The Project Gutenberg EBook of Horace, by George Sand

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net


Title: Horace

Author: George Sand

Release Date: October 7, 2004 [EBook #13671]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HORACE ***




Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading
Team. This file was produced from images generously made available
by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr





[Illustration (sans legende)]

HORACE




NOTICE


Il faut croire qu'_Horace_ represente un type moderne tres-fidele
et tres-repandu, car ce livre m'a fait une douzaine d'ennemis bien
conditionnes. Des gens que je ne connaissais pas pretendaient s'y
reconnaitre, et m'en voulaient a la mort de les avoir si cruellement
devoiles. Pour moi, je repete ici ce que j'ai dit dans la premiere
preface; je n'ai fait poser personne pour esquisser ce portrait; je l'ai
pris partout et nulle part, comme le type de devouement aveugle que
j'ai oppose a ce type de personnalite sans frein. Ces deux types sont
eternels, et j'ai oui dire plaisamment a un homme de beaucoup d'esprit,
que le monde se divisait en deux series d'etres plus ou moins pensants:
_les farceurs_ et _les jobards_. C'est peut-etre ce mot-la qui m'a
frappee et qui m'a portee a ecrire _Horace_ vers le meme temps. Je
tenais peut-etre a montrer que les exploiteurs sont quelquefois dupes de
leur egoisme, que les devoues ne sont pas toujours prives de bonheur. Je
n'ai rien prouve; on ne prouve rien avec des contes, ni meme avec des
histoires vraies; mais les bonnes gens ont leur conscience qui les
rassure, et c'est pour eux surtout que j'ai ecrit ce livre, ou l'on a
cru voir tant de malice. On m'a fait trop d'honneur: j'aimerais mieux
appartenir a la plus pauvre classe des _jobards_ qu'a la plus illustre
des _farceurs_.


GEORGE SAND. Nohant, 1er novembre 1852.




A M. CHAULES DUVERNET.

Certainement nous l'avons connu, mais dissemine entre dix ou douze
exemplaires, dont aucun en particulier ne m'a servi de modele. Dieu me
preserve de faire la satire d'un individu dans un personnage de roman.
Mais celle d'un travers repandu dans le monde de nos jours, je l'ai
essayee cette fois-ci encore; et si je n'ai pas mieux reussi que de
coutume, comme de coutume je dirai que c'est la faute de l'auteur et non
celle de la verite. Les marquis d'aujourd'hui ne sont plus ridicules.
Une couche nouvelle de la societe ayant pousse l'ancienne, il est
certain que les pretentions et les impertinences de la vanite ont change
de place et de nature. J'ai tente de faire un peu attentivement la
critique du beau jeune homme de ce temps-ci; et ce _beau_ n'est pas ce
qu'a Paris on appelle _lion_. Ce dernier est le plus inoffensif des
etres. Horace est un type plus repandu et plus dangereux, parce qu'il
est plus eleve en valeur reelle. Un _lion_ n'est le successeur ni des
marquis de Moliere ni des roues de la Regence; il n'est ni bon ni
mechant; il rentre dans la categorie des enfants qui s'amusent a faire
les matamores. Cette impuissante affectation des grands vices qui ne
sont plus n'est qu'un tres-petit episode de la scene generale. Horace a
du traverser cet episode; mais il partait d'un autre point et cherchait
un autre but. Dieu merci, un seul ridicule ne suffit pas a cette
jeunesse ambitieuse, qui s'agrandit et s'epure a travers mille erreurs
et mille fautes, grace au puissant mobile de l'amour-propre. Mon ami,
nous avons souvent parle de ceux de nos contemporains chez qui nous
avons vu la personnalite se developper avec un exces effrayant; nous
leur avons vu faire beaucoup de mal en voulant faire le bien. Nous les
avons parfois railles, souvent repris; plus souvent nous les avons
plaints, et toujours nous les avons aimes, _quand meme_!

GEORGE SAND.



I.

Les etres qui nous inspirent le plus d'affection ne sont pas toujours
ceux que nous estimons le plus. La tendresse du coeur n'a pas besoin
d'admiration et d'enthousiasme: elle est fondee sur un sentiment
d'egalite qui nous fait chercher dans un ami un semblable, un homme
sujet aux memes passions, aux memes faiblesses que nous. La veneration
commande une autre sorte d'affection que cette intimite expansive de
tous les instants qu'on appelle l'amitie. J'aurais bien mauvaise opinion
d'un homme qui ne pourrait aimer ce qu'il admire; j'en aurais une plus
mauvaise encore de celui qui ne pourrait aimer que ce qu'il admire. Ceci
soit dit en fait d'amilie seulement. L'amour est tout autre: il ne vit
que d'enthousiasme, et tout ce qui porte atteinte a sa delicatesse
exaltee le fletrit et le desseche. Mais le plus doux de tous les
sentiments humains, celui qui s'alimente des miseres et des fautes
connue des grandeurs et des actes heroiques, celui qui est de tous les
ages de notre vie, qui se developpe en nous avec le premier sentiment
de l'etre, et qui dure autant que nous, celui qui double et etend
reellement notre existence, celui qui renait de ses propres cendres
et se renoue aussi serre et aussi solide apres s'etre brise; ce
sentiment-la, helas! ce n'est pas l'amour, vous le savez bien, c'est
l'amitie.

Si je disais ici tout ce que je pense et tout ce que je sais de
l'amitie, j'oublierais que j'ai une histoire a vous raconter, et
j'ecrirais un gros traite en je ne sais combien de volumes; mais je
risquerais fort de trouver peu de lecteurs, en ce siecle ou l'amitie
a tant passe de mode qu'on n'en trouve guere plus que d'amour. Je me
bornerai donc a ce que je viens d'en indiquer peur poser ce preliminaire
de mon recit: a savoir, qu'un des amis que je regrette le plus et qui a
le plus mele ma vie a la sienne, ce n'a pas ete le plus accompli et le
meilleur de tous; mais, au contraire, un jeune homme rempli de defauts
et de travers, que j'ai meme meprise et bai a de certaines heures, et
pour qui cependant j'ai ressenti une des plus puissantes et des plus
invincibles sympathies que j'aie jamais connues.

Il se nommait Horace Dumontet; il etait fils d'un petit employe de
province a quinze cents francs d'appointements, qui, ayant epouse une
heritiere campagnarde riche d'environ dix mille ecus, se voyait a
la tete, comme on dit, de trois mille francs de rente. L'avenir,
c'est-a-dire l'avancement, etait hypotheque sur son travail, sa sante et
sa bonne conduite, c'est-a-dire son adhesion aveugle a tous les actes et
a toutes les formes d'un gouvernement et d'une societe quelconque.

Personne ne sera etonne d'apprendre que, dans une situation aussi
precaire et avec une aisance aussi bornee, M. et Mme Dumontet, le pere
et la mere de mon ami, eussent resolu de donner a leur fils ce qu'on
appelle de l'education, c'est-a-dire qu'ils l'eussent mis dans un
college de province jusqu'a ce qu'il eut ete recu bachelier, et qu'ils
l'eussent envoye a Paris pour y suivre les cours de la Faculte, a cette
fin de devenir en peu d'annees avocat ou medecin. Je dis que personne
n'en sera etonne, parce qu'il n'est guere de famille dans une position
analogue qui n'ait fait ce reve ambitieux de donner a ses fils une
existence independante. L'_independance_, ou ce qu'il se represente par
ce mot emphatique, c'est l'ideal du pauvre employe; il a souffert trop
de privations et souvent, helas! trop d'humiliations pour ne pas desirer
d'en affranchir sa progeniture; il croit qu'autour de lui sont jetes en
abondance des lots de toute sorte, et qu'il n'a qu'a se baisser pour
ramasser l'avenir brillant de sa famille. L'homme aspire a monter; c'est
grace a cet instinct que se soutient encore l'edifice, si surprenant de
fragilite et de duree, de l'inegalite sociale.

De toutes les professions qu'un adolescent peut embrasser pour echapper
a la misere, jamais, de nos jours, les parents ne s'aviseront d'aller
choisir la plus modeste et la plus sure. La cupidite ou la vanite sont
toujours juges; on a tant d'exemples de succes autour de soi! Des
derniers rangs de la societe, on voit s'elever aux premieres places des
prodiges de tout genre, voire des prodiges de nullite. "Et pourquoi,
disait M. Dumontet a sa femme, notre Horace ne parviendrait-il pas comme
_un tel_, _un tel_, et tant d'autres qui avaient moins de dispositions
et de courage que lui?" Madame Dumontet etait un peu effrayee des
sacrifices que lui proposait son mari pour lancer Horace dans la
carriere; mais le moyen de se persuader qu'on n'a pas donne le jour a
l'entant le plus intelligent et le plus favorise du ciel qui ait jamais
existe? Madame Dumontet etait une bonne femme toute simple, elevee aux
champs, pleine de sens dans la sphere d'idees que son education lui
avait permis de parcourir. Mais, en dehors de ce petit cercle, il y
avait tout un monde inconnu qu'elle ne voyait qu'avec les yeux de son
mari. Quand il lui disait que depuis la Revolution tous les Francais
sont egaux devant la loi, qu'il n'y a plus de privileges, et que tout
homme de talent peut fendre la presse et arriver, sauf a pousser un pou
plus fort que ceux qui se trouvent places plus pres du but, elle se
rendait a ces bonnes raisons, craignant de passer pour arrieree,
obstinee, et de ressembler en cela aux paysans dont elle sortait.

Le sacrifice que lui proposait Dumontet n'etait rien moins que celui
d'une moitie de leur revenu. "Avec quinze cents francs, disait-il, nous
pouvons vivre et elever notre fille sous nos yeux, modestement; avec le
surplus de nos rentes, c'est-a-dire avec mes appointements, nous pouvons
entretenir Horace a Taris, sur un bon pied, pendant plusieurs annees."

Quinze cents francs pour etre a Paris sur un bon pied, a dix-neuf ans,
et quand on est Horace Dumontet!... Madame Dumontet ne reculait devant
aucun sacrifice; la digne femme eut vecu de pain noir et marche sans
souliers pour etre utile a son fils et agreable a son mari; mais elle
s'affligeait de depenser tout d'un coup les economies qu'elle avait
faites depuis son mariage, et qui s'elevaient a une dizaine de
mille francs. Pour qui ne connait pas la petite vie de province, et
l'incroyable habilete des meres de famille a rogner et grappiller sur
tontes choses, la possibilite d'economiser plusieurs centaines d'ecus
par an sur trois mille francs de rente, sans faire mourir de faim mari,
enfants, servantes et chats, paraitra fabuleuse. Mais ceux qui menent
cette vie ou qui la voient de pres savent bien que rien n'est plus
frequent. La femme sans talent, sans fonctions et sans fortune, n'a
d'autre facon d'exister et d'aider l'existence des siens, qu'en exercant
l'etrange industrie de se voler elle-meme en retranchant chaque jour,
a la consommation de sa famille, un peu du necessaire: cela fait une
triste vie, sans charite, sans gaiete, sans variete et sans hospitalite.
Mais qu'importe aux riches, qui trouvent la fortune publique
tres-equitablement repartie! "Si ces gens-la veulent elever leurs
enfants comme les notres, disent-ils en parlant des petits bourgeois,
qu'ils se privent! et s'ils ne veulent pas se priver, qu'ils en fassent
des artisans et des manoeuvres!" Les riches ont bien raison de parler
ainsi au point de vue du droit social; au point de vue du droit humain,
que Dieu soit juge!

"Et pourquoi, repondent les pauvres gens du fond de leurs tristes
demeures, pourquoi nos enfants ne marcheraient-ils pas de pair avec ceux
du gros industriel et du noble seigneur? L'education nivelle les hommes,
et Dieu nous commande de travailler a ce nivellement."

Vous aussi, vous avez bien raison, eternellement raison, braves parents,
au point de vue general; et malgre les rudes et frequentes defaites de
vos esperances, il est certain que longtemps encore nous marcherons vers
l'egalite par cette voie de votre ambition legitime et de votre vanite
naive. Mais quand ce nivellement des droits et des esperances sera
accompli, quand tout homme trouvera dans la societe le milieu ou son
existence sera non-seulement possible, mais utile et feconde, il faut
bien esperer que chacun consultera ses forces et se jugera, dans le
calme de la liberte, avec plus de raison et de modestie qu'on ne le
fait, a cette heure, dans la fievre de l'inquietude et dans l'agitation
de la lutte. Il viendra un temps, je le crois fermement, ou tous les
jeunes gens ne seront pas resolus a devenir chacun le premier homme de
son siecle ou a se bruler la cervelle. Dans ce temps-la, chacun ayant
des droits politiques, et l'exercice de ces droits etant considere comme
une des faces de la vie de tout citoyen, il est vraisemblable que la
carriere politique ne sera plus encombree de ces ambitions palpitantes
qui s'y precipitent aujourd'hui avec tant d'aprete, dedaigneuses de
toute autre fonction que celle de primer et de gouverner les hommes.

Tant il y a que madame Dumontet, qui comptait sur ses dix mille francs
d'economie pour doter sa fille, consentit a les entamer pour l'entretien
de son fils a Paris, se reservant d'economiser desormais pour marier
Camille, la jeune soeur d'Horace.

Voila donc Horace sur le beau pave de Paris, avec son titre de bachelier
et d'etudiant en droit, ses dix-neuf ans et ses quinze cents livres de
pension. Il y avait deja un an qu'il y faisait ou qu'il etait cense y
faire ses etudes lorsque je fis connaissance avec lui dans un petit cafe
pres le Luxembourg, ou nous allions prendre le chocolat et lire les
journaux tous les matins. Ses manieres obligeantes, son air ouvert, son
regard vif et doux, me gagnerent a la premiere vue. Entre jeunes gens on
est bientot lie, il suffit d'etre assis plusieurs jours de suite a la
meme table et d'avoir a echanger quelques mots de politesse, pour qu'au
premier matin de soleil et d'expansion la conversation s'engage et se
prolonge du cafe au fond des allees du Luxembourg. C'est ce qui nous
arriva en effet par une matinee de printemps. Les lilas etaient en
fleur, le soleil brillait joyeusement sur le comptoir d'acajou a
bronzes dores de madame Poisson, la belle directrice du cafe. Nous nous
trouvames, je ne sais comment, Horace et moi, sur les bords du grand
bassin, bras dessus, bras dessous, causant comme de vieux amis, et ne
sachant point encore le nom l'un de l'autre; car si l'echange de nos
idees generales nous avait subitement rapproches, nous n'etions pas
encore sortis de cette reserve personnelle qui precisement donne une
confiance mutuelle aux personnes bien elevees. Tout ce que j'appris
d'Horace ce jour-la, c'est qu'il etait etudiant en droit; tout ce qu'il
sut de moi, c'est que j'etudiais la medecine. Il ne me fit de questions
que sur la maniere dont j'envisageais la science a laquelle je m'etais
voue, et reciproquement. "Je vous admire, me dit-il au moment de me
quitter, ou plutot je vous envie: vous travaillez, vous ne perdez pas de
temps, vous aimez la science, vous avez de l'espoir, vous marchez droit
au but! Quant a moi, je suis dans une voie si differente, qu'au lieu d'y
perseverer je ne cherche qu'a en sortir. J'ai le droit en horreur; ce
n'est qu'un tissu de mensonges contre l'equite divine et la verite
eternelle. Encore si c'etaient des mensonges lies par un systeme
logique! mais ce sont, au contraire, des mensonges qui se contredisent
impudemment les uns les autres, afin que chacun puisse faire le mal par
les moyens de perversite qui lui sont propres! Je declare infame ou
absurde tout jeune homme qui pourra prendre au serieux l'etude de la
chicane; je le meprise, je le hais!..."

Il parlait avec une vehemence qui me plaisait, et qui cependant n'etait
pas tout a fait exempte d'un certain parti pris d'avance. On ne pouvait
douter de sa sincerite en l'ecoutant; mais on voyait qu'il ne fulminait
pas ses imprecations pour la premiere fois. Elles lui venaient trop
naturellement pour n'etre pas etudiees, qu'on me pardonne ce paradoxe
apparent. Si l'on ne comprend pas bien ce que j'entends par la, on
entrera difficilement dans le secret de ce caractere d'Horace, malaise a
definir, malaise a mesurer juste pour moi-meme, qui l'ai tant etudie.

C'etait un melange d'affectation et de naturel si delicatement unis, que
l'on ne pouvait plus distinguer l'un de l'autre, ainsi qu'il arrive dans
la preparation de certains mets ou de certaines essences, ou le gout ni
l'odorat ne peuvent plus reconnaitre les elements primitifs. J'ai vu des
gens a qui, des l'abord, Horace deplaisait souverainement, et qui le
tenaient pour pretentieux et boursoufle au supreme degre. J'en ai vu
d'autres qui s'engouaient de lui sur-le-champ et n'en voulaient plus
demordre, soutenant qu'il etait d'une candeur et d'un _laisser-aller_
sans exemple. Je puis vous affirmer que les uns et les autres se
trompaient, ou plutot, qu'ils avaient raison de part et d'autre: Horace
etait _affecte naturellement_. Est-ce que vous ne connaissez pas des
gens ainsi faits, qui sont venus au monde avec un caractere et des
manieres d'emprunt, et qui semblent jouer un role, tout en jouant
serieusement le drame de leur propre vie? Ce sont des gens qui se
copient eux-memes. Esprits ardents et portes par nature a l'amour des
grandes choses, que leur milieu soit prosaique, leur elan n'en est pas
moins romanesque; que leurs facultes d'execution soient bornees, leurs
conceptions n'en sont pas moins demesurees: aussi se drapent-ils
perpetuellement avec le manteau du personnage qu'ils ont dans
l'imagination. Ce personnage est bien l'homme meme, puisqu'il est son
reve, sa creation, son mobile interieur. L'homme reel marche a cote de
l'homme ideal; et comme nous voyons deux representations de nous-memes
dans une glace fendue par le milieu, nous distinguons dans cet homme,
dedouble pour ainsi dire, deux images qui ne sauraient se detacher, mais
qui sont pourtant bien distinctes l'une de l'autre. C'est ce que
nous entendons par le mot de seconde nature, qui est devenu synonyme
d'habitude.

Horace, donc etait ainsi. Il avait nourri en lui-meme un tel besoin de
paraitre avec tous ses avantages, qu'il etait toujours habille, pare,
reluisant, au moral comme au physique. La nature semblait l'aider a ce
travail perpetuel. Sa personne etait belle, et toujours posee dans des
altitudes elegantes et faciles. Un bon gout irreprochable ne presidait
pas toujours a sa toilette ni a ses gestes; mais un peintre eut pu
trouver en lui, a tous les instants du jour, un effet a saisir, il etait
grand, bien fait, robuste sans etre lourd. Sa figure etait tres-noble,
grace a la purete des lignes; et pourtant elle n'etait pas distinguee,
ce qui est bien different. La noblesse est l'ouvrage de la nature,
la distinction est celui de l'art; l'une est nee avec nous, l'autre
s'acquiert. Elle reside dans un certain arrangement et dans l'expression
habituelle. La barbe noire et epaisse d'Horace etait taillee avec
un dandysme qui sentait son quartier latin d'une lieue, et sa forte
chevelure d'ebene s'epanouissait avec une profusion qu'un dandy
veritable aurait eu le soin de reprimer. Mais lorsqu'il passait sa main
avec impetuosite dans ce flot d'encre, jamais le desordre qu'elle y
portait n'etait ridicule ou nuisible a la beaute du front. Horace savait
parfaitement qu'il pouvait impunement deranger dix fois par heure sa
coiffure, parce que, selon l'expression qui lui echappa un jour devant
moi, ses cheveux _etaient admirablement bien plantes._ Il etait habille
avec une sorte de recherche. Il avait un tailleur sans reputation et
sans notions de la vraie _fashion_, mais qui avait l'esprit de le
comprendre et de hasarder toujours avec lui un parement plus large, une
couleur de gilet plus tranchee, une coupe plus cambree, un gilet mieux
bombe en plastron qu'il ne le faisait pour ses autres jeunes clients.
Horace eut ete parfaitement ridicule sur le boulevard de Gand; mais au
jardin du Luxembourg et au parterre de l'Odeon, il etait le mieux mis,
le plus degage, le plus serre des cotes, le plus etoffe des flancs, le
plus _voyant_, comme on dit en style de journal des modes. Il avait le
chapeau sur l'oreille, ni trop ni trop peu, et sa canne n'etait ni
trop grosse ni trop legere. Ses habits n'avaient pas ce moelleux de la
maniere anglaise qui caracterise les vrais elegants; en revanche,
ses mouvements avaient tant de souplesse, et il portait ses _revers_
inflexibles avec tant d'aisance et de grace naturelle, que du fond de
leurs carrosses ou du haut de leurs avant-scenes, les dames du noble
faubourg, voire les jeunes, avaient pour lui un regard en passant.

Horace savait qu'il etait beau, et il le faisait sentir continuellement,
quoiqu'il eut l'esprit de ne jamais parler de sa figure. Mais il etait
toujours occupe de celle des autres. Il en remarquait minutieusement
et rapidement toutes les defectuosites, toutes les particularites
desagreables; et naturellement il vous amenait, par ses observations
railleuses, a comparer interieurement sa personne a celle de ses
victimes. Il etait mordant sur ce sujet-la; et comme il avait un nez
admirablement dessine et des yeux magnifiques, il etait sans pitie pour
les nez mal faits et pour les yeux vulgaires. Il avait pour les bossus
une compassion douloureuse, et chaque fois qu'il m'en faisait remarquer
un, j'avais la naivete de regarder en anatomiste sa charpente dorsale,
dont les vertebres fremissaient d'un secret plaisir, quoique le visage
n'exprimat qu'un sourire d'indifference pour cet avantage frivole d'une
belle conformation. Si quelqu'un s'endormait dans une attitude genee ou
disgracieuse, Horace etait toujours le premier a en rire. Cela me forca
de remarquer, lorsqu'il habita ma chambre, ou que je le surpris dans la
sienne, qu'il s'endormait toujours avec un bras plie sous la nuque
ou rejete sur la tete comme les statues antiques; et ce fut cette
observation, en apparence puerile, qui me conduisit a comprendre cette
affectation naturelle, c'est-a-dire innee, dont j'ai parle plus haut.
Meme en dormant, meme seul et sans miroir, Horace s'arrangeait pour
dormir noblement. Un de nos camarades pretendait mechamment qu'il posait
devant les mouches.

Que l'on me pardonne ces details. Je crois qu'ils etaient necessaires,
et je reviens a mes premiers entretiens avec lui.



II.

Le jour suivant, je lui demandai pourquoi, ayant une telle repugnance
pour le droit, il ne se livrait pas a l'etude de quelque autre science.
"Mon cher Monsieur, me dit-il avec une assurance qui n'etait pas de son
age, et qui semblait empruntee a l'experience d'un homme de quarante
ans, il n'y a aujourd'hui qu'une profession qui conduise a tout, c'est
celle d'avocat.

--Qu'est-ce donc que vous appelez _tout?_ lui demandai-je?

--Pour le moment, me repondit-il, la deputation est tout. Mais attendez
un peu, et nous verrons bien autre chose!

--Oui, vous comptez sur une nouvelle revolution? Mais si elle n'arrive
pas, comment vous arrangerez-vous pour etre depute? Vous avez donc de la
fortune?

--Non pas precisement; mais j'en aurai.

--A la bonne heure. En ce cas, il s'agit pour vous d'avoir votre
diplome, et vous n'aurez pas besoin d'exercer.

Je le croyais sincerement dans une position de fortune assez eminente
pour legitimer sa confiance. Il hesita quelques instants; puis, n'osant
me confirmer dans mon erreur, ni m'en tirer brusquement, il reprit: "Il
faut exercer pour etre connu... sans aucun doute, avant deux ans les
capacites seront admises a la candidature; il faut donc faire preuve de
capacite.

--Deux ans? cela me parait bien peu; d'ailleurs il vous faut bien le
double pour etre recu avocat et pour avoir fait vos preuves de capacite;
encore serez-vous loin de l'age...

--Est-ce que vous croyez que l'age ne sera pas abaisse comme le cens, a
la prochaine session, peut-etre?...

--Je ne le crois pas; mais enfin, c'est une question de temps, et je
crois qu'un peu plus tot ou un peu plus tard, vous arriverez, si vous en
avez la ferme resolution.

--N'est-il pas vrai, me dit-il avec un sourire de beatitude et un regard
etincelant de fierte, qu'il ne faut que cela dans le monde? Et que, de
si bas que l'on parte, on peut gravir aux sommites sociales, si l'on a
dans le sein une pensee d'avenir?

--Je n'en doute pas, lui repondis-je; le tout est de savoir si l'on
aura plus ou moins d'obstacles a renverser, et cela est le secret de la
Providence.

--Non, mon cher! s'ecria-t-il en passant familierement son bras sous le
mien; le tout est de savoir si l'on aura une volonte plus forte que
tous les obstacles; et cela, ajouta-t-il en frappant avec force sur son
thorax sonore, je l'ai!

Nous etions arrives, tout en causant, en face de la Chambre des pairs.
Horace semblait pret a grandir comme un geant dans un conte fantastique.
Je le regardai, et remarquai que, malgre sa barbe precoce, la rondeur
des contours de son visage accusait encore l'adolescence. Son
enthousiasme d'ambition rendait le contraste encore plus sensible.--Quel
age avez-vous donc? lui demandai-je.

--Devinez! me dit-il avec un sourire.

--Au premier abord on vous donnerait vingt-cinq ans, lui repondis-je.
Mais vous n'en avez peut-etre pas vingt.

--Effectivement, je ne les ai pas encore. Et que voulez-vous conclure?

--Que votre volonte n'est agee que de deux ou trois ans, et que par
consequent elle est bien jeune et bien fragile encore.

--Vous vous trompez, s'ecria Horace. Ma volonte est nee avec moi, elle a
le meme age que moi.

--Cela est vrai dans le sens d'aptitude et d'inneite; mais enfin je
presume que cette volonte ne s'est pas encore exercee beaucoup dans la
carriere politique! Il ne peut pas y avoir longtemps que vous songez
serieusement a etre depute; car il n'y a pas longtemps que vous savez ce
que c'est qu'un depute?

--Soyez certain que je l'ai su d'aussi bonne heure qu'il est possible a
un enfant. A peine comprenais-je le sens des mots, qu'il y avait dans
celui-la pour moi quelque chose de magique. Il y a la une destinee,
voyez-vous; la mienne est d'etre un homme parlementaire. Oui, oui, je
parlerai et je ferai parler de moi!

--Soit! lui repondis-je, vous avez l'instrument: c'est un don de Dieu.
Apprenez maintenant la theorie.

--Qu'entendez-vous par la? le droit, la chicane?

--Oh! si ce n'etait que cela! Je veux dire: Apprenez la science de
l'humanite, l'histoire, la politique, les religions diverses; et puis,
jugez, combinez, formez-vous une certitude...

--Vous voulez dire des _idees?_ reprit-il avec ce sourire et ce regard
qui imposaient par leur conviction triomphante; j'en ai deja, des idees,
et si vous voulez que je vous le dise, je crois que je n'en aurai jamais
de meilleures; car nos idees viennent de nos sentiments, et tous mes
sentiments, a moi, sont grands! Oui, Monsieur, le ciel m'a fait grand et
bon. J'ignore quelles epreuves il me reserve; mais, je le dis avec un
orgueil qui ne pourrait faire rire que des sots, je me sens genereux,
je me sens fort, je me sens magnanime; mon ame fremit et mon sang
bouillonne a l'idee d'une injustice. Les grandes choses m'enivrent
jusqu'au delire. Je n'en tire et n'en peux tirer aucune vanite, ce
me semble; mais, je le dis avec assurance, je me sens de la race des
heros!"

Je ne pus reprimer un sourire; mais Horace, qui m'observait, vit que ce
sourire n'avait rien de malveillant.

"Vous etes surpris, me dit-il, que je m'abandonne ainsi devant vous, que
je connais a peine, a des sentiments qu'ordinairement on ne laisse
pas percer, meme devant son meilleur ami? Croyez-vous qu'on soit plus
modeste pour cela?

--Non, certes, et l'on est moins sincere.

--Eh bien, donc, sachez que je me trouve meilleur et moins ridicule que
tous ces hypocrites qui, se croyant _in petto_ des demi-dieux, baissent
sournoisement la tete et affectent une pruderie pretendue de bon gout.
Ceux-la sont des egoistes, des ambitieux dans le sens haissable du
mot et de la chose. Loin de laisser etaler cet enthousiasme qui est
sympathique et autour duquel viennent se grouper toutes les idees
fortes, toutes les ames genereuses (et par quel autre moyen s'operent
les grandes revolutions?), ils caressent en secret leur etroite
superiorite, et, de peur qu'on ne s'en effraie, ils la derobent aux
regards jaloux, pour s'en servir adroitement le jour ou leur fortune
sera faite. Je vous dis que ces hommes-la ne sont bons qu'a gagner de
l'argent et a occuper des places sous un gouvernement corrompu; mais
les hommes qui renversent les pouvoirs iniques, ceux qui agitent les
passions genereuses, ceux qui remuent serieusement et noblement le
monde, les Mirabeau, les Danton, les Pitt, allez voir s'ils s'amusent
aux gentillesses de la modestie!"

Il y avait du vrai dans ce qu'il disait, et il le disait avec tant de
conviction qu'il ne me vint pas dans l'idee de le contredire, quoique
j'eusse des lors par education, peut-etre autant que par nature,
l'outrecuidance en horreur. Mais Horace avait cela de particulier, qu'en
le voyant et en l'ecoutant, on etait sous le charme de sa parole et
de son geste. Quand on le quittait, on s'etonnait de ne pas lui avoir
demontre son erreur; mais quand on le retrouvait, on subissait de
nouveau le magnetisme de son paradoxe.

Je me separai de lui ce jour-la, tres-frappe de son originalite, et
me demandant si c'etait un fou ou un grand homme. Je penchais pour la
derniere opinion.

"Puisque vous aimez tant les revolutions, lui dis-je le lendemain, vous
avez du vous battre, l'an dernier, aux journees de Juillet?

--Helas! j'etais en vacances, me repondit-il; mais la aussi, dans ma
petite province, j'ai agi, et si je n'ai pas couru de dangers, ce n'est
pas ma faute. J'ai ete de ceux qui se sont organises en garde urbaine
volontaire, et qui ont veille au maintien de la conquete. Nous passions
des nuits de faction, le fusil sur l'epaule, et si l'ancien systeme
eut lutte, s'il eut envoye de la troupe contre nous comme nous nous y
attendions, je me flatte que nous nous serions mieux conduits que tous
ces vieux epiciers qui ont ete ensuite admis a faire partie de la garde
nationale, lorsque le gouvernement l'a organisee. Ceux-la n'avaient pas
bouge de leurs boutiques lorsque l'evenement etait encore incertain, et
c'est nous qui faisions la ronde autour de la ville, pour les preserver
d'une reaction du dehors. Quinze jours apres, lorsque le danger fut
eloigne, ils nous auraient passe leurs baionnettes au travers du corps,
si nous eussions crie: Vive la liberte!"

Ce jour-la, ayant cause assez longtemps avec lui, je lui proposai de
rester avec moi jusqu'a l'heure du diner, et ensuite de venir diner rue
de l'Ancienne-Comedie, chez Pinson, le plus honnete et le plus affable
des restaurateurs du quartier latin.

Je le traitai de mon mieux, et il est certain que la cuisine de M.
Pinson est excellente, tres-saine et a bon marche: son petit restaurant
est le rendez-vous des jeunes aspirants a la gloire litteraire et des
etudiants ranges. Depuis que son collegue et rival Dagnaux, officier de
la garde nationale equestre, avait fait des prodiges de valeur dans les
emeutes, toute une phalange d'etudiants, ses habitues, avait jure de
ne plus franchir le seuil de ses domaines, et s'etait rejetee sur les
cotelettes plus larges et les biftecks plus epais du pacifique et
bienveillant Pinson.

Apres diner, nous allames a l'Odeon, voir madame Dorval et Lockroy,
dans _Antony_. De ce jour, la connaissance fut faite, et l'amitie nouee
completement entre Horace et moi.

"Ainsi, lui disais-je dans un entr'acte, vous trouvez l'etude de la
medecine encore plus repoussante que celle du droit?

--Mon cher, repondit-il, je vous avoue que je ne comprends rien a votre
vocation. Se peut-il que vous puissiez plonger chaque jour vos mains,
vos regards et votre esprit dans celle boue humaine, sans perdre tout
sentiment de poesie et toute fraicheur d'imagination?

--Il y a quelque chose de pis que de dissequer les morts, lui dis-je,
c'est d'operer les vivants: la, il faut plus de courage et de
resolution, je vous assure. L'aspect du plus hideux cadavre fait moins
de mal que le premier cri de douleur arrache a un pauvre enfant qui ne
comprend rien au mal que vous lui faites. C'est un metier de boucher, si
ce n'est pas une mission d'apotre.

--On dit que le coeur se desseche a ce metier-la, reprit Horace; ne
craignez-vous pas de vous passionner pour la science au point d'oublier
l'humanite, comme ont fait tous ces grands anatomistes que l'on vante,
et dont je detourne les yeux comme si je rencontrais le bourreau?

--J'espere, repondis-je, arriver juste au degre de sang-froid necessaire
pour etre utile, sans perdre le sentiment de la pitie et de la sympathie
humaine. Pour arriver au calme indispensable, j'ai encore du chemin a
faire, et je ne crois pas, d'ailleurs, que le coeur s'endurcisse.

--C'est possible, mais enfin, les sens s'enervent, l'imagination se
detend, le sentiment du beau et du laid se perd; on ne voit plus de
la vie qu'un certain cote materiel ou tout l'ideal arrive a l'idee
d'utilite. Avez-vous jamais connu un medecin poete?

--Je pourrais vous demander egalement si vous connaissez beaucoup de
deputes poetes? Il ne me semble pas que la carriere politique, telle
que je l'envisage de nos jours, soit propre a conserver la fraicheur de
l'imagination et le fragile coloris de la poesie.

--Si la societe etait reformee, s'ecria Horace, cette carriere pourrait
etre le plus beau developpement pour la vigueur du cerveau et la
sensibilite du coeur; mais il est certain que la route tracee
aujourd'hui est dessechante. Quand je songe que pour etre apte a juger
des verites sociales, ou la philosophie devrait etre l'unique lumiere,
il faut que je connaisse le Code et le Digeste; que je m'assimile
Pothier, Ducaurroy et Rogron; que je travaille, en un mot, a m'abrutir,
et que, afin de me mettre en contact avec les hommes de mon temps, je
descende a leur niveau... oh! alors je songe serieusement a me retirer
de la politique.

--Mais, dans ce cas, que feriez-vous de cet enthousiasme qui vous
devore, de cette grandeur d'ame qui deborde en vous? Et quel aliment
donneriez-vous a cette volonte de fer dont vous me faisiez un reproche
de douter, il y a peu de jours?"

Il prit sa tete entre ses deux mains, appuya ses coudes sur la barre qui
separe le parterre de l'orchestre, et resta plonge dans ses reflexions
jusqu'au lever de la toile; puis il ecouta le troisieme acte d'_Antony_
avec une attention et une emotion tres-grandes.

"Et les passions! s'ecria-t-il lorsque l'acte fut fini. Pour combien
comptez-vous les passions dans la vie?

--Parlez-vous de l'amour? lui repondis-je. La vie, telle que nous nous
la sommes faite, admet en ce genre tout ou rien. Vouloir etre a la fois
amant comme Antony et citoyen comme vous, n'est pas possible. Il faut
opter.

--C'est bien justement la ce que je pensais en ecoutant cet Antony si
dedaigneux de la societe, si outre contre elle, si revolte contre tout
ce qui fait obstacle a son amour... Avez-vous jamais aime, vous?

--Peut-etre. Qu'importe? Demandez a votre propre coeur ce que c'est que
l'amour.

--Dieu me damne si je m'en doute, s'ecria-t-il en haussant les epaules.
Est-ce que j'ai jamais eu le temps d'aimer, moi? Est-ce que je sais
ce que c'est qu'une femme? Je suis pur, mon cher, pur comme une
oie, ajouta-t-il en eclatant de rire avec beaucoup de bonhomie; et
dussiez-vous me mepriser, je vous dirai que, jusqu'a present, les femmes
m'ont fait plus de peur que d'envie. J'ai pourtant beaucoup de barbe au
menton et beaucoup d'imagination a satisfaire. Eh bien! c'est la surtout
ce qui m'a preserve des egarements grossiers ou j'ai vu tomber mes
camarades. Je n'ai pas encore rencontre la vierge ideale pour laquelle
mon coeur doit se donner la peine de battre. Ces malheureuses grisettes
que l'on ramasse a la Chaumiere et autres bergeries immondes, me font
tant de pitie, que pour tous les plaisirs de l'enfer, je ne voudrais pas
avoir a me reprocher la chute d'un de ces anges deplumes. Et puis, cela
a de grosses mains, des nez retrousses; cela fait des _pa-ta-qu'est-ce_,
et vous reproche son malheur dans des lettres a mourir de rire. Il n'y a
pas meme moyen d'avoir avec cela un remords serieux. Moi, si je me livre
a l'amour, je veux qu'il me blesse profondement, qu'il m'electrise,
qu'il me navre, ou qu'il m'exalte au troisieme ciel et m'enivre de
voluptes. Point de milieu: l'un ou l'autre, l'un et l'autre si l'on
veut; mais pas de drame d'arriere-boutique, pas de triomphe d'estaminet!
Je veux bien souffrir, je veux bien devenir fou, je veux bien
m'empoisonner avec ma maitresse ou me poignarder sur son cadavre; mais
je ne veux pas etre ridicule, et surtout je ne, veux pas m'ennuyer
un milieu de ma tragedie et la finir par un trait de vaudeville. Mes
compagnons raillent beaucoup mon innocence; ils font les don Juan sous
mes yeux pour me tenter ou m'eblouir, et je vous assure qu'ils le font a
bon marche. Je leur souhaite bien du plaisir; mais j'en desire un autre
pour mon compte. A quoi songez-vous? ajouta-t-il en me voyant detourner
la tete pour lui cacher une forte envie de rire.

--Je songe, lui dis-je, que j'ai demain a dejeuner chez moi une grisette
fort aimable, a laquelle je veux vous presenter.

--Oh! que Dieu me preserve de ces parties-la! s'ecria-t-il. J'ai cinq ou
six de mes amis que je suis condamne a ne plus entrevoir qu'a travers le
fantome leger de leurs menageres a la quinzaine. Je sais par coeur
le vocabulaire de ces femelles. Fi, vous me scandalisez, vous que je
croyais plus grave que tous ces absurdes compagnon! Je les fuis depuis
huit jours pour m'attacher a vous, qui me semblez un homme serieux, et
qui, a coup sur, avez des moeurs elegantes pour un etudiant; et voila
que vous avez une femme, vous aussi! Mon Dieu, ou irai-je me cacher pour
ne plus rencontrer de ces femmes-la?

--Il faudra pourtant vous risquer a voir la mienne. Je vous dis que j'y
tiens, et que j'irai vous chercher si vous ne venez pas dejeuner demain
avec elle chez moi.

--Si vous etes degoute d'elle, je vous avertis que je ne suis pas
l'homme qui vous en debarrasserai.

--Mon cher Horace, je vais vous rassurer en vous declarant que si vous
etiez tente de la debarrasser de moi, il faudrait commencer par me
couper la gorge.

--Parlez-vous serieusement?

--Le plus serieusement du monde.

--En ce cas, j'accepte votre invitation. J'aurai du plaisir a voir de
plus pres un veritable amour...

--Pour une grisette, n'est-ce pas, cela vous etonne?

--Eh bien! oui, cela m'etonne. Quant a moi, je n'ai jamais vu qu'une
femme que j'aurais pu aimer, si elle avait eu vingt ans de moins.
C'etait une douairiere de province, une chatelaine encore blonde, jadis
belle, et parlant, marchant, accueillant et congediant d'une certaine
facon, aupres de laquelle toutes les femmes que j'avais vues jusque-la
me semblerent des gardeuses de dindons. Cette dame etait d'une ancienne
famille; elle avait la taille d'une guepe, les mains d'une vierge de
Raphael, les pieds d'une sylphide, le visage d'une momie et la langue
d'une vipere. Mais je me suis bien promis de ne jamais prendre une
maitresse belle, aimable et jeune, a moins qu'elle n'ait ces pieds et
ces mains-la, et surtout ces manieres aristocratiques, et beaucoup de
dentelles blanches sur des cheveux blonds.

--Mon cher Horace, lui dis-je, vous etes encore loin du temps ou vous
aimerez, et peut-etre n'aimerez-vous jamais.

--Dieu vous entende! s'ecria-t-il. Si j'aime une fois, je suis perdu.
Adieu ma carriere politique; adieu mon austere et vaste avenir! Je
ne sais rien etre a demi. Voyons, serai-je orateur, serai-je poete,
serai-je amoureux?

--Si nous commencions par etre etudiants? lui dis-je.

--Helas! vous en parlez a votre aise, repondit-il. Vous etes etudiant et
amoureux. Moi, je n'aime pas, et j'etudie encore moins!"



III.

Horace m'inspirait le plus vif interet. Je n'etais pas absolument
convaincu de cette force heroique et de cet austere enthousiasme qu'il
s'attribuait dans la sincerite de son coeur. Je voyais plutot en lui
un excellent enfant, genereux, candide, plus epris de beaux reves que
capable encore de les realiser. Mais sa franchise et son aspiration
continuelle vers les choses elevees me le faisaient aimer sans que
j'eusse besoin de le regarder comme un heros. Cette fantaisie de sa part
n'avait rien de deplaisant: elle temoignait de son amour pour le beau
ideal. De deux choses l'une, me disais-je: ou il est appele a etre un
homme superieur, et un instinct secret auquel il obeit naivement le lui
revele, ou il n'est qu'un brave jeune homme, qui, cette fievre apaisee,
verra eclore en lui une bonte douce, une conscience paisible, echauffee
de temps a autre par un rayon d'enthousiasme.

Apres tout, je l'aimais mieux sous ce dernier aspect. J'eusse ete plus
sur de lui voir perdre cette fatuite candide sans perdre l'amour du beau
et du bien. L'homme superieur a une terrible destinee devant lui. Les
obstacles l'exasperent, et son orgueil est parfois tenace et violent, au
point de l'egarer et de changer en une puissance funeste celle que Dieu
lui avait donnee pour le bien. D'une maniere ou de l'autre, Horace me
plaisait et m'attachait. Ou j'avais a le seconder dans sa force, ou
j'avais a le secourir dans sa faiblesse. J'etais plus age que lui de
cinq a six ans; j'etais doue d'une nature plus calme; mes projets
d'avenir etaient assis et ne me causaient plus de souci personnel. Dans
l'age des passions, j'etais preserve des fautes et des souffrances par
une affection pleine de douceur et de verite. Je sentais que tout ce
bonheur etait un don gratuit de la Providence, que je ne l'avais pas
merite assez pour en jouir seul, et que je devais faire profiter
quelqu'un de cette serenite de mon ame, en la posant comme un calmant
sur une autre ame irritable ou envenimee. Je raisonnais en medecin; mais
mon intention etait bonne, et, sauf a repeter les innocentes vanteries
de mon pauvre Horace, je dirai que moi aussi, j'etais bon, et plus
aimant que je ne savais l'exprimer.

La seule chose clairement absurde et blamable que j'eusse trouvee dans
mon nouvel ami, c'etait cette aspiration vers la femme aristocratique,
en lui, republicain farouche, mauvais juge, a coup sur, en fait de
belles manieres, et dedaigneux avec exageration des formes naives et
brusques, dont il n'etait certes pas lui-meme aussi _decrasse_ qu'il en
avait la pretention.

J'avais resolu de lui faire faire connaissance avec Eugenie plus tot
que plus tard, m'imaginant que la vue de cette simple et noble creature
changerait ses idees ou leur donnerait au moins un cours plus sage. Il
la vit, et fut frappe de sa bonne grace, mais il ne la trouva point
aussi belle qu'il s'etait imagine devoir etre une femme aimee
serieusement. "Elle n'est que _bien_, me dit-il entre deux portes. Il
faut qu'elle ait enormement d'esprit.--Elle a plus de jugement que
d'esprit, lui repondis-je, et ses anciennes compagnes l'ont jugee fort
sotte.

Elle servit notre modeste dejeuner, qu'elle avait prepare elle-meme, et
cette action prosaique souleva de degout le coeur altier d'Horace. Mais
lorsqu'elle s'assit entre nous deux, et qu'elle lui fit les honneurs
avec une aisance et une convenance parfaites, il fut frappe de respect,
et changea tout a coup de maniere d'etre. Jusque-la il avait ecrase ma
pauvre Eugenie de paradoxes fort spirituels qui ne l'avaient meme pas
fait sourire, ce qu'il avait pris pour un signe d'admiration. Lorsqu'il
put pressentir en elle un juge au lieu d'une dupe, il devint serieux, et
prit autant de peine pour paraitre grave, qu'il venait d'en prendre
pour paraitre leger. Il etait trop tard. Il avait produit sur la severe
Eugenie une impression facheuse; mais elle ne lui en temoigna rien, et
a peine le dejeuner fut-il acheve, qu'elle se retira dans un coin de la
chambre et se mit a coudre, ni plus ni moins qu'une grisette ordinaire.
Horace sentit son respect s'en aller comme il etait venu.

Mon petit appartement, situe sur le quai des Augustins, etait compose de
trois pieces, et ne me coutait pas moins de trois cents francs de loyer.
J'etais dans mes meubles: c'etait du luxe pour un etudiant. J'avais une
salle a manger, une chambre a coucher, et, entre les deux, un cabinet
d'etude que je decorais du nom de salon. C'est la que nous primes le
cafe. Horace, voyant des cigares, en alluma un sans facon.--Pardon, lui
dis-je en lui prenant le bras, ceci deplait a Eugenie; je ne fume jamais
que sur le balcon. Il prit la peine de demander pardon a Eugenie de sa
distraction; mais au fond il etait surpris de me voir traiter ainsi une
femme qui etait en train d'ourler mes cravates.

Mon balcon couronnait le dernier etage de la maison. Eugenie l'avait
ombrage de liserons et de pots de senteur, qu'elle avait semes dans deux
caisses d'oranger. Les orangers etaient fleuris, et quelques pots de
violettes et de reseda completaient les delices de mon _divan_. Je fis
a Horace les honneurs du morceau de vieille tenture qui me servait de
tapis d'Orient, et du coussin de cuir sur lequel j'appuyais mon coude
pour fumer ni plus ni moins voluptueusement qu'un pacha. La vitre de la
fenetre separait le divan de la chaise sur laquelle Eugenie travaillait
dans le cabinet. De cette facon, je la voyais j'etais avec elle, sans
l'incommoder de la fumee de mon tabac. Quand elle vit Horace sur le
tapis au lieu de moi, elle baissa doucement et sans affectation le
rideau de mousseline de la croisee entre elle et nous, feignant d'avoir
trop de soleil, mais effectivement par un sentiment de pudeur qu'Horace
comprit fort bien. Je m'etais assis sur une des caisses d'oranger,
derriere lui. Il y avait de la place bien juste pour deux personnes et
pour quatre ou cinq pots de fleurs sur cet etroit belvedere; mais nous
embrassions d'un coup d'oeil la plus belle partie du cours de la Seine,
toute la longueur du Louvre, jaune au soleil et tranchant sur le bleu du
ciel, tous les ponts et tous les quais jusqu'a l'Hotel-Dieu. En face de
nous, la Sainte-Chapelle dressait ses aiguilles d'un gris sombre et
son fronton aigu au-dessus des maisons de la Cite; la belle tour de
Saint-Jacques-la-Boucherie elevait un peu plus loin ses quatre lions
geants jusqu'au ciel, et la facade de Notre-Dame formait le tableau, a
droite, de sa masse elegante et solide. C'etait un beau coup d'oeil;
d'un cote, le vieux Paris, avec ses monuments venerables et son desordre
pittoresque; de l'autre, le Paris de la renaissance, se confondant avec
le Paris de l'Empire, l'oeuvre de Medicis, de Louis XIV et de Napoleon.
Chaque colonne, chaque porte etait une page de l'histoire de la royaute.

Nous venions de lire dans sa nouveaute _Notre-Dame de-Paris_; nous nous
abandonnions naivement, comme tout le monde alors, ou du moins comme
tous les jeunes gens, au charme de poesie repandu fraichement par cette
oeuvre romantique sur les antiques beautes de notre capitale. C'etait
comme un coloris magique a travers lequel les souvenirs effaces se
ravivaient; et, grace au poete, nous regardions le faite de nos vieux
edifices, nous en examinions les formes tranchees et les effets
pittoresques avec des yeux que nos devanciers les etudiants de l'Empire
et de la Restauration, n'avaient certainement pas eus. Horace etait
passionne pour Victor Hugo. Il en aimait avec fureur toutes les
etrangetes, toutes les hardiesses. Je ne discutais point, quoique je ne
fusse pas toujours de son avis. Mon gout et mon instinct me portaient
vers une forme moins accidentee, vers une peinture aux contours moins
apres et aux ombres moins dures. Je le comparais a Salvator Rosa, qui a
vu avec les yeux de l'imagination plus qu'avec ceux de la science. Mais
pourquoi aurais-je fait contre Horace la guerre aux mots et aux figures?
Ce n'est pas a dix-neuf ans qu'on recule devant l'expression qui rend
une sensation plus vive, et ce n'est pas a vingt-cinq ans qu'on la
condamne. Non, l'heureuse jeunesse n'est point pedante; elle ne trouve
jamais de traduction trop energique pour rendre ce qu'elle eprouve avec
tant d'energie elle-meme, et c'est bien quelque chose pour un poete que
de donner a sa contemplation une certaine forme assez large et assez
frappante pour qu'une generation presque entiere ouvre les yeux avec lui
et se mette a jouir des memes emotions qui l'ont inspire!

Il en a ete ainsi: les plus recalcitrants d'entre nous, ceux qui
avaient besoin, pour se rafraichir la vue, de lire, en fermant
_Notre-Dame-de-Paris_, une page de _Paul et Virginie_, ou, comme a dit
un elegant critique, de repasser bien vite le plus _cristallin des
sonnets de Petrarque_, n'en ont pas moins mis sur leurs yeux delicats
ces lunettes aux couleurs bigarrees qui faisaient voir tant de choses
nouvelles; et apres qu'ils ont joui de ce spectacle plein d'emotions,
les ingrats ont pretendu que c'etaient la d'etranges lunettes. Etranges
tant que vous voudrez; mais, sans ce caprice du maitre, et avec vos yeux
nus, auriez-vous distingue quelque chose?

Horace faisait a ma critique de minces concessions, j'en faisais de plus
larges a son enthousiasme; et, apres avoir discute, nos regards, suivant
au vol les hirondelles et les corbeaux qui rasaient nos tetes, allaient
se reposer avec eux sur les tours de Notre-Dame, eternel objet de notre
contemplation. Elle a eu sa part de nos amours, la vieille cathedrale,
comme ces beautes delaissees qui reviennent de mode, et autour
desquelles la foule s'empresse des qu'elles ont retrouve un admirateur
fervent dont la louange les rajeunit.

Je ne pretends pas faire de ce recit d'une partie de ma jeunesse un
examen critique de mon epoque: mes forces n'y suffiraient pas; mais je
ne pouvais repasser certains jours dans mes souvenirs sans rappeler
l'influence que certaines lectures exercerent sur Horace, sur moi, sur
nous tous. Cela fait partie de notre vie, de nous-memes, pour ainsi
dire. Je ne sais point separer dans ma memoire les impressions poetiques
de mon adolescence de la lecture de _Rene_ et d'_Atala_.

Au milieu de nos dissertations romantiques, on sonna a la porte. Eugenie
m'en avertit en frappant un petit coup contre la vitre, et j'allai
ouvrir. C'etait un eleve en peinture de l'ecole d'Eugene Delacroix,
nomme Paul Arsene, surnomme _le petit Masaccio_ a l'atelier ou j'allais
tous les jours faire un cours d'anatomie a l'usage des peintres.

"Salut au signor Masaccio, lui dis-je en le presentant a Horace, qui
jeta un regard glacial sur sa blouse malpropre et ses cheveux mal
peignes. Voici un jeune maitre qui ira loin, a ce qu'on assure, et qui
vient en attendant me chercher pour la lecon.

--Non pas encore, me repondit Paul Arsene; vous avez plus d'une heure
devant vous; je venais pour vous parler de choses qui me concernent
particulierement. Auriez-vous le loisir de m'ecouter?

--Certainement, repondis-je; et si mon ami est de trop, il retournera
fumer sur le balcon.

--Non, reprit le jeune homme, je n'ai rien de secret a vous dire, et,
comme deux avis valent mieux qu'un, je ne serai pas fache que monsieur
m'entende aussi.

--Asseyez-vous, lui dis-je en allant chercher une quatrieme chaise dans
l'autre chambre.

[Illustration: C'etait le type peuple incarne dans un individu.]

--Ne faites pas attention," dit le rapin en grimpant sur la commode;
et, ayant mis sa casquette entre son coude et son genou, il essuya d'un
mouchoir a carreaux sa figure inondee de sueur et parla en ces
termes, les jambes pendantes et le reste du corps dans l'altitude du
_Pensieroso_:

"Monsieur, j'ai envie de quitter la peinture et d'_entrer dans la
medecine_, parce qu'on me dit que c'est un meilleur etat; je viens donc
vous demander ce que vous en pensez.

--Vous me faites une question, lui dis-je, a laquelle il est plus
difficile de repondre que vous ne pensez. Je crois toutes les
professions tres-encombrees, et par consequent tous les etats, comme
vous dites, tres-precaires. De grandes connaissances et une grande
capacite ne sont pas des garanties certaines d'avenir; enfin je ne vois
pas en quoi la medecine vous offrirait plus de chances que les arts. Le
meilleur parti a prendre c'est celui que nos aptitudes nous indiquent;
et puisque vous avez, assure-t-on, les plus remarquables dispositions
pour la peinture, je ne comprends pas que vous en soyez deja degoute.

--Degoute, moi! oh! non, repliqua le Masaccio; je ne suis degoute de
rien du tout, et si l'on pouvait gagner sa vie a faire de la peinture,
j'aimerais mieux cela que toute autre chose; mais il parait que c'est si
long, si long! Mon patron dit qu'il faudra dessiner le modele pendant
deux ans au moins avant de manier le pinceau. Et puis, avant d'exposer,
il parait qu'il faut encore travailler la peinture au moins deux ou
trois ans. Et quand on a expose, si on n'est pas refuse, on n'est
souvent pas plus avance qu'auparavant. J'etais ce matin au Musee, je
croyais que tout le monde allait s'arreter devant le tableau de mon
patron; car enfin c'est un maitre, et un fameux, celui-la! Eh bien! la
moitie des gens qui passaient ne levaient seulement pas la tete, et ils
allaient tous regarder un monsieur qui s'etait fait peindre en habit
d'artilleur et qui avait des bras de bois et une figure de carton. Passe
pour ceux-la: c'etaient de pauvres ignorants; mais voila qu'il est venu
des jeunes gens, eleves en peinture de differents ateliers, et que
chacun disait son mot: ceux-ci blamaient, ceux-la admiraient; mais pas
un n'a parle comme j'aurais voulu. Pas un ne comprenait. Je me suis dit
alors: A quoi bon faire de l'art pour un public qui n'y voit et qui n'y
entend goutte. C'etait bon _dans les temps!_ Moi je vais prendre un
autre metier pourvu que ca me rapporte de L'argent.

[Illustration: Au premier feu de la troupe, mon pauvre Jean tombe.]

--Voila un sale cretin! me dit Horace en se penchant vers mon oreille.
Son ame est aussi crasseuse que sa blouse!"

Je ne partageais pas le mepris d'Horace. Je ne connaissais presque pas
le Masaccio, mais je le savais intelligent et laborieux. M. Delacroix en
faisait grand cas, et ses camarades avaient de l'estime et de l'amitie
pour lui. Il fallait qu'une pensee que je ne comprenais pas fut cachee
sous ces manifestations de cupidite ingenue; et comme il avait declare,
en commencant, n'avoir rien de secret a me dire, je prevoyais bien que
ce secret ne sortirait pas aisement. Il ne fallait, pour se convaincre
de l'obstination du Masaccio, et en meme temps pour pressentir en lui
quelque motif non vulgaire, que regarder sa figure et observer ses
manieres.

C'etait le type peuple incarne dans un individu; non le peuple robuste
et paisible qui cultive la terre, mais le peuple artisan, chetif, hardi,
intelligent et alerte. C'est dire qu'il n'etait pas beau. Cependant il
etait de ceux dont les camarades d'atelier disent: "Il y a quelque chose
de fameux a faire avec cette tete-la!" C'est qu'il y avait dans sa tete,
en effet, une expression magnifique, sous la vulgarite des traits. Je
n'en ai jamais vu de plus energique ni de plus penetrante. Ses yeux
etaient petits et meme voiles, sous une paupiere courte et bridee;
cependant ces yeux la lancaient des flammes, et le regard etait si
rapide qu'il semblait toujours pret a dechirer l'orbite. Le nez etait
trop court, et le peu de distance entre le coin de l'oeil et la narine
donnait au premier aspect l'air commun et presque bas a la face entiere;
mais cette impression ne durait qu'un instant. S'il y avait encore de
l'esclave et du vassal dans l'enveloppe, le genie de l'independance
couvait interieurement et se trahissait par des eclairs. La bouche
epaisse, ombragee d'une naissante moustache noire, irregulierement
plantee; la figure large, le menton droit, serre et un peu fendu au
milieu; les zygomas eleves et saillants; partout des plans fermes et
droits, coupes de lignes carrees, annoncaient une volonte peu commune
et une indomptable droiture d'intention. Il y avait a la commissure
des narines des delicatesses exquises pour un adepte de Lavater; et le
front, qui etait d'une structure admirable dans le sens de la statuaire,
ne l'etait pas moins au point de vue phrenologique. Pour moi, qui etais
dans toute la ferveur de mes recherches, je ne me lassais point de
le regarder; et lorsque je faisais mes demonstrations anatomiques a
l'atelier, je m'adressais toujours instinctivement a ce jeune homme, qui
etait pour moi le type de l'intelligence, du courage et de la bonte.

Aussi je souffrais, je l'avoue, de l'entendre parler d'une maniere si
triviale.--Comment, Arsene, lui dis-je, vous quitteriez la peinture pour
un peu plus de profit dans une autre carriere?

--Oui, Monsieur, je le ferais comme je vous le dis, repondit-il sans le
moindre embarras. Si maintenant j'etais assure de gagner mille francs
nets par an, je me ferais cordonnier.

--C'est un art comme un autre, dit Horace avec un sourire de mepris.

--Ce n'est point un art, repliqua froidement le Masaccio. C'est le
metier de mon pere, et je n'y serais pas plus maladroit qu'un autre.
Mais cela ne me donnerait pas l'argent qu'il me faut.

--Il vous faut donc bien de l'argent, mon pauvre garcon? lui dis-je.

--Je vous le dis, il me faudrait gagner mille francs; et, au lieu de
cela, j'en depense la moitie.

--Comment pouvez-vous songer en ce cas a etudier la medecine! Il vous
faudrait avoir une trentaine de mille francs devant vous, tant pour les
annees ou l'on etudie que pour celles ou l'on attend la clientele. Et
puis...

--Et puis vous n'avez pas fait vos classes, dit Horace, impatiente de ma
patience.

---Cela c'est vrai, dit Arsene; mais je les ferais, ou du moins je
ferais l'equivalent. Je me mettrais dans ma chambre avec une cruche
d'eau et un morceau de pain, et il me semble bien que j'apprendrais
dans une semaine ce que les ecoliers apprennent dans un mois. Car les
ecoliers, en general, n'aiment pas a travailler; et quand on est enfant,
on joue, et on perd du temps. Quand on a vingt ans, et plus de raison,
et quand d'ailleurs on est force de se depecher, on se depeche. Mais
d'apres ce que vous me dites du reste de l'apprentissage, je vois bien
que je ne puis pas etre medecin. Et pour etre avocat?

Horace eclata de rire.

"Vous allez vous faire mal a l'estomac, lui dit tranquillement le
Masaccio, frappe de l'affectation d'Horace en cet instant.

--Mon cher enfant, repris-je, eloignez tous ces projets, a votre age ils
sont irrealisables. Vous n'avez devant vous que les arts et l'industrie.
Si vous n'avez ni argent ni credit, il n'y a pas plus de certitude d'un
cote que de l'autre. Quelque parti que vous preniez, il vous faut du
temps, de la patience et de la resignation."

Arsene soupira. Je me reservai de l'interroger plus tard.

"Vous etes ne peintre, cela est certain, continuai-je; c'est encore par
la que vous marcherez plus vite.

--Non, Monsieur, repliqua-t-il; je n'ai qu'a entrer demain dans un
magasin de nouveautes, je gagnerai de l'argent.

--Vous pouvez meme etre laquais, ajouta Horace, indigne de plus en plus.

--Cela me deplairait beaucoup, dit Arsene; mais s'il n'y avait que
cela!...

--Arsene! Arsene! m'ecriai-je, ce serait un grand malheur pour vous et
une perte pour l'art. Est-il possible que vous ne compreniez pas qu'une
grande faculte est un grand devoir impose par la Providence?

--Voila une belle parole, dit Arsene, dont les yeux s'enflammerent tout
a coup. Mais il y a d'autres devoirs que ceux qu'on remplit envers
soi-meme. Tant pis! Allons, je m'en vais dire a l'atelier que vous
viendrez a trois heures, n'est-ce pas?"

Et il sauta a bas de la commode, me serra la main sans rien dire,
salua a peine Horace, et s'enfonca comme un chat dans la profondeur de
l'escalier, s'arretant a chaque etage pour faire rentrer ses talons dans
ses souliers delabres.



IV.

Paul Arsene revint me voir; et quand nous fumes seuls, j'obtins, non
sans peine, la confidence que je pressentais. Il commenca par me faire
en ces termes le recit de sa vie:

"Comme je vous l'ai dit, Monsieur, mon pere est cordonnier en province.
Nous etions cinq enfants; je suis le troisieme. L'aine etait un homme
fait lorsque mon pere, deja vieux, et pouvant se retirer du metier avec
un peu de bien, s'est remarie avec une femme qui n'etait ni belle ni
bonne, ni jeune ni riche, mais qui s'est emparee de son esprit, et
qui gaspille son honneur et son argent. Mon pere, trompe, malheureux,
d'autant plus epris qu'elle lui donne plus de sujets de jalousie, s'est
_jete dans le vin_, pour s'etourdir, comme on fait dans notre classe
quand on a du chagrin. Pauvre pere! nous avons bien patiente avec lui,
car il nous faisait vraiment pitie. Nous l'avions connu si sage et si
bon! Enfin, un temps est venu ou il n'etait plus possible d'y tenir. Son
caractere avait tellement change, que pour un mot, pour un regard, il se
jetait sur nous pour nous frapper. Nous n'etions plus des enfants, nous
ne pouvions pas souffrir cela. D'ailleurs nous avions ete eleves avec
douceur, et nous n'etions pas habitues a avoir l'enfer dans notre
famille. Et puis, ne voila-t-il pas qu'il a pris de la jalousie contre
mon frere aine! Le fait est que la belle-mere lui avait fait des
avances, parce qu'il etait beau garcon et bon enfant; mais il l'avait
menacee de tout raconter a mon pere, et elle avait pris les devants,
comme dans la tragedie de _Phedre_, que je n'ai jamais vu jouer depuis
sans pleurer. Elle avait accuse mon pauvre frere de ses propres
egarements d'esprit. Alors mon frere s'est vendu comme remplacant, et
il est parti. Le second, qui prevoyait que quelque chose de semblable
pourrait bien lui arriver, est venu ici chercher fortune, en me
promettant de me faire venir aussitot qu'il aurait trouve un moyen
d'exister. Moi, je restais a la maison avec mes deux soeurs, et je
vivais assez tranquillement, parce que j'avais pris le parti de laisser
crier la mechante femme sans jamais lui repondre. J'aimais a m'occuper;
je savais assez bien ce que j'avais appris en classe; et quand
je n'aidais pas mon pere a la boutique, je m'amusais a lire ou a
barbouiller du papier, car j'ai toujours eu du gout pour le dessin. Mais
comme je pensais que cela ne me servirait jamais a rien, j'y perdais le
moins de temps possible. Un jour, un peintre qui parcourait le pays
pour faire des etudes de paysage, commanda chez nous une paire de gros
souliers, et je fus charge d'aller lui prendre mesure. Il avait des
albums etales sur la table de sa petite chambre d'auberge; je lui
demandai la permission de les regarder; et comme ma curiosite lui
donnait a penser, il me dit de lui faire, d'_idee_, un _bonhomme_ sur un
bout de papier qu'il me mit dans les mains ainsi qu'un crayon. Je pensai
qu'il se moquait de moi; mais le plaisir de charbonner avec un crayon si
noir sur un papier si coulant l'emporta sur l'amour-propre. Je fis ce
qui me passa par la tete; il le regarda, et ne rit pas. Il voulut meme
le coller dans son album, et y ecrire mon nom, ma profession et le nom
de mon endroit. "Vous avez tort de rester ouvrier, me dil-il: vous
etes ne pour la peinture. A votre place, je quitterais tout pour aller
etudier dans quelque grande ville." Il me proposa meme de m'emmener; car
il etait bon et genereux, ce jeune homme-la. Il me donna son adresse a
Paris, afin que, si le coeur m'en disait, je pusse aller le trouver. Je
le remerciai, et n'osai ni le suivre ni croire aux esperances qu'il me
donnait. Je retournai a mes cuirs et a mes formes, et un an se passa
encore sans orage entre mon pere et moi.

"La belle-mere me haissait: comme je lui cedais toujours, les querelles
n'allaient pas loin. Mais un beau jour elle remarqua que ma soeur
Louison, qui avait deja quinze ans, devenait jolie, et que les gens du
quartier s'en apercevaient. La voila qui prend Louison en haine, qui
commence a lui reprocher d'etre une petite coquette, et pis que cela.
La pauvre Louison etait pourtant aussi pure qu'un enfant de dix ans, et
avec cela, fiere comme etait notre pauvre mere. Louison, desesperee, au
lieu de filer doux comme je le lui conseillais, se pique, repond, et
menace de quitter la maison. Mon pere veut la soutenir; mais sa femme
a bientot pris le dessus. Louison est grondee, insultee, frappee,
Monsieur, helas! et la petite Suzanne aussi, qui voulait prendre le
parti de sa soeur, et qui criait pour ameuter le voisinage. Alors je
prends un jour ma soeur Louison par un bras, et ma petite soeur Suzanne de
l'autre, et nous voila partis tous les trois, a pied, sans un sou, sans
une chemise, et pleurant au soleil sur le grand chemin. Je vas trouver
ma tante Henriette, qui demeure a plus de dix lieues de notre ville, et
je lui dis d'abord:

"Ma tante, donnez-nous a manger et a boire, car nous mourons de faim et
de soif; nous n'avons pas seulement la force de parler. Et apres que ma
tante nous eut donne a diner, je lui dis:

--Je vous ai amene vos nieces: si vous ne voulez pas les garder, il
faut qu'elles aillent de porte en porte demander leur pain, ou qu'elles
retournent a la maison pour perir sous les coups. Mon pere avait cinq
enfants, et il ne lui en reste plus. Les garcons se tireront d'affaire
en travaillant; mais si vous n'avez pas pitie des filles, il leur
arrivera ce que je vous dis."

Alors ma tante repondit:--Je suis bien vieille, je suis bien pauvre;
mais plutot que d'abandonner mes nieces, j'irai mendier moi-meme.
D'ailleurs elles sont sages, elles sont courageuses, et nous
travaillerons toutes les trois. Cela dit et convenu, j'acceptai vingt
francs que la pauvre femme voulut absolument me donner, et je partis
sur mes jambes pour venir ici. Je fus tout de suite trouver mon second
frere, Jean, qui me fit donner de l'ouvrage dans la boutique ou il
travaillait comme cordonnier, et ensuite j'allai voir mon jeune peintre
pour lui demander des conseils. Il me recut tres-bien, et voulut
m'avancer de l'argent que je refusai. J'avais de quoi manger en
travaillant; mais cette diable de peinture qu'il m'avait mise en tete
n'en etait pas sortie, et je ne commencais jamais ma journee sans
soupirer en pensant combien j'aimerais mieux manier le crayon et le
pinceau que l'alene. J'avais fait quelques progres, car, malgre moi, a
mes heures de loisir, le dimanche, j'avais toujours barbouille quelques
figures ou copie quelques images dans un vieux livre qui me venait de
ma mere. Le jeune peintre m'encourageait, et je n'eus pas la force
de refuser les lecons qu'il voulut me donner gratis. Mais il fallait
subsister pendant ce temps-la, et avec quoi? Il connaissait un homme de
lettres qui me donna des manuscrits a copier. J'avais une belle main,
comme on dit, mais je ne savais pas l'orthographe. On m'essaya, et dans
les quatre ou cinq lignes qu'on me dicta, on ne trouva pas de fautes.
J'avais assez lu de livres pour avoir appris un peu la langue par
routine; mais je ne savais pas les principes, et je n'osais pas trop le
dire, de peur de manquer d'ouvrage. Je ne fis pourtant pas de fautes
dans mes copies, et ce fut a force d'attention. Cette attention me
faisait perdre beaucoup de temps, et je vis que j'aurais plus tot fait
d'apprendre la grammaire et de m'exercer tout seul a faire des themes.
En effet, la chose marcha vite; mais, comme je pris beaucoup sur mon
sommeil, je tombai malade. Mon frere me retira dans son grenier, et
travailla pour deux. Le peu d'argent que j'avais gagne en copiant le
manuscrit de l'auteur servit a payer le pharmacien. Je ne voulus pas
faire savoir ma position a mon jeune peintre. J'avais vu par mes
yeux qu'il etait lui-meme souvent aux expedients, n'ayant encore ni
reputation, ni fortune. Je savais que son bon coeur le porterait a me
secourir; et comme il l'avait fait deja malgre moi, j'aimais mieux
mourir sur mon grabat que de l'induire encore en depense. Il me crut
ingrat, et, trouvant une occasion favorable pour faire le voyage
d'Italie, objet de tous ses desirs, il partit sans me voir, emportant de
moi une idee qui me fait bien du mal.

Quand je revins a la sante, je vis mon pauvre frere amaigri, extenue,
nos petites epargnes depensees, et la boutique fermee pour nous; car,
pour me soigner, Jean avait manque bien des journees. C'etait au mois
de juillet de l'annee passee, par une chaleur de tous les diables. Nous
causions tristement de nos petites affaires, moi encore couche et si
faible, que je comprenais a peine ce que Jean me disait. Pendant ce
temps-la, nous entendions tirer le canon, et nous ne songions pas meme a
demander pourquoi. Mais la porte s'ouvre, et deux de nos camarades de
la boutique, tout echeveles, tout exaltes, viennent nous chercher pour
vaincre ou perir, c'etait leur maniere de dire. Je demande de quoi il
s'agit.

"De renverser la royaute et d'etablir la republique," me disent-ils. Je
saute a bas de mon lit: en deux secondes, je passe un mauvais pantalon
et une blouse en guenilles, qui me servait de robe de chambre. Jean me
suit. "Mieux vaut mourir d'un coup de fusil que de faim," disait-il.
Nous voila partis.

Nous arrivons a la porte d'un armurier, ou des jeunes gens comme nous
distribuaient des fusils a qui en voulait. Nous en prenons chacun un, et
nous nous postons derriere une barricade. Au premier feu de la troupe,
mon pauvre Jean tombe roide mort a cote de moi. Alors je perds la
raison, je deviens furieux. Ah! je ne me serais jamais cru capable de
repandre tant de sang. Je m'y suis baigne pendant trois jours jusqu'a la
ceinture, je puis dire; car j'en etais couvert, et non pas seulement de
celui des autres, mais du mien qui coulait par plusieurs blessures; mais
je ne sentais rien. Enfin, le 2 aout, je me suis trouve a l'hopital,
sans savoir comment j'y etais venu. Quand j'en suis sorti, j'etais plus
miserable que jamais, et j'avais le coeur navre; mon frere Jean n'etait
plus avec moi, et la royaute etait retablie.

J'etais trop faible pour travailler, et puis ces journees de juillet
m'avaient laisse dans la tete je ne sais quelle fievre. Il me semblait
que la colere et le desespoir pouvaient faire de moi un artiste; je
revais des tableaux effrayants; je barbouillais les murs de figures que
je m'imaginais dignes de Michel-Ange. Je lisais les _Iambes_ de Barbier,
et je les faconnais dans ma tete en images vivantes. Je revais, j'etais
oisif, je mourais de faim, et ne m'en apercevais pas. Cela ne pouvait
pas durer bien longtemps, mais cela dura quelques jours avec tant de
force, que je n'avais souci de rien autour de moi. Il me semblait que
j'etais contenu tout entier dans ma tete, que je n'avais plus ni jambes,
ni bras, ni estomac, ni memoire, ni conscience, ni parents, ni amis.
J'allais devant moi par les rues, sans savoir ou je voulais aller.
J'etais toujours ramene, sans savoir comment, au tour des tombes de
Juillet. Je ne savais pas si mon pauvre frere etait enterre la, mais je
me figurais que lui ou les autres martyrs, c'etait la meme chose, et
que, presser cette terre de mes genoux, c'etait rendre hommage a la
cendre de mon frere. J'etais dans un etat d'exaltation qui me faisait
sans cesse parler tout haut et tout seul. Je n'ai conserve aucun
souvenir de mes longs discours; il me semble que le plus souvent je
parlais en vers. Cela devait etre mauvais et bien ridicule, et les
passants devaient me prendre pour un fou. Mais moi, je ne voyais
personne, et je ne m'entendais moi-meme que par instants. Alors je
m'efforcais de me taire, mais je ne le pouvais pas. Ma figure etait
baignee de sueur et de larmes, et ce qu'il y a de plus etrange, c'est
que cet etat de desespoir n'etait pas sans quelque douceur. J'errais
toute la nuit, ou je restais assis sur quelque borne, au clair de la
lune, en proie a des reves sans fin et sans suite, comme ceux qu'on fait
dans le sommeil. Et pourtant je ne dormais pas, car je marchais, et je
voyais sur les murs ou sur le pave mon ombre marcher et gesticuler a
cote de moi. Je ne comprends pas comment je ne fus pas une seule fois
ramasse par la garde.

Je rencontrai enfin un etudiant que j'avais vu quelquefois dans
l'atelier de mon jeune peintre. Il ne fut pas fier, quoique j'eusse
l'air d'un mendiant, et il m'accosta le premier. Je n'y mis pas de
discretion, je ne savais pas si j'etais bien ou mal mis. J'avais bien
autre chose dans la cervelle, et je marchai a cote de lui sur les quais,
lui parlant peinture; car c'etait mon idee fixe. Il parut s'interesser a
ce que je lui disais. Peut-etre aussi n'etait-il pas fache de se montrer
avec un des _bras-nus_ des glorieuses journees, et de faire croire par
la aux badauds qu'il s'etait battu. A cette epoque-la, les jeunes gens
de la bourgeoisie tiraient une grande vanite de pouvoir montrer un sabre
de gendarme qu'ils avaient achete a quelque _voyou_ apres la _fete_,
ou une egratignure qu'ils s'etaient faite en se mettant a la fenetre
precipitamment, pour regarder. Celui-la me parut un peu de la trempe des
vantards: il pretendait m'avoir vu et parle a telle et telle barricade,
ou je ne me souvenais nullement de l'avoir rencontre. Enfin, il me
proposa de dejeuner avec lui, et j'acceptai sans fierte; car il y avait
je ne sais combien de jours que je n'avais rien pris, et ma cervelle
commencait a demenager serieusement. Apres le dejeuner, il s'en allait
visiter le cabinet de M. Dusommerard, a l'ancien hotel de Cluny; il me
proposa de l'accompagner, et je le suivis machinalement.

La vue de toutes les merveilles d'art et de rarete entassees dans cette
collection me passionna tellement que j'oubliai tous mes chagrins en
un instant. Il y avait dans un coin plusieurs eleves en peinture qui
copiaient des emaux pour la collection gravee que fait faire a ses frais
M. Dusommerard. Je jetai les yeux sur leur travail; il me sembla que
j'en pourrais bien faire autant, et meme que je verrais plus juste que
quelques-uns d'entre eux. Dans ce moment, M. Dusommerard rentra, et fut
salue par mon introducteur l'etudiant, qui le connaissait un peu. Ils
se tinrent quelques minutes a distance de moi, et je vis bien a leurs
regards que j'etais l'objet de leur explication. Comme le dejeuner
m'avait rendu un peu de sang-froid, je commencais a comprendre que ma
mauvaise tenue etait choquante, et que l'antiquaire aurait bien pu
me prendre pour un voleur, si l'autre ne lui eut repondu de moi. M.
Dusommerard est tres-bon; il n'aime pas les _faiseurs d'embarras_, mais
il oblige volontiers les pauvres diables qui lui montrent du zele et
du desinteressement. Il s'approcha de moi, m'interrogea; et voyant
mon desir de travailler pour lui, et prenant aussi sans doute en
consideration le besoin que j'en avais, il me remit aussitot quelque
argent pour acheter des crayons, a ce qu'il disait, mais en effet pour
me mettre en etat de pourvoir aux premieres necessites. Il me designa
les objets que j'aurais a copier. Des le lendemain, j'etais habille
proprement et installe a la place ou je devais travailler. Je fis de mon
mieux, et si vite que M. Dusommerard fut content et m'employa encore.
J'ai eu beaucoup a m'en louer, et c'est grace a lui que j'ai vecu
jusqu'a ce jour; car non-seulement il m'a fait faire beaucoup de copies
d'objets d'art, mais encore il m'a donne des recommandations moyennant
lesquelles je suis entre dans plusieurs boutiques de joaillier pour
peindre des fleurs et des oiseaux pour bijoux d'email, et des tetes pour
imitation de camees.

Grace a ces expedients, j'ai pu suivre ma vocation et entrer dans les
ateliers de M. Delacroix, pour qui je me suis senti de l'admiration et
de l'inclination a la premiere vue. Je ne suis pas demandeur, et jamais
je n'aurais songe a ce qu'il m'a accorde de lui-meme. La premiere fois
que j'allai lui dire que je desirais participer a ses lecons, je crus
devoir en meme temps lui porter quelques croquis. Il les regarda, et me
dit:--Ce n'est vraiment pas mal. On m'avait prevenu qu'il n'etait pas
causeur, et que, s'il me disait cela, je devais me tenir pour bien
content. Aussi, je le fus, et je m'en allais, lorsqu'il me rappela pour
me demander si j'avais de quoi payer l'atelier. Je repondis que oui en
rougissant jusqu'au blanc des yeux. Mais soit qu'il devinat que ce ne
serait pas sans peine, soit que quelqu'un lui eut parle de moi, il
ajouta: "C'est bien, vous paierez au massier."

Cela voulait dire, comme je le sus bientot, que je mettrais seulement a
la masse l'argent qui sert a payer le loyer de la salle et les modeles,
mais que le maitre ne recevrait rien pour lui, et que j'aurais ses
lecons gratis. Aussi, je porte ce maitre-la dans mon coeur, voyez-vous!

Voila bientot six mois que cela dure, et je me trouverais bien heureux
si cela pouvait durer toujours. Mais cela ne se peut plus; il faut que
ma position change, et qu'au lieu de marcher patiemment dans la plus
belle carriere, je me mette a courir au plus vite dans n'importe
laquelle.

Ici le Masaccio se troubla visiblement; il ne raconta plus dans
l'abondance et la naivete de ses pensees. Il chercha des pretextes, et
il n'en trouva aucun de plausible pour motiver l'irresolution ou il
etait tombe. Il me montra une lettre de sa soeur Louison, qui contenait
de fraiches nouvelles de la tante Henriette. Cette bonne vieille
parente etait devenue tout a fait infirme, et ne servait plus que de
porte-respect a ses deux nieces, qui travaillaient a la journee pour la
faire vivre. Les medecins la condamnaient, et on ne pouvait esperer de
la conserver au dela de trois ou quatre mois.

"Quand nous l'aurons perdue, disait Paul Arsene, que deviendront mes
soeurs? Resteront-elles seules dans une petite ville ou elles n'ont point
d'autres parents que la tante Henriette, exposees a tous les dangers
qui entourent deux jolies filles abandonnees? D'ailleurs mon pere ne le
souffrirait pas; et il ne serait pas de son devoir de le souffrir; et
alors leur sort serait pire; car non-seulement elles seraient exposees
aux mauvais traitements de la belle-mere, mais encore elles auraient
sous les yeux les mauvais exemples de cette femme, qui n'est pas
seulement mechante. Le seul parti que j'aie a prendre est donc ou
d'aller rejoindre mes soeurs en province et de m'y etablir comme ouvrier,
pour ne les plus quitter, ou de les faire venir ici, et de les y
soutenir jusqu'a ce qu'elles puissent, par leur travail, se soutenir
elles-memes.

--Tout cela est fort juste et fort bien pense, lui dis-je; mais si vos
soeurs sont fortes et laborieuses comme vous le dites, elles ne seront
pas longtemps a votre charge. Je ne vois donc pas que vous soyez
force de vous creer un etat qui donne des appointements fixes aussi
considerables que vous le disiez l'autre jour. Il ne s'agit que de
trouver l'argent necessaire pour faire venir Louison et Suzanne, et pour
les aider un peu dans les commencements. Eh bien, vous avez des amis qui
pourront vous avancer cette somme sans se gener, et moi-meme...

--Merci, Monsieur, dit Arsene... Mais je ne veux pas... On sait quand on
emprunte, on ne sait pas quand on rendra. Je dois deja trop aux bontes
d'autrui, et les temps sont durs pour tout le monde, je le sais;
pourquoi ferais-je peser sur les autres des privations que je peux
supporter? J'aime la peinture, je suis force de l'abandonner, tant pis
pour moi. Si vous faites un sacrifice pour que je continue a peindre,
vous vous trouverez peut-etre empeche le lendemain d'en faire un pour un
homme plus malheureux que moi; car enfin, pourvu qu'on vive honnetement,
qu'importe qu'on soit artiste ou manoeuvre? Il ne faut pas etre delicat
pour soi-meme. Il y a tant de grands artistes qui se plaignent, a ce
qu'on dit: il faut bien qu'il y ait de pauvres savetiers qui ne disent
rien."

Tout ce que je pus lui dire fut inutile; il demeura inebranlable. Il lui
fallait gagner mille francs par an et entrer en fonctions, fut-ce en
service comme laquais, le plus tot possible. Il ne s'agissait plus pour
lui que de trouver sa nouvelle condition.

"Mais si je me chargeais, lui dis-je, de vous donner plus d'ouvrage a
domicile que vous n'en avez, soit en vous faisant copier encore des
manuscrits, soit en vous donnant des dessins a faire, persisteriez-vous
a quitter la peinture?

--Si cela se pouvait! dit-il ebranle un instant; mais, ajouta-t-il, cela
vous donnera de la peine et cela ne sera jamais fixe.

--Laissez-moi toujours essayer, repris-je. Il me serra encore la main et
partit, emportant sa resolution et son secret."



V.

Horace me frequentait de plus en plus. Il me temoignait une sympathie a
laquelle j'etais sensible, quoique Eugenie ne la partageat point. Il
lui arriva plusieurs fois de rencontrer chez moi le petit Masaccio, et
malgre le bien que je lui disais de ce jeune homme, loin de partager
la bonne opinion que j'en avais, il eprouvait pour lui une antipathie
insurmontable. Cependant il le traitait avec plus d'egards depuis qu'il
l'avait vu essayer le portrait d'Eugenie, et que l'esquisse etait si
bien venue, avec une ressemblance si noble et un dessin si large,
qu'Horace, engoue de toute superiorite intellectuelle, ne pouvait
s'empecher de lui montrer une sorte de deference. Mais il n'en etait
que plus indigne de cette inexplicable absence d'ambition noble qui
contrastait avec l'exuberance de la sienne propre. Il s'emportait en
vehementes declamations a cet egard, et Paul Arsene, l'ecoutant avec un
sourire contenu au bord des levres, se contentait, pour toute reponse,
de dire en se tournant vers moi:--Monsieur, votre ami parle bien!

Du reste, Paul ne manifestait ni bonne ni mauvaise disposition a son
egard. Il etait de ces gens qui marchent si droit a leur but que
jamais ils ne s'arretent aux distractions du chemin. Il ne disait rien
d'inutile; il ne se prononcait presque sur rien, alleguant toujours son
ignorance, soit qu'elle fut reelle, soit qu'elle lui servit de pretexte
souverain pour couper court a toute discussion. Toujours renferme en
lui-meme, il ne faisait acte de volonte que pour calmer les autres sans
pedantisme, ou les obliger sans ostentation; et, en attendant qu'il prit
le parti qu'il roulait dans sa tete, il etudiait le modele, apprenait
l'anatomie, et faisait des dessins pour porcelaine avec autant de soin
et de zele que s'il n'eut pas songe a changer de carriere. Ce calme dans
le present avec cette agitation pour l'avenir me frappait d'admiration.
C'est un des assemblages de facultes les plus rares qui soient dans
l'homme; la jeunesse surtout est portee a s'endormir dans le present
sans souci du lendemain ou a devorer le present dans l'attente fievreuse
de l'avenir.

Horace semblait l'antipode volontaire et raisonne de ce caractere. Peu
de jours m'avaient suffi pour me convaincre qu'il ne travaillait
pas, quoiqu'il pretendit reparer en quelques heures de veille toute
l'oisivete de la semaine. Il n'en etait rien. Il n'avait pas ete trois
fois dans sa vie au cours de droit; il n'avait peut-etre pas ouvert plus
souvent ses livres; et un jour que j'examinais les rayons de sa chambre,
je n'y trouvai que des romans et des poemes. Il m'avoua que tous ses
livres de droit etaient vendus.

Cet aveu en entraina d'autres. Je craignais que ce besoin d'argent ne
fut l'effet d'une conduite legere; il se justifia en me disant que ses
parents n'avaient aucune fortune; et sans me faire connaitre le chiffre
du revenu qui lui etait assigne, il m'assura que sa bonne mere etait
dans une etrange illusion en se persuadant qu'elle lui envoyait de quoi
vivre a Paris.

Je n'osai pousser plus loin mon interrogatoire; mais je jetai un regard
involontaire sur la garde-robe elegante et bien fournie de mon jeune
ami: rien ne lui manquait. Il avait plus de gilets, d'habits et de
redingotes que moi, qui jouissais d'un heritage de trois mille francs
de rente. Je devinai que le tailleur allait devenir le fleau de cette
existence. Je ne me trompai pas. Bientot je vis le front d'Horace se
rembrunir, sa parole devenir plus breve et son ton plus incisif. Il
fallut plus d'une semaine pour le confesser. Enfin je lui arrachai
l'aveu de son outrage. L'infame tailleur s'etait permis de presenter son
memoire, le miserable! Cela meritait des coups de canne! C'etait encore
un signe de vertu, que cette indignation; Horace n'en etait pas au
degre de perversite ou l'on se vante de ses dettes et ou l'on rit avec
fanfaronnade a l'idee de voir fondre sur les parents une note de trois
ou quatre mille francs. D'ailleurs il cherissait profondement sa mere,
quoiqu'il la trouvat bornee; et il etait bon fils, quoiqu'il eut un
secret mepris pour la dependance ou son pere vivait a l'egard du
gouvernement.

Le voyant tomber dans le spleen, je pris sur moi de dire au tailleur
quelques mots qui le tranquilliserent; et Horace, apres m'avoir remercie
avec une effusion extreme, reprit sa serenite.

Mais son oisivete ne cessa point, et son genre de vie, pour n'avoir rien
que de tres-ordinaire dans un etudiant, me causa une vive surprise a
mesure que je l'observai. Comment concilier, en effet, cette ardeur de
gloire, ces reves d'activite parlementaire et de superiorite politique,
avec la profonde inertie et la voluptueuse nonchalance d'un tel
temperament? Il semblait que la vie dut etre cent fois trop longue pour
le peu qu'il y avait a faire. Il perdait les heures, les jours et les
semaines avec une insouciance vraiment royale. C'etait quelque chose de
beau a contempler que ce fier jeune homme aux formes athletiques, a la
noire chevelure, a l'oeil de flamme, couche du matin a la nuit sur le
divan de mon balcon, fumant une enorme pipe (dont il fallait tous les
jours renouveler la cheminee, parce qu'en la secouant sur les barreaux
du balcon, il ne manquait jamais de laisser tomber la capsule dans la
rue), et feuilletant un roman de Balzac ou un volume de Lamartine, sans
daigner lire un chapitre ou un morceau entier. Je le laissais la pour
aller travailler, et quand je revenais de la clinique ou de l'hopital,
je le retrouvais assoupi a la meme place, presque dans la meme attitude.
Eugenie, condamnee a subir cet etrange tete-a-tete, et n'ayant, du
reste, pas a s'en plaindre personnellement, car il daignait a peine lui
adresser la parole (la regardant plutot comme un meuble que comme une
personne), etait indignee de cette paresse princiere. Quant a moi, je
commencais a sourire lorsque, les yeux encore appesantis par une reverie
somnolente, il reprenait ses divagations sur la gloire, la politique et
la puissance.

Cependant aucune idee de blame ou de mepris ne se melait a mon doute.
Tous les jours, apres le diner, nous nous retrouvions, Horace et moi, au
Luxembourg, au cafe ou a l'Odeon, au milieu d'un groupe assez nombreux,
compose de ses amis et des miens; et la, Horace perorait avec une rare
facilite. Sur toutes choses il etait le plus competent, quoiqu'il fut le
plus jeune; en toutes choses il etait le plus hardi, le plus passionne,
le plus _avance_, comme on disait alors, et comme on dit, je crois,
encore aujourd'hui. Ceux, meme qui ne l'aimaient pas, parmi les
auditeurs, etaient forces de l'ecouter avec interet, et ses
contradicteurs montraient en general plus de mefiance et de depit que
de justice et de bonne foi. C'est que la Horace reprenait tous ses
avantages: la discussion etait sur son terrain; et chacun s'avouait
interieurement que s'il n'etait pas logicien infaillible, du moins il
etait orateur fecond, ingenieux et chaud. Ceux qui ne le connaissaient
pas croyaient le renverser, en disant que c'etait un homme sans fond,
sans idees, qui avait travaille immensement, et dont toute l'inspiration
n'etait que le resultat d'une culture minutieuse. Pour moi, qui savais
si bien le contraire, j'admirais cette puissance d'intuition, a laquelle
il suffisait d'effleurer chaque chose en passant pour se l'assimiler et
pour lui donner aussitot toutes sortes de developpements au hasard de
l'improvisation. C'etait a coup sur une organisation privilegiee, et
pour laquelle on pouvait augurer qu'il serait toujours temps, puisqu'il
lui en fallait si peu pour s'elargir et se completer.

Sa presence assidue chez moi etait un veritable supplice pour Eugenie.
Comme toutes les personnes actives et laborieuses, elle ne pouvait avoir
sous les yeux le spectacle de l'inaction prolongee, sans en ressentir
un malaise qui allait jusqu'a la souffrance. N'etant point actif par
nature, mais par raisonnement et par necessite, je n'etais pas aussi
revolte qu'elle, d'ailleurs je me plaisais a croire que cette inaction
n'etait qu'une defaillance passagere dans les forces de mon jeune ami,
et que bientot il donnerait, comme il disait, un vigoureux coup de
collier.

Cependant, comme deux mois s'etaient ecoules sans apporter aucun
changement a cette maniere d'etre, je crus de mon devoir d'aider au
_reveil du lion_, et j'essayai un jour d'aborder ce point delicat, en
prenant le cafe avec lui chez Poisson. La journee avait ete orageuse,
et de grands eclairs faisaient par intervalles bleuir la verdure des
marronniers du Luxembourg. La dame du comptoir etait belle comme
a l'ordinaire, plus qu'a l'ordinaire peut-etre; car la melancolie
habituelle de son visage etait en harmonie avec cette soiree pleine de
langueur et a demi sombre.

Horace tourna plusieurs fois les yeux vers elle, et revenant a moi: "Je
m'etonne, dit-il, qu'etant capable de devenir serieusement epris d'une
femme de ce genre, vous n'ayez pas concu une grande passion pour
celle-ci.

--Elle est admirablement belle, lui dis-je; mais j'ai le bonheur de ne
jamais avoir d'yeux que pour la femme que j'aime. Ce serait plutot a
moi de m'etonner qu'ayant le coeur libre, vous ne fassiez pas plus
d'attention a ce profil grec et a cette taille de nymphe.

--La Polymnie du Musee est aussi belle, repondit Horace, et elle a sur
celle-ci de grands avantages. D'abord elle ne parle point, et celle-ci
me desenchanterait au premier mot qu'elle dirait. Ensuite celle du Musee
n'est pas limonadiere, et en troisieme lieu elle ne s'appelle point
madame Poisson. Madame Poisson! quel nom! Vous allez encore blamer mon
aristocratie; mais vous-meme, voyons! Si Eugenie s'etait appelee Margot
ou Javotte...

--J'eusse mieux aime Margot ou Javotte que Leocadie ou Phoedora. Mais
laissez-moi vous dire, Horace, que vous me cachez quelque chose: vous
devenez amoureux?"

Horace me tendit son bras.--Docteur, s'ecria-t-il en riant, tatez-moi
le pouls; ce doit etre un amour bien tranquille, puisque je ne m'en
apercois pas. Mais pourquoi avez-vous une pareille idee?

--Parce que vous ne songez plus a la politique.

--Ou prenez-vous cela? J'y pense plus que jamais. Mais ne peut-on
marcher a son but que par une seule voie?

--Oh! quelle est donc celle ou vous marchez? Je sais bien que pour moi
le _far-niente_ serait le bonheur. Mais pour qui aime la gloire...

--La gloire vient trouver ceux qui l'aiment d'un amour delicat et
fier. Pour moi, plus je reflechis, plus je trouve l'etude du droit
inconciliable avec mon organisation, et le metier d'avocat impossible a
un homme qui se respecte; j'y ai renonce.

--En verite! m'ecriai-je, etourdi de l'aisance avec laquelle il
m'annoncait une pareille determination; et qu'allez-vous faire?

--Je ne sais, repondit-il d'un air indifferent; peut-etre de la
litterature. C'est une voie encore plus large que l'autre; ou plutot
c'est un champ ouvert ou l'on peut entrer de toutes parts. Cela convient
a mon impatience et a ma paresse. Il ne faut qu'un jour pour se placer
au premier rang; et quand l'heure d'une grande revolution sonnera, les
partis sauront reconnaitre dans les lettres, bien mieux que dans le
barreau, les hommes qui leur conviennent.

Comme il disait cela, je vis passer dans une glace une figure qui me
sembla etre celle de Paul Arsene; mais, avant que j'eusse tourne la tete
pour m'en assurer, elle avait disparu.

"Et quelle partie choisirez-vous dans les lettres? demandai-je a Horace.

--Vers, prose, roman, theatre, critique, polemique, satire, poeme, tonte
forme est a mon choix, et je n'en vois aucune qui m'effraie.

--La forme bien, mais le fond?

--Le fond deborde, repondit-il, et la forme est le vase etroit ou il
faut que j'apprenne a contenir mes pensees. Soyez tranquille, vous
verrez bientot que cette oisivete qui vous effraie couve quelque chose.
Il y a des abimes sous l'eau qui dort."

Mes yeux, flottant autour de moi, retrouverent de nouveau Paul Arsene,
mais dans un accoutrement inusite. Cette fois sa chemise etait fort
blanche et assez fine; il avait un tablier blanc, et pour achever la
metamorphose, il portait un plateau charge de tasses.

"Voila, dit Horace, dont les yeux avaient suivi la meme direction que
les miens, un garcon qui ressemble effroyablement au Masaccio."

Quoiqu'il eut coupe ses longs cheveux et sa petite moustache, il m'etait
impossible de douter un seul instant que ce ne fut le Masaccio en
personne. J'eus le coeur affreusement serre, et faisant un effort,
j'appelai le garcon.

"_Voila, Monsieur!_ repondit-il aussitot; et, s'approchant de nous, sans
le moindre embarras, il nous presenta le cafe.

--Est-il possible! Arsene? m'ecriai-je, vous avez pris ce parti?

--En attendant un meilleur, repondit-il, et je ne m'en trouve pas mal.

--Mais vous n'avez pas un instant de reste pour dessiner? lui dis-je,
sachant bien que c'etait la seule objection qui put l'emouvoir.

--Oh! cela, c'est un malheur! mais il est pour moi seul, repondit-il, ne
me blamez pas, Monsieur. Ma vieille tante va mourir, et je veux faire
venir mes soeurs ici; car, voyez-vous quand on a tate de ce coquin
de Paris, on ne peut plus s'en aller vivre en province. Au moins ici
j'entendrai parler d'art et de peinture aux jeunes etudiants: et quand
M. Delacroix exposera, je pourrai m'esquiver une heure pour aller voir
ses tableaux. Est-ce que les arts vont perir, parce que Paul Arsene ne
s'en mele plus? Il n'y a que les tasses qui menacent ruine, ajouta-t-il
gaiement en retenant le plateau pret a s'echapper de sa main encore mal
exercee.

--Ah ca, Paul Arsene, s'ecria Horace en eclatant de rire, ou vous etes
un petit juif, ou vous etes amoureux de la belle madame Poisson."

Il fit cette plaisanterie, selon son habitude, avec si peu de
precaution, que madame Poisson, dont le comptoir etait tout pres,
l'entendit et rougit jusqu'au blanc des yeux. Arsene devint pale comme
la mort et laissa tomber le plateau; M. Poisson accourut au bruit, donna
un coup d'oeil au degat, et alla au comptoir pour l'inscrire sur un
livre _ad hoc_. Le garcon de cafe est comptable de tout ce qu'il casse.
En voyant l'emotion de sa femme, nous entendimes le patron lui dire
d'une voix apre:

"Vous serez donc toujours prete a sauter et a crier au moindre bruit?
Vous avez des nerfs de marquise."

Madame Poisson detourna la tete et ferma les yeux, comme si la vue de
cet homme lui eut fait horreur. Ce petit drame bourgeois se passa en
trois minutes; Horace n'y fit aucune attention: mais ce fut pour moi
comme un trait de lumiere.

L'interet sincere et profond que j'eprouvais pour le pauvre Masaccio me
fit souvent retourner au cafe Poisson; j'y fis de plus longues seances
que de coutume, et j'y augmentai ma consommation, afin de ne point
eveiller desagreablement l'attention du maitre, qui me parut jaloux et
brutal. Mais quoique je m'attendisse sans cesse a voir quelque tragedie
dans ce menage, il se passa plus d'un mois sans que l'ordre farouche en
parut trouble. Arsene remplissait ses fonctions de valet avec une rare
activite, une proprete irreprochable, une politesse brusque et de bonne
humeur qui captivait la bienveillance de tous les habitues et jusqu'a
celle de son rude patron.

"Vous le connaissez?" me dit un jour ce dernier en voyant que je causais
un pou longuement avec lui. Arsene m'avait recommande de ne point dire
qu'il eut ete artiste, de peur de lui aliener la confiance de son
maitre, et conformement aux instructions qu'il m'avait donnees, je
repondis que je l'avais vu dans un restaurant ou on le regrettait
beaucoup.

"C'est un excellent sujet, me repondit M. Poisson; parfaitement honnete,
point causeur, point donneur, point ivrogne, toujours content, toujours
pret. Mon etablissement a beaucoup gagne depuis qu'il est a mon service.
Eh bien! Monsieur, croiriez-vous que madame Poisson, qui est d'une
faiblesse et d'une indulgence absurdes avec tous ces gaillards-la, ne
peut point souffrir ce pauvre Arsene!"

M. Poisson parlait ainsi debout, a deux pas de ma petite table, le coude
appuye, majestueusement sur la face externe du comptoir d'acajou ou sa
femme tronait d'un air aussi ennuye qu'une reine veritable. La figure
ronde et rouge de l'epoux sortait de sa chemise a jabot de mousseline,
et son embonpoint debordait un pantalon de nankin ridiculement tendu sur
ses flancs enormes. Horace l'avait surnomme le Minautore. Tandis qu'il
deplorait l'injustice de sa femme envers ce pauvre Arsene, je crus voir
un imperceptible sourire errer sur les levres de celle-ci. Mais elle ne
repliqua pas un mot, et lorsque je voulus continuer cette conversation
avec elle, elle me repondit avec un calme imperturbable:

"Que voulez-vous, Monsieur? ces gens-la (elle parlait des garcons
de cafe en general) sont les fleaux de notre existence. Ils ont des
manieres si brutales et si peu d'attachement! Ils tiennent a la maison
et jamais aux personnes. Mon chat vaut mieux, il tient a la maison et a
moi."

Et parlant ainsi d'une voix douce et trainante, elle passait sa main de
neige sur le dos tigre du magnifique angora qui se jouait adroitement
parmi les porcelaines du comptoir.

Madame Poisson ne manquait point d'esprit, et je remarquai souvent
qu'elle lisait de bons romans. Comme habitue, j'avais achete le droit
de causer avec elle, et mes manieres respectueuses inspiraient toute
confiance au mari. Je lui fis souvent compliment du choix de ses
lectures; jamais je n'avais vu entre ses mains un seul de ces
ouvrages grivois et a demi obscenes qui font les delires de la petite
bourgeoisie. Un jour qu'elle terminait _Manon Lescaut_, je vis une larme
rouler sur sa joue, et je l'abordai en lui disant que c'etait le plus
beau roman du coeur qui eut ete fait en France. Elle s'ecria:

"Oh! oui, Monsieur! c'est du moins le plus beau que j'aie lu. Ah!
perfide Manon! sublime Desgrieux!" et ses regards tomberent sur Arsene,
qui deposait de l'argent dans sa sebile; fut-ce par hasard ou par
entrainement? il etait difficile de prononcer. Jamais Arsene ne levait
les yeux sur elle; il circulait des tables au comptoir avec une
tranquillite qui aurait deroute le plus fin observateur.



VI.

Peu a peu Horace, avait daigne faire attention a la beaute et aux bonnes
manieres de Laure: c'etait le petit nom que M. Poisson donnait a sa
femme.

"Si _cela_ etait ne sur un trone, disait-il souvent en la regardant, la
terre entiere serait prosternee devant une telle majeste.

--A quoi bon un trone? lui repondis-je; la beaute est par elle-meme une
royaute veritable.

--Ce qui la distingue pour moi des autres teneuses de comptoir,
reprenait-il, c'est cette dignite froide, si differente de leurs
agaceries coquettes. En general, elles vous vendent leurs regards pour
un verre d'eau sucree; c'est a vous oter la soif pour toujours. Mais
celle-ci est, au milieu des hommages grossiers qui l'environnent, une
perle fine dans le fumier; elle inspire vraiment une sorte de respect.
Si j'etais sur qu'elle ne fut pas bete, j'aurais presque envie d'en
devenir amoureux."

La vue de plusieurs jeunes gens qui, chaque jour, s'evertuaient a fixer
l'attention de la belle limonadiere, et qui eussent vraiment fait des
folies pour elle, acheva de piquer l'amour-propre d'Horace; mais il ne
convenait pas a tant d'orgueil de suivre la meme route que ces naifs
admirateurs. Il ne voulait pas etre confondu dans ce cortege: il lui
fallait, disait-il, emporter la place d'assaut au nez des assiegeants.
Il medita ses moyens, et jeta un soir une lettre passionnee sur le
comptoir; puis il resta jusqu'au lendemain sans se montrer, pensant que
cet air occupe, decourage ou dedaigneux, explique ensuite par lui selon
la circonstance, ferait un bon effet, par contraste avec l'obsession de
ses rivaux.

J'avais consenti a m'interesser a cette folie, persuade interieurement
qu'elle servirait de lecon a la naissante fatuite d'Horace, et qu'il
en serait pour ses frais d'eloquence epistolaire. Le lendemain je fus
occupe plus que de coutume, et nous nous donnames rendez-vous le soir au
cafe Poisson. La dame n'etait pas a son comptoir: Arsene remplissait a
lui seul les fonctions de maitre et de valet, et il etait si affaire,
qu'a toutes nos questions il ne repondit qu'un "je ne sais pas" jete en
courant d'un air d'indifference. M. Poisson ne paraissant pas davantage,
nous allions prendre le parti de nous retirer sans rien savoir, lorsque
Laraviniere, le _president des bousingots_, entra bruyamment au milieu
de sa joyeuse phalange.

J'ai lu quelque part une definition assez etendue de l'_etudiant_, qui
n'est certainement pas faite sans talent, mais qui ne m'a point paru
exacte. L'etudiant y est trop rabaisse, je dirai plus, trop degrade;
il y joue un role bas et grossier qui vraiment n'est pas le sien.
L'etudiant a plus de travers et de ridicules que de vices; et quand il
en a, ce sont des vices si peu enracines, qu'il lui suffit d'avoir subi
ses examens et repasse le seuil du toit paternel, pour devenir calme,
positif, range; trop positif la plupart du temps, car les vices de
l'etudiant sont ceux de la societe tout entiere, d'une societe ou
l'adolescence est livree a une education a la fois superficielle et
pedantesque, qui developpe en elle l'outrecuidance et la vanite; ou la
jeunesse est abandonnee, sans regle et sans frein, a tous les desordres
qu'engendre le scepticisme, ou l'age viril rentre immediatement apres
dans la sphere des egoismes rivaux et des luttes difficiles. Mais si les
etudiants etaient aussi pervertis qu'on nous les montre, l'avenir de la
France serait etrangement compromis.

Il faut bien vite excuser l'ecrivain que je blame, en reconnaissant
combien il est difficile, pour ne pas dire impossible, de resumer en un
seul type une classe aussi nombreuse que celle des etudiants. Eh quoi!
c'est la jeunesse lettree en masse que vous voulez nous faire connaitre
dans une simple effigie? Mais que de nuances infinies dans cette
population d'enfants a demi hommes que Paris voit sans cesse se
renouveler, comme des aliments heterogenes, dans le vaste estomac du
quartier latin! Il y a autant de classes d'etudiants qu'il y a de
classes rivales et diverses dans la bourgeoisie. Haissez la bourgeoisie
encroutee qui, maitresse de toutes les forces de l'Etat, en fait un
miserable trafic; mais ne condamnez pas la jeune bourgeoisie qui sent
de genereux instincts se developper et grandir en elle. En plusieurs
circonstances de notre histoire moderne, cette jeunesse s'est montree
brave et franchement republicaine. En 1830, elle s'est encore interposee
entre le peuple et les ministres dechus de la restauration, menaces
jusque dans l'enceinte ou se prononcait leur jugement; c'a ete son
dernier jour de gloire.

Depuis, on l'a tellement surveillee, maltraitee et decouragee, qu'elle
n'a pu se montrer ouvertement. Neanmoins, si l'amour de la justice, le
sentiment de l'egalite et l'enthousiasme pour les grands principes et
les grands devouements de la revolution francaise ont encore un foyer
de vie autre que le foyer populaire, c'est dans l'ame de cette jeune
bourgeoisie qu'il faut aller le chercher. C'est un feu qui la saisit et
la consume rapidement, j'en conviens. Quelques annees de cette noble
exaltation que semble lui communiquer le pave brulant de Paris, et puis
l'ennui de la province, ou le despotisme de la famille, ou l'influence
des seductions sociales, ont bientot efface jusqu'a la derniere trace du
genereux elan.

Alors on rentre en soi-meme, c'est-a-dire en soi seul, on traite
de folies de jeunesse les theories courageuses qu'on a aimees et
professees; on rougit d'avoir ete fourieriste, ou saint-simonien, ou
revolutionnaire d'une maniere quelconque; on n'ose pas trop raconter
quelles motions audacieuses on a elevees ou soutenues dans les
_societes_ politiques, et puis on s'etonne d'avoir souhaite l'egalite
dans toutes ses consequences, d'avoir aime le peuple sans frayeur,
d'avoir vote la loi de fraternite sans amendement. Et au bout de peu
d'annees, c'est-a-dire quand on est etabli bien ou mal, qu'on soit
juste-milieu, legitimiste ou republicain, qu'on soit de la nuance des
_Debats_, de la _Gazette_ ou du _National_, on inscrit sur sa porte,
sur son diplome ou sur sa patente, qu'on n'a, en aucun temps de sa vie,
entendu porter atteinte a la sacro-sainte propriete.

Mais ceci est le proces a faire, je le repete, a la societe bourgeoise
qui nous opprime. Ne faisons pas celui de la jeunesse, car elle a ete ce
que la jeunesse, prise en masse et mise en contact avec elle-meme, est
et sera toujours, enthousiaste, romanesque et genereuse. Ce qu'il y a de
meilleur dans le bourgeois, c'est donc encore l'etudiant; n'en doutez
pas.

[Illustration: M Poisson parlait ainsi debout.]

Je n'entreprendrai pas de contredire dans le detail les assertions de
l'auteur, que j'incrimine sans aucune aigreur, je vous jure. Il est
possible qu'il soit mieux informe des moeurs des etudiants que je ne
puis l'etre relativement a ce qu'elles sont aujourd'hui; mais je dois en
conclure, ou que l'auteur s'est trompe, ou que les etudiants ont bien
change; car j'ai vu des choses fort differentes.

Ainsi, de mon temps, nous n'etions pas divises en deux especes, l'une,
appelee les _bambocheurs_, fort nombreuse, qui passait son temps a la
Chaumiere, au cabaret, au bal du Pantheon, criant, fumant, vociferant
dans une atmosphere infecte et hideuse; l'autre fort restreinte, appelee
les _piocheurs_, qui s'enfermait pour vivre miserablement, et s'adonner
a un travail materiel dont le resultat etait le cretinisme. Non! il y
avait bien des oisifs et des paresseux, voire des mauvais sujets et des
idiots; mais il y avait aussi un tres-grand nombre de jeunes gens
actifs et intelligents, dont les moeurs etaient chastes, les amours
romanesques, et la vie empreinte d'une sorte d'elegance et de poesie, au
sein de la mediocrite et meme de la misere. Il est vrai que ces jeunes
gens avaient beaucoup d'amour-propre, qu'ils perdaient beaucoup de
temps, qu'ils s'amusaient a tout autre chose qu'a leurs etudes, qu'ils
depensaient plus d'argent qu'un devouement vertueux a la famille ne
l'eut permis; enfin, qu'ils faisaient de la politique et du socialisme
avec plus d'ardeur que de raison, et de la philosophie avec plus de
sensibilite que de science et de profondeur. Mais s'ils avaient, comme
je l'ai deja confesse, des travers et des ridicules, il s'en faut de
beaucoup qu'ils fussent vicieux, et que leurs jours s'ecoulassent dans
l'abrutissement, leurs nuits dans l'orgie. En un mot, j'ai vu beaucoup
plus d'etudiants dans le genre d'Horace, que je n'en ai vu dans celui de
l'_Etudiant_ esquisse par l'ecrivain que j'ose ici contredire.

[Illustration: On le reconnaissait a son chapeau pointu.]

Celui dont j'ai maintenant a vous faire le portrait, Jean Laraviniere,
etait un grand garcon de vingt-cinq ans, leste comme un chamois et fort
comme un taureau. Ses parents ayant eu la coupable distraction de ne pas
le faire vacciner, il etait largement sillonne par la petite-verole,
ce qui etait, pour son bonheur, un intarissable sujet de plaisanteries
comiques de sa part. Quoique laide, sa figure etait agreable, sa
personne pleine d'originalite comme son esprit. Il etait aussi genereux
qu'il etait brave, et ce n'etait pas peu dire. Ses instincts de
_combativite_, comme nous disions en phrenologie, le poussaient
impetueusement dans toutes les bagarres, et il y entrainait toujours une
cohorte d'amis intrepides, qu'il fanatisait par son sang-froid heroique
et sa gaiete belliqueuse. Il s'etait battu tres-serieusement en juillet;
plus tard, helas! il se battit trop bien ailleurs.

C'etait un tapageur, un _bambocheur_, si vous voulez; mais quel loyal
caractere, et quel devouement magnanime! Il avait toute l'excentricite
de son role, toute l'inconsequence de son impetuosite, toute la cranerie
de sa position. Vous eussiez pu rire de lui; mais vous eussiez ete force
de l'aimer. Il etait si bon, si naif dans ses convictions, si devoue
a ses amis! Il etait cense carabin, mais il n'etait reellement et ne
voulait jamais etre autre chose qu'etudiant emeutier, _bousingot_, comme
on disait dans ce temps-la. Et comme c'est un mot historique qui s'en va
se perdre, si l'on n'y prend garde, je vais tacher de l'expliquer.

Il y avait une classe d'etudiants, que nous autres (etudiants un peu
aristocratiques, je l'avoue) nous appelions, sans dedain toutefois,
_etudiants d'estaminet_. Elle se composait invariablement de la plupart
des etudiants de premiere annee, enfants fraichement arrives de
province, a qui Paris faisait tourner la tete, et qui croyaient tout
d'un coup se faire hommes en fumant a se rendre malades, et en battant
le pave du matin au soir, la casquette sur l'oreille; car l'etudiant de
premiere annee a rarement un chapeau. Des la seconde annee, l'etudiant
en general devient plus grave et plus naturel. Il est tout a fait retire
de ce genre de vie, a la troisieme. C'est alors qu'il va au parterre des
Italiens, et qu'il commence a s'habiller comme tout le monde. Mais un
certain nombre de jeunes gens reste attache a ces habitudes de flanerie,
de billard, d'interminables fumeries a l'estaminet, ou de promenade par
bandes bruyantes au jardin du Luxembourg. En un mot, ceux-la font, de la
recreation que les autres se permettent sobrement, le fond et l'habitude
de la vie. Il est tout naturel que leurs manieres, leurs idees, et
jusqu'a leurs traits, au lieu de se former, restent dans une sorte
d'enfance vagabonde et debraillee, dans laquelle il faut se garder de
les encourager, quoiqu'elle ait certainement ses douceurs et meme sa
poesie. Ceux-la se trouvent toujours naturellement tout portes aux
emeutes. Les plus jeunes y vont pourvoir, d'autres y vont pour agir; et,
dans ce temps-la, presque toujours tous s'y jetaient un instant et s'en
retiraient vite, apres avoir donne et recu quelques bons coups. Cela ne
changeait pas la face des affaires, et la seule modification que ces
tentatives aient apportee, c'est un redoublement de frayeur chez les
boutiquiers, et de cruaute brutale chez les agents de police. Mais aucun
de ceux qui ont si legerement trouble l'ordre public dans ce temps-la
ne doit rougir, a l'heure qu'il est, d'avoir eu quelques jours de
chaleureuse jeunesse. Quand la jeunesse ne peut manifester ce qu'elle
a de grand et de courageux dans le coeur que par des attentats a la
societe, il faut que la societe soit bien mauvaise!

On les appelait alors les _bousingots_, a cause du chapeau marin de cuir
verni qu'ils avaient adopte pour signe de ralliement. Ils porterent
ensuite une coiffure ecarlate en forme de bonnet militaire, avec un
velours noir autour. Designes encore a la police, et attaques dans la
rue par les mouchards, ils adopterent le chapeau gris; mais ils n'en
furent pas moins traques et maltraites. On a beaucoup declame contre
leur conduite; mais je ne sache pas que le gouvernement ait pu justifier
celle de ses agents, veritables assassins qui en ont assomme un bon
nombre sans que le boutiquier en ait montre la moindre indignation ou la
moindre pitie.

Le nom de _bousingots_ leur resta. Lorsque le _Figaro_, qui avait fait
une opposition railleuse et mordante sous la direction loyale de M.
Delatouche, passa en d'autres mains, et peu a peu changea de couleur, le
nom de bousingot devint un outrage; car il n'y eut sorte de moqueries
ameres et injustes dont on ne s'efforcat de le couvrir. Mais les vrais
bousingots ne s'en emurent point, et notre ami Laraviniere conserva
joyeusement son surnom de _president des bousingots_, qu'il porta
jusqu'a sa mort, sans craindre ni meriter le ridicule ou le mepris.

Il etait si recherche et si adore de ses compagnons, qu'on ne le voyait
jamais marcher seul. Au milieu du groupe ambulant qui chantait ou criait
toujours autour de lui, il s'elevait comme un pin robuste; et fier au
sein du taillis, ou comme la Calypso de Fenelon au milieu du menu fretin
de ses nymphes, ou enfin comme le jeune Sauel parmi les bergers d'Israel.
(Il aimait mieux cette comparaison.) On le reconnaissait de loin a son
chapeau gris pointu a larges bords, a sa barbe de chevre, a ses longs
cheveux plats, a son enorme cravate rouge sur laquelle tranchaient les
enormes revers blancs de son gilet _a la Marat_. Il portait generalement
un habit bleu a longues basques et a boutons de metal, un pantalon
a larges carreaux gris et noirs, et un lourd baton de cormier qu'il
appelait son _frere Jean_, par souvenir du baton de la croix dont le
frere Jean des Entommeures fit, selon Rabelais, un si _horrificque_
carnage des hommes d'armes de Pichrocole. Ajoutez a cela un cigare gros
comme une buche, sortant d'une moustache rousse a moitie brulee, une
voix rauque qui s'etait cassee, dans les premiers jours d'aout 1830, a
detonner la _Marseillaise_, et l'aplomb bienveillant d'un homme qui a
embrasse plus de cent fois Lafayette, mais qui n'en parle plus en 1831
qu'en disant: _Mon pauvre ami_; et vous aurez au grand complet Jean
Laraviniere, president des bousingots.



VII.

--Vous demandez madame Poisson? dit-il a Horace, qui n'accueillait pas
trop bien en general sa familiarite. Eh bien! vous ne verrez plus madame
Poisson. Absente par conge, madame Poisson. Pas mal fait. M. Poisson ne
la battra plus.

--Si elle avait voulu me prendre pour son defenseur, s'ecria le petit
Paulier, qui n'etait guere plus gros qu'une mouche, elle n'aurait pas
ete battue deux fois. Mais enfin, puisque c'est le _president_ qu'elle a
honore de sa preference....

--Excusez! cela n'est pas vrai, repondit le president des bousingots
en elevant sa voix enrouee pour que tout le monde l'entendit. A moi,
Arsene, un verre de rhum! j'ai la gorge en feu. J'ai besoin de me
rafraichir.

Arsene vint lui verser du rhum, et resta debout pres de lui, le
regardant attentivement avec une expression indefinissable.

"Eh bien, mon pauvre Arsene, reprit Laraviniere sans lever les yeux
sur lui et tout en degustant son petit verre: tu ne verras plus ta
bourgeoise! Cela te fait plaisir peut-etre? Elle ne t'aimait guere, ta
bourgeoise?

--Je n'en sais rien, repondit Arsene de sa voix claire et ferme; mais ou
diable peut-elle etre?

--Je te dis qu'elle est partie. _Partie_, entends-tu bien? Cela veut
dire qu'elle est ou bon lui semble; qu'elle est partout excepte ici.

--Mais ne craignez-vous pas d'affliger ou d'offenser beaucoup le mari en
parlant si haut d'une pareille affaire? dis-je en jetant les yeux vers
la porte du fond, ou nous apparaissait ordinairement M. Poisson vingt
fois par heure.

--Le citoyen Poisson n'est pas ceans, repondit le bousingot Louvet: nous
venons de le rencontrer a l'entree de la Prefecture de police, ou il va
sans doute demander des informations. Ah! dame, il cherche; il cherchera
longtemps. Cherche, Poisson, cherche! Apporte!

--Pauvre bete! reprit un autre. Ca lui apprendra qu'on ne prend pas les
mouches avec du vinaigre. Arsene? a moi, du cafe!

--Elle a bien fait! dit un troisieme. Je ne l'aurais jamais crue capable
d'un pareil coup de tete, pourtant! Elle avait l'air use par le chagrin,
cette pauvre femme! A moi, Arsene, de la biere!"

Arsene servait lestement tout le monde, et il venait toujours se planter
derriere Laraviniere, comme s'il eut attendu quelque chose.

"Eh! qu'as-tu la a me regarder? lui dit Laraviniere, qui le voyait dans
la glace.

--J'attends pour vous verser un second petit verre, repondit
tranquillement Arsene.

--Joli garcon, va! dit le president en lui tendant son verre. Ton
coeur comprend le mien. Ah! si tu avais pu te poser ainsi en Hebe a la
barricade de la rue Montorgueil, l'annee passee, a pareille epoque!
J'avais une si abominable soif! Mais ce gamin-la ne songeait qu'a
descendre des gendarmes. Brave comme un lion, ce gamin-la! Ta chemise
n'etait pas aussi blanche au'aujourd'hui, hein? Rouge de sang et noire
de poudre. Mais ou diable as-tu passe depuis?

--Dis-nous donc plutot ou madame Poisson a passe la nuit, puisque tu le
sais? reprit Paulier.

--Vous le savez? s'ecria Horace le visage en feu.

--Tiens! ca vous interesse, vous? repondit Laraviniere. Ca vous
interesse diablement, a ce qu'il parait! Eh bien! vous ne le saurez pas,
soit dit sans vous lacher; car j'ai donne ma parole, et vous comprenez.

--Je comprends, dit Horace avec amertume, que vous voulez nous donner a
entendre que c'est chez vous que s'est retiree madame Poisson.

--Chez moi! je le voudrais: ca supposerait que j'ai un _chez moi_. Mais
pas de mauvaises plaisanteries, s'il vous plait. Madame Poisson est une
femme fort honnete, et je suis sur qu'elle n'ira jamais ni chez vous ni
chez moi.

--Raconte-leur donc comment tu l'as aidee a se sauver? dit Louvet en
voyant avec quel interet nous cherchions a deviner le sens de ses
reticences.

--Voila! ecoutez! repondit le president. Je peux bien le dire: cela ne
fait aucun tort a la dame. Ah! tu ecoutes, toi? ajouta-t-il en voyant
Arsene toujours derriere lui. Tu voudrais faire le capon, et redire cela
a ton bourgeois.

--Je ne sais pas seulement de quoi vous parlez, repondit Arsene en
s'asseyant sur une table vide et en ouvrant un journal. Je suis la pour
vous servir: si je suis de trop, je m'en vas.

--Non, non! reste, enfant de juillet! dit Laraviniere. Ce que j'ai a
dire ne compromet personne."

C'etait l'heure du diner des habitants du quartier. Il n'y avait dans
le cafe que Laraviniere, ses amis et nous. Il commenca son recit en ces
termes:

"Hier soir... je pourrais aussi bien dire ce matin (car il etait minuit
passe, pres d'une heure), je revenais tout seul a mon gite, c'etait par
le plus long. Je ne vous dirai ni d'ou je venais, ni en quel endroit
je fis cette rencontre; j'ai pose mes reserves a cet egard. Je voyais
marcher devant moi une vraie taille de guepe, et cela avait un air
si _comme il faut_, cela avait la marche si peu agacante que nous
connaissons, que j'ai hesite par trois fois... Enfin, persuade que ce ne
pouvait etre autre chose qu'un _phalene_, je m'avance sur la meme ligne;
mais je ne sais quoi de mysterieux et d'indefinissable (style choisi,
mes enfants!) m'aurait empeche d'etre grossier, quand meme la galanterie
francaise ne serait pas dans les moeurs de votre president.--Femme
charmante, lui dis-je, pourrait-on vous offrir le bras?--Elle ne repond
rien et ne tourne pas la tete. Cela m'etonne. Ah bah! elle est peut-etre
sourde, cela s'est vu. J'insiste. On me fait doubler le pas.--N'ayez
donc pas peur!--Ah!---Un petit cri, et puis on s'appuie sur le parapet.

--Parapet? c'etait sur le quai, dit Louvet.

--J'ai dit parapet comme j'aurais dit borne, fenetre, muraille
quelconque. N'importe! je la voyais trembler comme une femme qui
va s'evanouir. Je m'arrete, interdit. Se moque-t-on de moi?--Mais,
Mademoiselle, n'ayez donc pas peur.--Ah! mon Dieu! c'est vous, monsieur
Laraviniere?--Ah! mon Dieu! c'est vous, madame Poisson? (Et voila, un
coup de theatre!)--Je suis bien aise de vous rencontrer, dit-elle d'un
ton resolu. Vous etes un honnete homme, vous allez me conduire. Je
remets mon sort entre vos mains, je me lie a vous. Je demande le
secret.--Me voila, Madame, pret a passer l'eau et le feu pour vous et
avec vous. Elle prend mon bras.--Je pourrais vous prier de ne pas me
suivre, et je suis sure que vous n'insisteriez pas; mais j'aime mieux me
confier a vous. Mon honneur sera en bonnes mains; vous ne le trahirez
pas."

"J'etends la main, elle y met la sienne. Voila la tete qui me tourne
un peu, mais c'est egal. J'offre mon bras comme un marquis, et sans me
permettre une seule question, je l'accompagne...

--Ou, demanda Horace impatient.

--Ou bon lui semble, repondit Laraviniere. Chemin faisant:--Je quitte M.
Poisson pour toujours, me repondit-elle; mais je ne le quitte pas pour
me mal conduire. Je n'ai pas d'amant, Monsieur; je vous jure devant
Dieu, qui veille sur moi, puisqu'il vous a envoye vers moi en ce moment,
que je n'en ai pas et n'en veux pas avoir. Je me soustrais a de mauvais
traitements, et voila tout. J'ai un asile, chez une amie, chez une femme
honnete et bonne; je vais vivre de mon travail. Ne venez pas me voir; il
faut que je me tienne dans une grande reserve apres une pareille fuite;
mais gardez-moi un souvenir amical, et croyez que je n'oublierai
jamais... Nouvelle poignee de main; adieu solennel, eternel peut-etre,
et puis, bonsoir, plus personne. Je sais ou elle est, mais je ne sais
chez qui, ni avec qui. Je ne chercherai pas a le savoir, et je ne
mettrai personne sur la voie de le decouvrir. C'est egal, je n'en ai pas
dormi de la nuit et me voila amoureux comme une bete! A quoi cela me
servira-t-il?

--Et vous croyez, dit Horace emu, qu'elle n'a pas d'amant, qu'elle est
chez une femme, qu'elle...

--Ah! je ne crois rien, je ne sais rien, et peu m'importe! Elle s'est
emparee de moi. Me voila force de tenir ce que j'ai promis, puisqu'on
m'a subjugue. Ces diables de femmes! Arsene, du rhum! l'orateur est
fatigue."

Je regardai Arsene: son visage ne trahissait pas la moindre emotion.
Je cessai de croire a son amour pour madame Poisson; mais, en voyant
l'agitation d'Horace, je commencai a penser que le sien prenait un
caractere serieux. Nous nous separames a la rue Git-le-Coeur. Je rentrai
accable de fatigue. J'avais passe la nuit precedente aupres d'un ami
malade, et je n'etais pas revenu chez moi de la journee.

Quoique j'eusse vu briller de la lumiere derriere mes fenetres, je
fus tente de croire qu'il n'y avait personne chez moi, a la lenteur
qu'Eugenie mit a me recevoir. Ce ne fut qu'au troisieme coup de sonnette
qu'elle se decida a ouvrir la porte, apres m'avoir bien regarde et
interroge par le guichet.

"Vous avez donc bien peur? lui dis-je en entrant.

--Tres-peur, me repondit-elle; j'ai mes raisons pour cela. Mais puisque
vous voila, je suis tranquille."

Ce debut m'inquieta beaucoup. "Qu'est-il donc arrive? m'ecriai-je.

--Rien que de fort agreable, repondit-elle en souriant, et j'espere que
vous ne me desavouerez pas; j'ai, en votre absence, dispose de votre
chambre.

--De ma chambre! grand Dieu! et moi qui ne me suis pas couche la nuit
derniere! Mais pourquoi donc? et que veut dire cet air de mystere?

--Chut! ne faites pas de bruit! dit Eugenie en mettant sa main sur ma
bouche. Votre chambre est habitee par quelqu'un qui a plus besoin de
sommeil et de repos que vous.

--Voila une etrange invasion! Tout ce que vous faites est bien, mon
Eugenie, mais enfin...

--Mais enfin, mon ami, vous allez vous retirer de suite, et demander a
votre ami Horace ou a quelque autre (vous n'en manquerez pas) de vous
ceder la moitie de sa chambre pour une nuit.

--Mais vous me direz au moins pour qui je fais ce sacrifice?

--Pour une amie a moi, qui est venue me demander un refuge dans une
circonstance desesperee.

--Ah! mon Dieu! m'ecriai-je, un accouchement dans ma chambre! Au diable
le butor a qui je dois cet enfant-la!

--Non, non! rien de pareil! dit Eugenie en rougissant. Mais parlez donc
plus bas, il n'y a point la d'affaire d'amour proprement dite; c'est un
roman tout a fait pur et platonique. Mais, allez-vous-en.

--Ah ca, c'est donc une princesse enlevee pour qui vous prenez tant de
precautions respectueuses?

--Non; mais c'est une femme comme moi, et elle a bien droit a quelque
respect de votre part.

--Et vous ne me direz pas meme son nom?

--A quoi bon ce soir? Nous verrons demain ce qu'on peut vous confier.

--Et, c'est une femme?... dis-je avec un grand embarras.

--Vous en doutez?" repondit Eugenie en eclatant de rire.

Elle me poussa vers la porte, et j'obeis machinalement. Elle me rendit
ma lumiere, et me reconduisit jusqu'au palier d'un air affectueux et
enjoue, puis elle rentra, et je l'entendis fermer la porte a double
tour, ainsi qu'une barre que j'y avais fait poser pour plus de securite
quand je laissais Eugenie seule, le soir, dans ma mansarde.

Quand je fus au bas de l'escalier, je fus pris d'un vertige. Je ne suis
point jaloux de ma nature, et d'ailleurs, jamais ma douce et sincere
compagne ne m'avait donne le moindre sujet de mefiance. J'avais pour
elle plus que de l'amour, j'avais une estime sans bornes pour son
caractere, une foi absolue en sa parole. Malgre tout cela, je fus saisi
d'une sorte de delire, et ne pus jamais me resoudre a descendre le
dernier etage. Je remontai vingt fois jusqu'a ma porte; je redescendis
autant de fois l'escalier. Le plus profond silence regnait dans ma
mansarde et dans toute la maison. Plus je combattais ma folie, plus elle
s'emparait de mon cerveau. Une sueur froide coulait de mon front. Je
pensai plusieurs fois a enfoncer la porte: malgre la serrure et la barre
de fer, je crois que j'en aurais eu la force dans ce moment-la; mais
la crainte d'epouvanter et d'offenser Eugenie par cette violence et
l'outrage d'un tel soupcon, m'empecherent de ceder a la tentation. Si
Horace m'eut vu ainsi, il m'aurait pris en pitie ou raille amerement.
Apres tout ce que je lui avais dit pour combattre les instincts de
jalousie et de despotisme qu'il laissait percer dans ses theories de
l'amour, j'etais d'un ridicule acheve.

Je ne pus neanmoins prendre sur moi de sortir de la maison. Je songeai
bien a passer la nuit a me promener sur le quai; mais la maison avait
une porte de derriere sur la rue _Git-le-Coeur_, et pendant que j'en
ferais le tour, on pouvait sortir d'un cote ou de l'autre. Une fois que
j'aurais franchi la porte principale, soit que le portier fut prevenu,
soit qu'il allat se coucher, j'etais sur de ne pas pouvoir rentrer passe
minuit. Les portiers sont fort inhumains envers les etudiants, et le
mien etait des plus intraitables. Au diable l'hotesse inconnue et sa
reputation compromise! pensai-je; et ne pouvant renoncer a garder mon
tresor a vue, ne pouvant plus resister a la fatigue, je me couchai sur
la natte de paille dans l'embrasure de ma porte, et je finis par m'y
endormir.

Heureusement nous demeurions au dernier etage de la maison, et la seule
chambre qui donnat sur notre palier n'etait pas louee. Je ne courais
pas risque d'etre surpris dans cette ridicule situation par des voisins
medisants.

Je ne dormis ni longtemps ni paisiblement, comme on peut croire. Le
froid du matin m'eveilla de bonne heure. J'etais brise, je fumai pour
me ranimer, et quand, vers six heures, j'entendis ouvrir la porte de la
maison, je sonnai a la mienne. Il me fallut encore attendre et encore
subir l'examen du guichet. Enfin il me fut permis de rentrer.

"Ah! mon Dieu! dit Eugenie en frottant ses yeux appesantis par un
sommeil meilleur que le mien. Vous me paraissez change! Pauvre
Theophile! vous avez donc ete bien mal couche chez votre ami Horace?

--On ne peut pas plus mal, repondis-je, un lit tres dur. Et votre hote,
est-il enfin parti?

--Mon hote!" dit-elle avec un etonnement si candide que je me sentis
penetre de honte.

Quand on est coupable, on a rarement l'esprit de se repentir a temps.
Je sentis le depit me gagner, et n'ayant rien a dire qui eut le sens
commun, je posai ma canne un peu brusquement sur la table, et je jetai
mon chapeau avec humeur sur une chaise: il roula par terre, je lui
donnai un grand coup de pied; j'avais besoin de briser quelque chose.

Eugenie, qui ne m'avait jamais vu ainsi, resta stupefaite: elle ramassa
mon chapeau en silence, me regarda fixement, et devina enfin ma
souffrance, en voyant l'alteration profonde de mes traits. Elle etouffa
un soupir, retint une larme, et entra doucement dans ma chambre a
coucher, dont elle referma la porte sur elle avec soin. C'etait la
qu'etait le personnage mysterieux. Je n'osais plus, je ne voulais plus
douter, et, malgre moi, je doutais encore. Les pensees injustes, quand
nous leur laissons prendre le dessus, s'emparent tellement de nous,
qu'elles dominent encore notre imagination alors que la raison et la
conscience protestent contre elles. J'etais au supplice; je marchais
avec agitation dans mon cabinet, m'arretant a chaque tour devant cette
porte fatale, avec un sentiment voisin de la rage. Les minutes me
semblaient des siecles.

Enfin la porte se rouvrit, et une femme vetue a la hate, les cheveux
encore dans le desordre du sommeil et le corps enveloppe d'un grand
chale, s'avanca vers moi, pale et tremblante. Je reculai de surprise,
c'etait madame Poisson.



VIII.

Elle s'inclina devant moi, presque jusqu'a mettre un genou en terre; et
dans cette attitude douloureuse, avec sa paleur, ses cheveux epars, et
ses beaux bras nus sortant de son chale ecarlate, elle eut desarme un
tigre; mais j'etais si heureux de voir Eugenie justifiee, que j'eusse
accueilli mon affreuse portiere avec autant de courtoisie que la belle
Laure. Je la relevai, je la fis asseoir, je lui demandai pardon d'etre
rentre si matin, n'osant pas encore demander pardon, ni meme jeter un
regard a ma pauvre maitresse.

"Je suis bien malheureuse et bien coupable envers vous, me dit Laure
encore tout emue. J'ai failli amener un chagrin dans votre interieur.
C'est ma faute, j'aurais du vous prevenir, j'aurais du refuser la
genereuse hospitalite d'Eugenie. Ah! Monsieur, ne faites de reproche
qu'a moi: Eugenie est un ange. Elle vous aime comme vous le meritez,
comme je voudrais avoir ete aimee, ne fut-ce qu'un jour dans ma vie.
Elle vous dira tout, Monsieur; elle vous racontera mes malheurs et ma
faute, ma faute, qui n'est pas celle que vous croyez, mais qui est plus
grave mille fois, et dont je ferai penitence toute ma vie."

Les larmes lui couperent la parole. Je pris ses deux mains avec
attendrissement. Je ne sais ce que je lui dis pour la rassurer et la
consoler; mais elle y parut sensible, et, m'entrainant vers Eugenie,
elle hata avec une grace toute feminine l'explosion de mon remords et le
pardon de ma chere compagne. Je le recus a genoux. Pour toute reponse,
celle-ci attira Laure dans mes bras, et me dit: "Soyez son frere, et
promettez-moi de la proteger et de l'assister comme si elle etait ma
soeur et la votre. Voyez que je ne suis pas jalouse, moi! Et pourtant
combien elle est plus belle, plus instruite, et plus faite que moi pour
vous tourner la tete!"

Le dejeuner, modeste comme a l'ordinaire, mais plein de cordialite et
meme d'un enjouement attendri, fut suivi des arrangements que prit
Eugenie pour installer Laure dans l'appartement qui donnait sur notre
palier, et que le portier n'avait pu mettre encore a sa disposition,
quoique a mon insu il fut retenu a cet effet depuis plusieurs jours.
Tandis que notre nouvelle voisine s'etablissait avec une certaine
lenteur melancolique dans ce mysterieux asile, sous le nom de
mademoiselle Moriat (c'etait le nom de famille d'Eugenie, qui la faisait
passer pour sa soeur), ma compagne revint me donner les eclaircissements
dont j'avais besoin pour la secourir.

"Vous avez de l'amitie pour le Masaccio? me dit-elle pour commencer;
vous vous interessez a son sort? et vous aimerez d'autant mieux Laure,
qu'elle est plus chere a Paul Arsene?

--Quoi! Eugenie, m'ecriai-je, vous sauriez les secrets du Masaccio? Ces
secrets, impenetrables pour moi, il vous les aurait confies?"

Eugenie rougit et sourit. Elle savait tout depuis longtemps. Tandis
que le Masaccio faisait son portrait, elle avait su lui inspirer une
confiance extraordinaire. Lui, si reserve, et meme si mysterieux,
il avait ete domine par la bonte serieuse et la discrete obligeance
d'Eugenie. Et puis l'homme du peuple, mefiant et fier avec moi, avait
ouvert fraternellement son coeur a la fille du peuple: c'etait legitime.

Eugenie avait promis le secret; elle l'avait religieusement garde. Elle
me fit subir un interrogatoire tres-judicieux et tres-fin, et quand
elle se fut assuree que ma curiosite n'etait fondee que sur un interet
sincere et devoue pour son protege, elle m'apprit beaucoup de choses; a
savoir: primo, que madame Poisson n'etait pas madame Poisson, mais bien
une jeune ouvriere nee dans la meme ville de province et dans la meme
rue que le petit Masaccio. Celui-ci avait eu pour elle, presque des
l'enfance, une passion romanesque et tout a fait malheureuse; car la
belle Marthe, encore enfant elle-meme, s'etait laisse seduire et enlever
par M. Poisson, alors commis voyageur, qui etait venu avec elle dresser
la tente de son cafe a la grille du Luxembourg, comptant sans doute sur
la beaute d'une telle enseigne pour achalander son etablissement. Cette
secrete pensee n'empechait pas M. Poisson d'etre fort jaloux, et, a la
moindre apparence, il s'emportait contre Marthe, et la rendait fort
malheureuse. On assurait meme dans le quartier qu'il l'avait souvent
frappee.

En second lieu, Eugenie m'apprit que Paul Arsene, ayant un soir,
contrairement a ses habitudes de sobriete, cede a la tentation de boire
un verre de biere, etait entre, il y avait environ trois mois, au cafe
Poisson; que la, ayant reconnu dans cette belle dame vetue de blanc
et coiffee de ses beaux cheveux noirs, en chatelaine du moyen age, la
pauvre Marthe, ses premieres, ses uniques amours, il avait failli se
trouver mal. Marthe lui avait fait signe de ne pas lui parler, parce que
le surveillant farouche etait la; mais elle avait trouve moyen, en lui
rendant la monnaie de sa piece de cinq francs, de lui glisser un billet
ainsi concu:

"Mon pauvre Arsene, si tu ne meprises pas trop ta payse, viens causer
avec elle demain. C'est le jour de garde de M. Poisson. J'ai besoin de
parler de mon pays et de mon bonheur passe."

"Certes, continua Eugenie, Arsene fut exact au rendez-vous. Il en sortit
plus amoureux que jamais. Il avait trouve Marthe embellie par sa paleur,
et ennoblie par son chagrin. Et puis, comme elle avait lu beaucoup de
romans a son comptoir, et meme quelquefois des livres plus serieux, elle
avait acquis un beau langage et toutes sortes d'idees qu'elle n'avait
pas auparavant. D'ailleurs, elle lui confiait ses malheurs, son
repentir, son desir de quitter la position honteuse et miserable que son
seducteur lui avait faite, et Arsene se figurait que les devoirs de
la charite chretienne et de l'amitie fraternelle l'enchainaient seuls
desormais a sa compatriote. Il ne cessa de roder autour d'elle, sans
toutefois eveiller les soupcons du jaloux, et il parvint a causer avec
Marthe toutes les fois que M. Poisson s'absentait. Marthe etait bien
decidee a quitter son tyran; mais ce n'etait pas, disait-elle, pour
changer de honte qu'elle voulait s'affranchir. Elle chargeait Arsene de
lui trouver une condition ou elle put vivre honnetement de son travail,
soit comme femme de charge chez de riches particuliers, soit comme
demoiselle de comptoir dans un magasin de nouveautes, etc.; mais toutes
les conditions que Paul envisageait pour elle lui semblaient indignes
de celle qu'il aimait. Il voulait lui trouver une position a la fois
honorable, aisee et libre: ce n'etait pas facile. C'est alors qu'il
a concu et execute le projet de quitter les arts et de reprendre une
industrie quelconque, fut-ce la domesticite. Il s'est dit que sa tante
allait bientot mourir, qu'il ferait venir ses soeurs a Paris, qu'il
les etablirait comme ouvrieres en chambre avec Marthe, et qu'il les
soutiendrait toutes les trois tant qu'elles ne seraient pas mises dans
un bon train d'affaires, sauf a ne jamais reprendre la peinture, si ses
avances et leur travail ne suffisaient pas pour les faire vivre dans
l'aisance. C'est ainsi que Paul a sacrifie la passion de l'art a celle
du devouement, et son avenir a son amour.

"Ne trouvant pas d'emploi plus lucratif pour le moment que celui de
garcon de cafe, il s'est fait garcon de cafe, et il a justement choisi
le cafe de M. Poisson, ou il a pu concerter l'enlevement de Marthe, et
ou il compte rester encore quelque temps pour detourner les soupcons.
Car la tante Henriette est morte, les soeurs d'Arsene sont en route,
et je m'etais chargee de veiller a leur etablissement dans une maison
honnete: celle-ci est propre et bien habitee. L'appartement a cote du
notre se compose de deux petites pieces; il coute cent francs de loyer.
Ces demoiselles y seront fort bien. Nous leur preterons le linge et les
meubles dont elles auront besoin en attendant qu'elles aient pu se les
procurer, et cela ne tardera pas; car Paul, depuis deux mois qu'il gagne
de l'argent, a deja su acheter une espece de mobilier assez gentil qui
etait la-haut dans votre grenier et a votre insu. Enfin, avant-hier
soir, tandis que vous etiez aupres de votre malade, Laure, ou, pour
mieux dire, Marthe, puisque c'est son veritable nom, a pris son grand
courage, et au coup de minuit, pendant que M. Poisson etait de garde,
elle est partie avec Arsene, qui devait l'amener ici, et retourner
bien vite a la maison avant que son patron fut rentre; mais a peine
avaient-ils fait trente pas, qu'ils ont cru voir de la lumiere a
l'entre-sol de M. Poisson, et ils ont delibere s'ils ne rentreraient
pas bien vite. Alors Marthe, prenant son parti avec desespoir, a force
Arsene a rentrer et s'est mise a descendre a toutes jambes la rue de
Tournon, comptant sur la legerete de sa course et sur la protection du
ciel pour echapper seule aux dangers de la nuit. Elle a ete suivie par
un homme sur les quais; mais il s'est trouve par bonheur que cet homme
etait votre camarade Laraviniere, qui lui a promis le secret et qui l'a
amenee jusqu'ici. Arsene est venu nous voir en courant ce matin. Le
pauvre garcon etait cense faire une commission a l'autre bout de Paris.
Il etait si baigne de sueur, si haletant, si emu, que nous avons cru
qu'il s'evanouirait en haut de l'escalier. Enfin, en cinq minutes de
conversation, il nous a appris que leur frayeur au moment de la fuite
n'etait qu'une fausse alerte, que M. Poisson n'etait rentre qu'au jour,
et qu'au milieu de son trouble et de sa fureur, il n'avait pas le
moindre soupcon de la complicite d'Arsene.

--Et maintenant, dis-je a Eugenie, qu'ont-ils a craindre de M. Poisson?
Aucune poursuite legale, puisqu'il n'est pas marie avec Marthe?

--Non, mais quelque violence dans le premier feu de la colere. Comme
c'est un homme grossier, livre a toutes ses passions, incapable d'un
veritable attachement, il se sera bientot console avec une nouvelle
maitresse. Marthe, qui le connait bien, dit que si l'on peut tenir sa
demeure secrete pendant un mois tout au plus, il n'y aura plus rien a
craindre ensuite.

--Si je comprends bien le role que vous m'avez reserve dans tout ceci,
repris-je, c'est: _primo_, de vous laisser disposer de tout ce qui est a
nous pour assister nos infortunees voisines; _secundo_, d'avoir toujours
derriere la porte une grosse canne au service des epaules de M. Poisson,
en cas d'attaque. Eh bien, voici, _primo_, un terme de ma rente que j'ai
touche hier, et dont tu feras, comme de coutume, l'emploi que tu jugeras
convenable; _secundo_, voila un assez bon rotin que je vais placer en
sentinelle."

Cela fait, j'allai me jeter sur mon lit, ou je tombai, a la lettre,
endormi avant d'avoir pu achever de me deshabiller.

Je fus reveille au bout de deux heures par Horace:--Que diable se
passe-t-il chez toi? me dit-il. Avant d'ouvrir, on parlemente au
guichet, on chuchote derriere la porte, on cache quelqu'un dans la
cuisine, ou dans le bucher, ou dans l'armoire, je ne sais ou; et, quand
je passe, on me rit au nez. Qui est-ce qu'on mystifie? Est-ce toi ou
moi?

A mon tour, je me mis a rire. Je fis ma toilette, et j'allai prendre ma
place au conseil deliberatif que Marthe et Eugenie tenaient ensemble
dans la cuisine. Je fus d'avis qu'il fallait se fier a Horace, ainsi
qu'au petit nombre d'amis que j'avais l'habitude de recevoir. En
remettant le secret de Marthe a leur honneur et a leur prudence, on
avait beaucoup plus de chances de securite qu'en essayant de le leur
cacher. Il etait impossible qu'ils ne le decouvrissent pas, quand meme
Marthe s'astreindrait a ne jamais passer de sa chambre dans la notre, et
quand meme je consignerais tous mes amis chez le portier. La consigne
serait toujours violee; et il ne fallait qu'une porte entr'ouverte,
une minute durant, pour que quelqu'un de nos jeunes gens entrevit et
reconnut la belle Laure. Je commencai donc le chapitre des confidences
solennelles par Horace, tout en lui cachant, ainsi que je le fis, a
l'egard des autres, l'interet qu'Arsene portait a Laure, la part qu'il
avait prise a son evasion, et jusqu'a leur ancienne connaissance. Laure,
desormais redevenue Marthe, fut, pour Horace et pour tous nos amis,
une amie d'enfance d'Eugenie, qui se garda bien de dire qu'elle ne la
connaissait que depuis deux jours. Elle seule fut censee lui avoir
offert une retraite et la couvrir de sa protection. Son chaperonnage
etait assez respectable; tous mes amis professaient a bon droit pour
Eugenie une haute estime, et je ne me vantai jamais, comme on peut le
croire, de mon ridicule acces de jalousie.

Cependant Eugenie ne me le pardonna pas aussi aisement que je m'en etais
flatte. Je puis meme dire qu'elle ne me l'a jamais pardonne. Quoiqu'elle
fit, j'en suis convaincu, tous ses efforts pour l'oublier, elle y a
toujours pense avec amertume. Combien de fois ne me l'a-t-elle pas fait
sentir, en niant energiquement que l'amour d'un homme fut a la hauteur
de celui d'une femme!--Le meilleur, le plus devoue, le plus fidele de
tous, sera toujours pret, disait-elle, a se mefier de celle qui s'est
donnee a lui. Il l'outragera, sinon par des actes, du moins par la
pensee. L'homme a pris sur nous dans la societe un droit tout materiel;
aussi toute notre fidelite, souvent tout notre amour, se resument pour
lui dans un fait. Quant a nous, qui n'exercons qu'une domination morale,
nous nous en rapportons plus a des preuves morales qu'a des apparences.
Dans nos jalousies, nous sommes capables de recuser le temoignage de nos
yeux; et quand vous faites un serment, nous nous en rapportons a votre
parole comme si elle etait infaillible. Mais la notre est-elle donc
moins sacree? Pourquoi avez-vous fait de votre honneur et du notre deux
choses si differentes? Vous fremiriez de colere si un homme vous disait
que vous mentez. Et pourtant vous vous nourrissez de mefiance, et vous
nous entourez de precautions qui prouvent que vous doutez de nous. A
celui que des annees de chastete et de sincerite devraient rassurer
a jamais, il suffit d'une petite circonstance inusitee, d'une parole
obscure, d'un geste, d'une porte ouverte ou fermee, pour que toute
confiance soit detruite en un instant.

Elle adressait tous ces beaux sermons a Horace, qui avait l'habitude de
se poser pour l'avenir en Othello; mais, en effet, c'etait sur mon coeur
que retombaient ces coups aceres. "Ou diable prend-elle tout ce qu'elle
dit? observait Horace. Mon cher, tu la laisses trop aller _au preche_ de
la salle Taitbout."



IX.

La situation de Paul Arsene a l'egard de Marthe etait des plus etranges.
Soit qu'il n'eut jamais ose lui exprimer son amour, soit qu'elle n'eut
pas voulu le comprendre, ils en etaient restes, comme au premier jour,
dans les termes d'une amitie fraternelle. Marthe ignorait le devouement
de ce jeune homme; elle ne savait pas a quelles esperances il avait du
renoncer pour s'attacher a son sort. Il ne lui avait pas cache qu'il eut
etudie la peinture; mais il ne lui avait pas dit de quelles admirables
facultes la nature l'avait doue a cet egard; et d'ailleurs il attribuait
son renoncement a la necessite de faire venir ses soeurs et de les
soutenir. Marthe ne possedait rien, et n'avait rien voulu emporter
de chez M. Poisson. Elle comptait travailler, et les avances qu'elle
acceptait, elle ne les attribuait qu'a Eugenie. Elle n'eut pas fui,
appuyee sur le bras d'Arsene, si elle eut cru lui devoir d'autres
services que de simples demarches aupres d'Eugenie, et un asile aupres
de ses soeurs, qu'elle comptait bien indemniser en payant sa part des
depenses. En se devouant ainsi, Paul avait brule ses vaisseaux, et il
s'etait ote le droit de lui jamais dire: "Voila ce que j'ai fait pour
vous;" car, dans l'apparence, il n'avait fait pour elle que ce qui est
permis a la plus simple amitie.

Le pauvre enfant etait si accable d'ouvrage, et tenu de si pres par son
patron, qu'il ne put aller recevoir ses soeurs a la diligence. Marthe
ne sortait pas, dans la crainte d'etre rencontree par quelqu'un qui put
mettre M. Poisson sur ses traces. Nous nous chargeames, Eugenie et moi,
d'aller aider au debarquement de Louison et de Suzanne, nos futures
voisines. Louison, l'ainee, etait une beaute de village, un peu
virago, ayant la voix haute, l'humeur chatouilleuse et l'habitude du
commandement. Elle avait contracte cette habitude chez sa vieille tante
infirme, qui l'ecoutait comme un oracle, et lui laissait la gouverne
de cinq ou six apprenties couturieres, parmi lesquelles la jeune soeur
Suzon n'etait qu'une puissance secondaire, une sorte de ministre
dirigeant les travaux, mais obeissant a la soeur ainee, sans appel.
Aussi Louison avait-elle des airs de reine, et l'insatiable besoin de
regner qui devore les souverains.

Suzanne, sans etre belle, etait agreable et d'une organisation plus
distinguee que celle de Louise. Il etait facile de voir qu'elle etait
capable de comprendre tout ce que Louise ne comprendrait jamais. Mais
Louise etait, au-dessus et autour d'elle, comme une cloche de plomb,
pour l'empecher de se repandre au dehors et d'en recevoir quelque
influence.

Elles accueillirent nos avances, l'une avec surprise et timidite,
l'autre avec une raideur un peu brutale. Elles n'avaient aucune idee de
la vie de Paris, et ne concevaient pas qu'il put y avoir pour Arsene
un empechement imperieux de venir a leur rencontre. Elles remercierent
Eugenie d'un air preoccupe, Louise repetant a tout propos: "C'est
toujours bien desagreable que Paul ne soit pas la!

Et Suzanne ajoutant, d'un ton de consternation:

--C'est-il drole que Paul ne soit pas venu!"

Il faut avouer que, venant pour la premiere fois de leur vie de faire un
assez long voyage en diligence, se voyant aux prises avec les douaniers
pour l'examen de leurs malles, ne sachant tout ce que signifiait ce
bruit de voyageurs partants et arrivants, de chevaux qu'on attelait et
detelait, d'employes, de facteurs et de commissionnaires, il etait assez
naturel qu'elles perdissent la tete et ressentissent un peu de fatigue,
d'humeur et d'effroi. Elles s'humaniserent en voyant que je venais a
leur secours, que je veillais a leurs paquets, et que je reglais leurs
comptes avec le bureau. A peine se virent-elles installees dans un
fiacre avec leurs effets, leurs innombrables corbeilles et cartons (car
elles avaient, suivant l'habitude des campagnards, traine une foule
d'objets dont le port surpassait la valeur), que Louison fourra la main
jusqu'au coude dans son cabas, en criant: "Attendez, Monsieur; attendez
que je vous paie! Qu'est-ce que vous avez donne pour nous a la
diligence? Attendez donc!"

Elle ne concevait pas que je ne me fisse pas rembourser immediatement
l'argent que je venais de tirer de ma poche pour elles; et ce trait de
grandeur, que j'etais loin d'apprecier moi-meme, commenca a me gagner
leur consideration.

Nous montames dans un cabriolet de place, Eugenie et moi, afin de nous
trouver en meme temps qu'elles a la porte de notre domicile commun.

"Ah! mon Dieu! quelle grande maison! s'ecrierent-elles en la toisant de
l'oeil; elle est si haute, qu'on n'en voit pas le faite."

Elle leur sembla bien plus haute lorsqu'il fallut monter les
quatre-vingt-douze marches qui nous separaient du sol. Des le second
etage, elles montrerent de la surprise; au troisieme, elles firent
de grands eclats de rire; au quatrieme, elles etaient furieuses; au
cinquieme, elles declarerent qu'elles ne pourraient jamais demeurer
dans une pareille lanterne. Louise, decouragee, s'assit sur la derniere
marche en disant:--"En voila-t-il une horreur de pays!"

Suzanne, qui conservait plus d'envie de se moquer que de s'emporter,
ajouta: "Ca sera commode, hein? de descendre et de remonter ca quinze
fois par jour! Il y a de quoi se casser le cou."

Eugenie les introduisit tout de suite dans leur appartement. Elles le
trouverent petit et bas. Une piece donnait sur le prolongement de mon
balcon. Louise s'y avanca, et se rejetant aussitot en arriere, se laissa
tomber sur une chaise.

"Ah! mon Dieu! s'ecria-t-elle, ca me donne le vertige; il me semble que
je suis sur la pointe de notre clocher."

Nous voulumes les faire souper. Eugenie avait prepare un petit repas
dans mon appartement, comptant, a ce moment-la, leur presenter Marthe.

"Vous avez bien de la bonte, monsieur et madame, dit Louison en jetant
un coup d'oeil prohibitif a Suzanne; mais nous n'avons pas faim."

Elle avait l'air desespere; Suzanne s'etait hatee de defaire les malles
et de ranger les effets, comme si c'etait la chose la plus pressee du
monde.

"Ah ca! pourquoi donc trois lits? fit observer tout a coup Louise. Paul
va donc demeurer avec nous? A la bonne heure!

--Non, Paul ne peut pas encore demeurer avec vous, lui repondis-je. Mais
vous aurez une payse, une ancienne amie, qu'il voulait vous presenter
lui-meme...

--Tiens! qui donc ca? Nous n'avons pas grand'payse ici, que je sache.
Comment donc qu'il ne nous en a rien marque dans ses lettres?...

--Il avait a vous dire la-dessus beaucoup de choses qu'il vous
expliquera lui-meme. En attendant, il m'a charge de vous la presenter.
Elle demeure deja ici, et, pour le moment, elle apprete votre souper.
Voulez-vous que je vous l'amene?

--Nous irons bien la voir nous-memes, repondit Louison, dont la
curiosite etait fortement eveillee; ou donc est-ce qu'elle est, cette
payse?"

Elle me suivit avec empressement.

"Tiens! c'est la Marton, cria-t-elle d'une voix apre en reconnaissant la
belle Marthe. Comment vous en va, Marton? Vous etes donc veuve, que vous
allez demeurer avec nous? Vous avez fait une vilaine chose, pas moins,
de vous _ensauver_ avec ce monsieur qui vous a _soulevee_ a votre pere.
Mais enfin on dit que vous vous etes mariee avec lui, et a tout peche
misericorde!"

Marthe rougit, palit, et perdit contenance. Elle ne s'etait pas attendue
a un pareil accueil. La pauvre femme avait oublie ses anciennes
compagnes, comme Arsene avait oublie ses soeurs. Le mal du pays fait cet
effet-la a tout le monde: il transforme les objets de nos souvenirs en
idealites poetiques, dont les qualites grandissent a nos yeux, tandis
que les defauts s'adoucissent toujours avec le temps et l'absence, et
vont jusqu'a s'effacer dans notre imagination.

Et puis, lorsque Marthe avait quitte le pays cinq ans auparavant, Louise
et Suzanne n'etaient que des enfants sans reflexion sur quoi que ce
soit. Maintenant c'etaient deux dragons de vertu, principalement
l'ainee, qui avait tout l'orgueil d'une beaute celebre a deux lieues a
la ronde et toute l'intolerance d'une sagesse incontestee. En quittant
le terroir ou elles brillaient de tout leur eclat, ces deux plantes
sauvages devaient necessairement (Arsene ne l'avait pas prevu) perdre
beaucoup de leur charme et de leur valeur. Au village elles donnaient le
bon exemple, rattachaient a des habitudes de labeur et de sagesse les
jeunes filles de leur entourage. A Paris, leur merite devait etre
enfoui, leurs preceptes inutiles, leur exemple inapercu; et les qualites
necessaires a leur nouvelle position, la bonte, la raison, la charite
fraternelle, elles ne les avaient pas, elles ne pouvaient pas les avoir.

Il etait bien tard pour faire ces reflexions. Le premier mouvement de
Marthe avait ete de s'elancer dans les bras de la soeur d'Arsene, le
second fut d'attendre ses premieres demonstrations, le troisieme fut de
se renfermer dans un juste sentiment de reserve et de fierte; mais une
douleur profonde se trahissait sur son visage pali, et de grosses larmes
roulaient dans ses yeux.

Je lui pris la main, et, la lui serrant affectueusement, je la fis
asseoir a table; puis je forcai Louise de s'asseoir aupres d'elle.

--Vous n'avez le droit de lui faire ni questions ni reproches, dis-je a
cette derniere d'un ton ferme qui l'etonna et la domina tout d'un coup;
elle a l'estime de votre frere et la notre. Elle a ete malheureuse, le
malheur commande le respect aux ames honnetes. Quand vous aurez refait
connaissance avec elle, vous l'aimerez, et vous ne lui parlerez jamais
du passe.

Louison baissa les yeux, interdite et non pas convaincue. Suzanne, qui
l'avait suivie par derriere, cedant a l'impulsion de son coeur, se
pencha vers Marthe pour l'embrasser; mais un regard terrible de Louise,
jete en dessous, paralysa son elan. Elle se borna a lui serrer la main;
et Eugenie, craignant que Marthe ne fut mal a l'aise entre ses deux
compatriotes, se placa aupres d'elle, affectant de lui temoigner plus
d'amitie et d'egards qu'aux autres. Ce repas fut triste et gene. Soit
par depit, soit que les mets ne fussent pas de son gout, Louison
ne touchait a rien. Enfin, Arsene arriva, et, apres les premiers
embrassements, devinant, avec le sang-froid qu'il possedait au plus haut
degre, ce qui se passait entre nous tous, il emmena ses deux soeurs dans
une chambre, et resta plus d'une heure enferme avec elles.

Au sortir de cette conference, ils avaient tous le teint anime. Mais
l'influence de l'autorite fraternelle, si peu contestee dans les moeurs
du peuple de province, avait mate la resistance de Louise. Suzanne, qui
ne manquait pas de finesse, voyant dans Arsene un utile contre-poids a
l'autorite de sa soeur, n'etait pas fachee, je crois, de changer un peu
de maitre. Elle fit franchement des amities a Marthe, tandis que
Louise l'accablait de politesses affectees tres-maladroites et presque
blessantes.

Arsene les envoya coucher presque aussitot.

"Nous attendrons madame Poisson, dit Louise sans se douter qu'elle
enfoncait un nouveau poignard dans le coeur de Marthe en l'appelant
ainsi.

--Marthe n'a pas voyage, repondit le Masaccio froidement; elle n'est
pas condamnee a dormir avant d'en voir envie. Vous autres, qui etes
fatiguees, il faut aller vous reposer."

Elles obeirent, et, quand elles furent sorties:

"Je vous supplie de pardonner a mes soeurs, dit-il a Marthe, certains
prejuges de province qu'elles auront bientot perdus, je vous en reponds.

--N'appelez point cela des prejuges, repondit Marthe. Elles ont raison
de me mepriser: j'ai commis une faute honteuse. Je me suis livree a un
homme que je devais bientot hair, et qui n'etait pas fait pour etre
aime. Vos soeurs ne sont scandalisees que parce que mon choix etait
indigne. Si je m'etais fait enlever par un homme comme vous, Arsene,
je trouverais de l'indulgence, et peut-etre de l'estime dans tous les
coeurs. Vous voyez bien que tous ceux qui approchent d'Eugenie la
respectent. On la considere comme la femme de votre ami, quoiqu'elle
ne se soit jamais fait passer pour telle; et moi, quoique je prisse le
titre d'epouse, tout le monde sentait que je ne l'etais point. En voyant
quel maitre farouche je m'etais donne, personne n'a cru que l'amour put
m'avoir jetee dans l'abime."

En parlant ainsi, elle pleurait amerement, et sa douleur, trop longtemps
contenue, brisait sa poitrine.

Arsene etouffa des sanglots prets a lui echapper.

"Personne n'a jamais dit ni pense de mal de vous, s'ecria-t-il; quant a
moi, je saurai bien faire partager a mes soeurs le respect que j'ai pour
vous.

--Du respect! Est-il possible que vous me respectiez, vous! Vous ne
croyez donc pas que je me sois vendu?

--Non! non! s'ecria Paul avec force, je crois que vous avez aime cet
homme haissable; et ou est donc le crime? Vous ne l'avez pas connu, vous
avez cru a son amour; vous avez ete trompee comme tant d'autres. Ah!
Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant a moi, vous ne pensez pas non plus
que Marthe ait jamais pu se vendre, n'est-ce pas?"

J'etais un peu gene dans ma reponse. Depuis quelques jours que nous
connaissions la situation de Marthe a l'egard de M. Poisson, nous nous
etions deja demande plusieurs fois, Horace et moi, comment une creature
si belle et si intelligente avait pu s'eprendre du _Minotaure_. Parfois
nous nous etions dit que cet homme, si lourd et si grossier, avait
pu avoir, quelques annees auparavant, de la jeunesse et une certaine
beaute; que ce profil de Vitellius, maintenant odieux, pouvait avoir eu
du caractere avant l'invasion subite et desordonnee de l'embonpoint.
Mais parfois aussi nous nous etions arretes a l'idee que des bijoux et
des promesses, l'appat des parures et l'espoir d'une vie nonchalante
avaient enivre cette enfant avant que l'intelligence et le coeur fussent
developpes en elle. Enfin nous pensions que son histoire pourrait bien
ressembler a celle de toutes les filles seduites que les besoins de la
vanite et les suggestions de la paresse precipitent dans le mal.

[Illustration: Chut! ne faites pas de bruit!]

Malgre mon empressement a la rassurer, Marthe vit ce qui se passait en
moi. Elle avait besoin de se justifier.

"Ecoutez, dit-elle, je suis bien coupable, mais pas autant que je le
parais. Mon pere etait un ouvrier pauvre et chagrin, qui cherchait dans
le vin, comme tant d'autres, l'oubli de ses maux et de ses inquietudes.
Vous ne savez pas ce que c'est que le peuple, Monsieur! non, vous ne le
savez pas! C'est dans le peuple qu'il y a les plus grandes vertus et les
plus grands vices. Il y a la des hommes comme lui (et elle posait sa
main sur le bras d'Arsene), et il y a aussi des hommes dont la vie
semble livree a l'esprit du mal. Une fureur sombre les devore,
un desespoir profond de leur condition alimente en eux une rage
continuelle. Mon pere etait de ceux-la. Il se plaignait sans cesse, avec
des jurements et des imprecations, de l'inegalite des fortunes et de
l'injustice du sort, Il n'etait pas ne paresseux; mais il l'etait devenu
par decouragement, et la misere regnait chez nous. Mon enfance s'est
ecoulee entre deux souffrances alternatives: tantot une compassion
douloureuse pour mes parents infortunes, tantot une terreur profonde
devant les emportements et les delires de mon pere. Le grabat ou nous
reposions etait a peu pres notre seule propriete: tous les jours
d'avides creanciers nous le disputaient. Ma mere mourut jeune par suite
des mauvais traitements de son mari. J'etais alors enfant. Je sentis
vivement sa perte, quoique j'eusse ete la victime sur laquelle elle
reportait les outrages et les coups dont elle etait abreuvee. Mais il
ne me vint pas dans l'idee d'insulter a sa memoire et de me rejouir de
l'espece de liberte que sa mort me procurait. Je mettais toutes ses
injustices sur le compte de la misere, aussi bien les siennes que celles
de mon pere. La misere etait l'unique ennemi, mais l'ennemi commun,
terrible, odieux, que, des les premiers jours de ma vie, je fus habituee
a detester et a craindre.

[Illustration: Louise, decouragee, s'assit sur la derniere marche.]

"Ma mere, en depit de tout, etait laborieuse et me forcait a l'etre.
Quand je fus seule et abandonnee a tous mes penchants, je cedai a celui
qui domine l'enfance: je tombai dans la paresse. Je voyais a peine mon
pere; il partait le matin avant que je fusse eveillee, et ne rentrait
que tard le soir lorsque j'etais couchee. Il travaillait vite et bien;
mais a peine avait-il touche quelque argent, qu'il allait le boire; et
lorsqu'il revenait ivre au milieu de la nuit, ebranlant le pave sous son
pas inegal et pesant, vociferant des paroles obscenes sur un ton qui
ressemblait a un rugissement plutot qu'a un chant, je m'eveillais
baignee d'une sueur froide et les cheveux dresses d'epouvante. Je me
cachais au fond de mon lit, et des heures entieres s'ecoulaient ainsi,
moi n'osant respirer, lui marchant avec agitation et parlant tout seul
dans le delire; quelquefois s'armant d'une chaise ou d'un baton, et
frappant sur les murs et meme sur mon lit, parce qu'il se croyait
poursuivi et attaque par des ennemis imaginaires. Je me gardais bien de
lui parler; car une fois, du vivant de ma mere, il avait voulu me tuer,
pour me preserver, disait-il, du malheur d'etre pauvre. Depuis ce temps,
je me cachais a son approche; et souvent, pour eviter d'etre atteinte
par les coups qu'il frappait au hasard dans l'obscurite, je me glissais
sous mon lit, et j'y restais jusqu'au jour, a moitie nue, transie de
peur et de froid.

"Dans ce temps-la, je courais souvent dans les prairies qui entourent
notre petite ville avec les enfants de mon age; nous y avons souvent
joue ensemble, Arsene; et vous savez bien que cette enfant, qui trainait
toujours un reste de soulier attache par une ficelle, en guise de
cothurne, autour de la jambe, et qui avait tant de peine a faire rentrer
ses cheveux indisciplines sous un lambeau de bonnet, vous savez bien que
cette enfant-la, craintive et melancolique jusque dans ses jeux, etait
aussi pure et aussi peu vaine que vos soeurs. Mon seul crime, si c'en
est un quand on a une existence si malheureuse, etait de desirer, non la
richesse, mais le calme et la douceur de moeurs que procure l'aisance.
Quand j'entrais chez quelque bourgeois, et que je voyais la tranquillite
polie de sa famille, la proprete de ses enfants, l'elegante simplicite
de sa femme, tout mon ideal etait de pouvoir m'asseoir pour lire ou pour
tricoter sur une chaise propre dans un interieur silencieux et paisible;
et quand je m'elevais jusqu'au reve d'un tablier de taffetas noir, je
croyais avoir pousse l'ambition jusqu'a ses dernieres limites. J'appris,
comme toutes les filles d'artisan, le travail de l'aiguille; mais
j'y fus toujours lente et maladroite. La souffrance avait etiole mes
facultes actives; je ne vivais que de reverie, heureuse quand je n'etais
pas rudoyee, terrifiee et presque abrutie quand je l'etais.

"Mais comment vous raconterai-je la principale et la plus affreuse cause
de ma faute? Le dois-je, Arsene, et ne ferai-je pas mieux d'encourir un
peu plus de blame, que de charger d'une si odieuse malediction la tete
de mon pere?

--Il faut tout dire, repondit Arsene, ou plutot je vais le dire pour
vous; car vous ne pouvez pas vous laisser accuser d'un crime quand vous
etes innocente. Moi, je sais tout, et je viens de le dire a mes soeurs,
qui l'ignoraient encore. Son pere, dit-il en s'adressant a nous
(pardonnez-lui, mes amis; la misere est la cause de l'ivrognerie, et
l'ivrognerie est la cause de tous nos vices), ce malheureux homme,
avili, degrade, prive de raison a coup sur, concut pour sa fille une
passion infame, et cette passion eclata precisement un jour ou Marthe,
ayant ete remarquee a la danse sans le savoir, par un commis voyageur,
avait excite le jalousie insensee de son pere. Ce voyageur avait ete
tres-empresse aupres d'elle; il n'avait pas manque, comme ils font tous
a l'egard des jeunes filles qu'ils rencontrent dans les provinces, de
lui parler d'amour et d'enlevement. Marthe l'avait a peine ecoute. Des
la nuit suivante il devait repartir, et la nuit suivante, au moment
ou il repartait, il vit une femme echevelee courir sur ses traces et
s'elancer dans sa voiture. C'etait Marthe qui fuyait, nouvelle Beatrix,
les violences sinistres d'un nouveau Cenci. Elle aurait pu, direz-vous,
prendre un autre parti, chercher un refuge ailleurs, invoquer la
protection des lois; mais dans ce cas-la, il fallait deshonorer son
pere, affronter la honte d'un de ces proces scandaleux d'ou l'innocent
sort parfois aussi souille dans l'opinion que le coupable. Marthe crut
avoir trouve un ami, un protecteur, un epoux meme; car le voyageur,
voyant sa simplicite d'enfant, lui avait parle de mariage. Elle crut
pouvoir l'aimer par reconnaissance, et, meme apres qu'il l'eut trompee,
elle crut lui devoir encore une sorte de gratitude.

--Et puis, reprit Marthe, mes premiers pas dans la vie avaient ete
marques de scenes si terribles et de dangers si affreux, que je n'avais
plus le droit d'etre si difficile. J'avais change de tyran. Mais
le second, avec ses jalousies et ses emportements, avait une sorte
d'education qui me le faisait paraitre bien moins rude que le premier.
Tout est relatif. Cet homme, que vous trouvez si grossier, et que
moi-meme j'ai trouve tel a mesure que j'ai eu des objets de comparaison
autour de moi, me paraissait bon, sincere, dans les commencements. La
douceur exceptionnelle que j'avais acquise dans une vie si contrainte
et si dure, encouragea et poussa rapidement a l'exces les instincts
despotiques de mon nouveau maitre. Je les supportai avec une resignation
que n'auraient pas eue des femmes mieux elevees. J'etais en quelque
sorte blasee sur les menaces et les injures. Je revais toujours
l'independance, mais je ne la croyais plus possible pour moi. J'etais
une ame brisee; je ne sentais plus en moi l'energie necessaire a un
effort quelconque, et sans l'amitie, les conseils et l'aide d'Arsene, je
ne l'aurais jamais eue. Tout ce qui ressemblait a des offres d'amour,
les simples hommages de la galanterie, ne me causaient qu'effroi et
tristesse. Il me fallait plus qu'un amant, il me fallait un ami: je l'ai
trouve, et maintenant je m'etonne d'avoir si longtemps souffert sans
espoir.

--Et maintenant vous serez heureuse, lui dis-je; car vous ne trouverez
autour de vous que tendresse, devouement et deference.

--Oh! de votre part et de celle d'Eugenie, s'ecria-t-elle en se jetant
au cou de ma compagne, j'y compte; et quant a l'amitie de celui-ci,
ajouta-t-elle en prenant la tete d'Arsene entre ses deux mains, elle me
fera tout supporter."

Arsene rougit et palit tour a tour.

"Mes soeurs vous respecteront, s'ecria-t-il d'une voix emue, ou bien...

--Point de menaces, repondit-elle, oh! jamais de menaces a cause de moi.
Je les desarmerai, n'en doutez pas; et si j'echoue, je subirai leur
petite morgue. C'est si peu de chose pour moi! cela me parait un jeu
d'enfant.

Sois sans inquietude, cher Arsene. Tu as voulu me sauver, tu m'as sauvee
en effet, et je te benirai tous les jours de ma vie."

Transporte d'amour et de joie, Arsene retourna au cafe Poisson, et
Marthe alla doucement prendre possession de son petit lit aupres des
deux soeurs, dont les vigoureux ronflements couvrirent le bruit leger de
ses pas.



X.

Les soeurs d'Arsene se radoucirent en effet. Apres quelques jours de
fatigue, d'etonnement et d'incertitude, elles parurent prendre leur
parti et s'associer, sans arriere-pensee, a la compagne qui leur etait
imposee. Il est vrai que Marthe leur temoigna une obligeance qui allait
presque jusqu'a la soumission. Les bonnes manieres qu'elle avait su
prendre, jointes a sa douceur naturelle et a une sensibilite toujours
eveillee et jamais trop expansive, rendaient son commerce le plus
aimable que j'aie, jamais rencontre dans une femme. Il n'avait fallu
que deux ou trois jours pour inspirer a Eugenie et a moi une amitie
veritable pour elle. Sa politesse imposait a l'altiere Louison; et
lorsque celle-ci eprouvait le besoin de lui chercher noise, sa voix
douce, ses paroles choisies, ses intentions prevenantes calmaient ou
tout au moins mataient l'humeur querelleuse de la villageoise.

De notre cote, nous faisions notre possible pour reconcilier Louise et
Suzanne avec ce Paris dont le premier aspect les avait tant irritees.
Elles s'etaient imagine, au fond de leur village, que Paris etait un
Eldorado ou, relativement, la misere etait ce que l'on considere comme
richesse en province. Jusqu'a un certain point leur reve etait bien
realise, car lorsqu'elles allaient en fiacre (je leur donnai deux ou
trois fois ce plaisir luxueux), elles se regardaient l'une l'autre
d'un air ebahi, en disant: "Nous ne nous genons pas ici! nous roulons
carrosse." Et puis, la vue des moindres boutiques leur causait des
eblouissements d'admiration. Le Luxembourg leur paraissait un lieu
enchante. Mais si la vue des objets nouveaux vint a bout de les
distraire pendant quelques jours, elles n'en firent pas moins de tristes
retours sur leur condition nouvelle, lorsqu'elles se retrouverent dans
cette petite chambre au cinquieme ou leur vie devait se renfermer.
Quelle difference, en effet, avec leur existence provinciale! Plus
d'air, plus de liberte, plus de causerie sur la porte avec les voisines;
plus d'intimite avec tous les habitants de la rue; plus de promenade sur
un petit rempart plante de marronniers, avec toutes les jeunes filles de
l'endroit, apres les journees de travail; plus de danses champetres le
dimanche! Aussitot qu'elles furent installees au travail, elles virent
bien qu'a Paris les jours etaient trop courts pour la quantite des
occupations necessaires, et que, si l'on gagnait le double de ce qu'on
gagne en province, il fallait aussi depenser le double et travailler
le triple. Chacune de ces decouvertes etait pour elles une surprise
facheuse. Elles ne concevaient pas non plus que la vertu des filles fut
exposee a tant de dangers, et qu'il ne fallut pas sortir seules le soir,
ni aller danser au bal public quand on voulait se respecter. "Ah! mon
Dieu! s'ecriait Suzanne consternee, le monde est donc bien mechant ici?"

Mais cependant elles se soumirent, non sans murmure interieur. Arsene
les tenait en respect par de frequentes exhortations, et elles ne
manifestaient plus leur mecontentement avec la sauvagerie du premier
jour. Ce voisinage de deux filles mal satisfaites et passablement
malapprises eut ete assez desagreable, si le travail, remede souverain a
tous les maux quand il est proportionne a nos forces, ne fut venu
tout pacifier. Grace aux petites precautions qu'Eugenie avait prises
d'avance, l'ouvrage arrivait; et elle songeait serieusement, voyant
l'estime et la confiance que lui temoignaient ses pratiques, a monter
un atelier de couturiere. Marthe n'etait pas fort diligente, mais elle
avait beaucoup de gout et d'invention. Louison cousait rapidement et
avec une solidite cyclopeenne. Suzanne n'etait pas maladroite. Eugenie
ferait les affaires, essaierait les robes, dirigerait les travaux, et
partagerait loyalement avec ses associees. Chacune, etant interessee
au succes du _phalanstere_, travaillerait, non a la tache et sans
conscience, comme font les ouvrieres a la journee, mais avec tout le
zele et l'attention dont elle etait susceptible. Cette grande idee
souriait assez aux soeurs d'Arsene; restait a savoir si le caractere
de Louison s'assouplirait assez pour rendre l'association praticable.
Habituee a commander, elle etait bouleversee de voir que cette faineante
de Marthe (comme elle l'appelait tout bas dans l'oreille de sa soeur)
avait plus de genie qu'elle pour imaginer un ornement de manche, ou
agencer les parties delicates d'un corsage. Lorsque, fidele a ses
traditions antediluviennes, elle taillait a sa guise, et qu'Eugenie
venait bouleverser ses plans et detruire toutes ses notions, la virago
avait bien de la peine a ne pas lui jeter sa chaise a la tete. Mais une
douce parole de Marthe et un malin sourire de Suzon faisaient rentrer
toute cette colere, et elle se contentait de mugir sourdement, comme la
mer apres une tempete.

Pendant qu'on faisait dans nos mansardes cet essai important d'une vie
nouvelle, Horace, retranche dans la sienne, se livrait a des essais
litteraires. Des que je fus un peu rendu a la liberte, j'allai le voir;
car depuis plusieurs jours j'etais prive de sa societe. Je trouvai son
interieur singulierement change. Il avait arrange sa petite chambre
garnie avec une sorte d'affectation. Il avait mis son couvre-pied sur
sa table, afin de lui donner un air de bureau. Il avait place un de ses
matelas dans l'embrasure de la porte, afin d'intercepter les bruits du
voisinage; et de son rideau d'indienne, roule autour de lui, il s'etait
fait une robe de chambre, ou plutot un manteau de theatre. Il etait
assis devant sa table, les coudes en avant, la tete dans ses mains,
la chevelure ebouriffee; et quand j'ouvris la porte, vingt feuillets
manuscrits, souleves par le courant d'air, voltigerent autour de lui, et
s'abattirent de tous cotes, comme une volee d'oiseaux effarouches.

Je courus apres eux, et en les rassemblant j'y jetai un regard
indiscret. Tous portaient en tete des titres differents.

"C'est un roman, m'ecriai-je, cela s'appelle _la Malediction_, chapitre
Ier! mais non, cela s'appelle _le Nouveau Rene_, Ier chapitre... Eh non!
voici _Une Deception_, livre Ier. Ah! maintenant, cet autre, _le Dernier
Croyant_, Iere partie... Eh mais! voici des vers! un poeme! chant Ier,
_la Fin du monde_. Ah! une ballade! _la Jolie Fille du roi maure_,
strophe Iere; et sur cette autre feuille, _la Creation_, drame
fantastique, scene Iere; et puis voici un vaudeville, Dieu me pardonne!
_les Truands philosophes_, acte Ier; et par ma foi! encore autre chose!
un pamphlet politique, page Iere. Mais si tout cela marche de front, tu
vas, mon cher Horace, faire invasion dans la litterature."

Horace etait furieux. Il se plaignit de ma curiosite, et, m'arrachant
des mains tous ces commencements, dont aucun n'avait ete pousse au dela
d'une demi-page, il les froissa, en fit une boule, et la jeta dans la
cheminee.

"Quoi! tant de reves, tant de projets, tant de conceptions entierement
abandonnees pour une plaisanterie? lui dis-je.

--Mon cher ami, si tu viens ici pour te divertir, repondit-il, je le
veux bien! Causons, rions tant que tu voudras; mais si tu me railles
avant que mon char soit lance, je ne pourrai jamais remettre mes chevaux
au galop.

--Je m'en vais, je m'en vais, dis-je en reprenant mon chapeau; je ne
veux pas te deranger dans le moment de l'inspiration.

--Non, non, reste, dit-il en me retenant de force; l'inspiration ne
viendra pas aujourd'hui. Je suis stupide, et tu viens a point pour me
distraire de moi-meme. Je suis harasse, j'ai la tete brisee. Il y a
trois nuits que je n'ai dormi, et cinq jours que je n'ai pris l'air.

--Eh bien, c'est un beau courage, et je t'en felicite. Tu dois avoir
quelque chose en train. Veux-tu me le lire?

--Moi! Je n'ai rien ecrit. Pas une ligne de redaction; c'est une chose
plus difficile que je ne croyais de se mettre a barbouiller du papier.
Vraiment, c'est rebutant. Les sujets m'obsedent. Quand je ferme les
yeux, je vois une armee, un monde de creations se peindre et s'agiter
dans mon cerveau. Quand je rouvre les yeux, tout cela disparait. J'avale
des pintes de cafe, je fume des pipes par douzaines, je me grise dans
mon propre enthousiasme; il me semble que je vais eclater comme un
volcan. Et quand je m'approche de cette table maudite, la lave se fige
et l'inspiration se refroidit. Pendant le temps d'appreter une feuille
de papier et de tailler ma plume, l'ennui me gagne; l'odeur de l'encre
me donne des nausees. Et puis cette horrible necessite de traduire par
des mots et d'aligner en pattes de mouches des pensees ardentes, vives,
mobiles comme les rayons du soleil teignant les nuages de l'air! Oh!
c'est un metier, cela aussi! Ou fuir le metier, grand Dieu? Le metier me
poursuivra partout!

--Vous avez donc la pretention, lui dis-je, de trouver une maniere
d'exprimer votre pensee qui n'ait pas une forme sensible? Je n'en
connais pas.

--Non, dit-il, mais je voudrais m'exprimer de prime abord, sans fatigue,
mais sans effort, comme l'eau murmure et comme le rossignol chante.

--Le murmure de l'eau est produit par un travail, et le chant du
rossignol est un art. N'avez-vous jamais entendu les jeunes oiseaux
gazouiller d'une voix incertaine et s'essayer difficilement a leurs
premiers airs? Toute expression precise d'idees, de sentiments, et meme
d'instincts, exige une education. Avez-vous donc, des le premier essai,
l'espoir d'ecrire avec l'abondance et la facilite que donne une longue
pratique?"

Horace pretendit que ce n'etait ni la facilite ni l'abondance qui
lui manquaient, mais que le temps materiel de tracer des caracteres
aneantissait toutes ses facultes. Il mentait, et je lui offris de
stenographier sous sa dictee, tandis qu'il improviserait a haute voix.
Il refusa, et pour cause. Je savais bien qu'il pouvait rediger une
lettre spirituelle et charmante au courant de la plume; mais il me
semblait bien que donner une forme tant soit peu etendue et complete a
une idee quelconque demandait plus de patience et de travail. L'esprit
d'Horace n'etait certes pas sterile; il avait raison de se plaindre du
trop d'activite de ses pensees et de la multitude de ses visions; mais
il manquait absolument de cette force d'elaboration qui doit presider a
l'emploi de la forme. Il ne savait pas travailler; plus tard, j'appris
qu'il ne savait pas souffrir.

Et puis ce n'etait pas la le principal obstacle. Je crois que pour
ecrire il faut avoir une opinion arretee et raisonnee sur le sujet
qu'on traite, sans compter une certaine somme d'autres idees egalement
arretees pour appuyer ses preuves. Horace n'avait d'opinion affermie sur
quoi que ce soit. Il improvisait ses convictions en causant, a mesure
qu'il les developpait, et il le faisait d'une facon assez brillante;
aussi en changeait-il souvent, et le Masaccio, en l'ecoutant, avait
coutume de repeter entre ses dents cet axiome proverbial: "Les jours se
suivent et ne se ressemblent pas."

Pourvu qu'on se borne a des causeries, on peut occuper et amuser ses
auditeurs a ses risques et perils, en usant de ce procede. Mais quand on
fait de la parole un emploi plus solennel, il faut peut-etre savoir
un peu mieux ce qu'on pretend dire et prouver. Horace n'etait pas
embarrasse de le trouver dans une discussion; mais ses opinions,
auxquelles il ne croyait qu'au moment de les emettre, ne pouvaient pas
echauffer le fond de son coeur, emouvoir son imagination, et operer en
lui ce travail interieur, mysterieux, puissant, qui a pour resultat
l'inspiration, comme l'oeuvre des cyclopes, qui etait manifestee par la
flamme de l'Etna.

A defaut de convictions generales, les sentiments particuliers peuvent
nous emouvoir et nous rendre eloquents; c'est en general la puissance de
la jeunesse. Horace ne l'avait pas encore; et n'ayant ni ressenti les
emotions passionnees ni vu leurs effets dans la societe; en un mot,
n'ayant appris ce qu'il savait que dans les livres, il ne pouvait etre
pousse ni par une revelation superieure ni par un besoin genereux, au
choix de tel ou tel recit, de telle ou telle peinture. Comme il etait
riche de fictions entassees dans son intelligence par la culture, et
toutes pretes a etre fecondees quand sa vie serait completee, il se
croyait pret a produire. Mais il ne pouvait pas s'attacher a ces
creations fugitives qui ne remuaient pas son ame, et qui, a vrai dire,
n'en sortaient pas, puisqu'elles etaient le produit de certaines
combinaisons de la memoire. Aussi manquaient-elles d'originalite, sous
quelque forme qu'il voulut les resoudre, et il le sentait; car il
etait homme de gout, et son amour-propre n'avait rien de sot. Alors
il raturait, dechirait, recommencait, et finissait par abandonner son
oeuvre pour en essayer une autre qui ne reussissait pas mieux.

Ne comprenant pas les causes de son impuissance, il se trompait en
l'attribuant au degout de la forme. La forme etait la seule richesse
qu'il eut pu acquerir des lors avec de la patience et de la volonte;
mais cela n'aurait jamais supplee a un certain fonds qui lui manquait
essentiellement, et sans lequel les oeuvres litteraires les plus
chatoyantes de metaphores, les plus chargees de tours ingenieux et
charmants, n'ont cependant aucune valeur.

Je lui avais bien souvent repete ces choses, mais sans le convaincre.
Apres l'essai que, depuis plus d'un mois, il s'obstinait a faire, il
s'aveuglait encore. Il croyait que le bouillonnement de son sang,
l'impetuosite de sa jeunesse, l'impatience fievreuse de s'exprimer,
etaient les seuls obstacles a vaincre. Cependant, il avouait que tout ce
qu'il avait essaye prenait, au bout de dix lignes ou de trois vers,
une telle ressemblance avec les auteurs dont il s'etait nourri, qu'il
rougissait de ne faire que des pastiches. Il me montra quelques vers et
quelques phrases qui eussent pu etre signes Lamartine, Victor Hugo, Paul
Courier, Charles Nodier, Balzac, voire Beranger, le plus difficile de
tous a imiter, a cause de sa maniere nette et, serree; mais ces courts
essais, qu'on aurait pu appeler des fragments de fragments, n'eussent
ete, dans l'oeuvre de ses modeles, que des appendices servant d'ornement
a des pensees individuelles, et cette individualite, Horace ne l'avait
pas. S'il voulait emettre l'idee, on etait choque (et il l'etait
lui-meme) du plagiat manifeste, car cette idee n'etait point a lui: elle
etait a eux; elle etait a tout le monde. Pour y mettre son cachet, il
eut fallu qu'il la portat dans sa conscience et dans son coeur, assez
profondement et assez longtemps pour qu'elle y subit une modification
particuliere; car aucune intelligence n'est identique a une autre
intelligence, et les memes causes ne produisent jamais les memes
effets dans l'une et dans l'autre; aussi plusieurs maitres peuvent-ils
s'essayer simultanement a rendre un meme fait ou un meme sentiment, a
traiter un meme sujet, sans le moindre danger de se rencontrer. Mais
pour qui n'a point subi cette cause, pour qui n'a pas vu ce fait ni
eprouve ce sentiment par lui-meme, l'individualite, l'originalite, sont
impossibles. Aussi se passa-t-il bien des jours encore sans qu'Horace
fut plus avance qu'a la premiere heure. Je dois dire qu'il y usa en pure
perte le peu de volonte qu'il avait amassee pour sortir de l'inaction.
Quand il fut harasse de fatigue, abreuve de degout, presque malade, il
sortit de sa retraite, et se repandit de nouveau au dehors, cherchant
des distractions et voulant meme essayer, disait-il, des passions, pour
voir s'il reveillerait par la sa muse engourdie.

Cette resolution me fit trembler pour lui. S'embarquer sans but sur
cette mer orageuse, sans aucune experience pour se preserver, c'est
risquer plus qu'on ne pense. Il s'etait aventure de meme dans la
carriere litteraire; mais comme la il ne devait pas trouver de complice,
le seul desastre qu'il eut eprouve, c'etait un peu d'encre et de temps
perdu. Mais qu'allait-il devenir, aveugle lui-meme, sous la conduite de
l'_aveugle dieu?_

Son naufrage ne fut pas aussi prompt que je le craignais. En fait de
passions, ne se perd pas qui veut. Horace n'etait point ne passionne. Sa
personnalite avait pris de telles dimensions dans son cerveau, qu'aucune
tentation n'etait digne de lui. Il lui eut fallu rencontrer des etres
sublimes pour eveiller son enthousiasme; et, en attendant, il se
preferait, avec quelque raison, a tous les etres vulgaires avec lesquels
il pouvait etablir des rapports. Il n'y avait pas a craindre qu'il
risquat sa precieuse sante avec des prostituees de bas etage. Il etait
incapable de rabaisser son orgueil jusqu'a implorer celles qui ne cedent
qu'a des offres considerables ou a des demonstrations d'engouement qui
raniment leur coeur eteint et reveillent leur curiosite blasee. Il
faisait profession pour celles-la d'un mepris qui allait jusqu'a
l'intolerance la plus cruelle. Il ne comprenait pas le sens religieux et
vraiment grand de _Marion Delorme_. Il aimait l'oeuvre sans etre penetre
de la moralite profonde qu'elle renferme. Il se posait en Didier, mais
seulement pour une scene, celle ou l'amant de Marion, etourdi de
sa decouverte, accable cette infortunee de ses sarcasmes et de ses
maledictions; et, quant au pardon du denouement, il disait que Didier
ne l'eut jamais accorde s'il n'eut du avoir, une minute apres, la tete
tranchee.

Ce qu'il y avait a craindre, c'est que, s'adressant a des existences
plus precieuses, il ne les fletrit ou ne les brisat par son caprice
ou son orgueil, et qu'il ne remplit la sienne propre de regrets ou de
remords. Heureusement cette victime n'etait pas facile a trouver. On ne
trouve pas plus l'amour, quand on le cherche de sang-froid et de parti
pris, qu'on ne trouve l'inspiration poetique dans les memes conditions.
Pour aimer, il faut commencer par comprendre ce que c'est qu'une femme,
quelle protection et quel respect on lui doit. A celui qui est penetre
de la saintete des engagements reciproques, de l'egalite des sexes
devant Dieu, des injustices de l'ordre social et de l'opinion vulgaire a
cet egard, l'amour peut se reveler dans toute sa grandeur et dans
toute sa beaute; mais a celui qui est imbu des erreurs communes de
l'inferiorite de la femme, de la difference de ses devoirs avec les
notres en fait de fidelite; a celui qui ne cherche que des emotions et
non un ideal, l'amour ne se revelera pas. Et, a cause de cela, l'amour,
ce sentiment que Dieu a fait pour tous, n'est connu que d'un bien petit
nombre.

Horace n'avait jamais remue dans sa pensee cette grande question
humaine. Il riait volontiers de ce qu'il ne comprenait pas, et, ne
jugeant le saint-simonisme (alors en pleine propagande) que par ses
cotes defectueux, il rejetait tout examen d'un pareil charlatanisme.
C'etait son expression; et si elle etait meritee a beaucoup d'egards, ce
n'etait du moins sous aucun rapport serieux a lui connu. Il ne voyait
la que les habits bleus et les fronts epiles des _peres_ de la nouvelle
doctrine, et c'en etait assez pour qu'il declarat absurde et menteuse
toute l'idee saint-simonienne. Il ne cherchait donc aucune lumiere, et
se laissait aller a l'instinct brutal de la priorite masculine que
la societe consacre et sanctifie, sans vouloir tremper dans aucun
pedantisme, pas plus, disait-il, dans celui des conservateurs que dans
celui des novateurs.

Avec ces notions vagues et cette absence totale de dogme religieux
et social, il voulait experimenter l'amour, la plus religieuse des
manifestations de notre vie morale, le plus important de nos actes
individuels par rapport a la societe! Il n'avait ni l'elan sublime qui
peut rehabiliter l'amour dans une intelligence hardie, ni la persistance
fanatique, qui peut du moins lui conserver une apparence d'ordre et une
espece de vertu en suivant les traditions du passe.

Sa premiere passion fut pour la Malibran.

Il allait quelquefois au parterre des Italiens; il emprunta de l'argent,
et y alla toutes les fois que la divine cantatrice paraissait sur la
scene. Certes, il y avait de quoi allumer son enthousiasme, et j'aurais
desire que cette adoration continue occupat plus longtemps son
imagination. Elle l'eut prepare a recevoir des impressions plus durables
et plus completes. Mais Horace ne savait pas attendre. Il voulut
realiser son reve, et il fit _des folies_ pour madame Malibran,
c'est-a-dire qu'il s'elanca sous les roues de sa voiture (apres l'avoir
guettee a la sortie), sans toutefois se laisser faire aucun mal; puis
il jeta un ou deux bouquets sur la scene; puis enfin il lui ecrivit une
lettre delirante, comme il avait ecrit quelques semaines auparavant a
madame Poisson. Il ne recut pas plus de reponse cette fois que l'autre,
et il ignora de meme le sort de sa lettre, si on l'avait meprisee, si on
l'avait recue.

Je craignais que ce premier echec ne lui causat un vif chagrin. Il en
fut quitte pour un peu de depit. Il se moqua de lui-meme pour avoir cru
un instant que "l'orgueil du genie s'abaisserait jusqu'a sentir le prix
d'un hommage ardent et pur." Je le trouvai un jour ecrivant une seconde
lettre qui commencait ainsi: "Merci, femme, merci! vous m'avez desabuse
de la gloire;" et qui finissait par: "Adieu, Madame! soyez grande, soyez
enivree de vos triomphes! et puissiez-vous trouver, parmi les illustres
amis qui vous entourent, un coeur qui vous comprenne, une intelligence
qui vous reponde!"

Je le determinai a jeter cette lettre au feu, en lui disant que
probablement madame Malibran en recevait de semblables plus de trois
fois par semaine, et qu'elle ne perdait plus son temps a les lire. Cette
reflexion lui donna a penser.

"Si je croyais, s'ecria-t-il, qu'elle eut l'infamie de montrer ma
premiere lettre et d'en rire avec ses amis, j'irais la siffler ce soir
dans _Tancrede_; car enfin elle chante faux quelquefois!

--Votre sifflet serait couvert sous les applaudissements, lui dis-je; et
s'il parvenait jusqu'aux oreilles de la cantatrice, elle se dirait, en
souriant: "Voici un de mes billets doux qui me siffle; c'est le revers
du bouquet d'avant-hier." Ainsi votre sifflet serait un hommage de plus
au milieu de tous les autres hommages."

Horace frappa du poing sur sa table.

"Faut-il que je sois trois fois sot d'avoir ecrit cette lettre!
s'ecria-t-il; heureusement j'ai signe d'un nom de fantaisie, et si
quelque jour j'illustre le nom obscur que je porte, _elle_ ne pourra pas
dire: "J'ai celui-la dans mes epluchures."



XI.

Horace abandonna pour quelques instants les lettres et l'amour, et vint,
apres ces premieres crises, se reposer sur le divan de mon balcon, en
regardant d'un air de sultan les quatre femmes de nos mansardes, et en
me cassant des pipes, selon son habitude.

Force de m'absenter une partie de la journee pour mes etudes et pour mes
affaires, il fallait bien le laisser etendu sur mon tapis; car, pour le
tirer de sa superbe indolence, il eut fallu lui signifier que cela me
deplaisait; et, en somme, cela n'etait pas. Je savais bien qu'il ne
ferait pas la cour a Eugenie, que les soeurs d'Arsene lui casseraient la
figure avec leurs fers a repasser s'il s'avisait de trancher du jeune
seigneur libertin avec elles; et comme je l'aimais veritablement,
j'avais du plaisir a le retrouver quand je rentrais, et a lui faire
partager notre modeste repas de famille.

Quant a Marthe, elle ne paraissait pas plus faire de lui une mention
particuliere dans ses secretes pensees, que lorsqu'elle etait l'objet de
ses oeillades au comptoir du cafe Poisson. Il lui rendait desormais la
pareille, ne lui pardonnant pas d'avoir meprise sa declaration, que,
dans le fait, elle n'avait pas recue. Cependant il etait toujours
frappe, malgre lui, de son exquise maniere d'etre, de sa conversation
sobre, sensee et delicate. Elle embellissait a vue d'oeil. Toujours
melancolique, elle n'avait plus cette expression d'abattement que donne
l'esclavage. M. Poisson l'avait deja remplacee, et ne lui causait plus
de crainte. Elle prenait avec nous l'air de la campagne le dimanche; et
sa sante, longtemps alteree, se consolidait par le regime doux et
sain que je lui prescrivais, et qu'elle observait avec une absence
de caprices et de revoltes rare chez une femme nerveuse. Sa presence
attirait bien chez moi quelques amis de plus que par le passe; Eugenie
se chargeait d'econduire ceux dont la sympathie etait trop visiblement
improvisee. Quant aux anciens, nous leur pardonnions d'etre un peu plus
assidus que de coutume. Ces petites reunions, ou des etudiants hardis
et espiegles dans la rue prenaient tout a coup, sous nos toits, des
manieres polies, une gaiete chaste et un langage sense, pour complaire
a d'honnetes filles et a des femmes aimables, avaient quelque chose
d'utile et de beau en soi-meme. Il aurait fallu avoir le coeur froid et
de l'esprit farouche pour ne pas gouter, dans cet essai de sociabilite
bienveillante et pure, un plaisir d'une certaine elevation. Tous s'en
trouvaient bien. Horace y devenait moins personnel et moins apre. Nos
jeunes gens y prenaient l'idee et le gout de moeurs plus douces que
celles dont ailleurs ils recevaient l'exemple. Marthe y oubliait
l'horreur de son passe; Suzanne y riait de bon coeur, et s'y faisait un
esprit plus juste que celui de la province. Louison y progressait moins
que les autres; mais elle y acquerait la puissance de contenir sa rude
franchise, et, quoique toujours farouche dans son rigorisme, elle
n'etait pas fachee d'etre traitee comme une dame par des jeunes gens
dont elle s'exagerait peut-etre beaucoup l'elegance et la distinction.

Insensiblement Horace trouva un grand charme dans la societe de Marthe.
Ne pouvant pas savoir si elle avait jamais recu sa lettre, il eut
l'esprit de se conduire comme un homme qui ne veut pas se faire
repousser deux fois. Il lui temoigna une sorte de sympathie devouee
qui pouvait devenir de l'amour si on n'en arretait pas brusquement le
progres, et qui, en cas de resistance soutenue, etait une reparation de
bon gout pour le passe.

Cette situation est la plus favorable au developpement de la passion. On
y franchit de grandes distances d'une maniere insensible. Quoique
mon jeune ami ne fut dispose, ni par nature, ni par education, aux
delicatesses de l'amour, il y fut initie par le respect dont il ne put
se defendre. Un jour, il parla d'instinct le langage de la passion, et
fut eloquent. C'etait la premiere fois que Marthe entendait ce langage.
Elle n'en fut pas effrayee comme elle s'etait attendue a l'etre; elle y
trouva meme un charme inconnu, et, au lieu de le repousser, elle s'avoua
surprise, emue, demanda du temps pour comprendre ce qui se passait en
elle, et lui laissa l'esperance.

Confident d'Horace, je l'etais indirectement d'Arsene par
l'intermediaire d'Eugenie. Je m'interessais a l'un et a l'autre; j'etais
l'ami de tous deux; si j'estimais davantage Arsene, je puis dire
que j'avais plus d'amitie et d'attrait pour Horace. Entre ces deux
poursuivants de la Penelope dont j'etais le gardien, j'eusse ete assez
embarrasse de me prononcer, si j'avais eu un conseil a donner. Mon
affection me defendait de nuire a l'un des deux; mais Eugenie eclaira ma
conscience.

"Arsene aime Marthe d'un amour eternel, me dit-elle, et Horace n'a pour
Marthe qu'une fantaisie. Dans l'un elle trouvera, quoi qu'elle fasse,
un ami, un protecteur, un frere; l'autre se jouera de son repos, de son
honneur peut-etre; et l'abandonnera pour un nouveau caprice. Que votre
amitie pour Horace ne soit pas puerile. C'est a Marthe que vous devez
votre sollicitude tout entiere. Malheureusement elle semble ecouter cet
ecervele avec plaisir; cela m'afflige, et je crois que plus je dis de
mal de lui, plus elle en pense de bien. C'est a vous de l'eclairer: elle
croira plus en vous qu'en moi. Dites-lui qu'Horace ne l'aime pas et ne
l'aimera jamais."

Cela etait bien difficile a prouver et bien temeraire a affirmer. Qu'en
savions-nous apres tout? Horace etait assez jeune pour ignorer meme
l'amour; mais l'amour pouvait operer une grande crise en lui, et murir
tout a coup son caractere. Je convins que ce n'etait pas a la noble
Marthe de courir les hasards d'une pareille experience, et je promis de
tenter le moyen qu'Eugenie me suggera, qui etait de mener Horace dans le
monde pour le distraire de son amour, ou pour en eprouver la force.

Dans le monde! me dira-t-on, vous, un etudiant, un carabin? Eh! mon Dieu
oui. J'avais, avec plusieurs nobles maisons, des relations, non pas
assidues, mais regulieres et durables, qui pouvaient toujours me
mettre en rapport, a ma premiere velleite, avec ce que le faubourg
Saint-Germain avait de plus brillant et de plus aimable. J'avais un
unique habit noir qu'Eugenie me conservait avec soin pour ces grandes
occasions, des gants jaunes qu'elle faisait servir trois fois a force de
les frotter avec de la mie de pain, du linge irreprochable, moyennant
quoi je sortais environ une fois par mois de ma retraite; j'allais voir
les anciens amis de ma famille, et j'etais toujours recu a bras
ouverts, quoiqu'on sut fort bien que je ne me piquais pas d'un ardent
legitimisme. Le mot de l'enigme, et pardonnez-moi, cher lecteur,
de n'avoir pas songe plus tot a vous le dire, c'est que j'etais ne
gentilhomme et de tres-bonne souche.

Fils unique et legitime du comte de Mont..., ruine, avant de naitre, par
les revolutions, j'avais ete eleve par mon respectable pere, l'homme le
plus juste, le plus droit et le plus sage que j'aie jamais connu. Il
m'avait enseigne lui-meme tout ce qu'on enseigne au college; et, a
dix-sept ans, j'avais pu aller chercher a Paris avec lui mon diplome
de bachelier es-lettres. Puis nous etions revenus ensemble dans notre
modeste maison de province, et la il m'avait dit:--Tu vois que je suis
attaque d'infirmites tres-graves; il est possible qu'elles m'emportent
plus tot que nous ne pensons, ou du moins qu'elles affaiblissent ma
memoire, ma volonte et mon jugement. Je veux employer ce peu de lucidite
qui me reste a causer serieusement avec toi de ton avenir, et t'aider a
fixer tes idees.

"Quoi qu'en disent les gens de notre classe qui ne peuvent se consoler
de la perte du regime de la devotion et de la galanterie, le siecle est
en progres et la France marche vers des doctrines democratiques que
je trouve de plus en plus equitables et providentielles, a mesure que
j'approche du terme ou je retournerai nu vers celui qui m'a envoye nu
sur la terre. Je t'ai eleve dans le sentiment religieux de l'egalite
des droits entre tous les hommes, et je regarde ce sentiment comme
le complement historique et necessaire du principe de la charite
chretienne. Il sera bon que tu pratiques cette egalite en travaillant,
selon tes forces et tes lumieres, pour acquerir et maintenir ta place
dans la societe. Je ne desire point pour toi que cette place soit
brillante. Je te la desire independante et honorable. Le mince heritage
que je te laisserai ne servira guere qu'a te donner les moyens
d'acquerir une education speciale; apres quoi tu te soutiendras et tu
soutiendras ta famille, si tu en as une, et si cette education a porte
ses fruits. Je sais bien que les nobles de notre entourage me blameront
beaucoup, dans les commencements, de donner a mon fils une profession,
au lieu de le placer sous la protection d'un gouvernement. Mais un jour
n'est pas loin peut-etre ou ils regretteront beaucoup d'avoir rendu les
leurs propres uniquement a profiter des faveurs de la cour. Moi, j'ai
appris dans l'emigration quelle triste chose c'est qu'une education de
gentilhomme, et j'ai voulu t'enseigner d'autres arts que l'equitation
et la chasse. J'ai trouve en toi une docilite affectueuse dont je te
remercie au nom de l'amour que je te porte, et tu me remercieras encore
plus un jour de l'avoir mise a l'epreuve."

Je passai deux ans pres de lui, occupe a completer mes premieres etudes,
et a developper les idees dont il m'avait donne le germe. Il me fit
examiner les elements de plusieurs sciences, afin de voir pour laquelle
je me sentirais le plus d'aptitude. J'ignore si c'est la douleur de le
voir continuellement souffrir sans pouvoir le soulager qui m'influenca,
mais il est certain qu'une vocation prononcee me poussa vers l'etude de
la medecine.

Lorsque mon pere s'en fut bien assure, il voulut m'envoyer a Paris; mais
il etait dans un si deplorable etat de sante, que j'obtins de lui de
rester encore quelques mois pour le soigner. Nous marchions, helas! vers
une eternelle separation. Son mal empirait toujours; les mois et les
saisons se succedaient sans lui apporter aucun soulagement, mais sans
rien oter a son courage. A chaque redoublement de la maladie, il voulait
me renvoyer, disant que j'avais quelque chose de plus important a faire
que de soigner un moribond, mais il ceda a ma tendresse, et me permit de
lui fermer les yeux. Un moment avant que d'expirer, il me fit renouveler
le serment que je lui avais fait bien des fois d'entreprendre
sur-le-champ mes eludes.

Je tins religieusement ma promesse, et, malgre la douleur dont j'etais
accable, je poussai activement les preparatifs de mon depart. Il avait
lui-meme mis ordre a mes affaires, en affermant sa propriete pour neuf
ans, afin que j'eusse un revenu assure pendant mes annees de travail a
Paris. Et c'est ainsi que j'existais depuis quatre ans, vivant de mes
trois mille francs de rente, et voyant approcher l'epoque de mes examens
sans avoir rien neglige pour obeir aux dernieres volontes du meilleur
des peres, et sans avoir interrompu mes anciennes relations avec celles
de nos connaissances pour lesquelles il avait eu de l'estime et de
l'affection.

De ce nombre etait la comtesse de Chailly, qui, dans sa jeunesse, malgre
la difference des fortunes, avait eu, disait-on, pour mon pere des
sentiments fort tendres. Une amitie loyale avait survecu a cet amour,
et mon pere, en mourant, m'avait dit: "N'abandonne jamais cette
personne-la; c'est la meilleure femme que j'aie rencontree dans ma vie."

Elle etait effectivement aussi bonne que spirituelle. Quoique fort
riche, elle n'avait aucune vanite, et quoique fort bien nee, elle
n'avait aucun prejuge aristocratique. Elle possedait plusieurs chateaux,
l'un desquels touchait a la petite propriete de mon pere, et c'est dans
celui-la qu'elle passait les etes de preference. Elle avait, en outre,
un petit hotel dans la rue de Varennes, et, comme elle aimait la
causerie, elle y rassemblait une societe assez agreable. L'etiquette
et la morgue en etaient bannies; on y voyait des gens du monde, tous
appartenant a l'ancienne noblesse ou a l'opinion legitimiste, et en meme
temps quelques gens de lettres et des artistes de toutes les opinions.
On pouvait professer la les idees les plus nouvelles; mais le
juste-milieu et la bourgeoisie parvenue ne trouvaient point grace devant
madame de Chailly; elle s'arrangeait mieux, comme toutes les carlistes,
des opinions republicaines et de la pauvrete fiere et discrete.

Cette annee-la elle avait ete retenue a Paris par des affaires
importantes, et quoique la saison fut avancee, elle ne se disposait pas
encore a partir. Son cercle etait fort restreint, et l'element artiste
et litteraire, qui ne va guere a la campagne qu'en automne (quand il y
va), _donnait_ plus dans son salon que l'element noble. Elle m'accorda
gracieusement la faveur de lui presenter un de mes amis, et un soir je
lui menai Horace.

Celui-ci m'avait demande fort ingenument des instructions sur la maniere
de se presenter dans le monde, et de s'y tenir convenablement. Ce
n'etait pas tout a fait la premiere l'ois qu'il lui arrivait de voir
des personnes de cette classe; mais il n'ignorait pas qu'on a plus
d'indulgence a la campagne qu'a Paris, et il tenait beaucoup a ne pas
avoir l'air d'un rustre dans le salon de madame de Chailly. Il se
faisait de ce qu'il appelait cette partie une sorte de fete; il se
promettait d'observer, d'examiner et de recueillir des faits pour son
prochain roman; et cependant il eprouvait bien quelques angoisses a
l'idee de glisser sur un parquet bien cire, d'ecraser la patte d'un
petit chien, de heurter lourdement quelque meuble, en un mot de faire le
personnage ridicule de la comedie classique.

Quand il eut mis son bel habit, son plus beau gilet, des gants
jaune-paille, et quand il eut brosse son chapeau, Eugenie, qui fondait
de grandes esperances de salut pour Marthe de ce _debut parmi les
comtesses_, s'amusa a ajuster sa cravate avec plus de distinction qu'il
ne savait le faire; elle lui fit rentrer deux pouces de manchette, lui
apprit a ne pas mettre son chapeau sur l'oreille, et sut, en un mot, lui
donner un air presque _comme il faut_. Il se preta de fort bonne grace a
ses corrections, s'emerveillant de cette delicatesse de tact qui faisait
deviner a une femme du peuple mille petites choses de gout dont il ne
se fut jamais avise tout seul, et s'etonna de l'indifference, peut-etre
affectee, avec laquelle Marthe assistait a ces preparatifs. Au fond,
Marthe s'inquietait beaucoup de cette fantaisie d'aller dans le monde,
et quoiqu'elle ne se fut point avoue qu'elle aimait Horace, elle avait
le coeur serre d'une epouvante secrete. Il y eut un moment ou Horace,
riant aux eclats, et faisant la repetition de son entree, s'approcha
d'elle d'une maniere comique, lui attribuant le role de la comtesse de
Chailly. A ce moment-la, Marthe, frappee du salut respectueux qu'il lui
adressait, devint Tremblante, et se tournant vers moi;

"Vraiment, dit-elle, est-ce ainsi qu'on salue les grandes dames?

--Ce n'est pas mal, repondis-je, mais c'est encore un peu leste; madame
de Chailly est une personne agee. Recommencez-moi cela, Horace. Et
puis, tenez, quand vous vous retirerez, madame de Chailly vous
invitera certainement a revenir; elle vous adressera quelques paroles
tres-cordiales, et il est possible qu'elle vous tende la main, parce
qu'elle a coutume d'etre extremement maternelle pour mes amis. Vous
devez alors prendre cette main du bout de vos doigts, et l'approcher de
vos levres.

--Comme cela?" dit Horace en essayant de baiser la main de Marthe.

Marthe retira vivement sa main. Sa figure exprimait une vive souffrance.

"Comme cela, en ce cas? dit Horace en prenant la grosse main rouge de
Louison, et en baisant son propre pouce.

--Voulez-vous bien finir vos betises? s'ecria Louison toute scandalisee.
On a bien raison de dire que le plus beau monde est le plus malhonnete.
Voyez-vous ca! cette vieille comtesse qui se fait baiser les mains par
des jeunes gens! Ah ca! n'y revenez plus; je ne suis pas comtesse, moi,
et je vous campe le plus beau soufflet....

--Tout doux, ma colombe, repondit Horace en pirouettant, on n'a pas
envie de s'y exposer. Allons, Theophile, partons-nous? Je me sens tout
a fait a l'aise, et tu vas voir comme je saurai prendre des airs de
marquis. Je vais bien m'amuser."

Il fit son entree beaucoup mieux que je ne m'y attendais. Il traversa
une douzaine de personnes pour saluer la maitresse de maison, sans
gaucherie, et avec un air qui n'avait rien de trop degage ni de trop
humble. Sa figure frappa tout le monde, et la vicomtesse de Chailly,
belle-fille de ma vieille comtesse, ne lui temoigna, chose merveilleuse,
aucune des mefiances hautaines qu'elle avait en general pour les
nouveaux venus.

On venait de prendre le cafe, on passa au jardin, et l'on s'y distribua
en deux groupes: l'un qui se promena avec la belle-mere, active
et enjouee, l'autre qui s'assit autour de la bru, romanesque et
nonchalante.

C'etait un petit jardin a l'ancienne mode, avec des arbres tailles, des
statues malingres, et un mince filet d'eau qu'on faisait jaillir quand
la vicomtesse l'ordonnait. Elle pretendait aimer _ce bruit d'eau fraiche
sous le feuillage quand la nuit tombait, parce qu'alors, ne voyant plus
ce bassin miserable et cette eau verdatre, elle pouvait se figurer etre
a la campagne aupres d'une eau libre et courante a travers les pres_.

En parlant ainsi, elle s'etendit sur une causeuse qu'on lui roula du
salon sur le gazon un peu jauni du tapis vert. Un petit arbre exotique
se penchait sur sa tete avec de faux airs de palmier. Sa cour, composee
de ce qu'il y avait de plus jeune et de plus galant dans la societe de
ce jour-la, s'assit autour d'elle; et l'on echangea, dans une beatitude
un peu guindee, une foule de jolis propos qui ne signifiaient rien du
tout. Ce groupe n'eut pas ete celui que j'aurais choisi, si la necessite
de surveiller Horace dans sa premiere apparition ne m'eut force
d'ecouter l'esprit _cherche_ de la vicomtesse, bien inferieur, selon
moi, a l'esprit _chercheur_ de sa belle-mere. Je craignais qu'Horace
n'en fut bientot las; mais, a ma grande surprise, il y trouva un plaisir
extreme, quoique son role y fut assez delicat et difficile a remplir.

En effet, ce n'etait pas une petite epreuve pour son aplomb et son bon
sens. Il etait evident que, des le premier coup d'oeil, la vicomtesse
avait pris une sorte d'interet a penetrer en lui, pour savoir si _son
ramage se rapportait a son plumage_. Au lieu de le tenir a distance
jusqu'a ce qu'il eut fait preuve d'esprit a la pointe de l'epee, elle
lui facilitait avec une complaisance sournoise l'occasion de montrer
d'emblee s'il etait un homme de sens ou un sot. Elle mit tout de suite
la conversation sur des sujets ou il etait infaillible qu'il emettrait
son sentiment, et l'attaqua indirectement sur la litterature, en jetant
a la tete du premier venu cette question insidieuse: "Avez-vous lu la
derniere piece de vers de M. de Lamartine?

--_Est-ce a moi_, Madame, _que ce discours s'adresse?_ demanda un jeune
poete monarchique et religieux qui s'etait assis presque a ses pieds
d'un air contemplatif.

--Comme vous voudrez," repliqua la vicomtesse en faisant voltiger avec
le vent de son eventail ses longues touffes de cheveux chatains roules
en spirales legeres.

Le jeune poete declara qu'il trouvait les dernieres _Meditations_
tres-faibles. Depuis qu'il avait perdu l'espoir d'imiter M. de
Lamartine, il le rabaissait avec amertume.

La vicomtesse lui fit un peu sentir qu'elle connaissait son motif, et
Horace, encourage par un regard distrait qu'elle laissa tomber sur lui,
hasarda quelques syllabes. Des trois ou quatre autres personnes qui le
guettaient, trois au moins etaient, de fondation, les adorateurs de la
vicomtesse, et par consequent se sentaient assez mal disposes pour
le nouveau venu, dont la criniere avantageuse et la parole accentuee
annoncaient quelque pretention a la superiorite. On prit generalement
parti contre lui, et meme avec assez de malice, esperant qu'il se
facherait et dirait quelque sottise.

L'attente ne fut qu'a moitie remplie. Il s'emporta, parla beaucoup trop
haut, et mit plus d'obstination et d'aprete qu'il n'etait de bon gout
et de bonne compagnie de le faire; mais il ne dit point les sottises
auxquelles on s'attendait.

Il en dit d'autres auxquelles on ne s'attendait pas, mais qui donnerent
la plus haute idee de son esprit a la vicomtesse et meme a ses
adversaires; car dans un certain monde superficiel et ennuye, on vous
pardonne plus aisement un paradoxe qu'une platitude, et, en faisant
preuve d'originalite, on est certain d'etre approuve par plus d'une
femme blasee.

Dirai-je toute ma pensee a cet egard? Je le dois a la verite. Dusse-je
etre accuse de trahir les miens, ou du moins de me separer d'intentions
de la classe ou je suis ne, je suis force de declarer ici que, sauf
quelques exceptions, la societe legitimiste etait encore, en 1831, d'une
mediocrite d'esprit incroyable. Cette ancienne causerie francaise,
qu'on a tant vantee, est aujourd'hui perdue dans les salons. Elle est
descendue de plusieurs etages; et si l'on veut trouver encore quelque
chose qui y ressemble, c'est dans les coulisses de certains theatres ou
dans certains ateliers de peinture qu'il faut aller la chercher. La,
vous entendez un dialogue plus trivial, mais aussi rapide, aussi enjoue,
et beaucoup plus colore que celui de l'ancienne bonne compagnie. Cela
seul pourra donner a un etranger quelque idee de la verve et de la
moquerie dont notre nation a eu si longtemps le monopole. Pour ne
parler que de l'esprit qui se consomme abondamment dans les mansardes
d'etudiant ou d'artiste, je puis bien dire qu'on en debite en une heure,
entre jeunes gens animes par la fumee des cigares, de quoi defrayer tous
les salons du faubourg Saint-Germain pendant un mois. Il faut l'avoir
entendu pour le croire. Moi qui, sans prevention et sans parti pris,
passais frequemment d'une societe a l'autre, j'etais confondu de la
difference, et je m'etonnais souvent de voir certain bon mot faire le
tour d'un salon comme un joyau precieux qu'on se passait de main en
main, qui avait tant traine chez nous que personne n'eut voulu le
ramasser. Je ne parle pas de la bourgeoisie en general: elle a bien
prouve qu'elle avait plus d'esprit de conduite que la noblesse; quant a
de l'esprit proprement dit, elle n'en a qu'a la seconde generation.
Les parvenus de ce temps-ci ont pousse a l'ombre de l'industrie, dans
l'atmosphere pesante des usines, l'ame toute preoccupee de l'amour du
gain, et toute paralysee par une ambition egoiste. Mais leurs enfants,
eleves dans les ecoles publiques, avec ceux de la petite bourgeoisie,
qui, a defaut d'argent, veut parvenir, elle aussi, par les voies de
l'intelligence, sont en general incomparablement plus cultives,
plus vifs et plus fins que les heritiers etioles de l'aristocratie
nobiliaire. Ces malheureux jeunes gens, hebetes par des precepteurs
dont on enchaine la liberte intellectuelle, a force de prescriptions
religieuses et politiques, sont rarement intelligents, et jamais
instruits. L'absence de cour, la perte des places et des emplois, le
depit cause par les triomphes d'une aristocratie nouvelle, achevent de
les effacer; et leur role, qui commence pourtant a devenir meilleur a
mesure qu'ils le comprennent et l'acceptent, etait, a l'epoque de mon
recit, le plus triste qu'il y eut en France.

[Illustration: Horace... se livrait a des essais litteraires.]

Je n'ai rien dit du peuple, et le peuple francais, surtout celui des
grandes villes, passe pour infiniment spirituel. Je conteste l'epithete.
L'esprit n'existe qu'a la condition d'etre epure par un gout que le
peuple ne peut pas avoir, ce gout lui-meme etant le resultat de certains
vices de civilisation qui ne sont pas ceux du peuple. Le peuple n'a donc
pas d'esprit, selon moi. Il a mieux que cela: il a la poesie, il a le
genie. Chez lui la forme n'est rien, il n'use pas son cerveau a la
chercher; il la prend comme elle lui vient. Mais ses pensees sont
pleines de grandeur et de puissance, parce qu'elles reposent sur un
principe de justice eternelle, meconnu par les societes et conserve au
fond de son coeur. Quand ce principe se fait jour, quelle qu'en soit
l'expression, elle saisit et foudroie comme l'eclair de la verite
divine.



XXII.

Horace parla beaucoup. Emporte comme il l'etait toujours par le feu de
la discussion, il defendit ses auteurs romantiques, qu'on lui contestait
en masse et en detail. Il rompit des lances pour tous, et fut vivement
soutenu par la vicomtesse de Chailly, qui se piquait d'eclectisme en
matiere d'art et de belles-lettres. Il faut avouer que les adversaires
furent bien faibles, et je ne concevais pas comment Horace pouvait
perdre son temps et ses paroles a leur tenir tete.

La vieille comtesse, qui passait et repassait avec ses amis dans une
allee voisine, m'appela d'un signe.

[Illustration: La vicomtesse Leonie de Chailly.]

"Tu as un ami bien bruyant, me dit-elle: qu'a-t-il donc a tempeter de la
sorte? Est-ce que ma belle-fille le raille? Prends garde a lui. Tu sais
qu'elle est fort cruelle, et qu'elle abuse de son esprit avec ceux qui
n'en ont pas.

--Rassurez-vous, chere maman, lui repondis-je (j'avais, depuis mon
enfance, l'habitude de l'appeler ainsi), il a de l'esprit tout autant
qu'il lui en faut pour se defendre, et meme pour se faire gouter.

--Oui-da! m'aurais-tu amene un homme dangereux? Il est fort bien de sa
personne, et il me parait fort romantique. Heureusement Leonie n'est pas
romanesque. Mais appelle-le un peu ici, que je jouisse a mon tour de son
esprit."

J'arrachai Horace (a son grand deplaisir ) a l'auditoire qu'il avait
captive, et je restai un peu derriere la charmille pour ecouter ce qu'on
dirait de lui.

"C'est un drole de corps que ce petit monsieur-la, dit la vicomtesse en
reprenant le jeu de son eventail.

--C'est un fat, repondit le poete legitimiste.

--Un fat! c'est etre bien severe, dit le vieux marquis de Vernes; je
crois que _presomptueux_ serait un mot plus juste. Mais c'est un jeune
homme de beaucoup de merite, qui pourra devenir homme d'esprit s'il voit
le monde.

--Pour de l'esprit, il en a, reprit la vicomtesse.

--Parbleu! il en a a revendre, dit le marquis; mais il manque de tact et
de mesure.

--Il m'amusait, reprit-elle; pourquoi donc maman s'en est-elle emparee?
Vous ne vous prononcez pas, monsieur de Meilleraie? dit-elle a un jeune
dandy qu'elle avait l'air de subjuguer.

--Mon Dieu! Madame, repondit celui-ci avec une aigreur froide, vous vous
prononcez tellement vous-meme, que je ne puis que baisser la tete et
dire _amen_."

La vicomtesse Leonie de Chailly n'avait jamais ete belle; mais elle
voulait absolument le paraitre, et a force d'art elle se faisait passer
pour jolie femme. Du moins elle en avait tous les airs, tout l'aplomb,
toutes les allures et tous les privileges. Elle avait de beaux yeux
verts d'une expression changeante qui pouvait, non charmer, mais
inquieter et intimider. Sa maigreur etait effrayante et ses dents
problematiques; mais elle avait des cheveux superbes, toujours arranges
avec un soin et un gout remarquables. Sa main etait longue et seche,
mais blanche comme l'albatre, et chargee de bagues de tous les pays du
monde. Elle possedait une certaine grace qui imposait a beaucoup de
gens. Enfin, elle avait ce qu'on peut appeler une beaute artificielle.

La vicomtesse de Chailly n'avait jamais eu d'esprit; mais elle voulait
absolument en avoir, et elle faisait croire qu'elle en avait. Elle
disait le dernier des lieux communs avec une distinction parfaite, et le
plus absurde des paradoxes avec un calme stupefiant. Et puis elle avait
un procede infaillible pour s'emparer de l'admiration et des hommages:
elle etait d'une flagornerie impudente avec tous ceux qu'elle voulait
s'attacher, d'une causticite impitoyable pour tous ceux qu'elle voulait
leur sacrifier. Froide et moqueuse, elle jouait l'enthousiasme et la
sympathie avec assez d'art pour captiver de bons esprits accessibles
a un peu de vanite. Elle se piquait de savoir, d'erudition et
d'excentricite. Elle avait lu un peu de tout, meme de la politique et de
la philosophie; et vraiment c'etait curieux de l'entendre repeter, comme
venant d'elle, a des ignorants ce qu'elle avait appris le matin dans un
livre ou entendu dire la veille a quelque homme grave. Enfin, elle avait
ce qu'on peut appeler une intelligence artificielle.

La vicomtesse de Chailly etait issue d'une famille de financiers qui
avait achete ses titres sous la regence; mais elle voulait passer pour
bien nee, et portait des couronnes et des ecussons jusque sur le manche
de ses eventails. Elle etait d'une morgue insupportable avec les jeunes
femmes, et ne pardonnait pas a ses amis de faire des mariages d'argent.
Du reste, elle accueillait assez bien les jeunes gens de lettres et les
artistes. Elle tranchait avec eux de la patricienne tout a son aise,
affectant devant eux seulement de ne faire cas que du merite. Enfin,
elle avait une noblesse artificielle, comme tout le reste, comme ses
dents, comme son sein, et comme son coeur.

Ces femmes-la sont plus nombreuses qu'on ne pense dans le monde, et
qui on a vu une les a toutes vues. Horace joignait au plaisir de la
nouveaute une ingenuite si complete, qu'il prit au serieux la vicomtesse
a la premiere parole, et que la tete lui en tourna.

"Mon cher, c'est une femme adorable! me disait-il en revenant le soir
dans les longues rues desertes du faubourg Saint-Germain; c'est un
esprit, une grace, un je ne sais quoi qui n'a pas de nom pour moi, mais
qui me penetre comme un parfum. Quel bijou precieux qu'une femme ainsi
travaillee, ainsi faconnee a plaire par de longues etudes! Tu appelles
cela de la coquetterie? Soit! va pour la coquetterie! C'est bien beau et
bien aimable, dans tous les cas. C'est toute une science, cela, et une
science au profit des autres. Je ne sais vraiment pas pourquoi l'on
medit des coquettes: une femme qui est occupee d'un autre soin que
celui de plaire n'est plus une femme a mes yeux. Certainement, voici la
premiere femme veritable que je rencontre.

--Il y a pourtant des hommes a qui la vicomtesse deplait, et, pour mon
compte...

--C'est qu'elle veut deplaire a ces hommes-la: elle ne les trouve pas
dignes de la moindre attention. Elle a du discernement.

--Grand merci de l'application," repris-je. Il ne m'entendit meme pas;
il avait la cervelle remplie de la vicomtesse. Il ne se gena pas pour en
parler devant Marthe le lendemain, et dit contre les femmes simples et
severes des choses si dures, qu'elle en fut offensee et alla travailler
dans une autre chambre.

"Cela marche a merveille, me dit tout bas Eugenie; l'epreuve a reussi
mieux que je n'esperais. Il a pris feu comme un brin de paille; j'espere
que Marthe est guerie."

Arsene vint, et trouva Marthe plus affectueuse et plus gaie que de
coutume, quoiqu'elle souffrit horriblement. Il nous annonca que sa
presence au cafe Poisson n'etant plus necessaire, il changeait de
condition.

"Ah! ah! lui dit Horace, vous allez reprendre la peinture?

--Peut-etre le ferai-je plus tard, repondit le Masaccio; mais pas
maintenant. Mes soeurs n'ont pas encore assez d'ouvrage assure pour
l'annee. Est-ce que vous ne pourriez pas me faire placer quelque part
comme employe, pour tenir une comptabilite quelconque? dans une regie de
theatre, dans une administration d'omnibus, que sais-je? Vous avez des
connaissances, vous autres!

--Mon cher, dit Horace, vous n'ecrivez ni assez bien ni assez vite. Et
puis, savez-vous la tenue des livres?

--J'apprendrai, dit Arsene.

--Il ne doute de rien, dit Horace. Moi, si j'ai un conseil a vous
donner, c'est de perseverer dans la condition que vous venez d'essayer;
vous vous en acquittez fort bien. Seulement vous avez un peu de fatigue.
Servez dans une bonne maison, au lieu de servir dans un cafe; vous
gagnerez beaucoup, et vous ne travaillerez guere. Si Theophile le veut,
il peut vous placer chez quelque grand seigneur, ou seulement chez
quelque brave dame du faubourg Saint-Germain. Est-ce que la comtesse ne
le prendrait pas pour domestique, si tu le lui recommandais? Reponds
donc, Theophile!

--C'est assez de domesticite comme cela, repondit Arsene, qui comprenait
fort bien l'intention qu'avait Horace de le rabaisser aux yeux de
Marthe; j'y reviendrai si je ne puis trouver mieux. Mais puisque c'est
un etat qu'on meprise...

--Qu'est-ce qui se permet de le mepriser? s'ecria Louison tout en feu,
en suivant la direction involontaire qu'avait prise le regard de Paul;
est-ce que c'est vous, Marton, qui meprisez mon frere?

--Cousez donc! dit le Masaccio a Louison d'un ton severe, pour faire
baisser ses yeux menacants leves sur Marthe.

--Mais enfin, reprit-elle, je trouve un peu drole qu'on te meprise:
je ne sais pas ou on prend ce droit-la, et je ne vois pas en quoi
mademoiselle Marton..."

Marthe regarda Arsene d'un air triste, et lui tendit la main pour
l'apaiser. Il etait pret a eclater contre sa soeur.

"Elle est folle," dit-il en haussant les epaules, et il s'assit aupres
de Marthe en tournant le dos a Louison, dont les yeux se remplirent de
larmes.

"C'est qu'aussi c'est indigne! s'ecria-t-elle aussitot qu'il fut parti.
Voyez-vous, monsieur Theophile, je ne peux pas supporter cela de
sang-froid. Mademoiselle Marthe et M. Horace, qui s'entendent fort bien,
je vous assure, ne font pas autre chose que de _deconsiderer_ mon frere.

--Vous etes folle, repliqua Eugenie, et votre frere, qui vous l'a dit,
vous connait bien. Jamais Marthe n'a dit un mot de Paul qui ne fut a son
honneur et a sa louange.

--Je ne suis pas folle, s'ecria Louison en sanglotant, et je veux que
vous me jugiez tous. Je ne l'aurais pas dit devant lui, de crainte
d'amener une querelle; mais puisqu'il n'est plus la, et que voici les
coupables (elle designait alternativement Marthe, qui l'ecoutait avec
une pitie douloureuse, et Horace, qui, le dos etendu sur la commode et
les jambes sur le dossier d'une chaise, ne daignait pas l'interrompre),
je dirai ce que j'ai entendu, pas plus tard qu'avant-hier, lorsque
_monsieur_ et _madame_ causaient en tete-a-tete, comme ca leur arrive
assez souvent, Dieu merci! elle dans une chambre, nous dans l'autre;
avec ca que c'est commode pour s'entendre sur l'ouvrage! On va, on
vient, ca promene; et, comme dit cet autre, les amoureux ont du temps a
perdre.

--Charmant! charmant! dit Horace en se soulevant sur son coude et en
la regardant avec un calme plein de mepris: eh bien, poursuivez, fille
d'Herodias! Je verrai ensuite a vous donner ma tete sur un plat pour
votre souper. Qu'ai-je dit? voyons, parlez donc, puisque vous ecoutez
aux portes.

--Oui, que j'ecoute aux portes quand j'entends le nom de mon frere! Et
vous disiez comme cela que c'etait bien dommage qu'il se fut fait valet,
et qu'il etait perdu. Et mademoiselle Marton, au lieu de vous
traiter comme vous le meritiez pour ce mot-la, disait d'un petit air
etonne:--Comment donc? comment donc, perdu?--Oui, que vous avez dit: il
aurait beau changer de condition, maintenant, il lui resterait toujours
quelque chose de laquais, un cachet de honte qui ne s'efface pas. Enfin
comme pour dire, le voila marque comme un galerien.

--Si vous aviez ecoute un peu plus longtemps, dit Marthe avec une
douceur angelique, vous auriez entendu ma reponse: j'ai dit que quand
cela serait vrai, Arsene ennoblirait la plus vile des conditions.

--Et quand vous auriez dit cela, est-ce beau? N'est-ce pas avouer que
mon frere est dans une condition vile? Je voudrais bien savoir comment
etaient faits vos ancetres, et si nous n'avons pas tous ete eleves a
travailler pour vivre."

Je coupai court a cette querelle, qui eut pu durer toute la nuit; car
il n'y a pas de gens plus difficiles a convaincre que ceux qui ne
comprennent pas la valeur des mots, et qui en alterent le sens dans leur
imagination. J'envoyai coucher les deux soeurs, leur donnant tort, selon
ma coutume, et les menacant, pour la premiere fois, de me plaindre a
Paul des ameres tracasseries qu'elles suscitaient a leur compagne.

"Oui, oui! faites cela, repondit Louison en sanglotant sur le ton le
plus aigu; ce sera humain de votre part! Ce ne sera pas difficile car
il en est si bien coiffe, de cette Marton, que quand nous aurons assez
travaille pour la nourrir, il nous mettra a la porte au premier mot
qu'elle lui dira contre nous. Allez, allez, Messieurs, Mesdames, et
vous, Marton! ce n'est pas beau de mettre la guerre entre freres et
soeurs; vous vous en repentirez au jugement dernier! J'en appelle au
jugement de Dieu!"

Elle sortit d'un air tragique, entrainant Suzanne, nous jetant des
imprecations, et poussant les portes avec fracas.

"Vous avez la pour compagnes d'abominables diablesses, dit Horace en
rallumant son cigare avec tranquillite. Paul Arsene vous a rendu, mes
pauvres amis, un etrange service. Il a dechaine l'enfer dans votre
interieur.

--Quant a nous, nous n'en prendrions guere de souci personnel, repondit
Eugenie; ce sont des nuages qui passent. Mais c'est bien cruel pour
toi, Marthe; et si tu m'en croyais, il y aurait un remede a toutes les
persecutions dont tu es victime.

--Je sais ce que tu veux dire, ma bonne Eugenie, dit Marthe en
soupirant; mais sois sure que cela est impossible. D'ailleurs je serais
encore bien plus odieuse aux soeurs d'Arsene, si...

--Si quoi? demanda Horace, voyant qu'elle n'achevait pas sa phrase.

--Si elle l'epousait, dit Eugenie. Voila ce qu'elle s'imagine; mais elle
se trompe.

--Si vous l'epousiez? s'ecria Horace, oubliant tout a coup la vicomtesse
et revenant aux sentiments que naguere Marthe lui avait inspires; vous,
epouser Arsene! Qui donc a pu avoir une pareille idee?

--C'est une idee fort raisonnable, reprit Eugenie, qui voulait saper de
plus en plus dans sa base leur naissante inclination. Ils sont du meme
pays, de la meme condition, et a peu de chose pres du meme age. Ils se
sont aimes des leur enfance, et ils s'aiment encore. C'est un scrupule
de delicatesse qui empeche Marthe de dire oui. Mais je le sais, moi,
et je le lui dirai clairement, parce que le moment est venu de parler.
C'est l'unique desir, l'unique pensee d'Arsene."

L'attente d'Eugenie fut depassee par l'effet que produisit cette
declaration. Marthe, devenue aux yeux d'Horace la fiancee de Paul
Arsene, tomba si bas dans sa pensee, qu'il rougit d'avoir pu l'aimer.
Humilie, blesse, et se croyant joue par elle, il prit son chapeau, et,
le mettant sur sa tete avant que de sortir:

"Si vous parlez affaires, dit-il, je suis de trop, et je vais voir Odry,
qui joue ce soir dans _l'Ours et le Pacha_."

Marthe resta atterree. Eugenie lui parla encore d'Arsene; elle ne
repondit pas, voulut se lever pour sortir, et tomba evanouie au milieu
de la chambre.

"Ma pauvre amie, dis-je a Eugenie en l'aidant a relever sa compagne, nul
ne peut detourner la destinee! Tu as cru pouvoir preserver celle-ci. Il
n'est deja plus temps: Horace est aime!"



XIII.

Cette crise se termina par de longs sanglots. Quand Marthe fut plus
calme, elle voulut reprendre ce sujet d'entretien, et manifesta une
volonte qu'elle n'avait pas encore indiquee depuis deux mois que nous
vivions ensemble. Elle parla de nous quitter, et d'aller habiter seule
une mansarde, ou nos relations d'amitie ne seraient plus attristees par
l'humeur intolerante et intolerable de Louison.

"Vous continuerez a m'employer a vos travaux, dit-elle; je viendrai
chaque jour vous rapporter l'ouvrage que vous m'aurez confie. De cette
maniere, votre repos ne sera plus trouble par ma presence; mais je
sens que j'avais trop presume de mes forces en croyant qu'il me
serait possible de supporter ces querelles grossieres et ces laches
accusations. Je vois que j'en mourrais."

Nous sentions bien aussi qu'elle ne pouvait pas subir plus longtemps une
pareille domination; mais nous ne voulions pas l'abandonner aux ennuis
et aux dangers de l'isolement. Nous resolumes de nous expliquer avec
Arsene, afin qu'il etablit ses soeurs dans une autre maison. On
resterait associe pour le travail, et Marthe, que nous aimions comme une
soeur, ne cesserait point d'etre notre voisine et notre commensale.

Mais cet arrangement ne la satisfit pas. Elle avait une arriere-pensee
que nous devinions fort bien: elle ne pouvait plus supporter la presence
d'Horace, et voulait le fuir a tout prix. C'etait bien la plus prompte
maniere de couper court a cet attachement dangereux; mais comment faire
comprendre a Arsene cette raison majeure qui devait porter la mort dans
ses esperances? Au point ou en etaient encore les choses, Eugenie se
flattait de tout reparer en gagnant du temps. Marthe guerirait; Horace
lui-meme l'y aiderait par ses dedains, a mesure qu'il s'eprendrait de
la vicomtesse de Chailly, et peu a peu Arsene se ferait ecouter. Tels
etaient les reves qu'elle nourrissait encore. Le plus presse etait
d'eloigner Louison et Suzanne, dont la societe commencait a nous peser
beaucoup a nous-memes, un instant de colere et de folie de leur part
detruisant tout l'effet de nos jours de patience et de menagements.

Ce fut Louison qui mit un terme a nos perplexites par un changement
subit et imprevu.

Des le lendemain, a l'aube naissante, elle alla chuchoter aupres du lit
de sa soeur, si bas que Marthe, qui sommeillait a peine, et qui pensa
qu'elles tramaient contre elle quelque noirceur, ne put rien entendre de
ce qu'elles se confiaient. Mais tout a coup elle vit Louison s'approcher
de son lit, se mettre a genoux, et lui dire en joignant les mains:
"Marthe, nous vous avons offensee, pardonnez-nous. Tout le tort vient de
moi. J'ai une mauvaise tete, Marton; mais au fond, je vous plains, et
je veux me corriger. Viens, Suzon, viens, ma soeur; aide-moi a oter a
Marthe le chagrin que je lui ai fait."

Suzanne s'approcha, mais avec une repugnance que Marthe attribua a
un eloignement prononce pour elle. Marthe etait bonne et genereuse;
l'humilite de Louison la toucha si vivement, qu'elle lui jeta ses bras
autour du cou, et lui pardonna de toute son ame, n'ayant plus le courage
de l'affliger en suivant son projet de la veille, et ne sachant plus
quel pretexte donner a la separation dont, a cause d'Horace, elle
eprouvait si vivement le besoin.

Nous fumes tous fort emus du repentir de Louison, et nous passames cette
journee dans des effusions de coeur qui parurent soulager Marthe d'une
partie de sa tristesse.

Le soir, Eugenie, pour eviter de recevoir la visite d'Horace, qui
s'etait annonce pour cette heure-la, nous proposa de faire un tour de
promenade. Marthe accepta avec empressement, et nous etions deja tous
sur l'escalier, lorsque Louison dit qu'elle ne se sentait pas bien, et
nous pria de la laisser a la maison.

--Je me coucherai de bonne heure, disait-elle, et demain je ne m'en
ressentirai plus; je connais cela, c'est ma migraine.

Elle resta donc, et, au lieu de se coucher, elle passa sur le balcon. Ce
n'etait pas sans dessein. Horace, qui venait pour nous voir, et a qui le
portier assurait que nous etions tous sortis, leva la tete, et vit une
femme sur le balcon. Comme il etait un peu myope, il s'imagina que ce
devait etre Marthe. L'idee lui vint de se venger par quelque cruel
persiflage de ce qu'il appelait une _rouerie_ de sa part; car il croyait
que, s'entendant avec Arsene, elle avait accepte ses soins et accueilli
a demi sa declaration, pour le jouer ou mener de front deux intrigues.

Il monta l'escalier rapidement, et sonna tout essouffle, le coeur gonfle
d'un plaisir amer et cuisant; mais lorsqu'au lieu de Marthe, _la fille
d'Herodias_ vint lui ouvrir la porte, il recula de trois pas, et ne se
gena pas pour jurer.

Louison ne s'effaroucha pas pour si peu; et, entrant tout de suite en
matiere, elle lui adressa des excuses aussi douces et aussi polies
qu'elle put le faire, pour la maniere dont elle s'etait conduite la
veille avec lui.

Horace, tout emerveille de cette conversion, lui promit d'oublier tout;
et trouvant qu'un peu de hardiesse lui donnerait, a ses propres yeux, un
air don Juan qui completerait son role a l'egard de Marthe, il appliqua
un gros baiser de protection familiere sur la joue vermeille et rebondie
de la villageoise. Malgre sa pruderie habituelle, elle ne s'en facha
point trop, el lui parla ainsi:

"Si j'avais tant d'humeur hier soir, monsieur Horace, c'est que je me
trompais. Je m'etais imagine, voyant mon frere si epris de mademoiselle
Marthe, que celle-ci consentait a l'ecouter en meme temps qu'elle vous
ecoutait, et que vous vous entendiez tous les deux pour tromper mon
pauvre Arsene.

--Je vous remercie de la supposition, repondit Horace; permettez-moi de
vous en temoigner ma reconnaissance en embrassant cette autre joue qui
fait des reproches a sa voisine.

--Que celui-la soit le dernier, dit Louison en se laissant donner
un second baiser, non sans rougir beaucoup: nous sommes bien assez
raccommodes comme cela. Je me disais donc comme ca que c'etait bien
vilain de la part de Marthe d'ecouter deux galants; foi d'honnete fille,
je ne savais pas que mon frere ne lui avait tant seulement pas dit un
mot d'amourette.

--Ah! dit Horace d'un air indifferent, c'est singulier!"

Et il commenca cependant a ecouter avec interet.

"Eh! pardine, vous le savez bien, peut-etre, reprit Louison. Il parait
(et c'est meme bien sur) que Marton ne veut pas qu'on lui parle de se
marier. Et puis, voyez-vous, Monsieur (je peux bien vous dire ca entre
nous), Marton est fiere, trop fiere pour une fille qui n'a ni sou ni
maille; mais ca a des idees de princesse, ca lit dans les livres, et ca
voudrait filer le parfait amour avec un jeune homme bien mis et bien
eduque. Elle trouve mon pauvre frere trop commun, et d'ailleurs elle a
la tete montee pour un autre que vous savez bien.

--Le diable m'emporte si je le sais, dit Horace etonne des gros yeux
malins de Louison.

--Allons donc! dit-elle en le poussant du coude d'une facon toute
rustique; vous n'etes pas si simple, vous savez bien qu'elle est folle
de vous.

--Vous ne savez ce que vous dites, Louison.

--Tiens! tiens! pourquoi donc qu'elle s'attife si bien depuis quelque
temps? Et a qui donc est-ce qu'elle pense, quand elle passe la moitie
de la nuit a soupirer et a geindre au lieu de dormir? Et pourquoi donc
est-ce qu'elle est tombee en pamoison hier soir apres que vous etes
parti tout fache?

--Elle est tombee evanouie? Quoi! que dites-vous la, Louison?

--Raide par terre; et des pleurs, et des sanglots! et la voila
maintenant qui veut s'en aller d'ici pour ne plus vous voir, parce
qu'elle croit que vous ne la regarderez plus.

--Mais qui vous a donc dit tout cela, Louison?

--Ah! dame, Monsieur, on a des yeux et des oreilles! Ayez-en aussi, et
vous verrez bien.

--Mais votre frere et Marthe s'aimaient des l'enfance? ils devaient se
marier?

--Ca n'est point; c'est une idee d'Eugenie. Elle veut les marier a
present, et Dieu sait ce qu'elle ne s'imagine point pour cela. Mais
l'autre n'entend a rien, et vous n'avez qu'un mot a lui dire pour
qu'elle parle clair et droit a mon frere.

--Et que ne l'a-t-elle fait plus tot? Elle le trompe donc?

--Nenni, Monsieur; mais elle a bon coeur, et craint de lui faire de la
peine. D'ailleurs, comme je vous le dis, mon frere ne lui a jamais rien
demande. C'est Eugenie qui fait tout cela comme une folle qu'elle est.
Le beau service a rendre a Paul que de lui faire epouser une femme qui
en a un autre dans son idee! Ca ne se peut point."

Quand nous rentrames (et notre promenade fut courte, car, etant a la
veille de passer mes examens, je donnais au plus une heure par jour a
mes plaisirs), nous trouvames Horace bien different de ce qu'il nous
avait paru la veille. Il vint a notre rencontre, et serra la main de
Marthe avec une ardeur etrange. Le desir, sinon l'amour, etait entre
dans son esprit. Jusque-la l'incertitude du succes avait contrarie son
orgueil et refroidi ses poursuites. Maintenant, sur de son triomphe, il
en jouissait d'avance avec une sorte de beatitude. Sa figure avait une
expression emue et pensive qui l'embellissait singulierement. Il etait
pale; son regard humide et lent penetrait la pauvre Marthe comme une
fleche empoisonnee. Elle ne s'attendait pas a le voir ce soir-la; elle
croyait le danger passe pour un jour; elle se sentit defaillir en lui
abandonnant sa main tremblante, qu'il garda dans les siennes jusqu'a ce
qu'Eugenie eut apporte la lampe.

Il s'assit en face d'elle, ne la quitta pas des yeux, et, tandis que
j'ecrivais dans une chambre voisine, la porte entr'ouverte, et que les
femmes travaillaient autour de la table, il fit la conversation avec
autant de gout et d'elegance que s'il eut ete dans le salon de la
vicomtesse de Chailly. Je n'avais pas le loisir de l'ecouter; seulement
j'entendais sa voix montee sur son diapason le plus sonore et le plus
recherche. Eugenie me dit, le soir, que jamais elle ne l'avait vu aussi
aimable, aussi coquet d'esprit que de langage, aussi pres du naturel et
de la bonhomie qu'il le fut pendant pres de deux heures.

Marthe n'osait ni parler ni respirer; Eugenie ne se pretait pas a
soutenir la conversation, ne voulant pas faire briller son adversaire.
Louison, toute radoucie, faisait seule l'office d'interlocuteur. Elle
procedait toujours par questions; et, quelque niaises et hors de sens
qu'elle les fit, Horace y repondait avec le charme d'une condescendance
ingenieuse, et trouvait pour elle les explications les plus enjouees,
parfois meme les plus poetiques, comme celles qu'on donne aux enfants
quand on les aime et qu'on veut se mettre a leur portee sans cesser
d'etre vrai.

Quoique Eugenie mit en oeuvre toutes les ressources de son esprit pour
l'interrompre, l'embrouiller et meme le renvoyer, elle n'y reussit pas;
et Marthe fut sous le charme, sans que rien put l'en preserver. Penchee
sur son ouvrage, le sein oppresse, l'oeil voile, elle hasardait
parfois un regard timide; et rencontrant toujours celui d'Horace, elle
detournait bien vue le sien avec une confusion pleine d'effroi et de
delices.

C'etait, je l'ai deja dit, la premiere fois que Marthe etait recherchee
par une intelligence. La sienne, oisive et seule, dans une secrete et
continuelle exaltation, avait renonce a cet amour de l'ame que personne
n'avait su lui exprimer. Le pauvre Arsene n'avait jamais ose, jamais pu
parler que d'amitie. Sa personne n'avait aucune seduction, son langage
aucune poesie, ou du moins aucun art. Les autres amours que Marthe avait
inspires etaient des fantaisies impertinentes qu'elle avait reprimees,
ou des passions brutales qui l'avaient effrayee. Depuis le jour ou
Horace lui avait parle d'amour, elle avait garde dans son cerveau et
dans son coeur comme le souvenir d'une musique enivrante. Elle y pensait
le jour, elle en revait la nuit. Chaste et recueillie, elle n'aspirait
pas a un plus grand bonheur qu'a celui de s'entendre encore dire les
memes choses de la meme maniere. La pensee d'en etre a jamais privee
etait deja pour elle un regret aussi profond que si ce bonheur eut dure
des annees. Ce soir-la, elle eut donne sa vie pour etre un seul instant
avec lui, et pour recommencer le quart d'heure qu'elle avait vecu le
jour de sa premiere ivresse. Horace comprit bien son silence.

"Marthe est perdue, me dit Eugenie quand tout le monde se fut retire.
Elle ne peut plus comprendre Arsene; l'amour de celui-la est trop simple
pour des oreilles pleines des belles paroles de l'autre. Vous devriez
mener Horace demain chez la vicomtesse.

--Tu vois bien qu'il ne lui faut qu'un jour pour l'oublier, repondis-je,
car aujourd'hui il est certainement tres-epris de Marthe. Mais
pourquoi donc desesperer toujours de lui? Le jour ou il aimera il sera
transforme.

--Parle plus bas, reprit Eugenie. Il me semble qu'on doit nous entendre
de l'autre cote du mur.

--C'est le lit de Louison qui se trouve la, et elle ronfle si bien...

--J'ai dans l'idee, repondit-elle, que cette fille n'est pas si simple
qu'elle en a l'air, et qu'elle devine ce qu'elle ne comprend pas."

Malgre la surveillance assidue d'Eugenie, des regards, des mots, des
billets meme, furent echanges entre Marthe et Horace. Je proposai a
ce dernier de retourner chez la comtesse, il refusa. Je conseillai a
Eugenie de ne plus chercher a contrarier cette passion, qui semblait
vraie, et qui devenait plus ardente avec les obstacles. Louison etait
desormais la douceur et la bonte meme. Elle temoignait a Marthe une
amitie charmante; et Marthe s'y abandonnait d'autant plus volontiers,
qu'elle favorisait son amour, et l'aidait a en faire mille petits
mysteres inutiles a la trop clairvoyante Eugenie.

Un jour, Eugenie, qui etait fort souffrante, gronda Louison d'avoir
envoye Marthe a sa place en commission.

"Eh, pourquoi donc ne sortirait-elle pas comme une autre? dit Louison,
affectant une grande surprise.

--Marthe est si jolie, qu'on va la regarder et la suivre dans la rue.

--Tiens! dit Louison avec une aigreur qui perca malgre elle, dirait-on
pas qu'il n'y a qu'elle de jolie au monde? On me regarde bien aussi,
moi; mais on ne me suit pas; on voit bien que ca ne prendrait pas... Et
on ne suivra pas Marthe non plus, ajouta-t-elle en se reprenant, parce
qu'on verra bien qu'elle n'encourage personne."

Louison avait eu soin de dire a Marthe, la veille, de maniere a ce
qu'Horace seul l'entendit:

--C'est demain a midi que vous irez rue du Bac, au _petit Saint-Thomas_,
pour ce petit coupon de jaconas qu'on nous a chargees d'assortir.

Il y avait eu quelque chose de si affecte dans la maniere de menager
ainsi a Horace l'occasion de rencontrer Marthe dehors, que celle-ci en
avait ete epouvantee. En y reflechissant, elle crut n'y voir qu'une
etourderie de la part de sa compagne; et, quoique aux battements de son
coeur, elle sentit bien qu'Horace l'attendrait au lieu designe, elle
voulut se persuader qu'il n'avait point fait attention aux paroles
de Louise. Le lendemain, comme elle approchait du magasin, elle vit
effectivement Horace qui flanait sur le trottoir en l'attendant. Elle
passa pres de lui; il ne l'arreta pas, ne la salua point; mais il la
regarda d'un air si passionne, que cet oubli des formes de la bienseance
ordinaire fut un eloquent temoignage de l'amour qui le penetrait. Elle
lui sourit d'un air a la fois craintif, heureux et attendri; et ce
regard, ce sourire echanges, se prolongerent autant que le permirent
quelques pas d'une marche ralentie. Ce fut un siecle de bonheur pour
tous deux.

Quoiqu'ils ne se fussent rien dit, Marthe, faisant ses emplettes a la
hate, etait bien sure de le retrouver sur le meme trottoir, autour du
vitrage du magasin. Elle l'y retrouva en effet; et il l'attendait avec
le projet de l'accompagner au retour, afin de pouvoir causer avec elle
sans temoins. Mais au moment ou il s'approchait et se preparait a
passer doucement le bras de Marthe sous le sien, une voiture decouverte
s'arreta devant la porte cochere qui fait face a la boutique. Un
domestique galonne, qui etait derriere la voiture en descendit, et entra
dans la maison pour faire quelque message, tandis que la dame qui le lui
avait donne se pencha pour regarder Horace en clignotant, comme si elle
eut cherche a le reconnaitre. Horace salua: c'etait la vicomtesse de
Chailly. Elle lui rendit son salut fort legerement, d'un air de doute et
d'incertitude; puis elle prit son lorgnon, comme pour s'assurer qu'elle
le connaissait. Horace ne jugea point necessaire d'attendre l'effet
de cette exploration un peu impertinente, et il se disposa a aborder
Marthe. Mais ce maudit lorgnon ne le quittait pas. La vicomtesse se
penchait a la portiere a mesure qu'il s'eloignait, et la voiture etait
tournee de maniere a ce qu'elle put le suivre ainsi de l'oeil jusqu'au
detour de la rue. Horace ne s'en apercevait que trop, et il etait au
supplice. Marthe etait mise tres simplement, mais avec une sorte de
distinction qui lui donnait toute l'apparence d'une femme _comme il
faut_. Mais, helas! elle portait un paquet dans un foulard, et c'etait
le cachet irrecusable de la grisette. Cette futile circonstance et
l'indiscrete curiosite de la vicomtesse eurent assez d'empire sur la
vanite d'Horace pour l'empecher de ceder au mouvement de son coeur. Il
hesita, se reprit a dix fois, revint sur ses pas pour donner le change;
et quand la voiture fut repartie, il se remit a courir. Marthe, qui le
croyait sur ses talons, avait juge prudent de couper a sa droite par la
rue de l'Universite, pour eviter les nombreux passants de la rue du Bac.
Elle comptait qu'il allait la rejoindre. Mais lorsqu'elle se retourna,
elle ne vit personne derriere elle; et Horace, remontant a toutes jambes
la rue du Bac jusqu'a la Seine, ne la rencontra pas devant lui.

C'est ainsi que fut perdue pour lui l'occasion de faire ecouter son
amour. Mais Louison sut bien la lui faire retrouver.

Eugenie, a peine retablie, fut forcee d'aller passer quelques jours a
Saint-Germain, pour soigner une de ses soeurs qui etait malade plus
gravement. La mansarde resta confiee a Marthe. Horace y passa des
journees entieres. Louise et Suzanne eurent soin de ne pas les troubler.
Abandonnee a son destin, Marthe ecouta cet amour dont l'expression avait
pour elle tant de charme et de puissance. Interroge par moi, Horace me
jura qu'il etait bien serieusement epris d'elle, et qu'il etait capable
de tous les devouements pour le lui prouver. J'insinuai a Marthe qu'elle
devait user de son influence pour le faire travailler; car je voyais ses
embarras grossir de jour en jour, et, si je n'eusse pourvu a ses moyens
quotidiens d'existence, j'ignore ou il eut pris de quoi diner. Cette
assistance que je lui donnais de bien bon coeur me mettait dans la
delicate et ridicule position de n'oser lui reprocher sa paresse.
Quand je hasardais un mot a cet egard, il me repondait d'un air
desespere:--C'est vrai; je suis a ta charge, et tu dois bien me
mepriser. Si j'essayais de recuser ce motif blessant pour nous deux, en
invoquant son propre interet, son propre avenir, il me fermait encore la
bouche en disant:

"Au nom du present, je te supplie de ne pas me parler de l'avenir.
J'aime, je suis heureux, je suis enivre, je me sens vivre. Comment et
pourquoi veux-tu que je songe a autre chose qu'a ce moment fortune ou
j'existe surabondamment?"

N'avait-il pas raison?-"Jusqu'ici, me dis-je, il y a eu dans son
ambition quelque chose de trop personnel qui lui a montre l'avenir sous
un jour d'egoisme. A present qu'il aime, son ame va s'ouvrir a des
notions plus larges, plus vraies, plus genereuses. Le devouement va
se reveler, et, avec le devouement, la necessite et le courage de
travailler."



XIV.

Lorsque Eugenie fut de retour, et qu'elle vit ses efforts desormais
inutiles, elle songea qu'il etait temps d'informer Arsene de la verite,
ou tout au moins de la lui faire pressentir. Elle me demanda conseil sur
la maniere dont elle s'y prendrait; et, apres que nous eumes envisage la
question sous tous ses aspects, elle s'arreta au parti suivant.

Ne se fiant plus aux murailles de sa mansarde, qu'elle disait avoir des
oreilles, elle voulut surprendre Horace au milieu de ses pensees, par la
solennite d'une demarche que sa bonne reputation et la dignite de son
caractere lui donnaient le droit de risquer.

"Ecoutez, lui dit-elle; vous avez su vous faire aimer; mais vous ne
savez pas l'etendue des devoirs que vous avez contractes envers Marthe.
Vous lui faites perdre la protection d'Arsene, protection courageuse et
perseverante, qui ne lui eut jamais manque et qui eut toujours porte ses
fruits. Elle ne sait pas ce qu'elle lui doit, ce qu'elle lui aurait du
encore si elle ne se fut pas mise dans la necessite de renoncer a son
assistance. Mais moi, je vous le dirai, parce qu'il faut que vous
sachiez tout. Arsene n'eut jamais abandonne la peinture, qu'il aimait
passionnement, si sa pensee secrete n'eut ete de mettre, grace a son
travail, Marthe a l'abri du besoin. Il n'eut jamais songe a faire venir
ses soeurs de la province, si son unique but n'eut ete de lui donner
une societe et une protection derriere laquelle sa protection a lui se
serait toujours cachee. Enfin, a l'heure qu'il est, il vient d'obtenir
un tout petit emploi dans les bureaux d'une societe industrielle. Rien
au monde n'est plus contraire a ses gouts, a ses habitudes d'activite,
au mouvement rapide et genereux de son esprit; je le sais, et je crains
qu'il n'y succombe. Mais je sais aussi qu'il veut gagner de l'argent, et
qu'il en gagne assez pour subvenir indirectement a tous les besoins de
Marthe, en ayant l'air de ne s'occuper que de ses soeurs. Je sais que
nos petits travaux d'aiguille ne rapportent pas suffisamment pour faire
vivre trois femmes (ma part prelevee) dans l'aisance, la proprete et la
liberte ou vivent Marthe et les soeurs d'Arsene. Tout ce que je sais,
tout ce que je vous dis, Marthe l'ignore encore. Elle n'a jamais tenu un
menage par elle-meme; elle a l'inexperience d'un enfant a cet egard-la.
Arsene la trompe, et nous l'y aidons, pour qu'elle ne connaisse ni les
privations ni l'exces du travail. Par contre-coup, il faut aussi tromper
les soeurs, sur la discretion desquelles nous ne pouvons pas compter.
Jusqu'ici je me suis chargee de la comptabilite; je leur ai fait croire
a toutes que les recettes l'emportaient sur les depenses, tandis que
c'est le contraire qui est vrai. Mais cet etat de choses ne peut durer
desormais. Arsene s'est toujours flatte secretement que Marthe prendrait
pour lui une affection serieuse, lorsque, revenue de ses terreurs
et guerie de ses blessures, son ame s'ouvrirait a de plus douces
impressions. J'ai partage son illusion, je vous l'avoue, et j'ai fait
tout mon possible pour preserver Marthe d'un autre attachement. Je n'ai
pas reussi. Maintenant, dites-moi ce que vous feriez a ma place du
secret d'Arsene, et quel conseil vous donneriez a l'un et a l'autre."

Cette ouverture deconcerta beaucoup Horace. "Je suis sans fortune,
dit-il; comment pourrai-je servir de protecteur a une femme, moi qui
n'ai encore pu m'aider et me guider moi-meme?"

Il se promena dans sa chambre avec agitation, et peu a peu ses idees se
rembrunirent. "Je n'avais pas prevu tout cela, moi! s'ecria-t-il avec un
chagrin qui n'etait pas sans melange d'humeur. Je n'ai jamais songe a
rien de pareil. Pourquoi faut-il absolument qu'entre deux etres qui
s'aiment, il y ait un protecteur et un protege? Vous, Eugenie, qui
reclamez toujours l'egalite pour votre sexe...

--Oh! Monsieur, repondit-elle, je la reclame et je la pratique, bien
qu'elle soit difficile a conquerir dans la societe presente. Je sais
borner mes besoins au peu que mon industrie me procure. Vous savez
comment je vis avec Theophile, et vous savez par consequent que je
ne perds pas un jour, pas une heure. Mais savez-vous en quoi je le
considere comme mon protecteur legitime et naturel? Si je tombais
malade et que je fusse longtemps privee de travail, au lieu d'aller a
l'hopital, je trouverais dans son coeur un refuge contre l'isolement et
la misere. Si un homme etait assez lache pour m'insulter, j'aurais un
appui et un vengeur. Enfin, si je devenais mere... ajouta-t-elle en
baissant les yeux par un sentiment de dignite pudique, et en les
relevant sur lui avec fermete pour lui faire sentir la consequence
possible de ses amours avec Marthe, mes enfants ne seraient pas exposes
a manquer de pain et d'education. Voila, Monsieur, pourquoi il importe
a des femmes comme nous de trouver dans leurs amants de l'affection
durable et un devouement egal au leur.

--Eugenie, Eugenie, dit Horace en tombant sur une chaise, vous me jetez
dans un grand trouble. Je ne suis pas l'amant de Marthe au point d'avoir
reflechi aux resultats serieux de l'ivresse qui s'allume dans mon
cerveau. Eh bien, chere Eugenie, je me confesse a vous, je m'accuse; je
ne peux ni ne veux vous tromper. Je desire Marthe de toutes les forces
de mon etre, et je l'aime de toute la puissance de mon coeur; mais
puis-je lui promettre d'etre pour elle ce que Theophile est pour vous?
Puis-je m'engager a la soustraire a tous les dangers, a tous les maux de
l'avenir? Theophile est riche, en comparaison de moi; il a une petite
fortune assuree; il peut travailler pour l'avenir. Et moi, qui n'ai que
des dettes, il faudrait donc que je pusse travailler pour l'avenir, pour
le present et pour le passe en meme temps!

--Mais Arsene n'a rien, reprit Eugenie, et en outre il soutient ses deux
soeurs.

--Ah! s'ecria Horace, frappe de l'allusion et entrant dans une sorte de
fureur, il faudra donc que je me fasse garcon de cafe, moi! Non, il n'y
a pas de femme au monde pour qui je me resoudrai a m'avilir dans une
profession indigne de moi. Si Marthe s'imagine cela...

--Oh! Monsieur, ne blasphemez pas, dit Eugenie. Marthe ne s'imagine
rien, car je lui ai fait un grand mystere de tout ceci; et le jour ou
elle saurait que de pareilles questions ont ete soulevees a propos
d'elle, je suis sure qu'elle nous fuirait tous dans la crainte d'etre a
charge a quelqu'un d'entre nous. Je vois bien que vous ne l'aimez pas;
car vous ne la comprenez guere, et vous ne l'estimez nullement. Ah!
pauvre Marthe, je savais bien qu'elle se trompait!"

Eugenie se leva pour s'en aller. Horace la retint.

"Et maintenant, dit-il, vous allez encore travailler contre moi?

--Comme j'ai fait jusqu'ici, je ne vous le cache point.

--Vous allez me presenter comme un etre odieux, comme un monstre
d'egoisme, parce que je suis pauvre au point de ne pouvoir entretenir
une femme, et que je me respecte au point de ne vouloir pas me faire
laquais? Ah! sans doute, si le merite d'un homme se mesure au poids
de l'argent qu'il sait gagner, Paul Arsene est un heros et moi un
miserable!

--Il y a dans tout ce que vous dites, repliqua Eugenie, des idees
insultantes pour Marthe et pour moi, auxquelles je ne daignerai plus
repondre. Laissez-moi partir, Monsieur. La verite est dure; mais il
faudra que Marthe l'apprenne, et qu'elle renonce dans le meme jour a son
ami, a cause de vous, a vous, a cause d'elle-meme. Heureusement que
nous lui resterons! Theophile saura bien remplacer Arsene, avec plus de
desinteressement encore; moi aussi, je travaillerai pour elle et avec
elle; et jamais l'idee ne nous viendra que cela s'appelle _entretenir_
une femme!

--Eugenie, dit Horace en lui prenant les mains avec feu, ne me jugez pas
sans me comprendre. Vous vous repentiriez un jour de m'avoir avili aux
yeux de Marthe et aux miens propres. Je n'ai pas les doutes infames que
vous m'attribuez. Je parle sans mesure et sans discernement peut-etre;
mais aussi votre susceptibilite s'effarouche pour des mots, et la mienne
s'emporte a cause du blessant parallele que vous etablissez toujours
entre ce Masaccio et moi. Je n'ai pas l'instinct de l'imitation, j'ai
horreur des modeles qui posent pour la vertu; mais, sans rien affecter,
sans rien jurer, je puis bien, ce me semble, pratiquer dans l'occasion
le devouement jusqu'au sacrifice. Que pouvez-vous savoir de moi, puisque
Je n'en sais rien moi-meme; je n'ai pas encore ete mis a l'epreuve; mais
j'ai beau me tater et m'interroger, je ne trouve en moi ni elements
de lachete ni germes d'ingratitude. Pourquoi donc me condamnez-vous
d'avance? Vous avez de cruelles preventions contre moi, Eugenie; et je
ne pourrai plus respirer, faire un pas, ou dire un mot, que vous ne les
interpretiez a ma honte. Marthe ne pourra plus etouffer un soupir ou
verser une larme qui ne me soient imputes. Enfin, nous ne pourrons plus
exister l'un et l'autre sans que le nom d'Arsene soit suspendu sur nos
tetes comme un arret. Cela gene et contriste deja tous les elans de
mon coeur; mon avenir perd sa poesie, et mon ame sa confiance. Cruelle
Eugenie, pourquoi m'avez-vous dit toutes ces choses?

--Et vous n'avez pas plus de courage que cela? reprit Eugenie. Vous
craignez de vous humilier en me disant que l'exemple d'Arsene ne vous
effraie pas, et que vous vous sentez bien capable, comme lui, des plus
grands actes d'abnegation pour l'objet de votre amour?

--Mais que voulez-vous donc que je fasse? A quoi faut-il m'engager?
Dois-je donc epouser? Mais cela n'a pas le sens commun! Je suis mineur,
et mes parents ne me permettront jamais...

--Vous savez que je suis de la religion saint-simonienne a certains
egards, repondit Eugenie, et que je ne vois dans le mariage qu'un
engagement volontaire et libre, auquel le maire, les temoins et le
sacristain ne donnent pas un caractere plus sacre que ne le font l'amour
et la conscience. Marthe est, je le sais, dans les memes idees, et je
crois que jamais elle ni moi ne vous parlerons de mariage legal. Mais il
y a un mariage vraiment religieux, qui se contracte a la face du ciel;
et si vous reculez devant celui-la...

--Non, Eugenie, non, ma noble amie, s'ecria Horace: celui-la n'a rien
que je repousse. Je me plains seulement de la mefiance que vous me
temoignez; et, si vous la faites partager a votre amie, nous allons
changer, grand Dieu! la passion la plus spontanee et la plus vraie en
quelque chose d'arrange, de guinde et de faux, qui nous refroidira tous
les deux."

Pendant qu'Eugenie sondait ainsi avec une attention severe le coeur
d'Horace, a la meme heure, au meme instant, des atteintes plus profondes
etaient portees a celui d'Arsene. Il etait venu voir ses soeurs, ou
plutot Marthe, a la faveur de ce pretexte; et Louison etant sortie a
ce moment-la, Suzanne, qui etait mecontente du despotisme de sa soeur
ainee, avait resolu, elle aussi, de frapper un coup decisif. Elle prit
Arsene a part.

"Mon frere, lui dit-elle, je vous demande votre protection, et je
commence par reclamer le secret le plus profond sur ce que je vais vous
confier."

Arsene le lui ayant promis, elle lui raconta toute la conduite de
Louison a l'egard de Marthe.

"Vous croyez, dit-elle, qu'elle s'est reconciliee de bonne foi avec
Marton, et qu'elle ne lui cause plus aucun chagrin? Eh bien, sachez
qu'elle lui en prepare de bien plus grands, et qu'elle la hait plus que
jamais. Voyant que vous l'aimiez, et qu'elle ne reussirait pas a vous
detacher d'elle par des paroles, elle a resolu de l'avilir a vos yeux.
Elle a voulu la perdre, et je crois bien qu'elle y a reussi deja.

--L'avilir! la perdre! s'ecria Paul Arsene. Est-ce ma soeur qui parle?
est ce de ma soeur que j'entends parler?

--Ecoutez, Paul, reprit Suzanne, voici ce qui s'est passe. Louison a
ecoute, a travers la cloison de sa chambre, ce que M. Theophile et
Eugenie se disaient dans la leur. Elle a appris de cette maniere
qu'Eugenie voulait vous faire epouser Marthe, et que Marthe commencait
a aimer M. Horace. Alors elle m'a dit:--Nous sommes sauvees, et notre
frere va bientot savoir qu'on se joue de lui. Seulement il faut lui en
fournir la preuve; et quand il aura decouvert quelle femme perdue il
nous a donnee pour compagnie, il la chassera, et il ne croira plus que
nous.--Mais quelle preuve lui en donnerez-vous? lui ai-je dit; Marthe
n'est pas une femme perdue.--Si elle ne l'est pas, elle le sera
bientot, je t'en reponds, a dit Louison. Tu n'as qu'a faire comme moi
et a m'obeir en tout, et tu verras bien comme la folle donnera dans le
panneau. Alors elle a fait semblant de demander pardon a Marthe, et elle
s'est mise a dire toujours comme elle pour lui faire plaisir. Et puis
elle a dit je ne sais quoi a M. Horace pour l'encourager a courtiser
Marton; et puis elle disait toute la journee a Marton que M. Horace
etait un beau jeune homme, un brave jeune homme, et qu'a sa place elle
ne le ferait pas tant languir; et puis, enfin, elle leur menageait des
tete-a-tete, elle leur donnait l'occasion de se rencontrer dehors, et,
tant qu'Eugenie a ete malade, elle les a laisses expres ensemble toute
la journee dans une chambre, m'a emmenee dans l'autre, et deux ou trois
fois Marthe est venue tout effrayee et tout emue aupres de nous, comme
pour se refugier, et cependant Louison lui fermait la porte au nez, et
feignait de ne pas l'entendre frapper. Dieu sait ce qui est resulte de
tout cela! C'est toujours bien affreux de la part d'une fille comme
Louison, qui me fait des sermons epouvantables quand l'epingle de mon
fichu n'est pas attachee juste au-dessous du menton, et qui ne se
laisserait pas prendre le bout du doigt par un homme, de jeter ainsi une
pauvre fille dans les pieges du diable, et de favoriser un jeune homme
dont certainement les intentions sont peu chretiennes. Cela m'a fait
beaucoup de honte pour elle et de peine pour Marthe. J'ai essaye de
faire comprendre a celle-ci qu'on ne lui voulait pas de bien en agissant
ainsi, et que M. Horace n'etait qu'un enjoleur. Marthe a mal pris la
chose, elle a cru que je la haissais. Louison m'a menacee de me rouer de
coups, si je disais un mot de plus, et Eugenie, me voyant triste, m'a
reproche d'avoir de l'humeur. Enfin, le moment est venu ou le coup qu'on
vous prepare va vous arriver. N'en soyez pas surpris, mon frere, et
montrez de l'indulgence a cette pauvre Marthe, qui n'est pas la plus
coupable ici."

Arsene sut renfermer la terrible emotion que lui causa cette confidence.
Il douta quelque temps encore. Il se demanda si Louison etait un monstre
de perfidie, ou si Suzanne etait une calomniatrice infame; et, dans l'un
comme dans l'autre cas, il se sentit blesse et atterre d'avoir un
tel etre dans sa famille. Il attendit que Louison fut rentree, pour
l'interroger d'un air calme et confiant sur les relations de Marthe avec
Horace. "On m'a dit qu'ils s'aimaient, lui dit-il. Je n'y vois pas le
moindre mal, et je n'ai pas le plus petit droit de m'en offenser. Mais
j'aurais cru que, comme mes soeurs, vous m'en auriez averti plus tot,
puisque vous pensiez que j'y prenais grand interet."

Louison vit bien que, malgre cet air resigne, Paul avait les levres
pales et la voix suffoquee. Elle crut qu'une jalousie concentree etait
la seule cause de sa souffrance, et, se rejouissant de son triomphe,--Ah
dame! Paul, vois-tu lui dit-elle, on ne peut parler que quand on est
sur de son fait, et tu nous as si mal recues quand nous avons voulu
t'avertir! Mais, a present, je puis bien te parler franchement, si
toutefois tu l'exiges, et si tu me promets que Marton ne le saura pas.

En parlant ainsi, elle tira de sa poche une lettre qu'Horace l'avait
chargee de remettre a Marthe. Arsene ne l'eut pas ouverte lors meme que
sa vie en eut dependu. D'ailleurs, dans ses idees simples et rigides,
une lettre etait par elle-meme une preuve concluante. Il mit celle-la
dans sa poche, et dit a Louison: "Il suffit, je te remercie; mon parti
etait deja pris en venant ici. Je te donne ma parole d'honneur que
Marthe ne saura jamais le service que tu viens de me rendre."

[Illustration: Tenez, lui dit-il en lui remettant la lettre.]

Il passa dans mon cabinet, ou je venais de rentrer moi-meme, et,
quelques instants apres, Eugenie arriva. "Tenez, lui dit-il en lui
remettant la lettre d'Horace, voici une lettre pour Marthe, que j'ai
trouvee par terre dans la chambre de mes soeurs. C'est l'ecriture de M.
Horace; je la connais.

--Paul, il est temps que je vous parle, dit Eugenie.

--Non, Mademoiselle, c'est inutile, dit Paul; je ne veux rien savoir.
Je ne suis pas aime; le reste ne me regarde pas. Je n'ai jamais ete
importun, je ne le serai jamais. Je n'ai ete indiscret qu'avec vous,
en vous parlant souvent de moi, et en vous imposant la societe de mes
soeurs, qui ne vous a pas ete toujours des plus agreables. Louison
est difficile a vivre; et l'occasion s'etant presentee de la placer
ailleurs, je venais vous dire que, des demain, je vous en debarrasse,
ainsi que de Suzanne, en vous remerciant toutefois des bontes que vous
avez eues pour elles, et en vous priant de me garder votre amitie, dont
je viendrai toujours me reclamer le plus souvent qu'il me sera possible,
tant que M. Theophile ne le trouvera pas mauvais.

--Vos soeurs ne me sont nullement a charge, repondit Eugenie. Suzanne a
toujours ete fort douce, et Louison l'est devenue depuis quelque temps.
Je concois que vos idees sur l'avenir ayant change, vous vouliez rompre
l'union que nous avions formee sous de meilleurs auspices; mais pourquoi
vous tant presser?

--Il faut que mes soeurs s'en aillent bien vite, reprit Arsene. Elles ne
sont peut-etre pas aussi bonnes qu'elles en ont l'air, et je suis tout a
fait en mesure de les etablir. Ecoutez, Eugenie, dit-il en la prenant
a part, j'espere que vous garderez Marthe aupres de vous tant qu'elle
n'aura pas pris un parti contraire, et que vous veillerez a ce que tous
ses desirs soient satisfaits, tant qu'un autre ne s'en sera pas charge.
Voici une partie de la somme que j'ai touchee ce matin; destinez-la au
meme usage qu'a l'ordinaire, et, comme a l'ordinaire, gardez mon secret.

--Non, Paul, cela ne se peut plus, dit Eugenie. Ce serait avilir en
quelque sorte la pauvre Marthe que de lui rendre encore de tels services
apres ce que vous savez. Il faut qu'elle apprenne enfin a qui elle doit
le bien-etre dont elle a joui jusqu'a present, afin qu'elle vous en
rende grace et qu'elle y renonce a jamais.

[Illustration: Non! non! elle ne rentrera pas avec Theophile, dit
Arsene.]

--Eugenie, dit Paul vivement, si vous agissez ainsi, je ne pourrai plus
remettre les pieds chez vous, et je ne pourrai jamais revoir Marthe.
Elle rougirait devant moi, elle serait humiliee, elle me hairait
peut-etre. Laissez-moi donc sa confiance et son amitie, puisque je ne
dois jamais pretendre a autre chose. Quant a refuser pour elle les
derniers services que je veux lui rendre, vous n'en avez pas le droit,
pas plus que vous n'avez celui de trahir le secret que vous m'avez
jure."

J'appuyai ses resolutions aupres d'Eugenie, et il fut convenu que Marthe
ne saurait rien. Elle rentra bientot avec Horace, qu'elle avait attendu,
je crois, sur l'escalier. Arsene lui souhaita le bonjour, et, parlant
avec calme de choses generales, il l'observa attentivement ainsi
qu'Horace, sans que ni l'un ni l'autre s'en apercut; les amoureux ont,
a cet egard-la, une faculte d'abstraction vraiment miraculeuse. Au bout
d'un quart d'heure, Arsene se retira apres avoir serre fortement la main
de Marthe et avoir salue Horace tranquillement. Je compris le regard
d'Eugenie, et je descendis avec lui. Je craignais que cette fermete
stoique ne cachat quelque projet desespere, d'autant plus qu'il faisait
son possible pour m'eloigner. Enfin, ne pouvant plus lutter contre
lui-meme et contre moi, il s'appuya sur le parapet, et je le vis
defaillir. Je le forcai d'entrer chez un pharmacien et d'y prendre
quelques gouttes d'ether. Je lui parlai longtemps; il parut m'ecouter,
mais je crois bien qu'il ne m'entendit pas. Je le reconduisis chez lui,
et ne le quittai que lorsque je l'eus vu se mettre au lit. Au bout de la
rue, je fus assailli du souvenir tragique de tant de suicides nocturnes
causes par des desespoirs d'amour; je revins sur mes pas, et rentrai
chez lui. Je le trouvai assis sur son lit, suffoque par des sanglots
qui ne pouvaient trouver d'issue et qui le torturaient. Mes temoignages
d'amitie firent tomber de ses yeux quelques larmes, qui le soulagerent
faiblement. Un peu revenu a lui, et voyant mon inquietude:

"Tranquillisez-vous donc, Monsieur, me dit-il; je vous donne ma parole
d'honneur que je serai _un homme_. Peut-etre quand je serai seul
pourrai-je pleurer; ce serait le mieux. Laissez-moi donc, et comptez sur
moi. J'irai vous voir demain, je vous le jure."

Quand je rentrai chez moi, je trouvai Marthe d'une gaiete charmante.
Horace, d'abord trouble par la presence de son rival, s'etait battu les
flancs pour etre aimable, et celle qui l'aimait ne se faisait pas prier
pour trouver son esprit ravissant. Elle ne s'etait seulement pas doutee
que Paul eut la mort dans l'ame, et mon visage altere ne lui en donnait
pas le moindre soupcon. O egoisme de l'amour! pensai-je.



XV.

Des le lendemain Arsene vint chercher ses soeurs; et, sans presque
leur donner le temps de nous faire leurs adieux, il les emmena
silencieusement dans le nouveau domicile qu'il leur avait prepare a la
hate.

--Maintenant, leur dit-il, vous etes libres de me dire si vous voulez
rester ici ou si vous aimez mieux retourner au pays.

--Retourner au pays? s'ecria Louison stupefaite; tu veux donc nous
renvoyer, Paul? tu veux donc nous abandonner?

--Ni l'un ni l'autre, repondit-il; vous etes mes soeurs, et je connais
mon devoir. Mais j'ai cru que vous haissiez la capitale et que vous
desiriez partir.

Louison repondit qu'elle s'etait habituee a la vie de Paris, qu'elle ne
trouverait plus d'ouvrage au pays, puisque son depart lui avait fait
perdre sa clientele, et qu'elle desirait rester.

Depuis qu'a force d'ecouter a travers la cloison, Louise avait surpris
tous les secrets de notre menage, elle s'etait reconciliee avec le
sejour de Paris, grace aux avantages qu'elle avait cru pouvoir tirer du
devouement incomparable de son frere. Jusque-la elle n'avait pas connu
Arsene; elle avait compte sur une sorte d'assistance, mais non pas sur
un complet abandon de ses gouts, de sa liberte, de son existence tout
entiere. Elle n'avait pas compris non plus cette activite, ce courage,
cette aptitude au gain, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui se
developpaient en lui lorsqu'il etait mu par une passion genereuse. Des
qu'elle sut tout le parti qu'on pouvait tirer de lui, elle le regarda
comme une proie qui lui etait assuree et qu'elle devait se mettre en
mesure d'accaparer. Les seules passions qui gouvernent les femmes mal
elevees, lorsqu'une grandeur d'ame innee ne contre-balance pas les
impressions journalieres, ce sont la vanite et l'avarice. L'une les mene
au desordre, l'autre a l'egoisme le plus etroit et le plus impitoyable.
Louison, privee de bonne heure des soins d'une mere, sacrifiee a
une maratre, et abandonnee a de mauvais exemples ou a de mauvaises
inspirations, devait subir l'une ou l'autre de ces passions funestes.
Elle pencha par reaction vers celle que sa belle-mere n'avait pas, et,
vertueuse par haine du vice qu'elle avait sous les yeux, elle se livra
par instinct a celui que lui suggeraient la misere et les privations.
Elle devint cupide; et, ne songeant plus qu'a satisfaire ce besoin
imperieux, elle y puisa une adresse et une fourberie dont son
intelligence bornee n'eut pas semble susceptible. C'est ainsi qu'elle
avait pousse Marthe dans le piege, et que desormais elle se flattait de
regner sans partage sur la conscience de son frere.

"Ce qu'il faisait pour nous, disait-elle tout bas a Suzanne, a cause de
cette paienne, il le fera encore mieux quand il saura, grace a nous,
combien elle en etait indigne."

Suzanne n'avait pas, a beaucoup pres, l'ame aussi noire que sa soeur;
mais, habituee a trembler devant elle, elle n'avait que des remords
tardifs ou des reactions avortees. Arsene etait bien loin de soupconner
la bassesse calculee des intentions de Louise. Il attribua son affreuse
perfidie envers Marthe a une de ces haines de femme fondees sur le
prejuge, l'intolerance religieuse et l'esprit de domination refoule
jusqu'a la vengeance. Il trouva bien une monstrueuse inconsequence entre
sa conduite officieuse envers Horace et ses maximes de pudeur farouche;
il attribua ces contradictions a l'ignorance, a une devotion mal
entendue. Il en fut attriste profondement; mais, plein de compassion et
de courage, il resolut d'ensevelir dans le secret de son ame le crime de
cette soeur altiere et cruelle. Il se promit de la convertir peu a peu
a des sentiments plus vrais et plus nobles; et de ne lui faire de
reproches que le jour ou elle serait capable de comprendre sa faute et
de la reparer. Par la suite il disait a Eugenie, informee malgre sa
discretion de ce qui s'etait passe entre sa soeur et lui:

"Que voulez-vous! si je vous eusse dit alors le mal qu'elle m'avait
fait, vous l'auriez tous haie et meprisee; vous eussiez dit: C'est un
monstre! Et comme la perte de l'estime des honnetes gens est le plus
grand malheur qui puisse arriver, ma soeur m'a cause dans ce moment-la
tant de pitie, que je n'ai presque pas eu de colere."

Aussi lui montra-t-il une douceur pleine de tristesse, qu'elle prit pour
un redoublement d'affection.

"Si vous desirez rester ici et que ce soit dans vos interets, leur
dit-il, je ne m'y oppose pas. Je vous chercherai de l'ouvrage, et je
vous soutiendrai en attendant. Nous ne sommes pas assez _fortunes_ pour
avoir des logements separes; je demeurerai avec vous. Voila qui est
convenu jusqu'a nouvel ordre.

--Qu'est-ce que tu veux dire avec ton nouvel ordre? demanda Louison.

--Cela veut dire jusqu'a ce que vous puissiez vous passer de moi,
repondit-il; car ma vie n'est pas assuree contre la mort comme une
maison contre l'incendie. Avisez donc peu a peu aux moyens de vous
rendre independantes, soit par d'honnetes mariages, soit en vous
faisant, par votre intelligence et votre activite, une bonne clientele.

--Sois sur, dit Louison un peu deconcertee, en affectant de la fierte,
que nous ne resterons pas a ta charge sans rien faire; nous voulons au
contraire te debarrasser de nous le plus tot possible.

--Il ne s'agit pas de cela, reprit Arsene, qui craignit de l'avoir
blessee. Tant que je serai vivant, tout ce qui est a moi est a vous;
mais, je vous l'ai dit, je ne suis pas immortel, et il faut songer...

--Mais quelles idees a-t-il donc aujourd'hui! s'ecria Louison en se
retournant avec effroi vers Suzanne; ne dirait-on pas qu'il veut se
faire perir? Ah ca, mon frere, est-ce que le chagrin te prend? Est-ce
que tu vas te faire de la peine pour cette...

--Je vous defends de jamais prononcer devant moi le nom de Marthe!
dit Arsene avec une expression qui fit palir les deux soeurs. Je vous
defends de jamais me parler d'elle, meme indirectement, soit en bien,
soit en mal, entendez-vous? La premiere fois que cela vous arrivera,
vous me verrez sortir d'ici pour n'y jamais rentrer. Vous etes averties.

--Il suffit, dit Louison terrassee, on s'y conformera. Mais ce n'est
pas vous parler d'elle, Paul, que de vous conjurer de ne pas avoir de
chagrin.

--Ceci ne regarde personne, reprit-il avec la meme energie, et je ne
veux pas non plus qu'on m'interroge. J'ai parle de mort tout a l'heure,
et je dois vous dire que je ne suis pas homme a me suicider. Je ne suis
pas un lache; mais le temps est a la guerre, et je ne dis pas qu'une
revolution se declarant, je n'y prendrais point part comme j'ai deja
fait l'annee derniere. Ainsi, habituez-vous a l'idee de vous suffire
un jour a vous-memes, comme d'honnetes artisanes doivent et peuvent le
faire. Je vais a mon bureau. Raccommodez vos nippes en attendant; car
dans quelques jours vous aurez de l'ouvrage. Mais je vous defends d'en
demander ou d'en accepter d'Eugenie."

"Vois-tu, dit Louison a sa soeur des qu'il fut sorti, tout a reussi
comme je le voulais. Il deteste aussi Eugenie a present. Il croit que
c'est elle qui a perdu Marthe."

Suzanne baissa la tete avec embarras, puis elle dit: "Il a le coeur bien
gros; il ne pense qu'a mourir.

--Bah! c'est l'histoire du premier jour, reprit l'autre; tu verras que
bientot il n'y pensera plus. Arsene est fier; il ne voudra pas se faire
de la peine pour une fille qui se moque de lui avec un autre, et tu
verras aussi qu'il sera le premier a nous en parler, et a etre content
quand nous dirons du mal d'elle.

--C'est egal, je ne le ferai jamais, dit Suzanne.

--Oh! toi, _une sans coeur_, une sotte qui aurait tout supporte de la
part de Marton sans rien dire! Tu as trop d'indulgence, Suzon. Si tu
avais des principes, tu saurais qu'il ne faut pas etre trop bonne pour
les femmes sans moeurs. Tu verras, je te dis, qu'un jour n'est pas loin
ou mon frere te reprochera aussi ton indifference sur ce chapitre-la.

--C'est egal, je te repete, dit Suzanne, que je ne me hasarderai jamais
a lui dire un mot contre Marthe, quand meme il aurait l'air de m'y
encourager. Je suis bien sure qu'il ne le supporterait pas. Essaies-en,
puisque tu te crois si fine!"

La journee se passa en querelles, comme a l'ordinaire. Neanmoins,
lorsque Arsene rentra, il trouva sa chambre bien rangee, tout son linge
raccommode, ses effets nettoyes, plies, et les legumes du souper cuits
et servis proprement. Louison lui fit sonner tres-haut tous ces bons
offices, et l'accabla de prevenances importunes, qu'il subit sans
impatience. Elle s'efforca de l'egayer, mais elle ne put lui arracher
un sourire; a peine eut-il avale quelques bouchees, qu'il sortit sans
repondre aux questions qu'elle lui adressait. Il fut ainsi le lendemain,
le surlendemain, et tous les jours suivants. Il agit avec tant d'esprit
et de zele, qu'il sut en peu de temps leur procurer de l'ouvrage, et il
mit toujours a leur disposition, pour l'entretien de tous trois, les
deux tiers de l'argent qu'il gagnait; mais il fit une part de l'autre
tiers, et elles n'en connurent jamais la destination. En vain Louison
chercha jusque dans la paillasse de son lit, jusque sous les carreaux de
sa chambre, pour voir s'il ne se faisait pas une bourse particuliere,
elle ne trouva rien; en vain hasarda-t-elle d'adroites questions, elle
n'obtint pas de reponse; en vain essaya-t-elle de lui faire placer cet
argent invisible en meubles, en linge, en objets qu'elle disait utiles
au menage, il fit la sourde oreille, ne les laissa manquer d'aucune
chose necessaire a leur entretien, mais se refusa constamment la moindre
superfluite personnelle. Ce fut un grand souci pour Louison, qui,
comptant pour rien de disposer de la majeure partie du bien de son
frere, se creusait la cervelle pour arriver a la conquete du reste. Il
lui semblait qu'Arsene commettait une injustice, presque un vol, en se
reservant quelques ecus pour un usage mysterieux. Elle n'en dormait
pas; et, si elle l'eut ose, elle eut manifeste le depit qu'elle en
ressentait; mais avec sa douceur impassible et son silence glace, Arsene
la tenait sous une domination qu'elle n'avait pas prevue si austere. Il
fallut pourtant s'y soumettre, renoncer a connaitre le fond de ce coeur
qui s'etait ferme pour jamais, et a surprendre une pensee sur ce visage
qui s'etait petrifie.

J'ai dit ces details de son interieur, quoique je n'y aie point penetre
a cette epoque; mais tout ce qui tient aux personnes dont je raconte
ici l'histoire m'a ete peu a peu devoile par elles-memes avec tant de
precision, que je puis les suivre dans les circonstances de leur vie ou
je n'ai pris aucune part, avec la meme fidelite que je ferai quant a
celles ou j'ai assiste personnellement.

Le depart des deux soeurs fut pour nous un veritable soulagement; mais
le mystere et la promptitude qu'Arsene avait mis a effectuer cette
separation furent longtemps inexplicables pour nous. Nous pensames
d'abord qu'il voulait ne jamais revoir Marthe, et qu'il s'en otait
courageusement l'occasion et le pretexte. Mais il revint nous voir comme
a l'ordinaire; et lorsque Marthe lui demanda l'adresse de ses soeurs, il
eluda ses questions, et finit par lui dire qu'elles etaient placees chez
une maitresse couturiere a Versailles. Je savais le contraire, parce
que je les rencontrais quelquefois dans les alentours de la maison de
commerce ou Arsene etait occupe; leur affectation a m'eviter me faisait
pressentir et respecter la volonte d'Arsene. Il fut impossible a Eugenie
d'avoir le mot de cette enigme; elle ne put meme pas amener Arsene a une
nouvelle explication sur ses sentiments secrets et sur ses resolutions a
l'egard de Marthe. Effrayee du calme qu'il montrait, et craignant qu'il
ne conservat un reste d'esperance trompeuse, elle essayait souvent de le
desabuser; mais il coupait court a tout entretien de ce genre, en lui
disant a la hate: "Je sais bien! je sais bien! inutile d'en parler."

Du reste, pas un mot, pas un regard qui put faire soupconner a Marthe
qu'elle etait l'objet d'une passion ardente et profonde. Il joua si bien
son role qu'elle se persuada n'avoir jamais ete qu'une amie a ses yeux;
et nous-memes nous commencames a croire qu'il avait triomphe de son
amour et qu'il etait gueri.

Eugenie, qui prevoyait la confusion et le chagrin de Marthe lorsqu'elle
apprendrait les services d'argent qu'il lui avait rendus a son insu, le
forca de reprendre celui qu'il avait apporte en dernier lieu. Desormais
elle voulut rester chargee exclusivement de son amie, et cette charge
etait bien legere. Marthe etait d'une sobriete excessive; elle etait
vetue avec une simplicite modeste, et elle aidait assidument Eugenie
dans son travail. La seule trace des bienfaits d'Arsene que nous
n'eussions pas fait disparaitre, de peur d'affliger trop cet excellent
jeune homme, c'etait un petit mobilier qu'il avait acquis pour elle, et
qui se composait d'une couchette en fer, de deux chaises, d'une table,
d'une commode en noyer, et d'une petite toilette qu'il avait choisie
lui-meme, helas! avec tant d'amour! Nous faisions accroire a Marthe que
ces meubles etaient a nous, et que nous les lui pretions. Elle agreait
nos soins avec tant de candeur et de charme, que nous eussions ete
heureux de les lui faire agreer toute notre vie; mais il n'en devait pas
etre ainsi. Un mauvais genie planait sur la destinee de Marthe: c'etait
Horace.

Apres la declaration formelle d'Eugenie, il s'etait attendu a une lutte
avec Arsene. Il etait fort humilie d'avoir un semblable rival; et
cependant, comme il le savait tres-fin, tres-hardi, tres-estime de nous
tous, et de Marthe la premiere, c'en etait assez pour qu'il acceptat
cette lutte. Quelques jours auparavant, il eut abandonne la partie
plutot que de commettre son esprit elegant et cultive avec la malice un
peu crue et un peu rustique du Masaccio; mais a ce moment-la, son amour
etait arrive a un paroxysme febrile, et il n'eut pas rougi de disputer
l'objet de ses desirs a M. Poisson lui-meme.

A la grande surprise de tous, Paul Arsene parut calme jusqu'a
l'indifference, et Horace pensa qu'Eugenie avait beaucoup exagere son
amour. Mais lorsqu'il sut que Paul n'ignorait plus le sien, et lorsque
je lui eus raconte dans quelles angoisses de douleur j'avais surpris ce
courageux jeune homme, il commenca a s'inquieter de sa perseverance a
reparaitre devant lui, et de l'espece de tranquillite triomphante qu'il
semblait jouer pour le braver. Sa jalousie s'alluma; les plus etranges
soupcons s'eveillerent dans son esprit, et il les laissa paraitre.
Marthe n'y comprit rien d'abord: sa conscience etait trop pure pour
qu'elle put s'offenser de doutes qui n'avaient pas de sens pour elle.
Le sombre depit d'Horace la troubla sans l'eclairer. Eugenie eut la
delicatesse de ne pas se meler de ce qui se passait entre eux, mais elle
espera qu'en s'apercevant de l'outrage qui lui etait fait, Marthe se
releverait fiere et blessee.

Dans ses acces de jalousie, Horace me pria, par depit, de le conduire
chez madame de Chailly. Il y retourna deux ou trois fois, et affecta
de trouver la vicomtesse de plus en plus adorable. Ce furent autant de
blessures dans le coeur de Marthe; mais l'amour naissant est comme un
serpent fraichement coupe par morceaux, qui trouve en soi la force de se
rapprocher et de se reunir. Aux tristesses, aux insomnies, aux querelles
vives et ameres, succederent les raccommodements pleins d'exaltation et
d'ivresse; aux serments de ne plus se voir, les serments de ne se jamais
quitter. Ce fut un bonheur plein d'orages et mele de beaucoup de larmes;
mais ce fut un bonheur plein d'intensite et rendu plus vif par les
reactions.

Un jour qu'Horace avait voulu railler et denigrer Arsene eu son absence,
et que Marthe le defendait avec chaleur, il prit son chapeau, comme
il faisait dans ses emportements, et partit sans dire mot a personne.
Marthe savait bien qu'il reviendrait le lendemain, et qu'il demanderait
pardon de ses torts; mais elle etait de ces ames tendres et passionnees
qui ne savent pas attendre fierement la fin d'une crise douloureuse.
Elle se leva, jeta son chale sur ses epaules, et s'elanca vers la porte.

"Que faites-vous donc? lui dit Eugenie.

--Vous le voyez, repondit Marthe hors d'elle-meme, je cours apres lui.

--Mais, mou amie, vous n'y songez pas; n'encouragez pas de semblables
injustices, vous vous en repentirez.

--Je le sais bien, dit Marthe; mais c'est plus fort que moi, il faut que
je l'apaise.

--Il reviendra de lui-meme, laissez-lui-en du moins le merite.

--Il reviendra demain!

--Eh bien! oui, demain, certainement.

--Demain, Eugenie? Vous ne savez pas ce que c'est que d'attendre jusqu'a
demain! Passer toute la nuit avec la fievre, avec le coeur gonfle, avec
une insomnie qui compte les heures, les minutes, avec cette horrible
pensee impossible a chasser: il ne m'aime pas! et celle-ci plus affreuse
encore: il n'est pas bon, il n'est pas genereux, je ne devrais pas
l'aimer! Oh! non, vous ne connaissez pas cela, vous.

--Mon Dieu, s'ecria Eugenie, vous comprenez que vous avez tort de
l'aimer, et quand il vous vient une lueur de raison, vous etes
impatiente de la perdre.

--Laissez-moi la perdre bien vite, dit Marthe; car cette clarte est la
plus intolerable souffrance qu'il y ait au monde." Et, se degageant
des bras d'Eugenie, elle s'elanca dans l'escalier et disparut comme un
eclair.

Eugenie n'osa pas la suivre, dans la crainte d'attirer les regards sur
elle et d'occasionner un scandale dans la maison. Elle espera qu'au bas
de l'escalier ces amants insenses se rencontreraient, et qu'au bout
de quelques instants elle les verrait revenir ensemble. Mais Horace,
furieux, marchait avec une rapidite extreme. Marthe le voyait a dix pas;
elle n'osait pas l'appeler sur le quai, elle n'avait pas la force de
courir. A chaque pas, elle se sentait prete a defaillir; elle le
voyait frapper de sa canne sur le parapet, dans un mouvement de rage
irrefrenable. Elle se remettait a le suivre, ne songeant plus a sa
souffrance personnelle, mais a celle de son amant. Il renversa deux ou
trois passants, en fit crier et jurer une demi-douzaine en les heurtant,
monta la rue de La Harpe, et arriva a l'hotel de Narbonne, ou il
demeurait, sans s'apercevoir que Marthe etait sur ses traces et avait
failli dix fois le joindre. Au moment ou il prenait sa clef et son
bougeoir des mains de la portiere, il vit le visage renfrogne de
celle-ci regarder par-dessus son epaule:

"Ou allez-vous donc, Mam'selle?" dit-elle d'une voix courroucee a une
personne qui s'appretait a monter l'escalier sans rien lui dire.

Horace se retourna, et vit Marthe, sans chapeau, sans gants, et pale
comme la mort. Il la saisit dans ses bras, l'enleva a demi, et lui
jetant un chale sur la tete, comme un voile pour la soustraire aux
regards, il l'entraina dans l'escalier, et la conduisit legerement
jusqu'a sa chambre. La, il se jeta a ses pieds. Ce fut toute
l'explication. Le sujet meme de la querelle fut oublie dans ce premier
instant.--Oh! que je suis heureux, s'ecria-t-il dans un delire d'amour;
te voila, tu es avec moi, nous sommes seuls! Pour la premiere fois de la
vie, je suis seul avec toi, Marthe! Comprends-tu mon bonheur?

--Laisse-moi partir, dit Marthe effrayee; Eugenie m'a peut-etre suivie,
peut-etre Arsene. Mon Dieu! est-ce un reve! J'ai vu quelque part, en
te suivant, la figure d'Arsene, je ne sais ou. Non, je n'en suis pas
sure... peut-etre!... C'est egal, tu m'aimes, tu m'aimes toujours!
Allons-nous-en, reconduis-moi.

--Oh! pas encore! pas encore! disait Horace; encore un instant! Si
Eugenie vient, je ne reponds pas; si Arsene vient, je le tue. Reste
ainsi, reste encore un instant!

Cependant Eugenie seule, inquiete, epouvantee, comptait les minutes,
allait du palier a la fenetre, et ne voyait pas revenir Marthe. Enfin
elle entend monter l'escalier. C'est elle, enfin!... Non, c'est le pas
d'un homme.

Elle se rejouit de la pensee que c'etait moi, et qu'elle allait pouvoir
m'envoyer a la recherche de Marthe. Elle courut au-devant de moi; mais
au lieu de moi, c'etait Arsene.

"Ou donc est Marthe? dit-il d'une voix eteinte.

--Elle est sortie pour un instant, dit Eugenie, troublee; elle va
rentrer tout de suite.

--Sortie toute seule a la nuit? dit Arsene; vous l'avez laissee sortir
ainsi?

--Elle va rentrer avec Theophile, dit Eugenie, eperdue.

--Non! non! elle ne rentrera pas avec Theophile, dit Arsene en se
laissant tomber sur une chaise. Ne vous donnez pas la peine de me
tromper, Eugenie; elle ne rentrera pas meme avec Horace. Elle rentrera
seule, elle rentrera desesperee.

--Vous l'avez donc vue?

--Oui, je l'ai vue qui courait sur le quai du cote de la rue de la
Harpe.

--Et Horace n'etait pas avec elle?

--Je n'ai vu qu'elle.

--Et vous ne l'avez pas suivie?

--Non; mais je vais l'attendre," dit-il. Et il se leva precipitamment.

"Mais pourquoi n'avez-vous pas couru apres elle? dit Eugenie; pourquoi
etes-vous venu ici?

--Ah! je ne sais plus, dit Arsene d'un air egare. J'avais une idee,
pourtant!... Oui, oui, c'est cela: je voulais vous demander, Eugenie, si
c'etait la premiere fois qu'elle sortait seule, le soir, ou seule avec
lui?... Dites, est-ce la premiere fois?

--Oui, c'est la premiere fois, dit Eugenie. Marthe est encore pure, j'en
fais le serment. Pourquoi, mon Dieu, n'avoir pas couru apres elle?

--Oh! il est peut-etre temps encore de tuer ce miserable! s'ecria Arsene
avec fureur." Et, bondissant comme un chat sauvage, il s'elanca dehors.

Eugenie comprit les suites funestes que pouvait avoir une telle
aventure. Epouvantee, elle se mit a courir aussi apres Arsene.
Heureusement je montais l'escalier, et je les arretai tous deux.

"Ou allez-vous donc? leur dis-je; que signifient ees figures
bouleversees?

--Retenez-le, suivez-le, me dit a la hate Eugenie, en voyant qu'Arsene
m'echappait deja. Marthe est partie avec Horace, et Paul va faire
quelque malheur; allez!"

Je courus a mon tour apres le Masaccio, et je le rejoignis. Je m'emparai
de son bras, mais sans pouvoir le retenir, quoique je fusse beaucoup
plus grand et plus musculeux que lui. La colere avait tellement decuple
ses forces qu'il m'entrainait comme il eut fait d'un enfant.

J'appris par ses exclamations entrecoupees ce qui s'etait passe, et je
vis l'imprudence qu'Eugenie avait commise. La reparer par un mensonge
etait le seul moyen qui me restat pour empecher un evenement tragique.

"Comment pouvez-vous croire, lui dis-je, que ce soit la premiere fois
qu'ils sortent ensemble? c'est au moins la dixieme."

Cette assertion tomba sur lui comme l'eau sur le feu. Il s'arreta court,
et me regarda d'un air sombre.

"Etes-vous bien sur de ce que vous dites? me demanda-t-il d'une voix
dechirante.

--J'en suis certain..Elle est sa maitresse depuis plus d'un mois.

--Eugenie m'a donc trompe?

--Non, mais on trompe Eugenie.

--Sa maitresse! Il ne veut donc pas l'epouser, l'infame!

--Qu'en savez-vous? lui dis-je, ne songeant qu'a le calmer et a
l'eloigner; Horace est un homme d'honneur et ce que Marthe voudra, il le
voudra aussi.

--Vous etes sur qu'il est un homme d'honneur! Jurez-moi cela sur le
votre."

A force d'assurances evasives et de reponses indirectes, je reussis a
lui rendre la raison. Il me remercia du bien que je lui faisais, et il
me quitta, en me jurant qu'il allait rentrer aussitot chez lui.

Des que je l'eus vu prendre cette direction, je courus a l'hotel de
Narbonne; je m'informai d'Horace. "Il est la-haut enferme avec une
demoiselle ou une dame, repondit la portiere, enfin avec ce que vous
voudrez. Mais je vais la faire descendre; je n'entends pas qu'il y ait
du scandale ici."

Je la priai de parler plus bas, et je l'y engageai par les _arguments
irresistibles_ de Figaro. Elle m'expliqua que la dame etait jolie,
qu'elle avait de longs cheveux noirs et un chale ecarlate. Je redoublai
mes arguments, et j'obtins la promesse qu'elle ne ferait point de bruit,
et qu'elle laisserait repartir la fugitive, a quelque heure que ce fut
de la nuit, sans lui adresser une parole et sans faire part a personne
de ce qu'elle avait vu.

Quand je fus tranquille a cet egard, je revins rassurer Eugenie. Je ne
pus me defendre de rire un peu de sa consternation. Arsene mis a la
raison et hors de cause, le denouement un peu brusque, mais inevitable,
des amours de Marthe et d'Horace, me semblait moins surprenant et moins
sombre que ne le voulait voir ma genereuse amie. Elle me gronda beaucoup
de ce qu'elle appelait ma legerete.

"Voyez-vous, me dit-elle, depuis qu'elle l'aime, elle me fait l'effet
d'etre condamnee a mort; et a present je ne ris pas plus que je ne
ferais si je la voyais monter a l'echafaud."

Nous attendimes une partie de la nuit. Marthe ne rentra pas. Le sommeil
finit par triompher de notre sollicitude.

A l'aube naissante, la porte de l'hotel de Narbonne s'ouvrit et se
referma plus doucement encore apres avoir laisse passer une femme qui
couvrait sa tete d'un chale rouge. Elle etait seule, et fit quelques
pas rapidement pour s'eloigner. Mais bientot elle s'arreta, faible et
brisee, au coin d'une borne, et s'appuya pour ne pas tomber. Cette
femme, c'etait Marthe.

Un homme la recut dans ses bras: c'etait Arsene.

"Quoi! seule! seule! lui dit-il; il ne vous a pas seulement accompagnee!

--Je le lui ai defendu, dit Marthe d'une voix mourante; j'ai craint
d'etre rencontree avec lui, et puis je n'ai pas voulu qu'il me revit
au jour! Je voudrais ne le revoir jamais! Mais que fais-tu ici a cette
heure, Paul?

--Je n'ai pu dormir, repondit-il, et je suis venu vous attendre pour
vous ramener; quelque chose m'avait dit que vous sortiriez de chez lui
seule et desesperee."



XVI.

Marthe etait si confuse et si eperdue qu'elle ne voulait plus rentrer.

"Conduisez-moi aupres de vos soeurs, disait-elle a Arsene; elles, du
moins, ne sauront pas ou j'ai passe la nuit.

--Vous n'avez pas d'amie plus fidele et plus devouee qu'Eugenie,
repondit Arsene; n'aggravez pas votre position par une plus longue
absence. Venez, je vous accompagnerai jusque chez elle, et je vous
reponds qu'elle ne vous adressera pas un reproche."

Il la reconduisit jusqu'a la porte de sa chambre. Elle voulut s'y
enfermer seule et y pleurer a son aise avant de nous revoir; mais au
moment de quitter Arsene, avec qui elle avait epanche son coeur comme
s'il n'eut ete que son frere, elle se ressouvint tout a coup qu'il avait
pour elle un amour moins calme: elle l'avait oublie, habituee qu'elle
etait a compter sur un devouement aveugle de sa part.

"Eh bien, Arsene, lui dit-elle avec un accent profond; regrettes-tu
maintenant de ne m'avoir pas epousee?

--Je le regretterai toute ma vie, repondit-il.

--Ne me parle pas ainsi, Arsene, dit-elle; tu me dechires. Oh! que ne
puis-je t'aimer comme tu le desires et comme tu le merites! Mais Dieu me
hait et me maudit!"

Quand elle fut seule, elle se jeta tout habillee sur son lit, et pleura
amerement. Eugenie, qui l'entendait sangloter a travers la cloison,
frappa vainement a sa porte; elle ne repondit pas. Inquiete, et
craignant qu'elle ne fut en proie a ces convulsions nerveuses auxquelles
elle etait sujette, Eugenie prit plusieurs clefs, les essaya dans la
serrure, en trouva une qui ouvrit, et s'elanca aupres d'elle. Elle la
trouva la face enfoncee dans son traversin, et les mains crispees dans
ses belles tresses noires toutes ruisselantes de larmes.

"Marthe, lui dit Eugenie en la pressant sur son sein, pourquoi donc
cette douleur? Est-ce du regret pour le passe, est-ce la crainte de
l'avenir? Tu as dispose de toi, tu etais libre, personne n'a le droit
de t'humilier. Pourquoi te caches-tu au lieu de venir a moi, qui t'ai
attendue avec tant d'inquietude et qui te retrouve toujours avec tant de
joie?

--Chere Eugenie, j'ai plus que des regrets, j'ai de la honte et des
remords, repondit Marthe en l'embrassant. Je n'ai pas dispose de moi
dans la liberte de ma conscience et dans le calme de ma volonte. J'ai
cede a des transports que je ne partageais pas, glacee que j'etais par
le souvenir des injures recentes et par l'apprehension de nouveaux
outrages. Eugenie! Eugenie! il ne m'aime pas; j'ai le profond sentiment
de mon malheur! Il a de la passion sans amour, de l'enthousiasme sans
estime, de l'effusion sans confiance. Il est jaloux parce qu'il ne croit
point en moi, parce qu'il me juge indigne d'inspirer un amour serieux,
et incapable de le partager.

--C'est parce qu'il en est indigne et incapable lui-meme! s'ecria
Eugenie.

--Non, ne dites pas cela; tout vient de moi, de ma destinee miserable.
Lui, qui n'a point encore aime, lui dont le coeur est aussi vierge que
les levres, il meritait de rencontrer une femme aussi pure que lui.

--C'est pour cela, dit Eugenie en haussant les epaules, qu'il s'etait
epris de la vicomtesse de Chailly, qui a trois amants a la fois!

--Cette femme-la du moins, repliqua Marthe, a pour elle l'intelligence,
une brillante education, et toutes les seductions de la naissance, des
belles manieres et du luxe. Moi, je suis obscure, bornee, ignorante;
je sais a peine lire, je ne sais que comprendre; mais je ne puis rien
exprimer, je n'ai pas une idee a moi, je ne pourrai en aucun moment
dominer le coeur et l'esprit d'un homme comme lui! Oh! il me l'a bien
fait sentir, il me l'a bien dit cette nuit dans l'emportement de nos
querelles, et a present je vois que j'etais folle de me plaindre de lui.
C'est moi seule que je dois accuser, c'est ma vie passee que je dois
maudire.

--Eh quoi! en etes-vous la? dit Eugenie consternee. Il a deja fait le
maitre et le superieur a ce point? J'aurais pense que, du moins, pendant
la premiere ivresse, il se serait oublie un peu lui-meme, pour ne
voir et n'admirer que vous; et, au lieu d'etre a vos pieds pour vous
remercier de cette preuve d'amour et de confiance si solennelle que nous
donnons quand nous ouvrons nos bras et notre ame sans reserve, deja
il s'est leve en dominateur misericordieux, pour vous honorer de son
indulgence et de son pardon! En verite, Marthe, tu as raison d'etre
honteuse: car tu es bien humiliee...

--Ne dis pas cela, Eugenie. Si tu avais vu son trouble, sa souffrance,
ses pleurs, et comme il me disait humblement et tendrement parfois ces
choses si cruelles! Non, il ne savait pas le mal qu'il me faisait, il
n'y songeait pas. Il souffrait tant lui-meme! Il n'avait qu'une pensee,
celle de se debarrasser de soupcons qui le torturaient; et lorsqu'il
m'accusait, c'etait pour etre rassure par mes reponses. Mais moi, je
n'avais pas la force de le faire. J'etais si effrayee de voir ce noble
orgueil, cette pure jeunesse, cette grande intelligence, qui exigeaient
tant de moi, et qui avaient le droit de tant exiger; et je me sentais si
peu de chose pour repondre a tout cela! J'etais accablee, et il prenait
tout a coup ma tristesse pour le remords de quelque faute ou le retour
de quelque mauvais sentiment. "Qu'as-tu donc? me disait-il, tu n'es pas
heureuse dans mes bras! Tu es sombre, preoccupee; tu penses donc a un
autre?" Alors il s'imaginait que j'avais des rapports secrets avec Paul
Arsene, et il me suppliait de le chasser d'ici, et de ne jamais le
revoir. J'y aurais consenti, oui, j'aurais eu cette faiblesse, s'il
eut persiste a me le demander avec tendresse. Mais, des mon premier
mouvement d'hesitation, il me laissait voir un depit et une aigreur qui
me rendaient la force de lui resister; car, moi aussi, je prenais du
depit, je devenais amere. Et nous nous sommes dit des choses bien dures,
qui me sont restees sur le coeur comme une montagne!

--Tu avais raison de dire qu'il ne t'aime pas, reprit Eugenie; mais tu
te trompes quand tu t'imagines que c'est a cause de toi et de ton passe.
Le mal ne vient que de son orgueil a lui, et d'un fonds d'egoisme que tu
vas encourager par ta faiblesse. L'homme qui a le coeur fait pour aimer
ne se demande pas si l'objet de son amour est digne de lui. Du moment
qu'il aime, il n'examine plus le passe; il jouit du present, et il croit
a l'avenir. Si sa raison lui dit qu'il y a dans ce passe quelque chose a
pardonner, il pardonne dans le secret de son coeur, sans faire sonner sa
generosite comme une merveille. Cet oubli des torts est si simple,
si naturel a celui qui aime! Arsene t'a-t-il jamais accusee, lui? Ne
t'a-t-il pas toujours defendue contre toi-meme, comme il t'aurait
defendue contre le monde entier?

--Je douterais meme d'Arsene, dit Marthe en soupirant. Je crois qu'en
amour on est humble et genereux tant qu'on est repousse; mais le bonheur
rend exigeant et cruel. Voila ce qui m'arrive avec Horace. Durant ces
heures de la nuit que nous avons passees ensemble, il y avait une
alternative continuelle de douceur et de fierte entre nous. Quand je me
revoltais contre lui, il etait a mes pieds pour me calmer; mais, a peine
m'avait-il amenee a m'humilier devant lui, qu'il m'accablait de nouveau.
Ah! je crois que l'amour rend mechant!

--Oui, l'amour des mechants," repliqua Eugenie en secouant tristement la
tete.

Eugenie etait injuste; elle ne voyait pas la verite mieux que Marthe.
Toutes deux se trompaient, chacune a sa maniere. Horace n'etait ni aussi
respectable ni aussi mechant qu'elles se l'imaginaient. Le triomphe le
rendait volontiers insolent; il avait cela de commun avec tant d'autres,
que si on voulait condamner rigoureusement ce travers, il faudrait
mepriser et maudire la majeure partie de notre sexe. Mais son coeur
n'etait ni froid ni deprave. Il aimait certainement beaucoup; seulement,
l'education morale de l'amour lui ayant manque, ainsi qu'a tous les
hommes, comme il n'etait pas du petit nombre de ceux dont le devouement
naturel fait exception, il aimait seulement en vue de son propre
bonheur, et, si je puis m'exprimer ainsi, pour l'amour de lui-meme.

Il vint dans la journee; et, au lieu d'etre confus devant nous, il se
presenta d'un air de triomphe que je trouvai moi-meme d'assez mauvais
gout. Il s'attendait a des plaisanteries de ma part, et il s'etait
prepare a les recevoir de pied ferme. Au lieu de cela, je me permis de
lui faire des reproches.

"Il me semble, lui dis-je en l'emmenant dans mon cabinet, que tu aurais
pu avoir avec Marthe des entrevues secretes qui ne l'eussent pas
compromise. Cette nuit passee dehors sans preparation, sans pretexte,
pourra faire beaucoup jaser les gens de la maison."

Horace recut fort mal cette observation.

--J'admire fort, dit-il, que tu prennes tant d'ombrage pour elle,
lorsque tu vis publiquement avec Eugenie!

--C'est pour cela qu'Eugenie est respectee de tout ce qui m'entoure,
repondis-je. Elle est ma soeur, ma compagne, ma maitresse, ma femme, si
l'on veut. De quelque facon qu'on envisage notre union, elle est absolue
et permanente. Je me suis fait fort de la rendre acceptable a tous ceux
qui m'aiment, et d'entourer Eugenie d'assez d'amis devoues pour que le
cri de l'intolerance n'arrive pas jusqu'a ses oreilles. Mais je n'ai pas
leve le voile qui couvrait nos secretes amours avant de m'etre assure
par la reflexion et l'experience de la solidite de notre affection
mutuelle. Apres une premiere nuit d'enivrement, je n'ai pas presente
Eugenie a mes camarades en leur disant: "Voici ma maitresse,
respectez-la a cause de moi." J'ai cache mon bonheur jusqu'a ce que
j'aie pu leur dire avec confiance et loyaute: "Voici ma femme, elle est
respectable par elle-meme."

--Eh bien, moi, je me sens plus fort que vous, dit Horace avec hauteur.
Je dirai a tout le monde: "Voici mon amante, je veux qu'on la respecte.
Je contraindrai les recalcitrants a se prosterner, s'il me plait, devant
la femme que j'ai choisie."

--Vous n'y parviendrez pas ainsi, eussiez-vous le bras invincible des
antiques _pourfendeurs_ de la chevalerie. Au temps ou nous vivons, les
hommes ne se craignent pas entre eux; et on ne respectera votre amante,
comme vous l'appelez, qu'autant que vous la respecterez vous-meme.

--Mais vous etes singulier, Theophile! En quoi donc ai-je outrage celle
que j'aime? Elle est venue se jeter dans mes bras, et je l'y ai retenue
une heure ou deux de plus qu'il ne convenait d'apres votre code des
convenances. Vraiment, j'ignorais que la vertu et la reputation d'une
femme fussent reglees comme le pouvoir des recors, d'apres le lever et
le coucher du soleil.

--Ce sont la de bien mauvaises plaisanteries, lui dis-je, pour une
journee aussi solennelle que celle-ci devrait l'etre dans l'histoire de
vos amours. Si Marthe en prenait aussi legerement son parti, j'aurais
peu d'estime pour elle. Mais elle en juge tout autrement, a ce qu'il me
parait, car elle n'a pas cesse de pleurer depuis ce matin. Je ne vous
demande pas la cause de ses larmes; mais n'aurez-vous pas la lui
demander avec un visage moins riant et des manieres moins degagees?

--Ecoutez, Theophile, dit Horace en reprenant son serieux, je vais vous
parler franchement, puisque vous m'y contraignez. L'amitie que j'ai pour
vous me defendait de provoquer une explication que votre severite envers
moi rend indispensable. Sachez donc que je ne suis plus un enfant, et
que s'il m'a plu jusqu'ici de me laisser traiter comme tel, ce n'est pas
un droit que vous avez acquis irrevocablement et que je ne puisse pas
vous oter quand bon me semblera. Je vous declare donc aujourd'hui que
je suis las, extremement las, de l'espece de guerre qu'Eugenie et vous
faites, au nom de M. Paul Arsene, a mes amours avec Marthe. Je n'agis
pas aussi legerement que vous le croyez en mettant de cote toute feinte
et toute retenue a cet egard. Il est bon que vous sachiez tous, vous
et vos amis, que Marthe est ma maitresse et non celle d'un autre.
Il importe a ma dignite, a mon honneur, de n'etre pas admis ici en
surnumeraire, mais d'etre bien pour vous, pour eux, pour Marthe, pour
tout le monde et pour moi-meme, l'amant, le seul amant, c'est-a-dire le
maitre de cette femme. Et comme depuis quelque temps, grace au singulier
role que vous me faites jouer, grace aux pretentions obstinees de M.
Paul Arsene, grace a la protection peu deguisee que lui accorde Eugenie
(grace a votre neutralite, Theophile), grace a l'amitie equivoque qui
regne entre Marthe et lui, grace enfin a mes propres soupcons, qui me
font cruellement souffrir, je ne sais plus ou j'en suis, ni ce que je
suis ici, j'ai resolu de savoir enfin a quoi m'en tenir, et de bien
dessiner ma position. C'est pour cela que je me presente ici ce matin,
la tete levee, et que je viens vous dire a tous, sans tergiversation
et sans ambiguite: "Marthe a passe cette nuit dans mes bras, et si
quelqu'un le trouve mauvais, je suis pret a connaitre de ses droits, et
a lui ceder les miens, s'ils ne sont pas les mieux fondes."

--Horace, lui dis-je en je regardant fixement, si telle est votre pensee
ce matin, a la bonne heure, je l'accepte; mais si c'etait celle que vous
aviez hier soir en retenant Marthe aupres de vous pour la compromettre,
c'est un calcul bien froid pour un homme aussi ardent que vous le
paraissez, et je vois la plus de politique que de passion.

--La passion n'exclut point une certaine diplomatie, repondit-il en
souriant. Vous savez bien, Theophile, que j'ai commence ma vie par la
politique. Si je deviens homme de sentiment, j'espere qu'il me restera
pourtant quelque chose de l'homme de reflexion. Mais rassurez-vous, et
ne vous scandalisez pas ainsi. Je vous avoue qu'hier soir j'ai ete fort
peu diplomate, que je n'ai pense a rien, et que j'ai cede a l'ivresse du
moment. Mais ce matin, en me resumant, j'ai reconnu qu'au lieu d'un
sot repentir je devais avoir le contentement et l'energie d'un amant
heureux.

--Ayez-les donc, lui dis-je, mais faites que votre visage et votre
contenance n'expriment pas autre chose que ce que vous eprouvez; car, en
ce moment, vous avez, malgre vous, l'air d'un fat."

J'etais irrite en effet par je ne sais quoi de vain et d'arrogant qu'il
avait ce jour-la, et que, pour toute l'affection que je lui portais,
j'eusse voulu lui oter. Je craignais que Marthe n'en fut blessee;
mais la pauvre femme n'avait plus cette force de reaction. Elle fut
intimidee, abattue et comme saisie d'un frisson convulsif a son
approche. Il la rassura par des manieres plus douces et plus tendres;
mais il y eut entre eux une gene extreme. Horace desirait d'etre seul
avec elle; et Marthe, retenue par un sentiment de honte, n'osait plus
nous quitter pour lui accorder un tete-a-tete. Il espera quelques
instants qu'elle aurait le courage de le faire, et il suscita divers
pretextes, qu'elle feignit de ne pas comprendre. Eugenie craignait de
paraitre affectee en leur cedant la place, et sur ces entrefaites Paul
Arsene arriva.

Malgre tout l'empire que ce dernier exercait sur lui-meme, et quoiqu'il
se fut bien prepare a la possibilite de rencontrer Horace, il ne put
dissimuler tout a fait l'espece d'horreur qu'il lui inspirait. Horace
vit l'alteration soudaine de son visage pali et affaisse deja par les
angoisses de la nuit; et, saisi d'un transport d'orgueil insurmontable,
il leva fierement la tete, et lui tendit la main de l'air d'un souverain
a un vassal qui lui rend hommage. Arsene, dans sa genereuse candeur, ne
comprit pas ce mouvement, et, l'attribuant a un sentiment tout oppose,
il saisit et pressa energiquement la main de son rival, avec un regard
de douleur et de franchise qui semblait dire: "Vous me promettez de la
rendre heureuse, je vous en remercie."

Cette muette explication lui suffit. Apres s'etre informe de la sante
de Marthe, et lui avoir serre la main aussi avec effusion, il echanges
quelques mots de causerie generale avec nous, et se retira au bout de
cinq minutes.



XVII.

Horace n'etait pas reellement jaloux d'Arsene au point d'etre inquiet
des sentiments de Marthe pour lui, mais il craignait qu'il n'y eut
entre eux, dans le passe, un engagement plus intime qu'elle ne voulait
l'avouer. Il pensait que, pour etre si fidelement devoue a une femme
qui vous sacrifie, il fallait conserver, ou une esperance, ou une
reconnaissance bien fondee; et ces deux suppositions l'offensaient
egalement. Depuis qu'Eugenie lui avait revele tout le devouement
d'Arsene, il avait pris encore plus d'ombrage. Ainsi qu'il l'avait
naivement avoue, il etait blesse d'un parallele qui ne lui etait pas
avantageux dans l'esprit d'Eugenie, et qui lui deviendrait funeste dans
celui de Marthe, s'il devait etre continuellement sous ses yeux. Et puis
notre entourage voyait confusement ce qui se passait entre eux. Ceux qui
n'aimaient pas Horace se plaisaient a douter de son triomphe, du
moins ils affectaient devant lui de croire a celui d'Arsene. Ceux qui
l'aimaient blamaient Marthe de ne pas se prononcer ouvertement pour
lui en chassant son rival, et ils le faisaient sentir a Horace.
Enfin, d'autres jeunes gens qui, n'etant pour nous que de simples
connaissances, ne venaient pas chez nous et jugeaient de nous avec une
legerete un peu brutale, se permettaient sur Marthe ces propos cruels
que l'on pese si peu et qui se repandent si vite. Obeissant a cette
jalousie non raisonnee que l'on eprouve pour tout homme heureux en
amour, ils rabaissaient Marthe, afin de rabaisser le bonheur d'Horace a
leurs propres yeux. Plusieurs de ceux-la, qui avaient fait la cour a la
beaute du cafe Poisson, se vengeaient de n'avoir pas ete ecoutes, en
disant que ce n'etait pas une conquete si difficile et si glorieuse,
puisqu'elle ecoutait un hableur comme Horace. Quelques-uns meme disaient
qu'elle avait eu pour amant son premier garcon de cafe. Enfin, je ne
sais quel esprit fut assez bas, et quelle langue assez grossiere, pour
emettre l'opinion qu'elle etait a la fois la maitresse d'Arsene, celle
d'Horace et la mienne.

Ces calomnies n'arriverent pas alors jusqu'a moi; mais on eut
l'imprudence de les repeter a Horace. Il eut la faiblesse d'en etre
impressionne, et il ne songea bientot plus qu'a eblouir et terrasser ses
detracteurs par une demonstration irrecusable de son triomphe sur tous
ses rivaux vrais ou supposes. Il tourmenta Marthe si cruellement qu'il
lui fit un crime et un supplice de la vie tranquille et pure qu'elle
menait aupres de nous. Il voulut qu'elle se montrat seule avec lui au
spectacle et a la promenade. Ces temerites affligeaient Eugenie, et
ne lui paraissaient que d'inutiles bravades contre l'opinion. Tout ce
qu'elle tentait pour empecher son amie de s'y preter poussait a bout
l'impatience et l'aigreur d'Horace.

"Jusqu'a quand, disait-il a Marthe, resterez-vous sons l'empire de ce
chaperon incommode et hypocrite, qui se scandalise dans les autres de
tout ce qui lui semble personnellement legitime? Comment pouvez-vous
subir les admonestations pedantes de cette prude, qui n'est pas sans
vues interessees, j'en suis certain, et qui regarde comme l'amant
preferable celui qui peut donner a sa maitresse le plus de bien-etre et
de liberte? Si vous m'aimiez, vous la reduiriez promptement au silence,
et vous ne souffririez pas qu'elle m'accusat sans cesse aupres de vous.
Puis-je etre satisfait quand je vois ce tiers indiscret s'immiscer dans
tous les secrets de notre amour? Puis-je etre tranquille lorsque je sais
que votre unique amie est mon ennemie juree, et qu'en mon absence elle
vous aigrit et vous met en garde contre moi?"

Il exigea qu'elle eloignat tout a fait Paul Arsene, et il y eut dans
cette expulsion qu'il lui imposait quelque chose de bien particulier. Il
craignait beaucoup le ridicule qui s'attache aux jaloux, et l'idee que
le Masaccio pourrait se glorifier de lui avoir cause de l'inquietude
lui etait insupportable. Il voulut donc que Marthe agit comme de propos
delibere et sans paraitre subir aucune influence etrangere. Il rencontra
de sa part beaucoup d'opposition a cette exigence injuste et lache; mais
il l'y amena insensiblement par mille tracasseries impitoyables. Elle
n'avait plus le droit de serrer la main de son ami, elle ne pouvait
plus lui sourire. Tout devenait crime entre eux: un regard, un mot,
lui etaient reproches amerement. Si Arsene, obeissant a une habitude
d'enfance, la tutoyait en causant, c'etait la preuve flagrante d'une
ancienne intrigue entre eux. Si, lorsque nous nous promenions tous
ensemble, elle acceptait le bras d'Arsene, Horace prenait un pretexte
ridicule, et nous quittait avec humeur, disant tout bas a Marthe qu'il
ne se souciait pas de passer pour l'antagoniste de Paul, et que c'etait
bien assez de succeder a un M. Poisson, sans partager encore avec son
laquais. Quand Marthe se revoltait contre ces persecutions iniques, il
la boudait durant des semaines entieres; et l'infortunee, ne pouvant
supporter son absence, allait le chercher, et lui demander pour ainsi
dire pardon des torts dont elle etait victime. Mais si elle offrait
alors d'avoir une franche explication avec le Masaccio, avant de le
renvoyer:

"C'est cela, s'ecriait Horace, faites-moi passer pour un fou, pour un
tyran ou pour un sot, afin que M. Paul Arsene aille partout me railler
et me diffamer! Si vous agissez ainsi, vous me mettrez dans la necessite
de lui chercher querelle et de le souffleter, quelque beau matin, en
plein cafe."

Epuisee de cette lutte odieuse, Marthe prit un jour la main d'Arsene, et
la portant a ses levres:

"Tu es mon meilleur ami, lui dit-elle, tu vas me rendre un dernier
service, le plus penible de tous pour toi, et surtout pour moi. Tu vas
me dire un eternel adieu. Ne m'en demande pas la raison; je ne peux pas
et je ne veux pas te la dire.

--C'est inutile, j'ai devine depuis longtemps, repondit Arsene. Comme tu
ne me disais rien, je pensais que mon devoir etait de rester tant que tu
semblerais desirer ma protection. Mais puisqu'au lieu de t'etre utile,
elle te nuit, je me retire. Seulement, ne me dis pas que c'est pour
toujours, et promets-moi que quand tu auras besoin de moi, tu me
rappelleras. Tu n'auras qu'un mot a dire, un geste a faire, et je serai
a tes ordres. Tiens, Marthe, si tu veux, je passerai tous les jours sous
ta fenetre: tu n'as qu'a y attacher un mouchoir, un ruban, un signe
quelconque, le meme jour tu me verras accourir. Promets-moi Cela."

[Illustration: Cette femme, c'etait Marthe.]

Marthe le promit en pleurant; Arsene ne revint plus. Mais ce n'etait
pas assez pour satisfaire l'orgueil d'Horace. Un jour que, suivant sa
coutume, il avait emmene Marthe chez lui, nous l'attendimes en vain pour
souper, et nous recumes d'elle, le soir, le billet suivant:

"Ne m'attendez pas, chers et dignes amis. Je ne rentrerai plus dans
votre maison. J'ai decouvert que je n'y devais pas mon bien-etre a votre
seule generosite, mais que Paul y avait longtemps contribue, et qu'il y
contribue encore, puisque tous les meubles que vous m'avez soi-disant
pretes lui appartiennent. Vous comprenez que, sachant cela, je n'en puis
plus profiter. D'ailleurs, le monde est si mechant qu'il calomnie les
affections les plus vertueuses. Je ne veux pas vous repeter les vils
propos dont je suis l'objet. J'aime mieux, en les faisant cesser et en
m'arrachant avec douleur d'aupres de vous, ne vous parler que de mon
eternelle reconnaissance pour vos bontes envers moi, et de l'attachement
inalterable que vous porte a jamais.

"Votre amie, MARTHE."

"Voici encore une lachete d'Horace, s'ecria Eugenie indignee. Il lui a
revele un secret que j'avais confie a son honneur.

--Ces sortes de choses echappent, malgre soi, dans l'emportement de la
colere, lui repondis-je; et c'est le resultat d'une querelle entre eux.

--Marthe est perdue, reprit Eugenie, perdue a jamais! car elle
appartient sans reserve et sans retour a un mechant homme.

--Non pas a un mechant homme, Eugenie, mais a quelque chose de plus
funeste pour elle, a un homme faible que la vanite gouverne."

[Illustration: Voila bien du tapage, monsieur mon proprietaire.]

J'etais outre aussi, et je me refroidis extremement pour Horace. Je
pressentais tous les maux qui allaient fondre sur Marthe, et je tentai
vainement de les detourner. Toutes nos demarches furent infructueuses.
Horace, prevoyant que nous ne lui abandonnerions pas sa proie sans la
lui disputer, avait change immediatement de domicile Il avait loue, dans
un autre quartier, une chambre ou il vivait avec Marthe, si cache,
qu'il nous fallut plus d'un mois pour les decouvrir. Quand nous y fumes
parvenus, il etait trop tard pour les faire changer de resolution et
d'habitudes. Nos representations ne servirent qu'a les irriter contre
nous. Horace exercait sur sa maitresse un tel empire, que desormais elle
nous retira toute sa confiance. Oubliant qu'elle nous avait longtemps
raconte tous ses griefs contre lui, elle voulait nous faire croire
desormais a son bonheur, et nous reprochait de lui supposer gratuitement
des souffrances dont son visage portait deja l'empreinte profonde.
Prevoyant bien qu'elle allait manquer, qu'elle manquait deja d'argent et
d'ouvrage, nous ne pumes lui faire accepter le plus leger service. Elle
repoussa meme nos offres avec une sorte de hauteur qu'elle ne nous avait
jamais temoignee.

--Je craindrais, nous dit-elle, qu'un bienfait d'Arsene ne fut encore
cache derriere le votre; et, quoique je sache combien votre conduite
envers moi a ete genereuse, je vous confesse que j'ai de la peine a vous
pardonner les trop justes mefiances que cet etat de choses a inspirees a
Horace contre moi.

Eugenie poussa la constance de son devouement envers sa malheureuse
compagne jusqu'a l'heroisme; mais tout fut inutile. Horace la detestait
et indisposait Marthe contre elle; toutes ces avances furent recues avec
une froideur voisine de l'ingratitude. A la fin, nous en fumes blesses
et fatigues; et, voyant qu'on nous fuyait, nous evitames de devenir
importuns. Dans le courant de l'hiver qui suivit, nous nous vimes a
peine trois fois; et au printemps, un jour que je rencontrai Horace,
je vis clairement qu'il affectait de ne pas me reconnaitre, afin de
se soustraire a un moment d'entretien. Nous nous regardames comme
definitivement brouilles, et j'en souffris beaucoup, Eugenie encore
davantage; elle ne pouvait prononcer le nom de Marthe sans que ses yeux
s'emplissent de larmes.



XVIII.

Horace avait pris, dans les romans ou il avait etudie la femme, des
idees si vagues et si diverses sur l'espece en general, qu'il jouait
avec Marthe comme un enfant ou comme un chat joue avec un objet inconnu
qui l'attire et l'effraie en meme temps. Apres les sombres et delirantes
figures de femmes dont le romantisme avait rempli l'imagination des
jeunes gens, l'element feminin du dix-huitieme siecle, _le Pompadour_,
comme on commencait a dire, arrivait dans sa primeur de resurrection,
et faisait passer dans nos reves des beautes plus piquantes et plus
dangereuses. Jules Janin donnait, je crois, vers cette epoque, la
definition ingenieuse du _joli_, dans le gout, dans les arts, dans les
modes; il la donnait a tout propos, et toujours avec grace et avec
charme. L'ecole de Hugo avait embelli le _laid_, et le vengeait des
proscriptions pedantesques du _beau_ classique. L'ecole de Janin
ennoblissait le _maniere_ et lui rendait toutes ses seductions, trop
longtemps niees et outragees par le mepris un peu brutal de nos
souvenirs republicains. Sans qu'on y prenne garde, la litterature fait
de ces miracles. Elle ressuscite la poesie des epoques anterieures; et,
laissant dormir dans le passe tout ce qui fut pour les intelligences du
passe l'objet de justes critiques, elle nous apporte, comme un parfum
oublie, les richesses meconnues d'un gout qui n'est plus a discuter,
parce qu'il ne regne plus arbitrairement. L'art, quoiqu'il se pose en
egoiste (_l'art pour l'art_), fait de la philosophie progressive sans le
savoir. Il fait sa paix avec les fautes et les miseres du passe, pour
enregistrer, ainsi qu'en un musee, les monuments de la conquete.

Horace ayant une des imaginations les plus impressionnables de cette
epoque si impressionnable deja, vivant plus de fiction que de realite,
regardait sa nouvelle maitresse a travers les differents types que ses
lectures lui avaient laisses dans la tete. Mais quoique ce fussent des
types charmants dans les poemes et dans les romans, ce n'etaient point
des types vrais et vivants dans la realite presente. C'etaient des
fantomes du passe, riants ou terribles. Alfred de Musset avait pris pour
epigraphe de ses belles esquisses le mot de Shakspeare: _Perfide comme
l'onde_; et quand il tracait des formes plus pures et plus ideales,
habitue a voir dans les femmes de tous les temps les dangereuses _filles
d'Eve_, il flottait entre un coloris frais et candide et des teintes
sombres et changeantes qui temoignaient de sa propre irresolution. Ce
poete enfant avait une immense influence sur le cerveau d'Horace. Quand
celui-ci venait de lire _Portia_ ou _la Camargo_, il voulait que la
pauvre Marthe fut l'une ou l'autre. Le lendemain, apres un feuilleton
de Janin, il fallait qu'elle devint a ses yeux une elegante et coquette
patricienne. Enfin, apres les chroniques romantiques d'Alexandre Dumas,
c'etait une tigresse qu'il fallait traiter en tigre; et apres _la Peau
de chagrin_ de Balzac, c'etait une mysterieuse beaute dont chaque regard
et chaque mot recelait de profonds abimes.

Au milieu de toutes les fantaisies d'autrui, Horace oubliait de regarder
le fond de son propre coeur et d'y chercher, comme dans un miroir
limpide, la fidele image de son amie. Aussi, dans les premiers temps,
fut-elle cruellement ballottee entre les femmes de Shakespeare et celles
de Byron.

Cette appreciation factice tomba enfin, quand l'intimite lui montra dans
sa compagne une femme veritable de notre temps et de notre pays, tout
aussi belle peut-etre dans sa simplicite que les heroines eternellement
vraies des grands maitres, mais modifiee par le milieu ou elle vivait,
et ne songeant point a faire du modeste menage d'un etudiant de nos
jours la scene orageuse d'un drame du moyen age. Peu a peu Horace ceda
au charme de cette affection douce et de ce devouement sans bornes dont
il etait l'objet. Il ne se raidit plus contre des perils imaginaires; il
gouta le bonheur de vivre a deux, et Marthe lui devint aussi necessaire
et aussi bienfaisante qu'elle lui avait semble lui devoir etre funeste.
Mais ce bonheur ne le rendit pas expansif et confiant: il ne le ramena
pas vers nous; il ne lui inspira aucune generosite a l'egard de Paul
Arsene. Horace ne rendit jamais a Marthe la justice qu'elle meritait
dans le passe aussi bien que dans le present; et, au lieu de reconnaitre
qu'il l'avait mal comprise, il attribua a sa domination jalouse la
victoire qu'il croyait remporter sur le souvenir du Masaccio. Marthe
aurait desire lui inspirer une plus noble confiance: elle souffrait de
voir toujours le feu de la colere et de la haine pret a se rallumer au
moindre mot qu'elle hasarderait en faveur de ses amis meconnus. Elle
rougissait des precautions minutieuses et assidues qu'elle etait forcee
de prendre pour maintenir le calme de son esclavage, en ecartant toute
ombre de soupcon. Mais comme elle n'avait aucune velleite d'independance
etrangere a son amour, comme, a tout prendre, elle voyait Horace
satisfait de ses sacrifices et fier de son devouement, elle se trouvait
heureuse aussi; et pour rien au monde elle n'eut voulu changer de
maitre.

Cet etat de choses constituait un bonheur incomplet, coupable en
quelque sorte; car aucun des deux amants n'y gagnait moralement et
intellectuellement, ainsi qu'il l'aurait du faire dans les conditions
d'un plus pur amour. Je crois qu'on doit definir passion noble celle qui
nous eleve et nous fortifie dans la beaute des sentiments et la grandeur
des idees; passion mauvaise, celle qui nous ramene a l'egoisme, a la
crainte et a toutes les petitesses de l'instinct aveugle. Toute passion
est donc legitime ou criminelle, suivant qu'elle amene l'un ou l'autre
resultat, bien que la societe officielle, qui n'est pas le vrai
consentement de l'humanite, sanctifie souvent la mauvaise en proscrivant
la bonne.

L'ignorance ou, la plupart du temps, nous naissons et mourons par
rapport a ces verites, fait que nous subissons les maux qu'entraine leur
violation, sans savoir d'ou vient le mal et sans en trouver le remede.
Alors nous nous acharnons a alimenter la cause de nos souffrances,
croyant les adoucir par des moyens qui les enveniment sans cesse.

C'est ainsi que vivaient Marthe et Horace: lui croyant arriver a la
securite en redoublant d'ombrage et de precautions pour regner sans
partage; elle, croyant calmer cette ame inquiete en lui faisant
sacrifice sur sacrifice, et donnant par la chaque jour plus d'extension
a sa douloureuse tyrannie; car dans toutes les especes de despotisme,
l'oppresseur souffre au moins autant que l'opprime.

Le moindre echec devait donc troubler cette fragile felicite; et, la
jalousie apaisee, la satiete devait s'emparer d'Horace. Il en fut ainsi
des que son existence redevint difficile. Un ennemi veillait a sa porte,
c'etait la misere. Pendant trois mois il avait reussi a l'ecarter, en
confiant a Marthe une petite somme que ses parents lui avaient envoyee
en surplus de sa pension. Cette somme, il l'avait demandee pour payer
des dettes _imprevues_, dont il n'osait avouer qu'une tres-petite
partie, tant elles depassaient le budget de sa famille; et au lieu de la
consacrer a amortir cette portion de la dette, il l'avait attribuee
aux besoins journaliers de son nouveau menage, accordant a peine aux
creanciers quelques legers _a-compte_, dont ils avaient bien voulu se
contenter. Son tailleur etait le moins compromis dans cette banqueroute
imminente. J'avais donne ma caution, et je commencais a m'en repentir
un peu, car les depenses allaient leur train, et chaque fois qu'on
presentait le memoire a Horace, il se tirait d'affaire par des promesses
et des commandes nouvelles, toujours plus considerables a mesure que la
dette augmentait: il n'avait plus le droit de limiter le dandysme que ce
fournisseur, bien avise dans ses propres interets, venait chaque jour
lui imposer. Quand je vis qu'il y avait speculation de la part de ce
dernier et legerete inouie de la part d'Horace, je me crus en droit
de borner ma caution aux depenses faites, et de signifier au tailleur
qu'elle ne s'etendrait pas aux depenses a faire. Deja j'etais engage
pour plus d'une annee de mon petit revenu; je prevoyais une gene dont je
me ressentis, en effet, pendant dix ans, et que je n'avais pas le droit
d'imposer a des etres plus chers et plus precieux que ce nouvel ami, si
peu soigneux de son honneur et du mien. Quand il sut mes reserves, il
fut indigne de ce qu'il appelait ma mefiance, et m'ecrivit une lettre
pleine d'orgueil et d'amertume, pour m'annoncer qu'il ne voulait plus
recevoir de moi aucun service, qu'il avait subi ma protection a son insu
et par oubli total de mes offres et de mes demarches, qu'il me priait de
ne plus me meler de ses affaires, et que le tailleur serait paye dans
huit jours. Il fut paye effectivement, mais ce fut par moi; car Horace
oublia aussi vite les promesses qu'il venait de lui faire que celles
qu'il avait acceptees de moi; et je m'efforcai d'oublier de meme sa
lettre insensee, a laquelle je ne repondis point.

Mais les autres creanciers, que je ne pouvais tenir en respect, vinrent
l'assaillir. C'etaient de bien petites dettes, a coup sur, qui feraient
sourire un dissipateur de la Chaussee-d'Antin; mais tout est relatif, et
ces embarras etaient immenses pour Horace. Marthe ignorait tout. Il ne
lui permettait pas de travailler pour vivre et lui cachait sa situation,
afin qu'elle n'eut pas de remords. Il avait une telle aversion pour tout
ce qui eut pu lui rappeler la grisette, que c'etait tout au plus s'il
lui laissait coudre ses propres ajustements. Il eut mieux aime, quant a
lui, porter son linge en lambeaux, que de voir l'objet de son amour y
faire des reprises. Il fallait que la modeste Marthe ne s'occupat que
de lecture et de toilette, sous peine de perdre toute poesie aux yeux
d'Horace, comme si la beaute perdait de son prix et de son lustre en
remplissant les conditions d'une vie naive et simple. Il fallut que
pendant trois mois elle jouat le role de Marguerite devant ce Faust
improvise; qu'elle arrosat des fleurs sur sa fenetre; qu'elle tressat
plusieurs fois par jour ses longs cheveux d'ebene, vis-a-vis d'un miroir
_gothique_ dont il avait fait l'emplette pour elle, a un prix beaucoup
trop eleve pour sa bourse; qu'elle apprit a lire et a reciter des vers;
enfin qu'elle posat du matin au soir dans un tete-a-tete nonchalant. Et
quand elle avait cede a ses caprices, Horace ne s'apercevait pas que ce
n'etait pas la vraie et ingenue Marguerite, allant a l'eglise et a la
fontaine, mais une Marguerite de vignette, une heroine de keepsake.

Le moment vint pourtant ou il fallut avouer a Marguerite que Faust
n'avait pas de quoi lui donner a diner, et que Mephistopheles
n'interviendrait pas dans les affaires. Horace, apres avoir longtemps
garde son secret avec courage, apres avoir epuise une a une, pendant
plusieurs semaines, la petite bourse de ses amis, apres avoir simule
pendant plusieurs jours un manque d'appetit qui lui permettait de
laisser quelques aliments a sa compagne, fut pris tout a coup d'un exces
de desespoir; et, a la suite d'une journee de silence farouche, il
confessa son desastre avec une solennite dramatique que ne comportait
pas la circonstance. Combien d'etudiants se sont endormis gaiement
a jeun deux fois par semaine, et combien de maitresses patientes et
robustes ont partage leur sort sans humeur et sans effroi! Marthe etait
nee dans la misere; elle avait grandi et embelli en depit des angoisses
frequentes d'une faim mal apaisee. Elle s'effraya beaucoup de la
tragedie que jouait tres-serieusement Horace; mais elle s'etonna qu'il
fut embarrasse du denouement. "J'ai la encore deux petits pains de
seigle, lui dit-elle; ce sera bien assez pour souper, et demain matin
j'irai porter mon chale au Mont-de-Piete. J'en aurai vingt francs,
qui nous feront vivre plus d'une semaine, si tu veux me permettre de
conduire notre menage avec economie.

--Avec quel horrible sang-froid tu parles de ces choses-la! s'ecria
Horace en bondissant sur sa chaise. Ma situation est ignoble, et je
ne comprends pas que tu veuilles la partager. Quitte-moi, Marthe,
quitte-moi. Une femme comme toi ne doit pas demeurer vingt-quatre heures
aupres d'un homme qui ne sait pas la soustraire a de tels abaissements.
Je suis maudit!

--Vous ne parlez pas serieusement, reprit Marthe. Vous quitter parce que
vous etes pauvre? Est-ce que je vous ai jamais cru riche! J'ai toujours
bien prevu qu'un moment viendrait ou vous seriez force de me laisser
reprendre mon travail; et si j'ai consenti a etre a votre charge, c'est
que je comptais sur la necessite qui me rendrait bientot le droit de
m'acquitter envers vous. Allons, j'irai demain chercher de l'ouvrage,
et dans quelques jours je gagnerai au moins de quoi assurer le pain
quotidien.

--Quelle misere! s'ecria de nouveau Horace, irrite de voir sa fierte
vaincue. Et quand tu auras pourvu aux exigences de la faim, en quoi
serons-nous plus avances? irons-nous mettre un a un nos effets au
Mont-de-Piete?

--Pourquoi non, s'il le faut?

--Et les creanciers?

--Nous vendrons ces bijoux que vous m'avez donnes bien malgre moi, et ce
sera toujours de quoi gagner du temps.

--Folle! ce sera une goutte d'eau dans la mer. Tu n'as aucune idee de la
vie reelle, ma pauvre Marthe; tu vis dans les nues, et tu crois que l'on
se tire d'affaire par une peripetie de roman.

--Si je vis dans les romans et dans les nues, c'est vous qui l'exigez,
Horace. Mais laissez-moi en descendre, et vous verrez bien que je n'y ai
pas perdu le gout du travail et l'habitude des privations. Est-ce que je
suis nee dans l'opulence? Est-ce que je n'ai jamais manque de rien, pour
avoir le droit de me montrer difficile?

--Eh bien, voila, dit Horace, ce qui m'humilie, ce qui me revolte. Tu
etais nee dans la misere; je ne m'en souvenais pas, parce que je te
voyais digne d'occuper un trone. Je conservais le parfum de ta noblesse
naturelle avec un soin jaloux. Je prenais plaisir a te parer, a
preserver ta beaute comme un depot precieux qui m'a ete confie. A
present il faudra donc que je te voie courir dans la crotte, marchander
avec des bourgeoises pour quelques sous; faire la cuisine, balayer la
poussiere, gater et empuantir tes jolis doigts, veiller, patir, porter
des savates et rapiecer tes robes, etre enfin comme tu voulais etre au
commencement de notre union? Pouah! pouah! tout cela me fait horreur,
rien que d'y penser. Ayez donc une vie poetique et des idees elevees
au sein d'une pareille existence! Je ne pourrai jamais rever, jamais
penser, jamais ecrire. S'il faut que je vive de la sorte, j'aime mieux
me bruler la cervelle.

--Depuis trois mois que nous menons une vie de princes, vous n'ecrivez
pas, dit Marthe avec douceur. Peut-etre la necessite vous donnera-t-elle
un elan imprevu. Essayez, et peut-etre que vous allez vous illustrer et
vous enrichir tout a coup.

--Elle me sermonne et me raille par-dessus le marche! s'ecria Horace en
frappant de sa botte au milieu de la buche, helas! la derniere buche qui
brulait encore dans la cheminee.

--Dieu m'en preserve! repondit Marthe; je voulais vous consoler en vous
disant que je ne suis pas fiere, et que le jour ou vous serez dans
l'aisance, je ne rougirai pas d'en profiter. Mais, en attendant,
laissez-moi travailler, Horace, voyons, je vous en supplie, laissez-moi
vivre comme je l'entends.

--Jamais! reprit-il avec energie, jamais je ne consentirai a ce que tu
redeviennes une grisette, une femme d'etudiant; cela ne se peut pas,
j'aime mieux que tu me quittes.

--Voila une affreuse parole que vous repetez pour la troisieme fois.
Vous ne m'aimez donc plus, que la misere vous effraie avec moi?

--O mon Dieu! est-ce pour moi que je la crains? Est-ce que je n'ai pas
traverse deja plusieurs fois des crises desesperees? est-ce que je sais
seulement si j'en ai souffert? Je ne me souviens pas meme comment j'ai
fait pour en sortir.

--C'est donc pour moi que vous vous inquietez! Eh bien, rassurez-vous:
l'inaction a laquelle vous me condamnez me pese et me tue; le travail,
en meme temps qu'il detournera la misere, rendra ma vie plus douce et
mon coeur plus gai.

--Mais ce travail dont tu parles et cette misere que tu nargues, c'est
tout un; oui, Marthe, c'est la meme chose pour moi. Non, non, c'est
impossible que je souffre cela! Je trouverai, j'inventerai quelque
chose. J'emprunterai le dernier ecu du petit Paulier, et j'irai a la
roulette. Peut-etre gagnerai-je un million!

--Ne le faites pas, Horace, au nom du ciel, n'essayez pas de cette
affreuse ressource!

--Tu veux bien aller au Mont-de-Piete, toi? Au Mont-de-Piete! avec les
femmes les plus viles, avec les filles perdues! Ce serait la premiere
fois de ta vie, n'est-ce pas? reponds, Marthe! Dis-moi que tu n'y as
jamais ete.

--Quand j'y aurais ete, je n'en serais pas plus humiliee pour cela.
C'est une ressource dont toute honte est pour la societe. On y voit
plus de meres de famille que de filles perdues, croyez-moi, et bien
des pauvres creatures y ont jete leur derniere nippe plutot que de se
vendre.

--Ah! tu y as ete, Marthe! Je vois que tu y as ete! Tu en parles avec
une aisance qui me prouve que ce ne serait pas la premiere fois... Mais
pourquoi donc y as-tu ete? Tu ne manquais de rien avec M. Poisson, et
ensuite Arsene ne t'y aurait pas laissee aller!"

Et, au lieu de songer au devouement tranquille de sa maitresse, Horace
se creusait la cervelle pour lui chercher dans le passe quelque faute
qui aurait pu la reduire aux expedients qu'elle venait d'imaginer pour
le sauver.

"Je vous jure, lui dit Marthe, sur le visage de qui le nom de M. Poisson
accole a celui d'Arsene venait de faire passer un nuage de honte et de
douleur, que j'irai demain pour la premiere fois de ma vie.

--Mais qui t'a donne cette idee d'y aller?

--J'ai lu ce matin, dans les _Memoires de la Contemporaine_, une scene
qu'elle raconte de sa misere. Elle avait ete porter la son dernier
joyau, et en voyant une pauvre femme qui pleurait a la porte parce qu'on
refusait de prendre son gage, elle partagea avec elle les dix francs
qu'elle venait de recevoir. C'est bien beau, n'est-ce pas?

--Quoi? dit Horace, je n'ai pas ecoute. Tu me racontes des histoires,
comme si j'avais l'esprit aux histoires!"

On a remarque avec raison que les malheurs et les contrarietes se
tenaient par la main pour nous assaillir sans relache au milieu des
mauvaises veines. Horace revait au moyen d'ecarter le dernier creancier
avec lequel il avait eu, deux heures auparavant, une conference
orageuse, lorsque M. Chaignard, proprietaire de l'hotel garni qu'il
occupait alors, vint lui reclamer deux mois arrieres d'un loyer de deux
chambres a vingt francs par quinzaine. Horace, deja mal dispose, le
recut avec hauteur, et, presse par lui, menace, pousse a bout, le menaca
a son tour de le jeter par les fenetres. Chaignard, qui n'etait pas
brave, se retira en annoncant une invasion a main armee pour le
lendemain.

"Tu vois bien qu'il faut aller au Mont-de-Piete demain, pour empecher un
scandale, dit Marthe en s'efforcant de le calmer par ses caresses. Si
tu te laisses mettre dehors, les autres creanciers deviendront plus
pressants, et il n'y aura pas moyen de gagner du temps.

--Eh bien! tu n'iras pas, dit Horace, c'est moi qui irai. J'y porterai
ma montre.

--Quelle montre? tu n'en as pas.

--Quelle montre? celle de ma mere! Ah! malediction! il y a longtemps
qu'elle y est, et sans doute elle y restera. Ma pauvre mere! si elle
savait que sa belle montre, sa vieille montre, sa grosse montre, est la
au milieu des guenilles, et que je n'ai pas de quoi la retirer!

--Si je mettais a la place la chaine que tu m'as donnee, dit Marthe
timidement.

--Tu ne tiens guere aux gages de mon amour, dit Horace en arrachant la
chaine qui etait accrochee a la cheminee, et en la roulant dans ses
mains avec colere. Je ne sais ce qui me retient de la jeter par la
fenetre. Au moins quelque mendiant en profiterait, au lieu que demain
elle ira tomber dans le gouffre de l'usure, sans nous profiter a
nous-memes. Belle ressource, ma foi! Allons, j'ai des habits encore
bons; j'ai un manteau surtout dont je peux bien me passer.

--Ton manteau! par le froid qu'il fait! quand l'hiver commence!

--Et que m'importe? Tu veux y mettre ton chale, toi!

--Je ne m'enrhume jamais, et tu l'es deja. D'ailleurs, est-ce qu'un
homme peut aller mettre ses habits au Mont-de-Piete? Passe pour
une montre, c'est du superflu! mais le necessaire! Si quelqu'un te
rencontrait?

--Oh! si Arsene me rencontrait, il dirait: Voila celui qui s'est charge
de Marthe; elle doit etre bien malheureuse, la pauvre Marthe! Peut-etre
le dit-il deja?

--Comment pourrait-il dire ce qui n'est pas?

--Que sais-je? Enfin avoue qu'il aurait un beau triomphe, s'il savait a
quoi nous sommes reduits?

--Mais nous n'irons pas nous en vanter, a quoi bon?

--Bah! tu vas sortir demain, tu vas courir tous les jours pour de
l'ouvrage: tu ne seras pas longtemps sans le rencontrer, il rode
toujours par ici... Tu le sais bien, Marthe, ne fais pas l'etonnee. Eh
bien! tu le verras; il te fera des questions, et tu lui diras tout dans
un jour de douleur. Car tu en auras de ces jours-la, ma pauvre
enfant! Tu ne prendras pas toujours la chose aussi philosophiquement
qu'aujourd'hui.

--Helas! je prevois en effet des jours de douleur, repondit Marthe;
mais la misere n'en sera que la cause indirecte. Votre jalousie va
augmenter."

Ses yeux se remplirent de larmes, Horace les essuya avec ses levres,
et s'abandonna aux transports d'un amour plus fievreux que delicat, ce
soir-la surtout.



XIX.

Marthe etait levee depuis longtemps quand Horace se reveilla. Il etait
tard. Horace avait bien dormi; il avait l'esprit calme et repose.
Des idees plus riantes lui vinrent, lorsqu'il entendit les moineaux
s'entre-appeler sur les toits, ou le soleil d'une belle matinee d'hiver
faisait fondre la neige de la veille: "Ah! ah! dit-il, on a faim et
froid la-haut? c'est encore pis que chez nous. Si tu n'as plus de pain,
ma pauvre Marthe, tes habitues n'auront plus de miettes, et ils se
plaindront de toi.

--Cela n'arrivera pas, dit Marthe; je leur ai garde une partie de mon
souper d'hier au soir, un peu de pain de seigle. Ces messieurs ne sont
pas difficiles, ils ont fort bien dejeune.

--Ils sont plus avances que nous, n'est-ce pas?

--Qu'est-ce que cela fait? dit Marthe; nous dinerons mieux ce soir.

--Tu parles de diner, c'est toujours une consolation pour qui a bonne
envie de dejeuner. Ah ca, tu as donc ete au Mont-de-Piete?

--Pas encore, tu me l'as presque defendu hier. J'attends ta permission.

--Je te croyais deja revenue," dit Horace en baillant.

Marthe se rejouit de ce changement d'humeur, qu'elle attribuait a de
plus sages idees, et qui n'etait autre chose que le resultat d'un
appetit plus imperieux. Elle jeta son vieux chale rouge sur ses epaules,
et plia le neuf dans une belle feuille de papier; puis, craignant
qu'Horace ne vint a se raviser, elle se hata de sortir. Mais au bout de
quelques minutes, elle rentra pale et consternee: M. Chaignard l'avait
forcee de remonter l'escalier en lui disant, d'une maniere peu
courtoise, qu'il ne souffrirait pas qu'on emportat le moindre effet de
chez lui tant que le loyer ne serait pas paye. Horace, indigne de cette
insulte, s'elanca sur l'escalier, ou M. Chaignard grommelait encore, et
une discussion violente s'engagea entre eux. Chaignard fut d'autant plus
ferme qu'il avait des temoins. Prevoyant l'orage, il s'etait flanque de
son portier et d'une espece de conseil qui avait un faux air d'huissier.
Ces deux acolytes jouaient, l'un le role de defenseur de la personne
sacree du maitre, l'autre celui de pacificateur, pret cependant a
verbaliser. Horace sentit bien qu'il n'avait pas le droit pour lui, et
qu'il faudrait finir par capituler; mais il se donnait la satisfaction
d'accabler le pauvre Chaignard d'epithetes mordantes, et de lui
reprocher sa lesinerie dans les termes les plus acres et les plus
blessants qu'il pouvait imaginer. Tout ce qu'il depensa d'esprit et de
verve bilieuse en cette circonstance eut ete en pure perte, si le bruit
n'eut attire quelques auditeurs malins, dont la presence vengea son
amour-propre. Chaignard etait rouge, ecumant, furieux; l'huissier, ne
voyant point a mordre sur des voies de fait d'une espece aussi delicate
que des sarcasmes, attendait d'un air attentif quelque mot plus tranche
qui constituat un delit d'offense punissable par la loi. Le portier,
qui n'aimait pas son maitre, riait, dans sa barbe grise et sale, des
plaisantes reponses d'Horace; et quelques etudiants avaient entrebaille
les portes de leurs chambres, pour jouir de ce dialogue pittoresque.
Enfin une de ces portes, s'ouvrant tout a fait, laissa voir une grande
figure herissee de poils roux, enveloppee dans un vieux couvre-pied d'ou
sortaient deux jambes maigres et velues. Le possesseur de cette figure
bizarre et de ces jambes demesurees n'etait autre que l'illustre Jean
Laraviniere, president des bousingots, installe depuis la veille dans
une chambre a quinze francs par mois, entre-sol delicieux, suivant lui,
dont il etait oblige d'ouvrir la porte et la fenetre lorsqu'il etendait
les deux bras pour passer sa redingote.

--Voila bien du tapage, monsieur mon proprietaire, dit-il au bouillant
Chaignard. Vous risquez une attaque d'apoplexie; mais c'est la le
moindre inconvenient: le pire, c'est de reveiller a huit heures du matin
un de vos locataires qui n'est rentre qu'a six.

--De quoi vous melez-vous? s'ecria Chaignard hors de lui.

--Sont-ce la vos manieres? sont-ce la vos moeurs, mons Chaignard? reprit
Laraviniere; vous n'aurez pas longtemps l'honneur de ma presence et le
benefice de mon loyer dans votre hotel, si vous traitez ainsi devant moi
les enfants de la patrie!

--La patrie veut qu'on paie ses dettes, s'ecria Chaignard; je suis
lieutenant de la garde nationale...

--Je le sais bien, repliqua Laraviniere avec sang-froid; c'est pour cela
que je vous engage a vous calmer.

--Et je connais mes devoirs de citoyen, continua Chaignard.

--En ce cas, nous nous entendrons avec vous, reprit Laraviniere; je
connais beaucoup M. Horace Dumontet, et, s'il lui faut une caution
aupres de vous, je lui offre la mienne."

J'ignore jusqu'a quel point la garantie de Laraviniere rassura le
proprietaire; mais il ne demandait qu'un pretexte pour couper court a la
scene desagreable dont il venait d'etre le plastron. L'orage s'apaisa,
et jusqu'a nouvel ordre chacun se retira dans son appartement.

Au bout d'un quart d'heure, Jean Laraviniere ayant quitte ce qu'il
appelait son costume de Romain, pour une mise plus moderne et plus
decente, il alla frapper a la porte d'Horace. Depuis qu'Horace vivait
avec Marthe, il avait eu soin d'ecarter toutes ses connaissances, a la
reserve de deux ou trois amis qui ne pouvaient lui inspirer de jalousie,
et qui avaient pour lui cette admiration respectueuse qu'un jeune homme
intelligent et presomptueux inspire toujours a une demi-douzaine de
camarades plus simples et plus modestes. On peut meme dire, en passant,
que la principale cause de l'orgueil qui ronge la plupart des jeunes
talents de notre epoque, c'est l'engouement naif et genereux de ceux qui
les entourent. Mais cette reflexion est ici hors de propos. Laraviniere
n'etait point au nombre des admirateurs d'Horace; il n'avait
d'engouement que dans l'ordre des capacites politiques. S'il venait
le trouver sous pretexte de rire avec lui de M. Chaignard, il avait
probablement d'autres motifs que celui de renouer une liaison qui
n'avait jamais ete bien intime, et qui depuis deux ou trois mois
semblait totalement abandonnee de part et d'autre.

Horace avait toujours eprouve un profond dedain pour ces republicains
tout d'une piece (c'est ainsi qu'il les appelait) qui professaient
une sorte de mepris pour les arts, pour les lettres, et meme pour les
sciences, et qui, un peu entaches de babouvisme, n'etaient pas eloignes
de l'idee d'abattre les palais pour mettre des chaumieres a la place.
Une telle brusquerie de moyens etait inconciliable avec les besoins
d'elegance et les reves de grandeur individuelle que nourrissait Horace.
Il tenait donc Laraviniere pour un de ces instruments de destruction que
des revolutionnaires plus prudents laissent volontiers mettre en avant,
mais auxquels ils n'aimeraient pas a confier leur avenir personnel.

Quoi qu'il en soit, il le recut a bras ouverts, sans trop savoir
pourquoi. Horace se sentait bien dispose; il etait en train de rire: il
venait de raconter a sa compagne les moqueries dont il avait accable le
pauvre Chaignard, et il etait bien aise de lui presenter un temoin de sa
victoire. Et puis, qui de vous ne l'a pas eprouve, jeunes gens au sort
precaire? quand on est dans la detresse, un visage connu, quel qu'il
soit, donne toujours une lueur de courage ou de securite qui dispose a
la bienveillance.

En voyant Marthe, Jean fit un pas en arriere, murmura quelques excuses,
et parut vouloir se retirer; mais Horace le retint, le presenta a sa
compagne, qui lui tendit la main en souvenir d'une rencontre nocturne
ou il l'avait protegee et respectee, et qui lui demanda en souriant le
recit de la scene avec M. Chaignard.

Quand ils se furent assez egayes sur ce chapitre, Laraviniere attira
Horace dans le corridor, et lui dit: "D'apres ce qui s'est passe tout a
l'heure, je vois que vous etes dans une de ces crises financieres que
nous connaissons tous par experience. Je ne vous offre pas de solder
M. Chaignard, je ne le pourrais pas, et d'ailleurs quelques procedes
evasifs suffiront pour le museler jusqu'a nouvel ordre. Mais si vous
etiez a court de ces quelques ecus toujours necessaires, et souvent
introuvables au moment ou on en a le plus besoin, je puis partager avec
vous les cinq ou six qui me restent.

Horace hesita. Il avait souvent assez mal parle de Laraviniere a Marthe
et a moi; il lui avait garde une sorte de rancune pour l'assistance
qu'il s'etait vante d'avoir donne a la fugitive du cafe Poisson; enfin
il lui repugnait d'accepter les services d'un homme qu'il connaissait a
peine. Mais en pensant a la pauvre Marthe, qui n'avait pas dejeune, il
se ravisa, et accepta avec une franche gratitude.

"A charge de revanche, lui dit Laraviniere. Vous ne me devez pas de
remerciments: quand nous changerons de position, nous changerons de
role. Chacun son tour.

--C'est bien ainsi que je l'entends, repondit Horace, qui des qu'il eut
l'argent dans sa poche, se sentit plus froid et plus contraint avec
Laraviniere.

Le Mont-de-Piete, ce veritable calvaire de la detresse, fut donc evite
ce jour-la. Marthe insista neanmoins pour aller chercher de l'ouvrage;
et apres qu'Horace lui eut fait jurer qu'elle ne s'adresserait pas a
Eugenie, il la laissa prendre des mesures pour s'en procurer. Elle
n'y reussit pas vite, et le succes de ses demarches ne fut pas
tres-brillant. Cependant, au bout de quelques semaines, elle put
pourvoir, ainsi qu'elle l'avait annonce, au pain quotidien; quelques
nouvelles avances de Laraviniere pourvurent au reste, et Horace songea
serieusement a travailler aussi pour payer ses dettes.

Malgre les efforts de l'un et les resolutions de l'autre, ces deux
amants tomberent dans une gene toujours croissante. Marthe s'y resigna
avec une sorte de satisfaction melancolique. Au milieu de ses fatigues,
elle etait fiere d'etre desormais la pierre angulaire de l'existence de
son amant; car il faut bien avouer que, sans elle, le diner eut souvent
fait defaut. Elle avait, en de certains moments, assez d'empire sur lui
pour obtenir qu'il fit prendre patience a ses creanciers par quelques
sacrifices: Et puis, les creanciers d'un etudiant sont de meilleure
composition que ceux d'un dandy. Ils savent bien qu'avec le fils du
bourgeois, ce qui est differe n'est pas perdu, et que, rentre dans sa
famille, le jeune citoyen de province tient a honneur de payer ses
dettes. Cela se fait lentement; mais enfin, dans cette classe, il n'y a
pas de banqueroute reelle, et le desordre n'est que momentane. Horace
put donc encore trouver assez de credit chez ses fournisseurs pour
paraitre avec une certaine elegance. Mais chose etrange, et cependant
chose infaillible! son gout pour la depense augmenta en raison de
l'inquietude et des contrarietes qui en furent le resultat. Les
caracteres legers ont cela de particulier, que les obstacles et les
privations irritent leur soif de jouissances, et redoublent leur au lace
a se les procurer. Apres avoir confesse a sa scrupuleuse compagne le
veritable etat de ses affaires, apres lui avoir laisse lire les lettres
de doux reproches et de plaintes bien fondees que sa mere lui ecrivait,
il n'etait plus possible de lui faire illusion, et de l'arracher a son
travail, a son plan d'economie consciencieuse et severe. C'eut ete
encourir le blame de Marthe, et Horace tenait a etre admire tout autant
qu'a etre aime. Il fallut donc Qu'il s'accoutumat a la voir reprendre
ses humbles habitudes, et qu'il jouat aupres d'elle le role d'un
stoique. Mais ce role lui pesait horriblement, et des lors cet interieur
dont il avait fait ses delices cessa de lui plaire. L'ennui l'emporta
sur la jalousie. Il etait de ces organisations d'artistes voluptueux
chez qui l'amour succombe a la realite prosaique. Le tableau de ce
menage austere et pauvre devint trop lugubre pour sa riante imagination.
Au lieu de puiser dans l'exemple de Marthe le courage de travailler, il
sentit le travail lui devenir plus lourd, plus impossible que jamais.
Il avait froid dans cette petite chambre mal chauffee, et le froid,
qui n'engourdissait pas les doigts diligents de Marthe, paralysait le
cerveau du jeune homme. Et puis cette nourriture sobre, que Marthe
preparait elle-meme avec assez de soin et de proprete pour aiguiser
l'appetit, n'etait ni assez substantielle ni assez abondante pour
alimenter les forces d'un homme de vingt ans, habitue a ne se rien
refuser. Il adressait alors a sa menagere patiente des reproches dont la
grossierete le faisait rougir de lui-meme et pleurer l'instant d'apres,
mais qui recommencaient le lendemain. Il l'accusait de parcimonie
mesquine; et lorsqu'elle repondait, les yeux pleins de larmes, qu'elle
n'avait que vingt sous par jour pour entretenir la table, il lui
demandait parfois avec acrete ce qu'elle avait fait des cent francs
qu'il lui avait remis la semaine precedente: il oubliait qu'il avait
repris cet argent peu a peu sans le compter, et qu'il l'avait depense
dehors en babioles, en spectacles, en glaces, en dejeuners et en prets
a ses amis. Car Horace etait la generosite meme: il n'aimait pas a
restituer, mais il aimait a donner; et tandis qu'il oubliait de rendre
dix francs a un pauvre diable qui avait des bottes percees, il faisait
le magnifique avec un joyeux compagnon qui lui en demandait quarante
pour regaler sa maitresse. Il prenait des bains parfumes, et donnait
cent sous au garcon qui l'avait masse; il jetait une piece d'or a un
petit ramoneur pour voir ses joyeuses cabrioles et se faire appeler
_mon prince_; il achetait a Marthe une robe de soie qui lui etait fort
inutile, vu qu'elle manquait d'une robe d'indienne; il louait des
chevaux de selle pour aller courir au bois de Boulogne; enfin le peu
d'argent qu'apres mille pressurages sur les besoins de sa famille,
madame Dumontet reussissait a lui envoyer etait gaspille en trois jours,
et il fallait retourner aux pommes de terre, a la retraite forcee, et
aux baillements melancoliques du menage.

Cependant un temoin juste et sincere assistait au lent supplice que
subissait la pauvre Marthe. C'etait Jean, le bousingot, dont la presence
dans la maison n'etait pas une chose aussi fortuite qu'il le laissait
croire. Jean etait devoue corps et ame a un homme qui, ne pouvant
approcher du triste sanctuaire ou palissait l'objet de son amour,
voulait du moins veiller a la derobee et lui continuer sa mysterieuse
sollicitude. Cet homme c'etait Paul Arsene. Au profond abattement qu'il
avait d'abord eprouve, avait succede une pensee de devouement politique.
Il s'etait toujours dit qu'il lui resterait assez de force pour se faire
casser la tete au nom de la republique. En consequence, il etait alle
trouver le seul homme qu'il connut dans le mouvement organise, et Jean
l'avait recu a bras ouverts.



XX.

A cette epoque, l'association politique la plus importante et la mieux
organisee etait celle des _Amis du peuple_. Plusieurs des chefs qui la
representaient avaient joue deja un role dans la charbonnerie; ceux-la
et d'autres plus jeunes en ont joue un plus brillant depuis 1830. Parmi
ces hommes, qui ont surgi et grandi durant cette periode de dix annees,
et qui ont deja des noms historiques, la societe des _Amis de peuple_
comptait Trelat, Guinard, Raspail, etc.; mais celui qui exercait le plus
de prestige sur les jeunes gens des Ecoles tels que Laraviniere, et
sur les jeunes republicains populaires tels que Paul Arsene, c'etait
Godefroy Cavaignac. Presque seul, il n'avait pas cette suffisance
puerile qui perce chez la plupart des hommes remarquables de notre
temps, et qui fait chez eux de l'affectation une seconde nature. Sa
grande taille, sa noble figure, quelque chose de chevaleresque repandu
dans ses manieres et dans son langage, sa parole heureuse et franche,
son activite, son courage et son devouement, tout cela eut suffi pour
enflammer la tete du belliqueux Jean, et pour echauffer le coeur du
genereux Arsene, quand meme Godefroy n'eut pas emis les idees sociales
les plus completes, les plus logiques, je dirai meme les plus
philosophiques qui aient pris une forme a cette epoque dans les societes
populaires. Ce president, des _Amis du peuple_ a seul professe dans ces
clubs ce qu'on peut appeler les doctrines; doctrines qui, a beaucoup
d'egards, ne satisfaisaient pas encore le secret instinct d'Arsene et
les vastes aspirations de son ame vers l'avenir, mais qui, du moins,
marquaient un progres immense, incontestable, sur le liberalisme de la
Restauration. Suivant Arsene, et suivant le jugement toujours severe et
mefiant du peuple, les autres republicains etaient un peu trop occupes
de renverser le pouvoir, et point assez d'asseoir les bases de la
republique; lorsqu'ils l'essayaient, c'etait plutot des reglements et
une discipline qu'ils imaginaient, que des lois morales et une societe
nouvelle. Cavaignac, tout en faisant cette belle opposition qu'il a si
largement et si fortement developpee l'annee suivante jusque devant la
pale et menteuse opposition de la chambre, s'occupait a murir des
idees, a poser des principes. Il songeait a l'emancipation du peuple, a
l'education publique gratuite, au libre vote de tous les citoyens, a la
modification progressive de la propriete, et il ne renfermait pas, comme
certains republicains d'aujourd'hui, ces deux principes nets et vastes
dans l'hypocrite question d'_organisation du travail_ et de _reforme
electorale_; mots bien elastiques, si l'on n'y prend garde, et dont le
sens est susceptible de se resserrer autant que de s'etendre. En 1832,
on ne craignait pas comme aujourd'hui de passer pour _communiste_, ce
qui est devenu l'epouvantail de toutes les opinions de ce temps-ci. Un
jury acquitta Cavaignac, apres qu'il eut dit, entre autres choses d'une
admirable hardiesse: "Nous ne contestons pas le droit de propriete.
Seulement nous mettons au-dessus celui que la societe conserve, de le
regler suivant le plus grand avantage commun." Dans ce meme discours, le
plus complet et le plus eleve parmi tous ceux des proces politiques
de l'epoque[1], Cavaignac dit encore: "Nous lui contestons (_a votre
societe officielle_) le monopole des droits politiques; et ne croyez pas
que ce soit seulement pour le revendiquer en faveur des capacites. Selon
nous, quiconque est utile est capable. Tout service entraine un droit."

[Note 1: Proces du droit d'association, decembre 1832.]

Arsene assistait a ce proces; il ecouta avec une emotion contenue;
et, tandis que la plupart des auditeurs, subjugues par le magnetisme
qu'exerce toujours sur les masses le debit et l'aspect de l'orateur,
eclataient en applaudissements passionnes, il garda un profond silence;
mais il etait le plus penetre de tous, et il n'entendit pas, ce jour-la,
les autres plaidoiries[2]. Il s'absorba entierement dans les idees que
Godefroy avait eveillees en lui, et il se retira plein de celle-ci,
qu'il vint me repeter mot a mot:

"La religion, comme nous l'entendons, nous, c'est le droit sacre de
l'humanite. Il ne s'agit plus de presenter au crime un epouvantail apres
la mort, au malheureux une consolation de l'autre cote du tombeau.
Il faut fonder en ce monde la morale et le bien-etre, c'est-a-dire
l'egalite. Il faut que le titre d'homme vaille a tous ceux qui le
portent un meme respect religieux pour leurs droits, une pieuse
sympathie pour leurs besoins. Notre religion, a nous, c'est celle qui
changera d'affreuses prisons en hospices penitentiaires, et qui, au nom
de l'inviolabilite humaine, abolira la peine de mort... Nous n'adoptons
plus une foi qui met tout au ciel, qui reduit l'egalite devant Dieu, a
cette egalite posthume que le paganisme proclamait aussi bien que le
christianisme; etc."

[Note 2: C'est pourtant dans la meme Seance que Piocque dit ces
belles paroles: "Est-ce que le denouement et le besoin ne peuvent pas
logiquement reclamer la faculte de se constituer leurs representants,
avocats de la faim, de la misere, et de l'ignorance?"]

"Theophile, s'ecria Arsene en mettant sa main dans la mienne, voila de
grandes paroles et une idee neuve, du moins pour moi. Elle me donne tant
a reflechir, que tout, mon passe, c'est-a-dire tout ce que j'ai cru
jusqu'a ce jour, se bouleverse a mes propres yeux.

--Ce n'est pas une idee qui soit absolument propre a l'orateur que vous
venez d'entendre, lui repondis-je: c'est une idee qui appartient au
siecle, et qui a ete deja emise sous plusieurs formes. On pourrait meme
dire que c'est l'idee qui a domine nos revolutions depuis cent ans,
et l'humanite tout entiere depuis qu'elle existe, par une instinctive
revelation de son droit, plus puissante que les theories religieuses de
l'ascetisme et du renoncement. Mais c'est toujours une chose neuve et
grande que de voir le droit humain, pris a son point de vue religieux,
proclame par un revolutionnaire. Il y avait bien assez longtemps que vos
republicains oubliaient de donner a leurs theories la sanction divine
qu'elles doivent avoir. Moi, qui suis _legitimiste_, ajoutai-je en
souriant...

--Ne parlez pas comme cela, reprit vivement Paul Arsene, vous n'etes
pas legitimiste dans le sens qu'on attache a ce mot; vous sentez que la
legitimite est dans le droit du peuple.

--C'est la verite, Arsene, je le sens profondement; et quoique mon pere
fut attache, de fait et par delicatesse de conscience, aux hommes du
passe, plus il approchait de la tombe, plus il s'elevait a la
conception et au respect des institutions de l'avenir. Croyez-vous que
Chateaubriand ne se soit pas dit cent fois que Dieu est au-dessus des
rois, dans le meme sens que Cavaignac vous proclamait aujourd'hui le
droit de la societe au-dessus de celui des riches?

--A la bonne heure, dit Arsene. Il est donc vrai que nous avons droit au
bonheur en cette vie, que ce n'est pas un crime de le chercher, et que
Dieu meme nous en fait un devoir? Cette idee ne m'avait pas encore
frappe. J'etais partage entre un sentiment revolutionnaire qui me
rendait presque athee, et des retours vers la devotion de mon enfance
qui me rendaient compatissant jusqu'a la faiblesse. Ah! si vous saviez
comme j'ai ete froidement cruel aux trois journees au milieu de mon
delire! Je tuais des hommes, et je leur disais: Meurs, toi qui as fait
mourir! Sois tue, toi qui tues! Cela me paraissait l'exercice
d'une justice sauvage; mais je m'y sentais force par une impulsion
surnaturelle. Et puis, quand je fus calme, quand je m'agenouillai sur
les tombes de juillet, je pensai a Dieu, a ce Dieu de soumission et
d'humilite qu'on m'avait enseigne, et je ne savais plus ou refugier ma
pensee. Je me demandais si mon frere etait damne pour avoir leve la main
contre la tyrannie, et si je le serais pour avoir venge mon frere et mes
freres les hommes du peuple. Alors j'aimais mieux ne croire rien; car je
ne pouvais comprendre qu'au nom de Jesus crucifie, il fallut se laisser
mettre en croix par les delegues de ses ministres. Voila ou nous en
sommes, nous autres enfants de l'ignorance: athees ou superstitieux,
et souvent l'un et l'autre a la fois. Mais a quoi songent donc nos
instituteurs, les chefs republicains, de ne pas nous parler de ce qui
est le fond meme de notre etre, le mobile de toutes nos actions! Nous
prennent-ils pour des brutes, qu'ils ne nous promettent jamais que la
satisfaction de nos besoins materiels? Croient-ils que nous n'ayons pas
des besoins plus nobles, celui d'une religion, tout aussi bien qu'ils
peuvent l'avoir? Ou bien est-ce qu'ils ne l'ont pas eux? Est-ce qu'ils
seraient plus grossiers, plus incredules que nous? Allons, ajouta-t-il,
Godefroy Cavaignac sera mon pretre, mon prophete; j'irai lui demander ce
qu'il faut croire sur tout cela.

--Il ne pourra que vous dire d'excellentes choses, cher Arsene, lui
repondis-je; mais ne croyez pas, encore une fois, que le seul foyer
des idees nouvelles soit dans cette opinion. Elevez votre esprit a
une conception plus vaste du temps ou nous vivons. Ne vous donnez pas
exclusivement a tel ou tel homme comme a la verite incarnee; car les
hommes sont mobiles. Quelquefois en croyant progresser, ils reculent;
en croyant s'ameliorer, ils s'egarent. Il y en a meme qui perdent leur
generosite avec leur jeunesse, et qui se corrompent etrangement!
Mais attachez-vous a ces memes idees dont vous cherchez la solution.
Instruisez-vous en buvant a differentes sources. Voyez, lisez, comparez,
et reflechissez. Votre conscience sera le lien logique entre plusieurs
notions contradictoires en apparence. Vous verrez que les hommes probes
ne different pas tant sur le fond des choses que sur les mots; qu'entre
ceux-la un peu d'amour-propre jaloux est quelquefois le seul obstacle a
l'unite de croyances; mais qu'entre ceux-la et les hommes du pouvoir,
il y a l'immense abime qui separe la privation de la jouissance, le
devouement de l'egoisme, le droit de la force.

--Oui, il faudrait s'instruire, dit Arsene. Helas! si j'avais le temps!
Mais quand j'ai passe ma journee entiere a faire des chiffres, je n'ai
plus la force de lire; mes yeux se ferment malgre moi, ou bien j'ai la
fievre; et, au lieu de suivre avec l'esprit ce que je lis avec les yeux,
je poursuis mes propres divagations en tournant des pages que j'ai
remplies moi-meme. Il y a longtemps que j'ai envie d'apprendre ce que
c'est que le _fourierisme_. Aujourd'hui, Cavaignac l'a cite, ainsi que
la _Revue Encyclopedique_ et les _saint-simoniens_. Il a dit de ces
derniers, qu'au milieu de leurs erreurs, ils avaient soutenu avec
devouement des idees utiles, et developpe le principe d'association.
Eugenie, j'irai les entendre precher."

Eugenie etait la sur son terrain; c'etait une adepte assez fervente de
la rehabilitation des femmes. Elle commenca a endoctriner son ami le
Masaccio, ce qu'elle n'avait pas fait encore; car elle etait de ces
esprits delicats et prudents qui ne risquent pas leur influence a moins
d'une occasion sure. Elle savait attendre comme elle savait choisir.
Elle ne m'avait pas parle dix fois de ses croyances saint-simoniennes;
mais elle ne l'avait jamais fait sans produire sur moi une grande
impression. Je connaissais mieux qu'elle peut-etre, par l'examen et par
la lecture, le fort et le faible de cette philosophie; mais j'admirais
toujours avec quelle purete d'intention et quelle finesse de tact elle
savait eliminer tacitement des discussions ou s'elaborait la doctrine
des adeptes secondaires, tout ce qui revoltait ses instincts nobles et
pudiques, pour conclure souvent _a priori_, des secretes elucubrations
des maitres, ce qui repondait a sa fierte naturelle, a sa droiture et a
son amour de la justice. Je me disais parfois que cette femme forte et
intelligente appelee par les _apotres_ a formuler les droits et les
devoirs de la femme, c'eut ete Eugenie. Mais, outre que sa reserve et sa
modestie l'eussent empechee de monter sur un theatre ou l'on jouait
trop souvent la comedie sociale au lieu du drame humanitaire, les
saint-simoniens, dans la deviation inevitable ou leurs principes se
trouvaient alors, l'eussent jugee, ceux-ci trop rigide, ceux-la
trop independante. Le moment n'etait pas venu. Le saint-simonisme
accomplissait une premiere phase, qui devait laisser une lacune avant la
seconde. Eugenie le sentait, et prevoyait qu'il faudrait encore dix
ans, vingt ans d'arret peut-etre, avant que la marche progressive du
saint-simonisme put etre reprise.

[Illustration: Jean, vous etes un grossier, un brutal.]

Paul Arsene, frappe de ce qu'elle lui fit entrevoir dans une premiere
conversation, alla ecouter les predications saint-simoniennes. Il se
lia avec de jeunes apotres; et sans avoir precisement le temps de
s'instruire, il se mit au courant de la discussion, et s'y forma un
jugement, des sympathies, des esperances. Ce fut une rapide et profonde
revolution dans la vie morale de cet enfant du peuple, qui jusque-la
n'etait pas sans prejuges, et qui des lors les perdit ou acquit du moins
la force de les combattre en lui-meme. L'amour qu'il nourrissait encore,
faute d'avoir pu l'etouffer (car il y avait fait son possible), se
retrempa a cette source d'examen qu'il n'avait pas encore abordee,
et prit un caractere encore plus calme et plus noble, un caractere
religieux pour ainsi dire.

En effet, jusque-la Marthe n'avait ete pour lui que l'objet d'une
passion tenace, invincible. Il l'avait maudite cent fois, cette passion
qui puisait des forces nouvelles dans tout ce qui eut du la detruire;
mais comme elle regnait la sur une grande ame, bien qu'elle y fut
mysterieuse, incomprehensible pour celui-la meme qui la ressentait, elle
n'y produisait que des resultats magnanimes, une generosite sans exemple
et sans bornes. Aussi quels affreux combats cette ame fiere et rigide
se livrait ensuite a elle-meme! Comme Arsene rougissait d'etre ainsi
l'esclave d'un attachement que l'austerite un peu etroite de son
education populaire lui apprenait a reprouver! Lui dont les moeurs
etaient si pures, epris a ce point de l'ex-maitresse de M. Poisson, de
la maitresse actuelle d'un autre! Jamais il n'eut voulu profiter de
l'espece de faiblesse et d'entrainement que cette conduite de Marthe lui
laissait entrevoir, pour arracher, en secret, a la reconnaissance, a
l'amitie exaltee, des faveurs qu'il aurait voulu devoir seulement
a l'amour exclusif et durable. Mais malgre le peu d'espoir qui lui
restait, il se surprenait toujours a desirer la fin de cet amour pour
Horace, et a caresser le reve d'un mariage legal avec Marthe. C'est la
que l'attendaient pour le faire souffrir ses anciens prejuges, le blame
de ses pareils, l'indignation de sa soeur Louise, l'effroi de sa soeur
Suzanne, la crainte du ridicule, une sorte de mauvaise honte, toute
puissante parfois sur des caracteres eleves; car elle leur est enseignee
par l'opinion, comme le respect de soi-meme et des autres. C'est alors
qu'Arsene essayait d'arracher son amour de son sein, comme une fleche
empoisonnee. Mais sa nature evangelique s'y refusait: il etait force
d'aimer. La haine et le mepris qu'il appelait a son secours ne voulaient
pas entrer dans ce coeur plein d'indulgence, parce qu'il etait plein de
justice.

[Illustration: Il le trouva environne de fusils.]

Durant cet hiver qu'il passa loin de Marthe et qu'il consacra a etudier
du mieux qu'il put la religion, la nature et la societe, sous les
nouveaux aspects qui s'ouvraient devant lui de toutes parts; tour a tour
et a la fois fourieriste, republicain, saint-simonien et chretien (car
il lisait aussi l'_Avenir_ et venerait ardemment M. Lamennais), Arsene,
s'il ne put reussir a batir une philosophie de toutes pieces, epura
son ame, eleva son esprit, et developpa son grand coeur d'une maniere
prodigieuse. J'en etais frappe chaque jour davantage, et, d'une semaine
a l'autre, j'admirais ces progres rapides. J'avais fini par decouvrir sa
retraite; et, affrontant l'accueil reveche de sa soeur ainee, j'allais
quelquefois, le soir, le surprendre au milieu de ses meditations. Tandis
que les deux soeurs travaillaient en echangeant les idees les plus
niaises, lui, assis au bout de la table, la tete dans ses mains, un
livre ouvert entre ses coudes, et les yeux a demi fermes, etudiait ou
revait a la lueur d'une triste lampe dont la clarte arrivait a peine
jusqu'a lui. A voir son teint jaune, ses yeux fatigues, son attitude
morne, on l'eut pris pour un homme use par la fatigue et la misere;
mais des qu'il parlait, son regard reprenait du feu, son front de la
serenite, et son langage revelait une energie de mieux en mieux trempee.
Je l'emmenais faire un tour de promenade sur les quais, et la, tout en
fumant nos cigares de la regie, nous devisions ensemble. Quand nous
avions passe en revue les idees generales, nous en venions a nos
sentiments individuels; et il me disait souvent, a propos de Marthe:
"L'avenir est a moi; le regne d'Horace ne saurait durer longtemps. Le
pauvre enfant ne comprend pas le bonheur qu'il possede, il n'en jouit
pas, il n'en profitera pas; et vous verrez que Marthe apprendra ce que
c'est qu'un veritable amour, en eprouvant tout ce qui manque de grandeur
et de verite a celui qu'elle inspire maintenant. Voyez-vous, mon ami,
j'ai remporte une grande victoire le jour ou j'ai compris que ce qu'on
appelle les fautes d'une femme etaient imputables a la societe et non a
de mauvais penchants. Les mauvais penchants sont rares, Dieu merci;
ils sont exceptionnels, et Marthe n'en a que de bons. Si elle a choisi
Horace au lieu de moi, c'est qu'alors je n'etais pas digne d'elle et
qu'Horace lui a semble plus digne. Incertain et farouche, tout en
m'offrant a elle avec devouement, je ne savais pas lui dire ce qu'elle
eut aime a entendre. Le souvenir de ses malheurs m'inspirait de la pitie
seulement; elle le sentait, et elle voulait du respect. Horace a su lui
exprimer de l'enthousiasme; elle s'y est trompee, mais la faute n'en est
point a elle. Maintenant, je saurais bien lui dire ce qui doit fermer
ses anciennes blessures, rassurer sa conscience, et lui donner en moi
la confiance qu'elle n'a pas eue. Mon austerite lui a fait peur, elle
a craint mes reproches; elle n'a eu pour moi que cette froide estime
qu'inspire un homme sage et passablement humain. Elle avait besoin
d'un appui, d'un sauveur, d'un initiateur a une vie nouvelle, toute
d'exaltation et de charite. Je le repete, Horace, avec ses beaux yeux
et ses grands mots, lui est apparu en revelateur de l'amour. Elle l'a
suivi. _Mea culpa!_"

Je trouvais Arsene injuste envers lui-meme, a force de generosite. Il
fallait bien faire, dans l'aveuglement de Marthe, la part d'une certaine
faiblesse et d'une sorte de vanite qui est, chez les femmes, le resultat
d'une mauvaise education et d'une fausse maniere de voir. Chez Marthe
particulierement, c'etait l'effet d'une absence totale d'instruction
et de jugement dans cet ordre d'idees, si necessaires et si negligees
d'ailleurs chez les femmes de toutes les classes.

Marthe avait tout appris dans les romans. C'etait mieux que rien,
on peut meme dire que c'etait beaucoup; car ces lectures excitantes
developpent au moins le sentiment poetique et ennoblissent les fautes.
Mais ce n'etait pas assez. Le recit emouvant des passions, le drame de
la vie moderne, comme nous le concevons, n'embrasse pas les causes, et
ne peint que des effets plus contagieux que profitables aux esprits
sevres de toute autre culture. J'ai toujours pense que les bons romans
etaient fort utiles, mais comme un delassement et non comme un aliment
exclusif et continuel de l'esprit.

Je faisais part de cette observation au Masaccio, et il en tirait la
consequence que Marthe etait d'autant plus innocente qu'elle etait plus
bornee a certains egards. Il se promettait de l'instruire un jour de la
vraie destinee qui convient aux femmes; et lorsqu'il me developpait ses
idees sur ce point, j'admirais qu'il eut su, ainsi qu'Eugenie, rejeter
du saint-simonisme tout ce qui n'etait pas applicable a notre epoque,
pour en tirer ce sentiment apostolique et vraiment divin de la
rehabilitation et de l'emancipation du genre humain dans la _personne
femme_.

J'admirais aussi la belle organisation de ce jeune homme qui, aux
facultes perceptives de l'artiste, joignait d'une maniere si imprevue
les facultes meditatives. C'etait a la fois un esprit d'analyse et de
synthese; et quand je le regardais marcher a cote de moi, avec ses
habits rapes, ses gros souliers, son air commun et ses manieres
_peuple_, je me demandais, en veritable anatomiste phrenologue que
j'etais, pourquoi je voyais les livrees du luxe et les graces de
l'elegance orner autour de nous tant d'etres disgracies du ciel, portant
au front des signes evidents de la degradation intellectuelle, physique
et morale.



XXI.

Le bon Laraviniere n'etait pas, a beaucoup pres, un aussi grand
philosophe. Sa tete etait plus haute que large, c'est dire qu'il avait
plus de facultes pour l'enthousiasme que pour l'examen. Il n'y avait de
place dans cette cervelle ardente que pour une seule idee, et la sienne
etait l'idee revolutionnaire. Brave et devoue avec passion, il se
reposait du soin de l'avenir sur les nombreuses idoles dont il avait
meuble son Pantheon republicain: Cavaignac, Carrel, Arago, Marrast,
Trelat, Raspail, le brillant avocat Dupont, et _tutti quanti_,
composaient le comite directeur de sa conscience sans qu'il eut beaucoup
songe a se demander si ces hommes superieurs sans doute, mais incertains
et incomplets comme les idees du moment, pourraient s'accorder ensemble
pour gouverner une societe nouvelle. Le bouillant jeune homme voulait le
renversement de la puissance bourgeoise, et son ideal etait de combattre
pour en hater la chute. Tout ce qui etait de l'opposition avait droit
a son respect, a son amour. Son mot favori etait: "Donnez-moi de
l'ouvrage."

Il se prit pour Arsene d'une vive amitie, non qu'il comprit toute la
beaute de son intelligence, mais parce que sous les rapports de bravoure
intrepide et de devouement absolu ou il pouvait le juger, il le trouva a
la hauteur de son propre courage et de sa propre abnegation. Il s'etonna
beaucoup de voir qu'il cultivait, avec une sorte de soin, une passion
qui n'etait pas payee de retour; mais il ceda affectueusement a ce qu'il
appelait la fantaisie d'Arsene, en allant demeurer sous le meme toit que
la belle Marthe, et en provoquant une sorte de confiance et d'intimite
de la part d'Horace. C'etait un role assez delicat pour un homme aussi
franc que lui. Pourtant il s'en tira d'une maniere aussi loyale que
possible, en ne temoignant point a Horace une amitie qu'il ne ressentait
en aucune facon. Suivant les instructions d'Arsene, il fut obligeant,
sociable et enjoue avec lui; rien de plus. L'amour-propre confiant
d'Horace fit le reste. Il s'imagina que Laraviniere etait attire vers
lui par son esprit et le charme qu'il exercait sur tant d'autres. Cela
eut pu etre; mais cela n'etait pas. Laraviniere le traitait comme un
mari qu'on ne veut pas tromper, mais que l'on menage et que l'on se
concilie pour cultiver l'amitie ou l'agreable societe de sa femme. Dans
toutes les conditions de la vie cela se pratique en tout bien tout
honneur, et non-seulement Laraviniere n'avait pas de pretentions pour
lui-meme, mais encore il avait fait ses reserves avec Arsene, en lui
declarant que, ne voulant pas agir en traitre, il ne parlerait jamais a
Marthe ni contre son amant, ni en faveur d'un autre. Arsene l'entendait
bien ainsi; il lui suffisait d'avoir tous les jours des nouvelles de
Marthe, et d'etre averti a temps de la rupture qu'il prevoyait et qu'il
attendait entre elle et Horace, pour conserver cette forte et calme
esperance dont il se nourrissait.

Laraviniere voyait donc Marthe tous les jours, tantot seule, tantot en
presence d'Horace, qui ne lui faisait pas l'honneur d'etre jaloux de
lui; et tous les soirs il voyait Arsene, et parlait avec lui de Marthe
un quart d'heure durant, a la condition qu'ils parleraient ensuite de la
republique pendant une demi-heure.

Quoique Jean ne se fut pas pose en surveillant, il lui fut impossible de
ne pas observer bientot l'aigreur et le refroidissement d'Horace envers
la pauvre Marthe, et il en fut choque. Il n'avait pas plus reflechi sur
la nature et le sort de la femme qu'il ne l'avait fait sur les autres
questions fondamentales de la societe; mais, chez cet homme, les
instincts etaient si bons, que la reflexion n'eut rien trouve a
corriger. Il avait pour les femmes un respect genereux, comme l'ont
en general les hommes braves et forts. La tyrannie, la jalousie et la
violence sont toujours des marques de faiblesse. Jean n'avait jamais ete
aime. Sa laideur lui inspirait une extreme reserve aupres des femmes
qu'il eut trouvees dignes de son amour; et quoique a la rudesse de son
langage et de ses manieres, on ne l'eut jamais soupconne d'etre timide,
il l'etait au point de n'oser lever les yeux sur Marthe qu'a la derobee.
Cette mefiance de lui-meme etait parfaitement deguisee sous un air
d'insouciance, et il ne parlait jamais de l'amour sans une espece
d'emphase satirique dont il fallait rire malgre soi. Les femmes en
concluaient generalement qu'il etait une brute; et cet arret une fois
prononce contre lui, il eut fallu au pauvre Jean un grand courage et
une grande eloquence pour le faire revoquer. Il le sentait bien, et
le besoin d'amour qu'il avait refoule au fond de son coeur etait trop
delicat pour qu'il voulut l'exposer aux doutes moqueurs qu'eut provoques
une premiere explication. Faute de pouvoir abjurer un instant le role
qu'il s'etait fait, il s'etait donc condamne a ne frequenter que des
femmes trop faciles pour lui inspirer un attachement serieux, mais
qu'il traitait cependant avec une douceur et des egards auxquels elles
n'etaient guere habituees.

Ceci est l'histoire de bien des hommes. Une fierte singuliere les
empechait de se montrer tels qu'ils sont, et ils portent toute leur vie
la peine d'une innocente dissimulation dans laquelle on les oblige a
persister. Mais comme le naturel perce toujours, malgre l'espece de
mepris railleur que notre bousingot professait pour les sentiments
romanesques, il ne pouvait voir humilier et affliger une femme, quelle
qu'elle fut, sans une profonde indignation. S'il voyait une prostituee
frappee dans la rue par un de ces hommes infames qui leur sont associes,
il prenait parti heroiquement pour elle, et la protegeait au peril de sa
vie. A plus forte raison avait-il peine a se contenir lorsqu'il voyait
une femme delicate recevoir de ces blessures qui sont plus cruelles au
coeur d'un etre noble que les coups ne le sont aux epaules d'un etre
avili. Des les commencements de son sejour dans la maison Chaignard, il
vit sur les joues de Marthe la trace de ses larmes; il surprit souvent
Horace dans des acces de colere que ce dernier avait bien de la peine a
reprimer devant lui. Peu a peu Horace, s'habituant a le considerer comme
un temoin sans consequence, s'habitua aussi a ne plus se contraindre,
et Laraviniere ne put rester longtemps impassible spectateur de ses
emportements. Un jour il le trouva dans une veritable fureur: Horace
avait passe la nuit au bal de l'Opera; il avait les nerfs agaces, et
regardait comme une injure de la part de Marthe, comme un empietement
sur sa liberte, comme une tentative de despotisme, qu'elle lui eut
adresse quelques reproches sur cette absence prolongee. Marthe n'etait
pas jalouse, ou, du moins, si elle l'etait, elle n'en laissait jamais
rien paraitre; mais elle avait ete inquiete toute la nuit, parce
qu'Horace lui avait promis de rentrer a deux heures. Elle avait craint
une querelle, un accident, peut-etre une infidelite. Quoi qu'elle eut
souffert, elle ne se plaignait que de ne pas avoir ete avertie, et sa
figure alteree disait assez les angoisses de son insomnie cruelle.

"N'est-ce pas odieux, je vous le demande, dit Horace en s'adressant
a Laraviniere, d'etre traite comme un enfant par sa bonne, comme un
ecolier par son precepteur? Je n'ai pas le droit de sortir et de rentrer
a l'heure qu'il me plait! Il faut que je demande une permission; et si
je m'oublie un peu, je trouve que le delai expire est devant moi comme
un arret, comme la mesure exacte et compassee du temps ou il m'est
permis de me distraire. Voila qui est plaisant! je me ferai signer un
permis avec un dedit de tant par minute.

--Vous voyez bien qu'elle souffre! lui dit Laraviniere a demi-voix.

--Parbleu! et moi, croyez-vous que je sois sur des roses? reprit Horace
a voix haute. Est-ce que des souffrances pueriles et injustes doivent
etre caressees, tandis que des souffrances poignantes et legitimes comme
les miennes s'enveniment de jour en jour?

--Je vous rends donc bien malheureux, Horace! dit Marthe en levant sur
lui, d'un air de douleur severe, ses grands yeux d'un bleu sombre. En
verite, je ne croyais pas travailler ici a votre malheur.

--Oui, vous me rendez malheureux, s'ecria-t-il, horriblement malheureux!
Si vous voulez que je vous le dise en presence de Jean, votre eternelle
tristesse rend mon interieur odieux. C'est a tel point que quand j'en
sors, je respire, je m'epanouis, je reviens a la vie; et que, quand
j'y rentre, ma poitrine se resserre et je me sens mourir. Votre amour,
Marthe, c'est la machine pneumatique, cela etouffe. Voila pourquoi,
depuis quelque temps, vous me voyez moins souvent.

--Je crois que vous faites une erreur de date, repondit Marthe, a qui la
fierte blessee rendit le courage. Ce n'est pas ma tristesse continuelle
qui vous a force a vous absenter; c'est votre absence continuelle qui
m'a forcee a etre triste.

--Vous l'entendez, Laraviniere! dit Horace, qui avait besoin de trouver
une excuse dans la conscience d'autrui, et a qui l'air soucieux de Jean
faisait craindre un jugement severe. Ainsi c'est parce que je sors,
parce que je mene la vie qui sied a un homme, parce que je fais de mon
independance l'usage qui me convient, que je suis condamne a trouver,
en rentrant, un visage bouleverse, un sourire amer, des doutes, des
reproches, de la froideur, des accusations, des sentences! Mais c'est le
plus affreux supplice qui soit au monde!

--Je vois, dit Laraviniere en se levant, que vous etes tous les deux
fort a plaindre. Ecoutez; si vous voulez m'en croire, vous vous
quitterez.

--C'est tout ce qu'il desire! s'ecria Marthe en mettant ses deux mains
sur son visage.

--Et c'est ce que vous demandez formellement par la bouche de
Laraviniere, reprit Horace avec emportement.

--Un instant, dit Laraviniere. Ne me faites pas jouer ici un personnage
que je desavoue. Je n'ai recu en particulier les confidences d'aucun de
vous, et ce que je viens de dire, je l'ai dit de mon propre mouvement,
parce que c'est mon opinion. Vous ne vous convenez pas, vous ne vous
etes jamais convenu; vous marchez de l'engouement a la haine, et vous
feriez mieux de mettre le pardon et l'amitie entre vous.

--J'accorde que ce beau discours soit une inspiration et une
improvisation de Laraviniere, dit Horace; au moins, Marthe, vous me
direz si c'est l'expression de votre pensee?

--Il a pu aisement la supposer, la deviner peut-etre, repondit-elle avec
dignite, en vous entendant m'accuser de votre malheur."

Ce n'est pas ainsi qu'Horace l'entendait. Il voulait bien que Marthe fut
delaissee par lui; mais il ne voulait pas etre quitte par elle. La force
qu'elle montrait en ce moment, et que la presence d'un tiers lui avait
inspiree, causa a Horace un des plus violents acces de depit qu'il eut
encore eprouves. Il se leva, brisa sa chaise, donna un libre cours a sa
colere et a son chagrin. L'ancienne jalousie meme se reveilla, le nom
abhorre de M. Poisson revint sur ses levres comme une vengeance; et
celui d'Arsene allait s'en echapper, lorsque Laraviniere, prenant le
bras de Marthe, lui dit avec force:

--Vous avez choisi pour votre defenseur un enfant sans raison et sans
dignite; a votre place, Marthe, je ne resterais pas un instant de plus
chez lui.

--Emmenez-la donc chez vous, Monsieur! dit Horace avec un mepris
sanglant, j'y consens de grand coeur; car je comprends maintenant ce qui
se passe entre elle et vous.

--Chez moi, Monsieur, reprit Jean, avec calme, elle serait honoree et
respectee, tandis que chez vous elle est humiliee et insultee. Ah! grand
Dieu! ajouta-t-il avec une emotion subite, si j'avais ete aime d'une
femme comme elle, seulement un jour, je ne l'aurais oublie de ma vie...

Et la voix lui manqua tout a coup, comme si tout son coeur eut ete pret
a s'echapper dans une parole. Il y avait tant de verite dans son accent,
que la jalousie feinte ou subite d'Horace s'evanouit a l'instant meme;
l'emotion de Laraviniere le gagna par un effet sympathique; et obeissant
a une de ces reactions auxquelles nous portent souvent les scenes
violentes, il fondit en larmes; et lui tendant la main avec effusion:

"Jean, lui dit-il, vous avez raison. Vous avez un grand coeur, et moi
je suis un lache, un miserable. Demandez pardon pour moi a cette pauvre
femme dont je ne suis pas digne."

Cette franche et noble resolution termina la querelle, et gagna meme le
coeur sincere de Jean.

"A la bonne heure, dit-il en mettant la main de Marthe dans celle
d'Horace, vous etes meilleur que je ne croyais, Horace; il est beau de
savoir reconnaitre ses torts aussi vite et aussi genereusement que vous
venez de le faire. Certainement Marthe ne demande qu'a les oublier."

Et il s'enfuit dans sa chambre, soit pour n'etre pas temoin de la joie
de Marthe, soit pour cacher l'essor d'une sensibilite qu'il etait
habitue a reprimer.

Malgre ce beau denouement, des scenes semblables se repeterent bientot,
et devinrent de plus en plus frequentes. Horace aimait la dissipation;
il y cedait avec une legerete effrenee. Il ne pouvait plus passer une
seule soiree chez lui; il ne vivait qu'au parterre des Italiens et de
l'Opera. La il etait condamne a ne point briller; mais c'etait pour lui
une jouissance que de lever les yeux sur ces femmes qui etalent, dans
les loges, leur beaute ou leur luxe devant une foule de jeunes gens
pauvres, avides de plaisir, d'eclat et de richesse. Il connaissait par
leurs noms toutes les femmes a la mode dont les titres, l'argent
et l'orgueil semblaient mettre une barriere infranchissable a sa
convoitise. Il connaissait leurs loges, leurs equipages et leurs amants;
il se tenait au bas de l'escalier pour les voir defiler devant lui
lentement, les epaules mal cachees par des fourrures qui tombaient
parfois tout a fait en l'effleurant, et qui bravaient audacieusement
l'audace de ses regards. Jean-Jacques Rousseau n'a rien dit de trop en
peignant l'impudence singuliere des femmes du grand monde; mais c'etait
une brutalite philosophique dont Horace ne songeait guere a etre
complice. Son ambition hardie n'etait pas blessee de ces regards froids
et provoquants par lesquels cette espece de femmes semble vous dire:
"Admirez, mais ne touchez pas." Le regard effronte d'Horace semblait
leur repondre: "Ce n'est pas a moi que vous diriez cela." Enfin, les
emotions de la scene, la puissance de la musique, la contagion des
applaudissements, tout, jusqu'a la fantasmagorie du decor et l'eclat
des lumieres, enivrait ce jeune homme, qui, apres tout, n'avait en cela
d'autre tort que d'aspirer aux jouissances offertes et retirees sans
cesse par la societe aux pauvres, comme l'eau a la soif de Tantale.

Aussi, lorsqu'il rentrait dans sa mansarde obscure et delabree, et qu'il
trouvait Marthe froide et pale, assoupie de fatigue aupres d'un
feu eteint, il eprouvait un malaise ou le remords et le depit se
combattaient douloureusement. Alors, a la moindre occasion, l'orage
recommencait; et Marthe, n'esperant pas guerir d'une passion aussi
funeste, desirait et appelait la mort avec energie.

Dans ces sortes de secrets domestiques, des qu'on a laisse tomber le
premier voile on eprouve de part et d'autre le besoin d'invoquer le
jugement d'un tiers; on le recherche, tantot comme un confident, tantot
comme un arbitre. Laraviniere fut mediateur dans les commencements. Il
etait fache de se sentir entraine a prendre part dans la querelle, et
il avouait a Arsene que, malgre ses resolutions de neutralite, il etait
oblige de contracter avec Horace une sorte d'amitie. En effet, ce
dernier lui temoignait une confiance et lui prouvait souvent une
generosite de coeur qui l'engageait de plus en plus. Horace avait, en
depit de tous ses defauts, des qualites seduisantes; il etait aussi
prompt a se radoucir qu'il l'etait a s'emporter. Une parole sage
trouvait toujours le chemin de sa raison; une parole affectueuse
trouvait encore plus vite celui de son coeur. Au milieu d'un debordement
inoui d'orgueil et de vanite, il revenait tout a coup a un repentir
modeste et ingenu. Enfin, il offrait tour a tour le spectacle des
dispositions et des instincts les plus contraires, et la dispute
que nous avons rapportee en gros ci-dessus resume toutes celles qui
suivirent, et que Laraviniere fut appele a terminer.

Cependant, lorsque ces disputes se furent renouvelees un certain nombre
de fois, Laraviniere, obeissant, ainsi qu'Arsene le lui avait
conseille, a la spontaneite de ses impressions, se sentit porte a moins
d'indulgence envers Horace. Il y a, dans le retour frequent d'un meme
tort, quelque chose qui l'aggrave et qui lasse la patience des ames
justes. Peu a peu Laraviniere fut tellement fatigue de la facilite
avec laquelle Horace s'accusait lui-meme et demandait pardon, que son
admiration pour cette facilite se changea en une sorte de mepris. Il
arriva enfin a ne voir en lui qu'un hableur sentimental, et a sentir sa
conscience degagee de cette affection dont il n'avait pu se defendre.
Cet arret definitif etait bien severe, mais il etait inevitable de la
part d'un caractere aussi ferme et aussi egal que l'etait celui de Jean.

"Mon pauvre camarade, dit-il a Horace un jour que celui-ci invoquait
encore son intervention, je ne peux pas vous laisser ignorer davantage
que je ne m'interesse plus du tout a vos amours. Je suis fatigue de voir
d'un cote une folie et de l'autre une faiblesse incurable. Je devrais
dire peut-etre faiblesse et folie de part et d'autre; car il y a de la
monomanie chez Marthe, a vous aimer si constamment, et chez vous il y a
une faiblesse miserable dans toutes ces parades de violence dont vous
nous _regalez_. Je vous ai cru d'abord egoiste, et puis je vous ai cru
bon. Maintenant je vois que vous n'etes ni bon ni mauvais; vous etes
froid, et vous aimez a vous demener dans un orage de passions factices;
vous avez une nature de comedien. Quand nous sommes la a nous emouvoir
de vos trepignements, de vos declamations et de vos sanglots, vous vous
amusez a nos depens, j'en suis certain. Oh! ne vous fachez pas, ne
roulez pas les yeux comme Bocage dans Buridan, et ne serrez pas le
poing. J'ai vu cela si souvent, qu'a tout ce que vous pourriez faire
ou dire je repondrais _connu!_ Je suis un spectateur use, et desormais
aussi froid qu'un homme qui a ses entrees au theatre. Je sais que vous
etes puissant dans le drame; mais je sais toutes vos pieces par coeur.
Si vous voulez que je vous ecoute, reprenez votre serieux, jetez votre
poignard, et parlez-moi raison. Dites-moi prosaiquement que vous n'aimez
plus votre maitresse parce qu'elle vous ennuie, et autorisez-moi a le
lui faire comprendre avec tous les egards et les menagements qui lui
sont dus. C'est alors seulement que je vous rendrai mon estime et que je
vous croirai un homme d'honneur.

--Eh bien, dit Horace avec une rage concentree, je consens a vous parler
froidement, tres-froidement; car je sais me vaincre, et commence par
vous dire serieusement et tranquillement que vous me rendrez raison de
toutes les insultes que vous venez de me faire...

--Allons au fait, reprit Jean. C'est la dixieme fois depuis un mois que
vous me provoquez; et c'eut ete vous rendre service que de vous prendre
au mot; mais j'ai un meilleur emploi a faire de mon sang que de le
compromettre avec un maladroit comme vous. Rappelez-vous donc que je
fais sauter votre fleuret toutes les fois que nous nous amusons a
l'escrime, et en consequence souffrez que je refuse votre nouveau defi.

--Je saurai vous y contraindre, dit Horace pale comme la mort.

--Vous m'insulterez publiquement? vous me donnerez un soufflet? mais
avec un croc-en-jambe et un revers de mon _frere-jean_... Dieu m'en
preserve, Horace! ces facons-la sort bonnes avec les mouchards et les
gendarmes. Tenez, quoique je ne vous aime plus, j'ai encore pour vous
quelque chose qui me ferait supporter de vous un acte de folie plutot
que d'y repondre. Taisez-vous donc. Je vous previens que je ne me
defendrai pas, et qu'il y aurait lachete de votre part a m'attaquer.

--Mais qui donc ici attaque et provoque? qui donc est lache, trois fois
lache, de vous ou de moi? Vous m'accablez d'outrages, vous me traitez
avec le dernier mepris, et vous dites que vous ne m'accorderez point de
reparation! Ah! dans ce moment, je comprends le duel des Malais, qui
dechirent leurs propres entrailles en presence de leur ennemi.

--Voila une belle phrase, Horace, mais c'est encore de la declamation;
car je ne suis pas votre ennemi; et je jure que je ne veux pas vous
insulter. Je vous donne une lecon amicale, et vous pouvez bien la
recevoir, puisque vous etes venu si souvent la chercher. Il y a
longtemps que je vous l'epargne et que j'accepte de votre part des
excuses dont je ne crois pas avoir jamais abuse contre vous.

--Vous en abusez horriblement dans ce moment-ci; vous me faites rougir
de l'abandon et de la loyaute de coeur que j'ai eus avec vous.

--Je n'en abuse pas, puisque c'est pour vous empecher de vous humilier
de nouveau que je vous defends d'y revenir.

--Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait, s'ecria Horace en pleurant de
rage et en se tordant les mains, pour etre traite de la sorte?

--Ce que vous avez fait, je vais vous le dire, repondit Laraviniere.
Vous avez fait souffrir et deperir une pauvre creature qui vous adore et
que vous n'estimez seulement pas.

--Moi! je n'estime pas Marthe! Osez-vous dire que je n'estime pas la
femme a qui j'ai donne ma jeunesse, ma vie, la virginite de mon coeur?

--Je ne pense pas que ce soit a titre de sacrifice que vous l'ayez fait,
et, dans tous les cas, je suis peu dispose a vous en plaindre.

--Parce que vous ne comprenez rien a l'amour. C'est vous qui etes un
etre froid et sans intelligence des passions.

--C'est possible, dit Jean avec un sourire mele d'amertume; mais je ne
fais pas le semblant du contraire. Eh bien, expliquez-moi donc, en ce
cas, en quoi vous etes si a plaindre?

--Jean, s'ecria Horace, vous ne savez pas ce que c'est que d'aimer pour
la premiere fois, et d'etre aime pour la seconde ou troisieme.

--Ah! nous y voila, dit Laraviniere en haussant les epaules. La Vierge
Marie etait seule digne de monsieur Horace Dumontet! _Connu!_ mon cher.
Vous l'avez dit assez souvent devant moi a cette pauvre Marthe. Mais
dire ces choses-la, voyez-vous, en avoir seulement la pensee, prouve
qu'on etait digne tout au plus de mademoiselle Louison. Quelle vanite
et quelle erreur sont les votres! Il y a certaines femmes perdues qui
valent mieux que certains adolescents.

--Jean, vous etes un grossier, un brutal, un insolent personnage.

--Oui, mais je dis la verite. Il y a des coeurs purs sous des robes
souillees, et des coeurs corrompus sous des gilets magnifiques."

Horace dechira son gilet de velours cramoisi et en jeta les lambeaux a
la figure du Laraviniere. Jean les esquiva, et les poussant du bout de
son pied:

"C'est cela, dit-il; comme si vous n'etiez pas assez endette avec votre
tailleur!

--Je le suis avec vous, Monsieur, dit Horace. Je ne l'avais pas oublie;
mais je vous remercie de me le rappeler.

--Si vous vous en souvenez, tant mieux, dit Laraviniere avec
insouciance; il y a dans les prisons de pauvres patriotes qui en
profiteront pour acheter des cigares. Allons, rallumez le votre, et
parlons un peu sans nous facher. Que vous ayez eu envers Marthe des
torts incontestables, vous ne pouvez pas le nier; et moi, sachant que
vous etes un enfant gate, que vous avez pour vous l'esprit, les belles
paroles et une superbe figure, je vous excuse jusqu'a un certain point.
Je sais bien que c'est le privilege des beaux garcons, comme celui des
belles femmes, d'avoir des caprices; je ne peux pas exiger que vous ayez
la sagesse d'un homme comme moi, qui ressemble a un sanglier plus qu'a
un chretien, et dont la face a ete labouree un jour qu'il grelait des
hallebardes. Mais ce que je ne vous pardonne pas, c'est d'aimer a faire
souffrir; c'est de ne pas rompre une liaison dont vous etes degoute;
c'est de manquer de franchise, en un mot, et de ne pas vouloir guerir le
mal que vous avez fait.

--Mais je l'aime, cette femme que je fais souffrir! je ne puis m'en
separer! je ne m'habituerais pas a vivre sans elle!

--Quand meme cela serait vrai (et j'en doute, puisque vous vous arrangez
de maniere a rester avec elle le moins que vous pouvez), votre devoir
serait de vaincre un amour qui lui est nuisible.

--Quand je le voudrais, elle n'y consentirait jamais.

--En etes-vous bien sur?

--Elle se tuera si je l'abandonne.

--Si vous l'abandonnez froidement et brutalement, c'est possible; mais
si vous le faites par loyaute, par devouement, au nom de l'honneur, au
nom de votre amour meme...

--Jamais! jamais Marthe ne se resignera a me perdre, je le sais trop.

--Voila de la fatuite. Autorisez-moi a lui parler avec la meme franchise
que je viens d'avoir avec vous, et nous verrons.

--Jean! encore un coup, vous avez des vues sur elle!

--Moi? Il faudrait pour cela trois choses: 1 deg. qu'il n'y eut plus un seul
miroir dans l'univers; 2 deg. que Marthe perdit la vue; 3 deg. qu'elle et moi
n'eussions aucun souvenir de ma figure.

--Mais quelle obstination avez-vous a nous separer?

--Je vais vous le dire sans detour: j'ai des vues pour un autre.

--Vous etes charge de la seduire ou de l'enlever? Pour quel prince russe
ou pour quel don Juan du Cafe de Paris?

--Pour le fils d'un cordonnier, pour Paul Arsene.

--Comment, vous le voyez?

--Tous les jours.

--Et vous m'en avez fait mystere?... Voila qui est etrange!

--C'est fort simple, au contraire. Je savais que vous ne l'aimez pas, et
je ne voulais pas vous entendre mal parler de lui, parce que je l'aime.

--Ainsi vous etes le Mercure de ce Jupiter, qui deja s'est change en
pluie de gros sous pour me supplanter?

--Triple insulte pour _lui_, pour _elle_ et pour _moi_. Grand merci!
C'etait dans votre role? Vous l'avez tres-bien dit! Si j'etais claqueur,
je me pamerais d'admiration.

--Mais enfin, Laraviniere, c'est a me rendre fou! Vous agissez ici
contre moi, vous me trahissez, vous parlez pour un autre. Et moi qui me
fiais a vous!

--Et vous aviez raison, Monsieur. Je n'ai jamais prononce le nom
d'Arsene devant Marthe. Et quant a vous brouiller avec elle, je n'ai
jamais fait que le contraire. Aujourd'hui je renonce a vous reconcilier:
mon coeur et ma conscience me le defendent. Ou je quitte la maison
aujourd'hui pour ne plus revoir ni vous ni Marthe, ou je l'engage, avec
votre autorisation, a rompre un engagement qui vous pese et qui la tue."

Horace, vaincu par la rude franchise et la fermete impitoyable de
Laraviniere, mis au pied du mur, et ne sachant plus comment faire pour
regagner l'estime de cet homme dont il craignait le jugement, promit de
reflechir a sa proposition, et demanda quelques jours pour prendre un
parti definitif. Mais les jours s'ecoulerent, et il ne sut se decider a
rien.



XXII.

Il ne mentait pas en disant que Marthe lui etait necessaire. Il avait
horreur de la solitude, et il avait besoin du devouement d'autrui, deux
choses qui lui rendaient Marthe plus precieuse encore qu'il n'osait
le dire a Laraviniere; car celui-ci n'etait plus dispose a se faire
illusion sur son compte, et, s'il eut devine le veritable motif de cette
perseverance, il l'eut taxe d'egoisme et d'exploitation. Marthe etait
plus facile a tromper ou a contenter. Il lui suffisait qu'Horace lui
dit un mot de crainte ou de regret a l'idee de separation, pour qu'elle
acceptat heroiquement toutes les souffrances attachees a cette union
malheureuse.

"Il a plus besoin de moi qu'on ne pense, disait-elle; sa sante n'est pas
si forte qu'elle le parait. Il a de frequentes indispositions par suite
d'une irritabilite des nerfs qui m'a fait parfois craindre, sinon pour
sa vie, du moins pour sa raison. A la moindre douleur, il s'exaspere
d'une facon effrayante. Et puis il est distrait, nonchalant; il ne
sait pas s'occuper de lui-meme: si je n'etais pas la, au milieu de ses
reveries et de ses divagations, il oublierait de dormir et de manger.
Sans compter qu'il n'aurait jamais la precaution et l'attention de
mettre tous les jours vingt sous de cote pour diner. Enfin, il m'aime,
malgre toutes ses boutades. Il m'a dit cent fois, dans ces moments
d'abandon et de repentir ou l'on est vraiment soi-meme, qu'il preferait
souffrir encore mille fois plus de son amour que de guerir en cessant
d'aimer."

C'est ainsi que Marthe parlait a Laraviniere; car ce dernier, voyant
qu'Horace ne se decidait a rien, avait rompu la glace avec elle, apres
avoir bien et dument averti Horace de ce qu'il allait faire. Horace,
qui l'avait pris, pour ses amere critiques, en une veritable aversion,
prevoyant qu'il faudrait desormais en venir a des querelles serieuses
pour l'eloigner, l'avait mis ironiquement au defi de lui voler le
coeur de Marthe, et lui donnait desormais carte blanche aupres d'elle.
Quoiqu'il fut outre de l'aplomb dedaigneux avec lequel Jean procedait
ouvertement contre lui, il ne le craignait pas. Il le savait maladroit,
timide, plus scrupuleux et plus compatissant qu'il ne voulait le
paraitre; et il sentait bien que d'un mot il detruirait, dans l'esprit
de son indulgente amie, tout l'effet du plus long discours possible de
Laraviniere. Il en fut ainsi, et il se donna la peine de regagner son
empire sur Marthe, comme s'il se fut agi de gagner un pari. Combien
d'amours malheureuses se sont ainsi prolongees et comme ranimees avec
effort dans des coeurs lasses ou eteints, par la crainte de donner un
triomphe a ceux qui en predisaient la fin prochaine! Le repentir et le
pardon, dans ces cas-la, ne sont pas toujours tres-desinteresses, et il
y a plus de loyaute qu'on ne pense a braver le scandale d'une rupture
devenue necessaire.

Laraviniere travaillait donc en pure perte. Depuis qu'il avait resolu de
sauver Marthe, elle etait plus que jamais ennemie de son propre salut.
Il vit bientot qu'au lieu de l'amener au dessein qu'il avait concu, il
la fortifiait dans le dessein contraire. Il avoua a Arsene qu'au lieu
de le servir, il avait empire sa situation; et il rentra dans sa
neutralite, se consolant avec l'idee que Marthe apparemment n'etait pas
aussi malheureuse qu'il l'avait juge.

Il eut, a celle epoque, quitte l'hotel de M. Chaignard, si des raisons
etrangeres a nos deux amants ne lui eussent rendu ce domicile plus sur
et plus propice qu'aucun autre a certains projets qui l'occupaient
secretement. Pourquoi ne le dirais-je pas aujourd'hui, que le brave Jean
n'est plus a la merci des hommes, et que ceux qui partagerent son sort
sont, aussi bien que lui, soit par la mort, soit par l'absence, a l'abri
de toute persecution? Jean conspirait. Avec qui, je l'ai toujours
ignore, et je l'ignore encore. Peut-etre conspirait-il tout seul; je ne
pense pas qu'il fut exploite, seduit, ni entraine par personne. Avec le
caractere ardent que je lui connaissais et l'impatience d'agir qui le
devorait, j'ai toujours pense qu'il etait homme plutot a gourmander la
prudence des chefs de son parti et a outrepasser leurs intentions,
qu'a se laisser devancer par eux dans une entreprise a main armee. Ma
situation ne me permettait pas d'etre son confident. A quel point Arsene
le fut, je ne l'ai pas su davantage, et je n'ai pas cherche a le savoir.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'Horace, entrant brusquement dans la
chambre de Laraviniere, un jour que celui-ci avait oublie de s'enfermer,
il le trouva environne de fusils de munition qu'il venait de tirer d'une
grande malle, et qu'il inspectait en homme verse dans l'entretien des
armes. Dans la meme malle, il y avait des cartouches, de la poudre, du
plomb, un moule, tout ce qui etait necessaire pour envoyer le possesseur
de ces dangereuses reliques devant un jury, et de la en place de Greve
ou au Mont-Saint-Michel. Horace etait precisement dans une heure de
spleen et d'abandon. Il avait encore de ces moments-la avec Laraviniere,
quoiqu'il se fut promis de n'en plus avoir.

"Oui-da! s'ecria-t-il en le voyant refermer precipitamment son coffre,
jouez-vous ce jeu-la? Eh bien! ne vous en cachez pas. Je sympathise avec
cette maniere de voir; et si vous voulez, en temps et lieu, me confier
une de ces clarinettes, je suis tres-capable d'en jouer aussi.

--Dites-vous ce que vous pensez, Horace? repondit Jean en attachant sur
lui ses petits yeux verts et brillants comme ceux d'un chat. Vous m'avez
si souvent raille amerement pour mon emportement revolutionnaire, que je
ne sais pas si je puis compter sur votre discretion. Cependant, quelque
peu de sympathie que vous inspirent mon projet et ma personne, quand
vous vous rappellerez qu'il y va de ma tete, vous ne vous amuserez pas,
j'espere, a me plaisanter tout haut sur mon gout pour les armes a feu.

--J'espere, moi, que vous n'avez aucune crainte a cet egard; et je vous
repete que, loin de vous critiquer, je vous approuve et vous envie. Je
voudrais, moi aussi, avoir une esperance, une conviction assez forte
pour me faire hacher a coups de sabre derriere une barricade.

--Eh! si le coeur vous en dit, vous pouvez vous adresser a moi. Voyez,
Horace, est-ce que ne voila pas une plume avec laquelle un jeune poete
comme vous pourrait ecrire une belle page et se faire un nom immortel?"

En parlant ainsi, il soulevait une carabine assez jolie qu'il s'etait
reservee pour son usage particulier. Horace la prit, la pesa dans sa
main, en fit jouer la batterie, puis s'assit en la posant sur ses
genoux, et tomba dans une reverie profonde.

"A quoi bon vivre dans ce temps-ci? s'ecria-t-il lorsque Laraviniere,
achevant de serrer ses dangereux tresors, lui ota doucement son arme
favorite; n'est-ce pas une vie d'avortement et d'agonie? N'est-ce pas
un leurre infame que cette societe nous fait, lorsqu'elle nous dit:
Travaillez, instruisez-vous, soyez intelligents, soyez ambitieux, et
vous parviendrez a tout! et il n'y aura pas de place si haute a laquelle
vous ne puissiez vous asseoir! Que fait-elle, cette societe menteuse
et lache, pour tenir ses promesses? Quels moyens nous donne-t-elle de
developper les facultes qu'elle nous demande et d'utiliser les talents
que nous acquerons pour elle? Rien! Elle nous repousse, elle nous
meconnait, elle nous abandonne, quand elle ne nous etouffe pas. Si nous
nous agitons pour parvenir, elle nous enferme ou nous tue; si nous
restons tranquilles, elle nous meprise ou nous oublie. Ah! vous avez
raison, Jean, grandement raison de vous preparer a un glorieux suicide!

--Oh! si vous croyez que je songe a ma gloire et a celle de mes amis,
vous vous trompez beaucoup, dit Laraviniere. Je suis tres-content de la
societe en ce qui me concerne. J'y jouis d'une independance absolue,
et j'y savoure une faineantise delicieuse. Je la traverse en veritable
bohemien, et je n'y ai qu'une affaire, qui est de conspirer pour son
renversement; car le peuple souffre, et l'honneur appelle ceux qui se
sont devoues pour lui. Il en sera ce que Dieu voudra!

--Le peuple, voila un grand mot, reprit Horace; mais, soit dit sans
vous offenser, je crois que vous vous souciez aussi peu de lui qu'il se
soucie de vous. Vous aimez la guerre et vous la cherchez; voila tout,
mon cher president: chacun obeit a ses instincts. Voyons, pourquoi
aimeriez-vous le peuple?

--Parce que j'en suis.

--Vous en etes sorti, vous n'en etes plus. Le peuple seul si bien que
vous avez des interets differents des siens, qu'il vous laisse conspirer
tout seul, ou peu s'en faut.

--Vous ne savez rien de cela, Horace, et je n'ai pas a m'expliquer
la-dessus; mais soyez sur que je suis sincere quand je dis: "J'aime le
peuple." Il est vrai que j'ai peu vecu avec lui, que je suis une espece
de bourgeois, que j'ai des gouts epicuriens qui me generont si nous
avons un jour un regime spartiate qui prohibe la biere et le _caporal_.
Mais qu'importe tout cela? Le peuple, c'est le droit meconnu, c'est la
souffrance delaissee, c'est la justice outragee. C'est une idee, si vous
voulez; mais c'est l'idee grande et vraie de notre temps. Elle est assez
belle pour que nous combattions pour elle.

--C'est une idee que l'on retournera contre vous quand vous l'aurez
proclamee.

--Et pourquoi donc, a moins que je ne la desavoue? Et pourquoi le
ferais-je? comment pourrais-je changer? Est-ce qu'une idee meurt comme
une passion, comme un besoin? La souverainete de tous sera toujours
un droit: l'etablir ne sera pas l'affaire d'un jour. Il y a bien de
l'ouvrage pour toute ma vie, quand meme je ne trouverais pas la mort au
commencement."

Ce n'etait pas la premiere fois qu'ils debattaient leurs theories a cet
egard. Jean y avait toujours eu le dessous, quoiqu'il eut pour lui la
verite et la conviction; il n'avait pas l'intelligence assez prompte
et assez subtile pour repousser toutes les objections et toutes les
moqueries de son adversaire. Horace voulait aussi la republique, mais
il la voulait au profit des talents et des ambitions. Il disait que
le peuple trouverait le sien a remettre ses interets aux mains de
l'intelligence et du savoir; que le devoir d'un chef serait de
travailler au progres intellectuel et au bien-etre du peuple; mais il
n'admettait pas que ce meme peuple dut avoir des droits sur l'action
des hommes superieurs, ni qu'il put en faire un bon usage. Beaucoup
d'aigreur entrait souvent dans ces discussions, et le grand argument
d'Horace contre les democrates bourgeois, c'est qu'ils parlaient
toujours, et n'agissaient jamais.

Quand il eut acquis la preuve que Laraviniere jouait un role actif, ou
etait pret a le jouer, il concut pour lui plus d'estime, et se repentit
de l'avoir blesse. Tout en continuant de contester le principe d'une
revolution en faveur du peuple, il crut a cette revolution, et desira
n'y prendre part, afin d'y trouver de la gloire, des emotions, et un
essor pour son ambition trompee par le regime constitutionnel. Il
demanda a Jean sa confiance, se reconcilia avec lui; et, soit qu'il
y eut alors une apparence de sympathie chez les masses, soit que
Laraviniere se fit des illusions gratuites, Horace crut a un mouvement
efficace, s'engagea par serment aupres de Jean a s'y jeter au premier
appel, et se tint pret a tout evenement. Il se procura un fusil, et fit
des cartouches avec une ardeur et une joie enfantines. Des lors il fut
plus calme, plus sedentaire, et d'une humeur plus egale. Ce role de
conspirateur l'occupait tout entier. Ce role ranimait son espoir abattu;
il le vengeait secretement de l'indifference de la societe envers lui;
il lui donnait une contenance vis-a-vis de lui-meme, une attitude
vis-a-vis de Jean et de ses camarades. Il aimait a inquieter Marthe, a
la voir palir lorsqu'il lui faisait pressentir les dangers auxquels il
brulait de s'exposer. Il se pleurait aussi un peu d'avance, et repandait
des fleurs sur sa tombe; il fit meme son epitaphe en vers. Quand il
rencontra madame la vicomtesse de Chailly a l'Opera, et qu'elle le salua
fort legerement, il s'en consola en pensant qu'elle viendrait peut-etre
l'implorer lorsqu'il serait un homme puissant, un grand orateur ou un
publiciste influent dans la republique.

Soit que les evenements qui approchaient ne fussent pas prevus par
d'autres que par lui, soit que des circonstances cachees en eussent
retarde l'accomplissement, Laraviniere n'avait eu autre chose a faire
qu'a fourbir ses fusils, dans l'attente d'une revolution, lorsque le
cholera vint eclater dans Paris, et distraire douloureusement les masses
de toute preoccupation politique.

J'etais a l'ambulance, roule dans mon manteau, par une de ces froides
nuits du printemps qui semblaient donner plus d'intensite au fleau, et
j'attendais, en volant a _l'ennemi_ un quart d'heure de mauvais sommeil,
qu'on vint m'appeler pour de nouveaux accidents, lorsque je sentis une
main se poser sur mon epaule. Je me reveillai brusquement, et me levant
par habitude, je fus pret a suivre la personne qui me reclamait, avant
d'avoir ouvert tout a fait mes yeux appesantis par la fatigue. Ce fut
seulement lorsqu'elle passa aupres de la lanterne rouge suspendue
a l'entree de l'ambulance, que je crus la reconnaitre, malgre le
changement qui s'etait opere en elle.

"Marthe! m'ecriai-je, est-ce donc vous! Et pour qui venez-vous me
chercher, grand Dieu?

--Pour qui voulez-vous que ce soit? dit-elle en joignant les mains. Oh!
venez tout de suite, venez avec moi!"

J'etais deja en route avec elle.

"Est-il gravement attaque? lui demandai-je chemin faisant.

--Je n'en sais rien, me dit-elle; mais il souffre beaucoup, et son
esprit est tellement frappe, que je crains tout. Il y a plusieurs jours
qu'il a des pressentiments, et aujourd'hui il m'a dit a plusieurs
reprises qu'il etait perdu. Cependant il a bien dine, il a ete au
spectacle, et en rentrant il a soupe.

--Et quels accidents?

--Aucun; mais il souffre, et il m'a dit avec tant de force de courir a
l'ambulance, que la frayeur s'est emparee de moi tout a coup, et je puis
a peine me soutenir.

--En effet, Marthe, vous avez le frisson. Appuyez-vous sur mon bras.

--Oh! c'est seulement un peu de froid!

--Vous etes a peine vetue pour une nuit aussi froide, enveloppez-vous de
mon manteau.

--Non, non, cela nous retarderait, marchons!

--Pauvre Marthe! vous etes maigrie, lui dis-je tout en marchant vite, et
en regardant a la lueur blafarde des reverberes, ses joues amincies,
que creusait encore l'ombre de ses cheveux noirs flottants au gre de la
bise.

--Je suis pourtant tres-bien portante," me dit-elle d'un air preoccupe.
Puis tout a coup, par une liaison d'idees qui ne s'etait pas encore
faite en elle: Dites-moi donc plutot, s'ecria-t-elle vivement, comment
se porte Eugenie.

--Eugenie va bien, lui dis-je; elle ne souffre que d'avoir perdu votre
amitie.

--Ah! ne dites pas cela! repondit-elle avec un accent dechirant. Mon
Dieu! epargnez-moi ce reproche-la! Dieu sait que je ne le merite pas!
Dites-moi plutot qu'elle m'aime toujours.

--Elle vous aime toujours tendrement, chere Marthe.

--Et vous aimez toujours Horace? reprit Marthe, oubliant tout ce qui lui
etait personnel, et me tirant par le bras pour me faire courir.

Je courus, et nous fumes bientot pres de lui. Il fit un cri percant en
me voyant, et se jetant dans mes bras:

"Ah! maintenant je puis mourir, s'ecria-t-il avec chaleur; j'ai retrouve
mon ami." Et il retomba sur son fauteuil, pale et brise, comme s'il
etait pres d'expirer.

Je fus tres-effraye de cette prostration. Je tatai son pouls, qui etait
a peine sensible. Je l'examinai, je le fis coucher, je l'interrogeai
attentivement, et je me disposai a passer la nuit pres de lui.

Il etait malade en effet. Son cerveau etait en proie a une exasperation
douloureuse, tous ses nerfs etaient agites; il avait une sorte de
delire, il parlait de mort, de guerre civile, de cholera, d'echafaud;
et melant, dans ses reves, les diverses idees qui le possedaient, il me
prenait tantot pour un croque-mort qui venait le jeter dans la fatale
_tapissiere_, tantot pour le bourreau qui le conduisait au supplice. A
ces moments d'exaltation succedaient des evanouissements, et quand
il revenait a lui-meme, il me reconnaissait, pressait mes mains avec
energie, et s'attachant a moi, me suppliait de ne pas l'abandonner, et
de ne pas le laisser mourir. Je n'en avais pas la moindre envie, et je
me mettais a la torture pour deviner son mal; mais quelque attention
que j'y apportasse, il m'etait impossible d'y voir autre chose qu'une
excitation nerveuse causee par une affection morale. Il n'y avait pas le
moindre symptome de cholera, pas de fievre, pas d'empoisonnement, pas de
souffrance determinee. Marthe s'empressait autour de lui avec un zele
dont il ne semblait pas s'apercevoir, et, en la regardant, j'etais si
frappe de son air de deperissement, et d'angoisse, que je la suppliai
d'aller se coucher. Je ne pus l'y faire consentir. Cependant, a la
pointe du jour, Horace s'etant calme et endormi, elle tomba a son tour
assoupie sur un fauteuil au pied du lit. J'etais au chevet, vis-a-vis
d'elle, et je ne pouvais m'empecher de comparer la figure d'Horace,
pleine de force et de sante, avec celle de cette femme que j'avais vue
naguere si belle, et qui n'etait plus devant mes yeux que comme un
spectre.

J'allais m'endormir aussi, lorsque, sans reveiller personne, Laraviniere
entra sur la pointe du pied, et vint s'asseoir pres de moi. Il avait
passe lui-meme la nuit aupres d'un de ses amis atteint du cholera, et,
en rentrant, il avait appris que Marthe etait allee a l'ambulance pour
Horace. "Qu'a t-il donc?" me demanda-t-il en se penchant vers lui pour
l'examiner. Quand je lui eus avoue que je n'y voyais rien de grave, et
que cependant il m'avait occupe et inquiete toute la nuit, Jean haussa
les epaules. "Voulez-vous que je vous dise ce que c'est? me dit-il en
baissant la voix encore davantage: c'est une panique, rien de plus.
Voila deux ou trois fois qu'il nous a fait des scenes pareilles; et si
j'avais ete ici ce soir, Marthe n'aurait pas ete, tout effrayee, vous
deranger. Pauvre femme! elle est plus malade que lui.

[Illustration: J'etais a l'ambulance, roule dans mon manteau.]

--C'est ce qui me semble. Mais vous me paraissez, vous, bien severe pour
mon pauvre Horace?

--Non; je suis-juste. Je ne pretends pas qu'Horace soit ce qu'on appelle
un lache; je suis meme sur qu'il est brave, et qu'il irait resolument au
feu d'une bataille ou d'un duel. Mais il a ce genre de lachete commun
a tous les hommes qui s'aiment un peu trop: il craint la maladie, la
souffrance, la mort lente, obscure et douloureuse qu'on trouve dans son
lit. Il est ce que nous appelons _douillet_. Je l'ai vu une fois tenir
tete, dans la rue, a des gens de mauvaise mine qui voulaient l'attaquer,
et que sa bonne contenance a fait reculer; mais je l'ai vu aussi tomber
en defaillance pour une petite coupure qu'il s'etait faite au bout du
doigt en taillant sa plume. C'est une nature de femme, malgre sa barbe
de Jupiter Olympien. Il pourrait s'elever a l'heroisme, il ne supporte
pas un _bobo_.

--Mon cher Jean, repondis-je, je vois tous les jours des hommes dans
toute la force de l'age et de la volonte, qui passent pour fermes et
sages, et que la pensee du cholera (et meme de bien moindres maux ) rend
pusillanimes a l'exces. Ne croyez pas qu'Horace soit une exception. Les
exceptions seules affrontent la maladie avec stoicisme.

--Aussi ne fais-je point, reprit-il, le proces a votre ami; mais je
voudrais que cette pauvre Marthe s'habituat a ses manieres, et ne prit
pas l'alarme toutes les fois qu'il lui passe par la tete de se croire
mort.

--Est-ce donc la, demandai-je, la cause de son air triste et accable?

--Oh! ce n'en est qu'une entre toutes. Mais je ne veux pas faire ici
le delateur. Je me suis abstenu jusqu'a present de vous dire ce qui se
passait. Puisque vous voila revenu chez eux, vous en jugerez bientot par
vous-meme.



XXIII.

En effet, etant revenu le lendemain m'assurer de l'etat de parfaite
sante ou se trouvait Horace, j'obtins de lui, sans la provoquer
beaucoup, la confidence de ses chagrins. "Eh bien, oui, me dit-il,
repondant a une observation que je lui faisais, je suis mecontent de mon
sort, mecontent de la vie, et, pourquoi ne le dirais-je pas? tout a fait
las de vivre. Pour une goutte de fiel de plus qui tomberait dans ma
coupe, je me couperais la Gorge.

[Illustration: Marthe.]

--Cependant hier, en vous croyant pris du cholera, vous me recommandiez
vivement de ne pas vous laisser mourir. J'espere que vous vous exagerez
a vous-meme votre spleen d'aujourd'hui.

--C'est qu'hier j'avais mal au cerveau, j'etais fou, je tenais a la
vie par un instinct animal; aujourd'hui que je retrouve ma raison, je
retrouve l'ennui, le degout et l'horreur de la vie."

J'essayai de lui parler de Marthe, dont il etait l'unique appui, et qui
peut-etre ne lui survivrait pas s'il consommait le crime d'attenter a
ses jours. Il fit un mouvement d'impatience qui allait presque jusqu'a
la fureur; il regarda dans la chambre voisine, et s'etant assure
que Marthe n'etait pas rentree de ses courses du matin, "Marthe!
s'ecria-t-il! eh bien, vous nommez mon fleau, mon supplice, mon enfer!
Je croyais, apres toutes les predictions que vous m'avez faites a cet
egard, qu'il y allait de mon honneur de vous cacher a quel point elles
se sont realisees; eh bien, je n'ai pas ce sot orgueil, et je ne sais
pas pourquoi, quand je retrouve mon meilleur, mon seul ami, je lui
ferais mystere de ce qui se passe en moi. Sachez donc la verite,
Theophile: j'aime Marthe, et pourtant je la hais; je l'idolatre, et en
meme temps je la meprise; je ne puis me separer d'elle, et pourtant je
n'existe que quand je ne la vois pas. Expliquez cela, vous qui savez
tout expliquer, vous qui mettez l'amour en theorie, et qui pretendez le
soumettre a un regime comme les autres maladies.

--Cher Horace, lui repondis-je, je crois qu'il me serait facile de
constater du moins l'etat de votre ame. Vous aimez Marthe, j'en suis
bien certain; mais vous voudriez l'aimer davantage, et vous ne le pouvez
pas.

--Eh bien, c'est cela meme! s'ecria-t-il. J'aspire a un amour sublime,
je n'en eprouve qu'un miserable. Je voudrais embrasser l'ideal, et je
n'etreins que la realite.

--En d'autres termes, repris-je en essayant d'adoucir par un ton
caressant ce que mes paroles pouvaient avoir de severe, vous voudriez
l'aimer plus que vous-meme, et vous ne pouvez pas meme l'aimer autant."

Il trouva que je traitais sa douleur un peu plus cavalierement qu'il ne
l'eut souhaite; mais tout ce qu'il me dit pour modifier une opinion qui
ne lui semblait pas a la hauteur de sa souffrance, ne servit qu'a m'y
confirmer. Marthe rentra, et Horace, oblige de sortir a son tour, me
laissa avec elle. Ce que je voyais de leur interieur ne m'inspirait
guere l'espoir de leur etre utile. Pourtant je ne voulais pas les
quitter sans m'etre bien assure que je ne pouvais rien pour adoucir leur
infortune.

Je trouvais Marthe aussi peu disposee a me laisser penetrer dans son
coeur, qu'Horace avait ete prompt a m'ouvrir le sien. Je devais m'y
attendre: elle etait l'offensee, elle avait de justes sujets de plainte
contre lui, et une noble generosite la condamnait au silence. Pour
vaincre ses scrupules, je lui dis qu'Horace s'etait accuse devant moi,
et m'avait confesse tous ses torts: c'etait la verite. Horace ne s'etait
pas epargne; il m'avait devoile ses fautes, tout en se defendant de la
cause egoiste que je leur assignais. Mais cet encouragement ne changea
rien aux resolutions que Marthe semblait avoir prises; je remarquai en
elle une sorte de courage sombre et de desespoir morne que je n'aurais
pas cru conciliables avec l'enthousiaste mobilite et la sensibilite
expansive que je lui connaissais. Elle excusa Horace, me dit que la
faute etait toute a la societe, dont l'opinion implacable fletrit a
jamais la femme tombee, et lui defend de se relever en inspirant un
veritable amour. Elle refusa de s'expliquer sur son avenir, me parla
vaguement de religion et de resignation. Elle refusa egalement l'offre
que je lui fis de lui amener Eugenie, en disant que ce rapprochement
serait bientot brise par les memes causes qui avaient amene la desunion;
et tout en protestant de son affection profonde pour mon amie, elle
me conjura de ne point lui parler d'elle. La seule idee qui me parut
arretee dans son cerveau, parce qu'elle y revint a plusieurs reprises,
fut celle d'un devoir qu'elle avait a remplir, devoir mysterieux, et
dont elle ne determina point la nature.

En examinant avec attention sa contenance et tous ses mouvements, je
crus observer qu'elle etait enceinte; elle etait si peu disposee a la
confiance, que je n'osai pas l'interroger a cet egard, et me reservai de
le faire en temps opportun.

Quand je l'eus quittee, le coeur attriste profondement de sa souffrance,
je passai par hasard devant un cafe ou Horace avait l'habitude d'aller
lire les journaux; et comme il y etait en ce moment, il m'appela et me
forca de m'asseoir pres de lui. Il voulait savoir ce que Marthe m'avait
dit; et moi, je commencai par lui demander si elle n'etait pas enceinte.
Il est impossible de rendre l'alteration que ce mot causa sur son
visage. "Enceinte! s'ecria-t-il; de quoi parlez-vous la, bon Dieu? Vous
la croyez enceinte? Elle vous a dit qu'elle l'etait? Malediction de tous
les diables! il ne me faudrait plus que cela!

--Qu'aurait donc de si effrayant une pareille nouvelle? lui dis-je. Si
Eugenie m'en annoncait une semblable, je m'estimerais bien heureux!--Il
frappa du poing sur la table, si fort qu'il fit trembler toute la
faience de l'etablissement.

--Vous en parlez a votre aise, dit-il; vous etes philosophe d'abord, et
ensuite vous avez trois mille livres de rente et un etat. Mais moi, que
ferais-je d'un enfant? a mon age, avec ma misere, mes dettes, et mes
parents, qui seraient indignes! Avec quoi le nourrirais-je? avec quoi
le ferais-je elever? Sans compter que je deteste les marmots, et qu'une
femme en couches me represente l'idee la plus horrible!... Ah! mon Dieu!
vous me rappelez qu'elle lit l'_Emile_, sans desemparer depuis quinze
jours! C'est cela, elle veut nourrir son enfant! elle va lui donner une
education a la Jean-Jacques, dans une chambre de six pieds carres! Me
voila pere, je suis perdu!"

Son desespoir etait si comique, que je ne pus m'empecher d'en rire. Je
pensai que c'etait une de ces boutades sans consequence qu'Horace aimait
a lancer, meme sur les sujets les plus serieux, rien que pour donner un
peu de mouvement a son esprit, comme a un cheval ardent qu'on laisse
caracoler avant de lui faire prendre une allure mesuree. J'avais bonne
opinion de son coeur, et j'aurais cru lui faire injure en lui remontrant
gravement les devoirs que sa jeune paternite allait lui imposer.
D'ailleurs je pouvais m'etre trompe. Si Marthe eut ete dans la position
que je supposais, Horace eut-il pu l'ignorer? Nous nous separames, moi
riant toujours de son aversion sarcastique pour les marmots, et lui
continuant a declamer contre eux avec une verve inepuisable.

Je trouvai en rentrant chez moi une liste de malades qui s'etaient
fait inscrire. J'etais recu medecin depuis l'automne precedent, et
je commencais ma carriere par la sinistre et douloureuse epreuve du
cholera. J'avais donc tout a coup une clientele plus nombreuse que je ne
l'aurais desire, et je fus tellement accapare pendant plusieurs
jours, que je ne revis Horace qu'au bout d'une quinzaine. Ce fut sous
l'influence d'un evenement etrange qui coupait court a toutes ses ameres
faceties sur la progeniture.

Il entra chez moi un matin, pale et defait.

"Est-elle ici? fut le premier mot qu'il m'adressa.

--Eugenie? lui dis-je; oui, certainement, elle est dans sa chambre.

--Marthe! s'ecria-t-il avec agitation. Je vous parle de Marthe; elle
n'est point chez moi, elle a disparu. Theophile, je vous le disais bien,
que je devrais me couper la gorge; Marthe m'a quitte, Marthe s'est
enfuie avec le desespoir dans l'ame, peut-etre avec des pensees de
suicide."

Il se laissa tomber sur une chaise, et, cette fois, son epouvante et sa
consternation n'avaient rien d'affecte. Nous courumes chez Arsene. Je
pensais que cet ami fidele de Marthe avait pu etre informe par elle de
ses dispositions. Nous ne trouvames que ses soeurs, dont l'air etonne
nous prouva sur-le-champ qu'elles ne savaient rien, et qu'elles ne
pressentaient pas meme le motif de la visite d'Horace. Comme nous
sortions de chez elles, nous rencontrames Paul qui rentrait. Horace
courut a sa rencontre, et, se jetant dans ses bras par un de ces elans
spontanes qui reparaient en un instant toutes ses injustices:

"Mon ami, mon frere, mon cher Arsene! s'ecria-t-il dans l'abondance de
son coeur, dites-moi ou _elle_ est, vous le savez, vous devez le savoir.
Ah! ne me punissez pas de mes crimes par un silence impitoyable.
Rassurez-moi; dites-moi qu'elle vit, qu'elle s'est confiee a vous. Ne me
croyez pas jaloux, Arsene. Non, a cette heure, je jure Dieu que je n'ai
pour vous qu'estime et affection. Je consens a tout, je me soumets a
tout! soyez son appui, son sauveur, son amant. Je vous la donne, je vous
la confie; je vous benis si vous pouvez, si vous devez lui donner du
bonheur; mais dites-moi qu'elle n'est pas morte, dites-moi que je ne
suis pas son bourreau, son assassin!"

Quoique Marthe n'eut pas ete nommee, comme il n'y avait qu'_elle_ au
monde qui put interesser Arsene, il comprit sur-le-champ, et je crus
qu'il allait tomber foudroye. Il fut quelques instants sans pouvoir
repondre. Ses dents claquaient dans sa bouche, et il regardait Horace
d'un air hebete, en retenant dans sa main froide et fortement contractee
la main que ce dernier lui avait tendue. Il ne fit aucune reflexion.
Un melange d'effroi et d'espoir le jetait dans une sorte de delire
farouche. Il se mit a courir avec nous. Nous allames a la Morgue; Horace
avait eu deja la pensee d'y aller; il n'en avait pas eu le courage. Nous
y entrames sans lui; il s'arreta sous le portique, et s'appuya contre la
grille pour ne pas tomber, mais evitant de tourner ses regards vers cet
affreux spectacle, qu'il n'aurait pu supporter s'il lui eut offert parmi
les victimes de la misere et des passions l'objet de nos recherches.
Nous penetrames dans la salle, ou plusieurs cadavres, couches sur les
tables fatales, offraient aux regards la plus hideuse plaie sociale, la
mort violente dans toute son horreur, la preuve et la consequence de
l'abandon, du crime ou du desespoir. Arsene sembla retrouver son courage
au moment ou celui d'Horace faiblissait; il s'approcha d'une femme qui
reposait la avec le cadavre de son enfant enlace au sien; il souleva
d'une main ferme les cheveux noirs que le vent rabattait sur le visage
de la morte, et comme si sa vue eut ete troublee par un nuage epais, il
se pencha sur cette face livide, la contempla un instant, et la laissant
retomber avec une indifference qui, certes, ne lui etait pas habituelle:

"Non," dit-il d'une voix forte; et il m'entraina pour repeter vite a
Horace ce _non_", qui devait le soulager momentanement.

Au bout de quelques pas, Arsene s'arretant:

"Montrez-moi encore, lui dit-il, le billet qu'elle vous a laisse."

Ce billet, Horace nous l'avait communique. Il le remit de nouveau a
Paul, qui le relut attentivement. Il etait ainsi concu:

"Rassurez-vous, cher Horace, je m'etais trompee. Vous n'aurez pas les
charges et les ennuis de la paternite; mais apres tout ce que vous
m'avez dit depuis quinze jours, j'ai compris que notre union ne pouvait
pas durer sans faire votre malheur et ma honte. Il y a longtemps que
nous avons du nous preparer mutuellement a cette separation, qui vous
affligera, j'en suis sure, mais a laquelle vous vous resignerez, en
songeant que nous nous devions mutuellement cet acte de courage et de
raison. Adieu pour toujours. Ne me cherchez pas, ce serait inutile. Ne
vous inquietez pas de moi, je suis forte et calme desormais. Je quitte
Paris; j'irai peut-etre dans mon pays. Je n'ai besoin de rien, je ne
vous reproche rien. Ne gardez pas de moi un souvenir amer. Je pars en
appellant sur vous la benediction du ciel."

Celle lettre n'annoncait pas des projets sinistres; cependant elle etait
loin de nous rassurer. Moi surtout, j'avais trouve naguere chez Marthe
tous les symptomes d'un desespoir sans ressource, et cette farouche
energie qui conduit aux partis extremes.

"Il faut, dis-je a Horace, faire encore un grand effort sur vous-meme,
et nous raconter textuellement ce qui s'est passe entre vous depuis
quinze jours; d'apres cela, nous jugerons de l'importance que nous
devons laisser a nos craintes. Peut-etre les votres sont exagerees. Il
est impossible que vous ayez eu envers Marthe des procedes assez cruels
pour la pousser a un acte de folie. C'est un esprit religieux, c'est
peut-etre un caractere plus fort que vous ne le pensez. Parlez, Horace;
nous vous plaignons trop pour songer a vous blamer, quelque chose que
vous ayez a nous dire.

--Me confesser devant lui? repondit Horace en regardant Arsene. C'est
un rude chatiment; mais je l'ai merite, et je l'accepte. Je savais bien
qu'il l'aimait, lui, et que son amour etait plus digne d'elle que le
mien. Mon orgueil souffrait de l'idee qu'un autre que moi pouvait lui
donner le bonheur que je lui deniais; et je crois que, dans mes acces de
delire, je l'aurais tuee plutot que de la voir sauvee par lui!

--Que Dieu vous pardonne! dit Arsene; mais avouez jusqu'au bout.
Pourquoi la rendiez vous si malheureuse? Est-ce a cause de moi? Vous
savez bien qu'elle ne m'aimait pas!

--Oui, je le savais! dit Horace avec un retour d'orgueil et de triomphe
egoiste; mais aussitot ses yeux s'humecterent et sa voix se troubla.
Je le savais, continua-t-il, mais je ne voulais seulement pas qu'elle
t'estimat, noble Arsene! C'etait pour moi une injure sanglante que la
comparaison qu'elle pouvait faire entre nous deux au fond de son coeur.
Vous voyez bien, mes amis, que, dans ma vanite, il y avait des remords
et de la honte.

--Mais enfin, reprit Arsene, elle ne me regrettait pas assez, elle ne
pensait pas assez a moi, pour qu'il lui en coutat beaucoup de m'oublier
tout a fait?

--Elle vous a longtemps defendu, repondit Horace avec une energie qui me
portait a la fureur. Et puis tout a coup elle ne m'a plus parle de
vous, elle s'y est resignee avec un calme qui semblait me braver et
me mepriser interieurement. C'est a cette epoque que la misere m'a
contraint a lui laisser reprendre son travail, et quoique j'eusse vaincu
en apparence ma jalousie, je n'ai jamais pu la voir sortir seule, sans
conserver un soupcon qui me torturait. Mais je le combattais, Arsene;
je vous jure qu'il m'arrivait bien rarement de l'exprimer. Seulement
quelquefois, dans des accents de colere, je laissais echapper un mot
indirect, qui paraissait l'offenser et la blesser mortellement. Elle
ne pouvait pas supporter d'etre soupconnee d'un mensonge, d'une
dissimulation si legere qu'elle fut dans ma pensee. Sa fierte se
revoltait contre moi tous les jours dans une progression qui me faisait
craindre son changement ou son abandon. Pourtant, depuis quelques
semaines, j'etais plus maitre de moi, et, injuste qu'elle etait! elle
prenait ma vertu pour de l'indifference. Tout a coup une malheureuse
circonstance est venue reveiller l'orage. J'ai cru Marthe enceinte;
Theophile m'en a donne l'idee, et j'en ai ete consterne. Epargnez-moi
l'humiliation de vous dire a quel point le sentiment paternel etait peu
developpe en moi. Suis-je donc dans l'age ou cet instinct s'eveille dans
le coeur de l'homme? et puis l'horrible misere ne fait-elle pas une
calamite de ce qui peut etre un bonheur en d'autres circonstances? Bref,
je suis rentre chez moi precipitamment, il y a aujourd'hui quinze jours,
en quittant Theophile, et j'ai interroge Marthe avec plus de terreur que
d'esperance, je l'avoue. Elle m'a laisse dans le doute; et puis, irritee
des craintes chagrines que je manifestais, elle me declara que si elle
avait le bonheur de devenir mere, elle n'irait pas implorer pour son
enfant l'appui d'une paternite si mal comprise et si mal acceptee par
les hommes de _ma condition_. J'ai vu la un appel tacite vers vous,
Arsene, je me suis emporte; elle m'a traite avec un mepris accablant.
Depuis ces quinze jours, notre vie a ete une tempete continuelle, et je
n'ai pu eclaircir le doute poignant qui en etait cause. Tantot elle m'a
dit qu'elle etait grosse de six mois, tantot qu'elle ne l'etait pas, et,
en definitive, elle m'a dit que si elle l'etait, elle me le cacherait,
et s'en irait elever son enfant loin de moi. J'ai ete atroce dans ces
debats, je le confesse avec des larmes de sang. Lorsqu'elle niait
sa grossesse, j'en provoquais l'aveu par une tendresse perfide, et
lorsqu'elle l'avouait, je lui brisais le coeur par mon decouragement,
mes maledictions, et, pourquoi ne dirais-je pas tout? par des doutes
insultants sur sa fidelite, et des sarcasmes amers sur le bonheur
qu'elle se promettait de donner un heritier a mes dettes, a ma paresse
et a mon desespoir. Il y avait pourtant des moments d'enthousiasme et de
repentir ou j'acceptais cette destinee avec franchise et avec une sorte
de courage febrile; mais bientot je retombais dans l'exces contraire,
et alors Marthe, avec un dedain glacial, me disait: "Tranquillisez-vous
donc; je vous ai trompe pour voir quel homme vous etiez. A present que
j'ai la mesure de votre amour et de votre courage, je puis vous dire
que je ne suis pas grosse, et vous repeter que si je l'etais, je ne
pretendrais pas vous associer a ce que je regarderais comme mon unique
bonheur en ce monde."

"Que vous dirai-je? chaque jour la plaie s'envenimait. Avant-hier la
mesintelligence fut plus profonde que la veille, et puis hier, elle le
fut a un exces qui m'eut semble devoir amener une catastrophe, si
nous n'eussions pas ete comme blases l'un et l'autre sur de pareilles
douleurs. A minuit, apres une querelle qui avait dure deux mortelles
heures, je fus si effraye de sa paleur et de son abattement, que je
fondis en larmes. Je me mis a genoux, j'embrassai ses pieds, je lui
proposai de se tuer avec moi pour en finir avec ce supplice de notre
amour, au lieu de le souiller par une rupture. Elle ne me repondit que
par un sourire dechirant, leva les yeux au ciel, et demeura quelques
instants dans une sorte d'extase. Puis, elle jeta ses bras autour de
mon cou, et pressa longtemps mon front de ses levres dessechees par
une fievre lente. "Ne parlons plus de cela, me dit-elle ensuite en se
levant: ce que vous craignez tant n'arrivera pas. Vous devez etre bien
fatigue, couchez-vous; j'ai encore quelques points a faire. Dormez
tranquille; je le suis, vous voyez!"

"Elle etait bien tranquille en effet! Et moi, stupide et grossier dans
ma confiance, je ne compris pas que c'etait le calme de la mort qui
s'etendait sur ma vie. Je m'endormis brise, et je ne m'eveillai qu'au
grand jour. Mon premier mouvement fut de chercher Marthe, pour la
remercier a genoux de sa misericorde. Au lieu d'elle, j'ai trouve ce
fatal billet. Dans sa chambre rien n'annoncait un depart precipite. Tout
etait range comme a l'ordinaire; seulement la commode qui contenait
ses pauvres hardes etait vide. Son lit n'avait pas ete defait: elle ne
s'etait pas couchee. Le portier avait ete reveille vers trois heures du
matin par la sonnette de l'interieur; il a tire le cordon comme il fait
machinalement dans ce temps de cholera, ou, a toute heure, on sort pour
chercher ou porter des secours. Il n'a vu sortir personne, il a entendu
refermer la porte. Et moi je n'ai rien entendu. J'etais la, etendu
comme un cadavre, pendant qu'elle accomplissait sa fuite, et qu'elle
m'arrachait le coeur de la poitrine pour me laisser a jamais vide
d'amour et de bonheur."

Apres le douloureux silence ou nous plongea ce recit, nous nous livrames
a diverses conjectures. Horace etait persuade que Marthe ne pouvait pas
survivre a cette separation, et que si elle avait emporte ses hardes,
c'etait pour donner a son depart un air de voyage, et mieux cacher son
projet de suicide. Je ne partageais plus sa terreur. Il me semblait voir
dans toute la conduite de Marthe un sentiment de devoir et un instinct
d'amour maternel qui devaient nous rassurer. Quant a Arsene, apres que
nous eumes passe la journee en courses et en recherches minutieuses
autant qu'inutiles, il se separa d'Horace, en lui serrant la main d'un
air contraint, mais solennel. Horace etait desespere. "Il faut, lui dit
Arsene, avoir plus de confiance en Dieu. Quelque chose me dit au fond
de l'ame qu'il n'a pas abandonne la plus parfaite de ses creatures, et
qu'il veille sur elle."

Horace me supplia de ne pas le laisser seul. Etant oblige de remplir mes
devoirs envers les victimes de l'epidemie, je ne pus passer avec lui
qu'une partie de la nuit. Laraviniere avait couru toute la journee, de
son cote, pour retrouver quelque indice de Marthe. Nous attendions avec
impatience qu'il fut rentre. Il rentra a une heure du matin sans avoir
ete plus heureux que nous; mais il trouva chez lui quelques lignes
de Marthe, que la poste avait apportees dans la soiree. "Vous m'avez
temoigne tant d'interet et d'amitie, lui disait-elle, que je ne veux pas
vous quitter sans vous dire adieu. Je vous demande un dernier service:
c'est de rassurer Horace sur mon compte, et de lui jurer que ma position
ne doit lui causer d'inquietude, ni au physique ni au moral. Je crois en
Dieu, c'est ce que je puis dire de mieux. Dites-le aussi a _mon frere_
Paul. Il le comprendra."

Ce billet, en rendant a Horace une sorte de tranquillite, reveilla ses
agitations sur un autre point. La jalousie revint s'emparer de lui. Il
trouva dans les derniers mots que Marthe avait traces un avertissement
et comme une promesse detournee pour Paul Arsene. "Elle a eu, en
s'unissant a moi, dit-il, une arriere-pensee qu'elle a toujours
conservee et qui lui revenait dans tous les mecontentements que je lui
causais. C'est cette pensee qui lui a donne la force de me quitter. Elle
compte sur Paul, soyez-en surs! Elle conserve encore pour notre liaison
un certain respect qui l'empechera de se confier tout de suite a un
autre. J'aime a croire, d'ailleurs, que Paul n'a pas joue la comedie
avec moi aujourd'hui, et qu'en m'aidant a chercher Marthe jusqu'a la
Morgue, il n'avait pas au fond du coeur l'egoiste joie de la savoir
vivante et resignee.

--Vous ne devez pas en douter, repondis-je avec vivacite; Arsene
souffrait le martyre, et je vais tout de suite, en passant, lui faire
part de ce dernier billet, afin qu'il repose en paix, ne fut-ce qu'une
heure ou deux.

--J'y vais moi-meme, dit Laraviniere; car son chagrin m'interesse plus
que tout le reste." Et sans faire attention au regard irrite que lui
lancait Horace, il lui reprit le billet des mains, et sortit.

"Vous voyez bien qu'ils sont tous d'accord pour me jouer! s'ecria Horace
furieux. Jean est l'ame damnee de Paul, et l'entremetteur sentimental
de cette chaste intrigue. Paul, qui doit si bien comprendre, au dire de
Marthe, comment et pourquoi elle _croit en Dieu_ (mot d'ordre que
je comprends bien aussi, allez!...), Paul va courir en quelque lieu
convenu, ou il la trouvera; ou bien il dormira sur les deux oreilles,
sachant qu'apres deux ou trois jours donnes aux larmes qu'elle croit me
devoir, l'infidele orgueilleuse l'admettra a offrir ses consolations.
Tout cela est fort clair pour moi, quoique arrange avec un certain art.
Il y a longtemps qu'on cherchait un pretexte pour me repudier, et il
fallait me donner tort. Il fallait qu'on put m'accuser aupres de mes
amis, et se rassurer soi-meme contre les reproches de la conscience.
On y est parvenu; on m'a tendu un piege en feignant, c'est-a-dire en
_feignant de feindre_ une grossesse. Vous avez ete innocemment le
complice de cette belle machination; on connaissait mon faible: on
savait que cette eventualite m'avait toujours fait fremir. On m'a fourni
l'occasion d'etre lache, ingrat, criminel... Et quand on a reussi a me
rendre odieux aux autres et a moi-meme, on m'abandonne avec des airs de
victime misericordieuse! C'est vraiment ingenieux! Mais il n'y aura que
moi qui n'en serai pas dupe; car je me souviens comment on a abandonne
le _Minotaure_, et comment on s'est tenu cache pour laisser passer
la premiere bourrasque de colere et de chagrin. Lui aussi, le pauvre
imbecile, a cru a un suicide! lui aussi, il a ete a la police et a la
Morgue! lui aussi, sans doute, a trouve un billet d'adieu et de belles
phrases de pardon au bout d'une trahison consommee avec Paul Arsene! Je
pense que c'est un billet tout pareil au mien; le meme peut servir dans
toutes les circonstances de ce genre!..."

Horace parla longtemps sur ce ton avec une acrete inouie. Je le trouvai
en cet instant si absurde et si injuste, que, n'ayant pas le courage
de le blamer hautement, mais ne partageant nullement ses soupcons, je
gardai le silence. Apres tout, comme j'etais force de le laisser a
lui-meme jusqu'au lendemain, j'aimais mieux le voir ranime par des
dispositions ameres que terrasse par l'inquietude insupportable de
la journee. Je le quittai sans lui rien dire qui put influencer son
jugement.



XXIV.

Lorsque je revins le revoir dans l'apres-midi, je le trouvai au lit avec
un peu de fievre et une violente agitation nerveuse. Je m'efforcai de le
calmer par des remontrances assez severes; mais je cessai bientot, en
voyant qu'il ne demandait qu'a etre contredit afin d'exhaler tout son
ressentiment. Je lui reprochai d'avoir plus de depit que de douleur.
Alors il me soutint qu'il etait au desespoir; et a force de parler de
son chagrin, il en ressentit de violents acces: la colere fit place aux
sanglots. En cet instant Arsene entra. Le genereux jeune homme, sans
s'inquieter des soupcons injurieux d'Horace, que Laraviniere ne lui
avait pas caches, venait tacher de lui faire un peu de bien en les
dissipant. Il y mit tant de grandeur et de dignite, qu'Horace se jeta
dans son sein, le remercia avec enthousiasme, et, passant de l'aversion
la plus puerile a la tendresse la plus exaltee, le pria d'etre _son
frere, son consolateur, son meilleur ami, le medecin de son ame malade
et de son cerveau en delire_.

Quoique nous sentissions bien, Arsene et moi, qu'il y avait de
l'exageration dans tout cela, nous fumes attendris des paroles
eloquentes qu'il sut trouver pour nous interesser a son malheur, et nous
voulumes passer le reste de la journee avec lui. Comme il n'avait plus
de fievre, et qu'il n'avait rien pris la veille, je l'emmenai diner avec
Arsene chez le brave Pinson. Nous rencontrames Laraviniere en chemin, et
je l'emmenai aussi. D'abord notre repas fut silencieux et melancolique
comme le comportait la circonstance; mais peu a peu Horace s'anima. Je
le forcai de boire un peu de vin pour reparer ses forces et retablir
l'equilibre entre le principe sanguin et le principe nerveux. Comme il
etait ordinairement sobre dans ses boissons, il eprouva plus rapidement
que je ne m'y attendais les effets de deux ou trois verres de bordeaux,
et alors il devint expansif et plein d'energie. Il nous temoigna a
tous trois un redoublement d'amitie que nous accueillimes d'abord
avec sympathie, mais qui bientot deplut un peu a Paul, et beaucoup a
Laraviniere. Horace ne s'en apercut pas, et continua a s'enthousiasmer,
a les proner l'un et l'autre sans qu'ils sussent trop a propos de quoi.
Insensiblement le souvenir de Marthe venant se meler a son effusion, il
se livra a l'esperance de la retrouver, jeta au ciel ce brulant defi, se
vanta de l'apaiser, de la rendre heureuse, et, pour nous faire partager
sa confiance, nous entretint de la passion qu'il avait su lui inspirer
et nous en peignit l'ardeur et le devouement avec un orgueil peu
convenable. Arsene palit plusieurs fois en entendant parler de la beaute
et des graces ineffables de Marthe en style de roman, avec une chaleur
pleine de vanite. Le fait est qu'Horace, retenu jusqu'alors par le peu
d'encouragement et d'approbation que nous avions donne a son triomphe
sur Marthe, avait souffert de le savourer toujours en silence.
Maintenant qu'un interet commun nous avait fortuitement conduits a lui
parler a coeur ouvert, a l'interroger, a l'ecouter et a discuter avec
lui sur ce sujet delicat, maintenant qu'il voyait toute l'estime
et toute l'affection que nous portions a celle qu'il avait si mal
appreciee, il eprouvait une vive satisfaction d'amour-propre a nous
entretenir d'elle, et a repasser en lui-meme la valeur du tresor qu'il
venait de perdre. C'etait un pretexte pour faire briller ce tresor
devant nous sans fatuite coupable, et il etait facile de voir qu'il
etait a demi console de son desastre par le droit qu'il en prenait de
rappeler son bonheur. Quoique Arsene fut au supplice, il l'ecouta, et
l'aida meme a cet epanchement imprudent avec un courage etrange. Quoique
le sang lui montat au visage a chaque instant, il semblait etre resolu a
etudier Marthe dans l'imagination d'Horace comme dans un miroir qui la
lui revelait sous une face nouvelle. Il voulait surprendre le secret de
cet amour que son rival avait eu le bonheur d'inspirer. Il savait
bien comment il l'avait perdu, car il connaissait le cote serieux du
caractere de Marthe; mais ce cote romanesque qui s'etait laisse dominer
par la passion d'un insense, il l'analysait et le commentait dans sa
pensee en l'entendant depeindre par cet insense lui-meme. Plusieurs fois
il pressa le bras de Laraviniere pour l'empecher d'interrompre Horace,
et quand il en eut assez appris, il lui dit adieu sans amertume et sans
mepris, quoique tant de legerete et de forfanterie deplacee lui inspirat
bien quelque secrete pitie.

A peine nous eut-il quittes, que Laraviniere, cedant a une indignation
longtemps comprimee, fit a Horace quelques observations d'une franchise
un peu dure. Horace etait, comme on dit, tout a fait monte. Il avalait
du cafe mele de rhum, quoique je me plaignisse de cet exces de zele a
outrepasser ma prescription. Il leva la tete avec surprise en voyant la
muette attention de Laraviniere se changer en critiques assez seches.
Mais il n'etait deja plus d'humeur a supporter humblement un reproche:
l'acces de repentir et de modestie etait passe, la gloriole avait repris
le dessus. Il repondit au froid dedain de Laraviniere par des sarcasmes
amers sur l'amour ridicule et malavise qu'il lui supposait pour Marthe;
il eut de l'esprit, il acheva de s'enivrer avec la verve de ses reponses
et de ses attaques. Il devint blessant; il prit de la colere en
s'efforcant de rire et de denigrer. Ce diner eut fini fort mal si je ne
fusse intervenu pour couper court a une discussion des plus envenimees.

--Vous avez raison, me dit Laraviniere en se levant, j'oubliais que je
parlais a un fou.

Et, apres m'avoir serre la main, il lui tourna le dos. Je ramenai
Horace chez lui: il etait completement gris, et ses nerfs plus irrites
qu'avant. Il eut un nouvel acces de fievre, et comme j'etais force
d'aller encore a mes malades, je craignis de le laisser seul. Je
descendis chez Laraviniere, qui venait de rentrer de son cote, et le
priai de monter chez Horace.

--Je le veux bien, dit-il; je le fais pour vous, et puis aussi pour
Marthe, qui me le recommanderait si elle le savait tant soit peu malade.
Quant a lui personnellement, voyez-vous, il ne m'inspire pas le moindre
interet, je vous le declare. C'est un fat qui se drape dans sa douleur,
et qui en a infiniment moins que vous et moi.

Aussitot que je fus sorti, Jean s'installa aupres du lit de son malade,
et le regarda attentivement pendant dix minutes. Horace pleurait,
criait, soupirait, se levait a demi, declamait, appelait Marthe tantot
avec tendresse, tantot avec fureur. Il se tordait les mains, dechirait
ses couvertures et s'arrachait presque les cheveux. Jean le regardait
toujours sans rien dire et sans bouger, pret a s'opposer aux actes d'un
delire serieux, mais resolu de n'etre pas dupe d'une de ces scenes de
drame qu'il lui attribuait la faculte de jouer froidement au milieu de
ses malheurs les plus reels.

A mes yeux (et je crois l'avoir connu aussi bien que possible), Horace
n'etait pas, comme le croyait Jean, un froid egoiste. Il est bien vrai
qu'il etait froid; mais il etait passionne aussi. Il est bien vrai qu'il
avait de l'egoisme; mais il avait en meme temps un besoin d'amitie,
de soins et de sympathie qui denotait bien l'amour des semblables. Ce
besoin etait si puissant chez lui, qu'il etait porte jusqu'a l'exigence
puerile, jusqu'a la susceptibilite maladive, jusqu'a la domination
jalouse. L'egoiste vit seul; Horace ne pouvait vivre un quart d'heure
sans societe. Il avait de la personnalite, ce qui est bien different de
l'egoisme. Il aimait les autres par rapport a lui; mais il les aimait,
cela est certain, et on eut pu dire sans trop sophistiquer que, ne
pouvant s'habituer a la solitude, il preferait l'entretien du premier
venu a ses propres pensees, et que, par consequent, il preferait en un
certain sens les autres a lui-meme.

Lorsque Horace avait du chagrin, il n'avait qu'un moyen de s'etourdir,
et ce moyen etait egalement bon pour ramener a lui les coeurs qu'il
avait blesses, et pour dissiper sa propre souffrance: il se fatiguait.
Cette fatigue singuliere, qui agissait sur le moral aussi bien que
sur le physique, consistait a donner a son chagrin un violent essor
exterieur par les paroles, par les larmes, les cris, les sanglots, meme
par les convulsions et le delire. Ce n'etait pas une comedie, comme le
croyait Laraviniere; c'etait une crise vraiment rude et douloureuse dans
laquelle il entrait a volonte. On ne peut pas dire qu'il en sortit de
meme. Elle se prolongeait quelquefois au dela du moment ou il en avait
senti le ridicule ou la fatigue; mais il suffisait d'un tres petit
accident exterieur pour la faire cesser. Un reproche ferme, une menace
de la personne qu'il prenait pour consolateur ou pour victime, l'offre
subite d'un divertissement, une surprise quelconque, une petite
contusion ou une mince ecorchure attrapee en gesticulant ou en se
laissant tomber, c'en etait assez pour le ramener de la plus violente
exaltation a la tranquillite la plus docile, et c'etait la pour moi la
meilleure preuve que ces emotions n'etaient pas jouees; car dans le cas
ou il eut ete aussi grand acteur que Jean le pretendait, il eut menage
plus habilement le passage de la feinte a la realite. Laraviniere etait
impitoyable avec lui, comme les gens qui se gouvernent et se possedent
le sont avec ceux qui s'exaltent et s'abandonnent. S'il eut exerce les
fonctions de medecin ou d'infirmier, il eut vite appris qu'il est entre
les enfants et les fous une variete d'hommes a la fois ardents et
faibles, irritables et dociles, energiques et indolents, affectes et
naifs, en un mot froids et passionnes, comme je l'ai dit plus haut,
et comme je tiens a le dire encore pour constater un fait dont
l'observation n'est pas rare, bien qu'il soit communement regarde comme
invraisemblable. Ces hommes-la sont souvent mediocres, et ils sont
parfois d'une intelligence superieure. C'est en general l'organisation
nerveuse et compliquee des artistes qui presente plus ou moins ces
phenomenes. Quoiqu'ils s'epuisent a ce frequent abus de leurs facultes
exuberantes, on les voit rechercher avec une sorte d'avidite fatale
tous les moyens possibles d'excitation, et provoquer volontairement ces
orages qui n'ont que trop de veritable violence. C'est ainsi qu'Horace
faisait usage du delire et du desespoir, comme d'autres font usage
d'opium et de liqueurs fortes. "Il n'a qu'a se secouer un peu, disait
Jean, aussitot la fureur vient comme par enchantement, et vous le
croiriez possede de mille passions et de dix mille diables. Mais
menacez-le de le quitter, et vous le verrez se calmer tout a coup comme
un enfant que sa bonne menace de laisser sans chandelle." Jean ne
songeait pas qu'il y a a Bicetre des fous furieux qui se tueraient si on
les laissait faire, et que la menace d'un peu d'eau froide sur la tete
rend tout a coup craintifs et silencieux.

"Mais, disait-il, Horace fait tout ce bruit-la pour qu'on l'entende, et
quand personne ne se derange, il prend son parti de dormir ou d'aller se
promener." C'etait malheureusement la verite, et, sous ce rapport, le
pauvre enfant etait inexcusable. Ses crises lui faisaient du bien: elles
attiraient a lui l'interet, les soins, le devouement; et alors les
personnes qui lui etaient attachees faisaient mille efforts et
trouvaient mille moyens de le distraire et de le consoler. L'un le
flattait, et relevait par la son orgueil blesse; un autre le plaignait
et le rendait interessant a ses propres yeux; un troisieme le menait
au spectacle malgre lui, et remediait par les amusements qu'il lui
procurait a l'ennui que lui imposait son denument. Enfin, il aimait a
etre malade, comme font les petits collegiens pour aller a l'infirmerie
prendre du repos et des friandises, et, comme un conscrit qui se mutile
pour ne pas aller a l'armee, il se fut fait beaucoup de mal pour se
soustraire a un devoir penible.

Malheureusement pour lui, il eut affaire cette nuit-la au plus severe de
ses gardiens. Il le savait, mais il se flattait de le vaincre et de
le dominer par un grand deploiement de souffrance. Il augmenta
volontairement sa fievre et se rendit aussi malade qu'il lui fut
possible. Laraviniere fut cruel. "Ecoutez, lui dit-il d'un ton glacial,
je n'ai aucune pitie de vous. Vous avez merite de souffrir, et vous ne
souffrez pas autant, que vous le meritez. Je blame toute votre conduite,
et je meprise des remords tardifs. Vous avez des flatteurs, des seides,
je le sais; mais je sais aussi que s'ils vous avaient vu d'aussi pres
que moi, au lieu de passer la nuit a vous veiller, comme je fais, ils
iraient faire des gorges chaudes. Moi qui vous maltraite tout en vous
gardant le secret de vos miseres, je vous rends de plus grands services
que tous ces niais qui vous gatent en vous admirant. Mais ecoutez bien
un dernier avis. Ces gens-la apprendront a vous connaitre, et ils
vous mepriseront; et vous serez le but de leurs quolibets si vous ne
commencez bien vite a etre un homme et a vous conduire en consequence;
car il ne sied pas a un homme de pleurer et de se ronger les poings pour
une femme qui le quitte. Vous avez autre chose a faire, et vous n'y
songez pas. Une revolution se prepare, et si vous etes las de la vie
comme vous le dites, il y a la un moyen tres-simple de mourir avec
honneur et avec fruit pour les autres hommes. Voyez si vous voulez
vous asphyxier comme une grisette abandonnee, ou vous battre comme un
genereux patriote."

Ce furent la les seules consolations qu'Horace recut du president des
bousingots, et il fallut bien les accepter. Il etait trop tard pour en
nier la logique et l'opportunite; car avant la fuite de Marthe, avant
ce grand desespoir qu'il en ressentait, il s'etait engage, soit par
amour-propre, soit par ennui, soit par ambition, a prendre part a la
premiere affaire. Au dire de Jean, cette occasion ne tarderait pas a
se presenter. Horace l'appela hautement de ses voeux; et Jean, dont le
faible etait de tout pardonner, a la condition qu'on prendrait un fusil
pour moyen d'expiation, lui rendit promptement son estime, sa confiance
et son devouement. Il consentit pendant plusieurs jours a le soigner, a
le promener, a l'exciter par les preparatifs de cette grande journee que
chaque jour il lui promettait pour le lendemain, et Horace, recommencant
les apprets de sa mort, cessa de pleurer Marthe, et n'osa plus parler
d'elle.

Un mois s'etait ecoule depuis la disparition de cette jeune femme. Aucun
de nous n'avait rien decouvert sur son compte; et ce profond silence
de sa part, dont Eugenie et Arsene surtout s'etaient flattes d'etre
exceptes, nous rejeta dans une morne epouvante. Je commencai a croire
qu'elle avait ete cacher loin de Paris un suicide, ou tout au moins une
maladie grave, une mort douloureuse, et je n'osai plus me livrer avec
mes amis aux commentaires que je faisais interieurement. Je crois que le
meme decouragement s'etait empare des autres. Je ne voyais presque plus
Arsene. Horace ne prononcait plus le nom de l'infortunee, et semblait
nourrir des projets sinistres qu'il me faisait entrevoir d'un air
tragique et sombre. Eugenie pleurait souvent a la derobee. Laraviniere
etait plus conspirateur que jamais, et la politique l'absorbait
entierement.

Sur ces entrefaites, madame de Chailly la mere m'ecrivit que le cholera
venait de faire irruption dans la petite ville que ses proprietes
avoisinaient. Elle tremblait, non pour elle-meme (elle n'y songeait
seulement pas), mais pour ses amis, pour sa famille, pour ses paysans,
et m'engageait de la maniere la plus pressante et la plus affectueuse
a venir passer dans le pays cette triste epoque. Il n'y avait pas de
medecin dans nos campagnes; le cholera cessait a Paris. Je vis un devoir
d'humanite et d'amitie en meme temps a remplir, car tous les anciens
amis de mon pere etaient menaces. Je me disposai a partir et a emmener
Eugenie.

Horace vint a plusieurs reprises me faire ses adieux. Il me felicitait
de pouvoir quitter _cette affreuse Babylone_. Il enviait mon sort a tous
les egards; il eut bien desire pouvoir _s'en aller_ avec moi. Enfin,
je vis qu'il avait besoin de s'epancher; et, suspendant pour quelques
heures mes apprets de depart, je l'emmenai au Luxembourg, et le priai
de s'expliquer. Il se fit prier beaucoup, quoiqu'il mourut d'envie de
parler. Enfin il me dit:

"Eh bien, il faut vous ouvrir mon coeur, quoiqu'un serment terrible me
lie. Je ne puis agir en aveugle dans une circonstance aussi grave; il
me faut un bon conseil, et vous seul pouvez me le donner. Voyons!
mettez-vous a ma place: si vous etiez engage sur la vie, sur l'honneur,
sur tout ce qu'il y a de sacre, a partager les convictions et a seconder
les efforts d'un homme en matiere politique, et si tout a coup vous
aperceviez que cet homme se trompe, qu'il va commettre une faute,
compromettre sa cause... je dis plus, si vos idees avaient depasse
les siennes, et que ses principes fussent devenus absurdes a vos
yeux dessilles, pensez-vous qu'il aurait le droit de vous mepriser;
pensez-vous que quelqu'un au monde aurait celui de vous blamer, pour
avoir delaisse l'entreprise et rompu avec ses moteurs a la veille d'y
mettre la main? Dites, Theophile: ceci est bien serieux. Il y va de ma
reputation, de ma conscience, de tout mon avenir.

--D'abord, lui dis-je, je suis heureux de vous entendre parler de votre
avenir; car il y a un mois que je m'effraie de vos idees sombres et de
vos continuelles pensees de mort. Maintenant vous me prenez pour
arbitre a propos d'un fait ou d'un sentiment politique. Me voila bien
embarrasse; vous savez combien ma position est fausse sur ce terrain-la:
fils de gentilhomme, ami et parent de legitimistes, j'ai une sorte de
dignite exterieure assez delicate a garder. Bien que mes principes, mes
certitudes, ma foi, mes sympathies soient encore plus democratiques
peut-etre que ceux de Laraviniere et consorts, je ne puis, chose etrange
et penible, leur donner la main pour faire un seul pas avec eux.
J'aurais l'air d'un transfuge; je serais meprise dans le camp ou j'ai
ete eleve; je serais repousse avec mefiance de celui ou je viendrais
me presenter. Mon sort est celui d'un certain nombre de jeunes gens
sinceres qui ne peuvent desavouer du jour au lendemain la religion de
leurs peres, et qui pourtant ont le coeur chaud et le bras solide. Ils
sentent que la cause du passe est perdue, qu'elle ne merite pas d'etre
disputee plus longtemps, que la victoire des novateurs est juste et
sainte. Ils voudraient pouvoir arborer les couleurs nouvelles de
l'egalite, qu'ils aiment et qu'ils pratiquent. Mais il y a la une
question de convenances qu'on ne leur permet pas de violer, et que, de
toutes parts, on les force a respecter, quoique, de toutes parts, on
sache aussi bien qu'eux qu'elle est arbitraire, vaine et injuste. Je
suis donc force de m'abstraire de tout concours a l'action politique; et
quand je serai electeur, j'ignore absolument s'il me sera possible de
voter avec l'impartialite et le discernement que je voudrais apporter
a cette noble fonction. En un mot, je me suis retranche jusqu'a nouvel
ordre, et qui sait pour combien d'annees, dans un jugement philosophique
des hommes et des choses de mon temps. C'est une souffrance profonde
parfois, quand je me souviens que j'ai vingt-cinq ans, et que j'ai
l'ardeur et le courage de ma jeunesse; c'est aussi une jouissance
infinie quand je considere que les passions politiques, avec leurs
erreurs, leurs egarements, leurs crimes involontaires, me sont pour
longtemps interdites, et que je puis garder sans lachete ma religion
sociale dans toute sa candeur. Mais comment voulez-vous qu'un homme
ainsi separe de vos mouvements et isole de vos agitations vous montre
la direction que vous devez prendre, vous, republicain de nature, de
position, et pour ainsi dire de naissance?

--Tout ce que vous dites la, reprit Horace, me donne beaucoup a penser.
Il y a donc une autre maniere d'aimer la republique et d'en pratiquer
les principes, que de se jeter en aveugle et a corps perdu dans les
mouvements partiels qui preparent sa venue? Oui, certes, je le savais
bien, je le sentais bien, et il y a longtemps que j'y songe! il est une
region de perseverance et d'action philosophique au-dessus de ces orages
passagers! il est un point de vue plus vrai, plus pur, plus eleve que
toutes les declamations et les conspirations emeutieres!

--Je n'ai tranche ainsi la question, repondis-je, que par rapport a
moi et a cause de ma situation pour ainsi dire exceptionnelle dans le
mouvement present. J'ignore ce que je ferais a votre place; cependant,
je puis vous dire que si j'etais royaliste, legitimiste et catholique,
comme la plupart des jeunes gens de ma caste, je n'hesiterais pas a me
joindre a la duchesse de Berri, comme a un principe.

--Vous feriez la guerre civile? dit Horace; eh bien, voila ce qu'on me
propose, voila ou l'on veut m'entrainer. Et moi je repugne a de tels
moyens, et j'attends mieux de la Providence.

--A la bonne heure! En ce cas, vous renoncez a jouer un role actif;
car une revolution parlementaire ne peut manquer de durer au moins un
siecle, au point ou en sont les choses.

--Un siecle! Le peuple n'attendra pas un siecle! s'ecria Horace,
oubliant la question personnelle pour la question generale.

--Soyez donc d'accord avec vous-meme, lui dis-je: ou il y aura des
revolutions violentes, et par consequent des conflits rapides et
energiques entre les citoyens, ou bien il y aura de longs debats de
paroles, une lutte patiente de principes, un progres sur, mais lent, ou
nous n'aurons rien a faire, vous et moi, qu'a profiter pour notre
compte des enseignements de l'histoire. C'est deja beaucoup, et je m'en
contente.

--Ce sera plus prompt que vous ne croyez, et pour ma part je compte bien
aider a l'oeuvre, soit par la parole, soit par les ecrits, si je puis
trouver une tribune ou un journal.

--En ce cas, vous n'hesitez pas a vous retirer de toute emeute, et
j'approuve votre fermete courageuse, car la tentation est forte, et
moi-meme qui ne puis y prendre part, j'ai souvent de la peine a y
resister.

--Oui, sans doute, ce sera un grand courage, dit Horace avec un peu
d'emphase; mais je l'aurai, parce que je dois l'avoir. Ma conscience
me fait d'amers reproches de m'etre laisse entrainer a ces projets
incendiaires; je lui obeis. Vous m'avez rendu un grand service,
Theophile, de m'avoir explique a moi-meme. Je vous en remercie."

Je ne voyais pas trop en quoi j'avais eclairci Horace sur un point
qu'il avait pose nettement des le commencement de l'explication; et, le
trouvant si bien d'accord avec lui-meme, j'allais le quitter, lorsqu'il
me retint.

"Vous n'avez pas repondu a ma question, me dit-il.

--Vous ne m'en avez point fait que je sache, repondis-je.

--Pardieu! reprit-il, je vous ai demande si quelqu'un de mes amis ou
de mes pretendus coopinionnaires, si Jean le bousingot, par exemple,
pourrait s'arroger le droit de me blamer en me voyant renoncer aux
folies de la conspiration emeutiere, pour rentrer dans cette voie plus
large et plus morale dont je n'aurais jamais du sortir.

--D'apres ce que vous me dites, je vois, repondis-je, que vous avez
commis une faute. Vous vous etes lie par des promesses a quelque
affiliation...

--C'est mon secret," reprit-il precipitamment. Puis il ajouta: "Je ne
connais ni affiliation, ni conspiration; mais Laraviniere est un fou, un
exalte, comme bien vous savez. Il n'en fait aucun mystere a ses amis,
et personne n'ignore qu'il est en avant dans toutes les bagarres de
faubourg. Vous devez bien pressentir que nous n'avons pas habite la
meme maison pendant plusieurs mois, sans qu'il m'entretint de ses reves
revolutionnaires. Dans un moment de desespoir de toutes choses et de
complet abandon de moi-meme, j'ai desire des emotions, des combats,
des dangers et, pourquoi ne l'avouerais-je pas, une mort tragique, a
laquelle se serait attachee quelque gloire. Je me suis livre comme un
enfant, et, si je m'arrete aujourd'hui, il ne manquera pas de dire que
je recule. Dans son heroisme grossier, il m'accusera d'avoir peur, et je
serai force peut-etre de me battre avec lui pour lui prouver que je ne
suis point un lache.

--Dieu nous preserve d'un pareil incident! m'ecriai-je. Il vous faut
eviter a tout prix la necessite de vous couper la gorge avec un de vos
meilleurs amis. Mais je ne crois pas qu'il y mette la violence et la
brutalite que vous supposez. Une franche et loyale explication de vos
idees, de vos principes et de vos resolutions, lui fera juger plus
sainement de votre caractere.

--Malheureusement, reprit Horace, Jean n'a ni idees ni principes. Ses
resolutions ardentes sont le resultat de ses instincts belliqueux, de
son temperament sanguin, comme vous diriez. Il ne me comprendra pas, et
il m'accusera, et puis il y a un danger beaucoup plus grave que celui de
l'irriter et de croiser l'epee avec lui: c'est le bruit qu'il va faire
de ma pretendue defection parmi ses compagnons, bousingots, braillards
et tracassiers, qui ne savent que declamer dans les estaminets, detonner
_la Marseillaise_, echanger quelques horions avec les sergents de ville,
et se dissiper avec la fumee du premier coup de fusil. Je suppose que
leurs folles entreprises reussissent, que le peuple prenne parti pour
eux et avec eux un beau matin, que le gouvernement bourgeois soit
culbute, et qu'un essai de republique commence; ces jeunes gens-la,
veritables mouches du coche, vont se faire passer pour des heros. Il y
a tant de charlatanisme en ce monde, et les mouvements revolutionnaires
favorisent si bien cette sale puissance, qu'on les proclamera peut-etre
les sauveurs de la patrie. Ils auront donc un pied a l'etrier; et moi je
serai rejete bien loin, et taxe par eux de m'etre cache dans les caves
au jour du danger. Voyez! les choses les plus bouffonnes ont parfois des
resultats serieux. Savez-vous que les principaux chefs de l'opposition
de 1830 ont perdu beaucoup de leur influence sur les masses pour avoir
desavoue l'emeute au 27 juillet, et pour avoir a peine compris, le
28, que c'etait une revolution? A plus forte raison, moi, jeune homme
obscur, qui n'ai encore pour m'etayer et me developper que ce miserable
noyau d'etudiants bousingots, serai-je entache et comme fletri, au debut
de ma carriere, par les souvenirs arrogants et les accusations stupides
de ces gens-la? Qu'en pensez-vous? Voila ce que je vous demande.

--Je vous repondrai, mon cher Horace, que tout est possible, mais qu'il
y a un moyen sur d'echapper a de pareilles accusations: c'est d'etre
logique, et de ne prendre part a aucune action violente, le lendemain
beaucoup moins encore que la veille. Vous etes philosophe comme moi, ou
revolutionnaire comme l'ami Jean. Il n'y a pas de terme moyen. Si vous
conservez vos reves d'ambition, vous avez besoin de l'opinion des
masses. Vous n'avez encore pour milieu qu'une coterie; il faut plaire a
cette coterie, marcher avec elle, et lui obeir afin de la convaincre, de
l'eblouir et de la dominer plus tard. Si vous pensez comme moi, que le
moment n'est pas venu pour les hommes serieux de voir realiser leurs
principes; si vous croyez (comme vous l'avez dit en commencant cette
conversation) que les entreprises ou l'on vous pousse compromettent la
cause de la liberte, il faut etre bien resolu d'avance a ne pas chercher
des avantages personnels dans un resultat inespere. Il faut remettre
votre carriere politique a des temps plus eloignes. Vous etes jeune,
vous verrez peut-etre arriver le triomphe de la civilisation par des
moyens conformes a vos principes de morale."

[Illustration: Elle se costuma en amazone.]

Horace ne me repondit rien, et revint avec moi tout reveur et tout
triste. En arrivant a ma porte, il me remercia de mes avis, les declara
logiques et rationnels, et me quitta sans me dire a quel parti il
s'arretait. Je partais le lendemain matin.

Dans la soiree, inquiet de la maniere dont nous nous etions separes, et
craignant qu'il ne se portat a quelque resolution dangereuse, j'allai
chez lui, mais je ne le trouvai pas, et M. Chaignard me dit de l'air le
plus gracieux:

"M. Dumontet est parti pour la province depuis une heure, il a recu une
lettre de ses parents; madame sa mere est a l'extremite. Le pauvre jeune
homme est parti tout bouleverse. Il m'a laisse la moitie de ses effets
en depot. Sans doute il reviendra dans peu de jours."

Je montai chez Laraviniere. "Avez-vous vu Horace? lui demandai-je--Non,
me dit-il; mais Louvet l'a vu monter en diligence d'un air aussi peu
afflige que s'il allait heriter d'un oncle, au lieu d'enterrer sa mere.

--Vraiment, vous le haissez trop, m'ecriai-je; vous etes cruel pour lui;
Horace est un bon fils, il adore sa mere.

--Sa mere! repondit Jean en levant les epaules; elle n'est pas plus
malade que vous et moi."

Il ne voulut pas s'expliquer davantage.



XXV.

Le cholera fit assez de ravages dans la ville voisine de nos campagnes;
mais il ne passa point la riviere, et les habitants de la rive gauche,
desquels nous faisions partie, furent preserves. Dans l'attente d'une
irruption toujours possible, je restai dans ma petite propriete, voyant
tous les jours la famille de Chailly, dont le chateau etait situe a
la distance d'un quart de lieue, et veillant avec sollicitude sur ma
vieille amie la comtesse, et sur ses petits-enfants dont elle etait
beaucoup plus occupee que leur mere, la merveilleuse vicomtesse Leonie.
Cette derniere, quoique fort bienveillante pour moi dans ses manieres,
me deplaisait de plus en plus. Ce n'est pas qu'elle manquat d'esprit, ni
de caractere. Elle avait certaines qualites brillantes a l'exterieur,
qui attiraient egalement les gens tres-affectes et les gens
tres-ingenus: ceux-ci, la prenant de bonne foi pour la femme superieure
qu'elle voulait etre, et ceux-la souscrivant a ses pretentions,
moyennant une convention tacite, passee avec elle, d'etre reconnus pour
hommes superieurs eux-memes. Elle avait a Chailly comme a Paris, une
petite cour assez ridicule, et meme plus ridicule qu'a Paris; car elle
la recrutait de plusieurs gentilshommes campagnards, elegants frelates
dont elle se moquait cruellement avec les elegants de meilleur aloi
qu'elle avait amenes de Paris. Ces pauvres jeunes gens du cru se
guindaient pour etre a la hauteur de son bel esprit, et n'en etaient
que plus sots; mais ils montaient a cheval avec elle, la suivaient a
la chasse, bourdonnaient sur sa piste; ou papillonnaient autour de son
etrier, sans s'apercevoir qu'ils n'etaient accueillis que pour faire
nombre au cortege, et afin que les femmes de la province eussent a dire,
avec depit, que la vicomtesse accaparait tous les hommes du departement.

[Illustration: Ils partirent en assez bonne intelligence]

La comtesse, habituee a la haute tolerance de la bonne compagnie, menait
une vie a part dans le chateau. Elle surveillait les enfants, les
precepteurs et gouvernantes, les travaux de la terre et l'ordre de
la maison. Alerte et vigilante, malgre son grand age, elle etait si
necessaire a l'indolente Leonie, qu'elle en obtenait des egards et des
gracieusetes ou l'affection n'entrait cependant pour rien. Le vicomte,
son fils, etait un personnage fort nul, indulgent par insouciance, et
tres-dispose a tout permettre a sa femme a condition qu'elle ne le
generait en rien. Riche et borne, il etait plus occupe a depenser son
bien avec des demoiselles de l'Opera qu'a le faire prosperer avec sa
mere. Il etait presque toujours a Paris, et, pour se faire pardonner
ses absences un peu equivoques, il s'acquittait scrupuleusement des
nombreuses emplettes de toilette dont le chargeait la vicomtesse.
C'etait la le veritable lien conjugal entre eux, et le secret de leur
bonne intelligence. Le pauvre homme aimait ses enfants instinctivement,
et sa mere avec plus de tendresse qu'il n'en avait jamais eu pour
personne; mais il ne la comprenait pas, et il etait incapable de donner
a ses enfants une bonne direction. Tout dans cette famille respirait
exterieurement l'union et l'harmonie, quoique en realite ce ne fut pas
une famille, et que, sans le devouement absolu et infatigable de la
veille femme qui en etait le chef et la providence, il n'eut pas ete
possible aux autres de vivre vingt-quatre heures sous le meme toit.

J'etais depuis peu de jours dans le pays, lorsque je recus un billet
d'Horace, date de sa petite ville, "Ma mere est sauvee, me disait-il. Je
retourne a Paris la semaine prochaine; je passe a vingt lieues de chez
vous. Si vous y etes encore, je puis faire un detour et aller causer
avec vous quelques heures sous les tilleuls qui vous ont vu naitre. Un
mot, et je trace mon itineraire en consequence."

Eugenie fit une petite moue quand je lui dis que j'avais repondu a ce
billet par une invitation empressee; mais lorsque Horace arriva, elle
ne lui en fit pas moins les honneurs de notre humble manoir avec
l'obligeance digne et simple dont elle ne pouvait se departir.

Madame Dumontet n'avait pas ete aussi gravement malade que son mari
l'avait ecrit a Horace sous l'influence d'une premiere inquietude. Le
cholera n'avait pas ete par la, et Horace avait trouve sa mere presque
retablie; mais il n'avait pu s'arracher tout a coup des bras de ses
parents, et s'il eut voulu les croire, il aurait passe avec eux le reste
de l'ete.

"Mais cette petite ville m'est devenue intolerable, dit-il, et j'ai
senti cette fois plus vivement que jamais que j'en ai fini avec mon
pauvre pays. Quelle existence, mon ami, que cette economie sordide a
l'abri de laquelle on vegete la, sans honneur, sans jouissance et sans
utilite! Quelles gens que ces provinciaux, envieux, ignares, encroutes
et vains! S'il me fallait rester parmi eux trois mois entiers, je vous
jure que je me brulerais la cervelle."

Le fait est que les habitudes modestes, l'esprit de controle un peu
taquin, et l'obscurite un peu forcee des petites villes, etaient
inconciliables avec les gouts et les besoins que l'education avait crees
a Horace. Ses bons parents avaient tout fait pour qu'il en fut ainsi, et
cependant ils etaient naivement stupefaits du resultat de leur ambition.
Ils ne comprenaient rien aux enormes depenses de ce jeune homme qu'ils
voyaient si dedaigneux des plaisirs de leur endroit, le bal public, le
cafe, les actrices ambulantes, la chasse, etc. Ils s'affligeaient de
l'ennui mortel qui le gagnait aupres d'eux, et qu'il n'avait pas la
force de leur cacher. Son intolerance pour leur prudence en matiere de
politique, son mepris acerbe pour leurs vieux amis, son degout devant
les caresses et les avances des parents campagnards, sa melancolie sans
cause avouee, ses declamations contre le siecle de l'argent (avec de si
grands besoins d'argent), son humeur sombre et inegale, ses mysterieuses
reticences lorsqu'il etait question de femmes, d'amour ou de mariage,
c'etaient la autant de chagrins profonds et devorants pour eux, et
surtout pour la pauvre mere, qui voulait decouvrir en lui quelque cause
de malheur exceptionnel, inoui, ne voyant pas que les autres enfants de
sa province, eleves comme lui, maudissaient comme lui leur sort.

Quelques heures d'entretien avec Horace m'apprirent toute l'anxiete de
sa famille, tout l'ennui qu'il en avait ressenti, et tous les torts
qu'il avait eus, quoiqu'il ne me les avouat qu'en les presentant comme
des consequences inevitables de sa position. Il etait _obsede_ des
questions inquietes que son pere s'etait permis de lui faire sur ses
etudes et sur ses projets. Il etait _supplicie_ par les recommandations
et les instances de sa mere, relativement a son travail et a sa depense.
Enfin, apres avoir recrimine, declame, pleure de rage et de tendresse en
me peignant l'amour aveugle et inintelligent des chers et insupportables
auteurs de ses jours, il conclut a un besoin immodere de se distraire,
afin de secouer tous ses degouts, et il me demanda de le mener au
chateau de Chailly, ou il avait appris qu'une belle partie de chasse se
preparait.

Une heure apres, il fut invite par la comtesse elle-meme, qui vint, au
milieu de sa promenade, se reposer un instant chez moi, comme elle le
faisait souvent. Elle avait compris Eugenie au premier coup d'oeil, et
avait concu pour elle une bienveillante sympathie. Horace fut frappe de
l'amicale familiarite avec laquelle cette grande dame s'assit aupres de
la fille du peuple, de la maitresse du carabin, et lui parla simplement
et affectueusement. Il remarqua aussi le bon sens et la dignite
qu'Eugenie mit dans cet entretien avec la comtesse. A partir de ce jour
il eut pour elle un respect qui se dementit rarement, et abjura presque
toutes ses anciennes preventions.

L'arrivee d'Horace au chateau fut une bonne fortune pour la vicomtesse,
qui commencait a s'ennuyer de son entourage, et qui se souvenait d'avoir
trouve de l'esprit et de l'originalite a ce jeune homme. Elle lui fit
d'agreables reproches de l'avoir negligee a Paris.

"Vous avez trouve notre maison ennuyeuse, lui dit-elle avec ce ton ou
la flatterie tenait de si pres a la moquerie qu'il etait difficile de
savoir jamais laquelle des deux l'emportait; nous le serons peut-etre
moins ici; et d'ailleurs a la campagne, on est moins difficile.

--C'est cette consideration qui m'a donne le courage de me presenter
devant vous, Madame," repondit Horace avec une humilite impertinente qui
ne fut pas mal recue.

La vicomtesse ne se connaissait pas plus en veritable esprit qu'en
veritable merite. Elle ne cherchait dans un homme qu'une seule capacite,
celle qui consiste a savoir louer et aduler une femme. Au premier coup
d'oeil elle se rendait compte de l'effet qu'elle pouvait produire sur
l'esprit d'un nouveau venu; et s'il n'y avait pas de prise pour elle sur
cet esprit-la, elle ne se donnait point de peine inutile, et le traitait
tout de suite en ennemi. En cela consistait tout son tact. Elle ne
se compromettait vis-a-vis de personne, et ne reculait devant aucune
inimitie. Elle savait se faire assez de partisans pour ne pas craindre
les adversaires. Pour juger les hommes qui l'approchaient, elle n'avait
donc qu'un poids et qu'une mesure: quiconque ne l'appreciait pas etait
tenu, sans retour et sans appel, pour un butor, un cuistre ou un sot;
quiconque la remarquait et cherchait a se faire remarquer par elle,
etait note et enrole d'avance dans la brigade de ses favoris ou de ses
proteges. Les manieres timides, l'emotion d'un jeune adorateur, lui
plaisaient; mais l'audace d'un fat entreprenant lui plaisait davantage.
Froide et maladive, elle ne pouvait pas etre tout a fait galante; mais
elle etait coquette et dissolue a sa maniere, et donnait de pretendus
droits sur son coeur, toutes sortes d'esperances, et du minces faveurs,
a plusieurs hommes a la fois, tout en ayant l'habilete de faire croire a
chacun, qu'il etait le premier et le dernier qu'elle eut aime ou qu'elle
dut aimer. Comme il n'est point de mechant caractere qui n'ait, comme on
dit, les qualites de ses defauts, on pouvait dire, a sa louange, qu'elle
n'avait pas d'hypocrisie avec le monde, et qu'elle n'affectait pas les
principes qu'elle n'avait pas. Elle montrait beaucoup d'independance
dans ses idees et d'excentricite dans sa conduite. Elle ne croyait a
aucune vertu; mais, ne blamant aucun vice, elle parlait des autres
femmes avec plus de loyaute que ne le font ordinairement les femmes du
monde. Elle le faisait sans menagement et sans malice, ne se piquant pas
de pudeur a cet egard, et n'en ayant pas plus que de passion.

Horace ne songea pas meme a douter de cette superiorite feminine qui
recherchait son hommage. Il l'accepta d'emblee, non-seulement parce
qu'elle etait riche, patricienne, courtisee et paree, et que tout
cela etait neuf et seduisant pour lui, mais encore parce qu'il avait
absolument la meme maniere de juger les gens, et de les prendre, comme
elle, en affection ou en antipathie selon qu'il etait goute ou dedaigne.
Des le premier jour ou le regard de la vicomtesse avait croise le sien,
ce mutuel besoin de l'admiration d'autrui qui les possedait s'etait
manifeste. Leurs vanites reciproques s'etaient prises corps a corps,
se defiant et s'attirant comme deux champions avides de mesurer leurs
forces et de se glorifier aux depens l'un de l'autre.

La vicomtesse songea toute la nuit aux trois toilettes qu'elle ferait le
lendemain. D'abord elle apparut des le matin sur le perron, en robe de
chambre si blanche, si fine, si flottante, qu'elle rappelait Desdemona
chantant la romance du Saule. Puis, pendant qu'on appretait les chevaux,
elle se costuma en amazone du temps de Louis XIII, risquant une plume
noire sur l'oreille, qui eut ete de mauvais gout au bois de Boulogne, et
qui etait fort piquante et fort gracieuse au fond des bois de Chailly.
Au retour de la chasse, elle fit une toilette de campagne d'un gout
exquis, et se couvrit de tant de parfums qu'Horace en eut la migraine.

Quant a lui, il s'etait leve avant le jour pour s'equiper en chasseur
convenable, et grace a ma garde-robe, il s'improvisa un costume qui ne
sentait pas trop le basochien de Paris. Je le previns que mon cheval
etait un peu vif, et l'engageai a le traiter doucement. Ils partirent
en assez bonne intelligence; mais quand le cavalier fut sous le feu des
regards de la chatelaine, il ne tint compte de mes avis, et eut de rudes
demeles avec sa monture. La galerie remarqua qu'il ne savait nullement
gouverner un cheval.

"Vous montez en casse-cou, mon cher, lui cria familierement le comte
de Meilleraie, adorateur principal de la vicomtesse; vous vous ferez
ecraser contre la muraille."

Horace trouva la lecon de mauvais gout, et, pour prouver qu'il la
meprisait, il fit cabrer son cheval avec rage. Il etait hardi et solide,
quoiqu'il eut peu de lecons de manege, et sachant bien qu'il ne pouvait
lutter d'art et de science avec les ecuyers experimentes et pedants
qui entouraient la vicomtesse, il voulut du moins les eclipser par son
audace. Il reussit a effrayer la dame de ses pensees, au point qu'elle
le supplia en palissant d'avoir plus de prudence. L'effet etait produit,
et le triomphe d'Horace sur tous ses rivaux fut assure. Les femmes
prisent plus le courage que l'adresse. Les hommes soutinrent que c'etait
un genre detestable, et qu'aucun d'eux ne voudrait preter son cheval
a un pareil fou; mais la vicomtesse leur dit qu'aucun d'eux n'oserait
faire de pareilles folies et risquer sa vie avec autant d'insouciance.
Comme elle voyait fort bien que toute cette cranerie d'Horace etait en
son honneur, elle lui en sut un gre infini, et s'occupa de lui seul
tout le temps de la chasse. Horace l'y aida merveilleusement en ne la
quittant presque pas, et en montrant pour la chasse en elle-meme toute
l'indifference qu'il y portait. Il ne savait pas plus chasser que manier
un cheval, et comme il n'y eut fait que des fautes, il affecta un
profond mepris pour cette passion grossiere.

"Pourquoi etes-vous donc venu? lui dit madame de Chailly, qui voulait
provoquer une reponse galante.

--J'y viens pour etre aupres de vous," repondit-il sans facon.

C'etait plus que n'avait attendu la vicomtesse. Mais les circonstances
servaient bien Horace; car cette brusque declaration qu'il lui jetait
a la tete, et qu'un peu plus de savoir-vivre lui eut fait tourner plus
delicatement, sembla a celle qui la recevait l'effet d'une passion
violente et prete a tout oser. Cette femme, d'une beaute contestable et
d'un coeur problematique, n'avait jamais ete aimee. On l'avait attaquee
et poursuivie par curiosite ou par amour-propre. Jamais on ne l'avait
desiree, et elle ne desirait rien tant elle-meme que d'inspirer un amour
emporte, dut-il compromettre la reputation de delicatesse, de gout et de
fierte qu'elle avait travaille a se faire. Elle esperait peut-etre qu'un
tel amour eveillerait en elle les emotions d'un enthousiasme qu'elle ne
connaissait pas. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que son imagination
etait satisfaite a tous autres egards; que sa vanite etait blasee sur
les triomphes de l'esprit et de la coquetterie, et qu'elle n'avait
jamais eprouve les transports que la beaute allume et que la passion
entretient. Elle etait lasse d'adulations, de soins et de fadeurs. Elle
voulait voir faire des folies pour elle; elle voulait, non plus de
l'excitation, mais de l'enivrement, et Horace semblait tout dispose a ce
role d'amant furieux et temeraire dont la nouveaute devait faire cesser
la langueur et l'ennui des vulgaires amours.

Cette pauvre femme avait eu cependant un ami dans sa vie, et elle
l'avait conserve. C'etait le marquis de Vernes, qui, a l'age de
cinquante ans, avait ete son premier amant. Il y avait de cela une
vingtaine d'annees, et le monde ne l'avait pas su, ou n'en avait jamais
ete certain. Ami de la maison, ce roue habile avait profite des premiers
sujets de depit que l'infidelite du vicomte de Chailly avait donnes a sa
femme. Il avait ete le confident des chagrins de Leonie, et il en avait
abuse pour seduire une enfant sans experience, qui le regardait comme un
pere et se fiait a lui. Jusque-la cette infortunee n'avait eu d'autre
defaut que la vanite; cet affreux debut dans la vie, avec un vieux
libertin, developpa des vices dans son coeur et dans son intelligence.
Elle eut horreur de sa chute, se sentit avilie, et se crut perdue a
jamais, si, a force de science et de coquetterie, elle ne parvenait a
s'en relever. Le marquis l'y aida; non qu'il fut accessible au remords,
mais parce que, dans l'espece de morale qu'il s'etait faite de ses
vices, il tenait a honneur de ne pas fletrir une femme aux yeux du monde
et aux siens propres. C'etait un homme singulier, mysterieux, profond en
ruses, et d'une dissimulation froide, au milieu de laquelle regnait une
sorte de loyaute. Ne pour la diplomatie, mais eloigne de cette carriere
par les evenements de sa vie, il avait fait servir sa puissance secrete
a satisfaire ses passions, non sans vanite, du moins sans scandale. Par
exemple, il se piquait d'etre ce que les femmes du monde appellent un
_homme sur_; et bien qu'a son regard doucereusement cynique, a ses
propos delicatement obscenes, a son ton finement dogmatique en matiere
de galanterie, on reconnut en lui le libertin superieur, le debauche de
premier ordre, jamais le nom d'une de ses maitresses, fut-elle morte
depuis quarante ans en odeur de saintete, ne s'etait echappe de ses
levres; jamais une femme n'avait ete compromise par lui. Econduit, il
ne s'etait jamais plaint; trahi, il ne s'etait jamais venge. Aussi le
nombre de ses conquetes avait ete fabuleux, quoiqu'il eut toujours ete
fort laid. N'aimant point par le coeur, et sachant bien qu'il ne devait
ses triomphes qu'a son adresse, il n'avait jamais ete aime; mais partout
il s'etait rendu necessaire, et avait conserve ses droits plus longtemps
que ne le font les hommes qu'on aime, et qui nuisent a la reputation et
au repos. Tant qu'il desirait, il etait le persecuteur le plus dangereux
du monde, et fascinait par une audace perseverante et glacee. Des qu'il
possedait, il redevenait non-seulement inoffensif, mais encore utile
et precieux. Il se conduisait genereusement, faisait les actes du
devouement le plus delicat, travaillait a reparer l'existence de la
femme qu'il avait souillee, en un mot, relevait en public, par sa tenue,
ses discours et sa conduite, la reputation de celle qu'il avait perdue
en secret. Il faisait tout cela froidement, systematiquement, soumettant
toutes ses intrigues a trois phases bien distinctes, tromper, soumettre
et conserver. Au premier acte, il inspirait la confiance et l'amitie; au
second, le honte et la crainte; au troisieme, la reconnaissance et meme
une sorte de respect: bizarre resultat de l'amour a la fois le plus
deloyal et le plus chevaleresque qui soit jamais passe par une cervelle
humaine.

La vicomtesse Leonie avait ete une des dernieres victimes du marquis.
Desormais elle etait la femme a laquelle il se montrait le plus devoue.
Le drame immonde de la seduction avait ete aussi plus serieux pour lui,
avec elle, qu'avec la plupart des autres. Il n'avait pas trouve chez
elle le moindre entrainement, et il avait ete force d'attaquer et de
flatter sa vanite, plus ingenieusement et plus patiemment peut-etre
qu'il ne l'avait fait de sa vie. Sa triste victoire avait excite chez
Leonie un degout profond, un ressentiment amer, voisin de la haine et de
la fureur. Elle l'avait menace de devoiler sa conduite a sa famille, de
demander vengeance a son mari, meme de se faire justice elle-meme en le
poignardant. Cette reaction violente n'etait pas chez elle l'effet de la
vertu outragee, mais celui de la vanite blessee et humiliee. Elle, si
hautaine et si eprise d'elle-meme, appartenir a un homme vieux, laid et
froid! Elle en faillit mourir, et ce fut la le le plus grand chagrin de
sa vie. Le marquis en fut effraye, lui qui ne l'avait jamais ete; aussi
travailla-t-il a la rassurer et a la relever a ses propres yeux avec
un soin et un zele qui depassaient tous ses miracles precedents en
ce genre. Pour rien au monde il n'eut voulu laisser dans une ame si
dedaigneuse et si vindicative un souvenir odieux. Il alla jusqu'a jouer
le remords, le desespoir et la passion, et il le fit si bien, que la
vicomtesse crut etre le premier amour de ce vieillard blase. Son premier
soin fut de lui trouver et de lui donner un amant qui consolat son
amour-propre, et il y parvint sans que cet homme se doutat de son plan
et s'apercut de son concours. Leonie ne savait pas que le marquis avait
agi ainsi avec toutes les femmes dont il avait voulu rester l'ami; et
puis il fit pour elle cette difference, qu'avec les autres il avait
parle en philosophe du dix-huitieme siecle, et qu'avec elle il parla
en heros du dix-neuvieme. Il feignit de se sacrifier, de s'arracher le
coeur en se donnant un rival; et comme elle aimait a se croire capable
d'inspirer un sentiment sublime, elle accepta le role nouveau qu'il
venait de creer pour elle. De son cote, il y gouta le plaisir d'inspirer
une reconnaissance exaltee; et ils jouerent ensemble cette comedie tout
le reste de leur vie. Il fut le confident resigne de tous ses caprices
et l'entremetteur sentimental de toutes ses intrigues. Trop vieux
desormais pour pretendre au partage, il s'en consola en se voyant prone
et cajole ouvertement par une femme qui eut rougi d'avouer l'origine de
leur intimite, mais qui le declarait l'homme le plus remarquable,
le plus grand esprit, et le plus beau caractere qu'elle eut jamais
rencontre. Les femmes de seconde et de troisieme jeunesse, qui avaient
connu le marquis a leurs depens, n'etaient pas dupes de cette amitie
filiale; mais elles ne se vantaient pas d'en avoir devine la cause; et
lorsqu'il arrivait a quelqu'une d'entre elles de dire _amen_ a tous les
eloges que decernait Leonie au marquis, c'etait quelque chose d'assez
curieux que la contenance chaste et calme de ces deux femmes qui
esperaient se tromper reciproquement, et qui savaient tres-bien l'amer
secret l'une de l'autre.

Il ne fallut qu'une journee au marquis pour deviner le penchant de la
vicomtesse pour Horace. Comme, au point de vue de la prudence, qui est
toute la morale du monde, il ne lui avait jamais donne que de bons
conseils, il vit d'abord cette inclination d'un mauvais oeil. Il
ne pouvait pas suivre la chasse; mais il lut sur le front du jeune
roturier, lorsqu'au retour celui-ci aida la vicomtesse a descendre de
cheval, que ses esperances avaient couru le grand galop. Il penetra dans
les appartements de Leonie pendant qu'elle se faisait coiffer par une de
ces soubrettes comme il en reste peu, devant lesquelles on ne se gene
pas. Assister a la toilette des dames etait un privilege de l'ancien
regime auquel l'age du marquis l'autorisait encore.

"Ah ca! ma chere enfant, dit-il a Leonie, j'espere que si vous vous
coiffez pour ce beau brun qui nous est tombe des nues, vous n'allez pas
du moins vous coiffer de lui. C'est un garcon de bonne mine, et qui
cause bien, j'en tombe d'accord; mais c'est un homme qui ne vous
convient pas.

--Comme je suis habituee a vos plaisanteries, je ne me defendrai pas
de cette supposition, repondit la vicomtesse en riant; mais dites-moi
toujours pourquoi cet homme-la ne me conviendrait pas.

--Vous le savez bien, vous la femme la plus clairvoyante et la plus
perspicace de la terre.

--Ma perspicacite ne m'a rien dit; car je n'ai pas fait a lui la moindre
attention.

--En ce cas, je vais vous le dire, reprit le marquis, a qui ce mensonge
n'en imposait nullement: ce monsieur-la est un homme de rien, un etre
commun, une _espece_ en un mot.

--Cher ami, ceci n'a pas de sens pour moi, dit la vicomtesse; vous
oubliez toujours que je date mes opinions et mes idees d'apres la
revolution.

--Je date d'auparavant, et je n'ai cependant pas plus de prejuges que
vous, ma chere vicomtesse; mais il y a des faits, et je les observe. Les
gens d'une certaine classe peuvent avoir des qualites qui nous manquent;
mais ils ont aussi des defauts que nous n'avons pas, et qui ne peuvent
pas transiger avec les notres. Je ne leur refuse ni le talent, ni
l'instruction, ni l'energie; mais je leur refuse positivement le
savoir-vivre.

--Est-ce que ce garcon en a manque? dit la vicomtesse d'un air distrait;
je n'y ai pas pris garde.

--Il n'en a pas manque encore; il n'en manquera pas, tant qu'il ne
s'agira que de se tenir parmi vos humbles serviteurs. Il ne pourrait,
dans cette situation, que manquer parfois d'usage, et vous savez que je
n'attache pas d'importance a de telles miseres; mais si vous releviez a
une hauteur pour laquelle il n'est point fait, vous le verriez bientot,
comme tous ses pareils en pareil cas, manquer de tact, de reserve, de
gout et de tenue, et vous auriez bientot a rougir de lui.

--Mais vraiment, s'ecria la vicomtesse avec un rire force, vous en
parlez comme d'une chose arretee dans ma pensee, et je n'ai pas
seulement songe a regarder comment il a le nez fait."

Horace avait dans le marquis un dangereux adversaire, et, s'il s'en fut
doute, il l'aurait certainement indispose encore plus par sa hauteur et
ses bravades. Mais le pauvre enfant etait trop candide pour soupconner
l'empire qu'exercait le vieux roue sur l'esprit de sa belle vicomtesse.
Il s'en mefiait si peu, qu'il ceda a cette bienveillante admiration que
lui inspiraient les gens de qualite. Malgre tout son republicanisme,
Horace etait aristocrate dans l'ame. On pouvait lui appliquer le mot
pittoresque du Misanthrope: "_La qualite l'entete_." Il eprouvait pour
ce monde-la une tolerance politique sans bornes, une sympathie de
nature. Il ne pouvait voir un crime dans les habitudes d'elevation et
de grandeur, lui qui etait devore du besoin de ces choses, et qui
se sentait fait pour en prendre sa part. Il admirait donc la bonne
compagnie sans la respecter; il desirait s'y mettre a l'unisson par ses
manieres, et il s'y essayait avec la pleine confiance d'y reussir bien
vite. Cette facilite a se transformer, cette absence de raideur et de
crainte, lui donnaient veritablement un grand charme. Il faisait vingt
gaucheries dont pas une ne deplaisait, parce qu'il s'en apercevait le
premier et en riait de bonne grace, ne demandant pas pardon d'ignorer ce
qu'on ne lui avait pas appris, declarant a qui voulait l'entendre qu'il
n'avait jamais vu le monde, et ne montrant ni fausse honte ni sot
orgueil. Le laisser-aller de la campagne venait a son secours. La
vicomtesse affectait de pousser ce sans-gene aussi loin qu'il etait
possible, et de friser le mauvais ton dans son enjouement avec une
mesure toujours exquise. Elle riait de tout son coeur des maladresses du
nouveau venu, apres les avoir bien provoquees; mais elle n'en riait que
devant lui et avec lui; et il mettait de son cote tant de bonhomie et
d'ouverture de coeur, que, malgre toutes les preventions de l'entourage,
il gagna en un jour toutes les sympathies, meme celle du comte de
Meilleraie, qui ne prit de lui aucun ombrage, se confiant dans la
superiorite de ses belles manieres. Par malheur, le comte attribuait a
ces manieres une importance dont la vicomtesse ne faisait plus aucun cas
depuis douze heures. Horace etait cent fois plus aimable, avec sa tenue
etourdie et degagee, que le comte avec son dandysme et son dandinage. Ce
dernier mot fut celui dont elle se servit pour expliquer a Horace, qui
le lui demandait naivement, ce que signifiait litteralement le premier.

Malgre la fatigue de la journee, on veilla longtemps au salon; a minuit
on prit le the, et a deux heures du matin on causait encore avec
animation autour de la table chargee de fruits et de friandises
sur lesquels Horace faisait main basse sans ceremonie. Le comte de
Meilleraie, qui savait combien Leonie etait romantique (au point de
declarer que lord Byron, qu'elle n'avait jamais vu, etait le seul homme
qu'elle eut aime), se rejouissait de voir celui qui l'avait inquiete le
matin se presenter sous un aspect aussi prosaique. Il le bourrait de
patisseries et de confitures, enchante de voir la vicomtesse rire aux
eclats de cette voracite d'ecolier, et plein d'amicale gratitude pour
Horace, qui se pretait si bien a ce role d'homme sans consequence. Mais
la vicomtesse riait pour la premiere fois de sa vie sans ironie;
elle comprenait qu'Horace se devouait a la divertir pour etre admis,
n'importe a quel prix, dans son intimite. Elle l'avait entendu parler
mieux qu'aucun des hommes par lesquels il se laissait maintenant
plaisanter; elle l'avait vu a la chasse franchir des fosses et des
barrieres devant lesquels tous avaient recule, parce qu'il y avait en
effet dix chances contre une de s'y briser. Elle savait donc qu'il etait
superieur a eux tous en esprit et en courage. Avec ces avantages-la,
accepter le dernier role pour lui faire plaisir, c'etait, selon elle, un
acte de devouement admirable et la preuve d'un amour sans bornes.



XXVI.

Mais celui qui, apres elle, se laissa le plus gagner a l'apparente
bonhomie d'Horace, fut son antagoniste declare, le vieux marquis
de Vernes. Avec celui-la, Horace ne joua pas de role; il s'engoua
sur-le-champ de ce caractere de grand seigneur, de ces gravelures
princieres, et de cette insolence leste et brillante qui lui apportaient
un reflet des moeurs d'autrefois. Pour quiconque n'a vu les marquis du
bon temps que sur la scene, voir poser dans la vie reelle un echantillon
de cette race perdue est une veritable bonne fortune. Horace, sans
songer que les courtisans de la royaute absolue avaient degenere dans
leur genre, tout aussi bien que les preux de la feodalite, crut voir un
Lauzun ou un Crequi dans le marquis de Vernes. Peu s'en fallut qu'il
n'y vit, en d'autres moments, un duc de Saint-Simon. Ce qu'il y a de
certain, c'est qu'il se prit pour lui d'un respect et d'une admiration
qui se resumaient dans le desir de l'egaler et de le copier autant
que possible. Horace avait une telle mobilite d'esprit, il etait si
impressionnable, qu'il ne pouvait se defendre de l'imitation. Il n'y
avait pas trois jours qu'il allait au chateau, que deja il s'essayait
devant nous a prononcer du bord des levres comme le marquis, et qu'il me
conjura de lui donner une des tabatieres de mon pere afin de s'exercer a
semer elegamment du tabac sur sa chemise, copiant l'indolence gracieuse
du vieillard, aussi bien que pouvait le faire un etudiant de seconde
annee, c'est-a-dire de la facon la plus ridicule du monde. Eugenie l'en
avertit, et le mortifia beaucoup; car il avait oublie que le modele
etait assez pres de nous pour oter a son plagiat toute apparence
d'originalite. Mais il n'en resta pas moins decide a singer le marquis
devant tous ceux qui ne pourraient pas faire, comme nous, la comparaison
du maitre avec l'ecolier.

Grace a une des anomalies nombreuses de son caractere, tandis qu'il nous
rendait temoins de ses tentatives d'affectation, a un quart de lieue de
la, sous les yeux de la vicomtesse, il deployait tous les charmes de
la simplicite. Qui eut pu deviner que c'etait la encore un role, et
toujours une maniere d'etre arrangee pour l'effet? Horace avait, certes,
une ingenuite reelle; mais il s'en servait et s'en debarrassait suivant
l'occurrence. Quand elle lui reussissait, il s'y laissait aller, et il
etait _lui-meme_, c'est-a-dire adorable. Quand elle lui nuisait, il
entrait dans n'importe quel role, avec une facilite inconcevable, et il
dominait quand il n'avait pas affaire a trop forte partie. Ce jeu-la eut
ete bien dangereux avec le vieux marquis, qui en savait plus long que
lui, et encore plus avec la vicomtesse, eleve du vieux roue, et capable
de lutter avec avantage contre son maitre lui-meme. Aussi Horace,
prenant le parti d'etre naturel, les seduisit tous deux. Le marquis
n'aimait pas les jeunes gens, bien que, dans la societe des femmes
auxquelles il s'etait voue, il fut force de vivre sans cesse au
milieu d'eux; mais Horace lui temoigna tant de sympathie, l'ecouta si
avidement, s'egaya de si grand coeur a ses vieilles anecdotes, lui fit
tant de questions, lui demanda tant de conseils, en un mot le prit si
aveuglement pour guide et pour arbitre, que le vieillard, plus vain
encore que mechant, s'engoua de lui a son tour, et declara, meme a la
vicomtesse, que c'etait la le plus aimable, le plus spirituel et le
meilleur jeune homme de toute la generation nouvelle.

Horace, se voyant goute, se livra entierement. Il prit le marquis pour
confident, et le conjura de lui enseigner a plaire a la vicomtesse.
Alors il se passa dans l'esprit du maitre quelque chose d'assez etrange;
il devint pensif, serieux, presque melancolique, et frappant sur
l'epaule de son eleve;

"Jeune homme, lui dit-il, vous me mettez la dans une situation bien
delicate. Donnez-moi quelques heures pour y songer, et jusqu'a ce soir
pour vous repondre."

Le ton solennel du marquis, auquel il etait loin de s'attendre,
enflamma la curiosite d'Horace. D'ou vient que cet homme qui, dans les
epanchements railleurs, faisait si bon marche de toute morale, prenait
un air grave quand il s'agissait de Leonie? Etait-elle donc une femme a
part, meme aux yeux de ce contempteur de toute pudeur humaine? Jusque-la
elle lui avait semble degagee de prejuges (c'est ainsi qu'elle appelait
ce que d'autres appellent principes), et Horace, qui n'en avait aucun
en fait d'amour, goutait fort cette maniere de voir. Mais de ce qu'elle
n'imposait aucun frein a ses penchants, etait-ce a dire qu'elle put en
avoir d'assez prononces pour favoriser un nouveau venu au milieu d'une
phalange d'aspirants mieux fondes en titre? N'avait-elle point fait un
choix parmi ceux-la? Le comte de Meilleraie n'etait-il pas son amant?
Etait-il possible de le supplanter, et toutes ces avances qu'on semblait
lui faire n'etaient-elles pas un piege qu'on lui tendait pour le forcer
a se ranger au plus vite parmi les amants rebutes?

Pendant qu'Horace interrogeait ainsi sa destinee, le marquis revait
de son cote a la conduite qu'il tracerait a son jeune ami. Dans ce
moment-la, le vieux diplomate etait completement dupe de son disciple.
Il le jugeait si candide, si passionne, si genereux, qu'il etait effraye
des consequences de son amour pour une femme aussi habile, aussi froide,
aussi personnelle que l'etait la vicomtesse. Il craignait des orages
qu'il ne pourrait plus conjurer; et comme toute la tactique enseignee
par lui a Leonie consistait a se preserver toujours du scandale, il ne
savait comment concilier l'espece d'affection qu'il avait reellement
pour elle, et la vive sympathie que l'amour-propre flatte lui avait fait
concevoir pour Horace.

Pour la premiere fois de sa vie peut-etre, il prit le parti d'etre
sincere, comme si la franchise d'Horace eut exerce sur lui le meme
magnetisme que sa propre rouerie exercait sur ce jeune homme.

"Tenez, lui dit-il en parcourant avec lui, au clair de la lune, les
allees desertes du jardin anglais, je vais vous parler net. Je crois, de
toute mon ame, que vous etes epris de la vicomtesse, et je ne crois pas
impossible qu'elle vienne a vous ecouter. Mais si, malgre vos agitations
(et vos esperances, que je devine fort bien), vous etes encore capable
d'ecouter un bon conseil, vous renoncerez a pousser votre pointe dans ce
coeur-la.

--J'y renoncerai si vous avez de bonnes raisons a me donner, repondit
Horace; et vous n'en devez pas manquer, monsieur le marquis, car vous
avez pese les votres toute la journee.

--Vous ne voulez pas me croire sur parole, et vous abstenir, sauf a
deviner plus tard mes raisons vous-meme?

--Comment pouvez-vous me demander pareille chose, vous qui connaissez si
bien le coeur humain? Plein de foi en vous, je vous promettrais en vain
ce que je ne pourrais pas tenir.

--Eh bien, je vais tacher de vous convaincre. Avez-vous deja aime?

--Oui.

~-Quelle espece de femme?

--Une femme obscure comme moi, mais belle, intelligente et devouee.

--Fidele?

--Je le crois.

--Futes-vous jaloux?

--Comme un fou, ou, pour mieux dire, comme un sot.

--Comment l'avez-vous quittee?

--Ne me le demandez pas; j'ai ete ridicule ou odieux, je ne sais pas
lequel.

--Mais est-ce fini avec elle?

--Vous voulez me forcer a vous dire une chose dont le souvenir me navre,
et dont vous ne me conseillerez pas de rire, j'en suis certain: elle
s'est suicidee.

--Ah! voila qui est bien, tres-bien, dit le marquis avec beaucoup de
serieux; je vous felicite. Cela ne m'est jamais arrive. Un suicide!
C'est superbe cela, mon cher, a votre age. Qu'on le sache, et toutes
les femmes sont a vous. Oui-da! vous etes appele a une belle carriere!
Puisqu'il en est ainsi, je vous conseille de prendre votre temps et de
choisir. Dites-moi: comment avez-vous pris ce suicide? avez-vous ete
tres-frappe?

--Monsieur le marquis, dit Horace, ceci passe la plaisanterie. Je
ne concois pas que vous m'interrogiez sur un sujet si delicat; mais
dussiez-vous me mepriser pour ma faiblesse, je vous dirai que j'ai ete
bien pres de me bruler la cervelle. Riez maintenant, si vous voulez.

--Mais vous ne l'avez pas fait? continua le marquis poursuivant toujours
son interrogatoire avec le plus grand sang-froid. Vous n'avez pas pris
des pistolets? Vous ne vous etes pas blesse? Allons, dites, vous n'avez
pas fait une pareille niaiserie?"

Horace resta interdit, partage entre l'indignation que lui inspirait
le calme cynique de son maitre, et le besoin de voir excuser sa propre
legerete. Le marquis reprit avec la meme aisance:

"Vous etiez donc bien amoureux?

--Au contraire, repondit Horace, je ne l'etais pas assez. C'etait une
femme trop parfaite: je m'ennuyais de la vie avec elle.

--Et elle s'est tuee pour vous rattacher a l'existence? C'est bien beau
de sa part. Ah ca! exigez-vous qu'a l'avenir on se tue pour vous?"

Horace, qui n'avait fait cet aveu amplifie du suicide de Marthe que
par un mouvement de vanite, sentit qu'il avait fait la une sottise; le
marquis l'en avertissait par ses railleries. Confus et irrite, il se
laissa accabler quelques instants en silence. Enfin, n'y pouvant plus
tenir.

"Monsieur le marquis, dit-il, j'esperais mieux de votre superiorite.
Il n'y a pas de gloire a ecraser un pauvre diable quand on est grand
seigneur, et un enfant quand on a des cheveux blancs. Vous me trouvez
fat et ridicule d'aspirer a la vicomtesse. Eh bien, si vous etes
autorise a vous moquer de moi...

--Que feriez-vous dans ce cas-la? dit le marquis vivement.

--Que pourrais-je faire vis-a-vis d'une femme et d'un...

--Et d'un vieillard? dit le marquis en achevant la phrase d'Horace avec
calme. Eh bien, voyons! vous vous retireriez tout penaud?

--Peut-etre que non, monsieur le marquis, repondit Horace avec energie;
peut-etre accepterais-je le defi, sauf a en sortir vaincu; mais du moins
je ne cederais pas sans combattre.

--A la bonne heure, dit le marquis en lui tendant la main. Voila comme
j'aime a entendre parler. Maintenant ecoutez-moi. Je ne me moque pas, je
vous estime, et je vous plains; car vous avez encore trop d'illusions et
de fougue pour ne pas jouer a vos depens la comedie, ou, si vous voulez
que je parle d'une facon plus moderne, le _drame_ des passions. Vous
n'avez pas d'experience, mon cher ami.

--Je le sais bien, et c'est pour cela que je vous demandais conseil.

--Eh bien, je vous conseille de vous en tenir encore pendant cinq ou six
ans aux femmes enthousiastes et folles qui se tuent par amour ou par
depit. Quand vous en aurez detruit ou desole une douzaine, vous
serez mur pour la grande entreprise, concue par vous temerairement
aujourd'hui, d'attaquer une femme du monde.

--C'est une lecon? je l'accepte; mais je la veux entiere et serieuse
afin d'en pouvoir profiter. Voyons, sans dedain, sans mechancete,
Monsieur, une femme du monde est donc bien forte, bien invincible pour
un homme qui n'est pas du monde?

--Tout au contraire. Rien n'est si facile que de vaincre comme vous
l'entendez la plus forte de ces femmes-la. Vous voyez que je ne suis ni
dedaigneux, ni mechant pour vous.

--En ce cas... achevez, dites tout.

--Vous le voulez? Apprenez donc qu'il est facile de triompher des desirs
et de la curiosite d'une femme. Ceci n'est rien. Sans jeunesse, sans
beaute, avec quelque esprit seulement, on y parvient tous les jours.
Maie n'etre pas culbute le lendemain par ce coursier indocile qu'on
appelle la _reflexion_, voila ce qui n'est pas donne a tous, et ce qui
demande un certain art. Vous pourriez des cette nuit, par surprise,
obtenir ce qu'on repute la victoire. Mais vous pourriez bien aussi etre
econduit demain soir, et rencontrer apres-demain votre conquete sans
qu'elle vous rendit seulement un salut.

--En est-il ainsi? sont-ce la leurs facons d'agir?

--Ce sont la leurs droits; qu'y trouvez-vous a redire? Nous les
obsedons; nous violentons leurs pensees, leur imagination, leur
conscience; a force de ruse et d'audace nous arrachons leur
consentement, et elles ne pourraient pas se raviser au moment ou notre
desir perd son intensite avec sa puissance! Elles ne pourraient pas
se venger d'avoir ete gagnees au jeu, et prendre leur revanche a
la premiere occasion! Allons donc! sommes-nous musulmans pour leur
interdire le jugement et la liberte?

--Vous avez raison, et je commence a comprendre. Mais quelle est donc
cette science mysterieuse sans laquelle on ne peut leur plaire plus d'un
jour?

--Eh mais, c'est la science de ne jamais deplaire! C'est une grande
science, croyez-moi.

--Enseignez-la-moi, je veux l'apprendre," dit Horace.

Alors le vieux marquis, avec une complaisance secrete pour lui-meme et
avec le pedantisme de sa vanite satisfaite par les sacrifices humiliants
et les intrigues pueriles d'un demi-siecle de galanterie, exposa
longuement ses plans et sa doctrine a Horace. Il y mit la meme solennite
que s'il se fut agi de leguer a un jeune adepte une science profonde, un
secret important a l'avenir des hommes. Horace l'ecouta avec stupeur,
et se retira tellement bouleverse et brise de tout ce qu'il venait
d'entendre, qu'il en fut malade toute la nuit. Il s'obstinait a admirer
le marquis; mais, malgre lui, il avait ete saisi d'un tel degout a la
peinture de ces profanations de l'amour, et a l'idee de ces froides
machinations, qu'il ne put se decider a retourner au chateau le
lendemain. Il resta trois jours sous le coup de ces revelations
mortelles, ne croyant plus a rien, regrettant ses illusions avec
amertume, rougissant tantot de ce monde ou il s'etait jete avec tant
d'ardeur, tantot de lui-meme, qu'il sentait si inferieur, dans l'art du
mensonge, et ne songeant plus a la vicomtesse, qu'il voyait desormais, a
travers les analyses seches et rebutantes du marquis, comme un cadavre
informe sortant d'un alambic.

Cette absence non premeditee lui fit faire a son insu bien du chemin
dans le coeur de la vicomtesse. Elle avait arrange dans sa tete un roman
qu'elle ne voulait pas laisser au premier chapitre. D'une longue-vue
placee sur le perron eleve du chateau, elle voyait distinctement notre
maisonnette et les prairies environnantes. Elle distingua Horace
se promenant a quelque distance, dans un lieu decouvert touchant a
l'extremite du parc de Chailly. Elle alla s'y promener comme par hasard,
le rencontra, marcha longtemps avec lui, deploya toutes les graces de
son esprit, et ne l'amena pourtant pas a lui faire une declaration.
Horace avait ete si frappe des instructions du marquis, il etait si
epouvante de la science qu'il lui avait donnee, que, malgre l'ivresse
de vanite ou le plongeaient les avances sentimentales de Leonie, il
se sentit la force de resister. Il eut cette force bien longtemps,
c'est-a-dire environ trois semaines, phase immense entre deux etres
qui se desirent mutuellement, et qui ne sont retenus par aucune
consideration morale. Peut-etre le courage de ce jeune homme eut offense
et rebute la vicomtesse s'il eut persiste davantage. Mais le marquis de
Vernes, qui craignait le cholera tout en feignant de le braver, ayant
oui dire qu'un cas s'etait manifeste sur la rive gauche de la riviere,
pretexta une lettre de son banquier qui le forcait de retourner a Paris,
et partit le jour meme. Prive de son mentor, Horace n'eut plus de force.
La vicomtesse, piquee au vif, se voyant desiree, et ne pouvant concevoir
ou un enfant sans experience prenait l'energie de suspendre des
poursuites d'abord si vives, avait resolu de vaincre, et chaque jour
elle imaginait de nouvelles seductions. Cent fois elle le vit pret a
flechir, et tout a coup il s'arrachait d'aupres d'elle, emu, bouleverse,
mais n'ayant pas dit un mot d'amour. On s'en tenait a la sympathie,
a l'amitie. La vicomtesse, au milieu de ses plus delicieux abandons,
savait reprendre a temps son sang-froid, et se tirer des mauvais pas
ou elle s'etait risquee, avec une presence d'esprit admirable. Horace
voyait bien que, tout en se jetant a sa tete, elle conservait tous ses
avantages. Il attendait vainement qu'elle n'eut plus la possibilite
d'une arriere-pensee; et, quoi qu'il fit, au bout de trois semaines de
coquetteries effrenees, elle ne lui avait pas dit une syllabe qu'elle
ne put reprendre et interpreter en sens inverse, au premier caprice de
resistance qui lui passerait par l'esprit. Cette lutte miserable
le faisait horriblement souffrir, et cependant il ne pouvait s'y
soustraire. Il oubliait tout: il ne songeait plus a retourner a Paris;
il n'osait faire savoir a ses parents qu'il ne les avait quittes que
pour s'arreter a mi-chemin, et, pour ne pas les affliger par cette
preuve d'indifference, il les laissait en proie a l'inquietude
d'attendre en vain de ses nouvelles et d'ignorer ce qu'il etait devenu.

Quant a Marthe, il ne semblait pas qu'elle eut jamais existe pour
lui. Absorbe par une seule pensee, jouant avec stoicisme son role
d'insouciant dans la societe de la vicomtesse, s'entourant d'un mystere
sombre et bizarre dans ses tete-a-tete avec elle, et revenant chez
nous le soir, amer et taciturne, il etait devore de mille furies, et
poursuivait, en faiblissant peu a peu, l'apprentissage de roue auquel il
s'etait condamne pour ressembler au marquis de Vernes.

Apres avoir longtemps cherche le cote vulnerable de cette cuirasse
merveilleuse, la vicomtesse trouva enfin le joint: c'etait
l'amour-propre litteraire. Elle parvint a lui faire avouer qu'il etait
poete, et lui demanda a voir ses essais. Horace, n'ayant jamais rien
complete, eut ete bien embarrasse de la satisfaire; mais elle manifesta
pour le talent d'ecrire un tel enthousiasme, qu'il desira vivement
gouter le poison de ce nouveau genre de flatterie, et se mit a l'oeuvre.
Il y avait bien trois mois qu'il n'avait trempe une plume dans l'encre
pour coudre deux phrases ou deux vers ensemble. Lorsqu'il fouilla dans
les limbes de son cerveau, il n'y trouva qu'une impression tant soit peu
vive et complete: la disparition de Marthe et son suicide presume. Il
ne faut pas oublier que cette presomption etait passee a l'etat de
certitude chez Horace, depuis qu'il avait fait de l'effet sur deux ou
trois personnes, en leur confiant le tragique secret qui etait cense
avoir brise son ame et desenchante sa vie. Le sujet etait dramatique; il
s'en inspira heureusement. Il fit d'assez beaux vers, et me les lut
avec une emotion qui les faisait valoir. J'en fus tres-emu moi-meme.
J'ignorais que c'etait la premiere fois, depuis six semaines, qu'il
pensait a Marthe; il ne m'avait pas confie ses affaires de coeur avec
la vicomtesse; en un mot, j'etais loin de deviner que les larmes qui
coulaient de ses yeux sur son elegie n'etaient qu'une repetition de la
scene qu'il se menageait avec Leonie.

Le lendemain marqua son triomphe litteraire et sa defaite diplomatique
aupres de la vicomtesse. Il lui recita ses vers, qu'il pretendit
avoir faits deux ans auparavant; car il est bon de vous dire qu'il se
vieillissait de quelques annees pour ne pas paraitre trop enfant dans ce
monde-la. En outre, cette douleur antidatee lui donnait un aspect plus
byronien. Il declama avec plus de talent encore qu'il ne m'en avait
montre; les sanglots lui couperent la voix au dernier hemistiche. La
vicomtesse faillit s'evanouir, tant elle se donna de peine pour pleurer!
Elle en vint a son honneur, et versa des larmes... de veritables larmes.
Helas! oui, on pleure par affectation aussi bien que par emotion
vraie. Cela se voit tous les jours, et c'est encore une decouverte
physiologico-psychologique acquise a la science du dix-neuvieme siecle,
decouverte que j'ai niee longtemps, mais dont j'ai vu des preuves
eclatantes, incontestables, atroces.

Ce qu'il y a d'etrange chez les sujets doues de cette faculte, c'est
qu'ils sont facilement dupes quand ils rencontrent des natures
analogues. Horace savait bien qu'il pleurait sur Marthe sans la
regretter; il ne vit pas qu'il faisait pleurer la vicomtesse sans
l'avoir attendrie. Quand il contempla l'effet qu'il venait de produire
sur elle, la tete lui tourna: il oublia toutes ses resolutions, toutes
les lecons du marquis. Il se jeta aux pieds de Leonie, et lui exprima
sa passion avec une grande eloquence; car il etait en verve; tous les
ressorts de son intelligence etaient tendus. Il avait encore l'oeil
humide, la voix eteinte, les cheveux agites et les levres pales. La
vicomtesse se crut adoree, et la joie du triomphe la rendit belle et
jeune pendant quelques instants. Mais elle n'etait pas femme a ceder un
jour trop tot. Elle voulait, apres avoir pris tant de peine pour etre
attaquee, faire sentir le prix de sa pretendue defaite, et prolonger
le plus grand plaisir que connaissent les coquettes, celui de se faire
implorer.

Elle sembla tout a coup faire sur elle-meme un puissant effort, et
s'arrachant des bras d'Horace avec toute la mimique de l'effroi, de la
surprise et de la honte, elle le laissa consterne dans son boudoir, ou
cette scene venait d'etre jouee, et courut s'enfermer dans sa chambre.

Peut-etre croyait-elle qu'Horace forcerait sa porte. Il n'eut ni cet
esprit ni cette sottise. Il quitta le chateau, mortellement blesse, se
croyant joue, outrage, et en proie a une sorte de fureur. La vicomtesse
ne prit point cette susceptibilite pour une maladresse. Elle l'observa
comme une preuve d'orgueil immense, et ne se trompa guere. Elle se
felicita donc de son inspiration, voyant bien qu'il fallait briser cet
orgueil piece a piece, si elle ne voulait exposer le sien a de graves
atteintes.

Ce jeu egoiste et de mauvaise foi dura encore plusieurs jours. Horace
avait perdu tous ses avantages. Il bouda; on le ramena, toujours au nom
de l'amitie. On consentit a l'ecouter, apres l'avoir force a parler. On
lui imposa silence quand il eut dit tout ce qu'on desirait entendre. On
le nourrit de refus et d'esperances. On joua la candeur d'une amitie
fraternelle prise a l'improviste, et bouleversee par l'etonnement,
l'inquietude, la tendre compassion, le desir genereux et timide de
fermer une blessure qu'on semblait avoir faite involontairement. Leonie
s'en donna a coeur joie; mais, prise dans ses propres filets, elle
fut tout aussi ridiculement trompee que perfidement hypocrite. Elle
s'imagina lutter avec un amour serieux, combattre avec un remords encore
saignant, triompher d'un passe terrible. La pauvre Marthe servit d'enjeu
a cette partie. La vicomtesse crut effacer son souvenir, et ne se douta
pas que ce n'etait la qu'une fiction pour l'attirer dans le piege. Qui
fut trompe d'Horace ou de Leonie? Ils le furent tous deux; et le jour ou
ils succomberent l'un a l'autre, leur amour, si tant est qu'ils eussent
ressenti des feux dignes d'un si beau nom, etait epuise deja par les
fatigues et les ennuis de la guerre.



XXVII.

Ce jour de _bonheur_, memorable et funeste entre tous dans la vie
d'Horace, fut enregistre d'une maniere plus serieuse et plus solennelle
dans l'histoire. C'etait le 5 juin 1832; et quoique j'aie passe ce jour
et le lendemain dans l'ignorance complete de la tragedie imprevue dont
Paris etait le theatre, et ou plusieurs de mes amis furent acteurs,
j'interromprai le recit des bonnes fortunes d'Horace pour suivre Arsene
et Laraviniere au milieu du drame sanglant d'une revolution avortee. Ma
tache n'est pas de rappeler des evenements dont le souvenir est encore
saignant dans bien des coeurs. Je n'ai rien su de particulier sur ces
evenements, sinon la part que mes amis y ont prise. J'ignore meme
comment Laraviniere y fut mele, s'il les avait prevus, ou s'il s'y jeta
inopinement, pousse par les provocations de la force militaire au convoi
de l'illustre Lamarque, et par le desordre encore mal explique de cette
deplorable journee. Quoi qu'il en soit, cette lutte ne pouvait passer
devant lui sans l'entrainer. Elle entraina aussi Arsene, qui n'en
esperait point le succes; mais qui, desirant la mort, et voyant son cher
Jean la chercher derriere les barricades, s'attacha a ses pas, partagea
ses dangers, et subit l'heroique et sombre enivrement qui gagna les
defenseurs desesperes de ces nouvelles Thermopyles. A l'heure derniere
de ces martyrs, comme la troupe envahissait le cloitre Saint-Mery,
Laraviniere, deja crible, tomba frappe d'une derniere Balle.

[Illustration: Arsene fut un de ceux qui s'echapperent par un toit.]

"Je suis mort, dit-il a Arsene, et la partie est perdue. Mais tu peux
fuir encore; pars!

--Jamais, dit Arsene en se jetant sur lui; ils me tueront sur ton corps.

--Et Marthe! repondit Laraviniere, Marthe qui existe peut-etre, et qui
n'a que toi sur la terre! La derniere volonte d'un mourant est sacree.
Je te legue l'avenir de Marthe, et je t'ordonne de sauver ta vie pour
elle. Puisqu'il n'y a plus rien a faire ici, tu peux et tu dois te
soustraire a ces bourreaux qui s'approchent, ivres de vengeance et de
vin; pauvres soldats qui se croient vainqueurs cent contre un!"

Deux minutes apres, l'intrepide Jean tomba inanime sur le sein d'Arsene.
La maison, dernier refuge des insurges, etait envahie. Arsene fut un de
ceux qui s'echapperent par un toit. Cette evasion tint du miracle, et
arracha malheureusement peu de braves a la furie des assaillants. Cache
a plusieurs reprises dans des cheminees, dans des lucarnes de greniers,
vingt fois apercu et poursuivi, vingt fois soustrait aux recherches
avec un bonheur qui semblait proclamer l'intervention de la Providence,
Arsene, couvert de blessures, brise par plusieurs chutes, se sentant
a bout de ses forces et de son courage, tenta un dernier effort pour
disputer une vie a laquelle une faible esperance le rattachait a peine.
Il s'agissait de sauter d'un toit a l'autre pour entrer dans une
mansarde par une fenetre inclinee qu'il apercevait a quelques pieds de
distance. Ce n'etait qu'un pas a faire, un instant de resolution et de
sang-froid a ressaisir; mais Arsene etait mourant et a demi fou. Le sang
de Laraviniere, mele au sien, etait chaud sur sa poitrine, sur ses mains
engourdies, sur ses tempes embrasees. Il avait le vertige. La douleur
morale etait si violente qu'elle ne lui permettait pas de sentir la
douleur physique; et cependant l'instinct de la conservation le guidait
encore, sans qu'il put se rendre compte de l'epuisement qui augmentait
avec rapidite, sans qu'il eut connaissance de l'agonie qui commencait.
"Mon Dieu, pensa-t-il en s'approchant de la fente entre les deux toits,
si ma vie est encore bonne a quelque chose, conserve-la; sinon, permets
qu'elle s'eloigne bien vite!" Et penchant le corps en avant, il se
laissa tomber plutot qu'il ne s'elanca sur le bord oppose. Alors, se
trainant sur ses genoux et sur ses coudes, car ses pieds et ses
mains lui refusaient le service, il parvint jusqu'a la fenetre qu'il
cherchait, l'enfonca en posant ses deux genoux sur le vitrage, et,
laissant porter sur ce dernier obstacle tout le poids de son corps,
s'abandonnant avec indifference a la generosite ou a la lachete de ceux
qu'il allait surprendre dans cette miserable demeure, il roula evanoui
sur le carreau de la mansarde. En recevant ce dernier choc qu'il ne
sentit pas, il eut comme une reaction de lucidite qui dura a peine
quelques secondes. Ses yeux virent les objets; son cerveau les comprit
a peine, mais son coeur eprouva comme un dilatement de joie qui eclaira
son visage au moment ou il perdit connaissance.

[Illustration: Elle se pencha sur cette tete meurtrie.]

Qu'avait-il donc vu dans cette mansarde? Une femme pale, maigre, et
miserablement vetue, assise sur son grabat et tenant dans ses bras un
enfant nouveau-ne, qu'elle cacha avec epouvante derriere elle, en voyant
un homme tomber du toit a ses pieds. Arsene avait reconnu cette femme.
Pendant un instant aussi rapide que l'eclair, mais aussi complet qu'une
eternite dans sa pensee, il l'avait contemplee; et, oubliant tout ce
qu'il avait souffert comme tout ce qu'il avait perdu, il avait goute
un bonheur que vingt siecles de souffrance n'eussent pu effacer. C'est
ainsi qu'il exprima par la suite cet instant ineffable dans sa vie, qui
lui avait ouvert une source de reflexions nouvelles sur la fiction
du temps creee par les hommes, et sur la permanence de l'abstraction
divine.

Marthe ne l'avait pas reconnu. Brisee, elle aussi, par la souffrance,
la misere et la douleur, elle n'etait pas soutenue par une exaltation
febrile qui put la ranimer tout d'un coup et lui faire sentir la joie au
sein du desespoir. Elle fut d'abord effrayee; mais elle ne chercha pas
longtemps l'explication d'une visite aussi etrange. Toute la journee,
toute la nuit precedente, toute la veille, attentive aux bruits
sinistres du combat, dont le theatre etait voisin de sa demeure, elle
n'avait eu qu'une pensee: "Horace est la, se disait-elle, et chacun
de ces coups de fusil que j'entends peut avoir sa poitrine pour but."
Horace lui avait fait pressentir cent fois qu'il se jetterait dans la
premiere emeute; elle le croyait capable de persister dans une telle
resolution. Elle avait pense aussi a Laraviniere, qu'elle savait ardent
et pret a toutes ces luttes; mais elle avait entendu tant de fois Arsene
detester les tragiques souvenirs des journees de 1830, qu'elle ne le
supposait pas mele a celles-ci. Lorsqu'elle vit un homme tomber expirant
devant elle, elle comprit que c'etait un fugitif, un vaincu, et, de
quelque parti qu'il fut, elle se leva pour le secourir. Ce ne fut qu'en
approchant sa lampe de ce visage noirci de poudre et souille de sang,
qu'elle songea a Arsene; mais elle n'en crut pas ses yeux. Elle prit son
tablier pour etancher ce sang et pour essuyer cette poudre, sans peur
et sans degout: les malheureux ne sont guere susceptibles de telles
faiblesses. Elle se pencha sur cette tete meurtrie et defiguree, qu'elle
venait de poser sur ses genoux tremblants; et alors seulement elle fut
certaine que c'etait la son frere devoue, son meilleur ami. Elle le
crut mort, et, laissant tomber son visage sur cette face livide qui lui
souriait encore avec une bouche contractee et des yeux eteints, elle
l'embrassa a plusieurs reprises, et resta sans verser une larme, sans
exhaler un gemissement, plongee dans un desespoir morne, voisin de
l'idiotisme.

Quand elle eut recouvre quelque presence d'esprit, elle chercha dans le
battement des arteres a retrouver quelque symptome de vie. Il lui sembla
que le pouls battait encore; mais le sien propre etait si gonfle,
qu'elle ne sentait pas distinctement et qu'elle ne put s'assurer de la
verite. Elle marcha vers la porte pour appeler quelques voisins a
son aide; mais, se rappelant aussitot que parmi ces gens, qu'elle ne
connaissait pas encore, un scelerat ou un poltron pouvait livrer le
proscrit a la vengeance des lois, elle tira le verrou de la porte,
revint vers Arsene, joignit les mains, et demanda tout haut a Dieu, son
seul refuge, ce qu'il fallait faire. Alors, obeissant a un instinct
subit, elle essaya de soulever ce corps inerte. Deux fois elle tomba a
cote de lui sans pouvoir le deranger; puis tout a coup, remplie d'une
force surnaturelle, elle l'enleva comme elle eut fait d'un enfant, et
le deposa sur son lit de sangle, a cote d'un autre infortune, d'un
veritable enfant qui dormait la, insensible encore aux terreurs et aux
angoisses de sa mere. "Tiens, mon fils, lui dit-elle avec egarement,
voila comme ta vie commence; voila du sang pour ton bapteme, et un
cadavre pour ton oreiller." Puis elle dechira des langes pour essuyer et
fermer les blessures d'Arsene. Elle lava son sang colle a ses cheveux;
elle contint avec ses doigts les veines rompues, elle rechauffa ses
mains avec son haleine, elle pria Dieu avec ferveur du fond de son ame
desolee. Elle n'avait rien, et ne pouvait rien de plus.

Dieu vint a son secours, et Arsene reprit connaissance. Il fit un
violent effort pour parler.

"Ne prends pas tant de peine, lui dit-il; si mes blessures sont
mortelles, il est inutile de les soigner; si elles ne le sont pas,
il importe peu que je sois soulage un peu plus tot. D'ailleurs je ne
souffre pas; assieds-toi la, donne-moi seulement un peu d'eau a boire,
et puis laisse-moi ce mouchoir, j'arreterai moi-meme le sang qui coule
de ma poitrine. Laisse ta main sur ma tempe, je n'ai pas besoin d'autre
appareil. Dis-moi que je ne reve pas, car je suis heureux!... Heureux?"
ajouta-t-il avec effroi en se ravisant, car le souvenir de Laraviniere
venait de se reveiller. Mais en songeant que Marthe avait bien assez a
souffrir, il lui cacha l'horreur de cette pensee, et garda le silence.
Il but l'eau avec une avidite qu'il reprima aussitot. "Ote-moi ce verre,
lui dit-il; quand les blesses boivent, ils meurent aussitot. Je ne veux
pas mourir, Marthe; a cause de toi, il me semble que je ne dois pas
mourir.

Cependant il fut durant toute cette nuit entre la mort et la vie. Devore
d'une soif furieuse, il eut le courage de s'abstenir. Marthe etait
parvenue a arreter le sang. Les blessures, quoique profondes, ne
constituaient pas par elles-memes l'imminence du danger; mais
l'exaltation, le chagrin et la fatigue allumaient en lui une fievre
delirante, et il sentait du feu circuler dans ses arteres. S'il eut cede
aux transports qui le gagnaient, il se fut ote la vie; car il sentait
la rage de destruction qui l'avait possede depuis deux jours se tourner
maintenant contre lui-meme. Dans cet etat violent, il conservait
cependant assez de force pour combattre son mal: son ame n'etait pas
abattue. Cette ame puissante, aux prises avec la desorganisation de la
vie physique, ressentait un trouble cruel, mais se raidissait contre
ses propres detresses, et, par des efforts presque surhumains, elle
terrassait les fantomes de la fievre et les suggestions du desespoir.
Vingt fois il se leva, pret a dechirer ses blessures, a repousser
Marthe, que par instants il ne reconnaissait plus et prenait pour un
ennemi, a trahir le secret de sa retraite par des cris de fureur, a se
briser la tete contre les murs. Mais alors il se faisait en lui des
miracles de volonte. Son esprit, profondement religieux, conservait,
jusque dans l'egarement, un instinct de priere et d'esperance; et il
joignait les mains en s'ecriant: "Mon Dieu! qu'est-ce que c'est? ou
suis-je? que se passe-t-il en moi et hors de moi? M'abandonneriez-vous,
mon Dieu? ne me donnerez-vous pas du moins une fin pieuse et resignee?"
Puis, se tournant vers Marthe: "Je suis un homme, n'est-ce pas? lui
disait-il; je ne suis pas un assassin, je n'ai pas verse a dessein le
sang innocent! je n'ai pas perdu le droit de l'invoquer! Dis-moi que
c'est bien toi qui es la, Marthe! dis-moi que tu esperes, que tu crois!
Prie, Marthe, prie pour moi et avec moi, afin que je vive ou que je
meure comme un homme, et non pas comme un chien."

Puis il enfoncait son visage sur le traversin, pour etouffer les
rugissements qui s'echappaient de sa poitrine; il mordait les draps pour
empecher ses dents de se broyer les unes contre les autres; et quand
les objets prenaient a ses yeux des formes chimeriques, quand Marthe se
transformait dans son imagination en visions effrayantes, il fermait les
yeux, il rassemblait ses idees, il forcait les hallucinations a ceder
devant la raison; et de la main ecartant les spectres, il les exorcisait
au nom de la foi et de l'amour.

Cette lutte epouvantable dura pres de douze heures. Marthe avait pris
son enfant dans ses bras; et lorsque Paul perdait courage et s'ecriait
douloureusement: "Mon Dieu, mon Dieu! voila que vous m'abandonnez
encore!" elle se prosternait et tendait a Arsene cette innocente
creature, dont la vue semblait lui imposer une sorte de respect
craintif. Arsene n'avait encore exprime aucune pensee par rapport a cet
enfant. Il le voyait, il le regardait avec calme; il ne faisait
aucune question; mais des qu'il avait, malgre lui, laisse echapper un
gemissement ou un sanglot, il se retournait vivement pour voir s'il ne
l'avait pas eveille. Une fois, apres un long silence et une immobilite
qui ressemblait a de l'extase, il dit tout a coup:

"Est-ce qu'il est mort?

--Qui donc? demanda Marthe.

--L'_enfant_, repondit-il, l'enfant qui ne crie plus! il faut cacher
l'enfant, les brigands triomphent, ils le tueront. Donne-moi l'enfant
que je le sauve; je vais l'emporter sur les toits, et ils ne le
trouveront pas. Sauvons l'enfant: vois-tu, tout le reste n'est rien,
mais un enfant, c'est sacre."

Et ainsi en proie a un delire ou l'idee du devoir et du devouement
dominait toujours, il repeta cent fois: "L'_enfant_, l'enfant est sauve,
n'est-ce pas?... Oh! sois tranquille pour l'enfant, nous le sauverons
bien."

Quand il revenait a lui-meme, il le regardait, et ne disait plus rien.
Enfin cette agitation se calma, et il dormit pendant une heure. Marthe,
epuisee, avait replace l'enfant sur le lit, a cote du moribond. Assise
sur une chaise, d'un de ses bras elle entourait son fils pour le
preserver, de l'autre elle soutenait la tete de Paul; la sienne etait
tombee sur le meme coussin; et ces trois infortunes reposerent ainsi
sous l'oeil de Dieu, leur seul refuge, isoles du reste de l'humanite par
le danger, la misere et l'agonie.

Mais bientot ils furent reveilles par une sourde rumeur qui se faisait
autour d'eux. Marthe entendit des voix inconnues, des pas lourds et
presses qui lui glacerent le coeur d'epouvante. Des agents de police
visitaient les mansardes, cherchant des victimes. On approchait de la
sienne. Elle jeta les couvertures sur Arsene, nivela le lit avec ses
hardes, qu'elle cacha sous les draps, et, placant son enfant sur Arsene
lui-meme, elle alla ouvrir la porte avec la resolution et la force que
donnent les perils extremes. Les debris du chassis de sa fenetre avaient
ete caches dans un coin de la chambre; elle avait attache son tablier en
guise de rideau devant cette fenetre brisee pour voiler le degat. Une
voisine charitable, chez qui on venait de faire des perquisitions,
suivit les sbires jusqu'au seuil de Marthe.

"Ici, mes bons messieurs, leur dit-elle, il n'y a qu'une pauvre femme a
peine relevee de couches, et encore bien malade. Ne lui faites pas peur,
mes bons messieurs, elle en mourrait."

Cette priere ne toucha guere les etres sans coeur et sans pitie auxquels
elle s'adressait; mais le sang-froid avec lequel Marthe se presenta
devant eux leur ota tout soupcon. Un coup d'oeil jete dans sa chambre
trop petite et trop peu meublee pour receler une cachette, leur persuada
l'inutilite d'une recherche plus exacte. Ils s'eloignerent sans
remarquer des traces de sang mal effacees sur le carreau, et ce fut
encore un des miracles qui concoururent au salut d'Arsene. La vieille
voisine etait une digne et genereuse creature qui avait assiste Marthe
dans les douleurs de l'enfantement. Elle l'aida a cacher le proscrit,
se chargea de lui apporter des aliments et quelques remedes; mais, ne
connaissant aucun medecin dont les opinions pussent lui garantir le
silence, et terrifiee par les rigueurs vraiment inquisitoriales qui
furent deployees a l'egard des victimes du cloitre Saint-Mery, elle se
borna aux secours insuffisants qu'elle pouvait fournir elle-meme. Marthe
n'osait faire un pas hors de sa chambre, dans la crainte qu'on ne revint
l'explorer en son absence. D'ailleurs Arsene etait devenu si calme que
l'inquietude s'etait dissipee, et qu'elle comptait sur une prompte
guerison.

Il n'en fut pas ainsi. La faiblesse se prolongea au point que, pendant
plus d'un mois, il lui fut impossible de sortir du lit. Marthe coucha
tout ce temps sur une botte de paille, qu'elles etait procuree sous
pretexte de se faire une paillasse; mais elle n'avait pas le moyen d'en
acheter la toile. La vieille voisine etait dans une indigence complete.
L'etat du malade et son propre accablement ne permettaient pas a Marthe
de travailler, encore moins de sortir pour chercher de l'ouvrage. Depuis
deux mois qu'elle s'etait separee d'Horace, resolue de n'etre a charge
a personne en devenant mere, elle avait vecu du prix de ses derniers
effets vendus ou engages au Mont-de-Piete; sa delivrance ayant ete plus
longue et pus penible qu'elle ne l'avait prevu, elle avait epuise cette
faible ressource, et se trouvait dans un denument absolu. Arsene n'etait
pas plus heureux. Depuis quelque temps; prevoyant, d'apres les discours
de Laraviniere, un bouleversement dans Paris, et voulant etre libre de
s'y jeter, il avait donne toutes ses petites epargnes a ses soeurs, et
les avait renvoyees en province. Croyant n'avoir plus qu'a mourir, il
n'avait rien garde. La situation de ces deux etres abandonnes etait donc
epouvantable. Tous deux malades, tous deux brises; l'un cloue sur un
lit de douleur, l'autre allaitant un enfant, ne vivant que de pain et
dormant sur la paille, n'etant pas meme abritee dans cette mansarde dont
elle n'osait pas faire reparer la fenetre, puisqu'un secret de mort
etait lie a cette trace d'effraction, et n'ayant d'ailleurs pas la force
de faire un pas. Et puis, ajoutez a ces empechements une sorte d'apathie
et d'impuissance morale, causee par les privations, l'epuisement, une
habitude de fierte outree, et l'isolement qui paralyse toutes les
facultes: et vous comprendrez comment, pouvant avertir Eugenie et moi
avec quelques precautions et un peu moins d'orgueil, ils se laisserent
deperir en silence durant plusieurs semaines.

L'enfant fut le seul qui ne souffrit pas trop de cette detresse. Sa mere
avait peu de lait; mais la voisine partageait avec le nourrisson celui
de son dejeuner, et chaque jour elle allait le promener dans ses bras
au soleil du quai aux Fleurs. Il n'en faut pas davantage a un enfant de
Paris pour croitre comme une plante frele, mais tenace, le long de ces
murs humides ou la vie se developpe en depit de tout, plus souffreteuse,
plus delicate, et cependant plus intense qu'a l'air pur des champs.

Pendant cette dure epreuve, la patience d'Arsene ne se dementit pas
un instant; il ne profera pas une seule plainte, quoiqu'il souffrit
beaucoup, non de ses blessures, qui ne s'envenimerent plus et se
fermerent peu a peu sans symptomes alarmants, mais d'une violente
irritation du cerveau qui revenait sans cesse et faisait place a de
profonds accablements. Entre l'exaltation et l'affaissement, il eut
peu d'intervalles pour s'entretenir avec Marthe. Dans la fievre, il
s'imposait un silence absolu, et Marthe ignorait alors combien il etait
malade. Dans le calme, il menageait a dessein ses forces, afin de
pouvoir lutter contre le retour de la crise. Il resulta de cette
resolution stoique une guerison dont la lenteur surprit Marthe, parce
qu'elle ne comprenait pas la gravite du mal, et dont la rapidite me
parut inexplicable, lorsque, par la suite, je tins de la bouche d'Arsene
le detail de tout ce qu'il avait souffert. Par instants, malgre la
confiance qu'il avait su lui donner, Marthe s'effrayait pourtant de
l'espece d'indifference avec laquelle il semblait attendre sa guerison
sans la desirer. Elle pensait alors que ses facultes mentales avaient
recu une grave atteinte, et craignait qu'il n'en retrouvat jamais
completement la vigueur. Mais tandis qu'elle s'abandonnait a cette
sinistre conjecture, Arsene, plein de persistance et de determination,
comptait les jours et les heures; et sentant les acces de son mal
diminuer lentement, il en concluait avec raison qu'une grave rechute
etait imminente, a moins qu'il ne gardat les renes de sa volonte
toujours egalement tendues. Il voulait donc s'abstenir de toute emotion
violente, de tout decouragement pueril, et semblait ne pas voir
l'horreur de la situation que Marthe partageait avec lui.

Un jour qu'il avait les yeux fermes et semblait dormir, il entendit la
vieille voisine exprimer de l'interet a Marthe, selon la portee de ses
idees et de ses sentiments bons et humains sans doute, mais bornes et
un peu grossiers. "Savez-vous, mon coeur, lui disait-elle, que c'est un
grand malheur pour vous d'avoir ete forcee de recueillir cet homme-la?
Vous etiez deja bien assez depourvue, et voila que vous etes obligee de
partager avec lui un pauvre morceau de pain quotidien qui vous ferait du
lait pour votre enfant!

--Que ne puis-je partager, en effet, ma bonne amie! repondit Marthe avec
un triste sourire; mais il ne mange pas une once de pain par jour dans
sa soupe. Et quelle soupe! une goutte de lait dans une pinte d'eau; je
ne comprends pas qu'il vive ainsi.

--Aussi cela va durer eternellement, cette maladie! repondit la vieille;
il ne pourra jamais retrouver ses forces avec un pareil regime. Vous
aurez beau faire, vous vous epuiserez sans pouvoir le sauver.

--J'aimerais mieux mourir avec lui que de l'abandonner, dit Marthe.

--Mais si vous faites mourir votre enfant? dit la vieille.

--Dieu ne le permettra pas! s'ecria Marthe epouvantee.

--Je ne dis pas que cela arrive, reprit la vieille avec douceur; je ne
dis pas non plus que votre devouement pour ce refugie soit pousse trop
loin. Je sais ce qu'on doit a son prochain; mais ce serait a lui de
comprendre qu'il ne se sauve de l'echafaud que pour vous conduire avec
lui a l'hopital. Le pauvre jeune homme ne peut pas savoir combien il
vous nuit. Il ne voit pas qu'a dormir sur la paille, comme vous faites,
avec une fenetre ouverte sur le dos, vous ne pouvez pas durer longtemps.
La maladie lui ote la reflexion, c'est tout simple; mais si vous me
permettiez de lui parler, je vous assure que le jour meme il prendrait
son parti de se trainer dehors comme il pourrait. Tenez, a nous deux, en
le soutenant bien, nous le conduirions a l'hopital; il y serait mieux
qu'ici.

--A l'hopital! s'ecria Marthe en palissant. N'avez-vous pas entendu dire
(et ne me l'avez-vous pas repete), qu'il etait enjoint aux medecins de
livrer les blesses qui se confieraient a leurs soins, et que chaque
malade accueilli dans un hospice etait designe a l'examen de la police
par un ecriteau place au-dessus de son lit? Comment! la delation est
imposee (sous peine d'etre accuses de complicite) aux hommes dont les
fonctions sont les plus saintes; et vous voulez que j'abandonne cette
victime a la vengeance d'une societe ou de tels ordres sont acceptes de
tous sans revolte, et peut-etre sans horreur de la part de beaucoup de
gens? Non, non, si le monde est devenu un coupe-gorge, du moins il reste
dans le coeur des pauvres femmes, et sous les tuiles de nos mansardes,
un peu de religion et d'humanite, n'est-ce pas, bonne voisine?

--Allons! repondit la voisine en essuyant ses yeux avec le coin de son
tablier, voila que vous faites de moi ce que vous voulez. Je ne sais pas
ou vous prenez ce que vous dites, mon enfant; mais vous parlez selon
Dieu et selon mon coeur. Je vais vous chercher un peu de lait et de
sucre pour votre malade, et aussi pour ce cher tresor, ajouta-t-elle en
embrassant l'enfant suspendu au sein de sa mere.

--Non, ma chere amie, dit Marthe, ne vous depouillez pas pour nous;
vous avez deja assez fait. Il n'est pas juste qu'a votre age vous vous
condamniez a souffrir. Nous sommes jeunes, nous autres, et nous avons la
force de nous priver un peu.

--Et si je veux me priver, si je veux souffrir, moi! s'ecria la bonne
femme tout en colere; me prenez-vous pour un mauvais coeur, pour une
avare, pour une egoiste? Avez-vous le droit de me refuser, d'ailleurs,
quand il s'agit d'un _amour d'enfant_ comme le votre, et d'un malheureux
que le bon Dieu nous confie?

--Eh bien, j'accepte, repondit Marthe en jetant ses bras amaigris et
couverts de haillons au cou de la vieille femme; j'accepte avec joie. Un
jour viendra, qui n'est pas loin peut-etre, ou nous vous rendrons tout
le bien que vous nous faites maintenant; car Dieu aussi nous rendra la
force et la liberte!

--Tu as raison, Marthe, dit Arsene d'une voix faible et mesuree, lorsque
la voisine fut sortie. La liberte nous sera rendue, et la force nous
reviendra. Ta pitie me sauve, et j'aurai mon tour. Va, ma pauvre Marthe,
conserve ton courage, comme j'entretiens le mien dans le silence et la
soumission. Il m'en faut plus qu'a toi pour te voir souffrir comme tu
fais, et pour songer sans desespoir que non-seulement je ne puis te
soulager, mais que encore j'augmente ta misere. Durant les premiers
jours, je me suis souvent demande si je ne ferais pas mieux de remonter
sur les toits, et de m'en aller mourir dans quelque gouttiere, comme un
pauvre oiseau dont on a brise l'aile; mais j'ai senti, a ma tendresse
pour toi, que je surmonterais cette maladie; qu'a force de vouloir vivre
je vivrais, et qu'en acceptant ton appui, je t'assurais le mien pour
l'avenir. Vois-tu, Marthe, Dieu sait bien ce qu'il fait! Dans ta fierte,
tu t'etais eloignee et cachee de moi. Tu voulais passer ta vie dans
l'isolement, dans la douleur et dans le besoin, plutot que d'accepter
mon devouement. A present que la destinee m'a envoye ici pour profiler
du tien, tu ne pourras plus me repousser, tu n'auras plus le droit de
refuser mon appui. Je ne t'offre rien que mon coeur et mes bras, Marthe;
car je ne possede ni or, ni argent, ni vetement, ni asile, ni talent, ni
protection; mais mon coeur te cherit, et mes bras pourront te nourrir,
toi et _ce cher tresor_, comme dit la voisine."

En parlant ainsi, Paul prit l'enfant et l'embrassa; c'etait la premiere
marque d'affection qu'il lui donnait. Jusqu'a ce jour, il l'avait
souvent soutenu et berce sur ses genoux pour soulager la mere; il
l'avait endormi toutes les nuits a plusieurs reprises dans ses bras,
et rechauffe contre sa poitrine, mais en lui donnant ces soins, il ne
l'avait jamais caresse. En cet instant, une larme de tendresse coula de
ses yeux sur le visage de l'enfant, et Marthe l'y recueillit avec ses
levres. "Ah! mon Paul, ah! mon frere! s'ecria-t-elle, si tu pouvais
l'aimer, ce cher et douloureux tresor!

--Tais-toi, Marthe, ne parlons pas de cela, repondit-il en lui rendant
son fils. Je suis encore trop faible; je ne t'ai pas encore dit un mot
la-dessus. Nous en parlerons, et tu seras contente de moi, je l'espere.
En attentant, souffrons encore, puisque c'est la volonte divine. Je vois
bien que tu jeunes, je vois bien que tu couches sur le carreau avec
une poignee de paille sous ta tete, et je n'ose pas seulement te dire:
Reprends ton lit, et laisse-moi m'etendre sur cette litiere; car, a
cette idee-la, tu te revoltes, et tu m'accables d'une bonte qui me fait
trop de mal et trop de bien. Il faut que je reste la, que je subisse la
vue de tes fatigues, et que je sois calme, et que je dise: _Tout est
bien!_ Helas! mon Dieu, faites que je remporte cette victoire jusqu'au
bout!

"Pourvu, Marthe, lui dit-il dans un autre moment de calme qu'il eut le
lendemain, que tu n'ailles pas oublier ce que tu fais pour moi, et que
tu ne viennes pas me dire un jour, quand je te le rappellerai, que tu
n'as pas autant souffert que je veux bien le pretendre! C'est que je te
connais, Marthe: tu es capable de cette perfidie-la."

Un pale sourire effleura leurs levres a tous les deux; et, Marthe, se
penchant sur lui, imprima un chaste baiser sur le front de son ami.
C'etait la premiere caresse qu'elle osait lui donner depuis cinq
semaines qu'ils etaient enfermes ensemble tete a tete le jour et la
nuit. Durant tout ce temps, chaque fois que Marthe, dans une effusion
de douleur et d'effroi pour sa vie, s'etait approchee de lui pour
l'embrasser comme pour lui dire adieu, il l'avait toujours repoussee
vivement, en lui disant avec une sorte de colere: "Laisse-moi. Tu veux
donc me tuer?" C'etaient les seuls moments ou le souvenir de sa passion
avait paru se reveiller. Hors de ces emotions rapides et rares, que
Marthe avait appris a ne plus provoquer par son elan fraternel, ils
n'avaient pas echange un mot qui fit allusion aux malheurs precedents.
On eut dit qu'entre la paisible amitie de leur enfance et la tragique
journee du cloitre Saint-Mery il ne s'etait rien passe, tant l'un
mettait de delicatesse a detourner le souvenir des temps intermediaires,
tant l'autre eprouvait de honte et d'angoisse a les rappeler! Ce jour-la
seulement tous deux y songerent sans trouble au meme moment, et tous
deux comprirent que cette pensee pouvait cesser d'etre amere. Paul, loin
de repousser le baiser de Marthe, le rendit a son enfant avec plus de
tendresse encore qu'il n'avait fait la veille, et il ajouta avec une
sorte de gaiete melancolique: "Sais-tu, Marthe, que cet enfant est
charmant? On dit que ces petits etres sont tous laids a cet age-la;
mais ceux qui parlent ainsi n'en ont jamais regarde un avec des yeux de
pere!"



XXVIII.

Horace nous avait fait pressentir, des les premiers jours de son
assiduite au chateau de Chailly, les vues qu'il avait sur la vicomtesse
et les esperances qu'il avait concues. Eugenie l'avait raille de sa
fatuite; et moi, qui ne regardais point son succes comme impossible, je
ne l'avais pas felicite de cette entreprise. Loin de la: je lui avais
dit sans ambiguite le peu de cas que je faisais du caractere de Leonie.
Notre maniere d'accueillir ses confidences lui avait deplu, et il ne
nous en faisait plus depuis longtemps, lorsque le jour de sa victoire
arriva, et le remplit d'un orgueil impossible a reprimer. Ce jour-la, en
soupant avec nous, il ne put s'empecher de ramener a tout propos, dans
la conversation, les graces imposantes, l'esprit superieur, le tact
exquis, toutes les seductions qu'il voulait nous faire admirer chez la
vicomtesse. Eugenie, qui avait ete sa couturiere, et qui avait vu
sa beaute, ses belles manieres et son grand esprit en deshabille,
s'obstinait a ne pas partager cet enthousiasme et a declarer cette
femme hautaine dans sa familiarite, seche et blessante jusque dans ses
intentions protectrices. Le souvenir de Marthe, l'indignation qu'Eugenie
eprouvait secretement de la voir oubliee si lestement, rendirent ses
contradictions un peu ameres. Horace s'emporta, et la traita comme
une peronnelle, qui devait du respect a madame de Chailly, et qui
l'oubliait. Il affecta de lui dire qu'elle ne pouvait pas comprendre le
charme d'une femme de cette condition et de ce merite. "Mon cher Horace,
lui repondit Eugenie avec la plus parfaite douceur, ce que vous dites la
ne me fache pas. Je n'ai jamais eu la pretention de lutter dans votre
estime contre qui que ce soit. Si, en vous disant mon opinion avec
franchise, je vous ai blesse, mon excuse est dans l'interet que je vous
porte et dans la crainte que j'ai de vous voir tourmente et humilie par
cette belle dame, qui a joue beaucoup d'hommes aussi fins que vous, et
qui s'en vante meme devant ses _habilleuses_; ce que j'ai trouve, quant
a moi, de mauvais gout et de mauvais ton."

Horace etait de plus en plus irrite. Je tachai de le calmer en insistant
sur la verite des assertions d'Eugenie, et en le suppliant pour la
derniere fois de bien reflechir avant de s'exposer aux railleries de la
vicomtesse. Ce fut alors que, blesse de cette idee, et ne pouvant plus
se contenir, il nous ferma la bouche en nous annoncant dans des
termes fort clairs, qu'il ne courait plus le risque d'etre econduit
honteusement, et que si la vicomtesse prenait fantaisie d'ajouter une
depouille a la brochette de victimes qu'elle portait a l'epingle de
son fichu, il pourrait bien, lui aussi, attacher ses couleurs a la
boutonniere de son habit.

"Vous ne le feriez pas, repliqua Eugenie froidement: car un homme
d'honneur ne se vante pas de ses bonnes fortunes."

Horace se mordit les levres; puis, il ajouta, apres un moment de
reflexion:

"Un homme d'honneur ne se vante pas de ses bonnes fortunes tant qu'il
en est fier; mais quelquefois il s'en accuse, quand on le force a en
rougir. C'est ce que je ferais, n'en doutez pas, envers la femme qui me
pousserait a bout.

--Ce n'est pas le systeme de votre ami le marquis de Vernes, lui
repondis-je.

--Le systeme du marquis, reprit Horace (et c'est un homme qui en sait
plus que vous et moi sur ce chapitre), est d'empecher qu'on se moque
jamais de lui. Je n'ai pas la pretention de me faire son imitateur en
adoptant les memes moyens. Chacun a les siens, et tous sont bons s'ils
arrivent au meme but.

--Je ne sais pas ce que pense la-dessus le marquis de Vernes, dit
Eugenie; mais, quant a moi, je suis sure de ce que vous penseriez si
vous vous trouviez dans un cas pareil.

--Vous plait-il de me le dire? demanda Horace.

--Le voici, repondit-elle. Vous peseriez, dans un esprit de raison et de
justice, les torts qu'on aurait eus envers vous, et ceux que vous seriez
tente d'avoir. Vous compareriez le tort qu'une femme peut vous faire
en se vantant de vous avoir repousse, et celui que vous lui feriez
immanquablement en vous vantant de l'avoir vaincue; et vous verriez que
ce serait vous venger tout au plus d'un ridicule par un outrage. Car le
monde (oui, j'en suis sure, le grand monde comme l'opinion populaire)
respecte la femme qui est respectee par son amant, et meprise celle que
son amant meprise. On lui fait un crime de s'etre trompee; et il faut
reconnaitre que, sous ce rapport, les femmes sont fort a plaindre,
puisque les plus prudentes et les plus habiles sont encore exposees a
etre insultees par l'homme qui les implorait la veille. Voyons, n'en
est-il pas ainsi, Horace? ne riez pas et repondez. Pour etre ecoute
de la vicomtesse elle-meme, que je ne crois pas tres farouche, ne
seriez-vous pas oblige d'etre bien assidu, bien humble, bien suppliant
pendant quelque temps? Ne vous faudrait-il pas montrer de l'amour ou en
faire le semblant? Dites!

--Eugenie, ma chere, repliqua Horace, demi-trouble, demi-satisfait de
ce qu'il prenait pour une interrogation detournee, vous faites des
questions fort indiscretes; et je ne suis pas force de vous rendre
compte de ce qui a pu ou de ce qui pourrait se passer entre la
vicomtesse et moi.

--Je ne vous fais que des demandes auxquelles vous pouvez repondre sans
compromettre personne, et je ne vous pose qu'une question de principes.
N'est-il pas certain que vous ne feriez pas la cour a une femme qui se
livrerait sans combats?

--Vous le savez, je ne concois pas qu'on s'adresse a d'autres femmes
qu'a celles qui se defendent, et dont la conquete est perilleuse et
difficile.

--Je connais votre fierte a cet egard, et je dis qu'en ce cas vous
n'aurez jamais le droit de trahir aucune femme, parce que vous n'en
possederez aucune a qui vous n'ayez jure respect, devouement et
discretion. La diffamer apres, serait donc une lachete et un parjure.

--Ma chere amie, reprit Horace, je sais que vous avez cultive la
controverse a la salle Taitbout; je sais par consequent que toutes vos
conclusions seront toujours a l'avantage des droits feminins. Mais
quelque subtile que soit votre argumentation, je vous repondrai que je
n'acquiesce pas a cette domination que les femmes doivent s'arroger
selon vous. Je ne trouve pas juste que vous ayez le droit de nous faire
passer pour des sots, pour des impertinents ou pour des esclaves,
sans que nous puissions invoquer l'egalite. Eh quoi! une coquette
m'attirerait a ses pieds, m'agacerait durant des semaines entieres,
triompherait de ma prudence, me donnerait enfin sur elle, en echange
de sa victoire, les droits d'un epoux et d'un maitre, et puis elle
recommencerait le lendemain avec un autre, et se debarrasserait de moi
en disant a mon successeur, a ses amis, a ses femmes de chambre: "Vous
voyez bien ce paltoquet? il m'a obsedee de ses desirs; mais je l'ai
remis a sa place, et j'ai rabattu son sot amour-propre!" Ce serait un
peu trop fort, et, par ma foi, je ne suis pas dispose a me laisser jouer
ainsi. Je trouve qu'un ridicule est aussi serieux qu'aucune autre honte.
C'est meme peut-etre en France, a l'heure qu'il est, la pire de
toutes; et la femme qui me l'infligera peut s'attendre a de franches
represailles, dont elle se souviendra toute sa vie. C'est la peine du
talion qui regit nos codes.

--Si vous acceptez cette peine-la comme juste et humaine, repondit
Eugenie, je n'ai plus rien a dire. En ce cas, vous souscrivez a la
peine de mort et a toutes les autres institutions barbares, au-dessus
desquelles je pensais que votre coeur s'etait eleve. Du moins, je
vous l'avais entendu affirmer; et j'aurais cru que, dans ces actes de
conduite personnelle ou nous pouvons tous corriger l'ineptie et la
cruaute des lois, dans vos rapports avec l'opinion, par exemple, vous
chercheriez plus de grandeur et de noblesse que vous n'en professez en
ce moment. Mais, ajouta-t-elle en se levant de table, j'espere que tout
ceci est, comme on dit dans ma classe de bonnes gens, l'_histoire de
parler_, et que dans l'occasion vos actions vaudront mieux que vos
paroles."

Malgre la resistance d'Horace, les nobles sentiments d'Eugenie firent
impression sur lui. Quand elle fut sortie, il me dit avec un genereux
entrainement:

"Ton Eugenie est une creature superieure, et je crois qu'elle a, sinon
autant d'esprit, du moins plus d'idees que ma vicomtesse.

--Elle est donc _tienne_ decidement, mon pauvre Horace? lui dis-je
en lui prenant la main. Eh bien! j'en suis reellement afflige, je te
l'avoue.

--Et pourquoi donc? s'ecria-t-il avec un rire superbe. Vraiment, vous
etes etonnants, Eugenie et toi, avec vos compliments de condoleances. Ne
dirait-on pas que je suis le plus malheureux des hommes, parce que je
possede la plus adorable et la plus seduisante des femmes? Je ne sais
pas si elle est une heroine de roman parfaite, telle que vous la
voudriez; mais pour moi, qui suis plus modeste, c'est une belle
conquete, une maitresse delirante.

--L'aimes-tu? lui demandai-je.

--Le diable m'emporte si je le sais, repondit-il d'un air leger. Tu m'en
demandes trop long. J'ai aime, et je crois que ce sera pour la premiere
et la derniere fois de ma vie. Desormais, je ne peux plus chercher dans
les femmes qu'une distraction a mon ennui, une excitation pour mon coeur
a demi eteint. Je vais a l'amour comme on va a la guerre, avec fort peu
de sentiment d'humanite, pas une idee de vertu, beaucoup d'ambition et
pas mal d'amour-propre. Je t'avoue que ma vanite est caressee par cette
victoire, parce qu'elle m'a coute du temps et de la peine. Quel mal y
trouves-tu? Vas-tu faire le pedant? Oublies-tu que j'ai vingt ans, et
que si mes sentiments sont deja morts, mes passions sont encore dans
toute leur violence?

--C'est que tout cela me parait faux et guinde, lui dis-je. Je te parle
dans la sincerite de mon coeur, Horace, sans aucun menagement pour cette
vanite derriere laquelle tu te refugies, et qui me parait un sentiment
trop petit pour toi. Non, le grand sentiment, le grand amour n'est pas
mort dans ton sein; je crois meme qu'il n'y est pas encore eclos, et que
tu n'as point aime jusqu'ici. Je crois que de nobles passions, etouffees
longtemps par l'ignorance et l'amour-propre, fermentent chez toi, et
vont faire ton supplice, si elles ne font pas ton bonheur. Oh! mon
cher Horace, tu n'es pas, tu ne peux pas etre le don Juan que decrit
Hoffmann, encore moins celui de Byron. Ces creations poetiques occupent
trop ton cerveau, et tu le manieres pour les faire passer dans la
realite de ta vie. Mais tu es plus jeune et plus puissant que ces
fantomes-la. Tu n'es pas brise par la perte de ton premier amour; ce n'a
ete qu'un essai malheureux. Prends garde que le second, en depit de la
legerete que tu veux y mettre, ne soit l'amour serieux et fatal de ta
vie.

--Eh bien, s'il en est ainsi, repondit Horace, dont l'orgueil accepta
facilement mes suppositions, vogue la galere! Leonie est bien faite pour
inspirer une passion veritable; car elle l'eprouve, je n'en peux pas
douter. Oui, Theophile, je suis ardemment aime, et cette femme est prete
a faire pour moi les plus grands sacrifices, les plus grandes folies.
Peut-etre que cet amour eveillera le mien, et que nous aurons ensemble
des jours agites. C'est tout ce que je demande a la destinee pour sortir
de la torpeur odieuse ou je me sentais plonge naguere.

--Horace, m'ecriai-je, elle ne t'aime pas. Elle n'a jamais rien aime, et
elle n'aimera jamais personne; car elle n'aime pas ses enfants.

--Absurdites, pedagogie que tout cela! repondit-il avec humeur. Je suis
charme qu'elle n'aime rien, et qu'elle me livre un coeur encore vierge.
C'est plus que je n'esperais, et ce que tu dis la m'exalte au lieu de me
refroidir. Pardieu! si elle etait bonne epouse et bonne mere, elle ne
pourrait pas etre une amante passionnee. Tu me prends pour un enfant.
Crois-tu que je puisse me faire illusion sur elle, et que je n'aie pas
senti ses transports aujourd'hui? Ah! que ton ivresse etait differente
du chaste abandon de Marthe! Celle-la etait une religieuse, une sainte;
amour et respect a sa memoire, a jamais sacree! Mais Leonie! c'est une
femme, c'est une tigresse, un demon!

--C'est une comedienne, repris-je tristement. Malheur a toi, quand tu
rentreras avec elle dans la coulisse!

Si la vicomtesse avait eu aupres d'elle en ce moment un ami veritable,
il lui aurait dit les memes choses d'Horace que je disais d'elle a
celui-ci; mais livree au desir exalte d'etre aimee avec toute la fureur
romantique qu'elle trouvait dans les livres, et qu'aucun homme de sa
caste ne lui avait encore exprimee, elle n'eut pas mieux recu un bon
conseil qu'Horace n'ecouta les miens. Elle se livra a lui, croyant
inspirer une passion violente, et entrainee seulement par la vanite et
la curiosite. On peut donc dire qu'ils etaient a _deux de jeu_.

Je n'ai jamais compris, pour ma part, comment une femme aussi
penetrante, formee de bonne heure par les lecons du marquis de Vernes a
la ruse envers les hommes et a la prevoyance devant les evenements, put
se tromper sur le compte d'Horace, comme le fit la vicomtesse. Elle se
flatta de trouver en lui un devouement romanesque que rien ne pourrait
ebranler, une admiration qui n'y regarderait pas de trop pres, une
sorte de vanite modeste qui se tiendrait toujours pour honoree de la
possession d'une femme comme elle. Elle s'abusait beaucoup: Horace,
enivre durant quelques jours, devait bientot, eclaire subitement dans
son inexperience par les interets de son amour-propre, lutter avec force
contre celui de Leonie. Je ne puis m'expliquer l'erreur de cette femme,
sinon en me rappelant qu'elle s'etait aventuree sur un terrain tout
a fait inconnu, en choisissant l'objet de son amour dans la classe
bourgeoise. Elle n'avait certainement aucun prejuge aristocratique. Elle
s'etait donc fait un type de superiorite intellectuelle, et elle le
revait dans un rang obscur, afin de lui donner plus d'etrangete, de
mystere, et de poesie. Elle avait l'imagination aussi vive que le coeur
froid, il ne faut pas l'oublier. Ennuyee de tout ce qu'elle connaissait,
et sachant d'avance par coeur toutes les phrases dont ses nobles
adorateurs articulaient les premieres syllabes, elle trouva, dans
l'originale brusquerie d'Horace, la nouveaute dont elle avait soif.
Mais, en devinant le merite de l'homme sans naissance, elle ne
pressentit pas les defauts de l'homme sans usage, sans _savoir-vivre_,
comme disait le vieux marquis avec une grande justesse d'expression.
Dans une societe sans principes, le point d'honneur qui en tient lieu,
et l'education qui en fait affecter le semblant, sont des avantages plus
reels qu'on ne pense.

Horace sentait cette espece de superiorite de ce qu'on appelle la bonne
compagnie. Amoureux de tout ce qui pouvait l'elever et le grandir, il
eut voulu se l'inoculer. Mais s'il y reussit dans les petites choses,
il ne put le faire dans les grandes. Le naturel et l'habitude furent
vaincus la ou l'etiquette ne commandait que des sacrifices faciles;
mais lorsqu'elle ordonna celui de la vanite, elle fut impuissante, et
l'amour-propre un peu grossier, la presomption un peu deplacee, la
personnalite un peu apre de l'homme _du tiers_, reprirent le dessus.
C'etait tout le contraire de ce qu'eut souhaite la vicomtesse. Elle
aimait la gaucherie spirituelle et gracieuse d'Horace; elle trouva qu'il
la perdait trop vite. Elle esperait de sa part une grande abnegation,
une sorte d'heroisme en amour; elle n'en trouva pas en lui le moindre
elan.

Cependant, comme le coeur de ce jeune homme n'etait pas corrompu,
mais seulement fausse, il eprouva, durant les premiers jours, une
reconnaissance vraie pour la vicomtesse. Il le lui exprima avec talent,
et elle se crut enfin adoree, comme elle avait l'ambition de l'etre. Il
y eut meme une sorte de grandeur dans la maniere dont Horace accepta
sans mefiance, sans curiosite, et sans inquietude, le passe de sa
nouvelle maitresse. Elle lui disait qu'il etait le premier homme qu'elle
eut aime. Elle disait vrai en ce sens qu'il etait le premier homme
qu'elle eut aime de cette maniere. Horace n'hesitait point a la prendre
au mot. Il acceptait sans peine l'idee qu'aucun homme n'avait pu meriter
l'amour qu'il inspirait; et quant aux peccadilles dont il pensait bien
que la vie de Leonie n'etait point exempte, il s'en souciait si peu,
qu'il ne lui fit a cet egard aucune question indiscrete. Il ne connut
point avec elle cette jalousie retroactive qui avait fait de ses amours
avec Marthe un double supplice. D'une part, ses idees sur le merite des
femmes s'etaient beaucoup modifiees dans la societe de la vicomtesse
et a l'ecole du vieux marquis. Il ne cherchait plus cette chastete
bourgeoise dont il avait fait longtemps son ideal, mais bien la
desinvolture leste et galante d'une femme a la mode. D'autre part,
il n'etait pas humilie des predecesseurs que lui avait donnes la
vicomtesse, comme il l'avait ete de succeder dans le coeur de Marthe a
M. Poisson, le cafetier, et (selon ses suppositions) a Paul Arsene, le
garcon de cafe. Chez Leonie, c'etait a des grands seigneurs sans doute,
a des ducs, a des princes peut-etre, qu'il succedait; et cette brillante
avant-garde, qui avait ouvert et precede sa marche triomphale, lui
paraissait un cortege dont on ne devait pas rougir. La pauvre Marthe,
pour avoir accepte avec douceur et repentance le reproche d'une seule
erreur, avait ete accablee par l'orgueil ombrageux d'Horace. La fiere
vicomtesse, prete a se vanter d'une longue serie de fautes, fut
respectee, grace a ce meme orgueil.

Interrogee comme Marthe l'avait ete, la vicomtesse n'eut pas daigne
repondre. L'eut-elle fait, elle n'eut cache aucune de ses actions. Elle
n'etait pas hypocrite de principes. Tout au contraire, elle avait a cet
egard un certain cynisme voltairien qui donnait un dementi formel a ses
hypocrisies de sentiment. Elle n'avait pas la pretention d'etre une
femme vertueuse, mais bien celle d'etre une ame jeune, ardente,
ouverte aux passions qu'on saurait lui inspirer. C'etait une sorte de
prostitution de coeur, car elle allait s'offrant a tous les desirs,
se faisant respecter par ce mot: "Je ne peux pas aimer;" se laissant
attaquer par cet autre qu'elle ajoutait pour certains hommes: "Je
voudrais pouvoir aimer."

Lorsque Horace devint son amant, elle etait a peu pres seule avec lui
dans une sorte d'intimite au chateau de Chailly. Le comte de Meilleraie
s'etait absente, les adorateurs d'habitude s'etaient disperses; le
cholera avait effraye les uns, et apporte aux autres des heritages
precieux ou des pertes sensibles. Cependant le fleau s'eloignait de nos
contrees, et Leonie ne rappelait pas sa cour autour d'elle. Absorbee
par son nouvel amour, et embarrassee peut-etre d'en faire accepter les
apparences a ses amis, elle ecartait toutes les visites, en repondant
a toutes les lettres, qu'elle etait a la veille de retourner a Paris.
Cependant, les semaines se succedaient, et Horace triomphait secretement
(trop secretement a son gre) de l'absence de ses rivaux.

Malgre ses affectations de franchise ordinaire, la vicomtesse, a cause
de sa belle-mere et de ses enfants, exigea d'Horace le plus profond
mystere. Grace a l'aplomb de Leonie, plus encore qu'au voisinage des
habitations respectives et aux precautions prises, le secret de cette
liaison ne transpira point. Les moeurs de Leonie, ses discours, ses
pretentions, ses reticences, ses demi-aveux, tout son melange de
franchise et de faussete, avaient fait de sa vie a l'exterieur quelque
chose d'enigmatique, que les amants heureux s'etaient plu a voiler pour
rendre leur gloire plus piquante, et les amants rebutes a respecter,
pour adoucir la honte de leur position. Horace passa pour un intime de
plus, pour un de ces assidus dont on disait: Ils sont tous heureux, ou
bien il n'y en a pas un seul; tous sont egalement favorises ou tenus a
distance. Ce n'etait pas ainsi qu'Horace eut arrange son role, si on lui
en eut laisse le choix; son principal sentiment aupres de Leonie avait
ete le desir d'ecraser tous ses rivaux dans l'apparence, sinon dans la
realite, et de faire dire de lui: "Voila celui qu'elle favorise; aucun
autre n'est ecoute." Il souffrit donc bien vite de l'obscurite de sa
position et du peu de retentissement de sa victoire. Il s'en consola
en la confiant sous le sceau du secret, non-seulement a moi, mais a
quelques autres personnes qu'il ne connaissait pas assez pour les
traiter avec cet abandon, et qui, le jugeant extremement fat, ne
voulurent pas croire a son succes.

Ces indiscretions tournerent donc a la honte d'Horace et a la
glorification de la vicomtesse, qui les apprit et les dementit en
disant, avec un sang-froid admirable et une douceur angelique, que cela
etait impossible, parce qu'Horace etait un homme d'honneur, incapable
d'inventer et de repandre un fait contraire a la verite. Mais
lorsqu'elle le revit tete a tete, elle lui fit sentir sa faute avec des
menagements si cruels et une bonte si mordante, qu'il fut force, tout
en etouffant de rage, de se lancer aupres d'elle dans un systeme de
denegations et de mensonges pour reconquerir sa confiance et son estime.
Mais c'en etait fait deja pour jamais. La curiosite de Leonie etait
satisfaite; sa vanite etait assouvie par toutes les louanges ampoulees
qu'Horace lui avait prodiguees, au lieu d'ardeur, dans ses epanchements,
au lieu d'affection, dans ses epitres en prose et en vers. Il avait
epuise pour elle tout son vocabulaire ebouriffant de l'amour a la mode;
il l'avait saturee d'epithetes delirantes, et ses billets etaient
cribles de points d'exclamation. Leonie en avait assez. En femme
d'esprit, elle s'etait vite lassee de tout ce mauvais gout poetique.
En diplomate clairvoyant, elle avait reconnu que cet amour-la n'etait
different de celui qu'elle connaissait que par l'expression, et que
ce n'etait pas la peine de s'exposer vis-a-vis du public a des propos
ridicules, pour ecouter un jargon d'amour qui ne l'etait pas moins.
Apres un mois de cette experience, chaque jour plus froide et plus
triste, Leonie resolut de se debarrasser peu a peu de cette intrigue,
afin de pouvoir, en attendant mieux, retourner au comte de Meilleraie,
qui etait un homme d'excellent ton.

La vicomtesse, qui ne rougissait point de ses fautes, rougissait fort
souvent de ceux qui les lui avaient fait commettre; et de la venait
qu'en se confessant parfois avec beaucoup de candeur, il ne lui etait
jamais arrive de nommer personne. Elle avait douloureusement commence a
nourrir cette honte mysterieuse en devenant la proie du vieux marquis.
Elle n'avait conserve avec lui que des relations filiales: mais elle
n'avait pas trouve dans ses autres amours de quoi s'enorgueillir assez
pour effacer cette blessure, et laver cette tache a ses propres yeux.
Elle en avait garde une haine et un mepris profonds pour les hommes qui
ne lui plaisaient pas, ou qui ne lui plaisaient plus; et meme a l'egard
de ceux qui etaient en possession de lui plaire, elle nourrissait une
mefiance continuelle. Elle n'avait jamais ratifie leur puissance sur
elle par des confidences a ses amis (il faut en excepter le marquis,
a qui elle disait presque tout), encore moins par des demarches
compromettantes. En general, elle avait ete secondee par la delicatesse
de leurs procedes et la froideur de leur rupture, parce que c'etaient
des hommes du monde, egalement incapables d'un regret et d'une
vengeance. Horace, pour qui elle avait failli abjurer sa prudence;
Horace, qu'elle avait juge si pur, si epris, si naif; Horace, dont elle
ne s'etait pas defiee, lui parut le plus miserable de tous, lorsqu'il
voulut s'imposer a elle pour amant aux yeux d'autrui. Elle en fut si
revoltee, que non-seulement elle jura de l'econduire au plus vite, mais
encore de se venger en ne laissant pas derriere elle la moindre trace de
ses bontes pour lui. "Tu seras puni par ou tu as peche, lui disait-elle
en son ame ulceree; tu as voulu passer pour mon maitre, et, a la
premiere occasion, je te ferai passer pour mon bouffon. Ta fatuite
retombera sur ta tete; et ou tu as seme la gloriole, tu ne recueilleras
que la honte et le ridicule."

Horace pressentit cette vengeance, et une nouvelle lutte s'engagea entre
eux, non plus pour se dominer mutuellement, mais pour se detruire.



XXIX.

Cependant nous ignorions absolument le sort de trois personnes qui nous
interessaient au plus haut point: Marthe, que nous etions deja habitues
a regarder comme perdue a jamais pour nous; Laraviniere, que ses amis
cherchaient sans pouvoir le retrouver; et Arsene, qui nous avait promis
de nous ecrire, et dont nous ne recevions pas plus de nouvelles que des
deux autres. La disparition de Jean avait ete complete. On presumait
bien qu'il etait mort au cloitre Saint-Mery, car les bousingots les plus
courageux l'avaient suivi durant toute la journee du 5 juin; mais dans
la nuit ils s'etaient disperses pour chercher des armes, des munitions
et du renfort. Le 6 au matin, il leur avait ete impossible de se reunir
aux insurges, que la troupe, echelonnee sur tous les points, parquait
dans leur derniere retraite. Je ne saurais affirmer que ces etudiants
eussent tous mis une audace bien perseverante a operer cette jonction;
mais il est certain que plusieurs la tenterent, et qu'a la prise de la
maison ou leur chef etait retranche, ils profiterent de la confusion
pour s'efforcer de le retrouver, afin d'aider a son evasion, ou tout au
moins de recueillir son cadavre. Cette derniere consolation leur fut
refusee. Louvet retrouva seulement sa casquette rouge, qu'il garda comme
une relique, et il ne put savoir si son ami etait parmi les prisonniers.
Plus tard, le proces qu'on instruisait contre les victimes n'amena
aucune decouverte, car il n'y fut pas fait mention de Laraviniere. Ses
amis le pleurerent, et se reunirent pour honorer sa memoire par des
discours et des chants funebres, dont l'un d'eux composa les paroles et
un autre la musique.

[Illustration: Il debuta par le role d'un valet fripon et battu.]

Ils m'ecrivirent a cette occasion pour me demander si je n'avais pas
de nouvelles de Paul Arsene, et c'est ainsi que j'appris que lui aussi
avait disparu. J'ecrivis a ses soeurs, qui n'etaient pas plus avancees
que moi. Louison nous repondit une lettre de lamentations ou elle
exprimait assez ingenument sa tendresse interessee pour son frere. Elle
terminait en disant: "Nous avons perdu notre unique soutien, et nous
voila forcees de travailler sans relache pour ne pas tomber dans la
misere."

Pendant que nous etions tous livres a ces perplexites, auxquelles Horace
n'avait guere le loisir de prendre part, bien qu'il donnat des regrets
sinceres a Jean et a Paul quand on l'y faisait songer, Paul entrait en
convalescence dans la mansarde ignoree de la pauvre Marthe. Celle-ci
commencait a sortir, et s'etait assuree de la tranquillite qui regnait
enfin dans le quartier. Bien que les voisins des mansardes eussent
quelque soupcon d'un _patriote_ refugie chez elle, ce secret fut
religieusement garde, et la police ne surveilla pas ses mouvements.
Cependant il etait bien important qu'Arsene, des qu'il voudrait sortir,
changeat de quartier, et s'eloignat d'un lieu ou certainement sa figure
avait ete remarquee dans les barricades et dans la maison mitraillee. Il
ne pourrait se montrer trois fois dans les rues environnantes sans que
des temoins malveillants ou maladroits fissent sur lui tout haut des
remarques qu'une oreille d'espion pouvait saisir au passage. Il resolut
donc d'aller demeurer a l'autre extremite de Paris. La difficulte
n'etait pas de sortir de sa retraite: il commencait a marcher, et, en
descendant le soir avec precaution, il etait facile de s'esquiver sans
etre vu. Mais il n'osait pas abandonner Marthe, dans l'etat de misere ou
elle se trouvait, aux persecutions d'un proprietaire qu'elle ne
pouvait pas payer, et qui, en verifiant l'etat des lieux, remarquerait
certainement l'effraction de la fenetre; alors ce creancier courrouce
livrerait peut-etre Marthe aux poursuites de la police. Enfin, comme en
restant les bras croises il ne detournerait pas ce peril, Paul se decida
a sortir de la maison avant le jour de l'echeance, et s'alla confier a
Louvet, qui sur-le-champ le mit en fiacre, l'installa a Belleville, et
alla porter a la vieille voisine l'argent necessaire pour tirer
Marthe d'embarras. On chercha ensuite un ouvrier devoue a la cause
republicaine: ce ne fut pas difficile a trouver; on lui fit reparer sans
bruit la lucarne, et Louvet amena Marthe, l'enfant et la voisine, qui ne
voulait plus les quitter, dans le pauvre local ou il avait etabli Arsene
sous son propre nom, en lui pretant son passe-port. Ce Louvet etait un
excellent jeune homme, le plus pauvre et par consequent le plus genereux
de tous ceux qu'Arsene avait connus dans l'intimite de Laraviniere. Paul
souffrait de ne pouvoir immediatement lui rembourser les avances qu'il
lui faisait avec tant d'empressement; mais, a cause de Marthe, il etait
force de les accepter. Louvet ne lui avait pas donne le temps de les
solliciter; en route il lui promit le secret sur toutes choses, et il le
garda si religieusement, que ce changement de situation me laissa dans
la meme ignorance ou j'etais sur le compte de Marthe et d'Arsene.

[Illustration: Son vieux ami le marquis de Vernes.]

A peine etabli a Belleville, Paul chercha de l'ouvrage; mais il etait
encore si faible, qu'il ne put supporter la fatigue, et fut renvoye.
Il se reposa deux ou trois jours, reprit courage, et s'offrit pour
journalier a un maitre paveur. Arsene n'avait pas de temps a perdre, et
pas de choix a faire. Le pain commencait a manquer. Il n'entendait rien
a la besogne qui lui etait confiee; on le renvoya encore. Il fut tour
a tour garcon chez un marchand de vins, batteur de platre,
commissionnaire, machiniste au theatre de Belleville, ouvrier
cordonnier, terrassier, brasseur, gache, gindre, et je ne sais quoi
encore. Partout il offrit ses bras et ses sueurs, la ou il trouva a
gagner un morceau de pain. Il ne put rester nulle part, parce que sa
sante n'etait pas retablie, et que, malgre son zele, il faisait moins
de besogne que le premier venu. La misere devenait chaque jour plus
horrible. Les vetements s'en allaient par lambeaux. La voisine avait
beau tricoter, elle ne gagnait presque rien. Marthe ne pouvait trouver
d'ouvrage; sa paleur, ses haillons, et son etat de nourrice, lui
nuisaient partout. Elle alla faire des menages a six francs par mois.
Et puis elle reussit a etre couturiere des comparses du theatre de
Belleville; et comme elle n'etait pas souvent payee par ces dames, elle
se decida a solliciter a ce theatre l'emploi d'ouvreuse de loges. On lui
prouva que c'etait trop d'ambition, que la place etait importante; mais
par pitie on lui accorda celle d'habilleuse, et les _grandes coquettes_
furent contentes de son adresse et de sa promptitude.

Ce fut alors que Paul, qui, dans son court emploi de machiniste, avait
ecoute les pieces et observe les acteurs avec attention, songea a
s'essayer sur le theatre. Il avait une memoire prodigieuse. Il lui
suffisait d'entendre deux repetitions pour savoir tous les roles par
coeur. On l'examina: on trouva qu'il ne manquait pas de dispositions
pour le genre serieux; mais tous les emplois de ce genre etaient
envahis, et il n'y avait de vacant qu'un emploi de comique, ou il
debuta par le role d'un valet fripon et battu. Arsene se traina sur
les planches, la mort dans l'ame, les genoux tremblants de honte et de
repugnance, l'estomac affame, les dents serres de colere, de fievre et
d'emotion. Il joua tristement, froidement, et fut outrageusement siffle.
Il supporta cet affront avec une indifference stoique. Il n'avait pas
ete braver ce public pour satisfaire un sot amour-propre: c'etait une
tentative desesperee, entre vingt autres, pour nourrir sa femme et son
enfant; car il avait epouse Marthe dans son coeur, et adopte le fils
d'Horace devant Dieu. Le directeur, en homme habitue a ces sortes de
desastres, rit de la mesaventure de son debutant, et l'engagea a ne pas
se risquer davantage; mais il remarqua le sang-froid et la presence
d'esprit dont il avait fait preuve au milieu de l'orage, sa
prononciation nette, sa diction pure, sa memoire infaillible, et son
entente du dialogue. Il concut des esperances sur son avenir, et,
pour lui fournir les moyens de se former sans irriter le public de
Belleville, il lui donna l'emploi de souffleur, dont il s'acquitta
parfaitement. En peu de temps, Arsene montra qu'il s'entendait aussi aux
costumes et aux decors, qu'il croquait vite et bien, qu'il avait du gout
et de la science. Ce qu'il avait vu et copie chez M. Dusommerard lui
servit en cette occasion. La modestie de ses pretentions, sa probite,
son activite, son esprit d'ordre et d'administration, acheverent de le
rendre precieux, et il devint enfin, apres plusieurs mois de desespoir,
d'anxietes, de souffrances et d'expedients, une sorte de factotum au
theatre, avec des honoraires de quelques centaines de francs assures et
bien servis.

De son cote, tout en habillant les actrices et en assistant dans la
coulisse aux representations, Marthe s'etait familiarisee avec la scene.
Sa vive intelligence avait saisi les cotes faibles et forts du metier.
Elle retenait, comme malgre elle, des scenes entieres, et, rentree
dans son grenier, elle en causait avec Arsene, analysait la piece avec
superiorite, critiquait l'execution avec justesse, et, apres avoir
contrefait avec malice et enjouement la mechante maniere des actrices,
elle disait leur role comme elle le sentait, avec naturel, avec
distinction, et avec une emotion touchante, qui plusieurs fois humecta
les paupieres d'Arsene et fit sangloter la vieille voisine, tandis que
l'enfant, etonne des gestes et des inflexions de voix de sa mere, se
rejetait en criant dans le sein de la vieille Olympe. Un jour Arsene
s'ecria: "Marthe, si tu voulais, tu serais une grande actrice.

--J'essaierais, repondit-elle, si j'etais sure de conserver ton estime.

--Et pourquoi la perdrais-tu? repondit-il; ne suis-je pas, moi, un
ex-mauvais acteur?"

Marthe protegee par la _grande coquette_, qui voulait faire piece a une
_ingenue_, sa rivale et son ennemie, debuta dans un premier role, et
elle eut un succes eclatant. Elle fut engagee quinze jours apres, avec
cinq cent francs d'appointements, non compris les costumes, et trois
mois de conge. C'etait une fortune; l'aisance et la securite vinrent
donc relever ce pauvre menage. La mere Olympe fut associee au bien-etre;
et, tout enflee de la brillante condition de ses jeunes amis, elle
promenait l'enfant dans les rues pittoresques de Belleville, d'un air de
triomphe, cherchant des promeneurs ou des commeres a qui elle put dire,
en l'elevant dans ses bras: "C'est le fils de madame Arsene!"

Tout en portant le nom de son ami, tout en habitant sous le meme toit,
tout en laissant croire autour d'elle qu'elle etait unie a lui, Marthe
n'etait cependant ni la femme ni la maitresse de Paul Arsene. Il y a
des conditions ou un pareil mensonge est un acte d'impudence ou
d'hypocrisie. Dans celle ou se trouvait Marthe, c'etait un acte de
prudence et de dignite, sans lequel elle n'eut pas echappe aux malignes
investigations et aux pretentions insultantes de son entourage. Le
couple modeste et resigne avait reconnu l'impossibilite ou il etait de
se soutenir dans la dure mais honorable classe des travailleurs. Certes,
il ne repugnait ni a l'un ni a l'autre de perseverer dans la voie
peniblement tracee par ses peres; certes, ni l'un ni l'autre ne se
sentait porte par gout et par ambition vers la vocation vagabonde de
l'artiste bohemien; mais il est certain que le domaine de l'art etait le
seul ou ils pussent trouver un refuge pour leur existence materielle,
un milieu pour le developpement de leur vie intellectuelle. Dans la
hierarchie sociale, toutes les positions s'acquierent encore par
droit d'heredite. Celles qui s'enlevent par droit de conquete sont
exceptionnelles. Dans le proletariat, comme dans les autres classes,
elles exigent certains talents particuliers qu'Arsene n'avait pas et ne
pouvait pas avoir. Oublieux de son propre avenir, et occupe seulement de
procurer quelque bien-etre aux objets de son affection, il n'avait pas
songe a se perfectionner dans une specialite quelconque. Il eut fait
volontiers quelque dur et patient apprentissage, s'il eut ete seul au
monde; mais, toujours charge d'une famille, il avait ete au plus presse,
acceptant toute besogne, pourvu qu'elle fut assez lucrative pour remplir
le but genereux qu'il s'etait propose. Par surcroit de malheur, la force
physique lui avait manque au moment ou elle lui eut ete plus necessaire.
Il fallait donc qu'il allat grossir le nombre, enorme deja, des enfants
perdus de cette civilisation egoiste qui a oublie de trouver l'emploi
des pauvres maladifs et intelligents. A ceux-la le theatre, la
litterature, les arts, dans tous leurs details brillants ou miserables,
offrent du moins une carriere, ou, par malheur, beaucoup se precipitent
par mollesse, par vanite ou par amour du desordre, mais ou, en general,
le talent et le zele ont des chances d'avenir. Arsene avait de
l'aptitude et l'on peut meme dire du genie pour toutes choses. Mais
toutes choses lui etaient interdites, parce qu'il n'avait ni argent ni
credit. Pour etre peintre, il fallait de trop longues etudes, et il
ne pouvait pas s'y consacrer. Pour etre administrateur, il fallait
de grandes protections, et il n'en avait pas. La moindre place de
bureaucrate est convoitee par cinquante aspirants. Celui qui remportera
ne le devra ni a l'estime de son merite, ni a l'interet qu'inspireront
ses besoins, mais a la faveur du nepotisme. Arsene ne pouvait donc
frapper qu'a cette porte, dont le hasard et la fantaisie ont les clefs,
et qui s'ouvre devant l'audace et le talent, la porte du theatre. C'est
parfois le refuge de ce que la societe aurait de plus grand, si elle ne
le forcait pas a etre souvent ce qu'il y a plus de vil. C'est la que
vont les plus belles et les plus intelligentes femmes, c'est la que
vont des hommes qui avaient peut-etre recu d'en haut le don de la
predication. Mais l'homme qui aurait pu, dans un siecle de foi,
faire les miracles de la parole; mais la femme qui, dans une societe
religieuse et poetique, devrait etre pretresse et initiatrice, s'il faut
qu'ils descendent au role d'histrion pour amuser un auditoire souvent
grossier et injuste, parfois impie et obscene, quelle grandeur, quelle
conscience, quelle elevation d'idees et de sentiments peut-on exiger
d'eux, chasses qu'ils sont de leur voie et fausses dans leur impulsion?
Et cependant, a mesure que l'horreur du prejuge s'efface et ne vient
plus ajouter le decouragement, la revolte et l'isolement a ces causes de
demoralisation deja si puissantes, on voit, par de nombreux exemples,
que si l'honneur et la dignite ne sont pas faciles, ils sont du moins
possibles dans cette classe d'artistes. Je ne parle pas seulement des
grandes celebrites, existences qui sont passees au rang de sommite
sociale; mais parmi les plus humbles et les plus obscures, il en est de
chastes, de laborieuses et de respectables. Celle de Marthe en fut une
nouvelle preuve. Delicate de corps et d'esprit, portee a l'enthousiasme,
douee d'une intelligence plutot saisissante que creatrice; trop peu
instruite pour tirer des oeuvres d'art de son propre fonds, mais capable
de comprendre les sentiments les plus eleves et prompte a les bien
exprimer; ayant dans sa personne un charme extreme, une beaute
accompagnee de grace et de distinction innee, elle ne pouvait pas,
sans souffrir, concentrer toutes ces facultes, aneantir toute cette
puissance. Elle le faisait pourtant sans amertume et sans regret depuis
qu'elle etait au monde; elle ignorait meme la cause de ces langueurs
et de ces exaltations soudaines, de ces accablements profonds et de ce
continuel besoin d'enthousiasme et d'admiration qu'elle ressentait. Son
amour pour Horace avait ete la consequence de ces dispositions excitees
et non satisfaites par la lecture et la reverie. Le theatre lui ouvrit
une carriere de fatigues necessaires, d'etudes suivies et d'emotions
vivifiantes. Arsene comprit qu'a cette ame tendre et agitee il fallait
un aliment, et il encouragea ses tentatives. Il ne se dissimula pas
certains dangers, et il ne les craignit guere. Il sentait qu'un grand
calme etait descendu dans le coeur de Marthe, et qu'une grande force
avait ranime le sien propre, depuis que l'un et l'autre avaient un but
indique. Celui de Marthe etait d'assurer a son enfant, par son travail,
les bienfaits de l'education; celui d'Arsene etait de l'aider a
atteindre ce resultat, sans entraver son independance et sans
compromettre sa dignite. C'est que jusque la, en effet, la dignite de
Marthe avait souffert de cette position d'obligee et de protegee, qui
fait de la plupart des femmes les inferieures de leurs maris ou de
leurs amants. Depuis qu'au lieu de subir l'assistance d'autrui, elle se
sentait mere et protectrice efficace et active a son tour d'un etre plus
faible qu'elle, elle eprouvait un doux orgueil, et relevait sa tete
longtemps courbee et humiliee sous la domination de l'homme. Ce
bien-etre nouveau eloigna ce que l'idee d'etre encore une fois protegee
avait eu pour elle de penible au commencement de son union avec Arsene,
Elle s'habitua a ne plus s'effrayer de son devouement, et a l'accepter
sans remords, maintenant qu'elle pouvait s'en passer. Elle ne vit plus
en lui le mari qu'elle devait accepter pour soutien de son enfant,
l'amant qu'elle devait ecouter pour payer la dette de la reconnaissance.
Arsene fut a ses yeux un frere, qui s'associait par pure affection, et
non plus par pitie genereuse, a son sort et a celui de son fils. Elle
comprit que ce n'etait pas un bienfaiteur qui venait lui pardonner le
passe, mais un ami qui lui demandait, comme une grace, le bonheur
de vivre aupres d'elle. Cette situation imprevue soulagea son coeur
craintif et satisfit sa juste fierte. Elle le sentit d'autant mieux
qu'Arsene ne lui avait pas adresse un seul mot d'amour depuis la
rencontre miraculeuse du 6 juin. Chaque jour, elle avait attendu
avec crainte l'explosion de cette tendresse longtemps comprimee, et
cependant, au lieu d'y ceder, Arsene semblait l'avoir vaincue: car il
etait calme, respectueux dans sa familiarite, enjoue dans sa melancolie.
Il n'y avait eu d'autre explication entre eux que la demande reiteree de
la part d'Arsene de ne pas etre exile d'aupres d'elle durant les mauvais
jours. Quand la prosperite fut assuree de part et d'autre, Arsene parla
enfin, mais avec tant de noblesse, de force et de simplicite, que, pour
toute reponse, Marthe se jeta dans ses bras, en s'ecriant: "A toi, a toi
tout entiere et pour toujours! J'y suis resolue depuis longtemps, et je
craignais que tu n'y eusses renonce.--Mon Dieu, tu as eu enfin pitie de
moi! dit Arsene avec effusion en levant ses bras vers le ciel.--Mais mon
enfant? ajouta Marthe en se jetant sur le berceau de son fils; songe,
Arsene qu'il faut aimer mon enfant comme moi-meme.--Ton enfant et toi,
c'est la meme chose, repondit Arsene. Comment pourrais-je vous separer
dans mon coeur et dans ma pensee? A ce propos, ecoute, Marthe, j'ai une
question importante a te faire. Il faut te resigner a prononcer un nom
qui n'a pas seulement effleure nos levres depuis longtemps. Maintenant
que tu vas etre a moi, et moi a toi, il faut que cet enfant soit a nous
deux, et il ne faut pas qu'un autre ait des droits sur ce que nous
aurons de plus cher au monde. Depuis que tu t'es separee d'Horace, as-tu
eu quelque relation avec lui?--Aucune, repondit Marthe; j'ai toujours
ignore ou il etait, a quoi il songeait; j'ai desire quelquefois le
savoir, je te l'avoue, et, bien que je n'aie plus pour lui aucun
sentiment d'affection, j'ai eprouve malgre moi des mouvements de pitie
et d'interet. Mais je les ai toujours etouffes, et j'ai resiste au desir
de t'adresser une seule question sur son compte.

--Que veux-tu faire? quelle conduite as-tu resolu de tenir a son egard?

--Je n'ai rien resolu. J'ai desire de ne jamais le revoir, et j'espere
que cela n'arrivera pas.

--Mais s'il venait un jour te reclamer son enfant, que lui
repondrais-tu?

--Son enfant! son enfant! s'ecria Marthe epouvantee; un enfant qu'il ne
connait pas, dont il ignore meme l'existence? un enfant qu'il n'a pas
desire, qu'il a engendre dans mon sein malgre lui, et dont il a deteste
en moi l'esperance? un enfant qu'il m'aurait defendu de mettre au monde
si cela eut ete en notre pouvoir? Non, ce n'est pas son enfant, et ce
ne le sera jamais! Ah! Paul! comment n'as-tu pas compris que je pouvais
pardonner a Horace de m'humilier, de me briser, de me hair; mais que,
pour avoir hai et maudit l'enfant de mes entrailles, il ne lui serait
jamais pardonne? Non, non! cet enfant est a nous, Arsene, et non pas a
Horace. C'est l'amour, le devouement et les soins qui constituent la
vraie paternite. Dans ce monde affreux, ou il est permis a un homme
d'abandonner le fruit de son amour sans passer pour un monstre, les
liens du sang ne sont presque rien. Et quant a moi, j'ai profite a cet
egard de la faculte que me donnait la loi, pour rompre entierement le
lien qui eut uni mon fils a Horace. La mere Olympe l'a porte a la mairie
sous mon nom, et a la place de celui de son pere, on a ecrit celui
d'_inconnu_. C'est toute la vengeance que j'ai tiree d'Horace: elle
serait sanglante, s'il avait assez de coeur pour la sentir.

--Mon amie, reprit Arsene, parlons sans amertume et sans ressentiment
d'un homme plus faible que mauvais, et plus malheureux que coupable. Ta
vengeance a ete bien severe, et il pourrait arriver que tu en eusses
regret par la suite. Horace n'est qu'un enfant, il le sera peut-etre
encore pendant plusieurs annees; mais enfin il deviendra un homme, et
il abjurera peut-etre les erreurs de son coeur et de son esprit. Il se
repentira du mal qu'il a fait sans le comprendre, et tu seras dans sa
vie un remords cuisant. S'il revoit un jour ce bel enfant, qui, grace
a toi, sera sans doute adorable, et si tu lui refuses le droit de le
serrer sur son coeur...

--Arsene, ta generosite t'abuse, interrompit Marthe avec une energie
douloureuse; Horace n'aimera jamais son enfant. Il n'a pas senti
cet amour a l'age ou le coeur est dans toute sa puissance; comment
l'eprouverait-il dans l'age de l'egoisme et de l'interet personnel?
Si son fils avait de quoi le rendre vain, il s'en amuserait peut-etre
pendant quelques jours; mais sois sur qu'il ne lui donnerait pas des
preceptes et des exemples selon mon coeur. Je ne veux donc pas qu'il lui
appartienne. Oh! jamais! en aucune facon!

--Eh bien, dit Arsene, es-tu bien decidee a cela? et veux-tu t'arreter
sans retour a cette determination?

--Je le veux, repondit Marthe.

--En ce cas, reprit-il, il y a un moyen bien simple. Cet enfant passe
pour etre mon fils, parce que personne dans notre entourage actuel ne
sait nos relations passees ou presentes. On nous croit epoux ou amants.
Il n'entre guere dans les moeurs du theatre de demander a un couple
quelconque la preuve legale de son association. Nous avons laisse cette
opinion se former; nous l'avons jugee necessaire a notre securite.
Il n'y a que la mere Olympe qui pourrait dire que cet enfant ne
m'appartient pas, et elle est trop discrete et trop devouee pour trahir
nos intentions. Jusqu'ici rien de plus simple: il ne s'agit que de
laisser subsister un fait deja etabli. Mais quand nous retrouverons nos
anciens amis (car lors meme que nous les eviterions, il nous serait
impossible de ne pas en rencontrer quelqu'un; un jour ou l'autre cela
doit arriver), dis-moi, Marthe, que leur dirons-nous?"

Marthe, interdite et comme affligee, reflechit un instant; puis, prenant
son parti, elle repondit avec beaucoup de fermete: "Nous leur dirons ce
que nous avons dit aux autres, que cet enfant est le tien.

--Songes-tu aux consequences de ce mensonge, ma pauvre Marthe?
Souviens-toi que la jalousie d'Horace etait bien connue de ses amis:
tous ne te connaissaient pas assez pour etre surs qu'elle n'etait pas
fondee... Ils croiront donc que tu le trompais; et cette accusation
injuste, que tu n'as pu supporter dans la bouche d'Horace, elle sera
donc dans la bouche de tout le monde, meme dans celle des amis qui
n'avaient jamais doute de toi, comme Theophile, Eugenie, et quelques
autres!"

Marthe palit.

"Cela me fera souffrir beaucoup, repondit-elle. J'ai ete si fiere! j'ai
montre tant d'indignation d'etre soupconnee! L'on pensera maintenant que
j'ai ete impudente et que j'ai menti avec effronterie. Mais, apres tout,
qu'importe? On ne pourra m'accuser que de sottise et de vaine gloire;
car on saura bien que je n'ai pas presente cet enfant a Horace comme le
sien, et que je me suis eloignee de lui au moment de devenir mere.

--On dira qu'il t'a chassee, que tu as essaye de le tromper, mais qu'il
s'est apercu de ton infidelite; et il sera completement justifie aux
yeux des autres et aux siens propres.

--Aux siens propres! s'ecria Marthe, frappee d'une idee qui ne lui etait
pas encore venue. Oh! cela est bien vrai! Ce serait lui epargner la
punition que lui reserve la justice de Dieu! Ce serait lui oter la
honte qu'il doit eprouver en voyant comment tu as rempli a sa place les
devoirs qu'il a meconnus. Non! je ne veux pas qu'il ignore ta grandeur
et la purete de ton amour! Je veux qu'il en soit humilie jusqu'au fond
de son ame, et qu'il soit force de se dire: Marthe a eu bien raison de
se refugier dans le sein d'Arsene!

--Ceci importe peu, reprit Arsene; mais ce qui m'importe, a moi, c'est
que cet homme aveugle et violent ne s'arroge pas le droit de te mepriser
et d'aller crier chez tes veritables amis: "Vous voyez! j'avais bien
raison de me mefier de Marthe. Elle etait la maitresse d'Arsene en
meme temps que la mienne. J'avais bien raison de maudire sa grossesse.
L'enfant qu'elle voulait me donner a eu deux peres, et je ne sais auquel
des deux il appartient."

--Tu as raison, repondit Marthe. Eh bien, nous ne mentirons pas a nos
anciens amis; et si jamais j'ai le malheur de rencontrer Horace, j'aurai
le courage de lui dire a lui-meme: "Vous n'avez pas voulu de votre
enfant; un autre est fier de s'en charger, et par la il a merite d'etre
mon epoux, mon amant, mon frere a jamais."

Marthe, en parlant ainsi, se precipita dans les bras d'Arsene, et
couvrit son visage de baisers et de larmes. Puis elle prit l'enfant
dans son berceau, et le lui donna solennellement. Paul l'eleva dans ses
mains, prit Dieu temoin, et consacra a la face du ciel cette adoption,
plus sainte et plus certaine qu'aucune de celles que les lois ratifient
a la face des hommes.



XXX.

A la fin de l'ete, la vicomtesse avait hate son depart de la campagne,
sous pretexte d'affaires pressantes, mais en realite pour fuir Horace,
qu'elle n'aimait plus, et que meme elle commencait a detester. Pour se
debarrasser de cet amant dangereux, elle avait ecrit a son vieux ami le
marquis de Vernes, et lui avait demande conseil comme elle avait coutume
de le faire lorsqu'elle avait besoin de lui. Elle lui avait avoue en
meme temps et son gout pour Horace et le degout qui l'avait suivi, le
mepris et le ressentiment que lui avaient cause ses indiscretions, et la
crainte qu'elle eprouvait qu'il n'en commit de nouvelles. Elle lui
avait raconte comment, ayant essaye de le traiter d'un peu haut pour
l'habituer au respect, ce moyen avait echoue: Horace avait voulu faire
sentir ses droits, et, pour se faire craindre sans se rendre odieux,
il avait parle de jalousie et de vengeance comme un heros de Calderon.
Leonie, epouvantee, demandait en grace au marquis de venir a son secours
pour la delivrer de ce forcene. "J'avais bien prevu ce qui arrive, avait
repondu le marquis. Ce jeune homme m'a plu, et a vous encore d'avantage.
Il a les qualites du talent et les travers de l'_homme de rien_. Il vous
aime, et il va bientot vous hair, parce que vous ne pouvez ni le
hair, ni l'aimer comme il l'entend. Sa haine ou son amour vous seront
egalement funestes. Il n'y a qu'un moyen de vous en preserver: c'est de
travailler a le rendre indifferent. Pour cela, il faut bien vous garder
de lui temoigner de l'indifference. Ce serait ranimer ses desirs,
eveiller son depit, et le pousser aux dernieres extremites. Soyez
passionnee au contraire; rencherissez sur ses jalousies, sur ses
injustices, sur ses menaces. Effrayez-le, fatiguez-le d'emotions. Tachez
de l'ennuyer a force d'exigences. Faites l'amante espagnole a votre
tour, et rendez-le si malheureux, qu'il desire vous quitter. Tachez
qu'il fasse le premier pas vers une rupture, et qu'il le fasse
violemment; alors vous serez sauvee: il aura eu les premiers torts.
Votre empressement a en profiter pour l'abandonner sera de la fierte
legitime, la dignite d'un grand caractere, la colere implacable d'un
grand amour! Je vous reponds du reste. Je m'emparerai de lui quand
l'occasion sera venue; j'ecouterai ses plaintes, je lui prouverai qu'il
est le seul coupable, et, tout en vous haissant, il sera force de vous
respecter. Il vous importunera peut-etre, il fera des folies pour
arriver jusqu'a vous. Soyez sans pitie. Peut-etre se brulera-t-il
la cervelle, mais seulement un peu; il a trop d'esprit pour vouloir
renoncer aux beaux romans dont son avenir est gros. Toutes les
extravagances qu'il pourra faire alors pour vous, loin de vous
compromettre, tourneront au triomphe de votre fierte. Tout le monde
saura peut-etre que ce jeune homme vous adore; mais on saura aussi que
vous le reduisez au desespoir; et s'il lui arrive de se vanter du passe
dans sa colere, on le regardera comme un fat ou comme un fou. De tout
ceci, ma belle amie, il resultera pour vous un surcroit de gloire. Votre
puissance sera plus enviee que jamais par les femmes, et les hommes
viendront se prosterner par centaines a vos genoux."

La vicomtesse suivit fidelement le conseil de son mentor. Elle joua si
bien la passion, qu'Horace eu fut epouvante. Des qu'elle le vit reculer,
elle avanca, et ne craignit pas d'exiger de lui qu'il l'enlevat. Cette
idee sourit d'abord a Horace, a cause du retentissement qu'aurait une
pareille aventure, et de l'honneur que lui ferait, dans la province et
meme dans le monde, la passion _echevelee_ d'une dame de ce rang et de
cet esprit. La vicomtesse fremit en le voyant irresolu; mais, au bout
de vingt quatre heures, Horace s'effraya de l'idee de vivre avec une
maitresse aussi jalouse et aussi imperieuse. Il songea a la souffrance
qu'il eprouverait lorsque les curieux, se precipitant sur ses pas pour
le voir passer avec sa conquete, l'un dirait: "Tiens! elle n'est pas
plus belle que cela?" l'autre: "Elle n'est, pardieu, pas jeune!" Et,
tout bien considere, il refusa le sacrifice qu'elle lui offrait, sous
pretexte qu'il etait pauvre, et qu'il ne pouvait se resoudre a faire
partager sa misere a une femme comme elle, bercee dans l'opulence. Ce
pretexte etait d'ailleurs assez bien fonde. La vicomtesse feignit de
n'en tenir compte, de dedaigner les richesses, de vouloir braver le
monde, qu'elle pretendait hair et mepriser. Mais des qu'elle se fut
bien assuree de la repugnance sincere d'Horace a prendre ce parti, elle
l'accusa de ne point l'aimer; elle feignit d'etre jalouse d'Eugenie;
elle inventa je ne sais quels sujets absurdes de soupcon et de
ressentiment. Elle pleura meme, et s'arracha quelques faux cheveux.
Puis tout a coup elle chassa Horace de son boudoir, fit ses apprets de
depart, refusa de recevoir ses excuses et ses adieux, et s'en retourna a
Paris, bien fatiguee du drame qu'elle venait de jouer, bien satisfaite
d'etre enfin delivree du sujet de ses terreurs. De ce moment, ainsi que
l'avait predit le marquis, sa victoire fut assuree; et Horace, tout en
la plaignant de sa pretendue douleur, tout en se rejouissant de n'avoir
plus a en subir les violences, se sentit le plus faible, parce qu'il se
crut le plus froid.

Les jeunes gens nobles du pays qui avaient compose la cour ordinaire de
Leonie resterent dans leurs chateaux pour s'y adonner au plaisir de la
chasse durant l'automne; et l'un d'eux, qui avait pris Horace en amitie,
et qui le tenait serieusement pour un grand homme, l'invita a venir
achever la saison dans ses terres. Horace accepta cette offre avec
plaisir. Son hote etait riche et garcon. Il avait peu d'esprit, aucune
instruction, un bon coeur et de bonnes manieres. C'etait l'homme
qu'Horace pouvait eblouir de son erudition et charmer par le brillant de
son esprit, en meme temps qu'il trouvait a profiter dans son commerce
pour se former aux habitudes aristocratiques, dont il etait alors plus
que jamais infatue.

Son premier besoin fut d'oublier les semaines d'agitation penible qu'il
venait de subir, et la maison de Louis de Meran lui fut un lieu de
delices. Avoir de beaux chevaux a monter, un tilbury a sa disposition,
des armes magnifiques et des chiens excellents pour la chasse, une bonne
table, de gais convives, voire quelques autres distractions dont il ne
se vanta pas a moi apres tout le mepris qu'il avait temoigne pour ce
genre de plaisir, mais auxquelles il s'abandonna en voyant ses modeles
les dandys vanter et cultiver la debauche: c'en fut assez pour
l'etourdir et l'enivrer jusqu'aux approches de l'hiver. Comme il etait
reellement superieur par son intelligence a tous ses nouveaux amis,
il rachetait a force d'esprit le defaut de naissance, de fortune et
d'usage, dont, au reste, on ne lui eut fait un tort que s'il en eut fait
parade; mais il s'en garda bien. Il craignit tellement de voir l'orgueil
de ces jeunes gens s'elever au-dessus du sien, qu'il leur laissa croire
qu'il etait d'une bonne famille de robe, et jouissait d'une honnete
aisance. L'exiguite de sa valise donnait bien un dementi a ses
gasconnades: mais il etait en voyage; c'etait par hasard qu'il s'etait
arrete dans ce pays, ou il etait venu seulement avec l'intention de
passer quelques jours; et pour rendre excusable aux yeux de Louis de
Meran, la legerete de sa bourse, qui etait par trop evidente, il feignit
plusieurs fois de vouloir partir, afin, disait-il, d'aller chercher au
moins _chez son banquier_ l'argent qui lui manquait.

"Qu'a cela ne tienne! lui dit son hote, qui avait le malheur de
s'ennuyer lorsqu'il etait seul dans son chateau, et pour qui Horace
etait une societe agreable, ma bourse est a votre disposition. Combien
vous faut-il? Voulez-vous une centaine de louis?

--Il ne me faut rien qu'une centaine de francs, s'ecria Horace, a qui
une offre aussi magnifique fit ouvrir de grands yeux, et qui jusque-la
ne s'etait tourmente que de la maniere dont il donnerait le _pourboire_
aux laquais de la maison en s'en allant.

--Vous n'y songez pas! lui dit son ami: nous allons avoir une grande
reunion de jeunes gens, a l'occasion d'une sorte de fete villageoise ou
nous allons tous, et ou nous passons quelquefois huit jours en parties
de plaisir. On y joue un jeu d'enfer. Il faudra que vous puissiez jeter
quelques poignees d'or sur la table, si vous ne voulez, vous, inconnu
dans la province, passer pour _une espece._"

Bien qu'Horace sut parfaitement qu'il ne pourrait jamais rendre cet
argent, a moins d'etre heureux au jeu, il n'eut pas plus tot entrevu
cette chance de succes, qu'il s'y confia aveuglement, et accepta les
offres de son ami. Il n'avait jamais joue de sa vie, parce qu'il n'avait
jamais ete a meme de le faire, et il ignorait tous les jeux excepte le
billard, ou il etait de premiere force, ce qui lui avait valu l'estime
de plusieurs des graves personnages au milieu desquels il s'etait lance.
Il eut bientot compris la bouillotte en les voyant s'y exercer, et le
jour de la fete, il debuta avec passion dans cette nouvelle carriere
d'emotions et de perils. Il eut, pour son malheur a venir, un bonheur
insolent ce jour-la. Avec cent louis il en gagna mille. Il se hata de
restituer la somme premiere a Louis de Meran, mit de cote quatre cents
louis, et continua a jouer les jours suivants avec les cinq cents
autres. Il perdit, regagna, et, apres plusieurs fluctuations de la
fortune, retourna enfin au chateau de Meran avec dix-sept mille francs
en or et en billets de banque dans sa valise. Pour un jeune homme qui
avait de grands besoins d'argent, et qui n'avait jamais connu qu'un sort
precaire, c'etait une fortune. Il en pensa devenir fou de joie, et je
crois bien qu'a partir de la il le devint reellement un peu. Il vint
nous voir pour nous faire part de son bonheur, et ne songea pas a
me restituer cent cinquante louis qu'il me devait. Je n'osai le lui
rappeler, quoique je fusse assez gene; je regardais comme impossible
qu'il l'oubliat. Cependant il ne s'en souvint jamais, et je le lui
pardonne de tout mon coeur, certain que sa volonte n'y fut pour rien.
L'empressement avec lequel il vint m'annoncer sa richesse en est la
meilleure preuve. Son premier soin fut d'envoyer cent louis a sa mere;
mais il n'osa pas lui dire que c'etait l'argent du jeu: la bonne femme
s'en fut effrayee plus que rejouie. Il lui manda que c'etait le prix de
travaux litteraires auxquels il se livrait dans mon ermitage, et qu'il
envoyait a Paris a un editeur.

"Je pretends, me dit-il en riant, la reconcilier avec la profession
d'homme de lettres, qu'elle avait tant de regret a me voir embrasser, et
qu'elle va desormais regarder comme tres-honorable. Dans quelques mois
je lui enverrai encore un millier de francs, ainsi de suite, tant que
j'aurai de l'argent. Que ne puis-je lui faire passer des aujourd'hui la
somme entiere! Je serais si heureux de pouvoir m'acquitter en un instant
des sacrifices qu'elle fait pour moi depuis que j'existe! Mais elle
comprendrait si peu ce qui m'arrive, qu'elle me demanderait des
explications impossibles; et les gens de ma province, qui sont aussi
judicieux que charitables, voyant la mere Dumontet remonter sa vaisselle
et acheter des robes a sa fille, en concluraient certainement que, pour
procurer a ma famille une telle opulence, il faut que j'aie assassine
quelqu'un. Il est vrai que mon bon pere, qui se pique un peu de
belles-lettres, voudra lire de ma prose imprimee. Je lui dirai que
j'ecris sous un pseudonyme, et je couperai, dans un volume de quelque
poete mystique allemand nouvellement traduit, une centaine de pages que
je lui enverrai en lui disant qu'elles sont de moi. Il n'y verra que du
feu, et il les montrera a tous les beaux esprits de sa petite ville,
qui, n'y comprenant goutte, reconnaitront enfin que je suis un homme
superieur."

En disant ces folies, Horace, qui se moquait parfois de lui-meme de fort
bonne grace, eclata de rire. C'etait la verite qu'il eut envoye tout son
argent a sa mere s'il eut pu le faire a l'instant meme sans l'effrayer.
Son coeur etait genereux; et s'il se rejouissait tant d'etre riche, ce
n'etait pas tant a cause de la possession, qu'a cause de l'espece
de victoire remportee sur ce qu'il appelait son mauvais destin.
Malheureusement il ne songea plus a ses resolutions le lendemain. Sa
mere ne recut plus rien de lui, et tous ses creanciers de Paris furent
egalement oublies. Il ne lui resta, de cet instant de devouement
enthousiaste, qu'une sorte d'orgueil insense et bizarre, qui consistait
a croire a son etoile en fait de succes d'argent, comme Napoleon croyait
a la sienne en fait de gloire militaire. Cette confiance absurde en une
providence occupee a favoriser ses caprices, et en un dieu dispose a
intervenir dans toutes ses entreprises, le rendit vain et temeraire. Il
commenca a mener le train d'un jeune homme pour qui quinze mille francs
auraient ete le semestre d'une pension de trente mille. Il acheta un
cheval, sema les pieces d'or a tous les valets de son hote, ecrivit a
Paris a son tailleur qu'il avait fait un heritage, et qu'il eut a lui
envoyer les modes les plus nouvelles. Quinze jours apres, il se montra
equipe le plus ridiculement du monde. Ses amis se moquerent de cet
accoutrement de mauvais gout, et lui conseillerent de destituer son
tailleur du quartier latin pour une celebrite de la _fashion_. Il
distribua aussitot sa nouvelle garde-robe aux piqueurs de ces messieurs,
et en commanda une autre a Humann, qui habillait Louis de Meran.
Recommande par ce jeune homme elegant et riche, il eut chez ce prince
des tailleurs un credit ouvert dont il ne s'inquieta pas, et qui creusa
sous lui comme un gouffre invisible.

Les joyeux compagnons qui l'entouraient, des qu'ils le virent
insolemment prodigue et revetu d'un costume de dandy qui deguisait
incroyablement son origine plebeienne, l'adopterent tout a l'ait, et
firent de lui le plus grand cas. Ce n'est plus le temps, c'est l'argent
qui est un grand maitre. Horace, n'etant plus retenu et contriste par
la misere, se livra a tous les elans de sa brillante gaiete et de son
audacieuse imagination. L'argent fit en lui des miracles; car il lui
rendit, avec la confiance en l'avenir et les jouissances du present,
l'aptitude au travail, qu'il semblait avoir a jamais perdue. Il retrouva
toutes ses facultes, emoussees par les chagrins et les soucis de l'hiver
precedent. Son humeur redevint egale et enjouee. Ses idees, sans devenir
plus justes, se coordonnerent et s'etendirent. Son style se forma tout a
coup. Il ecrivit un petit roman fort remarquable, dont la triste Marthe
fut l'heroine, et ses amours le sujet. Il s'y donna un plus beau role
qu'il ne l'avait eu dans la realite; mais il y motiva et y poetisa ses
fautes d'une maniere tres-habile. L'on peut dire que son livre, s'il eut
eu plus de retentissement, eut ete un des plus pernicieux de l'epoque
romantique. C'etait non pas seulement l'apologie, mais l'apotheose de
l'egoisme. Certainement Horace valait mieux que son livre; mais il y mit
assez de talent pour donner a cet ouvrage une valeur reelle. Comme il
etait riche alors, il trouva facilement un editeur; et le roman, imprime
a ses frais, et publie peu du temps apres son retour a Paris, eut une
sorte de succes, surtout dans le monde elegant.

Cette vie de luxe, melee de travail intellectuel et d'activite physique,
etait l'ideal et l'element veritable d'Horace. Je remarquai que sa
parole et ses manieres, d'abord ridicules lorsqu'il avait voulu les
transformer de bourgeoises en patriciennes, devinrent gracieuses et
dignes, lorsque fort de son propre merite et riche de son propre argent,
il ne chercha plus, en se reformant, a imiter personne. A Paris, ses
nouveaux amis le presenterent dans diverses maisons riches ou nobles, ou
il vit l'ancienne bonne compagnie et le nouveau grand monde. Il vit les
fetes des banquiers israelites, et les soirees moins somptueuses et plus
epurees de quelques duchesses. Il entra partout avec aplomb, certain
de n'etre deplace nulle part, apres avoir ete l'amant et l'eleve de la
precieuse vicomtesse de Chailly.

Au bout de deux mois d'une telle vie, Horace fut completement
transfigure. Il vint nous voir un matin dans son tilbury, avec son groom
pour tenir son beau cheval. Il monta nos cinq etages comme s'il n'eut
fait autre chose de sa vie, et eut le bon gout de ne pas paraitre
essouffle. Sa mise etait irreprochable; sa chevelure inculte avait enfin
ete domptee par Boucherot, successeur de Michalon. Il avait la main
blanche comme celle d'une femme, les ongles tailles en biseau, des
bottes vernies et une canne Verdier. Mais ce qu'il y avait de plus
extraordinaire, c'est qu'il avait pris un ton parfaitement naturel, et
qu'il etait impossible de deviner que tout cela fut le resultat d'une
etude. La seule chose qui trahit la nouveaute de sa metamorphose,
c'etait l'espece de joie triomphante qui eclairait son front comme une
aureole. Eugenie, a qui il baisa la main en arrivant (pour la premiere
fois de sa vie), eut un peu de peine d'abord a tenir son serieux, et
finit par s'etonner autant que moi de la facilite avec laquelle ce jeune
papillon avait depouille sa chrysalide. Il avait ete a si bonne ecole,
qu'il avait appris non-seulement a se bien tenir, mais encore a bien
causer. Il ne parlait plus de lui; il nous questionnait sur tout ce
qui pouvait nous interesser personnellement, et il avait l'air de s'y
interesser lui-meme. Nous avions vu ses premiers efforts pour atteindre
au type qu'il possedait enfin, et nous etions emerveilles qu'il eut deja
perdu l'enflure et l'arrogance du parvenu. "Parle-moi donc de toi un
peu, lui dis-je. Tes affaires me paraissent florissantes. J'espere que
ta nouvelle fortune ne repose pas entierement sur les cartes, mais bien
sur la litterature, ou tu as fait un si joli debut.--L'argent du jeu
tire a sa fin, me repondit-il naivement; j'espere bien le renouveler
en puisant a la meme source, et jusqu'ici mes essais ne sont pas
malheureux; mais comme il faut etre en mesure de perdre, j'ai songe a
la litterature, comme a un fonds plus solide. Mon editeur m'a verse ces
jours-ci trois mille francs pour un petit volume que je lui ferai en
une quinzaine de jours; et si le public recoit celui-la avec autant
d'indulgence que l'autre, j'espere que je ne me trouverai plus a court
d'argent." trois mille francs un petit volume, pensai-je, c'est un peu
cher; mais tout depend des arrangements.

"Il faut, lui dis-je, que je te parle de ce roman que tu viens de
publier.--Oh! je t'en prie, s'ecria-t-il, ne m'en parle pas. C'est si
mauvais, que je voudrais bien n'en entendre jamais parler.--Ce n'est pas
mauvais le moins du monde, repris-je: on peut meme dire, au point de
vue de l'art, que c'est une paraphrase tres-remarquable d'_Adolphe_,
ce petit chef-d'oeuvre litteraire de Benjamin Constant, que tu sembles
avoir pris pour modele."

Ce compliment ne plut pas beaucoup a Horace; sa figure changea tout d'un
coup.

"Tu trouves, me dit-il en s'efforcant de garder son air indifferent,
que mon livre est un pastiche? C'est bien possible: mais je n'y ai pas
songe, d'autant plus que je n'ai jamais lu _Adolphe_.

--Je te l'ai prete cependant l'annee derniere.

--Tu crois?

--J'en suis certain.

--Ah! je ne m'en souviens pas. Alors mon livre est une reminiscence.

--Il est impossible, repris-je, que le premier ouvrage d'un auteur de
vingt ans soit autre chose; mais comme le tien est bien fait, bien ecrit
et interessant, personne ne s'en plaint. Cependant, au risque d'etre
pedant, je veux te gronder un peu quant au sujet. Tu as fait, ce me
semble, la rehabilitation de l'egoisme...

--Ah! mon cher, laissons cela, je t'en prie, dit Horace avec un peu
d'ironie, tu parles comme un journaliste. Je te vois venir! tu vas
me dire que _mon livre est une mauvaise action_. J'ai lu au moins ce
mois-ci quinze feuilletons qui finissaient de meme."

J'insistai. Je lui fis un peu la guerre; je combattis ses theories de
_l'art pour l'art_ avec une sorte d'obstination dont je me faisais un
devoir d'amitie envers lui, mais contre laquelle ne tint pas longtemps
le vernis de modestie enjouee que l'elude du gout lui avait donne.

Il s'impatienta, se defendit avec humeur, attaqua mes idees avec
amertume; et, perdant peu a peu toutes ses graces et tout son calme
d'emprunt pour revenir a ses anciennes declamations, a ses eclats de
voix, a ses gestes de theatre, meme a quelques-unes de ces locutions
de cafe-billard du quartier latin, il laissa le vieil homme sortir du
sepulcre mal blanchi ou il avait pretendu l'enfermer. Quand il
s'apercut de ce qui lui arrivait, il en fut si honteux et si courrouce
interieurement, qu'il devint tout a coup sombre et taciturne. Mais ceci
n'etait pas plus nouveau pour nous que sa colere bruyante: nous l'avions
si souvent vu passer de la declamation a la bouderie!

"Tenez, Horace, lui dit Eugenie en lui posant familierement ses deux
mains sur les epaules, tout charmant que vous etiez au commencement de
votre visite, et tout maussade que vous voila maintenant, je vous aime
encore mieux ainsi. Au moins c'est vous, avec tous vos defauts, que nous
savons par coeur, et qui ne nous empechent pas de vous aimer; au lieu
que, quand vous voulez etre accompli, nous ne vous reconnaissons plus,
et nous ne savons que penser.

--Grand merci, ma belle," dit Horace en cherchant a l'embrasser
cavalierement pour la punir de son impertinence. Mais elle s'en preserva
en le menacant d'une petite balafre de son aiguille au visage, ce qui
l'eut empeche de paraitre le soir dans le monde, et il ne s'y exposa
point. Il essaya de reprendre son air aise et ses manieres distinguees
avant de nous quitter; mais il n'en put venir a bout, et, se sentant
gauche et guinde, il abregea sa visite.

"Je crains que nous ne l'ayons fache, et qu'il ne revienne pas de si
tot, dis-je a Eugenie lorsqu'il fut parti.

--Nous le reverrons quand il aura gagne encore de l'argent, et qu'il
aura un coupe a deux chevaux a nous faire voir, repondit-elle.

--Pendant un quart d'heure je l'ai cru corrige de tous ses defauts,
repris-je, et je m'en rejouissais.

--Et moi, je m'en affligeais, dit Eugenie; car il me semblait etre
arrive a l'impudence, qui est le pire de tous les vices. Heureusement,
voyez-vous, il ne pourra jamais s'empecher d'etre ridicule, parce
qu'en depit de toutes ses affectations, il a un fonds de naivete qui
l'emporte."

Ce meme jour, nous fumes surpris et bouleverses par une visite autrement
agreable. Comme nous etions encore penches sur le balcon pour suivre de
l'oeil le rapide tilbury d'Horace, nous remarquames qu'il faillit,
au detour du pont, ecraser un homme et une femme qui venaient a sa
rencontre en se donnant le bras, et en causant la tete baissee, sans
faire attention a ce qui se passait autour d'eux. Horace cria: Gare
donc! d'une voix retentissante qui monta jusqu'a nous par-dessus tous
les bruits du dehors, et nous le vimes fouetter son cheval fougueux avec
quelque intention d'effrayer ces gens malappris qui l'avaient force de
s'arreter une seconde. Nos yeux suivirent involontairement ce couple
modeste qui venait toujours de notre cote, et qui semblait n'avoir
remarque ni le dandy ni son equipage. Ils marchaient appuyes l'un sur
l'autre, et plus lentement que tous les gens affaires qui suivaient le
trottoir.

"As-tu jamais observe, me dit Eugenie, qu'on peut deviner, a l'allure de
deux personnes de sexe different qui se donnent le bras, le sentiment
qu'elles ont l'une pour l'autre? Voici un couple qui s'adore, je le
parierais! ils sont jeunes tous deux, je lu vois a leur taille et a
leur demarche. La femme doit etre jolie, du moins elle a une tournure
charmante; et a la maniere dont elle s'appuie sur le bras de ce jeune
mari ou de ce nouvel amant, je vois qu'elle est heureuse de lui
appartenir.

--Voila tout un roman dont ces deux passants ne se doutent peut-etre
guere, repondis-je. Mais vois donc, Eugenie! a mesure que cet homme
s'approche, il me semble le reconnaitre. Il a fait un geste comme
Arsene; il leve la tete vers notre balcon. Mon Dieu! si c'etait lui?

--Je ne vois pas ses traits de si haut, dit Eugenie; mais quelle serait
donc cette femme qu'il accompagne? A coup sur, ce n'est ni Suzanne ni
Louison.

--C'est Marthe! m'ecriai-je. J'ai de bons yeux; elle nous a regardes,
elle entre ici... Oui, Eugenie, c'est Marthe avec Paul Arsene!

--Ne me fais pas de pareils contes! dit Eugenie tout emue en s'arrachant
du balcon. Ce sont de fausses joies que tu me donnes."

J'etais si sur de mon fait, que je m'elancai sur l'escalier a la
rencontre de ces deux revenants, qui, un instant apres, pressaient
Eugenie dans leurs bras entrelaces. Eugenie, qui les avait crus morts
l'un et l'autre, et qui les avait amerement pleures, faillit s'evanouir
en les retrouvant, et ne reprit la force de les embrasser qu'en les
arrosant de larmes. Cet accueil les toucha vivement, et ils passerent
plusieurs heures avec nous, durant lesquelles ils nous informerent
complaisamment des moindres details de leur histoire et de leur vie
presente. Quand Eugenie sut que son amie etait actrice, elle la regarda
avec surprise, et me dit en la montrant:

"Vois donc comme elle est toujours la meme! elle a embelli, elle est
mise avec plus d'elegance; mais sa voix, son ton, ses manieres, rien n'a
change. Tout cela est aussi simple, aussi vrai, aussi aimable que par le
passe. Ce n'est pas comme..." Et elle s'arreta pour ne pas prononcer un
nom que Marthe, dans son recit, avait repete cependant plusieurs fois
sans emotion penible. Mais a chaque instant, Eugenie, en regardant Paul
et Marthe, et en poursuivant interieurement son parallele avec Horace,
ne pouvait s'empecher de s'ecrier:

"Mais ce sont eux! ils n'ont pas change. Il me semble que je les ai
quittes hier."

Marthe voulut avoir l'explication de ces reticences, et je jugeai qu'il
valait mieux lui parler ouvertement et naturellement d'Horace que de la
forcer a nous interroger sur son compte. Je lui racontai la visite qu'il
venait de nous faire, et tout ce qui devait expliquer cette opulence
soudaine. Je lui parlai meme de ses relations avec la vicomtesse de
Chailly. Je crus devoir le faire pour mettre la derniere main, s'il
en etait besoin, a la guerison de cette ame sauvee. Elle en sourit de
pitie, fremit legerement, et, se jetant dans le sein de son epoux, elle
lui dit avec un sourire doux et triste:

"Tu vois que je connaissais bien Horace!"

Ils furent forces de nous quitter a quatre heures. Marthe jouait le
soir meme. Nous allames l'entendre, et nous revinmes tout emus et tout
bouleverses de son talent, joyeux jusqu'aux larmes d'avoir retrouve ces
deux etres cheris, unis enfin et heureux l'un par l'autre.



XXXI.

Horace, lance dans le monde avec une belle figure, une bonne tenue,
beaucoup d'esprit de conversation, un commencement de renommee
litteraire, les apparences d'une certaine fortune, et un nom qu'il
signait _Du Montet_, ne pouvait manquer d'etre remarque; et il y eut un
moment ou, sans trop d'illusions, il put se flatter d'etre appele aux
plus grands succes aupres de ces belles poupees de salon qu'on appelle
femmes a la mode. Deux ou trois coquettes sur le retour l'eussent mis
en vogue, s'il eut voulu se laisser proner par elles; mais il visa plus
haut, et cela le perdit. Il se mit dans l'esprit que ces passageres
amours etaient trop faciles, et qu'il pouvait aspirer a un brillant
mariage. Depuis qu'il avait tate de la richesse, il lui semblait qu'il
n'y avait que cela de reel et de desirable. Il ne regardait plus le
talent et la gloire que comme des moyens de parvenir a la fortune, et il
comptait sur les dons qu'il avait recus de la nature pour captiver le
coeur de quelque riche heritiere. Avec de l'habilete, du temps et de la
prudence, qui sait si son reve ne se serait pas realise? Mais il ne sut
pas menager les ressources de sa position, et son trop de confiance
l'egara. Prompt a s'abuser sur les sentiments qu'il inspirait, il entama
une intrigue avec la fille d'un banquier, pensionnaire romanesque qui
repondit a ses billets, lui donna des rendez-vous, et concerta avec
lui un enlevement et un mariage a Gretna-Green. Malheureusement Horace
n'avait pas assez d'argent pour faire cette equipee. Les deux ou trois
mille francs du second roman avaient ete manges avant d'etre touches, et
il commencait a devenir aussi malheureux au jeu qu'il se flattait d'etre
heureux en amour. Il brusqua les choses, demanda la demoiselle a ses
parents d'un ton assez imperatif, se vanta aupres d'eux de la passion
qu'elle avait pour lui, et leur donna meme a entendre qu'il n'etait plus
temps de la lui refuser. Ce dernier point etait une ruse d'amour dont il
esperait rendre la jeune personne, complice; car il avait ete, malgre
lui, plus delicat qu'il ne voulait l'avouer. Il avait respecte
l'imprudente petite heroine de son roman, et meme leurs relations
avaient ete si chastes, qu'elle n'avait cru courir aucun danger aupres
de lui. Les parents, fins et prudents comme des gens qui ont fait
leur fortune eux-memes, eurent bientot penetre la verite. Ils prirent
l'enfant par la douceur, lui peignirent Horace comme un fat, un homme
sans coeur, pret a la compromettre pour s'enrichir en l'epousant. Ils
parlementerent, suspendirent la correspondance, et les rendez-vous
mysterieux, gagnerent du temps, parlerent d'accorder la main et de
retenir la dot, et en peu de jours surent si bien degouter ces deux
amants l'un de l'autre, qu'Horace se retira furieux contre sa belle, qui
le repoussait de son cote avec mepris et aversion. Cette triste aventure
fut tenue secrete: on ne fut tente de s'en vanter de part ni d'autre, et
Horace, par depit, s'adressa precipitamment a une veuve de bonne maison,
qui jouissait d'une vingtaine de mille livres de rentes, et qui etait
encore jeune et belle.

[Illustration: Comme nous etions encore penches sur le balcon.]

Comme elle etait devote, sentimentale et coquette, il s'imagina qu'elle
ne lui appartiendrait que par le mariage, et il se trompa. Soit que la
veuve ne voulut faire de lui qu'un cavalier servant en tout bien tout
honneur, soit qu'elle fut moins scrupuleuse et voulut aimer sans perdre
sa liberte, il fut accueilli avec grace, agace avec art, et commenca
a se sentir amoureux avant de savoir a quoi s'en tenir. J'ignore si,
malgre son extreme jeunesse, qu'il dissimulait dans sa barbe epaisse,
son nom roturier, qu'il avait arrange sur ses cartes de visite, et
sa misere, qu'il pouvait encore cacher sous des habits neufs pendant
quelque temps, il eut satisfait son amour et son ambition. L'esperance
d'etre un jour homme politique lui etait revenue avec celle de devenir
eligible par contrat de mariage. Il se nourrissait des plus doux
projets, et attendait, pour avouer sa veritable situation, qu'il eut
inspire un amour assez violent pour la faire accepter; mais il avait
une ennemie qui devait lui barrer le chemin, c'etait la vicomtesse de
Chailly.

Quoiqu'elle n'eut plus d'amour pour lui, elle avait espere le voir
ramper devant elle, conformement aux predictions du marquis de Vernes,
aussitot qu'elle l'aurait abandonne; mais le marquis, en jugeant Horace
orgueilleux en amour, s'etait trompe. Horace n'etait que vain, et son
inconstance, jointe a sa bonte naturelle, l'empechait de concevoir un
depit serieux. Il vit bien que la vicomtesse etait retournee au comte de
Meilleraie; mais comme elle le recevait avec une apparente bienveillance
et l'admettait au rang de ses amis, il se tint pour satisfait, et
continua a la voir sans amertume et sans pretention. C'eut ete pour
tous deux le meilleur etat de choses; mais Horace ne pouvait passer une
semaine sans commettre une faute grave. Il aimait a se griser, pour
etouffer peut-etre quelques secrets remords. A la suite d'un dejeuner
au Cafe de Paris, il s'enivra, devint expansif, vantard, et se laissa
arracher l'aveu de ses succes aupres de la vicomtesse. Un de ceux qui
l'aiderent perfidement a cette confession haissait Leonie, et voyait
intimement le comte de Meilleraie. Des le lendemain, ce dernier fut
informe de l'infidelite de sa maitresse. Il lui fit, non pas une scene,
il ne l'aimait pas assez pour s'emporter, mais de piquants reproches,
qui la blesserent profondement. Des lors, Horace fut l'objet de la haine
implacable de cette femme. Elle connaissait assez particulierement la
veuve qu'il courtisait, et deja elle s'etait apercue de la tournure
que prenait cette liaison. Elle lui temoigna de l'amitie, gagna sa
confiance, et la degouta d'Horace en lui disant ce simple mot: C'est
un homme _qui parle_. Horace fut econduit brusquement. Il lutta, et sa
defaite n'en fut que plus honteusement Consommee.

[Illustration: C'etait la vraie fille de Lucifer.]

Cette mortification cruelle ne pouvait arriver dans un plus facheux
moment. Son second roman venait de paraitre, et il n'etait pas bon.
Horace avait epuise dans le premier la petite somme de talent qu'il
avait amassee, parce qu'il y avait depense la petite somme d'emotion
qu'il avait recue. Il eut fallu, pour produire un nouvel ouvrage, que
sa vie interieure fut renouvelee assez rapidement pour rechauffer et
l'inspirer une seconde fois. Il avait force son cerveau a un enfantement
qui avortait. En essayant de peindre Leonie et son amour pour elle, il
avait ete froid et faux comme son modele et comme son propre sentiment.
Il eut pu avoir neanmoins un certain succes dans un certain monde avec
ce mauvais ouvrage, s'il eut designe clairement la vicomtesse a la
mechancete du public des salons, et s'il eut fourni a ses elegants
lecteurs l'appat d'un petit scandale. Mais Horace avait un trop noble
coeur pour chercher ce genre de vogue. Il avait tellement poetise son
heroine, qu'elle n'etait pas vraie, et que personne ne pouvait la
reconnaitre. Incapable de garder un secret d'amour, il etait egalement
incapable de le proclamer froidement et par vengeance.

Le meme jour ou il fut congedie par la prudente veuve, il perdit au jeu
ses derniers louis, et rentra chez lui dans une disposition d'esprit
assez tragique. Il trouva sur sa cheminee une lettre de son editeur, en
reponse a un billet qu'il lui avait ecrit la veille pour lui demander de
nouvelles avances en retour de la promesse d'un nouveau roman. "Odieux
metier! s'ecria-t-il en decachetant la lettre; il faudra donc ecrire
encore, ecrire toujours, quelle que soit ma disposition d'esprit; etre
leger de style avec une cervelle appesantie de fatigue, tendre de
sentiments avec une ame dessechee de colere, frais et fleuri de
metaphores avec une imagination fletrie par le degout!" Il brisa
convulsivement le cachet, et, a sa grande surprise, lut un refus
tres-net en style d'editeur mecontent, qui appelle un chat, un chat, et
un succes manque un _bouillon_. Le digne homme en etait pour ses frais.
Depuis quinze jours que l'ouvrage etait publie, il ne s'en etait pas
vendu trente exemplaires. Et puis il etait si court! Le volume etait
plat, les libraires ne prenaient cette _galette_ qu'au rabais. Si Horace
avait voulu le croire, il aurait allonge le denoument. Deux feuilles de
plus, et son livre gagnait cinquante centimes par exemplaire. Et puis le
titre n'etait pas assez _ronflant_, la donnee n'etait pas _morale_, il
y avait _trop de reflexions_; et mille autres causes de non-succes qui
firent sauter au plancher le pauvre auteur outre de colere et rempli de
desespoir.

Quand on n'a pour toute fortune que de belles paroles, des bottes
percees et un habit rape, on ne se decourage pas pour un refus
d'editeur; on se met en campagne, et de rebuffades en rebuffades, on
finit par en trouver un plus confiant ou plus riche. Mais courir
en tilbury et suivi de son groom, de porte en porte, pour demander
l'aumone, ce n'est pas aussi facile. Horace l'essaya pourtant des le
lendemain. Partout il fut recu avec beaucoup de politesse, mais avec
un sourire d'incredulite pour son avenir litteraire. Son premier roman
avait eu un succes d'estime plutot qu'un succes d'argent. Le second
avait fait un _fiasco_ complet. L'un lui demandait une preface d'Eugene
Sue, l'autre une lettre de recommandation de M. de Lamartine, un
troisieme exigeait qu'on lui assurat un feuilleton de Jules Janin. Tous
s'accordaient pour ne point faire les frais de l'edition, et aucun
n'entendait debourser la moindre avance de fonds. Horace les envoya tous
au diable, petits et gros, et revint chez lui la mort dans l'ame.

Le lendemain il vendit son cheval pour payer et congedier son
domestique; le surlendemain il vendit sa montre pour avoir quelques
pieces d'or, et pouvoir jouer encore un jour le role d'un homme riche.
Il alla voir Louis de Meran, qui jouait au whist avec ses amis. Horace
gagna quelques louis, les perdit, les regagna, et se retira vers trois
heures du matin endette de cinq cents francs, que, selon les lois de
ce monde-la, il devait payer dans un delai de trois jours a un de ses
meilleurs amis, riche de trente mille livres de rente, sous peine d'etre
meprise et taxe de gueuserie. Apres s'etre en vain mis en quatre pour se
les procurer chez un editeur, le soir du troisieme jour, il se decida
a les emprunter a Louis de Meran, non sans un trouble mortel; car il
savait qu'a moins d'un nouveau bonheur au jeu, il ne pourrait pas les
rendre, et l'insouciance qu'il avait eue naguere s'etait changee en
mefiance et en terreur depuis qu'il avait connu les apres jouissances
de la possession et les soucis amers de la ruine. Cette souffrance fut
d'autant plus grande, qu'il lui sembla voir dans le regard et dans
tout l'exterieur de son ami quelque chose de froid et de contraint qui
contrastait avec son empressement et sa confiance habituels. Jusque-la
ce jeune homme avait paru, en lui pretant de l'argent, le remercier
plutot que l'obliger, et il est certain que jusque-la Horace le lui
avait scrupuleusement restitue. Depuis qu'il se faisait passer pour
riche, il payait exactement, non ses anciennes dettes, mais celles qu'il
contractait dans son nouvel entourage. Ce jour-la il lui sembla que
Louis de Meran lui faisait l'aumone avec un deplaisir contenu par la
politesse. Aurait-il devine que ce jour-la, pour la premiere fois,
Horace n'avait pas le moyen de s'acquitter? Mais comment eut-il pu le
deviner? Horace avait reforme son equipage et quitte le joli appartement
garni qu'il occupait, sous pretexte d'un prochain voyage en Italie
annonce depuis longtemps, projet a la faveur duquel il s'etait dispense
d'acheter des meubles et de s'installer conformement a sa pretendue
aisance. Il feignit d'etre encore retenu pour quelques jours par des
affaires imprevues, esperant que, durant ce peu de jours, la fortune
du jeu, et meme celle de l'amour, changeraient en sa faveur, et lui
permettraient de reculer indefiniment son voyage.

Neanmoins, ce froid visage de son noble ami, et une sorte d'affectation
qu'il crut remarquer en lui de ne pas l'accompagner a l'Opera, lui
causerent une profonde inquietude. Il craignit d'avoir laisse soupconner
sa position facheuse par l'air soucieux qu'il avait depuis quelques
jours, et resolut d'effacer ces doutes en se montrant le soir en public
avec son dandysme accoutume. Il alla trouver au fond de la Cite un
brocanteur auquel il avait eu affaire autrefois, et il lui vendit a
grande perte son epingle en brillants; mais il eut une centaine de
francs dans sa poche, loua une remise, mit le meilleur habit qui
lui restat, passa une rose magnifique dans sa boutonniere, et alla
s'installer a l'avant-scene de l'Opera, dans une de ces loges en
evidence qu'on appelle aujourd'hui, je crois, _cages aux lions_. A cette
epoque-la, les elegants du Cafe de Paris ne portaient pas encore ce nom
bizarre; mais je crois bien que c'etait la meme espece de dandys, ou peu
s'en faut. Horace etait enrole dans cette variete de l'espece humaine,
et faisait profession de se montrer. Il avait ses entrees dans cette
loge, ou Louis de Meran payait une part de location, et l'emmenait une
ou deux fois par semaine. Il y etait toujours accueilli par les autres
occupants avec cordialite; car on l'aimait, et son esprit animait ce
groupe flaneur et ennuye. Mais ce soir-la on tourna a peine la tete
lorsqu'il entra, et personne ne se derangea pour lui faire place. Il est
vrai que Nourrit chantait avec madame Damoreau le duo de Guillaume Tell:

  O Mathilde, idole de ma vie, etc.

Probablement on ecoutait dans ce moment avec plus d'attention. Horace,
un instant effraye, se rassura; et bientot il reprit tout son aplomb,
lorsqu'a la fin de l'acte un de ces messieurs l'engagea a venir souper
chez lui, avec les autres, apres le spectacle. Il s'efforca d'etre
enjoue, et il vint a bout d'avoir enormement d'esprit. Cependant, de
temps a autre, il lui semblait remarquer un sourire de mepris echange
autour de lui. Un nuage alors passait devant ses yeux, ses oreilles
bourdonnaient, il n'entendait plus l'orchestre, il ne voyait plus
flotter dans la salle qu'une assemblee de fantomes qui le regardaient,
le montraient au doigt, ricanaient affreusement; et des spectres de
femmes qui se disaient les uns aux autres des mots etranges derriere
leur eventail: _aventurier, aventurier! hableur, fanfaron! homme de
rien! homme de rien!_ Alors il etait pret a s'evanouir, et quand, revenu
a lui-meme, il s'assurait que ce n'etait qu'une hallucination, il
faisait de violents efforts pour cacher son angoisse. Une fois un de ses
compagnons lui demanda pourquoi il etait si pale. Horace, encore plus
trouble par cette remarque, repondit qu'il etait souffrant. _Peut-etre
avez-vous faim?_ lui dit un antre. Horace perdit tout a fait contenance.
Il crut voir dans ce mot insignifiant une atroce epigramme. Il songea a
se retirer, a se cacher, a ne jamais reparaitre.

Et puis il se dit qu'il ne fallait pas abandonner ainsi la partie, qu'il
devait aborder une explication, affronter l'attaque, afin de se defendre
avec audace, et de savoir a tout prix s'il etait victime d'une secrete
persecution, ou en proie a un mauvais reve. Il suivit la bande joyeuse
chez l'amphitryon de la nuit, tour a tour glace ou rassure par l'air
froid ou bienveillant des convives.

La dame du logis etait une fille entretenue, fort belle, fort
intelligente, fort railleuse, et mechante a l'exces. Horace l'avait
toujours haie et redoutee, quoiqu'elle lui eut fait des avances.
Elle avait ce jour-la une robe de satin ecarlate, ses cheveux blonds
flottants, et un certain air plus impertinent que de coutume. Ses yeux
brillaient d'un eclat diabolique: c'etait la vraie fille de Lucifer.
Elle accueillit Horace avec des graces de chat, le placa aupres d'elle a
table, et lui versa de sa belle main les vins du Rhin les plus capiteux.
On s'egaya beaucoup, on traita Horace aussi bien que de coutume, on lui
fit reciter des vers, on l'applaudit, on le flatta, et on parvint a
l'enivrer, non pas jusqu'a perdre la raison, mais jusqu'a reprendre
confiance en lui-meme.

Alors un des convives lui dit:

"A propos de femmes, apprenez-nous donc, mon cher, pourquoi la
vicomtesse de Chailly vous en veut si fort. Est-il vrai qu'a un dejeuner
au Cafe de Paris, avec B... et A..., vous l'ayez compromise?

--Le diable m'emporte si je m'en souviens, repondit Horace; mais je ne
crois pas l'avoir fait.

--Alors vous devriez vous justifier aupres d'elle, car on lui a dit
que vous vous etiez vante de ce dont un homme d'honneur ne se vante
jamais...

--A jeun! reprit un autre. Mais _in vino veritas_, n'est ce pas, Horace?

--En ce cas, repondit Horace, quelque gris que j'aie pu etre, je n'ai du
me vanter de rien.

--Il veut dire par la, observa Proserpine (c'est ainsi qu'Horace
appelait ce soir-la la maitresse de son hote), qu'il n'y aurait pas
de quoi se vanter, et c'est mon avis. Votre vicomtesse est seche,
reluisante et anguleuse comme un coquillage.

--Elle a beaucoup d'esprit, reprit-on. Avouez, Horace, que vous en avez
ete amoureux.

--Pourquoi non? Mais si je l'ai ete, je ne m'en souviens pas davantage.

--On dit pourtant que vous vous en etes souvenu au point de raconter des
choses etranges sur votre sejour a la campagne, l'ete dernier?

--Que signifient toutes ces questions? dit Horace en levant la tete.
Suis-je devant un jury?

--Oh! non, dit Proserpine: c'est tout au plus de la police
correctionnelle. Allons, mon beau poete, vous allez nous dire cela entre
amis. La vicomtesse ne vous hairait pas tant si elle ne vous avait pas
tant aime.

--Et depuis quand m'honore-t-elle de sa haine?

--Depuis que vous lui avez ete infidele, bel inconstant!

--Si je ne l'ai pas ete, c'est votre faute, belle inhumaine, repondit
Horace du meme ton moqueur.

--Vous avouez donc, reprit-elle, que vous lui aviez jure fidelite
jusqu'au tombeau?

--Cela va-t-il durer longtemps de la sorte? dit Horace en riant.

--Il est certain, dit quelqu'un, que vous causez un violent depit a la
vicomtesse, et qu'elle dit beaucoup de mal de vous.

--Et quel mal peut-elle dire de moi, s'il vous plait?

--Tenez vous a le savoir?

--Un peu.

--Eh bien! elle pretend que vous etes pauvre, et que vous vous faites
passer pour riche; que vous etes un enfant, et que vous faites semblant
d'etre un homme; que vous etes econduit par toutes les femmes, et que
vous jouez le role de vainqueur."

Nous y voila, pensa Horace; le moment est venu de braver l'orage.

"Si la vicomtesse se plait a debiter de pareilles impertinences,
repondit-il avec fermete, comme je ne sais pas le moyen de me venger
d'une femme, je me bornerai a dire qu'elle se trompe; mais si un homme
me le repetait avec le moindre doute sur ma loyaute, je lui repondrais
qu'il en a menti."

L'interlocuteur a qui s'adressait cette reponse fit un mouvement
de colere. Son voisin le retint, et se hata de dire d'un ton assez
equivoque:

"Personne ne doute ici de votre loyaute. Si vous avez trahi le secret de
vos amours avec une femme, dans un de ces _apres-boire_ ou vraiment la
verite nous echappe sans que nous en ayons conscience, la vicomtesse
pousse trop loin sa vengeance en vous calomniant. Mais si vous l'aviez
calomniee, vous? si, par depit de ses refus, vous aviez menti, il
faudrait l'excuser d'user de represailles.

--Mais vous-meme, Monsieur, dit Horace, vous paraissez incertain? Je
desirerais savoir votre opinion sur mon compte.

--Mon opinion, c'est que vous avez ete son amant, que vous l'avez conte
a quelqu'un dans les fumees du champagne, et que vous avez fait la une
grave imprudence.

--Que vous en semble? dit Proserpine en remplissant le verre d'Horace;
prononcez, messieurs du tribunal.

--Cela merite tout au plus deux jours d'emprisonnement au secret dans
l'oratoire de madame de ***."

Ici on nomma la belle veuve qu'Horace avait espere d'epouser.

"Ah! est-ce qu'il y a aussi un acte d'accusation par rapport a
celle-la?" dit Proserpine en regardant Horace d'un air de reproche a lui
donner des vertiges de vanite.

Quoique Horace fut un peu anime, il comprit qu'il avait besoin de toute
sa tete, et il s'abstint de vider son verre; il chercha a deviner dans
les regards des convives si cette petite guerre etait un piege perfide
ou une taquinerie amicale. Il crut n'y rien trouver de malveillant, et
il soutint toutes les interrogations avec enjouement. Tout ce qu'on lui
disait l'eclairait sur un point jusqu'alors mysterieux pour lui: c'est
que la vicomtesse l'avait desservi aupres de la veuve. Il voyait en
outre qu'elle avait tache de le desservir dans l'opinion de ses amis,
et la maniere dont on presentait les choses donnait a penser que cette
guerre cruelle etait le resultat de l'amour offense. Il trouvait tout le
monde dispose a le juger ainsi, et a l'absoudre, dans ce cas, des doutes
injurieux eleves contre lui par une femme irritee et jalouse. Il ne
pouvait se justifier qu'en avouant son intimite avec elle; mais il ne
pouvait l'avouer sans encourir le reproche de fatuite, qu'il repoussait
depuis un quart d'heure. Il n'avait qu'un parti a prendre, c'etait de se
griser tout a fait, et il le fit de son mieux, afin d'etre autorise a
parler comme malgre lui.

Mais par une de ces bizarreries de la raison humaine, qui ne nous quitte
que lorsque nous voulons la retenir, et qui s'obstine a nous rester
fidele lorsque nous la voulons ecarter, plus il buvait, moins il se
sentait gris. Il avait la migraine, sa paupiere etait lourde, sa langue
embarrassee; mais jamais son cerveau n'avait ete plus lucide. Cependant
il fallait deraisonner, helas! et Horace deraisonna. Il me l'a confesse
depuis, presse par un severe interrogatoire: il joua l'ivresse n'etant
pas ivre, et, feignant d'avoir perdu la raison, il donna, avec beaucoup
de discernement, des preuves irrecusables de la verite. Il le fit avec
une certaine jouissance de ressentiment contre la mechante creature qui
avait voulu le deshonorer, et il crut avoir savoure le plaisir funeste
de la vengeance; car il vit son auditoire convaincu applaudir a ses
aveux, et les enregistrer comme pour demasquer la prudence de son
ennemie.

Mais tout a coup son hote, se levant pour recevoir les adieux de la
compagnie, qui se retirait, lui dit ces paroles cyniques avec une
froideur meprisante: "Allez vous coucher, Horace; car, bien que vous ne
soyez pas plus gris que moi, vous etes _soul comme un_..."

Horace n'entendit pas le dernier mot, et je me garderai bien de le
repeter. Il eut comme un eblouissement; et ses jambes ne pouvant plus le
soutenir, sa langue ne pouvant plus articuler un mot, on l'entraina, et
on le jeta, plutot qu'on ne le deposa a la porte de Louis de Meran, chez
lequel, depuis le jour ou il avait quitte son logement, il avait accepte
un gite provisoire. Ce qu'il souffrit lorsqu'il se trouva seul ne
saurait etre apprecie que par ceux qui auraient d'aussi miserables
fautes a se reprocher. En proie a d'horribles douleurs physiques, et ne
pouvant se trainer jusqu'a son lit, il passa le reste de la nuit sur un
fauteuil, a mesurer l'horreur de sa position; car, pour son supplice, sa
raison etait parfaitement eclaircie, et il ne se faisait plus illusion
sur le blame, la mefiance et le mepris de ces hommes qu'il avait voulu
eblouir et tromper, et qui, malgre la superiorite de son esprit,
venaient de le faire tomber dans un piege grossier. Maintenant il
comprenait l'epreuve a laquelle on l'avait soumis, et la conduite qu'il
eut du tenir pour en sortir justifie. S'il eut affronte dignement
les imputations de Leonie, en persistant a respecter le secret de sa
faiblesse, et en acceptant le soupcon au lieu de l'ecarter au moyen
d'une lache vengeance, quoique ses juges ne fussent ni tres-eclaires, ni
tres-delicats sur de telles matieres, ils auraient eu assez d'instinct
genereux dans l'ame pour lui tout pardonner. Ils auraient estime la
noblesse et la bonte de son coeur, tout en blamant la vanite de son
caractere. Ces jeunes gens frivoles, qui ne valaient pas mieux que lui
a beaucoup d'egards, avaient du moins recu du grand monde une sorte
d'education chevaleresque qui les eut rendus magnanimes, si Horace eut
su leur en donner l'exemple. Faute d'avoir pris son role de haut, il
retombait plus bas qu'il ne meritait d'etre.

Il n'en pouvait plus douter. En le ramenant dans leur voiture, quatre ou
cinq jeunes gens, feignant de le croire endormi, comme il feignait de
l'etre, avaient fait entendre a ses oreilles des paroles terribles de
secheresse et d'ironie. Il avait ete condamne a ne pas les relever,
parce qu'il s'etait condamne a ne pas paraitre les entendre. Il avait
eu envie de crier; des convulsions furieuses avaient passe par tous ses
membres, et, pour la premiere fois de sa vie, au lieu de ceder a son
exasperation nerveuse, il avait eu la force de la reprimer, parce qu'il
voyait qu'on n'y croirait pas et qu'on serait impitoyable pour son
delire. Vraiment c'etait un chatiment trop rude pour un jeune homme qui
n'etait que vain, leger et maladroit.

Au grand jour, Louis de Meran entra dans sa chambre avec un visage si
severe, qu'Horace, ne pouvant soutenir cet accueil inusite, cacha sa
tete dans ses deux mains pour cacher ses larmes. Louis, desarme par sa
douleur, prit une chaise, s'assit a cote de lui, et, s'emparant de ses
mains avec une bonte grave, lui parla avec plus de raison et d'elevation
d'idees qu'il ne paraissait susceptible d'en montrer. C'etait un jeune
homme assez ignorant, eleve en enfant gate, mais foncierement bon; la
delicatesse du coeur eleve l'intelligence quand besoin est. "Horace, lui
dit-il, je sais ce qui s'est passe cette nuit a ce souper ou je n'ai pas
voulu me trouver, pour ne pas etre temoin des humiliations qu'on vous
y menageait. J'aurais malgre moi pris parti pour vous, et je me serais
fait quelque grave affaire avec des gens que, par droit d'anciennete et
par suite d'un long echange de services, je suis force de preferer a
vous. J'ai fait mon possible pour vous engager a rester chez vous hier;
vous n'avez pas voulu me comprendre. Enfin vous vous etes livre, et vous
avez empire votre situation. Vous avez commis des fautes que, dans
la justice de ma conscience, je trouve assez pardonnables, mais pour
lesquelles vous ne trouverez aucune indulgence dans ce monde hautain et
froid que vous avez voulu affronter sans le connaitre. Vous avez une
ennemie implacable, a qui vous pouvez rendre blessure pour blessure,
outrage pour outrage. C'est une mechante femme, dont j'ai appris a mes
depens a me preserver. Mais elle est du monde, mais vous n'en etes pas.
Les rieurs seront pour vous, les influents seront pour elle. Elle vous
fera chasser de partout, comme elle vous a fait congedier par madame
de ***. Croyez-moi, quittez Paris, voyagez, eloignez-vous, faites-vous
oublier; et si vous voulez reparaitre absolument dans ce qu'on appelle,
tres-arbitrairement sans doute, la bonne compagnie, ne revenez qu'avec
une existence assuree et un nom honorable dans les lettres. Vous avez eu
un tort grave: c'est de vouloir nous tromper. A quoi bon? Aucun de
nous ne vous eut jamais fait un crime d'etre pauvre et d'une naissance
obscure. Avec votre esprit et vos qualites, vous vous seriez fait
accepter de nous, un peu plus lentement peut-etre, mais d'une maniere
plus solide. Vous avez voulu, partant d'une condition precaire, jouir
tout d'un coup des avantages de fortune et de consideration que votre
travail et votre attitude fiere et discrete vis-a-vis de nous eussent pu
seuls vous faire conquerir. Si j'avais su qu'au lieu de vingt-cinq ans
vous n'en aviez que vingt, je vous aurais guide un peu mieux. Si j'avais
su que vous etiez le fils d'un petit fonctionnaire de province, et non
le petit-fils d'un conseiller au parlement, je vous aurais detourne de
l'idee puerile de falsifier votre nom. Enfin, si j'avais su que vous ne
possediez absolument rien, je ne vous aurais pas lance dans un train de
vie ou vous ne pouviez que compromettre votre honneur. Le mal est fait.
Laissez au temps, qui efface les medisances et a mon amitie, qui vous
restera fidele, le soin de le reparer. Vous avez du talent et de
l'instruction. Vous pouvez, avec de l'esprit de conduite, marcher un
jour de pair avec ces personnages brillants dont l'air degage vous a
seduit, et que vous regarderez peut-etre alors en pitie. Vous allez
partir, promettez-le-moi, et sans chercher par aucun coup de tete a vous
venger des soupcons qu'on a concus contre vous. Vous auriez dix duels,
que vous ne prouveriez pas que vous avez dit la verite, et vous
donneriez a votre aventure un eclat qu'elle n'a pas encore. Vous avez
besoin d'argent pour voyager; en voici: trop peu a la verite pour mener
en pays etranger le train d'un fils de famille, mais assez pour attendre
modestement le resultat de votre travail. Vous me le rendrez quand vous
pourrez. Ne vous en tourmentez guere; j'ai de la fortune, et je vous
proteste, Horace, que je n'ai jamais eu autant de plaisir a vous obliger
que je le fais en cet instant."

Horace, penetre de repentir et de reconnaissance, pressa fortement la
main de Louis, refusa obstinement le portefeuille qu'il lui presentait,
le remercia de ses bons conseils avec une grande douceur, lui promit de
les suivre, et quitta precipitamment sa maison. Louis de Meran m'ecrivit
aussitot, pour me mettre au courant de toutes ces choses, et pour
m'engager a faire accepter en mon nom a Horace les avances qu'il n'avait
pas voulu recevoir de lui, et qui lui etaient necessaires pour se mettre
en voyage.

Malheureusement le devouement de cet excellent jeune homme ne put etre
aussi promptement efficace qu'il le souhaitait. Horace ne vint pas me
voir, et je le cherchai rendant plusieurs jours sans pouvoir decouvrir
sa retraite.



XXXII.

Il passa donc trois ou quatre jours dans la solitude, en proie aux
angoisses de la honte et de la misere, ne sachant ou fuir l'une et
comment arreter les progres de l'autre. Son ame avait recu la plus
douloureuse atteinte qu'elle fut disposee a ressentir. Les chagrins de
l'amour, les tourments du remords, les soucis meme de la pauvrete ne
l'avaient jamais serieusement ebranle; mais une profonde blessure portee
a sa vanite etait plus qu'il ne fallait pour le punir. Malheureusement
ce n'etait pas assez pour le corriger. Horace etait sans force et sans
espoir de reaction contre l'arret qui venait de le frapper. Enferme dans
un grenier, errant la nuit seul par les rues, il se tordait les mains
et versait des larmes comme un enfant. Le monde, c'est-a-dire la vie
d'apparat et de dissipation, cet Elysee de ses reves, ce refuge contre
tous les reproches de sa conscience, lui etait donc ferme pour jamais!
Les consolations que Louis de Meran avait essaye de lui donner lui
paraissaient illusoires. Il savait bien que les gens qui vivent de
pretentions, selon eux legitimes, sont sans pitie pour les pretentions
mal fondees d'autrui. Il avait assez de fierte pour ne vouloir pas
rentrer en grace en cherchant a justifier sa conduite; et lors meme
qu'il eut ete assure de sortir vainqueur aux yeux du monde d'une lutte
contre la vicomtesse, la seule pensee d'affronter des humiliations comme
celles qu'il venait de subir le faisait fremir de douleur et de degout.

Il avait fait tant d'etalage de sa courte prosperite, tant aupres de ses
anciens amis que dans sa correspondance avec ses parents, qu'il n'osait
plus, dans sa detresse, s'adresser a personne. Et a vrai dire il ne
pouvait s'arreter a aucun projet. Il sentait bien que le plus court et
le plus sage etait de retourner dans son pays, et d'y travailler a une
oeuvre litteraire, afin de payer ses dernieres dettes et d'amasser de
quoi se mettre en route, a pied, pour l'Italie; mais il n avait pas ce
courage. Il savait que ses parents, abuses sur ses succes litteraires,
n'avaient pas manque de les proclamer sur tous les toits de leur petite
ville, et il craignait qu'un beau jour une medisance, recueillie par
hasard au loin, n'y vint changer en mepris la consideration qu'il
s'etait faite. Six mois plus tot, il eut emprunte gaiement et
insoucieusement un louis par semaine a differents camarades d'etudes.
Dans ce monde-la, nul ne rougit d'etre pauvre, et l'on se conte l'un a
l'autre en riant qu'on n'a pas dine la veille, faute de neuf sous pour
payer son ecot chez Rousseau. Mais quand on a frequente les salons
fermes aux necessiteux, quand on a eclabousse de son equipage les amis
qui vont a pied, on cache son indigence comme un vice et sa faim comme
un opprobre.

Cependant, un soir, Horace se decida a monter chez moi, non sans etre
revenu sur ses pas dix fois au moins. Son aspect etait dechirant a
voir; sa figure etait fletrie, ses joues creusees, ses yeux eteints.
Sa chevelure en desordre portait encore les traces de la frisure, et,
cherchant a reprendre son attitude naturelle, se dressait par meches
raides et contournees autour de son front. Le courage de dissimuler sa
misere sous un essai de proprete lui avait manque. On voyait dans toute
sa personne negligee et debraillee le decouragement profond ou il
s'etait laisse tomber. Sa chemise fine et plissee avec recherche, etait
sale et chiffonnee. Son habit, d'une coupe elegante, avait plusieurs
boutons emportes ou brises, et l'on voyait que depuis plusieurs jours il
n'avait pas songe a le brosser. Ses bottes etaient couvertes d'une boue
seche. Il n'avait pas de gants, et il portait, en guise de canne, un
gros baton plombe, comme s'il eut ete sans cesse en garde contre quelque
guet-apens.

Heureusement nous etions prevenus, Eugenie et moi, et nous ne fimes
paraitre aucune surprise de le voir ainsi metamorphose. Nous feignimes
de ne pas nous en apercevoir, et, sans lui faire de questions, nous lui
proposames bien vite de diner avec nous. Nous avions deja dine pourtant;
mais Eugenie, en moins d'un quart d'heure, nous organisa un nouveau
repas auquel nous fimes semblant de toucher, et dont Horace avait trop
besoin pour s'apercevoir de la supercherie. Il etait si affame, qu'il
eprouva un accablement extraordinaire aussitot qu'il se fut assouvi,
et tomba endormi sur sa chaise avant que la nappe fut enlevee.
L'appartement que Marthe avait occupe a cote du notre se trouvait par
hasard vacant. Nous y portames a la hate un lit de sangle et quelques
chaises; puis, s'approchant d'Horace avec douceur, Eugenie lui dit:

"Vous etes fort souffrant, mon cher Horace, et vous feriez, bien de vous
jeter sur un lit que nous avons pu offrir ces jours derniers a un ami
de province, et qui est encore la tout pret. Profitez-en jusqu'a ce que
vous vous sentiez mieux.

--Il est vrai que je me sens tout a fait malade, repondit Horace; et si
je ne suis pas indiscret, j'accepte l'hospitalite jusqu'a demain." Il se
laissa conduire dans la chambre de Marthe, et ne parut frappe d'aucun
souvenir penible. Il etait comme abruti, et cet etat, si contraire a son
animation naturelle, avait quelque chose d'effrayant.

Il dormait encore le lendemain matin, lorsque Paul Arsene entra chez
nous, portant l'enfant de Marthe dans ses bras. "Je vous apporte votre
filleul, dit-il a Eugenie, qui avait pris ce gros garcon en affection,
et qui lui avait donne le nom d'Eugene. Sa mere est accablee de travail
aujourd'hui, et moi par consequent. Elle debute ce soir au Gymnase, ou
je suis recu caissier comme vous savez. La mere Olympe est un peu malade
et perd la tete. Nous craignons que notre _tresor_ ne soit mal soigne.
Il faut que vous veniez a notre secours et que vous le gardiez toute la
journee, si vous pouvez le faire sans trop vous gener.

--Donnez-moi bien vite le _tresor_, s'ecria Eugenie en s'emparant
avec joie du marmot, que, dans sa tendresse naive et grande, Arsene
n'appelait plus autrement.

--Le tresor est adorable, lui dis-je; mais songez-vous a l'entrevue qui
est inevitable tout a l'heure?...

--Arsene, dit Eugenie, prends ton courage et ton sang-froid a deux
mains: Horace est ici."

Arsene palit, "N'importe, dit-il; d'apres ce que vous m'aviez confie,
je devais bien m'attendre a l'y rencontrer un de ces jours. Le nom de
l'enfant n'est point ecrit sur son front, et d'ailleurs, grace a lui,
le _tresor_ est anonyme. Pauvre ange! ajouta-t-il en embrassant le fils
d'Horace; je vous le confie, Eugenie; ne le rendez pas a son possesseur
legitime.

--Il ne vous le disputera pas, soyez tranquille! repondit-elle avec un
soupir. Vous avertissez votre femme, afin qu'elle ne vienne pas ici
durant quelques jours. Horace ne peut pas rester a Paris, et il est
facile d'eviter cette rencontre.

--Je le desire beaucoup, dit Arsene; il me semble que cet homme ne peut
seulement pas la regarder sans lui faire du mal. Cependant, si elle
desire le voir, que sa volonte soit faite! Jusqu'ici elle dit qu'elle ne
le veut pas. Adieu. Je reviendrai chercher mon enfant ce soir."

"Ah! vous avez un enfant? dit Horace avec indifference, lorsqu'il entra
chez nous vers dix heures pour dejeuner.

--Oui, nous avons un enfant, repondit Eugenie avec un sentiment secret
de malice austere. Comment le trouvez-vous?"

Horace le regarda. "Il ne vous ressemble pas, dit-il avec la meme
indifference. Il est vrai que ces poupons-la ne ressemblent a rien,
ou plutot ils se ressemblent tous: je n'ai jamais compris qu'on put
distinguer un petit enfant d'un autre enfant du meme age. Combien a
celui-la? un mois? deux mois?

--On voit bien que vous n'en avez jamais regarde un seul! dit Eugenie.
Celui-ci a huit mois, et il est superbe pour son age. Vous ne trouvez
pas que ce soit un bel enfant?

--Je ne m'y connais pas du tout. Je le trouverai _delirant_ si cela vous
fait plaisir... Mais j'y songe! il est impossible que vous soyez sa
mere. Je vous ai vue il y a huit mois... Allons donc! cet enfant n'est
pas a vous.

--Non, dit Eugenie brusquement. Je me moquais de vous, c'est l'enfant de
mon portier, c'est mon filleul.

--Et cela vous amuse, de le porter sur vos bras, tout en faisant votre
menage?

--Voulez-vous le tenir un peu, dit-elle en le lui presentant, pendant
que je servirai le dejeuner?

--Si cela nous fait dejeuner un peu plus vite, je le veux bien; mais je
vous assure que je ne sais comment toucher a _cela_, et que s'il lui
prend fantaisie de crier, je ne saurai pas faire autre chose que de le
poser par terre. Fi! puisque vous n'etes pas sa mere, je puis bien vous
dire, Eugenie, que je le trouve fort laid avec ses grosses joues et ses
yeux ronds!

--Il est plus beau que vous, s'ecria Eugenie avec une colere ingenue, et
vous n'etes pas digne d'y toucher.

--Tenez, le voila qui piaille, dit Horace: permettez-moi de le reporter
dans la loge de ses chers parents."

L'enfant, effraye de la grosse barbe noire d'Horace, s'etait rejete, en
criant, dans le sein d'Eugenie.

"Et moi, dit-elle en le caressant pour l'apaiser, moi qui serais si
heureuse d'avoir un enfant comme toi, mon pauvre tresor!"

Horace sourit dedaigneusement, et, s'enfoncant dans un fauteuil, il
devint reveur. Le passe sembla enfin se reveiller dans sa memoire, et il
me dit avec abattement, lorsque Eugenie, ayant depose l'enfant sur mes
genoux, passa dans la chambre voisine: "Jamais Eugenie ne me pardonnera
de n'avoir pas compris les joies de la paternite: vraiment, les femmes
sont injustes et impitoyables. J'y ai beaucoup reflechi, depuis _mon
malheur_; et j'ai eu beau chercher comment les delices de la famille
pouvaient etre appreciables a un homme de vingt ans, je ne l'ai pas
trouve. Si un enfant pouvait venir au monde a l'age de dix ans, au
developpement de sa beaute et de son intelligence (en supposant
gratuitement qu'il ne fut ni laid, ni roux, ni bossu, ni idiot), je
comprendrais, jusqu'a un certain point, qu'on put s'interesser a lui.
Mais soigner ce petit etre malpropre, rechigne, stupide, et pourtant
despotique, c'est le fait des femmes, et Dieu leur a donne pour cela des
entrailles differentes des notres.

--Cela n'est vrai que jusqu'a un certain point, repondis-je. Les femmes
les aiment plus delicatement, et s'entendent mieux a les elever durant
les premieres annees; mais je n'ai jamais compris, moi, qu'en presence
de cet etre faible et mysterieux qui porte en lui un passe et un avenir
inconnus, on put eprouver, pour tout sentiment, la repugnance. Les
hommes du peuple sont meilleurs que nous, Horace. Ils aiment leurs
petits avec une admirable naivete. N'avez-vous jamais ete saisi de
respect et d'attendrissement a la vue d'un robuste ouvrier portant le
soir dans ses bras nus, encore tout noircis par le travail, son marmot
sur le seuil de la porte, pour l'egayer et soulager sa mere?

--Ce sont des vertus inconciliables avec la proprete," repondit Horace
sur un ton de persiflage dedaigneux, et sans songer que dans ce
moment-la il etait fort malpropre lui-meme. Puis, passant la main sur
son front, comme pour rassembler ses idees: "Je vous remercie de m'avoir
heberge cette nuit, dit-il; mais je ne sais si c'est pour reveiller en
moi un remords salutaire que vous m'avez mis dans cette chambre fatale;
j'y ai fait des reves affreux, et il faut, puisque me voila decidement
dans la position d'esprit la plus sinistre, que je vous fasse une
question penible et delicate. Avez-vous jamais su, Theophile, ce
qu'etait devenue l'infortunee dont j'ai si affreusement brise le coeur
par un crime vraiment etrange, pour n'avoir pas ete enchante de l'idee
d'etre pere a vingt ans, et lorsque j'etais dans l'indigence!

--Horace, lui dis-je, ne faites-vous cette question avec le sentiment
que vous avez, en ce moment, sur le visage, c'est-a-dire avec une
curiosite assez indolente, ou avec celui que vous devez avoir dans le
coeur?

--Mon visage est petrifie, mon pauvre Theophile, repondit-il avec un
accent qui redevenait peu a peu declamatoire, et j'ignore si je pourrai
jamais pleurer ou sourire desormais. Ne m'en demandez pas la cause,
c'est mon secret. Quant a mon coeur, c'est sa destinee d'etre meconnu;
mais vous qui avez toujours ete meilleur et plus indulgent pour moi que
tous les autres, comment pouvez-vous l'outrager a ce point d'ignorer
qu'il saignera eternellement par cette blessure? Si j'etais sur que
Marthe vecut et qu'elle se fut consolee, je serais peut-etre soulage
aujourd'hui d'une des montagnes qui oppressent tout le passe de ma vie,
tout mon avenir peut-etre!

--En ce cas, lui dis-je, je vous repondrai la verite: Marthe n'est pas
morte; Marthe n'est pas malheureuse, et vous pouvez l'oublier."

Horace ne recut pas cette nouvelle avec l'emotion que j'en attendais. Il
eut plutot l'air d'un homme qui respire en jetant bas son fardeau, que
d'un coupable qui rentre en grace avec le ciel.

"Dieu soit loue!" dit-il sans penser a Dieu le moins du monde; et il
retomba dans sa reverie, sans ajouter une seule question.

Cependant il y revint dans la journee, et voulut savoir ou elle etait et
comment elle vivait.

"Je ne suis autorise a vous donner aucune espece d'explication a cet
egard, lui repondis-je, et je vous conseille pour votre repos et pour
le sien, de n'en point chercher; il serait trop tard pour reparer vos
fautes, et il doit vous suffire d'apprendre qu'elles n'ont aucun besoin
de reparation."

Horace me repondit avec amertume: "Du moment que Marthe m'a quitte sans
regrets et sans les projets de suicide dont je m'effrayais; du moment
qu'elle n'a point ete malheureuse, et qu'elle s'est debarrassee de son
amour par lassitude ou par inconstance, je ne vois pas que mes fautes
soient si graves et que ni elle ni personne ait le droit de me les
rappeler.

--Brisons la-dessus, lui dis-je. Le moment de s'en expliquer est
tres-inopportun."

Il prit de l'humeur et sortit; cependant il revint a l'heure du diner.
Eugenie n'avait pas ose l'inviter, dans la crainte de paraitre informee
de sa situation. Je ne voulais pas lui dire que je la connaissais, et
j'attendais qu'il m'en fit l'aveu. Il n'y paraissait pas encore dispose,
et il me dit en rentrant:

"C'est encore moi; nous nous sommes quittes tantot assez froidement,
Theophile, et je ne puis rester ainsi avec toi." Il me tendit la main.

"C'est bien, lui dis-je: mais, pour me prouver que tu ne m'en veux pas,
tu vas diner avec nous.

--A la bonne heure, repondit-il, s'il ne faut que cela pour effacer mon
tort..."

Nous nous mimes a table, et nous y etions encore, lorsque la mere Olympe
vint chercher l'enfant pour le mener coucher.

Au milieu des occupations multipliees de ce jour, Arsene et Marthe
avaient oublie de prevoir que la bonne femme pourrait rencontrer Horace
chez nous, et jaser devant lui. Elle aimait malheureusement a parler.
Elle etait tout coeur et tout feu, comme elle disait elle-meme, pour
ses jeunes amis; et ce jour-la, plus que de coutume, exaltee par
la splendeur de leur position nouvelle a un theatre en vogue, elle
eprouvait le besoin imperieux de s'emouvoir en parlant d'eux. Eugenie
fit de vains efforts pour la renvoyer au plus vite avec son _tresor_,
pour l'emmener a la cuisine, pour lui faire baisser la voix: la mere
Olympe, ne comprenant rien a ces precautions, exhala sa joie et son
attendrissement en longs discours, en sonores exclamations, et prononca
plusieurs fois les noms de monsieur et de madame Arsene. Si bien
qu'Horace, qui d'abord la prenant pour la portiere, n'avait pas
daigne preter l'oreille a ses paroles, la regarda, l'observa, et
nous interrogea avidement des qu'elle fut partie. De quel Arsene
parlait-elle? Le Masaccio etait-il donc epoux et pere? Le pretendu
enfant du portier etait donc le sien? Et pourquoi ne le lui avait-on pas
dit tout de suite? "J'aurais du le deviner; au reste, ajouta-t-il," son
poupard est deja aussi laid et aussi camus que lui.

Tout ce denigrement superbe impatientait Eugenie jusqu'a l'indignation.
Elle cassa deux assiettes, et je crois que, malgre sa douceur et la
dignite habituelle de ses manieres, elle eut grande envie de jeter la
troisieme a la tete d'Horace. Je la soulageai infiniment en prenant le
parti de dire tout de suite la verite. Puisque aussi bien Horace devait
l'apprendre tot ou tard, il valait mieux qu'il l'apprit de nous et dans
un moment ou nous pouvions en surveiller l'effet sur lui. Arsene m'avait
autorise depuis plusieurs jours, et, pour son compte et de la part de
Marthe, a agir comme je le jugerais utile en cette circonstance.

"Comment se fait-il, Horace, lui dis-je, que vous n'ayez pas devine deja
que la femme de Paul Arsene est une personne tres-connue de vous, et qui
nous est infiniment chere?"

Il reflechit une minute en nous regardant alternativement avec des yeux
troubles. Puis, prenant tout a coup une attitude degagee, imitee du
marquis de Vernes:

"Au fait, dit-il, ce ne peut etre qu'_elle_, et je suis un grand sot de
n'avoir pas compris pourquoi vous etiez si embarrasses tout a l'heure
devant la vieille fee qui emportait l'enfant... Mais l'enfant?... Ah!
l'enfant!... j'y suis! la vieille a tres-nettement dit _son pere_ en
parlant d'Arsene... l'enfant de huit mois... car il a huit mois, vous
me l'avez dit ce matin, Eugenie!... et il y a neuf mois que Marthe m'a
quitte, si j'ai bonne memoire... Vive Dieu! voila un denoument sublime
et dont je ne m'etais pas avise dans mon roman!"

Ici Horace se renversa sur une chaise avec un rire eclatant tellement
force, tellement apre, qu'il nous fit mal comme le rale d'un homme a
l'agonie.

"Ah! finissez de rire, s'ecria Eugenie en se levant d'un air courrouce
qui la rendait vraiment belle et imposante: cet enfant que Paul Arsene
eleve et cherit comme le sien, c'est le votre, puisque vous voulez
le savoir. Vous l'avez trouve laid, parce que, selon vous, il lui
ressemble: et lui le trouve beau, quoiqu'il ressemble, le pauvre
innocent, a l'homme le plus egoiste et le plus ingrat qui soit au
monde!"

Cet elan de sainte colere epuisa Eugenie: elle retomba sur sa chaise,
suffoquee et les joues ruisselantes de larmes. Horace, irrite de cette
sorte de malediction jetee sur lui avec tant de vehemence, s'etait leve
aussi; mais il retomba aussi sur sa chaise, comme foudroye par le cri de
sa conscience, et cacha son visage dans ses deux mains.

Il resta ainsi plus d'une heure. Eugenie, essuyant ses yeux, avait
repris ses travaux de menage, et j'attendais en silence l'issue du
combat que l'orgueil, le doute, le repentir, la honte, se livraient dans
le coeur d'Horace.

Enfin il sortit de cette orageuse meditation, en se levant et en
marchant dans la chambre a grands pas et avec de grands gestes.

"Eugenie, Theophile! s'ecria-t-il en nous saisissant le bras a tous deux
et en nous regardant fixement, ne vous jouez pas de moi! Ceci est une
crise decisive dans ma vie; c'est ma porte ou mon salut que vous tenez
dans vos mains. Il s'agit de savoir si je suis le plus ridicule ou le
plus lache des hommes. J'aimerais encore mieux etre le plus ridicule, je
vous en donne ma parole d'honneur.

--Je le crois bien! repondit Eugenie avec mepris.

--Eugenie, dis-je a ma fiere compagne, ayez de l'indulgence et de la
douceur avec Horace, je vous en supplie. Il est fort a plaindre parce
qu'il est fort coupable. Vous avez cede a l'impetuosite de votre coeur
en l'accablant tout a l'heure d'un reproche bien grave. Mais ce n'est
pas ainsi qu'on doit traiter les infirmites de l'ame. Laissez-moi lui
parler, et fiez-vous a mon respect, a mon affection, a ma veneration
pour vos amis absents.

--Respect, veneration, reprit Horace, rien que cela!... c'est peu: ne
sauriez-vous inventer quelque terme d'idolatrie plus digne du grand, du
divin Paul Arsene? Moi, je veux bien repondre _amen_ a vos litanies;
mais pas avant que vous m'ayez prouve d'une maniere irrecusable que je
suis bien le pere, _le pere unique_, entendez-vous? de cet enfant qu'on
veut maintenant me mettre sur le corps.

--On a des intention" tres-differentes, lui dis-je avec une froide
severite. On desire que vous ne vous occupiez jamais de votre fils; on
ne vous l'a jamais presente comme tel; on ne vous en a jamais parle; et
si la fantaisie, vous venait de le reclamer un jour, comme la loi
ne vous donne aucun droit sur lui, on saurait le soustraire a une
protection tardive et usurpatrice. Ainsi n'outragez pas la noblesse et
le devouement que vous ne pouvez pas comprendre. Ce serait vous avilir
a tous les yeux, et meme aux votres, lorsque le voile grossier qui les
couvre sera tombe. Au reste, il ne s'agit pas d'autre chose dans ce
moment de crise decisive, comme vous l'appelez avec raison, que de
secouer ce voile funeste. Il faut que vous remportiez la victoire sur
des sentiments indignes de vous, et que vous ayez un repentir profond.
Il faut que vous sortiez d'ici plein de respect pour la mere de votre
fils, et de reconnaissance pour son pere adoptif, entendez-vous bien?
Il faut que vous me disiez que vous vous etes conduit comme un enfant,
comme un fou, ou bien que vous emportiez a tout jamais mon antipathie et
mon degout pour votre caractere.

--Fort bien, repondit-il en essayant de lutter encore contre mon arret,
il faut que je fasse amende honorable, parce que l'on m'a rendu pere
d'un enfant dont je n'ai jamais entendu parler et qui se trouve devoir
etre le mien! Quelle epreuve dois-je subir pour prouver combien je suis
repentant? quelle penitence publique dois-je faire pour laver mon crime?

--Aucune! Toute cette histoire est un secret entre quatre personnes, et
vous etes la cinquieme. Mais si vous aviez la folie et le malheur de
la publier, de la raconter a votre maniere, je serais force de dire la
verite, et d'apprendre a tous ceux qui vous connaissent que vous en avez
menti. Vous demandez des preuves materielles, qui soient irrecusables!
comme si l'on pouvait en fournir comme s'il y en avait d'autres que des
preuves morales C'est comme si vous declariez que vous avez l'esprit
trop epais et l'ame trop basse pour croire a autre chose qu'au
temoignage direct de vos sens. Dans cette hypothese, il n'y a pas un
homme sur la terre qui ne put meconnaitre et repousser ses enfants sous
pretexte qu'il n'a pas ete temoin de tous les instants de l'existence de
sa femme.

--Qu'exigez-vous donc de moi? reprit-il avec une fureur concentree. Que
j'apprenne mon secret a tout le monde, et que je proclame la vertu
de Marthe aux depens de mon honneur? C'est un duel a mort entre la
reputation de cette femme et la mienne que vous me proposez!

--Nullement, Horace; nous ne sommes pas ici dans le monde que vous venez
de quitter. Vingt salons n'ont pas les yeux ouverts sur le secret de
votre vie domestique, et l'honneur de Marthe n'a pas besoin, comme celui
d'une certaine vicomtesse, que le votre soit compromis. Le milieu ou ces
evenements se sont accomplis est bien restreint et bien obscur. Tout au
plus quatre ou cinq anciens amis vous demanderont compte de vos amours
avec elle. Si vous leur repondez qu'elle a ete une amante sans foi et
sans dignite, ce bruit pourra se repandre davantage et l'atteindre dans
la position plus evidente et plus enviee qu'elle est en train de se
faire. Mais vous pouvez garder votre dignite et la sienne, qui ne sont
point ici en lutte le moins du monde. Si vous ne comprenez pas la
conduite que vous devez tenir en cette circonstance, je vais vous la
dire. Vous refuserez d'entrer dans aucune explication; vous ne parlerez
jamais de l'enfant qu'Arsene reconnait et declare, par un pieux
mensonge, etre le sien; vous direz, du ton ferme et bref qui convient
a un homme serieux, que vous avez pour Marthe l'estime et le respect
qu'elle merite; et croyez-moi, cette declaration vous fera honneur, meme
aux yeux de ceux qui soupconneraient la verite. Cela seul pourra leur
faire excuser et taire vos egarements... Si vous aviez agi ainsi, meme a
l'egard d'une autre femme qui en est moins digne, vous seriez peut-etre
rehabilite aujourd'hui dans l'estime de juges plus pointilleux et plus
exigeants que ne le seront vos anciens camarades."

Cette insinuation eleva un autre sujet d'explication, et Horace,
consterne, recut mes admonestations avec le silence de l'abattement.
Mais en ce qui concernait Marthe, il se debattit longtemps, et pendant
deux heures j'eus a lutter, non contre son incredulite, elle etait
feinte, mais contre son obstination et son depit. Malgre sa resistance,
je voyais pourtant bien qu'il etait ebranle et que je gagnais du
terrain. A neuf heures du soir, il sortit, en me disant qu'il avait
besoin d'etre seul, de respirer l'air et de reflechir en marchant. "Je
reviendrai avant minuit, me dit-il, et je vous avouerai franchement le
resultat de mon examen de conscience. Nous causerons encore de tout
cela, si vous n'etes pas horriblement las de moi."

[Illustration: Et je me suis jete a ses pieds.]

Il rentra vers une heure du matin avec un visage anime, bien que fort
pale encore, et avec des manieres affectueuses et communicatives. "Eh,
bien? lui dis-je en secouant la main qu'il me tendait.--Eh bien! me
repondit-il, j'ai remporte la victoire, ou plutot c'est Marthe et vous
qui m'avez vaincu, et desormais vous ferez tous de moi ce que vous
voudrez. J'etais un fou, un malheureux tourmente de mille doutes
poignants; mais vous autres, vous etes des etres forts, calmes et sages.
Vous m'aidez a retrouver la face de la verite, quand elle se brouille
dans les nuages de mon imagination. Ecoutez ce qui m'est arrive; je veux
tout vous dire. En vous quittant, j'ai ete au Gymnase; je voulais voir
Marthe, travestie en comedienne sur cette scene mesquine, debiter en
minaudant les gravelures sentimentales de nos petits drames bourgeois,
Oui, je voulais la voir ainsi, pour me guerir a jamais du depit qu'elle
m'avait laisse dans l'ame, pour la mepriser interieurement et me
mepriser moi-meme de l'avoir aimee. Je n'etais pas assis depuis cinq
minutes, que je vois paraitre un ange de beaute et que j'entends une
voix pure et touchante comme celle de mademoiselle Mars. C'etait bien
la beaute, c'etait bien la voix de ma pauvre Marthe; mais combien
poetisees, combien idealisees par la culture de l'esprit et par le
travail serieux de la seduction! Je vous le disais autrefois: une femme
qui n'est pas occupee avant tout du soin de plaire n'est pas une femme;
et dans ce temps-la, Marthe, en depit de tous ses dons naturels, avait
une indolence melancolique, une reserve humble et triste qui lui
faisaient perdre, la plupart du temps, tous ses avantages. Mais quelle
metamorphose, grand Dieu! s'est operee en elle! quel luxe de beaute,
quelle distinction de manieres, quelle elegance de diction, quel aplomb,
quelle grace aisee! et tout cela sans perdre cet air simple, chaste et
doux, qui jadis me faisait rentrer en moi-meme et tomber a genoux au
milieu de mes soupcons et de mes emportements! Elle a eu ce soir, je
vous l'assure, un succes, non pas eclatant, mais bien reel et bien
merite. Son role etait mauvais, faux, ridicule meme; elle a su le rendre
vrai, noble et saisissant, sans grands effets, sans moyens temeraires.
On applaudissait peu; on ne disait pas: C'est sublime, c'est delirant!
mais chacun regardait son voisin et disait: Voila qui est bien; comme
c'est bien! Oui, _bien_ est le mot qui convient. J'ai appris dans le
monde, ou l'on apprend quelques bonnes choses au milieu d'un grand
nombre de mauvaises, que le bien est plus difficile a atteindre que le
beau; ou, pour mieux dire, le bien est une face du beau plus raffinee,
plus chatiee que toutes les autres. Ah! vraiment, je serai fort aise que
toutes ces impertinentes eventees qu'on appelle femmes du monde voient
comme cette pauvre grisette sait marcher, s'asseoir, tenir son bouquet,
causer, sourire, avec plus de convenance et de charme qu'elles toutes!
Mais ou donc Marthe a-t-elle appris tout cela? Oh! que l'intelligence
est une force rapide et penetrante! Sur mon honneur, je ne me serais
jamais doute que Marthe en eut autant; et cette pensee m'a fait ouvrir
les yeux. Combien je l'ai meconnue! me disais-je en la regardant. Je
l'ai crue si souvent bornee ou extravagante, et la voila qui me donne un
dementi, et qui semble se venger de mon erreur, en se montrant accomplie
et triomphante, devant moi, a tout ce public, a tout Paris! car tout
Paris va bientot parler d'elle, et se disputer le plaisir de la voir et
de l'applaudir! J'ai beaucoup rougi de moi, je vous l'avoue: et des que
la piece ou elle jouait a ete finie, j'ai couru a la porte des acteurs,
j'ai force toutes les consignes, j'ai mis en fureur tous les portiers et
tous les gardiens de cet etrange sanctuaire; j'ai cherche, j'ai trouve
sa loge, j'ai pousse la porte apres avoir frappe, et, sans attendre
qu'on vint, selon l'usage, parlementer avec moi, j'ai ose penetrer
jusqu'a elle. Elle etait encore dans son elegant costume, mais elle
avait essuye son fard; ses cheveux, dont elle avait ote les fleurs,
tombaient plus longs, plus noirs, et plus beaux que jamais sur ses
epaules de reine. Elle etait encore plus belle que sur la scene, et je
me suis jete a ses pieds; j'ai presse ses genoux contre ma poitrine, au
grand scandale de sa soubrette, qui m'a paru une villageoise bien naive
pour une habilleuse de theatre. Je savais que je ne trouverais pas
Arsene aupres d'elle; je me souvenais bien qu'il est caissier, qu'il est
occupe a la regie pendant que sa femme fait sa toilette. Mes amis, vous
me direz tout, ce que vous voudrez: elle est mariee, elle cherit son
mari, elle le respecte, elle l'estime; tout cela est bel et bon: mais
elle m'aime! oui, Marthe m'aime encore, elle m'aime toujours, et, bien
qu'elle m'ait dit tout le contraire, je n'en puis pas douter. Elle est
devenue, en me voyant, pale comme la mort; elle a chancele; elle serait
tombee evanouie si je ne l'eusse retenue dans mes bras et assise sur sa
causeuse. Elle a ete cinq minutes sans pouvoir me dire un mot, et comme
egaree; et enfin, lorsqu'elle m'a parle pour me vanter son bonheur, son
repos, son mariage... ses yeux humides et son sein haletant me disaient
tout autre chose; et moi, n'entendant que vaguement avec mes oreilles
les paroles de sa bouche, je comprenais avec tout mon etre la voix de
son coeur, qui parlait bien plus haut et plus eloquemment. Elle voulait
que j'attendisse dans sa loge l'arrivee d'Arsene; je crois qu'elle
craignait ses soupcons, si elle eut semble me recevoir comme en cachette
de lui. Mais M. Arsene m'a bien assez inquiete et tourmente pendant un
an, pour que je ne me fasse pas grand scrupule de lui rendre la pareille
pendant une soiree. D'ailleurs, je ne me sentais pas du tout dispose a
voir cet etre vulgaire et prosaique tutoyer, embrasser et emmener celle
que je ne puis me deshabituer tout d'un coup de regarder comme ma
maitresse et ma compagne. Je me suis esquive en lui promettant de ne la
revoir que quand elle voudrait et, devant qui elle voudrait. Mais au
moins pendant une heure j'ai ete agite, emu, et, puisqu'il faut tout
vous dire, epris comme je ne l'ai ete de longtemps. Je vous l'ai dit
vingt fois au milieu de toutes mes folies, souvenez-vous-en, Theophile:
je n'ai jamais aime que Marthe, et je sens bien que je n'aimerai jamais
qu'elle, en depit de tout, en depit d'elle et de moi-meme.

[Illustration: Et le poussant par les epaules...]

"Mais pourquoi froncez-vous le sourcil? pourquoi Eugenie hausse-t-elle
les epaules d'un air chagrin, et inquiet? Je suis un honnete homme; et
comme Marthe est une femme fiere et juste, comme elle ne voudra plus me
revoir certainement qu'en presence de son mari; comme, si son mari y
consent, ce sera pour moi un engagement tacite de respecter sa confiance
et son honneur, vous l'avez guere a craindre, ce me semble, que je
trouble la serenite de ce menage. Oh! ne vous inquietez pas, je vous en
prie; je n'ai pas le moindre desir de lui enlever sa femme, quoiqu'il
m'ait enleve ma maitresse. Il s'est admirablement conduit envers elle et
envers mon fils... puisque c'est mon fils! Marthe ne m'a pas dit un mot
de l'enfant, ni moi non plus, comme vous pouvez croire... Mais enfin, il
est bien, certain qu'un lien sacre, indissoluble, m'unit a elle, et que
si jamais je fais fortune, je n'oublierai pas que j'ai un heritier. Je
saurai donc recompenser indirectement Arsene des soins qu'il lui aura
donnes; et puisque c'est leur volonte de me retirer mes droits de pere,
je n'exercerai ma paternite que d'une facon mysterieuse, et pour ainsi
dire providentielle. Vous voyez, mes bons amis, que je n'ai l'intention
d'etre ni si lache ni si pervers que vous le pensiez ce matin; que, loin
d'etre l'ennemi et le calomniateur de Marthe, je reste son admirateur,
son serviteur et son ami. Je ne pense pas qu'Arsene puisse le trouver
mauvais: en s'attachant a la femme qui m'avait appartenu, il a bien du
prevoir que je ne pouvais pas etre mort pour elle, ni elle pour moi.
C'est un homme sage et froid, qui ne la tyrannisera pas, puisqu'il me
connait. Quant a moi, je me sens releve, console, et comme ressuscite
par les evenements de cette journee. J'ai ete absurde et maussade ce
matin. Oubliez cela, et regardez-moi desormais comme l'ancien Horace que
vous avez aime, estime, et que le monde n'a pu ni avilir ni corrompre.
Laissez-moi vous dire que j'aime Marthe plus que jamais, que je
l'aimerai toute ma vie; car je vous reponds qu'elle n'aura plus jamais
a trembler ni a souffrir de mon amour, de meme que vous n'aurez plus
jamais rien a reprimer ni a condamner dans ma conduite envers elle."

Tandis qu'Horace, au milieu de mille vanteries, de mille projets et
de mille esperances, qui se contredisaient les unes les autres, nous
faisait les plus hardies promesses de vertu et de raison, Marthe,
rentree chez elle avec son mari, lui racontait avec la plus grande
franchise l'entrevue qu'elle avait eue avec lui. Arsene eprouva un grand
effroi et un grand dechirement de coeur a cette nouvelle; mais il n'en
fit rien paraitre, et il approuva d'avance tout ce que sa femme pouvait
projeter.

"Es-tu donc d'avis, lui dit-elle, que je le revoie encore, et que je lui
temoigne de l'amitie?

--Je n'ai pas d'avis la-dessus, Marthe, repondit-il, tu ne lui dois
rien; cependant, si tu te decides a le voir, tu es forcee de le traiter
doucement et amicalement. D'abord tu n'aurais peut-etre pas la force
d'etre severe et froide avec lui, et si tu l'avais, a quoi servirait
de le manifester, a moins qu'il ne t'y contraignit par de nouvelles
pretentions? Tu me dis qu'il n'en a pas, qu'il n'en peut plus avoir,
qu'il te demande seulement le pardon du passe et un peu de pitie
genereuse pour son repentir; si tu as lieu d'etre satisfaite de sa
maniere d'etre aujourd'hui avec toi, et de ne rien craindre de lui a
l'avenir...

--Paul, dit Marthe en l'interrompant, tandis que tu me parles ainsi, ta
figure est pale et ta voix troublee: tu as de l'inquietude au fond de
l'ame?"

Arsene hesita un instant, puis il lui repondit: "Je le jure devant Dieu,
ma bien-aimee, que si tu n'en as pas toi-meme, si tu te sens aussi calme
et aussi heureuse que tu l'etais ce matin, je suis moi-meme heureux et
tranquille.

--Paul! s'ecria-t-elle, ce n'est pas a vous, que je cheris plus que tout
au monde, que je voudrais faire un mensonge. Je ne me sens pas dans la
meme situation que ce matin. Je me trouve d'autant plus heureuse d'etre
a vous, que j'ai revu l'homme qui m'a fait un mal affreux; mais je ne me
suis pas sentie calme en sa presence, et a l'heure qu'il est, je suis
encore agitee et bouleversee comme si j'avais vu la foudre tomber pres
de moi."

Arsene garda le silence pendant quelques instants; et quand il se sentit
la force de parler, il pria Marthe de ne lui rien cacher et de lui
expliquer le genre d'emotion qu'elle eprouvait, sans craindre de
l'affliger ou de l'inquieter.

"Il me serait tout a fait impossible de le definir, repondit-elle; car
depuis une heure je cherche en vain a le faire vis-a-vis de moi-meme.
Il me semble que c'est un sentiment de terreur douloureuse, un frisson
comme celui qu'on eprouverait en regardant les instruments d'une torture
qu'on aurait subie. Ce que je peux te dire avec certitude, c'est que
tout, dans cette emotion, est penible, affreux meme; qu'il s'y mele de
la honte, du remords de t'avoir si longtemps meconnu, le regret d'avoir
tant souffert pour un homme si peu serieux, une sorte de degout et
de haine contre moi-meme. Enfin cela me fait mal, sans le plus petit
melange de satisfaction et d'attendrissement: tout ce que dit cet homme
semble affecte, vain et faux. Il me fait pitie; mais quelle pitie
amere et humiliante pour lui et pour moi! Il me semble que quand tu
le reverras tel qu'il est maintenant, elegant et malpropre, humble
et pretentieux, fletri et pueril, tu ne pourras pas t'empecher de me
mepriser, pour t'avoir prefere ce comedien plus mauvais, helas! que tous
ceux avec lesquels j'ai eu le malheur de jouer des scenes d'amour a
Belleville."

Marthe disait sincerement ce qu'elle pensait, et ne faisait aucun effort
hypocrite pour rassurer son epoux. Cependant elle ne put dormir de
la nuit. L'agitation que son debut lui avait causee ajoutait a celle
qu'Horace etait venu lui imposer. Elle fit des reves fatigants, durant
lesquels elle s'imagina, a plusieurs reprises, etre retombee sous sa
domination funeste, et ou les scenes cruelles du passe se representerent
a son imagination plus violentes et plus horribles encore que dans la
realite. Elle se jeta plusieurs fois dans le sein d'Arsene avec des cris
etouffes, comme pour y chercher un refuge contre son ennemi; et Arsene,
en la rassurant et en la benissant de cet instinct de confiance et de
tendresse, se sentit beaucoup plus malheureux que s'il l'eut trouvee
indifferente au souvenir d'Horace.

A son lever, Marthe ayant pris son enfant dans ses bras pour oublier en
le caressant toutes les angoisses de la nuit, la mere Olympe lui remit
une lettre qu'Horace avait passe cette meme nuit a lui ecrire. Il me
l'avait montree avant de la lui faire porter: c'etait vraiment un
chef-d'oeuvre, non-seulement de style et d'eloquence, mais de sentiments
et d'idees. Jamais il n'avait ete mieux inspire pour s'exprimer, et
jamais il n'avait semble rempli d'instincts plus nobles, plus purs, plus
tendres et plus genereux. Il etait impossible de n'etre pas subjugue par
la grandeur de son mouvement et de ne pas ajouter foi a ses promesses.
Il demandait ardemment le pardon, l'amitie, la confiance de Marthe et de
Paul. Il s'accusait avec une entiere franchise; il parlait d'Arsene avec
un enthousiasme bien senti. Il implorait, comme une grace, de voir
son fils en leur presence, el de le remettre lui-meme, humblement et
courageusement, entre les bras de celui qui l'avait adopte, et qui etait
plus digne que lui d'en etre le pere.

Paul trouva sa femme lisant cette lettre avec des yeux pleins de larmes.

"Tiens, lui dit-elle en la lui remettant, c'est une lettre d'Horace, et
tu vois, elle me fait pleurer. Et cependant quelque chose me dit que ce
ne sont la encore que des paroles comme il en sait dire."

Arsene lut la lettre attentivement, et la rendant a sa femme avec une
emotion grave;

"Il est impossible, lui dit-il, que ce ne soit pas la l'expression d un
sentiment vrai et d'une resolution genereuse. Cette lettre est belle,
et cet homme est bon malgre ses vices. Il m'est impossible de ne pas le
croire meilleur qu'il ne sait le prouver par sa conduite. On ne parle
pas ainsi pour se divertir. Il a pleure en t'ecrivant. Je t'assure que
tu ne dois pas rougir de l'avoir cru plus fort et plus sage qu'il ne
l'est: il avait toutes les intentions des vertus qu'il n'avait pas. Tu
lui dois le pardon et l'amitie qu'il demande; et si je t'en detournais,
je te donnerais un conseil egoiste et lache.

--Eh bien, je le verrai, mais en ta presence, repondit Marthe. La seule
chose qui me fasse souffrir, c'est de penser qu'il verra Eugene, qu'il
l'embrassera devant nous, qu'il l'appellera son fils, et qu'il verra
en moi la mere de son enfant. Non, je n'aurais pas voulu reveiller et
reconstituer ainsi en quelque sorte le passe. Je m'etais habituee a
regarder cet enfant comme le tien. Je ne me rappelais plus que bien
rarement qu'il ne l'est pas; et maintenant, on va nous l'oter en quelque
sorte, en nous volant une de ses caresses!

--Cette idee m'est plus cruelle qu'a toi, ma pauvre Marthe, reprit
Arsene; mais c'est un devoir auquel il faut se soumettre. J'ai reflechi
toute la nuit a ces choses-la, et je m'en suis dit une bien serieuse, et
que tu vas comprendre. Au-dessus de nos desirs, de notre choix et notre
volonte, il y a le dessein, le choix et la volonte de Dieu. Dieu ne fait
rien qui ne soit necessaire, et ses intentions mysterieuses nous doivent
etre sacrees. Il a voulu qu'Horace fut pere, bien qu'Horace repoussat
les joies et les peines de la famille. Il a voulu qu'Horace le revit, et
sentit le desir d'embrasser son fils, bien qu'il ait jusqu'ici abjure
les douceurs et les devoirs de la paternite. Dieu seul sait quelle
influence cachee et puissante cet enfant peut avoir sur l'avenir
d'Horace. C'est un lien entre le ciel et lui, qu'il n'est au pouvoir de
personne de briser. Ce serait une impiete, un crime, de le tenter. Lui
ravir la faculte de connaitre et d'aimer son fils, dut-il le connaitre
et l'aimer faiblement, serait une sorte de rapt et comme un dommage
irreparable que nous causerions a son etre moral. Il nous faut donc,
loin d'accaparer notre _tresor_ a son prejudice, l'admettre a en jouir,
parce que Dieu l'appelle a profiter de ce bienfait. Je ne veux pas
croire que la vue de cet enfant ne le rende pas meilleur et n'amene pas
un changement serieux dans son ame."

Marthe se rendit a de si hautes considerations religieuses, et sa
veneration pour Arsene en augmenta. Un dejeuner fut arrange chez moi
pour cette rencontre. Marthe, et Arsene amenerent l'enfant; et cette
fois Horace, redevenu affectueux, naif et sensible, fut admirable
en tous points pour lui, pour sa mere, et surtout pour Arsene, dont
l'attitude noble et sereine le frappa de respect et d'attendrissement.
Ce fut le plus beau jour de la vie d'Horace.

La vanite avait seule fait eclore ce beau mouvement dans son ame, il
faut bien le confesser. Avili et outrage par les gens du monde, humilie
et blesse par nous, il s'etait senti enfin dechu et souille a ses
propres yeux. Il avait eprouve violemment le besoin de sortir de cet
abaissement et de se rehabiliter vis-a-vis de nous et de lui-meme, en
attendant qu'il put se laver plus tard aux yeux du monde. Il n'avait pas
voulu sortir a demi de cette situation, et se contenter de se montrer
bon et repentant: il voulait se montrer grand, et changer notre pitie en
admiration. Il y reussit pendant tout un jour. Son ostentation eut au
moins l'avantage de lui faire connaitre des joies d'amour-propre qu'il
ne connaissait pas encore, et qu'il reconnut preferables aux mesquines
satisfactions d'une vanite plus etroite. Il entra, a partir de ce
jour, dans la phase de l'orgueil; et son etre, sans changer de nature,
s'agrandit au moins dans la voie qui lui etait ouverte.

Le lendemain il se reveilla un peu fatigue de ces emotions nouvelles et
de la grande crise qui s'etait operee en lui un peu rapidement. Il pensa
a Marthe un peu plus qu'a Arsene, et a lui-meme un peu plus qu'a son
fils. Son amitie enthousiaste pour Marthe reprit le caractere d'une
passion qui se reveille, et qui n'abandonne pas tout a coup de
chimeriques et coupables esperances. Enfin selon l'expression d'Eugenie,
qui avait retenu quelques mots de science, son etoile eut une
defaillance de lumiere. Il etait temps qu'Horace partit et n'eut pas
l'occasion de revenir sur ses nobles resolutions. Je l'y forcai en
quelque sorte, non sans peine ni sans lutte; car, bien que charme de
l'idee de voyager, il voulait gagner quelques jours. Mais j'y mis une
fermete excessive, sentant bien que de sa conduite avec Marthe en cette
circonstance dependait tout son avenir moral. Je lui fis accepter, comme
venant de moi, la somme que Louis de Meran m'avait envoyee pour lui,
et je fixai le jour de son depart pour l'Italie sans lui permettre de
revoir personne.



XXXIII.

La joie de se voir possesseur d'une nouvelle petite fortune, et celle de
realiser un de ses plus doux projets, enivra si vivement Horace dans
les derniers jours, que je m'effrayai des dispositions folles dans
lesquelles je le vis se preparer a son voyage. Il se forgeait sur toutes
choses des illusions qui me faisaient craindre de grandes imprudences
ou d'amers desenchantements. Apres la semaine d'abattement et de spleen
profond que lui avait cause son _fiasco_ dans le beau monde, il avait eu
une semaine d'enthousiasme, d'expansion delirante et d'orgueil sublime.
Toutes ces emotions avaient brise son corps appauvri par la vie de
plaisir qu'il avait menee durant tout l'hiver; et je le voyais en proie
a une fievre d'autant plus reelle qu'il ne s'en plaignait pas et ne s'en
apercevait pas. Craignant qu'il ne tombat malade en route, je resolus de
le conduire jusqu'a Lyon, afin de l'y faire reposer et de l'y soigner,
si les premiers jours de mouvement, au lieu de faire une heureuse
diversion, venaient a hater l'invasion d'une maladie.

Nous fimes donc ensemble nos apprets de depart, et je le gardai a
vue pour qu'il ne fit pas echouer nos projets par quelque subite
extravagance. J'avais le pressentiment d'une crise imminente. Il y
avait du desordre dans ses idees, des preoccupations etranges dans ses
moindres actions, et sur sa figure quelque chose de voile et de bizarre
qui frappait egalement Eugenie. "Je ne sais pas pourquoi je ne peux plus
le regarder, me disait-elle, sans m'imaginer qu'il est condamne a mourir
fou. Il n'y a pas jusqu'aux grands sentiments qu'il montre depuis
quelques jours, qui ne me semblent provenir d'un secret derangement dans
tout son etre; car enfin ces sentiments ne sont plus joues, je le vois
bien, et pourtant ils ne lui sont pas naturels, et on n'abjure pas ainsi
d'un jour a l'autre l'habitude de toute une vie."

Je grondais Eugenie de douter ainsi de l'action divine sur une ame
humaine; mais au fond de la mienne, je n'etais pas eloigne de partager
ses craintes.

La verite est qu'Horace, pour la premiere et pour la derniere fois de
sa vie, n'etait pas maitre de lui-meme. Il ne se rendait pas compte des
mouvements impetueux que, jusque-la, il avait provoques en lui et comme
caresses avec amour. L'affront qu'il avait vecu dans le monde lui avait
laisse un secret mais cuisant chagrin; il reussissait a s'en distraire
et a le chasser, en s'exaltant a ses propres yeux dans une nouvelle
carriere d'emotions. Mais ce cauchemar le poursuivait, et venait le
faire palir jusqu'au milieu de ses joies les plus pures. Plus il croyait
en triompher en se raidissant contre cet amer souvenir et en cherchant a
se grandir a ses propres yeux par d'interieures declamations, et moins
il reussissait a atteindre ce calme stoique, ce mepris des laches
attaques et des sots propos, dont il se vantait. Pour le resumer, et le
definir une derniere fois, au moment de clore le recit de cette
periode de sa vie, je dirai que c'etait un cerveau tres-bien organise,
tres-intelligent et tres-solide, qui pouvait cependant se troubler et se
deteriorer en un instant, comme une belle machine dont on briserait le
moteur principal. Le grand ressort du cerveau d'Horace, c'etait cette
faculte que Spurzheim, fondateur d'une nouvelle langue psychologique,
a, par un neologisme ingenieux, qualifiee d'_approbativite_; et
l'approbativite d'Horace avait recu un choc terrible la nuit du souper
chez _Proserpine_. Malgre l'appareil que les douces effusions du
dejeuner chez moi avec Marthe avaient pose sur cette blessure, le
trouble et la confusion regnaient dans les profondeurs de la pensee
d'Horace.

Le matin du 25 mai 1833 (notre place etait retenue aux diligences
Laffitte et Caillard pour le soir meme), Horace, voyant tous ses
preparatifs termines, et se sentant excede de ma surveillance, m'echappa
adroitement, et courut chez Marthe. Il eprouvait un desir insurmontable
de la revoir seule et de lui faire ses adieux. Peut-etre la maniere
calme et douce avec laquelle elle avait pris conge de lui a notre
derniere reunion lui avait-elle laisse un secret mecontentement. Il
voulait bien la quitter et renoncer a elle pour jamais par un effort
magnanime; mais il entendait faire par la un admirable sacrifice de ses
droits et de sa puissance sur l'ame de cette femme; tandis qu'elle,
comprenant son role autrement, croyait, en lui laissant presser sa main
et embrasser son fils, lui accorder une sorte d'absolution religieuse.
Horace, en acceptant cette position, ne se trouvait pas assez haut dans
l'opinion de Marthe, a qui il voulait laisser des regrets; dans celle
d'Arsene, a qui il voulait inspirer de la reconnaissance; et dans la
notre, qu'il voulait eblouir de toutes manieres. Le jour du dejeuner, je
ne crois pas qu'il eut eu aucune arriere-pensee; mais il en avait eu le
lendemain; et en nous trouvant tous resolus a ne pas renouveler cette
scene delicate, il avait ete mecontent de nous tous, et de l'attitude
qu'il avait ete force de garder vis-a-vis de nous. Il voulait, en un
mot, emporter quelques baisers et quelques larmes de Marthe, afin de
pouvoir faire son entree en Italie en triomphateur genereux d'une femme,
et non en victime de l'abandon de trois ou quatre. Disons bien vite,
pour l'excuser un peu, que ces pensees n'etaient pas formulees dans son
esprit, et que ce n'etait pas le froid disciple du marquis de Vernes qui
allait chercher sa revanche aupres de Marthe; mais le veritable Horace,
trouble par la fievre de sa vanite blessee, allant, comme malgre lui et
sans aucun plan arrete, chercher un soulagement quelconque, ne fut-ce
qu'un regard et un mot, a cette souffrance insupportable.

Il entra dans un cafe, a trois portes de la maison que Marthe habitait,
non loin du Gymnase. Il y traca au crayon quelques mots sans suite qu'il
fit porter par un voyou. L'enfant revint au bout d'un quart d'heure avec
cette reponse: "Je ne demande pas mieux que de vous dire un dernier
adieu: nous irons, Arsene et moi, avec Eugene dans nos bras, vous voir
monter en diligence. Dans ce moment-ci il me serait impossible de vous
recevoir.

Horace sourit amerement, froissa le billet dans ses mains, le jeta par
terre, le ramassa, le relut, demanda du cafe a plusieurs reprises pour
eclaircir ses idees qui s'egaraient de plus en plus, et s'arreta enfin a
cette hypothese: ou elle est enfermee avec un nouvel amant, et en ce cas
elle est la derniere des femmes; ou son mari est absent, et elle n'ose
pas se trouver seule avec moi, et alors elle est la plus adorable des
amantes et la plus vertueuse des epouses. Dans ce dernier cas, je veux
la presser sur mon coeur une derniere fois; dans l'autre, je veux
m'assurer de son impudence, afin d'etre a jamais delivre de son
souvenir.

Il remit le billet dans sa poche, rajusta sa coiffure devant une
glace, et se trouva si pale et si tremblant qu'il demanda de l'extrait
d'absinthe, croyant arriver a la force de l'esprit, grace a ces
excitants qui produisaient en lui l'effet tout contraire.

Enfin il franchit le seuil de cette maison inconnue, monte cinq etages,
sonne, feint de ne pas entendre le refus positif de la vieille Olympe,
la repousse aisement, franchit deux petites pieces, et penetre dans un
boudoir des plus simples et des plus chastes, ou il trouve Marthe seule,
etudiant un role, avec son enfant endormi a ses cotes sur le sofa. En le
voyant, Marthe fit un cri, et la peur se peignit dans tous ses traits.
Elle se leva, et se plaignit, d'une voix seche, quoique tremblante, de
l'obstination d'Horace. Mais il se jeta a ses pieds, versa des larmes,
et lui peignit son amour insense avec toute l'ardeur que savait lui
preter son eloquence naturelle. Marthe accueillit d'abord ce langage
avec une froideur amere; puis elle essaya, par des discours presque
evangeliques et tout empreints de la bonte pieuse qu'Arsene avait su
lui inspirer, de ramener Horace aux sentiments nobles qu'il lui avait
temoignes naguere.

Mais plus elle se montrait grande, forte, pleine de coeur et
d'intelligence, plus Horace sentait le prix, du tresor qu'il avait perdu
par sa faute; et une sorte de desespoir, d'orgueil sombre et violent,
comme celui d'un veritable amour, s'emparait de lui. Il s'y livra avec
une energie extraordinaire; et Marthe, effrayee, allait appeler Olympe
pour qu'elle courut chercher son mari au theatre, lorsque Horace, tirant
de son sein un poignard veritable, la menaca de s'en frapper si elle ne
consentait a l'entendre jusqu'au bout. Alors il lui fit, a sa maniere,
le recit de la vie solitaire et affreuse qu'il avait menee loin d'elle,
des efforts furieux qu'il avait tentes pour chasser son souvenir dans
les bras d'autres femmes, des brillantes conquetes qu'il avait faites,
et dont aucune n'avait pu l'etourdir un instant. Il lui annonca qu'il
partait pour Rome avec l'intention de se noyer dans le Tibre s'il ne
pouvait se guerir de son amour; et apres de longues tirades, si belles
qu'il aurait du les garder pour son editeur, il lui fit les offres les
plus folles; il la supplia de fuir ou de se suicider avec lui.

Marthe l'ecoula avec cette incredulite radicale qu'on acquiert en
amour a ses depens. Elle trouva sa conduite absurde et ses intentions
coupables et laches. Cependant, quoique son coeur lui fut ferme sans
retour, elle sentit avec terreur que l'ancien magnetisme exerce sur elle
par cet homme si funeste a son repos etait pres de se ranimer, et qu'une
influence mysterieuse, satanique en quelque sorte, et dont elle avait
horreur, commencait a penetrer dans ses veines comme le froid de la
mort. Son coeur se serrait, un tremblement convulsif agitait ses mains,
qu'Horace retenait de force dans les siennes; et lorsqu'il se jetait
a genoux devant son fils endormi, lorsqu'au nom de cette innocente
creature, qui les unissait pour jamais l'un a l'autre en depit du
sort et des hommes, il lui demandait un peu de pitie, elle sentait se
reveiller, pour celui qui l'avait rendue mere, une sorte de tendresse
fatale, melee de compassion, de mepris et de sollicitude. Horace vit
ses yeux se remplir de larmes, et son sein se gonfler de sanglots; il
l'entoura de ses bras avec energie en s'ecriant: "Tu m'aimes, ah! tu
m'aimes, je le vois, je le sais!"

Mais elle se degagea avec une force superieure; et, prenant tout a coup
une resolution desesperee pour se delivrer a jamais de son mauvais
genie:

"Horace, lui dit-elle, votre passion est mal placee, et vous devez vous
en guerir au plus vite. Je ne saurais plus longtemps conserver votre
estime, au prix de votre repos et de votre dignite. Je ne merite pas
les eloges dont vous m'accablez, je vous ai manque de foi; vos soupcons
n'ont ete que trop fondes: cet enfant n'est pas de vous. C'est bien
veritablement le fils de Paul Arsene, dont j'etais la maitresse en meme
temps que la votre."

Marthe, en proferant ce mensonge, faisait un veritable acte de
fanatisme. C'etait comme un exorcisme _pour chasser les demons au nom
du prince des demons_. Horace etait si hagard qu'il ne songea pas a
l'invraisemblance d'une telle assertion, apres la conduite d'Arsene
envers lui. Il n'hesita pas a accuser cet homme vertueux de complicite
avec une femme impudente, pour lui faire accepter la paternite d'un
enfant. Il oublia qu'il etait sans nom, sans fortune, et sans position,
et que par consequent Arsene ne pouvait avoir aucun interet a le tromper
si grossierement. Il crut seulement a cet instant de remords que Marthe
venait dejouer pour se debarrasser de lui; et, transporte d'une fureur
subite, saisi d'un acces de veritable demence, il s'elanca vers elle en
s'ecriant:

"Meurs donc, prostituee, et ton fils, et moi, avec toi."

Il avait son poignard a la main; et quoiqu'il n'eut certainement
d'intention bien nette que celle de l'effrayer, elle recut, en se
jetant au-devant de son fils, non pas le coup de la mort, mais, helas!
puisqu'il faut le dire, au risque de denouer platement la seule
tragedie un peu serieuse qu'Horace eut jouee dans sa vie... une legere
egratignure.

A la vue d'une goutte de sang qui vint rougir le beau bras de Marthe,
Horace, convaincu qu'il l'avait assassinee, essaya de se poignarder
lui-meme. J'ignore s'il aurait pousse jusque-la son desespoir; mais a
peine avait-il effleure son gilet, qu'un homme, ou plutot un spectre qui
lui parut sortir de la muraille, s'elanca sur lui le desarma, et, le
poussant par les epaules, le precipita dans les escaliers en lui criant
avec un rire amer:

"Courez, mon cher Oreste, debuter aux Funambules, et surtout allez vous
faire pendre ailleurs."

Horace chancela, heurta la muraille, se rattrapa a la rampe, et
entendant le pas d'Arsene, qui montait et venait a sa rencontre, il se
hata de fuir, la tete baissee, le chapeau enfonce sur les yeux, et se
disant: "Bien certainement, je suis fou; tout ce qui vient de se passer
est un reve, une hallucination, surtout cette vision que je viens
d'avoir de Jean Laraviniere, tue l'an dernier au cloitre Saint-Mery,
sous les yeux et dans les bras de Paul Arsene."

Il se jeta dans un cabriolet de place, et se fit conduire, aussi vite
que la rosse put courir, a Bourg-la-Reine, ou il profita du passage de
la premiere diligence, se croyant sur le point d'etre poursuivi pour
meurtre, et impatient de fuir Paris au plus vite. Je l'attendis en vain
toute la soiree; je perdis les arrhes que j'avais donnees pour nos
places, mais ne supposai point qu'il etait parti sans moi, sans ses
effets et sans son argent. Quand j'eus vu s'eloigner la voiture qui
devait nous emporter, je courus chez Marthe, et la j'appris en deux
mots ce qui s'etait passe. "Il ne m'aurait pas tuee, dit Marthe avec un
sourire de mepris; mais il se serait fait peut-etre un peu de mal, si je
n'eusse ete delivree par un revenant.

--Que voulez-vous dire? lui demandai-je; etes-vous folle aussi, ma chere
Marthe!

--Tachez de ne pas le devenir vous-meme, me repondit-elle; car il va
vraiment de quoi le devenir de joie et d'etonnement. Voyons, etes-vous
prepare a l'evenement le plus inoui et le plus heureux qui puisse nous
arriver?

--Pas tant de preambule! dit Jean, sortant du boudoir de Marthe; j'avais
voulu lui laisser le temps de vous preparer a embrasser un mort, mais je
ne puis tenir a l'impatience d'embrasser les vivants que j'aime."

C'etait bien le president des bousingots en chair et en os, en esprit
et en verite, que je pressais dans mes bras. Jete parmi les morts dans
l'eglise Saint-Mery, le jour du massacre, il s'etait senti encore tenir
a la vie par un fil, et, se trainant sur ces dalles ensanglantees, il
etait parvenu a se blottir dans un confessionnal, ou un bon pretre
l'avait trouve, recueilli et secouru le lendemain. Ce digne chretien
l'avait cache et soigne pendant plusieurs mois qu'il avait passes chez
lui, toujours entre la vie et la mort. Mais comme c'etait un homme
timide et craintif, il lui avait beaucoup exagere le resultat des
persecutions essayees contre les victimes du 6 juin, et l'avait empeche
de faire connaitre son sort a ses amis, affirmant qu'il etait impossible
de le faire sans les compromettre et sans l'exposer lui-meme aux
rigueurs de la justice.

"J'avais alors l'esprit et le corps si affaibli, dit Laraviniere en nous
racontant son histoire, que je me laissai diriger comme le voulait mon
bienfaiteur; et la peur de cet homme, admirable d'ailleurs, etait si
grande, qu'il n'attendit pas que je fusse transportable pour me conduire
dans sa province. Il m'y laissa chez de bons paysans auvergnats, ses
pere et mere, qui m'ont tenu jusqu'a present cache au fond de leurs
montagnes, me soignant de leur mieux, me nourrissant fort mal, et me
tourmentant beaucoup pour me faire confesser: car ils sont fort devots,
et mon etat d'agonie continuelle leur donnait tous les jours a penser
que le moment de rendre mes comptes etait venu. Ce moment n'est pas
eloigne; il ne faut pas vous faire illusion, mes chers amis, parce que
vous me voyez sur mes jambes et assez fort pour donner la chasse a M.
Horace Dumontet. Je suis frappe a fond, et sur toutes les coutures. J'ai
deux balles dans la poitrine, et une vingtaine d'autres horions qui ne
pardonnent pas. Mais j'ai voulu venir mourir sous le ciel gris de mon
Paris bien-aime, dans les bras de mes amis et de ma soeur Marthe. Me
voila bien content, habitue a souffrir, resolu a ne plus me soigner,
enchante d'avoir echappe a la confession, et tranquille pour le peu de
temps qui me reste a vivre, puisque l'acte d'accusation des patriotes du
6 juin n'a pas fait mention de ma laide figure. Ah! dame! je ne suis
pas embelli, ma pauvre Marthe, et vous ne devez plus craindre de tomber
amoureuse de ce Jean que vous avez connu si beau, avec un teint si uni,
une barbe si epaisse, et de si grands yeux noirs!"

Jean plaisanta ainsi toute la soiree, et Arsene, qui l'avait deja
embrasse (mais a qui on avait cache l'algarade d'Horace), etant rentre,
nous soupames tous ensemble, et la gaiete heroique du _revenant_ ne se
dementit pas. En le voyant si heureux et si enjoue, Marthe ne pouvait se
persuader qu'il fut incurable. Moi-meme, en observant ce qui restait de
force et d'animation a ce corps extenue, je ne voulais point renoncer
a l'esperance; mais, craignant de me faire illusion, je le soumis a un
long et minutieux examen. Quelle fut ma joie lorsque je trouvai intacts
les organes que Laraviniere avait crus attaques, et lorsque je me
convainquis de la possibilite d'appliquer un traitement efficace! Ce fut
pendant plusieurs mois mon occupation la plus constante; et, grace a
la bonne constitution et a l'admirable patience de mon malade, nous le
vimes reprendre a la vie, et retrouver la sante rapidement. Les tendres
soins de Marthe et d'Arsene y contribuerent aussi. Il s'associa
desormais a ce jeune menage, dont il vit avec joie l'heureuse et noble
union. "Vois-tu, me disait-il un jour, je me suis autrefois imagine que
j'etais amoureux de cette femme, lorsque je la voyais malheureuse avec
Horace: c'etait une illusion de l'amitie ardente que je lui porte.
Depuis qu'elle est relevee, purifiee et recompensee par un autre,
je sens, a la joie de mon ame, que je l'aime comme ma soeur et pas
autrement."

Je ne vous dirai point le reste de l'histoire de Laraviniere: la suite
de sa vie fournirait trop de choses, et amenerait des reflexions qu'il
faudrait developper a part et lentement. Tout ce que je puis vous en
apprendre, c'est que, persistant dans son incorrigible et sauvage
heroisme, il a peri, et cette fois, helas! tout de bon, dans la rue, et
le fusil a la main, a cote de Barbes, heureux d'echapper au moins aux
tortures du mont Saint-Michel!

Quant a Horace, quelques jours apres son brusque depart, je recus de lui
une lettre datee d'Issoudun, ou il m'avouait la verite, temoignait sa
honte et son repentir, et me priait de lui envoyer son portefeuille
et sa malle. Je fus touche de sa tristesse, et vivement afflige de la
position miserable qu'il s'etait faite, lorsqu'il lui eut ete si facile
d'en avoir une fort belle. J'eus un reste de crainte pour lui, et
songeai encore a l'aller rejoindre pour le sermonner et le consoler
jusqu'a la frontiere; mais comme sa lettre etait fort raisonnable, je me
bornai a lui envoyer ses effets et ses valeurs, en lui promettant, de la
part de Marthe et de nous tous, le pardon, l'oubli et le secret.

L'editeur de cette histoire engage chaque lecteur a vouloir bien lui
faire la meme promesse, d'autant plus que le dernier acces de folie
d'Horace ne compromit en rien le bonheur de Marthe, et qu'Horace est
devenu lui-meme un excellent jeune homme, range, studieux, inoffensif,
encore un peu declamatoire dans sa conversation et ampoule dans son
style, mais prudent et reserve dans sa conduite. Il a vu l'Italie; il a
envoye aux journaux et aux revues des descriptions assez remarquables et
tres-poetiques, auxquelles personne n'a fait attention: aujourd'hui
le talent est partout. Il a ete precepteur chez un riche seigneur
napolitain, et je le soupconne d'en etre sorti avant d'avoir mene ses
eleves en quatrieme, pour avoir fait la cour a leur mere. Il a compose
ensuite un drame flamboyant qui a ete siffle a l'Ambigu. Il a refait
trois romans sur ses amours avec Marthe, et deux sur ses amours avec la
vicomtesse. Il a ecrit des _premiers-Paris_ d'une politique assez sage
dans plusieurs journaux de l'opposition. Enfin, ayant moins de succes en
litterature que de talent et de besoins, il a pris le parti d'achever
courageusement son droit; et maintenant il travaille a se faire une
clientele dans sa province, dont il sera bientot, j'espere, l'avocat le
plus brillant.


FIN D'HORACE.





End of the Project Gutenberg EBook of Horace, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HORACE ***

***** This file should be named 13671.txt or 13671.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.net/1/3/6/7/13671/

Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading
Team. This file was produced from images generously made available
by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.net/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
