The Project Gutenberg EBook of L'Uscoque, by George Sand

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Title: L'Uscoque

Author: George Sand

Release Date: October 4, 2004 [EBook #13592]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'USCOQUE ***




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"Je crois, Lelio, dit Beppa, que nous avons endormi le digne Asseim Zuzuf.

--Toutes nos histoires l'ennuient, dit l'abbe. C'est un homme trop grave
pour s'interesser a des sujets aussi frivoles.

--Pardonnez-moi, repondit le sage Zuzuf. Dans mon pays, on aime les contes
avec passion; dans nos cafes, nous avons nos conteurs comme ici vous avez
vos improvisateurs. Leurs recits sont tour a tour en prose et en vers.
J'ai vu le poete anglais les ecouter des soirees entieres.

--Quel poete anglais? demandai-je.

--Celui qui a fait la guerre avec les Grecs, et qui a fait passer dans les
langues d'Europe l'histoire de Phrosine et plusieurs autres traditions
orientales, dit Zuzuf.

--Je parie qu'il ne sait pas le nom de lord Byron! s'ecria Beppa.

--Je le sais fort bien, repondit Zuzuf. Si j'hesite a le prononcer, c'est
que je n'ai jamais pu le dire devant lui sans le faire sourire. Il parait
que je le prononce tres-mal.

--Devant lui! m'ecriai-je; vous l'avez donc connu?

--Beaucoup, a Athenes principalement. C'est la que je lui ai raconte
l'histoire de _l'Uscoque_>, qu'il a ecrite en anglais sous le titre du
_Corsaire_ et de _Lara_.

--Comment, mon cher Zuzuf, dit Lelio, c'est vous qui etes l'auteur des
poemes de lord Byron?

--Non, repondit le Corcyriote sans se derider le moins du monde a cette
plaisanterie, car il a tout a fait change cette histoire, dont au reste je
ne suis pas l'auteur, puisque c'est une histoire veritable.

--Eh bien! vous allez la raconter, dit Beppa.

--Mais vous devez la savoir, repondit-il, car c'est plutot une histoire
venitienne qu'un conte oriental.

--J'ai oui dire, reprit Beppa, qu'il avait pris le sujet de _Lara_ dans
l'assassinat du comte Ezzelino, qui fut tue de nuit, au traguet de
San-Miniato, par une espece de renegat, du temps des guerres de Moree.

--Ce n'est donc pas le meme, dit Lelio, que ce celebre et farouche
Ezzelin...

--Qui peut savoir, dit l'abbe, quel est cet Ezzelin, et surtout ce Conrad?
Pourquoi chercher une realite historique au fond de ces belles fictions de
la poesie? Ne serait-ce pas les deflorer? Si quelque chose pouvait
affaiblir mon culte pour lord Byron, ce seraient les notes
historico-philosophiques dont il a cru devoir appuyer la vraisemblance de
ses poemes. Heureusement personne ne lui demande plus compte de ses
sublimes fantaisies, et nous savons que le personnage le plus historique
de ses epopees lyriques, c'est lui-meme. Grace a Dieu et a son genie, il
s'est peint dans ces grandes figures. Et quel autre modele eut pu poser
pour un tel peintre?

--Cependant, repris-je, j'aimerais a retrouver, dans quelque coin obscur
et oublie, les materiaux dont il s'est servi pour batir ses grands
edifices. Plus ils seraient simples et grossiers, plus j'admirerais le
parti qu'il en a su tirer. De meme que j'aimerais a rencontrer les femmes
qui servirent de modele aux vierges de Raphael.

--Si vous etes curieux de savoir quel est le premier corsaire que Byron
ait songe a celebrer sous le nom de Conrad et de Lara, je pense, dit
l'abbe, qu'il nous sera facile de le retrouver; car je sais une histoire
qui a des rapports frappants avec les aventures de ces deux poemes. C'est
probablement la meme, cher Asseim, que vous racontates au poete anglais,
lorsque vous fites amitie avec lui a Athenes?

--Ce doit etre la meme, repondit Zuzuf. Or, si vous la savez, racontez-la
vous-meme; vous vous en tirerez mieux que moi.

--Je ne le pense pas, dit l'abbe. J'en ai oublie la meilleure partie, ou,
pour mieux dire, je ne l'ai jamais bien sue.

--Nous la raconterons donc a nous deux, dit Zuzuf. Vous m'aiderez pour la
partie qui s'est passee a Venise, et moi, de mon cote, pour celle qui
s'est passee en Grece."

La proposition fut acceptee, et les deux amis, prenant alternativement la
parole, se disputant parfois sur des noms propres, sur des dates et sur
des details que l'abbe, historien scrupuleux, traitait d'apocryphes,
tandis que le Levantin, epris du romanesque avant tout, faisait bon marche
des anachronismes et des fautes de topographie, l'_Histoire de l'Uscoque_
nous arriva enfin par lambeaux. Je vais essayer de les recoudre, sauf a
etre trahi en beaucoup d'endroits par ma memoire, et a n'etre pas aussi
authentique que l'abbe Panorio pourrait le desirer s'il relisait ces
pages. Mais, heureusement pour nous, nos pauvres contes ont paru dignes de
l'index de Sa Saintete (ce dont, a coup sur, personne n'eut jamais ete
s'aviser), et Sa Majeste l'empereur d'Autriche, _qu'on ne s'attendait
guere_ non plus _a voir en cette affaire_, faisant executer a Venise tous
les index du pape, il n'y a pas de danger que mon conte y arrive et y
recoive le plus petit dementi.

"D'abord qu'est-ce qu'un Uscoque? demandai-je au moment ou l'honnete Zuzuf
essuyait sa barbe et ouvrait la bouche pour commencer son recit.

--Ignorant! dit l'abbe. Le mot _uscocco_ vient de _scoco_, lequel, en
langue dalmate, signifie transfuge. L'origine et les diverses fortunes des
Uscoques occupent une place importante dans l'histoire de Venise. Je vous
y renvoie. Il vous suffira de savoir maintenant que les empereurs et les
princes d'Autriche se servirent souvent de ces brigands pour defendre les
villes maritimes contre les entreprises des Turcs. Pour se dispenser de
payer cette terrible garnison, qui ne se fut pas contentee de peu,
l'Autriche fermait les yeux sur leurs pirateries; et les Uscoques
faisaient main basse sur tout ce qu'ils rencontraient dans l'Adriatique,
ruinaient le commerce de la republique, et desolaient les provinces
d'Istrie et de Dalmatie. Ils furent longtemps etablis a Segna, au fond du
golfe de Carnie, et, retranches la derriere de hautes montagnes et
d'epaisses forets, ils braverent les efforts reiteres qu'on fit pour les
detruire. Vers 1615, un traite conclu avec l'Autriche les livra enfin sans
appui a la vengeance des Venitiens, et le littoral de l'Italie en fut
purge. Les Uscoques cesserent donc de faire un corps, et, forces de se
disperser, ils se repandirent dans toutes les mers, et grossirent le
nombre des flibustiers qui, de tout temps et en tous lieux, ont fait la
guerre au commerce des nations. Longtemps encore apres l'expulsion de
cette race feroce et brutale entre toutes celles qui vivent de meurtre et
de rapine, le nom d'Uscoque demeura en horreur dans notre marine militaire
et marchande. Et c'est ici l'occasion de vous faire remarquer la distance
qui existe entre le titre de corsaire donne par lord Byron a son heros, et
celui d'uscoque que portait le notre. C'est a peu pres celle qui separe
les bandits de drame et d'opera moderne des voleurs de grands chemins, les
aventuriers de roman des chevaliers d'industrie; en un mot, la fantaisie
de la realite. Ce n'est pas que notre Uscoque ne fut, comme le corsaire
Conrad, de bonne maison et de bonne compagnie. Mais il a plu au poete d'en
faire un grand homme au denoument; et il n'en pouvait etre autrement,
puisque, n'en deplaise a notre ami Zuzuf, il avait oublie peu a peu le
personnage de son conte athenien pour ne plus voir dans Conrad que lord
Byron lui-meme. Quant a nous, qui voulons nous soumettre a la verite de la
chronique et rester dans le positif de la vie, nous allons vous montrer un
pirate beaucoup moins noble.

--Un corsaire en prose, dit Zuzuf.

--Il a beaucoup d'esprit et de gaiete pour un Turc," me dit Beppa en
baissant la voix.

L'histoire commenca enfin.

       *        *        *        *        *

Au commencement ou eclata, vers la fin du quinzieme siecle, la fameuse
guerre de Moree, etant doge Marc-Antonio Giustiniani, Pier Orio Soranzo,
dernier descendant de la race ducale de ce nom, achevait de manger a
Venise une immense fortune. C'etait un homme encore jeune, d'une grande
beaute, d'une rare vigueur, de passions fougueuses, d'un orgueil effrene,
d'une energie indomptable. Il etait celebre dans toute la republique par
ses duels, ses prodigalites et ses debauches. On eut dit qu'il cherchait a
plaisir tous les moyens d'user sa vie, sans en venir a bout. Son corps
semblait etre a l'epreuve du fer, et sa sante a celle de tous les exces.
Pour ses richesses, ce fut different; elles ne tarderent pas a succomber
aux larges saignees qu'il y faisait tous les jours. Ses amis, voyant sa
ruine approcher, voulurent lui faire des remontrances et l'engager a
s'arreter sur la pente fatale qui l'entrainait; mais il ne voulut faire
attention a rien, et aux plus sages discours il ne repondait que par des
plaisanteries ou des rebuffades, appelant l'un pedant, traitant l'autre de
Jeremie batard, priant ceux qui ne trouveraient pas son vin bon d'aller
boire ailleurs, et promettant des coups d'epee a ceux qui reviendraient
lui parler d'affaires. Ce fut ainsi qu'il fit jusqu'au bout. Lorsque enfin,
toutes ses ressources epuisees, il se vit dans l'impossibilite absolue de
continuer son train de vie, il se mit pour la premiere fois a reflechir
serieusement a sa position. Apres s'etre bien consulte, il ne vit pour lui
que trois partis a prendre: le premier etait de se casser la tete et de
laisser ses creanciers se debrouiller comme ils pourraient au milieu des
debris epars de sa fortune; le second, de se faire moine; le troisieme, de
mettre ordre a ses affaires, et d'aller ensuite guerroyer contre les
Turcs. Ce fut ce dernier parti qu'il prit, se disant qu'il valait mieux
casser la tete aux autres qu'a soi-meme, et que d'ailleurs il etait
toujours temps d'en venir la. Il vendit donc tous ses biens, paya ses
dettes, et, avec ses derniers deniers, qui ne l'auraient pas fait vivre
deux mois, il equipa et arma une galere, et partit a la rencontre des
infideles. Il leur fit payer cher les folies de sa jeunesse. Tous ceux qui
se trouverent sur sa route furent attaques, pilles, massacres. En peu de
temps sa petite galere devint la terreur de l'Archipel. A la fin de la
campagne, il revint a Venise avec une brillante reputation de capitaine.
Le doge, voulant lui temoigner la satisfaction de la republique pour tous
les services qu'il avait rendus, lui confia, pour l'annee suivante, un
poste important dans la flotte commandee par le celebre Francesco
Morosini. Celui-ci, qui l'avait vu en maintes occasions accomplir les plus
etranges prouesses, enchante de ses talents et de son audace, l'avait pris
en grande amitie. Orio sentit d'abord tout le parti qu'il pouvait tirer de
cette liaison pour son avancement personnel. Il ne negligea donc aucun
moyen de la resserrer davantage, et, grace a son esprit, il reussit a
devenir d'abord le favori du general, et bientot apres son parent.

Morosini avait une niece agee d'environ dix-huit ans, belle et bonne comme
un ange, sur laquelle il avait porte toutes ses affections, et qu'il
traitait comme sa fille. Apres la gloire de la republique, rien au monde
ne lui etait plus cher que le bonheur de cette enfant adoree. Aussi lui
laissait-il en tout et toujours faire sa volonte. Et lorsque, traitant son
extreme complaisance de faiblesse dangereuse, on lui reprochait de gater
sa niece, il repondait qu'il avait ete mis sur la terre pour batailler
contre les Turcs, et non contre sa bien-aimee Giovanna; que les vieillards
avaient bien assez de leur age a se faire pardonner, sans y ajouter
l'ennui des longs sermons et des tristes remontrances; que d'ailleurs les
diamants ne se gataient jamais, quoi qu'on fit, et que Giovanna etait le
plus precieux diamant de toute la terre. Il laissa donc a la jeune fille,
dans le choix d'un mari comme dans toutes les autres choses, la plus
complete liberte, ses grandes richesses lui permettant de ne pas regarder
a la fortune de l'homme qu'elle voudrait epouser.

Parmi les nombreux pretendants qui s'etaient presentes, Giovanna avait
distingue le jeune comte Ezzelino, de la famille des princes de Padoue,
dont le noble caractere et la bonne renommee soutenaient dignement
l'illustre nom. Toute jeune et tout inexperimentee qu'elle fut, elle avait
bien vite reconnu qu'il n'etait pas pousse vers elle, comme tous les
autres, par des raisons d'orgueil ou d'interet, mais bien par une tendre
sympathie et un amour sincere. Aussi l'en avait-elle deja recompense par
le don de son estime et de son amitie. Elle donnait meme deja le nom
d'amour a ce qu'elle eprouvait pour lui, et le comte Ezzelino se flattait
d'avoir allume une passion semblable a celle qu'il nourrissait. Deja
Morosini avait donne son consentement a ce noble hymenee; deja les
joailliers et les fabricants d'etoffes preparaient leurs plus precieuses
et leurs plus rares marchandises pour la toilette de la mariee; deja tout
le quartier aristocratique _del Castello_ s'appretait a passer plusieurs
semaines dans les fetes. De toutes parts on ornait les gondoles, on
renouvelait les toilettes, et c'etait a qui se chercherait un degre de
parente avec l'heureux fiance qui allait posseder la plus belle femme et
ouvrir la maison la plus brillante de Venise. Le jour etait fixe, les
invitations etaient faites; il n'etait bruit que de l'illustre mariage.
Tout d'un coup une nouvelle etrange circula. Le comte Ezzelin avait
suspendu tous les preparatifs; il avait quitte Venise. Les uns le disaient
assassine; d'autres pretendaient que, sur un ordre du conseil des dix, il
venait d'etre envoye en exil. Pourquoi donnait-on a son absence des motifs
sinistres? Le bruit et l'agitation regnaient toujours au palais Morosini;
on continuait les apprets de la noce, et aucune invitation n'etait
retiree. La belle Giovanna etait partie pour la campagne avec son oncle;
mais au jour fixe pour la celebration de son mariage, elle devait revenir.
Le general ecrivait ainsi a ses amis, et les engageait a se rejouir du
bonheur de sa famille.

D'un autre cote, des gens dignes de foi avaient recemment rencontre le
comte Ezzelin aux environs de Padoue, se livrant au plaisir de la chasse
avec une ardeur singuliere, et ne paraissant nullement presse de retourner
a Venise. Une derniere version donnait a croire qu'il s'etait retire dans
sa villa, et qu'enferme seul et desole il passait les nuits dans les
larmes.

Que se passait-il donc? Le peuple venitien est le plus curieux qui soit au
monde. Il y avait la un beau theme pour les ingenieux commentaires des
dames et les railleuses observations des jeunes gens. Il paraissait
certain que Morosini mariait toujours sa niece; mais ce dont on ne pouvait
plus douter, c'est qu'il ne la mariait point avec Ezzelin. Pour quelle
cause mysterieuse cet hymen etait-il rompu a la veille d'etre contracte?
Et quel autre fiance s'etait donc trouve la, comme par enchantement, pour
remplacer tout a coup le seul parti qui eut semble jusque-la convenable?
On se perdait en conjectures.

Un beau soir, on vit une gondole fort simple glisser sur le canal de
Fusine; mais, a la rapidite de sa marche et au bon air des gondoliers, on
eut bientot reconnu que ce devait etre quelque personnage de haut rang
revenant incognito de la campagne. Quelques desoeuvres qui se promenaient
sur une barque dans les memes eaux suivirent cette gondole de pres et
virent le noble Morosini assis a cote de sa niece. Orio Soranzo etait a
demi couche aux pieds de Giovanna, et dans la douce preoccupation avec
laquelle Giovanna caressait le beau levrier blanc d'Orio, il y avait tout
un monde de delices, d'esperance et d'amour.

"En verite! s'ecrierent toutes les dames qui prenaient le frais sur la
terrasse du palais Mocenigo, lorsque la nouvelle arriva au bout d'une
heure dans le beau monde: Orio Soranzo! ce mauvais sujet!" Puis il se fit
un grand silence, et personne ne se demanda comment la chose avait pu
arriver. Celles qui affectaient le plus de mepriser Orio Soranzo et de
plaindre Giovanna Morosini, savaient trop bien qu'Orio etait un homme
irresistible.

Un soir, Ezzelin, apres avoir passe le jour a poursuivre le sanglier au
fond des bois, rentrait triste et fatigue. La chasse avait ete magnifique,
et les piqueurs du comte s'etonnaient qu'une si belle partie n'eut pas
eclairci le front de leur maitre. Son air morne et son regard sombre
contrastaient avec les fanfares et les aboiements des chiens, auxquels
l'echo repondait joyeusement du haut des tourelles du vieux manoir. Au
moment ou le comte franchissait le pont-levis, un courrier, qui venait
d'arriver quelques minutes avant lui, vint a sa rencontre, et, tenant
d'une main la bride de son cheval poudreux et haletant, lui presenta de
l'autre, en s'inclinant presque a terre, une lettre dont il etait porteur.
Le comte, qui d'abord avait jete sur lui un regard distrait et froid,
tressaillit au nom que prononcait l'envoye. Il saisit la lettre d'une main
convulsive, et, arretant son ardent coursier avec une impatience qui le
fit cabrer, il resta un instant incertain et farouche, comme s'il eut
voulu repondre a ce message par l'insulte et le mepris; mais, se calmant
presque aussitot, il donna un sequin d'or a l'envoye et descendit de
cheval sur le pont meme, se croyant a la porte de ses appartements, et
laissant trainer dans la poussiere les renes de sa noble monture.

Il etait enferme depuis une heure environ dans un cabinet, lorsque son
ecuyer vint lui dire que le courrier, conformement aux ordres de ses
maitres, allait repartir pour Venise, et qu'auparavant il desirait prendre
les ordres du noble comte. Celui-ci parut s'eveiller comme d'un reve. A un
signe qu'il fit, l'ecuyer lui apporta de quoi ecrire, et le lendemain
matin Giovanna Morosini recut des mains du courrier la reponse suivante:

"Vous me dites, madame, que des bruits de diverses natures circulent dans
le public a propos de votre mariage et de mon depart. Selon les uns,
j'aurais encouru la disgrace de votre famille par quelque action basse ou
quelque liaison honteuse; selon les autres, j'aurais eu d'assez graves
sujets de plainte contre vous pour vous faire l'affront de me retirer a la
veille de l'hymenee. Quant au premier de ces bruits, vous avez trop de
bonte, et vous prenez trop de soin, madame. Je suis fort peu sensible, a
l'heure qu'il est, a l'effet que peut produire mon malheur dans l'opinion
publique; il est assez grand par lui-meme pour que je ne l'aggrave pas par
des preoccupations d'un ordre inferieur. Quant a la seconde supposition
dont vous me parlez, je concois combien votre orgueil en doit souffrir; et
votre orgueil est fonde, madame, sur de trop legitimes pretentions pour
que j'entre en revolte contre ce qu'il peut vous dicter en cet instant.
L'arret est cruel; cependant je bornerai toute ma plainte a vous le dire
aujourd'hui, et demain j'obeirai. Oui, je reparaitrai a Venise, et,
prenant votre invitation pour un ordre, j'assisterai a votre mariage. Vous
voulez que j'etale en public le spectacle de ma douleur, vous voulez que
tout Venise lise sur mon front l'arret de votre dedain. Je le concois, il
faut que l'opinion immole un de nous a la gloire de l'autre. Pour que
votre seigneurie ne soit point accusee de trahison ou de deloyaute, il
faut que je sois raille et montre au doigt comme un sot qui s'est laisse
supplanter du jour au lendemain; j'y consens de grand coeur. Le soin de
votre honneur m'est plus cher que celui de ma propre dignite. Que ceux qui
me trouveront trop complaisant s'appretent nonobstant a le payer cher!
Rien ne manquera au triomphe d'Orio Soranzo! pas meme le vaincu marchant
derriere son char, les mains liees et le front charge de honte! Mais
qu'Orio Soranzo ne cesse jamais de vous sembler digne de tant de gloire!
car ce jour-la le vaincu pourrait bien se sentir les mains libres, et lui
prouver que le soin de votre honneur, madame, est le premier et l'unique
de votre esclave fidele," etc.

Tel etait l'esprit de cette lettre dictee par un sentiment sublime, mais
ecrite en beaucoup d'endroits dans un style a la mode du temps, si
emphatique, et charge de tant d'antitheses et de concetti, que j'ai ete
force de vous la traduire en langue moderne pour la rendre intelligible.

Le lendemain, le comte Ezzelin quitta son manoir au coucher du soleil, et
descendit la Brenta sur sa gondole. Tout le monde dormait encore au palais
Memmo lorsqu'il y arriva. La noble dame Antonia Memmo etait veuve de
Lotario Ezzelino, oncle du jeune comte; c'etait chez elle qu'il residait a
Venise, lui ayant confie l'education de sa soeur Argiria, enfant de quinze
ans, d'une beaute merveilleuse et d'un aussi noble coeur que lui-meme.
Ezzelin aimait sa soeur comme Morosini aimait sa niece; c'etait la seule
proche parente qui lui restat, et c'etait aussi l'unique objet de ses
affections avant qu'il eut connu Giovanna Morosini. Abandonne par celle-ci,
il revenait vers sa jeune soeur avec plus de tendresse. Seule dans tout
ce palais, elle etait deja levee lorsqu'il arriva; elle courut a sa
rencontre, et lui fit le plus affectueux accueil; mais Ezzelin crut voir
un peu de trouble et une sorte de crainte dans la sympathie qu'elle lui
temoignait. Il la questionna sans pouvoir lui arracher son innocent secret;
mais il comprit sa sollicitude, lorsqu'elle le supplia de prendre du
sommeil, au lieu de sortir comme il en temoignait l'intention. Elle
semblait vouloir lui cacher un malheur imminent, et, lorsqu'elle
tressaillit en entendant la grosse cloche de la tour Saint-Marc sonner le
premier coup de la messe, Ezzelin fut certain de ce qu'il avait pressenti.
"Ma douce Argiria, lui dit-il, tu crois que j'ignore ce qui se passe; tu
t'effrayes de ma presence a Venise le jour du mariage de Giovanna
Morosini. Sois sans crainte; je suis calme, tu le vois, et je viens expres
pour assister a ce mariage, selon l'invitation que j'en ai recue.--A-t-on
bien ose vous inviter? s'ecria la jeune fille en joignant les mains.
A-t-on bien pousse l'insulte et l'impudeur jusqu'a vous faire part de ce
mariage? Oh! j'etais l'amie de Giovanna! Dieu m'est temoin que tant
qu'elle vous a aime je l'ai aimee comme ma soeur; mais aujourd'hui je la
meprise et je la deteste. Moi aussi, je suis invitee a son mariage, mais
je n'irai point. Je lui arracherais son bouquet de la tete et je lui
dechirerais son voile si je la voyais revetue de ces ornements pour donner
la main a votre rival. Oh! Dieu! preferer a mon frere un Orio Soranzo, un
debauche, un joueur, un homme qui meprise toutes les femmes et qui a fait
mourir sa mere de chagrin! Eh quoi! mon frere, vous le regarderez en face?
Oh! n'allez pas la! Vous ne pouvez y aller sans avoir quelques desseins
terribles. N'y allez pas! meprisez ce couple indigne de votre colere.
Abandonnez Giovanna a son triste bonheur. C'est la qu'elle trouvera son
chatiment.--Mon enfant, repondit Ezzelin, je suis profondement emu de
votre sollicitude, et je suis heureux, puisque votre amitie pour moi est
si vive. Mais ne craignez rien de ma colere ni de ma douleur, et sachez
que vous ne comprenez rien a ce qui m'arrive. Sachez, mon enfant cherie,
que Giovanna Morosini n'a eu aucun tort envers moi. Elle m'a aime, elle me
l'a avoue naivement; elle m'a accorde sa main. Puis un autre est venu; un
homme plus habile, plus audacieux, plus entreprenant, un homme qui avait
besoin de sa fortune, et qui, pour la fasciner, a ete grand orateur et
grand comedien. Il l'a emporte; elle l'a prefere; elle me l'a dit, et je
me suis retire; mais elle me l'a dit avec franchise, avec douceur, avec
bonte meme. Ne haissez donc point Giovanna, et restez son amie comme je
reste son serviteur. Allez eveiller votre tante; priez-la de vous mettre
vos plus beaux habits, et de venir avec vous et avec moi a la noce de
Giovanna Morosini."

Grande fut la surprise de la tante lorsque la jeune fille consternee vint
lui declarer les intentions du comte. Mais elle l'aimait tendrement; elle
croyait en lui et vainquit sa repugnance. Ces deux femmes, richement
parees, la vieille avec tout le luxe majestueux et lourd de l'antique
noblesse, la jeune avec tout le gout et toute la grace de son age,
accompagnerent Ezzelin a l'eglise Saint-Marc.

Leurs preparatifs avaient dure assez long temps pour que la messe et la
ceremonie du mariage fussent deja terminees lorsque Ezzelin parut avec
elles sur le seuil de la basilique. Il se trouva donc face a face en
entrant avec Giovanna Morosini et Orio Soranzo, qui sortaient en grande
pompe se tenant par la main. Giovanna etait veritablement une perle de
beaute, une _perle d'Orient_, comme on disait en ce temps-la, et les roses
blanches de sa couronne etaient moins pures et moins fraiches que le front
qu'elles ceignaient de leur diademe virginal. Le plus beau de tous les
pages portait les longs plis de sa robe de drap d'argent, et son corsage
etait serre dans un reseau de diamants. Mais ni sa beaute ni sa parure
n'eblouirent la jeune Argiria. Non moins belle et non moins paree, elle
serra fortement le bras de son frere et marcha d'un pas assure a la
rencontre de Giovanna. Son attitude fiere, son regard plein de reproche et
son sourire un peu amer troublerent Giovanna Soranzo. Elle devint pale
comme la mort en voyant le frere et la soeur, l'un muet et calme comme un
desespoir sans ressource, l'autre qui semblait etre l'expression vivante
de l'indignation concentree d'Ezzelin. Orio sentit defaillir sa jeune
epouse, et ne sembla pas voir Ezzelin; mais son attention se porta tout
entiere sur la jeune Argiria, et il fixa sur elle un regard etrange, mele
d'ardeur, d'admiration et d'insolence. Argiria fut aussi troublee de ce
regard que Giovanna l'avait ete du sien. Elle s'appuya tremblante sur le
bras d'Ezzelin, et prit ce qu'elle eprouvait pour de la haine et de la
colere.

Morosini, s'avancant alors a la rencontre d'Ezzelin, le serra dans ses
bras, et les temoignages d'affection qu'il lui donna semblerent une
protestation contre la preference que Giovanna avait donnee a Soranzo. Le
cortege s'arreta, et les curieux se presserent pour voir cette scene dans
laquelle ils esperaient trouver l'explication du denoument inattendu des
amours d'Ezzelin et de Giovanna. Mais les amateurs de scandale se
retirerent mal contents. Ou l'on s'attendait a un echange de provocations
et a des dagues hors du fourreau, on ne vit qu'embrassades et
protestations. Morosini baisa la main de la signora Memmo et le front
d'Argiria, qu'il avait coutume de traiter comme sa fille; puis il l'attira
doucement, et cette aimable fille, ne pouvant resister a la priere tacite
du venerable general, s'approcha tout a fait de Giovanna. Celle-ci
s'elanca vers son ancienne amie et l'embrassa avec une irresistible
effusion. En meme temps elle tendit la main a Ezzelin, qui la baisa d'un
air respectueux et calme en lui disant tout bas: "Madame; etes-vous
contente de moi?--Vous etes a jamais mon ami et mon frere," lui dit
Giovanna. Elle entraina Argiria avec elle, et Morosini, offrant sa main a
la signora Memmo, entraina aussi Ezzelin en s'appuyant sur son bras. C'est
ainsi que le cortege se remit en marche, et gagna les gondoles au son des
fanfares et aux acclamations du peuple qui jetait des fleurs sur le
passage de la mariee en echange des grandes largesses distribuees par elle
a la porte de la basilique. Il n'y eut donc pas lieu cette fois a gloser
sur les infortunes d'un amant rebute, non plus que sur le triomphe d'un
amant prefere. On remarqua seulement que les deux rivaux etaient fort
pales, et que, places a deux pas l'un de l'autre, s'effleurant a chaque
instant et entre-croisant leurs paroles avec les memes interlocuteurs, ils
mettaient une admirable perseverance a ne pas voir le visage et a ne pas
entendre la voix l'un de l'autre.

Lorsqu'on fut rendu au palais Morosini, le premier soin du general fut
d'emmener a part le comte et sa famille, et de leur exprimer
chaleureusement sa reconnaissance pour leur magnanime temoignage de
reconciliation. "Nous avons du agir ainsi, repondit Ezzelin avec une
dignite respectueuse, et il n'a pas tenu a moi que, des les premiers jours
de notre rupture, ma noble tante ne fit les premiers pas vers la signora
Giovanna. Au reste, j'ai ete lache peut-etre en me retirant a la campagne
comme je l'ai fait. Ma douleur me faisait un besoin imperieux de la
solitude. Voila mon excuse. Aujourd'hui je suis soumis a l'arret du destin,
et je ne pense pas que, si mon visage trahit quelque regret mal etouffe,
personne ici ait l'audace d'en triompher trop ouvertement.

--Si mon neveu avait ce malheur, repondit Morosini, il se rendrait a
jamais indigne de mon estime. Mais il n'en sera pas ainsi. Orio Soranzo
n'est pas, il est vrai, l'epoux que j'aurais choisi pour ma Giovanna. Les
prodigalites et les desordres de sa premiere jeunesse m'ont fait hesiter a
donner un consentement que ma niece a su enfin m'arracher. Mais je dois
rendre a la verite cet hommage, qu'en tout ce qui touche a l'honneur, a
l'exquise loyaute, je n'ai rien vu en lui qui ne justifie la haute opinion
qu'il a su donner de son caractere a Giovanna.

--Je le crois, mon general, repondit Ezzelin. Malgre le blame que tout
Venise deverse sur la folle conduite de messer Orio Soranzo, malgre
l'espece d'aversion qu'il inspire generalement, comme je ne sache pas que
jamais aucune action basse ou mechante ait merite cette antipathie, j'ai
du me taire lorsque j'ai vu qu'il l'emportait sur moi dans le coeur de
votre niece. Chercher a me rehabiliter dans l'esprit de Giovanna aux
depens d'un autre, ne convenait point a ma maniere de sentir. Quoi qu'il
m'en eut coute cependant, je l'eusse fait, si j'eusse cru messer Soranzo
tout a fait indigne de votre alliance; j'eusse du cet acte de franchise a
l'amitie et au respect que je vous porte; mais les beaux faits d'armes de
messer Orio, a la derniere campagne, prouvent que, s'il a ete capable de
ruiner sa fortune, il est capable aussi de la relever glorieusement. Ne me
demandez pas pour lui ma sympathie, et ne me commandez pas de lui tendre
la main; je serais force de vous desobeir. Mais ne craignez pas que je le
decrie ni que je le provoque; j'estime sa vaillance, et il est votre neveu.

--Il suffit, dit le general en embrassant de nouveau le noble Ezzelin;
vous etes le plus digne gentilhomme de l'Italie, et mon coeur saignera
eternellement de ne pouvoir vous appeler mon fils. Que n'en ai-je un! et
qu'il fut doue de vos grandes qualites! je vous demanderais pour lui la
main de cette belle et noble enfant, que j'aime presque autant que ma
Giovanna." En parlant ainsi, Francesco Morosini prit le bras d'Argiria, et
la ramena dans la grande salle, ou l'illustre et nombreuse compagnie
commencait les jeux et les divertissements d'usage.

Ezzelin y resta quelques instants; mais, malgre tout l'effort de sa vertu,
il etait devore de douleur et de jalousie; ses levres serrees, son regard
fixe et terne, la roideur convulsive de sa demarche, sa gaiete forcee,
tout en lui trahissait la souffrance profonde dont il etait ronge. N'y
pouvant plus tenir, et voyant sa soeur oublier ses ressentiments et cesser
de le suivre d'un oeil inquiet pour s'abandonner aux affectueuses
prevenances de Giovanna, il sortit par la premiere porte qui se trouva
devant lui, et descendit un escalier tournant assez etroit, qui conduisait
a une galerie inferieure. Il allait sans but, ne sentant qu'un besoin
instinctif de fuir le bruit et d'etre seul. Tout a coup il vit venir a lui
un cavalier qui montait legerement l'escalier et qui ne le voyait pas
encore. Au moment ou ce cavalier releva la tete, Ezzelin reconnut Orio, et
toute sa haine se reveilla comme par une explosion electrique; la couleur
revint a ses joues fletries, ses levres fremirent, ses yeux lancerent des
flammes; sa main, obeissant a un mouvement involontaire, tira sa dague
hors du fourreau.

Orio etait brave, brave jusqu'a la temerite; il l'avait prouve en mainte
occasion: il prouva par la suite qu'il l'etait jusqu'a la folie. Cependant
en cet instant il eut peur; il n'est de veritable et d'infaillible
bravoure que celle des coeurs veritablement grands et infailliblement
genereux. Tant qu'un homme aime la vie avec l'aprete du materialisme, tant
qu'il est attache aux faux biens, il pourra s'exposer a la mort pour
augmenter ses jouissances ou pour acquerir du renom; car les satisfactions
de la vanite sont au premier rang dans le bonheur des egoistes: mais qu'on
vienne surprendre un tel homme au faite de sa felicite, et que, sans lui
offrir un appat de richesse ou de gloire, on l'appelle a la reparation
d'un tort, on pourra bien le trouver lache, et tout son respect humain ne
le cachera pas assez pour qu'on ne s'en apercoive.

Orio etait sans armes, et son adversaire avait sur lui l'avantage de la
position; il pensa d'ailleurs qu'Ezzelin etait la de dessein premedite,
que peut-etre, derriere lui, dans quelque embrasure, il avait des
complices. Il hesita un instant, et tout a coup, vaincu par l'horreur de
la mort, il tourna rapidement sur lui-meme, et redescendit l'escalier avec
l'agilite d'un daim. Ezzelin stupefait s'arreta un instant. "Orio lache!
s'ecriait-il en lui-meme; Orio le duelliste, l'arrogant, le batailleur!
Orio, le heros de la derniere guerre! Orio fuyant ma rencontre!"

Il descendit lentement l'escalier jusqu'a la derniere marche, curieux de
voir si Orio allait revenir a lui muni de sa dague, et desirant au fond
qu'il ne le fit pas; car, la raison ayant repris le dessus, il sentait la
folie et la deloyaute de son premier mouvement. Il se trouva dans la
galerie inferieure; il y vit Orio au milieu de plusieurs valets, affectant
de leur donner des ordres, comme s'il eut ete averti, par un souvenir
subit, de quelque oubli, et comme s'il fut revenu sur ses pas pour le
reparer. Il avait repris si vite tout son empire sur lui-meme, il
paraissait si calme, si degage, qu'Ezzelin douta un instant si sa
preoccupation ne l'avait pas empeche de le voir dans l'escalier: mais cela
etait fort peu probable. Neanmoins il se promena quelques instants au bout
de la galerie, ayant toujours l'oeil sur lui, et il le vit sortir avec ses
valets par une issue opposee.

Ne songeant plus a sa vengeance et se reprochant meme d'en avoir eu la
pensee, mais voulant a toute force eclaircir ses soupcons, Ezzelin
retourna a la fete, et bientot il vit son rival rentrer avec un groupe de
convies. Il avait sa dague a la ceinture, et cette circonstance revela a
Ezzelin l'attention qu'Orio avait faite a son geste dans l'escalier. "Eh
quoi! pensa-t-il, il a cru que j'avais le dessein de l'assassiner? Il n'a
eu ni assez d'estime pour moi ni assez de calme et de presence d'esprit
pour me montrer que la partie n'etait pas egale; et sa frayeur va ete si
subite, si aveugle, qu'il n'a pas pris le temps d'apercevoir le mouvement
que j'ai fait pour rentrer ma dague dans le fourreau en voyant qu'il
n'avait pas la sienne! Cet homme n'a pas le coeur d'un noble, et je serais
bien etonne si quelque lachete secrete ou quelque crime inconnu n'avait
pas deja fletri en lui le principe de l'honneur et le sentiment du
courage."

Des ce moment la fete devint encore plus insupportable a Ezzelin. Il
remarqua d'ailleurs que, tout en causant avec Giovanna, sa soeur avait
laisse Orio s'approcher d'elle, et qu'elle repondait a ses questions
oiseuses et frivoles avec une timidite de moins en moins hautaine. Orio
pensait reellement que son rival avait des projets de vengeance; il
voulait voir si Argiria etait dans la confidence, et, comptant surprendre
ce secret dans le maintien candide de la jeune fille, il la surveillait de
pres et l'obsedait de ses impertinentes cajoleries, fixant sur elle ce
regard de faucon qui, disait-on, avait sur toutes les femmes un pouvoir
magique. Argiria, elevee dans la retraite, enfant plein de noblesse et de
purete, ne comprenait rien a l'emotion inconnue que ce regard lui causait.
Elle se sentait prise d'une sorte de vertige, et lorsque Soranzo reportait
ensuite ses yeux enflammes d'amour sur Giovanna et lui adressait des
epithetes passionnees, elle sentait son coeur battre et ses joues bruler,
comme si ces regards et ces paroles eussent ete adresses a elle-meme.
Ezzelin n'apercut pas son trouble interieur; mais le bal allait commencer,
il craignit qu'Orio n'invitat sa soeur a danser, et il ne pouvait souffrir
qu'elle se familiarisat avec la conversation et les manieres d'un homme
pour qui sa haine se changeait en mepris. Il alla prendre Argiria par la
main, et, la reconduisant aupres de sa tante, il les supplia l'une et
l'autre de se retirer. Argiria etait venue a regret a la fete; et quand
son frere l'en arracha, elle sentit quelque chose se briser en elle, comme
si un vif regret l'eut atteinte au fond de l'ame. Elle se laissa emmener
sans pouvoir dire un mot, et la bonne tante, qui avait une confiance sans
bornes dans la sagesse et la dignite d'Ezzelin, le suivit sans lui faire
une seule question.

La fete des noces fut magnifique, et dura plusieurs jours; mais le comte
Ezzelin n'y reparut pas: il etait reparti le soir meme pour Padoue,
emmenant sa tante et sa soeur avec lui.

C'etait certainement beaucoup pour un homme presque ruine la veille d'etre
devenu l'epoux d'une des plus riches heritieres de la republique et le
neveu du generalissime; c'etait de quoi satisfaire une ambition ordinaire.
Mais rien ne suffisait a Orio, parce qu'il abusait de tout. Il ne lui
aurait rien fallu de moins qu'une fortune de roi pour subvenir a ses
depenses de fou. C'etait un homme a la fois insatiable et cupide, a qui
tous les moyens etaient bons pour acquerir de l'argent, et tous les
plaisirs bons pour le depenser. Il avait surtout la passion du jeu.
Accoutume qu'il etait a tous les dangers et a toutes les voluptes, ce
n'etait plus que dans le jeu qu'il trouvait des emotions. Il jouait donc
d'une maniere qui, meme dans ce pays et ce siecle de joueurs, semblait
effrayante, exposant souvent, sur un coup de des, sa fortune tout entiere,
gagnant et perdant vingt fois par nuit le revenu de cinquante familles. Il
ne tarda pas a faire de larges trouees dans la dot de sa femme, et sentit
bientot qu'il fallait ou changer de vie ou reparer ses pertes, s'il ne
voulait se trouver dans la meme position qu'avant son mariage. Le
printemps etait revenu, et l'on s'appretait a reprendre les hostilites. Il
declara a Morosini qu'il desirait garder l'emploi que la republique lui
avait confie sous ses ordres, et regagna ainsi, par son ardeur militaire,
les bonnes graces de l'amiral, qu'il avait commence a perdre par sa
mauvaise conduite. Quand le moment fut venu de mettre a la voile, il se
rendit a son poste avec sa galere, et appareilla avec le reste de la
flotte au commencement de 1686.

Il prit une part brillante a tous les principaux combats qui signalerent
cette memorable campagne, et se distingua particulierement au siege de
Coron et a la bataille que gagnerent les Venitiens sur le capitan-pacha
Mustapha dans les plaines de la Laconie. Quand l'hiver arriva, Morosini,
apres avoir mis en etat de defense ses nombreuses conquetes, mena la
flotte hiverner a Corfou, ou elle etait a meme de surveiller a la fois
l'Adriatique et la mer Ionienne. En effet, les Turcs ne firent pendant
toute la mauvaise saison aucune tentative serieuse; mais les habitants des
ecueils du golfe de Lepante, soumis l'annee precedente par le general
Strasold, profitant du moment ou la violence des vents et la perpetuelle
agitation de la mer empechaient les gros navires de guerre venitiens de
sortir, proteges d'ailleurs contre ceux qu'ils pouvaient rencontrer par la
petitesse et la legerete de leurs barques qui allaient se cacher, comme
des oiseaux de mer, derriere le moindre rocher, se livraient presque
ouvertement a la piraterie. Ils attaquaient tous les batiments de commerce
que les affaires forcaient a tenter ce passage difficile, souvent meme des
galeres armees, s'en emparaient la plupart du temps, pillaient les
chargements et massacraient les equipages. Les Missolonghis surtout
s'etaient refugies dans les iles Curzolari, situees entre la Moree,
l'Etolie et Cephalonie, et causaient d'horribles ravages. Le generalissime,
pour y mettre un terme, envoya, dans les iles les plus infestees, des
garnisons de marins choisis avec de fortes galeres, et en confia le
commandement aux officiers les plus habiles et les plus resolus de
l'armee. Il n'oublia pas Soranzo, qui, ennuye de l'inaction ou se tenait
l'armee, avait l'un des premiers demande du service contre les pirates, et
il lui confia un poste digne de ses talents et de son courage. Il fut
envoye avec trois cents hommes a la plus grande des iles Curzolari, et
charge de surveiller l'important passage qu'elles commandent. Son arrivee
jeta la terreur parmi les Missolonghis, qui connaissaient sa bravoure
indomptable et son impitoyable severite; et dans les premiers temps, il ne
se commit pas un seul acte de piraterie vers les parages qu'il commandait,
tandis que les autres gouvernements, malgre l'activite des garnisons,
continuaient a etre le theatre de frequents et terribles brigandages. Son
oncle, enchante de sa reussite complete, lui fit envoyer par la republique
des lettres de felicitation.

Cependant Orio, trompe dans l'espoir qu'il avait forme de trouver des
ennemis a combattre et a depouiller, voulut tenter un grand coup qui
reparat a son egard ce qu'il appelait l'injustice du sort. Il avait appris
que le pacha de Patras gardait dans son palais des tresors immenses, et
que, se fiant sur la force de la ville et sur le nombre des habitants, il
laissait faire a ses soldats une assez mauvaise garde. Prenant la-dessus
ses dispositions, il choisit les cent plus braves soldats de sa troupe,
les fit monter sur une galere, gouverna sur Patras de maniere a n'y
arriver que de nuit, cacha son navire et ses gens dans une anse abritee,
descendit le premier a terre, et se dirigea seul et deguise vers la ville.
Vous connaissez le reste de cette aventure, qui a ete si poetiquement
racontee par Byron. A minuit, Orio donna le signal convenu a sa troupe,
qui se mit en marche pour venir le joindre a la porte de la ville. Alors
il egorgea les sentinelles, traversa silencieusement la ville, surprit le
palais, et commenca a le piller. Mais, attaque par une troupe vingt fois
plus nombreuse que la sienne, il fut refoule dans une cour et cerne de
toutes parts. Il se defendit comme un lion, et ne rendit son epee que
longtemps apres avoir vu tomber le dernier de ses compagnons. Le pacha,
epouvante, malgre sa victoire, de l'audace de son ennemi, le fit enfermer
et enchainer dans le plus profond cachot de son palais, pour avoir le
plaisir de voir souffrir et trembler peut-etre celui qui l'avait fait
trembler. Mais l'esclave favorite du pacha, nommee Naam, qui avait vu de
ses fenetres le combat de la nuit, seduite par la beaute et le courage du
prisonnier, vint le trouver en secret et lui offrit la liberte, s'il
consentait a partager l'amour qu'elle ressentait pour lui. L'esclave etait
belle, Orio facile en amour et tres-desireux en outre de la vie et de la
liberte. Le marche fut conclu, bientot aussi execute. La troisieme nuit,
Naam assassina son maitre, et, a la faveur du desordre qui suivit ce
meurtre, s'enfuit avec son amant. Tous deux monterent dans une barque que
l'esclave avait fait preparer, et se rendirent aux iles Curzolari.

Pendant deux jours, le comte resta plonge dans une tristesse profonde. La
perte de sa galere etait un notable echec a sa fortune particuliere, et le
sacrifice inutile qu'il avait fait de cent bons soldats pouvait porter une
rude atteinte a sa reputation militaire, et par consequent nuire a
l'avancement qu'il esperait obtenir de la republique; car pour lui toutes
choses se realisaient en interets positifs, et il n'aspirait aux grands
emplois qu'a cause de la facilite qu'on a de s'y enrichir. Il ne pensa
bientot plus qu'aux mauvais resultats de sa folle expedition et aux moyens
d'y remedier.

Alors on le vit changer completement son genre de vie, et son caractere
sembla etre aussi change que sa conduite. D'aventureux et de temeraire, il
devint circonspect et mefiant; la perte de sa principale galere lui en
faisait, disait-il, un devoir. Celle qui lui restait ne pouvait plus se
risquer dans des parages eloignes. Elle demeura donc en observation non
loin de la crique de rochers qui lui servait de port, et se borna a courir
des bordees autour de l'ile, sans la perdre de vue. Encore n'etait-ce plus
Orio qui la commandait. Il avait confie ce soin a son lieutenant, et n'y
mettait plus le pied que de loin en loin pour y passer des revues.
Toujours enferme dans l'interieur du chateau, il semblait plonge dans le
desespoir. Les soldats murmuraient hautement contre lui sans qu'il parut
s'en soucier; mais tout d'un coup il sortait de son apathie pour infliger
les chatiments les plus severes, et ses retours a l'autorite de la
discipline etaient marques par des cruautes qui retablissaient la
soumission et faisaient regner la crainte pendant plusieurs jours.

Cette maniere d'agir porta ses fruits. Les pirates, encourages d'une part
par le desastre de Soranzo a Patras, de l'autre par la timidite de ses
mouvements autour des iles Curzolari, reparurent dans le golfe de Lepante
et s'avancerent jusque dans le detroit; et bientot ces parages devinrent
plus perilleux qu'ils ne l'avaient jamais ete. Presque tous les navires
marchands qui s'y engageaient disparaissaient aussitot, sans qu'on en
recut jamais aucune nouvelle, et ceux qui arrivaient a leur destination
disaient n'avoir du leur salut qu'a la rapidite de leur marche et a
l'opportunite du vent.

Cependant le comte Ezzelino avait quitte l'Italie de son cote, sans revoir
ni Giovanna ni le palais Morosini. Peu de jours apres le mariage de
Soranzo, il avait fait ses adieux a sa famille, et avait obtenu de la
republique un ordre de depart. Il s'etait embarque pour la Moree, ou il
esperait oublier, dans les agitations de la guerre et les fumees de la
gloire, les douleurs de l'amour et les blessures faites a son orgueil. Il
s'etait distingue non moins que Soranzo dans cette campagne, mais sans y
trouver la distraction et l'enivrement qu'il y cherchait. Toujours triste
et fuyant la societe des gens plus heureux que lui, se sentant mal a
l'aise d'ailleurs aupres de Morosini, il avait obtenu de celui-ci le
commandement de Coron durant l'hiver. Cependant il arriva que Morosini,
apprenant les nouveaux ravages de la piraterie, resolut de donner a
Ezzelino un commandement plus rapproche du theatre de ces brigandages, et
le rappela aupres de lui vers la fin de fevrier. Ezzelino quitta donc la
Messenie et se dirigea vers Corfou avec un equipage plus vaillant que
nombreux. Sa traversee fut heureuse jusqu'a la hauteur de Zante. Mais la
les vents d'ouest le forcerent de quitter la pleine mer et de s'engager
dans le detroit qui separe Cephalonie de la pointe nord-ouest de la Moree.
Il y lutta pendant toute une nuit contre la tempete, et le lendemain,
quelque heures avant le coucher du soleil, il se trouva a la hauteur des
iles Curzolari. Il allait doubler la derniere des trois principales, et,
pousse par un vent favorable, il veillait avec quelques matelots a la
manoeuvre; le reste, fatigue par la navigation de la nuit precedente, se
reposait sous le pont. Tout a coup, des rochers qui forment le promontoire
nord-ouest de cette ile, s'elanca a sa rencontre une embarcation chargee
d'hommes. Ezzelino vit du premier coup d'oeil qu'il avait affaire a des
pirates missolonghis. Il feignit pourtant de ne pas les reconnaitre,
ordonna tranquillement a son equipage de s'appreter au combat, mais sans
se montrer davantage, et continua sa route, comme s'il ne se fut point
apercu du danger. Cependant les pirates s'approcherent a grand renfort de
voiles et de rames, et finirent par aborder la galere. Quand Ezzelino vit
les deux navires bien engages et les Missolonghis poser leurs ponts
volants pour commencer l'attaque, il donna le signal a son equipage, qui
se leva tout entier comme un seul homme. A cette vue, les pirates
hesiterent; mais un mot de leur chef ranima leur premiere audace, et ils
se jeterent en masse sur le pont ennemi. Le combat fut terrible et
longtemps egal. Ezzelino, qui ne cessait d'encourager et de diriger ses
matelots, remarqua que le chef ennemi, au contraire, nonchalamment assis a
la poupe de son navire, ne prenait aucune part a l'action, et semblait
considerer ce qui se passait comme un spectacle qui lui aurait ete tout a
fait etranger. Etonne d'une pareille tranquillite, Ezzelino se mit a
regarder plus attentivement *cette* homme etrange. Il etait vetu comme les
autres Missolonghis, et coiffe d'un large turban rouge; une epaisse barbe
noire lui cachait la moitie du visage, et ajoutait encore a l'energie de
ses traits. Ezzelino, tout en admirant sa beaute et son calme, crut se
rappeler qu'il l'avait deja rencontre quelque part, dans un combat sans
doute. Mais ou? c'etait ce qu'il lui etait impossible de trouver. Cette
idee ne fit que lui traverser la tete, et le combat s'empara de nouveau de
toute son attention. La chance menacait de lui devenir defavorable; ses
gens, apres s'etre tres-bravement battus, commencaient a faiblir, et
cedaient peu a peu le terrain a leurs opiniatres adversaires. Ce que
voyant le jeune comte, il jugea qu'il etait temps de payer de sa personne,
afin de ranimer par son exemple sa troupe decouragee. Il redevint donc de
capitaine soldat, et se precipita, le sabre au poing, dans le plus fort de
la melee, au cri de Saint-Marc, Saint-Marc et en avant! Il tua de sa main
les plus avances des assaillants, et, suivi de tous les siens qui
revinrent a la charge avec une nouvelle ardeur, il les fit reculer a leur
tour. Le chef ennemi fit alors ce qu'avait fait Ezzelino. Voyant ses
pirates en retraite, il se leva brusquement de son banc, empoigna une
hache d'abordage, et s'elanca contre les Venitiens en poussant un cri
terrible. Ceux-ci a son aspect s'arreterent incertains: Ezzelino seul osa
marcher a lui. Ce fut sur un des ponts volants qui unissaient les deux
navires que les deux chefs se rencontrerent. Ezzelino allongea de toute sa
force un coup d'epee au Missolonghi qui s'avancait decouvert; mais
celui-ci para le coup avec le manche de sa hache, et menacait deja du
tranchant la tete du comte, lorsque Ezzelino, qui de l'autre main tenait
un pistolet, lui fracassa la main droite. Le pirate s'arreta un instant,
jeta un regard de rage sur son arme qui lui echappait, eleva en l'air sa
main sanglante en signe de defi, et se retira au milieu des siens. Ceux-ci,
voyant leur chef blesse et l'ennemi encore pret a les bien recevoir,
enleverent rapidement les ponts d'abordage, couperent les amarres, et
s'eloignerent presque aussi vite qu'ils etaient venus. En moins d'un quart
d'heure ils eurent disparu derriere les rochers d'ou ils etaient sortis.

Ezzelino, dont l'equipage avait ete tres-maltraite, croyant avoir
satisfait a l'honneur par sa belle defense, ne jugea pas a propos de
s'exposer de nuit a un nouveau combat, et alla mettre sa galere sous la
protection du chateau situe dans la grande ile. La nuit tombait quand il
jeta l'ancre. Il donna ses ordres a son equipage, et, se jetant dans une
barque, il s'approcha du chateau.

Ce chateau etait situe au bord de la mer, sur d'enormes rochers tailles a
pic, au milieu desquels les vagues allaient s'engouffrer avec fracas, et
dominait a la fois toute l'ile, et tout l'horizon jusqu'aux deux autres
iles; il etait entoure, du cote de la terre, d'un fosse de quarante pieds,
et ferme partout par une enorme muraille. Aux quatres coins, des donjons
aigus se dressaient comme des fleches. Une porte de fer bouchait la seule
issue apparente qu'eut le chateau. Tout cela etait massif, noir, morne et
sinistre: on eut dit de loin le nid d'un oiseau de proie gigantesque.

Ezzelin ignorait que Soranzo eut echappe au desastre de Patras; il avait
appris sa folle entreprise, sa defaite et la perte de sa galere. Le bruit
de sa mort avait couru, puis aussi celui de son evasion; mais on ne savait
point a l'extremite de la Moree ce qu'il y avait de faux ou de vrai dans
ces recits divers. Les brigandages des pirates missolonghis donnaient
beaucoup plus de probabilite a la nouvelle de la mort de Soranzo qu'a
celle de son salut.

Le comte avait donc quitte Coron avec un vague sentiment de joie et
d'espoir; mais durant le voyage ses pensees avaient repris leur tristesse
et leur abattement ordinaires. Il s'etait dit que, dans le cas ou Giovanna
serait libre, l'aspect de son premier fiance serait une insulte a ses
regrets, et que peut-etre elle passerait pour lui de l'estime a la haine;
et puis, en examinant son propre coeur, Ezzelin s'imagina ne plus trouver
au fond de cet abime de douleur qu'une sorte de compassion tendre pour
Giovanna, soit qu'elle fut l'epouse, soit qu'elle fut la veuve d'Orio
Soranzo.

Ce fut seulement en mettant le pied sur le rivage de l'ile Curzolari
qu'Ezzelino, reprenant sa melancolie habituelle, dont la chaleur du combat
l'avait distrait un instant, se souvint du probleme qui tenait sa vie
comme en suspens depuis deux mois; et, malgre toute l'indifference dont il
se croyait arme, son coeur tressaillit d'une emotion plus vive qu'il
n'avait fait a l'aspect des pirates. Un mot du premier matelot qu'il
trouva sur la rive eut pu faire cesser cette angoisse; mais, plus il la
sentait augmenter, moins il avait le courage de s'informer.

Le commandant du chateau, ayant reconnu son pavillon et repondu au salut
de sa galere par autant de coups de canon qu'elle lui en avait adresse,
vint a sa rencontre, et lui annonca qu'en l'absence du gouverneur il etait
charge de donner asile et protection aux navires de la republique. Ezzelin
essaya de lui demander si l'absence du gouverneur etait momentanee, ou
s'il fallait entendre par ce mot la mort d'Orio Soranzo; mais, comme si sa
propre vie eut dependu de la reponse du commandant, il ne put se resoudre
a lui adresser cette question. Le commandant, qui etait plein de
courtoisie, fut un peu surpris du trouble avec lequel le jeune comte
accueillait ses civilites, et prit cet embarras pour de la froideur et du
dedain. Il le conduisit dans une vaste salle d'architecture sarrasine,
dont il lui fit les honneurs; et peu a peu il reprit ses manieres
accoutumees, qui etaient les plus obsequieuses du monde. Ce commandant,
nomme Leontio, etait un Esclavon, officier de fortune, blanchi au service
de la republique. Habitue a s'ennuyer dans les emplois secondaires, il
etait d'un caractere inquiet, curieux et expansif. Ezzelin fut force
d'entendre les lamentations ordinaires de tout commandant de place
condamne a un hivernage triste et perilleux. Il l'ecoutait a peine;
cependant un nom qu'il prononca le tira tout a coup de sa reverie.

"Soranzo? s'ecria-t-il, ne pouvant plus se maitriser, qui donc est ce
Soranzo, et ou est-il maintenant?

--Messer Orio Soranzo, le gouverneur de cette ile, est celui dont j'ai
l'honneur de parler a votre seigneurie, repondit Leontio; il est
impossible qu'elle n'ait pas entendu parler de ce vaillant capitaine."

Ezzelin se rassit en silence; puis, au bout d'un instant, il demanda
pourquoi le gouverneur d'une place si importante n'etait pas a son poste,
surtout dans un temps ou les pirates couvraient la mer et venaient
attaquer les galeres de l'Etat presque sous le canon de son fort. Cette
fois il ecouta la reponse du commandant.

"Votre seigneurie, dit celui-ci, m'adresse une question fort naturelle, et
que nous nous adressons tous ici, depuis moi, qui commande la place,
jusqu'au dernier soldat de la garnison. Ah! seigneur comte! comme les plus
braves militaires peuvent se laisser abattre par un revers! Depuis
l'affaire de Patras, le noble Orio a perdu toute sa vigueur et toute son
audace. Nous nous devorons dans l'inaction, nous dont il gourmandait
naguere la paresse et la lenteur; et Dieu sait si nous meritions de tels
reproches! Mais, quelque injustes qu'ils pussent etre, nous aimions mieux
le voir ainsi que dans le decouragement ou il est tombe. Votre seigneurie
peut m'en croire, ajouta Leontio en baissant la voix, c'est un homme qui a
perdu la tete. Si les choses qui se passent maintenant sous ses yeux
eussent ete seulement racontees il y a deux mois, il serait parti comme un
aigle de mer pour donner la chasse a ces mouettes fuyardes; il n'eut pas
eu de repos, il n'eut pu ni manger ni dormir qu'il n'eut extermine ces
pirates et tue leur chef de sa propre main. Mais, helas! ils viennent nous
braver jusque sous nos remparts, et le turban rouge de _l'Uscoque_ se
promene insolemment a la portee de nos regards. Sans aucun doute, c'est ce
pirate infame qui a attaque aujourd'hui Votre Excellence.

--C'est possible, repondit Ezzelin avec indifference; ce qu'il y a de
certain, c'est que, malgre leur incroyable audace, ces pirates ne peuvent
triompher d'une galere bien armee. Je n'ai que soixante hommes de guerre a
mon bord, et, sans la nuit, nous serions venus a bout, je pense, de toutes
les forces reunies des Missolonghis. Certainement vous avez ici plus
d'hommes et de munitions qu'il ne vous en faudrait, avec la forte galere
que je vois a l'ancre, pour exterminer en quelques jours cette miserable
engeance. Que pensera Morosini de la conduite de son neveu lorsqu'il saura
ce qui se passe?

--Et qui osera lui en rendre compte? dit Leontio avec un sourire mele de
fiel et de terreur. Messer Orio est un homme implacable dans ses
vengeances; et si la moindre plainte contre lui partait de cet endroit
maudit pour aller frapper l'oreille de l'amiral, il n'est pas jusqu'au
dernier mousse parmi ceux qui l'habitent qui ne ressentit jusqu'a la mort
les effets de la colere de Soranzo. Helas! la mort n'est rien, c'est une
chance de la guerre; mais vieillir sous le harnais sans gloire, sans
profit, sans avancement, c'est ce qu'il y a de pis dans la vie d'un
soldat! Qui sait comment l'illustre Morosini accueillerait une plainte
contre son neveu? Ce n'est pas moi qui me mettrai dans le plateau d'une
balance avec un homme comme Orio Soranzo dans l'autre!

--Et grace a ces craintes, reprit Ezzelino avec indignation, le commerce
de votre patrie est entrave, de braves negociants sont ruines, des
familles entieres, jusqu'aux femmes et aux enfants, trouvent dans leur
traversee une mort cruelle et impunie; de vils forbans, rebut des nations,
insultent le pavillon venitien, et messer Orio Soranzo souffre ces choses!
Et parmi tant de braves soldats qui se rongent les poings d'impatience
autour de lui, il n'en est pas un seul qui ose se devouer pour le salut de
ses concitoyens et l'honneur de sa patrie!

--Il faut tout dire, seigneur comte," repliqua Leontio, effraye de
l'emportement d'Ezzelin. Puis il s'arreta trouble, et promena un regard
autour de lui, comme s'il eut craint que les murs n'eussent des yeux et
des oreilles.

"Eh bien! dit le comte avec chaleur, qu'avez-vous a dire pour justifier
une telle timidite? Parlez, ou je vous rends responsable de tout ceci.

--Monseigneur, repondit Leontio en continuant a regarder avec anxiete de
cote et d'autre, le noble Orio Soranzo est peut-etre plus infortune que
coupable. Il se passe, dit-on, des choses etranges dans le secret de ses
appartements. On l'entend parler seul avec vehemence; on l'a rencontre la
nuit, pale et defait, errant comme un possede dans les tenebres, affuble
d'un costume bizarre. Il passe des semaines entieres enferme dans sa
chambre, ne laissant parvenir jusqu'a lui qu'un esclave musulman qu'il a
ramene de sa malheureuse expedition de Patras. D'autres fois, par un temps
d'orage, il se hasarde, avec ce jeune homme et deux ou trois marins
seulement, sur une barque fragile, et, depliant la voile avec une
intrepidite qui touche a la demence, il disparait a l'horizon parmi les
ecueils qui nous avoisinent de toutes parts. Il reste absent des jours
entiers, sans qu'on puisse supposer d'autre motif a ces courses inutiles
et aventureuses qu'une fantaisie maladive. Ces choses ne sont pas d'un
homme depourvu d'energie, votre seigneurie en conviendra.

--Alors elles sont le fait de la plus insigne folie, reprit Ezzelin. Si
messer Orio a perdu l'esprit, qu'on l'enferme et qu'on le soigne; mais que
le commandement d'un poste d'ou depend la surete de la navigation ne soit
plus confie aux mains d'un frenetique. Ceci est important, et le hasard
m'impose aujourd'hui un devoir que je saurai remplir, bien que Dieu sache
a quel point il me repugne... Voyons, le gouverneur est-il absent en effet,
ou dans son lit, a cette heure? Je veux l'interroger; je veux voir, par
mes propres yeux, s'il est malade, traitre ou insense.

--Seigneur comte, dit Leontio en paraissant vouloir cacher son inquietude
personnelle, je reconnais a cette resolution le noble enfant de la
republique; mais il m'est impossible de vous dire si le gouverneur est
enferme dans sa chambre, ou s'il est a la promenade.

--Comment! s'ecria Ezzelin en haussant les epaules, on ne sait pas meme ou
le prendre quand on a affaire a lui?

--C'est la verite, dit Leontio, et votre seigneurie doit comprendre qu'ici
chacun desire avoir affaire au gouverneur le moins possible. Ce qui peut
arriver de moins facheux dans la situation d'esprit ou il est, c'est qu'il
ne donne aucune espece d'ordres. Lorsque son abattement cesse, c'est pour
faire place a une activite desordonnee, qui pourrait nous devenir funeste
si le lieutenant qui commande la galere ne savait eluder ses ordres avec
autant de prudence que d'adresse. Mais toute son habilete ne peut aboutir
qu'a nous preserver des folles manoeuvres que, du haut de son donjon,
messer Orio lui commande. Votre seigneurie sourirait de compassion si elle
voyait notre gouverneur, arme de pavillons de diverses couleurs, essayer
de faire connaitre a cette distance ses bizarres intentions a son navire.
Heureusement, quand on feint de ne pas le comprendre, et qu'il est entre
dans d'effroyables coleres, il perd la memoire de ce qui s'est passe.
D'ailleurs le lieutenant Marc Mazzani est un homme de courage, qui ne
craindrait pas d'affronter sa furie, plutot que d'aventurer la galere dans
les ecueils vers lesquels messer Orio lui prescrit souvent de la diriger.
Je suis certain qu'il brule du desir de donner la chasse aux pirates, et
que quelque jour il la leur donnera tout de bon, sans s'inquieter de ce
que messer Orio pourra penser de sa desobeissance.--_Quelque jour! ...
pourra penser!_ ... s'ecria Ezzelin, de plus en plus outre de ce qu'il
entendait. Voila, en effet, un bien grand courage et un empressement bien
utile jusqu'a present! Fi! monsieur le commandant, je ne concois pas que
des hommes subissent le joug d'un aliene, et qu'ils n'aient pas encore eu
l'idee, au lieu d'eluder ses ordres imbeciles, de lui lier les pieds et
les mains, de le jeter dans une barque sur un matelas, et de le conduire a
Corfou, pour que l'amiral, son oncle, le fasse soigner comme il
l'entendra. Allons, treve a ces details inutiles; faites-moi la grace,
messer Leontio, d'aller demander pour moi une audience a Soranzo, et, s'il
me la refuse, de me montrer le chemin de ses appartements; car je ne
sortirai d'ici, je vous le jure, qu'apres avoir tate le pouls a son
honneur ou a son delire.

Leontio hesitait encore.

"Allez donc, monsieur, lui dit Ezzelino avec force. Que craignez-vous?
N'ai-je pas ici une galere, si la votre est desemparee? Et si vos trois
cents hommes ont peur d'un seul qui est malade, n'en ai-je pas soixante
qui n'ont peur de personne? Je prends sur moi toute la responsabilite de
ma determination, et je vous promets de vous defendre, s'il le faut,
contre votre chef. Je n'aurais pas cru qu'un vieux militaire comme vous
eut besoin, pour faire son devoir, de la protection d'un jeune homme comme
moi."

Ezzelino, reste seul, se promena avec agitation dans la salle. Le soleil
etait couche et le jour baissait. Le ciel eteignait peu a peu sa pourpre
brulante dans les flots de la mer d'Ionie. Les rivages denteles de la
Carnie encadraient la scene immense qui se deployait autour de l'ile. Le
comte s'arreta devant l'etroite croisee a double ogive fleurie qui
dominait, a une elevation de plus de cent pieds, ce tableau splendide. Ce
chateau, dont les murailles lisses tombaient sur un rocher a pic toujours
battu des vagues, semblait prendre ses racines profondes dans l'abime et
vouloir s'elancer jusqu'aux nues. Son isolement sur cet ecueil lui donnait
un aspect audacieux et miserable a la fois. Ezzelino, tout en admirant
cette situation pittoresque, sentit comme une sorte de vertige, et se
demanda si une telle residence n'etait pas bien propre a exalter jusqu'au
delire un esprit impressionnable comme devait l'etre celui de Soranzo.
L'inaction, la maladie et le chagrin lui parurent, dans un pareil sejour,
des tortures pires que la mort, et une sorte de pitie vint adoucir
l'indignation qui jusque-la avait rempli son ame.

Mais il resista a cet instinct d'un ame trop genereuse, et, comprenant
l'importance du devoir qu'il s'etait impose, il s'arracha a sa
contemplation, et reprit sa marche rapide le long de la grande salle.

Un affreux silence, indice de terreur et de desespoir, regnait dans cette
demeure guerriere, ou le bruit des armes et le cri des sentinelles eussent
du, a toute heure, se meler a la voix des vents et des ondes. On n'y
entendait que le cri des oiseaux de mer qui s'abattaient, a l'entree de la
nuit, par troupes nombreuses, sur les recifs et les flots qui se brisaient
solennellement en elevant une grande plainte monotone dans l'espace.

Ce lieu avait ete temoin jadis d'une grande scene de gloire et de carnage.
Autour de ces ecueils Curzolari (les antiques Echinades), l'heroique
batard de Charles-Quint, don Juan d'Autriche, avait donne le premier
signal de la grande bataille de Lepante, et aneanti les forces navales de
la Turquie, de l'Egypte et de l'Algerie. La construction du chateau
remontait a cette epoque; il portait le nom de San-Silvio, peut-etre parce
qu'il avait ete bati ou occupe par le comte Silvio de Porcia, l'un des
vainqueurs de la campagne. Sur les parois de la salle, Ezzelin vit, a la
derniere lueur du jour, trembloter les grandes silhouettes des heros de
Lepante, peints a fresque assez grossierement, dans des proportions
colossales, et revetus de leurs puissantes armures de guerre. On y voyait
le generalissime Veniers, qui, a l'age de soixante-seize ans, fit des
prodiges de valeur; le provediteur Barbarigo, le marquis de Santa Cruz,
les vaillants capitaines Loredano et Malipiero, qui tous deux perdirent la
vie dans cette sanglante journee; enfin le celebre Bragadino, qui avait
ete ecorche vif quelques mois avant la bataille par ordre de Mustapha, et
qui etait represente dans toute l'horreur de son supplice, la tete ceinte
d'une aureole de martyr et le corps a demi depouille de sa peau. Ces
fresques etaient peut-etre l'oeuvre de quelque soldat artiste blesse au
combat de Lepante. L'air de la mer en avait fait tomber une partie; mais
ce qui en restait avait encore un aspect formidable, et ces spectres
heroiques, mutiles et comme flottants dans le crepuscule, firent passer
dans l'ame d'Ezzelino des emotions de terreur religieuse et d'enthousiasme
patriotique.

Quelle fut sa surprise lorsqu'il fut tire de son austere reverie par les
sons d'un luth! Une voix de femme, suave et pleine d'harmonie, quoique un
peu voilee par le chagrin ou la souffrance, vint s'y meler, et lui fit
entendre distinctement ces vers d'une romance venitienne bien connue de
lui:

Venus est la belle deesse,
Venise est la belle cite.
Doux astre, ville enchanteresse,
Perles d'amour et de beaute,
Vous vous couchez dans l'onde amere,
Le soir, comme dans vos berceaux;
Car vous etes soeurs, et pour mere
Vous eutes l'ecume des flots.

Ezzelino n'eut pas un instant de doute sur cette romance et sur cette
voix.

"Giovanna!" s'ecria-t-il en s'elancant a l'autre bout de la salle, et en
soulevant d'une main tremblante l'epais rideau de tapisserie qui obstruait
la croisee du fond.

Cette croisee donnait sur l'interieur du chateau, sur une de ces parties
ceintes de batiments que dans nos edifices francais du moyen age on
appelait le preau. Ezzelino vit une petite cour dont l'aspect contrastait
avec tout le reste de l'ile et du chateau. C'etait un lieu de plaisance
bati recemment a la maniere orientale, et dans lequel on avait semble
vouloir chercher un refuge contre l'aspect fatigant des flots et l'aprete
des brises marines. Sur une assez large plate-forme quadrangulaire, on
avait rapporte des terres vegetales, et les plus belles fleurs de la Grece
y croissaient a l'abri des orages. Ce jardin artificiel etait rempli d'une
indicible poesie. Les plantes qu'on y avait acclimatees de force avaient
une langueur et des parfums etranges, comme si elles eussent compris les
voluptes et la souffrance d'une captivite volontaire. Un soin delicat et
assidu semblait presider a leur entretien. Un jet d'eau de roche murmurait
au milieu dans un bassin de marbre de Paros. Autour de ce parterre regnait
une galerie de bois de cedre decoupee dans le gout moresque avec une
legerete et une simplicite elegantes. Cette galerie laissait entrevoir,
au-dessous et au-dessus de ses arcades, les portes cintrees et les
fenetres en rosaces des appartements particuliers du gouverneur; des
portieres de tapisseries d'Orient et des tendines de soie ecarlate en
derobaient la vue interieure aux regards du comte. Mais a peine eut-il,
d'une voix emue et penetrante, repete le nom de Giovanna, qu'un de ces
rideaux se souleva rapidement. Une ombre blanche et delicate se dessina
sur le balcon, agita son voile comme pour donner un signe de
reconnaissance, et, laissant retomber le rideau, disparut au meme instant.
Le comte fut force d'abandonner la fenetre, Leontio venait lui rendre
compte de son message; mais Ezzelino avait reconnu Giovanna, et il
ecoutait a peine la reponse du vieux commandant.

Leontio vint annoncer que le gouverneur etait reellement en course aux
environs de l'ile; mais, soit qu'il eut mis pied a terre quelque part dans
les rochers de la plage de Garnie, soit qu'il se fut engage dans les
nombreux ilots qui entourent l'ile principale de Curzolari, on ne
decouvrait nulle part son esquif a l'aide de la lunette.

"Il est fort etrange, dit Ezzelin, que dans ces courses aventureuses il ne
rencontre point les pirates.

--Cela est etrange, en effet, repartit le commandant. On dit qu'il y a un
Dieu pour les hommes ivres et pour les fous. Je gage que si messer Orio
etait dans son bon sens et connaissait le danger auquel il s'expose en
allant ainsi presque seul, sur une barque, cotoyer des ecueils infestes de
brigands, il aurait deja trouve dans ces courses la mort qu'il semble
chercher, et qui de son cote semble le fuir.

--Vous ne m'aviez pas dit, messer Leontio, interrompit Ezzelin qui ne
l'ecoutait pas, que la signora Soranzo fut ici.

--Votre seigneurie ne me l'avait pas demande, repondit Leontio. Elle est
ici depuis deux mois environ, et je pense qu'elle y est venue sans le
consentement de son epoux; car, a son retour de l'expedition de Patras,
soit qu'il ne l'attendit pas, soit que, dans sa folie, il eut oublie
qu'elle dut venir le rejoindre, messer Orio lui a fait un accueil
tres-froid. Cependant il l'a traitee avec les plus grands egards; et
puisque votre seigneurie a jete les yeux sur la partie du chateau que l'on
decouvre de cette fenetre, elle a pu voir qu'on y a construit, avec une
celerite presque magique, un logement de bois a la maniere orientale,
tres-simple a la verite, mais beaucoup plus agreable que ces grandes
salles froides et sombres dans le gout de nos peres. Le jeune esclave turc
que messer Soranzo a ramene de Patras a donne le plan et preside a tous
les details de ce harem improvise, ou il n'y a qu'une sultane, il est vrai,
mais plus belle a elle seule que les cinq cents femmes reunies du sultan.
On a fait ici tout ce qui etait possible, et meme un peu plus, comme l'on
dit, pour rendre supportable a la niece de l'illustre amiral le sejour de
cette lugubre demeure."

Ezzelin laissait parler le vieux commandant sans l'interrompre. Il ne
savait a quoi se resoudre. Il desirait et craignait tout a la fois de voir
Giovanna. Il ne savait comment interpreter le signe qu'elle lui avait fait
de sa fenetre. Peut-etre avait-elle besoin, dans sa triste situation,
d'une protection respectueuse et desinteressee. Il allait se decider a lui
faire demander une entrevue par Leontio, lorsqu'une femme grecque, qui
etait au service de Giovanna, vint de sa part le prier de se rendre aupres
d'elle. Ezzelin prit avec empressement son chapeau qu'il avait jete sur
une table, et se disposait a suivre l'envoyee, lorsque Leontio,
s'approchant de lui et lui parlant a voix basse, le conjura de ne point
repondre a cet appel de la signora, sous peine d'attirer sur lui et sur
elle-meme la colere de Soranzo.

"Il a defendu sous les peines les plus severes, ajouta Leontio, de laisser
aucun Venitien, quels que soient son rang et son age, penetrer dans ses
appartements interieurs; et comme il est egalement defendu a la signora de
franchir l'enceinte des _galeries de bois_, je declare que cette entrevue
peut etre egalement funeste a votre seigneurie, a la signora Soranzo et a
moi.

--Quant a vos craintes personnelles, repondit Ezzelin d'un ton ferme, je
vous ai deja dit, monsieur, que vous pouviez passer a bord de ma galere et
que vous y seriez en surete; et quant a la signora Soranzo, puisqu'elle
est exposee a de tels dangers, il est temps qu'elle trouve un homme
capable de l'y soustraire, et resolu a le tenter."

En parlant ainsi, il fit un geste expressif qui ecarta promptement Leontio
de la porte vers laquelle il s'etait precipite pour lui barrer le passage.

"Je sais, dit celui-ci en se retirant, le respect que je dois au rang que
votre seigneurie occupe dans la republique et dans l'armee; je la supplie
donc de constater au besoin que j'ai obei a ma consigne, et qu'elle a pris
sur elle de l'outre-passer."

La servante grecque ayant pris, dans une niche de l'escalier, une lampe
d'argent qu'elle y avait deposee, conduisit Ezzelin, a travers un dedale
de couloirs, d'escaliers et de terrasses, jusqu'a la plate-forme qui
servait de jardin. L'air tiede du printemps hatif et genereux de ces
climats soufflait mollement dans ce site abrite de toutes parts. De beaux
oiseaux chantaient dans une voliere, et des parfums exquis s'exhalaient
des buissons de fleurs pressees et suspendues en festons a toutes les
colonnes. On eut pu se croire dans un de ces beaux _cortile_ des palais
venitiens, ou les roses et les jasmins, acclimates avec art, semblent
croitre et vivre dans le marbre et la pierre.

L'esclave grecque souleva le rideau de pourpre de la porte principale, et
le comte penetra dans un frais boudoir de style byzantin, decore dans le
gout de l'Italie.

Giovanna etait couchee sur des coussins de drap d'or brodes en soie de
diverses couleurs. Sa guitare etait encore dans ses mains, et le grand
levrier blanc d'Orio, couche a ses pieds, semblait partager son attente
melancolique. Elle etait toujours belle, quoique bien differente de ce
qu'elle avait ete naguere. Le brillant coloris de la sante n'animait plus
ses traits, et l'embonpoint de sa jeunesse avait ete devore par le souci.
Sa robe de soie blanche etait presque du meme ton que son visage, et ses
grands bracelets d'or flottaient sur ses bras amaigris. Il semblait
qu'elle eut deja perdu cette coquetterie et ce soin de sa parure qui, chez
les femmes, est la marque d'un amour partage. Les bandeaux de perles de sa
coiffure s'etaient detaches et tombaient avec ses cheveux denoues sur ses
epaules d'albatre, sans qu'elle permit a ses esclaves de les rajuster.
Elle n'avait plus l'orgueil de la beaute. Un melange de faiblesse
languissante et de vivacite inquiete se trahissait dans son attitude et
dans ses gestes. Lorsque Ezzelin entra, elle semblait brisee de fatigue,
et ses paupieres veinees d'azur ne sentaient pas l'eventail de plumes
qu'une esclave moresque agitait sur son front; mais, au bruit que fit le
comte en s'approchant, elle se souleva brusquement sur ses coussins, et
fixa sur lui un regard ou brillait la fievre. Elle lui tendit les deux
mains a la fois pour serrer la sienne avec force; puis elle lui parla avec
enjouement, avec esprit, comme si elle l'eut retrouve a Venise au milieu
d'un bal. Un instant apres, elle etendit le bras pour prendre, des mains
de l'esclave, un flacon d'or incruste de pierres precieuses, qu'elle
respira en palissant, comme si elle eut ete pres de defaillir; puis elle
passa ses doigts nonchalants sur les cordes de son luth, fit a Ezzelin
quelques questions frivoles dont elle n'ecouta pas les reponses; enfin, se
soulevant et s'accoudant sur le rebord d'une etroite fenetre placee
derriere elle, elle attacha ses regards sur les flots noirs ou commencait
a trembler le reflet de l'etoile occidentale, et tomba dans une muette
reverie. Ezzelin comprit que le desespoir etait en elle.

Au bout de quelques instants, elle fit signe a ses femmes de se retirer,
et lorsqu'elle fut seule avec Ezzelin, elle ramena sur lui ses grands yeux
bleus cernes d'un bleu encore plus sombre, et le regarda avec une
singuliere expression de confiance et de tristesse. Ezzelin, jusque-la
mortellement trouble de sa presence et de ses manieres, sentit se
reveiller en lui cette tendre pitie qu'elle semblait implorer. Il fit
quelques pas vers elle; elle lui tendit de nouveau la main, et l'attirant
a ses pieds sur un coussin:

"O mon frere! lui dit-elle, mon noble Ezzelin! vous ne vous attendiez pas
sans doute a me retrouver ainsi! Vous voyez sur mes traits les ravages de
la souffrance; ah! votre compassion serait plus grande si vous pouviez
sonder l'abime de douleur qui s'est creuse dans mon ame!

--Je le devine, madame, repondit Ezzelin; et puisque vous m'accordez le
doux et saint nom de frere, comptez que j'en remplirai tous les devoirs
avec joie. Donnez-moi vos ordres, je suis pret a les executer fidelement.

--Je ne sais ce que vous voulez dire, mon ami, reprit Giovanna; je n'ai
point d'ordres a vous donner, si ce n'est d'embrasser pour moi votre soeur
Argiria, le bel ange, de me recommander a ses prieres et de garder mon
souvenir, afin de vous entretenir de moi quand je ne serai plus. Tenez,
ajouta-t-elle en detachant de sa chevelure d'ebene une fleur de
laurier-rose a demi fletrie, donnez-lui ceci en memoire de moi, et
dites-lui de se preserver des passions; car il y a des passions qui
donnent la mort, et cette fleur en est l'embleme: c'est une fleur-reine,
on en couronne les triomphateurs; mais elle est, comme l'orgueil, un
poison subtil.

--Et cependant, Giovanna, ce n'est pas l'orgueil qui vous tue, dit Ezzelin
en recevant ce triste don; l'orgueil ne tue que les hommes; c'est l'amour
qui tue les femmes.

--Mais ne savez-vous pas, Ezzelin, que, chez les femmes, l'orgueil est
souvent le mobile de l'amour? Ah! nous sommes des etres sans force et sans
vertu, ou plutot notre faiblesse et notre energie sont egalement
inexplicables! Quand je songe a la puerilite des moyens qu'on emploie pour
nous seduire, a la legerete avec laquelle nous laissons la domination de
l'homme s'etablir sur nous, je ne comprends pas l'opiniatrete de ces
attachements si prompts a naitre, si impossibles a detruire. Tout a
l'heure je redisais une romance que vous devez vous rappeler, puisque
c'est vous qui l'avez composee pour moi. Eh bien! en la chantant, je
songeais a ceci, que la naissance de Venus est une fiction d'un sens bien
profond. A son debut, la passion est comme une ecume legere que le vent
ballotte sur les flots. Laissez-la grandir, elle devient immortelle. Si
vous en aviez le temps, je vous prierais d'ajouter a ma romance un couplet
ou vous exprimeriez cette pensee; car je la chante souvent, et bien
souvent je pense a vous, Ezzelin. Croiriez-vous que tout a l'heure,
lorsque vous avez prononce mon nom de la fenetre de la galerie, votre voix
ne m'a pas laisse le moindre doute? Et quand je vous ai apercu dans le
crepuscule, mes yeux n'ont pas hesite un instant a vous reconnaitre. C'est
que nous ne voyons pas seulement avec les yeux du corps. L'ame a des sens
mysterieux, qui deviennent plus nets et plus percants a mesure que nous
declinons rapidement vers une fin prematuree. Je l'avais souvent oui dire
a mon oncle. Vous savez ce qu'on raconte de la bataille de Lepante. La
veille du jour ou la flotte ottomane succomba sous les armes glorieuses de
nos ancetres autour de ces ecueils, les pecheurs des lagunes entendirent
autour de Venise de grands cris de guerre, des plaintes dechirantes, et
les coups redoubles d'une canonnade furieuse. Tous ces bruits flottaient
dans les ondes et planaient dans les cieux. On entendait le choc des armes,
le craquement des navires, le sifflement des boulets, les blasphemes des
vaincus, la plainte des mourants; et cependant aucun combat naval ne fut
livre cette nuit-la, ni sur l'Adriatique, ni sur aucune autre mer. Mais
ces ames simples eurent comme une revelation et une perception anticipee
de ce qui arriva le lendemain a la clarte du soleil, a deux cents lieues
de leur patrie. C'est le meme instinct qui m'a fait savoir la nuit
derniere que je vous verrais aujourd'hui; et ce qui vous paraitra fort
etrange, Ezzelin, c'est que je vous ai vu exactement dans le costume que
vous avez maintenant, et pale comme vous l'etes. Le reste de mon reve est
sans doute fantastique, et pourtant je veux vous le dire. Vous etiez sur
votre galere aux prises avec les pirates, et vous dechargiez votre
pistolet a bout portant sur un homme dont il m'a ete impossible de voir la
figure, mais qui etait coiffe d'un turban rouge. En ce moment la vision a
disparu.

--Cela est etrange, en effet," dit Ezzelin en regardant fixement Giovanna,
dont l'oeil etait clair et brillant, la parole animee, et qui semblait
sous l'inspiration d'une sorte de puissance divinatoire.

Giovanna remarqua son etonnement, et lui dit:

"Vous allez croire que mon esprit est egare. Il n'en est rien cependant.
Je n'attache point a ce reve une grande importance, et je n'ai point la
puissance des sibylles. Combien ne m'eut-elle pas ete precieuse en ces
heures d'inquietude devorante qui se renouvellent sans cesse pour moi, et
qui me tuent lentement! Helas! dans ces perils auxquels Soranzo s'expose
chaque jour, c'est en vain que j'ai interroge de toute la puissance de mes
sens et de toute celle de mon ame l'horreur des tenebres ou les brumes de
l'horizon; ni dans mes veilles desolees, ni dans mes songes funestes, je
n'ai trouve le moindre eclaircissement au mystere de sa destinee. Mais
avant d'en finir avec ces visions qui sans doute vous font sourire,
laissez-moi vous dire que l'homme au turban rouge de mon reve vous a fait,
en s'effacant dans les airs, un signe de menace. Laissez-moi vous dire
aussi, et pardonnez-moi cette faiblesse, que j'ai senti, au moment ou la
vision a disparu, une terreur que je n'avais pas eprouvee tant que le
tableau de ce combat avait ete devant mes yeux; ne meprisez pas tout a
fait les apprehensions d'un esprit plus chagrin que malade. Il me semble
qu'un grand peril vous menace de la part des pirates, et je vous supplie
de ne pas vous remettre en mer sans avoir engage mon epoux a vous donner
une escorte jusqu'a la sortie de nos ecueils. Promettez-moi de le faire.

--Helas! madame, repondit Ezzelin avec un triste sourire, quel interet
pouvez-vous prendre a mon sort? Que suis-je pour vous? Votre affection ne
m'a point elu epoux; votre confiance ne veut pas m'accepter pour frere;
car vous refusez mes secours, et pourtant j'ai la certitude que vous en
avez besoin.

--Ma confiance et mon affection sont a vous comme a un frere; mais je ne
comprends pas ce que vous me dites quand vous me parlez de secours. Je
souffre, il est vrai; je me consume dans une agonie affreuse, mais vous
n'y pouvez rien, mon cher Ezzelin; et puisque nous parlons de confiance et
d'affection, Dieu seul peut me rendre celles de Soranzo!

--Vous avouez que vous avez perdu son amour, madame; n'avouerez-vous point
que vous avez a sa place herite de sa haine?"

Giovanna tressaillit, et, retirant sa main avec epouvante:

"Sa haine! s'ecria-t-elle, qui donc vous a dit qu'il me haissait? Oh!
quelle parole avez-vous dite, et qui vous a charge de me porter le coup
mortel? Helas! vous venez de m'apprendre que je n'avais pas encore
souffert, et que son indifference etait encore pour moi du bonheur."

Ezzelin comprit combien Giovanna aimait encore ce rival que, malgre lui,
il venait d'accuser. Il sentit, d'une part, la douleur qu'il causait a
cette femme infortunee, et de l'autre, la honte d'un role tout a fait
oppose a son caractere; il se hata de rassurer Giovanna, et de lui dire
qu'il ignorait absolument les sentiments d'Orio a son egard, mais elle eut
bien de la peine a croire qu'il eut parle ainsi par sollicitude et sous
forme d'interrogation.

"Quelqu'un ici vous aurait-il parle de lui et de moi? lui repeta-t-elle
plusieurs fois en cherchant a lire sa pensee dans ses yeux. Serait-ce mon
arret que vous avez prononce sans le savoir, et suis-je donc la seule ici
a ignorer qu'il me hait? Oh! je ne le croyais pas!"

En parlant ainsi, elle fondit en larmes; et le comte, qui, malgre lui,
avait senti l'esperance se reveiller dans son coeur, sentit aussi que son
coeur se brisait pour toujours. Il fit un effort magnanime sur lui-meme
pour consoler Giovanna, et pour prouver qu'il avait parle au hasard. Il
l'interrogea affectueusement sur sa situation. Affaiblie par ses pleurs et
vaincue par la noblesse des sentiments d'Ezzelin, elle s'abandonna a plus
d'expansion qu'elle n'avait resolu peut-etre d'en avoir.

"O mon ami! lui dit-elle, plaignez-moi, car j'ai ete insensee en
choisissant pour appui cet etre superbe qui ne sait point aimer! Orio
n'est point comme vous un homme de tendresse et de devouement; c'est un
homme d'action et de volonte. La faiblesse d'une femme ne l'interesse pas,
elle l'embarrasse. Sa bonte se borne a la tolerance; elle ne s'etend pas
jusqu'a la protection. Aucun homme ne devrait moins inspirer l'amour, car
aucun homme ne le comprend et ne l'eprouve moins. Et cependant cet homme
inspire des passions immenses, des devouements infatigables. On ne l'aime
ni ne le hait a demi, vous le savez; et vous savez aussi sans doute que,
pour les hommes de cette nature, il en est toujours ainsi. Plaignez-moi
donc; car je l'aime jusqu'au delire, et son empire sur moi est sans
bornes. Vous voyez, noble Ezzelin, que mon malheur est sans ressources. Je
ne me fais point illusion, et vous pouvez me rendre cette justice, que
j'ai toujours ete sincere avec vous comme avec moi-meme. Orio merite
l'admiration et l'estime des hommes, car il a une haute intelligence, un
noble courage et le gout des grandes choses; mais il ne merite ni l'amitie
ni l'amour, car il ne ressent ni l'un ni l'autre; il n'en a pas besoin, et
tout ce qu'il peut pour les etres qui l'aiment, c'est de se laisser aimer.
Souvenez-vous de ce que je vous ai dit a Venise, le jour ou j'ai eu le
courage egoiste de vous ouvrir mon coeur, et de vous avouer qu'il
m'inspirait un amour passionne, tandis que vous ne m'inspiriez qu'un amour
fraternel.

--Ne rappelons pas ce jour de triste memoire, dit Ezzelin; quand la
victime survit au supplice, chaque fois que son souvenir l'y reporte, elle
croit le subir encore.

--Ayez le courage de vous rappeler ces choses avec moi, reprit Giovanna;
nous ne nous reverrons peut-etre plus, et je veux que vous emportiez la
certitude de mon estime pour vous, et du repentir que j'ai garde de ma
conduite a votre egard.

--Ne me parlez pas de repentir, s'ecria Ezzelin attendri; de quel crime,
ou seulement de quelle faute legere etes-vous coupable? N'avez-vous pas
ete franche et loyale avec moi? N'avez-vous pas ete douce et pleine de
pitie, en me disant vous-meme ce que tout autre a votre place m'eut fait
signifier par ses parents et sous le voile de quelque pretexte specieux!
Je me souviens de vos paroles: elles sont restees gravees dans mon coeur
pour mon eternelle consolation et en meme temps pour mon eternel regret.
"Pardonnez-moi, avez-vous dit, le mal que je vous fais, et priez Dieu que
je n'en sois pas punie; car je n'ai plus ma volonte, et je cede a une
destinee plus forte que moi."

--Helas! helas! dit Giovanna, oui c'etait une destinee! Je le sentais deja,
car mon amour est ne de la peur, et, avant que je connusse a quel point
cette peur etait fondee, elle regnait deja sur moi. Tenez, Ezzelin, il y a
toujours eu en moi un instinct de sacrifice et d'abnegation, comme si
j'eusse ete marquee, en naissant, pour tomber en holocauste sur l'autel de
je ne sais quelle puissance avide de mon sang et de mes larmes. Je me
souviens de ce qui se passait en moi lorsque vous me pressiez de vous
epouser, avant le jour fatal ou j'ai vu Soranzo pour la premiere fois.
"Hatons-nous, me disiez-vous; quand on s'aime, pourquoi tarder a etre
heureux? Parce que nous sommes jeunes tous deux, ce n'est pas une raison
pour attendre. Attendre, c'est braver Dieu, car l'avenir est son tresor;
et ne pas profiter du present, c'est vouloir d'avance s'emparer de
l'avenir. Les malheureux doivent dire: Demain! et les heureux:
Aujourd'hui! Qui sait ce que nous serons demain? Qui sait si la balle d'un
Turc ou une vague de la mer ne viendra pas nous separer a jamais? Et
vous-meme, pouvez-vous assurer que demain vous m'aimerez comme
aujourd'hui?" Un vague pressentiment vous faisait ainsi parler sans doute,
et vous disait de vous hater. Un pressentiment plus vague encore
m'empechait de ceder, et me disait d'attendre. Attendre quoi? Je ne savais
pas; mais je croyais que l'avenir me reservait quelque chose, puisque le
present me laissait desirer.

--Vous aviez raison, dit le comte, l'avenir vous reservait l'amour.

--Sans doute, reprit Giovanna avec amertume, il me reservait un amour bien
different de ce que j'eprouvais pour vous. J'aurais tort de me plaindre,
car j'ai trouve ce que je cherchais. J'ai dedaigne le calme, et j'ai
trouve l'orage. Vous rappelez-vous ce jour ou j'etais assise entre mon
oncle et vous? Je brodais, et vous me lisiez des vers. On annonca Orio
Soranzo. Ce nom me fit tressaillir, et en un instant tout ce que j'avais
entendu dire de cet homme singulier me revint a la memoire. Je ne l'avais
jamais vu, et je tremblai de tous mes membres quand j'entendis le bruit de
ses pas. Je n'apercus ni son magnifique costume, ni sa haute taille, ni
ses traits empreints d'une beaute divine, mais seulement deux grands yeux
noirs pleins a la fois de menace et de douceur, qui s'avancaient vers moi
fixes et etincelants. Fascinee par ce regard magique, je laissai tomber
mon ouvrage, et restai clouee sur mon fauteuil, sans pouvoir ni me lever
ni detourner la tete. Au moment ou Soranzo, arrive pres de moi, se courba
pour me baiser la main, ne voyant plus ces deux yeux qui m'avaient
jusque-la petrifiee, je m'evanouis. On m'emporta, et mon oncle, s'excusant
sur mon indisposition, le pria de remettre sa visite a un autre jour. Vous
vous retirates aussi sans comprendre la cause de mon evanouissement.

"Orio, qui connaissait mieux les femmes et le pouvoir qu'il avait sur
elles, pensa qu'il pouvait bien etre pour quelque chose dans mon mal
subit: il resolut de s'en assurer. Il passa une heure a se promener sur le
Canalazzo, puis se fit de nouveau debarquer au palais Morosini. Il fit
appeler le majordome, et lui dit qu'il venait savoir de mes nouvelles.
Quand on lui eut repondu que j'etais completement remise, il monta,
presumant, disait-il, qu'il ne pouvait plus y avoir d'indiscretion a se
presenter, et il se fit annoncer une seconde fois. Il me trouva bien palie,
bien embellie, disait-il, par ma paleur meme. Mon oncle etait un peu
serieux; pourtant il le remercia cordialement de l'interet qu'il me
portait, et de la peine qu'il avait prise de revenir sitot s'informer de
ma sante. Et comme, apres ces compliments, il voulait se retirer, on le
pria de rester. Il ne se le fit pas dire deux fois, et continua la
conversation. Resolu deja a profiter du premier effet qu'il avait produit,
il s'etudia a deployer d'un coup devant moi tous les dons qu'il avait
recus de la nature, et a soutenir les charmes de sa personne par ceux de
son esprit. Il reussit completement; et lorsque, au bout de deux heures,
il prit le parti de se retirer, j'etais deja subjuguee. Il me demanda la
permission de revenir le lendemain, l'obtint, et partit avec la certitude
d'achever bientot ce qu'il avait si heureusement commence. Sa victoire ne
fut ni longue ni difficile. Son premier regard m'avait intime l'ordre
d'etre a lui, et j'etais deja sa conquete. Puis-je vraiment dire que je
l'aimais? Je ne le connaissais pas, et je n'avais presque entendu dire de
lui que du mal. Comment pouvais-je preferer un homme qui ne m'inspirait
encore que de la crainte a celui qui m'inspirait la confiance et l'estime?
Ah! devrais-je chercher mon excuse dans la fatalite? Ne ferais-je pas
mieux d'avouer qu'il y a dans le coeur de la femme un melange de vanite
qui s'enorgueillit de regner en apparence sur un homme fort, et de lachete
qui va au-devant de sa domination? Oui! oui! j'etais vaine de la beaute
d'Orio; j'etais fiere de toutes les passions qu'il avait inspirees, et de
tous les duels dont il etait sorti vainqueur. Il n'y avait pas jusqu'a sa
reputation de debauche qui ne semblat un titre a l'attention et un appat
pour la curiosite des autres femmes. Et j'etais flattee de leur enlever ce
coeur volage et fier qui les avait toutes trahies, et qui, a toutes, avait
laisse de longs regrets. Sous ce rapport du moins, mon fatal amour-propre
a ete satisfait. Orio m'est reste fidele, et, du jour de son mariage, il
semble que les femmes n'aient plus rien ete pour lui. Il a semble m'aimer
pendant quelque temps: puis bientot il n'a plus aime ni moi ni personne,
et l'amour de la gloire l'a absorbe tout entier; et je n'ai pas compris
pourquoi, ayant un si grand besoin d'independance et d'activite, il avait
contracte des liens qui ordinairement sont destines a restreindre l'une et
l'autre."

Ezzelin regarda attentivement Giovanna. Il avait peine a croire qu'elle
parlat ainsi sans arriere-pensee, et que son aveuglement allat jusqu'a ne
pas soupconner les vues ambitieuses qui avaient porte Orio a rechercher sa
main. Voyant la candeur de cette ame genereuse, il n'osa pas chercher a
l'eclairer, et il se borna a lui demander comment elle avait perdu si vite
l'amour de son epoux. Elle le lui raconta en ces termes:

"Avant notre hymenee, il semblait qu'il m'aimat eperdument. Je le croyais
du moins; car il me le disait, et ses paroles ont une eloquence et une
conviction a laquelle rien ne resiste. Il pretendait que la gloire n'etait
qu'une vaine fumee, bonne pour enivrer les jeunes gens ou pour etourdir
les malheureux. Il avait fait la derniere campagne pour faire taire les
sots et les envieux qui l'accusaient de s'enerver dans les plaisirs. Il
s'etait expose a tous les dangers avec l'indifference d'un homme qui se
conforme a un usage de son temps et de son pays. Il riait de ces jeunes
gens qui se precipitent dans les combats avec enthousiasme, et qui se
croient bien grands parce qu'ils ont paye de leur personne et brave des
perils que le moindre soldat affronte tranquillement. Il disait qu'un
homme avait a choisir dans la vie entre la gloire et le bonheur; que, le
bonheur etant presque impossible a trouver, le plus grand nombre etait
force de chercher la gloire; mais que l'homme qui avait reussi a s'emparer
du bonheur, et surtout du bonheur dans l'amour, qui est le plus complet,
le plus reel et le plus noble de tous, etait un pauvre coeur et un pauvre
esprit quand il se lassait de ce bonheur et retournait aux miserables
triomphes de l'amour-propre. Orio parlait ainsi devant moi, parce qu'il
avait entendu dire que vous aviez perdu mon affection pour n'avoir pas
voulu me promettre de ne point retourner a la guerre.

"Il voyait que j'avais une ame tendre, un caractere timide, et que l'idee
de le voir s'eloigner de moi aussitot apres notre mariage me faisait
hesiter. Il voulait m'epouser, et rien ne lui eut coute, m'a-t-il dit
depuis, pour y parvenir; il n'eut recule devant aucun sacrifice, devant
aucune promesse imprudente ou menteuse. Oh! qu'il m'aimait alors! Mais la
passion des hommes n'est que du desir, et ils se lassent aussitot qu'ils
possedent. Tres-peu de temps apres notre hymenee, je le vis preoccupe et
devore d'agitations secretes. Il se jeta de nouveau dans le bruit du monde,
et attira chez moi toute la ville. Il me sembla voir que cet amour du jeu
qu'on lui avait tant reproche, et ce besoin d'un luxe effrene qui le
faisait regarder comme un homme vain et frivole, reprenaient rapidement
leur empire sur lui. Je m'en effrayai; non que je fusse accessible a des
craintes vulgaires pour ma fortune, je ne la considerais plus comme mienne
depuis que j'avais cede avec bonheur a Orio l'heritage de mes ancetres.
Mais ces passions le detournaient de moi. Il me les avait peintes comme
les amusements miserables qu'une ame ardente et active est forcee de se
creer, faute d'un aliment plus digne d'elle. Cet aliment seul digne de
l'ame d'Orio, c'etait l'amour d'une femme comme moi. Toutes les autres
l'avaient trompe ou lui avaient semble indignes d'occuper toute son
energie. Il aurait ete force de la depenser en vains plaisirs. Mais
combien ces plaisirs lui semblaient meprisables depuis qu'il possedait en
moi la source de toutes les joies! Voila comment il me parlait; et moi,
insensee, je le croyais aveuglement. Quelle fut donc mon epouvante quand
je vis que je ne lui suffisais pas plus que ne l'avaient fait les autres
femmes, et que, prive de fetes, il ne trouvait pres de moi qu'ennui et
impatience! Un jour qu'il avait perdu des sommes considerables, et qu'il
etait en proie a une sorte de desespoir, j'essayai vainement de le
consoler en lui disant que j'etais indifferente aux consequences facheuses
de ses pertes, et qu'une vie de mediocrite ou de privations me semblerait
aussi douce que l'opulence, pourvu qu'elle ne me separat point de lui. Je
lui promis que mon oncle ignorerait ses imprudences, et que je vendrais
plutot mes diamants en secret que de lui attirer un reproche. Voyant qu'il
ne m'ecoutait pas, je m'affligeai profondement et lui reprochai doucement
d'etre plus sensible a une perte d'argent qu'a la douleur qu'il me
causait. Soit qu'il cherchat un pretexte pour me quitter, soit que j'eusse
involontairement froisse son orgueil par ce reproche, il se pretendit
outrage par mes paroles, entra en fureur et me declara qu'il voulait
reprendre du service. Des le lendemain, malgre mes supplications et mes
larmes, il demanda de l'emploi a l'amiral, et fit ses apprets de depart. A
tous autres egards, j'eusse trouve dans la tendresse de mon oncle recours
et protection. Il eut dissuade Orio de m'abandonner, il l'eut ramene vers
moi; mais il s'agissait de guerre, et la gloire de la republique l'emporta
encore sur moi dans le coeur de mon oncle. Il blama paternellement ma
faiblesse, me dit qu'il mepriserait Soranzo s'il passait son temps aux
pieds d'une femme, au lieu de defendre l'honneur et les interets de sa
patrie; qu'en montrant, durant la derniere campagne, une bravoure et des
talents de premier ordre, Orio avait contracte l'engagement et le devoir
de servir son pays tant que son pays aurait besoin de lui. Enfin, il
fallut ceder; Orio partit, et je restai seule avec ma douleur.

"Je fus longtemps, bien longtemps sous le coup de cette brusque
catastrophe. Cependant les lettres d'Orio, pleines de douceur et
d'affection, me rendirent l'esperance; et, sans les angoisses de
l'inquietude lorsque je le savais expose a tant de perils, j'aurais encore
goute une sorte de bonheur. Je m'imaginai que je n'avais rien perdu de sa
tendresse, que l'honneur imposait aux hommes des lois plus sacrees que
l'amour; qu'il s'etait abuse lui-meme lorsque, dans l'enthousiasme de ses
premiers transports, il m'avait dit le contraire; qu'enfin il reviendrait
tel qu'il avait ete pour moi dans nos plus beaux jours. Quelles furent ma
douleur et ma surprise lorsqu'a l'entree de l'hiver, au lieu de demander a
mon oncle l'autorisation de venir passer pres de moi cette saison de repos
(autorisation qui certes ne lui eut pas ete refusee), il m'ecrivit qu'il
etait force d'accepter le gouvernement de cette ile pour la repression des
pirates! Comme il me marquait beaucoup de regrets de ne pouvoir venir me
rejoindre, je lui ecrivis a mon tour que j'allais me rendre a Corfou, afin
de me jeter aux pieds de mon oncle et d'obtenir son rappel. Si je ne
l'obtenais pas, disais-je, j'irais partager son exil a Curzolari.
Cependant je n'osai point executer ce projet avant d'avoir recu la reponse
d'Orio; car plus on aime, plus on craint d'offenser l'etre qu'on aime. Il
me repondit, dans les termes les plus tendres, qu'il me suppliait de ne
pas venir le rejoindre, et que, quant a demander pour lui un conge a mon
oncle, il serait fort blesse que je le fisse. Il avait des ennemis dans
l'armee, disait-il; le bonheur d'avoir obtenu ma main lui avait suscite
des envieux qui tachaient de le desservir aupres de l'amiral, et qui ne
manqueraient pas de dire qu'il m'avait lui-meme suggere cette demarche,
afin de recommencer une vie de plaisir et d'oisivete. Je me soumis a cette
derniere defense; mais quand a la premiere, comme il ne me donnait pas
d'autres motifs de refus que la tristesse de cette demeure et les
privations de tout genre que j'aurais a y souffrir, comme sa lettre me
semblait plus passionnee qu'aucune de celles qu'il m'eut ecrites, je crus
lui donner une preuve de devouement en venant partager sa solitude; et
sans lui repondre, sans lui annoncer mon arrivee, je partis aussitot. Ma
traversee fut longue et penible; le temps etait mauvais. Je courus mille
dangers. Enfin j'arrivai ici, et je fus consternee en n'y trouvant point
Orio. Il etait parti pour cette malheureuse expedition de Patras, et la
garnison etait dans de grandes inquietudes sur son compte. Plusieurs jours
se passerent sans que je recusse aucune nouvelle de lui; je commencais a
perdre l'esperance de le revoir jamais. M'etant fait montrer l'endroit ou
il avait appareille et ou il devait aussi debarquer, j'allais chaque jour,
de ce cote, m'asseoir sur un rocher, et j'y restais des heures entieres a
regarder la mer. Bien des jours se passerent ainsi sans amener aucun
changement dans ma situation. Enfin, un matin, en arrivant sur mon rocher,
je vis sortir d'une barque un soldat turc accompagne d'un jeune garcon
vetu comme lui. Au premier mouvement que fit le soldat je reconnus Orio,
et je descendis en courant pour me jeter dans ses bras; mais le regard
qu'il attacha sur moi fit refluer tout mon sang vers mon coeur, et le
froid de la mort s'etendit sur tous mes membres. Je fus plus bouleversee
et plus epouvantee que le jour ou je l'avais vu pour la premiere fois, et,
comme ce jour-la, je tombai evanouie: il me semblait avoir vu sur son
visage la menace, l'ironie et le mepris a leur plus haute puissance. Quand
je revins a moi, je me trouvai dans ma chambre sur mon lit. Orio me
soignait avec empressement, et ses traits n'avaient plus cette expression
terrifiante devant laquelle mon etre tout entier venait de se briser
encore une fois. Il me parla avec tendresse et me presenta le jeune homme
qui l'accompagnait, comme lui ayant sauve la vie et rendu la liberte en
lui ouvrant les portes de sa prison durant la nuit. Il me pria de le
prendre a mon service, mais de le traiter en ami bien plus qu'en
serviteur. J'essayai de parler a Naama, c'est ainsi qu'il appelle ce
garcon; mais il ne sait point un mot de notre langue. Orio lui dit
quelques mots en turc, et ce jeune homme prit ma main et la posa sur sa
tete en signe d'attachement et de soumission.

"Pendant toute cette journee, je fus heureuse; mais des le lendemain Orio
s'enferma dans son appartement, et je ne le vis que le soir, si sombre et
si farouche, que je n'eus pas le courage de lui parler. Il me quitta apres
avoir soupe avec moi. Depuis ce temps, c'est-a-dire depuis deux mois, son
front ne s'est point eclairci. Une douleur ou une resolution mysterieuse
l'absorbe tout entier. Il ne m'a temoigne ni humeur ni colere; il s'est
donne mille soins, au contraire, pour me rendre agreable le sejour de ce
donjon, comme si, hors de son amour et de son indifference, quelque chose
pouvait m'etre bon ou mauvais! Il a fait venir des ouvriers et des
materiaux de Cephalonie pour me construire a la hate cette demeure; il a
fait venir aussi des femmes pour me servir, et, au milieu de ses
preoccupations les plus sombres, jamais il n'a cesse de veiller a tous mes
besoins et de prevenir tous mes desirs. Helas! il semble ignorer que je
n'en ai qu'un seul reel sur la terre, c'est de retrouver son amour.
Quelquefois... bien rarement! il est revenu vers moi, plein d'amour et
d'effusion en apparence. Il m'a confie qu'il nourrissait un projet
important; que, devore de vengeance contre les infideles qui ont massacre
son escorte, pris sa galere, et qui maintenant viennent exercer leurs
pirateries presque sous ses yeux, il n'aurait pas de repos qu'il ne les
eut aneantis. Mais a peine s'etait-il abandonne a ces aveux, que,
craignant mes inquietudes et s'ennuyant de mes larmes, il s'arrachait de
mes bras pour aller rever seul a ses belliqueux desseins. Enfin nous en
sommes venus a ce point que nous ne nous voyons plus que quelques heures
par semaine, et le reste du temps j'ignore ou il est et de quoi il
s'occupe. Quelquefois il me fait dire qu'il profite du temps calme pour
faire une longue promenade sur mer, et j'apprends ensuite qu'il n'est
point sorti du chateau. D'autres fois il pretend qu'il s'enferme le soir
pour travailler, et je le vois, au lever du jour, dans sa barque, cingler
rapidement sur les flots grisatres, comme s'il voulait me cacher qu'il a
passe la nuit dehors. Je n'ose plus l'interroger; car alors sa figure
prend une expression effrayante, et tout tremble devant lui. Je lui cache
mon desespoir, et les instants qu'il passe pres de moi, au lieu de
m'apporter quelque soulagement, sont pour moi un veritable supplice; car
je suis forcee de veiller a mes paroles et a mes regards meme, pour ne
point laisser echapper une seule de mes sinistres pensees. Quand il voit
une larme rouler dans mes yeux malgre moi, il me presse la main en silence,
se leve et me quitte sans me dire un mot. Une fois j'ai ete sur le point
de me jeter a ses genoux et de m'y attacher, de m'y trainer pour obtenir
qu'il partageat au moins ses soucis avec moi, et pour lui promettre de
souscrire a tous ses desseins sans faiblesse et sans terreur. Mais, au
moindre mouvement que je fais, son regard me cloue a ma place, et la
parole expire sur mes levres. Il semble que, si ma douleur eclatait devant
lui, le reste de compassion et d'egards qu'il me temoigne se changerait en
fureur et en aversion. Je suis restee muette! Voila pourquoi, quand vous
me parlez de sa haine, je dis qu'elle est impossible, car je ne l'ai point
meritee: je meurs en silence."

Ezzelin remarqua que ce recit laissait dans l'ombre la circonstance la
plus importante de celui de Leontio. Giovanna ne semblait nullement
considerer Soranzo comme aliene, et les questions detournees qu'il lui
adressa prudemment a cet egard n'amenerent aucun eclaircissement. Giovanna
manquait-elle d'une confiance absolue en lui, ou bien Leontio avait-il
fait de faux rapports? Voyant que ses investigations etaient infructueuses,
Ezzelin conclut du moins qu'elle mourrait de langueur et de tristesse si
elle restait dans ce triste chateau, et il la supplia de se rendre a
Corfou aupres de son oncle. Il s'offrit a l'y conduire sur-le-champ; mais
elle rejeta bien loin cette proposition, disant que pour rien au monde
elle ne voudrait laisser soupconner a son oncle qu'elle n'etait point
heureuse avec Orio; car la moindre plainte de sa part le ferait
infailliblement tomber dans la disgrace de l'amiral. Elle soutint
d'ailleurs qu'Orio n'avait envers elle aucun mauvais procede, et que, si
l'amour qu'elle lui portait etait devenu son propre supplice, Orio ne
pouvait etre accuse du mal qu'elle se faisait a elle-meme.

Ezzelin se hasarda a lui demander si elle ne vivait pas dans une sorte de
captivite, et s'il n'y avait pas une consigne severe qui lui interdisait
la vue de tout compatriote. Elle repondit que cela n'etait point, et que
pour rien au monde elle n'eut recu Ezzelino lui-meme, s'il eut fallu
desobeir a Orio pour gouter cette joie innocente. Orio ne lui avait jamais
temoigne de jalousie, et plusieurs fois il l'avait autorisee a recevoir
quiconque elle jugerait a propos, sans meme l'en prevenir.

Ezzelin ne savait que penser de cette contradiction manifeste entre les
paroles de Giovanna et celles de Leontio. Tout a coup le grand levrier
blanc, qui semblait dormir, tressaillit, se releva, et, posant ses pattes
de devant sur le rebord de la fenetre, resta immobile, les oreilles
dressees.

"Est-ce ton maitre, Sirius?" lui dit Giovanna.

Le chien se retourna vers elle d'un air intelligent; puis, elevant la tete
et dilatant ses narines, il frissonna et fit entendre un long gemissement
de douleur et de tendresse.

"Voici Orio! dit Giovanna en passant son bras blanc et maigre autour du
cou du fidele animal; il revient! Ce noble levrier reconnait toujours, au
bruit des rames, le bateau de son maitre; et quand je vais avec lui
attendre Orio sur le rocher, au moindre point noir qu'il apercoit sur les
flots, il garde le silence ou fait entendre ce hurlement, selon que ce
point noir est l'esquif d'Orio ou celui d'un autre. Depuis qu'Orio ne lui
permet plus de l'accompagner, il a reporte sur moi son attachement, et ne
me quitte pas plus que mon ombre. Comme moi, il est malade et triste;
comme moi, il sait qu'il n'est plus cher a son maitre; comme moi, il se
souvient d'avoir ete aime!"

Alors Giovanna, se penchant sur la fenetre, essaya de discerner la barque
dans les tenebres; mais la mer etait noire comme le ciel, et l'on ne
pouvait distinguer le bruit des rames du clapotement uniforme des flots
qui battaient le rocher.

"Etes-vous bien sure, dit le comte, que ma presence dans votre
appartement n'indisposera point votre mari contre vous?

--Helas! il ne me fait pas l'honneur d'etre jaloux de moi, repondit-elle.

--Mais je ferais peut-etre mieux, dit Ezzelin, d'aller au-devant de lui?

--Ne le faites pas, repondit-elle; il penserait que je vous ai charge
d'epier ses demarches: restez. Peut-etre meme ne le verrai-je pas ce soir.
Il rentre souvent de ses longues promenades sans m'en donner avis; et sans
l'admirable instinct de ce levrier, qui me signale toujours son retour
dans le chateau ou dans l'ile, j'ignorerais presque toujours s'il est
absent ou present. Maintenant, a tout evenement, aidez-moi a replacer ce
panneau de boiserie sur la fenetre; car, s'il savait que je l'ai rendu
mobile pour interroger des yeux ce cote du chateau qui donne sur les flots,
il ne me le pardonnerait pas. Il a fait fermer cette ouverture a
l'interieur de ma chambre, pretendant que j'alimentais a plaisir mon
inquietude par cette inutile et continuelle contemplation de la
mer."

Ezzelin replaca le panneau, soupirant de compassion pour cette femme
infortunee.

Il s'ecoula encore assez de temps avant l'arrivee d'Orio. Elle fut
annoncee par l'esclave turc qui ne quittait jamais Orio. Lorsque le jeune
homme entra, Ezzelin fut frappe de la perfection de ses traits a la fois
delicats et severes. Quoiqu'il eut ete eleve en Turquie, il etait facile
de voir qu'il appartenait a une race plus fierement trempee. Le type arabe
se revelait dans la forme de ses longs yeux noirs, dans son profil droit
et inflexible, dans la petitesse de sa taille, dans la beaute de ses mains
effilees, dans la couleur bronzee de sa peau lisse, sans aucune nuance. Le
son de sa voix le fit reconnaitre aussi d'Ezzelin pour un Arabe qui
parlait le turc avec facilite, mais non sans cet accent guttural dont
l'harmonie, etrange d'abord, s'insinue peu a peu dans l'ame, et finit par
la remplir d'une suavite inconnue. Lorsque le levrier le vit, il s'elanca
sur lui comme s'il eut voulu le devorer. Alors le jeune homme, souriant
avec une expression de malignite feroce, et montrant deux rangees de dents
blanches, minces et serrees, changea tellement de visage qu'il ressembla a
une panthere. En meme temps il tira de sa ceinture un poignard recourbe,
dont la lame etincelante alluma encore plus la fureur de son adversaire.
Giovanna fit un cri, et aussitot le chien s'arreta et revint vers elle
avec soumission, tandis que l'esclave, remettant son yatagan dans un
fourreau d'or charge de pierreries, flechit le genou devant sa maitresse.

"Voyez! dit Giovanna a Ezzelin, depuis que cet esclave a pris aupres
d'Orio la place de son chien fidele, Sirius le hait tellement que je
tremble pour lui; car ce jeune homme est toujours arme, et je n'ai point
d'ordres a lui donner. Il me temoigne du respect et meme de l'affection,
mais il n'obeit qu'a Orio.

--Ne peut-il s'exprimer dans notre langue? dit Ezzelin, qui voyait l'Arabe
expliquer par signes l'arrivee d'Orio.

--Non, repondit Giovanna, et la femme qui sert d'interprete entre nous
deux n'est point ici. Voulez-vous l'appeler?

--Il n'est pas besoin d'elle, dit Ezzelin. Et adressant la parole en arabe
au jeune homme, il l'engagea a rendre compte de son message; puis il le
transmit a Giovanna. Orio, de retour de sa promenade, ayant appris
l'arrivee du noble comte Ezzelino dans son ile, s'appretait a lui offrir a
souper dans les appartements de la signora Soranzo, et le priait de
l'excuser s'il prenait quelques instants pour donner ses ordres de nuit
avant de se presenter devant lui.

"Dites a cet enfant, repondit Giovanna a Ezzelino, que je reponds ainsi a
son maitre: L'arrivee du noble Ezzelin est un double bonheur pour moi,
puisqu'elle me procure celui de souper avec mon epoux. Mais, non,
ajouta-t-elle, ne lui dites pas cela; il y verrait peut-etre un reproche
indirect. Dites que j'obeis, dites que nous l'attendons."

Ezzelin ayant transmis cette reponse au jeune Arabe, celui-ci s'inclina
respectueusement; mais, avant de sortir, il s'arreta debout devant
Giovanna, et, la regardant quelques instants avec attention, il lui
exprima par gestes qu'il la trouvait encore plus malade que de coutume, et
qu'il en etait afflige. Ensuite, s'approchant d'elle avec une familiarite
naive, il toucha ses cheveux et lui fit entendre qu'elle eut a les relever.

"Dites-lui que je comprends ses bienveillants conseils, dit Giovanna au
comte, et que je les suivrai. Il m'engage a prendre soin de ma parure, a
orner mes cheveux de diamants et de fleurs. Enfant bon et rude, qui
s'imagine qu'on ressaisit l'amour d'un homme par ces moyens puerils! car,
selon lui, l'amour est l'instant de volupte qu'on donne!"

Giovanna suivit neanmoins le conseil muet du jeune Arabe. Elle passa dans
un cabinet voisin avec ses femmes, et, lorsqu'elle en sortit, elle etait
eblouissante de parure. Cette riche toilette faisait un douloureux
contraste avec la desolation qui regnait au fond de l'ame de Giovanna. La
situation de cette demeure batie sur les flots et, pour ainsi dire, dans
les vents, le bruit lugubre de la mer et les sifflements du sirocco qui
commencait a s'elever, l'espece de malaise qui regnait sur le visage des
serviteurs depuis que le maitre etait dans le chateau, tout contribuait a
rendre cette scene etrange et penible pour Ezzelin. Il lui semblait faire
un reve; et cette femme qu'il avait tant aimee, et que le matin meme il
s'attendait si peu a revoir, lui apparaissant tout d'un coup livide et
defaillante, dans tout l'eclat d'un habit de fete, lui fit l'effet d'un
spectre.

Mais le visage de Giovanna se colora, ses yeux brillerent, et son front se
releva avec orgueil lorsque Orio entra dans la salle d'un air franc et
ouvert, pare, lui aussi, comme aux plus beaux jours de ses galants
triomphes a Venise. Sa belle chevelure noire flottait sur ses epaules en
boucles brillantes et parfumees, et l'ombre fine de ses legeres moustaches,
retroussees a la venitienne, se dessinait gracieusement sur la paleur de
ses joues. Toute sa personne avait un air d'elegance qui allait jusqu'a la
recherche. Il y avait si longtemps que Giovanna le voyait les vetements en
desordre, le visage assombri ou decompose par la colere, qu'elle s'imagina
ressaisir son bonheur en revoyant l'image fidele du Soranzo qui l'avait
aimee. Il semblait en effet vouloir, en ce jour, reparer tous ses torts;
car, avant meme de saluer Ezzelin, il vint a elle avec un empressement
chevaleresque, et baisa ses mains a plusieurs reprises avec une deference
conjugale melee d'ardeur amoureuse. Il se confondit ensuite en excuses et
en civilites aupres du comte Ezzelin, et l'engagea a passer tout de suite
dans la salle ou le souper etait servi. Lorsqu'ils furent tous assis
autour de la table, qui etait somptueusement servie, il l'accabla de
questions sur l'evenement qui lui procurait _l'honorable joie_ de lui
donner l'hospitalite. Ezzelin en fit le recit, et Soranzo l'ecouta avec
une sollicitude pleine de courtoisie, mais sans montrer ni surprise ni
indignation contre les pirates, et avec la resignation obligeante d'un
homme qui s'afflige des maux d'autrui, sans se croire responsable le moins
du monde. Au moment ou Ezzelin parla du chef des pirates qu'il avait
blesse et mis en fuite, ses yeux rencontrerent ceux de Giovanna. Elle
etait pale comme la mort, et repeta involontairement les memes paroles
qu'il venait de prononcer:

"_Un homme coiffe d'un turban ecarlate, et dont une enorme barbe noire
couvrait presque entierement le visage!..._ C'est lui! ajouta-t-elle,
agitee d'une secrete angoisse, je crois le voir encore!"

Et ses yeux effrayes, qui avaient l'habitude de consulter toujours le
front d'Orio, rencontrerent les yeux de son maitre tellement impitoyables,
qu'elle se renversa sur sa chaise; ses levres devinrent bleuatres, et sa
gorge se serra. Mais aussitot, faisant un effort surhumain pour ne point
offenser Orio, elle se calma, et dit avec un sourire force:

"J'ai fait cette nuit un reve semblable."

Ezzelin regardait aussi Orio. Celui-ci etait d'une paleur extraordinaire,
et son sourcil contracte annoncait je ne sais quel orage interieur. Tout
d'un coup il eclata de rire, et ce rire apre et mordant eveilla des echos
lugubres dans les profondeurs de la salle.

"C'est sans doute l'_Uscoque_, dit-il en se tournant vers le commandant
Leontio, que madame a vu en reve, et que le noble comte a tue aujourd'hui
en realite.

--Sans aucun doute, repondit Leontio d'un ton grave.

--Quel est donc cet Uscoque, s'il vous plait? demanda le comte.
Existe-t-il encore de ces brigands dans vos mers? Ces choses ne sont plus
de notre temps, et il faut les renvoyer aux guerres de la republique sous
Marc-Antonio Memmo et Giovanni Bembo. Il n'y a pas plus d'uscoques que de
revenants, bon seigneur Leontio.

--Votre seigneurie peut croire qu'il n'y en a plus, repartit Leontio un
peu pique; votre seigneurie est dans la fleur de la jeunesse, heureusement
pour elle, et n'a pas vu beaucoup de choses qui se sont passees avant sa
naissance. Quant a moi, pauvre vieux serviteur de la tres-sainte et
tres-illustre republique, j'ai vu souvent de pres les uscoques; j'ai meme
etait fait prisonnier par eux, et il s'en est fallu de quelques minutes
seulement que ma tete fut plantee en guise de _ferale_ a la proue de leur
galiote. Aussi je puis dire que je reconnaitrais un uscoque entre mille et
dix mille pirates, forbans, corsaires, flibustiers; en un mot, au milieu
de toute cette racaille de gens qu'on appelle ecumeurs de mer.

--Le grand respect que je porte a votre experience me defend de vous
contredire, mon brave commandant, dit le comte, acceptant avec un peu
d'ironie la lecon que lui donnait Leontio. Je ferais beaucoup mieux de
m'instruire en vous ecoutant. Je vous demanderai donc de m'expliquer a
quoi l'on peut reconnaitre un uscoque entre mille et dix mille pirates,
forbans ou flibustiers, afin que je sache bien a laquelle de ces races
appartient le brigand qui m'a assailli aujourd'hui, et auquel, sans
l'heure avancee, j'aurais voulu donner la chasse.

--L'uscoque, repondit Leontio, se reconnait entre tous ces brigands, comme
le requin entre tous les monstres marins, par sa ferocite insatiable. Vous
savez que ces infames pirates buvaient le sang de leurs victimes dans des
cranes humains, afin de s'aguerrir contre toute pitie. Quand ils
recevaient un transfuge et l'enrolaient a leur bord, ils le soumettaient a
cette atroce ceremonie, afin d'eprouver s'il lui restait quelque instinct
d'humanite; et, s'il hesitait devant cette abomination, on le jetait a la
mer. On sait qu'en un mot la maniere de faire la flibuste est, pour les
uscoques, de couler bas leurs prises, et de ne faire grace ni merci a qui
que ce soit. Jusqu'ici les Missolonghis s'etaient bornes, dans leurs
pirateries, a piller les navires; et, quand les prisonniers se rendaient,
ils les emmenaient en captivite et speculaient sur leur rancon.
Aujourd'hui les choses se passent autrement: quand un navire tombe dans
leurs mains, tous les passagers, jusqu'aux enfants et aux femmes, sont
massacres sur place, et il ne reste meme pas une planche flottant sur
l'eau pour aller porter la nouvelle du desastre a nos rivages. Nous voyons
bien les navires partis de la cote d'Italie passer dans nos eaux; mais on
ne les voit point debarquer sur celles du Levant, et ceux que la Grece
envoie vers l'Occident n'arrivent jamais a la hauteur de nos iles.
Soyez-en certain, seigneur comte, le terrible pirate au turban rouge, que
l'on voit roder d'ecueil en ecueil, et que les pecheurs du promontoire
d'Azio ont nomme l'Uscoque, est bien un veritable uscoque, de la pure race
des egorgeurs et des buveurs de sang.

--Que le chef de bandits que j'ai vu aujourd'hui soit uscoque ou de tout
autre sang, dit le jeune comte, je lui ai arrange la main droite _a la
venitienne_, comme on dit. Au premier abord, il m'avait paru determine a
prendre ma vie ou a me laisser la sienne; cependant cette blessure l'a
fait reculer, et cet homme invincible a pris la fuite.

--A-t-il pris vraiment la fuite? dit Soranzo avec une incroyable
indifference. Ne pensez-vous pas plutot qu'il allait chercher du renfort?
Quant a moi, je crois que votre seigneurie a tres-bien fait de venir
mettre sa galere a l'abri de la notre; car les pirates sont a cette heure
un fleau terrible, inevitable.

--Je m'etonne, dit Ezzelin, que messer Francesco Morosini, connaissant la
gravite de ce mal, n'ait point songe encore a y porter remede. Je ne
comprends pas que l'amiral, sachant les pertes considerables que votre
seigneurie a eprouvees, n'ait point envoye une galere pour remplacer celle
qu'elle a perdue, et pour la mettre a meme de faire cesser d'un coup ces
affreux brigandages."

Orio haussa les epaules a demi, et d'un air aussi dedaigneux que pouvait
le permettre l'exquise politesse dont il se piquait:

"Quand meme l'amiral nous enverrait douze galeres, dit-il, ses douze
galeres ne pourraient rien contre des adversaires insaisissables. Nous
aurions encore ici tout ce qu'il nous faudrait pour les reduire, si nous
etions dans une situation qui nous permit de faire usage de nos forces.
Mais quand mon digne oncle m'a envoye ici, il n'a pas prevu que j'y serais
captif au milieu des ecueils, et que je ne pourrais executer aucun
mouvement sur des bas-fonds parmi lesquels de minces embarcations peuvent
seules se diriger. Nous n'avons ici qu'une manoeuvre possible: c'est de
gagner le large et d'aller promener nos navires sur des eaux ou jamais les
pirates ne se hasardent a nous attendre. Quand ils ont fait leur coup, ils
disparaissent comme des mouettes; et pour les poursuivre parmi les recifs,
il faudrait non-seulement connaitre cette navigation difficile comme eux
seuls peuvent la connaitre, mais encore etre equipes comme eux, c'est
a-dire avoir une flottille de chaloupes et de caiques legeres, et leur
faire une guerre de partisans, semblable a celle qu'ils nous font.
Croyez-vous que ce soit une chose bien aisee, et que du jour au lendemain
on puisse s'emparer d'un essaim d'ennemis qui ne se poste nulle part?

--Peut-etre votre seigneurie le pourrait-elle si elle le voulait bien, dit
Ezzelino avec un entrainement douloureux; n'est-elle pas habituee a
reussir du jour au lendemain dans toutes ses entreprises?

--Giovanna, dit Orio avec un sourire un peu amer, ceci est un trait dirige
contre vous au travers de ma poitrine. Soyez moins pale et moins triste,
je vous en supplie; car le noble comte, notre ami, croira que c'est moi
qui vous empeche de lui temoigner l'affection que vous lui devez et que
vous lui portez. Mais, pour en revenir a ce que nous disions, ajouta-t-il
d'un ton plein d'amenite, croyez, mon cher comte, que je ne m'endors pas
dans le danger, et que je ne m'oublie point ici aux pieds de la beaute.
Les pirates verront bientot que je n'ai point perdu mon temps, et que j'ai
etudie a fond leur tactique et explore leurs repaires. Oui, grace au ciel
et a ma bonne petite barque, a l'heure qu'il est, je suis le meilleur
pilote de l'archipel d'Ionie, et... Mais, ajouta Soranzo en affectant de
regarder autour de lui, comme s'il eut craint la presence de quelque
serviteur indiscret, vous comprenez, seigneur comte, que le secret est
absolument necessaire a mes desseins. On ne sait pas quelles accointances
les pirates peuvent avoir dans cette ile avec les pecheurs et avec les
petits trafiquants qui nous apportent leurs denrees des cotes de Moree et
d'Etolie. Il ne faut que l'imprudence d'un domestique fidele, mais
inintelligent, pour que nos bandits, avertis a temps, deguerpissent; et
j'ai grand interet a les conserver pour voisins, car nulle part ailleurs
j'ose jurer qu'ils ne seront si bien traques et si infailliblement pris
dans leur propre nasse."

En ecoutant ces aveux, les convives furent agites d'emotions diverses. Le
front de Giovanna s'eclaircit, comme si elle eut attribue aux absences et
aux preoccupations de son mari quelque cause funeste, et comme si un poids
eut ete ote de sa poitrine. Leontio leva les yeux au ciel assez niaisement,
et commenca d'exprimer son admiration par des exclamations qu'un regard
froid et severe de Soranzo reprima brusquement. Quant a Ezzelin, ses
regards se portaient alternativement sur ces trois personnages, et
cherchaient a saisir ce qu'il restait pour lui d'inexplique dans leurs
relations. Rien dans Soranzo ne pouvait justifier l'interpretation
gratuite de folie dont il avait plu au commandant de se servir pour
expliquer sa conduite; mais aussi rien dans les traits, dans les discours
ni dans les manieres de Soranzo ne reussissait a captiver la confiance ou
la sympathie du jeune comte. Il ne pouvait detacher ses yeux de ceux de
cet homme, dont le regard passait pour fascinateur; et il trouvait dans
ces yeux, d'une beaute remarquable quant a la forme et a la transparence,
une expression indefinissable qui lui deplaisait de plus en plus. Il y
regnait un melange d'effronterie et de couardise; parfois ils frappaient
Ezzelin droit au visage, comme s'ils eussent voulu le faire trembler; mais
des qu'ils avaient manque leur effet, ils devenaient timides comme ceux
d'une jeune fille, ou flottants comme ceux d'un homme pris en faute. Tout
en le regardant ainsi, Ezzelin remarqua que sa main droite n'etait pas
sortie de sa poitrine une seule fois. Appuye sur le coude gauche avec une
nonchalance elegante et superbe, il cachait son autre bras, presque
jusqu'au coude, dans les larges plis que formait sur sa poitrine une
magnifique robe de soie brochee d'or, dans le gout oriental. Je ne sais
quelle pensee traversa l'esprit d'Ezzelin.

"Votre seigneurie ne mange pas?" dit-il d'un ton un peu brusque.

Il lui sembla qu'Orio se troublait. Neanmoins il repondit avec assurance:

"Votre seigneurie prend trop d'interet a ma personne. Je ne mange point a
cette heure-ci.

--Vous paraissez souffrant," reprit Ezzelin en le regardant tres-fixement
et sans aucun detour."

Cette insistance deconcerta visiblement Orio.

"Vous avez trop de bonte, repondit-il avec une sorte d'amertume; l'air de
la mer m'excite beaucoup le sang.

--Mais votre seigneurie est blessee a cette main, si je ne me trompe? dit
Ezzelin, qui avait vu les yeux d'Orio se porter involontairement sur son
propre bras droit.

Blesse! s'ecria Giovanna en se levant a demi avec anxiete.

Eh! mon Dieu, madame, vous le savez bien, repondit Orio en lui lancant un
de ces coups d'oeil qu'elle craignait si fort. Voila deux mois que vous me
voyez souffrir de cette main."

Giovanna retomba sur sa chaise, pale comme la mort, et Ezzelin vit dans sa
physionomie qu'elle n'avait jamais entendu parler de cette blessure.

"Cet accident date de loin? dit-il d'un ton indifferent, mais ferme.

--De mon expedition de Patras, seigneur comte."

Ezzelin examina Leontio. Il avait la tete penchee sur son verre et
paraissait savourer un vin de Chypre d'exquise qualite. Le comte lui
trouva une attitude sournoise, et un air de duplicite qu'il avait pris
jusque-la pour de la pauvrete d'esprit.

Il persista a embarrasser Orio.

"Je n'avais pas oui dire, reprit-il, que vous eussiez ete blesse a cette
affaire; et je me rejouissais de ce qu'au milieu de tant de malheurs
celui-la, du moins, vous eut ete epargne."

Le feu de la colere s'alluma enfin sur le front d'Orio. "Je vous demande
pardon, seigneur comte, dit-il d'un air ironique, si j'ai oublie de vous
envoyer un courrier pour vous faire part d'une catastrophe qui parait vous
toucher plus que moi-meme. En verite, je suis _marie_ dans toute la force
du terme, car mon rival est devenu mon meilleur ami.

--Je ne comprends pas cette plaisanterie, messer, repondit Giovanna d'un
ton plus digne et plus ferme que son etat d'abattement physique et moral
ne semblait le permettre.

--Vous etes susceptible aujourd'hui, mon ame," lui dit Orio d'un air
moqueur; et, etendant sa main gauche sur la table, il attira celle de
Giovanna vers lui et la baisa.

Ce baiser ironique fut pour elle comme un coup de poignard. Une larme
roula sur sa joue.

"Miserable! pensa Ezzelin en voyant l'insolence d'Orio avec elle. Lache,
qui recule devant un homme, et qui se plait a briser une femme!"

Il etait tellement penetre d'indignation qu'il ne put s'empecher de le
faire paraitre. Les convenances lui prescrivaient de ne point intervenir
dans ces discussions conjugales; mais sa figure exprima si vivement ce qui
se passait en lui que Soranzo fut force d'y faire attention.

"Seigneur comte, lui dit-il, s'efforcant de montrer du sang-froid et de la
hauteur, vous seriez-vous adonne a la peinture depuis quelque temps? Vous
me contemplez comme si vous aviez envie de faire mon portrait.

--Si votre seigneurie m'autorise a lui dire pourquoi je la regarde ainsi,
repondit vivement le comte, je le ferai.

--Ma seigneurie, dit Orio d'un ton railleur, supplie humblement la votre
de le faire.

--Eh bien! messer, reprit Ezzelin, je vous avouerai qu'en effet je me suis
adonne quelque peu a la peinture, et qu'en ce moment je suis frappe d'une
ressemblance prodigieuse entre votre seigneurie....

--Et quelqu'une des fresques de cette salle? interrompit Orio.

--Non, messer: avec le chef des pirates a qui j'ai eu affaire ce matin,
avec l'Uscoque, puisqu'il faut l'appeler par son nom.

--Par saint Theodose! s'ecria Soranzo d'une voix tremblante, comme si la
terreur ou la colere l'eussent pris a la gorge, est-ce dans le dessein de
repondre a mon hospitalite par une insulte et un defi que vous me tenez de
pareils discours, monsieur le comte? Parlez librement."

En meme temps il essaya de degager sa main de sa poitrine, comme pour la
mettre sur le fourreau de son epee, par un mouvement instinctif; mais il
n'etait point arme, et sa main etait de plomb. D'ailleurs Giovanna
epouvantee, et craignant une de ces scenes de violence auxquelles elle
avait trop souvent assiste lorsque Orio etait irrite contre ses inferieurs,
s'elanca sur lui et lui saisit le bras. Dans ce mouvement, elle toucha
sans doute a sa blessure; car il la repoussa avec une fureur brutale et
avec un blaspheme epouvantable. Elle tomba presque sur le sein d'Ezzelin,
qui, de son cote, allait s'elancer furieux sur Orio. Mais celui-ci, vaincu
par la douleur, venait de tomber en defaillance, et son page arabe le
soutenait dans ses bras.

Ce fut l'affaire d'un instant. Orio lui dit un mot dans sa langue; et ce
jeune garcon, ayant rempli une coupe de vin, la lui presenta et lui en fit
avaler une partie. Il reprit aussitot ses forces, et fit a Giovanna les
plus hypocrites excuses sur son emportement. Il en fit aussi a Ezzelin,
pretendant que les souffrances qu'il ressentait pouvaient seules lui
expliquer a lui-meme ses frequents acces de colere.

"Je suis bien certain, dit-il, que votre seigneurie ne peut pas avoir eu
l'intention de m'offenser en me trouvant une ressemblance avec le pirate
uscoque.

--Au point de vue de l'art, repondit Ezzelin d'un ton acerbe, cette
ressemblance ne peut qu'etre flatteuse; j'ai bien regarde cet uscoque,
c'est un fort bel homme.

--Et un hardi compere! repartit Soranzo en achevant de vider sa coupe, un
effronte coquin qui vient jusque sous mes yeux me narguer, mais avec qui
je me mesurerai bientot, comme avec un adversaire digne de moi.

--Non pas, messer, reprit Ezzelin. Permettez-moi de n'etre pas de votre
avis. Votre seigneurie a fait ses preuves de valeur a la guerre, et
l'Uscoque a fait aujourd'hui devant moi ses preuves de lachete."

Orio eut comme un frisson; puis il tendit sa coupe de nouveau a Leontio,
qui la remplit jusqu'aux bords d'un air respectueux, en
disant:

"C'est la premiere fois de ma vie que j'entends faire un pareil reproche a
l'Uscoque.

--Vous etes tout a fait plaisant, vous, dit Orio d'un air de raillerie
meprisante. Vous admirez les hauts faits de l'Uscoque? Vous en feriez
volontiers votre ami et votre frere d'armes, je gage? Noble sympathie
d'une ame belliqueuse!"

Leontio parut tres-confus; mais Ezzelin, qui ne voulait pas lacher prise,
intervint.

"Je declare que cette sympathie serait mal placee, dit-il. J'ai eu l'an
dernier, dans le golfe de Lepante, affaire a des pirates missolonghis qui
se firent couper en morceaux plutot que de se rendre. Aujourd'hui, j'ai vu
ce terrible Uscoque reculer pour une blessure et se sauver comme un lache
quand il a vu couler son sang."

La main d'Orio serra convulsivement sa coupe. L'Arabe la lui retira au
moment ou il la portait a sa bouche.

"Qu'est-ce!" s'ecria Orio d'une voix terrible. Mais, s'etant retourne et
ayant reconnu Naama, il se radoucit et dit en riant:

"Voici l'enfant du prophete qui veut m'arracher a la damnation! Aussi bien,
ajouta-t-il en se levant, il me rend service. Le vin me fait mal et
aggrave l'irritation de cette maudite plaie qui, depuis deux mois, ne
vient pas a bout de se fermer.

--J'ai quelques connaissances en chirurgie, dit Ezzelin; j'ai gueri
beaucoup de plaies a mes amis et leur ai rendu service a la guerre en les
retirant des mains des empiriques. Si votre seigneurie veut me montrer sa
blessure, je me fais fort de lui donner un bon avis.

--Votre seigneurie a des connaissances universelles et un devouement
infatigable, repondit Orio sechement. Mais cette main est fort bien pansee,
et sera bientot en etat de defendre celui qui la porte contre toute
mechante interpretation et contre toute accusation calomnieuse."

En parlant ainsi, Orio se leva, et, renouvelant ses offres de service a
Ezzelin d'un ton qui cette fois semblait l'avertir qu'il les accepterait
en pure perte, il lui demanda quelles etaient ses intentions pour le
lendemain.

"Mon intention, repondit le comte, est de partir des le point du jour pour
Corfou, et je rends grace a votre seigneurie de ses offres. Je n'ai besoin
d'aucune escorte, et ne crains pas une nouvelle attaque des pirates. J'ai
vu aujourd'hui ce que je devais attendre d'eux, et, tels que je les
connais, je les brave.

--Vous me ferez du moins l'honneur, dit Soranzo, d'accepter pour cette
nuit l'hospitalite dans ce chateau; mon propre appartement vous a ete
prepare...

--Je ne l'accepterai pas, messer, repondit le comte. Je ne me dispense
jamais de coucher a mon bord quand je voyage sur les galeres de la
republique."

Orio insista vainement. Ezzelin crut devoir ne point ceder. Il prit conge
de Giovanna, qui lui dit a voix basse, tandis qu'il lui baisait la
main:

"Prenez garde a mon reve! soyez prudent?"

Puis elle ajouta tout haut:

"Faites mon message fidelement aupres d'Argiria."

Ce fut la derniere parole qu'Ezzelin entendit sortir de sa bouche. Orio
voulut l'accompagner jusqu'a la poterne du donjon, et il lui donna un
officier et plusieurs hommes pour le conduire a son bord. Toutes ces
formalites accomplies, tandis que le comte remontait sur sa galere, Orio
Soranzo se traina dans son appartement, et tomba epuise de fatigue et de
souffrance sur son lit.

Naam ferma les portes avec soin, et se mit a panser sa main brisee.

       *        *        *        *        *

L'abbe s'arreta, fatigue d'avoir parle si longtemps. Zuzuf prit la parole
a son tour, et, dans un style plus rapide, il continua a peu pres en ces
termes l'histoire de l'Uscoque:

"Laisse-moi, Naam, laisse-moi! Tu epuiserais en vain sur cette blessure
maudite le suc de toutes les plantes precieuses de l'Arabie, et tu dirais
en vain toutes les paroles cabalistiques dont une science inconnue t'a
revele les secrets: la fievre est dans mon sang, la fievre du desespoir et
de la fureur! Eh quoi! ce miserable, apres m'avoir ainsi mutile, ose
encore me braver en face et me jeter l'insulte de son ironie! et je ne
puis aller moi-meme chatier son insolence, lui arracher la vie et baigner
mes deux bras jusqu'au coude dans son sang! Voila le topique qui guerirait
ma blessure et qui calmerait ma fievre!

--Ami! tiens-toi tranquille, prends du repos, si tu ne veux mourir. Voici
que mes conjurations operent. Le sang que j'ai tire de mes veines et que
j'ai verse dans cette coupe commence a obeir a la formule sacree; il bout,
il fume! Maintenant je vais l'appliquer sur ta plaie..."

Soranzo se laisse panser avec la soumission d'un enfant; car il craint la
mort comme etant le terme de ses entreprises et la perte de ses richesses.
Si parfois il la brave avec un courage de lion, c'est quand il combat pour
sa fortune. A ses yeux, la vie n'est rien sans l'opulence, et si, dans ses
jours de ruine et de detresse, la voix du destin lui annoncait qu'il est
condamne pour toujours a la misere, il precipiterait, du haut de son
donjon, dans la mer noire et profonde, ce corps tant choye pour lequel
aucun aromate d'Asie n'est assez exquis, aucune etoffe de Smyrne assez
riche ou assez moelleuse.

Quand l'Arabe a fini ses malefices, Soranzo le presse de partir.

"Va, lui dit-il, sois aussi prompt que mon desir, aussi ferme que ma
volonte. Remets a Hussein cette bague qui t'investit de ma propre
puissance. Voici mes ordres: Je veux qu'avant le jour il soit a la pointe
de Natolica, a l'endroit que je lui ai designe ce matin, et qu'il se
tienne la avec ses quatre caiques pour engager l'attaque; que le renegat
Fremio se poste aux grottes de la Cigogne avec sa chaloupe pour prendre
l'ennemi en flanc, et que la tartane albanaise, bien munie de ses
pierriers, se tienne la ou je l'ai laissee, afin de barrer la sortie des
ecueils. Le Venitien quittera notre crique avec le jour; une heure apres
le lever du soleil, il sera en vue des pirates. Deux heures apres le lever
du soleil, il doit etre aux prises avec Hussein; trois heures apres le
lever du soleil, il faut que les pirates aient vaincu. Et dis-leur ceci
encore: Si cette proie leur echappe, dans huit jours Morosini sera ici
avec une flotte; car le Venitien me soupconne et va m'accuser. S'il arrive
a Corfou, dans quinze jours il n'y aura plus un rocher ou les pirates
puissent cacher leurs barques, pas une greve ou ils osent tracer
l'empreinte de leurs pieds, pas un toit de pecheur ou ils puissent abriter
leurs tetes. Et dis-leur ceci surtout: Si on epargnait la vie d'un seul
Venitien de cette galere, et si Hussein, se laissant seduire par l'espoir
d'une forte rancon, consentait a emmener leur chef en captivite, dis-lui
que mon alliance avec lui serait rompue sur-le-champ, et que je me
mettrais moi-meme a la tete des forces de la republique pour l'exterminer,
lui et toute sa race. Il sait que je connais les ruses de son metier mieux
que lui-meme; il sait que sans moi il ne peut rien. Qu'il songe donc a ce
qu'il pourrait contre moi, et qu'il se souvienne de ce qu'il doit
craindre! Va; dis-lui que je compterai les heures, les minutes; lorsqu'il
sera maitre de la galere, il tirera trois coups de canon pour m'avertir;
puis il la coulera bas, apres l'avoir depouillee entierement... Demain
soir il sera ici pour me rendre ses comptes. S'il ne me presente un gage
certain de la mort du chef venitien, sa tete! je le ferai pendre aux
creneaux de ma grande tour. Va, telle est ma volonte. N'en omets pas une
syllabe... Maudit trois fois soit l'infame qui m'a mis hors de combat! Eh
quoi! n'aurais-je pas la force de me trainer jusqu'a cette barque?
Aide-moi, Naam! si je puis seulement me sentir ballotter par la vague, mes
forces reviendront! Rien ne reussit a ces maudits pirates quand je ne suis
pas avec eux..."

Orio essaye de se trainer jusqu'au milieu de sa chambre; mais le frisson
de la fievre fait claquer ses dents; les objets se transforment devant ses
yeux egares, et a chaque instant il lui semble que les angles de son
appartement vont se jeter sur lui et serrer ses tempes comme dans un
etau.

Il s'obstine neanmoins, il cherche d'une main tremblante a ebranler le
verrou de l'issue secrete. Ses genoux flechissent. Naam le prend dans ses
bras, et, soutenue par la force du devouement, le ramene a son lit et l'y
replace; puis elle garnit sa ceinture de deux pistolets, examine la lame
de son poignard et prepare sa lampe. Elle est calme; elle sait qu'elle
s'acquittera de sa mission ou qu'elle y laissera sa vie. Enfant de Mahomet,
elle sait que les destinees sont ecrites dans les cieux, et que rien
n'arrive au gre des hommes si la fatalite s'est jouee d'avance de leurs
desseins.

Orio se tord sur sa couche. Naam souleve le tapis de damas qui cache a
tous les yeux une trappe mobile, aux gonds silencieux. Elle commence a
descendre un escalier rapide et tortueux d'abord, construit avec la pierre
et le ciment, et bientot taille inegalement dans le granit a mesure qu'il
s'enfonce dans les entrailles du rocher. Soranzo la rappelle au moment ou
elle va penetrer dans ces galeries etroites ou deux hommes ne peuvent
passer de front, et ou la rarete de l'air porterait l'effroi dans une ame
moins aguerrie que la sienne. La voix de Soranzo est si faible qu'elle ne
peut etre entendue, si ce n'est par Naam, dont le coeur et l'esprit
vigilant ont le sens de l'ouie. Naam remonte rapidement les degres et
passe le corps a demi par l'ouverture pour prendre les nouveaux ordres de
son maitre.

"Avant de rentrer dans l'ile, lui dit-il, tu iras dans la baie trouver mon
lieutenant. Tu lui diras de faire marcher la galere, au point du jour,
vers la pointe opposee de l'ile, de gagner le large vers le sud. Il y
restera jusqu'au soir sans se rapprocher des ecueils, quelque bruit qu'il
entende au loin. Je lui donnerai, avec le canon du fort, l'ordre de sa
rentree. Va; hate-toi, et qu'Allah t'accompagne!"

Naam disparait de nouveau dans la spirale souterraine. Elle traverse les
passages secrets; de cave en cave, d'escalier en escalier, elle parvient
enfin a une ouverture etroite, portique effrayant suspendu entre le ciel
et l'onde, ou le vent s'engouffre avec des sifflements aigus, et que de
loin les pecheurs prennent pour une crevasse inabordable, ou les oiseaux
de mer peuvent seuls chercher un refuge contre la tempete. Naam prend dans
un coin une echelle de corde qu'elle attache aux anneaux de fer scelles
dans le roc. Puis elle eteint sa lampe tourmentee par le vent, ote sa robe
de soie de Perse et son fin turban d'un blanc de neige. Elle endosse la
casaque grossiere d'un matelot, et cache sa chevelure sous le bonnet
ecarlate d'un Maniote. Enfin, avec la souplesse et la force d'une jeune
panthere, elle se suspend aux flancs nus et lisses du roc perpendiculaire,
et gagne une plate-forme plus voisine des flots, qui se projette en avant,
et forme une caverne que la mer vient remplir dans les gros temps, mais
qu'elle laisse a sec dans les jours calmes. Naam descend dans la grotte
par une large fissure de la voute, et s'avance sur la greve ecumante. La
nuit est sombre, et le vent d'ouest souffle genereusement. Elle tire de
son sein un sifflet d'argent et fait entendre un son aigu auquel repond
bientot un son pareil. Quelques instants se sont a peine ecoules, et deja
une barque, cachee dans une autre cave de rocher, glisse sur les flots, et
s'approche d'elle.

"Seul? lui dit en langue turque un des deux matelots qui la dirigent.

--Seul, repond Naam; mais voici la bague du maitre. Obeissez, et
conduisez-moi aupres d'Hussein."

Les deux matelots hissent leur voile latine, Naam s'elance dans la barque
et quitte rapidement le rivage. La signora Soranzo est a sa fenetre; elle
a cru entendre le bruit des rames et le son incertain d'une voix humaine.
Le levrier fait entendre un grognement sourd, temoignage de haine.

"C'est Naama [_Naama_ est le masculin du nom propre de _Naam_ (feminin).]
tout seul, dit la belle Venitienne; Soranzo, du moins, repose cette nuit
sous le meme toit que sa triste compagne."

L'inquietude la devore.

"Il est blesse! il souffre! il est seul peut-etre! Son inseparable
serviteur l'a quitte cette nuit. Si j'allais ecouter doucement a sa porte,
j'entendrais le bruit de sa respiration! Je saurais s'il dort. Et s'il est
en proie a la douleur, a l'ennui des tenebres et de la solitude, peut-etre
ne meprisera-t-il pas mes soins."

Elle s'enveloppe d'un long voile blanc, et comme une ombre inquiete, comme
un rayon flottant de la lune, elle se glisse dans les detours du chateau.
Elle trompe la vigilance des sentinelles qui gardent la porte de la tour
habitee par Orio. Elle sait que Naama est absent: Naama, le seul gardien
qui ne s'endorme jamais a son poste, le seul qui ne se laisse pas seduire
par les promesses, ni gagner par les prieres, ni intimider par les
menaces.

Elle est arrivee a la porte d'Orio, sans eveiller le moindre echo sur les
paves sonores, sans effleurer de son voile les murailles indiscretes. Elle
prete l'oreille, son coeur palpitant brise sa poitrine; mais elle retient
son souffle. La porte d'Orio est mieux gardee par la peur qu'il inspire
que par une legion de soldats. Giovanna ecoute, prete a s'enfuir au
moindre bruit. La voix de Soranzo s'eleve, sinistre dans le silence et
dans les tenebres. La crainte de se trahir par la fuite enchaine la
Venitienne tremblante au seuil de l'appartement conjugal. Soranzo est en
proie aux fantomes du sommeil. Il parle avec agitation, avec fureur, dans
le delire des songes. Ses paroles entrecoupees ont-elles revele quelque
affreux mystere? Giovanna s'enfuit epouvantee; elle retourne a sa chambre
et tombe consternee, demi-morte, sur son divan. Elle y reste jusqu'au jour,
perdue dans des reves sinistres.

Cependant une ligne incertaine encore traverse le linceul immense de la
nuit et commence a separer au loin le ciel et la mer. Orio, plus calme,
s'est souleve sur son chevet. Il se debat encore contre les visions de la
fievre; mais sa volonte les surmonte, et l'aube va les chasser. Il
ressaisit peu a peu ses souvenirs, il embrasse enfin la realite.

Il appelle Naam; la mandore de la jeune Arabe, suspendue a la muraille,
repond seule par une vibration melancolique a la voix du maitre.

Orio repousse ses pesantes courtines, pose ses pieds sur le tapis, promene
ses regards inquiets autour de l'appartement ou tremble a peine la lueur
du matin. La trappe est toujours baissee, Naam n'est pas de retour.

Il ne peut resister a l'inquietude, il essaye ses forces, il souleve la
trappe, il descend quelques marches; il sent que son energie revient avec
l'activite. Il arrive a l'issue des galeries interieures du rocher, la ou
Naam a laisse une partie de ses vetements et l'echelle de cordes attachee
encore aux crampons de fer. Il interroge les flots avec anxiete. Les
angles du roc lui cachent le cote qu'il voudrait voir. Il voudrait
descendre l'echelle, mais, sa main blessee ne pourrait le soutenir dans
cette perilleuse traversee. D'ailleurs, le jour augmente, et les
sentinelles pourraient le remarquer, et decouvrir cette communication avec
la mer, connue de lui seulement et du petit nombre des affides. Orio subit
toutes les souffrances de l'attente. Si Naam est tombee dans quelque
embuche, si elle n'a pu transmettre son message a Hussein, Ezzelin est
sauve, Soranzo est perdu! Et si Hussein, en apprenant la blessure qui met
Orio hors de combat, allait le trahir, vendre son secret, son honneur et
sa vie a la republique! Mais tout a coup Orio voit sa galeace sortir sur
toutes voiles de la baie, et se diriger vers le sud. Naam a rempli sa
mission! Il ne songe plus a elle. Il retire l'echelle et retourne dans sa
chambre; c'est Naam qui l'y recoit. La joie du succes donne a Orio les
apparences de la passion; il la presse contre son sein; il l'interroge
avec sollicitude.

"Tout sera fait comme lu l'as commande, dit-elle; mais le vent ne cesse
pas de souffler de l'ouest, et Hussein ne repond de rien si le vent ne
change; car, si la galere le gagne de vitesse, ses caiques ne pourront lui
donner la chasse sans s'exposer, en pleine mer, a des rencontres
funestes.

--Hussein est insense, repondit Orio avec impatience, il ne connait pas
l'orgueil venitien. Ezzelin ne fuira pas; il ira a sa rencontre, il se
jettera dans le danger. N'a-t-il pas en tete la sotte chimere de
l'honneur? D'ailleurs, le vent tournera au lever du soleil et soufflera
jusqu'a midi.

--Maitre, il n'y a pas d'apparence, repond Naam.

--Hussein est un poltron," s'ecrie Orio avec colere.

Ils montent ensemble sur la terrasse du donjon. La galere du comte Ezzelin
est deja sortie de la baie. Elle vogue legere et rapide vers le nord. Mais
le soleil sort de la mer et le vent tourne. Il souffle en plein de Venise
et va refouler les vagues et les navires sur les ecueils de l'archipel
Ionien. La course d'Ezzelin se ralentit.

"Ezzelin! tu es perdu!" s'ecrie Orio dans le transport de sa joie.

Naam regarde le front orgueilleux de son maitre. Elle se demande si cet
homme audacieux ne commande pas aux elements, et son aveugle devouement ne
connait plus de bornes.

Oh! que les heures de cette journee se trainerent lentement pour Soranzo
et pour son esclave fidele! Orio avait prevu si exactement le temps
necessaire a la marche de la galere et aux manoeuvres des Missolonghis,
qu'a l'heure precise indiquee par lui le combat s'engagea. D'abord il ne
l'entendit pas, parce qu'Ezzelin n'employa pas le canon contre les
caiques. Mais quand les tartanes vinrent l'assaillir, quand il vit qu'il
avait a lutter contre deux cents pirates avec une soixantaine d'hommes
blesses ou fatigues par le combat de la veille, il fit usage de toutes ses
ressources.

Le combat fut acharne, mais court. Que pouvait le courage desespere contre
le nombre et surtout contre le destin? Orio entendit la canonnade. Il
bondit comme un tigre dans sa cage, et se cramponna aux creneaux de la
tour, pour resister au vertige qui l'emportait a travers l'espace. Dans sa
main gauche, il tenait la main de Naam et la brisait d'une etreinte
convulsive a chaque coup de canon dont le bruit sourd venait expirer a son
oreille. Tout a coup il se fit un grand silence, un silence affreux,
impossible a expliquer, et durant lequel Naam commenca a craindre que tous
les plans de son maitre n'eussent avorte.

Le soleil montait calme et radieux, la mer etait nue comme le ciel. Le
combat se passait entre les deux dernieres iles situees au nord-est de
San-Silvio. La garnison du chateau s'etonnait et s'effrayait de ce bruit
sinistre; quelques sous-officiers et quelques braves marins avaient
demande a se jeter dans des barques pour aller a la decouverte. Orio leur
avait fait defendre par Leontio de bouger, sous peine de la vie. Le bruit
avait cesse. Sans doute la galere d'Ezzelin, masquee par l'ile nord-ouest,
cinglait victorieuse vers Corfou. En si peu d'instants, une fine voiliere,
si bien armee et si bravement defendue, ne pouvait etre tombee au pouvoir
des pirates. Personne ne s'inquietait plus de son sort, personne, excepte
le gouverneur et son acolyte silencieux. Ils etaient toujours penches sur
les creneaux de la tour. Le soleil montait toujours, et le silence ne
cessait point.

Enfin les trois coups se firent entendre a la cinquieme heure du jour.

"C'en est fait! maitre, dit Naam, le bel Ezzelin a vecu.

--Deux heures pour piller un navire, dit Orio en haussant les epaules. Les
brutes! que pourraient-ils sans moi? Rien. Mais a present, que la foudre
du ciel les ecrase, que le canon venitien les balaye, et que les abimes de
la mer les engloutissent. J'en ai fini avec eux. Ils m'ont delivre
d'Ezzelin, et la moisson est rentree!

--Maitre, tu vas maintenant te rendre aupres de ta femme. Elle est fort
malade et presque mourante, dit-on. Il y a deux heures qu'elle te fait
demander. Je te l'ai repete plusieurs fois, tu ne m'as pas entendue.

--Dis que je n'ai pas ecoute! Vraiment, j'avais bien autre chose dans
l'esprit que les visions d'une femme jalouse! Que me veut-elle?

--Maitre, tu vas ceder a sa demande. Allah maudit l'homme qui meprise sa
femme legitime, encore plus que celui qui maltraite son esclave fidele. Tu
as ete pour moi un bon maitre; sois un bon epoux pour ta Venitienne.
Allons, viens."

Orio ceda; Naam etait le seul etre qui put faire ceder Orio quelquefois.

Giovanna etait etendue roide et sans mouvement sur son divan. Ses joues
sont livides, ses levres froides, sa respiration est brulante. Elle se
ranime cependant a la voix de Naam qui la presse de tendres questions, et
qui couvre ses mains de baisers fraternels.

"Ma soeur Zoana, lui dit la jeune Arabe dans cette langue que Giovanna
n'entend pas, prends courage, ne t'abandonne pas ainsi a la douleur. Ton
epoux revient vers toi, et jamais ta soeur Naam ne cherchera a te ravir sa
tendresse. Le prophete l'ordonne ainsi; et jamais, parmi les cent femmes
dont je fus la plus aimee, il n'y en eut une seule qui put se plaindre
avec quelque raison de la preference du maitre pour moi. Naam a toujours
eu l'ame genereuse; et de meme qu'on a respecte ses droits sur la terre
des croyants, de meme elle respecte ceux d'autrui sur la terre des
chretiens. Allons, releve encore tes cheveux, et revets tes plus beaux
ornements: l'amour de l'homme n'est qu'orgueil, et son ardeur se rallume
quand la femme prend soin de lui paraitre belle. Essuie tes larmes, les
larmes nuisent a l'eclat des yeux. Si tu me confiais le soin de peindre
tes sourcils a la turque et de draper ton voile sur tes epaules a la
maniere perse, sans nul doute le desir d'Orio retournerait vers toi. Voici
Orio, prend ton luth, je vais bruler des parfums dans ta chambre."

Giovanna ne comprend pas ces discours naifs. Mais la douce harmonie de la
voix arabe et l'air tendre et compatissant de l'esclave lui rendent un peu
de courage. Elle ne comprend pas non plus la grandeur d'ame de sa rivale,
car elle persiste a la prendre pour un jeune homme; mais elle n'en est pas
moins touchee de son affection et s'efforce de l'en recompenser en
secouant son abattement. Orio entre, Naam veut se retirer; mais Orio lui
commande de rester. Il craint, en se livrant a un reste d'amour pour
Giovanna, d'encourager ses reproches ou de reveiller ses esperances.
Neanmoins il la menage encore. Elle est toute-puissante aupres de
Morosini. Orio la craint, et a cause de cela, bien qu'il admire sa douceur
et sa bonte, il ne peut se defendre de la hair.

Mais cette fois Giovanna n'est ni craintive ni suppliante. Elle n'est que
plus triste et plus malade que les autres jours.

"Orio, lui dit-elle, je pense que vous auriez du, malgre le refus du comte
Ezzelin, le faire escorter jusqu'a la haute mer. Je crains qu'il ne lui
arrive malheur. De funestes presages m'ont assiegee depuis deux jours. Ne
riez pas des avertissements mysterieux de la Providence. Faites voguer
votre galere sur les traces du comte, s'il en est temps encore. Songez que
c'est dans votre interet autant que dans le sien que je vous conseille
d'agir ainsi. La republique vous rendrait responsable de sa perte.

--Peut-on vous demander, madame, repondit Orio d'un air froid et en la
regardant en face, quels sont ces presages dont vous me parlez, et sur
quel fondement reposent ces craintes?

--Vous voulez que je vous les dise, et vous allez les mepriser comme les
visions d'une femme superstitieuse. Mon devoir est de vous reveler ces
avertissements terribles que j'ai recus d'en haut; si vous n'en profitez
pas...

--Parlez, madame, dit Orio d'un air grave, je vous ecoute avec deference,
vous le voyez.

--Eh bien! sachez que, peu d'instants apres que l'horloge eut sonne la
troisieme heure du jour, j'ai vu le comte Ezzelin entrer dans ma chambre,
tout ensanglante, et les vetements en desordre; je l'ai vu distinctement,
messer, et il m'a dit des paroles que je ne repeterai point, mais dont le
son vibre encore dans mon oreille. Puis il s'est efface comme
s'effacent les spectres. Mais je gagerais qu'a l'heure ou il m'a apparu il
a cesse de vivre, ou qu'il est tombe en proie a quelque destin funeste;
car hier, a l'heure ou il fut attaque par les pirates, j'ai vu en songe
l'Uscoque lever sur lui son cimeterre, et s'enfuir, la main brisee, en
blasphemant.

--Que signifient ces pretendues visions, madame, et quel soupcon
cachez-vous sous ces allegories?"

Ainsi parle Orio d'une voix tonnante et en se levant d'un air farouche.
Naam s'elance vers lui, et s'attache a son vetement. Elle ne comprend pas
ses paroles, mais elle lit dans ses yeux etincelants la haine et la
menace. Orio se calme, son emportement pourrait le trahir et confirmer les
soupcons de Giovanna. D'ailleurs Giovanna est calme, et, pour la premiere
fois de sa vie, elle affronte d'un air impassible la colere d'Orio.

"J'exige que vous me repetiez ces paroles terribles qui doivent me causer
tant d'effroi, reprend Orio d'un air ironique. Si vous me les cachez,
Giovanna, je croirai que tout ceci est une ruse de femme pour me
persifler.

--Je vous les dirai donc, Orio: car ceci n'est point un jeu, et les
puissances invisibles qui interviennent dans nos destinees planent
au-dessus des vaines fureurs qu'elles excitent en nous. Le spectre du
comte Ezzelin m'a montre une large et horrible blessure par laquelle
s'ecoulait tout son sang, et il m'a dit: "Madame, votre epoux est un
assassin et un traitre."

--Rien de plus? dit Orio, pale et tremblant de colere. Votre esprit a trop
d'indulgence pour mon merite, madame, et je m'etonne que les fantomes de
vos reves trouvent de si douces choses a vous dire de moi. A votre
prochaine entrevue, veuillez leur dire que je leur conseille de
s'expliquer mieux ou de garder le silence; car il est imprudent de parler
a la legere, et les visions pourraient bien etre de mauvais protecteurs
pour les creatures humaines qu'il leur plait de hanter."

En parlant ainsi Orio se retira, et l'arret de Giovanna fut prononce dans
son coeur.

La nuit est venue, l'epouse d'Orio n'a goute ni sommeil durant la nuit ni
calme durant le jour. Sa tranquillite n'est qu'exterieure, son ame est en
proie a mille tortures. Elle a devine l'horrible verite: elle n'espere
plus rien; elle cherche, au contraire, a augmenter par l'evidence la
certitude de sa honte et de son malheur.

L'horloge a sonne minuit. Un profond silence regne dans l'ile et dans le
chateau. Le temps est calme et clair, la mer silencieuse. Giovanna est a
sa fenetre secrete. Elle entend l'approche de la barque au pied du rocher.
Elle voit des ombres se dresser sur la rive, et comme des taches noires se
mouvoir regulierement sur le sable blanc. Ce n'est ni Orio ni Naam, car le
levrier ecoute et ne donne aucun signe d'affection ni de haine. La barque
s'eloigne; mais les ombres qui en sont sorties ont disparu, comme si elles
se fussent enfoncees dans la profondeur du rocher.

Cette fois, l'air est si sonore et la mer si paisible que les moindres
bruits arrivent a l'oreille de Giovanna. Les anneaux de fer ont crie
faiblement dans leurs crampons; l'echelle a grince sous le poids d'un
homme: une voix a appele d'en haut avec precaution; plusieurs voix ont
murmure d'en bas; un signal, le cri d'un oiseau de nuit mal imite, a ete
echange. Tout rentre dans le silence. L'oeil ne peut rien saisir; la base
du rocher rentre en cet endroit sous la corniche des roches superieures.
Mais tout a coup des mouvements sourds, des sons inarticules ont retenti
aux entrailles de la terre. Giovanna colle son oreille sur le tapis de sa
chambre. Elle entend le bruit de plusieurs personnes qui se meuvent comme
dans une cave situee au-dessous de son appartement. Puis elle n'entend
plus rien.

Mais elle veut eclaircir entierement le mystere. Cette fois, ce n'est plus
a l'instinct divinatoire et a la revelation angelique des songes qu'elle
demandera la lumiere, c'est au temoignage de ses sens. Elle ne songe plus
a mettre son voile: peu lui importe d'etre reconnue et maltraitee.
Demi-nue et les cheveux flottants, elle court sans precaution dans les
galeries et dans les escaliers, elle s'elance vers la tour de Soranzo.
Elle ne connait plus la pudeur de l'orgueil outrage, ni la timide
soumission de la femme, ni la crainte de la mort. Elle veut savoir et
mourir. Orio a donne cependant des ordres severes pour que la porte de ses
appartements soit gardee a vue. Mais les consciences coupables craignent
l'horreur de la nuit. Le garde, qui voit venir a lui cette femme echevelee
avec tant d'assurance et les yeux animes d'une resolution desesperee, la
prend a son tour pour un spectre, et tombe la face contre terre. Cet homme
avait egorge, quelques jours auparavant, sur une galiote marchande, une
belle jeune femme avec ses deux enfants dans ses bras. Il croit la voir
apparaitre, et s'imagine entendre sa voix plaintive lui crier:

"Rends-moi mes enfants!

--Je ne les ai pas," repond-il d'une voix etouffee en se roulant sur le
pave. Giovanna ne fait pas attention a lui; elle marche sur son corps,
indifferente a tout danger, et penetre dans l'appartement d'Orio. Il est
desert, mais des flambeaux sont allumes sur une large table de marbre. La
trappe est ouverte au milieu de la chambre. Giovanna referme avec soin la
porte par laquelle elle est entree et se cache derriere un rideau de la
fenetre: car deja elle entend des voix et des pas qui se rapprochent, et
l'on monte l'escalier souterrain.

Orio parait le premier; trois musulmans d'un aspect hideux, couverts de
vetements souilles de sang et de vase, viennent apres lui, portant un
paquet qu'ils posent sur la table. Naama vient le dernier et ferme la
trappe; puis il va s'appuyer le dos contre la porte de l'appartement, et
reste immobile.

Le vieux Hussein, le pirate missolonghi, avait une longue barbe blanche et
des traits profondement creuses qui, au premier abord, lui donnaient un
aspect venerable. Mais plus on le regardait, plus on etait frappe de la
ferocite brutale et de l'obstination stupide qu'exprimait son visage
basane. Il a joue un role obscur, mais long et tenace, dans les annales de
la piraterie. Hussein a servi autrefois chez les uscoques. C'est un homme
de rapt et de meurtre; mais nul n'observe mieux que lui la loi de justice
et de sincerite dans le partage des depouilles. Nulle parole de commercant
soumis aux lois des nations n'a la valeur et l'inviolabilite de la sienne;
et cet homme, qui renierait le prophete pour un peu d'or, ferait rouler
avec mepris la tete du premier de ses pirates qui aurait frauduleusement
mesure sa part de butin. Son integrite et sa fermete lui ont valu le
commandement de quatre caiques et la haute main sur ses deux associes,
hommes plus habiles a la manoeuvre, mais moins braves au combat et moins
severes dans l'administration. Ses deux associes etaient le renegat Fremio,
qui parlait un patois mele de turc et d'italien, presque inintelligible
pour Giovanna, et dont la figure mince et fletrie accusait les passions
viles et l'ame impitoyable; puis un juif albanais, qui commandait une des
tartanes, et qu'une affreuse cicatrice defigurait entierement. Le renegat
et lui poserent le paquet sur la table et deroulerent lentement le haillon
hideux qui l'enveloppait. Giovanna sentit son coeur defaillir, et
l'angoisse de la mort parcourut tout son corps, lorsque de ce premier
lambeau elle en vit tirer un autre tout sanglant, hache a coups de sabre
et crible de balles, qu'elle reconnut pour le pourpoint qu'Ezzelin portait
la veille.

A cette vue, Orio, indigne, parla avec vehemence a Hussein. Giovanna,
n'entendant pas la langue dont il se servait, crut qu'il s'indignait du
meurtre; mais Orio, s'etant retourne vers le renegat et vers le juif, leur
parla ainsi en italien:

"Ceci un gage! Vous osez me presenter ce haillon comme un gage de mort!
Est-ce la ce que j'ai reclame, et pensez-vous que je me paye de si
grossiers artifices? Chiens rapaces, traitres maudits! vous m'avez trompe!
Vous lui avez fait grace afin de vendre sa liberte a sa famille; mais vous
ne reussirez pas a me derober cette proie, la seule que j'aie exigee de
vous. J'irai fouiller jusqu'aux derniers ballots et declouer jusqu'a la
derniere planche de vos barques pour trouver le Venitien. Mort ou vivant,
il me le faut; et, s'il m'echappe, je vous fais mettre en pieces a coups
de canon, vous et vos miserables radeaux."

Orio ecumait de rage. Il arracha le pourpoint ensanglante des mains du
renegat consterne et le foula aux pieds. Il etait hideux en cet instant,
et celle qui l'avait tant aime eut horreur de lui.

Il y eut entre ces quatre assassins un long debat dont elle comprit une
partie. Les pirates soutenaient qu'Ezzelin etait mort perce de plusieurs
balles et couvert de coups de sabre, ainsi que l'attestait ce vetement. Le
juif, sur la tartane duquel il etait tombe expirant, n'avait pu arriver a
lui assez tot pour empecher ses matelots de jeter son cadavre a la mer.
Heureusement la richesse de son pourpoint avait tente l'un d'eux, qui le
lui avait arrache avant de le lancer par-dessus le bord, et le juif avait
ete force de le lui racheter afin de pouvoir montrer a Orio ce temoignage
de la mort de son ennemi.

Apres beaucoup d'emportements et d'imprecations echanges de part et
d'autre, Orio, qui, malgre la brutalite et la mechancete de ses associes,
exercait un ascendant extraordinaire sur eux, et savait d'un mot et d'un
geste les reduire au silence au plus fort de leur colere, parut s'apaiser
et se contenter du serment de Hussein. Hussein refusa, a la verite, de
jurer par Allah et le prophete qu'il fut certain de la mort d'Ezzelin, car
il ne l'avait pas vu jeter a la mer; mais il jura que, si on lui avait
conserve la vie, il n'etait pas complice de cette trahison; il jura aussi
qu'il s'assurerait de la verite et qu'il chatierait severement quiconque
aurait desobei a l'Uscoque. Il prononca ce mot en italien, et en portant
les deux mains sur sa tete il s'inclina jusqu'a terre devant
Orio.

Lui! l'Uscoque! O Giovanna! Giovanna! comment ne tombes-tu pas morte en
voyant que cet infame egorgeur, traitre a sa patrie, insatiable larron et
meurtrier feroce, est ton epoux, l'homme que tu as tant aime!

Giovanna se parle ainsi a elle-meme. Peut-etre parle-t-elle tout haut,
tant elle meprise a cette heure le danger de mourir, tant elle a perdu le
sentiment de son etre, absorbee qu'elle est tout entiere dans cette scene
d'epouvante et de degout. Les brigands etaient si animes par la dispute
qu'ils n'auraient pu l'entendre. Ils parlerent longtemps encore. Giovanna
ne les entendit plus; ses bras se tordirent, son cou se gonfla et ses yeux
se renverserent dans leur orbite. Elle tomba sur le carreau et perdit le
sentiment de son infortune. Les pirates, ayant fait leurs dernieres
conventions avec Orio, etaient repartis. Orio se jeta sur son lit et
s'endormit brise de fatigue.

Naam, apres avoir panse sa blessure, veille aupres de lui, couchee a terre
sur une natte. Il y a bien longtemps que Naam n'a goute un paisible
sommeil. Elle porte dans les evenements les plus terribles et dans les
plus rudes fatigues de la vie le calme et la sante d'un esprit et d'un
corps fortement trempes. Lorsqu'elle s'assoupit, un songe transporte
quelquefois son imagination au temps ou, bercee dans un hamac de damas
plus blanc que la neige par quatre jeunes esclaves nubiennes, a la peau
noire comme la nuit, aux dents blanches, a l'air franc et joyeux, elle
s'endormait aux sons de la mandore dans la fumee du benjoin, dans les
langueurs d'une oisivete voluptueuse, aux sourires de Phingari, la reine
des nuits orientales, aux caresses de la brise, qui effeuillait mollement
sur son sein les fleurs de sa chevelure. Ces temps ne sont plus. Les pieds
delicats de Naam foulent maintenant le gravier amer des rivages et les
pointes dechirantes des recifs. Ses mains effilees se sont endurcies au
maniement du gouvernail et des cordages. Le souffle dessechant des vents
et l'air apre de la mer ont hale cette peau que l'on pouvait comparer
naguere au tissu veloute des fruits, avant que la main leur ait enleve la
vapeur argentee dont le matin les a revetus. Plante flexible et embaumee,
mais forte et vivace, Naam est nee au desert, parmi les tribus libres et
errantes. Elle n'a point oublie le temps ou, courant pieds nus sur le
sable ardent, elle menait les chameaux a la citerne et chassait devant
elle leur troupe docile, rapportant sur sa tete une amphore presque aussi
haute qu'elle. Elle se souvient d'avoir passe d'une main hardie le frein
dans la bouche rebelle des maigres cavales blanches de son pere. Elle a
dormi sous les tentes vagabondes, aujourd'hui au pied des montagnes, et
demain au bout de la plaine. Couchee entre les jambes des coursiers
genereux, elle ecoutait avec insouciance les rugissements lointains du
chacal et de la panthere. Enlevee par des bandits et vendue au pacha avant
d'avoir connu les joies d'un amour libre et partage, elle a fleuri, comme
une plante exotique, a l'ombre du harem, privee d'air, de mouvement et de
soleil, regrettant sa misere au sein de l'opulence et detestant le despote
dont elle subissait les caresses. Maintenant Naam ne regrette plus sa
patrie. Elle aime, elle se croit aimee. Orio la traite avec douceur et lui
confie tous ses secrets. Sans aucun doute elle lui est chere, car elle lui
est utile, et jamais il ne retrouvera tant de zele uni a tant de
discretion, de presence d'esprit, de courage et d'attachement.

D'ailleurs Naam se sent libre. L'air circule largement autour d'elle, ses
yeux embrassent l'immense anneau de l'horizon. Elle n'a de devoirs que
ceux que son coeur lui dicte, et le seul chatiment qu'elle ait a redouter,
c'est de n'etre plus aimee. Naam ne regrette donc ni ses esclaves, ni son
bain parfume, ni ses tresses de perles de Ceylan, ni son lourd corset de
pierreries, ni ses longues nuits de sommeil, ni ses longues journees de
repos. Reine dans le harem, elle n'avait pas cesse de se sentir esclave;
esclave parmi les chretiens, elle se sentit libre, et la liberte, selon
elle, c'est plus que la royaute.

Un jour nouveau va poindre, lorsqu'un faible soupir reveille Naam de son
premier sommeil. Elle se souleve sur ses genoux et interroge le front
penche de Soranzo. Il dort paisiblement, son souffle est egal et pur. Un
soupir plus profond que le premier et plein d'une inexprimable angoisse
frappe encore l'oreille de Naam. Elle quitte le lit d'Orio et souleve sans
bruit le rideau de la croisee. Elle trouve Giovanna gisante, s'etonne,
s'emeut et garde un genereux silence; puis, se rapprochant d'Orio, elle
abaisse sur lui les courtines de son lit, retourne aupres de Giovanna, la
prend dans ses bras, la releve, et, sans eveiller personne, la reporte
dans sa chambre.

Orio ignora ce que Giovanna avait ose. Il la tint captive dans ses
appartements et n'alla plus jamais s'informer d'elle. Naam essaya en vain
de l'adoucir en sa faveur. Cette fois Naam fut sans persuasion, et Orio
lui sembla manquer de confiance et rouler en lui-meme quelque sinistre
dessein.

Les soins de Naam ont gueri la blessure d'Orio en peu de jours. La mort
d'Ezzelin parait constatee; nulle part on n'a retrouve aucun indice qui
ait pu faire croire a son salut. S'il etait possible d'echapper a la
ferocite impetueuse des pirates, il ne le serait pas d'echapper a la haine
reflechie de Soranzo. Giovanna ne se plaint plus; elle ne parait plus
souffrir; elle ne se penche plus les soirs a sa fenetre; elle n'ecoute
plus les bruits vagues de la nuit. Quand Naam lui chante les airs de son
pays en s'accompagnant du luth ou de la mandore, elle n'entend pas et
sourit. Quelquefois elle tient un livre et semble lire; mais ses yeux
restent fixes des heures entieres sur la meme page, et son esprit n'est
point la. Elle est plus distraite et moins abattue qu'avant la mort
d'Ezzelin. Souvent on la surprend a genoux, les yeux leves vers le ciel et
ravie dans une sorte d'extase. Giovanna a trouve enfin le calme du
desespoir; elle a fait un voeu: elle n'aime plus rien sur la terre. Elle
semble avoir recouvre la volonte de vivre. Deja elle redevient belle, et
la pourpre de la sante commence a refleurir sur son visage.

Morosini a appris le desastre d'Ezzelin, et son ame s'indigne de
l'insolence des pirates. La perte de ce noble et fidele serviteur de la
republique remplit de douleur l'amiral et toute l'armee. On celebre pour
lui un service funebre sur les navires de la flotte venitienne, et le port
de Corfou retentit des lugubres saluts du canon qui annoncent a l'armee la
triste fin d'un de ses plus vaillants officiers. On murmure contre
l'inaction et la lachete de Soranzo. Morosini commence a concevoir des
soupcons graves; mais sa prudence scrupuleuse commande le silence. Il
envoie a son neveu l'ordre de venir sur-le-champ le trouver pour lui
rendre compte de sa conduite, et de laisser le commandement de son ile et
de sa garnison a un Mocenigo qu'il envoie a sa place. Morosini ordonne
aussi a Soranzo de ramener sa femme avec lui, et de laisser a Mocenigo la
galeace qu'il commandait, et dont il a fait si peu d'usage.

Mais Soranzo, qui entretient des espions a Corfou et dont les messagers
rapides devancent l'escadre de Mocenigo, a ete averti a temps. Il n'a pas
attendu jusqu'a ce jour pour mettre en surete les riches captures qu'il a
faites de concert avec Hussein et ses associes. Il a converti toutes ses
prises en or monnaye. Une partie est deja rendue a Venise. Orio a fait
equiper la galere sur laquelle Giovanna est venue le trouver. Aide de Naam
et de ses affides, il y a porte, durant la nuit, des caisses pesantes et
des outres de peau de chameau remplies d'or: c'est le reste de ses tresors,
et la galere est prete a mettre a la voile. Il annonce a ses officiers
que la signora veut retourner a Venise, et ne leur laisse pas soupconner
la disgrace qui le menace et dont il se rit desormais, car il a tout
prevu. Les pirates sont avertis. Hussein cingle rapidement avec sa
flottille vers le grand archipel, refuge assure ou il bravera les forces
venitiennes, et ou l'on assure qu'il est mort longtemps apres, a l'age de
quatre-vingt-six ans, exercant toujours la piraterie et n'etant jamais
tombe au pouvoir de ses adversaires.

Le juif albanais l'accompagne. Condamne a mort a Venise pour plusieurs
meurtres, il n'est point a craindre pour Orio qu'il ose jamais y
retourner. Mais le renegat Fremio, dont les crimes sont moins constates et
l'audace plus grande, lui inspire de la mefiance. Il l'interroge, il
apprend de lui que son desir est de retourner en Italie, et il craint ses
delations. Il l'invite a rester avec lui, et s'engage a le faire rentrer
dans Venise, sur sa galere, sans qu'il soit expose aux poursuites de la
loi. Le renegat, tout mefiant qu'il est, s'abandonne a l'espoir de finir
paisiblement ses jours dans sa patrie, au sein des richesses que le
brigandage lui a procurees. Il depose son butin sur la galere qui porte
deja celui d'Orio, et, changeant de costume et de manieres, il se fait
passer dans l'ile pour un negociant genois echappe a l'esclavage des
Ottomans et refugie sous la protection de Soranzo.

Le commandant Leontio, le lieutenant de vaisseau Mezzani, et les deux
matelots qui conduisent la barque mysterieuse de Soranzo parmi les ecueils,
sont, avec le renegat, les seuls complices qu'Orio ait desormais a
redouter. Tous les preparatifs sont termines. Le depart de Giovanna pour
Venise est fixe au premier jour du mois de mai. C'est ce jour-la
precisement que Mocenigo doit arriver a San-Silvio avec l'ordre de rappel.
Orio seul le sait. Il a fait annoncer a Giovanna qu'elle eut a se tenir
prete, et la veille au soir il se rend chez elle apres avoir fait dire a
Leontio, a Mezzani et au renegat qu'ils eussent a venir recevoir, a minuit
dans son appartement, des communications importantes pour leurs interets.

Orio a endosse son plus riche pourpoint et boucle sa chevelure; des bagues
etincellent a ses doigts, et sa main droite, a peu pres guerie et couverte
d'un gant parfume, balance avec grace une branche fleurie. Il entre chez
sa femme sans se faire annoncer, renvoie ses femmes, et, reste seul avec
elle, s'approche pour l'embrasser. Giovanna recule comme si le basilic
l'eut touchee, et se derobe a ses caresses.

"Laissez-moi, dit-elle a Soranzo, je ne suis plus votre femme, et nos
mains, qui semblaient unies pour l'eternite, ne doivent plus se rencontrer
ni dans ce monde ni dans l'autre.

--Vous avez raison, mon amour, dit Soranzo, d'etre irritee contre moi.
J'ai ete pour vous sans tendresse et sans courtoisie pendant plusieurs
jours; mais vous vous apaiserez, aujourd'hui que je viens mettre le genou
en terre devant vous et me justifier."

Il lui raconte alors qu'absorbe par les soins de sa charge, il n'a voulu
gouter de repos et de bonheur qu'apres avoir accompli son oeuvre.
Maintenant, selon lui, tout est pret pour que ses desseins eclatent, et
que sa fidelite a la republique soit constatee par l'extinction entiere
des pirates. Un renfort, qu'il a demande a l'amiral, doit lui arriver, et
toutes ses mesures sont prises pour un combat terrible, decisif. Mais il
ne veut pas que son epouse respectee et cherie reste exposee aux chances
d'une telle aventure. Il a tout fait preparer pour son depart. Il
l'escortera lui-meme avec la galeace jusqu'a la hauteur de Teakhi; puis il
reviendra laver la tache que le soupcon a faite a son honneur, ou
s'ensevelir sous les decombres de la forteresse.

"Cette nuit est la derniere que nous passerons ensemble sous le toit de ce
donjon, ajoute-t-il. C'est peut-etre la derniere de notre vie que nous
passerons sous les memes lambris. Ma Giovanna ne s'armera point de fierte
a cette heure fatale. Elle ne repoussera pas mon amour et mon repentir.
Elle m'ouvrira son coeur et ses bras; pour la derniere fois peut-etre,
elle me rendra ce bonheur qu'elle seule m'a fait connaitre sur la terre."

En parlant ainsi, il l'enlace dans ses bras, et humilie devant elle ce
front superbe qui tant de fois l'a fait trembler. En meme temps il cherche
a lire dans ses yeux le degre de confiance qu'il inspire, ou de soupcon
qu'il lui reste a combattre. Il pense qu'il est temps encore de reprendre
son empire sur cette femme qui l'a tant aime, et aupres de qui, tant qu'il
l'a voulu, sa puissance de persuasion n'a jamais echoue. Mais elle se
degage de ses etreintes et le repousse froidement.

"Laissez-moi, lui dit-elle. S'il reste un moyen humain de rehabiliter
votre honneur, je vous en felicite; mais il n'en est aucun pour vous de
ressaisir sur moi vos droits d'epoux. Si vous succombez dans votre
entreprise, vos fautes seront peut-etre expiees, et je prierai pour vous;
mais si vous survivez, je n'en serai pas moins separee de vous pour
jamais."

Orio palit et fronce le sourcil; mais Giovanna ne s'emeut plus de sa
colere. Orio se contient et persiste a l'implorer. Il feint de prendre sa
froideur pour du depit; il l'interroge, il veut savoir si elle persiste a
l'accuser. Giovanna refuse de s'expliquer.

"Je ne dois compte de mes pensees qu'a Dieu, lui dit-elle; Dieu seul est
desormais mon epoux et mon maitre. J'ai tant souffert de l'amour terrestre
que j'en ai reconnu le neant. J'ai fait un voeu: en rentrant a Venise, je
ferai rompre mon mariage par le pape, et je prendrai le voile dans un
couvent."

Orio affecte de rire de cette resolution. Il feint de n'y point croire et
d'esperer que, dans quelques heures, Giovanna se laissera flechir par ses
caresses. Il se retire d'un air presomptueux qui remplit de mepris cette
ame tendre, mais fiere, qui ne peut plus aimer l'etre qu'elle meprise, et
qui a reporte vers le ciel tout son espoir et toute sa foi.

Naam attendait Orio a la porte de la tour. Elle lui trouva l'air farouche,
la parole breve et la voix tremblante.

"Quelle heure vient de sonner, Naam?

--Deux heures avant minuit.

--Tu sais ce que nous avons a faire?

--Tout est pret.

--Les convives seront-ils a minuit dans ma chambre?

--Ils y seront.

--As-tu ton poignard?

--Oui, maitre, et voici le tien.

--Es-tu sure de toi-meme, Naam?

--Maitre, es-tu sur de leur trahison?

--Je te l'ai dit. Doutes-tu de ma parole?

--Non, maitre.

--Marchons donc!

--Marchons!"

Orio et Naam penetrent dans les galeries souterraines, descendent
l'echelle de cordes, gagnent le bord de la mer, et appellent la barque.
Les deux infatigables rameurs, qui toujours a cette heure se tiennent
caches dans la grotte voisine, attentifs au signal qui doit les avertir,
mettent a flot sur-le-champ et s'approchent. Orio et sa compagne
s'elancent sur la barque et ordonnent aux matelots de s'eloigner de la
cote. Bientot ils sont assez loin du chateau pour le dessein de Soranzo.
Assis a la poupe, il se souleve, et, approchant du rameur courbe devant
lui, il lui enfonce son poignard dans la gorge.

"Trahison!" s'ecrie celui-ci; et il tombe sur ses genoux en rugissant. Son
compagnon abandonne la rame et s'elance vers lui; Naam l'etend par terre
d'un coup de hache sur la tete; et tandis qu'elle s'empare de la rame et
empeche le bateau de deriver, Orio acheve les victimes. Puis il les lie
ensemble avec un cable et les attache fortement au pied du mat. Il prend
ensuite l'autre rame et vogue a la hate vers le rocher de San-Silvio. Au
moment d'y arriver, il prend la hache, et en quelques coups perce le
plancher de la barque, ou l'eau s'elance en bouillonnant. Alors il saisit
le bras de Naam et se precipite avec elle sur la greve, tandis que la
barque s'enfonce et disparait sous les flots, avec ses deux cadavres. Un
silence affreux a regne entre ces deux criminels depuis qu'ils ont quitte
la greve pour monter sur la barque. Pendant et apres l'assassinat ils
n'ont point echange une parole.

"Allons! tout va bien, du courage!" dit Soranzo a Naam, dont il entend les
dents claquer.

Naam essaye en vain de repondre; sa gorge est serree. Elle ne perd
cependant ni sa resolution ni sa presence d'esprit. Elle remonte l'echelle
et rentre avec Orio dans la tour. Alors elle allume un flambeau, et leurs
regards se rencontrent. Leurs figures livides, leurs habits teints de sang
leur causent tant d'horreur qu'ils s'eloignent l'un de l'autre et
craignent de se toucher. Mais Orio s'efforce de raffermir par son audace
le courage ebranle de Naam.

"Ceci n'est rien, lui dit-il. La main qui a frappe le tigre
tremblera-t-elle devant l'agonie des animaux plus vils?"

Naam, toujours muette, lui fait signe de ne pas rappeler cette image. Elle
n'a eu ni regret ni remords du meurtre du pacha, mais elle ne peut
supporter qu'on lui retrace ce souvenir. Elle se hate de changer de
vetement, et tandis qu'Orio imite son exemple, elle prepare la table pour
le souper. Bientot les convives frappent doucement a la porte. Elle les
introduit. Ils s'etonnent de ne voir aucun serviteur occupe au service du
repas.

"J'ai des communications importantes a vous faire, leur dit Orio, et le
secret de notre entretien ne souffre pas de temoins inutiles. Ces fruits
et ce vin suffiront pour une collation qui n'est ici qu'un pretexte. Le
temps n'est pas venu de se livrer au plaisir. C'est dans la belle Venise,
au sein des richesses et a l'abri des dangers, que nous pourrons passer
les nuits en de folles orgies. Ici il s'agit de regler nos comptes et de
parler d'affaires. Naam, donne-nous des plumes et du papier. Mezzani, vous
serez le secretaire, et Fremio fera les calculs. Leontio, versez-nous du
vin a tous pendant ce temps."

Des le commencement, Fremio eleva des pretentions injustes, et soutint que
Leontio ne lui avait pas donne une reconnaissance exacte des valeurs
deposees par lui sur la galere. Orio feignit d'ecouter leur debat avec
l'attention d'un juge integre. Au moment ou ils etaient le plus echauffes,
le renegat, qui s'exprimait avec difficulte, et dont le langage grossier
faisait sourire de mepris les autres convives, se troubla de depit et de
honte, et but a plusieurs reprises pour se donner de l'audace; mais ses
paroles devinrent de plus en plus confuses, et, frappant du pied avec rage,
il quitta la dispute et passa sur le balcon. Naam le suivit des yeux. Au
bout d'un instant, et comme la dispute continuait entre Leontio et Mezzani,
un regard echange avec son esclave apprit a Soranzo que Fremio ne
parlerait plus. Il etait assis sur la terrasse, les jambes pendantes, les
bras enlaces aux barreaux de la balustrade, la tete penchee, les yeux
fixes.

"Est-il deja ivre? dit Leontio.

--Oui, et tant mieux, repondit le lieutenant. Terminons nos affaires sans
lui."

Il essaya de lire ce que Leontio ecrivait; sa vue se troubla.

"Ceci est etrange, dit-il en portant sa main a son front; moi aussi, je
suis ivre. Messer Soranzo, ceci est une infamie: vous nous servez du vin
qu'on ne peut boire sans perdre aussitot la force de savoir ce qu'on
fait... Je ne signerai rien avant demain matin."

Il retomba sur sa chaise, les yeux fixes, les levres violettes, les bras
etendus sur la table.

"Qu'est-ce? dit Leontio en se retournant et en le regardant avec effroi;
seigneur gouverneur, ou je n'ai jamais vu mourir personne, ou cet homme
vient de rendre l'ame.

--Et vous allez en faire autant, seigneur commandant, lui dit Orio en se
levant et en lui arrachant la plume et le papier. Depechez-vous d'en finir;
car il n'est plus d'espoir pour vous, et nos comptes sont
regles."

Leontio avait avale seulement quelques gouttes de vin; mais la terreur
aida a l'effet du poison, et lui porta le coup mortel. Il tomba sur ses
genoux, les mains jointes, l'oeil egare et deja eteint. Il essaya de
balbutier quelques paroles.

"C'est inutile, lui dit Orio en le poussant sous la table; votre ruse ici
ne servira plus de rien. Je sais bien que votre marche etait deja fait, et
que, plus habile que ces deux-la, vous trahissiez d'un cote la republique,
pour avoir part a notre butin, et de l'autre vos complices, afin de vous
reconcilier avec la republique en nous envoyant aux Plombs. Mais
pensez-vous qu'un homme comme moi veuille ceder la partie a un homme comme
vous? Allons donc! Le vautour qui combat est fait pour s'envoler, et la
chenille qui rampe pour etre ecrasee. C'est le droit divin qui l'ordonne
ainsi. Adieu, brave commandant, qui me faisiez passer pour fou. Lequel de
nous l'est le plus a cette heure?"

Leontio essaya de se relever; il ne le put, et se traina au milieu de la
chambre, ou il expira en murmurant le nom d'Ezzelin. Fut-ce l'effet du
remords? la vision sanglante lui apparut-elle a son dernier instant?

Orio et Naam rassemblerent les trois cadavres et les entasserent sous la
table, qu'ils renverserent dessus avec les nappes et les meubles; puis
Orio prit un flambeau, et mit le feu a ce monceau apres avoir ferme les
fenetres. Orio, s'eloignant alors, dit a Naam de rester a la porte jusqu'a
ce qu'elle eut vu les cadavres, la table et tous les meubles qui etaient
dans la salle entierement consumes, et les flammes faire eruption au
dehors; qu'alors elle eut a descendre le grand escalier et a jeter
l'epouvante dans le chateau en sonnant la cloche d'alarme.

Appuyee contre la porte, les bras croises sur la poitrine, les yeux fixes
sur le hideux bucher d'ou s'elevent des flammes bleuatres, Naam reste
seule livree a ses sombres pensees. Bientot des tourbillons de fumee se
roulent en spirale et se dressent comme des serpents vers la voute. La
flamme s'etend; les voix aigues de l'incendie commencent a siffler, a se
repondre, a se meler et a former des accords dechirants. On prendrait le
pave de marbre etincelant pour une eau profonde ou se reflete l'eclat du
foyer. Les fresques de la muraille apparaissent derriere les tourbillons
de flamme et de fumee comme les sombres esprits qui protegent le crime et
se plaisent dans le desastre. Peu a peu elles se detachent de la muraille,
et ces pales geants tombent par morceaux sur le pave avec un bruit sec et
sinistre.

Mais rien dans cette scene d'epouvante, a laquelle preside silencieusement
Naam, n'est aussi effrayant que Naam elle-meme. Si une des victimes, dont
les ossements noircis gisent deja dans la cendre, pouvait se ranimer un
instant et voir Naam eclairee par ces reflets livides, la levre contractee
d'horreur, mais le front arme d'une resolution inexorable, elle
retomberait foudroyee comme a l'aspect de l'ange de la mort. Jamais Azrael
n'apparut aux hommes plus terrible et plus beau que ne l'est a cette heure
l'etre mysterieux et bizarre qui preside froidement aux vengeances d'Orio.

Cependant les vitres tombent en eclats, et l'incendie va se repandre. Naam
songe a executer les ordres de son maitre et a donner l'alarme. Mais d'ou
vient qu'Orio l'a quittee sans lui dire de l'accompagner? Dans l'horreur
de l'oeuvre qu'ils ont accomplie ensemble, Naam a obei machinalement, et
maintenant un effroi subit, une sollicitude genereuse s'emparent de ce
coeur de tigre. Elle oublie de sonner la cloche, et, franchissant d'un
pied rapide les escaliers et les galeries qui separent la grande tour du
palais de bois, elle s'elance vers les appartements de Giovanna. Un
profond silence y regne. Naam ne s'etonne pas de ne point rencontrer dans
les chambres qu'elle traverse precipitamment les femmes qui servent
Giovanna. La negresse fidele, dont le hamac est ordinairement suspendu en
travers de la porte de sa maitresse, n'est pas la non plus. Naam ignore
que, sous pretexte d'avoir un rendez-vous d'amour avec sa femme, Orio a
eloigne d'avance toutes ses servantes. Elle pense qu'au contraire son
premier soin a ete de venir chercher Giovanna, afin de la soustraire a
l'incendie. Cependant Naam n'est pas tranquille; elle penetre dans la
chambre de Giovanna. Un profond silence regne la comme partout, et la
lampe jette une si faible clarte que Naam ne distingue d'abord que
confusement les objets. Elle voit pourtant Giovanna couchee sur son lit,
et s'etonne du peu d'empressement qu'Orio a mis a l'avertir du danger qui
la menace. En cet instant, Naam est saisie d'une terreur qu'elle n'a point
encore eprouvee, ses genoux tremblent. Elle n'ose avancer. Le levrier, au
lieu de se jeter sur elle avec rage comme a l'ordinaire, s'est approche
d'un air suppliant et craintif. Il est retourne s'asseoir devant le lit,
et la, l'oreille dressee, le cou tendu, il semble epier avec inquietude le
reveil de sa maitresse; de temps en temps il retourne la tete vers Naam,
avec une courte plainte, comme pour l'interroger, puis il leche le
plancher humide.

Naam prend la lampe, l'approche du visage de Giovanna, et la voit baignee
dans son sang. Son sein est perce d'un seul coup de poignard; mais cette
blessure profonde, mortelle, Naam connait la main qui l'a faite, et elle
sait qu'il est inutile d'interroger ce qui peut rester de chaleur a ce
cadavre, car la ou Soranzo a frappe il n'est plus d'espoir. Naam reste
immobile en face de cette belle femme, endormie a jamais; mille pensees
nouvelles s'eveillent dans son ame; elle oublie tout ce qui a precede ce
meurtre. Elle oublie meme l'incendie qu'elle a allume et qui court apres
elle.

"O ma soeur! s'ecrie-t-elle, qu'as-tu donc fait qui ait merite la mort?
Est-ce la le sort reserve aux femmes d'Orio? A quoi t'a servi d'etre
belle? A quoi t'a servi d'aimer? Est-ce donc moi qui suis cause de la
haine que tu inspirais? Non, car j'ai tout fait pour l'adoucir, et
j'aurais donne ma vie pour sauver la tienne. Serait-ce parce que tu as
ete trop soumise et trop fidele, que l'on t'a payee de mepris? Tu as ete
faible, o femme! Je me souviendrai de toi, et ce qui t'arrive me servira
d'enseignement."

Pendant que Naam, perdue dans des reflexions sinistres, interroge sa
destinee sur le cadavre de Giovanna, l'incendie gagne toujours, et deja la
galerie de bois qui entoure le parterre est a demi consumee. Le sifflement
et la clarte sinistre avertissent en vain Naam de l'approche du feu; elle
n'entend rien, et son ame est tellement consternee que la vie ne lui
semble pas valoir en cet instant la peine d'etre disputee.

Cependant Orio s'est retire sur une plate-forme voisine, d'ou il contemple
l'incendie trop lent a son gre. Toute cette partie du chateau, dont il a
eu soin d'eloigner les habitants, va etre dans quelques minutes la proie
des flammes; mais Orio n'a pas pris le soin de porter lui-meme l'incendie
dans la chambre de Giovanna. Il entend les cris des sentinelles qui
viennent d'apercevoir la clarte sinistre, et qui donnent l'alarme.

On peut arriver a temps encore pour penetrer aupres de Giovanna, et pour
voir qu'elle a peri par le fer. Orio previent ce danger. Il se precipite,
un tison enflamme a la main, dans l'appartement conjugal; mais, en voyant
Naam debout devant le lit sanglant, il recule epouvante comme a l'aspect
d'un spectre. Puis une pensee infernale traverse son ame maudite. Tous ses
complices sont ecartes, tous ses ennemis sont aneantis. Le seul confident
qui lui reste, c'est Naam. Elle seule desormais pourra reveler par quels
forfaits ses richesses furent acquises et conservees. Un dernier effort de
volonte, un dernier coup de poignard rendrait Orio maitre absolu,
possesseur unique de ses secrets. Il hesite, mais Naam se retourne et le
regarde. Soit qu'elle ait pressenti son dessein, soit que le meurtre de
Giovanna ait empreint d'indignation et de reproche son front livide et son
regard sombre, ce regard exerce sur Orio une fascination magique; son ame
conserve le desir du mal, mais elle n'en a plus la force. Orio a compris
en cet instant que Naam est un etre plus fort que lui, et que sa destinee
ne lui appartient pas comme celle de ses autres victimes. Orio est saisi
d'une peur superstitieuse. Il tremble comme un homme surpris par le
_mauvais oeil_. Il fait du moins un effort pour achever d'aneantir
Giovanna, et, jetant son brandon sur le lit: "Que faites-vous ici? dit-il
d'un air farouche a Naam. Ne vous avais-je pas ordonne de sonner la
cloche? Allez, obeissez! Voyez! le feu nous poursuit!

--Orio, dit Naam sans se deranger et sans quitter la main du cadavre
qu'elle a prise dans les siennes, pourquoi as-tu tue ta femme? c'est un
grand crime que tu as commis! Je te croyais plus qu'un homme, et je vois
maintenant que tu es un homme comme les autres, capable de bien et de mal!
Comment te respecterai-je maintenant que je sais que l'on doit te craindre,
Orio? Ceci est une chose que je ne pourrai jamais oublier, et tout mon
amour pour toi ne me suggere rien a cette heure qui puisse l'excuser. Plut
a Dieu que tu ne l'eusses point fait, et que je ne l'eusse point vu! Je ne
sais si ton Dieu te pardonnera; mais a coup sur Allah maudit l'homme qui
tue sa femme chaste et fidele.

--Sortez d'ici, s'ecrie Soranzo, qui craint d'etre surpris en ce lieu et
durant cette querelle. Faites ce que je vous commande et taisez-vous, ou
craignez pour vous-meme."

Naam le regarde fixement, et lui montrant les flammes qui s'elancent en
gerbe par la porte:

"Celui de nous deux qui traversera ceci avec le plus de calme, lui
dit-elle, aura le droit de menacer l'autre et de l'effrayer."

Et, tandis qu'Orio, vaincu par le peril, s'elance rapidement hors de la
chambre, elle s'approche lentement de la porte embrasee, sans paraitre
s'apercevoir du danger. Le chien la suit jusqu'au seuil; mais, voyant
qu'on laisse sa maitresse, il revient aupres du lit en pleurant.

"Animal plus sensible et plus devoue que l'homme, dit Naam en revenant sur
ses pas, il faut que je te sauve."

Mais elle s'efforce en vain de l'arracher au cadavre; il se defend et
s'acharne. A moins de perdre toute chance de salut, Naam ne peut
s'obstiner a cette lutte. Elle franchit les flammes avec calme, et trouve
Orio dans le parterre, qui l'attend avec impatience, et la regarde avec
admiration.

"O Naam! lui dit-il en lui prenant le bras et en l'entrainant, vous etes
grande, vous devez tout comprendre!

--Je comprends tout, hormis cela!" repond Naam en lui montrant du doigt la
chambre de Giovanna, dont le plafond s'ecroule avec un bruit affreux.

En un instant tout le chateau fut en rumeur. Soldats et serviteurs, hommes
et femmes, tous s'elancerent vers les appartements du gouverneur et de sa
femme. Mais, au moment ou Orio et Naam en sortirent, le palais de bois,
qui avait pris feu avec une rapidite effrayante, n'etait deja plus qu'un
monceau de cendres entoure de flammes. Personne ne put y penetrer; un
vieux serviteur de la maison de Morosini s'y obstina et y perit. Soranzo
et son esclave disparurent dans le tumulte. Le vent, qui soufflait avec
force, porta la flamme sur tous les points. Bientot le donjon tout entier
ne presenta plus qu'une immense gerbe rouge, et la mer se teignit, a une
lieue a la ronde, d'un reflet sanglant. Les tours s'ecroulerent avec un
bruit epouvantable, et les lourds creneaux, roulant du haut du rocher dans
la mer, comblerent les grottes et les secretes issues qui avaient servi a
la barque et aux sorties mysterieuses d'Orio. Les navires qui passerent au
loin et qui virent ce foyer terrible crurent qu'un phare gigantesque avait
ete dresse sur les ecueils, et les habitants consternes des iles voisines
dirent:

"Voila les pirates qui egorgent la garnison venitienne et qui mettent le
feu au chateau de San-Silvio."

Vers le matin, tous les habitants, successivement chasses du donjon par
l'incendie, se pressaient sur les greves de la baie, seul endroit ou les
pierres lancees et les decombres qui s'ecroulaient ne pussent les
atteindre. Beaucoup avaient peri. A la clarte livide de l'aube, on fit le
denombrement des victimes, et tous les regards se porterent vers Orio, qui,
assis sur une pierre, ayant Naam debout a ses cotes, gardait un silence
farouche. Le donjon brulait encore, et la teinte du jour naissant rendait
toujours plus affreuse celle de l'incendie. Personne ne songeait plus a
combattre le fleau. Des pleurs, des blasphemes se faisaient entendre dans
les divers groupes. Ceux-ci regrettaient un ami, ceux-la quelque effet
precieux; tous se demandaient a voix basse:

"Mais ou donc est la signera Soranzo? L'a-t-on enfin sauvee, que le
gouverneur parait si tranquille?"

Tout a coup un fracas, plus epouvantable que tous les autres, fit
tressaillir d'effroi les courages les mieux eprouves. Un craquement
general ebranla du haut en bas la masse de pierres noircies qui se
defendait encore contre les flammes. Les flancs balsatiques du rocher en
furent ebranles, et des fentes profondes sillonnerent ce bloc immense,
comme lorsque la foudre fait eclater le tronc d'un vieil arbre. Toute la
partie superieure du donjon, les vastes terrasses de marbre les
plates-formes des tours et le couronnement dentele s'ecroulerent
spontanement. Les flammes furent etouffees apres s'etre divisees en mille
langues ardentes qui semblaient ruisseler en cascades de feu sur les
flancs de l'edifice. Cette forteresse ne presenta plus alors qu'un informe
amas de pierres d'ou s'exhalaient les tourbillons noirs d'une acre fumee
et quelques faibles jets de flamme palissante, dernieres emanations
peut-etre des vies ensevelies sous ces decombres.

Alors il se fit un silence de mort, et les pales habitants de l'ile, epars
sur la greve humide, se regarderent comme des spectres qui se relevent du
tombeau en secouant leurs suaires poudreux. Mais du sein de ces ruines, ou
toute manifestation de la vie semblait a jamais etouffee, on entendit
sortir une voix etrange, lamentable, un hurlement qu'il etait impossible
de definir et qui se prolongea d'une maniere dechirante pendant plusieurs
minutes, jusqu'a ce qu'il cessat par un aboiement rauque, etouffe, un
dernier cri de mort; apres quoi on n'entendit plus que la voie de la mer,
eternellement destinee a gemir sur cette rive devastee.

"Ou se sera refugie ce chien ensorcele pour n'etre ecrase qu'a cette
heure? dit Orio a Naam.

--Vous etes sur, repondit Naam, que maintenant il ne reste plus rien
de.....

--Partons!" dit Orio en levant ses deux bras vers les pales etoiles qui
s'eteignaient dans la blancheur du matin.

Ceux qui le virent de loin prirent ce geste pour l'elan d'un desespoir
immense. Naam, qui le comprit mieux, y vit un cri de triomphe.

Soranzo et son esclave se jeterent dans une barque et gagnerent la galere
qu'on avait equipee pour le depart de Giovanna. Soranzo fit deplier
toutes les voiles et donna le signal du depart. Naam, quelques serviteurs
et un tres-petit equipage choisi parmi l'elite de ses matelots, montaient
avec lui ce leger navire.

En vain les officiers de la garnison et de la galeace vinrent-ils lui
demander ses ordres; il les repoussa durement, et pressant ses hommes de
lever l'ancre:

"Messieurs, dit-il a sa troupe consternee, pouvez-vous me rendre la femme
que j'ai tant aimee et qui reste la ensevelie? Non, n'est-ce pas? Alors de
quoi me parlez-vous, et de quoi voulez-vous que je vous parle?"

Puis il tomba comme foudroye sur le pont de sa galere, qui deja fendait
l'onde.

"Le desespoir a fini d'egarer sa raison," dirent les officiers en se
retirant dans leur barque et en regardant la fuite rapide du chef qui les
abandonnait.

Quand la galere fut hors de leur vue, Naam se pencha vers Orio, qui
restait etendu sans mouvement sur le tillac.

"On ne te regarde plus, lui dit-elle a l'oreille: menteur, leve-toi!"

       *        *        *        *        *

L'abbe reprenant la parole tandis que Beppa offrait a Zuzuf un sorbet:

"Je ne me chargerai pas de vous raconter exactement, dit-il, ce qui se
passa aux iles Curzolari apres le depart d'Orio Soranzo. Je pense que
notre ami Zuzuf ne s'en est guere informe, et que d'ailleurs chacun de
nous peut l'imaginer. Quand la garnison, les matelots et les gens de
service se virent abandonnes par le gouverneur, sans autre asile que la
galere et les huttes de pecheurs eparses sur la rive, ils durent s'irriter
et s'effrayer de leur position, et rester indecis entre le desir d'aller
chercher un refuge a Cephalonie et la crainte d'agir sans ordres,
contrairement aux intentions de l'amiral. Nous savons qu'heureusement pour
eux Mocenigo arriva avec son escadre dans la soiree meme. Mocenigo etait
muni de pouvoirs assez etendus pour couper court a cette situation
penible. Apres avoir constate et enregistre les evenements qui venaient
d'avoir lieu, il fit rembarquer tous les Venitiens qui se trouvaient a
Curzolari; et, donnant le commandement du seul navire qui leur restat au
plus ancien officier en grade, il porta ses forces moitie sur Teaki,
moitie sur les cotes de Lepante. Mais ce qui causa une grande surprise a
Mocenigo, ce fut d'avoir vainement explore les ruines de San-Silvio,
vainement soumis a une sorte d'enquete tous ceux qui s'y trouvaient
lorsque l'incendie eclata et tous ceux qui furent temoins de
l'embarquement et de la fuite de Soranzo, sans pouvoir recueillir aucun
renseignement certain sur le sort de Giovanna Morosini, de Leontio et de
Mezzani. Selon toute vraisemblance, ces deux derniers avaient peri dans
l'incendie; car ils n'avaient point reparu depuis, et certes ils l'eussent
fait s'ils eussent pu echapper au desastre. Mais le sort de la signora
Soranzo restait enveloppe de mystere. Les uns etaient persuades, d'apres
les dernieres paroles que le gouverneur avait dites en partant, qu'elle
avait ete victime du feu; les autres (et c'etait le grand nombre)
pensaient que ces paroles memes, dans la bouche d'un homme aussi dissimule,
prouvaient le contraire de ce qu'il avait voulu donner a croire. La
signora, selon eux, avait ete la premiere soustraite au danger et conduite
a bord de sa galere. Le trouble qui regnait alors pouvait expliquer
comment personne ne se souvenait de l'avoir vue sortir du donjon et de
l'ile. Sans doute Orio avait eu des raisons particulieres pour la garder
cachee a son bord a l'heure du depart. L'horreur qu'il avait depuis
longtemps pour cette ile et son irresistible desir de la quitter avaient
pu l'engager a feindre un grand desespoir par suite de la mort de sa femme,
afin de fournir une excuse a son depart precipite, a l'abandon de sa
charge, a la violation de tous ses devoirs militaires. Mocenigo, ayant
epuise tous les moyens d'eclaircir ces faits, proceda a l'embarquement et
au depart; mais il ne s'etablit dans sa nouvelle position qu'apres avoir
envoye a Morosini un avis pressant, afin qu'il eut a s'informer
promptement de sa niece dans Venise, ou l'on presumait que le deserteur
Soranzo l'avait ramenee.

Pour vous, qui savez quelle etait la veritable position de Soranzo, vous
seriez portes a croire, au premier apercu, que, maitre de tresors si
cherement acquis, ayant tout a craindre s'il retournait a Venise, il
cingla vers d'autres parages, et alla chercher une terre neutre ou la
preuve de ses forfaits ne put jamais venir le troubler dans la jouissance
de ses richesses. Pourtant il n'en fut rien, et l'audace de Soranzo en
cette circonstance couronna toutes ses autres impudences. Soit que les
ames laches aient un genre de courage desespere qui n'est propre qu'a
elles, soit que la fatalite que notre ami Zuzuf invoque pour expliquer
tous les evenements humains condamne les grands criminels a courir
d'eux-memes a leur perte, il est a remarquer que ces infames perdent
toujours le fruit de leurs coupables travaux pour n'avoir pas su s'arreter
a temps.

Ce que Morosini ignorait encore, c'est que la dot de sa niece avait ete
devoree en grande partie dans les trois premiers mois de son mariage avec
Soranzo. Soranzo, aux yeux de qui la bienveillance de l'amiral etait la
clef de tous les honneurs et de tous les pouvoirs de la republique, avait
tenu par-dessus tout a reparer la perte de cette fortune; et, le moyen le
plus prompt lui ayant paru le meilleur, au lieu de chasser les pirates,
nous avons vu qu'il s'etait entendu avec eux pour depouiller les navires
de commerce de toutes les nations. Une fois lance dans cette voie, des
profits rapides, certains, enormes, lui avaient cause tant de surprise et
d'enivrement qu'il n'avait pu s'arreter. Non content de proteger la
piraterie par sa neutralite et de prelever en secret son droit sur les
prises, il voulut bientot mettre a profit ses talents, sa bravoure et
l'espece de fanatisme qu'il avait su inspirer a ces bandits pour augmenter
ses benefices infames. Tant qu'a risquer son honneur et sa vie, avait-il
dit a Mezzani et a Leontio, ses complices (et, on doit le dire, ses
provocateurs au crime), il faut frapper les grands coups et risquer le
tout pour le tout. Son audace lui reussit. Il commanda les pirates, les
guida, les enrichit; et, jaloux de conserver sur eux un ascendant qui
pouvait un jour lui redevenir utile, il les renvoya avec leur chef Hussein,
tous contents de sa probite et de sa liberalite. Avec eux il se conduisit
en grand seigneur venitien, ayant deja une assez belle part au butin pour
se montrer genereux, et comptant d'ailleurs se dedommager sur les parts du
renegat, du commandant et du lieutenant, dont il regardait la vie comme
incompatible avec la sienne propre. Une etoile maudite dans le ciel sembla
presider a son destin dans toute cette entreprise et proteger ses
effrayants succes. Vous allez voir que cette puissance infernale le porta
encore plus loin sur sa roue brulante.

Quoique Soranzo eut quadruple la somme qu'il avait desiree, tous les
tresors de l'univers n'etaient rien pour lui sans une Venise pour les y
verser. Dans ce temps-la l'amour de la patrie etait si apre, si vivace,
qu'il se cramponnait a tous les coeurs, aux plus vils comme aux plus
nobles; et vraiment il n'y avait guere de merite alors a aimer Venise.
Elle etait si belle, si puissante, si joyeuse! c'etait une mere si bonne a
tous ses enfants, une amante si passionnee de toutes leurs gloires! Venise
avait de telles caresses pour ses guerriers triomphants, de telles
fanfares eclatantes pour la bravoure, des louanges si fines et si
delicates pour leur prudence, des delices si recherchees pour recompenser
leurs moindres services! Nulle part on ne pouvait retrouver d'aussi belles
fetes, gouter une aussi charmante paresse, se plonger a loisir aujourd'hui
dans un tourbillon aussi brillant, demain dans un repos aussi voluptueux.
C'etait la plus belle ville de l'Europe, la plus corrompue et la plus
vertueuse en meme temps. Les justes y pouvaient tout le bien, et les
pervers tout le mal. Il y avait du soleil pour les uns et de l'ombre pour
les autres; de meme qu'il y avait de sages institutions et de touchantes
ceremonies pour proclamer les nobles principes, il y avait aussi des
souterrains, des inquisiteurs et des bourreaux pour maintenir le
despotisme et assouvir les passions cachees. Il y avait des jours
d'ovation pour la vertu et des nuits de debauche pour le vice, et nulle
part sur la terre des ovations si enivrantes, des debauches si poetiques.
Venise etait donc la patrie naturelle de toutes les organisations fortes,
soit dans le bien, soit dans le mal. Elle etait la patrie necessaire,
irrepudiable, de quiconque l'avait connue!

Orio comptait donc jouir de ses richesses a Venise et non ailleurs. Il y a
plus, il voulait en jouir avec tous les privileges du sang, de la
naissance et de la reputation militaire. Orio n'etait pas seulement cupide,
il etait vain au dela de toute expression. Rien ne lui coutait (vous avez
vu quels actes de courage et de lachete!) pour cacher sa honte et garder
le renom d'un brave. Chose etrange! malgre son inaction apparente a
San-Silvio, malgre les charges que les faits elevaient contre lui, malgre
les accusations qu'un seul cheveu avait tenues suspendues sur sa tete,
enfin malgre la haine qu'il inspirait, il n'avait pas un seul accusateur
parmi tous les mecontents qu'il avait laisses dans l'ile. Nul ne le
soupconnait d'avoir pris part ou donne protection volontaire a la
piraterie, et a toutes les bizarreries de sa conduite depuis l'affaire de
Patras on donnait pour explication et pour excuse le chagrin et la
maladie. Il n'est si grand capitaine et si brave soldat, disait-on, qui,
apres un revers, ne puisse perdre la tete.

Soranzo pouvait donc se debarrasser des inconvenients de la maladie
mentale a la premiere action d'eclat qui se presenterait; et, comme cette
maladie, inventee dans le principe par Leontio, moitie pour le sauver,
moitie pour le perdre au besoin, etait la meilleure de toutes les
explications dans la nouvelle circonstance, Orio se promit d'en tirer
parti. Il eut donc l'insolente idee d'aller sur-le-champ a Corfou trouver
Morosini et de se montrer a lui et a toute l'armee sous le coup d'un
desespoir profond et d'une consternation voisine de l'idiotisme. Cette
comedie fut si promptement concue et si merveilleusement executee que
toute l'armee en fut dupe; l'amiral pleura avec son gendre la mort de
Giovanna, et finit par chercher a le consoler.

La douleur de Soranzo sembla bien legitime a tous ceux qui avaient connu
Giovanna Morosini, et tous la tinrent pour sacree, personne n'osant plus
blamer sa conduite, et chacun craignant de montrer un coeur sans
generosite s'il refusait sa compassion a une si grande infortune. Il se
fit garder comme fou pendant huit jours; puis, quand il parut retrouver sa
raison, il exprima un si profond degout de la vie, un si entier
detachement des choses de ce monde, qu'il ne parla de rien moins que
d'aller se faire moine. Au lieu de censurer son gouvernement et de lui
oter son rang dans l'armee, le genereux Morosini fut donc force de lui
temoigner une tendre affection et de lui offrir un rang plus eleve encore,
dans l'espoir de le reconcilier avec la gloire et par consequent avec
l'existence. Soranzo, se promettant bien de profiter de ces offres en
temps et lieu, feignit de les repousser avec exasperation, et il prit
cette occasion pour colorer adroitement sa conduite a San-Silvio.

"A moi des distinctions! a moi des honneurs et les fumees de la gloire!
s'ecria-t-il; noble Morosini, vous n'y songez pas. N'est-ce pas cette
funeste ambition d'un jour qui a detruit le bonheur de toute ma vie? Nul
ne peut servir deux maitres; mon ame etait faite pour l'amour et non pour
l'orgueil. Qu'ai-je fait en ecoutant la voix menteuse de l'heroisme? J'ai
detruit le repos et la confiance de Giovanna; je l'ai arrachee a la
securite de sa vie calme et modeste; je l'ai attiree au milieu des orages,
dans une prison suspendue entre le ciel et l'onde, ou bientot sa sante
s'est alteree; et, a la vue de ses souffrances, mon ame s'est brisee, j'ai
perdu toute energie, toute memoire, tout talent. Absorbe par l'amour,
consterne par la crainte de voir perir celle que j'aimais, j'ai oublie que
j'etais un guerrier pour me rappeler seulement que j'etais l'epoux et
l'amant de Giovanna. Je me suis deshonore peut-etre, je l'ignore; que
m'importe? Il n'y a pas de place en moi pour d'autres chagrins."

Ces infames mensonges eurent un tel succes, que Morosini en vint a cherir
Soranzo de toute la chaleur de son ame grande et candide. Lorsque la
douleur de son neveu lui parut calmee, il voulut le ramener a Venise, ou
les affaires de la republique l'appelaient lui-meme. Il le prit donc sur
sa propre galere, et durant le voyage il fit les plus genereux efforts
pour rendre le courage et l'ambition a celui qu'il appelait son fils.

La galere de Soranzo, objet de toute sa secrete sollicitude, marchait de
conserve avec celles qui portaient Morosini et sa suite. Vous pensez bien
que sa maladie, son desespoir et sa folie n'avaient pas empeche Soranzo de
couver de l'oeil, a toute heure, sa chere galeotte lestee d'or. Naam, le
seul etre auquel il put se fier autant qu'a lui-meme, etait assise a la
proue, attentive a tout ce qui se passait a son bord et a celui de
l'amiral. Naam etait profondement triste; mais son amour avait resiste a
ces terribles epreuves. Soit que Soranzo eut reussi a la tromper comme les
autres, soit qu'une douleur reelle, suite et chatiment de sa feinte
douleur, se fut emparee de lui, Naam avait cru lui voir repandre de
veritables larmes; les acces de son delire l'avaient effrayee. Elle savait
bien qu'il mentait aux hommes; mais elle ne pouvait imaginer qu'il voulut
mentir a elle aussi, et elle crut a ses remords. Et puis, par quels odieux
artifices Soranzo, sentant combien le devouement de Naam lui etait
necessaire, n'avait-il pas cherche a reprendre sur elle son premier
ascendant! Il avait essaye de lui faire comprendre le sentiment de la
jalousie chez les femmes europeennes, et a lui inspirer une haine posthume
pour Giovanna; mais la il avait echoue. L'ame de Naam, rude et puissante
jusqu'a la ferocite, etait trop grande pour l'envie ou la vengeance; le
destin etait son Dieu. Elle etait implacable, aveugle, calme comme lui.

Mais ce que Soranzo reussit a lui persuader, c'est que Giovanna avait
decouvert son sexe, et qu'elle avait blame severement son epoux d'avoir
deux femmes.

"Dans notre religion, disait-il, c'est un crime que la loi punit de mort,
et Giovanna n'eut pas manque de s'en plaindre aux souverains de Venise. Il
eut donc fallu te perdre, Naam! Force de choisir entre mes deux femmes,
j'ai immole celle que j'aimais le moins."

Naam repondait qu'elle se serait immolee elle-meme plutot que de consentir
a voir Giovanna perir pour elle; mais Orio voyait bien que ses dernieres
impostures etaient les seules qui pussent trouver le cote faible de la
belle Arabe. Aux yeux de Naam, l'amour excusait tout; et puis elle n'avait
plus la force de juger Soranzo en le voyant souffrir, car il souffrait en
effet.

On dit de certains etres degrades dans l'humanite que ce sont des betes
feroces. C'est une metaphore; car ces pretendues betes sont encore des
hommes et commettent le crime a la maniere des hommes, sous l'impulsion de
passions humaines et a l'aide de calculs humains. Je crois donc au remords,
et la fierte des meurtriers qui vont a l'echafaud d'un air indifferent ne
m'en impose pas. Il y a beaucoup d'orgueil et de force dans la plupart de
ces etres; et parce que la foule ne voit en eux ni larmes, ni terreur, ni
paroles humbles, ni aucun temoignage exterieur de repentir, il n'est pas
prouve que tous ces phenomenes du remords et du desespoir ne se produisent
pas au dedans, et qu'il ne s'opere pas, dans les entrailles du pecheur le
plus endurci en apparence, une expiation terrible dont l'eternelle justice
peut se contenter. Quant a moi, je sais que, si j'avais commis un crime,
je porterais nuit et jour un brasier ardent dans ma poitrine; mais il me
semble que je pourrais le cacher aux hommes, et que je ne croirais pas me
rehabiliter a mes propres yeux en pliant le genou devant des juges et des
bourreaux.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'Orio, ne fut-ce que par suite d'une
grande irritation nerveuse, comme vous dirait tout simplement notre ami
Acroceraunius, etait en proie a des crises tres-rudes. Il s'eveillait la
nuit au milieu des flammes; il entendait les blasphemes et les plaintes de
ses victimes; il voyait le regard, le dernier regard, doux, mais
terrifiant, de Giovanna expirante, et les hurlements meme de son chien au
dernier acte de l'incendie etaient restes dans son oreille. Alors des sons
inarticules sortaient de sa poitrine, et les gouttes d'une sueur froide
coulaient sur son front. Le poete immortel qui s'est plu a faire de lui
l'imposant personnage de Lara vous a peint ces terribles epilepsies du
remords sous des couleurs inimitables; et si vous voulez vous representer
Soranzo voyant passer devant ses yeux le spectre de Giovanna, relisez les
stances qui commencent ainsi:

T' was midnight,--all was slumber; the lone light.
Dimm'd in the lamp, as loth to break the night.
Hark! there be murmurs heard in Lara's hall,--
A sound,--a voice,--a shriek,--a fearful call!
A long, loud shriek....

"Si tu nous recites le poeme de Lara, dit Beppa en arretant l'inspiration
de l'abbe, esperes-tu que nous ecouterons le reste de ton histoire?

--Hatez-vous donc d'oublier Lara, s'ecria l'abbe, et daignez accepter dans
Orio la laide verite."

Un an s'etait ecoule depuis la mort de Giovanna. Il y avait un grand bal
au palais Rezzonico, et voici ce qui se disait dans un groupe elegamment
pose dans une embrasure de fenetre, moitie dans le salon de jeu, moitie
sur le balcon:

"Vous voyez bien que la mort de Giovanna Morosini n'a pas tellement
bouleverse l'existence d'Orio Soranzo, qu'il ne se souvienne de ses
anciennes passions. Voyez-le! A-t-il jamais joue avec plus d'aprete?

--Et l'on dit que depuis le commencement de l'hiver il joue ainsi.

--C'est la premiere fois, quant a moi, dit une dame, que je le vois jouer
depuis son retour de Moree.

--Il ne joue jamais, reprit-on, en presence du _Peloponesiaque_ c'etait
le nom qu'on donnait alors au grand Morosini, en l'honneur de sa
troisieme campagne contre les Turcs, la plus feconde et la plus glorieuse
de toutes; mais on assure qu'en l'absence du respectable oncle il se
conduit comme un mechant ecolier. Sans qu'il y paraisse, il a perdu deja
des sommes immenses. Cet homme est un gouffre.

--Il faut qu'il gagne au moins autant qu'il perd; car je sais de source
certaine qu'il avait perdu presque en entier la dot de sa femme, et qu'a
son retour de Corfou, au printemps dernier, il arriva chez lui juste au
moment ou les usuriers auxquels il avait eu affaire, ayant appris la mort
de Monna Giovanna, s'abattaient comme une volee de corbeaux sur son palais,
et procedaient a l'estimation de ses meubles et de ses tableaux. Orio les
traita de l'air indigne et du ton superbe d'un homme qui a de l'argent. Il
chassa lestement cette vermine; et trois jours apres on assure qu'ils
etaient tous a plat ventre devant lui, parce qu'il avait tout paye,
interets et capitaux.

--Eh bien! je vous reponds, moi, qu'ils auront leur revanche, et qu'avant
peu Orio invitera quelques-uns de ces venerables israelites a dejeuner
avec lui, sans facon, dans ses petits appartements. Quand on voit deux des
dans la main de Soranzo, on peut dire que la digue est ouverte, et que
l'Adriatique va couler a pleins bords dans ses coffres et sur ses
domaines.

--Pauvre Orio! dit la dame. Comment avoir le courage de le blamer? Il
cherche ses distractions ou il peut. Il est si malheureux!

--Il est a remarquer, dit avec depit un jeune homme, que messer Orio n'a
jamais joui plus pleinement du privilege d'interesser les femmes. Il
semble qu'elles le cherissent toutes depuis qu'il ne s'occupe plus
d'elles.

--Sait-on bien s'il ne s'en occupe plus? reprit la signora avec un air de
charmante coquetterie.

--Vous vous vantez, madame, dit l'amant raille: Orio a dit adieu aux
vanites de ce monde. Il ne cherche plus la gloire dans l'amour, mais le
plaisir dans l'ombre. Si les hommes ne se devaient entre eux le secret sur
certains crimes qu'ils sont tous plus ou moins capables de commettre, je
vous dirais le nom des beautes non cruelles dans le sein desquelles Orio
pleure la trop adoree Giovanna.

--Ceci est une calomnie, j'en suis certaine, s'ecria la dame. Voila comme
sont les hommes. Ils se refusent les uns aux autres la faculte d'aimer
noblement, afin de se dispenser d'en faire preuve, ou bien afin de faire
passer pour sublime le peu d'ardeur et de foi qu'ils ont dans l'ame. Moi,
je vous soutiens que, si cette contenance muette et cet air sombre sont,
de la part de Soranzo, un parti pris pour se rendre aimable, c'est le bon
moyen. Lorsqu'il faisait la cour a tout le monde, j'eusse ete humiliee
qu'il eut des regards pour moi; aujourd'hui c'est bien different: depuis
que nous savons que la mort de sa femme l'a rendu fou, qu'il est retourne
a la guerre cette annee dans l'unique dessein de s'y faire tuer, et qu'il
s'est jete comme un lion devant la gueule de tous les canons sans pouvoir
rencontrer la mort qu'il cherchait, nous le trouvons plus beau qu'il ne le
fut jamais; et quant a moi, s'il me faisait l'honneur de demander a mes
regards ce bonheur auquel il semble avoir renonce sur la terre... j'en
serais flattee peut-etre!

--Alors, madame, dit l'amant plein de depit, il faut que le plus devoue de
vos amis se charge d'informer Soranzo du bonheur qui lui sourit sans qu'il
s'en doute.

--Je vous prierais de vouloir bien me rendre ce petit service,
repondit-elle d'un air leger, si je n'etais a la veille de m'attendrir en
faveur d'un autre.

--A la veille, madame?

--Oui, en verite, j'attends depuis six mois le lendemain de cette
veille-la. Mais qui entre ici? quelle est cette merveille de la nature?

--Dieu me pardonne! c'est Argiria Ezzelini, si grandie, si changee depuis
un an que son deuil la tient enfermee loin des regards, que personne ne
reconnait plus dans cette belle femme l'enfant du palais Memmo.

--C'est certainement la perle de Venise," dit la dame, qui n'eut garde de
ceder la partie aux petites vengeances de son amant; et pendant un quart
d'heure elle rencherit avec effusion sur les eloges qu'il affecta de
donner a la beaute sans egale d'Argiria.

Il est vrai de dire qu'Argiria meritait l'admiration de tous les hommes et
la jalousie de toutes les femmes. La grace et la noblesse presidaient a
ses moindres mouvements. Sa voix avait une suavite enchanteresse, et je ne
sais quoi de divin brillait sur son front large et pur. A peine agee de
quinze ans, elle avait la plus belle taille que l'on put admirer dans tout
le bal; mais ce qui donnait a sa beaute un caractere unique, c'etait un
melange indefinissable de tristesse douce et de fierte timide. Son regard
semblait dire a tous: Respectez ma douleur, et n'essayez ni de me
distraire ni de me plaindre.

Elle avait cede au desir de sa famille en reparaissant dans le monde; mais
il etait aise de voir combien cet effort sur elle-meme lui etait penible.
Elle avait aime son frere avec l'enthousiasme d'une amante et la chastete
d'un ange. Sa perte avait fait d'elle, pour ainsi dire, une veuve; car
elle avait vecu avec la douce certitude qu'elle avait un appui, un
confident, un protecteur humble et doux avec elle, ombrageux et severe
avec tous ceux qui l'approcheraient; et maintenant elle etait seule dans
la vie, elle n'osait plus se livrer aux purs instincts de bonheur qui font
la jeunesse de l'ame. Elle n'osait, pour ainsi dire, plus vivre; et, si un
homme la regardait ou lui adressait la parole, elle etait effrayee en
secret de ce regard et de cette parole qu'Ezzelin ne pouvait plus
recueillir et scruter avant de les laisser arriver jusqu'a elle. Elle
s'entourait donc d'une extreme reserve, se mefiant d'elle-meme et des
autres, et sachant donner a cette mefiance un aspect touchant et
respectable.

La jeune dame qui avait parle d'elle avec tant d'admiration voulut depiter
son amant jusqu'au bout, et, s'approchant d'Argiria, elle lia conversation
avec elle. Bientot tout le groupe qui s'etait forme sur le balcon aupres
de la dame se reforma autour de ces deux beautes, et se grossit assez pour
que la conversation devint generale. Au milieu de tous ces regards dont
elle etait vraiment le centre d'attraction, Argiria souriait de temps en
temps d'un air melancolique au brillant caquetage de son interlocutrice.
Peut-etre celle-ci esperait-elle l'ecraser par la, et l'emporter a force
d'esprit et de gentillesse sur le prestige de cette beaute calme et
severe. Mais elle n'y reussissait pas; l'artillerie de la coquetterie
etait en pleine deroute devant cette puissance de la vraie beaute, de la
beaute de l'ame revetue de la beaute exterieure.

Durant cette causerie, le salon de jeu avait ete envahi par les femmes
aimables et les hommes galants. La plupart des joueurs auraient craint de
manquer de savoir-vivre, en n'abandonnant pas les cartes pour l'entretien
des femmes, et les veritables joueurs s'etaient resserres autour d'une
seule table comme une poignee de braves se retranchent dans une position
forte pour une resistance desesperee. De meme qu'Argiria Ezzelini etait le
centre du groupe elegant et courtois, Orio Soranzo, cloue a la table de
jeu, etait le centre et l'ame du groupe avide et passionne. Bien que les
sieges se touchassent presque; bien que, dans le dos a dos des causeurs et
des joueurs, il y eut place a peine pour le balancement des plumes et le
developpement des gestes, il y avait tout un monde entre les
preoccupations et les aptitudes de ces deux races distinctes d'hommes aux
moeurs faciles et d'hommes a instincts farouches. Leurs attitudes et
l'expression de leurs traits se ressemblaient aussi peu que leurs discours
et leur occupation.

Argiria, ecoutant les propos joyeux, ressemblait a un ange de lumiere emu
des miseres de l'humanite. Orio, en agitant dans ses mains l'existence de
ses amis et la sienne propre, avait l'air d'un esprit de tenebres, riant
d'un rire infernal au sein des tortures qu'il eprouvait et qu'il faisait
eprouver.

Naturellement, la conversation du nouveau groupe elegant se rattacha a
celle qui avait ete interrompue sur le balcon par l'entree d'Argiria.
L'amour est toujours l'ame des entretiens ou les femmes ont part. C'est
toujours avec le meme interet et la meme chaleur que les deux sexes
debattent ce sujet des qu'ils se rencontrent en champ clos; et cela dure,
je crois, depuis le temps ou la race humaine a su exprimer ses idees et
ses sentiments par la parole. Il y a de merveilleuses nuances dans
l'expression des diverses theories qui se discutent, selon l'age et selon
l'experience des opinants et des auditeurs. Si chacun etait de bonne foi
dans ces declarations si diverses, un esprit philosophique pourrait, je
n'en doute pas, d'apres l'expose des facultes aimantes, prendre la mesure
des facultes intellectuelles et morales de chacun. Mais personne n'est
sincere sur ce point. En amour, chacun a son role etudie d'avance, et
approprie aux sympathies de ceux qui ecoutent. Ainsi, soit dans le mal,
soit dans le bien, tous les hommes se vantent. Dirai-je des femmes que...

--Rien du tout, interrompit Beppa, car un abbe ne doit pas les connaitre.

--Argiria, continua l'abbe en riant, s'abstint de se meler a la discussion,
des qu'elle s'anima, et surtout que le sujet propose a l'analyse de la
noble compagnie eut ete nomme par la dame du balcon. Le nom qui fut
prononce fit monter le sang a la figure de la belle Ezzelini; puis une
paleur mortelle redescendit aussitot de son front jusqu'a ses levres.
L'interlocutrice etait trop enivree de son propre babil pour y prendre
garde. Il n'est rien de plus indiscret et de moins delicat que les gens a
reputation d'esprit. Pourvu qu'ils parlent, peu leur importe de blesser
ceux qui les ecoutent; ils sont souverainement egoistes et ne regardent
jamais dans l'ame d'autrui l'effet de leurs paroles, habitues qu'ils sont
a ne produire jamais d'effet serieux, et a se voir pardonner toujours le
fond en faveur de la forme. La dame devint de plus en plus pressante; elle
croyait toucher a son triomphe, et, non contente du silence d'Argiria,
qu'elle imputait a l'absence d'esprit, elle voulait lui arracher
quelqu'une de ces niaises reponses, toujours si inconvenantes dans la
bouche des jeunes filles lorsque leur ignorance n'est pas eclairee et
sanctifiee par la delicatesse du tact et par la prudence de la modestie.

"Allons, ma belle signorina, dit la perfide admiratrice, prononcez-vous
sur ce cas difficile. La verite est, dit-on, dans la bouche des enfants, a
plus forte raison dans celle des anges. Voici la question: un homme
peut-il etre inconsolable de la perte de sa femme, et messer Orio Soranzo
sera-t-il console l'an prochain? Nous vous prenons pour arbitre et
attendons de vous un oracle."

Cette interpellation directe et tous les regards qui s'etaient portes a la
fois sur elle, avaient cause un grand trouble a la belle Argiria; mais
elle se remit par un grand effort sur elle-meme, et repondit d'une voix un
peu tremblante, mais assez elevee pour etre entendue de tous:

"Que puis-je vous dire de cet homme que je hais et que je meprise? Vous
ignorez sans doute, madame, que je vois en lui l'assassin de mon frere."

Cette reponse tomba comme la foudre, et chacun se regarda en silence. On
avait eu soin de parler de Soranzo a mots couverts et de ne le nommer qu'a
voix basse. Tout le monde savait qu'il etait la, et Argiria seule, quoique
assise a deux pas de lui, entouree qu'elle etait de tetes avides
d'approcher de la sienne, ne l'avait pas vu.

Soranzo n'avait rien entendu de la conversation. Il tenait les des, et
toutes les precautions qu'on prenait etaient fort inutiles. On eut pu lui
crier son nom aux oreilles, il ne s'en fut pas apercu: il jouait! Il
touchait a la crise d'une partie dont l'enjeu etait si enorme, que les
joueurs se l'etaient dit tout bas pour ne pas manquer aux convenances. Le
jeu etant alors livre a toute la censure des gens graves et meme a des
proscriptions legales, les maitres de la maison priaient leurs hotes de
s'y livrer moderement. Orio etait pale, froid, immobile. On eut dit un
mathematicien cherchant la solution d'un probleme. Il possedait ce calme
impassible et cette dedaigneuse indifference qui caracterisent les grands
joueurs. Il ne savait seulement pas que la salle s'etait remplie de
personnes etrangeres au jeu, et le paradis de Mahomet se prosternant en
masse devant lui ne lui eut pas seulement fait lever les yeux.

D'ou vient donc que les paroles de la belle Argiria le reveillerent tout a
coup de sa lethargie, et le firent bondir comme s'il eut ete frappe d'un
coup de poignard?

Il est des emotions mysterieuses et d'inexplicables mobiles qui font
vibrer les cordes secretes de l'ame. Argiria n'avait prononce ni le non
d'Orio ni celui d'Ezzelin; mais ces mots d'_assassin_ et de _frere_
revelerent comme par magie au coupable qu'il etait question de lui et de
sa victime. Il n'avait pas vu Argiria, il ne savait pas qu'elle fut pres
de lui; comment put-il comprendre tout a coup que cette voix etait celle
de la soeur d'Ezzelin? Il le comprit, voila ce que chacun vit sans pouvoir
l'expliquer.

Cette voix enfonca un fer rouge dans ses entrailles. Il devint pale comme
la mort, et, se levant par une commotion electrique, il jeta son cornet
sur la table, et la repoussa si rudement qu'elle faillit tomber sur son
adversaire. Celui-ci se leva aussi, se croyant insulte.

"Que fais-tu donc, Orio? s'ecria un des associes au jeu de Soranzo, qui
n'avait pas laisse detourner son attention par cette scene, et qui jeta sa
main sur les des pour les conserver sur leur face. Tu gagnes, mon cher, tu
gagnes! J'en appelle a tous! dix points!"

Orio n'entendit pas. Il resta debout, la face tournee vers le groupe d'ou
la voix d'Argiria etait partie; sa main, appuyee sur le dossier de sa
chaise, lui imprimait un tremblement convulsif; il avait le cou tendu en
avant et roidi par l'angoisse; ses yeux hagards lancaient des flammes. En
voyant surgir au-dessus des tetes consternees de l'auditoire cette tete
livide et menacante, Argiria eut peur et se sentit prete a defaillir; mais
elle vainquit cette premiere emotion; et, se levant, elle affronta le
regard d'Orio avec une constance foudroyante. Orio avait dans la
physionomie, dans les yeux surtout, quelque chose de penetrant dont
l'effet, tantot seduisant et tantot terrible, etait le secret de son grand
ascendant. Ezzelin avait ete le seul etre que ce regard n'eut jamais ni
fascine, ni intimide, ni trompe. Dans la contenance de sa soeur, Orio
retrouva la meme incredulite, la meme froideur, la meme revolte contre sa
puissance magnetique. Il avait eprouve tant de depit contre Ezzelin qu'il
l'avait hai independamment de tout motif d'interet personnel. Il l'avait
hai pour lui-meme, par instinct, par necessite, parce qu'il avait tremble
devant lui; parce que, dans cette nature calme et juste, il avait senti
une force ecrasante, devant laquelle toute la puissance de son astuce
avait echoue. Depuis qu'Ezzelin n'etait plus, Orio se croyait le maitre du
monde; mais il le voyait toujours dans ses reves, lui apparaissant comme
un vengeur de la mort de Giovanna. En cet instant il crut rever tout
eveille. Argiria ressemblait prodigieusement a son frere; elle avait aussi
quelque chose de lui dans la voix, car la voix d'Ezzelin etait
remarquablement suave. Cette belle fille, vetue de blanc et pale comme les
perles de son collier, lui fit l'effet d'un de ces spectres du sommeil qui
nous presentent deux personnes differentes confondues dans une seule.
C'etait Ezzelin dans un corps de femme; c'etaient Ezzelin et Giovanna tout
ensemble, c'etaient ses deux victimes associees. Orio fit un grand cri, et
tomba roide sur le carreau.

Ses amis se haterent de le relever.

"Ce n'est rien, dit son associe au jeu, il est sujet a ces accidents
depuis la mort tragique de sa femme. Badoer, reprenez le jeu: dans un
instant je vous tiendrai tete, et dans une heure au plus Soranzo pourra
donner revanche."

Le jeu continua comme si rien ne s'etait passe. Zuliani et Gritti
emporterent Soranzo sur la terrasse. Le patron du logis, promptement
informe de l'evenement, les y suivit avec quelques valets. On entendit des
cris etouffes, des sons etranges et affreux. Aussitot toutes les portes
qui donnaient sur les balcons furent fermees precipitamment. Sans doute,
Soranzo etait en proie a quelque horrible crise. Les instruments recurent
l'ordre de jouer, et les sons de l'orchestre couvrirent ces bruits
sinistres. Neanmoins l'epouvante glaca la joie dans tous les coeurs. Cette
scene d'agonie, qu'une vitre et un rideau separaient du bal, etait plus
hideuse dans les imaginations qu'elle ne l'eut ete pour les regards.
Plusieurs femmes s'evanouirent. La belle Argiria, profitant de la
confusion ou cette scene avait jete l'assemblee, s'etait retiree avec sa
tante.

"J'ai vu, dit le jeune Mocenigo, perir a mes cotes, sur le champ de
bataille, des centaines d'hommes qui valaient bien Soranzo; mais dans la
chaleur de l'action on est muni d'un impitoyable sang-froid. Ici l'horreur
du contraste est telle que je ne me souviens pas d'avoir ete aussi trouble
que je le suis."

On se rassembla autour de Mocenigo. On savait qu'il avait succede a
Soranzo dans le gouvernement du passage de Lepante, et il devait savoir
beaucoup de choses sur les evenements mysterieux et si diversement
rapportes de cette phase de la vie d'Orio. On pressa de questions ce jeune
officier, mais il s'expliqua avec prudence et loyaute.

"J'ignore, dit-il, si ce fut vraiment l'amour de sa femme ou quelque
maladie du genre de celle dont nous voyons la gravite qui causa l'etrange
incurie de Soranzo durant son gouvernement de Curzolari. Quoi qu'il en
soit, le brave Ezzelin a ete massacre, avec tout son equipage, a trois
portees de canon du chateau de San-Silvio. Ce malheur eut du etre prevu et
eut pu etre empeche. J'ai peut-etre a me reprocher la scene qui vient de
se passer ici; car c'est moi qui, somme par la signora Memmo de donner a
cet egard des renseignements certains, lui ai rapporte les faits tels que
je les ai recueillis de la bouche des temoins les plus surs.

--C'etait votre devoir! s'ecria-t-on.

--Sans doute, reprit Mocenigo, et je l'ai rempli avec la plus grande
impartialite. La signora Memmo, et avec elle toute sa famille, ont cru
devoir garder le silence. Mais la jeune soeur du comte n'a pu moderer la
vehemence de ses regrets. Elle est dans l'age ou l'indignation ne connait
point de menagement et la douleur point de bornes. Toute autre qu'elle eut
ete blamable aujourd'hui de donner une lecon si dure a Soranzo. La grande
affection qu'elle portait a son frere et sa grande jeunesse peuvent seules
excuser cet emportement injuste. Soranzo...

--C'est assez parler de moi, dit une voix creuse a l'oreille de Mocenigo,
je vous remercie."

Mocenigo s'arreta brusquement. Il lui sembla qu'une main de plomb s'etait
posee sur son epaule. On remarqua sa paleur subite et un homme de haute
taille qui, apres s'etre penche vers lui, se perdit dans la foule. Est-ce
donc Orio Soranzo deja revenu a la vie? s'ecria-t-on de toutes parts. On
se pressa vers le salon de jeu. Il etait deja encombre. Le jeu
recommencait avec fureur. Orio Soranzo avait reprit sa place et tenait les
des. Il etait fort pale; mais sa figure etait calme; et un peu d'ecume
rougeatre au bord de sa moustache trahissait seule la crise dont il venait
de triompher si rapidement. Il joua jusqu'au jour, gagna insolemment,
quoique lasse de son succes, en veritable joueur avide d'emotions plus que
d'argent; il n'eut plus d'attention pour son jeu et fit beaucoup de
fautes. Vers le matin il partit jurant contre la fortune qui ne lui etait,
disait-il, jamais favorable a propos. Puis il sortit a pied, oubliant sa
gondole a la porte du palais, quoiqu'il fut charge d'or a ne pouvoir se
trainer, et regagna lentement sa demeure.

"Je crains qu'il ne soit encore malade, dit en le suivant des yeux Zuliani,
qui etait, sinon son ami (Orio n'en avait guere), du moins son assidu
compagnon de plaisir. Il s'en va seul et leste d'un metal dont le son
attire plus que la voix des sirenes. Il fait encore sombre, les rues sont
desertes, il pourrait faire quelque mauvaise rencontre. J'aurais regret a
voir ces beaux sequins tomber dans des mains ignobles."

En parlant ainsi, Zuliani commanda a ses gens d'aller l'attendre avec sa
gondole au palais de Soranzo, et, se mettant a courir sur ses traces, il
l'atteignit au petit pont des _Barcaroles_. Il le trouva debout contre le
parapet, semant dans l'eau quelque chose qu'il regardait tomber avec
attention. S'etant approche tout a fait, il vit qu'il semait dans le
canaletto son or par poignees, avec un serieux incroyable.

"Es-tu fou? s'ecria Zuliani en voulant l'arreter; et avec quoi joueras-tu
demain, malheureux?

--Ne vois-tu pas que cet or me gene? repondit Soranzo. Je suis tout en
sueur pour l'avoir porte jusqu'ici; je fais comme les navires pres de
sombrer, je jette ma cargaison a la mer.

--Mais voici, reprit Zuliani, un navire de bonne rencontre, qui va prendre
a bord ta cargaison, et voguer de conserve avec toi jusqu'au port. Allons,
donne-moi tes sequins et ton bras aussi, si tu es fatigue.

--Attends, dit Soranzo d'un air hebete, laisse-moi jeter encore quelques
poignees de ces _doges_ dans ce canal. J'ai decouvert que c'etait un
plaisir tres-vif, et c'est quelque chose que de trouver un amusement
nouveau.

--Corps du Christ! que je sois damne si j'y consens! s'ecria Zuliani;
songe qu'une partie de cet or est a moi.

--C'est vrai, dit Orio en lui remettant tout ce qu'il avait sur lui; et,
par Dieu! il me prend fantaisie de te lever le pied et de te jeter avec la
cargaison dans le canal. Je serai plus sur de vous voir couler a fond tous
les deux."

Zuliani se prit a rire, et comme ils se remettaient en marche:

"Tu es donc bien sur de gagner demain, dit-il a son extravagant compagnon,
que tu veux tout perdre aujourd'hui?

--Zuliani, repondit Orio apres avoir marche quelques instants en silence,
tu sauras que je n'aime plus le jeu.

--Qu'aimes-tu donc? la torture?

--Oh! pas davantage! dit Soranzo d'un ton sinistre et avec un affreux
sourire; je suis encore plus blase la-dessus que sur le jeu!

--Par notre sainte mere l'inquisition! tu m'effrayes! Aurais-tu affaire
parfois, la nuit, au palais ducal? Les familiers du saint-office
t'invitent-ils quelquefois a souper avec le tourmenteur? Es-tu de quelque
conspiration ou de quelque secte, ou bien vas-tu voir ecorcher de temps en
temps pour ton plaisir? Si tu es soupconne de quoi que ce soit, dis-le-moi,
et je te souhaite le bonjour; car je n'aime ni la politique ni la
scolastique, et les bas rouges du bourreau sont d'une nuance aigue qui
m'eblouit et m'affecte la vue.

--Tu es un sot, repondit Orio. Le bourreau dont tu parles est un bel
esprit mielleux qui fait de fades sonnets. Il en est un qui connait mieux
son affaire, et qui vous ecorche un homme bien plus lestement: c'est
l'ennui. Le connais-tu?

--Ah! bon! c'est une metaphore. Tu as l'humeur chagrine ce matin: c'est la
suite de ton attaque de nerfs. Tu aurais du boire un grand verre de vin de
Kyros pour chasser ces vapeurs.

--Le vin n'a plus de gout, Zuliani, et d'effet encore moins. Le sang de la
vigne a gele dans ses veines, et la terre n'est plus qu'un limon sterile
qui n'a meme plus la force d'engendrer des poisons.

--Tu parles de la terre comme un vrai Venitien: la terre est un amas de
pierres taillees sur lesquelles il pousse des hommes et des huitres.

--Et des bavards insipides, reprit Orio en s'arretant. J'ai envie de
t'assassiner, Zuliani.

--Pourquoi faire? repondit gaiement celui-ci, qui ne soupconnait pas a
quel point Soranzo, ronge par une demence sanguinaire, etait capable de se
porter a un acte de fureur.

--Pardieu, repondit-il, ce serait pour voir s'il y a du plaisir a tuer un
homme sans aucun profit.

--Eh bien! reprit legerement Zuliani, l'occasion n'y est point, car j'ai
de l'or sur moi.

--Il est a moi! dit Soranzo.

--Je n'en sais rien. Tu as jete ta part dans le canaletto; et quand nous
ferons nos comptes tout a l'heure, il se trouvera peut-etre que tu me
dois. Ainsi ne me tue pas; car ce serait pour me voler, et cela n'aurait
rien de neuf.

--Malheur a vous, monsieur, si vous avez l'intention de m'insulter!"
s'ecria Orio en saisissant son camarade a la gorge avec une fureur subite.

Il ne pouvait croire que Zuliani parlat au hasard et sans intention. Les
remords qui le devoraient lui faisaient voir partout un danger ou un
outrage, et dans son egarement il risquait a toute heure de se demasquer
lui-meme par crainte des autres.

"Ne serre pas si fort, lui dit tranquillement Zuliani, qui prenait tout
ceci pour un jeu. Je ne suis pas encore brouille avec le vin, et je tiens
a ne pas laisser venir d obstruction dans mon gosier.

--Comme le matin est triste! dit Orio en le lachant avec indifference; car
il avait si souvent tremble d'etre decouvert qu'il etait blase sur le
plaisir de se retrouver en surete, et ne s'en apercevait meme plus. Le
soleil est devenu aussi pale que la lune; depuis quelque temps il ne fait
plus chaud en Italie.

--Tu en disais autant l'ete dernier en Grece.

--Mais regarde comme cette aurore est laide et blafarde! Elle est d'un
jaune bilieux.

--Eh bien! c'est une diversion a ces lunes de sang contre lesquelles tu
deblaterais a Corfou: tu n'es jamais content. Le soleil et la lune ont
encouru ta disgrace; il ne faut s'etonner de rien, puisque tu te refroidis
a l'endroit du jeu. Ah ca! dis-moi donc s'il est vrai que tu ne l'aimes
plus?

--Est-ce que tu ne vois pas que depuis quelque temps je gagne toujours?

--Et c'est la ce qui t'en degoute? Changeons. Moi, je ne fais que perdre,
et je suis diablement blase sur ce plaisir-la.

--Un joueur qui ne perd plus, un buveur qui ne s'enivre plus, c'est tout
un, dit Orio.

--Orio! si tu veux que je te le dise, tu es fou: tu negliges ta maladie.
Il faudrait te faire tirer du sang.

--Je n'aime plus le sang, repondit Orio preoccupe.

--Eh! je ne te dis pas d'en boire!" reprit Zuliani impatiente.

Ils arriverent en ce moment au palais Soranzo. Leurs gondoles y etaient
deja rendues. Zuliani voulut conduire Orio jusqu'a sa chambre; il pensait
qu'il avait la fievre et craignait qu'il ne tombat dans l'escalier.

"Laisse-moi! va-t-en! dit Orio en l'arretant sur le seuil de son
appartement. J'ai assez de toi.

--C'est bien reciproque, dit Zuliani en entrant malgre lui. Mais il faut
que je me debarrasse de cet or, et que nous fassions notre
partage.

--Prends tout! laisse-moi! reprit Soranzo. Epargne-moi la vue de cet or;
je le deteste! Je ne sais vraiment plus a quoi cela peut servir!

--Baste! a tout! s'ecria Zuliani.

--Si on pouvait acheter seulement le sommeil!" dit Orio d'un ton lugubre.

Et, prenant le bras de son camarade, il le mena jusqu'a un coin de sa
chambre ou Naam, drapee dans un grand manteau de laine blanche, et couchee
sur une peau de panthere, dormait si profondement qu'elle n'avait pas
entendu rentrer son maitre.

"Regarde! dit Orio a Zuliani.

--Qu'est-ce que cela? reprit l'autre; ton page egyptien? Si c'etait une
femme, je te l'aurais deja volee; mais que veux-tu que j'en fasse? Il ne
parle pas chretien, et je vivrais bien mille ans sans pouvoir comprendre
un mot de sa langue de reprouve.

--Regarde, bete brute! dit Orio, regarde ce front calme, cette bouche
paisible, cet oeil voile sous ces longues paupieres! Regarde ce que c'est
que le sommeil; regarde ce que c'est que le bonheur!

--Bois de l'opium, tu dormiras de meme, dit Zuliani.

--J'en boirais en vain, dit Orio. Sais-tu ce qui procure un si profond
repos a cet enfant? C'est qu'il n'a jamais possede une seule piece
d'or.

--Ah! que tu es fade et sentencieux ce matin! dit Zuliani en baillant.
Allons! veux-tu compter? Non? En ce cas, je compte seul, et tu te tiendras
pour content quand meme je decouvrirais que tu as jete tout ton gain sous
le pont des _Barcaroles?_"

Orio haussa les epaules.

Zuliani compta, et trouva encore pour Soranzo une somme considerable qu'il
lui rendit scrupuleusement; puis il se retira en lui souhaitant du repos
et lui conseillant la saignee. Orio ne repondit pas; et quand il fut seul,
il prit tous les sequins etales sur la table, et les poussa du pied sous
un tapis pour ne pas les voir. La vue de l'or lui causait effectivement
une repugnance physique qui allait chaque jour en augmentant, et qui etait
bien en lui le symptome d'une de ces affreuses maladies de l'ame qui
arrivent a se materialiser dans leurs effets. La vue de l'or monnaye
n'etait pas la seule antipathie qui se fut developpee en lui; il ne
pouvait voir briller l'acier d'une arme quelconque, ou seulement les
joyaux d'une femme, sans se retracer, pour ainsi dire oculairement, les
atrocites de sa vie d'uscoque. Il cachait ses souffrances, et meme il les
etouffait completement quand la necessite d'agir echauffait son sang
appauvri. Il venait de faire, avec Morosini, une nouvelle campagne, cette
glorieuse expedition ou les navires de Venise planterent leur banniere
triomphante dans le Piree. Orio, sentant que toute la consideration future
de sa vie dependait de sa conduite en cette circonstance, avait encore
fait la des prodiges de valeur; il avait completement lave la tache du
gouvernement de San-Silvio, et il avait contraint toute l'armee a dire de
lui que, s'il etait un mauvais administrateur, il etait, a coup sur, un
vaillant capitaine et un rude soldat.

Apres ce dernier effort, Orio, couronne de succes dans toutes ses
entreprises, glorifie de tous, traite comme un fils par l'amiral, delivre
de tous ses ennemis, et riche au dela de ses esperances, etait rentre dans
sa patrie, resolu a n'en plus sortir et a y savourer le fruit de ses
terribles oeuvres. Mais la divine justice l'attendait a ce point pour le
chatier, en lui otant toute l'energie de son caractere. Au faite de sa
prosperite impie, il etait retombe sur lui-meme avec accablement, et, a la
veille de vivre selon ses reves, l'agonie s'etait emparee de lui. Il avait
accompli tout ce que comportaient l'audace et la mechancete de son
organisation; il se disait a lui-meme qu'il etait un homme fini, et
qu'ayant reussi dans des entreprises insensees, il n'avait plus qu'a voir
decliner son etoile. C'en etait fait; il ne jouissait de rien. Cette
puissance de l'argent, cette vie de desordre illimite, cette absence de
soins qu'il avait revees, cette superiorite de magnificence et de
prodigalite sur tous ses pairs, toutes ces vanites honteuses et impudentes,
auxquelles il avait immole une hecatombe a rassasier tout l'enfer, lui
apparurent dans toute leur misere; et, du moment qu'il cessa d'etre enivre
et amuse, il cessa d'etre aveugle sur l'horreur des ses fautes. Elles se
dresserent devant lui, et lui parurent detestables, non pas au point de
vue de la morale et de l'honneur, mais a celui du raisonnement et de
l'interet personnel bien entendu; car Orio entendait par morale les
conventions de respect reciproque dictees aux hommes timides par la peur
qu'ils ont les uns des autres; par honneur, la niaise vanite des gens qui
ne se contentent pas de faire croire a leur vertu, et qui veulent y croire
eux-memes; enfin, par interet personnel bien entendu, la plus grande somme
de jouissances dans tous les genres a lui connus: independance pour soi,
domination sur les autres, triomphe d'audace, de prosperite ou d'habilete
sur toutes ces ames craintives ou jalouses dont le monde lui semblait
compose.

On voit que cet homme restreignait les jouissances humaines a toutes
celles qui composent le _paraitre_, et, puisque cette maniere de
s'exprimer est permise en Italie, nous ajouterons que les joies
interieures qui procurent l'_etre_ lui etaient absolument inconnues. Comme
tous les hommes de ce temperament exceptionnel, il ne soupconnait meme pas
l'existence de ces plaisirs interieurs qu'une conscience pure, une
intelligence saine et de nobles instincts assurent aux ames honnetes, meme
au sein des plus grandes infortunes et des plus apres persecutions. Il
avait cru que la societe pouvait donner du repos a celui qui la trompe
pour l'exploiter. Il ne savait pas qu'elle ne peut l'oter a l'homme qui la
brave pour la servir.

Mais Orio fut puni precisement par ou il avait peche. Le monde exterieur,
auquel il avait tout sacrifie, s'ecroula autour de lui, et toutes les
realites qu'il avait cru saisir s'evanouirent comme des reves. Il y avait
en lui une contradiction trop manifeste. Le mepris des autres, qui etait
la base de ses idees, ne pouvait pas le conduire a l'estime de soi,
puisqu'il avait voulu etablir cette propre estime sur celle d'autrui,
toujours prete a lui manquer. Il tournait donc dans un cercle vicieux, se
frottant les mains d'avoir fait des dupes, et tout aussitot palissant de
rencontrer des accusateurs.

C'etait cette peur d'etre decouvert qui, detruisant pour lui toute
securite, empoisonnant toute jouissance, produisait en lui le meme effet
que le remords. Le remords suppose toujours un etat d'honnetete anterieur
au crime. Orio, n'ayant jamais eu aucun principe de justice, ne
connaissait pas le repentir; n'ayant jamais connu d'affection veritable,
il n'avait pas davantage de regret. Mais, ayant des passions effrenees et
des besoins enormes, il voyait que ses jouissances n'etaient point
assurees, puisqu'un seul fil rompu dans toute sa trame pouvait emporter le
filet ou il enveloppait le monde. Alors il voyait cette foule qu'il avait
tant haie, tant ecrasee de son opulence, tant accablee de ses mepris, tant
persiflee, tant jouee, tant volee, secouer le charme jete sur elle,
relever la tete, et, se dressant autour de lui comme une hydre, lui rendre
dommage pour dommage, mepris pour mepris.

Il n'etait pas dans Venise une seule famille de commercants que l'Uscoque
n'eut prive d'un de ses membres ou d'une part petite ou grande de ses
biens. C'etait merveille de voir tous ces ressentiments et tous ces
desespoirs qui n'osaient s'en prendre a la nonchalance du gouverneur de
San-Silvio, et qui, soit consideration pour le fils adoptif du
_Peloponesiaco_, soit respect pour les brillants faits d'armes accomplis
par lui avant et apres sa faute, soit crainte de cette influence
qu'assurent toujours les richesses, etouffaient leurs murmures et
gardaient un silence prudent. Mais quel serait l'orage, si jamais la
verite triomphait!

A cette idee, un cauchemar terrible s'emparait du coupable. Il voyait le
peuple en masse s'armer, pour le lapider, des tetes que son cimeterre
avait abattues; des meres furieuses l'ecrasaient sous les cadavres
sanglants de leurs enfants; des mains avides dechiraient ses flancs et
fouillaient dans ses entrailles pour y chercher les tresors qu'il avait
devores. Alors toutes ses victimes sortaient vivantes du sepulcre, et
dansaient autour de lui avec des rires affreux.

"Tu n'es qu'un menteur et un apostat, lui criait Fremio; c'est moi qui
vais heriter de tes biens et de ta gloire."

"Tu es un scelerat de bas etage, un apprenti grossier, disaient Leontio et
Mezzani; ton poison est impuissant, et nous vivons pour te condamner et te
torturer de nos propres mains."

Giovanna paraissait a son tour, et lui rendant son poignard emousse:

"Votre bras, lui disait-elle, ne peut pas me tuer; il est plus faible que
celui d'une femme."

Puis Ezzelin arrivait, au son des fanfares, sur un riche navire, et,
descendant sur la Piazzetta, il faisait pendre le cadavre d'Orio a la
colonne Leonine. Mais la corde rompait; Orio, retombant sur le pave, se
brisait le crane, et son levrier Sirius venait devorer sa cervelle
fumante.

Qui pourrait dire toutes les formes que prenaient ces epouvantables
visions engendrees par la peur? Orio, voyant que les angoisses du sommeil
etaient pires que la reflexion, voulut vivre de maniere a retrancher le
sommeil de sa vie. Il voulut se soutenir avec de tels excitants qu'il eut
toujours devant les yeux la realite, et qu'il put affronter a toute heure,
par la pensee, les consequences de ses crimes. Mais sa sante ne put
resister a ce regime; sa raison s'ebranla, et les fantomes vinrent
l'assieger durant la veille, plus effrayants et plus redoutables que
pendant le sommeil.

A ce moment de sa vie, Orio fut le plus malheureux des hommes. Il voulut
vainement retrouver le repos des nuits. Il etait trop tard; son sang etait
tellement vicie que rien ne se passait plus pour lui comme pour les autres
hommes. Les soporifiques, loin de le calmer, l'excitaient; les excitants,
loin de l'egayer, augmentaient son accablement. Toujours plonge dans la
debauche, il y trouva un profond ennui: c'etait, disait-il, un instrument
diabolique dont les sons puissants l'avaient souvent etourdi, mais qui
desormais jouait tellement faux, qu'il le faisait souffrir davantage. Au
milieu de ses soupers splendides, entoure des plus joyeux debauches et des
plus belles courtisanes de l'Italie, son front soucieux ne pouvait
s'eclaicir; il restait sombre et abattu a cette heure de crise bachique ou
les esprits, excites par le vin, se trouvent tous ensemble a l'apogee de
leur exaltation. Ses entrailles et son cerveau etaient trop blases pour
suivre le _crescendo_ comme les autres.

C'etait au matin, lorsque les nerfs detendus et la tete fatiguee de ses
compagnons le laissaient dans une sorte de solitude, qu'il commencait a
ressentir a son tour les effets de l'ivresse. Alors tous ces hommes
hebetes devant leurs coupes, toutes ces femmes endormies sur les sofas,
lui faisaient l'effet de betes brutes. Il les accablait d'invectives
auxquelles ils ne pouvaient plus repondre, et il entrait dans de tels
acces de fureur et de haine qu'il etait tente de les empoisonner et de
mettre encore une fois le feu a son palais, pour se debarrasser d'eux et
de lui-meme.

A l'epoque ou eut lieu la scene du palais Rezzonico que je viens de vous
raconter, il avait renonce a la debauche depuis quelque temps; car son mal
empirait tellement qu'il n'y avait plus de surete pour lui a se montrer
ivre. Dans ces moments de delire, il avait souvent laisse echapper des
exclamations de terreur en voyant reparaitre ses fantomes menacants.
Personne n'avait pourtant concu de soupcons; car plus on croyait a l'amour
d'Orio pour Giovanna, mieux on concevait que l'evenement tragique auquel
elle avait succombe eut laisse en lui des souvenirs terribles, et trouble
l'equilibre de ses facultes. On croyait tellement a ses regrets qu'il eut
pu s'accuser, devant tout le senat, de la mort de sa femme et de ses amis
sans etre cru. On l'eut considere comme egare par le desespoir, et on
l'eut remis aux mains des medecins. Mais Orio ne comptait plus sur sa
fortune, il craignait tout le monde, et lui-meme plus que tout le monde.
Il etait honteux de sa maladie, furieux de son impuissance a la cacher; il
rougissait de lui-meme depuis que son etre physique ne lui tenait plus ce
qu'il avait attendu de son calme et de sa force. Il passait des heures
entieres a s'accabler de ses propres maledictions, a se traiter d'idiot,
d'impotent, de _debris_ et de _haillon_; et, ce qu'il y a d'inoui, c'est
qu'il ne lui venait pas a l'idee d'accuser son etre moral. Il ne croyait
point a la celeste origine de son ame. Il avait fait un dieu de son corps,
et, depuis que son idole tombait en ruines, il la meprisait et l'accusait
de n'etre que fange et venin.

La passion qui s'eteignit la derniere (celle qui avait le plus domine sa
vie), ce fut le jeu. La peur amena le degout pour celle-la comme pour les
autres; car l'ennui et la fatigue des precautions qu'il lui fallait
prendre pour s'y livrer etaient arrives a l'emporter de beaucoup sur le
plaisir. Ces precautions etaient de double nature. D'abord les lois qui
prohibaient le jeu n'etaient pas tellement tombees en desuetude qu'il n'y
fallut apporter une sorte de mystere, ainsi que je l'ai deja dit. Ensuite
Orio, lorsqu'il perdait, et c'etaient les moments ou il etait le plus
stimule, etait force de s'arreter et d'agir prudemment pour ne pas
depasser les limites qu'on attribuait a sa fortune.

Ses grandes richesses ne lui servaient donc pas a son gre: il etait force
de les cacher et de tirer peu a peu de ses caves de quoi soutenir un etat
de maison dont l'opulence exageree n'attirat pas les regards de la police.
Tout ce qu'il pouvait faire, c'etait de devorer son revenu dans d'obscures
orgies et de se ruiner lentement. Or cette maniere de jouir de la vie lui
etait odieuse; il eut voulu tout depenser en un jour, afin de faire parler
de lui comme de l'homme le plus prodigue et le plus desinteresse de
l'univers. S'il eut pu satisfaire cette fantaisie et se voir ruine
completement, sans doute il eut retrouve son energie, et ses instincts
criminels l'eussent conduit a de nouveaux forfaits pour retablir sa
fortune.

Il s'avisa bien avec le temps qu'il avait fait une folie de revenir a
Venise, ou, malgre l'impunite accordee a tous les vices, il y avait sur
les richesses une surveillance si severe et si jalouse de la part des Dix.
Mais lorsque la pensee lui vint de quitter sa patrie, celle des peines
qu'il faudrait prendre et des dangers qu'il faudrait courir pour
transporter son tresor dans une autre contree, et surtout la perte de sa
sante, la fin de son energie, le retinrent, et il se resigna a la triste
perspective de vieillir riche et de laisser encore du bien a ses neveux.

Une heure apres que Zuliani l'eut quitte, le matin du bal Rezzonico, ayant
vainement essaye de reposer quelques instants, il reveilla son valet de
chambre et lui ordonna d'aller chercher un medecin, n'importe lequel,
attendu, disait-il, qu'ils etaient tous aussi ignorants les uns que les
autres. Il meprisait profondement la medecine et les medecins, et Naam
eprouva quelque inquietude en lui voyant prendre une resolution si
contraire a ses habitudes et a ses opinions. Elle se tut neanmoins,
habituee qu'elle etait a accepter aveuglement toutes les fantaisies
d'Orio. Le valet de chambre, intelligent, actif et soumis comme les
laquais qui volent impunement, amena, en moins d'une demi-heure, messer
Barbolamo, le meilleur medecin de Venise.

Messer Barbolamo savait tres-bien a quel homme il avait affaire. Il avait
assez entendu parler de Soranzo pour s'attendre a toutes les railleries
d'un incredule et a tous les caprices d'un fou. Il se conduisit donc en
homme d'esprit plutot qu'en homme de science. Soranzo l'avait demande,
vaincu par une pusillanimite secrete, un effroi insurmontable de la mort;
mais il se recommandait a lui comme les faux esprits forts aux sorciers,
l'insulte et le mepris sur les levres, la crainte et l'espoir dans le
coeur.

Les discours de l'Esculape tromperent son attente, et, au bout de quelques
instants, il l'ecouta avec attention.

"Ne prenez aucune pilule, lui dit celui-ci, laissez la theriaque a vos
gondoliers et les emplatres a vos chiens. C'est l'opium qui provoque vos
hallucinations, et c'est la diete qui vous ote le courage. Le regime ne
peut agir sur un mourant; car vous etes mourant. Mais entendons-nous; le
physique va mourir si le moral ne se releve: rien n'est plus facile que ce
dernier point, si vous croyez au moyen que je vais vous indiquer. Ne
changez pas de fond en comble l'habitude de vos pensees, et ne traitez pas
votre mal par les contraires. N'eteignez point vos passions, elles seules
vous ont fait vivre; c'est parce qu'elles s'affaiblissent que vous mourez:
seulement abandonnez celles qui s'en vont d'elles-memes, et creez-vous-en
de nouvelles. Vous etes homme de plaisir, et le plaisir est epuise;
faites-vous homme d'etude et de science. Vous etes incredule, vous raillez
les choses saintes; allez dans les eglises et faites l'aumone!"

Ici Soranzo leva les epaules.....

"Un instant! dit le medecin. Je ne pretends pas que vous deveniez savant
ni devot. Vous pourriez etre l'un et l'autre, je n'en doute pas, car les
hommes de votre temperament peuvent tout; mais je ne m'interesse ni a la
science ni a la devotion assez pour vouloir vous prouver leur superiorite
sur l'oisivete et la licence. Je n'entre jamais dans la discussion des
choses pour elles-memes, je les conseille comme des moyens de distraction,
comme mes confreres conseillent l'absinthe et la casse. La vue des livres
vous distraira de celle des bouteilles. Vous aurez une magnifique
bibliotheque, et votre luxe trouvera la un debouche; vous ne savez pas les
delices que peut vous procurer une reliure, et les folies que vous pouvez
faire pour une edition de choix. Dans les eglises, vous entendrez des
cantiques qui vous delasseront les oreilles des chansons licencieuses.
Vous y verrez des spectacles non moins profanes et des hommes non moins
vaniteux que ceux du monde; vous leur ferez des dons qui vous assureront
dans les siecles futurs cette reputation d'homme genereux et prodigue, qui
va finir avec vous si vous ne guerissez et ne changez de marotte. Ainsi,
soyez votre medecin a vous-meme, et avisez-vous de quelque chose dont vous
n'ayez jamais eu envie, procurez-vous-le a l'instant. Bientot une foule de
desirs qui sommeillent en vous se reveilleront, et leur satisfaction vous
donnera des jouissances inconnues. Ne vous croyez pas use; vous n'etes pas
seulement fatigue, vous avez encore en vous la force de depenser vingt
existences: c'est a cause de cela que vous vous tuez a n'en depenser
qu'une seule. Le monde finirait s'il ne se renouvelait sans cesse par le
changement; l'abattement ou vous etes n'est qu'un exces de vie qui demande
a changer d'aliment. Eh bien! a quoi songez-vous? vous n'ecoutez pas.

--Je cherche, dit Soranzo tout a fait vaincu par la maniere dont
l'Esculape entendait les choses, une fantaisie que je n'aie point eue
encore. J'ai eu celle des beaux livres, bien que je ne lise jamais, et ma
bibliotheque est superbe... Quant aux eglises... j'y songerai; mais je
voudrais que vous m'aidassiez a trouver quelque jouissance plus neuve,
plus eloignee encore de mes frenesies; si je pouvais devenir avare!

--Je vous entends fort bien, repondit Barbolamo frappe de l'air hebete de
son malade. Vous allez au fond des choses, et remontez au principe pur de
mon raisonnement; car je ne vous offrais qu'une issue nouvelle a vos
passions, et vous voulez changer vos passions. Moi, je n'ai rien a dire
contre l'avarice; cependant je crains une trop forte reaction dans le saut
de cet abime. Dites-moi, avez-vous ete quelquefois amoureux naivement et
sincerement?

--Jamais! dit Orio, oubliant tout d'un coup, dans son espoir d'etre gueri,
ce role de veuf au desespoir qui protegeait tout le mystere de sa
vie.

--Eh bien! dit le medecin, qui ne fut nullement surpris de cette reponse
(car il voyait deja plus avant que la foule dans l'ame seche et cupide de
Soranzo), soyez amoureux. Vous commencerez par ne pas l'etre, et par faire
comme si vous l'etiez; puis vous vous figurerez que vous l'etes, et enfin
vous le serez. Croyez-moi, les choses se passent ainsi en vertu de lois
physiologiques que je vous expliquerai quand vous voudrez."

Orio voulut connaitre ces lois. Le docteur lui fit une dissertation
amerement spirituelle que le patricien ignorant et preoccupe prit au
serieux. Orio se persuada tout ce que voulut son medecin, et celui-ci le
quitta, frappe pour la centieme fois de sa vie de la faiblesse d'esprit et
de l'horreur de la mort que les debauches cachent sous les dehors et les
habitudes d'un mepris insense de la vie.

Des le jour meme, Orio, roulant dans sa tete les projets les plus
deraisonnables et les esperances les plus pueriles, se rendit a Saint-Marc
a l'heure de la benediction. En lui promettant la sante par des moyens
aussi simples, en flattant sa vanite par l'eloge de son energie, le
docteur avait prononce des mots magiques. Soranzo esperait dormir la nuit
suivante.

Il ecouta les chants sacres; il examina avec interet les pompes
religieuses; il admira l'interieur de la basilique; il s'attacha a n'avoir
aucun souvenir du passe, aucune pensee du dehors. Pendant une heure il
reussit a vivre tout entier dans l'heure presente. C'etait beaucoup pour
lui. La nuit n'en fut guere moins affreuse; mais le matin approchait: il
se fit une sorte de fete de retourner a Saint-Marc, et, comme les gens en
proie aux maladies nerveuses sont quelquefois soulages d'avance par la
confiance qu'ils ont en de certains breuvages, il lui arriva de se trouver
bien heureux d'avoir en vue, pour la premiere fois depuis si longtemps,
une occupation agreable, et cette idee le fit dormir tranquillement durant
toute une heure.

Le medecin vint, et, s'etant fait rendre compte du resultat de son
ordonnance, il dit:

"Vous passerez deux heures aujourd'hui a Saint-Marc, et, la nuit prochaine,
vous dormirez deux heures."

Soranzo le prit au mot, et passa deux heures a l'eglise. Il etait
tellement persuade qu'il dormirait deux heures, que le fait eut lieu. Le
medecin s'applaudit d'avoir trouve un de ces sujets precieux a
l'observateur scientifique, auxquels il suffit d'allumer l'imagination
pour que les effets desires se produisent reellement. Il en conclut que le
sang d'Orio etait bien appauvri, et son ame absolument vide d'idees et de
sentiments. Le troisieme jour, il lui conseilla de songer a son plus
important moyen de salut, a l'amour. Orio, se souvenant de la monstrueuse
imprudence qu'il avait commise, se hasarda a dire qu'il avait aime deja,
desirant bien que le medecin lui prouvat qu'il s'etait trompe. C'est ce
qu'il ne manqua pas de faire. Il lui representa qu'il avait du ressentir
pour la signora Morosini une de ces passions violentes qui devastent et
laissent apres elles une funeste lassitude. Il lui conseilla un amour
paisible, tendre, ingenu, platonique meme, conforme en tous points a celui
que ressent un bachelier de dix-sept ans pour une fillette de quinze. Orio
le promit.

"C'est pitoyable! dit le docteur en soi-meme sur l'escalier, et voila ces
riches et galants patriciens qui nous ecrasent!"

Remarquez qu'on n'etait pas loin du dix-huitieme siecle! Le mot magnetisme
n'etait pas encore trouve.

Orio, resolu a etre amoureux de la premiere belle jeune fille qu'il
rencontrerait a l'eglise, entre sur la pointe du pied dans la basilique,
le coeur palpitant, non d'amour, mais de cette lache superstition que son
magnetiseur lui avait imposee. Il effleurait legerement les voiles des
vierges agenouillees, et se penchait avec emotion pour voir leurs traits a
la derobee. O vieux Hussein! o vous tous, farouches Missolonghis! vous
eussiez pu venir a Venise denoncer votre complice; jamais, certes, vous
n'eussiez pu reconnaitre l'Uscoque dans cette occupation et dans cette
attitude.

La premiere fille que lorgna Soranzo etait laide; et, pour nous servir des
paroles de J.-J. Rousseau dans le recit de son entree dans un couvent de
filles dont les choeurs l'avaient enthousiasme--la scene se passe
precisement a Venise--:

"_La Sofia etait louche, la Cattina etait boiteuse_," etc.

La quatrieme jeune fille qu'Orio regarda etait voilee jusqu'au menton;
mais au travers de son voile et de sa priere elle vit fort bien le
cavalier qui cherchait a la voir; alors, relevant la tete et retroussant
son voile, elle lui montra un ovale pale et sublime, un front de quinze
ans, des levres que l'indignation fit trembler comme les feuilles d'une
rose agitee par la brise, et qui laisserent tomber ces paroles
severes:

"Vous etes bien hardi!"

C'etait Argiria Ezzelini. Zuzuf a raison: il y a une destinee!

Orio fut si trouble de l'accord de cette apparition avec celle du bal
Rezzonico, si epouvante de voir des esperances superstitieuses se
confondre avec des terreurs de meme genre dans un meme objet, qu'il ne put
trouver une excuse a lui faire. Il se laissa tomber consterne aupres
d'elle, et ses genoux amaigris frapperent le pave avec bruit; puis il
baissa sa tete jusqu'a terre, et approchant ses levres du manteau de
velours de la belle Ezzelin, il lui dit tout bas, en lui tendant le stylet
que les Venitiens portaient toujours a la ceinture:

"Tuez-moi, vengez-vous!

--Je vous meprise trop pour cela," dit la belle fille en retirant son
manteau avec empressement; et, se levant, elle sortit de
l'eglise.

Mais Orio, qui n'etait pas encore si bien converti a l'amour ingenu qu'il
ne vit les choses avec le sang-froid d'un roue, remarqua fort bien que ces
dernieres paroles avaient une expression plus forcee que les premieres, et
que l'oeil courrouce avait peine a retenir une larme de compassion.

Orio se retira, certain que le sort en etait jete, et qu'il y allait de sa
guerison et de sa vie a saisir l'occasion par les cheveux. Il passa toute
la nuit a combiner mille plans divers pour s'introduire aupres de la
beaute cruelle, et ces reveries detournerent les terreurs accoutumees; il
etait bien un peu trouble par la ressemblance d'Argiria avec Ezzelin, et
dans son sommeil du matin il eut des reves ou cette ressemblance amena les
quiproquo et les meprises les plus bizarres et les plus penibles. Il vit
plusieurs fois s'operer la transformation de ces deux personnages l'un
dans l'autre. Lorsqu'il tenait la main d'Argiria et penchait sa bouche
vers la sienne, il trouvait la face livide et sanglante d'Ezzelin; alors
il tirait son stylet et livrait un combat furieux a ce spectre. Il
finissait par le percer; mais, tandis qu'il le foulait aux pieds, il
reconnaissait qu'il s'etait trompe et que c'etait Argiria qu'il avait
poignardee.

L'envie de guerir a tout prix et l'ascendant que Barbolamo exercait sur
lui l'amenerent avec celui-ci a une expansion temeraire. Il lui raconta
ses deux rencontres avec la signora Ezzelin, au bal et a l'eglise, le
ressentiment qu'elle lui temoignait et les angoisses que le regret de
n'avoir pu empecher la perte du noble comte Ezzelin lui causait a
lui-meme. Au premier aveu, Barbolamo ne se douta de rien; mais peu a peu,
etant devenu par la suite tres-assidu aupres de son malade, l'ayant
habitue a s'epancher autant qu'il etait possible a un homme dans sa
position, il s'etonna de voir un tel exces de sensibilite chez un egoiste
si complet, et cette anomalie lui fit venir d'etranges soupcons. Mais
n'anticipons point sur les evenements.

Barbolamo, grand egoiste aussi en fait de science, quoique genereux et
loyal citoyen d'ailleurs, etait plus desireux d'observer dans son patient
les phenomenes d'une maladie toute mentale, que de lui mesurer quelques
souffrances de plus ou de moins. Curieux de voir des effets nouveaux, il
ne craignit pas de dire a Orio que ses agitations etaient d'un bon augure,
et qu'il fallait s'appliquer a poursuivre la conquete de cette fiere
beaute, precisement parce qu'elle etait difficile et entrainerait de
nombreuses emotions d'un ordre tout nouveau pour lui. Orio poursuivit
Argiria de serenades et de romances pendant huit jours.

La serenade est, il n'en faut pas douter, un grand moyen de succes aupres
des femmes d'un gout delicat. A Venise surtout, ou l'air, le marbre et
l'eau ont une sonorite si pure, la nuit un silence si mysterieux, et le
clair de lune de si romanesques beautes, la romance a un langage persuasif,
et les instruments des sons passionnes, qui semblent faits expres pour la
flatterie et la seduction. La serenade est donc le prologue necessaire de
toute declaration d'amour. La melodie attendrit le coeur et amollit les
sens plonges dans un demi-sommeil. Elle plonge l'ame dans de vagues
reveries, et dispose a la pitie, cette premiere defaite de l'orgueil qui
se laisse implorer. Elle a aussi le don de faire passer devant les yeux
assoupis des images charmantes; et je tiens d'une femme que je ne veux pas
nommer, que l'amant inconnu qui donne la serenade apparait toujours, tant
que la musique dure, le plus aimable et le plus charmant des hommes.

--Dites donc tout, indiscret conteur! interrompit Beppa. Ajoutez que la
dame conseillait a tous les donneurs de serenades de ne jamais se
montrer."

"Il n'en fut pas ainsi pour Orio, reprit le narrateur. La belle Argiria
lui conseilla de se montrer en laissant tomber son bouquet, du balcon sur
le trottoir de marbre que blanchissait la lune: ne vous etonnez pas d'une
si prompte complaisance. Voici comment la chose se passa.

D'abord la belle Argiria n'etait pas riche. Le peu de bien que possedait
son frere avait ete fort entame par ses frais d'equipement pour la guerre.
Il rapportait une assez jolie part de legitime butin fait par lui sur les
Ottomans, et dument concede par l'amiral, lorsqu'il trouva la mort aux
Curzolari. Le noble jeune homme se faisait une joie douce de doter sa
jeune soeur avec cette fortune; mais elle tomba aux mains des pirates,
ainsi que sa galere et tout ce qu'il possedait en propre. La belle Argiria
n'eut donc plus pour dot que ses quinze ans et ses beaux yeux
melancoliques.

La signora Memmo, sa tante, la cherissait tendrement; mais elle n'avait a
lui laisser en heritage qu'un vaste palais un peu delabre et l'amour de
vieux serviteurs, qui par devouement continuaient a la servir pour de
minces honoraires. La tante desirait donc ardemment, comme font toutes les
tantes, qu'un noble et riche parti se presentat; et sachant bien que
l'incomparable beaute de sa niece allumerait plus d'une passion, elle la
blamait de vouloir s'enterrer dans la solitude et de tenir toujours _le
soleil de ses regards_ cache derriere la tendine sombre de son balcon.

A la premiere serenade Argiria fondit en larmes.

"Si mon noble frere etait vivant, dit-elle, nul ne se permettrait de venir
me faire la cour sous les fenetres avant d'avoir obtenu de ma famille la
permission de se presenter. Ce n'est point ainsi qu'on approche d'une
maison respectable."

La signora Antonia trouva cette rigidite exageree, et, se declarant
competente sur cette matiere, elle refusa d'imposer silence aux
concertants. La musique etait belle, les instruments de premiere qualite,
et les executants choisis dans ce qu'il y avait de mieux a Venise. La dame
en conclut que l'amant devait etre riche, noble et genereux; deux theorbes
et trois violes de moins, elle eut ete plus severe, mais la serenade etait
irreprochable et fut ecoutee.

Les jours suivants amenerent un crescendo de joie et d'espoir chez
Antonia. Argiria prit patience d'abord, et finit par gouter la musique
pour la musique en elle-meme. Le matin, il lui arriva quelquefois, en
arrangeant ses beaux cheveux bruns devant le miroir, de fredonner a son
insu les refrains des amoureuses stances qui l'avaient doucement endormie
la veille.

Il y a toute une science dans le programme de la serenade. Chaque soir
doit amener chez le soupirant une nuance nouvelle dans l'expression de son
amoureux martyre. Apres _il timido sospiro_ doit arriver _lo strate
funesto. I fieri tormenti_ viennent ensuite; _l'anima disperata_ amene
necessairement, pour le lendemain, _sorte amara_. On peut risquer a la
cinquieme nuit de tutoyer l'objet aime, et de l'appeler _idol mio_. On
doit necessairement l'injurier la sixieme nuit, et l'appeler _crudele_ et
_ingrata_. Il faudrait etre bien maladroit si, a la septieme, on ne
pouvait hasarder la _dolce speranza_. Enfin la huitieme doit amener une
explosion finale, une pressante priere, mettre la belle entre le bonheur
et la mort de son amant, obtenir un rendez-vous, ou finir par le renvoi et
le payement des musiciens. La huitieme symphonie etait venue, et, dans le
troisieme couplet de la romance, le chanteur demandait au nom de l'amant
une marque de pitie, un gage d'espoir, un mot ou un signe quelconque qui
l'enhardit a se faire connaitre. Au moment ou la fiere Argiria s'eloignait
du balcon, d'ou, abritee par la tendine, elle avait ecoule la voix, madame
Antonia arracha lestement le bouquet que sa niece avait au sein et le
laissa tomber sur le guitariste, en disant d'une voix chevrotante qui, a
coup sur, ne pouvait pas compromettre la jeune fille:

"Avec l'agrement de la tante."

Une vive curiosite de jeune fille l'emportant chez Argiria sur le pudique
depit que lui causait sa tante, elle revint precipitamment au balcon; et,
se penchant sur la rampe de marbre, elle souleva imperceptiblement le
rideau de la tendine, juste assez pour voir le cavalier qui ramassait le
bouquet. Le chanteur, qui etait un musicien de profession, connaissant
fort bien les usages, ne s'etait pas permis d'y toucher. Il s'etait
contente de dire a demi-voix: "Signor!" et de reculer discretement de deux
pas en arriere en otant sa toque, tandis que le signor ramassait le gage.
En voyant cette grande taille un peu affaissee, mais toujours elegante et
vraiment patricienne, se dessiner au clair de la lune, Argiria sentit une
sueur froide humecter son front. Un nuage passa devant ses yeux, ses
genoux se deroberent sous elle. Elle n'eut que le temps de fuir le balcon
et d'aller se jeter sur son lit, ou elle commenca a trembler de tous ses
membres et a defaillir. La tante, fort peu effrayee, vint a elle et lui
adressa de doux reproches moqueurs sur cet exces de timidite virginale.

"Ne riez pas, ma tante, dit Argiria d'une voix etouffee. Vous ne savez pas
ce que vous avez fait! Je suis presque sure d'avoir reconnu ce dernier des
hommes, cet assassin de mon frere, Orio Soranzo!

--Il n'aurait pas cette audace! s'ecria la signora Memmo en fremissant a
son tour. Courez chercher le bouquet, s'ecria-t-elle en s'adressant a la
suivante favorite qui assistait a cette scene. Dites qu'on l'a laisse
tomber par megarde, que c'est vous... que c'est le page... qui l'a jete
pour faire une espieglerie... que je suis fort courroucee contre vous...
Allez, Pascalina... courez..."

Pascalina courut, mais ce fut en vain; musiciens, amoureux et bouquet,
tout avait disparu, et l'ombre incertaine des colonnades, projetee par la
lune, jouait seule sur le pave au gre des nuages capricieux.

Pascalina avait laisse la porte ouverte. Elle fit quelques pas sur la rive,
et vit a l'angle du canaletto les gondoles qui s'eloignaient emportant la
serenade. Elle revint sur ses pas, et rentra en fermant la porte avec soin;
il etait trop tard. Un homme cache derriere les colonnes du portique
avait profite du moment: il s'etait elance legerement dans l'escalier du
palais Memmo; et, marchant devant lui, se dirigeant vers la faible lueur
qui s'echappait d'une porte entr'ouverte, il avait audacieusement penetre
dans l'appartement d'Argiria. Lorsque Pascalina y rentra, elle trouva sa
jeune maitresse evanouie dans les bras de la tante, et le donneur
d'aubades a genoux devant elle.

Vous conviendrez que le moment etait mal choisi pour s'evanouir, et vous
en conclurez avec moi que la belle Argiria avait eu grand tort d'ecouter
les huit serenades. L'effroi avait remplace la colere, et Orio ne s'y
trompait nullement, quoiqu'il feignit d'y croire.

"Madame, dit-il en se prosternant et en presentant le bouquet a la signora
Memmo avant qu'elle eut eu la presence d'esprit de lui adresser la parole,
je vois bien que votre seigneurie s'est trompee en m'accordant cette
faveur insigne. Je ne l'esperais pas, et le musicien qui s'est permis de
vous adresser des vers si audacieux n'y etait point autorise par moi. Mon
amour n'eut jamais ete hardi a ce point, et je ne suis pas venu implorer
ici de la bienveillance, mais de la pitie. Vous voyez en moi un homme trop
humilie pour se permettre jamais autre chose que d'elever autour de votre
demeure des plaintes et des gemissements. Que vous connaissiez ma douleur,
que vous fussiez bien sure que, loin d'insulter a la votre, je la
ressentais plus profondement encore que vous-meme, c'est tout ce que je
voulais. Voyez mon humilite et mon respect! Je vous rapporte ce gage
precieux que j'aurais voulu conquerir au prix de tout mon sang, mais que
je ne veux pas derober."

Ce discours hypocrite toucha profondement la bonne Memmo. C'etait une
femme de moeurs douces et d'un coeur trop candide pour se mefier d'une
protestation si touchante.

"Seigneur Soranzo, repondit-elle, j'aurais peut-etre de graves reproches a
vous faire si je ne voyais aujourd'hui pour la troisieme fois combien
votre repentir est sincere et profond. Je n'aurai donc plus le courage de
vous accuser interieurement, et je vous promets de garder desormais, avec
moins d'effort que je ne l'ai fait jusqu'ici, le silence que les
convenances m'imposent. Je vous remercie de cette demarche, ajouta-t-elle
en rendant le bouquet a sa niece; et, si je vous supplie de ne plus
reparaitre ici ni autour de ma maison, c'est en vue de notre reputation,
et non plus, je vous le jure, en raison d'aucun ressentiment personnel."

Malgre sa defaillance, Argiria avait tout entendu. Elle fit un grand
effort pour retrouver le courage de parler a son tour, et soulevant sa
belle tete pale du sein de sa tante:

"Faites comprendre aussi a messer Soranzo, ma chere tante, dit-elle, qu'il
ne doit jamais ni nous adresser la parole ni seulement nous saluer en
quelque lieu qu'il nous rencontre. Si son respect et sa douleur sont
sinceres, il ne voudra pas presenter davantage a nos regards des traits
qui nous retracent si vivement le souvenir de notre infortune.

--Je ne demande qu'une seule grace avant de me soumettre a cet arret de
mort, dit Orio: c'est que ma defense soit entendue et ma conduite jugee.
Je sens que ce n'est point ici le lieu ni le moment d'entamer cette
explication; mais je ne me releverai point que la signora Memmo ne m'ait
accorde la permission de me presenter devant elle dans son salon, a
l'heure qu'elle me designera, demain ou le jour suivant, afin qu'a deux
genoux, comme aujourd'hui, je demande grace pour les larmes que j'ai fait
couler; mais qu'ensuite, la main sur la poitrine et debout, ainsi qu'il
convient a un homme, je me disculpe de ce qu'il peut y avoir d'injuste ou
d'exagere dans les accusations portees contre moi.

--De telles explications seraient douloureuses pour nous, dit Argiria avec
fermete, et inutiles pour votre seigneurie. La reponse loyale et genereuse
que ma noble tante vient de vous faire doit, je pense, suffire a votre
susceptibilite et satisfaire a toute exigence."

Orio insista avec tant d'esprit et de persuasion, que la tante ceda, et
lui permit de se presenter le lendemain dans la journee.

"Vous trouverez bon, seigneur, dit Argiria, pour repousser la part de
reconnaissance qu'il lui adressait, que je n'assiste point a cette
conference. Tout ce que je puis faire, c'est de ne jamais prononcer votre
nom; mais il est au-dessus de mes forces de revoir une fois de plus votre
visage."

Orio se retira, feignant une profonde tristesse, mais trouvant qu'il
allait assez vite en besogne.

Le lendemain amena une longue explication entre lui et la signora Memmo.
La noble dame le recut dans tout l'appareil d'un deuil significatif; car
elle avait quitte ses voiles noirs depuis un mois, et elle les reprit ce
jour-la pour lui faire comprendre que rien ne pourrait diminuer
l'intensite de ses regrets. Orio fut habile. Il s'accusa plus qu'on n'eut
ose l'accuser: il declara qu'il avait tout fait pour laver la tache que
cette imprevoyance funeste avait imprimee sur sa vie; mais qu'en vain
l'amiral, et toute l'armee, et toute la republique, l'avaient rehabilite:
qu'il ne se consolerait jamais. Il dit qu'il regardait la mort affreuse de
sa femme comme un juste chatiment du ciel, et qu'il n'avait pas goute un
instant de repos depuis cette deplorable affaire. Enfin il peignit sous
des couleurs si vives le sentiment qu'il avait de son propre deshonneur,
l'isolement volontaire ou s'eteignait son ame decouragee, le profond degout
qu'il avait de la vie, et la ferme intention ou il etait de ne plus lutter
contre la maladie et le desespoir, mais de se laisser mourir, que la bonne
Antonia fondit bientot en larmes, et lui dit en lui tendant la main:

"Pleurons donc ensemble, noble seigneur, et que mes pleurs ne vous soient
plus un reproche, mais une marque de confiance et de sympathie."

Orio s'etait donne beaucoup de peine pour etre eloquent et tragique. Il
avait grand mal aux nerfs. Il fit un effort de plus et pleura.

D'ailleurs, Orio avait parle, a certains egards, avec la force de la
verite. Lorsqu'il avait peint une partie de ses souffrances, il s'etait
trouve fort soulage de pouvoir, sous un pretexte plausible, donner cours a
ses plaintes, qui chaque jour lui devenaient plus penibles a renfermer. Il
fut donc si convaincant qu'Argiria elle-meme s'attendrit et cacha son
visage dans ses deux belles mains. Argiria etait, a l'insu de Soranzo et
de sa tante, derriere une tapisserie, d'ou elle voyait et entendait tout.
Un sentiment inconnu, irresistible, l'avait amenee la.

Pendant huit autres jours, Orio suivit Argiria comme son ombre. A l'eglise,
a la promenade, au bal, partout elle le retrouvait attache a ses pas,
fuyant d'un air timide et soumis des qu'elle l'apercevait, mais
reparaissant aussitot qu'elle feignait de ne plus le voir; car, il faut
bien le dire, la belle Argiria en vint bientot a desirer qu'il ne fut pas
aussi obeissant, et pour ne pas le mettre en fuite, elle eut soin de ne
plus le regarder.

Comment eut-elle pu s'irriter de cette conduite? Orio avait toujours un
air si naturel avec ceux qui pouvaient observer ces frequentes rencontres!
Il mettait une delicatesse si exquise a ne pas la compromettre, et un soin
si assidu a lui montrer sa soumission! Ses regards, lorsqu'elle les
surprenait, avaient une expression de souffrance si amere et de passion si
violente! Argiria fut bientot vaincue dans le fond de l'ame, et nulle
autre femme n'eut resiste aussi longtemps au charme magique que cet homme
savait exercer lorsque toutes les puissances de sa froide volonte se
concentraient sur un seul point.

La Memmo vit cette passion avec inquietude d'abord, et puis avec espoir,
et bientot avec joie; car, n'y pouvant tenir, elle donna un second
rendez-vous a Soranzo a l'insu de sa niece, et le somma d'expliquer ses
intentions ou de cesser ses muettes poursuites. Orio parla de mariage,
disant que c'etait le but de ses voeux, mais non de ses esperances. Il
supplia Antonia d'interceder pour lui. Argiria avait si bien garde le
secret de ses pensees que la tante n'osa point donner d'espoir a Orio;
mais elle consentit a ce que l'amiral fit des demarches, et elles ne se
firent point attendre.

Morosini, ayant recu la confidence de la nouvelle passion de son neveu,
approuva ses vues, l'encouragea a chercher dans l'amour d'une si noble
fille un baume celeste pour ses ennuis, et alla trouver la Memmo, avec
laquelle il eut une explication decisive. En voyant combien cet homme
illustre et venerable ajoutait foi a la grandeur d'ame de son fils adoptif,
et combien il desirait que son alliance avec la famille Ezzelin effacat
tout reproche et tout ressentiment, elle eut peine a cacher sa joie.
Jamais elle n'eut pu esperer un parti aussi avantageux pour Argiria.
Argiria fut d'abord epouvantee des offres qui lui furent faites par
l'amiral, epouvantee surtout du trouble et de la joie qu'elle en ressentit
malgre elle. Elle fit toutes les objections que lui suggera l'amour
fraternel, refusa de se prononcer, mais consentit a recevoir les soins
d'Orio.

Dans les commencements, Argiria se montra froide et severe pour Orio. Elle
paraissait ne supporter sa presence que par egard pour sa tante. Cependant
elle ne pouvait s'empecher de nourrir pour ses souffrances et sa douleur
un profond sentiment de compassion. En voyant cet homme si fort se
plaindre chaque jour du poids de sa destinee, et succomber, pour ainsi
dire, sous lui-meme, la soeur d'Ezzelin sentait sa grande ame s'attendrir
et sa force de haine diminuer de jour en jour. Si Orio eut employe avec
elle la seduction et l'audace, elle fut restee insensible et implacable;
mais, en face de sa faiblesse et de son humiliation volontaire, elle se
desarma peu a peu. Bientot l'habitude qu'elle avait prise de compatir a
ses peines se changea en un genereux besoin de le consoler. Sans qu'elle
s'en doutat, la pitie la conduisait a l'amour. Elle se disait pourtant
qu'elle ne pouvait aimer sans crime et sans honte l'homme qu'elle avait
accuse de la mort de son frere, et qu'elle devait tout faire pour etouffer
le nouveau sentiment qui s'elevait en elle. Mais, faible de sa grandeur
meme, elle se laissait detourner de ce qu'elle croyait son devoir par sa
misericorde. En retrouvant chaque jour Orio plus desole et plus repentant
du mal qu'il lui avait fait, elle n'avait pas le courage de lui en
temoigner du ressentiment, et finissait toujours par associer dans sa
pensee le malheur de son frere mort et celui de l'homme qu'elle voyait
condamne a d'eternels regrets. Puis elle se persuada qu'elle n'eprouvait
pour Orio que la pitie qu'on devait a tous les etres souffrants, et qu'il
perdrait toute sa sympathie le jour ou il cesserait de souffrir. Et en
cela elle ne se trompait peut-etre pas. Argiria n'agissait presque en rien
comme les autres femmes; la ou les autres apportaient de la vanite ou du
desir, elle n'apportait que du devouement. Giovanna Morosini elle-meme,
malgre la noblesse et la purete de son ame, n'avait pas echappe au sort
commun, et avait en quelque sorte sacrifie aux dieux du monde. Elle avait
elle-meme dit a Ezzelin que la reputation d'Orio n'avait pas ete pour rien
dans l'impression qu'il avait faite sur elle, et que sa force et sa beaute
avaient fait presque tout le reste. C'etait au point qu'elle avait prefere,
 avec la conscience du mal qui devait en resulter pour elle-meme, a
l'homme qu'elle savait bon, l'homme qu'elle voyait seduisant. Argiria
obeissait a des sentiments tout opposes. Si Orio se fut montre a elle
comme il s'etait montre a Giovanna, jeune, beau, vaillant et debauche,
joyeux et fier de ses defauts comme de ses triomphes, elle n'eut pas eu un
regard ni une pensee pour lui. Ce qui lui plaisait a cette heure dans
Soranzo etait justement ce qui le faisait descendre dans l'enthousiasme
des autres femmes. Sa beaute diminuait en meme temps que son caractere
s'assombrissait davantage; et c'etait justement cette triste empreinte que
le temps et la douleur mettaient sur lui qui la charmait sans qu'elle s'en
doutat. Depuis que l'orgueil s'etait efface du front d'Orio, et que les
fleurs de la sante et de la joie s'etaient fanees sur ses joues, son
visage avait pris une expression plus grave, et gagne en douceur ce qu'il
avait perdu en eclat; de sorte que ce qui eut peut-etre preserve Giovanna
de la funeste passion qui la perdit fut justement ce qui y precipita
Argiria. Elle arriva bientot a ne plus vivre que par Orio, et resolut,
avec son courage ordinaire, de se consacrer tout entiere a le consoler,
dut le monde jeter l'anatheme sur elle pour l'espece de parjure qu'elle
commettrait.

Cependant Orio, desormais assure de sa victoire, ne se hatait pas d'en
finir, et voulait jouir peu a peu de tous ses avantages avec le
raffinement d'un homme blase, et qui tient d'autant plus a menager son
plaisir qu'il lui en reste moins a connaitre. Dans les premiers temps, la
lutte difficile qu'il avait eu a soutenir avait tenu son imagination
eveillee, et le forcait a vivre par la tete, de maniere qu'ayant trouve le
moyen d'occuper sa journee il etait arrive a pouvoir dormir la nuit.
Enchante de cet heureux resultat, il en avait fait part au docteur
Barbolamo, en le remerciant de ses avis passes, et en lui demandant ses
conseils pour l'avenir.

Barbolamo avait hesite avant de lui conseiller de pousser les choses
jusqu'au mariage. C'etait, a ses yeux, quelque chose de profondement
triste et de hideusement laid que l'amour mathematiquement calcule de cet
homme au coeur use, au sang appauvri, pour une belle creature naive et
genereuse, qui allait, en echange de cette tendresse interessee et de ces
transports premedites, lui livrer tous les tresors d'une passion puissante
et vraie.

"C'est l'accouplement de la vie avec la mort, de la lumiere celeste avec
l'Erebe, se disait l'honnete medecin. Et pourtant elle l'aime, elle croit
en lui; elle souffrirait maintenant s'il renoncait a la poursuivre. Et
puis elle se flatte de le rendre meilleur, et peut-etre y reussira-t-elle.
Enfin cette belle fortune, qui ne sert qu'a divertir de frivoles
compagnons et de viles creatures, va relever l'eclat d'une illustre maison
ruinee, et assurer l'avenir de cette belle fille pauvre. Toutes les femmes
sont plus ou moins vaines, ajoutait Barbolamo en lui-meme: quand la
signora Soranzo s'apercevra du peu que vaut son mari, le luxe lui aura
cree des besoins et des jouissances qui la consoleront. Et puis, en
definitive, puisque les choses en sont a ce point et que les deux familles
desirent ce mariage, de quel droit y mettrais-je obstacle?"

Ainsi raisonnait le medecin; et cependant il restait trouble
interieurement; et ce mariage, dont il etait la cause a l'insu de tous,
etait pour lui un sujet d'angoisses secretes dont il ne pouvait ni se
rendre compte ni se debarrasser. Barbolamo etait le medecin de la famille
Memmo; il connaissait Argiria depuis son enfance. Elle le regardait comme
un impie, parce qu'il etait un peu sceptique et qu'il raillait volontiers
toutes choses: elle l'avait donc toujours traite assez froidement, comme
si elle eut pressenti des son enfance qu'il aurait une influence funeste
sur sa destinee.

Le docteur, ne la connaissant pas bien, et ne sachant que penser de ce
caractere froid et un peu altier en apparence, sentait pourtant dans son
ame probe et droite qu'entre elle et Soranzo sa sollicitude n'avait pas a
hesiter, et se devait tout entiere au plus faible. Il eut voulu consulter
Argiria; mais il ne l'osait pas, et il se disait qu'elle etait d'un esprit
assez ferme et assez decide pour savoir elle-meme se diriger en cette
circonstance.

Ne sachant a quoi s'arreter, mais ne pouvant vaincre l'aversion et la
mefiance secrete que Soranzo lui inspirait, il prit un terme moyen: ce fut
de lui conseiller de ne pas brusquer les choses et de ne pas presser le
mariage.

Soranzo n'avait pas d'autre volonte a cet egard que celle de son medecin;
il l'ecoutait avec la credulite puerile et grossiere d'un devot qui
demande des miracles a un pretre. De meme qu'il n'avait vu dans Giovanna
qu'un instrument de fortune, il ne voyait dans Argiria qu'un moyen de
recouvrer la sante. Mais l'espece d'affection qu'il avait pour cette
derniere etait plus sincere; on peut meme dire que, son caractere et sa
position donnes, il eprouvait un sentiment vrai pour elle. L'amour est le
plus malleable de tous les sentiments humains; il prend toutes les formes,
il produit tous les effets imaginables, selon le terrain ou il germe: les
nuances sont innombrables, et les resultais aussi divers que les causes.
Quelquefois il arrive qu'une ame juste et pure ne saurait s'elever jusqu'a
la passion, tandis qu'une ame perverse s'y jette avec ardeur et se fait un
besoin insatiable de la possession d'un etre meilleur qu'elle, et dont
elle ne comprend meme pas la superiorite. Orio ressentait les mysterieuses
influences de cette protection celeste repandue autour d'un etre
angelique. L'air qu'Argiria purifiait de son souffle etait un nouvel
element ou Orio croyait respirer le calme et l'esperance; et puis cette
vie d'extase et de retraite avait fait cesser pour lui la vie de debauche,
encore plus mortelle pour l'esprit que pour le corps. Elle lui avait cree
mille soins delicats, mille voluptes chastes dont le libertin s'enivrait,
comme le chasseur d'une eau pure ou d'un fruit savoureux apres les
fatigues et les enivrements de la journee. Il se plaisait a voir ses
desirs attises par une longue attente: afin de les rendre plus vifs, il
delaissait Naam, et concentrait toutes ses pensees de la nuit sur un seul
objet. Il echauffait son cerveau de toutes les privations qu'un amour
noble impose aux ames consciencieuses, mais qu'un calcul reflechi lui
suggerait dans son propre interet. Habitue a de rapides conquetes, hardi
jusqu'a l'insolence avec les femmes faciles, flatteur insinuant et menteur
effronte avec les timides, il ne s'etait jamais obstine a la poursuite de
celles qui pouvaient lui opposer une longue resistance: il les haissait et
feignait de les dedaigner. C'etait donc la premiere fois de sa vie qu'il
faisait vraiment la cour a une femme, et le respect qu'il s'imposait etait
un raffinement de volupte ou son etre, plonge tout entier, trouvait
l'oubli de ses fautes et une sorte de securite magique, comme si l'aureole
de purete qui ceignait le front d'Argiria eut banni les esprits des
tenebres et combattu les malignes influences.

Argiria, effrayee de son amour, n'osait se dire encore qu'elle etait
vaincue, et s'imaginait que, tant qu'elle ne l'aurait pas avoue clairement
a Soranzo, elle pourrait encore se raviser.

Un soir ils etaient assis ensemble a l'une des extremites de la grande
galerie du palais Memmo; cette galerie, comme toutes celles des palais
venitiens, traversait le batiment dans toute sa largeur, et etait percee a
chaque bout de trois grandes fenetres. Il commencait a faire nuit, et la
galerie n'etait eclairee que par une petite lampe d'argent posee au pied
d'une statue de la Vierge. La signora Memmo s'etait retiree dans sa
chambre, dont la porte donnait sur la galerie, afin de laisser les deux
fiances causer librement. Tout en entretenant Argiria de son amour, Orio
s'etait rapproche, et avait fini par se mettre a genoux devant elle. Elle
voulut le relever; mais lui, se saisissant de ses mains, les baisa avec
ardeur, et se mit a la regarder avec une ivresse silencieuse. Argiria, qui
avait appris a son tour a connaitre le pouvoir de ses yeux, craignant de
se trop abandonner au trouble qu'ils produisaient en elle, detourna les
siens et les porta vers le fond de la galerie. Orio, qui avait vu plus
d'une femme agir de la sorte, attendit en souriant que sa fiancee reportat
ses regards sur lui. Il attendit en vain. Argiria continuait a tenir ses
yeux fixes du meme cote, non plus comme si elle eut voulu eviter ceux de
son amant, mais comme si elle considerait attentivement quelque chose
d'etonnant. Elle semblait tellement absorbee dans cette contemplation que
Soranzo en fut inquiete.

"Argiria, dit-il, regardez-moi."

Argiria ne repondit pas; il y avait dans sa physionomie quelque chose
d'inexplicable et de vraiment effrayant.

"Argiria! repeta Soranzo d'une voix emue! Argiria! mon amour!"

A ces mots, elle se leva brusquement et s'eloigna de lui avec effroi, mais
sans changer un instant la direction de ses regards.

"Qu'est-ce donc?" s'ecria Orio avec colere en se levant aussi.

Et il se retourna vivement pour voir l'objet qui fixait d'une maniere si
etrange l'attention d'Argiria. Alors il se trouva face a face avec
Ezzelin. A son tour, il devint horriblement pale, et trembla un instant de
tous ses membres. Dans le premier moment, il avait cru voir le spectre qui
lui avait si souvent rendu de funebres visites; mais le bruit que faisait
Ezzelin en avancant, et le feu qui brillait dans ses yeux, lui prouverent
qu'il n'avait pas affaire a une ombre. Le danger, pour etre plus reel,
n'en etait que plus grand; mais Soranzo, que la vue d'un fantome aurait
fait tomber en syncope, se decida devant la realite a payer d'audace, et,
s'avancant vers Ezzelin d'un air affectueux et empresse:

"Cher ami! s'ecria-t-il; est-ce vous? vous que nous croyions avoir perdu
pour jamais!"

Et il etendit les bras comme pour l'embrasser.

Argiria etait tombee comme foudroyee aux pieds de son frere. Ezzelin la
releva et la tint serree contre son coeur; mais devant l'embrassement
d'Orio, il recula saisi de degout, et, etendant son bras droit vers la
porte, il lui fit signe de sortir. Orio feignit de ne pas comprendre.

"Sortez! dit Ezzelin d'une voix tremblante d'indignation, en jetant sur
lui un regard terrible.

--Sortir! moi! Et pourquoi?

--Vous le savez. Sortez, et vite.

--Et si je ne le veux pas? continua Orio en reprenant son audace
accoutumee.

--Ah! je saurai vous y contraindre, s'ecria Ezzelin avec un rire amer.

--Comment donc?

--En vous demasquant.

--On ne demasque que ceux qui se cachent. Qu'ai-je a cacher, seigneur
Ezzelin?

--Ne lassez pas ma patience. Je veux bien, non pas vous pardonner, mais
vous laisser aller. Partez donc, et souvenez-vous que je vous defends de
jamais chercher a voir ma soeur. Sinon, malheur a vous!

--Seigneur, si un autre que le frere d'Argiria m'avait tenu ce langage, il
l'aurait deja paye de son sang. A vous, je n'ai rien a dire, si ce n'est
que je n'ai d'ordres a recevoir de personne, et que je meprise les
menaces. Je sortirai d'ici, non a cause de vous qui n'etes pas le maitre,
mais a cause de votre respectable tante, dont je ne veux pas troubler le
repos par une scene de violence. Quant a votre soeur, je ne renoncerai
certainement pas a elle, parce que nous nous aimons, parce que je me crois
digne d'etre heureux par elle, et capable de la rendre heureuse.

--Oserez-vous soutenir toujours et partout ce que vous avancez ici?

--Oui, et de toutes les manieres.

--Alors venez ici demain avec votre oncle, le venerable Francesco Morosini;
et nous verrons comment vous repondrez aux accusations que j'ai a porter
contre vous. Je n'aurai d'autres temoins que ma tante et ma soeur."

Orio fit un pas vers Argiria.

"A demain!" lui dit-elle d'une voix tremblante.

Orio se mordit les levres, et sortit a pas lents en repetant avec une
tranquillite superbe:

"A demain!"

"Jesus! Dieu d'amour! s'ecria la signora Memmo sur le seuil de sa chambre,
j'ai entendu une voix que je croyais ne devoir plus jamais entendre! mon
Dieu, mon Dieu! qu'est-ce que je vois?... mon neveu! mon enfant!
Demandez-vous des prieres?... Votre ame est-elle irritee contre nous?..."

La bonne dame chancela, se retint contre le mur, et, pres de tomber
evanouie, fut retenue par le bras d'Ezzelin.

"Non, je ne suis point l'ombre de votre enfant; ma tante, ma soeur
bien-aimee, reconnaissez-moi, je suis votre Ezzelin. Mais, o mon Dieu!
repondez-moi avant tout; car je ne sais si je dois benir ou maudire
l'heure qui nous rassemble. Cet homme que je chasse d'ici est-il l'epoux
d'Argiria?

--Non, non! s'ecria Argiria d'une voix forte, il ne l'eut jamais ete! Un
voile funeste etait sur mes yeux, mais...

--Il est votre fiance, du moins! dit Ezzelin en fremissant de la tete aux
pieds.

--Non, non, rien! Je n'ai rien accorde, rien promis!...

--Le lache, l'infame a ose me dire que vous vous aimiez!...

--Il m'avait fait croire qu'il etait innocent, et je... je le croyais
sincere; mais te voila, mon frere, je n'aimerai que par ton ordre, je
n'aimerai que toi!..."

Argiria cachait ses sanglots de douleur et de joie dans le sein de son
frere.

Nous laisserons cette famille, a la fois heureuse et consternee, se livrer
a ses epanchements, et se raconter tout ce qui etait arrive de part et
d'autre depuis une separation si cruelle.

Orio, apres avoir deploye ce courage desespere, s'enfuit chez lui avec
l'assurance et l'empressement d'un homme qui aurait compte trouver un
expedient de salut dans la solitude. Mais toute sa force s'etait refugiee
dans ses muscles, et, en se sentant marcher avec tant de precipitation, il
s'imagina qu'il allait etre assiste, comme autrefois, par une de ces
inspirations infernales qu'il avait dans les cas difficiles. Quand il se
trouva dans sa chambre, face a face avec lui-meme, il s'apercut que son
cerveau etait vide, son ame consternee, sa position desesperee. Il le vit,
il se tordit les mains avec une angoisse inexprimable en s'ecriant: "Je
suis perdu!

--Qu'y a-t-il?" dit Naam en sortant du coin de l'appartement ou son
existence semblait avoir pris racine.

Orio n'avait pas coutume de s'ouvrir a Naam quand il n'avait pas besoin de
son devouement. En cet instant, que pouvait-elle pour lui? Rien sans
doute. Mais la terreur d'Orio etait si forte qu'il fallait qu'il cherchat
du secours dans une sympathie humaine.

"Ezzelin est vivant! s'ecria-t-il, et il me denonce!

--Appelle-le au combat, et tache de le tuer, dit Naam.

--Impossible! il n'acceptera le combat qu'apres avoir parle contre moi.

--Va te reconcilier avec lui, offre-lui tous tes tresors. Adjure-le au nom
du Dieu tres-grand!

--Jamais! D'ailleurs il me repousserait.

--Rejette toute la faute sur _les autres!_

--Sur qui? Sur Hussein, sur l'Albanais, sur mes officiers? On me demandera
ou ils sont, et on ne me croira pas si je dis que l'incendie...

--Eh bien! mets-toi a genoux devant ton peuple, et dis: J'ai commis une
grande faute et je merite un grand chatiment. Mais j'ai fait aussi de
nobles actions et rendu de hauts services a mon pays; qu'on me juge. Le
bourreau n'osera pas porter ses mains sur toi; on t'enverra en exil, et
l'an prochain on aura besoin de toi, on te donnera un grand exploit a
faire. Tu seras victorieux, et ta patrie reconnaissante te pardonnera et
t'elevera en gloire.

--Naam, vous etes folle, dit Orio avec angoisse, Vous ne comprenez rien
aux choses et aux hommes de ce pays. Vous ne sauriez donner un bon
conseil!

--Mais je puis executer tes desseins. Dis-les-moi.

--Et si j'en avais un seul, resterais-je ici un instant de plus?

--La fuite nous reste, dit Naam. Partons!

--C'est le dernier parti a prendre, dit Orio, car c'est tout confesser.
Ecoute, Naam, il faudrait trouver un bon spadassin, un brave, un homme
habile et sur. Ne connais-tu pas ici quelque renegat, quelque transfuge
musulman qui n'ait jamais entendu parler de moi, et qui, par consideration
pour toi seule, moyennant une forte somme d'argent...

--Tu veux donc encore assassiner?

--Tais-toi! Baisse la voix. Ne prononce pas ici de tels mots, meme dans ta
langue.

--Il faut s'entendre pourtant. Tu veux qu'il meure, et que j'assume sur
moi toute la responsabilite, tout le danger?

--Non! je ne le veux pas, Naam! s'ecria Soranzo en la pressant dans ses
bras; car en cet instant l'air sombre de Naam l'effraya, et lui rappela
que ce n'etait pas le moment de perdre son devouement.

--Ce que tu veux sera fait, dit Naam en se dirigeant vers la porte.

--Arrete, non! ce serait pire que tout! dit Orio en l'arretant. Sa soeur
et sa tante m'accuseraient, et j'aurais eu l'air de craindre la verite.
D'ailleurs je ne veux pas que tu t'exposes. Va, quitte-moi, Naam, mets ta
tete a l'abri des dangers qui menacent la mienne. Il en est temps encore,
fuis!

--Je ne te quitterai jamais, tu le sais bien, repondit tranquillement
Naam.

--Quoi! tu me suivrais meme a la mort? Songe que tu seras accusee aussi
peut-etre!

--Que m'importe? dit Naam. Ai-je peur de la mort?

--Mais resisterais-tu a la torture, Naam? s'ecria Soranzo frappe d'une
nouvelle inquietude.

--Tu crains que je succombe a la souffrance et que je t'accuse? dit Naam
d'un ton froid et severe.

--Oh! jamais! s'ecria-t-il avec une effusion forcee, toi le seul etre qui
m'ait compris, qui m'ait aime et qui souffrirait pour moi mille morts!

--Tu dis qu'un coup de poignard est la seule ressource? dit Naam en
baissant la voix.

Orio ne repondit pas. Il ne savait a quoi se decider. Ce moyen le tentait
et l'effrayait egalement. Il se perdit en projets plus inexecutables les
uns que les autres, puis sa tete s'egara. Il tomba dans une sorte
d'imbecillite. Naam le secoua sans pouvoir lui arracher une parole. Elle
sentit que ses mains etaient roides et glacees. Elle crut qu'il allait
mourir. Elle pensa que dans un moment d'egarement il avait avale quelque
poison et qu'il ne s'en souvenait plus. Elle fit appeler le medecin.

Barbolamo le trouva tres-mal, et le tira de cette atonie par des excitants
qui produisirent une reaction terrible. Orio eut de violentes convulsions.
Le docteur, se rappelant alors que depuis longtemps il n'avait fait usage
de narcotique, et pensant que l'inefficacite de ces remedes, causee
autrefois par l'abus, pouvait avoir cesse, se hasarda a lui administrer
une assez forte dose d'opium qui le calma sur-le-champ et l'endormit
profondement. Quand il le vit mieux, il le quitta; car la soiree etait
fort avancee, et il avait encore des malades a voir avant de rentrer chez
lui.

Naam veilla son maitre avec anxiete pendant quelques instants, et, s'etant
assuree qu'il dormait bien, elle sentit retomber sur elle seule tout le
poids de cette horrible situation; c'etait a elle de trouver un moyen d'en
sortir. Elle se promena avec agitation dans la chambre, recommandant son
ame a Dieu, sa vie au destin, et resolue a tout, plutot que de laisser
perir celui qu'elle aimait. De temps en temps elle s'arretait devant ce
visage pale et morne, qui semblait, dans sa prostration effrayante, un
cadavre sortant des mains du bourreau, et attendant celles qui devaient
l'ensevelir. Naam avait vu jadis Orio si prompt, si implacable dans ses
terribles resolutions, et maintenant il n'avait plus la force d'affronter
l'orage! Il lui abandonnait le soin de son salut! Naam prit son parti, fit
quelques preparatifs, ferma la porte avec precaution, sortit sans etre vue,
et se perdit dans le dedale de ces rues etroites, obscures, mal
frequentees, ou deux personnes ne se rencontrent pas la nuit sans se
serrer chacune de son cote contre la muraille.

"Maudite soit la mere qui m'a engendre! murmura Orio d'une voix creuse et
lugubre, en s'eveillant et en se tordant sur son lit pour secouer le
sommeil accablant etendu sur tous ses membres. Est-il possible que je ne
puisse jamais dormir comme les autres! Il faut que je sois assiege de
visions epouvantables et que je m'agite comme un forcene durant mon
sommeil, ou bien il faut que je tombe la comme un cadavre, et qu'a mon
reveil je sente ce froid mortel et cette langueur qui ressemblent a une
agonie! Naam! quelle heure?"

Naam ne repondit point.

"Seul! s'ecria Orio. Que se passe-t-il donc?"

Il se dressa sur son lit, ecarta ses rideaux d'un main tremblante, vit les
premieres lueurs du matin penetrer dans sa chambre, et promena des regards
hebetes autour de lui, cherchant a retrouver le souvenir des evenements de
la veille. Enfin l'horrible verite lui revint a l'esprit, d'abord comme un
reve sinistre, et bientot comme une certitude accablante. Orio resta
quelques instants brise, et sans concevoir la pensee de detourner le coup
qui le menacait. Enfin il se jeta a bas de son lit et se mit a courir
comme un fou autour de sa chambre. "C'est impossible! c'est impossible! se
disait-il, je n'en suis pas la! je ne suis pas abandonne a ce point par la
destinee!

"Miserable! s'ecria-t-il en se parlant a lui-meme et en se laissant tomber
sur une chaise, est-ce ainsi que tu sais maintenant faire face a
l'adversite? Une pierre tombe a tes pieds, et au lieu de te tenir pour
averti et de fuir, ou d'agir d'une facon quelconque, tu te couches, tu
t'endors, et tu attends que l'edifice entier s'ecroule sur ta tete! Tu es
donc devenu une bete brute, ou tes ennemis ont donc jete sur toi un
malefice! Damne medecin! s'ecria-t-il en voyant sur sa table la fiole
d'opium dont on lui avait fait avaler une partie, ah! tu etais d'accord
avec eux pour m'oter mes forces et me jeter dans l'impuissance! Toi aussi,
tu me le payeras, infame! crains que mon jour ne vienne a moi aussi! Mon
jour! Helas! sortirai-je de cette nuit horrible qui s'est etendue sur moi?
Voyons! que faire? Ah! la force m'a manque au moment ou j'en avais besoin!
Je n'ai pas ete inspire lorsqu'une vive resolution eut pu me sauver. Il
fallait, des que mon ennemi est entre dans cette galerie Memmo, feindre de
le prendre pour un demon, m'elancer sur lui, lui enfoncer mon poignard
dans la poitrine... Cet homme ne doit pas etre difficile a tuer; il a recu
tant de coups deja!... Et puis, j'aurais joue la folie; on m'eut soigne
comme on a deja fait, on m'eut plaint. J'aurais eu des remords; j'aurais
fait dire des messes pour son ame, et j'en aurais ete quitte pour perdre
les bonnes graces de la petite fille... Mais n'est-il pas encore possible
d'agir ainsi?... Oui, demain, pourquoi pas? J'irai a ce rendez-vous.
J'irai en jouant la fureur; je le provoquerai; je l'accuserai de quelque
infamie... Je dirai a Morosini qu'il avait seduit... non, qu'il avait
viole sa niece; que je l'avais chasse honteusement, et que, par vengeance,
il a invente ce tissu de mensonges... Je lui dirai de telles injures, je
lui ferai de telles menaces... D'ailleurs je lui cracherai au visage...
Alors il faudra bien qu'il mette la main sur son epee... Une fois la, il
est perdu; avant qu'il l'ait tiree du fourreau, la mienne sera dans sa
gorge... Et puis je me jetterai par terre en ecumant, je m'arracherai les
cheveux, je serai fou. Le pis qui puisse m'arriver, c'est d'etre envoye en
exil pour quatorze ans; on sait ce que valent les quatorze annees d'exil
d'un patricien. L'annee suivante on a besoin de lui, on le rappelle...
Naam avait raison... Oui, voila ce que je ferai... Mais si Ezzelin a deja
parle a sa tante et a sa soeur, si elles se portent mes accusatrices? Oh!
oui! Mais quelles preuves?... D'ailleurs il sera toujours temps de fuir.
Si je ne puis emporter tout mon or, j'irai trouver les pirates,
j'organiserai une flibuste sur un tout autre pied. Je ferai une magnifique
fortune en peu d'annees, et j'irai, sous un nom suppose, la manger a
Cordoue ou a Seville, des villes de plaisir, dit-on. L'argent n'est-il pas
le roi du monde?... Allons, decidement le docteur a sagement agi en me
faisant dormir. Ce sommeil m'a retrempe; il m'a rendu toute mon energie,
toutes mes esperances."

Orio se parlait ainsi a lui-meme dans un acces d'energie febrile. Ses yeux
etaient fixes et brillants, ses levres pales et tremblantes, ses mains
contractees sur ses genoux maigres et nus. Le _plus bel homme_ de Venise
etait hideux, ainsi absorbe dans ses mechantes intentions et ses laches
calculs.

Tandis qu'il devisait de la sorte, une petite porte que recouvrait la
tapisserie s'ouvrit doucement, et Naam entra sans bruit dans la chambre.

"C'est toi! Ou donc etais-tu? dit Orio en la regardant a peine. Donne-moi
ma robe, je veux m'habiller, sortir!"

Mais Orio se leva brusquement et resta immobile de surprise et d'epouvante
a l'aspect de Naam lorsqu'elle s'approcha de lui pour lui presenter sa
robe. Elle etait plus pale que l'aube qui se levait en cet instant. Sa
bouche avait une teinte livide, et ses yeux vitreux ressemblaient a ceux
d'un cadavre.

"Pourquoi donc avez-vous du sang sur la figure?" dit Orio en reculant
d'effroi.

Il s'imagina que, suivant les coutumes feroces de la police occulte de
Venise, Naam venait d'etre prise par les familiers et soumise a la
torture. Peut-etre avait-elle revele... Orio la regardait avec un melange
de haine et de terreur.

"Comment ai-je eu l'imprudence de la laisser vivre? pensait-il. Il y a un
an que j'aurai du la tuer?

--Ne me demande pas ce qui est arrive, dit Naam d'une voix eteinte, tu ne
dois pas le savoir.

--Et je veux le savoir, moi? s'ecria Orio furieux en la secouant avec une
colere brutale.

--Tu veux le savoir? dit Naam avec une tranquillite dedaigneuse;
apprends-le a tes risques et perils. Je viens de tuer Ezzelin.

--Ezzelin, tue? bien tue? bien mort?" s'ecria Orio dans un acces de joie
insensee. Et serrant Naam contre sa poitrine, il fut pris d'un rire
convulsif qui le forca de se rasseoir. "C'est la le sang d'Ezzelin?
disait-il en touchant les mains humides de Naam. Ce sang maudit a-t-il
coule enfin jusqu'a la derniere goutte? Oh! cette fois il n'en rechappera
pas, dis? Tu ne l'as pas manque, Naam? Oh! non! tu as la main ferme, et
ceux que tu frappes ne se relevent plus! Tu l'as tue comme le pacha, dis?
Le meme coup, au-dessous du coeur? Dis-moi? dis-moi, parle donc!...
Raconte-moi donc!..... Ah! c'etait bien la peine de revenir a Venise! Il
n'en a pas joui longtemps de Venise! sa vengeance..."

Et Orio recommenca a rire affreusement.

"Je l'ai frappe droit au coeur, dit Naam d'un air sombre, et je l'ai noye
en meme temps...

--Le fer et l'eau! Bonne Venise! s'ecria Orio; les beaux quais deserts
pour rencontrer un ennemi! Mais comment l'as-tu trouve a cette heure?
Qu'as-tu fait pour le joindre?

--J'ai pris mon luth et je suis allee en jouer sous la fenetre de sa soeur;
j'ai joue obstinement jusqu'a ce que le frere ait ete eveille et m'ait
regardee par la fenetre. Je me suis eloignee alors de quelques pas; mais
j'ai continue de jouer comme pour le braver. Il m'avait reconnue a mon
costume; c'est ce que je voulais. Il est sorti de sa maison, il s'est
approche de moi en me menacant. Je me suis eloignee encore, mais en
continuant toujours de jouer du luth, et je me suis encore arretee. Il est
encore venu sur moi, et je me suis eloignee de nouveau. Alors, comme il
s'en retournait vers sa maison, je me suis mise a courir du meme cote et a
jouer en me rapprochant toujours. La fureur lui est venue, et, croyant
sans doute que j'agissais ainsi par ton ordre, il a recommence a courir
sur moi l'epee a la main. Je me suis fait poursuivre ainsi jusqu'a cet
endroit ou le pave de la rive cesse tout a coup, et ou plusieurs marches
conduisent en tournant jusqu'au niveau de l'eau pour l'abordage des
gondoles. Il n'y avait la ni barque ni homme; pas le moindre bruit, pas la
moindre lumiere. Je me suis cramponnee fortement a la petite colonne qui
termine la rampe, et j'ai attendu en me baissant qu'il vint jusque-la. Il
y est venu, en effet; il s'est appuye presque sur moi sans me voir, et
s'est penche sur l'eau pour chercher des yeux si quelque gondole m'avait
mise a l'abri de sa colere. Dans ce moment-la, j'ai arrache d'une main son
manteau, de l'autre je l'ai frappe. Il a voulu se debattre, lutter...,
mais son pied avait glisse sur les marches humides; il perdait l'equilibre;
je l'ai pousse, et il a roule au fond de l'eau. Voila comme les choses se
sont passees."

La voix de Naam s'eteignit, et un frisson passa par tout son corps.

"Au _fond_, dit Soranzo d'un air inquiet, tu n'en es pas sure; tu as pris
la fuite?

--Je n'ai pas pris la fuite, dit Naam en se ranimant; je suis restee
penchee sur l'eau jusqu'a ce que l'eau fut redevenue aussi unie que la
surface d'un miroir. Alors j'ai arrache aux pierres humides de la rive une
poignee d'herbes marines, et j'ai lave et nettoye les marches couvertes de
sang. Il n'y avait personne, et il ne s'y est fait aucun bruit. Je suis
restee cachee dans l'angle d'un mur: j'ai entendu marcher. On venait du
palais Memmo. J'ai quitte doucement mon poste et j'ai marche
jusqu'ici.

--Tu auras eu peur? Tu auras couru?

--Je suis venue lentement, je me suis arretee plusieurs fois, j'ai regarde
autour de moi; personne ne m'a vue, personne ne m'a suivie. Je n'ai pas
meme eveille les echos des paves. J'ai fait mille detours. J'ai mis plus
d'une heure a venir du palais Memmo jusqu'ici. Es-tu tranquille? es-tu
content?

--O Naam, o admirable fille! o ame trois fois trempee au feu de l'enfer!
s'ecria Orio; viens dans mes bras, o toi qui m'as deux fois sauve!"

Mais Orio oublia de serrer Naam dans ses bras; une idee subite venait de
glacer l'elan de sa reconnaissance...

"Naam, lui dit-il apres quelques instants de silence, durant lesquels elle
le contempla avec une inquietude farouche, vous avez fait une insigne
folie, un crime gratuit.

--Comment dis-tu? repondit Naam de plus en plus sombre.

--Je dis que vous avez pris sur vous de faire une action dont toutes les
consequences vont retomber sur moi! Ezzelin assassine, on ne manquera pas
de m'accuser. Ce meurtre sera l'aveu de tous les torts qu'il m'impute, et
qu'il a deja racontes a sa tante et a sa soeur. Puis j'aurai un assassinat
de plus sur le corps, et je ne vois pas comment ce surcroit d'embarras
peut me soulager. Que la foudre du ciel t'ecrase, miserable bete feroce!
Tu etais si pressee de boire le sang que tu ne m'a seulement pas
consulte."

Naam recut cet outrage avec un calme apparent qui enhardit Soranzo.

"Vous m'aviez dit de chercher un assassin, dit-elle, un homme sur et
discret qui ne connut point la main qui le faisait agir, ou qui pour de
l'argent gardat le silence. J'ai fait mieux. J'ai trouve quelqu'un qui ne
veut d'autre recompense que de vous voir delivre de vos ennemis, quelqu'un
qui a su frapper ferme et avec prudence, quelqu'un que vous ne pouvez pas
craindre et qui se livrera de lui-meme aux lois de votre pays si on vous
accuse.

--Je l'espere, dit Orio. Vous voudrez bien vous rappeler que je ne vous ai
rien commande; car vous en avez menti, je ne vous ai rien commande du
tout.

--Menti! moi, menti! dit Naam d'une voix tremblante.

--Menti par la gorge! menti comme un chien! s'ecria Orio dans un acces de
fureur grossiere, mouvement d'irritation toute maladive et qu'il ne
pouvait reprimer, quoique peut-etre il sentit bien au fond de lui-meme que
ce n'etait pas le moment de s'y livrer.

--C'est vous qui mentez, reprit Naam d'un ton meprisant et en croisant ses
bras sur sa poitrine. J'ai commis pour vous des crimes que je deteste,
puisqu'il vous plait d'appeler ainsi les actes qu'on fait pour vous,
lorsqu'ils ne vous semblent plus utiles; et quant a moi, je hais le sang,
et j'ai subi l'esclavage chez les Turcs sans songer a faire pour mon salut
ce que j'ai fait ensuite pour le votre.

--Dites que c'etait pour vous sauver vous-meme, s'ecria Orio, et que ma
presence vous a tout d'un coup donne le courage qui jusque-la vous avait
manque.

--Je n'ai jamais manque de courage, reprit Naam, et vous qui m'insultez
apres de telles choses et dans un pareil moment, voyez le sang qui est sur
mes mains! C'est le sang d'un homme, et c'est le troisieme homme dont moi,
femme, j'ai pris la vie pour sauver la votre!

--Aussi vous l'avez prise lachement et comme une femme peut le faire.

--Une femme n'est point lache quand elle peut tuer un homme, et un homme
n'est point brave quand il peut tuer une femme.

--Eh bien! j'en tuerai deux!" s'ecria Soranzo, que ce reproche acheva de
rendre furieux. Et cherchant son epee, il allait s'elancer sur Naam,
lorsque trois coups violents ebranlerent la porte du palais.

"Je n'y suis pas, s'ecria Soranzo a ses valets, qui etaient deja leves et
qui parcouraient les galeries. Je n'y suis pour personne. Quel est donc
l'insolent mercenaire qui vient frapper a une pareille heure de maniere a
reveiller le maitre du logis?

--Seigneur, dit en palissant un valet qui s'etait penche a la fenetre de
la galerie, c'est un messager du conseil des Dix!

--Deja! dit Orio entre ses dents. Ces limiers de malheur ne dorment donc
pas non plus?"

Il rentra dans sa chambre d'un air egare. Il avait jete son epee par terre
en entendant frapper; Naam, debout; les bras croises dans son attitude
favorite, calme, et regardant avec mepris cette arme qu'Orio avait ose
lever sur elle et qu'elle ne daignait pas prendre la peine de ramasser.

Orio sentit en cet instant l'insigne folie qu'il avait faite en irritant
ce confident de tous ses secrets. Il se dit que, quand on avait reussi a
apprivoiser un lion par la douceur, il ne fallait plus tenter de le
reduire par la force: il essaya de lui parler avec tendresse et l'engagea
a se cacher. Il voulut meme l'y contraindre quand il vit qu'elle feignait
de ne pas l'entendre. Tout fut inutile, menaces et prieres. Naam voulut
attendre de pied ferme les affilies du terrible tribunal. Ils ne se firent
pas attendre longtemps. Devant eux toutes les portes s'etaient ouvertes,
et les serviteurs, consternes, les avaient amenes jusqu'a la chambre de
leur maitre. Derriere eux marchait un groupe d'hommes armes, et la sombre
gondole flanquee de quatre sbires attendait a la porte.

"Messer Pier Orio Soranzo, j'ai ordre de vous arreter, vous et ce jeune
homme votre serviteur, et tous les gens de votre maison, dit le chef des
agents. Veuillez me suivre.

--J'obeis, dit Orio d'un ton hypocrite. Jamais le pouvoir sacre qui vous
enrole ne trouvera en moi ni resistance ni crainte; car je respecte son
auguste omnipotence, et j'ai confiance en son infaillible sagesse. Mais je
veux ici faire une declaration, premier hommage rendu a la verite, qui
sera mon guide austere en tout ceci. Je vous prie donc de prendre acte de
ce que je vais reveler devant vous et devant tous mes serviteurs. J'ignore
pour quelle cause vous venez m'arreter, et je ne puis presumer que vous
sachiez les choses que je vais dire. C'est a cause de cela precisement que
je veux eclairer la justice et l'aider dans son rigoureux exercice. Ce
serviteur, que vous prenez pour un jeune homme, est femme... Je l'ignorais,
 et tous ceux qui sont ici l'ignoraient egalement. Elle vient de rentrer
ici tout a l'heure en desordre, le visage et les mains ensanglantes, comme
vous la voyez. Pressee par mes questions et effrayee de mes menaces, elle
m'a avoue son sexe et confesse qu'elle venait d'assassiner le comte
Ezzelin, parce qu'elle l'a reconnu pour le guerrier chretien qui a tue son
amant dans la melee, a l'affaire de Coron, il y a deux ans."

L'agent fit sur-le-champ ecrire la declaration de Soranzo. Cette formalite
fut remplie avec l'impassible froideur qui caracterisait tous les hommes
affilies au tribunal des Dix. Tandis qu'on ecrivait, Orio, s'adressant a
Naam dans sa langue, lui expliqua ce qu'il venait de dire aux agents, et
l'engagea a se conformer a son plan.

"Si je suis inculpe, lui dit-il, nous sommes perdus tous les deux; mais,
si je me tire d'affaire, je reponds de ton salut. Crois en moi, et sois
ferme. Persiste a t'accuser seule. Avec de l'argent tout s'arrange dans ce
pays. Que je sois libre, et sur-le-champ tu seras delivree; mais, si je
suis condamne, tu es perdue, Naam!..."

Naam le regarda fixement sans repondre. Quelle fut sa pensee a cet instant
decisif? Orio s'efforca en vain de soutenir ce regard profond qui
penetrait dans ses entrailles comme une epee. Il se troubla, et Naam
sourit d'une maniere etrange. Apres un instant de recueillement, elle
s'approcha du scribe, le toucha, et, le forcant de la regarder, elle lui
remit son poignard encore sanglant, lui montra ses mains rougies et son
front tache. Puis, faisant le geste de frapper et ensuite portant la main
sur sa poitrine, elle exprima clairement qu'elle etait l'auteur du
meurtre.

Le chef des agents la fit emmener a part, et Orio fut conduit a la gondole
et mene aux prisons du palais ducal. Tous les serviteurs du palais Soranzo
furent egalement arretes, le palais ferme et remis a la garde des preposes
de l'autorite. En moins d'une heure, cette habitation si brillante et si
riche fut livree au silence, aux tenebres et a la solitude.

Orio avait-il bien sa tete lorsqu'il avait ainsi charge Naam le premier et
improvise cette fable? Non, sans doute: Orio etait un homme fini, il faut
bien le dire. Il avait encore l'audace et le besoin de mentir; mais sa
ruse n'etait plus que de la faussete, son genie que de l'impudence.

Cependant il n'avait pas parle sans vraisemblance en disant a Naam qu'avec
de l'argent tout s'arrangeait a Venise. A cette epoque de corruption et de
decadence, le terrible conseil des Dix avait perdu beaucoup de sa
fanatique austerite, les formes seules restaient sombres et imposantes;
mais, bien que le peuple fremit encore a la seule idee d'avoir affaire a
ces juges implacables, il n'etait plus sans exemple qu'on repassat le pont
des Soupirs.

Orio se flattait donc, sinon de rendre son innocence eclatante, du moins
d'embrouiller tellement sa cause qu'il fut impossible de le convaincre du
meurtre d'Ezzelin. Ce meurtre etait, apres tout, une grande chance de
salut, et toutes les accusations dont Ezzelin eut charge Orio
disparaissaient pour faire place a une seule qu'il n'etait pas impossible
peut-etre de detourner. Si Naam persistait a assumer sur elle seule toute
la responsabilite de l'assassinat, quel moyen de prouver la complicite
d'Orio?

Seulement Orio s'etait trop presse d'accuser Naam. Il eut du commencer par
la prevenir et craindre la penetration et l'orgueil de cette ame
indomptable. Il sentait bien l'enorme faute qu'il avait faite lorsqu'il
s'etait laisse emporter, un instant auparavant, a un mouvement
d'ingratitude et d'aversion. Mais comment la reparer? on l'enfermait a
l'heure meme, et on ne lui permettait aucune communication avec elle.

Orio avait fait une autre faute bien plus grande sans s'en douter. La
suite vous le montrera. En attendant l'issue de cette facheuse affaire,
Orio resolut d'etablir, autant que possible, des relations avec Naam. Il
demanda a voir plusieurs de ses amis, cette permission lui fut refusee;
alors il se dit malade et demanda son medecin. Peu d'heures apres,
Barbolamo fut introduit aupres de lui.

Le fin docteur affecta une grande surprise de trouver son opulent et
voluptueux client sur le grabat de la prison. Orio lui expliqua sa
mesaventure en lui faisant le meme recit qu'il avait fait aux executeurs
de son arrestation; Barbolamo parut y croire et offrit avec grace ses
services desinteresses a Orio. Ce qu'Orio voulait par-dessus tout, c'est
que le docteur lui procurat de l'argent; car, une fois muni de ce magique
talisman, il esperait corrompre ses geoliers, sinon jusqu'a reussir a
s'evader, du moins jusqu'a communiquer avec Naam, qui lui paraissait
desormais la clef de voute par laquelle son edifice devait se soutenir ou
s'ecrouler. Le docteur mit, avec une courtoisie sans egale, sa bourse, qui
etait assez bien garnie, au service d'Orio; mais ce fut en vain que
celui-ci essaya de corrompre ses gardiens, il ne lui fut pas possible de
voir Naam. Plusieurs jours se passerent pour Orio dans la plus grande
anxiete, et sans aucune communication avec ses juges. Tout ce qu'il put
obtenir, ce fut de faire passer a Naam des aliments choisis et des
vetements. Le docteur s'y employa avec grace et vint lui donner des
nouvelles de sa triste compagne. Il lui dit qu'il l'avait trouvee calme
comme a l'ordinaire, malade, mais ne se plaignant pas, et ne paraissant
pas seulement s'apercevoir qu'elle eut la fievre, refusant tout
adoucissement a sa captivite et tout moyen de justification aupres de ses
juges: elle semblait, sinon desirer la mort, du moins l'attendre avec une
stoique indifference.

Ces details donnerent un peu de calme a Soranzo, et ses esperances se
ranimerent. Le docteur fut vivement frappe du changement que ces revers
inattendus avaient opere en lui. Ce n'etait plus le reveur atrabilaire
qu'assiegeaient des visions funestes, et qui se plaignait sans cesse de la
longueur et de la pesanteur de la vie. C'etait un joueur acharne qui, au
moment de perdre la partie, a defaut d'habilete, s'armait d'attention et
de resolution. Il etait facile de voir que le joueur n'avait plus que de
miserables ressources, et que son obstination ne suppleait a rien. Mais il
semblait que cet enjeu, si meprise jusque-la, eut pris une valeur
excessive au moment decisif. Les terreurs d'Orio s'etaient realisees, et
ce qui prouva bien a Barbolamo que cet homme ignorait le remords, c'est
qu'il n'eut plus peur des morts des qu'il eut affaire aux vivants. Son
esprit n'etait plus occupe que des moyens de se soustraire a leur
vengeance: il s'etait reconcilie avec lui-meme dans le danger.

Enfin, un jour, le dixieme apres son arrestation, Orio fut tire de sa
cellule et conduit dans une salle basse du palais ducal, en presence des
examinateurs. Le premier mouvement d'Orio fut de chercher des yeux si Naam
etait presente. Elle n'y etait point. Orio espera.

Le docteur Barbolamo s'entretenait avec un des magistrats. Orio fut assez
surpris de le voir figurer dans cette affaire, et une vive inquietude
commenca a le troubler lorsqu'il vit qu'on le faisait asseoir, et qu'on
lui temoignait une grande deference comme si on attendait de lui
d'importants eclaircissements. Orio, habitue a mepriser les hommes, se
demanda avec effroi s'il avait ete assez genereux avec son medecin, s'il
ne l'avait pas quelquefois blesse par ses emportements; et il craignit de
ne l'avoir pas assez magnifiquement paye de ses soins. Mais, apres tout,
quel mal pouvait lui faire cet homme auquel il n'avait jamais ouvert son
ame?

L'interrogatoire proceda ainsi:

"Messer Pier Orio Soranzo, patricien et citoyen de Venise, officier
superieur dans les armees de la republique, et membre du grand conseil,
vous etes accuse de complicite dans l'assassinat commis le 16 juin 1686.
Qu'avez-vous a repondre pour votre defense?

--Que j'ignore les circonstances exactes et les details particuliers de
cet assassinat, repondit Orio, et que je ne comprends pas meme de quelle
espece de complicite je puis etre accuse.

--Persistez-vous dans la declaration que vous avez faite devant les
executeurs de votre arrestation?

--J'y persiste; je la maintiens entierement et absolument.

--Monsieur le docteur professeur Stefano Barbolamo, veuillez ecouter la
lecture de l'acte qui a ete dresse de votre declaration en date du meme
jour, et nous dire si vous la maintenez egalement."

Lecture fut faite de cet acte, dont voici la teneur:

"Le 16 juin 1686, vers deux heures du matin, Stefano Barbolamo rentrait
chez lui, ayant passe la nuit aupres de ses malades. De sa maison, situee
sur l'autre rive du canaletto qui baigne le palais Memmo, il vit
precisement en face de lui un homme qui courait et qui se baissa comme
pour se cacher derriere le parapet, a l'endroit ou la rampe s'ouvre pour
un abordage ou _traguet_. Soupconnant que cet homme avait quelque mauvais
dessein, le docteur, qui deja etait entre chez lui, resta sur le seuil, et,
regardant par sa porte entr'ouverte, de maniere a n'etre point vu, il vit
accourir un autre homme qui semblait chercher le premier, et qui descendit
imprudemment deux marches du traguet. Aussitot celui qui etait cache se
jeta sur lui et le frappa de cote. Le docteur entendit un seul cri; il
s'elanca vers le parapet, mais deja la victime avait disparu. L'eau etait
encore agitee par la chute d'un corps. Un seul homme etait debout sur la
rive, s'appretant a recevoir son ennemi a coups de poignard s'il
reussissait a surnager. Mais celui-ci etait frappe a mort; il ne reparut
pas.

"Le sang-froid et l'audace de l'assassin, qui, au lieu de fuir, s'occupait
a laver le sang repandu sur les dalles, etonnerent tellement le docteur
qu'il resolut de l'observer et de le suivre. Masque par un angle de mur,
il avait pu voir tous ses mouvements sans qu'il s'en doutat. Il longea les
maisons du quai, tandis que l'assassin longeait le quai oppose. Le docteur
avait pour lui l'avantage de l'ombre, et pouvait se glisser inapercu,
tandis que la lune, se degageant des nuages, eclairait en plein le
coupable. Ce fut alors que le docteur, n'etant plus separe de lui que par
un canal fort resserre, reconnut distinctement, non pas seulement le
costume turc, mais encore la taille et l'allure du jeune musulman qui
depuis un an est attache au service de messer Orio Soranzo. Ce jeune homme
se retirait sans se presser, et de temps en temps s'arretait pour regarder
s'il n'etait pas suivi. Le docteur avait soin alors de s'arreter aussi. Il
le vit s'enfoncer dans une petite rue. Alors le docteur se mit a courir
jusqu'au premier pont, et, gagnant de vitesse, il eut bientot rejoint
Naama, mais toujours a une distance raisonnable, et il le suivit ainsi a
travers mille detours pendant pres d'une heure, jusqu'a ce qu'enfin il le
vit rentrer au palais Soranzo.

"Ayant par la acquis la certitude qu'il ne s'etait pas trompe de
personnage, le docteur alla faire sa declaration a la police, et de la,
tandis que l'on procedait sur-le-champ a l'arrestation de messer Orio et
de son serviteur, il retourna chez lui. Il trouva plusieurs hommes errant
et cherchant sur le quai d'un air fort affaire. L'un d'eux vint a lui, et
l'ayant reconnu tout de suite, car il commencait a faire jour, lui demanda
avec civilite, et en l'appelant par son nom, s'il n'avait pas vu ou
entendu quelque chose d'extraordinaire, un homme en fuite, ou un combat
sur son chemin, dans le quartier qu'il venait de parcourir. Mais le
docteur, au lieu de repondre, recula de surprise, et faillit tomber a la
renverse en voyant devant lui le spectre d'un homme qu'il croyait mort
depuis un an, et dont la perte douloureuse avait ete pleuree par sa
famille.

"Ne soyez ni etonne ni effraye, mon cher docteur, dit le fantome; je suis
votre fidele client et ancien ami le comte Ermolao Ezzelin, que vous avez
peut-etre eu la bonte de regretter un peu, et qui a echappe, comme par
miracle, a des malheurs etranges..."

En cet endroit de la deposition du docteur, Orio se tordit les poings sous
son manteau. Ses yeux rencontrerent ceux du docteur. Ils avaient
l'expression ironique et un peu cruelle de l'homme d'honneur dejouant les
ruses d'un scelerat.

La lecture continua.

"Le comte Ezzelin dit alors au docteur qu'il le verrait plus a loisir pour
lui parler de ses affaires; mais que, pour le moment, il le priait
d'excuser son inquietude, et de l'aider a eclaircir un fait bizarre. Un
joueur de luth, qu'a son costume il avait cru reconnaitre pour l'esclave
arabe de messer Orio Soranzo, etait venu sous la fenetre de la signora
Argiria, et avait semble chercher a braver la defense du maitre de la
maison, qui lui prescrivait du geste et de la voix d'aller faire de la
musique plus loin. Le comte Ezzelin, impatiente, etait sorti et s'etait
lance a sa poursuite; mais, s'etant avise qu'il etait sans armes, et que
ce musicien pouvait bien etre le provocateur d'un guet-apens (d'autant
plus que le comte avait de fortes raisons pour penser que messer Soranzo
lui tendrait quelque embuche), il etait rentre pour prendre son epee. Au
moment ou il passait la porte de son palais, son brave et fidele serviteur
Danieli en sortait, et, inquiet de cette aventure, venait a son aide.
Danieli courut sur le joueur de luth. Pendant ce temps le comte rentra
dans une salle basse, et prit a la muraille une vieille epee, la premiere
qui lui tomba sous la main. Il fut retenu quelques instants par sa soeur
epouvantee, qui s'etait jetee dans les escaliers, et qui tremblait pour
lui. Il eut quelque peine a se degager; mais, s'etonnant de ne pas voir
revenir Danieli, il s'elanca dans la meme direction. Voyant cette rue
deserte et silencieuse, il avait pris a gauche, et avait couru et appele
quelque temps sans succes. Enfin il etait revenu sur ses pas; ses autres
serviteurs, s'etant leves, l'avaient aide a chercher Danieli. L'un d'eux
pretendait avoir entendu une espece de cri et la chute d'un corps dans
l'eau. C'etait meme ce qui l'avait eveille et engage a se lever, bien
qu'il ne sut pas de quoi il s'agissait. Tous les efforts du comte et de
ses serviteurs pour retrouver le bon Danieli avaient ete inutiles.
Quelques traces de sang mal essuyees sur les marches du traguet leur
causaient une vive inquietude. Le docteur raconta ce qu'il avait vu. On
reprit alors, avec la sonde, les recherches sur la rive. Mais au bout de
quelques heures on retrouva le corps de Danieli qui surnageait de l'autre
cote du canal."

"Ainsi, se dit Orio devore d'une rage interieure, Naam s'est trompee, et
c'est moi qui me suis livre moi-meme, en declarant a la police que le coup
etait destine au comte Ezzelin."

Le docteur ayant confirme sa declaration, le comte Ezzelin fut introduit.

"Monsieur le comte, dit le juge examinateur, vous avez annonce que vous
aviez d'importantes declarations a faire sur la conduite de messer Orio
Soranzo. C'est vous-meme qui l'avez fait assigner a comparaitre ici devant
vous, en notre presence. Veuillez parler.

--Que vos seigneuries m'excusent pour un instant, dit Ezzelin, j'attends
un temoin que le conseil des Dix m'a autorise a demander, et devant lequel
les depositions que j'ai a faire doivent etre enregistrees."

On presenta un siege au comte Ezzelin, et quelques instants se passerent
dans le plus profond silence. Combien Soranzo dut etre blesse dans son
orgueil en se voyant debout, devant son ennemi assis, au milieu d'un
auditoire impassible, et dans l'attente de quelque nouveau coup impossible
a detourner!

Tourmente d'une secrete angoisse, il resolut d'en sortir par un effort
d'effronterie.

"J'avais cru, dit-il, que mon esclave Naama, ou plutot Naam, car c'est le
nom qui convient a son sexe, assisterait a cette seance; ne me sera-t-il
pas accorde d'etre confronte avec elle et d'invoquer le temoignage de sa
sincerite?"

Personne ne repondit a cette interrogation. Orio sentit le froid de la
mort parcourir ses veines. Neanmoins il renouvela sa demande. Alors la
voix lente et sonore du conseiller examinateur lui repondit:

"Messer Orio Soranzo, votre seigneurie devrait savoir qu'elle n'a aucune
espece de questions a nous adresser, et nous aucune espece de reponses a
lui faire. Les formes de la justice seront observees, dans cette cause,
avec l'independance et l'integrite qui president a tous les actes du
conseil supreme."

En cet instant messer Barbolamo s'approcha du comte et lui parla a
l'oreille. Leurs regards a tous deux se porterent en meme temps sur Orio:
ceux du comte, pleins de cette complete indifference qui est le dernier
terme du mepris; ceux du docteur, animes d'une energie d'indignation qui
allait jusqu'a la moquerie impitoyable. Mille serpents rongeaient le sein
d'Orio. L'heure sonna, lente, egale, vibrante. Orio ne comprenait pas que
la marche du temps put s'accomplir comme a l'ordinaire. La circulation
inegale et brisee de son sang dans ses arteres semblait bouleverser
l'ordre accoutume des instants par lesquels le temps se deroule et se
mesure.

Enfin le temoin attendu fut introduit; c'etait l'amiral Morosini. Il se
decouvrit en entrant, mais ne salua personne et parla de la sorte:

"L'assemblee devant laquelle je suis appele a comparaitre me permettra de
ne m'incliner devant aucun de ses membres avant de savoir qui est ici
l'accusateur ou l'accuse, le juge ou le coupable. Ignorant le fond de
cette affaire, ou du moins ne l'ayant apprise que par la voie incertaine
et souvent trompeuse de la clameur publique, je ne sais point si mon neveu
Orio Soranzo, ici present, merite de moi des marques d'interet ou de
blame. Je m'abstiendrai donc de tout temoignage exterieur de deference ou
d'improbation envers qui que ce soit, et j'attendrai que la lumiere me
vienne, et que la verite me dicte la conduite que j'ai a tenir."

Ayant ainsi parle, Morosini accepta le siege qui lui fut offert, et
Ezzelin parla a son tour:

"Noble Morosini, dit-il, j'ai demande a vous avoir pour temoin de mes
paroles et pour juge de ma conduite en cette circonstance, ou il m'est
egalement difficile de concilier mes devoirs de citoyen envers la
republique et mes devoirs d'ami envers vous. Le ciel m'est temoin (et
j'invoquerais aussi le temoignage d'Orio Soranzo, si le temoignage d'Orio
Soranzo pouvait etre invoque!) que j'ai voulu, avant tout, m'expliquer
devant vous. Aussitot apres mon retour a Venise, me fiant a votre sagesse
et a votre patriotisme plus qu'a ma propre conscience, j'avais resolu de
me diriger d'apres votre decision. Orio Soranzo ne l'a pas voulu; il m'a
contraint a le trainer sur la sellette ou s'asseyent les infames; il m'a
force a changer le role prudent et genereux que j'avais embrasse, en un
role terrible, celui de denonciateur aupres d'un tribunal dont les arrets
austeres ne laissent plus de retour a la compassion, ni de chances, au
repentir. J'ignore sous quel titre et sous quelles formes judiciaires je
dois poursuivre ce criminel. J'attends que les peres de la republique, ses
plus puissants magistrats et son plus illustre guerrier me dictent ce
qu'ils attendent de moi. Quant a moi personnellement, je sais ce que j'ai
a faire: c'est de dire ici ce que je sais. Je desirerais que mon devoir
put etre accompli dans cette seule seance; car, en songeant a la rigueur
de nos lois, je me sens peu propre a l'office d'accusateur acharne, et je
voudrais pouvoir, apres avoir devoile le crime, attenuer le chatiment que
je vais attirer sur la tete du coupable.

--Comte Ezzelin, dit l'examinateur, quelle que soit la rigidite de notre
arret, quelque severe que soit la peine applicable a certains crimes, vous
devez la verite tout entiere, et nous comptons sur le courage avec lequel
vous remplirez la mission austere dont vous etes revetu.

--Comte Ezzelin, dit Francesco Morosini, quelque amere que soit pour moi
la verite, quelque douleur que je puisse eprouver a me voir frappe dans la
personne de celui qui fut mon parent et mon ami, vous devez a la patrie et
a vous-meme de dire la verite tout entiere.

--Comte Ezzelin, dit Orio avec une arrogance qui tenait un peu de
l'egarement, quelque facheuses pour moi que soient vos preventions et de
quelque crime que les apparences me chargent, je vous somme de dire ici la
verite tout entiere."

Ezzelin ne repondit a Orio que par un regard de mepris. Il s'inclina
profondement devant les magistrats, et plus encore devant Morosini; puis
il reprit la parole:


"J'ai donc a livrer aujourd'hui a la justice et a la vengeance de la
republique un de ses plus insolents ennemis. Le fameux chef des pirates
missolonghis, celui qu'on appelait l'_Uscoque_, celui contre qui j'ai
combattu corps a corps, et par les ordres duquel, au sortir des iles
Curzolari, j'ai eu tout mon equipage massacre et mon navire coule a fond;
ce brigand impitoyable, qui a ruine et desole tant de familles, est ici
devant vous. Non-seulement j'en ai la certitude, l'ayant reconnu comme je
le reconnais en cet instant meme, mais encore j'en ai acquis toutes les
preuves possibles. L'Uscoque n'est autre qu'Orio Soranzo."

Le comte Ezzelin raconta alors avec assurance et clarte tout ce qui lui
etait arrive depuis sa rencontre avec l'Uscoque a la pointe nord des iles
Curzolari, jusqu'a sa sortie de ces memes ecueils, le lendemain. Il n'omit
aucune des circonstances de sa visite au chateau de San-Silvio, de la
blessure qu'avait au bras le gouverneur, et des signes de complicite qu'il
avait surpris entre lui et le commandant Leontio. Ezzelin raconta aussi ce
qui lui etait arrive, a partir de son dernier combat avec les pirates. Il
declara que Soranzo n'avait pas pris part a ce combat, mais que le vieux
Hussein et plusieurs autres, qu'il avait vus la veille sur la barque de
l'Uscoque, n'avaient agi que par son ordre et sous sa protection. Nous
raconterons en peu de mots par quel miracle Ezzelin avait echappe a tant
de dangers.

Epuise de fatigue et perdant son sang par une large blessure, il avait ete
porte a fond de cale sur la tartane du juif albanais. La un pirate s'etait
mis en devoir de lui couper la tete. Mais l'Albanais l'avait arrete; et
s'entretenant avec cet homme dans la langue de leur pays, qu'heureusement
Ezzelin comprenait, il s'etait oppose a cette execution, disant que
c'etait la un noble seigneur de Venise, et qu'a coup sur, si on pouvait
lui sauver la vie, on tirerait de sa famille une forte rancon.

"C'est bien, dit le pirate; mais vous savez que le gouverneur a menace
Hussein de toute sa colere s'il ne lui apportait la tete de ce chef.
Hussein a donne sa parole et ne voudra pas se preter a le garder
prisonnier. C'est trop risquer que d'entreprendre cette affaire.

--Ce n'est rien risquer du tout, reprit le juif, si tu es prudent et
discret. Je m'engage a partager avec toi le prix du rachat. Prends
seulement le pourpoint de ce Venitien, mets-le en pieces, et nous le
porterons au gouverneur de San-Silvio. Garde ici le prisonnier et ne
laisse entrer personne. Cette nuit nous le mettrons sur une barque, et tu
le conduiras en lieu sur."

Le marche fut accepte. Ces deux hommes deshabillerent Ezzelin; le juif
pansa sa plaie avec beaucoup d'art et de soin. La nuit suivante, il fut
conduit dans une ile eloignee des Curzolari, et habitee seulement par des
pecheurs et des contrebandiers qui donnerent asile avec empressement au
pirate leur allie et a sa capture. Ezzelin passa plusieurs jours sur cet
ecueil, ou les soins les plus empresses lui furent prodigues. Lorsqu'il
fut hors de danger, on l'emmena plus loin encore; et enfin, a travers
mille fatigues et mille difficultes, on le conduisit dans une des iles de
l'Archipel qui etait le quartier general adopte par les pirates depuis
l'arrivee de Mocenigo dans le golfe de Lepante. La Ezzelin retrouva
Hussein et toute sa bande, et vecut pres d'un an en esclave, refusant
obstinement le trafic de sa liberte et de faire passer de ses nouvelles a
Venise.

Interroge sur les motifs de cette conduite singuliere, le comte repondit
avec une noblesse qui emut profondement Morosini et le docteur:

"Ma famille est pauvre, dit-il, j'avais acheve de ruiner mon patrimoine en
perdant ma galere et mon equipage aux iles Curzolari. Il ne restait pour
ma rancon que la faible dot de ma jeune soeur et la modique aisance de ma
vieille tante. Ces deux femmes genereuses eussent donne avec empressement
tout ce qu'elles possedaient pour me delivrer, et l'insatiable juif,
refusant de croire qu'on put allier a un grand nom un tres-miserable
heritage, les eut depouillees jusqu'a la derniere obole. Heureusement, il
avait a peine entendu prononcer mon nom, et j'avais reussi d'ailleurs a
lui faire croire qu'il s'etait trompe, et que je n'etais point celui qu'il
avait pense derober a la haine de Soranzo. J'essayai de lui persuader que
je n'etais pas de Venise, mais de Genes; et, tandis qu'il faisait
d'infructueuses recherches pour me trouver une famille et une patrie, je
songeais a m'evader et a conquerir ma liberte sans l'acheter.

"Apres bien des tentatives infructueuses, apres des dangers sans nombre et
des revers dont le detail serait ici hors de propos, je parvins a fuir et
a gagner les cotes de Moree, ou je recus des garnisons venitiennes secours
et protection. Mais je me gardai bien de me faire reconnaitre, et je me
donnai pour un sous-officier fait prisonnier par les Turcs a la derniere
campagne. Je tenais a convaincre le traitre Soranzo de ses crimes, et je
savais que, si le bruit de mon salut et de mon evasion lui arrivait, il se
soustrairait par la fuite a ma vengeance et a celle des lois de la patrie.

"Je gagnai donc assez miserablement le littoral occidental de la Moree, et,
au moyen d'un modique pret qui me fut loyalement fait, sur ma seule
parole, par quelques compatriotes, je parvins a m'embarquer pour Corfou.
Le petit batiment marchand sur lequel j'avais pris passage fut force de
relacher a Cephalonie, et le capitaine voulut y sejourner une semaine pour
des affaires. Je concus alors la pensee d'aller visiter les ecueils de
Curzolari, desormais purges de leurs pirates, et delivres de leur funeste
gouverneur. Excusez, noble Morosini, la triste reflexion que je suis force
de faire pour expliquer cette fantaisie. J'avais vu la, pour la derniere
fois de ma vie, une personne dont la chaste et respectable amitie avait
rempli ma jeunesse de joies et de souffrances egalement sacrees dans mon
souvenir; j'eprouvais un douloureux besoin de revoir ces lieux temoins de
sa longue agonie et de sa mort tragique. Je ne trouvai plus qu'un monceau
de pierres a la place ou j'avais eprouve de si vives emotions, et celles
qui vinrent m'y assaillir furent si terribles, que j'ignore comment j'eus
la force d'y resister. Pendant plusieurs heures, j'errai parmi ces
decombres, comme si j'eusse espere y trouver quelques vestiges de la
verite; car, je dois le dire, des soupcons plus affreux, s'il est possible,
que les certitudes deja acquises sur les crimes d'Orio Soranzo,
remplissaient mon esprit depuis le jour ou j'avais appris l'incendie de
San-Silvio et le malheur que cet evenement avait entraine. Je gravissais
donc au hasard ces masses de pierres noircies, lorsque je vis venir, sur
un sentier du roc abandonne aux chevres et aux cigognes, un vieux patre
accompagne de son chien et de son troupeau. Le vieillard, etonne de ma
perseverance a explorer cette ruine, m'observait d'un air doux et
bienveillant. Je fis d'abord peu d'attention a lui; mais, ayant jete les
yeux sur son chien, je ne pus retenir un cri de surprise, et j'appelai
aussitot cet animal par son nom. A ce nom de Sirius, le levrier blanc qui
avait eu tant d'attachement pour votre infortunee niece vint a moi en
boitant et me caressa d'un air melancolique. Cette circonstance engagea la
conversation entre le patre et moi.

"Vous connaissez donc ce pauvre chien? me dit-il. Sans doute vous etes de
ceux qui vinrent ici avec le commandant d'escadre Mocenigo? C'est un
veritable miracle que l'existence de Sirius, n'est-ce pas, mon officier?"

"Je le priai de me l'expliquer. Il me raconta que le lendemain de
l'incendie du chateau, vers le matin, comme il s'approchait par curiosite
des decombres, il avait entendu de faibles gemissements qui semblaient
partir des pierres amoncelees. Il avait reussi a deblayer un amas de ces
pierres, et il avait degage le malheureux animal d'une sorte de cachot
qu'un accident fortuit de l'eboulement lui avait, pour ainsi dire, jete
sur le corps sans l'ecraser. Il respirait encore; mais il avait une patte
engagee sous un bloc et brisee: le patre souleva le bloc, emporta le
levrier, le soigna et le guerit. Il avoua qu'il l'avait cache; car il
craignait que les gens de l'escadre n'en prissent envie, et il se sentait
beaucoup d'affection pour lui.

"Ce n'est pas tant a cause de lui, ajouta-t-il, qu'a cause de sa maitresse,
qui etait si bonne et si belle, et qui, plusieurs fois, etait venue au
secours de ma misere. Rien ne m'otera de la pensee qu'elle n'est pas morte
par l'effet d'un malheureux hasard, mais bien plutot par celui d'une
mechante volonte! Mais, ajouta encore le vieux patre, il n'est peut-etre
pas prudent pour un pauvre homme, meme quand l'ile est abandonnee, le
chateau detruit et la rive deserte, de parler de ces choses-la."

--Il est bien necessaire d'en parler, cependant, dit Morosini d'une voix
alteree, en interrompant, par l'effet d'une forte preoccupation, le recit
d'Ezzelin; mais il est necessaire de n'en pas parler a la legere et sur de
simples soupcons; car ceci est encore plus grave et plus odieux, s'il est
possible, que tout le reste.

--Il est presumable, reprit l'examinateur, que le comte Ezzelin a des
preuves a l'appui de tout ce qu'il avance. Nous l'engageons a poursuivre
son recit sans se laisser troubler par aucune observation, de quelque part
qu'elle vienne."

Ezzelin etouffa un soupir.

"C'est une rude tache, dit-il, que celle que j'ai embrassee. Quand la
justice ne peut reparer le mal commis, son role est tout amertume et pour
celui qui la rend et pour ceux qui la recoivent. Je poursuivrai neanmoins
et remplirai mon devoir jusqu'au bout. Presse par mes questions, le vieux
patre me raconta qu'il avait vu souvent la signora Soranzo durant son
sejour a San-Silvio. Il avait, sur le revers du rocher, un coin de terre
ou il cultivait des fleurs et des fruits; il les lui portait, et recevait
d'elle de genereuses aumones. Il la voyait deperir, et il ne doutait pas,
d'apres ce qu'il avait recueilli des propos des serviteurs du chateau,
qu'elle ne fut pour son epoux un objet de haine ou de dedain. Le jour qui
preceda l'incendie du chateau, il la vit encore: elle paraissait mieux
portante, mais fort agitee. "Ecoute, lui dit-elle, tu vas porter cette
boite au lieutenant de vaisseau Mezzani;" et elle prit sur sa table un
petit coffre de bronze, qu'elle lui mit presque dans les mains. Mais elle
le lui retira aussitot, et, changeant d'avis, elle lui dit: "Non! tu
pourrais payer ce message de ta vie; je ne le veux pas. Je trouverai un
autre moyen..." Et elle le renvoya sans lui rien confier, mais en le
chargeant d'aller trouver le lieutenant et de lui dire de venir la voir
tout de suite. Le vieillard fit la commission. Il ignore si le lieutenant
se rendit a l'ordre de la signora Giovanna. Le lendemain, l'incendie avait
devore le donjon, et Giovanna Morosini etait ensevelie sous les ruines."

Ezzelin se tut.

"Est-ce la tout ce que vous avez a dire, seigneur comte? lui dit
l'examinateur.

--C'est tout.

--Voulez-vous produire vos preuves?

--Je ne suis point venu ici, dit Ezzelin, en me vantant de produire les
preuves de la verite; j'y suis venu pour dire la verite telle qu'elle est,
telle que je la possede en moi. Je ne songeais point a amener Orio Soranzo
au pied de ce tribunal lorsque j'ai acquis la certitude de ses crimes. En
revenant a Venise, je ne voulais que le chasser de ma maison, de ma
famille, et remettre son sort entre les mains de l'amiral. Vous m'avez
somme de dire ce que je savais, je l'ai fait; je l'affirmerai par serment,
et j'engagerai mon honneur a le soutenir desormais envers et contre tous.
Orio Soranzo pourra soutenir le contraire, il pourra fort bien affirmer
par serment que j'en ai menti. Votre conscience jugera, et votre sagesse
prononcera qui de lui ou de moi est un imposteur et un lache.

--Comte Ezzelin, dit Morosini, le conseil des Dix fera de votre assertion
l'appreciation qu'il jugera convenable. Quant a moi, je n'ai pas de
jugement a formuler dans cette affaire, et quelque douloureuses que soient
mes impressions personnelles, je saurai les renfermer, puisque l'accuse
est dans les mains de la justice. Je dois seulement me constituer en
quelque sorte son defenseur jusqu'a ce que vous m'ayez, sous tous les
rapports, ote le courage de le faire. Vous avez avance une autre
accusation que j'ai a peine la force de rappeler, tant elle souleve en moi
de souvenirs amers et de sentiments douloureux. Je dois vous demander,
malgre ce que vous venez de dire, si vous avez une preuve materielle a
fournir de l'attentat dont, selon vous, mon infortunee niece aurait ete
victime?

--Je demande la permission de repondre au noble Morosini, dit Stefano
Barbolamo en se levant; car cette tache m'appartient, et c'est d'apres mes
conseils et mes instances, je dirai plus, c'est sous ma garantie, que le
comte Ezzelin a raconte ce qu'il avait appris du vieux patre de Curzolari.
Sans doute ceci prouverait peu de chose, isole de tout le reste; mais la
suite de l'examen prouvera que c'est un fait de haute importance. Je
demande a ce qu'on enregistre seulement toutes les circonstances de ce
recit, et a ce qu'on procede au reste de l'examen."

Le juge fit un signe, et une porte s'ouvrit; la personne qu'on allait
introduire se fit attendre quelques instants. Orio s'assit brusquement au
moment ou elle parut.

C'etait Naam; le docteur regardait Orio tres-attentivement.

"Puisque Vos Excellences passent a l'examen du troisieme chef d'accusation,
dit-il, je demande a etre entendu sur un fait recent qui denouera
certainement tout le noeud de cette affaire, et qui seul pouvait m'engager,
ainsi que je l'ai fait depuis quelques jours, a me porter l'adversaire de
l'accuse.

--Parlez, dit le juge: cette seance, consacree a l'examen des faits,
appelle et accueille toute espece de revelation.

--Avant-hier, dit Barbolamo, messer Orio Soranzo, que depuis plusieurs
jours je voyais en qualite de medecin, ainsi que sa complice, me temoigna
un grand degout de la vie, et me supplia de lui procurer du poison, afin,
disait-il, que, si le mensonge et la haine triomphaient du bon droit et de
la verite, il put se soustraire aux lenteurs d'un supplice indigne en tout
cas d'un patricien. Ne pouvant me delivrer de son obsession, mais ne
m'arrogeant pas le droit de soustraire un accuse a la justice des lois,
j'allai lui chercher une poudre soporifique, et l'assurai que quelques
grains de cette poudre suffiraient pour le delivrer de la vie. Il me fit
les plus vifs remerciments, et me promit de n'attenter a ses jours
qu'apres la decision du tribunal.

"Vers le soir, je fus appele par l'intendant des prisons a porter mes
soins a la fille arabe Naam, la complice d'Orio. Le geolier, etant rentre
dans son cachot quelques heures apres lui avoir porte son repas, l'avait
trouvee plongee dans un sommeil lethargique, et l'on craignait qu'elle
n'eut tente de s'empoisonner. Je la trouvai en effet endormie par l'effet
bien appreciable d'un narcotique. J'examinai ses aliments, et je trouvai
dans son breuvage le reste de la poudre que j'avais donnee a messer
Soranzo. Je pris des informations, et je sus par le geolier que chaque
jour messer Soranzo envoyait a Naam des aliments plus choisis que ceux de
la prison, et une certaine boisson preparee avec du miel et du citron,
dont elle avait l'habitude. Moi-meme je m'etais prete, avec la permission
de l'intendant, a porter a la captive ces adoucissements au regime de la
prison, reclames par son etat febrile. Pour m'assurer du fait, je portai
le fond du vase a l'apothicaire qui m'avait vendu la poudre; il l'analysa
et constata que c'etait la meme. J'ai fait constater aussi les
circonstances de l'envoi de cette boisson a Naam par son maitre; et il
resulte de tout ceci que messer Orio Soranzo, craignant sans doute quelque
revelation facheuse de la part de son esclave, a voulu l'empoisonner et se
servir de moi a cet effet: ce dont je lui sais le plus grand gre du monde;
car la mefiance et l'antipathie que je ressentais pour lui, depuis le
premier jour ou j'ai eu l'honneur de le voir, sont enfin justifiees, et ma
conscience n'est plus en guerre avec mon instinct. Je ne me justifierai
pas aupres de messer Orio de l'espece d'animosite que depuis hier je porte
contre lui dans cette affaire; peu m'importe ce qu'il en pense. Mais
aupres de vous, noble et venere seigneur Morosini, je tiens a ne point
passer pour un homme qui s'acharne sur les vaincus, et qui se plait a
fouler aux pieds ceux qui tombent. Si, dans cette circonstance, je me suis
investi d'un role tout a fait contraire a mes gouts et a mes habitudes,
c'est que j'ai failli etre pris pour complice d'un nouveau crime de messer
Soranzo, et qu'entre le role de dupe de l'imposture et celui de vengeur de
la verite, j'aime encore mieux le dernier.

--Tout ceci, s'ecria Orio, tremblant et un peu egare, est un tissu de
mensonges et d'atrocites, ourdi par le comte Ezzelin pour me perdre. Si
cette pauvre creature que voici, ajouta-t-il en montrant Naam, pouvait
entendre ce qui se dit autour d'elle et a propos d'elle, si elle pouvait y
repondre, elle me justifierait de tout ce qu'on m'impute; et, quoique
souillee d'un crime qui m'ote une grande partie de la confiance que
j'avais en elle, j'oserais encore invoquer son temoignage...

--Vous etes libre de l'invoquer," dit le juge.

Orio s'adressa alors en arabe a Naam, et l'adjura de le disculper. Elle
garda le silence et ne tourna meme pas la tete vers lui. Il sembla qu'elle
ne l'eut pas entendu.

"Naam, dit le juge, vous allez etre interrogee; voudrez-vous cette fois
nous repondre, ou etes-vous reellement dans l'impossibilite de le faire?

--Elle ne peut, dit Orio, ni repondre aux paroles qui lui sont adressees
ni les comprendre. Je ne vois point ici d'interprete, et, si vos
seigneuries le permettent, je lui transmettrai...

--Ne prends pas cette peine, Orio, dit Naam d'une voix ferme et dans un
langage venitien tres-intelligible. Il faut que tu sois bien simple,
malgre toute ton habilete, pour croire que, depuis un an que j'habite
Venise, je n'ai pas appris a comprendre et a parler la langue qu'on parle
a Venise. J'ai eu mes raisons pour te le cacher, comme tu as eu les
tiennes pour agir avec moi ainsi que tu l'as fait. Ecoute, Orio, j'ai
beaucoup de choses a te dire, et il faut que je te les dise devant les
hommes, puisque tu as detruit la securite de nos tete-a-tete, puisque ta
mefiance, ton ingratitude et ta mechancete ont brise la pierre de ce
sepulcre ou je m'etais ensevelie avec toi."

En parlant ainsi, Naam, que son etat de faiblesse autorisait a rester
assise, etait appuyee sur le dossier d'une stalle en bois placee a quelque
distance d'Orio. Son coude soutenait nonchalamment sa tete, et elle se
tournait a demi vers Soranzo pour lui parler, comme on dit, par-dessus
l'epaule; mais elle ne daignait pas se tourner entierement de son cote ni
jeter les yeux sur lui. Il y avait dans son attitude quelque chose de si
profondement meprisant, qu'Orio sentit le desespoir s'emparer de lui, et
il fut tente de se lever et de se declarer coupable de tous les crimes,
pour en finir plus vite avec toutes ces humiliations.

Naam poursuivit son discours avec une tranquillite effrayante. Ses yeux,
creuses par la fievre, semblaient de temps en temps ceder a un reste de
sommeil lethargique. Mais sa volonte semblait aussitot faire un effort, et
les eclairs d'un feu sombre succedaient a cet abattement.

"Orio, dit-elle sans changer d'attitude, je t'ai beaucoup aime, et il fut
un temps ou je te croyais si grand, que j'aurais tue mon pere et mes
freres pour te sauver. Hier encore, malgre le mal que je t'ai vu commettre
et malgre tout celui que j'ai commis pour toi, il n'est pas de juges
impitoyables, il n'est pas de bourreaux avides de sang et de tortures qui
eussent pu m'arracher un mot contre toi. Je ne t'estimais plus, je ne te
respectais plus; mais je t'aimais encore, du moins je te plaignais; et,
puisqu'il me fallait mourir, je n'eusse pas voulu t'entrainer avec moi
dans la tombe. Aujourd'hui est bien different d'hier; aujourd'hui je te
hais et je te meprise, tu sais pourquoi. Allah me commande de te punir, et
tu seras puni sans que je te plaigne.

"Pour toi, j'ai assassine mon premier maitre, le pacha de Patras. C'etait
la premiere fois que je repandais le sang. Un instant je crus que mon sein
allait se briser et ma tete se fendre. Tu m'as reproche depuis d'etre
lache et feroce; que cette accusation retombe sur ta tete!

"Je t'ai sauve cette fois de la mort, et bien d'autres fois depuis;
lorsque tu combattais contre tes compatriotes, a la tete des pirates, je
t'ai fait un rempart de mon corps, et bien souvent ma poitrine sanglante a
pare les coups destines a l'invincible Uscoque.

"Un soir tu m'as dit:

"Mes complices me genent; je suis perdu si tu ne m'aides a les aneantir."
J'ai repondu: "Aneantissons-les." Il y avait deux matelots intrepides, qui
t'avaient cent fois fait voler sur les ondes dans la tempete, et qui,
chaque nuit, t'avaient ramene au seuil de ton chateau avec une fidelite,
une adresse et une discretion au-dessus de tout eloge et de toute
recompense. Tu m'as dit: "Tuons-les;" et nous les avons tues. Il y avait
Mezzani et Leontio, et Fremio le renegat, qui avaient partage tes exploits
dangereux, et qui voulaient partager tes riches depouilles. Tu m'as dit:
"Empoisonnons-les;" et nous les avons empoisonnes. Il y avait des
serviteurs, des soldats, des femmes qui eussent pu s'apercevoir de tes
desseins et interroger les cadavres. Tu m'as dit: "Effrayons et dispersons
tous ceux qui dorment sous ce toit;" et nous avons mis le feu au chateau.

"J'ai participe a toutes ces choses avec la mort dans l'ame, car les
femmes ont horreur du sang repandu. J'avais ete elevee dans une riante
contree, parmi de tranquilles pasteurs, et la vie feroce que tu me faisais
mener ressemblait aussi peu aux habitudes de mon enfance que ton rocher nu
et battu des vents ressemblait aux vertes vallees et aux arbres embaumes
de ma patrie. Mais je me disais que tu etais un guerrier et un prince, et
que tout est permis a ceux qui gouvernent les hommes et leur font la
guerre. Je me disais qu'Allah place leur personne sur un roc escarpe, ou
ils ne peuvent gravir qu'en marchant sur beaucoup de cadavres, et ou ils
ne se maintiendraient pas longtemps s'ils ne renversaient au fond des
abimes tous ceux qui essayent de s'elever jusqu'a eux. Je me disais que le
danger ennoblit le meurtre et le pillage, et qu'apres tout, tu avais assez
expose ta vie pour avoir le droit de disposer de celle de tes esclaves
apres la victoire. Enfin, j'essayais de trouver grand, ou du moins
legitime, tout ce que tu commandais; et il en eut toujours ete ainsi, si
tu n'avais pas tue ta femme.

"Mais tu avais une femme belle, chaste et soumise. Elle eut ete digne, par
sa beaute, de la couche d'un sultan; elle etait digne, par sa fidelite, de
ton amour, et, par sa douceur, de l'amitie et du respect que j'avais pour
elle. Tu m'avais dit: "Je la sauverai de l'incendie. J'irai d'abord a elle,
je la prendrai dans mes bras, je la porterai sur mon navire." Et je te
croyais, et je n'aurais jamais pense que tu fusses capable de
l'abandonner.

"Cependant, non content de la livrer aux flammes, et craignant sans doute
que je ne volasse a son secours, tu as ete la trouver et lu l'as frappee
de ton poignard. Je l'ai vue baignee dans son sang, et je me suis dit:
L'homme qui s'attaque a ce qui est fort est grand, car il est brave;
l'homme qui brise ce qui est faible est meprisable, car il est lache; et
j'ai pleure ta femme, et j'ai jure sur son cadavre que, le jour ou tu
voudrais me traiter comme elle, sa mort serait vengee.

"Cependant je t'ai vu souffrir, j'ai cru a tes larmes, et je t'ai
pardonne. Je t'ai suivi a Venise; je t'ai ete fidele et devouee comme le
chien l'est a celui qui le nourrit, comme le cheval l'est a celui qui lui
passe le mors et la bride. J'ai dormi a terre, en travers de ta porte,
comme la panthere au seuil de l'antre ou reposent ses petits. Je n'ai
jamais adresse la parole a un autre que toi; je n'ai jamais fait entendre
une plainte, et mon regard meme ne t'a jamais adresse un reproche. Tu as
rassemble dans ton palais des compagnons de debauche; tu t'es entoure
d'odalisques et de bayaderes. Je leur ai presente moi-meme les plats d'or,
et j'ai rempli leurs coupes du vin que la loi de Mahomet me defendait de
porter a mes levres. J'ai accepte tout ce qui te plaisait, tout ce qui te
semblait necessaire ou agreable. La jalousie n'etait pas un sentiment fait
pour moi. Il me semblait, d'ailleurs, avoir change de sexe en changeant
d'habit. Je me croyais ton frere, ton fils, ton ami; et, pourvu que tu me
traitasses avec amitie, avec confiance, je me trouvais heureuse.

"Tu as voulu te remarier; tu as eu le tort de me le cacher. Je savais deja
la langue que tu me croyais incapable de jamais apprendre. Je savais tout
ce que tu faisais. Je ne t'aurais jamais contrarie dans ton projet;
j'eusse aime et respecte ta femme, je l'eusse servie comme ma patronne
legitime, car on la disait aussi belle, aussi chaste, aussi douce que la
premiere. Et si elle eut ete perfide, si elle eut manque a ses devoirs en
tramant quelque complot contre toi, je t'aurais aide a la faire mourir.
Cependant tu me craignais, et tu entourais tes nouvelles amours d'un
mystere outrageant pour moi. Je t'observais, et je ne te disais
rien.

"Ton ennemi est revenu. Je l'avais vu une seule fois; je ne pouvais ni
l'aimer ni le hair. J'aurais ete portee a l'estimer, parce qu'il etait
brave et malheureux. Mais il etait force de te chasser de chez sa soeur,
il etait force de t'accuser et de te perdre; j'etais forcee de te delivrer
de lui. Tu m'as dit de chercher un bravo pour l'assassiner; je ne me suis
fiee qu'a moi-meme, et j'ai voulu l'assassiner. J'ai frappe le serviteur
pour le maitre; mais je l'ai frappe comme tu n'aurais pas su le frapper
toi-meme, tant tu es dechu et affaibli, tant tu crains maintenant pour ta
vie. Au lieu de me savoir gre de ce nouveau crime, commis pour toi, tu
m'as outragee en paroles, tu as leve la main pour me frapper. Un instant
de plus, et je te tuais. Mon poignard etait encore chaud. Mais, la
premiere colere apaisee, je me suis dit que tu etais un homme faible, use,
egare par la peur de mourir; je t'ai pris en pitie, et, sachant qu'il me
fallait mourir moi-meme, n'ayant aucun espoir, aucun desir de vivre, j'ai
refuse de t'accuser. J'ai subi la torture. Orio! cette torture qui te
faisait tant peur pour moi, parce que tu croyais qu'elle m'arracherait la
verite. Elle ne m'a pas arrache un mot; et, pour recompense, tu as voulu
m'empoisonner hier. Voila pourquoi je parle aujourd'hui. J'ai tout
dit."

En achevant ces mots, Naam se leva, jeta sur Orio un seul regard, un
regard d'airain; puis, se tournant vers les juges:

"Maintenant, vous autres, dit-elle, faites-moi mourir vite. C'est tout ce
que je vous demande."

Le silence glacial, qui semblait au nombre des institutions du terrible
tribunal, ne fut interrompu que par le bruit des dents de Soranzo qui
claquaient dans sa bouche. Morosini fit un grand effort pour sortir de
l'abattement ou l'avait plonge ce recit, et, s'adressant au docteur:

"Cette jeune fille, lui dit-il, a-t-elle quelque preuve a fournir de
l'assassinat de ma niece?

--Votre seigneurie connait-elle cet objet? dit le docteur en lui
presentant un petit coffret de bronze artistement cisele, portant le nom
et la devise des Morosini.

--C'est moi qui l'ai donne a ma niece, dit l'amiral. La serrure est
brisee.

--C'est moi qui l'ai brisee, dit Naam, ainsi que le cachet de la lettre
qu'il contient.

--C'etait donc vous qui etiez chargee de le remettre au lieutenant
Mezzani?

--Oui, c'etait elle, repondit le docteur; elle l'a garde, parce que, d'un
cote, elle savait que Mezzani trahissait la republique et n'etait pas dans
les interets de la signora Giovanna, et parce que, de l'autre, Naam se
doutait bien que ce coffret contenait quelque chose qui pouvait perdre
Soranzo. Elle cacha ce gage, pensant que plus tard la signora Giovanna le
lui demanderait. Celle-ci avait toute confiance dans Naam, et sans doute
elle croyait que cette lettre vous parviendrait. Naam vous l'eut remise si
elle n'eut craint de nuire a Soranzo en le faisant. Mais elle a garde le
gage comme un precieux souvenir de cette rivale qui lui etait chere. Elle
l'a toujours porte sur elle, et c'est hier seulement, en se convaincant de
la tentative d'empoisonnement faite sur elle par Orio, qu'elle a brise le
cachet de la lettre, et qu'apres l'avoir lue elle me l'a remise."

L'amiral voulut lire la lettre. Le juge examinateur la lui demanda en
vertu de ses pouvoirs illimites. Morosini obeit; car il n'etait point de
tete si puissante et si veneree dans l'Etat qui ne fut forcee de se
courber sous la puissance des Dix. Le juge prit connaissance de la lettre,
et la remit ensuite a Morosini qui la lut a son tour; quand il l'eut finie,
il en recommenca la lecture a haute voix, disant qu'il devait cette
satisfaction a l'honneur d'Ezzelin, et ce temoignage d'abandon complet a
Orio.

La lettre contenait ce qui suit:

"Mon oncle, ou plutot mon pere bien-aime, je crains que nous ne nous
retrouvions pas en ce monde. Des projets sinistres s'agitent autour de moi,
 des intentions haineuses me poursuivent. J'ai fait une grande faute en
venant ici sans votre aveu. J'en serai peut-etre trop severement punie.
Quoi qu'il arrive, et quelque bruit qu'on vienne a faire courir sur moi,
je n'ai pas le plus leger tort a me reprocher envers qui que ce soit, et
cette pensee me donne l'assurance de braver toutes les menaces et
d'accepter la mort suspendue sur ma tete. Dans quelques heures peut-etre
je ne serai plus. Ne me pleurez pas. J'ai deja trop vecu; et si
j'echappais a cette perilleuse situation, ce serait pour aller m'ensevelir
dans un cloitre loin d'un epoux qui est l'opprobre de la societe, l'ennemi
de son pays, l'Uscoque en un mot! Dieu vous preserve d'avoir a ajouter,
quand vous lirez cette lettre, l'assassin de votre fille infortunee"

GIOVANNA MOROSINI,

qui jusqu'a sa derniere heure vous cherira et vous benira comme un pere."

Ayant acheve cette lecture, Morosini quitta sa place, et porta la lettre
sur le bureau des juges; puis il les salua profondement, et se mit en
devoir de se retirer.

"Votre seigneurie se constituera-t-elle le defenseur de son neveu Orio
Soranzo? dit le juge.

--Non, messer, repondit gravement Morosini.

--Votre seigneurie n'a-t-elle rien a ajouter aux revelations qui ont ete
faites ici, soit pour charger, soit pour alleger le sort des accuses?

--Rien, messer, repondit encore Morosini. Seulement, s'il m'est permis
d'emettre un voeu personnel, j'implore l'indulgence des juges pour cette
jeune fille que l'ignorance de la vraie religion et les moeurs barbares de
sa race ont pousse a des crimes que son coeur genereux desavoue."

Le juge ne repondit point. Il salua le general, qui se tourna vers le
comte Ezzelin et lui serra fortement la main. Il en fit autant pour le
docteur et sortit precipitamment sans jeter les yeux sur son neveu. Au
moment ou la porte s'ouvrait pour le laisser sortir, le chien favori
d'Ezzelin qui s'impatientait de ne pas voir son maitre, s'elanca dans la
salle, malgre les archers qui s'efforcaient de le chasser. C'etait un
grand levrier blanc, qui ne marchait que sur trois pattes. Il courut
d'abord vers son maitre; mais, rencontrant Naam sur son chemin, il partit
la reconnaitre, et s'arreta un instant pour la caresser. Puis, apercevant
Orio, il s'elanca vers lui avec fureur, et il fallut qu'Ezzelin le
rappelat avec autorite pour l'empecher de lui sauter a la gorge.

"Et toi aussi, tu m'abandonnes, Sirius! dit Orio.

--Et lui aussi te condamne!" dit Naam.

Le juge fit un signe, Orio fut emmene par les sbires, la porte interieure
du palais ducal se referma sur lui. Il ne la repassa jamais, on n'entendit
jamais parler de lui.

On vit un moine sortir le lendemain matin des prisons. On presuma qu'une
execution avait eu lieu dans la nuit.

Naam fut condamnee a mort seance tenante. Elle ecouta son arret et
retourna au cachot avec une indifference qui confondit tous les
assistants. Le docteur et le comte se retirerent consternes de son sort;
car, malgre le meurtre de Danieli, ils ne pouvaient s'empecher d'admirer
son courage et de s'interesser a elle.

Naam ne reparut pas plus qu'Orio dans Venise.

Cependant on assure que son arret ne recut pas d'execution. Un des juges
examinateurs, frappe de sa beaute, de sa sauvage grandeur d'ame et de son
indomptable fierte, avait concu pour elle une passion violente, presque
insensee. Il risqua, dit-on, son rang, sa reputation et sa vie, pour la
sauver. S'il faut en croire de sourdes rumeurs, il descendit la nuit dans
son cachot et lui offrit de lui conserver la vie a condition qu'elle
serait sa maitresse, et qu'elle consentirait a vivre eternellement cachee
dans une maison de campagne aux environs de Venise.

Naam refusa d'abord.

Cet incurable desespoir, ce profond mepris de la vie exalterent de plus en
plus la passion du juge. Naam etait bien, en effet, la maitresse ideale
d'un inquisiteur d'Etat! Il la pressa tellement qu'elle lui repondit enfin:

"Une seule chose me reconcilierait avec la vie: ce serait l'espoir de
revoir le pays ou je suis nee. Si tu veux t'engager avec moi a m'y
renvoyer dans un an, je consens a etre ton esclave jusque-la. Puisqu'il
faut que je subisse l'esclavage ou la mort, je choisis l'esclavage a
condition que je conquerrai ainsi ma liberte."

Le traite fut accepte. Le bourreau charge de conduire Naam dans une
gondole fermee au canal des _Mairane_, la ou se faisaient les noyades,
s'appretait a lui passer le sac fatal, lorsque six hommes masques et armes
jusqu'aux dents, conduisant une barque legere, se jeterent sur lui et lui
enleverent sa victime.

On fit de grands commentaires sur cet evenement, on alla jusqu'a croire
qu'Orio s'etait echappe et qu'il avait fui avec sa complice en pays
etranger. D'autres penserent que Morosini, touche de l'attachement de Naam
pour sa niece, l'avait soustraite a la rigueur des lois. La verite ne fut
jamais bien connue.

Seulement on pretend que, l'annee suivante, il se passa des choses
etranges a la maison de campagne du juge. Une sorte de fantome la hantait
et remplissait d'effroi tous les environs. Le juge semblait avoir de rudes
demeles avec le lutin, et on l'entendait parler d'une voix suppliante,
tandis que l'autre criait d'un ton de menace:

"Si tu ne veux pas tenir ta parole, je te conseille de me tuer; car je
vais aller me livrer aux juges. J'ai rempli mes engagements, c'est a toi
de remplir les tiens."

Les bonnes femmes du pays en conclurent que le terrible juge avait fait un
pacte avec le diable. L'inquisition s'en serait melee, si tout a coup le
bruit n'eut cesse et si la maison du juge ne fut redevenue
tranquille.

Environ cinq ans apres ces evenements, un groupe d'honnetes bourgeois
prenait le cafe sous une tente dressee sur la rive des Esclavons. Une
famille patricienne qui venait de faire quelques tours de promenade le
long du quai, se rembarqua un peu au-dessous du cafe, et la gondole
s'eloigna lentement.

"Pauvre signora Ezzelin! dit un des bourgeois en la suivant des yeux; elle
est encore bien pale, mais elle a l'air parfaitement raisonnable.

--Oh! elle est tres-bien guerie! reprit un autre bourgeois. Ce brave
docteur Barbolamo, qui l'accompagne partout, est un si habile medecin et
un ami si devoue!

--Elle etait donc vraiment folle? dit un troisieme.

--Une folie douce et triste, reprit le premier. La perte et le retour
inattendu de son frere le comte Ezzelin lui avaient fait une si grande
impression que pendant longtemps elle n'a pas voulu croire qu'il fut
vivant: elle le prenait pour un spectre, et s'enfuyait quand elle le
voyait. Absent, elle le pleurait sans cesse; present, elle avait peur de
lui.

--Certes! ce n'est pas la la vraie cause de son mal, dit le second
bourgeois. Est-ce que vous ne savez pas qu'elle allait epouser Orio
Soranzo au moment ou il a disparu par la?"

En parlant ainsi, le citoyen de Venise indiquait d'un geste significatif
le canal des prisons qui coulait a deux pas de la tente.

"A telles enseignes, reprit un autre interlocuteur, que, dans sa folie,
elle se faisait habiller de blanc, et pour bouquet de noces mettait a son
corsage une branche de laurier dessechee.

--Qu'est-ce que cela signifiait? dit le premier.

--Ce que cela signifiait? je m'en vais vous le dire. La premiere femme
d'Orio Soranzo avait ete amoureuse du comte Ezzelin; elle lui avait donne
une branche de laurier en lui disant: Quand la femme que Soranzo aimera
portera ce bouquet, Soranzo mourra. La prediction s'est verifiee. Ezzelin
a donne le bouquet a sa soeur et Soranzo s'est evapore comme tant
d'autres.

--Et que le doge n'ait rien dit et ne se soit pas inquiete de son neveu!
voila ce que je ne concois pas!

--Le doge? le doge n'etait dans ce temps-la que l'amiral Morosini; et
d'ailleurs qu'est-ce qu'un doge devant le conseil des Dix?

--Par le corps de saint Marc! s'ecria un brave negociant qui n'avait
encore rien dit, tout ce que vous dites la me rappelle une rencontre
singuliere que j'ai faite l'an passe pendant mon voyage dans l'Yemen.
Ayant fait ma provision de cafe a Moka meme, il m'avait pris fantaisie de
voir la Mecque et Medine.

"Quand j'arrivai dans cette derniere ville, on faisait les obseques d'un
jeune homme qu'on regardait dans le pays comme un saint, et dont on
racontait les choses les plus merveilleuses. On ne savait ni son nom ni
son origine. Il se disait Arabe et semblait l'etre; mais sans doute il
avait passe de longues annees loin de sa patrie; car il n'avait ni ami ni
famille dont il put ou dont il voulut se faire reconnaitre. Il paraissait
adolescent, quoique son courage et son experience annoncassent un age plus
viril.

"Il vivait absolument seul, errant sans cesse de montagne en montagne, et
ne paraissant dans les villes que pour accomplir des oeuvres pieuses ou de
saints pelerinages. Il parlait peu, mais avec sagesse; il ne semblait
prendre aucun interet aux choses de la terre et ne pouvait plus gouter
d'autres joies ni ressentir d'autres douleurs que celles d'autrui. Il
etait expert a soigner les malades, et, quoiqu'il fut avare de conseils,
ceux qu'il donnait reussissaient toujours a ceux qui les suivaient, comme
si la voix de Dieu eut parle par sa bouche. On venait de le trouver mort,
prosterne devant le tombeau du prophete. Son cadavre etait etendu au seuil
de la mosquee; les pretres et tous les devots de l'endroit recitaient des
prieres et brulaient de l'encens autour de lui. Je jetai les yeux, en
passant, sur ce catafalque. Quelle fut ma surprise lorsque je reconnus...
devinez qui?

--Orio Soranzo? s'ecrierent tous les assistants.

--Allons donc! je vous parle d'un adolescent! C'etait ni plus ni moins que
ce beau page qu'on appelait Naama; vous savez? celui qui suivait toujours
et partout messer Orio Soranzo, sous un costume si riche et si bizarre!

--Voyez un peu! dit le premier bourgeois, il y avait beaucoup de mauvaises
langues qui disaient que c'etait une femme!"

FIN DE L'USCOQUE.





End of the Project Gutenberg EBook of L'Uscoque, by George Sand

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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