Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 1, 1812-1876, by George Sand

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Title: Correspondance, Vol. 1, 1812-1876

Author: George Sand

Release Date: October 5, 2004 [EBook #13629]

Language: French

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GEORGE SAND

CORRESPONDANCE

1812-1876

I




QUATRIME DITION

PARIS CALMANN LVY, DITEUR. ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES 3, RUE
AUBER, 3

1883







CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND




I

A MADAME MAURICE DUPIN[1]
QUI ALLAIT QUITTER NOHANT[2]

                                1812.

Que j'ai de regret de ne pouvoir te dire adieu! Tu vois combien j'ai
de chagrin de te quitter. Adieu pense  moi, et sois sre que je ne
t'oublierai point.

Ta fille.

Tu mettras la rponse derrire le portrait du vieux Dupin[3].

  [1] Mademoiselle Aurore Dupin avait alors huit ans.
  [2] Proprit de madame Dupin de Francueil, puis de George Sand,
    prs la Chtre (Indre).
  [3] Portrait au pastel de M. Dupin de Francueil, qui se trouve dans
    le salon de Nohant.




II

A LA MME, A PARIS

                                Nohant, 24 fvrier 1815

Oh! oui, chre maman, je t'embrasse; je t'attends, je te dsire et je
meurs d'impatience de te voir ici. Mon Dieu, comme tu es inquite de
moi! Rassure-toi, chre petite maman. Je me porte  merveille. Je
profite du beau temps. Je me promne, je cours, je vas, je viens, je
m'amuse, je mange bien, dors mieux et pense  toi plus encore.

Adieu, chre maman; ne sois donc point inquite. Je t'embrasse de tout
mon coeur.

AURORE[1].

  [1] Mademoiselle Aurore Dupin avait alors onze ans.




III

A.M. CARON, A PARIS

                                Nohant, 21 novembre 1823.

J'ai reu votre envoi, mon petit Caron, et je vous remercie de votre
extrme obligeance. Toutes mes commissions sont faites le mieux du
monde, et vous tes gentil comme le pre Latreille[1].

Vous m'avez envoy assez de guimauve pour faire pousser deux millions
de dents; comme j'espre que mon hritier[2] n'en aura pas tout  fait
autant, j'ai fait deux bouteilles de sirop dont vous vous lcherez les
barbes si vous vous dpchez de venir  Nohant; car mon petit n'est
pas disposer  vous en laisser beaucoup. Au reste, votre envoi a fait
bon effet, puisque nous avons deux grandes dents. Vous seriez amoureux
de lui maintenant: il est beau comme vous, et leste comme son pre.
J'aimerais autant tenir une grenouille, elle ne sauterait pas mieux.

Adieu, mon petit pre. Nous vous embrassons et sommes vos bons amis.

LES DEUX CASIMIRS[3].

  [1] Vieil ami et correspondant de la famille.
  [2] Maurice, son fils, qui avait alors quatre mois.
  [3] Nom de Franois-Casimir Dudevant, son mari.




IV

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Je ne sais pas la date.
                                Nous sommes le deuxime dimanche de
                                carme[1].

Je suis enchante d'apprendre que vous vous portiez mieux, chre
petite maman, et j'espre bien qu' l'heure o j'cris, vous tes tout
 fait gurie; du moins je le dsire de tout mon coeur, et, si je le
pouvais, je vous rendrais vos quinze ans, chose qui vous, ferait grand
plaisir, ainsi qu' bien d'autres.

C'est un grand embarras que vous avez pris de sevrer un gros garon
comme Oscar[2], et vous avez rendu  Caroline[3] un vrai service de
mre. Le mien n'a plus besoin de nourrice, il est sevr. C'est
peut-tre un peu tt; mais il prfre la soupe et l'eau et le vin 
tout, et, comme il ne cherche pas  teter, mon lait a diminu, sans
que ni lui ni moi nous en apercevions.

Il est superbe de graisse et de fracheur il a des couleurs trs
vives, l'air trs dcid, et le caractre _idem_. Il n'a toujours que
six dents; mais il s'en sert bien pour manger du pain, des oeufs, de
la galette, de la viande, enfin tout ce qu'il peut attraper. Il mord,
comme un petit chien, les mains qui, l'ennuient en voulant le coiffer,
etc. Il pose trs bien ses pieds pour marcher, mais il est encore trop
jeune pour courir aprs Oscar: dans un an ou deux, ils se battront
pour leurs joujoux.

J'espre, ma chre maman, que le dsir que vous me tmoignez de nous
revoir, et que nous partageons, sera bientt rempli. Nous esprons
faire une petite fugue vers Pques, pour prsenter M. Maurice  son
grand-papa, qui ne le connat pas encore et qui dsire bien le voir,
comme vous pensez. Je veux lui faire une surprise. Je ne lui parlerai
de rien dans mes lettres et je lui enverrai Maurice sans dire qui il
est. Nous, nous serons derrire la porte pour jouir de son erreur.
Mais j'ai tort de vous dire cela, car je veux vous en faire autant.
Ainsi n'attendez pas que je vous prvienne de mon arrive.

Adieu, ma chre maman; donnez-moi encore de vos nouvelles. Je vous
embrasse de tout mon coeur, Casimir en fait autant; pour Maurice,
quand on veut l'embrasser, il tourne la tte et prsente son derrire;
j'espre que vous le corrigerez de cette mauvaise habitude.

  [1] C'tait le 17 mars 1824.
  [2] Oscar Cazamajou, neveu de George Sand.
  [3] Madame Cazamajou, soeur ane de George Sand.




V

A LA MME

                                Nohant, 29 juin 1825.

Vous devez me trouver bien paresseuse, ma chre petite maman, et je le
suis en effet. Je mne une vie si active, que je ne me sens le courage
de rien, le soir en rentrant, et que je m'endors aussitt que je reste
un instant en place.

Ce sont l de bien mauvaises raisons, j'en conviens; mais, du moment
que nous sommes tous bien portants, quelles nouvelles  vous donner de
notre tranquille pays, o nous vivons en gens plus tranquilles encore;
voyant pen de personnes et nous occupant de soins champtres, dont la
description ne vous amuserait gure? J'ai reu des nouvelles de
Clotilde[1], qui m'a dit que vous vous portiez bien; c'est ce qui me
rassurait sur votre compte et contribuait  mon silence puisque
j'tais sans inquitude.

Si vous eussiez effectu le projet de venir  Nohant, nous aurions
dans ce moment le chagrin de vous quitter. Je pars dans huit jours
pour les Pyrnes. J'ai eu le bonheur d'avoir ici pendant quelques
jours, deux aimables soeurs, mes amies intimes de couvent, qui se
rendent aux mmes eaux, avec leur pre, et un vieil ami fort gai et
fort aimable. En quittant Chateauroux, elles n'ont pu se dispenser de
venir passer quelques jours  Nohant, qui tait devenu pour moi un
lieu de dlices par la prsence de ces bonnes amies. Je les ai
reconduites un bout de chemin et ne les ai quittes qu'avec la
promesse de les rejoindre bientt.

Nous allons donc entreprendre un petit voyage de cent quarante lieues
d'une traite. C'est peu pour vous qui faites le voyage d'Espagne comme
celui de Vincennes; mais c'est beaucoup pour Maurice, qui aura demain
deux ans. J'espre nanmoins qu'il ne s'en apercevra pas,  en juger
par celui de Nohant, qu'il trouve trop court  son gr. D'ailleurs,
nous ne voyagerons que le jour et en poste. Nous sommes donc dans
l'horreur des paquets. Nous emmenons Fanchou[2], et Vincent[3], qui
est fou de joie de voyager sur le sige de la voiture. Pour moi, je
suis enchante de revoir les Pyrnes, dont je ne me souviens gure,
mais dont on me fait de si belles descriptions. Ne manquez pas de nous
donner de vos nouvelles: car il semble qu'on soit plus inquiet quand
on est plus loign.

Adieu, ma chre maman, je vous embrasse tendrement et vous dsire une
bonne sant et du plaisir surtout; car, chez vous comme chez moi, l'un
ne va gure sans l'autre. Maurice est grand comme pre et mre et
beau, comme un Amour. Casimir vous embrasse de tout son coeur. Pour
moi, je me porte trs bien, sauf un reste de toux et de crachement de
sang qui passeront, j'espre, avec les eaux.

Nous resterons deux mois au plus aux eaux; de l, nous irons  Nrac
chez le papa[4], o nous demeurerons tout l'hiver. Au mois de mars ou
d'avril, nous serons  Nohant, o nous vous attendrons avec ma tante
et Clotilde.

  [1] Clotilde Dach, ne Marchal, cousine de George Sand.
  [2] Femme de chambre.
  [3] Cocher
  [4] Le baron Dudevant, beau-pre de George Sand.




VI

A LA MME

                                Bagnres, 28 aot 1825.

Ma chre petite maman,

J'ai reu votre aimable lettre  Cauterets, et je n'ai pu y rpondre
tout de suite pour mille raisons. La premire, c'est que Maurice
venait d'tre srieusement malade, ce qui m'avait donn beaucoup
d'inquitude et d'embarras.

Il est parfaitement guri depuis quelques jours que nous sommes ici et
que nous avons retrouv le soleil et la chaleur. Il a repris tout 
fait apptit, sommeil, gaiet et embonpoint. Aussitt qu'il a t hors
de danger, j'ai profit de sa convalescence pour courir les montagnes
de Cauterets et de Saint-Sauveur, que je n'avais pas eu le temps de
voir. Je n'ai donc pas eu une journe  moi pour crire  qui que ce
soit; tout le monde m'en veut et je m'en veux  moi-mme. Mais, aprs
avoir fait, presque tous les jours, des courses de huit, dix, douze et
quatorze lieues  cheval, j'tais tellement fatigue, que je ne
songeais qu' dormir, encore quand Maurice me le permettait. Aussi
j'ai t fort souffrante de la poitrine, et j'ai eu des toux
pouvantables; mais je ne me suis point arrte  ces misres, et, en
continuant des exercices violents, j'ai retrouv ma sant et un
apptit qui effraye nos compagnons de voyage les plus voraces.

Je suis dans un tel enthousiasme des Pyrnes, que je ne vais plus
rver et parler, toute ma vie, que montagnes, torrents, grottes et
prcipices. Vous connaissez ce beau pays, mais pas si bien que moi,
j'en suis sre; car beaucoup des merveilles que j'ai vues, sont
enfouies dans des chanes de montagnes o les voitures et mme les
chevaux n'ont jamais pu pntrer. Il faut marcher  pic des heures
entires dans des gravats qui s'croulent  tout instant, et sur des
roches aigus o on laisse ses souliers et partie de ses pieds.

 Cauterets, on a une manire de gravir les rochers fort commode. Deux
hommes vous portent sur une chaise attache  un brancard, et sautent
ainsi de roche en roche au-dessus de prcipices sans fond, avec une
adresse, un aplomb et une promptitude qui vous rassurent pleinement et
vous font braver tous les dangers; mais, comme ils sentent le bouc
d'une lieue et que trs souvent on meurt de froid aprs une ou deux
heures de l'aprs-midi, surtout au haut ds montagnes, j'aimais mieux
marcher. Je sautais comme eux d'une pierre  l'autre, tombant souvent
et me meurtrissant les jambes, riant quand mme de mes dsastres et de
ma maladresse.

Au reste, je ne suis pas la seule femme qui fasse des actes de
courage. Il semble que le sjour des Pyrnes inspire d l'audace aux
plus timides, car les compagnes de mes expditions en faisaient
autant. Nous avons t  la fameuse cascade de Gavarnie, qui est la
merveille des Pyrnes. Elle tombe d'un rocher de douze cents toises
de haut, taill  pic comme une muraille. Prs de la cascade, on voit
un pont de neige, qu' moins de toucher, on ne peut croire l'ouvrage
de la nature; l'arche, qui a dix ou douze pieds de haut, est
parfaitement faite et on croit voir des coups de truelle sur du
pltre.

Plusieurs des personnes qui taient avec nous, (car on est toujours
fort nombreux dans ces excursions) s'en sont, retournes, convaincues
qu'elles, venaient de voir un ouvrage de maonnerie. Pour arriver  ce
prodige, et pour en revenir, nous avons fait douze lieues  cheval sur
un sentier de trois pieds de large, au bord d'un prcipice qu'en
certains endroits on appelle l'chelle, et dont on ne voit, pas le
fond. Ce n'est pourtant pas l ce qu'il y a de plus dangereux; car les
chevaux y sont accoutums et passent  une ligne du bord, sans
broncher. Ce qui m'tonne bien davantage dans ces chevaux de montagne,
c'est leur aplomb sur des escaliers de rochers qui ne prsentent 
leurs pieds que des pointes tranchantes et polies.

J'en avais un fort laid, comme ils le sont tous, mais  qui j'ai fait
faire des choses qu'on n'exigerait que d'une chvre: galopant toujours
dans les endroits les plus effrayants, sans glisser, ni faire un seul
faux pas, et sautant de roche en roche en descendant. J'avoue que je
ne supposais pas que cela ft possible et que je ne me serais jamais
cru le courage de me fier  lui avant que j'eusse prouv ses moyens.

Nous avons t hier  six lieues d'ici  cheval, pour visiter les
grottes de Lourdes. Nous sommes entrs  plat ventre dans celle du
Loup. Quand on s'est bien fatigu pour arriver  un trou d'un pied de
haut, qui ressemble  la retraite d'un blaireau, j'avoue; que l'on se
sent un peu dcourag. J'tais avec mon mari et deux autres jeunes
gens avec qui nous nous tions lies  Cauterets et que nous avons
retrouvs  Bagnres, ainsi qu'une grande partie de notre aimable et
nombreuse socit bordelaise. Nous avons eu le courage de nous
enfoncer dans cette tanire, et, au bout d'une minute, nous nous
sommes trouvs dans un endroit beaucoup plus spacieux, c'est--dire
que nous pouvions nous tenir debout sans chapeau et que nos paules
n'taient qu'un peu froisses  droite et  gauche.

Aprs avoir fait cent cinquante pas dans cette agrable position,
tenant chacun une lumire et tant bottes et souliers, pour ne pas
glisser sur le marbre mouill et raboteux, nous sommes arrivs au
puits naturel, que nous n'avons pas vu, malgr tous nos flambeaux,
parce que le roc disparat tout  coup sous les pieds, et l'on ne
trouve plus qu'une grotte si obscure et si leve, qu'on ne distingue
ni le haut ni le fond.

Nos guides arrachrent des roches avec beaucoup d'effort et les
lancrent dans l'obscurit; c'est alors que nous jugemes de la
profondeur du gouffre: le bruit de la pierre frappant le roc fut comme
un coup de canon, et, retombant dans l'eau comme un coup de tonnerre,
y causa, une agitation pouvantable. Nous entendmes pendant quatre
minutes l'norme masse d'eau branle, frapper le roc avec une fureur
et un bruit effrayant qu'on aurait pu prendre tantt pour le travail
de faux monnayeurs, tantt pour les voix rauques et bruyantes des
brigands. Ce bruit, qui part des entrailles de la terre, joint 
l'obscurit et  tout ce que l'intrieur d'une caverne a de sinistre,
aurait pu glacer des coeurs moins aguerris que les ntres.

Mais nous avions jou  Gavarnie avec les crnes des templiers, nous
avions pass sur le pont de neige quand nos guides nous criaient qu'il
allait s'crouler. La grotte du Loup n'tait qu'un jeu d'enfant. Nous
y passmes prs d'une heure, et nous revnmes chargs de fragments des
pierres que nous avions lances dans le gouffre. Ces pierres, que je
vous montrerai, sont toutes remplies de parcelles de fer et de plomb
qui brillent comme des paillettes.

En sortant de la grotte du Loup, nous entrmes dans _las Espeluches_.
Notre savant cousin, M. Defos[1], vous dira que ce nom patois vient du
latin.

Nous trouvmes l'entre de ces grottes admirable; j'tais seule en
avant, je fus ravie de me trouver dans une salle magnifique soutenue
par d'normes masses de rochers qu'on aurait pris pour des piliers
d'architecture gothique, le plus beau pays du monde, le torrent d'un
bleu d'azur, les prairies d'un vert clatant, un premier cercle de
montagnes couvertes de bois pais, et un second,  l'horizon, d'un
bleu tendre qui se confondait avec le ciel, toute cette belle nature
claire par le soleil couchant, vue du haut d'une montagne, au
travers de ces noires arcades de rochers, derrire moi la sombre
ouverture des grottes: j'tais transporte.

Je parcourus ainsi deux ou trois de ces pristyles, communiquant les
uns aux autres par des portiques cent fois plus imposants et plus
majestueux que tout ce que feront les efforts des hommes.

Nos compagnons arrivrent et nous nous enfonmes encore dans les
dtours d'un labyrinthe troit et humide, nous apermes au-dessus de
nos ttes une salle magnifique, o notre guide ne se souciait gure de
nous conduire. Nous le formes de nous mener  ce second tage. Ces
messieurs se dchaussrent et grimprent assez adroitement; pour moi,
j'entrepris l'escalade.

Je passai sans frayeur sur le taillant d'un marbre glissant,
au-dessous duquel tait une profonde excavation. Mais quand il fallut
enjamber sur un trou que l'obscurit rendait trs effrayant, n'ayant
aucun appui ni pour mes pieds, ni pour mes mains, glissant de tous
cts, je sentis mon courage chanceler. Je riais, mais j'avoue que
j'avais peur. Mon mari m'attacha deux ou trois foulards autour du
corps et me soutint ainsi pendant que les autres me tiraient par les
mains. Je ne sais ce que devinrent mes jambes pendant ce temps-l.
Quand je fus en haut, je m'assurai que mes mains (dont je souffre
encore) n'taient pas restes dans les leurs, et je fus paye de mes
efforts par l'admiration que j'prouvai.

La descente ne fut pas moins prilleuse, et le guide nous dit, en
sortant, qu'il avait depuis bien des annes conduit des trangers aux
_Espeluches,_ mais qu'aucune femme n'avait gravi le second tage. Nous
nous amusmes beaucoup  ses dpens en lui reprochant de ne pas
balayer assez souvent les appartements dont il avait l'inspection.

Nous rentrmes  Lourdes dans un tat de salet impossible  dcrire;
je remontai  cheval avec mon mari, et, nos jeunes gens prenant la
route de Bordeaux, nous prmes tous deux celle de Bagnres. Nous
emes, pendant dix lieues, une pluie  verse et nous sommes rentrs
ici  dix heures du soir, tremps jusqu'aux os et mourant de faim.
Nous ne nous en portons que mieux aujourd'hui.

Nous sommes dans l'enchantement de deux chevaux arabes que nous avons
achets, et qui seront les plus beaux que l'on ait jamais vus au bois
de Boulogne.

Voil une lettre ternelle, ma chre maman; mais vous me demandez des
dtails et je vous obis avec d'autant plus de plaisir que je cause
avec vous. Clotilde m'en demande aussi; mais je n'ai gure le temps de
lui crire aujourd'hui, et demain recommencent mes courses. Veuillez
l'embrasser pour moi, lui faire lire cette lettre si elle peut
l'amuser, et lui dire que, dans huit  dix jours, je serai chez mon
beau-pre et j'aurai le loisir de lui crire.

Adressez-moi donc de vos nouvelles chez lui, prs de Nrac
(Lot-et-Garonne). J'en attends avec impatience, je suis si loin, si
loin de vous et de tous les miens! Adieu, ma chre maman. Maurice est
gentil  croquer! Casimir se repose, dans ces courses dont je vous
parle, de celles qu'il a faites sans moi  Cauterets; il a t  la
chasse sur les plus hautes montagnes, il a tu des aigles, des perdrix
blanches et des _isards_ ou chamois, dont il vous fera voir les
dpouilles; pour moi, je vous porte du cristal de roche. Je vous
porterais du barge de Barges mme, s'il tait un peu moins gros et
moins laid.

Adieu, chre maman; je vous embrasse de tout mon coeur.

Veuillez, quand vous lui crirez, embrasser mille fois ma soeur pour
moi, lui dire que je suis bien loin de l'oublier; que cette lettre que
je vous cris et une  mon frre sont les seules que j'aie eu le temps
d'crire aux Pyrnes, mais que, quand je serai  Guillery[2] je lui
crirai tout de suite. Nous comptons y rester jusqu'au mois de
janvier; de l, aller passer le carnaval  Bordeaux, et enfin
retourner avec le printemps  Nohant, o nous vous attendrons avec ma
tante.

  [1]  Cousin loign de George Sand.
  [2]  Proprit du baron Dudevant, prs de Nrac.




VII

A LA MME

                                Nohant, 25 fvrier 1826.

Ma chre maman,

J'ai bien du malheur! Je vais  Paris prcisment  l'poque o tout
le monde y est, et ma mauvaise toile veut que je ne vous y trouve
pas.

Je cours chez ma tante; pour y apprendre que vous tes  Charleville.
Je vous espre tous les jours, mais je n'ai signe de vie qu' mon
retour ici, o je trouve enfin une lettre de vous.

C'est une grande maladresse de ma part que d'aller, au bout de deux
ans, passer quinze jours  Paris et de ne pas vous y rencontrer. Mais
il y avait si longtemps que je n'avais reu de vos nouvelles, que je
vous croyais bien de retour chez vous. Caron mme, chez qui nous avons
demeur, vous croyait sa voisine. Enfin, j'ai jou de malheur, et me
voil rentre dans mon Berry, ne sachant plus quand j'en sortirai, ni
quand j'aurai le bonheur de vous embrasser.

Ma sant,  laquelle vous avez la bont de porter tant d'intrt, est
meilleure que la dernire fois que je vous crivis; la preuve en est
que j'ai eu la force de passer quatre nuits dans le courrier, tant
pour aller que pour venir sans tre malade, ni  l'arrive, ni au
retour. Sans ma mauvaise toux qui ne me laissait pas dormir, je me
serais assez bien porte.

Merci mille fois de vos bons avis  cet gard; mais ne me grondez pas
de ne pas les avoir suivis trs exactement. Vous savez que je suis un
peu incrdule, et puis un peu mdecin moi-mme, non par thorie, mais
par pratique. Je n'ai jamais vu de remdes efficaces aux maux de
poitrine; la nature fait toutes les gurisons quand elle s'en mle, et
l'honneur en est  l'Esculape, qui ne s'en est pas ml. Je sais bien
que ces messieurs n'en conviendront jamais. Comment un mdecin
avouerait-il sa nullit? ce ne serait pas adroit. S'ils faisaient,
comme moi, la mdecine gratis, ils seraient de bonne foi; peut-tre
encore l'amour-propre serait-il l pour les en empcher.

Tant y a que, sans remde et sans docteur, sans me noyer l'estomac de
boissons qui ne vont pas dans la poitrine, je ne tousse plus; c'est
l'important. J'ai bien toujours des douleurs et par surcrot une
fluxion de chaque ct du visage dans ce moment-ci. Mais le printemps,
s'il veut se dpcher de venir, mettra ordre aux affaires.

Je vous dirai, chre maman, que, si vous tiez venue passer le
carnaval ici, vous ne vous seriez pas du tout ennuye. Nous avons des
bals charmants et nous passons des deux et trois nuits par semaine 
danser. Ce n'est pas ce qui me repose, ni mme ce qui m'amuse le
mieux; mais il y a des obligations dans la vie qu'il faut prendre
comme elles viennent. Dernirement nous sommes sortis d'un bal chez
madame Duvernet[1]  neuf heures du matin. N'tes-vous pas merveille
d'une dissipation pareille? Aussi le _jubil_, travers par tant de
ftes, n'en finit-il pas. J'espre que, dans deux ou trois ans, nous
n'en entendrons plus parler. En attendant, le cur prche tous les
dimanches matin contre le bal, et, tous les dimanches soir, on danse
tant qu'on peut.

Quand je parle de cur grognon, vous entendez bien que ce n'est pas
celui de Saint-Chartier[2] que je veux dire. Tout au contraire:
celui-l est si bon, que, s'il avait quelque soixante ans de moins, je
le ferais danser si je m'en mlais.

Il est venu ici faire deux mariages dans un jour. Celui d'Andr[3],
avec une jeune fille que vous ne connaissez pas et qui entrera  notre
Service  la Saint-Jean, et celui de Fanchon, soeur d'Andr et bonne
de Maurice, avec la coqueluche du pays, le beau cantonnier
_Sylvinot_[4], que vous ne vous rappelez sans doute en aucune manire,
malgr _ses succs_. La noce s'est faite dans nos remises, on mangeait
dans l'une, on dansait dans l'autre.

C'tait d'un luxe que vous pouvez imaginer: trois, bouts de chandelle
pour illumination, force piquette pour rafrachissements, orchestre
compos d'une vielle et d'une cornemuse, la plus criarde, par
consquent la plus gote du pays. Nous avions invit quelques
personnes de la Chtre et nous avons fait cent mille folies, comme de
nous dguiser le soir en paysans, et si bien, que nous ne nous
reconnaissions pas les uns les autres. Madame Duplessis tait
charmante en cotillon rouge. Ursule[5], en blouse bleue et en grand
_chapiau_, tait un fort drle de galopin. Casimir, en mendiant, a
reu des sous qui lui ont t donns de trs bonne foi. Stphane de
Grandsaigne, que vous connaissez, je crois, tait en paysan requinqu,
et, faisant semblant d'tre gris, a t coudoyer et apostropher notre
sous-prfet, qui est un agrable garon et qui tait au moment de s'en
aller quand il nous a tous reconnus.

Enfin la soire a t trs bouffonne et vous aurait divertie, je gage;
peut-tre auriez-vous t tente de prendre aussi le bavolet, et je
parie qu'il n'y aurait pas eu d'yeux noirs qui vous le disputassent
encore.

Comptez-vous retourner bientt  Paris, chre maman, et tes-vous
toujours contente du sjour de Charleville? Embrassez bien ma soeur
pour moi, ainsi que le cher petit Oscar. Casimir vous prsente ses
tendres hommages, et moi je vous prie de penser un peu  nous quand le
printemps reviendra.

Donnez-nous de vos nouvelles, chre maman, et recevez mes
embrassements.

  [1] Mre de Charles Duvernet, amie de la famille de pres en fils.
  [2] Saint-Chartier (Indre), village prs de Nohant.
  [3] Domestique de George Sand.
  [4] Diminutif de Sylvain Biaud.
  [5] Ursule Josse, femme de chambre de George Sand.




VIII

A MADAME LA BARONNE DUDEVANT
EN SA TERRE DE POMPIEY, PAR LE PORT-SAINTE-MARIE (LOT-ET-GARONNE)

                                Nohant, 30 avril 1826.

Nous avons reu votre bonne lettre, chre madame, et appris avec
chagrin le triste vnement[1] qui vient encore de vous environner de
tristesse et de rveiller celle, dj si profonde, que vous prouviez.

Nous apprcions et nous sentons votre douloureuse et triste situation
avec la crainte amre de ne pouvoir l'adoucir, puisque rien ne saurait
remplacer ce que vous avez perdu et que nulle consolation ne peut
arriver, je le sens, jusqu' votre coeur bris. C'est en vous-mme,
c'est dans cette force morale que vous possdez, ou plutt c'est dans
la profondeur de votre mal, que vous trouvez le moyen de le supporter.
Si j'ai bien compris votre souffrance, nulle distraction, nul
tmoignage d'intrt ne sont assez puissants pour vous apporter un
instant d'oubli. Vous les recevez avec douceur et bont, mais ils ne
sauraient vous faire un bien vritable.

Ce sont vos tristes penses qui seules vous font jouir d'un triste
plaisir. Plus vous les sondez, moins elles doivent vous paratre
amres. Vos souvenirs n'ont rien que de doux. Vous aviez entour toute
son existence de tant de soins et de douceurs! Son bonheur, ce bonheur
inexprimable d'une union si parfaite, c'tait l'oeuvre de toute votre
vie. Ah! je crois que, quand il reste des regrets sans aucun remords,
la douleur a ses charmes pour une me comme la vtre.

Notre voyage a t fcond en vnements dont aucun cependant n'a t
grave. Nous avons voulu passer par les montagnes de la Marche, pour
jouir de tableaux pittoresques et intressants. Nous avons pay le
plaisir de mille dangers. Des chevaux mourants, ou rtifs, menaaient
de nous culbuter ou de se laisser entraner dans des descentes trs
rapides, sur des routes sinueuses et bordes de ravins profonds. Notre
toile nous a protgs cependant, et nous en avons t quittes pour la
peur. Nous sommes arrivs tous bien portants.

Maurice a eu, depuis, un gros rhume avec une forte inflammation aux
yeux; l'eau de gomme pour la toux et l'eau de mauve pour les yeux
l'ont beaucoup soulag. Il se porte tout  fait bien  prsent.

Je vous remercie, chre et bonne madame, de l'intrt que vous voulez
bien prendre  ma sant. Elle est assez bonne, quoique j'aie toujours
des douleurs et un mal opinitre  la tte, qui est mon insparable.
Je ne fais pourtant point d'imprudences, je suis ici d'une sagesse
force, n'ayant point de sujets de courses comme  Guillery; mais,
ayant plus d'occupations essentielles, je russis  oublier mes
misres et  vaquer  mes affaires comme quelqu'un qui se porte bien.
C'est de vous, chre madame, qu'il convient de s'occuper; veuillez
nous tenir au courant de votre prcieuse sant.

J'ai eu mon frre pendant quelques jours. Il est reparti pour Paris,
o des rparations  sa maison le forcent  la surveillance. J'ai
obtenu qu'il nous laisst sa femme et sa fille,  qui la campagne
conviendra mieux.

Adieu, chre madame; crivez-nous souvent, peu  la fois, si cela vous
fatigue, mais ne nous laissez pas ignorer comment vous tes. Casimir
et moi vous embrassons tendrement.

AURORE D.

Veuillez me rappeler au bon Larnaude [2]; j'ose presque me regarder
comme un de ses confrres. Je me suis lance dans la mdecine, ou,
pour parler plus humblement, dans l'apothicairerie. M. Delaveau [3],
qu'il connat bien, est mon professeur. C'est lui qui ordonne et
consulte, c'est moi qui prpare les drogues, qui pose les sangsues,
etc. Nous avons dj opr des cures fort heureuses. Smith [4], avec
son jalap, me serait ici d'un grand secours.

Maurice n'a point oubli Guillery. Il y revient sans cesse, il sait
les noms de tout le monde et parle surtout du gros _Totor_. Il a
trouv ici de quoi se consoler de l'absence de sa poule _favorite_,
qu'il se rappelle aussi _ ce qu'il prtend_.

  [1]  La mort du baron Dudevant, beau-pre de George Sand.
  [2]  Pharmacien  Barbaste (Lot-et-Garonne).
  [3]  Charles Delaveau, mdecin  la Chtre, puis dput, de 1846
     1876.
  [4]  Domestiques de la baronne Dudevant.




IX

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 13 juillet 1826.

Ma chre maman,

J'ai reu votre aimable lettre il y a quelque temps, et j'ai vu depuis
M. Duvernet, qui m'a dit vous avoir trouve bien portante, et avoir
pass la journe avec vous et l'ami Pierret[1]. Il m'a beaucoup parl
de vous. Vous savez que c'est une de vos conqutes les plus dvoues.
Il m'a dit que vous viendriez sans la crainte de nous voir partir au
premier moment et d'avoir fait un voyage inutile. Ce serait une
crainte bien mal fonde; car, outre que le plaisir d'tre prs de vous
nous terait l'envie de courir, nous n'avons pas le moindre projet de
voyage d'ici  bien longtemps.

Quand je dis _nous_, je parle de moi et de mon enfant; car mon mari
n'a pas fait voeu de rclusion. Il est  Bordeaux dans ce moment pour
une affaire indispensable: le payement d'une maison qu'il a vendue
l'hiver dernier et dont l'chance tait le 10 de ce mois. Je pense
qu'il reviendra par Nrac et qu'il passera quelques jours auprs de
madame Dudevant. Je ne sais au juste quand il sera de retour. Il
voulait assister  sa moisson. I1 faudra qu'il se dpche; car les
bls sont mrs, et je vais les faire mettre  terre.

Quand il se sera repos un peu de son voyage, il sera forc de faire
celui de Paris pour le placement de ses fonds. Alors il plaidera notre
cause de vive voix auprs de vous, et peut-tre vous dcidera-t-il 
revenir avec lui!

Vous avez d voir Hippolyte[2] souvent. Il vous aura dit qu'il m'a
laiss sa petite, dont je prends soin et qui se porte trs bien. Nous
avons eu des jours trs brillants: d'abord la fte de Maurice, 
l'occasion de laquelle j'ai rgal une centaine de paysans. Les
danses, les coups de fusil, le carillon des cloches, le son de la
cornemuse et les chansons des buveurs, auxquels se mlaient les
hurlements des chiens contraris, out clbr avec bruit
l'anniversaire de notre jeune homme, qui tait charm de ce tapage et
de ces honneurs.

Nous avons eu ensuite mademoiselle George  la Chtre. Elle y a donn
deux reprsentations qui ont fait courir tout le pays a mis la ville
et les environs sens dessus dessous. Je vous conterais bien d'autres
ftes antrieures; mais Hippolyte vous aura cont notre chasse au
sanglier; il vous aura dit que Nohant devenait chaque jour plus
_brillant_. Nous serions bien heureux si cela pouvait vous donner
l'envie d'y venir.

Adieu, ma chre maman; je vous embrasse tendrement et vous prie de me
donner de vos nouvelles. Pardonnez-moi le long temps que j'ai mis 
vous donner des ntres. Je suis si occupe en l'absence de mon mari,
que je suis force de remplacer, que je n'ai pas le courage d'crire
le soir, et que je vais me coucher bien lasse.

Vous saurez que je m'occupe beaucoup de mdecine, non pas pour moi,
car j'aime peu  y songer, mais pour mes paysans. J'ai fait de trs
heureuses cures; mais l'tat a aussi ses dsagrments.

  [1] Pierret, ami de la famille.
  [2] Hippolyte Chatiron, frre de George Sand.




X

A LA MME

                                Nohant, 9 octobre 1826.

Ma chre petite maman,

Pardonnez-moi d'avoir t si longue  vous remercier des peines que
vous avez prises pour moi. J'ai t si occupe, si drange, et vous
tes si bonne et si indulgente, que j'espre ma grce.

Vous avez bien voulu courir pour vous occuper de ma toilette et de
celle de Maurice. Ces emplettes taient charmantes et font
l'admiration _d'un chacun_ dans le pays. Quant  la parure d'or mat,
je nomme Casimir pour l'aimable prsent, et vous pour le bon got. Il
m'a empche jusqu' prsent de vous crire, disant qu'il voulait s'en
charger. Mais ses vendanges l'occupent  tel point, que je me fais
l'interprte de sa reconnaissance. C'est un sentiment que nous pouvons
bien avoir en commun. Agrez-la et croyez-la bien sincre.

Vous nous avez mand que vous tiez souffrante d'un rhume. Je crains
que le froid piquant qui commence  se faire sentir ne contribue pas 
le gurir. J'en souffre bien aussi et je commence l'hiver par des
douleurs et des rhumatismes. Pour viter pourtant d'tre aussi
maltraite que l'anne dernire, je me couvre de flanelle, gilet, bas
de laine. Je suis comme un capucin ( la salet prs) sous un cilice.
Je commence  m'en trouver bien et  ne plus sentir ce froid qui me
glaait jusqu'aux os et me rendait toute triste.

Ayez aussi bien soin de vous, ma chre maman;  mon tour, je vais vous
prcher.

Maurice, grce  Dieu, annonce une sant robuste. Il est grand, gros
et frais comme une pomme. Il est trs bon, trs ptulant, assez
volontaire quoique peu gt, mais sans rancune, sans mmoire pour le
chagrin et le ressentiment. Je crois que son caractre sera sensible
et aimant, mais que ses gots seront inconstants; un fonds d'heureuse
insouciance lui fera, je pense, prendre son parti sur tout assez
promptement. Voil ses qualits et ses dfauts, autant que je puis en
juger, et je tcherai d'entretenir les unes et d'adoucir les autres.
Quant  Lontine[1], vous la verrez. Elle tait charmante entre mes
mains. Je savais la prendre. J'ai eu beaucoup de chagrin  me sparer
d'elle et je m'inquite de son voyage. Je sens qu'elle me manque et je
crains qu'elle ne soit pas aussi bien qu'avec moi.

Hippolyte vous dira que nous attendons le retour de James avec sa
femme; mais il ne vous dira peut-tre pas les folies qu'il faisait
toute la journe ici avec son _ancien_, son _commandant_ Duplessis[2].
J'aurais bien envie de vous rgaler d'une certaine histoire de
_portemanteau_, si je ne craignais de vous fatiguer de ces
enfantillages. Vous pourrez cependant le taquiner vertement, lorsque
vous le verrez boire  table, en lui disant: _Est-ce que tu as envie
de faire ton portemanteau aujourd'hui?_ C'est le mot d'ordre, et vous
obtiendrez sa confession.

Adieu, ma chre maman. Clotilde est donc dcidment grosse? j'en suis
ravie. Caroline ne m'crit point. Oscar est-il mieux portant et plus
fort? Je vous embrasse bien tendrement; donnez-moi de vos nouvelles et
croyez en vos enfants.

AURORE.

Comment traitez-vous l'ami _vicomte_? Faites-lui mes amitis sincres,
si toutefois vous tes contente de lui.

  [1] Fille d'Hipolyte Chatiron et nice de George Sand.
  [2] Ex-colonel de chasseurs  cheval, ami du colonel Maurice Dupin,
    de George Sand et du colonel Dudevant, son beau pre.




XI

A M. CARON, A PARIS

                                Nohant, 19 novembre 1826.

Mon cher Caron,

Je partage bien sincrement votre douleur, dont j'apprcie l'amertume.
Je sais que vous tiez le modle des bons fils et que jamais larmes ne
furent plus vraies que les vtres. Je n'essayerai point avec vous les
vaines et communes consolations qu'on donne en pareil cas. Si vous
tes comme moi, ces striles efforts ne feraient qu'aigrir votre
chagrin. Sre que votre raison vous dit, mieux que moi, toutes les
raisons de notre soumission envers les immuables lois de la destine,
je me bornerai  pleurer avec vous dans toute l'effusion d'un coeur
sincrement attach, qui partagera toujours vos plaisirs et vos
peines.

Vous avez tort d'ajouter  des regrets trop fonds, des rflexions
tristes mais imaginaires. Vous dites que cette perte vous laisse seul
sur la terre. Sans doute, rien ne remplace une bonne mre; mais il
vous reste de vrais amis. Vous tes fait pour en avoir, et vous savez,
j'espre, que vous en possdez de bien vrais dans Casimir et dans sa
femme. Je regrette de n'tre pas auprs de vous pour vous dtourner de
ces noires ides, et vous prouver qu'il est encore des coeurs qui
s'intressent  vous.




XII

A MADAME MAURICE DUPIN
CHEZ MADAME GAZAMAJOU, A CHARLEVILLE (ARDENNES)

                                23 dcembre 1826.

Ma chre maman,

Vous m'avez laisse bien longtemps sans nouvelles de vous, et j'ai
moi-mme attendu bien longtemps  vous remercier de votre lettre. Mais
j'ai t si souffrante, et je le suis encore tellement, que j'ai bien
de la peine  crire. Ma sant se ressent du mois de dcembre, et j'ai
des maux de poitrine qui m'puisent; je n'ai ni sommeil ni apptit.
Tout me dgote, et je ne trouve de bon que l'eau claire, qui ne
m'engraisse pas, comme vous pensez bien. La nuit, j'ai des oppressions
insupportables, mon drap me semble peser cent livres, et je suis
rduite  regarder les toiles au lieu de dormir. Tout cela est fort
ennuyeux, mais je ne perds pas courage. C'est un temps  passer.
Depuis trois ans, l'hiver m'est trs contraire, et le printemps me
ramne la sant. J'attends cette douce saison avec impatience.

Vous avez bien raison de quitter Paris, o l'on se tue, o l'on se
vole, o l'on est moins en sret qu'au milieu de la fort Noire.
Caroline doit se trouver bien heureuse de votre compagnie, et ne plus
regretter Paris. Oscar vous distrait et vous intresse. J'ai grande
impatience de le revoir, il doit tre bien grandi et bien avanc.
Maurice est beau comme un ange. Madame Duplessis raffole de lui. Il
dit aussi une foule de belles choses dans le plus singulier patois
_bricho-gascon_ qui se soit jamais entendu. Vous l'aimerez aussi,
outre la parent, car il a un charmant caractre.

Le pauvre vicomte doit s'ennuyer  prir de votre absence. Vous l'avez
laiss bien cruellement,  ce qu'il me semble. C'est votre usage; mais
s'accoutume-t-on aux rigueurs? Vous prtendez qu'il s'endort. Moi, je
suis bien sre qu'il mdite ou qu'il tombe dans une mlancolie qui
ressemble peut-tre bien au sommeil; mais je parie que ce sont des
soupirs que vous interprtez comme des ronflements dans votre cruaut.

Permettez-moi de vous embrasser, ma chre maman, et de vous souhaiter
mille prosprits et une bonne sant surtout. Adieu, donnez-moi un peu
plus souvent de vos nouvelles; embrassez pour moi ma soeur. Mes
amitis  Cazamajou[1], je vous en prie. Casimir vous baise les mains.

  [1] Beau-frre de George Sand.




XIII

A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A PARIS

                                Nohant, mars 1827

Ce que tu me dis de St... me fait beaucoup de peine; Il ne veut
soigner ni sa sant ni ses affaires, et n'pargne ni son corps ni sa
bourse. Qui pis est, il se fche des bons conseils, traite ses vrais
amis de docteurs et les reoit de manire  leur fermer la bouche. Je
savais tout cela bien avant que tu me le dises, et j'avais t, avant
toi, bourre plus d'une fois de la bonne manire.

Je ne m'en suis jamais fche, parce que je sais que son caractre est
ainsi fait et que, puisque j'ai de l'amiti pour lui, connaissant ses
dfauts, je ne vois pas de motif  la lui retirer maintenant qu'il
suit sa pente. Cette dcouverte a d te refroidir, je le conois.
Votre amiti n'tait encore qu'une liaison mal affermie, attendant
tout de l'avenir et ne recevant rien du pass. Sans doute,  ta place,
trouvant cette pret de caractre chez quelqu'un que j'aurais jug
tout diffrent, j'aurais comme toi rabattu beaucoup du cas que j'en
faisais.

Quant  moi, je voudrais pouvoir cesser de l'aimer, car ce m'est un
continuel sujet de peines que de le voir en mauvais chemin et toujours
refusant de s'en apercevoir. Mais on doit aimer ses amis jusqu'au
bout, quoi qu'ils fassent, et je ne sais pas retirer mon affection
quand je l'ai donne. Je prvois que St..., avec les moyens de
parvenir, n'arrivera jamais  rien. Je le prvois mme depuis
longtemps. Cette famille est fort dcrie dans le pays et  trop juste
titre. St... a beaucoup des dfauts de ses frres, et c'est tout ce
qu'on connat de lui; car ses qualits, qui sont grandes et belles,
celles d'une me fortement trempe, capable de grandes vertus et de
grandes erreurs, ne sont pas de nature  sauter aux yeux des
indiffrents et  tre gotes autrement qu' l'preuve.

On me saura toujours mauvais gr de lui tre aussi attache, et, bien
qu'on n'ose me le tmoigner ouvertement, je vois souvent le blme sur
le visage des gens qui me forcent  le dfendre. Je ne retirerai donc
de lui rien qui puisse flatter ma vanit; peut-tre, au contraire,
aura-t-elle beaucoup  souffrir de sa condition. Je craindrais, en
examinant trop attentivement les taches de son caractre, de me
refroidir sous ce prtexte, mais effectivement de cder  toutes ces
considrations d'amour-propre et d'gosme qui font qu'on rapporte
tout  soi, et qu'on devrait fouler aux pieds.

St... me sera toujours cher, quelque malheureux qu'il soit. Il l'est
dj, et plus il le deviendra, moins il inspirera d'intrt, telle est
la rgle de la socit. Moi, du moins, je rparerai autant qu'il sera
en moi ses infortunes. Il me trouvera quand tous les autres lui
tourneraient le dos, et, dt-il tomber aussi bas que l'an de ses
frres, je l'aimerais encore par compassion, aprs avoir cess de
l'aimer par estime;--ceci n'est qu'une supposition pour te montrer
quelle est mon amiti;--car on ne souponne pas de vritables torts 
ceux qu'on aime, et je suis loin de me prparer  recevoir ce nouveau
dboire de le voir s'abaisser. Mais il restera dans la misre. De
tristes pressentiments m'avertissent que ses efforts pour s'en retirer
l'y plongeront plus avant. Ce sera un grand tort aux yeux de tous,
except aux miens.

Tu penses absolument comme moi  cet gard, puisque tu m'exhortes  ne
lui pas retirer mon attachement. Tu peux tre tranquille. Quant  toi,
ce n'est pas tant de ses folies que tu es choqu que de l'aveuglement
qui lui fait prfrer ses faux amis aux vrais. Je ne te blme point de
cette impression. Je te demande seulement de la modrer par un
sentiment de bont et d'indulgence qui t'est naturel et qui te fera
continuer tes bons offices, soit qu'il les accueille bien ou mal. S'il
les mconnat, ce sera par fausset de jugement, jamais par vice de
coeur.

Si j'tais homme, avec la volont que j'ai de le servir, je rpondrais
de lui. Mais, femme, ce que je saurais obtenir de lui devient presque
nul par la diffrence de sexe, d'tat, et mille autres choses qui
viennent  la traverse de mes bons desseins. Entraves cruelles que mon
amiti maudit, mais qu'elle respecte, parce qu'il n'est donn qu'
l'amour. tout faible et infrieur qu'il est  l'autre sentiment, de
les rompre.




XIV

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 5 juillet 1827.

Pourquoi donc ne m'crivez-vous pas, ma chre maman? tes-vous malade?
Si cela tait, je le saurais probablement, Hippolyte ou Clotilde me
l'auraient crit. Mais, depuis le 24 mars, pas un mot de vous!

Vous m'oubliez tout  fait, et me ferez regretter de ne pas habiter
Paris, si les absents ont si peu de part  votre souvenir. Je ne suis
pas dmonstrative, mais votre silence me peine et me fait mal plus que
je ne saurais le dire.

Caroline est-elle toujours prs de vous? Ce serait du moins une
consolation pour moi que de vous savoir heureuse et satisfaite. Je
n'attribuerais cette absence de lettre  rien de fcheux et j'en
souffrirais seule. Mais que ne puis-je augurer de cette incertitude?
hors une maladie, dont je serais certainement informe par quelqu'un,
j'imagine tout. Il faut que vous ayez quelque chagrin. Mais quel
chagrin vous force  me laisser ainsi dans l'inquitude? Hippolyte me
mande que la famille Defos va partir pour Clermont[1]; ne serez-vous
pas tente de l'accompagner? Il y a longtemps que vous projetez ce
voyage, et, au retour, vous vous arrteriez ici, ou bien nous vous
verrions en Auvergne, o je vais passer quelques semaines, et nous
reviendrions ensemble  Nohant. Si c'est l la surprise que vous me
mnagez, je ne me plaindrai pas que vous me l'ayez fait trop longtemps
dsirer.

Depuis que je ne vous ai crit, je me suis assez bien porte; mais
j'ai eu plusieurs accidents o j'ai failli me tuer. Je serais morte
sans un souvenir de vous, ma chre maman, et ce n'et pas t un de
mes moindres regrets  quitter la vie.

Je ne veux pas vous crire plus longuement aujourd'hui. Je vous
gronderais, je crois, et ce serait passablement ridicule. Il y a dj
longtemps que j'ai sur le coeur de vous reprocher votre paresse, et
que je recule toujours, esprant une lettre; mais elle n'arrive pas.

Adieu, ma chre maman; pardonnez-moi d'tre un peu en colre contre
vous et faites-moi voir, je vous en prie, que vous vous ressouvenez
d'une fille que vous avez en Berry et qui vous aime plus que vous ne
songez  elle.

  [1] Clermont-Ferrand (Puy-de-Dme).




XV

A LA MME

                                Nohant, 17 juillet 1827.

Ma chre maman,

Je vous remercie de m'avoir donn de vos nouvelles. Je commenais 
tre inquite, non de votre sant, que je savais tre bonne, mais de
votre oubli. Grce  Dieu, vous vous portez bien et vous n'avez que
des contrarits; c'est encore trop.

Vous tes bien malheureuse dans le choix de vos servantes; mais ce
n'est pas  dire, parce que vous n'en avez point encore trouv de
bonnes, qu'il n'y en ait point et que vous deviez vous rsoudre  vous
servir vous-mme. Peut-tre vous lasserez-vous bientt de n'tre pas
chez vous, et il n'est pas prudent  vous, qui tes souvent malade, de
passer les nuits seule. Pour cette raison, sans compter la peur qui
vous tourmente, et qui est une vraie maladie, capable mme de faire
beaucoup de mal, vous devriez ne pas vous isoler ainsi de tout secours
et de tout soin. Peut-tre choisissez vous vos servantes trop jeunes,
par consquent sujettes aux dfauts de leur ge: la coquetterie et
l'humeur lgre. Il me semble que j'aimerais mieux une femme d'un ge
mr, quoiqu'il y ait souvent l'inconvnient de l'humeur revche et
rabcheuse.

Vous rappelez-vous Marie Guillard, cette vieille et laide bonne femme
qui, aprs avoir t longtemps ici, s'tait marie avec un vieillard
borgne? Au bout d'une vingtaine d'annes de mariage, elle a enterr
son mari et plac sa fille, qui est assez jolie, et, tant redevenue
_clibataire_, elle est rentre  notre service. Elle a repris le soin
de ses vaches et de ses poules (qui ne sont pas tout  fait les mmes
qu'elle soignait il y a vingt ans).

C'est la plus drle de vieille qui soit au monde. Active, laborieuse,
propre et fidle, mais grognon au del de ce qu'on peut imaginer. Elle
grogne le jour, et je crois aussi la nuit en dormant. Elle grogne en
faisant du beurre, elle grogne en faisant manger ses poules, elle
grogne en mangeant mme. Elle grogne les autres, et, quand elle est
seule, elle se grogne. Je ne la rencontre jamais sans lui demander
comment va la grognerie, et elle ne grogne que de plus belle. Elle
vous impatienterait bien, et moi tout autant, si son service la tenait
plus prs de moi. Aussi je ne vous la propose pas; rien que sa figure
vous rendrait malade. Au reste, elle n'est pas plus laide qu'elle ne
l'tait dans sa jeunesse: c'est une de ces figures qui ne changent
pas, malheureusement pour elles.

A propos de figures, je vous envoie un profil que j'ai fait d'ide en
barbouillant. Il est bon de vous dire que c'est Caroline que j'ai
prtendu faire. Il n'y a que moi qui la trouve ressemblante; ce qui
est fcheux pour le mrite de l'artiste.

Telle qu'elle est, je vous l'envoie, esprant que vous qui tes plus
dispose  l'indulgence, vous y mettrez beaucoup du vtre et
parviendrez  retrouver du moins la coupe du visage et l'expression
douce et candide de la physionomie. Au reste, vous avez bien le talent
de le retoucher. Je vous le livre. J'ai fait aussi mon portrait, mais
avec plus de soin et d'attention, parce que j'avais le modle sous les
yeux et que l'observation travaillait et non l'imagination. Il n'en
est pas mieux. J'ai mme un air si triste et si sentimental, que je
lui ris au nez de le voir ainsi et n'ose vous l'envoyer. Il me
rappelle ces vers:

    D'o vient ce noir chagrin qu'on lit sur son visage?
    C'est de se voir si mal grav.

Hippolyte a d vous dire, ma chre maman, que j'avais crit  madame
Defos pour lui demander pardon de la distraction qui m'avait empche
de la reconnatre, et lui tmoigner le dsir de la voir  Clermont, si
j'y vais, comme j'en ai le projet, le mois prochain.

C'est en parlant du Mont-Dore probablement que vous me dites que je ne
suis qu' quatre lieues d'elle; car, d'ici par la route de poste, il y
en a prs de cinquante. Cette grande distance me fait craindre que M.
Defos n'effectue point son projet de venir nous voir,  moins que
quelque autre affaire ou le dsir de voyager ne lui fasse prendre
notre route pour revenir.  Paris, route qui est beaucoup moins
directe et moins bien servie. S'il vient malgr ces obstacles, j'en
serai ravie et je le recevrai de mon mieux. Je n'ose plus vous
tourmenter pour faire ce voyage. Il vous ferait pourtant grand bien.
Vous n'auriez pas de peurs  redouter pour la nuit, ni tout l'embarras
de vivre en pension.

Adieu, ma chre maman; je vous cris  la lueur des clairs et aux
grondements du tonnerre, ce qui n'empche pas Maurice et Casimir de
ronfler aussi fort que lui. Je vais faire comme eux, et, si  nous
trois nous ne couvrons pas le bruit de l'orage, il faudra qu'il fasse
grand train de son ct. crivez-moi un peu plus souvent.

Portez-vous bien, et soignez-vous. Je vous embrasse bien tendrement.




XVI

A LA MME

                                Nohant, 4 septembre 1827.

Ma chre maman,

Me voici de retour, depuis cinq ou six jours. J'ai t absolument
empche d'crire durant mon voyage. Toujours en route, soit  cheval,
soit  pied; je n'ai pas eu un instant pour me reposer et pour rendre
compte de mes courses. Madame Defos, que j'ai vue avant d'aller au
Mont-Dore, et en en revenant, m'a dit vous avoir donn de nos
nouvelles. J'tais donc sre que vous ne seriez point inquite de
nous. Cette chre dame nous a reus avec une bont parfaite. J'ai fait
connaissance avec mademoiselle Eugnie[1], qui est fort aimable et
fort aime dans Clermont et dans sa maison.

Votre adorateur, comme vous l'appelez, est aussi fort aimable et fort
spirituel. Il nous a lu beaucoup de vers charmants, dont une partie
fut faite en votre honneur, comme ceux de _Victoire, Sophie,
Antoinette_, que vous connaissez. Agla[2] tait trs bien quand nous
sommes passs la premire fois;  notre retour, elle tait dans ses
crises. Elle avait pris Maurice en grippe, bien qu'il ft fort
tranquille. Moi, je n'tais pas trop rassure et j'ai renvoy le petit
aussitt aprs dner, sous prtexte qu'il tait fatigu.

J'ai t voir le couvent de Saint-Joseph du haut en bas. Nous avons
dn tous ensemble, pris des glaces, etc. Clermont est une ville
agrable, situe dans un des plus beaux pays de la terre. Madame Defos
est parfaitement loge, sur une place immense, en face des beaux
coteaux de la Limagne et du Puy-de-Dme, qui s'lve comme un gant 
l'horizon. La maison qu'elle habite est une des plus belles de la
ville et passerait pour belle, mme  Paris. Je pense que vous serez
bien aise d'apprendre ces dtails et de savoir votre tante dans une
position douce et agrable. Elle serait heureuse sans le fardeau
qu'elle supporte avec tant de patience et de douceur. Elle en est sur
les dents. C'est un enfant acaritre qu'il faut endurer tout le jour
et veiller la nuit; elle se sacrifie  l'intrt de ce malheureux
enfant, qui ne peut pas lui en savoir gr, avec une rsignation et une
tendresse dont le coeur d'une mre est seul capable.

Nous avons beaucoup couru au Mont-Dore, aux environs,  Clermont, 
Pontgibaud, o sont les mines de plomb,  Aubusson, o sont les belles
manufactures de tapis. Enfin ce que nous avons fait en peu de temps
est remarquable. J'ai pris la douche, j'ai t au bal, j'ai galop 
cheval, j'ai vers en voiture, et je pourrais faire une trs longue
relation de ce court voyage; mais je vous en pargne l'ennui.

Je me borne  vous dire, ma chre maman, que tout le monde se porte 
merveille, gendre, fille et petit-fils. J'ai un apptit effrayant et
j'ai pris l'habitude de dormir, que je trouve trs agrable.

  [1] Fille de M. Defos.
  [2] Autre fille de M. Defos.




XVII

A M. CARON, A PARIS

                                Nohant, 22 novembre 1827.

Il y a bien longtemps, mon bon ami, que je veux vous crire, et ma
mauvaise sant, de jour en jour plus dtraque, m'empche de faire
rien qui vaille, de m'appliquer mme au travail qui m'est le plus
agrable, c'est--dire de m'entretenir avec les gens que j'aime. Au
lieu de cela, il faut m'ennuyer en crmonies depuis une semaine avec
des gens occups de politique et d'lections, que je comprends fort
peu, mais qu'il faut avoir l'air de comprendre sous peine
d'impolitesse, et devant qui il faut sembler s'intresser
prodigieusement au succs de choses dont on entend parler pour la
premire fois. Casimir avait l'air tout ce temps d'un chef de parti;
et, grce  ses efforts, des dputs parfaitement libraux ont t
nomms dans tous les collges environnants. J'en suis charme, et je
le suis encore davantage de voir cette corve termine et de ne plus
voir la fivre sur tous les visages.

Casimir m'a dit que vous aviez t malade, mon cher Caron. Donnez-nous
de vos nouvelles; vous nous oubliez tout  fait, et vous avez tort;
car vous avez toujours en nous de vrais et fidles amis.

Ne craignez donc aucun refroidissement de notre part: ma mauvaise
sant et les ennuyeuses lections ont t la seule cause de mon long
silence. Casimir m'a dit que vous aviez prouv beaucoup de chagrins.
Quelle qu'en soit la cause, croyez que je les partage du fond du coeur
et qu'ils ne me trouveront jamais indiffrente.

Voici l'ami Dutheil et le beau docteur[1] qui me chargent de vous
assurer de leur amiti et me forcent de vous dire adieu. Mais,
auparavant, nous nous runissons en corps pour vous prier de venir
vous reposer ici de tous vos ennuis et boire sur eux le fleuve
d'oubli, compos de vin de Champagne dont Casimir  dcouvert une
nouvelle source dans sa cave.

Je crois que je serai oblige d'aller passer une huitaine  Paris pour
consulter sur ma sant. Vous seriez bien aimable de me ramener ici et
d'y passer une partie de l'hiver. Vous tes bien sr que j'emmnerai
Pauline.

Adieu, mon cher _Latreille_; je vous embrasse de tout mon coeur et
compte que vous accueillerez ma proposition favorablement.

AURORE.

  [1] Charles Delaveau.




XVIII

A M. CARON, A PARIS

                                Nohant, 1er avril 1828.

Mon cher Caron,

Il y a bien longtemps que je veux vous crire; mais mon Maurice a t
si malade pendant tout l'hiver, et moi, j'ai t si tourmente de ses
maux et des miens, que je n'ai donn signe de vie  personne; ce dont
je reois de vifs reproches de tous cts.

Quoique vous y mettiez plus d'indulgence que les autres, en ne me
grondant pas, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre
_longanimit_, et je viens enfin vous dire que je ne vous ai point
oubli; car nous parlons de vous bien souvent, avec mon mari et nos
amis de la Chtre, qui demandent toujours quand vous viendrez. Je
voudrais bien avoir une bonne rponse  leur donner et je n'en perds
pas l'esprance; car vous trouverez bien quelque temps  nous
consacrer et vous savez qu'il y a ici de bon vin et de bons garons.

J'espre que, dans quelques jours, nous aurons du beau temps qui me
rendra moins maussade et mieux portante. Pour le prsent, je suis tout
 fait ganache et misrable, ne pouvant bouger de ma chambre et 
peine de mon lit. Je suis grosse par-dessus le march, et cela fait
une complication de maux peu agrable. Il ne me faudrait pas moins que
vous pour me rendre ma bonne humeur et la sant.

Que faites-vous maintenant, mon gros ami? avez-vous guri ce vilain
rhume qui vous fatiguait si fort, et tes-vous un peu au courant de
votre nouvel tat de choses? Il y a bien longtemps aussi que Casimir
dit tous les jours qu'il veut vous demander de vos nouvelles. Mais
vous savez comme il est paresseux de l'esprit et enrag des jambes. Le
froid, la boue, ne l'empchent point d'tre toujours dehors, et, quand
il rentre, c'est pour manger ou ronfler.

Votre belle Pauline est-elle toujours aussi grosse et aussi bonne?
Maurice est un lutin achev. Il a t abm d'une coqueluche qui lui a
t, pendant deux mois, le sommeil et l'apptit. Heureusement il va 
merveille maintenant.

Quand vous viendrez, je veux que vous m'ameniez Pauline; vous savez
que j'en aurai bien soin, et elle est si aimable et si douce, qu'elle
ne vous sera gure  charge en route.

Voyez-vous souvent la famille Saint-Agnan[1]? J'ai t si paresseuse
envers elle, que je ne sais ce qu'elle devient.

Maurice, qui s'endort sur mes genoux et me fatigue beaucoup, m'empche
de vous en dire davantage. Je laisse  Casimir le soin de vous rpter
que nous vous aimons toujours et vous dsirons vivement.

  [1] Amie de George Sand habitant Paris.




XIX

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 7 avril 1828.

Ma chre maman,

Vous me traitez bien svrement, juste au moment o je venais de vous
crire, ne m'attendant gure  vous voir fche contre moi. Vous me
prtez une foule de motifs d'indiffrence dont vous ne me croyez
certainement pas coupable. J'aime  croire qu'en me grondant, vous
avez un peu exagr mes torts, et qu'au fond du coeur vous me rendiez
plus de justice; car, vous m'aviez cru insensible  de si graves
reproches, vous ne me les auriez pas faits.

J'espre qu'en apprenant que ma maladie avait t la seule cause de ce
long silence, vous m'avez entirement pardonn. Dites-le-moi bien
vite; c'est un mauvais traitement pour moi que vos reproches, et j'ai
besoin, pour me mieux porter, de savoir que vous m'avez rendu vos
bonts.

J'ai appris de la famille Marchal[1] des nouvelles qui m'ont bien
profondment afflige. J'en suis malade de chagrin et d'inquitude. Je
viens pourtant de recevoir une lettre d'Hippolyte m'annonant que
Clotilde est beaucoup mieux. Mais sa fille est morte! pauvre Clotilde,
qu'elle est malheureuse! si bonne et si aimable! Elle ne mritait pas
ces cruels chagrins. Elle ignore encore la perte de son enfant; mais
il faudra qu'elle l'apprenne, et combien ce nouveau malheur lui sera
amer! Je suis sre que ma pauvre tante a le coeur bris. Tout est
chagrin et misre ici-bas.

Vous me mandez que Caroline est malade. Qu'a-t-elle donc? J'espre que
cela n'est pas srieux, puisque vous m'en parlez si brivement.
Veuillez m'en parler avec plus de dtails, ma chre maman, ainsi que
de vous-mme. Je ne sais si c'est pour me punir que vous me donnez de
mauvaises nouvelles sans y ajouter un mot pour les adoucir. Ce serait
trop de svrit.

Maurice va  merveille. Il est tous les jours plus aimable et plus
joli.

Mais je me reproche de vanter mon bonheur, quand je pense  cette
pauvre Clotilde, dont le sort,  cet gard, est si diffrent.
L'aisance et les plaisirs ne sont rien au coeur d'une mre en
comparaison de ses enfants. Si je perdais Maurice, rien sur la terre
ne m'offrirait de consolation dans la retraite o je vis. Il m'est si
ncessaire, qu'en son absence, je ne passe pas une heure sans
m'ennuyer.

Ne me laissez pas plus longtemps avec le chagrin de vous savoir
mcontente. crivez-moi, ma chre maman; j'ai le coeur bien triste, et
un mot de vous en terait un grand poids.

Casimir vous embrasse tendrement.

  [1] Oncle et tante de George Sand




XX

A M. CARON, A PARIS

                                Nohant, 16 avril 1828.

Je reois  l'instant votre lettre, mon bon Caron. Elle me fait tant
de plaisir, que j'y veux rpondre tout de suite. Vous tes mille fois
aimable de vous tre dcid  nous venir trouver. Nous en sautons de
joie, Casimir et moi. Je vais, par le mme courrier, renouveler mon
invitation  madame Saint-Agnan, que j'aurai le plus grand plaisir 
recevoir, comme je le lui ai dit vingt fois et comme, j'espre, elle
n'en doute pas.

Je ne sais _combien de filles_ elle m'amnera. Je sais qu'il y en a
une en pension; mais, les et-elles toutes, la maison est assez grande
pour les loger, et nous avons des poulets dans la cour en suffisante
quantit pour approvisionner un rgiment.

J'ai encore une demande  vous faire: c'est, au cas o madame
Saint-Agnan voudrait emmener une femme de chambre, de l'en dissuader,
comme si cela venait de vous, en lui disant qu'elle n'en aura pas
besoin ici, puisque j'en ai une qui n'a rien  faire et qui sera  son
service. Je ne voudrais pas qu'elle s'apert de ma rpugnance  cet
gard, parce qu'elle croirait peut-tre que j'y mets de la mauvaise
grce. Elle se tromperait; car je serai enchante de la recevoir, elle
et sa famille. Vous savez aussi que ce n'est pas la crainte de nourrir
une personne de plus, puisqu'il s'en nourrit dans ma maison plus que
je ne le sais souvent moi-mme. Je crains ici les domestiques
trangers, parce que mes Berrichons sont de simples et bons paysans
ignorant toutes les rubriques des gens de Paris.

L'anne dernire, la femme de chambre de madame Angel avait mis la
maison en rvolution par ses plaintes, ses propos. Les uns me
demandaient leur compte pour aller  Paris, o elle se faisait fort de
les placer; les autres voulaient doubler leurs gages, etc., etc. Je
vous entretiens de ces balivernes parce qu'un mot dit en passant 
madame Saint-Agnan peut m'pargner ces petits dsagrments. Si
cependant elle insiste, qu'il n'en soit plus question et prenez que je
n'ai rien dit. Vous pensez qu'une aussi petite considration ne
refroidira pas le plaisir que j'aurai  la voir.

Adieu, mon bon ami; venez au plus vite. Votre chambre vous attend; le
lit de Pauline sera auprs du vtre, ou, si vous voulez dans ma
chambre,  ct de celui de Maurice. Nous vous attendons avec une
grande impatience, et je vous embrasse de tout mon coeur.

Votre fille

AURORE.

Les amis de la Chtre vont tre bien joyeux de la bonne nouvelle de
votre arrive.




XXI

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 4 aot 1828.

Ma chre maman,

Il est vrai que j'ai t bien longtemps sans vous crire; mai je n'ai
pas cess de demander de vos nouvelles  Hippolyte. Il pourra vous le
dire aussi, trois fois de suite je lui ai demand votre adresse sans
qu'il me l'envoyt. J'ai cherch dans vos lettres prcdentes. Je n'y
ai pas trouv celle que vous m'avez dsigne. Ce n'est que sa dernire
lettre (qui m'est arrive  peu prs en mme temps que la vtre) qui
me l'a apprise. J'tais fort contrarie, je vous assure, de ne savoir
o vous tiez. Je suis enfin bien heureuse de vous savoir installe de
nouveau  Paris, bien portante et avec la socit de votre enfant[1].
Embrassez-le bien de ma part, je vous en prie et gardez-le le plus
longtemps possible; car j'ai bien envie de le voir.

A cet gard, je ne sais pas du tout quand j'aurai le bonheur de vous
embrasser. Je crois que je ferai tranquillement mes couches ici, o je
serai plus commodment et plus conomiquement pour passer les premiers
mois de ma nourriture. Si nos affaires nous le permettent, je fais le
projet d'aller passer, cet hiver, quelque temps prs de vous. Ma sant
est assez bonne, quoique, depuis quelques semaines, je souffre
beaucoup de l'estomac. En ne mangeant pas, j'y chappe. Cela me cote
fort, car j'ai des faims trs exigeantes, que je ne puis satisfaire
sans les payer de plusieurs jours de souffrance et de dite.

Je ne suis pas trs forte, et la moindre course en voiture me fatigue
beaucoup. A cela prs, je vais bien. Je suis si grosse, que tout le
monde pense que je me suis trompe dans mon calcul et que
j'accoucherai trs prochainement: je ne crois pourtant pas que ce soit
avant deux mois.

Casimir me charge de vous dire qu'il est trs mcontent de
l'inexactitude de M. Puget  votre gard. Il ne peut vous adresser 
M. Lambert, qui n'est plus notaire et qui n'habite plus Paris. Il
chargera de vos affaires, ds le prochain trimestre, une personne sre
et parfaitement exacte. J'ai vu Lontine un instant. Elle se portait
bien. Je vais la chercher demain pour quelques jours.

Adieu, ma chre maman; reposez-vous bien de vos fatigues, afin que je
puisse aussi vous recevoir. Ce ne sera jamais assez tt, au gr de mon
impatience. Je vous embrasse tendrement; Casimir et Maurice se
joignent  moi.

Le cher pre est trs occup de sa moisson. Il a adopt une manire de
faire battre le bl qui termine en trois semaines les travaux de cinq
 six mois. Aussi il sue sang et eau. Il est en blouse, le rteau  la
main, ds le point du jour.

Les ouvriers sont forcs de l'imiter; mais ils ne s'en plaignent pas,
car le vin de pays n'est point mnag pour eux. Nous autres femmes,
nous nous installons sur les tas de bl dont la cour est remplie. Nous
lisons, nous travaillons beaucoup, nous songeons fort peu  sortir.
Nous faisons aussi beaucoup de musique.

Adieu, chre maman; rappelez-moi  l'amiti du vicomte. Maurice est
mince comme un fuseau, mais droit et dcid comme un homme. On le
trouve trs beau, son regard est superbe.

  [1] Oscar Cazamajou, son petit-fils.




XII

A M. CARON, A PARIS

                                15 novembre, 1828.

Je n'ose pas dire, mon bon rvrend, que j'ai bien du regret de ne
vous pas voir. Ce serait tre goste que de s'affliger de vos succs.
Mais, sauf la joie bien vraie que j'prouve  vous voir satisfait et
dont vous ne pouvez pas douter, il m'est bien permis,  part moi,
d'tre fche de votre absence, et de regretter votre aimable
personne.

J'ai l'espoir que vous n'oublierez point notre sincre affection dans
le cours de vos prosprits, et que, quand vos affaires vous
laisseront quelque rpit, vous viendrez passer ici ce temps de
libert, dormir la grasse matine, flner avec l'ami Duteil et faire
jurer Casimir en le gagnant aux checs.

Vous avez ici votre appartement, votre nourriture, clairage,
_blansissage_, etc., moyennant la somme modique de deux francs
cinquante centimes par semaine, et, de plus, vous aurez ce qui ne
s'achte pas, des coeurs qui vous aiment bien vritablement.

Cette lettre vous sera remise par votre ami Duteil, qui, je crois, a
le projet de vous demander de le prendre en pension pour trois
semaines. C'est un compagnon aimable, et c'est pour la mme raison
qu'il dsire loger avec vous, si vous le trouvez bon.

Adieu, mon vnrable octognaire. Que votre _barque_ vogue au gr de
vos dsirs! C'est ce que je vous souhaite, au nom du Pre, etc.

Je vous embrasse de tout mon coeur, et dsire que vous terminiez
heureusement et vite afin de revenir nous voir.

AURORE.

Comment va la grosse Pauline[1]? Embrassez-la de ma part et de celle
de Maurice. On dit que vous avez une nouvelle Corinne pour cuisinire,
je vous en fais mon compliment.

  [1] Nice de Caron.




XXIII

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 27 dcembre 1828.

Mon garde champtre, qui est mon fournisseur et mon pourvoyeur, et
qui, de plus, est ancien voltigeur et bel esprit, a fait ce matin, ma
chre maman, une assez belle chasse. Je fais mettre ds demain ma
cuisinire  l'oeuvre, et, quoiqu'elle ait beaucoup moins de gnie que
le garde champtre, j'espre qu'elle en aura assez pour confectionner
un bon pt que je vous enverrai pour vos trennes ds qu'il sera
refroidi. Mon ami Caron,  qui j'adresse un envoi de mme genre, vous
fera passer ce qui vous revient.

Agrez en mme temps, chre mre, tous mes voeux et mes embrassements
du jour de l'an; ayez une bonne sant, de la gaiet, et venez nous
voir, voil mes souhaits.

Je suis charme que vous ayez trouv mes confitures bonnes. Je
comptais vous en adresser un second volume; mais mon essai n'a pas t
aussi heureux que le premier. Entrane par l'ardeur du dessin, j'ai
laiss brler le tout et je n'ai plus trouv sur mes fourneaux qu'une
crote noire et fumante qui ressemblait au cratre d'un volcan
beaucoup plus qu' un aliment quelconque.

Puisque nous sommes sur ce chapitre, je vous dirai que vous avez trs
bien fait de ne rien donner  mon envoy. Il en et t trs choqu.
Il veut bien se considrer comme _mon ami et mon voisin_, mais non
comme un commissionnaire. Il vous et dit qu'il tait _n natif_ de
Nohant, qu'il se rendait mon messager uniquement _par amiti_, mais
qu'il avait _trop de sentiments_, etc. Enfin il vous aurait dit
peut-tre de trs belles choses, mais vous avez bien fait de ne le pas
payer. Il est trs glorieux, je suis sre, de pouvoir dire qu'il nous
a rendu service.

Je ne sais pas si mon projet d'aller  Paris s'effectuera. J'ai mme
tout lieu de croire qu'il ira grossir le nombre immense de projets en
l'air qui sont en dpt dans la lune avec tout ce qui se perd sur la
terre. Ma fille est bien petite et bien dlicate pour voyager par ce
mauvais temps. Du reste, elle est frache et jolie  croquer. Maurice
se porte bien aussi, et vous souhaite une bonne anne; il embrasse son
cousin Oscar. Veuillez, chre maman, tre encore mon remplaant dans
le choix des trennes  Oscar (ce que je laisse  votre disposition).

Je vous embrasse de toute mon me, Casimir en prend sa part.

AURORE.




XXIV

A M. CARON, A PARIS

                                Nohant, 20 janvier 1829.

Il est trs vrai que je suis une paresseuse, mon _digne vieillard_ et
bon ami. Vous savez que je suis de force  me laisser brler les pieds
plutt que de me dranger, et  vous couvrir une lettre de pts
plutt que de tailler ma plume. Chacun sa nature. Vous n'tes pas mal
_feugnant_ aussi, quand vous vous en mlez. Mais ce n'est jamais quand
il s'agit d'obliger; j'ai pu m'en convaincre mille fois, et j'ai mme
honte d'abuser si souvent de votre extrme bont.

Je vous ai demand dans quelque lettre qui se sera perdue:

Les _Mmoires de Barbaroux_, les _Mmoires de madame Roland_, et les
_Posies de Victor Hugo_.

J'ai deux volumes de Paul-Louis Courier intituls _Mmoires,
Correspondance_ et _Opuscules indits_. Il doit avoir paru un
troisime volume contenant des fragments de _Xnophon, l'Ane de
Lucius, Daphnis et Chlo_, etc. En outre, je voudrais avoir son
meilleur volume contenant les pamphlets politiques et opuscules
littraires, imprim clandestinement  Bruxelles in-8. Celui-l sera
peut-tre difficile  trouver. Aidez-vous d'Hippolyte, qui s'aidera
d'Ajasson, pour me le dpister. Veuillez avoir ma lettre dans votre
poche, quand vous irez chez le libraire, afin de ne pas vous tromper
ni m'acheter ce que j'ai dj.

Ne confondez pas les _Mmoires de Barbaroux_ le _girondin_ sur la
Rvolution, avec quelque chose de nouveau que son fils _C.-O.
Barbaroux_ vient de publier  la suite ou au commencement d'une
biographie de la Chambre des pairs. J'attendrai pour lire l'histoire
des vivants qu'ils soient morts, et, si je suis morte avant eux, je
m'en passerai.

Cela ne veut pas dire que je ddaigne les oeuvres des contemporains;
seulement la postrit jugera les hommes mieux que nous. Je voudrais
avoir quelque chose de Benjamin Constant et surtout de Royer-Collard.
Mais quoi! je ne suis pas au courant de ces publications. Veuillez
m'aider, m'envoyer ce qu'il y a de plus remarquable et le plus  la
porte d'une bte comme moi.

En voil-t-il assez? Je vous plains bien sincrement, mon vieux, si
vous avez beaucoup de femmes comme moi sur les bras.

Pour faire diversion  ces _factures_, car mes lettres ne sont pas
autre chose, je vous envoie le rcit _lamentable_ d'une histoire
rcemment arrive  la Chtre. Vous savez qu'il y a sept ou huit
socits qui ne se mlent point. Vous savez que Prigny et moi, qui
avons la prtention d'tre _philosophes_, nous invitons tout le monde.

Moi, je ne reois pas cette anne; mais, lui, il a commenc. La
premire soire s'est assez bien passe, moyennant que les plus
huppes ont t stupfaites de surprise en se voyant _amalgames_ avec
ce qu'elles appellent de la canaille, quoique cette canaille les
vaille et plus. Le matre de musique et sa femme, fort gentille, ont
surtout caus par leur admission, une indignation, et les bonnes
personnes de dire que M. de Prigny comblait d'honntets le musicien
susdit afin d'conomiser cinq francs par soire.

Voulant mettre  profit cet incident, mais ne voulant pas mettre _en
scne_ l'innocent musicien et son innocente moiti, nous avons, Duteil
et moi (auteurs indignes de cette chanson), offert nos propres
individus aux traits de la satire, nous maltraitant _soi-mme_ (nous
avions tenu l'orchestre  nous deux, la premire soire); nous
dtournons par cette ruse adroite les soupons qui se dirigeraient sur
nous si nous ne gardions le secret sur notre gnie potique, car _nous
en pinons_. Il a pu,  Paris, vous chanter des complaintes de notre
faon; que vous en semble? Nous avons tant d'esprit, que nous en
sommes _zonteux_ nous-mmes. Nous avons montr la susdite chanson  M.
et madame de Prigny, qui en ont beaucoup ri et nous ont autoriss 
la rpandre _clandestinement_,  condition qu'ils ne soient pas
reconnus en avoir eu connaissance.

Voyez-vous d'ici la bonne figure qu'ils vont faire, et vous aussi,
quand, d'un air piteux, on viendra vous raconter qu'un libelle
impertinent, _arme  deux tranchants_, et dans lequel nous sommes
particulirement maltraits, circule dans la ville? Voyez-vous l'air
de philosophie et de gnrosit avec lequel nous tmoignerons notre
mpris de cet outrage? J'oubliais de vous dire qu' la seconde soire
il n'est venu personne que ce matre de musique, Casimir et moi; la
chanson, d'ailleurs, vous l'apprendra; mais vous saurez que j'avais
l'honneur de faire partie des trois _invits_ qui font une si pauvre
figure  la fin du dernier couplet. Nous attendons  demain pour voir
si la _cabale_ continue. Moi, je n'en aurai pas le dmenti, et j'irai
pour voir. Vous voil au courant des cancans.

J'crirai  Flicie quand je pourrai. En attendant, dites-lui que je
l'embrasse, que je ne me soucie gure d'apprendre les modes, qu'il me
suffit qu'elle se porte bien et ne m'oublie pas. Au reste, je lui
dirai cela moi-mme dans quelques jours. Je verrai demain toutes vos
_amoureuses_ et m'acquitterai de vos commissions.

Bonsoir, mon vieux; portez-vous bien, dormez quinze heures sur seize,
et aimez toujours votre fille

AURORE


Casimir vous embrasse, et Maurice embrasse Pauline. A propos, j'ai un
mnage entier de porcelaine de Verneuil[1] pour elle; mais comment le
lui envoyer? le port cotera plus que la chose ne vaut; fixez-moi
l-dessus.

    LA SOIRE ADMINISTRATIVE
    ou
    LE SOUS-PRFET PHILOSOPHE

    Air: _Tous les bourgeois de Chartres_

    1


        Habitants de la Chtre Nobles, bourgeois, vilains. D'un petit
        gentilltre Apprenez les ddains.
            Ce jeune homme, gar par la _philosophie_[2],
               Oubliant, dans sa draison,
               Les usages et le bon ton,
               Vexe la bourgeoisie

    2

        Voyant que, dans la ville, Plus d'un original Tranche de
        l'homme habile Et se dit libral;
            A nos tendres moitis qui frondent la noblesse
              Il crut plaire en donnant un bal
              O chacun pt d'un pas gal
        Aller comme  la messe.

    3

        Un corcheur d'oreilles, Ci-devant procureur[3]. Croit faire
        des merveilles Avec madame _Orreur_[4].
            Sur son piano discord quand l'une nous assomme,
              L'autre nous fait grincer des dents,
              Le tout pour pargner cinq francs
        Au mnage conome.

    4

        Juges et militaires, Mdecins, avocats, Chirurgiens et
        notoires, Chacun prend ses bats.
            On entendit pourtant plus d'une grande dame,
              Pinant la lvre et clignant l'oeil,
              Murmurer dans son noble orgueil:
        Voyez! quel amalgame!

    5

        Guidant la contredanse, Prigny tout en eau, Croyait par sa
        prudence Nous dorer le gteau.
            L'_avant-deux_ n'tait pas la chose dlicate:
              Mais, quand on fut au moulinet,
              C'est en vain que le sous-prfet
        Cria: Donnez la patte!...

    6

        Quand finit ce supplice, Chaque dame aussitt Demande sa
        pelisse, Sa bonne et son falot,
            Et toutes en sortant se disaient dans la rue,
              En retroussant leur falbala:
              Jamais on ne me reprendra
        _En pareille cohue_.

    7

        La semaine suivante Le punch est prpar, La matresse est
        brillante, Le salon est cir.
            vint trois invits de chtive encolure.
              Dans la ville on disait: Bravo!
              On donne un bal _incognito_
        A la sous-prfecture!

  [1] Village de potiers prs de Nohant.
  [2] Prnigy.
  [3] Duteil.
  [4] Aurore.




XXV

A MADAME MAURICE-DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 8 mars 1829.

Ma chre maman,

Il y a bien longtemps que je veux vous crire; mais il a fallu que le
carme arrivt pour m'en laisser le temps. Jamais  Paris on ne mena
une vie plus active et plus dissipe que celle que nous avons passe
durant le carnaval: courses  cheval, visites, soires, dners, tous
les jours ont t pris, et nous avons beaucoup moins habit Nohant que
la Chtre et les grands chemins.

Enfin, nous voici rentrs dans un ordre de choses plus paisible, et je
commence, pour que la retraite me soit aussi agrable que les plaisirs
me l'ont t, par vous demander de vos nouvelles et vous assurer que
je voudrais que vous fussiez ici, o vous vous porteriez bien et vous
amuseriez, j'en suis sre. Un peu de mouvement en voiture, la socit
de personnes gaies et aimables comme celles dont notre intimit est
compose vous plairaient,  vous qui n'aimez pas plus que moi la gne
et les obligations. Le coin du feu a aussi ses plaisirs. Hippolyte
l'gaye par son caractre facile, gal, toujours bon et content. Nous
rions, chantons et dansons comme des fous, et jamais, depuis bien des
hivers, je ne me suis si bien porte. Je lui en attribue tout
l'honneur.

Avez-vous toujours votre petit compagnon Oscar? Hippolyte m'a dit
qu'il tait fort gentil, mais assez dlicat. Maurice grandit beaucoup
et n'est pas non plus trs robuste maintenant. C'est l'ge, dit-on, o
le temprament se dveloppe, non sans quelque effort et quelque
fatigue. Il est joli comme un ange, et fort bon. Sa soeur est une
masse de graisse, blanche et rose, o on ne voit encore ni nez, ni
yeux, ni bouche. C'est un enfant superbe, quoique n imperceptible;
mais, pour esprer que ce soit une fille, il faut attendre qu'elle ait
une figure. Jusqu'ici, elle en a deux aussi rondes et aussi joufflues
l'une que l'autre.... Elle a toujours une bonne nourrice, dont elle se
trouve fort bien.

Le mois prochain, vous verrez mon mari, qui retournera avec Hippolyte
vendre son cheval. De l, nous irons un mois  Bordeaux et un mois 
Nrac, chez ma belle-mre, et nous serons de retour ici au mois de
juillet. Si vous voulez,  cette poque, tenir votre promesse, et
dcider Caroline  vous accompagner, nous passerons en famille tout le
temps que vous voudrez; car je n'aurai plus d'obligations de toute
l'anne, et il me faut des obligations pour quitter Nohant, o j'ai
pris racine. Nous vous soignerons bien et vous rajeunirez si fort, que
vous retournerez  Paris frache et encore trs dangereuse pour
beaucoup de ttes.

Adieu, ma chre maman. Casimir, Hippolyte, mes deux enfants et moi
vous embrassons tous bien tendrement. Gare  vous, au milieu d'un
pareil conflit! vous aurez bien du bonheur si vous n'tes pas touffe
par nos caresses, et nos batailles  qui en aura sa part.

Quand-vous me rpondrez, aurez-vous la bont de me donner quelques
conseils sur la faon d'une robe de foulard fort belle qu'on m'envoie
de Calcutta et que je ferai moyennant que vous me direz o en est la
mode et la manire dont je dois tailler les manches? Je crois que
maintenant on les fait droit fil et aussi larges en bas qu'en haut.
Mais dirigez-moi, car je suis fort en arrire.




XXVI

  A M. DUTEIL, AVOCAT, A LA CHATRE[1]
  (RECOMMAND A MADAME LA POSTE DE LA CHATRE)

                                Bordeaux, 10 mai 1829.

Hlas! mon estimable ami, que c'est cruel, que c'est effrayant, que
c'est pouvantable, je dirai plus, que c'est sciant, de s'loigner de
son endroit et de se voir en si peu de jours _transvas_  cent vingt
lieues de sa patrie! Si cette douleur est cuisante pour tous les
coeurs bien ns, elle est telle pour un coeur berrichon
particulirement, qu'il s'en est fallu de peu que je ne fusse noye
dans un torrent de pleurs, rpandues par Pierre[2], Thomas[3],
Colette[4], Pataud[5], Marie Guillard[6] et Brave[7]; torrent auquel
j'en joignis un autre de larmes abondantes. Que dis-je! un torrent?
c'tait bien une mer tout entire.

Aprs avoir embrass ces inapprciables serviteurs, les uns aprs les
autres, je m'lanai dans la voiture, soutenue par trois personnes, et
j'arrivai sans encombre  Chteauroux. L, nous fmes singulirement
gays par la conversation piquante et badine de M. Didion, qui nous
fit pour la cinquante-septime fois le rcit de la maladie et de la
mort de sa femme, sans omettre la plus lgre particularit.

A Loches, mon ami, vous croyez peut-tre que je me suis amuse 
penser que ces tourelles noircies, o ma cuisinire mourrait du
spleen, avaient t la rsidence d'un roi de France et de sa cour; ou
bien que j'ai demand aux habitants des nouvelles d'Agns Sorel?...
J'avais bien autre chose dans l'esprit. Je songeais, avec
recueillement, avec motion, au passage dans cette ville du
respectable et philanthrope M. Blaise Duplomb[8], lequel fut rattrap
par des _querdins de zendarmes qui l'attacrent  la queue de leurs
cevaux et_... Mais vous savez le reste! Il est trop pnible de revenir
sur de si dplorables circonstances.

Enfin, mon estimable ami, la prsente est pour vous dire qu'aprs cinq
jours d'une traverse fatigante et dangereuse,  travers des dserts
brlants et des hordes d'anthropophages, aprs une navigation de cinq
minutes sur la Dordogne, pendant laquelle nous avons couru plus de
prils et support plus de maux que la Prouse dans toute sa carrire,
nous sommes arrivs, frais et dispos, en la ville de Bordeaux, presque
aussi belle qu'un des faubourgs de la Chtre, et o je me trouve fort
bien; regrettant nanmoins, vous d'abord, mon ami, puis votre
tabatire, puis les deux lilas blancs qui sont devant mes fentres, et
pour lesquels je donnerais tous les difices que l'on btit ici.

... Adieu, mon honorable camarade, soutenons toujours de nos lumires,
et de cette immense supriorit que le ciel nous a donne en partage
( vous et  moi), la cause du bon sens, de la nature, de la justice,
sans oublier la morale, la culture libre du tabac et le rgime de
l'galit.

Rappellez-moi au souvenir d'Agasta[9]. Quant  vous, frre, je vous
donne l'accolade de l'amiti et vous prie de vous souvenir un peu de
moi.

Hlas! loin de la patrie, le ciel est d'airain, les pommes de terre
sont mal cuites, le caf est trop brl.

Les rues, c'est de la sparation de pierres; cette rivire, c'est de
la sparation d'eau; ces hommes, de la sparation en chair et en os!
Voyez Victor Hugo.

AURORE

  [1] Alexis Pouradier-Duteil, avocat  la Chtre, puis prsident  la
    Cour d'appel de Bourges, aprs avoir occup les fonctions de
    procureur gnral auprs de cette mme cour.
  [2] Pierre Moreau, jardinier.
  [3] Thomas Aucante, vacher.
  [4] Jument de George Sand.
  [5] Chien de garde.
  [6] Cuisinire.
  [7] Chien des Pyrnes.
  [8] Propritaire  la Chtre.
  [9] Madame Duteil.




XXVII

A M. CARON, A PARIS

                                Bordeaux, 4 juin 1829.

Aimable, estimable, respectable et vnrable octognaire; c'est pour
avoir l'_avantage_ de savoir des nouvelles de votre chancelante et
prcieuse sant que la prsente vous est adresse par votre fille
soumise et subordonne. Comment traitez-vous ou plutt comment vous
traite la goutte, le catharre, la crachomanie, la prisomanie, la
mouchomanie, en un mot le cortge innombrable des maux qui vous
assigent depuis tantt quarante-cinq ans que j'ai le bonheur de vous
connatre? Fasse le ciel,  digne vieillard, que vous conserviez le
peu de cheveux et les deux ou trois dents qui vous restent, comme vous
conserverez, jusqu' la mort, le sentiment, et le dvouement de tous
ceux qui vous entourent!

C'est aussi pour vous dire que nous sommes pour le moment dans la
ville de Bordeaux, qui est grande et bien faite, regrettant amrement
que vous n'ayez pu mettre  excution le projet que vous aviez form
de venir vous y divertir avec nous. Ah! bon pre! de combien de soins,
de combien de tendresses, de combien de bouteilles de vin de Bordeaux,
n'eussions-nous pas entour votre vieillesse! Certes notre affection
et la bonne chre vous eussent rendu cette verdeur de la jeunesse que
vous regrettez en vain maintenant. Nous vous eussions procur de
bienfaisantes transpirations en vous faisant manger des artichauts
crus; et un sommeil rparateur vous et doucement berc jusqu' une
heure de l'aprs-midi; mais, hlas! o tes-vous?

Vous imaginez bien, mon cher ami, que nous trottons ici comme des
livres, que nous flnons comme...? comme vous. Nous allons au
spectacle, au caf,  la campagne, sur la rivire; nous visitons les
collections, les glises, les caveaux, les morts, les vivants: c'est 
n'en pas finir. Nous allons voir la mer dans deux ou trois jours. Nous
confions nos augustes personnes et notre prcieuse existence aux flots
capricieux, aux vents imptueux et au savoir chanceux d'un pilote
expriment. Priez pour nous, saint homme, vieillard austre et
sraphique! Si nous prissons dans cette lutte, je vous promets
d'aller vous tirer par les pieds. Vous verrez mon ombre ple,
couronne d'algue verte et sentant la mare  plein nez, errer autour
de votre lit et chanter comme une mouette pendant votre sommeil.
Alors, pieux cnobite, dites le chapelet  mon intention et rpandez
de l'eau bnite autour de vous.

Si pourtant, comme je l'espre, une destine moins potique me ramne
saine et sauve  l'htel de _France_[1], je partirai peu de jours
aprs pour Guillery, o je vous prie de m'adresser votre rponse et
celle de ma petite Flicie,  qui je vous prie de remettre _en
particulier_ la lettre ci-incluse.

Nous avons ici M. Desgranges[2], que vous connaissez je crois. Plus,
l'avocat gnral[3], qui me charge de vous-dire mille choses
affectueuses et obligeantes.

Plus, une douzaine de parents ennuyeux; plus, deux ou trois autres
amis fort aimables qui ne nous quittent pas. Le temps vole trop vite
au milieu de ces distractions, qui me remontent un peu l'esprit.

Il faudra pourtant reprendre le cours tranquille des heures  Nohant.
Ce n'est pas que je m'en inquite beaucoup: j'ai, comme vous, bon
pre, un fonds de nonchalance et d'apathie qui me rattache sans effort
 la vie sdentaire, et, comme dit Stphane, animale.

Ah , que faites-vous? N'tes-vous pas un peu fatigu d'affaires et
n'aurez-vous pas quelques jours de libert? Vous savez que vous vous
tes formellement et solennement engag  venir vous reposer prs de
nous, ds que vous en trouveriez la possibilit. Je dsire vivement
que ce temps arrive, et, en attendant, j'ai l'honneur d'tre, 
vertueux pre de famille, votre fille et amie,

AURORE.

Casimir vous embrasse et vous prie de vous occuper de son affaire, je
ne sais laquelle.

  [1] A Bordeaux.
  [2] Armateur bordelais.
  [3] M. Aurlien de Sze.




XXVIII

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Bordeaux, 11 juin 1829

Dites-moi donc, ma chre petite mre, ce que c'est que cette histoire
de naufrage qui m'a frappe dans mon enfance et qui s'est passe,
autant qu'il m'en souvient, aux lieux o je suis? Je vous vois encore
tout effraye; je me rappelle mon pre se jetant  l'eau pour sauver
son sabre, aprs nous avoir mises en sret; puis les jurements des
matelots; puis l'eau qui entrait dans l'embarcation.

Veuillez me raconter tout cela, afin que je comprenne ce qui m'est
arriv et que je puisse me vanter d'avoir couru un _fameux_ danger. Ce
sera d'autant plus ncessaire  ma gloire, que, dans l'expdition que
je viens de faire, je n'ai pas eu la satisfaction de la plus petite
tempte.

Vous qui avez t partout, vous connaissez la tour de Cordouan, seule
sur un rocher au milieu de la mer, vis--vis des ctes de la Saintonge
et de la Gascogne. On prtend que c'est un voyage difficile et
dangereux; et voyez comme c'est vexant: pour une fois que nous y
allons, les vents sont favorables, les flots dociles et les pilotes
excellents! Enfin l'humiliation a t complte, aucun de nous n'a eu
le mal de mer, et nous sommes revenus aussi sains, aussi gais (je ne
dirai pas aussi frais, car nous tions noirs comme des Cafres et
rouges comme des Carabes), en un mot aussi dispos que si nous
eussions fait un tour sur le boulevard de Gand.

Un succs aussi facile me donne une fire envie de faire le tour du
monde sur un navire, et d'aller  la Chine comme qui prend une prise
de tabac. Ne vous effrayez pourtant pas trop de ce projet, et ne
croyez, pas qu'au premier jour vous allez recevoir une lettre de moi
date de Pkin. Pour le moment, je tcherai de me contenter des pkins
qui m'environnent, et, dans un mois au plus, je reverrai Nohant, qui a
bien aussi ses Chinois et ses magotes.

Hippolyte me mande que vous avez presque le projet de venir  Nohant
cet t. Dieu vous maintienne dans cette bonne ide!

Adieu, chre maman; je vous embrasse; mais non, je n'en suis pas
digne, je baise votre pantoufle.




XXIX

A LA MME

                                Nohant, 1er aot 1829.

Ma chre maman,

Je suis enfin de retour et Hippolyte est prs de moi avec sa famille.
Sa femme est bien fatigue; mais j'espre que quelques jours de repos
la remettront. J'ai pass chez ma belle-mre quinze jours fort
agrables, qui m'ont rtablie  peu prs. J'en avais grand besoin,
j'tais souffrante jusqu' perdre patience; malgr cela, je me
flicite de mon voyage, et, sauf le dernier mois que j'ai presque
entirement pass dans mon lit, mon sjour  Bordeaux m'a offert
beaucoup de plaisirs de mon got, c'est--dire point de monde et
beaucoup de courses.

Je n'en ai pas moins eu un plaisir infini  me retrouver chez moi avec
tous ceux que j'aime. Il ne nous manque que vous pour tre
parfaitement heureux.

Nous gotons dans tout son charme le calme de la vie paisible et
retire; nous n'avons pas d'importuns, pas de faux amis, du moins nous
le croyons ainsi. Nos jours s'coulent comme des heures, et sans que
rien pourtant en interrompe l'uniformit. Cette paix profonde est fort
du got de ma belle-soeur. Hippolyte s'en arrange aussi, parce qu'elle
lui donne une libert parfaite, qui est son essence. Il monte beaucoup
 cheval. Nous voyons toujours nos anciens amis; mais j'ai retranch
tout doucement beaucoup de mes relations. J'tais trs fatigue, je
pourrais mme dire ennuye, de voir autant de monde. Une socit
nombreuse et superficielle n'est pas ce qui me convient, et je crois
que vous tes tout  fait de mon avis, qu'il vaut mieux le coin du feu
qu'un panorama de figures toujours nouvelles qui passent sans qu'on
ait eu le temps d'apprcier leurs qualits et leurs dfauts. Je m'en
tiens donc  deux ou trois femmes sur l'amiti desquelles je puis me
reposer, ce qui est dj assez rare. Quant aux hommes, ils n'ont pas
des dehors fort brillants; mais ce sont les meilleures gens du monde;
vous en avez vu un chantillon: notre ami Duteil, qui n'est pas beau
ni lgant, j'en conviens, mais qui a de l'esprit, en revanche, et le
caractre le plus aimable et le plus gal.

Vous nous avez promis depuis bien longtemps, ma chre maman, de venir
refaire connaissance avec Nohant; vous ne pouvez choisir un meilleur
moment pour nous faire ce plaisir, puisque Hippolyte et sa femme y
sont dj et que je n'ai nulle affaire qui me force  le quitter d'ici
 plusieurs mois. Si vous vous sentez assez forte pour entreprendre la
route, vous nous trouverez toujours heureux de vous soigner et de vous
distraire autant qu'il dpendra de nos ressources  cet gard.

Mes enfants se portent bien. Maurice vous embrasse, et nous en faisons
tout autant, si vous le permettez. Moi, pour ma part, je rclame
pourtant un plus gros baiser que les autres.




XXX

A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS[1]

                                Nohant, 2 septembre 1829.

M. Duris-Dufresne [2] m'a fait passer, monsieur, votre rponse aux
propositions dont il a bien voulu se charger de ma part auprs de
vous. Nous sommes d'accord ds ce moment, et, si mon offre vous
convient toujours, je vous attendrai au commencement d'octobre. Le
bien que M. Duris-Dufresne nous a dit et de la mthode et du
professeur nous donne un vif dsir de connatre l'un et l'autre, et
nous nous efforcerons de vous rendre agrable le sjour que vous ferez
parmi nous.

Si, dans votre mthode, il est quelque prparation pralable qu'il
soit  ma porte de donner  mon fils, veuillez me l'indiquer, afin de
rendre votre travail plus facile; sinon, je le disposerai toujours 
vous montrer de la docilit et de la reconnaissance, et, ce dernier
sentiment, ses parents le partageront, n'en doutez pas.

Agrez, monsieur, l'assurance de la considration distingue avec
laquelle j'ai l'honneur de vous saluer.

AURORE DDEVANT.

  [1] Jules Boucoiran, prcepteur de Maurice, puis ami intime de la
    famille. Plus tard, rdacteur en chef du _Courrier du Gard_.
  [2] Duris-Dufresue, dput de l'Indre.




XXXI

A M. CARON, A PARIS

                                Nohant, 1er octobre 1829.

Mon cher Caron,

Je suis bien votre servante. Je vous salue et vous embrasse de tout
mon coeur. Maintenant, dites-moi ce que vous avez fait d'une certaine
lettre de Flicie que vous m'annoncez et que vous ne m'avez pas
envoye? Tte de linotte!  votre ge! fi! Cherchez sur votre bureau
et rparez votre oubli en me la renvoyant bientt et m'crivant aussi,
pour votre part, une longue lettre.

Permettez-moi de vous donner quelques commissions. Il y a longtemps
que je ne vous ai _embt_, comme dit Pauline; et ce serait dommage
d'en perdre l'habitude. Ayez la bont de m'acheter trois ou quatre
petites botes de poudre de corail pour les dents, comme celle que
vous m'avez donne une fois; plus une aune de levantine noire au grand
large: c'est pour faire un tablier _sans couture_. En expliquant
l'affaire, vous trouverez cela dans un bon magasin de soieries. Plus,
j'ai une guitare chez Puget que je dsirerais ravoir (la guitare,
s'entend). Veuillez la faire redemander par madame Saint-Agnan, et,
s'il n'y a pas de bote, veuillez la faire emballer et tenir ces
choses prtes chez vous, o M. de Sze les ira prendre pour me les
apporter. Cela lui procurera le plaisir de vous voir, dont il est fort
dsireux. Il nous a demand votre adresse.

Remettez-lui aussi le volume de Paul-Louis Courier, et recevez tous
mes remerciements.




XXXII

A M. JULES BOUGOIRAN, A NOHANT

                                Prigueux, 30 novembre 1829.

Mon cher Jules,

Comment vont mes enfants? et vous? et tous les miens? Je suis
impatiente d'avoir de vos nouvelles et des leurs. Je n'en ai pas
encore reu et je suis bien prs de m'en tourmenter.

Vous tiez de retour  Nohant vendredi soir, vous auriez d m'crire
le lendemain; peut-tre demain matin aurai-je une lettre de vous ou de
mon frre. J'en ai besoin pour tre tout  fait contente; car,  _tous
autres gards_ (vous prtendez que c'est mon mot), je suis bien de
corps et d'esprit.

Mon voyage a t sinon rapide, du moins heureux. Ma sant est fort
bonne et mon coeur assez content. Htez-vous donc de me dire que ma
famille va bien aussi; mon Maurice surtout, mon mchant drle, que
j'aime pourtant plus que tout au monde, et sans lequel je n'aurais pas
de bonheur. Dort-il? mange-t-il? est-il gai? est-il bien? Ne soyez pas
trop indulgent pour lui, et, pourtant, le plus que vous pourrez,
faites-lui aimer le travail. Je sais bien que ce n'est pas chose
aise. Quand je suis l pour scher ses pleurs et le voir ensuite
dormir dans son berceau, je ne m'en inquite gure; mais, de loin, ma
faiblesse de mre se rveille, et je ne sens plus que de la douleur,
en songeant qu'il est peut-tre  se lamenter devant son livre. Sotte
chose que l'enfance de l'homme, sotte chose que sa vie tout entire!

Enfin, mon cher enfant, faites pour lui ce que vous feriez, ce que
vous ferez un jour pour votre propre fils. Suivez son ducation; mais,
avant tout, surveillez sa sant. Ayez aussi l'oeil sur ma petite
pataude et l'oreille  ses cris. Je vous ai dj dit tout cela. Je
suis rabcheuse et ennuyeuse comme toutes les vieilles. Vous me le
pardonnerez; car vous avez une mre aussi, et, si vous tiez malade
chez moi, je vous soignerais comme elle-mme. Je vous ai confi mon
bien le plus prcieux, vous m'avez promis d'en tre responsable.

Rpondez bien  toutes mes questions, rptez dix fois la mme chose
sans vous, lasser, et ne laissez pas passer deux jours sans me tenir
au courant. Vous me prouverez ainsi que vous avez autant d'amiti pour
moi que j'en ai pour vous.

Je pense repartir vers le milieu de la semaine prochaine. crivez
jusqu' ce que je vous avertisse. Adieu.

Soignez aussi mon bengali, et dites-moi s'il n'tait pas mort de soif
quand vous tes arriv. Tenez un peu compagnie  ma pauvre Emilie [1],
qui s'ennuie souvent. Je sais que vous tes bon, attentif et
obligeant.

Je compte sur vous pour me remplacer en toute chose.

AURORE DUDEVANT.

  [1] Madame Hippolyte Chatiron, belle soeur de Georges Sand.




XXXIII

AU MME

                                Prigueux, 8 dcembre 1829.

Mon cher Jules,

J'ai reu trois lettres de vous. J'ai crit ce matin  mon frre pour
lui recommander de vous donner ma clef tant que vous voudriez. On n'a
pas compris que je le recommandais en partant, ou, dans l'agitation de
ce moment, je ne me suis peut-tre pas bien explique. C'tait
pourtant mon intention, recevez-en mes excuses. Du reste, vous avez
eu, j'espre,  votre disposition la clef de la grande bibliothque
vous avez pu lire  votre aise. Si l'on n'a pas fait de feu dans votre
chambre, c'est bien votre faute. Il tenait qu' vous d'en allumer, et
vous n'tes pas si niais, je pense, que d'y mettre de la discrtion.

Recommandez donc bien mon bengali et veillez  ce qu'il soit bien
tenu; car, si je le retrouve mal soign, je ferai un train du diable 
Andr [1]. Faites faire du feu tous les jours dans mon petit rduit,
afin qu'en y rentrant, ce qui aura lieu  la fin de la semaine, je ne
le trouve pas froid comme glace. Priez aussi mon frre de monter
souvent Liska [2].

J'ai commenc par o je voulais finir; mais j'ai bien fait, car les
petites choses qu'on remet, on les oublie, et les grandes ne sont pas
presses, vu qu'on ne les oubliera pas. Parlons donc de mes enfants.
Ma fille est enrhume, dites-vous? Si elle l'tait trop, faites-lui le
soir un lait d'amande, vous avez ce petit talent; mettez y quelques
gouttes d'eau de fleurs d'oranger, et une demi-once de sirop de gomme.
Maurice lit donc bien? Cela me fait plaisir, c'est pourquoi je lui
cris. Je ne peux vous en dire davantage, le temps me presse.

Ma sant se maintient bonne, et, d'ailleurs, je suis en humeur de
chanter le _Nunc dimittis_. Vous ne savez pas, hrtique, ce que cela
signifie? Je vous le dirai. Bonsoir. Merci de votre exactitude, merci
du fond du coeur. Rien ne m'est si doux que de recevoir des nouvelles
de ma chre famille. Soignez toujours mon Maurice.

Adieu; ne m'crivez plus, je pars incessamment.

AURORE DUDEVANT

  [1] Domestique de la maison.
  [2] Jument de selle de George Sand.




XXXIV

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 29 dcembre 1829

Ma chre petite maman,

Je viens vous souhaiter une bonne sant et tout ce qu'on peut
souhaiter de meilleur pour tout le courant de l'anne o nous entrons
et pour toutes celles de votre vie; faites qu'il venait beaucoup. Pour
cela, soignez-vous bien et menez joyeuse vie...

Que faites-vous de mon mari? vous mne-t-il au spectacle? est-il gai?
est-il bon enfant? Il nous a mand qu'il serait de retour cette
semaine; mais je doute que ses affaires lui permettent de tenir cet
engagement. Profitez de son bras, pendant que vous l'avez, faites-le
rire; car il est toujours triste comme un bonnet de nuit quand il est
 Paris. Faites-vous promener, si le temps le permet toutefois. Ici,
nous sommes sous la neige comme des marmottes. Nous passons notre vie
 nous chauffer et  dire des folies. Nous ne faisons rien, et
pourtant les journes sont encore trop courtes. Hippolyte est d'une
gaiet intarissable; sa femme se porte assez bien ici, et nos enfants
nous occupent beaucoup. Ils lisent parfaitement. Hippolyte est matre
d'criture; moi, je suis matresse de musique.

Ma fille n'est pas tout  fait aussi avance; mais elle commence 
parler anglais et  marcher. Elle a une bonne qui lui parle espagnol
et anglais. Si cela pouvait continuer, elle apprendrait plusieurs
langues sans s'en apercevoir. Mais je ne suis pas trs contente de
mademoiselle _Ppita_ (c'est ainsi que se nomme l'hrone), et je ne
sais si je la garderai longtemps. Elle est sale et paresseuse comme
une vritable Castillane. Ma petite Solange est pourtant bien frache
et bien portante. Elle sera, je crois, trs jolie; elle ressemble,
dit-on,  Maurice; elle a de plus que lui une peau blanche comme la
neige. On ne peut pas trouver, par le temps qui court, une comparaison
plus palpable.

Adieu, chre petite maman; j'ai les doigts tout gels. Je vous
embrasse tendrement et laisse la place  Hippolyte.




XXXV

A LA MME

                                1er fvrier 1830

Ma chre maman,

Si je n'avais reu de vos nouvelles par mon mar et par mon frre, qui
vient d'arriver, je serais inquite de votre sant; car il y a bien
longtemps que vous ne m'avez crit. Depuis plusieurs jours, je me
disposais  vous en gronder. J'en ai t empche par de vives alarmes
sur la sant de Maurice.

J'ai t bien malheureuse pendant quelques jours. Heureusement les
soins assidus, les sangsues, les cataplasmes out adouci cette crise.
Il a mme t plus promptement rtabli que je n'osais l'esprer. Il va
bien maintenant et reprend ses leons, qui sont pour moi une grande
occupation. Il me reste  peine quelques heures par jour pour faire un
peu d'exercice et jouer avec ma petite Solange, qui est belle comme un
ange, blanche comme un cygne et douce comme un agneau. Elle avait une
bonne trangre qui lui et t fort utile pour apprendre les langues,
mais qui tait un si pitoyable sujet sous tous les rapports, que,
aprs bien des indulgences mal places, j'ai fini par la mettre  la
porte, ce matin, pour avoir men Maurice ( peine sorti de son lit 
la suite de cette affreuse indigestion) dans le village, se bourrer de
pain chaud et de vin du cru.

J'ai confi Solange aux soins de la femme d'Andr, que j'ai depuis
deux ans. Je vous envoie le portrait de Maurice, que j'ai essay le
soir mme o il est tomb malade. Je n'ose pas vous dire qu'il
ressemble beaucoup; j'ai eu peu de temps pour le regarder, parce qu'il
s'endormait sur sa chaise. Je croyais seulement au besoin de sommeil
aprs avoir jou, tandis que c'tait le mal de tte et la fivre qui
s'emparaient de lui. Depuis, je n'ai pas os le _faire poser,_ dans la
crainte de le fatiguer.

J'ai cherch autant que possible, en retouchant mon bauche, de me
pntrer de sa physionomie espigle et dcide. Je crois que
l'expression y est bien; seulement le portrait le peint plus g d'un
an ou deux. La distance des narines  l'oeil est un peu exagre, et
la bouche n'est pas assez fronce dans le genre de la mienne. En vous
reprsentant les traits de cette figure un peu plus rapprochs, de
trs longs cils que le dessin ne peut pas bien rendre et qui donnent
au regard beaucoup d'agrment, de trs vives couleurs ross avec un
teint demi-brun, demi-clair, les prunelles d'un noir orang,
c'est--dire d'un moins beau noir que les vtres, mais presque aussi
grandes; enfin, en faisant un effort d'imagination, vous pourrez
prendre une ide de sa petite mine, qui sera, je crois, par la suite,
plutt belle que jolie.

La taille est sans dfauts: svelte, droite comme un palmier, souple et
gracieuse; les pieds et les mains sont trs petits; le caractre est
un peu emport, un peu volontaire, un peu ttu. Cependant le coeur est
excellent, et l'intelligence trs susceptible de dveloppement. Il lit
trs bien et commence  crire; il commence aussi la musique,
l'orthographe et la gographie; cette dernire, tude est pour lui un
plaisir.

Voil bien des bavardages de mre; mais vous ne m'en ferez pas de
reproches, vous savez ce que c'est. Pour moi, je n'ai pas autre chose
dans l'esprit que mes leons, et j'y sacrifie mes anciens plaisirs.
Voici le moment o tous mes soins deviennent ncessaires. L'ducation
d'un garon n'est pas une chose  ngliger. Je m'applaudis plus que
jamais d'tre force de vivre  la campagne, o je puis me livrer
entirement  l'instruction.

Je n'ai aucun regret aux plaisirs de Paris; j'aime bien le spectacle
et les courss quand j'y suis; mais heureusement je sais aussi n'y pas
penser quand je n'y suis pas et quand je ne peux pas y aller. Il y a
une chose sur laquelle je ne prends pas aussi facilement mon parti:
c'est d'tre loigne de vous,  qui je serais si heureuse de
prsenter mes enfants, et que je voudrais pouvoir entourer de soins et
de bonheur. Vous m'affligez vivement en me refusant sans cesse le
moyen de m'acquitter d'un devoir qui me serait si doux  remplir.
Moi-mme, j'ose  peine vous presser, dans la crainte de ne pouvoir
vous offrir ici les plaisirs que vous trouvez  Paris, et que la
campagne ne peut fournir. Je suis pourtant bien sre intrieurement
que, si la tendresse et les attentions suffisaient pour vous rendre la
vie agrable, vous goteriez celle que je voudrais vous crer ici.

Adieu, ma chre maman; nous vous embrassons tous, les grands comme les
petits. crivez-moi donc! ce n'est pas assez pour moi d'apprendre que
vous vous portez bien, je veux encore que vous me le disiez et que
vous me donniez une bndiction.




XXXVI

A LA MME

                                Nohant, fvrier 1830.

Ma chre petite maman,

J'ai reu votre lettre depuis quelques jours, et j'y aurais rpondu
tout de suite, sans un nouveau drangement de sant qui m'a mis assez
bas. Il faudra que je songe srieusement  me mettre en tat de grce;
chose qu'on fait toujours le plus tard qu'on peut, et si tard, que
j'ai de la peine  croire que cela serve  quelque chose.

Voil, direz-vous, de beaux sentiments! Vous savez que je plaisante,
et qu'en tat de sant ou de maladie, je suis toujours la mme, quant
au moral; ma gaiet n'en est mme pas altre. Je prends le temps
comme il vient, comptant sur l'avenir, sur mes forces physiques, sur
la bonne envie que j'ai de vivre longtemps pour vous aimer et vous
soigner.

Heureusement vous tes toujours jeune et vous pouvez encore mener
longtemps la vie de garon; mais un jour viendra, madame ma chre
mre, o vous n'aurez plus de si beaux yeux, ni de si bonnes dents; il
faudra bien alors que vous reveniez  nous. C'est l que je vous
attends, au coin du feu de Nohant, enveloppe de bonnes couvertures et
enseignant  lire aux enfants de Maurice et  ceux de Solange;
moi-mme, je ne serai plus alors trs allante, et, si ma pauvre sant
dtraque me mne jusque-l, je ne serai pas fche d'accaparer
l'autre chenet; c'est alors que nous raconterons de belles histoires
qui n'en finiront pas et nous endormiront alternativement. Je serai,
moi, beaucoup plus vieille que mon ge; car dj, avec une dose de
sciatique et de douleurs comme celles qui me psent sur les paules,
je gagerais que vous tes plus jeune que moi.

Ainsi donc, chre mre, comptez que nous vieillirons ensemble et que
nous serons juste au mme point. Puissions-nous finir de mme et nous
en aller de compagnie l-bas, le mme jour!

Adieu, chre maman; je laisse la plume  Hippolyte; je ne puis pas
crire sans me fatiguer beaucoup. Mon tourdi se charge de vous
raconter nos amusements.




XXXVII

A M. JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX

                                Nohant, 1er mars 1830.

Mon cher enfant,

Il me semblait que vous nous aviez oublis. Je suis bien aise de
m'tre trompe. Vous seriez fort ingrat, si vous ne rpondiez pas 
l'amiti sincre que je vous ai tmoigne et que vous m'avez paru
mriter. Je crois que vous y rpondez en effet, puisque vous me le
dites, et je suis sensible  la manire simple et affectueuse dont
vous exprimez votre affection.

Vous vous applaudissez d'avoir trouv une amie en moi. C'est bon et
rare, les amis! Si vous ne changez point, si vous restez toujours ce
que je vous ai vu ici, c'est--dire honnte, doux, sincre, aimant
votre excellente mre, respectant la vieillesse et ne vous faisant pas
un amusement de la railler, comme il est aujourd'hui de mode de le
faire; si vous demeurez, enfin, toujours tranger aux erreurs que vous
m'avez vue dtester et combattre chez mes plus proches amis, vous
pouvez compter sur cette amiti toute maternelle que je vous ai
promise.

Mais je vous avertis que j'exigerai plus de vous que des autres. Il en
est beaucoup dont la mauvaise ducation, l'abandon dans la vie ou le
caractre ardent sont l'excuse. Avec de bons principes, un naturel
paisible, une bonne mre, si l'on se laisse corrompre, on ne mrite
aucune indulgence. Je connais vos qualits et vos dfauts mieux que
vous ne les connaissez. A votre ge, on ne se connat pas. On n'a pas
assez d'annes derrire soi pour savoir ce que c'est que le pass et
pour juger une partie de la vie. On ne pense qu' l'autre qu'on a
devant soi, et on la voit bien diffrente de ce quelle sera!

Je vais vous dire ce que vous tes. D'abord l'apathie domine chez
vous. Vous tes d'une constitution nonchalante. Vous avez des moyens,
vos tudes ont t bonnes. Je crois que vous auriez un jour une tte
carre, comme disait Napolon, un esprit positif et une instruction
solide, si vous n'tiez pas paresseux. Mais vous l'tes. En second
lieu, vous n'avez pas le caractre assez bienveillant en gnral, et
vous l'avez trop quelquefois. Vous tes taciturne  l'excs, ou
confiant avec tourderie. Il faudrait chercher un milieu.

Remarquez que ces reproches ne s'adressent point  mon fils,  celui
que je faisais lire et causer dans mon cabinet, et qui, avec moi,
tait toujours raisonnable et excellent. Je parle de Jules Boucoiran,
que les autres jugent, dont ils peuvent avoir  se louer ou  se
plaindre. Dsirant que tous ceux que vous rencontrerez se fassent une
ide juste de vous, et voulant vous apprendre  vivre bien avec tous,
je dois vous montrer les inconvnients de cet abandon avec lequel vous
vous livrez  la sensation du moment: tantt l'ennui, tantt
l'panchement.

Vous n'aimez point la solitude. Pour chapper  une socit qui vous
dplat, vous en prenez une pire. J'ai su que, pendant mon absence,
vous passiez toutes vos soires  la cuisine, et je vous dsapprouve
beaucoup.

Vous savez si je suis orgueilleuse et si je traite mes gens d'une
faon hautaine. leve avec eux, habitue pendant quinze ans  les
regarder comme des camarades,  les tutoyer,  jouer avec eux comme
fait aujourd'hui Maurice avec Thomas[1], je me laisse encore souvent
gronder et gouverner par eux. Je ne les traite pas comme des
domestiques. Un de mes amis remarquait avec raison que ce n'taient
pas des valets, mais bien une classe de gens  part qui s'taient
engags par got  faire aller ma maison, en vivant aussi libres,
aussi _chez eux_ que moi-mme.

Vous savez encore que je m'assieds quelquefois au fond de ma cuisine,
en regardant rtir le poulet du dner et en donnant audience  mes
coquins et  mes mendiants. Mais je ne demeurerais point un quart
d'heure avec eux lorsqu'ils sont rassembls, pour y passer le temps 
couter leur conversation. Elle m'ennuierait et me dgoterait; parce
que leur ducation est diffrente de la mienne; je les gnerais en
mme temps que je me trouverais dplace. Or vous tes lev comme moi
et non comme eux. Vous ne devez donc pas tre avec eux comme un gal.
J'insiste sur ce reproche, auquel je n'aurais pas pens, s'il ne
m'tait revenu quelque chose de semblable d'une manire indirecte, par
l'effet du hasard.

Hippolyte se trouvant en patache avec un homme employ chez le gnral
Bertrand, je ne sais plus si c'est comme ouvrier, comme domestique ou
comme fermier, celui-ci bavarda beaucoup, parla de la famille
Bertrand, de monsieur, de madame, des enfants, etc, etc., et enfin de
M. Jules. C'est un bon, enfant, dit-il, et bien savant; mais c'est
jeune, a ne sait pas tenir son rang. a joue aux cartes ou aux dames
avec le chasseur du gnral. Nous autres gens du commun, nous n'aimons
pas a; si nous tions levs en messieurs, nous nous conduirions en
messieurs.

Hippolyte me raconta cette conversation, qu'il regardait comme un
propos sans fondement; mais je me rappelai diverses circonstances qui
me le firent trouver vraisemblable; entre autres, votre brouillerie
avec la famille du portier, brouillerie qui n'aurait jamais d avoir
lieu, parce que vous n'auriez jamais d faire votre socit de gens
sans ducation.

Je le rpte, l'ducation tablit entre les hommes la seule vritable
distinction. Je n'en comprends pas d'autre; celle-l me semble
irrcusable. Celle que vous avez reue vous impose l'obligation de
vivre avec les personnes qui sont dans la mme position, et de n'avoir
pour les autres que de la douceur, de la bienveillance, de
l'obligeance. De l'intimit et de la confiance, jamais;  moins de
circonstances particulires qui n'existent point par rapport  vous
avec mes gens, ou avec ceux du gnral Bertrand. Voil encore ce qui
me fait dire que vous tes paresseux.

Quand vos lves sont couchs, au lieu d'aller niaiser avec des gens
qui ne parlent pas le mme franais que vous, il faudrait prendre un
livre, orner votre esprit des connaissances qui lui manquent encore.
Si votre cerveau est fatigu des impatiences et des fadeurs de la
leon (je conviens que rien n'est plus ennuyeux), prenez un ouvrage de
littrature. Il y en a tant que vous ne connaissez pas, ou que vous
connaissez mal! J'aimerais encore mieux que vous fissiez seul de
mchants vers que d'aller entendre de la prose d'antichambre.

Vous voyez que j'use fort de la libert que vous m'avez donne de vous
gronder. Au fait, si vous le preniez mal, vous seriez un sot; car je
ne fais que remplir mon devoir de mre; il faut vous aimer et vous
estimer beaucoup pour se charger de vous faire la morale si rudement.


                                Le 13 mars.

Il y a tantt quinze jours que je vous crivis le barbouillage
prcdent. Depuis, il ne m'a pas t possible de le reprendre; c'est 
grand'peine que je m'y remets aujourd'hui. J'ai attrap une sorte de
refroidissement qui m'a fort maltrait les yeux. Je serai fort 
plaindre si j'en suis rduite  me chauffer les pieds sans m'occuper;
c'est triste de n'y pas voir, de ne pouvoir regarder la couleur du
ciel et le visage de ses enfants. Priez pour que cela ne m'arrive.

En attendant, je souffre beaucoup et ne puis vous dire qu'un mot:
c'est que vous ne vous fcherez pas j'espre, de tout ce qui prcde,
un peu svrement dit. N'y cherchez qu'une nouvelle preuve de mon
amiti pour vous.

Vous viendrez nous voir quand vous aurez fini avec la maison Bertrand.
Vous trouverez Maurice et Lontine lisant trs bien, crivant trs
mal, faisant du reste assez de progrs pour les petites choses que je
leur enseigne peu  peu. Soulat[2] lit mal et crit bien. Il oublie
les principes que vous lui avez donns, quoique nous le fassions lire
tous les jours.

Vous m'aviez propos de me laisser des tableaux pour les leur remettre
sous les yeux, ce qui souvent est ncessaire. Vous l'avez ensuite
oubli. Je me rappelle assez bien l'arrangement des principales
rgles. Mais j'ai les yeux et la tte si malades, que vous me rendrez
service en me les faisant passer.

Adieu, mon cher Jules; donnez-moi toujours de vos nouvelles. Tout le
monde ici vous fait amiti.

Maurice vous embrasse.

  [1] Thomas Aucante, vacher de la ferme de Nohant.
  [2] Jacques Soulat, ancien grenadier de la garde impriale, paysan
    dans le village de Nohant.




XXXVIII

AU MME

                                Nohant, 22 mars 1830.

Je suis fort contente de votre lettre, mon cher enfant. Avant tout, je
veux vous dire de venir me voir avant de retourner  Paris. Il faut
mme vous arranger de manire  passer quelque temps chez nous. Les
enfants crivent assez bien pour que vous leur appliquiez la mthode
d'orthographe dont vous m'avez parl. Ne le voulez-vous pas? Vous
savez le plaisir que vous me ferez en acceptant ma proposition.

Vous convenez de trop bonne grce de tous _vos torts_, je ne puis vous
gronder bien haut. Mais un dfaut qu'on avoue n'est qu' moiti
corrig. Il faut mettre la main  l'oeuvre et s'en dbarrasser au plus
tt. Dans votre autre lettre, vous doutiez de ma patience.

Vous ne vous trompez gure. J'en ai une inpuisable pour certaines
contrarits et pour les douleurs physiques; mais, en ce qui concerne
Maurice, je n'en ai pas du tout. Ce serait pourtant bien le cas ou
jamais d'en avoir. Je prends tellement  coeur ses progrs, que je me
dsespre promptement, et j'ai bien tort. Je disais aussi, comme vous,
que cela tient  ma constitution, au climat,  la digestion, etc.
Pourtant, ce serait une pauvre dfaite, puisqu'il est beaucoup
d'occasions o je russis  dompter l'emportement de mon caractre. Ce
qu'on a pu une fois, on le peut plus d'une fois, et l'habitude le fait
pouvoir presque toujours. J'espre en venir l pour mes impatiences,
de mme que vous avec votre apathie. La douceur m'est ncessaire pour
faire quelque chose de mon fils; un stimulant vous l'est aussi pour
faire quelque chose de vous-mme. L'ducation de Maurice commence, la
vtre n'est pas finie. Si vous y consentez, je vous donnerai votre
tche quand vous serez ici, et je vous autorise  vous moquer de moi
quand vous me verrez en colre. Mais dj je me suis beaucoup amende.

Le second paragraphe de votre rponse n'est pas clair. Vous me
promettez de me l'expliquer dans un an;  la bonne heure!

Le troisime est un raisonnement si l'on veut. Il vous suffira de le
relire pour voir comme il est solide. Vous dites: Je suis franc,
parce que je laisse voir aux gens qu'ils me dplaisent. J'abhorre la
dissimulation, et je serais hypocrite, si j'agissais autrement. Voil
qui est bien d'une tte de vingt ans! croyez-vous, mon enfant, que je
sois perfide et menteuse? croyez-vous que je n'aie pas bien des fois
en ma vie ressenti des mouvements d'loignement et d'indignation
envers certaines gens? Sans doute cela m'est arriv; mais, avant de le
leur tmoigner, j'ai rflchi.

Je me suis demand sur quoi taient fondes mes aversions, et j'ai
presque toujours reconnu que l'amour-propre m'exagrait la diffrence
entre moi et ces gens-l, la supriorit usurpe sur eux. Je ne parle
pas des assassins et des voleurs que j'ai eu l'honneur de
_frquenter_. Je les mets  part. Ils ont bien des motifs d'excuse et
de compassion inutiles  dire ici. Je vous permets bien, du reste, de
les considrer avec horreur, pourvu que cette indignation ne vous
rende pas inflexible et inhumain envers ces hommes dgrads, qu'on
doit encore secourir, pour les empcher de se dgrader de plus en
plus. Il n'est question ici que de ces travers, de ces vices mme
qu'on rencontre dans la socit, dans toutes les socits, avec cette
seule diffrence qu'ils sont plus ou moins voils.

Eh bien, si vous tiez un peu moins jeune, si vous aviez plus
d'habitude de rencontrer de ces gens  chaque pas (c'est l en quoi
consiste ce qu'on appelle _exprience_), si vous aviez examin _tout_
en les jugeant, vous seriez beaucoup moins svre pour eux, sans
cesser d'tre rigidement vertueux pour vous-mme.

Considrez que vous avez vingt ans, que la plupart des gens dont les
travers vous choquent ont vcu trois ou quatre fois votre ge, ont
pass par mille preuves dont vous ne savez pas encore comment vous
sortiriez, ont manqu peut-tre de tous les moyens de salut, de tous
les exemples, de tous les secours qui pouvaient les ramener ou les
prserver. Que savez-vous si vous n'eussiez pas fait pis  leur place,
et voyez ce qu'est l'homme livr  lui-mme?

Observez-vous avec svrit, avec attention, pendant une journe
seulement! Vous verrez combien de mouvements de vanit misrable,
d'orgueil rude et fou, d'injuste gosme, de lche envie, de stupide
prsomption, sont inhrents  notre abjecte nature! combien les bonnes
inspirations sont rares! comme les mauvaises sont rapides et
habituelles! C'est cette habitude qui nous empche de les apercevoir,
et, pour ne pas nous y tre livrs, nous croyons ne les avoir pas
ressentis. Demandez-vous ensuite d'o vous vient le pouvoir de les
rprimer; pouvoir qui vous est devenu une habitude et dont le combat
n'est plus sensible que dans les grandes occasions. C'est ma
conscience, direz-vous. Ce sont mes principes.

Croyez-vous que ces principes vous fussent venus d'eux-mmes sans les
soins que votre mre et tous ceux qui ont travaill  votre ducation
ont pris  vous les inculquer? Et maintenant vous oubliez que ce sont
eux qu'il faut bnir et glorifier, et non pas vous, qui tes un
ouvrage sorti de leurs mains! Ayez donc plutt compassion de ceux 
qui le secours a t refus et qui, livrs  leur propre impulsion, se
sont fourvoys sans savoir o ils allaient. Ne les recherchez pas; car
leur socit est toujours dplaisante et peut-tre dangereuse  votre
ge; mais ne les hassez pas. Vous verrez, en y rflchissant, que la
bienveillance, qu'on appelle communment _amabilit_, consiste non pas
 tromper les hommes, mais  leur pardonner.

Je ne vous dirai rien sur le reste de votre lettre. Je vous ai dit
tout ce que j'en pensais la premire foi. Vous convenez que vous avez
tort et vous me promettez de changer cette bienveillance outre en une
douceur plus noble, dont on sentira le prix davantage. Je vois des
lments trs bons en vous; mais le raisonnement est souvent faux.
C'est un grand mal de s'encourager soi-mme  se tromper.

Adieu, mon cher enfant. Je vous attends, venez le plus tt que vous
pourrez. Mes yeux vont mieux. Les enfants et moi vous embrassons
affectueusement. Comptez toujours sur votre vieille amie.




XXXIX

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 19 avril 1830.

Ma chre maman,

J'ai t empche de vous crire par une ophthalmie qui m'a fait
beaucoup souffrir pendant plus d'un mois et dont je ne suis pas tout 
fait dbarrasse, j'ai encore les yeux malades et fatigus le soir.
Nanmoins, je suis assez bien pour mettre  excution un projet dont
je n'ai pas voulu vous faire part avant qu'il ft tout  fait arrt.
Je vais aller passer quelques jours auprs de vous, et, de plus, je
vous mne Maurice, afin que vous fassiez connaissance avec lui. Il en
meurt d'envie et me fait mille questions sur votre compte.

Je profite d'une occasion agrable et commode pour le voyage: le
sous-prfet et sa femme[1] vont aussi prendre l'air de Paris et
m'offrent place dans leur calche. Une fois prs de vous, j'espre
bien vous dcider  revenir avec moi; vous n'aurez plus de dfaites 
me donner; nous ferons le voyage aussi long que vous voudrez. Nous
nous arrterons pour vous laisser reposer o il vous plaira; enfin, je
vous soignerai si bien en route, que vous ne vous apercevrez pas de la
fatigue. Mais c'est de quoi nous aurons le loisir de parler ensemble
la semaine prochaine, c'est--dire le 30 de ce mois ou le 1'er mai.

Dites  l'ami Pierret de s'apprter  gter Maurice, comme il m'a
gte jadis; ce qui ne nous rajeunit ni les uns ni les autres. Si
j'avais t seule, je vous aurais prie de me donner un lit de sangle
au pied du vtre; mais Maurice est un camarade de lit assez
dsagrable; d'ailleurs, Hippolyte dsire que je donne un coup d'oeil
 sa maison[2]. J'occuperai donc son appartement; ce qui ne
m'empchera pas de vous voir tous les jours et de vous mener promener.

J'espre bien vous redonner des jambes. Je me rappelle qu' mon
dernier voyage, je vous ai t enlever, un jour que vous tiez malade,
et que j'ai russi  vous gayer et  vous gurir. Je compte encore
livrer l'assaut  votre paresse et vous rendre plus jeune que moi. Ce
ne sera pas beaucoup dire quant au physique; car je suis un peu dans
les pommes cuites, comme vous verrez; mais le moral ne vieillit pas
autant et je suis encore assez folle quand je me mle de l'tre.

Adieu, ma chre maman; bientt je vous dirai bonjour. Je suis heureuse
d'avance. Faites que je vous trouve bien portante; car, malgr mon
empressement  vous soigner, j'aime mieux que vous n'en ayez pas
besoin. Je vous embrasse mille fois.

milie, Casimir, Hippolyte et nous tous vous embrassons tendrement.

  [1] M. et madame de Prigny
  [2] Rue de Seine, 31.




XL

A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS

                                Nohant, 20 juillet 1830.

Mon cher enfant,

O tes-vous? Je vous cris  tout hasard  Paris. Vous m'aviez promis
de venir me voir aussitt votre retour dans le pays, et je ne vous
vois point arriver. Dernirement madame Saint-Agnan me mandait qu'elle
vous voyait souvent. Pourquoi ne m'crivez-vous pas? Je sais que vous
vous portez bien, que vous avez conserv l'habitude de cette gaiet
bruyante que je vous connais. Mais ce n'est pas assez; je veux que
vous bavardiez un peu avec moi et me racontiez ce que vous faites et
ne faites pas.

Moi, je ne vous dirai rien de curieux. Vous savez comment on vit 
Nohant; le mardi ressemble au mercredi, le mercredi au jeudi, ainsi de
suite. L'hiver et l't apportent seuls quelque diversion  cet tat
de stagnation permanente. Nous avons le sentiment ou, si vous aimez
mieux, la sensation du froid et du chaud pour nous avertir que le
temps marche et que la vie coule comme l'eau. C'est un cours
tranquille, celui qui me mne et je ne demande pas  rouler plus vite.
Mais vous, dans ce grand et fatigant Paris, comment prenez-vous le
_fardeau de l'existence_? Ah! il est lourd  porter par un temps
chaud, avec de longues courses  faire. Je m'y suis _amus_ ou
_amuse_ (comme votre sublime exactitude grammaticale l'entendra).
Mais je suis bien aise d'tre de retour. Arrangez cela comme vous
voudrez.

J'en conclus que je me trouve bien partout, grce  ma haute
philosophie, ou  ma profonde nullit. Vous aimiez assez notre vie
paisible, vous tes n pour cela, et vous avez une tournure faite
exprs pour le grand canap somnifre de mon silencieux salon. Ne
viendrez-vous pas bientt y lire les journaux ou vous y enfoncer dans
une lthargie demi-mditative, demi-ronflante?

Il me tarde de vous embrasser, mon cher enfant, de vous morigner
par-ci par-l, avec toute l'autorit que mon ge vnrable et mon
caractre grave me donnent sur votre foltre jeunesse. En attendant,
crivez-moi, ou nous nous fcherons.

Bonsoir, mon cher fils; je suis toujours  moiti aveugle: c'est pour
qu'il ne me manque aucune des infirmits dont l'imbcillit se
compose.

Cela ne m'empche pas de vous aimer tendrement. Quand vous viendrez,
demandez, je vous prie,  madame Saint-Agnan si elle n'a rien 
m'envoyer de chez Gondel[1]. Achetez-moi aussi quelques cahiers de
papier pareil  celui de cette lettre. Quand je dis _quelques_,
c'est--dire une vingtaine. Je vous dois beaucoup de choses. Il me
tarde de m'acquitter envers vous. Mais ce que je ne vous rembourserai
qu'en amiti, c'est l'infatigable obligeance que vous avez eue pour
moi  Paris et  laquelle je sais tre sensible, quoique bourrue.

Maurice vous embrasse; il lit bien, mais n'crit pas assez couramment
pour commencer l'orthographe; d'ailleurs, je n'ai encore examin
qu'imparfaitement votre mthode. Je veux m'en pntrer un peu plus,
avant de la mettre en pratique, et votre secours ne me sera pas
inutile.

  [1] Gondel, marchand.




XLI

AU MME

                    La Chtre, 31 juillet 1830, onze heures du soir.

Oui, oui, mon enfant, crivez-moi. Je vous remercie d'avoir pens 
moi au milieu de ces horreurs. O mon Dieu, que de sang! que de larmes!

Votre lettre du 28 ne m'est arrive qu'aujourd'hui 31. Nous attendions
des nouvelles avec une anxit! Cependant, nous savions  peu prs
tout ce qu'elle contient par mille voies diverses, et les versions
diffrent peu les unes des autres. Mais rien d'officiel! Nous esprons
que ce sera demain; car nous avons besoin de cela pour cooprer aussi
de tous nos faibles moyens au grand oeuvre de la rnovation. Ah Dieu!
l'emporterons nous? Le sang de toutes ces victimes profitera-t-il 
leurs femmes et  leurs enfants!

Votre lettre a t lue par toute la ville; car on est avide de dtails
et chacun fournit son contigent; crivez donc, songez qu'on
s'arrachera les nouvelles et ne me parlez que des affaires publiques.
Mon pauvre enfant, en dpit de la fusillade et des barricades, vous
avez russi  m'informer de ce qui se passait. Croyez-le bien, parmi
tous ceux pour qui je frmis, vous n'tes pas un de ceux qui
m'intressent le moins. Ne vous exposez pas,  moins que ce ne soit
pour sauver un ami; alors je vous dirais ce que je dirais  mon propre
fils: Faites-vous tuer plutt que de l'abandonner. Au nom du ciel,
si vous pouvez circuler sans danger, informez-vous du sort de ceux qui
me sont chers.

Les Saint-Agnan n'ont-ils pas souffert? Le pre tait de la garde
nationale. On en est  se dire: Un tel est-il mort? Il y a trois
jours, la mort d'un ami nous et glacs; aujourd'hui, nous en
apprendrons vingt dans un seul jour peut-tre, et nous ne pourrons les
pleurer. Dans de tels moments, la fivre est dans le sang, et le coeur
est trop oppress pour se livrer  la sensibilit.

Je me sens une nergie que je ne croyais pas avoir. L'me se dveloppe
avec les vnements. On me prdirait que j'aurai demain la tte
casse, je dormirais quand mme cette nuit; mais on saigne pour les
autres. Ah! que j'envie votre sort! Vous n'avez pas d'enfant! Vous
tes seul; moi, je veille comme une louve veille sur ses petits. S'ils
taient menacs, je me ferais mettre en pices.

Mais que voulais-je vous dire? Mes penses se ressentent du dsordre
gnral. Courez  l'htel d'_Elboeuf,_ place du Carrousel. Il est
pill, dvast sans doute. Sachez si ma tante, madame Marchal, et sa
famille out chapp aux dsastres de ces journes de meurtre. Mon
oncle tait inspecteur de la maison du roi. Je me flatte qu'il tait
absent. Mais sa femme et sa fille, seules au centre de la tempte! Son
gendre est brigadier aux gardes du corps; est-il mort? S'il ne l'est
pas, vivra-t-il demain? Je n'ai pas le courage de leur crire.
D'ailleurs, o sont-ils? Et puis peuvent-ils songer, s'ils out t
maltraits, comme je le crains,  donner de leurs nouvelles? Mais
vous, mon enfant, qui tes actif, bon et dvou  vos amis, vous
pouvez peut-tre me tirer de cette horrible inquitude. Faites-le si
le combat a cess, comme on le dit. Hlas! ne recommencera-t-il pas
bientt?

Que je vous dise ce qui se passe chez nous. Notre ville est la seule
qui se montre vraiment nergique. Qui l'aurait cru? elle seule marche.
Chteauroux est moins dtermine. Issoudun ne l'est pas du tout;
nanmoins, les gardes nationales s'organisent, et, si l'autorit
(l'autorit renverse) lutte encore, nous rsisterons bien. Dans ce
moment, la gendarmerie est la seule force qu'on ait  nous opposer;
c'est si peu de chose contre la masse, qu'elle se tient prudemment en
repos. Nous n'avons qu'un danger  courir, celui d'tre assaillis par
un rgiment dtach de Bourges pour nous soumettre. Alors on se
battra.

Les deux hommes d'ici sont des plus dcids. Casimir est nomm
lieutenant de la garde nationale, et cent vingt hommes sont dj
inscrits. Nous attendons avec impatience la direction que nous donnera
le gouvernement provisoire. J'ai peur, mais je n'en dis rien; car ce
n'est pas pour moi que j'ai peur. En attendant, on se runit, on
s'excite mutuellement.

Et vous, que ferez-vous? La famille Bertrand viendra-t-elle ici
bientt? L'accompagnez-vous toujours? Je dsire bien vous revoir.

Parlez-moi de notre dput; est-il arriv sans vnement? Nous l'avons
vu partir au plus rude moment et nous frmissions de ce qui pouvait
lui arriver. Nous esprons maintenant qu'il a pu entrer sans danger,
mais nous sommes impatients d'en avoir la certitude. Tchez de le
voir, et priez-le, s'il a un instant de loisir, de me donner de ses
nouvelles. Il est notre hros, et, comme notre attachement est son
unique salaire, il ne peut pas refuser celui-l.

Adieu, mon cher enfant. O sont nos paisibles lectures et nos jours de
repos? Quand reviendront-ils? La guerre n'est pas mon lment; mais,
pour vivre ici-bas, il faut-tre amphibie. S'il ne fallait que mon
sang et mon bien pour servir la libert! Je ne puis pas consentir 
voir verser celui des autres, et nous nageons dans celui des autres!
Vous tes heureux d'tre homme; chez vous, la colre fait diversion 
la douleur. Merci encore une fois de votre lettre.

Ne vous lassez pas de nous donner des dtails. Je ne crois pas qu'il
ait pu rien arriver  ma mre; mais la pauvre femme a d avoir bien
peur. Voyez-la, je vous en prie; elle demeure prs de vous, boulevard
Poissonnire, n^o 6. Ne vous tonnez pas si son accueil est singulier;
elle a l'trange manie de prendre tous les gens qu'elle ne connat pas
pour des voleurs. Criez-lui en entrant que vous venez de ma part
savoir de ses nouvelles, et, si elle vous reoit froidement, ne vous
en inquitez pas. Je vous saurai gr de ce nouveau service. Adieu.




XLII

A MADAME MAURICE DUPIN, A CHARLEVILLE

                                7 septembre 1830.

J'aurais rpondu plus tt  votre lettre, ma chre petite mre, si je
n'eusse t fort malade. On a craint pour moi une fivre crbrale,
et, pendant quarante-huit heures, j'ai t je ne sais o. Mon corps
tait bien au lit sous l'apparence du sommeil, mais mon me galopait
dans je ne sais quelle plante. Pour parler tout simplement, je n'y
tais plus et je ne me sentais plus.

Casimir est fort sensible  vos reproches; il assure qu'il ne les
mrite pas. On lui a dit chez ma tante que vous tiez partie. Il en
tait si convaincu, qu'il me l'a dit en arrivant ici. Il n'a point t
s'en assurer par lui-mme; il regardait cela comme une course inutile,
dans la certitude o il tait de ne point vous rencontrer. Il tait
tellement press, tellement occup d'affaires politiques et de
commissions dont la ville de la Chtre l'avait charg pour les
Chambres, qu'il regardait, avec raison, son temps comme fort prcieux.
Forc de revenir au bout de huit jours, ce n'est pas sans peine qu'il
a rempli si vite sa mission. Ce que je ne conois pas, c'est qu'on
l'ait induit en erreur, lorsque, d'aprs ce que vous me dites, on
savait que vous tiez encore  Paris. J'ai des lettres de lui dates
de cette poque dans lesquelles il me dit positivement: Ta mre est
partie pour Charleville, c'est pourquoi je n'ai pu la voir.

Casimir est incapable d'un mensonge et il ne peut avoir de raison pour
vous viter; ainsi, tout cela est le rsultat d'un malentendu. Il
tait dcid  vous ramener ici avec lui, si vous y eussiez consenti.

Vous avez t prs de Caroline. Je suis loin d'en tre jalouse. Elle
tait malade, et je n'ai qu'un regret, c'est que les liens qui me
retiennent ici m'aient empche de vous y accompagner. Je l'aurais
soigne avec zle; mais, outre que l'arrive de deux personnes de plus
dans son mnage et pu la gner beaucoup, il ne m'est pas facile de
quitter mes petits enfants, encore moins de les faire voyager avec
moi. Voici l'ge o Maurice a besoin de leons suivies et je suis
comme enchane  la maison. J'ai renonc aux longues courses; ce qui
me force de ngliger celles de mes connaissances qui demeurent  cinq
ou six lieues.

Oscar doit tre un beau garon bien avanc. S'il tait  moi, avec les
dispositions qu'il a pour le dessin, j'en ferais un peintre. C'est
l'avenir que je rve pour le mien. Il annonce aussi du got pour cet
art. C'est,  mon gr, le plus beau de tous, celui qui peut occuper le
plus agrablement la vie, soit qu'il devienne un tat, soit qu'il
serve seulement  l'amusement. Il me fait passer tant d'heures de
plaisir et de bonheur que je passerais peut-tre  m'ennuyer! Si
j'avais un talent vritable, je sens qu'il n'y aurait pas de sort plus
beau que le mien et j'oublierais bien au fond de mon cabinet les
intrigues et les ambitions qui font les rvolutions.

Que dites-vous de celle-ci? Je suis loin de la croire finie, et j'ai
peur mme que tout ce qu'on a fait ne serve  rien. Mais vous en avez
par-dessus la tte, vous qui avez vu tout cela. Je ne veux pas vous en
parler.

Vous me rendez heureuse en m'apprenant que vous tes plus forte que
vous ne disiez. Je le pensais bien. Vous vous exagriez votre
faiblesse. Je crois que je tiens de vous sous le rapport de la sant;
je suis sujette  de frquentes indispositions,  des souffrances
presque continuelles; mais, au fond, je suis extrmement forte, comme
vous, et d'toffe  vivre longtemps sans infirmit, en dpit de tous
ces _arias_ de bobos.

Soignez-vous bien, mais ne vous figurez donc pas que vous avez cent
ans; toutes les femmes de votre ge ont l'air d'avoir vingt ans de
plus que vous. En ne vous affectant pas, en ne vous laissant pas
gagner par l'ennui et la tristesse, vous serez longtemps jeune.

Restez prs de ma soeur tant qu'elle aura besoin de vous et que vous
vous plairez dans ce pays. Ds que vous prouverez le besoin de
changer de place et la force de le faire, venez ici. Vous y resterez
dix ans si vous vous y trouvez bien, huit jours si vous vous ennuyez.
Vous serez libre comme chez vous, vous vous lverez, vous vous
coucherez, vous serez seule, vous aurez du monde, vous mangerez comme
bon vous semblera, vous n'aurez qu' parler pour tre obie. Si vous
n'tes pas contente de nous, je suis bien sre que ce ne sera pas de
notre faute.

Adieu, ma chre maman; je vous embrasse de toute mon me, ainsi que ma
soeur et Oscar.

Donnez-moi de vos nouvelles et des leurs.




XLIII

A M. JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX

                                Nohant, 27 octobre 1830.

Je vous remercie, mon cher enfant, de vos deux billets. Je me doutais
bien de l'exagration des rapports sur Issoudun qui nous taient
parvenus. Il en est ainsi de toutes les nouvelles, vritables cancans
politiques, qui grossissent en roulant par le monde.

La vrit a toujours quelque chose de trivial qui dplat aux esprits
potiques. Nous sommes d'ailleurs dans le pays, dans la terre
classique de la posie, on ne dit jamais les choses comme elles sont.
Voit-on des cochons, ce sont des lphants; des oies, ce sont des
princesses; ainsi du reste. Je suis lasse et dgote de tout cela;
aussi je ne lis plus les journaux. J'excre l'esprit de commrage des
coteries provinciales: c'est une guerre de menteries, un assaut
d'absurdits qui fait mal au coeur, pour peu qu'on en ait. Je ne
trouve en dehors de ma vie intime, rien qui mrite un sentiment
d'intrt vritable.

De nos jours, l'enthousiasme est la vertu des dupes. Sicle de fer,
d'gosme, de lchet et de fourberie, o il faut railler ou pleurer
sous peine d'tre imbcile ou misrable. Vous savez quel parti je
prends. Je concentre mon existence aux objets de mes affections. Je
m'en entoure comme d'un bataillon sacr qui fait peur aux ides noires
et dcourageantes. Absents ou prsents, mes amis remplissent mon me
tout entire; leur souvenir y apporte la joie, efface la pointe acre
des douleurs cuisantes, souvent rptes. Le lendemain ramne un rayon
de soleil et d'esprance. Alors je me moque des larmes de la veille.

Vous vous tonnez souvent de mon humeur mobile, de mon caractre
flexible. O en serais-je sans cette facult de m'tourdir? Vous
connaissez tout dans ma vie, vous devez comprendre que, sans
l'heureuse disposition qui me fait oublier vite le chagrin, je serais
maussade et sans cesse replie sur moi-mme, inutile aux autres,
insensible  leur affection.

Loin de l, cette facult d'oublier m'inspire tant de reconnaissance,
m'apporte tant de consolations, que je suis fire de pouvoir dire 
ceux qui m'aiment: Vous me rendez le bonheur et la gaiet, vous me
ddommagez de ce qui me manque, vous suffisez  toutes mes ambitions.
Prenez votre part de ce compliment, mon enfant; car vous savez que je
vous aime comme un fils et comme un frre.

Nous diffrons de caractre; mais nos coeurs sont honntes et aimants,
ils doivent s'entendre. Il me sera doux de vous avoir pour longtemps
prs de moi et de vous confier mon Maurice. Il me tarde de voir
arriver ce moment.

Bonsoir, mon fils; crivez-moi.




XLIV

A MADAME MAURICE DUPIN, A CHARLEVILLE

                                Nohant, 22 novembre 1830.

Ma chre petite maman,

Vous tes bien paresseuse. Si je ne vous savais en bonnes mains et en
sret  Charleville, je serais inquite de vous. Par ce temps-ci, on
ne sait qui vit ni qui meurt. Il y a des troubles de tous les cts;
notre pays, tout pacifique qu'il est d'ordinaire, se mle aussi de
remuer. Des meutes assez srieuses ont eu lieu  Bourges,  Issoudun,
voire  la Chtre; c'est l, par exemple, qu'elles ont t le plus
vite apaises; tout s'est tourn en plaisanterie. Bien des gens ont
fui de peur, cependant; chaque chose a son ct ridicule dans la vie.

Je me sens peu dispose  m'effrayer de l'avenir si noir qu'on nous
prdit. La frayeur grossit les objets et ces hommes sanguinaires, vus
de prs, ne sont, la moiti du temps, que des ivrognes, qu'on met en
gaiet avec du vin et qui n'gorgeront personne. Ils font grand bruit
et peu de mal, quoi qu'on en dise; cependant, je suis bien aise que
vous ne soyez pas  Paris. Vous y tes trs isole, et, dans cette
position, il est naturel qu'on ne soit pas rassur. La peur fait mal,
elle rend malade. Reposez-vous donc auprs de vos enfants, mais
n'oubliez pas les absents et parlez-moi un peu plus souvent de vous et
d'eux.

Oscar est-il au collge? La sant de Caroline se raffermit-elle? Votre
prsence, qu'elle dsirait vivement, a d tre pour elle le meilleur
des remdes, et puis ce beau temps est excellent pour les poitrines
dlicates. Soignez-la bien, elle vous le rendra; mais faites en sorte
de n'en avoir pas besoin.

J'ai t assez malade depuis ma dernire lettre. Je cours du matin au
soir pour me ddommager de l'ennui de souffrir.

Ma belle-soeur[1] ne court gure, on peut mme dire pas du tout. Elle
est douce et bonne, point exigeante; elle se lve tard, et nous ne
nous voyons qu'au moment du dner. C'est toujours avec plaisir et
bonne intelligence. Nous passons la soire ensemble, soire qui n'est
pas longue; car elle se retire  neuf heures, et, moi, je vais crire
ou dessiner dans mon cabinet, tandis que mes deux marmots ronflent 
qui mieux mieux. Solange est superbe de graisse et de fracheur. Je
doute qu'elle soit jolie: elle a la bouche grande et le front
saillant; mais elle a de jolis yeux, un petit nez et la peau comme du
satin. Je crois que ce sera une bonne gaillarde berrichonne.

Maurice travaille bien. Il crit l'orthographe passablement et son
caractre gagne beaucoup. Lontine est aussi trs gentille; enfin,
notre mnage va au mieux, mais je crains que nous ne soyons forcs de
nous sparer bientt. Hippolyte est  Paris depuis quelques jours, il
devait y passer une quinzaine et revenir;  prsent, il nous mande
qu'il sera forc d'y rester tout  fait,  cause de l'obligation de
faire partie de la garde nationale. Les troubles frquents qui
clatent  Paris contraignent ce corps  une grande activit. C'est un
devoir d'homme d'en faire partie dans un temps d'agitations et de
dsordres civils. Il a vu Pierret, qui venait de monter trente heures
de garde; il tait sur les dents.

Si mon frre ne peut revenir de l'hiver, probablement sa femme voudra
l'aller rejoindre. Je verrais cette sparation avec regret; l'habitude
nous avait dj rendus ncessaires les uns aux autres; du moins, je le
sens ainsi pour ma part; c'est un besoin pour moi de m'attacher  ceux
qui m'entourent.

Pardon de mon bavardage et de mon barbouillage. A propos, vous
occupez-vous toujours de peinture, distraction agrable dont vous vous
tirez fort bien? Le mot _barbouillage_, que je fais suivre d'un _
propos_ assez impertinent, ne peut s'appliquer qu' moi. Je fais des
fleurs qui ont l'air de potirons, mais a m'amuse.

Adieu, ma chre petite mre; je vous embrasse de toute mon me.
milie, mon mari et les enfants se joignent  moi et vous chargent
d'embrasser Caroline, Oscar et Cazamajou.

  [1] Madame Hippolyte Chatiron.




XLV

  A M. CHARLES DUVERNET, A PARIS
  PITRE ROMANTIQUE A MES AMIS

                                Nohant, 1er dcembre 1830.

De mme que ces enfants nafs et dguenills que l'on voit sur les
routes, arms de ces ingnieux paniers que leurs petites mains ont
tresss, aprs en avoir ravi les matriaux  l'arbuste flexible qui
crot dans ces vignes que l'on voit ceindre les collines verdoyantes
de l'Indre, ramassent, pour engraisser le jardin paternel, les
immondices nutritives et fcondes (je ne sais pas prcisment si le
mot est masculin ou non... je m'en moque), que les coursiers, les
mulets, les boeufs, les vaches, les pourceaux et les nes laissent
chapper, dans leur course vagabonde, comme autant de bienfaits que
l'active et ingnieuse civilisation met  profit pour ranimer la sant
dbile du choufleur et la dlicate complexion de l'artichaut;

De mme que ces hommes patients et laborieux qu'un sot prjug
essayerait vainement de fltrir, et qui, munis de ces rceptacles
portatifs qu'on voit galement servir  recueillir les dons de Bacchus
et les infortuns animaux que l'on trouve parfois gars et
languissants au coin des bornes, jusqu' ce qu'une main cruelle leur
donne la mort et les engloutisse  jamais dans la hotte parricide,
ramassent, dans ces torrents fangeux qui se brisent en mugissant dans
les gouts de la capitale, divers objets abandonns  la parcimonieuse
industrie, qui sait tirer parti de tout, et faire du papier  lettres
avec de vieilles bottes et des chiens morts;

De mme,  mes sensibles et romantiques amis! aprs une longue,
laborieuse et pnible recherche, j'ai  peu prs compris la lettre
bienfaisante et sentimentale que vous m'avez crite, au milieu des
fumes du punch et dans le dsordre de vos imaginations, naturellement
fantasques et potiques. Triomphez, mes amis, enorgueillissez-vous des
dons que le ciel prodigue vous a dpartis; soyez fiers, car vous avez
droit de l'tre!

Vous avez atteint et dpass les limites du sublime. Vous tes
inintelligibles pour les autres comme pour vous-mmes. Nodier plit,
Rabelais ne serait que de la Saint-Jean, et Sainte-Beuve baisse
pavillon devant vous.

Immortels jeunes hommes, mes mains vous tresseront des couronnes de
verdure quand les arbres auront repris des feuilles, le laurier-sauce
s'arrondira sur vos fronts et le chne sur vos paules, si vous
continuez de la sorte.

Heureuse, trois fois heureuse la ville de la Chtre, la patrie des
grands hommes, la terre classique du gnie!... heureuses vos mamans!
heureux aussi vos papas!

Enfants gts des Muses, nourris sur l'Olympe (pas d'allusions, je
vous prie), bercs sur les genoux de la Renomme, puissiez-vous faire,
pendant toute une ternit (comme dit le forat _dlibr_
Champagnette de Lille), la gloire et l'ornement de la patrie
reconnaissante! Puissiez-vous m'crire souvent pour m'endormir... au
son de votre lyre pindarique, et pour dtendre les muscles
buccinateurs, infiniment trop contracts, de mes joues amaigries!

Depuis ton dpart,-- blond Charles, jeune homme aux rveries
mlancoliques, au caractre sombre comme un jour d'orage, infortun
misanthrope qui fuis la frivole gaiet d'une jeunesse insense, pour
te livrer aux noires mditations d'un cerveau asctique, les arbres
ont jauni, ils se sont dpouills de leur brillante parure. Ils ne
voulaient plus charmer les yeux de personne. L'hte solitaire des
forts dsertes, le promeneur mlancolique des sentiers carts et
ombreux n'tant plus l pour les chanter, ils sont devenus secs comme
des fagots et tristes comme la nature, veuve de toi,  jeune homme.

Et toi, gigantesque Fleury, homme aux pattes immenses,  la barbe
effrayante, au regard terrible; homme des premiers sicles, des
sicles de fer; homme au coeur de pierre, homme fossile, homme
primitif, homme normal, homme antrieur  la civilisation, antrieur
au dluge! depuis que ta masse immense n'occupe plus, comme les dieux
d'Homre, l'espace de sept stades dans la contre, depuis que ta
poitrine volcanique n'absorbe plus l'air vital ncessaire aux
habitants de la terre, le climat du pays est devenu plus froid, l'air
plus subtil. Les _vents_ qu'emprisonnaient tes poumons, les temptes
qui se brisaient contre ton flanc comme au pied d'une chane de
montagnes, se sont dchans avec furie le jour de ton dpart. Toutes
les maisons de la Chtre out t branles dans leurs fondements, le
moulin  vent a tourn pour la premire fois, quoique n'ayant ni
ailes, ni voiles, ni pivot. La perruque de M de la Genetire a t
emporte par une bourrasque au haut du clocher, et la jupe de madame
Saint-O... a t releve  une hauteur si prodigieuse, que le grand
Chicot assure avoir vu sa jarretire.

Et toi, petit Sandeau! aimable et lger comme l colibri des savanes
parfumes! gracieux et piquant comme l'ortie qui se balance au front
battu des vents des tours de Chteaubrun! depuis que tu ne traverses
plus avec la rapidit d'un chamois, les mains dans les poches, la
petite place o tu semas si gnreusement cette plante pectorale qu'on
appelle le _pas d'ne_ et dont Flix Fauchier a fait, grce  toi, une
ample provision pour la confection du sirop de quatre fleurs, les
dames de la ville ne se lvent plus que comme les chauves-souris et
les chouettes, au coucher du soleil: elles ne quittent plus leur
bonnet de nuit pour se mettre  la fentre, et les papillotes ont pris
racine  leurs cheveux. La coiffure languit, le cheveu dprit, le fer
 friser dort inutile sur les tisons refroidis. La main de Laurent[1],
glace par l'ge et le chagrin, tombe inactive  son ct. Les touffes
invisibles et les cache-peignes moisissent sans clat dans la boutique
de Darnaut[2]. L'usage des peignes commence  se perdre, la brosse
tombe en dsutude et la garnison menace de s'emparer de la place. Ton
dpart nous a apport une plaie d'gypte bien connue.

Quant  votre amie infortune, ne sachant que faire pour chasser
l'ennui aux lourdes ailes, fatigue de la lumire du soleil, qui
n'claire plus nos promenades savantes et nos graves entretiens aux
Couperies, elle a pris le parti d'avoir la fivre et un _bon_
rhumatisme, seulement pour se distraire et passer le temps. Vous
ririez, mes camarades, si vous pouviez me voir sortir de ma chambre,
non pas comme l'Aurore aux ailes empourpres attelant d'une main
lgre les chevaux du classique Phbus, dont la perruque rousse a fait
vivre les potes pendant plusieurs sicles, mais comme la marmotte
engourdie que le Savoyard tire de sa bote et fait danser  grands
coups de bton, pour la mettre en train et lui donner l'air enjou.

C'est ainsi que je me trane, moi qui nagure aurais dfi, sur ma
bonne Lyska, un parti de miguelets. Maintenant, empaquete de
flanelles et frache comme une momie dans ses bandelettes, je voyage,
en un jour, de mon cabinet au salon, et une de mes jambes est auprs
de la chemine dudit appartement, que l'autre est encore dans la salle
 manger. Si cet tat fcheux continue, je vous prie de m'acheter une
de ces brouettes dans lesquelles on voiture les culs-de-jatte dans les
rues de Paris; nous y attellerons Brave, et nous parcourrons ainsi les
villes et les campagnes, pour attirer la piti des mes sensibles.
Fleury fera des tours de force, et Charles avalera ds pes comme les
jongleurs indiens, ou des souris comme Jacques de Falaise; on lui
laissera le choix.

Et,  propos de Brave, je viens de lui rendre visite dans sa niche.
Aprs les politesses d'usage, je lui ai lu le paragraphe de votre
lettre qui le concerne. Il eh a t fort mcontent, et, me suivant
dans mon cabinet, o il est prsentement tendu devant le feu, il m'a
pri d'crire sous sa dicte une rponse aux accusations dont vous le
chargez. Je souscris  sa demande, et vous quitte pour servir
d'interprte  ce bon animal.

Adieu donc, mes chers camarades; crivez-moi souvent. Quelque btes
que vous puissiez tre, je vous promets de n'tre jamais en reste avec
vous. Je vous tiens quitte des compliments.

Pauvre Fleury! accouchez donc vite de ce fatal cholra-morbus, prenez
du tabac  fortes doses, il partira dans les ternuements.

Et vous, jeune Chariot, au milieu des tumultueux plaisirs de cette
ville de bruit et de prestiges, n'oubliez pas la plus ancienne, de vos
amies.

Une poigne de main  tous les trois, quoique Rochou-Daubert _n'aime
pas cela dans une femme_.

AURORE D.

  [1] Coiffeur  la Chtre.
  [2] Autre coiffeur  la Chtre.




XLVI

A M. CHARLES DUVERNET, A PARIS

                                Nohant, 1er dcembre 1830.

_Rclamation adresse par Brave, chien des Pyrnes, originaire
d'Espagne,_ garde de nuit _de profession, dcor du collier  pointes,
du grand cordon de la chane de fer et de plusieurs autres ordres
honorables._

_A Messieurs Fleury (dit le Germanique) et Duvernet (Charles), pour
offense  la personne dudit Brave et diffamation gratuite auprs de sa
protectrice, dame Aurore, chtelaine de Nohant et de beaucoup de
chteaux en Espagne, dont la description serait trop longue 
mentionner_.

Messieurs,

Je ne viens point ici faire une vaine montre de mes forces physiques
et de mes vertus domestiques. Ce n'est point un mouvement d'orgueil,
assez justifi peut-tre par la puret de mon origine, et le
tmoignage d'une conduite irrprochable, qui m'engage  mettre la
patte  la plume, pour rfuter les imputations calomnieuses qu'il vous
a plu de prsenter  mon honore protectrice et amie, dame Aurore, que
j'ai fidlement accompagne et garde jusqu' ce jour;  cette fin de
dtruire la bonne intelligence qui a toujours rgn entre elle et moi,
et de lui inspirer des doutes sur mes principes politiques.

Il me serait facile de mettre au jour des faits qui couvriraient de
gloire l'espce des chiens, au grand dtriment de celle des hommes. Il
me serait facile encore de vous montrer deux ranges de dents, auprs
desquelles les vtres ne brilleraient gure, et de vous prouver que,
quand on veut mordre et dchirer, il n'est pas prudent de s'adresser 
plus fort que soi.

Mais je laisse ces moyens aux esprits rudes et grossiers qui n'en ont
point d'autres. Je ddaigne des adversaires dont la dfaite ne me
rapporterait point de gloire, et dont je viendrais aussi facilement 
bout que des chats que je surprends  vagabonder la nuit autour du
poulailler, au lieu d'tre  leur poste  l'arme d'observation contre
les souris et les rats.

Je ne veux employer avec vous que les armes du raisonnement. Mon
caractre paisible prfre terminer  l'amiable les discussions o la
rigueur n'est pas absolument ncessaire. Accoutum ds l'enfance et,
pour me servir de l'expression de M. Fleury, _ds mon bas ge_,  des
tudes graves et utiles, j'ai contract le got des mditations
profondes. J'ai russi  l'inspirer au chien Bleu, qui ne manque pas
d'intelligence. Je prends plaisir  m'entretenir avec lui sur toute
sorte de matires, lorsque, couchs au clair de la lune sur le fumier
de la basse-cour, durant les longues nuits d'hiver, nous examinons le
cours des astres et leurs rapports avec le changement des saisons et
le systme entier de la nature. C'est en vain que j'ai voulu amliorer
l'ducation et rformer le jugement de mon autre camarade, l'oncle
Mylord, que vous appelez pileptique et convulsionnaire; car, dans la
frivolit de vos railleries mordantes, vous n'pargnez pas, messieurs,
les personnes les plus dignes d'intrt et de compassion par leurs
infirmits et leurs disgrces.

Quoi qu'il en soit, messieurs, je ne m'adjoindrai pas dans cette
dfense le susdit oncle Mylord, parce que, sa complexion nerveuse ne
le rendant propre qu'aux beaux-arts, il fait socit  part et passe
la majeure partie de son temps dans le salon, o on lui permet de se
chauffer les pattes en coutant la musique, dont il est fort amateur,
pourvu qu'il ne lui _chappe_ aucune impertinence; ce qui
malheureusement, vous le savez, messieurs, lui arrive quelquefois. Je
dois en mme temps vous dclarer que, dans le systme de dfense que
j'ai adopt, j'ai t puissamment aid par les lumires et les
rflexions du chien Bleu. La franchise m'oblige  reconnatre les
talents et le mrite de cette personne estimable, que vous n'avez pas
craint d'envelopper dans vos soupons injurieux sur notre patriotisme
et notre moralit.

D'abord, examinons les faits qu'on m'attribue.

M. Fleury, mon principal accusateur, prtend:

1 Que moi, Brave, assis sur mon postrieur, j'ai t surpris par lui,
Fleury, rflchissant aux malheurs que des _factieux_ out attirs sur
la tte de l'ex-roi de France Charles X.

M. Fleury insiste sur l'expression de _factieux_ dont il assure que je
me suis servi.

2 Il prtend m'avoir surpris lisant _la Quotidienne_ en cachette. Et,
d'aprs ces deux chefs d'accusation, il ne craint pas de se rpandre
en invectives contre ma personne, de me traiter tour  tour de
carliste, de jsuite, d'ultramontrain, de serpent, de crocodile, de
boa, d'hypocrite, de chouan, de Ravaillac!

Quelle me honnte ne serait rvolte  cette pouvantable liste
d'pithtes infamantes; pithtes gratuitement dverses sur un chien
de bonne vie et moeurs, d'aprs deux accusations aussi frivoles,
aussi, peu avres!

Mais je mprise ces outrages et n'en fais pas plus de cas que d'un os
sans viande.

M. Fleury ment  sa conscience lorsqu'il rapporte avoir entendu sortir
de ma gueule le mot de factieux appliqu aux glorieux librateurs de
la patrie. Je vous le demande,  vous qui ne craignez pas de fltrir
la rputation d'un chien paisible, ai-je pu me rendre coupable d'une
aussi absurde injustice? Pouvez-vous supposer que j'aie le moindre
intrt  mconnatre les bienfaits de la Rvolution? N'est-ce pas
sous l'abominable prfecture d'un favori des Villle et des Peyronnet,
que les chiens out t proscrits comme, du temps d'Hrode, le furent
d'innocents martyrs envelopps dans la ruine d'un seul?

N'est-ce pas en faveur des prrogatives de la noblesse et de
l'aristocratie que l'entre des Tuileries fut interdite aux chiens
libres, accorde seulement comme un privilge  cette classe dgrade
des bichons et des carlins, que les douairires du noble faubourg
tranent en laisse comme des esclaves au collier dor? Oui, j'en
conviens, il est une race de chiens dvoue de tout temps  la cour et
avilie dans les antichambres: ce sont les carlins, dont le nom offre
assez de similitude avec celui de carlistes, pour qu'on ne s'y
mprenne point. Mais nous, descendants des libres montagnards des
Pyrnes, race pastorale et agreste, nous qui, au milieu des neiges et
des rocs inaccessibles, gardons contre la dent sanglante des loups et
des ours, contre la serre cruelle des aigles et des vautours, les
jeunes agneaux et les blanches brebis de la romantique valle
d'Andore!... Ah! ce souvenir de ma patrie et de mes jeunes ans
m'arrache des larmes involontaires! Je crois voir encore mon
respectable pre, le vaillant et redoutable _Pigon_, avec son triple
collier de pointes de fer, o la dpouille sanglante des loups avait
laiss de glorieuses empreintes. Je le vois se promener
majestueusement au milieu du troupeau, tandis que les brebis se
rangeaient en haie sur son passage dans une attitude respectueuse,
tandis que moi, faible enfant, je jouais entre les blanches pattes de
ma mre _Tanbella_, vive Espagnole  l'oeil rouge et  la dent aigu!
Je crois entendre la voix du pasteur chantant la ballade des montagnes
aux chos sauvages, tonns de rpondre  une voix humaine dans cette
pre solitude. Je retrouve dans ma mmoire son costume trange, son
cothurne de laine rouge, appel _spardilla_; son berret blanc et bleu,
son manteau taillad et sa longue espingole plus fidle gardienne de
son troupeau que la houlette, pare de rubans, que les bergres de
Cervantes portaient au temps de l'ge d'or.

Je revois les pics menaants, embellis de toutes les couleurs du
prisme refltes sur la glace sculaire; les torrents cumeux, dont la
voix terrible assourdit les simples mortels; les lacs paisibles bords
de safran sauvage et de rochers blancs comme le marbre de Paros; les
vieilles forteresses mauresques abandonnes aux lzards et aux
choucas, les forts de noirs sapins, et les grottes imposantes comme
l'entre du Tartare.--Pardonnez  ma faiblesse, ce retour sur un temps
pour jamais effac de ma destine, et qui remplit mon coeur de
mlancolie.

Mais, dites-moi, Fleury, si vous avez autant d'me qu'un chien comme
moi peut en avoir, pensez-vous qu'un simple et hardi montagnard soit
un digne courtisan du despotisme, un conspirateur dangereux, un
affili de Lulworth. Non, vous ne le pensez pas! Vous avez pu me voir
lire _la Quotidienne_: ma matresse la reoit, et je ne la souponne
pas d'tre infecte de ces gothiques prjugs, de ces haineux
ressentiments. Je la lis comme vous la liriez, avec dgot et mpris,
pour savoir seulement jusqu'o l'acharnement des partis peut porter
des hommes gars. Mais combien de fois, transport d'une vertueuse
indignation, j'ai fait voler d'un coup de patte, ou mis en pices d'un
coup de dent, ces feuilles empreintes de mauvaise foi et d'esprit de
vengeance!

Cessez de le dire, et vous, ma chre matresse, mon estimable amie,
gardez-vous de le croire. Jamais Brave, jamais le chien honor de
votre confiance et enchan par vos bienfaits, ne mconnatra ses
devoirs et n'oubliera le sentiment de sa dignit. Qu'on vienne, au nom
de Charles X ou de Henri V, attaquer votre tranquille demeure, vous
verrez si Brave ne vaut pas une arme. Vous reconnatrez la puret de
son coeur indignement mconnue par vos frivoles amis, vous jugerez
alors entre eux et moi!

Et vous, jeunes gens sans exprience et sans frein, j'ai piti de
votre jeunesse et de votre ignorance. Mon me gnreuse, incapable de
ressentiment, veut oublier vos torts et pardonner  votre lgret:
soyez donc absous et revenez sans crainte gayer les ennuis de ma
matresse solitaire. Vous n'avez rien  redouter de ma vengeance.
Brave vous pardonne!

Que tout soit oubli, et, si vous tes d'aussi bonne foi que moi,
qu'un embrassement fraternel soit le sceau de notre rconciliation, je
vous offre ma patte avec franchise et loyaut et joins ici, pour votre
sret personnelle, un sauf-conduit qui vous mettra  couvert des
ressentiments que votre lettre aurait pu exciter dans les environs.


Brave, seigneur chien, matre commandant, gnral en chef et
inspecteur de toute la chiennerie du pays:  Mylord, au chien Bleu, 
Marchant,  Labrie,  Charmette,  Capitaine,  Pistolet,  Caniche, 
Parpluche,  Mouche,  tous les chiens jeunes ou vieux, mles ou
femelles, ras ou tondus, grands ou petits, galeux ou enrags, infirmes
ou podagres, hargneux ou arrogants, domicilis dans le bourg de
Nohant, dans celui de Montgivray, dans la maison  Rochette,  la
Tuilerie, etc., et tous autres lieux situs entre la Chtre et Nohant:

Dfense vous est faite, _sous peine de mort_, de mordre, poursuivre,
menacer ou insulter les individus ci-dessous mentionns:

Charles Duvernet, Alphonse Fleury;

Lesquels seront porteurs du prsent sauf-conduit, que nous leur avons
dlivr le 1^er dcembre 1830, en notre niche, en prsence du chien
Bleu et de madame Aurore D..

_Sign_ BRAVE.




XLVII

A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS

                                Nohant, mercredi, 3 dcembre 1830.

Mon cher enfant,

Si vous aimiez les compliments, je vous dirais que vous m'avez crit
une lettre vraiment remarquable de jugement, d'observation, de
raisonnement et mme de style; mais vous m'enverriez promener.

Je vous dirai tout bonnement que vos rflexions me paraissent justes.
J'ai assez de confiance dans le jugement que vous me donnez en
tremblant et sans y avoir confiance vous-mme.

Comme vous, je pense que le grand compagnon de ce petit monsieur est
sans moyens et sans moeurs; c'est aussi, je crois, un tre fort
ordinaire, sans vices ni dfauts choquants. Sa physionomie (vous savez
que je tiens  cet indice) promet de la franchise et de la douceur.
Cependant les choses vont assez mal en sa faveur. Il a fait
dclarations, protestations et supplications  la pauvre enfant, qui
ne doute pas plus de leur solidit que de la clart du soleil. Et
pourtant, depuis son dpart (au mois d'aot), il n'a pas donn signe
de vie  la famille. Quand on questionne _l'autre,_ rest  Paris et
qui est (je le crains bien, entre nous) l'amant en titre de la mre,
il rpond des balivernes. Je suppose que le _monsieur_ tait sincre
aux pieds de la jeune fille. Comment et-il pu ne pas l'tre? Elle est
charmante de tous points. Mais, une fois loign d'elle, la froide
raison,--des raisons d'intrts sans doute, car on m'assure qu'il a de
la fortune, et elle n'a rien,--les parents, la lgret, l'absence, un
parti plus avantageux, que sais-je? la jolie et douce enfant est
oublie sans doute. Dans l'ignorance de son coeur, elle le pleurera
comme s'il en valait la peine. _Si jeunesse savait_! Quoi qu'il
arrive, je vous remercie de vos lumires et je vous tiendrai au fait
des vnements. J'abrge sur cet article, car j'ai bien autre chose 
vous dire.

Sachez une nouvelle tonnante, surprenante... (pour les adjectifs,
voyez la lettre de madame de Svign, que je n'aime gure, quoi qu'on
dise!), sachez qu'en dpit de mon inertie et de mon insouciance, de ma
lgret  m'tourdir, de ma facilit  pardonner,  oublier les
chagrins et les injures, sachez que je viens de prendre un _parti
violent_. Ce n'est pas pour rire, malgr le ton de badinage que je
prends. C'est tout ce qu'il y a de plus srieux. C'est encore l un de
ces secrets qu'on ne confie pas  trois personnes. Vous connaissez mon
intrieur, vous savez s'il est tolrable. Vous avez t tonn vingt
fois de me voir relever la tte le lendemain, quand la veille on me
l'avait brise. I1 y a un terme  tout. Et puis les raisons qui
eussent pu me porter plus tt  la rsolution que j'ai prise,
n'taient pas assez fortes pour me dcider, avant les nouveaux
vnements qui viennent de se produire. Personne ne s'est aperu de
rien. Il n'y a pas eu de bruit. J'ai simplement trouv un paquet  mon
adresse, en cherchant quelque chose dans le secrtaire de mon mari. Ce
paquet avait un air solennel qui m'a frappe. On y lisait: _Ne
l'ouvrez qu'aprs ma mort._

Je n'ai pas eu la patience d'attendre que je fusse veuve. Ce n'est pas
avec une tournure de sant comme la mienne qu'on doit compter survivre
 quelqu'un. D'ailleurs, j'ai suppos que mon mari tait mort et j'ai
t bien aise de voir ce qu'il pensait de moi durant sa vie. Le paquet
m'tant adress, j'avais le droit de l'ouvrir sans indiscrtion, et,
mon mari se portant fort bien, je pouvais lire son testament de
sang-froid.

Vive Dieu! quel testament! Des maldictions, et c'est tout! Il avait
rassembl l tous ses mouvements d'humeur et de colre contre moi,
toutes ses rflexions sur ma _perversit_, tous ses sentiments de
mpris pour mon caractre. Et il me laissait cela comme un gage de sa
tendresse! Je croyais rver, moi qui, jusqu'ici, fermais les yeux et
ne voulais pas voir que j'tais mprise. Cette lecture m'a enfin
tire de mon sommeil. Je me suis dit que, vivre avec un homme qui n'a
pour sa femme ni estime ni confiance, ce serait vouloir rendre la vie
 un mort. Mon parti a t pris et, j'ose le dire, _irrvocablement_.
Vous savez que je n'abuse pas de ce mot.

Sans attendre un jour de plus, faible et malade encore, j'ai dclar
ma volont et dclin mes motifs avec un aplomb et un sang-froid qui
l'ont ptrifi. Il ne s'attendait gure  voir un tre comme moi se
lever de toute sa hauteur pour lui faire tte. Il a grond, disput,
pri. Je suis reste inbranlable. _Je veux une pension, j'irai 
Paris, mes enfants resteront  Nohant._ Voil le rsultat de notre
premire explication. J'ai paru intraitable sur tous les points.
C'tait une feinte, comme vous pouvez croire. Je n'ai nulle envie
d'abandonner mes enfants. Quand il en a t convaincu, il est devenu
doux comme un mouton. Il est venu me dire qu'il affermerait Nohant,
qu'il ferait maison nette, qu'il emmnerait Maurice  Paris et le
mettrait au collge. C'est ce que je ne veux pas encore. L'enfant est
trop jeune et trop dlicat. En outre, je n'entends pas que ma maison
soit vide par mes domestiques, qui m'ont vue natre et que j'aime
presque comme des amis. Je consens  ce que le train en soit rduit,
parce que ma modeste pension rendra cette conomie ncessaire. Je
garderai Vincent[1] et Andr[2] avec leurs femmes, et Pierre[3]. Il y
aura assez de deux chevaux, de deux vaches, etc., etc.; je vous fais
grce du tripotage. De cette manire, je serai _cense_ vivre de mon
ct. Je compte passer une partie de l'anne, _six mois au moins_, 
Nohant, prs de mes enfants, voire prs de mon mari, que cette leon
rendra plus circonspect. Il m'a traite jusqu'ici comme si je lui
tais odieuse. Du moment que j'en suis assure, je m'en vais.
Aujourd'hui, il me pleure, tant pis pour lui! je lui prouve que je ne
veux pas tre supporte comme un fardeau, mais recherche et appele
comme une compagne libre, qui ne demeurera prs de lui que lorsqu'il
en sera digne.

Ne me trouvez pas impertinente. Rappelez-vous comme j'ai t humilie!
cela a dur huit ans! En vrit, vous me le disiez souvent, les
faibles sont les dupes de la socit. Je crois que ce sont vos
rflexions qui m'ont donn un commencement de courage et de fermet.
Je ne me suis radoucie qu'aujourd'hui. J'ai dit que je consentirais 
revenir si ces conditions taient acceptes, et elles le seront.

Mais elles dpendent encore de quelqu'un, ne le devinez-vous pas?
C'est de vous, mon ami, et j'avoue que je n'ose pas vous prier, tant
je crains de ne pas russir. Cependant voyez quelle est ma position:
si vous tes  Nohant, je puis respirer et dormir tranquille; mon
enfant sera en de bonnes mains, son ducation marchera, sa sant sera
surveille, son caractre ne sera gt ni par l'abandon ni par la
rigueur outre. J'aurai par vous de ses nouvelles tous les jours, de
ces dtails qu'une mre aime tant  lire. Si je laisse mon fils livr
 son pre, il sera gt aujourd'hui, battu demain, nglig toujours,
et je ne retrouverai en lui qu'un mchant polisson. On ne m'crira que
pour me le faire malade, afin de me contrarier ou me faire revenir.

Si ce devait tre l son sort, j'aimerais mieux supporter le mien tel
qu'il est aujourd'hui et rester prs de lui, pour adoucir du moins la
brutalit de son pre.

D'un autre ct, mon mari n'est pas aimable, madame Bertrand ne l'est
pas non plus; mais on supporte d'une femme ce qu'on ne supporte pas
d'un homme, et, pendant trois mois d't, trois mois d'hiver (c'est
ainsi que je compte partager mon temps), ferez-vous aux intrts de
mon fils, c'est--dire  mon repos,  mon bonheur, le sacrifice de
supporter un intrieur triste, froid et ennuyeux? Prendrez-vous sur
vous d'tre sourd  des paroles aigres et indiffrent  un visage
refrogn? Il est vrai de dire que mon mari a entirement chang
d'opinion  votre gard et qu'il ne vous a donn, cette anne, aucun
sujet de plainte; mais,  l'gard des gens qu'il aime le mieux, il est
encore fort maussade parfois. Hlas! je n'ose pas vous prier, tandis
que, la famille Bertrand, riche et aujourd'hui dans une position
brillante, vous offre mille avantages, le sjour de Paris, o
peut-tre elle va se fixer, par suite de la nomination du gnral  la
tte de l'cole polytechnique.

Que ferai-je si vous me refusez? De quel droit insisterai-je pour vous
faire pencher en ma faveur? Qu'ai-je fait pour vous, et que suis-je
pour que vous me rendiez un service que personne ne me rendrait? Non,
je n'ose pas vous prier, et, cependant, je vous bnirais si vous
exauciez ma prire, toute ma vie serait consacre  vous remercier et
 vous chrir comme l'tre  qui je devrais le plus. Si une
reconnaissance profonde, une tendresse de mre peuvent vous payer d'un
tel bienfait, vous ne regretterez point de m'avoir sacrifi, pour
ainsi dire, deux ans de votre vie. Mon coeur n'est pas froid, vous le
savez, et je sens qu'il ne restera point au-dessous de ses
obligations.

Adieu; rpondez-moi courrier par courrier, cela est bien important
pour la conduite que j'ai  tenir vis--vis de mon mari. Si vous
m'abandonnez, il faudra que je plie et me soumette encore une fois.
Ah! comme on en abusera!

Adressez-moi votre lettre _poste restante_. Ma correspondance n'est
plus en sret. Mais, grce  cette prcaution, vous pouvez me parler
librement. Adieu; je vous embrasse de tout mon coeur.

  [1] Cocher.
  [2] Valet de chambre.
  [3] Jardinier.




XLVIII

AU MME

                                Lundi soir. Notant, 8 dcembre 1830.

Mon cher enfant,

Laissez-moi vous bnir, et n'essayez point de diminuer le prix de ce
que vous faites pour moi. Ne dites pas que vous ne faites que remplir
un engagement, tenir une promesse. Du moment que les nouveaux chagrins
que j'ai prouvs m'ont mise dans la ncessit de quitter Nohant une
partie de l'anne, vous tiez dgag de tout lien. Vous pouviez me
dire: J'ai fait le sacrifice de mes intrts et de toute mon ambition
 l'espoir de vivre prs d'une amie; mais je ne me suis pas engag 
veiller sur ses enfants en son absence et  supporter l'ennui de la
solitude pendant l'autre moiti de l'anne. Quand je vous ai offert
un sort moins brillant, mais plus doux peut-tre que celui dont vous
jouissez actuellement, je ne prvoyais pas les circonstances o je me
trouve aujourd'hui. Je me disais que mon amiti vous ddommagerait des
avantages de la fortune, et je vous connaissais assez pour esprer que
vous goteriez le bonheur sans clat que mon affection vous
promettait. Maintenant que je me vois force de prendre un parti
svre et d'assurer mon repos, ma libert, par une rsidence de six
mois par an  Paris, c'est en tremblant que je vous demande de me
consacrer votre temps. Loin de revendiquer comme un droit la promesse
que vous me ftes, je vous en affranchis entirement. Si c'est 
l'honneur seul que je dois votre noble conduite  mon gard, je vous
rends votre libert, sans que, pour cela, vous perdiez mon estime.
Non, mon cher enfant, je ne veux rien devoir qu' votre amiti. Je ne
veux point me soustraire  la reconnaissance en considrant votre
sacrifice comme l'accomplissement d'un devoir. Je le regarderai toute
ma vie comme une preuve d'affection si grande, que je ne pourrai
jamais assez la reconnatre. Je me dirai toujours que c'est par
dvouement d'amiti, et non par principe de conscience, que vous avez
accept mes propositions, modifies comme elles le sont par les
chagrins de mon intrieur.

Je vous renvoie les deux lettres que vous m'avez confies. Je ne
m'abuse point sur le dsavantage pcuniaire qui rsulte pour vous
d'abandonner la famille Bertrand. Personne ne comprendra le
dsintressement et la noblesse de votre conduite. Votre mre seule en
sera un bon juge. Je souffre, je l'avoue, de l'ide que le secret de
mon intrieur sortira de vos mains. Je sais que votre mre gardera ce
secret comme vous-mme; mais la mort, cet accident imprvu et
invitable, peut changer trangement la destination des crits. J'ai
pour principe de dtruire sans tarder tout papier contenant des
particularits dont la dcouverte serait nuisible  la rputation ou
au bonheur de quelqu'un. Voil le seul motif qui m'engageait  vous
prier de brler ma lettre. Si vous la faites passer  votre mre,
priez-la donc de le faire. Vous devez reconnatre comme moi l'utilit
de cette mesure. Si quelque autre personne que vous ou elle venait 
dcouvrir les torts de mon mari, je me ferais un reproche ternel de
les avoir retracs.

Quand  madame Saint-A..., je ne suis gure surprise de ses intentions
_officieuses_  mon gard. Je n'ai jamais fait la folie de croire en
elle; aussi je ne puis tre offense de sa conduite envers moi, quelle
qu'elle puisse tre.

Je ne puis rien vous promettre pour le voyage  Nmes. Ce n'est pas la
considration de l'argent qui m'arrte le plus. Ce voyage doit tre
peu dispendieux. Mais je serai dsormais dans une position qui me
prescrira beaucoup de prudence dans mes dmarches. Le bon accord que,
malgr ma sparation d'avec mon mari, je veux conserver dans tout ce
qui concernera mon fils, m'obligera  le mnager de loin comme de
prs. J'ai dj reconnu que ce projet ne lui souriait point.
Dsormais, je ne dois laisser aucune prise contre moi, ou tout le
fruit de mon nergie serait perdu et j'aurais fourni des armes contre
moi-mme.

J'prouve un autre chagrin trs vif: c'est de n'avoir pas une obole
dont je puisse disposer maintenant. Si j'tais  Paris, je vous
trouverais de l'argent dans la journe. Je vendrais mes effets plutt
que de ne pas vous rendre un service; mais, ici, que faire? Je suis
dans une position dlicate envers mon mari. Je lui dois; c'est--dire
que je suis en avance de la pension qu'il me fait. Cela ne m'a pas
empche de lui adresser une demande, aussitt votre lettre reue.
J'ai prouv un refus assez poli, mais trs dcisif. Plaignez-moi, je
ne maudis mon dfaut d'ordre jamais autant que lorsqu'il m'empche de
servir l'amiti! Cependant, si vous ne pouvez trouver d'argent
ailleurs, je tcherai d'en emprunter sans qu'on le sache, quoique je
sois dj crible de dettes, que j'acquitterai, Dieu sait comment!
Rpondez-moi immdiatement, _poste restante  la Chtre_.

Mes affaires domestiques s'claircissent. Mon frre me soutient un peu
et m'offre son appartement  Paris jusqu'au mois de mars. Pendant ce
temps, il restera ici avec sa femme. A cette poque, je reviendrai et
je passerai quelque temps  Nohant pour vous y installer. Je partirai
pour Paris ds que serai rtablie. Je suis encore trs souffrante. Si
vous pouvez venir passer une journe  Chteauroux, je vous
prviendrai, afin que nous puissions causer  mon passage en cette
ville.

Adieu, mon cher enfant; je suis encore assez faible, mais j'ai assez
de tte et de coeur pour sentir vivement ce que vous faites pour moi.
Vous aurez beau vous dfendre de mes bndictions avec votre rudesse
spartiate, je vous poursuivrai jusqu' la mort de mes remerciements et
de mon ingratitude. _Prenez-le comme vous voudrez_, comme dit mon
vieux cur.

Bonsoir donc, mon cher fils; parlez de moi  votre mre. Dites-lui que
je la vnre sans la connatre, ou plutt que je la connais trs bien
sans l'avoir vue. Certes, je voudrais qu'elle me connt aussi et
qu'elle st combien son enfant m'est cher.




XLIX

AU MME

                                (En cas d'absence: _ Paris,
                                Boulevard Poissonnire_, n 20.)

Nohant, 27 dcembre 1830.

Qu'tes-vous donc devenu mon cher enfant? O tes-vous? Pourquoi ne me
donnez-vous pas signe de vie? Je suis vraiment inquite. Dans un
moment de crise comme celui que j'ai travers, j'aurais eu besoin de
votre amiti, de vos encouragements. Vous ne m'avez crit qu'un trs
petit mot. Il est vrai qu'il renfermait bien des choses. Depuis, je
vous ai crit, pour vous dire tout le bien que vous m'aviez apport.
Je vous en remerciais dans l''effusion de mon coeur. Votre modestie
farouche s'est-elle offense de quelques-unes de mes expressions?
Aprs ce qui m'est arriv, j'ai sujet de trembler. Peut-tre est-ce la
raison de votre silence. Vous craignez peut-tre de tomber dans les
mains des infidles. Rassurez-vous. Maintenant madame Decerf ne remet
mes lettres qu' moi, et celles qui me sont adresses _poste restante_
sont doublement assures de me parvenir. Peut-tre aussi tes-vous 
Paris? Je ne vois personne qui puisse me dire o est la famille du
gnral. Je suis tourmente de ne rien savoir et de tout apprhender.
N'tes-vous pas malade? Me boudez-vous? et pourquoi? Enfin qu'y
a-t-il?

Je pars le 4 janvier pour Paris. Si vous tes  la Leuf, ne pourrai-je
vous voir un instant  Chteauroux? Si vous me rpondez
affirmativement, je partirai d'ici le matin, afin de passer une partie
de la journe avec vous; sinon, je ne ferai que traverser Chteauroux.

Adieu mon cher enfant; ma sant est mdiocrement rtablie. Mon
intrieur est calme.




L

A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT

                                Paris; janvier 1831

Mon cher enfant,

Je suis arrive bien lasse! J'ai t oblige de m'arrter quelques
heures  Orlans. La chaise de poste ne fermait pas, j'tais glace.
Je ne suis arrive  Paris qu' minuit. J'tais bien embarrasse de ma
voiture, parce qu'il n'y a pas de cour dans la maison que j'habite et
que je ne pouvais pas la laisser passer la nuit dans la rue. Enfin je
l'ai fourre  l'htel de Narbonne[1]. Je me suis rchauffe, repose;
j'ai arrang et termin pour le mieux une affaire qui m'occupait
beaucoup. Maintenant je vais faire mon dmnagement, me reposer
encore; et puis je retournerai vers toi, mon petit mignon, dans huit
jours au plus.

Embrasse ton papa et ta grosse mignonne pour moi. Tu m'avais promis de
m'crire tout de suite; cris-moi donc, petit drle. Je n'ai pas
encore eu le temps de voir ton oncle. Je pense que je le verrai
aujourd'hui.

Adieu, mon cher mignon. Je t'embrasse mille fois.

Ta mre.

Que faut-il que je t'apporte?

  [1] Proprit de George Sand,  Paris




LI

AU MME

                                Paris, 8 janvier 1831

J'ai reu ta petite lettre, mon cher enfant. J'ai eu bien du chagrin
de voir que tu as t malade: tu avais mang un peu trop de chocolat,
je me le rappelle. N'en mange donc plus; soigne-toi bien. J'espre que
tu m'criras bientt que tu es tout  fait guri.

Sois sr, mon petit amour, que j'ai eu aussi beaucoup de chagrin de te
quitter et que je serai bien heureuse de te revoir. J'aurais mieux
aim t'emmener que de venir toute seule  Paris, tu le sais bien; mais
tu ne te serais gure amus ici. Tu n'aurais pas t si bien qu'
Nohant, o tout le monde t'aime et s'occupe de toi.

Bientt tu auras Boucoiran, qui t'aime bien aussi et qui te fera
travailler, sans te fatiguer. Tu dois bien savoir qu'il n'est pas
mchant; il ne faut pas que tu aies du chagrin pour cela. Quand tu
travailles bien, tu sais comme on te caresse et comme tout le monde
est content; ton papa et ta maman surtout, qui seraient si heureux de
te voir bien savant et bien aimable! Sois donc bien doux et bien gai;
joue, mange, cours, cris-moi et aime-moi toujours bien.

Adieu, mon cher enfant; je t'embrasse mille fois.

Ta maman.

Parle-moi de ta petite soeur et embrasse-la pour moi.




LII

AU MME

                                Paris, 10 janvier 1831

Je suis inquite de toi, mon cher enfant. Tu m'as crit pour me dire
que tu avais t malade; ne l'es-tu pas encore? Si je ne reois pas de
tes nouvelles aujourd'hui, j'aurai bien du chagrin. cris-moi donc
exactement deux fois par semaine, je t'en prie; si tu es malade, prie
ton papa ou ton oncle de m'crire. Pour moi, je me porte bien et je
cours beaucoup; mais je n'ai pas encore t au spectacle, parce que je
travaille le soir. J'ai t trois fois chez ta bonne maman Dudevant
sans pouvoir la trouver. Il parat qu'elle sort souvent. Je lui ai
laiss ta lettre, et j'y retournerai aujourd'hui.

J'ai dj marchand ton habit de garde national, il sera bien joli,
j'y joindrai un schako avec une flamme rouge. Je voudrais que tu
pusses voir les hussards d'Orlans. Tu aurais bien envie d'tre
habill comme eux. Ils ont une veste gris bleu garnie de mouton noir
et un pantalon rouge; le plumet est noir, il n'y a rien de plus
lgant.

J'ai vu M. Blaize[1] qui m'a bien demand de tes nouvelles. Dis  ton
papa de dire  madame Decerf que j'ai fait sa commission. Dis-lui
aussi de me donner des nouvelles de madame Duteil. Je n'ai pas encore
le temps d'crire des lettres. Je n'cris qu' toi.

Embrasse bien ton papa pour moi, ainsi que ton oncle et ta tante. Dis
 ton oncle qu'en descendant son escalier un peu trop fort, j'ai fait
crouler douze marches. Embrasse bien fort ta soeur de la part de sa
maman; parle-t-elle un peu de moi? Et Lontine se porte-t-elle bien?
Enfin donne-moi des nouvelles de tout le monde, et dis bien des choses
de ma part  Eugnie,  Franoise, etc.

Adieu, mon cher amour; cris-moi donc et surtout porte-toi bien, sois
sage, et aime toujours ta mre, qui t'embrasse mille et mille fois.

  [1] Artiste peintre qui avait fait les miniatures de George Sand et
    de son fils, l'anne prcdente.




LIV

A JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX

                                Mercredi. Paris, 13 janvier 1831

Mon cher ami,

Je suis enfin libre; mais je suis loin de mes enfants. Quand vous
serez prs d'eux, je serai moins triste de leur absence; je veux dire
que l'inquitude ne se joindra pas  ma tristesse. Merci, mon cher
enfant, merci! Que Dieu rende  votre mre tout le bien que vous ferez
 mon fils. Parlez de moi souvent, qu'il ne dsapprenne point 
m'aimer. J'ai dit, en partant, qu'on vous donnt la chambre que vous
dsirez. Si on l'avait oubli, faites-vous-la donner en arrivant. Je
ne vous parle pas de la conduite  tenir avec mon mari, pour conserver
la bonne intelligence ncessaire. Vous savez maintenant qu'il faut se
garder de prendre mon parti, sous peine d'tre ha; qu'il faut laisser
soutenir les paradoxes les plus injustes et les plus absurdes, sans
donner signe de blme, etc. Je sais, de mon ct, qu'on ne se conduira
peut-tre pas toujours  votre gard avec l'amiti que vous mritez.
Les coeurs sont secs et ne s'ouvriront pas pour vous.

Il est ncessaire que vous ayez une grande autorit sur Maurice; mais
il ne faut pas que vous ayez l'air de la disputer  son pre.
Affectez, au contraire, d'adhrer  tout ce qu'il vous dira, et faites
au fond comme vous jugerez bon. Il n'a pas de constance dans les
ides, il ne s'inquitera pas de l'effet de ses avis. Ensuite prenez
garde  vos lettres et aux miennes. Mettez-y toute votre prudence
naturelle. Je vous prie de m'crire au moins une fois par semaine et
de m'avertir si Maurice tait srieusement malade. Eux n'y
manqueraient pas, je le sais bien; mais ils ne feraient pas faute
d'exagrer son mal, soit pour me faire revenir plus vite, soit pour me
faire de la peine. En vrit, ils m'en ont assez fait, souvent pour le
seul plaisir qu'ils y trouvaient. Vous, vous me direz la vrit; si
l'un de mes enfants tombait malade, je me conformerais entirement 
votre avis de revenir ou de rester. J'aurais de l'inquitude ou je
n'en aurais pas, suivant votre assertion. Vous m'pargnerez la douleur
tant que vous pourrez, je le sais. Vous ne m'abuserez pas non plus par
une aveugle confiance.

Je vous crirai plus au long dans quelques jours, pour vous dire ce
que je fais ici. Je m'embarque sur la mer orageuse de la littrature.
Il faut vivre. Je ne suis pas riche maintenant, mais je me porte bien,
et, quand de longues lettres de vous me parleront de votre amiti et
de mon fils, je serai gaie.

Un mot cependant avant de vous dire bonsoir. Vous m'avez mal comprise
si vous avez cru que ce serait par rapport aux _convenances, 
l'opinion_, que j'ai refus de vous accompagner  Nmes. Les
convenances sont la rgle des gens sans me et sans vertu. L'opinion
est une prostitue qui se donne  ceux qui la payent le plus cher. Ce
n'est pas non plus pour ne pas dplaire  mon mari. Je m'explique. Ce
n'est pas  cause de l'humeur qu'il en aurait, et des reproches amers
ou mordants qui m'en reviendraient. Vous remarquez fort bien que j'ai
brav cette humeur et support ces reproches en beaucoup d'autres
occasions. J'ajouterai que je l'ai fait souvent pour des gens que
j'aimais bien moins que vous. Mais c'est  cause de _vous_. C'est
parce que je ne veux pas que vous deveniez un objet de mfiance et
d'aversion qu'on chercherait  loigner. Vous pensez rester plus de
deux ans avec nous? Je ne le sais pas, mon enfant; mais je voudrais
que ce ft pour toute la vie. Or vous tmoigner une prfrence
marque, une estime particulire, ce serait... Au reste, vous savez
comme cela a russi _autrefois_ entre nous. Ils m'ont appris qu'il
fallait cacher mes plus nobles affections, comme des sentiments
coupables. Ne voulant pas les rompre, je saurai avoir  cause de vous,
mon cher Jules, des mnagements que je ddaignerais s'il ne s'agissait
que de moi.

Bonsoir, cher enfant; je vous aime bien, et serai toujours votre
seconde mre. crivez-moi aussitt que vous serez chez nous. Dites-moi
un peu comment ou me traite l-bas. Il est toujours bon de savoir ce
que les autres pensent de vous.

Je vous embrasse de tout mon coeur.




LV

A MADAME MAURICE DUPIN, A CHARLEVILLE

                                Paris, 18 janvier 1831.

Ma chre petite maman,

L'ami Pierret m'a lu ce matin le passage de votre lettre me
concernant. Je vous remercie du dsir que vous tmoignez de me voir.
Il est bien rciproque. Je compte rester ici deux mois au moins, ainsi
je ne puis manquer de vous embrasser cette anne. Je n'oserais pas
vous prier d'avancer pour moi votre retour. Je craindrais trop de
causer du chagrin  Caroline, si heureuse de vous avoir prs d'elle.
Elle me reprocherait peut-tre de vous enlever. Ne croyez point, comme
vous semblez le tmoigner  notre ami Pierret, que j'prouve aucun
sentiment de jalousie envers ma soeur. Ce serait un sentiment bien
bas. Je ne voudrais pas l'prouver, quand mme il s'agirait d'une
personne indiffrente,  plus forte raison  son gard.

Vous demandez ce que je viens faire  Paris. Ce que tout le monde y
vient faire, je pense: me distraire, m'occuper des arts qu'on ne
trouve que l dans tout leur clat. Je cours les muses; je prends des
leons de dessin; tout cela m'occupe tellement, que je ne vois presque
personne. Je n'ai pas encore t  Saint-Cloud. Depuis plusieurs
jours, c'est une partie arrange avec Pierret; mais le mauvais temps
l'ajourne. Je n'ai pas vu non plus M. de Villeneuve[1], ni mes amies
de couvent. Je n'ai pas le temps; puis il faut faire des toilettes, un
peu de crmonie, et cela m'ennuie. Depuis si longtemps, je ne sais ce
que c'est que la contrainte des salons. Je veux vivre un peu pour moi.
Il en est temps.

Je reois souvent des lettres de mon petit Maurice. Il se porte bien,
ainsi que sa soeur. Maurice a un trs bon instituteur, fix prs de
lui pour deux ans au moins. Cette scurit me donne un peu plus de
libert. Ne lui tant plus absolument ncessaire, je compte venir plus
souvent  Paris que je n'ai fait jusqu'ici,  moins que je ne m'y
ennuie, ce qui pourrait bien m'arriver. Jusqu' prsent, je n'en ai
pas eu le temps, et, si je continue  m'y trouver bien, je ne
retournerai chez moi qu'au commencement d'avril.

Vous le voyez, ma chre maman, je ne puis manquer de vous embrasser
cet hiver; car vous ne resterez pas tout ce temps-l loin de Paris.
S'il en tait ainsi, j'irais, avant de retourner  Nohant, passer huit
jours  Charleville. J'aurais le plaisir d'embrasser ma soeur en mme
temps que vous; mais, je le rpte, je ne veux en aucune manire vous
prier de la quitter pour moi. Vous devez apprcier la dlicatesse du
sentiment qui me force  vous exprimer avec rserve le dsir que j'ai
d'embrasser ma chre maman.

Vous voulez faire un cadeau  Maurice? Je n'ose pas vous dire qu'il
vaudrait mieux en faire deux  Oscar. Je sais le plaisir qu'on prouve
 donner, et je vous en remercie tendrement de la part de Maurice et
de la mienne.

  [1] Le comte Ren de Villeneuve, cousin de George Sand.




LVI

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

                                Paris 19 janvier 1831.

Mon cher camarade,

Il y a huit jours, nous tions convenus de vous crire; mais, pour
cela, nous voulions avoir de l'esprit comme quatre, et nous avions
rsolu de nous runir Alphonse, Jules, Pyat et moi. Or, comme c'est
chose assez difficile de nous trouver ensemble, je prends le parti de
commencer. D'abord, je veux vous dire, mon cher ami, que vous tes
bien _ridicule_, de revenir au moment o je quitte le pays. Vous
pouviez bien attendre encore un ou deux mois. Nous aurions t
charmants ici tous ensemble.

Nous n'aurions pas eu les bords de l'Indre, c'est vrai; mais la Seine
est beaucoup plus saine. Nous n'aurions pas eu les Couperies; mais
nous aurions eu les Tuileries. Nous n'aurions pas mang le lait
champtre dans des cuelles rustiques; mais nous aurions respir
l'odeur balsamique des pommes de terre frites et des beignets du pont
Neuf; ce qui a bien son mrite, quand on n'a pas le sou pour dner. Ne
pourriez-vous assassiner tout doucement votre farinier, afin d'en
venir chercher un autre  tampes ou aux environs? Je suis pour le
coup de poignard, c'est une manire si gnralement gote qu'on ne
peut plus en vouloir aux gens qui s'en servent.

Sans plaisanterie, mon bon Charles, nous parlons souvent de vous, et
nous regrettons votre prsence, votre bonne humeur, votre bonne amiti
et vos mauvais calembours.

Votre cousin de Latouche a t fort aimable pour moi. Remerciez bien
votre mre du coup de poing... non, du coup de main qu'elle m'a donn
en cette _occurrence_. Occurrence est bien, n'est-ce pas? Hlas! si
votre cousin savait  quelle lourde bte il rend service, vous en
auriez des reproches, c'est sr. Ne lui en disons rien. Devant lui, je
suis charmante, je fais la rvrence, je prends du tabac  petites
prises, j'en jette le moins possible sur son beau tapis  fond blanc.
Je ne mets pas mes coudes sur mes genoux, je ne me couche pas sur les
chaises; enfin je suis gentille tout  fait, vous ne m'avez jamais vue
comme a.

Il a cout patiemment la lecture de mes oeuvres lgres.--_Le
Gaulois_[1] n'avait pas eu la force de les porter. Il aurait fallu
deux mulets pour les traner jusque-l.--Il m'a dit que c'tait
charmant, mais que cela n'avait pas le sens commun. A quoi j'ai
rpondu: C'est juste. Qu'il fallait tout refaire. A quoi j'ai dit:
a se peut. Que je ferais bien de recommencer. A quoi j'ai ajout:
Suffit.

Quant  la _Revue de Paris_, elle a t tout  fait charmante. Nous
lui avons port un article _incroyable_; Jules l'a sign, et, entre
nous soit dit, il en a fait les trois quarts; car j'avais la fivre.
D'ailleurs, je ne possde pas, comme lui, le genre _sublime_ de la
_Revue de Paris_. Il a promis solennellement de le faire insrer et il
l'a trouv bien.

J'en suis charme pour Jules. Cela nous prouve qu'il peut russir.
J'ai rsolu de l'associer  mes travaux, ou de m'associer aux siens,
comme vous voudrez. Tant y a qu'il me prte son nom, car je ne veux
pas paratre, et je lui prterai mon aide quand il en aura besoin.
Gardez-nous le secret sur cette _association littraire_. (Vraiment!
j'ai un choix d'expressions dlicieux!) On m'habille si cruellement 
la Chtre (vous n'tes pas sans le savoir), qu'il ne manquerait plus
que cela pour m'achever.

Aprs tout, je m'en moque un peu; l'opinion que je respecte, c'est
celle de mes amis. Je me passe du reste. Je ne vois pas que cela m'ait
empche jusqu' prsent de vivre sans trop de souci, grce  Dieu et
 quelques bipdes qui m'accordent leur affection.

Je n'ai pas parl de Jules  M. de Latouche; sa protection n'est pas
trs facile  obtenir, m'a-t-on dit. Sans la recommandation de votre
maman, j'aurais pu la rechercher longtemps sans succs. J'ai donc
craint qu'il ne voult pas l'tendre  deux personnes. Je lui ai dit
que le nom de _Sandeau_ tait celui d'un de mes compatriotes qui avait
bien voulu me le prter.

En cela, je suivais son conseil; car, il est bon que je vous le dise,
M. Vron, le rdacteur en chef de la _Revue_, dteste les femmes et
n'en veut pas entendre parler. Il a les crouelles.

C'est  vous de savoir s'il est  propos d'expliquer  votre maman
pourquoi le nom de Sandeau va se trouver dans la _Revue_ et si elle
n'en parlera point  M. de Latouche. Il vaudrait mieux lui dire que
Jules me prte son nom. Quand nous serons assez avancs pour voler de
nos propres ailes, je lui laisserai tout l'honneur de la publication
et nous partagerons les profits (s'il y en a). Pour moi, me paisse
et positive, il n'y a que cela qui me tente. Je mange de l'argent plus
que je n'en ai; il faut que j'en gagne, ou que je me mette  avoir de
l'ordre. Or ce dernier point est si difficile, qu'il ne faut pas mme
y songer.

Je suis ici pour un peu de temps, c'est--dire pour deux ou trois
mois; aprs quoi, je reviendrai au pays, piocher toutes les nuits et
galoper tous les jours, selon ma douce habitude, au grand scandale et
mcontentement de nos honorables compatriotes. S'ils vous disent du
mal de moi, mon cher ami, ne vous chauffez pas la bile  me dfendre;
laissez les dire.

Chauffez-vous tranquillement les pieds, ayez de bonnes pantoufles et
de la philosophie. J'en possde autant, et, par-dessus tout, une
vieille et sincre amiti pour vous, dt-on aussi en mdire. Je ne
suis pas de ceux qui sacrifient leurs amis  leurs ennemis.

Bonsoir, mon camarade; je vous embrasse.

  [1] Surnom de M. Alphonse Fleury, de la Chtre.




LVII

A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT

                                Paris, 25 janvier 1831.

Tu as d recevoir, mon cher enfant, une lettre de moi le lendemain ou
le surlendemain de celle que tu m'as crite. Dis  ton papa de
m'envoyer de l'argent. Aussitt que j'en aurai, je t'enverrai ton
habit de garde national. J'ai vu ta bonne maman Dudevant plusieurs
fois. Elle ne m'a pas parl d'argent et je ne me soucie pas de lui en
demander. Dis tout cela  ton papa. Je n'ai plus que ce qu'il me faut
pour ma consommation, et je ne puis dpenser une cinquantaine de
francs (au moins) sans en emprunter. C'est ce que je ferai, si je n'en
reois pas bientt, car tu as bien envie de cet habit, et j'ai bien
envie aussi de te l'envoyer. Rponds-moi tout de suite et mets dans ta
lettre un fil pour la grosseur de ta tte afin que je t'achte aussi
le schako. Dis  ton papa de te mesurer et de me dire ta taille bien
au juste, afin que l'habit et le pantalon ne soient pas trop grands.
Ta bonne maman Dupin, qui est  Charleville, a crit  M. Pierret de
t'acheter un joujou pour tes trennes. Je le mettrai dans la caisse
avec une poupe pour Lontine et une pour Solange.

Je suis bien aise que tu te portes bien, mon amour; mais je ne veux
pas que tu aies du chagrin, cela augmenterait beaucoup le mien. J'ai
rv cette nuit que tu tais bien malade, et je me suis rveille en
pleurant. Heureusement, une heure aprs, j'ai reu la lettre de ton
papa et la tienne. Amuse-toi et ne pense  moi que pour te rappeler
que je t'aime bien et que je reviendrai bientt.

Boucoiran doit tre  Nohant; tu vas avoir de l'occupation. Il te fera
jouer quand tu auras bien travaill. Tu m'criras tout ce que tu fais,
et, s'il est content de toi, ta petite maman sera bien heureuse et
t'aimera encore davantage. Tu seras sage par amiti pour moi, n'est-ce
pas, mon cher enfant?

Embrasse ton papa, et qu'il soit bien content de toi. Embrasse aussi
ton oncle, ta tante, ta soeur et Lontine. Pour toi, mon cher amour,
je t'embrasse mille fois. Tu sais que tu es ce que j'ai de plus cher
au monde. Aime-moi aussi et porte-toi toujours bien.

Ta mre.

Solange parle-t-elle quelquefois de sa maman? Empche qu'elle ne
m'oublie.




LVIII

A M. JULES BOUCOIRAN A NOHANT

                                Paris, 12 fvrier 1831.

Mon cher enfant,

Je vous remercie de votre bonne lettre; crivez-moi souvent, je vous
en prie. Je ne sais que par vous avec exactitude l'tat de mes
enfants. Dites  Maurice de m'crire, en le laissant libre et
d'criture, et d'orthographe, et de style. J'aime ses navets et ses
barbouillages. Je ne veux pas qu'il considre l'heure de m'crire
comme une heure de travail. Une page deux fois la semaine, ce ne sera
pas assez pour l'embrouiller dans ses progrs. Je suis bien contente
qu'il se rende  la ncessit de travailler sans verser trop de
larmes. Une fois l'habitude prise, il ne se trouvera pas plus
malheureux qu'auparavant.

Mon mari me mande que vous tes maigre et au rgime. tes-vous
rellement bien guri, mon cher enfant? Soignez-vous, ne couchez pas
sans feu comme vous le faisiez par ngligence l'anne dernire, et
ayez toujours une tisane rafrachissante dans votre chambre. Moi, le
grand mdecin de Nohant, je vous traiterais _ex professo_. Que
deviennent donc tous les malades du village, depuis que je ne suis
plus l pour les gurir ou pour les tuer?

Je vous dirai en confidence avoir eu ici l'occasion d'exercer mes
talents; auprs de qui? je vous le donne en cent! Auprs de madame
P..., mon implacable ennemie. La malheureuse femme vient de faire un
triste voyage  Paris, pour enterrer un fils de vingt ans. Elle tait
mourante de douleur lorsque le hasard m'a fait connatre sa situation.
J'ai couru  elle sur-le-champ, je l'ai trouve entoure de jeunes
gens qui pleuraient leur camarade et s'affligeaient de l'absence d'une
femme auprs de la mre dsole. J'ai pass la nuit sur une chaise
auprs d'elle. Une triste nuit! Mais, lorsqu'elle m'a reconnue et
qu'abjurant son aversion, elle m'a remercie avec lan, j'ai prouv
combien la vengeance noble, celle qui consiste  rendre le bien pour
le mal, est un sentiment pur et doux. Nous nous sommes quittes trs
rconcilies. Je parierais bien qu' la Chtre et  Nohant surtout, ma
conduite passerait pour un trait de folie. N'en parlez pas; mais, si
on en parle et si l'on m'accuse, laissez dire.

Je ne crois pas, mon cher enfant,  tous les chagrins qu'on me prdit
dans la carrire littraire, o j'essaye d'entrer. Il faut voir et
apprcier quels motifs m'y poussent, quel but je poursuis. Mon mari a
fix ma dpense particulire  trois mille francs. Vous savez que
c'est peu pour moi qui aime  donner et qui n'aime pas  compter. Je
songe donc uniquement  augmenter mon bien-tre par quelques profits.
Comme je n'ai nulle ambition d'tre connue, je ne le serai point. Je
n'attirerai l'envie et la haine de personne. La plupart des crivains
vivent d'amertumes et de combats, je le sais; mais ceux qui n'ont
d'autre ambition que de gagner leur vie vivent  l'ombre paisiblement.
Branger, le grand Branger lui-mme, malgr sa gloire et son clat,
vit retir  part de toutes les coteries. Ce serait bien le diable si
un pauvre talent comme le mien ne pouvait se drober aux regards. Le
temps n'est plus o les diteurs faisaient queue  la porte des
crivains. La chose est renverse. De tous les tats, le plus libre et
le plus obscur, peut-tre, est celui d'auteur pour qui n'a pas
d'orgueil et de fanfaronnade. Quand on vient me dire que _la gloire_
est un chagrin de plus que je me prpare, je ne puis m'empcher de
rire de ce mot, qui n'est pas heureux, et de tous ces lieux communs
qui ne sont applicables qu'au gnie et  la vanit. Je n'ai ni l'un ni
l'autre, et j'espre ne connatre aucune de ces tracasseries qu'on
croit invitables. J'ai t incite chez Kratry et chez madame
Rcamier. J'ai eu le bon sens de refuser. Je vais chez Kratry le
matin et nous causons au coin du feu. Je lui ai racont comme nous
avions pleur en lisant _le Dernier des Beaumanoir_. Il m'a dit qu'il
tait plus sensible  ce genre de triomphe qu'aux applaudissements des
salons. C'est un digne homme. J'espre beaucoup de sa protection pour
vendre mon petit roman. Je vais paratre dans la _Revue de Paris_.
J'en ai enfin la certitude; ce sera un pas immense de fait.

Voil o j'en suis. Adieu, mon cher enfant; je vous embrasse de tout
mon coeur. J'ai beaucoup de courses et de travail, voil le seul ct
pnible de l'tat que j'ai embrass. Quand les premiers obstacles
seront franchis, je me reposerai.




LIX

A M. DUTEIL. AVOCAT, A LA CHATRE

                                Paris, 15 fvrier 1831.

Mon cher ami,

Si je ne vous ai pas rpondu plus tt, c'est que la patrie tait
menace et que j'tais occupe  la dfendre. Maintenant que je l'ai
sauve, je reviens  mes amis, je rentre dans la vie prive et je me
repose sur ma gloire.

Vous savez, peut-tre, que nous venons de traverser une petite
rvolution, toute petite  la vrit, une rvolution de poche, une
miniature de rvolution, mais fort gentille dans ce qu'elle est. Je
dis _peut-tre_, parce que, pendant qu'on se battait  coups de
missel, dans les rues de Paris, il est possible que, occup  chanter,
 boire,  rire,  dormir, vous n'ayez pas lu une colonne de journal
et que vous sachiez tout au plus que la France a encore manqu de
prir; ce qui ft infailliblement arriv, sans la conduite impartiale
et l'attitude ferme que j'ai montres en cette circonstance difficile.

J'ai fait l'impossible auprs de M. Duris-Dufresne; j'ai fait tout ce
qu'il fallait pour me faire mettre  la porte par tout autre que lui,
l'obligeance et la douceur mme. M. Duris-Dufresne s'est remu tant
qu'il a pu pour M. M*** et pour une autre personne encore que je lui
recommandais et qui m'intressait non moins vivement. Tout ce qu'il a
obtenu, ce sont des promesses, ce qu'on appelle des _esprances_, mot
qui m'a bien l'air d'tre fait pour les dupes. Je n'ai pas besoin de
vous dire que je n'ai pas nglig une occasion de rchauffer son zle.
Mais je veux vous dire que vous vous tromperiez et seriez fort injuste
de croire que M. Duris-Dufresne y et mis de la mauvaise grce!

Il faut bien voir o il en est. En examinant la marche des choses,
vous vous expliquerez la facilit avec laquelle il a fait obtenir des
places  ses amis et la difficult qu'il rencontre aujourd'hui pour
solliciter de simples emplois. Au commencement de ce nouveau
gouvernement, le parti Lafayette (c'est--dire MM. de Tracy, Eusbe
Salverte, de Podenas, Duris-Dufresne, etc.) tait au mieux avec le
pouvoir. Ces messieurs venaient de faire un roi, et ce roi n'avait
rien  leur refuser. C'tait juste. Cependant, comme ces gens-l
n'taient pas des polissons, aprs avoir t dupes des promesses de
l'htel de ville, ils n'ont pas ramp devant le sire. Ils ne lui ont
pas dit comme Guizot, Royer-Collard, Dupin et consorts:

Majest, tout vous est permis; nous sommes vos serviteurs trs
humbles et nous dfendrons votre pouvoir, juste ou injuste, absurde ou
raisonnable, parce que vous nous avez donn des places et des
honneurs.

Le parti Lafayette, c'est--dire l'extrme gauche, en voyant des
fourberies, des turpitudes diplomatiques envahir l'esprit du
gouvernement et entraver la marche des institutions populaires dont on
l'avait leurr, s'est regimb, et, de plus belle, s'est jet dans
l'opposition.

Il faut bien croire  la bonne foi de ces gens-l. Ils pouvaient, en
servant le pouvoir, conserver les bonnes grces et la faveur. Ils
prfrent le droit de crier, qui ne rapporte que l'acrimonie et le mal
de gorge.

Je ne suis pas de leur humeur, moi! J'aime  rire, et j'ai l'gosme
de m'amuser de tout, mme de la peur d'autrui. Mais j'estime et
j'admire la conduite de ces vieux grognards, qui veulent tout ou rien
en matire de libert et que l'on traite d'enrags parce qu'on ne peut
les acheter.

Je crois donc le crdit de Duris-Dufresne diablement tomb. Il a perdu
auprs du pouvoir ce qu'il a regagn en popularit. S'il n'obtient
plus rien, il ne faut pas lui en faire un crime; car le pauvre brave
homme use bien des souliers pour le service d'autrui. Ne
connaissez-vous pas M. de Bondy? C'est lui qui est en faveur
maintenant. Il est dans une belle position. Si la famille M... a des
relations avec lui (il me semble que je ne l'ai pas rv), je me
chargerai volontiers de tous les pas qu'il faudra faire. Dites-le 
F... et embrassez-la bien de ma part. Je lui crirai dans quelques
jours.

Pour le moment, je suis crase de besogne; besogne qui ne me mne 
rien jusqu'ici. J'ai pourtant toujours de l'esprance. Et puis voyez
l'trange chose: la littrature devient une passion. Plus on rencontre
d'obstacles, et plus on aperoit de difficults, plus on se sent
l'ambition de les surmonter. Vous vous trompez pourtant bien si vous
croyez que l'amour de la gloire me possde. C'est une expression 
crever de rire que celle-l. J'ai le dsir de gagner quelque argent;
et, comme il n'y a pas d'autre moyen que d'avoir un nom en
littrature, je tche de m'en faire un (de fantaisie). J'essaye de
fourrer des articles dans les journaux. Je n'arrive qu'avec des peines
infinies et une persvrance de chien. Si j'avais prvu la moiti des
difficults que je trouve, je n'aurais pas entrepris cette carrire.
Eh bien, plus j'en rencontre, plus j'ai la rsolution d'avancer. Je
vais pourtant retourner bientt _cheux nous_, et peut-tre sans avoir
russi  mettre ma barque  flot, mais avec l'esprance de mieux faire
une autre fois et avec des projets de travail plus assidu que jamais.

Il faut une passion dans la vie. Je m'ennuyais, faute d'en avoir. La
vie agite et souvent mme assez ncessiteuse que je mne ici chasse
bien loin le spleen. Je me porte bien et vous allez me revoir avec une
humeur tout  fait rose.

Avec a que notre bonne Agasta[1] aille bien et que je la retrouve
frache et ingambe! Nous danserons encore la bourre ensemble!

Adieu, mon cher ami. Si vous avez des ides, envoyez-moi-_z'en_; car,
des ides, par le temps qui court, c'est la chose rare et prcieuse.
On crit parce que c'est un mtier; mais on ne pense pas, parce qu'on
n'en a pas le temps. Les choses marchent trop vite et vous emportent
tout blouis.

Les crivains (dit le sublime de Latouche), ce sont des instruments.
Au temps o nous vivons, ce ne sont pas des hommes; ce sont des
plumes!

Et, quand on a lch a, on se pme d'admiration, on tombe  la
renverse, ou l'on n'est qu'un ne.

Bonsoir. J'embrasse Agasta et vous de tout mon coeur.

  [1] Madame Duteil.




LX

A M. MAURICE DUDEVANT, A NOHANT

                                Paris, mercredi soir, 16 fvrier 1831.

Mon cher enfant, je n'ai pas eu le temps de te dire un petit mot, dans
la lettre de ton oncle. J'ai reu le tien ce matin. Je suis trs
contente que tu te portes bien et que tu t'amuses. Je serais heureuse
de te voir, mon cher enfant; mais je serais fche que tu fusses ici
maintenant. On ne s'y amuse pas: tout le monde se dispute, on
s'touffe dans les rues, on dmolit les glises et on bat le tambour
toute la nuit. Tu es bien mieux  Nohant, o l'on t'aime, o tu peux
courir et jouer sans voir des mchants qui se battent.

Adieu, mon cher enfant; travaille toujours, cris-moi souvent,
embrasse pour moi ton papa, Boucoiran et ta petite soeur. Je vous aime
tous deux par-dessus tout et je vous embrasse mille fois.




LXI

A M. JULES BOUCOIRAN, A NOHANT

                                Paris, 4 mars 1831.

Mon cher enfant,

Je vous remercie de m'avoir crit. Je ne vis que de ce qui concerne
Maurice, et les nouvelles qui m'arrivent par vous n'en sont que plus
douces et plus chres. Aimez-le donc mon pauvre petit, ne le gtez
pas, et pourtant rendez-le heureux. Vous avez ce qu'il faut pour
l'instruire sans le rendre misrable: de la fermet et de la douceur.
Dites-moi s'il prend ses leons sans chagrin. Prs de lui, je sais
montrer de la svrit; de loin, toutes mes faiblesses de mre se
rveillent et la pense de ses larmes fait couler les miennes. Oh!
oui, je souffre d'tre spare de mes enfants. J'en souffre bien! Mais
il ne s'agit pas de se lamenter; encore un mois, et je les tiendrai
dans mes bras. Jusque-l, il faut que je travaille  mon entreprise.

Je suis plus que jamais rsolue  suivre la carrire littraire.
Malgr les dgots que j'y rencontre parfois, malgr les jours de
paresse et de fatigue qui viennent interrompre mon travail, malgr la
vie plus que modeste que je mne ici, je sens que mon existence est
dsormais remplie. J'ai un but, une tche, disons le mot, une
_passion_. Le mtier d'crire en est une violente, presque
indestructible. Quand elle s'est empare d'une pauvre tte, elle ne
peut plus la quitter.

Je n'ai point eu de succs. Mon ouvrage a t trouv invraisemblable
par les gens auxquels j'ai demand conseil. En conscience, ils m'ont
dit que c'tait trop bien de morale et de vertu pour tre trouv
probable par le public. C'est juste, il faut servir le pauvre public 
son got et je vais faire comme le veut la mode. Ce sera mauvais. Je
m'en lave les mains. On m'agre dans la _Revue de Paris_, mais on me
fait languir. Il faut que les noms connus passent avant moi. C'est
trop juste. Patience donc. Je travaille  me faire inscrire dans _la
Mode_ et dans _l'Artiste_, deux journaux du mme genre que la _Revue_.
C'est bien le diable si je ne russis dans aucun.

En attendant, il faut vivre. Pour cela, je fais le dernier des
mtiers, je fais des articles pour _le Figaro_. Si vous saviez ce que
c'est! Mais on est pay sept francs la colonne et avec a on boit, on
mange, on va mme au spectacle, en suivant _certain conseil que vous
m'avez donn_. C'est pour moi l'occasion des observations les plus
utiles et les plus amusantes. Il faut, quand on veut crire, tout
voir, tout connatre, rire de tout. Ah! ma foi, vive la vie d'artiste!
Notre devise est _libert_.

Je me vante un peu pourtant. Nous n'avons pas prcisment la _libert_
au _Figaro_. M. de Latouche, notre _digne_ patron (ah! si vous
connaissiez cet homme-l!) est sur nos paules, taillant, rognant 
tort et  travers, nous imposant ses lubies, ses aberrations, ses
caprices. Et nous d'crire comme il l'entend; car, aprs tout, c'est
son affaire. Nous ne sommes que ses manoeuvres; _ouvrier-journaliste,
garon-rdacteur_, je ne suis pas autre chose pour le moment. Quand je
vois les platitudes que j'ai griffonnes dans vingt paires de mains
qui se les arrachent et sous les yeux de ces bnvoles lecteurs dont
le mtier est d'tre mystifis, je me prends  rire d'eux et de moi.
Quelquefois je les vois cherchant  deviner des nigmes sans mot et je
les aide  s'embrouiller. J'ai fait hier un article pour _madame
Duvernet_, on dit que c'est pour M. de Qulen [1]. Voyez un peu!

Adieu, mon cher enfant; je vous charge d'embrasser mon frre et _ma
soeur, si elle vous le permet_. Dites  Polyte de m'crire un peu plus
souvent. Enferme au bureau d'esprit de mon _digne_ matre depuis neuf
heures du matin jusque cinq heures, je n'ai gure le temps d'crire,
moi; mais j'aime bien  recevoir des lettres de Nohant. Elles me
reposent le coeur et la tte.

Je vous embrasse et vous aime bien. Dites-moi donc ce que vous faites
faire  Maurice?

J'ai revu Kratry et j'en ai assez. Hlas! il ne faut pas voir les
clbrits de trop prs.

_De loin, c'est quelque chose_, etc.

J'aime toujours M. Duris-Dufresne de passion. Je vous dirai que j'ai
vu madame Bertrand  la Chambre des dputs. Elle tait derrire moi
dans la tribune des dames. Je lui ai offert ma place. J'ai t
honnte, elle a t gracieuse, et l'histoire finit l.

  [1] Archevque de Paris




LXII

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

                                Paris, 6 mars 1831.

Vous tes un _fichu_ paresseux mon cher camarade! Si nous n'tions
d'anciens amis, je me fcherais; mais il faut bien vous pardonner, car
on ne refait pas de vieux amis du jour au lendemain. Savez-vous qu'il
se passe de belles choses, ici? C'est vraiment trs drle  voir. La
rvolution est en permanence comme la Chambre. Et l'on vit aussi
gaiement, au milieu des baonnettes, des meutes et des ruines, que si
l'on tait en pleine paix. Moi, a m'amuse. J'en suis fche pour ceux
 qui a dplat; mais nous sommes au monde pour rire ou pour pleurer
de ce que nous voyons faire. Et, bien que je pleure quelquefois tout
comme une autre, pour le plus souvent je ris.

Dites-moi donc, mon camarade, vous avez parfois l'humeur bien noire, 
ce qu'il parat? Le moyen de s'en _dispenser_? Chez moi, la peine ne
creuse gure; chez vous, l'ennui se cramponne, du moins je crois le
voir  quelques phrases de votre lettre. Cela ne me surprend point:
l'air du pays n'est pas lger, la socit n'est pas dlicate, les
cancans ne sont pas spirituels et les plaisirs ne sont pas du tout. On
vit en tous lieux, je le sais, mais avec des intrts, un mnage, une
occupation personnelle, des projets et des profits. A votre ge, on
n'a rien de tout cela, et au mien... que vous dirai-je? cela ne suffit
pas encore. Un peu de patience! quand nous aurons quarante ans, nous
serons les meilleurs Berrichons du monde.

En attendant, il faut bien varier un peu la vie. Au lieu de vous faire
des sermons, je vous engagerai  venir  Paris le plus que vous
pourrez. Je sais que les parents ne lchent gure leurs enfants; mais
vous qu'on aime et qu'on gte passablement, si vous montriez un dsir
bien prononc, vous ne trouveriez pas de rsistance. Si l'on voulait
m'couter, je parlerais bien pour vous, tant je suis pntre de
l'impossibilit de vivre heureux  la Chtre quand on n'est ni vieux,
ni pre de famille, ni _raisonnable par force_.

Je ne suis pas de ceux qui disent: _Vivre, c'est s'amuser_, ou plutt
je ne l'entends pas comme eux. Ce n'est pas l'Opra qu'il vous faut
tous les jours pour passer agrablement la soire. L'Opra est chose
dlicieuse, mais on peut rire ailleurs et de tout son coeur. Odry
mme, le sublime Odry, n'est pas indispensable  ma flicit,
quoiqu'il y contribue puissamment. Je m'amuse _partout_.--Partout
(entendons-nous) o je ne vois pas la haine, le soupon, l'injustice
et l'aigreur empester l'air que je respire. Si les gens n'taient pas
mchants, je leur passerais bien d'tre btes; mais, pour notre
malheur, ils sont l'un et l'autre. Voil pourquoi la province est
odieuse. Il y a un venin cach partout, et l'on peut dire d'elle ce
que Victor Hugo dit de la prison: _Vous y cueillez une fleur, et elle
pique ou elle pue_. C'est barroque, mais c'est vrai.

Il me tarde pourtant de retourner en Berry; car j'ai des enfants que
j'aime plus que tout le reste. Sans l'espoir de leur tre plus utile
un jour avec la plume du scribe qu'avec l'aiguille de la mnagre, je
ne les quitterais pas si longtemps. Je veux, malgr les difficults
sans nombre que je rencontre, faire les premiers pas dans cette
carrire pineuse.

Je me suis enfin dcide  crire dans _le Figaro_, et je suis charme
que vous y soyez abonn; ce sera une manire de causer avec vous,
surtout si M. de Latouche a souvent la bonne ide de me faire faire
des articles comme celui de _Molinara_, article dont le coeur a fait
les frais plus que l'esprit. C'est dans son cabinet,  sa table,
moiti avec lui, que j'ai crit cette _idylle_ dont le bon public
parisien (public excellent, d'ailleurs, dont le mtier est d'tre
dupe) cherchait le mot avec d'incroyables efforts le lendemain.

Vous auriez ri de voir les bons bourgeois du caf _Conti_... (Vous
connaissez srement le caf Conti, vis--vis le pont Neuf? Vous y avez
djeun plus d'une fois, et moi aussi.) Vous auriez ri (que je dis) si
vous les aviez vus, le nez sur _le Figaro_ et se donnant  tous les
diables pour savoir quelle nigme politique leur cachait cette
_Molinara_ et ce polisson de moulin.

D'aucuns disaient: C'est un emblme; d'aucuns rpondaient: C'est
une anagramme; et d'aucuns reprenaient: C'est un logogryphe.--Qui
donc est cette meunire? C'est Delphine Gay!--Oh! non, c'est la
duchesse de Berry.--Bah! c'est la femme du dey d'Alger.--Dans tous les
cas, c'est bien savant, on n'y comprend goutte.

Moi, je riais non pas dans ma barbe, mais dans ma tabatire, et je
leur disais d'un air mystrieux: Messieurs, je sais de bonne
part que c'est la femme du pape. A quoi ils rpondaient: Pas
possible?--Parole d'honneur!

Vous avez vu depuis, un grand article intitul _Vision_. M. de
Latouche l'a trouv trs remarquable et _m'a prie_ en quelque sorte
de le lui donner. Il est de J.S..., qui me l'avait confi et qui n'a
pas t trs content de le voir mutil et raccourci. Il le destinait
au _Voleur_, et, moi, je l'ai _vol_, au profit du _Figaro_. Dans le
mme numro, une bigarrure (la premire) fait grand scandale. Elle n'a
rien de joli; mais, comme elle tombe d'aplomb sur le ridicule de la
circonstance, les rieurs s'en sont empars, le roi citoyen s'en est
offens, et M. Nestor Roqueplan, le signataire du journal, au moment
de recevoir la croix (dont Sa Majest n'est pas chiche d'ailleurs), se
l'est vu refuser  cause de l'article susdit, dont il est responsable.
_C'est pourtant moi qu'a fait ce coup-l!_ J'en peux pas revenir et
j'en ris  me dmettre les mandibules. O auguste juste milieu de la
Chtre, que diras-tu de mon imprudence!

M. de Latouche, de son ct, ne s'tait pas gn d'annoncer des
_croises  louer pour voir passer la premire meute que ferait M.
Vivien_. Toutes ces gentillesses ont indispos le roi citoyen et papa
Persil, qui lui a dit comme a:

--Tonnerre de Dieu, sire, c'est trop fort!

--Vous croyez? qu'a dit le roi citoyen, faut-il que je me fche?

--Oui, sire, faut vous fcher.

Alors le roi citoyen s'est fch. Et voil qu'on a saisi _le Figaro_
et qu'on lui intente un _procs de tendance_. Si on incrimine les
articles en particulier, le mien le sera _pour sr_. Je m'en dclare
l'auteur et je me fais mettre en prison. Vive Dieu! quel scandale  la
Chtre! Quelle horreur, quel dsespoir dans ma famille! Mais ma
rputation est faite et je trouve un diteur pour acheter mes
platitudes et des sots pour les lire. Je donnerais neuf francs
cinquante centimes pour avoir le bonheur d'tre condamne.

Je ne vous dis rien de _la Nouvelle Atala_. Je l'ai avale, il m'en
souviendra! J'en ai eu le cholra-morbus pendant trois jours. Vous en
verrez l'analyse un de ces jours dans votre journal.

Bonsoir, mon cher camarade; je vous embrasse de tout mon coeur.
crivez-moi plus souvent et quand mme vous seriez de mauvaise humeur,
n'ai-je pas aussi mes jours _nbuleux_? Quand je serai _cheux_ nous,
c'est--dire le mois prochain, si vous vous ennuyez, vous viendrez me
voir. Nous mettrons nos deux ennuis ensemble et nous tcherons de les
jeter  l'eau, pour peu qu'il y ait de l'eau.

Je ne vous dis rien de votre _affaire d'honneur_. tes-vous assez
bte! je me rserve de vous laver la tte; mais ne recommencez pas
souvent ces sottises-l.

Adieu.--Bonsoir.--Embrassez pour moi votre chre mre et aimez-moi
toujours _un brin_.




LXIII

A M. JULES BOUCOIRAN, A NOHANT

                                Paris, 9 mars 1831.

Mon cher enfant,

Je suis triste. De loin encore, on essaye de me faire du mal. Une
lettre de mon frre, aigre jusqu' l'amertume, contient ce qui suit:
_Ce que tu as fait de mieux, c'est ton fils; il t'aime plus que
personne au monde. Prends garde d'mousser ce sentiment-l._

Il y a l bien de la cruaut. C'est me dire, qu'un jour je ne
trouverai mme pas la tendresse de mon enfant. Sans doute, s'il porte
un coeur goste et froid, je dois m'y attendre. Mais il n'en sera pas
ainsi, n'est-ce pas?

Vous tes auprs de lui, vous lui parlez de moi et vous me conservez
mon bien le plus prcieux: l'amour de mon fils? Bah! j'ai tort d'tre
triste. C'est vous faire injure. Je suis tranquille.

On me blme,  ce qu'il parat, d'crire dans _le Figaro_. Je m'en
moque. Il faut bien vivre et je suis assez fire de gagner mon pain
moi-mme. _Le Figaro_ est un moyen comme un autre d'arriver. Le
_journalisme_ est un postulat par lequel il faut passer. Je sais que
souvent il est dgotant; mais on n'est pas oblig de se salir les
mains pour crire, et j'arriverai, j'espre, sans cela. Ce petit
journal fait de _l'opposition_ et de la _diffamation_. Il s'agit de ne
pas prendre l'un pour l'autre. C'est peu de chose de gagner sept
francs par colonne; mais c'est beaucoup que de se rendre ncessaire
dans un bureau de littrature. Cela vous mne  tout, mme sans
_camaraderie_, et sans que la _personne_ paraisse le moins du monde.
Je n'ai affaire qu' M. de Latouche. Je vis toujours tranquille et
retire. Je vais au spectacle presque tous les soirs avec les loges
qu'il me donne. C'est trs agrable.

Vous saurez que j'ai dbut par un _scandale_, une plaisanterie sur la
garde nationale. La police a fait saisir _le Figaro_ d'avant-hier.
Dj je m'apprtais  passer six mois  la Force; car j'aurais trs
certainement pris la responsabilit de mon article. M. Vivien a senti
ce matin l'absurdit d'une poursuite de ce genre, il a fait signifier
aux tribunaux d'en rester l. Tant pis! une condamnation politique et
fait ma rputation et ma fortune.

La littrature est dans le mme chaos que la politique. Il y une
proccupation, une incertitude dont tout se ressent. On veut du neuf,
et, pour en faire, on fait du hideux. Balzac est au pinacle pour avoir
peint l'amour d'un soldat pour une tigresse et celui d'un artiste pour
un _castrato_. Qu'est-ce que tout cela, bon Dieu!

Les monstres sont  la mode. Faisons des monstres! J'en _enfante_ un
fort agrable dans ce moment-ci. Je vous conterai, sur tout ce que je
vois, de singulires particularits. Si j'avais le temps de les
enregistrer, ce serait un curieux journal.

Adieu, mon cher enfant; parlez-moi beaucoup de mon fils et de votre
sant. Je vous embrasse de tout mon coeur.




LXIV

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 14 avril 1831.

Ma chre maman,

J'ai bien tard  vous annoncer mon arrive, parce que j'ai sjourn
quelques jours  Bourges, o j'ai t assez malade. Je me porte bien
tout  fait, depuis que j'ai revu mes enfants. Ce sont deux amours.
Solange est devenue belle comme un ange. Il n'y a pas de rose assez
frache pour vous donner l'ide de sa fracheur. Maurice est toujours
mince; mais il se porte bien et on ne peut voir d'enfant plus aimable
et plus caressant. Je suis aussi trs contente de ses progrs et de sa
douceur au travail. Enfin je suis, jusqu'ici, une heureuse mre.

J'ai trouv Polyte un peu malade; sa femme, toujours la mme, bonne et
indolente; mon mari, criant fort et mangeant bien; le prcepteur avec
des moustaches qui lui vont comme de la dentelle  un hrisson;
Lontine, ayant fait aussi des progrs et toujours trs douce. Voil!

Et vous, ma chre maman, que faites vous par ce beau temps qui donnait
dj  Paris un air de fte? Promenez-vous Caroline, en attendant que
la pauvre enfant, aille retrouver son triste Charleville? Mais elle y
retrouvera son Oscar, et, auprs de ses enfants, on ne peut pas
s'ennuyer.

Pierret est-il toujours amoureux de son beau fusil qui lui sert de
bijou sur sa chemine, et furieux contre les rpublicains? Dites-lui
qu' la premire rvolution, les femmes repousseront les gardes
nationaux avec des pots de chambre.

Ici, l'on est fort tranquille en masse et l'on ne se dispute qu'en
famille. Ne pouvant faire d'meutes, on fait des cancans; ce qui
m'ennuie tellement, que je vais m'enfermer dans mon cabinet avec mes
deux mioches pour ne pas entendre parler de haines, d'lections,
d'intrigues, de propos, de vengeances, etc., etc. Pouah!

La peste des petites villes, c'est le commrage. Les hommes s'en
mlent au moins autant que les femmes quand il s'agit d'intrts
politiques. A Paris, on rit de tout; ici, on prend tout au srieux. Il
y a de quoi crever d'ennui; car, aprs tout, la vie n'est pas faite
pour se fcher d'un bout  l'autre. J'aime mieux laisser les hommes
comme ils sont que de me donner la peine de les prcher.

N'est-ce pas votre avis, chre mre,  vous qui avez l'esprit si jeune
et le caractre si gai? Je voudrais que Maurice ft d'ge  entrer au
collge; alors je passerais, prs de vous et prs de lui, une partie
de ma vie  Paris. J'aime la libert dont on y jouit et l'insouciance
qui fait le fond du caractre de ses habitants.

Tout le monde ici se joint  moi pour vous embrasser mille fois.
Rendez-le-moi en particulier un peu plus qu'aux autres.

Bonsoir, ma chre petite maman.




LXV

A M. CHARLES DUVERNET. A LA CHATRE

                                Nohant, avril 1831.

Je viens vous faire mon compliment, cher camarade. Vous jouez trs
bien la comdie et je n'ai pas eu besoin de l'indulgence de l'amiti
pour vous applaudir. J'eusse voulu avoir les pattes du Gaulois pour
entraner l'auditoire naturellement peu _entranable_ et beaucoup plus
sensible aux farces de cache-cache qu'aux choses bien dites et bien
senties. Vous tes trs drle en garon et en vieille femme; mais vous
tes encore mieux dans vos habits, ce qui est, vous le savez sans
doute, le plus difficile en scne. Mais dites donc  Soumain de
changer de figure s'il veut ressembler  Odry. Il est beaucoup trop
gentil pour faire M. Cagnard, et ne fait pas rire parce qu'il ne peut
pas tre caricature. Quoiqu'il ait des gestes et des manires de dire
trs conformes  son modle, personne  la Chtre ne sent le mrite de
cette imitation, parce que personne n'a vu Odry. Le gros Chabenat est
excellent. Il a plus de naturel qu'aucun de vous, sauf _vous_.
Dites-leur d'apprendre leurs rles et de ne pas manquer leurs entres.
Individuellement vous jouez bien; mais vous manquez d'ensemble.

J'ai regret d'avoir manqu votre prcdente reprsentation, j'tais
trop malade. J'ai charg madame Decerf de me prendre vingt billets 
votre loterie. J'y aurais coopr par quelque ouvrage si j'avais eu
plus de temps et de sant.

Votre mre m'a dit que toutes ces comdies vous fatiguaient beaucoup.
Prenez garde, ne vous faites pas, comme moi, vieux avant le temps.

Bonsoir, mon camarade; je vous embrasse de tout mon coeur. Avez-vous
des nouvelles d'Alphonse? personne ne m'en donne, ni lui non plus.




LXVI

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 31 mai 1831.

Ma chre maman,

Vous tes triste. Vous allez encore vous trouver seule. C'est une
chose difficile  arranger avec la libert, que la socit d'autrui.
Vous aimez  tre entoure, vous dtestez la contrainte; c'est tout
comme moi. Comment concilier les volonts des autres avec la sienne
propre? Je ne sais. Peut-tre faudrait-il fermer les yeux sur bien des
petites choses, tolrer beaucoup d'imperfections  la nature humaine
et se rsigner  certaines contrarits qui sont invitables dans
toutes les positions. Ne jugez-vous pas un peu svrement des torts
passagers? Il est vrai, vous pardonnez aisment et vous oubliez vite;
mais ne condamnez-vous pas quelquefois un peu  la hte?

Pour moi, ma chre maman, la libert de penser et d'agir est le
premier des biens. Si l'on peut y joindre les petits soins d'une
famille, elle est infiniment plus douce; mais o cela se
rencontre-t-il? Toujours l'un nuit  l'autre, l'indpendance 
l'entourage ou l'entourage  l'indpendance. Vous seule pouvez savoir
lequel vous aimeriez mieux sacrifier. Moi, je ne sais pas supporter
l'ombre d'une contrainte, c'est l mon principal dfaut. Tout ce qu'on
m'impose comme devoir me devient odieux; tout ce qu'on me laisse faire
de moi-mme, je le fais de tout mon coeur. C'est souvent un grand
malheur d'tre ainsi fait, et mes torts, quand j'en ai, viennent tous
de l.

Mais peut-on changer sa nature? Si vous aviez beaucoup d'indulgence
pour ce travers, vous m'en trouveriez bientt corrige sans savoir
comment. On l'augmente en moi, en me le reprochant sans cesse; et
cela, je vous jure que ce n'est point esprit de contradiction, c'est
penchant involontaire, irrsistible. Vous me connaissez fort peu,
j'ose le dire, ma chre maman. Il y a bien des annes que nous n'avons
vcu ensemble, et souvent vous oubliez que j'ai vingt-sept ans, que
mon caractre  d subir bien des changements depuis ma premire
jeunesse.

Vous me supposez surtout un amour du plaisir, un besoin d'amusement et
de distraction que je suis loin d'avoir. Ce n'est pas du monde, du
bruit, des spectacles, de la parure qu'il me faut; vous seule tes
dans l'erreur sur mon compte; c'est de la libert. tre toute seule
dans la rue et me dire  moi-mme: Je dnerai  quatre heures ou 
sept, suivant mon bon plaisir; je passerai par le Luxembourg pour
aller aux Tuileries, au lieu de passer par les Champs-lyses, si tel
est mon caprice. Voil ce qui m'amuse beaucoup plus que les fadeurs
des hommes et la raideur des salons.

Si je rencontre des coeurs qui prennent mes innocentes fantaisies pour
des vices hypocrites, je ne sais pas me donner la peine de les
dissuader. Je sens que ces gens-l m'ennuient, me mconnaissent et
m'outragent. Alors je ne rponds rien et je les plante l. Suis-je
bien coupable? Je ne cherche ni vengeance ni rparation, je ne suis
pas mchante: j'oublie. On dit que je suis lgre, parce que je ne
suis pas haineuse et que je n'ai pas mme l'orgueil de me justifier.

Mon Dieu! quelle rage avons-nous donc, ici-bas, de nous tourmenter
mutuellement, de nous reprocher aigrement nos dfauts, de condamner
sans piti tout ce qui n'est pas taill sur notre patron?

Vous, ma chre maman, vous avez souffert de l'intolrance, des fausses
vertus, des gens  grands principes. Votre beaut, votre jeunesse,
votre indpendance, votre caractre heureux et facile, combien ne les
a-t-on pas noircis! Quelles amertumes ne sont pas venues empoisonner
votre brillante destine! Une mre indulgente et tendre qui vous et
ouvert ses bras  chaque nouveau chagrin et qui vous et dit: Laisse
les hommes te condamner; moi, je t'absous! laisse-les te maudire; moi,
je te bnis! Que de bien elle vous et fait! quelle consolation elle
et rpandue sur les dgots et les petitesses de la vie!

On vous a dit _que je portais culotte_, on vous a bien trompe; si
vous passiez vingt-quatre heures ici, vous verriez bien que non. En
revanche, je ne veux point qu'un mari porte mes jupes. Chacun son
vtement, chacun sa libert. J'ai des dfauts, mon mari en a aussi,
et, si je vous disais que notre mnage est le modle des mnages,
qu'il n'y a jamais eu un nuage entre nous, vous ne le croiriez pas. Il
y a dans ma position comme dans celle de tout le monde, du bon et du
mauvais. Le fait est que mon mari fait tout ce qu'il veut; qu'il a des
matresses ou n'en a pas, suivant son apptit; qu'il boit du vin
muscat ou de l'eau claire selon sa soif; qu'il entasse ou dpense,
selon son got; qu'il btit, plante, change, achte, gouverne son bien
et sa maison comme il l'entend. Je n'y suis pour rien.

Je trouve tout fort bon, parce que je sais qu'il a de l'ordre, qu'il
est plutt conome que prodigue, qu'il aime ses enfants et qu'il ne
songe qu' eux dans tous ses projets. Je n'ai pour lui, vous le voyez,
que de l'estime et de la confiance, et, depuis que je lui ai
entirement abandonn l'autorit des biens, je ne crois pas qu'on
puisse me souponner encore de vouloir le dominer.

Il me faut peu de chose: la mme pension, la mme aisance qu' vous.
Avec mille cus par an, je me trouve assez riche, moyennant que ma
plume me fait dj un petit revenu. Du reste, il est bien juste que
cette grande libert dont jouit mon mari soit rciproque: sans cela,
il me deviendrait odieux et mprisable; c'est ce qu'il ne veut point
tre. Je suis donc entirement indpendante; je me couche quand il se
lve, je vais  la Chtre ou  Rome, je rentre  minuit ou  six
heures; tout cela, c'est mon affaire. Ceux qui ne le trouveraient pas
bon et vous tiendraient des propos sur mon compte, jugez-les avec
votre raison et avec votre coeur de mre; l'un et l'autre doivent tre
pour moi.

J'irai  Paris cet t. Tant que vous me tmoignerez que je vous suis
agrable et chre, vous me verrez heureuse et reconnaissante. Si je
trouve autour de vous des critiques amres, des soupons offensants
(vous comprenez que ce n'est pas de vous que je les crains), je
laisserai la place au plus puissant, et, sans vengeance, sans colre,
je jouirai de ma conscience et de ma libert. Vous avez trop d'esprit
pour ne pas reconnatre bientt que je ne mrite pas toute cette
duret.

Adieu, chre petite maman; mes enfants se portent bien; ma fille est
belle et mauvaise, Maurice est maigre et bon. Je suis contente de son
caractre et de son travail. Je gte un peu ma grosse fille: l'exemple
de Maurice, qui est devenu si doux, me rassure pour l'avenir.

crivez-moi, chre maman; je vous embrasse de toute mon me.




LXVII

A MADAME DUVERNET MRE, A LA CHATRE

                                Nohant, lundi, juin 1831.

Chre dame,

Je rentre toute comble de votre bonne amiti et de votre douce
hospitalit. Je trouve non pas M. de Latouche, mais une lettre de lui
m'annonant que des affaires imprvues, relatives au _Figaro_ avec M.
le prfet de la Charente, qui vient de se dclarer en faillite, l'ont
empch de partir au moment o il allait enfin se dcider. Il nous
promet d'arriver quand nous ne l'attendrons plus. Il se plaint un peu
du silence de Charles et du vtre.

Ne viendrez-vous pas aussi manger mes petits pois, cueillir mes fleurs
et choisir vous-mme vos petites colonies d'oeillets? Deux ou trois
rayons de soleil scheront nos chemins, et vous avez une infinit de
pataches en votre possession. Accordez-moi donc une bonne journe tout
entire avec le bon meunier, son fils et l'ne... Je ne vois autour de
vous que le desservant de T... que nous puissions insulter ainsi. Je
n'ose quasi pas vous embrasser aprs une pareille pense.




LXVIII

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

                                Nohant, lundi soir, 25 juin 1831.

Comme nous nous verrons vendredi, entre l'air bienveillant et paternel
du chtelain, et les _decaudinades_[1], nous ne pourrons gure dire
deux mots de suite. Je ne veux pas partir, mon bon Charles, sans vous
dire combien votre amiti m'a t douce durant ces trois mois. Nous ne
nous connaissions pas, et notre camaraderie d'enfance ne nous et rien
appris l'un de l'autre, si une affection qui nous est commune ne ft
venue resserrer ce lien et rapprocher nos coeurs, dont les bizarreries
respectives avaient besoin de s'entendre.

Sans vous, j'aurais prouv bien plus les amertumes de mon intrieur.
Votre intrt, la confiance avec laquelle je m'panchais prs de vous
ont adouci ce temps d'preuves. En mettant nos ennuis en commun, nous
les avons mieux supports. Du moins, je puis l'avancer pour mon
compte, et je voudrais que le bienfait de cette amiti et t
rciproque.

Les fous tels que moi ont cela de bon, qu'ils ne sont pas chiches de
leur coeur une fois qu'ils l'ont donn. Dsabuse sur tout le reste,
je ne crois plus qu' ceux qui me sont rests fidles, ou qui m'ont
comprise, avec mes dfauts, mon esprit _antisocial_ et mon mpris pour
tout ce que la plupart des hommes respectent. Je me sens assez de
gnrosit pour recommencer avec ceux-l une existence nouvelle, une
vie d'affection, d'espoir et de confiance, que ne viendra pas
refroidir la mmoire de tant de dceptions anciennes. Oh! j'oublierai
tout de bon coeur avec vous autres: et les amis qui trahissent, et
ceux qui s'ennuient des maux qu'on leur confie, et ceux qui craignent
de se compromettre en y cherchant remde, et les tides, et les
perfides, et les maladroits qui vous crottent en voulant vous essuyer.
Je croirai en vous, comme j'ai cru jadis en eux, et ne vous ferai pas
responsables de leurs torts, en me livrant avec rserve  vos
promesses. J'y crois et j'y compte.

C'est sur les ruines du pass, du prjug et des prventions que nous
nous sommes vus, tels que nous sommes, je crois, tels que la nature
nous a faits.

C'est en nous confiant nos mutuelles infirmits que nous avons pris
intrt les uns aux autres. Sans le besoin de recevoir des
consolations, sans celui d'en donner, nous serions peut-tre tous
rests isols dans cette socit vaine et sotte qui ne pourra jamais
nous pardonner de vouloir tre indpendants de ses lois troites.
Laissons-la dire. Elle regarderait notre petite communaut comme un
hpital de fous. Vivons  part, et ne la voyons que pour en rire ou
pour y pardonner. Puissiez-vous tre comme moi insensible  ses
atteintes, et mettre votre vie relle, votre bonheur entier, dans le
coeur de ce petit nombre qui vous apprcie et qui me tolre, moi,
reconnaissante quand j'obtiens seulement de l'indulgence. Toutes les
peines d'intrieur ne deviennent-elles pas supportables, avec cette
ide qu'il y a des tres tout prts  nous ddommager de l'injustice
ou de l'ingratitude de ceux-l?

Oh! mon bon Charles, que cette pense vous soit bienfaisante comme 
moi! qu'elle ferme toutes les autres blessures, qu'elle anantisse
tous les souvenirs qui font mal, qu'elle reconstruise votre avenir et
rajeunisse votre coeur comme elle a rajeuni le mien, bien plus vieux,
hlas! bien plus mortellement froiss que le vtre! Croyez en nous, et
vous serez heureux partout mme  la Chtre.

Venez prs de nous, dans notre Paris, o rgne sinon la libert
publique, du moins la libert individuelle. Nous aurons de temps en
temps un billet de parterre aux Italiens ou  l'Opra. Quand nous
n'aurons pas le sou, nous irons voir les cathdrales, a ne cote rien
et c'est toujours intressant  tudier. Ou bien nous prendrons le
frais sur mon balcon, nous verrons passer l'meute nouvelle, nous
cracherons sur tout cela, battants et battus, tous fous  faire piti.
Nous garrotterons le Gaulois pour l'empcher d'y prendre part, nous
ferons brailler Planet et nous nous amuserons des manies de chacun de
nous, sans les froisser, sans en souffrir. Dans le jour, nous
travaillerons, car il faut travailler! Quand on ne s'est pas renferm
le matin comme nous disions l'autre fois au Coudray, on n'a pas de
plaisir  se trouver libre le soir. Il faut s'imposer la gne une
moiti de sa vie pour s'amuser l'autre moiti. Vous vous crerez une
occupation, ne ft-ce que de mettre en rapport Claire et Philippe,
Jehan Cauvin et la cathdrale, Berido et la prima donna[2]. Nous
louerons un piano et nous nous y remettrons tous les deux. Si vous ne
vous trouvez pas bien de votre vie de garon, il sera toujours temps
de vous marier; car, avec nous, libert de rompre quand vous voudrez;
mais essayez-en d'abord; aprs, vous verrez. Il y aura toujours des
filles nubiles, c'est une espce qui crot et multiplie par la grce
de Dieu.

Et puis, mon bon Charles, mari ou veuf ou garon, que vous soyez
Charlot ruminant dans sa chambrette sur les misres de l'tudiant, de
l'artiste et du clibataire, ou bien M. le receveur au sein de son
_intressante_ famille, que vous soyez libre de nous venir trouver ou
que votre future pouse vous le dfende, aimez-nous toujours, et,
croyez-le, quand vous pourrez vous chapper, vous nous trouverez
joyeux de vous voir et empresss  vous distraire. En attendant, nous
allons parler de vous.

Adieu donc; je vous embrasse. Venez le plus tt que vous pourrez.

  [1] Du nom d'un ami de Duvernet appel Decaudin.
  [2] Hrones de divers fragments littraires indits de George Sand.




LXIX

A MAURICE DUDEVANT, A LA CHATRE

                                Orlans, samedi 3 juillet 1831.

Mon cher amour, je suis arrive  Orlans un peu fatigue. J'ai eu la
migraine tout le long du chemin. Je vais me reposer un jour ou deux
ici, afin de bien voir la cathdrale; car tu sais que j'aime beaucoup
les cathdrales. Il y a un an, tu tais l avec moi, et nous avons t
la voir ensemble, t'en souviens-tu? Tu trouvais que c'tait bien
grand, et qu'il faudrait bien des Maurices les uns sur les autres pour
monter aussi haut.

Je suis bien contente de toi, mon cher enfant; tu n'as pas beaucoup
pleur devant moi. Aprs, dis-moi ce que tu as fait? As-tu trouv ton
mnage joli? l'as-tu fait voir  ta soeur? Elle a pleur aussi, la
pauvre grosse. L'as-tu un peu console? Joue bien avec elle,
roulez-vous sur vos lits le soir et endormez-vous en riant et en
chantant. Ne fais pas de vilains rves tristes, pense  moi sans
chagrin, et travaille toujours bien pour me faire voir que tu m'aimes.

Tu as vu comme j'tais heureuse de te trouver corrig de ta paresse.
Continue donc, je t'en rcompenserai, en t'aimant tous les jours
davantage. Je ne sais si tu pourras lire mon griffonnage, je t'cris
avec une espce d'allumette qui va tout de travers. Je t'embrasse, de
tout mon coeur, pour toi d'abord, puis pour ta soeur, pour ton papa,
pour Boucoiran, et puis pour toi encore un million de fois. Adieu, mon
petit ange, cris-moi bien, bien souvent.




LXX

AU MME

                                Paris, 16 juillet 1831

Je suis enfin installe tout  fait chez moi, mon petit amour. J'ai
trois jolies petites chambres sur la rivire avec une vue magnifique
et un balcon. Quand tu viendras me voir, tu t'amuseras  voir dfiler
les troupes et  regarder les pompiers sous les armes. Il y a un poste
vis--vis. Toutes les fois qu'un gendarme parat, ces pauvres pompiers
sont obligs de courir  leurs fusils. Comme cela arrive fort souvent,
ils n'ont pas une minute de repos par jour, et les passants s'amusent
 les gouailler. Tu verras aussi les tours de Notre-Dame, qui sont
toutes couvertes d'hirondelles. Il y a des figures de diables en
pierre tout autour des murs, et les oiseaux se cachent dans leur
gueule pour y btir leur nid.

J'ai vu encore ton cousin Oscar hier au soir. Il est bien gentil et ne
veut pas me quitter. Il va entrer en pension; sans cela, je te
l'aurais amen et vous auriez jou ensemble, mais il est temps qu'il
apprenne ce que tu sais dj. Tu seras bien content, lorsque tu
entreras au collge, d'avoir pris de bonnes leons d'avance. Tu auras
moins de peine que les autres enfants de ton ge, et tu verras que
c'est un grand bonheur d'avoir t forc de travailler. cris-moi
donc, mon cher enfant; ta dernire lettre est trs bien. Elle m'a fait
grand plaisir, et je l'ai embrasse bien des fois. Si tu tais l, mon
pauvre petit, je te mordrais les joues. En attendant, embrasse ta
soeur et porte-toi bien. Pense souvent  ta mre, qui t'aime plus que
tout au monde.




LXXI

A M. JULES BOUCOIRAN, A NOHANT

                                Paris, 17 juillet 1831

Mon cher enfant,

J'en suis fche pour votre optimisme politique, mais votre gredin de
gouvernement indispose cruellement les honntes gens. Si j'tais
homme, je ne sais  quels excs je me porterais, dans de certains
moments d'indignation, que toute me bien ne doit ressentir  la vue
des platitudes et des atrocits qui se commettent ici tous les jours.

C'est rellement une guerre civile que les ministres allument et
alimentent  leur profit. _Infamie!_ Les couleurs nationales sont
proscrites. Il suffit de les porter pour tre dpec avec un odieux
sang-froid, par des gens arms, lches, qui ne rougissent point
d'gorger des enfants sans dfense et en petit nombre.

Cette belle institution de la garde nationale est devenue un levain de
discorde et de sang. La police a recours  des moyens dignes des plus
beaux temps de Carrier (de Nantes). Il semble que Philippe veuille
trancher du Napolon. Or c'est un rle qu'un Bourbon ne saura jamais
remplir. Ses efforts retarderont sa chute; mais elle n'en sera que
plus tragique, et vraiment alors le peuple commettra tous les excs
sans tre coupable.

Moi, je hais tous les hommes, rois et peuples. Il y a des instants o
j'aurais du bonheur  leur nuire. Je n'ai de repos qu'alors que je les
oublie!

Vous tes bon, vous! C'est diffrent. Les amis, oh! les amis! que
c'est un trsor rare et difficile  garder! Si l'on ne tient pas sa
main toujours troitement ferme, ils s'chappent comme de l'eau au
travers des doigts.

J'ai le coeur cruellement froiss; mais je sais qu'il y aurait de
l'ingratitude  pleurer longtemps ceux qui dsertent. Plus le nombre
se rduit, plus je sens l'affection redoubler de vigueur. La part des
uns revient aux autres.

Je vous remercie de m'avoir parl de Maurice. Faites qu'il m'crive
souvent, qu'il ne soit pas trop livr  lui-mme aux heures o il ne
travaille pas, et qu'il continue  apprendre sans chagrin. Sa dernire
lettre est charmante.

Adieu, mon cher enfant. Je vous embrasse comme je vous aime. C'est du
fond de mon me.




LXXII

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

                                Paris, 19 juillet 1831

Mon bon Charles,

Soyez misricordieux et pardonnez  la lenteur de mes lettres. Je suis
enfin installe quai Saint-Michel, 25, et j'espre dsormais ne plus
m'exposer au remords de laisser sans rponse prompte vos lettres
bonnes et aimables. Je vous laisse  penser ce qu'il a fallu de
mmoire, de jambes, de patience et de temps, pour acheter tout un
petit mnage depuis la pelle jusqu'aux mouchettes: c'est  n'en pas
finir. Le pis de tout cela, c'est l'argent que cela cote. J'aurais
tort de me plaindre pourtant. Je n'ai rien pay et je payerai s'il
plat  Dieu.

Le Gaulois et moi comptons sur une bonne tuerie patriotique, ou sur un
bon cholra-morbus, qui nous dlivrera de l'infme squelle des
cranciers. D'ailleurs, n'allons-nous pas avoir la rpublique? et le
premier article de la nouvelle Charte portera, j'espre, que les
dettes sont supprimes et tous les cranciers dports. Nous leur
faisons grce de la vie, parce que nous sommes grands et gnreux,
mais qu'ils ne s'avisent jamais de rappeler le pass! (Il n'y que des
carlistes et des jsuites capables de tant de ressentiment.) Nos
cranciers, s'ils veulent viter la guillotine, qui est, comme chacun
sait, _soeur de la libert_, doivent nous dlivrer  tout jamais de
leur odieuse prsence, et purger le sol de la patrie rgnre de leur
impur et stupide trafic. Tel sera le texte du premier discours du
Gaulois  la prochaine assemble constituante.

Mon bon camarade, pourquoi ne travaillez-vous plus? vitez du moins
l'ennui, ne ft-ce qu'en taillant des cure-dents. Planet en fait une
consommation qui vous tiendra en haleine. Si vous n'avez pas l'espoir
de succder  votre pre et que les chiffres vous rebutent, faites
autre chose; lisez, instruisez-vous, la vie est toujours trop courte
pour tout ce qu'on peut apprendre. Ecrivez des romans, des comdies,
des proverbes, des drames: tout cela vous fera travailler sans ennui
et vous forcera  des recherches historiques qui vous arriveront
pleines d'intrt et de vie.

S'ennuyer! je ne le conois pas pour vous. tre triste! c'est
diffrent, cela. Cette solitude, les dgots de cette petite existence
de la province, sont bien faits pour serrer le coeur. J'en sais
quelque chose. _Quelque chose_ seulement, car j'ai une ressource
immense: la socit de mes enfants. Vous, tout seul, tout rveur, sans
un ami qui vous comprenne bien, souffrant de ces peines sans nom que
le vulgaire regarde comme une manie et une affectation, cherchant 
rpandre votre coeur dans un coeur de la mme nature, et ne trouvant
que de bonnes et simples mes qui vous disent d'un air surpris:
Comment! vous vous plaignez? n'tes-vous pas riche? A votre place, je
serais heureux! etc.

Eh bien, je vous vois d'ici et je sais tout ce que vous devez
souffrir. L'isolement tue les mes actives. Il nerve le caractre;
mais il redouble le feu intrieur et joint, au tourment de dsirer, le
tourment de ne pouvoir pas _vouloir_.

N'est-ce pas l o vous en tes souvent? Je n'ose pas vous dire:
Sortez-en, venez  nous! Mais combien je le dsire! nous vous aimons
comme vous mritez d'tre aim. Je crois qu'au milieu de nous, vous
reprendrez vite  la vie. crivez donc souvent et beaucoup; vous avez
toujours le temps, vous.

Si vous allez  Nohant, dites donc  Boucoiran que mon fils m'crit
bien peu, et que cela me fait beaucoup de peine.

Adieu, mon ami. crivez, ou faites mieux, venez!

Je n'ai pas achet la natte de votre mre, ni les lunettes pour
Decaudin. J'ai une raison honteuse, secrte, mais _invulnrable_. Je
n'ai pas un sou. Je paye cu par cu mes damns marchands. O Misre!
je te ferai lever un temple si tu me quittes un jour; car ceux que tu
hantes sont plus heureux qu'on ne pense!

Le Gaulois m'a dfendu de fermer ma lettre, disant qu'il voulait vous
crire. C'est une raison pour n'y pas compter...

Le voil! Il dit qu'il vous crira _demain_: vous connaissez le
_demain_ du Gaulois.




LXXIII

A MAURICE DUDEVANT. A NOHANT

                                Paris, juillet 1831.

J'ai bien du chagrin quand tu ne m'cris pas, mon petit enfant. J'ai
reu tes trois lettres; mais c'est bien peu. Cela ne fait qu'une par
semaine. Autrefois, tu m'en crivais deux et souvent trois. Cela ne
t'amuse donc plus de m'crire? tu n'as pas besoin de montrer tes
lettres, ni de les crire avec tant de soin que ce soit un travail.
Quand tu m'envoyais des barbouillages et des bonshommes, j'aimais
autant cela. cris-moi donc aussi mal que tu voudras, ne ft-ce que
quelques lignes. Passer huit jours sans nouvelles de toi et de ta
soeur, c'est bien long et je suis souvent bien triste. J'ai besoin de
te savoir gai et heureux; sans cela, je ne peux tre moi-mme
heureuse.

Il y a de bien beaux tableaux au Muse: le Muse est une grande
galerie o tous les peintres exposent leurs tableaux pendant quelques
mois pour les faire voir au public. Le plus joli de tous reprsente
deux enfants de sept ou huit ans qui sont assis sur un lit. L'un est
malade et appuie sa tte sur l'paule de son frre. L'autre se porte
bien; il tient un livre d'images pour l'amuser. C'est le portrait de
deux jeunes princes anglais qui ont t trangls par des mchants[1].

Il y a une quantit de belles statues que tu reconnatrais,  prsent
que tu comprends un peu la mythologie. Ce qu'on a fait de plus beau,
ce sont _les Trois Grces_, en marbre blanc. Il y a une jolie petite
divinit allgorique, dont nous n'avons pas parl ensemble: c'est _la
Candeur_ ou _l'Innocence_, reprsente comme un enfant qui tient une
coquille o vient boire un serpent. Cela signifie que, comme les
enfants ne se mfient d'aucun danger, les personnes qui ont de la
_candeur_ ne se mfient pas des mchants qui peuvent leur faire du
mal.

Si tu ne comprends pas bien cela, Boucoiran te l'expliquera mieux. Il
y a aussi un gros enfant qui ressemble  Solange et joue avec une
petite chvre; la chvre mange une couronne de feuilles que l'enfant a
sur sa tte. Tout cela est en beau marbre blanc. Enfin il y a Mercure,
Diane, et tout plein d'autres messieurs et d'autres dames de ta
connaissance. Les ftes ont dur trois jours. De ma fentre, j'ai vu
passer le roi et toutes ses troupes. Avant-hier, nous avons eu des
joutes sur l'eau. Des matelots habills en blanc, avec des ceintures
et des chapeaux  rubans, taient monts sur de jolies barques et
venaient les uns sur les autres. Ils se battaient, c'est--dire qu'ils
faisaient semblant, comme au spectacle. Beaucoup tombaient dans la
Seine; comme c'taient tous de trs bons nageurs, ils s'en moquaient
et rattrapaient bientt leur barque. Sur le bord de l'eau tait dress
un beau pavillon, pour les juges du combat qui ont donn le prix aux
vainqueurs.

J'avais emmen Lontine, qui a tout vu; le grand Fleury l'a mise sur
sa tte, et ils sont arrivs l'un sur l'autre; moi, je suis revenue
avec la migraine. Le soir, j'ai vu les illuminations sans sortir de ma
chambre. Quatre grandes colonnes de lampions autour de la statue
d'Henri IV; les tours de Notre-Dame taient illumines aussi; c'tait
fort beau. De mon balcon, j'ai vu le feu d'artifice qui se tirait sur
la place de la Rvolution. C'est bien loin de chez moi; mais les
fuses montaient si haut, qu'on voyait trs bien; il y en avait qui
lanaient des flammes tricolores; c'tait superbe.

Il y a eu des courses de chameaux, au Champ-de-Mars. Des hommes
habills en Bdouins taient monts sur des chevaux et sur des
dromadaires. L'un d'eux est tomb et s'est tu. Puis une revue de
toutes les troupes sur le boulevard; on dit qu'il y avait cent
cinquante mille hommes. Tout cela serait bien amusant avec moins de
monde pour regarder. On risque d'tre touff dans la foule, et les
trois quarts ne voient rien, parce qu'on a trop de personnes devant et
alentour. Tous les spectacles jouaient _gratis_, c'est--dire qu'on
entrait sans payer. Enfin on tirait des coups de fusil, des ptards,
des _botes  feu_, dans toutes les maisons, dans toutes les rues.
Cela a dur deux jours entiers. On aurait dit qu'on se battait dans
Paris. Je suis bien aise que ce soit fini et que la ville reprenne sa
tranquillit.

cris-moi bien souvent et dis-moi tout ce que tu fais; tes lettres
sont trop courtes. Embrasse ta soeur pour moi et aime-la bien. Adieu,
mon cher petit; pense  ta petite mre, qui t'embrasse un million de
fois.

  [1] _Les Enfants d'douard_, de Paul Delaroche.




LXXIV

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 9 septembre 1831.

Ma chre maman,

Je suis arrive en bonne sant. Merci de votre petite lettre. Je suis
coupable de ne vous avoir pas prvenue, mais j'tais si lasse et, en
mme temps, si contente de revoir mes enfants!

J'ai trouv mon mari  Chteauroux; il tait venu au-devant de moi
avec Maurice. Celui-ci est toujours maigre, sa soeur toujours norme,
Nohant toujours tranquille, la Chtre toujours bte. Le prcepteur est
parti en vacances; je le remplace pour le franais et la gographie,
Casimir pour le latin et le calcul. Vous voyez que c'est une vie
difiante. Cela n'empchera pas qu'on ne me trouve trs coupable. Les
gens qui n'ont rien  faire cherchent des torts  autrui pour
s'occuper; c'est une manire comme une autre de passer le temps. Moi,
je persvre dans une tranquillit qui les dmonte.

Je n'ai pas vu Caroline; embrassez-la pour moi. Tchez de m'envoyer
Hippolyte et sa femme. J'ai trouv mon mari trs bien; je crois qu'il
serait bien facile  Hippolyte de le tenir toujours dispos en ma
faveur. Il ne faudrait que le vouloir, et fermer l'oreille aux sales
petits cancans qui remplissent la vie de ce monde, et qui en font le
principal ennui.

Si l'on continue  me laisser vivre en paix, je prolongerai mon sjour
ici. J'ai dj song  remettre mes engagements du 30 septembre un peu
plus loin. C'est la conduite des autres qui dictera la mienne. Je
travaille le soir  mon roman; cela m'amuserait beaucoup si je n'tais
pas oblige de me dpcher. Une autre fois, je prendrai plus de
latitude avec mon diteur, afin de travailler pour mon plaisir et sans
fatigue.

On dit que je suis partie pour I'Italie avec Stphane. Ce qu'il y a de
bon, c'est que je ne sais pas o il est. Je ne l'ai pas vu depuis six
mois. Quant  moi, je crois bien tre  Nohant dans ce moment-ci;
cependant, si les gens de la Chtre sont absolument srs que je sois 
Rome, je ne voudrais pas leur faire de peine en leur soutenant le
contraire.

Adieu, ma chre petite maman; traitez-moi toujours avec bont. Je vous
embrasse de tout mon coeur, ainsi que mon ami Pierret.




LXXV

A M. JULES BOUCOIRAN, A NIMES

                                Nohant, 26 septembre 1831

C'est une dsolation qu'un voyage de sept jours; je m'en afflige de
mille manires: d'abord, parce que cela vous fatigue; ensuite parce
que ces quinze jours perdus de la plus ennuyeuse manire du monde
doivent faire pleurer votre mre. Elle voudra les regagner, je le
prvois bien. Je ne peux ni ne veux l'affliger. Cependant, mon cher
enfant, je voudrais que vous fussiez de retour vers le 20 du mois
prochain.

Mettez donc  profit ces bons jours de famille et de patrie. C'est un
bonheur de n'tre pas blas ou dsabus de ces biens-l. Apportez-moi
des cailloux de votre sol, s'ils ont quelque chose de curieux. Si je
ne l'ai pas rv, vous avez comme nous beaucoup de coquillages marins
ptrifis, des espces qui nous manquent.

Maurice ne fait rien. Je ne suis pas assez rigide. Ce temps de
dvergondage ne devant pas tre long, je le laisse trotter avec
Lontine, et les jours de travail sont rares. Le seul point, c'est
qu'il n'oublie pas ce qu'il sait et non qu'il fasse des progrs sans
vous. Je voudrais bien, mon enfant, que l'tude du latin ne ft pas
aussi exclusive. Vous m'avez promis de commencer l'histoire  votre
retour et de la faire marcher de front avec la gographie. Il me
semble que ces tudes pousses un peu rapidement lui seraient fort
utiles. Non pas qu'il faille esprer une grande mmoire des faits 
son ge, mais c'est la seule manire d'ouvrir ses ides aux choses de
la vie, aux lois, aux guerres, aux vicissitudes des moeurs, aux
constitutions,  l'existence des peuples et  la marche de la
civilisation. C'est d'un peu haut qu'il faudrait donc envisager cette
science. Au lieu de le faire moisir, comme au temps de l'abb Rollin,
sur les petites guerres et les rois insignifiants d'une foule de
petits tats de l'antiquit, il faudrait rsumer l'histoire
universelle dans une sorte de cours  votre manire. Cette analyse
gnrale n'est pas l'ouvrage d'un cuistre, et vous trouverez  la
dresser avantage et plaisir pour vous-mme. Plus tard, sans doute, il
lui faudra tudier les diverses parties de votre difice, il le fera
par la lecture. J'ai fait, pendant cinq ou six ans, des extraits sur
toutes les dynasties de la terre. C'tait l'histoire enseigne  la
manire des jsuites. Beaucoup de rcits, pas une rflexion, pas une
observation qui ne tournt  la plus grande gloire de Dieu, contre
tout bon sens et toute vrit. Aussi, rien de ce fatras n'est rest
dans mon cerveau fatigu. J'ai perdu cinq ou six ans de ma vie 
dsapprendre le sens commun. Les livres d'histoire, crits tous sous
l'empire de quelque passion politique ou de quelque prjug religieux,
ont tous besoin d'tre rectifis par un jugement sain. Ce n'est donc
pas avec des livres qu'il faudrait enseigner, c'est avec votre mmoire
et votre raison, n'est-il pas vrai, mon enfant?

Bonjour. Je vous embrasse de toute mon me, ainsi que votre bonne
mre. Rendez-la bien heureuse, et revenez-nous, ds que vous pourrez
vous arracher comme Rgulus  tant d'affection.

Maurice vous embrasse aussi. Il fait la moue dans ce moment, parce
que, dit-il, il s'est f.... par terre. Est-ce vous qui formez ainsi
son style?




LXXVI

AU MME

                                Paris, 6 novembre 1831.

Mon enfant,

J'ai t vraiment afflige de manquer le plaisir de vous embrasser. Je
vous l'ai dit, je vous aime comme vous m'aimez, sans gosme, et je me
rjouis du bonheur de votre mre et du vtre. Une autre fois, nous
serons  mme de nous voir davantage; mais nous n'en avons pas besoin
pour compter l'un sur l'autre.

Il est trs vrai que madame Bertrand m'a envoy M. de Vasson la veille
de mon dpart, j'ai reu d'elle une lettre qui s'efforait d'tre
aimable. Elle me parlait d'abord de l'engagement pris d'aller passer
_trois mois_  Laleuf, cet automne, engagement que je savais bien ne
pas exister. Ensuite elle remettait sa cause entre mes mains et me
parlait de son Alphonse, comme si mon Maurice ne m'intressait pas
davantage. Puis elle me disait qu'elle ne savait pas votre adresse 
Nmes, qu'elle ne voulait pas vous crire avant de s'adresser  moi;
ce qui prouve tout simplement qu'elle l'et fait si elle et pu savoir
votre adresse. Enfin elle daignait se rappeler que je lui avais offert
ma place  la Chambre et me faisait des remercments trs gauches et
trs peu de saison. J'ai rpondu en peu de mots, poliment et
froidement. Je ne sais comment elle aura pris ma lettre. J'ai cont le
tout au pre Duris-Dufresne, qui a trouv comme moi qu'on aimait mieux
ses enfants que ceux des autres.

Je ne puis pas vous dire si je resterai ici peu ou beaucoup. Mon
diteur paye mal; cependant il paye, mais si lentement, que le travail
des imprimeurs va de mme. Je leur remets le manuscrit  mesure que
j'en touche le prix, autrement je courrais risque de travailler pour
_l'honneur_. C'est un mchant salaire quand on est si pauvre d'esprit
et de bourse. Ce qu'il y a de sr, c'est que je retournerai prs de
mes chers enfants, aussitt que je serai dlivre de ma besogne.

Du reste, je vois avec plaisir que tous les dboires qu'on m'avait
prdits dans cette carrire n'existent pas pour les gens qui vivent,
comme moi, au fond de leur mansarde, sans autre ambition que celle
d'un profit modeste. J'ai dj assez vu les _grands hommes_ pour
savoir qu'ils sont les plus petits de tous. Je les fuis comme la
peste, except Henri de Latouche, qui est bon pour moi et que j'aime
sincrement.

Je vis fort tranquille, je travaille  mon aise et je me porte bien
maintenant. J'ai enfin russi  me dbarrasser de la fivre qui m'a
tourmente pendant plus d'un mois. Il ne manque  mon bonheur que mes
enfants et vous. Mais, si je vous avais ici, je serais trop bien et la
destine n'a pas coutume de me gter de la sorte. Au reste, elle est
sage. Elle me garde ce bonheur pour un avenir que je ne voudrais plus
affronter sans l'esprance que vous l'embellirez.

Adieu, cher enfant; j'embrasse vous, Maurice et ma Solange. Parlez-moi
d'eux beaucoup, je vous en supplie.




LXXVII

A MAURICE DUDEVANT, A LA CHATRE

                                Paris, 3 novembre 1831.

Mon cher petit enfant, tu ne m'as pas dit si tu avais reu le joujou
que je t'ai envoy. Si tu ne l'as pas, fais-le rclamer chez M.
Poplin[1],  la Chtre. Il doit tre arriv depuis longtemps.

Quand tu n'auras plus d'images  peindre, tu me l'criras, afin que je
t'en achte d'autres. Dis-moi si tu as envie de quelque chose que je
puisse t'envoyer. Boucoiran me dit qu'il va te faire commencer
l'histoire. Tu me diras si cela t'amuse. Quand j'tais petite, cela
m'amusait beaucoup. Je suis bien contente que Sylvain Meillant[2] soit
rtabli; tu iras le voir et le lui diras de ma part.

As-tu couvert ta maison dans la cour? J'en ai bien fait comme toi,
dans la mme cour, avec des briques et des ardoises. Je me souviens
qu'une fois, en ouvrant la porte de ma maison, laquelle porte tait
une petite planche, j'ai trouv _quelqu'un_ dedans. Ce quelqu'un
tait, devine quoi? Une belle petite souris qui s'tait empare de ma
maison et s'y trouvait bien loge. Je l'ai laisse dedans, mais je ne
sais plus ce qu'elle est devenue. Et ton jardin, y travailles-tu
toujours? Il fait bien mauvais maintenant pour jouer dehors. Prends
garde de t'enrhumer. Il fait un temps affreux ici. On est dans la
crotte jusqu'aux genoux. La Seine est jaune comme du caf au lait. Je
ne sors que pour mes affaires d'obligation.

Adieu, mon cher petit mignon; j'enverrai des bas  ta grosse mignonne.
Et toi, en as-tu assez pour ton hiver? Je vous embrasse tous les deux.
Porte-toi bien et cris-moi souvent.

Ta mre

  [1] Propritaire  la Chtre.
  [2] Fermier de Nohant.




LXXVIII

AU MME

                                Paris, novembre 1831.

Ta lettre est bien gentille, mon cher petit; elle est fort bien
crite. Ne reste pas trop dehors par ce vilain froid, tu vois bien que
tu t'es enrhum. Quand tu es dans le jardin, cours, saute, ne reste
pas  la mme place. C'est comme cela que tu attrapes toujours du mal.
Ta pie peut bien rester dans ton jardin, elle n'a pas peur du froid,
ses plumes lui valent mieux que tes habits et tes pantalons. Nos
petits bengalis sont plus dlicats, ils viennent d'un climat chaud.
Dis  Eugnie[1] d'en avoir bien soin.

J'ai t hier au Jardin des Plantes, j'aurais bien voulu pouvoir
emporter pour toi une petite gazelle fauve avec des raies blanches et
de grands yeux noirs. Elle mange dans la main, tu serais bien content
d'en avoir une pareille; mais il faudrait la garder au coin du feu.
Elles viennent de l'Afrique, et le moindre froid les tue. Au reste, tu
les as vues; mais tu ne t'en souviens peut-tre plus.

Je serais si contente de t'avoir ici quinze jours pour te faire courir
partout avec moi.

Adieu, mon petit ami; je t'embrasse mille fois, ainsi que ta grosse
mignonne. Fais-lui mettre des bas de laine tous les jours. Embrasse
pour moi Lontine et Boucoiran.

  [1] Femme de chambre.




LXXIX

A M JULES BOUCOIRAN, A NOHANT

                                Paris, 5 dcembre 1831.

Merci, mon cher enfant. Je ne sais pas si je pourrai profiter de cette
bonne occasion pour retourner  Nohant. Dieu veuille que mon diteur
me paye d'ici au 8 et que je puisse lui livrer les dernires feuilles
de mon manuscrit. Alors je serais  Nohant bientt. N'en parlez pas
encore. Surtout n'en donnez pas la joie  mon pauvre Maurice; car il
n'y a rien de sr dans mes projets. Ils dpendent d'un animal qui,
tous les jours, m'annonce le payement de sa dette, j'attends encore.
Je voudrais qu'il me ft au moins une lettre de change pour les cinq
cents francs  toucher trois mois aprs la livraison. Jusqu'ici, je ne
tiens rien, et je ne voudrais pourtant pas avoir travaill trois mois
sans un profit raisonnable.

La lettre que j'ai reue avant-hier de Maurice est fort bien, si vous
n'en avez pas corrig les fautes. Son criture, quand il veut
s'appliquer un peu, promet d'tre trs lisible et trs jolie. Il a
dans son esprit d'enfant des ides trs originales; par exemple, j'ai
bien ri de sa pie, qui se tient dans le jardin et regarde passer le
monde sur la route.

Pauvre enfant! quand donc sera-t-il assez grand pour ne dpendre que
de lui! Alors je ne serai pas en peine de trouver une consolation et
un ddommagement  tous les ennuis de ma vie.

Adieu, mon cher fils; restez-moi toujours fidle, vous que j'estime le
plus solide et le plus gnreux de mes amis.

Je vous embrasse de tout mon coeur.




LXXX

A M. FRANOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX

                                Nohant, janvier 1832.

Mon cher Rollinat,

Je vous ai crit avant-hier un mot et je vous demandais une rponse
directe. tes-vous absent de Chteauroux, ou bien le courrier a-t-il
perdu ma lettre? Il est sujet  cette infirmit. _Il en est de mme
tous les ts._ C'est au point qu'il en a sem toute la route depuis
Nohant jusqu' Chteauroux, et qu'il en pousserait si ce n'tait de
mauvais grain.

C'tait pour vous demander l'adresse de Charles[1]  Paris. J'ai une
commission presse  lui donner. Rpondez-moi, si vous tes vivant,
mais rpondez-moi _poste restante  la Chtre_.

Ce courrier est un drle!

Bonsoir, mon bon petit avocat. Je vous donne ma trs sainte
bndiction.

  [1] Charles Rollinat, frre de Franois




LXXXI

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant. 22 fvrier 1832.

Ma chre maman,

Mes enfants ont t bien vite dbarrasss de leur rhume; Maurice est
plus fou et Solange plus rose que jamais. J'espre vous la conduire ce
printemps. Elle est assez raisonnable pour faire un tour  Paris avec
moi; vous verrez qu'elle est bien gentille et bien caressante; mais
vous serez effraye de sa grosseur, je voudrais bien la voir s'effiler
un peu.

Maurice travaille comme un homme. Il devient studieux et grave comme
son prcepteur; mais,  la rcration, il s'en venge bien. Lontine et
lui, font le diable. Le dimanche, tout le monde joue, grands et
petits. Il vient des amis de Maurice, de la Chtre, et je joue 
colin-maillard, au furet, au volant, aux barres, jusqu' ce que je ne
puisse plus tenir sur mes jambes. Polyte aussi se met de la partie; il
fait trs agrablement la cabriole. Il danse comme Taglioni et il
tombe comme un sac; ce qui fait beaucoup rire Solange. Elle l'appelle
son _farceur de noncle_. Si Oscar tait l, il s'amuserait bien aussi.

Je suis fort aise que mon livre vous amuse[1]. Je me rends de tout mon
coeur  vos critiques. Si vous trouvez la soeur Olympe trop troupire,
c'est sa faute plus que la mienne. Je l'ai beaucoup connue et je vous
assure que, malgr ses jurons, c'tait la meilleure et la plus digne
des femmes. Au reste, je ne prtends pas avoir bien fait de la prendre
pour modle dans le caractre de ce personnage. Tout ce qui est vrit
n'est pas bon  dire; il peut y avoir mauvais got dans le choix. En
somme, je vous ai dit que je n'avais pas fait cet ouvrage seule. Il y
a beaucoup de farces que je dsapprouve: je ne les ai tolres que
pour satisfaire mon diteur, qui voulait quelque chose d'un peu
_grillard_. Vous pouvez rpondre cela pour me justifier aux yeux de
Caroline, si la verdeur des mots la scandalise. Je n'aime pas non plus
les polissonneries. Pas une seule ne se trouve dans le livre que
j'cris maintenant et auquel je ne m'adjoindrai de mes collaborateurs
que le nom; le mien n'tant pas destin  entrer jamais dans le
commerce du bel esprit.

Je ne m'occupe pas exclusivement de ce travail. A prsent, je puis en
prendre  mon aise, sans me tourmenter l'esprit. Si quelquefois je
travaille avec passion, c'est parce que je ne sais pas m'occuper 
demi. Je suis comme vous, avec vos dessins et vos vernis. Ici, j'ai de
trs douces distractions: Maurice me saute sur le dos et ma grosse
fille me grimpe sur les genoux.

Bonsoir, ma chre petite mre. Donnez-moi des nouvelles de votre oeil.
A force de vouloir le gurir vite, ne le tourmentez pas trop.
Embrassez pour moi Caroline et mon vieux Pierret; moi, je vous aime de
tout mon coeur.

  [1] _Rose et Blanche_.




LXXXII

A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT

                                Paris, 4 avril 1832.

Nous sommes arrives en bonne sant, ta soeur et moi, mon cher petit
amour. Solange n'a fait qu'un somme depuis Chteauroux jusqu'ici. Elle
a pens  toi et  sa bonne; elle a pleur deux fois pour vous avoir;
mais elle s'est console bien vite. A son ge, le chagrin ne dure
gure. Elle a t douce et gentille tout le temps. Quand tu tais tout
petit, tu n'tais pas si patient qu'elle. En arrivant, elle a reconnu
tout de suite ton portrait et elle a pleur; puis elle n'a pas tard 
s'endormir.

Je l'ai mene au Luxembourg, au Jardin des Plantes. Elle a vu la
girafe, et prtend l'avoir dj bien vue  Nohant dans un pr. Elle a
donn  manger dans sa main aux petits chevreaux du Thibet et aux
grues. Elle a vu les animaux empaills et ne veut pas comprendre
qu'ils ne sont pas en vie. Du reste, elle n'a pas peur du tout; pourvu
que je lui donne la main, elle ne s'effraye de rien.

Elle rit, elle chante, elle est gentille  croquer. Elle mange comme
six, elle s'endort dans les omnibus, elle se rveille quand on descend
et se met  marcher sans grogner. Il est impossible d'tre meilleure
enfant. Je suis bien contente de l'avoir avec moi. Si je t'avais
aussi, mon pauvre enfant, je serais bien heureuse.

Et toi, mon petit chat, comment te portes-tu? t'amuses-tu toujours
bien? Ta grue est-elle toujours en vie?

Adieu, mon cher petit ange. Je t'embrasse cent mille fois sur tes
joues roses et sur ton grand pif, sur tes grands yeux et sur tes beaux
cheveux. cris-moi bien souvent. Ta soeur t'embrasse aussi; elle veut
te porter des fraises et des glaces dans du papier. Ce sera propre en
arrivant!




LXXXIII

A MADAME MAURICE DUPIN. A PARIS

                                Paris, 15 avril 1832.

Chre mre,

Soyez sans inquitude. Je me porte tout  fait bien aujourd'hui. Le
cholra, dit-on, est mort; ainsi dormez en paix. Je serais bien
heureuse de voir mon vieux Pierret; mais, s'il vient  huit heures du
matin, qu'il sonne bien fort pour m'veiller. Je dors comme une bche
et je n'ai personne pour ouvrir la porte. Priez-le de me donner une
heure dans la journe; il me fera bien plaisir.

Portez-vous bien, chre maman, et, si vous tiez plus malade,  votre
tour avertissez-moi.




LXXXIV

A M. GUSTAVE PAPET, A PARIS

                                Paris, mai 1832.

Cher Gustave,

Je compte sur toi... c'est--dire sur vous... non, c'est--dire sur
toi, pour dner avec nous dimanche prochain et tous les dimanches
subsquents, tant que Paris aura le bonheur de vous possder.

Est-ce vous qui tes venu pour me voir cette semaine? Voici les
indications de ma bonne: Un _joli jeune homme_ qui n'a pas voulu dire
son nom et qui avait une badine  la main. Cette badine m'a paru le
signe particulier du signalement et se rapporter videmment  votre
caractre badin.

Hein, si l'on voulait s'en mler?

A demain donc, mon ami.

Ton camarade

AURORE.




LXXXV

A MAURICE DUDEVANT. A NOHANT

                                Paris, 4 mai 1832.

Mon cher petit mignon.

Nous nous portons bien. Ta soeur est bien mignonne  prsent. Nous
allons toujours nous promener au Luxembourg et au Jardin des Plantes.
Ce dernier est superbe, et tout embaum d'acacias. Nohant doit tre
bien joli  prsent. Y a-t-il beaucoup de fleurs, et ton jardin
pousse-t-il? Le mien se compose d'une douzaine de pots de fleurs sur
mon balcon; mais il y a des pousses nouvelles longues comme ma main.
Solange en casse bien quelques-unes, et pour que je ne la gronde pas,
elle essaye de les raccommoder avec des pains  cacheter.

Nous parlons de toi tous les soirs et tous les matins, en nous
couchant, en nous levant. J'ai rv, cette nuit, que tu tais aussi
grand que moi; je ne te reconnaissais plus. Tu es venu m'embrasser, et
j'tais si contente, que je pleurais. Quand je me suis veille, j'ai
trouv la grosse grimpe sur mon lit et qui m'embrassait. Elle aussi
grandit beaucoup et maigrit en mme temps. Personne ne veut croire
qu'elle n'ait pas cinq ans. Elle a la tte de plus que tous les
enfants de son ge.

Tous les bonbons qu'on lui donne, elle les met de ct pour toi; au
bout d'une heure, elle n'y pense plus et les mange. Quand nous irons
te voir, nous t'en porterons.

Adieu, mon petit enfant chri. cris-moi plus souvent des lettres un
peu plus longues, si tu peux. Tu ne me dis pas ce que tu apprends avec
Boucoiran. Adieu; je t'embrasse de tout mon coeur.




LXXXV

AU MME

                                Paris, 17 mai 1832.

Mon cher petit,

J'ai reu tes deux lettres. Je t'en ai envoy une grosse pleine de
dessins. T'amuses-tu  les copier? Que fais-tu le soir? Travailles-tu
dans ton cabinet, ou cours-tu dans le jardin avec Lontine?
Valsez-vous toujours? Dis-moi donc comment tu passes tes journes.
Raconte-moi depuis le matin jusqu'au soir.

Ta petite soeur se porte bien; elle commence  s'accoutumer  Paris et
 devenir mchante. Jusqu' prsent, elle tait si tonne de tout ce
qu'elle voyait, qu'elle ne pensait pas  avoir des caprices. A
prsent, elle en a pas mal; mais je ne lui cde pas, et elle redevient
gentille. Des enfants, qui demeurent sur le mme balcon que nous,
quand ils l'entendent pleurer, se moquent d'elle en la contrefaisant.
Cela la vexe cruellement; elle renfonce tout de suite ses larmes et
n'ose plus rien dire.

Il y a bien longtemps que nous n'avons t  la campagne; il pleut
tous les jours et il fait si froid, que nous avons toujours du feu.
J'ai deux petits serins verts dans une cage. Ils ont fait des oeufs
qui sont clos de ce matin. Si tu voyais comme cela amuse Solange!
Elle n'y conoit rien et voudrait les mettre dans sa poche. Ils sont
si petits, si secs, si maigres, si pels, si laids, qu'ils crveraient
si l'on soufflait dessus.

Nous avons aussi un beau jardin sur notre balcon: des roses, des
jasmins, du lilas, des girofles, des orangers, un granium, du rsda
et mme un cassis tout couvert de fruits verts. Si tu venais me voir
cet t, je te les ferais croquer; mais tu en auras de meilleurs 
Nohant. Solange s'amuse  mettre de la terre dans des pots, elle y
sme des graines;  peine sont-elles leves, qu'elle les arrache.

Adieu, mon gros mignon. cris-moi souvent, parle-moi de tout ce qui
t'amuse, pense souvent  ta vieille mre qui t'aime.




LXXXVI

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

                                Paris, 6 juillet 1832.

Vous vous mariez, mon bon camarade!

Le bien et le mal n'existant pas _par eux-mmes_, le bonheur comme le
malheur tant dans l'ide qu'on s'en fait, vous vous croyez content;
donc, vous l'tes. Je n'ai qu' me rjouir avec vous de l'vnement
qui vous rjouit et du choix que vous avez fait. Je ne connais pas
votre fiance; mais j'ai entendu dire d'elle beaucoup de bien  tout
le monde et particulirement  mademoiselle Decerf, juge sain et
solide. Vous lui rendrez le bonheur que vous recevrez d'elle. Croyez,
de votre ct, que votre bonheur doublera le mien.

Je n'ai le temps de vous dire qu'un mot. Je suis en course du matin au
soir pour trouver un logement. Le soir, je rentre reinte par la
marche, la chaleur et le pav. Je quitte avec regret ma gentille
mansarde du quai Saint-Michel; le mauvais tat de ma sant me mettant
dans l'impossibilit d'escalader plusieurs fois par jour un escalier
de cinq tages, je vais me retirer encore davantage du beau Paris et
m'enfoncer dans le faubourg.

J'ai t hier voir Henri de Latouche  Aulnay. Il ne quitte presque
plus la campagne. Son ermitage est la plus dlicieuse chose que je
connaisse. Je ne sais s'il y travaille. Moi, je ne fais rien et ne me
remettrai  l'ouvrage qu' Nohant. Le succs d'_Indiana_ m'pouvante
beaucoup. Jusqu'ici, je croyais travailler sans consquence et ne
mriter jamais aucune attention. La fatalit en a ordonn autrement.
Il faut justifier les admirations non mrites dont je suis l'objet.
Cela me dgote singulirement de mon tat. Il me semble que je
n'aurai plus de plaisir  crire.

Adieu, mon vieux camarade; je vous crirai une autre fois.
Aujourd'hui, je vous flicite seulement et je vous embrasse avec
amiti.




LXXXVII

A MAURICE DUDEVANT. A NOHANT

                                Paris, 7 juillet 1832.

Mon pauvre petit,

Tu as donc encore t malade? Comment vas-tu maintenant? Il me tarde
bien de recevoir une lettre de toi; ton papa m'crit que tu t'ennuyes
de ne pas me voir. Et moi aussi, va, mon enfant! Prends un peu de
patience, mon cher petit. Bientt je serai prs de toi, sois-en bien
sr.

Tu verras ta Solange bien grandie, bien bavarde, disant toute sorte de
btises qui te feront rire. Si tu es encore malade, je te soignerai,
je resterai la nuit auprs de ton lit, et je t'empcherai de penser 
ton mal: Boucoiran dit que tu n'as pas de courage. Il faut tcher d'en
avoir un peu, mon cher enfant. On souffre bien souvent quand on est
grand; il y a des personnes qui souffrent presque toujours. Tu sais
bien que je suis ainsi. Si je pleurais tout le temps, je serais
insupportable. Essaye donc de te faire une raison, quand tu souffres.
Je sais que tu es bien jeune pour cela; mais tu as assez de bon sens
pour comprendre tout ce que je te dis. Si je te recommande d'tre
courageux, c'est que les larmes font beaucoup plus de mal que le mal
mme. Elles donnent surtout mal  la tte et augmentent la fivre.
Quand tu te sens malade, il faut le dire sans te dsesprer. On fera
pour toi tout ce qu'il faudra pour te soulager. Enfin, je l'espre 
prsent, tu es bien tout  fait et tu ne penses plus  tout cela.

cris-moi vite, ne ft-ce qu'un mot; je t'embrasse mille fois de toute
mon me. Qu'est-ce qu'il faudra t'apporter de Paris?




LXXXVIII

AU MME

                                Paris, 8 juillet 1832.

Mon cher petit,

Je t'crivais dernirement que j'tais inquite de toi. A peine ma
lettre partie, j'ai reu la tienne. Ton dessin est gentil; Solange l'a
bien regard, elle  reconnu la grue tout de suite. Elle apprend 
lire et sait dj trs bien tous les sons. Cela l'amuse. Si je
l'coutais, nous ne ferions que lire toute la journe; mais elle en
serait bientt dgote. Je lui mnage ce plaisir-l. Si elle
continue, elle saura lire bien plus jeune que toi. Tu tais encore, 
sept ans, un fameux paresseux, t'en souviens-tu? Heureusement tu as
rpar le temps perdu. Travailles-tu bien? dis-moi ce que tu fais 
prsent: est-ce l'histoire des Grecs? Et le latin, t'amuse-t-il
toujours?

Nous avons t  Franconi, Solange et moi. Nous tions en bas, tout 
ct des chevaux. Elle a vu les batailles, les coups de pistolet, les
chevaux qui galopaient, les deux lphants qui sont descendus sur des
planches tout  ct d'elle. Elle n'a peur de rien. Elle a touch les
btes, elle a ri au nez des acteurs! Elle s'est amuse comme une
folle. Seulement, quand le gros lphant est venu, avec une tour sur
le dos et que, la tour toute pleine de botes, de fuses et de ptards
a clat avec un bruit du diable, elle a un peu fait la grimace. Je
lui ai dit que, si tu tais l, tu n'aurais pas peur, que tu tirais
des coups de pistolet, que l'lphant n'avait pas peur. Par mulation,
elle a renfonc ses larmes et s'est enhardie jusqu' regarder. Elle a
trouv cela trs beau. En effet, il est impossible de voir rien de
plus beau que l'lphant tout couvert de velours, de soldats, de
dorures, de feu, faisant toutes ses volutions comme un vrai soldat.

Je t'ai bien regrett, mon petit; tu aurais t bien tonn de voir
ces deux animaux si intelligents. Il y en a un norme, gros quatre
fois comme celui que tu as vu au Jardin des Plantes. Au lieu d'tre
d'un gris sale comme lui, il est d'un beau noir. Celui-l s'appelle
Djeck; le petit est trois fois moins gros, mais aussi gentil qu'un
lphant peut l'tre et aussi savant que le gros. Tout ce qu'ils font
est incroyable. Ils sont en scne pendant trois actes. Certainement
Thomas n'a pas le demi-quart de leur intelligence. Le gros danse la
danse du chle avec une trentaine de bayadres. C'est  mourir de rire
de voir danser un lphant. Puis il mange de la salade devant le
public. Chaque fois qu'il a vid un saladier, il le prend avec sa
trompe et le donne au petit lphant, qui le prend de la mme manire
et le fait passer  son valet de chambre. Le gros a une clochette d'or
pendue  une corde. Il prend la corde, et sonne jusqu' ce qu'on
apporte un autre saladier. Dans la pice, il y a un prince indien que
ses ennemis poursuivent pour le tuer. Quand il est en prison,
l'lphant arrache les barreaux de la croise, approche son dos et
l'emporte. Une autre fois, on a mis le prince dans un coffre pour le
jeter  la mer. L'lphant ouvre le coffre avec sa trompe, et va
cueillir des cerises qu'il lui apporte  manger. Il remet des lettres,
il bat le tambour, il offre des bouquets aux dames, il se met 
genoux, il se couche, il s'assied sur son derrire. Tout cela sans
qu'on voie jamais le cornac. Il est tout seul en scne, il entre dans
des cavernes, il sort par o il doit sortir, il ne se trompe jamais.
Il n'y a pas de figurant qui fasse mieux son mtier. Aprs la pice,
le public le redemande et on relve le rideau. Alors les deux
lphants, aprs s'tre fait un peu attendre, comme font les actrices
pour se faire dsirer, arrivent tous les deux, saluent le public avec
leur trompe, se mettent  genoux, puis s'en vont trs applaudis et
trs satisfaits. Solange dit qu'ils sont bien gentils et bien mignons.
Elle a t aussi voir les marionnettes chez Sraphin; mais elle aime
bien mieux les chevaux et les lphants.

Adieu, mon petit amour. Quand tu seras  Paris, je te mnerai voir
tout cela. Je te ferai des pantoufles. Je t'envoie des bonshommes
qu'on m'a donns pour toi. Adieu, mon enfant. Embrasse pour moi ton
papa et Boucoiran. Solange vous embrasse tous trois, ainsi que sa
titine. Elle me disait  Franconi:

--Maman, tu diras tout a  mon petit frre; moi, je saurais pas y
dire, c'est trop beau!

Je t'embrasse mille fois. Aime-moi bien et cris-moi.




LXXXIX

A M. FRANOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX

                                Nohant, 1er aot 1832.

Mon bon vieux,

J'ai pass  Chteauroux  quatre heures du matin. J'en suis repartie
 six, malade, fatigue, enrhume, endormie, stupide. Malgr cela,
j'avais bien envie de te faire rveiller pour t'emmener. Mon mari m'a
dit que tu tais encore occup par les assises, que tu avais beaucoup
de travail. Je me suis fait conscience de t'arracher cette pauvre
heure de sommeil.

Duteil pense que tu dois tre dbarrass aujourd'hui. Tu es donc
libre? Arrive bien vite, mon ami. Je suis impatiente de t'embrasser et
de passer quelques bons jours avec toi. Viens demain au plus tard,
n'aie pas de prtexte, pas d'affaire; je n'en veux pas entendre
parler. Je suis ici pour trois semaines, je n'entends pas perdre ces
moments de bonheur, si rares dans ma vie et si chrement pays. Viens
donc, brave homme. Nous t'attendons. Je t'embrasse de toute mon me.

Ton ami

GEORGE.




XC

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 6 aot 1832.

Ma chre maman,

Je suis en effet coupable, cette fois, de ne pas vous avoir donn de
mes nouvelles tout de suite. Pardonnez-moi; ne soyez pas inquite.
Tout le monde ici va bien.

Solange a repris ses jeux, ses chevreaux, ses galettes  la terre
mouille sur des ardoises. On ne l'a pas trouve maigrie du tout.
Maurice est mince comme un fuseau et trs grand. Il est plus beau que
jamais. Il lui a pouss, en mon absence, les plus belles dents du
monde, blanches, bien ranges. Il est charmant et d'un caractre
parfait. Il travaille beaucoup; il a de l'intelligence, beaucoup de
douceur et un coeur excellent. Il entrera au collge le printemps
prochain.

Pour moi, je vais assez bien, sauf la chaleur qui m'crase. Je vous
plains, si vous en avez autant  Paris. Nous ne savons o nous
fourrer. Les puits sont taris, les bestiaux meurent de soif, les
fleurs et les arbres sont grills, nos pauvres enfants n'ont plus la
force de courir et de jouer. La nuit, les rudes orages ne
rafrachissent pas le temps. Cette nuit, le tonnerre a brl quinze
maisons et plusieurs granges  deux lieues d'ici.

Je ne puis mieux faire que de m'enfermer dans mon cabinet et de
travailler  _Valentine_. Solange se roule sur le parquet et Maurice
fait du latin comme un pauvre diable.

Mon mari est aux assises  Chteauroux. Il y a beaucoup d'affaires 
juger; il restera l une quinzaine de jours; ce qui ne l'amuse gure.
Heureusement le cholra n'y est plus. Madame Hippolyte est toujours la
mme, pas forte, mais allant son petit train de vie. Polyte chante,
rit, fume et boit tout le jour. C'est toujours Roger Bontemps.

Adieu, chre petite mre; vous tes bien bonne d'avoir t  la
diligence. Je suis bien fche de n'avoir pu vous attendre.

Je vous embrasse de tout mon coeur.

Avez-vous des nouvelles de Caroline?




XCI

A M. FRANOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX

                                Nohant, 20 aot 1832.

Mon vieux,

J'ai travaill comme un cheval, et je me sens si aise d'tre
dbarrasse de ma journe, que, loin de faire du spleen, je me plonge
avec dlices dans cette bate stupidit qu'il m'est enfin permis de
goter. Ne t'attends donc pas  me voir rpondre  toutes les choses
bonnes et excellentes que tu me dis. J'attendrai pour cela un jour o
j'aurai de l'me, un jour o je serai Otello. Pour aujourd'hui, je
suis chien. Je dis que la vie n'est bonne qu' gaspiller. J'ai mis
tout ce que j'avais de coeur et d'nergie sur des feuilles de papier
Weynen. Mon me est sous presse, mes facults sont dans la main du
prote. Infme mtier! Les jours o je le fais, il ne me reste plus
rien le soir. Ce sont autant de jours o il ne m'est pas permis de
vivre pour mon compte. Aprs tout, c'est peut-tre un bonheur; car,
livre  moi-mme, je vivrais trop!

Dans deux jours, j'aurai fini _Valentine_, ou je serai morte. Veux-tu
que j'aille te voir la semaine prochaine? Fixe le jour. Si tu veux,
nous irons  Valenay. Cela t'arrange-t-il? J'ai tout le mois pour
courir, mais le froid viendra. Si tu m'en crois, tenons-nous prts aux
premiers jours de soleil qui reviendront, s'il en revient. J'avertirai
Gustave[1]. Rponds-moi donc et dcide le jour; c'est  toi, qui n'es
pas libre quand tu veux, de rgler l'ordre et la marche. Mais il faut
nous prvenir d'avance, afin de prparer nos pataches, nos pistolets
de voyage, nos pelisses fourres, nos astrolabes, enfin tout
l'appareil du voyageur.

Je suis charme qu'on m'accueille chez toi avec bienveillance. J'ai
fort envie de voir tous ces enfants; Juliette[2] surtout me plat.
Prviens ta mre et tes grandes soeurs que j'ai excessivement mauvais
ton, que je ne sais pas me contenir plus d'une heure; qu'ensuite,
semblable au baron de Corbigny, je ne puis m'empche _de jurer et de
m'enivrer_. Que veux-tu! chacun a ses petites faiblesses, disait je
ne sais plus quel particulier, en faisant bouillir la tte de son pre
dans une marmite, pour la manger. Enfin garde-toi de me faire passer
pour quelque chose de prsentable. S'il fallait soutenir ensuite la
dignit de mon rle, je souffrirais trop.

Fais-moi le plaisir de m'envoyer une bote de pains  cacheter les
plus petits possibles. Je t'ai fait de grands et magnifiques prsents,
tu peux bien me faire celui-l: autrement, je serai force de
t'envoyer mes lettres ouvertes. On ignore  la Chtre l'usage des
pains  cacheter. On se sert de poix de Bourgogne. On y fabrique aussi
des fromages estims, les habitants sont fort affables. (Voyez le
voyage de _l'Astrolabe_.)

Adieu, cher frre de mon coeur. Je t'crirai quand je pourrai. Toi, si
tu as le temps, cris-moi. Tu sais si je t'aime, petit homme et grande
me!

GEORGE.

  [1] Gustave Papet.
  [2] Juliette Rollinat, soeur de Franois Rollinat.




XCII

AU MME

                                Nohant, septembre 1832.

Je t'ai crit une longue lettre adresse  la Socit des jeunes gens
(au portier). J'tais inquite de ta sant, vieux. Pourquoi n'ai-je
pas encore de rponse? Je crains vraiment que tu ne sois malade.

Ma mre est partie le 13; je ne l'ai pas reconduite  Chteauroux
comme je t'annonais devoir le faire. Je te dirai mes raisons;
peut-tre m'attends-tu? cris-moi donc au moins comment se porte ton
vieux et triste individu. Mon squelette centenaire dort, fume, prend
du tabac, griffonne du papier, et pleure comme un veau. Si tu te
portes mieux, si tu peux supporter la compagnie d'un galrien ou d'un
pendu, reviens. Si ma tristesse t'ennuie et te fait mal, ne reviens
pas; mais cris-moi, ne sois plus malade et aime ton vieux George.

Je t'ai demand pour Maurice des instruments _aratoires_, qu'il attend
avec grande impatience. Il me prie de te _tourmenter_ de sa part. Je
te tourmente, sois tourment.

_Amen!_




XCIII

A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT

                                Paris, 6 dcembre 1832.

Mon cher ange,

Nous sommes arrives hier sans accident et me voil aujourd'hui
presque sans fatigue. Nous sommes toutes reposes. Ta soeur est gaie,
frache et gentille. Tout le monde la trouve embellie et mignonne 
croquer. La _petite femme_[1] a trs bien support le voyage et n'a
pas seulement lev le nez en traversant Paris. Elle a l'air de ne se
gure soucier des choses nouvelles. Si elle continue  tre ce qu'elle
est aujourd'hui, je serai contente d'elle; car elle fait bien tout ce
qu'elle peut pour m'tre utile.

Je ne te dirai rien de neuf; je n'ai encore song qu' dormir et 
ranger ma chambre. Ta petite soeur t'embrasse. Elle a pens  toi 
Chteauroux et s'est mise  pleurer. Je lui ai demand ce qu'elle
avait: elle m'a rpondu qu'elle voulait aller chercher son frre
mignon. Je l'ai mene chez Rollinat, o nous avons dn; les petites
soeurs de Rollinat l'ont console, elle s'est mise  faire le diable.

Adieu, mon petit mignon; embrasse ton pre pour moi; dis  ton oncle
de mnager un peu sa cervelle. Dis-lui aussi que j'ai voyag avec le
fameux pre Bouffard, un des principaux chefs saint-simoniens. Le pre
Bouffard est gros comme toi, ne mange que des oeufs froids et ne boit
que de l'eau. Du reste, il est trs aimable et parat trs bon. Il
ressemble  Jocko  s'y tromper; te souviens-tu de Jocko?

Adieu; cris-moi, travaille, porte-toi bien et pense  moi. Je
t'embrasse mille fois, mon pauvre ange; tu sais si je t'aime!

Ta mre.

  [1] Sobriquet de la jeune villageoise amene  Paris par George
    Sand.




XCIV

AU MME

                                Paris, 12 dcembre 1832.

Mon cher petit amour,

J'ai reu ta lettre; je suis bien contente que tu te portes bien. Ta
soeur est toujours rose et de bonne humeur. Elle lit tous les jours;
elle sort avec sa bonne, qui se tire trs bien d'affaire, qui va au
march, nous fait la cuisine, et m'est plus utile que je ne
l'esprais. Moi, je ne suis pas encore sortie. Je suis dans de grandes
affaires que tu ne comprendrais pas, mais dont il te suffira de savoir
que je suis assez contente. Ta soeur me tourmente pourtant depuis
quelques soirs pour que je la mne au _pestacle_. Il fait si froid,
que je n'ai pas le courage de sortir; je crains surtout qu'elle ne
s'enrhume. Nous avons, quai Malaquais, 19, un appartement chaud comme
une tuve. Nous voyons de grands jardins et nous n'entendons pas le
moindre bruit du dehors. Le soir, c'est silencieux et tranquille comme
Nohant: c'est trs commode pour travailler. Aussi je travaille
beaucoup. Il y a des tapis partout, ta soeur se roule comme un gros
chien. Elle dit des sottises  tout le monde. Elle appelle le pre
Bouffard _vieux bavard, vieille bte_. Elle se trompe; il n'est pas
bte du tout, et il gte beaucoup la grosse, malgr ses injures.

Adieu, mon cher mignon. Ton petit bengali se porte bien, je vais lui
acheter un compagnon. Que fais-tu de ton chien? O le fais-tu coucher?
As-tu un peu soin de lui? Donne-lui une gifle de ma part. Dis 
Boucoiran de m'crire, qu'il est un paresseux.

Embrasse pour moi ton pre, et dis  Lontine de m'crire une petite
lettre, pour que je voie si elle continue ses progrs. Je reois un
journal plein d'images assez drles. Quand j'en aurai un paquet, je te
l'enverrai.

Adieu, mignon; je t'embrasse cent mille fois sur ton gros pif et sur
tes joues roses.

Ta mre.




XCV

A M. JULES BOUCOIRAN, A LA CHATRE

                                Paris, 20 dcembre 1832.

Mon cher enfant,

Je n'ai pas rpondu  ce que vous me demandiez par une bonne raison:
c'est que je ne sais pas de quoi il s'agit. Sachez ce qu'est devenue
votre lettre et rptez-moi ce qu'il faut faire pour vous.

Vous soignez bien Maurice. Je vous en remercie et vous supplie de
continuer  l'observer de prs.

Empchez-le de sortir par les temps humides. Ces esquinancies sont
dsesprantes. Tchez qu'il passe l'hiver sans en avoir de nouvelle.
Au printemps, ds qu'il sera ici, je le ferai dbarrasser de son
ennemie. L'opration n'est rien,  ce qu'il parat.

Je vis ici comme une recluse. Mon appartement est si bon, si chaud; il
y a tant de soleil et un si beau silence, que je ne peux pas m'en
arracher. Toute la journe, par exemple, je suis obsde de visiteurs
qui tous ne m'amusent pas. C'est une calamit de mon mtier que je
suis un peu oblige de supporter. Mais, le soir, je m'enferme avec mes
plumes et mon encre, Solange, mon piano et mon feu. Avec cela, je
passe de trs bonnes heures. J'ai, pour tout bruit, les sons d'une
harpe qui viennent je ne sais d'o et le bruit d'un jet d'eau qui est
sous mes fentres dans le jardin. C'est bien potique, ne vous en
moquez pas trop.

Je vous dirai que je fais de l'argent; je reois de tous cts des
propositions.

Je vendrai mon prochain roman quatre mille francs. C'est plus que je
ne demandais, moi qui suis fort bte. La _Revue de Paris_ et la _Revue
des Deux Mondes_ se sont disput mon travail. Enfin je me suis livre
 la _Revue des Deux Mondes_ pour une rente de quatre mille francs,
trente deux pages d'criture toutes les six semaines. _La Marquise_ a
eu un grand succs et a complt les avantages de ma position.

Je n'ai plus le temps de regarder couler ma vie. Pour moi, dont le
coeur n'est pas jovial, l'obligation de travailler est un grand bien.
Solange me donne plus de bonheur  elle seule que tout le reste. Elle
a fait de grands progrs d'intelligence et de gentillesse depuis ces
quatre mois. Je pense bien que l'tude a beaucoup ht le
dveloppement de cette jeune raison. Elle lit trs-bien, avec beaucoup
d'entendement des rgles que vous lui avez donnes.

Je suis maintenant au courant du peu de fautes qu'elle fait; elle ne
les fait mme presque plus.

Dites-moi donc, mon cher enfant, ce que je puis faire pour vous. Je ne
peux pas le deviner. Parlez-moi souvent de Maurice et de vous.

Adieu; je vous embrasse de tout coeur.




XCVI

A MAURICE DUDEVANT, A LA CHATRE

                                Paris, 11 janvier 1833.

Mon cher petit enfant,

J'ai reu plusieurs lettres de toi auxquelles je n'ai pu rpondre. Je
viens d'tre malade. C'est d'aujourd'hui seulement que je suis leve.
J'ai eu un gros rhume avec la fivre. Ta soeur est enrhume aussi. Il
fait un froid pouvantable, tout le monde tousse. Pour m'achever, le
feu a pris dans ma chemine d'une manire violente. Il a fallu me
sauver dans le lit de Solange pour laisser agir les pompiers. Ils ont
teint le feu, du moins  ce qu'ils ont cru, et ils ont gt mon
tapis. Le lendemain, un ramoneur a voulu monter dans la chemine: le
pauvre petit s'est brl un peu la poitrine. Le feu y tait encore!
Quoiqu'on n'et pas allum de feu dans la chemine, la suie brlait
toujours. Nous avons eu beaucoup de peine  l'teindre tout  fait.
J'ai donc t chasse de ma chambre plusieurs jours et oblige de
passer la nuit dans une chambre sans feu.

Prends garde d'tre malade par ce vilain froid; aie toujours les pieds
bien chauds et la gorge enveloppe. Je suis bien aise que tu sois
content de tes albums. Je voudrais tre au mois de mars pour courir
avec toi les boutiques et taper tes joues luisantes. Enfin cela
viendra.

Adieu, cher mignon; sois sage, travaille et ne sois pas malade. Je
t'embrasse de toute mon me; ta grosse t'embrasse aussi. Elle parle de
toi toute la journe, tu es toujours son mignon chri.




XCVII

A M. JULES BOUCOIRAN, A LA CHATRE

                                Paris, 18 janvier 1833.

Mon cher enfant,

Je n'ai pas rpondu plus tt  votre question par impossibilit. Le
fait m'avait paru si peu important qu'il ne m'en est rien rest dans
la mmoire. Mon mari m'a parl une fois de votre retour chez madame
Bertrand. Je vous ai interrog; vous m'avez rpondu non. Cela me
suffisait. Je ne me souviens pas du tout si j'ai reparl de vous avec
mon mari. S'il vous importe de le dissuader, n'tes-vous pas bien 
mme de le faire, vous qui le voyez tous les jours?

Vous me faites des reproches trs graves, mon cher enfant. Ils
constituent de votre fait un tort bien plus grave. Vous me reprochez
mes nombreuses liaisons, mes frivoles amitis. Je n'entreprends jamais
de me justifier des accusations qui portent sur mon caractre. Je puis
expliquer des faits et des actions; des dfauts d'esprit ou ds
travers de coeur, jamais. J'ai une trop saine opinion du peu que nous
valons tous, pour faire de moi le moindre cas. D'ailleurs, en mon
particulier, je ne m'adore ni ne me rvre. Le champ est donc libre 
ceux qui rabaissent mon mrite. Je suis prte  rire avec eux, s'ils
font appel  ma philosophie. Mais, si c'est une question d'affection,
si c'est une souffrance de l'amiti que vous m'exprimez, vous avez
tort. Quand on dcouvre de grandes taches dans l'me de ceux qu'on
aime, il faut se consulter et savoir si l'on peut les aimer encore
malgr cela. Le plus sens est de cesser; le plus gnreux est de
continuer. Pour que la gnrosit soit dlicate et complte, il faut
ne pas leur dire leur fait, car cela est cruel. Tous les reproches qui
ont pour objet des faits de lgre importance ou des dfauts
corrigibles, les avertissements affectueux  donner, les avis tendres
et les plaintes dlicates, tout cela, je le sais, est du domaine de
l'amiti. C'est mme son plus beau droit. Mais reprocher un pass dj
loin, contempler en silence des erreurs qu'on juge et qu'on ne
pardonne pas, puis les condamner le jour o il n'est plus temps et o
l'on ne sait mme plus o les prendre, c'est injuste. Dire  la
personne aime: Votre coeur est froid, lger ou impuissant! C'est
dur, c'est cruel.

C'est une humiliation gratuitement inflige, vous faites souffrir sans
rendre meilleur. Les coeurs secs ne s'amollissent pas, les coeurs uss
ne rajeunissent plus, les coeurs incomplets ne rencontrent ni
sympathie ni piti. Si c'est l mon sort, il est bien brutal de me le
signaler.

Vous ajoutez que votre caractre a d me faire souffrir plus d'une
fois. Vous en ai-je jamais parl, moi? Vous ai-je bless dans ce que
nous avons de plus irritable, l'estime de nous-mmes? Non, je sais
trop qu'il faut jeter un voile de pardon et d'oubli sur les
imperfections de ceux qui nous sont chers.

Adieu, mon cher enfant. Donnez-moi des nouvelles de Maurice et des
vtres le plus tt possible. Je vous embrasse de tout mon coeur.




XCVIII

A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT

                                Paris, 27 fvrier 1833.

Tu me dis, mon enfant, que je ne t'cris pas souvent. C'est toi, petit
farceur, qui es firement paresseux  me rpondre. Tu m'cris des
petits bouts de lettre bien courts. J'aimerais tant  savoir tout ce
que tu fais,  quoi tu t'amuses, ce qui t'occupe, comment tu dors.
Enfin, je vais le savoir bientt. Tu diras  ton papa de m'crire
lorsqu'il sera pour partir, afin que j'aille au-devant de vous  la
diligence. Je te mettrai dans mon lit bien chaud; ta grosse soeur te
_bigera_ comme du pain. A prsent, elle t'appelle son petit bijou de
frre; elle est toujours mignonne et bien drle.

Ce matin, elle a eu bien du chagrin: elle a laiss tomber sa poupe
dans le jardin et les chiens la lui ont mange. Quand elle est arrive
pour la ramasser, il n'en restait qu'une jambe, que la chienne n'avait
pas pu digrer. Aussi la pauvre grosse a braill comme un veau.

Adieu, mon petit ange; embrasse tout le monde pour moi. Toi, je
t'embrasse mille fois sur tes joues roses. Adieu, petit chri.

J'ai un beau petit chat gris, venu par les toits se donner  nous. Je
l'ai accueilli, il est trs bon enfant.




XCIX

A M. JULES BOUCOIRAN, A LA CHATRE

                                Paris, 6 mars 1833.

Mon cher enfant,

Vous tes sur le point de commettre une action trs belle ou trs
folle. Trs belle, si vous avez mis cette jeune fille dans la position
de ne pouvoir s'tablir ailleurs; trs folle, si vous obissez  un
simple penchant.

On me recommande de vous arrter sur le bord de l'abme. Je ne saurais
croire que vous ayez besoin de conseil, au point o vous en tes. Il
faut que vous ayez des motifs bien puissants pour accepter un lien
aussi svre avec une personne aussi diffrente de vous. Vous allez
trop vite. Prenez garde, mon ami, ne prcipitez rien.

Mon Dieu, vous auriez sous la main la plus riche, la plus belle et la
plus spirituelle des femmes, je vous dirais encore d'attendre et de
rflchir. Ce ne sont pas l'opinion et les prjugs que je respecte en
ce monde. Seule entre tous, peut-tre, je ne vous jetterai pas la
pierre; mais je m'effraye de votre avenir. Vous tes si jeune et vous
aurez tant de choses  faire avant d'lever cette femme jusqu' vous!
Je n'ose pas vous dire tous les dboires que je prvois pour vous. Je
crains de blesser votre coeur, engag dans une voie aussi dlicate.
Mais je vous supplie de ne pas tant vous hter. Pourquoi ne pas
remettre cette affaire jusqu'aprs votre voyage  Paris? L, vous
pourriez ouvrir les yeux sur beaucoup d'inconvnients que vous ne vous
tes peut-tre pas signals. Si, par promesse ou par devoir, vous
tiez engag de manire  ne pas revenir sur vos pas, du moins
seriez-vous en garde contre l'avenir, et mieux prpar  le braver
courageusement.

Dans tout cela, c'est votre prcipitation qui m'inquite. Vous
obissez, j'en suis sre,  d'austres principes,  de nobles
sentiments. Ce n'est donc pas avec ironie ou avec duret que je vous
juge. Je ne vous juge pas, mon enfant. Seulement je me tourmente de
votre position. Il est possible que ce parti vous russisse, il est
possible aussi qu'il vous rende malheureux. Cette pense ne vous
ferait pas reculer devant l'accomplissement d'un devoir, je le sais
bien. Mais, si, en voulant faire le bonheur d'une autre personne, vous
ne russissiez qu' aggraver sa situation! Cela s'est vu souvent; le
mariage est un tat si contraire  toute espce d'union et de bonheur,
que j'ai peur avec raison.

Si vous avez pour moi l'amiti que j'ai pour vous, vous vous donnerez
trois mois de rflexion. Je vous le demande comme une preuve de cette
affection dj vieille entre nous. Voulez-vous me l'accorder? Je
crains que la solitude n'ait exalt vos ides, que vous ne vous soyez
exagr des devoirs qui, dans un tat plus calme et plus vrai, vous
apparatraient sous un autre jour. N'affligerez-vous pas votre mre
par une rsolution aussi brusque? L'avez-vous consulte? La personne
dont nous parlons lui sera-t-elle une socit agrable? Tout cela est
bien obscur pour moi.

Je ne vous fais pas un reproche de ne m'avoir pas consulte. Mais,
prcisment, le mystre dont vous avez entour ce projet ne me semble
pas d'un bon augure. tes-vous bien d'accord avec vous-mme sur ce que
vous allez faire?

Adieu, mon enfant. Je vous embrasse. Rpondez-moi.




C

A MONSIEUR ***

                                Paris, 15 avril 1833.

Je veux croire votre lettre sincre, et, dans ce cas, l'absence pourra
seule vous gurir.

Si, aprs cette rponse, vous persistiez dans des prtentions que je
ne pourrais plus attribuer  la folie, j'aurais pour vous fermer ma
porte des motifs plus imprieux et plus dcisifs encore.

Ainsi, quelle que soit l'explication que vous prfriez pour la lettre
inexplicable que vous m'avez envoye, je vous prie absolument,
littralement et dfinitivement, de ne plus vous prsenter chez moi.

GEORGE.




CI

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Paris, mai 1833.

Ma chre maman,

Vous avez tort de me gronder. Je n'ai eu que du chagrin et de
l'inquitude, au lieu de tous les plaisirs que vous me supposez. Mes
deux enfants ont t malades et le sont encore: Maurice, de la grippe,
et Solange, de la coqueluche. J'ai pass tout mon temps  aller de
chez moi au collge Henri IV et du collge chez moi; car je n'ai pu
avoir mon fils pour le faire sortir avant l'invasion de la maladie. Il
a t soign  l'infirmerie par de bonnes religieuses.

Solange, quoiqu'elle soit toujours gaie et gentille, est trs
fatigue. Je le suis beaucoup moi-mme.

Un soir que mes deux petits allaient mieux, j'ai t chez vous, pour
vous remercier de la belle gravure que vous m'avez envoye. Il tait
sept heures, ce n'est pas une heure indue. Depuis, je n'ai pas pu
sortir, si ce n'est pour aller  _Henri IV_.

J'irai vous voir demain. Aujourd'hui, cela m'est compltement
impossible. Vous avez eu tort d'couter votre dignit de mre
offense: vous auriez d, puisque vous sortez tous les jours pour
dner, venir goter de ma cuisine. J'ai toujours un bon petit plat 
vous offrir. A six heures, nous aurions t ensemble voir Maurice au
collge, vous m'auriez rendue heureuse.

Adieu, chre mre; je vous embrasse de tout mon coeur, en attendant
que vous me pardonniez, et j'espre que vous ne ferez pas longtemps la
mchante avec moi.




CII

A M. CASIMIR DUDEVANT, A NOHANT

                                Paris, 20 mai 1833.

Mon ami,

Je suis aise de ton bon voyage et de ton arrive en bonne sant.

Maurice a t  l'infirmerie. C'est le changement de rgime qui
l'prouve un peu; du reste, il est trs frais et trs gai. On est
content de son caractre et il parat s'arranger bien avec ses
camarades. Quant  ses progrs, ils ne peuvent pas tre encore
sensibles. J'espre qu' ton retour, on commencera  s'en apercevoir.
Je lui ai dit de t'crire. Dans tous les cas, je te donnerai de ses
nouvelles. Je l'ai vu hier, avec ma mre; il a t trs gentil. Je ne
sais si Salmon a de mauvaises affaires ce mois-ci; mais j'ai eu toutes
les peines du monde  me faire payer, quoique je n'aie envoy chercher
mon argent que le 15 mai. Il a fallu y envoyer quatre fois de suite.
La premire fois, il a fait refuser sa porte; la seconde, son heure de
rception tait change; la troisime, il n'avait pas d'argent; enfin,
la quatrime, il a daign m'envoyer mon mois. Je ne sais pas si tout
cela est l'effet du hasard; c'est bien possible. Cependant tu devrais
y faire attention, au cas o tu aurais des sommes d'une certaine
importance  dposer chez lui. Ensuite, tu devrais le prier de
m'envoyer mon argent tous les premiers du mois. Un homme d'affaires
n'est ni ambassadeur ni ministre, pour qu'on fasse antichambre chez
lui.

Adieu, mon ami. Ta grosse fille t'embrasse. Dis bien des choses de ma
part  Duteil et  Jules Nraud, quand tu les verras.

Adieu; je t'embrasse.




CIII

A M. FRANOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX

                                Paris, 26 mai 1833.

Cher ami,

Tu ne penses pas que j'aie chang d'avis. Tu es toujours  mes yeux le
meilleur et le plus honnte des hommes. Je ne t'ai pas donn signe de
souvenir et de vie depuis bien des mois. C'est que j'ai vcu des
sicles; c'est que j'ai subi un enfer depuis ce temps-l. Socialement,
je suis libre et plus heureuse. Ma position est extrieurement calme,
indpendante, avantageuse. Mais, pour arriver l, tu ne sais pas quels
affreux orages j'ai traverss. Il faudrait, pour te les raconter
passer bien des soirs dans les alles de Nohant,  la clart des
toiles, dans ce grand et beau silence que nous aimions tant. Dieu
veuille que ces temps nous soient rendus et que nous admirions encore,
ensemble, le clair de lune sur la cascade d'Urmont!

Mais cette indpendance si chrement achete, il faudrait savoir en
jouir et je n'en suis plus capable. Mon coeur a vieilli de vingt ans,
et rien dans la vie ne me sourit plus. Il n'est plus pour moi de
passions profondes, plus de joies vives. Tout est dit. J'ai doubl le
cap. Je suis au port, non pas comme ces bons nababs qui se reposent
dans des hamacs de soie, sous les plafonds de bois de cdre de leurs
palais, mais comme ces pauvres pilotes qui, crass de fatigue et
brls par le soleil, sont  l'ancre et ne peuvent plus risquer sur
les mers leur chaloupe avarie. Ils n'ont pas de quoi vivre  terre,
et, d'ailleurs, la terre les ennuie. Ils ont eu jadis une belle vie,
des aventures, des combats, des amours, des richesses. Ils voudraient
recommencer; mais le navire est dmt, la cargaison perdue; il faut
chouer sur le sable et rester l.

Tu comprends, au fond de cette belle posie, l'tat maussade de mon
cerveau. Suis-je plus  plaindre qu'auparavant? Peut-tre; le calme
qui vient de l'impuissance est une plate chose.

Pour toi, c'est diffrent. La raison, la force, la volont t'ont plac
o tu es. Aussi tu as en toi-mme de srieuses jouissances, de nobles
consolations.

Je t'enverrai une longue lettre avant peu de temps; c'est--dire un
livre que j'ai fait[1] depuis que nous nous sommes quitts. C'est une
ternelle causerie entre nous deux. Nous en sommes les plus graves
personnages. Quant aux autres, tu les expliqueras  ta fantaisie. Tu
iras, au moyen de ce livre, jusqu'au fond de mon me et jusqu'au fond
de la tienne. Aussi je ne compte pas ces lignes pour une lettre. Tu es
avec moi et dans ma pense  toute heure. Tu verras bien, en me
lisant, que je ne mens pas.

Adieu, ami; cris-moi, parle-moi de toi beaucoup, de ta famille, des
soins austres de ta grande, belle et triste vie. Je te verrai dans un
ou deux mois. Adieu; crois que, pour la vie, je suis  toi.

Ton ami

GEORGE SAND.

  [1] _Llia_




CIV

A M. ADOLPHE GUROULT. A PARIS

                                Paris, 3 juin 1833.

Monsieur,

Vous avez t si bon et si obligeant pour moi, que, malgr le long
temps qui s'est coul sans m'apporter aucune nouvelle et aucune
visite de vous, je ne crains pas de rclamer votre bienveillance. Je
viens de faire un livre intitul _Llia_, qui a besoin de votre appui.
Si vous voulez bien venir me voir, nous en causerons et je vous
demanderai de vive voix la continuation de vos bons offices.

Voulez-vous venir dner avec moi demain? Il faut que je vous dise, sur
ce livre assez embrouill et sur quelques difficults du succs, plus
d'une parole, et je ne suis libre que vers cinq heures. Puis-je
compter sur vous?

Tout  vous, monsieur.




CV

A MADAME ***

                                Paris, juillet 1833

Madame,

Vous m'embarrassez avec vos questions. Je tiens singulirement  votre
estime; pourtant je ne puis me dcider  mentir pour la conserver.
J'ai beaucoup d'gosme et de nonchalance, vous me forcez  vous
l'avouer. Je ne sais ce que les influences trangres font  mon
indiffrence en matire de saint-simonisme; je crois qu'elles n'y
entrent pour rien. Je crois mme n'avoir jamais song  soulever une
question pour ou contre la socit dans _Indiana_ ou dans _Valentine_.
Pardonnez-le-moi, ou anathmatisez-moi. Je suis force de le dire: la
socit est la moindre des choses que je hais et mprise. L'homme
livr  son instinct ne me parat pas moins laid, ridicule et sale que
l'homme dress  marcher sur les pieds de derrire. Que puis-je faire
 cela? Et puis, outre cette misanthropie qui va toujours croissant 
mesure que je vieillis, je suis excessivement femme pour l'ignorance,
l'inconsquence des ides, le dfaut absolu de logique. Vous l'avez
fort bien dit, je manque de prcision et de suite; ce n'est pas de la
supriorit croyez-le bien. C'est l'infirmit d'une nature pauvre et
boiteuse. Je n'ai rien tudi, je ne sais rien, pas mme ma langue.
J'ai si peu d'exactitude dans le cerveau, que je n'ai jamais pu faire
la plus simple rgle d'arithmtique. Voyez si avec cela je puis tre
utile  quelqu'un et trouver quelque ide salutaire et juste. Vous
tes trs au-dessus de moi sous tous les rapports, et notamment pour
l'activit, la raison, l'intelligence et le savoir. Je n'ai que des
sensations, point de volont. Pour quoi, pour qui en aurais-je? Au
del de deux ou trois personnes, l'univers n'existe pas pour moi. Vous
voyez que je ne suis bonne  rien; mais vous tes bonne  tout, et,
par votre talent et par votre caractre, vous n'avez pas besoin de mon
aide. Gardez-moi seulement votre bienveillance, votre piti pour ma
nullit sociale, et votre amiti pour m'en consoler. Ne pouvez-vous
aimer que les mes grandes et fortes? La mienne ne l'est pas; mais
j'admire ce qui est autrement que moi. Le fait des natures puissantes
est de plaindre et de consoler ce qui est au-dessous. Faites du bien
aux femmes en gnral par votre zle et votre chaleur de coeur,
faites-en  moi en particulier par votre douceur et votre tolrance.

Adieu, madame; reviendrez-vous bientt? Je suis tout  vous.

G.S.




CVI

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

                                Paris, 5 juillet 1833.

Vous avez raison, mon ami, de compter sur mon amiti inaltrable.
J'apprends avec joie la bonne nouvelle, et je partage tout votre
bonheur de mari, tout votre orgueil de pre. Faites mon compliment 
l'accouche et embrassez-la de ma part, ainsi que _cette vieille
grand'mre_ de madame Duvernet, bien vexe, n'est-ce pas, de porter un
pareil titre?

Enfin vous tes donc tous bien heureux, mes amis! Je regrette de
n'tre pas au milieu de vous, comme j'y tais le jour de vos noces,
pour voir toutes vos figures panouies, pour serrer toutes vos mains
affectueuses. Quand vous me disiez jadis que vous aviez horreur des
_moutards_, je savais bien que vous trouveriez les vtres beaux et
bons. Les miens, je vous le disais, et je vous le dis encore, me
donnent les seules joies relles de ma vie. Vous ne me dites pas
comment s'appelle ce bienvenu. C'est une chose intressante qu'un nom
de baptme,  laquelle j'attache autant d'ides que le pre de
Tristram Shandy. Il ne se nomme, j'espre ni Artaxercs, ni
paminondas, ni Polyphme, ni Polyperchon?

Le mien est au collge et se comporte de manire  mriter dans son
rgiment _l'estime de ses_ CHFRES _et l'amiti de ses camarades_. Ma
fille est de la taille du plus jeune lphant de la mnagerie royale.
Elle a horreur des gens de lettres, elle les traite de polissons et de
mtins. En tout, elle annonce les plus brillantes dispositions. Moi,
j'ai t longtemps et beaucoup malade. Je vais trs bien depuis que
j'ai consult un habile mdecin, lequel m'a dit _de me distraire et
d'viter les contrarits_; ce qui m'a paru trs profond, trs neuf,
et trs ais  faire surtout.

Je fais toujours des livres et suis assez bien dans mes affaires
maintenant. J'irai au pays avec mon fils  l'poque des vacances. Vous
me prsenterez l'hritier prsomptif et je vous embrasserai tous de
bien bon coeur. Adieu, mon ami.

Tout  vous.

AURORE.




CVII

A M. FRANOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX

                                21 novembre 1833.

La prsente est pour te dire, mon brave ami, que je vais bientt te
voir. Mademoiselle Decerf pouse mon Gaulois, qui est Alphonse Fleury,
et j'irai  leur noce.

Je te verrai en passant et en repassant. Tu trouveras peut-tre
quelque jour dans la quinzaine pour t'chapper et venir faire du
Werther avec moi: parler de rasoirs anglais de damnation ternelle et
autres facties, sous la grande vote toile qu'on voit si bien chez
nous. Ne crains pas de me voir rire de tes ennuis et de tes chagrins:
je ne suis pas dangereuse en ce genre; le lendemain du jour o je
t'aurais persifl, tu aurais ta revanche. Mes jours ne ressemblent
gure les uns aux autres, et c'est pour moi que fut invent le
proverbe: Tel qui rit vendredi, etc.

Pour le moment, je suis dans les mmes sentiments qu' ma dernire
lettre. Je serai heureuse de revoir mon pays et mes amis. Ce sont de
vieux liens qu'on ne rompt pas. Si mon retour peut adoucir un peu ton
spleen, accueille-le donc avec toute ta bonne affection pour moi.

Charles[1] m'a crit une lettre fort revche. Il a eu tort. Je le lui
pardonne de tout mon coeur. Il a pris trop  coeur l'affaire de son
piano. Aussi il a t bien ngligent de le laisser enferm dans sa
chambre, ne servant  rien et m'exposant aux mfiances et aux
tracasseries du facteur, qui dj menaait de me faire payer. Cela ne
m'aurait pas t facile, vu l'tat de mes finances, pas brillant tous
les jours.

Comment! tu n'es pas amoureux? Eh bien, mon cher, tu as peut-tre
parfaitement raison. Toute chose excellente a son mauvais ct; toute
chose dtestable a son avantage, et nous sommes, tous, fous et btes.
Tchons d'tre le moins mchants possible, avec ou sans amour; soyons
fidles  l'amiti.

Ton ami

GEORGE.

  [1] Charles Rollinat, musicien, frre cadet de Franois.




CVIII

A MADAME MADRICE DUPIN, A PARIS

                                Paris, jeudi, dcembre 1833.

Ma chre maman,

Je vous envoie le lit de Maurice et sa petite bote de crayons, pour
qu'il fasse des bonshommes et se tienne tranquille auprs de vous.

Vous seriez bien bonne et bien gentille de tcher de le faire coucher
chez vous pour Nol. Madame Dudevant, qui s'en est charge, le rendra
bien malheureux, je crains,  force de sermons et de niaiseries. En
l'envoyant chercher chez elle dans la journe, vous pourriez le
garder, en lui crivant une petite lettre. Au reste, Boucoiran se
concertera  cet gard avec vous et vous pargnera les courses et les
ennuis.

Adieu, ma chre maman; je vous remercie mille fois de vos bonts pour
moi et mes enfants. Je suis tranquille sur le compte de Maurice,
puisque vous vous chargez de lui. Je pars bien portante ce soir. Je
vous crirai sitt mon arrive quelque part. Je vous embrasse de toute
mon me.

AURORE.




CIX

  A M. MAURICE DUDEVANT,
  AU COLLGE HENRI IV, A PARIS

                                Marseille, 18 dcembre 1833.

Mon cher petit,

Je suis  Marseille, aprs avoir toujours voyag, soit en voiture,
soit en bateau, depuis le jour o je t'ai quitt. J'ai descendu le
Rhne sur le bateau  vapeur et je vais m'embarquer sur la mer pour
aller en Italie. Je n'y resterai pas longtemps; ne te chagrine pas. Ma
sant me force  passer quelque temps dans un pays chaud. Je
retournerai prs de toi, le plus tt possible. Tu sais bien que je
n'aime pas  vivre loin de mes petits miochons, bien gentils tous
deux, et que j'aime plus que tout au monde. Je voudrais bien vous
avoir avec moi et vous mener partout o je vais. Mais ta soeur n'est
pas assez grande, et, toi, il faut que tu fasses ton ducation.

Tu le sais, mon cher enfant, c'est indispensable et tu es bien dcid
 t'y livrer de tout ton coeur: J'ai t bien heureuse, quand M.
Gaillard[1] m'a dit que tu tais un brave garon, que tu faisais ton
possible pour contenter tes matres, et qu'il avait bonne opinion de
toi. C'est ainsi, j'espre, qu'on me parlera toujours de toi. Tu ne
m'as jamais caus de chagrin sous ce rapport et tu feras le bonheur de
ma vie, si tu le veux.

J'ai t ce matin me promener au bord de la mer. J'ai mang des
coquillages tout vivants et dont les coquilles taient trs jolies.
J'ai pens  toi qui les aimes tant, et je n'ai pas voulu en chercher
dans le sable, parce que tu n'tais pas l pour m'aider et que je ne
me serais pas amuse. Quand tu seras en ge de quitter le collge et
d'interrompre tes tudes, nous voyagerons ensemble. Tu te souviens que
nous avons dj voyag tous deux et que nous nous amusions comme deux
bons camarades. Nous n'avons peur de rien, ni l'un ni l'autre; nous
mangeons comme deux vrais loups, et tu dors sur mes genoux comme une
grosse marmotte.

En attendant que nous recommencions, dpche-toi d'apprendre ce qu'il
faut que tout le monde sache. Amuse-toi bien. Quand tu sortiras, sois
aimable avec ma mre et avec madame Dudevant. Remercie bien Boucoiran,
si bon et si obligeant pour toi, et cris-moi  toutes tes sorties.
Raconte-moi ce que tu auras fait, chez qui tu couches, etc. Dis-moi
aussi si tu as de bonnes notes et des _heures_. Pense  moi souvent et
travaille, joue, saute, porte-toi bien, dcrasse ta frimousse, lave
tes pattes, ne sois pas trop gourmand et aime bien ta vieille mre,
qui t'embrasse cent mille fois.

  [1] Proviseur du collge Henri IV




CX

A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS

                                Marseille, 20 dcembre 1833

Mon cher enfant,

Je suis arrive ici sans trop de fatigue et j'en repars aprs-demain.
Je vais  Pise ou  Naples, je ne sais lequel. crivez-moi  Livourne,
poste restante. Donnez-moi des nouvelles de mon gamin. Soyez bon pour
lui, comme vous l'tes toujours, et protgez-le contre les petits
ennuis dont je vous ai parl.

Avez-vous russi  dner le jour de mon dpart? Je vous ai fait faire
une journe de corve. Sans vous, je ne serais pas venue  bout de
partir. Avez-vous eu la bont de ranger tout chez moi, de mettre
dehors mes chambrires, de fermer portes et fentres, etc., etc.? Ayez
soin de retirer les clefs de tous les meubles et de les mettre en
paquet dans le secrtaire, dont vous prendrez la clef chez vous. Je
vous remets aussi la surintendance, des rats et souris, avec
autorisation d'en manger  discrtion et de boire tout le vin de ma
cave.

A propos de cela, il faudra encore que vous ayez l'obligeance de
descendre  la susdite cave et de surveiller la conduite de mes
bouteilles de vin, pour empcher la sympathie de ces demoiselles pour
le gosier des laquais et portiers de la maison.

Faites une note de toutes vos petites dpenses pour moi, spectacles et
sapins pour Maurice, ports de lettres, etc., etc.

Votre pays est trs beau le long du Rhne. Cette navigation est
magnifique. Du reste; vos villes de Lyon, Avignon et Marseille sont
stupides. Je ne voudrais pas les habiter en peinture, et je remercie
le ciel de pouvoir m'en sauver bientt. Marseille est absolument tel
que vous me l'avez dpeint. Il faut faire une lieue pour voir la mer
et le port ressemble assez  la mare aux canards  Nohant.

Il y fait dj un temps charmant et des matines qui valent nos
journes d'avril.

Adieu, mon cher ami. Je vous recommande bien de me donner des
nouvelles de mon mioche et de me remplacer auprs de lui. Je ne sais
vraiment pas comment s'arrangerait ma vie si je n'avais pas votre
bonne amiti et votre ternelle complaisance pour m'aider et me
tranquilliser Adieu; je vous embrasse.

Tout  vous,

AURORE D.




CXI

A M HIPPOLYTE CHATIRON, A PARIS

                                Venise, 16 mars 1834.

Mon ami,

Je te remercie de ta lettre. Ton souvenir, malgr tout, me fait
toujours plaisir. J'ai tard  te rpondre, parce que je viens de
faire une maladie assez grave. Je suis bien  prsent, et, au moment
de quitter l'Italie, je commence  m'y acclimater. J'y reviendrai;
car, aprs avoir got de ce pays-l, on se croit chass du paradis
quand on retourne en France. Voil l'effet que cela me fera.

Je n'ai pas t charme de la Toscane; mais Venise est la plus belle
chose qu'il y ait au monde. Toute cette architecture mauresque en
marbre blanc au milieu de l'eau limpide et sous un ciel magnifique; ce
peuple si gai, si insouciant, si chantant, si spirituel; ces gondoles,
ces glises, ces galeries de tableaux; toutes les femmes jolies ou
lgantes; la mer qui se brise  vos oreilles; des clairs de lune
comme il n'y en a nulle part; des choeurs de gondoliers quelquefois
trs justes; des srnades sous toutes les fentres; des cafs pleins
de Turcs et d'Armniens; de beaux et vastes thtres o chantent la
Pasta et Donzelli, des palais magnifiques; un thtre de polichinelle
qui enfonce  dix pieds sous terre celui de Gustave Malus; des hutres
dlicieuses, qu'on pche sur les marches de toutes les maisons; du vin
de Chypre  vingt-cinq sous la bouteille; des poulets excellents  dix
sous; des fleurs en plein hiver, et, au mois de fvrier, la chaleur de
notre mois de mai: que veux-tu de mieux?

Je ne me suis pas doute des autres plaisirs de l'hiver. Je n'aime pas
le monde, comme tu sais. Je me suis borne  deux ou trois personnes
excellentes, et j'ai vu le carnaval de ma fentre.

Il m'a sembl fort au-dessous de sa rputation. Il aurait fallu le
voir dans les bals masqus, aux thtres; mais je me suis trouve
malade  cette poque-l et je n'ai pu y aller. Je le regrette peu; ce
que je cherchais ici, je l'ai trouv: un beau climat, des objets d'art
 profusion, une vie libre et calme, du temps pour travailler et des
amis. Pourquoi faut-il que je ne puisse btir mon nid sur cette
branche? Mes poussins ne sont pas ici et je ne puis m'y plaire qu'en
passant. J'attends le mois d'avril pour retraverser les Alpes, et je
m'en irai par Genve. Je compte donc tre  Paris dans le courant du
mois prochain.

Quand j'aurai embrass Maurice, j'irai passer l't en Berri. Engage
Casimir  garder Solange et  ne pas la mettre en pension avant mon
retour; cela m'empcherait d'aller  Nohant, et contrarierait beaucoup
mes projets de repos et d'conomie.

Tu ne me parais pas si charm de la Chtre que moi de Venise: tu me
fais une peinture bouffonne de ses habitants. Vraiment la socit est
une sotte chose. L'amour du travail sauve le tout. Je bnis ma
grand-mre, qui m'a force d'en prendre l'habitude. Cette habitude est
devenue une facult, et cette facult un besoin. J'en suis arrive 
travailler, sans tre malade, treize heures de suite, mais, en
moyenne, sept ou huit heures par jour, bonne ou mauvaise soit la
besogne. Le travail me rapporte beaucoup d'argent et me prend beaucoup
de temps, que j'emploierais, si je n'avais rien  faire,  avoir le
spleen, auquel me porte mon temprament bilieux. Si, comme toi, je
n'avais pas envie d'crire, je voudrais du moins lire beaucoup. Je
regrette mme que mes affaires d'argent me forcent de faire toujours
sortir quelque chose de mon cerveau sans me donner le temps d'y faire
rien entrer. J'aspire  avoir une anne tout entire de solitude et de
libert complte, afin de m'entasser dans la tte tous les
chefs-d'oeuvre trangers que je connais peu ou point. Je m'en promets
un grand plaisir et j'envie ceux qui peuvent s'en donner  discrtion.
Mais, moi, quand j'ai barbouill du papier  la tche, je n'ai plus de
facults que pour aller prendre du caf et fumer des cigarettes sur la
place Saint-Marc, en corchant l'italien avec mes amis de Venise.
C'est encore trs agrable, non pas mon italien, mais le tabac, les
amis et la place Saint-Marc. Je voudrais t'y transporter d'un coup de
baguette et jouir de ton tonnement.

Nous savons si peu ce qu'est l'architecture, et notre pauvre Paris est
si laid, si sale, si rat, si mesquin, sous ce rapport! Il n'y a
pourtant que lui au monde, pour le luxe et le bien-tre matriel.
L'industrie y triomphe de tout et supple  tout; mais, quand on n'est
pas riche, on y subit toute sorte de privations. Ici, avec cent cus
par mois, je vis mieux qu' Paris avec trois cents. Pourquoi diable,
toi et ta femme, qui tes indpendants, qui n'avez ni place, ni
famille ni amour du monde, ni relations obligatoires en France, ne
venez-vous pas vous tablir ici? Vous y feriez des conomies en y
vivant trs bien; vous y lveriez votre fille aussi bien que partout
ailleurs. Vous y auriez mille commodits que vous ne pouvez avoir 
Paris: un logement cent fois plus joli et plus vaste, une gondole avec
un gondolier qui serait en mme temps votre domestique; le tout pour
soixante francs par mois; ce qui reprsente  Paris une voiture, une
paire de chevaux, un cocher et un valet de chambre, c'est--dire douze
 quinze mille francs par an. Le bois et le vin  trs bas prix; les
habits, les marchandises de toute sorte; les denres de tout pays 
moiti prix de Paris. Je paye ici une paire de souliers en maroquin
quatre francs. Hier, nous avons t au caf, nous tions trois; nous y
avons pris chacun trois glaces, une tasse de caf et un verre de
punch, plus des gteaux  discrtion pour complter les jouissances de
deux grandes heures de bavardage. Cela nous a cot, en tout, quatre
livres autrichiennes la livre autrichienne vaut un peu moins de
dix-huit sous de France.

Si vous voulez y venir, comme j'y retournerai passer l'hiver prochain,
je vous y piloterai. Le voyage vous cotera mille francs, pour vous
deux; mais vous y vivrez pour mille cus par an. C'est probablement
moins que vous ne dpensez  Paris dans une anne, et, par-dessus le
march, vous connatriez Venise, la plus belle ville de l'univers. Si
je n'avais pas mon fils clou au collge Henri IV, certainement je
prendrais ma fille avec moi et je viendrais me planter ici pour
plusieurs annes. J'y travaillerais comme j'ai coutume de faire et je
retournerais en France, quand j'en aurais assez, avec un certain magot
d'argent.

Mais je ne veux pas renoncer  voir mon fils chaque anne, et tout ce
que je gagne sera toujours mang en voyages ou  Paris.

Adieu, mon vieux; parle-moi de Maurice et de ta fille. Font-ils de
bonnes parties ensemble, les jours de cong?

J'embrasse milie, Lontine et toi, de tout mon coeur. Il y a
longtemps que je n'ai eu de nouvelles de ma mre; donne-lui des
miennes et prie-la de m'crire.




CXII

A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS

                                Venise, 6 avril 1834.

Mon cher enfant,

J'ai reu vos deux effets sur M. Papadopoli[1], et je vous remercie.
Maintenant je suis sre de ne pas mourir de faim et de ne pas demander
l'aumne en pays tranger; ce qui, pour moi, serait pire. Je
m'arrangerai avec Buloz, et il pourra suffire  mes besoins sans se
faire trop tirailler; car je travaillerai beaucoup.

Alfred est parti pour Paris, et je vais rester ici quelque temps.

Il tait encore bien dlicat pour entreprendre ce long voyage. Je ne
suis pas sans inquitude sur la manire dont il le supportera; mais il
lui tait plus nuisible de rester que de partir, et chaque jour
consacr  attendre le retour de sa sant la retardait au lieu de
l'acclrer. Il est parti enfin, sous la garde d'un domestique trs
soigneux et trs dvou. Le mdecin[2] m'a rpondu de la poitrine, en
tant qu'il la mnagerait; mais je ne suis pas bien tranquille.

Nous nous sommes quitts peut-tre pour quelques mois, peut-tre pour
toujours. Dieu sait maintenant ce que deviendront ma tte et mon
coeur. Je me sens de la force pour vivre, pour travailler, pour
souffrir.

Le manuscrit de _Llia_ est dans une des petites armoires de Boule. Je
l'ai, en effet, promis  Planche; pour peu qu'il tienne  ce
griffonnage, donnez-le-lui, il est bien  son service. Je suis
profondment afflige d'apprendre qu'il a mal aux yeux. Je voudrais
pouvoir le soigner et le soulager. Remplacez-moi; ayez soin de lui.
Dites-lui que mon amiti pour lui n'a pas chang, s'il vous questionne
sur mes sentiments  son gard. Dites-lui sincrement que plusieurs
propos m'taient revenus aprs l'affaire de son duel avec M. de
Feuillide; lesquels propos m'avaient fait penser qu'il ne parlait pas
de moi avec toute la prudence possible.

Ensuite, il avait imprim dans la _Revue_ des pages qui m'avaient
donn de l'humeur. Lui et moi sommes des esprits trop graves et des
amis trop vrais, pour nous livrer aux interprtations ridicules du
public. Pour rien au monde je n'aurais voulu qu'un homme que j'estime
infiniment devnt la rise d'une populace d'artistes haineux qu'il a
souvent tance durement; laquelle, pour ce fait, cherche toutes les
occasions de le faire souffrir et de le rabaisser. Il me semblait que
le rle d'amant disgraci, que ces messieurs voulaient lui donner, ne
convenait pas  son caractre et  la loyaut de nos relations.
J'avais cherch de tout mon pouvoir  le prserver de ce rle
mortifiant et ridicule, en dclarant hautement qu'il ne s'tait jamais
donn la peine de me faire la cour. Notre affection tait toute
paisible et fraternelle. Les mchants commentaires me foraient  ne
plus le voir pendant quelques mois; mais rien ne pouvait branler
notre mutuel dvouement. Au lieu de me seconder, Planche s'est
compromis et m'a compromise moi-mme: d'abord par un duel qu'il
n'avait pas de raisons personnelles pour provoquer; ensuite par des
plaintes et des reproches, trs doux il est vrai, mais hors de place
et, qui pis est, tirs  dix mille exemplaires.

De si loin et aprs tant de choses, les petits accidents de la vie
disparaissent, comme les dtails du paysage s'effacent  l'oeil de
celui qui les contemple du haut de la montagne. Les grandes masses
restent seules distinctes au milieu du vague de l'loignement. Aussi
les susceptibilits, les petits reproches, les mille lgers griefs de
la vie habituelle, s'vanouissent maintenant de ma mmoire; il ne me
reste que le souvenir des choses srieuses et vraies. L'amiti de
Planche, le souvenir de son dvouement, de sa bont inpuisable pour
moi, resteront dans ma vie et dans mon coeur comme des sentiments
inaltrables.

Aprs avoir quitt Alfred, que j'ai conduit jusqu' Vicence, j'ai fait
une petite excursion dans les Alpes en suivant la Brenta. J'ai fait 
pied jusqu' huit lieues par jour, et j'ai reconnu que ce genre de
fatigue m'tait fort bon, physiquement et moralement.

Dites  Buloz que je lui crirai des lettres, pour la _Revue_, sur mes
voyages pdestres.

Je suis rentre  Venise avec sept centimes dans ma poche! Sans cela,
j'aurais t jusque dans le Tyrol; mais le besoin de hardes et
d'argent m'a force de revenir. Dans quelques jours, je repartirai et
je reprendrai la traverse des Alpes par les gorges de la Piave. Je
puis aller loin ainsi, en dpensant cinq francs par jour et en faisant
huit ou dix lieues, soit  pied, soit  ne. J'ai le projet d'tablir
mon quartier gnral  Venise, mais de courir le pays seule et en
libert. Je commence  me familiariser avec le dialecte.

Quand j'aurai vu cette province, j'irai  Constantinople, j'y passerai
un mois, et je serai  Nohant pour les vacances. De l, j'irai faire
un tour  Paris et je reviendrai  Venise.

Je suis fort afflige du silence de Maurice et fort contente
d'apprendre au moins qu'il se porte bien. Son pre me dit qu'il
travaille et qu'on est content de lui. Pour vous, je vous ai pri au
moins dix fois de voir ses notes et de m'en rendre compte. Il faut que
j'y renonce; car vous ne m'en avez jamais dit un mot, gredin d'enfant!
Je suis enchante que mon mari garde Solange  Nohant. De cette
manire, il me plat fort de conserver Julie, puisque je n'ai pas  la
nourrir. Sans cet arrangement, j'eusse fait mon possible pour
retourner  Paris, malgr le peu d'argent que j'aurais eu pour un si
long voyage. Je puis donc, sans aucun prjudice pour l'un ou l'autre
de mes deux enfants, rester dehors jusqu'aux vacances.

Ne me parlez jamais, je vous prie, des articles qui se publient pour
ou contre moi dans les journaux. J'ai au moins ici le bonheur d'tre
tout  fait trangre  la littrature et de la traiter absolument
comme un gagne-pain.

Adieu, mon ami; je vous embrasse de tout mon coeur. crivez-moi sur
mon fils, envoyez-moi une lettre de lui. A tout prix, je la veux.
Avez-vous de bonnes nouvelles de votre mre? Vous ne me parlez jamais
de vous. Avez-vous des lves? Faites-vous bien vos affaires?
N'tes-vous pas amoureux de quelque femme, de quelque science ou de
quelque grue[3]? Pensez-vous un peu  votre vieille amie, qui vous
aime toujours _paternellement_?

G.S.

  [1] Banquier  Venise.

  [2] Le docteur Pagello.

  [3] Allusion  une grue apprivoise par Boucoiran,  Nohant.




CXIII

A M. GUSTAVE PAPET, A PARIS

                                Venise, mai 1834.

Fais-moi le plaisir de voir le proviseur ou le censeur, et de demander
 voir les notes de Maurice. Je l'ai demand quarante fois 
Boucoiran. Pas de rponse. Il y a des instants o ce silence m'effraye
tellement, que je m'imagine que mon fils est mort et qu'on n'ose pas
me le dire.

Peut-tre le printemps t'aura-t-il attir en Berri. En ce cas, renvoie
la lettre  Maurice, directement au collge. Tu me rendras le service
de le voir et de l'observer, quand tu retourneras  Paris. En
attendant tu verras ma fille  Nohant. Tu me parleras beaucoup d'elle,
de toi et du pays.

Conois-tu que ni Laure ni Alphonse[1] ne m'crivent! M'ont-ils
oublie aussi, ceux-l? Il me semble que je suis morte et que je
frappe en vain  la porte des vivants.--Il est vrai que je leur avais
annonc mon prochain retour, et que me voil encore  Venise pour
quelque temps. Donne-moi au moins de leurs nouvelles.

Adieu, mon ami; tu vois que, si je repousse les panchements de
l'amiti dans certains cas, je reviens lui demander secours dans les
affections plus profondes et plus relles de la vie. Donne-moi aussi
moyen de te faire du bien.

Je t'embrasse de tout mon coeur. Rappelle-moi l'amiti de ton pre.

Tout  toi.

GEORGE S.

  [1] M. et madame Fleury




CXIV

A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A PARIS

                                Venise, 1er juin 1834.

Mon ami,

A prsent que je suis revenue de Constantinople, je te dirai que c'est
un bien beau pays, mais que je n'y suis pas alle. Il fait trop chaud
et je n'ai pas assez d'argent pour cela. Si j'en avais, j'irais 
Paris tout de suite et non ailleurs. Si tu entends dire que je suis
noye dans l'Archipel, sache donc bien qu'il n'en est rien et que
c'est une nouvelle littraire, rien de plus.

Je suis  Venise, travaillant comme un cheval, afin de payer mon
voyage d'Italie, que je dois encore  mon diteur, mais dont je
m'acquitte peu  peu. Je comptais tre dbarrasse de cette corve il
y a deux mois. Des circonstances imprvues, un voyage dans le Tyrol,
quelques chagrins, m'ont retarde dans mon travail, et dans mes
profits par consquent.

Nanmoins mon courage n'est pas mort; mais, pour le moment, je souffre
beaucoup d'tre loin de mes enfants depuis si longtemps. J'ai t dans
une grande inquitude par le silence de Boucoiran, lequel silence dure
encore, je ne sais pourquoi. J'ai reu enfin une lettre de Gustave
Papet, qui en contenait une de Maurice, et une de Laure Decerf, qui me
donne d'excellentes nouvelles de Solange.

Je suis donc en paix sur mes pauvres mioches; mais je n'en suis pas
moins affame de les revoir, et je serai, au plus tard,  Paris pour
la distribution des prix. Les notes de Maurice sont excellentes. Il
m'crit la lettre la meilleure et la plus laconique du monde. Tu me
demandes si j'oublie ma vieille mre, non. Je pense tous les jours 
toi. Tu me dis de t'crire, espre que je t'crirai. Tu me demandes si
je suis corrig de mes caprices d'enfant, oui.

Voil son style! on dirait un bulletin de la grande arme, et avec
cela pas une faute d'orthographe; je suis bien contente de lui.

Comment va Lontine? Elle doit tre bien grande, au train dont elle y
allait quand je suis partie.

Es-tu toujours  Corbeil? D'aprs ce que tu me dis, tu es dans un bon
air et dans une belle situation. Si tu as envie d'aller  Nohant au
mois d'aot, nous irons ensemble avec Lontine et milie, si sa sant
le permet et si le _coeur lui en dit_.

Tu me parais un peu dgot du pays; mais il y aura une manire de ne
pas trop s'apercevoir de ses dsagrments. Ce sera de rester  fumer
sur le perron, de bavarder  tort et  travers entre nous, et de
dormir en chien sur le grand canap du salon. Venise, avec ses
escaliers de marbre blanc et les merveilles de son climat, ne me fait
oublier aucune des choses qui m'ont t chres. Sois sr que rien ne
meurt en moi. J'ai une vie agite. Mon destin me pousse d'un ct et
de l'autre, mais mon coeur ne rpudie pas le pass. Il souffre et se
calme selon le temps qu'il fait. Les vieux souvenirs ont une puissance
que nul ne peut mconnatre, et moi moins qu'un autre. Il m'est doux,
au contraire, de les ressaisir, et nous nous retrouverons bientt
ensemble, dans notre vieux nid de Nohant, o je n'ai pas pu vivre,
mais o je pourrai, peut-tre plus tard, mourir en paix.

Dire que l'on aura une vie uniforme, sans nuages et sans reproches,
c'est promettre un t sans pluie; mais, quand le coeur est bon, l'on
se retrouve et l'on se souvient de s'tre aims. Il m'a sembl
plusieurs fois que j'avais  me plaindre beaucoup de toi. J'ai pris
dfinitivement le parti de ne plus m'en fcher. Je savais bien que
j'en reviendrais et que je ne pourrais pas rester en colre contre
toi, que tu eusses tort ou non. Et ainsi de tout dans ma vie. Je
rponds aux bons procds, j'oublie les mauvais; je me console des
maux et je sais jouir des biens qui m'arrivent. J'ai la philosophie du
soldat en campagne.

Nous sommes bien frres sous ce rapport; mais, toi, tu agis ainsi, par
indiffrence; tu te consoles sans avoir souffert. Tant mieux, ton
organisation est la meilleure.

Adieu, mon vieux; cris-moi donc, cela me fera beaucoup de bien. Je ne
te dis rien de ma manire de vivre  Venise. Tu pourras lire beaucoup
de dtails sur ce pays, dans la _Revue des Deux Mondes_, numros du 15
mai dernier et du 15 juin prochain, si toutefois cela t'intresse.

Je voudrais avoir ici mes enfants et pouvoir y vivre longtemps; c'est
un beau pays. Embrasse milie pour moi, et, si tu vois mon fils,
parle-moi de lui beaucoup. Je t'embrasse de tout mon coeur.

Ecris-moi:

_Alla Spezieria Ancillo.
         Campo San-Luca.
                   Venise_.




CXV

A M. JULES BOUCOIRAN. PARIS

                                Venise, 4 juin 1834.

Mon cher enfant,

Je suis rassure sur le compte de Maurice. Je viens de recevoir une
lettre de lui et une de Papet; mais je commence  tre srieusement
inquite de vous, ou trs afflige de votre oubli. Buloz me mande
qu'il vous a remis, le 15 mai, cinq cents francs pour moi. Je vous
avais crit de me faire parvenir mon argent bien vite, parce que je
n'avais plus rien. Nous sommes au 2 juin, et je n'ai rien reu.

Je suis aux derniers expdients pour vivre, car j'ai horreur des
dettes. Maurice m'crit qu'il vous a envoy une lettre pour moi il y a
plusieurs jours. Rien! Qu'est-ce que cela veut dire? Votre lettre
s'est-elle perdue  la poste comme beaucoup d'autres? Au moins si
Papadopoli avait reu la lettre d'avis du banquier de Paris! mais il
n'a rien reu; l'argent n'est donc pas parti. tes-vous tomb
subitement assez malade pour tre hors d'tat de faire cette
commission?

Depuis deux mois, vous m'avez montr une indiffrence excessive, et,
malgr toutes mes lettres o je vous suppliais de me donner des
nouvelles de mon fils, vous m'avez laisse dans la plus mortelle
inquitude. Je pense que vous tes devenu amoureux et je vous connais
 cet gard: quand vous tes dans votre tat ordinaire, vous tes le
plus exact des hommes; quand vous vous prenez de quelqu'une, vous
oubliez tout et vous partez pour le monde insaisissable. Cela est
momentan, j'espre. L'amour passe, et l'amiti se retrouve toujours,
aprs avoir dormi plus ou moins longtemps. A Nohant, vous aviez cette
fivre d'oubli, et j'ai t bien souvent effraye de votre silence et
dsespre de n'entendre pas parler de mon fils, pendant des mois
entiers.

Mais tout cela n'explique pas que vous me laissiez dans une misre
absolue en pays tranger. Je vis, depuis deux mois, des cinq cents
francs que vous m'aviez envoys. Courez donc, je vous en supplie, chez
le banquier, et faites-moi expdier l'argent que vous avez, pour moi,
entre les mains.

Vous avez d toucher trois mois chez Salmon (mars, avril, mai); ce qui
fait neuf cents francs; plus cinq cents de Buloz; quatorze cents.--Mon
loyer pay et mes petites dettes envers vous, que je vous prie de
prlever avant tout, il doit vous rester mille francs. Pendant ce
temps-l, je dne avec la plus stricte conomie et je couche sur un
matelas par terre, faute de lit. Si ce retard est caus par votre
ngligence, vous devez en avoir quelque remords; s'il est caus par un
accident, tirez-moi bien vite d'anxit. S'il y a quelque autre raison
qui vous justifie, crivez-la en deux mots, je l'accueillerai avec
joie; si mes affaires vous ennuient, dites-le sincrement. Je vous
serai reconnaissante du pass et je ne vous demanderai rien jusqu' ce
que vos proccupations aient cess.

Vous aviez de bonnes nouvelles  me donner du travail et de la sant
de mon fils; comment se fait-il que, aprs deux mois d'attente, je les
reoive d'un autre? Ah! mon enfant, votre corps ou votre coeur est
malade.

Adieu, mon ami; surtout ne soyez pas malade. Tout le reste ne sera
rien pour moi.

Ne me parlez jamais politique dans vos lettres. D'abord, je m'en
soucie fort peu; ensuite, c'est une raison certaine pour qu'elles ne
me parviennent pas.




CXVI

A MAURICE DUDEVANT. A PARIS

                                Milan, 29 juillet 1834.

Mon gros minet,

Boucoiran m'a crit que la distribution des prix serait pour le 28
aot; toi, tu m'as crit que ce serait le 18. Je ne sais lequel de
vous deux se trompe.

Dans tous les cas, je serai  Paris avant le 18, si je ne crve pas en
route! vraiment, il y a de quoi par la chaleur qu'il fait ici!
J'espre qu'en approchant de la Suisse, je vais avoir plus frais. Je
voudrais t'avoir avec moi, mon cher petit, pour te montrer toutes les
belles choses que je vois.

Mais nous reviendrons ensemble dans ce beau pays d'ici  quelques
annes. Je n'ai pas de plaisir rel sans toi, mon enfant. Dpche-toi
de grandir, pour que nous ne nous quittions plus.

Je t'embrasse mille fois. Adieu.


Paris est en fte aujourd'hui, et tu es sorti, j'imagine? Tu cours, tu
t'amuses; penses-tu un peu  moi?




CXVII

A M. FRANOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX

                                Paris. 15 aot 1834.

Mon ami,

J'ai trouv  Paris ta brave lettre du mois d'avril, hier en arrivant
de Venise, o j'ai pass toute l'anne. Je pars dans cinq ou six jours
pour le pays, et j'espre bien te trouver  Chteauroux. Tche de ne
pas tre absent du 24 au 26, et de venir avec moi  Nohant. Il le faut
absolument pour que je sois compltement heureuse.

Je ne sais rien te dire de moi; sinon que j'tais malade de l'absence
de mes enfants, que je suis ivre de revoir Maurice et impatiente de
revoir Solange, que je t'aime comme un frre, et que, sous les belles
toiles de l'Italie, je n'ai pas pass un soir sans me rappeler nos
promenades et nos entretiens sous le ciel de Nohant.

Je ne t'ai pas crit; il et fallu te raconter ma vie entire. C'est
un triste et long plerinage que je n'avais pas le courage de
retracer. Je te raconterai tout, sous les arbres de mon jardin ou dans
les tranes d'Urmont. Ne me retire pas ce bonheur-l, mon ami, quelque
affaire que tu aies. Songe que les affaires se retrouvent et que les
jours heureux ne pleuvent pas pour nous.

Adieu, mon ami. J'ai trois cent cinquante lieues dans les jambes, car
j'ai travers la Suisse  pied; plus, un coup de soleil sur le nez, ce
qui fait que je suis _charmante_. Il est bien heureux pour toi que
nous soyons amis; car je dfie bien tout animal appartenant  notre
espce de ne point reculer d'horreur en me voyant. a m'est bien gal,
j'ai le coeur rempli de joie.




CXVIII

A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS

                                Nohant, 31 aot 1834.

Mon cher enfant,

Je suis arrive trs lasse et assez malade; je vais mieux. Maurice va
bien. Tous mes amis, Gustave Papet, Alphonse Fleury, Charles Duvernet
et Duteil sont venus, le lendemain, dner avec mesdames Decerf et
Jules Nraud[1].

J'ai prouv un grand plaisir  me retrouver l. C'tait un adieu que
je venais dire  mon pays,  tous les souvenirs de ma jeunesse et de
mon enfance; car vous avez d le comprendre et le deviner: la vie
m'est odieuse, impossible, et je veux en finir absolument avant peu.

Nous en reparlerons.

En attendant, je vous remercie de l'amiti constante, infatigable, que
vous avez pour moi. J'aurais t heureuse si je n'eusse rencontr que
des coeurs comme le vtre. Dans ce moment, vous comblez de soins et de
services mon ami Pagello.

Je vous en suis reconnaissante. Pagello est un brave et digne homme,
de votre trempe, bon et dvou comme vous. Je lui dois la vie d'Alfred
et la mienne. Pagello a le projet de rester quelques mois  Paris. Je
vous le confie et je vous le lgue; car, dans l'tat de maladie
violente o est mon esprit, je ne sais point ce qui peut m'arriver.

Il est bien possible que je ne retourne point  Paris de sitt. C'est
pourquoi, craignant de ne jamais revoir ce brave garon, qui repartira
peut tre bientt pour son pays, je l'invite (avec l'agrment de M.
Dudevant)  venir passer huit ou dix jours ici. Je ne sais s'il
acceptera. Joignez-vous  moi pour qu'il me fasse ce plaisir non en
lui lisant ma lettre, dont la tristesse l'affecterait, mais en lui
disant qu'il me donnera l'occasion de lui tmoigner une amiti
malheureusement strile et prte  descendre au tombeau.

J'aurai  causer longuement avec vous et  vous charger de l'excution
de volonts sacres. Ne me sermonnez pas d'avance. Quand nous aurons
parl ensemble une heure, quand je vous aurai fait connatre l'tat de
mon cerveau et de mon coeur, vous direz avec moi qu'il y a paresse et
lchet  essayer de vivre, quand je devrais en avoir dj fini. Le
moment n'est pas venu de nous expliquer  cet gard. Il viendra
bientt.

Si Pagello se dcide  venir, donnez-lui les instructions ncessaires
et faites-le partir vendredi prochain. Si vous pouviez l'accompagner,
cela me ferait beaucoup de bien; c'est pourquoi je ne m'en flatte pas.
Expliquez-lui ce qu'il a  faire  Chteauroux, o l'on arrive 
quatre heures du matin pour en repartir  six, par la voiture de la
Chtre; car, chez Suard[2], on est peu affable pour les voyageurs de
passage.

Adieu. J'ai la fivre. Solange est charmante. Je ne peux l'embrasser
sans pleurer.

Faites carder mes matelas. Je ne veux pas tre mange aux vers de mon
vivant.

Adieu, mon ami. Votre vieille mre va mal. Faites dire  mon
propritaire que je garderai l'appartement.

A quoi bon changer pour le peu de temps que je veux passer en ce
monde?

  [1] La Malgache
  [2] Aubergiste  Chteauroux.




CXIX

A M. JULES NRAUD. A LA CHATRE

                                Nohant, 10 septembre 1834.

Mon pauvre ami,

Tu avais entrepris de me conseiller de me prouver que la vie est
supportable: ton destin et le mien se chargent de la rponse aux
questions inquites que je t'adressais. Voil ta vie! voil le bonheur
qu'on obtient  force de privations, de rsignation et d'efforts
courageux. Tu n'en es que plus, admirable, mon ami, de te soumettre 
de tels ennuis.

Parle-moi de vertu, d'hrosme une autre fois; et non de raison ni
d'espoir de gurison. Tu souffres, tu vis, c'est bien. Mais, moi, je
n'ai pas tant de vertu. Tous les espoirs m'abandonnent, tous mes
sujets de consolation tombent dans l'abme, ou tremblent battus des
vents sur le bord, prs d'y tomber  leur tour.

Je ne veux pas t'entretenir de ma tristesse: tu es triste toi-mme, et
tes chagrins maintenant m'occupent plus que les miens. C'est donc 
mon tour de te consoler et de t'encourager. Je ne l'aurais pas cru!
Mais pourquoi pas, au reste? J'ai fini pour mon compte, je m'en vais,
je n'ai besoin de rien. Toi, tu restes ici-bas.

Un tendre adieu, l'treinte affectueuse d'une me, qui ne se dtachera
jamais de toi, et qui priera pour toi dans une autre vie, peuvent
adoucir ton preuve. Eh bien, mon vieux ami, bnis Dieu qui t'a donn
du courage et ne nglige pas ses dons.

Il t'en cotera peu, et cette sparation ne changera rien  notre
sort; car, depuis des annes, nous vivons presque toujours loigns et
comme perdus l'un pour l'autre. Voil deux ans que nous ne nous tions
vus, et, si j'avais  vivre, deux ans encore se passeraient peut-tre
sans que je revinsse au pays. Quant  toi, mon ami, je dsire, avant
tout, que ton existence soit la moins mauvaise possible. Ne t'attriste
plus de mes douleurs; envoie-moi une larme ou un sourire, sur l'aile
de quelque oiseau voyageur, qui laissera tomber ce don en passant sur
ma tte; soit que je dorme sous le gazon, soit que, enlevant ma fille,
j'aille vivre en ermite  l'le Maurice ou  la Louisiane.

Retourne tranquille  ton ajoupa,  ta brouette,  tes livres,  tes
enfants surtout. Console-toi des ennuis comme tu sais le faire avec
une bouffonne et inoffensive pointe d'ironie contre ta destine.
Accomplis ta tche.

O que je sois, je penserai  toi, et te bnirai de cette amiti qui,
en toi, a survcu aux mcomptes, aux contrarits, aux obstacles, 
l'absence et  mon apparent oubli.




CXX

A M. FRANOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX

                                Nohant, 20 septembre 1834.

Je voulais t'crire une longue lettre tout de suite aprs ton dpart;
mais je n'ai trouv aucun argument  te donner en faveur de mes ides.
Il ne s'agit l que d'un sentiment, que d'un instinct d'hrosme qui
est exceptionnel tout  fait, et dont je n'oserais parler srieusement
avec plus de trois personnes  ma connaissance.

Je n'ai jamais eu pour toi ni amour moral, ni amour physique; mais,
ds le jour o je t'ai connu, j'ai senti une de ces sympathies rares,
profondes et invincibles que rien ne peut altrer; car plus on
s'approfondit, plus on se connat identique  l'tre qui l'inspire et
la partage. Je ne t'ai pas trouv suprieur  moi par nature; sans
cela, j'aurais conu pour toi cet enthousiasme qui conduit  l'amour.
Mais je t'ai senti mon gal, mon semblable, _mio compare_, comme on
dit  Venise.

Tu valais mieux que moi, parce que tu tais plus jeune, parce que tu
avais moins vcu dans la tourmente, parce que Dieu t'avait mis
d'emble dans une voie plus belle et mieux trace. Mais tu tais sorti
de sa main avec la mme somme de vertus et de dfauts, de grandeurs et
de misres que moi.

Je connais bien des hommes qui te sont suprieurs; mais jamais je ne
les aimerai du fond des entrailles comme je t'aime. Jamais il ne
m'arrivera de marcher avec eux toute une nuit sous les toiles, sans
que mon esprit ou mon coeur ait un instant de dissidence ou
d'antipathie. Et pourtant ces longues promenades et ces longs
entretiens, combien de fois nous les avons prolongs jusqu'au jour,
sans qu'il s'veillt en moi un lan de l'me qui n'veillt le mme
lan dans la tienne, sans qu'il vnt  mes lvres l'aveu d'une misre
pareille.

L'indulgence profonde et l'espce de complaisance lche et tendre que
l'on a pour soi-mme, nous l'avons l'un pour l'autre. L'espce
d'engouement qu'on a pour ses propres ides et la confiance
orgueilleuse qu'on a pour sa propre force, nous l'avons l'un pour
l'autre. Il ne nous est pas arriv _une seule fois_ de discuter quoi
que ce soit, bon ou mauvais. Ce que dit l'un de nous est adopt par
l'autre aussitt, et cela, non par complaisance, non par dvouement,
mais par sympathie ncessaire.

Je n'ai jamais cru  la possibilit d'une telle adoption rciproque
avant de te connatre, et, quoique j'aie de grands, de nombreux et de
prcieux amis, je n'en ai pas trouv un seul ( moins que ce ne ft un
enfant n'ayant encore rien senti et rien pens par lui-mme) dont il
ne m'ait fallu conqurir l'affection et dont il ne me faille la
conserver encore avec quelque soin, quelque travail et quelque effort
sur moi-mme.

Il est heureux que l'humanit soit faite ainsi et que toutes ces
diffrences s'y trouvent nuances  l'infini, afin que les hommes
adoucissent leurs asprits par le frottement mutuel et se fassent des
rgles de conduite pour ne pas se briser les uns contre les autres.

Mais, quand deux cratures identiques se rencontrent face  face,
quand, aprs un jour de tte--tte, elles s'aperoivent avec surprise
et enchantement qu'elles peuvent passer ainsi tous les jours de leur
vie sans jamais se voiler ni se contraindre, et sans jamais se faire
souffrir, quelles actions de grces ne doivent-elles pas rendre 
Dieu! car il leur a accord une faveur d'exception; il leur a fait,
dans la personne de l'_ami_, un don inapprciable, que la plupart des
hommes cherchent en vain.




CXXI

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

                                Paris, 15 octobre 1834.

Mon cher camarade,

Je te trouve injuste et fou de douter de mon amiti. Ce qui rpare ta
faute, c'est que tu promets de t'en rapporter aveuglment et pour
toujours  ma rponse.

Eh bien, oui, mon ami, je t'aime sincrement et de tout mon coeur. Je
m'inquite fort peu de savoir si ton caractre est bon ou mauvais,
aimable ou maussade. J'accepte tous les caractres tels qu'ils sont,
parce que je ne crois gure qu'il soit au pouvoir de l'homme de
refaire son temprament, de faire dominer le systme nerveux sur le
sanguin, ou le bilieux sur le lymphatique. Je crois que notre manire
d'tre dans l'habitude de la vie tient essentiellement  notre
organisation physique, et je ne ferai un crime  personne d'tre
semblable  moi, ou diffrent de moi. Ce dont je m'occupe, c'est du
fond des penses et des sentiments srieux, c'est ce qu'on appelle le
coeur; quand il n'y en a pas chez un homme, quoique cela ne soit gure
sa faute non plus, je m'loigne de lui, parce que, aprs tout, j'en ai
un, moi! N'ayant rien  dbrouiller avec les caractres, dans ma vie
d'indpendance et d'isolement social, je n'ai  traiter que de
conscience  conscience et de coeur  coeur. J'ai toujours connu le
tien bon et sincre; je l'ai cru peut-tre quelquefois moins chaud
qu'il ne l'est, et c'est un tort que j'ai eu envers tous mes amis.

Cela est venu  la suite de grands chagrins qui m'avaient rduite
moralement  un tat maladif. Il faut me le pardonner; car je n'en ai
point parl et j'en ai cruellement souffert. Il n'y avait aucune
raison qui ne vnt de moi et non des autres. Ainsi j'aurais t folle
de me plaindre.

Il ne faut pas me reprocher d'avoir gard le silence; mais surtout il
ne faut pas croire que cela dure encore.

Je suis gurie, non que je sois heureuse d'ailleurs, mais parce que je
suis habitue et rsigne  mes maux, et que le sentiment de la
douleur n'gare plus mon jugement.

J'ai t vers vous, repentante et attriste de mes doutes intrieurs,
et vous m'avez si bien reue, vous m'avez tmoign une affection si
vraie, que j'ai t tout  fait gurie en vous pressant la main. Il y
a bien des explications, bien des justifications, bien des
attestations, dans une brave poigne de main. On dit qu'une poigne de
main d'amiti vaut mieux que mille baisers d'amour. Comment veux-tu
que celle que je t'ai donne en arrivant et en partant ne soit pas
sincre?

Nous sommes les deux plus vieux camarades _de la socit_, et je sais
qu'en toute occasion, tu m'as dfendue contre les injustices d'autrui.
Je sais que tu n'as pas dout de moi quand on me calomniait, et que tu
m'as pardonn, quand je faisais les folies que le monde traite de
fautes. Que me faut-il de plus? Tu as de l'esprit par-dessus le
march, et ta socit est agrable et rcrante; c'est du luxe, mon
enfant. Tu as une femme gentille et excellente, qui m'a traite tout
de suite comme une vieille amie. La meilleure preuve que je puisse
avoir de ton affection, c'est la conduite d'Eugnie[1] envers moi.
Tout cela m'a fait un bien que je n'ai pas su vous exprimer, mais que
je croyais vous avoir fait comprendre en revenant de Valenay. Jamais
je n'avais eu le coeur si doucement mu, si attendri, si consol au
milieu des sujets de douleur les plus profonds et les plus graves.

Si quelquefois tu as mal compris mon rire et mon visage, c'est
apparemment la faute de ce combat intrieur entre mes peines secrtes
et le bonheur qui me vient de vous autres. Aprs tout, vous me restez,
et, quand j'aurais tout perdu d'ailleurs, vous seriez encore pour moi
un bienfait bien grand, bien rel. Ne craignez plus que je le
mconnaisse; j'en ai trop senti le prix durant ces derniers jours.
C'est en vous, mes amis, que je chercherai mon refuge, et, si le
dgot de la vie me travaille encore, j'irai encore vous demander de
m'y rattacher.

Mais la premire condition de mon bonheur serait de vous trouver tous
heureux. Vous l'tes, n'est-ce pas? ne me dis pas le contraire; cela
m'effrayerait trop. Tu es de nature pensive et mlancolique, je le
sais; mais cela ne rend ni altier ni ingrat. Des joies bien vraies se
sont mises dans ta vie,  la place des ennuis et du vide dont tu me
parlais autrefois; tu as une femme charmante, un bel enfant. Pendant
que vous tiez malades tous deux  Valenay, je vous ai vus vous
embrasser. Vous vous aimez, mes chers enfants, vous tes l'un 
l'autre; la socit, au lieu de vous en faire un crime, met l votre
honneur et votre vertu.

Croyez-moi, votre sort est le plus beau possible. Celui de vous qui
imaginerait et dsirerait mieux serait bien ingrat. Je conviens qu'il
te faut une occupation habituelle, il en faut  tout le monde. Tu es
rsolu  en chercher une, et je t'approuve tout  fait. C'est une
folie de ne se croire bon  rien. Moi, je crois que tout le monde est
propre  tout, que tu peux faire des romans et que je peux tre
receveur particulier. Il ne faut que vouloir. Si tu es bien dcid 
quelque chose, et que tu aies besoin de moi, mon coeur, mon bras, ma
bourse, sont  toi. Si tu viens faire ton droit, amne ta femme, je
serai sa mre et sa soeur.

En attendant, je lui envoie une jolie robe  la mode et des
manchettes. Je la prie de faire porter le chapeau chez la petite
Gauloise[2]. Quant  ta musique et  la pipe d'Alphonse, ce sera
l'objet d'un second envoi. Je suis pour une huitaine sans le plus
lger sou, ce qui m'arrive quelquefois sans manquer de rien
d'ailleurs, par suite de l'ordre admirable qui me caractrise. Je ne
veux pas faire attendre la robe, je trouverai une occasion pour vous
faire passer le reste. Mais dis-moi quelles sont les contredanses
qu'Eugnie m'avait demandes: il faut avouer aussi que je ne m'en
souviens pas. Les manchettes ne sont pas telles qu'elle les dsirait,
on n'en porte plus d'autres que celles que je lui envoie.

Quand vous reverrai-je, mes bons amis? le plus tt que je pourrai
certainement. En attendant, aimez-moi, aimez-vous. Vous tes tous si
bons, et si prs les uns des autres. Le Gaulois, sa femme, Papet,
Duteil, que de bons coeurs, que de braves amis! et vous vivez au
milieu de tout cela, et vous ignorez jusqu'au nom des chagrins qui me
rongent!

Que Dieu en soit lou! Vous mritez mieux que cela; mais donnez-moi
place  votre festin, quand j'irai m'y asseoir.

Adieu; je vous embrasse de toute mon me.

  [1] Madame Charles Duvernet.
  [2] Madame Alphonse Fleury




CXXII

A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A CORBEIL, PRS PARIS

                                Nohant, 17 avril 1835.

Je suis ici trs calme et trs bien, mon cher vieux. Tout le monde se
porte bien, boit, rit et braille; il ne manque que toi. O es-tu?
Laisseras-tu donc bouter le vin du cru? Viendras-tu au moins passer
les vacances? J'ai besoin de toi, non seulement pour m'amuser tout 
fait, mais encore pour m'aider  rinstaller et  arranger la maison
comme elle doit tre; car je n'entends pas grand'chose aux affaires
d'ici. Nous en causerons en attendant  Paris, o je serai dans les
premiers jours de mai. Tu viendras bien y faire un tour avant que je
m'en aille en Suisse, d'o je reviendrai pour les vacances de mes
mioches.

J'ai fait connaissance avec Michel, qui me parat un gaillard
solidement tremp pour faire un tribun du peuple. S'il y a un
bouleversement, je pense que cet homme fera beaucoup de bruit. Le
connais-tu?

Planet est toujours un charmant jeune homme, bon comme un ange. Fleury
a une fille charmante, une femme _idem_. Madame Charles est encore
grosse. Le pre Duvernet se meurt; j'en suis trs peine, c'est un
vieux dbris de notre ancien Nohant qui s'en va rejoindre notre pre
et notre grand'mre. En outre, c'est un brave homme qui manquera
beaucoup au pays. Agasta va tout doucement. Flicie reste prs d'elle.
Madame *** va rejoindre ses parents pour les aider  transporter leur
nouvelle rsidence. Par la mme occasion, elle plantera une corne ou
deux  son imbcile de mari, si elle en trouve l'occasion. Que n'es-tu
l, consolateur de la beaut dlaisse! M. de... s'en serait charg,
si elle et t tant soit peu bien ne; mais c'tait trop d'honneur
pour une roturire, et il attend que la duchesse de Berri vienne 
B... pour dranger sa cravate et sa vertu.

Ton _fils_ Duplomb va, dit-on, revenir; il envoie en prsent des
perruches aux dames de la Chtre: c'est un cadeau ironique et
factieux comme lui; Fleury a manqu touffer M. Vilcocq[1] en
l'embrassant, Bengali[2] rossignolise toujours en faisant des
oeillades  tout le sexe en particulier et en gnral. Son frre est
toujours mon vieux de prdilection. Voil l'tat des affaires; si
celles des cabinets d'Europe allaient aussi bien, on n'aurait plus
besoin de diplomates.

Quand tu seras l, nous serons au grand complet; il faudra t'occuper
de marier Hydrogne[3] et tcher de le fixer au pays.

Adieu, mon vieux; je t'embrasse mille fois, ainsi que ta femme et
Lontine. Il faut l'amener absolument aux vacances.

  [1] Marchand de vins.
  [2] Charles Rollinat
  [3] Adolphe Duplomb, pharmacien.




CXXIII

A M. ADOLPHE GUROULT, A PARIS

                                Paris, 6 mai 1835.

Mon cher enfant,

Votre lettre est belle et bonne comme votre me; mais je vous renvoie
cette page-ci, qui est absurde et tout  fait inconvenante. Personne
ne doit m'crire ainsi. Critiquer mon costume avec d'autres ides et
dans d'autres termes, si vous avez envie de disserter sur un
accessoire aussi puril. Il vaut mieux ne pas vous en occuper. Relisez
les lignes que j'ai soulignes. Elles sont souverainement
impertinentes. Je pense que vous tiez gris en les crivant. Je ne
m'en fche nullement et ne vous en aime pas moins. Je vous avertis de
ne pas faire deux fois une chose ridicule; cela ne vous va point. Je
vous ai toujours vu un tact exquis et une dlicatesse de coeur que
j'ai su apprcier.

Pour tout le reste, vous avez raison entire, et je ne suis nullement
dispose  soutenir une controverse  propos des saint-simoniens.
J'aime ces hommes et j'admire leur premier jet dans le monde. Je
crains qu'ils ne s'amendent trop  notre grossire et cupide raison,
non par corruption, mais par lassitude, ou peut-tre par une erreur de
direction dans un zle soutenu.

Vous savez que je juge de tout par sympathie. Je sympathise peu avec
notre civilisation, triomphante en Orient. J'en aimerais mieux une
autre, qui n'et pas Louis-Philippe pour patron et Janin pour
coryphe.

C'est peut-tre une mauvaise querelle. Aussi n'y devez-vous pas faire
attention, et, surtout, ne jamais vous effrayer des moments de spleen
ou d'irritation bilieuse o vous pouvez me trouver.

Vous vous trompez, si vous me croyez plus _agace_ maintenant
qu'autrefois. Au contraire, je le suis moins. J'ai sous les yeux de
grands hommes et de grandes penses. J'aurais mauvaise grce  nier la
vertu et le travail.

Mes ides sur le reste sont le rsultat de mon caractre. Mon sexe,
avec lequel je m'arrange fort bien sous plus d'un rapport, me dispense
de faire grand effort pour m'amender. Je serais le plus beau gnie du
monde que je ne remuerais pas une paille dans l'univers, et, sauf
quelques bouffes d'ardeur virile et guerrire, je retombe facilement
dans une existence toute potique, toute en dehors des doctrines et
des systmes.

Si j'tais garon, je ferais volontiers le coup d'pe par-ci par-l,
et des lettres le reste du temps. N'tant pas garon, je me passerai
de l'pe et garderai la plume, dont je me servirai. L'habit que je
mettrai pour m'asseoir  mon bureau importe fort peu  l'affaire, et
mes amis me respecteront, j'espre, tout aussi bien sous ma veste que
sous ma robe.

Je ne sors pas, ainsi vtue, sans une canne; ainsi soyez en paix. Il
n'y aura pas de grande rvolution dans ma vie pour cette fantaisie de
porter une _redingote de bousingot_ quelques jours, en passant, dans
des circonstances donnes.

Soyez rassur, je n'ambitionne pas la dignit de l'homme. Elle me
parat trop risible pour tre prfre de beaucoup  la servilit de
la femme. Mais je prtends possder, aujourd'hui et  jamais, la
superbe et entire indpendance dont vous seuls croyez avoir le droit
de jouir. Je ne la conseillerai pas  tout le monde; mais je ne
souffrirai pas qu'un amour quelconque y apporte, pour mon compte, la
moindre entrave. J'espre faire mes conditions, si rudes et si
claires, que nul homme ne sera assez hardi ou assez vil pour les
accepter.

Ces considrations-l, vous le sentez, sont choses toutes
personnelles, qui peuvent vous laisser du doute ou du blme sans que
je m'en offense; mais souffrent-elles une discussion srieuse? Non,
vraiment. Il n'y a pas plus  raisonner l-dessus que sur la faim qui
s'apaise ou recommence. Nous verrons bien! Il est inutile de parler du
lendemain quand on est satisfait du plan de sa journe. Si on ne
croyait pas  la dure d'un projet, il n'existerait pas une minute
dans le cerveau. Mais, si on pouvait assurer cette dure, on serait
Dieu.

Prenez-moi donc pour un homme ou pour une femme, comme vous voudrez.
Duteil dit que je ne suis ni l'un ni l'autre, mais que je suis un
_tre_. Cela implique tout le bien et tout le mal, _ad libitum_.

Quoi qu'il en soit, prenez-moi pour une amie, frre et soeur tout  la
fois: frre pour vous rendre des services qu'un homme pourrait vous
rendre; soeur pour couter et comprendre les dlicatesses de votre
coeur.

Mais dites  vos amis et connaissances qu'il est absolument inutile
d'avoir envie de m'embrasser pour mes yeux noirs, parce que je
n'embrasse pas plus volontiers sous un costume que sous un autre!

Adieu; ne _parlons_ plus de cela, ce serait ennuyeux et dplac.
Parlons de l'avenir du monde et des beauts du saint-simonisme tant
que vous voudrez. Je serais bien fche de changer votre caractre, et
je vous avertis qu'il serait bien mal ais de changer le mien.

Tout  vous de coeur.

GEORGE.




CXXIV

A M. ALEXIS DUTEIL, A LA CHATRE

                                Paris, 25 mai 1835.

Mon vieux,

Je vois que, aprs tout, Casimir est fort triste, qu'il regrette
beaucoup son petit royaume et que l'ide de voir apporter par moi le
moindre changement _ son ordre de choses_ lui est amre et
mortifiante, bien qu'il n'en dise rien.

Je vois aussi que cette sparation d'argent et de domicile ne
s'effectuera pas sans humeur et sans chagrin de sa part, et qu'il
croit faire l une action vraiment romaine. Je ne suis pas dispose 
prendre au srieux une pareille affaire. Ma profession est la libert,
et mon got est de ne recevoir grce ni faveur de personne, mme
lorsqu'on me fait la charit avec mon argent. Je ne serais pas fort
aise que mon mari (qui subit,  ce qu'il parat, des influences contre
moi) prit fantaisie de se faire passer pour une victime, surtout aux
yeux de mes enfants, dont l'estime m'importe beaucoup. Je veux pouvoir
me faire rendre ce tmoignage, que je n'ai jamais rien fait de bon ou
de mauvais, qu'il n'ait autoris ou souffert. Ne rponds pas  cela
par des considrations de _sentiment_ de sa part. Je ne juge jamais
des sentiments que par les actions, et tout ce que je dsire, c'est
qu'il reste avec moi dans des relations de bonne amiti qui soient
d'un bon exemple  mes enfants. Je ne veux tablir mon bien-tre aux
dpens de l'amour-propre ou des plaisirs de personne. _Voil mon
caractre_, comme dit Odry.

Je te renvoie donc les conventions qu'il a signes et, qui plus est,
je te les renvoie dchires, afin qu'il n'ait plus que la peine de les
jeter au feu, s'il a le moindre regret de cet arrangement propos et
rdig par lui. Adieu, mon vieux; j'irai vous voir aux vacances. Je
demeurerai chez M. Dudevant, s'il veut me donner l'hospitalit. Sinon,
je louerai une chambre chez Brazier[1]; car rien au monde ne me fera
renoncer  vous autres. Mais, pour une sparation stipule, annonce 
son de trompe et arrose des larmes de ses amis, cela m'embte, je
n'en veux pas et ne _reviendrais jamais de Constantinople_, plutt que
de voir maigrir le maire de Nohant-Vic.

Vive la joie, mon vieux! je suis et serai toujours ton meilleur ami.

GEORGE.

  [1] Brazier, aubergiste  la Chtre.




CXXV

A MADAME LA COMTESSE D'AGOULT[1], A GENVE

                                Paris, mai 1835.

Ma belle comtesse aux beaux cheveux blonds,

Je ne vous connais pas personnellement, mais j'ai entendu Franz[2]
parler de vous et je vous ai vue. Je crois que, d'aprs cela, je puis
sans folie vous dire que je vous aime, que vous me semblez la seule
chose belle, estimable et vraiment noble que j'aie vue briller dans la
sphre patricienne. Il faut que vous soyez en effet bien puissante
pour que j'aie oubli que vous tes comtesse.

Mais,  prsent, vous tes pour moi le vritable type de la princesse
fantastique, artiste, aimante et noble de manires, de langage et
d'ajustements, comme les filles des rois aux temps potiques. Je vous
vois comme cela, et je veux vous aimer comme vous tes et pour ce que
vous tes.

Noble, soit, puisqu'en tant noble selon les mots, vous avez russi 
l'tre suivant les ides, et puisque comtesse vous m'tes apparue
aimable et belle, douce comme la Valentine que j'ai rve autrefois,
et plus intelligente; car vous l'tes diablement trop, et c'est le
seul reproche que je trouve  vous faire. C'est celui que j'adresse 
Franz,  tous ceux que j'aime. C'est un grand mal que le nombre et
l'activit des ides. Il n'en faudrait gure dans toute une vie: on
aurait trouv le secret du bonheur.

Je me nourris de l'esprance d'aller vous voir, comme d'un des plus
riants projets que j'aie caresss dans ma vie. Je me figure que nous
nous aimerons rellement, vous et moi, quand nous nous serons vues
davantage. Vous valez mille fois mieux que moi; mais vous verrez que
j'ai le sentiment de tout ce qui est beau, de tout ce que vous
possdez. Ce n'est pas ma faute. J'tais un bon bl, la terre m'a
manqu, les cailloux m'ont reue et les vents m'ont disperse. Peu
importe! le bonheur des autres ne me donne nulle aigreur. Tant s'en
faut. Il remplace le mien. Il me rconcilie avec la Providence et me
prouve qu'elle ne maltraite ses enfants que par distraction. Je
comprends encore les langues que je ne parle plus, et, si je gardais
souvent le silence prs de vous, aucune de vos paroles ne tomberait
cependant dans une oreille indiffrente ou dans un coeur strile.

Vous avez envie d'crire? pardieu, crivez! Quand vous voudrez
enterrer la gloire de Miltiade, ce ne sera pas difficile. Vous tes
jeune, vous tes dans toute la force de votre intelligence, dans toute
la puret de votre jugement. crivez vite, avant d'avoir pens
beaucoup; quand vous aurez rflchi  tout, vous n'aurez plus de got
 rien en particulier et vous crirez par habitude. crivez, pendant
que vous avez du gnie, pendant que c'est le dieu qui vous dicte, et
non la mmoire. Je vous prdis un grand succs. Dieu vous pargne les
ronces qui gardent les fleurs sacres du couronnement! Et pourquoi les
ronces s'attacheraient-elles  vous? Vous tes de diamant, vous  qui
les passions haineuses et vindicatives ne sont pas plus entres dans
le coeur qu' moi, et qui, en outre, n'avez pas march dans le dsert.
Vous tes toute frache et toute brillante.

Montrez-vous.--S'il faut des articles de journaux pour faire lire
votre premier livre, j'en remplirai les journaux. Mais, quand on
l'aura lu, vous n'aurez plus besoin de personne.

Adieu; parlez de moi au coin du feu. Je pense  vous tous les jours,
et je me rjouis de vous savoir aime et comprise comme vous mritez
de l'tre. crivez-moi quand vous en aurez le temps. Ce sera un rayon
de votre bonheur dans ma solitude. Si je suis triste, il me ranimera;
si je suis heureuse, il me rendra plus heureuse encore; si je suis
calme, comme c'est l'tat, o l'on me trouve le plus habituellement
dsormais, il me rendra plus religieux l'aspect de la vie.

Oui, tout ce que Dieu a donn  l'homme lui est bon, suivant le temps,
quand il sait l'accepter. Son me se transforme sous la main d'un
grand artiste qui sait en tirer tout le parti possible, si l'argile ne
rsiste pas  la main du potier.

Adieu, chre Marie. _Ave, Maria, gratia plena!_

GEORGE.

  [1] Madame la comtesse d'Agoult (Daniel Stern), auteur de la
    _Rvolution de 1848_, de l'_Histoire des Pays-Bas_, des _Esquisses
    morales_, etc., etc.

  [2] Franz Liszt.




CXXVI

A MADAME CLAIRE BRUNNE[1]. A PARIS

                                Paris, mai 1835.

Madame,

Recevez l'expression de toute ma gratitude pour la bienveillance dont
vous m'honorez. Soyez sre que _les amis inconnus que j'ai dans le
monde_, et dont vous daignez faire partie, ont, devant Dieu, une
communion intime avec moi.

Mais,  vous qui me paraissez une femme suprieure, je puis dire ce
que je n'oserais dire  toutes les autres: Ne cherchez point  me
voir! les louanges me troublent et m'affectent pniblement. Je sens
que je ne les mrite point. Je vous semblerais froide, et je vous
dplairais, sans doute, comme j'ai dplu  beaucoup de personnes qui
m'intimidaient, malgr mes efforts pour leur exprimer ma
reconnaissance C'est pour moi un chtiment de ma vaine et ennuyeuse
clbrit, que ce regard curieux, svre ou exigeant, que le monde
m'accorde. Laissez-moi le fuir.

Si je vous rencontrais dans un champ, dans une auberge, si je vous
voyais dans votre maison  la campagne, ou dans la mienne, je pourrais
esprer de rparer le mauvais effet de la premire entrevue, et je ne
me mfierais pas de moi-mme. Mais, ici, nous ne nous trouverions
jamais seules ensemble; ma mansarde n'a qu'une pice, et trente
personnes s'y succdent chaque jour, soit  titre d'amis, soit pour
raison d'affaires, soit par oisivet de curieux. Je cde souvent 
ceux-l, par crainte d'tre juge orgueilleuse. Comprenez-moi mieux et
aimez-moi mieux qu'eux tous. Vous n'avez pas besoin de moi; sans cela,
j'irais au-devant de vous.

Ne me croyez pas ingrate. Je baise la main qui a trac mon loge avec
tant de grce.

GEORGE SAND.

  [1] Veuve Marbouty, femme de lettres.




CXXVII

A M***.

                                Paris, juin 1835.

L'amour, tel que notre nature le conoit et le ressent en 1835, n'est
pas tout ce qu'il y a de plus pur et de plus beau au monde. Il a t
pire et meilleur, selon les temps.

Aujourd'hui, c'est un mlange d'enthousiasme et d'gosme qui lui
donne, chez les femmes, un caractre tout particulier. Prives des
_salutaires_ prjugs de la dvotion, abandonnes  la fermentation de
l'intelligence qui pntre  tort et  travers dans leur ducation,
elles n'en sont pas moins rigoureusement fltrie par l'opinion.
L'opinion, c'est, d'un ct, l'intolrance des femmes laides, froides
ou lches; de l'autre, c'est la censure railleuse et insultante des
hommes, qui ne veulent plus de femmes dvotes, qui ne veulent pas
encore de femmes claires, et qui veulent toujours des femmes
fidles. Or il n'est pas facile que la femme soit philosophe et chaste
 la fois. Cela ne se voit gure;  moins qu'il n'y ait pas de
temprament, et encore, il ne faut pas s'y fier. La vanit fait faire
plus de folies et de sottises.

Les femmes de notre temps ne sont donc ni claires, ni dvotes, ni
chastes. La rvolution morale qui devait les transformer au gr de la
nouvelle gnration masculine a t prise de travers. On n'a pas voulu
relever la femme  ses propres yeux, on n'a pas voulu lui crer un
rle noble et la mettre sur un pied d'galit qui la rendt apte aux
vertus viriles. La chastet et t glorieuse  des femmes libres. A
des femmes esclaves, c'est une tyrannie qui les blesse et dont elles
secouent le joug hardiment. Je ne puis les en blmer.

Mais je ne les estime pas. Elles ont perdu leur cause en se jetant
dans le dsordre au nom de l'amour et de l'enthousiasme, et leur
conduite  toutes, quelle qu'elle soit, est toujours remplie de folie
et d'imprudence, jointe  ce qu'il y a de plus oppos, la faiblesse et
la peur. De tous leurs carts, nous ne voyons jamais, jusqu'ici,
rsulter quelque chose de bon, de durable et de noble. Jamais elles ne
savent se crer, aprs leur faute, une existence honorable et fire.
Nous voyons l'une rompre avec le monde ostensiblement, et, bientt
aprs, faire mille plates tentatives pour y rentrer; l'autre demande
l'aumne aprs avoir ruin son amant, et, accoutume  porter des
robes de satin, se trouve trs malheureuse d'tre en guenilles. Une
troisime, pour chapper  de tels revers, se dprave et devient pire
qu'une catin publique. Une autre enfin, et c'est probablement la
meilleure de toutes, voyant le malheur o elle a entran celui
qu'elle aime, et n'y sachant pas de remde, se donne la mort; ce qui
ne produit autre chose que de rendre le survivant un objet d'horreur,
s'il ne se hte d'en faire autant.

Voil ce que, jusqu'ici, j'ai vu dans les aventures romanesques de
notre poque. D'union de ce genre, qui ft calme, estimable et
enviable, je n'en ai pas vu, et je doute qu'il en existe une en
France. Notre socit est encore toute hostile  ceux qui la bravent,
et la race fminine, qui sent le besoin de libert, et qui n'en est
pas encore digne, n'a ni la force ni le pouvoir de lutter contre une
socit entire qui la condamne  l'abandon,  la misre, pour ne rien
dire de plus.

Voil le tableau social qu'il faut mettre sous les yeux de ta jeune
amie. Il faut lui montrer, sans flatterie, la condition de la femme en
ce temps de transition, qui prpare des destines meilleures  celles
qui nous succderont. Quant  elle, encore pure comme une fleur, il
faut lui montrer qu'il y a un beau rle  jouer; mais pas dans le
systme des coups de tte. Ce rle, je te l'expliquerai tout 
l'heure.

Un homme libre, riche jusqu' un certain point, pourrait enlever sa
matresse et devenir son protecteur. Encore, pour trouver l une
existence supportable, faudrait-il que cette matresse et beaucoup de
force d'me et que son protecteur ft parfait. Il faudrait qu'il
constitut  lui tout seul une existence tout entire.

Tu es bien un des meilleurs hommes que je connaisse, et ta jeune
amante est peut-tre doue d'une trs grande force pour supporter les
peines de la vie; quoique, jusqu'ici, elle n'en ait pas donn de
preuves. Mais tu es pauvre, tu es esclave d'un devoir sacr et sans
l'accomplissement duquel tu ne serais qu'une me mdiocre et sche. La
femme qui t'y ferait manquer, et qui t'aimerait encore aprs, serait
une femme chauffe de dsirs seulement. Aprs quoi, tu pourrais ne
jamais entendre parler d'elle; jamais un amour honnte et vritable ne
se nourrira de honteux sacrifices.

Que pouvez-vous donc l'un pour l'autre? Rien, quant aux faits. Il ne
t'est pas permis (sans compter l'amiti du mari, qui te cre des
devoirs en plus) de changer la position sociale de quelque femme que
ce soit. Il ne t'est pas mme permis de te marier,  moins que tu ne
trouves une dot.

Ne pouvant vous appartenir librement, je pense qu'il doit rpugner 
l'un et  l'autre d'entrer dans ce commerce lche et malpropre qui
mnage au mari les hasards de la paternit. Je ne te crois pas capable
d'aimer huit jours une femme qui, pour chapper  un malheur
invitable, irait prter aux caresses maritales un flanc fcond par
toi.

Soyez donc sages, faites-y vos efforts et que de longs tte--tte,
que des heures d'enthousiasme prolong ne dgnrent pas, sous le
voile de l'extase, en des besoins physiques auxquels il n'est plus
possible de rsister quand on leur a indiscrtement donn le change.

purez vos coeurs, soyez des martyrs et des saints ou fuyez-vous au
plus vite; car une faiblesse vous jettera dans une srie d'infortunes
ou de dboires o l'amour s'teindra. Je le garantis pour toi, dont
l'me ne pourrait recevoir une souillure sans en dtester aussitt la
cause.

Cette vertu rigide ne sera, je le suppose, vraiment difficile qu'
toi, homme. Je serais bien tonne qu'une femme toute jeune et toute
pure n'en comprt pas la posie et le charme, et qu'au bout de trs
peu de temps, elle n'y trouvt pas toutes les garanties de son bonheur
et de sa scurit.

Quant au rle noble, et au digne exemple qu'elle prsentera en
agissant ainsi, il est facile de le concevoir sous l'aspect gnral.
Les femmes places dans cette lutte terrible de la passion et du
devoir, plaideront puissamment leur cause en montrant de quelle force
d'me elles sont capables. Leurs poux, forcs  les estimer, ne les
opprimeront jamais. S'ils le font si dcidment et rellement on voit
un sexe irrprochable, gnreux, prudent et stoque insult et mconnu
par un sexe despote et brutal, il y aura bientt des lois
d'affranchissement; car, dans chaque sexe, il y a pour la cause de la
vrit un sentiment de justice et un besoin d'quit qui s'veillent,
et qui prvaudront quand il en sera temps.

Toutes ces conventions arrtes et observes, je ne doute pas que
votre amour ne soit heureux, durable et digne d'admiration. Ton
caractre est la constance, l'galit et la tendresse mmes. Une femme
digne de toi te fixera, et il est impossible qu'une femme qui t'a
compris ne soit pas ton gale en courage et en dlicatesse.

La socit est mauvaise et cruelle. Nos passions ne sont ni bonnes ni
mauvaises. Il faut de rien faire quelque chose. Ce n'est pas
grand'merveille que d'aimer. La moindre grisette crit de belles
lettres d'amour et se sacrifie avec autant de dvouement qu'une muse.
Il faut un travail rude et une haute volont pour faire de la passion
une vertu. Si nous voulons relever la socit, relevons aussi nos
passions. Mais, en nous y abandonnant, nous ne ferons qu'une chose
fort ordinaire et digne de fournir un sujet de vaudeville ou de
nouvelle  MM. Scribe, Balzac, George Sand et consorts. Ce ne sont pas
ces gens-l qu'il faut prendre pour arbitres en fait de sagesse et de
raison. Ils font des contes pour amuser. Ils raconteraient la vie
telle qu'elle est, s'ils avaient un cours de morale srieuse  faire.




CXXVIII

A MAURICE DUDEVANT, AU COLLGE HENRI IV

                                Paris, 18 juin 1835.

Travaille, sois fort, sois fier, sois indpendant, mprise les petites
vexations attribues  ton ge. Rserve ta force de rsistance pour
des actes et contre des faits qui en vaudront la peine. Ces temps
viendront. Si je n'y suis plus, pense  moi qui ai souffert, et
travaill gaiement. Nous nous ressemblons d'me et de visage. Je sais
ds aujourd'hui quelle sera ta vie intellectuelle. Je crains pour toi
bien des douleurs profondes, j'espre pour toi des joies bien pures.
Garde en toi le trsor de la bont. Sache donner sans hsitation,
perdre sans regret, acqurir sans lchet. Sache mettre dans ton coeur
le bonheur de ceux que tu aimes  la place de celui qui te manquera!
Garde l'esprance d'une autre vie, c'est l que les mres retrouvent
leurs fils. Aime toutes les cratures de Dieu; pardonne  celles qui
sont disgracies; rsiste  celles qui sont iniques; dvoue-toi 
celles qui sont grandes par la vertu.

Aime-moi! je t'apprendrai bien des choses si nous vivons ensemble. Si
nous ne sommes pas appels  ce bonheur (le plus grand qui puisse
m'arriver, le seul qui me fasse dsirer une longue vie), tu prieras
Dieu pour moi, et, du sein de la mort, s'il reste dans l'univers
quelque chose de moi, l'ombre de ta mre veillera sur toi.

Ton amie,

GEORGE.




CXXIX

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 25 octobre

Ma chre maman,

Je vous dois,  vous la premire, l'expos de faits que vous ne devez
point appendre par la voie publique. J'ai form une demande en
sparation contre mon mari. Les raisons en sont si majeures, que, par
gard pour lui, je ne vous les dtaillerai pas. J'irai  Paris dans
quelque temps et je vous prendrai vous-mme pour juge de ma conduite.
Dans mon intrt, dans le sien propre, et dans celui de mes enfants,
je crois que j'ai bien fait. Dudevant sent que sa cause est mauvaise;
car il n'essaye pas de la dfendre, il retourne  Paris dans quelques
jours, pendant que les tribunaux prononceront le jugement.

Si vous le voyez, ne paraissez point informe de ce qui se passe; car
son amour-propre, qui souffre dj beaucoup, pourrait tre irrit s'il
pensait que je me livre contre lui  des rcriminations. Il me
susciterait peut-tre alors quelque chicane qui produirait du scandale
et n'amliorerait pas sa position. D'ailleurs, vous ne dsirez pas que
je perde un procs  la suite duquel je me trouverais  sa
disposition. J'ai mille chances pour le gagner; mais une seule peut
m'tre contraire, et c'est assez pour succomber.

Soyez donc prudente; car il ira sans doute prs de vous dans
l'intention de se justifier ou de vous sonder. Ayez l'air, chre
maman, de ne rien savoir. Quant  moi, sans avoir l'intention de
l'accuser inutilement, je croirais manquer  mon devoir, si je ne vous
informais pas de ma situation dans une circonstance si grave.

Voici quels seront les rsultats du jugement que j'espre obtenir et
dont il a pos ou accept toutes les clauses. Je lui ferai une pension
de trois mille huit cents francs qui, jointe  douze cents francs de
rente (seul reste de cent mille francs qu'il possdait), lui
constituera cinq mille francs par an. En outre, je payerai et je
dirigerai l'ducation de mes deux enfants. Vous voyez que sa position
est trs honorable.

Ma fille sera exclusivement sous ma gouverne; mon fils restera au
collge et passera un mois de vacances avec son pre, l'autre mois
avec moi. Tous deux ignoreront la sparation prononce; ce sont des
choses faciles  leur cacher, inutiles et fcheuses mme  leur dire,
et, si mon mari respecte les convenances et les devoirs, ni l'un ni
l'autre des enfants n'apprendront  aimer l'un de nous aux dpens de
l'autre.

Moyennant ces arrangements, Dudevant laissera agir les lois sans
batailler, et, si la loi me donne gain de cause, comme cela n'est pas
douteux, je rentrerai dans ma libert et dans ma dignit. Mes biens
seront certes mieux grs qu'ils ne l'taient par lui, et ma vie ne
sera plus expose  des violences qui n'avaient plus de frein.

 Rien ne m'empchera de faire ce que je dois et ce que je veux faire.
Je suis la fille de mon pre, et je me moque des prjugs, quand mon
coeur me commande la justice et le courage. Si mon pre et cout les
sots et les fous de ce monde, je ne serais pas l'hritire de son nom:
c'est un grand exemple d'indpendance et d'amour paternel qu'il m'a
laiss, je le suivrai, dt l'univers s'en scandaliser. Je me soucie
peu de l'univers, je me soucie de Maurice et de Solange.

Quand vous voudrez venir  Nohant, vous y serez  l'avenir chez moi,
et, si l'ennui de vivre seule vous prend, vous pourrez vous y retirer
et en faire votre _chez vous_.

Je compte aussi m'y tablir avec ma fille, m'occuper de son ducation
et ne plus aller  Paris que de temps  autre, pour vous voir, ainsi
que mon fils.

Veuillez ne parler  personne du contenu de cette lettre,  moins que
ce ne soit  Pierret, qui comprendra ce que la prudence dicte en
pareil cas. Je n'en crirai pas encore  ma tante: sa maison est trop
nombreuse pour qu'il n'en transpire pas quelque chose par tourderie,
et Dudevant pourrait croire que je veux indisposer toute ma famille
contre lui.

Adieu, ma mre; je vous embrasse de toute mon me. Donnez-moi de vos
nouvelles, poste restante  la Chtre.




CXXX

A MADAME D'AGOULT. A GENVE

                                Nohant, 1er novembre 1835.

M. Franz et M. Puzzi[1] sont des jeunes gens affreux: ils ne m'ont pas
rpondu, et je les livre  votre colre. Vous, vous tes bonne comme
un ange et je vous remercie; mais ne soyez pas bonne pour eux et
vengez-moi de leur oubli, en ne donnant pas un sourire  l'un, pas un
bonbon  l'autre pendant tout un jour.

Genve est donc habitable en hiver, que vous y restez? Comme votre vie
est belle et enviable! Aussi pourquoi le ciel ne m'a-t-il pas fait
natre avec de beaux cheveux blonds, de grands yeux bleus bien calmes,
une expression toute cleste et l'me  l'avenant.

Au lieu de cela, la bile me ronge et me confine dans une cellule o je
n'ai d'autre socit qu'une tte de mort[2] et une pipe turque. Je
tiens l comme un Lapon  la crote de glace qu'il appelle sa patrie,
et je ne saurais me figurer, pour le moment, un autre den. Vous, tes
sous les myrtes et sous les orangers, vous, belle et bonne Marie. Eh
bien, priez-y pour moi, afin que je ne quitte pas mes glaces; car
c'est l mon lment et le soleil ne luit pas sur moi.

Je ne vous jalouse pas; mais je vous admire et vous estime; car je
sais que l'amour durable est un diamant auquel il faut une bote d'or
pur, et votre me est ce tabernacle prcieux.

Tout ce que vous dites sur la non-supriorit des diverses classes
sociales les unes sur les autres est bien dit, bien pens. C'est vrai
et j'y crois, parce que c'est vous qui le dites. Pourtant, je ne
permettrai  nul autre de me dire, que les derniers ne sont pas les
premiers, et que l'opprim ne vaut pas mieux que l'oppresseur, le
dpouill mieux que le spoliateur l'esclave que le tyran. C'est une
vieille haine que j'ai contre tout ce qui va s'levant sur des degrs
d'argile. Mais ce n'est pas avec vous que je puis disputer l-dessus.
Votre rang est lev, je le salue, je le reconnais. Il consiste  tre
bonne, intelligente et belle. Abandonnez-moi votre couronne de
comtesse et laissez-moi la briser, je vous en donne une d'toiles qui
vous va mieux.

Pardonnez-moi si je suis mtaphorique aujourd'hui et ne vous moquez
pas de moi, je vous en prie, pour l'amour, de Dieu. Vous, savez que je
n'ai pas d'emphase ordinairement, et, si je me mets  prendre le ton
pdant, c'est que j'ai ma pauvre tte malade de ce brouillard qu'on
appelle posie. D'ailleurs, les manires raisonnables sont bonnes avec
cette fourmilire ennemie qu'on appelle les indiffrente. Avec ceux
qu'on aime, on peut tre ridicule  son aise. Et je veux ne pas plus
me gner pour vous dire des choses de mauvais got que pour vous
envoyer une lettre toute barbouille.

Imaginez-vous, ma chre amie, que mon plus grand supplice, c'est la
timidit. Vous ne vous en douteriez gure, n'est-ce pas? Tout le monde
me croit l'esprit et le caractre fort audacieux. On se trompe. J'ai
l'esprit indiffrent et le caractre _quinteux_. Je ne crains pas, je
me mfie, et ma vie est un malaise affreux quand je ne suis pas seule,
ou avec des gens avec lesquels je me gne aussi peu qu'avec mes
chiens. Il ne faut pas esprer que vous me gurirez de sitt de
certains moments de raideur qui ne s'expriment que par des rticences.
Si nous nous lions davantage, comme j'y compte, comme je le veux, il
faudra que vous preniez de l'empire sur moi; autrement, je serai
toujours dsagrable. Si vous me traitez comme un enfant, je
deviendrai bonne, parce que je serai  l'aise, parce que je ne
craindrai pas de tirer  consquence, parce que je pourrai dire tout
ce qu'il y a de plus bte, de plus fou, de plus dplac, sans avoir
honte. Je saurai que vous m'avez _accepte_. Si j'ai de mauvais
moments, j'en aurai aussi de bons. Autrement, je ne serai ni bien ni
mal. Je vous ennuierai et je m'ennuierai avec vous, quelque parfaite
que vous soyez.

Voyez-vous, l'espce humaine est mon ennemie, laissez-moi vous le
dire; j'aime mes amis avec tendresse, avec engouement, avec
aveuglement. J'ai dtest profondment tout le reste. Je n'ai plus de
furie pour la haine aujourd'hui; mais il y a un froid de mort pour
tout ce que je ne connais pas. J'ai bien peur que ce ne soit l ce
qu'on appelle l'gosme de la vieillesse. Je me ferais maintenant
hacher pour des ides qui ne se ralliseront sans doute pas de mon
vivant. Je rendrais service au dernier des goujats, par obstination
pour les esprances de toute ma vie, qui n'est peut-tre plus qu'un
long rve. Pour mon plaisir, je ne retirerais pas de l'eau l'enfant de
mon voisin. J'ai donc quelque chose en moi qui serait odieux, si ce
n'tait pure infirmit, reste d'une maladie aigu.

Il faut vous arranger bien vite pour que je vous aime. Ce sera bien
facile. D'abord, j'aime Franz. Il m'a dit de vous aimer. Il m'a
rpondu de vous comme de lui.

La premire fois que je vous ai vue, je vous ai trouve jolie; mais
vous tiez froide. La seconde fois, je vous ai dit que je dtestais la
noblesse. Je ne savais pas que vous en tiez. Au lieu de me donner un
soufflet, comme je le mritais, vous m'avez parl de votre me, comme
si vous me connaissiez depuis dix ans. C'tait bien, et j'ai eu tout
de suite envie de vous aimer; mais je ne vous aime pas encore. Ce
n'est pas parce que je ne vous connais pas assez. Je vous connais
autant que je vous connatrai dans vingt ans. C'est vous qui ne me
connaissez pas assez. Ne sachant si vous pourrez m'aimer, telle que je
suis en ralit, je ne veux pas vous aimer encore.

C'est une chose trop srieuse et trop absolue pour moi qu'une amiti.
Si vous voulez que je vous aime, il faut donc que vous commenciez par
m'aimer; cela est tout simple, je vais vous le prouver. Une main douce
et blanche rencontre le dos agrable d'un porc-pic, le charmant
animal sait bien que la main blanche ne lui fera aucun mal. Il sait
qu'il est peu mignon  caresser, lui, le pauvre malheureux. Il attend,
pour rpondre aux caresses qu'on se soit habitu  ses piquants; car,
si la main qu'il aime le quitte (il n'y a pas de raison pour qu'elle y
revienne), le porc-pic aura beau se dire:, Ce n'est pas ma faute,
cela ne le consolera pas du tout.

Ainsi, voyez si vous pouvez accorder votre coeur  un porc-pic. Je
suis capable de tout. Je vous ferai mille sottises. Je vous marcherai
sur les pieds. Je vous rpondrai une grossiret  propos de rien. Je
vous reprocherai un dfaut que vous n'avez pas. Je vous supposerai une
intention que vous n'aurez jamais eue. Je vous tournerai le dos. En un
mot, je serai insupportable jusqu' ce que je sois bien sre que je ne
peux pas vous fcher et vous dgoter de moi.

Oh! alors, je vous porterai sur mon dos. Je vous ferai la cuisine. Je
laverai vos assiettes. Tout ce que vous me direz, me semblera divin.
Si vous marchez dans quelque chose de sale, e trouverai que cela sent
bon. Je vous verrai avec les mmes yeux que j'ai pour moi-mme quand
je me porte bien et que je suis de bonne humeur; c'est--dire, que je
me considre comme une perfection, et que tout ce qui n'est pas de mon
avis est l'objet de mon profond mpris. Arrangez-vous donc pour que je
vous fasse entrer dans mes yeux, dans mes oreilles, dans mes veines,
dans tout mon tre. Vous saurez alors que personne sur la terre n'aime
plus que moi, parce que j'aime sans rougir de la raison qui me fait
aimer. Cette raison, c'est la reconnaissance que j'ai pour ceux qui
m'adoptent. Voil mon rsum. Il n'est pas modeste; mais il est trs
sincre. Je considre comme un amphigouri de paroles toute amiti qui
ne convient pas de sa partialit, de son impudence, de sa camaraderie,
de tout ce qui fait que le monde se moque et dit: Ils s'adorent entre
eux (_asinus asinum_). S'il en est autrement, dites-moi qui m'aimera
sur la terre? Qui est semblable  un autre? Qui n'est pas choqu et
bless cent fois par jour par son meilleur ami, s'il veut l'examiner
des sommets _planchiques_ de l'analyse, de la philosophie, de la
critique, de l'esthtique (et tout ce qui rime en _ique_)? Il faut
toujours trouver que notre ami a raison, mme dans les choses o nous
aurions tort de l'imiter. Pour cela, il faut tre sr que l'tre
auquel on confre ce grand droit et ce grand titre d'ami ne fera
jamais que des choses bonnes ou excusables, ou dignes de misricorde.

Songez-y donc, et voyez si vous pouvez tre ainsi pour moi. J'aimerais
mieux terminer tout de suite nos relations et, m'en tenir avec vous 
des, froideurs gauches, seule chose dont je sois capable quand je
n'aime pas, que de vous tromper sur les asprits de mon charmant
caractre. Mais je serais bien malheureuse pourtant de rencontrer une
femme comme vous, et de ne pas engrener le rouage de ma vie au sien.

Bonsoir, mon amie; rpondez-moi tout de suite, et longuement. Si vous
ne sentez rien pour moi, dites-le. Je ne vous en voudrai pas. Je vous
estimerai pour votre franchise. Si vous vous mfiez, dites-le encore:
cela me laissera l'esprance, car les dfauts que j'ai sont de nature
 tre tolrs, et peut-tre adoucis par vous.

Je me suis permis de vous ddier _Simon_, conte assez gros qui va
paratre dans la _Revue_. Comme je ne sais quelle est la position
extrieure que vous avez adopte  Genve, j'ai fait cette ddicace
excessivement mystrieuse, et telle qu'on ne vous devinera pas,--
moins, que vous ne m'autorisiez  m'expliquer davantage.

Je ne vous disais rien de ma vie. Il faut que vous sachiez que je suis
toujours  la campagne, chez moi. Je plaide en sparation contre mon
poux, qui a dguerpi, me laissant matresse du champ de bataille
j'attends la dcision du tribunal. Je suis donc toute seule dans cette
grande maison isole; il n'y a pas un domestique qui couche sous mon
toit, pas mme un chien. Le silence est si profond la nuit (vous ne
voudrez pas me croire, et pourtant c'est certain), que, quand j'ouvre
ma fentre et que le vent n'est pas contraire, j'entends distinctement
sonner l'horloge de la ville, qui est  une grande lieue de chez moi,
 vol d'oiseau. Je ne reois personne, je mne une vie monacale.
J'attends l'issue de mon procs, d'o dpend le pain de mes vieux
jours; car vous pensez bien, que je n'amasserai jamais un denier pour
payer l'hpital o la tendresse d'un mari me laisserait mourir.

Mais voyez! Il a eu l'heureuse ide de vouloir me tuer un soir qu'il
tait ivre. En attendant que cette benote fantaisie de meurtre
conjugal me rende mon pays, ma vieille maison et cinq ou six champs de
bl qui me nourriront quand mes longues veilles m'auront jete dans
l'idiotisme, je fais le Sixte-Quint. Mon cheval est rentr sous le
hangar et on n'entend pas voler une mouche autour de mon clotre
dsert.

Le jardinier et sa femme, qui sont mes factotums, m'ont supplie de ne
pas les faire demeurer dans la maison. J'ai voulu en savoir le motif.
Enfin le mari, baissant les yeux d'un air modeste, m'a dit: C'est que
madame a une tte si laide, que ma femme, tant enceinte, pourrait
tre malade de peur. Or c'est de la tte de mort qui est sur ma
table, dont il voulait parler (du moins  ce qu'il m'a jur ensuite);
car je trouvai la plaisanterie de fort mauvais got et je me
fchai.--Ensuite j'ai song que cette tte si laide ferait grand
effet. J'ai permis  mon jardinier de s'loigner et de garder la
pense que cette tte tait un signe de pnitence et de dvotion.

Ainsi,  l'heure qu'il est,  une lieue d'ici, quatre mille btes me
croient  genoux dans le sac et dans la cendre, pleurant mes pchs
comme Madeleine. Le rveil sera terrible. Le lendemain de ma victoire,
je jette ma bquille, je passe au galop de mon cheval aux quatre coins
de la ville. Si vous entendez dire que je suis convertie  la raison,
 la morale publique,  l'amour des lois d'exception, 
Louis-Philippe, le pre tout-puissant, et  son fils Poulot-Rosolin,
et  sa sainte Chambre catholique, ne vous tonnez de rien. Je suis
capable de faire une ode au roi, ou un sonnet  M. Jacqueminot.

Je vous cris tout ce qu'il y a de plus bte. Tchez d'en faire autant
pour vous mettre  mon niveau. Il n'y a pas  dire, vous y tes
force.

Bonsoir. A vous.

GEORGE.

  [1] Hermann Cohen, lve de Liszt.

  [2] Une pice anatomique avec des compartiments, lgendes et numros
    tracs  l'encre, d'aprs le systme phrnologique de Gall et
    Spurzheim.




CXXXI

A M. ADOLPHE GUROULT, A PARIS

                                La Chtre, 9 novembre 1835.

Mon cher enfant,

J'ai  rpondre  deux lettres de vous et je veux le faire avant de me
mettre au travail; car j'ai un roman arrang dans ma tte.
Dussiez-vous dire que je fais mes embarras, vous n'entendrez pas plus
parler de moi, d'ici  deux ou trois mois, que si j'tais morte.

J'ai crit les premires pages hier, et je suis dans le coup de feu.
Vous connaissez cela. Pour toutes choses, il y a un beau moment, c'est
le commencement. C'est peut-tre  cause de cela que je suis si
rpublicaine, et vous si peu saint-simonien. Quoi qu'il en soit, allez
votre train, si vous croyez que ce soit la bonne voie. Nous voulons
tous le bien et nous allons au mme but par des moyens diffrents.
Nous nous disputons toujours, parce que chacun croit avoir plus
d'esprit que son voisin, et se console d'aller fort mal, en voyant que
les autres ne vont pas mieux: triste consolation, en vrit, qui fait
beaucoup de mal  notre poque. Toute cette guerre  coups d'pingle
que se fait l'amour-propre des uns et des autres n'avance  rien; tout
au contraire. Si tout ce qui a de bonnes vues et de bons sentiments
s'accueillait avec tolrance, on ferait le double d'ouvrage.

Vous ne pouvez nier, mon cher _Marius  Minturnes_, que je n'aie plus
de bonne foi que vous. Vous abmez nos rpublicains de la tte aux
pieds, et moi, je ne cesse d'aimer vos saint-simoniens et de les
placer au-dessus de tout.

Je me dfends mme d'une chose, c'est d'aimer les rpublicains avec
excs. J'aime ceux qui se trouvent tre mes amis, et j'examine les
autres par curiosit, ou je les accueille par savoir-vivre et
politesse.

Cela ne fait rien au principe.

Robespierre tait diablement saint-simonien. Il tait pour l'excution
prompte et violente du systme. Vous tes pour la marche lente et
vanglique. Eh bien, chacun devrait tre rpublicain  la manire de
Robespierre, ou saint-simonien  la manire d'Enfantin, selon son
temprament. Les uns saperaient, les autres btiraient. Soyez sr que
cela viendra, qu'il y aura entre vous et nous une troite alliance et
que vous ne ferez rien sans nous.

Vous savez comment s'est tabli le christianisme, c'est--dire fort
mal, mme dans ce qu'on appelle son meilleur temps. Il tait dans un
si beau dsaccord avec les moeurs, qu'en son nom, on commettait les
crimes et on nourrissait les sentiments les plus opposs  son
institution et  son esprit. Douze corps d'arme, commands par les
douze aptres, eussent, je crois, mieux valu que Paul rptant cette
lchet: Rendez  Csar, etc.

Faites  votre ide, si vous croyez bien faire en louvoyant, et si
votre conscience est en paix. Moquez-vous des reproches que je fais 
votre tideur croissante, comme je me moque des railleries que vous
adressez  mon rcent enthousiasme. Je crois que vous vous trompez
cependant, et que l'amour de l'galit a t la seule chose qui n'ait
pas vari en moi depuis que j'existe. Je n'ai jamais pu accepter de
matre.

A propos, mon procs marche, il est en bon train. Le baron ne plaide
pas, il demande de l'argent et beaucoup. Je lui en donne, on le
condamne  me laisser tranquille et tout va bien. Quant  ce qu'on en
pensera  Paris, cela m'occupe aussi peu que de ce qu'on pense en
Chine de Gustave Planche.

L'opinion est une prostitue qu'il faut mener  grands coups de pied
quand on a raison. Il ne faut jamais se soumettre  des avanies pour
obtenir des salutations et des courbettes en public. Je voudrais bien
vous voir digrer des menaces et des coups! Allons donc. Il faudrait
que tout votre sang y passt, ou celui de votre provocateur.

Croyez-vous que je n'aie pas de dignit personnelle  dfendre parce
que je suis femme? Allons donc, encore! Souvenez-vous d'avoir prch
l'affranchissement de la femme.

Nous ne savons pas faire des armes, et on ne nous permet pas de
provoquer nos maris en duel; on a bien raison, ils nous tueraient, ce
qui leur ferait trop de plaisir.

Mais nous avons la ressource de crier bien haut, d'invoquer trois
imbciles en robe noire, qui font semblant de rendre la justice, et
qui, en vertu de certaine _bont_ de lgislation envers les esclaves
menaces de mort, daignent nous dire: On vous permet de ne plus aimer
monsieur votre matre, et, si la maison est  vous, de le mettre
dehors.

Malgr tout ce que je vous dis l, par bont pour monsieur mon poux,
je fais tenir l'affaire aussi secrte que possible. Jusqu'ici, rien
n'a transpir, mme dans la petite ville que j'habite, ce qui est
merveilleux. Cela ira tant que cela pourra. N'en parlez donc  qui que
ce soit.

Bonsoir, mon ami; je vous embrasse de tout mon coeur; je suis bien
fche que vous n'ayez pas le plus petit fait  rapporter comme
tmoin; car l'enqute va runir une vingtaine d'amis autour de moi.
Grce  Duteil,  Planet et  votre serviteur, il sera impossible
d'tre plus spirituel que ne le sera cette charmante runion. Dfense
d'y parler affaires et procs surtout. Ce sera l'adieu ternel que
j'adresserai  mes amis, si je suis dboute de ma demande.

En attendant, j'aurai fait mon livre. J'irai  Paris aprs mon procs
jug. Au revoir donc; donnez-moi de vos nouvelles si vous en avez le
temps. Envoyez-moi ces lithographies et dites  Vinard que je lui
donne une grosse poigne de main.

G.S.




CXXXII

AU REDACTEUR DU _JOURNAL DE L'INDRE_

                                La Chtre, 9 novembre 1835.

Monsieur,

Un oracle dont la signature ne trahit pas l'incognito attaque
brutalement, dans le feuilleton de votre journal, la moralit de mes
livres. J'abandonne  la critique tous mes dfauts littraires et
toutes les obscurits de mon raisonnement. Mais, dans cette province,
ma patrie d'adoption, je dfends  tout adulateur des abus de la
socit de me choisir pour holocauste, lorsqu'il lui plat d'offrir un
hommage aux puissances qu'il veut se rendre favorables, soit pour se
faire un nom  dfaut de talent, soit pour obtenir des protections
dans ce monde, qui se paye souvent de dclamations  dfaut de
preuves.

Un de nos plus beaux talents crivait, il y a quelques semaines: Il
est bien dcourageant d'crire pour des gens qui ne savent pas lire.
Je sais quelque chose de plus fcheux, c'est d'crire pour les gens
qui ne _veulent_ pas lire. La profession de tout journaliste aux gages
de l'tat social l'investit du droit de connatre la pense d'un
auteur rien qu'en regardant la couleur de la couverture du livre.

Le public le sait aussi; c'est au public que j'en appelle, pour
repousser les interprtations malpropres du chaste critique qui
prtend avoir saisi _le rsultat et le but dfinitif_ de tous mes
ouvrages. Je dclare ici que ce juge clair d'_Indiana_, de
_Valentine_, de _Llia_ et de _Jacques_ n'a ni compris ni lu aucun de
ces livres.

Si la franchise de ce dmenti le blesse, mon sexe ne me permettant pas
de lui donner ou de lui demander rparation, j'institue mon dfenseur
tout mien compatriote homme de coeur et de conscience, qui se trouvera
devant lui.

J'ai l'honneur d'tre, etc.

GEORGE SAND.




CXXXIII

A MAURICE DUDEVANT, AU COLLGE HENRI IV

                                La Chtre, 10 dcembre 1835.

Tu es un drle de gamin avec tes rves, tu mets Emmanuel[1]  toute
sauce; lui as-tu racont cette farce-l?

Tu dois avoir reu, par lui, une lettre de moi, date du 27; ainsi tu
ne te plaindras plus de mon silence. Ta lettre est bien crite et trs
comique; mais l'orthographe n'est pas si bonne que les autres fois. Il
faut t'appliquer bien srieusement  apprendre ta langue, chose des
plus difficiles, qu'on apprend assez mal dans les collges.

Il y a un grand inconvnient  l'apprendre tard, parce qu'alors on
l'oublie et l'on fait des fautes toute sa vie; ce qui arrive aux trois
quarts des personnes, et ce qui n'est pas pardonnable. A dix ans, je
ne faisais pas une faute; mais on se dpcha trop de me faire quitter
la grammaire, j'oubliai donc ce que je savais si bien. Au couvent, on
m'apprit l'anglais, l'italien, et on ngligea d'examiner si je savais
bien ma langue. Ce ne fut qu' seize ans qu'tant  Nohant, ayant
honte de si mal crire en franais, je rappris moi-mme la grammaire.
Je n'ai pourtant jamais pu la retenir trs bien. Je suis souvent
embarrasse, et je fais des brioches.

Apprends donc! C'est le bon ge, ni trop tt ni trop tard. J'tais
bien contente de ton avant-dernire lettre; mais, cette fois-ci, tu as
mis des _s_ partout. Il y en a tant que, si je pouvais te les
renvoyer, tu n'aurais pas besoin d'en mettre de nouvelles dans la
prochaine lettre que tu m'criras.

Quand tu sortiras avec ton pre, prie-le de te laisser aller chez
Buloz, qui te donnera pour moi quelque chose que tu choisiras.

As-tu donn des trennes  ta grosse chrie? donne-lui-en de ma part,
je te rendrai l'argent. Si tu n'en as pas, dis  Buloz ou  Emmanuel
de te donner cinq francs que je leur devrai.

Je suis cloue ici, mon pauvre chat, pour tout ce mois de janvier.
J'ai des affaires dont je ne peux pas me dptrer. J'espre que ce
sera fini le 15 fvrier; mais, pour tre plus sre de ne pas te
manquer de parole, j'aime mieux te promettre d'tre auprs de toi  la
fin de fvrier. Ainsi, deux mois encore sans nous voir! je trouve cela
bien long; mais j'y suis absolument force. D'abord, je n'ai pas
d'argent; ensuite, je te dirai le reste quand nous nous verrons.

Je travaille toutes les nuits jusqu' sept heures du matin; je suis
comme une vieille lampe. Je pense  toi, je relis tes bonnes lettres,
et je prie Dieu qu'il te rende bon et courageux; avec cela, tu seras
aussi heureux qu'on peut l'tre en ce monde. Je ne te fais presque
plus de sermons. Je vois que tu comprends parfaitement, et que je
pourrai causer avec toi, comme avec un ami. Tu es un brave homme.

Bonsoir, vieux! Je t'embrasse un million, un milliard de fois. Dis-moi
quelles places tu as.

        _s. s. s. s. s. s. s. s. s. s._

Ce sont tes _s_ que je te renvoie.

  [1] Emmanuel Arago.




CXXXIV

AU MME

                                La Chtre, 15 dcembre 1835.

Mon bon ange,

Ta petite lettre est bien gentille, malgr tes gros enfantillages. Tu
peux bien rire de _la poire_, si cela t'amuse; mais il ne faut avoir
de haine pour personne  ton ge. Cela ne sert  rien, tu ne peux
faire encore aucun bien aux hommes, aucun mal aux ennemis de
l'humanit. Il est bien vrai que Louis-Philippe est l'ennemi de
l'humanit; mais, quand tu le traites de _grosse bte_, tu te trompes
beaucoup. C'est peut-tre l'homme le plus fin et le plus habile de
France. Malheureusement, il fait de ses talents un usage funeste, et,
au lieu de rpandre l'amour de la vertu autour de lui, il dshonore de
son mieux tout ce qui l'entoure. Il dshonore rellement la France qui
le supporte. C'est un grand malheur de voir qu'un seul homme peut, en
caressant les vices et les mauvais sentiments, dgrader toute une
nation et l'entraner dans le mal.

Tu raisonnes trs bien d'ailleurs, seulement tu fais encore une erreur
en disant: _La nature_ a t injuste envers une grande partie du
genre humain; tu veux dire _la socit_.

La nature, mon pauvre enfant, est une bonne mre; c'est Dieu, ou du
moins c'est son ouvrage; c'est elle qui nous donne les moissons, les
forts, les fruits, les prairies, ces belles fleurs que j'aime tant,
et ces beaux papillons que tu soignes si bien. La nature offre
d'elle-mme toutes ses productions  l'homme qui sme et recueille.
Les arbres ne refusent pas leurs fruits au voyageur qui les cueille en
passant, et les lgumes viennent aussi beaux dans le terreau d'un
simple jardinier que dans le jardin d'un prince.

_La socit_, c'est autre chose: ce sont les conventions faites entre
les hommes pour le partage des productions de la nature. Ce n'est pas
la justice, ce n'est pas le sentiment de la nature qui a dict ces
lois, c'est la force. Les faibles ont eu moins que les autres, et les
infirmes n'ont rien eu du tout. Le droit d'hritage a conserv cette
ingalit; et puis, dans les temps civiliss, comme le ntre par
exemple, les plus instruits et les plus habiles sont devenus riches et
n'en sont pas devenus meilleurs pour cela. Les pauvres ignorants sont
et seront toujours dans une affreuse misre, si on ne fait rien pour
eux. Dis donc que la socit est injuste, et non pas la nature.

Nous parlerons de tout cela souvent et peu  peu nous nous entendrons.
Pour le moment, je ne veux pas te fatiguer l'esprit. Tu vas bientt
lire un trs beau livre que l'on donne heureusement dans les collges:
c'est le _De viris illustribus_, par Plutarque. Il faudra le lire avec
attention. Tout ce qu'il y a de beau dans l'me humaine est senti et
indiqu dans ce livre.

J'irai  Paris pour Nol, parce que tu auras plusieurs jours de sortie
et que j'en profiterai. Fais attention de compter le nombre de sorties
que tu auras eues avec ton pre, depuis le jour de son arrive  Paris
jusqu' Nol. N'y manque pas, je te dirai ensuite pourquoi, et
souviens-toi de tout ce que je t'ai recommand. Tu as trs bien fait
de ne pas montrer ta lettre  Buloz. Il faut garder les lettres que je
t'cris pour toi seul.

Adieu, mon amour; je t'embrasse mille fois.

Ton GEORGE.




CXXXV

AU MME

                                La Chtre, 3 janvier 1836.

J'ai reu ta lettre, mon enfant chri, et je vois que tu as trs bien
compris la mienne; ta comparaison est trs juste, et, puisque tu te
sers de si belles mtaphores, nous tcherons de monter ensemble sur la
montagne o rside la vertu. Il est, en effet, trs difficile d'y
parvenir; car,  chaque pas, on rencontre des choses qui vous
sduisent et qui essayent de vous en dtourner. C'est de cela que je
veux te parler, et le dfaut que tu dois craindre, c'est le trop grand
amour de toi-mme. C'est celui de tous les hommes et de toutes les
femmes.

Chez les uns, il produit la vanit des rangs; chez d'autres,
l'ambition de l'argent; chez presque tous, l'gosme. Jamais aucun
sicle n'a profess l'gosme d'une manire aussi rvoltante que le
ntre. Il s'est tabli il y a cinquante ans une guerre acharne entre
les sentiments de justice et ceux de cupidit. Cette guerre est loin
d'tre finie, quoique les cupides aient le dessus pour le moment.

Quand tu seras plus grand, tu liras l'histoire de cette rvolution
dont tu as tant entendu parler et qui a fait faire un grand pas  la
raison et  la justice. Cependant, ceux qui l'avaient entreprise n'ont
pas t les plus forts et ceux qui y ont travaill avec le plus de
gnrosit ont t vaincus par ceux qui, aimant les richesses et les
plaisirs, ne se servaient du grand mot de Rpublique que pour tre des
espces de princes pleins de vices et de fantaisies. Ceux-l furent
donc les matres; car le peuple est faible,  cause de son ignorance.
Parmi ceux qui pourraient prendre son parti et le secourir par leurs
lumires, il en est un sur mille qui prfre le plaisir de faire du
bien  celui d'tre riche et combl d'amusements et de vanit. Ainsi,
la classe la moins nombreuse, celle qui reoit de l'ducation,
l'emportera toujours sur la classe ignorante, quoique cette classe
soit la masse des nations.

Vois quel est l'avantage et la ncessit de l'ducation. Sans elle, on
vit dans une espce d'esclavage, puisque, tous les jours, un paysan
sage, vertueux, sobre, digne de respect, est dans la dpendance d'un
homme mchant, ivrogne, brutal, injuste, mais qui a sur lui l'avantage
de savoir lire et crire. Vois ce qu'est un homme qui, ayant reu de
l'ducation, n'en est pas meilleur pour cela. Vois combien est
coupable devant Dieu celui qui, connaissant les malheurs et les
besoins de ses semblables, pouvant consacrer son coeur et sa vie  les
secourir, s'endort tranquillement tous les soirs dans un lit moelleux,
ou se remplit le ventre  une bonne table en se disant: Tout est
bien, la socit est parfaitement organise. Il est juste que je sois
riche et qu'il y ait des pauvres. Ce qui est  moi, est  moi; donc,
je dois tuer tous ceux qui ne me demanderont pas  manger, chapeau
bas, et, quand mme ils seraient bien polis, je dois les mettre
brutalement  la porte, s'ils m'importunent. Je le fais parce que j'en
ai le droit.

Voil le raisonnement de l'goste, voil les sentiments de cette
immense arme de coeurs impitoyables et d'mes viles qui s'appelle la
_garde nationale_. Parmi tous ces hommes qui dfendent la proprit
avec des fusils et des baonnettes, il y a plus de btes que de
mchants. Chez la plupart, c'est le rsultat d'une ducation
antilibrale. Leurs parents et leurs matres d'cole leur ont dit, en
leur apprenant  lire, que le meilleur tat de choses tait celui qui
conservait  chacun sa proprit. Ils appellent rvolutionnaires,
brigands et assassins ceux qui donnent leur vie pour la cause du
peuple.

C'est parce que je ne veux pas que tu sois un de ces hommes, sans me
ou sans raison, que je t'cris en particulier et _en secret_, ce que
je pense de tout cela. Rflchis et dis-moi si cela se prsente de
mme  ton esprit et  ton coeur. Dis-moi si tu trouves juste cette
manire de partager ingalement les produits de la terre, les fruits,
les grains, les troupeaux, les matriaux de toute espce, et l'or (ce
mtal qui reprsente toutes les jouissances, parce qu'un petit
fragment se prend en change de tous les autres biens). Dis-moi, en un
mot, si la rpartition des dons de la cration est bien faite, lorsque
celui-ci a une part norme, cet autre une moindre, un troisime
presque rien, un quatrime rien du tout!

Il me semble que la terre appartient  Dieu, qui l'a faite, et qui l'a
confie aux hommes pour qu'elle leur servt d'ternel asile. Mais il
ne peut pas tre dans ses desseins que les uns y crvent d'indigestion
et que les autres y meurent de faim. Tout ce qu'on pourra dire
l-dessus ne m'empchera pas d'tre triste et en colre quand je vois
un mendiant pleurant  la porte d'un riche.

Quant aux moyens de changer tout cela, il faudra que je t'crive
encore bien des lettres, et que nous ayons ensemble bien des
conversations avant que je t'en parle. Je ne veux pas t'en dire trop
long  la fois: il faut que tu aies le temps de rflchir  chaque
chose, et de me rpondre  mesure si tu penses comme moi et si tu
comprends bien. Nous en restons l. _L'amour de soi-mme est ce qu'il
faut modrer, limiter et diriger._ C'est--dire qu'il faut s'habituer
 trouver le bonheur qui cote le moins d'argent et qui permet d'en
donner davantage  ceux qui en manquent. Nous chercherons ensemble
cette vertu, et, si nous n'y atteignons pas tout  fait, du moins nous
aurons des principes justes et de bonnes intentions.

Je ne te cache pas, et tu peux dj t'en apercevoir, que les principes
dont je te parle sont tout  fait en opposition avec ceux de vos
lyces. Les lyces, dirigs par l'esprit du gouvernement, professeront
toujours le principe rgnant. Ils vous prcheraient l'Empire et la
guerre, si Napolon tait encore sur le trne. Ils vous diraient
d'tre rpublicains, si la Rpublique tait tablie. Il ne faut pas
t'occuper des rflexions que vos professeurs ou mme les livres que
l'on vous donne font sur l'histoire. Ces livres sont dicts  des
pdants, esclaves du pouvoir.

Souvent, en lisant l'histoire des grandes actions des temps antiques,
crite par les hommes d'aujourd'hui, tu verras que les hros sont
traits de sclrats. Ton bon sens et la justice de ton coeur
redresseront ces jugements hypocrites. Tu liras les faits et tu seras
le juge des hommes qui les auront accomplis. Souviens-toi que, depuis
le commencement du monde, ceux qui ont travaill pour la libert et
l'honneur de leurs frres sont des grands hommes. Ceux qui ont
travaill pour leur propre renomme et pour leur ambition personnelle
sont des hommes qui ont fait un emploi coupable de leurs grandes
qualits. Ceux qui n'ont song qu' leurs plaisirs sont des brutes.

Mais tu comprends que notre correspondance doit rester secrte et que
tu ne dois ni la montrer ni seulement en parler. Je dsire aussi que
tu n'en dises pas un mot  ton pre: tu sais que ses opinions
diffrent des miennes. Tu dois couter avec respect tout ce qu'il te
dira; mais ta conscience est libre et tu choisiras, entre ses ides et
les miennes, celles qui te paratront meilleures. Je ne te demanderai
jamais ce qu'il te dit; tu ne dois pas non plus lui faire part de ce
que je t'cris.

Aie donc soin de laisser mes lettres dans ta _baraque_ au collge; je
te les ferai remettre par Emmanuel, et tu lui remettras ta rponse
trois ou quatre jours aprs.

Comprends tu bien? De cette manire, personne ne verra ce que nous
nous crivons, et nous n'aurons pas de contradictions. Tu auras le
temps de lire mes lettres et d'y rpondre sans te presser.

Mon ange chri, tu es ce que j'aime le mieux au monde. Je suis venue
passer quelque temps  la Chtre; je demeure chez Duteil.

Adieu; je t'embrasse mille fois. Apprends bien d'histoire, c'est un
grand point.




CXXXVI

A M. FRANOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX

                                La Chtre, 4 fvrier 1836.

Qu'as-tu donc, bon vieux? manques-tu de courage? t'est-il arriv
quelque chose de pis que la vie ordinaire? pourquoi es-tu si constern
et si abattu? Ta lettre m'inquite beaucoup. Si tu ne peux venir me
voir, et que je puisse te donner un peu de coeur, j'irai te voir la
semaine prochaine. Mon affaire est remise  quinzaine; c'est le seul
mal que le prsident ait pu me faire, et il l'a fait. Du reste, cette
affaire tant imperdable au dire de tous, et le ministre public ayant
conclu en ma faveur avec beaucoup de chaleur, je ne m'inquite pas.

Mais, toi, qu'as-tu? Tu es fou avec ta mort morale! Les hommes comme
toi ne sont pas appels  une pareille fin. Il y a, en toi, une si
grande srnit de vertu, que l'intelligence ne peut que gagner avec
les annes, et mme avec les fatigues et les douleurs. C'est l le
fouet, l'aiguillon des grandes mes. Je redoute pour toi les
proccupations de l'amour et je crains quelque chose comme cela dans
ta tristesse. S'il en est ainsi, j'irai te voir et je te donnerai le
courage de briser, s'il le faut, des liens funestes. L'amour, tel que
la plupart des hommes et des femmes l'entend, n'est fait que pour les
enfants. Il ne convient pas aux esprits srieux; il les tiraille et
les torture sans jamais les satisfaire.

Je ferai mon possible pour t'aller voir, pour te confesser, et pour te
remettre  flot. Tu ne t'appartiens pas, mon vieux; tu n'as mme pas
le droit de souffrir pour ton propre compte. C'est une terrible tche;
mais c'est une grande destine. Porte le joug et ne te laisse pas
tomber dessous. Tu te dois  ta famille, tu te dois  moi aussi, ton
meilleur ami. Tu me dois ce grand exemple de la force, ce grand
spectacle de la volont persistante qui m'a soutenue dans mes luttes,
qui m'a grandie depuis que je te connais.

Songe  cela. Tu es l'homme que j'estime le plus. Je ne puis
m'habituer dsormais  vivre sans toi. Songe, vieux Montagne,  ton
Labotie, qui t'a connu, tant dj vieux, et qui s'est dpch de
t'aimer beaucoup afin de rparer le temps perdu.

Rponds-moi, explique-toi, et compte que je ne te laisserai pas seul
dans cette crise.

Tout  toi. G.




CXXXVII

A M. ADOLPHE GUROULT, A PARIS

                                La Chtre, 11 fvrier 1836.

C'est le mardi gras qu'on prononce mon jugement en sparation.

Je ne puis aller  Paris par consquent avant le mois de mars. J'en ai
bien du regret, d'abord parce que j'ai grand besoin de voir mes
enfants et mes amis, ensuite ce bal dont je me serais fait une fte.
Tchez qu'il y en ait un autre o je puisse me trouver.

J'aime vos proltaires, d'abord parce qu'ils sont proltaires, et puis
parce que je crois qu'il y a en eux la semence de la vrit, le germe
de la civilisation future. Faites-leur part de tous mes regrets.
Dites-leur que je tiens extraordinairement aux trennes qu'ils ont
bien voulu me destiner. Je veux faire connaissance avec eux tous, ds
que je serai non plus femme esclave, mais une femme libre, autant que
notre mchante civilisation le permet. Rappelez-moi particulirement
au souvenir de Vinard.

Que devenez-vous, mon ami? Allez-vous en gypte? Si je gagne mon
procs, je renoncerai au tour du monde, que nous avions modestement
projet de faire ensemble. La gouverne de mes enfants et celle de mon
petit patrimoine ne me permettront plus de longues absences. Je
pourrai toujours vous conduire jusqu' la frontire, si vous prenez
votre vole dans un moment o les plumes repousseront  mon aile. L,
je vous saluerai et vous suivrai de l'oeil jusqu' l'horizon.

Avant tout, soyez heureux autant que faire se peut. Le bonheur est-il
refus  la jeunesse? Je le crois en me sentant devenir de plus en
plus calme et satisfaite  mesure que je redescends la vie. _La
jeunesse est un bonheur par elle-mme, ses distractions lui
suffisent._ Ceci n'est pas de moi. Je crois que c'est vrai.

Adieu, mon cher Jules Csar; portez-vous bien, _et me ama_.

GEORGE.




A LA FAMILLE SAINT-SIMONIENNE DE PARIS

                                La Chtre, 15 fvrier 1836.

Ne pouvant vous remercier chacun sparment aujourd'hui, permettez,
frres, que je vous remercie collectivement en m'adressant  Vinard.
Vous avez eu pour moi de la sympathie et des bienveillances pleines de
charme et de bont. Je ne mritais pas votre attention, et je n'avais
rien fait pour tre honore  ce point. Je ne suis pas une de ces mes
fortes et retrempes qui peuvent s'engager par un serment dans une
voie nouvelle. D'ailleurs, fidle  de vieilles affections d'enfance,
 de vieilles haines sociales, je ne puis sparer l'ide de
_rpublique_ de celle de _rgnration_; le salut du monde me semble
reposer sur nous pour dtruire, sur vous pour rebtir. Tandis que les
bras nergiques du rpublicain feront la _ville_, les prdications
sacres du saint-simonien feront la _cit_. Je l'espre ainsi. Je
crois que mes vieux frres doivent frapper de grands coups, et que
vous, revtus d'un sacerdoce d'innocence et de paix, vous ne pouvez
tremper dans le sang des combats vos robes lvitiques. Vous tes les
prtres, nous sommes les soldats:  chacun son rle,  chacun sa
grandeur et ses faiblesses. Le prtre s'pouvante parfois de
l'impatience belliqueuse du soldat, et le soldat,  son tour, raille
la longanimit sublime du prtre. Soyons tranquilles pour l'avenir.
Nous tomberons tous  genoux devant le mme Dieu, et nous unirons nos
mains dans un saint transport d'enthousiasme, le jour o la vrit
luira pour tous; la vrit est une.

Ces temps sont loin; nous avons, je le pense, des sicles de
corruption  traverser, et, tandis qu'il arrivera souvent encore 
votre phalange sacre de chanter dans des solitudes sans cho, il nous
arrivera peut-tre bien,  nous autres, de traverser en vain la _mer
rouge_ et de lutter contre les lments, le lendemain du jour o nous
croirons les avoir soumis. C'est le destin de l'humanit d'expier son
ignorance et sa faiblesse par des revers et par des preuves. Votre
mission est de la ranimer par des conseils, et de lui verser le baume
de l'union et de l'esprance. Accomplissez donc cette tche sacre, et
sachez que vos frres ne sont pas les hommes du pass, mais ceux de
l'avenir.

Vous avez eu un seul tort, en ces jours-ci, un tort grave,  mes yeux,
et je vous le dirai dans la sincrit de mon coeur, parce que je vous
aime trop pour vous cacher une seule des penses que vous m'inspirez.
Vous avez cherch  vous loigner de nous. Ce tort, nous l'avons eu 
votre exemple et les deux familles, les enfants de la mme mre, de la
mme ide, veux-je dire, se sont diviss sur le champ de bataille.
Cette faute retardera la venue des temps annoncs. Elle est plus grave
chez vous, qui tes des envoys de paix et d'amour, que chez nous, qui
sommes des ministres de guerre, des glaives d'extermination.

Quant  moi, solitaire jet dans la foule, sorte de rapsode,
conservateur dvot des enthousiasmes du vieux Platon, adorateur
silencieux des larmes du vieux Christ, admirateur indcis et stupfait
du grand Spinosa, sorte d'tre souffrant et sans importance qu'on
appelle un pote, incapable de formuler une conviction et de prouver,
autrement que par des rcits et des plaintes, le mal et le bien des
choses humaines, je sens que je ne puis tre ni soldat ni prtre, ni
matre ni disciple, ni prophte ni aptre; je serai pour tous un frre
dbile mais dvou; je ne sais rien, je ne puis rien enseigner; je
n'ai pas de force, je ne puis rien accomplir. Je puis chanter la
guerre sainte et la sainte paix; car je crois  la ncessit de l'une
et de l'autre. Je rve dans ma tte de pote des combats homriques,
que je contemple le coeur palpitant, du haut d'une montagne, ou bien
au milieu desquels je me prcipite sous les pieds des chevaux, ivre
d'enthousiasme et de sainte vengeance. Je rve aussi, aprs la
tempte, un jour nouveau, un lever de soleil magnifique, des autels
pars de fleurs, des lgislateurs couronns d'olivier, la dignit de
l'homme rhabilite, l'homme affranchi de la tyrannie de l'homme, la
femme de celle de la femme, une tutelle d'amour exerce par le prtre
sur l'homme, une tutelle d'amour exerce par l'homme sur la femme. Un
gouvernement qui s'appellerait _conseil_ et non pas _domination,
persuasion_ et non pas _puissance_. En attendant, je chanterai au
diapason de ma voix, et mes enseignements seront humbles; car je suis
l'enfant de mon sicle, j'ai subi ses maux, j'ai partag ses erreurs,
j'ai bu  toutes ses sources de vie et de mort, et, si je suis plus
fervent que la masse pour dsirer son salut, je ne suis pas plus
savant qu'elle pour lui enseigner le chemin. Laissez-moi gmir et
prier sur cette Jrusalem qui a perdu ses dieux et qui n'a pas encore
salu son messie. Ma vocation est de har le mal, d'aimer le bien, de
m'agenouiller devant le beau.

Traitez-moi donc comme un ami vritable. Ouvrez-moi vos coeurs et ne
faites point d'appel  mon cerveau. Minerve n'y est point et n'en
saurait sortir. Mon me est pleine de contemplations et de voeux que
le monde raille, les croyant irralisables et funestes. Si je suis
port vers vous d'affection et de confiance, c'est que vous avez en
vous le trsor de l'esprance et que vous m'en communiquez les feux,
au lieu d'teindre l'tincelle tremblante au fond de mon coeur.

Adieu; je conserverai vos dons comme des reliques; je parerai la table
o j'cris des fleurs que les mains industrieuses de vos soeurs ont
tisses pour moi. Je relirai souvent le beau cantique que Vinard m'a
adress, et les douces prires de vos potes se mleront dans ma
mmoire  celles que j'adresse  Dieu chaque nuit. Mes enfants seront
pars de vos ouvrages charmants, et les bijoux que vous avez destins
 mon usage leur passeront comme un hritage honorable et cher. Tout
mon dsir est de vous voir bientt et de vous remercier par
l'affectueuse treinte des mains.

Tout  vous de coeur.

GEORGE SAND.




CXXXVIII

A MAURICE DUDEVANT, AU COLLGE HENRI IV

                                La Chtre, 17 fvrier 1836.

Mon bon petit,

Voici le carnaval, tout le monde s'amuse, ou fait semblant de
s'amuser. Moi, je m'amuserais, si je t'avais, et tu t'amuserais aussi.
Je suis chez Duteil, nous passons trs gaiement les jours gras. Tous
les soirs, nous avons bal masqu. Je dguise tous les enfants, Duteil
prend son violon, nous allumons quatre chandelles et nous dansons. Si
tu tais l, avec ta soeur, la fte serait complte. Hlas! tous ces
mioches me font sentir l'absence des miens.

Si j'tais libre de quitter mes affaires, ce n'est pas avec eux que je
serais en train de me divertir, mais bien avec vous, mes pauvres
petits. Vous amusez-vous, du moins? Tu es sorti avec ton pre, Solange
avec ma tante; racontez-moi  quoi vous avez pass le temps. Il est
bien facile de s'amuser avec les gens qu'on aime. Pour moi, il n'y a
pas de vrai plaisir sans vous.

Aux vacances, nous nous amuserons; car s'amuser, c'est tre heureux,
et tu sais, quand nous sommes ensemble tous les trois, nous n'avons
besoin de personne pour tre joyeux toute la journe.

J'esprais tre  Paris ces jours-ci; mais les gens avec lesquels je
suis en affaires m'ont fait attendre et retarde. Il me faut donc
attendre encore quinze jours avant d'aller t'embrasser. Garde-moi des
_sorties_ pour le mois de mars, afin que je t'aie le jeudi et le
dimanche pendant deux ou trois semaines. Cette fois, c'est certain, et
je ne prvois plus d'obstacle possible  mon voyage. N'en parle
cependant pas; tu sais, une fois pour toutes, que tu ne dois rien dire
de ce que je t'cris, pas mme les choses en apparence les plus
indiffrentes.

Tu vas donc chez la reine? c'est fort bien, tu es encore trop jeune
pour que cela tire  consquence; mais,  mesure que tu grandiras, tu
rflchiras aux consquences des liaisons avec les aristocrates. Je
crois bien que tu n'es pas trs li avec Sa Majest et que tu n'es
invit que comme faisant partie de la classe de Montpensier. Mais, si
tu avais dix ans de plus, tes opinions te dfendraient d'accepter ces
invitations.

Dans aucun cas un homme ne doit dissimuler, pour avoir les faveurs de
la puissance, et les amusements que Montpensier t'offre sont dj des
faveurs. Songes-y! Heureusement elles ne t'engagent  rien; mais, s'il
arrivait qu'on te ft, devant lui, quelque question sur tes opinions,
tu rpondrais, j'espre, comme il convient  un enfant, que tu ne peux
pas en avoir encore; tu ajouterais, j'en suis sre, comme il convient
 un homme, que tu es rpublicain de race et de nature; c'est--dire
qu'on t'a enseign dj  dsirer l'galit, et que ton coeur se sent
dispos  ne croire qu' cette justice-l. La crainte de mcontenter
le prince ne t'arrterait pas, je pense. Si, pour un dner ou un bal,
tu tais capable de le flatter, ou seulement si tu craignais de lui
dplaire par ta franchise, ce serait dj une grande lchet.

Il ne faut pourtant jamais d'arrogance dplace. Si tu allais dire,
devant cet enfant, du mal de son pre, ce serait un espce de crime.
Mais, si, pour tre bien vu de lui, tu lui en disais du bien, lorsque
tu sais qu'il n'y a que du mal  en dire, tu serais capable de vendre
un jour ta conscience pour de l'argent, des plaisirs ou des vanits.
Je sais que cela ne sera pas; mais je dois te montrer les
inconvnients des relations avec ceux qui se regardent comme
suprieurs aux autres, et  qui la socit donne, en effet, de
l'autorit sur vous.

Garde-toi donc de croire qu'un prince soit, par nature, meilleur et
plus utile  couter qu'un autre homme. Ce sont, au contraire, nos
ennemis naturels, et, quelque bon que puisse tre l'enfant d'un roi,
il est destin  tre tyran. Nous sommes destins  tre avilis,
repousss ou perscuts par lui.

Ne te laisse donc pas trop blouir par les bons dners et par les
ftes. Sois un _vieux Romain_ de bonne heure, c'est--dire, fier,
prudent, sobre, ennemi des plaisirs qui cotent l'honneur et la
sincrit.

Bonsoir, mon ange; cris-moi. Aime ton vieux George, qui t'aime plus
que sa vie.




CXXXIX

A MADAME D'AGOULT, A GENVE

                                26 fvrier 1836.

Je ne vous cris qu'un mot  la hte, chre bonne et belle Marie. Je
suis accable d'affaires, de travail et de courses. Je vous cris
d'une chambre d'auberge, ne sachant quand je retrouverai un quart
d'heure de loisir. Ainsi prenez que ceci n'est rien, qu'un signe et un
regard de tendresse jet en courant  quelqu'un qu'on voudrait
embrasser, mais dont le galop de votre cheval vous loigne.

Votre grande lettre est charmante et bonne comme celle d'un ange.
Votre seconde lettre est encore mieux, sauf qu'il s'y trouve un
_madame_, dont je ne veux pas. Vous me parlez de coeur et de bourse.
Non, cela n'est pas inconvenant; l'offrir ou l'accepter est le plus
saint privilge de l'amiti, la plus sre marque de l'antique loyaut.
Si j'avais besoin de pain, j'en recevrais de vous, et vous seriez
encore la plus oblige de nous deux; car vous tes capable d'offrir au
premier mendiant venu, et, moi, je ne suis capable d'en accepter que
de bien peu de mains.

Je n'irai pas en Chine avec vous, quoique je le fisse de bien bon
coeur, si je le pouvais. Mais j'ai mes enfants qui m'attachent  ce
sol de France. Je ne pourrai plus m'absenter que pour quelques
semaines.

Grce  Dieu, j'ai gagn mon procs et j'ai mes deux enfants  moi. Je
ne sais si c'est fini. Mon adversaire peut en appeler et prolonger mes
ennuis. Mais je serai toujours libre au printemps et, si vous n'tes
pas partie, j'irai vous voir en Suisse.

crivez donc sur le sort des femmes et sur leurs droits; crivez
hardiment et modestement, comme vous sauriez le faire, vous. Madame
Allart vient de faire une brochure o il y a rellement des choses
fortes, belles et vraies. Moi, je suis trop ignare pour crire autre
chose que des contes, et je n'ai pas la force de m'instruire.

Vous me parlez de Beautin, de Marphyrius et de Jouffroy. Je n'ai
jamais entendu parler de ces gens-l. Je n'ai rien lu de ma vie, je ne
sais que ce que j'ai vu matriellement. En lisant votre lettre, je
m'_tonnais_ (le mot est modeste) de votre incommensurable supriorit
sur moi. Faites-en donc profiter le monde, vous le devez. Franz doit
vous y engager; moi, je vous en supplie.

Bonjour, ma douce et belle cnobite. Je vous crirai une longue lettre
bien bte, et bien bonne enfant,  la premire journe de repos et de
libert que j'aurai.

Je vous aime tendrement, quoique vous soyez capable de m'empoisonner.
Heureusement que je n'ai pas peur de M. Franz, et que, s'il avait une
pareille ide, je le tuerais d'une chiquenaude. Il est vrai que vous
me tueriez aprs, et que je n'en serais pas plus avance. Esprons que
la destine nous prservera de ces catastrophes tranges, que
Ballanche appellerait... Ah! ma foi, je ne me souviens plus du mot.

Dites  Franz que j'ai lu _Orphe_ ces jours-ci, et que je suis tombe
dans des extases incroyables. C'est le premier ouvrage de Ballanche
que je lis. Je ne comprends pas tout; mais ce que je comprends
m'enchante. On prtend ici que cela me rendra tout  fait imbcile. Je
ne demande pas mieux, pourvu que vous ne m'abandonniez pas dans le
malheur.

Mille tendresses.




CXL

A M. EUGNE PELLETAN, A PARIS

                                Bourges, 28 fvrier 1836.

J'ai reu votre lettre hier seulement. Je n'habite point Paris, et je
n'habite rien les trois quarts de l'anne.

Vous avez prodigieusement d'esprit, d'imagination et de talent. Mais
votre simplicit est plus affecte que relle.

Travaillez, vous tes dj pote, si, pour l'tre, il suffit de faire
trs bien les vers. S'il y faut quelque chose de plus, vous tes
capable de l'acqurir.--Faites-vous imprimer quand vous l'aurez
acquis.

La plastique vous manque, vous le savez; cherchez-la en tout. Byron et
Goethe ne s'en sont pas affranchis dans leurs plus fougueuses
compositions.

Ne soyez d'aucune cole, n'imitez aucun modle. Ceux qui posent comme
tels envient presque toujours les qualits du talent qu'ils censurent
et teignent chez leurs adeptes.

Fuyez Paris, c'est le tombeau des potes et des artistes. Tout y est
_chic_.

_Le troupeau blanc des flots_ est admirable.

_De l'or avec du fer_ est dtestable.

... _Rien faire qui vaille un sou_ n'aura jamais de grce ni de sens.

... _De tout... de rien, du prix des moutons cette anne_ est naf et
charmant, etc., etc.

Ne soyez pas un compos de noble et de plat, de grand et d'triqu.
Soyez correct, c'est plus rare que d'tre excentrique par le temps qui
court. Plaire par le mauvais got est devenu plus commun que de
recevoir la croix d'honneur.

Hugo, le plus grand novateur de notre temps, n'a pas triomph de ces
bons classiques dont il s'est moqu, quoiqu'en mille endroits il ait
t plus grand qu'eux. Les beauts de dtail ne sont rien sans
l'ensemble.

Vivant comme je vis, je ne puis vous voir; mais je m'intresse  vous.
Cela vous est d. Je vous souhaite et vous prdis de l'avenir, si vous
tes svre envers vous-mme, et patient. Si je puis vous obliger je
le ferai de bon coeur. Mais soyez sr que, si vous produisez une bonne
oeuvre, vous n'aurez besoin de personne. Soyez sr, au contraire, que
toutes les amitis littraires ne feront pas un vrai succs  une
production nglige.

Tout  vous.

GEORGE SAND.




CXLI

A M ADOLPHE GUROULT, A PARIS

                                La Chtre, mars 1836.

Mon ami

J'admire beaucoup vos perplexits  propos du titre que vous devez me
donner. Il me semble que je m'appelle George et que je suis votre ami,
ou votre amie, comme vous voudrez. Je n'entends rien aux compliments.
Si je n'avais pas pour vous estime, attachement et confiance, je ne
vous aurais pas tmoign confiance, estime et attachement. Aprs cela,
je ne sais plus ce qui peut vous gner, et vous prie de vous souvenir
que je ne suis pas _bgueule_. Ainsi appelez-moi comme il vous plaira;
mais crivez-moi pour me parler de vous et de mes mioches. Merci mille
fois de l'amiti que vous leur accordez. Ils n'en sentent pas le prix
maintenant; mais j'acquitterai leur dette d'affection et de
reconnaissance tant que je vivrai.

Ils sortiront tous deux aux vacances de Pques, et vous serez  mme
de voir Maurice chez Buloz. Emmenez-le quelquefois promener avec vous
pour dcharger Buloz d'un si lourd fardeau, et rendez-moi bon compte
de la conduite de monsieur mon fils. Morignez-le paternellement;
c'est un bon diable qui vous comprendra si vous lui parlez raison.

Solange est impayable avec son poignard dans le coeur ou dans
l'estomac. Je pense que ce dernier organe est celui qui joue le plus
grand rle dans sa vie. Elle dcouchera, je crois, pour les ftes de
Pques, et ma tante de l'lyse-Bourbon[1] se chargera d'elle; car il
faut, par respect pour les moeurs, qu'elle ait son domicile chez des
femmes.

Serez-vous assez bon pour conduire son frre auprs d'elle quand il
voudra et pour le ramener chez Buloz ensuite, ou au moins pour
surveiller ses alles: et venues, de manire qu'il ne soit qu'avec des
personnes sres, qui ne le perdront pas en chemin. Je compte sur vous,
sur Papet, sur Boucoiran et sur Buloz.

Je ne puis, quelque chagrin que j'prouverai  vous perdre pour
longtemps peut-tre, vous dissuader du voyage en gypte. Voyager,
c'est apprendre; savoir, c'est exister. Vous n'irez pas en Orient et
vous n'en reviendrez pas sans avoir acquis beaucoup de connaissances
qui vous feront trs suprieur  ce que vous tes dj. Les gens du
monde et les femmes voyagent sans fruit; il n'en sera pas ainsi de
vous. Vous observerez, vous verrez diffrentes races d'hommes,
diffrents modes d'organisation sociale. Vous ne ngligerez pas
d'apprendre leur histoire, si vous ne la savez dj, et d'examiner
leurs penchants, leurs habitudes.

Vous saurez tout cela, et, quelque talent, quelque mrite que je vous
reconnaisse, vous ne changerez pas la face du monde d'une manire bien
importante ou bien utile. J'ai mes ides l-dessus. Je n'espre ni ne
dsire vous les faire partager; car ce sont des ides qui font
souffrir ceux qui les ont et qui ne servent  rien pour les autres.
Mais je suis sre que vous reviendrez plus avanc, plus rempli, par
consquent plus calme et plus apte aux choses relles.

Le seul inconvnient que je voie  cette dtermination, c'est qu'un
sjour nouveau avec des chefs saint-simoniens augmentera en vous le
sentiment de fanatisme pour des hommes et des noms propres. Je n'aime
pas ce sentiment, je le trouve petit, ravalant et niais. Je l'prouve
souvent, et il n'y a pas vingt-quatre heures que j'ai eu une forte
lutte  soutenir contre moi-mme pour m'en dfendre, en prsence d'un
homme politique d'un trs grand aspect.

Je ne me suis enrle sous le drapeau d'aucun meneur, et, tout en
conservant estime, respect et admiration pour tous ceux qui professent
noblement une religion, je reste convaincue qu'il n'y a pas sous le
ciel d'homme qui mrite qu'on plie le genou devant lui. Mettez-vous au
service d'une ide, et non pas au pouvoir d'Enfantin. Les ides se
modifient et s'largissent en prsence de la vrit. Les systmes
rvs par des individus sont toujours arrts au beau milieu du
progrs par la fantaisie, l'erreur ou l'impuissance du Crateur, qui
ne veut pas de rbellion chez ses cratures. Prenez bien garde  cela.

J'ai caus avec les saint-simoniens, avec les carlistes, avec
Lamennais, avec Cossin, avec le juste milieu, et, hier, avec
Robespierre en personne. J'ai trouv chez tous ces hommes de grandes
doses de vertu, de probit, d'intelligence et de raison, et celui qui
m'a le plus agite, c'est celui dont je hais le plus les ides et dont
j'admire le plus l'individualit. C'est le dernier, ce qui prouve
qu'il est facile d'garer les hommes et d'abuser des dons de Dieu;
mais je fais serment devant lui que, si l'extrme gauche vient 
rgner, ma tte y passera comme bien d'autres, car je dirai mon mot.

Ce que je vois au milieu de ces divergences de sectes rnovatrices,
c'est un gaspillage de sentiments gnreux et de penses leves;
c'est une tendance  l'amlioration sociale; une impossibilit de
produire pour le moment, faute de tte  ce grand corps aux cent bras,
qui se dchire lui-mme, ne sachant  quoi s'attaquer. Ce conflit ne
fait encore que bruit et poussire. Nous ne sommes pas dans l're o
il construira des socits, et les peuplera d'hommes perfectionns.

Croyez le contraire si vous voulez. L'esprance est chose bonne et
fortifiante. Mais, plus vous croirez  un prochain succs, plus vous
devez le hter par des efforts inous. Travaillez  largir vos
cerveaux. Ce qui vous perd tous, c'est leur troitesse. Vous n'y
pouvez loger qu'un plan de campagne. Quand le terrain change de
nature, vous ne savez pas changer de sentier. Vous avez un drapeau au
bout de votre lance, un nom sur la langue, une formule dans la tte,
et vous vous faites un point d'honneur imbcile et fatal de n'en pas
changer  mesure que vous vous clairez.

Je voudrais voir un homme d'intelligence et de coeur chercher partout
la vrit et l'arracher par morceaux  chacun de ceux qui l'ont
dpece et partage entre eux. Je voudrais le voir passer par toutes
les sectes pour les connatre et les juger. Je voudrais qu'au lieu de
le mpriser et de le railler pour sa mobilit, les hommes
l'coutassent comme le plus clair et le plus zl des prtres de
l'avenir.

Mais on fait une vertu de l'obstination,--cela convenant aux passions
des uns,  l'ignorance des autres.--Si vous n'tes pas d'une
organisation magnifique pour tre un chef (et vous tes d'une nature
cent fois trop leve pour tre un soldat), n'ayez ni prsomption
folle ni servilisme d'humilit. Vous n'tes donc destin ni 
commander ni  servir. Souvenez-vous de ce que je vous dis: un jour,
vous ne croirez plus  aucune secte religieuse,  aucun parti
politique,  aucun systme social. Vous ne verrez pour les hommes
qu'une possibilit d'amlioration soumise  mille vicissitudes. Vous
verrez qu'il faut, pour les abriter, un toit de pierre, de paille ou
de papier suivant la saison, mais qu'ils toufferaient vite dans vos
palais de diamant, rves de jeunesse!

Allez toujours, vivez! Aidez  fournir une pierre pour un difice qui
ne sera jamais ni parfait ni solide, mais auquel travailleront de
mieux en mieux les gnrations futures. Travaillez pour que ce qui va
mal aille tant soit peu mieux, mais travaillez sans trop d'orgueil. Il
vous arriverait plus tard, en voyant le peu que vous avez pu, de
tomber dans le dcouragement, comme vous avez dj fait par moments;
et convenez que, dans ces moments-l, vous tes sensiblement
au-dessous de vous-mme.

Il ne serait pas impossible qu'au milieu de tous mes sermons, je me
misse aussi  labourer le champ avec une pingle noire et un
cure-dent. Ne partez pas trop vite pour l'gypte. Il est possible que
je m'y fasse envoyer pour tcher d'oprer une fusion entre cette
nuance et une autre.

Ma vie de femme est finie, et, puisqu'on m'a fait une petite
rputation et une sorte d'influence (que je n'ai ni ambitionne ni
mrite), il m'arrivera peut-tre de faire aussi de mon ct un mtier
de jeune homme.

J'ai regret  ces trsors de vertu et de courage qui s'isolent les uns
des autres, et, si je pouvais russir  fondre ensemble le produit de
cinq paires de bras, je croirais avoir assez fait pour ma part, eu
gard  la force des miens. Ne parlez de cela  personne et
attendez-moi jusqu'au mois de mai. Je vous dirai o j'en suis.

Adieu, mon ami. A vous de tout coeur.

GEORGE SAND.

  [1] Madame Marchal.




CXLII

A M. FRANZ LISZT, A GEN

                                La Chtre, 5 mai 1836.

Mon bon enfant et frre,

Je vous prie de me pardonner mon norme silence. J'ai t bien agite
et terriblement occupe depuis que je ne vous ai crit. Mon procs a
t gagn; puis l'adversaire, aprs avoir engag son honneur  ne pas
plaider, s'est mis  manquer de parole et  oublier sa signature et
son serment, comme des bagatelles qui ne sont plus de mode. Si la
possession de mes enfants et la scurit de ma vie n'taient en jeu,
vraiment ce ne serait pas la peine de les dfendre au prix de tant
d'ennuis. Je combats par devoir plutt que par ncessit.

Voil les raisons de mon long silence. J'attendais toujours que mon
sort ft dcid pour vous dire le prsent et l'avenir. De lenteur en
lenteur, la chre Thmis m'a conduite jusqu' ce jour, sans que je
puisse rien fixer pour le lendemain. Je serais depuis longtemps prs
de vous, sans tous ces dboires. C'est mon rve, c'est l'Eldorado que
je me fais quand je puis avoir, entre le procs et le travail, un
quart d'heure de rvasserie. Pourrai-je entrer dans ce beau chteau en
Espagne? Serai-je quelque jour assise aux pieds de la belle et bonne
Marie, sous le piano de Votre Excellence, ou sur quelque roche suisse,
avec l'illustre docteur _Ratissimo_?

Hlas! je suis un pauvre diable bien misrable! J'ai toujours vcu le
nez en l'air, le nez dans les toiles, tandis que le puits tait  mes
pieds, et qu'un tas de myrmidons crotts, criards, haineux je ne sais
de quoi, en fureur je ne sais pourquoi, tchaient de m'y faire rouler.
Esprons!

Si vous ne partez qu' la fin de juin, peut-tre pourrai-je encore
vous aller trouver et passer quelques jours avec vous; aprs quoi,
vous vous envolerez pour l'Italie, heureux oiseau  qui l'on n'arrache
pas mchamment et cruellement les ailes; et moi, plus clope et plus
modeste, j'irai m'asseoir sur la rive de quelque petit lac de poche,
pour y dormir le reste de la saison.

J'ai t  Paris passer un mois, j'y ai vu tous mes amis: Meyerbeer,
sur qui j'cris assez longuement  l'heure qu'il est (j'adore _les
Huguenots_); madame Jal[1], pour qui j'ai eu le bonheur de faire
quelque chose; votre mre, qui a eu la bont de venir m'embrasser;
Henri Heine, qui tombe dans la monomanie du calembour, etc., etc. Je
n'ai pas vu Jules Janin et je ne sais pas s'il a crit contre moi.
C'est vous qui me l'apprenez; je n'irai pas aux informations. J'ai le
bonheur de ne pas lire de journaux et de ne pas en entendre parler.

Je ne comprends rien  Sainte-Beuve. Je l'ai aim, _fraternellement_.
Il a pass sa vie  me vexer,  me grogner,  m'piloguer et  me
souponner; si bien que j'ai fini par l'envoyer au diable. Il s'est
fch, et nous sommes brouills,  ce qu'il parat. Je crois qu'il ne
se doute pas de ce que c'est que l'amiti, et qu'il a, en revanche,
une profonde connaissance de l'amour de soi-mme, pour ne pas dire de
_soi seul_.

_Jocelyn_ est, en somme, un mauvais ouvrage. Penses communes,
sentiment faux, style lch, vers plats et diffus, sujet rebattu,
personnages tranant partout, affectation jointe  la ngligence;
mais, au milieu de tout cela, il y a des pages et des chapitres qui
n'existent dans aucune langue et que j'ai relus jusqu' sept fois de
suite en pleurant comme un ne. Ces endroits sont faciles  noter; ce
sont tous ceux qui ont rapport au sentiment _thosophique_, comme
disent les phrnologues. L, le pote est sublime; la description,
souvent diffuse, vague et trop chatoyante, est, en certains endroits,
dlicieuse. En somme, il est fcheux que Lamartine ait fait _Jocelyn_,
et il est heureux pour l'diteur que _Jocelyn_ ait t fait par
Lamartine.

J'ai fait connaissance avec lui. Il a t trs bon pour moi. Nous
avons fum ensemble dans un salon qui est extrmement bonne compagnie,
mais o on me passe tous mes caprices; il m'a donn de bon tabac et de
mauvais vers. Je l'ai trouv excellent homme, un peu manir et trs
vaniteux. J'ai fait aussi connaissance avec Berryer, qui m'a sembl
beaucoup meilleur garon, plus simple et plus franc, mais pas assez
srieux pour moi; car je suis trs srieuse, malgr moi et sans qu'il
y paraisse.

Je me suis brouille avec madame A..., qui est une bavarde. J'ai fait
connaissance et amiti avec David Richard[2]. Il y a entre nous deux
liens: l'abb de Lamennais, que j'adore, comme vous savez, et Charles
Didier, qui est mon vieux et fidle ami. A propos, vous me demandez ce
qui en est d'une nouvelle histoire sur mon compte, o il jouerait un
rle?--Je ne sais ce que c'est. Que dit-on?--Ce qu'on dit de vous et
de moi. Vous savez comme c'est vrai; jugez du reste. Beaucoup de gens
disent  Paris et en province que ce n'est pas madame d'... qui est 
Genve avec vous, mais moi. Didier est dans le mme cas que vous, 
l'gard d'une dame qui n'est pas du tout moi.

Je n'ai pas vu madame Montgolfier. Elle m'a crit et m'a envoy votre
lettre. Je lui rpondrai  Lyon, je n'en ai pas encore eu le temps.

Cette lettre de vous est la troisime  laquelle je n'avais pas encore
rpondu. Je vous en donne aujourd'hui pour votre argent.--Bonjour! il
est six heures du matin. Le rossignol chante, et l'odeur d'un lilas
arrive jusqu' moi par une mauvaise petite rue tortueuse, noire et
sale, que j'habite au sein de la jolie ville de la Chtre,
sous-prfecture recommandable, o ma pauvre posie se bat les flancs
contre l'atmosphre mortelle. Si vous voyiez ce sjour, vous ne
comprendriez pas que je m'en accommode; mais j'y ai de bons amis, des
htes excellents, et,  deux pas de la ville, des promenades
charmantes, une Suisse en miniature.

Adieu, cher Franz. Dites  Marie que je l'aime, que c'est  son tour
de m'crire; au docteur _Ratto_, qu'il est un pdant, parce qu'il ne
m'crit pas. Vous, je vous embrasse de coeur.

J'oubliais de vous dire que j'ai fait un roman en trois volumes
in-octavo, rien que a! Je ne peux pas le faire paratre avant la fin
de mon procs, parce qu'il est trop rpublicain. Buloz, qui l'a pay,
enrage[3].--Vous, qu'est-ce que c'est que toute cette musique que vous
faites? Quand, o et comment l'entendrai-je? Que vous tes heureux
d'tre musicien!

GEORGE.

  [1] Femme de lettres.
  [2] Le docteur David Richard, savant phrnologiste, ami de l'abb de
    Lamennais et de Charles Didier.
  [3] _Engelvald_, roman dont l'action se passait au Tyrol et qui fut
    dtruit.




CXLIII

A M. AUGUSTE MARTINEAU-DESCHENEZ, A PARIS

                                La Chtre. 23 mai 1836.

J'espre, mon enfant, que tu me pardonnes de ne t'avoir pas crit la
victoire que les tribunaux m'ont accorde.

Dabord, j'avais de mon histoire par-dessus la tte, et, si j'avais pu
oublier que j'existais, je l'aurais fait de bon coeur. J'ai permis que
ma biographie matrimoniale ft insre dans _le Droit_; tu la liras,
ou tu l'as lue. Dispense-moi donc de t'en _embter_ une seconde fois.

Ensuite, je n'ai pas cru manquer  l'amiti, j'ai cru user de son plus
doux privilge en me reposant sur _mes lauriers_. Ma paresse a fait
des mcontents, des grognons. Tu n'en es pas, toi qui es si doux, si
affectueux, si sympathique. Dis-moi que tu n'as pas song  me bouder,
que tu n'as pas dout de mon affection, et n'en parlons plus.

Que fais-tu? donne-moi de tes nouvelles. Moi, je vgte. Couche sur
une terrasse, dans un site dlicieux, je regarde les hirondelles
voler, le soleil se lever, se coucher, se barbouiller le nez de
nuages, les hannetons donner de la tte contre les branches, et je ne
pense  rien du tout, sinon qu'il fait beau et que nous sommes au mois
de mai. Je suis dans le plus parfait et dans le plus dsirable des
crtinismes connus.

M. D... est toujours camp  Nohant, tandis que mes bons amis de la
Chtre continuent  me donner l'hospitalit. J'attends qu'il formule
un acte d'appel ou qu'il prenne le parti de se tenir pour battu. Mon
sort est donc encore incertain, non pour l'avenir, mais pour la saison
prsente. Je gagnerai, mais je voudrais bien que ce ft fini. On me
dit qu'il dsire entrer en arrangement, je ne m'y refuserai pas si
c'est de l'argent seulement qu'il demande. Je suis ici en attendant
une fin  ces incertitudes.

Bonsoir, bon petit enfant! je t'embrasse fraternellement.

GEORGE.




CXLIV

A MADAME D'AGOULT, A GENVE

                                La Chtre, 25 mai 1836.

Vous avez bien fait de dcacheter ma lettre, c'est une bonne action
dont je vous remercie, puisqu'elle me vaut une si bonne et si
affectueuse rponse. La seule chose qui me peine vritablement, c'est
votre dpart si prochain pour l'Italie. J'aurai beau faire, je ne
serai pas libre avant les vacances; mais il ne me sera plus aussi
facile d'aller vous rejoindre, car o vous trouverais-je? Quoi que
vous fassiez, ne quittez aucune ville sans m'crire, ne ft-ce que
deux lignes, pour me dire o vous tes et combien de temps vous y
restez. Rien ne me fera renoncer  l'esprance d'aller vivre quelques
semaines prs de vous. C'est un des plus doux rves de ma vie, et,
comme, sans en avoir l'air, je suis trs persvrante dans mes
projets, soyez sre que, malgr _les destins et les flots_, je les
raliserai.

Pour le moment, je ferais mal de m'absenter du pays. Mes adversaires,
battus au grand jour, cherchent  me nuire dans les tnbres. Ils
entassent calomnies sur absurdits pour m'aliner d'avance l'opinion
de mes juges. Je m'en soucie assez peu; mais je veux pouvoir rendre
compte, jour par jour, de toutes mes dmarches. Si j'allais  Genve
maintenant, on ne manquerait pas de dire que j'y vais voir Franz
seulement et de trouver la chose trs criminelle. Ne pouvant dire
qu'entre Franz et moi il y a un bon ange dont la prsence sanctifie
notre amiti, je resterais sous le poids d'un soupon qui servirait de
prtexte entre mille pour me refuser la direction de mes enfants.

S'il ne s'agissait que de ma fortune, je ne voudrais pas y sacrifier
un jour de la vie du coeur; mais il s'agit de ma progniture, mes
seules amours, et  laquelle je sacrifierais les sept plus belles
toiles du firmament, si je les avais. Ne quittez toujours pas Genve
sans me dire o vous allez. Cet hiver, je serai libre, j'aurai quelque
argent (bien que je n'aie pas hrit de vingt-cinq sous: c'est un
ragot de journaliste en disette de nouvelles diverses), et j'irai
certainement courir aprs vous, loin des huissiers, des avous et des
rhumatismes.

Je n'ai pas besoin de vous charger de dire  Franz tous mes regrets de
ne pas l'avoir vu. Il s'en est fallu de si peu! Il sait bien, au
reste, que c'est un vrai chagrin pour moi. Il n'y a qu'une chose au
monde qui me console un peu de toutes mes mauvaises fortunes: c'est
que vous me semblez heureux tous deux, et que le bonheur de ceux que
j'aime m'est plus prcieux que celui que je pourrais avoir. J'ai si
bien pris l'habitude de m'en passer, que je ne songe jamais  me
plaindre, mme seule, la nuit sous l'oeil de Dieu. Et pourtant je
passe de longues heures tte  tte avec dame _Fancy_[1]. Je ne me
couche jamais avant sept heures du matin; je vois coucher et lever le
soleil, sans que ma solitude soit trouble par un seul tre de mon
espce. Eh bien, je vous jure que je n'ai jamais moins souffert. Quand
je me sens dispose  la tristesse, ce qui est fort rare, je me
commande le travail, je m'y oublie et je rve alternativement. Une
heure est donne  la corve d'crire, l'autre au plaisir de vivre.

Ce plaisir est si pur dans ce temps-ci, avec tous ces chants d'oiseaux
et toutes ces fleurs! Vous tes trop jeune pour savoir combien il est
doux de ne pas penser et de ne pas sentir. Vous n'avez jamais envi le
sort de ces belles pierres blanches qui, au clair de lune, sont si
froides, si calmes, si mortes. Moi, je les salue toujours quand je
passe auprs d'elles, la nuit, dans les chemins. Elles sont l'image de
la force et de la puret. Rien ne prouve qu'elle soient insensibles au
plaisir de ne rien faire. Elles contemplent, elles vivent d'une vie
qui leur est propre. Les paysans sont convaincus que la lune a une
action sur elles, _que le clair de lune casse les pierres et dgrade
les murs_. Moi, je le crois. La lune est une plante toute de glace et
de marbre blanc. Elle est pleine de sympathie pour ce qui lui
ressemble, et, quand les mes solitaires se placent sous son regard,
elle les favorise d'une influence toute particulire. Voil pourquoi
on appelle les potes _lunatiques_. Si vous n'tes pas contente de
cette dissertation, vous tes bien difficile.

Si vous voulez que je vous parle _histoire ancienne_, je vous dirai de
madame A..., que je n'ai jamais eu de sympathie pour elle. J'ai eu
beaucoup d'estime pour son caractre; mais, un beau jour, elle m'a
fait une mchancet, la chose du monde que je comprends le moins et
que je puis le moins excuser. Depuis que je ne vous ai crit, elle m'a
fait amende honorable. Est-ce bont? Est-ce lgret de tte et de
coeur? Je n'ai plus gure confiance en elle, et, sans la maltraiter
(car,  vrai dire, d'aprs cette conduite fantasque, je m'aperois que
je ne la connais pas du tout), je m'loignerai d'elle avec soin. Je ne
veux pas la juger; mais il y a sur la figure de celle chez qui l'on a
surpris un mauvais sentiment quelque chose qui ne s'efface plus et qui
vous glace  jamais. Je suis toute d'instinct et de premier mouvement.
N'tes vous pas de mme? Il m'a sembl que si.

Je ne dis pas que je n'aime pas Sainte-Beuve. J'ai eu beaucoup trop
d'affection pour lui pour qu'il me soit possible de passer 
l'indiffrence ou  l'antipathie,  moins d'un tort grave. Je ne lui
ai point vu de mchancet,  lui, mais de la scheresse, de la
perfidie non raisonne, non volontaire, non intresse, mais partant
d'un grand _crescendo_ d'gosme. Je crois que je le juge mieux que
vous. Demandez  Franz, qui le connat davantage.

L'abb de Lamennais se fixe, dit-on,  Paris. Pour moi, ce n'est pas
certain. Il y va, je crois, avec l'intention de fonder un journal. Le
pourra-t-il? Voil la question. Il lui faut une cole, des disciples.
En morale et en politique, il n'en aura pas s'il ne fait d'normes
concessions  notre poque et  nos lumires. Il y a encore en lui,
d'aprs ce qui m'est rapport par ses intimes amis, beaucoup plus du
_prtre_ que je ne croyais. On esprait l'amener plus avant dans le
cercle qu'on n'a pu encore le faire. Il rsiste. On se querelle et on
s'embrasse. On ne conclut rien encore. Je voudrais bien que l'on
s'entendt. Tout l'espoir de _l'intelligence vertueuse_ est l.
Lamennais ne peut marcher seul.

Si, abdiquant le rle de prophte et de pote apocalyptique, il se
jette dans l'action progressive, il faut qu'il ait une arme. Le plus
grand gnral du monde ne fait rien sans soldats. Mais il faut des
soldats prouvs et croyants. Il trouvera facilement  diriger une
populace d'crivassiers sans conviction qui se serviront de lui comme
d'un drapeau et qui le renieront ou le trahiront  la premire
occasion. S'il veut tre second vritablement, qu'il se mfie des
gens qui ne disputeront pas avec lui avant d'accepter sa direction. En
rflchissant aux consquences d'un tel engagement, je vous avoue que
je suis moi-mme trs indcise. Je m'entendrais aisment avec lui sur
tout ce qui n'est pas le dogme. Mais, l, je rclamerais une certaine
libert de conscience, et il ne me l'accorderait pas. S'il quitte
Paris sans s'tre entendu avec deux ou trois personnes qui sont dans
les mmes proportions de dvouement et de rsistance que moi,
j'prouverai une grande consternation de coeur et d'esprit. Les
lments de lumire et d'ducation des peuples s'en iront encore
pars, flottant sur une mer capricieuse, chouant sur tous les
rivages, s'y brisant avec douleur, sans avoir pu rien produire. Le
seul pilote qui et pu les rassembler leur aura retir son appui et
les laissera plus tristes, plus dsunis et plus dcourags que jamais.

Si Franz a sur lui de l'influence, qu'il le conjure de bien connatre
et de bien apprcier l'tendue du mandat que Dieu lui a confi. Les
hommes comme lui font les religions et ne les acceptent pas. C'est l
leur devoir. Ils n'appartiennent point au pass. Ils ont un pas 
faire faire  l'humanit. L'humilit d'esprit, le scrupule,
l'orthodoxie sont des vertus de moine que Dieu dfend aux
rformateurs. Si l'oeuvre que je rve pour lui peut s'accomplir, c'est
_vous_ qui serez oblige de vous joindre  son bataillon sacr. Vous
avez l'intelligence plus mle que bien des hommes, vous pouvez tre un
flambeau pur et brillant.

J'ai crit  Paris pour qu'on vous envoie le numro du _Droit_. Je
suis toujours dans le _statu quo_ pour mon procs. L'acte d'appel est
fait. Je suis encore  la Chtre chez mes amis, qui me gtent comme un
enfant de cinq ans. J'habite un faubourg en terrasse sur des rochers;
 mes pieds, j'ai une valle admirablement jolie. Un jardin de quatre
toises carres, plein de roses, et une terrasse assez spacieuse pour y
faire dix pas en long, me servent de salon, de cabinet de travail et
de galerie. Ma chambre  coucher est assez vaste; elle est dcore
d'un lit  rideaux de cotonnade rouge, vrai lit de paysan, dur et
plat, de deux chaises de paille et d'une table de bois blanc. Ma
fentre est situe  six pieds au-dessus de la terrasse. Par le
treillage de l'espalier, je sors et je rentre la nuit pour me promener
dans mes quatre toises de fleurs sans ouvrir de portes et sans
veiller personne.

Quelquefois je vais me promener seule  cheval,  la brune. Je rentre
sur le minuit. Mon manteau, mon chapeau d'corce et le trot
mlancolique de ma monture me font prendre dans l'obscurit pour un
marchand forain ou pour un garon de ferme. Un de mes grands
amusements, c'est de voir le passage de la nuit au jour; cela s'opre
de mille manires diffrentes. Cette rvolution, si uniforme en
apparence, a tous les jours un caractre particulier.

Avez-vous eu le loisir d'observer cela? Non! Travaillez-vous? Vous
clairez votre me. Vous n'en tes pas  vgter comme une plante.
Allons, vivez et aimez-moi. Ne partez pas sans m'crire. Que les vents
vous soient favorables et les cieux sereins! Tout prospre aux amants.
Ce sont les enfants gts de la Providence. Ils jouissent de tout,
tandis que leurs amis vont toujours s'inquitant. Je vous avertis que
je serai souvent en peine de vous si vous m'oubliez.

Je vous ferai arranger une belle chambre _chez moi_.

Je fais un nouveau volume  _ Llia_. Cela m'occupe plus que tout
autre roman n'a encore fait: Llia n'est pas moi. Je suis meilleure
enfant que cela; mais c'est mon idal. C'est ainsi que je conois ma
muse, si toutefois je puis me permettre d'avoir une muse.

Adieu, adieu! le jour se lve sans moi.--_-Per la ala del balcone,
presto andiamo via di qua_...

  [1] Rverie, imagination




CXLV

A MADAME MARLIANI, A PARIS

                                La Chtre, 28 juin 1836.

Mon amie,

J'ai crit pour vous satisfaire, non pas  l'abb[1], il nous a trop
positivement dfendu  tous de jamais lui adresser qui que ce soit
(ft-ce le pape); mais  mon ami Didier, qui se chargera de vous faire
faire connaissance avec lui d'une manire plus affectueuse et plus
intime, en vous donnant rendez-vous quelque jour rue du Regard. Il ira
vous voir  cet effet, et vous dira l'heure o vous pourrez rencontrer
chez lui le bon abb dans un bon jour.

Toujours affable et modeste, il est quelquefois trs troubl et trs
mal  l'aise, quand on lui prsente une lettre de recommandation. Il a
toute la timidit nave du gnie. Si vous le trouvez causant  son
aise avec ses amis de la rue du Regard, o il passe une partie de ses
journes, vous le connatrez bien mieux, et le plaisir qu'il aura
lui-mme  vous connatre ne sera troubl par aucun mal--propos.

Didier est  Genve en ce moment, mais pour trs peu de jours.
Aussitt qu'il sera revenu  Paris, il ira chez vous. Je lui ai fait
passer votre adresse.

Vous tes bien aimable de me donner de vos nouvelles et de me conter
vos soucis. J'espre que les choses ne tourneront pas aussi mal que
vous le craignez. Vous avez de la force, ayez aussi de l'esprance,
c'est une des faces du courage. Quoi qu'il vous arrive, vous me
trouverez toujours pleine de sollicitude et de dvouement pour vous,
vous n'en doutez pas, j'espre.

Mon procs est toujours _pendant_ devant la cour de Bourges. J'attends
l'preuve dcisive et j'ai toujours grand espoir d'en sortir aussi
bien que des deux autres. Priez pour moi, vous qui tes une bonne et
belle me, chre  Dieu, sans doute.

C'est  cause de cela que je ne puis m'imaginer qu'il vous abandonne
jamais  un malheur rel.

Adieu; aimez-moi toujours, votre amiti m'est prcieuse et douce.
Donnez-moi quelquefois de vos nouvelles, et donnez  votre mari une
poigne de main de la part de votre ami commun.

GEORGE

  [1] Lamennais.




FIN DU TOME PREMIER





TABLE


1812.

        I.  A madame Maurice Dupin                                 2


1815

       II.  A madame Maurice Dupin                  24 fvrier     2


1823

      III.  A M. Caron   21 novembre                               2


1825.

       IV.  A madame Maurice Dupin                                 3
        V.  A la mme                               29 juin
       VI.  A la mme                               28 aot        7


1826

      VII.  A madame Maurice Dupin                  25 fvrier    16
     VIII.  A madame la baronne Dudevant            30 avril      20
       IX.  A madame Maurice Dupin                  12 juillet    23
        X.  A la mme                                9 octobre    25
       XI.  A M. Caron                              19 novembre   28
      XII.  A madame Maurice Dupin                  23 dcembre   26


1827.

     XIII.  A M. Hippolyte Chatiron                    mars       31
      XIV.  A madame Maurice Hupin                   5 juillet    34
       XV.  A la mme                               17 juillet    36
      XVI.  A la mme                                4 septembre  39
     XVII.  A M. Caron                              22 novembre   41


1828.

    XVIII.  A M. Hippolyte Caron                   1er avril      43
      XIX.  A madame Maurice Dupin                   7 avril      45
       XX.  A M. Caron                              16 avril      47
      XXI.  A madame Maurice Dupin                   4 aot       49
     XXII.  A M. Caron                              15 novembre   52
    XXIII.  A madame Maurice Dupin                  27 dcembre   53


1829.

     XXIV.  A M. Caron                              20 janvier    55
      XXV.  A madame Maurice Dupin                   8 mars       62
     XXVI.  A M. Duteil                             10 mai        64
    XXVII.  A M. Caron                               4 juin       67
   XXVIII.  A madame Maurice Dupin                  11 juin       70
     XXIX.  A la mme                              1er aot       72
      XXX.  A M. Jules Boucoiran                     2 septembre  74
     XXXI.  A M. Caron                             1er octobre    75
    XXXII.  A M. Jules Boucoiran                    30 novembre   76
   XXXIII.  Au mme                                  8 dcembre   78
    XXXIV.  A madame Maurice Dupin                  29 dcembre   80


1830.

     XXXV.  A madame Maurice Dupin                 1er fvrier    82
    XXXVI.  A la mme                                  fvrier    85
   XXXVII.  A M. Jules Boucoiran                   1er mars       87
  XXXVIII.  Au mme                                 22 mars       93
    XXXIX.  A madame Maurice Dupin                  19 avril      97
       XL.  A M. Jules Boucoiran                    20 juillet   100
      XLI.  Au mme                                 31 juillet   102
     XLII.  A madame Maurice Dupin                   7 septembre 106
    XLIII.  A M. Jules Boucoiran                    27 octobre   110
     XLIV.  A madame Maurice Dupin                  22 novembre  112
      XLV.  A M. Charles Duvernet                  1er dcembre  115
     XLVI.  Au mme                                1er dcembre  121
    XLVII.  A M. Jules Boucoiran                     3 dcembre  129
   XLVIII.  Au mme                                  8 dcembre  135
     XLIX.  Au mme                                 27 dcembre  140


1831.

        L.  A Maurice Dudevant                         janvier   141
       LI.  Au mme                                  8 janvier   142
      LII.  Au mme                                 10 janvier   143
      LIV.  A M. Jules Boucoiran                    13 janvier   145
       LV.  A madame Maurice Dupin                  18 janvier   148
      LVI.  A M. Charles Duvernet                   19 janvier   150
     LVII.  A Maurice Dudevant                      25 janvier   154
    LVIII.  A M. Jules Boucoiran                    12 fvrier   156
      LIX.  A M. Duteil                             15 fvrier   159
       LX.  A Maurice Dudevant                      16 fvrier   164
      LXI.  A M. Jules Boucoiran                     4 mars      165
     LXII.  A M. Charles Duvernet                    6 mars      168
    LXIII.  A M. Jules Boucoiran                     9 mars      173
     LXIV.  A madame Maurice Dupin                  14 avril     175
      LXV.  A M. Charles Duvernet                      avril     178
     LXVI.  A madame Maurice Dupin                  31 mai       179
    LXVII.  A madame Duvernet mre                     juin      184
   LXVIII.  A M. Charles Duvernet                   25 juin      185
     LXIX.  A Maurice Dudevant                       8 juillet   189
      LXX.  Au mme                                 16 juillet   190
     LXXI.  A M. Jules Boucoiran                    17 juillet   191
    LXXII.  A M. Charles Duvernet                   19 juillet   193
   LXXIII.  A Maurice Dudevant                         juillet   196
    LXXIV.  A madame Maurice Dupin                   9 septembre 199
     LXXV.  A M. Jules Boucoiran                    26 septembre 201
    LXXVI.  Au mme                                  6 novembre  204
   LXXVII.  A Maurice Dudevant                       3 novembre  206
  LXXVIII.  Au mme                                    novembre  207
    LXXIX.  A M. Jules Boucoiran                     5 dcembre  209


1832.

     LXXX.  A M. Franois Rollinat                     janvier   210
    LXXXI.  A madame Maurice Dupin                  22 fvrier   211
   LXXXII.  A Maurice Dudevant                       4 avril     213
  LXXXIII.  A madame Maurice Dupin                  15 avril     215
   LXXXIV.  A M. Gustave Papet                         mai       215
    LXXXV.  A Maurice Dudevant                       4 mai       216
    LXXXV.  Au mme                                 17 mai       217
   LXXXVI.  A M. Charles Duvernet                    6 juillet   219
  LXXXVII.  A Maurice Dudevant                       7 juillet   220
 LXXXVIII.  Au mme 8 juillet 222
   LXXXIX.  A M. Franois Rollinat                 1er aot      225
       XC.  A madame Maurice Dupin                   6 aot      226
      XCI.  A M. Franois Rollinat                  20 aot      228
     XCII.  Au mme                                    septembre 230
    XCIII.  A Maurice Dudevant                       6 dcembre  231
     XCIV.  Au mme                                 12 dcembre  233
      XCV.  A M. Jules Boucoiran                    20 dcembre  234


1833

     XCVI.  A Maurice Dudevant                      11 janvier   236
    XCVII.  A M. Jules Boucoiran                    18 janvier   237
   XCVIII.  A Maurice Dudevant                      27 fvrier   240
     XCIX.  A M. Jules Boucoiran                     6 mars      241
        C.  A Monsieur***                           15 avril     243
       CI.  A madame Maurice Dupin                     mai       244
      CII.  A M. Casimir Dudevant                   20 mai       245
     CIII.  A M. Franois Rollinat                  26 mai       246
      CIV.  A M. Adolphe Guroult                    3 juin      249
       CV.  A madame***                                juillet   250
      CVI.  A M. Charles Duvernet                    5 juillet   252
     CVII.  A M. Franois Rollinat                  21 novembre  253
    CVIII.  A madame Maurice Dupin                     dcembre  255
      CIX.  A M. Maurice Dudevant                   18 dcembre  256
       CX.  A M. Jules Boucoiran                    20 dcembre  258


1834.

      CXI.  A M. Hippolyte Chatiron                 16 mars      260
     CXII.  A M. Jules Boucoiran                     6 avril     265
    CXIII.  A M. Gustave Papet                         mai       269
     CXIV.  A M. Hippolte Chatiron                 1er juin      271
      CXV.  A M. Jules Boucoiran                     4 juin      274
    CXVII.  A Maurice Dudevant                      29 juillet   277
   CXVIII.  A M. Franois Rollinat                  15 aot      278
     CXIX.  A M. Jules Boucoiran                    31 aot      279
      CXX.  A M. Jules Nraud                       10 septembre 282
     CXXI.  A M. Franois Rollinat                  20 septembre 284
    CXXII.  A M. Charles Duvernet                   15 octobre   286


1835.

    CXXII.  A M. Hippolyte Chatiron                 17 avril     291
   CXXIII.  A M. Adolphe Guroult                    6 mars      293
    CXXIV.  A M. Alexis Duteuil                     25 mai       297
     CXXV.  A madame la comtesse d'Agoult              mai       299
    CXXVI.  A Madame Claire Brunne                     mai       302
   CXXVII.  A M. ***                                   juin      303
  CXXVIII.  A Maurice Dudevant                      18 juin      309
    CXXIX.  A madame Maurice Dupin                  25 octobre   310
     CXXX.  A madame d'Agoult                      1er novembre  313
    CXXXI.  A M. Adolphe Guroult                    9 novembre  322
   CXXXII.  Au Rdacteur du _Journal de l'Indre_     9 novembre  326
  CXXXIII.  A Maurice Dudevant                      10 dcembre  328
   CXXXIV.  Au mme                                 15 dcembre  330


1836.

    CXXXV.  A Maurice Dudevant                       3 janvier   332
   CXXXVI.  A M. Franois Rollinat                   4 fvrier   338
  CXXXVII.  A M. Adolphe Guroult                   11 fvrier   340
            A la famille Saint-Simonienne de Paris  15 fvrier   341
 CXXXVIII.  A Maurice Dudevant                      17 fvrier   345
   CXXXIX.  A madame d'Agoult                       26 fvrier   348
      CXL.  A M. Eugne Pelletan                    28 fvrier   351
     CXLI.  A M. Adolphe Guroult                      mars      353
    CXLII.  A M. Franz Liszt                         5 mai       359
   CXLIII.  A M. Auguste Martineau-Deschenez        23 mai       364
    CXLIV.  A madame d'Agoult                       25 mai       365
     CXLV.  A madame Marliani                       28 juin      373


FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER





End of Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 1, 1812-1876, by George Sand

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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
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Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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ways including including checks, online payments and credit card
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works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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