The Project Gutenberg EBook of Une histoire d'Amour, by Paul Mariton

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Title: Une histoire d'Amour, George Sand and A. de Musset,
       Documents indits - Lettres de Musset

Author: Paul Mariton

Release Date: October 6, 2004 [EBook #13622]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE HISTOIRE D'AMOUR ***




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PAUL MARITON


Une
Histoire d'Amour

GEORGE SAND ET A. DE MUSSET

DOCUMENTS INDITS--LETTRES DE MUSSET

1897






A MADAME

LA VICOMTESSE DE VARINAY

QUI M'A DEMAND DE LUI CONTER CETTE HISTOIRE D'AMOUR

_Son respectueux ami_.

P.M.



INTRODUCTION

L'extraordinaire curiosit qui tout  coup ramne l'attention sur le
roman d'amour de George Sand et de Musset porte son enseignement. Les
dernires coles littraires achvent de fatiguer le public. La vie dans
l'art reprend ses droits. Les potes de l'idal et de la passion, mme
les romantiques, mme les prcheurs d'utopies, sont soudain relus et
aims par la gnration qui s'avance. Lamartine a reconquis sa royaut
sur les mes. George Sand et Musset renatraient-ils d'un semblable
abandon? Voil deux incontestables gnies. Leur clat s'embrumait depuis
un quart de sicle; mais pour les ressusciter  la gloire, ce soleil
des morts, veillait sur les deux ombres une histoire d'amour.

On la connaissait vaguement, cette histoire. Les deux amants avaient
pris soin d'en entretenir le public dans leurs oeuvres. Encore que
mystrieuse, elle constituait le plus clair de leur lgende. Et en
dehors mme de l'art, on continuait de les aimer. Car, bien plus que
pour le dernier sicle, l'nigmatique et fameux roman de Mme d'Houdetot
et de Jean-Jacques (dont on ne saura rien de prcis tant que la famille
d'Arbouville refusera de publier les lettres de Rousseau), l'aventure
d'amour de George Sand et de Musset sera le grand roman de notre sicle.
La _Confession_ et les _Nuits_, les contes passionns de Llia et le
thtre en libert de Fantasio, ont troubl et sduit trois gnrations.

On disait du pote, du pote de la jeunesse, que l'amour d'une femme
avait veill son gnie, pour le faire mourir. On savait aussi que cette
matresse qui voulait tre belle, et ne savait pas pardonner avait
aurol la plus glorieuse carrire, d'une vieillesse entoure de
vnration. On n'osait franchement plaindre l'un ni excuser l'autre.

Aprs la mort du pote, George Sand la premire avait prtendu se
justifier. Paul de Musset rpondit pour son frre et d'autres tmoins
se mlrent de la querelle: accusation et dfense parurent galement
suspectes. On attendait donc que le temps permt d'exhumer les papiers
intimes. Aprs soixante-deux ans, le mystre s'est dvoil.

Deux articles fort documents ont paru cet t, qui jetaient des lueurs
nouvelles sur ces misres de potes: l'un de M. le vicomte de Spolberch
de Lovenjoul, l'rudit bibliophile belge, tout sympathique  George
Sand, l'autre de M. Maurice Clouard, un fervent de Musset, ce qui
semblerait nous dsigner ses prfrences. Mais leurs conclusions
s'accordent mal avec les dernires rvlations.

Tout rcemment, j'ai traduit et publi le journal intime du docteur
Pagello, o il est d'abord cont comment George Sand lui dclara son
amour, dans la chambre mme de Musset gravement malade  Venise. La
dclaration indirecte et encore indcise de la romancire au mdecin[1]
tait publie  son tour par M. le docteur Cabans, au cours d'une
interview de Pagello lui-mme, laquelle confirmait de tout point les
assertions du journal, plus prcis encore pour tre  peine postrieur
aux vnements voqus.

Ce journal m'avait t confi il y a six ans. Je ne l'ai fait connatre
qu'aprs avoir acquis la preuve qu'il n'tait pas absolument indit. Si
Pagello est discret sur son bonheur pendant la fin du sjour de Musset,
il ne dissimule pas quelle sorte d'amour lui avait offert George Sand.
On n'avait jusqu'ici que de vagues donnes sur ce point.

[Note 1: J'en avais donn une phrase qui peut la rsumer: Je t'aime
parce que tu me plais; peut-tre bientt te harai-je.]

Pour clairer ces demi-confidences, j'ai cru pouvoir, sans
indlicatesse, citer aussi de longs fragments d'une lettre indite de
George Sand  Pagello, o elle ne dissimule rien de leurs relations.
Cette lettre, dont j'avais pris copie sur l'autographe (ceci pour ceux
qui ont sembl douter de l'authenticit de mes pices), apportait le
premier document dcisif sur l'infortune de Musset _avant son dpart de
Venise_.

Plusieurs ont jug bon de dclarer indiscrtes ces rvlations, alors
que Musset et George Sand ont commenc eux-mmes  en faire confidence
au public. J'ai cru inutile pourtant de donner certains passages plus
intimes de la lettre cite, qui n'eussent plus laiss de doutes sur la
nature de cette liaison. Le Don Juan fminin qu'tait George Sand, sans
se montrer impitoyable quand il cessait d'aimer, s'obstinait nanmoins,
tout dpourvu qu'il tait de scrupules,  drouter la curiosit sur
la lgende de ses victimes. Pourquoi refuser  Musset d'tre sorti en
galant homme d'un amour qui fut galement fatal  tous ceux qui en ont
got?...

Peut-tre y avait-il mauvaise grce  s'attacher ainsi  la
dmonstration des torts d'une femme. Mais la vie de George Sand
n'est-elle pas la raison mme de son gnie? Et ce gnie, instinctif,
abondant, romantique et dclamatoire, ne doit-il pas autant  son
temprament qu' son atavisme et  son ducation? Ce qu'il y a de
meilleur en moi, c'est les autres, crivait-elle (ou  peu prs), 
Flaubert. Et dernirement, Mme Clsinger, justement froisse de ce
soudain talage d'intimits, qui est une des ncessits de la gloire, ne
disait-elle pas  ce propos: Pour moi, le sentiment qui a guid ma mre
et dtermin ses actes, c'est l'horreur de la solitude. Il lui fallait
autour d'elle du mouvement, quelqu'un  qui parler, sur qui se reposer,
et quelqu'un  protger....

Nul doute que la bont sereine dont s'enveloppa la vieillesse de cette
orageuse nature,--plus belle encore dans ses orages,--ne l'absolve aux
yeux du moraliste, des inquitudes de ses jeunes annes. Ses erreurs du
moins relvent aujourd'hui de l'histoire littraire: pourquoi ne pas les
constater?

Un grand tumulte de presse accueillit ces rvlations. Ce fut
l'vnement du jour, la question littraire  la mode. Sandistes et
Mussettistes pilogurent sur l'aventure de Venise, cependant que
maints chroniqueurs, tout en y trouvant le plus rare profit de copie,
criaient au scandale, et suppliaient qu'on n'apprt pas davantage au
public que ses grands hommes avaient t aussi des hommes.

L'ombre de Llia vit se lever pour elle une arme de paladins. Pendant
quelques jours, la mmoire de son pote resta sans dfenseurs. M. mile
Aucante, ancien secrtaire de George Sand (et lgataire de ses lettres 
Alfred de Musset), protesta dans les journaux contre la lgende de son
infidlit. Il dclara formellement que la Correspondance donnerait
la preuve crite de la main de Musset que George Sand ne l'avait pas
trahi.--Ces lettres pouvaient-elles apporter une telle preuve? Nous en
connaissions dj quelques fragments par une fine monographie de Musset,
qu'avait publie Mme Arvde Barine, tel cet tonnant passage d'Elle 
Lui: O cette nuit d'enthousiasme, o, _malgr nous_, tu joignis nos
mains, en nous disant: Vous vous aimez et vous m'aimez, pourtant. Vous
m'avez sauv me et corps.

Or M. mile Aucante ne possdait que les lettres de George Sand, et Mme
Lardin de Musset s'opposait nergiquement  la publication de celles de
son frre.... D'ailleurs, qu'eussent prouv, contre l'infidlit de son
amie, les pages suppliantes, craintives, qu'arrachait  Musset, dans sa
dbilit devant l'amour, la subtile psychologie d'une matresse qui,
sans perversit peut-tre, mais toujours incapable de s'avouer une
faiblesse, tait parvenue  suggrer  sa victime des paroles de
reconnaissance?... Car voil le cas intressant de cette banale
aventure.

  C'tait un mal vulgaire et bien connu des hommes....

Et moi-mme, racontant pour la premire fois la Vridique histoire des
Amants de Venise, j'avais cru devoir tenir moins compte des fragments
singuliers de ces lettres du malheureux pote, que de l'honnte mmorial
de Pagello et des aveux intimes de George Sand.

La restitution de cette histoire, dsormais prcise quant aux faits,
restait donc nigmatique quant aux psychologies tourmentes qui les
avaient conduits. Les rvlations continurent. _La Revue de Paris_
publia les lettres de George Sand  Musset. On en mena grand bruit. Il
n'est pas douteux qu'un retour de l'opinion ne se produisit alors en
faveur de Llia. La mme revue donna ensuite ses lettres  Sainte-Beuve.
Elles prcisaient des expriences antrieures  la liaison avec Musset,
qui permettaient la dfiance. Cette fois l'opinion fut dfavorable 
George Sand.

Maintenant, qu'apporte ce livre? Une histoire, serre d'aussi prs que
possible, de cette attachante aventure d'amour, un expos synthtique
de la vie des deux grands crivains depuis leur rencontre jusqu' leur
sparation. Les lettres de Musset, jusqu'ici compltement indites,
m'ont t libralement prtes par la soeur du pote, Mme Lardin de
Musset, qui garde le culte pieux de sa mmoire. Quelle reoive ici
l'hommage de ma respectueuse gratitude. Elle est convaincue que son
frre Paul, autant dans sa Biographie d'Alfred de Musset que dans son
roman, _Lui et Elle_, n'a pas une seule fois trahi la vrit. Nous la
rechercherons aussi, aid de tous les documents nouveaux que nous allons
produire.

Y avait-il ncessit ou intrt  exhumer dans ses dtails un pisode
intime vieux de soixante ans?--J'estime que sans encourir un reproche
quelconque d'indiscrtion ou d'indlicatesse on a droit, pour les
grandes oeuvres,  remonter aux sources secrtes de leur gnration.
Sainte-Beuve lui-mme nous a appris  ne pas isoler l'oeuvre de la vie.
O s'arrte la biographie d'un grand homme? L o elle cesse de nous
intresser, c'est--dire d'tre ncessaire  l'explication de ses
chefs-d'oeuvre.

Dcembre 1896.



SOMMAIRE

I.--GEORGE SAND ET ALFRED DE MUSSET EN 1833.

II.--GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin 1833).

III.--LES PREMIRES AMOURS DE GEORGE SAND ET DE MUSSET (juin-dcembre
1833).

IV.--LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars 1834).

V.--LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A VENISE (avril-aot 1834).

VI.--LE RETOUR DE MUSSET.--CORRESPONDANCE ENTRE PARIS ET VENISE
(avril-aot 1834).

VII.--GEORGE SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS (aot-octobre 1834).

VIII.--LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars 1835).

IX.--APRS LA RUPTURE.--LA LGENDE.



UNE HISTOIRE D'AMOUR



I

George Sand et Alfred de Musset se sont connus au mois de juin 1833.
Diversement clbres, mais jeunes tous deux et gaux de gnie, quels
talents et quelles mes allaient-ils rapprocher?

Musset n'a pas vingt-trois ans. C'est dj l'auteur des _Contes
d'Espagne et d'Italie_ et du _Spectacle dans un fauteuil_, le pote
de _Don Paez_ et de _Mardoche_, de _la Coupe et les Lvres_ et de
_Namouna_. Ce classique nglig qui sort du Cnacle d'Hugo, effare en
mme temps la vieille cole et la nouvelle. Il vient de donner les
_Caprices de Marianne_ et achve d'crire _Rolla_.

Au plus fort du Romantisme, il a ramen l'esprit dans la posie
franaise. Il apporte cette insolente et bien vivante preuve qu'on
peut tre un crivain de gnie, rien qu' traduire une sensibilit
frmissante, quand elle est servie par un got inn. Chose aile et
divine et lgre, son talent ne semble point d'un professionnel. Ce
grand pote est un dilettante, une abeille qui fait son miel de mille
fleurs. Mais de toutes ces fleurs exotiques dont il a savour l'arme,
il rapporte un miel bien  lui, bien franais. Que lui importe ce qu'on
qualifie d'originalit! Ces entranements de l'opinion ne prouvent bien
souvent que mpris du gnie en faveur du talent... Si sa voix devient
l'cho mlancolique des jeunes mes de son milieu et de son temps, il
n'aspirera pas plus haut. En ne chantant que pour lui-mme, il chantera
au nom de tous.

Si restreint qu'en soit l'espace, il prfre sa fantaisie  tout ce
qui peut brider l'indpendance d'enfant gt qui fait le naturel et le
charme de son esprit,--mme la recherche trop prcise de pittoresque,
mme les conceptions trop hautes de la philosophie. Il en fera toujours
le sacrifice  ce got lger mais sr, conscient de sa valeur franaise,
qui se contente de sentir harmonieusement. Oui, surtout, me franaise,
franaise, jusqu' l'agacement, coeur loyal, esprit fin et de race
toujours, lgant et hautain dans sa fminine faiblesse, ce pote qu'on
a voulu nous faire prendre pour un don Juan de tavernes et de mauvais
lieux.

L'homme d'amour qu'il nous peindra, en ne racontant que lui-mme, n'est
si humain, entre tous ceux de nos potes, que parce qu'il est le plus
faible. On a dit de Musset qu'il tait le grand pote de ceux qui
n'aiment pas les vers. C'tait avouer qu'il a touch le coeur de tous,
ce libertin  l'me mystique, ce dbauch assoiff d'amour pur, ce
spirituel et ce triste. Un jeune homme d'un bien beau pass, l'avait
ironiquement jug Henri Heine. Il l'avait pourtant bien compris, lui qui
a tout compris, le jour qu'il crivait: La Muse de la Comdie l'a bais
sur les lvres, la Muse de la Tragdie, sur le coeur.

La vie et le gnie de Musset sont tout entiers dans sa jeunesse. La
jeunesse lui semblait sacre, comme l'unique raison de la vie et sa plus
certaine beaut. C'est pourquoi il n'a d'autre histoire que celle de son
coeur.

Quand il rencontre George Sand, c'est encore l'enfant sublime, et dj
l'enfant perdu. Mais le profond du coeur n'est pas atteint. Certes, il a
vcu sans trop de mesure, parfois mme il a fait parade de ses
dbauches de jeunesse. Mais il entre dans ce snobisme un peu de la mode
romantique, cette recherche du fatal et de l'trange, qui lui a inspir
son premier livre si peu connu, _l'Anglais mangeur d'opium_ (adapt de
Thomas de Quincey)[2].

[Note 2: _L'Anglais mangeur d'opium,_ traduit de l'anglais par A. D.
M., 1 vol. in-18. Paris, Marne et Pincebourde, 1828.]

George Sand, trente ans plus tard, dans une lettre  Sainte-Beuve,
crira: Pauvre enfant! _il_ se tuait! Mais _il_ tait dj mort quand
_elle_ l'avait connu! _Il_ avait retrouv avec _elle_ un souffle, une
convulsion dernire[3]!...

[Note 3: Lettre publie par le vicomte de Spolberch de Lovenjoul.
_Cosmopolis_ du 1er juin 1896.]

Ce n'tait que rancune contre Paul de Musset: _Lui et Elle_ venait de
paratre (1861) en rponse  _Elle et Lui_.

Si le pote a abus de la dbauche, il est rest gnreux, comme sont
les faibles. Dj son gnie est mr pour les grands cris humains.
L'esprit gai et le coeur mlancolique, il n'a qu'effleur les joies et
les douleurs du vritable amour. Voici venir la passion qui transformera
son me, qui, purant et levant ses qualits natives, lui arrachera des
cris immortels.

George Sand touche  la trentaine. Elle a aussi sa lgende; mais
celle-ci a dpass les bornes d'un cnacle. Elle est clbre pour sa vie
indpendante dans un mariage qu'elle n'a pas rompu, pour ses allures
d'androgyne, son got des paradoxes sociaux, sa liaison avec Jules
Sandeau, leur livre (_Ros et Blanche_, sign Jules Sand), ses livres
surtout, _Indiana_ et _Valentine_. Elle achve _Llia_ qui va mettre le
sceau  sa gloire future.

Ce n'est pas ici le lieu de conter la premire jeunesse de George Sand.
On nous en a donn rcemment un tableau qui semble vridique[4], 
l'aide de sa correspondance inconnue et de cette _Histoire de ma vie_,
o elle-mme nous a dit ses premires annes, avec une sincrit qu'on
ne peut mettre en doute et un incomparable charme. Il faut cependant la
rsumer en quelques traits, pour expliquer les influences qui ont rgi
sa vie.

[Note 4: S. ROCHEBLAVE, _George Sand avant George Sand_, dans la
_Revue de Paris_ du 15 mars 1896.]

Petite-fille du receveur-gnral Dupin de Francueil et d'une btarde de
l'aventureux et brillant Maurice de Saxe,--femme indulgente et fine,
 l'esprit fort et cultiv, aeule d'ancien rgime, qui fut sa vraie
ducatrice,--elle est ne des amours d'un soldat, leur enfant prodigue,
avec la fille d'un oiseleur.

Entre sa grand'mre aristocrate et sa mre reste trs peuple, elle
fut tiraille et trouble dans ses jeunes tendresses. Le couvent
des Augustines de Paris, o on la mit de bonne heure, dveloppa ses
penchants mystiques. De retour  Nohant, ces souvenirs religieux,
l'influence contraire de sa grand'mre et du bonhomme Dechartres, qui
avait t le prcepteur de son pre, des lectures enthousiastes
de Chateaubriand et de Rousseau, enfin le sentiment de la nature,
qu'veillaient en elle ses promenades dans la _Valle Noire_, ce paysage
du Berry qu'elle a fait lgendaire, s'amalgamrent dans cette me pour
former son gnie rveur et passionn, mlancolique et oratoire, pour
alimenter sa verve descriptive, abondante comme une source, vers les
grands horizons, pourtant dsenchants, du plus invincible optimisme.

Mme Dupin de Francueil tant morte, elle passait quelque temps chez sa
mre,  Paris, puis se mariait. L'homme qu'elle pousait (1822), dans
l'espoir, de l'amour, mais sans enthousiasme, M. Casimir Dudevant, fils
naturel d'un colonel baron de l'Empire, avait t lui-mme soldat.
Jeune encore, mais de peu d'imagination, il ne tardait pas  se laisser
enliser par la vie rurale.

On peut croire qu'il fut longtemps sans souponner la valeur
d'intelligence et de sensibilit de sa compagne. Il devait bientt
cesser de lui plaire, pour un prosasme peut-tre sermonneur, qui
heurtait chez elle de vifs penchants  l'exaltation romantique.

Buvait-il plus que de raison et tait-il aussi brutal qu'on l'a laiss
entendre? Nous ne le rechercherons pas. Du moins le sjour de Nohant
pesait-il  la jeune femme, malgr les frquents voyages  l'aide
desquels son mari s'ingniait  la distraire. Au cours d'une de ces
absences, souvent fort prolonges, Aurore Dudevant rencontrait 
Bordeaux, revoyait a Cauterets, l'homme qui lui a rvl l'amour.

C'tait un jeune magistrat, M. Aurlien de Sze, dont le grand sens
et l'honntet retardrent de six ans,--les six ans que dura cette
affection platonique,--la crise qui fera quitter son foyer  celle qui
sera George Sand. Mais nous ne pouvons nous attarder sur cette priode
de sa vie, d'ailleurs incompltement explore.

La monotone compagnie de M. Dudevant lui devenait insupportable.

Aprs neuf ans de mariage et sans vouloir s'avouer l'inquitude de
ses sens,--elle affecta toujours de n'en pas convenir,--elle s'tait
violemment avise que l'heure tait venue de vivre  sa fantaisie, sans
pourtant rompre tout  fait.

Un beau matin, sur le premier prtexte, elle se montre offense, dclare
son intrieur intolrable et demande une pension, pour partager sa vie
entre Paris, o elle fera mtier d'crire, et Nohant, o elle retrouvera
ses enfants. M. Dudevant accepte, rsign, et en janvier 1831, la jeune
femme, ivre d'air libre et d'esprance, dbarque au quartier Latin o
l'attend un petit groupe ami d'tudiants berrichons.

Alors commence cette existence en partie double, bourgeoise et range en
Berry, prs de ses enfants, trois mois sur six, singulirement mancipe
les trois mois suivants  Paris.--Dj s'tablissait sa lgende. La
chtelaine patiente et rveuse de Nohant se transformait en un tudiant
imberbe, aux longs cheveux boucls, coiffs d'un bret de velours, noir
comme eux, vtu d'une redingote de bousingot, arborant la cravate rouge,
et toujours la cigarette aux lvres.

Son costume tait, d'ailleurs, la moindre de ses liberts. A peine
dissimulait-elle, dans sa socit de Paris, sa liaison avec Sandeau. Si
elle essaie de se justifier de cette indpendance dans _l'Histoire de ma
vie_,--trange histoire, en effet, dont le malheureux Chopin disait
 Delacroix qu'il la dfiait bien de l'crire, et qui n'est plus que
rticences au moment o on y cherche des rvlations,--du moins sa
correspondance l'accable. Non pas ses lettres dfrentes  sa mre, Mme
Dupin, ou passionnes de tendresse  son fils, mais celles  ses amis
berrichons, ses compagnons de Paris, Alphonse Fleury, Charles Duvernet,
 l'effarouch Boucoiran lui-mme, son confident de la premire heure,
lettres o un furieux amour de libert quand mme, voire de bohme,
clate entre les lignes... Mais on jasait d'elle maintenant  la Chtre.
Agace, elle prit ses coudes franches.

Sa liaison avec Jules Sandeau dura trois ans. L'histoire en est encore
imparfaitement connue: nous savons qu'elle reprit elle-mme chez lui sa
correspondance, aprs la rupture, et la brla. On a dit qu'elle l'avait
aim tendrement, croyant s'engager pour la vie... Ses premires
aventures d'amour nous dcouvriraient plutt son cerveau que son coeur.
Aprs Sandeau, elle essaya d'autres liaisons qui furent malheureuses ou
vaines, telles que celles avec Mrime et Gustave Planche, a crit son
confident Sainte-Beuve[5]. C'est encore l'tudiante, la frondeuse de
tous prjugs, double scandale, qui la poursuivra longtemps. Elle
demeure volontiers l'amie de ceux qu'elle a quitts, sachant vite se
ressaisir. Mais dj le fond est dsenchant. Avec Musset enfin, elle
espre atteindre au bonheur. Pas plus avec lui, pourtant, que plus tard
avec Michel de Bourges, un haut esprit, son matre, qu'elle aimera
jusqu' l'adoration, et avec Chopin qui, lui, mourra de son amour,
elle ne trouvera la paix du coeur, qu'elle souhaite,--sans la chercher
peut-tre, car la loi du gnie, ce deuil clatant du bonheur, comme
disait Mme de Stal, est de la contrarier toujours. Mais sa rencontre
avec Musset, lui rvlant les affres de l'amour, initiera le psychologue
aux ressorts de cette me complexe.

[Note 5: Note annexe aux lettres que lui crivit George Sand. _Cf_.
vicomte de Spolberch de Lovenjoul, _les Lundis d'un chercheur_, p. 173,
in-8; Calmann Lvy, 1894.]

Un profond instinct maternel dborde sur ses passions de femme, les
transformant. Maternelle un peu  la faon de Mme de Warens, elle l'est
avec moins de mollesse, avec tout son gnie actif, abondant, fier et
triste. Elle a laiss ruisseler une imagination ardente et pratique 
la fois, dans toute son oeuvre,--cet immense miroir de la nature et
de l'amour o son instinctive indulgence se prodigue jusqu' sembler
indiffrente  tout. Bonne pour tous, en effet, ce qui l'aura faite
si cruelle pour quelques-uns. prise d'amiti jusqu' y sacrifier sa
dignit mme; amante pour tre plus amie, a-t-on dit; incapable de
chagriner longtemps personne, et s'abandonnant toute pour l'viter; mais
terriblement femme aussi, et conduite par une inexorable fantaisie.

Sa libre ducation avait mis en elle les germes d'une erreur qui fait de
son oeuvre un long sophisme. Une excessive piti de la femme lui
donna de bonne heure l'obsession de l'galit des sexes. Cette piti
ddaigneuse n'allait pas sans une intime colre contre les immunits de
l'homme. Elle mprise la femme, qu'elle n'a gure connue et peinte que
d'aprs elle-mme, pour ne pas comprendre que l'homme puisse attacher
tant d'importance  cet tre incohrent et faible. Elle n'est pas sans
un vif instinct de coquetterie,--qu'elle rprime le plus souvent,
par bont d'me,--ni sans certaine exprience de ses charmes. Aussi
rclame-t-elle pour son sexe tous les privilges masculins, d'o
ses revendications de l'amour libre et sa condamnation du
mariage.--Naturellement plus doue de curiosit que de temprament,
elle aventura son me romanesque dans les plus paradoxales contres
du sentiment. Sa recherche obstine de l'amiti l o elle ne pouvait
trouver que l'amour fut une autre erreur capitale de sa vie. La
confusion perptuelle qu'elle en fit, et dont tmoignent ses lettres
comme ses romans, explique les infortunes de sa jeunesse, ses
faiblesses, ses utopies. Elle pensa s'en consoler plus tard, en
cherchant  contenter son optimisme par un vague idal humanitaire. La
Nature seule put la rassrner, qui lui dicta ses vrais chefs-d'oeuvre.

Ainsi l'indpendance rgne au fond de son me, si obstine, si range
pourtant. Son grand sens pratique modre l'ivresse d'artiste qui lui
fait aimer son labeur. Elle embourgeoise tout au nom de l'idal,--car
l'idalisme rejoint le naturalisme dans une exclusive poursuite de la
vrit...

Sa nature, en somme, la fait peu aristocrate. Les rvolts ne le sont
jamais. Son travail mthodique, sa rgularit patiente, impassible
--bovine--_, faire de la copie_, parmi les plus graves agitations de
son me, prouvent chez elle une fantaisie pratique, toute d'insoumission
raisonne. Quand une passion a cess de la faire vibrer, elle s'en
dtache. Elle ne se reprit  Musset qu'au contact exaltant de sa grande
douleur... Elle redevenait orgueilleuse  sentir qu'il la lui devait!

Les prtentions aristocratiques de Musset devaient altrer de bonne
heure leur entente amoureuse. Orgueilleux de son monde, sinon de sa
naissance, le pote ddaignait la vie et l'atmosphre bourgeoises, comme
tous les artistes de race, ne se plaisant comme eux qu'avec la socit
riche et lgante, l'lite fminine, ou le vrai peuple. Le got que
manifesta de bonne heure George Sand pour les dmocrates, pour l'esprit
ouvrier, devait irriter son ami dans ses fibres secrtes. A cette
considration dont on n'a gure tenu compte, il faut ajouter le
dsquilibre physiologique du pote. Ses crises nerveuses, jamais bien
expliques, faisaient craindre pour lui la folie. On a mme parl
d'attaques d'pilepsie. Mais Mme Lardin de Musset, qui, jusqu' son
mariage (1846), n'a pas quitt son frre, m'a dmenti formellement
qu'il ait t sujet  rien de semblable. Quand clata la crise, l'un et
l'autre se sentaient-ils humilis? George Sand avait d'abord pris Musset
pour un enfant: ceci ne se pardonne gure, aux heures clairvoyantes.
Mais Musset tait un bon enfant: il passa bien vite  sa matresse
cette manie de protection. L'abus qu'elle faisait de la dclamation
sermonneuse l'agaa davantage, et surtout son obstination  potiser ses
faiblesses...

La mre du pote, qui d'abord s'tait oppose au voyage en Italie, avait
fini par consentir  confier son fils  George Sand, comme  une femme
de grand renom, plus ge que lui de six ans et relativement grave,
malgr des erreurs trop connues.

Elle prfrait pour lui ce voyage avec une amie... intellectuelle, au
sjour de Paris, nuisible  sa sant. Or, Musset entendait trouver dans
son amie mieux que l'amour d'une seconde mre. On sait que tous les
amants de Llia s'entendirent appeler ses enfants...

Si Musset se sentait de l'orgueil, elle en avait, elle en laissait voir
plus que lui. Et, sa dignit toujours en avant, elle ne savait abdiquer
le souci constant d'un labeur qui assurait l'indpendance de sa vie.

Quoique _gendelettres_ tous deux, mais plus potes qu'artistes, ils n'en
restaient pas moins jeunes et sincres. Leurs lettres n'ont pas t
crites pour la postrit; elles n'en sont que plus curieuses pour elle.
Les courts fragments cits par Mme Arvde Barine dans sa pntrante
monographie de Musset[6], avaient fait pressentir les perles que
recelait ce terreau... mlang. Pour la premire fois, on va pouvoir
juger de cette correspondance. Elle nous guidera dans l'expos du plus
fameux des romans d'amour. Mais reprenons-le  ses origines pour en
mieux prciser l'volution.

[Note 6: Les grands crivains franais: _Alfred de Musset_, in-18,
Hachette, 1894.]



II

La liaison de George Sand avec Jules Sandeau vient de finir,--comme
finiront tous les amours de Llia. Elle n'est que dsenchante, quand
Lui emporte une secrte blessure. Rarement il la dvoilera, au cours de
sa longue carrire. C'est un silencieux. Mais s'il n'en veut pas donner
confidence au public, chaque fois qu'il lui arrivera d'y faire allusion,
ce sera d'un mot dont la cruaut brve suspend tout jugement sur l'tre
d'exception qu'a t George Sand.--Le coeur de cette femme est comme un
cimetire, a-t-il dit, on n'y rencontre que les croix de ceux qu'elle a
aims.

Leur liaison a dur trois ans. Quant  elle, elle est rassasie de
l'amour. Ses amis, que la prsence de Sandeau n'avait pas rebuts, se
rapprochent. Ils ont tout crdit chez elle et plus d'autorit que jamais
sur sa vie. Avec le fidle Boucoiran, le prcepteur intermittent de son
fils, un tre bon et faible qui est et restera toujours son enfant,
son meilleur ami est Gustave Planche.

Du jour o elle fut sans amant, il est  supposer qu'il espra son tour.
Il connaissait George Sand depuis ses dbuts  Paris. De quatre ans plus
jeune qu'elle, il prenait bientt cependant, sur son ardent esprit,
par un got d'austre puriste et des connaissances qu'elle dclarait
infinies, un de ces ascendants qu'elle rechercha toujours et dont si
merveilleusement elle tira profit pour son oeuvre. Nous reviendrons plus
loin sur leurs relations. Mais ce premier signalement de Gustave Planche
dans les avatars de George Sand nous prpare  l'entre en scne de
Sainte-Beuve, chez qui le conseiller littraire va se doubler d'un
conseiller intime, d'un confident d'amour.

Il n'en a pas fait mystre: c'est  lui que nous devons de connatre
quelques-unes des lettres qu'elle lui crivit durant la priode trouble
o elle cherchait sa voie. Dans un des curieux appendices de ses
_Portraits Contemporains_,--sortes de codicilles du testament
littraire que constituent ses derniers livres[7], Sainte-Beuve a
esquiss avec plus de charme que de discrtion,--George Sand vivait
encore,--l'tat d'me de ce beau gnie fminin pendant ces six mois
critiques et dcisifs. Et il a donn  l'appui les pages intimes les
plus vraies, les plus naves et les plus modestes o elle s'ouvrait 
lui de son coeur et de son talent.

[Note 7: _Portraits contemporains_, 1868 (cinq volumes o sont
rimprims les plus anciens articles de Sainte-Beuve), t. I, p. 506-523.
Paris, Calmann Lvy.]

Ils avaient fait connaissance en janvier 1833. A la suite d'articles
publis par Sainte-Beuve sur _Indiana_ et _Valentine_[8], Gustave
Planche lui avait dit que l'auteur dsirait le voir pour le remercier.
Nous y allmes un jour vers midi; elle habitait depuis peu, et seule,
le logement du quai Malaquais. Je vis en entrant une jeune femme aux
beaux yeux, au beau front, aux cheveux noirs un peu courts, vtue d'une
sorte de robe de chambre sombre des plus simples. Elle couta, parla peu
et m'engagea  revenir. Quand je ne revenais pas assez souvent, elle
avait le soin de m'crire et de me rappeler. En peu de mois, ou mme en
peu de semaines, une liaison troite d'esprit  esprit se noua entre
nous. J'tais garanti alors contre tout autre genre d'attrait et de
sduction par la meilleure, la plus sre et la plus intime des dfenses.
Ce prservatif contre un sentiment d'amour, en prsence d'une jeune
femme qui excitait l'admiration, fut prcisment ce qui fit la solidit
et le charme de notre amiti. George Sand voulut bien me prendre 
ce moment dlicat de sa vie, o elle arrivait  la clbrit, pour
confident, pour conseiller, presque pour confesseur[9].

[Note 8: Le _National_ des 5 octobre et 31 dcembre 1832.]

[Note 9: _Portraits contemporains_, I, p. 507.]

George Sand crivait alors _Lelia_, Sainte-Beuve _Volupt_. Tous deux se
consultaient sur leurs romans. Des entretiens littraires, ils passaient
aux confidences intimes. Elle venait, de rompre avec Jules Sandeau, et 
peine libre, dans un vritable isolement moral, elle se demandait
quels amis et quel ami elle se pourrait choisir parmi tous ces visages
nouveaux de gens  rputation diverse qu'elle affrontait pour la
premire fois[10]. Sainte-Beuve s'offrit  lui prsenter ceux qu'il
frquentait et jugeait dignes d'elle. Elle refusa de connatre Musset,
mais elle eut la curiosit d'Alexandre Dumas (mars 1833). Ils se plurent
mdiocrement, semble-t-il. Vers la mme date, elle crit  Sainte-Beuve
qu'elle recevra Jouffroy de sa main, le priant de le prvenir de son
extrieur sec et froid, de son attitude silencieuse. Cette rencontre fut
encore passagre. Mais la mme lettre nous claire singulirement sur le
pessimisme qu'apportait George Sand dans ses expriences: Je crains
un peu ces hommes vertueux de naissance. Je les apprcie bien comme de
belles fleurs et de beaux fruits, mais je ne sympathise pas avec eux;
ils m'inspirent une sorte de jalousie mauvaise et chagrine... Il n'y a
pas de confiance entire possible  raliser. Les gens qu'on estime, on
les craint et on risque d'en tre abandonn et mpris en se montrant
 eux tel qu'on est; les gens qu'on n'estime pas comprendraient mieux,
mais ils trahissent.

[Note 10: _Portraits contemporains_, I, p. 511.]

Le complment de ces lettres singulirement captivantes vient de
paratre[11]. L'ensemble constitue le document le plus sr et  peu prs
unique d'ailleurs, que nous possdions sur l'tat d'me de George Sand
pendant cette crise de sa vie. Sainte-Beuve fut-il touch lui-mme
par la grce trange et le charme de cette nouvelle amie? A certaines
phrases de George Sand on pourrait le penser: Vous m'avez dit que vous
aviez peur de moi (lettre de mars). Mais s'il en fut rellement ainsi,
soit respect de l'intimit de Gustave Planche avec elle, soit crainte
d'tre rebut dans une autre attitude que celle de confesseur, soit
excessive timidit, il est hors de doute qu'il n'insista pas. Il avait
pris soin, bientt, de faire confidence  sa pnitente d'une affection
profonde et jalouse, qui le dtournait de tout autre dsir,--celle dont
il a rempli, sincrement ou non, son fameux _Livre d'amour_, dat du
mme temps pour la plupart des pices.

[Note 11: George Sand, _Lettres  Sainte-Beuve, Revue de Paris_ du
15 novembre 1896.]

Dans ces lettres de George Sand  Sainte-Beuve, il y a une lacune d'un
mois. La suite de la correspondance nous l'explique.

Une liaison avec Mrime, courte et malheureuse, en avril 1833, y est
dfinitivement rvle. On en avait chuchot jadis, mais en somme on
n'en savait rien. Le premier, M. Augustin Filon, dans son excellente
monographie du matre de _Colomba_, avait recueilli ces rumeurs.
Incidemment,  propos des annes de dissipation de Mrime, il nous
expliquait la dfiance de toute sa vie  l'gard des bas-bleus, par
cette escarmouche rapide entre lui et le plus grand d'entre eux. Le
court passage de Mrime dans les bonnes grces de Mme Sand est un fait
d'histoire littraire, crit-il, sur lequel s'est greffe une lgende
assez amusante. D'aprs cette lgende, Sainte-Beuve, voyant que Mme Sand
tait seule et souffrait de cette solitude, lui aurait donn Mrime,
et, ds le lendemain, George Sand lui aurait crit pour lui rendre et
lui reprocher ce cadeau. Il n'est pas vrai que Sainte-Beuve ait jou ce
rle trop bienveillant et qu'il ait bni l'union civile de Mrime et
de Mme Sand. Mais il est exact qu'il reut des confidence et des
plaintes[12].

[Note 12: AUGUSTIN FILON, _Mrime et ses amis_, p. 64, in-16,
Hachette, 1894.]

La vrit est que cette liaison ne fut confesse  Sainte-Beuve que cinq
mois aprs. Au ton dont George Sand la lui raconte dans ses lettres
d'aot et de septembre, quand elle a retrouv l'amour avec Musset, on
conoit les raisons de femme et de psychologue qui la lui avaient fait
dissimuler  son directeur. La rencontre fut brve et nette, digne de
l'homme raffin et prcis qu'tait Prosper Mrime. Il parat bien
l'avoir traite comme une aventure d'tudiants. Mais George Sand, qui
tait de son ge, ainsi que son gale en gnie, resta froisse et plus
tonne encore de ce ddain de sa personne et de son me. coutons ce
ressouvenir:

  ....Un de ces jours d'ennui et de dsespoir, je rencontrai un homme
  qui ne doutait de rien, un homme calme et fort, qui ne comprenait rien
   ma nature et qui riait de mes chagrins. La puissance de son esprit
  me fascina entirement; pendant huit jours je crus qu'il avait
  le secret du bonheur, qu'il me l'apprendrait, que sa ddaigneuse
  insouciance me gurirait de mes puriles susceptibilits. Je croyais
  qu'il avait souffert comme moi, et qu'il avait triomph de sa
  sensibilit extrieure. Je ne sais pas encore si je me suis trompe,
  si cet homme est fort par sa grandeur ou par sa pauvret.

  ....Je ne me convainquis pas assez d'une chose, c'est que j'tais
  absolument et compltement Llia. Je voulus me persuader que non;
  j'esprais pouvoir et abjurer ce rle froid et odieux. Je voyais  mes
  cts une femme sans frein, et elle tait sublime[13]; moi, austre
  et presque vierge, j'tais hideuse dans mon gosme et dans mon
  isolement. J'essayai de vaincre ma nature, d'oublier les mcomptes du
  pass. Cet homme qui ne voulait m'aimer qu' une condition, et qui
  savait me faire dsirer son amour, me persuadait qu'il pouvait exister
  pour moi une sorte d'amour supportable aux sens, enivrant  l'me.
  Je l'avais compris comme cela jadis et je me disais que peut-tre
  n'avais-je pas assez connu l'amour moral pour tolrer l'autre: j'tais
  atteinte de cette inquitude romanesque, de cette fatigue qui donne
  des vertiges et qui fait qu'aprs avoir ni, on remet tout en question
  et l'on se met  adopter des erreurs beaucoup plus grandes que celles
  qu'on a abjures.

[Note 13: Mme Dorval.]

  ....L'exprience manqua compltement. Je pleurai de souffrance, de
  dgot et de dcouragement. Au lieu de trouver une affection capable
  de me plaindre et de me ddommager, je ne trouvai qu'une raillerie
  amre et frivole. Ce fut tout.

  Si Prosper Mrime m'avait comprise, il m'et peut-tre aime, et
  s'il m'et aime il m'et soumise, et si j'avais pu me soumettre  un
  homme, je serais sauve, car ma libert me ronge et me tue. Mais il
  ne me connut pas assez, et au lieu de lui en donner le temps, je me
  dcourageai tout de suite et je rejetai la seule condition qui pt
  l'attirer  moi.

  Aprs cette nerie, je fus plus consterne que jamais, et vous m'avez
  vue en humeur de suicide trs relle. Mais s'il y a des jours de froid
  et de fivre, il y a aussi des jours de soleil et d'esprance.

  Puis, peu  peu, je me suis remise, et mme cette malheureuse et
  ridicule campagne m'a fait faire un grand pas vers l'avenir de
  srnit et de dtachement que je me promets en mes bons jours. J'ai
  senti que l'amour ne me convenait pas plus dsormais que des ross sur
  un front de soixante ans, et depuis trois mois (les trois premiers
  mois de ma vie assurment!) je n'en ai pas senti la plus lgre
  tentation[14].

[Note 14: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 280. Cette lettre est
(des premiers jours) de juillet 1833.]

Ces trois mois sans passion n'ont pas t trois mois de calme. Ses
confidences  Sainte-Beuve recommencent en mai; elle est grave et le
sermonne  son tour. Mais la revoil, en juin, dans un grand trouble:
son ami lui devient un refuge. A la voir s'abandonner ainsi, on est
tent de s'tonner qu'elle n'ait pas rv un instant  changer sa
vnration en tendresse. La liaison qui le garde d'elle l'aurait-elle
agace de quelque jalousie? Vraisemblablement, elle a reu de son
directeur une lettre amre. Peut-tre dj l'ennuie-t-elle. Mais elle ne
se dcourage pas. Sa plainte est longue, nerveuse et douloureuse. Elle
se dit seule, dsenchante de tout: l'amiti mme n'existe pas! Mais
Sainte-Beuve l'a rassure. Dans une lettre du 3 aot, elle semble
apaise. Quelque chose de nouveau a surgi dans sa vie.--Pour rien au
monde, lui crit-elle, je ne voudrais abuser de votre dvouement. Et
elle se fait protectrice  son tour.

Ce qui a surgi dans sa vie, c'est un nouvel amour, un amour inconnu,
tout de fracheur, de posie et de tendresse, qui lui rapporte tout 
coup les illusions de la jeunesse et de l'esprance.

Tous les biographes de Musset ont crit qu'il avait rencontr George
Sand au printemps de 1833. En ralit leurs relations ne datent que de
la fin de juin. Nous savons que Sainte-Beuve voulait ds le mois de mars
prsenter le pote  son amie, et qu'elle avait refus, le trouvant
trop... diffrent pour ses habitudes. A propos, rflexion faite,
crivait-elle, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il
est trop dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'avais plus de
curiosit que d'intrt  le voir. Je pense qu'il est imprudent
de satisfaire toutes ses curiosits, et meilleur d'obir  ses
sympathies[15]. De son ct peut-tre, Musset se dfiait de la
romancire sur sa lgende dj tapageuse. Mme Lardin de Musset me
rapporte qu'il disait alors: Elle n'a donc jamais rencontr un
homme convenable? Comme tous ses hros me dplaisent! Ces rserves
expliqueraient le retard de leur rencontre. Mais leur rencontre
tait fatale. Et sans doute un instinct secret les avertissait-il de
l'approche de la souffrance, ce vertige de l'abme, o s'veille le
gnie des potes.

[Note 15: _Portraits contemporains_, I, 510.]

Tous deux collaboraient  la _Revue des Deux Mondes_ et le groupe de
Buloz frquentait plus ou moins chez George Sand. La plus ancienne
mention de son nom sous la plume de Musset est dans une pice peu
connue, encore qu'imprime plusieurs fois: _le Songe du Reviewer[16]_.
Elle nous renseigne sur la pliade del _Revue_,  son ge d'or:

[Note 16: _Intermdiaire des chercheurs et des curieux_ du 10 oct. et
vicomte de Spolberch de Lovenjoul: _les Lundis d'un chercheur,_ in-18,
Calmann Lvy, 1894.]


  Buloz[17] est sur la grve
  Ple et dfigur;
  Il voit passer en rve
  Gerds[18] tout effar.
  La matire abonnable
  Se meurt du cholra;
  L'preuve est dtestable
  Il faut un errata.

  Il voit son typographe
  Transposer ses placards.
  Des fautes d'orthographe
  Errent de toutes parts.
  Des lettres retournes
  Flottent en se heurtant;
  Des lignes avines
  Dansent en tremblotant.

[Note 17: Franois Buloz (1804-1877) prit on 1831 la direction de la
_Revue des Deux Mondes, journal des Voyages_, pour en faire le recueil
clbre duquel son nom est insparable. De 1835  1845 il dirigea en
mme temps la _Revue de Paris_.]

[Note 18: Caissier de la _Revue_.]

3

  De tous cts aboient
  Des contresens obscurs,
  Et les marges se noient
  Dans les _dlaturs_.
  Il pleut des caractres;
  Le B manque dans tous,
  Et des pages entires
  Boivent comme des trous.

  4

  Loewe[19] a fait hritage
  De quatre millions;
  Dumas meurt en voyage
  Faute _d'Impressions_.
  Dans les filles de joie
  Musset s'est abruti;
  Ampre[20], en bas de soie,
  Pour l'Afrique est parti.

[Note 19: Loewe-Veimars (1801-1854), humoriste romantique et
diplomate, auteur du _Npenths_.]

[Note 20: J.-J. Ampre, l'historien, l'ami de Mme Rcamier.]

5

  Brizeux est  la Morgue,
  Sainte-Beuve au lutrin;
  Quinet est joueur d'orgue
  A Quimper-Corentin.
  Delcluse[21] est modle
  A l'atelier de Gros;
  Roulin[22] est infidle
  A ses choux les plus beaux.

[Note 21: Et.-Jean Delcluze(1781-1863), peintre et littrateur,
historien, critique d'art, dfenseur des doctrines classiques.]

[Note 22: Roulin avait fait dans la _Revue des Deux Mondes_ plusieurs
articles d'histoire naturelle o il tait question de choux. (Note de M.
de Lovenjoul.)]

6

  George Sand est abbesse
  Dans un pays lointain;
  Fontaney[23] sert la messe
  A Saint-Thomas-d'Aquin;
  Fournier[24] aux inodores
  Prsente le papier;
  Et quatre mtaphores
  Ont touff Barbier.

[Note 23: crivain romantique et pote, vaguement diplomate, mort
en 1837. Il signa presque toutes ses oeuvres des pseudonymes de _Lord
Feeling_ et _O'Donnoz_.]

[Note 24: Imprimeur de la _Revue_.]

7

  Cette nuit Lacordaire
  A tu de Vigny;
  Lerminier[25] veut se faire
  Grotesque  Franconi;
  Planche est gendarme en Chine;
  Magnin[26] vend de l'onguent;
  Le monde est en ruine:
  Bonnaire[27] est sans argent!!

[Note 25: Eug. Lerminier (1803-1851), philosophe et jurisconsulte.]

[Note 26: Charles Magnin, rudit et polygraphe.]

[Note 27: Le plus fort actionnaire de la _Revue_,  cette poque.
(Note de M. de Lovenjoul.)]

Nous retrouverons dans la suite plusieurs de ces noms diversement
clbres. L'un d'eux mrite de nous retenir encore. Depuis deux ans,
avant comme aprs sa courte liaison avec Mrime, George Sand, nous
l'avons dit, avait pour grand ami Gustave Planche. Il avait succd prs
d'elle  Henry de Latouche[28], dans le rle d'inspirateur, de conseiller
littraire. Nul doute qu'il n'en devint sincrement amoureux; mais elle
le maintint dans l'ordre platonique. Il avait du moins devin son gnie.

[Note 28: H. Thabaut de Latouche (1786-1851), compatriote de George
Sand et son parrain dans les lettres, eut un moment de clbrit, comme
pote, romancier, dramaturge et journaliste. Il dita les oeuvres
d'Andr Chnier en 1819.]

Elle eut un guide prcieux en ce bourru bienfaisant qui est rest comme
le type du critique intraitable et brutal. Ses livres, qu'on ne lit
plus, tiennent encore leur place dans l'volution littraire du sicle.
Avec ses dons srieux il eut la plus saine influence sur l'ducation du
got, dans son obstination ractionnaire contre les excs du Romantisme.
Mais son rle choua par la confusion mme que ses attaques laissaient
dans l'opinion, de la personnalit et de l'oeuvre de ses victimes. Vingt
ans aprs, George Sand a longuement parl de lui: Il me fut trs utile,
dit-elle, non seulement parce qu'il me fora par ses moqueries franches
 tudier un peu ma langue, que j'crivais avec beaucoup trop de
ngligence, mais encore parce que sa conversation, peu varie mais trs
substantielle et d'une clart remarquable, m'instruisit d'une quantit
de choses que j'avais  apprendre pour entrer dans mon petit progrs
relatif.

Aprs quelques mois de relations trs douces et trs intressantes pour
moi, j'ai cess de le voir pour des raisons personnelles, qui ne doivent
rien faire prjuger contre son caractre priv, dont je n'ai jamais eu
qu' me louer en ce qui me concerne[29].

[Note 29: _Histoire de ma vie_, 5e partie, ch. VI. Paris, Calmann
Lvy.]

Elle ajoute que son intimit avait pour elle de graves inconvnients,
qu'elle l'entourait d'inimitis violentes, la faisant passer pour
solidaire de ses aversions et condamnations. Dj de Latouche s'tait
brouill avec elle  cause de lui.

Cette brouille tait traduite par un article fameux, _les Haines
littraires_, qui signala l'entre de Gustave Planche  la _Revue des
Deux Mondes_[30].

[Note 30: 1831.]

On a dit que l'ombre de George Sand, Hlne de la Troie romantique,
avait pass entre lui et de Latouche.... C'est probable, malgr que
celui-ci ft d'ge  se montrer plus respectueux que son rival. Mais
rien n'autorise  penser que le conteur de _Fragoletta_ ait jamais os
hasarder une dclaration.

Toujours est-il que la frquentation de Llia donna longtemps au
critique maudit de tendres esprances. Elle affichait leur amiti
avec ostentation. Elle emmena Planche  Nohant. Les contemporains
en jasrent. Dix ans plus tard, Balzac les reprsentait sous de
transparents pseudonymes, dans son roman de _Batrix_. On y voit _Claude
Vignon_ quitter le chteau de son amie _Flicit Des Touches_ avec un
profond dsenchantement[31]. Planche lui-mme avait laiss percer cette
amertume ds le lendemain de sa dception. Cette passion fatale avait
empoisonn son me. Il s'abandonnait, dans ses jugements littraires,
 de cruels retours sur la vie. Sa critique devenait plus que jamais
acerbe.

[Note 31: Cf. _le Critique maudit: Gustave Planche_, par Adolphe
Racot, dans _le Livre_ du 10 aot 1885.]

Les lettres de George Sand  Sainte-Beuve, les dernires publies, ne
laissent plus de doute sur la mauvaise fortune de Planche. En juillet
1833, dans la crise de solitude qui la prpare  son nouvel amour, elle
crit: Je sais qu'il vaut moins que vous qui l'excusez et mieux que la
plupart de ceux qui le condamnent. On le regarde comme mon amant, on se
trompe. Il ne l'est pas, ne l'a pas t et ne le sera pas[32]. Mieux
encore,  peine est-elle prise de Musset que son ami Planche l'ennuie:
Planche a pass pour tre mon amant, peu m'importe. _Il ne l'est pas_.
Il m'importe beaucoup maintenant qu'on sache qu'il ne l'est pas, de mme
qu'il m'est parfaitement indiffrent qu'on croie qu'il l'a t.... J'ai
donc pris le parti trs pnible pour moi, mais invitable, d'loigner
Planche. Nous nous sommes expliqus franchement et affectueusement 
cet gard, et nous nous sommes quitts en nous donnant la main, en nous
aimant du fond du coeur et en nous promettant une ternelle estime[33].

[Note 32: _Revue de Paris_, du 15 novembre 1896, p. 284.]

[Note 33: _Revue de Paris_, 15 novembre 1896, p. 289.]

Ainsi l'existence de George Sand n'allait pas sans complications, quand
elle rencontra Musset.



III

Dans la biographie de son frre, Paul de Musset assure qu'il vit pour
la premire fois George Sand en un banquet offert aux rdacteurs de la
_Revue_, chez les _Frres Provenaux_. Cette runion n'a t prcise
nulle part. La premire pice authentique qui tmoigne de leurs
relations est une posie qu'Alfred de Musset adressa  George Sand, le
24 juin 1833, aprs une lecture d'_Indiana_. Elle tait accompagne d'un
billet laconique et respectueux[34]:

[Note 34: Toutes les lettres de Musset qui vont suivre sont indites.
On sait que la soeur du pote, Mme Lardin de Musset, s'est refuse
jusqu'ici  la publication de sa correspondance avec George Sand. Nous
la remercions encore de l'exception qu'elle a bien voulu faire en notre
faveur, en nous laissant cueillir le plus intressant de ces pages
intimes.

On n'a conserv aucune des lettres de G. Sand  Musset antrieures  un
billet de Venise (fin mars 1834).]

  Madame,

  Je prends la libert de vous envoyer quelques vers que je viens
  d'crire en relisant un chapitre d'_Indiana_, celui o Noun reoit
  Raymond dans la chambre de sa matresse. Leur peu de valeur m'avait
  fait hsiter  les mettre sous vos yeux, s'ils n'taient pour moi
  une occasion de vous exprimer le sentiment d'admiration sincre et
  profonde qui les a inspirs. Agrez, Madame, l'assurance de mon
  respect.

  ALFRED DE MUSSET.

  Sand, quand tu l'crivais, o donc l'avais-tu vue,
  Cette scne terrible o Noun,  demi nue
  Sur le lit d'Indiana s'enivre avec Raymond?
  Qui donc te la dictait, cette page brlante
  O l'amour cherche en vain, d'une main palpitante,
  Le fantme ador de son illusion?
  En as-tu dans le coeur la triste exprience?
  Ce qu'prouve Raymond, te le rappelais-tu?
  Et tous ces sentiments d'une vague souffrance,
  Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d'un vide immense,
  As-tu rv cela, George, ou t'en souviens-tu?
  N'est-ce pas le rel dans toute sa tristesse,
  Que cette pauvre Noun, les yeux baigns de pleurs,
  Versant  son ami le vin de sa matresse,
  Croyant que le bonheur, c'est une nuit d'ivresse,
  Et que la volupt, c'est le parfum des fleurs?
  Et cet tre divin, cette femme anglique,
  Que dans l'air embaum Raymond voit voltiger,
  Cette frle Indiana, dont la forme magique
  Erre sur les miroirs comme un spectre lger,
  O George! N'est-ce pas la ple fiance
  Dont l'Ange du dsir est l'immortel amant?
  N'est-ce pas l'Idal, cette amour insense
  Qui sur tous les amours plane ternellement?
  Ah! malheur  celui qui lui livre son me!
  Qui couvre de baisers sur le corps d'une femme
  Le fantme d'une autre, et qui sur la beaut
  Veut boire l'Idal dans la ralit!
  Malheur  l'imprudent qui, lorsque Noun l'embrasse,
  Peut penser autre chose, en entrant dans son lit,
  Sinon que Noun est belle et que le temps qui passe
  A compt sur ses doigts les heures de la nuit!

  Demain viendra le jour; demain, dsabuse,
  Noun, la fidle Noun, par sa douleur brise,
  Rejoindra sous les eaux l'ombre d'Ophlia;
  Elle abandonnera celui qui la mprise,
  Et le coeur orgueilleux qui ne l'a pas comprise
  Aimera l'autre en vain,--n'est-ce pas, Llia?

  24 juin 1833.

Les lettres qui suivent sont courtes. Le pote est all voir l'auteur
d'_Indiana_. Ils ont parl de leurs travaux. Elle crit _Llia_, lui un
pome qui sera _Rolla_. Il lui en communique des fragments: Soyez assez
bonne, ajoute-t-il, pour faire en sorte que votre petit caprice de
curiosit ne soit partag par personne.

Dans une de ses visites au quai Malaquais, Musset a t pris de crises
d'estomac violentes. George Sand lui a crit gentiment et il rpond de
mme: Votre aimable lettre a fait bien plaisir, Madame,  une espce
d'idiot entortill dans de la flanelle comme une pe de bourgmestre.
Que vous ayez le plus tt possible la fantaisie de perdre une soire
avec lui, c'est ce qu'il demande surtout. Point d'amour encore; mais
George Sand ne s'est-elle pas prise d'un peu de curiosit  cette ombre
de marivaudage?--A-t-elle fait les avances? Cette lettre de Musset le
donnerait  supposer: elle tmoigne du moins d'un degr de plus dans
leur intimit.

Je suis oblig, Madame, de vous faire le plus triste aveu: je monte la
garde mardi prochain; tout autre jour de la semaine ou ce soir mme, si
vous tiez libre, je serais  vos ordres et reconnaissant des moments
que vous voulez bien me sacrifier.

Votre maladie n'a rien de plaisant, quoique vous ayez envie d'en rire.
Il serait plus facile de vous couper une jambe que de vous gurir.

Malheureusement on n'a pas encore trouv de cataplasme  poser sur le
coeur. Ne regardez pas trop la lune, je vous en prie, et ne mourez pas
avant que nous ayons excut le beau projet de voyage dont nous avons
parl. Voyez quel goste je suis; vous dites que vous avez manqu
d'aller dans l'autre monde; je ne sais vraiment pas trop ce que je fais
dans celui-ci[35].

Tout  vous de coeur.

ALFRED DE MUSSET.

[Note 35: Une note de G. Sand sur la correspondance autographe,
attribue encore cette rflexion aux crises d'estomac de Musset (?).]

Nous sommes en juillet. George Sand a termin _Llia_. Une de ses
premires visites est pour son nouvel ami. Un matin de juillet, m'a
cont Mme Lardin de Musset, George Sand est venue voir mon frre  la
maison. Je crois que nous tions absentes, ma mre et moi. Paul jouait
du violon. Elle aperut sur le pupitre un exemplaire _d'Indiana._ Il
tait rest ouvert  un passage trs ratur de la main d'Alfred. Paul a
pens qu'elle lui avait gard rancune de ces corrections[36]...

[Note 36: L'exemplaire en question d'_Indiana_ a t conserv. On
y trouve en effet un chapitre o les pithtes sont abondamment
sacrifies. La _Revue des Deux Mondes_ du 1er novembre 1878 a cit
quelques-unes de ces corrections du pote.--Remarquons que Paul de
Musset se trompe videmment en parlant de deux lectures d'_Indiana_
faites par son frre,  trois ans d'intervalle: la premire, pour
critiquer le livre, en juin ou octobre 1832, la seconde pour crire les
vers qu'on a lus plus haut. L'autographe d'Alfred de Musset est bien
dat du 24 juin 1833.]

La supposition de Paul de Musset _(Lui et Elle)_ parat bien gratuite.
Jamais Alfred n'a fait allusion  de la jalousie littraire chez George
Sand.

Une sorte de modestie passive, faite d'indiffrence autant que de bont,
lui pargna, il faut le reconnatre, les mesquineries coutumires des
bas-bleus. Pour une fois je ne me sens pas d'accord avec Paul de Musset.
Son livre sue la vrit. Il avait t le confident unique de son frre;
il le resta toute sa vie. Mais il donne trop d'importance  la part de
la littrature dans les premires relations du pote avec George Sand.

A ce moment-l, fin de juillet 1833, ils taient tout  leur intimit
naissante. Aprs Sainte-Beuve, que George Sand avait consult  mesure
qu'elle difiait son roman, Musset, le premier, put lire _Llia_
termine. Il en avait sans doute les preuves. C'tait vers le 18
juillet[37]. Il lui crit qu'il aura lu son livre tout entier le
soir mme, et, si elle a toujours envie de grimper sur les tours de
Notre-Dame, il lui propose de l'y accompagner. Il n'est encore question
entre eux que d'amiti sincre. Cette promenade assurment n'eut pas
lieu. Le lendemain, Musset avait lu _Llia_, et voici comme il exprimait
son admiration  l'auteur,--un auteur qui tait une femme dont il se
sentait amoureux:

  ...J'tais, dans ma petite cervelle, trs inquiet de savoir ce que
  c'tait. Cela ne pouvait pas tre mdiocre, mais...--Enfin, a pouvait
  tre bien des choses avant d'tre ce que cela est.--Avec votre
  caractre, vos ides, votre nature de talent, si vous eussiez chou
  l, je vous aurais regarde comme valant le quart de ce que vous
  valez. Vous savez que malgr tout votre cher mpris pour vos livres,
  que vous regardez comme des espces de contre-parties des mmoires de
  vos boulangers, etc., etc., vous savez, dis-je, que pour moi, un livre
  c'est un homme ou rien.--Je me soucie autant que de la fume d'une
  pipe, de tous les arrangements, combinaisons, drames qu' tte repose
  et en travaillant pour votre plaisir vous pourriez imaginer et
  combiner. Il y a dans _Llia_ des vingtaines de pages qui vont droit
  au coeur, franchement, vigoureusement, tout aussi belles que celles de
  _Ren_ et de _Lara_.

[Note 37: _Llia_, imprime dans la deuxime quinzaine de juillet,
est inscrite au _Journal de la Librairie_ du 10 aot 1833; la deuxime
dition, au numro du 17 aot.]

  Vous voil George Sand; autrement vous eussiez t Madame une telle
  faisant des livres.

  Voil un insolent compliment. Je ne saurais en faire d'autres. Le
  public les fera. Quant  la joie qu'il m'a procure, en voici la
  raison.

  Vous me connaissez assez pour tre sre  prsent que jamais le mot
  ridicule: Voulez-vous ou ne voulez-vous pas? ne sortira de mes
  lvres avec vous. Il y a la mer Baltique entre vous et moi sous ce
  rapport. Vous ne pouvez donner que l'amour moral, et je ne puis le
  rendre  personne (eu admettant que vous ne commenciez pas tout
  bonnement par m'envoyer patre, si je m'avisais de vous le demander),
  mais je puis tre,--si vous m'en jugez digne,--non pas mme votre
  ami,--c'est encore trop moral pour moi,--mais une espce de camarade
  sans consquence et sans droits, par consquent sans jalousie et
  sans brouilles,--capable de fumer votre tabac, de chiffonner vos
  peignoirs[38] et d'attraper des rhumes de cerveau en philosophant avec
  vous sous tous les marronniers de l'Europe moderne. Si,  ce titre,
  quand vous n'avez rien  faire ou envie de faire une btise (comme je
  suis poli!) vous voulez bien de moi pour une heure ou une soire, au
  lieu d'aller ce jour-l chez Madame une telle faisant des livres,
  j'aurai affaire  mon cher Monsieur George Sand qui est dsormais pour
  moi un homme de gnie.--Pardonnez-moi de vous le dire en face: je n'ai
  aucune raison pour mentir.

[Note 38: _Note de G. Sand_.--Il s'tait habill en pierrot et avait
mystifi une personne qui n'tait pas, comme on l'a racont et imprim,
M. de La Rochefoucauld.]

Dj Musset est un habitu de la mansarde de Llia. Il dessine  ravir,
sinon toujours correctement du moins avec esprit, et de mordantes
lgendes accompagnent les charges qu'il fait des amis de George Sand.
On s'amuse de ces caricatures,--qu'on se disputera bientt, que les
collectionneurs s'arracheront plus tard[39].

[Note 39: On a conserv plusieurs albums de dessins, portraits
et caricatures d'Alfred de Musset. Tous sont encore indits. M. de
Lovenjoul a acquis, de la succession de Devria, la srie drolatique des
charges de Paul Foucher, le frre de Mme Victor Hugo, dont Musset avait
t le camarade au collge Louis-le-Grand (18 caricatures, de 1830 
1832), et, des hritiers de George Sand, l'album de 1833. J'en ai
la photographie sous les yeux. C'est un document prcieux pour
l'iconographie littraire. La plupart de ces dessins sont charmants,
excellents parfois, de style lgant et pur. (Il est sensible que Musset
a t impressionn par Goya, dont il a copi une eau-forte.) Huit
portraits de George Sand, assise, tendue, fumant, rvant, coutant
surtout; les portraits de son amie Rosanne Bourgoin (celui-ci
dlicieux), de sa fille Solange, de Ch. Rollinat, d'Adolphe Guroult,
de Ch. Didier, d'Alexandre Dumas, de Mrime, de Sainte-Beuve, avec des
scnes de charades en costumes et dans la manire du sicle dernier.
Nous y reviendrons. Mme Lardin de Musset possde l'album du voyage en
Italie, plein de caricatures amusantes du pote et de son amie, et de
leurs compagnons d'occasion, avec un autre album plein de souvenirs de
la valle de l'Eure et de portraits de sa famille. Plusieurs sont de
vraies oeuvres d'art.

Mme Jaubert, la marraine de Musset, avait conserv un prcieux recueil
de dessins de son filleul. Toute sa socit y figurait. On sait
qu'autour de 1840, Mme Jaubert eut le salon le plus remarquable de
Paris. Elle en a publi d'intressants _Souvenirs_ (Hetzel, 1880). Cet
album a t perdu.

Un dernier album, celui d'un cher ami du pote, Alfred Tattet,
appartient  son gendre M. Tilliard.]

Il en envoie un chantillon  son amie, une bauche de ses beaux yeux
noirs qu'il a outrags hier eu les croquant,--non sans ajouter, en
anglais, qu'il est triste aujourd'hui.

Le lendemain 28 juillet, qui est un dimanche un camarade l'a veill
pour lui montrer une violente critique des _Dbats_ sur le _Spectacle
dans un fauteuil_ et les _Contes d'Espagne et d'Italie_[40]. Mais le
pote ne s'en soucie gure; il crit  son amie qu'il a essuy son
rasoir dessus. Le voil srieusement amoureux; l'aveu de son tourment
ne doit plus tarder. On va lire la lettre charmante et trop sincre
pour tre littraire (sans doute du 29 juillet), o le pote se dclare
timidement, loyalement, d'une passion qui remplira sa vie.

[Note 40: Article sign: J.S., _Journal des Dbats_ du 28 juillet
1833.]

  Mon cher George,

  J'ai quelque chose de bte et de ridicule  vous dire. Je vous l'cris
  sottement, au lieu de vous l'avoir dit au retour de cette promenade,
  j'en serai dsol ce soir. Vous allez me rire au nez, me prendre pour
  un faiseur de phrases dans tous mes rapports avec vous jusqu'ici. Vous
  me mettrez  la porte et vous croirez que je mens: je suis amoureux de
  vous, je le suis depuis le premier jour o j'ai t chez vous. J'ai
  cru que je m'en gurirais, en vous voyant tout simplement  titre
  d'ami. Il y a beaucoup de choses dans votre caractre qui pouvaient
  m'en gurir. J'ai tch de me le persuader tant que j'ai pu; mais je
  paye trop cher les moments que je passe avec vous. J'aime mieux vous
  le dire, et j'ai bien fait, parce que je souffrirai bien moins pour
  m'en gurir  prsent, si vous me fermez votre porte.

  Cette nuit j'avais rsolu de vous faire dire que j'tais  la
  campagne; mais je ne veux pas vous faire de mystres ni avoir l'air de
  me brouiller sans sujet.

  Maintenant, George, vous allez dire: Encore un qui va m'ennuyer,
  comme vous dites. Si je ne suis pas tout  fait le premier venu pour
  vous, dites-moi, comme vous me l'auriez dit hier en me parlant d'un
  autre, ce qu'il faut que je fasse; mais, je vous en prie, si vous
  voulez me dire que vous doutez de ce que je vous cris, ne me rpondez
  plutt pas du tout. Je sais comme vous pensez de moi, et je n'espre
  rien en vous disant cela. Je ne puis qu'y perdre une amie et les
  seules heures agrables que j'aie passes depuis un mois. Mais je sais
  que vous tes bonne, que vous avez aim, et je me confie  vous, non
  pas comme  une matresse, mais comme  un camarade franc et loyal.
  George, je suis un fou de me priver du plaisir de vous voir pendant le
  peu de temps que vous avez encore  passer  Paris, avant votre voyage
   la campagne et votre dpart pour l'Italie, o nous aurions pass
  de belles nuits, si j'avais de la force. Mais la vrit est que je
  souffre et que la force me manque.

  ALFRED DE MUSSET.

L'aveu du pote n'a pas t repouss. Est-il heureux? Son amie hsite
encore. Avant de s'engager tout  fait, elle semble avoir voulu le
confesser. Il est fcheux qu'on n'ait aucune des rponses de George
Sand,  cette date... La lettre suivante de Musset tmoigne de son
angoisse devant le bonheur entrevu.

  ....Je voudrais que vous me connaissiez mieux, que vous voyiez qu'il
  n'y a dans ma conduite envers vous ni rouerie ni orgueil affect, et
  que vous ne me fassiez ni plus grand ni plus petit que je suis. Je me
  suis livr sans rflexion au plaisir de vous voir et de vous aimer. Je
  vous ai aime non pas chez vous, prs de vous, mais ici, dans cette
  chambre o me voil seul  prsent. C'est l que je vous ai dit ce que
  je n'ai dit  personne.--Vous souvenez-vous que vous m'avez dit un
  jour que quelqu'un vous avait demand si j'tais _Octave_ ou _Coelio_
  [41], et que vous aviez rpondu: Tous les deux, je crois.--Une folie
  a t de ne vous en montrer qu'un, George!... Plaignez-moi, ne me
  mprisez pas. Puisque je n'ai pu parler devant vous, je mourrai muet.
  Si mon nom est crit dans un coin de votre coeur, quelque faible,
  quelque dcolore qu'en soit l'empreinte, ne l'effacez pas. Je puis
  embrasser une fille galeuse et ivre morte, mais je ne puis embrasser
  ma mre.

[Note 41: Personnages de la comdie d'Alfred de Musset, _les Caprices
de Marianne_, publie dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 mai 1833.]

  Aimez ceux qui savent aimer, je ne sais que souffrir. Il y a des
  jours o je me tuerais. Mais je pleure ou j'clate de rire; non pas
  aujourd'hui par exemple.

  Adieu, George. Je vous aime comme un enfant.

Cette fois, la sincrit du pote a t entendue. Son aveu est bien
accueilli. Il est heureux. Le jeudi 1er aot, toutes les harpes de la
joie chantent dans son coeur:

  Te voil revenu dans mes nuits toiles,
  Bel ange aux yeux d'azur, aux paupires voiles,
  Amour, mon bien suprme et que j'avais perdu!
  J'ai cru pendant trois ans te vaincre et te maudire,
  Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire,
  Au chevet de mon lit te voil revenu.

  Eh bien! deux mots de toi m'ont fait le roi du monde.
  Mets la main sur mon coeur, la blessure est profonde;
  largis-la, bel ange, et qu'il en soit bris!
  Jamais amant aim, mourant pour sa matresse,
  N'a, dans des yeux plus noirs, bu la cleste ivresse,
  Nul, sur un plus beau front ne t'a jamais bais.

  George Sand n'ose encore se croire, se proclamer
  heureuse. Sa lettre du 3 aot  Sainte-Beuve
  est beaucoup plus calme que les prcdentes.
  Sans lui avouer pourtant son nouveau
  bonheur, elle lui laisse entendre que le jeune
  soleil de l'esprance n'est pas loin.

  Son confesseur lui a fait part des alternatives
  de son bonheur  lui, de son mystrieux amour.
  Ils veulent s'pancher mutuellement en confidences;
  mais George Sand entend ne causer
  de jalousie  personne:

....Tout ceci peut se faire par lettres; je ne veux pas que, pour m'tre
utile et agrable, vous compromettiez ce qu'il y a de plus beau et de
plus sacr dans votre existence. Qui, moi! prendre un goste plaisir
qui peut briser un coeur dvou! Non, non, je respecte trop l'amour,
_l'Amour_ comme vous crivez. Quoique j'en mdise souvent, comme je fais
de mes plus saintes convictions aux heures o le dmon m'assige, je
sais bien qu'il n'y a que cela au monde de beau et de sacr... Si
j'avais une grande peine, un subit besoin d'appui et de conseils, je
vous appellerais [42].

[Note 42: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 287.]

_Llia_ vient de paratre. Naturellement, le premier exemplaire en est
offert  Musset. Il porte cette double ddicace: sur le tome Ier: _A
Monsieur mon gamin d'Alfred,_ GEORGE; sur le tome II: _A Monsieur le
vicomte Alfred de Musset, hommage respectueux de son dvou serviteur,_
GEORGE SAND[43].

[Note 43: Ce prcieux exemplaire est en la possession de la
gouvernante]

Ils sont heureux. Aucun nuage ne trouble encore cet azur. Alfred de
Musset s'est install chez George Sand.

Parmi les habitus de sa mansarde, il a trouv Boucoiran et Gustave
Planche. Les allures un peu bien familires de ces deux personnages
n'avaient pas tard  dplaire  de Musset, Mlle Adle Colin,
aujourd'hui Mme veuve Martelet.

Aprs la chronologie tablie plus haut, des relations du pote avec
George Sand, faut-il dire ici que c'est bien  tort qu'on a prtendu que
le personnage de Stnio dans _Llia_, reprsentait Musset. M. Cabans
(_Revue hebdomadaire_ du 1er aot 1836), s'appuyant sur le ton diffrent
des deux envois pour supposer un incident survenu dans l'intervalle,
invoque l'opinion de Mme Martelet qui aurait eu jadis entre les mains
une lettre o Musset se plaignait amrement  George Sand d'tre
portraitur dans _Llia_. Cette lettre ne saurait avoir le sens qu'on
lui prte. George Sand connaissait l'oeuvre du pote: elle lui emprunta
une pigraphe, une strophe de _Namouna_ (dcembre 1832), place en
tte du deuxime volume. Mais si elle rendit quelques traits de son
caractre, ce fut pure divination. Dans une de ses dernires lettres,
en 1835, Musset lui crira: Ta _Llia_ n'est point un rve; tu ne t'es
trompe qu' la fin; il ne dort pas sous les roseaux du lac, ton Stnio;
il est  tes cts, il assiste  toutes tes douleurs... Ah! oui, c'est
moi! moi! tu m'as pressenti...

Ajoutons que cette similitude a fait attribuer plus d'une fois au pote
_l'Inno ebrioso_, le chant d'orgie de Stnio, dans _Llia_. Ainsi
M. Derome critiquant (_le Livre_ du 10 mai 1883) l'excellente
_Bibliographie des oeuvres d'Alfred de Musset_ de M. Maurice Clouard, ne
met pas en doute la paternit de ces vers.--Je ne saurais en dsigner
l'auteur. Mais si ces neuf strophes tumultueuses ne sont pas de George
Sand elle-mme, on ne peut du moins que les juger indignes du grand
pote qui crivait, dans le mme temps, _Rolla_. son dandysme. Paul de
Musset, dans une scne de _Lui et Elle_, nous les a reprsents, sous
les masques transparents de _Caliban_ et _Diogne,_ tenus  distance,
sinon tout  fait loigns, par le nouveau matre de cans.

Caliban et Diogne, ds leur entre, se donnrent le plaisir de montrer
jusqu'o allaient leurs immunits et privilges. Le premier eut soin
de tutoyer son amie et s'assit, comme elle,  la turque; le second se
coucha de son long sur le canap. Olympe, sentant que la mauvaise tenue
de ses commensaux lui pouvait nuire, s'tait aussitt releve de son
coussin et assise dans un fauteuil.

Falconey[44] ne fit point semblant de remarquer les postures malsantes
des deux rustres, et dploya ses manires de gentilhomme en affectant
une courtoisie respectueuse, dont Olympe le remercia du regard. Diogne
s'en aperut, et pour se venger, il lana quelques plaisanteries
blessantes contre les gens du faubourg Saint-Germain, sur leurs airs
d'autrefois, leurs ides surannes et leur politique rtrospective.
Edouard, nourri dans ce monde-l, l'aimait et le respectait. Il ne se
croyait point oblig de renier ses amis pour avoir acquis des talents et
de la rputation.

[Note 44: _Edouard de Falconey_, compositeur de musique: Alfred de
Musset. Voici les autres pseudonymes de _Lui et Elle: Olympe de B..._,
compositeur de musique: George Sand; _Jean Cazeau_: Jules Sandeau;
_Pierre_: Paul de Musset; _Hercule,_ troisime familier d'Olympe:
Laurens; _l'diteur:_ Buloz; _le docteur Palmeriello_: le docteur
Pagello; _Ilans Flocken_: Franz Liszt; _Edmond Verdier_: Alfred
Tallet.--C'est  tort que plusieurs (notamment Ad. Racot, article cit,
_le Livre_, n du 10 aot 1885) ont dsign, sous le personnage de
_Caliban,_ Henri de Latouche: celui-ci n'tait dj plus des familiers,
de G. Sand quand intervint Musset.]

--Ce monde que vous attaquez, dit-il  Diogne, forme une classe
considrable de la socit de Paris, et ce n'est pas la moins aimable.
Je tiens  honneur d'y tre admis et je vous demande grce pour elle.
Si vous ne la trouvez pas consquente avec le sicle o elle vit, elle
l'est avec ses principes et ses traditions.

Elle en a conserv ce qu'on remarque en elle de beau, de brave et
d'honorable. Quand on la regarde de prs, on peut s'tonner de voir tout
ce qu'un bon naturel, une probit svre, un honneur sans tache peuvent
encore faire d'un galant homme dans le sicle o nous vivons. Je
rencontre souvent dans cette compagnie des gens que j'ai reconnus pour
avoir un coeur ferme, une me noble et gnreuse, et je ne saurais dire
ce qui leur manque lorsqu'ils ont, en outre, l'esprit cultiv, beaucoup
de politesse...

--Et une tenue dcente, ajouta Olympe.

--Est-ce pour moi que vous dites cela? demanda Diogne.

--Pour vous-mme, et  vous-mme.

--Fort bien; je comprends: vous ne me trouvez pas assez bien lev pour
votre salon. Vous voulez faire maison neuve et balayer les anciens amis.
Contentez votre envie. Si vous dsirez me revoir, vous savez o je
demeure: crivez-moi.

--Je n'en suis pas en peine, rpondit Olympe: vous reviendrez bien sans
qu'on vous rappelle[45].

[Note 45: Paul de Musset, _Lui et Elle_, ch. V, p. 51. Petit in-12,
Paris, Lemerre.]

Gustave Planche tait une vieille connaissance de Musset. En dehors de
toutes questions littraires, leur antipathie rciproque datait des
suites d'un bal de 1829 ou 1830 chez Achille Devria. Ce bal tait rest
fameux. Musset y portait un ravissant costume de page Charles VI, sous
lequel l'avait portraitur le peintre lui-mme. Son ami Paul Foucher
tait en archer de la mme poque,--accoutrement sous lequel Alfred
l'avait croqu dans maintes caricatures[46]. On vantait dj les succs
d'lgance et de charme du pote de _Don Paez_ et de _Mardoche_. Gustave
Planche n'tait point sans envie, sous l'apparente quit de son me.
Sa naissance modeste ne lui donnait pas droit encore aux mmes
frquentations que la plupart des Romantiques, dans un monde dont plus
tard son talent lui et permis l'accs. Il tait de cette ternelle
caste des plbiens parvenus dans les lettres: leurs dbuts pnibles
talent un orgueil dvor de rancunes.

[Note 46: Une autre fois, chez Mme Panckoucke, Paul Foucher, toujours
dans son costume d'archer, ayant beaucoup vals avec Mme Mlanie Waldor,
un bas-bleu assez ridicule, le pote s'tait permis de clbrer cette
danse inoubliable dans une petite pice dont l'impertinence fit
scandale: _A une Muse_ ou _Une Valseuse dans le cnacle romantique,_
six strophes signes Vidocq. Le comdien Rgnier en avait reu
l'autographe de Musset lui-mme. Voir la _Gazette anecdotique_ des 15
septembre et 15 octobre 1881. Les premiers vers en donneront une ide:

  Quand Mme W...  P... F... s'accroche,
  Montrant le tartre de ses dents,
  Et dans la valse on feu comme l'hutre  la roche
  S'incruste  ses muscles ardents...

--Mlanie Waldor (1796-1871) pote mdiocre, alors matresse d'Alexandre
Dumas, serait l'inspiratrice d'_Antony._ (Cf. Ch. GLINEL, _le Livre_ du
10 oct. 1886.)]

Au bal d'Achille Devria avaient paru deux jeunes filles, Mlles
Champollion et Hermine Dubois, dlicieuses toutes deux et qu'Alfred de
Musset semblait prfrer l'une et l'autre. Il les revit plusieurs hivers
dans le mme salon. Planche, qui y tait admis maintenant, y rencontrait
Alfred de Musset. Mais il ne dansait pas. Il s'avisa de dire un soir
que, du coin o il se tenait assis, il avait vu le valseur infatigable
dposer un baiser furtif sur l'paule d'une de ses valseuses. On
en chuchota aussitt. La jeune fille reut l'ordre de refuser les
invitations de son danseur habituel. Aux regards mlancoliques de la
victime, Alfred comprit qu'elle obissait  l'autorit suprieure, et,
comme il n'avait rien  se reprocher, il demanda des explications avec
tant d'insistance qu'on ne put les lui refuser. On remonta jusqu' la
source du mchant propos. Planche essaya de nier; mais, au pied du mur,
il fut oblig d'avouer qu'il l'avait tenu. L'indignation du pre
se tourna contre lui. A la sortie du bal, ce pre irrit guetta le
calomniateur et lui donna de sa canne sur le dos[47].

[Note 47: PAUL DE MUSSET, _Biographie d'Alfred de Musset_, p. 80.
Petit in-12, Paris, Lemerre.]

L'aventure fit quelque bruit dans le Cnacle. La msaventure de Planche
excita les quolibets. Mme Lardin de Musset, m'voquant les souvenirs
de son enfance,--elle tait de beaucoup plus jeune que ses frres,--me
rapporte une plaisanterie qui fit le tour de Paris: Quand le feu de
Planche s'teint, disait-on, il ne demande plus: Donnez-moi du bois,
mais: Donnez-moi des bches. Ajoutons que c'est  Mlle Hermine Dubois
qu'Alfred de Musset adressa ses parfaites strophes: _A Ppa_, un des
plus purs joyaux de son oeuvre.

L'inimiti de Planche pour Musset devait s'accrotre avec la renomme
du pote. Il jugea ses livres selon la bienveillance qu'on peut penser.
L'amiti de George Sand pour ce nouveau venu de la gloire porta le
dernier coup  son me jalouse. Un refroidissement entre elle et Planche
est sensible ds le milieu de juillet 1833. L'excution du pauvre
_Diogne,_ que Paul de Musset nous a conte, avait immdiatement prcd
l'installation du pote au quai Malaquais. Sans se brouiller pour cela
avec Planche, George Sand le maintint dans des rapports plus rservs.
Il ne devait lire _Llia_ qu'un mois aprs Musset, huit jours aprs
l'apparition du volume, ainsi qu'en tmoigne l'envoi autographe de
l'auteur: _A Gustave Planche, son vritable ami_, GEORGE SAND, 15 aot
1833[48]. Mais cette sympathie ne lui suffisait pas. Un dpit violent
couvait, dans son me. Il espra forcer les sentiments de son amie par
une action d'clat.

[Note 48: C'est le catalogue de l'importante bibliothque romantique
de M. Noilly, vendue en 1881, qui me fournit ce document.]

Les attaques commenaient  pleuvoir sur _Llia_. L'_Europe littraire_
se signala particulirement dans ce sens. Cette publication toute
rcente publia coup sur coup deux articles signs Capo de Feuillide, o
George Sand tait violemment prise  partie[49]. Je suis trs insulte,
comme vous savez, mon ami, crivait-elle  Sainte-Beuve, et j'y suis
fort indiffrente, mais je ne suis pas indiffrente  l'empressement et
au zle avec lesquels mes amis prennent ma dfense. On m'a dit de votre
part que vous vouliez rpondre  _l'Europe littraire_ dans la _Revue
des Deux Mondes_ et dans le _National._ Faites-le donc, puisque votre
coeur vous le conseille [50]. La mme lettre est toute consacre  ses
rapports nouveaux avec Alfred de Musset et  son attitude vis-a-vis de
Planche. Elle a pris le parti de l'loigner non sans lui promettre une
ternelle estime. Mais Planche ne s'est point rsign; il ne dsespre
pas de reconqurir un coeur dont le dsir l'obsde,--fort de l'amiti
qu'on lui garde et qu'on lui a loyalement reconnue, en le congdiant
 demi. Il a rfut le premier article par une rponse  la critique
entte, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 aot; il rplique 
la seconde attaque en envoyant, le 26 aot, ses tmoins  Capo de
Feuillide. On n'en reut pas la nouvelle au quai Malaquais sans un
certain agacement. Le petit clan de la _Revue des Deux Mondes_ en fut
tout remu. Planche prit pour tmoins Buloz et M. E. Regnault; Capo de
Feuillide, MM. Lefvre et Latour-Mzeray. On se battit au pistolet; mais
la rencontre n'eut d'autre rsultat que de dplaire singulirement 
George Sand. Les journaux littraires s'emparrent de l'incident pour
s'tonner des droits que croyait avoir Gustave Planche  la dfense de
l'auteur attaqu[51]. Une _Complainte_ badine, assez spirituelle, en
vingt-quatre strophes de six vers, relatant les pisodes de ce duel, et
qui circula parmi les lettrs, lui restitue sa porte mdiocre[52]. Un
beau sonnet d'Alfred de Musset  son amie, dat de ce mois d'aot 1833,
nous renseigne sur la noble indiffrence o insultes, commentaires et
polmique laissaient l'auteur de _Llia_, alors dans la srnit de son
amour:

[Note 49: _L'Europe littraire_, numros du 9 aot (la Vie
littraire: autrefois et aujourd'hui) et du 22 aot (tude critique
sur _Llia_). Capo de Feuillide (1800-1863) tait entr  _l'Europe
littraire_ au moment de sa fondation par Victor Bohain, en 1833.]

[Note 50: Lettre du 25 aot 1833. _Revue de Paris_, numro du 15
novembre 1896, p. 288.--L'article de Sainte-Beuve ne parut au _National_
que le 29 septembre 1833.]

[Note 51: Dans une revue littraire, _le Petit Poucet_, du 1er
septembre 1833, se trouve une amusante _impression_ de l'vnement,
dont nous dtachons ces lignes: Le combat avait lieu...  cause
de _Llia_,--roman de Mme Sand selon les uns, de M. Sand selon les
autres,--dont M. Feuillide avait fait la critique dans son journal. Or,
si _Llia_ est de M. Sand, je ne sais trop  quel titre M. Planche s'est
constitu le _bravo_, le _majo_ de cet crivain. A moins que M. Sand
ne soit impotent ou cul-de-jatte, la conduite de M. Planche est
incomprhensible. Si M. Sand est une femme, ce dont il est permis de
douter en lisant _Llia_, ce rve de dvergondage et de cynisme, cette
femme doit savoir peu de gr  M. Planche de l'avoir compromise par une
dmarche beaucoup moins chevaleresque qu'inconsquente et irrflchie.]

[Note 52: _Complainte historique et vritable sur le fameux duel qui
a eu lieu entre plusieurs hommes de plume, trs inconnus dans Paris,
 l'occasion d'un livre dont il a t beaucoup parl de diffrentes
manires_, etc. Publie dans _Cosmopolis_ du 1er mai 1896, par M. le
V. de Spolberch de Lovenjoul, qui l'accompagne de cette note: Aprs
l'avoir d'abord attribue  la collaboration d'Alfred de Vigny et de
Brizeux, le vritable auteur s'tant bientt fait connatre, G. Sand
l'avait prcieusement garde et authentique de sa main.]


  Telle de l'_Anglus,_ la cloche matinale
  Fait dans les carrefours hurler les chiens errants,
  Tel ton luth chaste et pur, tremp dans l'eau lustrale,
  O George, a fait pousser de hideux aboiements.

  Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front ple,
  Tu n'as pas renou ses longs cheveux flottants;
  Tu savais que Phoeb, l'toile virginale
  Qui soulve les mers, fait baver les serpents.

  Tu n'as pas rpondu, mme par un sourire,
  A ceux qui s'puisaient en tourments inconnus
  Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus.

  Comme Desdemona, t'inclinant sur ta lyre,
  Quand l'orage a pass tu n'as pas cout
  Et les grands yeux rveurs ne s'en sont pas dout[53]!

[Note 53: _A George Sand_, sonnet trouv dans les cartons de
Sainte-Beuve, publi pour la premire fois par la _Revue moderne_ de
juin 1865.]

Bien assure maintenant de son amour et de son bonheur, George Sand
n'hsitait plus  s'en ouvrir  Sainte-Beuve. Elle lui crivait le 25
aot:

...Je me suis namoure, et cette fois trs srieusement, d'Alfred de
Musset. Ceci n'est plus un caprice; c'est un attachement senti... Il ne
m'appartient pas de promettre  cette affection une dure qui vous
la fasse paratre aussi sacre que les affections dont vous tes
susceptible. J'ai aim une fois pendant six ans[54], une autre fois
pendant trois[55], et maintenant je ne sais pas ce dont je suis capable.
Beaucoup de fantaisies ont travers mon cerveau, mais mon coeur n'a pas
t aussi us que je m'en effrayais: je le dis maintenant parce que je
le sens.

[Note 54: Aurlien de Sze, de 1825  1830: affection toute
platonique, comme en tmoigne, parait-il, un journal intime de G. Sand
que possde M. de Lovenjoul.]

[Note 55: Jules Sandeau, de 1830  mars 1833.]

Je l'ai senti quand j'ai aim P(rosper) M(rime). Il m'a repousse,
j'ai d me gurir vite. Mais ici, bien loin d'tre afflige et mconnue,
je trouve une candeur, une loyaut, une tendresse qui m'enivrent. C'est
un amour de jeune homme et une amiti de camarade. C'est quelque chose
dont je n'avais pas l'ide, que je ne croyais rencontrer nulle part et
surtout l. Je l'ai nie, cette affection, je l'ai repousse, je l'ai
refuse d'abord, et puis je me suis rendue, et je suis heureuse de
l'avoir fait. Je m'y suis rendue par amiti plus que par amour, et
l'amour que je ne connaissais pas s'est rvl  moi sans aucune des
douleurs que je croyais accepter.

Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi. Il y a bien en moi des heures
de tristesse et de vague souffrance: cela est en moi et vient de moi...
Je suis dans les conditions les plus vraies de rgnration et de
consolation. Ne m'en dissuadez pas[56].

[Note 56: _Revue de Paris_ du 15 novembre 1896, p. 288.]

Ce furent d'heureux jours, ce n'est pas de ceux-l qu'il faut parler,
a crit Musset, voquant, dans la _Confession d'un Enfant du Sicle_,
cette priode fortune de son amour[57]. La vie chez George Sand tait
joyeuse. A ct de ses dessins humoristiques, le pote nous a laiss un
croquis plaisant et facile de cet intrieur d'tudiants.

[Note 57: _Confession_, 3 et 4 parties.]

  George est dans sa chambrette
  Entre deux pots de fleurs,
  Fumant sa cigarette,
  Les yeux baigns de pleurs.

  Buloz assis par terre,
  Lui fait de doux serments;
  Solange par derrire
  Gribouille ses romans[58].

  Plant comme une borne,
  Boucoiran tout mouill
  Contemple d'un oeil morne
  Musset tout dbraill.

  Dans le plus grand silence,
  Paul[59], se versant du th,
  coule l'loquence
  De Mnard tout crott.

  Planche saoul de la veille
  Est assis dans un coin
  Et se cure l'oreille
  Avec le plus grand soin[60].

[Note 58: La fille de G. Sand, qui habitait maintenant arec sa mre.]

[Note 59: Paul de Musset.]

[Note 60: Cette pice a t publie jusqu'ici par M. Clouard _(Revue
_de Paris_ du 15 aot 1896). Les trois strophes qui suivent sont
Indites.]

  La mre Lacouture[61]
  Accroupie au foyer
  Renverse la friture
  Et casse un saladier;

  De colre pieuse
  Guroult[62] tout palpitant,
  Se plaint d'une dent creuse
  Et des vices du temps.

  Ple et mlancolique,
  D'un air mystrieux,
  Papet[63], pris de colique,
  Demande o sont les lieux...

[Note 61: La cuisinire de George Sand. ]

[Note 62: Adolphe Guroult (1810-1872), publiciste, conomiste
et politicien. Il venait de passer, comme G. Sand, par l'cole
saint-simonienne.]

[Note 63: Gustave Papet, compatriote et fidle ami de G. Sand.]

Paul de Musset nous a dcrit quelques divertissements de la socit de
ce couple gnial, vraiment heureux et jeune, qui, au lendemain de la
publication de _Llia_ et de _Rolla_[64], donnait dans son intimit des
soires de dguisement, pour l'enfantin plaisir djouer des rles.
Tel ce dner mmorable o Deburau, le clbre Pierrot des Funambules,
dguis en diplomate anglais, mystifia parfaitement le philosophe
Lerminier, sur la tte duquel Alfred de Musset, travesti en servante
cauchoise, versa, comme par maladresse, une carafe d'eau[65].

[Note 64: _Rolla_ parut dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 aot
1833.]

[Note 65: _Biographie_, pp. ll5-120.]

C'est sans doute  cet heureux mois de septembre qu'il faut rapporter ce
sonnet du pote  sa bien-aime:

  Puisque votre moulin tourne avec tous les vents,
  Allez, braves humains, o le vent vous entrane;
  Jouez, en bons bouffons, la comdie humaine,
  Je vous ai trop connus pour tre de vos gens.

  Ne croyez pourtant pas qu'en quittant votre scne
  Je garde contre vous ni colre ni haine,
  Vous qui m'avez fait vieux peut-tre avant le temps.
  Peu d'entre vous sont bons, moins encor sont mchants.

  Et nous, vivons  l'ombre,  ma belle matresse,
  Faisons-nous des amours qui n'ont pas de vieillesse,
  Que l'on dise de nous, quand nous mourrons tous deux:

  Ils n'ont jamais connu la crainte ni l'envie;
  Voil le sentier vert, o, durant cette vie,
  En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux[66].

[Note 66: Ce sonnet, comme les deux pices d'A. de Musset, cites aux
pp. 44 et 45 ont paru dans divers journaux ou revues, mais ne figurent
pas dans les oeuvres du pote.]

George fut quelques jours souffrante; Alfred la soigna tendrement. Ce
qui avait t le plus malade en elle, son coeur, n'tait plus en danger
de dsespoir et de mort. Elle l'crivait, le 21 septembre,  son
confesseur ordinaire:

Je suis heureuse, trs heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache
davantage  _lui_; chaque jour je vois s'effacer enfin les petites
choses qui me faisaient souffrir; chaque jour je vois mieux briller les
belles choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu'il
est, il est _bon enfant_, et son intimit m'est aussi douce que sa
prfrence m'a t prcieuse.... Aprs tout, voyez-vous, il n'y a que
cela de bon sur la terre[67].

[Note 67: _Portraits contemporains_, p.516.]

Voil ce qu'crivait Llia dans la sincrit de son nouvel amour. Que
devait penser Sainte-Beuve, trente ans plus tard, en recevant de la mme
femme la lettre pourtant rflchie o, dans son perptuel besoin de
justification, elle n'hsitait pas  lui dire: .... Il tait dj mort
quand _elle_ l'avait connu! Il avait retrouv avec elle un souffle, une
convulsion dernire[68]!...

[Note 68: Publie par M. de Lovenjoul, _Cosmopolis_, numro de juin
1896.]

Que devait-il penser, sinon que la femme est impitoyable du moment
qu'elle n'aime plus....

La liaison d'Alfred de Musset tait maintenant connue de tous. Install
 peu prs compltement chez George Sand depuis les premiers jours
d'aot, il y devait rester jusqu'en dcembre. Sa mre s'tait aperue
de ce changement dans sa vie: il ne faisait plus chez elle que de rares
apparitions[69]. Mais elle l'acceptait, en mre indulgente et faible,
qui se savait adore de son fils. Alfred avait vingt-deux ans; son pre
tait mort depuis dix-huit mois; sa jeune renomme autorisait cette
indpendance.

[Note 69: Mme de Musset occupait avec ses enfants--Paul, l'an,
Alfred et leur soeur Hermine,--59, rue de Grenelle, une habitation entre
cour et jardin qui a pour faade, sur la rue, la clbre fontaine de
Bouchardon.]

Vers la fin de septembre, nos amoureux sentirent le besoin d'aller
cacher leur bonheur dans la fort de Fontainebleau. Ils s'installrent
 Franchard o il passrent une quinzaine. Laurent fut admirable,
d'enthousiasme de reconnaissance et de foi, dans les premiers jours
de cette union, a crit l'auteur _d'Elle et Lui._ Il s'tait lev
au-dessus de lui-mme, il avait des lans religieux, il bnissait sa
chre matresse de lui avoir fait connatre enfin l'amour vrai, chaste
et noble qu'il avait tant rv.... Paul de Musset insiste galement
dans _Lui et Elle_ sur la prosprit de cette lune de miel. George Sand
tait alors, pour son amant, adorable de charme jeune et de tendresse.
Le souvenir de ces journes heureuses hanta souvent, plus tard, les
heures tristes de Musset: qu'tait devenue la femme de Franchard?...

Celle-ci, retraant cette existence radieuse dans la fort, assombrit
tout  coup le tableau par l'expos de querelles lgres qui devaient,
dit-elle, empoisonner leur naissant amour. D'une espce d'hallucination
qu'eut Musset, dans le ravin du cimetire, o il vit _son double_, mais
vieilli et repoussant comme un spectre de malheur, elle conclut  un
dsquilibre profond du pote, le rendant incapable de goter la vie
douce et rgle qu'elle voulait lui donner. Musset racontait lui-mme
cette vision singulire[70]; mais rien n'autorise  croire que leurs
joies furent ds lors traverses de soucis et de craintes. Les
caricatures du pote, dates de ces heureux jours d'automne, taient
toutes plaisantes. L'une d'elles reprsente George Sand  cheval, vue
de dos, et  droite la croupe du cheval de son ami de qui le chapeau
s'envole,--avec cette lgende: Admirable sang-froid du cheval nomm
_Gerds_,  la vue d'un danger imprvu.--Scne des montagnes o l'on
voit la qualit de mon chapeau et le derrire de mon oisillon.

[Note 70: Peut-tre y fait-il allusion dans la _Nuit de Dcembre_.]

Rentrs  Paris, ils passrent deux mois parfaitement paisibles. Ces
deux mois n'ont donc pas d'histoire. Paul de Musset parle d'un dner
littraire qu'ils donnrent  leurs amis, duquel taient exclus
Planche, Boucoiran et Laurens (Don Stentor ou Hercule, dans _Lui et
Elle[71]_), ce qui causa grande rumeur parmi les habitus. Ils avaient
renouvel le personnel du salon violet. Ils travaillaient aussi peu l'un
que l'autre. Dans les soires intimes du quai Malaquais, on trouvait
Alfred dessinant, George fumant force cigarettes, silencieuse, coutant
Toujours.

[Note 71: Un grand ami de G. Sand  ses dbuts. Le peintre
Bonaventure Laurens, de Carpentras(1801-1890), je suppose, qui rapporta
de Majorque (1840) o elle sjournait alors avec Chopin, des _Souvenirs
d'un voyage d'art._ On n'a rien crit des relations de George Sand
avec Laurens, tt disparu de son orbite, que Paul de Musset reprsente
pourtant comme le dvou camarade, le terre-neuve de l'tudiante (Lui
_et Elle,_ p. 19).]

Les dessins de Musset, nous l'avons dit, outre qu'ils ont une relle
valeur d'art, constituent un document iconographique et littraire
prcieux. Ils n'ont pas t publis. M. Adolphe Brisson, qui a eu la
bonne fortune de voir rcemment  Bruxelles, chez M. le vicomte de
Lovenjoul, les albums de la socit du quai Malaquais (1833-1834),
contenant portraits et charges des habitus de la mansarde de George
Sand, en a donn une intressante description, dans un rcit de sa
visite  l'rudit bibliophile belge. Passons-lui un moment la parole[72]:

Les rvlations qui viennent de se produire, la publication des lettres
de G. Sand prtent un grand intrt  ces pages crayonnes; on pntre,
en les parcourant, dans l'existence mme des deux amants; il semble
qu'on les aperoive et qu'on les entende: Musset, gamin, rieur, nerveux
 l'excs; George Sand, protectrice et maternelle. Sur le premier
feuillet, Musset a griffonn des lignes qui s'entre-croisent dans un
dsordre pittoresque et que je transcris exactement:

  _Le public est pri de ne pas se mprendre_
  CECI EST L'ALBUM DE GEORGE SAND
  _le rceptacle informe de ses aberrations mentales_
  _et autres_.

  _Je soussign, Mussaillon_ Ier,
  _dclare que mon album n'est pas si cochonn_ (sic) _que a_.
  _Celui qui a inscrit mon nom_
  _sur ce stupide album n'est qu'un vil factieux. Il est
  vexant d'tre accus des turpitudes de G. Sand_.

  MUSSAILLON Ier.

[Note 72: _Promenades et visites: le vicomte de Spolberch de
Lovenjoul_, dans le _Temps_ du 4 novembre 1896.--Faisons remarquer 
M. Brisson que l'album dcrit n'est pas l'album de Venise, lequel
appartient  Mme Lardinde Musset.]

Suivent des silhouettes, des caricatures, toutes de la main du pote et
reprsentant pour la plupart son amie, couche, debout, fumant la
pipe, accoude sur un balcon, vtue tantt  la franaise et tantt 
l'orientale. Le profil est nettement dessin et trs pur et, sans doute,
trs ressemblant, le nez lgrement busqu, la bouche sensuelle, l'oeil
imprieux[73]. Musset se divertit aussi  croquer les amis absents: la
moue ddaigneuse de Mrime, avec cette lgende: _Curvajal renfonant
une expansion;_ la face chagrine et chafouine de Sainte-Beuve, et
au-dessous: _Le bedeau du temple de Guide canonisant une demoiselle
infortune_. Il se met lui-mme en scne, les cheveux au vent, la
redingote pince  la taille, les chevilles serres dans un pantalon 
la hussarde, et il inscrit dans un coin: _Don Juan allant emprunter dix
sous pour payer son idale_ (sic) _et enfoncer Byron._ Voici plus loin
une sorte de rbus: un oeil, une bouche, une mche de cheveux, une
verrue surmonte d'un poil follet, un bonnet grec. Ce sont les traits
distinctifs de M. Buloz, ainsi qu'il appert de l'explication fournie par
Musset: _Fragments de la Revue trouvs dans une caisse vide_. Enfin,
voici des types de fantaisie, qui rappellent par leurs dnominations
grotesques le tabellion du _Chandelier_ et le futur baron d'_On ne
badine plus avec l'amour _... [74]. Je copie: Le chevalier _Colombat du
Roseau Vert_ et l'abb _Potiron de Vent du soir_ devisent en humant une
prise de tabac; le baron _Prtextt de Clair de lune_ rve en songeant
 sa belle; le marquis _Grondif de Pimprenelle_ erre dans ses jardins.
Ces croquis tmoignent d'une verve charmante et d'une imagination quasi
purile... Musset devait tre extrmement gai, quand il n'tait pas
tourment par la dbauche ou la maladie. Il tait infiniment plus jeune
de caractre que sa compagne; elle le traitait en enfant gt et le
dominait par son lyrisme sentimental qu'il avait peut-tre le tort de
prendre trop au srieux....

[Note 73: Ces portraits de George Sand sont de 1833. Ajoutons 
l'numration des suivants que va donner M. Brisson,--caricatures pour
la plupart dates de 1834,--ceux d'Alexandre Dumas, Antony-Louverture
charpentant un viol; de Charles Didier, Vadius enfonant Lucrce et,
trois charges de Paul Foucher.]

[Note 74: Ces derniers dessins,-- la plume, trs soigns, serrs
comme des illustrations du xviii sicle--sont encore de l'automne
1833.]

Mais bientt cette vie leur sembla monotone; le monde jasait trop
ouvertement de leur intimit, et ils parlrent d'aller voir l'Italie. Ce
projet caress  deux ne tarda pas  devenir une ide fixe.

Alfred de Musset sentait bien que son dpart pour l'Italie n'tait qu'
moiti rsolu tant qu'il n'avait pas obtenu le consentement de sa
mre. Un matin,--nous venions de djeuner en famille,--il paraissait
proccup. Connaissant ses intentions, je n'tais gure moins agit que
lui. En sortant de table, je le vis se promener de long en large, d'un
air d'hsitation. Enfin il prit son grand courage, et, avec bien des
prcautions, il nous fit part officiellement de ses projets, en ajoutant
qu'ils restaient subordonns  l'approbation de sa mre. Sa demande
fut accueillie comme la nouvelle d'un vritable malheur. Jamais, lui
rpondit sa mre, je ne donnerai mon consentement  un voyage que je
regarde comme une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposition
sera inutile et que tu partiras, mais ce sera contre mon gr et sans ma
permission.

  Un moment, il eut l'espoir de vaincre cette rsistance en expliquant
  dans quelles conditions ce voyage devait se faire; mais lorsqu'il vit
  que son insistance ne servait qu' provoquer l'ruption des larmes, il
  changea tout  coup de rsolution, et fit  l'instant le sacrifice de
  ses projets.--Rassure-toi, dit-il  sa mre, je ne partirai point;
  s'il faut absolument que quelqu'un pleure, ce ne sera pas toi.

  Il sortit, en effet, pour donner contre-ordre aux prparatifs de
  dpart. Ce soir-l, vers neuf heures, notre mre tait seule avec sa
  fille au coin du feu, lorsqu'on vint lui dire qu'une dame l'attendait
   la porte dans une voiture de place, et demandait instamment  lui
  parler. Elle descendit accompagne d'un domestique. La dame inconnue
  se nomma; elle supplia cette mre dsole de lui confier son fils,
  disant qu'elle aurait pour lui une affection et des soins maternels.
  Les promesses ne suffisant pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y
  employa toute son loquence, et il fallait qu'elle en et beaucoup,
  puisqu'elle vint  bout d'une telle entreprise. Dans un moment
  d'motion, le consentement fut arrach, et, quoi qu'en et dit Alfred,
  ce fut sa mre qui pleura.

  Par une soire brumeuse et triste, je conduisis les voyageurs jusqu'
  la malle-poste, o ils montrent au milieu de circonstances de mauvais
  augure[75].

[Note 75: PAUL DE MUSSET, _Biographie_, p. 121.]

Ces circonstances de mauvais _augure_, Paul de Musset les raconte dans
_Lui et Elle_: ce n'tait rien moins que le fait du treizime rang
occup dans la cour des Messageries par la voiture de Lyon qui emmenait
George et Alfred, le heurt violent d'une borne par une des roues, en
passant sous la porte cochre, et le renversement d'un porteur d'eau
en traversant le faubourg Saint-Germain... Mais le pote n'tait pas
superstitieux, et l'_oisillon_ riait de tout son coeur.



IV

Ils s'arrtrent deux jours  Lyon et descendirent  Avignon par le
Rhne. Sur le bateau, ils rencontrrent Stendhal qui rejoignait son
consulat de Civita-Vecchia. Ce compagnon inattendu les divertit quelques
jours par son esprit mordant et ses blagues de clibataire sans
prjugs. George Sand, dans l'_Histoire de ma vie_, insiste sur
l'impression  la fois agrable et pnible qu'il lui laissa. Causeur
pntrant et sans charme, observateur profond, il se moqua surtout de
ses illusions sur l'Italie. Leur descente du Rhne eut d'amusantes
pripties. Nous soupmes avec quelques autres voyageurs de choix,
crit-elle, dans une mauvaise auberge de village, le pilote du bateau
 vapeur n'osant franchir le Pont-Saint-Esprit avant le jour. Il
(Stendhal) fut l d'une gat folle, se grisa raisonnablement, et,
dansant autour de la table avec ses grosses bottes fourres, devint
quelque peu grotesque et pas joli du tout[76]. Deux dessins de Musset,
dans l'album du voyage  Venise, prsentent la charge de Stendhal,
d'abord de profil, norme et grave sous sa redingote opulente, puis
gracieux avec ses bottes fourres et son manteau  triple collet,
dansant devant une servante d'auberge. Arrivs  Avignon, il choqua
ses compagnons par d'inconvenantes plaisanteries sur un Christ de la
cathdrale. Ils se sparrent  Marseille[77].

[Note 76: _Histoire de ma vie_, cinquime partie, chap. III.]

[Note 77: Deux lettres de G. Sand sont dates de Marseille (qu'elle a
trouve stupide, comme Avignon et Lyon), des 18 et 20 dcembre 1833.
(_Correspondance_, I.)]

Musset et son amie s'arrtrent quelques jours  Gnes. Elle y eut un
accs de fivre. Une lettre de lui  sa mre nous le montre merveill
des galeries de tableaux et des jardins de cette ville. C'est durant
ce sjour de Gnes,  en croire Paul de Musset, que leur serait
malheureusement apparu le contraste de leurs natures et de leurs
ducations, dans la compagnie de deux jeunes Italiens connus sur le
bateau qui les avait amens de Marseille.

George Sand elle-mme, dans _Elle et Lui_[78], place  Gnes leurs
premiers malentendus. Mais son roman est peu prcis, quant  la
succession des tapes de leur histoire. La lassitude qu'elle reproche
ici  Laurent devant Thrse malade, doit se rapporter aux premiers
jours de Venise[79].

[Note 78: _Lui et Elle_, 83 et sq.]

[Note 79: _Elle et Lui_, 121 et sq.]

De Gnes, tous deux se rendirent par mer  Livourne. Une caricature
d'Alfred les reprsente, sur le bateau, en costume de voyageurs, _Elle_,
appuye au bastingage, la cigarette aux lvres, _Lui_, en proie au mal
de mer, avec cette lgende: _Homo sum et nihil humani a me alienum
puto_.

George Sand raconte qu'en proie aux frissons et dfaillances de la
fivre, elle visita Pise et le Campo Santo, dans une grande apathie; que
presque indiffrents  la suite de leur voyage, ils jourent  pile ou
face Rome ou Venise; qu'ils se rendirent  Venise par Florence[80]. Leur
sjour  Florence fut de courte dure, George Sand toujours malade,
et Musset proccup d'y situer un drame qu'il songeait  tirer des
chroniques locales. Ce drame est devenu _Lorenzaccio_. Ils traversrent
seulement Ferrare et Bologne, pour arriver, le l9 janvier 1834, 
Venise.

[Note 80: _Histoire de ma vie_, cinquime partie, chap. III.]

On a retrouv rcemment une saisissante page de George Sand, racontant
leur entre  Venise. C'est le premier chapitre d'un roman qu'elle n'a
pas crit; mais l'identit parfaite des personnages avec elle et son
compagnon en fait plutt un fragment de Mmoires. Le voici[81]:

[Note 81: Publi par M. de Lovenjoul. _Cosmopolis_ de mai 1896.]

  Il tait dix heures du soir lorsque le misrable _legno_ qui nous
  cahotait depuis le matin sur la route sche et glace s'arrta 
  Mestre. C'tait une nuit de janvier sombre et froide. Nous gagnmes le
  rivage dans l'obscurit. Nous descendmes  ttons dans une gondole.
  Le chargement de nos paquets fut long. Nous n'entendions pas un mot
  de vnitien. La fivre me jetait dans une apathie profonde. Je
  vis rien, ni la grve, ni l'onde, ni la barque, ni le visage des
  bateliers. J'avais le frisson, et je sentais vaguement qu'il y avait
  dans cet embarquement quelque chose d'horriblement triste. Cette
  gondole noire, troite, basse, ferme de partout, ressemblait  un
  cercueil. Enfin, je la sentis glisser sur le flot. Le temps tait
  calme et il ne me semblait pas que nous allassions vite, bien que
  trois hommes noirs nous fissent voguer rapidement. Ils faisaient entre
  eux une conversation suivie, comme s'ils eussent t au coin du feu.
  Nous traversions sans nous en douter cette partie dangereuse de
  l'archipel vnitien o, au moindre coup de vent, des courants
  terribles se prcipitent avec furie. Il faisait si noir que nous ne
  savions pas si nous tions en pleine mer ou sur un canal troit et
  bord d'habitations. J'eus, un instant, le sentiment de l'isolement.
  Dans ces tnbres, dans ce tte--tte avec un enfant que ne liait
  point  moi une affection puissante, dans cette arrive chez un
  peuple dont nous ne connaissions pas un seul individu et dont nous
  n'entendions pas mme la langue, dans le froid de l'atmosphre dont
  l'abattement de la fivre ne me laissait plus la force de chercher 
  me prserver, il y avait de quoi contrister une me plus forte que la
  mienne. Mais l'habitude de tout risquer  tout propos m'a donn un
  fond d'insouciance plus efficace que toutes les philosophies. Qui
  m'et prdit que cette Venise, o je croyais passer en voyageur, sans
  lui rien donner de ma vie, et sans en rien recevoir, sinon quelques
  impressions d'artiste, allait s'emparer de moi, de mon tre, de mes
  passions, de mon prsent, de mon avenir, de mon coeur, de mes ides,
  et me ballotter comme la mer ballotte un dbris, en le frappant sur
  ses grves jusqu' ce qu'elle l'ait rejet au loin, et, faible jouet,
  avec mpris? Qui m'et prdit que cette Venise allait me sparer
  violemment de mon idole, et me garder avec jalousie dans son enceinte
  implacable, aux prises avec le dsespoir, la joie, l'amour et la
  misre?

  Eh bien, qui me l'et prdit ne m'et pas fait reculer; je lui aurais
  rpondu par mon argument philosophique: Tout se peut! Donc, tout
  ce qui peut arriver peut aussi ne pas arriver, et tout ce qui peut
  arriver peut tre support, car tout ce qui peut tre support peut
  aussi ne pas arriver.

  Tout  coup Thodore, ayant russi  tirer une des coulisses qui
  servent de double persiennes aux gondoles, et regardant  travers la
  glace, s'cria:--Venise!

  Quel spectacle magique s'offrait  nous  travers ce cadre troit!
  Nous descendions lgrement le superbe canal de la Giudecca; le temps
  s'tait clairci, les lumires de la ville brillaient au loin sur ces
  vastes quais qui font une si large et si majestueuse avenue  la cit
  reine! Devant nous, la lune se levait derrire Saint-Marc, la lune
  mate et rouge, dcoupant sous son disque norme des sculptures
  lgantes et des masses splendides. Peu  peu, elle blanchit, se
  contracta, et, montant sur l'horizon au milieu de nuages lourds et
  bizarres, elle commena d'clairer les trsors d'architecture varie
  qui font de la place Saint-Marc un site unique dans l'univers.

  Au mouvement de la gondole, qui louvoyait sur le courant de la
  Giudecca, nous vmes passer successivement sur la rgion lumineuse de
  l'horizon la silhouette de ces monuments d'une beaut sublime, d'une
  grandeur ou d'une bizarrerie fantastique: la corniche transparente
  du palais ducal, avec sa dcoupure arabe et ses campaniles chrtiens
  soutenus par mille colonnettes lances; surmontes d'aiguilles
  lgres; les coupoles arrondies de Saint-Marc, qu'on prendrait la
  nuit pour de l'albtre quand la lune les claire; la vieille Tour de
  l'Horloge avec ses ornements tranges; les grandes lignes rgulires
  des Procuraties; le Campanile, ou Tour de Saint-Marc, gant isol, au
  pied duquel, par antithse, un mignon portique de marbres prcieux
  rappelle en petit notre Arc triomphal, dj si petit, du Carrousel;
  enfin, les masses simples et svres de la Monnaie, et les deux
  colonnes grecques qui ornent l'entre de la Piazzetta. Ce tableau
  ainsi clair nous rappelait tellement les compositions capricieuses
  de Turner qu'il nous sembla encore une fois voir Venise en peinture,
  dans notre mmoire, ou dans notre imagination.

  --Que nous sommes heureux! s'cria Thodore. Cela est beau comme le
  plus beau rve. Voil Venise comme je la connaissais, comme je la
  voulais, comme je l'avais vue quand je la chantais dans mes vers.
  Et cette lune qui se lve exprs pour nous la montrer dans toute sa
  posie! Ne dirait-on pas que Venise et le ciel se mettent en frais
  pour notre rception? Quelle magnifique entre! Ne sommes-nous pas
  bnis? Allons, voil un heureux prsage. Je sens que la Muse me
  parlera ici. Je vais enfin retrouver l'Italie que je cherche depuis
  Gnes sans pouvoir mettre la main dessus!

  Pauvre Thodore! Tu ne prvoyais pas...

Alfred de Musset prouva une joie d'enfant  se sentir  Venise. La
somptueuse inconsole, l'ternelle impratrice des lagunes, cit
dolente de ses rveries, Venise, Venise la Rouge de ses premiers chants
romantiques, lui pargna la dception qu'il avait redoute.

Il s'installa avec son amie sur le quai des Esclavons, dans un vieux
palais transform en _albergo_,  l'entre du Grand Canal, devant la
_Salute_, prs de la glorieuse place Saint-Marc. C'tait l'htel
Danieli ou _Albergo Reale_ dont le dernier occupant avait t un comte
Nani-Mocenigo[82].

[Note 82: Ancien palais Bernado-Nani.--Mme Louise Colet raconte
longuement dans son voyage en Italie (1859) ses recherches de
l'appartement de Musset et de G. Sand  l'htel Davieli: deux chambres,
sur une ruelle, aboutissant  un grand salon tendu de soie bleu fonc
qui regardait la _Riva dei Schiavoni._ Balzac aurait occup le mme
logement en 1835.--Cf. L. COLET, _l'Italie des Italiens_, t. I, p. 249.
In-18, Paris, Dentu, 1862.]

Cet illustre nom vnitien de Mocenigo se rattachait au sjour de Byron.
Jadis lord Byron avait habit un palais sur le Grand Canal--_Aveva
tutto il palazzo, lord Byron_, leur dit leur hte. Ce souvenir du pote
anglais est demeur si vivace chez Alfred de Musset que, huit ans plus
tard, on le retrouve dans son _Histoire d'un merle blanc_: J'irai 
Venise et je louerai sur les bords du Grand Canal, au milieu de cette
cit ferique, le grand palais Mocenigo, qui cote quatre livres dix
sous par jour; l je m'inspirerai de tous les les souvenirs que l'auteur
de _Lara_ doit y avoir laisss[83].

[Note 83: MAURICE CLOUARD, _Alfred de Musset et George Sand (Revue de
Paris_ du 15 aot 1896).]

Le charme dolent de Venise, la sduction nostalgique de la dernire
capitale du Rve, enivre pour jamais tous les potes qui l'ont une fois
got. C'tait le dernier voeu de Thophile Gautier d'endormir ses jours
dans un vieux palais de Venise. Ce souhait, la mort l'a ralis pour
Robert Browning et Richard Wagner.

George Sand, toujours languissante de sa fivre de Gnes, s'tait
cependant mise au travail. A peine installe, elle abordait la tche
qu'elle-mme s'tait impose, d'envoyer le plus tt possible un roman
 Buloz. Aucune autre occupation, aucun plaisir ne devaient l'en
distraire. Il fallait gagner sa vie pour pouvoir jouir de Venise.
Et sans doute, elle pressait son compagnon de l'imiter[84]. Musset
regardait, coutait, admirait, parcourait la ville en tous sens, prenant
des notes, flnant surtout, vivant la vie vnitienne. Bientt son amie
dut garder la chambre, dcidment influence par la _malaria_. Tout en
continuant ses promenades, manqua-t-il d'gards envers cette compagne
souffrante, plus ge que lui de six ans et surtout occupe de ses
productions littraires? Nous l'examinerons plus loin. Voici que
Musset va tomber lui-mme gravement malade. Ceci va jeter entre eux un
troisime personnage, leur mdecin, le docteur Pietro Pagello. Sans
l'exceptionnelle qualit de ses deux partenaires, il serait malais de
le mettre en scne: on sait qu'il est encore vivant. Mais l'universelle
rumeur qui a divulgu depuis deux mois l'histoire des Amants de Venise,
a fait Pagello lgendaire. Nous n'en dirons pourtant que ce qui
est essentiel au rcit de ce roman d'amour. N en 1807, 
Castelfranco-Veneto, il a pass sa vie  Venise d'abord, puis  Bellune
comme mdecin principal de l'hpital civil. Il y demeure, entour d'une
nombreuse famille et fort estim.

[Note 84: Dans son roman de _Lui_, curieux  plus d'un titre (1860),
Mme Louise Colet a longuement racont les passe-temps probables du
pote, parmi les toiles du thtre de la Fenice et leurs amants, durant
la rclusion volontaire de G. Sand a l'htel Danieli. Sans qu'on puisse
peut-tre s'y trop fier pour les dtails, cette partie de son livre
laisse une impression de vraisemblance qu'il fallait signaler. _(Lui,_
pp. 161-248, in-18, Paris, Charpentier.) Peut-tre en tenait-elle le
rcit du pote lui-mme,--qui, comme on sait, eut un caprice pour elle.]

Habile et intelligent dans sa profession, avec de vrais dons de pote,
il tait d'une franche beaut, forte et plantureuse, quand il connut G.
Sand  Venise. Un portrait d'alors peint par Bevilacqua en tmoigne.
Sans insister sur son caractre moral, disons du moins que le Smith
de la _Confession d'un enfant du sicle_ nous parat tre de tous ses
portraits romanesques le plus proche de la vrit.

Quoique cette aventure, aprs soixante-deux ans, ne relve plus gure
que de l'histoire littraire, on conoit les rpugnances du docteur
Pagello  en entretenir le public[85]. Je n'ai pas hsit cependant 
faire connatre un document prcieux qui devait clairer singulirement
cette aventure fameuse.

[Note 85: Sa discrtion a t remarquable. C'est sans faire mme
une allusion  la nature de ce roman de jeunesse qu'il a parl pour la
premire fois, en 1881, de ses rapports avec George Sand et Musset, dans
une lettre au _Corriere della Sera_ (traduite au _Figaro_ du 14 mars
1881). Au cours de la mme anne, un rdacteur de l'_Illustrazione
italiana_, qui l'avait interrog sur ses aventures de Venise, cita
quelques fragments d'une lettre o il ne se livrait encore qu'
demi-mot. Il y avait alors prs de cinquante ans que les confidences
littraires de Musset et de George Sand en instruisaient leurs
lecteurs!]

tant, au mois de novembre 1890,  Mogliano-Veneto, l'hte d'une
Italienne du plus noble esprit, feu la comtesse Andriana Marcello, comme
je m'enqurais des traces laisses par G. Sand et Musset  Venise, elle
voulut bien demander  la fille ane du mdecin de Bellune, laquelle
habitait Mogliano, de lui confier les documents qu'elle possdait. Avec
plusieurs lettres de G. Sand, Mme Antonini nous communiqua un mmorial
autographe de cette histoire, rdig par son pre dans sa jeunesse,--le
tout indit, comme le prtendait la famille de Pagello.

Ces lettres de G. Sand taient restes indites en effet; le journal du
docteur l'tait moins.... J'en ai eu dernirement la preuve dans _un
volume_ introuvable, et parfaitement inconnu, o, parmi des essais
dramatiques et littraires de sa faon, Mme Luigia Codemo a gliss le
mmorial du mdecin de Bellune[86]. Aux premires lignes, j'ai reconnu le
texte mme du vieux carnet. Il n'y avait plus d'indiscrtion  le faire
connatre.... En le traduisant pour la premire fois, je l'ai accompagn
d'un rcit synthtique du drame de Venise, d'observations et de maints
dtails indits[87].

[Note 86: LUIGIA CODEMO. _Racconti, scene, bozetti, produzioni
drammatiche,_ 2 vol. in-8, Trvise, L. Zopelli, 1882. Le journal de
Pagello, accompagn de quelques rflexions de Mme L. Codemo, figure sous
ce titre: _Sandiana_ au premier volume (pp. 155-188).]

[Note 87: _L'histoire vridique des amants de Venise_, dans le
_Gaulois_ des 16 et 17 octobre 1896.--_La vie de George Sand et du
docteur Pagello  Venise_ et _Sand-Musset-Pagello: le retour en France,_
dans l'_Echo de Paris_ des 20 et 21 octobre 1896.]

Le journal intime de Pagello est de peu de temps postrieur aux
vnements qu'il voque.--coutons le docteur raconter comment il entra
en relations avec le couple franais de l'htel Danieli.

  Je demeurais  Venise, o, ayant achev mes tudes mdicales, je
  commenais  me procurer quelques clients. Je me promenais un jour sur
  le quai des Esclavons avec un Gnois de mes amis, voyageur et lettr
  de got. En passant sous les fentres de l'_Albergo Danieli_ (ou
  Htel-Royal), je vis  un balcon du premier tage une jeune femme
  assise, d'une physionomie mlancolique, avec les cheveux trs noirs et
  deux yeux d'une expression dcide et virile. Son accoutrement avait
  un je ne sais quoi de singulier. Ses cheveux taient envelopps d'un
  foulard carlate, en manire de petit turban.

  Elle portait au cou une cravate, gentiment attache sur un col blanc
  comme neige et, avec la dsinvolture d'un soldat, elle fumait un
  paquitos en causant avec un jeune homme blond, assis  ses cts. Je
  m'arrtai  la regarder, et mon compagnon, me secouant doucement:

  --H! h! me dit-il, tu parais fascin par cette charmante fumeuse...
  tu la connais peut-tre?

  --Non, mais je ne sais ce que je donnerais pour la connatre. Cette
  femme-l doit tre en dehors du commun des femmes. Toi qui as beaucoup
  voyag, dis-moi quels sont tes sentiments  son endroit.

  --Prcisment parce que j'en ai vu de toutes les races et de toutes
  les couleurs, je ne saurais rien dcider de raisonnable: peut-tre
  Anglaise romanesque ou Polonaise exile, elle a l'air d'une personne
  de haut rang; elle doit tre trange et fire.

  Ainsi jasant, nous arrivmes  la place Saint-Marc, o nous nous
  sparmes.

  Le jour suivant je m'en fus visiter mon ami le Gnois (lequel tait
  Rebizzo... je ne crois pas commettre d'indiscrtion en le rvlant).
  Il tait  table avec sa famille. Je me montrai un peu proccup; il
  s'en aperut et, se tournant vers sa femme:

  --Vois, Bianchina, lui dit-il, notre Pagello pense en ce moment 
  certaine belle fumeuse....

  --Que Lazzaro (Rebizzo) juge Anglaise ou Polonaise, rpondis-je, mais
  que je puis vous assurer tre une Franaise pur sang. Je lui ai fait
  visite il y a une heure, j'y retournerai; c'est dj une de mes
  clientes; elle a voulu mon adresse.

  --Vraiment, s'cria Lazzaro en carquillant les yeux.

  --Oui, oui, vraiment. Ce matin, l'htelier Danieli vint chez moi et
  je fus introduit dans l'appartement de la fumeuse qui, assise sur un
  petit sige, la tte mollement appuye sur sa main, me pria de la
  soulager d'une forte migraine. Je lui ttai le pouls; je lui proposai
  une saigne qu'elle accepta; je la pratiquai et  l'instant elle fut
  soulage. En me congdiant, elle me pria de revenir, si elle ne me
  faisait rien dire. Le jeune homme blond, son compagnon insparable, me
  reconduisit avec beaucoup de courtoisie jusqu'au bas de l'escalier,
  et voil tout, tout ce qui est arriv aujourd'hui; mais un
  pressentiment--doux ou amer, je ne sais--me dit: Tu reverras cette
  femme et elle te dominera....

  L je fis une longue pause. Elle fut interrompue par un clat de
  rire de mes htes, qui me dclarrent _amoureux_.... --Non, non,
  rpondis-je, pas encore!--Mais qui est donc cette trangre? demanda
  la Bianchina.--Je ne sais, lui rpondis-je.--Mais pourquoi
  n'avez-vous pas demand au moins  l'htelire et son nom et sa
  provenance?--Pourquoi?... Parce que j'ai comme peur de le savoir.--Ah!
  ah! il est amoureux et enflamm jusqu' la pointe des cheveux....

  Vingt jours peut-tre se passrent, pendant lesquels faisant ma visite
   peu prs journalire aux Rebizzo, la signora Bianchina me demandait
  souvent, avec un malin sourire, si j'avais vu la fumeuse; mais,  la
  dernire enqute qu'elle me fit, je tirai de mon portefeuille cette
  lettre, que je dposai sur la table ronde, entre elle et son mari
  assis  dner. Ils la parcoururent avidement. Elle disait ceci[88]:

[Note 88: Cette lettre a t publie pour la premire fois dans un
article anonyme de l'_Illustrazione italiana_ (de Rome) du 1er mai
1881. Sous ce titre: _Une lettre indite de George Sand,_ l'auteur
l'accompagnait d'un bref aperu des rapports de Musset, G. Sand et
Pagello  Venise, et d'extraits de lettres  lui rcemment adresses par
ce dernier. Nous en donnons la traduction faite par M. de Lovenjoul,
sur le texte photographi de l'autographe qui appartient  M. Minoret.
(_Cosmopolis_ du 15 avril 1896).]

  Mon cher monsieur Paello (Pagello),

  Je vous prie de venir nous voir le plus tt que vous pourrez, avec un
  bon mdecin, pour confrer ensemble sur l'tat du malade franais de
  l'Htel-Royal.

  Mais je veux vous dire auparavant que je crains pour sa raison plus
  que pour sa vie. Depuis qu'il est malade, il a la tte excessivement
  faible, et raisonne souvent comme un enfant. C'est cependant un homme
  d'un caractre nergique et d'une puissante imagination. C'est un
  pote fort admir en France. Mais l'exaltation du travail de l'esprit,
  le vin, la fte, les femmes, le jeu, l'ont beaucoup fatigu, et ont
  excit ses nerfs. Pour le moindre motif, il est agit comme pour une
  chose d'importance.

  Une fois, il y a trois mois de cela, il a t comme fou, toute une
  nuit,  la suite d'une grande inquitude. Il voyait comme des fantmes
  autour de lui, et criait de peur et d'horreur. A prsent, il est
  toujours inquiet, et, ce matin, il ne sait presque ni ce qu'il dit, ni
  ce qu'il fait. Il pleure, se plaint d'un mal sans nom et sans cause,
  demande son pays, et dit qu'il est prs de mourir ou de devenir fou!

  Je ne sais si c'est l le rsultat de la fivre, ou de la
  surexcitation des nerfs, ou d'un principe de folie. Je crois qu'une
  saigne pourrait le soulager.

  Je vous prie de faire toutes ces observations au mdecin, et de ne pas
  vous laisser rebuter par la difficult que prsente la disposition
  indocile du malade. C'est la personne que j'aime le plus au monde, et
  je suis dans une grande angoisse de la voir en cet tat.

  J'espre que vous aurez pour nous toute l'amiti que peuvent esprer
  deux trangers. Excusez le misrable italien que j'cris.

  G. SAND.

Ce premier rcit n'est pas conforme  la lgende accrdite par Paul de
Musset. D'aprs celui-ci, Rebizzo, _l'illustrissimo dottore Berizzo,_
un vieillard de quatre-vingts ans, coiff d'une perruque jadis noire
et roussie par le temps, dont toute sa personne offrait l'emblme
dcrpit, serait le mdecin, le premier mdecin, qui aurait introduit
Pagello chez Musset.

Une des caricatures de Musset, dans l'album de Venise, reprsente un
buste de vieillard pench, une lancette  la bouche, disant: _Non v'
arteria_....

Ce mdecin ignare qui ne voyait pas d'artre, tait-il Rebizzo? Je ne le
pense pas, quoique tous les biographes l'aient rpt.

Le rcit de Pagello donne dj un signalement contraire. Un article du
_Figaro_ de 1882, sign Un Vieux Parisien, et vingt ans plus tt Mme
Louise Colet, dans son voyage en Italie, ont appel ce premier mdecin
le docteur Santini[89].

[Note 89: _Figaro_ du 28 avril 1882.--LOUISE COLET, _l'Italie des
Italiens_, 1er volume, p. 248. Personne n'a signal ce document qui a
sa valeur. Dans une sorte d'interview de l'htelier Danieli (1859), Mme
Louise Colet lui fait dire:

...Je me souviens bien maintenant.... Ce joli jeune homme blond fut
gravement malade ici. C'est le vieux docteur Santini qui le soigna.

--Un vieux docteur, dites-vous?

--Toujours accompagn d'un aide, d'un jeune lve qui faisait les
saignes et donnait les purgatifs, comme c'tait alors l'usage  Venise.
Depuis, l'lve du docteur Santini, ce bon Pietro Pagello, est devenu
docteur  son tour; je puis vous en parler sciemment, car je suis le
parrain de sa fille ane, qui s'est marie cette anne  Trvise. Ce
diable de Pagello a bien eu huit enfants, ma foi! de ses deux femmes....

--tait-il bien beau, ce Pietro Pagello?

--Un gros garon, un peu court, blond, ayant l'air d'un Prussien.]


Et puis nous retrouverons les Rebizzo dans la suite: c'taient des amis
de Pagello; ils voulurent prter quelque argent  George Sand, ainsi
qu'elle l'crivit  Musset. Une des charges de celui-ci, dans l'album de
Venise, nous montre un vieux mnage endimanch,  la toilette ridicule,
o je me plais  reconnatre _la Bianchina_ et son mari, tels que nous
les fait entrevoir le rcit de Pagello.--Revenons  son journal. Le
jeune docteur a remis  ses aimables confidents la lettre que nous avons
cite:

  Pour la lire jusqu'au bout, crit-il, il fallait tourner le feuillet.
  Mais ce qui frappa d'tonnement mes amis Rebizzo, ce fut la signature
  qui, lue, les fit s'exclamer d'une voix: _George Sand!_

  Ils me demandrent alors si j'avais fait ma visite au malade franais,
  quelle maladie il avait et qui il tait. Je leur rpondis:--Le jeune
  patient est alit avec une maladie grave que nous avons juge, mon
  collgue et moi, tre une fivre typhode des plus dangereuses. Il se
  nomme Alfred de Musset.

  --_Per Bacco!_ s'cria Rebizzo, c'est le romantique chantre de la
  Lune! Connais-tu ses posies?

  --Oui, rpondis-je, j'en ai lu deux ou trois; c'est d'une grande
  fantaisie un peu dsordonne, mais en mme temps dlicate.

Cette lettre de George Sand  Pagello est importante. On n'en a pas fait
ressortir la valeur dcisive sur le dveloppement de cette histoire
d'amour. Elle dmontre d'abord que des relations antrieures existaient
entre lui et le couple de l'htel Danieli. La belle fumeuse du balcon
n'tait pas reste, vraisemblablement, sans s'apercevoir de l'admiration
du jeune Italien, quand _le hasard_ le lui amena dans la personne du
mdecin demand pour sa migraine. Elle songea de nouveau  lui pour
remplacer l'imbcile docteur, premier appel au chevet de Musset
gravement atteint. Son malade tait, du moins, encore la personne
qu'elle aimait le plus au monde.... Cette rencontre, qui dcidera du
sort du pote, va nous livrer tout le secret d'une idylle qui doit finir
en tragdie.

Dans quelle situation morale Pagello a-t-il trouv George Sand et Alfred
de Musset? George Sand, talant la premire, des rcriminations, au
lendemain de la mort du pote, dans un roman  clef, _Elle et Lui_,
procs-verbal de ncropsie, comme l'a qualifi Maxime du Camp,
se plaint abondamment sinon d'infidlits certaines, du moins de
ngligences cruelles de la part de Musset, d'indiffrence et d'abandon.
Mais tous deux ont laiss, dans leurs lettres, des tmoignages trop
contradictoires de leur tat d'me avant la crise qui doit assombrir 
jamais cet amour, pour qu'on puisse rien tablir de prcis...

George Sand essayant, _huit mois plus tard_, de retracer  son amant
cette phase douloureuse, lui crira:

  De quel droit m'interroges-tu sur Venise? tais-je  toi,  Venise?
  Ds le premier jour, quand tu m'as vue malade, n'as-tu pas pris de
  l'humeur en disant que c'tait bien triste et bien ennuyeux, une femme
  malade? et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture? Mon
  enfant, moi, je ne veux pas rcriminer, mais il faut bien que tu t'en
  souviennes, toi qui oublies si aisment les faits. Je ne veux pas dire
  tes torts, jamais je ne t'ai dit seulement ce mot-l, jamais je ne
  me suis plainte d'avoir t enleve  mes enfants,  mes amis,  mon
  travail,  mes affections et  mes devoirs pour tre conduite  trois
  cents lieues[90] et abandonne avec des paroles si offensantes et si
  navrantes, sans aucun autre motif qu'une fivre tierce, des yeux
  abattus et la tristesse profonde o me jetait ton indiffrence. Je ne
  me suis jamais plainte, je t'ai cach mes larmes, et ce mot affreux
  a t prononc, un certain soir que je n'oublierai jamais, dans le
  casino Danieli: George, je m'tais tromp, je t'en demande pardon,
  mais _je ne t'aime pas_. Si je n'eusse t malade, si on n'et d me
  saigner le lendemain, je serais partie; mais tu n'avais pas d'argent,
  je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi, et je ne voulais
  pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en pays tranger, sans
  entendre la langue et sans un sou. La porte de nos chambres fut ferme
  entre nous, et nous avons essay l de reprendre notre vie de bons
  camarades comme autrefois ici, mais cela n'tait plus possible. Tu
  t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le soir, et un jour tu
  me dis que tu craignais[91]... Nous tions tristes. Je te disais:
  _Partons_, je te reconduirai jusqu' Marseille, et tu rpondais:
  Oui, c'est le mieux, mais je voudrais travailler un peu ici puisque
  nous y sommes. Pierre venait me voir et me soignait, tu ne pensais
  gure  tre jaloux, et certes je ne pensais gure  l'aimer. Mais
  quand je l'aurais aim ds ce moment-l, quand j'aurais t  lui ds
  lors, veux-tu me dire quels comptes j'avais  te rendre,  toi, qui
  m'appelais l'ennui personnifi, la rveuse, la bte, la religieuse,
  que sais-je? Tu m'avais blesse et offense, et je te l'avais dit
  aussi: _Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes pas aims_[92].



[Note 90: Nous avons cont (p. 68) comment elle avait entran le
pote.]

[Note 91: Ici quatre mots effacs par George Sand au crayon bleu.]

[Note 92: _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.]

Voil des accusations dont il convient de tenir compte. Pourtant, au
lendemain de la crise, quand Musset est rentr  Paris, et qu' son
silence elle a craint un moment de l'avoir perdu, ne lui a-t-elle pas
crit: Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de ta tendresse et
de ton pardon! Ne me parle pas du mien, ne me dis pas que tu as eu des
torts envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de rien
sinon que nous avons t bien malheureux et que nous nous sommes
quitts[93]...

[Note 93: _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896, p. 7.]

Musset galement, en parlant de Venise, dsespr d'elle et de
lui-mme, ne lui jette-t-il pas cet aveu qu'il a mrit de la
perdre[94]..._--Lettres d'amants encore enchans l'un  l'autre!--C'est
par des documents plus prcis que nous parviendrons  reconstituer le
vraisemblable de leur navrante histoire.

[Note 94: V. plus loin.]

Voil donc le docteur Pagello en relations suivies avec George Sand et
Alfred de Musset (fvrier 1834), tout heureux de se rapprocher enfin de
la belle trangre de l'htel Danieli. Rendons la parole  son journal.

  Si je fus assidu au lit de ce malade, vous pouvez l'imaginer. George
  Sand veillait avec moi des nuits entires,  son chevet. Ces veilles
  n'taient pas muettes et les grces, l'esprit lev, la douce
  confiance que me montrait la Sand, m'enchanaient  elle tous les
  jours,  toute heure et  chaque instant davantage. Nous parlions de
  la littrature, des potes et des artistes italiens; de Venise, de son
  histoire, de ses monuments, de ses coutumes; mais  chaque nouveau
  trait, elle m'interrompait en me demandant  quoi je pensais. Confus
  de me sentir surpris  tre ainsi absorb, en causant avec elle, je me
  prodiguais en excuses, devenant rouge comme braise, tandis qu'elle me
  disait avec un sourire presque imperceptible et un regard de la plus
  fine expression: Oh! docteur, je vous ennuie beaucoup avec mes mille
  questions! Je restais muet.

  Un soir qu'Alfred de Musset nous pria de nous loigner de son lit
  parce qu'il se sentait passablement bien et avait envie de dormir,
  nous nous assmes  une table prs de la chemine.

  Eh bien! madame, lui dis-je, vous avez l'intention d'crire un roman
  qui parle de la belle Venise?

  --Peut-tre..., rpondit-elle, puis elle prit un feuillet et se mit
   crire avec la fougue d'un improvisateur. Je la regardais tonn,
  contemplant ce visage ferme, svre, inspir; puis, respectueux de ne
  pas la troubler, j'ouvris un volume de Victor Hugo qui tait sur la
  table, et j'en lus quelques passages sans pouvoir y prter la moindre
  attention. Ainsi passa une longue heure. Finalement, George Sand
  dposa la plume et, sans me regarder ni me parler, elle se prit la
  tte entre les mains et resta plus d'un quart d'heure dans cette
  attitude, puis, se levant, elle me regarda fixement, saisit le
  feuillet o elle avait crit et me dit: C'est pour vous. Ensuite,
  prenant la lumire, elle s'avana doucement vers Alfred qui dormait,
  et s'adressant  moi:

  --Vous parat-il, docteur, que la nuit sera tranquille?

  --Oui, rpondis-je.

  --Alors vous pouvez partir, et au revoir demain matin.

Je partis et rentrai droit  mon logis o je m'empressai de lire ce
feuillet...

Qu'tait cette page remise par George Sand  Pagello? Un splendide
morceau potique, avait crit le fils du docteur, avant que son pre ne
se dcidt, rcemment,  le laisser publier. Un morceau  double fin, un
chapitre de roman imagin par George Sand pour se dclarer  Pagello.
Elle le plia dans une enveloppe sans adresse et le lui remit, a racont
M. le professeur Fontana, d'aprs Pagello lui-mme (lettre cite par le
Dr Cabans[95]). Pagello feignit de ne pas comprendre et demanda  qui
remettre ce pli. --_Au stupide Pagello_, crivit George Sand sur
l'enveloppe.

[Note 95: _Revue hebdomadaire_ du 1er aot 1896.]

Sans reproduire avec le rcit du docteur, cette dclaration
mystrieuse, Mme Luigia Codemo en citait pourtant une phrase qui peut
la rsumer: Je t'aime parce que tu me plais; peut-tre bientt te
harai-je. Elle ajoutait qu'observant devant l'intress lui-mme la
beaut de cette page, digne de l'auteur de _Llia_,--sa propre hrone
sans doute,--Pagello lui avait rpliqu par les premires paroles du
roman: Qui es-tu? et pourquoi ton amour fait-il tant de mal[96]?

[Note 96: L. CODEMO, ouvrage cit, I, p. 165.]

La dclaration de George Sand est maintenant connue. Au cours d'une
interview rcente, obtenue de Pietro Pagello,  Bellune,--interview des
plus mritoires, celui-ci, nonagnaire et sourd, n'entendant pas
le franais,--M. le Dr Cabans l'a dcid par l'entremise de son
interprte, M. le Dr Just Pagello son fils,  lui livrer ces feuillets
mmorables[97].

[Note 97: Dr A. CABANS, _Une visite au Dr Payello. La dclaration
d'amour de George Sand_.--_Revue hebdomadaire_ du 24 octobre 1896.]

On y retrouvera l'inspiration et jusqu'au style des premiers chapitres
de _Llia_.

  _En More_.

  Ns sous des cieux diffrents, nous n'avons ni les mmes penses ni le
  mme langage; avons-nous du moins des coeurs semblables?

  Le tide et brumeux climat d'o je viens m'a laiss des impressions
  douces et mlancoliques: le gnreux soleil qui a bruni ton front,
  quelles passions t'a-t-il donnes? Je sais aimer et souffrir, et toi,
  comment aimes-tu?

  L'ardeur de tes regards, l'treinte violente de tes bras, l'audace
  de tes dsirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta
  passion ni la partager. Dans mon pays on n'aime pas ainsi; je suis
  auprs de toi comme une ple statue, je te regarde avec tonnement,
  avec dsir, avec inquitude.

  Je ne sais pas si tu m'aimes vraiment. Je ne le saurai jamais. Tu
  prononces  peine quelques mots dans ma langue, et je ne sais pas
  assez la tienne pour te faire des questions si subtiles. Peut-tre
  est-il impossible que je me fasse comprendre quand mme je connatrais
   fond la langue que tu parles.

  Les lieux o nous avons vcu, les hommes qui nous ont enseigns, sont
  cause que nous avons sans doute des ides, des sentiments et des
  besoins inexplicables l'un pour l'autre. Ma nature dbile et ton
  temprament de feu doivent enfanter des penses bien diverses. Tu dois
  ignorer ou mpriser les mille souffrances lgres qui m'atteignent, tu
  dois rire de ce qui me fait pleurer.

  Peut-tre ne connais-tu pas les larmes.

  Seras-tu pour moi un appui ou un matre? Me consoleras-tu des maux
  que j'ai soufferts avant de te rencontrer? Sauras-tu pourquoi je suis
  triste? Connais-tu la compassion, la patience, l'amiti? On t'a lev
  peut-tre dans la conviction que les femmes n'ont pas d'me. Sais-tu
  qu'elles en ont une? N'es-tu ni chrtien ni musulman, ni civilis ni
  barbare; es-tu un homme? Qu'y a-t-il dans cette mle poitrine, dans
  cet oeil de lion, dans ce front superbe? Y a-t-il en toi une pense
  noble et pure, un sentiment fraternel et pieux? Quand tu dors,
  rves-tu que tu voles vers le ciel? Quand les hommes te font du mal,
  espres-tu en Dieu?

  Serai-je ta compagne ou ton esclave? Me dsires-tu ou m'aimes-tu?
  Quand ta passion sera satisfaite, sauras-tu me remercier? Quand je te
  rendrai heureux, sauras-tu me le dire?

  Sais-tu ce que je suis, ou t'inquites-tu de ne pas le savoir? Suis-je
  pour toi quelque chose d'inconnu qui te fait chercher et songer, ou
  ne suis-je  tes yeux qu'une femme semblable  celles qui engraissent
  dans les harems? Ton oeil, o je crois voir briller un clair divin,
  n'exprime-t-il qu'un dsir semblable  celui que ces femmes apaisent?
  Sais-tu ce que c'est que le dsir de l'me que n'assouvissent pas les
  temps, qu'aucune caresse humaine n'endort ni ne fatigue? Quand ta
  matresse s'endort dans tes bras, restes-tu veill  la regarder, 
  prier Dieu et  pleurer?

  Les plaisirs de l'amour te laissent-ils haletant et abruti, ou te
  jettent-ils dans une extase divine? Ton me survit-elle  ton corps,
  quand tu quittes le sein de celle que tu aimes?

  Oh! quand je te verrai calme, saurai-je si tu penses ou si tu te
  reposes? Quand ton regard deviendra languissant, sera-ce de tendresse
  ou de lassitude?

  Peut-tre penses-tu que tu ne me connais pas... que je ne te connais
  pas. Je ne sais ni ta vie passe, ni ton caractre, ni ce que les
  hommes qui te connaissent pensent de toi. Peut-tre es-tu le premier,
  peut-tre le dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai
  t'estimer, je t'aime parce que tu me plais, peut-tre serai-je force
  de te har bientt.

  Si tu tais un homme de ma patrie, je t'interrogerais et tu me
  comprendrais. Mais je serais peut-tre plus malheureuse encore, car tu
  me tromperais.

  Toi, du moins, ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines
  promesses et de faux serments. Tu m'aimeras comme tu sais et comme
  tu peux aimer. Ce que j'ai cherch en vain dans les autres, je ne le
  trouverai peut-tre pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu
  le possdes. Les regards et les caresses d'amour qui m'ont toujours
  menti, tu me les laisseras expliquer  mon gr, sans y joindre de
  trompeuses paroles. Je pourrai interprter ta rverie et faire parler
  loquemment ton silence. J'attribuerai  tes actions l'intention que
  je te dsirerai. Quand tu me regarderas tendrement, je croirai que ton
  me s'adresse  la mienne; quand tu regarderas le ciel, je croirai que
  ton intelligence remonte vers le foyer ternel dont elle mane.

  Restons donc ainsi, n'apprends pas ma langue, je ne veux pas chercher
  dans la tienne les mots qui te diraient mes doutes et mes craintes. Je
  veux ignorer ce que tu fais de ta vie et quel rle tu joues parmi les
  hommes. Je voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton me que je
  puisse toujours la croire belle.

Toute prcieuse qu'elle est pour l'histoire de cet amour romantique
et la psychologie de George Sand, sa dclaration ne nous apprend rien
d'elle que nous ne sachions dj. Elle n'a encore trahi Musset qu'en
pense. Lui-mme doutera longtemps qu'elle n'ait pas attendu son dpart
de Venise pour se donner  Pagello.--Mais reprenons le naf rcit du
jeune Italien. Il a dvor l'autographe de la romancire clbre, dans
sa modeste chambre de petit mdecin. Il est abasourdi de sa bonne
fortune:

  Oui, oui, je ne puis nier que le gnie de cette femme me surprt et
  m'annihilt. Si je l'aimais d'abord, vous pouvez vous imaginer combien
  je l'aimai davantage aprs cette lecture. J'aurais donn je ne sais
  quoi pour la voir aussitt, me jeter  ses pieds, lui jurer un amour
  imprissable; mais il tait dj tard, et je restais pourtant en face
  de cette feuille, la relisant deux fois avec le mme enthousiasme.
  Cependant quelques phrases, l'allure de cet crit veillrent en moi,
  aprs la troisime lecture, un je ne sais quoi d'indfinissable et
  d'amer qui me sembla me monter au cerveau des profondeurs du coeur....

  Elle entoure son picurisme d'une fine aurole de gloire, me
  disais-je; elle me dpeint semblable  un demi-dieu et badine avec moi
  aprs m'avoir jet sur le dos la tunique de Nessus. Je sens que je me
  laisse envelopper en vain de ses filets, et dans cette situation je me
  demande: Sera-t-elle la premire ou la dernire des femmes? Ensuite,
  ma position me revenait  l'esprit; jeune, initi, je commenais  me
  procurer une clientle pour laquelle la science ne suffit pas: il
  y faut encore une conduite svre. En dernier lieu, je me rappelai
  Alfred de Musset qui, jeune, gravement malade, tranger, se fiait 
  mes soins et  mon amiti. Ces penses m'agitaient l'me et, me tenant
  la tte dans les mains, il me semblait que ma cervelle s'en allait
  de- et de-l, comme la navette du tisserand.

  Levant les yeux, je vis devant moi le portrait de ma mre morte un
  an auparavant. Je crus l'entendre me rpter son proverbe: Si tu
  trouves, dans la vie, des attraits qui contrastent avec les principes
  moraux que je l'ai inspirs, ceux-l te rendront malheureux. Je me
  jetai sur mon lit et passai le reste de la nuit sans dormir, travaill
  par les ides contraires qui luttaient en moi.

  A dix heures du matin, je fus, comme de coutume, faire ma visite 
  Alfred de Musset qui allait visiblement mieux, aprs avoir couru pour
  sa vie un grave pril. La Sand n'y tait pas. Assis contre le lit du
  patient et causant avec lui, je n'osai demander o tait sa compagne
  de voyage; mais un mouvement involontaire me fit maintes fois regarder
  derrire moi comme si je la sentais approcher, et j'piais la porte
  d'une chambre voisine d'o je m'attendais  la voir apparatre. Il
  y avait pourtant deux dsirs contraires en moi: l'un qui haletait
  ardemment de la voir, l'autre qui aurait voulu la fuir, mais celui-ci
  perdait toujours  la loterie.

  Tout  coup s'ouvrit la porte que je regardais, et George Sand
  apparut, introduisant sa petite main dans un gant d'une rare
  blancheur, vtue d'une robe de satin couleur noisette, avec un petit
  chapeau de peluche orn d'une belle plume d'autruche ondoyante, avec
  une charpe de cachemire aux grandes arabesques, d'un excellent et fin
  got franais. Je ne l'avais vue encore aussi lgamment pare et j'en
  demeurais surpris, lorsque s'avanant vers moi avec une grce et une
  dsinvolture enchanteresses, elle me dit: --Signor Pagello, j'aurais
  besoin de votre compagnie pour aller faire quelques petits achats, si,
  cependant, cela ne vous drange pas.

  Je ne sus que bredouiller: que je me tenais honor de me mettre 
  son service comme _cicerone_ et comme interprte. Alfred alors nous
  congdia, et nous sortmes ensemble. Quand je me sentis au grand
  air, il me sembla respirer plus librement, et je parlai avec plus de
  dsinvolture et plus d'agilit. Elle me raconta comment elle vivait
  depuis quelques mois en relations avec Alfred, combien de raisons
  nombreuses elle avait de se plaindre de lui, et qu'elle tait
  dtermine  ne pas retourner avec lui en France. Je vis alors mon
  sort, je n'en eus ni joie ni douleur, mais je m'y engouffrai les yeux
  ferms. Je vous fais grce de la trs longue conversation que j'eus
  avec George Sand, en nous promenant, trois heures durant, de-ci et
  de-l sur la place Saint-Marc. Nous parlmes comme tout le monde en
  semblable cas. C'taient les variations accoutumes du verbe _je
  t'aime_... Mais, aprs vingt jours couls, il survint des faits plus
  graves.

Le journal de Pagello suspend ici le rcit de son aventure, du moins
jusqu'aprs que Musset aura quitt Venise. C'est maintenant pourtant
que le drame commence.--La maladie du pote et sa convalescence se
prolongeront jusqu'au 29 mars 1834, date de son retour en France. Que
s'est-il exactement pass entre eux dans ces deux mois?

George Sand n'avait pas tard  se donner  Pagello, nous le prouverons
amplement tout  l'heure. Elle a pourtant protest toute sa vie contre
_cette sale accusation... le spectacle d'un nouvel amour sous les yeux
d'un mourant_[98].

[Note 98. Lettre  Sainte-Beuve, 1861. _Cosmopolis_ du 15 avril
1896.]

Que Musset ait souffert tous les tourments de la jalousie, qu'il ait
mme souponn jusqu' l'vidence l'infidlit de son amie, c'est hors
de doute. Il sera difficile pourtant de prciser l'tat d'me complexe
du pauvre grand pote  son dpart de Venise.

Cette femme dont l'amour empoisonnait sa vie n'avait-elle pas persuad
 sa faiblesse qu'elle l'avait sauv corps et me, se posant comme
l'innocente et maternelle victime de leur amour?... Rentr  Paris, il
s'occupera des affaires de George Sand; l'loignement la lui potisera,
en la justifiant  ses yeux, et le 30 avril, il n'hsitera pas  lui
crire: Je voudrais te btir un autel, ft-ce avec mes os! Cet autel,
il l'lvera dans les trois dernires parties de la _Confession d'un
enfant du sicle_, o il n'accuse que lui-mme. Ce qui n'empchera point
son orgueilleuse idole d'crire alors  Mme d'Agoult: Les moindres
dtails d'une intimit malheureuse y sont si fidlement, si
minutieusement rapports... que je me suis mise  pleurer comme une bte
en fermant le livre...

Que Musset ait t sans reproche, il n'en saurait tre question.
Lui-mme s'en est gnreusement confess. Son ingalit de caractre,
due  des nerfs malades; ses rechutes probables dans l'intemprance, qui
offensaient l'orgueil de George Sand; sa lassitude teinte d'gosme
durant la maladie de son amie, feraient admettre, chez celle-ci, du
dcouragement, sinon un dessein de revanche. On a parl de lgres
infidlits de Musset dans les premires semaines de leur sjour 
Venise,--elle, languissante de livre, mais surtout proccupe d'crire:
obsession d'un travail rgulier qui exasprait l'ternelle fantaisie du
pote. Lui-mme se serait ouvert  Arsne Houssaye de quelques
passades sans importance[99]. Or, George Sand n'y a fait que vaguement
allusion,--hors toutefois son roman d'_Elle et Lui_.--Qui sait si le
pote, hant de la superstition franaise, n'a pas voulu se vanter de
n'avoir obtenu que ce qu'il mritait?...

[Note 99. _Confessions_ d'A. Houssaye, tome V.]

Mais rien ne semble pouvoir excuser le changement soudain de la
matresse, sa lgret, sinon sa perfidie, au chevet de son ami mourant.
Voil des jours et des semaines qu'elle le veille, en mre inquite,
avec ce dvouement sans bornes dont elle avait la source dans son
instinct de protection, quand tout  coup elle s'avise de prendre
Pagello pour amant. Elle n'a pas  invoquer de nouvelles trahisons. Au
dbut de cette grave maladie, elle a appel Pagello, en lui crivant
qu'il s'agit de la personne qu'elle aime le plus au monde.--Peut-tre
dj se dfendait-elle contre elle-mme en crivant ces mots. Mais
pourquoi appeler Pagello et non pas un autre?... Peut-tre Musset
l'avait-il dsir?...

Nous avons vu dans le journal sincre du mdecin la naissance de sa
bonne fortune. Le pote s'en aperut bientt; mais comment lui vint le
soupon? Il faut parler ici d'un pisode fameux: la vision qu'aurait eue
Musset, alors en grand danger, de l'trange faon dont sa garde-malade
remplissait les intermdes avec Pagello. On connat la scne conte dans
_Lui et Elle_: Falconey vient de s'entendre juger comme perdu par sa
matresse et son mdecin. Entre deux accs de lthargie il les aperoit,
dans sa propre chambre, aux bras l'un de l'autre, puis il constate
qu'ayant dn l, ils ont bu dans le mme verre...

Sainte-Beuve, confident de George Sand durant cette priode
exprimentale de sa vie, Sainte-Beuve, je le sais de bonne source,
croyait la vision du pote relle; la correspondance des deux amants
prouvera-t-elle que le pote n'avait pas rv?... Or, d'Alfred de Musset
lui-mme, nous ne savons rien encore, qu' travers le livre de son
frre, o l'on a prtendu que la rancune clatait  chaque page. La
famille du pote a toujours maintenu, au contraire, que Paul de Musset
n'avait dit que la vrit. Comment mettre en doute une affirmation de la
force de celle-ci: Il n'appartenait qu' Edouard Falconey de raconter
des vnements qui ont exerc une influence considrable sur son gnie
et sur sa vie entire; lui seul a pu recueillir les dtails de cette
singulire soire... En voici la relation _telle qu'il la dicta
lui-mme_  Pierre (_Paul de Musset_) vingt ans plus tard. Suit la
scne bien connue de l'htel Danieli. Mais nous avons affaire  un
roman. L'auteur a pu arranger les souvenirs de son hros dans l'intrt
de la cause. On sera convaincu qu'il n'en est rien, en comparant le
chapitre de _Lui et Elle_ avec ce morceau indit que Mme Lardin de
Musset m'a permis de copier sur l'autographe de son frre Paul:

DICT PAR ALFRED DE MUSSET A SON FRRE, DCEMBRE 1852.

Il y avait  peu prs huit ou dix jours que j'tais malade  Venise. Un
soir, Pagello et G.S. taient assis prs de mon lit. Je voyais l'un, je
ne voyais pas l'autre, et je les entendais tous deux. Par instants, les
sons de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par instants,
ils rsonnaient dans ma tte avec un bruit insupportable.

Je sentais des bouffes de froid monter du fond de mon lit, une vapeur
glace, comme il en sort d'une cave ou d'un tombeau, me pntrer jusqu'
la moelle des os. Je conus la pense d'appeler, mais je ne l'essayai
mme pas, tant il y avait loin du sige de ma pense aux organes qui
auraient d l'exprimer. A l'ide qu'on pouvait me croire mort et
m'enterrer avec ce reste de vie rfugi dans mon cerveau, j'eus peur; et
il me fut impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une main,
je ne sais laquelle, ta de mon front la compresse d'eau froide, et je
sentis un peu de chaleur.

J'entendis alors mes deux gardiens se consulter sur mon tat. Ils
n'espraient plus me sauver. Pagello s'approcha du lit et me tta le
pouls. Le mouvement qu'il me fit faire tait si brusque pour ma pauvre
machine que je souffris comme si on m'et cartel. Le mdecin ne se
donna pas la peine de poser doucement mon bras sur le lit. Il le jeta
comme une chose inerte, me croyant mort ou  peu prs. A cette secousse
terrible, je sentis toutes mes fibres se rompre  la fois; j'entendis un
coup de tonnerre dans ma tte et je m'vanouis. Il se passa ensuite un
long temps. Est-ce le mme jour ou le lendemain que je vis le tableau
suivant, c'est ce que je ne saurais dire aujourd'hui. Quoi qu'il en
soit, je suis certain d'avoir aperu ce tableau que j'aurais pris pour
une vision de malade si d'autres preuves et des aveux complets ne
m'eussent appris que je ne m'tais pas tromp. En face de moi je voyais
une femme assise sur les genoux d'un homme. Elle avait la tte renverse
en arrire. Je n'avais pas la force de soulever ma paupire pour voir le
haut de ce groupe, o la tte de l'homme devait se trouver. Le rideau
du lit me drobait aussi une partie du groupe; mais cette tte que je
cherchais vint d'elle-mme se poser dans mon rayon visuel. Je vis les
deux personnes s'embrasser. Dans le premier moment, ce tableau ne me fit
pas une vive impression. Il me fallut une minute pour comprendre cette
rvlation; mais je compris tout  coup et je poussai un lger cri.
J'essayai alors de tourner ma tte sur l'oreiller et elle tourna. Ce
succs me rendit si joyeux, que j'oubliai mon indignation et mon horreur
et que j'aurais voulu pouvoir appeler mes gardiens pour leur crier: Mes
amis, je suis vivant! Mais je songeai qu'ils ne s'en rjouiraient pas
et je les regardai fixement. Pagello s'approcha de moi, me regarda et
dit: Il va mieux. S'il continue ainsi, il est sauv! Je l'tais en
effet.

C'est, je crois, le mme soir, ou le lendemain peut-tre que Pagello
s'apprtait  sortir lorque G.S. lui dit de rester et lui offrit de
prendre le th avec elle. Pagello accepta la proposition. Il s'assit et
causa gaiement. Ils se parlrent ensuite  voix basse, et j'entendis
qu'ils projetaient d'aller dner ensemble en gondole  Murano. --Quand
donc, pensais-je, iront-ils dner ensemble  Murano? Apparemment quand
je serai enterr. Mais je songeai que les dneurs comptaient sans leur
hte. En les regardant prendre leur th, je m'aperus qu'ils buvaient
l'un aprs l'autre dans la mme tasse. Lorsque ce fut fini, Pagello
voulut sortir. G.S. le reconduisit. Ils passrent derrire un paravent,
et je souponnai qu'ils s'y embrassaient. G.S. prit ensuite une lumire
pour clairer Pagello. Ils restrent quelque temps ensemble sur
l'escalier. Pendant ce temps-l, je russis  soulever mon corps sur mes
mains tremblantes. Je me mis _ quatre pattes_ sur le lit. Je regardai
la table de toute la force de mes yeux. Il n'y avait qu'une tasse! Je ne
m'tais pas tromp. Ils taient amants! Cela ne pouvait plus souffrir
l'ombre d'un doute. J'en savais assez. Cependant je trouvai encore
le moyen de douter, tant j'avais de rpugnance  croire une chose si
horrible!

Les lettres de George Sand  Pagello, que celui-ci, vingt fois prs de
les dtruire, a conserves pourtant (M. Maurice Sand lui savait gr de
sa discrtion), nous claireraient pleinement sur cette phase de leur
amour. Pagello n'en voulait rien livrer... Pourtant, aprs son Journal
intime, j'ai pens qu'il n'y avait plus d'indiscrtion  publier, non
sans quelques retranchements utiles, la plus belle de ces lettres. J'en
avais pris copie: c'est, en quinze ou vingt pages de sa ferme criture,
une prcieuse planche d'anatomie morale adresse par George Sand  son
nouvel amant.

J'y lis clairement qu'une scne violente entre Llia et Musset a rsult
du continuel espionnage trop justifi de celui-ci. Pagello, attrist
par les souffrances du pauvre jaloux, aurait demand  George Sand de
lui pardonner. Elle y aurait consenti par faiblesse et imprudence,
ne croyant pas au repentir, ne sachant elle-mme ce que c'est que le
repentir! Elle et prfr tout avouer  Alfred; il et d'abord beaucoup
pleur, puis se ft calm. Elle ne l'et revu qu' l'heure de partir
pour la France; elle l'y et accompagn et on se ft spar amicalement
 Paris.

Pagello apparat ici comme un honnte coeur qui a pu envisager chez
son amie un complet pardon de l'amant trahi,--le pardon de l'amour
peut-tre. Mais elle ne sait tre gnreuse: quand on l'a offense et
qu'elle a dit qu'elle n'aimait plus, c'est bien fini. Ma conduite peut
tre magnanime, mon coeur ne peut pas tre misricordieux. Je suis trop
bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis servir Alfred par devoir ou par
honneur; mais lui pardonner par amour, ce m'est impossible.

Elle poursuit, dans ces sophismes de la passion et de l'orgueil, en
expliquant  Pagello quelle soumission elle espre de lui...

Mais la singulire amoureuse interrompt ses remontrances pour dclarer 
son amant qu'il runit  ses yeux toutes les perfections.

C'est la premire fois, lui dit-elle, qu'elle aime sans souffrir au bout
de trois jours. Elle se sent jeune encore; son coeur n'est pas us. Ici,
un hymne sensuel d'une tonnante vigueur, qu'attrist pour finir, comme
une ombre importune, la vision toujours prsente de l'autre amour
qu'elle veut croire  son dclin.--Voici ce document dcisif:

  Aurons-nous assez de prudence et assez de bonheur, toi et moi, pour
  lui cacher encore notre secret pendant un mois? Les amants n'ont pas
  de patience et ne savent pas se cacher. Si j'avais pris une chambre
  dans l'auberge, nous aurions pu nous voir sans le faire souffrir et
  sans nous exposer  le voir d'un moment  l'autre devenir furieux. Tu
  m'as dit de lui pardonner; la compassion que me causaient ses larmes
  ne me portait que trop  suivre ton conseil; mais ma raison me dit que
  ce pardon tait un acte de faiblesse et d'imprudence, et que j'aurais
  bientt sujet de m'en repentir. Son coeur n'est pas mauvais et sa
  fibre est trs sensible; mais son me n'a ni force ni vritable
  noblesse. Elle fait de vains efforts pour se maintenir dans la dignit
  qu'elle devrait avoir--Et puis, vois-tu, moi, je ne crois pas au
  repentir. Je ne sais pas ce que c'est. Jamais je n'ai eu sujet
  de demander pardon  qui que ce soit; et quand je vois les torts
  recommencer aprs les larmes, le repentir qui vient aprs ne me semble
  plus qu'une faiblesse.--Tu me commandes d'tre gnreuse. Je le serai;
  mais je crains que cela ne nous rende encore plus malheureux tous les
  trois. Dans deux ou trois jours, les soupons d'Alfred recommenceront
  et deviendront peut-tre des certitudes. Il suffira d'un regard entre
  nous pour le rendre fou de colre et de jalousie. S'il dcouvre la
  vrit,  prsent, que ferons-nous pour le calmer? Il nous dtestera
  pour l'avoir tromp.--Je crois que le parti que j'avais pris
  aujourd'hui tait le meilleur, Alfred aurait beaucoup pleur, beaucoup
  souffert dans le premier moment, et puis il se serait calm, et sa
  gurison aurait t plus prompte qu'elle ne le sera maintenant. Je ne
  me serais montre  lui que le jour de son dpart pour la France et je
  l'aurais accompagn. Du moment qu'il ne nous aurait plus vus ensemble,
  il n'aurait plus eu aucun sujet de colre et d'inquitude, et nous
  aurions pu lui et moi arriver  Paris et nous y sparer avec amiti.
  Au lieu que nous serons peut-tre ennemis jurs avant de quitter
  Venise. C'est le relchement des nerfs aprs une crispation, c'est un
  besoin de pleurer aprs le besoin de blasphmer. Je ne peux pas tre
  ainsi. Je ne peux pas tre ainsi (_sic_). Tant que j'aime il m'est
  impossible d'injurier ce que j'aime, et quand j'ai dit une fois _je ne
  vous aime plus_, il est impossible  mon coeur de rtracter ce qu'a
  prononc ma bouche. C'est l, je crois, un mauvais caractre: je suis
  orgueilleuse et dure. Sache cela, mon enfant, et ne m'offense jamais.
  Je ne suis pas gnreuse, ma conscience me force  te le dire.
  Ma conduite peut tre magnanime, mon coeur ne peut pas tre
  misricordieux. Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis
  servir encore Alf. par devoir et par honneur, mais lui pardonner par
  amour ce m'est impossible.

  Songe  cela, rflchis  mon caractre et souviens-toi de ce que tu
  as dit une fois:

  Ella cessa de amare questo uomo per amarmi,
  Ella potra cessar de amarmi per amar un altro.

  Je ne crois pas que j'en puisse aimer un autre  prsent, si je
  cessais de t'aimer.

  Je vieillis et mon coeur s'puise, mais je puis devenir de glace
  pour toi d'un jour  l'autre. Prends garde, prends garde  moi! Pour
  conserver mon amour et mon estime, il faut se tenir bien prs de la
  perfection. Ah! c'est que l'amour est une chose si grande et si belle!
  L'amiti peut tre oublieuse et tolrante. Je pardonne tout  mes
  amis, et il y en a parmi eux que j'aime sans pouvoir les estimer. Mais
  l'amour, selon moi, c'est la vnration, c'est un culte. Et si mon
  dieu se laisse tomber tout  coup dans la crotte, il m'est impossible
  de le relever et de l'adorer. Mais je suis stupide de te faire de
  pareilles remontrances. Est-ce que tu es capable de dire une injure
  ou une grossiret  une femme! Non: pas mme  celle qui te serait
  indiffrente. C'est bien bte de ma part de le craindre et de me
  mfier. C'est toi au contraire qui dois te mfier de moi. Es-tu sr
  que je sois digne d'un coeur aussi noble que le tien? Je suis si
  exigeante et si svre, ai-je bien le droit d'tre ainsi?

  Mon coeur est-il pur comme l'or pour demander un amour irrprochable?
  Hlas! j'ai tant souffert, j'ai tant cherch cette perfection sans la
  rencontrer! Est-ce toi, est-ce enfin toi, mon Pietro, qui raliseras
  mon rve? Je le crois, et jusqu'ici je te vois grand comme Dieu.
  Pardonne-moi d'avoir peur quelquefois. C'est quand je suis seule
  et que je songe  mes maux passs que le doute et le dcouragement
  s'emparent de moi.

  Quand je vois ta figure honnte et bonne, ton regard tendre et
  sincre, ton front pur comme celui d'un enfant, je me rassure et ne
  songe plus qu'au plaisir de te regarder. Tes paroles sont si belles
  et si bonnes! tu parles une langue si mlodieuse, si nouvelle  mes
  oreilles et  mon me! Tout ce que tu penses, tout ce que tu fais est
  juste et saint. Oui, je t'aime, c'est toi que j'aurais d toujours
  aimer. Pourquoi t'ai-je rencontr si tard? quand je ne t'apporte
  plus qu'une beaut fltrie par les annes et un coeur us par les
  dceptions--Mais non, mon coeur n'est pas us. Il est svre, il est
  mfiant, il est inexorable, mais il est fort, ce passionn. Jamais je
  n'ai mieux senti sa vigueur et sa jeunesse que la dernire fois que tu
  m'as couverte de tes caresses. (_Un mot effac_.)

  Oui, je peux encore aimer. Ceux qui disent que non en ont menti. Il
  n'y a que Dieu qui puisse me dire: Tu n'aimeras plus.--Et je sens
  bien qu'il ne l'a pas dit. Je sens bien qu'il ne m'a pas retir le feu
  du ciel; et que, plus je suis devenue ambitieuse en amour, plus je
  suis devenue capable d'aimer celui qui satisfera mon ambition. C'est
  toi, oui, c'est toi. Reste ce que tu es  prsent, n'y change rien. Je
  ne trouve rien en toi qui ne me plaise et ne me satisfasse. C'est la
  premire fois que j'aime sans souffrir au bout de trois jours. Reste
  mon Pagello, avec ses gros baisers, son air simple, son sourire de
  jeune fille, ses caresses... son grand gilet, son regard doux... Oh!
  quand serai-je ici seule au monde avec toi? Tu m'enfermeras dans ta
  chambre et tu emporteras la clef quand tu sortiras, afin que je ne
  voie, que je n'entende rien que toi, et tu...

  --tre heureuse un an et mourir. Je ne demande que cela  Dieu et 
  toi. Bonsoir, _mio Piero_, mon bon cher ami, je ne pense plus  mes
  chagrins quand je parle avec toi. Pourtant mentir toujours est bien
  triste. Cette dissimulation m'est odieuse. Cet amour si mal pay, si
  dplorable, qui agonise entre moi et Alf., sans pouvoir recommencer ni
  finir, est un supplice. Il est l devant moi comme un mauvais prsage
  pour l'avenir et semble me dire  tout instant: Voil ce que devient
  l'amour. Mais non, mais non, je ne veux pas le croire, je veux
  esprer, croire en toi seul, t'aimer en dpit de tout et en dpit
  de moi-mme. Je ne le voulais pas. Tu m'y as force. Dieu aussi l'a
  voulu. Que ma destine s'accomplisse.

Toute la femme est dans cette lettre. Point mauvaise, capable de
dvouement passionn, mais fire, mais orgueilleuse indomptablement.
Elle refusait son pardon au coeur aimant et faible qui avait pu, un
jour, s'ennuyer d'elle: elle s'en savait maintenant profondment chrie.
Mais c'est surtout  elle-mme qu'elle devait ne point pardonner.
Sa fiert n'eut point consenti  rendre un entranement des sens
responsable de l'abandon qui torturait le malheureux pote. Et la
fatalit de sa nature la poussait  se justifier, au nom de sa dignit
mme, d'une revanche qu'elle pensait lgitime, que demain peut-tre elle
maudirait...

Comment Musset fut-il clair sur la situation? La nuit de l'htel
Danieli l'obsdait sans doute. Mais on avait tout fait pour lui
persuader qu'il s'tait tromp. Ce qui reste mystrieux, dans les
tristes conditions de l'me amoureuse, chancelante et si faible du
malheureux pote, c'est la psychothrapie que lui imposa sa matresse.
L'examen n'en saurait tre que dfavorable  George Sand, si surtout
l'on s'arrte aux tmoignages de Paul de Musset (_Lui et Elle_). D'aprs
ces tmoignages, un jeune philosophe de lettres, M. Charles Maurras,
abordait rcemment la question dans un judicieux article: ... On
s'employa  le calmer, puis  le faire taire, puis  endormir ses
soupons. Tout fut bon pour cela. Il sortait du dlire. On l'en avertit.
On lui dit: Il faut que vous ayez rv une fois de plus. George, en
outre, lui rappela les hallucinations qu'il avait eues dans son enfance
et qui lui taient mme revenues devant elle.... Un jour qu'il rptait
ce qu'il appelait ses rveries de folles, l'on s'emporta jusqu' lui
faire la menace dcisive, celle qu'il avait crainte jusqu' ce moment de
sa vie et dont il se souvint jusqu'au dernier soupir: on le menaa de la
maison de sant... La peur acheva donc de dompter les rvoltes et les
inquitudes d'Alfred. Il admit ds lors ce qu'il plut  George de
conter. Il alla plus loin. A la longue, le souvenir de ces soupons,
galement injurieux pour l'amour et l'amiti, le pntrrent de
scrupules... Et ceci est la thse mme de la _Confession d'un enfant du
sicle_[100]...--C'est, je crois, beaucoup noircir George Sand; car elle
tait capable de l'aimer encore, et cette fois dsesprment. Pourquoi
ne pas s'en tenir  l'explication naturelle, la dtresse des sens auprs
d'un malade?... Mais que penser de la candeur du pote devant la subtile
psychologie de son amie,--sa matresse vraiment,--quand nous aurons vu
celle-ci lui crire  Paris: Oh! cette nuit d'enthousiasme o, _malgr
nous_, tu joignis nos mains, en nous disant: Vous vous aimez et vous
m'aimez pourtant. Vous m'avez sauv me et corps!--N'oublions pas
qu'ils taient  Venise, dans la Romantique ternelle, aimants de
fivreuse folie par la ville d'amour.

[Note 100: CH. MAURRAS, _Petits mnages romantiques_, dans la _Gazelle
de France_ du 15 oct. 1896.]

La plus grave accusation porte contre George Sand par Paul de Musset,
celle d'avoir greff la terreur sur la jalousie dans les tourments du
pote convalescent, mrite de nous arrter. L'auteur de _Lui et Elle_
donne encore son rcit pour conforme  une dicte de son frre. Elle a
t conserve: on ne peut gure mettre en doute l'authentique valeur de
ce document. J'en dois aussi la communication  Mme Lardin de Musset.
On comparera ce second rcit dict par Alfred de Musset, en dcembre
1852, avec le passage en question du roman:

  Nous tions logs  Saint-Mose, dans une petite rue qui aboutissait
  au traghetto du Grand-Canal. Je m'expliquai un soir avec George Sand.
  Elle nia effrontment ce que j'avais vu et entendu et me soutint que
  tout cela tait une invention de la fivre. Malgr l'assurance dont
  elle faisait parade, elle craignait qu'en prsence de Pagello il lui
  devint impossible de nier, et elle voulut le prvenir, probablement
  mme lui dicter les rponses qu'il devrait me faire lorsque je
  l'interrogerais. Pendant la nuit, je vis de la lumire sous la porte
  qui sparait nos deux chambres. Je mis ma robe de chambre et j'entrai
  chez George. Un froissement m'apprit qu'elle cachait un papier dans
  son lit. D'ailleurs elle crivait sur ses genoux et l'encrier tait
  sur sa table de nuit. Je n'hsitai pas  lui dire que je savais
  qu'elle crivait  Pagello et que je saurais bien djouer ses
  manoeuvres. Elle se mit dans une colre pouvantable et me dclara
  que si je continuais ainsi, je ne sortirais jamais de Venise. Je lui
  demandai comment elle m'en empcherait. En vous faisant enfermer dans
  une maison de fous, me rpondit-elle. J'avoue que j'eus peur. Je
  rentrai dans ma chambre sans oser rpliquer. J'entendis George Sand
  se lever, marcher, ouvrir la fentre et la refermer. Persuad qu'elle
  avait dchir sa lettre  Pagello et jet les morceaux par la fentre,
  j'attendis le point du jour et je descendis en robe de chambre dans la
  ruelle. La porte de la maison tait ouverte, ce qui m'tonna beaucoup.
  Je regardai dans la rue et j'aperus une femme en jupon enveloppe
  d'un chle. Elle tait courbe. Elle cherchait quelque chose  terre.
  Le vent tait glacial. Je frappai sur l'paule de la chercheuse, lui
  disant, comme dans le _Majorat_: George, George, que viens-tu faire
  ici  cette heure? Tu ne retrouveras pas les morceaux de ta lettre. Le
  vent les a balays; mais ta prsence ici me prouve que tu avais crit
   Pagello.

  Elle me rpondit que je ne coucherais pas ce soir dans mon lit;
  qu'elle me ferait arrter tout  l'heure; et elle partit en courant.
  Je la suivis le plus vite que je pus. Arrive au Grand-Canal, elle
  sauta dans une gondole, en criant au gondolier d'aller au Lido; mais
  je m'tais jet dans la gondole,  ct d'elle, et nous partmes
  ensemble. Elle n'ouvrit pas la bouche pendant le voyage. En dbarquant
  au Lido, elle se remit  courir, sautant de tombe en tombe dans le
  cimetire des Juifs. Je la suivais et je sautais comme elle. Enfin
  elle s'assit puise sur une pierre spulcrale. De rage et de dpit,
  elle se mit  pleurer: A votre place, lui-dis-je, je renoncerais 
  une entreprise impossible. Vous ne russirez pas  joindre Pagello
  sans moi et  me faire enfermer avec les fous. Avouez plutt que vous
  tes une c...--Eh bien! oui, rpondit-elle.--Et une dsole c...,
  ajoutai-je.--Et je la ramenai vaincue  la maison.

Dans une longue note indite ajoute par elle-mme  sa correspondance
avec Musset, George Sand rfute, non sans indignation, ce qu'elle
considre comme une calomnie. L'impartialit nous oblige  en donner
un fragment,--non sans faire observer que si la dicte de Musset est
postrieure de dix-huit ans aux faits qu'elle raconte, la rectification
de George Sand est postrieure  la mort du pote[101].

[Note 101. M. Maurice Clouard (article cit: _Revue de Paris_ du 1er
aot 1896) a donn une impression et des extraits de ce morceau.]

  La lettre  laquelle il fait allusion dans celle qui prcde, et qui
  a donn lieu  de si belles histoires (forme) neuf petites lignes
  crites au crayon sur le revers d'une _Canzonetta nuova, sopra
  l'Elisire d'Amore_ que l'on chantait et criait  un sou dans les rues
  de Venise. Il l'avait achete le matin, et elle se trouvait sur la
  table. Il tait alors tourment de visions et de soupons jaloux.
  _Elle_ le veillait toujours, bien qu'il ft en convalescence; mais
  il tait souvent trs agit. Le croyant endormi, et ne voulant pas
  l'veiller en cherchant une plume et du papier, _elle_ crivit sur le
  _verso_ de cette chanson:

  Egli e stato molto male, questa notte, poveretto! Credeva si vedere
  fantasmi intorno al suo letto e gridava sempre: _Son matto. (Je
  deviens fou.)_ Temo molto per la sua ragione. Bisogna sapere dal
  gondoliere se non ha bevuto vino di Cipro, nella gondola, ieri.
  Se forse ubbri... Ici _elle_ fut interrompue; _il_ avait fait un
  mouvement; _elle_ mit ce qu'elle crivait dans sa poche; _il_ s'en
  aperut et demanda  le voir; _elle_ s'y refusa, promettant de le
  montrer plus tard. _Elle_ ne pouvait le lui montrer que beaucoup plus
  tard.

  Voici la traduction: Il a t trs mal cette nuit, le pauvre enfant!
  Il croyait voir des fantmes autour de son lit, et criait toujours:
  Je suis fou! je deviens fou! Je crains beaucoup pour sa raison. Il
  faut savoir du gondolier s'il n'a pas bu du vin de Chypre dans la
  gondole, hier. S'il n'tait qu'ivre... Probablement la phrase devait
  tre termine ainsi: S'il n'tait qu'ivre, ce ne serait pas si
  inquitant[102].

[Note 102. Cette chanson ainsi annote par G. Sand, n'a pas t
retrouve, que je sache, dans les papiers de Musset. Remarquons, en
passant, que le pote, parle, dans sa _dicte_, d'une lettre crite _
l'encre_ et non au crayon...]

  Il prouvait un insurmontable besoin de relever ses forces par des
  excitants, et deux ou trois fois, malgr toutes les prcautions, il
  russit  boire en s'chappant, sous prtexte de promenade en gondole.
  Chaque fois, il eut des crises pouvantables, et il ne fallait pas en
  parler au mdecin devant lui, car il s'emportait srieusement contre
  ces rvlations. Comme lui-mme craignait pour sa raison, il n'est pas
  tonnant non plus qu'_elle_ ne voult pas lui montrer cette phrase:
  _Temo molto per la sua ragione_ et, comme pour lui ter des soupons
  qui, par moment, l'exaspraient, _elle_ n'osait plus parler de _lui_,
   part, au mdecin, c'est bien souvent sur des bouts de papier,
  glisss furtivement, qu'_elle_ put lui rendre compte des crises dont
  il fallait qu'il ft inform.

  Plus tard, _elle_ consentit,  Paris,  _lui_ remettre cette _fameuse
  lettre. Elle_ eut tort; _elle_ le croyait trs calme et trs guri
  dans ce moment-l; il fut d'abord trs reconnaissant et trs consol;
  mais son imagination, que les boissons excitantes ramenrent bientt
  aux accs de dlire, travailla normment cette phrase: _Temo molto
  per la sua ragione_. Il en parla peut-tre  son frre: de l,
  l'pouvantable et infme accusation de l'avoir menac,  Venise, de
  la _Maison des fous_. Mais jamais une si mprisable ide ne lui est
  venue,  _lui!_ Il tait fantasque, injuste, fou rellement dans
  l'ivresse, mais jamais calomniateur de sang froid...

Aprs lecture de ce morceau, est-il permis de trouver au moins
singulier, chez George Sand, cet obsdant besoin de se justifier, quand
on connat sa lettre,--videmment antrieure  la scne voque,--sa
lettre au docteur Pagello? Pouvait-elle esprer qu'elle resterait 
jamais mdite?--A moins d'admettre que cette nuit-l, prcisment, elle
n'crivit  son amant nouveau--rien dont pt s'offenser son amant de la
veille?... N'empche qu'avec l'intimit que nous avons surprise entre
elle et Pagello, l'obligation qu'elle s'imposera plus tard de dmontrer
son erreur  Musset dnote chez elle un instinct de dissimulation du
plus obstin fminisme.

Il n'en est pas moins vrai que le pauvre pote, s'il souponna seulement
les liens qui unissaient maintenant son amie au docteur Pagello,
n'ignora plus, aprs la scne du Lido, les sentiments qui avaient germ
entre eux durant sa maladie. Pagello lui-mme nous a appris, mais
indirectement, par une confidence que nous transmet l'_Illustrazione
italiana_ de 1881, comment le pote fut instruit de sa disgrce.

George Sand n'avait qu'une volont. Nous l'avons vue crire  Pagello
qu'il fallait informer Musset par le plus court. Ainsi fut Fait.

  --Croyez-vous, Docteur, commena-t-elle froidement, qu'Alfred soit
  capable de supporter une forte motion?

  --Vous dites? demanda Pagello.

  --Eh bien! je parlerai franchement. Cher Alfred, je ne suis plus
  votre matresse; je serai seulement votre amie. J'aime le docteur
  Pagello[103]...

[Note 103: Cette scne est rapporte par l'auteur anonyme de l'article
de l_'Illustrazione_, d'aprs le tmoignage du Vnitien Jacopo Cabianca
qui en tenait le rcit de Pagello. Celui-ci, d'ailleurs, en a confirm
depuis, et maintes fois, l'exactitude.]

Paul de Musset donne une version quivalente. A l'en croire, Alfred,
trop spirituel pour se fcher et voyant la confusion de Pagello, aurait
pardonn gnreusement au jeune visiteur d'avoir su gagner l'affection
de sa compagne[104]... Il omet d'ajouter que le malheureux pote, plus
pris que jamais de celle qu'il venait de perdre, pleurait en silence
des larmes de sang.

[Note 104: _Lui et Elle_, pp. 142-148.]

J'aime le docteur Pagello. Que cette parole ait t ou non dite,
Musset, du moins, put conserver des doutes sur la nature des relations
de George Sand avec leur nouvel ami. Ses lettres tmoignent d'un
souci constant de sa dignit  cet gard, d'un besoin de croire  la
dlicatesse de celle qui l'avait aim. Elle prit soin d'ailleurs de
l'entretenir dans cette illusion. Huit mois plus tard, rentre elle-mme
 Paris, elle n'hsitait pas  le rassurer en ces termes:

  Je n'ai  te rpondre que ceci: Ce n'est pas du premier jour que
  j'ai aim Pierre, et mme aprs ton dpart, aprs t'avoir dit que je
  l'aimais _peut-tre_, que _c'tait mon secret_ et que _n'tant plus
   toi je pouvais tre  lui sans te rendre compte de rien_, il s'est
  trouv dans sa vie,  lui, dans ses liens mal rompus avec ses
  anciennes matresses, des situations ridicules et dsagrables qui
  m'ont fait hsiter  me regarder comme engage par des prcdents
  _quelconques_. Donc, il y a eu de ma part une sincrit dont j'appelle
   toi-mme et dont tes lettres font foi pour ma conscience. Je ne t'ai
  pas permis  Venise de me demander le moindre dtail, si nous nous
  tions embrasss tel jour sur l'oeil ou sur le front, et je te dfends
  d'entrer dans une phase de ma vie o j'avais le droit de reprendre les
  voiles de la pudeur vis--vis de toi. (_Lettre d'octobre 1834_.)

George Sand lui refusait donc le droit de l'interroger sur Venise.
Bien plus, dans les trois derniers chapitres de la _Confession d'un
enfant du sicle_, o il expose, n'accusant toujours que lui-mme, cette
priode navre et rsigne de son histoire, il semble appuyer sur cette
conviction de sa dtresse, qu'il ne s'agissait encore que d'un amour
moral entre Smith et Brigitte Pierson.

Un jour cependant, un soir d'automne de la mme anne, George Sand
coutant le pass, reconnut sa part de faiblesse dans les misres de cet
amour. Aprs un dernier adieu de celui qu'elle avait tant fait souffrir,
elle s'tait sentie l'adorer. Llia pouvait-elle aimer autrement qu'avec
dsespoir?...--Adieu pour jamais! lui avait dit le pote, et, rentre
chez elle, seule avec sa douleur, elle essayait de la soulager dans une
sorte de journal intime. Cette confession de huit jours, plus belle
peut-tre que tout ce qu'a crit George Sand, est reste indite. La
jeune femme y apparat  son tour trs sincre--et bien misrable. Ce
court fragment peut en donner l'ide:

  Mon Dieu, rendez-moi ma froce vigueur de Venise; rendez-moi cet pre
  amour de la vie, qui m'a pris comme un accs de rage, au milieu du
  plus affreux dsespoir; faites que je m'crie encore: Ah! l'on
  s'amuse  me tuer! L'on y prend plaisir; on boit mes larmes en riant!
  Eh bien, moi, je ne veux pas mourir; je veux aimer, je veux rajeunir,
  je veux vivre! Mais comme cela est tomb! Dieu, tu le sais, comme tu
  m'as abandonne aprs! C'tait donc un crime? L'amour de la vie
  est donc un crime? L'homme qui vient dire  une femme: Vous tes
  abandonne, mprise, chasse, foule aux pieds. Vous l'avez peut-tre
  mrit. Eh bien, moi je n'en sais rien; je ne vous connais pas; mais
  je vois votre douleur, et je vous plains, et je vous aime. Je me
  dvoue  vous seule pour toute ma vie. Consolez-vous, vivez. Je
  veux vous sauver, je vous aiderai  remplir vos devoirs auprs d'un
  convalescent; vous le suivrez au bout du monde; mais vous ne l'aimerez
  plus, et vous reviendrez. Je crois en vous. Un homme qui me disait
  cela pouvait-il me sembler coupable  ce moment-l? Et si, aprs
  avoir conu l'esprance de persuader cette femme, emport, lui, par
  l'impatience de ses sens ou bien par le dsir de s'assurer de sa foi,
  avant qu'il ft trop tard, il l'obsde de caresses, de larmes, il
  cherche  surprendre ses sens par un mlange d'audace et d'humilit.
  Ah! les autres hommes ne savent pas ce que c'est que d'tre adore et
  perscute et implore des heures entires; il y en a qui ne l'ont
  jamais fait, qui n'ont jamais tourment obstinment une femme; plus
  dlicats et plus fiers, ils ont voulu qu'elle se donnt, ils l'ont
  persuade, obtenue et attendue. Moi, je n'avais jamais rencontr que
  de ces hommes-l. Cet Italien, vous savez, mon Dieu, si son premier
  mot ne m'a pas arrach un cri d'horreur! Et pourquoi ai-je cd?
  Pourquoi? Pourquoi? Le sais-je? Je sais que vous m'avez brise
  ensuite, et que, si s'est un crime involontaire, vous ne m'en avez pas
  moins punie, comme les juges humains punissent l'assassinat prmdit.

Dans cette crise de quelques jours, qui pesa comme une ternit sur son
coeur, une visite inattendue vint temprer les amertumes de Musset. Il
avait un grand ami, Alfred Tattet, le meilleur de ses amis aprs son
frre Paul qui fut le confident de toute sa vie. Fils d'un agent de
change parisien, intelligent, mondain, artiste, lgant, dsoeuvr,
Tattet menait largement l'existence du dandy cultiv, o, plus fortun,
Musset l'et suivi sans doute, au dtriment de son gnie. Les deux amis
n'en partageaient pas moins les mmes plaisirs. Et Musset faisait chaque
automne de longs sjours chez les parents de Tattet,  Bury, dans la
valle de Montmorency.

L'affection qu'il garda toujours  cet intime compagnon de sa jeunesse
est immortalise par les stances bien connues des _Premires posies_:

  Dans mes jours de malheur, Alfred, seul entre mille, Tu m'es rest
  fidle o tant d'autres m'ont fui. Le bonheur m'a prt plus d'un lien
  fragile, Mais c'est l'adversit qui m'a fait un ami...

Le pote tant  Venise, Tattet, qui voyageait en Italie avec Virginie
Djazet, fit un dtour pour l'aller voir. Il le trouva presque rtabli,
comme en tmoignent un billet de George Sand, acceptant d'aller au
thtre avec lui, et une lettre qu'il adressait lui-mme  Sainte-Beuve,
aprs avoir quitt son ami.--Elle nous renseigne sur l'affectueuse
sollicitude de Sainte-Beuve et l'tat prcaire des pauvres amants de
Venise. Voici la partie de cette lettre qui nous intresse:

  Je ne sais quel bon gnie m'a conduit  Venise et m'a fait excuter
  par moi-mme et d'inspiration ce que votre lettre me recommandait avec
  tant d'instances. J'ai tch, pendant mon sjour  Venise, de procurer
  quelques distractions  Mme Dudevant, qui n'en pouvait plus; la
  maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatigue. Je ne les ai quitts que
  lorsqu'il m'a t bien prouv que l'un tait tout  fait hors de
  danger, et que l'autre tait entirement remise de ses longues
  veilles.

  Soyez donc maintenant sans inquitude, mon cher M. de Sainte-Beuve;
  Alfred est dans les mains d'un jeune homme tout dvou, trs capable,
  et qui le soigne comme un frre. Il a remplac auprs de lui un ne
  qui le tuait tout bonnement. Ds qu'il pourra se mettre en route, Mme
  Dudevant et lui partiront pour Rome, dont Alfred a un dsir effrn.
  Vous les verrez avant moi qui vais continuer mon voyage; dites-leur
  donc de ma part  tous deux ce que votre loquente amiti trouvera
  pour leur exprimer la mienne, qui n'est que bien tendre et bien
  dvoue[105].

[Note 105: _Revue de Paris_, 1er aot 1896.]

George Sand avait ouvert son coeur  ce cher camarade de Musset. Pagello
lui-mme s'tait fait de lui un ami sincre. Tout a t conserv de
leurs correspondances. Dans l'opinion qu'il devait emporter,-- part
soi,--de cette aventure, l'aimable et faible Alfred Tattet semble avoir
d'abord subi l'influence de George Sand. Nous le verrons plus
tard essayant de dtourner Musset de celle qui rendait sa vie si
malheureuse.--Dans les confidences qu'elle lui avait faites  Venise,
celle-ci lui avait-elle tout avou? Le lecteur jugera, d'aprs ce
fragment d'une de ses lettres  Tattet, ce qu'il lui convient de
conclure:

  ...Si quelqu'un vous demande ce que vous pensez de la froce Lelia,
  rpondez seulement qu'elle ne vit pas de l'eau des mers et du sang
  des hommes, en quoi elle est trs infrieure  Han d'Islande; dites
  qu'elle vit de poulet bouilli, qu'elle porte des pantoufles le matin
  et qu'elle fume des cigarettes de Maryland. Souvenez-vous tout seul
  de l'avoir vue souffrir et de l'avoir entendue se plaindre, comme une
  personne naturelle.--Vous m'avez dit que cet instant de confiance et
  de sincrit tait l'effet du hasard et du dsoeuvrement. Je n'en
  sais rien; mais je sais que je n'ai pas eu l'ide de m'en repentir et
  qu'aprs avoir parl avec franchise pour rpondre  vos questions,
  j'ai t touche de l'intrt avec lequel vous m'avez coute. Il y
  a certainement un point par lequel nous nous comprenons: c'est
  l'affection et le dvouement que nous avons pour la mme personne.
  Qu'elle soit heureuse, c'est tout ce que je dsire dsormais. Vous
  tes sr de pouvoir contribuer  son bonheur, et moi, j'en doute pour
  ma part. C'est en quoi nous diffrons et c'est en quoi je vous envie.
  Mais je sais que les hommes de cette trempe ont un avenir et une
  providence. Il retrouvera en lui-mme plus qu'il ne perdra en moi;
  il trouvera la fortune et la gloire, moi je chercherai Dieu et la
  solitude.

  En attendant, nous partons pour Paris dans huit ou dix jours, et nous
  n'aurons pas, par consquent, le plaisir de vous avoir pour compagnon
  de voyage. Alfred s'en afflige beaucoup, et moi je le regrette
  rellement. Nous aurions t tranquilles et _allegri_ avec vous, au
  lieu que nous allons tre inquiets et tristes. Nous ne savons pas
  encore  quoi nous forcera l'tat de sa sant physique et moral.
  Il croit dsirer beaucoup que nous ne nous sparions pas et il me
  tmoigne beaucoup d'affection. Mais il y a bien des jours o il a
  aussi peu de foi en son dsir que moi en ma puissance, et alors, je
  suis prs de lui entre deux cueils: celui d'tre trop aime et de lui
  tre dangereuse sous un rapport, et celui de ne l'tre pas assez sous
  un autre rapport, pour suffire  son bonheur. La raison et le courage
  me disent donc qu'il faut que je m'en aille  Constantinople, 
  Calcutta ou  tous les diables. Si quelque jour il vous parle de moi
  et qu'il m'accuse d'avoir eu trop de force et d'orgueil, dites-lui que
  le hasard vous a amen auprs de son lit clans un temps o il avait
  la tle encore faible et qu'alors n'tant spar des secrets de notre
  coeur que par un paravent, vous avez entendu et compris bien des
  souffrances auxquelles vous avez compati. Dites-lui que vous avez
  vu la vieille femme rpandre sur ses tisons deux ou trois larmes
  silencieuses, que son orgueil n'a pas pu cacher. Dites-lui qu'au
  milieu des rires que votre compassion ou voire bienveillance cherchait
   exciter en elle, un cri de douleur s'est chapp une ou deux fois du
  fond de son me pour appeler la mort[106].

[Note 106: _Revue de Paris_ du 1er aot 1896.]

Quand George Sand adressait  Alfred Tattet ce beau discours rsign,
elle s'tait donne  Pagello... Avec la sant lentement revenue, Musset
avait trouv la solitude. Et sans oser encore se convaincre de l'abandon
de son amie, il pleurait ce qu'on lui dmontrait avoir t sa faute
impardonnable:

  Il faudra bien t'y faire,  cette solitude,
  Pauvre coeur insens, tout prt  se rouvrir,
  Qui sais si mal aimer et sais si bien souffrir.
  Il faudra bien t'y faire, et sois sr que l'tude,

  La veille et le travail, ne pourront te gurir.
  Tu vas, pendant longtemps, faire un mtier bien rude,
  Toi, pauvre enfant gt, qui n'as pas l'habitude
  D'attendre vainement et sans rien voir venir.

  Et pourtant,  mon coeur, quand tu l'auras perdue,
  Si lu vas quelque part attendre sa venue,
  Sur la plage dserte en vain tu l'attendras,

  Car c'est toi qu'elle fuit de contre en contre,
  Cherchant sur cette terre une tombe ignore
  Dans quelque triste lieu qu'on ne te dira pas[107]...

  Voici qu'approchait l'heure de son retour en
  France. Aprs les orages probables qui l'assombrirent
  pour toujours, le pauvre enfant faisait
  un cruel retour au pass et sa faiblesse s'exhalait
  dans cette plainte douloureuse[108]:

  Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus,
  De tout ce que mon coeur renfermait de tendresse,
  Quand dans la nuit profonde,  ma belle matresse,
  Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus!

  La mmoire en est morte, un jour te l'a ravie,
  Et cet amour si doux qui faisait sur la vie
  Glisser dans un baiser nos deux coeurs confondus,
  Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus!

[Note 107, 108: Vers publis par la _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.]

On ne sait presque rien des derniers jours de Musset  Venise. Le 22
mars, George Sand devait partir avec lui,--sa lettre  Alfred Tattet en
fait foi;--le 28 il part seul. Les troisime, quatrime et cinquime
chapitres de la _Confession d'un enfant du sicle_ donnent une ide
de ce qui a d se passer durant ces quelques jours, a dit M. Maurice
Clouard. Musset, apparemment, crut faire acte de grandeur d'me et
de gnrosit en partant seul, laissant George Sand, en compagnie de
Pagello[109]. J'estime, au contraire, que cette dernire semaine fut
lamentable pour Musset. La jalousie torturait le malheureux, depuis sa
vision de l'htel Danieli. Il n'avait pu prendre son parti de l'accord
qu'avait ratifi sa faiblesse, autant qu'y avait consenti sa gnrosit.
A en croire George Sand elle aima d'abord Pagello comme un pre. A eux
deux, ils avaient adopt Musset. Et lui-mme, l'inconstant pote, aux
premiers jours de lassitude de son amour, _avant cette maladie_ o
elle le soigna si maternellement, n'avait-il pas _engag_ Pagello _
consoler_ cette compagne dont il se sentait excd.... C'est la thse
d'_Elle et Lui_. Nous savons ce qu'il en faut penser. Mais on dut
s'acharner  le persuader, pendant ces dernires semaines, qu'il avait,
lui seul, prpar et voulu l'trange situation o ils se dbattaient
tous les trois. Son bon sens lui montrait la chimre de cette poursuite
du repos hors de la voie commune. Qu'il y et ou non de sa faute dans la
rupture, il aimait maintenant et n'tait plus aim. Un jour vint o,
n'y tenant plus, il quitta ces amis qui devenaient amants de faon trop
claire et trop prompte pour sa Tranquillit...

[Note 109: M. Clouard, article cit de la _Revue de Paris_, p. 755.]

Une courte lettre de Musset, date de Venise, nous fait entrevoir les
orages qui ont prcd son dpart. Elle nous apprend qu'il s'tait dj
spar de George Sand. Encore convalescent, il tait sur le point de
rentrer  Paris, accompagn seulement d'un domestique, le perruquier
_Antonio_. Avant de quitter Venise, et la mort dans l'me, il envoyait
ce suprme adieu  sa bien-aime:

  Adieu, mon enfant.... Quelle que soit ta haine ou ton indiffrence
  pour moi, si le baiser d'adieu que je t'ai donn aujourd'hui est le
  dernier de ma vie, il faut que tu saches qu'au premier pas que j'ai
  fait dehors, avec la pense que je t'avais perdue pour toujours, j'ai
  senti que j'avais mrit de te perdre, et que rien n'est trop dur pour
  moi. S'il t'importe peu de savoir si ton souvenir me reste ou non,
  il m'importe  moi, aujourd'hui que ton spectre s'efface dj et
  s'loigne devant moi, de te dire que rien d'impur ne restera dans le
  sillon de ma vie o tu as pass, et que celui qui n'a pas su t'honorer
  quand il te possdait peut encore y voir clair  travers ses larmes,
  et t'honorer dans son coeur, o ton image ne mourra jamais. Adieu, mon
  enfant.

Un gondolier avait port cette lettre  George Sand; Musset attendait
devant la Piazzetta; elle lui rpondit par ce billet au crayon, sur le
verso:

  _Al signor A. de Musset in gondola, alla Piazzetta._

  Non, ne pars pas comme a! Tu n'es pas assez guri, et Buloz ne m'a
  pas encore envoy l'argent qu'il faudrait pour le voyage d'Antonio[110].
  Je ne veux pas que tu partes seul. Pourquoi se quereller, mon Dieu? Ne
  suis-je pas toujours le frre George, l'ami d'autrefois[111]?

[Note 110: Rglons une fois pour toutes cette question des avances
d'argent,  propos de laquelle on a essay de blmer Musset, en citant
ces deux fragments de leurs lettres.--D'Elle a Lui (du 29 avril 1834):
Je ne veux pas que tu songes  m'envoyer du tien, et ce que tu me dis 
cet gard me fait beaucoup de peine. Ne te souviens-tu pas que j'ai
ta parole d'honneur de ne pas songer  ce remboursement avant trois
ans?--De Lui  Elle (de l'hiver suivant): Mon ange ador, je te
renvoie ton argent. Buloz m'en a envoy....]

[Note 111: Lettres de George Sand  Alfred de Musset (publies par
M. Emile Aucante). _Revue de Paris_ du 1er novembre 1896, pp. 1-48.]

Musset partit le 29 mars, accompagn quelques heures par son amie.
Avant de quitter Venise, il avait reu d'elle un carnet de voyage qui
s'ouvrait sur cette ddicace: _A son bon camarade, frre et ami, sa
matresse_, GEORGE.--Que n'invoquait-elle aussi sa maternit, la
meilleure corde de sa lyre!...



V

Musset a quitt Venise,  peine rtabli et le coeur bien malade. George
Sand l'a confi  un domestique italien, Antonio, perruquier de son
tat, qui le suivra jusqu' Paris. Elle-mme l'accompagne quelques
heures, jusqu' Mestre. Quand ils se sont spars, elle fait une petite
excursion dans les Alpes en suivant la Brenta. J'ai fait  pied jusqu'
huit lieues par jour, crit-elle  Jules Boucoiran[112], le prcepteur
de son fils, et j'ai reconnu que ce genre de fatigue m'tait fort bon
physiquement et moralement. Dans la mme lettre, elle reconnat aussi
que Musset tait encore bien dlicat pour entreprendre ce voyage. Je ne
suis pas sans inquitude sur la manire dont il le sup portera; mais il
lui tait plus nuisible de rester que de partir, et chaque jour consacr
 attendre le retour de la sant, la retardait au lieu de l'acclrer.
Il est parti enfin, sous la conduite d'un domestique trs soigneux et
trs dvou. Le mdecin m'a rpondu de la poitrine, en tant qu'il la
mnagerait; mais je ne suis pas bien tranquille. Et elle rentre 
Venise, ayant sept centimes dans sa poche, pour installer sa vie
nouvelle avec le docteur Pagello.

[Note 112: Lettre du 6 avril 1834. _Correspondance_, t. I, p.
265.--Pourquoi lui crit-elle qu'elle a quitt Musset  Vicence?]

C'est du ton le plus dgag qu'elle explique  ses correspondants son
intention d'tablir son quartier gnral  Venise, o elle peut
travailler en paix et vivre conomiquement. Elle compte rayonner dans la
rgion des Alpes, en dpensant cinq francs par jour, pousser peut-tre
jusqu' Constantinople (ce rve de Constantinople reviendra longtemps
dans ses lettres, comme un projet en l'air, de l'tudiante qui veillait
en elle), aller ensuite passer les vacances  Nohant et retourner  ses
lagunes. De sa liaison nouvelle, pas un mot  ses plus intimes amis;
mais tout Paris en tait bientt inform.

Le plus tranquillement du monde et avec cette imperturbable sincrit
qu'elle mettait  concilier son labeur et ses passions, elle associait
sa vie  celle de Pagello. On est d'abord surpris de cette indpendance,
si l'on songe qu'elle avait en France deux enfants qu'elle adorait et
un mari qui s'accommodait encore de ces liberts d'existence. Mais  se
rappeler ses dbuts dans la vie littraire, on s'en tonne moins.

Aprs deux ans et demi d'une organisation boiteuse, entre Nohant o
elle se clotrait trois mois sur six et Paris o elle vivait selon
sa fantaisie, la voici installe  Venise. Quand elle en partira, en
juillet 1834, il y aura huit mois qu'elle n'aura revu ses enfants. L'un
et l'autre sont en pension  Paris.

--La rumeur de ses amours en Italie devait hter la rupture avec M.
Dudevant, qui eut lieu en 1836. Elle s'en tonnera pourtant, dans cette
sereine inconscience de ses torts qui lui faisait crire quinze ans plus
tard: Je ne prvoyais pas que mes tranquilles relations avec mon mari
dussent aboutir  des orages. Il y en avait eu rarement entre nous. Il
n'y en avait plus depuis que nous nous tions faits indpendants l'un de
l'autre. Tout le temps que j'avais pass  Venise, M. Dudevant m'avait
crit sur un ton de bonne amiti et de satisfaction parfaite, me donnant
des nouvelles des enfants et m'engageant mme  voyager pour mon
instruction et pour ma sant. Ses lettres furent produites et lues dans
la suite par l'avocat gnral, l'avocat de mon mari se plaignant des
douleurs que son client avait dvores dans la solitude[113].

[Note 113: _Histoire de ma vie_, 5 partie, chap. III.]

M. Dudevant laissa prononcer la sparation contre lui. Autant sa femme
avait recherch l'clat et le succs, autant il demandait le silence. Il
finit taciturne et oubli, alors que le nom de George Sand devenait pour
toute l'Europe synonyme de singularit et de gnie.

--En 1834, George Sand installe  Venise, n'ayant publi que ses
premiers romans, demi-chefs-d'oeuvre, ignore encore la gloire; mais,
menant de front indomptablement son labeur et ses passions, dj elle
semble assure de l'acqurir.

Voici sur cette poque de sa vie,--cinq mois dont on ne savait  peu
prs rien,--la suite du journal intime de Pagello:

  Alfred de Musset guri, partait en prenant schement cong de moi.
  George Sand abandonnait l'htel Royal[114] et venait habiter un petit
  appartement  San Fantin. Venise n'est pas Paris, et comme j'tais
  connu de beaucoup, l'aventure fit du bruit.

[Note 114: Ceci est une erreur de Pagello. Sitt aprs le
rtablissement de Musset, George Sand et lui s'installrent  San Mos,
dans le petit appartement o eut lieu la scne de la lettre. (Voir plus
haut, p. 115.)]

  Quatre jours aprs, mon pre m'crivit de Castel-Franco une longue
  lettre o il m'adressait les observations les plus raisonnables sur le
  mauvais pas que j'avais fait, et o il ordonnait  mon frre Robert,
  qui habitait avec moi, de s'loigner de mon logis et de ma socit
  tant que durerait cette liaison. Je prvoyais cette premire amertume
  et je la supportai, sinon en paix, du moins avec assez d'aplomb.
  Plusieurs de mes clients et de mes amis, parmi lesquels beaucoup de
  personnes distingues, souriaient en me rencontrant dans les rues;
  d'autres pinaient les lvres en me regardant, et vitaient de me
  saluer quand je paraissais sur la place avec la Sand  mon bras.
  Quelques femmes me complimentaient malicieusement. George Sand, avec
  cette perception qui lui tait propre, voyait et comprenait tout, et
  lorsque quelque lger nuage passait sur mon front, elle savait le
  dissiper  l'instant avec son esprit et ses grces enchanteresses.
  Nous vcmes ainsi de fvrier[115]  aot. Je vaquais le matin aux soins
  de ma profession; elle crivait son roman de _Jacques_, dont elle me
  fit le protagoniste, exagrant mon caractre moral.

[Note 115: Autre erreur de Pagello. Musset ne quitta Venise que le
29 mars. Si G. Sand s'installa chez le docteur avant son dpart, comme
c'est probable, ce ne fut que dans le courant de mars.]

  J'crivais aussi; nous avons du moins travaill ensemble aux _Lettres
  d'un voyageur_, o nous dpeignmes en quelques croquis, et plutt 
  sa faon qu' la mienne, les coutumes de Venise et des environs. Quand
  elle n'crivait pas, elle s'occupait volontiers des travaux fminins
  pour lesquels elle avait une adresse et un got particuliers, jusqu'
  vouloir meubler toute une chambre de sa main, rideaux, chaises, sofa,
  etc. Je ne sais ce qu'elle n'et pas fait avec ses mains. Sobre,
  conome, laborieuse pour elle-mme, elle tait prodigue pour les
  autres. Elle ne rencontrait pas un pauvre  qui elle ne ft l'aumne.
  Je crois que ses plus gros gains seront prodigus en grande partie 
  autrui, peut-tre sans discernement, peut-tre  des escrocs et  des
  vicieux, parce que sa gnrosit manque de mesure jusqu' l'avoir fait
  tomber souvent dans le besoin, avec des bnfices de dix mille francs
  par an. Elle s'en confessa elle-mme  moi, et je le vis bien, et je
  le sus encore  Paris, de quelques-uns de ses plus honntes amis.
  Maintenant, je reviens  mon histoire.

  Donc, au mois d'aot, elle m'apprit qu'il lui tait absolument
  ncessaire d'aller pour quelque temps  Paris. Les vacances
  approchaient. Ses deux enfants sortaient du collge et ils avaient
  coutume de se rendre avec elle  la Chtre o elle passait l'automne
  avec son mari. En mme temps, elle me tmoignait un grand dsir que
  je l'accompagnasse pour revenir ensuite  Venise ensemble. Je restai
  troubl et je lui dis que j'y penserais jusqu'au lendemain. Je compris
  du coup que j'irais en France et que j'en reviendrais sans elle; mais
  je l'aimais au del de tout, et j'aurais affront mille dsagrments
  plutt que de la laisser courir seule un aussi long voyage.

  J'arrangeai pour le mieux mes affaires afin de recueillir un peu
  d'argent. Le jour suivant, je lui dis que je l'accompagnerais, mais
  que j'exigeais d'habiter seul  Paris et de n'tre pas contraint de me
  rendre  la Chtre, voulant au contraire profiter de mon sjour
  dans cette grande capitale pour frquenter les hpitaux et en faire
  bnficier ma profession. A l'accent un peu triste, mais dcid, avec
  lequel je prononai ces paroles, elle me rpondit: Mon ami, tu feras
  ce qui te plaira le mieux. Je l'avais comprise et elle m'avait
  compris. A partir de ce moment-l, nos relations se changrent en
  amiti, au moins pour elle. Moi, je voulais bien n'tre qu'un ami;
  mais je me sentais nanmoins amoureux....

Les impressions idales de son sjour  Venise avec Pagello, George Sand
les a immortalises dans ses trois premires _Lettres d'un voyageur._
Elles sont ddies  Alfred de Musset, A un pote, et toutes
mlancoliques de son souvenir. Dans la seconde, qui parut  la _Revue
des Deux Mondes_ du 15 juillet 1834, elle se met en scne _(Beppa)_ avec
tous ses attraits d'nigme vivante, ainsi que Pagello (sous le double
masque de _Pietro_ et du _Docteur_) et plusieurs de leurs familiers.

C'est un merveilleux tableau du charme de Venise. D'aprs un dire de
l'minent romancier vicentin Fogazzaro  M. Gaston Deschamps, on aurait
l le plus fidle portrait de la Reine des lagunes.

Pagello, lui-mme, tait gagn  cette exaltation. Il clbrait son amie
dans une charmante _Serenata_ en dialecte vnitien. Elle a t publie
en partie par George Sand, mais anonyme, dans la seconde des _Lettres
d'un voyageur_. Une anthologie vnitienne de M. Raphal Barbiera a
rvl le vritable auteur, en donnant de nouvelles preuves de son
talent de pote.--Traduisons quatre strophes de la _Serenata_:

  Ne sois plus tourmente de pensers mlancoliques. Viens avec moi,
  montons en gondole, nous gagnerons la pleine mer.

  ... Oh! quelle vision! quel spectacle prsente la lagune, lorsque tout
  est silence et que la lune brille au ciel!

  ... Abaisse ce voile, cache-toi; elle commence  paratre... si elle
  t'apercevait, elle pourrait devenir jalouse.

  ... Tu es belle, tu es jeune, tu es frache comme une fleur! Voici
  venir le temps des larmes; ris aujourd'hui et fais l'amour.

Il faut lire la description ferique et si juste de ces adorables nuits
de Venise, dans la _Lettre_ de G. Sand, tout imprgne de cette posie.

Ses proccupations ordinaires taient plus prosaques. Sa correspondance
retentit d'une incessante rclamation d'argent  ses diteurs. A l'en
croire, elle aurait t rduite aux derniers expdients,  coucher sur
un matelas par terre, faute de lit. Les souvenirs de Pagello, que m'a
transmis une lettre de sa fille, Mme Antonini, protestent contre cette
excessive misre. Le mnage n'tait pas riche, sans doute; mais on y
vivait allgre, en travaillant. George nous apprend, dans une de ses
lettres  Musset, que Pagello, trs occup par ses malades, est dehors
toute la journe, puis s'endort mthodiquement sur le sofa aprs le
dner, avec sa _pipetta_ dans l'oeil comme la flte de Deburau.

De son ct Pietro a cont que G. Sand crivait de six  huit heures de
suite, de prfrence la nuit, buvant beaucoup de th pour s'exciter au
travail.

Le jeune mdecin habitait une petite maison modeste, mais jolie, la
_Casa Mezzani_, en face le _Ponte dei Pignoli_. Avec lui vivait son
frre, Roberto Pagello, employ  la Marine, garon instruit et de belle
humeur, et avec eux, parait-il, loge  ct de Llia, une nigmatique
personne, Giulia P..., dont l'existence vient de nous tre rvle. Tout
ce que nous en savons est dans une lettre de George Sand  Musset:

  Ah! qu'est-ce que Giulia P...? Certainement, M. Dumas dirait de belles
  choses l-dessus. On dit dans la maison Mezzani que c'est la matresse
  des deux Pagello et qu'elle et moi sommes les deux amantes du docteur.
  C'est aussi vrai l'un que l'autre. Giulia est une soeur clandestine,
  une fille non avoue de leur pre. Elle a quelque fortune, et comme
  elle a 28 ou 30 ans, elle est indpendante. Elle a une affaire de
  coeur  Venise et vient s'y tablir dans quelques jours. Elle avait lu
  mes romans et professait pour moi un enthousiasme de fille romanesque.
  Nous avons fait connaissance et elle me plat extrmement. Nous avons
  donc fait ce plan de pot-au-feu qui me sera, je crois, agrable...
  Giulia est une crature sentimentale dont la figure ressemble
  effrontment  celle du pre Pagello. C'est une pince, demi-Anglaise,
  demi-Italienne, avec de grands cheveux noirs, de grands yeux bleus,
  toujours levs au ciel, manire avec grce et gentillesse, pleureuse,
  exalte, un peu folle, bonne comme Pagello. Elle chante divinement et
  je l'accompagne au piano. Le reste du temps elle fera l'amour ou lira
  des romans[116].

[Note 116. _Revue de Paris, loc. cit._, p. 14.]

On se demande ce que devait penser Musset  recevoir ces descriptions de
la Casa Mezzani... Qu'ils y sont donc tous bons, voire excellents!

Mais nous n'avons pas tout dit. Pagello lui-mme, le pacifique Pagello,
se dbattait entre ses amantes et ses amies,  en croire G. Sand: C'est
un don Juan sentimental qui s'est tout  coup trouv quatre femmes sur
les bras. Et elle conte  Musset les scnes de jalousie d'une matresse
dlaisse, l'_Arpalice_, qui a fait chez Pagello une irruption
inattendue lui arrachant la moiti de ses cheveux, dchirant son _bel
vestito_ et finalement lui faisant craindre,  elle, une _coltellata_
dont s'pouvante la douce Giulia[117].

[Note 117: _Revue de Paris, loc. cit._, p. 14, 15 et 21.]

Elle s'tait donc installe dans ce curieux intrieur, heureuse et calme
avec Pagello, courtoise et bonne camarade pour son frre. Celui-ci
plaisantait le docteur sur la maigreur et la pleur de la jeune femme.
Un piquant souvenir du professeur Provenzal (cit par Mme Codemo)[118]
nous rvle les prfrences de Robert Pagello pour la jeune servante
de George Sand, la Catina, belle fille dont les joues fraches
contrastaient avec le teint olivtre de Llia. Il ne comprenait pas les
enthousiasmes de son frre pour cette maigreur de sardine (_quella
sardella_) et disait en son vnitien: _No so cossa de belo che el ghe
trova mio fradelo; la mia Catina me piace megio._

[Note 118: _Racconti, scne_, etc., p. 177.]

George Sand, trs simplement, aidait la servante dans le mnage, et
parfois se mlait de cuisiner  sa faon. Ce qui donnait lieu  des
repas d'anachortes. Et Robert se plaignait gaiement de ce rgime un peu
bien romantique, et il disait prfrer aux petits plats de George ses
romans. Pour se reposer de la littrature, celle-ci, Pagello nous l'a
cont, travaillait  l'aiguille ou dessinait. Le docteur conserve 
Bellune un joli dessin  la plume excut et encadr par elle-mme. Elle
y avait inscrit les deux noms de ses enfants: _Maurice, Solange..._ Mme
Antonini, dans l'intressante lettre o elle me rsume des souvenirs
qu'elle a cent fois entendu rpter  son pre, s'efforce de rectifier
les exagrations et bvues de tous ceux qui ont crit sur la vie
de George Sand  Venise. Elle me pardonnera de traduire ce fragment:
George Sand allait quelquefois, accompagne de mon pre,  l'glise.
Prosterne devant Celui qui accueille et pardonne tout, elle se couvrait
la face de ses mains et pleurait. Mon pre dit qu'elle avait toute
l'toffe ncessaire pour tre le modle des pouses et des mres.
Affectueuse, charitable, industrieuse, toutes les heures qu'elle
ne passait pas  crire ou  visiter les monuments de Venise, elle
travaillait  l'aiguille ou au tricot. Elle orna ainsi de ses mains
toute une chambre  mon pre. Mon oncle me rapportait qu'elle tait
toujours occupe; qu'un jour mme elle lui fit prsent de quatre paires
de chaussettes, et lui dit en riant: Voyez, Robert, je les ai mieux
russies que mes artichauts!

Cette vie tranquille et modeste prit fin avec le dpart de la
malheureuse femme, rappele par les vacances  Nohant. Elle emmenait le
docteur Pagello.



VI

Et Musset, le pauvre Musset? Revenons  lui. C'est lui le vrai pote et
l'amoureux sincre. Le spectacle de sa dtresse nous dtendra du petit
train bourgeois de la romancire et du mdecin.

Il est rentr  Paris le corps et l'me  peine convalescents. George
Sand a fait en lui un anantissement dont il ne se remettra jamais.

Tous ses amis nous l'ont montr retrouvant plus tard des accents
passionns et navrants pour dpeindre le ravage de cet amour. Il en
portera l'empoisonnement toute sa vie... Chenavard m'a cont maintes
fois comment, au lit de mort, le malheureux pote gardait la hantise de
cette femme et de ses grands yeux noirs qu'il avait tant aims:

  te-moi, mmoire importune,
  te-moi ces yeux que je vois toujours!

George Sand a quitt Musset,  Mestre, le 29 mars, le soir mme de son
dpart[119]. Ils se sont promis de s'crire. L'adieu du pote n'a pas t
sans un dchirement profond. Elle aussi, en le quittant, entendait bien
ne pas le perdre. Il lui crit le premier, de Padoue, le 2 avril 1834:

[Note 119: Le passeport de Musset, sign du consul Silvcstre de Sacy,
est dat de Venise, 29 mars. Elle y est retourne le soir mme, et le
lendemain 30, elle envoie, de Trvise, sa premire lettre  son ami.]

  Tu m'as dit de partir et je suis parti; tu m'as dit de vivre et je
  vis. Nous nous sommes arrts  Padoue; il tait 8 heures du soir
  et j'tais fatigu. Ne doute pas de mon courage. cris-moi un mot 
  Milan, frre chri, George bien-aim.
Sans avoir reu ce billet, George Sand avait crit  Musset le 30 mars.
Elle est aussitt rentre  Venise, lui dit-elle, et a couch chez les
Rebizzo. Elle devait repartir le jour mme pour Vicence, accompagner
Pagello dans une visite mdicale. Elle n'en a pas eu la force, ne se
sentant pas le courage de passer la nuit dans la mme ville qu'Alfred
sans aller l'embrasser encore le matin. Aujourd'hui elle est  Trvise,
avec Pagello qui retourne  Vicence, o elle veut coucher ce soir pour y
trouver les nouvelles qu'Antonio doit lui avoir laisses  l'auberge.

  ... Adieu, adieu, mon ange, que Dieu te protge, te conduise et te
  ramne un jour ici si j'y suis. Dans tous les cas, certes, je te
  verrai aux vacances, avec quel bonheur alors! Comme nous nous aimerons
  bien! n'est-ce pas, n'est-ce pas, mon petit frre, mon enfant? Ah! qui
  te soignera, et qui soignerai-je? Qui aura besoin de moi, et de qui
  voudrai-je prendre soin dsormais? Comment me passerai-je du bien et
  du mal que lu me faisais? Puisses-tu oublier les souffrances que je
  t'ai causes et ne te rappeler que les bons jours! le dernier surtout,
  qui me laissera un baume dans le coeur et en soulagera la blessure.
  Adieu, mon petit oiseau. Aime toujours ton pauvre vieux George.[120]

[Note 120: Lettre du 30 mars. _(Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.)]

C'est la nature dsordonne de cette affection, qui allait  jamais
empoisonner la vie d'Alfred de Musset. Pour avoir got  l'amour de
cette femme, ou cru seulement trouver en elle de l'amour, il restait
prisonnier d'un mirage. Sa vanit d'amant avait rejoint l'orgueil de sa
matresse, pour les faire tous deux souffrir. S'il n'avait pas eu le
courage de la quitter, elle n'avait pas eu la rsignation de le perdre.
Sa fatalit la faisait aussi attachante par un charme irritant d'nigme,
que par une instinctive et apaisante bont. Musset ne pouvait oublier
tant de preuves d'affection et de sollicitude. Il la savait galement
sensible  la faiblesse perdue de son amour et ne voulait se rsoudre 
penser qu'elle ne lui reviendrait jamais.

Il restait obsd quand mme par l'image du beau Vnitien dnu de ses
tourments d'me, qui l'avait supplant.--Sans croire si mal faire,
Pagello avait dsir, sollicit peut-tre, les tendresses d'un coeur qui
se dclarait libre. Pouvait-il se douter que le pote en recevrait si
cruelle blessure, et prvoir telles consquences  un caprice sans
rflexion de l'homme gt des femmes qu'il tait.... Il allait
lui-mme en souffrir, maintenant, dans la stupeur d'une aventure o
s'enchevtraient trop de sentiments, pour sa psychologie saine. Je ne
te dis rien de Pagello, crit George Sand  l'ami qu'elle quitte, sinon
qu'il te pleure presque autant que moi, et que quand je lui ai redit
tout ce dont tu m'avais charg pour lui, il s'est enfui de colre et en
sanglotant.

Ils devaient souffrir tous les trois.--Musset poursuit son voyage, trop
navr pour crire encore, et Antonio est ngligent. George Sand,
reste douze jours sans nouvelles, se prend  songer  tout ce pass
douloureux. Elle est inquite, et voici qu'elle aime d'amour son absent.
Elle a peur de l'avoir perdue, cette me charmante et bonne jusqu'en ses
erreurs, ce brave coeur d'enfant qu'elle avait si pleinement conquis! O
retrouvera-t-elle ces ineffables abandons de jeunesse et de posie!
Quel autre amant le ferait oublier!... Et l'angoisse dj redouble sa
tendresse... Pendant ce carnaval de 1834, bien triste pour elle,
elle crit son roman de _Leone Leoni_.--On a voulu y chercher une
demi-autobiographie. Nous y retrouvons, en effet, les cruelles
alternatives qui agitaient alors l'me de la pauvre femme,--entre son
affectueuse estime pour Pagello et son renaissant, son cher amour pour
le pote qu'elle avait quitt, qu'elle laissait partir plutt que de
lui pardonner... Enfin elle reoit, le 15 avril, une longue lettre de
Genve, et sa joie lui dicte une lettre d'humble affection, un cantique
d'actions, de grces:

  ... J'tais au dsespoir. Enfin j'ai reu ta lettre de Genve. Oh! que
  je t'en remercie, mon enfant! qu'elle est bonne et qu'elle m'a fait de
  bien! Est-ce bien vrai que tu n'es pas malade, que tu es fort, que tu
  ne souffres pas? Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse
  tre heureuse avec la pense d'avoir perdu ton coeur. Que j'aie t ta
  matresse ou ta mre, peu importe; que je t'aie inspir de l'amour ou
  de l'amiti, que j'aie t heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela
  ne change rien  l'tat de mon me  prsent. Je sais que je t'aime,
  et c'est tout[121].... Quelle fatalit a chang en poison les remdes
  que je t'offrais? Pourquoi, moi qui aurais donn tout mon sang pour
  te donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue pour t
  un tourment, un flau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs
  m'assigent (et  quelle heure me laissent-ils en paix?) je deviens
  presque folle. Je couvre mon oreiller de larmes, j'entends ta voix
  m'appeler dans le silence de la nuit. Qu'est-ce qui m'appellera
   prsent? qui est-ce qui aura besoin de mes veilles?  quoi
  emploierai-je la force que j'ai amasse pour toi, et qui maintenant se
  tourne contre moi-mme! Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de
  ta tendresse et de ton pardon! ne parle pas du mien, ne me dis jamais
  que tu as eu des torts envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens
  plus de rien, sinon que nous avons t bien malheureux et que nous
  nous sommes quitts; mais je sais, je sens que nous nous aimerons
  toute la vie avec le coeur, avec l'intelligence, que nous tcherons,
  par une affection sainte, de nous gurir mutuellement du mal que nous
  avons souffert l'un pour l'autre. Nous sommes ns pour nous connatre
  et pour nous aimer, sois-en sr. Sans la jeunesse et la faiblesse que
  tes larmes m'ont cause un matin, nous serions rests frre et soeur.
  Nous savions que cela nous convenait, nous nous tions prdit les maux
  qui nous sont arrivs. Eh bien, qu'importe, aprs tout? nous avons
  pass par un rude sentier, mais nous sommes arrivs  la hauteur o
  nous devions nous reposer ensemble. Nous avons t amants, nous nous
  connaissons jusqu'au fond de l'me, tant mieux. Quelle dcouverte
  avons-nous faite mutuellement qui puisse nous dgoter l'un de
  l'autre? Tu m'as reproch, dans un jour de fivre et de dlire, de
  n'avoir jamais su te donner les plaisirs de l'amour. J'en ai pleur
  alors, et maintenant je suis bien aise qu'il y ait quelque chose de
  vrai dans ce reproche, je suis bien aise que ces plaisirs aient t
  plus austres, plus voils que ceux que tu retrouveras ailleurs.
  Au moins, tu ne te souviendras pas de moi dans les bras des autres
  femmes. Mais, quand tu seras seul, quand tu auras besoin de prier
  et de pleurer, tu penseras  ton George,  ton vrai camarade,  ton
  infirmire,  ton ami,  quelque chose de mieux que tout cela; car le
  sentiment qui nous unit s'est form de tant de choses qu'il ne peut
  se comparer  aucun autre. Le monde n'y comprendra jamais rien. Tant
  mieux, nous nous aimerons et nous moquerons de lui. (_Lettre des 15-17
  avril_.)

[Note 121: Ici trois lignes supprimes  l'encre.]

Dans la lettre de Musset, si espre  Venise, la lettre de Genve, nous
trouvons tout entier le pote, sa fire loyaut, sa tendresse sincre et
la charmante fantaisie de son esprit. En voici un fragment qui clairera
mieux que tous les commentaires cette me de gnie, si noble et si
faible  la fois, si nativement gnreuse:

  ... Mon amie, je t'ai laisse bien lasse, bien puise de ces deux
  mois de chagrins. Tu me l'as dit d'ailleurs, tu as bien des choses 
  me dire. Dis-moi surtout que tu es tranquille, que tu seras heureuse.
  Tu sais que j'ai trs bien support la route, Antonio doit t'avoir
  crit. Je suis fort, bien portant, presque heureux. Te dirai-je que
  je n'ai pas souffert, que je n'ai pas pleur bien des fois dans ces
  tristes nuits d'auberge? Ce serait me vanter d'tre une brute, et tu
  ne me croirais pas. Je t'aime encore d'amour, George. Dans quatre
  jours, il y aura trois cents lieues entre nous. Pourquoi ne
  parlerais-je pas franchement? A cette distance-l, il n'y a plus ni
  violences ni attaques de nerfs. Je t'aime, je te sais auprs d'un
  homme que tu aimes, et cependant je suis tranquille. Les larmes
  coulent abondamment sur mes mains, tandis que je t'cris; mais ce sont
  les plus douces, les plus chres larmes que j'aie verses. Je suis
  tranquille. Ce n'est point un enfant puis de fatigue qui te parle
  ainsi. J'atteste le soleil que j'y vois aussi clair dans mon coeur que
  lui dans son orbite. Je n'ai pas voulu t'crire avant d'tre sr de
  moi. Il s'est pass tant de choses dans cette pauvre tte! De quel
  rve trange je m'veille!

  Ce matin, je courais les rues de Genve en regardant les boutiques;
  un gilet neuf, une belle dition d'un livre anglais, voil ce qui
  attirait mon attention.

  Je me suis aperu dans une glace, j'ai reconnu l'enfant d'autrefois.
  Qu'avais-tu donc fait, ma pauvre amie? C'tait l l'homme que tu
  voulais aimer! Tu avais dix ans de souffrances dans le coeur; tu avais
  depuis dix ans une soif inextinguible de bonheur, et c'tait l le
  roseau sur lequel tu voulais t'appuyer! Toi, m'aimer! Mon pauvre
  George, cela m'a fait frmir. Je t'ai rendu si malheureux! Et quels
  malheurs plus terribles n'ai-je pas t encore sur le point de te
  causer! Je le verrai longtemps, mon George, ce visage pli par les
  veilles, qui s'est pench dix-huit nuits sur mon chevet! Je te verrai
  longtemps dans cette chambre funeste, o tant de larmes ont coul!
  Pauvre George, pauvre chre enfant! Tu t'tais trompe. Tu t'es crue
  ma matresse, tu n'tais que ma mre.

  Le ciel nous avait faits l'un pour l'autre; nos intelligences,
  dans leur sphre leve, se sont reconnues comme deux oiseaux des
  montagnes; elles ont vol l'une vers l'autre; mais l'treinte a t
  trop forte. C'est un inceste que nous commettions.

  Eh bien! mon unique amie, j'ai t presque un bourreau pour toi, du
  moins dans les derniers temps. Je t'ai fait beaucoup souffrir. Mais,
  Dieu soit lou, ce que je pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas
  fait. Oh! mon enfant, tu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promnes
  sous le plus beau ciel du monde, appuye sur un homme dont le coeur
  est digne de toi. Brave jeune homme! Dis-lui combien je l'aime, et que
  je ne puis retenir mes larmes en pensant  lui. Eh bien! je ne t'ai
  donc pas drobe  la Providence? Je n'ai donc pas dtourn de toi la
  main qu'il te fallait pour tre heureuse? J'ai fait peut-tre, en te
  quittant, la chose la plus simple du monde, mais je l'ai faite. Mon
  coeur se dilate malgr mes larmes. J'emporte avec moi deux tranges
  compagnons: une tristesse et une joie sans fin.

  ... Crois-moi, mon George; sois sre que je vais m'occuper de tes
  affaires. Que mon amiti ne te soit jamais importune. Respecte-la
  cette amiti plus ardente que l'amour. C'est tout ce qu'il y a de bon
  en moi. Pense  cela, c'est l'ouvrage de Dieu. Tu es le fil qui me
  rattache  lui. Pense  la vie qui m'attend. (_Lettre du 4 avril_.)

George tait donc bien rassure sur le coeur de son pote.

Elle lui dissimulait encore la pleine vrit de ses relations avec
Pagello, son installation complte chez lui:

Je vis  peu prs seule. Rebizzo vient me voir une demi-heure, le
matin. Pagello vient dner avec moi et me quitte  huit heures. Il est
trs occup de ses malades dans ce moment-ci, et son ancienne matresse
_(l'Arpalice)_ qui s'est reprise pour lui d'une passion froce depuis
qu'elle le croit infidle, le rend vritablement malheureux... Nous
savons ce qu'il faut penser de cette solitude de George Sand. Mais
c'tait alors charit de sa part, que de dissimuler  Musset sa vraie
vie  Venise.

Sur le long et triste voyage du pote, nous ne savons d'autres dtails
que ceux qu'il donne dans ses lettres. Il n'avait de regards que pour sa
douleur. Cette obsession d'une rupture qui devait laisser  son me
un inoubliable dchirement, ne quitta jamais sa mmoire. Ceux qui ont
prtendu, et Paul de Musset lui-mme, que le chagrin de cet amour perdu
s'tait peu  peu effac de son coeur, ngligent certains vers de lui,
non point parfaits mais prcieux pour sa biographie, _Souvenir des
Alpes_, dats de 1851. Il y voque simplement un pisode de sa vie
intrieure pendant ce mlancolique retour en France, et on y sent des
larmes.

Rappelons-en quelques strophes: ces vers sont parmi les derniers qu'ait
publis Musset:

  Fatigu, vaincu, bris par l'ennui,
  Marchait le voyageur dans la plaine altre,
  Et du sable brlant la poussire dore
  Voltigeait devant lui.

  Devant la pauvre htellerie
  Sur un vieux pont, dans un site cart,
  Un flot de cristal argent
  Caressait la rive fleurie.

  L le coeur plein d'un triste et doux mystre
  Il s'arrta silencieux,
  Le front inclin vers la terre;
  L'ardent soleil schant les larmes dans ses yeux.

  Aveugle, inconstante,  fortune!
  Supplice enivrant des amours!
  te-moi, mmoire importune,
  te-moi ces yeux que je vois toujours!

  Pourquoi dans leur beaut suprme,
  Pourquoi les ai-je vus briller?
  Tu ne veux plus que je les aime,
  Toi qui me dfends d'oublier!

  Comme aprs la douleur, comme aprs la tempte,
  L'homme supplie encore et regarde le ciel,
  Le voyageur levant la tte
  Vit les Alpes debout dans leur calme ternel...

Aprs huit jours de route, il arrivait  Paris tout plein d'Elle. A
peine install, il s'occupait activement des affaires de son amie,
ngociant la cession de son roman d'_Andr_  Buloz. Il l'informait du
rsultat, la dissuadait de son ternel projet de voyage  Constantinople
et lui contait sa nouvelle existence  Paris. Je suis arriv presque
bien portant, disait-il.

  ... Je suis debout aujourd'hui, et guri, sauf une fivre lente, qui
  me prend tous les jours au lit, et dont je ne me vante pas  ma mre,
  parce que le temps seul et le repos peuvent la gurir. Du reste, 
  peine dehors du lit, je me suis rejet  corps perdu dans mon ancienne
  vie. Comment le dire jamais ce qui s'est pass dans cette cervelle
  depuis mon dpart? Mais, en somme, j'ai beaucoup souffert, et j'tais
  arriv ici avec la ferme intention de me distraire et de chercher un
  nouvel amour.

  Je n'ai pas encore dn une fois chez ma mre. J'avais arrang,
  avant-hier, une partie carre avec D... On m'avait mis  ct de moi
  une pauvre fille d'Opra, qui s'est trouve bien sotte, mais moins
  sotte que moi. Je n'ai pu lui dire un mot et suis all me coucher 
  huit heures. Je suis retourn dans tous les salons o mon impolitesse
  habituelle ne m'a pas t mes entres. Que veux-tu que je fasse? Plus
  je vais, plus je m'attache  toi, et, bien que trs tranquille,
  je suis dvor d'un chagrin qui ne me quitte plus. (_Lettre du 19
  avril_.)

La vrit est que l'infortun revenant apparut lamentable  sa famille.
Il nous arriva, plus que jamais amoureux d'Elle, dsol de l'avoir
quitte, et malade, malade, le pauvre enfant! m'a cont Mme Lardin de
Musset. Maigre et les traits altrs, il avait perdu la moiti de ses
cheveux; il se les arrachait par poignes. On lui voyait des plaques
chauves sur la tte. Il avait les jambes enfles; il se mit au lit. Nous
lui avions cd, ma mre et moi, rue de Grenelle, notre appartement dont
il avait envie,--qui donnait sur les jardins; il trouvait le papier de
sa chambre trop triste.

Il fut d'abord trs sobre de confidences avec nous. J'tais une
enfant.... Nous n'osions lui parler de rien. Ma pauvre mre avait t si
inquite[122]!

[Note 122: M. Maurice Clouard a publi une lettre de Mme Edme de
Musset au pote (du 13 fvrier 1834), toute pleine de son angoisse,
_Revue de Paris_, article cit p. 713.]

Aprs six semaines sans nouvelles, Paul tait all voir Buloz qui lui
avait montr une lettre de George Sand, o elle disait Alfred trs
malade. Alors Paul avait song  partir pour l'Italie; il m'en fit la
confidence. Mais notre mre voulait savoir ce que George Sand avait
crit  Buloz. N'y tenant plus, elle courut chez lui. Il rpondit
vasivement: il avait gar la lettre; il la lui enverrait.... Enfin,
nous remes d'Alfred cette lettre navre que Paul a cite dans la
_Biographie_.

Alfred de Musset avait crit rgulirement aux siens, jusqu'au milieu de
fvrier. Quand il tomba malade, il chargea George Sand de donner de ses
nouvelles  sa mre. Il affirma toujours qu'elle l'avait fait. Aucune
de ces lettres, presque quotidiennes disaient-ils, ne parvint 
destination, alors que Buloz reut toutes celles qu'on lui crivait[123].

[Note 123: On a donn cette explication: que le gondolier  qui
taient remises, avec l'argent d pour le port, les lettres adresses 
Mme de Musset, les jetait dans la lagune. Quant aux lettres  Buloz et 
ses amis, George Sand les portait elle-mme  la poste....]

La lettre si longtemps espre du pote justifia l'inquitude des
siens.--Le pauvre garon,  peine relev d'une fivre crbrale,
parlait de se traner, comme il pourrait, jusqu' la maison. Car il
voulait s'loigner de Venise ds qu'il aurait assez de forces pour
monter dans une voiture.

Je vous apporterai, disait-il, un corps malade, une me abattue, un
coeur en sang, mais qui vous aime encore.

Il devait la vie aux soins dvous de deux personnes qui n'avaient
point quitt son chevet jusqu'au jour o la jeunesse et la nature
avaient vaincu le mal.

Pendant de longues heures, il tait rest dans les bras de la mort; il
en avait senti l'treinte, plong dans un trange anantissement. Il
attribuait en partie sa gurison  une potion calmante, que lui avait
administre  propos un jeune mdecin de Venise, et dont il voulait
conserver l'ordonnance. C'est un puissant narcotique, ajoutait-il; elle
est amre, comme tout ce qui m'est venu de cet homme: comme la vie
que je lui dois. Cette ordonnance existe, en effet, dans les papiers
d'Alfred de Musset. Elle est signe _Pagello_[124].

[Note 124: PAUL DE MUSSET, _Biographie_, p. 125.]

Nous savons dans quel tat le pote rentra chez sa mre. La premire
fois qu'il voulut raconter les causes de son retour, il tomba en
syncope.... Peu  peu il se rtablit. Le perruquier Antonio, son
domestique improvis, fut pris de nostalgie et regagna ses lagunes, avec
une pacotille de parfumerie parisienne. Musset,  qui allait manquer
ce vivant souvenir d'Italie, essaya de se distraire, et tout d'un coup
reprit sa vie ancienne.

Nous avons vu comme il contait  George Sand cette tentative d'oubli; ce
n'tait que pour lui mieux confesser son incurable amour. Dans la mme
lettre, il lui dit avoir t chez elle, quai Malaquais, et n'avoir pu y
rester, de tristesse. Il voudrait travailler; il ne peut pas: ds que
l'imbcile rflchit un quart d'heure, voil les larmes qui arrivent.

  ... Mon amie, tu m'as crit une bonne lettre; mais ce ne sont pas de
  ces lettres-l qu'il faut m'crire. Dis-moi plutt, mon enfant, que tu
  t'es donne  l'homme que tu aimes, parle-moi de vos joies.--Non, ne
  me dis pas cela. Dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aime.
  Alors, je me sens plein de courage, et je demande au ciel que chacune
  de mes souffrances se change en joie pour toi. Alors, je me sens seul,
  seul pour toujours, et la force me revient, car je suis jeune, et la
  vie ne veut pas mourir dans sa sve. Mais songe que je t'aime, qu'un
  mot de toi pourra toujours dcider de ma vie, et que le pass entier
  se retourne en l'entendant.

  Il ne faut pas m'en vouloir, mon enfant, de tout cela. Je fais ce que
  je peux (peut-tre plus). Songe qu' prsent il ne peut plus y avoir
  en moi ni fureur ni colre. Ce n'est pas ma matresse qui me manque.
  C'est mon camarade George. Je n'ai pas besoin d'une femme. J'ai besoin
  de ce regard que je trouvais  ct de moi pour me rpondre. Il n'y a
  l ni amour importun, ni jalousie, mais une tristesse profonde....

Il parle encore  son amie de mauvais cancans rpandus contre eux dans
Paris, et lui envoie cette dernire tendresse:

  Adieu, ma soeur adore. Va au Tyrol,  Venise,  Constantinople; fais
  ce qui te plat. Ris et pleure  ta guise. Mais le jour ou tu te
  retrouveras quelque part seule et triste, comme  ce Lido, tends la
  main avant de mourir et souviens-toi qu'il y a dans un coin du monde
  un tre dont tu es le premier et le dernier amour. Adieu mon amie, ma
  seule matresse. cris-moi surtout, cris-moi.

Cette lettre a trouv G. Sand compltement rassure sur le coeur de son
enfant. Sa rponse, du 29 avril, ne trahit pas l'angoisse perdue de la
prcdente: il n'est plus question que d'amiti. Comme c'est fminin,
comme c'est humain....

  ... Ta lettre est triste, mon ange, mais elle est bonne et affectueuse
  pour moi. Oh! quelle que soit la disposition de ton esprit, je
  trouverai toujours ton coeur, n'est-ce pas, mon bon petit? Je viens
  de recevoir ta lettre il y a une heure, et, bien qu'elle m'ait mue
  douloureusement en plus d'un endroit, je me sens plus forte et plus
  heureuse que je ne l'ai t depuis quinze jours. Ce qui me fait mal,
  c'est l'ide que tu ne mnages pas ta pauvre sant. Oh! je t'en prie 
  genoux, pas encore de vin, pas encore de filles! C'est trop tt. Songe
   ton corps qui a moins de force que ton me et que j'ai vu mourant
  dans mes bras. Ne t'adonne au plaisir que quand la nature viendra te
  le demander imprieusement, mais ne le cherche pas comme un remde 
  l'ennui et au chagrin. C'est le pire de tous. Mnage cette vie que
  je t'ai conserve, peut-tre, par mes veilles et mes soins. Ne
  m'appartient-elle pas un peu  cause de cela? Laisse-moi le croire,
  laisse-moi tre un peu vaine d'avoir consacr quelques fatigues de mon
  inutile et sotte existence,  sauver celle d'un homme comme toi. Songe
   ton avenir qui peut craser tant d'orgueils ridicules et faire
  oublier tant de gloires prsentes. Songe  mon amiti qui est une
  chose ternelle et sainte dsormais et qui te suivra jusqu' la mort.
  Tu aimes la vie et tu as bien raison. Dans mes jours d'angoisse et
  d'injustice, j'tais jalouse de tous les biens que tu pouvais et que
  tu devais me prfrer.

Musset ne songe plus qu'au pass. Toute fiert lui est devenue
impossible. Bien loin d'apaiser son amour, l'absence le lui fait
tragique, pour l'aggraver d'une jalousie qu'il ne s'avoue pas 
lui-mme. Il aime maintenant sa douleur avec tout son tre, tout son
gnie. Et gagne elle-mme  cette tendresse dsespre, l'infidle va
entretenir le feu sacr, fidlement. Musset ne vivra plus que d'attendre
le courrier de Venise....

Dans cette dtresse, le pauvre enfant est du moins sr de son amiti;
il lui crit (30 avril) quelle consolation il y trouve. Il a essay
vainement de reprendre son ancienne vie:

  ... Maintenant, c'est fini pour toujours: j'ai renonc non pas  mes
  amis, mais  la vie que j'ai mene avec eux. Cela m'est impossible de
  recommencer, j'en suis sr. Que je me sais bon gr d'avoir essay!
  Sois fire, mon grand et brave George: tu as fait un homme d'un
  enfant. Sois heureuse, sois aime, sois bnie, repose-toi.
  Pardonne-moi; qu'tais-je donc sans toi, mon amour? Rappelle-toi nos
  conversations dans ta cellule; regarde o tu m'as pris, et o tu m'as
  laiss. Suis ton passage dans ma vie; regarde comme tout cela est
  palpable, vident, comme t m'as dit clairement: Ce n'est pas l ton
  chemin.

Il la supplie de lui crire souvent: Songe  cela, je n'ai que toi.
J'ai tout ni, tout blasphm, je doute de tout hors de toi,...
Nglige-moi, oublie-moi, qu'importe? Ne t'ai-je pas tenue dans mes
bras?...

  ... Sais-tu pourquoi je n'aime que toi? sais-tu pourquoi, quand je
  vais dans le monde  prsent, je regarde de travers, comme un cheval
  ombrageux? Je ne m'abuse sur aucun de tes dfauts. Tu ne mens pas,
  voil pourquoi je t'aime. Je me souviens bien de cette nuit de la
  lettre. Mais dis-moi, quand tous mes soupons seraient vrais, en quoi
  me trompais-tu? Me disais-tu que tu m'aimais? N'tais-je pas averti?
  Avais-je aucun droit? O mon enfant chrie, lorsque tu m'aimais,
  m'as-tu jamais tromp? Quel reproche ai-je jamais eu  le faire
  pendant sept mois que je t'ai vue, jour par jour? Et quel est donc le
  lche misrable qui appelle perfide la femme qui l'estime assez
  pour l'avertir que son heure est venue? Le mensonge, voil ce que
  j'abhorre, ce qui me rend le plus dfiant des hommes, peut-tre
  le plus malheureux. Mais tu es aussi sincre que tu es noble et
  orgueilleuse.

Il sent quelque chose en lui, maintenant d'inconnu, de meilleur: il le
lui doit, pour avoir t son amant.... S'il a d'autres matresses, elles
ne pourront tre que jeunes: Je ne pourrais avoir aucune confiance dans
une femme faite; de ce que je t'ai trouve, c'est une raison pour ne
plus vouloir chercher.

Pauvre victime de l'amour, il tale sa plaie ingurissable, avec le
sentiment profond de sa faiblesse. Il est retourn quai Malaquais: il en
est revenu comme abruti pour toute la journe, sans pouvoir dire un mot
 personne, ayant vol sur la toilette de son amie un petit peigne 
moiti cass qu'il trane partout dans sa poche.... Elle lui a parl de
Pagello: il lui sait gr de cette preuve d'estime. Maintenant, il veut
crire leur roman, pour gurir son coeur, pour faire taire ceux qui
diraient du mal d'elle. Car il la dfie bien de l'empcher de l'aimer.
Je t'ai si mal aime! Il faut que je dise ce que j'ai sur le coeur.
Puis il revient  Pagello:

  Dis  P... que je le remercie de t'aimer et de veiller sur toi comme
  il le fait. N'est-ce pas la chose la plus ridicule du monde que ce
  sentiment-l? Je l'aime, ce garon, presque autant que toi. Arrange
  cela comme tu voudras. Il est cause que j'ai perdu toute la richesse
  de ma vie, et je l'aime comme s'il me l'avait donne. Je ne voudrais
  pas vous voir ensemble. Oh! mon ange, mon ange, sois heureuse et je le
  serai.

Tout son coeur dbile et gnreux est dans cette lettre navrante. Il a
si peur de la perdre tout entire, ds qu'elle n'est plus que son amie.

Maintenant George est forte de son empire sur cette me dsempare. Elle
lui rpond (12 mai) que ses lettres ne sont pas le dernier serrement de
mains d'une amante qui le quitte, mais l'embrassement du frre qui lui
reste.

Elle l'engage  aimer une femme jeune, belle, qui n'ait pas encore
souffert. Quant  elle, dsormais, elle aspire  une vie calme. Ce
brave Pagello qui n'a pas lu _Llia_ et qui n'y comprendrait goutte n'a
pas ses yeux  Lui, ses yeux pntrants, pour s'inquiter d'elle, quand
elle fait sa figure d'oiseau malade:--Je me laisse rgnrer par
cette affection douce et honnte: pour la premire fois j'aime sans
passion.

Ses conseils  Alfred sont sages; elle parat moins apaise que triste.
Sa lettre est longue comme un journal. Elle laisse couler son bavardage
maternel: elle charge l'absent de maintes emplettes  lui expdier; elle
lui raconte qu'elle crit son roman de _Jacques_, et que Pagello veut
traduire en italien leurs oeuvres  tous deux....

Cependant Musset,  qui n'tait pas encore parvenue cette lettre de
raison, sentait se creuser, chaque jour plus profond, le vide de son
me:

  O la meilleure, la plus aime des femmes! que de larmes j'ai verses!
  Quelle journe! je suis perdu, vois-tu! que veux-tu que je fasse? Tu
  verses sur ma blessure les larmes d'une amie, le baume le plus doux et
  le plus cleste qui coule de ton coeur. Et tout tombe comme une huile
  bouillante sur un fer rouge. Je voudrais tre calme et fort, quand je
  t'cris; je me raisonne, je m'efforce; mais quand je prends la plume,
  et que je vois ce petit papier qui va faire, pour l'aller trouver, ces
  trois cents lieues que je viens de faire, et qu'il n'y a au monde que
  toi  qui je puisse parler de toi. Pas un ami, pas un tre! Et qui,
  d'ailleurs, eu serait digne! Au milieu de mes chagrins, je sens bien
  que j'ai un trsor dans le coeur: je ne puis l'ouvrir  personne.
  Songes-tu  ce qui s'amasse pendant tant de nuits dans cette petite
  chambre, tant de jours solitaires? Et ds que je veux t'crire, tout
  se presse jusqu' m'touffer. Mais je souffre, amie, et qu'importe
  de quoi je souffre? Tu me plaindras, tu ne te dgoteras pas de moi.
  Figure-toi que c'est une autre que j'aime et que c'est une maladie
  que j'ai. Dieu m'est tmoin que je lutte. Tu me dis que tu es dans un
  singulier tat moral, entre une vie qui n'est pas finie et une autre
  qui n'est pas commence. Et moi, ou penses-tu que j'en sois? En
  vrit, on dit que le temps gurit tout. J'tais cent fois plus fort
  le jour de mon arrive qu' prsent. Tout croule autour de moi.
  Lorsque j'ai pass la matine  pleurer,  baiser ton portrait, 
  adresser  ton fantme des folies qui me font frmir, je prends mon
  chapeau, je vais et je viens. Je me dis qu'il faut en finir d'une
  manire quelconque. (_Lettre du 10 mai_.)

Aucune distraction ne russit  le soulager. Il voudrait partir; il ira
sans doute  Aix-les-Bains, en juillet, pour l'attendre  son retour de
Venise.... Si tu es seule, je reviendrai passer quelques mois avec toi.
Si tu es avec Pietro, je vous serrerai la main et j'irai  Naples et de
l  Constantinople, si je suis assez riche....

  ... Tu me parles de gloire, d'avenir. Je ne puis rien faire de bon.
  A quoi bon dire ce que j'ai dans l'me? J'tais muet quand je t'ai
  connue. A prsent, je ne le suis plus. Mais je n'ai personne pour
  m'entendre, et je n'ai encore rien dit. Tout est l. J'tends les bras
  dans le vide, et rien! Eu vrit, je jette sur les femmes de bien
  tristes regards. J'ai encore un reste de vie  donner au plaisir et
  un coeur tout entier  donner  l'amour. Peut-tre y en a-t-il qui
  accepteraient; mais moi, accepterai-je? O me mne donc cette main
  invisible qui ne veut pas que je m'arrte? Il faut que je parle. Oui,
  il faut que je cesse de pleurer tout seul et de me manger le coeur,
  pour nourrir mon coeur. Il me faut un corps dans ces bras vides; il
  faut que j'aie une matresse, puisque je ne puis me faire moine. Tu me
  parles de sant, de mnagements, de confiance en l'avenir: tu me dis
  d'tre tranquille, et c'est toi, toi qui viens de m'ouvrir les veines;
  tu me dis d'arrter mon sang! Qu'ai-je fait de ma jeunesse? qu'ai-je
  fait mme de notre amour? Vainement, j'ai pleur une ou deux fois dans
  tes bras; que sais-tu de moi, toi que j'ai possde? C'est toi qui as
  parl: c'est toi dont la piti cleste m'a couvert de larmes; c'est
  toi qui as laiss descendre sur ma tte le ciel de ton amour. Et moi,
  je suis rest muet.... J'ai cess avec toi d'tre un libertin sans
  coeur, mais je n'ai commenc  tre autre chose que pendant trois
  matines  Venise, et tu dormais pendant ce temps-l.

  Ne me dis pas de raisonner; plus je vois de choses crouler sous mes
  pieds, plus je sens une force cache qui s'lve, s'lve et se tend
  comme la corde d'un arc.

  .... Ah! il y a six mois les chaleurs du printemps me faisaient le
  mme effet que le vin de Champagne. Elles me conduisaient, au sortir
  de la table,  la premire femme venue. Que je trouvasse l deux ou
  trois amis en train de chanter des chansons de cabaret; un cigare
  et un canap, tout tait dit; et si je pleurais une heure dans ma
  chambre, en rentrant, j'attribuais cela  l'excitation,  l'ennui, que
  sais-je? Et je m'endormais. J'en tais encore l quand je t'ai connue.
  Mais aujourd'hui, si mes sens me conduisaient chez une fille, je ne
  sais ce que je ferais. Il me semble qu'au moment de la crise, je
  l'tranglerais en hurlant.

  ... Et c'est  un homme qui fait du matin au soir de pareilles
  rflexions ou de pareils rves que tu adresses cette lettre du Tyrol,
  cette lettre sublime[125]? Mon George, jamais tu n'as rien crit d'aussi
  beau, d'aussi divin; jamais ton gnie ne s'est mieux trouv dans ton
  coeur. C'est  moi, c'est de moi, que tu parles ainsi? Et j'en suis
  l! Et la femme qui a crit ces pages-l, je l'ai tenue sur mon sein!
  Elle y a gliss comme une ombre cleste, et je me suis rveill  son
  dernier baiser. Elle est ma soeur et mon amie; elle le sait, elle me
  le dit. Toutes les fibres de mon corps voudraient s'en dtacher pour
  aller  elle et la saisir! Toutes les nobles sympathies, toutes les
  harmonies du monde nous ont pousss l'un vers l'autre, et il y a entre
  nous un abme ternel!

  Eh bien, puisque cela tait rgl ainsi, que cette Providence si sage
  me sauve ou me perde  son gr. J'ai horreur de ma vie passe, mais je
  n'ai pas peur de ma vie  venir. Si en m'ouvrant le coeur, le ciel n'a
  voulu que me prparer un nouveau moyen de souffrance, je subirai les
  consquences de ma faiblesse et de ma vanit. Mais ce que j'ai dans
  l'me ne mourra pas sans en tre sorti.

[Note 125: La 2e _Lettre d'un voyageur_.]

Il dvore _Wertlier_ et la _Nouvelle Hlose_, ces folies sublimes dont
il s'est tant moqu jadis. Il est ravag par sa douleur. Il s'occupe
pourtant toujours des affaires de son amie,--et toujours il pense  lui
parler de Pagello:

  Dis  Pietro que je voudrais bien lui crire; mais je ne puis pas; je
  l'aime sincrement et de tout mon coeur, mais je ne peux lui crire.
  Il sait  prsent pourquoi. (_Lettre du 10 mai_.)

Paul de Musset, dans la _Biographie_, expose longuement cet tat navrant
de l'me de son frre pendant les premiers mois de son retour. Aprs
d'infructueux essais de distraction, dans le monde et parmi d'anciens
compagnons de plaisir, il retombait dans son besoin farouche de
squestration. Il subissait maintenant son chagrin. La musique le
berait dans une amre volupt. Certain concerto de Hummel que lui
jouait sa jeune soeur et qui lui rappelait de douces soires de Venise,
l'arrachait par un enchantement soudain  cette morne solitude. Mais il
n'y retombait que plus dsespr. Paul de Musset a donn des fragments
d'un ouvrage inachev de son frre, _le Pote dchu_, o cinq ans plus
tard il retraait fidlement ce douloureux temps d'preuve[126]:

[Note 126: _Biographie_, pp. 128-130.]

  Je crus d'abord n'prouver ni regret ni douleur de mon abandon. Je
  m'loignai firement; mais  peine eus-je regard autour de moi que
  je vis un dsert. Je fus saisi d'une souffrance inattendue. Il me
  semblait que toutes mes penses tombaient comme des feuilles sches,
  tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement triste
  et tendre s'levait dans mon me. Ds que je vis que je ne pouvais
  lutter, je m'abandonnai a la douleur en dsespr. Je rompis avec
  toutes mes habitudes. Je m'enfermai dans ma chambre; j'y passai quatre
  mois  pleurer sans cesse, ne voyant personne et n'ayant pour toute
  distraction qu'une partie d'checs que je jouais machinalement tous
  les soirs.

  La douleur se calma peu  peu, les larmes tarirent, les insomnies
  cessrent. Je connus et j'aimai la mlancolie. Devenu plus tranquille,
  je jetai les yeux sur tout ce que j'avais quitt. Au premier livre qui
  me tomba sous la main, je m'aperus que tout avait chang. Rien du
  pass n'existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait. Un vieux
  tableau, une tragdie que je savais par coeur, une romance cent fois
  rebattue, un entretien avec un ami me surprenaient; je n'y
  retrouvais plus le sens accoutum. Je compris alors ce que c'est que
  l'exprience, et je vis que la douleur nous apprend la vrit.

  Ce fut un beau moment dans ma vie, et je m'y arrte avec plaisir:
  oui, ce fut un beau et rude moment. Je ne vous ai pas racont les
  dtails de ma passion. Cette histoire-l, si je l'crivais, en
  vaudrait pourtant bien une autre, mais  quoi bon? Ma matresse tait
  brune; elle avait de grands yeux; je l'aimais, elle m'avait quitt;
  j'en avais souffert et pleur pendant quatre mois; n'est-ce pas en
  dire assez?

  Je m'tais aperu tout de suite du changement qui s'tait fait en
  moi, mais il tait bien loin d'tre accompli. On ne devient pas homme
  en un jour. Je commenai par me jeter dans une exaltation ridicule.
  J'crivis des lettres  la faon de Rousseau,--je ne veux pas vous
  dissquer cela.--Mon esprit mobile et curieux tremble incessamment
  comme la boussole, mais qu'import si le ple est trouv? J'avais
  longtemps rv; je me mis enfin  penser. Je tchai de me taire le
  plus possible. Je retournai dans le monde; il me fallait tout revoir
  et tout rapprendre....

George est reste quinze jours sans rpondre  Alfred. Dans sa lettre
du 21 mai, elle est toute proccupe des propos qu'Alexandre Dumas, Mme
Dorval et surtout Planche auraient tenus sur son compte. Si ce dernier,
dont la figure dplat  Musset, a rellement parl bassement de lui
et insolemment d'elle, elle ne le reverra de sa vie.... Mais elle veut
paratre dtache de ces misres. Et voici l'tat de son coeur:

  ... J'ai l prs de moi, mon ami, mon soutien; il ne souffre pas, lui,
  il n'est pas faible, il n'est pas souponneux, il n'a pas connu les
  amertumes qui t'ont rong le coeur; il n'a pas besoin de ma force, il
  a son calme et sa vertu; il m'aime en paix, il est heureux sans que
  je souffre, sans que je travaille  son bonheur. Eh bien, moi, j'ai
  besoin de souffrir pour quelqu'un, j'ai besoin d'employer ce trop
  d'nergie et de sensibilit qui sont en moi. J'ai besoin de nourrir
  cette maternelle sollicitude qui est habitue  veiller sur un tre
  souffrant et fatigu. Oh! pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous
  deux et vous rendre heureux sans appartenir ni  l'un ni  l'autre!
  J'aurais bien vcu dix ans ainsi. Il est bien vrai que j'avais besoin
  d'un frre; pourquoi n'ai-je pu conserver mon enfant prs de moi?
  Hlas! que les choses de ce monde sont vaines et menteuses, et combien
  le coeur de l'homme changerait s'il entendait la voix de Dieu! Moi,
  je l'coute et il me semble que je l'entends, et pendant ce temps les
  hommes me crient: horreur, folie, scandale, mensonge! Quoi donc?
  Qu'est-ce? Et pourquoi ces maldictions? De quoi encore serai-je
  accuse?

  ... Oui, nous nous reverrons au mois d'aot, quoi qu'il arrive,
  n'est-ce pas? Tu seras peut-tre engag dans un nouvel amour. Je le
  dsire et je le crains, mon enfant. Je ne sais ce qui se passe en moi
  quand je prvois cela. Si je pouvais lui donner une poigne de main 
  celle-l! et lui dire comment il faut te soigner et t'aimer; mais elle
  sera jalouse, elle te dira: Ne me parlez jamais de madame Sand, c'est
  une femme infme. Ah! du moins, moi je peux parler de toi  toute
  heure sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre une
  parole amre. Ton souvenir est une relique sacre, ton nom est une
  parole solennelle que je prononce le soir dans le silence des lagunes
  et auquel rpond une voix mue et une douce parole, simple et
  laconique, mais qui me semble si belle alors!--io l'amo!_--Peu
  importe, mon enfant, aime, sois aim et que mon souvenir n'empoisonne
  aucune de tes joies. Sacrifie-le s'il le faut! Dieu m'est tmoin
  pourtant que je mpriserais celui qui me prierait, non pas seulement
  de te maudire, mais de t'oublier.

L'amour, qui peu  peu l'abandonne, ne laissant subsister en elle qu'une
maternelle amiti, l'amour, aprs ces longs jours de silence, s'est
aussi assoupi chez son pote. La rponse de Musset, du 10 juin, tmoigne
d'une me rassrne. Sa sant n'a jamais t meilleure; il lui semble
n'avoir plus de sens; il croit proche l'enthousiasme; il va aimer!...
Mais les avances que lui font quelques femmes ne l'attirent gure. Il
aime plus que jamais son _Georgeot_, de cette amiti douce et leve
qui est reste entre eux comme le parfum de leurs amours. Or il existe,
dit-il, des _rvlations_: avec saint Augustin, il croit aprs avoir
ni; mais il veut trouver un coeur vierge dans une femme intelligente.

  ... O mon Georgeot, que Dieu me protge! Je m'agenouille quelquefois
  en criant: Que Dieu me protge, car je vais me livrer! Cela est
  beau, n'est-ce pas, et effrayant en mme temps, d'aller et de venir
  avec cette pense-l: je vais me perdre ou me sauver! Prie pour moi,
  mon enfant; quoi qu'il doive m'arriver, plains-moi. Je t'ai connue un
  an trop tt. J'ai cru longtemps  mon bonheur,  une espce d'toile
  qui me suivait. Il en est tomb une tincelle de la foudre sur ma
  tte, de cet astre tremblant. Je suis lav par le feu cleste, qui a
  failli me consumer. Si tu vas chez Danieli, regarde dans le lit o
  j'ai souffert: il doit y avoir un cadavre; car celui qui s'en tait
  lev n'est pas celui qui s'y tait couch.

  Comme il s'ouvre, amie bien-aime, ce coeur qui s'tait dessch!
  Comme chaque mot, chaque chose, chaque homme que je rencontre, fait
  se dtendre une fibre! Comme tous les objets que je retrouve ici
  m'envoient  l'me un rayon nouveau! Et comme tous ces rayons se
  pressent, se condensent, jusqu' ce qu'ils aient trouv une issue pour
  s'lancer de leur antre, et retourner, teints du sang de mes veines,
  dans la nature! Je vais au boulevard, au Bois,  l'Opra, sur le quai,
  aux Champs-Elyses. Cela est doux et trange, n'est-ce pas, de se
  promener tout jeune dans une vieille vie? X. _(Tattet)_ est de retour.
  Il trouve, que _je lui apparais sous un nouvel aspect_, voil son mot.
  Du reste, je bois autant de vin de Champagne que devant, ce qui le
  rassure.

  Tu reviendras, n'est-ce pas? Je retrouverai mon bon et loyal camarade,
  avec son grand coeur et ses grands yeux? O mon petit ange, que tu es
  joli! Que tu m'es cher, toi, mon seul ami. Avec quel plaisir je sens,
  en t'crivant, que mon coeur s'panche avec confiance, avec amour, que
  je puis pleurer dans tes bras! Oh, Dieu merci! j'ai un ami: on ne me
  le volera pas; il prie pour moi, et moi pour lui. Si je ne t'avais pas
  connue et perdue, George, je n'aurais jamais compris ce que je devais
  tre, et pourquoi ma mre a eu un fils. Quand nous tions ensemble, je
  laissais ma stupide jeunesse tomber lentement en poussire; mais je ne
  me rendais compte de rien de ce qui se passait en moi. Je me disais
  que cela valait toujours mieux que le pass. Je remettais au
  lendemain; je croyais qu'il serait toujours temps; je rflchissais
  et je doutais. De plus, je suis d'une nature faible et oisive; la
  tranquillit de nos jours de plaisir me berait doucement. Pendant ce
  temps l, Azral a pass, et j'ai vu luire entre nous deux l'clair de
  l'pe flamboyante. Chose trange, je n'ai compris qu'il fallait faire
  usage de mes forces que lorsque j'ai senti qu'elles pouvaient manquer.
  J'avais une telle confiance, une si misrable vanit!

  J'tais habitu depuis si longtemps  porter autour de moi tant
  de voiles bizarres!  m'ter une partie avec l'un, une autre avec
  l'autre! Je n'ai compris que je pouvais aimer que lorsque j'ai vu que
  je pouvais mourir.

  Adieu, ma bien-aime; dis  Pietro que je l'embrasse et qu'il a tort
  de ne pas m'crire. Cela me ferait plus de plaisir que je ne puis le
  dire.

Notre pote va dcidment mieux: lui qui, le mois prcdent, crivait 
son amie n'avoir pu se dcider encore  aller voir son fils au collge:
il a une paire d'yeux noirs que je ne verrai pas sans douleur, je
l'avoue, il crit maintenant (10 juin)  la pauvre mre inquite que
son Maurice se porte bien: Je viens de le voir  l'instant et il doit
sortir avec moi dimanche.

Le 15 juin, longue lettre de George tout  fait calme  Alfred 
peu prs guri. Elle s'applaudit de l'apaisement de son ami, de son
rtablissement corps et me.--Pagello y ajoute un billet de sa main pour
recommander  son malade de l'htel Danieli,--qu'une affection liera
toujours  lui d'une manire sublime pour eux deux, incomprhensible
pour les autres,--d'viter l'intemprance et de se souvenir de certaine
eau de gomme arabique, qu'il lui fit avaler  Venise. George a lu ce
sermon sur le vin de Champagne: Sois sr, ajoute-t-elle  Alfred, que
si Pagello en avait sous la main, il en boirait une bouteille  chaque
point de son discours.

Elle a travers une grave disette d'argent. Musset s'est fort agit pour
lui faire parvenir ce que lui devait Buloz. Mais son bon coeur est mu
 la pense qu'elle a pu souffrir de la gne. Il songe aussi  ses
angoisses de mre; Boucoiran l'avait laisse sans nouvelles de ses
enfants. Il s'inquite surtout des tristesses profondes qu'il a
cru deviner entre les lignes de la seconde de ses _Lettres d'un
voyageur_--qu'il vient de porter  la _Revue_.--Il est dcourag,
triste, inquiet; il apparat surtout bien las.

  ... Dis-moi de prendre ton fils ou ta fille par la main, de faire
  trois cents lieues pour te les amener, et de m'en revenir. Dis-moi de
  contracter pour toi une dette, que je ferais de si bon coeur et que je
  paierais ensuite par mon travail. Je ne suis qu'une pauvre paille dans
  le fleuve terrible qui t'entrane; mais avant de cder au torrent,
  accroche-toi un instant  cette paille, ne ft-ce que pour qu'elle te
  suive dans l'Ocan.

  Buloz vient de m'apporter la _Lettre_ que tu lui as envoye pour la
  _Revue_[127]. Le coeur me bat si fort qu'il faut que je t'crive ce que
  j'prouve. Mon enfant, il y a dans la lettre un mot affreux, celui de
  _suicide_; quel que soit le degr de foi qu'on ajoute  cette pense
  chez les autres, elle ne prouve pas moins une trs grande souffrance.
  J'en ai ri souvent; mais depuis ces trois mois-ci, je ne ris plus
  de rien. Dis-moi, mon George, mon frre ador, quand tu as crit ce
  mot-l, tait-ce seulement l'inquitude que tu ressentais pour
  ton fils, jointe au dsappointement de ne pas recevoir ce que tu
  attendais? Ne sont-ce enfin que des causes matrielles et relles, qui
  t'inspiraient cette affreuse et poignante pense? Il m'a sembl qu'une
  tristesse, trangre  tout cela, dominait les autres motifs. Buloz
  lui-mme s'est interrompu plusieurs fois en lisant, pour me dire:
  Qu'a-t-elle donc? comme cela est triste! Le pauvre homme, qui ne se
  doute de rien au monde, ne manquait pas, il est vrai, d'ajouter: Mais
  vous ne l'avez pas quitte? Vous ne l'avez pas abandonne? Le pauvre
  garon ne se doute pas du mal qu'il me fait avec ses questions. Mais
  il n'en est pas moins vrai que tu souffres; je sais bien que toute ta
  vie tu as pens  la mort, que toute ta vie t'y a pousse, que cette
  ide t'est familire, presque chre; mais enfin elle ne se reprsente
   toi avec force que lorsque tu souffres, et je ne puis croire qu'elle
  naisse d'elle-mme dans une organisation aussi belle, aussi complte
  que la tienne, comme dans celle d'un Anglais pulmonique! Je te parle
  franchement, mon enfant; mais ne suis-je pas un ami? Ne m'as-tu pas
  permis de l'tre?.... O mon enfant, la plus aime, la seule aime des
  femmes, je te le jure sur mon pre; si le sacrifice de ma vie pouvait
  te donner une seule anne de bonheur, je sauterais dans un prcipice,
  avec une joie ternelle dans l'me. Mais sais-tu ce que c'est que
  d'tre l, dans cette chambre, seul, sans un ami, sans un chien, sans
  un sou, sans une esprance, inond de larmes depuis trois mois, et
  pour bien des annes; d'avoir tout perdu, jusqu' ses rves; de me
  repatre d'un ennui sans fin, d'tre plus vide que la nuit; sais-tu ce
  que c'est que d'avoir pour toute consolation une seule pense: qu'il
  faut que je souffre et que je m'ensevelisse en silence, mais que du
  moins tu es heureuse, peut-tre heureuse par mes larmes, par mon
  absence, par le repos que je ne trouble plus! O mon amie, mon amie, si
  tu ne l'tais pas!... Certes, l'homme que tu as choisi ne peut avoir
  chang la vie qu'en bien. C'est une noble crature, bonne et sincre;
  il t'est dvou, j'en suis sr, et tu es trop noble toi-mme pour ne
  pas lui rendre le mme dvouement. Il t'aime, et comme tu dois tre
  aime. Je n'ai jamais dout de lui, et cette confiance, que rien ne
  dtruira jamais, a t ma force pour quitter Venise, ma force pour
  y venir, pour y rester. Mais, hlas! je n'en suis pas  apprendre
  aujourd'hui quel hiroglyphe terrible c'est que ce mot si souvent
  rpt: le bonheur! O mon Dieu, la cration tout entire frmit de
  crainte et d'esprance en l'entendant. Le bonheur, est-ce l'absence du
  dsir? Est-ce de se sentir tous les atomes de son tre en contact avec
  d'autres? Est-ce dans la pense, dans les sens, dans le coeur que se
  trouve le bonheur? Qui sait pourquoi il souffre?

[Note 127: Publie dans la _Rente des Deux Mondes_ du 15 juillet
1834.]

  ... Rponds-moi que tu es heureuse, afin que je retourne au pied de
  mon lit retrouver ma douleur courageuse et rsigne, afin que l'ide
  de ton bonheur veille encore un faible cho lointain dans le vide o
  je suis, et quelque chose comme un petit soupir de joie au milieu de
  tous ces affreux sanglots, que personne ne voit, si Dieu n'existe pas,
  ou ne les entend pas surtout. Pardonne-moi de te parler avec cette
  franchise; pardonne-moi de ne pouvoir imposer silence  mon coeur. Je
  suis muet depuis si longtemps et pour si longtemps! Parle-moi un peu
  de toi, fais-moi vivre un quart d'heure, car la mort se repent de
  m'avoir manqu l-bas, quand tes soins et tes veilles l'ont carte de
  moi. Adieu, je n'en puis plus! _(Lettre du 46 juin_.)

George rassure cet ami trop vite inquiet: son ide de suicide, ce spleen
toujours prt  se rveiller au contact d'une contrarit ou d'un
affront, la suivra toujours probablement sans lui faire aucun _bobo_,
car elle n'a ici aucun chagrin de coeur. Son Pagello est un ange;
ses tracas matriels se sont dissips. Dans un mois elle reverra ses
enfants... Elle ajoute comme glose  cet expos de sa tranquillit: Tu
as donc bien raison de dire que mon bonheur a pris sa source dans tes
larmes, non pas dans celles de ton dsespoir et de ta souffrance, mais
dans celles de ton enthousiasme et de ton sacrifice... Rappelle-toi
que tu m'as laiss un souvenir plus sr et plus prcieux que tous les
souvenirs de la possession, _(Lettre du 26 juin_.)

La dernire lettre de Musset adresse  Venise, le 10 juillet, a t
dtruite parce qu'elle contenait une confidence. On en a gard du
moins quelques lignes relatives au retour attendu de George avec le bon
docteur, et ce trait qui nous prpare a la rencontre des amants:

--Dites-moi, Monsieur, est-ce vrai que Mme Sand soit _une femme
adorable_? Telle est l'honnte question qu'une belle bte m'adressait
l'autre jour. La chre crature ne me l'a pas rpte moins de trois
fois pour voir si je varierais mes rponses.--Chante, mon brave coq,
me disais-je tout bas, tu ne me feras pas renier, comme saint Pierre.



VII

Apres cinq mois de vie commune  Venise, George Sand et Pagello partent
pour Paris. Les dernires lignes que nous avons cites du naf journal
du docteur nous signalent chez eux un tat d'me assez mlancolique,
sans le trop prciser. De George Sand elle-mme nous n'apprendrons rien:
nous savons qu'elle n'avoue jamais... Cette grande sincre--pour les
autres--s'acharne  tout dissimuler de sa vie vraie... Dj elle
s'obstinait  ragir contre sa lgende, lgende qui offensait son me
hautaine et bourgeoise. Elle prludait  ce rle de _Matriarche_ qui
devait faire vnrer sa vieillesse.

Lasse,  coup sr, de sa mdiocrit vnitienne et des petits intrts
de son honnte amant, elle ne songeait plus qu' revoir ses enfants,--
retrouver aussi le pote qui l'avait quitte, qui l'adorait encore,
qu'elle-mme avait aim jadis.

Ce dpart de George Sand avec Pagello, aprs cinq mois de calme
tte--tle, nous apparat, pour lui, maussade et triste, mais pour
elle librateur. Son me complique est-elle impatiente de nouvelles
souffrances?... Reprenons le rcit du docteur.

  J'eus, avec beaucoup de difficults, un passeport, et je partis avec
  elle pour Milan sans prendre cong de mes parents ni de mes amis, et
  sans dire  personne si ni quand je reviendrais.

  De Milan, j'crivis  mon pre:

  Je n'ai pas rpondu  la lettre dans laquelle tu me blmais de vivre
  avec une trangre, perdant ma jeunesse, ruinant ma carrire, reniant
  publiquement ces principes de morale chrtienne qui me furent
  inculqus par la meilleure des mres; je n'ai pas rpondu  cette
  lettre parce que je ne savais pas me disculper et que je ddaignais de
  mentir avec de fausses promesses. Je te rponds aujourd'hui de Milan:
  je suis au dernier stade de ma folie et je dois le courir encore les
  yeux ferms, comme j'ai couru les autres. Demain, je pars pour Paris
  o je quitterai la Sand et je reviendrai t'embrasser, digne de toi.
  Je suis jeune et je pourrai refaire ma carrire. Toi, ne cesse pas de
  m'aimer et cris-moi  Paris.

  J'ai commenc mon histoire  contre-coeur; je la poursuis maintenant
  volontiers, parce que,  mesure que je la raconte, je me sens l'me
  soulage, comme celui qui confesse ses fautes. De Milan, nous allmes,
  la Sand et moi, par Domo d'Ossola et le Simplon. Arrivs  Martigny,
  nous quittmes la voiture et les bagages.

  George Sand tait en costume d'homme. A dos de mulet, nous avons
  franchi le col des Palmes et nous nous sommes transports  Chamounix,
  o le jour suivant nous avons entrepris  pied l'ascension du
  Mont-Blanc avec une longue caravane d'Anglais, de Franais,
  d'Allemands et d'Amricains. Arrivs  la mer de Glace, aprs avoir
  examin les fissures qui laissent voir l'paisseur de la glace  400
  pieds de profondeur, aprs nous tre rjouis de l'cho clatant des
  Mortarets qui rebondissait avec un long hululement dans cette valle
  dsole, hrisse de rcifs de glace, parmi les neiges ternelles,
  nous sommes revenus  Chamonix, laissant quatre gentlemen anglais et
  un Amricain poursuivre l'ascension jusqu'aux dernires aiguilles,
  avec leurs guides, et y passer la nuit. Plus tard je sus qu'un de ces
  jeunes gens perdit deux doigts de pied par suite de la gangrne de
  la gele.--Le lendemain nous revenions  Martigny et de l nous nous
  mettions en route pour Genve.

  A mesure que nous avancions, nos relations devenaient plus
  circonspectes et plus froides. Je souffrais beaucoup, mais je faisais
  mille efforts pour le cacher. George Sand tait un peu mlancolique et
  beaucoup plus indpendante de moi. Je voyais douloureusement en elle
  une actrice assez coutumire de telles farces, et le voile qui me
  bandait les yeux commenait  s'claircir. Nous visitmes Genve,
  march de manufactures en or et en argent et en horlogerie. Mais
  ce qui me procura un grand plaisir, bien que je n'en pusse goter
  pleinement aucun, ce furent ses dlicieux environs, et tout d'abord
  le lac: il la ctoie d'une onde si limpide qu'on en peut voir les
  poissons frtiller  O pieds de profondeur, comme si on les avait
  dans la main. De plus, les bords du lac jusqu' Lausanne sont
  pays enchant. Je n'oserais le dcrire d'abord parce que vous avez
  l'intention de le visiter, puis parce que Voltaire et spcialement
  Rousseau les ont dpeints, comme personne ne les dpeindra plus. Aprs
  six ou sept jours passs  Genve, nous montmes en diligence, et, par
  le Dauphin et la Champagne, nous arrivmes  Paris. A la station,
  George Sand trouva un de ses amis, M. Bouquereau (Boucoiran) qui
  l'accompagna chez elle, quai Voltaire, et moi  l'htel d'Orlans, rue
  des Petits-Augustins, dans une chambrette du troisime tage  1 fr.
  50 par jour.

La prsence de Pagello allait tre importune. Dans sa bont, George
Sand n'avait os lui dconseiller le voyage, pour ne pas lui avouer
l'affaiblissement de son amour.

Une mlancolie sans issue s'emparait du pauvre Italien, doublement
exil, ds son installation  Paris.

La vie monotone et bourgeoise endure cinq mois  Venise, autant que
cette trange correspondance entretenue avec Musset,--et toujours
exalte, malgr l'espce de lassitude que nous y avons constate ds
le mois de juin,--avaient prpar ce refroidissement graduel dans les
relations de Llia avec le docteur Pagello.

A peine rentre  Paris, G. Sand voulut revoir Musset. Pagello dut y
consentir, s'y rsigner, et il en eut d'amers tourments. L'instinctive
gnrosit de leur amie s'ingniait  apaiser ces deux tristesses. Mais
tous trois taient malheureux.

Dans le rapport sens qu'il fait de son sjour  Paris, Pagello ne
prononce pas le nom de Musset, comme nous allons voir. A peine peut-on
souponner, entre les lignes, qu'il connut ces cruelles divinations de
la jalousie dont l'empoisonnement n'a pour remde que la fuite.

Gomme M. Boucoiran prenait cong de moi, las de corps et d'esprit, je
me laissai tomber sur une chaise, et les coudes appuys aux genoux, le
front dans les mains, je me dis  moi-mme: Te voil  Paris avec peu
d'argent et une liaison dont il ne te reste qu'une amiti mal assure.
Elle succde en toi  une passion mal teinte, en George Sand  un
caprice satisfait et fini... Qui t'aidera et qui consolera tes douleurs
solitaires? Alors, machinalement, je me levai, et machinalement j'ouvris
ma malle pour en tirer quelques vtements; et, tout en soulevant mon
linge, je dcouvris un paquet que je connaissais bien, que je saisis et
dcachetai avec un grand respect. C'tait le portrait de ma mre. Je
le couvris de baisers et le plaai sur une armoire qui faisait face au
petit lit; ainsi je pouvais le voir toujours. Et je restai longtemps 
le contempler. Je me sentis renouvel; un courage spontan secourut mon
me abattue et une voix sembla me dire: Tu retourneras dans ta patrie
et tu y passeras des jours honors et tranquilles; ta conduite  venir
tirera des enseignements de tes erreurs passes; garde toujours dans ton
esprit les principes que ta mre t'a fait sucer avec le lait;--toutes
les joies terrestres qui iront contre ces prceptes te rendront
malheureux.

  J'entendis frapper doucement  la porte de ma chambre; j'ouvris...
  C'tait George Sand avec M. Boucoiran, qui venaient me chercher pour
  me mener dner comme nous en tions convenus. Cette visite m'arracha
  prement  une tranquille joie de l'esprit, et j'en fus presque
  dgot. Je me ressaisis et je sortis avec eux. J'allai donc dner
  chez George Sand qui m'offrait la plus gentille hospitalit. Elle me
  proposa comme ami, presque comme frre,  M. Boucoiran. Elle voulait
  partir avec ses deux petits enfants pour la Chtre, le jour suivant,
  et moi j'avais manifest la ferme volont de ne pas la suivre. La Sand
  voyait toute la singularit de ma position, tous les sacrifices que
  j'avais faits  son amour: ma clientle perdue, mes parents quitts et
  moi exil sans fortune, sans appui, sans esprance. Elle me regardait
  fixement bien en face, stupfaite de me voir tranquille et presque
  srieux. Le colloque spirituel que je venais d'avoir avec ma mre
  m'avait rendu une paix que je ne connaissais plus depuis longtemps.
  Cette femme  l'oeil de lynx piait mon coeur; mais elle en avait
  perdu le secret. Au milieu mme de ses garements tous conscutifs
  d'un premier faux pas, elle gardait un coeur de femme tendre,
  compatissant, industrieux pour les malheureux et intrpide pour le
  sacrifice...

Donc,  peine arrive, presque indiffrente soudain pour l'infortun
Pagello, George Sand revoit le pote. Et tous deux sont repris par leur
ancien amour. La prsence de l'Italien, la fcheuse rumeur du monde ne
troublent pas cette premire ivresse. Mais voici qu'en se retrouvant ils
ont retrouv l'amertume. Quinze jours fivreux et cruels, quinze jours
seulement s'coulent. Le sentiment de l'irrparable a surgi, poignant,
chez Musset. Il souffre trop, veut partir.

  ... J'ai trop compt sur moi en voulant te revoir et j'ai reu le
  dernier coup.

  J'ai  recommencer la triste tche de cinq mois de luttes et de
  souffrance. Je vais mettre une seconde fois la mer et la montagne
  entre nous. Ce sera la dernire preuve: je sais ce qu'elle me
  cotera; mais mon pre de l-haut ne m'appellera pas lche quand
  je paratra; devant lui. J'aurai tout fait pour tenter de vivre.
  J'attendrai de l'argent l-bas, et si Dieu le permet, je reverrai ma
  mre, mais je ne reverrai jamais la France. Je t'ai vue heureuse; je
  t'ai entendue dire que tu l'tais. Il m'et t doux de rester votre
  ami, et que la douce joie de vos mes et t hospitalire envers ma
  douleur. Mais le destin ne pardonne pas.

  ... Le jour o j'ai quitt Venise, tu m'as donn une journe entire.
  Je pars aujourd'hui pour toujours; je pars seul, sans un compagnon,
  sans un adieu. Je te demande une heure et un dernier baiser. Si
  tu crains un moment de tristesse, si ma demande importune Pierre,
  n'hsite pas  me refuser. Ce sera dur, je ne m'en plaindrai pas. Mais
  si tu as du courage, reois-moi seul, chez toi ou ailleurs, o
  tu voudras. Pourquoi craindrais-tu d'entendre hautement la voix
  solennelle de la destine? N'as-tu pas pleur hier, lorsqu'elle nous a
  murmur  cette fentre entr'ouverte le triste air de ma pauvre valse?
  Ne pense pas retrouver jamais en moi ni orgueil offens, ni douleurs
  importunes. Reois-moi sur ton coeur, ne parlons ni du pass, ni du
  prsent, ni de l'avenir. Que ce ne soit pas l'adieu de monsieur Un tel
  et de madame Une telle. Que ce soient deux mes qui ont souffert, deux
  intelligences souffrantes, deux aigles blesss qui se rencontrent dans
  le ciel, et qui changent un cri de douleur avant de se sparer pour
  l'ternit! Que ce soit un embrassement chaste comme l'amour cleste,
  profond comme la douleur humaine. O ma fiance! Pose-moi doucement la
  couronne d'pines et adieu. Ce sera le dernier souvenir que conservera
  ta vieillesse d'un enfant qui n'y sera plus!

La demande a t accorde; Musset va revoir son amie une dernire fois.
Il sera fort: sa rsolution de partir est irrvocable.

  ...Que je sois au dsespoir, cela est possible. Mais ce n'est pas le
  dsespoir qui agit en moi. C'est moi qui le sens, qui le calcule et
  qui agis sur lui. Je t'en prie, pas un mot l-dessus, et ne crains pas
  qu'il m'chappe rien. Tu me dis que je me trompe sur ce que j'prouve.
  Non, je ne me trompe pas. J'prouve le seul amour que j'aurai de ma
  vie. Je te le dis franchement et hautement, parce que j'ai raisonn
  avec cet amour-l, jour par jour, minute par minute, dans la solitude
  et dans la foule, depuis cinq mois, que je sais qu'il est invincible,
  mais que tout invincible qu'il est, ma volont le sera aussi. Ils ne
  peuvent se dtruire l'un par l'autre; mais il dpend de moi de faire
  agir l'un plutt que l'autre. Ne te donne pas la peine de penser 
  tout cela; il y a longtemps que j'y pense. Lorsque j'ai risqu de le
  voir, j'avais calcul toutes les chances: celle-l est sortie. Ne t'en
  afflige pas surtout, et sois sre qu'il n'y a pas dans mon coeur une
  goutte d'amertume.

Il compte aller  Toulouse, puis chez son oncle Desherbiers, qui est
sous-prfet de Lavaur; de l dans les Pyrnes et peut-tre en Espagne.

Mais elle hsite maintenant  accepter ce rendez-vous. Suprme
coquetterie de femme, ou crainte d'elle-mme? Musset n'y tient plus; il
supplie:

  C'est trop ou trop peu. Manques-tu de courage? Revoyons-nous, je t'en
  donnerai. Parle ou ne parle pas; les lvres des hommes n'ont pas de
  parole que je ne puisse entendre sans crainte. Tu me dis que tu ne
  crains pas de blesser Pierre. Quoi donc alors? Ta position n'est pas
  change. Mon amour-propre, dis-tu? coute, coute, George: si tu as du
  coeur, rencontrons-nous quelque part, chez moi, chez toi, au Jardin
  des Plantes, au Cimetire, au tombeau de mon pre (c'est l que
  je voudrais te dire adieu). Ouvre ton coeur sans arrire-pense;
  coute-moi te jurer de mourir avec ton amour dans le coeur, un dernier
  baiser, et adieu! Que crains-tu? O mon enfant, souviens-toi de ce
  triste soir  Venise, o tu m'as dit que tu avais un secret. C'tait 
  un jaloux stupide que tu croyais parler. Non, non, George, c'est  un
  ami.

  C'est la Providence qui changea tout  coup l'homme  qui tu
  parlais. Rappelle-toi cela. Au milieu de cette vie de misres et de
  souffrances, Dieu m'accorde peut-tre la consolation de t'tre bon 
  quelque chose. Sois-en sre, oui, je le sens l, je ne suis pas ton
  mauvais gnie. Qui sait ce que le ciel veut de nous? Peut-tre suis-je
  destin  te rendre encore une fois le repos.

  Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons pas lgrement des portes
  ternelles. Et puis, avoir tant souffert pendant cinq mois, partir
  pour souffrir plus encore, partir pour toujours, te savoir malheureuse
  quand j'ai tout perdu pour te voir tranquille, et pas un adieu! Ah!
  c'est trop, c'est trop. Je suis bien jeune; mon Dieu, qu'ai-je donc
  fait?

Mais la pauvre femme se trouble: Pagello est malheureux. Elle rpond 
son amant:

  Oui, il faut nous quitter pour toujours. Il est inquiet et il n'a pas
  tort, puisque tu es si troubl, et il voit bien que cela me fait du
  mal. Est-il possible, mon Dieu, que cela ne m'en fasse pas? Mais
  je pars pour Nohant, moi, je vais passer l les vacances avec mes
  enfants. Je ne veux pas que tu t'exiles  cause de moi. Je _lui_ ai
  tout dit. Il comprend tout, il est bon. Il veut que je te voie sans
  lui une dernire fois et que je te dcide  rester, au moins jusqu'
  mon retour de Nohant. Viens donc chez moi, je suis malade pour sortir
  et il fait un temps affreux. Ah! ton amiti, ta chre amiti, je l'ai
  donc perdue, puisque tu souffres auprs de moi!

coutons, ici, la bien-disante Mme Arvde Barine: Elle dprissait, en
effet, de chagrin. Pagello s'tait veill, en changeant d'atmosphre,
au ridicule de la situation: Du moment qu'il a mis le pied en France,
crit George Sand, il n'a plus rien compris. Au lieu du saint
enthousiasme de jadis, il n'prouvait plus que de l'irritation quand ses
deux amis la prenaient  tmoin de la chastet de leurs baisers: Le
voil qui redevient un tre faible, souponneux, injuste, faisant des
querelles d'Allemand et vous laissant tomber sur la tte ces pierres
qui brisent tout. Dans son inquitude, il ouvre les lettres et clabaude
indiscrtement.

George Sand contemple avec horreur le naufrage de ses illusions. Elle
avait cru que le monde comprendrait qu'il ne fallait pas juger leur
histoire d'aprs les rgles de la morale vulgaire. Mais le monde ne
peut pas admettre qu'il y ait des privilgis ou, pour parler plus
exactement, des dispenss en morale. Elle lisait le blme sur tous les
visages, et pour qui? grand Dieu! Pour cet Italien insignifiant dont
elle avait honte maintenant,[128].

[Note 128: ARVDE BARINE, _Alfred de Musset_, p. 75.]

Indulgentes rflexions! George Sand n'eut jamais honte de ses amants,
tant qu'elle les aimait. Mais aprs avoir transfigur  ses propres yeux
sa faiblesse de Venise, jusqu' s'en justifier, la voil qui se laisse
reprendre d'amour pour Musset, au vertige de son dsespoir. Et presque
fire de la mortelle emprise qu'elle sait avoir sur le pote, elle
consent  lui dire un dernier adieu.--Cet adieu n'a pas t aussi triste
qu'ils pouvaient, elle l'esprer, lui le craindre. Elle a cd au
suprme dsir de son amant d'autrefois, insoucieuse de Pagello. Le
lendemain, Musset, qui va dcidment partir, lui adresse cette belle
page triste--qu'on est tent de trouver... littraire:

  Je t'envoie un adieu, ma bien-aime, et je l'envoie avec confiance,
  non sans douleur, mais sans dsespoir. Les angoisses cruelles, les
  luttes poignantes, les larmes amres ont fait place en moi  une
  compagne bien chre: la ple mlancolie. Ce matin, aprs une nuit
  tranquille, je l'ai trouve au chevet de mon lit, avec un doux sourire
  sur les lvres. C'est l'amie qui part avec moi. Elle porte au front
  ton dernier baiser. Pourquoi craindrais-je de te le dire? N'a-t-il pas
  t aussi chaste, aussi pur que ta belle me,  ma bien-aime? Tu
  ne te reprocheras jamais ces deux heures si tristes que nous avons
  passes; tu en garderas la mmoire. Elles ont vers sur ma plaie un
  baume salutaire. Tu ne te repentiras pas d'avoir laiss  ton pauvre
  ami un souvenir qu'il emportera, et que toutes les peines et toutes
  les joies futures trouveront comme un talisman sur son coeur entre le
  monde et lui.

  Notre amiti est consacre, mon enfant; elle a reu hier, devant Dieu,
  le saint baptme de nos larmes. Elle est immortelle comme lui. Je ne
  crains plus rien, ni n'espre plus rien. J'ai fini sur la terre. Il ne
  m'tait pas rserv d'avoir un plus grand bonheur. Eh bien, ma soeur
  chrie, je vais quitter ma patrie, ma mre, mes amis, le monde de ma
  jeunesse; je vais partir seul, pour toujours, et je remercie Dieu.
  Celui qui est aim de toi ne peut plus maudire. George, je puis
  souffrir encore maintenant, mais je ne puis plus maudire.

  Quant  nos rapports  venir, tu dcideras seule sur quoi que ce soit
  qui regarde ma vie; parle, dis un mot, mon enfant, ma vie est  toi.
  cris-moi d'aller mourir en silence dans un coin de la terre,  trois
  cents lieues de toi, j'irai. Consulte ton coeur, si tu crois que Dieu
  le le dit, tche de dfendre notre pauvre amiti, rserve-toi de
  pouvoir m'envoyer de temps en temps une poigne de main, un mot, une
  larme! Hlas! ce sont l tous mes biens. Mais si tu crois devoir
  sacrifier notre amiti, si mes lettres mme hors de France troublent
  ton bonheur, mon enfant, ou seulement ton repos, n'hsite pas,
  oublie-moi. Je te le dis, je puis souffrir beaucoup sans me plaindre,
   prsent, sois heureuse  tout prix. Oh! sois heureuse, bien-aime de
  mon me! Le temps est inexorable, la mort avare; les dernires annes
  de la jeunesse s'envolent plus rapidement que les premires. Sois
  heureuse, ou, si tu ne l'es pas, tche d'oublier qu'on peut l'tre.
  Hier, tu me disais qu'on ne l'tait jamais. Que t'ai-je rpondu? Je
  n'en sais rien, hlas! ce n'est pas  moi d'en parler. Les condamns 
  mort ne renient point leur Dieu. Sois heureuse, aie du courage, de la
  patience, de la piti! Tche de vaincre un juste orgueil. Rtrcis ton
  coeur, mon grand George; tu en as trop pour une poitrine humaine. Mais
  si tu renonces  la vie, si tu te retrouves jamais seule en face du
  malheur, rappelle-toi le serment que tu m'as fait, ne meurs pas sans
  moi. Souviens-t'en, souviens-t'en, tu me l'as promis devant Dieu.

  Mais je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait un livre sur moi et sur
  toi (sur toi surtout). Non, ma belle, ma sainte fiance, tu ne te
  coucheras pas dans cette froide terre sans qu'elle sache qui elle a
  port.

  Non, non, j'en jure par ma jeunesse et par mon gnie, il ne poussera
  sur ta tombe que des lis sans tache. J'y poserai de ces mains que
  voil ton pitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires
  d'un jour. La postrit rptera nos noms comme ceux de ces amants
  immortels qui n'en ont plus qu'un  eux deux, comme Romo et Juliette,
  comme Hlose et Ablard. On ne parlera jamais de l'un sans parler
  de l'autre. Ce sera l un mariage plus sacr que ceux que font les
  prtres, le mariage imprissable et chaste de l'intelligence. Les
  peuples futurs y reconnatront le symbole du seul Dieu qu'ils
  adoreront. Quelqu'un n'a-t-il pas dit que les rvolutions de l'esprit
  humain avaient toujours des avant-coureurs qui les annonaient  leur
  sicle? Eh bien, le sicle de l'intelligence est venu. Elle sort des
  ruines du monde, cette souverainet de l'avenir; elle gravera ton
  portrait et le mien sur une des pierres de son collier. Elle sera le
  prtre qui nous bnira, qui nous couchera dans la tombe, comme une
  mre y couche sa fille le soir de ses noces. Elle crira nos deux
  chiffres sur la nouvelle corce de l'arbre de la vie. Je terminerai
  ton histoire par mon hymne d'amour. Je ferai un appel, du fond d'un
  coeur de vingt ans,  tous les enfants de la terre; je sonnerai aux
  oreilles de ce sicle blas et corrompu, athe et crapuleux, la
  trompette des rsurrections humaines, que le Christ a laisse au pied
  de sa croix. Jsus! Jsus! et moi aussi, je suis fils de ton Pre; je
  te rendrai les baisers de ma fiance; c'est toi qui me l'as envoye, 
  travers tant de dangers, tant de courses lointaines, qu'elle a courus
  pour venir  moi. Je nous ferai,  elle et  moi, une tombe qui sera
  toujours verte, et peut-tre les gnrations futures rpteront-elles
  quelques-unes de nos paroles, peut-tre bniront-elles un jour
  ceux qui auront frapp avec le myrte de l'amour aux portes de la
  libert[129].

[Note 129: L'pitre qu'on vient de lire a t publie par M.***
Yorick, dans l'_Homme libre_ du 13 avril 1877. Paul de Musset,
parat-il, se refusait  y reconnatre le style de son frre. Or,
Sainte-Beuve, qui avait eu l'original sous les yeux, en avait dj tir
une phrase: Non, non, j'en jure par ma jeunesse... pour tre place
en pigraphe de la correspondance, quand on la publierait. Inutile
d'ajouter qu'elle figure dans la correspondance autographe--qui est en
possession de M. de Lovenjoul.]

Cette lettre tait trop rsigne. Pour la premire fois, le pote
considrait le prestige  venir d'un amour qui le meurtrissait encore.
Plus humble tait la plainte que lui dictaient jusque-l ses tourments.
Elle traduisait sa souffrance sans aucun souci d'art ni de gloire. Un
dsir satisfait venait-il de lui rendre le repos et l'orgueil?... Hlas!
il avait cette femme dans l'me plus que dans la chair....

Il est parti pour Bade le 25 aot. Son voyage a dur six jours. A peine
install, il mesure sa solitude, et tout le pass douloureux qui reflue
dans son coeur lui dicte ce poignant cri d'amour:

  Baden, 1er septembre 1834.

  Voil huit jours que je suis parti, et je ne t'ai pas encore crit.
  J'attendais un moment de calme; il n'y en a plus. Je voulais t'crire
  doucement, tranquillement, par une belle matine, te remercier de
  l'adieu que tu m'as envoy. Il est si bon, si triste, si doux, ma
  chre amie: tu as un coeur d'ange. Je voulais te parler seulement de
  mon amour. Ah! George, quel amour! jamais homme n'a aim comme je
  t'aime! je suis perdu, vois-tu, je suis noy, inond d'amour; je ne
  sais plus si je vis, si je mange, si je marche, si je respire, si je
  parle; je sais que j'aime. Ah! si tu as eu toute la vie une soif de
  bonheur inextinguible, si c'est un bonheur d'tre aime, si tu l'as
  jamais demand au Ciel, oh toi, ma vie, mon bien, ma bien-aime,
  regarde le soleil, les fleurs, la verdure, le monde! Tu es aime,
  dis-toi cela, autant que Dieu peut tre aim par ses lvites, par ses
  amants, par ses martyrs. Je t'aime,  ma chair et mon sang! Je meurs
  d'amour, d'un amour sans fin, sans nom, insens, dsespr, perdu! Tu
  es aime, adore, idoltre, jusqu' en mourir! Eh non, je ne gurirai
  pas! Eh non, je n'essayerai pas de vivre, et j'aime mieux cela; et
  mourir en t'aimant, vaut mieux que de vivre. Je me soucie bien de ce
  qu'ils en diront. Ils disent que tu as un autre amant, je le sais
  bien, j'en meurs, mais j'aime, j'aime, j'aime! qu'ils m'empchent
  d'aimer!

  Vois-tu, lorsque je suis parti, je n'ai pas pu souffrir; il n'y avait
  pas de place dans mon coeur. Je t'avais tenue dans mes bras,  mon
  corps ador! Je t'avais presse sur cette blessure chrie! Je suis
  parti sans savoir ce que je faisais. Je ne sais si ma mre tait
  triste; je crois que non. Je l'ai embrasse, je suis parti, je n'ai
  rien dit. J'avais le souffle de tes lvres sur les miennes, je le
  respirais encore. Ah, George! tu as t heureuse et tranquille l-bas,
  tu n'as rien perdu. Mais sais-tu ce que c'est d'attendre un baiser
  cinq mois? Sais-tu ce que c'est, pour un pauvre coeur qui a
  senti pendant cinq mois, jour par jour, heure par heure, la vie
  l'abandonner, le froid de la tombe descendre lentement dans la
  solitude, la mort et t'oubli tomber goutte  goutte, comme la neige?
  Sais-tu ce que c'est pour un coeur serr jusqu' cesser de battre, de
  se dilater un moment, de se rouvrir comme une pauvre fleur mourante,
  et de boire encore une goutte de rose vivifiante? Oh, mon Dieu! je le
  sentais bien, je le savais, il ne fallait pas nous revoir. Maintenant
  c'est fini. Je m'tais dit qu'il fallait revivre, qu'il fallait
  prendre un autre amour, oublier le tien, avoir du courage. J'essayais,
  je tentais du moins. Mais maintenant, coute, j'aime mieux ma
  souffrance que la vie. Tu m'as permis de t'aimer, vois-tu. Tu te
  rtracterais que cela ne servirait  rien. Tu veux bien que je t'aime;
  ton coeur le veut, tu ne diras pas le contraire; et moi je suis perdu,
  vois-tu, je ne rponds plus de rien.

  Qu'est-ce que je viens faire, dis-moi, l ou l? Qu'est-ce que cela
  me fait tous ces arbres, toutes ces montagnes, tous ces Allemands qui
  passent sans me comprendre, avec leur galimatias? Qu'est-ce que c'est
  que cette chambre d'auberge? Ils disent que cela est beau, que la vie
  est charmante, la promenade agrable, que les femmes dansent, que
  les hommes fument, boivent, chantent, et les chevaux s'en vont en
  galopant. Ce n'est pas la vie tout cela, c'est le bruit de la vie.
  coute, George, plus rien, je t'en prie. Pas un mot pour me dissuader:
  pas de consolations, de jeunesse, de gloire, d'avenir, d'esprance,
  pas de conseils, pas de reproches. Tout cela me fait penser que je
  suis jeune, que j'ai cru au bonheur, que j'ai une mre. Tout cela me
  donne envie de pleurer, et je n'ai plus de larmes. Je ne suis pas un
  fou, tu le sais. Je lutterai tant que je pourrai; j'ai de la force
  encore. Mais de la force, mon Dieu,  quoi sert d'en avoir quand elle
  se tourne elle-mme contre l'homme? Rien, rien! Je t'en supplie, ne me
  fais pas souffrir, ne me rappelle pas  la vie. Je te promets, je
  te jure de lutter, si je puis. Ne me dis pas que je t'cris dans un
  moment de fivre ou de dlire, que je me calmerai; voil huit jours
  que j'attends un quart d'heure de calme, un seul moment pour t'crire.
  Je le sais bien que je suis jeune, que j'ai fait natre des esprances
  dans quelques coeurs aimants; je sais bien qu'ils ont tous raison;
  n'ai-je pas fait ce que je devais? Je suis parti, j'ai tout quitt;
  qu'ont-ils  dire? Le reste me regarde. Il serait trop cruel de venir
  dire  un malheureux qui meurt d'amour qu'il a tort de mourir. Les
  taureaux blesss dans le cirque ont la permission d'aller se coucher
  dans un coin avec l'pe du matador dans l'paule, et de finir en
  paix. Ainsi, je t'en supplie, pas un mot. coute: tout cela ne fera
  pas que tu prennes ta robe de voyage, un cheval et une petite voiture,
  et que tu viennes. J'aurai beau regarder, me voil assis devant cette
  petite table, au milieu de tes lettres, avec ton portrait que j'ai
  emport. Tu me dis que nous nous reverrons, que tu ne mourras pas
  sans m'embrasser. Tu vois que je souffre, tu pleures avec moi, tu me
  laisses emporter de douces illusions. Tu me parles de nous retrouver.
  Tout cela est bon, mon ange, tout cela est doux. Dieu te le rendra.
  Mais j'aurai beau regarder ma porte, tu ne viendras pas y frapper,
  n'est-ce pas? Tu ne prendras pas un morceau de papier grand comme la
  main, et tu n'criras pas dessus: Viens! Il y a entre nous je ne
  sais quelles phrases, je ne sais quels devoirs, je ne sais quels
  vnements; il y a entre nous cent cinquante lieues. Eh bien, tout
  cela est parfait, il n'y en a pas si long  dire. Je ne peux pas vivre
  sans toi, voil tout. Combien tout cela durera encore, je n'en sais
  rien. J'aurais voulu faire ce livre, mais il aurait fallu que je
  connusse en dtail et par poque, l'histoire de ta vie. Je connais ton
  caractre, mais je ne connais ta vie que confusment. Je ne sais pas
  tout, et ce que je sais, je le sais mal. Il aurait fallu que je te
  visse, que tu me racontasses tout cela. Si tu avais voulu, j'aurais
  lou aux environs de Moulins ou de Chteauroux un grenier, une table
  et un lit. Je m'y serais enferm. Tu serais venue m'y voir une ou
  deux fois seule,  cheval; moi, je n'aurais vu me qui vive. J'aurais
  crit, pleur. On m'aurait cru en Allemagne. Il y aurait eu l
  quelques beaux moments. Tu n'aurais cru trahir personne, j'espre. Tu
  m'as vu mourant d'amour dans tes bras, la dernire fois; as-tu rien
  eu  te reprocher? Mais tous les rves que je peux faire sont des
  chimres; il n'y a de vrai que les phrases, les devoirs et les choses.
  Tout est bien, tout est mieux ainsi.

  O ma fiance, je te demande encore pourtant quelque chose. Sors un
  beau soir au soleil couchant, seule. Va dans la campagne, assieds-toi
  sur l'herbe, sous quelque saule vert. Regarde l'Occident et pense 
  ton enfant qui va mourir. Tche d'oublier le reste: relis mes lettres,
  si tu les as, ou mon petit livre. Pense, laisse aller ton bon coeur,
  donne-moi une larme, et puis rentre chez toi doucement, allume la
  lampe, prends ta plume, donne une heure  ton pauvre ami. Donne-moi
  tout ce qu'il y a pour moi dans ton coeur; efforce-toi plutt un peu.

  Ce n'est pas un crime, mon enfant. Tu peux m'en dire mme plus que tu
  n'en sentiras; je n'en saurai rien. Ce ne peut pas tre un crime.
  Je suis perdu. Mais qu'il n'y ait rien autre dans ta lettre que ton
  amiti pour moi, que ton amour, George; ne l'appelles-tu pas de
  l'amour? cris  BADEN (GRAND-DUCH), POSTE RESTANTE. Affranchis
  jusqu' la frontire, et mets: PRS STRASBOURG. C'est  douze lieues
  de Strasbourg. Je n'irai ni plus prs ni plus loin; mais que j'aie une
  lettre o il n'y ait rien que ton amour; et dis-moi que tu me donnes
  tes lvres, tes dents, tes cheveux, tout cela, cette tte que j'ai
  eue, et que tu m'embrasses, toi, moi! O Dieu,  Dieu! quand j'y pense,
  ma gorge se serre, mes yeux se troublent, mes genoux chancellent. Ah!
  il est horrible de mourir, il est horrible d'aimer ainsi. Quelle soif,
  mon George,  quelle soif j'ai de toi! Je t'en prie, que j'aie cette
  lettre. Je me meurs. Adieu.

  A BADEN (GRAND-DUCH), PRS STRASBOURG, POSTE RESTANTE.

  O ma vie, ma vie, je te serre sur mon coeur,  mon George, ma belle
  matresse, mon premier, mon dernier amour.

O en tait George Sand,  l'heure o son ami lui envoyait cet appel
gar?

Leur tendre et dernier adieu de Paris, qui avait d'abord apais le
pote, l'avait passionnment exalte. Le 29 aot, elle rentrait 
Nohant, perdue d'amour et de dsespoir.--Viens me voir, crivait-elle
 Gustave Papet, je suis dans une douleur affreuse. Viens me donner une
loquente poigne de main, mon pauvre ami... Elle ne dissimulait point
sa blessure. Si elle gurissait, elle se rfugierait dans l'amiti,
nglige trop longtemps.

Pour la premire fois, ses enfants ne lui faisaient pas tout oublier.
Bientt la vie lui apparaissait intolrable. Et elle confiait 
Boucoiran (lettre du 31 aot) des penses de suicide: Vous avez d le
comprendre et le deviner, ma vie est odieuse, perdue, impossible, et je
veux en finir absolument avant peu. Nous en reparlerons.... J'aurai 
causer longuement avec vous et  vous charger de l'excution de volonts
sacres. Ne me sermonnez pas d'avance... quand je vous aurai fait
connatre l'tat de mon cerveau et de mon coeur, vous direz avec moi
qu'il y aurait paresse et lchet  essayer de vivre quand je devrais en
avoir dj fini. Puis elle lui confie et lui lgue Pagello, un brave
et digne homme de sa trempe[130].

[Note 130: _Correspondance,_ I, p. 279.]

Cette crise dure quelques jours. Musset qui comptait travailler 
Bade, qui avait promis  Buloz un roman et des vers[131], continue de se
dsoler. Sa plainte du 1er septembre arrive  Nohant. Et,--comme jadis 
Venise la lettre si longtemps attendue de Genve,--cette vivante preuve
d'un invincible amour calme la passion de George et la gurit du
dsespoir.

[Note 131: _Lettre_ du 18 aot.--Cf. M. Clouard, article cit, p.
730.]

A ces dolances sublimes, attendrissantes  force de chagrin sincre,
qu'elle a reues de son ami, elle rpond, au crayon, sur un album,--d'un
petit bois o elle se promne,--par une lettre toute raisonnable, et
sans aucun vestige de sa folie rcente. Elle lui reproche d'exprimer
de la passion et non plus ce saint enthousiasme, cette amiti pure...
Pagello lui-mme est jaloux. Il faut se sparer tous les trois. Ne
m'aime plus: je ne vaux plus rien... Il faut donc nous quitter, puisque
tu arrives  te persuader que tu ne peux gurir de cet amour pour moi,
qui te fait tant de mal, et que tu as pourtant si solennellement abjur
 Venise, avant et mme encore aprs ta maladie. Adieu donc le beau
pome de notre amiti sainte et de ce lien idal qui s'tait form entre
nous trois, lorsque tu _lui_ arrachas  Venise l'aveu de son amour pour
moi et qu'il jura de me rendre heureuse. Et elle ajoute que lui-mme,
il a uni _leurs_ mains malgr _eux_[132]...

[Note 132: Nous avons donn le passage, _Introduction_, p. VI.]

Cette lettre a dsol Musset, qui la lui renvoie comme elle l'exige. Il
n'a jamais vu aussi clairement, lui dit-il, combien il est peu de
chose dans sa vie. Mais, il la sait, au fond, plus malheureuse encore
qu'indiffrente:

  ...Il faut, ma pauvre amie, que ton coeur soit bien malade, et ne
  crois pas que je sois moi-mme de force  t'adresser un reproche. Il
  faut que tu souffres beaucoup pour que tu n'aies mme plus une larme
  pour moi, et pour qu'en face de Dieu tu manques  la parole qui,
  _depuis trente ans_, disais-tu, _n'a pas encore t fausse_. Elle le
  sera donc une fois, et j'aurai perdu le seul jour de bonheur qui me
  restait encore. Qu'il en soit ce qui plat  Dieu ou  l'Esprit du
  Mort. Car,  vingt-deux ans, sans avoir jamais fait de mal  personne,
  en tre o je suis, et recevoir ainsi constamment, jour par jour, un
  nouveau coup de pierre sur la tte, c'est trop.

  ... Que crois-tu donc m'apprendre, mon enfant, en me disant qu'un
  soupon jaloux tue l'amour dans ton coeur? Qui crois-tu donc que
  j'aime? Toi ou une autre? Tu t'appelles _insensible, un tre strile
  et maudit_? Tu te demandes si tu n'es pas un monstre d'avoir le coeur
  fait comme tu l'as, et tu me dis de frmir en songeant de quels abmes
  je suis sorti. Eh! mon amie, me voil ici,  Baden,  deux pas de la
  Maison de Conversation. Je n'ai qu' mettre mes souliers et mon habit
  pour aller faire autant de dclarations d'amour que j'en voudrais 
  autant de jolies petites poupes qui ne me recevront peut-tre
  pas toutes mal; qui,  coup sr, sont fort jolies, et qui, plus
  certainement encore, ne quittent pas leur amant, parce qu'elles ne
  veulent pas se voir mconnatre. Quoi que tu fasses ou quoi que tu
  dises, morte ou vive, sache que je t'aime, entends-tu, toi et non une
  autre. _Aime-moi dans le pass_, me dis-tu, _mais non telle que je
  suis dans le prsent_. George, George, tu sauras que la femme que
  j'aime est celle des rochers de _Franchart_, mais que c'est aussi
  celle de Venise, et celle-l, certes, ne m'apprend rien, quand elle me
  dit qu'on ne l'offense pas impunment.

  ... Je n'ai plus rien dans la tte ni dans le coeur. Je crois que je
  vais revenir  Paris pour peu de temps... Je souffre, et  quoi bon?
  Ta lettre m'a fait un mal cruel. George! Ah mon enfant, pourquoi? Mais
  que sert de gmir? Tu me dis que tu m'cris afin que je ne prenne
  aucune ide de rapprochement entre nous. Eh bien, coute, adieu,
  n'crivons plus... Tout cela, vois-tu, est horrible, au bout du
  compte. Tu souffres, toi aussi. Je te plains, mon enfant; mais
  puisqu'il est vrai que je ne peux rien pour toi, eh bien, alors, si
  notre amiti s'envole au moment o tu souffres et o tu es seule,
  qu'est-ce que tout cela? Je ne t'en veux pas, je te le rpte. Adieu.
  Je ne sais o je serai; n'cris pas, je ne puis savoir.

  Je relis cette lettre et je vois que c'est un adieu. O mon Dieu,
  toujours des adieux. Quelle vie est-ce donc? Mourir sans cesse! Oh
  mon coeur, mon amour, je ne t'en veux pas de cette lettre-ci; mais
  pourquoi m'as-tu crit l'autre? cette fatale promesse! Maudit soit
  Dieu! J'esprais encore; ah! malheur et malheur. C'est trop!

Pagello tait all voir Musset avant son dpart pour Baden. Il l'avait
trouv lisant une lettre d'Elle.--George vient d'crire  Alfred que
Pagello souffrit alors de jalousie, et lui reprocha certaine phrase
passionne qu'il disait y avoir surprise. Or cette phrase n'tait que
dans son imagination. Musset rpond  son amie que personne n'a rien pu
voir de sa lettre tandis qu'il la lisait. D'ailleurs s'il revient sur ce
sot incident, c'est qu'elle a rompu avec cet homme... Mais a-t-elle
bien rompu? Ne lui parle-t-elle pas des souffrances de Pagello?...

  ... Que je revienne  Paris, cela te choquera peut-tre, et _Lui_
  aussi. J'avoue que je n'en suis plus  mnager personne. S'il souffre,
  lui, eh bien, qu'il souffre, ce Vnitien qui m'a appris  souffrir. Je
  lui rends sa leon; il me l'avait donne en matre. Quant  toi, le
  voil prvenue, et je te rends tes propres paroles: _Je t'cris cela,
  afin que si tu vinsses  apprendre mon retour, tu n'en prisses aucune
  ide de rapprochement avec moi_. Cela est-il dur? Peut-tre. Il y a
  une rgion dans l'me, vois-tu, lorsque la douleur y entre, la piti
  en sort. Qu'il souffre! Il te possde. Puisque ta parole m'est
  retire; puisqu'il est bien clair que toute celte amiti, toutes ces
  promesses, au lieu d'amener une consolation sainte et douce au jour de
  la douleur, tombent net devant elle; eh bien, puisque je perds tout,
  adieu les larmes; adieu, non, pas d'adieu, l'amour. Je mourrai en
  t'aimant. Mais adieu la vie, adieu l'amiti, la piti. O mon Dieu!
  Est-ce ainsi? J'en aurai profit pour le ciel. En fermant celle
  lettre, il me semble que c'est mon coeur que je ferme. Je le sens qui
  se resserre et s'ossifie. Adieu. (_Lettre de Baden, 15 septembre_.)

La fin de ce mois de septembre ne fut que tristesses pour tous les
trois. Au commencement d'octobre, George Sand rentrait de Nohant, et
Musset lui-mme arrivait le 13  Paris. Sa pense unique restait  son
amie, et son premier soin tait de lui demander de la revoir:

  Mon amour, me voil ici. Tu m'as crit une lettre bien triste, mon
  pauvre ange, et j'arrive bien triste aussi. Tu veux bien que nous nous
  voyions. Et moi, si je le veux! Mais ne crains pas de moi, mon enfant;
  la moindre parole, la moindre chose, qui puisse te faire souffrir un
  instant. Voyons-nous, ma chre me, et tu auras toute confiance, et tu
  sauras jusqu' quel point je suis  toi, corps et me. Tu verras qu'il
  n'y a plus pour moi ni douleur, ni dsir, du moment qu'il s'agit de
  toi. Fie-toi  moi, George. Dieu sais que je ne te ferai jamais de
  mal. Reois-moi, pleurons ou rions ensemble; parlons du pass ou de
  l'avenir, de la mort ou de la vie, de l'esprance ou de la douleur. Je
  ne suis plus rien, que ce que tu me feras. Ainsi, un mot. Dis-moi ton
  heure. Sera-ce ce soir? Demain? Quand tu voudras, quand tu auras une
  heure, un instant  perdre. Rponds-moi une ligne. Si c'est ce soir,
  tant mieux. Si c'est dans un mois, j'y serai. Ce sera quand tu n'auras
  rien  faire. Moi, je n'ai  faire que de t'aimer. Ton frre,

  ALFRED.

--Cette utopie que tous trois auraient accepte, d'une amiti vaguement
amoureuse, n'est gure prcise, que dans les lettres de George Sand. Ni
Pagello, dans son journal, ni Musset, dans ses lettres, ses romans et
ses vers, ne paraissent y avoir souscrit, aussi rsolument.

Pagello ne fait mme aucune allusion, dans son mmorial sincre, aux
gards que son amie prtend lui avoir tmoigns quand elle a voulu
revoir le pote. Bien mieux, nous n'y trouvons mentionne qu'une
rencontre avec George Sand, depuis leur arrive  Paris.... Reprenons-le
o nous l'avions coup:

  --Nous en tions  prendre cong l'un de l'autre pour nous revoir dans
  trois mois, mais elle croyait que peut-tre nous ne nous reverrions
  plus et, sans manifester ce doute qui dans ce moment lui tait
  pnible, elle redoubla avec moi de courtoisies et d'offres, me priant
  de ne pas abandonner aussitt l'occasion que je trouvais  Paris de
  cultiver les tudes de ma profession. Aucune mre n'aurait parl avec
  une affection plus raisonne. J'en fus touch au fond de l'me.

  Pour faire ce voyage, j'avais recueilli le peu d'argent que j'avais pu
  et vendu quelques objets prcieux. De plus, j'avais expdi d'avance
   Paris quatre tableaux  l'huile de Zucarelli pour les vendre et
  pouvoir demeurer quelques mois dans la capitale de la France.--George
  Sand, avec son exquise courtoisie, me dit alors: Les tableaux
  partiront avec moi demain pour la Chtre o un amateur de mes amis en
  fera srement l'acquisition, aussi je te prie de me laisser le soin de
  cette affaire et de vivre tranquille. Dans peu de jours, mon excellent
  Boucoiran, que je te laisse en place de frre, t'en comptera
  l'argent. Je rpondis  tout cela par une poigne de main qui fut
  comprise comme le plus loquent discours. Le matin suivant, Boucoiran
  frappait  ma porte et me trouvait prpar  le suivre au secrtariat
  de l'Htel-Dieu. On me dlivra un permis de pratique pour tous les
  grands hpitaux de Paris. Ayant visit l'Htel-Dieu et ensuite la
  Charit, o je fus prsent  Lisfranc, qui m'accueillit avec grande
  courtoisie, j'allai avec mon Mentor faire une visite d'un autre
  genre  M. Buloz, Savoyard, directeur de la _Revue des Deux Mondes_.
  Boucoiran portait un gros paquet et il le lui remit; c'tait le second
  volume de _Jacques_, crit chez moi  Venise. Elle est donc arrive?
  dit Buloz.--Oui, rpondit Boucoiran,--Depuis quand?--Depuis deux
  jours.--Cette diablesse de femme me fait devenir fou; voici un
  volume que j'attends depuis un mois! Mais on m'a dit qu'elle s'tait
  entortille dans un nouvel amour avec un comte italien. Boucoiran
  sourit et moi je rougis. Buloz demeura comme une statue; pendant ce
  temps-l, je me dtournai pour regarder quelques estampes qui ornaient
  la pice, et Boucoiran dit quelques mots  l'oreille de Buloz; aprs
  quoi celui-ci, qui m'avait  peine remarqu, prit ses lunettes et, me
  regardant avec discrtion et courtoisie du seul oeil qui lui restait,
  me fit les plus gracieuses questions, les offres les plus courtoises,
  et finit par me donner une carte avec laquelle je pouvais entrer, en
  qualit de journaliste, dans quelque thtre ou spectacle que ce ft.
  Je la mis dans ma poche en le remerciant; puis je pris cong, en
  souriant de mon importance littraire. La carte quivalait  une
  nomination de journaliste.

  Buloz est une clbrit connue de tout Paris ainsi que des deux mondes
  o rayonne son fameux journal. Ici je ne puis m'abstenir de signaler
  ce qui me fut le plus agrable: qu'il m'ait offert de travailler  sa
  revue, me sachant collaborateur de George Sand pour les _Lettres d'un
  voyageur_. Il me donna de curieux claircissements sur le groupe
  littraire qu'il prsidait. Je lui reconnus un tact trs fin, des
  manires franches, un excellent coeur et un rare bon sens.

  ... Je vous jure que Buloz,  son bureau, est un vritable imprsario
  d'opra. Il a ses tnors, ses _prime donne_, ses _contralti_, ses
  basses, ses secondes parties et ses choeurs, c'est une joie que de
  voir cet homme s'agiter avec sa _virtuose canaille_ et suivant les
  convenances particulires de chacun. Ils sont excellemment pays selon
  leur catgorie, mais ils sont presque tous en dette de travaux.

  La table de Buloz est toujours couverte de lettres, de billets, de
  sollicitations de toute sorte, pour de l'argent, de l'argent, de
  l'argent, et cela contre la seule garantie de l'argument d'un
  article, d'une histoire, d'un rcit encore gisant dans l'esprit de
  l'auteur,--qui promet de le livrer dans quinze jours, un mois, un
  an.... Je me suis convaincu qu'en gnral il vaut mieux connatre de
  loin les clbrits littraires: j'ai su des choses  confondre,
  sur la vie prive de ces monstres de grands hommes. Figurez-vous
  Chateaubriand, le plus grand, le plus moral des potes franais de
  ce sicle: il joue et il perd dans une nuit, par anticipation, une
  dition nouvelle de ses oeuvres.... Il se fait btir une maison
  dlicieuse, tout incruste de marbres rapports de Grce: il la perd
  galement au jeu.

  Et connaissez-vous les dsordres financiers de Lamartine?... Je vous
  dis qu' peu prs tous sont dans le mme genre.

  Je trouvai  Paris une paix dont je ne jouissais pas depuis longtemps.
  Boucoiran fut mon mentor et mon ange tutlaire. Huet, Lisfranc,
  Amussat, trois illustres mdecins, me prodigurent les amabilits
  et m'aidrent  acqurir de nouvelles lumires dans les sciences
  mdicales. Et de funestes penses survenaient pour me travailler
  l'esprit, lorsque de ce monde bruyant et agit je passais dans la
  solitude de ma chambrette, le portrait de ma mre m'inspirait des
  paroles d'inexprimable consolation et je trouvais le courage de dfier
  ma pauvret et mon tnbreux avenir.

  Peu de temps aprs, une lettre de George Sand m'annonait la vente de
  mes tableaux pour 1500 francs. Je crus tre devenu un Rothschild, et
  dans l'extase de la joie je courus me procurer une bote d'instruments
  de chirurgie avec quelques livres nouveaux pour mon tat. Un nouvel
  envoi de 500 francs qu'elle me fit quelques jours aprs, me mit en
  mesure de vivre sobrement pendant un mois encore, rservant les 500
  francs supplmentaires qu'elle-mme devait m'apporter pour retourner
   Venise. Le temps, qui est un grand honnte homme, amena le jour
  redout et dsir par moi du retour de la Sand  Paris. J'eus d'elle
  les autres 500 francs, je prparai mon bagage, et, deux jours aprs,
  j'allai chez George Sand o Boucoiran m'attendait. Nos adieux furent
  muets; je lui serrai la main sans pouvoir la regarder. Elle tait
  comme perplexe: je ne sais pas si elle souffrait; ma prsence
  l'embarrassait. Il l'ennuyait, cet Italien qui, avec son simple
  bon sens, abattait la sublimit incomprise dont elle avait coutume
  d'envelopper la lassitude de ses amours. Je lui avais dj fait
  connatre que j'avais profondment sond son coeur plein de qualits
  excellentes, obscurcies par beaucoup de dfauts. Cette connaissance
  de ma part ne pouvait que lui donner du dpit, ce qui me fit abrger,
  autant que je pus, la visite. J'embrassai ses enfants et je pris le
  bras de Boucoiran qui m'accompagna et me laissa au point o vous
  m'avez trouv.

Pagello quitta Paris le 23 octobre, convaincu que la situation tait
insoutenable. Un invincible renouveau d'amour avait surgi pour George
Sand et Musset. Elle, pourtant, n'avait cess d'estimer, d'aimer
peut-tre Pagello, dans ce coeur double par gnrosit qui ne pouvait se
rsoudre  sacrifier l'un ou l'autre, les faisant tous deux malheureux.
Tout de moi _le_ blesse et l'irrite, crivait-elle au pote, et,
faut-il te le dire? il part et je ne le retiendrai pas, parce que je
suis offense jusqu'au fond de l'me, de ce qu'il m'crit, et que, je le
sens bien, il n'a plus la foi et par consquent il n'a plus d'amour. Je
le verrai s'il est encore  Paris; je vais y retourner dans l'intention
de le consoler; me justifier, non; le retenir non.... Et pourtant
je l'aimais sincrement et srieusement, cet homme gnreux, aussi
romanesque que moi et que je croyais plus fort que moi.

Dans sa solitude morale, Pagello s'tait souvenu d'Alfred Tattet, l'ami
de Musset, qui,  Venise, tait devenu un peu son ami. Il lui avait
crit le 6 septembre, quel vif dsir il avait de le revoir et de
l'embrasser. Ils se rencontrrent, Pagello lui ouvrit son coeur simple,
et  la veille de retourner  ses lagunes, il lui adressa ce billet
d'adieu: Mon bon ami, avant de partir, je vous envoie encore un
baiser. Je vous conjure de ne souffler jamais mot de mon amour avec
la George.--Je ne veux pas de vengeances.--Je pars avec la certitude
d'avoir agi en honnte homme.--Ceci me fait oublier ma souffrance et ma
pauvret.--Adieu, mon ange.--Je vous crirai de Venise.--Adieu, adieu.

Il vcut tranquille  Venise, considrant de loin le sillage de gloire
qui suivait  travers le sicle celle qui avait t son amie d'un jour.
Des relations cordiales mais lointaines s'tablirent entre George Sand
et lui. Jeunette encore, m'crit Mme Antonini, quand je m'exerais dans
la langue franaise, il me souvient d'avoir crit sous la dicte de mon
pre  George Sand, et que celle-ci fut toujours des mieux disposes
pour tous ceux que lui recommandait son ami Pagello, parmi lesquels
Daniel Manin.--Les plus ardents souvenirs de Llia cdaient toujours
devant son imprieux besoin d'amiti: sa bont d'instinct, comme son
gnie, taient des forces de la nature.



VIII

Musset n'a pas attendu le dpart de Pagello pour revenir  George Sand.
Entirement repris par elle, repentant, gnreux, sduisant et soumis,
il a su l'attendrir. Voici qu'il ne peut s'en passer.

Telle est l'emprise de l'amour sur tout son tre que, devant la chre
prsence, il ne s'appartient plus. Domine par une impatience de jouir
profonde et dsespre, sa pauvre me d'enfant perdu consum d'incurable
tendresse, s'agite dans un long tourment. Il a fait sa religion du
sentiment qui rgne sur sa vie. La volont n'existe plus en lui que pour
l'amour. Son orgueil contrari sans cesse dans le souhait unique de son
coeur, y met une dtresse constante. Imptueux, mme imprudent, pour
sa passion dvastatrice, il est pour tout le reste plus faible qu'une
femme. Un sentiment inn de l'honneur, du devoir, guide toujours son
me. Mais tout ce qui n'est pas son amour ne retient plus sa pense;
mais plus rien, hors son esprance, ne lui fait estimer la vie.

Pour le moment, il est heureux: il a retrouv sa matresse. Un long
bonheur est-il possible? Le cruel pass, le pass qui ne peut s'abolir,
va sans tarder empoisonner leurs joies.

coutons la femme se plaindre, pardonner, pleurer, s'garer.... et se
donner raison:

  J'en tais bien sre, que ces reproches-l viendraient ds le
  lendemain du bonheur rv et promis, et que tu me ferais un crime de
  ce que tu avais accept comme un droit. En sommes-nous dj l, mon
  Dieu! Eh bien, n'allons pas plus loin, laisse-moi partir. Je le
  voulais hier. C'tait un ternel adieu rsolu dans mon esprit.
  Rappelle-toi ton dsespoir et tout ce que tu m'as dit pour me faire
  croire que je t'tais ncessaire, que sans moi tu tais perdu. Et
  encore une fois, j'ai t assez folle pour vouloir te sauver; mais tu
  es plus perdu qu'auparavant puisque,  peine satisfait, c'est contre
  moi que tu tournes ton dsespoir et la colre.

  .... Le temps o nous sommes redevenus frre et soeur a t chaste
  comme la fraternit relle, et  prsent que je redeviens ta
  matresse, tu ne dois pas m'arracher ces voiles dont j'ai vis--vis
  de Pierre et vis--vis de moi-mme le devoir de rester enveloppe.
  Crois-tu que s'il m'et interroge sur les secrets de notre oreiller,
  je lui eusse rpondu? Crois-tu que mon frre et bon got de
  m'interroger sur toi?--Mais tu n'es plus mon frre, dis-tu? Hlas!
  hlas! n'as-tu pas compris mes rpugnances  reprendre ce lien fatal!
  Ne t'ai-je pas dit tout ce qui nous arrive! N'ai-je pas prvu que tu
  souffrirais de ce pass qui t'exaltait comme un beau pome, tant que
  je me refusais  toi, et qui ne te parat plus qu'un cauchemar 
  prsent que tu me ressaisis comme une proie? Voyons, laisse-moi donc
  partir. Nous allons tre plus malheureux que jamais. Si je suis
  galante et perfide comme tu sembles me le dire, pourquoi t'acharnes-tu
   me reprendre et  me garder? Je ne voulais plus aimer, j'avais trop
  souffert. Ah! si j'tais une coquette, tu serais moins malheureux. Il
  faudrait te mentir, te dire: Je n'ai pas aim Pierre, je ne lui ai
  jamais appartenu. Qui m'empcherait de te le faire croire? C'est
  parce que j'ai t sincre que tu es au supplice[133].

[Note 133: A partir de ce mois d'octobre 1834, aucune de leurs Lettres
n'est date.]

Ds la premire reprise la pauvre femme tait blesse; mais elle
songeait  Venise et sentait bien qu'elle ne pourrait maintenir sa
rigueur. En se retrouvant seul, Lui retrouvait soudain le dsespoir. Et
en mme temps qu'elle lui envoyait ces reproches plaintifs, son pauvre
amant lui demandait pardon.--Qu'a-t-il pu dire! Quelle triste folie! Il
ne sait donc pas tre heureux!...--Elle veut rentrer  Nohant?... Est-ce
possible que tout soit fini!--Ecoutons ce touchant dsespoir.

  .... Mon enfant, mon enfant, que je suis coupable envers toi! Que de
  mal je t'ai fait cette nuit! oh, je le sais: et toi, toi, voudrais-tu
  m'en punir? O ma vie, ma bien-aime, que je suis un malheureux, que
  je suis fou, que je suis stupide, ingrat, brutal! Tu es triste, cher
  ange, et je ne sais pas respecter ta tristesse. Tu me dis un mot qui
  m'afflige, et je ne sais pas me taire, je ne sais pas sourire, je ne
  sais pas te dire que mille larmes, que mille affreux tourments, que
  les plus affreux malheurs peuvent tomber sur moi, que je peux les
  souffrir, et qu'ils n'ont qu' attendre un sourire, un baiser de
  toi pour disparatre comme un songe. O mon enfant, mon me! Je t'ai
  pousse, je t'ai fatigue, quand je devais passer les journes et les
  nuits  tes pieds,  attendre qu'il tombe une larme de tes beaux yeux
  pour la boire,  te regarder en silence,  respecter tout ce qu'il y a
  de douleur dans ton coeur, quand ta douleur devrait tre pour moi un
  enfant chri, que je bercerais doucement. O George, George! coute,
  ne pense pas au pass, non, non! Au nom du ciel, ne compare pas, ne
  rflchis pas. Je t'aime comme on n'a jamais aim. Oh, ma vie,
  attends, attends, je t'en supplie, ne me condamne pas. Laisse faire
  le temps. cris-moi plutt de ne pas te revoir pendant huit jours,
  pendant un mois, que sais-je? A Dieu! Si je te perdais! Ma pauvre
  raison n'y tient pas. Mon enfant, punis-moi, je t'en prie. Je suis un
  fou misrable; je mrite ta colre. Bannis-moi de ta prsence pendant
  un temps; tu n'es pas assez forte toi-mme pour m'aimer encore. Et
  moi, et moi, je t'aime tant! Oh, que je souffre, amie! Quelle nuit
  je vais passer! Oh, dis-toi cela, au nom du ciel, au nom de ta
  grand'-mre, de ton fils, dis-toi que j'aime; crois-le, mon enfant.
  Punis-moi, ne me condamne pas. Tiens, je ne sais ce que je dis, je
  suis au dsespoir. Je t'ai offense, afflige; je t'ai fatigue; comme
  je t'ai quitte; oh, insens! Et quand j'ai eu fait trois pas, j'ai
  cru que j'allais tomber. Ma vie, mon bien suprme, pardon, oh! pardon
   genoux! Ah! pense  ces beaux jours que j'ai l dans le coeur, qui
  viennent, qui se lvent, que je sens l! Pense au bonheur! Hlas,
  hlas, si l'amour l'a jamais donn! George, je n'ai jamais souffert
  ainsi. Un mot, non pas un pardon: je ne le mrite pas. Mais dis
  seulement: _J'attendrai_. Et moi, Dieu du ciel, il y a sept mois que
  j'attends, je puis en attendre encore bien d'autres. Ma vie, doutes-tu
  de mon pauvre amour? O mon enfant, crois-y, ou j'en mourrai.

Tant d'motions brisent. Elle a pardonn; mais le voici malade. --J'ai
une fivre de cheval.... Comment donc faire pour te voir? Il est chez
sa mre. Papet ou Rollinat pourraient entrer d'abord, puis l'introduire,
elle, quand il n'y aurait personne.

George Sand a entendu l'appel de son pauvre enfant; elle ira le
soigner si sa mre ne s'y oppose. Mais comment s'y prendre? --Je peux
mettre un tablier et un bonnet  Sophie. Ta soeur ne me connat pas; ta
mre ferait semblant de ne pas me reconnatre, et je passerais pour une
garde. Laisse-moi te veiller cette nuit, je t'en supplie.--Mme Lardin
de Musset m'a cont que George Sand tait venue, en effet, sous le
costume de sa servante et qu'elle avait veill son frre maternellement.

Alfred Tattet avait dconseill Musset de renouer des relations qui
brlaient sa vie. Ne parvenant pas  le persuader, il cessa de le
voir. Musset n'aimait point les observations; il tenait, nanmoins, 
l'affection de son vieil ami. Le 28 octobre, G. Sand crit  Alfred
Tattet: J'apprends que j'ai t la cause indirecte et trs involontaire
d'un diffrend entre vous et Alfred. Elle serait fche qu'il en ft
ainsi, et l'engage  venir causer.--Vraisemblablement, Tattet invoqua
des prtextes pour ne pas s'y rendre, et Musset en eut du dpit.

Mais on clabaudait sur la rconciliation des deux amants. Gustave
Planche recommenait les potins de l't. Musset le provoqua en duel.

Il lui envoya, le 8 novembre, ce billet catgorique:

  Monsieur,

  Il m'est revenu par plusieurs personnes que vous auriez tenu sur mon
  compte des propos d'une nature telle que je ne peux ni ne veux les
  laisser passer.

  Je dsire savoir par vous-mme si cela est vrai, afin de lui donner la
  suite qui me conviendra.

  Je vous salue.

  Vicomte ALFRED DE MUSSET.

  Quai Malaquais, n 19.

Planche nia ces propos. Le pote lui crivit (10 novembre) qu'il se
contentait de son dsaveu. Nous voil informs que Musset habitait alors
chez George Sand; ils taient pleinement rconcilis.

Ce bonheur fut encore de peu de dure. Ecoutons les pauvres amants se
lamenter sur leur impuissance  conserver la paix:

_De Lui  Elle_: Le bonheur, le bonheur, et la Mort aprs, la Mort avec.
Oui, tu me pardonnes, tu m'aimes. Tu vis,  mon me, tu seras heureuse!
Oui, par Dieu, heureuse, pour moi. Eh oui, j'ai vingt-trois ans, et
pourquoi les ai-je? Pourquoi suis-je dans la force de l'ge, sinon pour
te verser ma vie, pour que tu la boives sur mes lvres.

Ce soir,  dix heures, et compte que j'y serai plus tt. Viens, ds que
tu pourras. Viens pour que je me mette  genoux, pour que je te demande
de vivre, d'aimer, de pardonner!

Ce soir! ce soir!

6 heures.

_D'Elle  Lui_: Pourquoi nous sommes-nous quitts si tristes? nous
verrons-nous ce soir? pouvons-nous tre heureux? pouvons-nous nous
aimer? Tu as dit que oui, et j'essaye de le croire. Mais il me semble
qu'il n'y a pas de suite dans tes ides, et qu' la moindre souffrance,
tu t'indignes contre moi, comme contre un joug. Hlas! mon enfant! nous
nous aimons, voil la seule chose sre qu'il y ait entre nous. Le temps
et l'absence ne nous ont pas empchs et ne nous empcheront pas de nous
aimer. Mais notre vie est-elle possible ensemble? La mienne est-elle
possible avec quelqu'un? Cela m'effraye... Je sens que je vais t'aimer
encore comme autrefois si je ne fuis pas. Je te tuerai peut-tre et
moi avec toi; penses-y bien... La fatalit m'a ramene ici. Faut-il
l'accuser ou la bnir? Il y a des heures pusillanimes o l'effroi est
plus fort que l'amour...

...L'amour avec toi et une vie de fivre pour tous deux peut-tre, ou
bien la solitude et le dsespoir pour moi seule. Dis-moi, crois-tu
pouvoir tre heureux ailleurs? Oui, sans doute, tu as vingt ans et
les plus belles femmes du monde, les meilleures peut-tre, peuvent
t'appartenir. Moi, je n'ai pour t'attacher que le peu de bien, et le
beaucoup de mal que je t'ai fait.

...Si tu reviens  moi, je ne peux te promettre qu'une chose, c'est
d'essayer de te rendre heureux. Mais il te faudrait de la patience et de
l'indulgence pour quelques moments de peur et de tristesse que
j'aurai encore sans doute. Cette patience-l n'est gure de ton ge.
Consulte-moi, mon ange, ma vie t'appartient et, quoi qu'il arrive, sache
que je t'aime et t'aimerai.

_De Lui_: Quitte-moi, toi, si tu veux. Tant que tu m'aimeras, c'est de
la folie. Je n'en aurai jamais la force. cris-moi un mot. Je donnerais
je ne sais quoi pour t'avoir l. Si je puis me lever j'irai te voir.

_De Lui_: Je t'aime, je t'aime, je t'aime. Adieu,  mon George. C'est
donc ainsi, je t'aime pourtant. Adieu, adieu, ma vie, mon bien; adieu
mes lvres, mon coeur, mon amour. Je t'aime tant,  Dieu!

Adieu. Toi, toi, toi, ne te moque pas d'un pauvre homme.

_D'Elle:_ Tout cela, vois-tu, c'est un jeu que nous jouons. Mais notre
coeur et notre vie seront l'enjeu et ce n'est pas tout  fait aussi
plaisant que cela en a l'air. Veux-tu que nous allions nous brler la
cervelle ensemble  Franchart? Ce sera plus tt fait!... Elle songe
rellement  ramener Musset dans cette fort de Fontainebleau o ils
furent si heureux jadis. Une amie qu'elle a l-bas, Rosanne Bourgoin,
leur sera l'apaisement souhait. Mais non! Il faut se sparer une fois
pour toutes. Il faut s'en donner le courage.--Une fatalit pesait sur
cet amour: tous deux se dbattaient dans une dtresse invincible.

Descendez, descendez, lamentables victimes, Descendez le chemin de
l'enfer ternel...

Le pote comprit que la situation tait sans issue. Excd de cette
passion puisante, il rsolut de partir.--Le l0 novembre, il l'annonce
 George Sand, ajoutant qu'il n'aura mme pas le courage d'attendre son
dpart  elle. Il veut nanmoins qu'elle accorde  son pauvre vieux
lierre une dernire entrevue, un dernier souvenir.

Le 12 novembre, il crit au vigilant Tattet dont il sait l'influence si
redoute de Celle qu'il veut fuir: Tout est fini.--Si par hasard on
vous faisait quelques questions, si peut-tre on allait vous voir pour
vous demander  vous-mme si vous ne m'avez pas vu, rpondez purement
que non et soyez sr que notre secret commun est bien gard de ma
part[134]... Et il va en Bourgogne,  Montbard, se reposer chez un de ses
parents.

[Note 134: Lettre publie par M. Clouard, article cit, p. 734.]

De son ct, George Sand est partie pour Nohant. Elle y prouve comme
lui un sentiment de dlivrance. Son ami Boucoiran, qui a su la rupture,
l'en flicite et elle lui rpond: Je ne vais pas mal, je me distrais
et ne retournerai  Paris que gurie et fortifie... Vous avez tort
de parler comme vous faites d'Alfred. N'en parlez pas du tout si vous
m'aimez et soyez sr que c'est fini  jamais entre lui et moi[135].

[Note 135: Lettre du 15 novembre, cite par Mme Arvde Barine, p. 84.]

Huit jours s'coulent, Alfred est guri; mais voici que George se
reprend  l'aimer,--comme elle n'a jamais aim. Elle revient  Paris
pour le voir. Il s'y refuse. Un dsespoir violent s'empare de la pauvre
femme. Elle va payer toutes les larmes qu'elle a fait couler  Venise.

Dans son garement, elle coupe sa chevelure et l'envoie  Musset. Le
pote touch va se rendre: ses amis le retiennent et triomphent encore.
Alors elle a recours  Sainte-Beuve.

Mais cette obstination  se torturer fatigue son confesseur d'autrefois:

  Voil deux jours que je ne vous ai vu, mon ami. Je ne suis pas encore
  en tat d'tre abandonne, de vous surtout qui tes mon meilleur
  soutien. Je suis rsigne moins que jamais. Je sors, je me distrais,
  je me secoue, mais en rentrant dans ma chambre, le soir, je deviens
  folle.

  Hier mes jambes m'ont emporte malgr moi; j'ai t chez _lui_.
  Heureusement je ne l'ai pas trouv. J'en mourrai. Je sais qu'il est
  froid et colre en parlant de moi; je ne comprends pas seulement de
  quoi il m'accuse,  propos de je ne sais qui. Cette injustice me
  dvore le coeur; c'est affreux de se sparer sur de pareilles choses.

  Et pas un mot, pas une marque de souvenir! Il s'impatiente et il rit
  de ce que je ne pars pas. Mais, mon Dieu, conseillez-moi donc de me
  tuer; il n'y a plus que cela  faire[136]!...

[Note 136: Lettre du 25 novembre, publie par M. de Lovenjoul, article
cit, p. 438.]

Elle le supplie de venir. Elle va tous les jours chez Delacroix, un bon
ami, qui fait son portrait pour la _Revue_[137]. Mais le soir, elle est
seule et triste. --Seule, quelle horreur!

[Note 137: Nous savons par le _Journal_ du grand peintre comme les
passions emphatiques de G. Sand l'impatientaient...]

Elle traverse une crise terrible, elle va connatre des douleurs qu'elle
ne souponnait pas. Ce mme jour, 25 novembre, trop fire pour crire 
l'amant qui ne veut plus d'elle, trop malheureuse aussi, elle confie ses
tourments  un journal intime. Elle nous y laissera le plus sincre de
son me. Son exprience d'crivain et de psychologue lui a propos cette
confession comme le meilleur des soulagements. Elle la continuera huit
jours, panchant le trop-plein de son coeur avec cette abondante et
claire loquence qui est tout son gnie[138].

[Note 138: G. Sand remit plus tard ce journal intime  Musset. Mme
Jaubert, chez qui le pote l'avait dpos, en prit copie. Il est indit.
Mais P. de Musset s'en est servi dans _Lui et Elle_, chap. xv. Maintes
phrases sont textuellement reproduites. Mme Arvde Barine en a donn
aussi de courts fragments, pp. 83-87.]

Ce soir donc, elle est alle aux Italiens,--en bousingot;--croyant se
distraire, elle s'y est ennuye. On l'a remarque, on l'a trouve jolie.
Jolie pour qui, hlas! Ces compliments-l, depuis huit jours la laissent
insensible.--Elle a pos chez Delacroix, qui lui a fait plaisir en lui
vantant les croquis de l'album d'Alfred. Elle n'a pu rsister au besoin
de lui parler de sa douleur. Il lui a conseill de ne pas avoir de
courage: Laissez-vous aller, disait-il; quand je suis ainsi, je ne fais
pas le fier, _je ne suis pas n romain_. Je m'abandonne  mon dsespoir;
il me ronge, il m'abat, il me tue; quand il en a assez, il se lasse 
son tour, et il me quitte.

Son chagrin  elle augmente tous les jours. Elle se retient d'aller
casser le cordon de la sonnette d'Alfred jusqu' ce qu'il lui ouvre, de
se coucher en travers de sa porte....

  ... Si je me jetais  son cou, dans ses bras; si je lui disais: Tu
  m'aimes encore, tu en souffres, tu en rougis, mais tu me plains trop
  pour ne pas m'aimer. Tu vois bien que je t'aime, que je ne peux aimer
  que toi; embrasse-moi, ne me dis rien, ne discutons pas. Dis-moi
  quelques douces paroles, caresse-moi puisque tu me trouves encore
  jolie malgr mes cheveux coups, malgr les deux grandes rides qui
  se sont formes depuis l'autre jour sur mes joues. Eh bien, qua
  tu sentiras ta sensibilit se lasser et ton irritation revenir,
  renvoie-moi, maltraite-moi, mais que ce ne soit jamais avec cet
  affreux mot: _dernire fois!_ Je souffrirai tant que tu voudras; mais
  laisse-moi quelquefois, ne ft-ce qu'une fois par semaine, venir
  chercher une larme, un baiser, qui me fasse vivre et me donne du
  courage.--Mais tu ne peux pas! Ah! que tu es las de moi! Et que tu
  t'es vite guri aussi, toi! Hlas, mon Dieu, j'ai de plus grands torts
  certainement que tu n'en eus  Venise, quand je me consolai. Mais tu
  ne m'aimais pas, et la raison goste et mchante me disait: _Tu fais
  bien!_ A prsent, je suis encore coupable  tes yeux, mais je le suis
  dans le pass. Le prsent est beau et bon encore: je t'aime; je me
  soumettrais  tous les supplices pour tre aim de toi et tu me
  quittes! Ah! pauvre homme! vous tes fou. C'est votre orgueil qui vous
  conseille. Vous devez en avoir, le vtre est beau, parce que votre
  me est belle, mais votre raison devrait le faire taire et vous dire:
  Aime cette pauvre femme, tu es bien sr de ne pas trop l'aimer 
  prsent, que crains-tu? Elle ne sera pas trop exigeante, l'infortune.
  Celui des deux qui aime le moins est celui qui souffre le moins. C'est
  le moment de l'aimer ou jamais.

Ses fautes ont profit  son me. Elle a besoin d'un bras solide pour la
soutenir et d'un coeur sans vanit pour l'accueillir et la conserver.
Mais ces hommes-l sont des chnes noueux dont l'corce repousse, et
toi, pote, belle fleur, j'ai voulu boire ta rose, elle m'a enivre,
elle m'a empoisonne, et dans un jour de colre j'ai cherch un
contrepoison qui m'a acheve....

Son panchement douloureux remplit des pages et des pages. Elle le
reprend au bout de trois jours pour consigner les prcieuses confidences
de trois de ses amis clbres sur l'amour:

  Liszt me disait ce soir qu'il n'y avait que Dieu qui mritait d'tre
  aim. C'est possible, mais quand on aime un homme, il est bien
  difficile d'aimer Dieu. C'est si diffrent! Il est vrai que Liszt
  ajoutait qu'il n'a eu de vive sympathie dans sa vie que pour M. de
  Lamennais, et que jamais un amour terrestre ne s'emparerait de lui. Il
  est bien heureux, ce petit chrtien-l! J'ai vu Heine ce matin. Il
  m'a dit qu'on n'aimait qu'avec la tte et les sens, et que le coeur
  n'tait que pour bien peu dans l'amour. J'ai vu Mme Allart  2 heures,
  elle m'a dit qu'il fallait _ruser_ avec les hommes et faire semblant
  de se fcher pour les ramener. Il n'y a que Sainte-Beuve qui ne m'ait
  pas fait de mal et qui ne m'ait pas dit de sottise. Je lui ai demand
  ce que c'tait que l'amour, et il m'a rpondu: Ce sont les larmes;
  vous pleurez, vous aimez. Oh! oui, mon pauvre ami, j'aime! J'appelle
  en vain la colre  mon secours. J'aime, j'en mourrai, ou Dieu fera un
  miracle pour moi: il me donnera l'ambition littraire ou la dvotion:
  il faut que j'aille trouver soeur Marthe[139].

[Note 139: La religieuse du couvent des Augustines o avait t leve
G. Sand et auprs de qui elle alla se recueillir plusieurs fois aprs
son mariage.--Est-ce cette amiti pour soeur Marthe qu'voquent Camille
et Perdican dans: _On ne badine pas avec l'amour_?]

Que faire? L'isolement la tue: elle ne peut pas travailler. Son journal
dsormais la consolera tous les soirs.

Elle est retourne aux Italiens. Mais la musique lui fait du mal. Et
puis toutes ces femmes blondes, blanches, pares, ce champ o Fantasio
ira cueillir ses bluets!... Qui d'entre elles saura l'aimer comme
Elle l'aime? Il dit maintenant, il pense peut-tre qu'elle joue une
comdie,--et elle en meurt. O est le temps de ces lettres d'amour
qu'elle recevait en Italie? Oh! ces lettres que je n'ai plus! que j'ai
tant baises, tant arroses de larmes, tant colles sur mon coeur nu,
quand l'autre ne me voyait pas!

Et elle revient  tout ce pass de Venise, longuement,
douloureusement[140].... N'a-t-elle pas assez expi? Ne voil-t-il pas,
depuis des semaines, assez de terreurs, de frissons, de prires perdues
dans les glises... Un de ces soirs,  Saint-Sulpice, une voix lui a
cri: Confesse et meurs!--Hlas! j'ai confess le lendemain et je n'ai
pas pu mourir. Car on ne meurt pas, on souffre, on s'assoupit
dans d'affreux rves... Que ne peut-elle aimer quelqu'un, que ne
retrouve-t-elle cette froce vigueur de Venise, qui fut son crime, un
crime qui la tue dans une trop longue agonie.

[Note 140: Ici le passage que nous avons donn plus haut, p. 122.]

  Vraiment, toi, cruel enfant, pourquoi m'as-tu aime, aprs m'avoir
  hae? Quel mystre s'accomplit en toi chaque semaine? Pourquoi ce
  _crescendo_ de dplaisir, de dgot, d'aversion, de fureur, de froide
  et mprisante raillerie? Et puis tout -coup, ces larmes, cette
  douleur, cet amour ineffable qui revient? Tourment de ma vie! Amour
  funeste! Je donnerais tout ce que j'ai reu pour un seul jour de ton
  effusion! Mais _jamais_! jamais! C'est trop affreux! Je ne peux pas
  croire cela! Je vais y aller! J'y vais!--Non!--Crier, hurler, mais il
  ne faut pas y aller. Sainte-Beuve ne veut pas.

  Enfin, c'est le retour de votre amour  Venise, qui a fait mon
  dsespoir et mon crime. Pouvais-je parler? Vous n'auriez plus voulu
  de mes soins, vous seriez mort de rage en les subissant. Et
  qu'auriez-vous fait sans moi, pauvre colombe mourante? Ah Dieu, je
  n'ai jamais pens un instant  ce que vous aviez souffert,  cause de
  cette maladie et  cause de moi, sans que ma poitrine se brist en
  sanglot. Je vous trompais, et j'tais l entre deux hommes, l'un qui
  me disait: Reviens  moi, je rparerai mes torts, je t'aimerai, je
  mourrai sans toi. Et l'autre, qui disait tout bas, dans mon autre
  oreille: Faites attention, vous tes  moi, il n'y a plus  en
  revenir, mentez! Dieu le veut, Dieu vous absoudra. Ah! pauvre femme!
  pauvre femme! c'est alors qu'il fallait mourir!

Suspendons un moment ce rsum banal et froid de la prcieuse
confession. Aussi bien prsente-t-elle ici une lacune de plusieurs
jours. Et revenons  Sainte-Beuve.--Il est all voir George Sand. Il a
consenti  prier Musset de ne point abandonner la malheureuse. Mais
le pote est dcid  ne pas reprendre sa chane. Il crit donc au
complaisant intercesseur:

  Je vous suis bien reconnaissant, mon ami, de l'intrt que vous avez
  bien voulu prendre, dans ces tristes circonstances,  moi et  la
  personne dont vous me parlez aujourd'hui. Il ne m'est plus possible
  maintenant de conserver, sous quelque prtexte que ce soit, des
  relations avec elle, ni par crit ni autrement. J'espre que ses amis
  ne croiront pas voir dans cette rsolution aucune intention offensante
  pour elle, ni aucun dessein de l'accuser en quoi que ce soit. S'il y a
  quelqu'un  accuser l dedans, c'est moi, qui, par une faiblesse bien
  mal raisonne, ai pu consentir  des visites fort dangereuses sans
  doute, comme vous me le dites vous-mme. Madame Sand sait parfaitement
  mes intentions prsentes, et si c'est elle qui vous a pri de me dire
  de ne plus la voir, j'avoue que je ne comprends pas bien par quel
  motif elle l'a fait, lorsque hier soir mme, j'ai refus positivement
  de la recevoir  la maison...

Il ajoute qu'il espre bien que ses bonnes relations avec Sainte-Beuve
se maintiendront: Vous feriez de moi un _cruel_ si vous me laissiez
croire que pour vous voir il faut que je sois brouill avec ma
matresse[141].

[Note 141: Lettre publie par M. de Lovenjoul, article cit, p. 439.]

George Sand a compris que Musset tait excd. Elle va essayer de la
rsignation. Elle crit  Sainte-Beuve le 28 novembre[142]:

[Note 142: _Id._, p. 439.]

  Tchez, mon ami, de venir me voir aujourd'hui. Je vous espre et ne
  vous cris que pour tre sre. Je n'ai plus mme l'espoir de terminer
  doucement cet amour si orageux et si cruel. Il faut qu'il se brise et
  mon coeur avec!

  Il faut de la force, donnez-m'en; ne cherchez plus  me faire esprer,
  c'est pire. Ne vous ennuyez pas trop de mon dsespoir; j'en ai tant
  que je ne peux pas le porter.

Un passage de la cinquime de ses _Lettres d'un voyageur_, le rcit des
amours de Watelet et de Marguerite Leconte, fait allusion  cette crise
de son me[143]. Mais le journal intime que nous citions plus haut va nous
la prciser davantage.

[Note 143: Remarque de M. de Lovenjoul (article cit de _Cosmopolis_,
p. 440).--Cette cinquime Lettre a paru dans la _Revue des Deux Mondes_
du 15 janvier 1835 sous le titre de _Lettres d'un oncle_.]

Musset a refus de revoir sa matresse, et puis il y a consenti, mais
sans lui rendre encore son amour. Elle comprend, dans sa subtilit de
femme, qu'il agit par faiblesse, car le monde est entre eux. ... Tu ne
peux pas ter de devant tes yeux l'injure qui t'a t faite par moi,
mais tu ne peux pas ter de ton coeur la compassion et l'amiti. Pauvre
Alfred! Si personne ne le savait, comme tu me pardonnerais!

Musset a peur de se laisser reprendre  son amour, mais il en meurt
d'envie. Il feint d'tre jaloux de Liszt. Le brave Buloz a conseill
 George Sand de renvoyer le musicien. Elle n'a aucun motif pour le
renvoyer. Si elle avait pu aimer M. Liszt, elle l'aurait aim de
colre. Mais c'est chose impossible  son coeur.--Ah! mon cher bon,
s'crie-t-elle, si tu pouvais tre jaloux de moi, avec quel plaisir
je renverrais tous ces gens-l! Hlas! elle n'ambitionne pas encore
l'amour, mais seulement l'estime de son cruel ami. Elle l'a dit  Buloz;
c'est son ide fixe; elle sera rsigne et patiente; elle se rgnrera.
Pour se rhabiliter  _ses_ yeux, elle s'entourera d'hommes purs et
distingus, Liszt, Delacroix, Berlioz, Meyerbeer. On la plaisantera
encore et il prendra une matresse; mais la vrit triomphera. Et cet
invincible amour se fait humble jusqu' la faiblesse, comme pour effacer
le souvenir des fautes et de la fiert de jadis.

... Quand j'aurai men cette vie honnte et sage, assez longtemps pour
prouver que je peux la mener, j'irai,  mon amour, te demander une
poigne de main. Je n'irai pas te tourmenter de jalousies et de
perscutions inutiles; je sais bien que quand on n'aime plus, on n'aime
plus. Mais ton amiti, il me la faut, pour supporter l'amour que
j'ai dans le coeur, et pour empcher qu'il me tue. Oh! si je l'avais
aujourd'hui. Hlas! que je suis presse de l'avoir! Qu'elle me ferait de
bien! Si j'avais quelques lignes de toi de temps en temps! Un mot, la
permission de t'envoyer de temps en temps une petite image de 4 sous,
achete sur les quais, des cigarettes faites par moi, un oiseau, un
joujou! Quelque chose pour tromper ma douleur et mon ennui; pour me
figurer que tu penses un peu  moi en recevant ces niaiseries!--Oh! ce
n'est pas du calcul, de la prudence, la crainte du monde; sacr Dieu, ce
n'est pas cela! Je dis mon histoire  tout le monde; on la sait, on en
parle, on rit de moi; cela m'est  peu prs gal.

Musset n'a pas cach  son amie qu'il veut se dlivrer de cette passion
ternellement, menaante, comme d'un fardeau trop lourd pour sa
faiblesse. Ils ont dn ensemble. Le pote lui a vant sa matresse du
moment. Elle a compris toute la bassesse de la jalousie, et sa naturelle
bont, aide par son orgueil, la pousse maintenant  souhaiter que cette
femme l'apaise et le console: Qu'elle lui apprenne  croire. Hlas! moi
je ne lui ai appris qu' nier!

Ce mois de dcembre 1834 fut lamentable  George Sand. La pauvre Llia
connut le dsespoir. La fin de son journal intime nous dvoile les
affres d'agonie par o passa son coeur. Le fantme du suicide hanta
rellement cette me dsempare qui vivait les douleurs de ses fictions
romantiques. Mais sa tendresse profonde pour ses enfants l'en dtourna,
et aussi la brlante hantise de cet autre enfant qui tenait dcidment
tant de place dans son tre amoureux.

  Pourquoi m'avez-vous rveille,  mon Dieu, quand je m'tendais avec
  rsignation sur cette couche glace? Pourquoi avez-vous fait repasser
  devant moi ce fantme de mes nuits brlantes? Ange de mort, amour
  funeste,  mon destin, sous la figure d'un enfant blond et dlicat!
  Oh! que je t'aime encore, assassin! Que tes baisers me brlent donc
  vite et que je meure consume! Tu jetteras mes cendres au vent, elles
  feront pousser des fleurs qui te rjouiront.

  Quel est ce feu qui dvore mes entrailles? Il semble qu'un volcan
  gronde au dedans de moi et que je vais clater comme un cratre. O
  Dieu, prends donc piti de cet tre qui souffre tant!

  ... O mes yeux bleus, vous ne me regardez plus! Belle tte, je ne te
  verrai plus t'incliner sur moi et te voiler d'une douce langueur! Mon
  petit corps souple et chaud, vous ne vous tendrez plus sur moi, comme
  lise sur l'enfant mort, pour me ranimer. Vous ne me toucherez plus
  la main, comme Jsus  la fille de Jare, en disant: Petite fille,
  lve-toi. Adieu mes cheveux blonds! Adieu mes blanches paules!
  Adieu tout ce que j'aimais, tout ce qui tait  moi! J'embrasserai
  maintenant dans mes nuits ardentes le tronc des sapins et des rochers,
  dans les forts, en criant votre nom; et quand j'aurai rv le
  plaisir, je tomberai vanouie sur la terre humide!

Le merveilleux instinct de potisation! Quelle femme profondment femme
tait cet crivain de gnie.

Cette confession des premiers jours de dcembre 1834, si franchement
belle, o la pauvre femme se dbat entre sa faiblesse dsespre et ce
qui lui reste d'orgueil, mrite d'tre connue tout entire. Elle absout
George Sand de bien des erreurs. C'est pourquoi je n'ai pas eu de
scrupule  en dtacher, indiscrtement, quelques passages.--Elle se
demande, dans sa douleur, quel mal elle a fait pour connatre ce
chtiment, cet amour de lionne.--Pourquoi mon sang s'est-il chang en
feu et pourquoi ai-je, comme au moment de mourir, des embrassements plus
fougueux que ceux des hommes?... Tu veux donc que je me tue; tu me dis
que tu me le dfends, et cependant que deviendrai-je loin de toi, si
cette flamme continue  me ronger!--Et pourquoi ne se tuerait-elle
pas? Ses enfants?... Le dchirement qu'elle prouve  l'ide de les
abandonner, ne serait-il pas une absolution devant Dieu!... Elle songe
alors au chagrin qu'aurait son Maurice, et cette affreuse vision
dtourne d'elle la tentation maudite. --Oh! mon fils! Je veux que tu
lises ceci un jour, et que tu saches combien je t'ai aim.

Le lendemain, elle confie  son journal ses impressions d'une rencontre
inattendue avec Jules Sandeau, chez Gustave Papet. Voil donc ce que
devient l'amour! Ils ont caus sans embarras, en bonne amiti. Sandeau
s'est disculp d'avoir tremp dans les potins de Planche, de Pyat et
des autres. Et ils se sont promis de ne pas s'viter dsormais... C'est
comme un apaisement qu'elle prouve de cette rencontre.

Mais deux jours se passent, et de nouveau elle souffre atrocement.
Alfred ne l'aime plus. Elle tait bien malade quand il l'a quitte hier
soir, et il n'a pas envoy prendre de ses nouvelles. Je l'ai espr et
attendu, minute par minute, depuis 11 heures du matin jusqu' minuit.
Quelle journe! Chaque coup de sonnette me faisait bondir... Tu m'aimes
encore avec les sens et plus que jamais ainsi. Et moi aussi, je n'ai
jamais aim personne et je ne t'ai jamais aim de la sorte. Mais je
t'aime aussi avec toute mon me, et toi tu n'as pas mme d'amiti pour
moi.--D'ailleurs, il dsire qu'elle parte.--Pardonne-moi de t'avoir
fait souffrir et sois bien veng.--Elle partira.

--Musset s'tait montr plus fort que ses amis ne l'avaient espr. Sans
doute aussi son amour cdait-il  l'excs des souffrances, y laissant
entrer l'orgueil  son tour.

Il prouva d'abord un grand soulagement du dpart de George Sand.
Celle-ci, qui n'avait pas rompu encore avec M. Dudevant, rentrait 
Nohant pour la troisime fois depuis son retour de Venise.--A peine
installe, elle crit  son cher confident Sainte-Beuve, et lui expose
l'tat de son coeur. Il lui a fallu quelques jours pour se reprendre;
mais le rveil a t assez doux. Elle a retrouv ses fidles amis.
Alfred lui a crit affectueusement, se repentant beaucoup de ses
violences. Son coeur est si bon dans tout cela!--Je ne dsire plus le
revoir, ajoute-t-elle, cela me fait trop de mal. Mais il me faudra de la
force pour lui refuser des entrevues... Il ne m'aime plus, mais il est
toujours tendre et repentant aprs la colre... et je me retrouverai
tout  coup l'aimant et ayant travaill en vain  me dtacher. Et elle
promet  Sainte-Beuve qu'elle aura la force de le fuir[144].

[Note 144: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 291.]

Vaines paroles! Un mois s'coule  peine, George Sand est de retour 
Paris. Elle retrouve Musset qui, lui non plus, ne peut se passer d'elle,
et c'est par un cri de triomphe qu'elle nous apprend cette nouvelle
victoire de l'amour. Se souvenant d'Alfred Tattet avant tous,--son
ennemi pour avoir t trop l'ami du repos de Musset,--elle lui crit le
14 janvier 1835: Monsieur, il y a des oprations chirurgicales fort
bien faites et qui font honneur  l'habilet du chirurgien, mais qui
n'empchent pas la maladie de revenir. En raison de cette possibilit,
Alfred est redevenu mon amant. Et sans rancune, elle l'invite  dner
_chez eux_[145].

[Note 145: Lettre publie par M. Clouard, article cit, p. 735.]

Tattet garda ses convictions et son attitude. Six semaines plus tard,
craignant d'tre compromise au sujet des tableaux que Pagello avait
apports d'Italie, dans la discrtion dont elle avait us en les payant
 celui-ci sans avoir rellement pu les vendre, George Sand crivait
encore  Tattet qui tait rest l'ami du Vnitien, pour le prier de
se charger de ses tableaux. Mais le ton de cette lettre tmoigne
d'hostilits persistantes: Si votre amour de la vrit vous a command
de me nuire, crit-elle, il doit vous commander de me rhabiliter sous
les rapports par o je le mrite[146].

[Note 146: Lettre publie par M. Clouard, article cit, p. 736.]

Cette reprise des deux amants ne resta pas longtemps prospre. Elle
n'tait pas plus viable que les prcdentes. Musset avait prononc
d'avance la condamnation de cette poursuite obstine du bonheur. Au
retour de Venise, versant son amertume rsigne dans la plus touchante
de ses fictions: _On ne badine pas avec l'amour,_ il avait t prophte
de sa propre histoire. coutons la plainte de Perdican:

Orgueil, le plus fatal des conseillers humains, qu'es-tu venu faire
entre cette femme et moi? La voil ple et effraye qui presse sur les
dalles insensibles son coeur et son visage. Elle aurait pu m'aimer et
nous tions ns l'un pour l'autre; qu'es-tu venu faire sur nos lvres,
orgueil, lorsque nos mains allaient se joindre?

Insenss que nous sommes! Nous nous aimons. Quel songe avons-nous fait,
Camille? Quelles vaines paroles, quelle misrable folie ont pass
comme un vent funeste entre nous deux? Lequel de nous a voulu tromper
l'autre[147]?...

[Note 147: _On ne badine pas avec l'amour,_ acte III, sc. VIII.]

La triste Camille, la pauvre George Sand, rpond  ces stances
douloureuses, par ses lettres navres du fatal hiver de 1835:

Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours. Je ne veux plus de toi,
mais je ne puis m'en passer... Adieu. Reste, pars, seulement ne dis pas
que je ne souffre pas... Mon seul amour, ma vie, mes entrailles, mon
frre, mon sang, allez-vous-en, mais tuez-moi en partant.

Il n'est plus question que de dpart dans les lettres de l'un et de
l'autre. Musset envoie-t-il  sa matresse ce billet repentant:

Mon enfant, viens me voir ce soir, je t'en prie. Je t'ai crit sans
rflchir, et si je t'ai parl durement, c'est sans le vouloir. Viens,
si tu me crois.

Le lendemain, l'ayant revue, il lui fait ses adieux, et mme lui assure
que sa place est retenue dans la malle-poste de Strasbourg. Ils se
renvoient chacun les objets qui appartiennent  l'autre, les oripeaux
des anciens jours de joie; ils se disent encore adieu, et puis n'ont
plus la force de partir...

Parmi ces billets un peu monotones, une dernire lettre de Musset, qui
est prcieuse. Le voil sensiblement puis. Leur amour lui est apparu
comme la ralisation tragique de _Llia._ Stnio, c'est lui, mais
vivant, non plus endormi sous les roseaux du lac, mais assistant  ses
douleurs  elle, et  son agonie.

Il dcrit longuement son affreux rve, avec l'accent mme, la mlancolie
romantique de _Llia_.

  ...Tu me disais toujours: Voil toute ma vie revenue, il faut me
  traiter en convalescente; je vais renatre. Et, en disant cela, tu
  crivais ton testament. Moi, je me disais: Voil ce que je ferai: je
  la prendrai avec moi pour aller dans une prairie; je lui montrerai les
  feuilles qui poussent, les fleurs qui s'aiment, le soleil qui chauffe
  tout dans l'horizon plein de vie. Je l'assoirai sur du jeune chaume;
  elle coutera et elle comprendra bien ce que disent tous ces oiseaux,
  toutes ces rivires avec les harmonies du monde. Elle reconnatra
  tous ces milliers de frres, et moi pour l'un d'entre eux. Elle nous
  pressera sur son coeur; elle deviendra blanche comme un lis, et elle
  prendra racine dans la sve du monde tout-puissant. Je t'ai donc
  prise et je t'ai emporte. Mais je me suis senti trop faible. Je
  croyais que j'tais tout jeune, parce que j'avais vcu sans mon coeur,
  et que je me disais toujours: Je m'en servirai en temps et lieu.
  Mais j'avais travers un si triste pays, que mon coeur ne pouvait plus
  se desserrer sans souffrir, tant il avait souffert pour se serrer
  autant, ce qui fait que mes bras taient allongs et tout maigres,
  et je t'ai laisse tomber. Tu ne m'en as pas voulu, tu m'as dit que
  c'tait parce que tu tais trop lourde, et tu t'es retourne la face
  contre terre. Mais tu me faisais signe de la main pour me dire de
  continuer sans toi, et que la montagne tait proche. Mais tu es
  devenue ple comme une hyacinthe, et le tertre vert s'est roul sur
  toi, et je n'ai plus vu qu'une petite minence o poussait de l'herbe.
  Je me suis mis  pleurer sur ta tombe, et alors je me suis senti
  la force d'un millier d'hommes pour t'emporter. Mais les cloches
  sonnaient dans le lointain, et il y avait des gens qui traversaient
  la valle en disant: Voil comme elle tait; elle faisait ceci, elle
  faisait cela, elle a fini par l. Alors il est venu des hommes qui
  m'ont dit: La voil donc! Nous l'avons tue! Mais je me suis loign
  avec horreur en disant: Je ne l'ai pas tue; si j'ai de son sang
  aprs les mains, c'est que je l'ai ensevelie, et vous, vous l'avez
  tue et vous avez lav vos mains. Prenez garde que je n'crive sur sa
  tombe qu'elle tait bonne, sincre et grande; et si on vous demande
  qui je suis, rpondez que vous n'en savez rien, attendu que je sais
  qui vous tes. Le jour o elle sortira de cette tombe, son visage
  portera les marques de vos coups, mais ses larmes les cacheront, et il
  y en aura une pour moi.

  Mais toi, tu ne vois pas les miennes! Ma fatale jeunesse n'a point
  sur le visage un rire convulsif; tu m'as aim, mais ton amour tait
  solitaire comme le dsespoir. Tu avais tant pleur, et moi si peu! Tu
  meurs muette sur mon coeur, mais je ne retournerai point  la vie,
  quand tu n'y seras plus. J'aimerai les fleurs de ta tombe comme je
  t'ai aime. Elles me laisseront boire, comme toi, leurs doux parfums
  et leur triste rose, elles se faneront comme toi sans me rpondre et
  sans savoir pourquoi elles meurent.

Leur amour ne devait pas finir sur cette plainte rsigne. Une fois
encore, aprs d'autres orages, Musset essaye de s'enfuir. Ce dernier
billet en tmoigne:

_Senza veder, senza parlar, toccar la mano d'un pazzo che parte domani_.
(Sans se voir, sans se parler, serrer la main d'un fou qui part demain.)

Il ne put tenir sa parole, et c'est George Sand qui eut le courage d'en
finir: Non, non, c'est assez! pauvre malheureux, je t'ai aim comme mon
fils, c'est un amour de mre, j'en saigne encore. Je te plains, je te
pardonne tout, mais il faut nous quitter, j'y deviendrais mchante...
Plus tu perds le droit d'tre jaloux, plus tu le deviens! Cela ressemble
 une punition de Dieu sur ta pauvre tte. Mais, mes enfants  moi!
Oh! mes enfants! Adieu! adieu! malheureux que tu es! Mes enfants! mes
enfants!

Ce n'est plus l'amour de lionne, l'amour dsespr des nuits affoles de
dcembre. Elle est puise  son tour, et la lassitude ramne la raison.
Elle aura la force de briser ses liens: la mre dlivre l'amante.

Sainte-Beuve a t chez Musset pour le supplier de ne plus la revoir[148].
Elle sent bien que seule l'absence empchera le malheureux de revenir
toujours. Son retour  Nohant dcid, elle crit  Boucoiran de l'aider
 partir. Il s'agit de tromper l'inquitude d'Alfred, d'arriver chez
elle en feignant de mauvaises nouvelles de Mme Dupin. Elle sortira
aussitt comme pour courir chez sa mre,--mais prendra le courrier de
Nohant[149].

[Note 148: Ne l'ayant pas trouv, il lui crit sur une carte de
visite: Mon cher ami, je venais vous voir pour vous prier de ne plus
voir ni recevoir la personne que j'ai vue ce matin si afflige. Je vous
ai mal conseill en voulant vous rapprocher trop vite. crivez-lui un
mot bon, mais ne la voyez pas. Cela vous ferait trop de mal  tous les
deux. Pardonnez-moi mon conseil  faux.--A bientt.]

[Note 1149: Lettre du 6 mars, publie par M. de Lovenjoul, article
cit, p. 443.]

Ainsi fut fait. Elle partit, et, le lendemain, Musset, revenant au quai
Malaquais, apprit la vrit. Il crivit encore  Boucoiran pour s'en
assurer de lui-mme, mais bien dcid cette fois  respecter les
volonts de sa matresse[150]. Il se tint parole et tout fut fini.

[Note 150: Lettre du 7 mars, publie par M. Clouard, article cit, p.
737.]



IX

A peine rentre  Nohant, George Sand crit  Sainte-Beuve (13 mars
1835). Elle lui reproche doucement de l'avoir abandonne durant ces
tristes semaines: sans doute l'ennuyait-elle, ou du moins se jugeait-il
impuissant  la consoler. Il s'est exagr la virilit de sa douleur.
Maintenant elle est calme. Elle est partie avec la conscience de ne
laisser derrire elle aucune amertume justifie. Elle va travailler pour
renatre.

Dans une lettre de la mme date, elle gronde son fidle Boucoiran, de
lui mal parler de Musset. Jamais aucun mpris pour lui n'est entr dans
son coeur. Vous me dites qu'il se porte bien et qu'il n'a montr aucun
chagrin. C'est tout ce que je dsirais savoir... Tout mon dsir tait
de le quitter sans le faire souffrir. S'il en est ainsi, Dieu soit
lou[151]!

[Note 151: Lettre du 15 mars, publie par Mme Arvde Barine.]

Elle eut alors une crise de foie, puis entra dans l'indiffrence.

Alfred de Musset, apais par une rsolution dsormais accepte de son
coeur, se mit au travail avec nergie. Cette anne 1835, la plus austre
de sa vie, en fut la plus fconde.

La passion, qu'il avait accueillie comme une purification de sa jeunesse
dissipe, l'avait transform en le faisant souffrir. Il tait grave: le
Musset d'avant l'Italie avait fait place au Musset d'aprs George
Sand. Un pote nouveau allait surgir. Trop faible pour chanter pendant
la tourmente, son coeur en s'purant avait instruit le recueillement de
son gnie. La mlancolie et la rsignation permettaient un libre et pur
essor  sa voix.

  J'ai vu le temps o ma jeunesse
  Sur mes lvres tait sans cesse,
  Prte  chanter comme un oiseau;
  Mais j'ai souffert un dur martyre,
  Et le moins que j'en pourrais dire,
  Si je l'essayais sur ma lyre
  La briserait comme un roseau.

La Muse a invit le pote  chanter: la plainte lasse et impuissante
d'un coeur bris rpond  son appel. C'est la _Nuit de Mai_.
L'inspiration l'a dicte presque d'une haleine. Voici l'aube du nouveau
gnie de Musset. Le pote vient de se ressaisir. Il lve pieusement 
ses tristes amours le monument promis, _la Confession d'un Enfant du
sicle_. Il s'coute, il se rappelle... Tout le douloureux roman de son
coeur lui revient, une nuit de dcembre, avec le spectre de la Solitude:

  ...Ce soir encor je t'ai vu m'apparatre.
  C'tait par une triste nuit.
  L'aile des vents battait  ma fentre
  J'tais seul, courb sur mon lit.
  J'y regardais une place chrie,
  Tide encor d'un baiser brlant;
  Et je songeais comme la femme oublie,
  Et je sentais un lambeau de ma vie
  Qui se dchirait lentement.

  Je rassemblais des lettres de la veille,
  Des cheveux, des dbris d'amour.
  Tout ce pass me criait  l'oreille
  Ses ternels serments d'un jour.
  Je contemplais ces reliques sacres,
  Qui me faisaient trembler la main;
  Larmes du coeur par le coeur dvores,
  Et que les yeux qui les avaient pleures
  Ne reconnatront plus demain!

  J'enveloppais dans un morceau de bure
  Ces ruines des jours heureux.
  Je me disais qu'ici-bas ce qui dure,
  C'est une mche de cheveux.
  Comme un plongeur dans une mer profonde,
  Je me perdais dans tant d'oubli.
  De tous cts j'y retournais la sonde,
  Et je pleurais, seul, loin des yeux du monde,
  Mon pauvre amour enseveli.

  J'allais poser le sceau de cire noire
  Sur ce fragile et cher trsor,
  J'allais le rendre, et n'y pouvant pas croire,
  En pleurant j'en doutais encor.
  Ah! faible femme, orgueilleuse insense,
  Malgr toi, tu t'en souviendras!
  Pourquoi, grand Dieu! mentir  sa pense?
  Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppresse,
  Ces sanglots, si tu n'aimais pas?

  Oui, tu languis, lu souffres, et tu pleures;
  Mais ta chimre est entre nous.
  Eh bien, adieu! Vous compterez les heures
  Qui me spareront de vous.
  Partez, partez, et dans ce coeur de glace
  Emportez l'orgueil satisfait.
  Je sens encor le mien jeune et vivace,
  Et bien des maux pourront y trouver place
  Sur le mal que vous m'avez fait.

  Parlez, parlez! la Nature immortelle
  N'a pas tout voulu vous donner.
  Ah! pauvre enfant, qui voulez tre belle,
  Et ne savez pas pardonner!
  Allez, allez, suivez la destine;
  Qui vous perd n'a pas tout perdu.
  Jetez au vent notre amour consume;
  ternel Dieu! toi que j'ai tant aime,
  Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu?

C'est sur ces plaintes de la _Nuit de Dcembre_, la plus pure, la plus
humaine de ses inspirations et sa plus fidle vocation du pass, que
Musset dit adieu  cette fatale anne 1835.

Pour le monde, il feignit d'abord d'oublier George Sand. A son ami
Tattet, qui tait  Baden, comme lui l'anne prcdente, et souffrant
comme lui d'une rupture d'amour, il crivait le 21 juillet:

  ...Je crois que ce que je puis vous dire de mieux, c'est qu'il y a
  bientt huit ou neuf mois, j'tais o vous tes, aussi triste que
  vous, log peut-tre dans la chambre o vous tes, passant la journe
   maudire le plus beau, le plus bleu ciel du monde et toutes les
  verdures possibles. Je dessinais de mmoire le portrait de mon
  infidle; je vivais d'ennuis, de cigares et de pertes  la roulette.
  Je croyais que c'en tait fait de moi pour toujours, que je n'en
  reviendrais jamais. Hlas! hlas! comme j'en suis revenu! Comme
  les cheveux m'ont repouss sur la tte, le courage dans le ventre,
  l'indiffrence dans le coeur, par-dessus le march! Hlas!  mon
  retour, je me portais on ne peut mieux; et si je vous disais que
  le bon temps, c'est peut-tre celui o on est chauve, dsol et
  pleurant!... Vous en viendrez l, mon ami.

Le 3 aot, crivant encore  son ami, il lui disait: Si vous voyez Mme
Sand, dites-lui que je l'aime de tout mon coeur, que c'est encore la
femme la plus femme que j'aie jamais connue...

En mme temps que s'tait transform le pote, l'homme avait bien
chang. On se souvient du sduisant pastel trac par Sainte-Beuve, d'un
Musset dbutant, offusquant presque le Cnacle par sa belle et bonne
grce, par l'aristocratie aise de son charme et de son gnie.

C'tait le printemps mme, tout un printemps de posie qui clatait 
nos yeux. Il n'avait pas dix-huit ans: le front mle et fier, la joue en
fleur et qui gardait encore les roses de l'enfance, la narine enfle du
souffle du dsir, il s'avanait, le talon sonnant et l'oeil au ciel,
comme assur de sa conqute et tout plein de l'orgueil de la vie. Nul,
au premier aspect, ne donnait mieux l'ide du gnie adolescent.

L'enfant sublime, le bon enfant, l'enfant gt s'tait fait homme,
un homme froid, hautain, farouche, amer. Son instinctif besoin de
distinction, sa dlicatesse inne le poussaient  s'en excuser lui-mme.
Il trahissait malgr lui sa prcoce exprience. Le mensonge de l'amour
avait glac son sourire  jamais.

Aprs la querelle suscite par la publication d'_Elle et Lui_, et sur la
foi de racontars parls ou pistolaires chapps  George Sand et  ses
amis depuis la mort du pote, une agaante lgende s'est tablie qui
nous reprsente Musset dgrad et perdu,  l'ge mme o il publiait ses
chefs-d'oeuvre. Fausse et sotte lgende que suffiraient  rfuter _la
Confession, les Nuits, Barberine, le Chandelier, Il ne faut jurer de
rien_, crits en 1835 et 1836. On a dit et rpt que Musset, ds avant
le voyage de Venise, tait atteint d'alcoolisme. L'aimable mot, et qui
s'accorde bien avec l'ide que cette priode d'incessant travail donne
de la lucidit de son gnie!... Je tiens de plus d'un tmoin de sa vie,
de Chenavard entre autres, que seules les dix dernires annes du pote
furent rellement et gravement troubles. Il ignora l'absinthe, qu'on
lui a tant reproche, jusqu'en 1842. Jeune, il se grisait parfois avec
du champagne, ce qui le rendait gai, spirituel, un peu fou, sans qu'il
abdiqut jamais la correction parfaite de ses manires. Un got trs vif
pour la haute vie lui faisait rechercher les jeunes gens  la mode, et
nous devons plus d'une de ses comdies, plus d'un de ses contes,  cet
imprieux besoin de satisfaire ses gots d'aristocrate[152]. On sait son
amiti avec le duc d'Orlans.

[Note 152: Mme la vicomtesse de Janz (_tude et rcits sur Alfred de
Musset_, p. 58) cite quelques noms de ses amis de prdilection. Avec
Alfred Tattet, c'tait le marquis A. de Belmont, M. douard Bocher, le
marquis de Montebello, le prince d'Eckmhl, qui lui prtait ses chevaux
et mme quelquefois son uniforme de lancier, pour se dguiser, le comte
d'Alton She, le marquis de Hartford, le peintre Eugne Lami, le prince
de Belgiojoso. Musset fut un des cinquante fondateurs du petit cercle
du Caf de Paris, au boulevard de Gand. Mme de Janz rapporte encore,
d'aprs Eugne Lami, que le pote regrettait de ne pas faire partie du
Jockey, o il avait t _blackboul_ pour ne pas monter  cheval dans le
pur style anglais adopt par ce club...]

Mdiocrement fortun, il eut  coeur de ne jamais faire de dettes; il
n'en laissa pas, quoi qu'on ait dit, et sa famille, qui accepta sa
succession, devait la juger bientt fructueuse.

--Et la prtendue dgradation physique du pote, si prmature, si
pnible?... Encore une lgende  rviser.

Sans parler de ses quatre ou cinq liaisons fameuses, il est avr que
le tendre et sduisant Rolla inspira, dans le monde, maints caprices
passionns. On en pourrait citer une quinzaine, et des plus...
honorables, jusqu'en 1850.--Toutes ces aventures pesrent bien peu sur
sa vie.

Depuis 1835, il promenait dans ses amours un sombre dsenchantement. Si
le Musset de George Sand n'tait plus Fortunio,--l'ami de Rachel, de
la comtesse polonaise, de Louise Colet ne retrouvait pas son amour de
Venise. Sa rupture avec Llia avait fltri en lui la foi et l'esprance.

--Aprs la plainte de sa lassitude infinie et le chant de son dsespoir,
aprs la _Nuit de Mai_ et la _Nuit de Dcembre_, il se rvolte contre sa
douleur, en prend  tmoin le pote qui sait aimer, puis se relve
 la pense de l'immortalit. C'est la _Lettre  Lamartine_ (fvrier
1836):

  Crature d'un jour qui t'agites une heure,
  De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gmir?
  ..................................................
  Tes os dans le cercueil vont tomber en poussire;
  Ta mmoire, ton nom, ta gloire vont prir,
  Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chre:
  Ton me est immortelle et va s'en souvenir.

Cette austre consolation ne saurait suffire  son coeur. La crature
est faite pour aimer, pour tre aime.

C'est la _Nuit d'Aot_ (1836):

  Dpouille devant tous l'orgueil qui te dvore,
  Coeur gonfl d'amertume et qui t'es cru ferm;
  Aime, et tu renatras; fais-toi fleur pour clore.
  Aprs avoir souffert il faut souffrir encore;
  Il faut aimer sans cesse aprs avoir aim.

Mais le souvenir de l'unique aime veille. Le retour invincible au pass
apporte la colre, la haine et le pardon... Il faudrait citer toute la
_Nuit d'Octobre_ (1837):

  ...Vous saurez tout, et je vais vous conter
  Le mal que peut faire une femme;
  Car c'en est une,  mes pauvres amis
  (Hlas! vous le saviez peut-tre)!
  C'est une femme  qui je fus soumis,
  Comme le serf l'est  son matre.
  Joug dtest! c'est par l que mon coeur
  Perdit sa force et sa jeunesse;
  Et cependant, auprs de ma matresse,
  J'avais entrevu le bonheur.
  Prs du ruisseau, quand nous marchions ensemble,
  Le soir sur le sable argentin,
  Quand devant nous le blanc spectre du tremble
  De loin nous montrait le chemin;
  Je vois encore, aux rayons de la lune,
  Ce beau corps plier dans mes bras...
  N'en parlons plus...--je ne prvoyais pas
  O me conduisait la Fortune.
  Sans doute alors la colre des dieux
  Avait besoin d'une victime;
  Car elle m'a puni comme d'un crime
  D'avoir essay d'tre heureux.

  Va-t'en, retire-toi, spectre de ma matresse!
  Rentre dans ton tombeau, si tu t'en es lev;
  Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse,
  Et, quand je pense  toi, croire que j'ai rv!

  Honte  toi qui la premire
  M'as appris la trahison,
  Et d'horreur et de colre
  M'as fait perdre la raison!
  Honte  toi, femme  l'oeil sombre,
  Dont les funestes amours
  Ont enseveli dans l'ombre
  Mon printemps et mes beaux jours!
  C'est ta voix, c'est ton sourire,
  C'est ton regard corrupteur,
  Qui m'ont appris  maudire
  Jusqu'au semblant du bonheur,
  C'est ta jeunesse et tes charmes
  Qui m'ont fait dsesprer,
  Et si je doute des larmes,
  C'est que je t'ai vu pleurer.

  O mon enfant! plains-la, cette belle infidle,
  Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux;
  Plains-la! c'est une femme, et Dieu t'a fait, prs d'elle,
  Deviner, en souffrant, le secret des heureux.
  Sa tche fut pnible; elle t'aimait peut-tre;
  Mais le destin voulait qu'elle brist ton coeur.
  Elle savait la vie et te l'a fait connatre;
  Une autre a recueilli le fruit de ta douleur.
  Plains-la! son triste amour a pass comme un songe;
  Elle a vu ta blessure et n'a pu la fermer.
  Dans ses larmes, crois-moi, tout n'tait pas mensonge,
  Quand tout l'aurait t, plains-la! tu sais aimer.

  Je te bannis de ma mmoire,
  Reste d'un amour insens,
  Mystrieuse et sombre histoire
  Qui dormiras dans le pass!
  Et toi qui, jadis, d'une amie
  Portas la forme et le doux nom,
  L'instant suprme o je t'oublie
  Doit tre celui du pardon.

  Pardonnons-nous;--je romps le charme
  Qui nous unissait devant Dieu;
  Avec une dernire larme
  Reois un ternel adieu.

George Sand n'avait pas l'me d'une inconsolable. Sa romanesque
sensibilit se canalisait vite en littrature. Une imagination pratique
la temprait, qui lui laissait peu croire aux cris dsesprs des
potes,  la sincrit de leur douleur. Navrante est sa premire
impression des _Nuits de Mai_ et _de Dcembre_: Je n'ai pas vu Musset,
crit-elle  Liszt, je ne sais s'il pense  moi, si ce n'est quand il
a envie de faire des vers et de gagner cent cus  la _Revue des Deux
Mondes_. Moi je ne pense plus  lui depuis longtemps, et mme je vous
dirai que je ne pense  personne dans ce sens-l. Je suis plus heureuse
comme je suis que je ne l'ai t de ma vie. La vieillesse vient. Le
besoin des grandes motions est satisfait outre mesure[153]...

[Note 153: Lettre du 5 mai 1836, cite par S. Rocheblave: _Une amiti
romanesque: George Sand et Mme d'Agoult,_ dans la _Revue de Paris_ du 15
dcembre 1894.]

Elle comprendra mieux la _Confession d'un Enfant du sicle_. Le pote
lui est plus indulgent, puisqu'il prend pour lui tous les torts. Elle
fait part de l'motion que lui a donne cette lecture  une nouvelle
amie, Mme d'Agoult, qui cache  Genve sa lune de miel avec Liszt:

  ... Je vous dirai que cette _Confession d'un Enfant du sicle_
  m'a beaucoup mue en effet. Les moindres dtails d'une intimit
  malheureuse y sont si fidlement rapports depuis la premire
  heure jusqu' la dernire, depuis la _soeur de charit_ jusqu'
  _l'orgueilleuse insense_, que je me suis mise  pleurer comme une
  bte en fermant le livre. Puis, j'ai crit quelques lignes  l'auteur
  pour lui dire je ne sais quoi: que je l'avais beaucoup aim, que je
  lui avais tout pardonn, et que je ne voulais jamais le revoir. Ces
  trois choses sont vraies et immuables. Le pardon va chez moi jusqu'
  ne jamais concevoir une pense d'amertume contre le meurtrier de mon
  amour, mais il n'ira jamais jusqu' regretter la torture. Je sens
  toujours pour lui, je vous l'avouerai bien, une profonde tendresse de
  mre au fond du coeur. Il m'est impossible d'entendre dire du mal
  de lui sans colre, et c'est pourquoi quelques-uns de mes amis
  s'imaginent que je ne suis pas bien gurie. Je suis aussi bien gurie
  cependant de lui que l'empereur Charlemagne du mal de dents. Le
  souvenir de ses douleurs me remue profondment quand je me retrace ces
  scnes orageuses. Si je les voyais se renouveler, elles ne me feraient
  plus le moindre effet. Je n'ai plus la foi. Ne me plaignez donc pas,
  belle et bonne fille de Dieu. Chacun gote un bonheur, selon son me.
  J'ai longtemps cru que la passion tait mon idal. Je me trompais, ou
  bien j'ai mal choisi[154].

[Note 154: _Revue de Paris_ du 15 dcembre 1894, p. 812.]

Cette page tait sincre. George Sand apparat  la fois comme une
amoureuse romanesque et une amante pessimiste, en cela semblable 
Chateaubriand son matre[155]. Un ternel conflit entre son imagination et
son exprience, l'empchant de s'abmer dans une passion, lui a gard
son optimisme. Sa liaison avec Musset, si meurtrire  l'me du pote,
si elle lui fut douloureuse entre toutes, la possda moins cependant
que ses liaisons avec Michel de Bourges et Pierre Leroux, en qui elle
trouvait les dominateurs dont avait besoin son orgueil. Chopin comme
Musset, enfants trop sensibles, devaient s'y briser.

[Note 155: La psychologie de Llia n'est pas sans rappeler un peu
celle de Ren, avec moins de race toutefois dans la mlancolie. Ne
pourrait-on pas appliquer  tous deux cette observation de M. Albalat
dans une pntrante tude sur _Chateaubriand et ses amoureuses_: Ses
amours ne furent ni spontanes ni involontaires; il rpondit presque
toujours aux sentiments qu'on prouvait pour lui et il eut le tort de ne
pouvoir s'en dfendre plutt que celui de les provoquer. (ALBALAT, _le
Mal d'crire_, p. 269.)]

Mais George Sand, dans son obsession mme de la virilit, et son
perptuel besoin de se convaincre d'un temprament qu'elle n'avait pas,
tait surtout trop aventureuse,--curieuse excessive, la qualifiait
Dumas fils[156],--pour rester insensible au charme, sous les formes de
la faiblesse, de la tendresse et de la posie. Aussi les douleurs de
Musset, qu'elle savait sincres, accompagnrent-elles longtemps, et 
ses propres yeux, la lgende mme de son me.

[Note 156: Lettre cite par M. Emile Berr, _Figaro_ du 16 dcembre
1896:

Mme Sand a de petites mains sans os, moelleuses, ouateuses, presque
glatineuses. C'est donc fatalement une curieuse, excessive, trompe,
due dans ses incessantes recherches, mais non une passionne. C'est en
vain qu'elle voudrait l'tre, elle ne le peut pas; sa nature physique
s'y refuse... etc.]

Ils s'crivirent deux ou trois fois, depuis la rupture, avec un reste
d'affection d'abord, puis, les amis aidant, avec aigreur. La rclamation
rciproque de leurs lettres, o ils sentaient avoir laiss une bonne
part d'eux-mmes, perptua entre eux le malaise des souvenirs, jusqu'
la mort de Musset (1857). Dix-huit mois aprs, George Sand jugea bon de
peindre  sa manire et d'interprter en sa faveur ce douloureux roman
d'amour. Paul de Musset lui rpondit, puis d'autres s'en mlrent, et la
lgende tait cre[157].

[Note 157: Outre _Elle et Lui, Lui et Elle, Lui_, de Mme Louise Colet,
et les articles documentaires que nous avons signals, le roman de
George Sand et de Musset a encore suscit deux volumes, oublis depuis
la polmique de 1860: _Eux, drame contemporain,_ par Moi (M. Alexis
Doinet), et _Eux et Elles, histoire d'un scandale_, par M. de Lescure.
Ajoutons qu'il a t mis au thtre par un pote marseillais, M. Auguste
Marin: _Un amour de Musset_, un acte en vers, 1879.]

Les lgendes ne se trompent gure. Ce livre vient de prciser ce qu'on
avait pu pressentir des hros de cette aventure. Mre admirable et
dangereuse amante, celle que Victor Hugo a appele la Grande Femme,
Renan la Harpe olienne de notre temps, fut en effet mieux qu'une
femme, la femme elle-mme, dans son panthisme d'amour et de pense, sa
bont instinctive, sa fatalit d'lment. Trop gnreux, trop faible
aussi, pour la dompter ou se dfendre d'elle, le pote de l'amour et de
la jeunesse ne lui a rpondu que par son gnie. Or son gnie tait son
coeur, et tous les coeurs ont pleur sa souffrance.--Paix et pardon,
voil toute la conclusion, crivait George Sand  Sainte-Beuve; mais
dans l'avenir un rayon de vrit sur cette histoire. Il n'est d'autre
vrit en amour que l'amour mme. Musset avait pardonn lui aussi,
pardonn en silence: il avait aim George Sand jusqu' son dernier jour.

FIN



TABLE DES MATIRES


INTRODUCTION. I

I.--GEORGE SAND ET MUSSET EN 1833.

Leurs dbuts.--Leur gnie.--Leurs caractres.--Premire jeunesse de
George Sand.

II.--GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin 1833).

Sainte-Beuve.--Gustave Planche.--Liaison avec Mrime.--Le groupe de la
_Revue des Deux Mondes_.

III.--LES PREMIRES AMOURS DE GEORGE SAND ET DE MUSSET (juin-dcembre
1833).

Relations d'amiti.--_Llia_.--Musset et Gustave Planche.--L'intrieur
de George Sand.--Le duel de Planche.--La fort de Fontainebleau.--Dpart
pour l'Italie.

IV.--LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars 1834).

La descente du Rhne: Stendhal.--A Gnes.--Arrive  Venise.--A l'htel
Danieli.--La maladie de Musset.--Le Dr Pagello.--Son journal.--La
dclaration de Llia.--George Sand et Pagello.--Lettre
d'amour.--Jalousie de Musset.--Alfred Tattet  Venise.--Le chagrin de
Musset.--Son dpart.

V.--LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A VENISE (avril-aot 1834).

Installation de George Sand.--Ses rapports avec M. Dudevant.--Pagello
pote.--Les _Lettres d'un voyageur_.--La _Casa Mezzani_.--Giulia
P...--Robert Pagello.

VI.--LE RETOUR DE MUSSET.--CORRESPONDANCE ENTRE PARIS ET VENISE
(avril-aot 1834).

Le voyage de Musset.--Antonio.--La lettre de Genve.--Souvenir
des Alpes.--Arrive de Musset  Paris.--Sa dtresse physique et
morale.--Convalescence d'amour.

VII.--G. SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS (aot-octobre 1834).

Voyage de G. Sand et de Pagello.--Leur arrive 
Paris.--Boucoiran.--Entrevue de G. Sand et de Musset.--Musset 
Baden.--Lettres d'amour.--Pagello jaloux.--G. Sand  Nohant.--Retour de
Musset.--Vie de Pagello  Paris.--Son dpart.

VIII.--LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars 1835).

Reprise d'amour.--Impuissance de bonheur.--Nouvelle
sparation.--Deuxime sjour  Nohant.--G. Sand revient dsespre.--Son
Journal intime.--Delacroix, Liszt, Sainte-Beuve.--Humilit
d'amour.--Lassitude de Musset.--Influence d'Alfred Tattet.--Troisime
dpart pour Nohant.--Deuxime reprise d'amour.--Sainte-Beuve,
Boucoiran.--Rupture.

IX.--APRS LA RUPTURE.

Rsignation et Indiffrence.--_Les Nuits_.--Musset transform.--Musset
dandy.--Ses amis et son monde.--L'intemprance de Musset.--La
passion chez G. Sand.--La femme de lettres.--Elle et Lui.--Leur
lgende.--Conclusion.








End of the Project Gutenberg EBook of Une histoire d'Amour, by Paul Mariton

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