The Project Gutenberg EBook of Horace, by George Sand

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Title: Horace

Author: George Sand

Release Date: October 7, 2004 [EBook #13671]

Language: French

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[Illustration (sans lgende)]

HORACE




NOTICE


Il faut croire qu'_Horace_ reprsente un type moderne trs-fidle
et trs-rpandu, car ce livre m'a fait une douzaine d'ennemis bien
conditionns. Des gens que je ne connaissais pas prtendaient s'y
reconnatre, et m'en voulaient  la mort de les avoir si cruellement
dvoils. Pour moi, je rpte ici ce que j'ai dit dans la premire
prface; je n'ai fait poser personne pour esquisser ce portrait; je l'ai
pris partout et nulle part, comme le type de dvouement aveugle que
j'ai oppos  ce type de personnalit sans frein. Ces deux types sont
ternels, et j'ai ou dire plaisamment  un homme de beaucoup d'esprit,
que le monde se divisait en deux sries d'tres plus ou moins pensants:
_les farceurs_ et _les jobards_. C'est peut-tre ce mot-l qui m'a
frappe et qui m'a porte  crire _Horace_ vers le mme temps. Je
tenais peut-tre  montrer que les exploiteurs sont quelquefois dupes de
leur gosme, que les dvous ne sont pas toujours privs de bonheur. Je
n'ai rien prouv; on ne prouve rien avec des contes, ni mme avec des
histoires vraies; mais les bonnes gens ont leur conscience qui les
rassure, et c'est pour eux surtout que j'ai crit ce livre, o l'on a
cru voir tant de malice. On m'a fait trop d'honneur: j'aimerais mieux
appartenir  la plus pauvre classe des _jobards_ qu' la plus illustre
des _farceurs_.


GEORGE SAND. Nohant, 1er novembre 1852.




A M. CHAULES DUVERNET.

Certainement nous l'avons connu, mais dissmin entre dix ou douze
exemplaires, dont aucun en particulier ne m'a servi de modle. Dieu me
prserve de faire la satire d'un individu dans un personnage de roman.
Mais celle d'un travers rpandu dans le monde de nos jours, je l'ai
essaye cette fois-ci encore; et si je n'ai pas mieux russi que de
coutume, comme de coutume je dirai que c'est la faute de l'auteur et non
celle de la vrit. Les marquis d'aujourd'hui ne sont plus ridicules.
Une couche nouvelle de la socit ayant pouss l'ancienne, il est
certain que les prtentions et les impertinences de la vanit ont chang
de place et de nature. J'ai tent de faire un peu attentivement la
critique du beau jeune homme de ce temps-ci; et ce _beau_ n'est pas ce
qu' Paris on appelle _lion_. Ce dernier est le plus inoffensif des
tres. Horace est un type plus rpandu et plus dangereux, parce qu'il
est plus lev en valeur relle. Un _lion_ n'est le successeur ni des
marquis de Molire ni des rous de la Rgence; il n'est ni bon ni
mchant; il rentre dans la catgorie des enfants qui s'amusent  faire
les matamores. Cette impuissante affectation des grands vices qui ne
sont plus n'est qu'un trs-petit pisode de la scne gnrale. Horace a
d traverser cet pisode; mais il partait d'un autre point et cherchait
un autre but. Dieu merci, un seul ridicule ne suffit pas  cette
jeunesse ambitieuse, qui s'agrandit et s'pure  travers mille erreurs
et mille fautes, grce au puissant mobile de l'amour-propre. Mon ami,
nous avons souvent parl de ceux de nos contemporains chez qui nous
avons vu la personnalit se dvelopper avec un excs effrayant; nous
leur avons vu faire beaucoup de mal en voulant faire le bien. Nous les
avons parfois raills, souvent repris; plus souvent nous les avons
plaints, et toujours nous les avons aims, _quand mme_!

GEORGE SAND.



I.

Les tres qui nous inspirent le plus d'affection ne sont pas toujours
ceux que nous estimons le plus. La tendresse du cur n'a pas besoin
d'admiration et d'enthousiasme: elle est fonde sur un sentiment
d'galit qui nous fait chercher dans un ami un semblable, un homme
sujet aux mmes passions, aux mmes faiblesses que nous. La vnration
commande une autre sorte d'affection que cette intimit expansive de
tous les instants qu'on appelle l'amiti. J'aurais bien mauvaise opinion
d'un homme qui ne pourrait aimer ce qu'il admire; j'en aurais une plus
mauvaise encore de celui qui ne pourrait aimer que ce qu'il admire. Ceci
soit dit en fait d'amili seulement. L'amour est tout autre: il ne vit
que d'enthousiasme, et tout ce qui porte atteinte  sa dlicatesse
exalte le fltrit et le dessche. Mais le plus doux de tous les
sentiments humains, celui qui s'alimente des misres et des fautes
connue des grandeurs et des actes hroques, celui qui est de tous les
ges de notre vie, qui se dveloppe en nous avec le premier sentiment
de l'tre, et qui dure autant que nous, celui qui double et tend
rellement notre existence, celui qui renat de ses propres cendres
et se renoue aussi serr et aussi solide aprs s'tre bris; ce
sentiment-l, hlas! ce n'est pas l'amour, vous le savez bien, c'est
l'amiti.

Si je disais ici tout ce que je pense et tout ce que je sais de
l'amiti, j'oublierais que j'ai une histoire  vous raconter, et
j'crirais un gros trait en je ne sais combien de volumes; mais je
risquerais fort de trouver peu de lecteurs, en ce sicle o l'amiti
a tant pass de mode qu'on n'en trouve gure plus que d'amour. Je me
bornerai donc  ce que je viens d'en indiquer peur poser ce prliminaire
de mon rcit:  savoir, qu'un des amis que je regrette le plus et qui a
le plus ml ma vie  la sienne, ce n'a pas t le plus accompli et le
meilleur de tous; mais, au contraire, un jeune homme rempli de dfauts
et de travers, que j'ai mme mpris et ba  de certaines heures, et
pour qui cependant j'ai ressenti une des plus puissantes et des plus
invincibles sympathies que j'aie jamais connues.

Il se nommait Horace Dumontet; il tait fils d'un petit employ de
province  quinze cents francs d'appointements, qui, ayant pous une
hritire campagnarde riche d'environ dix mille cus, se voyait 
la tte, comme on dit, de trois mille francs de rente. L'avenir,
c'est--dire l'avancement, tait hypothqu sur son travail, sa sant et
sa bonne conduite, c'est--dire son adhsion aveugle  tous les actes et
 toutes les formes d'un gouvernement et d'une socit quelconque.

Personne ne sera tonn d'apprendre que, dans une situation aussi
prcaire et avec une aisance aussi borne, M. et Mme Dumontet, le pre
et la mre de mon ami, eussent rsolu de donner a leur fils ce qu'on
appelle de l'ducation, c'est--dire qu'ils l'eussent mis dans un
collge de province jusqu' ce qu'il et t reu bachelier, et qu'ils
l'eussent envoy  Paris pour y suivre les cours de la Facult,  cette
fin de devenir en peu d'annes avocat ou mdecin. Je dis que personne
n'en sera tonn, parce qu'il n'est gure de famille dans une position
analogue qui n'ait fait ce rve ambitieux de donner  ses fils une
existence indpendante. L'_indpendance_, ou ce qu'il se reprsente par
ce mot emphatique, c'est l'idal du pauvre employ; il a souffert trop
de privations et souvent, hlas! trop d'humiliations pour ne pas dsirer
d'en affranchir sa progniture; il croit qu'autour de lui sont jets en
abondance des lots de toute sorte, et qu'il n'a qu' se baisser pour
ramasser l'avenir brillant de sa famille. L'homme aspire  monter; c'est
grce  cet instinct que se soutient encore l'difice, si surprenant de
fragilit et de dure, de l'ingalit sociale.

De toutes les professions qu'un adolescent peut embrasser pour chapper
 la misre, jamais, de nos jours, les parents ne s'aviseront d'aller
choisir la plus modeste et la plus sre. La cupidit ou la vanit sont
toujours juges; on a tant d'exemples de succs autour de soi! Des
derniers rangs de la socit, on voit s'lever aux premires places des
prodiges de tout genre, voire des prodiges de nullit. Et pourquoi,
disait M. Dumontet  sa femme, notre Horace ne parviendrait-il pas comme
_un tel_, _un tel_, et tant d'autres qui avaient moins de dispositions
et de courage que lui? Madame Dumontet tait un peu effraye des
sacrifices que lui proposait son mari pour lancer Horace dans la
carrire; mais le moyen de se persuader qu'on n'a pas donn le jour 
l'entant le plus intelligent et le plus favoris du ciel qui ait jamais
exist? Madame Dumontet tait une bonne femme toute simple, leve aux
champs, pleine de sens dans la sphre d'ides que son ducation lui
avait permis de parcourir. Mais, en dehors de ce petit cercle, il y
avait tout un monde inconnu qu'elle ne voyait qu'avec les yeux de son
mari. Quand il lui disait que depuis la Rvolution tous les Franais
sont gaux devant la loi, qu'il n'y a plus de privilges, et que tout
homme de talent peut fendre la presse et arriver, sauf  pousser un pou
plus fort que ceux qui se trouvent placs plus prs du but, elle se
rendait  ces bonnes raisons, craignant de passer pour arrire,
obstine, et de ressembler en cela aux paysans dont elle sortait.

Le sacrifice que lui proposait Dumontet n'tait rien moins que celui
d'une moiti de leur revenu. Avec quinze cents francs, disait-il, nous
pouvons vivre et lever notre fille sous nos yeux, modestement; avec le
surplus de nos rentes, c'est--dire avec mes appointements, nous pouvons
entretenir Horace  Taris, sur un bon pied, pendant plusieurs annes.

Quinze cents francs pour tre  Paris sur un bon pied,  dix-neuf ans,
et quand on est Horace Dumontet!... Madame Dumontet ne reculait devant
aucun sacrifice; la digne femme et vcu de pain noir et march sans
souliers pour tre utile  son fils et agrable  son mari; mais elle
s'affligeait de dpenser tout d'un coup les conomies qu'elle avait
faites depuis son mariage, et qui s'levaient  une dizaine de
mille francs. Pour qui ne connat pas la petite vie de province, et
l'incroyable habilet des mres de famille  rogner et grappiller sur
tontes choses, la possibilit d'conomiser plusieurs centaines d'cus
par an sur trois mille francs de rente, sans faire mourir de faim mari,
enfants, servantes et chats, paratra fabuleuse. Mais ceux qui mnent
cette vie ou qui la voient de prs savent bien que rien n'est plus
frquent. La femme sans talent, sans fonctions et sans fortune, n'a
d'autre faon d'exister et d'aider l'existence des siens, qu'en exerant
l'trange industrie de se voler elle-mme en retranchant chaque jour,
 la consommation de sa famille, un peu du ncessaire: cela fait une
triste vie, sans charit, sans gaiet, sans varit et sans hospitalit.
Mais qu'importe aux riches, qui trouvent la fortune publique
trs-quitablement rpartie! Si ces gens-l veulent lever leurs
enfants comme les ntres, disent-ils en parlant des petits bourgeois,
qu'ils se privent! et s'ils ne veulent pas se priver, qu'ils en fassent
des artisans et des manoeuvres! Les riches ont bien raison de parler
ainsi au point de vue du droit social; au point de vue du droit humain,
que Dieu soit juge!

Et pourquoi, rpondent les pauvres gens du fond de leurs tristes
demeures, pourquoi nos enfants ne marcheraient-ils pas de pair avec ceux
du gros industriel et du noble seigneur? L'ducation nivelle les hommes,
et Dieu nous commande de travailler  ce nivellement.

Vous aussi, vous avez bien raison, ternellement raison, braves parents,
au point de vue gnral; et malgr les rudes et frquentes dfaites de
vos esprances, il est certain que longtemps encore nous marcherons vers
l'galit par cette voie de votre ambition lgitime et de votre vanit
nave. Mais quand ce nivellement des droits et des esprances sera
accompli, quand tout homme trouvera dans la socit le milieu o son
existence sera non-seulement possible, mais utile et fconde, il faut
bien esprer que chacun consultera ses forces et se jugera, dans le
calme de la libert, avec plus de raison et de modestie qu'on ne le
fait,  cette heure, dans la fivre de l'inquitude et dans l'agitation
de la lutte. Il viendra un temps, je le crois fermement, o tous les
jeunes gens ne seront pas rsolus  devenir chacun le premier homme de
son sicle ou  se brler la cervelle. Dans ce temps-l, chacun ayant
des droits politiques, et l'exercice de ces droits tant considr comme
une des faces de la vie de tout citoyen, il est vraisemblable que la
carrire politique ne sera plus encombre de ces ambitions palpitantes
qui s'y prcipitent aujourd'hui avec tant d'pret, ddaigneuses de
toute autre fonction que celle de primer et de gouverner les hommes.

Tant il y a que madame Dumontet, qui comptait sur ses dix mille francs
d'conomie pour doter sa fille, consentit  les entamer pour l'entretien
de son fils  Paris, se rservant d'conomiser dsormais pour marier
Camille, la jeune soeur d'Horace.

Voil donc Horace sur le beau pav de Paris, avec son titre de bachelier
et d'tudiant en droit, ses dix-neuf ans et ses quinze cents livres de
pension. Il y avait dj un an qu'il y faisait ou qu'il tait cens y
faire ses tudes lorsque je fis connaissance avec lui dans un petit caf
prs le Luxembourg, o nous allions prendre le chocolat et lire les
journaux tous les matins. Ses manires obligeantes, son air ouvert, son
regard vif et doux, me gagnrent  la premire vue. Entre jeunes gens on
est bientt li, il suffit d'tre assis plusieurs jours de suite  la
mme table et d'avoir  changer quelques mots de politesse, pour qu'au
premier matin de soleil et d'expansion la conversation s'engage et se
prolonge du caf au fond des alles du Luxembourg. C'est ce qui nous
arriva en effet par une matine de printemps. Les lilas taient en
fleur, le soleil brillait joyeusement sur le comptoir d'acajou 
bronzes dors de madame Poisson, la belle directrice du caf. Nous nous
trouvmes, je ne sais comment, Horace et moi, sur les bords du grand
bassin, bras dessus, bras dessous, causant comme de vieux amis, et ne
sachant point encore le nom l'un de l'autre; car si l'change de nos
ides gnrales nous avait subitement rapprochs, nous n'tions pas
encore sortis de cette rserve personnelle qui prcisment donne une
confiance mutuelle aux personnes bien leves. Tout ce que j'appris
d'Horace ce jour-l, c'est qu'il tait tudiant en droit; tout ce qu'il
sut de moi, c'est que j'tudiais la mdecine. Il ne me fit de questions
que sur la manire dont j'envisageais la science  laquelle je m'tais
vou, et rciproquement. Je vous admire, me dit-il au moment de me
quitter, ou plutt je vous envie: vous travaillez, vous ne perdez pas de
temps, vous aimez la science, vous avez de l'espoir, vous marchez droit
au but! Quant  moi, je suis dans une voie si diffrente, qu'au lieu d'y
persvrer je ne cherche qu' en sortir. J'ai le droit en horreur; ce
n'est qu'un tissu de mensonges contre l'quit divine et la vrit
ternelle. Encore si c'taient des mensonges lis par un systme
logique! mais ce sont, au contraire, des mensonges qui se contredisent
impudemment les uns les autres, afin que chacun puisse faire le mal par
les moyens de perversit qui lui sont propres! Je dclare infme ou
absurde tout jeune homme qui pourra prendre au srieux l'tude de la
chicane; je le mprise, je le hais!...

Il parlait avec une vhmence qui me plaisait, et qui cependant n'tait
pas tout  fait exempte d'un certain parti pris d'avance. On ne pouvait
douter de sa sincrit en l'coutant; mais on voyait qu'il ne fulminait
pas ses imprcations pour la premire fois. Elles lui venaient trop
naturellement pour n'tre pas tudies, qu'on me pardonne ce paradoxe
apparent. Si l'on ne comprend pas bien ce que j'entends par l, on
entrera difficilement dans le secret de ce caractre d'Horace, malais 
dfinir, malais  mesurer juste pour moi-mme, qui l'ai tant tudi.

C'tait un mlange d'affectation et de naturel si dlicatement unis, que
l'on ne pouvait plus distinguer l'un de l'autre, ainsi qu'il arrive dans
la prparation de certains mets ou de certaines essences, o le got ni
l'odorat ne peuvent plus reconnatre les lments primitifs. J'ai vu des
gens  qui, ds l'abord, Horace dplaisait souverainement, et qui le
tenaient pour prtentieux et boursoufl au suprme degr. J'en ai vu
d'autres qui s'engouaient de lui sur-le-champ et n'en voulaient plus
dmordre, soutenant qu'il tait d'une candeur et d'un _laisser-aller_
sans exemple. Je puis vous affirmer que les uns et les autres se
trompaient, ou plutt, qu'ils avaient raison de part et d'autre: Horace
tait _affect naturellement_. Est-ce que vous ne connaissez pas des
gens ainsi faits, qui sont venus au monde avec un caractre et des
manires d'emprunt, et qui semblent jouer un rle, tout en jouant
srieusement le drame de leur propre vie? Ce sont des gens qui se
copient eux-mmes. Esprits ardents et ports par nature  l'amour des
grandes choses, que leur milieu soit prosaque, leur lan n'en est pas
moins romanesque; que leurs facults d'excution soient bornes, leurs
conceptions n'en sont pas moins dmesures: aussi se drapent-ils
perptuellement avec le manteau du personnage qu'ils ont dans
l'imagination. Ce personnage est bien l'homme mme, puisqu'il est son
rve, sa cration, son mobile intrieur. L'homme rel marche  ct de
l'homme idal; et comme nous voyons deux reprsentations de nous-mmes
dans une glace fendue par le milieu, nous distinguons dans cet homme,
ddoubl pour ainsi dire, deux images qui ne sauraient se dtacher, mais
qui sont pourtant bien distinctes l'une de l'autre. C'est ce que
nous entendons par le mot de seconde nature, qui est devenu synonyme
d'habitude.

Horace, donc tait ainsi. Il avait nourri en lui-mme un tel besoin de
paratre avec tous ses avantages, qu'il tait toujours habill, par,
reluisant, au moral comme au physique. La nature semblait l'aider  ce
travail perptuel. Sa personne tait belle, et toujours pose dans des
altitudes lgantes et faciles. Un bon got irrprochable ne prsidait
pas toujours  sa toilette ni  ses gestes; mais un peintre et pu
trouver en lui,  tous les instants du jour, un effet  saisir, il tait
grand, bien fait, robuste sans tre lourd. Sa figure tait trs-noble,
grce  la puret des lignes; et pourtant elle n'tait pas distingue,
ce qui est bien diffrent. La noblesse est l'ouvrage de la nature,
la distinction est celui de l'art; l'une est ne avec nous, l'autre
s'acquiert. Elle rside dans un certain arrangement et dans l'expression
habituelle. La barbe noire et paisse d'Horace tait taille avec
un dandysme qui sentait son quartier latin d'une lieue, et sa forte
chevelure d'bne s'panouissait avec une profusion qu'un dandy
vritable aurait eu le soin de rprimer. Mais lorsqu'il passait sa main
avec imptuosit dans ce flot d'encre, jamais le dsordre qu'elle y
portait n'tait ridicule ou nuisible  la beaut du front. Horace savait
parfaitement qu'il pouvait impunment dranger dix fois par heure sa
coiffure, parce que, selon l'expression qui lui chappa un jour devant
moi, ses cheveux _taient admirablement bien plants._ Il tait habill
avec une sorte de recherche. Il avait un tailleur sans rputation et
sans notions de la vraie _fashion_, mais qui avait l'esprit de le
comprendre et de hasarder toujours avec lui un parement plus large, une
couleur de gilet plus tranche, une coupe plus cambre, un gilet mieux
bomb en plastron qu'il ne le faisait pour ses autres jeunes clients.
Horace et t parfaitement ridicule sur le boulevard de Gand; mais au
jardin du Luxembourg et au parterre de l'Odon, il tait le mieux mis,
le plus dgag, le plus serr des ctes, le plus toff des flancs, le
plus _voyant_, comme on dit en style de journal des modes. Il avait le
chapeau sur l'oreille, ni trop ni trop peu, et sa canne n'tait ni
trop grosse ni trop lgre. Ses habits n'avaient pas ce moelleux de la
manire anglaise qui caractrise les vrais lgants; en revanche,
ses mouvements avaient tant de souplesse, et il portait ses _revers_
inflexibles avec tant d'aisance et de grce naturelle, que du fond de
leurs carrosses ou du haut de leurs avant-scnes, les dames du noble
faubourg, voire les jeunes, avaient pour lui un regard en passant.

Horace savait qu'il tait beau, et il le faisait sentir continuellement,
quoiqu'il et l'esprit de ne jamais parler de sa figure. Mais il tait
toujours occup de celle des autres. Il en remarquait minutieusement
et rapidement toutes les dfectuosits, toutes les particularits
dsagrables; et naturellement il vous amenait, par ses observations
railleuses,  comparer intrieurement sa personne  celle de ses
victimes. Il tait mordant sur ce sujet-l; et comme il avait un nez
admirablement dessin et des yeux magnifiques, il tait sans piti pour
les nez mal faits et pour les yeux vulgaires. Il avait pour les bossus
une compassion douloureuse, et chaque fois qu'il m'en faisait remarquer
un, j'avais la navet de regarder en anatomiste sa charpente dorsale,
dont les vertbres frmissaient d'un secret plaisir, quoique le visage
n'exprimt qu'un sourire d'indiffrence pour cet avantage frivole d'une
belle conformation. Si quelqu'un s'endormait dans une attitude gne ou
disgracieuse, Horace tait toujours le premier  en rire. Cela me fora
de remarquer, lorsqu'il habita ma chambre, ou que je le surpris dans la
sienne, qu'il s'endormait toujours avec un bras pli sous la nuque
ou rejet sur la tte comme les statues antiques; et ce fut cette
observation, en apparence purile, qui me conduisit  comprendre cette
affectation naturelle, c'est--dire inne, dont j'ai parl plus haut.
Mme en dormant, mme seul et sans miroir, Horace s'arrangeait pour
dormir noblement. Un de nos camarades prtendait mchamment qu'il posait
devant les mouches.

Que l'on me pardonne ces dtails. Je crois qu'ils taient ncessaires,
et je reviens  mes premiers entretiens avec lui.



II.

Le jour suivant, je lui demandai pourquoi, ayant une telle rpugnance
pour le droit, il ne se livrait pas  l'tude de quelque autre science.
Mon cher Monsieur, me dit-il avec une assurance qui n'tait pas de son
ge, et qui semblait emprunte  l'exprience d'un homme de quarante
ans, il n'y a aujourd'hui qu'une profession qui conduise  tout, c'est
celle d'avocat.

--Qu'est-ce donc que vous appelez _tout?_ lui demandai-je?

--Pour le moment, me rpondit-il, la dputation est tout. Mais attendez
un peu, et nous verrons bien autre chose!

--Oui, vous comptez sur une nouvelle rvolution? Mais si elle n'arrive
pas, comment vous arrangerez-vous pour tre dput? Vous avez donc de la
fortune?

--Non pas prcisment; mais j'en aurai.

--A la bonne heure. En ce cas, il s'agit pour vous d'avoir votre
diplme, et vous n'aurez pas besoin d'exercer.

Je le croyais sincrement dans une position de fortune assez minente
pour lgitimer sa confiance. Il hsita quelques instants; puis, n'osant
me confirmer dans mon erreur, ni m'en tirer brusquement, il reprit: Il
faut exercer pour tre connu... sans aucun doute, avant deux ans les
capacits seront admises  la candidature; il faut donc faire preuve de
capacit.

--Deux ans? cela me parat bien peu; d'ailleurs il vous faut bien le
double pour tre reu avocat et pour avoir fait vos preuves de capacit;
encore serez-vous loin de l'ge...

--Est-ce que vous croyez que l'ge ne sera pas abaiss comme le cens, 
la prochaine session, peut-tre?...

--Je ne le crois pas; mais enfin, c'est une question de temps, et je
crois qu'un peu plus tt ou un peu plus tard, vous arriverez, si vous en
avez la ferme rsolution.

--N'est-il pas vrai, me dit-il avec un sourire de batitude et un regard
tincelant de fiert, qu'il ne faut que cela dans le monde? Et que, de
si bas que l'on parte, on peut gravir aux sommits sociales, si l'on a
dans le sein une pense d'avenir?

--Je n'en doute pas, lui rpondis-je; le tout est de savoir si l'on
aura plus ou moins d'obstacles  renverser, et cela est le secret de la
Providence.

--Non, mon cher! s'cria-t-il en passant familirement son bras sous le
mien; le tout est de savoir si l'on aura une volont plus forte que
tous les obstacles; et cela, ajouta-t-il en frappant avec force sur son
thorax sonore, je l'ai!

Nous tions arrivs, tout en causant, en face de la Chambre des pairs.
Horace semblait prt  grandir comme un gant dans un conte fantastique.
Je le regardai, et remarquai que, malgr sa barbe prcoce, la rondeur
des contours de son visage accusait encore l'adolescence. Son
enthousiasme d'ambition rendait le contraste encore plus sensible.--Quel
ge avez-vous donc? lui demandai-je.

--Devinez! me dit-il avec un sourire.

--Au premier abord on vous donnerait vingt-cinq ans, lui rpondis-je.
Mais vous n'en avez peut-tre pas vingt.

--Effectivement, je ne les ai pas encore. Et que voulez-vous conclure?

--Que votre volont n'est ge que de deux ou trois ans, et que par
consquent elle est bien jeune et bien fragile encore.

--Vous vous trompez, s'cria Horace. Ma volont est ne avec moi, elle a
le mme ge que moi.

--Cela est vrai dans le sens d'aptitude et d'innit; mais enfin je
prsume que cette volont ne s'est pas encore exerce beaucoup dans la
carrire politique! Il ne peut pas y avoir longtemps que vous songez
srieusement  tre dput; car il n'y a pas longtemps que vous savez ce
que c'est qu'un dput?

--Soyez certain que je l'ai su d'aussi bonne heure qu'il est possible 
un enfant. A peine comprenais-je le sens des mots, qu'il y avait dans
celui-l pour moi quelque chose de magique. Il y a l une destine,
voyez-vous; la mienne est d'tre un homme parlementaire. Oui, oui, je
parlerai et je ferai parler de moi!

--Soit! lui rpondis-je, vous avez l'instrument: c'est un don de Dieu.
Apprenez maintenant la thorie.

--Qu'entendez-vous par l? le droit, la chicane?

--Oh! si ce n'tait que cela! Je veux dire: Apprenez la science de
l'humanit, l'histoire, la politique, les religions diverses; et puis,
jugez, combinez, formez-vous une certitude...

--Vous voulez dire des _ides?_ reprit-il avec ce sourire et ce regard
qui imposaient par leur conviction triomphante; j'en ai dj, des ides,
et si vous voulez que je vous le dise, je crois que je n'en aurai jamais
de meilleures; car nos ides viennent de nos sentiments, et tous mes
sentiments,  moi, sont grands! Oui, Monsieur, le ciel m'a fait grand et
bon. J'ignore quelles preuves il me rserve; mais, je le dis avec un
orgueil qui ne pourrait faire rire que des sots, je me sens gnreux,
je me sens fort, je me sens magnanime; mon me frmit et mon sang
bouillonne  l'ide d'une injustice. Les grandes choses m'enivrent
jusqu'au dlire. Je n'en tire et n'en peux tirer aucune vanit, ce
me semble; mais, je le dis avec assurance, je me sens de la race des
hros!

Je ne pus rprimer un sourire; mais Horace, qui m'observait, vit que ce
sourire n'avait rien de malveillant.

Vous tes surpris, me dit-il, que je m'abandonne ainsi devant vous, que
je connais  peine,  des sentiments qu'ordinairement on ne laisse
pas percer, mme devant son meilleur ami? Croyez-vous qu'on soit plus
modeste pour cela?

--Non, certes, et l'on est moins sincre.

--Eh bien, donc, sachez que je me trouve meilleur et moins ridicule que
tous ces hypocrites qui, se croyant _in petto_ des demi-dieux, baissent
sournoisement la tte et affectent une pruderie prtendue de bon got.
Ceux-l sont des gostes, des ambitieux dans le sens hassable du
mot et de la chose. Loin de laisser taler cet enthousiasme qui est
sympathique et autour duquel viennent se grouper toutes les ides
fortes, toutes les mes gnreuses (et par quel autre moyen s'oprent
les grandes rvolutions?), ils caressent en secret leur troite
supriorit, et, de peur qu'on ne s'en effraie, ils la drobent aux
regards jaloux, pour s'en servir adroitement le jour o leur fortune
sera faite. Je vous dis que ces hommes-l ne sont bons qu' gagner de
l'argent et  occuper des places sous un gouvernement corrompu; mais
les hommes qui renversent les pouvoirs iniques, ceux qui agitent les
passions gnreuses, ceux qui remuent srieusement et noblement le
monde, les Mirabeau, les Danton, les Pitt, allez voir s'ils s'amusent
aux gentillesses de la modestie!

Il y avait du vrai dans ce qu'il disait, et il le disait avec tant de
conviction qu'il ne me vint pas dans l'ide de le contredire, quoique
j'eusse ds lors par ducation, peut-tre autant que par nature,
l'outrecuidance en horreur. Mais Horace avait cela de particulier, qu'en
le voyant et en l'coutant, on tait sous le charme de sa parole et
de son geste. Quand on le quittait, on s'tonnait de ne pas lui avoir
dmontr son erreur; mais quand on le retrouvait, on subissait de
nouveau le magntisme de son paradoxe.

Je me sparai de lui ce jour-l, trs-frapp de son originalit, et
me demandant si c'tait un fou ou un grand homme. Je penchais pour la
dernire opinion.

Puisque vous aimez tant les rvolutions, lui dis-je le lendemain, vous
avez d vous battre, l'an dernier, aux journes de Juillet?

--Hlas! j'tais en vacances, me rpondit-il; mais l aussi, dans ma
petite province, j'ai agi, et si je n'ai pas couru de dangers, ce n'est
pas ma faute. J'ai t de ceux qui se sont organiss en garde urbaine
volontaire, et qui ont veill au maintien de la conqute. Nous passions
des nuits de faction, le fusil sur l'paule, et si l'ancien systme
et lutt, s'il et envoy de la troupe contre nous comme nous nous y
attendions, je me flatte que nous nous serions mieux conduits que tous
ces vieux piciers qui ont t ensuite admis  faire partie de la garde
nationale, lorsque le gouvernement l'a organise. Ceux-l n'avaient pas
boug de leurs boutiques lorsque l'vnement tait encore incertain, et
c'est nous qui faisions la ronde autour de la ville, pour les prserver
d'une raction du dehors. Quinze jours aprs, lorsque le danger fut
loign, ils nous auraient pass leurs baonnettes au travers du corps,
si nous eussions cri: Vive la libert!

Ce jour-l, ayant caus assez longtemps avec lui, je lui proposai de
rester avec moi jusqu' l'heure du dner, et ensuite de venir dner rue
de l'Ancienne-Comdie, chez Pinson, le plus honnte et le plus affable
des restaurateurs du quartier latin.

Je le traitai de mon mieux, et il est certain que la cuisine de M.
Pinson est excellente, trs-saine et  bon march: son petit restaurant
est le rendez-vous des jeunes aspirants  la gloire littraire et des
tudiants rangs. Depuis que son collgue et rival Dagnaux, officier de
la garde nationale questre, avait fait des prodiges de valeur dans les
meutes, toute une phalange d'tudiants, ses habitus, avait jur de
ne plus franchir le seuil de ses domaines, et s'tait rejete sur les
ctelettes plus larges et les biftecks plus pais du pacifique et
bienveillant Pinson.

Aprs dner, nous allmes  l'Odon, voir madame Dorval et Lockroy,
dans _Antony_. De ce jour, la connaissance fut faite, et l'amiti noue
compltement entre Horace et moi.

Ainsi, lui disais-je dans un entr'acte, vous trouvez l'tude de la
mdecine encore plus repoussante que celle du droit?

--Mon cher, rpondit-il, je vous avoue que je ne comprends rien  votre
vocation. Se peut-il que vous puissiez plonger chaque jour vos mains,
vos regards et votre esprit dans celle boue humaine, sans perdre tout
sentiment de posie et toute fracheur d'imagination?

--Il y a quelque chose de pis que de dissquer les morts, lui dis-je,
c'est d'oprer les vivants: l, il faut plus de courage et de
rsolution, je vous assure. L'aspect du plus hideux cadavre fait moins
de mal que le premier cri de douleur arrach  un pauvre enfant qui ne
comprend rien au mal que vous lui faites. C'est un mtier de boucher, si
ce n'est pas une mission d'aptre.

--On dit que le coeur se dessche  ce mtier-l, reprit Horace; ne
craignez-vous pas de vous passionner pour la science au point d'oublier
l'humanit, comme ont fait tous ces grands anatomistes que l'on vante,
et dont je dtourne les yeux comme si je rencontrais le bourreau?

--J'espre, rpondis-je, arriver juste au degr de sang-froid ncessaire
pour tre utile, sans perdre le sentiment de la piti et de la sympathie
humaine. Pour arriver au calme indispensable, j'ai encore du chemin 
faire, et je ne crois pas, d'ailleurs, que le coeur s'endurcisse.

--C'est possible, mais enfin, les sens s'nervent, l'imagination se
dtend, le sentiment du beau et du laid se perd; on ne voit plus de
la vie qu'un certain ct matriel o tout l'idal arrive  l'ide
d'utilit. Avez-vous jamais connu un mdecin pote?

--Je pourrais vous demander galement si vous connaissez beaucoup de
dputs potes? Il ne me semble pas que la carrire politique, telle
que je l'envisage de nos jours, soit propre  conserver la fracheur de
l'imagination et le fragile coloris de la posie.

--Si la socit tait rforme, s'cria Horace, cette carrire pourrait
tre le plus beau dveloppement pour la vigueur du cerveau et la
sensibilit du coeur; mais il est certain que la route trace
aujourd'hui est desschante. Quand je songe que pour tre apte  juger
des vrits sociales, o la philosophie devrait tre l'unique lumire,
il faut que je connaisse le Code et le Digeste; que je m'assimile
Pothier, Ducaurroy et Rogron; que je travaille, en un mot,  m'abrutir,
et que, afin de me mettre en contact avec les hommes de mon temps, je
descende  leur niveau... oh! alors je songe srieusement  me retirer
de la politique.

--Mais, dans ce cas, que feriez-vous de cet enthousiasme qui vous
dvore, de cette grandeur d'me qui dborde en vous? Et quel aliment
donneriez-vous  cette volont de fer dont vous me faisiez un reproche
de douter, il y a peu de jours?

Il prit sa tte entre ses deux mains, appuya ses coudes sur la barre qui
spare le parterre de l'orchestre, et resta plong dans ses rflexions
jusqu'au lever de la toile; puis il couta le troisime acte d'_Antony_
avec une attention et une motion trs-grandes.

Et les passions! s'cria-t-il lorsque l'acte fut fini. Pour combien
comptez-vous les passions dans la vie?

--Parlez-vous de l'amour? lui rpondis-je. La vie, telle que nous nous
la sommes faite, admet en ce genre tout ou rien. Vouloir tre  la fois
amant comme Antony et citoyen comme vous, n'est pas possible. Il faut
opter.

--C'est bien justement l ce que je pensais en coutant cet Antony si
ddaigneux de la socit, si outr contre elle, si rvolt contre tout
ce qui fait obstacle  son amour... Avez-vous jamais aim, vous?

--Peut-tre. Qu'importe? Demandez  votre propre coeur ce que c'est que
l'amour.

--Dieu me damne si je m'en doute, s'cria-t-il en haussant les paules.
Est-ce que j'ai jamais eu le temps d'aimer, moi? Est-ce que je sais
ce que c'est qu'une femme? Je suis pur, mon cher, pur comme une
oie, ajouta-t-il en clatant de rire avec beaucoup de bonhomie; et
dussiez-vous me mpriser, je vous dirai que, jusqu' prsent, les femmes
m'ont fait plus de peur que d'envie. J'ai pourtant beaucoup de barbe au
menton et beaucoup d'imagination  satisfaire. Eh bien! c'est l surtout
ce qui m'a prserv des garements grossiers o j'ai vu tomber mes
camarades. Je n'ai pas encore rencontr la vierge idale pour laquelle
mon coeur doit se donner la peine de battre. Ces malheureuses grisettes
que l'on ramasse  la Chaumire et autres bergeries immondes, me font
tant de piti, que pour tous les plaisirs de l'enfer, je ne voudrais pas
avoir  me reprocher la chute d'un de ces anges dplums. Et puis, cela
a de grosses mains, des nez retrousss; cela fait des _pa-ta-qu'est-ce_,
et vous reproche son malheur dans des lettres  mourir de rire. Il n'y a
pas mme moyen d'avoir avec cela un remords srieux. Moi, si je me livre
 l'amour, je veux qu'il me blesse profondment, qu'il m'lectrise,
qu'il me navre, ou qu'il m'exalte au troisime ciel et m'enivre de
volupts. Point de milieu: l'un ou l'autre, l'un et l'autre si l'on
veut; mais pas de drame d'arrire-boutique, pas de triomphe d'estaminet!
Je veux bien souffrir, je veux bien devenir fou, je veux bien
m'empoisonner avec ma matresse ou me poignarder sur son cadavre; mais
je ne veux pas tre ridicule, et surtout je ne, veux pas m'ennuyer
un milieu de ma tragdie et la finir par un trait de vaudeville. Mes
compagnons raillent beaucoup mon innocence; ils font les don Juan sous
mes yeux pour me tenter ou m'blouir, et je vous assure qu'ils le font 
bon march. Je leur souhaite bien du plaisir; mais j'en dsire un autre
pour mon compte. A quoi songez-vous? ajouta-t-il en me voyant dtourner
la tte pour lui cacher une forte envie de rire.

--Je songe, lui dis-je, que j'ai demain  djeuner chez moi une grisette
fort aimable,  laquelle je veux vous prsenter.

--Oh! que Dieu me prserve de ces parties-l! s'cria-t-il. J'ai cinq ou
six de mes amis que je suis condamn  ne plus entrevoir qu' travers le
fantme lger de leurs mnagres  la quinzaine. Je sais par coeur
le vocabulaire de ces femelles. Fi, vous me scandalisez, vous que je
croyais plus grave que tous ces absurdes compagnon! Je les fuis depuis
huit jours pour m'attacher  vous, qui me semblez un homme srieux, et
qui,  coup sr, avez des moeurs lgantes pour un tudiant; et voil
que vous avez une femme, vous aussi! Mon Dieu, o irai-je me cacher pour
ne plus rencontrer de ces femmes-l?

--Il faudra pourtant vous risquer  voir la mienne. Je vous dis que j'y
tiens, et que j'irai vous chercher si vous ne venez pas djeuner demain
avec elle chez moi.

--Si vous tes dgot d'elle, je vous avertis que je ne suis pas
l'homme qui vous en dbarrasserai.

--Mon cher Horace, je vais vous rassurer en vous dclarant que si vous
tiez tent de la dbarrasser de moi, il faudrait commencer par me
couper la gorge.

--Parlez-vous srieusement?

--Le plus srieusement du monde.

--En ce cas, j'accepte votre invitation. J'aurai du plaisir  voir de
plus prs un vritable amour...

--Pour une grisette, n'est-ce pas, cela vous tonne?

--Eh bien! oui, cela m'tonne. Quant  moi, je n'ai jamais vu qu'une
femme que j'aurais pu aimer, si elle avait eu vingt ans de moins.
C'tait une douairire de province, une chtelaine encore blonde, jadis
belle, et parlant, marchant, accueillant et congdiant d'une certaine
faon, auprs de laquelle toutes les femmes que j'avais vues jusque-l
me semblrent des gardeuses de dindons. Cette dame tait d'une ancienne
famille; elle avait la taille d'une gupe, les mains d'une vierge de
Raphal, les pieds d'une sylphide, le visage d'une momie et la langue
d'une vipre. Mais je me suis bien promis de ne jamais prendre une
matresse belle, aimable et jeune,  moins qu'elle n'ait ces pieds et
ces mains-l, et surtout ces manires aristocratiques, et beaucoup de
dentelles blanches sur des cheveux blonds.

--Mon cher Horace, lui dis-je, vous tes encore loin du temps o vous
aimerez, et peut-tre n'aimerez-vous jamais.

--Dieu vous entende! s'cria-t-il. Si j'aime une fois, je suis perdu.
Adieu ma carrire politique; adieu mon austre et vaste avenir! Je
ne sais rien tre  demi. Voyons, serai-je orateur, serai-je pote,
serai-je amoureux?

--Si nous commencions par tre tudiants? lui dis-je.

--Hlas! vous en parlez  votre aise, rpondit-il. Vous tes tudiant et
amoureux. Moi, je n'aime pas, et j'tudie encore moins!



III.

Horace m'inspirait le plus vif intrt. Je n'tais pas absolument
convaincu de cette force hroque et de cet austre enthousiasme qu'il
s'attribuait dans la sincrit de son coeur. Je voyais plutt en lui
un excellent enfant, gnreux, candide, plus pris de beaux rves que
capable encore de les raliser. Mais sa franchise et son aspiration
continuelle vers les choses leves me le faisaient aimer sans que
j'eusse besoin de le regarder comme un hros. Cette fantaisie de sa part
n'avait rien de dplaisant: elle tmoignait de son amour pour le beau
idal. De deux choses l'une, me disais-je: ou il est appel  tre un
homme suprieur, et un instinct secret auquel il obit navement le lui
rvle, ou il n'est qu'un brave jeune homme, qui, cette fivre apaise,
verra clore en lui une bont douce, une conscience paisible, chauffe
de temps  autre par un rayon d'enthousiasme.

Aprs tout, je l'aimais mieux sous ce dernier aspect. J'eusse t plus
sr de lui voir perdre cette fatuit candide sans perdre l'amour du beau
et du bien. L'homme suprieur a une terrible destine devant lui. Les
obstacles l'exasprent, et son orgueil est parfois tenace et violent, au
point de l'garer et de changer en une puissance funeste celle que Dieu
lui avait donne pour le bien. D'une manire ou de l'autre, Horace me
plaisait et m'attachait. Ou j'avais  le seconder dans sa force, ou
j'avais  le secourir dans sa faiblesse. J'tais plus g que lui de
cinq  six ans; j'tais dou d'une nature plus calme; mes projets
d'avenir taient assis et ne me causaient plus de souci personnel. Dans
l'ge des passions, j'tais prserv des fautes et des souffrances par
une affection pleine de douceur et de vrit. Je sentais que tout ce
bonheur tait un don gratuit de la Providence, que je ne l'avais pas
mrit assez pour en jouir seul, et que je devais faire profiter
quelqu'un de cette srnit de mon me, en la posant comme un calmant
sur une autre me irritable ou envenime. Je raisonnais en mdecin; mais
mon intention tait bonne, et, sauf  rpter les innocentes vanteries
de mon pauvre Horace, je dirai que moi aussi, j'tais bon, et plus
aimant que je ne savais l'exprimer.

La seule chose clairement absurde et blmable que j'eusse trouve dans
mon nouvel ami, c'tait cette aspiration vers la femme aristocratique,
en lui, rpublicain farouche, mauvais juge,  coup sr, en fait de
belles manires, et ddaigneux avec exagration des formes naves et
brusques, dont il n'tait certes pas lui-mme aussi _dcrass_ qu'il en
avait la prtention.

J'avais rsolu de lui faire faire connaissance avec Eugnie plus tt
que plus tard, m'imaginant que la vue de cette simple et noble crature
changerait ses ides ou leur donnerait au moins un cours plus sage. Il
la vit, et fut frapp de sa bonne grce, mais il ne la trouva point
aussi belle qu'il s'tait imagin devoir tre une femme aime
srieusement. Elle n'est que _bien_, me dit-il entre deux portes. Il
faut qu'elle ait normment d'esprit.--Elle a plus de jugement que
d'esprit, lui rpondis-je, et ses anciennes compagnes l'ont juge fort
sotte.

Elle servit notre modeste djeuner, qu'elle avait prpar elle-mme, et
cette action prosaque souleva de dgot le coeur altier d'Horace. Mais
lorsqu'elle s'assit entre nous deux, et qu'elle lui fit les honneurs
avec une aisance et une convenance parfaites, il fut frapp de respect,
et changea tout  coup de manire d'tre. Jusque-l il avait cras ma
pauvre Eugnie de paradoxes fort spirituels qui ne l'avaient mme pas
fait sourire, ce qu'il avait pris pour un signe d'admiration. Lorsqu'il
put pressentir en elle un juge au lieu d'une dupe, il devint srieux, et
prit autant de peine pour paratre grave, qu'il venait d'en prendre
pour paratre lger. Il tait trop tard. Il avait produit sur la svre
Eugnie une impression fcheuse; mais elle ne lui en tmoigna rien, et
 peine le djeuner fut-il achev, qu'elle se retira dans un coin de la
chambre et se mit  coudre, ni plus ni moins qu'une grisette ordinaire.
Horace sentit son respect s'en aller comme il tait venu.

Mon petit appartement, situ sur le quai des Augustins, tait compos de
trois pices, et ne me cotait pas moins de trois cents francs de loyer.
J'tais dans mes meubles: c'tait du luxe pour un tudiant. J'avais une
salle  manger, une chambre  coucher, et, entre les deux, un cabinet
d'tude que je dcorais du nom de salon. C'est l que nous primes le
caf. Horace, voyant des cigares, en alluma un sans faon.--Pardon, lui
dis-je en lui prenant le bras, ceci dplat  Eugnie; je ne fume jamais
que sur le balcon. Il prit la peine de demander pardon  Eugnie de sa
distraction; mais au fond il tait surpris de me voir traiter ainsi une
femme qui tait en train d'ourler mes cravates.

Mon balcon couronnait le dernier tage de la maison. Eugnie l'avait
ombrag de liserons et de pots de senteur, qu'elle avait sems dans deux
caisses d'oranger. Les orangers taient fleuris, et quelques pots de
violettes et de rsda compltaient les dlices de mon _divan_. Je fis
a Horace les honneurs du morceau de vieille tenture qui me servait de
tapis d'Orient, et du coussin de cuir sur lequel j'appuyais mon coude
pour fumer ni plus ni moins voluptueusement qu'un pacha. La vitre de la
fentre sparait le divan de la chaise sur laquelle Eugnie travaillait
dans le cabinet. De cette faon, je la voyais j'tais avec elle, sans
l'incommoder de la fume de mon tabac. Quand elle vit Horace sur le
tapis au lieu de moi, elle baissa doucement et sans affectation le
rideau de mousseline de la croise entre elle et nous, feignant d'avoir
trop de soleil, mais effectivement par un sentiment de pudeur qu'Horace
comprit fort bien. Je m'tais assis sur une des caisses d'oranger,
derrire lui. Il y avait de la place bien juste pour deux personnes et
pour quatre ou cinq pots de fleurs sur cet troit belvdre; mais nous
embrassions d'un coup d'oeil la plus belle partie du cours de la Seine,
toute la longueur du Louvre, jaune au soleil et tranchant sur le bleu du
ciel, tous les ponts et tous les quais jusqu' l'Htel-Dieu. En face de
nous, la Sainte-Chapelle dressait ses aiguilles d'un gris sombre et
son fronton aigu au-dessus des maisons de la Cit; la belle tour de
Saint-Jacques-la-Boucherie levait un peu plus loin ses quatre lions
gants jusqu'au ciel, et la faade de Notre-Dame formait le tableau, 
droite, de sa masse lgante et solide. C'tait un beau coup d'oeil;
d'un ct, le vieux Paris, avec ses monuments vnrables et son dsordre
pittoresque; de l'autre, le Paris de la renaissance, se confondant avec
le Paris de l'Empire, l'oeuvre de Mdicis, de Louis XIV et de Napolon.
Chaque colonne, chaque porte tait une page de l'histoire de la royaut.

Nous venions de lire dans sa nouveaut _Notre-Dame de-Paris_; nous nous
abandonnions navement, comme tout le monde alors, ou du moins comme
tous les jeunes gens, au charme de posie rpandu frachement par cette
oeuvre romantique sur les antiques beauts de notre capitale. C'tait
comme un coloris magique  travers lequel les souvenirs effacs se
ravivaient; et, grce au pote, nous regardions le faite de nos vieux
difices, nous en examinions les formes tranches et les effets
pittoresques avec des yeux que nos devanciers les tudiants de l'Empire
et de la Restauration, n'avaient certainement pas eus. Horace tait
passionn pour Victor Hugo. Il en aimait avec fureur toutes les
trangets, toutes les hardiesses. Je ne discutais point, quoique je ne
fusse pas toujours de son avis. Mon got et mon instinct me portaient
vers une forme moins accidente, vers une peinture aux contours moins
pres et aux ombres moins dures. Je le comparais  Salvator Rosa, qui a
vu avec les yeux de l'imagination plus qu'avec ceux de la science. Mais
pourquoi aurais-je fait contre Horace la guerre aux mots et aux figures?
Ce n'est pas  dix-neuf ans qu'on recule devant l'expression qui rend
une sensation plus vive, et ce n'est pas  vingt-cinq ans qu'on la
condamne. Non, l'heureuse jeunesse n'est point pdante; elle ne trouve
jamais de traduction trop nergique pour rendre ce qu'elle prouve avec
tant d'nergie elle-mme, et c'est bien quelque chose pour un pote que
de donner  sa contemplation une certaine forme assez large et assez
frappante pour qu'une gnration presque entire ouvre les yeux avec lui
et se mette  jouir des mmes motions qui l'ont inspir!

Il en a t ainsi: les plus rcalcitrants d'entre nous, ceux qui
avaient besoin, pour se rafrachir la vue, de lire, en fermant
_Notre-Dame-de-Paris_, une page de _Paul et Virginie_, ou, comme a dit
un lgant critique, de repasser bien vite le plus _cristallin des
sonnets de Ptrarque_, n'en ont pas moins mis sur leurs yeux dlicats
ces lunettes aux couleurs bigarres qui faisaient voir tant de choses
nouvelles; et aprs qu'ils ont joui de ce spectacle plein d'motions,
les ingrats ont prtendu que c'taient l d'tranges lunettes. tranges
tant que vous voudrez; mais, sans ce caprice du matre, et avec vos yeux
nus, auriez-vous distingu quelque chose?

Horace faisait  ma critique de minces concessions, j'en faisais de plus
larges  son enthousiasme; et, aprs avoir discut, nos regards, suivant
au vol les hirondelles et les corbeaux qui rasaient nos ttes, allaient
se reposer avec eux sur les tours de Notre-Dame, ternel objet de notre
contemplation. Elle a eu sa part de nos amours, la vieille cathdrale,
comme ces beauts dlaisses qui reviennent de mode, et autour
desquelles la foule s'empresse ds qu'elles ont retrouv un admirateur
fervent dont la louange les rajeunit.

Je ne prtends pas faire de ce rcit d'une partie de ma jeunesse un
examen critique de mon poque: mes forces n'y suffiraient pas; mais je
ne pouvais repasser certains jours dans mes souvenirs sans rappeler
l'influence que certaines lectures exercrent sur Horace, sur moi, sur
nous tous. Cela fait partie de notre vie, de nous-mmes, pour ainsi
dire. Je ne sais point sparer dans ma mmoire les impressions potiques
de mon adolescence de la lecture de _Ren_ et d'_Atala_.

Au milieu de nos dissertations romantiques, on sonna  la porte. Eugnie
m'en avertit en frappant un petit coup contre la vitre, et j'allai
ouvrir. C'tait un lve en peinture de l'cole d'Eugne Delacroix,
nomm Paul Arsne, surnomm _le petit Masaccio_  l'atelier o j'allais
tous les jours faire un cours d'anatomie  l'usage des peintres.

Salut au signor Masaccio, lui dis-je en le prsentant  Horace, qui
jeta un regard glacial sur sa blouse malpropre et ses cheveux mal
peigns. Voici un jeune matre qui ira loin,  ce qu'on assure, et qui
vient en attendant me chercher pour la leon.

--Non pas encore, me rpondit Paul Arsne; vous avez plus d'une heure
devant vous; je venais pour vous parler de choses qui me concernent
particulirement. Auriez-vous le loisir de m'couter?

--Certainement, rpondis-je; et si mon ami est de trop, il retournera
fumer sur le balcon.

--Non, reprit le jeune homme, je n'ai rien de secret  vous dire, et,
comme deux avis valent mieux qu'un, je ne serai pas fch que monsieur
m'entende aussi.

--Asseyez-vous, lui dis-je en allant chercher une quatrime chaise dans
l'autre chambre.

[Illustration: C'tait le type peuple incarn dans un individu.]

--Ne faites pas attention, dit le rapin en grimpant sur la commode;
et, ayant mis sa casquette entre son coude et son genou, il essuya d'un
mouchoir  carreaux sa figure inonde de sueur et parla en ces
termes, les jambes pendantes et le reste du corps dans l'altitude du
_Pensieroso_:

Monsieur, j'ai envie de quitter la peinture et d'_entrer dans la
mdecine_, parce qu'on me dit que c'est un meilleur tat; je viens donc
vous demander ce que vous en pensez.

--Vous me faites une question, lui dis-je,  laquelle il est plus
difficile de rpondre que vous ne pensez. Je crois toutes les
professions trs-encombres, et par consquent tous les tats, comme
vous dites, trs-prcaires. De grandes connaissances et une grande
capacit ne sont pas des garanties certaines d'avenir; enfin je ne vois
pas en quoi la mdecine vous offrirait plus de chances que les arts. Le
meilleur parti  prendre c'est celui que nos aptitudes nous indiquent;
et puisque vous avez, assure-t-on, les plus remarquables dispositions
pour la peinture, je ne comprends pas que vous en soyez dj dgot.

--Dgot, moi! oh! non, rpliqua le Masaccio; je ne suis dgot de
rien du tout, et si l'on pouvait gagner sa vie  faire de la peinture,
j'aimerais mieux cela que toute autre chose; mais il parat que c'est si
long, si long! Mon patron dit qu'il faudra dessiner le modle pendant
deux ans au moins avant de manier le pinceau. Et puis, avant d'exposer,
il parat qu'il faut encore travailler la peinture au moins deux ou
trois ans. Et quand on a expos, si on n'est pas refus, on n'est
souvent pas plus avanc qu'auparavant. J'tais ce matin au Muse, je
croyais que tout le monde allait s'arrter devant le tableau de mon
patron; car enfin c'est un matre, et un fameux, celui-l! Eh bien! la
moiti des gens qui passaient ne levaient seulement pas la tte, et ils
allaient tous regarder un monsieur qui s'tait fait peindre en habit
d'artilleur et qui avait des bras de bois et une figure de carton. Passe
pour ceux-l: c'taient de pauvres ignorants; mais voil qu'il est venu
des jeunes gens, lves en peinture de diffrents ateliers, et que
chacun disait son mot: ceux-ci blmaient, ceux-l admiraient; mais pas
un n'a parl comme j'aurais voulu. Pas un ne comprenait. Je me suis dit
alors: A quoi bon faire de l'art pour un public qui n'y voit et qui n'y
entend goutte. C'tait bon _dans les temps!_ Moi je vais prendre un
autre mtier pourvu que a me rapporte de L'argent.

[Illustration: Au premier feu de la troupe, mon pauvre Jean tombe.]

--Voil un sale crtin! me dit Horace en se penchant vers mon oreille.
Son me est aussi crasseuse que sa blouse!

Je ne partageais pas le mpris d'Horace. Je ne connaissais presque pas
le Masaccio, mais je le savais intelligent et laborieux. M. Delacroix en
faisait grand cas, et ses camarades avaient de l'estime et de l'amiti
pour lui. Il fallait qu'une pense que je ne comprenais pas ft cache
sous ces manifestations de cupidit ingnue; et comme il avait dclar,
en commenant, n'avoir rien de secret  me dire, je prvoyais bien que
ce secret ne sortirait pas aisment. Il ne fallait, pour se convaincre
de l'obstination du Masaccio, et en mme temps pour pressentir en lui
quelque motif non vulgaire, que regarder sa figure et observer ses
manires.

C'tait le type peuple incarn dans un individu; non le peuple robuste
et paisible qui cultive la terre, mais le peuple artisan, chtif, hardi,
intelligent et alerte. C'est dire qu'il n'tait pas beau. Cependant il
tait de ceux dont les camarades d'atelier disent: Il y a quelque chose
de fameux  faire avec cette tte-l! C'est qu'il y avait dans sa tte,
en effet, une expression magnifique, sous la vulgarit des traits. Je
n'en ai jamais vu de plus nergique ni de plus pntrante. Ses yeux
taient petits et mme voils, sous une paupire courte et bride;
cependant ces yeux l lanaient des flammes, et le regard tait si
rapide qu'il semblait toujours prt  dchirer l'orbite. Le nez tait
trop court, et le peu de distance entre le coin de l'oeil et la narine
donnait au premier aspect l'air commun et presque bas  la face entire;
mais cette impression ne durait qu'un instant. S'il y avait encore de
l'esclave et du vassal dans l'enveloppe, le gnie de l'indpendance
couvait intrieurement et se trahissait par des clairs. La bouche
paisse, ombrage d'une naissante moustache noire, irrgulirement
plante; la figure large, le menton droit, serr et un peu fendu au
milieu; les zygomas levs et saillants; partout des plans fermes et
droits, coups de lignes carres, annonaient une volont peu commune
et une indomptable droiture d'intention. Il y avait  la commissure
des narines des dlicatesses exquises pour un adepte de Lavater; et le
front, qui tait d'une structure admirable dans le sens de la statuaire,
ne l'tait pas moins au point de vue phrnologique. Pour moi, qui tais
dans toute la ferveur de mes recherches, je ne me lassais point de
le regarder; et lorsque je faisais mes dmonstrations anatomiques 
l'atelier, je m'adressais toujours instinctivement  ce jeune homme, qui
tait pour moi le type de l'intelligence, du courage et de la bont.

Aussi je souffrais, je l'avoue, de l'entendre parler d'une manire si
triviale.--Comment, Arsne, lui dis-je, vous quitteriez la peinture pour
un peu plus de profit dans une autre carrire?

--Oui, Monsieur, je le ferais comme je vous le dis, rpondit-il sans le
moindre embarras. Si maintenant j'tais assur de gagner mille francs
nets par an, je me ferais cordonnier.

--C'est un art comme un autre, dit Horace avec un sourire de mpris.

--Ce n'est point un art, rpliqua froidement le Masaccio. C'est le
mtier de mon pre, et je n'y serais pas plus maladroit qu'un autre.
Mais cela ne me donnerait pas l'argent qu'il me faut.

--Il vous faut donc bien de l'argent, mon pauvre garon? lui dis-je.

--Je vous le dis, il me faudrait gagner mille francs; et, au lieu de
cela, j'en dpense la moiti.

--Comment pouvez-vous songer en ce cas  tudier la mdecine! Il vous
faudrait avoir une trentaine de mille francs devant vous, tant pour les
annes o l'on tudie que pour celles o l'on attend la clientle. Et
puis...

--Et puis vous n'avez pas fait vos classes, dit Horace, impatient de ma
patience.

---Cela c'est vrai, dit Arsne; mais je les ferais, ou du moins je
ferais l'quivalent. Je me mettrais dans ma chambre avec une cruche
d'eau et un morceau de pain, et il me semble bien que j'apprendrais
dans une semaine ce que les coliers apprennent dans un mois. Car les
coliers, en gnral, n'aiment pas  travailler; et quand on est enfant,
on joue, et on perd du temps. Quand on a vingt ans, et plus de raison,
et quand d'ailleurs on est forc de se dpcher, on se dpche. Mais
d'aprs ce que vous me dites du reste de l'apprentissage, je vois bien
que je ne puis pas tre mdecin. Et pour tre avocat?

Horace clata de rire.

Vous allez vous faire mal  l'estomac, lui dit tranquillement le
Masaccio, frapp de l'affectation d'Horace en cet instant.

--Mon cher enfant, repris-je, loignez tous ces projets,  votre ge ils
sont irralisables. Vous n'avez devant vous que les arts et l'industrie.
Si vous n'avez ni argent ni crdit, il n'y a pas plus de certitude d'un
ct que de l'autre. Quelque parti que vous preniez, il vous faut du
temps, de la patience et de la rsignation.

Arsne soupira. Je me rservai de l'interroger plus tard.

Vous tes n peintre, cela est certain, continuai-je; c'est encore par
l que vous marcherez plus vite.

--Non, Monsieur, rpliqua-t-il; je n'ai qu' entrer demain dans un
magasin de nouveauts, je gagnerai de l'argent.

--Vous pouvez mme tre laquais, ajouta Horace, indign de plus en plus.

--Cela me dplairait beaucoup, dit Arsne; mais s'il n'y avait que
cela!...

--Arsne! Arsne! m'criai-je, ce serait un grand malheur pour vous et
une perte pour l'art. Est-il possible que vous ne compreniez pas qu'une
grande facult est un grand devoir impos par la Providence?

--Voil une belle parole, dit Arsne, dont les yeux s'enflammrent tout
 coup. Mais il y a d'autres devoirs que ceux qu'on remplit envers
soi-mme. Tant pis! Allons, je m'en vais dire  l'atelier que vous
viendrez  trois heures, n'est-ce pas?

Et il sauta  bas de la commode, me serra la main sans rien dire,
salua  peine Horace, et s'enfona comme un chat dans la profondeur de
l'escalier, s'arrtant  chaque tage pour faire rentrer ses talons dans
ses souliers dlabrs.



IV.

Paul Arsne revint me voir; et quand nous fmes seuls, j'obtins, non
sans peine, la confidence que je pressentais. Il commena par me faire
en ces termes le rcit de sa vie:

Comme je vous l'ai dit, Monsieur, mon pre est cordonnier en province.
Nous tions cinq enfants; je suis le troisime. L'an tait un homme
fait lorsque mon pre, dj vieux, et pouvant se retirer du mtier avec
un peu de bien, s'est remari avec une femme qui n'tait ni belle ni
bonne, ni jeune ni riche, mais qui s'est empare de son esprit, et
qui gaspille son honneur et son argent. Mon pre, tromp, malheureux,
d'autant plus pris qu'elle lui donne plus de sujets de jalousie, s'est
_jet dans le vin_, pour s'tourdir, comme on fait dans notre classe
quand on a du chagrin. Pauvre pre! nous avons bien patient avec lui,
car il nous faisait vraiment piti. Nous l'avions connu si sage et si
bon! Enfin, un temps est venu o il n'tait plus possible d'y tenir. Son
caractre avait tellement chang, que pour un mot, pour un regard, il se
jetait sur nous pour nous frapper. Nous n'tions plus des enfants, nous
ne pouvions pas souffrir cela. D'ailleurs nous avions t levs avec
douceur, et nous n'tions pas habitus  avoir l'enfer dans notre
famille. Et puis, ne voil-t-il pas qu'il a pris de la jalousie contre
mon frre an! Le fait est que la belle-mre lui avait fait des
avances, parce qu'il tait beau garon et bon enfant; mais il l'avait
menace de tout raconter  mon pre, et elle avait pris les devants,
comme dans la tragdie de _Phdre_, que je n'ai jamais vu jouer depuis
sans pleurer. Elle avait accus mon pauvre frre de ses propres
garements d'esprit. Alors mon frre s'est vendu comme remplaant, et
il est parti. Le second, qui prvoyait que quelque chose de semblable
pourrait bien lui arriver, est venu ici chercher fortune, en me
promettant de me faire venir aussitt qu'il aurait trouv un moyen
d'exister. Moi, je restais  la maison avec mes deux soeurs, et je
vivais assez tranquillement, parce que j'avais pris le parti de laisser
crier la mchante femme sans jamais lui rpondre. J'aimais  m'occuper;
je savais assez bien ce que j'avais appris en classe; et quand
je n'aidais pas mon pre  la boutique, je m'amusais  lire ou 
barbouiller du papier, car j'ai toujours eu du got pour le dessin. Mais
comme je pensais que cela ne me servirait jamais  rien, j'y perdais le
moins de temps possible. Un jour, un peintre qui parcourait le pays
pour faire des tudes de paysage, commanda chez nous une paire de gros
souliers, et je fus charg d'aller lui prendre mesure. Il avait des
albums tals sur la table de sa petite chambre d'auberge; je lui
demandai la permission de les regarder; et comme ma curiosit lui
donnait  penser, il me dit de lui faire, d'_ide_, un _bonhomme_ sur un
bout de papier qu'il me mit dans les mains ainsi qu'un crayon. Je pensai
qu'il se moquait de moi; mais le plaisir de charbonner avec un crayon si
noir sur un papier si coulant l'emporta sur l'amour-propre. Je fis ce
qui me passa par la tte; il le regarda, et ne rit pas. Il voulut mme
le coller dans son album, et y crire mon nom, ma profession et le nom
de mon endroit. Vous avez tort de rester ouvrier, me dil-il: vous
tes n pour la peinture. A votre place, je quitterais tout pour aller
tudier dans quelque grande ville. Il me proposa mme de m'emmener; car
il tait bon et gnreux, ce jeune homme-l. Il me donna son adresse 
Paris, afin que, si le coeur m'en disait, je pusse aller le trouver. Je
le remerciai, et n'osai ni le suivre ni croire aux esprances qu'il me
donnait. Je retournai  mes cuirs et  mes formes, et un an se passa
encore sans orage entre mon pre et moi.

La belle-mre me hassait: comme je lui cdais toujours, les querelles
n'allaient pas loin. Mais un beau jour elle remarqua que ma soeur
Louison, qui avait dj quinze ans, devenait jolie, et que les gens du
quartier s'en apercevaient. La voil qui prend Louison en haine, qui
commence  lui reprocher d'tre une petite coquette, et pis que cela.
La pauvre Louison tait pourtant aussi pure qu'un enfant de dix ans, et
avec cela, fire comme tait notre pauvre mre. Louison, dsespre, au
lieu de filer doux comme je le lui conseillais, se pique, rpond, et
menace de quitter la maison. Mon pre veut la soutenir; mais sa femme
a bientt pris le dessus. Louison est gronde, insulte, frappe,
Monsieur, hlas! et la petite Suzanne aussi, qui voulait prendre le
parti de sa sur, et qui criait pour ameuter le voisinage. Alors je
prends un jour ma sur Louison par un bras, et ma petite sur Suzanne de
l'autre, et nous voil partis tous les trois,  pied, sans un sou, sans
une chemise, et pleurant au soleil sur le grand chemin. Je vas trouver
ma tante Henriette, qui demeure  plus de dix lieues de notre ville, et
je lui dis d'abord:

Ma tante, donnez-nous  manger et  boire, car nous mourons de faim et
de soif; nous n'avons pas seulement la force de parler. Et aprs que ma
tante nous eut donn  dner, je lui dis:

--Je vous ai amen vos nices: si vous ne voulez pas les garder, il
faut qu'elles aillent de porte en porte demander leur pain, ou qu'elles
retournent  la maison pour prir sous les coups. Mon pre avait cinq
enfants, et il ne lui en reste plus. Les garons se tireront d'affaire
en travaillant; mais si vous n'avez pas piti des filles, il leur
arrivera ce que je vous dis.

Alors ma tante rpondit:--Je suis bien vieille, je suis bien pauvre;
mais plutt que d'abandonner mes nices, j'irai mendier moi-mme.
D'ailleurs elles sont sages, elles sont courageuses, et nous
travaillerons toutes les trois. Cela dit et convenu, j'acceptai vingt
francs que la pauvre femme voulut absolument me donner, et je partis
sur mes jambes pour venir ici. Je fus tout de suite trouver mon second
frre, Jean, qui me fit donner de l'ouvrage dans la boutique o il
travaillait comme cordonnier, et ensuite j'allai voir mon jeune peintre
pour lui demander des conseils. Il me reut trs-bien, et voulut
m'avancer de l'argent que je refusai. J'avais de quoi manger en
travaillant; mais cette diable de peinture qu'il m'avait mise en tte
n'en tait pas sortie, et je ne commenais jamais ma journe sans
soupirer en pensant combien j'aimerais mieux manier le crayon et le
pinceau que l'alne. J'avais fait quelques progrs, car, malgr moi, 
mes heures de loisir, le dimanche, j'avais toujours barbouill quelques
figures ou copi quelques images dans un vieux livre qui me venait de
ma mre. Le jeune peintre m'encourageait, et je n'eus pas la force
de refuser les leons qu'il voulut me donner gratis. Mais il fallait
subsister pendant ce temps-l, et avec quoi? Il connaissait un homme de
lettres qui me donna des manuscrits  copier. J'avais une belle main,
comme on dit, mais je ne savais pas l'orthographe. On m'essaya, et dans
les quatre ou cinq lignes qu'on me dicta, on ne trouva pas de fautes.
J'avais assez lu de livres pour avoir appris un peu la langue par
routine; mais je ne savais pas les principes, et je n'osais pas trop le
dire, de peur de manquer d'ouvrage. Je ne fis pourtant pas de fautes
dans mes copies, et ce fut  force d'attention. Cette attention me
faisait perdre beaucoup de temps, et je vis que j'aurais plus tt fait
d'apprendre la grammaire et de m'exercer tout seul  faire des thmes.
En effet, la chose marcha vite; mais, comme je pris beaucoup sur mon
sommeil, je tombai malade. Mon frre me retira dans son grenier, et
travailla pour deux. Le peu d'argent que j'avais gagn en copiant le
manuscrit de l'auteur servit  payer le pharmacien. Je ne voulus pas
faire savoir ma position  mon jeune peintre. J'avais vu par mes
yeux qu'il tait lui-mme souvent aux expdients, n'ayant encore ni
rputation, ni fortune. Je savais que son bon coeur le porterait  me
secourir; et comme il l'avait fait dj malgr moi, j'aimais mieux
mourir sur mon grabat que de l'induire encore en dpense. Il me crut
ingrat, et, trouvant une occasion favorable pour faire le voyage
d'Italie, objet de tous ses dsirs, il partit sans me voir, emportant de
moi une ide qui me fait bien du mal.

Quand je revins  la sant, je vis mon pauvre frre amaigri, extnu,
nos petites pargnes dpenses, et la boutique ferme pour nous; car,
pour me soigner, Jean avait manqu bien des journes. C'tait au mois
de juillet de l'anne passe, par une chaleur de tous les diables. Nous
causions tristement de nos petites affaires, moi encore couch et si
faible, que je comprenais  peine ce que Jean me disait. Pendant ce
temps-l, nous entendions tirer le canon, et nous ne songions pas mme 
demander pourquoi. Mais la porte s'ouvre, et deux de nos camarades de
la boutique, tout chevels, tout exalts, viennent nous chercher pour
vaincre ou prir, c'tait leur manire de dire. Je demande de quoi il
s'agit.

De renverser la royaut et d'tablir la rpublique, me disent-ils. Je
saute  bas de mon lit: en deux secondes, je passe un mauvais pantalon
et une blouse en guenilles, qui me servait de robe de chambre. Jean me
suit. Mieux vaut mourir d'un coup de fusil que de faim, disait-il.
Nous voil partis.

Nous arrivons  la porte d'un armurier, o des jeunes gens comme nous
distribuaient des fusils  qui en voulait. Nous en prenons chacun un, et
nous nous postons derrire une barricade. Au premier feu de la troupe,
mon pauvre Jean tombe roide mort  ct de moi. Alors je perds la
raison, je deviens furieux. Ah! je ne me serais jamais cru capable de
rpandre tant de sang. Je m'y suis baign pendant trois jours jusqu' la
ceinture, je puis dire; car j'en tais couvert, et non pas seulement de
celui des autres, mais du mien qui coulait par plusieurs blessures; mais
je ne sentais rien. Enfin, le 2 aot, je me suis trouv  l'hpital,
sans savoir comment j'y tais venu. Quand j'en suis sorti, j'tais plus
misrable que jamais, et j'avais le coeur navr; mon frre Jean n'tait
plus avec moi, et la royaut tait rtablie.

J'tais trop faible pour travailler, et puis ces journes de juillet
m'avaient laiss dans la tte je ne sais quelle fivre. Il me semblait
que la colre et le dsespoir pouvaient faire de moi un artiste; je
rvais des tableaux effrayants; je barbouillais les murs de figures que
je m'imaginais dignes de Michel-Ange. Je lisais les _Iambes_ de Barbier,
et je les faonnais dans ma tte en images vivantes. Je rvais, j'tais
oisif, je mourais de faim, et ne m'en apercevais pas. Cela ne pouvait
pas durer bien longtemps, mais cela dura quelques jours avec tant de
force, que je n'avais souci de rien autour de moi. Il me semblait que
j'tais contenu tout entier dans ma tte, que je n'avais plus ni jambes,
ni bras, ni estomac, ni mmoire, ni conscience, ni parents, ni amis.
J'allais devant moi par les rues, sans savoir o je voulais aller.
J'tais toujours ramen, sans savoir comment, au tour des tombes de
Juillet. Je ne savais pas si mon pauvre frre tait enterr l, mais je
me figurais que lui ou les autres martyrs, c'tait la mme chose, et
que, presser cette terre de mes genoux, c'tait rendre hommage  la
cendre de mon frre. J'tais dans un tat d'exaltation qui me faisait
sans cesse parler tout haut et tout seul. Je n'ai conserv aucun
souvenir de mes longs discours; il me semble que le plus souvent je
parlais en vers. Cela devait tre mauvais et bien ridicule, et les
passants devaient me prendre pour un fou. Mais moi, je ne voyais
personne, et je ne m'entendais moi-mme que par instants. Alors je
m'efforais de me taire, mais je ne le pouvais pas. Ma figure tait
baigne de sueur et de larmes, et ce qu'il y a de plus trange, c'est
que cet tat de dsespoir n'tait pas sans quelque douceur. J'errais
toute la nuit, ou je restais assis sur quelque borne, au clair de la
lune, en proie  des rves sans fin et sans suite, comme ceux qu'on fait
dans le sommeil. Et pourtant je ne dormais pas, car je marchais, et je
voyais sur les murs ou sur le pav mon ombre marcher et gesticuler 
ct de moi. Je ne comprends pas comment je ne fus pas une seule fois
ramass par la garde.

Je rencontrai enfin un tudiant que j'avais vu quelquefois dans
l'atelier de mon jeune peintre. Il ne fut pas fier, quoique j'eusse
l'air d'un mendiant, et il m'accosta le premier. Je n'y mis pas de
discrtion, je ne savais pas si j'tais bien ou mal mis. J'avais bien
autre chose dans la cervelle, et je marchai  ct de lui sur les quais,
lui parlant peinture; car c'tait mon ide fixe. Il parut s'intresser 
ce que je lui disais. Peut-tre aussi n'tait-il pas fch de se montrer
avec un des _bras-nus_ des glorieuses journes, et de faire croire par
l aux badauds qu'il s'tait battu.  cette poque-l, les jeunes gens
de la bourgeoisie tiraient une grande vanit de pouvoir montrer un sabre
de gendarme qu'ils avaient achet  quelque _voyou_ aprs la _fte_,
ou une gratignure qu'ils s'taient faite en se mettant  la fentre
prcipitamment, pour regarder. Celui-l me parut un peu de la trempe des
vantards: il prtendait m'avoir vu et parl  telle et telle barricade,
o je ne me souvenais nullement de l'avoir rencontr. Enfin, il me
proposa de djeuner avec lui, et j'acceptai sans fiert; car il y avait
je ne sais combien de jours que je n'avais rien pris, et ma cervelle
commenait  dmnager srieusement. Aprs le djeuner, il s'en allait
visiter le cabinet de M. Dusommerard,  l'ancien htel de Cluny; il me
proposa de l'accompagner, et je le suivis machinalement.

La vue de toutes les merveilles d'art et de raret entasses dans cette
collection me passionna tellement que j'oubliai tous mes chagrins en
un instant. Il y avait dans un coin plusieurs lves en peinture qui
copiaient des maux pour la collection grave que fait faire  ses frais
M. Dusommerard. Je jetai les yeux sur leur travail; il me sembla que
j'en pourrais bien faire autant, et mme que je verrais plus juste que
quelques-uns d'entre eux. Dans ce moment, M. Dusommerard rentra, et fut
salu par mon introducteur l'tudiant, qui le connaissait un peu. Ils
se tinrent quelques minutes  distance de moi, et je vis bien  leurs
regards que j'tais l'objet de leur explication. Comme le djeuner
m'avait rendu un peu de sang-froid, je commenais  comprendre que ma
mauvaise tenue tait choquante, et que l'antiquaire aurait bien pu
me prendre pour un voleur, si l'autre ne lui et rpondu de moi. M.
Dusommerard est trs-bon; il n'aime pas les _faiseurs d'embarras_, mais
il oblige volontiers les pauvres diables qui lui montrent du zle et
du dsintressement. Il s'approcha de moi, m'interrogea; et voyant
mon dsir de travailler pour lui, et prenant aussi sans doute en
considration le besoin que j'en avais, il me remit aussitt quelque
argent pour acheter des crayons,  ce qu'il disait, mais en effet pour
me mettre en tat de pourvoir aux premires ncessits. Il me dsigna
les objets que j'aurais  copier. Ds le lendemain, j'tais habill
proprement et install  la place o je devais travailler. Je fis de mon
mieux, et si vite que M. Dusommerard fut content et m'employa encore.
J'ai eu beaucoup  m'en louer, et c'est grce  lui que j'ai vcu
jusqu' ce jour; car non-seulement il m'a fait faire beaucoup de copies
d'objets d'art, mais encore il m'a donn des recommandations moyennant
lesquelles je suis entr dans plusieurs boutiques de joaillier pour
peindre des fleurs et des oiseaux pour bijoux d'mail, et des ttes pour
imitation de cames.

Grce  ces expdients, j'ai pu suivre ma vocation et entrer dans les
ateliers de M. Delacroix, pour qui je me suis senti de l'admiration et
de l'inclination  la premire vue. Je ne suis pas demandeur, et jamais
je n'aurais song  ce qu'il m'a accord de lui-mme. La premire fois
que j'allai lui dire que je dsirais participer  ses leons, je crus
devoir en mme temps lui porter quelques croquis. Il les regarda, et me
dit:--Ce n'est vraiment pas mal. On m'avait prvenu qu'il n'tait pas
causeur, et que, s'il me disait cela, je devais me tenir pour bien
content. Aussi, je le fus, et je m'en allais, lorsqu'il me rappela pour
me demander si j'avais de quoi payer l'atelier. Je rpondis que oui en
rougissant jusqu'au blanc des yeux. Mais soit qu'il devint que ce ne
serait pas sans peine, soit que quelqu'un lui et parl de moi, il
ajouta: C'est bien, vous paierez au massier.

Cela voulait dire, comme je le sus bientt, que je mettrais seulement 
la masse l'argent qui sert  payer le loyer de la salle et les modles,
mais que le matre ne recevrait rien pour lui, et que j'aurais ses
leons gratis. Aussi, je porte ce matre-l dans mon coeur, voyez-vous!

Voil bientt six mois que cela dure, et je me trouverais bien heureux
si cela pouvait durer toujours. Mais cela ne se peut plus; il faut que
ma position change, et qu'au lieu de marcher patiemment dans la plus
belle carrire, je me mette  courir au plus vite dans n'importe
laquelle.

Ici le Masaccio se troubla visiblement; il ne raconta plus dans
l'abondance et la navet de ses penses. Il chercha des prtextes, et
il n'en trouva aucun de plausible pour motiver l'irrsolution o il
tait tomb. Il me montra une lettre de sa sur Louison, qui contenait
de fraches nouvelles de la tante Henriette. Cette bonne vieille
parente tait devenue tout  fait infirme, et ne servait plus que de
porte-respect  ses deux nices, qui travaillaient  la journe pour la
faire vivre. Les mdecins la condamnaient, et on ne pouvait esprer de
la conserver au del de trois ou quatre mois.

Quand nous l'aurons perdue, disait Paul Arsne, que deviendront mes
surs? Resteront-elles seules dans une petite ville o elles n'ont point
d'autres parents que la tante Henriette, exposes  tous les dangers
qui entourent deux jolies filles abandonnes? D'ailleurs mon pre ne le
souffrirait pas; et il ne serait pas de son devoir de le souffrir; et
alors leur sort serait pire; car non-seulement elles seraient exposes
aux mauvais traitements de la belle-mre, mais encore elles auraient
sous les yeux les mauvais exemples de cette femme, qui n'est pas
seulement mchante. Le seul parti que j'aie  prendre est donc ou
d'aller rejoindre mes surs en province et de m'y tablir comme ouvrier,
pour ne les plus quitter, ou de les faire venir ici, et de les y
soutenir jusqu' ce qu'elles puissent, par leur travail, se soutenir
elles-mmes.

--Tout cela est fort juste et fort bien pens, lui dis-je; mais si vos
soeurs sont fortes et laborieuses comme vous le dites, elles ne seront
pas longtemps  votre charge. Je ne vois donc pas que vous soyez
forc de vous crer un tat qui donne des appointements fixes aussi
considrables que vous le disiez l'autre jour. Il ne s'agit que de
trouver l'argent ncessaire pour faire venir Louison et Suzanne, et pour
les aider un peu dans les commencements. Eh bien, vous avez des amis qui
pourront vous avancer cette somme sans se gner, et moi-mme...

--Merci, Monsieur, dit Arsne... Mais je ne veux pas... On sait quand on
emprunte, on ne sait pas quand on rendra. Je dois dj trop aux bonts
d'autrui, et les temps sont durs pour tout le monde, je le sais;
pourquoi ferais-je peser sur les autres des privations que je peux
supporter? J'aime la peinture, je suis forc de l'abandonner, tant pis
pour moi. Si vous faites un sacrifice pour que je continue  peindre,
vous vous trouverez peut-tre empch le lendemain d'en faire un pour un
homme plus malheureux que moi; car enfin, pourvu qu'on vive honntement,
qu'importe qu'on soit artiste ou manuvre? Il ne faut pas tre dlicat
pour soi-mme. Il y a tant de grands artistes qui se plaignent,  ce
qu'on dit: il faut bien qu'il y ait de pauvres savetiers qui ne disent
rien.

Tout ce que je pus lui dire fut inutile; il demeura inbranlable. Il lui
fallait gagner mille francs par an et entrer en fonctions, ft-ce en
service comme laquais, le plus tt possible. Il ne s'agissait plus pour
lui que de trouver sa nouvelle condition.

Mais si je me chargeais, lui dis-je, de vous donner plus d'ouvrage 
domicile que vous n'en avez, soit en vous faisant copier encore des
manuscrits, soit en vous donnant des dessins  faire, persisteriez-vous
 quitter la peinture?

--Si cela se pouvait! dit-il branl un instant; mais, ajouta-t-il, cela
vous donnera de la peine et cela ne sera jamais fixe.

--Laissez-moi toujours essayer, repris-je. Il me serra encore la main et
partit, emportant sa rsolution et son secret.



V.

Horace me frquentait de plus en plus. Il me tmoignait une sympathie 
laquelle j'tais sensible, quoique Eugnie ne la partaget point. Il
lui arriva plusieurs fois de rencontrer chez moi le petit Masaccio, et
malgr le bien que je lui disais de ce jeune homme, loin de partager
la bonne opinion que j'en avais, il prouvait pour lui une antipathie
insurmontable. Cependant il le traitait avec plus d'gards depuis qu'il
l'avait vu essayer le portrait d'Eugnie, et que l'esquisse tait si
bien venue, avec une ressemblance si noble et un dessin si large,
qu'Horace, engou de toute supriorit intellectuelle, ne pouvait
s'empcher de lui montrer une sorte de dfrence. Mais il n'en tait
que plus indign de cette inexplicable absence d'ambition noble qui
contrastait avec l'exubrance de la sienne propre. Il s'emportait en
vhmentes dclamations  cet gard, et Paul Arsne, l'coutant avec un
sourire contenu au bord des lvres, se contentait, pour toute rponse,
de dire en se tournant vers moi:--Monsieur, votre ami parle bien!

Du reste, Paul ne manifestait ni bonne ni mauvaise disposition  son
gard. Il tait de ces gens qui marchent si droit  leur but que
jamais ils ne s'arrtent aux distractions du chemin. Il ne disait rien
d'inutile; il ne se prononait presque sur rien, allguant toujours son
ignorance, soit qu'elle ft relle, soit qu'elle lui servt de prtexte
souverain pour couper court  toute discussion. Toujours renferm en
lui-mme, il ne faisait acte de volont que pour calmer les autres sans
pdantisme, ou les obliger sans ostentation; et, en attendant qu'il prit
le parti qu'il roulait dans sa tte, il tudiait le modle, apprenait
l'anatomie, et faisait des dessins pour porcelaine avec autant de soin
et de zle que s'il n'et pas song  changer de carrire. Ce calme dans
le prsent avec cette agitation pour l'avenir me frappait d'admiration.
C'est un des assemblages de facults les plus rares qui soient dans
l'homme; la jeunesse surtout est porte  s'endormir dans le prsent
sans souci du lendemain ou  dvorer le prsent dans l'attente fivreuse
de l'avenir.

Horace semblait l'antipode volontaire et raisonn de ce caractre. Peu
de jours m'avaient suffi pour me convaincre qu'il ne travaillait
pas, quoiqu'il prtendt rparer en quelques heures de veille toute
l'oisivet de la semaine. Il n'en tait rien. Il n'avait pas t trois
fois dans sa vie au cours de droit; il n'avait peut-tre pas ouvert plus
souvent ses livres; et un jour que j'examinais les rayons de sa chambre,
je n'y trouvai que des romans et des pomes. Il m'avoua que tous ses
livres de droit taient vendus.

Cet aveu en entrana d'autres. Je craignais que ce besoin d'argent ne
ft l'effet d'une conduite lgre; il se justifia en me disant que ses
parents n'avaient aucune fortune; et sans me faire connatre le chiffre
du revenu qui lui tait assign, il m'assura que sa bonne mre tait
dans une trange illusion en se persuadant qu'elle lui envoyait de quoi
vivre  Paris.

Je n'osai pousser plus loin mon interrogatoire; mais je jetai un regard
involontaire sur la garde-robe lgante et bien fournie de mon jeune
ami: rien ne lui manquait. Il avait plus de gilets, d'habits et de
redingotes que moi, qui jouissais d'un hritage de trois mille francs
de rente. Je devinai que le tailleur allait devenir le flau de cette
existence. Je ne me trompai pas. Bientt je vis le front d'Horace se
rembrunir, sa parole devenir plus brve et son ton plus incisif. Il
fallut plus d'une semaine pour le confesser. Enfin je lui arrachai
l'aveu de son outrage. L'infme tailleur s'tait permis de prsenter son
mmoire, le misrable! Cela mritait des coups de canne! C'tait encore
un signe de vertu, que cette indignation; Horace n'en tait pas au
degr de perversit o l'on se vante de ses dettes et o l'on rit avec
fanfaronnade  l'ide de voir fondre sur les parents une note de trois
ou quatre mille francs. D'ailleurs il chrissait profondment sa mre,
quoiqu'il la trouvt borne; et il tait bon fils, quoiqu'il et un
secret mpris pour la dpendance o son pre vivait  l'gard du
gouvernement.

Le voyant tomber dans le spleen, je pris sur moi de dire au tailleur
quelques mots qui le tranquillisrent; et Horace, aprs m'avoir remerci
avec une effusion extrme, reprit sa srnit.

Mais son oisivet ne cessa point, et son genre de vie, pour n'avoir rien
que de trs-ordinaire dans un tudiant, me causa une vive surprise 
mesure que je l'observai. Comment concilier, en effet, cette ardeur de
gloire, ces rves d'activit parlementaire et de supriorit politique,
avec la profonde inertie et la voluptueuse nonchalance d'un tel
temprament? Il semblait que la vie dt tre cent fois trop longue pour
le peu qu'il y avait  faire. Il perdait les heures, les jours et les
semaines avec une insouciance vraiment royale. C'tait quelque chose de
beau  contempler que ce fier jeune homme aux formes athltiques,  la
noire chevelure,  l'oeil de flamme, couch du matin  la nuit sur le
divan de mon balcon, fumant une norme pipe (dont il fallait tous les
jours renouveler la chemine, parce qu'en la secouant sur les barreaux
du balcon, il ne manquait jamais de laisser tomber la capsule dans la
rue), et feuilletant un roman de Balzac ou un volume de Lamartine, sans
daigner lire un chapitre ou un morceau entier. Je le laissais l pour
aller travailler, et quand je revenais de la clinique ou de l'hpital,
je le retrouvais assoupi  la mme place, presque dans la mme attitude.
Eugnie, condamne  subir cet trange tte--tte, et n'ayant, du
reste, pas  s'en plaindre personnellement, car il daignait  peine lui
adresser la parole (la regardant plutt comme un meuble que comme une
personne), tait indigne de cette paresse princire. Quant  moi, je
commenais  sourire lorsque, les yeux encore appesantis par une rverie
somnolente, il reprenait ses divagations sur la gloire, la politique et
la puissance.

Cependant aucune ide de blme ou de mpris ne se mlait  mon doute.
Tous les jours, aprs le dner, nous nous retrouvions, Horace et moi, au
Luxembourg, au caf ou  l'Odon, au milieu d'un groupe assez nombreux,
compos de ses amis et des miens; et l, Horace prorait avec une rare
facilit. Sur toutes choses il tait le plus comptent, quoiqu'il ft le
plus jeune; en toutes choses il tait le plus hardi, le plus passionn,
le plus _avanc_, comme on disait alors, et comme on dit, je crois,
encore aujourd'hui. Ceux, mme qui ne l'aimaient pas, parmi les
auditeurs, taient forcs de l'couter avec intrt, et ses
contradicteurs montraient en gnral plus de mfiance et de dpit que
de justice et de bonne foi. C'est que l Horace reprenait tous ses
avantages: la discussion tait sur son terrain; et chacun s'avouait
intrieurement que s'il n'tait pas logicien infaillible, du moins il
tait orateur fcond, ingnieux et chaud. Ceux qui ne le connaissaient
pas croyaient le renverser, en disant que c'tait un homme sans fond,
sans ides, qui avait travaill immensment, et dont toute l'inspiration
n'tait que le rsultat d'une culture minutieuse. Pour moi, qui savais
si bien le contraire, j'admirais cette puissance d'intuition,  laquelle
il suffisait d'effleurer chaque chose en passant pour se l'assimiler et
pour lui donner aussitt toutes sortes de dveloppements au hasard de
l'improvisation. C'tait  coup sr une organisation privilgie, et
pour laquelle on pouvait augurer qu'il serait toujours temps, puisqu'il
lui en fallait si peu pour s'largir et se complter.

Sa prsence assidue chez moi tait un vritable supplice pour Eugnie.
Comme toutes les personnes actives et laborieuses, elle ne pouvait avoir
sous les yeux le spectacle de l'inaction prolonge, sans en ressentir
un malaise qui allait jusqu' la souffrance. N'tant point actif par
nature, mais par raisonnement et par ncessit, je n'tais pas aussi
rvolt qu'elle, d'ailleurs je me plaisais  croire que cette inaction
n'tait qu'une dfaillance passagre dans les forces de mon jeune ami,
et que bientt il donnerait, comme il disait, un vigoureux coup de
collier.

Cependant, comme deux mois s'taient couls sans apporter aucun
changement  cette manire d'tre, je crus de mon devoir d'aider au
_rveil du lion_, et j'essayai un jour d'aborder ce point dlicat, en
prenant le caf avec lui chez Poisson. La journe avait t orageuse,
et de grands clairs faisaient par intervalles bleuir la verdure des
marronniers du Luxembourg. La dame du comptoir tait belle comme
 l'ordinaire, plus qu' l'ordinaire peut-tre; car la mlancolie
habituelle de son visage tait en harmonie avec cette soire pleine de
langueur et  demi sombre.

Horace tourna plusieurs fois les yeux vers elle, et revenant  moi: Je
m'tonne, dit-il, qu'tant capable de devenir srieusement pris d'une
femme de ce genre, vous n'ayez pas conu une grande passion pour
celle-ci.

--Elle est admirablement belle, lui dis-je; mais j'ai le bonheur de ne
jamais avoir d'yeux que pour la femme que j'aime. Ce serait plutt 
moi de m'tonner qu'ayant le coeur libre, vous ne fassiez pas plus
d'attention  ce profil grec et  cette taille de nymphe.

--La Polymnie du Muse est aussi belle, rpondit Horace, et elle a sur
celle-ci de grands avantages. D'abord elle ne parle point, et celle-ci
me dsenchanterait au premier mot qu'elle dirait. Ensuite celle du Muse
n'est pas limonadire, et en troisime lieu elle ne s'appelle point
madame Poisson. Madame Poisson! quel nom! Vous allez encore blmer mon
aristocratie; mais vous-mme, voyons! Si Eugnie s'tait appele Margot
ou Javotte...

--J'eusse mieux aim Margot ou Javotte que Locadie ou Phoedora. Mais
laissez-moi vous dire, Horace, que vous me cachez quelque chose: vous
devenez amoureux?

Horace me tendit son bras.--Docteur, s'cria-t-il en riant, ttez-moi
le pouls; ce doit tre un amour bien tranquille, puisque je ne m'en
aperois pas. Mais pourquoi avez-vous une pareille ide?

--Parce que vous ne songez plus  la politique.

--O prenez-vous cela? J'y pense plus que jamais. Mais ne peut-on
marcher  son but que par une seule voie?

--Oh! quelle est donc celle o vous marchez? Je sais bien que pour moi
le _far-niente_ serait le bonheur. Mais pour qui aime la gloire...

--La gloire vient trouver ceux qui l'aiment d'un amour dlicat et
fier. Pour moi, plus je rflchis, plus je trouve l'tude du droit
inconciliable avec mon organisation, et le mtier d'avocat impossible 
un homme qui se respecte; j'y ai renonc.

--En vrit! m'criai-je, tourdi de l'aisance avec laquelle il
m'annonait une pareille dtermination; et qu'allez-vous faire?

--Je ne sais, rpondit-il d'un air indiffrent; peut-tre de la
littrature. C'est une voie encore plus large que l'autre; ou plutt
c'est un champ ouvert o l'on peut entrer de toutes parts. Cela convient
 mon impatience et  ma paresse. Il ne faut qu'un jour pour se placer
au premier rang; et quand l'heure d'une grande rvolution sonnera, les
partis sauront reconnatre dans les lettres, bien mieux que dans le
barreau, les hommes qui leur conviennent.

Comme il disait cela, je vis passer dans une glace une figure qui me
sembla tre celle de Paul Arsne; mais, avant que j'eusse tourn la tte
pour m'en assurer, elle avait disparu.

Et quelle partie choisirez-vous dans les lettres? demandai-je  Horace.

--Vers, prose, roman, thtre, critique, polmique, satire, pome, tonte
forme est  mon choix, et je n'en vois aucune qui m'effraie.

--La forme bien, mais le fond?

--Le fond dborde, rpondit-il, et la forme est le vase troit o il
faut que j'apprenne  contenir mes penses. Soyez tranquille, vous
verrez bientt que cette oisivet qui vous effraie couve quelque chose.
Il y a des abmes sous l'eau qui dort.

Mes yeux, flottant autour de moi, retrouvrent de nouveau Paul Arsne,
mais dans un accoutrement inusit. Cette fois sa chemise tait fort
blanche et assez fine; il avait un tablier blanc, et pour achever la
mtamorphose, il portait un plateau charg de tasses.

Voil, dit Horace, dont les yeux avaient suivi la mme direction que
les miens, un garon qui ressemble effroyablement au Masaccio.

Quoiqu'il et coup ses longs cheveux et sa petite moustache, il m'tait
impossible de douter un seul instant que ce ne ft le Masaccio en
personne. J'eus le coeur affreusement serr, et faisant un effort,
j'appelai le garon.

_Voil, Monsieur!_ rpondit-il aussitt; et, s'approchant de nous, sans
le moindre embarras, il nous prsenta le caf.

--Est-il possible! Arsne? m'criai-je, vous avez pris ce parti?

--En attendant un meilleur, rpondit-il, et je ne m'en trouve pas mal.

--Mais vous n'avez pas un instant de reste pour dessiner? lui dis-je,
sachant bien que c'tait la seule objection qui pt l'mouvoir.

--Oh! cela, c'est un malheur! mais il est pour moi seul, rpondit-il, ne
me blmez pas, Monsieur. Ma vieille tante va mourir, et je veux faire
venir mes soeurs ici; car, voyez-vous quand on a tt de ce coquin
de Paris, on ne peut plus s'en aller vivre en province. Au moins ici
j'entendrai parler d'art et de peinture aux jeunes tudiants: et quand
M. Delacroix exposera, je pourrai m'esquiver une heure pour aller voir
ses tableaux. Est-ce que les arts vont prir, parce que Paul Arsne ne
s'en mle plus? Il n'y a que les tasses qui menacent ruine, ajouta-t-il
gaiement en retenant le plateau prt  s'chapper de sa main encore mal
exerce.

--Ah , Paul Arsne, s'cria Horace en clatant de rire, ou vous tes
un petit juif, ou vous tes amoureux de la belle madame Poisson.

Il fit cette plaisanterie, selon son habitude, avec si peu de
prcaution, que madame Poisson, dont le comptoir tait tout prs,
l'entendit et rougit jusqu'au blanc des yeux. Arsne devint ple comme
la mort et laissa tomber le plateau; M. Poisson accourut au bruit, donna
un coup d'oeil au dgt, et alla au comptoir pour l'inscrire sur un
livre _ad hoc_. Le garon de caf est comptable de tout ce qu'il casse.
En voyant l'motion de sa femme, nous entendmes le patron lui dire
d'une voix pre:

Vous serez donc toujours prte  sauter et  crier au moindre bruit?
Vous avez des nerfs de marquise.

Madame Poisson dtourna la tte et ferma les yeux, comme si la vue de
cet homme lui et fait horreur. Ce petit drame bourgeois se passa en
trois minutes; Horace n'y fit aucune attention: mais ce fut pour moi
comme un trait de lumire.

L'intrt sincre et profond que j'prouvais pour le pauvre Masaccio me
fit souvent retourner au caf Poisson; j'y fis de plus longues sances
que de coutume, et j'y augmentai ma consommation, afin de ne point
veiller dsagrablement l'attention du matre, qui me parut jaloux et
brutal. Mais quoique je m'attendisse sans cesse  voir quelque tragdie
dans ce mnage, il se passa plus d'un mois sans que l'ordre farouche en
part troubl. Arsne remplissait ses fonctions de valet avec une rare
activit, une propret irrprochable, une politesse brusque et de bonne
humeur qui captivait la bienveillance de tous les habitus et jusqu'
celle de son rude patron.

Vous le connaissez? me dit un jour ce dernier en voyant que je causais
un pou longuement avec lui. Arsne m'avait recommand de ne point dire
qu'il et t artiste, de peur de lui aliner la confiance de son
matre, et conformment aux instructions qu'il m'avait donnes, je
rpondis que je l'avais vu dans un restaurant o on le regrettait
beaucoup.

C'est un excellent sujet, me rpondit M. Poisson; parfaitement honnte,
point causeur, point donneur, point ivrogne, toujours content, toujours
prt. Mon tablissement a beaucoup gagn depuis qu'il est  mon service.
Eh bien! Monsieur, croiriez-vous que madame Poisson, qui est d'une
faiblesse et d'une indulgence absurdes avec tous ces gaillards-l, ne
peut point souffrir ce pauvre Arsne!

M. Poisson parlait ainsi debout,  deux pas de ma petite table, le coude
appuy, majestueusement sur la face externe du comptoir d'acajou o sa
femme trnait d'un air aussi ennuy qu'une reine vritable. La figure
ronde et rouge de l'poux sortait de sa chemise  jabot de mousseline,
et son embonpoint dbordait un pantalon de nankin ridiculement tendu sur
ses flancs normes. Horace l'avait surnomm le Minautore. Tandis qu'il
dplorait l'injustice de sa femme envers ce pauvre Arsne, je crus voir
un imperceptible sourire errer sur les lvres de celle-ci. Mais elle ne
rpliqua pas un mot, et lorsque je voulus continuer cette conversation
avec elle, elle me rpondit avec un calme imperturbable:

Que voulez-vous, Monsieur? ces gens-l (elle parlait des garons
de caf en gnral) sont les flaux de notre existence. Ils ont des
manires si brutales et si peu d'attachement! Ils tiennent  la maison
et jamais aux personnes. Mon chat vaut mieux, il tient  la maison et 
moi.

Et parlant ainsi d'une voix douce et tranante, elle passait sa main de
neige sur le dos tigr du magnifique angora qui se jouait adroitement
parmi les porcelaines du comptoir.

Madame Poisson ne manquait point d'esprit, et je remarquai souvent
qu'elle lisait de bons romans. Comme habitu, j'avais achet le droit
de causer avec elle, et mes manires respectueuses inspiraient toute
confiance au mari. Je lui fis souvent compliment du choix de ses
lectures; jamais je n'avais vu entre ses mains un seul de ces
ouvrages grivois et  demi obscnes qui font les dlires de la petite
bourgeoisie. Un jour qu'elle terminait _Manon Lescaut_, je vis une larme
rouler sur sa joue, et je l'abordai en lui disant que c'tait le plus
beau roman du coeur qui et t fait en France. Elle s'cria:

Oh! oui, Monsieur! c'est du moins le plus beau que j'aie lu. Ah!
perfide Manon! sublime Desgrieux! et ses regards tombrent sur Arsne,
qui dposait de l'argent dans sa sbile; fut-ce par hasard ou par
entranement? il tait difficile de prononcer. Jamais Arsne ne levait
les yeux sur elle; il circulait des tables au comptoir avec une
tranquillit qui aurait drout le plus fin observateur.



VI.

Peu  peu Horace, avait daign faire attention  la beaut et aux bonnes
manires de Laure: c'tait le petit nom que M. Poisson donnait  sa
femme.

Si _cela_ tait n sur un trne, disait-il souvent en la regardant, la
terre entire serait prosterne devant une telle majest.

--A quoi bon un trne? lui rpondis-je; la beaut est par elle-mme une
royaut vritable.

--Ce qui la distingue pour moi des autres teneuses de comptoir,
reprenait-il, c'est cette dignit froide, si diffrente de leurs
agaceries coquettes. En gnral, elles vous vendent leurs regards pour
un verre d'eau sucre; c'est  vous ter la soif pour toujours. Mais
celle-ci est, au milieu des hommages grossiers qui l'environnent, une
perle fine dans le fumier; elle inspire vraiment une sorte de respect.
Si j'tais sr qu'elle ne ft pas bte, j'aurais presque envie d'en
devenir amoureux.

La vue de plusieurs jeunes gens qui, chaque jour, s'vertuaient  fixer
l'attention de la belle limonadire, et qui eussent vraiment fait des
folies pour elle, acheva de piquer l'amour-propre d'Horace; mais il ne
convenait pas  tant d'orgueil de suivre la mme route que ces nafs
admirateurs. Il ne voulait pas tre confondu dans ce cortge: il lui
fallait, disait-il, emporter la place d'assaut au nez des assigeants.
Il mdita ses moyens, et jeta un soir une lettre passionne sur le
comptoir; puis il resta jusqu'au lendemain sans se montrer, pensant que
cet air occup, dcourag ou ddaigneux, expliqu ensuite par lui selon
la circonstance, ferait un bon effet, par contraste avec l'obsession de
ses rivaux.

J'avais consenti  m'intresser  cette folie, persuad intrieurement
qu'elle servirait de leon  la naissante fatuit d'Horace, et qu'il
en serait pour ses frais d'loquence pistolaire. Le lendemain je fus
occup plus que de coutume, et nous nous donnmes rendez-vous le soir au
caf Poisson. La dame n'tait pas  son comptoir: Arsne remplissait 
lui seul les fonctions de matre et de valet, et il tait si affair,
qu' toutes nos questions il ne rpondit qu'un je ne sais pas jet en
courant d'un air d'indiffrence. M. Poisson ne paraissant pas davantage,
nous allions prendre le parti de nous retirer sans rien savoir, lorsque
Laravinire, le _prsident des bousingots_, entra bruyamment au milieu
de sa joyeuse phalange.

J'ai lu quelque part une dfinition assez tendue de l'_tudiant_, qui
n'est certainement pas faite sans talent, mais qui ne m'a point paru
exacte. L'tudiant y est trop rabaiss, je dirai plus, trop dgrad;
il y joue un rle bas et grossier qui vraiment n'est pas le sien.
L'tudiant a plus de travers et de ridicules que de vices; et quand il
en a, ce sont des vices si peu enracins, qu'il lui suffit d'avoir subi
ses examens et repass le seuil du toit paternel, pour devenir calme,
positif, rang; trop positif la plupart du temps, car les vices de
l'tudiant sont ceux de la socit tout entire, d'une socit o
l'adolescence est livre  une ducation  la fois superficielle et
pdantesque, qui dveloppe en elle l'outrecuidance et la vanit; o la
jeunesse est abandonne, sans rgle et sans frein,  tous les dsordres
qu'engendre le scepticisme, o l'ge viril rentre immdiatement aprs
dans la sphre des gosmes rivaux et des luttes difficiles. Mais si les
tudiants taient aussi pervertis qu'on nous les montre, l'avenir de la
France serait trangement compromis.

Il faut bien vite excuser l'crivain que je blme, en reconnaissant
combien il est difficile, pour ne pas dire impossible, de rsumer en un
seul type une classe aussi nombreuse que celle des tudiants. Eh quoi!
c'est la jeunesse lettre en masse que vous voulez nous faire connatre
dans une simple effigie? Mais que de nuances infinies dans cette
population d'enfants  demi hommes que Paris voit sans cesse se
renouveler, comme des aliments htrognes, dans le vaste estomac du
quartier latin! Il y a autant de classes d'tudiants qu'il y a de
classes rivales et diverses dans la bourgeoisie. Hassez la bourgeoisie
encrote qui, matresse de toutes les forces de l'tat, en fait un
misrable trafic; mais ne condamnez pas la jeune bourgeoisie qui sent
de gnreux instincts se dvelopper et grandir en elle. En plusieurs
circonstances de notre histoire moderne, cette jeunesse s'est montre
brave et franchement rpublicaine. En 1830, elle s'est encore interpose
entre le peuple et les ministres dchus de la restauration, menacs
jusque dans l'enceinte o se prononait leur jugement; 'a t son
dernier jour de gloire.

Depuis, on l'a tellement surveille, maltraite et dcourage, qu'elle
n'a pu se montrer ouvertement. Nanmoins, si l'amour de la justice, le
sentiment de l'galit et l'enthousiasme pour les grands principes et
les grands dvouements de la rvolution franaise ont encore un foyer
de vie autre que le foyer populaire, c'est dans l'me de cette jeune
bourgeoisie qu'il faut aller le chercher. C'est un feu qui la saisit et
la consume rapidement, j'en conviens. Quelques annes de cette noble
exaltation que semble lui communiquer le pav brlant de Paris, et puis
l'ennui de la province, ou le despotisme de la famille, ou l'influence
des sductions sociales, ont bientt effac jusqu' la dernire trace du
gnreux lan.

Alors on rentre en soi-mme, c'est--dire en soi seul, on traite
de folies de jeunesse les thories courageuses qu'on a aimes et
professes; on rougit d'avoir t fouririste, ou saint-simonien, ou
rvolutionnaire d'une manire quelconque; on n'ose pas trop raconter
quelles motions audacieuses on a leves ou soutenues dans les
_socits_ politiques, et puis on s'tonne d'avoir souhait l'galit
dans toutes ses consquences, d'avoir aim le peuple sans frayeur,
d'avoir vot la loi de fraternit sans amendement. Et au bout de peu
d'annes, c'est--dire quand on est tabli bien ou mal, qu'on soit
juste-milieu, lgitimiste ou rpublicain, qu'on soit de la nuance des
_Dbats_, de la _Gazette_ ou du _National_, on inscrit sur sa porte,
sur son diplme ou sur sa patente, qu'on n'a, en aucun temps de sa vie,
entendu porter atteinte  la sacro-sainte proprit.

Mais ceci est le procs  faire, je le rpte,  la socit bourgeoise
qui nous opprime. Ne faisons pas celui de la jeunesse, car elle a t ce
que la jeunesse, prise en masse et mise en contact avec elle-mme, est
et sera toujours, enthousiaste, romanesque et gnreuse. Ce qu'il y a de
meilleur dans le bourgeois, c'est donc encore l'tudiant; n'en doutez
pas.

[Illustration: M Poisson parlait ainsi debout.]

Je n'entreprendrai pas de contredire dans le dtail les assertions de
l'auteur, que j'incrimine sans aucune aigreur, je vous jure. Il est
possible qu'il soit mieux inform des moeurs des tudiants que je ne
puis l'tre relativement  ce qu'elles sont aujourd'hui; mais je dois en
conclure, ou que l'auteur s'est tromp, ou que les tudiants ont bien
chang; car j'ai vu des choses fort diffrentes.

Ainsi, de mon temps, nous n'tions pas diviss en deux espces, l'une,
appele les _bambocheurs_, fort nombreuse, qui passait son temps  la
Chaumire, au cabaret, au bal du Panthon, criant, fumant, vocifrant
dans une atmosphre infecte et hideuse; l'autre fort restreinte, appele
les _piocheurs_, qui s'enfermait pour vivre misrablement, et s'adonner
 un travail matriel dont le rsultat tait le crtinisme. Non! il y
avait bien des oisifs et des paresseux, voire des mauvais sujets et des
idiots; mais il y avait aussi un trs-grand nombre de jeunes gens
actifs et intelligents, dont les moeurs taient chastes, les amours
romanesques, et la vie empreinte d'une sorte d'lgance et de posie, au
sein de la mdiocrit et mme de la misre. Il est vrai que ces jeunes
gens avaient beaucoup d'amour-propre, qu'ils perdaient beaucoup de
temps, qu'ils s'amusaient  tout autre chose qu' leurs tudes, qu'ils
dpensaient plus d'argent qu'un dvouement vertueux  la famille ne
l'et permis; enfin, qu'ils faisaient de la politique et du socialisme
avec plus d'ardeur que de raison, et de la philosophie avec plus de
sensibilit que de science et de profondeur. Mais s'ils avaient, comme
je l'ai dj confess, des travers et des ridicules, il s'en faut de
beaucoup qu'ils fussent vicieux, et que leurs jours s'coulassent dans
l'abrutissement, leurs nuits dans l'orgie. En un mot, j'ai vu beaucoup
plus d'tudiants dans le genre d'Horace, que je n'en ai vu dans celui de
l'_tudiant_ esquiss par l'crivain que j'ose ici contredire.

[Illustration: On le reconnaissait  son chapeau pointu.]

Celui dont j'ai maintenant  vous faire le portrait, Jean Laravinire,
tait un grand garon de vingt-cinq ans, leste comme un chamois et fort
comme un taureau. Ses parents ayant eu la coupable distraction de ne pas
le faire vacciner, il tait largement sillonn par la petite-vrole,
ce qui tait, pour son bonheur, un intarissable sujet de plaisanteries
comiques de sa part. Quoique laide, sa figure tait agrable, sa
personne pleine d'originalit comme son esprit. Il tait aussi gnreux
qu'il tait brave, et ce n'tait pas peu dire. Ses instincts de
_combativit_, comme nous disions en phrnologie, le poussaient
imptueusement dans toutes les bagarres, et il y entranait toujours une
cohorte d'amis intrpides, qu'il fanatisait par son sang-froid hroque
et sa gaiet belliqueuse. Il s'tait battu trs-srieusement en juillet;
plus tard, hlas! il se battit trop bien ailleurs.

C'tait un tapageur, un _bambocheur_, si vous voulez; mais quel loyal
caractre, et quel dvouement magnanime! Il avait toute l'excentricit
de son rle, toute l'inconsquence de son imptuosit, toute la crnerie
de sa position. Vous eussiez pu rire de lui; mais vous eussiez t forc
de l'aimer. Il tait si bon, si naf dans ses convictions, si dvou
 ses amis! Il tait cens carabin, mais il n'tait rellement et ne
voulait jamais tre autre chose qu'tudiant meutier, _bousingot_, comme
on disait dans ce temps-l. Et comme c'est un mot historique qui s'en va
se perdre, si l'on n'y prend garde, je vais tcher de l'expliquer.

Il y avait une classe d'tudiants, que nous autres (tudiants un peu
aristocratiques, je l'avoue) nous appelions, sans ddain toutefois,
_tudiants d'estaminet_. Elle se composait invariablement de la plupart
des tudiants de premire anne, enfants frachement arrivs de
province,  qui Paris faisait tourner la tte, et qui croyaient tout
d'un coup se faire hommes en fumant  se rendre malades, et en battant
le pav du matin au soir, la casquette sur l'oreille; car l'tudiant de
premire anne a rarement un chapeau. Ds la seconde anne, l'tudiant
en gnral devient plus grave et plus naturel. Il est tout  fait retir
de ce genre de vie,  la troisime. C'est alors qu'il va au parterre des
Italiens, et qu'il commence  s'habiller comme tout le monde. Mais un
certain nombre de jeunes gens reste attach  ces habitudes de flnerie,
de billard, d'interminables fumeries  l'estaminet, ou de promenade par
bandes bruyantes au jardin du Luxembourg. En un mot, ceux-l font, de la
rcration que les autres se permettent sobrement, le fond et l'habitude
de la vie. Il est tout naturel que leurs manires, leurs ides, et
jusqu' leurs traits, au lieu de se former, restent dans une sorte
d'enfance vagabonde et dbraille, dans laquelle il faut se garder de
les encourager, quoiqu'elle ait certainement ses douceurs et mme sa
posie. Ceux-l se trouvent toujours naturellement tout ports aux
meutes. Les plus jeunes y vont pourvoir, d'autres y vont pour agir; et,
dans ce temps-l, presque toujours tous s'y jetaient un instant et s'en
retiraient vite, aprs avoir donn et reu quelques bons coups. Cela ne
changeait pas la face des affaires, et la seule modification que ces
tentatives aient apporte, c'est un redoublement de frayeur chez les
boutiquiers, et de cruaut brutale chez les agents de police. Mais aucun
de ceux qui ont si lgrement troubl l'ordre public dans ce temps-l
ne doit rougir,  l'heure qu'il est, d'avoir eu quelques jours de
chaleureuse jeunesse. Quand la jeunesse ne peut manifester ce qu'elle
a de grand et de courageux dans le coeur que par des attentats  la
socit, il faut que la socit soit bien mauvaise!

On les appelait alors les _bousingots_,  cause du chapeau marin de cuir
verni qu'ils avaient adopt pour signe de ralliement. Ils portrent
ensuite une coiffure carlate en forme de bonnet militaire, avec un
velours noir autour. Dsigns encore  la police, et attaqus dans la
rue par les mouchards, ils adoptrent le chapeau gris; mais ils n'en
furent pas moins traqus et maltraits. On a beaucoup dclam contre
leur conduite; mais je ne sache pas que le gouvernement ait pu justifier
celle de ses agents, vritables assassins qui en ont assomm un bon
nombre sans que le boutiquier en ait montr la moindre indignation ou la
moindre piti.

Le nom de _bousingots_ leur resta. Lorsque le _Figaro_, qui avait fait
une opposition railleuse et mordante sous la direction loyale de M.
Delatouche, passa en d'autres mains, et peu  peu changea de couleur, le
nom de bousingot devint un outrage; car il n'y eut sorte de moqueries
amres et injustes dont on ne s'effort de le couvrir. Mais les vrais
bousingots ne s'en murent point, et notre ami Laravinire conserva
joyeusement son surnom de _prsident des bousingots_, qu'il porta
jusqu' sa mort, sans craindre ni mriter le ridicule ou le mpris.

Il tait si recherch et si ador de ses compagnons, qu'on ne le voyait
jamais marcher seul. Au milieu du groupe ambulant qui chantait ou criait
toujours autour de lui, il s'levait comme un pin robuste; et fier au
sein du taillis, ou comme la Calypso de Fnelon au milieu du menu fretin
de ses nymphes, ou enfin comme le jeune Sal parmi les bergers d'Isral.
(Il aimait mieux cette comparaison.) On le reconnaissait de loin  son
chapeau gris pointu  larges bords,  sa barbe de chvre,  ses longs
cheveux plats,  son norme cravate rouge sur laquelle tranchaient les
normes revers blancs de son gilet _ la Marat_. Il portait gnralement
un habit bleu  longues basques et  boutons de mtal, un pantalon
 larges carreaux gris et noirs, et un lourd bton de cormier qu'il
appelait son _frre Jean_, par souvenir du bton de la croix dont le
frre Jean des Entommeures fit, selon Rabelais, un si _horrificque_
carnage des hommes d'armes de Pichrocole. Ajoutez  cela un cigare gros
comme une bche, sortant d'une moustache rousse  moiti brle, une
voix rauque qui s'tait casse, dans les premiers jours d'aot 1830, 
dtonner la _Marseillaise_, et l'aplomb bienveillant d'un homme qui a
embrass plus de cent fois Lafayette, mais qui n'en parle plus en 1831
qu'en disant: _Mon pauvre ami_; et vous aurez au grand complet Jean
Laravinire, prsident des bousingots.



VII.

--Vous demandez madame Poisson? dit-il  Horace, qui n'accueillait pas
trop bien en gnral sa familiarit. Eh bien! vous ne verrez plus madame
Poisson. Absente par cong, madame Poisson. Pas mal fait. M. Poisson ne
la battra plus.

--Si elle avait voulu me prendre pour son dfenseur, s'cria le petit
Paulier, qui n'tait gure plus gros qu'une mouche, elle n'aurait pas
t battue deux fois. Mais enfin, puisque c'est le _prsident_ qu'elle a
honor de sa prfrence....

--Excusez! cela n'est pas vrai, rpondit le prsident des bousingots
en levant sa voix enroue pour que tout le monde l'entendt. A moi,
Arsne, un verre de rhum! j'ai la gorge en feu. J'ai besoin de me
rafrachir.

Arsne vint lui verser du rhum, et resta debout prs de lui, le
regardant attentivement avec une expression indfinissable.

Eh bien, mon pauvre Arsne, reprit Laravinire sans lever les yeux
sur lui et tout en dgustant son petit verre: tu ne verras plus ta
bourgeoise! Cela te fait plaisir peut-tre? Elle ne t'aimait gure, ta
bourgeoise?

--Je n'en sais rien, rpondit Arsne de sa voix claire et ferme; mais o
diable peut-elle tre?

--Je te dis qu'elle est partie. _Partie_, entends-tu bien? Cela veut
dire qu'elle est o bon lui semble; qu'elle est partout except ici.

--Mais ne craignez-vous pas d'affliger ou d'offenser beaucoup le mari en
parlant si haut d'une pareille affaire? dis-je en jetant les yeux vers
la porte du fond, o nous apparaissait ordinairement M. Poisson vingt
fois par heure.

--Le citoyen Poisson n'est pas cans, rpondit le bousingot Louvet: nous
venons de le rencontrer  l'entre de la Prfecture de police, o il va
sans doute demander des informations. Ah! dame, il cherche; il cherchera
longtemps. Cherche, Poisson, cherche! Apporte!

--Pauvre bte! reprit un autre. a lui apprendra qu'on ne prend pas les
mouches avec du vinaigre. Arsne?  moi, du caf!

--Elle a bien fait! dit un troisime. Je ne l'aurais jamais crue capable
d'un pareil coup de tte, pourtant! Elle avait l'air us par le chagrin,
cette pauvre femme! A moi, Arsne, de la bire!

Arsne servait lestement tout le monde, et il venait toujours se planter
derrire Laravinire, comme s'il et attendu quelque chose.

Eh! qu'as-tu l  me regarder? lui dit Laravinire, qui le voyait dans
la glace.

--J'attends pour vous verser un second petit verre, rpondit
tranquillement Arsne.

--Joli garon, va! dit le prsident en lui tendant son verre. Ton
coeur comprend le mien. Ah! si tu avais pu te poser ainsi en Hb  la
barricade de la rue Montorgueil, l'anne passe,  pareille poque!
J'avais une si abominable soif! Mais ce gamin-l ne songeait qu'
descendre des gendarmes. Brave comme un lion, ce gamin-l! Ta chemise
n'tait pas aussi blanche au'aujourd'hui, hein? Rouge de sang et noire
de poudre. Mais o diable as-tu pass depuis?

--Dis-nous donc plutt o madame Poisson a pass la nuit, puisque tu le
sais? reprit Paulier.

--Vous le savez? s'cria Horace le visage en feu.

--Tiens! a vous intresse, vous? rpondit Laravinire. a vous
intresse diablement,  ce qu'il parait! Eh bien! vous ne le saurez pas,
soit dit sans vous lcher; car j'ai donn ma parole, et vous comprenez.

--Je comprends, dit Horace avec amertume, que vous voulez nous donner 
entendre que c'est chez vous que s'est retire madame Poisson.

--Chez moi! je le voudrais: a supposerait que j'ai un _chez moi_. Mais
pas de mauvaises plaisanteries, s'il vous plat. Madame Poisson est une
femme fort honnte, et je suis sr qu'elle n'ira jamais ni chez vous ni
chez moi.

--Raconte-leur donc comment tu l'as aide  se sauver? dit Louvet en
voyant avec quel intrt nous cherchions  deviner le sens de ses
rticences.

--Voil! coutez! rpondit le prsident. Je peux bien le dire: cela ne
fait aucun tort  la dame. Ah! tu coutes, toi? ajouta-t-il en voyant
Arsne toujours derrire lui. Tu voudrais faire le capon, et redire cela
 ton bourgeois.

--Je ne sais pas seulement de quoi vous parlez, rpondit Arsne en
s'asseyant sur une table vide et en ouvrant un journal. Je suis l pour
vous servir: si je suis de trop, je m'en vas.

--Non, non! reste, enfant de juillet! dit Laravinire. Ce que j'ai 
dire ne compromet personne.

C'tait l'heure du dner des habitants du quartier. Il n'y avait dans
le caf que Laravinire, ses amis et nous. Il commena son rcit en ces
termes:

Hier soir... je pourrais aussi bien dire ce matin (car il tait minuit
pass, prs d'une heure), je revenais tout seul  mon gte, c'tait par
le plus long. Je ne vous dirai ni d'o je venais, ni en quel endroit
je fis cette rencontre; j'ai pos mes rserves  cet gard. Je voyais
marcher devant moi une vraie taille de gupe, et cela avait un air
si _comme il faut_, cela avait la marche si peu agaante que nous
connaissons, que j'ai hsit par trois fois... Enfin, persuad que ce ne
pouvait tre autre chose qu'un _phalne_, je m'avance sur la mme ligne;
mais je ne sais quoi de mystrieux et d'indfinissable (style choisi,
mes enfants!) m'aurait empch d'tre grossier, quand mme la galanterie
franaise ne serait pas dans les murs de votre prsident.--Femme
charmante, lui dis-je, pourrait-on vous offrir le bras?--Elle ne rpond
rien et ne tourne pas la tte. Cela m'tonne. Ah bah! elle est peut-tre
sourde, cela s'est vu. J'insiste. On me fait doubler le pas.--N'ayez
donc pas peur!--Ah!---Un petit cri, et puis on s'appuie sur le parapet.

--Parapet? c'tait sur le quai, dit Louvet.

--J'ai dit parapet comme j'aurais dit borne, fentre, muraille
quelconque. N'importe! je la voyais trembler comme une femme qui
va s'vanouir. Je m'arrte, interdit. Se moque-t-on de moi?--Mais,
Mademoiselle, n'ayez donc pas peur.--Ah! mon Dieu! c'est vous, monsieur
Laravinire?--Ah! mon Dieu! c'est vous, madame Poisson? (Et voil, un
coup de thtre!)--Je suis bien aise de vous rencontrer, dit-elle d'un
ton rsolu. Vous tes un honnte homme, vous allez me conduire. Je
remets mon sort entre vos mains, je me lie  vous. Je demande le
secret.--Me voil, Madame, prt  passer l'eau et le feu pour vous et
avec vous. Elle prend mon bras.--Je pourrais vous prier de ne pas me
suivre, et je suis sre que vous n'insisteriez pas; mais j'aime mieux me
confier  vous. Mon honneur sera en bonnes mains; vous ne le trahirez
pas.

J'tends la main, elle y met la sienne. Voil la tte qui me tourne
un peu, mais c'est gal. J'offre mon bras comme un marquis, et sans me
permettre une seule question, je l'accompagne...

--O, demanda Horace impatient.

--O bon lui semble, rpondit Laravinire. Chemin faisant:--Je quitte M.
Poisson pour toujours, me rpondit-elle; mais je ne le quitte pas pour
me mal conduire. Je n'ai pas d'amant, Monsieur; je vous jure devant
Dieu, qui veille sur moi, puisqu'il vous a envoy vers moi en ce moment,
que je n'en ai pas et n'en veux pas avoir. Je me soustrais  de mauvais
traitements, et voil tout. J'ai un asile, chez une amie, chez une femme
honnte et bonne; je vais vivre de mon travail. Ne venez pas me voir; il
faut que je me tienne dans une grande rserve aprs une pareille fuite;
mais gardez-moi un souvenir amical, et croyez que je n'oublierai
jamais... Nouvelle poigne de main; adieu solennel, ternel peut-tre,
et puis, bonsoir, plus personne. Je sais o elle est, mais je ne sais
chez qui, ni avec qui. Je ne chercherai pas  le savoir, et je ne
mettrai personne sur la voie de le dcouvrir. C'est gal, je n'en ai pas
dormi de la nuit et me voil amoureux comme une bte!  quoi cela me
servira-t-il?

--Et vous croyez, dit Horace mu, qu'elle n'a pas d'amant, qu'elle est
chez une femme, qu'elle...

--Ah! je ne crois rien, je ne sais rien, et peu m'importe! Elle s'est
empare de moi. Me voil forc de tenir ce que j'ai promis, puisqu'on
m'a subjugu. Ces diables de femmes! Arsne, du rhum! l'orateur est
fatigu.

Je regardai Arsne: son visage ne trahissait pas la moindre motion.
Je cessai de croire  son amour pour madame Poisson; mais, en voyant
l'agitation d'Horace, je commenai  penser que le sien prenait un
caractre srieux. Nous nous sparmes  la rue Gt-le-Coeur. Je rentrai
accabl de fatigue. J'avais pass la nuit prcdente auprs d'un ami
malade, et je n'tais pas revenu chez moi de la journe.

Quoique j'eusse vu briller de la lumire derrire mes fentres, je
fus tent de croire qu'il n'y avait personne chez moi,  la lenteur
qu'Eugnie mit  me recevoir. Ce ne fut qu'au troisime coup de sonnette
qu'elle se dcida  ouvrir la porte, aprs m'avoir bien regard et
interrog par le guichet.

Vous avez donc bien peur? lui dis-je en entrant.

--Trs-peur, me rpondit-elle; j'ai mes raisons pour cela. Mais puisque
vous voil, je suis tranquille.

Ce dbut m'inquita beaucoup. Qu'est-il donc arriv? m'criai-je.

--Rien que de fort agrable, rpondit-elle en souriant, et j'espre que
vous ne me dsavouerez pas; j'ai, en votre absence, dispos de votre
chambre.

--De ma chambre! grand Dieu! et moi qui ne me suis pas couch la nuit
dernire! Mais pourquoi donc? et que veut dire cet air de mystre?

--Chut! ne faites pas de bruit! dit Eugnie en mettant sa main sur ma
bouche. Votre chambre est habite par quelqu'un qui a plus besoin de
sommeil et de repos que vous.

--Voil une trange invasion! Tout ce que vous faites est bien, mon
Eugnie, mais enfin...

--Mais enfin, mon ami, vous allez vous retirer de suite, et demander 
votre ami Horace ou  quelque autre (vous n'en manquerez pas) de vous
cder la moiti de sa chambre pour une nuit.

--Mais vous me direz au moins pour qui je fais ce sacrifice?

--Pour une amie  moi, qui est venue me demander un refuge dans une
circonstance dsespre.

--Ah! mon Dieu! m'criai-je, un accouchement dans ma chambre! Au diable
le butor  qui je dois cet enfant-l!

--Non, non! rien de pareil! dit Eugnie en rougissant. Mais parlez donc
plus bas, il n'y a point l d'affaire d'amour proprement dite; c'est un
roman tout  fait pur et platonique. Mais, allez-vous-en.

--Ah a, c'est donc une princesse enleve pour qui vous prenez tant de
prcautions respectueuses?

--Non; mais c'est une femme comme moi, et elle a bien droit  quelque
respect de votre part.

--Et vous ne me direz pas mme son nom?

--A quoi bon ce soir? Nous verrons demain ce qu'on peut vous confier.

--Et, c'est une femme?... dis-je avec un grand embarras.

--Vous en doutez? rpondit Eugnie en clatant de rire.

Elle me poussa vers la porte, et j'obis machinalement. Elle me rendit
ma lumire, et me reconduisit jusqu'au palier d'un air affectueux et
enjou, puis elle rentra, et je l'entendis fermer la porte  double
tour, ainsi qu'une barre que j'y avais fait poser pour plus de scurit
quand je laissais Eugnie seule, le soir, dans ma mansarde.

Quand je fus au bas de l'escalier, je fus pris d'un vertige. Je ne suis
point jaloux de ma nature, et d'ailleurs, jamais ma douce et sincre
compagne ne m'avait donn le moindre sujet de mfiance. J'avais pour
elle plus que de l'amour, j'avais une estime sans bornes pour son
caractre, une foi absolue en sa parole. Malgr tout cela, je fus saisi
d'une sorte de dlire, et ne pus jamais me rsoudre  descendre le
dernier tage. Je remontai vingt fois jusqu' ma porte; je redescendis
autant de fois l'escalier. Le plus profond silence rgnait dans ma
mansarde et dans toute la maison. Plus je combattais ma folie, plus elle
s'emparait de mon cerveau. Une sueur froide coulait de mon front. Je
pensai plusieurs fois  enfoncer la porte: malgr la serrure et la barre
de fer, je crois que j'en aurais eu la force dans ce moment-l; mais
la crainte d'pouvanter et d'offenser Eugnie par cette violence et
l'outrage d'un tel soupon, m'empchrent de cder  la tentation. Si
Horace m'et vu ainsi, il m'aurait pris en piti ou raill amrement.
Aprs tout ce que je lui avais dit pour combattre les instincts de
jalousie et de despotisme qu'il laissait percer dans ses thories de
l'amour, j'tais d'un ridicule achev.

Je ne pus nanmoins prendre sur moi de sortir de la maison. Je songeai
bien  passer la nuit  me promener sur le quai; mais la maison avait
une porte de derrire sur la rue _Gt-le-Coeur_, et pendant que j'en
ferais le tour, on pouvait sortir d'un ct ou de l'autre. Une fois que
j'aurais franchi la porte principale, soit que le portier fut prvenu,
soit qu'il allt se coucher, j'tais sur de ne pas pouvoir rentrer pass
minuit. Les portiers sont fort inhumains envers les tudiants, et le
mien tait des plus intraitables. Au diable l'htesse inconnue et sa
rputation compromise! pensai-je; et ne pouvant renoncer  garder mon
trsor  vue, ne pouvant plus rsister  la fatigue, je me couchai sur
la natte de paille dans l'embrasure de ma porte, et je finis par m'y
endormir.

Heureusement nous demeurions au dernier tage de la maison, et la seule
chambre qui donnt sur notre palier n'tait pas loue. Je ne courais
pas risque d'tre surpris dans cette ridicule situation par des voisins
mdisants.

Je ne dormis ni longtemps ni paisiblement, comme on peut croire. Le
froid du matin m'veilla de bonne heure. J'tais bris, je fumai pour
me ranimer, et quand, vers six heures, j'entendis ouvrir la porte de la
maison, je sonnai  la mienne. Il me fallut encore attendre et encore
subir l'examen du guichet. Enfin il me fut permis de rentrer.

Ah! mon Dieu! dit Eugnie en frottant ses yeux appesantis par un
sommeil meilleur que le mien. Vous me paraissez chang! Pauvre
Thophile! vous avez donc t bien mal couch chez votre ami Horace?

--On ne peut pas plus mal, rpondis-je, un lit trs dur. Et votre hte,
est-il enfin parti?

--Mon hte! dit-elle avec un tonnement si candide que je me sentis
pntr de honte.

Quand on est coupable, on a rarement l'esprit de se repentir  temps.
Je sentis le dpit me gagner, et n'ayant rien  dire qui et le sens
commun, je posai ma canne un peu brusquement sur la table, et je jetai
mon chapeau avec humeur sur une chaise: il roula par terre, je lui
donnai un grand coup de pied; j'avais besoin de briser quelque chose.

Eugnie, qui ne m'avait jamais vu ainsi, resta stupfaite: elle ramassa
mon chapeau en silence, me regarda fixement, et devina enfin ma
souffrance, en voyant l'altration profonde de mes traits. Elle touffa
un soupir, retint une larme, et entra doucement dans ma chambre 
coucher, dont elle referma la porte sur elle avec soin. C'tait l
qu'tait le personnage mystrieux. Je n'osais plus, je ne voulais plus
douter, et, malgr moi, je doutais encore. Les penses injustes, quand
nous leur laissons prendre le dessus, s'emparent tellement de nous,
qu'elles dominent encore notre imagination alors que la raison et la
conscience protestent contre elles. J'tais au supplice; je marchais
avec agitation dans mon cabinet, m'arrtant  chaque tour devant cette
porte fatale, avec un sentiment voisin de la rage. Les minutes me
semblaient des sicles.

Enfin la porte se rouvrit, et une femme vtue  la hte, les cheveux
encore dans le dsordre du sommeil et le corps envelopp d'un grand
chle, s'avana vers moi, ple et tremblante. Je reculai de surprise,
c'tait madame Poisson.



VIII.

Elle s'inclina devant moi, presque jusqu' mettre un genou en terre; et
dans cette attitude douloureuse, avec sa pleur, ses cheveux pars, et
ses beaux bras nus sortant de son chle carlate, elle et dsarm un
tigre; mais j'tais si heureux de voir Eugnie justifie, que j'eusse
accueilli mon affreuse portire avec autant de courtoisie que la belle
Laure. Je la relevai, je la fis asseoir, je lui demandai pardon d'tre
rentr si matin, n'osant pas encore demander pardon, ni mme jeter un
regard  ma pauvre matresse.

Je suis bien malheureuse et bien coupable envers vous, me dit Laure
encore tout mue. J'ai failli amener un chagrin dans votre intrieur.
C'est ma faute, j'aurais d vous prvenir, j'aurais d refuser la
gnreuse hospitalit d'Eugnie. Ah! Monsieur, ne faites de reproche
qu' moi: Eugnie est un ange. Elle vous aime comme vous le mritez,
comme je voudrais avoir t aime, ne ft-ce qu'un jour dans ma vie.
Elle vous dira tout, Monsieur; elle vous racontera mes malheurs et ma
faute, ma faute, qui n'est pas celle que vous croyez, mais qui est plus
grave mille fois, et dont je ferai pnitence toute ma vie.

Les larmes lui couprent la parole. Je pris ses deux mains avec
attendrissement. Je ne sais ce que je lui dis pour la rassurer et la
consoler; mais elle y parut sensible, et, m'entranant vers Eugnie,
elle hta avec une grce toute fminine l'explosion de mon remords et le
pardon de ma chre compagne. Je le reus  genoux. Pour toute rponse,
celle-ci attira Laure dans mes bras, et me dit: Soyez son frre, et
promettez-moi de la protger et de l'assister comme si elle tait ma
soeur et la vtre. Voyez que je ne suis pas jalouse, moi! Et pourtant
combien elle est plus belle, plus instruite, et plus faite que moi pour
vous tourner la tte!

Le djeuner, modeste comme  l'ordinaire, mais plein de cordialit et
mme d'un enjouement attendri, fut suivi des arrangements que prit
Eugnie pour installer Laure dans l'appartement qui donnait sur notre
palier, et que le portier n'avait pu mettre encore  sa disposition,
quoique  mon insu il ft retenu  cet effet depuis plusieurs jours.
Tandis que notre nouvelle voisine s'tablissait avec une certaine
lenteur mlancolique dans ce mystrieux asile, sous le nom de
mademoiselle Moriat (c'tait le nom de famille d'Eugnie, qui la faisait
passer pour sa soeur), ma compagne revint me donner les claircissements
dont j'avais besoin pour la secourir.

Vous avez de l'amiti pour le Masaccio? me dit-elle pour commencer;
vous vous intressez  son sort? et vous aimerez d'autant mieux Laure,
qu'elle est plus chre  Paul Arsne?

--Quoi! Eugnie, m'criai-je, vous sauriez les secrets du Masaccio? Ces
secrets, impntrables pour moi, il vous les aurait confis?

Eugnie rougit et sourit. Elle savait tout depuis longtemps. Tandis
que le Masaccio faisait son portrait, elle avait su lui inspirer une
confiance extraordinaire. Lui, si rserv, et mme si mystrieux,
il avait t domin par la bont srieuse et la discrte obligeance
d'Eugnie. Et puis l'homme du peuple, mfiant et fier avec moi, avait
ouvert fraternellement son coeur  la fille du peuple: c'tait lgitime.

Eugnie avait promis le secret; elle l'avait religieusement gard. Elle
me fit subir un interrogatoire trs-judicieux et trs-fin, et quand
elle se fut assure que ma curiosit n'tait fonde que sur un intrt
sincre et dvou pour son protg, elle m'apprit beaucoup de choses; 
savoir: primo, que madame Poisson n'tait pas madame Poisson, mais bien
une jeune ouvrire ne dans la mme ville de province et dans la mme
rue que le petit Masaccio. Celui-ci avait eu pour elle, presque ds
l'enfance, une passion romanesque et tout  fait malheureuse; car la
belle Marthe, encore enfant elle-mme, s'tait laiss sduire et enlever
par M. Poisson, alors commis voyageur, qui tait venu avec elle dresser
la tente de son caf  la grille du Luxembourg, comptant sans doute sur
la beaut d'une telle enseigne pour achalander son tablissement. Cette
secrte pense n'empchait pas M. Poisson d'tre fort jaloux, et,  la
moindre apparence, il s'emportait contre Marthe, et la rendait fort
malheureuse. On assurait mme dans le quartier qu'il l'avait souvent
frappe.

En second lieu, Eugnie m'apprit que Paul Arsne, ayant un soir,
contrairement  ses habitudes de sobrit, cd  la tentation de boire
un verre de bire, tait entr, il y avait environ trois mois, au caf
Poisson; que l, ayant reconnu dans cette belle dame vtue de blanc
et coiffe de ses beaux cheveux noirs, en chtelaine du moyen ge, la
pauvre Marthe, ses premires, ses uniques amours, il avait failli se
trouver mal. Marthe lui avait fait signe de ne pas lui parler, parce que
le surveillant farouche tait l; mais elle avait trouv moyen, en lui
rendant la monnaie de sa pice de cinq francs, de lui glisser un billet
ainsi conu:

Mon pauvre Arsne, si tu ne mprises pas trop ta payse, viens causer
avec elle demain. C'est le jour de garde de M. Poisson. J'ai besoin de
parler de mon pays et de mon bonheur pass.

Certes, continua Eugnie, Arsne fut exact au rendez-vous. Il en sortit
plus amoureux que jamais. Il avait trouv Marthe embellie par sa pleur,
et ennoblie par son chagrin. Et puis, comme elle avait lu beaucoup de
romans  son comptoir, et mme quelquefois des livres plus srieux, elle
avait acquis un beau langage et toutes sortes d'ides qu'elle n'avait
pas auparavant. D'ailleurs, elle lui confiait ses malheurs, son
repentir, son dsir de quitter la position honteuse et misrable que son
sducteur lui avait faite, et Arsne se figurait que les devoirs de
la charit chrtienne et de l'amiti fraternelle l'enchanaient seuls
dsormais  sa compatriote. Il ne cessa de rder autour d'elle, sans
toutefois veiller les soupons du jaloux, et il parvint  causer avec
Marthe toutes les fois que M. Poisson s'absentait. Marthe tait bien
dcide  quitter son tyran; mais ce n'tait pas, disait-elle, pour
changer de honte qu'elle voulait s'affranchir. Elle chargeait Arsne de
lui trouver une condition o elle pt vivre honntement de son travail,
soit comme femme de charge chez de riches particuliers, soit comme
demoiselle de comptoir dans un magasin de nouveauts, etc.; mais toutes
les conditions que Paul envisageait pour elle lui semblaient indignes
de celle qu'il aimait. Il voulait lui trouver une position  la fois
honorable, aise et libre: ce n'tait pas facile. C'est alors qu'il
a conu et excut le projet de quitter les arts et de reprendre une
industrie quelconque, ft-ce la domesticit. Il s'est dit que sa tante
allait bientt mourir, qu'il ferait venir ses soeurs  Paris, qu'il
les tablirait comme ouvrires en chambre avec Marthe, et qu'il les
soutiendrait toutes les trois tant qu'elles ne seraient pas mises dans
un bon train d'affaires, sauf  ne jamais reprendre la peinture, si ses
avances et leur travail ne suffisaient pas pour les faire vivre dans
l'aisance. C'est ainsi que Paul a sacrifi la passion de l'art  celle
du dvouement, et son avenir  son amour.

Ne trouvant pas d'emploi plus lucratif pour le moment que celui de
garon de caf, il s'est fait garon de caf, et il a justement choisi
le caf de M. Poisson, o il a pu concerter l'enlvement de Marthe, et
o il compte rester encore quelque temps pour dtourner les soupons.
Car la tante Henriette est morte, les soeurs d'Arsne sont en route,
et je m'tais charge de veiller  leur tablissement dans une maison
honnte: celle-ci est propre et bien habite. L'appartement  ct du
ntre se compose de deux petites pices; il cote cent francs de loyer.
Ces demoiselles y seront fort bien. Nous leur prterons le linge et les
meubles dont elles auront besoin en attendant qu'elles aient pu se les
procurer, et cela ne tardera pas; car Paul, depuis deux mois qu'il gagne
de l'argent, a dj su acheter une espce de mobilier assez gentil qui
tait l-haut dans votre grenier et  votre insu. Enfin, avant-hier
soir, tandis que vous tiez auprs de votre malade, Laure, ou, pour
mieux dire, Marthe, puisque c'est son vritable nom, a pris son grand
courage, et au coup de minuit, pendant que M. Poisson tait de garde,
elle est partie avec Arsne, qui devait l'amener ici, et retourner
bien vite  la maison avant que son patron ft rentr; mais  peine
avaient-ils fait trente pas, qu'ils ont cru voir de la lumire 
l'entre-sol de M. Poisson, et ils ont dlibr s'ils ne rentreraient
pas bien vite. Alors Marthe, prenant son parti avec dsespoir, a forc
Arsne  rentrer et s'est mise  descendre  toutes jambes la rue de
Tournon, comptant sur la lgret de sa course et sur la protection du
ciel pour chapper seule aux dangers de la nuit. Elle a t suivie par
un homme sur les quais; mais il s'est trouv par bonheur que cet homme
tait votre camarade Laravinire, qui lui a promis le secret et qui l'a
amene jusqu'ici. Arsne est venu nous voir en courant ce matin. Le
pauvre garon tait cens faire une commission  l'autre bout de Paris.
Il tait si baign de sueur, si haletant, si mu, que nous avons cru
qu'il s'vanouirait en haut de l'escalier. Enfin, en cinq minutes de
conversation, il nous a appris que leur frayeur au moment de la fuite
n'tait qu'une fausse alerte, que M. Poisson n'tait rentr qu'au jour,
et qu'au milieu de son trouble et de sa fureur, il n'avait pas le
moindre soupon de la complicit d'Arsne.

--Et maintenant, dis-je  Eugnie, qu'ont-ils  craindre de M. Poisson?
Aucune poursuite lgale, puisqu'il n'est pas mari avec Marthe?

--Non, mais quelque violence dans le premier feu de la colre. Comme
c'est un homme grossier, livr  toutes ses passions, incapable d'un
vritable attachement, il se sera bientt consol avec une nouvelle
matresse. Marthe, qui le connat bien, dit que si l'on peut tenir sa
demeure secrte pendant un mois tout au plus, il n'y aura plus rien 
craindre ensuite.

--Si je comprends bien le rle que vous m'avez rserv dans tout ceci,
repris-je, c'est: _primo_, de vous laisser disposer de tout ce qui est 
nous pour assister nos infortunes voisines; _secundo_, d'avoir toujours
derrire la porte une grosse canne au service des paules de M. Poisson,
en cas d'attaque. Eh bien, voici, _primo_, un terme de ma rente que j'ai
touch hier, et dont tu feras, comme de coutume, l'emploi que tu jugeras
convenable; _secundo_, voil un assez bon rotin que je vais placer en
sentinelle.

Cela fait, j'allai me jeter sur mon lit, o je tombai,  la lettre,
endormi avant d'avoir pu achever de me dshabiller.

Je fus rveill au bout de deux heures par Horace:--Que diable se
passe-t-il chez toi? me dit-il. Avant d'ouvrir, on parlemente au
guichet, on chuchote derrire la porte, on cache quelqu'un dans la
cuisine, ou dans le bcher, ou dans l'armoire, je ne sais o; et, quand
je passe, on me rit au nez. Qui est-ce qu'on mystifie? Est-ce toi ou
moi?

A mon tour, je me mis  rire. Je fis ma toilette, et j'allai prendre ma
place au conseil dlibratif que Marthe et Eugnie tenaient ensemble
dans la cuisine. Je fus d'avis qu'il fallait se fier  Horace, ainsi
qu'au petit nombre d'amis que j'avais l'habitude de recevoir. En
remettant le secret de Marthe  leur honneur et  leur prudence, on
avait beaucoup plus de chances de scurit qu'en essayant de le leur
cacher. Il tait impossible qu'ils ne le dcouvrissent pas, quand mme
Marthe s'astreindrait  ne jamais passer de sa chambre dans la ntre, et
quand mme je consignerais tous mes amis chez le portier. La consigne
serait toujours viole; et il ne fallait qu'une porte entr'ouverte,
une minute durant, pour que quelqu'un de nos jeunes gens entrevit et
reconnut la belle Laure. Je commenai donc le chapitre des confidences
solennelles par Horace, tout en lui cachant, ainsi que je le fis, 
l'gard des autres, l'intrt qu'Arsne portait  Laure, la part qu'il
avait prise  son vasion, et jusqu' leur ancienne connaissance. Laure,
dsormais redevenue Marthe, fut, pour Horace et pour tous nos amis,
une amie d'enfance d'Eugnie, qui se garda bien de dire qu'elle ne la
connaissait que depuis deux jours. Elle seule fut cense lui avoir
offert une retraite et la couvrir de sa protection. Son chaperonnage
tait assez respectable; tous mes amis professaient  bon droit pour
Eugnie une haute estime, et je ne me vantai jamais, comme on peut le
croire, de mon ridicule accs de jalousie.

Cependant Eugnie ne me le pardonna pas aussi aisment que je m'en tais
flatt. Je puis mme dire qu'elle ne me l'a jamais pardonn. Quoiqu'elle
fit, j'en suis convaincu, tous ses efforts pour l'oublier, elle y a
toujours pens avec amertume. Combien de fois ne me l'a-t-elle pas fait
sentir, en niant nergiquement que l'amour d'un homme ft  la hauteur
de celui d'une femme!--Le meilleur, le plus dvou, le plus fidle de
tous, sera toujours prt, disait-elle,  se mfier de celle qui s'est
donne  lui. Il l'outragera, sinon par des actes, du moins par la
pense. L'homme a pris sur nous dans la socit un droit tout matriel;
aussi toute notre fidlit, souvent tout notre amour, se rsument pour
lui dans un fait. Quant  nous, qui n'exerons qu'une domination morale,
nous nous en rapportons plus  des preuves morales qu' des apparences.
Dans nos jalousies, nous sommes capables de rcuser le tmoignage de nos
yeux; et quand vous faites un serment, nous nous en rapportons  votre
parole comme si elle tait infaillible. Mais la ntre est-elle donc
moins sacre? Pourquoi avez-vous fait de votre honneur et du ntre deux
choses si diffrentes? Vous frmiriez de colre si un homme vous disait
que vous mentez. Et pourtant vous vous nourrissez de mfiance, et vous
nous entourez de prcautions qui prouvent que vous doutez de nous. A
celui que des annes de chastet et de sincrit devraient rassurer
 jamais, il suffit d'une petite circonstance inusite, d'une parole
obscure, d'un geste, d'une porte ouverte ou ferme, pour que toute
confiance soit dtruite en un instant.

Elle adressait tous ces beaux sermons  Horace, qui avait l'habitude de
se poser pour l'avenir en Othello; mais, en effet, c'tait sur mon coeur
que retombaient ces coups acrs. O diable prend-elle tout ce qu'elle
dit? observait Horace. Mon cher, tu la laisses trop aller _au prche_ de
la salle Taitbout.



IX.

La situation de Paul Arsne  l'gard de Marthe tait des plus tranges.
Soit qu'il n'et jamais os lui exprimer son amour, soit qu'elle n'et
pas voulu le comprendre, ils en taient rests, comme au premier jour,
dans les termes d'une amiti fraternelle. Marthe ignorait le dvouement
de ce jeune homme; elle ne savait pas  quelles esprances il avait d
renoncer pour s'attacher  son sort. Il ne lui avait pas cach qu'il et
tudi la peinture; mais il ne lui avait pas dit de quelles admirables
facults la nature l'avait dou  cet gard; et d'ailleurs il attribuait
son renoncement  la ncessit de faire venir ses soeurs et de les
soutenir. Marthe ne possdait rien, et n'avait rien voulu emporter
de chez M. Poisson. Elle comptait travailler, et les avances qu'elle
acceptait, elle ne les attribuait qu' Eugnie. Elle n'et pas fui,
appuye sur le bras d'Arsne, si elle et cru lui devoir d'autres
services que de simples dmarches auprs d'Eugnie, et un asile auprs
de ses soeurs, qu'elle comptait bien indemniser en payant sa part des
dpenses. En se dvouant ainsi, Paul avait brl ses vaisseaux, et il
s'tait t le droit de lui jamais dire: Voil ce que j'ai fait pour
vous; car, dans l'apparence, il n'avait fait pour elle que ce qui est
permis  la plus simple amiti.

Le pauvre enfant tait si accabl d'ouvrage, et tenu de si prs par son
patron, qu'il ne put aller recevoir ses soeurs  la diligence. Marthe
ne sortait pas, dans la crainte d'tre rencontre par quelqu'un qui pt
mettre M. Poisson sur ses traces. Nous nous chargemes, Eugnie et moi,
d'aller aider au dbarquement de Louison et de Suzanne, nos futures
voisines. Louison, l'ane, tait une beaut de village, un peu
virago, ayant la voix haute, l'humeur chatouilleuse et l'habitude du
commandement. Elle avait contract cette habitude chez sa vieille tante
infirme, qui l'coutait comme un oracle, et lui laissait la gouverne
de cinq ou six apprenties couturires, parmi lesquelles la jeune soeur
Suzon n'tait qu'une puissance secondaire, une sorte de ministre
dirigeant les travaux, mais obissant  la soeur ane, sans appel.
Aussi Louison avait-elle des airs de reine, et l'insatiable besoin de
rgner qui dvore les souverains.

Suzanne, sans tre belle, tait agrable et d'une organisation plus
distingue que celle de Louise. Il tait facile de voir qu'elle tait
capable de comprendre tout ce que Louise ne comprendrait jamais. Mais
Louise tait, au-dessus et autour d'elle, comme une cloche de plomb,
pour l'empcher de se rpandre au dehors et d'en recevoir quelque
influence.

Elles accueillirent nos avances, l'une avec surprise et timidit,
l'autre avec une raideur un peu brutale. Elles n'avaient aucune ide de
la vie de Paris, et ne concevaient pas qu'il pt y avoir pour Arsne
un empchement imprieux de venir  leur rencontre. Elles remercirent
Eugnie d'un air proccup, Louise rptant  tout propos: C'est
toujours bien dsagrable que Paul ne soit pas l!

Et Suzanne ajoutant, d'un ton de consternation:

--C'est-il drle que Paul ne soit pas venu!

Il faut avouer que, venant pour la premire fois de leur vie de faire un
assez long voyage en diligence, se voyant aux prises avec les douaniers
pour l'examen de leurs malles, ne sachant tout ce que signifiait ce
bruit de voyageurs partants et arrivants, de chevaux qu'on attelait et
dtelait, d'employs, de facteurs et de commissionnaires, il tait assez
naturel qu'elles perdissent la tte et ressentissent un peu de fatigue,
d'humeur et d'effroi. Elles s'humanisrent en voyant que je venais 
leur secours, que je veillais  leurs paquets, et que je rglais leurs
comptes avec le bureau. A peine se virent-elles installes dans un
fiacre avec leurs effets, leurs innombrables corbeilles et cartons (car
elles avaient, suivant l'habitude des campagnards, tran une foule
d'objets dont le port surpassait la valeur), que Louison fourra la main
jusqu'au coude dans son cabas, en criant: Attendez, Monsieur; attendez
que je vous paie! Qu'est-ce que vous avez donn pour nous  la
diligence? Attendez donc!

Elle ne concevait pas que je ne me fisse pas rembourser immdiatement
l'argent que je venais de tirer de ma poche pour elles; et ce trait de
grandeur, que j'tais loin d'apprcier moi-mme, commena  me gagner
leur considration.

Nous montmes dans un cabriolet de place, Eugnie et moi, afin de nous
trouver en mme temps qu'elles  la porte de notre domicile commun.

Ah! mon Dieu! quelle grande maison! s'crirent-elles en la toisant de
l'oeil; elle est si haute, qu'on n'en voit pas le fate.

Elle leur sembla bien plus haute lorsqu'il fallut monter les
quatre-vingt-douze marches qui nous sparaient du sol. Ds le second
tage, elles montrrent de la surprise; au troisime, elles firent
de grands clats de rire; au quatrime, elles taient furieuses; au
cinquime, elles dclarrent qu'elles ne pourraient jamais demeurer
dans une pareille lanterne. Louise, dcourage, s'assit sur la dernire
marche en disant:--En voil-t-il une horreur de pays!

Suzanne, qui conservait plus d'envie de se moquer que de s'emporter,
ajouta: a sera commode, hein? de descendre et de remonter a quinze
fois par jour! Il y a de quoi se casser le cou.

Eugnie les introduisit tout de suite dans leur appartement. Elles le
trouvrent petit et bas. Une pice donnait sur le prolongement de mon
balcon. Louise s'y avana, et se rejetant aussitt en arrire, se laissa
tomber sur une chaise.

Ah! mon Dieu! s'cria-t-elle, a me donne le vertige; il me semble que
je suis sur la pointe de notre clocher.

Nous voulmes les faire souper. Eugnie avait prpar un petit repas
dans mon appartement, comptant,  ce moment-l, leur prsenter Marthe.

Vous avez bien de la bont, monsieur et madame, dit Louison en jetant
un coup d'oeil prohibitif  Suzanne; mais nous n'avons pas faim.

Elle avait l'air dsespr; Suzanne s'tait hte de dfaire les malles
et de ranger les effets, comme si c'tait la chose la plus presse du
monde.

Ah a! pourquoi donc trois lits? fit observer tout  coup Louise. Paul
va donc demeurer avec nous? A la bonne heure!

--Non, Paul ne peut pas encore demeurer avec vous, lui rpondis-je. Mais
vous aurez une payse, une ancienne amie, qu'il voulait vous prsenter
lui-mme...

--Tiens! qui donc a? Nous n'avons pas grand'payse ici, que je sache.
Comment donc qu'il ne nous en a rien marqu dans ses lettres?...

--Il avait  vous dire l-dessus beaucoup de choses qu'il vous
expliquera lui-mme. En attendant, il m'a charg de vous la prsenter.
Elle demeure dj ici, et, pour le moment, elle apprte votre souper.
Voulez-vous que je vous l'amne?

--Nous irons bien la voir nous-mmes, rpondit Louison, dont la
curiosit tait fortement veille; o donc est-ce qu'elle est, cette
payse?

Elle me suivit avec empressement.

Tiens! c'est la Marton, cria-t-elle d'une voix pre en reconnaissant la
belle Marthe. Comment vous en va, Marton? Vous tes donc veuve, que vous
allez demeurer avec nous? Vous avez fait une vilaine chose, pas moins,
de vous _ensauver_ avec ce monsieur qui vous a _souleve_  votre pre.
Mais enfin on dit que vous vous tes marie avec lui, et  tout pch
misricorde!

Marthe rougit, plit, et perdit contenance. Elle ne s'tait pas attendue
 un pareil accueil. La pauvre femme avait oubli ses anciennes
compagnes, comme Arsne avait oubli ses soeurs. Le mal du pays fait cet
effet-l  tout le monde: il transforme les objets de nos souvenirs en
idalits potiques, dont les qualits grandissent  nos yeux, tandis
que les dfauts s'adoucissent toujours avec le temps et l'absence, et
vont jusqu' s'effacer dans notre imagination.

Et puis, lorsque Marthe avait quitt le pays cinq ans auparavant, Louise
et Suzanne n'taient que des enfants sans rflexion sur quoi que ce
soit. Maintenant c'taient deux dragons de vertu, principalement
l'ane, qui avait tout l'orgueil d'une beaut clbre  deux lieues 
la ronde et toute l'intolrance d'une sagesse inconteste. En quittant
le terroir o elles brillaient de tout leur clat, ces deux plantes
sauvages devaient ncessairement (Arsne ne l'avait pas prvu) perdre
beaucoup de leur charme et de leur valeur. Au village elles donnaient le
bon exemple, rattachaient  des habitudes de labeur et de sagesse les
jeunes filles de leur entourage. A Paris, leur mrite devait tre
enfoui, leurs prceptes inutiles, leur exemple inaperu; et les qualits
ncessaires  leur nouvelle position, la bont, la raison, la charit
fraternelle, elles ne les avaient pas, elles ne pouvaient pas les avoir.

Il tait bien tard pour faire ces rflexions. Le premier mouvement de
Marthe avait t de s'lancer dans les bras de la soeur d'Arsne, le
second fut d'attendre ses premires dmonstrations, le troisime fut de
se renfermer dans un juste sentiment de rserve et de fiert; mais une
douleur profonde se trahissait sur son visage pli, et de grosses larmes
roulaient dans ses yeux.

Je lui pris la main, et, la lui serrant affectueusement, je la fis
asseoir  table; puis je forai Louise de s'asseoir auprs d'elle.

--Vous n'avez le droit de lui faire ni questions ni reproches, dis-je 
cette dernire d'un ton ferme qui l'tonna et la domina tout d'un coup;
elle a l'estime de votre frre et la ntre. Elle a t malheureuse, le
malheur commande le respect aux mes honntes. Quand vous aurez refait
connaissance avec elle, vous l'aimerez, et vous ne lui parlerez jamais
du pass.

Louison baissa les yeux, interdite et non pas convaincue. Suzanne, qui
l'avait suivie par derrire, cdant  l'impulsion de son coeur, se
pencha vers Marthe pour l'embrasser; mais un regard terrible de Louise,
jet en dessous, paralysa son lan. Elle se borna  lui serrer la main;
et Eugnie, craignant que Marthe ne ft mal  l'aise entre ses deux
compatriotes, se plaa auprs d'elle, affectant de lui tmoigner plus
d'amiti et d'gards qu'aux autres. Ce repas fut triste et gn. Soit
par dpit, soit que les mets ne fussent pas de son got, Louison
ne touchait  rien. Enfin, Arsne arriva, et, aprs les premiers
embrassements, devinant, avec le sang-froid qu'il possdait au plus haut
degr, ce qui se passait entre nous tous, il emmena ses deux soeurs dans
une chambre, et resta plus d'une heure enferm avec elles.

Au sortir de cette confrence, ils avaient tous le teint anim. Mais
l'influence de l'autorit fraternelle, si peu conteste dans les moeurs
du peuple de province, avait mat la rsistance de Louise. Suzanne, qui
ne manquait pas de finesse, voyant dans Arsne un utile contre-poids 
l'autorit de sa soeur, n'tait pas fche, je crois, de changer un peu
de matre. Elle fit franchement des amitis  Marthe, tandis que
Louise l'accablait de politesses affectes trs-maladroites et presque
blessantes.

Arsne les envoya coucher presque aussitt.

Nous attendrons madame Poisson, dit Louise sans se douter qu'elle
enfonait un nouveau poignard dans le coeur de Marthe en l'appelant
ainsi.

--Marthe n'a pas voyag, rpondit le Masaccio froidement; elle n'est
pas condamne  dormir avant d'en voir envie. Vous autres, qui tes
fatigues, il faut aller vous reposer.

Elles obirent, et, quand elles furent sorties:

Je vous supplie de pardonner  mes soeurs, dit-il  Marthe, certains
prjugs de province qu'elles auront bientt perdus, je vous en rponds.

--N'appelez point cela des prjugs, rpondit Marthe. Elles ont raison
de me mpriser: j'ai commis une faute honteuse. Je me suis livre  un
homme que je devais bientt har, et qui n'tait pas fait pour tre
aim. Vos soeurs ne sont scandalises que parce que mon choix tait
indigne. Si je m'tais fait enlever par un homme comme vous, Arsne,
je trouverais de l'indulgence, et peut-tre de l'estime dans tous les
coeurs. Vous voyez bien que tous ceux qui approchent d'Eugnie la
respectent. On la considre comme la femme de votre ami, quoiqu'elle
ne se soit jamais fait passer pour telle; et moi, quoique je prisse le
titre d'pouse, tout le monde sentait que je ne l'tais point. En voyant
quel matre farouche je m'tais donn, personne n'a cru que l'amour pt
m'avoir jete dans l'abme.

En parlant ainsi, elle pleurait amrement, et sa douleur, trop longtemps
contenue, brisait sa poitrine.

Arsne touffa des sanglots prts  lui chapper.

Personne n'a jamais dit ni pens de mal de vous, s'cria-t-il; quant 
moi, je saurai bien faire partager  mes soeurs le respect que j'ai pour
vous.

--Du respect! Est-il possible que vous me respectiez, vous! Vous ne
croyez donc pas que je me sois vendu?

--Non! non! s'cria Paul avec force, je crois que vous avez aim cet
homme hassable; et o est donc le crime? Vous ne l'avez pas connu, vous
avez cru  son amour; vous avez t trompe comme tant d'autres. Ah!
Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant  moi, vous ne pensez pas non plus
que Marthe ait jamais pu se vendre, n'est-ce pas?

J'tais un peu gn dans ma rponse. Depuis quelques jours que nous
connaissions la situation de Marthe  l'gard de M. Poisson, nous nous
tions dj demand plusieurs fois, Horace et moi, comment une crature
si belle et si intelligente avait pu s'prendre du _Minotaure_. Parfois
nous nous tions dit que cet homme, si lourd et si grossier, avait
pu avoir, quelques annes auparavant, de la jeunesse et une certaine
beaut; que ce profil de Vitellius, maintenant odieux, pouvait avoir eu
du caractre avant l'invasion subite et dsordonne de l'embonpoint.
Mais parfois aussi nous nous tions arrts  l'ide que des bijoux et
des promesses, l'appt des parures et l'espoir d'une vie nonchalante
avaient enivr cette enfant avant que l'intelligence et le coeur fussent
dvelopps en elle. Enfin nous pensions que son histoire pourrait bien
ressembler  celle de toutes les filles sduites que les besoins de la
vanit et les suggestions de la paresse prcipitent dans le mal.

[Illustration: Chut! ne faites pas de bruit!]

Malgr mon empressement  la rassurer, Marthe vit ce qui se passait en
moi. Elle avait besoin de se justifier.

coutez, dit-elle, je suis bien coupable, mais pas autant que je le
parais. Mon pre tait un ouvrier pauvre et chagrin, qui cherchait dans
le vin, comme tant d'autres, l'oubli de ses maux et de ses inquitudes.
Vous ne savez pas ce que c'est que le peuple, Monsieur! non, vous ne le
savez pas! C'est dans le peuple qu'il y a les plus grandes vertus et les
plus grands vices. Il y a l des hommes comme lui (et elle posait sa
main sur le bras d'Arsne), et il y a aussi des hommes dont la vie
semble livre  l'esprit du mal. Une fureur sombre les dvore,
un dsespoir profond de leur condition alimente en eux une rage
continuelle. Mon pre tait de ceux-l. Il se plaignait sans cesse, avec
des jurements et des imprcations, de l'ingalit des fortunes et de
l'injustice du sort, Il n'tait pas n paresseux; mais il l'tait devenu
par dcouragement, et la misre rgnait chez nous. Mon enfance s'est
coule entre deux souffrances alternatives: tantt une compassion
douloureuse pour mes parents infortuns, tantt une terreur profonde
devant les emportements et les dlires de mon pre. Le grabat o nous
reposions tait  peu prs notre seule proprit: tous les jours
d'avides cranciers nous le disputaient. Ma mre mourut jeune par suite
des mauvais traitements de son mari. J'tais alors enfant. Je sentis
vivement sa perte, quoique j'eusse t la victime sur laquelle elle
reportait les outrages et les coups dont elle tait abreuve. Mais il
ne me vint pas dans l'ide d'insulter  sa mmoire et de me rjouir de
l'espce de libert que sa mort me procurait. Je mettais toutes ses
injustices sur le compte de la misre, aussi bien les siennes que celles
de mon pre. La misre tait l'unique ennemi, mais l'ennemi commun,
terrible, odieux, que, ds les premiers jours de ma vie, je fus habitue
 dtester et  craindre.

[Illustration: Louise, dcourage, s'assit sur la dernire marche.]

Ma mre, en dpit de tout, tait laborieuse et me forait  l'tre.
Quand je fus seule et abandonne  tous mes penchants, je cdai  celui
qui domine l'enfance: je tombai dans la paresse. Je voyais  peine mon
pre; il partait le matin avant que je fusse veille, et ne rentrait
que tard le soir lorsque j'tais couche. Il travaillait vite et bien;
mais  peine avait-il touch quelque argent, qu'il allait le boire; et
lorsqu'il revenait ivre au milieu de la nuit, branlant le pav sous son
pas ingal et pesant, vocifrant des paroles obscnes sur un ton qui
ressemblait  un rugissement plutt qu' un chant, je m'veillais
baigne d'une sueur froide et les cheveux dresss d'pouvante. Je me
cachais au fond de mon lit, et des heures entires s'coulaient ainsi,
moi n'osant respirer, lui marchant avec agitation et parlant tout seul
dans le dlire; quelquefois s'armant d'une chaise ou d'un bton, et
frappant sur les murs et mme sur mon lit, parce qu'il se croyait
poursuivi et attaqu par des ennemis imaginaires. Je me gardais bien de
lui parler; car une fois, du vivant de ma mre, il avait voulu me tuer,
pour me prserver, disait-il, du malheur d'tre pauvre. Depuis ce temps,
je me cachais  son approche; et souvent, pour viter d'tre atteinte
par les coups qu'il frappait au hasard dans l'obscurit, je me glissais
sous mon lit, et j'y restais jusqu'au jour,  moiti nue, transie de
peur et de froid.

Dans ce temps-l, je courais souvent dans les prairies qui entourent
notre petite ville avec les enfants de mon ge; nous y avons souvent
jou ensemble, Arsne; et vous savez bien que cette enfant, qui tranait
toujours un reste de soulier attach par une ficelle, en guise de
cothurne, autour de la jambe, et qui avait tant de peine  faire rentrer
ses cheveux indisciplins sous un lambeau de bonnet, vous savez bien que
cette enfant-l, craintive et mlancolique jusque dans ses jeux, tait
aussi pure et aussi peu vaine que vos soeurs. Mon seul crime, si c'en
est un quand on a une existence si malheureuse, tait de dsirer, non la
richesse, mais le calme et la douceur de moeurs que procure l'aisance.
Quand j'entrais chez quelque bourgeois, et que je voyais la tranquillit
polie de sa famille, la propret de ses enfants, l'lgante simplicit
de sa femme, tout mon idal tait de pouvoir m'asseoir pour lire ou pour
tricoter sur une chaise propre dans un intrieur silencieux et paisible;
et quand je m'levais jusqu'au rve d'un tablier de taffetas noir, je
croyais avoir pouss l'ambition jusqu' ses dernires limites. J'appris,
comme toutes les filles d'artisan, le travail de l'aiguille; mais
j'y fus toujours lente et maladroite. La souffrance avait tiol mes
facults actives; je ne vivais que de rverie, heureuse quand je n'tais
pas rudoye, terrifie et presque abrutie quand je l'tais.

Mais comment vous raconterai-je la principale et la plus affreuse cause
de ma faute? Le dois-je, Arsne, et ne ferai-je pas mieux d'encourir un
peu plus de blme, que de charger d'une si odieuse maldiction la tte
de mon pre?

--Il faut tout dire, rpondit Arsne, ou plutt je vais le dire pour
vous; car vous ne pouvez pas vous laisser accuser d'un crime quand vous
tes innocente. Moi, je sais tout, et je viens de le dire  mes soeurs,
qui l'ignoraient encore. Son pre, dit-il en s'adressant  nous
(pardonnez-lui, mes amis; la misre est la cause de l'ivrognerie, et
l'ivrognerie est la cause de tous nos vices), ce malheureux homme,
avili, dgrad, priv de raison  coup sr, conut pour sa fille une
passion infme, et cette passion clata prcisment un jour o Marthe,
ayant t remarque  la danse sans le savoir, par un commis voyageur,
avait excit le jalousie insense de son pre. Ce voyageur avait t
trs-empress auprs d'elle; il n'avait pas manqu, comme ils font tous
 l'gard des jeunes filles qu'ils rencontrent dans les provinces, de
lui parler d'amour et d'enlvement. Marthe l'avait  peine cout. Ds
la nuit suivante il devait repartir, et la nuit suivante, au moment
o il repartait, il vit une femme chevele courir sur ses traces et
s'lancer dans sa voiture. C'tait Marthe qui fuyait, nouvelle Batrix,
les violences sinistres d'un nouveau Cenci. Elle aurait pu, direz-vous,
prendre un autre parti, chercher un refuge ailleurs, invoquer la
protection des lois; mais dans ce cas-l, il fallait dshonorer son
pre, affronter la honte d'un de ces procs scandaleux d'o l'innocent
sort parfois aussi souill dans l'opinion que le coupable. Marthe crut
avoir trouv un ami, un protecteur, un poux mme; car le voyageur,
voyant sa simplicit d'enfant, lui avait parl de mariage. Elle crut
pouvoir l'aimer par reconnaissance, et, mme aprs qu'il l'eut trompe,
elle crut lui devoir encore une sorte de gratitude.

--Et puis, reprit Marthe, mes premiers pas dans la vie avaient t
marqus de scnes si terribles et de dangers si affreux, que je n'avais
plus le droit d'tre si difficile. J'avais chang de tyran. Mais
le second, avec ses jalousies et ses emportements, avait une sorte
d'ducation qui me le faisait paratre bien moins rude que le premier.
Tout est relatif. Cet homme, que vous trouvez si grossier, et que
moi-mme j'ai trouv tel  mesure que j'ai eu des objets de comparaison
autour de moi, me paraissait bon, sincre, dans les commencements. La
douceur exceptionnelle que j'avais acquise dans une vie si contrainte
et si dure, encouragea et poussa rapidement  l'excs les instincts
despotiques de mon nouveau matre. Je les supportai avec une rsignation
que n'auraient pas eue des femmes mieux leves. J'tais en quelque
sorte blase sur les menaces et les injures. Je rvais toujours
l'indpendance, mais je ne la croyais plus possible pour moi. J'tais
une me brise; je ne sentais plus en moi l'nergie ncessaire  un
effort quelconque, et sans l'amiti, les conseils et l'aide d'Arsne, je
ne l'aurais jamais eue. Tout ce qui ressemblait  des offres d'amour,
les simples hommages de la galanterie, ne me causaient qu'effroi et
tristesse. Il me fallait plus qu'un amant, il me fallait un ami: je l'ai
trouv, et maintenant je m'tonne d'avoir si longtemps souffert sans
espoir.

--Et maintenant vous serez heureuse, lui dis-je; car vous ne trouverez
autour de vous que tendresse, dvouement et dfrence.

--Oh! de votre part et de celle d'Eugnie, s'cria-t-elle en se jetant
au cou de ma compagne, j'y compte; et quant  l'amiti de celui-ci,
ajouta-t-elle en prenant la tte d'Arsne entre ses deux mains, elle me
fera tout supporter.

Arsne rougit et plit tour  tour.

Mes soeurs vous respecteront, s'cria-t-il d'une voix mue, ou bien...

--Point de menaces, rpondit-elle, oh! jamais de menaces  cause de moi.
Je les dsarmerai, n'en doutez pas; et si j'choue, je subirai leur
petite morgue. C'est si peu de chose pour moi! cela me parat un jeu
d'enfant.

Sois sans inquitude, cher Arsne. Tu as voulu me sauver, tu m'as sauve
en effet, et je te bnirai tous les jours de ma vie.

Transport d'amour et de joie, Arsne retourna au caf Poisson, et
Marthe alla doucement prendre possession de son petit lit auprs des
deux soeurs, dont les vigoureux ronflements couvrirent le bruit lger de
ses pas.



X.

Les soeurs d'Arsne se radoucirent en effet. Aprs quelques jours de
fatigue, d'tonnement et d'incertitude, elles parurent prendre leur
parti et s'associer, sans arrire-pense,  la compagne qui leur tait
impose. Il est vrai que Marthe leur tmoigna une obligeance qui allait
presque jusqu' la soumission. Les bonnes manires qu'elle avait su
prendre, jointes  sa douceur naturelle et  une sensibilit toujours
veille et jamais trop expansive, rendaient son commerce le plus
aimable que j'aie, jamais rencontr dans une femme. Il n'avait fallu
que deux ou trois jours pour inspirer  Eugnie et  moi une amiti
vritable pour elle. Sa politesse imposait  l'altire Louison; et
lorsque celle-ci prouvait le besoin de lui chercher noise, sa voix
douce, ses paroles choisies, ses intentions prvenantes calmaient ou
tout au moins mataient l'humeur querelleuse de la villageoise.

De notre ct, nous faisions notre possible pour rconcilier Louise et
Suzanne avec ce Paris dont le premier aspect les avait tant irrites.
Elles s'taient imagin, au fond de leur village, que Paris tait un
Eldorado o, relativement, la misre tait ce que l'on considre comme
richesse en province. Jusqu' un certain point leur rve tait bien
ralis, car lorsqu'elles allaient en fiacre (je leur donnai deux ou
trois fois ce plaisir luxueux), elles se regardaient l'une l'autre
d'un air bahi, en disant: Nous ne nous gnons pas ici! nous roulons
carrosse. Et puis, la vue des moindres boutiques leur causait des
blouissements d'admiration. Le Luxembourg leur paraissait un lieu
enchant. Mais si la vue des objets nouveaux vint  bout de les
distraire pendant quelques jours, elles n'en firent pas moins de tristes
retours sur leur condition nouvelle, lorsqu'elles se retrouvrent dans
cette petite chambre au cinquime o leur vie devait se renfermer.
Quelle diffrence, en effet, avec leur existence provinciale! Plus
d'air, plus de libert, plus de causerie sur la porte avec les voisines;
plus d'intimit avec tous les habitants de la rue; plus de promenade sur
un petit rempart plant de marronniers, avec toutes les jeunes filles de
l'endroit, aprs les journes de travail; plus de danses champtres le
dimanche! Aussitt qu'elles furent installes au travail, elles virent
bien qu' Paris les jours taient trop courts pour la quantit des
occupations ncessaires, et que, si l'on gagnait le double de ce qu'on
gagne en province, il fallait aussi dpenser le double et travailler
le triple. Chacune de ces dcouvertes tait pour elles une surprise
fcheuse. Elles ne concevaient pas non plus que la vertu des filles ft
expose  tant de dangers, et qu'il ne fallt pas sortir seules le soir,
ni aller danser au bal public quand on voulait se respecter. Ah! mon
Dieu! s'criait Suzanne consterne, le monde est donc bien mchant ici?

Mais cependant elles se soumirent, non sans murmure intrieur. Arsne
les tenait en respect par de frquentes exhortations, et elles ne
manifestaient plus leur mcontentement avec la sauvagerie du premier
jour. Ce voisinage de deux filles mal satisfaites et passablement
malapprises et t assez dsagrable, si le travail, remde souverain 
tous les maux quand il est proportionn  nos forces, ne ft venu
tout pacifier. Grce aux petites prcautions qu'Eugnie avait prises
d'avance, l'ouvrage arrivait; et elle songeait srieusement, voyant
l'estime et la confiance que lui tmoignaient ses pratiques,  monter
un atelier de couturire. Marthe n'tait pas fort diligente, mais elle
avait beaucoup de got et d'invention. Louison cousait rapidement et
avec une solidit cyclopenne. Suzanne n'tait pas maladroite. Eugnie
ferait les affaires, essaierait les robes, dirigerait les travaux, et
partagerait loyalement avec ses associes. Chacune, tant intresse
au succs du _phalanstre_, travaillerait, non  la tche et sans
conscience, comme font les ouvrires  la journe, mais avec tout le
zle et l'attention dont elle tait susceptible. Cette grande ide
souriait assez aux soeurs d'Arsne; restait  savoir si le caractre
de Louison s'assouplirait assez pour rendre l'association praticable.
Habitue  commander, elle tait bouleverse de voir que cette fainante
de Marthe (comme elle l'appelait tout bas dans l'oreille de sa sur)
avait plus de gnie qu'elle pour imaginer un ornement de manche, ou
agencer les parties dlicates d'un corsage. Lorsque, fidle  ses
traditions antdiluviennes, elle taillait  sa guise, et qu'Eugnie
venait bouleverser ses plans et dtruire toutes ses notions, la virago
avait bien de la peine  ne pas lui jeter sa chaise  la tte. Mais une
douce parole de Marthe et un malin sourire de Suzon faisaient rentrer
toute cette colre, et elle se contentait de mugir sourdement, comme la
mer aprs une tempte.

Pendant qu'on faisait dans nos mansardes cet essai important d'une vie
nouvelle, Horace, retranch dans la sienne, se livrait  des essais
littraires. Ds que je fus un peu rendu  la libert, j'allai le voir;
car depuis plusieurs jours j'tais priv de sa socit. Je trouvai son
intrieur singulirement chang. Il avait arrang sa petite chambre
garnie avec une sorte d'affectation. Il avait mis son couvre-pied sur
sa table, afin de lui donner un air de bureau. Il avait plac un de ses
matelas dans l'embrasure de la porte, afin d'intercepter les bruits du
voisinage; et de son rideau d'indienne, roul autour de lui, il s'tait
fait une robe de chambre, ou plutt un manteau de thtre. Il tait
assis devant sa table, les coudes en avant, la tte dans ses mains,
la chevelure bouriffe; et quand j'ouvris la porte, vingt feuillets
manuscrits, soulevs par le courant d'air, voltigrent autour de lui, et
s'abattirent de tous cts, comme une vole d'oiseaux effarouchs.

Je courus aprs eux, et en les rassemblant j'y jetai un regard
indiscret. Tous portaient en tte des titres diffrents.

C'est un roman, m'criai-je, cela s'appelle _la Maldiction_, chapitre
Ier! mais non, cela s'appelle _le Nouveau Ren_, Ier chapitre... Eh non!
voici _Une Dception_, livre Ier. Ah! maintenant, cet autre, _le Dernier
Croyant_, Ire partie... Eh mais! voici des vers! un pome! chant Ier,
_la Fin du monde_. Ah! une ballade! _la Jolie Fille du roi maure_,
strophe Ire; et sur cette autre feuille, _la Cration_, drame
fantastique, scne Ire; et puis voici un vaudeville, Dieu me pardonne!
_les Truands philosophes_, acte Ier; et par ma foi! encore autre chose!
un pamphlet politique, page Ire. Mais si tout cela marche de front, tu
vas, mon cher Horace, faire invasion dans la littrature.

Horace tait furieux. Il se plaignit de ma curiosit, et, m'arrachant
des mains tous ces commencements, dont aucun n'avait t pouss au del
d'une demi-page, il les froissa, en fit une boule, et la jeta dans la
chemine.

Quoi! tant de rves, tant de projets, tant de conceptions entirement
abandonnes pour une plaisanterie? lui dis-je.

--Mon cher ami, si tu viens ici pour te divertir, rpondit-il, je le
veux bien! Causons, rions tant que tu voudras; mais si tu me railles
avant que mon char soit lanc, je ne pourrai jamais remettre mes chevaux
au galop.

--Je m'en vais, je m'en vais, dis-je en reprenant mon chapeau; je ne
veux pas te dranger dans le moment de l'inspiration.

--Non, non, reste, dit-il en me retenant de force; l'inspiration ne
viendra pas aujourd'hui. Je suis stupide, et tu viens  point pour me
distraire de moi-mme. Je suis harass, j'ai la tte brise. Il y a
trois nuits que je n'ai dormi, et cinq jours que je n'ai pris l'air.

--Eh bien, c'est un beau courage, et je t'en flicite. Tu dois avoir
quelque chose en train. Veux-tu me le lire?

--Moi! Je n'ai rien crit. Pas une ligne de rdaction; c'est une chose
plus difficile que je ne croyais de se mettre  barbouiller du papier.
Vraiment, c'est rebutant. Les sujets m'obsdent. Quand je ferme les
yeux, je vois une arme, un monde de crations se peindre et s'agiter
dans mon cerveau. Quand je rouvre les yeux, tout cela disparat. J'avale
des pintes de caf, je fume des pipes par douzaines, je me grise dans
mon propre enthousiasme; il me semble que je vais clater comme un
volcan. Et quand je m'approche de cette table maudite, la lave se fige
et l'inspiration se refroidit. Pendant le temps d'apprter une feuille
de papier et de tailler ma plume, l'ennui me gagne; l'odeur de l'encre
me donne des nauses. Et puis cette horrible ncessit de traduire par
des mots et d'aligner en pattes de mouches des penses ardentes, vives,
mobiles comme les rayons du soleil teignant les nuages de l'air! Oh!
c'est un mtier, cela aussi! O fuir le mtier, grand Dieu? Le mtier me
poursuivra partout!

--Vous avez donc la prtention, lui dis-je, de trouver une manire
d'exprimer votre pense qui n'ait pas une forme sensible? Je n'en
connais pas.

--Non, dit-il, mais je voudrais m'exprimer de prime abord, sans fatigue,
mais sans effort, comme l'eau murmure et comme le rossignol chante.

--Le murmure de l'eau est produit par un travail, et le chant du
rossignol est un art. N'avez-vous jamais entendu les jeunes oiseaux
gazouiller d'une voix incertaine et s'essayer difficilement  leurs
premiers airs? Toute expression prcise d'ides, de sentiments, et mme
d'instincts, exige une ducation. Avez-vous donc, ds le premier essai,
l'espoir d'crire avec l'abondance et la facilit que donne une longue
pratique?

Horace prtendit que ce n'tait ni la facilit ni l'abondance qui
lui manquaient, mais que le temps matriel de tracer des caractres
anantissait toutes ses facults. Il mentait, et je lui offris de
stnographier sous sa dicte, tandis qu'il improviserait  haute voix.
Il refusa, et pour cause. Je savais bien qu'il pouvait rdiger une
lettre spirituelle et charmante au courant de la plume; mais il me
semblait bien que donner une forme tant soit peu tendue et complte 
une ide quelconque demandait plus de patience et de travail. L'esprit
d'Horace n'tait certes pas strile; il avait raison de se plaindre du
trop d'activit de ses penses et de la multitude de ses visions; mais
il manquait absolument de cette force d'laboration qui doit prsider 
l'emploi de la forme. Il ne savait pas travailler; plus tard, j'appris
qu'il ne savait pas souffrir.

Et puis ce n'tait pas l le principal obstacle. Je crois que pour
crire il faut avoir une opinion arrte et raisonne sur le sujet
qu'on traite, sans compter une certaine somme d'autres ides galement
arrtes pour appuyer ses preuves. Horace n'avait d'opinion affermie sur
quoi que ce soit. Il improvisait ses convictions en causant,  mesure
qu'il les dveloppait, et il le faisait d'une faon assez brillante;
aussi en changeait-il souvent, et le Masaccio, en l'coutant, avait
coutume de rpter entre ses dents cet axiome proverbial: Les jours se
suivent et ne se ressemblent pas.

Pourvu qu'on se borne  des causeries, on peut occuper et amuser ses
auditeurs  ses risques et prils, en usant de ce procd. Mais quand on
fait de la parole un emploi plus solennel, il faut peut-tre savoir
un peu mieux ce qu'on prtend dire et prouver. Horace n'tait pas
embarrass de le trouver dans une discussion; mais ses opinions,
auxquelles il ne croyait qu'au moment de les mettre, ne pouvaient pas
chauffer le fond de son cur, mouvoir son imagination, et oprer en
lui ce travail intrieur, mystrieux, puissant, qui a pour rsultat
l'inspiration, comme l'oeuvre des cyclopes, qui tait manifeste par la
flamme de l'Etna.

A dfaut de convictions gnrales, les sentiments particuliers peuvent
nous mouvoir et nous rendre loquents; c'est en gnral la puissance de
la jeunesse. Horace ne l'avait pas encore; et n'ayant ni ressenti les
motions passionnes ni vu leurs effets dans la socit; en un mot,
n'ayant appris ce qu'il savait que dans les livres, il ne pouvait tre
pouss ni par une rvlation suprieure ni par un besoin gnreux, au
choix de tel ou tel rcit, de telle ou telle peinture. Comme il tait
riche de fictions entasses dans son intelligence par la culture, et
toutes prtes  tre fcondes quand sa vie serait complte, il se
croyait prt  produire. Mais il ne pouvait pas s'attacher  ces
crations fugitives qui ne remuaient pas son me, et qui,  vrai dire,
n'en sortaient pas, puisqu'elles taient le produit de certaines
combinaisons de la mmoire. Aussi manquaient-elles d'originalit, sous
quelque forme qu'il voult les rsoudre, et il le sentait; car il
tait homme de got, et son amour-propre n'avait rien de sot. Alors
il raturait, dchirait, recommenait, et finissait par abandonner son
oeuvre pour en essayer une autre qui ne russissait pas mieux.

Ne comprenant pas les causes de son impuissance, il se trompait en
l'attribuant au dgot de la forme. La forme tait la seule richesse
qu'il et pu acqurir ds lors avec de la patience et de la volont;
mais cela n'aurait jamais suppl  un certain fonds qui lui manquait
essentiellement, et sans lequel les oeuvres littraires les plus
chatoyantes de mtaphores, les plus charges de tours ingnieux et
charmants, n'ont cependant aucune valeur.

Je lui avais bien souvent rpt ces choses, mais sans le convaincre.
Aprs l'essai que, depuis plus d'un mois, il s'obstinait  faire, il
s'aveuglait encore. Il croyait que le bouillonnement de son sang,
l'imptuosit de sa jeunesse, l'impatience fivreuse de s'exprimer,
taient les seuls obstacles  vaincre. Cependant, il avouait que tout ce
qu'il avait essay prenait, au bout de dix lignes ou de trois vers,
une telle ressemblance avec les auteurs dont il s'tait nourri, qu'il
rougissait de ne faire que des pastiches. Il me montra quelques vers et
quelques phrases qui eussent pu tre signs Lamartine, Victor Hugo, Paul
Courier, Charles Nodier, Balzac, voire Branger, le plus difficile de
tous  imiter,  cause de sa manire nette et, serre; mais ces courts
essais, qu'on aurait pu appeler des fragments de fragments, n'eussent
t, dans l'oeuvre de ses modles, que des appendices servant d'ornement
 des penses individuelles, et cette individualit, Horace ne l'avait
pas. S'il voulait mettre l'ide, on tait choqu (et il l'tait
lui-mme) du plagiat manifeste, car cette ide n'tait point  lui: elle
tait  eux; elle tait  tout le monde. Pour y mettre son cachet, il
et fallu qu'il la portt dans sa conscience et dans son coeur, assez
profondment et assez longtemps pour qu'elle y subt une modification
particulire; car aucune intelligence n'est identique  une autre
intelligence, et les mmes causes ne produisent jamais les mmes
effets dans l'une et dans l'autre; aussi plusieurs matres peuvent-ils
s'essayer simultanment  rendre un mme fait ou un mme sentiment, 
traiter un mme sujet, sans le moindre danger de se rencontrer. Mais
pour qui n'a point subi cette cause, pour qui n'a pas vu ce fait ni
prouv ce sentiment par lui-mme, l'individualit, l'originalit, sont
impossibles. Aussi se passa-t-il bien des jours encore sans qu'Horace
ft plus avanc qu' la premire heure. Je dois dire qu'il y usa en pure
perte le peu de volont qu'il avait amasse pour sortir de l'inaction.
Quand il fut harass de fatigue, abreuv de dgot, presque malade, il
sortit de sa retraite, et se rpandit de nouveau au dehors, cherchant
des distractions et voulant mme essayer, disait-il, des passions, pour
voir s'il rveillerait par l sa muse engourdie.

Cette rsolution me fit trembler pour lui. S'embarquer sans but sur
cette mer orageuse, sans aucune exprience pour se prserver, c'est
risquer plus qu'on ne pense. Il s'tait aventur de mme dans la
carrire littraire; mais comme l il ne devait pas trouver de complice,
le seul dsastre qu'il et prouv, c'tait un peu d'encre et de temps
perdu. Mais qu'allait-il devenir, aveugle lui-mme, sous la conduite de
l'_aveugle dieu?_

Son naufrage ne fut pas aussi prompt que je le craignais. En fait de
passions, ne se perd pas qui veut. Horace n'tait point n passionn. Sa
personnalit avait pris de telles dimensions dans son cerveau, qu'aucune
tentation n'tait digne de lui. Il lui et fallu rencontrer des tres
sublimes pour veiller son enthousiasme; et, en attendant, il se
prfrait, avec quelque raison,  tous les tres vulgaires avec lesquels
il pouvait tablir des rapports. Il n'y avait pas  craindre qu'il
risqut sa prcieuse sant avec des prostitues de bas tage. Il tait
incapable de rabaisser son orgueil jusqu' implorer celles qui ne cdent
qu' des offres considrables ou  des dmonstrations d'engouement qui
raniment leur coeur teint et rveillent leur curiosit blase. Il
faisait profession pour celles-l d'un mpris qui allait jusqu'
l'intolrance la plus cruelle. Il ne comprenait pas le sens religieux et
vraiment grand de _Marion Delorme_. Il aimait l'oeuvre sans tre pntr
de la moralit profonde qu'elle renferme. Il se posait en Didier, mais
seulement pour une scne, celle o l'amant de Marion, tourdi de
sa dcouverte, accable cette infortune de ses sarcasmes et de ses
maldictions; et, quant au pardon du dnouement, il disait que Didier
ne l'et jamais accord s'il n'et d avoir, une minute aprs, la tte
tranche.

Ce qu'il y avait  craindre, c'est que, s'adressant  des existences
plus prcieuses, il ne les fltrt ou ne les brist par son caprice
ou son orgueil, et qu'il ne remplt la sienne propre de regrets ou de
remords. Heureusement cette victime n'tait pas facile  trouver. On ne
trouve pas plus l'amour, quand on le cherche de sang-froid et de parti
pris, qu'on ne trouve l'inspiration potique dans les mmes conditions.
Pour aimer, il faut commencer par comprendre ce que c'est qu'une femme,
quelle protection et quel respect on lui doit. A celui qui est pntr
de la saintet des engagements rciproques, de l'galit des sexes
devant Dieu, des injustices de l'ordre social et de l'opinion vulgaire 
cet gard, l'amour peut se rvler dans toute sa grandeur et dans
toute sa beaut; mais  celui qui est imbu des erreurs communes de
l'infriorit de la femme, de la diffrence de ses devoirs avec les
ntres en fait de fidlit;  celui qui ne cherche que des motions et
non un idal, l'amour ne se rvlera pas. Et,  cause de cela, l'amour,
ce sentiment que Dieu a fait pour tous, n'est connu que d'un bien petit
nombre.

Horace n'avait jamais remu dans sa pense cette grande question
humaine. Il riait volontiers de ce qu'il ne comprenait pas, et, ne
jugeant le saint-simonisme (alors en pleine propagande) que par ses
cts dfectueux, il rejetait tout examen d'un pareil charlatanisme.
C'tait son expression; et si elle tait mrite  beaucoup d'gards, ce
n'tait du moins sous aucun rapport srieux  lui connu. Il ne voyait
l que les habits bleus et les fronts pils des _pres_ de la nouvelle
doctrine, et c'en tait assez pour qu'il dclart absurde et menteuse
toute l'ide saint-simonienne. Il ne cherchait donc aucune lumire, et
se laissait aller  l'instinct brutal de la priorit masculine que
la socit consacre et sanctifie, sans vouloir tremper dans aucun
pdantisme, pas plus, disait-il, dans celui des conservateurs que dans
celui des novateurs.

Avec ces notions vagues et cette absence totale de dogme religieux
et social, il voulait exprimenter l'amour, la plus religieuse des
manifestations de notre vie morale, le plus important de nos actes
individuels par rapport  la socit! Il n'avait ni l'lan sublime qui
peut rhabiliter l'amour dans une intelligence hardie, ni la persistance
fanatique, qui peut du moins lui conserver une apparence d'ordre et une
espce de vertu en suivant les traditions du pass.

Sa premire passion fut pour la Malibran.

Il allait quelquefois au parterre des Italiens; il emprunta de l'argent,
et y alla toutes les fois que la divine cantatrice paraissait sur la
scne. Certes, il y avait de quoi allumer son enthousiasme, et j'aurais
dsir que cette adoration continue occupt plus longtemps son
imagination. Elle l'et prpar  recevoir des impressions plus durables
et plus compltes. Mais Horace ne savait pas attendre. Il voulut
raliser son rve, et il fit _des folies_ pour madame Malibran,
c'est--dire qu'il s'lana sous les roues de sa voiture (aprs l'avoir
guette  la sortie), sans toutefois se laisser faire aucun mal; puis
il jeta un ou deux bouquets sur la scne; puis enfin il lui crivit une
lettre dlirante, comme il avait crit quelques semaines auparavant 
madame Poisson. Il ne reut pas plus de rponse cette fois que l'autre,
et il ignora de mme le sort de sa lettre, si on l'avait mprise, si on
l'avait reue.

Je craignais que ce premier chec ne lui caust un vif chagrin. Il en
fut quitte pour un peu de dpit. Il se moqua de lui-mme pour avoir cru
un instant que l'orgueil du gnie s'abaisserait jusqu' sentir le prix
d'un hommage ardent et pur. Je le trouvai un jour crivant une seconde
lettre qui commenait ainsi: Merci, femme, merci! vous m'avez dsabus
de la gloire; et qui finissait par: Adieu, Madame! soyez grande, soyez
enivre de vos triomphes! et puissiez-vous trouver, parmi les illustres
amis qui vous entourent, un coeur qui vous comprenne, une intelligence
qui vous rponde!

Je le dterminai  jeter cette lettre au feu, en lui disant que
probablement madame Malibran en recevait de semblables plus de trois
fois par semaine, et qu'elle ne perdait plus son temps  les lire. Cette
rflexion lui donna  penser.

Si je croyais, s'cria-t-il, qu'elle et l'infamie de montrer ma
premire lettre et d'en rire avec ses amis, j'irais la siffler ce soir
dans _Tancrde_; car enfin elle chante faux quelquefois!

--Votre sifflet serait couvert sous les applaudissements, lui dis-je; et
s'il parvenait jusqu'aux oreilles de la cantatrice, elle se dirait, en
souriant: Voici un de mes billets doux qui me siffle; c'est le revers
du bouquet d'avant-hier. Ainsi votre sifflet serait un hommage de plus
au milieu de tous les autres hommages.

Horace frappa du poing sur sa table.

Faut-il que je sois trois fois sot d'avoir crit cette lettre!
s'cria-t-il; heureusement j'ai sign d'un nom de fantaisie, et si
quelque jour j'illustre le nom obscur que je porte, _elle_ ne pourra pas
dire: J'ai celui-l dans mes pluchures.



XI.

Horace abandonna pour quelques instants les lettres et l'amour, et vint,
aprs ces premires crises, se reposer sur le divan de mon balcon, en
regardant d'un air de sultan les quatre femmes de nos mansardes, et en
me cassant des pipes, selon son habitude.

Forc de m'absenter une partie de la journe pour mes tudes et pour mes
affaires, il fallait bien le laisser tendu sur mon tapis; car, pour le
tirer de sa superbe indolence, il et fallu lui signifier que cela me
dplaisait; et, en somme, cela n'tait pas. Je savais bien qu'il ne
ferait pas la cour  Eugnie, que les soeurs d'Arsne lui casseraient la
figure avec leurs fers  repasser s'il s'avisait de trancher du jeune
seigneur libertin avec elles; et comme je l'aimais vritablement,
j'avais du plaisir  le retrouver quand je rentrais, et  lui faire
partager notre modeste repas de famille.

Quant  Marthe, elle ne paraissait pas plus faire de lui une mention
particulire dans ses secrtes penses, que lorsqu'elle tait l'objet de
ses oeillades au comptoir du caf Poisson. Il lui rendait dsormais la
pareille, ne lui pardonnant pas d'avoir mpris sa dclaration, que,
dans le fait, elle n'avait pas reue. Cependant il tait toujours
frapp, malgr lui, de son exquise manire d'tre, de sa conversation
sobre, sense et dlicate. Elle embellissait  vue d'oeil. Toujours
mlancolique, elle n'avait plus cette expression d'abattement que donne
l'esclavage. M. Poisson l'avait dj remplace, et ne lui causait plus
de crainte. Elle prenait avec nous l'air de la campagne le dimanche; et
sa sant, longtemps altre, se consolidait par le rgime doux et
sain que je lui prescrivais, et qu'elle observait avec une absence
de caprices et de rvoltes rare chez une femme nerveuse. Sa prsence
attirait bien chez moi quelques amis de plus que par le pass; Eugnie
se chargeait d'conduire ceux dont la sympathie tait trop visiblement
improvise. Quant aux anciens, nous leur pardonnions d'tre un peu plus
assidus que de coutume. Ces petites runions, o des tudiants hardis
et espigles dans la rue prenaient tout  coup, sous nos toits, des
manires polies, une gaiet chaste et un langage sens, pour complaire
 d'honntes filles et  des femmes aimables, avaient quelque chose
d'utile et de beau en soi-mme. Il aurait fallu avoir le coeur froid et
de l'esprit farouche pour ne pas goter, dans cet essai de sociabilit
bienveillante et pure, un plaisir d'une certaine lvation. Tous s'en
trouvaient bien. Horace y devenait moins personnel et moins pre. Nos
jeunes gens y prenaient l'ide et le got de moeurs plus douces que
celles dont ailleurs ils recevaient l'exemple. Marthe y oubliait
l'horreur de son pass; Suzanne y riait de bon coeur, et s'y faisait un
esprit plus juste que celui de la province. Louison y progressait moins
que les autres; mais elle y acqurait la puissance de contenir sa rude
franchise, et, quoique toujours farouche dans son rigorisme, elle
n'tait pas fche d'tre traite comme une dame par des jeunes gens
dont elle s'exagrait peut-tre beaucoup l'lgance et la distinction.

Insensiblement Horace trouva un grand charme dans la socit de Marthe.
Ne pouvant pas savoir si elle avait jamais reu sa lettre, il eut
l'esprit de se conduire comme un homme qui ne veut pas se faire
repousser deux fois. Il lui tmoigna une sorte de sympathie dvoue
qui pouvait devenir de l'amour si on n'en arrtait pas brusquement le
progrs, et qui, en cas de rsistance soutenue, tait une rparation de
bon got pour le pass.

Cette situation est la plus favorable au dveloppement de la passion. On
y franchit de grandes distances d'une manire insensible. Quoique
mon jeune ami ne ft dispos, ni par nature, ni par ducation, aux
dlicatesses de l'amour, il y fut initi par le respect dont il ne put
se dfendre. Un jour, il parla d'instinct le langage de la passion, et
fut loquent. C'tait la premire fois que Marthe entendait ce langage.
Elle n'en fut pas effraye comme elle s'tait attendue  l'tre; elle y
trouva mme un charme inconnu, et, au lieu de le repousser, elle s'avoua
surprise, mue, demanda du temps pour comprendre ce qui se passait en
elle, et lui laissa l'esprance.

Confident d'Horace, je l'tais indirectement d'Arsne par
l'intermdiaire d'Eugnie. Je m'intressais  l'un et  l'autre; j'tais
l'ami de tous deux; si j'estimais davantage Arsne, je puis dire
que j'avais plus d'amiti et d'attrait pour Horace. Entre ces deux
poursuivants de la Pnlope dont j'tais le gardien, j'eusse t assez
embarrass de me prononcer, si j'avais eu un conseil  donner. Mon
affection me dfendait de nuire  l'un des deux; mais Eugnie claira ma
conscience.

Arsne aime Marthe d'un amour ternel, me dit-elle, et Horace n'a pour
Marthe qu'une fantaisie. Dans l'un elle trouvera, quoi qu'elle fasse,
un ami, un protecteur, un frre; l'autre se jouera de son repos, de son
honneur peut-tre; et l'abandonnera pour un nouveau caprice. Que votre
amiti pour Horace ne soit pas purile. C'est  Marthe que vous devez
votre sollicitude tout entire. Malheureusement elle semble couter cet
cervel avec plaisir; cela m'afflige, et je crois que plus je dis de
mal de lui, plus elle en pense de bien. C'est  vous de l'clairer: elle
croira plus en vous qu'en moi. Dites-lui qu'Horace ne l'aime pas et ne
l'aimera jamais.

Cela tait bien difficile  prouver et bien tmraire  affirmer. Qu'en
savions-nous aprs tout? Horace tait assez jeune pour ignorer mme
l'amour; mais l'amour pouvait oprer une grande crise en lui, et mrir
tout  coup son caractre. Je convins que ce n'tait pas  la noble
Marthe de courir les hasards d'une pareille exprience, et je promis de
tenter le moyen qu'Eugnie me suggra, qui tait de mener Horace dans le
monde pour le distraire de son amour, ou pour en prouver la force.

Dans le monde! me dira-t-on, vous, un tudiant, un carabin? Eh! mon Dieu
oui. J'avais, avec plusieurs nobles maisons, des relations, non pas
assidues, mais rgulires et durables, qui pouvaient toujours me
mettre en rapport,  ma premire vellit, avec ce que le faubourg
Saint-Germain avait de plus brillant et de plus aimable. J'avais un
unique habit noir qu'Eugnie me conservait avec soin pour ces grandes
occasions, des gants jaunes qu'elle faisait servir trois fois  force de
les frotter avec de la mie de pain, du linge irrprochable, moyennant
quoi je sortais environ une fois par mois de ma retraite; j'allais voir
les anciens amis de ma famille, et j'tais toujours reu  bras
ouverts, quoiqu'on st fort bien que je ne me piquais pas d'un ardent
lgitimisme. Le mot de l'nigme, et pardonnez-moi, cher lecteur,
de n'avoir pas song plus tt  vous le dire, c'est que j'tais n
gentilhomme et de trs-bonne souche.

Fils unique et lgitime du comte de Mont..., ruin, avant de natre, par
les rvolutions, j'avais t lev par mon respectable pre, l'homme le
plus juste, le plus droit et le plus sage que j'aie jamais connu. Il
m'avait enseign lui-mme tout ce qu'on enseigne au collge; et, 
dix-sept ans, j'avais pu aller chercher  Paris avec lui mon diplme
de bachelier s-lettres. Puis nous tions revenus ensemble dans notre
modeste maison de province, et l il m'avait dit:--Tu vois que je suis
attaqu d'infirmits trs-graves; il est possible qu'elles m'emportent
plus tt que nous ne pensons, ou du moins qu'elles affaiblissent ma
mmoire, ma volont et mon jugement. Je veux employer ce peu de lucidit
qui me reste  causer srieusement avec toi de ton avenir, et t'aider 
fixer tes ides.

Quoi qu'en disent les gens de notre classe qui ne peuvent se consoler
de la perte du rgime de la dvotion et de la galanterie, le sicle est
en progrs et la France marche vers des doctrines dmocratiques que
je trouve de plus en plus quitables et providentielles,  mesure que
j'approche du terme o je retournerai nu vers celui qui m'a envoy nu
sur la terre. Je t'ai lev dans le sentiment religieux de l'galit
des droits entre tous les hommes, et je regarde ce sentiment comme
le complment historique et ncessaire du principe de la charit
chrtienne. Il sera bon que tu pratiques cette galit en travaillant,
selon tes forces et tes lumires, pour acqurir et maintenir ta place
dans la socit. Je ne dsire point pour toi que cette place soit
brillante. Je te la dsire indpendante et honorable. Le mince hritage
que je te laisserai ne servira gure qu' te donner les moyens
d'acqurir une ducation spciale; aprs quoi tu te soutiendras et tu
soutiendras ta famille, si tu en as une, et si cette ducation a port
ses fruits. Je sais bien que les nobles de notre entourage me blmeront
beaucoup, dans les commencements, de donner  mon fils une profession,
au lieu de le placer sous la protection d'un gouvernement. Mais un jour
n'est pas loin peut-tre o ils regretteront beaucoup d'avoir rendu les
leurs propres uniquement  profiter des faveurs de la cour. Moi, j'ai
appris dans l'migration quelle triste chose c'est qu'une ducation de
gentilhomme, et j'ai voulu t'enseigner d'autres arts que l'quitation
et la chasse. J'ai trouv en toi une docilit affectueuse dont je te
remercie au nom de l'amour que je te porte, et tu me remercieras encore
plus un jour de l'avoir mise  l'preuve.

Je passai deux ans prs de lui, occup  complter mes premires tudes,
et  dvelopper les ides dont il m'avait donn le germe. Il me fit
examiner les lments de plusieurs sciences, afin de voir pour laquelle
je me sentirais le plus d'aptitude. J'ignore si c'est la douleur de le
voir continuellement souffrir sans pouvoir le soulager qui m'influena,
mais il est certain qu'une vocation prononce me poussa vers l'tude de
la mdecine.

Lorsque mon pre s'en fut bien assur, il voulut m'envoyer  Paris; mais
il tait dans un si dplorable tat de sant, que j'obtins de lui de
rester encore quelques mois pour le soigner. Nous marchions, hlas! vers
une ternelle sparation. Son mal empirait toujours; les mois et les
saisons se succdaient sans lui apporter aucun soulagement, mais sans
rien ter  son courage.  chaque redoublement de la maladie, il voulait
me renvoyer, disant que j'avais quelque chose de plus important  faire
que de soigner un moribond, mais il cda  ma tendresse, et me permit de
lui fermer les yeux. Un moment avant que d'expirer, il me fit renouveler
le serment que je lui avais fait bien des fois d'entreprendre
sur-le-champ mes ludes.

Je tins religieusement ma promesse, et, malgr la douleur dont j'tais
accabl, je poussai activement les prparatifs de mon dpart. Il avait
lui-mme mis ordre  mes affaires, en affermant sa proprit pour neuf
ans, afin que j'eusse un revenu assur pendant mes annes de travail 
Paris. Et c'est ainsi que j'existais depuis quatre ans, vivant de mes
trois mille francs de rente, et voyant approcher l'poque de mes examens
sans avoir rien nglig pour obir aux dernires volonts du meilleur
des pres, et sans avoir interrompu mes anciennes relations avec celles
de nos connaissances pour lesquelles il avait eu de l'estime et de
l'affection.

De ce nombre tait la comtesse de Chailly, qui, dans sa jeunesse, malgr
la diffrence des fortunes, avait eu, disait-on, pour mon pre des
sentiments fort tendres. Une amiti loyale avait survcu  cet amour,
et mon pre, en mourant, m'avait dit: N'abandonne jamais cette
personne-l; c'est la meilleure femme que j'aie rencontre dans ma vie.

Elle tait effectivement aussi bonne que spirituelle. Quoique fort
riche, elle n'avait aucune vanit, et quoique fort bien ne, elle
n'avait aucun prjug aristocratique. Elle possdait plusieurs chteaux,
l'un desquels touchait  la petite proprit de mon pre, et c'est dans
celui-l qu'elle passait les ts de prfrence. Elle avait, en outre,
un petit htel dans la rue de Varennes, et, comme elle aimait la
causerie, elle y rassemblait une socit assez agrable. L'tiquette
et la morgue en taient bannies; on y voyait des gens du monde, tous
appartenant  l'ancienne noblesse ou  l'opinion lgitimiste, et en mme
temps quelques gens de lettres et des artistes de toutes les opinions.
On pouvait professer l les ides les plus nouvelles; mais le
juste-milieu et la bourgeoisie parvenue ne trouvaient point grce devant
madame de Chailly; elle s'arrangeait mieux, comme toutes les carlistes,
des opinions rpublicaines et de la pauvret fire et discrte.

Cette anne-l elle avait t retenue  Paris par des affaires
importantes, et quoique la saison ft avance, elle ne se disposait pas
encore  partir. Son cercle tait fort restreint, et l'lment artiste
et littraire, qui ne va gure  la campagne qu'en automne (quand il y
va), _donnait_ plus dans son salon que l'lment noble. Elle m'accorda
gracieusement la faveur de lui prsenter un de mes amis, et un soir je
lui menai Horace.

Celui-ci m'avait demand fort ingnument des instructions sur la manire
de se prsenter dans le monde, et de s'y tenir convenablement. Ce
n'tait pas tout  fait la premire l'ois qu'il lui arrivait de voir
des personnes de cette classe; mais il n'ignorait pas qu'on a plus
d'indulgence  la campagne qu' Paris, et il tenait beaucoup  ne pas
avoir l'air d'un rustre dans le salon de madame de Chailly. Il se
faisait de ce qu'il appelait cette partie une sorte de fte; il se
promettait d'observer, d'examiner et de recueillir des faits pour son
prochain roman; et cependant il prouvait bien quelques angoisses 
l'ide de glisser sur un parquet bien cir, d'craser la patte d'un
petit chien, de heurter lourdement quelque meuble, en un mot de faire le
personnage ridicule de la comdie classique.

Quand il eut mis son bel habit, son plus beau gilet, des gants
jaune-paille, et quand il eut bross son chapeau, Eugnie, qui fondait
de grandes esprances de salut pour Marthe de ce _dbut parmi les
comtesses_, s'amusa  ajuster sa cravate avec plus de distinction qu'il
ne savait le faire; elle lui fit rentrer deux pouces de manchette, lui
apprit  ne pas mettre son chapeau sur l'oreille, et sut, en un mot, lui
donner un air presque _comme il faut_. Il se prta de fort bonne grce 
ses corrections, s'merveillant de cette dlicatesse de tact qui faisait
deviner  une femme du peuple mille petites choses de got dont il ne
se ft jamais avis tout seul, et s'tonna de l'indiffrence, peut-tre
affecte, avec laquelle Marthe assistait  ces prparatifs. Au fond,
Marthe s'inquitait beaucoup de cette fantaisie d'aller dans le monde,
et quoiqu'elle ne se ft point avou qu'elle aimait Horace, elle avait
le coeur serr d'une pouvante secrte. Il y eut un moment o Horace,
riant aux clats, et faisant la rptition de son entre, s'approcha
d'elle d'une manire comique, lui attribuant le rle de la comtesse de
Chailly. A ce moment-l, Marthe, frappe du salut respectueux qu'il lui
adressait, devint Tremblante, et se tournant vers moi;

Vraiment, dit-elle, est-ce ainsi qu'on salue les grandes dames?

--Ce n'est pas mal, rpondis-je, mais c'est encore un peu leste; madame
de Chailly est une personne ge. Recommencez-moi cela, Horace. Et
puis, tenez, quand vous vous retirerez, madame de Chailly vous
invitera certainement  revenir; elle vous adressera quelques paroles
trs-cordiales, et il est possible qu'elle vous tende la main, parce
qu'elle a coutume d'tre extrmement maternelle pour mes amis. Vous
devez alors prendre cette main du bout de vos doigts, et l'approcher de
vos lvres.

--Comme cela? dit Horace en essayant de baiser la main de Marthe.

Marthe retira vivement sa main. Sa figure exprimait une vive souffrance.

Comme cela, en ce cas? dit Horace en prenant la grosse main rouge de
Louison, et en baisant son propre pouce.

--Voulez-vous bien finir vos btises? s'cria Louison toute scandalise.
On a bien raison de dire que le plus beau monde est le plus malhonnte.
Voyez-vous a! cette vieille comtesse qui se fait baiser les mains par
des jeunes gens! Ah ! n'y revenez plus; je ne suis pas comtesse, moi,
et je vous campe le plus beau soufflet....

--Tout doux, ma colombe, rpondit Horace en pirouettant, on n'a pas
envie de s'y exposer. Allons, Thophile, partons-nous? Je me sens tout
 fait  l'aise, et tu vas voir comme je saurai prendre des airs de
marquis. Je vais bien m'amuser.

Il fit son entre beaucoup mieux que je ne m'y attendais. Il traversa
une douzaine de personnes pour saluer la matresse de maison, sans
gaucherie, et avec un air qui n'avait rien de trop dgag ni de trop
humble. Sa figure frappa tout le monde, et la vicomtesse de Chailly,
belle-fille de ma vieille comtesse, ne lui tmoigna, chose merveilleuse,
aucune des mfiances hautaines qu'elle avait en gnral pour les
nouveaux venus.

On venait de prendre le caf, on passa au jardin, et l'on s'y distribua
en deux groupes: l'un qui se promena avec la belle-mre, active
et enjoue, l'autre qui s'assit autour de la bru, romanesque et
nonchalante.

C'tait un petit jardin  l'ancienne mode, avec des arbres taills, des
statues malingres, et un mince filet d'eau qu'on faisait jaillir quand
la vicomtesse l'ordonnait. Elle prtendait aimer _ce bruit d'eau frache
sous le feuillage quand la nuit tombait, parce qu'alors, ne voyant plus
ce bassin misrable et cette eau verdtre, elle pouvait se figurer tre
 la campagne auprs d'une eau libre et courante  travers les prs_.

En parlant ainsi, elle s'tendit sur une causeuse qu'on lui roula du
salon sur le gazon un peu jauni du tapis vert. Un petit arbre exotique
se penchait sur sa tte avec de faux airs de palmier. Sa cour, compose
de ce qu'il y avait de plus jeune et de plus galant dans la socit de
ce jour-l, s'assit autour d'elle; et l'on changea, dans une batitude
un peu guinde, une foule de jolis propos qui ne signifiaient rien du
tout. Ce groupe n'et pas t celui que j'aurais choisi, si la ncessit
de surveiller Horace dans sa premire apparition ne m'et forc
d'couter l'esprit _cherch_ de la vicomtesse, bien infrieur, selon
moi,  l'esprit _chercheur_ de sa belle-mre. Je craignais qu'Horace
n'en ft bientt las; mais,  ma grande surprise, il y trouva un plaisir
extrme, quoique son rle y fut assez dlicat et difficile  remplir.

En effet, ce n'tait pas une petite preuve pour son aplomb et son bon
sens. Il tait vident que, ds le premier coup d'oeil, la vicomtesse
avait pris une sorte d'intrt  pntrer en lui, pour savoir si _son
ramage se rapportait  son plumage_. Au lieu de le tenir  distance
jusqu' ce qu'il et fait preuve d'esprit  la pointe de l'pe, elle
lui facilitait avec une complaisance sournoise l'occasion de montrer
d'emble s'il tait un homme de sens ou un sot. Elle mit tout de suite
la conversation sur des sujets o il tait infaillible qu'il mettrait
son sentiment, et l'attaqua indirectement sur la littrature, en jetant
 la tte du premier venu cette question insidieuse: Avez-vous lu la
dernire pice de vers de M. de Lamartine?

--_Est-ce  moi_, Madame, _que ce discours s'adresse?_ demanda un jeune
pote monarchique et religieux qui s'tait assis presque  ses pieds
d'un air contemplatif.

--Comme vous voudrez, rpliqua la vicomtesse en faisant voltiger avec
le vent de son ventail ses longues touffes de cheveux chtains rouls
en spirales lgres.

Le jeune pote dclara qu'il trouvait les dernires _Mditations_
trs-faibles. Depuis qu'il avait perdu l'espoir d'imiter M. de
Lamartine, il le rabaissait avec amertume.

La vicomtesse lui fit un peu sentir qu'elle connaissait son motif, et
Horace, encourag par un regard distrait qu'elle laissa tomber sur lui,
hasarda quelques syllabes. Des trois ou quatre autres personnes qui le
guettaient, trois au moins taient, de fondation, les adorateurs de la
vicomtesse, et par consquent se sentaient assez mal disposs pour
le nouveau venu, dont la crinire avantageuse et la parole accentue
annonaient quelque prtention  la supriorit. On prit gnralement
parti contre lui, et mme avec assez de malice, esprant qu'il se
fcherait et dirait quelque sottise.

L'attente ne fut qu' moiti remplie. Il s'emporta, parla beaucoup trop
haut, et mit plus d'obstination et d'pret qu'il n'tait de bon got
et de bonne compagnie de le faire; mais il ne dit point les sottises
auxquelles on s'attendait.

Il en dit d'autres auxquelles on ne s'attendait pas, mais qui donnrent
la plus haute ide de son esprit  la vicomtesse et mme  ses
adversaires; car dans un certain monde superficiel et ennuy, on vous
pardonne plus aisment un paradoxe qu'une platitude, et, en faisant
preuve d'originalit, on est certain d'tre approuv par plus d'une
femme blase.

Dirai-je toute ma pense  cet gard? Je le dois  la vrit. Duss-je
tre accus de trahir les miens, ou du moins de me sparer d'intentions
de la classe o je suis n, je suis forc de dclarer ici que, sauf
quelques exceptions, la socit lgitimiste tait encore, en 1831, d'une
mdiocrit d'esprit incroyable. Cette ancienne causerie franaise,
qu'on a tant vante, est aujourd'hui perdue dans les salons. Elle est
descendue de plusieurs tages; et si l'on veut trouver encore quelque
chose qui y ressemble, c'est dans les coulisses de certains thtres ou
dans certains ateliers de peinture qu'il faut aller la chercher. L,
vous entendez un dialogue plus trivial, mais aussi rapide, aussi enjou,
et beaucoup plus color que celui de l'ancienne bonne compagnie. Cela
seul pourra donner  un tranger quelque ide de la verve et de la
moquerie dont notre nation a eu si longtemps le monopole. Pour ne
parler que de l'esprit qui se consomme abondamment dans les mansardes
d'tudiant ou d'artiste, je puis bien dire qu'on en dbite en une heure,
entre jeunes gens anims par la fume des cigares, de quoi dfrayer tous
les salons du faubourg Saint-Germain pendant un mois. Il faut l'avoir
entendu pour le croire. Moi qui, sans prvention et sans parti pris,
passais frquemment d'une socit  l'autre, j'tais confondu de la
diffrence, et je m'tonnais souvent de voir certain bon mot faire le
tour d'un salon comme un joyau prcieux qu'on se passait de main en
main, qui avait tant tran chez nous que personne n'et voulu le
ramasser. Je ne parle pas de la bourgeoisie en gnral: elle a bien
prouv qu'elle avait plus d'esprit de conduite que la noblesse; quant 
de l'esprit proprement dit, elle n'en a qu' la seconde gnration.
Les parvenus de ce temps-ci ont pouss  l'ombre de l'industrie, dans
l'atmosphre pesante des usines, l'me toute proccupe de l'amour du
gain, et toute paralyse par une ambition goste. Mais leurs enfants,
levs dans les coles publiques, avec ceux de la petite bourgeoisie,
qui,  dfaut d'argent, veut parvenir, elle aussi, par les voies de
l'intelligence, sont en gnral incomparablement plus cultivs,
plus vifs et plus fins que les hritiers tiols de l'aristocratie
nobiliaire. Ces malheureux jeunes gens, hbts par des prcepteurs
dont on enchane la libert intellectuelle,  force de prescriptions
religieuses et politiques, sont rarement intelligents, et jamais
instruits. L'absence de cour, la perte des places et des emplois, le
dpit caus par les triomphes d'une aristocratie nouvelle, achvent de
les effacer; et leur rle, qui commence pourtant  devenir meilleur 
mesure qu'ils le comprennent et l'acceptent, tait,  l'poque de mon
rcit, le plus triste qu'il y et en France.

[Illustration: Horace... se livrait  des essais littraires.]

Je n'ai rien dit du peuple, et le peuple franais, surtout celui des
grandes villes, passe pour infiniment spirituel. Je conteste l'pithte.
L'esprit n'existe qu' la condition d'tre pur par un got que le
peuple ne peut pas avoir, ce got lui-mme tant le rsultat de certains
vices de civilisation qui ne sont pas ceux du peuple. Le peuple n'a donc
pas d'esprit, selon moi. Il a mieux que cela: il a la posie, il a le
gnie. Chez lui la forme n'est rien, il n'use pas son cerveau  la
chercher; il la prend comme elle lui vient. Mais ses penses sont
pleines de grandeur et de puissance, parce qu'elles reposent sur un
principe de justice ternelle, mconnu par les socits et conserv au
fond de son coeur. Quand ce principe se fait jour, quelle qu'en soit
l'expression, elle saisit et foudroie comme l'clair de la vrit
divine.



XXII.

Horace parla beaucoup. Emport comme il l'tait toujours par le feu de
la discussion, il dfendit ses auteurs romantiques, qu'on lui contestait
en masse et en dtail. Il rompit des lances pour tous, et fut vivement
soutenu par la vicomtesse de Chailly, qui se piquait d'clectisme en
matire d'art et de belles-lettres. Il faut avouer que les adversaires
furent bien faibles, et je ne concevais pas comment Horace pouvait
perdre son temps et ses paroles  leur tenir tte.

La vieille comtesse, qui passait et repassait avec ses amis dans une
alle voisine, m'appela d'un signe.

[Illustration: La vicomtesse Lonie de Chailly.]

Tu as un ami bien bruyant, me dit-elle: qu'a-t-il donc  tempter de la
sorte? Est-ce que ma belle-fille le raille? Prends garde  lui. Tu sais
qu'elle est fort cruelle, et qu'elle abuse de son esprit avec ceux qui
n'en ont pas.

--Rassurez-vous, chre maman, lui rpondis-je (j'avais, depuis mon
enfance, l'habitude de l'appeler ainsi), il a de l'esprit tout autant
qu'il lui en faut pour se dfendre, et mme pour se faire goter.

--Oui-da! m'aurais-tu amen un homme dangereux? Il est fort bien de sa
personne, et il me parait fort romantique. Heureusement Lonie n'est pas
romanesque. Mais appelle-le un peu ici, que je jouisse  mon tour de son
esprit.

J'arrachai Horace ( son grand dplaisir )  l'auditoire qu'il avait
captiv, et je restai un peu derrire la charmille pour couter ce qu'on
dirait de lui.

C'est un drle de corps que ce petit monsieur-l, dit la vicomtesse en
reprenant le jeu de son ventail.

--C'est un fat, rpondit le pote lgitimiste.

--Un fat! c'est tre bien svre, dit le vieux marquis de Vernes; je
crois que _prsomptueux_ serait un mot plus juste. Mais c'est un jeune
homme de beaucoup de mrite, qui pourra devenir homme d'esprit s'il voit
le monde.

--Pour de l'esprit, il en a, reprit la vicomtesse.

--Parbleu! il en a  revendre, dit le marquis; mais il manque de tact et
de mesure.

--Il m'amusait, reprit-elle; pourquoi donc maman s'en est-elle empare?
Vous ne vous prononcez pas, monsieur de Meilleraie? dit-elle  un jeune
dandy qu'elle avait l'air de subjuguer.

--Mon Dieu! Madame, rpondit celui-ci avec une aigreur froide, vous vous
prononcez tellement vous-mme, que je ne puis que baisser la tte et
dire _amen_.

La vicomtesse Lonie de Chailly n'avait jamais t belle; mais elle
voulait absolument le paratre, et  force d'art elle se faisait passer
pour jolie femme. Du moins elle en avait tous les airs, tout l'aplomb,
toutes les allures et tous les privilges. Elle avait de beaux yeux
verts d'une expression changeante qui pouvait, non charmer, mais
inquiter et intimider. Sa maigreur tait effrayante et ses dents
problmatiques; mais elle avait des cheveux superbes, toujours arrangs
avec un soin et un got remarquables. Sa main tait longue et sche,
mais blanche comme l'albtre, et charge de bagues de tous les pays du
monde. Elle possdait une certaine grce qui imposait  beaucoup de
gens. Enfin, elle avait ce qu'on peut appeler une beaut artificielle.

La vicomtesse de Chailly n'avait jamais eu d'esprit; mais elle voulait
absolument en avoir, et elle faisait croire qu'elle en avait. Elle
disait le dernier des lieux communs avec une distinction parfaite, et le
plus absurde des paradoxes avec un calme stupfiant. Et puis elle avait
un procd infaillible pour s'emparer de l'admiration et des hommages:
elle tait d'une flagornerie impudente avec tous ceux qu'elle voulait
s'attacher, d'une causticit impitoyable pour tous ceux qu'elle voulait
leur sacrifier. Froide et moqueuse, elle jouait l'enthousiasme et la
sympathie avec assez d'art pour captiver de bons esprits accessibles
 un peu de vanit. Elle se piquait de savoir, d'rudition et
d'excentricit. Elle avait lu un peu de tout, mme de la politique et de
la philosophie; et vraiment c'tait curieux de l'entendre rpter, comme
venant d'elle,  des ignorants ce qu'elle avait appris le matin dans un
livre ou entendu dire la veille  quelque homme grave. Enfin, elle avait
ce qu'on peut appeler une intelligence artificielle.

La vicomtesse de Chailly tait issue d'une famille de financiers qui
avait achet ses titres sous la rgence; mais elle voulait passer pour
bien ne, et portait des couronnes et des cussons jusque sur le manche
de ses ventails. Elle tait d'une morgue insupportable avec les jeunes
femmes, et ne pardonnait pas  ses amis de faire des mariages d'argent.
Du reste, elle accueillait assez bien les jeunes gens de lettres et les
artistes. Elle tranchait avec eux de la patricienne tout  son aise,
affectant devant eux seulement de ne faire cas que du mrite. Enfin,
elle avait une noblesse artificielle, comme tout le reste, comme ses
dents, comme son sein, et comme son coeur.

Ces femmes-l sont plus nombreuses qu'on ne pense dans le monde, et
qui on a vu une les a toutes vues. Horace joignait au plaisir de la
nouveaut une ingnuit si complte, qu'il prit au srieux la vicomtesse
 la premire parole, et que la tte lui en tourna.

Mon cher, c'est une femme adorable! me disait-il en revenant le soir
dans les longues rues dsertes du faubourg Saint-Germain; c'est un
esprit, une grce, un je ne sais quoi qui n'a pas de nom pour moi, mais
qui me pntre comme un parfum. Quel bijou prcieux qu'une femme ainsi
travaille, ainsi faonne  plaire par de longues tudes! Tu appelles
cela de la coquetterie? Soit! va pour la coquetterie! C'est bien beau et
bien aimable, dans tous les cas. C'est toute une science, cela, et une
science au profit des autres. Je ne sais vraiment pas pourquoi l'on
mdit des coquettes: une femme qui est occupe d'un autre soin que
celui de plaire n'est plus une femme  mes yeux. Certainement, voici la
premire femme vritable que je rencontre.

--Il y a pourtant des hommes  qui la vicomtesse dplat, et, pour mon
compte...

--C'est qu'elle veut dplaire  ces hommes-l: elle ne les trouve pas
dignes de la moindre attention. Elle a du discernement.

--Grand merci de l'application, repris-je. Il ne m'entendit mme pas;
il avait la cervelle remplie de la vicomtesse. Il ne se gna pas pour en
parler devant Marthe le lendemain, et dit contre les femmes simples et
svres des choses si dures, qu'elle en fut offense et alla travailler
dans une autre chambre.

Cela marche  merveille, me dit tout bas Eugnie; l'preuve a russi
mieux que je n'esprais. Il a pris feu comme un brin de paille; j'espre
que Marthe est gurie.

Arsne vint, et trouva Marthe plus affectueuse et plus gaie que de
coutume, quoiqu'elle souffrt horriblement. Il nous annona que sa
prsence au caf Poisson n'tant plus ncessaire, il changeait de
condition.

Ah! ah! lui dit Horace, vous allez reprendre la peinture?

--Peut-tre le ferai-je plus tard, rpondit le Masaccio; mais pas
maintenant. Mes soeurs n'ont pas encore assez d'ouvrage assur pour
l'anne. Est-ce que vous ne pourriez pas me faire placer quelque part
comme employ, pour tenir une comptabilit quelconque? dans une rgie de
thtre, dans une administration d'omnibus, que sais-je? Vous avez des
connaissances, vous autres!

--Mon cher, dit Horace, vous n'crivez ni assez bien ni assez vite. Et
puis, savez-vous la tenue des livres?

--J'apprendrai, dit Arsne.

--Il ne doute de rien, dit Horace. Moi, si j'ai un conseil  vous
donner, c'est de persvrer dans la condition que vous venez d'essayer;
vous vous en acquittez fort bien. Seulement vous avez un peu de fatigue.
Servez dans une bonne maison, au lieu de servir dans un caf; vous
gagnerez beaucoup, et vous ne travaillerez gure. Si Thophile le veut,
il peut vous placer chez quelque grand seigneur, ou seulement chez
quelque brave dame du faubourg Saint-Germain. Est-ce que la comtesse ne
le prendrait pas pour domestique, si tu le lui recommandais? Rponds
donc, Thophile!

--C'est assez de domesticit comme cela, rpondit Arsne, qui comprenait
fort bien l'intention qu'avait Horace de le rabaisser aux yeux de
Marthe; j'y reviendrai si je ne puis trouver mieux. Mais puisque c'est
un tat qu'on mprise...

--Qu'est-ce qui se permet de le mpriser? s'cria Louison tout en feu,
en suivant la direction involontaire qu'avait prise le regard de Paul;
est-ce que c'est vous, Marton, qui mprisez mon frre?

--Cousez donc! dit le Masaccio  Louison d'un ton svre, pour faire
baisser ses yeux menaants levs sur Marthe.

--Mais enfin, reprit-elle, je trouve un peu drle qu'on te mprise:
je ne sais pas o on prend ce droit-l, et je ne vois pas en quoi
mademoiselle Marton...

Marthe regarda Arsne d'un air triste, et lui tendit la main pour
l'apaiser. Il tait prt  clater contre sa soeur.

Elle est folle, dit-il en haussant les paules, et il s'assit auprs
de Marthe en tournant le dos  Louison, dont les yeux se remplirent de
larmes.

C'est qu'aussi c'est indigne! s'cria-t-elle aussitt qu'il fut parti.
Voyez-vous, monsieur Thophile, je ne peux pas supporter cela de
sang-froid. Mademoiselle Marthe et M. Horace, qui s'entendent fort bien,
je vous assure, ne font pas autre chose que de _dconsidrer_ mon frre.

--Vous tes folle, rpliqua Eugnie, et votre frre, qui vous l'a dit,
vous connat bien. Jamais Marthe n'a dit un mot de Paul qui ne ft  son
honneur et  sa louange.

--Je ne suis pas folle, s'cria Louison en sanglotant, et je veux que
vous me jugiez tous. Je ne l'aurais pas dit devant lui, de crainte
d'amener une querelle; mais puisqu'il n'est plus l, et que voici les
coupables (elle dsignait alternativement Marthe, qui l'coutait avec
une piti douloureuse, et Horace, qui, le dos tendu sur la commode et
les jambes sur le dossier d'une chaise, ne daignait pas l'interrompre),
je dirai ce que j'ai entendu, pas plus tard qu'avant-hier, lorsque
_monsieur_ et _madame_ causaient en tte--tte, comme a leur arrive
assez souvent, Dieu merci! elle dans une chambre, nous dans l'autre;
avec a que c'est commode pour s'entendre sur l'ouvrage! On va, on
vient, a promne; et, comme dit cet autre, les amoureux ont du temps 
perdre.

--Charmant! charmant! dit Horace en se soulevant sur son coude et en
la regardant avec un calme plein de mpris: eh bien, poursuivez, fille
d'Hrodias! Je verrai ensuite  vous donner ma tte sur un plat pour
votre souper. Qu'ai-je dit? voyons, parlez donc, puisque vous coutez
aux portes.

--Oui, que j'coute aux portes quand j'entends le nom de mon frre! Et
vous disiez comme cela que c'tait bien dommage qu'il se ft fait valet,
et qu'il tait perdu. Et mademoiselle Marton, au lieu de vous
traiter comme vous le mritiez pour ce mot-l, disait d'un petit air
tonn:--Comment donc? comment donc, perdu?--Oui, que vous avez dit: il
aurait beau changer de condition, maintenant, il lui resterait toujours
quelque chose de laquais, un cachet de honte qui ne s'efface pas. Enfin
comme pour dire, le voil marqu comme un galrien.

--Si vous aviez cout un peu plus longtemps, dit Marthe avec une
douceur anglique, vous auriez entendu ma rponse: j'ai dit que quand
cela serait vrai, Arsne ennoblirait la plus vile des conditions.

--Et quand vous auriez dit cela, est-ce beau? N'est-ce pas avouer que
mon frre est dans une condition vile? Je voudrais bien savoir comment
taient faits vos anctres, et si nous n'avons pas tous t levs 
travailler pour vivre.

Je coupai court  cette querelle, qui et pu durer toute la nuit; car
il n'y a pas de gens plus difficiles  convaincre que ceux qui ne
comprennent pas la valeur des mots, et qui en altrent le sens dans leur
imagination. J'envoyai coucher les deux soeurs, leur donnant tort, selon
ma coutume, et les menaant, pour la premire fois, de me plaindre 
Paul des amres tracasseries qu'elles suscitaient  leur compagne.

Oui, oui! faites cela, rpondit Louison en sanglotant sur le ton le
plus aigu; ce sera humain de votre part! Ce ne sera pas difficile car
il en est si bien coiff, de cette Marton, que quand nous aurons assez
travaill pour la nourrir, il nous mettra  la porte au premier mot
qu'elle lui dira contre nous. Allez, allez, Messieurs, Mesdames, et
vous, Marton! ce n'est pas beau de mettre la guerre entre frres et
soeurs; vous vous en repentirez au jugement dernier! J'en appelle au
jugement de Dieu!

Elle sortit d'un air tragique, entranant Suzanne, nous jetant des
imprcations, et poussant les portes avec fracas.

Vous avez l pour compagnes d'abominables diablesses, dit Horace en
rallumant son cigare avec tranquillit. Paul Arsne vous a rendu, mes
pauvres amis, un trange service. Il a dchan l'enfer dans votre
intrieur.

--Quant  nous, nous n'en prendrions gure de souci personnel, rpondit
Eugnie; ce sont des nuages qui passent. Mais c'est bien cruel pour
toi, Marthe; et si tu m'en croyais, il y aurait un remde  toutes les
perscutions dont tu es victime.

--Je sais ce que tu veux dire, ma bonne Eugnie, dit Marthe en
soupirant; mais sois sre que cela est impossible. D'ailleurs je serais
encore bien plus odieuse aux soeurs d'Arsne, si...

--Si quoi? demanda Horace, voyant qu'elle n'achevait pas sa phrase.

--Si elle l'pousait, dit Eugnie. Voil ce qu'elle s'imagine; mais elle
se trompe.

--Si vous l'pousiez? s'cria Horace, oubliant tout  coup la vicomtesse
et revenant aux sentiments que nagure Marthe lui avait inspirs; vous,
pouser Arsne! Qui donc a pu avoir une pareille ide?

--C'est une ide fort raisonnable, reprit Eugnie, qui voulait saper de
plus en plus dans sa base leur naissante inclination. Ils sont du mme
pays, de la mme condition, et  peu de chose prs du mme ge. Ils se
sont aims ds leur enfance, et ils s'aiment encore. C'est un scrupule
de dlicatesse qui empche Marthe de dire oui. Mais je le sais, moi,
et je le lui dirai clairement, parce que le moment est venu de parler.
C'est l'unique dsir, l'unique pense d'Arsne.

L'attente d'Eugnie fut dpasse par l'effet que produisit cette
dclaration. Marthe, devenue aux yeux d'Horace la fiance de Paul
Arsne, tomba si bas dans sa pense, qu'il rougit d'avoir pu l'aimer.
Humili, bless, et se croyant jou par elle, il prit son chapeau, et,
le mettant sur sa tte avant que de sortir:

Si vous parlez affaires, dit-il, je suis de trop, et je vais voir Odry,
qui joue ce soir dans _l'Ours et le Pacha_.

Marthe resta atterre. Eugnie lui parla encore d'Arsne; elle ne
rpondit pas, voulut se lever pour sortir, et tomba vanouie au milieu
de la chambre.

Ma pauvre amie, dis-je  Eugnie en l'aidant  relever sa compagne, nul
ne peut dtourner la destine! Tu as cru pouvoir prserver celle-ci. Il
n'est dj plus temps: Horace est aim!



XIII.

Cette crise se termina par de longs sanglots. Quand Marthe fut plus
calme, elle voulut reprendre ce sujet d'entretien, et manifesta une
volont qu'elle n'avait pas encore indique depuis deux mois que nous
vivions ensemble. Elle parla de nous quitter, et d'aller habiter seule
une mansarde, o nos relations d'amiti ne seraient plus attristes par
l'humeur intolrante et intolrable de Louison.

Vous continuerez  m'employer  vos travaux, dit-elle; je viendrai
chaque jour vous rapporter l'ouvrage que vous m'aurez confi. De cette
manire, votre repos ne sera plus troubl par ma prsence; mais je
sens que j'avais trop prsum de mes forces en croyant qu'il me
serait possible de supporter ces querelles grossires et ces lches
accusations. Je vois que j'en mourrais.

Nous sentions bien aussi qu'elle ne pouvait pas subir plus longtemps une
pareille domination; mais nous ne voulions pas l'abandonner aux ennuis
et aux dangers de l'isolement. Nous rsolmes de nous expliquer avec
Arsne, afin qu'il tablt ses soeurs dans une autre maison. On
resterait associ pour le travail, et Marthe, que nous aimions comme une
soeur, ne cesserait point d'tre notre voisine et notre commensale.

Mais cet arrangement ne la satisfit pas. Elle avait une arrire-pense
que nous devinions fort bien: elle ne pouvait plus supporter la prsence
d'Horace, et voulait le fuir  tout prix. C'tait bien la plus prompte
manire de couper court  cet attachement dangereux; mais comment faire
comprendre  Arsne cette raison majeure qui devait porter la mort dans
ses esprances? Au point o en taient encore les choses, Eugnie se
flattait de tout rparer en gagnant du temps. Marthe gurirait; Horace
lui-mme l'y aiderait par ses ddains,  mesure qu'il s'prendrait de
la vicomtesse de Chailly, et peu  peu Arsne se ferait couter. Tels
taient les rves qu'elle nourrissait encore. Le plus press tait
d'loigner Louison et Suzanne, dont la socit commenait  nous peser
beaucoup  nous-mmes, un instant de colre et de folie de leur part
dtruisant tout l'effet de nos jours de patience et de mnagements.

Ce fut Louison qui mit un terme  nos perplexits par un changement
subit et imprvu.

Ds le lendemain,  l'aube naissante, elle alla chuchoter auprs du lit
de sa soeur, si bas que Marthe, qui sommeillait  peine, et qui pensa
qu'elles tramaient contre elle quelque noirceur, ne put rien entendre de
ce qu'elles se confiaient. Mais tout  coup elle vit Louison s'approcher
de son lit, se mettre  genoux, et lui dire en joignant les mains:
Marthe, nous vous avons offense, pardonnez-nous. Tout le tort vient de
moi. J'ai une mauvaise tte, Marton; mais au fond, je vous plains, et
je veux me corriger. Viens, Suzon, viens, ma soeur; aide-moi  ter 
Marthe le chagrin que je lui ai fait.

Suzanne s'approcha, mais avec une rpugnance que Marthe attribua 
un loignement prononc pour elle. Marthe tait bonne et gnreuse;
l'humilit de Louison la toucha si vivement, qu'elle lui jeta ses bras
autour du cou, et lui pardonna de toute son me, n'ayant plus le courage
de l'affliger en suivant son projet de la veille, et ne sachant plus
quel prtexte donner  la sparation dont,  cause d'Horace, elle
prouvait si vivement le besoin.

Nous fmes tous fort mus du repentir de Louison, et nous passmes cette
journe dans des effusions de coeur qui parurent soulager Marthe d'une
partie de sa tristesse.

Le soir, Eugnie, pour viter de recevoir la visite d'Horace, qui
s'tait annonc pour cette heure-l, nous proposa de faire un tour de
promenade. Marthe accepta avec empressement, et nous tions dj tous
sur l'escalier, lorsque Louison dit qu'elle ne se sentait pas bien, et
nous pria de la laisser  la maison.

--Je me coucherai de bonne heure, disait-elle, et demain je ne m'en
ressentirai plus; je connais cela, c'est ma migraine.

Elle resta donc, et, au lieu de se coucher, elle passa sur le balcon. Ce
n'tait pas sans dessein. Horace, qui venait pour nous voir, et  qui le
portier assurait que nous tions tous sortis, leva la tte, et vit une
femme sur le balcon. Comme il tait un peu myope, il s'imagina que ce
devait tre Marthe. L'ide lui vint de se venger par quelque cruel
persiflage de ce qu'il appelait une _rouerie_ de sa part; car il croyait
que, s'entendant avec Arsne, elle avait accept ses soins et accueilli
 demi sa dclaration, pour le jouer ou mener de front deux intrigues.

Il monta l'escalier rapidement, et sonna tout essouffl, le coeur gonfl
d'un plaisir amer et cuisant; mais lorsqu'au lieu de Marthe, _la fille
d'Hrodias_ vint lui ouvrir la porte, il recula de trois pas, et ne se
gna pas pour jurer.

Louison ne s'effaroucha pas pour si peu; et, entrant tout de suite en
matire, elle lui adressa des excuses aussi douces et aussi polies
qu'elle put le faire, pour la manire dont elle s'tait conduite la
veille avec lui.

Horace, tout merveill de cette conversion, lui promit d'oublier tout;
et trouvant qu'un peu de hardiesse lui donnerait,  ses propres yeux, un
air don Juan qui complterait son rle  l'gard de Marthe, il appliqua
un gros baiser de protection familire sur la joue vermeille et rebondie
de la villageoise. Malgr sa pruderie habituelle, elle ne s'en fcha
point trop, el lui parla ainsi:

Si j'avais tant d'humeur hier soir, monsieur Horace, c'est que je me
trompais. Je m'tais imagin, voyant mon frre si pris de mademoiselle
Marthe, que celle-ci consentait  l'couter en mme temps qu'elle vous
coutait, et que vous vous entendiez tous les deux pour tromper mon
pauvre Arsne.

--Je vous remercie de la supposition, rpondit Horace; permettez-moi de
vous en tmoigner ma reconnaissance en embrassant cette autre joue qui
fait des reproches  sa voisine.

--Que celui-l soit le dernier, dit Louison en se laissant donner
un second baiser, non sans rougir beaucoup: nous sommes bien assez
raccommods comme cela. Je me disais donc comme a que c'tait bien
vilain de la part de Marthe d'couter deux galants; foi d'honnte fille,
je ne savais pas que mon frre ne lui avait tant seulement pas dit un
mot d'amourette.

--Ah! dit Horace d'un air indiffrent, c'est singulier!

Et il commena cependant  couter avec intrt.

Eh! pardine, vous le savez bien, peut-tre, reprit Louison. Il parat
(et c'est mme bien sr) que Marton ne veut pas qu'on lui parle de se
marier. Et puis, voyez-vous, Monsieur (je peux bien vous dire a entre
nous), Marton est fire, trop fire pour une fille qui n'a ni sou ni
maille; mais a a des ides de princesse, a lit dans les livres, et a
voudrait filer le parfait amour avec un jeune homme bien mis et bien
duqu. Elle trouve mon pauvre frre trop commun, et d'ailleurs elle a
la tte monte pour un autre que vous savez bien.

--Le diable m'emporte si je le sais, dit Horace tonn des gros yeux
malins de Louison.

--Allons donc! dit-elle en le poussant du coude d'une faon toute
rustique; vous n'tes pas si simple, vous savez bien qu'elle est folle
de vous.

--Vous ne savez ce que vous dites, Louison.

--Tiens! tiens! pourquoi donc qu'elle s'attife si bien depuis quelque
temps? Et  qui donc est-ce qu'elle pense, quand elle passe la moiti
de la nuit  soupirer et a geindre au lieu de dormir? Et pourquoi donc
est-ce qu'elle est tombe en pmoison hier soir aprs que vous tes
parti tout fch?

--Elle est tombe vanouie? Quoi! que dites-vous l, Louison?

--Raide par terre; et des pleurs, et des sanglots! et la voil
maintenant qui veut s'en aller d'ici pour ne plus vous voir, parce
qu'elle croit que vous ne la regarderez plus.

--Mais qui vous a donc dit tout cela, Louison?

--Ah! dame, Monsieur, on a des yeux et des oreilles! Ayez-en aussi, et
vous verrez bien.

--Mais votre frre et Marthe s'aimaient ds l'enfance? ils devaient se
marier?

--a n'est point; c'est une ide d'Eugnie. Elle veut les marier 
prsent, et Dieu sait ce qu'elle ne s'imagine point pour cela. Mais
l'autre n'entend  rien, et vous n'avez qu'un mot  lui dire pour
qu'elle parle clair et droit  mon frre.

--Et que ne l'a-t-elle fait plus tt? Elle le trompe donc?

--Nenni, Monsieur; mais elle a bon coeur, et craint de lui faire de la
peine. D'ailleurs, comme je vous le dis, mon frre ne lui a jamais rien
demand. C'est Eugnie qui fait tout cela comme une folle qu'elle est.
Le beau service  rendre  Paul que de lui faire pouser une femme qui
en a un autre dans son ide! a ne se peut point.

Quand nous rentrmes (et notre promenade fut courte, car, tant  la
veille de passer mes examens, je donnais au plus une heure par jour 
mes plaisirs), nous trouvmes Horace bien diffrent de ce qu'il nous
avait paru la veille. Il vint  notre rencontre, et serra la main de
Marthe avec une ardeur trange. Le dsir, sinon l'amour, tait entr
dans son esprit. Jusque-l l'incertitude du succs avait contrari son
orgueil et refroidi ses poursuites. Maintenant, sr de son triomphe, il
en jouissait d'avance avec une sorte de batitude. Sa figure avait une
expression mue et pensive qui l'embellissait singulirement. Il tait
pale; son regard humide et lent pntrait la pauvre Marthe comme une
flche empoisonne. Elle ne s'attendait pas  le voir ce soir-l; elle
croyait le danger pass pour un jour; elle se sentit dfaillir en lui
abandonnant sa main tremblante, qu'il garda dans les siennes jusqu' ce
qu'Eugnie et apport la lampe.

Il s'assit en face d'elle, ne la quitta pas des yeux, et, tandis que
j'crivais dans une chambre voisine, la porte entr'ouverte, et que les
femmes travaillaient autour de la table, il fit la conversation avec
autant de got et d'lgance que s'il et t dans le salon de la
vicomtesse de Chailly. Je n'avais pas le loisir de l'couter; seulement
j'entendais sa voix monte sur son diapason le plus sonore et le plus
recherch. Eugnie me dit, le soir, que jamais elle ne l'avait vu aussi
aimable, aussi coquet d'esprit que de langage, aussi prs du naturel et
de la bonhomie qu'il le fut pendant prs de deux heures.

Marthe n'osait ni parler ni respirer; Eugnie ne se prtait pas 
soutenir la conversation, ne voulant pas faire briller son adversaire.
Louison, toute radoucie, faisait seule l'office d'interlocuteur. Elle
procdait toujours par questions; et, quelque niaises et hors de sens
qu'elle les fit, Horace y rpondait avec le charme d'une condescendance
ingnieuse, et trouvait pour elle les explications les plus enjoues,
parfois mme les plus potiques, comme celles qu'on donne aux enfants
quand on les aime et qu'on veut se mettre  leur porte sans cesser
d'tre vrai.

Quoique Eugnie mt en oeuvre toutes les ressources de son esprit pour
l'interrompre, l'embrouiller et mme le renvoyer, elle n'y russit pas;
et Marthe fut sous le charme, sans que rien put l'en prserver. Penche
sur son ouvrage, le sein oppress, l'oeil voil, elle hasardait
parfois un regard timide; et rencontrant toujours celui d'Horace, elle
dtournait bien vue le sien avec une confusion pleine d'effroi et de
dlices.

C'tait, je l'ai dj dit, la premire fois que Marthe tait recherche
par une intelligence. La sienne, oisive et seule, dans une secrte et
continuelle exaltation, avait renonc  cet amour de l'me que personne
n'avait su lui exprimer. Le pauvre Arsne n'avait jamais os, jamais pu
parler que d'amiti. Sa personne n'avait aucune sduction, son langage
aucune posie, ou du moins aucun art. Les autres amours que Marthe avait
inspirs taient des fantaisies impertinentes qu'elle avait rprimes,
ou des passions brutales qui l'avaient effraye. Depuis le jour o
Horace lui avait parl d'amour, elle avait gard dans son cerveau et
dans son coeur comme le souvenir d'une musique enivrante. Elle y pensait
le jour, elle en rvait la nuit. Chaste et recueillie, elle n'aspirait
pas  un plus grand bonheur qu' celui de s'entendre encore dire les
mmes choses de la mme manire. La pense d'en tre  jamais prive
tait dj pour elle un regret aussi profond que si ce bonheur et dur
des annes. Ce soir-l, elle et donn sa vie pour tre un seul instant
avec lui, et pour recommencer le quart d'heure qu'elle avait vcu le
jour de sa premire ivresse. Horace comprit bien son silence.

Marthe est perdue, me dit Eugnie quand tout le monde se fut retir.
Elle ne peut plus comprendre Arsne; l'amour de celui-l est trop simple
pour des oreilles pleines des belles paroles de l'autre. Vous devriez
mener Horace demain chez la vicomtesse.

--Tu vois bien qu'il ne lui faut qu'un jour pour l'oublier, rpondis-je,
car aujourd'hui il est certainement trs-pris de Marthe. Mais
pourquoi donc dsesprer toujours de lui? Le jour o il aimera il sera
transform.

--Parle plus bas, reprit Eugnie. Il me semble qu'on doit nous entendre
de l'autre ct du mur.

--C'est le lit de Louison qui se trouve l, et elle ronfle si bien...

--J'ai dans l'ide, rpondit-elle, que cette fille n'est pas si simple
qu'elle en a l'air, et qu'elle devine ce qu'elle ne comprend pas.

Malgr la surveillance assidue d'Eugnie, des regards, des mots, des
billets mme, furent changs entre Marthe et Horace. Je proposai 
ce dernier de retourner chez la comtesse, il refusa. Je conseillai 
Eugnie de ne plus chercher  contrarier cette passion, qui semblait
vraie, et qui devenait plus ardente avec les obstacles. Louison tait
dsormais la douceur et la bont mme. Elle tmoignait  Marthe une
amiti charmante; et Marthe s'y abandonnait d'autant plus volontiers,
qu'elle favorisait son amour, et l'aidait  en faire mille petits
mystres inutiles  la trop clairvoyante Eugnie.

Un jour, Eugnie, qui tait fort souffrante, gronda Louison d'avoir
envoy Marthe  sa place en commission.

Eh, pourquoi donc ne sortirait-elle pas comme une autre? dit Louison,
affectant une grande surprise.

--Marthe est si jolie, qu'on va la regarder et la suivre dans la rue.

--Tiens! dit Louison avec une aigreur qui pera malgr elle, dirait-on
pas qu'il n'y a qu'elle de jolie au monde? On me regarde bien aussi,
moi; mais on ne me suit pas; on voit bien que a ne prendrait pas... Et
on ne suivra pas Marthe non plus, ajouta-t-elle en se reprenant, parce
qu'on verra bien qu'elle n'encourage personne.

Louison avait eu soin de dire  Marthe, la veille, de manire  ce
qu'Horace seul l'entendit:

--C'est demain  midi que vous irez rue du Bac, au _petit Saint-Thomas_,
pour ce petit coupon de jaconas qu'on nous a charges d'assortir.

Il y avait eu quelque chose de si affect dans la manire de mnager
ainsi  Horace l'occasion de rencontrer Marthe dehors, que celle-ci en
avait t pouvante. En y rflchissant, elle crut n'y voir qu'une
tourderie de la part de sa compagne; et, quoique aux battements de son
coeur, elle sentt bien qu'Horace l'attendrait au lieu dsign, elle
voulut se persuader qu'il n'avait point fait attention aux paroles
de Louise. Le lendemain, comme elle approchait du magasin, elle vit
effectivement Horace qui flnait sur le trottoir en l'attendant. Elle
passa prs de lui; il ne l'arrta pas, ne la salua point; mais il la
regarda d'un air si passionn, que cet oubli des formes de la biensance
ordinaire fut un loquent tmoignage de l'amour qui le pntrait. Elle
lui sourit d'un air  la fois craintif, heureux et attendri; et ce
regard, ce sourire changs, se prolongrent autant que le permirent
quelques pas d'une marche ralentie. Ce fut un sicle de bonheur pour
tous deux.

Quoiqu'ils ne se fussent rien dit, Marthe, faisant ses emplettes  la
hte, tait bien sre de le retrouver sur le mme trottoir, autour du
vitrage du magasin. Elle l'y retrouva en effet; et il l'attendait avec
le projet de l'accompagner au retour, afin de pouvoir causer avec elle
sans tmoins. Mais au moment o il s'approchait et se prparait 
passer doucement le bras de Marthe sous le sien, une voiture dcouverte
s'arrta devant la porte cochre qui fait face  la boutique. Un
domestique galonn, qui tait derrire la voiture en descendit, et entra
dans la maison pour faire quelque message, tandis que la dame qui le lui
avait donn se pencha pour regarder Horace en clignotant, comme si elle
et cherch  le reconnatre. Horace salua: c'tait la vicomtesse de
Chailly. Elle lui rendit son salut fort lgrement, d'un air de doute et
d'incertitude; puis elle prit son lorgnon, comme pour s'assurer qu'elle
le connaissait. Horace ne jugea point ncessaire d'attendre l'effet
de cette exploration un peu impertinente, et il se disposa  aborder
Marthe. Mais ce maudit lorgnon ne le quittait pas. La vicomtesse se
penchait  la portire  mesure qu'il s'loignait, et la voiture tait
tourne de manire  ce qu'elle pt le suivre ainsi de l'oeil jusqu'au
dtour de la rue. Horace ne s'en apercevait que trop, et il tait au
supplice. Marthe tait mise trs simplement, mais avec une sorte de
distinction qui lui donnait toute l'apparence d'une femme _comme il
faut_. Mais, hlas! elle portait un paquet dans un foulard, et c'tait
le cachet irrcusable de la grisette. Cette futile circonstance et
l'indiscrte curiosit de la vicomtesse eurent assez d'empire sur la
vanit d'Horace pour l'empcher de cder au mouvement de son coeur. Il
hsita, se reprit  dix fois, revint sur ses pas pour donner le change;
et quand la voiture fut repartie, il se remit  courir. Marthe, qui le
croyait sur ses talons, avait jug prudent de couper  sa droite par la
rue de l'Universit, pour viter les nombreux passants de la rue du Bac.
Elle comptait qu'il allait la rejoindre. Mais lorsqu'elle se retourna,
elle ne vit personne derrire elle; et Horace, remontant  toutes jambes
la rue du Bac jusqu' la Seine, ne la rencontra pas devant lui.

C'est ainsi que fut perdue pour lui l'occasion de faire couter son
amour. Mais Louison sut bien la lui faire retrouver.

Eugnie,  peine rtablie, fut force d'aller passer quelques jours 
Saint-Germain, pour soigner une de ses soeurs qui tait malade plus
gravement. La mansarde resta confie  Marthe. Horace y passa des
journes entires. Louise et Suzanne eurent soin de ne pas les troubler.
Abandonne  son destin, Marthe couta cet amour dont l'expression avait
pour elle tant de charme et de puissance. Interrog par moi, Horace me
jura qu'il tait bien srieusement pris d'elle, et qu'il tait capable
de tous les dvouements pour le lui prouver. J'insinuai  Marthe qu'elle
devait user de son influence pour le faire travailler; car je voyais ses
embarras grossir de jour en jour, et, si je n'eusse pourvu  ses moyens
quotidiens d'existence, j'ignore o il et pris de quoi dner. Cette
assistance que je lui donnais de bien bon coeur me mettait dans la
dlicate et ridicule position de n'oser lui reprocher sa paresse.
Quand je hasardais un mot  cet gard, il me rpondait d'un air
dsespr:--C'est vrai; je suis  ta charge, et tu dois bien me
mpriser. Si j'essayais de rcuser ce motif blessant pour nous deux, en
invoquant son propre intrt, son propre avenir, il me fermait encore la
bouche en disant:

Au nom du prsent, je te supplie de ne pas me parler de l'avenir.
J'aime, je suis heureux, je suis enivr, je me sens vivre. Comment et
pourquoi veux-tu que je songe  autre chose qu' ce moment fortun o
j'existe surabondamment?

N'avait-il pas raison?-Jusqu'ici, me dis-je, il y a eu dans son
ambition quelque chose de trop personnel qui lui a montr l'avenir sous
un jour d'gosme. A prsent qu'il aime, son me va s'ouvrir  des
notions plus larges, plus vraies, plus gnreuses. Le dvouement va
se rvler, et, avec le dvouement, la ncessit et le courage de
travailler.



XIV.

Lorsque Eugnie fut de retour, et qu'elle vit ses efforts dsormais
inutiles, elle songea qu'il tait temps d'informer Arsne de la vrit,
ou tout au moins de la lui faire pressentir. Elle me demanda conseil sur
la manire dont elle s'y prendrait; et, aprs que nous emes envisag la
question sous tous ses aspects, elle s'arrta au parti suivant.

Ne se fiant plus aux murailles de sa mansarde, qu'elle disait avoir des
oreilles, elle voulut surprendre Horace au milieu de ses penses, par la
solennit d'une dmarche que sa bonne rputation et la dignit de son
caractre lui donnaient le droit de risquer.

coutez, lui dit-elle; vous avez su vous faire aimer; mais vous ne
savez pas l'tendue des devoirs que vous avez contracts envers Marthe.
Vous lui faites perdre la protection d'Arsne, protection courageuse et
persvrante, qui ne lui et jamais manqu et qui et toujours port ses
fruits. Elle ne sait pas ce qu'elle lui doit, ce qu'elle lui aurait d
encore si elle ne se ft pas mise dans la ncessit de renoncer  son
assistance. Mais moi, je vous le dirai, parce qu'il faut que vous
sachiez tout. Arsne n'et jamais abandonn la peinture, qu'il aimait
passionnment, si sa pense secrte n'et t de mettre, grce  son
travail, Marthe  l'abri du besoin. Il n'et jamais song  faire venir
ses soeurs de la province, si son unique but n'et t de lui donner
une socit et une protection derrire laquelle sa protection  lui se
serait toujours cache. Enfin,  l'heure qu'il est, il vient d'obtenir
un tout petit emploi dans les bureaux d'une socit industrielle. Rien
au monde n'est plus contraire  ses gots,  ses habitudes d'activit,
au mouvement rapide et gnreux de son esprit; je le sais, et je crains
qu'il n'y succombe. Mais je sais aussi qu'il veut gagner de l'argent, et
qu'il en gagne assez pour subvenir indirectement  tous les besoins de
Marthe, en ayant l'air de ne s'occuper que de ses soeurs. Je sais que
nos petits travaux d'aiguille ne rapportent pas suffisamment pour faire
vivre trois femmes (ma part prleve) dans l'aisance, la propret et la
libert o vivent Marthe et les soeurs d'Arsne. Tout ce que je sais,
tout ce que je vous dis, Marthe l'ignore encore. Elle n'a jamais tenu un
mnage par elle-mme; elle a l'inexprience d'un enfant  cet gard-l.
Arsne la trompe, et nous l'y aidons, pour qu'elle ne connaisse ni les
privations ni l'excs du travail. Par contre-coup, il faut aussi tromper
les soeurs, sur la discrtion desquelles nous ne pouvons pas compter.
Jusqu'ici je me suis charge de la comptabilit; je leur ai fait croire
 toutes que les recettes l'emportaient sur les dpenses, tandis que
c'est le contraire qui est vrai. Mais cet tat de choses ne peut durer
dsormais. Arsne s'est toujours flatt secrtement que Marthe prendrait
pour lui une affection srieuse, lorsque, revenue de ses terreurs
et gurie de ses blessures, son me s'ouvrirait  de plus douces
impressions. J'ai partag son illusion, je vous l'avoue, et j'ai fait
tout mon possible pour prserver Marthe d'un autre attachement. Je n'ai
pas russi. Maintenant, dites-moi ce que vous feriez  ma place du
secret d'Arsne, et quel conseil vous donneriez  l'un et  l'autre.

Cette ouverture dconcerta beaucoup Horace. Je suis sans fortune,
dit-il; comment pourrai-je servir de protecteur  une femme, moi qui
n'ai encore pu m'aider et me guider moi-mme?

Il se promena dans sa chambre avec agitation, et peu  peu ses ides se
rembrunirent. Je n'avais pas prvu tout cela, moi! s'cria-t-il avec un
chagrin qui n'tait pas sans mlange d'humeur. Je n'ai jamais song 
rien de pareil. Pourquoi faut-il absolument qu'entre deux tres qui
s'aiment, il y ait un protecteur et un protg? Vous, Eugnie, qui
rclamez toujours l'galit pour votre sexe...

--Oh! Monsieur, rpondit-elle, je la rclame et je la pratique, bien
qu'elle soit difficile  conqurir dans la socit prsente. Je sais
borner mes besoins au peu que mon industrie me procure. Vous savez
comment je vis avec Thophile, et vous savez par consquent que je
ne perds pas un jour, pas une heure. Mais savez-vous en quoi je le
considre comme mon protecteur lgitime et naturel? Si je tombais
malade et que je fusse longtemps prive de travail, au lieu d'aller 
l'hpital, je trouverais dans son coeur un refuge contre l'isolement et
la misre. Si un homme tait assez lche pour m'insulter, j'aurais un
appui et un vengeur. Enfin, si je devenais mre... ajouta-t-elle en
baissant les yeux par un sentiment de dignit pudique, et en les
relevant sur lui avec fermet pour lui faire sentir la consquence
possible de ses amours avec Marthe, mes enfants ne seraient pas exposs
 manquer de pain et d'ducation. Voil, Monsieur, pourquoi il importe
 des femmes comme nous de trouver dans leurs amants de l'affection
durable et un dvouement gal au leur.

--Eugnie, Eugnie, dit Horace en tombant sur une chaise, vous me jetez
dans un grand trouble. Je ne suis pas l'amant de Marthe au point d'avoir
rflchi aux rsultats srieux de l'ivresse qui s'allume dans mon
cerveau. Eh bien, chre Eugnie, je me confesse  vous, je m'accuse; je
ne peux ni ne veux vous tromper. Je dsire Marthe de toutes les forces
de mon tre, et je l'aime de toute la puissance de mon coeur; mais
puis-je lui promettre d'tre pour elle ce que Thophile est pour vous?
Puis-je m'engager  la soustraire  tous les dangers,  tous les maux de
l'avenir? Thophile est riche, en comparaison de moi; il a une petite
fortune assure; il peut travailler pour l'avenir. Et moi, qui n'ai que
des dettes, il faudrait donc que je pusse travailler pour l'avenir, pour
le prsent et pour le pass en mme temps!

--Mais Arsne n'a rien, reprit Eugnie, et en outre il soutient ses deux
soeurs.

--Ah! s'cria Horace, frapp de l'allusion et entrant dans une sorte de
fureur, il faudra donc que je me fasse garon de caf, moi! Non, il n'y
a pas de femme au monde pour qui je me rsoudrai  m'avilir dans une
profession indigne de moi. Si Marthe s'imagine cela...

--Oh! Monsieur, ne blasphmez pas, dit Eugnie. Marthe ne s'imagine
rien, car je lui ai fait un grand mystre de tout ceci; et le jour o
elle saurait que de pareilles questions ont t souleves  propos
d'elle, je suis sre qu'elle nous fuirait tous dans la crainte d'tre 
charge  quelqu'un d'entre nous. Je vois bien que vous ne l'aimez pas;
car vous ne la comprenez gure, et vous ne l'estimez nullement. Ah!
pauvre Marthe, je savais bien qu'elle se trompait!

Eugnie se leva pour s'en aller. Horace la retint.

Et maintenant, dit-il, vous allez encore travailler contre moi?

--Comme j'ai fait jusqu'ici, je ne vous le cache point.

--Vous allez me prsenter comme un tre odieux, comme un monstre
d'gosme, parce que je suis pauvre au point de ne pouvoir entretenir
une femme, et que je me respecte au point de ne vouloir pas me faire
laquais? Ah! sans doute, si le mrite d'un homme se mesure au poids
de l'argent qu'il sait gagner, Paul Arsne est un hros et moi un
misrable!

--Il y a dans tout ce que vous dites, rpliqua Eugnie, des ides
insultantes pour Marthe et pour moi, auxquelles je ne daignerai plus
rpondre. Laissez-moi partir, Monsieur. La vrit est dure; mais il
faudra que Marthe l'apprenne, et qu'elle renonce dans le mme jour  son
ami,  cause de vous,  vous,  cause d'elle-mme. Heureusement que
nous lui resterons! Thophile saura bien remplacer Arsne, avec plus de
dsintressement encore; moi aussi, je travaillerai pour elle et avec
elle; et jamais l'ide ne nous viendra que cela s'appelle _entretenir_
une femme!

--Eugnie, dit Horace en lui prenant les mains avec feu, ne me jugez pas
sans me comprendre. Vous vous repentiriez un jour de m'avoir avili aux
yeux de Marthe et aux miens propres. Je n'ai pas les doutes infmes que
vous m'attribuez. Je parle sans mesure et sans discernement peut-tre;
mais aussi votre susceptibilit s'effarouche pour des mots, et la mienne
s'emporte  cause du blessant parallle que vous tablissez toujours
entre ce Masaccio et moi. Je n'ai pas l'instinct de l'imitation, j'ai
horreur des modles qui posent pour la vertu; mais, sans rien affecter,
sans rien jurer, je puis bien, ce me semble, pratiquer dans l'occasion
le dvouement jusqu'au sacrifice. Que pouvez-vous savoir de moi, puisque
Je n'en sais rien moi-mme; je n'ai pas encore t mis  l'preuve; mais
j'ai beau me tter et m'interroger, je ne trouve en moi ni lments
de lchet ni germes d'ingratitude. Pourquoi donc me condamnez-vous
d'avance? Vous avez de cruelles prventions contre moi, Eugnie; et je
ne pourrai plus respirer, faire un pas, ou dire un mot, que vous ne les
interprtiez  ma honte. Marthe ne pourra plus touffer un soupir ou
verser une larme qui ne me soient imputs. Enfin, nous ne pourrons plus
exister l'un et l'autre sans que le nom d'Arsne soit suspendu sur nos
ttes comme un arrt. Cela gne et contriste dj tous les lans de
mon coeur; mon avenir perd sa posie, et mon me sa confiance. Cruelle
Eugnie, pourquoi m'avez-vous dit toutes ces choses?

--Et vous n'avez pas plus de courage que cela? reprit Eugnie. Vous
craignez de vous humilier en me disant que l'exemple d'Arsne ne vous
effraie pas, et que vous vous sentez bien capable, comme lui, des plus
grands actes d'abngation pour l'objet de votre amour?

--Mais que voulez-vous donc que je fasse? A quoi faut-il m'engager?
Dois-je donc pouser? Mais cela n'a pas le sens commun! Je suis mineur,
et mes parents ne me permettront jamais...

--Vous savez que je suis de la religion saint-simonienne  certains
gards, rpondit Eugnie, et que je ne vois dans le mariage qu'un
engagement volontaire et libre, auquel le maire, les tmoins et le
sacristain ne donnent pas un caractre plus sacr que ne le font l'amour
et la conscience. Marthe est, je le sais, dans les mmes ides, et je
crois que jamais elle ni moi ne vous parlerons de mariage lgal. Mais il
y a un mariage vraiment religieux, qui se contracte  la face du ciel;
et si vous reculez devant celui-l...

--Non, Eugnie, non, ma noble amie, s'cria Horace: celui-l n'a rien
que je repousse. Je me plains seulement de la mfiance que vous me
tmoignez; et, si vous la faites partager  votre amie, nous allons
changer, grand Dieu! la passion la plus spontane et la plus vraie en
quelque chose d'arrang, de guind et de faux, qui nous refroidira tous
les deux.

Pendant qu'Eugnie sondait ainsi avec une attention svre le coeur
d'Horace,  la mme heure, au mme instant, des atteintes plus profondes
taient portes  celui d'Arsne. Il tait venu voir ses soeurs, ou
plutt Marthe,  la faveur de ce prtexte; et Louison tant sortie 
ce moment-l, Suzanne, qui tait mcontente du despotisme de sa soeur
ane, avait rsolu, elle aussi, de frapper un coup dcisif. Elle prit
Arsne  part.

Mon frre, lui dit-elle, je vous demande votre protection, et je
commence par rclamer le secret le plus profond sur ce que je vais vous
confier.

Arsne le lui ayant promis, elle lui raconta toute la conduite de
Louison  l'gard de Marthe.

Vous croyez, dit-elle, qu'elle s'est rconcilie de bonne foi avec
Marton, et qu'elle ne lui cause plus aucun chagrin? Eh bien, sachez
qu'elle lui en prpare de bien plus grands, et qu'elle la hait plus que
jamais. Voyant que vous l'aimiez, et qu'elle ne russirait pas  vous
dtacher d'elle par des paroles, elle a rsolu de l'avilir  vos yeux.
Elle a voulu la perdre, et je crois bien qu'elle y a russi dj.

--L'avilir! la perdre! s'cria Paul Arsne. Est-ce ma soeur qui parle?
est ce de ma soeur que j'entends parler?

--coutez, Paul, reprit Suzanne, voici ce qui s'est pass. Louison a
cout,  travers la cloison de sa chambre, ce que M. Thophile et
Eugnie se disaient dans la leur. Elle a appris de cette manire
qu'Eugnie voulait vous faire pouser Marthe, et que Marthe commenait
 aimer M. Horace. Alors elle m'a dit:--Nous sommes sauves, et notre
frre va bientt savoir qu'on se joue de lui. Seulement il faut lui en
fournir la preuve; et quand il aura dcouvert quelle femme perdue il
nous a donne pour compagnie, il la chassera, et il ne croira plus que
nous.--Mais quelle preuve lui en donnerez-vous? lui ai-je dit; Marthe
n'est pas une femme perdue.--Si elle ne l'est pas, elle le sera
bientt, je t'en rponds, a dit Louison. Tu n'as qu' faire comme moi
et  m'obir en tout, et tu verras bien comme la folle donnera dans le
panneau. Alors elle a fait semblant de demander pardon  Marthe, et elle
s'est mise  dire toujours comme elle pour lui faire plaisir. Et puis
elle a dit je ne sais quoi  M. Horace pour l'encourager  courtiser
Marton; et puis elle disait toute la journe  Marton que M. Horace
tait un beau jeune homme, un brave jeune homme, et qu' sa place elle
ne le ferait pas tant languir; et puis, enfin, elle leur mnageait des
tte--tte, elle leur donnait l'occasion de se rencontrer dehors, et,
tant qu'Eugnie a t malade, elle les a laisss exprs ensemble toute
la journe dans une chambre, m'a emmene dans l'autre, et deux ou trois
fois Marthe est venue tout effraye et tout mue auprs de nous, comme
pour se rfugier, et cependant Louison lui fermait la porte au nez, et
feignait de ne pas l'entendre frapper. Dieu sait ce qui est rsult de
tout cela! C'est toujours bien affreux de la part d'une fille comme
Louison, qui me fait des sermons pouvantables quand l'pingle de mon
fichu n'est pas attache juste au-dessous du menton, et qui ne se
laisserait pas prendre le bout du doigt par un homme, de jeter ainsi une
pauvre fille dans les piges du diable, et de favoriser un jeune homme
dont certainement les intentions sont peu chrtiennes. Cela m'a fait
beaucoup de honte pour elle et de peine pour Marthe. J'ai essay de
faire comprendre  celle-ci qu'on ne lui voulait pas de bien en agissant
ainsi, et que M. Horace n'tait qu'un enjleur. Marthe a mal pris la
chose, elle a cru que je la hassais. Louison m'a menace de me rouer de
coups, si je disais un mot de plus, et Eugnie, me voyant triste, m'a
reproch d'avoir de l'humeur. Enfin, le moment est venu o le coup qu'on
vous prpare va vous arriver. N'en soyez pas surpris, mon frre, et
montrez de l'indulgence  cette pauvre Marthe, qui n'est pas la plus
coupable ici.

Arsne sut renfermer la terrible motion que lui causa cette confidence.
Il douta quelque temps encore. Il se demanda si Louison tait un monstre
de perfidie, ou si Suzanne tait une calomniatrice infme; et, dans l'un
comme dans l'autre cas, il se sentit bless et atterr d'avoir un
tel tre dans sa famille. Il attendit que Louison ft rentre, pour
l'interroger d'un air calme et confiant sur les relations de Marthe avec
Horace. On m'a dit qu'ils s'aimaient, lui dit-il. Je n'y vois pas le
moindre mal, et je n'ai pas le plus petit droit de m'en offenser. Mais
j'aurais cru que, comme mes soeurs, vous m'en auriez averti plus tt,
puisque vous pensiez que j'y prenais grand intrt.

Louison vit bien que, malgr cet air rsign, Paul avait les lvres
ples et la voix suffoque. Elle crut qu'une jalousie concentre tait
la seule cause de sa souffrance, et, se rjouissant de son triomphe,--Ah
dame! Paul, vois-tu lui dit-elle, on ne peut parler que quand on est
sr de son fait, et tu nous as si mal reues quand nous avons voulu
t'avertir! Mais,  prsent, je puis bien te parler franchement, si
toutefois tu l'exiges, et si tu me promets que Marton ne le saura pas.

En parlant ainsi, elle tira de sa poche une lettre qu'Horace l'avait
charge de remettre  Marthe. Arsne ne l'et pas ouverte lors mme que
sa vie en et dpendu. D'ailleurs, dans ses ides simples et rigides,
une lettre tait par elle-mme une preuve concluante. Il mit celle-l
dans sa poche, et dit  Louison: Il suffit, je te remercie; mon parti
tait dj pris en venant ici. Je te donne ma parole d'honneur que
Marthe ne saura jamais le service que tu viens de me rendre.

[Illustration: Tenez, lui dit-il en lui remettant la lettre.]

Il passa dans mon cabinet, o je venais de rentrer moi-mme, et,
quelques instants aprs, Eugnie arriva. Tenez, lui dit-il en lui
remettant la lettre d'Horace, voici une lettre pour Marthe, que j'ai
trouve par terre dans la chambre de mes soeurs. C'est l'criture de M.
Horace; je la connais.

--Paul, il est temps que je vous parle, dit Eugnie.

--Non, Mademoiselle, c'est inutile, dit Paul; je ne veux rien savoir.
Je ne suis pas aim; le reste ne me regarde pas. Je n'ai jamais t
importun, je ne le serai jamais. Je n'ai t indiscret qu'avec vous,
en vous parlant souvent de moi, et en vous imposant la socit de mes
soeurs, qui ne vous a pas t toujours des plus agrables. Louison
est difficile  vivre; et l'occasion s'tant prsente de la placer
ailleurs, je venais vous dire que, ds demain, je vous en dbarrasse,
ainsi que de Suzanne, en vous remerciant toutefois des bonts que vous
avez eues pour elles, et en vous priant de me garder votre amiti, dont
je viendrai toujours me rclamer le plus souvent qu'il me sera possible,
tant que M. Thophile ne le trouvera pas mauvais.

--Vos soeurs ne me sont nullement  charge, rpondit Eugnie. Suzanne a
toujours t fort douce, et Louison l'est devenue depuis quelque temps.
Je conois que vos ides sur l'avenir ayant chang, vous vouliez rompre
l'union que nous avions forme sous de meilleurs auspices; mais pourquoi
vous tant presser?

--Il faut que mes soeurs s'en aillent bien vite, reprit Arsne. Elles ne
sont peut-tre pas aussi bonnes qu'elles en ont l'air, et je suis tout 
fait en mesure de les tablir. coutez, Eugnie, dit-il en la prenant
 part, j'espre que vous garderez Marthe auprs de vous tant qu'elle
n'aura pas pris un parti contraire, et que vous veillerez  ce que tous
ses dsirs soient satisfaits, tant qu'un autre ne s'en sera pas charg.
Voici une partie de la somme que j'ai touche ce matin; destinez-la au
mme usage qu' l'ordinaire, et, comme  l'ordinaire, gardez mon secret.

--Non, Paul, cela ne se peut plus, dit Eugnie. Ce serait avilir en
quelque sorte la pauvre Marthe que de lui rendre encore de tels services
aprs ce que vous savez. Il faut qu'elle apprenne enfin  qui elle doit
le bien-tre dont elle a joui jusqu' prsent, afin qu'elle vous en
rende grce et qu'elle y renonce  jamais.

[Illustration: Non! non! elle ne rentrera pas avec Thophile, dit
Arsne.]

--Eugnie, dit Paul vivement, si vous agissez ainsi, je ne pourrai plus
remettre les pieds chez vous, et je ne pourrai jamais revoir Marthe.
Elle rougirait devant moi, elle serait humilie, elle me harait
peut-tre. Laissez-moi donc sa confiance et son amiti, puisque je ne
dois jamais prtendre  autre chose. Quant  refuser pour elle les
derniers services que je veux lui rendre, vous n'en avez pas le droit,
pas plus que vous n'avez celui de trahir le secret que vous m'avez
jur.

J'appuyai ses rsolutions auprs d'Eugnie, et il fut convenu que Marthe
ne saurait rien. Elle rentra bientt avec Horace, qu'elle avait attendu,
je crois, sur l'escalier. Arsne lui souhaita le bonjour, et, parlant
avec calme de choses gnrales, il l'observa attentivement ainsi
qu'Horace, sans que ni l'un ni l'autre s'en apert; les amoureux ont,
 cet gard-l, une facult d'abstraction vraiment miraculeuse. Au bout
d'un quart d'heure, Arsne se retira aprs avoir serr fortement la main
de Marthe et avoir salu Horace tranquillement. Je compris le regard
d'Eugnie, et je descendis avec lui. Je craignais que cette fermet
stoque ne cacht quelque projet dsespr, d'autant plus qu'il faisait
son possible pour m'loigner. Enfin, ne pouvant plus lutter contre
lui-mme et contre moi, il s'appuya sur le parapet, et je le vis
dfaillir. Je le forai d'entrer chez un pharmacien et d'y prendre
quelques gouttes d'ther. Je lui parlai longtemps; il parut m'couter,
mais je crois bien qu'il ne m'entendit pas. Je le reconduisis chez lui,
et ne le quittai que lorsque je l'eus vu se mettre au lit. Au bout de la
rue, je fus assailli du souvenir tragique de tant de suicides nocturnes
causs par des dsespoirs d'amour; je revins sur mes pas, et rentrai
chez lui. Je le trouvai assis sur son lit, suffoqu par des sanglots
qui ne pouvaient trouver d'issue et qui le torturaient. Mes tmoignages
d'amiti firent tomber de ses yeux quelques larmes, qui le soulagrent
faiblement. Un peu revenu  lui, et voyant mon inquitude:

Tranquillisez-vous donc, Monsieur, me dit-il; je vous donne ma parole
d'honneur que je serai _un homme_. Peut-tre quand je serai seul
pourrai-je pleurer; ce serait le mieux. Laissez-moi donc, et comptez sur
moi. J'irai vous voir demain, je vous le jure.

Quand je rentrai chez moi, je trouvai Marthe d'une gaiet charmante.
Horace, d'abord troubl par la prsence de son rival, s'tait battu les
flancs pour tre aimable, et celle qui l'aimait ne se faisait pas prier
pour trouver son esprit ravissant. Elle ne s'tait seulement pas doute
que Paul et la mort dans l'me, et mon visage altr ne lui en donnait
pas le moindre soupon. O gosme de l'amour! pensai-je.



XV.

Ds le lendemain Arsne vint chercher ses soeurs; et, sans presque
leur donner le temps de nous faire leurs adieux, il les emmena
silencieusement dans le nouveau domicile qu'il leur avait prpar  la
hte.

--Maintenant, leur dit-il, vous tes libres de me dire si vous voulez
rester ici ou si vous aimez mieux retourner au pays.

--Retourner au pays? s'cria Louison stupfaite; tu veux donc nous
renvoyer, Paul? tu veux donc nous abandonner?

--Ni l'un ni l'autre, rpondit-il; vous tes mes soeurs, et je connais
mon devoir. Mais j'ai cru que vous hassiez la capitale et que vous
dsiriez partir.

Louison rpondit qu'elle s'tait habitue  la vie de Paris, qu'elle ne
trouverait plus d'ouvrage au pays, puisque son dpart lui avait fait
perdre sa clientle, et qu'elle dsirait rester.

Depuis qu' force d'couter  travers la cloison, Louise avait surpris
tous les secrets de notre mnage, elle s'tait rconcilie avec le
sjour de Paris, grce aux avantages qu'elle avait cru pouvoir tirer du
dvouement incomparable de son frre. Jusque-l elle n'avait pas connu
Arsne; elle avait compt sur une sorte d'assistance, mais non pas sur
un complet abandon de ses gots, de sa libert, de son existence tout
entire. Elle n'avait pas compris non plus cette activit, ce courage,
cette aptitude au gain, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui se
dveloppaient en lui lorsqu'il tait m par une passion gnreuse. Ds
qu'elle sut tout le parti qu'on pouvait tirer de lui, elle le regarda
comme une proie qui lui tait assure et qu'elle devait se mettre en
mesure d'accaparer. Les seules passions qui gouvernent les femmes mal
leves, lorsqu'une grandeur d'me inne ne contre-balance pas les
impressions journalires, ce sont la vanit et l'avarice. L'une les mne
au dsordre, l'autre  l'gosme le plus troit et le plus impitoyable.
Louison, prive de bonne heure des soins d'une mre, sacrifie 
une martre, et abandonne  de mauvais exemples ou  de mauvaises
inspirations, devait subir l'une ou l'autre de ces passions funestes.
Elle pencha par raction vers celle que sa belle-mre n'avait pas, et,
vertueuse par haine du vice qu'elle avait sous les yeux, elle se livra
par instinct  celui que lui suggraient la misre et les privations.
Elle devint cupide; et, ne songeant plus qu' satisfaire ce besoin
imprieux, elle y puisa une adresse et une fourberie dont son
intelligence borne n'et pas sembl susceptible. C'est ainsi qu'elle
avait pouss Marthe dans le pige, et que dsormais elle se flattait de
rgner sans partage sur la conscience de son frre.

Ce qu'il faisait pour nous, disait-elle tout bas  Suzanne,  cause de
cette paenne, il le fera encore mieux quand il saura, grce  nous,
combien elle en tait indigne.

Suzanne n'avait pas,  beaucoup prs, l'me aussi noire que sa soeur;
mais, habitue  trembler devant elle, elle n'avait que des remords
tardifs ou des ractions avortes. Arsne tait bien loin de souponner
la bassesse calcule des intentions de Louise. Il attribua son affreuse
perfidie envers Marthe  une de ces haines de femme fondes sur le
prjug, l'intolrance religieuse et l'esprit de domination refoul
jusqu' la vengeance. Il trouva bien une monstrueuse inconsquence entre
sa conduite officieuse envers Horace et ses maximes de pudeur farouche;
il attribua ces contradictions  l'ignorance,  une dvotion mal
entendue. Il en fut attrist profondment; mais, plein de compassion et
de courage, il rsolut d'ensevelir dans le secret de son me le crime de
cette soeur altire et cruelle. Il se promit de la convertir peu  peu
 des sentiments plus vrais et plus nobles; et de ne lui faire de
reproches que le jour o elle serait capable de comprendre sa faute et
de la rparer. Par la suite il disait  Eugnie, informe malgr sa
discrtion de ce qui s'tait pass entre sa soeur et lui:

Que voulez-vous! si je vous eusse dit alors le mal qu'elle m'avait
fait, vous l'auriez tous hae et mprise; vous eussiez dit: C'est un
monstre! Et comme la perte de l'estime des honntes gens est le plus
grand malheur qui puisse arriver, ma soeur m'a caus dans ce moment-l
tant de piti, que je n'ai presque pas eu de colre.

Aussi lui montra-t-il une douceur pleine de tristesse, qu'elle prit pour
un redoublement d'affection.

Si vous dsirez rester ici et que ce soit dans vos intrts, leur
dit-il, je ne m'y oppose pas. Je vous chercherai de l'ouvrage, et je
vous soutiendrai en attendant. Nous ne sommes pas assez _fortuns_ pour
avoir des logements spars; je demeurerai avec vous. Voil qui est
convenu jusqu' nouvel ordre.

--Qu'est-ce que tu veux dire avec ton nouvel ordre? demanda Louison.

--Cela veut dire jusqu' ce que vous puissiez vous passer de moi,
rpondit-il; car ma vie n'est pas assure contre la mort comme une
maison contre l'incendie. Avisez donc peu  peu aux moyens de vous
rendre indpendantes, soit par d'honntes mariages, soit en vous
faisant, par votre intelligence et votre activit, une bonne clientle.

--Sois sr, dit Louison un peu dconcerte, en affectant de la fiert,
que nous ne resterons pas  ta charge sans rien faire; nous voulons au
contraire te dbarrasser de nous le plus tt possible.

--Il ne s'agit pas de cela, reprit Arsne, qui craignit de l'avoir
blesse. Tant que je serai vivant, tout ce qui est  moi est  vous;
mais, je vous l'ai dit, je ne suis pas immortel, et il faut songer...

--Mais quelles ides a-t-il donc aujourd'hui! s'cria Louison en se
retournant avec effroi vers Suzanne; ne dirait-on pas qu'il veut se
faire prir? Ah , mon frre, est-ce que le chagrin te prend? Est-ce
que tu vas te faire de la peine pour cette...

--Je vous dfends de jamais prononcer devant moi le nom de Marthe!
dit Arsne avec une expression qui fit plir les deux soeurs. Je vous
dfends de jamais me parler d'elle, mme indirectement, soit en bien,
soit en mal, entendez-vous? La premire fois que cela vous arrivera,
vous me verrez sortir d'ici pour n'y jamais rentrer. Vous tes averties.

--Il suffit, dit Louison terrasse, on s'y conformera. Mais ce n'est
pas vous parler d'elle, Paul, que de vous conjurer de ne pas avoir de
chagrin.

--Ceci ne regarde personne, reprit-il avec la mme nergie, et je ne
veux pas non plus qu'on m'interroge. J'ai parl de mort tout  l'heure,
et je dois vous dire que je ne suis pas homme  me suicider. Je ne suis
pas un lche; mais le temps est  la guerre, et je ne dis pas qu'une
rvolution se dclarant, je n'y prendrais point part comme j'ai dj
fait l'anne dernire. Ainsi, habituez-vous  l'ide de vous suffire
un jour  vous-mmes, comme d'honntes artisanes doivent et peuvent le
faire. Je vais  mon bureau. Raccommodez vos nippes en attendant; car
dans quelques jours vous aurez de l'ouvrage. Mais je vous dfends d'en
demander ou d'en accepter d'Eugnie.

Vois-tu, dit Louison  sa soeur ds qu'il fut sorti, tout a russi
comme je le voulais. Il dteste aussi Eugnie  prsent. Il croit que
c'est elle qui a perdu Marthe.

Suzanne baissa la tte avec embarras, puis elle dit: Il a le coeur bien
gros; il ne pense qu' mourir.

--Bah! c'est l'histoire du premier jour, reprit l'autre; tu verras que
bientt il n'y pensera plus. Arsne est fier; il ne voudra pas se faire
de la peine pour une fille qui se moque de lui avec un autre, et tu
verras aussi qu'il sera le premier  nous en parler, et  tre content
quand nous dirons du mal d'elle.

--C'est gal, je ne le ferai jamais, dit Suzanne.

--Oh! toi, _une sans coeur_, une sotte qui aurait tout support de la
part de Marton sans rien dire! Tu as trop d'indulgence, Suzon. Si tu
avais des principes, tu saurais qu'il ne faut pas tre trop bonne pour
les femmes sans moeurs. Tu verras, je te dis, qu'un jour n'est pas loin
o mon frre te reprochera aussi ton indiffrence sur ce chapitre-l.

--C'est gal, je te rpte, dit Suzanne, que je ne me hasarderai jamais
 lui dire un mot contre Marthe, quand mme il aurait l'air de m'y
encourager. Je suis bien sre qu'il ne le supporterait pas. Essaies-en,
puisque tu te crois si fine!

La journe se passa en querelles, comme  l'ordinaire. Nanmoins,
lorsque Arsne rentra, il trouva sa chambre bien range, tout son linge
raccommod, ses effets nettoys, plis, et les lgumes du souper cuits
et servis proprement. Louison lui fit sonner trs-haut tous ces bons
offices, et l'accabla de prvenances importunes, qu'il subit sans
impatience. Elle s'effora de l'gayer, mais elle ne put lui arracher
un sourire;  peine eut-il aval quelques bouches, qu'il sortit sans
rpondre aux questions qu'elle lui adressait. Il fut ainsi le lendemain,
le surlendemain, et tous les jours suivants. Il agit avec tant d'esprit
et de zle, qu'il sut en peu de temps leur procurer de l'ouvrage, et il
mit toujours  leur disposition, pour l'entretien de tous trois, les
deux tiers de l'argent qu'il gagnait; mais il fit une part de l'autre
tiers, et elles n'en connurent jamais la destination. En vain Louison
chercha jusque dans la paillasse de son lit, jusque sous les carreaux de
sa chambre, pour voir s'il ne se faisait pas une bourse particulire,
elle ne trouva rien; en vain hasarda-t-elle d'adroites questions, elle
n'obtint pas de rponse; en vain essaya-t-elle de lui faire placer cet
argent invisible en meubles, en linge, en objets qu'elle disait utiles
au mnage, il fit la sourde oreille, ne les laissa manquer d'aucune
chose ncessaire  leur entretien, mais se refusa constamment la moindre
superfluit personnelle. Ce fut un grand souci pour Louison, qui,
comptant pour rien de disposer de la majeure partie du bien de son
frre, se creusait la cervelle pour arriver  la conqute du reste. Il
lui semblait qu'Arsne commettait une injustice, presque un vol, en se
rservant quelques cus pour un usage mystrieux. Elle n'en dormait
pas; et, si elle l'et os, elle et manifest le dpit qu'elle en
ressentait; mais avec sa douceur impassible et son silence glac, Arsne
la tenait sous une domination qu'elle n'avait pas prvue si austre. Il
fallut pourtant s'y soumettre, renoncer  connatre le fond de ce coeur
qui s'tait ferm pour jamais, et  surprendre une pense sur ce visage
qui s'tait ptrifi.

J'ai dit ces dtails de son intrieur, quoique je n'y aie point pntr
 cette poque; mais tout ce qui tient aux personnes dont je raconte
ici l'histoire m'a t peu  peu dvoil par elles-mmes avec tant de
prcision, que je puis les suivre dans les circonstances de leur vie o
je n'ai pris aucune part, avec la mme fidlit que je ferai quant 
celles o j'ai assist personnellement.

Le dpart des deux soeurs fut pour nous un vritable soulagement; mais
le mystre et la promptitude qu'Arsne avait mis  effectuer cette
sparation furent longtemps inexplicables pour nous. Nous pensmes
d'abord qu'il voulait ne jamais revoir Marthe, et qu'il s'en tait
courageusement l'occasion et le prtexte. Mais il revint nous voir comme
 l'ordinaire; et lorsque Marthe lui demanda l'adresse de ses soeurs, il
luda ses questions, et finit par lui dire qu'elles taient places chez
une matresse couturire  Versailles. Je savais le contraire, parce
que je les rencontrais quelquefois dans les alentours de la maison de
commerce o Arsne tait occup; leur affectation  m'viter me faisait
pressentir et respecter la volont d'Arsne. Il fut impossible  Eugnie
d'avoir le mot de cette nigme; elle ne put mme pas amener Arsne  une
nouvelle explication sur ses sentiments secrets et sur ses rsolutions 
l'gard de Marthe. Effraye du calme qu'il montrait, et craignant qu'il
ne conservt un reste d'esprance trompeuse, elle essayait souvent de le
dsabuser; mais il coupait court  tout entretien de ce genre, en lui
disant  la hte: Je sais bien! je sais bien! inutile d'en parler.

Du reste, pas un mot, pas un regard qui pt faire souponner  Marthe
qu'elle tait l'objet d'une passion ardente et profonde. Il joua si bien
son rle qu'elle se persuada n'avoir jamais t qu'une amie  ses yeux;
et nous-mmes nous commenmes  croire qu'il avait triomph de son
amour et qu'il tait guri.

Eugnie, qui prvoyait la confusion et le chagrin de Marthe lorsqu'elle
apprendrait les services d'argent qu'il lui avait rendus  son insu, le
fora de reprendre celui qu'il avait apport en dernier lieu. Dsormais
elle voulut rester charge exclusivement de son amie, et cette charge
tait bien lgre. Marthe tait d'une sobrit excessive; elle tait
vtue avec une simplicit modeste, et elle aidait assidment Eugnie
dans son travail. La seule trace des bienfaits d'Arsne que nous
n'eussions pas fait disparatre, de peur d'affliger trop cet excellent
jeune homme, c'tait un petit mobilier qu'il avait acquis pour elle, et
qui se composait d'une couchette en fer, de deux chaises, d'une table,
d'une commode en noyer, et d'une petite toilette qu'il avait choisie
lui-mme, hlas! avec tant d'amour! Nous faisions accroire  Marthe que
ces meubles taient  nous, et que nous les lui prtions. Elle agrait
nos soins avec tant de candeur et de charme, que nous eussions t
heureux de les lui faire agrer toute notre vie; mais il n'en devait pas
tre ainsi. Un mauvais gnie planait sur la destine de Marthe: c'tait
Horace.

Aprs la dclaration formelle d'Eugnie, il s'tait attendu  une lutte
avec Arsne. Il tait fort humili d'avoir un semblable rival; et
cependant, comme il le savait trs-fin, trs-hardi, trs-estim de nous
tous, et de Marthe la premire, c'en tait assez pour qu'il acceptt
cette lutte. Quelques jours auparavant, il et abandonn la partie
plutt que de commettre son esprit lgant et cultiv avec la malice un
peu crue et un peu rustique du Masaccio; mais  ce moment-l, son amour
tait arriv  un paroxysme fbrile, et il n'et pas rougi de disputer
l'objet de ses dsirs  M. Poisson lui-mme.

A la grande surprise de tous, Paul Arsne parut calme jusqu'
l'indiffrence, et Horace pensa qu'Eugnie avait beaucoup exagr son
amour. Mais lorsqu'il sut que Paul n'ignorait plus le sien, et lorsque
je lui eus racont dans quelles angoisses de douleur j'avais surpris ce
courageux jeune homme, il commena  s'inquiter de sa persvrance 
reparatre devant lui, et de l'espce de tranquillit triomphante qu'il
semblait jouer pour le braver. Sa jalousie s'alluma; les plus tranges
soupons s'veillrent dans son esprit, et il les laissa paratre.
Marthe n'y comprit rien d'abord: sa conscience tait trop pure pour
qu'elle pt s'offenser de doutes qui n'avaient pas de sens pour elle.
Le sombre dpit d'Horace la troubla sans l'clairer. Eugnie eut la
dlicatesse de ne pas se mler de ce qui se passait entre eux, mais elle
espra qu'en s'apercevant de l'outrage qui lui tait fait, Marthe se
relverait fire et blesse.

Dans ses accs de jalousie, Horace me pria, par dpit, de le conduire
chez madame de Chailly. Il y retourna deux ou trois fois, et affecta
de trouver la vicomtesse de plus en plus adorable. Ce furent autant de
blessures dans le coeur de Marthe; mais l'amour naissant est comme un
serpent frachement coup par morceaux, qui trouve en soi la force de se
rapprocher et de se runir. Aux tristesses, aux insomnies, aux querelles
vives et amres, succdrent les raccommodements pleins d'exaltation et
d'ivresse; aux serments de ne plus se voir, les serments de ne se jamais
quitter. Ce fut un bonheur plein d'orages et ml de beaucoup de larmes;
mais ce fut un bonheur plein d'intensit et rendu plus vif par les
ractions.

Un jour qu'Horace avait voulu railler et dnigrer Arsne eu son absence,
et que Marthe le dfendait avec chaleur, il prit son chapeau, comme
il faisait dans ses emportements, et partit sans dire mot  personne.
Marthe savait bien qu'il reviendrait le lendemain, et qu'il demanderait
pardon de ses torts; mais elle tait de ces mes tendres et passionnes
qui ne savent pas attendre firement la fin d'une crise douloureuse.
Elle se leva, jeta son chle sur ses paules, et s'lana vers la porte.

Que faites-vous donc? lui dit Eugnie.

--Vous le voyez, rpondit Marthe hors d'elle-mme, je cours aprs lui.

--Mais, mou amie, vous n'y songez pas; n'encouragez pas de semblables
injustices, vous vous en repentirez.

--Je le sais bien, dit Marthe; mais c'est plus fort que moi, il faut que
je l'apaise.

--Il reviendra de lui-mme, laissez-lui-en du moins le mrite.

--Il reviendra demain!

--Eh bien! oui, demain, certainement.

--Demain, Eugnie? Vous ne savez pas ce que c'est que d'attendre jusqu'
demain! Passer toute la nuit avec la fivre, avec le coeur gonfl, avec
une insomnie qui compte les heures, les minutes, avec cette horrible
pense impossible  chasser: il ne m'aime pas! et celle-ci plus affreuse
encore: il n'est pas bon, il n'est pas gnreux, je ne devrais pas
l'aimer! Oh! non, vous ne connaissez pas cela, vous.

--Mon Dieu, s'cria Eugnie, vous comprenez que vous avez tort de
l'aimer, et quand il vous vient une lueur de raison, vous tes
impatiente de la perdre.

--Laissez-moi la perdre bien vite, dit Marthe; car cette clart est la
plus intolrable souffrance qu'il y ait au monde. Et, se dgageant
des bras d'Eugnie, elle s'lana dans l'escalier et disparut comme un
clair.

Eugnie n'osa pas la suivre, dans la crainte d'attirer les regards sur
elle et d'occasionner un scandale dans la maison. Elle espra qu'au bas
de l'escalier ces amants insenss se rencontreraient, et qu'au bout
de quelques instants elle les verrait revenir ensemble. Mais Horace,
furieux, marchait avec une rapidit extrme. Marthe le voyait  dix pas;
elle n'osait pas l'appeler sur le quai, elle n'avait pas la force de
courir. A chaque pas, elle se sentait prte  dfaillir; elle le
voyait frapper de sa canne sur le parapet, dans un mouvement de rage
irrfrnable. Elle se remettait  le suivre, ne songeant plus  sa
souffrance personnelle, mais  celle de son amant. Il renversa deux ou
trois passants, en fit crier et jurer une demi-douzaine en les heurtant,
monta la rue de La Harpe, et arriva  l'htel de Narbonne, o il
demeurait, sans s'apercevoir que Marthe tait sur ses traces et avait
failli dix fois le joindre. Au moment o il prenait sa clef et son
bougeoir des mains de la portire, il vit le visage renfrogn de
celle-ci regarder par-dessus son paule:

O allez-vous donc, Mam'selle? dit-elle d'une voix courrouce  une
personne qui s'apprtait  monter l'escalier sans rien lui dire.

Horace se retourna, et vit Marthe, sans chapeau, sans gants, et ple
comme la mort. Il la saisit dans ses bras, l'enleva  demi, et lui
jetant un chle sur la tte, comme un voile pour la soustraire aux
regards, il l'entrana dans l'escalier, et la conduisit lgrement
jusqu' sa chambre. L, il se jeta  ses pieds. Ce fut toute
l'explication. Le sujet mme de la querelle fut oubli dans ce premier
instant.--Oh! que je suis heureux, s'cria-t-il dans un dlire d'amour;
te voil, tu es avec moi, nous sommes seuls! Pour la premire fois de la
vie, je suis seul avec toi, Marthe! Comprends-tu mon bonheur?

--Laisse-moi partir, dit Marthe effraye; Eugnie m'a peut-tre suivie,
peut-tre Arsne. Mon Dieu! est-ce un rve! J'ai vu quelque part, en
te suivant, la figure d'Arsne, je ne sais o. Non, je n'en suis pas
sre... peut-tre!... C'est gal, tu m'aimes, tu m'aimes toujours!
Allons-nous-en, reconduis-moi.

--Oh! pas encore! pas encore! disait Horace; encore un instant! Si
Eugnie vient, je ne rponds pas; si Arsne vient, je le tue. Reste
ainsi, reste encore un instant!

Cependant Eugnie seule, inquite, pouvante, comptait les minutes,
allait du palier  la fentre, et ne voyait pas revenir Marthe. Enfin
elle entend monter l'escalier. C'est elle, enfin!... Non, c'est le pas
d'un homme.

Elle se rjouit de la pense que c'tait moi, et qu'elle allait pouvoir
m'envoyer  la recherche de Marthe. Elle courut au-devant de moi; mais
au lieu de moi, c'tait Arsne.

O donc est Marthe? dit-il d'une voix teinte.

--Elle est sortie pour un instant, dit Eugnie, trouble; elle va
rentrer tout de suite.

--Sortie toute seule  la nuit? dit Arsne; vous l'avez laisse sortir
ainsi?

--Elle va rentrer avec Thophile, dit Eugnie, perdue.

--Non! non! elle ne rentrera pas avec Thophile, dit Arsne en se
laissant tomber sur une chaise. Ne vous donnez pas la peine de me
tromper, Eugnie; elle ne rentrera pas mme avec Horace. Elle rentrera
seule, elle rentrera dsespre.

--Vous l'avez donc vue?

--Oui, je l'ai vue qui courait sur le quai du ct de la rue de la
Harpe.

--Et Horace n'tait pas avec elle?

--Je n'ai vu qu'elle.

--Et vous ne l'avez pas suivie?

--Non; mais je vais l'attendre, dit-il. Et il se leva prcipitamment.

Mais pourquoi n'avez-vous pas couru aprs elle? dit Eugnie; pourquoi
tes-vous venu ici?

--Ah! je ne sais plus, dit Arsne d'un air gar. J'avais une ide,
pourtant!... Oui, oui, c'est cela: je voulais vous demander, Eugnie, si
c'tait la premire fois qu'elle sortait seule, le soir, ou seule avec
lui?... Dites, est-ce la premire fois?

--Oui, c'est la premire fois, dit Eugnie. Marthe est encore pure, j'en
fais le serment. Pourquoi, mon Dieu, n'avoir pas couru aprs elle?

--Oh! il est peut-tre temps encore de tuer ce misrable! s'cria Arsne
avec fureur. Et, bondissant comme un chat sauvage, il s'lana dehors.

Eugnie comprit les suites funestes que pouvait avoir une telle
aventure. pouvante, elle se mit  courir aussi aprs Arsne.
Heureusement je montais l'escalier, et je les arrtai tous deux.

O allez-vous donc? leur dis-je; que signifient ees figures
bouleverses?

--Retenez-le, suivez-le, me dit  la hte Eugnie, en voyant qu'Arsne
m'chappait dj. Marthe est partie avec Horace, et Paul va faire
quelque malheur; allez!

Je courus  mon tour aprs le Masaccio, et je le rejoignis. Je m'emparai
de son bras, mais sans pouvoir le retenir, quoique je fusse beaucoup
plus grand et plus musculeux que lui. La colre avait tellement dcupl
ses forces qu'il m'entranait comme il et fait d'un enfant.

J'appris par ses exclamations entrecoupes ce qui s'tait pass, et je
vis l'imprudence qu'Eugnie avait commise. La rparer par un mensonge
tait le seul moyen qui me restt pour empcher un vnement tragique.

Comment pouvez-vous croire, lui dis-je, que ce soit la premire fois
qu'ils sortent ensemble? c'est au moins la dixime.

Cette assertion tomba sur lui comme l'eau sur le feu. Il s'arrta court,
et me regarda d'un air sombre.

tes-vous bien sr de ce que vous dites? me demanda-t-il d'une voix
dchirante.

--J'en suis certain..Elle est sa matresse depuis plus d'un mois.

--Eugnie m'a donc tromp?

--Non, mais on trompe Eugnie.

--Sa matresse! Il ne veut donc pas l'pouser, l'infme!

--Qu'en savez-vous? lui dis-je, ne songeant qu' le calmer et 
l'loigner; Horace est un homme d'honneur et ce que Marthe voudra, il le
voudra aussi.

--Vous tes sr qu'il est un homme d'honneur! Jurez-moi cela sur le
vtre.

A force d'assurances vasives et de rponses indirectes, je russis 
lui rendre la raison. Il me remercia du bien que je lui faisais, et il
me quitta, en me jurant qu'il allait rentrer aussitt chez lui.

Ds que je l'eus vu prendre cette direction, je courus  l'htel de
Narbonne; je m'informai d'Horace. Il est l-haut enferm avec une
demoiselle ou une dame, rpondit la portire, enfin avec ce que vous
voudrez. Mais je vais la faire descendre; je n'entends pas qu'il y ait
du scandale ici.

Je la priai de parler plus bas, et je l'y engageai par les _arguments
irrsistibles_ de Figaro. Elle m'expliqua que la dame tait jolie,
qu'elle avait de longs cheveux noirs et un chle carlate. Je redoublai
mes arguments, et j'obtins la promesse qu'elle ne ferait point de bruit,
et qu'elle laisserait repartir la fugitive,  quelque heure que ce ft
de la nuit, sans lui adresser une parole et sans faire part  personne
de ce qu'elle avait vu.

Quand je fus tranquille  cet gard, je revins rassurer Eugnie. Je ne
pus me dfendre de rire un peu de sa consternation. Arsne mis  la
raison et hors de cause, le dnouement un peu brusque, mais invitable,
des amours de Marthe et d'Horace, me semblait moins surprenant et moins
sombre que ne le voulait voir ma gnreuse amie. Elle me gronda beaucoup
de ce qu'elle appelait ma lgret.

Voyez-vous, me dit-elle, depuis qu'elle l'aime, elle me fait l'effet
d'tre condamne  mort; et  prsent je ne ris pas plus que je ne
ferais si je la voyais monter  l'chafaud.

Nous attendmes une partie de la nuit. Marthe ne rentra pas. Le sommeil
finit par triompher de notre sollicitude.

A l'aube naissante, la porte de l'htel de Narbonne s'ouvrit et se
referma plus doucement encore aprs avoir laiss passer une femme qui
couvrait sa tte d'un chle rouge. Elle tait seule, et fit quelques
pas rapidement pour s'loigner. Mais bientt elle s'arrta, faible et
brise, au coin d'une borne, et s'appuya pour ne pas tomber. Cette
femme, c'tait Marthe.

Un homme la reut dans ses bras: c'tait Arsne.

Quoi! seule! seule! lui dit-il; il ne vous a pas seulement accompagne!

--Je le lui ai dfendu, dit Marthe d'une voix mourante; j'ai craint
d'tre rencontre avec lui, et puis je n'ai pas voulu qu'il me revit
au jour! Je voudrais ne le revoir jamais! Mais que fais-tu ici  cette
heure, Paul?

--Je n'ai pu dormir, rpondit-il, et je suis venu vous attendre pour
vous ramener; quelque chose m'avait dit que vous sortiriez de chez lui
seule et dsespre.



XVI.

Marthe tait si confuse et si perdue qu'elle ne voulait plus rentrer.

Conduisez-moi auprs de vos soeurs, disait-elle  Arsne; elles, du
moins, ne sauront pas o j'ai pass la nuit.

--Vous n'avez pas d'amie plus fidle et plus dvoue qu'Eugnie,
rpondit Arsne; n'aggravez pas votre position par une plus longue
absence. Venez, je vous accompagnerai jusque chez elle, et je vous
rponds qu'elle ne vous adressera pas un reproche.

Il la reconduisit jusqu' la porte de sa chambre. Elle voulut s'y
enfermer seule et y pleurer  son aise avant de nous revoir; mais au
moment de quitter Arsne, avec qui elle avait panch son coeur comme
s'il n'et t que son frre, elle se ressouvint tout  coup qu'il avait
pour elle un amour moins calme: elle l'avait oubli, habitue qu'elle
tait  compter sur un dvouement aveugle de sa part.

Eh bien, Arsne, lui dit-elle avec un accent profond; regrettes-tu
maintenant de ne m'avoir pas pouse?

--Je le regretterai toute ma vie, rpondit-il.

--Ne me parle pas ainsi, Arsne, dit-elle; tu me dchires. Oh! que ne
puis-je t'aimer comme tu le dsires et comme tu le mrites! Mais Dieu me
hait et me maudit!

Quand elle fut seule, elle se jeta tout habille sur son lit, et pleura
amrement. Eugnie, qui l'entendait sangloter  travers la cloison,
frappa vainement  sa porte; elle ne rpondit pas. Inquite, et
craignant qu'elle ne ft en proie  ces convulsions nerveuses auxquelles
elle tait sujette, Eugnie prit plusieurs clefs, les essaya dans la
serrure, en trouva une qui ouvrit, et s'lana auprs d'elle. Elle la
trouva la face enfonce dans son traversin, et les mains crispes dans
ses belles tresses noires toutes ruisselantes de larmes.

Marthe, lui dit Eugnie en la pressant sur son sein, pourquoi donc
cette douleur? Est-ce du regret pour le pass, est-ce la crainte de
l'avenir? Tu as dispos de toi, tu tais libre, personne n'a le droit
de t'humilier. Pourquoi te caches-tu au lieu de venir  moi, qui t'ai
attendue avec tant d'inquitude et qui te retrouve toujours avec tant de
joie?

--Chre Eugnie, j'ai plus que des regrets, j'ai de la honte et des
remords, rpondit Marthe en l'embrassant. Je n'ai pas dispos de moi
dans la libert de ma conscience et dans le calme de ma volont. J'ai
cd  des transports que je ne partageais pas, glace que j'tais par
le souvenir des injures rcentes et par l'apprhension de nouveaux
outrages. Eugnie! Eugnie! il ne m'aime pas; j'ai le profond sentiment
de mon malheur! Il a de la passion sans amour, de l'enthousiasme sans
estime, de l'effusion sans confiance. Il est jaloux parce qu'il ne croit
point en moi, parce qu'il me juge indigne d'inspirer un amour srieux,
et incapable de le partager.

--C'est parce qu'il en est indigne et incapable lui-mme! s'cria
Eugnie.

--Non, ne dites pas cela; tout vient de moi, de ma destine misrable.
Lui, qui n'a point encore aim, lui dont le coeur est aussi vierge que
les lvres, il mritait de rencontrer une femme aussi pure que lui.

--C'est pour cela, dit Eugnie en haussant les paules, qu'il s'tait
pris de la vicomtesse de Chailly, qui a trois amants  la fois!

--Cette femme-l du moins, rpliqua Marthe, a pour elle l'intelligence,
une brillante ducation, et toutes les sductions de la naissance, des
belles manires et du luxe. Moi, je suis obscure, borne, ignorante;
je sais  peine lire, je ne sais que comprendre; mais je ne puis rien
exprimer, je n'ai pas une ide  moi, je ne pourrai en aucun moment
dominer le coeur et l'esprit d'un homme comme lui! Oh! il me l'a bien
fait sentir, il me l'a bien dit cette nuit dans l'emportement de nos
querelles, et  prsent je vois que j'tais folle de me plaindre de lui.
C'est moi seule que je dois accuser, c'est ma vie passe que je dois
maudire.

--Eh quoi! en tes-vous l? dit Eugnie consterne. Il a dj fait le
matre et le suprieur  ce point? J'aurais pens que, du moins, pendant
la premire ivresse, il se serait oubli un peu lui-mme, pour ne
voir et n'admirer que vous; et, au lieu d'tre  vos pieds pour vous
remercier de cette preuve d'amour et de confiance si solennelle que nous
donnons quand nous ouvrons nos bras et notre me sans rserve, dj
il s'est lev en dominateur misricordieux, pour vous honorer de son
indulgence et de son pardon! En vrit, Marthe, tu as raison d'tre
honteuse: car tu es bien humilie...

--Ne dis pas cela, Eugnie. Si tu avais vu son trouble, sa souffrance,
ses pleurs, et comme il me disait humblement et tendrement parfois ces
choses si cruelles! Non, il ne savait pas le mal qu'il me faisait, il
n'y songeait pas. Il souffrait tant lui-mme! Il n'avait qu'une pense,
celle de se dbarrasser de soupons qui le torturaient; et lorsqu'il
m'accusait, c'tait pour tre rassur par mes rponses. Mais moi, je
n'avais pas la force de le faire. J'tais si effraye de voir ce noble
orgueil, cette pure jeunesse, cette grande intelligence, qui exigeaient
tant de moi, et qui avaient le droit de tant exiger; et je me sentais si
peu de chose pour rpondre  tout cela! J'tais accable, et il prenait
tout  coup ma tristesse pour le remords de quelque faute ou le retour
de quelque mauvais sentiment. Qu'as-tu donc? me disait-il, tu n'es pas
heureuse dans mes bras! Tu es sombre, proccupe; tu penses donc  un
autre? Alors il s'imaginait que j'avais des rapports secrets avec Paul
Arsne, et il me suppliait de le chasser d'ici, et de ne jamais le
revoir. J'y aurais consenti, oui, j'aurais eu cette faiblesse, s'il
et persist  me le demander avec tendresse. Mais, ds mon premier
mouvement d'hsitation, il me laissait voir un dpit et une aigreur qui
me rendaient la force de lui rsister; car, moi aussi, je prenais du
dpit, je devenais amre. Et nous nous sommes dit des choses bien dures,
qui me sont restes sur le coeur comme une montagne!

--Tu avais raison de dire qu'il ne t'aime pas, reprit Eugnie; mais tu
te trompes quand tu t'imagines que c'est  cause de toi et de ton pass.
Le mal ne vient que de son orgueil  lui, et d'un fonds d'gosme que tu
vas encourager par ta faiblesse. L'homme qui a le coeur fait pour aimer
ne se demande pas si l'objet de son amour est digne de lui. Du moment
qu'il aime, il n'examine plus le pass; il jouit du prsent, et il croit
 l'avenir. Si sa raison lui dit qu'il y a dans ce pass quelque chose 
pardonner, il pardonne dans le secret de son coeur, sans faire sonner sa
gnrosit comme une merveille. Cet oubli des torts est si simple,
si naturel  celui qui aime! Arsne t'a-t-il jamais accuse, lui? Ne
t'a-t-il pas toujours dfendue contre toi-mme, comme il t'aurait
dfendue contre le monde entier?

--Je douterais mme d'Arsne, dit Marthe en soupirant. Je crois qu'en
amour on est humble et gnreux tant qu'on est repouss; mais le bonheur
rend exigeant et cruel. Voil ce qui m'arrive avec Horace. Durant ces
heures de la nuit que nous avons passes ensemble, il y avait une
alternative continuelle de douceur et de fiert entre nous. Quand je me
rvoltais contre lui, il tait  mes pieds pour me calmer; mais,  peine
m'avait-il amene  m'humilier devant lui, qu'il m'accablait de nouveau.
Ah! je crois que l'amour rend mchant!

--Oui, l'amour des mchants, rpliqua Eugnie en secouant tristement la
tte.

Eugnie tait injuste; elle ne voyait pas la vrit mieux que Marthe.
Toutes deux se trompaient, chacune  sa manire. Horace n'tait ni aussi
respectable ni aussi mchant qu'elles se l'imaginaient. Le triomphe le
rendait volontiers insolent; il avait cela de commun avec tant d'autres,
que si on voulait condamner rigoureusement ce travers, il faudrait
mpriser et maudire la majeure partie de notre sexe. Mais son coeur
n'tait ni froid ni dprav. Il aimait certainement beaucoup; seulement,
l'ducation morale de l'amour lui ayant manqu, ainsi qu' tous les
hommes, comme il n'tait pas du petit nombre de ceux dont le dvouement
naturel fait exception, il aimait seulement en vue de son propre
bonheur, et, si je puis m'exprimer ainsi, pour l'amour de lui-mme.

Il vint dans la journe; et, au lieu d'tre confus devant nous, il se
prsenta d'un air de triomphe que je trouvai moi-mme d'assez mauvais
got. Il s'attendait  des plaisanteries de ma part, et il s'tait
prpar  les recevoir de pied ferme. Au lieu de cela, je me permis de
lui faire des reproches.

Il me semble, lui dis-je en l'emmenant dans mon cabinet, que tu aurais
pu avoir avec Marthe des entrevues secrtes qui ne l'eussent pas
compromise. Cette nuit passe dehors sans prparation, sans prtexte,
pourra faire beaucoup jaser les gens de la maison.

Horace reut fort mal cette observation.

--J'admire fort, dit-il, que tu prennes tant d'ombrage pour elle,
lorsque tu vis publiquement avec Eugnie!

--C'est pour cela qu'Eugnie est respecte de tout ce qui m'entoure,
rpondis-je. Elle est ma soeur, ma compagne, ma matresse, ma femme, si
l'on veut. De quelque faon qu'on envisage notre union, elle est absolue
et permanente. Je me suis fait fort de la rendre acceptable  tous ceux
qui m'aiment, et d'entourer Eugnie d'assez d'amis dvous pour que le
cri de l'intolrance n'arrive pas jusqu' ses oreilles. Mais je n'ai pas
lev le voile qui couvrait nos secrtes amours avant de m'tre assur
par la rflexion et l'exprience de la solidit de notre affection
mutuelle. Aprs une premire nuit d'enivrement, je n'ai pas prsente
Eugnie  mes camarades en leur disant: Voici ma matresse,
respectez-la  cause de moi. J'ai cach mon bonheur jusqu' ce que
j'aie pu leur dire avec confiance et loyaut: Voici ma femme, elle est
respectable par elle-mme.

--Eh bien, moi, je me sens plus fort que vous, dit Horace avec hauteur.
Je dirai  tout le monde: Voici mon amante, je veux qu'on la respecte.
Je contraindrai les rcalcitrants  se prosterner, s'il me plat, devant
la femme que j'ai choisie.

--Vous n'y parviendrez pas ainsi, eussiez-vous le bras invincible des
antiques _pourfendeurs_ de la chevalerie. Au temps o nous vivons, les
hommes ne se craignent pas entre eux; et on ne respectera votre amante,
comme vous l'appelez, qu'autant que vous la respecterez vous-mme.

--Mais vous tes singulier, Thophile! En quoi donc ai-je outrag celle
que j'aime? Elle est venue se jeter dans mes bras, et je l'y ai retenue
une heure ou deux de plus qu'il ne convenait d'aprs votre code des
convenances. Vraiment, j'ignorais que la vertu et la rputation d'une
femme fussent rgles comme le pouvoir des recors, d'aprs le lever et
le coucher du soleil.

--Ce sont l de bien mauvaises plaisanteries, lui dis-je, pour une
journe aussi solennelle que celle-ci devrait l'tre dans l'histoire de
vos amours. Si Marthe en prenait aussi lgrement son parti, j'aurais
peu d'estime pour elle. Mais elle en juge tout autrement,  ce qu'il me
parait, car elle n'a pas cess de pleurer depuis ce matin. Je ne vous
demande pas la cause de ses larmes; mais n'aurez-vous pas la lui
demander avec un visage moins riant et des manires moins dgages?

--coutez, Thophile, dit Horace en reprenant son srieux, je vais vous
parler franchement, puisque vous m'y contraignez. L'amiti que j'ai pour
vous me dfendait de provoquer une explication que votre svrit envers
moi rend indispensable. Sachez donc que je ne suis plus un enfant, et
que s'il m'a plu jusqu'ici de me laisser traiter comme tel, ce n'est pas
un droit que vous avez acquis irrvocablement et que je ne puisse pas
vous ter quand bon me semblera. Je vous dclare donc aujourd'hui que
je suis las, extrmement las, de l'espce de guerre qu'Eugnie et vous
faites, au nom de M. Paul Arsne,  mes amours avec Marthe. Je n'agis
pas aussi lgrement que vous le croyez en mettant de ct toute feinte
et toute retenue  cet gard. Il est bon que vous sachiez tous, vous
et vos amis, que Marthe est ma matresse et non celle d'un autre.
Il importe  ma dignit,  mon honneur, de n'tre pas admis ici en
surnumraire, mais d'tre bien pour vous, pour eux, pour Marthe, pour
tout le monde et pour moi-mme, l'amant, le seul amant, c'est--dire le
matre de cette femme. Et comme depuis quelque temps, grce au singulier
rle que vous me faites jouer, grce aux prtentions obstines de M.
Paul Arsne, grce  la protection peu dguise que lui accorde Eugnie
(grce  votre neutralit, Thophile), grce  l'amiti quivoque qui
rgne entre Marthe et lui, grce enfin  mes propres soupons, qui me
font cruellement souffrir, je ne sais plus o j'en suis, ni ce que je
suis ici, j'ai rsolu de savoir enfin  quoi m'en tenir, et de bien
dessiner ma position. C'est pour cela que je me prsente ici ce matin,
la tte leve, et que je viens vous dire  tous, sans tergiversation
et sans ambigut: Marthe a pass cette nuit dans mes bras, et si
quelqu'un le trouve mauvais, je suis prt  connatre de ses droits, et
 lui cder les miens, s'ils ne sont pas les mieux fonds.

--Horace, lui dis-je en je regardant fixement, si telle est votre pense
ce matin,  la bonne heure, je l'accepte; mais si c'tait celle que vous
aviez hier soir en retenant Marthe auprs de vous pour la compromettre,
c'est un calcul bien froid pour un homme aussi ardent que vous le
paraissez, et je vois l plus de politique que de passion.

--La passion n'exclut point une certaine diplomatie, rpondit-il en
souriant. Vous savez bien, Thophile, que j'ai commenc ma vie par la
politique. Si je deviens homme de sentiment, j'espre qu'il me restera
pourtant quelque chose de l'homme de rflexion. Mais rassurez-vous, et
ne vous scandalisez pas ainsi. Je vous avoue qu'hier soir j'ai t fort
peu diplomate, que je n'ai pens  rien, et que j'ai cd  l'ivresse du
moment. Mais ce matin, en me rsumant, j'ai reconnu qu'au lieu d'un
sot repentir je devais avoir le contentement et l'nergie d'un amant
heureux.

--Ayez-les donc, lui dis-je, mais faites que votre visage et votre
contenance n'expriment pas autre chose que ce que vous prouvez; car, en
ce moment, vous avez, malgr vous, l'air d'un fat.

J'tais irrit en effet par je ne sais quoi de vain et d'arrogant qu'il
avait ce jour-l, et que, pour toute l'affection que je lui portais,
j'eusse voulu lui ter. Je craignais que Marthe n'en ft blesse;
mais la pauvre femme n'avait plus cette force de raction. Elle fut
intimide, abattue et comme saisie d'un frisson convulsif  son
approche. Il la rassura par des manires plus douces et plus tendres;
mais il y eut entre eux une gne extrme. Horace dsirait d'tre seul
avec elle; et Marthe, retenue par un sentiment de honte, n'osait plus
nous quitter pour lui accorder un tte--tte. Il espra quelques
instants qu'elle aurait le courage de le faire, et il suscita divers
prtextes, qu'elle feignit de ne pas comprendre. Eugnie craignait de
paratre affecte en leur cdant la place, et sur ces entrefaites Paul
Arsne arriva.

Malgr tout l'empire que ce dernier exerait sur lui-mme, et quoiqu'il
se ft bien prpar  la possibilit de rencontrer Horace, il ne put
dissimuler tout a fait l'espce d'horreur qu'il lui inspirait. Horace
vit l'altration soudaine de son visage pli et affaiss dj par les
angoisses de la nuit; et, saisi d'un transport d'orgueil insurmontable,
il leva firement la tte, et lui tendit la main de l'air d'un souverain
 un vassal qui lui rend hommage. Arsne, dans sa gnreuse candeur, ne
comprit pas ce mouvement, et, l'attribuant  un sentiment tout oppos,
il saisit et pressa nergiquement la main de son rival, avec un regard
de douleur et de franchise qui semblait dire: Vous me promettez de la
rendre heureuse, je vous en remercie.

Cette muette explication lui suffit. Aprs s'tre inform de la sant
de Marthe, et lui avoir serr la main aussi avec effusion, il changes
quelques mots de causerie gnrale avec nous, et se retira au bout de
cinq minutes.



XVII.

Horace n'tait pas rellement jaloux d'Arsne au point d'tre inquiet
des sentiments de Marthe pour lui, mais il craignait qu'il n'y et
entre eux, dans le pass, un engagement plus intime qu'elle ne voulait
l'avouer. Il pensait que, pour tre si fidlement dvou  une femme
qui vous sacrifie, il fallait conserver, ou une esprance, ou une
reconnaissance bien fonde; et ces deux suppositions l'offensaient
galement. Depuis qu'Eugnie lui avait rvl tout le dvouement
d'Arsne, il avait pris encore plus d'ombrage. Ainsi qu'il l'avait
navement avou, il tait bless d'un parallle qui ne lui tait pas
avantageux dans l'esprit d'Eugnie, et qui lui deviendrait funeste dans
celui de Marthe, s'il devait tre continuellement sous ses yeux. Et puis
notre entourage voyait confusment ce qui se passait entre eux. Ceux qui
n'aimaient pas Horace se plaisaient  douter de son triomphe, du
moins ils affectaient devant lui de croire  celui d'Arsne. Ceux qui
l'aimaient blmaient Marthe de ne pas se prononcer ouvertement pour
lui en chassant son rival, et ils le faisaient sentir  Horace.
Enfin, d'autres jeunes gens qui, n'tant pour nous que de simples
connaissances, ne venaient pas chez nous et jugeaient de nous avec une
lgret un peu brutale, se permettaient sur Marthe ces propos cruels
que l'on pse si peu et qui se rpandent si vite. Obissant  cette
jalousie non raisonne que l'on prouve pour tout homme heureux en
amour, ils rabaissaient Marthe, afin de rabaisser le bonheur d'Horace 
leurs propres yeux. Plusieurs de ceux-l, qui avaient fait la cour  la
beaut du caf Poisson, se vengeaient de n'avoir pas t couts, en
disant que ce n'tait pas une conqute si difficile et si glorieuse,
puisqu'elle coutait un hbleur comme Horace. Quelques-uns mme disaient
qu'elle avait eu pour amant son premier garon de caf. Enfin, je ne
sais quel esprit fut assez bas, et quelle langue assez grossire, pour
mettre l'opinion qu'elle tait  la fois la matresse d'Arsne, celle
d'Horace et la mienne.

Ces calomnies n'arrivrent pas alors jusqu' moi; mais on eut
l'imprudence de les rpter  Horace. Il eut la faiblesse d'en tre
impressionn, et il ne songea bientt plus qu' blouir et terrasser ses
dtracteurs par une dmonstration irrcusable de son triomphe sur tous
ses rivaux vrais ou supposs. Il tourmenta Marthe si cruellement qu'il
lui fit un crime et un supplice de la vie tranquille et pure qu'elle
menait auprs de nous. Il voulut qu'elle se montrt seule avec lui au
spectacle et  la promenade. Ces tmrits affligeaient Eugnie, et
ne lui paraissaient que d'inutiles bravades contre l'opinion. Tout ce
qu'elle tentait pour empcher son amie de s'y prter poussait  bout
l'impatience et l'aigreur d'Horace.

Jusqu' quand, disait-il  Marthe, resterez-vous sons l'empire de ce
chaperon incommode et hypocrite, qui se scandalise dans les autres de
tout ce qui lui semble personnellement lgitime? Comment pouvez-vous
subir les admonestations pdantes de cette prude, qui n'est pas sans
vues intresses, j'en suis certain, et qui regarde comme l'amant
prfrable celui qui peut donner  sa matresse le plus de bien-tre et
de libert? Si vous m'aimiez, vous la rduiriez promptement au silence,
et vous ne souffririez pas qu'elle m'accust sans cesse auprs de vous.
Puis-je tre satisfait quand je vois ce tiers indiscret s'immiscer dans
tous les secrets de notre amour? Puis-je tre tranquille lorsque je sais
que votre unique amie est mon ennemie jure, et qu'en mon absence elle
vous aigrit et vous met en garde contre moi?

Il exigea qu'elle loignt tout  fait Paul Arsne, et il y eut dans
cette expulsion qu'il lui imposait quelque chose de bien particulier. Il
craignait beaucoup le ridicule qui s'attache aux jaloux, et l'ide que
le Masaccio pourrait se glorifier de lui avoir caus de l'inquitude
lui tait insupportable. Il voulut donc que Marthe agt comme de propos
dlibr et sans paratre subir aucune influence trangre. Il rencontra
de sa part beaucoup d'opposition  cette exigence injuste et lche; mais
il l'y amena insensiblement par mille tracasseries impitoyables. Elle
n'avait plus le droit de serrer la main de son ami, elle ne pouvait
plus lui sourire. Tout devenait crime entre eux: un regard, un mot,
lui taient reprochs amrement. Si Arsne, obissant  une habitude
d'enfance, la tutoyait en causant, c'tait la preuve flagrante d'une
ancienne intrigue entre eux. Si, lorsque nous nous promenions tous
ensemble, elle acceptait le bras d'Arsne, Horace prenait un prtexte
ridicule, et nous quittait avec humeur, disant tout bas  Marthe qu'il
ne se souciait pas de passer pour l'antagoniste de Paul, et que c'tait
bien assez de succder  un M. Poisson, sans partager encore avec son
laquais. Quand Marthe se rvoltait contre ces perscutions iniques, il
la boudait durant des semaines entires; et l'infortune, ne pouvant
supporter son absence, allait le chercher, et lui demander pour ainsi
dire pardon des torts dont elle tait victime. Mais si elle offrait
alors d'avoir une franche explication avec le Masaccio, avant de le
renvoyer:

C'est cela, s'criait Horace, faites-moi passer pour un fou, pour un
tyran ou pour un sot, afin que M. Paul Arsne aille partout me railler
et me diffamer! Si vous agissez ainsi, vous me mettrez dans la ncessit
de lui chercher querelle et de le souffleter, quelque beau matin, en
plein caf.

puise de cette lutte odieuse, Marthe prit un jour la main d'Arsne, et
la portant  ses lvres:

Tu es mon meilleur ami, lui dit-elle, tu vas me rendre un dernier
service, le plus pnible de tous pour toi, et surtout pour moi. Tu vas
me dire un ternel adieu. Ne m'en demande pas la raison; je ne peux pas
et je ne veux pas te la dire.

--C'est inutile, j'ai devin depuis longtemps, rpondit Arsne. Comme tu
ne me disais rien, je pensais que mon devoir tait de rester tant que tu
semblerais dsirer ma protection. Mais puisqu'au lieu de t'tre utile,
elle te nuit, je me retire. Seulement, ne me dis pas que c'est pour
toujours, et promets-moi que quand tu auras besoin de moi, tu me
rappelleras. Tu n'auras qu'un mot  dire, un geste  faire, et je serai
 tes ordres. Tiens, Marthe, si tu veux, je passerai tous les jours sous
ta fentre: tu n'as qu' y attacher un mouchoir, un ruban, un signe
quelconque, le mme jour tu me verras accourir. Promets-moi Cela.

[Illustration: Cette femme, c'tait Marthe.]

Marthe le promit en pleurant; Arsne ne revint plus. Mais ce n'tait
pas assez pour satisfaire l'orgueil d'Horace. Un jour que, suivant sa
coutume, il avait emmen Marthe chez lui, nous l'attendmes en vain pour
souper, et nous remes d'elle, le soir, le billet suivant:

Ne m'attendez pas, chers et dignes amis. Je ne rentrerai plus dans
votre maison. J'ai dcouvert que je n'y devais pas mon bien-tre  votre
seule gnrosit, mais que Paul y avait longtemps contribu, et qu'il y
contribue encore, puisque tous les meubles que vous m'avez soi-disant
prts lui appartiennent. Vous comprenez que, sachant cela, je n'en puis
plus profiter. D'ailleurs, le monde est si mchant qu'il calomnie les
affections les plus vertueuses. Je ne veux pas vous rpter les vils
propos dont je suis l'objet. J'aime mieux, en les faisant cesser et en
m'arrachant avec douleur d'auprs de vous, ne vous parler que de mon
ternelle reconnaissance pour vos bonts envers moi, et de l'attachement
inaltrable que vous porte  jamais.

Votre amie, MARTHE.

Voici encore une lchet d'Horace, s'cria Eugnie indigne. Il lui a
rvl un secret que j'avais confi  son honneur.

--Ces sortes de choses chappent, malgr soi, dans l'emportement de la
colre, lui rpondis-je; et c'est le rsultat d'une querelle entre eux.

--Marthe est perdue, reprit Eugnie, perdue  jamais! car elle
appartient sans rserve et sans retour  un mchant homme.

--Non pas  un mchant homme, Eugnie, mais  quelque chose de plus
funeste pour elle,  un homme faible que la vanit gouverne.

[Illustration: Voil bien du tapage, monsieur mon propritaire.]

J'tais outr aussi, et je me refroidis extrmement pour Horace. Je
pressentais tous les maux qui allaient fondre sur Marthe, et je tentai
vainement de les dtourner. Toutes nos dmarches furent infructueuses.
Horace, prvoyant que nous ne lui abandonnerions pas sa proie sans la
lui disputer, avait chang immdiatement de domicile Il avait lou, dans
un autre quartier, une chambre o il vivait avec Marthe, si cach,
qu'il nous fallut plus d'un mois pour les dcouvrir. Quand nous y fmes
parvenus, il tait trop tard pour les faire changer de rsolution et
d'habitudes. Nos reprsentations ne servirent qu' les irriter contre
nous. Horace exerait sur sa matresse un tel empire, que dsormais elle
nous retira toute sa confiance. Oubliant qu'elle nous avait longtemps
racont tous ses griefs contre lui, elle voulait nous faire croire
dsormais  son bonheur, et nous reprochait de lui supposer gratuitement
des souffrances dont son visage portait dj l'empreinte profonde.
Prvoyant bien qu'elle allait manquer, qu'elle manquait dj d'argent et
d'ouvrage, nous ne pmes lui faire accepter le plus lger service. Elle
repoussa mme nos offres avec une sorte de hauteur qu'elle ne nous avait
jamais tmoigne.

--Je craindrais, nous dit-elle, qu'un bienfait d'Arsne ne ft encore
cach derrire le vtre; et, quoique je sache combien votre conduite
envers moi a t gnreuse, je vous confesse que j'ai de la peine  vous
pardonner les trop justes mfiances que cet tat de choses a inspires 
Horace contre moi.

Eugnie poussa la constance de son dvouement envers sa malheureuse
compagne jusqu' l'hrosme; mais tout fut inutile. Horace la dtestait
et indisposait Marthe contre elle; toutes ces avances furent reues avec
une froideur voisine de l'ingratitude. A la fin, nous en fmes blesss
et fatigus; et, voyant qu'on nous fuyait, nous vitmes de devenir
importuns. Dans le courant de l'hiver qui suivit, nous nous vmes 
peine trois fois; et au printemps, un jour que je rencontrai Horace,
je vis clairement qu'il affectait de ne pas me reconnatre, afin de
se soustraire  un moment d'entretien. Nous nous regardmes comme
dfinitivement brouills, et j'en souffris beaucoup, Eugnie encore
davantage; elle ne pouvait prononcer le nom de Marthe sans que ses yeux
s'emplissent de larmes.



XVIII.

Horace avait pris, dans les romans o il avait tudi la femme, des
ides si vagues et si diverses sur l'espce en gnral, qu'il jouait
avec Marthe comme un enfant ou comme un chat joue avec un objet inconnu
qui l'attire et l'effraie en mme temps. Aprs les sombres et dlirantes
figures de femmes dont le romantisme avait rempli l'imagination des
jeunes gens, l'lment fminin du dix-huitime sicle, _le Pompadour_,
comme on commenait  dire, arrivait dans sa primeur de rsurrection,
et faisait passer dans nos rves des beauts plus piquantes et plus
dangereuses. Jules Janin donnait, je crois, vers cette poque, la
dfinition ingnieuse du _joli_, dans le got, dans les arts, dans les
modes; il la donnait  tout propos, et toujours avec grce et avec
charme. L'cole de Hugo avait embelli le _laid_, et le vengeait des
proscriptions pdantesques du _beau_ classique. L'cole de Janin
ennoblissait le _manir_ et lui rendait toutes ses sductions, trop
longtemps nies et outrages par le mpris un peu brutal de nos
souvenirs rpublicains. Sans qu'on y prenne garde, la littrature fait
de ces miracles. Elle ressuscite la posie des poques antrieures; et,
laissant dormir dans le pass tout ce qui fut pour les intelligences du
pass l'objet de justes critiques, elle nous apporte, comme un parfum
oubli, les richesses mconnues d'un got qui n'est plus  discuter,
parce qu'il ne rgne plus arbitrairement. L'art, quoiqu'il se pose en
goste (_l'art pour l'art_), fait de la philosophie progressive sans le
savoir. Il fait sa paix avec les fautes et les misres du pass, pour
enregistrer, ainsi qu'en un muse, les monuments de la conqute.

Horace ayant une des imaginations les plus impressionnables de cette
poque si impressionnable dj, vivant plus de fiction que de ralit,
regardait sa nouvelle matresse  travers les diffrents types que ses
lectures lui avaient laisss dans la tte. Mais quoique ce fussent des
types charmants dans les pomes et dans les romans, ce n'taient point
des types vrais et vivants dans la ralit prsente. C'taient des
fantmes du pass, riants ou terribles. Alfred de Musset avait pris pour
pigraphe de ses belles esquisses le mot de Shakspeare: _Perfide comme
l'onde_; et quand il traait des formes plus pures et plus idales,
habitu  voir dans les femmes de tous les temps les dangereuses _filles
d'Eve_, il flottait entre un coloris frais et candide et des teintes
sombres et changeantes qui tmoignaient de sa propre irrsolution. Ce
pote enfant avait une immense influence sur le cerveau d'Horace. Quand
celui-ci venait de lire _Portia_ ou _la Camargo_, il voulait que la
pauvre Marthe ft l'une ou l'autre. Le lendemain, aprs un feuilleton
de Janin, il fallait qu'elle devint  ses yeux une lgante et coquette
patricienne. Enfin, aprs les chroniques romantiques d'Alexandre Dumas,
c'tait une tigresse qu'il fallait traiter en tigre; et aprs _la Peau
de chagrin_ de Balzac, c'tait une mystrieuse beaut dont chaque regard
et chaque mot recelait de profonds abmes.

Au milieu de toutes les fantaisies d'autrui, Horace oubliait de regarder
le fond de son propre coeur et d'y chercher, comme dans un miroir
limpide, la fidle image de son amie. Aussi, dans les premiers temps,
fut-elle cruellement ballotte entre les femmes de Shakespeare et celles
de Byron.

Cette apprciation factice tomba enfin, quand l'intimit lui montra dans
sa compagne une femme vritable de notre temps et de notre pays, tout
aussi belle peut-tre dans sa simplicit que les hrones ternellement
vraies des grands matres, mais modifie par le milieu o elle vivait,
et ne songeant point  faire du modeste mnage d'un tudiant de nos
jours la scne orageuse d'un drame du moyen ge. Peu  peu Horace cda
au charme de cette affection douce et de ce dvouement sans bornes dont
il tait l'objet. Il ne se raidit plus contre des prils imaginaires; il
gota le bonheur de vivre  deux, et Marthe lui devint aussi ncessaire
et aussi bienfaisante qu'elle lui avait sembl lui devoir tre funeste.
Mais ce bonheur ne le rendit pas expansif et confiant: il ne le ramena
pas vers nous; il ne lui inspira aucune gnrosit  l'gard de Paul
Arsne. Horace ne rendit jamais  Marthe la justice qu'elle mritait
dans le pass aussi bien que dans le prsent; et, au lieu de reconnatre
qu'il l'avait mal comprise, il attribua  sa domination jalouse la
victoire qu'il croyait remporter sur le souvenir du Masaccio. Marthe
aurait dsir lui inspirer une plus noble confiance: elle souffrait de
voir toujours le feu de la colre et de la haine prt  se rallumer au
moindre mot qu'elle hasarderait en faveur de ses amis mconnus. Elle
rougissait des prcautions minutieuses et assidues qu'elle tait force
de prendre pour maintenir le calme de son esclavage, en cartant toute
ombre de soupon. Mais comme elle n'avait aucune vellit d'indpendance
trangre  son amour, comme,  tout prendre, elle voyait Horace
satisfait de ses sacrifices et fier de son dvouement, elle se trouvait
heureuse aussi; et pour rien au monde elle n'et voulu changer de
matre.

Cet tat de choses constituait un bonheur incomplet, coupable en
quelque sorte; car aucun des deux amants n'y gagnait moralement et
intellectuellement, ainsi qu'il l'aurait d faire dans les conditions
d'un plus pur amour. Je crois qu'on doit dfinir passion noble celle qui
nous lve et nous fortifie dans la beaut des sentiments et la grandeur
des ides; passion mauvaise, celle qui nous ramne  l'gosme,  la
crainte et  toutes les petitesses de l'instinct aveugle. Toute passion
est donc lgitime ou criminelle, suivant qu'elle amne l'un ou l'autre
rsultat, bien que la socit officielle, qui n'est pas le vrai
consentement de l'humanit, sanctifie souvent la mauvaise en proscrivant
la bonne.

L'ignorance o, la plupart du temps, nous naissons et mourons par
rapport  ces vrits, fait que nous subissons les maux qu'entrane leur
violation, sans savoir d'o vient le mal et sans en trouver le remde.
Alors nous nous acharnons  alimenter la cause de nos souffrances,
croyant les adoucir par des moyens qui les enveniment sans cesse.

C'est ainsi que vivaient Marthe et Horace: lui croyant arriver  la
scurit en redoublant d'ombrage et de prcautions pour rgner sans
partage; elle, croyant calmer cette me inquite en lui faisant
sacrifice sur sacrifice, et donnant par l chaque jour plus d'extension
 sa douloureuse tyrannie; car dans toutes les espces de despotisme,
l'oppresseur souffre au moins autant que l'opprim.

Le moindre chec devait donc troubler cette fragile flicit; et, la
jalousie apaise, la satit devait s'emparer d'Horace. Il en fut ainsi
ds que son existence redevint difficile. Un ennemi veillait  sa porte,
c'tait la misre. Pendant trois mois il avait russi  l'carter, en
confiant  Marthe une petite somme que ses parents lui avaient envoye
en surplus de sa pension. Cette somme, il l'avait demande pour payer
des dettes _imprvues_, dont il n'osait avouer qu'une trs-petite
partie, tant elles dpassaient le budget de sa famille; et au lieu de la
consacrer  amortir cette portion de la dette, il l'avait attribue
aux besoins journaliers de son nouveau mnage, accordant  peine aux
cranciers quelques lgers _-compte_, dont ils avaient bien voulu se
contenter. Son tailleur tait le moins compromis dans cette banqueroute
imminente. J'avais donn ma caution, et je commenais  m'en repentir
un peu, car les dpenses allaient leur train, et chaque fois qu'on
prsentait le mmoire  Horace, il se tirait d'affaire par des promesses
et des commandes nouvelles, toujours plus considrables  mesure que la
dette augmentait: il n'avait plus le droit de limiter le dandysme que ce
fournisseur, bien avis dans ses propres intrts, venait chaque jour
lui imposer. Quand je vis qu'il y avait spculation de la part de ce
dernier et lgret inoue de la part d'Horace, je me crus en droit
de borner ma caution aux dpenses faites, et de signifier au tailleur
qu'elle ne s'tendrait pas aux dpenses  faire. Dj j'tais engag
pour plus d'une anne de mon petit revenu; je prvoyais une gne dont je
me ressentis, en effet, pendant dix ans, et que je n'avais pas le droit
d'imposer  des tres plus chers et plus prcieux que ce nouvel ami, si
peu soigneux de son honneur et du mien. Quand il sut mes rserves, il
fut indign de ce qu'il appelait ma mfiance, et m'crivit une lettre
pleine d'orgueil et d'amertume, pour m'annoncer qu'il ne voulait plus
recevoir de moi aucun service, qu'il avait subi ma protection  son insu
et par oubli total de mes offres et de mes dmarches, qu'il me priait de
ne plus me mler de ses affaires, et que le tailleur serait pay dans
huit jours. Il fut pay effectivement, mais ce fut par moi; car Horace
oublia aussi vite les promesses qu'il venait de lui faire que celles
qu'il avait acceptes de moi; et je m'efforai d'oublier de mme sa
lettre insense,  laquelle je ne rpondis point.

Mais les autres cranciers, que je ne pouvais tenir en respect, vinrent
l'assaillir. C'taient de bien petites dettes,  coup sr, qui feraient
sourire un dissipateur de la Chausse-d'Antin; mais tout est relatif, et
ces embarras taient immenses pour Horace. Marthe ignorait tout. Il ne
lui permettait pas de travailler pour vivre et lui cachait sa situation,
afin qu'elle n'et pas de remords. Il avait une telle aversion pour tout
ce qui et pu lui rappeler la grisette, que c'tait tout au plus s'il
lui laissait coudre ses propres ajustements. Il et mieux aim, quant 
lui, porter son linge en lambeaux, que de voir l'objet de son amour y
faire des reprises. Il fallait que la modeste Marthe ne s'occupt que
de lecture et de toilette, sous peine de perdre toute posie aux yeux
d'Horace, comme si la beaut perdait de son prix et de son lustre en
remplissant les conditions d'une vie nave et simple. Il fallut que
pendant trois mois elle jout le rle de Marguerite devant ce Faust
improvis; qu'elle arrost des fleurs sur sa fentre; qu'elle tresst
plusieurs fois par jour ses longs cheveux d'bne, vis--vis d'un miroir
_gothique_ dont il avait fait l'emplette pour elle,  un prix beaucoup
trop lev pour sa bourse; qu'elle apprit  lire et  rciter des vers;
enfin qu'elle post du matin au soir dans un tte--tte nonchalant. Et
quand elle avait cd  ses caprices, Horace ne s'apercevait pas que ce
n'tait pas la vraie et ingnue Marguerite, allant  l'glise et  la
fontaine, mais une Marguerite de vignette, une hrone de keepsake.

Le moment vint pourtant o il fallut avouer  Marguerite que Faust
n'avait pas de quoi lui donner  dner, et que Mphistophls
n'interviendrait pas dans les affaires. Horace, aprs avoir longtemps
gard son secret avec courage, aprs avoir puis une  une, pendant
plusieurs semaines, la petite bourse de ses amis, aprs avoir simul
pendant plusieurs jours un manque d'apptit qui lui permettait de
laisser quelques aliments  sa compagne, fut pris tout  coup d'un excs
de dsespoir; et,  la suite d'une journe de silence farouche, il
confessa son dsastre avec une solennit dramatique que ne comportait
pas la circonstance. Combien d'tudiants se sont endormis gaiement
 jeun deux fois par semaine, et combien de matresses patientes et
robustes ont partag leur sort sans humeur et sans effroi! Marthe tait
ne dans la misre; elle avait grandi et embelli en dpit des angoisses
frquentes d'une faim mal apaise. Elle s'effraya beaucoup de la
tragdie que jouait trs-srieusement Horace; mais elle s'tonna qu'il
fut embarrass du dnouement. J'ai l encore deux petits pains de
seigle, lui dit-elle; ce sera bien assez pour souper, et demain matin
j'irai porter mon chle au Mont-de-Pit. J'en aurai vingt francs,
qui nous feront vivre plus d'une semaine, si tu veux me permettre de
conduire notre mnage avec conomie.

--Avec quel horrible sang-froid tu parles de ces choses-l! s'cria
Horace en bondissant sur sa chaise. Ma situation est ignoble, et je
ne comprends pas que tu veuilles la partager. Quitte-moi, Marthe,
quitte-moi. Une femme comme toi ne doit pas demeurer vingt-quatre heures
auprs d'un homme qui ne sait pas la soustraire  de tels abaissements.
Je suis maudit!

--Vous ne parlez pas srieusement, reprit Marthe. Vous quitter parce que
vous tes pauvre? Est-ce que je vous ai jamais cru riche! J'ai toujours
bien prvu qu'un moment viendrait o vous seriez forc de me laisser
reprendre mon travail; et si j'ai consenti  tre  votre charge, c'est
que je comptais sur la ncessit qui me rendrait bientt le droit de
m'acquitter envers vous. Allons, j'irai demain chercher de l'ouvrage,
et dans quelques jours je gagnerai au moins de quoi assurer le pain
quotidien.

--Quelle misre! s'cria de nouveau Horace, irrit de voir sa fiert
vaincue. Et quand tu auras pourvu aux exigences de la faim, en quoi
serons-nous plus avancs? irons-nous mettre un  un nos effets au
Mont-de-Pit?

--Pourquoi non, s'il le faut?

--Et les cranciers?

--Nous vendrons ces bijoux que vous m'avez donns bien malgr moi, et ce
sera toujours de quoi gagner du temps.

--Folle! ce sera une goutte d'eau dans la mer. Tu n'as aucune ide de la
vie relle, ma pauvre Marthe; tu vis dans les nues, et tu crois que l'on
se tire d'affaire par une priptie de roman.

--Si je vis dans les romans et dans les nues, c'est vous qui l'exigez,
Horace. Mais laissez-moi en descendre, et vous verrez bien que je n'y ai
pas perdu le got du travail et l'habitude des privations. Est-ce que je
suis ne dans l'opulence? Est-ce que je n'ai jamais manqu de rien, pour
avoir le droit de me montrer difficile?

--Eh bien, voil, dit Horace, ce qui m'humilie, ce qui me rvolte. Tu
tais ne dans la misre; je ne m'en souvenais pas, parce que je te
voyais digne d'occuper un trne. Je conservais le parfum de ta noblesse
naturelle avec un soin jaloux. Je prenais plaisir  te parer, 
prserver ta beaut comme un dpt prcieux qui m'a t confi. A
prsent il faudra donc que je te voie courir dans la crotte, marchander
avec des bourgeoises pour quelques sous; faire la cuisine, balayer la
poussire, gter et empuantir tes jolis doigts, veiller, ptir, porter
des savates et rapicer tes robes, tre enfin comme tu voulais tre au
commencement de notre union? Pouah! pouah! tout cela me fait horreur,
rien que d'y penser. Ayez donc une vie potique et des ides leves
au sein d'une pareille existence! Je ne pourrai jamais rver, jamais
penser, jamais crire. S'il faut que je vive de la sorte, j'aime mieux
me brler la cervelle.

--Depuis trois mois que nous menons une vie de princes, vous n'crivez
pas, dit Marthe avec douceur. Peut-tre la ncessit vous donnera-t-elle
un lan imprvu. Essayez, et peut-tre que vous allez vous illustrer et
vous enrichir tout  coup.

--Elle me sermonne et me raille par-dessus le march! s'cria Horace en
frappant de sa botte au milieu de la bche, hlas! la dernire bche qui
brlait encore dans la chemine.

--Dieu m'en prserve! rpondit Marthe; je voulais vous consoler en vous
disant que je ne suis pas fire, et que le jour o vous serez dans
l'aisance, je ne rougirai pas d'en profiter. Mais, en attendant,
laissez-moi travailler, Horace, voyons, je vous en supplie, laissez-moi
vivre comme je l'entends.

--Jamais! reprit-il avec nergie, jamais je ne consentirai  ce que tu
redeviennes une grisette, une femme d'tudiant; cela ne se peut pas,
j'aime mieux que tu me quittes.

--Voil une affreuse parole que vous rptez pour la troisime fois.
Vous ne m'aimez donc plus, que la misre vous effraie avec moi?

--O mon Dieu! est-ce pour moi que je la crains? Est-ce que je n'ai pas
travers dj plusieurs fois des crises dsespres? est-ce que je sais
seulement si j'en ai souffert? Je ne me souviens pas mme comment j'ai
fait pour en sortir.

--C'est donc pour moi que vous vous inquitez! Eh bien, rassurez-vous:
l'inaction  laquelle vous me condamnez me pse et me tue; le travail,
en mme temps qu'il dtournera la misre, rendra ma vie plus douce et
mon coeur plus gai.

--Mais ce travail dont tu parles et cette misre que tu nargues, c'est
tout un; oui, Marthe, c'est la mme chose pour moi. Non, non, c'est
impossible que je souffre cela! Je trouverai, j'inventerai quelque
chose. J'emprunterai le dernier cu du petit Paulier, et j'irai  la
roulette. Peut-tre gagnerai-je un million!

--Ne le faites pas, Horace, au nom du ciel, n'essayez pas de cette
affreuse ressource!

--Tu veux bien aller au Mont-de-Pit, toi? Au Mont-de-Pit! avec les
femmes les plus viles, avec les filles perdues! Ce serait la premire
fois de ta vie, n'est-ce pas? rponds, Marthe! Dis-moi que tu n'y as
jamais t.

--Quand j'y aurais t, je n'en serais pas plus humilie pour cela.
C'est une ressource dont toute honte est pour la socit. On y voit
plus de mres de famille que de filles perdues, croyez-moi, et bien
des pauvres cratures y ont jet leur dernire nippe plutt que de se
vendre.

--Ah! tu y as t, Marthe! Je vois que tu y as t! Tu en parles avec
une aisance qui me prouve que ce ne serait pas la premire fois... Mais
pourquoi donc y as-tu t? Tu ne manquais de rien avec M. Poisson, et
ensuite Arsne ne t'y aurait pas laisse aller!

Et, au lieu de songer au dvouement tranquille de sa matresse, Horace
se creusait la cervelle pour lui chercher dans le pass quelque faute
qui aurait pu la rduire aux expdients qu'elle venait d'imaginer pour
le sauver.

Je vous jure, lui dit Marthe, sur le visage de qui le nom de M. Poisson
accol  celui d'Arsne venait de faire passer un nuage de honte et de
douleur, que j'irai demain pour la premire fois de ma vie.

--Mais qui t'a donn cette ide d'y aller?

--J'ai lu ce matin, dans les _Mmoires de la Contemporaine_, une scne
qu'elle raconte de sa misre. Elle avait t porter l son dernier
joyau, et en voyant une pauvre femme qui pleurait  la porte parce qu'on
refusait de prendre son gage, elle partagea avec elle les dix francs
qu'elle venait de recevoir. C'est bien beau, n'est-ce pas?

--Quoi? dit Horace, je n'ai pas cout. Tu me racontes des histoires,
comme si j'avais l'esprit aux histoires!

On a remarqu avec raison que les malheurs et les contrarits se
tenaient par la main pour nous assaillir sans relche au milieu des
mauvaises veines. Horace rvait au moyen d'carter le dernier crancier
avec lequel il avait eu, deux heures auparavant, une confrence
orageuse, lorsque M. Chaignard, propritaire de l'htel garni qu'il
occupait alors, vint lui rclamer deux mois arrirs d'un loyer de deux
chambres  vingt francs par quinzaine. Horace, dj mal dispos, le
reut avec hauteur, et, press par lui, menac, pouss  bout, le menaa
 son tour de le jeter par les fentres. Chaignard, qui n'tait pas
brave, se retira en annonant une invasion  main arme pour le
lendemain.

Tu vois bien qu'il faut aller au Mont-de-Pit demain, pour empcher un
scandale, dit Marthe en s'efforant de le calmer par ses caresses. Si
tu te laisses mettre dehors, les autres cranciers deviendront plus
pressants, et il n'y aura pas moyen de gagner du temps.

--Eh bien! tu n'iras pas, dit Horace, c'est moi qui irai. J'y porterai
ma montre.

--Quelle montre? tu n'en as pas.

--Quelle montre? celle de ma mre! Ah! maldiction! il y a longtemps
qu'elle y est, et sans doute elle y restera. Ma pauvre mre! si elle
savait que sa belle montre, sa vieille montre, sa grosse montre, est l
au milieu des guenilles, et que je n'ai pas de quoi la retirer!

--Si je mettais  la place la chane que tu m'as donne, dit Marthe
timidement.

--Tu ne tiens gure aux gages de mon amour, dit Horace en arrachant la
chane qui tait accroche  la chemine, et en la roulant dans ses
mains avec colre. Je ne sais ce qui me retient de la jeter par la
fentre. Au moins quelque mendiant en profiterait, au lieu que demain
elle ira tomber dans le gouffre de l'usure, sans nous profiter 
nous-mmes. Belle ressource, ma foi! Allons, j'ai des habits encore
bons; j'ai un manteau surtout dont je peux bien me passer.

--Ton manteau! par le froid qu'il fait! quand l'hiver commence!

--Et que m'importe? Tu veux y mettre ton chle, toi!

--Je ne m'enrhume jamais, et tu l'es dj. D'ailleurs, est-ce qu'un
homme peut aller mettre ses habits au Mont-de-Pit? Passe pour
une montre, c'est du superflu! mais le ncessaire! Si quelqu'un te
rencontrait?

--Oh! si Arsne me rencontrait, il dirait: Voil celui qui s'est charg
de Marthe; elle doit tre bien malheureuse, la pauvre Marthe! Peut-tre
le dit-il dj?

--Comment pourrait-il dire ce qui n'est pas?

--Que sais-je? Enfin avoue qu'il aurait un beau triomphe, s'il savait 
quoi nous sommes rduits?

--Mais nous n'irons pas nous en vanter,  quoi bon?

--Bah! tu vas sortir demain, tu vas courir tous les jours pour de
l'ouvrage: tu ne seras pas longtemps sans le rencontrer, il rde
toujours par ici... Tu le sais bien, Marthe, ne fais pas l'tonne. Eh
bien! tu le verras; il te fera des questions, et tu lui diras tout dans
un jour de douleur. Car tu en auras de ces jours-l, ma pauvre
enfant! Tu ne prendras pas toujours la chose aussi philosophiquement
qu'aujourd'hui.

--Hlas! je prvois en effet des jours de douleur, rpondit Marthe;
mais la misre n'en sera que la cause indirecte. Votre jalousie va
augmenter.

Ses yeux se remplirent de larmes, Horace les essuya avec ses lvres,
et s'abandonna aux transports d'un amour plus fivreux que dlicat, ce
soir-l surtout.



XIX.

Marthe tait leve depuis longtemps quand Horace se rveilla. Il tait
tard. Horace avait bien dormi; il avait l'esprit calme et repos.
Des ides plus riantes lui vinrent, lorsqu'il entendit les moineaux
s'entre-appeler sur les toits, o le soleil d'une belle matine d'hiver
faisait fondre la neige de la veille: Ah! ah! dit-il, on a faim et
froid l-haut? c'est encore pis que chez nous. Si tu n'as plus de pain,
ma pauvre Marthe, tes habitus n'auront plus de miettes, et ils se
plaindront de toi.

--Cela n'arrivera pas, dit Marthe; je leur ai gard une partie de mon
souper d'hier au soir, un peu de pain de seigle. Ces messieurs ne sont
pas difficiles, ils ont fort bien djeun.

--Ils sont plus avancs que nous, n'est-ce pas?

--Qu'est-ce que cela fait? dit Marthe; nous dnerons mieux ce soir.

--Tu parles de dner, c'est toujours une consolation pour qui a bonne
envie de djeuner. Ah a, tu as donc t au Mont-de-Pit?

--Pas encore, tu me l'as presque dfendu hier. J'attends ta permission.

--Je te croyais dj revenue, dit Horace en billant.

Marthe se rjouit de ce changement d'humeur, qu'elle attribuait  de
plus sages ides, et qui n'tait autre chose que le rsultat d'un
apptit plus imprieux. Elle jeta son vieux chle rouge sur ses paules,
et plia le neuf dans une belle feuille de papier; puis, craignant
qu'Horace ne vnt  se raviser, elle se hta de sortir. Mais au bout de
quelques minutes, elle rentra ple et consterne: M. Chaignard l'avait
force de remonter l'escalier en lui disant, d'une manire peu
courtoise, qu'il ne souffrirait pas qu'on emportt le moindre effet de
chez lui tant que le loyer ne serait pas pay. Horace, indign de cette
insulte, s'lana sur l'escalier, o M. Chaignard grommelait encore, et
une discussion violente s'engagea entre eux. Chaignard fut d'autant plus
ferme qu'il avait des tmoins. Prvoyant l'orage, il s'tait flanqu de
son portier et d'une espce de conseil qui avait un faux air d'huissier.
Ces deux acolytes jouaient, l'un le rle de dfenseur de la personne
sacre du matre, l'autre celui de pacificateur, prt cependant 
verbaliser. Horace sentit bien qu'il n'avait pas le droit pour lui, et
qu'il faudrait finir par capituler; mais il se donnait la satisfaction
d'accabler le pauvre Chaignard d'pithtes mordantes, et de lui
reprocher sa lsinerie dans les termes les plus cres et les plus
blessants qu'il pouvait imaginer. Tout ce qu'il dpensa d'esprit et de
verve bilieuse en cette circonstance et t en pure perte, si le bruit
n'et attir quelques auditeurs malins, dont la prsence vengea son
amour-propre. Chaignard tait rouge, cumant, furieux; l'huissier, ne
voyant point  mordre sur des voies de fait d'une espce aussi dlicate
que des sarcasmes, attendait d'un air attentif quelque mot plus tranch
qui constitut un dlit d'offense punissable par la loi. Le portier,
qui n'aimait pas son matre, riait, dans sa barbe grise et sale, des
plaisantes rponses d'Horace; et quelques tudiants avaient entrebill
les portes de leurs chambres, pour jouir de ce dialogue pittoresque.
Enfin une de ces portes, s'ouvrant tout  fait, laissa voir une grande
figure hrisse de poils roux, enveloppe dans un vieux couvre-pied d'o
sortaient deux jambes maigres et velues. Le possesseur de cette figure
bizarre et de ces jambes dmesures n'tait autre que l'illustre Jean
Laravinire, prsident des bousingots, install depuis la veille dans
une chambre  quinze francs par mois, entre-sol dlicieux, suivant lui,
dont il tait oblig d'ouvrir la porte et la fentre lorsqu'il tendait
les deux bras pour passer sa redingote.

--Voil bien du tapage, monsieur mon propritaire, dit-il au bouillant
Chaignard. Vous risquez une attaque d'apoplexie; mais c'est l le
moindre inconvnient: le pire, c'est de rveiller  huit heures du matin
un de vos locataires qui n'est rentr qu' six.

--De quoi vous mlez-vous? s'cria Chaignard hors de lui.

--Sont-ce l vos manires? sont-ce l vos moeurs, mons Chaignard? reprit
Laravinire; vous n'aurez pas longtemps l'honneur de ma prsence et le
bnfice de mon loyer dans votre htel, si vous traitez ainsi devant moi
les enfants de la patrie!

--La patrie veut qu'on paie ses dettes, s'cria Chaignard; je suis
lieutenant de la garde nationale...

--Je le sais bien, rpliqua Laravinire avec sang-froid; c'est pour cela
que je vous engage  vous calmer.

--Et je connais mes devoirs de citoyen, continua Chaignard.

--En ce cas, nous nous entendrons avec vous, reprit Laravinire; je
connais beaucoup M. Horace Dumontet, et, s'il lui faut une caution
auprs de vous, je lui offre la mienne.

J'ignore jusqu' quel point la garantie de Laravinire rassura le
propritaire; mais il ne demandait qu'un prtexte pour couper court  la
scne dsagrable dont il venait d'tre le plastron. L'orage s'apaisa,
et jusqu' nouvel ordre chacun se retira dans son appartement.

Au bout d'un quart d'heure, Jean Laravinire ayant quitt ce qu'il
appelait son costume de Romain, pour une mise plus moderne et plus
dcente, il alla frapper  la porte d'Horace. Depuis qu'Horace vivait
avec Marthe, il avait eu soin d'carter toutes ses connaissances,  la
rserve de deux ou trois amis qui ne pouvaient lui inspirer de jalousie,
et qui avaient pour lui cette admiration respectueuse qu'un jeune homme
intelligent et prsomptueux inspire toujours  une demi-douzaine de
camarades plus simples et plus modestes. On peut mme dire, en passant,
que la principale cause de l'orgueil qui ronge la plupart des jeunes
talents de notre poque, c'est l'engouement naf et gnreux de ceux qui
les entourent. Mais cette rflexion est ici hors de propos. Laravinire
n'tait point au nombre des admirateurs d'Horace; il n'avait
d'engouement que dans l'ordre des capacits politiques. S'il venait
le trouver sous prtexte de rire avec lui de M. Chaignard, il avait
probablement d'autres motifs que celui de renouer une liaison qui
n'avait jamais t bien intime, et qui depuis deux ou trois mois
semblait totalement abandonne de part et d'autre.

Horace avait toujours prouv un profond ddain pour ces rpublicains
tout d'une pice (c'est ainsi qu'il les appelait) qui professaient
une sorte de mpris pour les arts, pour les lettres, et mme pour les
sciences, et qui, un peu entachs de babouvisme, n'taient pas loigns
de l'ide d'abattre les palais pour mettre des chaumires  la place.
Une telle brusquerie de moyens tait inconciliable avec les besoins
d'lgance et les rves de grandeur individuelle que nourrissait Horace.
Il tenait donc Laravinire pour un de ces instruments de destruction que
des rvolutionnaires plus prudents laissent volontiers mettre en avant,
mais auxquels ils n'aimeraient pas  confier leur avenir personnel.

Quoi qu'il en soit, il le reut  bras ouverts, sans trop savoir
pourquoi. Horace se sentait bien dispos; il tait en train de rire: il
venait de raconter  sa compagne les moqueries dont il avait accabl le
pauvre Chaignard, et il tait bien aise de lui prsenter un tmoin de sa
victoire. Et puis, qui de vous ne l'a pas prouv, jeunes gens au sort
prcaire? quand on est dans la dtresse, un visage connu, quel qu'il
soit, donne toujours une lueur de courage ou de scurit qui dispose 
la bienveillance.

En voyant Marthe, Jean fit un pas en arrire, murmura quelques excuses,
et parut vouloir se retirer; mais Horace le retint, le prsenta  sa
compagne, qui lui tendit la main en souvenir d'une rencontre nocturne
o il l'avait protge et respecte, et qui lui demanda en souriant le
rcit de la scne avec M. Chaignard.

Quand ils se furent assez gays sur ce chapitre, Laravinire attira
Horace dans le corridor, et lui dit: D'aprs ce qui s'est pass tout 
l'heure, je vois que vous tes dans une de ces crises financires que
nous connaissons tous par exprience. Je ne vous offre pas de solder
M. Chaignard, je ne le pourrais pas, et d'ailleurs quelques procds
vasifs suffiront pour le museler jusqu' nouvel ordre. Mais si vous
tiez  court de ces quelques cus toujours ncessaires, et souvent
introuvables au moment o on en a le plus besoin, je puis partager avec
vous les cinq ou six qui me restent.

Horace hsita. Il avait souvent assez mal parl de Laravinire  Marthe
et  moi; il lui avait gard une sorte de rancune pour l'assistance
qu'il s'tait vant d'avoir donn  la fugitive du caf Poisson; enfin
il lui rpugnait d'accepter les services d'un homme qu'il connaissait 
peine. Mais en pensant  la pauvre Marthe, qui n'avait pas djeun, il
se ravisa, et accepta avec une franche gratitude.

A charge de revanche, lui dit Laravinire. Vous ne me devez pas de
remercments: quand nous changerons de position, nous changerons de
rle. Chacun son tour.

--C'est bien ainsi que je l'entends, rpondit Horace, qui ds qu'il eut
l'argent dans sa poche, se sentit plus froid et plus contraint avec
Laravinire.

Le Mont-de-Pit, ce vritable calvaire de la dtresse, fut donc vit
ce jour-l. Marthe insista nanmoins pour aller chercher de l'ouvrage;
et aprs qu'Horace lui eut fait jurer qu'elle ne s'adresserait pas 
Eugnie, il la laissa prendre des mesures pour s'en procurer. Elle
n'y russit pas vite, et le succs de ses dmarches ne fut pas
trs-brillant. Cependant, au bout de quelques semaines, elle put
pourvoir, ainsi qu'elle l'avait annonc, au pain quotidien; quelques
nouvelles avances de Laravinire pourvurent au reste, et Horace songea
srieusement  travailler aussi pour payer ses dettes.

Malgr les efforts de l'un et les rsolutions de l'autre, ces deux
amants tombrent dans une gne toujours croissante. Marthe s'y rsigna
avec une sorte de satisfaction mlancolique. Au milieu de ses fatigues,
elle tait fire d'tre dsormais la pierre angulaire de l'existence de
son amant; car il faut bien avouer que, sans elle, le dner et souvent
fait dfaut. Elle avait, en de certains moments, assez d'empire sur lui
pour obtenir qu'il ft prendre patience  ses cranciers par quelques
sacrifices: Et puis, les cranciers d'un tudiant sont de meilleure
composition que ceux d'un dandy. Ils savent bien qu'avec le fils du
bourgeois, ce qui est diffr n'est pas perdu, et que, rentr dans sa
famille, le jeune citoyen de province tient  honneur de payer ses
dettes. Cela se fait lentement; mais enfin, dans cette classe, il n'y a
pas de banqueroute relle, et le dsordre n'est que momentan. Horace
put donc encore trouver assez de crdit chez ses fournisseurs pour
paratre avec une certaine lgance. Mais chose trange, et cependant
chose infaillible! son got pour la dpense augmenta en raison de
l'inquitude et des contrarits qui en furent le rsultat. Les
caractres lgers ont cela de particulier, que les obstacles et les
privations irritent leur soif de jouissances, et redoublent leur au lace
 se les procurer. Aprs avoir confess  sa scrupuleuse compagne le
vritable tat de ses affaires, aprs lui avoir laiss lire les lettres
de doux reproches et de plaintes bien fondes que sa mre lui crivait,
il n'tait plus possible de lui faire illusion, et de l'arracher  son
travail,  son plan d'conomie consciencieuse et svre. C'et t
encourir le blme de Marthe, et Horace tenait  tre admir tout autant
qu' tre aim. Il fallut donc Qu'il s'accoutumt  la voir reprendre
ses humbles habitudes, et qu'il jout auprs d'elle le rle d'un
stoque. Mais ce rle lui pesait horriblement, et ds lors cet intrieur
dont il avait fait ses dlices cessa de lui plaire. L'ennui l'emporta
sur la jalousie. Il tait de ces organisations d'artistes voluptueux
chez qui l'amour succombe  la ralit prosaque. Le tableau de ce
mnage austre et pauvre devint trop lugubre pour sa riante imagination.
Au lieu de puiser dans l'exemple de Marthe le courage de travailler, il
sentit le travail lui devenir plus lourd, plus impossible que jamais.
Il avait froid dans cette petite chambre mal chauffe, et le froid,
qui n'engourdissait pas les doigts diligents de Marthe, paralysait le
cerveau du jeune homme. Et puis cette nourriture sobre, que Marthe
prparait elle-mme avec assez de soin et de propret pour aiguiser
l'apptit, n'tait ni assez substantielle ni assez abondante pour
alimenter les forces d'un homme de vingt ans, habitu  ne se rien
refuser. Il adressait alors  sa mnagre patiente des reproches dont la
grossiret le faisait rougir de lui-mme et pleurer l'instant d'aprs,
mais qui recommenaient le lendemain. Il l'accusait de parcimonie
mesquine; et lorsqu'elle rpondait, les yeux pleins de larmes, qu'elle
n'avait que vingt sous par jour pour entretenir la table, il lui
demandait parfois avec cret ce qu'elle avait fait des cent francs
qu'il lui avait remis la semaine prcdente: il oubliait qu'il avait
repris cet argent peu  peu sans le compter, et qu'il l'avait dpens
dehors en babioles, en spectacles, en glaces, en djeuners et en prts
 ses amis. Car Horace tait la gnrosit mme: il n'aimait pas 
restituer, mais il aimait  donner; et tandis qu'il oubliait de rendre
dix francs  un pauvre diable qui avait des bottes perces, il faisait
le magnifique avec un joyeux compagnon qui lui en demandait quarante
pour rgaler sa matresse. Il prenait des bains parfums, et donnait
cent sous au garon qui l'avait mass; il jetait une pice d'or  un
petit ramoneur pour voir ses joyeuses cabrioles et se faire appeler
_mon prince_; il achetait  Marthe une robe de soie qui lui tait fort
inutile, vu qu'elle manquait d'une robe d'indienne; il louait des
chevaux de selle pour aller courir au bois de Boulogne; enfin le peu
d'argent qu'aprs mille pressurages sur les besoins de sa famille,
madame Dumontet russissait  lui envoyer tait gaspill en trois jours,
et il fallait retourner aux pommes de terre,  la retraite force, et
aux billements mlancoliques du mnage.

Cependant un tmoin juste et sincre assistait au lent supplice que
subissait la pauvre Marthe. C'tait Jean, le bousingot, dont la prsence
dans la maison n'tait pas une chose aussi fortuite qu'il le laissait
croire. Jean tait dvou corps et me  un homme qui, ne pouvant
approcher du triste sanctuaire o plissait l'objet de son amour,
voulait du moins veiller  la drobe et lui continuer sa mystrieuse
sollicitude. Cet homme c'tait Paul Arsne. Au profond abattement qu'il
avait d'abord prouv, avait succd une pense de dvouement politique.
Il s'tait toujours dit qu'il lui resterait assez de force pour se faire
casser la tte au nom de la rpublique. En consquence, il tait all
trouver le seul homme qu'il connt dans le mouvement organis, et Jean
l'avait reu  bras ouverts.



XX.

A cette poque, l'association politique la plus importante et la mieux
organise tait celle des _Amis du peuple_. Plusieurs des chefs qui la
reprsentaient avaient jou dj un rle dans la charbonnerie; ceux-l
et d'autres plus jeunes en ont jou un plus brillant depuis 1830. Parmi
ces hommes, qui ont surgi et grandi durant cette priode de dix annes,
et qui ont dj des noms historiques, la socit des _Amis de peuple_
comptait Trlat, Guinard, Raspail, etc.; mais celui qui exerait le plus
de prestige sur les jeunes gens des coles tels que Laravinire, et
sur les jeunes rpublicains populaires tels que Paul Arsne, c'tait
Godefroy Cavaignac. Presque seul, il n'avait pas cette suffisance
purile qui perce chez la plupart des hommes remarquables de notre
temps, et qui fait chez eux de l'affectation une seconde nature. Sa
grande taille, sa noble figure, quelque chose de chevaleresque rpandu
dans ses manires et dans son langage, sa parole heureuse et franche,
son activit, son courage et son dvouement, tout cela et suffi pour
enflammer la tte du belliqueux Jean, et pour chauffer le coeur du
gnreux Arsne, quand mme Godefroy n'et pas mis les ides sociales
les plus compltes, les plus logiques, je dirai mme les plus
philosophiques qui aient pris une forme  cette poque dans les socits
populaires. Ce prsident, des _Amis du peuple_ a seul profess dans ces
clubs ce qu'on peut appeler les doctrines; doctrines qui,  beaucoup
d'gards, ne satisfaisaient pas encore le secret instinct d'Arsne et
les vastes aspirations de son me vers l'avenir, mais qui, du moins,
marquaient un progrs immense, incontestable, sur le libralisme de la
Restauration. Suivant Arsne, et suivant le jugement toujours svre et
mfiant du peuple, les autres rpublicains taient un peu trop occups
de renverser le pouvoir, et point assez d'asseoir les bases de la
rpublique; lorsqu'ils l'essayaient, c'tait plutt des rglements et
une discipline qu'ils imaginaient, que des lois morales et une socit
nouvelle. Cavaignac, tout en faisant cette belle opposition qu'il a si
largement et si fortement dveloppe l'anne suivante jusque devant la
ple et menteuse opposition de la chambre, s'occupait  mrir des
ides,  poser des principes. Il songeait  l'mancipation du peuple, 
l'ducation publique gratuite, au libre vote de tous les citoyens,  la
modification progressive de la proprit, et il ne renfermait pas, comme
certains rpublicains d'aujourd'hui, ces deux principes nets et vastes
dans l'hypocrite question d'_organisation du travail_ et de _rforme
lectorale_; mots bien lastiques, si l'on n'y prend garde, et dont le
sens est susceptible de se resserrer autant que de s'tendre. En 1832,
on ne craignait pas comme aujourd'hui de passer pour _communiste_, ce
qui est devenu l'pouvantail de toutes les opinions de ce temps-ci. Un
jury acquitta Cavaignac, aprs qu'il eut dit, entre autres choses d'une
admirable hardiesse: Nous ne contestons pas le droit de proprit.
Seulement nous mettons au-dessus celui que la socit conserve, de le
rgler suivant le plus grand avantage commun. Dans ce mme discours, le
plus complet et le plus lev parmi tous ceux des procs politiques
de l'poque[1], Cavaignac dit encore: Nous lui contestons (_ votre
socit officielle_) le monopole des droits politiques; et ne croyez pas
que ce soit seulement pour le revendiquer en faveur des capacits. Selon
nous, quiconque est utile est capable. Tout service entrane un droit.

[Note 1: Procs du droit d'association, dcembre 1832.]

Arsne assistait  ce procs; il couta avec une motion contenue;
et, tandis que la plupart des auditeurs, subjugus par le magntisme
qu'exerce toujours sur les masses le dbit et l'aspect de l'orateur,
clataient en applaudissements passionns, il garda un profond silence;
mais il tait le plus pntr de tous, et il n'entendit pas, ce jour-l,
les autres plaidoiries[2]. Il s'absorba entirement dans les ides que
Godefroy avait veilles en lui, et il se retira plein de celle-ci,
qu'il vint me rpter mot  mot:

La religion, comme nous l'entendons, nous, c'est le droit sacr de
l'humanit. Il ne s'agit plus de prsenter au crime un pouvantail aprs
la mort, au malheureux une consolation de l'autre ct du tombeau.
Il faut fonder en ce monde la morale et le bien-tre, c'est--dire
l'galit. Il faut que le titre d'homme vaille  tous ceux qui le
portent un mme respect religieux pour leurs droits, une pieuse
sympathie pour leurs besoins. Notre religion,  nous, c'est celle qui
changera d'affreuses prisons en hospices pnitentiaires, et qui, au nom
de l'inviolabilit humaine, abolira la peine de mort... Nous n'adoptons
plus une foi qui met tout au ciel, qui rduit l'galit devant Dieu, 
cette galit posthume que le paganisme proclamait aussi bien que le
christianisme; etc.

[Note 2: C'est pourtant dans la mme Sance que Piocque dit ces
belles paroles: Est-ce que le dnouement et le besoin ne peuvent pas
logiquement rclamer la facult de se constituer leurs reprsentants,
avocats de la faim, de la misre, et de l'ignorance?]

Thophile, s'cria Arsne en mettant sa main dans la mienne, voil de
grandes paroles et une ide neuve, du moins pour moi. Elle me donne tant
 rflchir, que tout, mon pass, c'est--dire tout ce que j'ai cru
jusqu' ce jour, se bouleverse  mes propres yeux.

--Ce n'est pas une ide qui soit absolument propre  l'orateur que vous
venez d'entendre, lui rpondis-je: c'est une ide qui appartient au
sicle, et qui a t dj mise sous plusieurs formes. On pourrait mme
dire que c'est l'ide qui a domin nos rvolutions depuis cent ans,
et l'humanit tout entire depuis qu'elle existe, par une instinctive
rvlation de son droit, plus puissante que les thories religieuses de
l'asctisme et du renoncement. Mais c'est toujours une chose neuve et
grande que de voir le droit humain, pris  son point de vue religieux,
proclam par un rvolutionnaire. Il y avait bien assez longtemps que vos
rpublicains oubliaient de donner  leurs thories la sanction divine
qu'elles doivent avoir. Moi, qui suis _lgitimiste_, ajoutai-je en
souriant...

--Ne parlez pas comme cela, reprit vivement Paul Arsne, vous n'tes
pas lgitimiste dans le sens qu'on attache  ce mot; vous sentez que la
lgitimit est dans le droit du peuple.

--C'est la vrit, Arsne, je le sens profondment; et quoique mon pre
ft attach, de fait et par dlicatesse de conscience, aux hommes du
pass, plus il approchait de la tombe, plus il s'levait  la
conception et au respect des institutions de l'avenir. Croyez-vous que
Chateaubriand ne se soit pas dit cent fois que Dieu est au-dessus des
rois, dans le mme sens que Cavaignac vous proclamait aujourd'hui le
droit de la socit au-dessus de celui des riches?

--A la bonne heure, dit Arsne. Il est donc vrai que nous avons droit au
bonheur en cette vie, que ce n'est pas un crime de le chercher, et que
Dieu mme nous en fait un devoir? Cette ide ne m'avait pas encore
frapp. J'tais partag entre un sentiment rvolutionnaire qui me
rendait presque athe, et des retours vers la dvotion de mon enfance
qui me rendaient compatissant jusqu' la faiblesse. Ah! si vous saviez
comme j'ai t froidement cruel aux trois journes au milieu de mon
dlire! Je tuais des hommes, et je leur disais: Meurs, toi qui as fait
mourir! Sois tu, toi qui tues! Cela me paraissait l'exercice
d'une justice sauvage; mais je m'y sentais forc par une impulsion
surnaturelle. Et puis, quand je fus calm, quand je m'agenouillai sur
les tombes de juillet, je pensai  Dieu,  ce Dieu de soumission et
d'humilit qu'on m'avait enseign, et je ne savais plus o rfugier ma
pense. Je me demandais si mon frre tait damn pour avoir lev la main
contre la tyrannie, et si je le serais pour avoir veng mon frre et mes
frres les hommes du peuple. Alors j'aimais mieux ne croire rien; car je
ne pouvais comprendre qu'au nom de Jsus crucifi, il fallt se laisser
mettre en croix par les dlgus de ses ministres. Voil o nous en
sommes, nous autres enfants de l'ignorance: athes ou superstitieux,
et souvent l'un et l'autre  la fois. Mais  quoi songent donc nos
instituteurs, les chefs rpublicains, de ne pas nous parler de ce qui
est le fond mme de notre tre, le mobile de toutes nos actions! Nous
prennent-ils pour des brutes, qu'ils ne nous promettent jamais que la
satisfaction de nos besoins matriels? Croient-ils que nous n'ayons pas
des besoins plus nobles, celui d'une religion, tout aussi bien qu'ils
peuvent l'avoir? Ou bien est-ce qu'ils ne l'ont pas eux? Est-ce qu'ils
seraient plus grossiers, plus incrdules que nous? Allons, ajouta-t-il,
Godefroy Cavaignac sera mon prtre, mon prophte; j'irai lui demander ce
qu'il faut croire sur tout cela.

--Il ne pourra que vous dire d'excellentes choses, cher Arsne, lui
rpondis-je; mais ne croyez pas, encore une fois, que le seul foyer
des ides nouvelles soit dans cette opinion. levez votre esprit 
une conception plus vaste du temps o nous vivons. Ne vous donnez pas
exclusivement  tel ou tel homme comme  la vrit incarne; car les
hommes sont mobiles. Quelquefois en croyant progresser, ils reculent;
en croyant s'amliorer, ils s'garent. Il y en a mme qui perdent leur
gnrosit avec leur jeunesse, et qui se corrompent trangement!
Mais attachez-vous  ces mmes ides dont vous cherchez la solution.
Instruisez-vous en buvant  diffrentes sources. Voyez, lisez, comparez,
et rflchissez. Votre conscience sera le lien logique entre plusieurs
notions contradictoires en apparence. Vous verrez que les hommes probes
ne diffrent pas tant sur le fond des choses que sur les mots; qu'entre
ceux-l un peu d'amour-propre jaloux est quelquefois le seul obstacle 
l'unit de croyances; mais qu'entre ceux-l et les hommes du pouvoir,
il y a l'immense abme qui spare la privation de la jouissance, le
dvouement de l'gosme, le droit de la force.

--Oui, il faudrait s'instruire, dit Arsne. Hlas! si j'avais le temps!
Mais quand j'ai pass ma journe entire  faire des chiffres, je n'ai
plus la force de lire; mes yeux se ferment malgr moi, ou bien j'ai la
fivre; et, au lieu de suivre avec l'esprit ce que je lis avec les yeux,
je poursuis mes propres divagations en tournant des pages que j'ai
remplies moi-mme. Il y a longtemps que j'ai envie d'apprendre ce que
c'est que le _fouririsme_. Aujourd'hui, Cavaignac l'a cit, ainsi que
la _Revue Encyclopdique_ et les _saint-simoniens_. Il a dit de ces
derniers, qu'au milieu de leurs erreurs, ils avaient soutenu avec
dvouement des ides utiles, et dvelopp le principe d'association.
Eugnie, j'irai les entendre prcher.

Eugnie tait l sur son terrain; c'tait une adepte assez fervente de
la rhabilitation des femmes. Elle commena  endoctriner son ami le
Masaccio, ce qu'elle n'avait pas fait encore; car elle tait de ces
esprits dlicats et prudents qui ne risquent pas leur influence  moins
d'une occasion sre. Elle savait attendre comme elle savait choisir.
Elle ne m'avait pas parl dix fois de ses croyances saint-simoniennes;
mais elle ne l'avait jamais fait sans produire sur moi une grande
impression. Je connaissais mieux qu'elle peut-tre, par l'examen et par
la lecture, le fort et le faible de cette philosophie; mais j'admirais
toujours avec quelle puret d'intention et quelle finesse de tact elle
savait liminer tacitement des discussions o s'laborait la doctrine
des adeptes secondaires, tout ce qui rvoltait ses instincts nobles et
pudiques, pour conclure souvent _ priori_, des secrtes lucubrations
des matres, ce qui rpondait  sa fiert naturelle,  sa droiture et 
son amour de la justice. Je me disais parfois que cette femme forte et
intelligente appele par les _aptres_  formuler les droits et les
devoirs de la femme, c'et t Eugnie. Mais, outre que sa rserve et sa
modestie l'eussent empche de monter sur un thtre o l'on jouait
trop souvent la comdie sociale au lieu du drame humanitaire, les
saint-simoniens, dans la dviation invitable o leurs principes se
trouvaient alors, l'eussent juge, ceux-ci trop rigide, ceux-l
trop indpendante. Le moment n'tait pas venu. Le saint-simonisme
accomplissait une premire phase, qui devait laisser une lacune avant la
seconde. Eugnie le sentait, et prvoyait qu'il faudrait encore dix
ans, vingt ans d'arrt peut-tre, avant que la marche progressive du
saint-simonisme pt tre reprise.

[Illustration: Jean, vous tes un grossier, un brutal.]

Paul Arsne, frapp de ce qu'elle lui fit entrevoir dans une premire
conversation, alla couter les prdications saint-simoniennes. Il se
lia avec de jeunes aptres; et sans avoir prcisment le temps de
s'instruire, il se mit au courant de la discussion, et s'y forma un
jugement, des sympathies, des esprances. Ce fut une rapide et profonde
rvolution dans la vie morale de cet enfant du peuple, qui jusque-l
n'tait pas sans prjugs, et qui ds lors les perdit ou acquit du moins
la force de les combattre en lui-mme. L'amour qu'il nourrissait encore,
faute d'avoir pu l'touffer (car il y avait fait son possible), se
retrempa  cette source d'examen qu'il n'avait pas encore aborde,
et prit un caractre encore plus calme et plus noble, un caractre
religieux pour ainsi dire.

En effet, jusque-l Marthe n'avait t pour lui que l'objet d'une
passion tenace, invincible. Il l'avait maudite cent fois, cette passion
qui puisait des forces nouvelles dans tout ce qui et d la dtruire;
mais comme elle rgnait l sur une grande me, bien qu'elle y ft
mystrieuse, incomprhensible pour celui-l mme qui la ressentait, elle
n'y produisait que des rsultats magnanimes, une gnrosit sans exemple
et sans bornes. Aussi quels affreux combats cette me fire et rigide
se livrait ensuite  elle-mme! Comme Arsne rougissait d'tre ainsi
l'esclave d'un attachement que l'austrit un peu troite de son
ducation populaire lui apprenait  rprouver! Lui dont les moeurs
taient si pures, pris  ce point de l'ex-matresse de M. Poisson, de
la matresse actuelle d'un autre! Jamais il n'et voulu profiter de
l'espce de faiblesse et d'entranement que cette conduite de Marthe lui
laissait entrevoir, pour arracher, en secret,  la reconnaissance, 
l'amiti exalte, des faveurs qu'il aurait voulu devoir seulement
 l'amour exclusif et durable. Mais malgr le peu d'espoir qui lui
restait, il se surprenait toujours  dsirer la fin de cet amour pour
Horace, et  caresser le rve d'un mariage lgal avec Marthe. C'est l
que l'attendaient pour le faire souffrir ses anciens prjugs, le blme
de ses pareils, l'indignation de sa soeur Louise, l'effroi de sa soeur
Suzanne, la crainte du ridicule, une sorte de mauvaise honte, toute
puissante parfois sur des caractres levs; car elle leur est enseigne
par l'opinion, comme le respect de soi-mme et des autres. C'est alors
qu'Arsne essayait d'arracher son amour de son sein, comme une flche
empoisonne. Mais sa nature vanglique s'y refusait: il tait forc
d'aimer. La haine et le mpris qu'il appelait  son secours ne voulaient
pas entrer dans ce coeur plein d'indulgence, parce qu'il tait plein de
justice.

[Illustration: Il le trouva environn de fusils.]

Durant cet hiver qu'il passa loin de Marthe et qu'il consacra  tudier
du mieux qu'il put la religion, la nature et la socit, sous les
nouveaux aspects qui s'ouvraient devant lui de toutes parts; tour  tour
et  la fois fouririste, rpublicain, saint-simonien et chrtien (car
il lisait aussi l'_Avenir_ et vnrait ardemment M. Lamennais), Arsne,
s'il ne put russir  btir une philosophie de toutes pices, pura
son me, leva son esprit, et dveloppa son grand coeur d'une manire
prodigieuse. J'en tais frapp chaque jour davantage, et, d'une semaine
 l'autre, j'admirais ces progrs rapides. J'avais fini par dcouvrir sa
retraite; et, affrontant l'accueil revche de sa soeur ane, j'allais
quelquefois, le soir, le surprendre au milieu de ses mditations. Tandis
que les deux soeurs travaillaient en changeant les ides les plus
niaises, lui, assis au bout de la table, la tte dans ses mains, un
livre ouvert entre ses coudes, et les yeux  demi ferms, tudiait ou
rvait  la lueur d'une triste lampe dont la clart arrivait  peine
jusqu' lui. A voir son teint jaune, ses yeux fatigus, son attitude
morne, on l'et pris pour un homme us par la fatigue et la misre;
mais ds qu'il parlait, son regard reprenait du feu, son front de la
srnit, et son langage rvlait une nergie de mieux en mieux trempe.
Je l'emmenais faire un tour de promenade sur les quais, et l, tout en
fumant nos cigares de la rgie, nous devisions ensemble. Quand nous
avions pass en revue les ides gnrales, nous en venions  nos
sentiments individuels; et il me disait souvent,  propos de Marthe:
L'avenir est  moi; le rgne d'Horace ne saurait durer longtemps. Le
pauvre enfant ne comprend pas le bonheur qu'il possde, il n'en jouit
pas, il n'en profitera pas; et vous verrez que Marthe apprendra ce que
c'est qu'un vritable amour, en prouvant tout ce qui manque de grandeur
et de vrit  celui qu'elle inspire maintenant. Voyez-vous, mon ami,
j'ai remport une grande victoire le jour o j'ai compris que ce qu'on
appelle les fautes d'une femme taient imputables  la socit et non 
de mauvais penchants. Les mauvais penchants sont rares, Dieu merci;
ils sont exceptionnels, et Marthe n'en a que de bons. Si elle a choisi
Horace au lieu de moi, c'est qu'alors je n'tais pas digne d'elle et
qu'Horace lui a sembl plus digne. Incertain et farouche, tout en
m'offrant  elle avec dvouement, je ne savais pas lui dire ce qu'elle
et aim  entendre. Le souvenir de ses malheurs m'inspirait de la piti
seulement; elle le sentait, et elle voulait du respect. Horace a su lui
exprimer de l'enthousiasme; elle s'y est trompe, mais la faute n'en est
point  elle. Maintenant, je saurais bien lui dire ce qui doit fermer
ses anciennes blessures, rassurer sa conscience, et lui donner en moi
la confiance qu'elle n'a pas eue. Mon austrit lui a fait peur, elle
a craint mes reproches; elle n'a eu pour moi que cette froide estime
qu'inspire un homme sage et passablement humain. Elle avait besoin
d'un appui, d'un sauveur, d'un initiateur  une vie nouvelle, toute
d'exaltation et de charit. Je le rpte, Horace, avec ses beaux yeux
et ses grands mots, lui est apparu en rvlateur de l'amour. Elle l'a
suivi. _Mea culpa!_

Je trouvais Arsne injuste envers lui-mme,  force de gnrosit. Il
fallait bien faire, dans l'aveuglement de Marthe, la part d'une certaine
faiblesse et d'une sorte de vanit qui est, chez les femmes, le rsultat
d'une mauvaise ducation et d'une fausse manire de voir. Chez Marthe
particulirement, c'tait l'effet d'une absence totale d'instruction
et de jugement dans cet ordre d'ides, si ncessaires et si ngliges
d'ailleurs chez les femmes de toutes les classes.

Marthe avait tout appris dans les romans. C'tait mieux que rien,
on peut mme dire que c'tait beaucoup; car ces lectures excitantes
dveloppent au moins le sentiment potique et ennoblissent les fautes.
Mais ce n'tait pas assez. Le rcit mouvant des passions, le drame de
la vie moderne, comme nous le concevons, n'embrasse pas les causes, et
ne peint que des effets plus contagieux que profitables aux esprits
sevrs de toute autre culture. J'ai toujours pens que les bons romans
taient fort utiles, mais comme un dlassement et non comme un aliment
exclusif et continuel de l'esprit.

Je faisais part de cette observation au Masaccio, et il en tirait la
consquence que Marthe tait d'autant plus innocente qu'elle tait plus
borne  certains gards. Il se promettait de l'instruire un jour de la
vraie destine qui convient aux femmes; et lorsqu'il me dveloppait ses
ides sur ce point, j'admirais qu'il et su, ainsi qu'Eugnie, rejeter
du saint-simonisme tout ce qui n'tait pas applicable  notre poque,
pour en tirer ce sentiment apostolique et vraiment divin de la
rhabilitation et de l'mancipation du genre humain dans la _personne
femme_.

J'admirais aussi la belle organisation de ce jeune homme qui, aux
facults perceptives de l'artiste, joignait d'une manire si imprvue
les facults mditatives. C'tait  la fois un esprit d'analyse et de
synthse; et quand je le regardais marcher  ct de moi, avec ses
habits rps, ses gros souliers, son air commun et ses manires
_peuple_, je me demandais, en vritable anatomiste phrnologue que
j'tais, pourquoi je voyais les livres du luxe et les grces de
l'lgance orner autour de nous tant d'tres disgracis du ciel, portant
au front des signes vidents de la dgradation intellectuelle, physique
et morale.



XXI.

Le bon Laravinire n'tait pas,  beaucoup prs, un aussi grand
philosophe. Sa tte tait plus haute que large, c'est dire qu'il avait
plus de facults pour l'enthousiasme que pour l'examen. Il n'y avait de
place dans cette cervelle ardente que pour une seule ide, et la sienne
tait l'ide rvolutionnaire. Brave et dvou avec passion, il se
reposait du soin de l'avenir sur les nombreuses idoles dont il avait
meubl son Panthon rpublicain: Cavaignac, Carrel, Arago, Marrast,
Trlat, Raspail, le brillant avocat Dupont, et _tutti quanti_,
composaient le comit directeur de sa conscience sans qu'il et beaucoup
song  se demander si ces hommes suprieurs sans doute, mais incertains
et incomplets comme les ides du moment, pourraient s'accorder ensemble
pour gouverner une socit nouvelle. Le bouillant jeune homme voulait le
renversement de la puissance bourgeoise, et son idal tait de combattre
pour en hter la chute. Tout ce qui tait de l'opposition avait droit
 son respect,  son amour. Son mot favori tait: Donnez-moi de
l'ouvrage.

Il se prit pour Arsne d'une vive amiti, non qu'il comprt toute la
beaut de son intelligence, mais parce que sous les rapports de bravoure
intrpide et de dvouement absolu o il pouvait le juger, il le trouva 
la hauteur de son propre courage et de sa propre abngation. Il s'tonna
beaucoup de voir qu'il cultivait, avec une sorte de soin, une passion
qui n'tait pas paye de retour; mais il cda affectueusement  ce qu'il
appelait la fantaisie d'Arsne, en allant demeurer sous le mme toit que
la belle Marthe, et en provoquant une sorte de confiance et d'intimit
de la part d'Horace. C'tait un rle assez dlicat pour un homme aussi
franc que lui. Pourtant il s'en tira d'une manire aussi loyale que
possible, en ne tmoignant point  Horace une amiti qu'il ne ressentait
en aucune faon. Suivant les instructions d'Arsne, il fut obligeant,
sociable et enjou avec lui; rien de plus. L'amour-propre confiant
d'Horace fit le reste. Il s'imagina que Laravinire tait attir vers
lui par son esprit et le charme qu'il exerait sur tant d'autres. Cela
et pu tre; mais cela n'tait pas. Laravinire le traitait comme un
mari qu'on ne veut pas tromper, mais que l'on mnage et que l'on se
concilie pour cultiver l'amiti ou l'agrable socit de sa femme. Dans
toutes les conditions de la vie cela se pratique en tout bien tout
honneur, et non-seulement Laravinire n'avait pas de prtentions pour
lui-mme, mais encore il avait fait ses rserves avec Arsne, en lui
dclarant que, ne voulant pas agir en tratre, il ne parlerait jamais 
Marthe ni contre son amant, ni en faveur d'un autre. Arsne l'entendait
bien ainsi; il lui suffisait d'avoir tous les jours des nouvelles de
Marthe, et d'tre averti  temps de la rupture qu'il prvoyait et qu'il
attendait entre elle et Horace, pour conserver cette forte et calme
esprance dont il se nourrissait.

Laravinire voyait donc Marthe tous les jours, tantt seule, tantt en
prsence d'Horace, qui ne lui faisait pas l'honneur d'tre jaloux de
lui; et tous les soirs il voyait Arsne, et parlait avec lui de Marthe
un quart d'heure durant,  la condition qu'ils parleraient ensuite de la
rpublique pendant une demi-heure.

Quoique Jean ne se ft pas pos en surveillant, il lui fut impossible de
ne pas observer bientt l'aigreur et le refroidissement d'Horace envers
la pauvre Marthe, et il en fut choqu. Il n'avait pas plus rflchi sur
la nature et le sort de la femme qu'il ne l'avait fait sur les autres
questions fondamentales de la socit; mais, chez cet homme, les
instincts taient si bons, que la rflexion n'et rien trouv 
corriger. Il avait pour les femmes un respect gnreux, comme l'ont
en gnral les hommes braves et forts. La tyrannie, la jalousie et la
violence sont toujours des marques de faiblesse. Jean n'avait jamais t
aim. Sa laideur lui inspirait une extrme rserve auprs des femmes
qu'il et trouves dignes de son amour; et quoique  la rudesse de son
langage et de ses manires, on ne l'et jamais souponn d'tre timide,
il l'tait au point de n'oser lever les yeux sur Marthe qu' la drobe.
Cette mfiance de lui-mme tait parfaitement dguise sous un air
d'insouciance, et il ne parlait jamais de l'amour sans une espce
d'emphase satirique dont il fallait rire malgr soi. Les femmes en
concluaient gnralement qu'il tait une brute; et cet arrt une fois
prononc contre lui, il et fallu au pauvre Jean un grand courage et
une grande loquence pour le faire rvoquer. Il le sentait bien, et
le besoin d'amour qu'il avait refoul au fond de son coeur tait trop
dlicat pour qu'il voult l'exposer aux doutes moqueurs qu'et provoqus
une premire explication. Faute de pouvoir abjurer un instant le rle
qu'il s'tait fait, il s'tait donc condamn  ne frquenter que des
femmes trop faciles pour lui inspirer un attachement srieux, mais
qu'il traitait cependant avec une douceur et des gards auxquels elles
n'taient gure habitues.

Ceci est l'histoire de bien des hommes. Une fiert singulire les
empchait de se montrer tels qu'ils sont, et ils portent toute leur vie
la peine d'une innocente dissimulation dans laquelle on les oblige 
persister. Mais comme le naturel perce toujours, malgr l'espce de
mpris railleur que notre bousingot professait pour les sentiments
romanesques, il ne pouvait voir humilier et affliger une femme, quelle
qu'elle ft, sans une profonde indignation. S'il voyait une prostitue
frappe dans la rue par un de ces hommes infmes qui leur sont associs,
il prenait parti hroquement pour elle, et la protgeait au pril de sa
vie. A plus forte raison avait-il peine  se contenir lorsqu'il voyait
une femme dlicate recevoir de ces blessures qui sont plus cruelles au
coeur d'un tre noble que les coups ne le sont aux paules d'un tre
avili. Ds les commencements de son sjour dans la maison Chaignard, il
vit sur les joues de Marthe la trace de ses larmes; il surprit souvent
Horace dans des accs de colre que ce dernier avait bien de la peine 
rprimer devant lui. Peu  peu Horace, s'habituant  le considrer comme
un tmoin sans consquence, s'habitua aussi  ne plus se contraindre,
et Laravinire ne put rester longtemps impassible spectateur de ses
emportements. Un jour il le trouva dans une vritable fureur: Horace
avait pass la nuit au bal de l'Opra; il avait les nerfs agacs, et
regardait comme une injure de la part de Marthe, comme un empitement
sur sa libert, comme une tentative de despotisme, qu'elle lui et
adress quelques reproches sur cette absence prolonge. Marthe n'tait
pas jalouse, ou, du moins, si elle l'tait, elle n'en laissait jamais
rien paratre; mais elle avait t inquite toute la nuit, parce
qu'Horace lui avait promis de rentrer  deux heures. Elle avait craint
une querelle, un accident, peut-tre une infidlit. Quoi qu'elle et
souffert, elle ne se plaignait que de ne pas avoir t avertie, et sa
figure altre disait assez les angoisses de son insomnie cruelle.

N'est-ce pas odieux, je vous le demande, dit Horace en s'adressant
 Laravinire, d'tre trait comme un enfant par sa bonne, comme un
colier par son prcepteur? Je n'ai pas le droit de sortir et de rentrer
 l'heure qu'il me plat! Il faut que je demande une permission; et si
je m'oublie un peu, je trouve que le dlai expir est devant moi comme
un arrt, comme la mesure exacte et compasse du temps o il m'est
permis de me distraire. Voil qui est plaisant! je me ferai signer un
permis avec un ddit de tant par minute.

--Vous voyez bien qu'elle souffre! lui dit Laravinire  demi-voix.

--Parbleu! et moi, croyez-vous que je sois sur des roses? reprit Horace
 voix haute. Est-ce que des souffrances puriles et injustes doivent
tre caresses, tandis que des souffrances poignantes et lgitimes comme
les miennes s'enveniment de jour en jour?

--Je vous rends donc bien malheureux, Horace! dit Marthe en levant sur
lui, d'un air de douleur svre, ses grands yeux d'un bleu sombre. En
vrit, je ne croyais pas travailler ici  votre malheur.

--Oui, vous me rendez malheureux, s'cria-t-il, horriblement malheureux!
Si vous voulez que je vous le dise en prsence de Jean, votre ternelle
tristesse rend mon intrieur odieux. C'est  tel point que quand j'en
sors, je respire, je m'panouis, je reviens  la vie; et que, quand
j'y rentre, ma poitrine se resserre et je me sens mourir. Votre amour,
Marthe, c'est la machine pneumatique, cela touffe. Voil pourquoi,
depuis quelque temps, vous me voyez moins souvent.

--Je crois que vous faites une erreur de date, rpondit Marthe,  qui la
fiert blesse rendit le courage. Ce n'est pas ma tristesse continuelle
qui vous a forc  vous absenter; c'est votre absence continuelle qui
m'a force  tre triste.

--Vous l'entendez, Laravinire! dit Horace, qui avait besoin de trouver
une excuse dans la conscience d'autrui, et  qui l'air soucieux de Jean
faisait craindre un jugement svre. Ainsi c'est parce que je sors,
parce que je mne la vie qui sied  un homme, parce que je fais de mon
indpendance l'usage qui me convient, que je suis condamn  trouver,
en rentrant, un visage boulevers, un sourire amer, des doutes, des
reproches, de la froideur, des accusations, des sentences! Mais c'est le
plus affreux supplice qui soit au monde!

--Je vois, dit Laravinire en se levant, que vous tes tous les deux
fort  plaindre. coutez; si vous voulez m'en croire, vous vous
quitterez.

--C'est tout ce qu'il dsire! s'cria Marthe en mettant ses deux mains
sur son visage.

--Et c'est ce que vous demandez formellement par la bouche de
Laravinire, reprit Horace avec emportement.

--Un instant, dit Laravinire. Ne me faites pas jouer ici un personnage
que je dsavoue. Je n'ai reu en particulier les confidences d'aucun de
vous, et ce que je viens de dire, je l'ai dit de mon propre mouvement,
parce que c'est mon opinion. Vous ne vous convenez pas, vous ne vous
tes jamais convenu; vous marchez de l'engouement  la haine, et vous
feriez mieux de mettre le pardon et l'amiti entre vous.

--J'accorde que ce beau discours soit une inspiration et une
improvisation de Laravinire, dit Horace; au moins, Marthe, vous me
direz si c'est l'expression de votre pense?

--Il a pu aisment la supposer, la deviner peut-tre, rpondit-elle avec
dignit, en vous entendant m'accuser de votre malheur.

Ce n'est pas ainsi qu'Horace l'entendait. Il voulait bien que Marthe ft
dlaisse par lui; mais il ne voulait pas tre quitt par elle. La force
qu'elle montrait en ce moment, et que la prsence d'un tiers lui avait
inspire, causa  Horace un des plus violents accs de dpit qu'il et
encore prouvs. Il se leva, brisa sa chaise, donna un libre cours  sa
colre et  son chagrin. L'ancienne jalousie mme se rveilla, le nom
abhorr de M. Poisson revint sur ses lvres comme une vengeance; et
celui d'Arsne allait s'en chapper, lorsque Laravinire, prenant le
bras de Marthe, lui dit avec force:

--Vous avez choisi pour votre dfenseur un enfant sans raison et sans
dignit;  votre place, Marthe, je ne resterais pas un instant de plus
chez lui.

--Emmenez-la donc chez vous, Monsieur! dit Horace avec un mpris
sanglant, j'y consens de grand coeur; car je comprends maintenant ce qui
se passe entre elle et vous.

--Chez moi, Monsieur, reprit Jean, avec calme, elle serait honore et
respecte, tandis que chez vous elle est humilie et insulte. Ah! grand
Dieu! ajouta-t-il avec une motion subite, si j'avais t aim d'une
femme comme elle, seulement un jour, je ne l'aurais oubli de ma vie...

Et la voix lui manqua tout  coup, comme si tout son coeur et t prt
 s'chapper dans une parole. Il y avait tant de vrit dans son accent,
que la jalousie feinte ou subite d'Horace s'vanouit  l'instant mme;
l'motion de Laravinire le gagna par un effet sympathique; et obissant
 une de ces ractions auxquelles nous portent souvent les scnes
violentes, il fondit en larmes; et lui tendant la main avec effusion:

Jean, lui dit-il, vous avez raison. Vous avez un grand coeur, et moi
je suis un lche, un misrable. Demandez pardon pour moi  cette pauvre
femme dont je ne suis pas digne.

Cette franche et noble rsolution termina la querelle, et gagna mme le
coeur sincre de Jean.

A la bonne heure, dit-il en mettant la main de Marthe dans celle
d'Horace, vous tes meilleur que je ne croyais, Horace; il est beau de
savoir reconnatre ses torts aussi vite et aussi gnreusement que vous
venez de le faire. Certainement Marthe ne demande qu' les oublier.

Et il s'enfuit dans sa chambre, soit pour n'tre pas tmoin de la joie
de Marthe, soit pour cacher l'essor d'une sensibilit qu'il tait
habitu  rprimer.

Malgr ce beau dnouement, des scnes semblables se rptrent bientt,
et devinrent de plus en plus frquentes. Horace aimait la dissipation;
il y cdait avec une lgret effrne. Il ne pouvait plus passer une
seule soire chez lui; il ne vivait qu'au parterre des Italiens et de
l'Opra. L il tait condamn  ne point briller; mais c'tait pour lui
une jouissance que de lever les yeux sur ces femmes qui talent, dans
les loges, leur beaut ou leur luxe devant une foule de jeunes gens
pauvres, avides de plaisir, d'clat et de richesse. Il connaissait par
leurs noms toutes les femmes  la mode dont les titres, l'argent
et l'orgueil semblaient mettre une barrire infranchissable  sa
convoitise. Il connaissait leurs loges, leurs quipages et leurs amants;
il se tenait au bas de l'escalier pour les voir dfiler devant lui
lentement, les paules mal caches par des fourrures qui tombaient
parfois tout  fait en l'effleurant, et qui bravaient audacieusement
l'audace de ses regards. Jean-Jacques Rousseau n'a rien dit de trop en
peignant l'impudence singulire des femmes du grand monde; mais c'tait
une brutalit philosophique dont Horace ne songeait gure  tre
complice. Son ambition hardie n'tait pas blesse de ces regards froids
et provoquants par lesquels cette espce de femmes semble vous dire:
Admirez, mais ne touchez pas. Le regard effront d'Horace semblait
leur rpondre: Ce n'est pas  moi que vous diriez cela. Enfin, les
motions de la scne, la puissance de la musique, la contagion des
applaudissements, tout, jusqu' la fantasmagorie du dcor et l'clat
des lumires, enivrait ce jeune homme, qui, aprs tout, n'avait en cela
d'autre tort que d'aspirer aux jouissances offertes et retires sans
cesse par la socit aux pauvres, comme l'eau  la soif de Tantale.

Aussi, lorsqu'il rentrait dans sa mansarde obscure et dlabre, et qu'il
trouvait Marthe froide et ple, assoupie de fatigue auprs d'un
feu teint, il prouvait un malaise o le remords et le dpit se
combattaient douloureusement. Alors,  la moindre occasion, l'orage
recommenait; et Marthe, n'esprant pas gurir d'une passion aussi
funeste, dsirait et appelait la mort avec nergie.

Dans ces sortes de secrets domestiques, ds qu'on a laiss tomber le
premier voile on prouve de part et d'autre le besoin d'invoquer le
jugement d'un tiers; on le recherche, tantt comme un confident, tantt
comme un arbitre. Laravinire fut mdiateur dans les commencements. Il
tait fch de se sentir entran  prendre part dans la querelle, et
il avouait  Arsne que, malgr ses rsolutions de neutralit, il tait
oblig de contracter avec Horace une sorte d'amiti. En effet, ce
dernier lui tmoignait une confiance et lui prouvait souvent une
gnrosit de coeur qui l'engageait de plus en plus. Horace avait, en
dpit de tous ses dfauts, des qualits sduisantes; il tait aussi
prompt  se radoucir qu'il l'tait  s'emporter. Une parole sage
trouvait toujours le chemin de sa raison; une parole affectueuse
trouvait encore plus vite celui de son coeur. Au milieu d'un dbordement
inou d'orgueil et de vanit, il revenait tout  coup  un repentir
modeste et ingnu. Enfin, il offrait tour  tour le spectacle des
dispositions et des instincts les plus contraires, et la dispute
que nous avons rapporte en gros ci-dessus rsume toutes celles qui
suivirent, et que Laravinire fut appel  terminer.

Cependant, lorsque ces disputes se furent renouveles un certain nombre
de fois, Laravinire, obissant, ainsi qu'Arsne le lui avait
conseill,  la spontanit de ses impressions, se sentit port  moins
d'indulgence envers Horace. Il y a, dans le retour frquent d'un mme
tort, quelque chose qui l'aggrave et qui lasse la patience des mes
justes. Peu  peu Laravinire fut tellement fatigu de la facilit
avec laquelle Horace s'accusait lui-mme et demandait pardon, que son
admiration pour cette facilit se changea en une sorte de mpris. Il
arriva enfin  ne voir en lui qu'un hbleur sentimental, et  sentir sa
conscience dgage de cette affection dont il n'avait pu se dfendre.
Cet arrt dfinitif tait bien svre, mais il tait invitable de la
part d'un caractre aussi ferme et aussi gal que l'tait celui de Jean.

Mon pauvre camarade, dit-il  Horace un jour que celui-ci invoquait
encore son intervention, je ne peux pas vous laisser ignorer davantage
que je ne m'intresse plus du tout  vos amours. Je suis fatigu de voir
d'un ct une folie et de l'autre une faiblesse incurable. Je devrais
dire peut-tre faiblesse et folie de part et d'autre; car il y a de la
monomanie chez Marthe,  vous aimer si constamment, et chez vous il y a
une faiblesse misrable dans toutes ces parades de violence dont vous
nous _rgalez_. Je vous ai cru d'abord goste, et puis je vous ai cru
bon. Maintenant je vois que vous n'tes ni bon ni mauvais; vous tes
froid, et vous aimez  vous dmener dans un orage de passions factices;
vous avez une nature de comdien. Quand nous sommes l  nous mouvoir
de vos trpignements, de vos dclamations et de vos sanglots, vous vous
amusez  nos dpens, j'en suis certain. Oh! ne vous fchez pas, ne
roulez pas les yeux comme Bocage dans Buridan, et ne serrez pas le
poing. J'ai vu cela si souvent, qu' tout ce que vous pourriez faire
ou dire je rpondrais _connu!_ Je suis un spectateur us, et dsormais
aussi froid qu'un homme qui a ses entres au thtre. Je sais que vous
tes puissant dans le drame; mais je sais toutes vos pices par coeur.
Si vous voulez que je vous coute, reprenez votre srieux, jetez votre
poignard, et parlez-moi raison. Dites-moi prosaquement que vous n'aimez
plus votre matresse parce qu'elle vous ennuie, et autorisez-moi  le
lui faire comprendre avec tous les gards et les mnagements qui lui
sont dus. C'est alors seulement que je vous rendrai mon estime et que je
vous croirai un homme d'honneur.

--Eh bien, dit Horace avec une rage concentre, je consens  vous parler
froidement, trs-froidement; car je sais me vaincre, et commence par
vous dire srieusement et tranquillement que vous me rendrez raison de
toutes les insultes que vous venez de me faire...

--Allons au fait, reprit Jean. C'est la dixime fois depuis un mois que
vous me provoquez; et c'et t vous rendre service que de vous prendre
au mot; mais j'ai un meilleur emploi  faire de mon sang que de le
compromettre avec un maladroit comme vous. Rappelez-vous donc que je
fais sauter votre fleuret toutes les fois que nous nous amusons 
l'escrime, et en consquence souffrez que je refuse votre nouveau dfi.

--Je saurai vous y contraindre, dit Horace ple comme la mort.

--Vous m'insulterez publiquement? vous me donnerez un soufflet? mais
avec un croc-en-jambe et un revers de mon _frre-jean_... Dieu m'en
prserve, Horace! ces faons-la sort bonnes avec les mouchards et les
gendarmes. Tenez, quoique je ne vous aime plus, j'ai encore pour vous
quelque chose qui me ferait supporter de vous un acte de folie plutt
que d'y rpondre. Taisez-vous donc. Je vous prviens que je ne me
dfendrai pas, et qu'il y aurait lchet de votre part  m'attaquer.

--Mais qui donc ici attaque et provoque? qui donc est lche, trois fois
lche, de vous ou de moi? Vous m'accablez d'outrages, vous me traitez
avec le dernier mpris, et vous dites que vous ne m'accorderez point de
rparation! Ah! dans ce moment, je comprends le duel des Malais, qui
dchirent leurs propres entrailles en prsence de leur ennemi.

--Voil une belle phrase, Horace, mais c'est encore de la dclamation;
car je ne suis pas votre ennemi; et je jure que je ne veux pas vous
insulter. Je vous donne une leon amicale, et vous pouvez bien la
recevoir, puisque vous tes venu si souvent la chercher. Il y a
longtemps que je vous l'pargne et que j'accepte de votre part des
excuses dont je ne crois pas avoir jamais abus contre vous.

--Vous en abusez horriblement dans ce moment-ci; vous me faites rougir
de l'abandon et de la loyaut de coeur que j'ai eus avec vous.

--Je n'en abuse pas, puisque c'est pour vous empcher de vous humilier
de nouveau que je vous dfends d'y revenir.

--Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait, s'cria Horace en pleurant de
rage et en se tordant les mains, pour tre trait de la sorte?

--Ce que vous avez fait, je vais vous le dire, rpondit Laravinire.
Vous avez fait souffrir et dprir une pauvre crature qui vous adore et
que vous n'estimez seulement pas.

--Moi! je n'estime pas Marthe! Osez-vous dire que je n'estime pas la
femme  qui j'ai donn ma jeunesse, ma vie, la virginit de mon coeur?

--Je ne pense pas que ce soit  titre de sacrifice que vous l'ayez fait,
et, dans tous les cas, je suis peu dispos  vous en plaindre.

--Parce que vous ne comprenez rien  l'amour. C'est vous qui tes un
tre froid et sans intelligence des passions.

--C'est possible, dit Jean avec un sourire ml d'amertume; mais je ne
fais pas le semblant du contraire. Eh bien, expliquez-moi donc, en ce
cas, en quoi vous tes si  plaindre?

--Jean, s'cria Horace, vous ne savez pas ce que c'est que d'aimer pour
la premire fois, et d'tre aim pour la seconde ou troisime.

--Ah! nous y voil, dit Laravinire en haussant les paules. La Vierge
Marie tait seule digne de monsieur Horace Dumontet! _Connu!_ mon cher.
Vous l'avez dit assez souvent devant moi  cette pauvre Marthe. Mais
dire ces choses-l, voyez-vous, en avoir seulement la pense, prouve
qu'on tait digne tout au plus de mademoiselle Louison. Quelle vanit
et quelle erreur sont les vtres! Il y a certaines femmes perdues qui
valent mieux que certains adolescents.

--Jean, vous tes un grossier, un brutal, un insolent personnage.

--Oui, mais je dis la vrit. Il y a des coeurs purs sous des robes
souilles, et des coeurs corrompus sous des gilets magnifiques.

Horace dchira son gilet de velours cramoisi et en jeta les lambeaux 
la figure du Laravinire. Jean les esquiva, et les poussant du bout de
son pied:

C'est cela, dit-il; comme si vous n'tiez pas assez endett avec votre
tailleur!

--Je le suis avec vous, Monsieur, dit Horace. Je ne l'avais pas oubli;
mais je vous remercie de me le rappeler.

--Si vous vous en souvenez, tant mieux, dit Laravinire avec
insouciance; il y a dans les prisons de pauvres patriotes qui en
profiteront pour acheter des cigares. Allons, rallumez le vtre, et
parlons un peu sans nous fcher. Que vous ayez eu envers Marthe des
torts incontestables, vous ne pouvez pas le nier; et moi, sachant que
vous tes un enfant gt, que vous avez pour vous l'esprit, les belles
paroles et une superbe figure, je vous excuse jusqu' un certain point.
Je sais bien que c'est le privilge des beaux garons, comme celui des
belles femmes, d'avoir des caprices; je ne peux pas exiger que vous ayez
la sagesse d'un homme comme moi, qui ressemble  un sanglier plus qu'
un chrtien, et dont la face a t laboure un jour qu'il grlait des
hallebardes. Mais ce que je ne vous pardonne pas, c'est d'aimer  faire
souffrir; c'est de ne pas rompre une liaison dont vous tes dgot;
c'est de manquer de franchise, en un mot, et de ne pas vouloir gurir le
mal que vous avez fait.

--Mais je l'aime, cette femme que je fais souffrir! je ne puis m'en
sparer! je ne m'habituerais pas  vivre sans elle!

--Quand mme cela serait vrai (et j'en doute, puisque vous vous arrangez
de manire  rester avec elle le moins que vous pouvez), votre devoir
serait de vaincre un amour qui lui est nuisible.

--Quand je le voudrais, elle n'y consentirait jamais.

--En tes-vous bien sr?

--Elle se tuera si je l'abandonne.

--Si vous l'abandonnez froidement et brutalement, c'est possible; mais
si vous le faites par loyaut, par dvouement, au nom de l'honneur, au
nom de votre amour mme...

--Jamais! jamais Marthe ne se rsignera  me perdre, je le sais trop.

--Voil de la fatuit. Autorisez-moi  lui parler avec la mme franchise
que je viens d'avoir avec vous, et nous verrons.

--Jean! encore un coup, vous avez des vues sur elle!

--Moi? Il faudrait pour cela trois choses: 1 qu'il n'y et plus un seul
miroir dans l'univers; 2 que Marthe perdt la vue; 3 qu'elle et moi
n'eussions aucun souvenir de ma figure.

--Mais quelle obstination avez-vous  nous sparer?

--Je vais vous le dire sans dtour: j'ai des vues pour un autre.

--Vous tes charg de la sduire ou de l'enlever? Pour quel prince russe
ou pour quel don Juan du Caf de Paris?

--Pour le fils d'un cordonnier, pour Paul Arsne.

--Comment, vous le voyez?

--Tous les jours.

--Et vous m'en avez fait mystre?... Voil qui est trange!

--C'est fort simple, au contraire. Je savais que vous ne l'aimez pas, et
je ne voulais pas vous entendre mal parler de lui, parce que je l'aime.

--Ainsi vous tes le Mercure de ce Jupiter, qui dj s'est chang en
pluie de gros sous pour me supplanter?

--Triple insulte pour _lui_, pour _elle_ et pour _moi_. Grand merci!
C'tait dans votre rle? Vous l'avez trs-bien dit! Si j'tais claqueur,
je me pmerais d'admiration.

--Mais enfin, Laravinire, c'est  me rendre fou! Vous agissez ici
contre moi, vous me trahissez, vous parlez pour un autre. Et moi qui me
fiais  vous!

--Et vous aviez raison, Monsieur. Je n'ai jamais prononc le nom
d'Arsne devant Marthe. Et quant  vous brouiller avec elle, je n'ai
jamais fait que le contraire. Aujourd'hui je renonce  vous rconcilier:
mon coeur et ma conscience me le dfendent. Ou je quitte la maison
aujourd'hui pour ne plus revoir ni vous ni Marthe, ou je l'engage, avec
votre autorisation,  rompre un engagement qui vous pse et qui la tue.

Horace, vaincu par la rude franchise et la fermet impitoyable de
Laravinire, mis au pied du mur, et ne sachant plus comment faire pour
regagner l'estime de cet homme dont il craignait le jugement, promit de
rflchir  sa proposition, et demanda quelques jours pour prendre un
parti dfinitif. Mais les jours s'coulrent, et il ne sut se dcider 
rien.



XXII.

Il ne mentait pas en disant que Marthe lui tait ncessaire. Il avait
horreur de la solitude, et il avait besoin du dvouement d'autrui, deux
choses qui lui rendaient Marthe plus prcieuse encore qu'il n'osait
le dire  Laravinire; car celui-ci n'tait plus dispos  se faire
illusion sur son compte, et, s'il et devin le vritable motif de cette
persvrance, il l'et tax d'gosme et d'exploitation. Marthe tait
plus facile  tromper ou  contenter. Il lui suffisait qu'Horace lui
dit un mot de crainte ou de regret  l'ide de sparation, pour qu'elle
acceptt hroquement toutes les souffrances attaches  cette union
malheureuse.

Il a plus besoin de moi qu'on ne pense, disait-elle; sa sant n'est pas
si forte qu'elle le parat. Il a de frquentes indispositions par suite
d'une irritabilit des nerfs qui m'a fait parfois craindre, sinon pour
sa vie, du moins pour sa raison. A la moindre douleur, il s'exaspre
d'une faon effrayante. Et puis il est distrait, nonchalant; il ne
sait pas s'occuper de lui-mme: si je n'tais pas l, au milieu de ses
rveries et de ses divagations, il oublierait de dormir et de manger.
Sans compter qu'il n'aurait jamais la prcaution et l'attention de
mettre tous les jours vingt sous de ct pour dner. Enfin, il m'aime,
malgr toutes ses boutades. Il m'a dit cent fois, dans ces moments
d'abandon et de repentir o l'on est vraiment soi-mme, qu'il prfrait
souffrir encore mille fois plus de son amour que de gurir en cessant
d'aimer.

C'est ainsi que Marthe parlait  Laravinire; car ce dernier, voyant
qu'Horace ne se dcidait  rien, avait rompu la glace avec elle, aprs
avoir bien et dment averti Horace de ce qu'il allait faire. Horace,
qui l'avait pris, pour ses amre critiques, en une vritable aversion,
prvoyant qu'il faudrait dsormais en venir  des querelles srieuses
pour l'loigner, l'avait mis ironiquement au dfi de lui voler le
coeur de Marthe, et lui donnait dsormais carte blanche auprs d'elle.
Quoiqu'il ft outr de l'aplomb ddaigneux avec lequel Jean procdait
ouvertement contre lui, il ne le craignait pas. Il le savait maladroit,
timide, plus scrupuleux et plus compatissant qu'il ne voulait le
paratre; et il sentait bien que d'un mot il dtruirait, dans l'esprit
de son indulgente amie, tout l'effet du plus long discours possible de
Laravinire. Il en fut ainsi, et il se donna la peine de regagner son
empire sur Marthe, comme s'il se ft agi de gagner un pari. Combien
d'amours malheureuses se sont ainsi prolonges et comme ranimes avec
effort dans des coeurs lasss ou teints, par la crainte de donner un
triomphe  ceux qui en prdisaient la fin prochaine! Le repentir et le
pardon, dans ces cas-l, ne sont pas toujours trs-dsintresss, et il
y a plus de loyaut qu'on ne pense  braver le scandale d'une rupture
devenue ncessaire.

Laravinire travaillait donc en pure perte. Depuis qu'il avait rsolu de
sauver Marthe, elle tait plus que jamais ennemie de son propre salut.
Il vit bientt qu'au lieu de l'amener au dessein qu'il avait conu, il
la fortifiait dans le dessein contraire. Il avoua  Arsne qu'au lieu
de le servir, il avait empir sa situation; et il rentra dans sa
neutralit, se consolant avec l'ide que Marthe apparemment n'tait pas
aussi malheureuse qu'il l'avait jug.

Il et,  celle poque, quitt l'htel de M. Chaignard, si des raisons
trangres  nos deux amants ne lui eussent rendu ce domicile plus sr
et plus propice qu'aucun autre  certains projets qui l'occupaient
secrtement. Pourquoi ne le dirais-je pas aujourd'hui, que le brave Jean
n'est plus  la merci des hommes, et que ceux qui partagrent son sort
sont, aussi bien que lui, soit par la mort, soit par l'absence,  l'abri
de toute perscution? Jean conspirait. Avec qui, je l'ai toujours
ignor, et je l'ignore encore. Peut-tre conspirait-il tout seul; je ne
pense pas qu'il ft exploit, sduit, ni entran par personne. Avec le
caractre ardent que je lui connaissais et l'impatience d'agir qui le
dvorait, j'ai toujours pens qu'il tait homme plutt  gourmander la
prudence des chefs de son parti et  outrepasser leurs intentions,
qu' se laisser devancer par eux dans une entreprise  main arme. Ma
situation ne me permettait pas d'tre son confident. A quel point Arsne
le fut, je ne l'ai pas su davantage, et je n'ai pas cherch  le savoir.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'Horace, entrant brusquement dans la
chambre de Laravinire, un jour que celui-ci avait oubli de s'enfermer,
il le trouva environn de fusils de munition qu'il venait de tirer d'une
grande malle, et qu'il inspectait en homme vers dans l'entretien des
armes. Dans la mme malle, il y avait des cartouches, de la poudre, du
plomb, un moule, tout ce qui tait ncessaire pour envoyer le possesseur
de ces dangereuses reliques devant un jury, et de l en place de Grve
ou au Mont-Saint-Michel. Horace tait prcisment dans une heure de
spleen et d'abandon. Il avait encore de ces moments-l avec Laravinire,
quoiqu'il se ft promis de n'en plus avoir.

Oui-da! s'cria-t-il en le voyant refermer prcipitamment son coffre,
jouez-vous ce jeu-l? Eh bien! ne vous en cachez pas. Je sympathise avec
cette manire de voir; et si vous voulez, en temps et lieu, me confier
une de ces clarinettes, je suis trs-capable d'en jouer aussi.

--Dites-vous ce que vous pensez, Horace? rpondit Jean en attachant sur
lui ses petits yeux verts et brillants comme ceux d'un chat. Vous m'avez
si souvent raill amrement pour mon emportement rvolutionnaire, que je
ne sais pas si je puis compter sur votre discrtion. Cependant, quelque
peu de sympathie que vous inspirent mon projet et ma personne, quand
vous vous rappellerez qu'il y va de ma tte, vous ne vous amuserez pas,
j'espre,  me plaisanter tout haut sur mon got pour les armes  feu.

--J'espre, moi, que vous n'avez aucune crainte  cet gard; et je vous
rpte que, loin de vous critiquer, je vous approuve et vous envie. Je
voudrais, moi aussi, avoir une esprance, une conviction assez forte
pour me faire hacher  coups de sabre derrire une barricade.

--Eh! si le coeur vous en dit, vous pouvez vous adresser  moi. Voyez,
Horace, est-ce que ne voil pas une plume avec laquelle un jeune pote
comme vous pourrait crire une belle page et se faire un nom immortel?

En parlant ainsi, il soulevait une carabine assez jolie qu'il s'tait
rserve pour son usage particulier. Horace la prit, la pesa dans sa
main, en fit jouer la batterie, puis s'assit en la posant sur ses
genoux, et tomba dans une rverie profonde.

A quoi bon vivre dans ce temps-ci? s'cria-t-il lorsque Laravinire,
achevant de serrer ses dangereux trsors, lui ta doucement son arme
favorite; n'est-ce pas une vie d'avortement et d'agonie? N'est-ce pas
un leurre infme que cette socit nous fait, lorsqu'elle nous dit:
Travaillez, instruisez-vous, soyez intelligents, soyez ambitieux, et
vous parviendrez  tout! et il n'y aura pas de place si haute  laquelle
vous ne puissiez vous asseoir! Que fait-elle, cette socit menteuse
et lche, pour tenir ses promesses? Quels moyens nous donne-t-elle de
dvelopper les facults qu'elle nous demande et d'utiliser les talents
que nous acqurons pour elle? Rien! Elle nous repousse, elle nous
mconnat, elle nous abandonne, quand elle ne nous touffe pas. Si nous
nous agitons pour parvenir, elle nous enferme ou nous tue; si nous
restons tranquilles, elle nous mprise ou nous oublie. Ah! vous avez
raison, Jean, grandement raison de vous prparer  un glorieux suicide!

--Oh! si vous croyez que je songe  ma gloire et  celle de mes amis,
vous vous trompez beaucoup, dit Laravinire. Je suis trs-content de la
socit en ce qui me concerne. J'y jouis d'une indpendance absolue,
et j'y savoure une fainantise dlicieuse. Je la traverse en vritable
bohmien, et je n'y ai qu'une affaire, qui est de conspirer pour son
renversement; car le peuple souffre, et l'honneur appelle ceux qui se
sont dvous pour lui. Il en sera ce que Dieu voudra!

--Le peuple, voil un grand mot, reprit Horace; mais, soit dit sans
vous offenser, je crois que vous vous souciez aussi peu de lui qu'il se
soucie de vous. Vous aimez la guerre et vous la cherchez; voil tout,
mon cher prsident: chacun obit  ses instincts. Voyons, pourquoi
aimeriez-vous le peuple?

--Parce que j'en suis.

--Vous en tes sorti, vous n'en tes plus. Le peuple seul si bien que
vous avez des intrts diffrents des siens, qu'il vous laisse conspirer
tout seul, ou peu s'en faut.

--Vous ne savez rien de cela, Horace, et je n'ai pas  m'expliquer
l-dessus; mais soyez sr que je suis sincre quand je dis: J'aime le
peuple. Il est vrai que j'ai peu vcu avec lui, que je suis une espce
de bourgeois, que j'ai des gots picuriens qui me gneront si nous
avons un jour un rgime spartiate qui prohibe la bire et le _caporal_.
Mais qu'importe tout cela? Le peuple, c'est le droit mconnu, c'est la
souffrance dlaisse, c'est la justice outrage. C'est une ide, si vous
voulez; mais c'est l'ide grande et vraie de notre temps. Elle est assez
belle pour que nous combattions pour elle.

--C'est une ide que l'on retournera contre vous quand vous l'aurez
proclame.

--Et pourquoi donc,  moins que je ne la dsavoue? Et pourquoi le
ferais-je? comment pourrais-je changer? Est-ce qu'une ide meurt comme
une passion, comme un besoin? La souverainet de tous sera toujours
un droit: l'tablir ne sera pas l'affaire d'un jour. Il y a bien de
l'ouvrage pour toute ma vie, quand mme je ne trouverais pas la mort au
commencement.

Ce n'tait pas la premire fois qu'ils dbattaient leurs thories  cet
gard. Jean y avait toujours eu le dessous, quoiqu'il et pour lui la
vrit et la conviction; il n'avait pas l'intelligence assez prompte
et assez subtile pour repousser toutes les objections et toutes les
moqueries de son adversaire. Horace voulait aussi la rpublique, mais
il la voulait au profit des talents et des ambitions. Il disait que
le peuple trouverait le sien  remettre ses intrts aux mains de
l'intelligence et du savoir; que le devoir d'un chef serait de
travailler au progrs intellectuel et au bien-tre du peuple; mais il
n'admettait pas que ce mme peuple dt avoir des droits sur l'action
des hommes suprieurs, ni qu'il pt en faire un bon usage. Beaucoup
d'aigreur entrait souvent dans ces discussions, et le grand argument
d'Horace contre les dmocrates bourgeois, c'est qu'ils parlaient
toujours, et n'agissaient jamais.

Quand il eut acquis la preuve que Laravinire jouait un rle actif, ou
tait prt  le jouer, il conut pour lui plus d'estime, et se repentit
de l'avoir bless. Tout en continuant de contester le principe d'une
rvolution en faveur du peuple, il crut  cette rvolution, et dsira
n'y prendre part, afin d'y trouver de la gloire, des motions, et un
essor pour son ambition trompe par le rgime constitutionnel. Il
demanda  Jean sa confiance, se rconcilia avec lui; et, soit qu'il
y et alors une apparence de sympathie chez les masses, soit que
Laravinire se fit des illusions gratuites, Horace crut  un mouvement
efficace, s'engagea par serment auprs de Jean  s'y jeter au premier
appel, et se tint prt  tout vnement. Il se procura un fusil, et fit
des cartouches avec une ardeur et une joie enfantines. Ds lors il fut
plus calme, plus sdentaire, et d'une humeur plus gale. Ce rle de
conspirateur l'occupait tout entier. Ce rle ranimait son espoir abattu;
il le vengeait secrtement de l'indiffrence de la socit envers lui;
il lui donnait une contenance vis--vis de lui-mme, une attitude
vis--vis de Jean et de ses camarades. Il aimait  inquiter Marthe, 
la voir plir lorsqu'il lui faisait pressentir les dangers auxquels il
brlait de s'exposer. Il se pleurait aussi un peu d'avance, et rpandait
des fleurs sur sa tombe; il fit mme son pitaphe en vers. Quand il
rencontra madame la vicomtesse de Chailly  l'Opra, et qu'elle le salua
fort lgrement, il s'en consola en pensant qu'elle viendrait peut-tre
l'implorer lorsqu'il serait un homme puissant, un grand orateur ou un
publiciste influent dans la rpublique.

Soit que les vnements qui approchaient ne fussent pas prvus par
d'autres que par lui, soit que des circonstances caches en eussent
retard l'accomplissement, Laravinire n'avait eu autre chose  faire
qu' fourbir ses fusils, dans l'attente d'une rvolution, lorsque le
cholra vint clater dans Paris, et distraire douloureusement les masses
de toute proccupation politique.

J'tais  l'ambulance, roul dans mon manteau, par une de ces froides
nuits du printemps qui semblaient donner plus d'intensit au flau, et
j'attendais, en volant  _l'ennemi_ un quart d'heure de mauvais sommeil,
qu'on vint m'appeler pour de nouveaux accidents, lorsque je sentis une
main se poser sur mon paule. Je me rveillai brusquement, et me levant
par habitude, je fus prt  suivre la personne qui me rclamait, avant
d'avoir ouvert tout  fait mes yeux appesantis par la fatigue. Ce fut
seulement lorsqu'elle passa auprs de la lanterne rouge suspendue
 l'entre de l'ambulance, que je crus la reconnatre, malgr le
changement qui s'tait opr en elle.

Marthe! m'criai-je, est-ce donc vous! Et pour qui venez-vous me
chercher, grand Dieu?

--Pour qui voulez-vous que ce soit? dit-elle en joignant les mains. Oh!
venez tout de suite, venez avec moi!

J'tais dj en route avec elle.

Est-il gravement attaqu? lui demandai-je chemin faisant.

--Je n'en sais rien, me dit-elle; mais il souffre beaucoup, et son
esprit est tellement frapp, que je crains tout. Il y a plusieurs jours
qu'il a des pressentiments, et aujourd'hui il m'a dit  plusieurs
reprises qu'il tait perdu. Cependant il a bien dn, il a t au
spectacle, et en rentrant il a soup.

--Et quels accidents?

--Aucun; mais il souffre, et il m'a dit avec tant de force de courir 
l'ambulance, que la frayeur s'est empare de moi tout  coup, et je puis
 peine me soutenir.

--En effet, Marthe, vous avez le frisson. Appuyez-vous sur mon bras.

--Oh! c'est seulement un peu de froid!

--Vous tes  peine vtue pour une nuit aussi froide, enveloppez-vous de
mon manteau.

--Non, non, cela nous retarderait, marchons!

--Pauvre Marthe! vous tes maigrie, lui dis-je tout en marchant vite, et
en regardant  la lueur blafarde des rverbres, ses joues amincies,
que creusait encore l'ombre de ses cheveux noirs flottants au gr de la
bise.

--Je suis pourtant trs-bien portante, me dit-elle d'un air proccup.
Puis tout  coup, par une liaison d'ides qui ne s'tait pas encore
faite en elle: Dites-moi donc plutt, s'cria-t-elle vivement, comment
se porte Eugnie.

--Eugnie va bien, lui dis-je; elle ne souffre que d'avoir perdu votre
amiti.

--Ah! ne dites pas cela! rpondit-elle avec un accent dchirant. Mon
Dieu! pargnez-moi ce reproche-l! Dieu sait que je ne le mrite pas!
Dites-moi plutt qu'elle m'aime toujours.

--Elle vous aime toujours tendrement, chre Marthe.

--Et vous aimez toujours Horace? reprit Marthe, oubliant tout ce qui lui
tait personnel, et me tirant par le bras pour me faire courir.

Je courus, et nous fmes bientt prs de lui. Il fit un cri perant en
me voyant, et se jetant dans mes bras:

Ah! maintenant je puis mourir, s'cria-t-il avec chaleur; j'ai retrouv
mon ami. Et il retomba sur son fauteuil, ple et bris, comme s'il
tait prs d'expirer.

Je fus trs-effray de cette prostration. Je ttai son pouls, qui tait
 peine sensible. Je l'examinai, je le fis coucher, je l'interrogeai
attentivement, et je me disposai  passer la nuit prs de lui.

Il tait malade en effet. Son cerveau tait en proie  une exaspration
douloureuse, tous ses nerfs taient agits; il avait une sorte de
dlire, il parlait de mort, de guerre civile, de cholra, d'chafaud;
et mlant, dans ses rves, les diverses ides qui le possdaient, il me
prenait tantt pour un croque-mort qui venait le jeter dans la fatale
_tapissire_, tantt pour le bourreau qui le conduisait au supplice. A
ces moments d'exaltation succdaient des vanouissements, et quand
il revenait  lui-mme, il me reconnaissait, pressait mes mains avec
nergie, et s'attachant  moi, me suppliait de ne pas l'abandonner, et
de ne pas le laisser mourir. Je n'en avais pas la moindre envie, et je
me mettais  la torture pour deviner son mal; mais quelque attention
que j'y apportasse, il m'tait impossible d'y voir autre chose qu'une
excitation nerveuse cause par une affection morale. Il n'y avait pas le
moindre symptme de cholra, pas de fivre, pas d'empoisonnement, pas de
souffrance dtermine. Marthe s'empressait autour de lui avec un zle
dont il ne semblait pas s'apercevoir, et, en la regardant, j'tais si
frapp de son air de dprissement, et d'angoisse, que je la suppliai
d'aller se coucher. Je ne pus l'y faire consentir. Cependant,  la
pointe du jour, Horace s'tant calm et endormi, elle tomba  son tour
assoupie sur un fauteuil au pied du lit. J'tais au chevet, vis--vis
d'elle, et je ne pouvais m'empcher de comparer la figure d'Horace,
pleine de force et de sant, avec celle de cette femme que j'avais vue
nagure si belle, et qui n'tait plus devant mes yeux que comme un
spectre.

J'allais m'endormir aussi, lorsque, sans rveiller personne, Laravinire
entra sur la pointe du pied, et vint s'asseoir prs de moi. Il avait
pass lui-mme la nuit auprs d'un de ses amis atteint du cholra, et,
en rentrant, il avait appris que Marthe tait alle  l'ambulance pour
Horace. Qu'a t-il donc? me demanda-t-il en se penchant vers lui pour
l'examiner. Quand je lui eus avou que je n'y voyais rien de grave, et
que cependant il m'avait occup et inquit toute la nuit, Jean haussa
les paules. Voulez-vous que je vous dise ce que c'est? me dit-il en
baissant la voix encore davantage: c'est une panique, rien de plus.
Voil deux ou trois fois qu'il nous a fait des scnes pareilles; et si
j'avais t ici ce soir, Marthe n'aurait pas t, tout effraye, vous
dranger. Pauvre femme! elle est plus malade que lui.

[Illustration: J'tais  l'ambulance, roul dans mon manteau.]

--C'est ce qui me semble. Mais vous me paraissez, vous, bien svre pour
mon pauvre Horace?

--Non; je suis-juste. Je ne prtends pas qu'Horace soit ce qu'on appelle
un lche; je suis mme sr qu'il est brave, et qu'il irait rsolument au
feu d'une bataille ou d'un duel. Mais il a ce genre de lchet commun
 tous les hommes qui s'aiment un peu trop: il craint la maladie, la
souffrance, la mort lente, obscure et douloureuse qu'on trouve dans son
lit. Il est ce que nous appelons _douillet_. Je l'ai vu une fois tenir
tte, dans la rue,  des gens de mauvaise mine qui voulaient l'attaquer,
et que sa bonne contenance a fait reculer; mais je l'ai vu aussi tomber
en dfaillance pour une petite coupure qu'il s'tait faite au bout du
doigt en taillant sa plume. C'est une nature de femme, malgr sa barbe
de Jupiter Olympien. Il pourrait s'lever  l'hrosme, il ne supporte
pas un _bobo_.

--Mon cher Jean, rpondis-je, je vois tous les jours des hommes dans
toute la force de l'ge et de la volont, qui passent pour fermes et
sages, et que la pense du cholra (et mme de bien moindres maux ) rend
pusillanimes  l'excs. Ne croyez pas qu'Horace soit une exception. Les
exceptions seules affrontent la maladie avec stocisme.

--Aussi ne fais-je point, reprit-il, le procs  votre ami; mais je
voudrais que cette pauvre Marthe s'habitut  ses manires, et ne prt
pas l'alarme toutes les fois qu'il lui passe par la tte de se croire
mort.

--Est-ce donc l, demandai-je, la cause de son air triste et accabl?

--Oh! ce n'en est qu'une entre toutes. Mais je ne veux pas faire ici
le dlateur. Je me suis abstenu jusqu' prsent de vous dire ce qui se
passait. Puisque vous voil revenu chez eux, vous en jugerez bientt par
vous-mme.



XXIII.

En effet, tant revenu le lendemain m'assurer de l'tat de parfaite
sant o se trouvait Horace, j'obtins de lui, sans la provoquer
beaucoup, la confidence de ses chagrins. Eh bien, oui, me dit-il,
rpondant  une observation que je lui faisais, je suis mcontent de mon
sort, mcontent de la vie, et, pourquoi ne le dirais-je pas? tout  fait
las de vivre. Pour une goutte de fiel de plus qui tomberait dans ma
coupe, je me couperais la Gorge.

[Illustration: Marthe.]

--Cependant hier, en vous croyant pris du cholra, vous me recommandiez
vivement de ne pas vous laisser mourir. J'espre que vous vous exagrez
 vous-mme votre spleen d'aujourd'hui.

--C'est qu'hier j'avais mal au cerveau, j'tais fou, je tenais  la
vie par un instinct animal; aujourd'hui que je retrouve ma raison, je
retrouve l'ennui, le dgot et l'horreur de la vie.

J'essayai de lui parler de Marthe, dont il tait l'unique appui, et qui
peut-tre ne lui survivrait pas s'il consommait le crime d'attenter 
ses jours. Il fit un mouvement d'impatience qui allait presque jusqu'
la fureur; il regarda dans la chambre voisine, et s'tant assur
que Marthe n'tait pas rentre de ses courses du matin, Marthe!
s'cria-t-il! eh bien, vous nommez mon flau, mon supplice, mon enfer!
Je croyais, aprs toutes les prdictions que vous m'avez faites  cet
gard, qu'il y allait de mon honneur de vous cacher  quel point elles
se sont ralises; eh bien, je n'ai pas ce sot orgueil, et je ne sais
pas pourquoi, quand je retrouve mon meilleur, mon seul ami, je lui
ferais mystre de ce qui se passe en moi. Sachez donc la vrit,
Thophile: j'aime Marthe, et pourtant je la hais; je l'idoltre, et en
mme temps je la mprise; je ne puis me sparer d'elle, et pourtant je
n'existe que quand je ne la vois pas. Expliquez cela, vous qui savez
tout expliquer, vous qui mettez l'amour en thorie, et qui prtendez le
soumettre  un rgime comme les autres maladies.

--Cher Horace, lui rpondis-je, je crois qu'il me serait facile de
constater du moins l'tat de votre me. Vous aimez Marthe, j'en suis
bien certain; mais vous voudriez l'aimer davantage, et vous ne le pouvez
pas.

--Eh bien, c'est cela mme! s'cria-t-il. J'aspire  un amour sublime,
je n'en prouve qu'un misrable. Je voudrais embrasser l'idal, et je
n'treins que la ralit.

--En d'autres termes, repris-je en essayant d'adoucir par un ton
caressant ce que mes paroles pouvaient avoir de svre, vous voudriez
l'aimer plus que vous-mme, et vous ne pouvez pas mme l'aimer autant.

Il trouva que je traitais sa douleur un peu plus cavalirement qu'il ne
l'et souhait; mais tout ce qu'il me dit pour modifier une opinion qui
ne lui semblait pas  la hauteur de sa souffrance, ne servit qu' m'y
confirmer. Marthe rentra, et Horace, oblig de sortir  son tour, me
laissa avec elle. Ce que je voyais de leur intrieur ne m'inspirait
gure l'espoir de leur tre utile. Pourtant je ne voulais pas les
quitter sans m'tre bien assur que je ne pouvais rien pour adoucir leur
infortune.

Je trouvais Marthe aussi peu dispose  me laisser pntrer dans son
coeur, qu'Horace avait t prompt  m'ouvrir le sien. Je devais m'y
attendre: elle tait l'offense, elle avait de justes sujets de plainte
contre lui, et une noble gnrosit la condamnait au silence. Pour
vaincre ses scrupules, je lui dis qu'Horace s'tait accus devant moi,
et m'avait confess tous ses torts: c'tait la vrit. Horace ne s'tait
pas pargn; il m'avait dvoil ses fautes, tout en se dfendant de la
cause goste que je leur assignais. Mais cet encouragement ne changea
rien aux rsolutions que Marthe semblait avoir prises; je remarquai en
elle une sorte de courage sombre et de dsespoir morne que je n'aurais
pas cru conciliables avec l'enthousiaste mobilit et la sensibilit
expansive que je lui connaissais. Elle excusa Horace, me dit que la
faute tait toute  la socit, dont l'opinion implacable fltrit 
jamais la femme tombe, et lui dfend de se relever en inspirant un
vritable amour. Elle refusa de s'expliquer sur son avenir, me parla
vaguement de religion et de rsignation. Elle refusa galement l'offre
que je lui fis de lui amener Eugnie, en disant que ce rapprochement
serait bientt bris par les mmes causes qui avaient amen la dsunion;
et tout en protestant de son affection profonde pour mon amie, elle
me conjura de ne point lui parler d'elle. La seule ide qui me parut
arrte dans son cerveau, parce qu'elle y revint  plusieurs reprises,
fut celle d'un devoir qu'elle avait  remplir, devoir mystrieux, et
dont elle ne dtermina point la nature.

En examinant avec attention sa contenance et tous ses mouvements, je
crus observer qu'elle tait enceinte; elle tait si peu dispose  la
confiance, que je n'osai pas l'interroger  cet gard, et me rservai de
le faire en temps opportun.

Quand je l'eus quitte, le coeur attrist profondment de sa souffrance,
je passai par hasard devant un caf o Horace avait l'habitude d'aller
lire les journaux; et comme il y tait en ce moment, il m'appela et me
fora de m'asseoir prs de lui. Il voulait savoir ce que Marthe m'avait
dit; et moi, je commenai par lui demander si elle n'tait pas enceinte.
Il est impossible de rendre l'altration que ce mot causa sur son
visage. Enceinte! s'cria-t-il; de quoi parlez-vous l, bon Dieu? Vous
la croyez enceinte? Elle vous a dit qu'elle l'tait? Maldiction de tous
les diables! il ne me faudrait plus que cela!

--Qu'aurait donc de si effrayant une pareille nouvelle? lui dis-je. Si
Eugnie m'en annonait une semblable, je m'estimerais bien heureux!--Il
frappa du poing sur la table, si fort qu'il fit trembler toute la
faence de l'tablissement.

--Vous en parlez  votre aise, dit-il; vous tes philosophe d'abord, et
ensuite vous avez trois mille livres de rente et un tat. Mais moi, que
ferais-je d'un enfant?  mon ge, avec ma misre, mes dettes, et mes
parents, qui seraient indigns! Avec quoi le nourrirais-je? avec quoi
le ferais-je lever? Sans compter que je dteste les marmots, et qu'une
femme en couches me reprsente l'ide la plus horrible!... Ah! mon Dieu!
vous me rappelez qu'elle lit l'_Emile_, sans dsemparer depuis quinze
jours! C'est cela, elle veut nourrir son enfant! elle va lui donner une
ducation  la Jean-Jacques, dans une chambre de six pieds carrs! Me
voil pre, je suis perdu!

Son dsespoir tait si comique, que je ne pus m'empcher d'en rire. Je
pensai que c'tait une de ces boutades sans consquence qu'Horace aimait
 lancer, mme sur les sujets les plus srieux, rien que pour donner un
peu de mouvement  son esprit, comme  un cheval ardent qu'on laisse
caracoler avant de lui faire prendre une allure mesure. J'avais bonne
opinion de son coeur, et j'aurais cru lui faire injure en lui remontrant
gravement les devoirs que sa jeune paternit allait lui imposer.
D'ailleurs je pouvais m'tre tromp. Si Marthe et t dans la position
que je supposais, Horace et-il pu l'ignorer? Nous nous sparmes, moi
riant toujours de son aversion sarcastique pour les marmots, et lui
continuant  dclamer contre eux avec une verve inpuisable.

Je trouvai en rentrant chez moi une liste de malades qui s'taient
fait inscrire. J'tais reu mdecin depuis l'automne prcdent, et
je commenais ma carrire par la sinistre et douloureuse preuve du
cholra. J'avais donc tout  coup une clientle plus nombreuse que je ne
l'aurais dsir, et je fus tellement accapar pendant plusieurs
jours, que je ne revis Horace qu'au bout d'une quinzaine. Ce fut sous
l'influence d'un vnement trange qui coupait court  toutes ses amres
facties sur la progniture.

Il entra chez moi un matin, ple et dfait.

Est-elle ici? fut le premier mot qu'il m'adressa.

--Eugnie? lui dis-je; oui, certainement, elle est dans sa chambre.

--Marthe! s'cria-t-il avec agitation. Je vous parle de Marthe; elle
n'est point chez moi, elle a disparu. Thophile, je vous le disais bien,
que je devrais me couper la gorge; Marthe m'a quitt, Marthe s'est
enfuie avec le dsespoir dans l'me, peut-tre avec des penses de
suicide.

Il se laissa tomber sur une chaise, et, cette fois, son pouvante et sa
consternation n'avaient rien d'affect. Nous courmes chez Arsne. Je
pensais que cet ami fidle de Marthe avait pu tre inform par elle de
ses dispositions. Nous ne trouvmes que ses soeurs, dont l'air tonn
nous prouva sur-le-champ qu'elles ne savaient rien, et qu'elles ne
pressentaient pas mme le motif de la visite d'Horace. Comme nous
sortions de chez elles, nous rencontrmes Paul qui rentrait. Horace
courut  sa rencontre, et, se jetant dans ses bras par un de ces lans
spontans qui rparaient en un instant toutes ses injustices:

Mon ami, mon frre, mon cher Arsne! s'cria-t-il dans l'abondance de
son coeur, dites-moi o _elle_ est, vous le savez, vous devez le savoir.
Ah! ne me punissez pas de mes crimes par un silence impitoyable.
Rassurez-moi; dites-moi qu'elle vit, qu'elle s'est confie  vous. Ne me
croyez pas jaloux, Arsne. Non,  cette heure, je jure Dieu que je n'ai
pour vous qu'estime et affection. Je consens  tout, je me soumets 
tout! soyez son appui, son sauveur, son amant. Je vous la donne, je vous
la confie; je vous bnis si vous pouvez, si vous devez lui donner du
bonheur; mais dites-moi qu'elle n'est pas morte, dites-moi que je ne
suis pas son bourreau, son assassin!

Quoique Marthe n'et pas t nomme, comme il n'y avait qu'_elle_ au
monde qui pt intresser Arsne, il comprit sur-le-champ, et je crus
qu'il allait tomber foudroy. Il fut quelques instants sans pouvoir
rpondre. Ses dents claquaient dans sa bouche, et il regardait Horace
d'un air hbt, en retenant dans sa main froide et fortement contracte
la main que ce dernier lui avait tendue. Il ne fit aucune rflexion.
Un mlange d'effroi et d'espoir le jetait dans une sorte de dlire
farouche. Il se mit  courir avec nous. Nous allmes  la Morgue; Horace
avait eu dj la pense d'y aller; il n'en avait pas eu le courage. Nous
y entrmes sans lui; il s'arrta sous le portique, et s'appuya contre la
grille pour ne pas tomber, mais vitant de tourner ses regards vers cet
affreux spectacle, qu'il n'aurait pu supporter s'il lui et offert parmi
les victimes de la misre et des passions l'objet de nos recherches.
Nous pntrmes dans la salle, o plusieurs cadavres, couchs sur les
tables fatales, offraient aux regards la plus hideuse plaie sociale, la
mort violente dans toute son horreur, la preuve et la consquence de
l'abandon, du crime ou du dsespoir. Arsne sembla retrouver son courage
au moment o celui d'Horace faiblissait; il s'approcha d'une femme qui
reposait l avec le cadavre de son enfant enlac au sien; il souleva
d'une main ferme les cheveux noirs que le vent rabattait sur le visage
de la morte, et comme si sa vue et t trouble par un nuage pais, il
se pencha sur cette face livide, la contempla un instant, et la laissant
retomber avec une indiffrence qui, certes, ne lui tait pas habituelle:

Non, dit-il d'une voix forte; et il m'entrana pour rpter vite 
Horace ce _non_, qui devait le soulager momentanment.

Au bout de quelques pas, Arsne s'arrtant:

Montrez-moi encore, lui dit-il, le billet qu'elle vous a laiss.

Ce billet, Horace nous l'avait communiqu. Il le remit de nouveau 
Paul, qui le relut attentivement. Il tait ainsi conu:

Rassurez-vous, cher Horace, je m'tais trompe. Vous n'aurez pas les
charges et les ennuis de la paternit; mais aprs tout ce que vous
m'avez dit depuis quinze jours, j'ai compris que notre union ne pouvait
pas durer sans faire votre malheur et ma honte. Il y a longtemps que
nous avons d nous prparer mutuellement  cette sparation, qui vous
affligera, j'en suis sre, mais  laquelle vous vous rsignerez, en
songeant que nous nous devions mutuellement cet acte de courage et de
raison. Adieu pour toujours. Ne me cherchez pas, ce serait inutile. Ne
vous inquitez pas de moi, je suis forte et calme dsormais. Je quitte
Paris; j'irai peut-tre dans mon pays. Je n'ai besoin de rien, je ne
vous reproche rien. Ne gardez pas de moi un souvenir amer. Je pars en
appellant sur vous la bndiction du ciel.

Celle lettre n'annonait pas des projets sinistres; cependant elle tait
loin de nous rassurer. Moi surtout, j'avais trouv nagure chez Marthe
tous les symptmes d'un dsespoir sans ressource, et cette farouche
nergie qui conduit aux partis extrmes.

Il faut, dis-je  Horace, faire encore un grand effort sur vous-mme,
et nous raconter textuellement ce qui s'est pass entre vous depuis
quinze jours; d'aprs cela, nous jugerons de l'importance que nous
devons laisser  nos craintes. Peut-tre les vtres sont exagres. Il
est impossible que vous ayez eu envers Marthe des procds assez cruels
pour la pousser  un acte de folie. C'est un esprit religieux, c'est
peut-tre un caractre plus fort que vous ne le pensez. Parlez, Horace;
nous vous plaignons trop pour songer  vous blmer, quelque chose que
vous ayez  nous dire.

--Me confesser devant lui? rpondit Horace en regardant Arsne. C'est
un rude chtiment; mais je l'ai mrit, et je l'accepte. Je savais bien
qu'il l'aimait, lui, et que son amour tait plus digne d'elle que le
mien. Mon orgueil souffrait de l'ide qu'un autre que moi pouvait lui
donner le bonheur que je lui dniais; et je crois que, dans mes accs de
dlire, je l'aurais tue plutt que de la voir sauve par lui!

--Que Dieu vous pardonne! dit Arsne; mais avouez jusqu'au bout.
Pourquoi la rendiez vous si malheureuse? Est-ce  cause de moi? Vous
savez bien qu'elle ne m'aimait pas!

--Oui, je le savais! dit Horace avec un retour d'orgueil et de triomphe
goste; mais aussitt ses yeux s'humectrent et sa voix se troubla.
Je le savais, continua-t-il, mais je ne voulais seulement pas qu'elle
t'estimt, noble Arsne! C'tait pour moi une injure sanglante que la
comparaison qu'elle pouvait faire entre nous deux au fond de son coeur.
Vous voyez bien, mes amis, que, dans ma vanit, il y avait des remords
et de la honte.

--Mais enfin, reprit Arsne, elle ne me regrettait pas assez, elle ne
pensait pas assez  moi, pour qu'il lui en cott beaucoup de m'oublier
tout  fait?

--Elle vous a longtemps dfendu, rpondit Horace avec une nergie qui me
portait  la fureur. Et puis tout  coup elle ne m'a plus parl de
vous, elle s'y est rsigne avec un calme qui semblait me braver et
me mpriser intrieurement. C'est  cette poque que la misre m'a
contraint  lui laisser reprendre son travail, et quoique j'eusse vaincu
en apparence ma jalousie, je n'ai jamais pu la voir sortir seule, sans
conserver un soupon qui me torturait. Mais je le combattais, Arsne;
je vous jure qu'il m'arrivait bien rarement de l'exprimer. Seulement
quelquefois, dans des accents de colre, je laissais chapper un mot
indirect, qui paraissait l'offenser et la blesser mortellement. Elle
ne pouvait pas supporter d'tre souponne d'un mensonge, d'une
dissimulation si lgre qu'elle ft dans ma pense. Sa fiert se
rvoltait contre moi tous les jours dans une progression qui me faisait
craindre son changement ou son abandon. Pourtant, depuis quelques
semaines, j'tais plus matre de moi, et, injuste qu'elle tait! elle
prenait ma vertu pour de l'indiffrence. Tout  coup une malheureuse
circonstance est venue rveiller l'orage. J'ai cru Marthe enceinte;
Thophile m'en a donn l'ide, et j'en ai t constern. pargnez-moi
l'humiliation de vous dire  quel point le sentiment paternel tait peu
dvelopp en moi. Suis-je donc dans l'ge o cet instinct s'veille dans
le coeur de l'homme? et puis l'horrible misre ne fait-elle pas une
calamit de ce qui peut tre un bonheur en d'autres circonstances? Bref,
je suis rentr chez moi prcipitamment, il y a aujourd'hui quinze jours,
en quittant Thophile, et j'ai interrog Marthe avec plus de terreur que
d'esprance, je l'avoue. Elle m'a laiss dans le doute; et puis, irrite
des craintes chagrines que je manifestais, elle me dclara que si elle
avait le bonheur de devenir mre, elle n'irait pas implorer pour son
enfant l'appui d'une paternit si mal comprise et si mal accepte par
les hommes de _ma condition_. J'ai vu l un appel tacite vers vous,
Arsne, je me suis emport; elle m'a trait avec un mpris accablant.
Depuis ces quinze jours, notre vie a t une tempte continuelle, et je
n'ai pu claircir le doute poignant qui en tait cause. Tantt elle m'a
dit qu'elle tait grosse de six mois, tantt qu'elle ne l'tait pas, et,
en dfinitive, elle m'a dit que si elle l'tait, elle me le cacherait,
et s'en irait lever son enfant loin de moi. J'ai t atroce dans ces
dbats, je le confesse avec des larmes de sang. Lorsqu'elle niait
sa grossesse, j'en provoquais l'aveu par une tendresse perfide, et
lorsqu'elle l'avouait, je lui brisais le coeur par mon dcouragement,
mes maldictions, et, pourquoi ne dirais-je pas tout? par des doutes
insultants sur sa fidlit, et des sarcasmes amers sur le bonheur
qu'elle se promettait de donner un hritier  mes dettes,  ma paresse
et  mon dsespoir. Il y avait pourtant des moments d'enthousiasme et de
repentir o j'acceptais cette destine avec franchise et avec une sorte
de courage fbrile; mais bientt je retombais dans l'excs contraire,
et alors Marthe, avec un ddain glacial, me disait: Tranquillisez-vous
donc; je vous ai tromp pour voir quel homme vous tiez. A prsent que
j'ai la mesure de votre amour et de votre courage, je puis vous dire
que je ne suis pas grosse, et vous rpter que si je l'tais, je ne
prtendrais pas vous associer  ce que je regarderais comme mon unique
bonheur en ce monde.

Que vous dirai-je? chaque jour la plaie s'envenimait. Avant-hier la
msintelligence fut plus profonde que la veille, et puis hier, elle le
fut  un excs qui m'et sembl devoir amener une catastrophe, si
nous n'eussions pas t comme blass l'un et l'autre sur de pareilles
douleurs. A minuit, aprs une querelle qui avait dur deux mortelles
heures, je fus si effray de sa pleur et de son abattement, que je
fondis en larmes. Je me mis  genoux, j'embrassai ses pieds, je lui
proposai de se tuer avec moi pour en finir avec ce supplice de notre
amour, au lieu de le souiller par une rupture. Elle ne me rpondit que
par un sourire dchirant, leva les yeux au ciel, et demeura quelques
instants dans une sorte d'extase. Puis, elle jeta ses bras autour de
mon cou, et pressa longtemps mon front de ses lvres dessches par
une fivre lente. Ne parlons plus de cela, me dit-elle ensuite en se
levant: ce que vous craignez tant n'arrivera pas. Vous devez tre bien
fatigu, couchez-vous; j'ai encore quelques points  faire. Dormez
tranquille; je le suis, vous voyez!

Elle tait bien tranquille en effet! Et moi, stupide et grossier dans
ma confiance, je ne compris pas que c'tait le calme de la mort qui
s'tendait sur ma vie. Je m'endormis bris, et je ne m'veillai qu'au
grand jour. Mon premier mouvement fut de chercher Marthe, pour la
remercier  genoux de sa misricorde. Au lieu d'elle, j'ai trouv ce
fatal billet. Dans sa chambre rien n'annonait un dpart prcipit. Tout
tait rang comme  l'ordinaire; seulement la commode qui contenait
ses pauvres hardes tait vide. Son lit n'avait pas t dfait: elle ne
s'tait pas couche. Le portier avait t rveill vers trois heures du
matin par la sonnette de l'intrieur; il a tir le cordon comme il fait
machinalement dans ce temps de cholra, o,  toute heure, on sort pour
chercher ou porter des secours. Il n'a vu sortir personne, il a entendu
refermer la porte. Et moi je n'ai rien entendu. J'tais l, tendu
comme un cadavre, pendant qu'elle accomplissait sa fuite, et qu'elle
m'arrachait le coeur de la poitrine pour me laisser  jamais vide
d'amour et de bonheur.

Aprs le douloureux silence o nous plongea ce rcit, nous nous livrmes
 diverses conjectures. Horace tait persuad que Marthe ne pouvait pas
survivre  cette sparation, et que si elle avait emport ses hardes,
c'tait pour donner  son dpart un air de voyage, et mieux cacher son
projet de suicide. Je ne partageais plus sa terreur. Il me semblait voir
dans toute la conduite de Marthe un sentiment de devoir et un instinct
d'amour maternel qui devaient nous rassurer. Quant  Arsne, aprs que
nous emes pass la journe en courses et en recherches minutieuses
autant qu'inutiles, il se spara d'Horace, en lui serrant la main d'un
air contraint, mais solennel. Horace tait dsespr. Il faut, lui dit
Arsne, avoir plus de confiance en Dieu. Quelque chose me dit au fond
de l'me qu'il n'a pas abandonn la plus parfaite de ses cratures, et
qu'il veille sur elle.

Horace me supplia de ne pas le laisser seul. tant oblig de remplir mes
devoirs envers les victimes de l'pidmie, je ne pus passer avec lui
qu'une partie de la nuit. Laravinire avait couru toute la journe, de
son ct, pour retrouver quelque indice de Marthe. Nous attendions avec
impatience qu'il ft rentr. Il rentra  une heure du matin sans avoir
t plus heureux que nous; mais il trouva chez lui quelques lignes
de Marthe, que la poste avait apportes dans la soire. Vous m'avez
tmoign tant d'intrt et d'amiti, lui disait-elle, que je ne veux pas
vous quitter sans vous dire adieu. Je vous demande un dernier service:
c'est de rassurer Horace sur mon compte, et de lui jurer que ma position
ne doit lui causer d'inquitude, ni au physique ni au moral. Je crois en
Dieu, c'est ce que je puis dire de mieux. Dites-le aussi  _mon frre_
Paul. Il le comprendra.

Ce billet, en rendant  Horace une sorte de tranquillit, rveilla ses
agitations sur un autre point. La jalousie revint s'emparer de lui. Il
trouva dans les derniers mots que Marthe avait tracs un avertissement
et comme une promesse dtourne pour Paul Arsne. Elle a eu, en
s'unissant  moi, dit-il, une arrire-pense qu'elle a toujours
conserve et qui lui revenait dans tous les mcontentements que je lui
causais. C'est cette pense qui lui a donn la force de me quitter. Elle
compte sur Paul, soyez-en srs! Elle conserve encore pour notre liaison
un certain respect qui l'empchera de se confier tout de suite  un
autre. J'aime  croire, d'ailleurs, que Paul n'a pas jou la comdie
avec moi aujourd'hui, et qu'en m'aidant  chercher Marthe jusqu' la
Morgue, il n'avait pas au fond du coeur l'goste joie de la savoir
vivante et rsigne.

--Vous ne devez pas en douter, rpondis-je avec vivacit; Arsne
souffrait le martyre, et je vais tout de suite, en passant, lui faire
part de ce dernier billet, afin qu'il repose en paix, ne ft-ce qu'une
heure ou deux.

--J'y vais moi-mme, dit Laravinire; car son chagrin m'intresse plus
que tout le reste. Et sans faire attention au regard irrit que lui
lanait Horace, il lui reprit le billet des mains, et sortit.

Vous voyez bien qu'ils sont tous d'accord pour me jouer! s'cria Horace
furieux. Jean est l'me damne de Paul, et l'entremetteur sentimental
de cette chaste intrigue. Paul, qui doit si bien comprendre, au dire de
Marthe, comment et pourquoi elle _croit en Dieu_ (mot d'ordre que
je comprends bien aussi, allez!...), Paul va courir en quelque lieu
convenu, o il la trouvera; ou bien il dormira sur les deux oreilles,
sachant qu'aprs deux ou trois jours donns aux larmes qu'elle croit me
devoir, l'infidle orgueilleuse l'admettra  offrir ses consolations.
Tout cela est fort clair pour moi, quoique arrang avec un certain art.
Il y a longtemps qu'on cherchait un prtexte pour me rpudier, et il
fallait me donner tort. Il fallait qu'on pt m'accuser auprs de mes
amis, et se rassurer soi-mme contre les reproches de la conscience.
On y est parvenu; on m'a tendu un pige en feignant, c'est--dire en
_feignant de feindre_ une grossesse. Vous avez t innocemment le
complice de cette belle machination; on connaissait mon faible: on
savait que cette ventualit m'avait toujours fait frmir. On m'a fourni
l'occasion d'tre lche, ingrat, criminel... Et quand on a russi  me
rendre odieux aux autres et  moi-mme, on m'abandonne avec des airs de
victime misricordieuse! C'est vraiment ingnieux! Mais il n'y aura que
moi qui n'en serai pas dupe; car je me souviens comment on a abandonn
le _Minotaure_, et comment on s'est tenu cach pour laisser passer
la premire bourrasque de colre et de chagrin. Lui aussi, le pauvre
imbcile, a cru  un suicide! lui aussi, il a t  la police et  la
Morgue! lui aussi, sans doute, a trouv un billet d'adieu et de belles
phrases de pardon au bout d'une trahison consomme avec Paul Arsne! Je
pense que c'est un billet tout pareil au mien; le mme peut servir dans
toutes les circonstances de ce genre!...

Horace parla longtemps sur ce ton avec une cret inoue. Je le trouvai
en cet instant si absurde et si injuste, que, n'ayant pas le courage
de le blmer hautement, mais ne partageant nullement ses soupons, je
gardai le silence. Aprs tout, comme j'tais forc de le laisser 
lui-mme jusqu'au lendemain, j'aimais mieux le voir ranim par des
dispositions amres que terrass par l'inquitude insupportable de
la journe. Je le quittai sans lui rien dire qui pt influencer son
jugement.



XXIV.

Lorsque je revins le revoir dans l'aprs-midi, je le trouvai au lit avec
un peu de fivre et une violente agitation nerveuse. Je m'efforai de le
calmer par des remontrances assez svres; mais je cessai bientt, en
voyant qu'il ne demandait qu' tre contredit afin d'exhaler tout son
ressentiment. Je lui reprochai d'avoir plus de dpit que de douleur.
Alors il me soutint qu'il tait au dsespoir; et  force de parler de
son chagrin, il en ressentit de violents accs: la colre fit place aux
sanglots. En cet instant Arsne entra. Le gnreux jeune homme, sans
s'inquiter des soupons injurieux d'Horace, que Laravinire ne lui
avait pas cachs, venait tcher de lui faire un peu de bien en les
dissipant. Il y mit tant de grandeur et de dignit, qu'Horace se jeta
dans son sein, le remercia avec enthousiasme, et, passant de l'aversion
la plus purile  la tendresse la plus exalte, le pria d'tre _son
frre, son consolateur, son meilleur ami, le mdecin de son me malade
et de son cerveau en dlire_.

Quoique nous sentissions bien, Arsne et moi, qu'il y avait de
l'exagration dans tout cela, nous fmes attendris des paroles
loquentes qu'il sut trouver pour nous intresser  son malheur, et nous
voulmes passer le reste de la journe avec lui. Comme il n'avait plus
de fivre, et qu'il n'avait rien pris la veille, je l'emmenai dner avec
Arsne chez le brave Pinson. Nous rencontrmes Laravinire en chemin, et
je l'emmenai aussi. D'abord notre repas fut silencieux et mlancolique
comme le comportait la circonstance; mais peu  peu Horace s'anima. Je
le forai de boire un peu de vin pour rparer ses forces et rtablir
l'quilibre entre le principe sanguin et le principe nerveux. Comme il
tait ordinairement sobre dans ses boissons, il prouva plus rapidement
que je ne m'y attendais les effets de deux ou trois verres de bordeaux,
et alors il devint expansif et plein d'nergie. Il nous tmoigna 
tous trois un redoublement d'amiti que nous accueillmes d'abord
avec sympathie, mais qui bientt dplut un peu  Paul, et beaucoup 
Laravinire. Horace ne s'en aperut pas, et continua  s'enthousiasmer,
 les prner l'un et l'autre sans qu'ils sussent trop  propos de quoi.
Insensiblement le souvenir de Marthe venant se mler  son effusion, il
se livra  l'esprance de la retrouver, jeta au ciel ce brlant dfi, se
vanta de l'apaiser, de la rendre heureuse, et, pour nous faire partager
sa confiance, nous entretint de la passion qu'il avait su lui inspirer
et nous en peignit l'ardeur et le dvouement avec un orgueil peu
convenable. Arsne plit plusieurs fois en entendant parler de la beaut
et des grces ineffables de Marthe en style de roman, avec une chaleur
pleine de vanit. Le fait est qu'Horace, retenu jusqu'alors par le peu
d'encouragement et d'approbation que nous avions donn  son triomphe
sur Marthe, avait souffert de le savourer toujours en silence.
Maintenant qu'un intrt commun nous avait fortuitement conduits  lui
parler  coeur ouvert,  l'interroger,  l'couter et  discuter avec
lui sur ce sujet dlicat, maintenant qu'il voyait toute l'estime
et toute l'affection que nous portions  celle qu'il avait si mal
apprcie, il prouvait une vive satisfaction d'amour-propre  nous
entretenir d'elle, et  repasser en lui-mme la valeur du trsor qu'il
venait de perdre. C'tait un prtexte pour faire briller ce trsor
devant nous sans fatuit coupable, et il tait facile de voir qu'il
tait  demi consol de son dsastre par le droit qu'il en prenait de
rappeler son bonheur. Quoique Arsne ft au supplice, il l'couta, et
l'aida mme  cet panchement imprudent avec un courage trange. Quoique
le sang lui montt au visage  chaque instant, il semblait tre rsolu 
tudier Marthe dans l'imagination d'Horace comme dans un miroir qui la
lui rvlait sous une face nouvelle. Il voulait surprendre le secret de
cet amour que son rival avait eu le bonheur d'inspirer. Il savait
bien comment il l'avait perdu, car il connaissait le ct srieux du
caractre de Marthe; mais ce ct romanesque qui s'tait laiss dominer
par la passion d'un insens, il l'analysait et le commentait dans sa
pense en l'entendant dpeindre par cet insens lui-mme. Plusieurs fois
il pressa le bras de Laravinire pour l'empcher d'interrompre Horace,
et quand il en eut assez appris, il lui dit adieu sans amertume et sans
mpris, quoique tant de lgret et de forfanterie dplace lui inspirt
bien quelque secrte piti.

A peine nous eut-il quitts, que Laravinire, cdant  une indignation
longtemps comprime, fit  Horace quelques observations d'une franchise
un peu dure. Horace tait, comme on dit, tout  fait mont. Il avalait
du caf ml de rhum, quoique je me plaignisse de cet excs de zle 
outrepasser ma prescription. Il leva la tte avec surprise en voyant la
muette attention de Laravinire se changer en critiques assez sches.
Mais il n'tait dj plus d'humeur  supporter humblement un reproche:
l'accs de repentir et de modestie tait pass, la gloriole avait repris
le dessus. Il rpondit au froid ddain de Laravinire par des sarcasmes
amers sur l'amour ridicule et malavis qu'il lui supposait pour Marthe;
il eut de l'esprit, il acheva de s'enivrer avec la verve de ses rponses
et de ses attaques. Il devint blessant; il prit de la colre en
s'efforant de rire et de dnigrer. Ce dner et fini fort mal si je ne
fusse intervenu pour couper court  une discussion des plus envenimes.

--Vous avez raison, me dit Laravinire en se levant, j'oubliais que je
parlais  un fou.

Et, aprs m'avoir serr la main, il lui tourna le dos. Je ramenai
Horace chez lui: il tait compltement gris, et ses nerfs plus irrits
qu'avant. Il eut un nouvel accs de fivre, et comme j'tais forc
d'aller encore  mes malades, je craignis de le laisser seul. Je
descendis chez Laravinire, qui venait de rentrer de son ct, et le
priai de monter chez Horace.

--Je le veux bien, dit-il; je le fais pour vous, et puis aussi pour
Marthe, qui me le recommanderait si elle le savait tant soit peu malade.
Quant  lui personnellement, voyez-vous, il ne m'inspire pas le moindre
intrt, je vous le dclare. C'est un fat qui se drape dans sa douleur,
et qui en a infiniment moins que vous et moi.

Aussitt que je fus sorti, Jean s'installa auprs du lit de son malade,
et le regarda attentivement pendant dix minutes. Horace pleurait,
criait, soupirait, se levait  demi, dclamait, appelait Marthe tantt
avec tendresse, tantt avec fureur. Il se tordait les mains, dchirait
ses couvertures et s'arrachait presque les cheveux. Jean le regardait
toujours sans rien dire et sans bouger, prt  s'opposer aux actes d'un
dlire srieux, mais rsolu de n'tre pas dupe d'une de ces scnes de
drame qu'il lui attribuait la facult de jouer froidement au milieu de
ses malheurs les plus rels.

A mes yeux (et je crois l'avoir connu aussi bien que possible), Horace
n'tait pas, comme le croyait Jean, un froid goste. Il est bien vrai
qu'il tait froid; mais il tait passionn aussi. Il est bien vrai qu'il
avait de l'gosme; mais il avait en mme temps un besoin d'amiti,
de soins et de sympathie qui dnotait bien l'amour des semblables. Ce
besoin tait si puissant chez lui, qu'il tait port jusqu' l'exigence
purile, jusqu' la susceptibilit maladive, jusqu' la domination
jalouse. L'goste vit seul; Horace ne pouvait vivre un quart d'heure
sans socit. Il avait de la personnalit, ce qui est bien diffrent de
l'gosme. Il aimait les autres par rapport  lui; mais il les aimait,
cela est certain, et on et pu dire sans trop sophistiquer que, ne
pouvant s'habituer  la solitude, il prfrait l'entretien du premier
venu  ses propres penses, et que, par consquent, il prfrait en un
certain sens les autres  lui-mme.

Lorsque Horace avait du chagrin, il n'avait qu'un moyen de s'tourdir,
et ce moyen tait galement bon pour ramener  lui les coeurs qu'il
avait blesss, et pour dissiper sa propre souffrance: il se fatiguait.
Cette fatigue singulire, qui agissait sur le moral aussi bien que
sur le physique, consistait  donner  son chagrin un violent essor
extrieur par les paroles, par les larmes, les cris, les sanglots, mme
par les convulsions et le dlire. Ce n'tait pas une comdie, comme le
croyait Laravinire; c'tait une crise vraiment rude et douloureuse dans
laquelle il entrait  volont. On ne peut pas dire qu'il en sortt de
mme. Elle se prolongeait quelquefois au del du moment o il en avait
senti le ridicule ou la fatigue; mais il suffisait d'un trs petit
accident extrieur pour la faire cesser. Un reproche ferme, une menace
de la personne qu'il prenait pour consolateur ou pour victime, l'offre
subite d'un divertissement, une surprise quelconque, une petite
contusion ou une mince corchure attrape en gesticulant ou en se
laissant tomber, c'en tait assez pour le ramener de la plus violente
exaltation  la tranquillit la plus docile, et c'tait l pour moi la
meilleure preuve que ces motions n'taient pas joues; car dans le cas
o il et t aussi grand acteur que Jean le prtendait, il et mnag
plus habilement le passage de la feinte  la ralit. Laravinire tait
impitoyable avec lui, comme les gens qui se gouvernent et se possdent
le sont avec ceux qui s'exaltent et s'abandonnent. S'il et exerc les
fonctions de mdecin ou d'infirmier, il et vite appris qu'il est entre
les enfants et les fous une varit d'hommes  la fois ardents et
faibles, irritables et dociles, nergiques et indolents, affects et
nafs, en un mot froids et passionns, comme je l'ai dit plus haut,
et comme je tiens  le dire encore pour constater un fait dont
l'observation n'est pas rare, bien qu'il soit communment regard comme
invraisemblable. Ces hommes-l sont souvent mdiocres, et ils sont
parfois d'une intelligence suprieure. C'est en gnral l'organisation
nerveuse et complique des artistes qui prsente plus ou moins ces
phnomnes. Quoiqu'ils s'puisent  ce frquent abus de leurs facults
exubrantes, on les voit rechercher avec une sorte d'avidit fatale
tous les moyens possibles d'excitation, et provoquer volontairement ces
orages qui n'ont que trop de vritable violence. C'est ainsi qu'Horace
faisait usage du dlire et du dsespoir, comme d'autres font usage
d'opium et de liqueurs fortes. Il n'a qu' se secouer un peu, disait
Jean, aussitt la fureur vient comme par enchantement, et vous le
croiriez possd de mille passions et de dix mille diables. Mais
menacez-le de le quitter, et vous le verrez se calmer tout  coup comme
un enfant que sa bonne menace de laisser sans chandelle. Jean ne
songeait pas qu'il y a  Bictre des fous furieux qui se tueraient si on
les laissait faire, et que la menace d'un peu d'eau froide sur la tte
rend tout  coup craintifs et silencieux.

Mais, disait-il, Horace fait tout ce bruit-l pour qu'on l'entende, et
quand personne ne se drange, il prend son parti de dormir ou d'aller se
promener. C'tait malheureusement la vrit, et, sous ce rapport, le
pauvre enfant tait inexcusable. Ses crises lui faisaient du bien: elles
attiraient  lui l'intrt, les soins, le dvouement; et alors les
personnes qui lui taient attaches faisaient mille efforts et
trouvaient mille moyens de le distraire et de le consoler. L'un le
flattait, et relevait par l son orgueil bless; un autre le plaignait
et le rendait intressant  ses propres yeux; un troisime le menait
au spectacle malgr lui, et remdiait par les amusements qu'il lui
procurait  l'ennui que lui imposait son dnment. Enfin, il aimait 
tre malade, comme font les petits collgiens pour aller  l'infirmerie
prendre du repos et des friandises, et, comme un conscrit qui se mutile
pour ne pas aller  l'arme, il se ft fait beaucoup de mal pour se
soustraire  un devoir pnible.

Malheureusement pour lui, il eut affaire cette nuit-l au plus svre de
ses gardiens. Il le savait, mais il se flattait de le vaincre et de
le dominer par un grand dploiement de souffrance. Il augmenta
volontairement sa fivre et se rendit aussi malade qu'il lui fut
possible. Laravinire fut cruel. coutez, lui dit-il d'un ton glacial,
je n'ai aucune piti de vous. Vous avez mrit de souffrir, et vous ne
souffrez pas autant, que vous le mritez. Je blme toute votre conduite,
et je mprise des remords tardifs. Vous avez des flatteurs, des sides,
je le sais; mais je sais aussi que s'ils vous avaient vu d'aussi prs
que moi, au lieu de passer la nuit  vous veiller, comme je fais, ils
iraient faire des gorges chaudes. Moi qui vous maltraite tout en vous
gardant le secret de vos misres, je vous rends de plus grands services
que tous ces niais qui vous gtent en vous admirant. Mais coutez bien
un dernier avis. Ces gens-l apprendront  vous connatre, et ils
vous mpriseront; et vous serez le but de leurs quolibets si vous ne
commencez bien vite  tre un homme et  vous conduire en consquence;
car il ne sied pas  un homme de pleurer et de se ronger les poings pour
une femme qui le quitte. Vous avez autre chose  faire, et vous n'y
songez pas. Une rvolution se prpare, et si vous tes las de la vie
comme vous le dites, il y a l un moyen trs-simple de mourir avec
honneur et avec fruit pour les autres hommes. Voyez si vous voulez
vous asphyxier comme une grisette abandonne, ou vous battre comme un
gnreux patriote.

Ce furent l les seules consolations qu'Horace reut du prsident des
bousingots, et il fallut bien les accepter. Il tait trop tard pour en
nier la logique et l'opportunit; car avant la fuite de Marthe, avant
ce grand dsespoir qu'il en ressentait, il s'tait engag, soit par
amour-propre, soit par ennui, soit par ambition,  prendre part  la
premire affaire. Au dire de Jean, cette occasion ne tarderait pas 
se prsenter. Horace l'appela hautement de ses voeux; et Jean, dont le
faible tait de tout pardonner,  la condition qu'on prendrait un fusil
pour moyen d'expiation, lui rendit promptement son estime, sa confiance
et son dvouement. Il consentit pendant plusieurs jours  le soigner, 
le promener,  l'exciter par les prparatifs de cette grande journe que
chaque jour il lui promettait pour le lendemain, et Horace, recommenant
les apprts de sa mort, cessa de pleurer Marthe, et n'osa plus parler
d'elle.

Un mois s'tait coul depuis la disparition de cette jeune femme. Aucun
de nous n'avait rien dcouvert sur son compte; et ce profond silence
de sa part, dont Eugnie et Arsne surtout s'taient flatts d'tre
excepts, nous rejeta dans une morne pouvante. Je commenai  croire
qu'elle avait t cacher loin de Paris un suicide, ou tout au moins une
maladie grave, une mort douloureuse, et je n'osai plus me livrer avec
mes amis aux commentaires que je faisais intrieurement. Je crois que le
mme dcouragement s'tait empar des autres. Je ne voyais presque plus
Arsne. Horace ne prononait plus le nom de l'infortune, et semblait
nourrir des projets sinistres qu'il me faisait entrevoir d'un air
tragique et sombre. Eugnie pleurait souvent  la drobe. Laravinire
tait plus conspirateur que jamais, et la politique l'absorbait
entirement.

Sur ces entrefaites, madame de Chailly la mre m'crivit que le cholra
venait de faire irruption dans la petite ville que ses proprits
avoisinaient. Elle tremblait, non pour elle-mme (elle n'y songeait
seulement pas), mais pour ses amis, pour sa famille, pour ses paysans,
et m'engageait de la manire la plus pressante et la plus affectueuse
 venir passer dans le pays cette triste poque. Il n'y avait pas de
mdecin dans nos campagnes; le cholra cessait  Paris. Je vis un devoir
d'humanit et d'amiti en mme temps  remplir, car tous les anciens
amis de mon pre taient menacs. Je me disposai  partir et  emmener
Eugnie.

Horace vint  plusieurs reprises me faire ses adieux. Il me flicitait
de pouvoir quitter _cette affreuse Babylone_. Il enviait mon sort  tous
les gards; il et bien dsir pouvoir _s'en aller_ avec moi. Enfin,
je vis qu'il avait besoin de s'pancher; et, suspendant pour quelques
heures mes apprts de dpart, je l'emmenai au Luxembourg, et le priai
de s'expliquer. Il se fit prier beaucoup, quoiqu'il mourt d'envie de
parler. Enfin il me dit:

Eh bien, il faut vous ouvrir mon coeur, quoiqu'un serment terrible me
lie. Je ne puis agir en aveugle dans une circonstance aussi grave; il
me faut un bon conseil, et vous seul pouvez me le donner. Voyons!
mettez-vous  ma place: si vous tiez engag sur la vie, sur l'honneur,
sur tout ce qu'il y a de sacr,  partager les convictions et  seconder
les efforts d'un homme en matire politique, et si tout  coup vous
aperceviez que cet homme se trompe, qu'il va commettre une faute,
compromettre sa cause... je dis plus, si vos ides avaient dpass
les siennes, et que ses principes fussent devenus absurdes  vos
yeux dessills, pensez-vous qu'il aurait le droit de vous mpriser;
pensez-vous que quelqu'un au monde aurait celui de vous blmer, pour
avoir dlaiss l'entreprise et rompu avec ses moteurs  la veille d'y
mettre la main? Dites, Thophile: ceci est bien srieux. Il y va de ma
rputation, de ma conscience, de tout mon avenir.

--D'abord, lui dis-je, je suis heureux de vous entendre parler de votre
avenir; car il y a un mois que je m'effraie de vos ides sombres et de
vos continuelles penses de mort. Maintenant vous me prenez pour
arbitre  propos d'un fait ou d'un sentiment politique. Me voil bien
embarrass; vous savez combien ma position est fausse sur ce terrain-l:
fils de gentilhomme, ami et parent de lgitimistes, j'ai une sorte de
dignit extrieure assez dlicate  garder. Bien que mes principes, mes
certitudes, ma foi, mes sympathies soient encore plus dmocratiques
peut-tre que ceux de Laravinire et consorts, je ne puis, chose trange
et pnible, leur donner la main pour faire un seul pas avec eux.
J'aurais l'air d'un transfuge; je serais mpris dans le camp o j'ai
t lev; je serais repouss avec mfiance de celui o je viendrais
me prsenter. Mon sort est celui d'un certain nombre de jeunes gens
sincres qui ne peuvent dsavouer du jour au lendemain la religion de
leurs pres, et qui pourtant ont le coeur chaud et le bras solide. Ils
sentent que la cause du pass est perdue, qu'elle ne mrite pas d'tre
dispute plus longtemps, que la victoire des novateurs est juste et
sainte. Ils voudraient pouvoir arborer les couleurs nouvelles de
l'galit, qu'ils aiment et qu'ils pratiquent. Mais il y a l une
question de convenances qu'on ne leur permet pas de violer, et que, de
toutes parts, on les force  respecter, quoique, de toutes parts, on
sache aussi bien qu'eux qu'elle est arbitraire, vaine et injuste. Je
suis donc forc de m'abstraire de tout concours  l'action politique; et
quand je serai lecteur, j'ignore absolument s'il me sera possible de
voter avec l'impartialit et le discernement que je voudrais apporter
 cette noble fonction. En un mot, je me suis retranch jusqu' nouvel
ordre, et qui sait pour combien d'annes, dans un jugement philosophique
des hommes et des choses de mon temps. C'est une souffrance profonde
parfois, quand je me souviens que j'ai vingt-cinq ans, et que j'ai
l'ardeur et le courage de ma jeunesse; c'est aussi une jouissance
infinie quand je considre que les passions politiques, avec leurs
erreurs, leurs garements, leurs crimes involontaires, me sont pour
longtemps interdites, et que je puis garder sans lchet ma religion
sociale dans toute sa candeur. Mais comment voulez-vous qu'un homme
ainsi spar de vos mouvements et isol de vos agitations vous montre
la direction que vous devez prendre, vous, rpublicain de nature, de
position, et pour ainsi dire de naissance?

--Tout ce que vous dites l, reprit Horace, me donne beaucoup  penser.
Il y a donc une autre manire d'aimer la rpublique et d'en pratiquer
les principes, que de se jeter en aveugle et  corps perdu dans les
mouvements partiels qui prparent sa venue? Oui, certes, je le savais
bien, je le sentais bien, et il y a longtemps que j'y songe! il est une
rgion de persvrance et d'action philosophique au-dessus de ces orages
passagers! il est un point de vue plus vrai, plus pur, plus lev que
toutes les dclamations et les conspirations meutires!

--Je n'ai tranch ainsi la question, rpondis-je, que par rapport 
moi et  cause de ma situation pour ainsi dire exceptionnelle dans le
mouvement prsent. J'ignore ce que je ferais  votre place; cependant,
je puis vous dire que si j'tais royaliste, lgitimiste et catholique,
comme la plupart des jeunes gens de ma caste, je n'hsiterais pas  me
joindre  la duchesse de Berri, comme  un principe.

--Vous feriez la guerre civile? dit Horace; eh bien, voil ce qu'on me
propose, voil o l'on veut m'entraner. Et moi je rpugne  de tels
moyens, et j'attends mieux de la Providence.

--A la bonne heure! En ce cas, vous renoncez  jouer un rle actif;
car une rvolution parlementaire ne peut manquer de durer au moins un
sicle, au point o en sont les choses.

--Un sicle! Le peuple n'attendra pas un sicle! s'cria Horace,
oubliant la question personnelle pour la question gnrale.

--Soyez donc d'accord avec vous-mme, lui dis-je: ou il y aura des
rvolutions violentes, et par consquent des conflits rapides et
nergiques entre les citoyens, ou bien il y aura de longs dbats de
paroles, une lutte patiente de principes, un progrs sr, mais lent, o
nous n'aurons rien  faire, vous et moi, qu' profiter pour notre
compte des enseignements de l'histoire. C'est dj beaucoup, et je m'en
contente.

--Ce sera plus prompt que vous ne croyez, et pour ma part je compte bien
aider  l'oeuvre, soit par la parole, soit par les crits, si je puis
trouver une tribune ou un journal.

--En ce cas, vous n'hsitez pas  vous retirer de toute meute, et
j'approuve votre fermet courageuse, car la tentation est forte, et
moi-mme qui ne puis y prendre part, j'ai souvent de la peine  y
rsister.

--Oui, sans doute, ce sera un grand courage, dit Horace avec un peu
d'emphase; mais je l'aurai, parce que je dois l'avoir. Ma conscience
me fait d'amers reproches de m'tre laiss entraner  ces projets
incendiaires; je lui obis. Vous m'avez rendu un grand service,
Thophile, de m'avoir expliqu  moi-mme. Je vous en remercie.

Je ne voyais pas trop en quoi j'avais clairci Horace sur un point
qu'il avait pos nettement ds le commencement de l'explication; et, le
trouvant si bien d'accord avec lui-mme, j'allais le quitter, lorsqu'il
me retint.

Vous n'avez pas rpondu  ma question, me dit-il.

--Vous ne m'en avez point fait que je sache, rpondis-je.

--Pardieu! reprit-il, je vous ai demand si quelqu'un de mes amis ou
de mes prtendus coopinionnaires, si Jean le bousingot, par exemple,
pourrait s'arroger le droit de me blmer en me voyant renoncer aux
folies de la conspiration meutire, pour rentrer dans cette voie plus
large et plus morale dont je n'aurais jamais d sortir.

--D'aprs ce que vous me dites, je vois, rpondis-je, que vous avez
commis une faute. Vous vous tes li par des promesses  quelque
affiliation...

--C'est mon secret, reprit-il prcipitamment. Puis il ajouta: Je ne
connais ni affiliation, ni conspiration; mais Laravinire est un fou, un
exalt, comme bien vous savez. Il n'en fait aucun mystre  ses amis,
et personne n'ignore qu'il est en avant dans toutes les bagarres de
faubourg. Vous devez bien pressentir que nous n'avons pas habit la
mme maison pendant plusieurs mois, sans qu'il m'entretint de ses rves
rvolutionnaires. Dans un moment de dsespoir de toutes choses et de
complet abandon de moi-mme, j'ai dsir des motions, des combats,
des dangers et, pourquoi ne l'avouerais-je pas, une mort tragique, 
laquelle se serait attache quelque gloire. Je me suis livr comme un
enfant, et, si je m'arrte aujourd'hui, il ne manquera pas de dire que
je recule. Dans son hrosme grossier, il m'accusera d'avoir peur, et je
serai forc peut-tre de me battre avec lui pour lui prouver que je ne
suis point un lche.

--Dieu nous prserve d'un pareil incident! m'criai-je. Il vous faut
viter  tout prix la ncessit de vous couper la gorge avec un de vos
meilleurs amis. Mais je ne crois pas qu'il y mette la violence et la
brutalit que vous supposez. Une franche et loyale explication de vos
ides, de vos principes et de vos rsolutions, lui fera juger plus
sainement de votre caractre.

--Malheureusement, reprit Horace, Jean n'a ni ides ni principes. Ses
rsolutions ardentes sont le rsultat de ses instincts belliqueux, de
son temprament sanguin, comme vous diriez. Il ne me comprendra pas, et
il m'accusera, et puis il y a un danger beaucoup plus grave que celui de
l'irriter et de croiser l'pe avec lui: c'est le bruit qu'il va faire
de ma prtendue dfection parmi ses compagnons, bousingots, braillards
et tracassiers, qui ne savent que dclamer dans les estaminets, dtonner
_la Marseillaise_, changer quelques horions avec les sergents de ville,
et se dissiper avec la fume du premier coup de fusil. Je suppose que
leurs folles entreprises russissent, que le peuple prenne parti pour
eux et avec eux un beau matin, que le gouvernement bourgeois soit
culbut, et qu'un essai de rpublique commence; ces jeunes gens-l,
vritables mouches du coche, vont se faire passer pour des hros. Il y
a tant de charlatanisme en ce monde, et les mouvements rvolutionnaires
favorisent si bien cette sale puissance, qu'on les proclamera peut-tre
les sauveurs de la patrie. Ils auront donc un pied  l'trier; et moi je
serai rejet bien loin, et tax par eux de m'tre cach dans les caves
au jour du danger. Voyez! les choses les plus bouffonnes ont parfois des
rsultats srieux. Savez-vous que les principaux chefs de l'opposition
de 1830 ont perdu beaucoup de leur influence sur les masses pour avoir
dsavou l'meute au 27 juillet, et pour avoir  peine compris, le
28, que c'tait une rvolution? A plus forte raison, moi, jeune homme
obscur, qui n'ai encore pour m'tayer et me dvelopper que ce misrable
noyau d'tudiants bousingots, serai-je entach et comme fltri, au dbut
de ma carrire, par les souvenirs arrogants et les accusations stupides
de ces gens-l? Qu'en pensez-vous? Voil ce que je vous demande.

--Je vous rpondrai, mon cher Horace, que tout est possible, mais qu'il
y a un moyen sr d'chapper  de pareilles accusations: c'est d'tre
logique, et de ne prendre part  aucune action violente, le lendemain
beaucoup moins encore que la veille. Vous tes philosophe comme moi, ou
rvolutionnaire comme l'ami Jean. Il n'y a pas de terme moyen. Si vous
conservez vos rves d'ambition, vous avez besoin de l'opinion des
masses. Vous n'avez encore pour milieu qu'une coterie; il faut plaire 
cette coterie, marcher avec elle, et lui obir afin de la convaincre, de
l'blouir et de la dominer plus tard. Si vous pensez comme moi, que le
moment n'est pas venu pour les hommes srieux de voir raliser leurs
principes; si vous croyez (comme vous l'avez dit en commenant cette
conversation) que les entreprises o l'on vous pousse compromettent la
cause de la libert, il faut tre bien rsolu d'avance  ne pas chercher
des avantages personnels dans un rsultat inespr. Il faut remettre
votre carrire politique  des temps plus loigns. Vous tes jeune,
vous verrez peut-tre arriver le triomphe de la civilisation par des
moyens conformes  vos principes de morale.

[Illustration: Elle se costuma en amazone.]

Horace ne me rpondit rien, et revint avec moi tout rveur et tout
triste. En arrivant  ma porte, il me remercia de mes avis, les dclara
logiques et rationnels, et me quitta sans me dire  quel parti il
s'arrtait. Je partais le lendemain matin.

Dans la soire, inquiet de la manire dont nous nous tions spars, et
craignant qu'il ne se portt  quelque rsolution dangereuse, j'allai
chez lui, mais je ne le trouvai pas, et M. Chaignard me dit de l'air le
plus gracieux:

M. Dumontet est parti pour l province depuis une heure, il a reu une
lettre de ses parents; madame sa mre est  l'extrmit. Le pauvre jeune
homme est parti tout boulevers. Il m'a laiss la moiti de ses effets
en dpt. Sans doute il reviendra dans peu de jours.

Je montai chez Laravinire. Avez-vous vu Horace? lui demandai-je--Non,
me dit-il; mais Louvet l'a vu monter en diligence d'un air aussi peu
afflig que s'il allait hriter d'un oncle, au lieu d'enterrer sa mre.

--Vraiment, vous le hassez trop, m'criai-je; vous tes cruel pour lui;
Horace est un bon fils, il adore sa mre.

--Sa mre! rpondit Jean en levant les paules; elle n'est pas plus
malade que vous et moi.

Il ne voulut pas s'expliquer davantage.



XXV.

Le cholra fit assez de ravages dans la ville voisine de nos campagnes;
mais il ne passa point la rivire, et les habitants de la rive gauche,
desquels nous faisions partie, furent prservs. Dans l'attente d'une
irruption toujours possible, je restai dans ma petite proprit, voyant
tous les jours la famille de Chailly, dont le chteau tait situ 
la distance d'un quart de lieue, et veillant avec sollicitude sur ma
vieille amie la comtesse, et sur ses petits-enfants dont elle tait
beaucoup plus occupe que leur mre, la merveilleuse vicomtesse Lonie.
Cette dernire, quoique fort bienveillante pour moi dans ses manires,
me dplaisait de plus en plus. Ce n'est pas qu'elle manqut d'esprit, ni
de caractre. Elle avait certaines qualits brillantes  l'extrieur,
qui attiraient galement les gens trs-affects et les gens
trs-ingnus: ceux-ci, la prenant de bonne foi pour la femme suprieure
qu'elle voulait tre, et ceux-l souscrivant  ses prtentions,
moyennant une convention tacite, passe avec elle, d'tre reconnus pour
hommes suprieurs eux-mmes. Elle avait  Chailly comme  Paris, une
petite cour assez ridicule, et mme plus ridicule qu' Paris; car elle
la recrutait de plusieurs gentilshommes campagnards, lgants frelats
dont elle se moquait cruellement avec les lgants de meilleur aloi
qu'elle avait amens de Paris. Ces pauvres jeunes gens du cru se
guindaient pour tre  la hauteur de son bel esprit, et n'en taient
que plus sots; mais ils montaient  cheval avec elle, la suivaient 
la chasse, bourdonnaient sur sa piste; o papillonnaient autour de son
trier, sans s'apercevoir qu'ils n'taient accueillis que pour faire
nombre au cortge, et afin que les femmes de la province eussent  dire,
avec dpit, que la vicomtesse accaparait tous les hommes du dpartement.

[Illustration: Ils partirent en assez bonne intelligence]

La comtesse, habitue  la haute tolrance de la bonne compagnie, menait
une vie  part dans le chteau. Elle surveillait les enfants, les
prcepteurs et gouvernantes, les travaux de la terre et l'ordre de
la maison. Alerte et vigilante, malgr son grand ge, elle tait si
ncessaire  l'indolente Lonie, qu'elle en obtenait des gards et des
gracieusets o l'affection n'entrait cependant pour rien. Le vicomte,
son fils, tait un personnage fort nul, indulgent par insouciance, et
trs-dispos  tout permettre  sa femme  condition qu'elle ne le
gnerait en rien. Riche et born, il tait plus occup  dpenser son
bien avec des demoiselles de l'Opra qu' le faire prosprer avec sa
mre. Il tait presque toujours  Paris, et, pour se faire pardonner
ses absences un peu quivoques, il s'acquittait scrupuleusement des
nombreuses emplettes de toilette dont le chargeait la vicomtesse.
C'tait l le vritable lien conjugal entre eux, et le secret de leur
bonne intelligence. Le pauvre homme aimait ses enfants instinctivement,
et sa mre avec plus de tendresse qu'il n'en avait jamais eu pour
personne; mais il ne la comprenait pas, et il tait incapable de donner
 ses enfants une bonne direction. Tout dans cette famille respirait
extrieurement l'union et l'harmonie, quoique en ralit ce ne ft pas
une famille, et que, sans le dvouement absolu et infatigable de la
veille femme qui en tait le chef et la providence, il n'et pas t
possible aux autres de vivre vingt-quatre heures sous le mme toit.

J'tais depuis peu de jours dans le pays, lorsque je reus un billet
d'Horace, dat de sa petite ville, Ma mre est sauve, me disait-il. Je
retourne  Paris la semaine prochaine; je passe  vingt lieues de chez
vous. Si vous y tes encore, je puis faire un dtour et aller causer
avec vous quelques heures sous les tilleuls qui vous ont vu natre. Un
mot, et je trace mon itinraire en consquence.

Eugnie fit une petite moue quand je lui dis que j'avais rpondu  ce
billet par une invitation empresse; mais lorsque Horace arriva, elle
ne lui en fit pas moins les honneurs de notre humble manoir avec
l'obligeance digne et simple dont elle ne pouvait se dpartir.

Madame Dumontet n'avait pas t aussi gravement malade que son mari
l'avait crit  Horace sous l'influence d'une premire inquitude. Le
cholra n'avait pas t par l, et Horace avait trouv sa mre presque
rtablie; mais il n'avait pu s'arracher tout  coup des bras de ses
parents, et s'il et voulu les croire, il aurait pass avec eux le reste
de l't.

Mais cette petite ville m'est devenue intolrable, dit-il, et j'ai
senti cette fois plus vivement que jamais que j'en ai fini avec mon
pauvre pays. Quelle existence, mon ami, que cette conomie sordide 
l'abri de laquelle on vgte l, sans honneur, sans jouissance et sans
utilit! Quelles gens que ces provinciaux, envieux, ignares, encrots
et vains! S'il me fallait rester parmi eux trois mois entiers, je vous
jure que je me brlerais la cervelle.

Le fait est que les habitudes modestes, l'esprit de contrle un peu
taquin, et l'obscurit un peu force des petites villes, taient
inconciliables avec les gots et les besoins que l'ducation avait crs
 Horace. Ses bons parents avaient tout fait pour qu'il en ft ainsi, et
cependant ils taient navement stupfaits du rsultat de leur ambition.
Ils ne comprenaient rien aux normes dpenses de ce jeune homme qu'ils
voyaient si ddaigneux des plaisirs de leur endroit, le bal public, le
caf, les actrices ambulantes, la chasse, etc. Ils s'affligeaient de
l'ennui mortel qui le gagnait auprs d'eux, et qu'il n'avait pas la
force de leur cacher. Son intolrance pour leur prudence en matire de
politique, son mpris acerbe pour leurs vieux amis, son dgot devant
les caresses et les avances des parents campagnards, sa mlancolie sans
cause avoue, ses dclamations contre le sicle de l'argent (avec de si
grands besoins d'argent), son humeur sombre et ingale, ses mystrieuses
rticences lorsqu'il tait question de femmes, d'amour ou de mariage,
c'taient l autant de chagrins profonds et dvorants pour eux, et
surtout pour la pauvre mre, qui voulait dcouvrir en lui quelque cause
de malheur exceptionnel, inou, ne voyant pas que les autres enfants de
sa province, levs comme lui, maudissaient comme lui leur sort.

Quelques heures d'entretien avec Horace m'apprirent toute l'anxit de
sa famille, tout l'ennui qu'il en avait ressenti, et tous les torts
qu'il avait eus, quoiqu'il ne me les avout qu'en les prsentant comme
des consquences invitables de sa position. Il tait _obsd_ des
questions inquites que son pre s'tait permis de lui faire sur ses
tudes et sur ses projets. Il tait _supplici_ par les recommandations
et les instances de sa mre, relativement  son travail et  sa dpense.
Enfin, aprs avoir rcrimin, dclam, pleur de rage et de tendresse en
me peignant l'amour aveugle et inintelligent des chers et insupportables
auteurs de ses jours, il conclut  un besoin immodr de se distraire,
afin de secouer tous ses dgots, et il me demanda de le mener au
chteau de Chailly, o il avait appris qu'une belle partie de chasse se
prparait.

Une heure aprs, il fut invit par la comtesse elle-mme, qui vint, au
milieu de sa promenade, se reposer un instant chez moi, comme elle le
faisait souvent. Elle avait compris Eugnie au premier coup d'oeil, et
avait conu pour elle une bienveillante sympathie. Horace fut frapp de
l'amicale familiarit avec laquelle cette grande dame s'assit auprs de
la fille du peuple, de la matresse du carabin, et lui parla simplement
et affectueusement. Il remarqua aussi le bon sens et la dignit
qu'Eugnie mit dans cet entretien avec la comtesse. A partir de ce jour
il eut pour elle un respect qui se dmentit rarement, et abjura presque
toutes ses anciennes prventions.

L'arrive d'Horace au chteau fut une bonne fortune pour la vicomtesse,
qui commenait  s'ennuyer de son entourage, et qui se souvenait d'avoir
trouv de l'esprit et de l'originalit  ce jeune homme. Elle lui fit
d'agrables reproches de l'avoir nglige  Paris.

Vous avez trouv notre maison ennuyeuse, lui dit-elle avec ce ton o
la flatterie tenait de si prs  la moquerie qu'il tait difficile de
savoir jamais laquelle des deux l'emportait; nous le serons peut-tre
moins ici; et d'ailleurs  la campagne, on est moins difficile.

--C'est cette considration qui m'a donn le courage de me prsenter
devant vous, Madame, rpondit Horace avec une humilit impertinente qui
ne fut pas mal reue.

La vicomtesse ne se connaissait pas plus en vritable esprit qu'en
vritable mrite. Elle ne cherchait dans un homme qu'une seule capacit,
celle qui consiste  savoir louer et aduler une femme. Au premier coup
d'oeil elle se rendait compte de l'effet qu'elle pouvait produire sur
l'esprit d'un nouveau venu; et s'il n'y avait pas de prise pour elle sur
cet esprit-l, elle ne se donnait point de peine inutile, et le traitait
tout de suite en ennemi. En cela consistait tout son tact. Elle ne
se compromettait vis--vis de personne, et ne reculait devant aucune
inimiti. Elle savait se faire assez de partisans pour ne pas craindre
les adversaires. Pour juger les hommes qui l'approchaient, elle n'avait
donc qu'un poids et qu'une mesure: quiconque ne l'apprciait pas tait
tenu, sans retour et sans appel, pour un butor, un cuistre ou un sot;
quiconque la remarquait et cherchait  se faire remarquer par elle,
tait not et enrl d'avance dans la brigade de ses favoris ou de ses
protgs. Les manires timides, l'motion d'un jeune adorateur, lui
plaisaient; mais l'audace d'un fat entreprenant lui plaisait davantage.
Froide et maladive, elle ne pouvait pas tre tout  fait galante; mais
elle tait coquette et dissolue  sa manire, et donnait de prtendus
droits sur son coeur, toutes sortes d'esprances, et du minces faveurs,
 plusieurs hommes  la fois, tout en ayant l'habilet de faire croire 
chacun, qu'il tait le premier et le dernier qu'elle et aim ou qu'elle
dt aimer. Comme il n'est point de mchant caractre qui n'ait, comme on
dit, les qualits de ses dfauts, on pouvait dire,  sa louange, qu'elle
n'avait pas d'hypocrisie avec le monde, et qu'elle n'affectait pas les
principes qu'elle n'avait pas. Elle montrait beaucoup d'indpendance
dans ses ides et d'excentricit dans sa conduite. Elle ne croyait 
aucune vertu; mais, ne blmant aucun vice, elle parlait des autres
femmes avec plus de loyaut que ne le font ordinairement les femmes du
monde. Elle le faisait sans mnagement et sans malice, ne se piquant pas
de pudeur  cet gard, et n'en ayant pas plus que de passion.

Horace ne songea pas mme  douter de cette supriorit fminine qui
recherchait son hommage. Il l'accepta d'emble, non-seulement parce
qu'elle tait riche, patricienne, courtise et pare, et que tout
cela tait neuf et sduisant pour lui, mais encore parce qu'il avait
absolument la mme manire de juger les gens, et de les prendre, comme
elle, en affection ou en antipathie selon qu'il tait got ou ddaign.
Ds le premier jour o le regard de la vicomtesse avait crois le sien,
ce mutuel besoin de l'admiration d'autrui qui les possdait s'tait
manifest. Leurs vanits rciproques s'taient prises corps  corps,
se dfiant et s'attirant comme deux champions avides de mesurer leurs
forces et de se glorifier aux dpens l'un de l'autre.

La vicomtesse songea toute la nuit aux trois toilettes qu'elle ferait le
lendemain. D'abord elle apparut ds le matin sur le perron, en robe de
chambre si blanche, si fine, si flottante, qu'elle rappelait Desdemona
chantant la romance du Saule. Puis, pendant qu'on apprtait les chevaux,
elle se costuma en amazone du temps de Louis XIII, risquant une plume
noire sur l'oreille, qui et t de mauvais got au bois de Boulogne, et
qui tait fort piquante et fort gracieuse au fond des bois de Chailly.
Au retour de la chasse, elle fit une toilette de campagne d'un got
exquis, et se couvrit de tant de parfums qu'Horace en eut la migraine.

Quant  lui, il s'tait lev avant le jour pour s'quiper en chasseur
convenable, et grce  ma garde-robe, il s'improvisa un costume qui ne
sentait pas trop le basochien de Paris. Je le prvins que mon cheval
tait un peu vif, et l'engageai  le traiter doucement. Ils partirent
en assez bonne intelligence; mais quand le cavalier fut sous le feu des
regards de la chtelaine, il ne tint compte de mes avis, et eut de rudes
dmls avec sa monture. La galerie remarqua qu'il ne savait nullement
gouverner un cheval.

Vous montez en casse-cou, mon cher, lui cria familirement le comte
de Meilleraie, adorateur principal de la vicomtesse; vous vous ferez
craser contre la muraille.

Horace trouva la leon de mauvais got, et, pour prouver qu'il la
mprisait, il fit cabrer son cheval avec rage. Il tait hardi et solide,
quoiqu'il et peu de leons de mange, et sachant bien qu'il ne pouvait
lutter d'art et de science avec les cuyers expriments et pdants
qui entouraient la vicomtesse, il voulut du moins les clipser par son
audace. Il russit  effrayer la dame de ses penses, au point qu'elle
le supplia en plissant d'avoir plus de prudence. L'effet tait produit,
et le triomphe d'Horace sur tous ses rivaux fut assur. Les femmes
prisent plus le courage que l'adresse. Les hommes soutinrent que c'tait
un genre dtestable, et qu'aucun d'eux ne voudrait prter son cheval
 un pareil fou; mais la vicomtesse leur dit qu'aucun d'eux n'oserait
faire de pareilles folies et risquer sa vie avec autant d'insouciance.
Comme elle voyait fort bien que toute cette crnerie d'Horace tait en
son honneur, elle lui en sut un gr infini, et s'occupa de lui seul
tout le temps de la chasse. Horace l'y aida merveilleusement en ne la
quittant presque pas, et en montrant pour la chasse en elle-mme toute
l'indiffrence qu'il y portait. Il ne savait pas plus chasser que manier
un cheval, et comme il n'y et fait que des fautes, il affecta un
profond mpris pour cette passion grossire.

Pourquoi tes-vous donc venu? lui dit madame de Chailly, qui voulait
provoquer une rponse galante.

--J'y viens pour tre auprs de vous, rpondit-il sans faon.

C'tait plus que n'avait attendu la vicomtesse. Mais les circonstances
servaient bien Horace; car cette brusque dclaration qu'il lui jetait
 la tte, et qu'un peu plus de savoir-vivre lui et fait tourner plus
dlicatement, sembla  celle qui la recevait l'effet d'une passion
violente et prte  tout oser. Cette femme, d'une beaut contestable et
d'un coeur problmatique, n'avait jamais t aime. On l'avait attaque
et poursuivie par curiosit ou par amour-propre. Jamais on ne l'avait
dsire, et elle ne dsirait rien tant elle-mme que d'inspirer un amour
emport, dt-il compromettre la rputation de dlicatesse, de got et de
fiert qu'elle avait travaill  se faire. Elle esprait peut-tre qu'un
tel amour veillerait en elle les motions d'un enthousiasme qu'elle ne
connaissait pas. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que son imagination
tait satisfaite  tous autres gards; que sa vanit tait blase sur
les triomphes de l'esprit et de la coquetterie, et qu'elle n'avait
jamais prouv les transports que la beaut allume et que la passion
entretient. Elle tait lasse d'adulations, de soins et de fadeurs. Elle
voulait voir faire des folies pour elle; elle voulait, non plus de
l'excitation, mais de l'enivrement, et Horace semblait tout dispos  ce
rle d'amant furieux et tmraire dont la nouveaut devait faire cesser
la langueur et l'ennui des vulgaires amours.

Cette pauvre femme avait eu cependant un ami dans sa vie, et elle
l'avait conserv. C'tait le marquis de Vernes, qui,  l'ge de
cinquante ans, avait t son premier amant. Il y avait de cela une
vingtaine d'annes, et le monde ne l'avait pas su, ou n'en avait jamais
t certain. Ami de la maison, ce rou habile avait profit des premiers
sujets de dpit que l'infidlit du vicomte de Chailly avait donns  sa
femme. Il avait t le confident des chagrins de Lonie, et il en avait
abus pour sduire une enfant sans exprience, qui le regardait comme un
pre et se fiait  lui. Jusque-l cette infortune n'avait eu d'autre
dfaut que la vanit; cet affreux dbut dans la vie, avec un vieux
libertin, dveloppa des vices dans son coeur et dans son intelligence.
Elle eut horreur de sa chute, se sentit avilie, et se crut perdue 
jamais, si,  force de science et de coquetterie, elle ne parvenait 
s'en relever. Le marquis l'y aida; non qu'il ft accessible au remords,
mais parce que, dans l'espce de morale qu'il s'tait faite de ses
vices, il tenait  honneur de ne pas fltrir une femme aux yeux du monde
et aux siens propres. C'tait un homme singulier, mystrieux, profond en
ruses, et d'une dissimulation froide, au milieu de laquelle rgnait une
sorte de loyaut. N pour la diplomatie, mais loign de cette carrire
par les vnements de sa vie, il avait fait servir sa puissance secrte
 satisfaire ses passions, non sans vanit, du moins sans scandale. Par
exemple, il se piquait d'tre ce que les femmes du monde appellent un
_homme sr_; et bien qu' son regard doucereusement cynique,  ses
propos dlicatement obscnes,  son ton finement dogmatique en matire
de galanterie, on reconnt en lui le libertin suprieur, le dbauch de
premier ordre, jamais le nom d'une de ses matresses, ft-elle morte
depuis quarante ans en odeur de saintet, ne s'tait chapp de ses
lvres; jamais une femme n'avait t compromise par lui. conduit, il
ne s'tait jamais plaint; trahi, il ne s'tait jamais veng. Aussi le
nombre de ses conqutes avait t fabuleux, quoiqu'il et toujours t
fort laid. N'aimant point par le coeur, et sachant bien qu'il ne devait
ses triomphes qu' son adresse, il n'avait jamais t aim; mais partout
il s'tait rendu ncessaire, et avait conserv ses droits plus longtemps
que ne le font les hommes qu'on aime, et qui nuisent  la rputation et
au repos. Tant qu'il dsirait, il tait le perscuteur le plus dangereux
du monde, et fascinait par une audace persvrante et glace. Ds qu'il
possdait, il redevenait non-seulement inoffensif, mais encore utile
et prcieux. Il se conduisait gnreusement, faisait les actes du
dvouement le plus dlicat, travaillait  rparer l'existence de la
femme qu'il avait souille, en un mot, relevait en public, par sa tenue,
ses discours et sa conduite, la rputation de celle qu'il avait perdue
en secret. Il faisait tout cela froidement, systmatiquement, soumettant
toutes ses intrigues  trois phases bien distinctes, tromper, soumettre
et conserver. Au premier acte, il inspirait la confiance et l'amiti; au
second, le honte et la crainte; au troisime, la reconnaissance et mme
une sorte de respect: bizarre rsultat de l'amour  la fois le plus
dloyal et le plus chevaleresque qui soit jamais pass par une cervelle
humaine.

La vicomtesse Lonie avait t une des dernires victimes du marquis.
Dsormais elle tait la femme  laquelle il se montrait le plus dvou.
Le drame immonde de la sduction avait t aussi plus srieux pour lui,
avec elle, qu'avec la plupart des autres. Il n'avait pas trouv chez
elle le moindre entranement, et il avait t forc d'attaquer et de
flatter sa vanit, plus ingnieusement et plus patiemment peut-tre
qu'il ne l'avait fait de sa vie. Sa triste victoire avait excit chez
Lonie un dgot profond, un ressentiment amer, voisin de la haine et de
la fureur. Elle l'avait menac de dvoiler sa conduite  sa famille, de
demander vengeance  son mari, mme de se faire justice elle-mme en le
poignardant. Cette raction violente n'tait pas chez elle l'effet de la
vertu outrage, mais celui de la vanit blesse et humilie. Elle, si
hautaine et si prise d'elle-mme, appartenir  un homme vieux, laid et
froid! Elle en faillit mourir, et ce fut l le le plus grand chagrin de
sa vie. Le marquis en fut effray, lui qui ne l'avait jamais t; aussi
travailla-t-il  la rassurer et  la relever  ses propres yeux avec
un soin et un zle qui dpassaient tous ses miracles prcdents en
ce genre. Pour rien au monde il n'et voulu laisser dans une me si
ddaigneuse et si vindicative un souvenir odieux. Il alla jusqu' jouer
le remords, le dsespoir et la passion, et il le fit si bien, que la
vicomtesse crut tre le premier amour de ce vieillard blas. Son premier
soin fut de lui trouver et de lui donner un amant qui consolt son
amour-propre, et il y parvint sans que cet homme se doutt de son plan
et s'apert de son concours. Lonie ne savait pas que le marquis avait
agi ainsi avec toutes les femmes dont il avait voulu rester l'ami; et
puis il fit pour elle cette diffrence, qu'avec les autres il avait
parl en philosophe du dix-huitime sicle, et qu'avec elle il parla
en hros du dix-neuvime. Il feignit de se sacrifier, de s'arracher le
coeur en se donnant un rival; et comme elle aimait  se croire capable
d'inspirer un sentiment sublime, elle accepta le rle nouveau qu'il
venait de crer pour elle. De son ct, il y gota le plaisir d'inspirer
une reconnaissance exalte; et ils jourent ensemble cette comdie tout
le reste de leur vie. Il fut le confident rsign de tous ses caprices
et l'entremetteur sentimental de toutes ses intrigues. Trop vieux
dsormais pour prtendre au partage, il s'en consola en se voyant prn
et cajol ouvertement par une femme qui et rougi d'avouer l'origine de
leur intimit, mais qui le dclarait l'homme le plus remarquable,
le plus grand esprit, et le plus beau caractre qu'elle et jamais
rencontr. Les femmes de seconde et de troisime jeunesse, qui avaient
connu le marquis  leurs dpens, n'taient pas dupes de cette amiti
filiale; mais elles ne se vantaient pas d'en avoir devin la cause; et
lorsqu'il arrivait  quelqu'une d'entre elles de dire _amen_  tous les
loges que dcernait Lonie au marquis, c'tait quelque chose d'assez
curieux que la contenance chaste et calme de ces deux femmes qui
espraient se tromper rciproquement, et qui savaient trs-bien l'amer
secret l'une de l'autre.

Il ne fallut qu'une journe au marquis pour deviner le penchant de la
vicomtesse pour Horace. Comme, au point de vue de la prudence, qui est
toute la morale du monde, il ne lui avait jamais donn que de bons
conseils, il vit d'abord cette inclination d'un mauvais oeil. Il
ne pouvait pas suivre la chasse; mais il lut sur le front du jeune
roturier, lorsqu'au retour celui-ci aida la vicomtesse  descendre de
cheval, que ses esprances avaient couru le grand galop. Il pntra dans
les appartements de Lonie pendant qu'elle se faisait coiffer par une de
ces soubrettes comme il en reste peu, devant lesquelles on ne se gne
pas. Assister  la toilette des dames tait un privilge de l'ancien
rgime auquel l'ge du marquis l'autorisait encore.

Ah a! ma chre enfant, dit-il  Lonie, j'espre que si vous vous
coiffez pour ce beau brun qui nous est tomb des nues, vous n'allez pas
du moins vous coiffer de lui. C'est un garon de bonne mine, et qui
cause bien, j'en tombe d'accord; mais c'est un homme qui ne vous
convient pas.

--Comme je suis habitue  vos plaisanteries, je ne me dfendrai pas
de cette supposition, rpondit la vicomtesse en riant; mais dites-moi
toujours pourquoi cet homme-l ne me conviendrait pas.

--Vous le savez bien, vous la femme la plus clairvoyante et la plus
perspicace de la terre.

--Ma perspicacit ne m'a rien dit; car je n'ai pas fait  lui la moindre
attention.

--En ce cas, je vais vous le dire, reprit le marquis,  qui ce mensonge
n'en imposait nullement: ce monsieur-l est un homme de rien, un tre
commun, une _espce_ en un mot.

--Cher ami, ceci n'a pas de sens pour moi, dit la vicomtesse; vous
oubliez toujours que je date mes opinions et mes ides d'aprs la
rvolution.

--Je date d'auparavant, et je n'ai cependant pas plus de prjugs que
vous, ma chre vicomtesse; mais il y a des faits, et je les observe. Les
gens d'une certaine classe peuvent avoir des qualits qui nous manquent;
mais ils ont aussi des dfauts que nous n'avons pas, et qui ne peuvent
pas transiger avec les ntres. Je ne leur refuse ni le talent, ni
l'instruction, ni l'nergie; mais je leur refuse positivement le
savoir-vivre.

--Est-ce que ce garon en a manqu? dit la vicomtesse d'un air distrait;
je n'y ai pas pris garde.

--Il n'en a pas manqu encore; il n'en manquera pas, tant qu'il ne
s'agira que de se tenir parmi vos humbles serviteurs. Il ne pourrait,
dans cette situation, que manquer parfois d'usage, et vous savez que je
n'attache pas d'importance  de telles misres; mais si vous releviez 
une hauteur pour laquelle il n'est point fait, vous le verriez bientt,
comme tous ses pareils en pareil cas, manquer de tact, de rserve, de
got et de tenue, et vous auriez bientt  rougir de lui.

--Mais vraiment, s'cria la vicomtesse avec un rire forc, vous en
parlez comme d'une chose arrte dans ma pense, et je n'ai pas
seulement song  regarder comment il a le nez fait.

Horace avait dans le marquis un dangereux adversaire, et, s'il s'en ft
dout, il l'aurait certainement indispos encore plus par sa hauteur et
ses bravades. Mais le pauvre enfant tait trop candide pour souponner
l'empire qu'exerait le vieux rou sur l'esprit de sa belle vicomtesse.
Il s'en mfiait si peu, qu'il cda  cette bienveillante admiration que
lui inspiraient les gens de qualit. Malgr tout son rpublicanisme,
Horace tait aristocrate dans l'me. On pouvait lui appliquer le mot
pittoresque du Misanthrope: _La qualit l'entte_. Il prouvait pour
ce monde-l une tolrance politique sans bornes, une sympathie de
nature. Il ne pouvait voir un crime dans les habitudes d'lvation et
de grandeur, lui qui tait dvor du besoin de ces choses, et qui
se sentait fait pour en prendre sa part. Il admirait donc la bonne
compagnie sans la respecter; il dsirait s'y mettre  l'unisson par ses
manires, et il s'y essayait avec la pleine confiance d'y russir bien
vite. Cette facilit  se transformer, cette absence de raideur et de
crainte, lui donnaient vritablement un grand charme. Il faisait vingt
gaucheries dont pas une ne dplaisait, parce qu'il s'en apercevait le
premier et en riait de bonne grce, ne demandant pas pardon d'ignorer ce
qu'on ne lui avait pas appris, dclarant  qui voulait l'entendre qu'il
n'avait jamais vu le monde, et ne montrant ni fausse honte ni sot
orgueil. Le laisser-aller de la campagne venait  son secours. La
vicomtesse affectait de pousser ce sans-gne aussi loin qu'il tait
possible, et de friser le mauvais ton dans son enjouement avec une
mesure toujours exquise. Elle riait de tout son coeur des maladresses du
nouveau venu, aprs les avoir bien provoques; mais elle n'en riait que
devant lui et avec lui; et il mettait de son ct tant de bonhomie et
d'ouverture de coeur, que, malgr toutes les prventions de l'entourage,
il gagna en un jour toutes les sympathies, mme celle du comte de
Meilleraie, qui ne prit de lui aucun ombrage, se confiant dans la
supriorit de ses belles manires. Par malheur, le comte attribuait 
ces manires une importance dont la vicomtesse ne faisait plus aucun cas
depuis douze heures. Horace tait cent fois plus aimable, avec sa tenue
tourdie et dgage, que le comte avec son dandysme et son dandinage. Ce
dernier mot fut celui dont elle se servit pour expliquer  Horace, qui
le lui demandait navement, ce que signifiait littralement le premier.

Malgr la fatigue de la journe, on veilla longtemps au salon;  minuit
on prit le th, et  deux heures du matin on causait encore avec
animation autour de la table charge de fruits et de friandises
sur lesquels Horace faisait main basse sans crmonie. Le comte de
Meilleraie, qui savait combien Lonie tait romantique (au point de
dclarer que lord Byron, qu'elle n'avait jamais vu, tait le seul homme
qu'elle et aim), se rjouissait de voir celui qui l'avait inquit le
matin se prsenter sous un aspect aussi prosaque. Il le bourrait de
ptisseries et de confitures, enchant de voir la vicomtesse rire aux
clats de cette voracit d'colier, et plein d'amicale gratitude pour
Horace, qui se prtait si bien  ce rle d'homme sans consquence. Mais
la vicomtesse riait pour la premire fois de sa vie sans ironie;
elle comprenait qu'Horace se dvouait  la divertir pour tre admis,
n'importe  quel prix, dans son intimit. Elle l'avait entendu parler
mieux qu'aucun des hommes par lesquels il se laissait maintenant
plaisanter; elle l'avait vu  la chasse franchir des fosss et des
barrires devant lesquels tous avaient recul, parce qu'il y avait en
effet dix chances contre une de s'y briser. Elle savait donc qu'il tait
suprieur  eux tous en esprit et en courage. Avec ces avantages-l,
accepter le dernier rle pour lui faire plaisir, c'tait, selon elle, un
acte de dvouement admirable et la preuve d'un amour sans bornes.



XXVI.

Mais celui qui, aprs elle, se laissa le plus gagner  l'apparente
bonhomie d'Horace, fut son antagoniste dclar, le vieux marquis
de Vernes. Avec celui-l, Horace ne joua pas de rle; il s'engoua
sur-le-champ de ce caractre de grand seigneur, de ces gravelures
princires, et de cette insolence leste et brillante qui lui apportaient
un reflet des moeurs d'autrefois. Pour quiconque n'a vu les marquis du
bon temps que sur la scne, voir poser dans la vie relle un chantillon
de cette race perdue est une vritable bonne fortune. Horace, sans
songer que les courtisans de la royaut absolue avaient dgnr dans
leur genre, tout aussi bien que les preux de la fodalit, crut voir un
Lauzun ou un Crqui dans le marquis de Vernes. Peu s'en fallut qu'il
n'y vt, en d'autres moments, un duc de Saint-Simon. Ce qu'il y a de
certain, c'est qu'il se prit pour lui d'un respect et d'une admiration
qui se rsumaient dans le dsir de l'galer et de le copier autant
que possible. Horace avait une telle mobilit d'esprit, il tait si
impressionnable, qu'il ne pouvait se dfendre de l'imitation. Il n'y
avait pas trois jours qu'il allait au chteau, que dj il s'essayait
devant nous  prononcer du bord des lvres comme le marquis, et qu'il me
conjura de lui donner une des tabatires de mon pre afin de s'exercer 
semer lgamment du tabac sur sa chemise, copiant l'indolence gracieuse
du vieillard, aussi bien que pouvait le faire un tudiant de seconde
anne, c'est--dire de la faon la plus ridicule du monde. Eugnie l'en
avertit, et le mortifia beaucoup; car il avait oubli que le modle
tait assez prs de nous pour ter  son plagiat toute apparence
d'originalit. Mais il n'en resta pas moins dcid  singer le marquis
devant tous ceux qui ne pourraient pas faire, comme nous, la comparaison
du matre avec l'colier.

Grce  une des anomalies nombreuses de son caractre, tandis qu'il nous
rendait tmoins de ses tentatives d'affectation,  un quart de lieue de
l, sous les yeux de la vicomtesse, il dployait tous les charmes de
la simplicit. Qui et pu deviner que c'tait l encore un rle, et
toujours une manire d'tre arrange pour l'effet? Horace avait, certes,
une ingnuit relle; mais il s'en servait et s'en dbarrassait suivant
l'occurrence. Quand elle lui russissait, il s'y laissait aller, et il
tait _lui-mme_, c'est--dire adorable. Quand elle lui nuisait, il
entrait dans n'importe quel rle, avec une facilit inconcevable, et il
dominait quand il n'avait pas affaire  trop forte partie. Ce jeu-l et
t bien dangereux avec le vieux marquis, qui en savait plus long que
lui, et encore plus avec la vicomtesse, lve du vieux rou, et capable
de lutter avec avantage contre son matre lui-mme. Aussi Horace,
prenant le parti d'tre naturel, les sduisit tous deux. Le marquis
n'aimait pas les jeunes gens, bien que, dans la socit des femmes
auxquelles il s'tait vou, il ft forc de vivre sans cesse au
milieu d'eux; mais Horace lui tmoigna tant de sympathie, l'couta si
avidement, s'gaya de si grand coeur  ses vieilles anecdotes, lui fit
tant de questions, lui demanda tant de conseils, en un mot le prit si
aveuglment pour guide et pour arbitre, que le vieillard, plus vain
encore que mchant, s'engoua de lui  son tour, et dclara, mme  la
vicomtesse, que c'tait l le plus aimable, le plus spirituel et le
meilleur jeune homme de toute la gnration nouvelle.

Horace, se voyant got, se livra entirement. Il prit le marquis pour
confident, et le conjura de lui enseigner  plaire  la vicomtesse.
Alors il se passa dans l'esprit du matre quelque chose d'assez trange;
il devint pensif, srieux, presque mlancolique, et frappant sur
l'paule de son lve;

Jeune homme, lui dit-il, vous me mettez l dans une situation bien
dlicate. Donnez-moi quelques heures pour y songer, et jusqu' ce soir
pour vous rpondre.

Le ton solennel du marquis, auquel il tait loin de s'attendre,
enflamma la curiosit d'Horace. D'o vient que cet homme qui, dans les
panchements railleurs, faisait si bon march de toute morale, prenait
un air grave quand il s'agissait de Lonie? tait-elle donc une femme 
part, mme aux yeux de ce contempteur de toute pudeur humaine? Jusque-l
elle lui avait sembl dgage de prjugs (c'est ainsi qu'elle appelait
ce que d'autres appellent principes), et Horace, qui n'en avait aucun
en fait d'amour, gotait fort cette manire de voir. Mais de ce qu'elle
n'imposait aucun frein  ses penchants, tait-ce  dire qu'elle pt en
avoir d'assez prononcs pour favoriser un nouveau venu au milieu d'une
phalange d'aspirants mieux fonds en titre? N'avait-elle point fait un
choix parmi ceux-l? Le comte de Meilleraie n'tait-il pas son amant?
tait-il possible de le supplanter, et toutes ces avances qu'on semblait
lui faire n'taient-elles pas un pige qu'on lui tendait pour le forcer
 se ranger au plus vite parmi les amants rebuts?

Pendant qu'Horace interrogeait ainsi sa destine, le marquis rvait
de son ct  la conduite qu'il tracerait  son jeune ami. Dans ce
moment-l, le vieux diplomate tait compltement dupe de son disciple.
Il le jugeait si candide, si passionn, si gnreux, qu'il tait effray
des consquences de son amour pour une femme aussi habile, aussi froide,
aussi personnelle que l'tait la vicomtesse. Il craignait des orages
qu'il ne pourrait plus conjurer; et comme toute la tactique enseigne
par lui  Lonie consistait  se prserver toujours du scandale, il ne
savait comment concilier l'espce d'affection qu'il avait rellement
pour elle, et la vive sympathie que l'amour-propre flatt lui avait fait
concevoir pour Horace.

Pour la premire fois de sa vie peut-tre, il prit le parti d'tre
sincre, comme si la franchise d'Horace et exerc sur lui le mme
magntisme que sa propre rouerie exerait sur ce jeune homme.

Tenez, lui dit-il en parcourant avec lui, au clair de la lune, les
alles dsertes du jardin anglais, je vais vous parler net. Je crois, de
toute mon me, que vous tes pris de la vicomtesse, et je ne crois pas
impossible qu'elle vienne  vous couter. Mais si, malgr vos agitations
(et vos esprances, que je devine fort bien), vous tes encore capable
d'couter un bon conseil, vous renoncerez  pousser votre pointe dans ce
coeur-l.

--J'y renoncerai si vous avez de bonnes raisons  me donner, rpondit
Horace; et vous n'en devez pas manquer, monsieur le marquis, car vous
avez pes les vtres toute la journe.

--Vous ne voulez pas me croire sur parole, et vous abstenir, sauf 
deviner plus tard mes raisons vous-mme?

--Comment pouvez-vous me demander pareille chose, vous qui connaissez si
bien le coeur humain? Plein de foi en vous, je vous promettrais en vain
ce que je ne pourrais pas tenir.

--Eh bien, je vais tcher de vous convaincre. Avez-vous dj aim?

--Oui.

~-Quelle espce de femme?

--Une femme obscure comme moi, mais belle, intelligente et dvoue.

--Fidle?

--Je le crois.

--Ftes-vous jaloux?

--Comme un fou, ou, pour mieux dire, comme un sot.

--Comment l'avez-vous quitte?

--Ne me le demandez pas; j'ai t ridicule ou odieux, je ne sais pas
lequel.

--Mais est-ce fini avec elle?

--Vous voulez me forcer  vous dire une chose dont le souvenir me navre,
et dont vous ne me conseillerez pas de rire, j'en suis certain: elle
s'est suicide.

--Ah! voil qui est bien, trs-bien, dit le marquis avec beaucoup de
srieux; je vous flicite. Cela ne m'est jamais arriv. Un suicide!
C'est superbe cela, mon cher,  votre ge. Qu'on le sache, et toutes
les femmes sont  vous. Oui-da! vous tes appel  une belle carrire!
Puisqu'il en est ainsi, je vous conseille de prendre votre temps et de
choisir. Dites-moi: comment avez-vous pris ce suicide? avez-vous t
trs-frapp?

--Monsieur le marquis, dit Horace, ceci passe la plaisanterie. Je
ne conois pas que vous m'interrogiez sur un sujet si dlicat; mais
dussiez-vous me mpriser pour ma faiblesse, je vous dirai que j'ai t
bien prs de me brler la cervelle. Riez maintenant, si vous voulez.

--Mais vous ne l'avez pas fait? continua le marquis poursuivant toujours
son interrogatoire avec le plus grand sang-froid. Vous n'avez pas pris
des pistolets? Vous ne vous tes pas bless? Allons, dites, vous n'avez
pas fait une pareille niaiserie?

Horace resta interdit, partag entre l'indignation que lui inspirait
le calme cynique de son matre, et le besoin de voir excuser sa propre
lgret. Le marquis reprit avec la mme aisance:

Vous tiez donc bien amoureux?

--Au contraire, rpondit Horace, je ne l'tais pas assez. C'tait une
femme trop parfaite: je m'ennuyais de la vie avec elle.

--Et elle s'est tue pour vous rattacher  l'existence? C'est bien beau
de sa part. Ah ! exigez-vous qu' l'avenir on se tue pour vous?

Horace, qui n'avait fait cet aveu amplifi du suicide de Marthe que
par un mouvement de vanit, sentit qu'il avait fait l une sottise; le
marquis l'en avertissait par ses railleries. Confus et irrit, il se
laissa accabler quelques instants en silence. Enfin, n'y pouvant plus
tenir.

Monsieur le marquis, dit-il, j'esprais mieux de votre supriorit.
Il n'y a pas de gloire  craser un pauvre diable quand on est grand
seigneur, et un enfant quand on a des cheveux blancs. Vous me trouvez
fat et ridicule d'aspirer  la vicomtesse. Eh bien, si vous tes
autoris  vous moquer de moi...

--Que feriez-vous dans ce cas-l? dit le marquis vivement.

--Que pourrais-je faire vis--vis d'une femme et d'un...

--Et d'un vieillard? dit le marquis en achevant la phrase d'Horace avec
calme. Eh bien, voyons! vous vous retireriez tout penaud?

--Peut-tre que non, monsieur le marquis, rpondit Horace avec nergie;
peut-tre accepterais-je le dfi, sauf  en sortir vaincu; mais du moins
je ne cderais pas sans combattre.

--A la bonne heure, dit le marquis en lui tendant la main. Voil comme
j'aime  entendre parler. Maintenant coutez-moi. Je ne me moque pas, je
vous estime, et je vous plains; car vous avez encore trop d'illusions et
de fougue pour ne pas jouer  vos dpens la comdie, ou, si vous voulez
que je parle d'une faon plus moderne, le _drame_ des passions. Vous
n'avez pas d'exprience, mon cher ami.

--Je le sais bien, et c'est pour cela que je vous demandais conseil.

--Eh bien, je vous conseille de vous en tenir encore pendant cinq ou six
ans aux femmes enthousiastes et folles qui se tuent par amour ou par
dpit. Quand vous en aurez dtruit ou dsol une douzaine, vous
serez mr pour la grande entreprise, conue par vous tmrairement
aujourd'hui, d'attaquer une femme du monde.

--C'est une leon? je l'accepte; mais je la veux entire et srieuse
afin d'en pouvoir profiter. Voyons, sans ddain, sans mchancet,
Monsieur, une femme du monde est donc bien forte, bien invincible pour
un homme qui n'est pas du monde?

--Tout au contraire. Rien n'est si facile que de vaincre comme vous
l'entendez la plus forte de ces femmes-l. Vous voyez que je ne suis ni
ddaigneux, ni mchant pour vous.

--En ce cas... achevez, dites tout.

--Vous le voulez? Apprenez donc qu'il est facile de triompher des dsirs
et de la curiosit d'une femme. Ceci n'est rien. Sans jeunesse, sans
beaut, avec quelque esprit seulement, on y parvient tous les jours.
Maie n'tre pas culbut le lendemain par ce coursier indocile qu'on
appelle la _rflexion_, voil ce qui n'est pas donn  tous, et ce qui
demande un certain art. Vous pourriez ds cette nuit, par surprise,
obtenir ce qu'on rpute la victoire. Mais vous pourriez bien aussi tre
conduit demain soir, et rencontrer aprs-demain votre conqute sans
qu'elle vous rendt seulement un salut.

--En est-il ainsi? sont-ce l leurs faons d'agir?

--Ce sont l leurs droits; qu'y trouvez-vous  redire? Nous les
obsdons; nous violentons leurs penses, leur imagination, leur
conscience;  force de ruse et d'audace nous arrachons leur
consentement, et elles ne pourraient pas se raviser au moment o notre
dsir perd son intensit avec sa puissance! Elles ne pourraient pas
se venger d'avoir t gagnes au jeu, et prendre leur revanche 
la premire occasion! Allons donc! sommes-nous musulmans pour leur
interdire le jugement et la libert?

--Vous avez raison, et je commence  comprendre. Mais quelle est donc
cette science mystrieuse sans laquelle on ne peut leur plaire plus d'un
jour?

--Eh mais, c'est la science de ne jamais dplaire! C'est une grande
science, croyez-moi.

--Enseignez-la-moi, je veux l'apprendre, dit Horace.

Alors le vieux marquis, avec une complaisance secrte pour lui-mme et
avec le pdantisme de sa vanit satisfaite par les sacrifices humiliants
et les intrigues puriles d'un demi-sicle de galanterie, exposa
longuement ses plans et sa doctrine  Horace. Il y mit la mme solennit
que s'il se ft agi de lguer  un jeune adepte une science profonde, un
secret important  l'avenir des hommes. Horace l'couta avec stupeur,
et se retira tellement boulevers et bris de tout ce qu'il venait
d'entendre, qu'il en fut malade toute la nuit. Il s'obstinait  admirer
le marquis; mais, malgr lui, il avait t saisi d'un tel dgot  la
peinture de ces profanations de l'amour, et  l'ide de ces froides
machinations, qu'il ne put se dcider  retourner au chteau le
lendemain. Il resta trois jours sous le coup de ces rvlations
mortelles, ne croyant plus  rien, regrettant ses illusions avec
amertume, rougissant tantt de ce monde o il s'tait jet avec tant
d'ardeur, tantt de lui-mme, qu'il sentait si infrieur, dans l'art du
mensonge, et ne songeant plus  la vicomtesse, qu'il voyait dsormais, 
travers les analyses sches et rebutantes du marquis, comme un cadavre
informe sortant d'un alambic.

Cette absence non prmdite lui fit faire  son insu bien du chemin
dans le coeur de la vicomtesse. Elle avait arrang dans sa tte un roman
qu'elle ne voulait pas laisser au premier chapitre. D'une longue-vue
place sur le perron lev du chteau, elle voyait distinctement notre
maisonnette et les prairies environnantes. Elle distingua Horace
se promenant  quelque distance, dans un lieu dcouvert touchant 
l'extrmit du parc de Chailly. Elle alla s'y promener comme par hasard,
le rencontra, marcha longtemps avec lui, dploya toutes les grces de
son esprit, et ne l'amena pourtant pas  lui faire une dclaration.
Horace avait t si frapp des instructions du marquis, il tait si
pouvant de la science qu'il lui avait donne, que, malgr l'ivresse
de vanit o le plongeaient les avances sentimentales de Lonie, il
se sentit la force de rsister. Il eut cette force bien longtemps,
c'est--dire environ trois semaines, phase immense entre deux tres
qui se dsirent mutuellement, et qui ne sont retenus par aucune
considration morale. Peut-tre le courage de ce jeune homme et offens
et rebut la vicomtesse s'il et persist davantage. Mais le marquis de
Vernes, qui craignait le cholra tout en feignant de le braver, ayant
ou dire qu'un cas s'tait manifest sur la rive gauche de la rivire,
prtexta une lettre de son banquier qui le forait de retourner  Paris,
et partit le jour mme. Priv de son mentor, Horace n'eut plus de force.
La vicomtesse, pique au vif, se voyant dsire, et ne pouvant concevoir
o un enfant sans exprience prenait l'nergie de suspendre des
poursuites d'abord si vives, avait rsolu de vaincre, et chaque jour
elle imaginait de nouvelles sductions. Cent fois elle le vit prt 
flchir, et tout  coup il s'arrachait d'auprs d'elle, mu, boulevers,
mais n'ayant pas dit un mot d'amour. On s'en tenait  la sympathie,
 l'amiti. La vicomtesse, au milieu de ses plus dlicieux abandons,
savait reprendre  temps son sang-froid, et se tirer des mauvais pas
o elle s'tait risque, avec une prsence d'esprit admirable. Horace
voyait bien que, tout en se jetant  sa tte, elle conservait tous ses
avantages. Il attendait vainement qu'elle n'et plus la possibilit
d'une arrire-pense; et, quoi qu'il ft, au bout de trois semaines de
coquetteries effrnes, elle ne lui avait pas dit une syllabe qu'elle
ne pt reprendre et interprter en sens inverse, au premier caprice de
rsistance qui lui passerait par l'esprit. Cette lutte misrable
le faisait horriblement souffrir, et cependant il ne pouvait s'y
soustraire. Il oubliait tout: il ne songeait plus  retourner  Paris;
il n'osait faire savoir  ses parents qu'il ne les avait quitts que
pour s'arrter  mi-chemin, et, pour ne pas les affliger par cette
preuve d'indiffrence, il les laissait en proie  l'inquitude
d'attendre en vain de ses nouvelles et d'ignorer ce qu'il tait devenu.

Quant  Marthe, il ne semblait pas qu'elle et jamais exist pour
lui. Absorb par une seule pense, jouant avec stocisme son rle
d'insouciant dans la socit de la vicomtesse, s'entourant d'un mystre
sombre et bizarre dans ses tte--tte avec elle, et revenant chez
nous le soir, amer et taciturne, il tait dvor de mille furies, et
poursuivait, en faiblissant peu  peu, l'apprentissage de rou auquel il
s'tait condamn pour ressembler au marquis de Vernes.

Aprs avoir longtemps cherch le ct vulnrable de cette cuirasse
merveilleuse, la vicomtesse trouva enfin le joint: c'tait
l'amour-propre littraire. Elle parvint  lui faire avouer qu'il tait
pote, et lui demanda  voir ses essais. Horace, n'ayant jamais rien
complt, et t bien embarrass de la satisfaire; mais elle manifesta
pour le talent d'crire un tel enthousiasme, qu'il dsira vivement
goter le poison de ce nouveau genre de flatterie, et se mit  l'oeuvre.
Il y avait bien trois mois qu'il n'avait tremp une plume dans l'encre
pour coudre deux phrases ou deux vers ensemble. Lorsqu'il fouilla dans
les limbes de son cerveau, il n'y trouva qu'une impression tant soit peu
vive et complte: la disparition de Marthe et son suicide prsum. Il
ne faut pas oublier que cette prsomption tait passe  l'tat de
certitude chez Horace, depuis qu'il avait fait de l'effet sur deux ou
trois personnes, en leur confiant le tragique secret qui tait cens
avoir bris son me et dsenchant sa vie. Le sujet tait dramatique; il
s'en inspira heureusement. Il fit d'assez beaux vers, et me les lut
avec une motion qui les faisait valoir. J'en fus trs-mu moi-mme.
J'ignorais que c'tait la premire fois, depuis six semaines, qu'il
pensait  Marthe; il ne m'avait pas confi ses affaires de coeur avec
la vicomtesse; en un mot, j'tais loin de deviner que les larmes qui
coulaient de ses yeux sur son lgie n'taient qu'une rptition de la
scne qu'il se mnageait avec Lonie.

Le lendemain marqua son triomphe littraire et sa dfaite diplomatique
auprs de la vicomtesse. Il lui rcita ses vers, qu'il prtendit
avoir faits deux ans auparavant; car il est bon de vous dire qu'il se
vieillissait de quelques annes pour ne pas paratre trop enfant dans ce
monde-l. En outre, cette douleur antidate lui donnait un aspect plus
byronien. Il dclama avec plus de talent encore qu'il ne m'en avait
montr; les sanglots lui couprent la voix au dernier hmistiche. La
vicomtesse faillit s'vanouir, tant elle se donna de peine pour pleurer!
Elle en vint  son honneur, et versa des larmes... de vritables larmes.
Hlas! oui, on pleure par affectation aussi bien que par motion
vraie. Cela se voit tous les jours, et c'est encore une dcouverte
physiologico-psychologique acquise  la science du dix-neuvime sicle,
dcouverte que j'ai nie longtemps, mais dont j'ai vu des preuves
clatantes, incontestables, atroces.

Ce qu'il y a d'trange chez les sujets dous de cette facult, c'est
qu'ils sont facilement dups quand ils rencontrent des natures
analogues. Horace savait bien qu'il pleurait sur Marthe sans la
regretter; il ne vit pas qu'il faisait pleurer la vicomtesse sans
l'avoir attendrie. Quand il contempla l'effet qu'il venait de produire
sur elle, la tte lui tourna: il oublia toutes ses rsolutions, toutes
les leons du marquis. Il se jeta aux pieds de Lonie, et lui exprima
sa passion avec une grande loquence; car il tait en verve; tous les
ressorts de son intelligence taient tendus. Il avait encore l'oeil
humide, la voix teinte, les cheveux agits et les lvres ples. La
vicomtesse se crut adore, et la joie du triomphe la rendit belle et
jeune pendant quelques instants. Mais elle n'tait pas femme  cder un
jour trop tt. Elle voulait, aprs avoir pris tant de peine pour tre
attaque, faire sentir le prix de sa prtendue dfaite, et prolonger
le plus grand plaisir que connaissent les coquettes, celui de se faire
implorer.

Elle sembla tout  coup faire sur elle-mme un puissant effort, et
s'arrachant des bras d'Horace avec toute la mimique de l'effroi, de la
surprise et de la honte, elle le laissa constern dans son boudoir, o
cette scne venait d'tre joue, et courut s'enfermer dans sa chambre.

Peut-tre croyait-elle qu'Horace forcerait sa porte. Il n'eut ni cet
esprit ni cette sottise. Il quitta le chteau, mortellement bless, se
croyant jou, outrag, et en proie  une sorte de fureur. La vicomtesse
ne prit point cette susceptibilit pour une maladresse. Elle l'observa
comme une preuve d'orgueil immense, et ne se trompa gure. Elle se
flicita donc de son inspiration, voyant bien qu'il fallait briser cet
orgueil pice  pice, si elle ne voulait exposer le sien  de graves
atteintes.

Ce jeu goste et de mauvaise foi dura encore plusieurs jours. Horace
avait perdu tous ses avantages. Il bouda; on le ramena, toujours au nom
de l'amiti. On consentit  l'couter, aprs l'avoir forc  parler. On
lui imposa silence quand il eut dit tout ce qu'on dsirait entendre. On
le nourrit de refus et d'esprances. On joua la candeur d'une amiti
fraternelle prise  l'improviste, et bouleverse par l'tonnement,
l'inquitude, la tendre compassion, le dsir gnreux et timide de
fermer une blessure qu'on semblait avoir faite involontairement. Lonie
s'en donna  coeur joie; mais, prise dans ses propres filets, elle
fut tout aussi ridiculement trompe que perfidement hypocrite. Elle
s'imagina lutter avec un amour srieux, combattre avec un remords encore
saignant, triompher d'un pass terrible. La pauvre Marthe servit d'enjeu
 cette partie. La vicomtesse crut effacer son souvenir, et ne se douta
pas que ce n'tait l qu'une fiction pour l'attirer dans le pige. Qui
fut tromp d'Horace ou de Lonie? Ils le furent tous deux; et le jour o
ils succombrent l'un  l'autre, leur amour, si tant est qu'ils eussent
ressenti des feux dignes d'un si beau nom, tait puis dj par les
fatigues et les ennuis de la guerre.



XXVII.

Ce jour de _bonheur_, mmorable et funeste entre tous dans la vie
d'Horace, fut enregistr d'une manire plus srieuse et plus solennelle
dans l'histoire. C'tait le 5 juin 1832; et quoique j'aie pass ce jour
et le lendemain dans l'ignorance complte de la tragdie imprvue dont
Paris tait le thtre, et o plusieurs de mes amis furent acteurs,
j'interromprai le rcit des bonnes fortunes d'Horace pour suivre Arsne
et Laravinire au milieu du drame sanglant d'une rvolution avorte. Ma
tche n'est pas de rappeler des vnements dont le souvenir est encore
saignant dans bien des coeurs. Je n'ai rien su de particulier sur ces
vnements, sinon la part que mes amis y ont prise. J'ignore mme
comment Laravinire y fut ml, s'il les avait prvus, ou s'il s'y jeta
inopinment, pouss par les provocations de la force militaire au convoi
de l'illustre Lamarque, et par le dsordre encore mal expliqu de cette
dplorable journe. Quoi qu'il en soit, cette lutte ne pouvait passer
devant lui sans l'entraner. Elle entrana aussi Arsne, qui n'en
esprait point le succs; mais qui, dsirant la mort, et voyant son cher
Jean la chercher derrire les barricades, s'attacha  ses pas, partagea
ses dangers, et subit l'hroque et sombre enivrement qui gagna les
dfenseurs dsesprs de ces nouvelles Thermopyles. A l'heure dernire
de ces martyrs, comme la troupe envahissait le clotre Saint-Mry,
Laravinire, dj cribl, tomba frapp d'une dernire Balle.

[Illustration: Arsne fut un de ceux qui s'chapprent par un toit.]

Je suis mort, dit-il  Arsne, et la partie est perdue. Mais tu peux
fuir encore; pars!

--Jamais, dit Arsne en se jetant sur lui; ils me tueront sur ton corps.

--Et Marthe! rpondit Laravinire, Marthe qui existe peut-tre, et qui
n'a que toi sur la terre! La dernire volont d'un mourant est sacre.
Je te lgue l'avenir de Marthe, et je t'ordonne de sauver ta vie pour
elle. Puisqu'il n'y a plus rien  faire ici, tu peux et tu dois te
soustraire  ces bourreaux qui s'approchent, ivres de vengeance et de
vin; pauvres soldats qui se croient vainqueurs cent contre un!

Deux minutes aprs, l'intrpide Jean tomba inanim sur le sein d'Arsne.
La maison, dernier refuge des insurgs, tait envahie. Arsne fut un de
ceux qui s'chapprent par un toit. Cette vasion tint du miracle, et
arracha malheureusement peu de braves  la furie des assaillants. Cach
 plusieurs reprises dans des chemines, dans des lucarnes de greniers,
vingt fois aperu et poursuivi, vingt fois soustrait aux recherches
avec un bonheur qui semblait proclamer l'intervention de la Providence,
Arsne, couvert de blessures, bris par plusieurs chutes, se sentant
 bout de ses forces et de son courage, tenta un dernier effort pour
disputer une vie  laquelle une faible esprance le rattachait  peine.
Il s'agissait de sauter d'un toit  l'autre pour entrer dans une
mansarde par une fentre incline qu'il apercevait  quelques pieds de
distance. Ce n'tait qu'un pas  faire, un instant de rsolution et de
sang-froid  ressaisir; mais Arsne tait mourant et  demi fou. Le sang
de Laravinire, ml au sien, tait chaud sur sa poitrine, sur ses mains
engourdies, sur ses tempes embrases. Il avait le vertige. La douleur
morale tait si violente qu'elle ne lui permettait pas de sentir la
douleur physique; et cependant l'instinct de la conservation le guidait
encore, sans qu'il pt se rendre compte de l'puisement qui augmentait
avec rapidit, sans qu'il et connaissance de l'agonie qui commenait.
Mon Dieu, pensa-t-il en s'approchant de la fente entre les deux toits,
si ma vie est encore bonne  quelque chose, conserve-la; sinon, permets
qu'elle s'loigne bien vite! Et penchant le corps en avant, il se
laissa tomber plutt qu'il ne s'lana sur le bord oppos. Alors, se
tranant sur ses genoux et sur ses coudes, car ses pieds et ses
mains lui refusaient le service, il parvint jusqu' la fentre qu'il
cherchait, l'enfona en posant ses deux genoux sur le vitrage, et,
laissant porter sur ce dernier obstacle tout le poids de son corps,
s'abandonnant avec indiffrence  la gnrosit ou  la lchet de ceux
qu'il allait surprendre dans cette misrable demeure, il roula vanoui
sur le carreau de la mansarde. En recevant ce dernier choc qu'il ne
sentit pas, il eut comme une raction de lucidit qui dura  peine
quelques secondes. Ses yeux virent les objets; son cerveau les comprit
 peine, mais son coeur prouva comme un dilatement de joie qui claira
son visage au moment o il perdit connaissance.

[Illustration: Elle se pencha sur cette tte meurtrie.]

Qu'avait-il donc vu dans cette mansarde? Une femme ple, maigre, et
misrablement vtue, assise sur son grabat et tenant dans ses bras un
enfant nouveau-n, qu'elle cacha avec pouvante derrire elle, en voyant
un homme tomber du toit  ses pieds. Arsne avait reconnu cette femme.
Pendant un instant aussi rapide que l'clair, mais aussi complet qu'une
ternit dans sa pense, il l'avait contemple; et, oubliant tout ce
qu'il avait souffert comme tout ce qu'il avait perdu, il avait got
un bonheur que vingt sicles de souffrance n'eussent pu effacer. C'est
ainsi qu'il exprima par la suite cet instant ineffable dans sa vie, qui
lui avait ouvert une source de rflexions nouvelles sur la fiction
du temps cre par les hommes, et sur la permanence de l'abstraction
divine.

Marthe ne l'avait pas reconnu. Brise, elle aussi, par la souffrance,
la misre et la douleur, elle n'tait pas soutenue par une exaltation
fbrile qui pt la ranimer tout d'un coup et lui faire sentir la joie au
sein du dsespoir. Elle fut d'abord effraye; mais elle ne chercha pas
longtemps l'explication d'une visite aussi trange. Toute la journe,
toute la nuit prcdente, toute la veille, attentive aux bruits
sinistres du combat, dont le thtre tait voisin de sa demeure, elle
n'avait eu qu'une pense: Horace est l, se disait-elle, et chacun
de ces coups de fusil que j'entends peut avoir sa poitrine pour but.
Horace lui avait fait pressentir cent fois qu'il se jetterait dans la
premire meute; elle le croyait capable de persister dans une telle
rsolution. Elle avait pens aussi  Laravinire, qu'elle savait ardent
et prt  toutes ces luttes; mais elle avait entendu tant de fois Arsne
dtester les tragiques souvenirs des journes de 1830, qu'elle ne le
supposait pas ml  celles-ci. Lorsqu'elle vit un homme tomber expirant
devant elle, elle comprit que c'tait un fugitif, un vaincu, et, de
quelque parti qu'il ft, elle se leva pour le secourir. Ce ne fut qu'en
approchant sa lampe de ce visage noirci de poudre et souill de sang,
qu'elle songea  Arsne; mais elle n'en crut pas ses yeux. Elle prit son
tablier pour tancher ce sang et pour essuyer cette poudre, sans peur
et sans dgot: les malheureux ne sont gure susceptibles de telles
faiblesses. Elle se pencha sur cette tte meurtrie et dfigure, qu'elle
venait de poser sur ses genoux tremblants; et alors seulement elle fut
certaine que c'tait l son frre dvou, son meilleur ami. Elle le
crut mort, et, laissant tomber son visage sur cette face livide qui lui
souriait encore avec une bouche contracte et des yeux teints, elle
l'embrassa  plusieurs reprises, et resta sans verser une larme, sans
exhaler un gmissement, plonge dans un dsespoir morne, voisin de
l'idiotisme.

Quand elle eut recouvr quelque prsence d'esprit, elle chercha dans le
battement des artres  retrouver quelque symptme de vie. Il lui sembla
que le pouls battait encore; mais le sien propre tait si gonfl,
qu'elle ne sentait pas distinctement et qu'elle ne put s'assurer de la
vrit. Elle marcha vers la porte pour appeler quelques voisins 
son aide; mais, se rappelant aussitt que parmi ces gens, qu'elle ne
connaissait pas encore, un sclrat ou un poltron pouvait livrer le
proscrit  la vengeance des lois, elle tira le verrou de la porte,
revint vers Arsne, joignit les mains, et demanda tout haut  Dieu, son
seul refuge, ce qu'il fallait faire. Alors, obissant  un instinct
subit, elle essaya de soulever ce corps inerte. Deux fois elle tomba 
ct de lui sans pouvoir le dranger; puis tout  coup, remplie d'une
force surnaturelle, elle l'enleva comme elle et fait d'un enfant, et
le dposa sur son lit de sangle,  ct d'un autre infortun, d'un
vritable enfant qui dormait l, insensible encore aux terreurs et aux
angoisses de sa mre. Tiens, mon fils, lui dit-elle avec garement,
voil comme ta vie commence; voil du sang pour ton baptme, et un
cadavre pour ton oreiller. Puis elle dchira des langes pour essuyer et
fermer les blessures d'Arsne. Elle lava son sang coll  ses cheveux;
elle contint avec ses doigts les veines rompues, elle rchauffa ses
mains avec son haleine, elle pria Dieu avec ferveur du fond de son me
dsole. Elle n'avait rien, et ne pouvait rien de plus.

Dieu vint  son secours, et Arsne reprit connaissance. Il fit un
violent effort pour parler.

Ne prends pas tant de peine, lui dit-il; si mes blessures sont
mortelles, il est inutile de les soigner; si elles ne le sont pas,
il importe peu que je sois soulag un peu plus tt. D'ailleurs je ne
souffre pas; assieds-toi l, donne-moi seulement un peu d'eau  boire,
et puis laisse-moi ce mouchoir, j'arrterai moi-mme le sang qui coule
de ma poitrine. Laisse ta main sur ma tempe, je n'ai pas besoin d'autre
appareil. Dis-moi que je ne rve pas, car je suis heureux!... Heureux?
ajouta-t-il avec effroi en se ravisant, car le souvenir de Laravinire
venait de se rveiller. Mais en songeant que Marthe avait bien assez 
souffrir, il lui cacha l'horreur de cette pense, et garda le silence.
Il but l'eau avec une avidit qu'il rprima aussitt. Ote-moi ce verre,
lui dit-il; quand les blesss boivent, ils meurent aussitt. Je ne veux
pas mourir, Marthe;  cause de toi, il me semble que je ne dois pas
mourir.

Cependant il fut durant toute cette nuit entre la mort et la vie. Dvor
d'une soif furieuse, il eut le courage de s'abstenir. Marthe tait
parvenue  arrter le sang. Les blessures, quoique profondes, ne
constituaient pas par elles-mmes l'imminence du danger; mais
l'exaltation, le chagrin et la fatigue allumaient en lui une fivre
dlirante, et il sentait du feu circuler dans ses artres. S'il et cd
aux transports qui le gagnaient, il se ft t la vie; car il sentait
la rage de destruction qui l'avait possd depuis deux jours se tourner
maintenant contre lui-mme. Dans cet tat violent, il conservait
cependant assez de force pour combattre son mal: son me n'tait pas
abattue. Cette me puissante, aux prises avec la dsorganisation de la
vie physique, ressentait un trouble cruel, mais se raidissait contre
ses propres dtresses, et, par des efforts presque surhumains, elle
terrassait les fantmes de la fivre et les suggestions du dsespoir.
Vingt fois il se leva, prt  dchirer ses blessures,  repousser
Marthe, que par instants il ne reconnaissait plus et prenait pour un
ennemi,  trahir le secret de sa retraite par des cris de fureur,  se
briser la tte contre les murs. Mais alors il se faisait en lui des
miracles de volont. Son esprit, profondment religieux, conservait,
jusque dans l'garement, un instinct de prire et d'esprance; et il
joignait les mains en s'criant: Mon Dieu! qu'est-ce que c'est? o
suis-je? que se passe-t-il en moi et hors de moi? M'abandonneriez-vous,
mon Dieu? ne me donnerez-vous pas du moins une fin pieuse et rsigne?
Puis, se tournant vers Marthe: Je suis un homme, n'est-ce pas? lui
disait-il; je ne suis pas un assassin, je n'ai pas vers  dessein le
sang innocent! je n'ai pas perdu le droit de l'invoquer! Dis-moi que
c'est bien toi qui es l, Marthe! dis-moi que tu espres, que tu crois!
Prie, Marthe, prie pour moi et avec moi, afin que je vive ou que je
meure comme un homme, et non pas comme un chien.

Puis il enfonait son visage sur le traversin, pour touffer les
rugissements qui s'chappaient de sa poitrine; il mordait les draps pour
empcher ses dents de se broyer les unes contre les autres; et quand
les objets prenaient  ses yeux des formes chimriques, quand Marthe se
transformait dans son imagination en visions effrayantes, il fermait les
yeux, il rassemblait ses ides, il forait les hallucinations  cder
devant la raison; et de la main cartant les spectres, il les exorcisait
au nom de la foi et de l'amour.

Cette lutte pouvantable dura prs de douze heures. Marthe avait pris
son enfant dans ses bras; et lorsque Paul perdait courage et s'criait
douloureusement: Mon Dieu, mon Dieu! voil que vous m'abandonnez
encore! elle se prosternait et tendait  Arsne cette innocente
crature, dont la vue semblait lui imposer une sorte de respect
craintif. Arsne n'avait encore exprim aucune pense par rapport  cet
enfant. Il le voyait, il le regardait avec calme; il ne faisait
aucune question; mais ds qu'il avait, malgr lui, laiss chapper un
gmissement ou un sanglot, il se retournait vivement pour voir s'il ne
l'avait pas veill. Une fois, aprs un long silence et une immobilit
qui ressemblait  de l'extase, il dit tout  coup:

Est-ce qu'il est mort?

--Qui donc? demanda Marthe.

--L'_enfant_, rpondit-il, l'enfant qui ne crie plus! il faut cacher
l'enfant, les brigands triomphent, ils le tueront. Donne-moi l'enfant
que je le sauve; je vais l'emporter sur les toits, et ils ne le
trouveront pas. Sauvons l'enfant: vois-tu, tout le reste n'est rien,
mais un enfant, c'est sacr.

Et ainsi en proie  un dlire o l'ide du devoir et du dvouement
dominait toujours, il rpta cent fois: L'_enfant_, l'enfant est sauv,
n'est-ce pas?... Oh! sois tranquille pour l'enfant, nous le sauverons
bien.

Quand il revenait  lui-mme, il le regardait, et ne disait plus rien.
Enfin cette agitation se calma, et il dormit pendant une heure. Marthe,
puise, avait replac l'enfant sur le lit,  ct du moribond. Assise
sur une chaise, d'un de ses bras elle entourait son fils pour le
prserver, de l'autre elle soutenait la tte de Paul; la sienne tait
tombe sur le mme coussin; et ces trois infortuns reposrent ainsi
sous l'oeil de Dieu, leur seul refuge, isols du reste de l'humanit par
le danger, la misre et l'agonie.

Mais bientt ils furent rveills par une sourde rumeur qui se faisait
autour d'eux. Marthe entendit des voix inconnues, des pas lourds et
presss qui lui glacrent le coeur d'pouvante. Des agents de police
visitaient les mansardes, cherchant des victimes. On approchait de la
sienne. Elle jeta les couvertures sur Arsne, nivela le lit avec ses
hardes, qu'elle cacha sous les draps, et, plaant son enfant sur Arsne
lui-mme, elle alla ouvrir la porte avec la rsolution et la force que
donnent les prils extrmes. Les dbris du chssis de sa fentre avaient
t cachs dans un coin de la chambre; elle avait attach son tablier en
guise de rideau devant cette fentre brise pour voiler le dgt. Une
voisine charitable, chez qui on venait de faire des perquisitions,
suivit les sbires jusqu'au seuil de Marthe.

Ici, mes bons messieurs, leur dit-elle, il n'y a qu'une pauvre femme 
peine releve de couches, et encore bien malade. Ne lui faites pas peur,
mes bons messieurs, elle en mourrait.

Cette prire ne toucha gure les tres sans coeur et sans piti auxquels
elle s'adressait; mais le sang-froid avec lequel Marthe se prsenta
devant eux leur ta tout soupon. Un coup d'oeil jet dans sa chambre
trop petite et trop peu meuble pour receler une cachette, leur persuada
l'inutilit d'une recherche plus exacte. Ils s'loignrent sans
remarquer des traces de sang mal effaces sur le carreau, et ce fut
encore un des miracles qui concoururent au salut d'Arsne. La vieille
voisine tait une digne et gnreuse crature qui avait assist Marthe
dans les douleurs de l'enfantement. Elle l'aida  cacher le proscrit,
se chargea de lui apporter des aliments et quelques remdes; mais, ne
connaissant aucun mdecin dont les opinions pussent lui garantir le
silence, et terrifie par les rigueurs vraiment inquisitoriales qui
furent dployes  l'gard des victimes du clotre Saint-Mry, elle se
borna aux secours insuffisants qu'elle pouvait fournir elle-mme. Marthe
n'osait faire un pas hors de sa chambre, dans la crainte qu'on ne revint
l'explorer en son absence. D'ailleurs Arsne tait devenu si calme que
l'inquitude s'tait dissipe, et qu'elle comptait sur une prompte
gurison.

Il n'en fut pas ainsi. La faiblesse se prolongea au point que, pendant
plus d'un mois, il lui fut impossible de sortir du lit. Marthe coucha
tout ce temps sur une botte de paille, qu'elles tait procure sous
prtexte de se faire une paillasse; mais elle n'avait pas le moyen d'en
acheter la toile. La vieille voisine tait dans une indigence complte.
L'tat du malade et son propre accablement ne permettaient pas  Marthe
de travailler, encore moins de sortir pour chercher de l'ouvrage. Depuis
deux mois qu'elle s'tait spare d'Horace, rsolue de n'tre  charge
 personne en devenant mre, elle avait vcu du prix de ses derniers
effets vendus ou engags au Mont-de-Pit; sa dlivrance ayant t plus
longue et pus pnible qu'elle ne l'avait prvu, elle avait puis cette
faible ressource, et se trouvait dans un dnment absolu. Arsne n'tait
pas plus heureux. Depuis quelque temps; prvoyant, d'aprs les discours
de Laravinire, un bouleversement dans Paris, et voulant tre libre de
s'y jeter, il avait donn toutes ses petites pargnes  ses soeurs, et
les avait renvoyes en province. Croyant n'avoir plus qu' mourir, il
n'avait rien gard. La situation de ces deux tres abandonns tait donc
pouvantable. Tous deux malades, tous deux briss; l'un clou sur un
lit de douleur, l'autre allaitant un enfant, ne vivant que de pain et
dormant sur la paille, n'tant pas mme abrite dans cette mansarde dont
elle n'osait pas faire rparer la fentre, puisqu'un secret de mort
tait li  cette trace d'effraction, et n'ayant d'ailleurs pas la force
de faire un pas. Et puis, ajoutez  ces empchements une sorte d'apathie
et d'impuissance morale, cause par les privations, l'puisement, une
habitude de fiert outre, et l'isolement qui paralyse toutes les
facults: et vous comprendrez comment, pouvant avertir Eugnie et moi
avec quelques prcautions et un peu moins d'orgueil, ils se laissrent
dprir en silence durant plusieurs semaines.

L'enfant fut le seul qui ne souffrit pas trop de cette dtresse. Sa mre
avait peu de lait; mais la voisine partageait avec le nourrisson celui
de son djeuner, et chaque jour elle allait le promener dans ses bras
au soleil du quai aux Fleurs. Il n'en faut pas davantage  un enfant de
Paris pour crotre comme une plante frle, mais tenace, le long de ces
murs humides o la vie se dveloppe en dpit de tout, plus souffreteuse,
plus dlicate, et cependant plus intense qu' l'air pur des champs.

Pendant cette dure preuve, la patience d'Arsne ne se dmentit pas
un instant; il ne profra pas une seule plainte, quoiqu'il souffrt
beaucoup, non de ses blessures, qui ne s'envenimrent plus et se
fermrent peu  peu sans symptmes alarmants, mais d'une violente
irritation du cerveau qui revenait sans cesse et faisait place  de
profonds accablements. Entre l'exaltation et l'affaissement, il eut
peu d'intervalles pour s'entretenir avec Marthe. Dans la fivre, il
s'imposait un silence absolu, et Marthe ignorait alors combien il tait
malade. Dans le calme, il mnageait  dessein ses forces, afin de
pouvoir lutter contre le retour de la crise. Il rsulta de cette
rsolution stoque une gurison dont la lenteur surprit Marthe, parce
qu'elle ne comprenait pas la gravit du mal, et dont la rapidit me
parut inexplicable, lorsque, par la suite, je tins de la bouche d'Arsne
le dtail de tout ce qu'il avait souffert. Par instants, malgr la
confiance qu'il avait su lui donner, Marthe s'effrayait pourtant de
l'espce d'indiffrence avec laquelle il semblait attendre sa gurison
sans la dsirer. Elle pensait alors que ses facults mentales avaient
reu une grave atteinte, et craignait qu'il n'en retrouvt jamais
compltement la vigueur. Mais tandis qu'elle s'abandonnait  cette
sinistre conjecture, Arsne, plein de persistance et de dtermination,
comptait les jours et les heures; et sentant les accs de son mal
diminuer lentement, il en concluait avec raison qu'une grave rechute
tait imminente,  moins qu'il ne gardt les rnes de sa volont
toujours galement tendues. Il voulait donc s'abstenir de toute motion
violente, de tout dcouragement puril, et semblait ne pas voir
l'horreur de la situation que Marthe partageait avec lui.

Un jour qu'il avait les yeux ferms et semblait dormir, il entendit la
vieille voisine exprimer de l'intrt  Marthe, selon la porte de ses
ides et de ses sentiments bons et humains sans doute, mais borns et
un peu grossiers. Savez-vous, mon coeur, lui disait-elle, que c'est un
grand malheur pour vous d'avoir t force de recueillir cet homme-l?
Vous tiez dj bien assez dpourvue, et voil que vous tes oblige de
partager avec lui un pauvre morceau de pain quotidien qui vous ferait du
lait pour votre enfant!

--Que ne puis-je partager, en effet, ma bonne amie! rpondit Marthe avec
un triste sourire; mais il ne mange pas une once de pain par jour dans
sa soupe. Et quelle soupe! une goutte de lait dans une pinte d'eau; je
ne comprends pas qu'il vive ainsi.

--Aussi cela va durer ternellement, cette maladie! rpondit la vieille;
il ne pourra jamais retrouver ses forces avec un pareil rgime. Vous
aurez beau faire, vous vous puiserez sans pouvoir le sauver.

--J'aimerais mieux mourir avec lui que de l'abandonner, dit Marthe.

--Mais si vous faites mourir votre enfant? dit la vieille.

--Dieu ne le permettra pas! s'cria Marthe pouvante.

--Je ne dis pas que cela arrive, reprit la vieille avec douceur; je ne
dis pas non plus que votre dvouement pour ce rfugi soit pouss trop
loin. Je sais ce qu'on doit  son prochain; mais ce serait  lui de
comprendre qu'il ne se sauve de l'chafaud que pour vous conduire avec
lui  l'hpital. Le pauvre jeune homme ne peut pas savoir combien il
vous nuit. Il ne voit pas qu' dormir sur la paille, comme vous faites,
avec une fentre ouverte sur le dos, vous ne pouvez pas durer longtemps.
La maladie lui te la rflexion, c'est tout simple; mais si vous me
permettiez de lui parler, je vous assure que le jour mme il prendrait
son parti de se traner dehors comme il pourrait. Tenez,  nous deux, en
le soutenant bien, nous le conduirions  l'hpital; il y serait mieux
qu'ici.

--A l'hpital! s'cria Marthe en plissant. N'avez-vous pas entendu dire
(et ne me l'avez-vous pas rpt), qu'il tait enjoint aux mdecins de
livrer les blesss qui se confieraient  leurs soins, et que chaque
malade accueilli dans un hospice tait dsign  l'examen de la police
par un criteau plac au-dessus de son lit? Comment! la dlation est
impose (sous peine d'tre accuss de complicit) aux hommes dont les
fonctions sont les plus saintes; et vous voulez que j'abandonne cette
victime  la vengeance d'une socit o de tels ordres sont accepts de
tous sans rvolte, et peut-tre sans horreur de la part de beaucoup de
gens? Non, non, si le monde est devenu un coupe-gorge, du moins il reste
dans le coeur des pauvres femmes, et sous les tuiles de nos mansardes,
un peu de religion et d'humanit, n'est-ce pas, bonne voisine?

--Allons! rpondit la voisine en essuyant ses yeux avec le coin de son
tablier, voil que vous faites de moi ce que vous voulez. Je ne sais pas
o vous prenez ce que vous dites, mon enfant; mais vous parlez selon
Dieu et selon mon coeur. Je vais vous chercher un peu de lait et de
sucre pour votre malade, et aussi pour ce cher trsor, ajouta-t-elle en
embrassant l'enfant suspendu au sein de sa mre.

--Non, ma chre amie, dit Marthe, ne vous dpouillez pas pour nous;
vous avez dj assez fait. Il n'est pas juste qu' votre ge vous vous
condamniez  souffrir. Nous sommes jeunes, nous autres, et nous avons la
force de nous priver un peu.

--Et si je veux me priver, si je veux souffrir, moi! s'cria la bonne
femme tout en colre; me prenez-vous pour un mauvais coeur, pour une
avare, pour une goste? Avez-vous le droit de me refuser, d'ailleurs,
quand il s'agit d'un _amour d'enfant_ comme le vtre, et d'un malheureux
que le bon Dieu nous confie?

--Eh bien, j'accepte, rpondit Marthe en jetant ses bras amaigris et
couverts de haillons au cou de la vieille femme; j'accepte avec joie. Un
jour viendra, qui n'est pas loin peut-tre, o nous vous rendrons tout
le bien que vous nous faites maintenant; car Dieu aussi nous rendra la
force et la libert!

--Tu as raison, Marthe, dit Arsne d'une voix faible et mesure, lorsque
la voisine fut sortie. La libert nous sera rendue, et la force nous
reviendra. Ta piti me sauve, et j'aurai mon tour. Va, ma pauvre Marthe,
conserve ton courage, comme j'entretiens le mien dans le silence et la
soumission. Il m'en faut plus qu' toi pour te voir souffrir comme tu
fais, et pour songer sans dsespoir que non-seulement je ne puis te
soulager, mais que encore j'augmente ta misre. Durant les premiers
jours, je me suis souvent demand si je ne ferais pas mieux de remonter
sur les toits, et de m'en aller mourir dans quelque gouttire, comme un
pauvre oiseau dont on a bris l'aile; mais j'ai senti,  ma tendresse
pour toi, que je surmonterais cette maladie; qu' force de vouloir vivre
je vivrais, et qu'en acceptant ton appui, je t'assurais le mien pour
l'avenir. Vois-tu, Marthe, Dieu sait bien ce qu'il fait! Dans ta fiert,
tu t'tais loigne et cache de moi. Tu voulais passer ta vie dans
l'isolement, dans la douleur et dans le besoin, plutt que d'accepter
mon dvouement. A prsent que la destine m'a envoy ici pour profiler
du tien, tu ne pourras plus me repousser, tu n'auras plus le droit de
refuser mon appui. Je ne t'offre rien que mon coeur et mes bras, Marthe;
car je ne possde ni or, ni argent, ni vtement, ni asile, ni talent, ni
protection; mais mon coeur te chrit, et mes bras pourront te nourrir,
toi et _ce cher trsor_, comme dit la voisine.

En parlant ainsi, Paul prit l'enfant et l'embrassa; c'tait la premire
marque d'affection qu'il lui donnait. Jusqu' ce jour, il l'avait
souvent soutenu et berc sur ses genoux pour soulager la mre; il
l'avait endormi toutes les nuits  plusieurs reprises dans ses bras,
et rchauff contre sa poitrine, mais en lui donnant ces soins, il ne
l'avait jamais caress. En cet instant, une larme de tendresse coula de
ses yeux sur le visage de l'enfant, et Marthe l'y recueillit avec ses
lvres. Ah! mon Paul, ah! mon frre! s'cria-t-elle, si tu pouvais
l'aimer, ce cher et douloureux trsor!

--Tais-toi, Marthe, ne parlons pas de cela, rpondit-il en lui rendant
son fils. Je suis encore trop faible; je ne t'ai pas encore dit un mot
l-dessus. Nous en parlerons, et tu seras contente de moi, je l'espre.
En attentant, souffrons encore, puisque c'est la volont divine. Je vois
bien que tu jenes, je vois bien que tu couches sur le carreau avec
une poigne de paille sous ta tte, et je n'ose pas seulement te dire:
Reprends ton lit, et laisse-moi m'tendre sur cette litire; car, 
cette ide-l, tu te rvoltes, et tu m'accables d'une bont qui me fait
trop de mal et trop de bien. Il faut que je reste l, que je subisse la
vue de tes fatigues, et que je sois calme, et que je dise: _Tout est
bien!_ Hlas! mon Dieu, faites que je remporte cette victoire jusqu'au
bout!

Pourvu, Marthe, lui dit-il dans un autre moment de calme qu'il eut le
lendemain, que tu n'ailles pas oublier ce que tu fais pour moi, et que
tu ne viennes pas me dire un jour, quand je te le rappellerai, que tu
n'as pas autant souffert que je veux bien le prtendre! C'est que je te
connais, Marthe: tu es capable de cette perfidie-l.

Un ple sourire effleura leurs lvres  tous les deux; et, Marthe, se
penchant sur lui, imprima un chaste baiser sur le front de son ami.
C'tait la premire caresse qu'elle osait lui donner depuis cinq
semaines qu'ils taient enferms ensemble tte  tte le jour et la
nuit. Durant tout ce temps, chaque fois que Marthe, dans une effusion
de douleur et d'effroi pour sa vie, s'tait approche de lui pour
l'embrasser comme pour lui dire adieu, il l'avait toujours repousse
vivement, en lui disant avec une sorte de colre: Laisse-moi. Tu veux
donc me tuer? C'taient les seuls moments o le souvenir de sa passion
avait paru se rveiller. Hors de ces motions rapides et rares, que
Marthe avait appris  ne plus provoquer par son lan fraternel, ils
n'avaient pas chang un mot qui fit allusion aux malheurs prcdents.
On et dit qu'entre la paisible amiti de leur enfance et la tragique
journe du clotre Saint-Mry il ne s'tait rien pass, tant l'un
mettait de dlicatesse  dtourner le souvenir des temps intermdiaires,
tant l'autre prouvait de honte et d'angoisse  les rappeler! Ce jour-l
seulement tous deux y songrent sans trouble au mme moment, et tous
deux comprirent que cette pense pouvait cesser d'tre amre. Paul, loin
de repousser le baiser de Marthe, le rendit  son enfant avec plus de
tendresse encore qu'il n'avait fait la veille, et il ajouta avec une
sorte de gaiet mlancolique: Sais-tu, Marthe, que cet enfant est
charmant? On dit que ces petits tres sont tous laids  cet ge-l;
mais ceux qui parlent ainsi n'en ont jamais regard un avec des yeux de
pre!



XXVIII.

Horace nous avait fait pressentir, ds les premiers jours de son
assiduit au chteau de Chailly, les vues qu'il avait sur la vicomtesse
et les esprances qu'il avait conues. Eugnie l'avait raill de sa
fatuit; et moi, qui ne regardais point son succs comme impossible, je
ne l'avais pas flicit de cette entreprise. Loin de l: je lui avais
dit sans ambigut le peu de cas que je faisais du caractre de Lonie.
Notre manire d'accueillir ses confidences lui avait dplu, et il ne
nous en faisait plus depuis longtemps, lorsque le jour de sa victoire
arriva, et le remplit d'un orgueil impossible  rprimer. Ce jour-l, en
soupant avec nous, il ne put s'empcher de ramener  tout propos, dans
la conversation, les grces imposantes, l'esprit suprieur, le tact
exquis, toutes les sductions qu'il voulait nous faire admirer chez la
vicomtesse. Eugnie, qui avait t sa couturire, et qui avait vu
sa beaut, ses belles manires et son grand esprit en dshabill,
s'obstinait  ne pas partager cet enthousiasme et  dclarer cette
femme hautaine dans sa familiarit, sche et blessante jusque dans ses
intentions protectrices. Le souvenir de Marthe, l'indignation qu'Eugnie
prouvait secrtement de la voir oublie si lestement, rendirent ses
contradictions un peu amres. Horace s'emporta, et la traita comme
une pronnelle, qui devait du respect  madame de Chailly, et qui
l'oubliait. Il affecta de lui dire qu'elle ne pouvait pas comprendre le
charme d'une femme de cette condition et de ce mrite. Mon cher Horace,
lui rpondit Eugnie avec la plus parfaite douceur, ce que vous dites l
ne me fche pas. Je n'ai jamais eu la prtention de lutter dans votre
estime contre qui que ce soit. Si, en vous disant mon opinion avec
franchise, je vous ai bless, mon excuse est dans l'intrt que je vous
porte et dans la crainte que j'ai de vous voir tourment et humili par
cette belle dame, qui a jou beaucoup d'hommes aussi fins que vous, et
qui s'en vante mme devant ses _habilleuses_; ce que j'ai trouv, quant
 moi, de mauvais got et de mauvais ton.

Horace tait de plus en plus irrit. Je tchai de le calmer en insistant
sur la vrit des assertions d'Eugnie, et en le suppliant pour la
dernire fois de bien rflchir avant de s'exposer aux railleries de la
vicomtesse. Ce fut alors que, bless de cette ide, et ne pouvant plus
se contenir, il nous ferma la bouche en nous annonant dans des
termes fort clairs, qu'il ne courait plus le risque d'tre conduit
honteusement, et que si la vicomtesse prenait fantaisie d'ajouter une
dpouille  la brochette de victimes qu'elle portait  l'pingle de
son fichu, il pourrait bien, lui aussi, attacher ses couleurs  la
boutonnire de son habit.

Vous ne le feriez pas, rpliqua Eugnie froidement: car un homme
d'honneur ne se vante pas de ses bonnes fortunes.

Horace se mordit les lvres; puis, il ajouta, aprs un moment de
rflexion:

Un homme d'honneur ne se vante pas de ses bonnes fortunes tant qu'il
en est fier; mais quelquefois il s'en accuse, quand on le force  en
rougir. C'est ce que je ferais, n'en doutez pas, envers la femme qui me
pousserait  bout.

--Ce n'est pas le systme de votre ami le marquis de Vernes, lui
rpondis-je.

--Le systme du marquis, reprit Horace (et c'est un homme qui en sait
plus que vous et moi sur ce chapitre), est d'empcher qu'on se moque
jamais de lui. Je n'ai pas la prtention de me faire son imitateur en
adoptant les mmes moyens. Chacun a les siens, et tous sont bons s'ils
arrivent au mme but.

--Je ne sais pas ce que pense l-dessus le marquis de Vernes, dit
Eugnie; mais, quant  moi, je suis sre de ce que vous penseriez si
vous vous trouviez dans un cas pareil.

--Vous plait-il de me le dire? demanda Horace.

--Le voici, rpondit-elle. Vous pseriez, dans un esprit de raison et de
justice, les torts qu'on aurait eus envers vous, et ceux que vous seriez
tent d'avoir. Vous compareriez le tort qu'une femme peut vous faire
en se vantant de vous avoir repouss, et celui que vous lui feriez
immanquablement en vous vantant de l'avoir vaincue; et vous verriez que
ce serait vous venger tout au plus d'un ridicule par un outrage. Car le
monde (oui, j'en suis sre, le grand monde comme l'opinion populaire)
respecte la femme qui est respecte par son amant, et mprise celle que
son amant mprise. On lui fait un crime de s'tre trompe; et il faut
reconnatre que, sous ce rapport, les femmes sont fort  plaindre,
puisque les plus prudentes et les plus habiles sont encore exposes 
tre insultes par l'homme qui les implorait la veille. Voyons, n'en
est-il pas ainsi, Horace? ne riez pas et rpondez. Pour tre cout
de la vicomtesse elle-mme, que je ne crois pas trs farouche, ne
seriez-vous pas oblig d'tre bien assidu, bien humble, bien suppliant
pendant quelque temps? Ne vous faudrait-il pas montrer de l'amour ou en
faire le semblant? Dites!

--Eugnie, ma chre, rpliqua Horace, demi-troubl, demi-satisfait de
ce qu'il prenait pour une interrogation dtourne, vous faites des
questions fort indiscrtes; et je ne suis pas forc de vous rendre
compte de ce qui a pu ou de ce qui pourrait se passer entre la
vicomtesse et moi.

--Je ne vous fais que des demandes auxquelles vous pouvez rpondre sans
compromettre personne, et je ne vous pose qu'une question de principes.
N'est-il pas certain que vous ne feriez pas la cour  une femme qui se
livrerait sans combats?

--Vous le savez, je ne conois pas qu'on s'adresse  d'autres femmes
qu' celles qui se dfendent, et dont la conqute est prilleuse et
difficile.

--Je connais votre fiert  cet gard, et je dis qu'en ce cas vous
n'aurez jamais le droit de trahir aucune femme, parce que vous n'en
possderez aucune  qui vous n'ayez jur respect, dvouement et
discrtion. La diffamer aprs, serait donc une lchet et un parjure.

--Ma chre amie, reprit Horace, je sais que vous avez cultiv la
controverse  la salle Taitbout; je sais par consquent que toutes vos
conclusions seront toujours  l'avantage des droits fminins. Mais
quelque subtile que soit votre argumentation, je vous rpondrai que je
n'acquiesce pas  cette domination que les femmes doivent s'arroger
selon vous. Je ne trouve pas juste que vous ayez le droit de nous faire
passer pour des sots, pour des impertinents ou pour des esclaves,
sans que nous puissions invoquer l'galit. Eh quoi! une coquette
m'attirerait  ses pieds, m'agacerait durant des semaines entires,
triompherait de ma prudence, me donnerait enfin sur elle, en change
de sa victoire, les droits d'un poux et d'un matre, et puis elle
recommencerait le lendemain avec un autre, et se dbarrasserait de moi
en disant  mon successeur,  ses amis,  ses femmes de chambre: Vous
voyez bien ce paltoquet? il m'a obsde de ses dsirs; mais je l'ai
remis  sa place, et j'ai rabattu son sot amour-propre! Ce serait un
peu trop fort, et, par ma foi, je ne suis pas dispos  me laisser jouer
ainsi. Je trouve qu'un ridicule est aussi srieux qu'aucune autre honte.
C'est mme peut-tre en France,  l'heure qu'il est, la pire de
toutes; et la femme qui me l'infligera peut s'attendre  de franches
reprsailles, dont elle se souviendra toute sa vie. C'est la peine du
talion qui rgit nos codes.

--Si vous acceptez cette peine-l comme juste et humaine, rpondit
Eugnie, je n'ai plus rien  dire. En ce cas, vous souscrivez  la
peine de mort et  toutes les autres institutions barbares, au-dessus
desquelles je pensais que votre coeur s'tait lev. Du moins, je
vous l'avais entendu affirmer; et j'aurais cru que, dans ces actes de
conduite personnelle o nous pouvons tous corriger l'ineptie et la
cruaut des lois, dans vos rapports avec l'opinion, par exemple, vous
chercheriez plus de grandeur et de noblesse que vous n'en professez en
ce moment. Mais, ajouta-t-elle en se levant de table, j'espre que tout
ceci est, comme on dit dans ma classe de bonnes gens, l'_histoire de
parler_, et que dans l'occasion vos actions vaudront mieux que vos
paroles.

Malgr la rsistance d'Horace, les nobles sentiments d'Eugnie firent
impression sur lui. Quand elle fut sortie, il me dit avec un gnreux
entranement:

Ton Eugnie est une crature suprieure, et je crois qu'elle a, sinon
autant d'esprit, du moins plus d'ides que ma vicomtesse.

--Elle est donc _tienne_ dcidment, mon pauvre Horace? lui dis-je
en lui prenant la main. Eh bien! j'en suis rellement afflig, je te
l'avoue.

--Et pourquoi donc? s'cria-t-il avec un rire superbe. Vraiment, vous
tes tonnants, Eugnie et toi, avec vos compliments de condolances. Ne
dirait-on pas que je suis le plus malheureux des hommes, parce que je
possde la plus adorable et la plus sduisante des femmes? Je ne sais
pas si elle est une hrone de roman parfaite, telle que vous la
voudriez; mais pour moi, qui suis plus modeste, c'est une belle
conqute, une matresse dlirante.

--L'aimes-tu? lui demandai-je.

--Le diable m'emporte si je le sais, rpondit-il d'un air lger. Tu m'en
demandes trop long. J'ai aim, et je crois que ce sera pour la premire
et la dernire fois de ma vie. Dsormais, je ne peux plus chercher dans
les femmes qu'une distraction  mon ennui, une excitation pour mon coeur
 demi teint. Je vais  l'amour comme on va  la guerre, avec fort peu
de sentiment d'humanit, pas une ide de vertu, beaucoup d'ambition et
pas mal d'amour-propre. Je t'avoue que ma vanit est caresse par cette
victoire, parce qu'elle m'a cot du temps et de la peine. Quel mal y
trouves-tu? Vas-tu faire le pdant? Oublies-tu que j'ai vingt ans, et
que si mes sentiments sont dj morts, mes passions sont encore dans
toute leur violence?

--C'est que tout cela me parat faux et guind, lui dis-je. Je te parle
dans la sincrit de mon coeur, Horace, sans aucun mnagement pour cette
vanit derrire laquelle tu te rfugies, et qui me parat un sentiment
trop petit pour toi. Non, le grand sentiment, le grand amour n'est pas
mort dans ton sein; je crois mme qu'il n'y est pas encore clos, et que
tu n'as point aim jusqu'ici. Je crois que de nobles passions, touffes
longtemps par l'ignorance et l'amour-propre, fermentent chez toi, et
vont faire ton supplice, si elles ne font pas ton bonheur. Oh! mon
cher Horace, tu n'es pas, tu ne peux pas tre le don Juan que dcrit
Hoffmann, encore moins celui de Byron. Ces crations potiques occupent
trop ton cerveau, et tu le manires pour les faire passer dans la
ralit de ta vie. Mais tu es plus jeune et plus puissant que ces
fantmes-l. Tu n'es pas bris par la perte de ton premier amour; ce n'a
t qu'un essai malheureux. Prends garde que le second, en dpit de la
lgret que tu veux y mettre, ne soit l'amour srieux et fatal de ta
vie.

--Eh bien, s'il en est ainsi, rpondit Horace, dont l'orgueil accepta
facilement mes suppositions, vogue la galre! Lonie est bien faite pour
inspirer une passion vritable; car elle l'prouve, je n'en peux pas
douter. Oui, Thophile, je suis ardemment aim, et cette femme est prte
 faire pour moi les plus grands sacrifices, les plus grandes folies.
Peut-tre que cet amour veillera le mien, et que nous aurons ensemble
des jours agits. C'est tout ce que je demande  la destine pour sortir
de la torpeur odieuse o je me sentais plong nagure.

--Horace, m'criai-je, elle ne t'aime pas. Elle n'a jamais rien aim, et
elle n'aimera jamais personne; car elle n'aime pas ses enfants.

--Absurdits, pdagogie que tout cela! rpondit-il avec humeur. Je suis
charm qu'elle n'aime rien, et qu'elle me livre un coeur encore vierge.
C'est plus que je n'esprais, et ce que tu dis l m'exalte au lieu de me
refroidir. Pardieu! si elle tait bonne pouse et bonne mre, elle ne
pourrait pas tre une amante passionne. Tu me prends pour un enfant.
Crois-tu que je puisse me faire illusion sur elle, et que je n'aie pas
senti ses transports aujourd'hui? Ah! que ton ivresse tait diffrente
du chaste abandon de Marthe! Celle-l tait une religieuse, une sainte;
amour et respect  sa mmoire,  jamais sacre! Mais Lonie! c'est une
femme, c'est une tigresse, un dmon!

--C'est une comdienne, repris-je tristement. Malheur  toi, quand tu
rentreras avec elle dans la coulisse!

Si la vicomtesse avait eu auprs d'elle en ce moment un ami vritable,
il lui aurait dit les mmes choses d'Horace que je disais d'elle 
celui-ci; mais livre au dsir exalt d'tre aime avec toute la fureur
romantique qu'elle trouvait dans les livres, et qu'aucun homme de sa
caste ne lui avait encore exprime, elle n'et pas mieux reu un bon
conseil qu'Horace n'couta les miens. Elle se livra  lui, croyant
inspirer une passion violente, et entrane seulement par la vanit et
la curiosit. On peut donc dire qu'ils taient  _deux de jeu_.

Je n'ai jamais compris, pour ma part, comment une femme aussi
pntrante, forme de bonne heure par les leons du marquis de Vernes 
la ruse envers les hommes et  la prvoyance devant les vnements, put
se tromper sur le compte d'Horace, comme le fit la vicomtesse. Elle se
flatta de trouver en lui un dvouement romanesque que rien ne pourrait
branler, une admiration qui n'y regarderait pas de trop prs, une
sorte de vanit modeste qui se tiendrait toujours pour honore de la
possession d'une femme comme elle. Elle s'abusait beaucoup: Horace,
enivr durant quelques jours, devait bientt, clair subitement dans
son inexprience par les intrts de son amour-propre, lutter avec force
contre celui de Lonie. Je ne puis m'expliquer l'erreur de cette femme,
sinon en me rappelant qu'elle s'tait aventure sur un terrain tout
 fait inconnu, en choisissant l'objet de son amour dans la classe
bourgeoise. Elle n'avait certainement aucun prjug aristocratique. Elle
s'tait donc fait un type de supriorit intellectuelle, et elle le
rvait dans un rang obscur, afin de lui donner plus d'tranget, de
mystre, et de posie. Elle avait l'imagination aussi vive que le coeur
froid, il ne faut pas l'oublier. Ennuye de tout ce qu'elle connaissait,
et sachant d'avance par coeur toutes les phrases dont ses nobles
adorateurs articulaient les premires syllabes, elle trouva, dans
l'originale brusquerie d'Horace, la nouveaut dont elle avait soif.
Mais, en devinant le mrite de l'homme sans naissance, elle ne
pressentit pas les dfauts de l'homme sans usage, sans _savoir-vivre_,
comme disait le vieux marquis avec une grande justesse d'expression.
Dans une socit sans principes, le point d'honneur qui en tient lieu,
et l'ducation qui en fait affecter le semblant, sont des avantages plus
rels qu'on ne pense.

Horace sentait cette espce de supriorit de ce qu'on appelle la bonne
compagnie. Amoureux de tout ce qui pouvait l'lever et le grandir, il
et voulu se l'inoculer. Mais s'il y russit dans les petites choses,
il ne put le faire dans les grandes. Le naturel et l'habitude furent
vaincus l o l'tiquette ne commandait que des sacrifices faciles;
mais lorsqu'elle ordonna celui de la vanit, elle fut impuissante, et
l'amour-propre un peu grossier, la prsomption un peu dplace, la
personnalit un peu pre de l'homme _du tiers_, reprirent le dessus.
C'tait tout le contraire de ce qu'et souhait la vicomtesse. Elle
aimait la gaucherie spirituelle et gracieuse d'Horace; elle trouva qu'il
la perdait trop vite. Elle esprait de sa part une grande abngation,
une sorte d'hrosme en amour; elle n'en trouva pas en lui le moindre
lan.

Cependant, comme le coeur de ce jeune homme n'tait pas corrompu,
mais seulement fauss, il prouva, durant les premiers jours, une
reconnaissance vraie pour la vicomtesse. Il le lui exprima avec talent,
et elle se crut enfin adore, comme elle avait l'ambition de l'tre. Il
y eut mme une sorte de grandeur dans la manire dont Horace accepta
sans mfiance, sans curiosit, et sans inquitude, le pass de sa
nouvelle matresse. Elle lui disait qu'il tait le premier homme qu'elle
et aim. Elle disait vrai en ce sens qu'il tait le premier homme
qu'elle et aim de cette manire. Horace n'hsitait point  la prendre
au mot. Il acceptait sans peine l'ide qu'aucun homme n'avait pu mriter
l'amour qu'il inspirait; et quant aux peccadilles dont il pensait bien
que la vie de Lonie n'tait point exempte, il s'en souciait si peu,
qu'il ne lui fit  cet gard aucune question indiscrte. Il ne connut
point avec elle cette jalousie rtroactive qui avait fait de ses amours
avec Marthe un double supplice. D'une part, ses ides sur le mrite des
femmes s'taient beaucoup modifies dans la socit de la vicomtesse
et  l'cole du vieux marquis. Il ne cherchait plus cette chastet
bourgeoise dont il avait fait longtemps son idal, mais bien la
dsinvolture leste et galante d'une femme  la mode. D'autre part,
il n'tait pas humili des prdcesseurs que lui avait donns la
vicomtesse, comme il l'avait t de succder dans le coeur de Marthe 
M. Poisson, le cafetier, et (selon ses suppositions)  Paul Arsne, le
garon de caf. Chez Lonie, c'tait  des grands seigneurs sans doute,
 des ducs,  des princes peut-tre, qu'il succdait; et cette brillante
avant-garde, qui avait ouvert et prcd sa marche triomphale, lui
paraissait un cortge dont on ne devait pas rougir. La pauvre Marthe,
pour avoir accept avec douceur et repentance le reproche d'une seule
erreur, avait t accable par l'orgueil ombrageux d'Horace. La fire
vicomtesse, prte  se vanter d'une longue srie de fautes, fut
respecte, grce  ce mme orgueil.

Interroge comme Marthe l'avait t, la vicomtesse n'et pas daign
rpondre. L'et-elle fait, elle n'et cach aucune de ses actions. Elle
n'tait pas hypocrite de principes. Tout au contraire, elle avait  cet
gard un certain cynisme voltairien qui donnait un dmenti formel  ses
hypocrisies de sentiment. Elle n'avait pas la prtention d'tre une
femme vertueuse, mais bien celle d'tre une me jeune, ardente,
ouverte aux passions qu'on saurait lui inspirer. C'tait une sorte de
prostitution de coeur, car elle allait s'offrant  tous les dsirs,
se faisant respecter par ce mot: Je ne peux pas aimer; se laissant
attaquer par cet autre qu'elle ajoutait pour certains hommes: Je
voudrais pouvoir aimer.

Lorsque Horace devint son amant, elle tait  peu prs seule avec lui
dans une sorte d'intimit au chteau de Chailly. Le comte de Meilleraie
s'tait absent, les adorateurs d'habitude s'taient disperss; le
cholra avait effray les uns, et apport aux autres des hritages
prcieux ou des pertes sensibles. Cependant le flau s'loignait de nos
contres, et Lonie ne rappelait pas sa cour autour d'elle. Absorbe
par son nouvel amour, et embarrasse peut-tre d'en faire accepter les
apparences  ses amis, elle cartait toutes les visites, en rpondant
 toutes les lettres, qu'elle tait  la veille de retourner  Paris.
Cependant, les semaines se succdaient, et Horace triomphait secrtement
(trop secrtement  son gr) de l'absence de ses rivaux.

Malgr ses affectations de franchise ordinaire, la vicomtesse,  cause
de sa belle-mre et de ses enfants, exigea d'Horace le plus profond
mystre. Grce  l'aplomb de Lonie, plus encore qu'au voisinage des
habitations respectives et aux prcautions prises, le secret de cette
liaison ne transpira point. Les moeurs de Lonie, ses discours, ses
prtentions, ses rticences, ses demi-aveux, tout son mlange de
franchise et de fausset, avaient fait de sa vie  l'extrieur quelque
chose d'nigmatique, que les amants heureux s'taient plu  voiler pour
rendre leur gloire plus piquante, et les amants rebuts  respecter,
pour adoucir la honte de leur position. Horace passa pour un intime de
plus, pour un de ces assidus dont on disait: Ils sont tous heureux, ou
bien il n'y en a pas un seul; tous sont galement favoriss ou tenus 
distance. Ce n'tait pas ainsi qu'Horace et arrang son rle, si on lui
en et laiss le choix; son principal sentiment auprs de Lonie avait
t le dsir d'craser tous ses rivaux dans l'apparence, sinon dans la
ralit, et de faire dire de lui: Voil celui qu'elle favorise; aucun
autre n'est cout. Il souffrit donc bien vite de l'obscurit de sa
position et du peu de retentissement de sa victoire. Il s'en consola
en la confiant sous le sceau du secret, non-seulement  moi, mais 
quelques autres personnes qu'il ne connaissait pas assez pour les
traiter avec cet abandon, et qui, le jugeant extrmement fat, ne
voulurent pas croire  son succs.

Ces indiscrtions tournrent donc  la honte d'Horace et  la
glorification de la vicomtesse, qui les apprit et les dmentit en
disant, avec un sang-froid admirable et une douceur anglique, que cela
tait impossible, parce qu'Horace tait un homme d'honneur, incapable
d'inventer et de rpandre un fait contraire  la vrit. Mais
lorsqu'elle le revit tte  tte, elle lui fit sentir sa faute avec des
mnagements si cruels et une bont si mordante, qu'il fut forc, tout
en touffant de rage, de se lancer auprs d'elle dans un systme de
dngations et de mensonges pour reconqurir sa confiance et son estime.
Mais c'en tait fait dj pour jamais. La curiosit de Lonie tait
satisfaite; sa vanit tait assouvie par toutes les louanges ampoules
qu'Horace lui avait prodigues, au lieu d'ardeur, dans ses panchements,
au lieu d'affection, dans ses ptres en prose et en vers. Il avait
puis pour elle tout son vocabulaire bouriffant de l'amour  la mode;
il l'avait sature d'pithtes dlirantes, et ses billets taient
cribls de points d'exclamation. Lonie en avait assez. En femme
d'esprit, elle s'tait vite lasse de tout ce mauvais got potique.
En diplomate clairvoyant, elle avait reconnu que cet amour-l n'tait
diffrent de celui qu'elle connaissait que par l'expression, et que
ce n'tait pas la peine de s'exposer vis--vis du public  des propos
ridicules, pour couter un jargon d'amour qui ne l'tait pas moins.
Aprs un mois de cette exprience, chaque jour plus froide et plus
triste, Lonie rsolut de se dbarrasser peu  peu de cette intrigue,
afin de pouvoir, en attendant mieux, retourner au comte de Meilleraie,
qui tait un homme d'excellent ton.

La vicomtesse, qui ne rougissait point de ses fautes, rougissait fort
souvent de ceux qui les lui avaient fait commettre; et de l venait
qu'en se confessant parfois avec beaucoup de candeur, il ne lui tait
jamais arriv de nommer personne. Elle avait douloureusement commenc 
nourrir cette honte mystrieuse en devenant la proie du vieux marquis.
Elle n'avait conserv avec lui que des relations filiales: mais elle
n'avait pas trouv dans ses autres amours de quoi s'enorgueillir assez
pour effacer cette blessure, et laver cette tache  ses propres yeux.
Elle en avait gard une haine et un mpris profonds pour les hommes qui
ne lui plaisaient pas, ou qui ne lui plaisaient plus; et mme  l'gard
de ceux qui taient en possession de lui plaire, elle nourrissait une
mfiance continuelle. Elle n'avait jamais ratifi leur puissance sur
elle par des confidences  ses amis (il faut en excepter le marquis,
 qui elle disait presque tout), encore moins par des dmarches
compromettantes. En gnral, elle avait t seconde par la dlicatesse
de leurs procds et la froideur de leur rupture, parce que c'taient
des hommes du monde, galement incapables d'un regret et d'une
vengeance. Horace, pour qui elle avait failli abjurer sa prudence;
Horace, qu'elle avait jug si pur, si pris, si naf; Horace, dont elle
ne s'tait pas dfie, lui parut le plus misrable de tous, lorsqu'il
voulut s'imposer  elle pour amant aux yeux d'autrui. Elle en fut si
rvolte, que non-seulement elle jura de l'conduire au plus vite, mais
encore de se venger en ne laissant pas derrire elle la moindre trace de
ses bonts pour lui. Tu seras puni par o tu as pch, lui disait-elle
en son me ulcre; tu as voulu passer pour mon matre, et,  la
premire occasion, je te ferai passer pour mon bouffon. Ta fatuit
retombera sur ta tte; et o tu as sem la gloriole, tu ne recueilleras
que la honte et le ridicule.

Horace pressentit cette vengeance, et une nouvelle lutte s'engagea entre
eux, non plus pour se dominer mutuellement, mais pour se dtruire.



XXIX.

Cependant nous ignorions absolument le sort de trois personnes qui nous
intressaient au plus haut point: Marthe, que nous tions dj habitus
 regarder comme perdue  jamais pour nous; Laravinire, que ses amis
cherchaient sans pouvoir le retrouver; et Arsne, qui nous avait promis
de nous crire, et dont nous ne recevions pas plus de nouvelles que des
deux autres. La disparition de Jean avait t complte. On prsumait
bien qu'il tait mort au clotre Saint-Mry, car les bousingots les plus
courageux l'avaient suivi durant toute la journe du 5 juin; mais dans
la nuit ils s'taient disperss pour chercher des armes, des munitions
et du renfort. Le 6 au matin, il leur avait t impossible de se runir
aux insurgs, que la troupe, chelonne sur tous les points, parquait
dans leur dernire retraite. Je ne saurais affirmer que ces tudiants
eussent tous mis une audace bien persvrante  oprer cette jonction;
mais il est certain que plusieurs la tentrent, et qu' la prise de la
maison o leur chef tait retranch, ils profitrent de la confusion
pour s'efforcer de le retrouver, afin d'aider  son vasion, ou tout au
moins de recueillir son cadavre. Cette dernire consolation leur fut
refuse. Louvet retrouva seulement sa casquette rouge, qu'il garda comme
une relique, et il ne put savoir si son ami tait parmi les prisonniers.
Plus tard, le procs qu'on instruisait contre les victimes n'amena
aucune dcouverte, car il n'y fut pas fait mention de Laravinire. Ses
amis le pleurrent, et se runirent pour honorer sa mmoire par des
discours et des chants funbres, dont l'un d'eux composa les paroles et
un autre la musique.

[Illustration: Il dbuta par le rle d'un valet fripon et battu.]

Ils m'crivirent  cette occasion pour me demander si je n'avais pas
de nouvelles de Paul Arsne, et c'est ainsi que j'appris que lui aussi
avait disparu. J'crivis  ses soeurs, qui n'taient pas plus avances
que moi. Louison nous rpondit une lettre de lamentations o elle
exprimait assez ingnument sa tendresse intresse pour son frre. Elle
terminait en disant: Nous avons perdu notre unique soutien, et nous
voil forces de travailler sans relche pour ne pas tomber dans la
misre.

Pendant que nous tions tous livrs  ces perplexits, auxquelles Horace
n'avait gure le loisir de prendre part, bien qu'il donnt des regrets
sincres  Jean et  Paul quand on l'y faisait songer, Paul entrait en
convalescence dans la mansarde ignore de la pauvre Marthe. Celle-ci
commenait  sortir, et s'tait assure de la tranquillit qui rgnait
enfin dans le quartier. Bien que les voisins des mansardes eussent
quelque soupon d'un _patriote_ rfugi chez elle, ce secret fut
religieusement gard, et la police ne surveilla pas ses mouvements.
Cependant il tait bien important qu'Arsne, ds qu'il voudrait sortir,
changet de quartier, et s'loignt d'un lieu o certainement sa figure
avait t remarque dans les barricades et dans la maison mitraille. Il
ne pourrait se montrer trois fois dans les rues environnantes sans que
des tmoins malveillants ou maladroits fissent sur lui tout haut des
remarques qu'une oreille d'espion pouvait saisir au passage. Il rsolut
donc d'aller demeurer  l'autre extrmit de Paris. La difficult
n'tait pas de sortir de sa retraite: il commenait  marcher, et, en
descendant le soir avec prcaution, il tait facile de s'esquiver sans
tre vu. Mais il n'osait pas abandonner Marthe, dans l'tat de misre o
elle se trouvait, aux perscutions d'un propritaire qu'elle ne
pouvait pas payer, et qui, en vrifiant l'tat des lieux, remarquerait
certainement l'effraction de la fentre; alors ce crancier courrouc
livrerait peut-tre Marthe aux poursuites de la police. Enfin, comme en
restant les bras croiss il ne dtournerait pas ce pril, Paul se dcida
 sortir de la maison avant le jour de l'chance, et s'alla confier 
Louvet, qui sur-le-champ le mit en fiacre, l'installa  Belleville, et
alla porter  la vieille voisine l'argent ncessaire pour tirer
Marthe d'embarras. On chercha ensuite un ouvrier dvou  la cause
rpublicaine: ce ne fut pas difficile  trouver; on lui fit rparer sans
bruit la lucarne, et Louvet amena Marthe, l'enfant et la voisine, qui ne
voulait plus les quitter, dans le pauvre local o il avait tabli Arsne
sous son propre nom, en lui prtant son passe-port. Ce Louvet tait un
excellent jeune homme, le plus pauvre et par consquent le plus gnreux
de tous ceux qu'Arsne avait connus dans l'intimit de Laravinire. Paul
souffrait de ne pouvoir immdiatement lui rembourser les avances qu'il
lui faisait avec tant d'empressement; mais,  cause de Marthe, il tait
forc de les accepter. Louvet ne lui avait pas donn le temps de les
solliciter; en route il lui promit le secret sur toutes choses, et il le
garda si religieusement, que ce changement de situation me laissa dans
la mme ignorance o j'tais sur le compte de Marthe et d'Arsne.

[Illustration: Son vieux ami le marquis de Vernes.]

A peine tabli  Belleville, Paul chercha de l'ouvrage; mais il tait
encore si faible, qu'il ne put supporter la fatigue, et fut renvoy.
Il se reposa deux ou trois jours, reprit courage, et s'offrit pour
journalier  un matre paveur. Arsne n'avait pas de temps  perdre, et
pas de choix  faire. Le pain commenait  manquer. Il n'entendait rien
 la besogne qui lui tait confie; on le renvoya encore. Il fut tour
 tour garon chez un marchand de vins, batteur de pltre,
commissionnaire, machiniste au thtre de Belleville, ouvrier
cordonnier, terrassier, brasseur, gche, gindre, et je ne sais quoi
encore. Partout il offrit ses bras et ses sueurs, l o il trouva 
gagner un morceau de pain. Il ne put rester nulle part, parce que sa
sant n'tait pas rtablie, et que, malgr son zle, il faisait moins
de besogne que le premier venu. La misre devenait chaque jour plus
horrible. Les vtements s'en allaient par lambeaux. La voisine avait
beau tricoter, elle ne gagnait presque rien. Marthe ne pouvait trouver
d'ouvrage; sa pleur, ses haillons, et son tat de nourrice, lui
nuisaient partout. Elle alla faire des mnages  six francs par mois.
Et puis elle russit  tre couturire des comparses du thtre de
Belleville; et comme elle n'tait pas souvent paye par ces dames, elle
se dcida  solliciter  ce thtre l'emploi d'ouvreuse de loges. On lui
prouva que c'tait trop d'ambition, que la place tait importante; mais
par piti on lui accorda celle d'habilleuse, et les _grandes coquettes_
furent contentes de son adresse et de sa promptitude.

Ce fut alors que Paul, qui, dans son court emploi de machiniste, avait
cout les pices et observ les acteurs avec attention, songea 
s'essayer sur le thtre. Il avait une mmoire prodigieuse. Il lui
suffisait d'entendre deux rptitions pour savoir tous les rles par
coeur. On l'examina: on trouva qu'il ne manquait pas de dispositions
pour le genre srieux; mais tous les emplois de ce genre taient
envahis, et il n'y avait de vacant qu'un emploi de comique, o il
dbuta par le rle d'un valet fripon et battu. Arsne se trana sur
les planches, la mort dans l'me, les genoux tremblants de honte et de
rpugnance, l'estomac affam, les dents serrs de colre, de fivre et
d'motion. Il joua tristement, froidement, et fut outrageusement siffl.
Il supporta cet affront avec une indiffrence stoque. Il n'avait pas
t braver ce public pour satisfaire un sot amour-propre: c'tait une
tentative dsespre, entre vingt autres, pour nourrir sa femme et son
enfant; car il avait pous Marthe dans son coeur, et adopt le fils
d'Horace devant Dieu. Le directeur, en homme habitu  ces sortes de
dsastres, rit de la msaventure de son dbutant, et l'engagea  ne pas
se risquer davantage; mais il remarqua le sang-froid et la prsence
d'esprit dont il avait fait preuve au milieu de l'orage, sa
prononciation nette, sa diction pure, sa mmoire infaillible, et son
entente du dialogue. Il conut des esprances sur son avenir, et,
pour lui fournir les moyens de se former sans irriter le public de
Belleville, il lui donna l'emploi de souffleur, dont il s'acquitta
parfaitement. En peu de temps, Arsne montra qu'il s'entendait aussi aux
costumes et aux dcors, qu'il croquait vite et bien, qu'il avait du got
et de la science. Ce qu'il avait vu et copi chez M. Dusommerard lui
servit en cette occasion. La modestie de ses prtentions, sa probit,
son activit, son esprit d'ordre et d'administration, achevrent de le
rendre prcieux, et il devint enfin, aprs plusieurs mois de dsespoir,
d'anxits, de souffrances et d'expdients, une sorte de factotum au
thtre, avec des honoraires de quelques centaines de francs assurs et
bien servis.

De son ct, tout en habillant les actrices et en assistant dans la
coulisse aux reprsentations, Marthe s'tait familiarise avec la scne.
Sa vive intelligence avait saisi les cts faibles et forts du mtier.
Elle retenait, comme malgr elle, des scnes entires, et, rentre
dans son grenier, elle en causait avec Arsne, analysait la pice avec
supriorit, critiquait l'excution avec justesse, et, aprs avoir
contrefait avec malice et enjouement la mchante manire des actrices,
elle disait leur rle comme elle le sentait, avec naturel, avec
distinction, et avec une motion touchante, qui plusieurs fois humecta
les paupires d'Arsne et fit sangloter la vieille voisine, tandis que
l'enfant, tonn des gestes et des inflexions de voix de sa mre, se
rejetait en criant dans le sein de la vieille Olympe. Un jour Arsne
s'cria: Marthe, si tu voulais, tu serais une grande actrice.

--J'essaierais, rpondit-elle, si j'tais sre de conserver ton estime.

--Et pourquoi la perdrais-tu? rpondit-il; ne suis-je pas, moi, un
ex-mauvais acteur?

Marthe protge par la _grande coquette_, qui voulait faire pice  une
_ingnue_, sa rivale et son ennemie, dbuta dans un premier rle, et
elle eut un succs clatant. Elle fut engage quinze jours aprs, avec
cinq cent francs d'appointements, non compris les costumes, et trois
mois de cong. C'tait une fortune; l'aisance et la scurit vinrent
donc relever ce pauvre mnage. La mre Olympe fut associe au bien-tre;
et, tout enfle de la brillante condition de ses jeunes amis, elle
promenait l'enfant dans les rues pittoresques de Belleville, d'un air de
triomphe, cherchant des promeneurs ou des commres  qui elle put dire,
en l'levant dans ses bras: C'est le fils de madame Arsne!

Tout en portant le nom de son ami, tout en habitant sous le mme toit,
tout en laissant croire autour d'elle qu'elle tait unie  lui, Marthe
n'tait cependant ni la femme ni la matresse de Paul Arsne. Il y a
des conditions o un pareil mensonge est un acte d'impudence ou
d'hypocrisie. Dans celle o se trouvait Marthe, c'tait un acte de
prudence et de dignit, sans lequel elle n'et pas chapp aux malignes
investigations et aux prtentions insultantes de son entourage. Le
couple modeste et rsign avait reconnu l'impossibilit o il tait de
se soutenir dans la dure mais honorable classe des travailleurs. Certes,
il ne rpugnait ni  l'un ni  l'autre de persvrer dans la voie
pniblement trace par ses pres; certes, ni l'un ni l'autre ne se
sentait port par got et par ambition vers la vocation vagabonde de
l'artiste bohmien; mais il est certain que le domaine de l'art tait le
seul o ils pussent trouver un refuge pour leur existence matrielle,
un milieu pour le dveloppement de leur vie intellectuelle. Dans la
hirarchie sociale, toutes les positions s'acquirent encore par
droit d'hrdit. Celles qui s'enlvent par droit de conqute sont
exceptionnelles. Dans le proltariat, comme dans les autres classes,
elles exigent certains talents particuliers qu'Arsne n'avait pas et ne
pouvait pas avoir. Oublieux de son propre avenir, et occup seulement de
procurer quelque bien-tre aux objets de son affection, il n'avait pas
song  se perfectionner dans une spcialit quelconque. Il et fait
volontiers quelque dur et patient apprentissage, s'il et t seul au
monde; mais, toujours charg d'une famille, il avait t au plus press,
acceptant toute besogne, pourvu qu'elle ft assez lucrative pour remplir
le but gnreux qu'il s'tait propos. Par surcrot de malheur, la force
physique lui avait manqu au moment o elle lui et t plus ncessaire.
Il fallait donc qu'il allt grossir le nombre, norme dj, des enfants
perdus de cette civilisation goste qui a oubli de trouver l'emploi
des pauvres maladifs et intelligents. A ceux-l le thtre, la
littrature, les arts, dans tous leurs dtails brillants ou misrables,
offrent du moins une carrire, o, par malheur, beaucoup se prcipitent
par mollesse, par vanit ou par amour du dsordre, mais o, en gnral,
le talent et le zle ont des chances d'avenir. Arsne avait de
l'aptitude et l'on peut mme dire du gnie pour toutes choses. Mais
toutes choses lui taient interdites, parce qu'il n'avait ni argent ni
crdit. Pour tre peintre, il fallait de trop longues tudes, et il
ne pouvait pas s'y consacrer. Pour tre administrateur, il fallait
de grandes protections, et il n'en avait pas. La moindre place de
bureaucrate est convoite par cinquante aspirants. Celui qui remportera
ne le devra ni  l'estime de son mrite, ni  l'intrt qu'inspireront
ses besoins, mais  la faveur du npotisme. Arsne ne pouvait donc
frapper qu' cette porte, dont le hasard et la fantaisie ont les clefs,
et qui s'ouvre devant l'audace et le talent, la porte du thtre. C'est
parfois le refuge de ce que la socit aurait de plus grand, si elle ne
le forait pas  tre souvent ce qu'il y a plus de vil. C'est l que
vont les plus belles et les plus intelligentes femmes, c'est l que
vont des hommes qui avaient peut-tre reu d'en haut le don de la
prdication. Mais l'homme qui aurait pu, dans un sicle de foi,
faire les miracles de la parole; mais la femme qui, dans une socit
religieuse et potique, devrait tre prtresse et initiatrice, s'il faut
qu'ils descendent au rle d'histrion pour amuser un auditoire souvent
grossier et injuste, parfois impie et obscne, quelle grandeur, quelle
conscience, quelle lvation d'ides et de sentiments peut-on exiger
d'eux, chasss qu'ils sont de leur voie et fausss dans leur impulsion?
Et cependant,  mesure que l'horreur du prjug s'efface et ne vient
plus ajouter le dcouragement, la rvolte et l'isolement  ces causes de
dmoralisation dj si puissantes, on voit, par de nombreux exemples,
que si l'honneur et la dignit ne sont pas faciles, ils sont du moins
possibles dans cette classe d'artistes. Je ne parle pas seulement des
grandes clbrits, existences qui sont passes au rang de sommit
sociale; mais parmi les plus humbles et les plus obscures, il en est de
chastes, de laborieuses et de respectables. Celle de Marthe en fut une
nouvelle preuve. Dlicate de corps et d'esprit, porte  l'enthousiasme,
doue d'une intelligence plutt saisissante que cratrice; trop peu
instruite pour tirer des oeuvres d'art de son propre fonds, mais capable
de comprendre les sentiments les plus levs et prompte  les bien
exprimer; ayant dans sa personne un charme extrme, une beaut
accompagne de grce et de distinction inne, elle ne pouvait pas,
sans souffrir, concentrer toutes ces facults, anantir toute cette
puissance. Elle le faisait pourtant sans amertume et sans regret depuis
qu'elle tait au monde; elle ignorait mme la cause de ces langueurs
et de ces exaltations soudaines, de ces accablements profonds et de ce
continuel besoin d'enthousiasme et d'admiration qu'elle ressentait. Son
amour pour Horace avait t la consquence de ces dispositions excites
et non satisfaites par la lecture et la rverie. Le thtre lui ouvrit
une carrire de fatigues ncessaires, d'tudes suivies et d'motions
vivifiantes. Arsne comprit qu' cette me tendre et agite il fallait
un aliment, et il encouragea ses tentatives. Il ne se dissimula pas
certains dangers, et il ne les craignit gure. Il sentait qu'un grand
calme tait descendu dans le coeur de Marthe, et qu'une grande force
avait ranim le sien propre, depuis que l'un et l'autre avaient un but
indiqu. Celui de Marthe tait d'assurer  son enfant, par son travail,
les bienfaits de l'ducation; celui d'Arsne tait de l'aider 
atteindre ce rsultat, sans entraver son indpendance et sans
compromettre sa dignit. C'est que jusque l, en effet, la dignit de
Marthe avait souffert de cette position d'oblige et de protge, qui
fait de la plupart des femmes les infrieures de leurs maris ou de
leurs amants. Depuis qu'au lieu de subir l'assistance d'autrui, elle se
sentait mre et protectrice efficace et active  son tour d'un tre plus
faible qu'elle, elle prouvait un doux orgueil, et relevait sa tte
longtemps courbe et humilie sous la domination de l'homme. Ce
bien-tre nouveau loigna ce que l'ide d'tre encore une fois protge
avait eu pour elle de pnible au commencement de son union avec Arsne,
Elle s'habitua  ne plus s'effrayer de son dvouement, et  l'accepter
sans remords, maintenant qu'elle pouvait s'en passer. Elle ne vit plus
en lui le mari qu'elle devait accepter pour soutien de son enfant,
l'amant qu'elle devait couter pour payer la dette de la reconnaissance.
Arsne fut  ses yeux un frre, qui s'associait par pure affection, et
non plus par piti gnreuse,  son sort et  celui de son fils. Elle
comprit que ce n'tait pas un bienfaiteur qui venait lui pardonner le
pass, mais un ami qui lui demandait, comme une grce, le bonheur
de vivre auprs d'elle. Cette situation imprvue soulagea son coeur
craintif et satisfit sa juste fiert. Elle le sentit d'autant mieux
qu'Arsne ne lui avait pas adress un seul mot d'amour depuis la
rencontre miraculeuse du 6 juin. Chaque jour, elle avait attendu
avec crainte l'explosion de cette tendresse longtemps comprime, et
cependant, au lieu d'y cder, Arsne semblait l'avoir vaincue: car il
tait calme, respectueux dans sa familiarit, enjou dans sa mlancolie.
Il n'y avait eu d'autre explication entre eux que la demande ritre de
la part d'Arsne de ne pas tre exil d'auprs d'elle durant les mauvais
jours. Quand la prosprit fut assure de part et d'autre, Arsne parla
enfin, mais avec tant de noblesse, de force et de simplicit, que, pour
toute rponse, Marthe se jeta dans ses bras, en s'criant: A toi,  toi
tout entire et pour toujours! J'y suis rsolue depuis longtemps, et je
craignais que tu n'y eusses renonc.--Mon Dieu, tu as eu enfin piti de
moi! dit Arsne avec effusion en levant ses bras vers le ciel.--Mais mon
enfant? ajouta Marthe en se jetant sur le berceau de son fils; songe,
Arsne qu'il faut aimer mon enfant comme moi-mme.--Ton enfant et toi,
c'est la mme chose, rpondit Arsne. Comment pourrais-je vous sparer
dans mon coeur et dans ma pense? A ce propos, coute, Marthe, j'ai une
question importante  te faire. Il faut te rsigner  prononcer un nom
qui n'a pas seulement effleur nos lvres depuis longtemps. Maintenant
que tu vas tre  moi, et moi  toi, il faut que cet enfant soit  nous
deux, et il ne faut pas qu'un autre ait des droits sur ce que nous
aurons de plus cher au monde. Depuis que tu t'es spare d'Horace, as-tu
eu quelque relation avec lui?--Aucune, rpondit Marthe; j'ai toujours
ignor o il tait,  quoi il songeait; j'ai dsir quelquefois le
savoir, je te l'avoue, et, bien que je n'aie plus pour lui aucun
sentiment d'affection, j'ai prouv malgr moi des mouvements de piti
et d'intrt. Mais je les ai toujours touffs, et j'ai rsist au dsir
de t'adresser une seule question sur son compte.

--Que veux-tu faire? quelle conduite as-tu rsolu de tenir  son gard?

--Je n'ai rien rsolu. J'ai dsir de ne jamais le revoir, et j'espre
que cela n'arrivera pas.

--Mais s'il venait un jour te rclamer son enfant, que lui
rpondrais-tu?

--Son enfant! son enfant! s'cria Marthe pouvante; un enfant qu'il ne
connat pas, dont il ignore mme l'existence? un enfant qu'il n'a pas
dsir, qu'il a engendr dans mon sein malgr lui, et dont il a dtest
en moi l'esprance? un enfant qu'il m'aurait dfendu de mettre au monde
si cela et t en notre pouvoir? Non, ce n'est pas son enfant, et ce
ne le sera jamais! Ah! Paul! comment n'as-tu pas compris que je pouvais
pardonner  Horace de m'humilier, de me briser, de me har; mais que,
pour avoir ha et maudit l'enfant de mes entrailles, il ne lui serait
jamais pardonn? Non, non! cet enfant est  nous, Arsne, et non pas 
Horace. C'est l'amour, le dvouement et les soins qui constituent la
vraie paternit. Dans ce monde affreux, o il est permis  un homme
d'abandonner le fruit de son amour sans passer pour un monstre, les
liens du sang ne sont presque rien. Et quant  moi, j'ai profit  cet
gard de la facult que me donnait la loi, pour rompre entirement le
lien qui et uni mon fils  Horace. La mre Olympe l'a port  la mairie
sous mon nom, et  la place de celui de son pre, on a crit celui
d'_inconnu_. C'est toute la vengeance que j'ai tire d'Horace: elle
serait sanglante, s'il avait assez de coeur pour la sentir.

--Mon amie, reprit Arsne, parlons sans amertume et sans ressentiment
d'un homme plus faible que mauvais, et plus malheureux que coupable. Ta
vengeance a t bien svre, et il pourrait arriver que tu en eusses
regret par la suite. Horace n'est qu'un enfant, il le sera peut-tre
encore pendant plusieurs annes; mais enfin il deviendra un homme, et
il abjurera peut-tre les erreurs de son coeur et de son esprit. Il se
repentira du mal qu'il a fait sans le comprendre, et tu seras dans sa
vie un remords cuisant. S'il revoit un jour ce bel enfant, qui, grce
 toi, sera sans doute adorable, et si tu lui refuses le droit de le
serrer sur son coeur...

--Arsne, ta gnrosit t'abuse, interrompit Marthe avec une nergie
douloureuse; Horace n'aimera jamais son enfant. Il n'a pas senti
cet amour  l'ge o le coeur est dans toute sa puissance; comment
l'prouverait-il dans l'ge de l'gosme et de l'intrt personnel?
Si son fils avait de quoi le rendre vain, il s'en amuserait peut-tre
pendant quelques jours; mais sois sr qu'il ne lui donnerait pas des
prceptes et des exemples selon mon coeur. Je ne veux donc pas qu'il lui
appartienne. Oh! jamais! en aucune faon!

--Eh bien, dit Arsne, es-tu bien dcide  cela? et veux-tu t'arrter
sans retour  cette dtermination?

--Je le veux, rpondit Marthe.

--En ce cas, reprit-il, il y a un moyen bien simple. Cet enfant passe
pour tre mon fils, parce que personne dans notre entourage actuel ne
sait nos relations passes ou prsentes. On nous croit poux ou amants.
Il n'entre gure dans les moeurs du thtre de demander  un couple
quelconque la preuve lgale de son association. Nous avons laiss cette
opinion se former; nous l'avons juge ncessaire  notre scurit.
Il n'y a que la mre Olympe qui pourrait dire que cet enfant ne
m'appartient pas, et elle est trop discrte et trop dvoue pour trahir
nos intentions. Jusqu'ici rien de plus simple: il ne s'agit que de
laisser subsister un fait dj tabli. Mais quand nous retrouverons nos
anciens amis (car lors mme que nous les viterions, il nous serait
impossible de ne pas en rencontrer quelqu'un; un jour ou l'autre cela
doit arriver), dis-moi, Marthe, que leur dirons-nous?

Marthe, interdite et comme afflige, rflchit un instant; puis, prenant
son parti, elle rpondit avec beaucoup de fermet: Nous leur dirons ce
que nous avons dit aux autres, que cet enfant est le tien.

--Songes-tu aux consquences de ce mensonge, ma pauvre Marthe?
Souviens-toi que la jalousie d'Horace tait bien connue de ses amis:
tous ne te connaissaient pas assez pour tre srs qu'elle n'tait pas
fonde... Ils croiront donc que tu le trompais; et cette accusation
injuste, que tu n'as pu supporter dans la bouche d'Horace, elle sera
donc dans la bouche de tout le monde, mme dans celle des amis qui
n'avaient jamais dout de toi, comme Thophile, Eugnie, et quelques
autres!

Marthe plit.

Cela me fera souffrir beaucoup, rpondit-elle. J'ai t si fire! j'ai
montr tant d'indignation d'tre souponne! L'on pensera maintenant que
j'ai t impudente et que j'ai menti avec effronterie. Mais, aprs tout,
qu'importe? On ne pourra m'accuser que de sottise et de vaine gloire;
car on saura bien que je n'ai pas prsent cet enfant  Horace comme le
sien, et que je me suis loigne de lui au moment de devenir mre.

--On dira qu'il t'a chasse, que tu as essay de le tromper, mais qu'il
s'est aperu de ton infidlit; et il sera compltement justifi aux
yeux des autres et aux siens propres.

--Aux siens propres! s'cria Marthe, frappe d'une ide qui ne lui tait
pas encore venue. Oh! cela est bien vrai! Ce serait lui pargner la
punition que lui rserve la justice de Dieu! Ce serait lui ter la
honte qu'il doit prouver en voyant comment tu as rempli  sa place les
devoirs qu'il a mconnus. Non! je ne veux pas qu'il ignore ta grandeur
et la puret de ton amour! Je veux qu'il en soit humili jusqu'au fond
de son me, et qu'il soit forc de se dire: Marthe a eu bien raison de
se rfugier dans le sein d'Arsne!

--Ceci importe peu, reprit Arsne; mais ce qui m'importe,  moi, c'est
que cet homme aveugle et violent ne s'arroge pas le droit de te mpriser
et d'aller crier chez tes vritables amis: Vous voyez! j'avais bien
raison de me mfier de Marthe. Elle tait la matresse d'Arsne en
mme temps que la mienne. J'avais bien raison de maudire sa grossesse.
L'enfant qu'elle voulait me donner a eu deux pres, et je ne sais auquel
des deux il appartient.

--Tu as raison, rpondit Marthe. Eh bien, nous ne mentirons pas  nos
anciens amis; et si jamais j'ai le malheur de rencontrer Horace, j'aurai
le courage de lui dire  lui-mme: Vous n'avez pas voulu de votre
enfant; un autre est fier de s'en charger, et par l il a mrit d'tre
mon poux, mon amant, mon frre  jamais.

Marthe, en parlant ainsi, se prcipita dans les bras d'Arsne, et
couvrit son visage de baisers et de larmes. Puis elle prit l'enfant
dans son berceau, et le lui donna solennellement. Paul l'leva dans ses
mains, prit Dieu tmoin, et consacra  la face du ciel cette adoption,
plus sainte et plus certaine qu'aucune de celles que les lois ratifient
 la face des hommes.



XXX.

A la fin de l't, la vicomtesse avait ht son dpart de la campagne,
sous prtexte d'affaires pressantes, mais en ralit pour fuir Horace,
qu'elle n'aimait plus, et que mme elle commenait  dtester. Pour se
dbarrasser de cet amant dangereux, elle avait crit  son vieux ami le
marquis de Vernes, et lui avait demand conseil comme elle avait coutume
de le faire lorsqu'elle avait besoin de lui. Elle lui avait avou en
mme temps et son got pour Horace et le dgot qui l'avait suivi, le
mpris et le ressentiment que lui avaient caus ses indiscrtions, et la
crainte qu'elle prouvait qu'il n'en commit de nouvelles. Elle lui
avait racont comment, ayant essay de le traiter d'un peu haut pour
l'habituer au respect, ce moyen avait chou: Horace avait voulu faire
sentir ses droits, et, pour se faire craindre sans se rendre odieux,
il avait parl de jalousie et de vengeance comme un hros de Calderon.
Lonie, pouvante, demandait en grce au marquis de venir  son secours
pour la dlivrer de ce forcen. J'avais bien prvu ce qui arrive, avait
rpondu le marquis. Ce jeune homme m'a plu, et  vous encore d'avantage.
Il a les qualits du talent et les travers de l'_homme de rien_. Il vous
aime, et il va bientt vous har, parce que vous ne pouvez ni le
har, ni l'aimer comme il l'entend. Sa haine ou son amour vous seront
galement funestes. Il n'y a qu'un moyen de vous en prserver: c'est de
travailler  le rendre indiffrent. Pour cela, il faut bien vous garder
de lui tmoigner de l'indiffrence. Ce serait ranimer ses dsirs,
veiller son dpit, et le pousser aux dernires extrmits. Soyez
passionne au contraire; renchrissez sur ses jalousies, sur ses
injustices, sur ses menaces. Effrayez-le, fatiguez-le d'motions. Tchez
de l'ennuyer  force d'exigences. Faites l'amante espagnole  votre
tour, et rendez-le si malheureux, qu'il dsire vous quitter. Tchez
qu'il fasse le premier pas vers une rupture, et qu'il le fasse
violemment; alors vous serez sauve: il aura eu les premiers torts.
Votre empressement  en profiter pour l'abandonner sera de la fiert
lgitime, la dignit d'un grand caractre, la colre implacable d'un
grand amour! Je vous rponds du reste. Je m'emparerai de lui quand
l'occasion sera venue; j'couterai ses plaintes, je lui prouverai qu'il
est le seul coupable, et, tout en vous hassant, il sera forc de vous
respecter. Il vous importunera peut-tre, il fera des folies pour
arriver jusqu' vous. Soyez sans piti. Peut-tre se brlera-t-il
la cervelle, mais seulement un peu; il a trop d'esprit pour vouloir
renoncer aux beaux romans dont son avenir est gros. Toutes les
extravagances qu'il pourra faire alors pour vous, loin de vous
compromettre, tourneront au triomphe de votre fiert. Tout le monde
saura peut-tre que ce jeune homme vous adore; mais on saura aussi que
vous le rduisez au dsespoir; et s'il lui arrive de se vanter du pass
dans sa colre, on le regardera comme un fat ou comme un fou. De tout
ceci, ma belle amie, il rsultera pour vous un surcrot de gloire. Votre
puissance sera plus envie que jamais par les femmes, et les hommes
viendront se prosterner par centaines  vos genoux.

La vicomtesse suivit fidlement le conseil de son mentor. Elle joua si
bien la passion, qu'Horace eu fut pouvant. Des qu'elle le vit reculer,
elle avana, et ne craignit pas d'exiger de lui qu'il l'enlevt. Cette
ide sourit d'abord  Horace,  cause du retentissement qu'aurait une
pareille aventure, et de l'honneur que lui ferait, dans la province et
mme dans le monde, la passion _chevele_ d'une dame de ce rang et de
cet esprit. La vicomtesse frmit en le voyant irrsolu; mais, au bout
de vingt quatre heures, Horace s'effraya de l'ide de vivre avec une
matresse aussi jalouse et aussi imprieuse. Il songea  la souffrance
qu'il prouverait lorsque les curieux, se prcipitant sur ses pas pour
le voir passer avec sa conqute, l'un dirait: Tiens! elle n'est pas
plus belle que cela? l'autre: Elle n'est, pardieu, pas jeune! Et,
tout bien considr, il refusa le sacrifice qu'elle lui offrait, sous
prtexte qu'il tait pauvre, et qu'il ne pouvait se rsoudre  faire
partager sa misre  une femme comme elle, berce dans l'opulence. Ce
prtexte tait d'ailleurs assez bien fond. La vicomtesse feignit de
n'en tenir compte, de ddaigner les richesses, de vouloir braver le
monde, qu'elle prtendait har et mpriser. Mais ds qu'elle se fut
bien assure de la rpugnance sincre d'Horace  prendre ce parti, elle
l'accusa de ne point l'aimer; elle feignit d'tre jalouse d'Eugnie;
elle inventa je ne sais quels sujets absurdes de soupon et de
ressentiment. Elle pleura mme, et s'arracha quelques faux cheveux.
Puis tout  coup elle chassa Horace de son boudoir, fit ses apprts de
dpart, refusa de recevoir ses excuses et ses adieux, et s'en retourna 
Paris, bien fatigue du drame qu'elle venait de jouer, bien satisfaite
d'tre enfin dlivre du sujet de ses terreurs. De ce moment, ainsi que
l'avait prdit le marquis, sa victoire fut assure; et Horace, tout en
la plaignant de sa prtendue douleur, tout en se rjouissant de n'avoir
plus  en subir les violences, se sentit le plus faible, parce qu'il se
crut le plus froid.

Les jeunes gens nobles du pays qui avaient compos la cour ordinaire de
Lonie restrent dans leurs chteaux pour s'y adonner au plaisir de la
chasse durant l'automne; et l'un d'eux, qui avait pris Horace en amiti,
et qui le tenait srieusement pour un grand homme, l'invita  venir
achever la saison dans ses terres. Horace accepta cette offre avec
plaisir. Son hte tait riche et garon. Il avait peu d'esprit, aucune
instruction, un bon coeur et de bonnes manires. C'tait l'homme
qu'Horace pouvait blouir de son rudition et charmer par le brillant de
son esprit, en mme temps qu'il trouvait  profiter dans son commerce
pour se former aux habitudes aristocratiques, dont il tait alors plus
que jamais infatu.

Son premier besoin fut d'oublier les semaines d'agitation pnible qu'il
venait de subir, et la maison de Louis de Mran lui fut un lieu de
dlices. Avoir de beaux chevaux  monter, un tilbury  sa disposition,
des armes magnifiques et des chiens excellents pour la chasse, une bonne
table, de gais convives, voire quelques autres distractions dont il ne
se vanta pas  moi aprs tout le mpris qu'il avait tmoign pour ce
genre de plaisir, mais auxquelles il s'abandonna en voyant ses modles
les dandys vanter et cultiver la dbauche: c'en fut assez pour
l'tourdir et l'enivrer jusqu'aux approches de l'hiver. Comme il tait
rellement suprieur par son intelligence  tous ses nouveaux amis,
il rachetait  force d'esprit le dfaut de naissance, de fortune et
d'usage, dont, au reste, on ne lui et fait un tort que s'il en et fait
parade; mais il s'en garda bien. Il craignit tellement de voir l'orgueil
de ces jeunes gens s'lever au-dessus du sien, qu'il leur laissa croire
qu'il tait d'une bonne famille de robe, et jouissait d'une honnte
aisance. L'exigut de sa valise donnait bien un dmenti  ses
gasconnades: mais il tait en voyage; c'tait par hasard qu'il s'tait
arrt dans ce pays, o il tait venu seulement avec l'intention de
passer quelques jours; et pour rendre excusable aux yeux de Louis de
Mran, la lgret de sa bourse, qui tait par trop vidente, il feignit
plusieurs fois de vouloir partir, afin, disait-il, d'aller chercher au
moins _chez son banquier_ l'argent qui lui manquait.

Qu' cela ne tienne! lui dit son hte, qui avait le malheur de
s'ennuyer lorsqu'il tait seul dans son chteau, et pour qui Horace
tait une socit agrable, ma bourse est  votre disposition. Combien
vous faut-il? Voulez-vous une centaine de louis?

--Il ne me faut rien qu'une centaine de francs, s'cria Horace,  qui
une offre aussi magnifique fit ouvrir de grands yeux, et qui jusque-l
ne s'tait tourment que de la manire dont il donnerait le _pourboire_
aux laquais de la maison en s'en allant.

--Vous n'y songez pas! lui dit son ami: nous allons avoir une grande
runion de jeunes gens,  l'occasion d'une sorte de fte villageoise o
nous allons tous, et o nous passons quelquefois huit jours en parties
de plaisir. On y joue un jeu d'enfer. Il faudra que vous puissiez jeter
quelques poignes d'or sur la table, si vous ne voulez, vous, inconnu
dans la province, passer pour _une espce._

Bien qu'Horace st parfaitement qu'il ne pourrait jamais rendre cet
argent,  moins d'tre heureux au jeu, il n'eut pas plus tt entrevu
cette chance de succs, qu'il s'y confia aveuglment, et accepta les
offres de son ami. Il n'avait jamais jou de sa vie, parce qu'il n'avait
jamais t  mme de le faire, et il ignorait tous les jeux except le
billard, o il tait de premire force, ce qui lui avait valu l'estime
de plusieurs des graves personnages au milieu desquels il s'tait lanc.
Il eut bientt compris la bouillotte en les voyant s'y exercer, et le
jour de la fte, il dbuta avec passion dans cette nouvelle carrire
d'motions et de prils. Il eut, pour son malheur  venir, un bonheur
insolent ce jour-l. Avec cent louis il en gagna mille. Il se hta de
restituer la somme premire  Louis de Mran, mit de ct quatre cents
louis, et continua  jouer les jours suivants avec les cinq cents
autres. Il perdit, regagna, et, aprs plusieurs fluctuations de la
fortune, retourna enfin au chteau de Mran avec dix-sept mille francs
en or et en billets de banque dans sa valise. Pour un jeune homme qui
avait de grands besoins d'argent, et qui n'avait jamais connu qu'un sort
prcaire, c'tait une fortune. Il en pensa devenir fou de joie, et je
crois bien qu' partir de l il le devint rellement un peu. Il vint
nous voir pour nous faire part de son bonheur, et ne songea pas 
me restituer cent cinquante louis qu'il me devait. Je n'osai le lui
rappeler, quoique je fusse assez gn; je regardais comme impossible
qu'il l'oublit. Cependant il ne s'en souvint jamais, et je le lui
pardonne de tout mon coeur, certain que sa volont n'y fut pour rien.
L'empressement avec lequel il vint m'annoncer sa richesse en est la
meilleure preuve. Son premier soin fut d'envoyer cent louis  sa mre;
mais il n'osa pas lui dire que c'tait l'argent du jeu: la bonne femme
s'en ft effraye plus que rjouie. Il lui manda que c'tait le prix de
travaux littraires auxquels il se livrait dans mon ermitage, et qu'il
envoyait  Paris  un diteur.

Je prtends, me dit-il en riant, la rconcilier avec la profession
d'homme de lettres, qu'elle avait tant de regret  me voir embrasser, et
qu'elle va dsormais regarder comme trs-honorable. Dans quelques mois
je lui enverrai encore un millier de francs, ainsi de suite, tant que
j'aurai de l'argent. Que ne puis-je lui faire passer ds aujourd'hui la
somme entire! Je serais si heureux de pouvoir m'acquitter en un instant
des sacrifices qu'elle fait pour moi depuis que j'existe! Mais elle
comprendrait si peu ce qui m'arrive, qu'elle me demanderait des
explications impossibles; et les gens de ma province, qui sont aussi
judicieux que charitables, voyant la mre Dumontet remonter sa vaisselle
et acheter des robes  sa fille, en concluraient certainement que, pour
procurer  ma famille une telle opulence, il faut que j'aie assassin
quelqu'un. Il est vrai que mon bon pre, qui se pique un peu de
belles-lettres, voudra lire de ma prose imprime. Je lui dirai que
j'cris sous un pseudonyme, et je couperai, dans un volume de quelque
pote mystique allemand nouvellement traduit, une centaine de pages que
je lui enverrai en lui disant qu'elles sont de moi. Il n'y verra que du
feu, et il les montrera  tous les beaux esprits de sa petite ville,
qui, n'y comprenant goutte, reconnatront enfin que je suis un homme
suprieur.

En disant ces folies, Horace, qui se moquait parfois de lui-mme de fort
bonne grce, clata de rire. C'tait la vrit qu'il et envoy tout son
argent  sa mre s'il et pu le faire  l'instant mme sans l'effrayer.
Son coeur tait gnreux; et s'il se rjouissait tant d'tre riche, ce
n'tait pas tant  cause de la possession, qu' cause de l'espce
de victoire remporte sur ce qu'il appelait son mauvais destin.
Malheureusement il ne songea plus  ses rsolutions le lendemain. Sa
mre ne reut plus rien de lui, et tous ses cranciers de Paris furent
galement oublis. Il ne lui resta, de cet instant de dvouement
enthousiaste, qu'une sorte d'orgueil insens et bizarre, qui consistait
 croire  son toile en fait de succs d'argent, comme Napolon croyait
 la sienne en fait de gloire militaire. Cette confiance absurde en une
providence occupe  favoriser ses caprices, et en un dieu dispos 
intervenir dans toutes ses entreprises, le rendit vain et tmraire. Il
commena  mener le train d'un jeune homme pour qui quinze mille francs
auraient t le semestre d'une pension de trente mille. Il acheta un
cheval, sema les pices d'or  tous les valets de son hte, crivit 
Paris  son tailleur qu'il avait fait un hritage, et qu'il et  lui
envoyer les modes les plus nouvelles. Quinze jours aprs, il se montra
quip le plus ridiculement du monde. Ses amis se moqurent de cet
accoutrement de mauvais got, et lui conseillrent de destituer son
tailleur du quartier latin pour une clbrit de la _fashion_. Il
distribua aussitt sa nouvelle garde-robe aux piqueurs de ces messieurs,
et en commanda une autre  Humann, qui habillait Louis de Mran.
Recommand par ce jeune homme lgant et riche, il eut chez ce prince
des tailleurs un crdit ouvert dont il ne s'inquita pas, et qui creusa
sous lui comme un gouffre invisible.

Les joyeux compagnons qui l'entouraient, ds qu'ils le virent
insolemment prodigue et revtu d'un costume de dandy qui dguisait
incroyablement son origine plbienne, l'adoptrent tout  l'ait, et
firent de lui le plus grand cas. Ce n'est plus le temps, c'est l'argent
qui est un grand matre. Horace, n'tant plus retenu et contrist par
la misre, se livra  tous les lans de sa brillante gaiet et de son
audacieuse imagination. L'argent fit en lui des miracles; car il lui
rendit, avec la confiance en l'avenir et les jouissances du prsent,
l'aptitude au travail, qu'il semblait avoir  jamais perdue. Il retrouva
toutes ses facults, mousses par les chagrins et les soucis de l'hiver
prcdent. Son humeur redevint gale et enjoue. Ses ides, sans devenir
plus justes, se coordonnrent et s'tendirent. Son style se forma tout 
coup. Il crivit un petit roman fort remarquable, dont la triste Marthe
fut l'hrone, et ses amours le sujet. Il s'y donna un plus beau rle
qu'il ne l'avait eu dans la ralit; mais il y motiva et y potisa ses
fautes d'une manire trs-habile. L'on peut dire que son livre, s'il et
eu plus de retentissement, et t un des plus pernicieux de l'poque
romantique. C'tait non pas seulement l'apologie, mais l'apothose de
l'gosme. Certainement Horace valait mieux que son livre; mais il y mit
assez de talent pour donner  cet ouvrage une valeur relle. Comme il
tait riche alors, il trouva facilement un diteur; et le roman, imprim
 ses frais, et publi peu du temps aprs son retour  Paris, eut une
sorte de succs, surtout dans le monde lgant.

Cette vie de luxe, mle de travail intellectuel et d'activit physique,
tait l'idal et l'lment vritable d'Horace. Je remarquai que sa
parole et ses manires, d'abord ridicules lorsqu'il avait voulu les
transformer de bourgeoises en patriciennes, devinrent gracieuses et
dignes, lorsque fort de son propre mrite et riche de son propre argent,
il ne chercha plus, en se rformant,  imiter personne. A Paris, ses
nouveaux amis le prsentrent dans diverses maisons riches ou nobles, o
il vit l'ancienne bonne compagnie et le nouveau grand monde. Il vit les
ftes des banquiers isralites, et les soires moins somptueuses et plus
pures de quelques duchesses. Il entra partout avec aplomb, certain
de n'tre dplac nulle part, aprs avoir t l'amant et l'lve de la
prcieuse vicomtesse de Chailly.

Au bout de deux mois d'une telle vie, Horace fut compltement
transfigur. Il vint nous voir un matin dans son tilbury, avec son groom
pour tenir son beau cheval. Il monta nos cinq tages comme s'il n'et
fait autre chose de sa vie, et eut le bon got de ne pas paratre
essouffl. Sa mise tait irrprochable; sa chevelure inculte avait enfin
t dompte par Boucherot, successeur de Michalon. Il avait la main
blanche comme celle d'une femme, les ongles taills en biseau, des
bottes vernies et une canne Verdier. Mais ce qu'il y avait de plus
extraordinaire, c'est qu'il avait pris un ton parfaitement naturel, et
qu'il tait impossible de deviner que tout cela ft le rsultat d'une
tude. La seule chose qui trahit la nouveaut de sa mtamorphose,
c'tait l'espce de joie triomphante qui clairait son front comme une
aurole. Eugnie,  qui il baisa la main en arrivant (pour la premire
fois de sa vie), eut un peu de peine d'abord  tenir son srieux, et
finit par s'tonner autant que moi de la facilit avec laquelle ce jeune
papillon avait dpouille sa chrysalide. Il avait t  si bonne cole,
qu'il avait appris non-seulement  se bien tenir, mais encore  bien
causer. Il ne parlait plus de lui; il nous questionnait sur tout ce
qui pouvait nous intresser personnellement, et il avait l'air de s'y
intresser lui-mme. Nous avions vu ses premiers efforts pour atteindre
au type qu'il possdait enfin, et nous tions merveills qu'il et dj
perdu l'enflure et l'arrogance du parvenu. Parle-moi donc de toi un
peu, lui dis-je. Tes affaires me paraissent florissantes. J'espre que
ta nouvelle fortune ne repose pas entirement sur les cartes, mais bien
sur la littrature, o tu as fait un si joli dbut.--L'argent du jeu
tire  sa fin, me rpondit-il navement; j'espre bien le renouveler
en puisant  la mme source, et jusqu'ici mes essais ne sont pas
malheureux; mais comme il faut tre en mesure de perdre, j'ai song 
la littrature, comme  un fonds plus solide. Mon diteur m'a vers ces
jours-ci trois mille francs pour un petit volume que je lui ferai en
une quinzaine de jours; et si le public reoit celui-l avec autant
d'indulgence que l'autre, j'espre que je ne me trouverai plus  court
d'argent. trois mille francs un petit volume, pensai-je, c'est un peu
cher; mais tout dpend des arrangements.

Il faut, lui dis-je, que je te parle de ce roman que tu viens de
publier.--Oh! je t'en prie, s'cria-t-il, ne m'en parle pas. C'est si
mauvais, que je voudrais bien n'en entendre jamais parler.--Ce n'est pas
mauvais le moins du monde, repris-je: on peut mme dire, au point de
vue de l'art, que c'est une paraphrase trs-remarquable d'_Adolphe_,
ce petit chef-d'oeuvre littraire de Benjamin Constant, que tu sembles
avoir pris pour modle.

Ce compliment ne plut pas beaucoup  Horace; sa figure changea tout d'un
coup.

Tu trouves, me dit-il en s'efforant de garder son air indiffrent,
que mon livre est un pastiche? C'est bien possible: mais je n'y ai pas
song, d'autant plus que je n'ai jamais lu _Adolphe_.

--Je te l'ai prt cependant l'anne dernire.

--Tu crois?

--J'en suis certain.

--Ah! je ne m'en souviens pas. Alors mon livre est une rminiscence.

--Il est impossible, repris-je, que le premier ouvrage d'un auteur de
vingt ans soit autre chose; mais comme le tien est bien fait, bien crit
et intressant, personne ne s'en plaint. Cependant, au risque d'tre
pdant, je veux te gronder un peu quant au sujet. Tu as fait, ce me
semble, la rhabilitation de l'gosme...

--Ah! mon cher, laissons cela, je t'en prie, dit Horace avec un peu
d'ironie, tu parles comme un journaliste. Je te vois venir! tu vas
me dire que _mon livre est une mauvaise action_. J'ai lu au moins ce
mois-ci quinze feuilletons qui finissaient de mme.

J'insistai. Je lui fis un peu la guerre; je combattis ses thories de
_l'art pour l'art_ avec une sorte d'obstination dont je me faisais un
devoir d'amiti envers lui, mais contre laquelle ne tint pas longtemps
le vernis de modestie enjoue que l'lude du got lui avait donn.

Il s'impatienta, se dfendit avec humeur, attaqua mes ides avec
amertume; et, perdant peu  peu toutes ses grces et tout son calme
d'emprunt pour revenir  ses anciennes dclamations,  ses clats de
voix,  ses gestes de thtre, mme  quelques-unes de ces locutions
de caf-billard du quartier latin, il laissa le vieil homme sortir du
spulcre mal blanchi o il avait prtendu l'enfermer. Quand il
s'aperut de ce qui lui arrivait, il en fut si honteux et si courrouc
intrieurement, qu'il devint tout  coup sombre et taciturne. Mais ceci
n'tait pas plus nouveau pour nous que sa colre bruyante: nous l'avions
si souvent vu passer de la dclamation  la bouderie!

Tenez, Horace, lui dit Eugnie en lui posant familirement ses deux
mains sur les paules, tout charmant que vous tiez au commencement de
votre visite, et tout maussade que vous voil maintenant, je vous aime
encore mieux ainsi. Au moins c'est vous, avec tous vos dfauts, que nous
savons par coeur, et qui ne nous empchent pas de vous aimer; au lieu
que, quand vous voulez tre accompli, nous ne vous reconnaissons plus,
et nous ne savons que penser.

--Grand merci, ma belle, dit Horace en cherchant  l'embrasser
cavalirement pour la punir de son impertinence. Mais elle s'en prserva
en le menaant d'une petite balafre de son aiguille au visage, ce qui
l'et empch de paratre le soir dans le monde, et il ne s'y exposa
point. Il essaya de reprendre son air ais et ses manires distingues
avant de nous quitter; mais il n'en put venir  bout, et, se sentant
gauche et guind, il abrgea sa visite.

Je crains que nous ne l'ayons fch, et qu'il ne revienne pas de si
tt, dis-je  Eugnie lorsqu'il fut parti.

--Nous le reverrons quand il aura gagn encore de l'argent, et qu'il
aura un coup  deux chevaux  nous faire voir, rpondit-elle.

--Pendant un quart d'heure je l'ai cru corrig de tous ses dfauts,
repris-je, et je m'en rjouissais.

--Et moi, je m'en affligeais, dit Eugnie; car il me semblait tre
arriv  l'impudence, qui est le pire de tous les vices. Heureusement,
voyez-vous, il ne pourra jamais s'empcher d'tre ridicule, parce
qu'en dpit de toutes ses affectations, il a un fonds de navet qui
l'emporte.

Ce mme jour, nous fmes surpris et bouleverss par une visite autrement
agrable. Comme nous tions encore penchs sur le balcon pour suivre de
l'oeil le rapide tilbury d'Horace, nous remarqumes qu'il faillit,
au dtour du pont, craser un homme et une femme qui venaient  sa
rencontre en se donnant le bras, et en causant la tte baisse, sans
faire attention  ce qui se passait autour d'eux. Horace cria: Gare
donc! d'une voix retentissante qui monta jusqu' nous par-dessus tous
les bruits du dehors, et nous le vmes fouetter son cheval fougueux avec
quelque intention d'effrayer ces gens malappris qui l'avaient forc de
s'arrter une seconde. Nos yeux suivirent involontairement ce couple
modeste qui venait toujours de notre ct, et qui semblait n'avoir
remarqu ni le dandy ni son quipage. Ils marchaient appuys l'un sur
l'autre, et plus lentement que tous les gens affairs qui suivaient le
trottoir.

As-tu jamais observ, me dit Eugnie, qu'on peut deviner,  l'allure de
deux personnes de sexe diffrent qui se donnent le bras, le sentiment
qu'elles ont l'une pour l'autre? Voici un couple qui s'adore, je le
parierais! ils sont jeunes tous deux, je lu vois  leur taille et 
leur dmarche. La femme doit tre jolie, du moins elle a une tournure
charmante; et  la manire dont elle s'appuie sur le bras de ce jeune
mari ou de ce nouvel amant, je vois qu'elle est heureuse de lui
appartenir.

--Voil tout un roman dont ces deux passants ne se doutent peut-tre
gure, rpondis-je. Mais vois donc, Eugnie!  mesure que cet homme
s'approche, il me semble le reconnatre. Il a fait un geste comme
Arsne; il lve la tte vers notre balcon. Mon Dieu! si c'tait lui?

--Je ne vois pas ses traits de si haut, dit Eugnie; mais quelle serait
donc cette femme qu'il accompagne? A coup sur, ce n'est ni Suzanne ni
Louison.

--C'est Marthe! m'criai-je. J'ai de bons yeux; elle nous a regards,
elle entre ici... Oui, Eugnie, c'est Marthe avec Paul Arsne!

--Ne me fais pas de pareils contes! dit Eugnie tout mue en s'arrachant
du balcon. Ce sont de fausses joies que tu me donnes.

J'tais si sr de mon fait, que je m'lanai sur l'escalier  la
rencontre de ces deux revenants, qui, un instant aprs, pressaient
Eugnie dans leurs bras entrelacs. Eugnie, qui les avait crus morts
l'un et l'autre, et qui les avait amrement pleurs, faillit s'vanouir
en les retrouvant, et ne reprit la force de les embrasser qu'en les
arrosant de larmes. Cet accueil les toucha vivement, et ils passrent
plusieurs heures avec nous, durant lesquelles ils nous informrent
complaisamment des moindres dtails de leur histoire et de leur vie
prsente. Quand Eugnie sut que son amie tait actrice, elle la regarda
avec surprise, et me dit en la montrant:

Vois donc comme elle est toujours la mme! elle a embelli, elle est
mise avec plus d'lgance; mais sa voix, son ton, ses manires, rien n'a
chang. Tout cela est aussi simple, aussi vrai, aussi aimable que par le
pass. Ce n'est pas comme... Et elle s'arrta pour ne pas prononcer un
nom que Marthe, dans son rcit, avait rpt cependant plusieurs fois
sans motion pnible. Mais  chaque instant, Eugnie, en regardant Paul
et Marthe, et en poursuivant intrieurement son parallle avec Horace,
ne pouvait s'empcher de s'crier:

Mais ce sont eux! ils n'ont pas chang. Il me semble que je les ai
quitts hier.

Marthe voulut avoir l'explication de ces rticences, et je jugeai qu'il
valait mieux lui parler ouvertement et naturellement d'Horace que de la
forcer  nous interroger sur son compte. Je lui racontai la visite qu'il
venait de nous faire, et tout ce qui devait expliquer cette opulence
soudaine. Je lui parlai mme de ses relations avec la vicomtesse de
Chailly. Je crus devoir le faire pour mettre la dernire main, s'il
en tait besoin,  la gurison de cette me sauve. Elle en sourit de
piti, frmit lgrement, et, se jetant dans le sein de son poux, elle
lui dit avec un sourire doux et triste:

Tu vois que je connaissais bien Horace!

Ils furent forcs de nous quitter  quatre heures. Marthe jouait le
soir mme. Nous allmes l'entendre, et nous revnmes tout mus et tout
bouleverss de son talent, joyeux jusqu'aux larmes d'avoir retrouv ces
deux tres chris, unis enfin et heureux l'un par l'autre.



XXXI.

Horace, lanc dans le monde avec une belle figure, une bonne tenue,
beaucoup d'esprit de conversation, un commencement de renomme
littraire, les apparences d'une certaine fortune, et un nom qu'il
signait _Du Montet_, ne pouvait manquer d'tre remarqu; et il y et un
moment o, sans trop d'illusions, il put se flatter d'tre appel aux
plus grands succs auprs de ces belles poupes de salon qu'on appelle
femmes  la mode. Deux ou trois coquettes sur le retour l'eussent mis
en vogue, s'il et voulu se laisser prner par elles; mais il visa plus
haut, et cela le perdit. Il se mit dans l'esprit que ces passagres
amours taient trop faciles, et qu'il pouvait aspirer  un brillant
mariage. Depuis qu'il avait tt de la richesse, il lui semblait qu'il
n'y avait que cela de rel et de dsirable. Il ne regardait plus le
talent et la gloire que comme des moyens de parvenir  la fortune, et il
comptait sur les dons qu'il avait reus de la nature pour captiver le
coeur de quelque riche hritire. Avec de l'habilet, du temps et de la
prudence, qui sait si son rve ne se serait pas ralis? Mais il ne sut
pas mnager les ressources de sa position, et son trop de confiance
l'gara. Prompt  s'abuser sur les sentiments qu'il inspirait, il entama
une intrigue avec la fille d'un banquier, pensionnaire romanesque qui
rpondit  ses billets, lui donna des rendez-vous, et concerta avec
lui un enlvement et un mariage  Gretna-Green. Malheureusement Horace
n'avait pas assez d'argent pour faire cette quipe. Les deux ou trois
mille francs du second roman avaient t mangs avant d'tre touchs, et
il commenait  devenir aussi malheureux au jeu qu'il se flattait d'tre
heureux en amour. Il brusqua les choses, demanda la demoiselle  ses
parents d'un ton assez impratif, se vanta auprs d'eux de la passion
qu'elle avait pour lui, et leur donna mme  entendre qu'il n'tait plus
temps de la lui refuser. Ce dernier point tait une ruse d'amour dont il
esprait rendre la jeune personne, complice; car il avait t, malgr
lui, plus dlicat qu'il ne voulait l'avouer. Il avait respect
l'imprudente petite hrone de son roman, et mme leurs relations
avaient t si chastes, qu'elle n'avait cru courir aucun danger auprs
de lui. Les parents, fins et prudents comme des gens qui ont fait
leur fortune eux-mmes, eurent bientt pntr la vrit. Ils prirent
l'enfant par la douceur, lui peignirent Horace comme un fat, un homme
sans coeur, prt  la compromettre pour s'enrichir en l'pousant. Ils
parlementrent, suspendirent la correspondance, et les rendez-vous
mystrieux, gagnrent du temps, parlrent d'accorder la main et de
retenir la dot, et en peu de jours surent si bien dgoter ces deux
amants l'un de l'autre, qu'Horace se retira furieux contre sa belle, qui
le repoussait de son ct avec mpris et aversion. Cette triste aventure
fut tenue secrte: on ne fut tent de s'en vanter de part ni d'autre, et
Horace, par dpit, s'adressa prcipitamment  une veuve de bonne maison,
qui jouissait d'une vingtaine de mille livres de rentes, et qui tait
encore jeune et belle.

[Illustration: Comme nous tions encore penchs sur le balcon.]

Comme elle tait dvote, sentimentale et coquette, il s'imagina qu'elle
ne lui appartiendrait que par le mariage, et il se trompa. Soit que la
veuve ne voult faire de lui qu'un cavalier servant en tout bien tout
honneur, soit qu'elle ft moins scrupuleuse et voult aimer sans perdre
sa libert, il fut accueilli avec grce, agac avec art, et commena
 se sentir amoureux avant de savoir  quoi s'en tenir. J'ignore si,
malgr son extrme jeunesse, qu'il dissimulait dans sa barbe paisse,
son nom roturier, qu'il avait arrang sur ses cartes de visite, et
sa misre, qu'il pouvait encore cacher sous des habits neufs pendant
quelque temps, il et satisfait son amour et son ambition. L'esprance
d'tre un jour homme politique lui tait revenue avec celle de devenir
ligible par contrat de mariage. Il se nourrissait des plus doux
projets, et attendait, pour avouer sa vritable situation, qu'il et
inspir un amour assez violent pour la faire accepter; mais il avait
une ennemie qui devait lui barrer le chemin, c'tait la vicomtesse de
Chailly.

Quoiqu'elle n'et plus d'amour pour lui, elle avait espr le voir
ramper devant elle, conformment aux prdictions du marquis de Vernes,
aussitt qu'elle l'aurait abandonn; mais le marquis, en jugeant Horace
orgueilleux en amour, s'tait tromp. Horace n'tait que vain, et son
inconstance, jointe  sa bont naturelle, l'empchait de concevoir un
dpit srieux. Il vit bien que la vicomtesse tait retourne au comte de
Meilleraie; mais comme elle le recevait avec une apparente bienveillance
et l'admettait au rang de ses amis, il se tint pour satisfait, et
continua  la voir sans amertume et sans prtention. C'et t pour
tous deux le meilleur tat de choses; mais Horace ne pouvait passer une
semaine sans commettre une faute grave. Il aimait  se griser, pour
touffer peut-tre quelques secrets remords. A la suite d'un djeuner
au Caf de Paris, il s'enivra, devint expansif, vantard, et se laissa
arracher l'aveu de ses succs auprs de la vicomtesse. Un de ceux qui
l'aidrent perfidement  cette confession hassait Lonie, et voyait
intimement le comte de Meilleraie. Ds le lendemain, ce dernier fut
inform de l'infidlit de sa matresse. Il lui fit, non pas une scne,
il ne l'aimait pas assez pour s'emporter, mais de piquants reproches,
qui la blessrent profondment. Ds lors, Horace fut l'objet de la haine
implacable de cette femme. Elle connaissait assez particulirement la
veuve qu'il courtisait, et dj elle s'tait aperue de la tournure
que prenait cette liaison. Elle lui tmoigna de l'amiti, gagna sa
confiance, et la dgota d'Horace en lui disant ce simple mot: C'est
un homme _qui parle_. Horace fut conduit brusquement. Il lutta, et sa
dfaite n'en fut que plus honteusement Consomme.

[Illustration: C'tait la vraie fille de Lucifer.]

Cette mortification cruelle ne pouvait arriver dans un plus fcheux
moment. Son second roman venait de paratre, et il n'tait pas bon.
Horace avait puis dans le premier la petite somme de talent qu'il
avait amasse, parce qu'il y avait dpens la petite somme d'motion
qu'il avait reue. Il et fallu, pour produire un nouvel ouvrage, que
sa vie intrieure ft renouvele assez rapidement pour rchauffer et
l'inspirer une seconde fois. Il avait forc son cerveau  un enfantement
qui avortait. En essayant de peindre Lonie et son amour pour elle, il
avait t froid et faux comme son modle et comme son propre sentiment.
Il et pu avoir nanmoins un certain succs dans un certain monde avec
ce mauvais ouvrage, s'il et dsign clairement la vicomtesse  la
mchancet du public des salons, et s'il et fourni  ses lgants
lecteurs l'appt d'un petit scandale. Mais Horace avait un trop noble
coeur pour chercher ce genre de vogue. Il avait tellement potis son
hrone, qu'elle n'tait pas vraie, et que personne ne pouvait la
reconnatre. Incapable de garder un secret d'amour, il tait galement
incapable de le proclamer froidement et par vengeance.

Le mme jour o il fut congdi par la prudente veuve, il perdit au jeu
ses derniers louis, et rentra chez lui dans une disposition d'esprit
assez tragique. Il trouva sur sa chemine une lettre de son diteur, en
rponse  un billet qu'il lui avait crit la veille pour lui demander de
nouvelles avances en retour de la promesse d'un nouveau roman. Odieux
mtier! s'cria-t-il en dcachetant la lettre; il faudra donc crire
encore, crire toujours, quelle que soit ma disposition d'esprit; tre
lger de style avec une cervelle appesantie de fatigue, tendre de
sentiments avec une me dessche de colre, frais et fleuri de
mtaphores avec une imagination fltrie par le dgot! Il brisa
convulsivement le cachet, et,  sa grande surprise, lut un refus
trs-net en style d'diteur mcontent, qui appelle un chat, un chat, et
un succs manqu un _bouillon_. Le digne homme en tait pour ses frais.
Depuis quinze jours que l'ouvrage tait publi, il ne s'en tait pas
vendu trente exemplaires. Et puis il tait si court! Le volume tait
plat, les libraires ne prenaient cette _galette_ qu'au rabais. Si Horace
avait voulu le croire, il aurait allong le dnoment. Deux feuilles de
plus, et son livre gagnait cinquante centimes par exemplaire. Et puis le
titre n'tait pas assez _ronflant_, la donne n'tait pas _morale_, il
y avait _trop de rflexions_; et mille autres causes de non-succs qui
firent sauter au plancher le pauvre auteur outr de colre et rempli de
dsespoir.

Quand on n'a pour toute fortune que de belles paroles, des bottes
perces et un habit rp, on ne se dcourage pas pour un refus
d'diteur; on se met en campagne, et de rebuffades en rebuffades, on
finit par en trouver un plus confiant ou plus riche. Mais courir
en tilbury et suivi de son groom, de porte en porte, pour demander
l'aumne, ce n'est pas aussi facile. Horace l'essaya pourtant ds le
lendemain. Partout il fut reu avec beaucoup de politesse, mais avec
un sourire d'incrdulit pour son avenir littraire. Son premier roman
avait eu un succs d'estime plutt qu'un succs d'argent. Le second
avait fait un _fiasco_ complet. L'un lui demandait une prface d'Eugne
Sue, l'autre une lettre de recommandation de M. de Lamartine, un
troisime exigeait qu'on lui assurt un feuilleton de Jules Janin. Tous
s'accordaient pour ne point faire les frais de l'dition, et aucun
n'entendait dbourser la moindre avance de fonds. Horace les envoya tous
au diable, petits et gros, et revint chez lui la mort dans l'me.

Le lendemain il vendit son cheval pour payer et congdier son
domestique; le surlendemain il vendit sa montre pour avoir quelques
pices d'or, et pouvoir jouer encore un jour le rle d'un homme riche.
Il alla voir Louis de Mran, qui jouait au whist avec ses amis. Horace
gagna quelques louis, les perdit, les regagna, et se retira vers trois
heures du matin endett de cinq cents francs, que, selon les lois de
ce monde-l, il devait payer dans un dlai de trois jours  un de ses
meilleurs amis, riche de trente mille livres de rente, sous peine d'tre
mpris et tax de gueuserie. Aprs s'tre en vain mis en quatre pour se
les procurer chez un diteur, le soir du troisime jour, il se dcida
 les emprunter  Louis de Mran, non sans un trouble mortel; car il
savait qu' moins d'un nouveau bonheur au jeu, il ne pourrait pas les
rendre, et l'insouciance qu'il avait eue nagure s'tait change en
mfiance et en terreur depuis qu'il avait connu les pres jouissances
de la possession et les soucis amers de la ruine. Cette souffrance fut
d'autant plus grande, qu'il lui sembla voir dans le regard et dans
tout l'extrieur de son ami quelque chose de froid et de contraint qui
contrastait avec son empressement et sa confiance habituels. Jusque-l
ce jeune homme avait paru, en lui prtant de l'argent, le remercier
plutt que l'obliger, et il est certain que jusque-l Horace le lui
avait scrupuleusement restitu. Depuis qu'il se faisait passer pour
riche, il payait exactement, non ses anciennes dettes, mais celles qu'il
contractait dans son nouvel entourage. Ce jour-l il lui sembla que
Louis de Mran lui faisait l'aumne avec un dplaisir contenu par la
politesse. Aurait-il devin que ce jour-l, pour la premire fois,
Horace n'avait pas le moyen de s'acquitter? Mais comment et-il pu le
deviner? Horace avait rform son quipage et quitt le joli appartement
garni qu'il occupait, sous prtexte d'un prochain voyage en Italie
annonc depuis longtemps, projet  la faveur duquel il s'tait dispens
d'acheter des meubles et de s'installer conformment  sa prtendue
aisance. Il feignit d'tre encore retenu pour quelques jours par des
affaires imprvues, esprant que, durant ce peu de jours, la fortune
du jeu, et mme celle de l'amour, changeraient en sa faveur, et lui
permettraient de reculer indfiniment son voyage.

Nanmoins, ce froid visage de son noble ami, et une sorte d'affectation
qu'il crut remarquer en lui de ne pas l'accompagner  l'Opra, lui
causrent une profonde inquitude. Il craignit d'avoir laiss souponner
sa position fcheuse par l'air soucieux qu'il avait depuis quelques
jours, et rsolut d'effacer ces doutes en se montrant le soir en public
avec son dandysme accoutum. Il alla trouver au fond de la Cit un
brocanteur auquel il avait eu affaire autrefois, et il lui vendit 
grande perte son pingle en brillants; mais il eut une centaine de
francs dans sa poche, loua une remise, mit le meilleur habit qui
lui restt, passa une rose magnifique dans sa boutonnire, et alla
s'installer  l'avant-scne de l'Opra, dans une de ces loges en
vidence qu'on appelle aujourd'hui, je crois, _cages aux lions_. A cette
poque-l, les lgants du Caf de Paris ne portaient pas encore ce nom
bizarre; mais je crois bien que c'tait la mme espce de dandys, ou peu
s'en faut. Horace tait enrl dans cette varit de l'espce humaine,
et faisait profession de se montrer. Il avait ses entres dans cette
loge, o Louis de Mran payait une part de location, et l'emmenait une
ou deux fois par semaine. Il y tait toujours accueilli par les autres
occupants avec cordialit; car on l'aimait, et son esprit animait ce
groupe flneur et ennuy. Mais ce soir-l on tourna  peine la tte
lorsqu'il entra, et personne ne se drangea pour lui faire place. Il est
vrai que Nourrit chantait avec madame Damoreau le duo de Guillaume Tell:

  O Mathilde, idole de ma vie, etc.

Probablement on coutait dans ce moment avec plus d'attention. Horace,
un instant effray, se rassura; et bientt il reprit tout son aplomb,
lorsqu' la fin de l'acte un de ces messieurs l'engagea  venir souper
chez lui, avec les autres, aprs le spectacle. Il s'effora d'tre
enjou, et il vint  bout d'avoir normment d'esprit. Cependant, de
temps  autre, il lui semblait remarquer un sourire de mpris chang
autour de lui. Un nuage alors passait devant ses yeux, ses oreilles
bourdonnaient, il n'entendait plus l'orchestre, il ne voyait plus
flotter dans la salle qu'une assemble de fantmes qui le regardaient,
le montraient au doigt, ricanaient affreusement; et des spectres de
femmes qui se disaient les uns aux autres des mots tranges derrire
leur ventail: _aventurier, aventurier! hbleur, fanfaron! homme de
rien! homme de rien!_ Alors il tait prt  s'vanouir, et quand, revenu
 lui-mme, il s'assurait que ce n'tait qu'une hallucination, il
faisait de violents efforts pour cacher son angoisse. Une fois un de ses
compagnons lui demanda pourquoi il tait si ple. Horace, encore plus
troubl par cette remarque, rpondit qu'il tait souffrant. _Peut-tre
avez-vous faim?_ lui dit un antre. Horace perdit tout  fait contenance.
Il crut voir dans ce mot insignifiant une atroce pigramme. Il songea 
se retirer,  se cacher,  ne jamais reparatre.

Et puis il se dit qu'il ne fallait pas abandonner ainsi la partie, qu'il
devait aborder une explication, affronter l'attaque, afin de se dfendre
avec audace, et de savoir  tout prix s'il tait victime d'une secrte
perscution, ou en proie  un mauvais rve. Il suivit la bande joyeuse
chez l'amphitryon de la nuit, tour  tour glac ou rassur par l'air
froid ou bienveillant des convives.

La dame du logis tait une fille entretenue, fort belle, fort
intelligente, fort railleuse, et mchante  l'excs. Horace l'avait
toujours hae et redoute, quoiqu'elle lui et fait des avances.
Elle avait ce jour-l une robe de satin carlate, ses cheveux blonds
flottants, et un certain air plus impertinent que de coutume. Ses yeux
brillaient d'un clat diabolique: c'tait la vraie fille de Lucifer.
Elle accueillit Horace avec des grces de chat, le plaa auprs d'elle 
table, et lui versa de sa belle main les vins du Rhin les plus capiteux.
On s'gaya beaucoup, on traita Horace aussi bien que de coutume, on lui
fit rciter des vers, on l'applaudit, on le flatta, et on parvint 
l'enivrer, non pas jusqu' perdre la raison, mais jusqu' reprendre
confiance en lui-mme.

Alors un des convives lui dit:

A propos de femmes, apprenez-nous donc, mon cher, pourquoi la
vicomtesse de Chailly vous en veut si fort. Est-il vrai qu' un djeuner
au Caf de Paris, avec B... et A..., vous l'ayez compromise?

--Le diable m'emporte si je m'en souviens, rpondit Horace; mais je ne
crois pas l'avoir fait.

--Alors vous devriez vous justifier auprs d'elle, car on lui a dit
que vous vous tiez vant de ce dont un homme d'honneur ne se vante
jamais...

--A jeun! reprit un autre. Mais _in vino veritas_, n'est ce pas, Horace?

--En ce cas, rpondit Horace, quelque gris que j'aie pu tre, je n'ai d
me vanter de rien.

--Il veut dire par l, observa Proserpine (c'est ainsi qu'Horace
appelait ce soir-l la matresse de son hte), qu'il n'y aurait pas
de quoi se vanter, et c'est mon avis. Votre vicomtesse est sche,
reluisante et anguleuse comme un coquillage.

--Elle a beaucoup d'esprit, reprit-on. Avouez, Horace, que vous en avez
t amoureux.

--Pourquoi non? Mais si je l'ai t, je ne m'en souviens pas davantage.

--On dit pourtant que vous vous en tes souvenu au point de raconter des
choses tranges sur votre sjour  la campagne, l't dernier?

--Que signifient toutes ces questions? dit Horace en levant la tte.
Suis-je devant un jury?

--Oh! non, dit Proserpine: c'est tout au plus de la police
correctionnelle. Allons, mon beau pote, vous allez nous dire cela entre
amis. La vicomtesse ne vous harait pas tant si elle ne vous avait pas
tant aim.

--Et depuis quand m'honore-t-elle de sa haine?

--Depuis que vous lui avez t infidle, bel inconstant!

--Si je ne l'ai pas t, c'est votre faute, belle inhumaine, rpondit
Horace du mme ton moqueur.

--Vous avouez donc, reprit-elle, que vous lui aviez jur fidlit
jusqu'au tombeau?

--Cela va-t-il durer longtemps de la sorte? dit Horace en riant.

--Il est certain, dit quelqu'un, que vous causez un violent dpit  la
vicomtesse, et qu'elle dit beaucoup de mal de vous.

--Et quel mal peut-elle dire de moi, s'il vous plat?

--Tenez vous  le savoir?

--Un peu.

--Eh bien! elle prtend que vous tes pauvre, et que vous vous faites
passer pour riche; que vous tes un enfant, et que vous faites semblant
d'tre un homme; que vous tes conduit par toutes les femmes, et que
vous jouez le rle de vainqueur.

Nous y voil, pensa Horace; le moment est venu de braver l'orage.

Si la vicomtesse se plat  dbiter de pareilles impertinences,
rpondit-il avec fermet, comme je ne sais pas le moyen de me venger
d'une femme, je me bornerai  dire qu'elle se trompe; mais si un homme
me le rptait avec le moindre doute sur ma loyaut, je lui rpondrais
qu'il en a menti.

L'interlocuteur  qui s'adressait cette rponse fit un mouvement
de colre. Son voisin le retint, et se hta de dire d'un ton assez
quivoque:

Personne ne doute ici de votre loyaut. Si vous avez trahi le secret de
vos amours avec une femme, dans un de ces _aprs-boire_ o vraiment la
vrit nous chappe sans que nous en ayons conscience, la vicomtesse
pousse trop loin sa vengeance en vous calomniant. Mais si vous l'aviez
calomnie, vous? si, par dpit de ses refus, vous aviez menti, il
faudrait l'excuser d'user de reprsailles.

--Mais vous-mme, Monsieur, dit Horace, vous paraissez incertain? Je
dsirerais savoir votre opinion sur mon compte.

--Mon opinion, c'est que vous avez t son amant, que vous l'avez cont
 quelqu'un dans les fumes du champagne, et que vous avez fait l une
grave imprudence.

--Que vous en semble? dit Proserpine en remplissant le verre d'Horace;
prononcez, messieurs du tribunal.

--Cela mrite tout au plus deux jours d'emprisonnement au secret dans
l'oratoire de madame de ***.

Ici on nomma la belle veuve qu'Horace avait espr d'pouser.

Ah! est-ce qu'il y a aussi un acte d'accusation par rapport 
celle-l? dit Proserpine en regardant Horace d'un air de reproche  lui
donner des vertiges de vanit.

Quoique Horace ft un peu anim, il comprit qu'il avait besoin de toute
sa tte, et il s'abstint de vider son verre; il chercha  deviner dans
les regards des convives si cette petite guerre tait un pige perfide
ou une taquinerie amicale. Il crut n'y rien trouver de malveillant, et
il soutint toutes les interrogations avec enjouement. Tout ce qu'on lui
disait l'clairait sur un point jusqu'alors mystrieux pour lui: c'est
que la vicomtesse l'avait desservi auprs de la veuve. Il voyait en
outre qu'elle avait tch de le desservir dans l'opinion de ses amis,
et la manire dont on prsentait les choses donnait  penser que cette
guerre cruelle tait le rsultat de l'amour offens. Il trouvait tout le
monde dispos  le juger ainsi, et  l'absoudre, dans ce cas, des doutes
injurieux levs contre lui par une femme irrite et jalouse. Il ne
pouvait se justifier qu'en avouant son intimit avec elle; mais il ne
pouvait l'avouer sans encourir le reproche de fatuit, qu'il repoussait
depuis un quart d'heure. Il n'avait qu'un parti  prendre, c'tait de se
griser tout  fait, et il le fit de son mieux, afin d'tre autoris 
parler comme malgr lui.

Mais par une de ces bizarreries de la raison humaine, qui ne nous quitte
que lorsque nous voulons la retenir, et qui s'obstine  nous rester
fidle lorsque nous la voulons carter, plus il buvait, moins il se
sentait gris. Il avait la migraine, sa paupire tait lourde, sa langue
embarrasse; mais jamais son cerveau n'avait t plus lucide. Cependant
il fallait draisonner, hlas! et Horace draisonna. Il me l'a confess
depuis, press par un svre interrogatoire: il joua l'ivresse n'tant
pas ivre, et, feignant d'avoir perdu la raison, il donna, avec beaucoup
de discernement, des preuves irrcusables de la vrit. Il le fit avec
une certaine jouissance de ressentiment contre la mchante crature qui
avait voulu le dshonorer, et il crut avoir savour le plaisir funeste
de la vengeance; car il vit son auditoire convaincu applaudir  ses
aveux, et les enregistrer comme pour dmasquer la prudence de son
ennemie.

Mais tout  coup son hte, se levant pour recevoir les adieux de la
compagnie, qui se retirait, lui dit ces paroles cyniques avec une
froideur mprisante: Allez vous coucher, Horace; car, bien que vous ne
soyez pas plus gris que moi, vous tes _sol comme un_...

Horace n'entendit pas le dernier mot, et je me garderai bien de le
rpter. Il eut comme un blouissement; et ses jambes ne pouvant plus le
soutenir, sa langue ne pouvant plus articuler un mot, on l'entrana, et
on le jeta, plutt qu'on ne le dposa  la porte de Louis de Mran, chez
lequel, depuis le jour o il avait quitt son logement, il avait accept
un gte provisoire. Ce qu'il souffrit lorsqu'il se trouva seul ne
saurait tre apprci que par ceux qui auraient d'aussi misrables
fautes  se reprocher. En proie  d'horribles douleurs physiques, et ne
pouvant se traner jusqu' son lit, il passa le reste de la nuit sur un
fauteuil,  mesurer l'horreur de sa position; car, pour son supplice, sa
raison tait parfaitement claircie, et il ne se faisait plus illusion
sur le blme, la mfiance et le mpris de ces hommes qu'il avait voulu
blouir et tromper, et qui, malgr la supriorit de son esprit,
venaient de le faire tomber dans un pige grossier. Maintenant il
comprenait l'preuve  laquelle on l'avait soumis, et la conduite qu'il
et d tenir pour en sortir justifi. S'il et affront dignement
les imputations de Lonie, en persistant  respecter le secret de sa
faiblesse, et en acceptant le soupon au lieu de l'carter au moyen
d'une lche vengeance, quoique ses juges ne fussent ni trs-clairs, ni
trs-dlicats sur de telles matires, ils auraient eu assez d'instinct
gnreux dans l'me pour lui tout pardonner. Ils auraient estim la
noblesse et la bont de son coeur, tout en blmant la vanit de son
caractre. Ces jeunes gens frivoles, qui ne valaient pas mieux que lui
 beaucoup d'gards, avaient du moins reu du grand monde une sorte
d'ducation chevaleresque qui les et rendus magnanimes, si Horace et
su leur en donner l'exemple. Faute d'avoir pris son rle de haut, il
retombait plus bas qu'il ne mritait d'tre.

Il n'en pouvait plus douter. En le ramenant dans leur voiture, quatre ou
cinq jeunes gens, feignant de le croire endormi, comme il feignait de
l'tre, avaient fait entendre  ses oreilles des paroles terribles de
scheresse et d'ironie. Il avait t condamn  ne pas les relever,
parce qu'il s'tait condamn  ne pas paratre les entendre. Il avait
eu envie de crier; des convulsions furieuses avaient pass par tous ses
membres, et, pour la premire fois de sa vie, au lieu de cder  son
exaspration nerveuse, il avait eu la force de la rprimer, parce qu'il
voyait qu'on n'y croirait pas et qu'on serait impitoyable pour son
dlire. Vraiment c'tait un chtiment trop rude pour un jeune homme qui
n'tait que vain, lger et maladroit.

Au grand jour, Louis de Mran entra dans sa chambre avec un visage si
svre, qu'Horace, ne pouvant soutenir cet accueil inusit, cacha sa
tte dans ses deux mains pour cacher ses larmes. Louis, dsarm par sa
douleur, prit une chaise, s'assit  ct de lui, et, s'emparant de ses
mains avec une bont grave, lui parla avec plus de raison et d'lvation
d'ides qu'il ne paraissait susceptible d'en montrer. C'tait un jeune
homme assez ignorant, lev en enfant gt, mais foncirement bon; la
dlicatesse du coeur lve l'intelligence quand besoin est. Horace, lui
dit-il, je sais ce qui s'est pass cette nuit  ce souper o je n'ai pas
voulu me trouver, pour ne pas tre tmoin des humiliations qu'on vous
y mnageait. J'aurais malgr moi pris parti pour vous, et je me serais
fait quelque grave affaire avec des gens que, par droit d'anciennet et
par suite d'un long change de services, je suis forc de prfrer 
vous. J'ai fait mon possible pour vous engager  rester chez vous hier;
vous n'avez pas voulu me comprendre. Enfin vous vous tes livr, et vous
avez empir votre situation. Vous avez commis des fautes que, dans
la justice de ma conscience, je trouve assez pardonnables, mais pour
lesquelles vous ne trouverez aucune indulgence dans ce monde hautain et
froid que vous avez voulu affronter sans le connatre. Vous avez une
ennemie implacable,  qui vous pouvez rendre blessure pour blessure,
outrage pour outrage. C'est une mchante femme, dont j'ai appris  mes
dpens  me prserver. Mais elle est du monde, mais vous n'en tes pas.
Les rieurs seront pour vous, les influents seront pour elle. Elle vous
fera chasser de partout, comme elle vous a fait congdier par madame
de ***. Croyez-moi, quittez Paris, voyagez, loignez-vous, faites-vous
oublier; et si vous voulez reparatre absolument dans ce qu'on appelle,
trs-arbitrairement sans doute, la bonne compagnie, ne revenez qu'avec
une existence assure et un nom honorable dans les lettres. Vous avez eu
un tort grave: c'est de vouloir nous tromper. A quoi bon? Aucun de
nous ne vous et jamais fait un crime d'tre pauvre et d'une naissance
obscure. Avec votre esprit et vos qualits, vous vous seriez fait
accepter de nous, un peu plus lentement peut-tre, mais d'une manire
plus solide. Vous avez voulu, partant d'une condition prcaire, jouir
tout d'un coup des avantages de fortune et de considration que votre
travail et votre attitude fire et discrte vis--vis de nous eussent pu
seuls vous faire conqurir. Si j'avais su qu'au lieu de vingt-cinq ans
vous n'en aviez que vingt, je vous aurais guid un peu mieux. Si j'avais
su que vous tiez le fils d'un petit fonctionnaire de province, et non
le petit-fils d'un conseiller au parlement, je vous aurais dtourn de
l'ide purile de falsifier votre nom. Enfin, si j'avais su que vous ne
possdiez absolument rien, je ne vous aurais pas lanc dans un train de
vie o vous ne pouviez que compromettre votre honneur. Le mal est fait.
Laissez au temps, qui efface les mdisances et  mon amiti, qui vous
restera fidle, le soin de le rparer. Vous avez du talent et de
l'instruction. Vous pouvez, avec de l'esprit de conduite, marcher un
jour de pair avec ces personnages brillants dont l'air dgag vous a
sduit, et que vous regarderez peut-tre alors en piti. Vous allez
partir, promettez-le-moi, et sans chercher par aucun coup de tte  vous
venger des soupons qu'on a conus contre vous. Vous auriez dix duels,
que vous ne prouveriez pas que vous avez dit la vrit, et vous
donneriez  votre aventure un clat qu'elle n'a pas encore. Vous avez
besoin d'argent pour voyager; en voici: trop peu  la vrit pour mener
en pays tranger le train d'un fils de famille, mais assez pour attendre
modestement le rsultat de votre travail. Vous me le rendrez quand vous
pourrez. Ne vous en tourmentez gure; j'ai de la fortune, et je vous
proteste, Horace, que je n'ai jamais eu autant de plaisir  vous obliger
que je le fais en cet instant.

Horace, pntr de repentir et de reconnaissance, pressa fortement la
main de Louis, refusa obstinment le portefeuille qu'il lui prsentait,
le remercia de ses bons conseils avec une grande douceur, lui promit de
les suivre, et quitta prcipitamment sa maison. Louis de Mran m'crivit
aussitt, pour me mettre au courant de toutes ces choses, et pour
m'engager  faire accepter en mon nom  Horace les avances qu'il n'avait
pas voulu recevoir de lui, et qui lui taient ncessaires pour se mettre
en voyage.

Malheureusement le dvouement de cet excellent jeune homme ne put tre
aussi promptement efficace qu'il le souhaitait. Horace ne vint pas me
voir, et je le cherchai rendant plusieurs jours sans pouvoir dcouvrir
sa retraite.



XXXII.

Il passa donc trois ou quatre jours dans la solitude, en proie aux
angoisses de la honte et de la misre, ne sachant o fuir l'une et
comment arrter les progrs de l'autre. Son me avait reu la plus
douloureuse atteinte qu'elle ft dispose  ressentir. Les chagrins de
l'amour, les tourments du remords, les soucis mme de la pauvret ne
l'avaient jamais srieusement branl; mais une profonde blessure porte
 sa vanit tait plus qu'il ne fallait pour le punir. Malheureusement
ce n'tait pas assez pour le corriger. Horace tait sans force et sans
espoir de raction contre l'arrt qui venait de le frapper. Enferm dans
un grenier, errant la nuit seul par les rues, il se tordait les mains
et versait des larmes comme un enfant. Le monde, c'est--dire la vie
d'apparat et de dissipation, cet Elyse de ses rves, ce refuge contre
tous les reproches de sa conscience, lui tait donc ferm pour jamais!
Les consolations que Louis de Mran avait essay de lui donner lui
paraissaient illusoires. Il savait bien que les gens qui vivent de
prtentions, selon eux lgitimes, sont sans piti pour les prtentions
mal fondes d'autrui. Il avait assez de fiert pour ne vouloir pas
rentrer en grce en cherchant  justifier sa conduite; et lors mme
qu'il et t assur de sortir vainqueur aux yeux du monde d'une lutte
contre la vicomtesse, la seule pense d'affronter des humiliations comme
celles qu'il venait de subir le faisait frmir de douleur et de dgot.

Il avait fait tant d'talage de sa courte prosprit, tant auprs de ses
anciens amis que dans sa correspondance avec ses parents, qu'il n'osait
plus, dans sa dtresse, s'adresser  personne. Et  vrai dire il ne
pouvait s'arrter  aucun projet. Il sentait bien que le plus court et
le plus sage tait de retourner dans son pays, et d'y travailler  une
oeuvre littraire, afin de payer ses dernires dettes et d'amasser de
quoi se mettre en route,  pied, pour l'Italie; mais il n avait pas ce
courage. Il savait que ses parents, abuss sur ses succs littraires,
n'avaient pas manqu de les proclamer sur tous les toits de leur petite
ville, et il craignait qu'un beau jour une mdisance, recueillie par
hasard au loin, n'y vint changer en mpris la considration qu'il
s'tait faite. Six mois plus tt, il et emprunt gaiement et
insoucieusement un louis par semaine  diffrents camarades d'tudes.
Dans ce monde-l, nul ne rougit d'tre pauvre, et l'on se conte l'un 
l'autre en riant qu'on n'a pas dn la veille, faute de neuf sous pour
payer son cot chez Rousseau. Mais quand on a frquent les salons
ferms aux ncessiteux, quand on a clabouss de son quipage les amis
qui vont  pied, on cache son indigence comme un vice et sa faim comme
un opprobre.

Cependant, un soir, Horace se dcida  monter chez moi, non sans tre
revenu sur ses pas dix fois au moins. Son aspect tait dchirant 
voir; sa figure tait fltrie, ses joues creuses, ses yeux teints.
Sa chevelure en dsordre portait encore les traces de la frisure, et,
cherchant  reprendre son attitude naturelle, se dressait par mches
raides et contournes autour de son front. Le courage de dissimuler sa
misre sous un essai de propret lui avait manqu. On voyait dans toute
sa personne nglige et dbraille le dcouragement profond o il
s'tait laiss tomber. Sa chemise fine et plisse avec recherche, tait
sale et chiffonne. Son habit, d'une coupe lgante, avait plusieurs
boutons emports ou briss, et l'on voyait que depuis plusieurs jours il
n'avait pas song  le brosser. Ses bottes taient couvertes d'une boue
sche. Il n'avait pas de gants, et il portait, en guise de canne, un
gros bton plomb, comme s'il et t sans cesse en garde contre quelque
guet-apens.

Heureusement nous tions prvenus, Eugnie et moi, et nous ne fmes
paratre aucune surprise de le voir ainsi mtamorphos. Nous feignmes
de ne pas nous en apercevoir, et, sans lui faire de questions, nous lui
proposmes bien vite de dner avec nous. Nous avions dj dn pourtant;
mais Eugnie, en moins d'un quart d'heure, nous organisa un nouveau
repas auquel nous fmes semblant de toucher, et dont Horace avait trop
besoin pour s'apercevoir de la supercherie. Il tait si affam, qu'il
prouva un accablement extraordinaire aussitt qu'il se fut assouvi,
et tomba endormi sur sa chaise avant que la nappe fut enleve.
L'appartement que Marthe avait occup  ct du ntre se trouvait par
hasard vacant. Nous y portmes  la hte un lit de sangle et quelques
chaises; puis, s'approchant d'Horace avec douceur, Eugnie lui dit:

Vous tes fort souffrant, mon cher Horace, et vous feriez, bien de vous
jeter sur un lit que nous avons pu offrir ces jours derniers  un ami
de province, et qui est encore l tout prt. Profitez-en jusqu' ce que
vous vous sentiez mieux.

--Il est vrai que je me sens tout  fait malade, rpondit Horace; et si
je ne suis pas indiscret, j'accepte l'hospitalit jusqu' demain. Il se
laissa conduire dans la chambre de Marthe, et ne parut frapp d'aucun
souvenir pnible. Il tait comme abruti, et cet tat, si contraire  son
animation naturelle, avait quelque chose d'effrayant.

Il dormait encore le lendemain matin, lorsque Paul Arsne entra chez
nous, portant l'enfant de Marthe dans ses bras. Je vous apporte votre
filleul, dit-il  Eugnie, qui avait pris ce gros garon en affection,
et qui lui avait donn le nom d'Eugne. Sa mre est accable de travail
aujourd'hui, et moi par consquent. Elle dbute ce soir au Gymnase, o
je suis reu caissier comme vous savez. La mre Olympe est un peu malade
et perd la tte. Nous craignons que notre _trsor_ ne soit mal soign.
Il faut que vous veniez  notre secours et que vous le gardiez toute la
journe, si vous pouvez le faire sans trop vous gner.

--Donnez-moi bien vite le _trsor_, s'cria Eugnie en s'emparant
avec joie du marmot, que, dans sa tendresse nave et grande, Arsne
n'appelait plus autrement.

--Le trsor est adorable, lui dis-je; mais songez-vous  l'entrevue qui
est invitable tout  l'heure?...

--Arsne, dit Eugnie, prends ton courage et ton sang-froid  deux
mains: Horace est ici.

Arsne plit, N'importe, dit-il; d'aprs ce que vous m'aviez confi,
je devais bien m'attendre  l'y rencontrer un de ces jours. Le nom de
l'enfant n'est point crit sur son front, et d'ailleurs, grce  lui,
le _trsor_ est anonyme. Pauvre ange! ajouta-t-il en embrassant le fils
d'Horace; je vous le confie, Eugnie; ne le rendez pas  son possesseur
lgitime.

--Il ne vous le disputera pas, soyez tranquille! rpondit-elle avec un
soupir. Vous avertissez votre femme, afin qu'elle ne vienne pas ici
durant quelques jours. Horace ne peut pas rester  Paris, et il est
facile d'viter cette rencontre.

--Je le dsire beaucoup, dit Arsne; il me semble que cet homme ne peut
seulement pas la regarder sans lui faire du mal. Cependant, si elle
dsire le voir, que sa volont soit faite! Jusqu'ici elle dit qu'elle ne
le veut pas. Adieu. Je reviendrai chercher mon enfant ce soir.

Ah! vous avez un enfant? dit Horace avec indiffrence, lorsqu'il entra
chez nous vers dix heures pour djeuner.

--Oui, nous avons un enfant, rpondit Eugnie avec un sentiment secret
de malice austre. Comment le trouvez-vous?

Horace le regarda. Il ne vous ressemble pas, dit-il avec la mme
indiffrence. Il est vrai que ces poupons-l ne ressemblent  rien,
ou plutt ils se ressemblent tous: je n'ai jamais compris qu'on pt
distinguer un petit enfant d'un autre enfant du mme ge. Combien a
celui-l? un mois? deux mois?

--On voit bien que vous n'en avez jamais regard un seul! dit Eugnie.
Celui-ci a huit mois, et il est superbe pour son ge. Vous ne trouvez
pas que ce soit un bel enfant?

--Je ne m'y connais pas du tout. Je le trouverai _dlirant_ si cela vous
fait plaisir... Mais j'y songe! il est impossible que vous soyez sa
mre. Je vous ai vue il y a huit mois... Allons donc! cet enfant n'est
pas  vous.

--Non, dit Eugnie brusquement. Je me moquais de vous, c'est l'enfant de
mon portier, c'est mon filleul.

--Et cela vous amuse, de le porter sur vos bras, tout en faisant votre
mnage?

--Voulez-vous le tenir un peu, dit-elle en le lui prsentant, pendant
que je servirai le djeuner?

--Si cela nous fait djeuner un peu plus vite, je le veux bien; mais je
vous assure que je ne sais comment toucher  _cela_, et que s'il lui
prend fantaisie de crier, je ne saurai pas faire autre chose que de le
poser par terre. Fi! puisque vous n'tes pas sa mre, je puis bien vous
dire, Eugnie, que je le trouve fort laid avec ses grosses joues et ses
yeux ronds!

--Il est plus beau que vous, s'cria Eugnie avec une colre ingnue, et
vous n'tes pas digne d'y toucher.

--Tenez, le voil qui piaille, dit Horace: permettez-moi de le reporter
dans la loge de ses chers parents.

L'enfant, effray de la grosse barbe noire d'Horace, s'tait rejet, en
criant, dans le sein d'Eugnie.

Et moi, dit-elle en le caressant pour l'apaiser, moi qui serais si
heureuse d'avoir un enfant comme toi, mon pauvre trsor!

Horace sourit ddaigneusement, et, s'enfonant dans un fauteuil, il
devint rveur. Le pass sembla enfin se rveiller dans sa mmoire, et il
me dit avec abattement, lorsque Eugnie, ayant dpos l'enfant sur mes
genoux, passa dans la chambre voisine: Jamais Eugnie ne me pardonnera
de n'avoir pas compris les joies de la paternit: vraiment, les femmes
sont injustes et impitoyables. J'y ai beaucoup rflchi, depuis _mon
malheur_; et j'ai eu beau chercher comment les dlices de la famille
pouvaient tre apprciables  un homme de vingt ans, je ne l'ai pas
trouv. Si un enfant pouvait venir au monde  l'ge de dix ans, au
dveloppement de sa beaut et de son intelligence (en supposant
gratuitement qu'il ne ft ni laid, ni roux, ni bossu, ni idiot), je
comprendrais, jusqu' un certain point, qu'on pt s'intresser  lui.
Mais soigner ce petit tre malpropre, rechign, stupide, et pourtant
despotique, c'est le fait des femmes, et Dieu leur a donn pour cela des
entrailles diffrentes des ntres.

--Cela n'est vrai que jusqu' un certain point, rpondis-je. Les femmes
les aiment plus dlicatement, et s'entendent mieux  les lever durant
les premires annes; mais je n'ai jamais compris, moi, qu'en prsence
de cet tre faible et mystrieux qui porte en lui un pass et un avenir
inconnus, on pt prouver, pour tout sentiment, la rpugnance. Les
hommes du peuple sont meilleurs que nous, Horace. Ils aiment leurs
petits avec une admirable navet. N'avez-vous jamais t saisi de
respect et d'attendrissement  la vue d'un robuste ouvrier portant le
soir dans ses bras nus, encore tout noircis par le travail, son marmot
sur le seuil de la porte, pour l'gayer et soulager sa mre?

--Ce sont des vertus inconciliables avec la propret, rpondit Horace
sur un ton de persiflage ddaigneux, et sans songer que dans ce
moment-l il tait fort malpropre lui-mme. Puis, passant la main sur
son front, comme pour rassembler ses ides: Je vous remercie de m'avoir
hberg cette nuit, dit-il; mais je ne sais si c'est pour rveiller en
moi un remords salutaire que vous m'avez mis dans cette chambre fatale;
j'y ai fait des rves affreux, et il faut, puisque me voil dcidment
dans la position d'esprit la plus sinistre, que je vous fasse une
question pnible et dlicate. Avez-vous jamais su, Thophile, ce
qu'tait devenue l'infortune dont j'ai si affreusement bris le coeur
par un crime vraiment trange, pour n'avoir pas t enchant de l'ide
d'tre pre  vingt ans, et lorsque j'tais dans l'indigence!

--Horace, lui dis-je, ne faites-vous cette question avec le sentiment
que vous avez, en ce moment, sur le visage, c'est--dire avec une
curiosit assez indolente, ou avec celui que vous devez avoir dans le
coeur?

--Mon visage est ptrifi, mon pauvre Thophile, rpondit-il avec un
accent qui redevenait peu  peu dclamatoire, et j'ignore si je pourrai
jamais pleurer ou sourire dsormais. Ne m'en demandez pas la cause,
c'est mon secret. Quant  mon coeur, c'est sa destine d'tre mconnu;
mais vous qui avez toujours t meilleur et plus indulgent pour moi que
tous les autres, comment pouvez-vous l'outrager  ce point d'ignorer
qu'il saignera ternellement par cette blessure? Si j'tais sr que
Marthe vct et qu'elle se ft console, je serais peut-tre soulag
aujourd'hui d'une des montagnes qui oppressent tout le pass de ma vie,
tout mon avenir peut-tre!

--En ce cas, lui dis-je, je vous rpondrai la vrit: Marthe n'est pas
morte; Marthe n'est pas malheureuse, et vous pouvez l'oublier.

Horace ne reut pas cette nouvelle avec l'motion que j'en attendais. Il
eut plutt l'air d'un homme qui respire en jetant bas son fardeau, que
d'un coupable qui rentre en grce avec le ciel.

Dieu soit lou! dit-il sans penser  Dieu le moins du monde; et il
retomba dans sa rverie, sans ajouter une seule question.

Cependant il y revint dans la journe, et voulut savoir o elle tait et
comment elle vivait.

Je ne suis autoris  vous donner aucune espce d'explication  cet
gard, lui rpondis-je, et je vous conseille pour votre repos et pour
le sien, de n'en point chercher; il serait trop tard pour rparer vos
fautes, et il doit vous suffire d'apprendre qu'elles n'ont aucun besoin
de rparation.

Horace me rpondit avec amertume: Du moment que Marthe m'a quitt sans
regrets et sans les projets de suicide dont je m'effrayais; du moment
qu'elle n'a point t malheureuse, et qu'elle s'est dbarrasse de son
amour par lassitude ou par inconstance, je ne vois pas que mes fautes
soient si graves et que ni elle ni personne ait le droit de me les
rappeler.

--Brisons l-dessus, lui dis-je. Le moment de s'en expliquer est
trs-inopportun.

Il prit de l'humeur et sortit; cependant il revint  l'heure du dner.
Eugnie n'avait pas os l'inviter, dans la crainte de paratre informe
de sa situation. Je ne voulais pas lui dire que je la connaissais, et
j'attendais qu'il m'en fit l'aveu. Il n'y paraissait pas encore dispos,
et il me dit en rentrant:

C'est encore moi; nous nous sommes quitts tantt assez froidement,
Thophile, et je ne puis rester ainsi avec toi. Il me tendit la main.

C'est bien, lui dis-je: mais, pour me prouver que tu ne m'en veux pas,
tu vas dner avec nous.

--A la bonne heure, rpondit-il, s'il ne faut que cela pour effacer mon
tort...

Nous nous mmes  table, et nous y tions encore, lorsque la mre Olympe
vint chercher l'enfant pour le mener coucher.

Au milieu des occupations multiplies de ce jour, Arsne et Marthe
avaient oubli de prvoir que la bonne femme pourrait rencontrer Horace
chez nous, et jaser devant lui. Elle aimait malheureusement  parler.
Elle tait tout coeur et tout feu, comme elle disait elle-mme, pour
ses jeunes amis; et ce jour-l, plus que de coutume, exalte par
la splendeur de leur position nouvelle  un thtre en vogue, elle
prouvait le besoin imprieux de s'mouvoir en parlant d'eux. Eugnie
fit de vains efforts pour la renvoyer au plus vite avec son _trsor_,
pour l'emmener  la cuisine, pour lui faire baisser la voix: la mre
Olympe, ne comprenant rien  ces prcautions, exhala sa joie et son
attendrissement en longs discours, en sonores exclamations, et pronona
plusieurs fois les noms de monsieur et de madame Arsne. Si bien
qu'Horace, qui d'abord la prenant pour la portire, n'avait pas
daign prter l'oreille  ses paroles, la regarda, l'observa, et
nous interrogea avidement ds qu'elle fut partie. De quel Arsne
parlait-elle? Le Masaccio tait-il donc poux et pre? Le prtendu
enfant du portier tait donc le sien? Et pourquoi ne le lui avait-on pas
dit tout de suite? J'aurais d le deviner; au reste, ajouta-t-il, son
poupard est dj aussi laid et aussi camus que lui.

Tout ce dnigrement superbe impatientait Eugnie jusqu' l'indignation.
Elle cassa deux assiettes, et je crois que, malgr sa douceur et la
dignit habituelle de ses manires, elle eut grande envie de jeter la
troisime  la tte d'Horace. Je la soulageai infiniment en prenant le
parti de dire tout de suite la verit. Puisque aussi bien Horace devait
l'apprendre tt ou tard, il valait mieux qu'il l'apprt de nous et dans
un moment o nous pouvions en surveiller l'effet sur lui. Arsne m'avait
autoris depuis plusieurs jours, et, pour son compte et de la part de
Marthe,  agir comme je le jugerais utile en cette circonstance.

Comment se fait-il, Horace, lui dis-je, que vous n'ayez pas devin dj
que la femme de Paul Arsne est une personne trs-connue de vous, et qui
nous est infiniment chre?

Il rflchit une minute en nous regardant alternativement avec des yeux
troubls. Puis, prenant tout  coup une attitude dgage, imite du
marquis de Vernes:

Au fait, dit-il, ce ne peut tre qu'_elle_, et je suis un grand sot de
n'avoir pas compris pourquoi vous tiez si embarrasss tout  l'heure
devant la vieille fe qui emportait l'enfant... Mais l'enfant?... Ah!
l'enfant!... j'y suis! la vieille a trs-nettement dit _son pre_ en
parlant d'Arsne... l'enfant de huit mois... car il a huit mois, vous
me l'avez dit ce matin, Eugnie!... et il y a neuf mois que Marthe m'a
quitt, si j'ai bonne mmoire... Vive Dieu! voil un dnoment sublime
et dont je ne m'tais pas avis dans mon roman!

Ici Horace se renversa sur une chaise avec un rire clatant tellement
forc, tellement pre, qu'il nous fit mal comme le rle d'un homme 
l'agonie.

Ah! finissez de rire, s'cria Eugnie en se levant d'un air courrouc
qui la rendait vraiment belle et imposante: cet enfant que Paul Arsne
lve et chrit comme le sien, c'est le vtre, puisque vous voulez
le savoir. Vous l'avez trouv laid, parce que, selon vous, il lui
ressemble: et lui le trouve beau, quoiqu'il ressemble, le pauvre
innocent,  l'homme le plus goste et le plus ingrat qui soit au
monde!

Cet lan de sainte colre puisa Eugnie: elle retomba sur sa chaise,
suffoque et les joues ruisselantes de larmes. Horace, irrit de cette
sorte de maldiction jete sur lui avec tant de vhmence, s'tait lev
aussi; mais il retomba aussi sur sa chaise, comme foudroy par le cri de
sa conscience, et cacha son visage dans ses deux mains.

Il resta ainsi plus d'une heure. Eugnie, essuyant ses yeux, avait
repris ses travaux de mnage, et j'attendais en silence l'issue du
combat que l'orgueil, le doute, le repentir, la honte, se livraient dans
le coeur d'Horace.

Enfin il sortit de cette orageuse mditation, en se levant et en
marchant dans la chambre  grands pas et avec de grands gestes.

Eugnie, Thophile! s'cria-t-il en nous saisissant le bras  tous deux
et en nous regardant fixement, ne vous jouez pas de moi! Ceci est une
crise dcisive dans ma vie; c'est ma porte ou mon salut que vous tenez
dans vos mains. Il s'agit de savoir si je suis le plus ridicule ou le
plus lche des hommes. J'aimerais encore mieux tre le plus ridicule, je
vous en donne ma parole d'honneur.

--Je le crois bien! rpondit Eugnie avec mpris.

--Eugnie, dis-je  ma fire compagne, ayez de l'indulgence et de la
douceur avec Horace, je vous en supplie. Il est fort  plaindre parce
qu'il est fort coupable. Vous avez cd  l'imptuosit de votre coeur
en l'accablant tout  l'heure d'un reproche bien grave. Mais ce n'est
pas ainsi qu'on doit traiter les infirmits de l'me. Laissez-moi lui
parler, et fiez-vous  mon respect,  mon affection,  ma vnration
pour vos amis absents.

--Respect, vnration, reprit Horace, rien que cela!... c'est peu: ne
sauriez-vous inventer quelque terme d'idoltrie plus digne du grand, du
divin Paul Arsne? Moi, je veux bien rpondre _amen_  vos litanies;
mais pas avant que vous m'ayez prouv d'une manire irrcusable que je
suis bien le pre, _le pre unique_, entendez-vous? de cet enfant qu'on
veut maintenant me mettre sur le corps.

--On a des intention trs-diffrentes, lui dis-je avec une froide
svrit. On dsire que vous ne vous occupiez jamais de votre fils; on
ne vous l'a jamais prsent comme tel; on ne vous en a jamais parl; et
si la fantaisie, vous venait de le rclamer un jour, comme la loi
ne vous donne aucun droit sur lui, on saurait le soustraire  une
protection tardive et usurpatrice. Ainsi n'outragez pas la noblesse et
le dvouement que vous ne pouvez pas comprendre. Ce serait vous avilir
 tous les yeux, et mme aux vtres, lorsque le voile grossier qui les
couvre sera tomb. Au reste, il ne s'agit pas d'autre chose dans ce
moment de crise dcisive, comme vous l'appelez avec raison, que de
secouer ce voile funeste. Il faut que vous remportiez la victoire sur
des sentiments indignes de vous, et que vous ayez un repentir profond.
Il faut que vous sortiez d'ici plein de respect pour la mre de votre
fils, et de reconnaissance pour son pre adoptif, entendez-vous bien?
Il faut que vous me disiez que vous vous tes conduit comme un enfant,
comme un fou, ou bien que vous emportiez  tout jamais mon antipathie et
mon dgot pour votre caractre.

--Fort bien, rpondit-il en essayant de lutter encore contre mon arrt,
il faut que je fasse amende honorable, parce que l'on m'a rendu pre
d'un enfant dont je n'ai jamais entendu parler et qui se trouve devoir
tre le mien! Quelle preuve dois-je subir pour prouver combien je suis
repentant? quelle pnitence publique dois-je faire pour laver mon crime?

--Aucune! Toute cette histoire est un secret entre quatre personnes, et
vous tes la cinquime. Mais si vous aviez la folie et le malheur de
la publier, de la raconter  votre manire, je serais forc de dire la
vrit, et d'apprendre  tous ceux qui vous connaissent que vous en avez
menti. Vous demandez des preuves matrielles, qui soient irrcusables!
comme si l'on pouvait en fournir comme s'il y en avait d'autres que des
preuves morales C'est comme si vous dclariez que vous avez l'esprit
trop pais et l'me trop basse pour croire  autre chose qu'au
tmoignage direct de vos sens. Dans cette hypothse, il n'y a pas un
homme sur la terre qui ne pt mconnatre et repousser ses enfants sous
prtexte qu'il n'a pas t tmoin de tous les instants de l'existence de
sa femme.

--Qu'exigez-vous donc de moi? reprit-il avec une fureur concentre. Que
j'apprenne mon secret  tout le monde, et que je proclame la vertu
de Marthe aux dpens de mon honneur? C'est un duel  mort entre la
rputation de cette femme et la mienne que vous me proposez!

--Nullement, Horace; nous ne sommes pas ici dans le monde que vous venez
de quitter. Vingt salons n'ont pas les yeux ouverts sur le secret de
votre vie domestique, et l'honneur de Marthe n'a pas besoin, comme celui
d'une certaine vicomtesse, que le vtre soit compromis. Le milieu o ces
vnements se sont accomplis est bien restreint et bien obscur. Tout au
plus quatre ou cinq anciens amis vous demanderont compte de vos amours
avec elle. Si vous leur rpondez qu'elle a t une amante sans foi et
sans dignit, ce bruit pourra se rpandre davantage et l'atteindre dans
la position plus vidente et plus envie qu'elle est en train de se
faire. Mais vous pouvez garder votre dignit et la sienne, qui ne sont
point ici en lutte le moins du monde. Si vous ne comprenez pas la
conduite que vous devez tenir en cette circonstance, je vais vous la
dire. Vous refuserez d'entrer dans aucune explication; vous ne parlerez
jamais de l'enfant qu'Arsne reconnat et dclare, par un pieux
mensonge, tre le sien; vous direz, du ton ferme et bref qui convient
 un homme srieux, que vous avez pour Marthe l'estime et le respect
qu'elle mrite; et croyez-moi, cette dclaration vous fera honneur, mme
aux yeux de ceux qui souponneraient la vrit. Cela seul pourra leur
faire excuser et taire vos garements... Si vous aviez agi ainsi, mme 
l'gard d'une autre femme qui en est moins digne, vous seriez peut-tre
rhabilit aujourd'hui dans l'estime de juges plus pointilleux et plus
exigeants que ne le seront vos anciens camarades.

Cette insinuation leva un autre sujet d'explication, et Horace,
constern, reut mes admonestations avec le silence de l'abattement.
Mais en ce qui concernait Marthe, il se dbattit longtemps, et pendant
deux heures j'eus  lutter, non contre son incrdulit, elle tait
feinte, mais contre son obstination et son dpit. Malgr sa rsistance,
je voyais pourtant bien qu'il tait branl et que je gagnais du
terrain. A neuf heures du soir, il sortit, en me disant qu'il avait
besoin d'tre seul, de respirer l'air et de rflchir en marchant. Je
reviendrai avant minuit, me dit-il, et je vous avouerai franchement le
rsultat de mon examen de conscience. Nous causerons encore de tout
cela, si vous n'tes pas horriblement las de moi.

[Illustration: Et je me suis jet  ses pieds.]

Il rentra vers une heure du matin avec un visage anim, bien que fort
ple encore, et avec des manires affectueuses et communicatives. Eh,
bien? lui dis-je en secouant la main qu'il me tendait.--Eh bien! me
rpondit-il, j'ai remport la victoire, ou plutt c'est Marthe et vous
qui m'avez vaincu, et dsormais vous ferez tous de moi ce que vous
voudrez. J'tais un fou, un malheureux tourment de mille doutes
poignants; mais vous autres, vous tes des tres forts, calmes et sages.
Vous m'aidez  retrouver la face de la vrit, quand elle se brouille
dans les nuages de mon imagination. coutez ce qui m'est arriv; je veux
tout vous dire. En vous quittant, j'ai t au Gymnase; je voulais voir
Marthe, travestie en comdienne sur cette scne mesquine, dbiter en
minaudant les gravelures sentimentales de nos petits drames bourgeois,
Oui, je voulais la voir ainsi, pour me gurir  jamais du dpit qu'elle
m'avait laiss dans l'me, pour la mpriser intrieurement et me
mpriser moi-mme de l'avoir aime. Je n'tais pas assis depuis cinq
minutes, que je vois paratre un ange de beaut et que j'entends une
voix pure et touchante comme celle de mademoiselle Mars. C'tait bien
la beaut, c'tait bien la voix de ma pauvre Marthe; mais combien
potises, combien idalises par la culture de l'esprit et par le
travail srieux de la sduction! Je vous le disais autrefois: une femme
qui n'est pas occupe avant tout du soin de plaire n'est pas une femme;
et dans ce temps-l, Marthe, en dpit de tous ses dons naturels, avait
une indolence mlancolique, une rserve humble et triste qui lui
faisaient perdre, la plupart du temps, tous ses avantages. Mais quelle
mtamorphose, grand Dieu! s'est opre en elle! quel luxe de beaut,
quelle distinction de manires, quelle lgance de diction, quel aplomb,
quelle grce aise! et tout cela sans perdre cet air simple, chaste et
doux, qui jadis me faisait rentrer en moi-mme et tomber  genoux au
milieu de mes soupons et de mes emportements! Elle a eu ce soir, je
vous l'assure, un succs, non pas clatant, mais bien rel et bien
mrit. Son rle tait mauvais, faux, ridicule mme; elle a su le rendre
vrai, noble et saisissant, sans grands effets, sans moyens tmraires.
On applaudissait peu; on ne disait pas: C'est sublime, c'est dlirant!
mais chacun regardait son voisin et disait: Voil qui est bien; comme
c'est bien! Oui, _bien_ est le mot qui convient. J'ai appris dans le
monde, o l'on apprend quelques bonnes choses au milieu d'un grand
nombre de mauvaises, que le bien est plus difficile  atteindre que le
beau; ou, pour mieux dire, le bien est une face du beau plus raffine,
plus chtie que toutes les autres. Ah! vraiment, je serai fort aise que
toutes ces impertinentes ventes qu'on appelle femmes du monde voient
comme cette pauvre grisette sait marcher, s'asseoir, tenir son bouquet,
causer, sourire, avec plus de convenance et de charme qu'elles toutes!
Mais o donc Marthe a-t-elle appris tout cela? Oh! que l'intelligence
est une force rapide et pntrante! Sur mon honneur, je ne me serais
jamais dout que Marthe en et autant; et cette pense m'a fait ouvrir
les yeux. Combien je l'ai mconnue! me disais-je en la regardant. Je
l'ai crue si souvent borne ou extravagante, et la voil qui me donne un
dmenti, et qui semble se venger de mon erreur, en se montrant accomplie
et triomphante, devant moi,  tout ce public,  tout Paris! car tout
Paris va bientt parler d'elle, et se disputer le plaisir de la voir et
de l'applaudir! J'ai beaucoup rougi de moi, je vous l'avoue: et ds que
la pice o elle jouait a t finie, j'ai couru  la porte des acteurs,
j'ai forc toutes les consignes, j'ai mis en fureur tous les portiers et
tous les gardiens de cet trange sanctuaire; j'ai cherch, j'ai trouv
sa loge, j'ai pouss la porte aprs avoir frapp, et, sans attendre
qu'on vnt, selon l'usage, parlementer avec moi, j'ai os pntrer
jusqu' elle. Elle tait encore dans son lgant costume, mais elle
avait essuy son fard; ses cheveux, dont elle avait t les fleurs,
tombaient plus longs, plus noirs, et plus beaux que jamais sur ses
paules de reine. Elle tait encore plus belle que sur la scne, et je
me suis jet  ses pieds; j'ai press ses genoux contre ma poitrine, au
grand scandale de sa soubrette, qui m'a paru une villageoise bien nave
pour une habilleuse de thtre. Je savais que je ne trouverais pas
Arsne auprs d'elle; je me souvenais bien qu'il est caissier, qu'il est
occup  la rgie pendant que sa femme fait sa toilette. Mes amis, vous
me direz tout, ce que vous voudrez: elle est marie, elle chrit son
mari, elle le respecte, elle l'estime; tout cela est bel et bon: mais
elle m'aime! oui, Marthe m'aime encore, elle m'aime toujours, et, bien
qu'elle m'ait dit tout le contraire, je n'en puis pas douter. Elle est
devenue, en me voyant, ple comme la mort; elle a chancel; elle serait
tombe vanouie si je ne l'eusse retenue dans mes bras et assise sur sa
causeuse. Elle a t cinq minutes sans pouvoir me dire un mot, et comme
gare; et enfin, lorsqu'elle m'a parl pour me vanter son bonheur, son
repos, son mariage... ses yeux humides et son sein haletant me disaient
tout autre chose; et moi, n'entendant que vaguement avec mes oreilles
les paroles de sa bouche, je comprenais avec tout mon tre la voix de
son coeur, qui parlait bien plus haut et plus loquemment. Elle voulait
que j'attendisse dans sa loge l'arrive d'Arsne; je crois qu'elle
craignait ses soupons, si elle et sembl me recevoir comme en cachette
de lui. Mais M. Arsne m'a bien assez inquit et tourment pendant un
an, pour que je ne me fasse pas grand scrupule de lui rendre la pareille
pendant une soire. D'ailleurs, je ne me sentais pas du tout dispos 
voir cet tre vulgaire et prosaque tutoyer, embrasser et emmener celle
que je ne puis me dshabituer tout d'un coup de regarder comme ma
matresse et ma compagne. Je me suis esquiv en lui promettant de ne la
revoir que quand elle voudrait et, devant qui elle voudrait. Mais au
moins pendant une heure j'ai t agit, mu, et, puisqu'il faut tout
vous dire, pris comme je ne l'ai t de longtemps. Je vous l'ai dit
vingt fois au milieu de toutes mes folies, souvenez-vous-en, Thophile:
je n'ai jamais aim que Marthe, et je sens bien que je n'aimerai jamais
qu'elle, en dpit de tout, en dpit d'elle et de moi-mme.

[Illustration: Et le poussant par les paules...]

Mais pourquoi froncez-vous le sourcil? pourquoi Eugnie hausse-t-elle
les paules d'un air chagrin, et inquiet? Je suis un honnte homme; et
comme Marthe est une femme fire et juste, comme elle ne voudra plus me
revoir certainement qu'en prsence de son mari; comme, si son mari y
consent, ce sera pour moi un engagement tacite de respecter sa confiance
et son honneur, vous l'avez gure  craindre, ce me semble, que je
trouble la srnit de ce mnage. Oh! ne vous inquitez pas, je vous en
prie; je n'ai pas le moindre dsir de lui enlever sa femme, quoiqu'il
m'ait enlev ma matresse. Il s'est admirablement conduit envers elle et
envers mon fils... puisque c'est mon fils! Marthe ne m'a pas dit un mot
de l'enfant, ni moi non plus, comme vous pouvez croire... Mais enfin, il
est bien, certain qu'un lien sacr, indissoluble, m'unit  elle, et que
si jamais je fais fortune, je n'oublierai pas que j'ai un hritier. Je
saurai donc rcompenser indirectement Arsne des soins qu'il lui aura
donns; et puisque c'est leur volont de me retirer mes droits de pre,
je n'exercerai ma paternit que d'une faon mystrieuse, et pour ainsi
dire providentielle. Vous voyez, mes bons amis, que je n'ai l'intention
d'tre ni si lche ni si pervers que vous le pensiez ce matin; que, loin
d'tre l'ennemi et le calomniateur de Marthe, je reste son admirateur,
son serviteur et son ami. Je ne pense pas qu'Arsne puisse le trouver
mauvais: en s'attachant  la femme qui m'avait appartenu, il a bien d
prvoir que je ne pouvais pas tre mort pour elle, ni elle pour moi.
C'est un homme sage et froid, qui ne la tyrannisera pas, puisqu'il me
connat. Quant  moi, je me sens relev, consol, et comme ressuscit
par les vnements de cette journe. J'ai t absurde et maussade ce
matin. Oubliez cela, et regardez-moi dsormais comme l'ancien Horace que
vous avez aim, estim, et que le monde n'a pu ni avilir ni corrompre.
Laissez-moi vous dire que j'aime Marthe plus que jamais, que je
l'aimerai toute ma vie; car je vous rponds qu'elle n'aura plus jamais
 trembler ni  souffrir de mon amour, de mme que vous n'aurez plus
jamais rien  rprimer ni  condamner dans ma conduite envers elle.

Tandis qu'Horace, au milieu de mille vanteries, de mille projets et
de mille esprances, qui se contredisaient les unes les autres, nous
faisait les plus hardies promesses de vertu et de raison, Marthe,
rentre chez elle avec son mari, lui racontait avec la plus grande
franchise l'entrevue qu'elle avait eue avec lui. Arsne prouva un grand
effroi et un grand dchirement de coeur  cette nouvelle; mais il n'en
fit rien paratre, et il approuva d'avance tout ce que sa femme pouvait
projeter.

Es-tu donc d'avis, lui dit-elle, que je le revoie encore, et que je lui
tmoigne de l'amiti?

--Je n'ai pas d'avis l-dessus, Marthe, rpondit-il, tu ne lui dois
rien; cependant, si tu te dcides  le voir, tu es force de le traiter
doucement et amicalement. D'abord tu n'aurais peut-tre pas la force
d'tre svre et froide avec lui, et si tu l'avais,  quoi servirait
de le manifester,  moins qu'il ne t'y contraignit par de nouvelles
prtentions? Tu me dis qu'il n'en a pas, qu'il n'en peut plus avoir,
qu'il te demande seulement le pardon du pass et un peu de piti
gnreuse pour son repentir; si tu as lieu d'tre satisfaite de sa
manire d'tre aujourd'hui avec toi, et de ne rien craindre de lui 
l'avenir...

--Paul, dit Marthe en l'interrompant, tandis que tu me parles ainsi, ta
figure est ple et ta voix trouble: tu as de l'inquitude au fond de
l'me?

Arsne hsita un instant, puis il lui rpondit: Je le jure devant Dieu,
ma bien-aime, que si tu n'en as pas toi-mme, si tu te sens aussi calme
et aussi heureuse que tu l'tais ce matin, je suis moi-mme heureux et
tranquille.

--Paul! s'cria-t-elle, ce n'est pas  vous, que je chris plus que tout
au monde, que je voudrais faire un mensonge. Je ne me sens pas dans la
mme situation que ce matin. Je me trouve d'autant plus heureuse d'tre
 vous, que j'ai revu l'homme qui m'a fait un mal affreux; mais je ne me
suis pas sentie calme en sa prsence, et  l'heure qu'il est, je suis
encore agite et bouleverse comme si j'avais vu la foudre tomber prs
de moi.

Arsne garda le silence pendant quelques instants; et quand il se sentit
la force de parler, il pria Marthe de ne lui rien cacher et de lui
expliquer le genre d'motion qu'elle prouvait, sans craindre de
l'affliger ou de l'inquiter.

Il me serait tout  fait impossible de le dfinir, rpondit-elle; car
depuis une heure je cherche en vain  le faire vis--vis de moi-mme.
Il me semble que c'est un sentiment de terreur douloureuse, un frisson
comme celui qu'on prouverait en regardant les instruments d'une torture
qu'on aurait subie. Ce que je peux te dire avec certitude, c'est que
tout, dans cette motion, est pnible, affreux mme; qu'il s'y mle de
la honte, du remords de t'avoir si longtemps mconnu, le regret d'avoir
tant souffert pour un homme si peu srieux, une sorte de dgot et
de haine contre moi-mme. Enfin cela me fait mal, sans le plus petit
mlange de satisfaction et d'attendrissement: tout ce que dit cet homme
semble affect, vain et faux. Il me fait piti; mais quelle piti
amre et humiliante pour lui et pour moi! Il me semble que quand tu
le reverras tel qu'il est maintenant, lgant et malpropre, humble
et prtentieux, fltri et puril, tu ne pourras pas t'empcher de me
mpriser, pour t'avoir prfr ce comdien plus mauvais, hlas! que tous
ceux avec lesquels j'ai eu le malheur de jouer des scnes d'amour 
Belleville.

Marthe disait sincrement ce qu'elle pensait, et ne faisait aucun effort
hypocrite pour rassurer son poux. Cependant elle ne put dormir de
la nuit. L'agitation que son dbut lui avait cause ajoutait  celle
qu'Horace tait venu lui imposer. Elle fit des rves fatigants, durant
lesquels elle s'imagina,  plusieurs reprises, tre retombe sous sa
domination funeste, et o les scnes cruelles du pass se reprsentrent
 son imagination plus violentes et plus horribles encore que dans la
ralit. Elle se jeta plusieurs fois dans le sein d'Arsne avec des cris
touffs, comme pour y chercher un refuge contre son ennemi; et Arsne,
en la rassurant et en la bnissant de cet instinct de confiance et de
tendresse, se sentit beaucoup plus malheureux que s'il l'et trouve
indiffrente au souvenir d'Horace.

A son lever, Marthe ayant pris son enfant dans ses bras pour oublier en
le caressant toutes les angoisses de la nuit, la mre Olympe lui remit
une lettre qu'Horace avait pass cette mme nuit  lui crire. Il me
l'avait montre avant de la lui faire porter: c'tait vraiment un
chef-d'oeuvre, non-seulement de style et d'loquence, mais de sentiments
et d'ides. Jamais il n'avait t mieux inspir pour s'exprimer, et
jamais il n'avait semble rempli d'instincts plus nobles, plus purs, plus
tendres et plus gnreux. Il tait impossible de n'tre pas subjugu par
la grandeur de son mouvement et de ne pas ajouter foi  ses promesses.
Il demandait ardemment le pardon, l'amiti, la confiance de Marthe et de
Paul. Il s'accusait avec une entire franchise; il parlait d'Arsne avec
un enthousiasme bien senti. Il implorait, comme une grce, de voir
son fils en leur prsence, el de le remettre lui-mme, humblement et
courageusement, entre les bras de celui qui l'avait adopt, et qui tait
plus digne que lui d'en tre le pre.

Paul trouva sa femme lisant cette lettre avec des yeux pleins de larmes.

Tiens, lui dit-elle en la lui remettant, c'est une lettre d'Horace, et
tu vois, elle me fait pleurer. Et cependant quelque chose me dit que ce
ne sont l encore que des paroles comme il en sait dire.

Arsne lut la lettre attentivement, et la rendant  sa femme avec une
motion grave;

Il est impossible, lui dit-il, que ce ne soit pas l l'expression d un
sentiment vrai et d'une rsolution gnreuse. Cette lettre est belle,
et cet homme est bon malgr ses vices. Il m'est impossible de ne pas le
croire meilleur qu'il ne sait le prouver par sa conduite. On ne parle
pas ainsi pour se divertir. Il a pleur en t'crivant. Je t'assure que
tu ne dois pas rougir de l'avoir cru plus fort et plus sage qu'il ne
l'est: il avait toutes les intentions des vertus qu'il n'avait pas. Tu
lui dois le pardon et l'amiti qu'il demande; et si je t'en dtournais,
je te donnerais un conseil goste et lche.

--Eh bien, je le verrai, mais en ta prsence, rpondit Marthe. La seule
chose qui me fasse souffrir, c'est de penser qu'il verra Eugne, qu'il
l'embrassera devant nous, qu'il l'appellera son fils, et qu'il verra
en moi la mre de son enfant. Non, je n'aurais pas voulu rveiller et
reconstituer ainsi en quelque sorte le pass. Je m'tais habitue 
regarder cet enfant comme le tien. Je ne me rappelais plus que bien
rarement qu'il ne l'est pas; et maintenant, on va nous l'ter en quelque
sorte, en nous volant une de ses caresses!

--Cette ide m'est plus cruelle qu' toi, ma pauvre Marthe, reprit
Arsne; mais c'est un devoir auquel il faut se soumettre. J'ai rflchi
toute la nuit  ces choses-l, et je m'en suis dit une bien srieuse, et
que tu vas comprendre. Au-dessus de nos dsirs, de notre choix et notre
volont, il y a le dessein, le choix et la volont de Dieu. Dieu ne fait
rien qui ne soit ncessaire, et ses intentions mystrieuses nous doivent
tre sacres. Il a voulu qu'Horace ft pre, bien qu'Horace repousst
les joies et les peines de la famille. Il a voulu qu'Horace le revit, et
sentt le dsir d'embrasser son fils, bien qu'il ait jusqu'ici abjur
les douceurs et les devoirs de la paternit. Dieu seul sait quelle
influence cache et puissante cet enfant peut avoir sur l'avenir
d'Horace. C'est un lien entre le ciel et lui, qu'il n'est au pouvoir de
personne de briser. Ce serait une impit, un crime, de le tenter. Lui
ravir la facult de connatre et d'aimer son fils, dt-il le connatre
et l'aimer faiblement, serait une sorte de rapt et comme un dommage
irrparable que nous causerions  son tre moral. Il nous faut donc,
loin d'accaparer notre _trsor_  son prjudice, l'admettre  en jouir,
parce que Dieu l'appelle  profiter de ce bienfait. Je ne veux pas
croire que la vue de cet enfant ne le rende pas meilleur et n'amne pas
un changement srieux dans son me.

Marthe se rendit  de si hautes considrations religieuses, et sa
vnration pour Arsne en augmenta. Un djeuner fut arrang chez moi
pour cette rencontre. Marthe, et Arsne amenrent l'enfant; et cette
fois Horace, redevenu affectueux, naf et sensible, fut admirable
en tous points pour lui, pour sa mre, et surtout pour Arsne, dont
l'attitude noble et sereine le frappa de respect et d'attendrissement.
Ce fut le plus beau jour de la vie d'Horace.

La vanit avait seule fait clore ce beau mouvement dans son me, il
faut bien le confesser. Avili et outrag par les gens du monde, humili
et bless par nous, il s'tait senti enfin dchu et souill  ses
propres yeux. Il avait prouv violemment le besoin de sortir de cet
abaissement et de se rhabiliter vis--vis de nous et de lui-mme, en
attendant qu'il put se laver plus tard aux yeux du monde. Il n'avait pas
voulu sortir  demi de cette situation, et se contenter de se montrer
bon et repentant: il voulait se montrer grand, et changer notre piti en
admiration. Il y russit pendant tout un jour. Son ostentation eut au
moins l'avantage de lui faire connatre des joies d'amour-propre qu'il
ne connaissait pas encore, et qu'il reconnut prfrables aux mesquines
satisfactions d'une vanit plus troite. Il entra,  partir de ce
jour, dans la phase de l'orgueil; et son tre, sans changer de nature,
s'agrandit au moins dans la voie qui lui tait ouverte.

Le lendemain il se rveilla un peu fatigu de ces motions nouvelles et
de la grande crise qui s'tait opre en lui un peu rapidement. Il pensa
 Marthe un peu plus qu' Arsne, et  lui-mme un peu plus qu' son
fils. Son amiti enthousiaste pour Marthe reprit le caractre d'une
passion qui se rveille, et qui n'abandonne pas tout  coup de
chimriques et coupables esprances. Enfin selon l'expression d'Eugnie,
qui avait retenu quelques mots de science, son toile eut une
dfaillance de lumire. Il tait temps qu'Horace partt et n'et pas
l'occasion de revenir sur ses nobles rsolutions. Je l'y forai en
quelque sorte, non sans peine ni sans lutte; car, bien que charm de
l'ide de voyager, il voulait gagner quelques jours. Mais j'y mis une
fermet excessive, sentant bien que de sa conduite avec Marthe en cette
circonstance dpendait tout son avenir moral. Je lui fis accepter, comme
venant de moi, la somme que Louis de Mran m'avait envoye pour lui,
et je fixai le jour de son dpart pour l'Italie sans lui permettre de
revoir personne.



XXXIII.

La joie de se voir possesseur d'une nouvelle petite fortune, et celle de
raliser un de ses plus doux projets, enivra si vivement Horace dans
les derniers jours, que je m'effrayai des dispositions folles dans
lesquelles je le vis se prparer  son voyage. Il se forgeait sur toutes
choses des illusions qui me faisaient craindre de grandes imprudences
ou d'amers dsenchantements. Aprs la semaine d'abattement et de spleen
profond que lui avait caus son _fiasco_ dans le beau monde, il avait eu
une semaine d'enthousiasme, d'expansion dlirante et d'orgueil sublime.
Toutes ces motions avaient bris son corps appauvri par la vie de
plaisir qu'il avait mene durant tout l'hiver; et je le voyais en proie
 une fivre d'autant plus relle qu'il ne s'en plaignait pas et ne s'en
apercevait pas. Craignant qu'il ne tombt malade en route, je rsolus de
le conduire jusqu' Lyon, afin de l'y faire reposer et de l'y soigner,
si les premiers jours de mouvement, au lieu de faire une heureuse
diversion, venaient  hter l'invasion d'une maladie.

Nous fmes donc ensemble nos apprts de dpart, et je le gardai 
vue pour qu'il ne ft pas chouer nos projets par quelque subite
extravagance. J'avais le pressentiment d'une crise imminente. Il y
avait du dsordre dans ses ides, des proccupations tranges dans ses
moindres actions, et sur sa figure quelque chose de voil et de bizarre
qui frappait galement Eugnie. Je ne sais pas pourquoi je ne peux plus
le regarder, me disait-elle, sans m'imaginer qu'il est condamn  mourir
fou. Il n'y a pas jusqu'aux grands sentiments qu'il montre depuis
quelques jours, qui ne me semblent provenir d'un secret drangement dans
tout son tre; car enfin ces sentiments ne sont plus jous, je le vois
bien, et pourtant ils ne lui sont pas naturels, et on n'abjure pas ainsi
d'un jour  l'autre l'habitude de toute une vie.

Je grondais Eugnie de douter ainsi de l'action divine sur une me
humaine; mais au fond de la mienne, je n'tais pas loign de partager
ses craintes.

La vrit est qu'Horace, pour la premire et pour la dernire fois de
sa vie, n'tait pas matre de lui-mme. Il ne se rendait pas compte des
mouvements imptueux que, jusque-l, il avait provoqus en lui et comme
caresss avec amour. L'affront qu'il avait vcu dans le monde lui avait
laiss un secret mais cuisant chagrin; il russissait  s'en distraire
et  le chasser, en s'exaltant  ses propres yeux dans une nouvelle
carrire d'motions. Mais ce cauchemar le poursuivait, et venait le
faire plir jusqu'au milieu de ses joies les plus pures. Plus il croyait
en triompher en se raidissant contre cet amer souvenir et en cherchant 
se grandir  ses propres yeux par d'intrieures dclamations, et moins
il russissait  atteindre ce calme stoque, ce mpris des lches
attaques et des sots propos, dont il se vantait. Pour le rsumer, et le
dfinir une dernire fois, au moment de clore le rcit de cette
priode de sa vie, je dirai que c'tait un cerveau trs-bien organis,
trs-intelligent et trs-solide, qui pouvait cependant se troubler et se
dtriorer en un instant, comme une belle machine dont on briserait le
moteur principal. Le grand ressort du cerveau d'Horace, c'tait cette
facult que Spurzheim, fondateur d'une nouvelle langue psychologique,
a, par un nologisme ingnieux, qualifie d'_approbativit_; et
l'approbativit d'Horace avait reu un choc terrible la nuit du souper
chez _Proserpine_. Malgr l'appareil que les douces effusions du
djeuner chez moi avec Marthe avaient pos sur cette blessure, le
trouble et la confusion rgnaient dans les profondeurs de la pense
d'Horace.

Le matin du 25 mai 1833 (notre place tait retenue aux diligences
Laffitte et Caillard pour le soir mme), Horace, voyant tous ses
prparatifs termins, et se sentant excd de ma surveillance, m'chappa
adroitement, et courut chez Marthe. Il prouvait un dsir insurmontable
de la revoir seule et de lui faire ses adieux. Peut-tre la manire
calme et douce avec laquelle elle avait pris cong de lui  notre
dernire runion lui avait-elle laiss un secret mcontentement. Il
voulait bien la quitter et renoncer  elle pour jamais par un effort
magnanime; mais il entendait faire par l un admirable sacrifice de ses
droits et de sa puissance sur l'me de cette femme; tandis qu'elle,
comprenant son rle autrement, croyait, en lui laissant presser sa main
et embrasser son fils, lui accorder une sorte d'absolution religieuse.
Horace, en acceptant cette position, ne se trouvait pas assez haut dans
l'opinion de Marthe,  qui il voulait laisser des regrets; dans celle
d'Arsne,  qui il voulait inspirer de la reconnaissance; et dans la
ntre, qu'il voulait blouir de toutes manires. Le jour du djeuner, je
ne crois pas qu'il et eu aucune arrire-pense; mais il en avait eu le
lendemain; et en nous trouvant tous rsolus  ne pas renouveler cette
scne dlicate, il avait t mcontent de nous tous, et de l'attitude
qu'il avait t forc de garder vis--vis de nous. Il voulait, en un
mot, emporter quelques baisers et quelques larmes de Marthe, afin de
pouvoir faire son entre en Italie en triomphateur gnreux d'une femme,
et non en victime de l'abandon de trois ou quatre. Disons bien vite,
pour l'excuser un peu, que ces penses n'taient pas formules dans son
esprit, et que ce n'tait pas le froid disciple du marquis de Vernes qui
allait chercher sa revanche auprs de Marthe; mais le vritable Horace,
troubl par la fivre de sa vanit blesse, allant, comme malgr lui et
sans aucun plan arrt, chercher un soulagement quelconque, ne ft-ce
qu'un regard et un mot,  cette souffrance insupportable.

Il entra dans un caf,  trois portes de la maison que Marthe habitait,
non loin du Gymnase. Il y traa au crayon quelques mots sans suite qu'il
fit porter par un voyou. L'enfant revint au bout d'un quart d'heure avec
cette rponse: Je ne demande pas mieux que de vous dire un dernier
adieu: nous irons, Arsne et moi, avec Eugne dans nos bras, vous voir
monter en diligence. Dans ce moment-ci il me serait impossible de vous
recevoir.

Horace sourit amrement, froissa le billet dans ses mains, le jeta par
terre, le ramassa, le relut, demanda du caf  plusieurs reprises pour
claircir ses ides qui s'garaient de plus en plus, et s'arrta enfin 
cette hypothse: ou elle est enferme avec un nouvel amant, et en ce cas
elle est la dernire des femmes; ou son mari est absent, et elle n'ose
pas se trouver seule avec moi, et alors elle est la plus adorable des
amantes et la plus vertueuse des pouses. Dans ce dernier cas, je veux
la presser sur mon coeur une dernire fois; dans l'autre, je veux
m'assurer de son impudence, afin d'tre  jamais dlivr de son
souvenir.

Il remit le billet dans sa poche, rajusta sa coiffure devant une
glace, et se trouva si ple et si tremblant qu'il demanda de l'extrait
d'absinthe, croyant arriver  la force de l'esprit, grce  ces
excitants qui produisaient en lui l'effet tout contraire.

Enfin il franchit le seuil de cette maison inconnue, monte cinq tages,
sonne, feint de ne pas entendre le refus positif de la vieille Olympe,
la repousse aisment, franchit deux petites pices, et pntre dans un
boudoir des plus simples et des plus chastes, o il trouve Marthe seule,
tudiant un rle, avec son enfant endormi  ses cts sur le sofa. En le
voyant, Marthe fit un cri, et la peur se peignit dans tous ses traits.
Elle se leva, et se plaignit, d'une voix sche, quoique tremblante, de
l'obstination d'Horace. Mais il se jeta  ses pieds, versa des larmes,
et lui peignit son amour insens avec toute l'ardeur que savait lui
prter son loquence naturelle. Marthe accueillit d'abord ce langage
avec une froideur amre; puis elle essaya, par des discours presque
vangliques et tout empreints de la bont pieuse qu'Arsne avait su
lui inspirer, de ramener Horace aux sentiments nobles qu'il lui avait
tmoigns nagure.

Mais plus elle se montrait grande, forte, pleine de coeur et
d'intelligence, plus Horace sentait le prix, du trsor qu'il avait perdu
par sa faute; et une sorte de dsespoir, d'orgueil sombre et violent,
comme celui d'un vritable amour, s'emparait de lui. Il s'y livra avec
une nergie extraordinaire; et Marthe, effraye, allait appeler Olympe
pour qu'elle court chercher son mari au thtre, lorsque Horace, tirant
de son sein un poignard vritable, la menaa de s'en frapper si elle ne
consentait  l'entendre jusqu'au bout. Alors il lui fit,  sa manire,
le rcit de la vie solitaire et affreuse qu'il avait mene loin d'elle,
des efforts furieux qu'il avait tents pour chasser son souvenir dans
les bras d'autres femmes, des brillantes conqutes qu'il avait faites,
et dont aucune n'avait pu l'tourdir un instant. Il lui annona qu'il
partait pour Rome avec l'intention de se noyer dans le Tibre s'il ne
pouvait se gurir de son amour; et aprs de longues tirades, si belles
qu'il aurait d les garder pour son diteur, il lui fit les offres les
plus folles; il la supplia de fuir ou de se suicider avec lui.

Marthe l'coula avec cette incrdulit radicale qu'on acquiert en
amour  ses dpens. Elle trouva sa conduite absurde et ses intentions
coupables et lches. Cependant, quoique son coeur lui ft ferm sans
retour, elle sentit avec terreur que l'ancien magntisme exerc sur elle
par cet homme si funeste  son repos tait prs de se ranimer, et qu'une
influence mystrieuse, satanique en quelque sorte, et dont elle avait
horreur, commenait  pntrer dans ses veines comme le froid de la
mort. Son coeur se serrait, un tremblement convulsif agitait ses mains,
qu'Horace retenait de force dans les siennes; et lorsqu'il se jetait
 genoux devant son fils endormi, lorsqu'au nom de cette innocente
crature, qui les unissait pour jamais l'un  l'autre en dpit du
sort et des hommes, il lui demandait un peu de piti, elle sentait se
rveiller, pour celui qui l'avait rendue mre, une sorte de tendresse
fatale, mle de compassion, de mpris et de sollicitude. Horace vit
ses yeux se remplir de larmes, et son sein se gonfler de sanglots; il
l'entoura de ses bras avec nergie en s'criant: Tu m'aimes, ah! tu
m'aimes, je le vois, je le sais!

Mais elle se dgagea avec une force suprieure; et, prenant tout  coup
une rsolution dsespre pour se dlivrer  jamais de son mauvais
gnie:

Horace, lui dit-elle, votre passion est mal place, et vous devez vous
en gurir au plus vite. Je ne saurais plus longtemps conserver votre
estime, au prix de votre repos et de votre dignit. Je ne mrite pas
les loges dont vous m'accablez, je vous ai manqu de foi; vos soupons
n'ont t que trop fonds: cet enfant n'est pas de vous. C'est bien
vritablement le fils de Paul Arsne, dont j'tais la matresse en mme
temps que la vtre.

Marthe, en profrant ce mensonge, faisait un vritable acte de
fanatisme. C'tait comme un exorcisme _pour chasser les dmons au nom
du prince des dmons_. Horace tait si hagard qu'il ne songea pas 
l'invraisemblance d'une telle assertion, aprs la conduite d'Arsne
envers lui. Il n'hsita pas  accuser cet homme vertueux de complicit
avec une femme impudente, pour lui faire accepter la paternit d'un
enfant. Il oublia qu'il tait sans nom, sans fortune, et sans position,
et que par consquent Arsne ne pouvait avoir aucun intrt  le tromper
si grossirement. Il crut seulement  cet instant de remords que Marthe
venait djouer pour se dbarrasser de lui; et, transport d'une fureur
subite, saisi d'un accs de vritable dmence, il s'lana vers elle en
s'criant:

Meurs donc, prostitue, et ton fils, et moi, avec toi.

Il avait son poignard  la main; et quoiqu'il n'et certainement
d'intention bien nette que celle de l'effrayer, elle reut, en se
jetant au-devant de son fils, non pas le coup de la mort, mais, hlas!
puisqu'il faut le dire, au risque de dnouer platement la seule
tragdie un peu srieuse qu'Horace eut joue dans sa vie... une lgre
gratignure.

A la vue d'une goutte de sang qui vint rougir le beau bras de Marthe,
Horace, convaincu qu'il l'avait assassine, essaya de se poignarder
lui-mme. J'ignore s'il aurait pouss jusque-l son dsespoir; mais 
peine avait-il effleur son gilet, qu'un homme, ou plutt un spectre qui
lui parut sortir de la muraille, s'lana sur lui le dsarma, et, le
poussant par les paules, le prcipita dans les escaliers en lui criant
avec un rire amer:

Courez, mon cher Oreste, dbuter aux Funambules, et surtout allez vous
faire pendre ailleurs.

Horace chancela, heurta la muraille, se rattrapa  la rampe, et
entendant le pas d'Arsne, qui montait et venait  sa rencontre, il se
hta de fuir, la tte baisse, le chapeau enfonc sur les yeux, et se
disant: Bien certainement, je suis fou; tout ce qui vient de se passer
est un rve, une hallucination, surtout cette vision que je viens
d'avoir de Jean Laravinire, tu l'an dernier au clotre Saint-Mry,
sous les yeux et dans les bras de Paul Arsne.

Il se jeta dans un cabriolet de place, et se fit conduire, aussi vite
que la rosse put courir,  Bourg-la-Reine, o il profita du passage de
la premire diligence, se croyant sur le point d'tre poursuivi pour
meurtre, et impatient de fuir Paris au plus vite. Je l'attendis en vain
toute la soire; je perdis les arrhes que j'avais donnes pour nos
places, mais ne supposai point qu'il tait parti sans moi, sans ses
effets et sans son argent. Quand j'eus vu s'loigner la voiture qui
devait nous emporter, je courus chez Marthe, et l j'appris en deux
mots ce qui s'tait pass. Il ne m'aurait pas tue, dit Marthe avec un
sourire de mpris; mais il se serait fait peut-tre un peu de mal, si je
n'eusse t dlivre par un revenant.

--Que voulez-vous dire? lui demandai-je; tes-vous folle aussi, ma chre
Marthe!

--Tchez de ne pas le devenir vous-mme, me rpondit-elle; car il va
vraiment de quoi le devenir de joie et d'tonnement. Voyons, tes-vous
prpar  l'vnement le plus inou et le plus heureux qui puisse nous
arriver?

--Pas tant de prambule! dit Jean, sortant du boudoir de Marthe; j'avais
voulu lui laisser le temps de vous prparer  embrasser un mort, mais je
ne puis tenir  l'impatience d'embrasser les vivants que j'aime.

C'tait bien le prsident des bousingots en chair et en os, en esprit
et en vrit, que je pressais dans mes bras. Jet parmi les morts dans
l'glise Saint-Mry, le jour du massacre, il s'tait senti encore tenir
 la vie par un fil, et, se tranant sur ces dalles ensanglantes, il
tait parvenu  se blottir dans un confessionnal, o un bon prtre
l'avait trouv, recueilli et secouru le lendemain. Ce digne chrtien
l'avait cach et soign pendant plusieurs mois qu'il avait passs chez
lui, toujours entre la vie et la mort. Mais comme c'tait un homme
timide et craintif, il lui avait beaucoup exagr le rsultat des
perscutions essayes contre les victimes du 6 juin, et l'avait empch
de faire connatre son sort  ses amis, affirmant qu'il tait impossible
de le faire sans les compromettre et sans l'exposer lui-mme aux
rigueurs de la justice.

J'avais alors l'esprit et le corps si affaibli, dit Laravinire en nous
racontant son histoire, que je me laissai diriger comme le voulait mon
bienfaiteur; et la peur de cet homme, admirable d'ailleurs, tait si
grande, qu'il n'attendit pas que je fusse transportable pour me conduire
dans sa province. Il m'y laissa chez de bons paysans auvergnats, ses
pre et mre, qui m'ont tenu jusqu' prsent cach au fond de leurs
montagnes, me soignant de leur mieux, me nourrissant fort mal, et me
tourmentant beaucoup pour me faire confesser: car ils sont fort dvots,
et mon tat d'agonie continuelle leur donnait tous les jours  penser
que le moment de rendre mes comptes tait venu. Ce moment n'est pas
loign; il ne faut pas vous faire illusion, mes chers amis, parce que
vous me voyez sur mes jambes et assez fort pour donner la chasse  M.
Horace Dumontet. Je suis frappe  fond, et sur toutes les coutures. J'ai
deux balles dans la poitrine, et une vingtaine d'autres horions qui ne
pardonnent pas. Mais j'ai voulu venir mourir sous le ciel gris de mon
Paris bien-aim, dans les bras de mes amis et de ma sur Marthe. Me
voil bien content, habitu  souffrir, rsolu  ne plus me soigner,
enchant d'avoir chapp  la confession, et tranquille pour le peu de
temps qui me reste  vivre, puisque l'acte d'accusation des patriotes du
6 juin n'a pas fait mention de ma laide figure. Ah! dame! je ne suis
pas embelli, ma pauvre Marthe, et vous ne devez plus craindre de tomber
amoureuse de ce Jean que vous avez connu si beau, avec un teint si uni,
une barbe si paisse, et de si grands yeux noirs!

Jean plaisanta ainsi toute la soire, et Arsne, qui l'avait dj
embrass (mais  qui on avait cach l'algarade d'Horace), tant rentr,
nous soupmes tous ensemble, et la gaiet hroque du _revenant_ ne se
dmentit pas. En le voyant si heureux et si enjou, Marthe ne pouvait se
persuader qu'il ft incurable. Moi-mme, en observant ce qui restait de
force et d'animation  ce corps extnu, je ne voulais point renoncer
 l'esprance; mais, craignant de me faire illusion, je le soumis  un
long et minutieux examen. Quelle fut ma joie lorsque je trouvai intacts
les organes que Laravinire avait crus attaqus, et lorsque je me
convainquis de la possibilit d'appliquer un traitement efficace! Ce fut
pendant plusieurs mois mon occupation la plus constante; et, grce 
la bonne constitution et  l'admirable patience de mon malade, nous le
vmes reprendre  la vie, et retrouver la sant rapidement. Les tendres
soins de Marthe et d'Arsne y contriburent aussi. Il s'associa
dsormais  ce jeune mnage, dont il vit avec joie l'heureuse et noble
union. Vois-tu, me disait-il un jour, je me suis autrefois imagin que
j'tais amoureux de cette femme, lorsque je la voyais malheureuse avec
Horace: c'tait une illusion de l'amiti ardente que je lui porte.
Depuis qu'elle est releve, purifie et rcompense par un autre,
je sens,  la joie de mon me, que je l'aime comme ma sur et pas
autrement.

Je ne vous dirai point le reste de l'histoire de Laravinire: la suite
de sa vie fournirait trop de choses, et amnerait des rflexions qu'il
faudrait dvelopper  part et lentement. Tout ce que je puis vous en
apprendre, c'est que, persistant dans son incorrigible et sauvage
hrosme, il a pri, et cette fois, hlas! tout de bon, dans la rue, et
le fusil  la main,  ct de Barbs, heureux d'chapper au moins aux
tortures du mont Saint-Michel!

Quant  Horace, quelques jours aprs son brusque dpart, je reus de lui
une lettre date d'Issoudun, ou il m'avouait la vrit, tmoignait sa
honte et son repentir, et me priait de lui envoyer son portefeuille
et sa malle. Je fus touch de sa tristesse, et vivement afflig de la
position misrable qu'il s'tait faite, lorsqu'il lui et t si facile
d'en avoir une fort belle. J'eus un reste de crainte pour lui, et
songeai encore  l'aller rejoindre pour le sermonner et le consoler
jusqu' la frontire; mais comme sa lettre tait fort raisonnable, je me
bornai  lui envoyer ses effets et ses valeurs, en lui promettant, de la
part de Marthe et de nous tous, le pardon, l'oubli et le secret.

L'diteur de cette histoire engage chaque lecteur  vouloir bien lui
faire la mme promesse, d'autant plus que le dernier accs de folie
d'Horace ne compromit en rien le bonheur de Marthe, et qu'Horace est
devenu lui-mme un excellent jeune homme, rang, studieux, inoffensif,
encore un peu dclamatoire dans sa conversation et ampoul dans son
style, mais prudent et rserv dans sa conduite. Il a vu l'Italie; il a
envoy aux journaux et aux revues des descriptions assez remarquables et
trs-potiques, auxquelles personne n'a fait attention: aujourd'hui
le talent est partout. Il a t prcepteur chez un riche seigneur
napolitain, et je le souponne d'en tre sorti avant d'avoir men ses
lves en quatrime, pour avoir fait la cour  leur mre. Il a compos
ensuite un drame flamboyant qui a t siffl  l'Ambigu. Il a refait
trois romans sur ses amours avec Marthe, et deux sur ses amours avec la
vicomtesse. Il a crit des _premiers-Paris_ d'une politique assez sage
dans plusieurs journaux de l'opposition. Enfin, ayant moins de succs en
littrature que de talent et de besoins, il a pris le parti d'achever
courageusement son droit; et maintenant il travaille  se faire une
clientle dans sa province, dont il sera bientt, j'espre, l'avocat le
plus brillant.


FIN D'HORACE.





End of the Project Gutenberg EBook of Horace, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HORACE ***

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