans dire mot, il sortit
en courant.

Fausta n'avait pas fait un mouvement, pas prononc une parole. Lorsque
El Chico fut sorti, elle songea:

Voil un petit bout d'homme qui, maintenant, se fera hacher pour moi.
Mais quelle est la femme dont il s'est pris et pourquoi ai-je cru
dmler comme de la haine dans sa manire de parler de Pardaillan? Il
faudra savoir; ce nain me sera peut-tre utile...

Ecartant momentanment le nain de son esprit, elle se leva, alla
soulever une tenture et, avant de disparatre, s'adressant  Centurion,
qui attendait immobile:

--Faites ce qui est convenu, dit-elle, et venez me rejoindre aussitt
dans l'oratoire.

Sans attendre de rponse, certaine que ses ordres seraient excuts,
elle laissa tomber la portire et disparut. Elle s'engagea dans le
corridor et s'arrta devant cette porte o nous l'avons dj vue
s'arrter. Elle poussa le judas et regarda.

La Giralda, sous l'empire de quelque narcotique, dormait paisiblement,
tendue sur un large lit de repos.

--Dans dix minutes, elle se rveillera, pensa Fausta qui repoussa le
judas et poursuivit son chemin.

Elle parvint  la pice qu'elle avait dsigne  Centurion et y pntra
en laissant la porte grande ouverte. Cet oratoire tait plus petit et
meubl trs simplement. Elle s'assit et attendit quelques minutes au
bout desquelles Centurion parut et, sans entrer, dit:

--C'est fait, madame. Il serait prudent de nous retirer. Il est 
prsumer qu'ils vont visiter la maison.

Fausta fit un geste qui signifiait qu'elle avait le temps et reprit sa
mditation sans plus s'occuper de Centurion.

--Madame, rpta le bravo en faisant quelques pas, il est temps de nous
retirer.

--Poussez la porte, sans la fermer, commanda Fausta d'un air paisible.

Visiblement intrigu. Centurion obit. Quand il se retourna, aprs
avoir pouss la porte, il aperut une troite ouverture, pratique
dans l'paisseur de la muraille, que la porte grande ouverte lui avait
masque.

--Une porte secrte, murmura-t-il; je comprends maintenant.

--Prenez ce flambeau, dit Fausta, et clairez-moi.

Centurion prit le flambeau et se dirigea vers l'ouverture. Un troit
escalier aboutissait au ras du sol. Il se mit  descendre, clairant la
marche de Fausta qui referma la porte secrte derrire elle sans que le
bravo, qui, pourtant, la guignait du coin de l'oeil, parvnt  saisir le
secret de cette fermeture.

Aprs avoir franchi une vingtaine de marches, ils se trouvrent dans
une galerie souterraine assez large pour permettre  deux personnes de
passer de front, assez leve pour qu'un homme, mme de haute tailler
pt marcher sans tre oblig de baisser la tte. Le sol de ce souterrain
tait tapiss d'un sable trs fin, doux  la marche, touffant le bruit
des pas.

Aprs avoir parcouru un assez long espace. Centurion rencontra une
galerie transversale. Il s'arrta devant le mur de cette galerie et
demanda:

--Faut-il tourner  droite ou  gauche?

--Restez o vous tes, rpondit Fausta.

A son tour, elle s'approcha du mur, et, sans chercher, sans hsitation,
elle saisit une pierre qui se dtacha d'autant plus aisment que cette
prtendue pierre tait tout simplement une planche assez habilement
peinte et maquille pour qu'elle pt se confondre avec les vraies
pierres qui l'entouraient. La planche enleve dmasqua une petite
excavation. Fausta passa son bras dans le trou et actionna un ressort
cach. Aussitt, une ouverture apparut dans le mur.

--Passez, dit Fausta en montrant l'ouverture.

Centurion, son flambeau  la main, passa, toujours suivi de Fausta.

Ils se trouvrent dans une grotte artificielle assez vaste. De la vote
assez leve pendaient plusieurs lampes. Sur une faon d'estrade basse,
trois fauteuils taient disposs devant une grande table. D'normes
banquettes en chne massif taient places au pied de l'estrade, 
droite et  gauche de la table, de telle faon qu'un espace assez large
tait ainsi amnag devant l'estrade.

Centurion connaissait-il cette salle de runion clandestine? Savait-il 
quoi servait cette retraite souterraine et ce qui se tramait l-dedans?

On aurait pu le croire, car, ds l'instant o il avait pntre dans
la grotte, une singulire inquitude s'tait empare de lui. En
reconnaissant tout  fait des lieux qui, sans doute, lui taient
familiers, son inquitude s'tait change en pouvante. Il tait devenu
livide, un tremblement convulsif s'tait empar de lui. Il regardait
avec des yeux hagards Fausta qui ne paraissait pourtant pas remarquer
son trouble et disait tranquillement:

--Allumez donc ces lampes, ce flambeau ne nous claire pas suffisamment.

Heureux de cacher son trouble. Centurion se hta d'obir et, les lampes
allumes, il posa machinalement son flambeau sur la table et passa sa
main sur son front, o perlait la sueur de l'angoisse.

Toutes les lampes tant allumes, Fausta fit signe au bravo de la
suivre. Elle sortit de la grotte, le conduisit  l'excavation qu'elle
avait laisse ouverte, et:

--Regardez, dit-elle imprieusement.

Centurion se pencha et regarda. Alors, il sentit ses cheveux se hrisser
sur sa tte.

Que voyait-il donc de si extraordinaire?

Rien que de trs simple: une infinit de petits trous taient mnags
dans le fond de l'excavation. Par ces petits trous, on pouvait voir
jusqu'aux moindres recoins de la grotte, mais plus particulirement
l'estrade qui se trouvait prcisment en face des trous.

Fausta, toujours impassible, paraissait ne rien remarquer de ce trouble
qui, maintenant, tournait  l'affolement. Elle rentra dans la grotte,
suivie de Centurion en proie  une terreur mystrieuse qui anantissait
ses facults au point qu'il ne s'aperut mme pas que Fausta, actionnant
un deuxime ressort cach, avait ferm la porte par o ils venaient de
pntrer.

--Par ces trous, dit Fausta tranquillement, non seulement on peut tout
voir, comme vous ayez pu vous en rendre compte, mais encore on entend
tout ce qui se dit ici. Par cette excavation, j'ai pu assister,
invisible, aux deux derniers conciliabules qui ont t tenus dans cette
salle... Ai-je besoin d'ajouter que je sais tout?

Centurion s'croula  genoux et rla:

--Grce! Madame!

Fausta laissa tomber sur la loque humaine affale  ses pieds un regard
empreint d'un souverain mpris, et, le repoussant rudement du bout du
pied:

--Debout! gronda-t-elle. Pensez-vous que je vous aie pris  mon service
pour vous livrer  l'Inquisition!

D'un bond. Centurion se releva. Aprs avoir manqu dfaillir de peur, il
pensait maintenant s'vanouir de joie.

--Vous ne voulez donc pas me livrer balbutia-t-il.

--La terreur vous rend fou, mon matre, dit-elle en levant les paules.
Prenez garde! je ne garderais pas un lche  mon service.

Centurion poussa un rauque soupir de soulagement et, se redressant:

--Par le Christ vivant! je ne suis pas un lche, madame, et vous le
savez bien! Mais, misre! j'ai cru sincrement que vous alliez me
livrer.

Et, avec un frisson d'pouvant, il ajouta:

--J'appartiens  l'Inquisition et je sais trop quels supplices
effroyables sont rservs  ceux qui la trahissent. Ce qui m'attendait,
madame, est tellement au-dessus de ce que l'imagination peut concevoir
que je n'eusse pas hsit  me poignarder devant vous pour me soustraire
au sort affreux qui et t le mien.

--Soit, dit Fausta d'un ton adouci, je te pardonne d'avoir trembl
devant le supplice. Je te pardonne aussi d'avoir essay de me cacher des
choses que j'avais intrt  connatre. Mais que ce soit la dernire
fois!

--J'entends, madame, dit humblement Centurion, et j'obirai, je le jure.
Aussi bien je ne suis pas de force avec vous, je le confesse humblement.

--Bien! opina Fausta. A quelle heure, la runion?

--Dans deux heures, madame.

--Nous avons le temps, dit Fausta qui se dirigea vers l'estrade et
s'assit dans un fauteuil.

Centurion la suivit et se plaa devant elle, au pied de l'estrade.

--Avant toutes choses, reprit Fausta en regardant le bravo jusqu'au fond
des yeux, les hommes qui se runissent ici savent qu'il existe quelque
part un fils de don Carlos, dont ils dsirent faire leur chef. Malgr
les recherches les plus minutieuses, ils n'ont pu parvenir  dcouvrir
sous quel nom se cache ce malheureux prince. Ce nom, j'en jurerais, tu
le connais, toi.

--C'est vrai, madame, dit Centurion dompt.

L'oeil noir de Fausta eut une lueur, aussitt teinte.

--Ce nom? fit-elle d'une voix calme.

--Don Csar, connu dans toute l'Andalousie sous le nom d'El Torero,
rpondit Centurion sans hsiter.

Sans doute, Fausta tait bien loin de s'attendre  ce nom. Sans doute
aussi, la rvlation de ce nom contrariait srieusement des plans
soigneusement labors, car, prise d'une fureur soudaine, elle
s'exclama, ple de rage:

--Tu as bien dit don Csar... l'amant de la Giralda... Ah! misrable!
C'est maintenant que je les ai laisss aller, lui et la bohmienne, que
tu me prviens?...

Debout sur l'estrade, une main appuye sur la table, l'autre tendue dans
un geste de menace, prise d'un accs de colre effrayant chez cette
femme toujours si matresse d'elle-mme, Fausta foudroyait du regard le
malheureux Centurion terrifi.

--Madame, bgaya-t-il, je ne savais pas... Vous ne m'aviez pas
interrog.

Par un effort de volont admirable, Fausta se calma subitement. Ses
traits se rassrnrent. Elle s'assit et, le coude sur la table, elle
rflchit longuement, paraissant avoir oubli la prsence de Centurion
qui, muet, retenant son souffle, respecta sa mditation.

Enfin, elle releva la tte et, trs calme:

--Vous ne pouviez pas savoir, en effet, dit-elle. Maintenant,
racontez-moi tout.



XXII

LE NAIN A L'OEUVRE

Nous sommes obligs de revenir momentanment  l'un de nos personnages
dont les faits et gestes prennent une importance qui sollicite notre
attention.

Voici donc le nain El Chico--car c'est de lui que nous voulons
parler--promu au rang de protagoniste.

Celui-ci est une rduction d'homme--gracieuse, il est vrai, et nous
avons entendu Fausta, qui doit s'y connatre, lui dire qu'il est beau
dans sa petitesse. Il est sinon dlicat, car il a t lev  la dure,
du moins faible comme un enfant qu'il est par la taille. Il est plac
tout au bas de l'chelle sociale, puisqu'il n'est qu'un pauvre diable de
bout d'homme, sans pre ni mre, lev on ne sait comment ni par qui,
venu on ne sait d'o, gtant on ne sait dans quel trou, vivant. Dieu
sait comme! de la charit publique, rie reculant pas devant certaines
besognes louches pour assurer sa pitance, et pourtant, malgr tout, ne
manquant pas d'une vague dignit, d'une inconsciente fiert.

Donc, El Chico sortit en courant du cabinet de Fausta. Il tait fou de
joie--ou de douleur, car on n'aurait pu, en conscience, affirmer lequel
de ces deux sentiments dominait en lui. Toujours courant, il se rendit
au fond du jardin, du ct du fleuve. Il paraissait d'ailleurs connatre
admirablement ce jardin et,  travers le labyrinthe des alles et des
bosquets, dans la nuit accrue de l'ombre opaque des arbres en quantit
considrable, il se dirigeait sans hsitation.

Arriv  la ceinture de cyprs, il grimpa sur un de ces arbres avec
dextrit et s'engagea dans le cne de verdure sombre o sa petite
taille pouvait lui permettre de pntrer et de se dissimuler. Sans
doute, il avait l quelque cachette connue de lui seul, car il se
dbarrassa du sac d'or qu'il devait  la munificence de Fausta, aprs
quoi il se laissa glisser  terre.

Sans se presser maintenant, l'air grave et mditatif, il longea
l'enceinte de verdure et s'arrta de nouveau devant un jeune cyprs que
le hasard avait sorti de l'alignement et fait pousser tout prs du mur.
Cet arbre, plac l, c'tait une chelle naturelle toute trouve pour
franchir l'obstacle lev. En effet, El Chico grimpa l jusqu' ce qu'il
ft arriv  dominer le mur. Alors, il imprima un lger balancement au
tronc frle de l'arbuste et, avec l'adresse et la souplesse d'un chat,
il sauta sur la crte du mur. Il se suspendit par les mains et se laissa
tomber doucement hors de la proprit.

Il s'loigna du mur et alla s'asseoir dans l'herbe qui poussait haute et
drue. Les coudes appuys sur les genoux ramens au corps, la tte dans
ses mains, il resta longtemps ainsi, immobile. Peut-tre pensait-il
 des choses que lui seul savait. Peut-tre obissait-il  des
instructions reues dans la maison des Cyprs. Peut-tre enfin, et plus
simplement, S'tait-il endormi.

Les vibrations lointaines d'un bronze religieux laissant tomber dans la
nuit douze coups solennellement espacs le tirrent de sa torpeur.

C'tait  peu prs vers ce mme moment que Fausta, prcde de
Centurion, s'engageait dans les sous-sols de sa mystrieuse maison de
campagne.

El Chico se leva, s'broua et dit tout haut:

--Tiens! il est temps... Allons!

Et il se mit en route  pas lents, faisant le tour de la proprit,
ne cherchant nullement  se cacher. On et mme dit qu'il souhaitait
attirer l'attention sur lui, car il faisait le plus de bruit qu'il
pouvait.

Et, tout  coup, il entendit des gmissements touffs et vit deux
masses dposes au pied du mur et qui s'agitaient perdument en des
soubresauts fantastiques.

El Chico ne parut nullement effray. Il eut mme un de ces sourires
russ qui illuminaient parfois sa physionomie, et, allongeant le pas, il
s'approcha de ces deux masses. Il reconnut alors qu'il se trouvait en
prsence de deux corps humains troitement rouls dans des capes et
congrment ficels des pieds  la tte.

Sans perdre un instant, il se pencha sur le premier de ces corps et se
mit  trancher les liens qui l'enserraient,  le dbarrasser des plis de
la cape oui l'touffait.

--El seor Torero! s'exclama El Chico, lorsque le visage de la victime
fut enfin dgag.

Et le visage du petit homme exprimait une surprise si vidente,
l'intonation tait si naturelle, si sincre que le plus mfiant s'y ft
laiss prendre.

Mais le Torero avait sans doute autre chose  faire, car, sans perdre le
temps de remercier son sauveur--ou prtendu tel--il s'cria:

--Vite! aide-moi!

Et, sans plus attendre, il se rua  son tour sur son compagnon
d'infortune qu'il eut tt fait de dgager.

--Le seigneur Cervantes! s'cria le nain avec un bahissement croissant.

C'tait, en effet, Cervantes qui se mit pniblement sur son sant et,
d'une voix enroue, s'cria:

--Mort de tous les diables! j'touffais l-dedans! Merci, don Csar.

--Venez, s'cria le Torero, boulevers, il n'y a pas un instant 
perdre!... s'il n'est pas trop tard dj!

C'tait plus facile  dire qu' faire. L'crivain avait t fort malmen
et don Csar, non sans angoisse, vit bien qu'il fallait, de toute
ncessit, lui laisser le temps de se remettre:

--Une minute!... mon cher, laissez-moi respirer un peu... On m'a 
moiti trangl, bredouilla-t-il.

Ce n'tait que trop vrai. Le Torero ne pouvait abandonner son ami dans
cet tat. Il en prit stoquement son parti mais, comme chaque minute qui
s'coulait diminuait les chances qui lui restaient d'arriver  temps
pour aider Pardaillan et dlivrer la Giralda, il fit la seule chose
qu'il avait  faire, c'est--dire qu'aid d'El Chico et de Cervantes
lui-mme il se mit  frictionner nergiquement son ami, qui, tout en
s'aidant lui-mme, ne perdait pas la tte pour cela et, reconnaissant le
nain:

--Que fais-tu l, toi? dit-il en fronant le sourcil. Ne devais-tu pas
guetter du ct de la porte?

Le petit homme, sans interrompre ses frictions, rpondit:

--Tiens! j'ai vu que vous ne reveniez pas... j'tais inquiet, j'ai voulu
savoir. J'ai fait le tour de la maison... heureusement pour vous, car,
sans moi...

Et, du coin de l'oeil, il montrait les cordes et les capes restes 
terre.

El Chico tait sans doute un comdien de premire force, car Cervantes,
qui ne le perdit pas de vue, ne put rien dmler de suspect dans son
attitude.

D'un air plutt piteux, l'aventurier crivain soupira:

--Il est de fait que, sans toi, j'tranglerais encore sous ce maudit
billon.

-Enfin, il se mit debout et fit quelques pas.

--Venez donc! s'cria le Torero, qui bouillait d'impatience.

Et il s'lana enfin, expliquant tout en marchant ce qui lui tait
arriv au moment o il allait bondir avec Pardaillan  la poursuite du
ravisseur de la Giralda.

--En sorte, dit Cervantes, que le chevalier a attaqu seul? S'ils ne
sont pas trop nombreux contre lui, il y a des chances pour qu'il s'en
tire.

--Hlas! soupira le Torero.

Tout en s'expliquant, ils taient revenus  la porte btarde. Cervantes
monta sur la borne, et, en un clin d'oeil, le Torero fut sur le mur.
Cervantes allait le suivre, lorsque ses yeux tombrent sur le nain qui
les avait suivis, et assistait  l'escalade. Il sauta  terre, prit
El Chico dans ses bras, et le passa  don Csar qui le fit glisser de
l'autre ct du mur. Ceci fait, il saisit la main que lui tendait le
Torero et se hissa sur le mur:

--J'aime mieux l'avoir avec nous. Je serai plus tranquille,
grommela-t-il.

Le nain, pourtant, n'avait oppos aucune rsistance, et Cervantes vit
avec satisfaction qu'il les attendait bien tranquillement au pied du
mur.

Les deux amis sautrent ensemble et s'lancrent en courant, accompagns
du nain qui, dcidment, paraissait de bonne foi et anim des meilleures
intentions.

Il ne s'agissait plus cette fois de ruser et de s'attarder  des
prcautions, utiles peut-tre, mais qui leur eussent fait perdre un
temps prcieux.

Ils avaient mis l'pe  la main, et, l'oeil aux aguets, ils couraient
droit devant eux.

Le hasard fit qu'ils aboutirent au perron.

Nous disons le hasard. En ralit, ils y furent conduits par le nain,
qui avait fini par les prcder. Ils le suivirent machinalement, sans se
rendre compte peut-tre.

En quelques bonds, ils franchirent les marches et furent devant la
porte. Ils s'arrtrent un moment, hsitants. A tout hasard, le Torero
porta la main au loquet. La porte s'ouvrit.

Une lampe d'argent, suspendue au plafond, clairait d'une lueur tamise
les splendeurs du vestibule.

--Oh! diable! murmura Cervantes merveill,  en juger par le vestibule,
c'est ici la demeure d'un prince.

Don Csar lui, ne s'attarda pas  admirer ces merveilles. Une portire
tait devant lui. Il la souleva et passa rsolument. Ils se trouvrent
tous les trois dans ce cabinet o Fausta, peu d'instants plus tt, avait
remis au nain la somme de cinq mille livres.

Comme le vestibule, ce cabinet tait clair. Seulement, ici, c'tait
un flambeau d'argent massif garni de cires ross qui distribuait une
lumire discrte.

--Pour le coup, songea Cervantes, nous sommes dans une petite maison du
roi!... Il va nous tomber dessus une nue d'hommes d'armes dguiss en
laquais.

En effet,  moins de supposer qu'ils taient attendus et qu'on avait
voulu leur faciliter la besogne--ce qui et t une pure folie--il
fallait bien admettre que ce merveilleux palais tait actuellement
habit. Or, le propritaire d'une aussi somptueuse demeure ne pouvait
tre qu'un grand personnage, entour de nombreux domestiques, voire de
gardes et de gens d'armes. De plus, il tait vident que ce personnage
n'tait pas encore couch, sans quoi les lumires eussent t teintes.
Lui, ou quelqu'un de ses gens, pouvait donc apparatre d'un instant 
l'autre, et, alors, il tait  prsumer que les coups pleuvraient drus
comme grle sur les indiscrets visiteurs.

Tout en se faisant ces rflexions judicieuses, quoique peu
encourageantes, Cervantes ne lchait pas d'une semelle don Csar. Tous
deux se rendaient parfaitement compte du danger couru. Ils n'en taient
pas moins rsolus  l'affronter jusqu'au bout.

En ce qui concerne don Csar, la dlivrance de la Giralda--qui lui
paraissait plus que compromise--passait au second plan. Pardaillan,
qu'il croyait aux prises avec les gens du ravisseur, s'tait expos par
amiti pour lui. La pense qui dominait en lui tait donc de retrouver
le chevalier s'il n'tait pas trop tard.

Pour Cervantes, c'tait plus simple encore. Il avait accompagn ses
amis, il devait les suivre jusqu'au bout, dussent-ils y laisser leur
peau, tous. Ils allaient donc, avec prudence, mais parfaitement
rsolus...

Du cabinet, ils passrent dans le couloir.

Ce couloir, assez vaste, comme nous avons pu le voir en suivant Fausta,
tait, comme le vestibule et le cabinet, clair par des lampes
suspendues au plafond de distance en distance.

Et toujours la solitude. Toujours le silence. C'tait  se demander si
cette opulente demeure tait habite.

Le Torero, qui marchait en tte, ouvrit rsolument la premire porte
qu'il rencontra.

--Giralda! cria-t-il dans un transport de joie.

Et il se rua  l'intrieur de la pice, suivi de Cervantes et du nain.
La Giralda, nous l'avons dit, sous l'empire d'un narcotique, dormait
profondment.

Don Csar la prit dans ses bras, inquiet dj de voir qu'elle ne
rpondait pas  son appel.

--Giralda! balbutia-t-il angoiss, rveille-toi!

En disant ces mots, il lchait le buste, s'agenouillait devant la jeune
fille et lui saisissait les deux mains. Le buste n'tant plus soutenu,
s'abandonna mollement sur les coussins.

--Morte! sanglota l'amoureux livide.

--Non pas, corps du Christ! s'cria vivement Cervantes. Elle n'est
qu'endormie. Voyez comme le sein se soulve rgulirement.

--C'est vrai! s'cria don Csar, passant du dsespoir le plus affreux 
la joie la plus vive. Elle vit!

A ce moment, la Giralda soupira et commena  s'agiter. Presque
aussitt, elle ouvrit les yeux. Elle ne parut nullement tonne de voir
le Torero  ses pieds et elle lui sourit.

--Mon cher seigneur! dit-elle trs doucement.

Et sa voix ressemblait au gazouillis d'un oiseau.

Ils se prirent les mains, et, oubliant le reste de la terre, ils se
parlrent des yeux en se souriant, extasis. Et c'tait un tableau d'une
fracheur exquise.

Avec son clatant costume: mlange de soie, de velours, de satin, de
tresses, de houppettes multicolores, avec son opulente chevelure, aux
mches indisciplines retombant en dsordre sur le front, la raie
cavalirement jete sur le ct, la tache pourpre d'une fleur de
grenadier au-dessus de l'oreille, avec ses grands yeux ingnus, son
teint blouissant, son sourire gracieux dcouvrant l'crin perl de
sa bouche; avec son air  la fois candide et mutin, et dans sa pose
chastement abandonne, la Giralda, surtout, tait adorable.

Il est probable qu'ils seraient rests indfiniment  se parler le
langage muet des amoureux, si Cervantes n'avait t l. Il n'tait pas
amoureux, lui, et, sans se soucier de troubler l'extase des jeunes gens,
il s'cria donc, sans faon:

--Et M. de Pardaillan! Il ne faudrait pourtant pas l'oublier!

Ramen brutalement  terre par cette exclamation, le prince se redressa
aussitt, honteux d'avoir oubli un moment l'ami sous la caresse des
yeux de l'amante.

--O est donc M. de Pardaillan? dit-il  son tour.

Cette question s'adressait  la Giralda, qui ouvrit de grands yeux
tonns.

--M. de Pardaillan, dit-elle, mais je ne l'ai pas vu!

--Comment! s'cria le Torero troubl. Ce n'est donc pas lui qui vous a
dlivre?

--Mais, mon cher seigneur, fit la Giralda de plus en plus tonne, je
n'avais pas  tre dlivre!... J'tais parfaitement libre.

Cette fois, ce fut au tour de don Csar et de Cervantes d'tre
stupfaits.

--Vous tiez libre! Mais, alors, comment se fait-il que je vous ai
trouve ici, endormie?

--Je vous attendais.

--Vous saviez donc que je devais venir?

--Sans doute!

La Giralda, le Torero et Cervantes taient plongs dans un tonnement
sans cesse grandissant. Il tait vident qu'ils ne comprenaient rien 
la situation.

Seul le nain, spectateur muet de cette scne, gardait un calme
inaltrable. Il paraissait, d'ailleurs, se dsintresser compltement de
ce qui se passait autour de lui.

Cependant, le Torero s'exclamait:

--Ah! par exemple! ceci est trop fort! Qui vous avait dit que je
viendrais ici?

--La princesse.

--Quelle princesse?

--Je ne sais pas, dit navement la Giralda. Elle ne m'a pas dit son nom.
Je sais qu'elle est aussi bonne que belle; qu'elle m'avait promis de
vous aviser du moment o vous pourriez venir me chercher sans danger;
qu'elle a tenu parole... puisque vous voil!

--Voil qui est trange! murmura don Csar.

--Oui, plutt! dit Cervantes. Mais il me semble, don Csar, que le mieux
serait de nous mettre incontinent  la recherche du chevalier.

--Par Dieu! vous avez raison. Nous perdons un temps prcieux. Mais,
emmener Giralda avec nous ne me parat gure prudent, surtout s'il faut
en dcoudre. La laisser seule ici ne me semble gure plus prudent!

--Mais, seigneur, fit la Giralda trs simplement, il n'y a plus personne
dans cette maison... C'est la princesse qui me l'a dit. N'avez-vous pas
trouv toutes les portes ouvertes?

--C'est vrai, corps du Christ! dit Cervantes.

--Et cette fameuse princesse, o est-elle pour l'heure? reprit doucement
le Torero.

--Elle est retourne  sa maison de la ville, escorte de ses gens... Du
moins me l'a-t-elle assur.

--Visitons toujours la maison, trancha Cervantes.

Don Csar considra la jeune fille avec un reste d'incertitude.

--Je vous assure, cher seigneur, dit la Giralda, que je peux aller sans
crainte avec vous. Il n'y a plus personne ici. La princesse me l'a
assur et j'ai bien vu  son air que cette femme ne connat pas le
mensonge.

--Allons! dcida brusquement El Torero.

Sans mot dire, El Chico prit un flambeau allum sur une petite table et
se disposa  clairer la petite troupe.

La visite commena. D'abord avec prudence, ensuite plus ouvertement,
sans nulle prcaution, au fur et  mesure qu'ils s'apercevaient que la
maison mystrieuse tait en effet vide de tout habitant. Des caves, o
ils descendirent, au grenier, ils ne trouvrent pas une porte ferme 
clef. Ils pntrrent partout, fouillrent tout.

Nulle part ils ne trouvrent la trace de Pardaillan.

Le chevalier ayant saut seul dans cette sorte de boudoir d'o ils
avaient vu un homme emporter la Giralda endormie, don Csar revenait
obstinment  cette pice, pensant, avec raison que, l, il trouverait
l'explication de cette inquitante disparition. Ils taient donc encore
une fois runis tous les quatre dans cette pice, dplaant les quelques
meubles que Fausta y avait laisss, sondant les murs et le plancher, ne
laissant pas un pouce inexplor. Et toujours rien.

Et, cependant, sans qu'ils s'en doutassent, l, sous leurs pieds, celui
qu'ils cherchaient avec tant d'acharnement dormait, peut-tre, de
l'ternel sommeil.

Le nain les suivait passivement, avec une indiffrence absolue. Il
aurait pu se retirer depuis longtemps s'il avait voulu. Cervantes,
qui avait conserv quelques soupons  son gard, revenu de ses
prsomptions, ne le surveillait plus et, tout comme Giralda et don
Csar, paraissait avoir oubli sa prsence. Cependant, le petit homme
restait. Malgr son indiffrence apparente, on et dit qu'un intrt
puissant l'obligeait  rester. Parfois, lorsque le nom de Pardaillan
tait prononc, une lueur s'allumait dans l'oeil du petit homme.

Devant le rsultat ngatif de leurs recherches, Cervantes et don Csar
dcidrent d'accompagner la Giralda chez elle, de rentrer chacun chez
soi et de revenir au grand jour s'informer auprs de la mystrieuse
princesse qui, sans doute, serait de retour dans sa somptueuse maison de
campagne.

Ceci bien dcid, ils traversrent le jardin et parvinrent  la porte
que Giralda assurait devoir tre ouverte. En effet, elle n'tait pas
ferme  clef.

--C'tait bien la peine d'escalader le mur, remarqua Cervantes, nous
n'avions qu' entrer tranquillement.

Ils se mirent en route, encadrant la Giralda, prcds du nain, qui
marchait en claireur.

Au bout de quelques pas, El Chico s'arrta brusquement, et, se campant
dans sa pose accoutume devant la Giralda et ses deux cavaliers:

--Le Franais!... Il est peut-tre rentr  l'auberge, tiens! dit-il
avec cette brivet de langage qui lui tait particulire.

Don Csar et Cervantes changrent un coup d'oeil.

--Au fait, dit le romancier, c'est possible, aprs tout.

--Je ne le crois pas... N'importe, allons  l'auberge de la Tour.

L'oeil du nain eut une lueur de contentement. Et, sans ajouter une
parole, changeant de direction, il prit le chemin de l'htellerie du
chevalier. Cependant, El Torero marchait sombre et silencieux  ct de
la Giralda qui, remarquant bientt cet air morose et chagrin, demanda
avec une tendre inquitude:

--Qu'avez-vous, Csar? Se peut-il que la disparition de M. de Pardaillan
vous affecte  ce point? Le chevalier, croyez-moi, est homme  sortir
sain et sauf des pires situations. Il est si fort! si bon! si courageux!

El Torero rpondit doucement:

--Je chercherai M. de Pardaillan jusqu' ce que je sache ce qu'il est
devenu, parce que, en dehors de l'affection fraternelle que je lui
porte, l'honneur me le commande imprieusement. Mais je sais bien qu'il
saura se tirer d'affaire sans notre assistance.

--C'est certain, appuya, avec conviction, Cervantes, qui ne perdait pas
un mot de l'entretien des deux amoureux. Pardaillan est de ces tres
privilgis qui prtent sans marchander l'appui de leur bras  quiconque
fait appel  eux. Mais, lorsque, par aventure, ils se trouvent eux-mmes
dans l'embarras, ils se dmnent si bien que, lorsqu'on accourt  leur
secours, ils ont dj accompli toute la besogne!

Et c'tait admirable la confiance et l'admiration que ces trois tres
manifestaient  l'gard de Pardaillan, qu'ils connaissaient depuis
quelques jours  peine.

Voyant que don Csar, aprs avoir approuv les paroles de Cervantes d'un
air convaincu, retombait dans son morne abattement, la Giralda reprit:

--Alors, mon doux seigneur, qu'est-ce donc qui vous rend soudain si
chagrin?

--Giralda, fit El Torero, qu'est-ce donc cette histoire d'enlvement
qu'El Chico est venu nous raconter?

--C'est la vrit pure, dit la Giralda, qui cherchait  dmler o il
voulait en venir.

--Vous avez t enleve? Rellement? Par Centurion?

--Par Centurion.

--Mais Centurion, dans ces sortes d'affaires, n'agit pas pour son propre
compte.

--Je vous entends. Csar. Centurion est le bras droit de don Almaran.

Ayant prononc ce nom, elle perut le frmissement de son amant, qui la
tenait par le bras.

Simplement, don Csar tait jaloux.

Cependant, El Torero, aprs un instant de silence, reprenait d'une voix
qui tremblait:

--Comment se fait-il que, vous sachant au pouvoir de ce monstre que
vous prtendiez abhorrer, je vous ai vue si calme et si tranquille, ne
cherchant mme pas  vous sauver, ce qui vous et t pourtant trs
facile.

Giralda aurait pu rpondre que, pour fuir comme le disait son amant,
il aurait fallu qu'elle n'et pas t endormie par un narcotique'assez
puissant pour que lui-mme l'ai crue morte un moment. Elle se contenta
de rpondre en souriant:

--C'est que, cette fois. Centurion n'agissait pas pour le compte de
celui que vous savez.

--Ah! fit El Torero plus inquiet encore, pour qui donc alors?

--Pour la princesse, dit Giralda en riant.

--La princesse!... Je ne comprends plus.

--Vous allez comprendre, dit la Giralda soudain srieuse. coutez-moi,
Csar. Vous savez que j'tais partie  la recherche de mes parents?

--Eh bien? Vous avez t encore due?

--Non, Csar, cette fois je sais, dit tristement la Giralda.

--Vous connaissez votre famille?

--Je sais que mon pre et ma mre ne sont plus, sanglota la jeune fille.

--Hlas! c'tait  prvoir, dit El Torero en la prenant tendrement dans
ses bras. Et ce pre, cette mre, taient-ce des gens de qualit, comme
vous le pensiez?

--Non, Csar, cette fois je sais, dit tristement la jeune fille. Mon
pre et ma mre taient des gens du peuple. Des pauvres gens, trs
pauvres, puisqu'ils durent m'abandonner, ne pouvant me nourrir. Votre
fiance. Csar, n'est mme pas fille de petite noblesse. C'est une fille
du peuple.

Don Csar la serra plus fortement dans ses bras.

--Pauvre Giralda! dit-il avec une tendresse infinie. Je vous aimerai
davantage, puisqu'il en est ainsi. Je serai tout pour vous, comme vous
tes tout pour moi.

La Giralda releva son gracieux visage et,  travers ses larmes, elle eut
un sourire  l'adresse de celui qui lui pariait si tendrement. El Torero
reprit:

--tes-vous bien sre, cette fois-ci, Giralda? Vous avez t si souvent
leurre.

--Il n'y a pas de doute, cette fois-ci. On m'a donn des preuves. Ce
que je gagne dans cette affaire, c'est de savoir que j'ai t baptise,
autrefois, avant d'tre la Bohmienne que je suis devenue. Vous voyez
que l'avantage n'est pas bien grand.

La Giralda tait  moiti paenne. C'est ce qui expliqu qu'elle parlait
de son baptme avec une telle dsinvolture.

--Ne dites pas cela, Giralda, fit gravement El Torero. C'est beaucoup,
au contraire. Vous chappez de ce fait  la menace d'hrsie suspendue
sur votre tte. Mais ne m'avez-vous pas dit que vous avez t enleve
sur l'ordre de cette princesse inconnue?

--Pas tout  fait. Quand je me suis vue aux mains de Centurion et de ses
hommes, je fus prise d'un dsespoir affreux. C'est que je pensais qu'on
allait me livrer  l'horrible Barba Roja. Jugez de ma surprise et de
ma joie lorsque je me vis en prsence d'une grande dame que je n'avais
jamais vue, laquelle, avec des paroles de douceur, me rassura, me jura
que je ne courais aucun danger et, mieux, que j'tais libre de me
retirer  l'instant si je le dsirais.

--Vous tes reste, pourtant! Pourquoi? Pourquoi cette princesse vous
a-t-elle fait enlever? De quoi se mle-t-elle et qu'avez-vous  faire
avec elle?

--Que de questions, monseigneur! La princesse me connaissait. Comment?
Celle qu'on a appele la Giralda, parce qu'elle a vcu ses premires
annes  l'ombre de la tour de ce nom, un peu  cause de la facilit
avec laquelle elle tournait en dansant sur les places publiques,
celle-l n'est-elle pas connue de tout Sville?

--C'est vrai, murmura don Csar, dpit.

--A proprement parler, la princesse ne m'a pas fait enlever. Elle m'a
plutt dlivre. Voici: vous savez que Centurion me guettait depuis
longtemps. Sans l'intervention de M. de Pardaillan, il m'aurait mme
arrte tout rcemment. Or, je ne sais pourquoi il se trouve que
Centurion est employ aussi par la princesse et qu'il est sous sa
dpendance beaucoup plus qu'il n'est sous celle de Barba Roja. Centurion
a d dire  la princesse qu'il avait ordre de m'enlever et celle-ci lui
a,  son tour, donn l'ordre de me conduire directement  elle. Ce qu'il
a t contraint de faire.

--Pourquoi? Pourquoi cette princesse que vous ne connaissiez pas
s'intresse-t-elle ainsi  vous?

--Pur hasard! La princesse m'a vue. Elle a t frappe--c'est elle qui
parle--de la grce de mes danses et s'est informe de moi, sans que j'en
aie jamais rien su. Riche et puissante comme elle est, elle a eu
tt fait de dcouvrir ce que je n'avais pu trouver en des annes de
recherches. Intresse, elle a dsir me connatre de prs; elle a
profit de la premire occasion, avec d'autant plus d'empressement et de
joie que, ce faisant, elle me tirait d'un grand danger.

--En sorte, dit El Torero en hochant la tte, que je lui suis redevable
d'un grand service.

--Plus que vous ne croyez. Csar, dit gravement la Giralda. Enfin,
pourquoi je suis reste quand j'tais libre de me retirer? Parce que la
princesse m'a affirm qu'il y avait danger de mort, pour quelqu'un
que vous connaissez,  me rencontrer pendant une priode de deux fois
vingt-quatre heures. Parce que j'aime ce quelqu'un plus que ma propre
vie et que, ds l'instant o ma prsence pouvait lui tre mortelle, je
me serais plutt ensevelie vive. Parce que la princesse, enfin, m'avait
assur que, lorsque tout danger serait conjur, ce quelqu'un serait
avis et viendrait me chercher lui-mme. Faut-il aussi vous nommer ce
quelqu'un, don Csar? ajouta la Giralda avec son sourire malicieux.

Autant El Torero s'tait montr inquiet, autant il tait maintenant
radieux.

Aussi accabla-t-il sa fiance de remerciements et de protestations qui
la firent rougir de plaisir.

Mais son humeur jalouse dissipe par les franches explications de la
Giralda, ses transports un peu calms, les paroles de sa fiance ne
laissrent pas que de l'tonner grandement, et il s'cria:

--Cette princesse me connat donc aussi? Et quel danger pouvait bien me
menacer? Savez-vous que tout cela est fort trange?

--Pas tant que vous le supposez. Je vous ai dit que la princesse est
aussi bonne que belle, et elle sait qui vous tes, elle connat votre
famille.

--Elle sait qui je suis? Elle connat le nom de mon pre?

--Oui, Csar, dit la Giralda, gravement.

--Elle vous a dit ce nom?

--Non! Ceci, elle ne le dira qu' vous.

--Elle vous a dit qu'elle me rvlerait le mystre de ma naissance?
demanda El Torero, frmissant d'espoir.

--Oui, seigneur, quand il vous plaira de le lui demander.

--Ah! s'cria El Torero, il me tarde d'tre  demain pour aller voir
cette princesse et l'interroger. Oh! savoir enfin qui je suis et ce
qu'taient les miens!

Pendant que les deux amoureux changeaient leurs confidences sans prter
attention  lui, Cervantes se disait:

Ouais! Qu'est-ce que cette princesse qui connat tant de gens et
possde tant de secrets? Et de quoi se mle-t-elle d'aller rvler qui
il est  ce malheureux prince? Elle ne se doute donc pas qu'une pareille
rvlation le condamne srement  mort! Comment empcher cette inconnue
de parler?

Cependant, ils arrivrent  l'auberge de la Tour sans qu'il leur ft
survenu rien de fcheux.

Il tait environ une heure du matin. L'auberge, par consquent, tait
silencieuse et obscure. El Chico, qui paraissait en proie  une morne
tristesse, frappa  la porte extrieure du patio d'une manire spciale,
connue seulement des intimes de la maison.

Contrairement  son attente, comme s'ils eussent t attendus, la porte
s'ouvrit aussitt et la petite Juana, la jolie fille de l'htelier
Manuel, montra dans l'encadrement son fin visage  la fois inquiet et
curieux.

En apercevant la jeune fille, El Chico devint trs ple. Il faut croire
pourtant qu'il savait dissimuler soigneusement ses impressions et ses
sentiments, car,  part la teinte terreuse qui se rpandit brusquement
sur son visage bronz, rien, dans son attitude, ne trahit l'motion
intense qui s'tait empare de lui.

Il redressa firement sa petite taille et adressa  la jeune fille ce
sourire amical qu'on a pour les amis de longue date.

Cependant, malgr sa fiert native, un observateur attentif et
dml dans l'attitude du nain, dans le sourire rsign, cette pointe
d'admiration  la fois humble et ardente que l'on a pour les tres
considrs comme d'une essence suprieure.

Par contre, les manires de Juana, quoique trs franches, trs
cordiales, avaient un air  la fois suprieur et protecteur, apparent
malgr sa discrtion. Un indiffrent et pens que la jolie Andalouse,
fille d'un notable bourgeois dont les affaires taient prospres, savait
garder la distance qui la sparait de ce mendiant. Un plus attentif
et aisment dcouvert dans ces manires une affection relle, quasi
maternelle.

De fait, Juana avait un peu de ces manires brusques, tendres, quoique
grondeuses, empreintes d'une coquetterie enfantine, telles que les ont
les petites filles jouant  la petite maman avec leur poupe prfre.
Oui, c'tait bien cela. Le nain devait tre pour elle comme un jouet
vivant que l'enfant aime de tout son coeur tout en le maltraitant, sans
mchancet d'ailleurs, dans un instinctif besoin de jouer au petit
matre, au petit tyran.

Le plus tonnant, c'est que le nain, dont la susceptibilit tait grande
pourtant, acceptait franchement ces manires. Non pas avec la passivit
d'un jouet, mais avec un plaisir rel, quoique dissimul. Il trouvait
cela trs naturel. Et, de la part de Juana, rien ne l'offensait, c'tait
Juana. Tout lui tait permis,  elle. Ses rebuffades et ses vivacits
d'enfant espigle et gte, assure de son despotique pouvoir, lui
paraissaient douces, et, en tout cas, prfrables  son indiffrence.

tait-ce l l'effet d'une habitude contracte ds l'enfance? Peut-tre.

En tout cas, il faut convenir que cette adoration et cette admiration
taient parfaitement justifies.

Juana avait seize ans. C'tait le type de l'Andalouse dans toute sa
puret. Elle tait petite, mignonne, et ses mouvements vifs et enjous
taient empreints d'une grce mutine qui n'tait pas sans une lgance
naturelle remarquable. Elle avait le teint chaud de l'Andalouse, des
yeux noirs superbes, la bouche petite, aux lvres pourpres un peu
sensuelles. Elle avait les attaches d'une finesse aristocratique, et
ses mains fines et blanches eussent fait envie  plus d'une dame de la
noblesse.

Elle tait mticuleusement propre, et sa mise, fort au-dessus de sa
condition, dnotait une coquetterie raffine que l'indulgent orgueil
paternel, loin de chercher  la modrer, se plaisait  exciter, car
ce brave Manuel ne reculait devant aucune dpense pour satisfaire les
caprices de cette enfant gte.

Juana portait casaque de velours, corsage de soie claire, moulant
avantageusement une taille fine et souple, basquine de soie assortie au
corsage, laissant  dcouvert un mollet nerveux, laissant ressortir la
finesse de la cheville, la petitesse d'un pied d'enfant mince et cambr,
chauss de satin, et dont elle se montrait trs fire, comme toute vraie
Andalouse. Elle portait un riche tablier surcharg de tresses, de noeuds
et de houppettes, comme le reste du costume, d'ailleurs.

Ainsi pare, elle surveillait les serviteurs de son pre, et il fallait
tre un bien grand seigneur--comme ce Franais--ou un bon vieil
ami--comme M. de Cervantes--pour qu'elle condescendt  servir
elle-mme.

Juana s'effaa pour laisser entrer les nocturnes visiteurs, et, bien
qu'elle part inquite, elle rpondit au sourire d'El Chico par un
sourire de satisfaction visible soulign d'un geste bienveillant, avec
cet air de petite souveraine qu'elle avait, malgr elle, avec lui.

Et cela suffit pour amener sur les joues du petit homme un peu de cette
rougeur qui avait disparu soudain  la vue de la jeune fille. Cela
suffit pour illuminer son regard d'une joie intrieure.

Lorsque Cervantes, qui fermait la marche, eut pntr dans le patio,
Juana eut une seconde d'hsitation et, avant de repousser la porte, elle
se pencha et regarda au-dehors, dans la nuit claire.

Elle paraissait trangement mue, la petite Juana.

On et dit vraiment qu'elle attendait quelqu'un qu'elle s'inquitait de
ne pas voir apparatre. Quand il fut bien avr qu'il n'y avait plus
personne, elle eut un soupir qui ressemblait  un sanglot, poussa
tristement les verrous et introduisit le groupe dans la cuisine.

Pendant que la servante, encore  moiti endormie, s'activait en
marmottant de sourdes imprcations contre les coureurs de nuit qui
venaient troubler son sommeil, Juana la suivait d'un regard machinal.
Mais elle ne la voyait mme pas. Elle tait bien trop mue, la petite
Juana. Ses jolis yeux, si gais d'habitude, taient comme embus de
larmes refoules. Une question lui brlait les lvres, qu'elle n'osait
formuler, et personne ne remarqua l'trange motion de la jeune fille.

Personne, hormis la dugne, prcisment, qui se hta de mchonner des
rflexions empreintes d'acrimonie, non exemptes pourtant d'affection
bourrue,  l'adresse des jeunes matresses qui se mlent de passer les
nuits  s'abmer les yeux inutilement alors que, Dieu merci! il y a de
dignes matrones pour s'acquitter en conscience de devoirs d'hospitalit
qui ne sont pas le fait de mains blanches de petite dame.

Personne, hormis Chico, qui ne la perdait pas de vue et qui,  mesure,
voyait toute sa joie s'envoler, et la regardait avec ses bons yeux de
chien fidle, prt  tout pour ramener le sourire sur les lvres du
matre.

--M. de Pardaillan est-il rentr? demanda le Torero.

La petite Juana tressaillit violemment, et c'est  peine si elle put
balbutier d'une voix trangle:

--Non, seigneur Csar.

--J'en tais sr! murmura le Torero en regardant Cervantes d'un air
constern.

La petite Juana put faire un gros effort, et, ple comme une cire, elle
demanda:

--Le sire de Pardaillan tait avec vous pourtant. J'espre qu'il ne lui
est rien arriv de fcheux.

--Nous l'esprons aussi, petite. Juana, mais nous ne le saurons que
demain, dit Cervantes d'un air proccup.

Juana chancela. Elle ft tombe si elle n'avait rencontr une table 
laquelle elle se cramponna. Et personne ne remarqua cette dfaillance
soudaine.

Personne, hormis la servante, qui clama:

--Vous tombez de fatigue, notre demoiselle!

El Chico avait vu, lui aussi. Il ne dit rien, mais il s'approcha
vivement, comme s'il et voulu lui prter l'appui de sa faiblesse.

Sans rien remarquer, Cervantes reprit:

--Mon enfant, faites-nous prparer des lits. Nous achverons la nuit
ici, et, demain, nous reprendrons nos recherches.

Le Torero approuva d'un signe de tte.

Juana, heureuse peut-tre d'chapper  une contrainte pnible, suivit la
servante.

Cervantes, aprs un geste amical  l'adresse de Chico, se hta de
regagner la chambre qui lui tait destine.

Le Torero ne voulut pas le suivre avant d'avoir chaudement remerci
et de l'avoir assur encore une fois qu'il se chargeait dsormais de
pourvoir  ses besoins. La Giralda joignit ses protestations  celles de
son fianc. Le petit homme accueillit ces marques d'amiti avec cet air
fier et dtach qui lui tait particulier. Mais l'clat de son regard
montrait clairement qu'il tait content de cette amiti.



XXIII

EL CHICO ET JUANA

Demeur seul dans la cuisine de l'auberge, Chico grimpa sur un escabeau,
auprs de l'tre mourant. Il tait triste, car il l'avait vue, elle,
bien triste et agite.

La tte dans ses mains, il se mit  songer  des choses de son pass,
si court encore. Et, ce pass, comme son prsent, comme sans doute
son avenir aussi, se rsumait en un seul mot: Juana. Aussi loin que
remontassent ses souvenirs, Juana avait toujours vu le nain plac entre
ses petites mains, comme un jouet. Le petit n'avait pas de famille, et,
si quelqu'un s'occupait parfois de lui, c'tait pour le corriger  grand
renfort de taloches. Malgr son espiglerie, Juana avait le coeur bon.
Sans comprendre, elle avait t touche de cet abandon. Et, toute
jeune, elle avait pris l'habitude de veiller elle-mme -ce qu'il ft
convenablement nourri et log. Petit  petit, elle s'tait accoutume 
jouer ainsi  la petite maman. Et, comme son pre donnait l'exemple de
la soumission  ses caprices, elle savait se faire obir sans peine. De
l venaient les petits airs protecteurs qu'elle avait gards avec le
Chico.

Lui, de son ct, s'tait habitu  la voir commander, et comme tous, 
la maison, lui obissaient sans discuter, il avait fait comme tout le
monde.

Discuter un ordre, un dsir de Juana lui apparaissait comme une chose
monstrueuse, impossible. Ce mme petit garon, diabolique peut-tre,
enrag assurment, qui avait la prtention de ne reconnatre ni matre
ni autorit, aprs avoir facilement accept l'autorit de Juana, l'avait
si bien reconnue pour son unique matre que, parvenu  l'ge d'homme,
il l'appelait encore frquemment: Petite matresse, ce dont la jeune
fille se montrait mme trs fire.

Les enfants avaient grandi. Juana tait devenue une jolie jeune fille.
Chico tait devenu un homme... mais il tait rest enfant par la taille.

Juana avait d'abord t prodigieusement surprise de voir que, peu  peu,
elle tait aussi grande, puis plus grande que son compagnon, qui avait
quatre ans bien sonns de plus qu'elle. Elle en avait t ravie. Sa
poupe resterait toujours une petite poupe. Ce serait charmant pour
elle. Avec la raison, ce sentiment goste avait fait place  la piti.
D'autant que Chico se montrait trs mortifi et trs chagrin de rester
toujours tout petit, alors que tous grandissaient autour de lui.
Et Juana s'tait bien promis de ne jamais abandonner ce petit. Que
deviendrait-il sans elle?

Ce qui n'avait t d'abord que l'effet de l'habitude la soumission et
l'obissance passive de Chico s'accrurent encore, s'il tait possible,
par suite d'un sentiment nouveau que lui-mme n'arrivait pas, sans
doute,  bien dmler: l'amour. Mais l'amour dans ce qu'il avait de plus
pur: l'amour absolu, surhumain. Et il ne pouvait en tre autrement.
Durant des annes, Juana avait t pour lui une sorte de petit Dieu
devant lequel il tait en adoration perptuelle Pour elle, rien n'tait
trop beau, ni trop fin, ni trop riche. Toutes ses penses convergeaient
vers un but unique: faire plaisir  Juana, satisfaire les caprices de
Juana, dt son coeur en saigner. Quand elle tait l, il n'avait plus
ni volont, ni raisonnement, ni sensations. C'tait elle qui pensait,
parlait, prouvait pour eux deux. Lui ne vivait que par elle et ne
savait qu'admirer et approuver aveuglment ce qu'elle avait dcid.

Cet amour tait rest pur de toute pense charnelle. Il avait beau dire
qu'il tait un homme, il savait bien, tiens! que ce n'tait pas. Cette
pense d'un mariage possible entre une femme, une vraie femme, et lui,
bout d'homme, ne l'avait mme pas effleur. Est-ce que c'tait possible,
voyons? Il avait fallu que cette grande dame lui en parlt pour
rveiller en lui de telles ides. Encore, srement, la belle dame
s'tait moque de lui!

Juana tait arrive sur ses treize ans. Un beau jour, pare comme une
dame, elle tait descendue dans la salle. Non pour mettre la main 
la besogne, fi donc! mais pour suppler la matresse de maison, morte
depuis longtemps et remplace par l'excellente matrone que nous avons vu
prcisment bougonner la jeune fille, laquelle matrone rpondait au nom
de Barbara.

Dona Juana s'tait mise  surveiller le personnel, peu nombreux d'abord,
 faire marcher la maison avec une matrise telle que nul ne se ft
avis de lui rsister. En mme temps, elle savait si adroitement
contenter le client, elle savait si bien distribuer sourires et
louanges, avec tant d'adresse, qu'en peu de temps l'auberge de la Tour
tait devenue une des mieux achalandes de tout Sville.

Alors, la morale tait de nouveau intervenue, toujours reprsente par
le digne Manuel, lequel avait fait remarquer qu'il serait scandaleux que
Juana se meurtrt  la besogne, alors que ce paresseux de Chico, qui
allait bien sur ses dix-sept ans, se gobergerait tranquillement, sous le
fallacieux prtexte qu'il tait trop petit.

La mme morale avait ajout que, lorsqu'on est pauvre et qu'on n'a
pas de famille, il faut travailler pour gagner sa vie. Chico s'tait
demand, non sans terreur, ce qu'il pourrait bien faire pour gagner sa
vie. Mais, comme Juana avait paru approuver cette morale, Chico, et de
bonne volont, avait consenti  ce travail qui devait faire de lui un
homme libre.

Manuel en avait aussitt profit pour lui attribuer les besognes les
plus basses et les plus dures aussi, en change de quoi il lui octroyait
libralement le gte et la pte.

La besogne assigne tait au-dessus des forces du nain. Peut-tre
l'et-il accomplie, vaille que vaille, si on avait su mnager sa
susceptibilit grande. Mais la susceptibilit de Chico tait une chose
qui ne comptait pas. Dans ses nouvelles fonctions, le nain devint tout
de suite le souffre-douleur de tous.

Le plus terrible est que ses occupations le tenaient tout le jour loin
de la prsence de Juana, ce qui, en soi, tait dj un cruel tourment et
ce qui avait, en outre, le grave inconvnient de le livrer  la
merci d'une valetaille et d'une clientle souvent avine, qui ne lui
mnageaient ni les humiliations ni les coups.

Jamais il n'avait t aussi malheureux.

Aussi ce ne fut pas long. Au bout de quelques jours d'un supplice sans
nom, Chico planta l tablier, balais, clients et patron et disparut.
Comment vcut-il? De maraude, tout simplement. Il ne lui fallait pas
gros pour le sustenter. Les fruits savoureux abondaient dans ce vaste
jardin qu'tait l'Andalousie. Il n'avait qu' prendre. Quand le temps ne
permettait pas cette maraude, il se rendait aux porches des glises et
tendait la main.

Le Chico mangeait peu, gtait dans on ne savait quel trou, tait couvert
de loques, mais il tait libre. Libre de dormir au bon soleil. Il tait
fier et content.

Devant la fuite du nain, la morale de Manuel s'tait rpandue en
plaintes amres, en reproches sanglants, en prdictions terrifiantes.

Cependant, Chico n'tait pas un ingrat, comme le prtendait le digne
Manuel. Seulement, sa gratitude allait--et c'tait assez naturel--au
seul tre qui lui et tmoign de la bont et de l'affection: Juana.

Chaque jour, il trouvait le moyen de se faufiler dans l'auberge; il
tait si petit--et l, tapi dans un coin, il se remplissait les yeux de
la vue de celle qui tait tout pour lui. Il regardait Juana, vive et
alerte, toujours mise comme une petite reine, qui allait et venait,
surveillant le service, l'oeil  tout, en avise mnagre qu'elle tait,
d'instinct, malgr sa jeunesse. Et, quand il avait bien rempli ses yeux
et son coeur, il s'en allait content... pour revenir le lendemain.

Quelquefois, lorsqu'elle passait  sa porte, il osait allonger la main,
saisissait un coin de la basquine et la baisait dvotement.

Un jour qu'il avait mal calcul son mouvement, au lieu de la basquine,
il avait effleur le mollet. Il en tait rest tout saisi. D'autant que
Juana, croyant  la grossire plaisanterie de quelque client, s'tait
arrte, ple d'indignation, en jetant un grand cri qui avait fait
accourir Manuel et les serviteurs.

Piteusement, il tait sorti de sa cachette et,  genoux devant elle, les
mains jointes, il avait murmur:

--C'est moi, Juana. N'aie pas peur.

Bien qu'il ft dans un tat pitoyable,  ne pas prendre avec des
pincettes, elle l'avait reconnu tout de suite. Elle avait mme paru trs
contente et elle avait rpondu  son pre qui s'informait:

--Ce n'est rien. Je me suis heurte contre cette table et je n'ai pu me
retenir de crier comme une sotte.

Elle l'avait conduit dans un endroit cart. Tout de suite elle l'avait
pris de trs haut avec lui:

--Que faisais-tu dans ce coin? Sacripant! paresseux! Comment oses-tu
reparatre dans la maison que tu as abandonne, sans un adieu, sans
regrets? Ingrat!

--Je voulais te voir, Juana.

--Oui-da! Et d'o te vient ce tardif dsir, aprs des jours et des jours
d'oubli?

Trs triste, il rpondit:

--Je ne t'ai pas oublie, Juana, je ne le pourrais pas d'ailleurs. Je
suis venu ainsi tous les jours.

--Tous les jours! Tu veux m'en faire accroire. Pourquoi ne t'es-tu
jamais montr?

--Je pensais qu'on m'aurait chass.

Elle l'avait regard avec un air de commisration tonne. Et, haussant
les paules:

--Tu l'aurais, ma foi, bien mrit... Tu devrais savoir pourtant que je
n'aurais pas fait cela, moi.

--Toi, Juana, oui. Mais ton pre? Mais les autres?

L'argument lui parut avoir sa valeur. Elle ne rpondit pas tout de
suite. Elle ne doutait pas de ce qu'il disait d'ailleurs et--ce qu'elle
se gardait bien d'avouer--peut-tre l'avait-elle dcouvert plus d'une
fois dans les coins o il se croyait si bien cach. Pour dissimuler son
embarras, elle reprit, grondeuse:

--Dans quel tat te voil! On te prendrait pour un malandrin. Comment
n'as-tu pas honte de te prsenter ainsi devant moi? Ne pourrais-tu tre
propre, au moins?

Il baissa la tte, honteux. Une larme pointa  ses cils.

Elle vit qu'elle lui avait fait de la peine, et dit d'un ton radouci, en
le regardant finement:

--N'est-ce point toi aussi qui as apport ces fleurs que j'ai trouves
parfois sur ma fentre?

Il rougit et fit signe que oui de la tte.

--Pourquoi as-tu fait cela?

--Je ne voulais pas que tu me crusses ingrat. Les autres, a m'est gal;
mais, toi, je ne veux pas, tiens!... Alors, j'ai pens que tu devinerais
et que tu me pardonnerais, rpondit-il sincrement.

--C'est du joli! Comment as-tu pu parvenir jusqu' ma fentre?
Malheureux! n'as-tu pas rflchi que tu pouvais te tuer et que je ne me
serais jamais pardonn ta mort?

Il se sentit le coeur ensoleill. Allons, elle n'tait plus fche. Elle
l'aimait toujours, puisqu'elle tremblait pour lui. Et, riant d'un bon
rire clair:

--Il n'y a pas de danger, dit-il. Je suis petit, mais je suis adroit,
tiens!

--C'est vrai que tu es adroit comme un singe, dit-elle en riant de bon
coeur, elle aussi. N'importe, ne recommence plus... tu me remettras tes
fleurs toi-mme, je serai plus tranquille.

--Tu veux bien que je vienne te voir? fit-il tremblant d'espoir.

Elle eut sa petite moue de piti ddaigneuse:

--A prsent que te voil revenu, tu ne vas pas t'en retourner, je pense?
dit-elle.

--Mais ton pre?

Elle eut un geste autoritaire pour signifier que ce n'tait pas cela qui
l'embarrassait et trancha:

--Veux-tu me voir, sans te cacher comme un voleur, oui ou non?

Il joignit les mains avec un air extasi.

--En ce cas, dit-elle, ne t'inquite pas du reste. Tu prendras tes repas
avec nous, tu coucheras ici, je vais te faire habiller dcemment, et,
pour ce qui est du travail, tu ne feras que ce que tu voudras bien faire
de ton chef, et dans la mesure de tes forces. Allons, viens.

Il secoua la tte et ne bougea pas.

Elle plit et, fixant sur lui un regard de douloureux reproche, elle dit
avec des larmes dans la voix:

--Tu ne veux pas?

Et tout aussitt, avec son petit air autoritaire et dcid, elle ajouta:

--Je ne suis donc plus ta petite matresse? Je ne commande plus? Tu te
rvoltes?

Trs doucement, mais avec un air obstin, il dit:

--Tu es et tu seras toujours toute ma joie. Je passerais  travers le
feu pour te voir... Mais je ne veux plus que tu me nourrisses.

Malgr elle, elle eut un regard sur ses loques et, encore un coup, il
baissa la tte en rougissant. Elle lui prit le menton du bout de ses
petits doigts, l'obligea  relever la tte et plongea avec une grande
tendresse son regard innocent dans le sien. Et elle comprit ce qui se
passait dans son esprit. Et elle eut cette dlicatesse vraiment fminine
de ne pas insister.

--Soit, dit-elle aprs un silence. Tu viendras quand tu voudras. Quant
au reste, tu feras comme tu voudras. Seulement n'oublie pas, si tu avais
besoin, que tu me ferais une grosse peine de ne pas te souvenir que
je suis et resterai toujours pour toi une soeur tendre et dvoue. Me
promets-tu de ne pas oublier?

Elle dit ceci avec une grande douceur et une motion poignante. Alors,
ainsi qu'il leur arrivait parfois quand elle faisait la reine, et qu'il
lui rendait humble hommage, il s'agenouilla et posa doucement ses lvres
sur la pointe de son petit soulier de satin.

Elle reut l'hommage sans fausse modestie, comme un tribut d  sa
beaut et  sa bont, mais avec un regard attendri o perait une pointe
de malice nuance de piti.

Lui, cependant, se redressait et disait dans un grand lan de tout son
tre:

--Tu es et tu seras toujours ma petite matresse.

Elle frappa joyeusement dans ses petites mains et, orgueilleusement
triomphante:

--Viens, dit-elle, ros de plaisir, viens voir mon pre!

--Non! dit-il encore doucement.

Elle frappa du pied d'un air mutin, et moiti boudeuse, moiti curieuse:

--Qu'y a-t-il encore?

--Je ne veux pas que ton pre me voie dans cet tat. Je reviendrai
demain et tu verras que je ne te ferai pas honte.

Comment s'arrangea-t-il? Par quel tour de force d'ingniosit? Par
quelle mystrieuse besogne accomplie fort  propos? C'est ce que nous ne
saurions dire. Tant il y a que, lorsqu'il revint le lendemain, il tait
superbe dans son costume presque neuf, qui sans avoir rien de fastueux,
comme de juste, tait d'une propret mticuleuse et d'une lgance qui
faisait admirablement valoir la gracilit de la jolie miniature qu'il
tait.

Aussi le Chico triompha sur toute la ligne.

D'abord, il vit les yeux de la coquette Juana briller de plaisir  le
voir si propre et si lgamment attif. Ensuite, il put lire, sur les
physionomies bahies de Manuel et des serviteurs accourus, la stupeur
admirative que leur causait la vue de Chico en fringant cavalier.

Depuis ce jour, il eut soin de rserver un costume coquet qu'il
n'endossait que pour aller voir sa petite matresse, et qu'il rangeait
soigneusement ensuite dans quelqu'une de ces cachettes connues de lui
seul. Le reste du temps, ses haillons ne lui faisaient pas peur.

Juana n'avait eu qu' jeter ses bras au cou de son pre pour obtenir le
pardon de Chico. Et, comme le bonhomme n'tait pas mchant, il avait
accueilli convenablement le retour de l'ingrat, comme il disait.

A la fte de Juana, et  certaines ftes carillonnes, le Chico
s'arrangeait toujours de faon  apporter quelques menus cadeaux
que petite matresse acceptait avec une joie bruyante, car ils
consistaient gnralement en objets de toilette, et nous savons que la
coquetterie tait son pch mignon.

Ces jours-l, El Chico daignait accepter l'invitation  dner de Manuel,
et prenait place  la table familiale,  ct de sa matresse, aussi
heureuse que lui.

Au coin de son tre mourant, le Chico se remmorait tristement toutes
ces choses, pendant que Juana, l-haut, s'occupait de ses htes.

Juana, si ignorante qu'elle ft des choses de l'amour, tait bien trop
fine et dlure pour ne pas avoir devin depuis longtemps ce que le
Chico se donnait tant de peine  lui cacher. Et, de fait, il n'tait pas
besoin d'tre fort experte pour comprendre que le nain tait entirement
dans sa petite main  elle.

Si elle tait amoureuse ou non de Chico, c'est ce que nous verrons par
la suite. Ce que nous pouvons dire c'est qu'elle tait habitue 
le considrer comme une chose bien  elle et exclusivement  elle.
L'adulation du nain l'avait inconsciemment conduite  l'gosme. Elle
tait navement et sincrement pntre de sa supriorit, bien pntre
de cette pense que, si elle tait, elle, parfaitement libre de ses
sentiments, libre de le choyer ou de le faire souffrir selon son
caprice, il n'en pouvait tre de mme de lui, qui ne devait avoir aucune
affection en dehors d'elle.

Sur ce point, si elle n'tait pas amoureuse, elle tait du moins fort
exclusive, et, pour mieux dire, jalouse, au point qu'elle et souffert
 la seule pense d'une infidlit, voire d'une prfrence, mme
momentane.

Mais, tout ceci, le nain l'ignorait. Car, s'il tait discret elle ne
l'tait pas moins. Et c'tait  ce moment qu'une parole de Fausta,
lance au hasard, pour sonder le terrain, tait venue jeter le trouble
dans son me jusque-l peut-tre rsigne.

tait-il possible,  prsent qu'il tait riche, qu'il pt se marier
comme tous les autres hommes?

Oserait-il jamais parler et comment serait accueillie sa demande? Ne
soulverait-il pas un clat de rire gnral et son pauvre amour, si pur,
si dsintress, connu de tous, ne ferait-il pas un objet de drision
universelle?

Et Juana? L'aimait-elle?

Juana aimait d'amour ailleurs, et, le rival prfre, il ne le
connaissait que trop.

La voix aigre et grondeuse de la dugne Barbara le tira de sa rverie.

--Sainte Vierge! clamait la matrone, vous voulez donc vous tuer? Mais
que se passe-t-il donc?

--Il ne se passe rien, ma bonne Barbara, j'ai affaire en bas et n'irai
me coucher que lorsque j'aurai fini.

--Ne suis-je plus bonne  vous aider?

--J'ai besoin d'tre seule. Va te coucher. Dans un instant j'irai aussi.

Chico entendit encore de vagues imprcations, le bruit sourd de savates
tranant sur le carreau, puis le bruit d'une porte pousse rageusement.

Un moment de silence se fit. Juana, videmment, s'assurait que la dugne
obissait, puis Chico perut le bruit de petits talons claquant sur les
marches de chne sculpt de l'escalier intrieur. Il se laissa glisser
de son escabeau et il attendit debout.

La jeune fille pntra dans la cuisine. Sans, dire un mot, elle se
laissa tomber dans un large fauteuil de bois, et, posant le coude sur la
table, elle laissa tomber sa tte dans sa main et resta ainsi, sans un
mouvement, les yeux fixs, dilats, sans une larme.

Silencieusement, Chico s'assit devant elle, sur les dalles propres et
luisantes de la cuisine, et, comme s'il et craint pour elle le froid
des dalles, il prit doucement ses petits pieds dans ses mains et les
posa sur lui en les tapotant doucement.

Soit que Juana ft habitue  ce mange, soit qu'elle ft trop
proccupe, elle ne parut prter aucune attention aux soins tendres et
dlicats dont il l'entourait.

Lui, sans dire un mot, la contemplait tristement de ses yeux de bon
chien, et, quand il la sentait frissonner, il pressait doucement ses
pieds, comme pour lui dire:

Je suis l! Je compatis  tes douleurs. Longtemps, ils restrent ainsi
silencieux. Enfin, il murmura d'une voix apitoye:

--Tu souffres, petite matresse?

Elle ne rpondit pas. Mais sans doute la chaude tendresse qui semblait
maner de lui fit se dilater son pauvre coeur meurtri, car elle laissa
tomber sa jolie tte dans ses mains et se mit  pleurer doucement,
silencieusement,  tout petits sanglots convulsifs.

--Pauvre Juana! dit-il encore.

Et c'tait admirable qu'il et la force de la plaindre, elle d'abord.
Car il savait bien ce qu'elle avait et pourquoi elle pleurait ainsi: et
ses larmes retombaient sur son coeur  lui, comme des gouttes de plomb
fondu. Et, poussant l'oubli de soi jusqu' la plus complte abngation,
il prit les devants et, bravement, les larmes dans les yeux, mais un
sourire stoque aux lvres, il dit:

--Tu l'aimes donc bien?

--Qui?

Il savait bien qu'il n'avait pas besoin de le nommer et qu'elle
comprendrait quand mme. Seulement la question en soi la laissa toute
dsempare. videmment, elle ne s'tait jamais interroge elle-mme, car
elle carta ses mains et, le regardant de ses yeux baigns de larmes,
elle dit avec une navet touchante:

--Je ne sais pas!

Il eut une seconde d'espoir. Si elle ne savait pas elle-mme, le mal
n'tait peut-tre pas irrparable.

Espoir trs fugitif. Tout de suite l'aveu dtourn jaillit spontanment,
douloureux dans sa cruaut involontaire.

--Je ne sais pas si je l'aime! Mais ceux qui le poursuivent avec tant
d'acharnement et qui, pour le vaincre, lui si courageux et si fort, ont
d l'attirer dans quelque odieux guet-apens et l'assassiner lchement,
ceux-l je les dteste. Je les dteste et ce sont des assassins... des
assassins maudits... oui, maudits.

Et, en rptant ces mots avec colre, elle trpignait  coups de talons
furieux, oubliant que c'tait sur lui, Chico, qu'elle trpignait ainsi.
Lui ne broncha pas. Il n'avait mme pas senti les coups de talon
pourtant violents. Elle aurait pu le fouler et l'craser littralement,
il, ne s'en serait pas aperu davantage. Il tait devenu livide. Une
seule pense subsistait en lui, qui le rendait insensible  la douleur
physique:

Elle dteste et maudit ceux qui l'ont attir dans un guet-apens! Mais
j'en suis, moi, de ceux-l!... Alors, elle va me dtester et me maudire
aussi? Elle me chasserait de sa prsence... ce serait fini, il ne me
resterait plus qu' mourir. Mourir!...

Et, comme si ce mot avait un cho dans son esprit  elle, elle reprit en
pleurant doucement:

--Je ne sais pas si je l'aime! Mais il me semble que je mourrai si je ne
le vois plus.

Alors, de la voir pleurer, de l'entendre dire qu'elle mourrait, comme un
enfant, il se mit  pleurer tout doucement, lui aussi. Et, en pleurant,
sans savoir ce qu'il faisait, il baisait les petits pieds et les
arrosait de ses larmes, et il rptait dans des sanglots convulsifs:

--Je ne veux pas que tu meures! Je ne veux pas.

Tout  coup, une ide lui traversa l'esprit. Il se mit debout, et:

--Ecoute, petite matresse, dit-il avec tendresse, va te coucher et
dors bien tranquillement. Moi, je vais le chercher, et demain je te le
ramnerai.

La femme qui aime ailleurs est toujours injuste et cruelle envers qui
l'aime et qu'elle ddaigne. Tout lui est sujet  soupons injurieux.

--Tu sais quelque chose! cria-t-elle en le secouant rudement. C'est toi
qui es venu le chercher, au fait. C'est toi qui l'as pouss  suivre don
Csar. Qu'en a-t-on fait? Parle! mais parle donc, misrable!

--Tu me fais mal! gmit-il, sans se dfendre.

Honteuse, elle le lcha.

--Je ne sais rien, Juana, je te le jure! dit-il trs doucement. Si je
suis venu le chercher, c'est pour l'amour de toi.

--C'est vrai, dit-elle, comment pourrais-tu savoir! Pour l'amour de
moi, tu n'aurais pas voulu aider  le meurtrir. Je suis folle...
pardonne-moi.

Et elle lui tendit sa main, comme une reine. Et lui, le bon chien
fidle, il saisit la main blanche qui venait de le rudoyer et la baisa
tendrement.

--Que comptes-tu faire? dit-elle.

--Je ne sais pas. Mais, si quelqu'un peut le sauver, je crois que c'est
moi... Je suis si petit, je passe partout et on ne se mfie pas de moi.

Brusquement elle le prit dans ses bras, et, le pressant sur son sein:

--Ah! mon Chico! mon cher Chico! si tu me le ramnes sauf, comme je
t'aimerai! gmit-elle, retournant sans le savoir le fer dans la plaie.

Jamais elle ne l'avait serr dans ses bras comme elle venait de le
faire. Et ce baiser qui s'adressait  un autre, il le sentait bien, lui
faisait mal.

--Je ferai ce que je pourrai, dit-il simplement. Espre. Me promets-tu
d'aller te reposer?

--Je ne pourrai pas, dit-elle douloureusement.

--Il le faut pourtant... Sans quoi, demain, quand je le ramnerai, tu
seras fatigue et il te trouvera laide.

Et il souriait en disant cela, le malheureux.

Et elle eut la cruaut de dire:

--Tu as raison. Je vais me reposer. Je ne veux pas qu'il me trouve
laide.

--Et quand il sera de retour, que feras-tu? Qu'espres-tu, Juana?

Elle tressaillit et plit affreusement.

Qu'esprait-elle, au fait? Elle ne s'tait pas pos cette question, la
petite Juana.

Elle avait vu le seigneur franais si beau, si brave, si tincelant et
si bon aussi. Son petit coeur vierge avait battu la chamade et elle
l'avait laiss faire sans se rendre compte du danger qu'il lui faisait
courir.

Mais, devant la question si nette et si franche du Chico, elle voyait,
trop tard, l'normit  quoi aboutissait son inconsquence. videmment
il ne pouvait tre question d'union entre la fille d'un htelier comme
elle et ce seigneur franais, envoy du roi de France.

Alors, que pouvait-elle esprer?

Le Franais avait-il seulement fait attention  elle? videmment, elle
n'existait pas pour lui, et, s'il avait eu pour elle quelques paroles de
banale galanterie, c'tait par pure habilet sans doute, car il
n'tait pas fier et il tait si bon. Mais, de l  concevoir un espoir
quelconque, quelle folie!

--Ramne-le vivant, fit-elle, c'est tout ce que je demande. Pour le
reste, je sais bien que je n'ai rien  esprer. Le sire de Pardaillan
retournera dans son pays, et, moi, je me consolerai et l'oublierai petit
 petit. Tu me resteras, toi, mon Chico, et je t'aimerai bien, va... Nul
ne le mrite plus que toi.

Cette esprance qu'elle lui donnait, sans y croire elle-mme, lui mit la
joie dans l'me, et, pour achever de l'affoler, elle se pencha sur
lui, posa chastement ses lvres sur son front et dit en le poussant
doucement:

--Va, Chico. Fais ce que tu pourras. Moi, je vais tcher de reposer un
peu en t'attendant.



XXIV

SUITE DES AVENTURES DU NAIN

Le nain s'en fut  petits pas, la tte penche sur sa poitrine,
plong dans des penses qui l'absorbaient entirement. Il allait sans
apprhension. Qu'aurait-il redout? Tout ce qu'il y avait de mendiants,
de vagabonds dans Sville connaissaient le Chico;

Le petit homme ne craignait donc rien, si ce n'est la rencontre d'une
ronde de nuit. Mais il avait la vue perante, l'oue trs fine; il tait
vif et leste comme un singe, et, en cas d'alerte, l'exigut de sa
taille lui permettait de se faire un abri de tout ce qu'il rencontrait
sur sa route: borne, tronc d'arbre ou simple trou.

S'il tait sans apprhensions, par contre, il tait trs perplexe. Remu
jusqu'au fond de l'me par la plainte de Juana disant qu'elle mourrait
de la mort de Pardaillan, le Chico, sans mesurer la porte de ses
paroles, avait promis de le rechercher et de le ramener vivant, laissant
ainsi entendre qu'il tait persuad que le chevalier tait vivant.

Or, c'tait tout le contraire. Chico avait de bonnes raisons de croire
que celui qu'il considrait comme un rival avait t proprement occis.
Aussi, tout en marchant sous le ciel toile, il bougonnait, l'air
furieux:

J'avais bien besoin de promettre de le chercher. Que vais-je faire
maintenant? Le Franais, c'est certain,  l'heure qu'il est, son corps
doit rouler dans les flots du Guadalquivir, et c'est bien fait pour lui!
Tiens! Pourquoi est-il venu me voler le coeur de Juana?

Ayant ainsi manifest ses sentiments contre son rival, il reprit le
cours de ses rflexions.

Je ne suis pas une bte, tiens! J'ai bien compris que les hommes
de Centurion avaient prpar une embuscade dans la maison o je le
conduisais. Si don Csar n'a rien trouv, c'est que le corps a t jet
dans le fleuve.

Il rflchit un moment, l'index pos au coin des lvres, sur lesquelles
se jouait un sourire rus.

A moins que le Franais ne soit enferm dans une des caches secrtes de
la maison. Tiens! c'est qu'il y en a des caches dans cette maison, et je
ne les connais pas toutes. Mais pourquoi? Cette ide lui parut absurde.

Non! ce n'est pas pour le relcher que la princesse l'a attir chez
elle! reprit-il. Il s'arrta un instant et rflchit:

Pourtant j'ai promis  Juana. Alors, que faire? Aller visiter les
caches que je connais?... Et si, par malheur, je trouve le Franais
vivant! Il faudrait donc le prendre par la main et le conduire  petite
matresse?... Est-ce possible?...

Une expression d'angoisse inexprimable crispa ses traits et, farouche,
il pensa:

Je suis un homme et je suis riche, maintenant, et je suis bien fait,
m'a-t-on dit, et,  part ma petitesse, je n'ai nulle infirmit ni
monstruosit. Pourquoi une femme ne voudrait-elle pas de moi? Juana, si
grande prs de moi, hlas! est toute petite  ce qu'on dit. Si elle le
voulait, je ferais d'elle la femme la plus heureuse du monde. Je l'aime
tant! Oui, mais suis petit, voil! Alors personne ne veut de moi, elle
pas plus qu'une autre. Pourquoi? Parce que le monde se moquerait de la
femme qui oserait prendre pour poux un nain!...

Il mit brutalement ses petits poings sur ses yeux et, de nouveau, la
lutte reprit dans cette conscience aux abois:

La princesse, qui est une savante, m'a dit qu'on atteignait les gens
plus srement en les frappant dans leurs affections qu'en les frappant
eux-mmes. Juana m'a dit qu'elle mourrait si ce Franais de malheur ne
revenait pas. C'est moi qui l'ai conduit  la mort, le Franais, et
Juana, sans le savoir, m'a trait d'assassin. Si Juana meurt, comme elle
l'a dit, c'est donc moi qui l'aurai tu et je serai deux fois assassin.
Et cela, est-ce possible? Et pourtant!... Si Juana meurt, je meurs. Si
je lui amne le Franais, elle vit, et, moi, je meurs quand mme...
Je meurs de dsespoir et de jalousie... De quelque manire que je me
retourne, c'est moi qui suis frapp. Pourquoi? Quel crime ai-je commis?

Et, tout d'un coup, avec une rsolution farouche:

Eh bien, non!... Mourir pour mourir, du moins qu'elle ne soit pas  un
autre. Que le Franais maudit disparaisse  tout jamais... Je ne ferai
rien pour le sauver... Je le tuerai plutt de mes faibles mains!...
Et puis, qui sait? Aprs tout, Juana l'a dit aussi, elle oubliera
peut-tre, et elle m'aimera, comme avant, elle me l'a promis. Je n'en
demande pas davantage...

C'tait la condamnation dfinitive de Pardaillan que le petit homme
dcidait l.

Ayant pris cette rsolution irrvocable, il se hta et atteignit bientt
la maison des Cyprs.

Il s'en fut droit  la porte et, avec prcaution, il essaya de l'ouvrir.
La porte rsista. Il eut un sourire.

La princesse est revenue, murmura-t-il, toutes les portes sont fermes
maintenant, et il y a du monde l-dedans. Il s'agit d'tre prudent.
Tiens! je n'ai pas envie d'aller rejoindre le Franais au fond du
fleuve.

Il fit le tour de la muraille, se baissa et chercha  ttons. Quand il
se redressa, il tenait une corde mince, longue, munie de forts crampons.
Il se dirigea vers le cyprs qui touchait le mur. Il fit tournoyer la
corde et la lana contre l'arbre. A la seconde tentative, les crampons
se prirent dans les branches de l'arbre. Il tira sur la corde: elle tint
bon.

Alors, il se mit  grimper avec la souplesse d'un jeune chat. Bientt,
il fut dans l'arbre. Il enroula la corde autour de son cou et se laissa
glisser  terre.

Prudemment, il se dirigea vers le cyprs o il avait cach son trsor.
Il prit le sac de Fausta, auquel il avait attach la bourse de don
Csar. Quelques minutes plus tard, il tait hors de la maison, ayant
parfaitement russi son expdition.

Il replaa la corde, o il l'avait prise et se dirigea droit vers le
fleuve, non sans s'assurer, d'un coup d'oeil circulaire, que nul ne
l'observait.

On avait construit l une sorte de quai  pic, au fond duquel,
maintenues par une solide maonnerie, les eaux basses roulaient
lentement. A une faible distance du sol, et hors de l'atteinte des eaux,
il y avait une bouche, un trou noir, ferm par une grille de fer dont
les barreaux croiss taient normes et trs rapprochs.

El Chico se suspendit dans le vide, au-dessus de cette bouche, et, avec
une adresse qui dnotait une grande habitude, il se trouva bientt
cramponn  la grille. Il saisit un des barreaux, sci depuis longtemps
sans doute, et le dplaa sans effort. Cela fit une ouverture carre au
travers de laquelle un homme mince et petit n'aurait pu passer et par
laquelle il se laissa glisser trs facilement, aprs avoir remis le
barreau en place.

Il se trouva dans un conduit tapiss de sable fin et de vote trs
basse, bien que le nain pt s'y tenir droit. Ce couloir tait coup en
diffrents endroits par des murs pais qui taient chargs d'arrter
les incursions indiscrtes. Seulement, dans chacun de ces murs, des
ouvertures avaient t mnages, habilement dissimules et actionnes au
moyen de ressorts cachs, dont Fausta ignorait l'existence, sans quoi
elle n'et pas manqu de prendre les prcautions ncessaires pour se
mettre  l'abri d'une irruption inattendue.

El Chico paraissait connatre  merveille tous les tours et dtours
du souterrain ainsi que les diffrentes manires d'ouvrir les portes
secrtes, car il allait sans hsitation. Comment connaissait-il ces
secrets? Par hasard sans doute. Le nain avait d dcouvrir fortuitement
la premire ouverture. Faible comme il tait, sans appui,  la merci du
premier venu, il avait compris qu'il pouvait se crer l une retraite
sre, que nul ne pourrait souponner. Il n'avait pas hsit et s'tait
install aussitt. Comme il tait intelligent et observateur, il
n'avait pas tard  souponner qu'il devait y avoir autre chose que
le cul-de-sac qu'il avait dcouvert. Et il s'tait mis  le chercher.
Durant des mois, durant des annes, il avait ainsi longuement,
patiemment tudi son domaine, pierre  pierre. Et, favoris par le
hasard sans doute, il avait peu  peu dcouvert la plus grande partie
des ouvertures secrtes de ces substructions.

Aprs avoir fait pivoter ou s'enfoncer des pans de muraille qui se
redressaient derrire lui, aprs avoir ouvert, rien qu'en les touchant,
de monstrueuses portes de fer qui se refermaient d'elles-mmes sur lui,
il parvint au pied d'un petit escalier de pierre trs troit et trs
raide. Il tait dans l'obscurit la plus complte, mais il n'en
paraissait nullement gn et se dirigeait avec autant de facilit que
s'il avait t clair.

Il grimpa une dizaine de marches et ne s'arrta que lorsque son front
vint heurter la vote. Alors, il se pencha sur les marches et chercha
des doigts,  ttons. Un dclic se fit entendre, la dalle place
au-dessus de sa tte se souleva d'elle-mme et sans bruit. Avant de
monter les deux dernires marches, il chercha dans une autre direction.
Un nouveau dclic se fit entendre. Alors seulement il franchit les
dernires marches et pntra dans un caveau, en disant tout haut, comme
ont coutume de faire les personnes qui vivent seules:

Enfin, me voici chez moi!

Et, sans se retourner, certain que la dalle se refermerait d'elle-mme,
il fit deux pas et s'accroupit devant une des parois du caveau. Il
toucha du doigt une plaque de marbre. Actionne par le ressort qu'il
avait dclench avant d'entrer, la plaque bascula, et, avec elle, toute
la maonnerie sur laquelle elle tait cimente.

Cela fit une excavation si basse qu'il dut baisser la tte pour la
franchir. Il alluma une chandelle, dont la lueur vacillante claira
faiblement le trou dans lequel il venait de pntrer.

C'tait un petit rduit, pratiqu dans l'paisseur de la muraille. Ce
rduit pouvait avoir six pieds de long sur trois de large. Il tait
assez haut pour qu'un homme de taille moyenne pt s'y tenir debout. Il
y avait l-dedans une caisse leve sur quatre pieds qui l'isolaient du
sol, recouvert de sable fin. La caisse tait bourre de paille frache,
et, sur cette paille, deux petits matelas taient tendus. Des draps
blancs et des couvertures achevaient de lui donner l'apparence d'un lit
confortable.

Il y avait une autre caisse amnage comme un buffet. Il y avait un
petit coffre solide, muni de grosses serrures, s'il vous plat, une
petite table, deux petits escabeaux, de menus ustensiles de mnage, tout
cela reluisant de propret. On et dit l'intrieur d'une poupe.

C'tait le palais d'El Chico. Le rduit tait ar par un soupirail
devant lequel El Chico avait install lui-mme et rudimentairement un
volet de bois.

Ayant allum sa chandelle, le nain eut la prcaution de pousser le
volet. Mais il ne referma pas la plaque qui masquait l'entre de sa
demeure. Il tait si sr que nul ne le pouvait surprendre par l!

Ce que Fausta apprhendait si vivement s'tait ralis. Pardaillan
n'tait pas mort par le poison.

Aprs quelques heures d'un sommeil qui ressemblait  la mort, le rveil
se fit trs lentement. Pardaillan se mit sur son sant et considra d'un
oeil trouble l'trange lieu o il se trouvait. Sous l'influence des
manations soporifiques dont l'air avait t satur, son cerveau
engourdi subissait comme une sorte d'ivresse qui abolissait la mmoire
et paralysait l'intelligence.

Peu  peu, ces effets stupfiants se dissiprent, le cerveau se dgagea,
la mmoire lui revint; il retrouva toute sa conscience, et, avec elle,
il retrouva ce sang-froid qui le faisait si redoutable.

Il ne fut d'ailleurs pas tonn de se voir vivant.

Pardaillan pensait--et du diable s'il savait pourquoi--qu'il chapperait
au hideux supplice que lui rservait Fausta. Le pensant, il le disait
sans mme songer aux consquences fcheuses que sa franchise pouvait
avoir.

Donc, ayant recouvr ses esprits, il ne fut pas tonn de voir qu'il
avait chapp au poison. Il gouailla:

Mme Fausta joue vraiment de malheur avec moi! Son poison a fait long
feu. Je le lui avais bien dit. Maintenant, il ne me reste plus qu'
raliser la seconde partie de ma prdiction qui est, si j'ai bonne
mmoire, que je dois sortir d'ici avant que la faim et la soif ne
m'aient terrass, ainsi qu'en a dcid cette bonne Mme Fausta qui me
comble vraiment de ses attentions.

Sortir d'ici, comme disait si simplement le chevalier, apparaissait
pourtant comme une entreprise plutt nergique. Il n'y pensa pas un
instant et murmura:

Voyons! depuis ce matin, je me dbats dans une foule de lieux divers
qui sont des merveilles de mcanique, comme dit M. d'Espinosa.

Ce serait bien du diable si ce tombeau n'tait pas quelque peu machin.
Au surplus, je connais ma Fausta, et il me parat invraisemblable
qu'elle ne se soit pas rserv quelque voie secrte o il lui soit
possible de s'assurer qu'elle me tient toujours. Cherchons donc.

Et il se mit  chercher mthodiquement, minutieusement, patiemment,
autant que cela lui tait possible dans la nuit opaque qui
l'enveloppait.

Mais, depuis la veille, il n'avait pris aucun repos. Sans doute, aussi,
le narcotique avait affaibli ses forces, car il dut s'arrter au bout de
quelques instants.

Diable! fit-il, m'est avis que voil une recherche qui pourrait tre
plus laborieuse que je ne le jugeais de prime abord. C'est le poison de
Mme Fausta qui casse ainsi les jambes? Ne nous puisons pas, laissons
l'effet se dissiper entirement en nous reposant un peu.

Ayant dcid, faute de sige, il s'assit sur son manteau pli sur les
dalles et attendit le retour de ses forces.

Aprs un repos assez long, il jugea ses forces suffisantes pour
reprendre son travail.

Et, tout  coup, au lieu de se lever, il se coucha tout de son long,
l'oreille colle contre les dalles. Il se redressa presque aussitt et,
restant  terre, appuy sur ses mains, avec un sourire narquois, il
murmura:

Par Dieu! ou je me trompe fort, ou voici qui va m'viter de longues
recherches. Si c'est Mme Fausta qui, pour en finir, m'envoie...

Il s'interrompit, la sueur de l'angoisse au front.

S'ils sont plusieurs, et c'est probable, songea-t-il, aurai-je la force
de lutter?

Il s'accroupit sur les talons et se mit silencieusement  faire jouer
les articulations de ses bras.

Bon! fit-il avec un sourire de satisfaction, s'ils ne sont pas trop
nombreux, on pourra peut-tre s'en tirer.

Et il se rencogna contre le mur, l'oreille tendue, l'oeil attentif,
prt  l'action. Il vit une dalle, l, devant lui, osciller lgrement.
Vivement, il s'approcha, se cala solidement sur les genoux et attendit.

Maintenant, la dalle, pousse par une main invisible, se soulevait
lentement et, en se soulevant, elle masquait Pardaillan accroupi. Sans
bouger de sa place, il tendit ses mains, prtes  se refermer sur le cou
de l'ennemi qu'il attendait l,  l'orifice du trou bant.

Ses mains ne s'abattirent pas.

Au lieu des hommes arms qu'il attendait, Pardaillan, tonn, vit
surgir un petit diable qu'il reconnut aussitt, car il murmura avec
bahissement:

Le nain!... Est-il seul? Que vient-il faire ici?

Comme s'il et voulu le renseigner, le nain s'cria  haute voix:

Enfin! Me voil chez moi!

Chez lui! pensa Pardaillan en regardant autour de lui. Il ne couche
pourtant pas dans ce tombeau.

La dalle se refermait automatiquement, mais il ne s'en occupait plus
maintenant. Il avait chang d'ide. Il n'avait d'yeux que pour El Chico.

El Chico, qui avait commis une grave imprudence en ne se retournant pas,
ouvrait la porte--si l'on peut ainsi dire--de son logis et allumait sa
chandelle.

Ah! ah! fit Pardaillan merveill, voici donc ce qu'il appelle son chez
lui! Du diable si j'aurais jamais trouv le secret de ces ouvertures.
Mais voici un petit bout d'homme que je ne serais pas fch d'tudier
d'un peu prs!

El Chico avait--deuxime imprudence--laiss sa porte ouverte. En
rampant, Pardaillan s'approcha de l'ouverture et jeta un coup d'oeil
indiscret dans l'intrieur. Il ne put s'empcher d'prouver une sorte
d'admiration pour l'ingniosit dploye par le petit homme dans
l'amnagement de son mystrieux retrait.

Emport par son coeur gnreux, Pardaillan oubliait ses prventions
contre le nain qu'il souponnait vhmentement d'avoir particip  le
mettre dans la situation prcaire o il se trouvait. Sa bont naturelle
faisait taire son sentiment et il n'prouvait plus qu'une immense piti
pour le pauvre petit dshrit.

Le nain s'tait assis devant sa table et il tournait le dos 
l'ouverture par laquelle Pardaillan pouvait l'observer  loisir. Chico
tait du reste  mille lieues de souponner qu'on l'piait.

Aprs tre rest un long moment pensif, il allongea la main vers le sac
et le vida sur la table.

Peste! songea Pardaillan en entendant le bruit de l'or remu, ce petit
mendiant est riche comme feu Crsus. O a-t-il pris cet or?

Les cinq mille livres y sont bien. La princesse n'a pas menti, dit
Chico, comme pour le renseigner.

De mieux en mieux, se dit Pardaillan, il est cousu d'or et il connat
des princesses!

Une ide lui passant soudain par l'esprit, une lueur de colre s'alluma
dans son oeil.

Triple sot! fit-il. Cette princesse, c'est Fausta... Cet or, c'est le
prix de mon sang... C'est pour toucher cet or que ce misrable avorton
m'a conduit dans le traquenard o j'ai donn, tte baisse!

Le nain replaa son or dans le sac qu'il ficela solidement, puis il alla
 son coffre, en tira une poigne de pices d'argent qu'il dposa sur la
table. Il vida ensuite la bourse qu'il tenait de la gnrosit de don
Csar et fit son compte  haute voix.

Cinq mille cent livres, plus quelques raux, dit-il.

Il a l'air lugubre, pensa le chevalier. Cinq mille livres constituent
pourtant un assez joli denier. Serait-ce un avare?

Je suis riche! riche! rpta le Chico d'un air morne. Et, avec colre:
 quoi me sert cette fortune? Juana ne voudra jamais de moi, puisqu'elle
aime le Franais!

Oh! diable! s'cria Pardaillan dans son for intrieur. Voici du
nouveau, par exemple! Je commence  comprendre maintenant. Ce n'est pas
un avare, c'est un amoureux... et un jaloux. Pauvre petit diable!

Et le Franais est mort! continua le Chico.

Je suis mort? Je veux bien, moi!...

Que vais-je faire de tout cela?... Puisque je ne puis avoir Juana,
eh bien, j'emploierai cet or en cadeaux pour elle. Il y a de quoi en
acheter, des bijoux et des casaques richement brodes, et des robes, et
des charpes, et des mantilles, et des mignons souliers...

Il rayonnait, le Chico.

O diable l'amour va-t-il se nicher? pensa Pardaillan.

La joie du nain tomba soudain. Il rla:

Non! Je ne veux mme pas avoir cette joie. Juana s'tonnerait de me
voir si riche. C'est qu'elle est fine, tiens! Elle devinerait peut-tre
d'o m'est venue ma richesse. Elle me chasserait, elle me jetterait mes
cadeaux au visage en me traitant d'assassin!

Et, d'un geste furieux, il balaya le sac qui alla rouler sur les dalles.

Tiens! tiens! fit Pardaillan, dont l'oeil ptilla, il me plat ce petit
bout d'homme!

Le Chico allait et venait avec agitation dans son petit rduit. Il
s'arrta devant l'ouverture, l'oeil perdu dans le vague, le sourcil
fronc, et murmura:

Assassin... Juana l'a dit: je suis un assassin... Au mme titre que
ceux qui ont tu le Franais... plus... Tiens, sans moi, il ne serait
pas mort. Je n'avais pas pens  cela, moi. La jalousie me rendait
fou... Et, maintenant, je comprends, et je me fais horreur!...

Pardaillan suivait avec une attention passionne les phases du combat
qui se livrait dans l'esprit du nain.

Celui-ci reprit  haute voix le cours de ses rflexions coupes par les
aparts du chevalier:

Le Franais n'est peut-tre pas mort? Il est peut-tre encore possible
de le sauver. Je l'ai promis  Juana!

Je ne pensais pas que cette petite Juana pt s'intresser si vivement 
moi!

Si le Franais est mort, Juana mourra et, moi, je mourrai de la mort de
Juana.

Mais non, mais non! Je ne veux pas toutes ces morts sur ma conscience,
morbleu!

Si le Franais est vivant et que je le sauve...

Ceci est mieux!... Voyons que fais-tu en ce cas?

Juana sera heureuse... Le Franais l'aimera. Combinent ne pas l'aimer?
Elle est si jolie!

La peste soit des amoureux! Ils sont tous les mmes! Ils se figurent
que l'univers entier n'a d'yeux que pour l'objet de leur flamme.

Le Franais l'aimera et alors je mourrai.

Encore! Dcidment, c'est une manie!

Qu'importe aprs tout! Est-ce que je compte? J'aurai rpar le mal que
j'aurai fait. Je ne serai plus un assassin. Ma matresse me devra son
bonheur.

Superbe ide, par ma foi!

C'est dit. Je vais fouiller toutes les caches que je connais.

Bon! Tu n'iras pas loin, dit Pardaillan en riant sous cape.

Et, sans faire de bruit, il se retira au fond du cachot, s'enroula dans
son manteau, s'tendit sur les dalles et parut dormir profondment.

Si je ne le trouve pas... s'il est mort... demain j'irai le rclamer
 la princesse, continua le nain. Il grommela encore quelques mots
vagues, et brusquement teignit sa chandelle et sortit en disant:

Allons!

Tout de suite, la tache noire que faisait Pardaillan tendu sur les
dalles blanches attira ses regards. Il frissonna:

Le Franais!

Il blmit et se sentit dfaillir. Il ne s'attendait pas  le trouver si
vite... L surtout... Il s'inquita:

Comment ne l'ai-je pas vu en entrant? Ah! oui, la dalle le masquait et
je ne me suis pas retourn.

Aussi, comment supposer... Et moi qui ai parl tout haut!...

Il s'approcha doucement de Pardaillan qui le guignait du coin de l'oeil,
tout en paraissant profondment endormi.

Serait-il mort? songea le nain.

Cette pense le fit frmir, sans qu'il et pu dire si c'tait de joie ou
d'apprhension. Entre le mal et le bien, la lutte avait t longue et
rude. Maintenant, le bien triomphait dfinitivement; il tait bien
rsolu  sauver son rival, et, cependant, on l'et fort tonn en lui
disant qu'il accomplissait un acte hroque.

Il s'approcha encore de Pardaillan et il perut le bruit rythm de sa
respiration.

Il dort! fit-il.

Et, malgr la jalousie qui le dchirait, il ne put se tenir de rendre un
hommage mrit  son rival, car il murmura en hochant doucement la tte:

Il est brave. Il dort et il doit cependant savoir ce qui l'attend et
qu'il peut tre frapp pendant son sommeil. Oui, il est brave, et c'est
peut-tre pour cela que Juana l'aime.

El Chico ne se doutait pas que celui dont il admirait la bravoure, tout
en feignant de dormir, l'admirait lui-mme pour une bravoure qu'il ne
souponnait pas.



XXV

OU LE CHICO SE DCOUVRE UN AMI

Le nain se pencha sur le chevalier et le toucha  l'paule. Celui-ci
feignit de se rveiller en sursaut. Il le fit d'une manire si naturelle
qu'El Chico s'y laissa prendre. Pardaillan se mit aussitt sur son
sant, et, ainsi plac, il dominait encore d'une bonne moiti de tte le
nain debout devant lui.

--Le Chico! s'exclama Pardaillan, tonn. Te voil donc prisonnier aussi,
pauvre petit!

--Je ne suis pas prisonnier, seigneur Franais, dit le Chico avec
gravit.

--Tu n'es pas prisonnier! Mais, alors, que fais-tu ici, malheureux?
N'as-tu pas entendu! c'est la mort, une mort hideuse, qui nous attend.

Le Ohico parut faire un effort, et, d'une voix sourde:

--Je suis venu vous chercher, pour vous sauver!

--Pour me sauver? Ah! diable!... Tu sais donc comment on sort d'ici,
toi?

--Je le sais, seigneur. Tenez, voyez!

En disant ces mots, le Chico s'approchait de la porte de fer et, sans
chercher, il appuyait sur un des nombreux clous normes qui rivaient les
plaques paisses. La dalle s'tait souleve sans bruit.

--Voil! dit simplement le Chico.

--Voil! rpta Pardaillan avec son air le plus naf. C'est par l que
tu es venu pendant que je dormais?

Le Chico fit signe que oui de la tte.

--Je n'ai rien entendu. Et c'est par l que nous allons nous en aller?

Nouveau signe de tte affirmatif.

--Il vaudrait mieux partir tout de suite, seigneur, dit le Chico.

--Nous avons le temps, dit Pardaillan avec flegme. Tu savais donc que
j'tais enferm ici? Car tu m'as bien dit, n'est-ce pas, que tu tais
venu me chercher?

--Je l'ai dit. La vrit est que, si je vous cherchais, j'ignorais que
vous fussiez ici.

--Alors, pourquoi y es-tu venu? Qu'y fais-tu?

Toutes ces questions mettaient le nain dans un cruel embarras.
Pardaillan ne paraissait pas le remarquer.

--C'est ici mon logis, tiens! lcha El Chico.

Il n'avait pas plus tt dit qu'il regrettait ses paroles.

--Ici? dit Pardaillan incrdule. Tu veux rire! Tu ne loges pas dans
cette manire de spulture?

Le nain fixa le chevalier. El Chico n'tait pas un sot. Il hassait
Pardaillan, mais sa haine n'allait pas jusqu' l'aveuglement. S'il avait
pu, il aurait tu Pardaillan en qui il voyait un rival heureux, et il
n'et prouv aucun remords de ce meurtre. Il avait cependant senti ce
qu'il y avait de bas dans le fait de conduire son rival  la mort pour
une somme d'argent.--Et lui, pauvre diable, vivant de rapines ou de
charit, il avait rejet avec dgot cet or primitivement accept!

Il eut honte d'avoir hsit et,  la question de Pardaillan, rpondit
franchement:

--Non, mais je loge ici.

Et il dmasqua l'ouverture de son rduit et alluma sa chandelle.
Pardaillan, qui avait sans doute son ide, pntra derrire lui.

--Bon! fit-il, on se voit les yeux. C'est dj mieux.

Avec un naf orgueil, le nain levait sa chandelle pour mieux clairer
les pauvres splendeurs de son logis. Il oubliait qu'en mme temps il
clairait en plein le sac d'or tal sur les dalles.

--C'est merveilleux! admira le chevalier avec une complaisance qui fit
rougir de plaisir le nain. Mais comment peux-tu vivre ainsi dans cette
manire de tombeau?

--Je suis petit. Je suis faible. Les hommes ne sont pas toujours tendres
pour moi. Ici, je suis en sret.

Pardaillan le considra avec une expression apitoye.

--On ne vient jamais te dranger? fit-il, indiffrent.

--Jamais!

--Ceux de la maison, l-haut?

--Non plus. Personne ne connat cette cache. Tiens! il y en a des caches
dans la maison que nul ne connat, hormis moi.

Pour se mettre au niveau du nain debout, Pardaillan s'assit gravement 
terre.

Et, sans savoir pourquoi, le Chico dsempar fut touch de ce geste,
comme il avait t touch du compliment sur son logis. Il lui semblait
que ce seigneur si brave et si fort ne consentait  s'asseoir ainsi sur
les dalles froides que pour ne pas l'craser de sa superbe taille, lui,
Chico, si petit. Il croyait n'prouver que de la haine pour ce rival, et
il tait tout effar de sentir la haine s'effacer; il tait stupide de
sentir poindre en lui un sentiment qui ressemblait  de la sympathie; il
en tait stupide et indign contre lui-mme aussi. Sans trop savoir ce
qu'il disait, peut-tre pour cacher ce trouble trange qui pesait sur
lui, le petit homme dit:

--Seigneur, il est temps de partir, croyez-moi.

--Bah! rien ne presse. Et, puisque personne ne connat cette cache,
comme tu dis, nul ne viendra nous dranger. Nous pouvons bien causer un
peu.

--C'est que... je ne peux pas vous faire sortir par o je passe
d'habitude, moi.

--Parce que?

--Vous tes trop grand, tiens!

--Diable! Alors? Tu connais un autre chemin par o je pourrai passer?
Oui!... Tout va bien.

--Oui, mais, par ce chemin, nous pourrons rencontrer du monde.

--Ces souterrains sont donc habits?

--Non, mais quelquefois il y a des hommes qui se runissent l-dedans...
Aujourd'hui, justement, il y a une runion.

--Qu'est-ce que ces hommes, et que font-ils? demanda curieusement le
chevalier.

--Je ne sais pas, seigneur.

Ceci fut dit d'un ton sec. Pardaillan vit qu'il savait, mais qu'il n'en
dirait pas plus long. Il tait inutile d'insister. Il eut un lger
sourire et poursuivit:

--Sais-tu que j'tais condamn  mort? Oui. Je devais mourir de faim et
de soif.

Le nain chancela. Une teinte livide se rpandit sur son visage.

--Mourir de faim et de soif, bgaya-t-il en frissonnant. C'est horrible!

--En effet. Tu n'aurais pas imagin cela, toi? C'est une ide d'une
princesse de ma connaissance... que tu ne connais pas, toi, heureusement
pour toi...

En disant ces mots sur un ton trs naturel, Pardaillan souriait
doucement. Pourtant, le nain rougit. Il lui semblait que l'tranger
voulait lui faire sentir de quelle abominable action il s'tait fait le
complice. Il ne se reconnaissait plus, le petit homme. Voici maintenant
que des choses qu'il n'avait jamais souponnes jusque-l se levaient
dans son esprit perdu, Et il considrait avec un respect ml d'une
terreur superstitieuse cet tranger qui, sans en avoir l'air, en
souriant d'un air railleur, disait trs simplement des choses trs
simples qui, nanmoins, lui mettaient dans la tte des ides confuses,
qu'il ne comprenait pas trs bien et qui heurtaient ses ides
accoutumes. Pourquoi, puisqu'il le hassait, pourquoi la pense de
l'affreux supplice, cette pense qui et d le rendre joyeux, le
soulevait-elle d'horreur et de dgot? Pourquoi? Qu'y avait-il donc en
lui?

Entre deux mes galement belles et pures, il y a des affinits secrtes
qui font que, sans se connatre, elles se devinent et s'apprcient 
leur juste valeur. Pardaillan ne connaissait pas le nain, il avait de
bonnes raisons de croire qu'il lui devait d'avoir t plac dans la
situation critique o il se trouvait. Pourquoi n'prouvait-il aucune
colre contre lui? Pourquoi n'prouva-t-il que de la piti? Pourquoi
conut-il instantanment le projet d'arracher cette petite crature
inconnue  l'affreux dsespoir o il la voyait sombrer? Pourquoi?

Le nain ne connaissait pas Pardaillan. Il avait de bonnes raisons de le
har de haine mortelle. Pourquoi eut-il l'intuition que cette raillerie
aigu, cette ingnuit narquoise n'taient qu'un masque? Comment
devina-t-il que, sous ce masque, se cachaient la bont, la piti, la
gnrosit, le dsintressement? Pourquoi, alors qu'il croyait n'avoir
que de la haine au coeur, se sentait-il attir vers cet homme dtest?
Pourquoi enfin--et ceci paratra peut-tre une contradiction?--pourquoi
ce sourire railleur avait-il le don de l'exasprer, malgr qu'il vit
qu'il n'y avait que bont dessous? Pourquoi? Nous constatons. Nous ne
nous chargeons pas d'expliquer.

Pour tout dire, aux mains de Pardaillan, le Chico tait un peu comme un
pur-sang sauvage aux mains d'un cuyer consomm: il a beau se cabrer
et ruer, la main souple et ferme, sans avoir besoin de recourir  la
cravache, l'oblige  se calmer et  suivre docilement le chemin par o
elle veut le faire passer.

Voyant qu'il se taisait, le chevalier reprit, soudain grave:

--Tu vois de quel pouvantable supplice tu me sauves! Je ne suis
pas riche, Chico, mais tout ce que j'ai,  compter d'aujourd'hui,
t'appartient. Je veux que tu sois comme un petit frre pour moi. Tu
n'auras plus besoin de te terrer comme une bte. Le chevalier de
Pardaillan veillera sur toi, et sache qu'il faut respecter ceux qu'il
aime et estime. Voici ma main, Chico.

En disant ces mots, il tendit sa main loyale, et, dans ses yeux, il y
avait comme une lueur de malice.

Le nain hsita une seconde. Un instinct particulier lui fit-il deviner
l'imperceptible malice... Aussi vivement, et comme s'il et eu peur
de se brler au contact de cette main qui se tendait  lui, largement
ouverte, il cacha la sienne derrire son dos.

Pardaillan ne se fcha pas. La pointe de malice du regard s'accentua
d'un lger sourire.

--Hol! Chico, fit-il. Te croirais-tu trop grand seigneur pour serrer la
main que voici? Peste! mon cher, sais-tu qu'ils sont trs rares ceux 
qui je la tends ainsi.

--Ce n'est pas cela, balbutia le nain, sans trop savoir ce qu'il disait.

--Touche l, en ce cas!... Non?... Serait-ce que tu te crois indigne de
serrer ma main?

Le Chico regarda le chevalier en face, et, d'une voix qui tremblait de
honte... ou de fureur:

--Et si cela tait? fit-il d'un air de bravade.

--Oh! oh! Quoi? tu es indigne? Tu n'es pas le brave garon que je
croyais? Quel crime as-tu donc commis?

Le nain, qui, jusque-l, s'tait contenu, tiraill qu'il tait par des
sentiments contraires, clata soudain.

--Je ne veux pas de votre amiti, cria-t-il, farouche. Je ne veux pas de
votre protection, ni toucher votre main. Je ne veux rien de vous, rien,
rien... C'est moi qui vous ai conduit ici, et je savais qu'on voulait
vous tuer... Et on m'avait pay pour cette besogne... Oui, on m'avait
donn cinq mille livres... et, tenez, les voici! ajouta-t-il en poussant
d'un coup de pied furieux le sac qui vint rouler,  demi ventr, aux
pieds de Pardaillan, devant qui les pices d'or s'parpillrent.

--Tu as fait cela? gronda Pardaillan.

--Je l'ai fait, tiens! puisque je le dis! fit le nain en soutenant
firement son regard.

--Ah! tu as fait cela! fit Pardaillan glacial. Eh bien, tu peux faire ta
prire, ta dernire heure est venue.

Et, sans se lever, il abattit ses mains puissantes sur les frles
paules d'El Chico, qui ployrent. Devant la piti qui clatait parfois
trs visible sur le visage du chevalier, le nain s'tait trouv
paralys, indcis, ne sachant quelle contenance garder. Devant le
sourire malicieux, la fureur avait grond dans son coeur, car, malgr
sa petite taille et sa faiblesse, il n'en tait pas moins trs
chatouilleux.

Devant la colre et la menace--relles et simules--il retrouva le calme
qui lui avait fait dfaut jusque l.

Il ne fit pas un geste de dfense. Peut-tre venait-il de trouver en un
clair la solution vainement cherche jusqu'alors: mourir touff, broy
par son ennemi. Mourir, oui!... Mais, du mme coup, son ennemi tait
perdu aussi. Comment sortirait-il, aprs avoir tu le nain? La dalle du
cachot, il est vrai, tait souleve.

Mais aprs? L'escalier aboutissait  un cul-de-sac d'o il lui serait
impossible de sortir, faute de connatre le secret qui ouvrait la paroi.
Il n'aurait fait que changer de tombe, voil tout. Et le nain ne pouvait
se tenir d'prouver un certain ddain pour ce rival si fort, si brave...
mais si faible d'esprit qu'il ne comprenait pas qu'en tuant le nain
maintenant il se condamnait lui-mme.

Oui, dcidment, c'tait l la bonne solution. Mais... Mais il arriva
que le rival abhorr relcha son treinte. Il arriva que l'ironie
du regard avait fait place  une telle douceur, il arriva que cette
physionomie, l'instant d'avant si menaante et si terrible, exprima une
telle bont, une telle mansutude, que le Chico, qui le regardait bien
en face, sentit son trouble le reprendre, et, emport malgr lui, comme
il aurait cri: Prenez garde!, il dit doucement, sans chercher  se
dgager:

--Si vous me tuez, comment sortirez-vous d'ici?

--Peste! c'est, par ma foi, trs juste, ce que tu dis l! Et moi qui n'y
pensais plus! Mais, sois tranquille, tu ne perdras rien pour attendre,
promit Pardaillan.

Ayant dit, il le lcha tout  fait. Et voil que, ce faisant, l'affolant
sourire recommenait  se dessiner... Alors, le Chico regretta. Et,
comme s'il et voulu exciter la colre de cet homme dconcertant, il dit
rudement:

--Venez donc. Et, quand je vous aurai sauv, moi, vous pourrez me tuer,
vous. Je vous jure que je ne chercherai pas  viter le coup dont vous
me menacez. Ce sera la dlivrance! ajouta-t-il pour lui.

--Tu souhaites donc la mort?

Chico le regarda de travers. Il avait parl bien bas cependant: il avait
entendu quand mme, le diabolique personnage. S'il voulait mourir,
c'tait son affaire, tiens!

--Venez, seigneur, dit-il froidement, tout  l'heure il sera trop tard.

--Un instant, que diable! Je veux savoir, d'abord, pourquoi tu m'as
conduit  la mort.

Une flamme jaillit des yeux de Chico, plants droit sur les yeux de
Pardaillan, et il exhala sa haine dans ce cri puril:

--Parce que je vous dteste! je vous dteste!

--Tu me dtestes tant que a, goguenarda Pardaillan, de plus en plus
narquois.

--Je vous dteste tant que, si je n'avais promis de vous sauver, je vous
tuerais! grina le petit homme.

--Tu me tuerais! railla Pardaillan, oui-da! Et avec quoi, pauvre petit?

Le nain bondit jusqu' son lit et en tira une dague cache entre les
deux matelas.

--Avec ceci! cria-t-il en brandissant son arme.

--Tiens! remarqua paisiblement Pardaillan, mais c'est ma dague!

--Oui, dit El Chico, avec une violence qui voulait tre du cynisme.
Pendant que vous escaladiez le mur, je vous l'ai vole! vole! vole!

Il rlait en prononant ce mot et il paraissait prouver une pre
jouissance  se cingler avec.

--Eh bien, mais, puisque tu as une arme et puisque tu veux ma mort,
tue-moi, dit Pardaillan trs calme.

Et il le regardait, sans nulle raillerie, cette fois, avec une certaine
curiosit, et-on dit.

Fou de fureur, le nain leva le bras.

Pardaillan ne fit pas un geste. Il continuait de le regarder froidement,
bien en face. Le bras du nain s'abattit dans un geste foudroyant. Mais
ce fut pour jeter la dague  toute vole au fond du rduit, et il gmit:

--Je ne veux pas! Je ne veux pas!

--Pourquoi?

--Parce que j'ai promis...

--Tu as dj dit cela. A qui as-tu promis, mon enfant?

Rien ne saurait rendre la douceur affectueuse avec laquelle le chevalier
pronona ces paroles. La voix tait si chaude, si caressante; il se
dgageait de toute sa personne des effluves sympathiques si puissants
qu'El Chico en fut remu jusqu'au fond des entrailles. Son pauvre
petit coeur se dilata doucement et les larmes jaillirent, douces et
bienfaisantes, cependant qu'une plainte monotone s'exhalait de ses
lvres crispes:

--Je suis trop malheureux! trop malheureux! trop!

Bon! pensa Pardaillan, il pleure: le voil sauv!

Il allongea les bras, attira le nain  lui, posa sa petite tte baigne
de larmes sur sa large poitrine, et, avec des gestes tendrement
fraternels, il se mit  le bercer doucement, avec des paroles
rconfortantes.

Et le nain qui, de sa vie, ne s'tait connu un ami, qui n'avait jamais
senti une affection se pencher sur sa dtresse, se laissait faire, mu
d'une motion infiniment douce, merveill de sentir au contact de ce
coeur noble et gnreux germer en lui la fleur d'un sentiment fait de
gratitude attendrie et d'affection naissante.

Doucement, El Chico se dgagea et regarda Pardaillan comme s'il ne
l'avait jamais vu. Il n'y avait plus ni colre ni rvolte dans les yeux
du petit homme. Il n'y avait plus cette expression de morne dsespoir
qui avait mu le chevalier. Il n'y avait plus dans ces yeux qu'un
tonnement prodigieux: tonnement de ne plus se sentir le mme,
tonnement de ne pas reconnatre celui dont le contact avait suffi pour
oprer en lui une mtamorphose qui le stupfiait.

--L! fit joyeusement Pardaillan, c'est fini, n'est-ce pas? Tu vois que
je ne suis pas aussi mauvais diable que tu croyais. Allons, donne ta
main et soyons bons amis.

Et, de nouveau, il tendit sa main  El Chico, qui baissa la tte, et,
honteux, murmura:

--Malgr ce que j'ai fait et dit, vous voulez...

--Donne-moi ta main, te dis-je, insista Pardaillan srieux. Tu es un
brave garon, El Chico, et, quand tu me connatras mieux, tu sauras que
je dis bien rarement ce que je viens de te dire.

Vaincu, le nain mit sa main dans celle du chevalier, o elle disparut,
et murmura:

--Vous tes bon!

--Chansons! bougonna Pardaillan, j'y vois clair, voil tout. Parce que
tu ne te connais pas toi-mme, il ne s'ensuit pas que je ne te connais
pas, moi.

--Vous me connaissez! s'cria-t-il trs tonn. Qui vous a renseign?

Gravement, Pardaillan leva un doigt, et, souriant, comme on sourit  un
enfant:

--Mon petit doigt! fit-il.

El Chico ouvrit de grands yeux, et considra son interlocuteur avec
crainte. L'impulsion qui le poussait vers lui lui paraissait tellement
surnaturelle qu'il n'tait pas loign de le croire un peu sorcier.

--Ainsi donc, continua Pardaillan, causons un peu. Et n'oublie pas que
je sais tout. Voyons, pourquoi as-tu voulu me faire tuer? Tu tais
jaloux, n'est-ce pas?

Le nain fit signe que oui.

--Bien. Comment s'appelle-t-elle? Ne fais pas la bte, tu me comprends
trs bien. Si tu ne la nommes pas, je vais la nommer moi-mme... Mon
petit doigt est l pour me renseigner.

Le nain se rsigna et laissa tomber ce nom:

--Juana.

--La fille de l'htelier Manuel? Il y a longtemps que tu l'aimes?

--Depuis toujours, tiens!

--Lui as-tu dit que tu l'aimais?

--Jamais! s'cria El Chico scandalis.

--Si tu ne le lui dis pas, comment veux-tu qu'elle le sache, nigaud? fit
Pardaillan amus.

--Je n'oserai jamais.

--Bon! le courage te viendra un jour. Continuons. Tu as cru que je
l'aimais, hein! et tu m'as dtest?

--Ce n'est pas tout  fait cela. C'est Juana qui vous aime!

--Tu es un niais, El Chico.

--C'est vrai, rpondit El Chico avec tristesse, car il songeait au
chagrin de Juana. C'tait vrai, un grand seigneur comme vous ne peut
avoir rien de commun avec la fille d'un htelier.

--Tu crois cela, toi? Eh bien, dit gravement Pardaillan, tu te trompes.
Et la preuve en est qu'un grand seigneur comme moi a pous autrefois
une cabaretire.

--Voua vous moquez, seigneur, fit El Chico, incrdule.

--Non, mon cher, je dis la pure vrit, fit Pardaillan, avec une motion
profonde.

--Se peut-il? s'cria El Chico bahi. Quel homme tes-vous donc?

--Je suis un grand seigneur... c'est toi qui l'as dit, fit Pardaillan
avec son air figue et raisin.

--Alors, fit El Chico en plissant, vous pourriez... pouser: Juana.

--Non, par tous les diables! Pour deux raisons, dont la premire, qui
suffirait  elle seule, est que je ne l'aime pas et ne l'aimerai jamais.
Oui, mon cher, tu as beau rouler des yeux froces, c'est ainsi. Parce
que cette petite Juana t'apparat comme une reine de beaut, il ne
s'ensuit pas qu'il en doive tre ainsi pour tout le monde. Juana, j'en
conviens, est une dlicieuse enfant, pleine de grce et de charme, mais
il faut en prendre ton parti: je ne l'aime ni l'aimerai.

Et, avec une mlancolie poignante qui bouleversa le nain et le
convainquit plus et mieux que n'aurait pu faire un long discours:

--Mon coeur est mort, il y a longtemps, longtemps, vois-tu, petit.

--Pauvre Juana! soupira El Chico.

--Je n'ai jamais vu d'animal aussi capricieux et biscornu qu'un
amoureux, clata Pardaillan avec une fureur comique. En voici un qui,
tout  l'heure, me voulait poignarder pour que sa Juana ne soit pas 
moi. Et, maintenant, il gmit parce que je n'en veux pas.

Le nain rougit, mais se tut.

--Enfin, que veux-tu dire avec ton pauvre Juana?

--Elle vous aime, dit tristement El Chico.

--Tu me l'as dj dit. Et, moi, je te dis qu'elle ne m'aime pas plus que
je ne l'aime!

Le nain bondit. Ses traits exprimrent un tel ahurissement que
Pardaillan clata de son bon rire sonore.

--Cependant...

--Cependant, elle t'a dit qu'elle mourrait de ma mort.

--Quoi!... vous savez?...

--Mon petit doigt, t'ai-je dit. Malgr tout, je maintiens ce que j'ai
dit. Voyons, as-tu confiance en moi?

--Oh! fit El Chico avec un lan de tout son tre.

--Bon! en ce cas, laisse-moi faire. Aime ta Juana de tout ton coeur,
comme tu l'as fait jusqu' ce jour, et ne t'occupe pas du reste, j'en
fais mon affaire.

Le nain se prcipita et ramassa la dague, qu'il tendit  Pardaillan en
disant:

--Prenez-la, nous courons le risque de rencontrer du monde, maintenant.
Quel dommage que vous n'ayez plus votre pe!

--On tchera de se tirer d'affaire avec ceci, fit tranquillement
Pardaillan, en plaant avec une satisfaction visible la lame dans sa
gaine.

--Allons, dit El Chico, le voyant prt.

--Un instant, petit. Et cet or? Tu ne vas pas le laisser l, je suppose?

--Que faut-il en faire?

--Il faut le ramasser et le serrer soigneusement dans le coffre que
voici, dit Pardaillan. Ne te faut-il pas une dot pour te marier?

--Quoi! fit-il avec un tremblement convulsif, vous esprez?... dit le
nain plissant et rougissant.

--Je n'espre rien. Qui vivra verra.

Le nain hocha la tte et, considrant les pices rpandues sur les
dalles:

--Cet or!... murmura-t-il avec une moue significative.

--Je vois o le bt te blesse, sourit Pardaillan. Voyons, pourquoi
t'a-t-on donn cet or?

--Pour vous conduire  la maison des Cyprs.

--Tu m'y as conduit, puisque j'y suis encore.

--Hlas! soupira El Chico, honteux.

--Tu as donc rempli ton engagement. Cet or est bien  toi. Ramasse-le,
et ne t'occupe pas du reste.



XXVI

LES CONSPIRATEURS

L'ombrageuse fiert d'El Chico avait fait de lui un dclass rebelle 
toute autorit. Jusqu' ce jour, une seule personne avait pu lui
parler en matre: Juana. Or voici que, maintenant, dans son existence,
surgissait un autre matre: Pardaillan. Il lui semblait que, de tout
temps, celui-ci avait eu le droit de le commander et que lui n'avait
rien de mieux  faire que de lui obir comme il obissait  Juana. Et,
ce qui le confirmait dans cette pense, c'tait de constater que lui,
qui s'tait si longuement et si vigoureusement dbattu pour chapper 
cet ascendant, il l'acceptait sans conteste et lui obissait non avec
rsignation, mais avec plaisir.

C'est que Pardaillan avait su faire natre en son esprit cette
conviction que, grce  lui, le rve chimrique d'un amour partag
pouvait devenir une ralit. De ce fait, Juana lui apparaissait comme la
madone, Pardaillan lui apparut comme Dieu lui-mme.

En consquence, Pardaillan ayant command de ramasser l'or de Fausta, le
Chico obit docilement.

Lorsque la petite fortune fut enferme dans le coffre dment cadenass:

--En route, maintenant, il est temps! dit Pardaillan.

Le nain souffla sa chandelle, dclencha le ressort actionnant la
plaque qui obstruait l'entre de son rduit et, suivi du chevalier, il
s'engagea dans l'escalier.

Ainsi qu'il l'avait brivement expliqu, le Chico, ne suivit pas le
chemin par o il tait venu. En effet, Pardaillan, en rampant au besoin
aurait pu parvenir jusqu' la grille qui fermait le conduit aboutissant
au fleuve. Mais, l, il n'aurait pu passer par l'ouverture que le nain
avait pratique  sa taille.

Au reste, pourvu qu'il sortt enfin de ce lieu sinistre o l'implacable
volont de Fausta l'avait condamn  mourir par la faim, peu importait
 Pardaillan par quel chemin. Il n'tait pas autrement incommod par
l'obscurit, ses yeux y tant faits, et,  travers le ddale des voies
souterraines multiples et enchevtres  plaisir, derrire le petit
homme, il allait avec son insouciance accoutume, notant soigneusement
dans son esprit les explications de son guide, qui lui dvoilait
complaisamment le mcanisme secret des nombreux obstacles qui leur
barraient frquemment la route.

Ils taient maintenant dans un couloir sabl assez large pour leur
permettre de passer de front sans se gner mutuellement.

Et, tout  coup, Pardaillan eut un blouissement. Il lui avait sembl,
l, devant lui, en travers de cette muraille qui se dressait  quelques
pas d'eux, il lui avait sembl voir scintiller des toiles.

--Nous approchons de la sortie? demanda-t-il  voix basse.

--Pas encore, seigneur, rpondit El Chico.

--Il m'avait sembl cependant... Morbleu! je ne me trompe pas! Voici que
je vois de nouveau des toiles.

Ils approchaient de la muraille et, devant eux, en effet, Pardaillan
voyait scintiller non pas des toiles, comme il l'avait cru de prime
abord, mais des lumires assez nombreuses.

Son premier mouvement fut de mettre la dague au poing en murmurant:

--Tu avais raison, petit, je crois qu'il va falloir en dcoudre.

Le nain ne rpondit pas. Il savait sans doute  quoi s'en tenir sur
le compte de ces lumires, car, sans en avoir l'air, il poussait tout
doucement Pardaillan, plac  sa gauche. Cette manoeuvre avait pour but
de lui drober la vue de ces lumires, en le poussant hors du rayon o
elles taient visibles. Mais l'attention de Pardaillan tait veille
maintenant, et rien ni personne au monde n'aurait pu le dtourner.
Cependant, comme s'il n'avait rien remarqu, le Chico voulait continuer
son chemin en tournant sur sa gauche.

--Un instant, murmura Pardaillan. Je suis curieux, moi, si tu ne l'es
pas. Je veux voir ce qui se passe l.

Les lumires jaillissaient d'une excavation place devant lui.
Pardaillan se pencha et regarda; mais, aussitt, il se redressa, en
faisant entendre un sifflement.

--Venez, seigneur, insista dsesprment le Chico. Venez, vous verrez
que, tout  l'heure, il sera trop tard!

D'un geste doux mais trs ferme, Pardaillan lui imposa silence et,
se penchant de nouveau, il se mit  regarder et  couter avec une
attention soutenue, pendant que le nain, voyant l'inutilit de ses
efforts, se rsignait et, le dos appuy au mur, les bras croiss,
attendait le bon plaisir de son compagnon.

Que voyait donc Pardaillan qui l'intressait  ce point? Ceci:

On se souvient que Fausta tait descendue dans les souterrains de sa
maison, accompagne de Centurion. Fausta avait dplac une pierre de la
muraille et avait ordonn  Centurion de regarder par ce trou afin de
lui prouver que, par l, invisible, on pouvait assister  tout ce qui se
passait dans cette trange grotte amnage en salle de runion. Fausta
avait nglig ou ddaign de refermer l'ouverture et le hasard venait
d'amener Pardaillan devant cette excavation par laquelle, et au travers
de petits trous habilement mnags du ct intrieur, filtraient les
nombreuses lumires qui clairaient prsentement cette grotte. Sur les
banquettes qui garnissaient la salle, Pardaillan vit une vingtaine de
personnages. Sur l'estrade, assis dans les fauteuils, trois autres
personnages, prsident et assesseurs de cette nocturne et occulte
runion, lui taient aussi parfaitement inconnus.

Au moment o Pardaillan s'tait pench pour la premire fois sur
l'excavation, le prsident de cette runion, assis au milieu, s'tait
lev et, d'une voix que Pardaillan, aux coutes, entendit distinctement,
il dit:

--Seigneurs, frres et amis, j'ai l'insigne honneur de vous prsenter
une nouvelle recrue. Moi, votre chef lu, je m'efface humblement devant
cette recrue et je salue en elle le seul chef vraiment digne de nous
diriger, en attendant la venue de celui que vous savez.

Ces paroles produisirent dans l'assemble tonne une certaine rumeur
suivie d'un vif mouvement de curiosit lorsqu'on s'aperut que cette
nouvelle recrue, salue comme leur seul chef possible, tait une femme.

Cette femme, Pardaillan la reconnut aussitt, et c'est  ce moment qu'il
eut ce lger sifflement que nous avons signal. Cette femme, c'tait
Fausta. Lentement, avec cette majest un peu thtrale qui lui tait
particulire, elle monta sur l'estrade et se tint debout, face  ce
public inconnu, qu'elle semblait dominer de son oeil de diamant noir,
trangement fascinateur.

Les trois personnages assis sur l'estrade, qui savaient sans doute ce
que Fausta venait faire l, se levrent alors d'un mme mouvement. En un
clin d'oeil, la table fut repousse, un fauteuil fut plac presque
au bord de l'estrade, dans lequel Fausta s'assit avec cette srnit
majestueuse si puissante chez elle. Ds qu'elle fut assise, les trois
se placrent debout derrire son fauteuil, dans l'attitude raide et
compasse de dignitaires de cour.

Bientt, soit qu'ils fussent entrans par cet exemple, soit qu'ils
fussent transports par la souveraine beaut de celle qui surgissait
inopinment au milieu d'eux, tous les assistants se levrent comme un
seul homme et, debout, attendirent respectueusement qu'il plt  ce
nouveau chef de s'expliquer.

Avant d'avoir parl, Fausta tait assure du succs.

Pardaillan eut la perception trs nette de ce succs:

Incomparable magicienne! murmura-t-il.

Fausta, toujours matresse d'elle-mme, n'avait rien laiss paratre de
ses sentiments. Elle accepta l'hommage de ces inconnus comme une chose
due et avec cette dignit bienveillante qu'elle savait prendre en de
certains moments. Un instant elle laissa errer son oeil froid sur ces
fronts qui se courbaient et, se retournant  demi, elle fit un signe 
celui des trois qui l'avait prsente  l'assemble. L'homme s'avana:

--Seigneurs, dit-il, voici la princesse Fausta. Souveraine en ce pays du
soleil et de l'amour, ce pays bni qui s'appelle l'Italie, la princesse
Fausta est fabuleusement riche. Elle connat tout de nos projets et
pourrait, je crois, vous nommer tous par vos noms, titres et qualits.
Fausta tendit sa main et dit:

--Rassurez-vous, seigneurs, il n'y a pas de tratres parmi vous. Sous un
rgime d'oppression sanglante pareil  celui sous lequel agonise votre
beau pays d'Espagne, il ne fallait pas tre grand clerc pour deviner
qu'une raction devait se faire et que des hommes de coeur et de
dvouement se trouveraient, qui tenteraient de secouer le joug de fer.
Ceci pos, le reste n'tait plus qu'un jeu pour moi. Et, quant  vos
personnages, quant  vos projets, si je les connais, c'est que j'ai pu
assister, invisible,  la plupart de vos conciliabules.

Cette dclaration loyale, faite sur un ton de suprme assurance, fit
tomber les suspicions qui, dj, se faisaient jour. Fausta perut
parfaitement ces impressions, mais elle n'en laissa rien paratre. Comme
si, dsormais, elle et acquis le droit de commander, elle se tourna
vers le personnage qui la prsentait et dit d'un ton bref:

--Continuez, duc!

Celui  qui elle venait de donner ce titre de duc s'inclina profondment
et reprit, se faisant l'interprte des penses de plus d'un qui
l'coutait:

--Oui, seigneurs, la princesse vient de vous le dire, il n'y a jamais eu
et il n'y aura jamais de tratre parmi nous. Et, cependant, la princesse
Fausta nous connat, nous et nos projets. Mais, alors quelle parat
trouver tout simple de nous avoir dcouverts, qu'elle me permette
de dire ici que, pour nous avoir devins, il faut tre dou d'une
perspicacit peu commune. Pour avoir os s'aventurer parmi nous, il faut
tre dou d'une audace que bien des hommes n'auraient pas.

Un murmure approbateur se fit entendre.

--Le pouvoir dont elle dispose en tant que souveraine, continua le duc,
ses immenses richesses, son esprit suprieur, son courage viril, ses
ambitions vastes, tout cela, la princesse Fausta le met au service de
l'oeuvre de rgnration que nous poursuivons.

Des acclamations salurent cette fois ces paroles. Le duc reprit d'une
voix qui se fit plus forte:

--Tout ce que je viens de vous dire n'est rien  ct de ce qui me reste
 vous rvler.

Le duc prit un temps, soit pour mnager ses effets, en orateur habile,
soit pour permettre au silence de se rtablir, car ses paroles avaient
soulev un mouvement assez vif dans l'assemble. Puis il reprit:

--Ce chef que nous cherchions vainement depuis de longs mois, le fils
de don Carlos, la princesse le connat... elle se fait fort de nous
l'amener.

Ici, l'orateur dut s'arrter, interrompu qu'il fut par les exclamations
diverses, les trpignements, les manifestations les plus diverses d'une
joie bruyante et sincre. Toutes ces clameurs se confondirent en un cri
unanime de Vive don Carlos! Vive notre roi! jailli spontanment de
toutes ces poitrines haletantes. Un geste du duc ramena instantanment
le silence. Chacun redevint attentif.

--Oui, seigneurs, lana le duc. La princesse connat le fils de don
Carlos, et elle nous l'amnera. Mais il y a mieux encore. coutez ceci:
la princesse sera, d'ici peu, l'pouse lgitime de celui dont nous
voulons faire notre roi. pouse de notre chef, elle mettra  son service
son pouvoir, sa fortune, et surtout son puissant gnie. Elle fera de son
poux non pas un roi de l'Andalousie, comme nous le souhaitons, mais,
dpassant toutes nos ambitions, elle fera de lui, avec votre aide, le
roi de toutes les Espagnes. C'est pourquoi, moi: don Ruy Goms, duc de
Castrana, comte de Mafalda, marquis de Algavar, seigneur d'une foule
d'autres lieux, grand d'Espagne, dpouill de mes titres et biens par
l'infme tribunal qui s'intitule Saint-Office, je lui rends hommage
ici et je crie:

--Vive notre reine!

Et le duc de Castrana mit un genou en terre. Et, comme l'tiquette trs
rigoriste de la cour d'Espagne interdisait de toucher  la reine, sous
peine de mort, il se courba devant Fausta jusqu' toucher du front les
planches de l'estrade. Et un cri formidable retentit:

--Vive la reine!

Impassible comme  son ordinaire, Fausta reut sans sourciller
l'enthousiaste hommage. Sans doute s'tait-elle blase sur ce genre
de manifestations, ayant reu--alors qu'elle pouvait se croire la
papesse--des hommages religieux faits d'adoration mystique, autrement
grandioses. Cependant, elle daigna sourire.

Elle se leva vivement et, relevant le duc avec une grce captivante:

--A Dieu ne plaise, dit-elle, que je laisse un de nos plus fidles
sujets le front dans la poussire.

Et, lui tendant sa main  baiser dans un geste vraiment royal, elle
reprit sa place dans son fauteuil.

--Duc, reprit-elle, quand notre poux sera sur le trne de ses pres,
nous voulons que soient rformes les rgles d'une tiquette troite et
mesquine. Nous sommes souveraine et nous ne l'oublions pas, mais nous
sommes avant tout femme, et nous entendons le demeurer. Comme telle,
nous voulons que nos sujets puissent nous approcher sans que cela leur
soit imput  crime.

Et, dsignant d'un geste empreint d'une grce hautaine les hommes qui
venaient de l'acclamer:

--Ceux-ci auront t les premiers. Ils nous seront toujours les plus
chers et les bienvenus auprs de nous.

Alors, ce fut du dlire. Pendant un long moment, on n'entendit que les
vivats les plus frntiques. Puis ce fut la rue au pied de l'estrade,
chacun voulant avoir l'insigne honneur de toucher  la reine. Celui-ci
baisant le bout de sa mule, celui-l le bas de sa robe, d'autres
enfin--et c'taient les mieux partags, les plus heureux et les plus
fiers aussi--effleurant le bout de ses doigts qu'elle leur abandonnait
avec une grce nonchalante, ayant aux lvres un indfinissable sourire.

Et Pardaillan, qui ne perdait pas un geste, pas un clin d'oeil, admirait
aussi Fausta, rellement superbe en son abandon ddaigneux.

Superbe, divine comdienne, murmura-t-il. En mme temps, il plaignait
les malheureux affols par le sourire de Fausta. Enfin, il songeait 
don Csar:

Voyons, voyons, je ne comprends plus, moi. Cervantes m'a assur que le
Torero tait le fils de don Carlos. M. d'Espinosa m'a demand, de faon
fort claire, de l'assassiner. C'est donc que, lui aussi, le croit le
fils de don Carlos. Et il doit tre bien renseign, je prsume, ce bon
M. d'Espinosa. Or, le Torero est fru d'amour pour la Giralda, qui
est bien la plus ravissante petite bohmienne que j'aie connue--
l'exception toutefois d'une certaine Violetta, devenue une duchesse. Le
Torero ne connat pas Fausta, du moins pas que je sache. Il est bien
dcid  pouser sa bohmienne de fiance. Donc, Mme Fausta ne peut
devenir son pouse... J'ai peine  croire  la flonie de don Csar! Le
mieux est d'couter. Mme Fausta va peut-tre me renseigner elle-mme.

Le calme s'tait rtabli dans l'assistance. Chacun avait regagn sa
place, heureux et fier de la faveur que le hasard lui avait octroy. Le
duc de Castrana dclara:

--Seigneurs, notre bien-aime souveraine consent  s'expliquer devant
vous.

Ayant dit, il s'inclina devant Fausta et reprit sa place derrire son
fauteuil. A cette annonce du duc, un silence religieux s'tablit comme
par enchantement. Un instant, Fausta les tint sous le charme de son
regard, et, de sa voix singulirement prenante, elle dit:

--Vous tes ici une lite. Catholiques ou hrtiques--comme on
dit couramment--vous tes tous des croyants sincres et, partant,
respectables. Mais vous tes aussi anims d'un esprit de large
tolrance. Sous le sombre despotisme de cette institution justement
anathmatise par des papes qui payrent ce courage de leur vie,
l'Inquisition, cet esprit a fait de vous des proscrits, dchus de leurs
titres, ruins, traqus, avec la menace du bcher suspendue sur vos
ttes, jusqu'au jour o la main du bourreau s'appesantira sur vous pour
la raliser, cette menace. Vous vous tes souvenus que l'union fait la
force, et, lasss de l'effroyable tyrannie qui pse sur les corps et
sur les consciences, vous vous tes cherchs, concerts et finalement
associs. Vous avez rsolu de vous soustraire au joug de fer. Ayant fait
le sacrifice de votre vie, vous avez runi vos efforts et vous vous tes
mis bravement  l'oeuvre. Aujourd'hui, tous, ici, vous tes des chefs
occultes. Chacun de vous reprsente une force de plusieurs centaines de
combattants qui attendent un ordre.

--Vous avez eu connaissance de la naissance mystrieuse d'un fils de don
Carlos, par consquent d'un petit-fils du despote sanguinaire sous la
rude poigne duquel l'Espagne agonise. Vous avez pens  faire de ce fils
de l'infant votre chef suprme, esprant que Philippe accepterait le
dmembrement de ses tats en faveur de son petits-fils. C'est bien cela,
n'est-ce pas?

Les auditeurs rpondirent affirmativement.

--Eh bien, reprit Fausta sur un ton tranchant, vous vous tes tromps,
gravement tromps, insista-t-elle.

Des protestations clatrent un peu partout.

--Pourquoi? crirent plusieurs au milieu du tumulte.

Impassible, Fausta attendit, n'essayant pas de dominer le bruit. Lorsque
le brouhaha se fut apais:

--Jamais, reprit-elle froidement, l'orgueil de Philippe ne consentira
un tel dmembrement. Il faudrait bien peu connatre le caractre
intraitable du roi pour supposer que, vaincu, il acceptera sa dfaite.
Vaincu, le roi cdera. Mais tenez pour assur que, ds le premier jour,
il prparera dans l'ombre sa revanche et qu'elle sera implacable. Votre
victoire sera le produit d'une surprise. Trop de forces resteront entre
les mains du roi. Il ne lui faudra pas longtemps pour les rassembler.
Alors il envahira votre tat naissant, de tous les cts  la fois, et
mettra l'Andalousie  feu et  sang. Il n'aura pas grand-peine  vous
craser. Dans ce coin de terre qui reprsente  peine le dixime du
territoire que vous avez laiss  Philippe, quelle rsistance srieuse
pourrez-vous opposer  un ennemi dix fois suprieur? Vous n'aurez mme
pas la suprme ressource de chercher le salut sur mer, car vous serez
bloqus par la flotte de Philippe qui vous affamera, et enfin vous
barrera la route  coups de canon si vous cherchez  fuir.

Votre succs aura t phmre. Votre entreprise mort-ne.

Dans la salle, les conjurs se regardaient avec consternation. Cette
femme, avec une franchise virile, audacieuse, leur avait fait toucher
du doigt les points faibles de leur entreprise. De sa voix doue
et chantante, elle leur avait montr combien tmraire tait cette
entreprise,  quel chec certain ils couraient. On conoit que les
paroles de Fausta taient venues troubler trangement leur quitude
feinte ou relle.

Quelqu'un traduisit le sentiment gnral en demandant d'une voix
hsitante:

--Est-ce  dire qu'il nous faut renoncer?

--Non, par le Dieu vivant! lana Fausta avec vhmence. largissez votre
horizon. Ayez assez d'ambition pour vous transporter d'un coup jusqu'aux
sommets... ou n'en ayez pas du tout!

Ceci tait dit d'une voix cinglante, avec un air de souveraine hauteur,
un ddain  peine voil.

--Ce n'est pas l'Andalousie seule qu'il faut soulever, continua Fausta
d'une voix vibrante, c'est l'Espagne tout entire. Comprenez donc
qu'avec le roi et son gouvernement un arrangement est impossible, Tant
que vous leur laisserez une parcelle de pouvoir, vous serez en pril.
Ici il ne faut pas de demi-mesures. Il faut tout renverser si vous ne
voulez tre broys.

Elle s'arrta un instant pour juger de l'effet de ses paroles. Il tait
sans doute tel qu'elle le souhaitait, car elle eut un vague sourire et
reprit:

--Jamais l'occasion ne fut aussi propice. L'oppression engendre la
rvolte. Or, vit-on jamais oppression comparable  celle que subit ce
malheureux pays? Que des hommes courageux osent dire tout haut ce que
tous pensent tout bas: le peuple se lvera en foule!

Et, avec un sourire qui en disait long:

--Les foules sont crdules, elles sont froces aussi... Il ne s'agit que
de trouver les mots qui les convainquent et alors malheur  ceux sur qui
on les a lches! Tout se rsume  ceci: la disparition d'un homme. Avec
lui, tout un systme excrable s'croule. Est-il besoin de tant
combiner quand il suffit d'un peu d'audace? Que quelques hommes rsolus
s'emparent de celui de qui vient tout le mal, et l'Espagne rentire
poussera un soupir de dlivrance, et ces hommes seront considrs comme
des librateurs.

Les conjurs,  ces paroles terriblement claires, furent secous d'un
frisson de terreur. Ils n'avaient jamais envisag les choses sous cet
aspect. Ah! ils taient loin de la timide conspiration bauche! Et
c'tait une femme qui osait de telles conceptions, qui, en termes 
peine voils, leur proposait de toucher au roi; et quel roi? Le plus
puissant de la terre! Ils en taient blmes.

Et, cependant, l'ascendant de cette femme tait tel que la plupart se
sentaient disposs  la lutte. Si formidable que leur part l'aventure,
ils dcidrent de la tenter. Un audacieux demanda:

--Le roi pris, qu'en fera-t-on?

--Le roi, dit Fausta de sa voix grave, touch de la grce divine, 
l'exemple de son pre, l'empereur Charles, le roi demandera  se retirer
dans un clotre.

--On sort du clotre.

--Le clotre est une manire de tombe. Les morts ne quittent pas leur
tombeau.

C'tait clair. Un seul eut le courage de manifester un soupon de
scrupule. Timidement, une voix dit:

--Un assassinat!...

--Qui a prononc ce mot? gronda Fausta en foudroyant du regard
l'imprudent contradicteur.

Mais celui-ci avait sans doute puis tout son courage, car il se tint
coi. Violemment, Fausta reprit:

--Moi qui parle, vous tous qui m'coutez, d'autres qui nous suivront,
que faisons-nous? Nous sommes des centaines et des centaines qui
risquons nos ttes contre une seule: celle du roi. Qui oserait dire que
la partie est gale? Qui oserait nier qu'elle n'est pas tout  notre
dsavantage? Si nous la perdons, nos ttes tombent. Le sacrifice en est
librement consenti d'avance. Si nous la gagnons, il est juste que le
perdant la paie: et c'est sa tte qui roule  terre. Qui ose dire qu'il
y  assassinat? S'il craint pour sa tte, celui-l, il peut se retirer.

L'argument de Fausta avait port cependant.

--Je vais plus loin, continua-t-elle avec une violence qui allait
grandissant, et je vous dis ceci: Philippe, roi, qui pourrait
faire saisir, juger, condamner, excuter le fils, de Carlos, son
petit-fils--ce qui serait une manire d'assassinat lgal--Philippe,
j'en ai la preuve, a attir son petit-fils dans un guet-apens et
aprs-demain, lundi,  la corrida, sur un ordre, le fils de Carlos
sera tratreusement assassin. L'exemple vient toujours d'en haut. Et
maintenant je vous demande: laisserez-vous lchement assassiner celui
que vous avez choisi pour chef, celui dont vous voulez faire votre roi?

A cette rvlation inattendue, le tumulte se dchana.

Pendant un moment, on n'entendit que des menaces horribles, Fausta
tendit sa main pour rclamer le silence. Et le tumulte s'apaisa.

--Vous voyez bien qu'il nous faut frapper pour ne pas l'tre nous-mmes.
L'heure de l'action a sonn. La laisserez-vous passer?

--Non! non! Nous sommes prts! Mort au tyran! Sus  l'Inquisition!
Sauvons notre roi d'abord! Mourons pour lui! Donnez vos ordres!

Toutes ces exclamations se heurtaient, se confondaient, clataient,
rebondissaient, furieuses, sauvages, animes d'une rsolution farouche.
Cette fois, ils taient bien dchans. Fausta les sentit prts  tout.
Un signe et ils se rueraient sur la voie qu'elle leur dsignerait.

--Je prends acte de vos engagements, dit-elle gravement quand le silence
se fut rtabli. Nous sommes en prsence de deux faits primordiaux:
premirement l'assassinat projet de votre chef. Si nous voulons, pour
la grandeur de ce pays, qu'il monte sur le trne, il faut ncessairement
qu'il vive. Nous le sauverons, car lui seul peut succder lgitimement
 l'actuel roi--dussions-nous prir jusqu'au dernier, lui sera sauv.
Comment? C'est un point que nous rglerons tout  l'heure.

--Secondement, la disparition de Philippe. Ceci est l'affaire d'un plan
que j'ai tabli et que je vous soumettrai en temps utile, plan dont je
garantis la russite et dont l'excution ncessitera l'intervention d'un
trs petit nombre d'hommes. Si vous tes, comme je le crois, des hommes
de valeur et de courage, dix d'entre vous suffiront pour enlever le roi.
Un fois en notre pouvoir, le reste me regarde.

Ici, nombreuses protestations de dvouement, offres spontanes de
volontaires dcids  entreprendre l'expdition. Fausta remercia d'un
sourire et continua:

--Ces deux points rgls, il ne reste plus qu' faciliter l'accs du
trne au roi de votre choix. Et tout d'abord, afin qu'il n'y ait point
de malentendu, je jure ici, en son nom et au mien, de remplir fidlement
et scrupuleusement les conditions que vous aurez poses. tablissez vos
demandes par crit, messieurs, en vue du bien gnral. Ne craignez pas
de trop demander. Nous souscrivons d'avance  vos demandes.

C'tait lcher les chiens  la cure. De telles paroles ne pouvaient
passer sans soulever une lgitime joie.

Ayant dblay le terrain et sem l'allgresse parmi ses auditeurs,
Fausta put revenir  ce qui l'intressait directement: la ralisation de
ses projets personnels, avec la certitude d'tre approuve et seconde
par tous.

Elle reprit donc avec assurance:

--Vous avez cherch un chef qui ft vos ides siennes et vous l'avez
trouv. Je tiens  vous prouver que celui que vous avez choisi peut seul
devenir roi et tre accept comme tel et de la noblesse, et du clerg,
et du peuple. Accept sans discussion, accept avec joie. Ceci,
messieurs, est d'une importance capitale. Ne croyez pas que la lutte
m'effraie. Mais imposer un roi par la force est toujours une entreprise
scabreuse. Sans compter que ce n'est pas toujours le droit qui triomphe.

Elle respira un instant et reprit avec une sorte d'exaltation mystique
qui produisit une impression profonde sur ses auditeurs, dj captivs:

--Dans le choix que vous avez fait, je vois la main de Dieu. Notre cause
triomphera, j'en ai la ferme conviction, car il ne s'agit pas ici de
renverser une dynastie, de soutenir et de pousser un usurpateur. Non. Il
s'agit d'une succession rgulire, normale, et, je vous l'ai dj dit,
lgitime.

Le sentiment qui dominait maintenant tait la curiosit pousse  son
plus haut point.

Voil qui est particulier, se disait Pardaillan, en lui-mme. Comment
cette gniale intrigante va-t-elle s'y prendre pour justifier et
lgitimer, comme elle dit, ce qui apparatrait aux yeux de tout homme
sens et non prvenu comme une belle et bonne usurpation?

Fausta continuait, au milieu d'un silence religieux:

--Notre futur roi est sauv. J'en rponds. Le roi actuel est pris, avec
votre aide. Il disparat, et, tenez, ayons le courage d'appeler les
choses par leur nom: le rpi actuel meurt. La succession royale est
ouverte. Qui succde au roi Philippe? Qui lui succde de droit?

--L'infant Philippe! lana quelqu'un.

--Non! cria triomphalement Fausta. Voil o est votre erreur: confondre
un homme, un nom, avec un principe. Le successeur de droit, le
successeur lgitime, c'est le fils an du roi dfunt! Or, le fils an
du roi, le vritable an, le vritable infant, c'est celui que vous
avez choisi, celui qui a t lev  l'cole du malheur, celui qui sera
le roi de vos rves. C'est celui que vous dites fils du dfunt infant
Carlos et que je dis, moi, fils an et successeur de son pre Philippe
Il. C'est celui-l qui sera de droit roi de toutes les Espagnes, roi
de Portugal, des Pays-Bas, empereur des Indes, sous le nom de Charles,
sixime du nom.

Ouf! railla Pardaillan, que de couronnes! Je comprends maintenant que
Mme Fausta se soit soudainement frue d'amour pour l'homme assez fortun
pour accumuler sur sa tte autant de titres pompeux!

--Il faut, ds maintenant, concluait Fausta imperturbable, combattre de
toutes vos forces et dtruire  tout jamais la lgende d'un fils de don
Carlos et de la reine Isabelle. Il n'y a, il ne peut y avoir qu'un fils
du roi Philippe, lequel fils, par droit d'anesse, succde  son
pre. Cette vrit reconnue et admise, il n'y aura ni contestation ni
opposition le jour o l'hritier prsomptif montera sur le trne laiss
vacant par son pre.

Il faut rendre cette justice aux auditeurs de Fausta: nul ne protesta.
Tous acceptrent ces instructions. Avec une unanimit touchante, le plan
de la future reine d'Espagne fut adopt. Chacun s'engagea  rpandre
dans le peuple les ides qu'elle venait d'exposer.

Il fut entendu que, si le roi protestait, l'infant aurait t cart par
suite d'on ne savait quelle aberration. La mme, sans doute, qui lui
avait fait carter le premier infant, don Carlos, qu'il avait fini
par faire arrter et condamner. Et, en exploitant habilement ces deux
abandons aussi inexplicables qu'injustifis, on pourrait parler de
folie. Si le roi n'avait pas le temps de protester, c'est--dire s'il
tait doucement envoy _ad patres_ avant d'avoir pu lever la voix, le
futur Charles VI aurait t enlev au berceau par des criminels, qu'on
retrouverait au besoin. Le roi, naturellement, n'aurait jamais cess
de faire rechercher l'enfant vol. Et l'motion, la joie d'avoir enfin
miraculeusement retrouv l'hritier du trne, auraient t fatales au
monarque affaibli par la maladie et les infirmits, ainsi que chacun le
savait.

Ces diffrents points tant rgls:

--Messieurs, dit Fausta, prparer l'accs du trne  celui que nous
appellerons Carlos, en mmoire de son grand-pre, l'illustre empereur,
c'est bien. Encore faut-il qu'on ne l'assassine pas avant. Il nous faut
parer  cette redoutable ventualit. Je vous ai dit, je crois, que
l'assassinat serait perptr au cours de la corrida qui aura lieu demain
lundi, car nous voici maintenant  dimanche. Tout a t lentement et
savamment combin en vue de ce meurtre. Le roi n'est venu  Sville que
pour cela. Il faudra donc vous trouver tous  la corrida, prts  faire
un rempart de vos personnes  celui que je vous dsignerai et que vous
connaissez et aimez tous, sans connatre sa vritable personnalit.
Amenez avec vous vos hommes les plus srs et les plus dtermins. C'est
 une vritable bataille que je vous convie, et il est ncessaire que le
prince ait autour de sa personne une garde d'lite uniquement occupe de
veiller sur lui. En outre, il est indispensable d'avoir sur la place
San Francisco, dans les rues adjacentes, dans les tribunes rserves
au populaire et dans l'arne mme, le plus grand nombre de combattants
possibles. Les ordres dfinitifs vous seront donns sur place. De
leur excution rapide et intelligente dpendra le salut du prince et,
partant, l'avenir de notre entreprise.

Ces dispositions causrent une profonde surprise aux conjurs. Il leur
parut vident qu'il n'tait pas question d'une bagarre sans importance,
mais bien d'une belle et bonne bataille comme elle l'avait dit. La
perspective tait moins attrayante. Mais on n'obtient rien sans risques.

Puis, pour tout dire, si ces hommes taient pour la plupart des
ambitieux sans scrupules, ils taient tous des hommes d'action, d'une
bravoure incontestable.

--Il ne s'agit pas, dit encore Fausta, d'changer stupidement des coups.
Il s'agit de sauver le prince. Il ne s'agit que de cela pour le moment,
entendez-vous? Et solennellement: Jurez de mourir jusqu'au dernier, s'il
le faut, mais de le sauver, cote que cote. Jurez!

--Nous jurons! crirent les conjurs en brandissant leurs pes.

--Bien! dit gravement Fausta. A lundi donc,  la corrida royale.

Elle sentait qu'il n'y avait pas  douter de leur sincrit et de leur
loyaut. Mais Fausta ne ngligeait aucune prcaution. De plus, elle
savait que, si grand que soit un dvouement, un peu d'or rpandu 
propos n'est pas fait pour le diminuer, au contraire.

D'un air dtach, elle porta le coup qui devait lui rallier les
hsitants, s'il y en avait parmi eux, et redoubler le zle et l'ardeur
de ceux qui lui taient acquis.

--Dans une entreprise comme celle-ci, dit-elle, l'or est un adjuvant
indispensable. Parmi les hommes qui vous obissent, il doit s'en trouver
 coup sr un certain nombre qui sentiront redoubler leur audace et leur
courage lorsque quelques doublons seront venus garnir leurs escarcelles.
Rpandez l'or  pleines mains. On vous l'a dit, nous sommes
fabuleusement riches. Que chacun de vous fasse connatre  M. le duc de
Castrana la somme dont il a besoin. Elle lui sera porte  son domicile
demain. La distribution que vous allez faire se rapporte exclusivement
au combat de demain. Par la suite, il sera bon de procder  d'autres
largesses. Et, maintenant, allez, messieurs, et que Dieu vous garde.

Fausta omettait volontairement de leur parler d'eux-mmes. Elle savait
bien qu'ils ne s'oublieraient pas, et elle put lire sur tous les visages
devenus radieux combien son geste gnreux tait apprci  sa valeur.

Ayant dit, elle les congdia d'un geste de reine et fit un signe
imperceptible au duc de Castrana, lequel alla incontinent se placer prs
de l'ouverture par laquelle ils taient bien obligs de sortir tous.

Le dpart se fit lentement, un  un, car il ne fallait pas veiller
l'attention en se montrant par groupes dans les rues de la ville, non
encore veille.

Le duc de Castrana recueillait et notait le chiffre que lui donnait
chacun avant de s'loigner. Il changeait quelques mots brefs avec
celui-ci, faisait une recommandation  celui-l, serrait la main de cet
autre et chacun se retirait ravi de son urbanit car personne ne doutait
que, sous le nouveau rgime, il ne deviendrait un puissant personnage,
et chacun aussi s'efforait de se concilier ses bonnes grces.

Pendant ce temps, Fausta, demeure seule sur l'estrade, n'avait pas
boug de son fauteuil et semblait surveiller de loin la sortie de
ces hommes qu'elle avait su faire siens grce  son habilet et  sa
gnrosit.

Pardaillan ne la quittait pas des yeux, et sans doute avait-il appris 
lire sur cette physionomie indchiffrable, car il murmura:

La comdie n'est pas finie, ceci me fait l'effet d'un temps de repos et
je serais fort tonn qu'il n'y et pas une deuxime sance. Attendons!

Ayant ainsi dcid, il se retourna vers le Chico.

Le nain avait attendu trs patiemment. Ce qui se passait derrire ce
mur le laissait parfaitement indiffrent, et mme il se demandait
quel intrt pouvait trouver son compagnon  couter ces sornettes de
conspirateurs.

Donc, en attendant que le dernier conjur se ft loign, Pardaillan se
mit  causer avec le Chico, non sans animation. Et sans doute s'tait-il
avis de demander quelque chose d'extraordinaire, car le nain, aprs
avoir montr un bahissement profond, s'tait mis  discuter vivement
comme quelqu'un qui s'efforce d'empcher de commettre une sottise.

Sans doute Pardaillan russit-il  le convaincre, et obtint-il de lui ce
qu'il dsirait, car, lorsqu'il se mit  regarder par l'excavation, il
paraissait satisfait et son oeil ptillait de malice. Fausta maintenant
tait seule.

Tout  coup, sans que Pardaillan pt dire par o elle tait venue, une
ombre surgit de derrire l'estrade et vint silencieusement se placer
devant Fausta. Puis une deuxime, une troisime, jusqu' six ombres
surgirent de mme et vinrent se ranger, debout, devant Fausta.

Pardaillan, parmi ceux-l, reconnut le duc de Castrana et aussi le
familier qu'il avait jet hors du patio: Cristobal Centurion, dont il
savait le nom maintenant.

Par Dieu! murmura-t-il, je savais bien que tout n'tait pas fini.

--Messieurs, commena Fausta de sa voix grave, j'ai demand  M. le
duc de Castrana de me dsigner quatre des plus nergiques et des plus
dcids d'entre vous tous. Il vous connat tous. S'il vous a choisis,
c'est qu'il vous a jugs dignes de l'honneur qui vous est rserv.

Les quatre dsigns s'inclinrent profondment et attendirent. Fausta
reprit en dsignant Centurion:

--Celui-ci a t choisi directement par moi parce que je le connais. Il
est  moi corps et me.

--Vous tous, ici prsents, vous serez les chefs des chefs qui viennent
de sortir. A part don Centurion qui reste attach  ma personne, vous
recevrez les ordres de M. le duc de Castrana, votre chef suprme.

--Vous composerez notre conseil et vous aurez chacun la haute main sur
dix chefs et sur leurs troupes. A dater de maintenant, vous faites
partie de notre maison et je pourvoirai  tous vos besoins. Pour le
moment, je tiens  vous dire ceci: je compte sur vous, messieurs, pour
que vos hommes n'oublient pas un instant que, ce qui importe avant tout,
c'est de sauver le prince dont nous ferons un roi. A vous je dis,
sance tenante, ce prince, vous le connaissez. Il est clbre dans
l'Andalousie. On le nomme don Csar.

--Le Torero! s'exclamrent les cinq.

--Vous connaissez l'homme. Pensez-vous qu'il soit  la hauteur du rle
que nous voulons lui faire jouer?

--Oui, par le Christ! C'est une vraie bndiction du Ciel que ce soit
justement celui-l le fils de don Carlos. Nous ne pouvions rver
chef plus noble, plus gnreux, s'cria le duc de Castrana, avec
enthousiasme.

--Bien, duc. Vos paroles me rassurent, car je vous sais trs rserv
dans vos admirations. Je dois vous avouer que je connais peu le prince.
Je sais qu'on parle de lui comme d'une manire de Cid dont on se montre
trs glorieux. Mais je me demandais s'il aurait assez d'intelligence
pour me comprendre, assez d'ambition pour adopter mes ides et les faire
siennes.

Avec un peu plus de perspicacit, le duc et les cinq hommes qui
l'entouraient eussent pu se demander comment cette princesse avait pu
parler de son mariage avec un homme qu'elle ne connaissait mme pas.

Ils n'y pensrent pas. Et le duc se contenta de dire:

--Le Torero, c'est un fait connu, a des ides qui se rapprochent
sensiblement des ntres. Pour ce qui est de vos inquitudes, je crois
fermement qu'elles seront dissipes ds que vous aurez eu un entretien
avec le prince.

--J'en accepte l'augure. Mais, duc, n'oubliez plus qu'il n'y a pas,
qu'il ne peut y avoir de fils de don Carlos. Il ne peut y avoir qu'un
fils lgitime du roi. Don Csar est ce fils! Pour convaincre les
incrdules, il n'est rien de tel que de paratre sincre et convaincu
soi-mme. Cette sincrit, vous l'obtiendrez en vous habituant 
considrer, vous-mmes, comme une vrit absolue, ce que vous voulez
faire pntrer dans l'esprit des autres.

--C'est vrai, madame. Soyez assure que nous n'oublierons pas vos
recommandations.

--Pour l'excution de vastes desseins, il me faut des hommes d'lite et
c'est pourquoi je vous ai pris  part.

--Sur ce point, madame, je crois pouvoir vous affirmer que vous aurez
toute satisfaction avec nous, fit le duc au nom de tous.

--Je le crois, dit froidement Fausta. Mais, en mme temps, il faudra que
ces hommes consentent  rester entre mes mains des instruments passifs.

Les cinq conspirateurs se regardrent quelque peu dconfits. videmment
ils ne s'attendaient pas  semblable exigence.

Fausta devina leur pense. Elle reprit:

--videmment, cela est dur, surtout pour des hommes de votre valeur. Il
est ncessaire pourtant qu'il en soit ainsi. J'entends rester le cerveau
qui pense. Si vous acceptez, la destine qui vous attend dpassera en
splendeur ce que vos rves les plus fous auront  peine os concevoir.
S'il en est parmi vous qui hsitent, ils peuvent se retirer, il en est
temps encore.

On ne pouvait pas tre d'une franchise plus brutale. Cette main blanche
et parfume, cette main aux ongles ross, serait une poigne de fer 
l'treinte de laquelle on ne saurait tenter de se soustraire, une fois
qu'elle se serait abattue sur vous.

Mais aussi quel prestigieux avenir entrevu!

Le duc et ses amis furent domins comme l'taient, en gnral, tous ceux
qui approchaient de prs cette femme extraordinaire.

--Nous acceptons, madame. Disposez de nous comme d'esclaves, dit le duc
au nom de tous.

--J'accepte cet engagement, dit Fausta d'une voix grave. Et, soyez
tranquilles, vous monterez si haut que peut-tre en serez-vous blouis
vous-mmes. Je compte sur vous pour tablir une discipline svre et
maintenir vos hommes dans des ides d'obissance passive. Nous rvons
de grandes choses. Je me sens la force de mener  bien cette oeuvre
colossale. Celui que nous avons choisi dominera le monde, grce  vous.

Fausta revint vite au sentiment de la ralit.

--Ces rves de puissance et de grandeur, dit-elle, reposent sur une tte
menace; si cette tte tombe, c'en est fait de ces rves!

--On ne touchera pas un cheveu du prince. Dussions-nous prir tous, il
sera sauv. Vous avez notre parole de gentilshommes.

--J'y compte, messieurs. Don Centurion vous fera parvenir, demain, mes
instructions prcises. Allez, maintenant.

Le duc et ses quatre amis ployrent le genou devant celle qui leur avait
fait entrevoir un avenir prodigieux et, s'enveloppant de leurs manteaux,
ils se disposrent  sortir. Alors Pardaillan se redressa et fit un
signe. Le Chico se mit aussitt en marche, guidant le chevalier qui,
jugeant la sance termine, se dcidait, sans doute,  quitter les
souterrains de la maison des Cyprs.

Si Pardaillan ne s'tait tant ht, il et entendu une conversation qui
n'et pas manqu de l'intresser.

Fausta tait reste songeuse. Quand elle vit que le duc et ses amis
s'taient retirs, elle descendit de l'estrade et, s'adressant 
Centurion d'une voix brve:

--Cette bohmienne, cette Giralda, peut tre un obstacle  nos projets.
Elle me gne. Il faut qu'elle disparaisse dans la bagarre de demain.

Elle eut l'air de rflchir un instant en surveillant Centurion du coin
de l'oeil et elle dcida:

--Prvenez votre parent Barba Roja. Lui seul, je crois, pourra m'en
dbarrasser.

--Quoi! madame, fit Centurion d'une voix trangle, vous voulez!...

--Je veux, oui! dit Fausta avec un imperceptible sourire.

Sur un ton douloureux, le bravo dit:

--Vous m'avez promis cependant...

--Que faudrait-il donc que je fasse pour arriver  vous persuader qu'on
ne me prend pas pour dupe?

--Madame, bgaya Centurion interloqu, je ne comprends pas.

--Vous allez comprendre. Vous m'avez dit que vous tiez amoureux de
Giralda, au point que vous parliez de l'pouser. Eh bien soit, j'y
consens, pousez-la.

--Ah! madame! je vous devrai la fortune et le bonheur! s'merveilla
Centurion, radieux.

--pousez-la, rpta Fausta avec nonchalance. Seulement il est une
petite chose, sans grande importance pour un amour, aussi dsintress
que le vtre. Dans le nouvel ordre de choses que nous allons instaurer,
vous serez un personnage en vue. On s'tonnera peut-tre que le
personnage que vous allez tre ait pour pouse une humble bohmienne.

--L'amour sera mon excuse. Nul ne pourra mdire sur le compte de ma
femme. La Giralda, malgr qu'elle ne soit qu'une bohmienne, est connue
comme la vertu la plus farouche de l'Andalousie. Cela est l'essentiel.

Fausta eut un mince sourire, et, comme si elle n'avait pas entendu, elle
continua:

--On s'tonnera surtout que ce personnage ait t assez oublieux de son
rang et de sa dignit pour pouser une jeune fille du peuple. Car la
famille de la Giralda est connue maintenant. Elle est, cette petite, de
la plus basse extraction.

Centurion chancela sous le coup qui tait rude, affreux. L'amour qu'il
avait affich pour la Giralda n'tait qu'une comdie. Il s'tait
imagin, par suite d'on ne savait quels indices, que la bohmienne tait
issue d'une illustre famille. Il avait conu ce plan: avec l'assistance
de Fausta, vincer Barba Roja, carter le Torero, Dbarrass de ces deux
obstacles, lui Centurion, dj riche, en passe de devenir un personnage,
consentait  pouser cette fille sans nom.

Une fois le mariage consomm, un heureux hasard lui ferait connatre
 point nomm la filiation de son pouse. Il devenait du coup l'alli
d'une des plus illustres familles du royaume. Et si, plus tard, devenu
roi, le Torero s'avisait de rechercher son ancienne amante, lui,
Centurion, savait trop quels bnfices un courtisan complaisant peut
tirer d'un caprice royal.

Tel avait t le plan de Centurion. Et c'est au moment o il voyait ses
affaires marcher au mieux de ses dsirs qu'il apprenait brutalement
qu'il s'tait tromp, que la Giralda, dont il avait rv de faire le
pivot de sa fortune, n'tait qu'une pauvre fille de basse extraction.

Ce coup l'assommait.

Le voyant muet d'hbtude, Fausta acheva:

--H! quoi! Ne le saviez-vous pas? Auriez-vous commis cette faute,
impardonnable pour un homme de votre force, de prter une oreille
crdule aux propos de cette fille qui se croit issue d'une famille
princire?

Cette fois, il n'y avait pas  douter, la raillerie tait flagrante,
cruelle: elle savait certainement.

--pargnez-moi, madame! supplia-t-il, honteux.

Fausta le considra une seconde et, haussant ddaigneusement les
paules:

--tes-vous enfin convaincu qu'il est inutile d'essayer de jouer au plus
fin avec moi?

--Que faut-il dire de votre part  Barba Roja? demanda-t-il, jetant le
masque et rsolument cynique.

--De ma part, dit Fausta avec un suprme ddain, rien. De la vtre,
 vous, dites-lui que la bohmienne ne manquera pas d'assister  la
corrida, puisque son amant doit y prendre part. Don Almaran, plac  la
source mme des informations, ne doit pas ignorer qu'il se trame quelque
coup de tratrise, lequel sera mis  excution pendant que se droulera
la corrida. Il doit savoir que le coup prpar par M. d'Espinosa avec le
concours du roi n'ira pas sans tumulte. A lui de profiter de l'occasion
et de s'emparer de celle qu'il convoite. Quant  vous, comme J'ai besoin
d'tre tenue au courant de ce qui se trame chez mes adversaires, il vous
faut viter  tout prix d'veiller des soupons. En consquence, vous
aurez soin de vous mettre  sa disposition pour ce coup de main et de le
seconder de telle sorte qu'il russisse. Tout le reste vous regarde  la
condition que la Giralda soit perdue  tout jamais pour don Csar, et
sans que j'y sois pour rien. Vous me comprenez?

--Je vous comprends, madame, et j'agirai selon vos ordres, dit le bravo,
heureux de se tirer d'affaire.

Trs froide, elle dit:

--Je vous engage  prendre toutes les dispositions utiles pour mener 
bien cette affaire. Vous avez beaucoup  vous faire pardonner, matre
Centurion.

Le bravo frmit. Il comprenait le sens de la menace. La situation
dpendait de sa russite. Il russirait donc cote que cote:

--La bohmienne disparatra, j'en rponds, duss-je la poignarder de mes
mains, dit-il avec assurance.

--Partons, dit alors Fausta trs paisiblement.

Centurion s'en fut chercher son flambeau, qu'il avait dissimul sous
l'estrade, et l'alluma.

Il n'y avait qu'une porte visible dans cette salle: celle par o les
conjurs s'taient disperss et lui donnait sur une galerie souterraine,
laquelle aboutissait hors du mur d'enceinte de la maison.

Cependant le duc de Castrana et ses amis taient revenus et s'taient
retirs par une issue qu'on ne voyait pas. Fausta elle-mme tait entre
par une troisime porte qu'on ne voyait pas davantage.

Son flambeau allum  la main. Centurion demanda:

--Quel chemin prenez-vous, madame?

--Celui du duc.

L'estrade n'tait pas appuye contre le mur. Centurion contourna
cette estrade et ouvrit une petite porte secrte qui se trouvait l,
habilement dissimule. Puis, sans se retourner, convaincu qu'elle le
suivait, il s'engagea dans la galerie troite qui aboutissait  cette
porte et attendit que Fausta le rejoignt. Celle-ci s'tait mise en
marche.

Elle avait contourn l'estrade et allait disparatre  son tour,
lorsqu'elle demeura cloue sur place.

Une voix vibrante, qu'elle connaissait trop bien, venait de lancer sur
un ton railleur:

--La restauratrice de l'empire de Charlemagne daignera-t-elle accorder
une minute de son temps si prcieux au pauvre routier que je suis?

Fausta s'tait arrte net, sans se retourner. Son oeil eut une lueur
sinistre et, dans sa pense perdue, elle hurla:

--Pardaillan! L'infernal Pardaillan!... Ainsi il a chapp  la mort,
comme il l'avait dit! Il est sorti de la tombe o je croyais bien
l'avoir emmur vivant!

Elle leva vers le ciel un regard fulgurant comme si elle et voulu
sommer Dieu de lui venir en aide.

Et voici qu'en abaissant les yeux elle vit dans l'ombre Centurion qui se
livrait  une pantomime effrne dont la signification lui tait trs
claire:

Retenez-le un moment, disaient les gestes de Centurion, je cours
chercher du renfort, et cette fois nous le tenons!

Elle abaissa plusieurs fois de suite ses cils pour montrer qu'elle avait
compris, et alors elle se retourna.

Tout ceci, qui nous a demand un temps trs long  expliquer, s'tait
produit en un temps inapprciable.

En tenant compte de la surprise  laquelle elle n'avait pu chapper,
si matresse d'elle-mme qu'elle ft, Pardaillan put croire que rien
d'anormal ne s'tait pass, qu'elle tait bien seule et qu'elle s'tait
retourne  son appel. Son visage tait si calme, son oeil si limpide,
son attitude empreinte d'une telle srnit, que Pardaillan, qui la
connaissait bien pourtant, ne put se tenir de l'admirer.

Elle s'avana vers lui avec la grce d'une grande dame qui, pour honorer
un visiteur de marque, le conduit elle-mme vers le sige qu'elle lui
destine.

Et Pardaillan dut reculer devant elle, contourner des banquettes et
s'asseoir l o elle voulait qu'il s'asst.

Nous avons dit qu'il n'y avait qu'une porte visible: elle tait 
droite. Au centre se trouvait l'estrade.

Derrire l'estrade tait situe la porte secrte par o Centurion venait
de sortir, courant chercher du renfort. Devant l'estrade, il y avait
un espace vide au bout duquel se trouvait le mur qui faisait face 
l'estrade.

Dans ce mur taient perces l'excavation par o Pardaillan avait regard
et cout, et un peu plus loin, la porte invisible par o il tait
entr--du moins Fausta avait tout lieu de croire qu'il tait entr par
l. A droite et  gauche de l'estrade se trouvaient les banquettes sur
lesquelles les conjurs s'taient assis.

La manoeuvre de Fausta, amenant Pardaillan  s'asseoir sur la dernire
des banquettes places  gauche de l'estrade, avait eu pour but de
l'acculer sur le seul ct de la salle o il n'y avait aucune porte,
visible ou invisible, de cela Fausta tait sre.

Quant  la porte visible, au coeur de chne, jamais Pardaillan, malgr
sa force et sa bravoure, ne pourrait traverser cette salle encombre
pour arriver jusqu' elle. Et mme s'il parvenait  accomplir ce
miracle, il n'en serait pas plus avanc, la porte tant ferme  triple
tour.

Pardaillan tait bien pris cette fois.

Que pourrait sa courte dague contre les longues et bonnes rapires dont
il allait tre menac?

Pardaillan s'tait prt avec une bonne grce, dont lui seul tait
capable en pareil moment,  la petite manoeuvre de Fausta. Il serait
certes tmraire d'affirmer qu'il n'avait rien remarqu de ces
dispositions inquitantes. Mais Fausta le connaissait bien. Elle savait
qu'il n'tait pas homme  reculer, sur n'importe quel terrain. Et, sans
scrupule comme sans remords, elle exploitait habilement ce qu'elle
considrait comme une faiblesse.

Donc Pardaillan s'assit sur la dernire banquette,  la place mme
qu'elle dsignait. Elle-mme s'assit sur une autre banquette, en face de
lui. Ils se regardrent en souriant. On et dit deux amis heureux de se
retrouver.

Cependant son sourire,  lui, avait on ne sait quoi de narquois,
d'insaisissable pour tout autre qu'elle. Ces deux antagonistes,
exceptionnellement dous, avaient en certaines circonstances  leur
disposition des sens spciaux qui leur permettaient de percevoir ce qui
chappait  leurs sens ordinaires.

Ne percevant rien d'anormal, elle se rassura.

Alors, d'une voix trs calme, douce et chantante, un sourire aux lvres,
comme on s'informe de la sant d'une personne qui vous est chre, elle
dit:

--Ainsi vous avez pu chapper au poison dont l'air de votre cachot tait
satur?

Et lui, souriant aussi, soutint son regard sans provocation, sans
arrogance, mais avec fermet et assurance:

--Ne vous avais-je pas prvenue? dit-il d'un air indchiffrable.

--C'est vrai. Vous aviez bien vu!

Un long moment elle le considra en silence et elle reprit:

--Ce poison n'tait qu'un narcotique. A vrai dire, j'en avais le
soupon. Ce qui m'tonne, c'est que vous ayez pu sortir de ce cachot o
vous tiez emmur comme dans une tombe. Comment avez-vous fait?

--Cela vous intresse-t-il vraiment?

--Rien de ce qui vous touche ne me laisse indiffrente, croyez-le bien.

On et dit qu'elle se rjouissait de le voir sain et sauf. Et peut-tre,
dans le dsarroi o se dbattait sa pense, se rjouissait-elle en
effet.

Il rpondit, en s'inclinant gracieusement:

--Vous me comblez, vraiment! Prenez garde! vous allez me rendre
outrecuidant et fat. Vous me voyez tout confus de l'intrt que vous
voulez bien me porter.

--Ce qui vous parat trs simple parat prodigieux  d'autres, dit-elle.
Tout le monde ne peut pas avoir votre rare mrite, ni votre modestie
plus rare encore.

--De grce, madame, mnagez cette modestie! Vous tenez donc  savoir?

Elle fit oui! doucement de la tte.

--Soit. Vous savez qu'une partie du plafond de ce cachot s'abaisse au
moyen d'un mcanisme.

--Je sais.

--Vous ignorez sans doute que dans le cachot mme un ressort
cach permet de faire descendre ce plafond qui remonte ensuite
automatiquement?

--Je l'ignorais, en effet.

--Eh bien, c'est par l que je suis sorti. Ma bonne fortune m'a fait
trouver ce ressort sur lequel j'ai appuy de faon tout  fait fortuite.
Le plafond est descendu,  mon grand bahissement. Cela constituait un
petit plateau sur lequel je me suis plac. Le pla fond, en remontant,
m'a ramen dans la chambre d'o j'avais t prcipit. Vous voyez que
c'est trs simple.

--Mais comment avez-vous eu l'ide de descendre dans les souterrains?

--Toujours le hasard, dit-il de son air le plus naf. J'ai trouv toutes
les portes ouvertes. Je ne connaissais pas la maison. Sans savoir
comment, je me suis retrouv dans les caves. Je suis assez observateur,
vous le savez. J'ai pens qu'une maison que vous aviez choisie devait
possder plus d'une issue secrte semblable  celle par o j'tais
sorti. Et, toujours favoris par le hasard, j'ai t amen dans un
couloir ou mon attention a t sollicite par quelques lumires qui
transparaissaient  travers le mur. Est-il ncessaire de vous en dire
plus long?

--C'est inutile. Je comprends maintenant.

--Ce que je ne comprends, pas, c'est qu'une femme telle que vous ait
commis cette faute impardonnable de laisser sa maison dserte, toutes
portes ouvertes.

Le dialogue entre ces deux adversaires prenait des allures de duel.
Jusqu'ici ils n'avaient fait que se tter. Maintenant ils se portaient
des coups. Et, comme toujours, c'tait Pardaillan qui chargeait le
premier.

Fausta se contenta de relever le reproche d'imprudence. Elle expliqua:

--Si j'ai laiss toutes portes ouvertes, j'avais des raisons. Vous n'en
doutez pas, puisque vous me connaissez... Que vous soyez arriv  point
nomm pour bnficier de cette apparente ngligence, c'est un malheur...
rparable. En ce qui concerne cet oeil secret qui vous a permis
d'assister  mon entrevue avec les gentilshommes espagnols, je conviens
que le reproche est mrit. J'aurais d en effet le fermer. J'ai pch
par trop de confiance. C'est une leon. Tenez pour certain qu'elle ne
sera pas perdue.

Elle disait cela paisiblement, comme s'il se ft agi d'une chose de
mdiocre importance. Mais, aprs avoir confess son erreur, elle revint
 ce qui lui paraissait autrement important, et avec un sourire
aigu comme celui de Pardaillan quand il lui faisait remarquer les
consquences de son imprudence:

--Mais vous-mme, croyez-vous que vous ayez t bien inspir en entrant
ici? Vous parlez d'imprudence? Il vous tait si facile de tirer au
large!

--Mais, madame, fit Pardaillan avec son air le plus naf, j'ai eu
l'honneur de vous dire que j'avais absolument besoin d'avoir un
entretien avec vous!

--Il faut donc que ce que vous avez  me dire soit bien grave pour que
vous vous exposiez ainsi aprs avoir chapp miraculeusement  la mort?

--Bon Dieu! madame, o prenez-vous que je m'expose, et qu'ai-je 
craindre en tte--tte avec vous?

--Croyez-vous donc que je vous laisserai sortir d'ici aussi facilement
que vous y tes entr? Vous vous dites que ce n'est pas moi qui vous
barrerai la route... Vous avez raison. Mais sachez que dans un instant
vous allez tre assailli. Vous allez vous trouver seul et sans arme,
dans cette salle bien garde.

Pourquoi lui disait-elle cela, alors qu'elle tait seule encore avec
lui? Elle savait bien que, s'il lui plaisait de mettre  profit
l'avertissement qu'elle lui donnait, il n'avait que quelques pas 
faire pour sortir. Pensait-elle qu'il ne trouverait pas le ressort
qui actionnait la porte secrte? Ou plutt ne pensait-elle pas qu'en
l'avertissant il se croirait oblig de rester?

Trs tranquillement, il rpondit:

--Vous voulez parler des braves que ce sacripant d'inquisiteur est all
chercher, tout courant?

--Vous saviez...

--Sans doute! De mme que j'ai bien remarqu votre petit mange qui
consistait  m'acculer dans ce coin de la salle.

Fausta ne put s'empcher de l'admirer. Mais, en mme temps que
l'admiration, l'inquitude pntrait en elle. Elle se disait que,
si fort qu'il ft, Pardaillan ne pouvait s'tre expos  un aussi
formidable danger sans avoir la certitude de s'en tirer indemne.

Une fois encore, elle jeta autour d'elle un coup d'oeil souponneux et
ne dcouvrit rien. Elle tudia encore la physionomie du chevalier et le
vit si confiant en sa force, que ses soupons se dissiprent, et elle se
dit:

Il pousse la bravade aux plus extrmes limites!

--Sachant que vous alliez tre attaqu, dit-elle tout haut--et je vous
prviens qu'une vingtaine d'pes vont vous assaillir--, sachant cela
vous tes rest. Vous comptez donc passer sur le corps aux vingt
combattants que vous allez avoir sur les bras?

--Leur passer sur le corps serait trop dire. Mais, ce que je sais, c'est
que je m'en irai d'ici sans blessure srieuse, parce que mon heure n'est
pas venue... Parce qu'il est crit que je dois vous tuer.

--Pourquoi ne me tuez-vous pas tout de suite, en ce cas?

Elle pronona ces mots avec bravade et comme si elle l'et dfi de
mettre sa menace  excution.

Trs naturellement, il dit:

--Votre heure n'est pas venue,  vous non plus.

--Ainsi, selon vous, je dois chouer dans toutes les tentatives que je
dirigerai contre vous?

--Je le crois, dit-il trs sincrement. Rcapitulons un peu les
diffrents moyens que vous avez employs dans l'unique but de m'occire:
le fer, la noyade, l'incendie, le poison, la faim et la soif... et me
voici devant-vous, bien vivant. Dieu merci! Tenez, vous faites fausse
route en cherchant  me tuer. Renoncez-y. C'est dur? Vous tenez
absolument  m'expdier dans un monde qu'on prtend meilleur? Oui!...
Mais puisque vous ne pouvez y parvenir! Que diable! il n'est pas besoin
de tuer les gens pour s'en dbarrasser. On cherche. Les moyens ne
manquent pas qui font qu'un homme, vivant encore, n'existe plus pour
ceux qu'il gnait.

Il plaisantait.

Malheureusement, dans l'tat d'esprit o elle tait, sous l'influence
de la superstition qui lui suggrait qu'en effet il tait invulnrable,
elle he pouvait pas comprendre qu'il ost plaisanter sur un sujet aussi
macabre. Et, dans sa superstition, elle se persuada que, nouveau Samson,
il livrerait lui-mme le secret de sa force.

--Comment? demanda-t-elle navement.

Il eut un imperceptible sourire de piti.

--Eh! le sais-je? plaisanta-t-il.

Et, avec une lueur de malice dans les yeux, en mettant son doigt sur son
front:

--Ma force est l... Essayez de me frapper l.

Elle le considra longuement. Il paraissait trs srieux. Il et frmi
s'il et pu lire ce qui se passait dans son cerveau et quelle pense
infernale il venait de faire germer en elle par une simple plaisanterie.

Elle demeura un instant pensive, cherchant  comprendre le sens de
ses paroles et le parti qu'elle pourrait en tirer, et dans son esprit
obstinment tendu vers ce but: la suppression de Pardaillan, en un
clair, elle entrevit la solution cherche et elle pensa:

Le cerveau!... le frapper au cerveau!... le faire sombrer dans la
folie!... Et c'est lui qui m'indique ce moyen... Il a raison, cela vaut
mille fois mieux que la mort... Comment n'y ai-je pas pens?

Et, tout haut, avec un sourire sinistre:

--Vous avez raison. Si vous sortez d'ici vivant, je ne chercherai plus 
vous tuer. J'essaierai autre chose.

Quoi qu'il en et, Pardaillan ne put rprimer un frisson. Cette
intuition merveilleuse qui le guidait lui fit deviner qu'elle avait
combin quelque chose d'horrible, suggr par sa plaisanterie. Mais il
n'tait pas homme  rester longtemps sous cette impression pnible. Il
se secoua et, de sa voix railleuse:

--Mille grces! dit-il.

Il lui apparut si calme, si matre de lui, que, de nouveau, elle
l'admira. Et, d'une voix vibrante:

--Vous avez entendu ce que j'ai dit  ces Espagnols? Encore ne leur
ai-je point dvoil ma pense tout entire. Vous m'avez, en raillant,
salue du titre de restauratrice de l'empire de Charlemagne. L'empire de
Charlemagne ne serait rien compar  celui que je pourrais crer si je
m'appuyais sur un homme tel que vous. Cet avenir prestigieux ne vous
tente-t-il pas? Que ne ferions-nous pas tous les deux! Nous pourrions
voir l'univers entier soumis  notre loi. Dites un mot, un seul, ce
prince espagnol disparat, vous seul demeurez matre de celle qui n'eut
jamais d'autre matre que Dieu. Et nous marchons  la conqute du monde.

Glacial, il rpondit:

--Je croyais vous avoir dit une fois pour toutes mon sentiment sur ces
rves d'ambition. Excusez-moi, madame, mais nous ne pouvons pas nous
entendre.

Elle comprit qu'il tait inbranlable. Elle n'insista pas et se contenta
d'approuver de la tte.

Pardaillan reprt d'une voix mordante:

--Que vous fassiez assassiner le roi Philippe, comme il y a quelques
mois vous avez fait assassiner Henri de Valois, c'est affaire entre vous
et lui. Je n'ai pas  prendre la dfense de Philippe qui, du reste, me
parat de taille  se dfendre lui-mme. Que vous mettiez, dans un but
d'ambition personnelle, ce pays  feu et  sang, comme vous l'avez fait
en France, ceci encore est affaire entre vous et Philippe ou son peuple.
Si les moyens que vous employez taient avouables, je dirais mme que je
n'en suis pas fche, car, en soulevant l'Espagne contre son roi,
vous donnerez assez d'occupation  celui-ci pour le mettre dans
l'impossibilit de poursuivre ses projets sur la France. Par cela mme,
mon malheureux pays, sous la conduite d'un roi rus mais brave homme,
tel que le Barnais, aura le temps de rparer en grande partie les
calamits que vous aviez dchanes sur lui. Sur ces deux points,
madame, si je n'approuve pas vos ides et vos procds, du moins, vous
ne me trouverez pas devant vous.

--C'est beaucoup, chevalier, dit-elle franchement; et, si vous n'avez
pas des exigences inacceptables en change de cette neutralit, je suis
assure du sucs.

Pardaillan eut un sourire rserv et il reprit:

--Faites ce que bon vous semblera ici, cela vous regarde. Mais ne jetez
pas les yeux sur mon pays. Je vous l'ai dit, la France a besoin de repos
et de paix. Ne cherchez pas  y fomenter la haine et la discorde comme
vous l'avez dj fait, vous me trouveriez sur votre route. La nouvelle
entreprise que vous tentez ici est appele  un chec certain. Elle aura
le mme sort qu'ont eu vos entreprises en France: vous serez battue.

--Pourquoi?

--Je pourrais vous dire: parce que ces entreprises sont fondes sur la
violence, la trahison et l'assassinat. Je vous dirai plus simplement:
parce que vos rves d'ambition reposent sur la tte d'un homme loyal et
simple, le Torero, qui n'acceptera pas les offres que vous voulez lui
faire. Parce que don Csar est un homme que j'estime et que j'aime, moi,
et que je vous dfends, vous entendez bien, je vous dfends de vous
attaquer  lui. Et, maintenant que je vous ai dit ce que j'avais  vous
dire, vous pouvez faire entrer vos assassins.

En disant ces mots, il se leva et se tint debout devant elle, rayonnant
d'audace. Et, comme s'ils eussent entendu son ordre, au mme moment, les
assassins se rurent dans la salle avec des cris de mort.

Fausta s'tait leve aussi. Elle ne rpondit pas un mot. Sans se
presser, elle se retourna, s'loigna majestueusement et alla se placer 
l'autre extrmit de la salle, dsireuse d'assister  la lutte.

Si Pardaillan avait voulu, il n'aurait eu qu' tendre le bras, abattre
sa main sur l'paule de Fausta, et le combat et t termin avant que
d'tre engag. Aucun des assistants n'et os baucher une menace en
voyant leur matresse aux mains de celui qu'ils avaient pour mission de
tuer sans piti.

Mais Pardaillan n'tait pas homme  employer de tels moyens. Il la
regarda s'loigner sans faire un geste.

Centurion avait bien fait les choses. Il avait t un peu long, mais il
savait qu'il pouvait compter sur Fausta pour garder le chevalier autant
de temps qu'il serait ncessaire. Il amenait avec lui une quinzaine de
sacripants qui le suivaient dans toutes ses expditions avec Barba Roja.

En plus de cette troupe, le familier amenait avec lui les trois
ordinaires de Fausta: Sainte-Maline, Montsery et Chalabre, lesquels
avaient bien consenti  suivre Centurion parlant au nom de la princesse.

Les deux troupes runies formaient un total d'une vingtaine d'hommes,
arms de solides et longues rapires et de bonnes et courtes dagues.

Les assaillants, avons-nous dit, s'taient rus avec des cris de mort.
Mais, si la prcaution qu'avait eue Fausta de placer Pardaillan au fond
de la salle tait bonne, car elle l'acculait dans un coin et le mettait
dans la ncessit d'enjamber un nombre considrable d'obstacles et de
passer sur le ventre de toute la troupe pour atteindre la sortie, cette
prcaution devenait mauvaise car, pour atteindre leur victime, les
hommes de Centurion devaient d'abord, eux aussi, enjamber ces mmes
obstacles, ce qui ralentissait considrablement leur lan.

Pardaillan les regardait venir  lui avec ce sourire railleur qu'il
avait dans ces moments.

Il avait ddaign de tirer sa dague, seule arme qu'il et  sa
disposition. Seulement, il s'tait plac derrire la banquette, sur
laquelle il tait assis l'instant d'avant. Cette banquette tait la
dernire de la range. Pardaillan avait plac son genou gauche sur cette
banquette, et, ainsi plac, les bras croiss, l'oeil aux aguets et
ptillant de malice, il attendait qu'ils fussent  sa porte.

Fausta, qui le surveillait de sa place, et qui, devant cette froide
intrpidit, sentait le doute l'envahir de plus en plus, se disait:

Il va les battre tous! c'est certain! c'est fatal!

Cependant Pardaillan avait reconnu les ordinaires, et, de sa voix
railleuse:

--Bonsoir, messieurs!

--Bonsoir, monsieur de Pardaillan, rpondirent poliment les trois.

--C'est la deuxime fois aujourd'hui que vous me chargez, messieurs. Je
vois que vous gagnez honntement l'argent que vous donne Mme Fausta.
Seulement je suis confus de vous donner tant de mal.

--J'espre que nous serons plus heureux cette fois-ci, dit Chalabre.

--C'est possible! fit paisiblement Pardaillan, d'autant que, vous le
voyez, je suis sans arme.

--C'est vrai! dit Montsery, en s'arrtant. M. de Pardaillan est dsarm!

--Nous ne pouvons pourtant pas le charger, s'il ne peut se dfendre, dit
tout bas Montsery.

--D'autant qu'ils sont assez nombreux pour mener  bien la besogne,
ajouta Sainte-Maline en dsignant du coin de l'oeil les hommes de
Centurion.

--Puisque vous n'avez pas d'arme, dit-il tout haut  Pardaillan, nous
nous abstenons, monsieur. Que diable! nous ne sommes pas des assassins!

Pardaillan s'inclina gracieusement, et:

--En ce cas, messieurs, cartez-vous et regardez...

A ce moment, sept ou huit des plus vifs parmi les assaillants n'avaient
plus que deux ranges de banquettes  franchir pour tre sur lui.
Posment, avec des gestes mesurs, Pardaillan se courba et saisit 
pleins bras la banquette sur laquelle il appuyait son genou.

C'tait une banquette longue de plus d'une toise, en chne massif et
dont le poids devait tre norme.

Pardaillan la souleva sans effort apparent et, quand les premiers
assaillants se trouvrent  sa porte, il balaya l'espace de sa
banquette tendue  bout de bras, en un geste large, foudroyant de force
et de rapidit.

Un homme resta sur le carreau, trois se retirrent en gmissant, les
autres s'arrtrent interdits. Pardaillan se mit  rire doucement et
souffla un moment.

Mais le reste de la bande arrivait et poussait les premiers rangs, qui
durent avancer malgr eux. Pardaillan, froidement, mthodiquement,
recommena le geste de la mort. Trois nouveaux clops durent se
retirer.

Ils n'taient plus que treize, en omettant les trois ordinaires qui
assistaient, bants d'admiration,  cette lutte pique d'un homme
contre vingt. Les hommes de Centurion s'arrtrent, quelques-uns mme
s'empressrent de reculer, de mettre la plus grande distance possible
entre eux et la terrible banquette.

Pardaillan souffla encore un moment et, profitant de ce qu'ils se
tenaient en groupe compact, il souleva de nouveau l'arme formidable que
lui seul peut-tre tait capable de manier avec cette aisance: il la
balana un instant et la jeta  toute vole sur le groupe ptrifi.

Alors ce fut la dbandade. Les hommes de Centurion s'enfuirent en
dsordre et ne s'arrtrent que dans l'espace libre devant l'estrade.
Avec Centurion, qui avait eu la chance de s'en tirer avec quelques
contusions sans importance, bien qu'il ne se ft pas mnag, ils
n'taient plus que six hommes valides.

Cinq taient rests sur le carreau, morts ou trop grivement endommags
pour avoir la force de se relever. Les autres, plus ou moins clops,
geignant et gmissant, taient hors d'tat de reprendre la lutte.

Pardaillan passa sa main sur son front ruisselant de l'effort soutenu,
et, en riant, du bout des lvres:

--Eh bien, mes braves, qu'attendez-vous? Vous savez bien que je suis
seul et sans arme!

Mais, comme, en disant ces mots, il plaait son pied sur la banquette
qui se trouvait  sa porte, les autres, malgr les objurgations de
Centurion, restrent cois.

Alors, Pardaillan se mit  rire plus fort, et, s'apercevant que
plusieurs rapires s'talaient  ses pieds, il se baissa tranquillement,
ramassa celle qui lui parut la plus longue et la plus solide, et, la,
faisant siffler, de son air railleur, il leur lana:

--Allez, drles! le chevalier de Pardaillan vous fait grce!

Et, se tournant vers Fausta, sans plus s'occuper d'eux:

--A vous revoir, princesse! lui cria-t-il.

Il fit un demi-tour mthodique, et lentement, sans se retourner, il se
dirigea vers la muraille qui fermait le fond de la salle, dans ce coin
o il avait plu  Fausta de le placer, certaine qu'il n'y avait l
aucune issue.

Arriv au mur, il frappa dessus trois coups du pommeau de la rapire
qu'il venait de ramasser.

La muraille s'ouvrit d'elle-mme.

Avant de sortir, il se retourna. Centurion et ses hommes, revenus
de leur stupeur, se lanaient  sa poursuite. Les trois ordinaires
eux-mmes, le voyant arm, chargeaient de leur ct. Le rire clair de
Pardaillan fusa plus ironique que jamais. Il lana:

--Trop tard!

Quand la bande hurlante et menaante arriva, elle se heurta  la
muraille qui s'tait referme d'elle-mme.

Honteux, furieux, ils se mirent  frapper le mur  coups redoubls.
Trois hommes de Centurion soulevrent pniblement une de ces banquettes
que le chevalier avait manie avec tant de facilit et s'en servirent de
blier sans russir davantage  branler le mur.

Extnus, ils se rsignrent  abandonner la poursuite, et, piteux, ils
se rangrent autour de Fausta. Centurion surtout tait trs inquiet. Il
s'attendait  des reproches sanglants. Sainte-Maline, Chalabre, Montsery
n'taient pas trs rassurs non plus.

A la grande surprise de tous, Fausta ne fit aucun reproche. Elle savait,
elle, que Pardaillan devait sortir vainqueur de la lutte. Donc elle se
contenta de dire:

--Ramassez ces hommes, qu'on leur donne les soins que ncessite leur
tat. Vous distribuerez  chacun cent livres  titre de gratification.
Ils ont fait ce qu'ils ont pu, je n'ai rien  dire.

Une rumeur joyeuse accueillit ces paroles. En un clin'd'oeil les clops
furent enlevs.

Demeure seule, Fausta resta immobile sur la banquette o elle s'tait
assise, cherchant, combinant, mettant en oeuvre toutes les ressources de
son esprit si fertile en inventions de toutes sortes. Que voulait-elle?
Peut-tre ne le savait-elle pas trs bien elle-mme. Toujours est-il
que, de temps en temps, elle prononait un mot, toujours le mme:

--La folie!...

Enfin, ayant sans doute trouv la solution tant cherche, elle se leva,
rejoignit ses gardes du corps et remonta dans ses appartements.

Tandis que les ordinaires, sur un signe d'elle, s'installaient dans le
vestibule, elle pntra dans son cabinet, suivie de Centurion  qui elle
donna des instructions claires et minutieuses, ensuite de quoi le bravo
quitta la maison des Cyprs et rentra dans Sville. Fausta attendit dans
son cabinet. Une demi-heure aprs, sa litire l'attendait devant le
perron. Elle y monta. Autour caracolaient ses gards ordinaires:
Montsery, Chalabre, Sainte-Maline, et derrire venait une imposante
escorte de cavaliers arms jusqu'aux dents.

La litire pntra dans l'Alcazar et s'arrta devant les appartements
rservs  Mgr le grand inquisiteur.

Quelques instants plus tard, Fausta tait introduite auprs d'Espinosa,
avec qui elle eut une longue et secrte conversation. Sans doute ces
deux puissants personnages arrivrent-ils  s'entendre, sans doute
Fausta obtint-elle ce qu'elle voulait, car, lorsqu'elle sortit, un
sourire de triomphe errait sur ses lvres et une lueur de contentement
rendait ses yeux noirs plus brillants [1].


[Note 1: L'pisode qui termine ce rcit a pour titre _Les Amours du
Chico_.]


TABLE


  I.--La mort de Fausta
  II.--Le grand inquisiteur d'Espagne
  III.--La vieillesse de Sixte-Quint
  IV.--Le rveil de Fausta
  V.--La dernire pense de Sixte-Quint
  VI.--Le chevalier de Pardaillan
  VII.--Bussi-Leclerc
  VIII.--Trois anciennes connaissances
  IX.--Conjonction de Pardaillan et de Fausta
  X.--Don Quichotte
  XI.--Don Csar et Giralda
  XII.--L'ambassadeur du roi Henri
  XIII.--Le document
  XIV.--Les deux diplomates
  XV.--Le plan de Fausta
  XVI.--Le caveau des morts vivants
  XVII.--O Bussi-Leclerc verse des larmes
  XVIII.--Don Cristobal Centurion
  XIX.--Le souper
  XX.--La maison des Cyprs
  XXI.--Centurion dompt.
  XXII.--Le nain  l'oeuvre
  XXIII.--El Chico et Juana
  XXIV.--Suite des aventures du nain
  XXV.--O le Chico se dcouvre un ami
  XXVI.--Les conspirateurs






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Fausta, by Michel Zvaco

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1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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