The Project Gutenberg EBook of Tarass Boulba, by Nikola Vassilievitch Gogol

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net


Title: Tarass Boulba

Author: Nikola Vassilievitch Gogol

Release Date: October 19, 2004 [EBook #13794]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TARASS BOULBA ***




Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com





Nikola Vassilievitch Gogol

TARASS BOULBA

Traduit du russe par Louis Viardot

(1835)


Table des matires

PRFACE
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII



PRFACE

La nouvelle intitule _Tarass Boulba_, la plus considrable du
recueil de Gogol, est un petit roman historique o il a dcrit les
moeurs des anciens Cosaques Zaporogues. Une note prliminaire nous
semble  peu prs indispensable pour les lecteurs trangers  la
Russie.

Nous ne voulons pas, toutefois, rechercher si le savant gographe
Mannert a eu raison de voir en eux les descendants des anciens
Scythes (Niebuhr a prouv que les Scythes dHrotode taient les
anctres des Mongols), ni sil faut absolument retrouver les
Cosaques (en russe _Kasak_) dans les _[mot en grec]_de Constantin
Porphyrognte, les _Kassagues_ de Nestor, les _cavaliers _et
_corsaires russes_ que les gographes arabes, antrieurs au XIIIe
sicle, plaaient dans les parages de la mer Noire. Obscure comme
lorigine de presque toutes les nations, celle des Cosaques a
servi de thme aux hypothses les plus contradictoires. Nous
devons seulement relever lopinion, longtemps admise, de
lhistorien Schloezer, lequel, se fondant sur les moeurs
vagabondes et lesprit daventure qui distingurent les Cosaques
des autres races slaves, et sur laltration de leur langue
militaire, pleine de mots turcs et didiotismes polonais, crut
que, dans lorigine, les Cosaques ne furent quun ramas
daventuriers venus de tous les pays voisins de lUkraine, et
quils ne parurent qu lpoque de la domination des Mongols en
Russie. Les Cosaques se recrutrent, il est vrai, de Russes, de
Polonais, de Turcs, de Tatars, mme de Franais et dItaliens;
mais le fond primitif de la nation cosaque fut une race slave,
habitant lUkraine, do elle se rpandit sur les bords du Don, de
lOural et de la Volga. Ce fut une petite arme de huit cents
Cosaques, qui, sous les ordres de leur _ataman_ Yermak, conquit
toute la Sibrie en 1580.

Une des branches ou tribus de la nation cosaque, et la plus
belliqueuse, celle des Zaporogues, parat, pour la premire fois,
dans les annales polonaises au commencement du XVIe sicle. Ce nom
leur venait des mots russes _za_, au del (_trans_), et _porog_,
cataracte, parce quils habitaient plus bas que les bancs de
granit qui coupent en plusieurs endroits le lit de Dniepr. Le pays
occup par eux portait le nom collectif de _Zaporoji_. Matres
dune grande partie des plaines fertiles et des steppes de
lUkraine, tour  tour allis ou ennemis des Russes, des Polonais,
des Tatars et des Turcs, les Zaporogues formaient un peuple
minemment guerrier organis en rpublique militaire, et offrant
quelque lointaine et grossire ressemblance avec les ordres de
chevalerie de lEurope occidentale.

Leur principal tablissement, appel la _setch_, avait dhabitude
pour sige une le du Dniepr. Ctait un assemblage de grandes
cabanes en bois et en terre, entoures dun glacis, qui pouvait
aussi bien se nommer un camp quun village. Chaque cabane (leur
nombre na jamais dpass quatre cents) pouvait contenir quarante
ou cinquante Cosaques. En t, pendant les travaux de la campagne,
il restait peu de monde  la _setch; _mais en hiver, elle devait
tre constamment garde par quatre mille hommes. Le reste se
dispersait dans les villages voisins, ou se creusait, aux
environs, des habitations souterraines, appeles _zimovniki_ (de
_zima_, hiver).
La _setch_ tait divise en trente-huit quartiers ou _kourni _(de
_kourit_, fumer; le mot _kourn _correspond  celui du foyer).
Chaque Cosaque habitant la _setch_ tait tenu de vivre dans son
_kourn;_ chaque _kourn_, dsign par un nom particulier quil
tirait habituellement de celui de son chef primitif, lisait un
_ataman_ (_kourenno-ataman_), dont le pouvoir ne durait quautant
que les Cosaques soumis  son commandement taient satisfaits de
sa conduite. Largent et les hardes des Cosaques dun _kourn_
taient dposs chez leur _ataman_, qui donnait  location les
boutiques et les bateaux (_douby_) de son _kourn_, et gardait les
fonds de la caisse commune. Tous les Cosaques dun _kourn_
dnaient  la mme table.

Les _kourni_ assembls choisissaient le chef suprieur, le
_kochvo-ataman_ (de _kosch, _en tatar _camp,_ ou de _kotchvat_,
en russe _camper_). On verra dans la nouvelle de Gogol comment se
faisait llection du _kochvo._ La _rada_, ou assemble
nationale, qui se tenait toujours aprs dner, avait lieu deux
fois par an,  jours fixes, le 24 juin, jour de la fte de saint
Jean-Baptiste, et le 1er octobre, jour de la prsentation de la
Vierge, patronne de lglise de la _setch._

Le trait le plus saillant, et particulirement distinctif de cette
confrrie militaire, ctait le clibat impos  tous ses membres
pendant leur runion. Aucune femme ntait admise dans la _setch._

Prface  ldition de la Librairie Hachette et Cie, 1882.


CHAPITRE I

-- Voyons, tourne-toi. Dieu, que tu es drle! Qu'est-ce que cette
robe de prtre? Est-ce que vous tes tous ainsi fagots  votre
acadmie?

Voil par quelles paroles le vieux Boulba accueillait ses deux
fils qui venaient de terminer leurs tudes au sminaire de Kiew[1],
et qui rentraient en ce moment au foyer paternel.

Ses fils venaient de descendre de cheval. C'taient deux robustes
jeunes hommes, qui avaient encore le regard en dessous, comme il
convient  des sminaristes rcemment sortis des bancs de l'cole.
Leurs visages, pleins de force et de sant, commenaient  se
couvrir d'un premier duvet que n'avait jamais fauch le rasoir.
L'accueil de leur pre les avait fort troubls; ils restaient
immobiles, les yeux fixs  terre.

-- Attendez, attendez; laissez que je vous examine bien  mon
aise. Dieu! que vous avez de longues robes! dit-il en les tournant
et retournant en tous sens. Diables de robes! je crois qu'on n'en
a pas encore vu de pareilles dans le monde. Allons, que l'un de
vous essaye un peu de courir: je verrai s'il ne se laissera pas
tomber le nez par terre, en s'embarrassant dans les plis.

-- Pre, ne te moque pas de nous, dit enfin l'an.

-- Voyez un peu le beau sire! et pourquoi donc ne me moquerais-je
pas de vous?

-- Mais, parce que... quoique tu sois mon pre, j'en jure Dieu, si
tu continues de rire, je te rosserai.

-- Quoi! fils de chien, ton pre! dit Tarass Boulba en reculant de
quelques pas avec tonnement.

-- Oui, mme mon pre; quand je suis offens, je ne regarde 
rien, ni  qui que ce soit.

-- De quelle manire veux-tu donc te battre avec moi, est-ce 
coups de poing?

-- La manire m'est fort gale.

-- Va pour les coups de poing, rpondit Tarass Boulba en
retroussant ses manches. Je vais voir quel homme tu fais  coups
de poing.

Et voil que pre et fils, au lieu de s'embrasser aprs une longue
absence, commencent  se lancer de vigoureux horions dans les
ctes, le dos, la poitrine, tantt reculant, tantt attaquant.

-- Voyez un peu, bonnes gens: le vieux est devenu fou; il a tout 
fait perdu l'esprit, disait la pauvre mre, ple et maigre,
arrte sur le perron, sans avoir encore eu le temps d'embrasser
ses fils bien-aims. Les enfants sont revenus  la maison, plus
d'un an s'est pass depuis qu'on ne les a vus; et lui, voil qu'il
invente, Dieu sait quelle sottise... se rosser  coups de poing!

-- Mais il se bat fort bien, disait Boulba s'arrtant. Oui, par
Dieu! trs bien, ajouta-t-il en rajustant ses habits; si bien que
j'eusse mieux fait de ne pas l'essayer. a fera un bon Cosaque.
Bonjour, fils; embrassons-nous.

Et le pre et le fils s'embrassrent.

-- Bien, fils. Rosse tout le monde comme tu m'as ross; ne fais
quartier  personne. Ce qui n'empche pas que tu ne sois drlement
fagot. Qu'est-ce que cette corde qui pend? Et toi, nigaud, que
fais-tu l, les bras ballants? dit-il en s'adressant au cadet.
Pourquoi, fils de chien, ne me rosses-tu pas aussi?

-- Voyez un peu ce qu'il invente, disait la mre en embrassant le
plus jeune de ses fils. On a donc de ces inventions-l, qu'un
enfant rosse son propre pre! Et c'est bien le moment d'y songer!
Un pauvre enfant qui a fait une si longue route, qui s'est si
fatigu (le pauvre enfant avait plus de vingt ans et une taille de
six pieds), il aurait besoin de se reposer et de manger un
morceau; et lui, voil qu'il le force  se battre.

-- Eh! eh! mais tu es un freluquet  ce qu'il me semble, disait
Boulba. Fils, n'coute pas ta mre; c'est une femme, elle ne sait
rien. Qu'avez-vous besoin, vous autres, d'tre dorlots? Vos
dorloteries,  vous, c'est une belle plaine, c'est un bon cheval;
voil vos dorloteries. Et voyez-vous ce sabre? voil votre mre.
Tout le fatras qu'on vous met en tte, ce sont des btises. Et les
acadmies, et tous vos livres, et les ABC, et les philosophies, et
tout cela, je crache dessus.

Ici Boulba ajouta un mot qui ne peut passer  l'imprimerie.

-- Ce qui vaut mieux, reprit-il, c'est que, la semaine prochaine,
je vous enverrai au _zaporoji_. C'est l que se trouve la
science; c'est l qu'est votre cole, et que vous attraperez de
l'esprit.

-- Quoi! ils ne resteront qu'une semaine ici? disait d'une voix
plaintive et les larmes aux yeux la vieille bonne mre. Les
pauvres petits n'auront pas le temps de se divertir et de faire
connaissance avec la maison paternelle. Et moi, je n'aurai pas le
temps de les regarder  m'en rassasier.

-- Cesse de hurler, vieille; un Cosaque n'est pas fait pour
s'avachir avec les femmes. N'est-ce pas? tu les aurais cachs tous
les deux sous ta jupe, pour les couver comme une poule ses oeufs.
Allons, marche. Mets-nous vite sur la table tout ce que tu as 
manger. Il ne nous faut pas de gteaux au miel, ni toutes sortes
de petites fricasses. Donne-nous un mouton entier ou toute une
chvre; apporte-nous de l'hydromel de quarante ans; et donne-nous
de l'eau-de-vie, beaucoup d'eau-de-vie; pas de cette eau-de-vie
avec toutes sortes d'ingrdients, des raisins secs et autres
vilenies; mais de l'eau-de-vie toute pure, qui ptille et mousse
comme une enrage.

Boulba conduisit ses fils dans sa chambre, d'o sortirent  leur
rencontre deux belles servantes, toutes charges de _monistes_[2].
tait-ce parce qu'elles s'effrayaient de l'arrive de leurs jeunes
seigneurs, qui ne faisaient grce  personne? tait-ce pour ne pas
droger aux pudiques habitudes des femmes?  leur vue, elles se
sauvrent en poussant de grands cris, et longtemps encore aprs,
elles se cachrent le visage avec leurs manches. La chambre tait
meuble dans le got de ce temps, dont le souvenir n'est conserv
que par les _douma_[3] et les chansons populaires, que rcitaient
autrefois, dans l'Ukraine, les vieillards  longue barbe, en
s'accompagnant de la _bandoura_[4], au milieu d'une foule qui
faisait cercle autour d'eux; dans le got de ce temps rude et
guerrier, qui vit les premires luttes soutenues par l'Ukraine
contre l'union[5]. Tout y respirait la propret. Le plancher et les
murs taient revtus d'une couche de terre glaise luisante et
peinte. Des sabres, des fouets (_nagakas_), des filets d'oiseleur
et de pcheur, des arquebuses, une corne curieusement travaille
servant de poire  poudre, une bride chamarre de lames d'or, des
entraves parsemes de petits clous d'argent, taient suspendus
autour de la chambre. Les fentres, fort petites, portaient des
vitres rondes et ternes, comme on n'en voit plus aujourd'hui que
dans les vieilles glises; on ne pouvait regarder au dehors qu'en
soulevant un petit chssis mobile. Les baies de ces fentres et
des portes taient peintes en rouge. Dans les coins, sur des
dressoirs, se trouvaient des cruches d'argile, des bouteilles en
verre de couleur sombre, des coupes d'argent cisel, d'autres
petites coupes dores, de diffrentes mains-d'oeuvre, vnitiennes,
florentines, turques, circassiennes, arrives par diverses voies
aux mains de Boulba, ce qui tait assez commun dans ces temps
d'entreprises guerrires. Des bancs de bois, revtus d'corce
brune de bouleau, faisaient le tour entier de la chambre. Une
immense table tait dresse sous les saintes images, dans un des
angles antrieurs. Un haut et large pole, divis en une foule de
compartiments, et couvert de briques vernisses, barioles,
remplissait l'angle oppos. Tout cela tait trs connu de nos deux
jeunes gens, qui venaient chaque anne passer les vacances  la
maison; je dis venaient, et venaient  pied, car ils n'avaient pas
encore de chevaux, la coutume ne permettant point aux coliers
d'aller  cheval. Ils taient encore  l'ge o les longues
touffes du sommet de leur crne pouvaient tre tires impunment
par tout Cosaque arm. Ce n'est qu' leur sortie du sminaire que
Boulba leur avait envoy deux jeunes talons pour faire le voyage.

 l'occasion du retour de ses fils, Boulba fit rassembler tous les
centeniers de son _polk_[6] qui n'taient pas absents; et quand
deux d'entre eux se furent rendus  son invitation, avec le
_saoul_[7] Dmitri Tovkatch, son vieux camarade, il leur prsenta
ses fils en disant:

-- Voyez un peu quels gaillards! je les enverrai bientt  la
_setch_.

Les visiteurs flicitrent et Boulba et les deux jeunes gens, en
leur assurant qu'ils feraient fort bien, et quil n'y avait pas de
meilleure cole pour la jeunesse que le _zaporoji_.

-- Allons, seigneurs et frres, dit Tarass, asseyez-vous chacun o
il lui plaira. Et vous, mes fils, avant tout, buvons un verre
d'eau-de-vie. Que Dieu nous bnisse!  votre sant, mes fils!  la
tienne, Ostap (Eustache)!  la tienne, Andry (Andr)! Dieu veuille
que vous ayez toujours de bonnes chances  la guerre, que vous
battiez les paens et les Tatars! et si les Polonais commencent
quelque chose contre notre sainte religion, les Polonais aussi!
Voyons, donne ton verre. L'eau-de-vie est-elle bonne? Comment se
nomme l'eau-de-vie en latin? Quels sots taient ces Latins! ils ne
savaient mme pas qu'il y et de l'eau-de-vie au monde. Comment
donc s'appelait celui qui a crit des vers latins? Je ne suis pas
trop savant; j'ai oubli son nom. Ne s'appelait-il pas Horace?

-- Voyez-vous le sournois, se dit tout bas le fils an, Ostap;
c'est qu'il sait tout, le vieux chien, et il fait mine de ne rien
savoir.

-- Je crois bien que l'archimandrite ne vous a pas mme donn 
flairer de l'eau-de-vie, continuait Boulba. Convenez, mes fils,
qu'on vous a vertement trills, avec des balais de bouleau, le
dos, les reins, et tout ce qui constitue un Cosaque. Ou bien peut-
tre, parce que vous tiez devenus grands garons et sages, vous
rossait-on  coups de fouet, non les samedis seulement, mais
encore les mercredis et les jeudis.

-- Il n'y a rien  se rappeler de ce qui s'est fait, pre,
rpondit Ostap; ce qui est pass est pass.

-- Qu'on essaye maintenant! dit Andry; que quelqu'un s'avise de me
toucher du bout du doigt! que quelque Tatar s'imagine de me tomber
sous la main! il saura ce que c'est qu'un sabre cosaque.

-- Bien, mon fils, bien! par Dieu, c'est bien parl. Puisque c'est
comme a, par Dieu, je vais avec vous. Que diable ai-je  attendre
ici? Que je devienne un planteur de bl noir, un homme de mnage,
un gardeur de brebis et de cochons? que je me dorlote avec ma
femme? Non, que le diable l'emporte! je suis un Cosaque, je ne
veux pas. Qu'est-ce que cela me fait qu'il n'y ait pas de guerre!
j'irai prendre du bon temps avec vous. Oui, par Dieu, j'y vais.

Et le vieux Boulba, s'chauffant peu  peu, finit par se fcher
tout rouge, se leva de table, et frappa du pied en prenant une
attitude imprieuse.

-- Nous partons demain. Pourquoi remettre? Qui diable attendons-
nous ici?  quoi bon cette maison?  quoi bon ces pots?  quoi bon
tout cela?

En parlant ainsi, il se mit  briser les plats et les bouteilles.
La pauvre femme, ds longtemps habitue  de pareilles actions,
regardait tristement faire son mari, assise sur un banc. Elle
n'osait rien dire; mais en apprenant une rsolution aussi pnible
 son coeur, elle ne put retenir ses larmes. Elle jeta un regard
furtif sur ses enfants qu'elle allait si brusquement perdre, et
rien n'aurait pu peindre la souffrance qui agitait convulsivement
ses yeux humides et ses lvres serres.

Boulba tait furieusement obstin. C'tait un de ces caractres
qui ne pouvaient se dvelopper qu'au XVIe sicle, dans un coin
sauvage de l'Europe, quand toute la Russie mridionale, abandonne
de ses princes, fut ravage par les incursions irrsistibles des
Mongols; quand, aprs avoir perdu son toit et tout abri, l'homme
se rfugia dans le courage du dsespoir; quand sur les ruines
fumantes de sa demeure, en prsence d'ennemis voisins et
implacables, il osa se rebtir une maison, connaissant le danger,
mais s'habituant  le regarder en face; quand enfin le gnie
pacifique des Slaves s'enflamma d'une ardeur guerrire et donna
naissance  cet lan dsordonn de la nature russe qui fut la
socit cosaque (_kasatchestvo_). Alors tous les abords des
rivires, tous les gus, tous les dfils dans les marais, se
couvrirent de Cosaques que personne n'et pu compter, et leurs
hardis envoys purent rpondre au sultan qui dsirait connatre
leur nombre: Qui le sait? Chez nous, dans la steppe,  chaque
bout de champ, un Cosaque. Ce fut une explosion de la force russe
que firent jaillir de la poitrine du peuple les coups rpts du
malheur. Au lieu des anciens _oudly_[8], au lieu des petites
villes peuples de vassaux chasseurs, que se disputaient et se
vendaient les petits princes, apparurent des bourgades fortifies,
des _kourny_[9] lis entre eux par le sentiment du danger commun
et la haine des envahisseurs paens. L'histoire nous apprend
comment les luttes perptuelles des Cosaques sauvrent l'Europe
occidentale de l'invasion des sauvages hordes asiatiques qui
menaaient de l'inonder. Les rois de Pologne qui devinrent, au
lieu des princes dpossds, les matres de ces vastes tendues de
terre, matres, il est vrai, loigns et faibles, comprirent
l'importance des Cosaques et le profit qu'ils pouvaient tirer de
leurs dispositions guerrires. Ils s'efforcrent de les dvelopper
encore. Les _hetmans_, lus par les Cosaques eux-mmes et dans
leur sein, transformrent les _kourny_ en _polk_[10] rguliers. Ce
n'tait pas une arme rassemble et permanente; mais, dans le cas
de guerre ou de mouvement gnral, en huit jours au plus, tous
taient runis. Chacun se rendait  l'appel,  cheval et en armes,
ne recevant pour toute solde du roi qu'un ducat par tte. En
quinze jours, il se rassemblait une telle arme, qu' coup sr nul
recrutement n'et pu en former une semblable. La guerre finie,
chaque soldat regagnait ses champs, sur les bords du Dniepr,
s'occupait de pche, de chasse ou de petit commerce, brassait de
la bire, et jouissait de la libert. Il n'y avait pas de mtier
qu'un Cosaque ne st faire: distiller de l'eau-de-vie, charpenter
un chariot, fabriquer de la poudre, faire le serrurier et le
marchal ferrant, et, par-dessus tout, boire et bambocher comme un
Russe seul en est capable, tout cela ne lui allait pas  l'paule.
Outre les Cosaques inscrits, obligs de se prsenter en temps de
guerre ou d'entreprise, il tait trs facile de rassembler des
troupes de volontaires. Les _saouls_ n'avaient qu' se rendre
sur les marchs et les places de bourgades, et  crier, monts sur
une _tlga_ (chariot): Eh! eh! vous autres buveurs, cessez de
brasser de la bire et de vous taler tout de votre long sur les
poles; cessez de nourrir les mouches de la graisse de vos corps;
allez  la conqute de l'honneur et de la gloire chevaleresque. Et
vous autres, gens de charrue, planteurs de bl noir, gardeurs de
moutons, amateurs de jupes, cessez de vous traner  la queue de
vos boeufs, de salir dans la terre vos cafetans jaunes, de
courtiser vos femmes et de laisser dprir votre vertu de
chevalier[11]. Il est temps d'aller  la qute de la gloire
cosaque. Et ces paroles taient semblables  des tincelles qui
tomberaient sur du bois sec. Le laboureur abandonnait sa charrue;
le brasseur de bire mettait en pices ses tonneaux et ses jattes;
l'artisan envoyait au diable son mtier et le petit marchand son
commerce; tous brisaient les meubles de leur maison et sautaient 
cheval. En un mot, le caractre russe revtit alors une nouvelle
forme, large et puissante.

Tarass Boulba tait un des vieux _polkovnik_[12]. Cr pour les
difficults et les prils de la guerre, il se distinguait par la
droiture d'un caractre rude et entier. L'influence des moeurs
polonaises commenait  pntrer parmi la noblesse petite-
russienne. Beaucoup de seigneurs s'adonnaient au luxe, avaient de
nombreux domestique, des faucons, des meutes de chasse, et
donnaient des repas. Tout cela n'tait pas selon le coeur de
Tarass; il aimait la vie simple des Cosaques, et il se querella
frquemment avec ceux de ses camarades qui suivaient l'exemple de
Varsovie, les appelant esclaves des gentilshommes (_pan_)
polonais. Toujours inquiet, mobile, entreprenant, il se regardait
comme un des dfenseurs naturels de l'glise russe; il entrait,
sans permission, dans tous les villages o l'on se plaignait de
l'oppression des intendants-fermiers et d'une augmentation de taxe
sur les feux. L, au milieu de ses Cosaques, il jugeait les
plaintes. Il s'tait fait une rgle d'avoir, dans trois cas,
recours  son sabre: quand les intendants ne montraient pas de
dfrence envers les anciens et ne leur taient pas le bonnet,
quand on se moquait de la religion ou des vieilles coutumes, et
quand il tait en prsence des ennemis, c'est--dire des Turcs ou
paens, contre lesquels il se croyait toujours en droit de tirer
le fer pour la plus grande gloire de la chrtient. Maintenant il
se rjouissait d'avance du plaisir de mener lui-mme ses deux fils
 la _setch_, de dire avec orgueil: Voyez quels gaillards je vous
amne; de les prsenter  tous ses vieux compagnons d'armes, et
d'tre tmoin de leurs premiers exploits dans l'art de guerroyer
et dans celui de boire, qui comptait aussi parmi les vertus d'un
chevalier. Tarass avait d'abord eu l'intention de les envoyer
seuls; mais  la vue de leur bonne mine, de leur haute taille, de
leur mle beaut, sa vieille ardeur guerrire s'tait ranime, et
il se dcida, avec toute l'nergie d'une volont opinitre, 
partir avec eux ds le lendemain. Il fit ses prparatifs, donna
des ordres, choisit des chevaux et des harnais pour ses deux
jeunes fils, dsigna les domestiques qui devaient les accompagner,
et dlgua son commandement au _saoul_ Tovkatch, en lui
enjoignant de se mettre en marche  la tte de tout le _polk_, ds
que l'ordre lui en parviendrait de la _setch_. Quoiqu'il ne ft
pas entirement dgris, et que la vapeur du vin se proment
encore dans sa cervelle, cependant il n'oublia rien, pas mme
l'ordre de faire boire les chevaux et de leur donner une ration du
meilleur froment.

-- Eh bien! mes enfants, leur dit-il en rentrant fatigu  la
maison, il est temps de dormir, et demain nous ferons ce qu'il
plaira  Dieu. Mais qu'on ne nous fasse pas de lits; nous
dormirons dans la cour.

La nuit venait  peine d'obscurcir le ciel; mais Boulba avait
l'habitude de se coucher de bonne heure. Il se jeta sur un tapis
tendu  terre, et se couvrit d'une pelisse de peaux de mouton
(_touloup_), car l'air tait frais, et Boulba aimait la chaleur
quand il dormait dans la maison. Il se mit bientt  ronfler; tous
ceux qui s'taient couchs dans les coins de la cour suivirent son
exemple, et, avant tous les autres, le gardien, qui avait le mieux
clbr, verre en main, l'arrive des jeunes seigneurs. Seule, la
pauvre mre ne dormait pas. Elle tait venue s'accroupir au chevet
de ses fils bien-aims, qui reposaient l'un prs de l'autre. Elle
peignait leur jeune chevelure, les baignait de ses larmes, les
regardait de tous ses yeux, de toutes les forces de son tre, sans
pouvoir se rassasier de les contempler. Elle les avait nourris de
son lait, levs avec une tendresse inquite, et voil qu'elle ne
doit les voir qu'un instant.

Mes fils, mes fils chris! que deviendrez-vous? qu'est-ce qui
vous attend? disait-elle; et des larmes s'arrtaient dans les
rides de son visage, autrefois beau.

En effet, elle tait bien digne de piti, comme toute femme de ce
temps-l. Elle n'avait vcu d'amour que peu d'instants, pendant la
premire fivre de la jeunesse et de la passion; et son rude amant
l'avait abandonne pour son sabre, pour ses camarades, pour une
vie aventureuse et drgle. Elle ne voyait son mari que deux ou
trois jours par an; et, mme quand il tait l, quand ils vivaient
ensemble, quelle tait sa vie? Elle avait  supporter des injures,
et jusqu' des coups, ne recevant que des caresses rares et
ddaigneuses. La femme tait une crature trange et dplace dans
ce ramas d'aventuriers farouches. Sa jeunesse passa rapidement,
sans plaisirs; ses belles joues fraches, ses blanches paules se
fanrent dans la solitude, et se couvrirent de rides prmatures.
Tout ce qu'il y a d'amour, de tendresse, de passion dans la femme,
se concentra chez elle en amour maternel. Ce soir-l, elle restait
penche avec angoisse sur le lit de ses enfants, comme la
_tchaka_[13] des steppes plane sur son nid. On lui prend ses fils,
ses chers fils; on les lui prend pour qu'elle ne les revoie peut-
tre jamais: peut-tre qu' la premire bataille, des Tatars leur
couperont la tte, et jamais elle ne saura ce que sont devenus
leurs corps abandonns en pture aux oiseaux voraces. En
sanglotant sourdement, elle regardait leurs yeux que tenait ferms
l'irrsistible sommeil.

Peut-tre, pensait-elle, Boulba remettra-t-il son dpart  deux
jours? Peut-tre ne s'est-il dcid  partir sitt que parce qu'il
a beaucoup bu aujourd'hui?

Depuis longtemps la lune clairait du haut du ciel la cour et tous
ses dormeurs, ainsi qu'une masse de saules touffus et les hautes
bruyres qui croissaient contre la clture en palissades. La
pauvre femme restait assise au chevet de ses enfants, les couvant
des yeux et sans penser au sommeil. Dj les chevaux, sentant
venir l'aube, s'taient couchs sur l'herbe et cessaient de
brouter. Les hautes feuilles des saules commenaient  frmir, 
chuchoter, et leur babillement descendait de branche en branche.
Le hennissement aigu d'un poulain retentit tout  coup dans la
steppe. De larges lueurs rouges apparurent au ciel. Boulba
s'veilla soudain et se leva brusquement. Il se rappelait tout ce
qu'il avait ordonn la veille.

-- Assez dormi, garons; il est temps, il est temps! faites boire
les chevaux. Mais o est la vieille (c'est ainsi qu'il appelait
habituellement sa femme)? Vite, vieille! donne-nous  manger, car
nous avons une longue route devant nous.

Prive de son dernier espoir, la pauvre vieille se trana
tristement vers la maison. Pendant que, les larmes aux yeux, elle
prparait le djeuner, Boulba distribuait ses derniers ordres,
allait et venait dans les curies, et choisissait pour ses enfants
ses plus riches habits. Les tudiants changrent en un moment
d'apparence. Des bottes rouges,  petits talons d'argent,
remplacrent leurs mauvaises chaussures de collge. Ils ceignirent
sur leurs reins, avec un cordon dor, des pantalons larges comme
la mer Noire, et forms d'un million de petits plis.  ce cordon
pendaient de longues lanires de cuir, qui portaient avec des
houppes tous les ustensiles du fumeur. Un casaquin de drap rouge
comme le feu leur fut serr au corps par une ceinture brode, dans
laquelle on glissa des pistolets turcs damasquins. Un grand sabre
leur battait les jambes. Leurs visages, encore peu hls,
semblaient alors plus beaux et plus blancs. De petites moustaches
noires relevaient le teint brillant et fleuri de la jeunesse. Ils
taient bien beaux sous leurs bonnets d'astrakan noir termins par
des calottes dores. Quand la pauvre mre les aperut, elle ne put
profrer une parole, et des larmes craintives s'arrtrent dans
ses yeux fltris.

-- Allons, mes fils, tout est prt, plus de retard, dit enfin
Boulba. Maintenant, d'aprs la coutume chrtienne, il faut nous
asseoir avant de partir.

Tout le monde s'assit en silence dans la mme chambre, sans
excepter les domestiques, qui se tenaient respectueusement prs de
la porte.

--  prsent, mre, dit Boulba, donne ta bndiction  tes
enfants; prie Dieu qu'ils se battent toujours bien, qu'ils
soutiennent leur honneur de chevaliers, qu'ils dfendent la
religion du Christ; sinon, qu'ils prissent, et qu'il ne reste
rien d'eux sur la terre. Enfants, approchez de votre mre; la
prire d'une mre prserve de tout danger sur la terre et sur
l'eau.

La pauvre femme les embrassa, prit deux petites images en mtal,
les leur pendit au cou en sanglotant.

-- Que la Vierge... vous protge... N'oubliez pas, mes fils, votre
mre. Envoyez au moins de vos nouvelles, et pensez...

Elle ne put continuer.

-- Allons, enfants,dit Boulba.

Des chevaux sells attendaient devant le perron. Boulba s'lana
sur son Diable[14], qui fit un furieux cart en sentant tout  coup
sur son dos un poids de vingt _pouds_[15], car Boulba tait trs
gros et trs lourd. Quand la mre vit que ses fils taient aussi
monts  cheval, elle se prcipita vers le plus jeune, qui avait
l'expression du visage plus tendre; elle saisit son trier, elle
s'accrocha  la selle, et, dans un morne et silencieux dsespoir,
elle l'treignit entre ses bras. Deux vigoureux Cosaques la
soulevrent respectueusement, et l'emportrent dans la maison.
Mais au moment o les cavaliers franchirent la porte, elle
s'lana sur leurs traces avec la lgret d'une biche, tonnante
 son ge, arrta d'une main forte l'un des chevaux, et embrassa
son fils avec une ardeur insense, dlirante. On l'emporta de
nouveau. Les jeunes Cosaques commencrent  chevaucher tristement
aux cts de leur pre, en retenant leurs larmes, car ils
craignaient Boulba, qui ressentait aussi, sans la montrer, une
motion dont il ne pouvait se dfendre. La journe tait grise;
l'herbe verdoyante tincelait au loin, et les oiseaux
gazouillaient sur des tons discords. Aprs avoir fait un peu de
chemin, les jeunes gens jetrent un regard en arrire; dj leur
maisonnette semblait avoir plong sous terre; on ne voyait plus 
l'horizon que les deux chemines encadres par les sommets des
arbres sur lesquels, dans leur jeunesse, ils avaient grimp comme
des cureuils. Une vaste prairie s'tendait devant leurs regards,
une prairie qui rappelait toute leur vie passe, depuis l'ge o
ils se roulaient dans l'herbe humide de rose, jusqu' l'ge o
ils y attendaient une jeune Cosaque aux noirs sourcils, qui la
franchissait d'un pied rapide et craintif. Bientt on ne vit plus
que la perche surmonte d'une roue de chariot qui s'levait au-
dessus du puits; bientt la steppe commena  s'exhausser en
montagne, couvrant tout ce qu'ils laissaient derrire eux.

Adieu, toit paternel! adieu, souvenirs d'enfance! adieu, tout!


CHAPITRE II

Les trois voyageurs cheminaient en silence. Le vieux Tarass
pensait  son pass; sa jeunesse se droulait devant lui, cette
belle jeunesse que le Cosaque surtout regrette, car il voudrait
toujours tre agile et fort pour sa vie d'aventures. Il se
demandait  lui-mme quels de ses anciens camarades il
retrouverait  la _setch_; il comptait ceux qui taient dj
morts, ceux qui restaient encore vivants, et sa tte grise se
baissa tristement. Ses fils taient occups de toutes autres
penses. Il faut que nous disions d'eux quelques mots.  peine
avaient-ils eu douze ans, qu'on les envoya au sminaire de Kiew,
car tous les seigneurs de ce temps-l croyaient ncessaire de
donner  leurs enfants une ducation promptement oublie.  leur
entre au sminaire, tous ces jeunes gens taient d'une humeur
sauvage et accoutums  une pleine libert. Ce n'tait que l
qu'ils se dgrossissaient un peu, et prenaient une espce de
vernis commun qui les faisait ressembler l'un  l'autre. L'an
des fils de Boulba, Ostap, commena sa carrire scientifique par
s'enfuir ds la premire anne. On l'attrapa, on le battit 
outrance, on le cloua  ses livres. Quatre fois il enfouit son ABC
en terre, et quatre fois, aprs l'avoir inhumainement flagell, on
lui en racheta un neuf. Mais sans doute il et recommenc une
cinquime fois, si son pre ne lui et fait la menace formelle de
le tenir pendant vingt ans comme frre lai dans un clotre,
ajoutant le serment qu'il ne verrait jamais la _setch_, s'il
n'apprenait  fond tout ce qu'on enseignait  l'acadmie. Ce qui
est trange, c'est que cette menace et ce serment venaient du
vieux Boulba qui faisait profession de se moquer de toute science,
et qui conseillait  ses enfants, comme nous l'avons vu, de n'en
faire aucun cas. Depuis ce moment, Ostap se mit  tudier ses
livres avec un zle extrme, et finit par tre rput l'un des
meilleurs tudiants. L'enseignement de ce temps-l n'avait pas le
moindre rapport avec la vie qu'on menait; toutes ces arguties
scolastiques, toutes ces finesses rhtoriques et logiques
n'avaient rien de commun avec l'poque, et ne trouvaient
d'application nulle part. Les savants d'alors n'taient pas moins
ignorants que les autres, car leur science tait compltement
oiseuse et vide. Au surplus, l'organisation toute rpublicaine du
sminaire, cette immense runion de jeunes gens dans la force de
l'ge, devaient leur inspirer des dsirs d'activit tout  fait en
dehors du cercle de leurs tudes. La mauvaise chre, les
frquentes punitions par la faim et les passions naissantes, tout
s'unissait pour veiller en eux cette soif d'entreprises qui
devait, plus tard, se satisfaire dans la _setch_. Les boursiers[16]
parcouraient affams les rues de Kiew, obligeant les habitants 
la prudence. Les marchands des bazars couvraient toujours des deux
mains leurs gteaux, leurs petits pts, leurs graines de
pastques, comme l'aigle couvre ses aiglons, ds que passait un
boursier. Le consul[17] qui devait, d'aprs sa charge, veiller aux
bonnes moeurs de ses subordonns, portait de si larges poches dans
ses pantalons, qu'il et pu y fourrer toute la boutique d'une
marchande inattentive. Ces boursiers composaient un monde  part.
Ils ne pouvaient pas pntrer dans la haute socit, qui se
composait de nobles, Polonais et Petits-Russiens. Le _vavode_
lui-mme, Adam Kissel, malgr la protection dont il honorait
l'acadmie, dfendait qu'on ment les tudiants dans le monde, et
voulait qu'on les traitt svrement. Du reste, cette dernire
recommandation tait fort inutile, car ni le recteur, ni les
professeurs ne mnageaient le fouet et les trivires. Souvent,
d'aprs leurs ordres, les licteurs rossaient les consuls de
manire  leur faire longtemps gratter leurs pantalons. Beaucoup
d'entre eux ne comptaient cela pour rien, ou, tout au plus, pour
quelque chose d'un peu plus fort que de l'eau-de-vie poivre. Mais
d'autres finissaient par trouver un tel chauffage si dsagrable,
qu'ils s'enfuyaient  la _setch_, s'ils en savaient trouver le
chemin et n'taient point rattraps en route. Ostap Boulba, malgr
le soin qu'il mettait  tudier la logique et mme la thologie,
ne put jamais s'affranchir des implacables trivires.
Naturellement, cela dut rendre son caractre plus sombre, plus
intraitable, et lui donner la fermet qui distingue le Cosaque. Il
passait pour trs bon camarade; s'il n'tait presque jamais le
chef dans les entreprises hardies, comme le pillage d'un potager,
toujours il se mettait des premiers sous le commandement d'un
colier entreprenant, et jamais, en aucun cas, il n'et trahi ses
compagnons. Aucun chtiment ne l'y et pu contraindre. Assez
indiffrent  tout autre plaisir que la guerre ou la bouteille,
car il pensait rarement  autre chose, il tait loyal et bon, du
moins aussi bon qu'on pouvait l'tre avec un tel caractre et dans
une telle poque. Les larmes de sa pauvre mre l'avaient
profondment mu; c'tait la seule chose qui l'et troubl, et qui
lui fit baisser tristement la tte.

Son frre cadet, Andry, avait les sentiments plus vifs et plus
ouverts. Il apprenait avec plus de plaisir, et sans les
difficults que met au travail un caractre lourd et nergique. Il
tait plus ingnieux que son frre, plus souvent le chef d'une
entreprise hardie; et quelquefois,  laide de son esprit
inventif, il savait luder la punition, tandis que son frre
Ostap, sans se troubler beaucoup, tait son caftan et se couchait
par terre, ne pensant pas mme  demander grce. Andry n'tait pas
moins dvor du dsir d'accomplir des actions hroques; mais son
me tait abordable  d'autres sentiments. Le besoin d'aimer se
dveloppa rapidement en lui, ds qu'il eut pass sa dix-huitime
anne. Des images de femme se prsentaient souvent  ses penses
brlantes. Tout en coutant les disputes thologiques, il voyait
l'objet de son rve avec des joues fraches, un sourire tendre et
des yeux noirs. Il cachait soigneusement  ses camarades les
mouvements de son me jeune et passionne; car,  cette poque, il
tait indigne d'un Cosaque de penser aux femmes et  l'amour avant
d'avoir fait ses preuves dans une bataille. En gnral, dans les
dernires annes de son sjour au sminaire, il se mit plus
rarement en tte d'une troupe aventureuse; mais souvent il errait
dans quelque quartier solitaire de Kiew, o de petites
maisonnettes se montraient engageantes  travers leurs jardins de
cerisiers. Quelquefois il pntrait dans la rue de l'aristocratie,
dans cette partie de la ville qui se nomme maintenant le vieux
Kiew, et qui, alors habite par des seigneurs petits-russiens et
polonais, se composait de maisons bties avec un certain luxe. Un
jour qu'il passait l, rveur, le lourd carrosse d'un seigneur
polonais manqua de l'craser, et le cocher  longues moustaches
qui occupait le sige le cingla violemment de son fouet. Le jeune
colier, bouillonnant de colre, saisit de sa main vigoureuse,
avec une hardiesse folle, une roue de derrire du carrosse, et
parvint  l'arrter quelques moments. Mais le cocher, redoutant
une querelle, lana ses chevaux en les fouettant, et Andry, qui
avait heureusement retir sa main, fut jet contre terre, la face
dans la boue. Un rire harmonieux et perant retentit sur sa tte.
Il leva les yeux, et aperut  la fentre d'une maison une jeune
fille de la plus ravissante beaut. Elle tait blanche et rose
comme la neige claire par les premiers rayons du soleil levant.
Elle riait  gorge dploye, et son rire ajoutait encore un charme
 sa beaut vive et fire. Il restait l, stupfait, la regardait
bouche bante, et, essuyant machinalement la boue qui lui couvrait
la figure, il l'tendait encore davantage. Qui pouvait tre cette
belle fille? Il en adressa la question aux gens de service
richement vtus qui taient groups devant la porte de la maison
autour d'un jeune joueur de _bandoura_. Mais ils lui rirent au
nez, en voyant son visage souill, et ne daignrent pas lui
rpondre. Enfin, il apprit que c'tait la fille du _vavode_ de
Kovno, qui tait venu passer quelques jours  Kiew. La nuit
suivante, avec la hardiesse particulire aux boursiers, il
s'introduisit par la clture en palissade dans le jardin de la
maison, qu'il avait note, grimpa sur un arbre dont les branches
s'appuyaient sur le toit de la maison, passa de l sur le toit, et
descendit par la chemine dans la chambre  coucher de la jeune
fille. Elle tait alors assise prs d'une lumire, et dtachait de
riches pendants d'oreilles. La pelle Polonaise s'effraya tellement
 la vue d'un homme inconnu, si brusquement tomb devant elle,
qu'elle ne put prononcer un mot. Mais quand elle s'aperut que le
boursier se tenait immobile, baissant les yeux et n'osant pas
remuer un doigt de la main, quand elle reconnut en lui l'homme
qui, devant elle, tait tomb dans la rue d'une manire si
ridicule, elle partit de nouveau d'un grand clat de rire. Et
puis, il n'y avait rien de terrible dans les traits d'Andry;
c'tait au contraire un charmant visage. Elle rit longtemps, et
finit par se moquer de lui. La belle tait tourdie comme une
Polonaise, mais ses yeux clairs et sereins jetaient de ces longs
regards qui promettent la constance. Le pauvre tudiant respirait
 peine. La fille du _vavode_ s'approcha hardiment, lui posa sur
la tte sa coiffure en diadme, et jeta sur ses paules une
collerette transparente orne de festons d'or. Elle fit de lui
mille folies, avec le sans-gne d'enfant qui est le propre des
Polonaises, et qui jeta le jeune boursier dans une confusion
inexprimable. Il faisait une figure assez niaise, en ouvrant la
bouche et regardant fixement les yeux de l'espigle. Un bruit
soudain l'effraya. Elle lui ordonna de se cacher, et ds que sa
frayeur se fut dissipe, elle appela sa servante, femme tatare
prisonnire, et lui donna l'ordre de le conduire prudemment par le
jardin pour le mettre dehors. Mais cette fois-ci, l'tudiant ne
fut pas si heureux en traversant la palissade. Le gardien
s'veilla, l'aperut, donna l'alarme, et les gens de la maison le
reconduisirent  coups de bton dans la rue jusqu' ce que ses
jambes rapides l'eussent mis hors de leurs atteintes. Aprs cette
aventure, il devint dangereux pour lui de passer devant la maison
du _vavode_, car ses serviteurs taient trs nombreux. Andry la
vit encore une fois dans l'glise. Elle le remarqua, et lui sourit
malicieusement comme  une vieille connaissance. Bientt aprs le
_vavode_ de Kovno quitta la ville, et une grosse figure inconnue
se montra  la fentre o il avait vu la belle Polonaise aux yeux
noirs. C'est  cela que pensait Andry, en penchant la tte sur le
cou de son cheval.

Mais ds longtemps la steppe les avait embrasss dans son sein
verdoyant. L'herbe haute les entourait de tous cts, de sorte
qu'on ne voyait plus que les bonnets noirs des Cosaques au-dessus
des tiges ondoyantes.

-- Eh, eh, qu'est-ce que cela veut dire, enfants? vous voil tout
silencieux, s'cria tout  coup Boulba sortant de sa rverie. On
dirait que vous tes devenus des moines. Au diable toutes les
noires penses! Serrez vos pipes dans vos dents, donnez de
l'peron  vos chevaux, et mettons-nous  courir de faon qu'un
oiseau ne puisse nous attraper.

Et les Cosaques, se courbant sur le pommeau de la selle,
disparurent dans l'herbe touffue. On ne voyait plus mme leurs
bonnets; le rapide clair du sillon qu'ils traaient dans l'herbe
indiquait seul la direction de leur course.

Le soleil s'tait lev dans un ciel sans nuage, et versait sur la
steppe sa lumire chaude et vivifiante.

Plus on avanait dans la steppe, plus elle devenait sauvage et
belle.  cette poque, tout l'espace qui se nomme maintenant la
Nouvelle-Russie, de l'Ukraine  la mer Noire, tait un dsert
vierge et verdoyant. Jamais la charrue n'avait laiss de trace 
travers les flots incommensurables de ses plantes sauvages. Les
seuls chevaux libres, qui se cachaient dans ces impntrables
abris, y laissaient des sentiers. Toute la surface de la terre
semblait un ocan de verdure dore, qu'maillaient mille autres
couleurs. Parmi les tiges fines et sches de la haute herbe,
croissaient des masses de bleuets, aux nuances bleues, rouges et
violettes. Le gent dressait en l'air sa pyramide de fleurs
jaunes. Les petits pompons de trfle blanc parsemaient l'herbage
sombre, et un pi de bl, apport l, Dieu sait d'o, mrissait
solitaire. Sous l'ombre tnue des brins d'herbe, glissaient en
tendant le cou des perdrix  l'agile corsage. Tout l'air tait
rempli de mille chants d'oiseaux. Des perviers planaient,
immobiles, en fouettant l'air du bout de leurs ailes, et plongeant
dans l'herbe des regards avides. De loin, l'on entendait les cris
aigus d'une troupe d'oies sauvages qui volaient, comme une paisse
nue, sur quelque lac perdu dans l'immensit des plaines. La
mouette des steppes s'levait, d'un mouvement cadenc, et se
baignait voluptueusement dans les flots de l'azur; tantt on ne la
voyait plus que comme un point noir, tantt elle resplendissait,
blanche et brillante, aux rayons du soleil...  mes steppes, que
vous tes belles!

Nos voyageurs ne s'arrtaient que pour le dner. Alors toute leur
suite, qui se composait de dix Cosaques, descendait de cheval. Ils
dtachaient des flacons en bois, contenant l'eau-de-vie, et des
moitis de calebasses servant de gobelets. On ne mangeait que du
pain et du lard ou des gteaux secs, et chacun ne buvait qu'un
seul verre, car Tarass Boulba ne permettait  personne de
s'enivrer pendant la route. Et l'on se remettait en marche pour
aller tant que durait le jour. Le soir venu, la steppe changeait
compltement d'aspect. Toute son tendue bigarre s'embrasait aux
derniers rayons d'un soleil ardent, puis bientt s'obscurcissait
avec rapidit et laissait voir la marche de l'ombre qui,
envahissant la steppe, la couvrait de la nuance uniforme d'un vert
obscur. Alors les vapeurs devenaient plus paisses; chaque fleur,
chaque herbe exhalait son parfum, et toute la steppe bouillonnait
de vapeurs embaumes. Sur le ciel d'un azur fonc, s'tendaient de
larges bandes dores et roses, qui semblaient traces ngligemment
par un pinceau gigantesque.  et l, blanchissaient des lambeaux
de nuages, lgers et transparents, tandis qu'une brise, frache et
caressante comme les ondes de la mer, se balanait sur les pointes
des herbes, effleurant  peine la joue du voyageur. Tout le
concert de la journe s'affaiblissait, et faisait place peu  peu
 un concert nouveau. Des gerboises  la robe mouchete sortaient
avec prcaution de leurs gtes, se dressaient sur les pattes de
derrire, et remplissaient la steppe de leurs sifflements. Le
grsillement des grillons redoublait de force, et parfois on
entendait, venant d'un lac lointain, le cri du cygne solitaire,
qui retentissait comme une cloche argentine dans l'air endormi. 
l'entre de la nuit, nos voyageurs s'arrtaient au milieu des
champs, allumaient un feu dont la fume glissait obliquement dans
l'espace, et, posant une marmite sur les charbons, faisaient cuire
du gruau. Aprs avoir soup, les Cosaques se couchaient par terre,
laissant leurs chevaux errer dans l'herbe, des entraves aux pieds.
Les toiles de la nuit les regardaient dormir sur leurs caftans
tendus. Ils pouvaient entendre le ptillement, le frlement, tous
les bruits du monde innombrable d'insectes qui fourmillaient dans
l'herbe. Tous ces bruits, fondus dans le silence de la nuit,
arrivaient harmonieux  l'oreille. Si quelqu'un d'eux se levait,
toute la steppe se montrait  ses yeux diapre par les tincelles
lumineuses des vers luisants. Quelquefois la sombre obscurit du
ciel s'clairait par l'incendie des joncs secs qui croissent au
bord des rivires et des lacs, et une longue range de cygnes
allant au nord, frapps tout  coup d'une lueur enflamme,
semblaient des lambeaux d'toffes rouges volant  travers les
airs.

Nos voyageurs continuaient leur route sans aventure. Nulle part,
autour d'eux, ils ne voyaient un arbre; c'tait toujours la mme
steppe, libre, sauvage, infinie. Seulement, de temps  autre, dans
un lointain profond, on distinguait la ligne bleutre des forts
qui bordent le Dniepr. Une seule fois, Tarass fit voir  ses fils
un petit point noir qui s'agitait au loin:

-- Voyez, mes enfants, dit-il, c'est un Tatar qui galope.

En s'approchant, ils virent au-dessus de l'herbe une petite tte
garnie de moustaches, qui fixa sur eux ses yeux  la fente mince
et allonge, flaira l'air comme un chien courant, et disparut avec
la rapidit d'une gazelle, aprs s'tre convaincu que les Cosaques
taient au nombre de treize.

-- Eh bien! enfants, voulez-vous essayer d'attraper le Tatar?
Mais, non, n'essayez pas, vous ne l'atteindriez jamais; son cheval
est encore plus agile que mon Diable.

Cependant Boulba, craignant une embche, crut-il devoir prendre
ses prcautions. Il galopa, avec tout son monde, jusqu'aux bords
d'une petite rivire nomme la Tatarka, qui se jette dans le
Dniepr. Tous entrrent dans l'eau avec leurs montures, et ils
nagrent longtemps eu suivant le fil de leau, pour cacher leurs
traces. Puis, aprs avoir pris pied sur lautre rive, ils
continurent leur route. Trois jours aprs, ils se trouvaient dj
proches de l'endroit qui tait le but de leur voyage. Un froid
subit rafrachit l'air; ils reconnurent  cet indice la proximit
du Dniepr. Voil, en effet, qu'il miroite au loin, et se dtache
en bleu sur l'horizon. Plus la troupe s'approchait, plus le fleuve
s'largissait en roulant ses froides ondes; et bientt il finit
par embrasser la moiti de la terre qui se droulait devant eux.
Ils taient arrivs  cet endroit de son cours o le Dniepr,
longtemps resserr par les bancs de granit, achve de triompher de
tous les obstacles, et bruit comme une mer, en couvrant les
plaines conquises, o les les disperses au milieu de son lit
refoulent ses flots encore plus loin sur les campagnes d'alentour.
Les Cosaques descendirent de cheval, entrrent dans un bac, et
aprs une traverse de trois heures, arrivrent  l'le Hortiza,
o se trouvait alors la _setch_, qui changea si souvent de
rsidence. Une foule de gens se querellaient sur le bord avec les
mariniers. Les Cosaques se remirent en selle; Tarass prit une
attitude fire, serra son ceinturon, et fit glisser sa moustache
entre ses doigts. Ses jeunes fils s'examinrent aussi de la tte
aux pieds avec une motion timide, et tous ensemble entrrent dans
le faubourg qui prcdait la _setch_ d'une demi-verste.  leur
entre, ils furent assourdis par le fracas de cinquante marteaux
qui frappaient l'enclume dans vingt-cinq forges souterraines et
couvertes de gazon. De vigoureux corroyeurs, assis sur leurs
perrons, pressuraient des peaux de boeufs dans leurs fortes mains.
Des marchands colporteurs se tenaient sous leurs tentes avec des
tas de briquets, de pierres  feu, et de poudre  canon. Un
Armnien talait de riches pices d'toffe; un Tatar ptrissait de
la pte; un juif, la tte baisse, tirait de l'eau-de-vie d'un
tonneau. Mais ce qui attira le plus leur attention, ce fut un
Zaporogue qui dormait au beau milieu de la route, bras et jambes
tendus. Tarass s'arrta, plein d'admiration:

-- Comme ce drle s'est dvelopp, dit-il en l'examinant. Quel
beau corps d'homme!

En effet, le tableau tait achev. Le Zaporogue s'tait tendu en
travers de la route comme un lion couch. Sa touffe de cheveux,
firement rejete en arrire, couvrait deux palmes de terrain 
l'entour de sa tte. Ses pantalons de beau drap rouge avaient t
salis de goudron, pour montrer le peu de cas qu'il en faisait.
Aprs l'avoir admir tout  son aise Boulba continua son chemin
par une rue troite, toute remplie de mtiers faits en plein vent,
et de gens de toutes nations qui peuplaient ce faubourg, semblable
 une foire, par lequel tait nourrie et vtue la _setch_, qui ne
savait que boire et tirer le mousquet.

Enfin, ils dpassrent le faubourg et aperurent plusieurs huttes
parses, couvertes de gazon ou de feutre,  la mode tatare. Devant
quelques-unes, des canons taient en batterie. On ne voyait aucune
clture, aucune maisonnette avec son perron  colonnes de bois,
comme il y en avait dans le faubourg. Un petit parapet en terre et
une barrire que personne ne gardait, tmoignaient de la
prodigieuse insouciance des habitants. Quelques robustes
Zaporogues, couchs sur le chemin, leurs pipes  la bouche, les
regardrent passer avec indiffrence et sans remuer de place.
Tarass et ses fils passrent au milieu d'eux avec prcaution, en
leur disant:

-- Bonjour, seigneurs!

-- Et vous, bonjour, rpondaient-ils.

On rencontrait partout des groupes pittoresques. Les visages hls
de ces hommes montraient qu'ils avaient souvent pris part aux
batailles, et prouv toutes sortes de vicissitudes. Voil la
_setch_; voil le repaire d'o s'lancent tant d'hommes fiers et
forts comme des lions; voil d'o sort la puissance cosaque pour
se rpandre sur toute l'Ukraine. Les voyageurs traversrent une
place spacieuse o s'assemblait habituellement le conseil. Sur un
grand tonneau renvers, tait assis un Zaporogue sans chemise; il
la tenait  la main, et en raccommodait gravement les trous. Le
chemin leur fut de nouveau barr par une troupe entire de
musiciens, au milieu desquels un jeune Zaporogue, qui avait plant
son bonnet sur l'oreille, dansait avec frnsie, en levant les
mains par-dessus sa tte. Il ne cessait de crier:

-- Vite, vite, musiciens, plus vite. Thomas, n'pargne pas ton
eau-de-vie aux vrais chrtiens.

Et Thomas, qui avait loeil poch, distribuait de grandes cruches
aux assistants. Autour du jeune danseur, quatre vieux Zaporogues
trpignaient sur place, puis tout  coup se jetaient de ct,
comme un tourbillon, jusque sur la tte des musiciens, puis,
pliant les jambes, se baissaient jusqu' terre, et, se redressant
aussitt, frappaient la terre de leurs talons d'argent. Le sol
retentissait sourdement  l'entour, et l'air tait rempli des
bruits cadencs du _hoppak_ et du _tropak_[18]. Parmi tous ces
Cosaques, il s'en trouvait un qui criait et qui dansait avec le
plus de fougue. Sa touffe de cheveux volait  tous vents, sa large
poitrine tait dcouverte, mais il avait pass dans les bras sa
pelisse d'hiver, et la sueur ruisselait sur son visage.

-- Mais te donc ta pelisse, lui dit enfin Tarass; vois comme il
fait chaud.

-- C'est impossible, lui cria le Zaporogue.

-- Pourquoi?

-- C'est impossible, je connais mon caractre; tout ce que j'te
passe au cabaret.

Le gaillard n'avait dj plus de bonnet, plus de ceinture, plus de
mouchoir brod; tout cela tait all o il avait dit. La foule des
danseurs grossissait de minute en minute; et l'on ne pouvait voir
sans une motion contagieuse toute cette foule se ruer  cette
danse, la plus libre, la plus folle d'allure qu'on nait jamais
vue dans le monde, et qui s'appelle, du nom de ses inventeurs, le
_kasatchok_.

-- Ah! si je n'tais pas  cheval, s'cria Tarass, je me serais
mis, oui, je me serais mis  danser moi-mme!

Mais, cependant, commencrent  se montrer dans la foule des
hommes gs, graves, respects de toute la _setch_, qui avaient
t plus d'une fois choisis pour chefs. Tarass retrouva bientt un
grand nombre de visages connus. Ostap et Andry entendaient 
chaque instant les exclamations suivantes:

-- Ah! c'est toi, Ptchritza.

-- Bonjour, Kosoloup.

-- D'o viens tu, Tarass?

-- Et toi, Doloto?

-- Bonjour, Kirdiaga.

-- Bonjour, Gousti.

-- Je ne m'attendais pas  te voir, Rmen.

Et tous ces gens de guerre, qui s'taient rassembls l des quatre
coins de la grande Russie, s'embrassaient avec effusion, et l'on
n'entendait que ces questions confuses:

-- Que fait Kassian? Que fait Borodavka? Et Koloper? Et Pidzichok?

Et Tarass Boulba recevait pour rponse qu'on avait pendu Borodavka
 Tolopan, corch vif Koloper  Kisikermen, et envoy la tte de
Pidzichok sale dans un tonneau jusqu' Constantinople. Le vieux
Boulba se mit  rflchir tristement, et rpta maintes fois:

-- C'taient de bons Cosaques!


CHAPITRE III

Il y avait dj plus d'une semaine que Tarass Boulba habitait la
_setch_ avec ses fils. Ostap et Andry s'occupaient peu d'tudes
militaires, car la _setch_ n'aimait pas  perdre le temps en vains
exercices; la jeunesse faisait son apprentissage dans la guerre
mme, qui, pour cette raison, se renouvelait sans cesse. Les
Cosaques trouvaient tout  fait oiseux de remplir par quelques
tudes les rares intervalles de trve; ils aimaient tirer au
blanc, galoper dans les steppes et chasser  courre. Le reste du
temps se donnait  leurs plaisirs, le cabaret et la danse. Toute
la _setch_ prsentait un aspect singulier; c'tait comme une fte
perptuelle, comme une danse bruyamment commence et qui
n'arriverait jamais  sa fin. Quelques-uns s'occupaient de
mtiers, d'autres de petit commerce; mais la plus grande partie se
divertissait du matin au soir, tant que la possibilit de le faire
rsonnait dans leurs poches, et que leur part de butin n'tait pas
encore tombe dans les mains de leurs camarades ou des
cabaretiers. Cette fte continuelle avait quelque chose de
magique. La _setch_ n'tait pas un ramassis d'ivrognes qui
noyaient leurs soucis dans les pots; c'tait une joyeuse bande
d'hommes insouciants et vivants dans une folle ivresse de gaiet.
Chacun de ceux qui venaient l oubliait tout ce qui l'avait occup
jusqu'alors. On pouvait dire, suivant leur expression, qu'il
crachait sur tout son pass, et il s'adonnait avec l'enthousiasme
d'un fanatique aux charmes d'une vie de libert mene en commun
avec ses pareils, qui, comme lui, n'avaient plus ni parents, ni
famille, ni maisons, rien que l'air libre et l'intarissable gaiet
de leur me. Les diffrents rcits et dialogues qu'on pouvait
recueillir de cette foule nonchalamment tendue par terre avaient
quelquefois une couleur si nergique et si originale, qu'il
fallait avoir tout le flegme extrieur d'un Zaporogue pour ne pas
se trahir, mme par un petit mouvement de la moustache: caractre
qui distingue les Petits-Russiens des autres races slaves. La
gaiet tait bruyante, quelquefois  l'excs, mais les buveurs
n'taient pas entasss dans un _kabak_[19] sale et sombre, o
l'homme s'abandonne  une ivresse triste et lourde. L ils
formaient comme une runion de camarades d'cole, avec la seule
diffrence que, au lieu d'tre assis sous la sotte frule d'un
matre, tristement penchs sur des livres, ils faisaient des
excursions avec cinq mille chevaux; au lieu de l'troite prairie
o ils avaient jou au ballon, ils avaient des steppes spacieuses,
infinies, o se montrait, dans le lointain, le Tatar agile, ou
bien le Turc grave et silencieux sous son large turban. Il y avait
encore cette diffrence que, au lieu de la contrainte qui les
rassemblait dans l'cole, ils s'taient volontairement runis, en
abandonnant pre, mre, et le toit paternel. On trouvait l des
gens qui, aprs avoir eu la corde autour du cou, et dj vous 
la ple mort, avaient revu la vie dans toute sa splendeur;
d'autres encore, pour qui un ducat avait t jusque-l une
fortune, et dont on aurait pu, grce aux juifs intendants,
retourner les poches sans crainte d'en rien faire tomber. On y
rencontrait des tudiants qui, n'ayant pu supporter les verges
acadmiques, s'taient enfuis de l'cole, sans apprendre une
lettre de l'alphabet, tandis qu'il y en avait d'autres qui
savaient fort bien ce qu'taient Horace, Cicron et la Rpublique
romaine. On y trouvait aussi des officiers polonais qui s'taient
distingus dans les armes du roi, et grand nombre de partisans,
convaincus qu'il tait indiffrent de savoir o et pour qui l'on
faisait la guerre, pourvu qu'on la ft, et parce qu'il est indigne
d'un gentilhomme de ne pas faire la guerre. Beaucoup enfin
venaient  la _setch_ uniquement pour dire qu'ils y avaient t,
et qu'ils en taient revenus chevaliers accomplis. Mais qui n'y
avait-il pas? Cette trange rpublique rpondait  un besoin du
temps. Les amateurs de la vie guerrire, des coupes d'or, des
riches toffes, des ducats et des sequins pouvaient, en toute
saison, y trouver de la besogne. Il n'y avait que les amateurs du
beau sexe qui n'eussent rien  faire l, car aucune femme ne
pouvait se montrer, mme dans le faubourg de la _setch_. Ostap et
Andry trouvaient trs trange de voir une foule de gens se rendre
 la _setch_, sans que personne leur demandt qui ils taient, ni
d'o ils venaient. Ils y entraient comme s'ils fussent revenus 
la maison paternelle, l'ayant quitte une heure avant. Le nouveau
venu se prsentait au _kochvo_[20], et le dialogue suivant
s'tablissait d'habitude entre eux:

-- Bonjour. Crois-tu en Jsus-Christ?

-- J'y crois, rpondait l'arrivant.

-- Et  la Sainte Trinit?

-- J'y crois de mme.

-- Vas-tu  l'glise?

-- J'y vais.

-- Fais le signe de la croix.

L'arrivant le faisait.

-- Bien, reprenait le _kochvo_, va au _kourn_ qu'il te plat de
choisir.

 cela se bornait la crmonie de la rception.

Toute la _setch_ priait dans la mme glise, prte  la dfendre
jusqu' la dernire goutte de sang, bien que ces gens ne
voulussent jamais entendre parler de carme et d'abstinence. Il
n'y avait que des juifs, des Armniens et des Tatars qui, sduits
par l'appt du gain, se dcidaient  faire leur commerce dans le
faubourg, parce que les Zaporogues n'aimaient pas  marchander, et
payaient chaque objet juste avec l'argent que leur main tirait de
la poche. Du reste, le sort de ces commerants avides tait trs
prcaire et trs digne de piti. Il ressemblait  celui des gens
qui habitent au pied du Vsuve, car ds que les Zaporogues
n'avaient plus d'argent, ils brisaient leurs boutiques et
prenaient tout sans rien payer. La _setch_ se composait d'au moins
soixante _kourni_, qui taient autant de petites rpubliques
indpendantes, ressemblant aussi  des coles d'enfants qui n'ont
rien  eux, parce qu'on leur fournit tout. Personne, en effet, ne
possdait rien; tout se trouvait dans les mains de l'_ataman_ du
_kourn_, qu'on avait l'habitude de nommer pre (_batka_). Il
gardait l'argent, les habits, les provisions, et jusqu'au bois de
chauffage. Souvent un _kourn_ se prenait de querelle avec un
autre. Dans ce cas, la dispute se vidait par un combat  coups de
poing, qui ne cessait qu'avec le triomphe d'un parti, et alors
commenait une fte gnrale. Voil quelle tait cette _setch_ qui
avait tant de charme pour les jeunes gens. Ostap et Andry se
lancrent avec toute la fougue de leur ge sur cette mer orageuse,
et ils eurent bien vite oubli le toit paternel, et le sminaire,
et tout ce qui les avait jusqu'alors occups. Tout leur semblait
nouveau, et les moeurs vagabondes de la _setch_, et les lois fort
peu compliques qui la rgissaient, mais qui leur paraissaient
encore trop svres pour une telle rpublique. Si un Cosaque
volait quelque misre, c'tait compt pour une honte sur toute
l'association. On l'attachait, comme un homme dshonor,  une
sorte de colonne infme, et, prs de lui, l'on posait un gros
bton dont chaque passant devait lui donner un coup jusqu' ce que
mort s'ensuivt. Le dbiteur qui ne payait pas tait enchan  un
canon, et il restait  cette attache jusqu' ce qu'un camarade
consentit  payer sa dette pour le dlivrer; mais Andry fut
surtout frapp par le terrible supplice qui punissait le
meurtrier. On creusait une fosse profonde dans laquelle on
couchait le meurtrier vivant, puis on posait sur son corps le
cadavre du mort enferm dans un cercueil, et on les couvrait tous
les deux de terre. Longtemps aprs une excution de ce genre,
Andry fut poursuivi par l'image de ce supplice horrible, et
l'homme enterr vivant sous le mort se reprsentait incessamment 
son esprit.

Les deux jeunes Cosaques se firent promptement aimer de leurs
camarades. Souvent, avec d'autres membre du mme _kourn_, ou avec
le _kourn_ tout entier, ou mme avec les _kourni_ voisins, ils
s'en allaient dans la steppe  la chasse des innombrables oiseaux
sauvages, des cerfs, des chevreuils; ou bien ils se rendaient sur
les bords des lacs et des cours d'eau attribus par le sort  leur
_kourn_, pour jeter leurs filets et ramasser de nombreuses
provisions. Quoique ce ne ft pas prcisment la vraie science du
Cosaque, ils se distinguaient parmi les autres par leur courage et
leur adresse. Ils tiraient bien au blanc, ils traversaient le
Dniepr  la nage, exploit pour lequel un jeune apprenti tait
solennellement reu dans le cercle des Cosaques. Mais le vieux
Tarass leur prparait une autre sphre d'activit. Une vie si
oisive ne lui plaisait pas; il voulait arriver  la vritable
affaire. Il ne cessait de rflchir sur la manire dont on
pourrait dcider la _setch_  quelque hardie entreprise, o un
chevalier pt se montrer ce qu'il est. Un jour, enfin, il alla
trouver le _kochvo_, et lui dit sans prambule:

-- Eh bien, _kochvo_, il serait temps que les Zaporogues
allassent un peu se promener.

-- Il n'y a pas o se promener, rpondit le _kochvo_ en tant de
sa bouche une petite pipe, et en crachant de ct.

-- Comment, il n'y a pas o? On peut aller du ct des Turcs, ou
du ct des Tatars.

-- On ne peut ni du ct des Turcs, ni du ct des Tatars,
rpondit le _kochvo_ en remettant, d'un grand sang-froid, sa
pipe entre ses dents.

-- Mais pourquoi ne peut-on pas?

-- Parce que... nous avons promis la paix au sultan.

-- Mais c'est un paen, dit Boulba; Dieu et la sainte criture
ordonnent de battre les paens.

-- Nous n'en avons pas le droit. Si nous n'avions pas jur sur
notre religion, peut-tre serait-ce possible. Mais maintenant,
non, c'est impossible.

-- Comment, impossible! Voil que tu dis que nous n'avons pas le
droit; et moi j'ai deux fils, jeunes tous les deux, qui n'ont
encore t ni l'un ni l'autre  la guerre. Et voil que tu dis que
nous n'avons pas le droit, et voil que tu dis qu'il ne faut pas
que les Zaporogues aillent  la guerre!

-- Non, a ne convient pas.

-- Il faut donc que la force cosaque se perde inutilement; il faut
donc qu'un homme prisse comme un chien sans avoir fait une bonne
oeuvre, sans s'tre rendu utile  son pays et  la chrtient?
Pourquoi donc vivons-nous? Pourquoi diable vivons-nous? Voyons,
explique-moi cela. Tu es un homme sens, ce nest pas pour rien
qu'on t'a fait _kochvo_. Dis-moi, pourquoi, pourquoi vivons-
nous?

Le _kochvo_ fit attendre sa rponse. C'tait un Cosaque obstin.
Aprs s'tre tu longtemps, il finit par dire:

-- Et cependant, il n'y aura pas de guerre.

-- Il n'y aura pas de guerre? demanda de nouveau Tarass.

-- Non.

-- Il ne faut plus y penser?

-- Il ne faut plus y penser.

-- Attends, se dit Boulba, attends, tte du diable, tu auras de
mes nouvelles.

Et il le quitta, bien dcid  se venger.

Aprs s'tre concert avec quelques-uns de ses amis, il invita
tout le monde  boire. Les Cosaques, un peu ivres, s'en allrent
tous sur la place, o se trouvaient, attaches  des poteaux, les
timbales qu'on frappait pour runir le conseil. N'ayant pas trouv
les baguettes que gardait chez lui le timbalier, ils saisirent
chacun un bton, et se mirent  frapper sur les timbales. L'homme
aux baguettes arriva le premier; c'tait un gaillard de haute
taille, qui n'avait plus qu'un oeil, et non fort veill.

-- Qui ose battre l'appel? dcria-t-il.

-- Tais-toi, prends tes baguettes, et frappe quand on te
l'ordonne, rpondirent les Cosaques avins.

Le timbalier tira de sa poche ses baguettes qu'il avait prises
avec lui, sachant bien comment finissaient d'habitude de pareilles
aventures. Les timbales rsonnrent, et bientt des masses noires
de Cosaques se prcipitrent sur la place, presss comme des
frelons dans une ruche. Tous se mirent en rond, et aprs le
troisime roulement des timbales, se montrrent enfin les chefs, 
savoir le _kochvo_ avec la massue, signe de sa dignit, le juge
avec le sceau de l'arme, le greffier avec son critoire et
_l'saoul_ avec son long bton. Le kockvo et les autres chefs
trent leurs bonnets pour saluer humblement les Cosaques qui se
tenaient firement les mains sur les hanches.

-- Que signifie cette runion, et que dsirez-vous, seigneurs?
demanda le _kochvo_.

Les cris et les imprcations l'empchrent de continuer.

-- Dpose ta massue, fils du diable; dpose ta massue, nous ne
voulons plus de toi, s'crirent des voix nombreuses.

Quelques _kourni_, de ceux qui n'avaient pas bu, semblaient tre
d'un avis contraire. Mais bientt, ivres ou sobres, tous
commencrent  coups de poing, et la bagarre devint gnrale.

Le _kochvo_ avait eu un moment l'intention de parler; mais,
sachant bien que cette foule furieuse et sans frein, pouvait
aisment le battre jusqu' mort, ce qui tait souvent arriv dans
des cas pareils, il salua trs bas, dposa sa massue, et disparut
dans la foule.

-- Nous ordonnez-vous, seigneurs, de dposer aussi les insignes de
nos charges? demandrent le juge, le greffier et l'_saoul_ prts
 laisser  la premire injonction le sceau, l'critoire et le
bton blanc.

-- Non, restez, s'crirent des voix parties de la foule. Nous ne
voulions chasser que le _kochvo_, parce qu'il n'est qu'une
femme, et qu'il nous faut un homme pour _kochvo_.

-- Qui choisirez-vous maintenant? demandrent les chefs.

-- Prenons Koukoubenko, s'crirent quelques-uns.

-- Nous ne voulons pas de Koukoubenko rpondirent les autres. Il
est trop jeune; le lait de sa nourrice ne lui a pas encore sch
sur les lvres.

-- Que Chilo soit notre _ataman_! s'crirent d'autres voix;
faisons de Chilo un _kochvo_.

-- Un _chilo_[21] dans vos dos, rpondit la foule jurant. Quel
Cosaque est-ce, celui qui est parvenu en se faufilant comme un
Tatar? Au diable l'ivrogne Chilo!

-- Borodaty! choisissons Borodaty!

-- Nous ne voulons pas de Borodaty; au diable Borodaty!

-- Criez Kirdiaga, chuchota Tarass Boulba  loreille de ses
affids.

-- Kirdiaga, Kirdiaga! s'crirent-ils.

-- Kirdiaga! Borodaty! Borodaty! Kirdiaga! Chilo! Au diable Chilo!
Kirdiaga!

Les candidats dont les noms taient ainsi proclams sortirent tous
de la foule, pour ne pas laisser croire qu'ils aidaient par leur
influence  leur propre lection.

Kirdiaga! Kirdiaga! Ce nom retentissait plus fort que les
autres. Borodaty! rpondait-on. La question fut juge  coups de
poing, et Kirdiaga triompha.

-- Amenez Kirdiaga, s'cria-t-on aussitt.

Une dizaine de Cosaques quittrent la foule. Plusieurs d'entre eux
taient tellement ivres, qu'ils pouvaient  peine se tenir sur
leurs jambes. Ils se rendirent tous chez Kirdiaga, pour lui
annoncer qu'il venait d'tre lu. Kirdiaga, vieux Cosaque trs
madr, tait rentr depuis longtemps dans sa hutte, et faisait
mine de ne rien savoir de ce qui se passait.

-- Que dsirez-vous, seigneur? demanda-t-il.

-- Viens; on t'a fait _kochvo_.

-- Prenez piti de moi, seigneurs. Comment est-il possible que je
sois digne d'un tel honneur? Quel _kochvo_ ferais-je? je n'ai
pas assez de talent pour remplir une pareille dignit. Comme si
l'on ne pouvait pas trouver meilleur que moi dans toute l'arme.

-- Va donc, va donc, puisqu'on te le dit, lui rpliqurent les
Zaporogues.

Deux d'entre eux le saisirent sous les bras, et, malgr sa
rsistance, il fut amen de force sur la place, bourr de coups de
poing dans le dos, et accompagn de jurons et d'exhortations:

-- Allons, ne recule pas, fils du diable! accepte, chien,
l'honneur qu'on t'offre.

Voil de quelle faon Kirdiaga fut amen dans le cercle des
Cosaques.

-- Eh bien! seigneurs, crirent  pleine voix ceux qui l'avaient
amen, consentez-vous  ce que ce Cosaque devienne notre
_kochvo_?

-- Oui! oui! nous consentons tous, tous! rpondit la foule; et
l'cho de ce cri unanime retentit longtemps dans la plaine.

L'un des chefs prit la massue et la prsenta au nouveau
_kochvo_. Kirdiaga, d'aprs la coutume, refusa de l'accepter. Le
chef la lui prsenta une seconde fois; Kirdiaga la refusa encore,
et ne l'accepta qu' la troisime prsentation. Un long cri de
joie s'leva dans la foule, et fit de nouveau retentir toute la
plaine. Alors, du milieu du peuple, sortirent quatre vieux
Cosaques  moustaches et cheveux grisonnants (il n'y en avait pas
de trs vieux  la _setch_, car jamais Zaporogue ne mourut de mort
naturelle); chacun d'eux prit une poigne de terre, que de longues
pluies avaient change en boue, et l'appliqua sur la tte de
Kirdiaga. La terre humide lui coula sur le front, sur les
moustaches et lui salit tout le visage. Mais Kirdiaga demeura
parfaitement calme, et remercia les Cosaques de l'honneur qu'ils
venaient de lui faire. Ainsi se termina cette lection bruyante
qui, si elle ne contenta nul autre, combla de joie le vieux
Boulba; en premier lieu, parce qu'il s'tait veng de l'ancien
_kochvo_, et puis, parce que Kirdiaga son vieux camarade, avait
fait avec lui les mmes expditions sur terre et sur mer, et
partag les mmes travaux, les mmes dangers. La foule se dissipa
aussitt pour aller clbrer l'lection, et un festin universel
commena, tel que jamais les fils de Tarass nen avaient vu de
pareil. Tous les cabarets furent mis au pillage; les Cosaques
prenaient sans payer la bire, l'eau-de-vie et l'hydromel. Les
cabaretiers s'estimaient heureux d'avoir la vie sauve. Toute la
nuit se passa en cris et en chansons qui clbraient la gloire des
Cosaques; et la lune vit, toute la nuit, se promener dans les rues
des troupes de musiciens avec leurs _bandoura_s et leurs
_balalakas_[22], et des chantres d'glise qu'on entretenait dans
la _setch_ pour chanter les louanges de Dieu et celles des
Cosaques. Enfin, le vin et la fatigue vainquirent tout le monde.
Peu , peu toutes les rues se jonchrent d'hommes tendus. Ici,
c'tait un Cosaque qui, attendri, plor, se pendait au cou de son
camarade, et tous deux tombaient embrasss. L, tout un groupe
tait renvers ple-mle. Plus loin, un ivrogne choisissait
longtemps une place pour se coucher, et finissait par s'tendre
sur une pice de bois. Le dernier, le plus fort de tous, marcha
longtemps, en trbuchant sur les corps et en balbutiant des
paroles incohrentes; mais enfin il tomba comme les autres, et
toute la _setch_ s'endormit.


CHAPITRE IV

Ds le lendemain, Tarass Boulba se concertait avec le nouveau
_kochvo_, pour savoir comment l'on pourrait dcider les
Zaporogues  une rsolution. Le _kochvo_ tait un Cosaque fin et
rus qui connaissait bien ses Zaporogues. Il commena par dire:

-- C'est impossible de violer le serment, c'est impossible.

Et puis, aprs un court silence, il reprit:

-- Oui, c'est possible. Nous ne violerons pas le serment, mais
nous inventerons quelque chose. Seulement faites en sorte que le
peuple se rassemble, non sur mon ordre, mais par sa propre
volont. Vous savez bien comment vous y prendre; et moi, avec les
anciens, nous accourrons aussitt sur la place comme si nous ne
savions rien.

Une heure ne s'tait pas passe depuis leur entretien, quand les
timbales rsonnrent de nouveau. La place fut bientt couverte
d'un million de bonnets cosaques. On commena  se faire des
questions:

-- Quoi?... Pourquoi?... Qu'a-t-on  battre les timbales?

Personne ne rpondait. Peu  peu, nanmoins, on entendit dans la
foule les propos suivants:

-- La force cosaque prit  ne rien faire... Il n'y a pas de
guerre, pas d'entreprise... Les anciens sont des fainants; ils ne
voient plus, la graisse les aveugle. Non, il n'y a pas de justice
au monde.

Les autres Cosaques coutaient en silence, et ils finirent par
rpter eux-mmes:

-- Effectivement, il n'y a pas du tout de justice au monde.

Les anciens paraissaient fort tonns de pareils discours. Enfin
le _kochvo_ s'avana, et dit:

-- Me permettez-vous de parler, seigneurs Zaporogues?

-- Parle.

-- Mon discours, seigneurs, sera fait en considration de ce que
la plupart d'entre vous, et vous le savez sans doute mieux que
moi, doivent tant d'argent aux juifs des cabarets et  leurs
camarades, qu'aucun diable ne fait plus crdit. Puis, ensuite, mon
discours sera fait en considration de ce qu'il y a parmi nous
beaucoup de jeunes gens qui n'ont jamais vu la guerre de prs,
tandis qu'un jeune homme, vous le savez vous-mmes, seigneurs, ne
peut exister sans la guerre. Quel Zaporogue est-ce, s'il n'a
jamais battu de paen?

-- Il parle bien, pensa Boulba.

-- Ne croyez pas cependant, seigneurs, que je dise tout cela pour
violer la paix. Non, que Dieu m'en garde! je ne dis cela que comme
cela. En outre, le temple du Seigneur, chez nous, est dans un tel
tat que c'est pcher de dire ce qu'il est. Il y a dj bien des
annes que, par la grce du Seigneur, la _setch_ existe; et
jusqu' prsent, non seulement le dehors de l'glise, mais les
saintes images de l'intrieur n'ont pas le moindre ornement.
Personne ne songe mme  leur faire battre une robe d'argent[23].
Elles n'ont reu que ce que certains Cosaques leur ont laiss par
testament. Il est vrai que ces dons-l taient bien peu de chose,
car ceux qui les ont faits avaient de leur vivant bu tout leur
avoir. De faon que je ne fais pas de discours pour vous dcider 
la guerre contre les Turcs, parce que nous avons promis la paix au
sultan, et que ce serait un grand pch de se ddire, attendu que
nous avons jur sur notre religion.

-- Que diable embrouille-t-il? se dit Boulba.

-- Vous voyez, seigneurs, qu'il est impossible de commencer la
guerre; l'honneur des chevaliers ne le permet pas. Mais voici ce
que je pense, d'aprs mon pauvre esprit. Il faut envoyer les
jeunes gens sur des canots, et qu'ils cument un peu les ctes de
l'Anatolie. Qu'en pensez-vous, seigneurs?

-- Conduis-nous, conduis-nous tous? s'cria la foule de tous
cts. Nous sommes tous prts  prir pour la religion.

Le _kochvo_ s'pouvanta; il n'avait nullement l'intention de
soulever toute la _setch_; il lui semblait dangereux de rompre la
paix.

-- Permettez-moi, seigneurs, de parler encore.

-- Non, c'est assez, s'crirent les Zaporogues; tu ne diras rien
de mieux que ce que tu as dit.

-- Si c'est ainsi, il sera fait comme vous le dsirez. Je suis le
serviteur de votre volont. C'est une chose connue et la sainte
criture le dit, que la voix du peuple est la voix de Dieu. Il est
impossible d'imaginer jamais rien de plus sens que ce qu'a
imagin le peuple; mais voil ce qu'il faut que je vous dise. Vous
savez, seigneurs, que le sultan ne laissera pas sans punition le
plaisir que les jeunes gens se seront donn; et nos forces eussent
t prtes, et nous n'eussions craint personne. Et pendant notre
absence, les Tatars peuvent nous attaquer. Ce sont les chiens des
Turcs; ils n'osent pas vous prendre en face, ils n'entrent pas
dans la maison tant que le matre l'occupe; mais ils vous mordent
les talons par derrire, et de faon  faire crier. Et puis, s'il
faut dire la vrit, nous n'avons pas assez de canots en rserve,
ni assez de poudre pour que nous puissions tous partir. Du reste,
je suis prt  faire ce qui vous convient, je suis le serviteur de
votre volont.

Le rus _kochvo_ se tut. Les groupes commencrent 
s'entretenir; les _atamans_ des _kourni_ entrrent en conseil.
Par bonheur, il n'y avait pas beaucoup de gens ivres dans la
foule, et les Cosaques se dcidrent  suivre le prudent avis de
leur chef.

Quelques-uns d'entre eux passrent aussitt sur la rive du Dniepr,
et allrent fouiller le trsor de l'arme, l o, dans des
souterrains inabordables, creuss sous l'eau et sous les joncs, se
cachait l'argent de la _setch_, avec les canons et les armes pris
 l'ennemi. D'autres s'empressrent de visiter les canots et de
les prparer pour l'expdition. En un instant, le rivage se
couvrit d'une foule anime. Des charpentiers arrivaient avec leurs
haches; de vieux Cosaques hls, aux moustaches grises, aux
paules larges, aux fortes jambes, se tenaient jusqu'aux genoux
dans l'eau, les pantalons retrousss, et tiraient les canots avec
des cordes pour les mettre  flot. D'autres tranaient des poutres
sches et des pices de bois. Ici, l'on ajustait des planches  un
canot; l, aprs lavoir renvers la quille en l'air, on le
calfatait avec du goudron; plus loin, on attachait aux deux flancs
du canot, d'aprs la coutume cosaque, de longues bottes de joncs,
pour empcher les vagues de la mer de submerger cette frle
embarcation. Des feux taient allums sur tout le rivage. On
faisait bouillir la poix dans des chaudrons de cuivre. Les
anciens, les expriments, enseignaient aux jeunes. Des cris
d'ouvriers et les bruits de leur ouvrage retentissaient de toutes
parts. La rive entire du fleuve se mouvait et vivait.

Dans ce moment, un grand bac se montra en vue du rivage. La foule
qui l'encombrait faisait de loin des signaux. C'taient des
Cosaques couverts de haillons. Leurs vtements dguenills
(plusieurs d'entre eux n'avaient qu'une chemise et une pipe)
montraient qu'ils venaient d'chapper  quelque grand malheur, ou
qu'ils avaient bu jusqu' leur dfroque. L'un d'eux, petit, trapu,
et qui pouvait avoir cinquante ans, se dtacha de la foule, et
vint se placer sur l'avant du bac. Il criait plus fort et faisait
des gestes plus nergiques que tous les autres; mais le bruit des
travailleurs  l'oeuvre empchait d'entendre ses paroles.

-- Qu'est-ce qui vous amne? demanda enfin le _kochvo_, quand
le bac toucha la rive.

Tous les ouvriers suspendirent leurs travaux, cessrent le bruit,
et regardrent dans une silencieuse attente, en soulevant leurs
haches ou leurs rabots.

-- Un malheur, rpondit le petit Cosaque de l'avant.

-- Quel malheur?

-- Me permettez-vous de parler, seigneurs Zaporogues?

-- Parle.

-- Ou voulez-vous plutt rassembler un conseil?

-- Parle, nous sommes tous ici.

Et la foule se runit en un seul groupe.

-- Est-ce que vous n'avez rien entendu dire de ce qui se passe
dans l'Ukraine?

-- Quoi? demanda un des _atamans_ de _kourn_.

-- Quoi? reprit l'autre; il parat que les Tatars vous ont bouch
les oreilles avec de la colle pour que vous n'ayez rien entendu.

-- Parle donc, que s'y fait-il?

-- Il s'y fait des choses comme il ne s'en est jamais fait depuis
que nous sommes au monde et que nous avons reu le baptme.

-- Mais, dis donc ce qui s'y fait, fils de chien, s'cria de la
foule quelqu'un qui avait apparemment perdu patience.

-- Il s'y fait que les saintes glises ne sont plus  nous.

-- Comment, plus  nous?

-- On les a donnes  bail aux juifs, et si on ne paye pas le juif
d'avance, il est impossible de dire la messe.

-- Qu'est-ce que tu chantes l?

-- Et si l'infme juif ne met pas, avec sa main impure, un petit
signe sur l'hostie, il est impossible de la consacrer.

-- Il ment, seigneurs et frres, comment se peut-il qu'un juif
impur mette un signe sur la sainte hostie?...

-- coutez, je vous en conterai bien d'autres. Les prtres
catholiques (_kseunz_) ne vont pas autrement, dans l'Ukraine,
qu'en _tarataka_[24]. Ce ne serait pas un mal, mais voil ce qui
est un mal, c'est qu'au lieu de chevaux, on attelle des chrtiens
de la bonne religion[25]. coutez, coutez, je vous en conterai
bien d'autres. On dit que les juives commencent  se faire des
jupons avec les chasubles de nos prtres. Voil ce qui se fait
dans l'Ukraine, seigneurs. Et vous, vous tes tranquillement
tablis dans la _setch_, vous buvez, vous ne faites rien, et,  ce
qu'il parat, les Tatars vous ont fait si peur, que vous n'avez
plus d'yeux ni d'oreilles, et que vous n'entendez plus parler de
ce qui se passe dans le monde.

-- Arrte, arrte, interrompit le _kochvo_ qui s'tait tenu
jusque-l immobile et les yeux baisss, comme tous les Zaporogues,
qui, dans les grandes occasions, ne s'abandonnaient jamais au
premier lan, mais se taisaient pour rassembler en silence toutes
les forces de leur indignation. Arrte, et moi, je dirai une
parole. Et vous donc, vous autres, que le diable rosse vos pres!
que faisiez-vous? N'aviez-vous pas de sabres, par hasard? Comment
avez-vous permis une pareille abomination?

-- Comment nous avons permis une pareille abomination? Et vous,
auriez-vous mieux fait quand il y avait cinquante mille hommes des
seuls Polonais? Et puis, il ne faut pas dguiser notre pch, il y
avait aussi des chiens parmi les ntres, qui ont accept leur
religion.

-- Et que faisait votre _hetman_? que faisaient vos _polkovniks_?

-- Ils ont fait de telles choses que Dieu veuille nous en
prserver.

-- Comment?

-- Voil comment: notre _hetman_ se trouve maintenant  Varsovie
rti dans un boeuf de cuivre, et les ttes de nos _polkovniks_ se
sont promenes avec leurs mains dans toutes les foires pour tre
montres au peuple. Voil ce qu'ils ont fait.

Toute la foule frissonna. Un grand silence s'tablit sur le rivage
entier, semblable  celui qui prcde les temptes. Puis, tout 
coup, les cris, les paroles confuses clatrent de tous cts.

-- Comment! que les juifs tiennent  bail les glises chrtiennes!
que les prtres attellent des chrtiens au brancard! Comment!
permettre de pareils supplices sur la terre russe, de la part de
maudits schismatiques! Qu'on puisse traiter ainsi les _polkovniks_
et les _hetman_s! non, ce ne sera pas, ce ne sera pas.

Ces mots volaient de ct et d'autre, Les Zaporogues commenaient
 se mettre en mouvement. Ce n'tait pas l'agitation d'un peuple
mobile. Ces caractres lourds et forts ne s'enflammaient pas
promptement; mais une fois chauffs, ils conservaient longtemps
et obstinment leur flamme intrieure.

-- Pendons d'abord tous les juifs, s'crirent des voix dans la
foule; qu'ils ne puissent plus faire de jupes  leurs juives avec
les chasubles des prtres! qu'ils ne mettent plus de signes sur
les hosties! noyons toute cette canaille dans le Dniepr!

Ces mots prononcs par quelques-uns volrent de bouche en bouche
aussi rapidement que brille l'clair, et toute la foule se
prcipita sur le faubourg avec l'intention d'exterminer tous les
juifs.

Les pauvres fils d'Isral ayant perdu, dans leur frayeur, toute
prsence d'esprit, se cachaient dans des tonneaux vides, dans les
chemines, et jusque sous les jupes de leurs femmes. Mais les
Cosaques savaient bien les trouver partout.

-- Srnissimes seigneurs, s'criait un juif long et sec comme un
bton, qui montrait du milieu de ses camarades sa chtive figure
toute bouleverse par la peur; srnissimes seigneurs, permettez-
nous de vous dire un mot, rien qu'un mot. Nous vous dirons une
chose comme vous n'en avez jamais entendue, une chose de telle
importance, qu'on ne peut pas dire combien elle est importante.

-- Voyons, parlez, dit Boulba, qui aimait toujours  entendre
l'accus.

-- Excellentissimes seigneurs, dit le juif, on n'a jamais encore
vu de pareils seigneurs, non, devant Dieu, jamais. Il n'y a pas eu
au monde d'aussi nobles, bons et braves seigneurs.

Sa voix s'touffait et mourait d'effroi.

-- Comment est-ce possible que nous pensions mal des Zaporogues?
Ce ne sont pas les ntres qui sont les fermiers d'glises dans
l'Ukraine; non, devant Dieu, ce ne sont pas les ntres. Ce ne sont
pas mme des juifs; le diable sait ce que c'est. C'est une chose
sur laquelle il ne faut que cracher, et la jeter ensuite. Ceux-ci
vous diront la mme chose. N'est-ce pas, Chleuma? n'est-ce pas,
Chmoul?

-- Devant Dieu, c'est bien vrai, rpondirent de la foule Chleuma
et Chmoul, tous deux vtus d'habits en lambeaux, et blmes comme
du pltre.

-- Jamais encore, continua le long juif, nous n'avons eu de
relations avec l'ennemi, et nous ne voulons rien avoir  faire
avec les catholiques. Qu'ils voient le diable en songe! nous
sommes comme des frres avec les Zaporogues.

-- Comment! que les Zaporogues soient vos frres! s'cria
quelqu'un de la foule. Jamais, maudits juifs. Au Dniepr, cette
maudite canaille!

Ces mots servirent de signal. On empoigna les juifs, et on
commena  les lancer dans le fleuve. Des cris plaintifs
s'levaient de tous cts; mais les farouches Zaporogues ne
faisaient que rire en voyant les grles jambes des juifs,
chausses de bas et de souliers, s'agiter dans les airs. Le pauvre
orateur, qui avait attir un si grand dsastre sur les siens et
sur lui-mme, s'arracha de son caftan, par lequel on l'avait dj
saisi, en petite camisole troite et de toutes couleurs, embrassa
les pieds de Boulba, et se mit  le supplier d'une voix
lamentable.

-- Magnifique et srnissime seigneur, j'ai connu votre frre, le
dfunt Doroch. C'tait un vrai guerrier, la fleur de la
chevalerie. Je lui ai prt huit cents sequins pour se racheter
des Turcs.

-- Tu as connu mon frre? lui dit Tarass.

-- Je l'ai connu, devant Dieu. C'tait un seigneur trs gnreux.

-- Et comment te nomme-t-on?

-- Yankel.

-- Bien, dit Tarass.

Puis, aprs avoir rflchi:

-- Il sera toujours temps de pendre le juif, dit-il aux Cosaques.
Donnez-le-moi pour aujourd'hui.

Ils y consentirent. Tarass le conduisit  ses chariots prs
desquels se tenaient ses Cosaques.

-- Allons, fourre-toi sous ce chariot, et ne bouge plus. Et vous,
frres, ne laissez pas sortir le juif.

Cela dit, il s'en alla sur la place, o la foule s'tait ds
longtemps rassemble. Tout le monde avait abandonn le travail des
canots, car ce n'tait pas une guerre maritime qu'ils allaient
faire, mais une guerre de terre ferme. Au lieu de chaloupes et de
rames, il leur fallait maintenant des chariots et des coursiers. 
cette heure, chacun voulait se mettre en campagne, les vieux comme
les jeunes; et tous d'aprs le consentement des anciens, le
_kochvo_ et les _atamans_ des _kourni_, avaient rsolu de
marcher droit sur la Pologne, pour venger toutes leurs offenses,
l'humiliation de la religion et de la gloire cosaque, pour
ramasser du butin dans les villes ennemies, brler les villages et
les moissons, faire enfin retentir toute la steppe du bruit de
leurs hauts faits. Tous s'armaient. Quant au _kochvo_, il avait
grandi de toute une palme. Ce n'tait plus le serviteur timide des
caprices d'un peuple vou  la licence; c'tait un chef dont la
puissance n'avait pas de bornes, un despote qui ne savait que
commander et se faire obir. Tous les chevaliers tapageurs et
volontaires se tenaient immobiles dans les rangs, la tte
respectueusement baisse, et n'osant lever les regards, pendant
qu'il distribuait ses ordres avec lenteur, sans colre, sans cri,
comme un chef vieilli dans l'exercice du pouvoir, et qui
n'excutait pas pour la premire fois des projets longuement
mris.

-- Examinez bien si rien ne vous manque, leur disait-il; prparez
vos chariots, essayez vos armes; ne prenez pas avec vous trop
d'habillements. Une chemise et deux pantalons pour chaque Cosaque,
avec un pot de lard et d'orge pile. Que personne n'emporte
davantage. Il y aura des effets et des provisions dans les
bagages. Que chaque Cosaque emmne une paire de chevaux. Il faut
prendre aussi deux cents paires de boeufs; ils nous seront
ncessaires dans les endroits marcageux et au passage des
rivires. Mais de l'ordre surtout, seigneurs, de l'ordre. Je sais
qu'il y a des gens parmi vous qui, si Dieu leur envoie du butin,
se mettent  dchirer les toffes de soie pour s'en faire des bas.
Abandonnez cette habitude du diable; ne vous chargez pas de
jupons; prenez seulement les armes, quand elles sont bonnes, ou
les ducats et l'argent, car cela tient peu de place et sert
partout. Mais que je vous dise encore une chose, seigneurs: si
quelqu'un de vous s'enivre  la guerre, je ne le ferai pas mme
juger. Je le ferai traner comme un chien jusqu'aux chariots, ft-
il le meilleur Cosaque de l'arme; et l il sera fusill comme un
chien, et abandonn sans spulture aux oiseaux. Un ivrogne,  la
guerre, n'est pas digne d'une spulture chrtienne. Jeunes gens,
en toutes choses coutez les anciens. Si une balle vous frappe, si
un sabre vous corche la tte ou quelque autre endroit, n'y faites
pas grande attention; jetez une charge de poudre dans un verre
d'eau-de-vie, avalez cela d'un trait, et tout passera. Vous
n'aurez pas mme de fivre. Et si la blessure n'est pas trop
profonde, mettez-y tout bonnement de la terre, aprs l'avoir
humecte de salive sur la main.  l'oeuvre,  l'oeuvre, enfants!
htez-vous sans vous presser.

Ainsi parlait le _kochvo_, et ds qu'il eut fini son discours,
tous les Cosaques se mirent  la besogne. La _setch_ entire
devint sobre; on n'aurait pu y rencontrer un seul homme ivre, pas
plus que s'il ne s'en ft jamais trouv parmi les Cosaques. Les
uns rparaient les cercles des roues ou changeaient les essieux
des chariots; les autres y entassaient des armes ou des sacs de
provisions; d'autres encore amenaient les chevaux et les boeufs.
De toutes parts retentissaient le pitinement des btes de somme,
le bruit des coups d'arquebuse tirs  la cible, le choc des
sabres contre les perons, les mugissements des boeufs, les
grincements des chariots chargs, et les voix d'hommes parlant
entre eux ou excitant leurs chevaux.

Bientt le _tabor_[26] des Cosaques s'tendit en une longue file,
se dirigeant vers la plaine. Celui qui aurait voulu parcourir tout
l'espace compris entre la tte et la queue du convoi aurait eu
longtemps  courir. Dans la petite glise en bois, le pope
rcitait la prire du dpart; il aspergea toute la foule d'eau
bnite, et chacun, en passant, vint baiser la croix. Quand le
_tabor_ se mit en mouvement, et s'loigna de la _setch_, tous les
Cosaques se retournrent:

-- Adieu, notre mre, dirent-ils d'une commune voix, que Dieu te
garde de tout malheur!

En traversant le faubourg, Tarass Boulba aperut son juif Yankel
qui avait eu le temps de s'tablir sous une tente, et qui vendait
des pierres  feu, des vis, de la poudre, toutes les choses utiles
 la guerre, mme du pain et des _khalatchis_[27].

Voyez-vous ce diable de juif? pensa Tarass. Et, s'approchant de
lui:

-- Fou que tu es, lui dit-il, que fais-tu l? Veux-tu donc qu'on
te tue comme un moineau?

Yankel, pour toute rponse, vint  sa rencontre, et faisant signe
des deux mains, comme s'il avait  lui dclarer quelque chose de
trs mystrieux, il lui dit:

-- Que votre seigneurie se taise, et n'en dise rien  personne.
Parmi les chariots de l'arme, il y a un chariot qui m'appartient.
Je prends avec moi toutes sortes de provisions bonnes pour les
Cosaques, et en route, je vous les vendrai  plus bas prix que
jamais juif n'a vendu, devant Dieu, devant Dieu!

Tarass Boulba haussa les paules, en voyant ce que pouvait la
force de la nature juive, et rejoignit le _tabor_.


CHAPITRE V

Bientt toute la partie sud-est de la Pologne fut en proie  la
terreur. On entendait rpter partout Les Zaporogues, les
Zaporogues arrivent! Tout ce qui pouvait fuir fuyait; chacun
quittait ses foyers. Alors, prcisment, dans cette contre de
l'Europe, on n'levait ni forteresses, ni chteaux. Chacun se
construisait  la hte quelque petite habitation couverte de
chaume, pensant qu'il ne fallait perdre ni son temps ni son argent
 btir des demeures qui seraient tt ou tard la proie des
invasions. Tout le monde se mit en moi. Celui-ci changeait ses
boeufs et sa charrue contre un cheval et un mousquet, pour aller
servir dans les rgiments; celui-l cherchait un refuge avec son
btail, emportant tout ce qu'il pouvait enlever. Quelques-uns
essayaient bien une rsistance toujours vaine; mais la plus grande
partie fuyait prudemment. Tout le monde savait qu'il n'tait pas
facile d'avoir affaire avec cette foule aguerrie aux combats,
connue sous le nom d'arme zaporogue, qui, malgr son organisation
irrgulire, conservait dans la bataille un ordre calcul. Pendant
la marche, les hommes  cheval s'avanaient lentement, sans
surcharger et sans fatiguer leurs montures; les gens de pied
suivaient en bon ordre les chariots, et tout le _tabor_ ne se
mettait en mouvement que la nuit, prenant du repos le jour, et
choisissant pour ses haltes des lieux dserts ou des forts, plus
vastes encore et plus nombreuses qu'aujourd'hui. On envoyait en
avant des claireurs et des espions pour savoir o et comment se
diriger. Souvent, les Cosaques apparaissaient dans les endroits o
ils taient le moins attendus; alors, tout ce qui tait vivant
disait adieu  la vie. Des incendies dvoraient les villages
entiers; les chevaux et les boeufs qu'on ne pouvait emmener
taient tus sur place. Les cheveux se dressent d'horreur quand on
pense  toutes les atrocits que commettaient les Zaporogues. On
massacrait les enfants, on coupait les seins aux femmes; au petit
nombre de ceux qu'on laissait en libert, on arrachait la peau, du
genou jusqu' la plante des pieds; en un mot, les Cosaques
acquittaient en une seule fois toutes leurs vieilles dettes. Le
prlat d'un monastre, qui eut connaissance de leur approche,
envoya deux de ses moines pour leur reprsenter qu'il y avait paix
entre le gouvernement polonais et les Zaporogues, qu'ainsi ils
violaient leur devoir envers le roi et tout droit des gens.

-- Dites  l'abb de ma part et de celle de tous les Zaporogues,
rpondit le _kochvo_, qu'il n'a rien  craindre. Mes Cosaques ne
font encore qu'allumer leurs pipes.

Et bientt la magnifique abbaye fut tout entire livre aux
flammes; et les colossales fentres gothiques semblaient jeter des
regards svres  travers les ondes lumineuses de l'incendie. Des
foules de moines fugitifs, de juifs, de femmes, s'entassrent dans
les villes entoures de murailles et qui avaient garnison.

Les secours tardifs envoys par le gouvernement de loin en loin,
et qui consistaient en quelques faibles rgiments, ou ne pouvaient
dcouvrir les Cosaques, ou s'enfuyaient au premier choc, sur leurs
chevaux rapides. Il arrivait aussi que des gnraux du roi, qui
avaient triomph dans mainte affaire, se dcidaient  runir leurs
forces, et  prsenter la bataille aux Zaporogues. C'taient de
pareilles rencontres qu'attendaient surtout les jeunes Cosaques,
qui avaient honte de piller ou de vaincre des ennemis sans
dfense, et qui brillaient du dsir de se distinguer devant les
anciens, en se mesurant avec un Polonais hardi et fanfaron, mont
sur un beau cheval, et vtu d'un riche _joupan_[28] dont les
manches pendantes flottaient au vent. Ces combats taient
recherchs par eux comme un plaisir, car ils y trouvaient
l'occasion de faire un riche butin de sabres, de mousquets et de
harnais de chevaux. De jeunes hommes au menton imberbe taient
devenus en un mois des hommes faits. Les traits de leurs visages,
o s'tait jusque-l montre une mollesse juvnile, avaient pris
l'nergie de la force. Le vieux Tarass tait ravi de voir que,
partout, ses fils marchaient au premier rang. videmment la guerre
tait la vritable vocation d'Ostap. Sans jamais perdre la tte,
avec un sang-froid presque surnaturel dans un jeune homme de
vingt-deux ans, il mesurait d'un coup d'oeil l'tendue du danger,
la vraie situation des choses, et trouvait sur-le-champ le moyen
d'viter le pril, mais de l'viter pour le vaincre avec plus de
certitude. Toutes ses actions commencrent  montrer la confiance
en soi, la fermet calme, et personne ne pouvait mconnatre en
lui un chef futur.

-- Oh! ce sera avec le temps un bon _polkovnik_, disait le vieux
Tarass; devant Dieu, ce sera un bon _polkovnik_, et il surpassera
son pre.

Pour Andry, il se laissait emporter au charme de la musique des
balles et des sabres. Il ne savait pas ce que c'tait que
rflchir, calculer, mesurer ses forces et celles de l'ennemi. Il
trouvait une volupt folle dans la bataille. Elle lui semblait une
fte,  ces instants o la tte du combattant brle, o tout se
confond  ses regards, o les hommes et les chevaux tombent ple-
mle avec fracas, o il se prcipite tte baisse  travers le
sifflement des balles, frappant  droite et  gauche, sans
ressentir les coups qui lui sont ports. Plus d'une fois le vieux
Tarass eut l'occasion d'admirer Andry, lorsque, emport par sa
fougue, il se jetait dans des entreprises que n'et tentes nul
homme de sang-froid, et russissait justement par l'excs de sa
tmrit. Le vieux Tarass l'admirait alors, et rptait souvent:

-- Oh! celui-l est un brave; que le diable ne l'emporte pas! ce
n'est pas Ostap, mais c'est un brave.

Il fut dcid que l'arme marcherait tout droit sur la ville de
Doubno, o, d'aprs le bruit public, les habitants avaient
renferm beaucoup de richesses. L'intervalle fut parcouru en un
jour et demi, et les Zaporogues parurent inopinment devant la
place. Les habitants avaient rsolu de se dfendre jusqu' la
dernire extrmit, prfrant mourir sur le seuil de leurs
demeures que laisser entrer l'ennemi dans leurs murs. Une haute
muraille en terre entourait toute la ville; l o elle tait trop
basse, s'levait un parapet en pierre, ou une maison crnele, ou
une forte palissade en pieux de chne. La garnison tait
nombreuse, et sentait toute l'importance de son devoir.  leur
arrive, les Zaporogues attaqurent vigoureusement les ouvrages
extrieurs; mais ils furent reus par la mitraille. Les bourgeois,
les habitants ne voulaient pas non plus rester oisifs, et se
tenaient en armes sur les remparts. On pouvait voir  leur
contenance qu'ils se prparaient  une rsistance dsespre. Les
femmes mme prenaient part  la dfense; des pierres, des sacs de
sable, des tonneaux de rsine enflamme tombaient sur la tte des
assaillants. Les Zaporogues n'aimaient pas avoir affaire aux
forteresses; ce n'tait pas dans les assauts qu'ils brillaient. Le
_kochvo_ ordonna donc la retraite en disant:

-- Ce n'est rien, seigneurs frres, dcidons-nous  reculer. Mais
que je sois un maudit Tatar, et non pas un chrtien, si nous
laissons sortir un seul habitant. Qu'ils meurent tous de faim
comme des chiens.

Aprs avoir battu en retraite, l'arme bloqua troitement la
place, et n'ayant rien autre chose  faire, les Cosaques se mirent
 ravager les environs,  brler les villages et les meules de
bl,  lancer leurs chevaux dans les moissons encore sur pied, et
qui cette anne-l avaient rcompens les soins du laboureur par
une riche croissance. Du haut des murailles, les habitants
voyaient avec terreur la dvastation de toutes leurs ressources.
Cependant les Zaporogues, disposs en _kourni_ comme  la
_setch_, avaient entour la ville d'un double rang de chariots.
Ils fumaient leurs pipes, changeaient entre eux les armes prises
 l'ennemi, et jouaient au saute-mouton,  pair et impair,
regardant la ville avec un sang-froid dsesprant; et, pendant la
nuit, les feux s'allumaient; chaque _kourn_ faisait bouillir son
gruau dans d'normes chaudrons de cuivre; une garde vigilante se
succdait auprs des feux. Mais bientt les Zaporogues
commencrent  s'ennuyer de leur inaction, et surtout de leur
sobrit force dont nulle action d'clat ne les ddommageait. Le
_kochvo_ ordonna mme de doubler la ration de vin, ce qui se
faisait quelquefois dans l'arme, quand il n'y avait pas
d'entreprise  tenter. C'tait surtout aux jeunes gens, et
notamment aux fils de Boulba, que dplaisait une pareille vie.
Andry ne cachait pas son ennui:

-- Tte sans cervelle, lui disait souvent Tarass, souffre,
Cosaque, tu deviendras _hetman_s[29]. Celui-l n'est pas encore un
bon soldat qui garde sa prsence d'esprit dans la bataille; mais
celui-l est un bon soldat qui ne s'ennuie jamais, qui sait
souffrir jusqu'au bout, et, quoi qu'il arrive, finit par faire ce
qu'il a rsolu.

Mais un jeune homme ne peut avoir l'opinion d'un vieillard, car il
voit les mmes choses avec d'autres yeux.

Sur ces entrefaites, arriva le _polk_ de Tarass Boulba amen par
Tovkatch. Il tait accompagn de deux _saouls_, d'un greffier et
d'autres chefs, conduisant une troupe d'environ quatre mille
hommes. Dans ce nombre, se trouvaient beaucoup de volontaires,
qui, sans tre appels, avaient pris librement du service, ds
qu'ils avaient connu le but de l'expdition. Les _saouls_
apportaient aux fils de Tarass la bndiction de leur mre, et 
chacun d'eux une petite image en bois de cyprs, prise au clbre
monastre de Mgigorsk  Kiew. Les deux frres se pendirent les
saintes images au cou, et devinrent tous les deux pensifs en
songeant  leur vieille mre. Que leur prophtisait cette
bndiction? La victoire sur l'ennemi, suivie d'un joyeux retour
dans la patrie, avec du butin, et surtout de la gloire digne
d'tre ternellement chante par les joueurs de _bandoura_, ou
bien...? Mais l'avenir est inconnu; il se tient devant l'homme,
semblable  l'pais brouillard d'automne qui s'lve des marais.
Les oiseaux le traversent perdument, sans se reconnatre, la
colombe sans voir l'pervier, l'pervier sans voir la colombe, et
pas un d'eux ne sait s'il est prs ou loin de sa fin.

Aprs la rception des images, Ostap s'occupa de ses affaires de
chaque jour, et se retira bientt dans son _kourn_. Pour Andry,
il ressentait involontairement un serrement de coeur. Les Cosaques
avaient dj pris leur souper. Le soir venait de s'teindre; une
belle nuit d't remplissait l'air. Mais Andry ne rejoignait pas
son _kourn_, et ne pensait point  dormir. Il tait plong dans
la contemplation du spectacle qu'il avait sous les yeux. Une
innombrable quantit d'toiles jetaient du haut du ciel une
lumire ple et froide. La plaine, dans une vaste tendue, tait
couverte de chariots disperss, que chargeaient les provisions et
le butin, et sous lesquels pendaient les seaux  porter le
goudron. Autour et sous les chariots, se voyaient des groupes de
Zaporogues tendus dans l'herbe. Ils dormaient dans toutes sortes
de positions. L'un avait mis un sac sous sa tte, l'autre son
bonnet; celui-ci s'appuyait sur le flanc de son camarade. Chacun
portait  sa ceinture un sabre, un mousquet, une petite pipe en
bois, un briquet et des poinons. Les boeufs pesants taient
couchs, les jambes plies, en troupes blanchtres, et
ressemblaient de loin  de grosses pierres immobiles parses dans
la plaine, de tous cts s'levaient les sourds ronflements des
soldats endormis, auxquels rpondaient par des hennissements
sonores les chevaux qu'indignaient leurs entraves.

Cependant, une lueur solennelle et lugubre ajoutait encore  la
beaut de cette nuit de juillet; c'tait le reflet de l'incendie
des villages d'alentour. Ici, la flamme s'tendait large et
paisible sur le ciel; l, trouvant un aliment faible, elle
s'lanait en minces tourbillons jusque sous les toiles; des
lambeaux enflamms se dtachaient pour se traner et s'teindre au
loin. De ce ct, un monastre aux murs noircis par le feu, se
tenait sombre et grave comme un moine encapuchonn, montrant 
chaque reflet sa lugubre grandeur; de cet autre, brlait le grand
jardin du couvent. On croyait entendre le sifflement des arbres
que tordait la flamme, et quand, au sein de l'paisse fume,
jaillissait un rayon lumineux, il clairait de sa lueur violtre
des masses de prunes mries, et changeait en or de ducats des
poires qui jaunissaient  travers le sombre feuillage. D'une et
d'autre parts, pendaient aux crneaux ou aux branches quelque
moine ou quelque malheureux juif dont le corps se consumait avec
tout le reste. Une quantit d'oiseaux s'agitaient devant la nappe
de feu, et, de loin, semblaient autant de petites croix noires. La
ville dormait, dgarnie de dfenseurs. Les flches des temples,
les toits des maisons, les crneaux des murs et les pointes des
palissades s'enflammaient silencieusement du reflet des incendies
lointains. Andry parcourait les rangs des Cosaques. Les feux,
autour desquels s'asseyaient les gardes, ne jetaient plus que de
faibles clarts, et les gardes eux-mmes se laissaient aller au
sommeil, aprs avoir largement satisfait leur apptit cosaque. Il
s'tonna d'une telle insouciance, pensant qu'il tait fort heureux
qu'on n'et pas d'ennemi dans le voisinage. Enfin, il s'approcha
lui-mme de l'un des chariots, grimpa sur la couverture, et se
coucha, le visage en l'air, en mettant ses mains jointes sous sa
tte; mais il ne put s'endormir, et demeura longtemps  regarder
le ciel. L'air tait pur et transparent; les toiles qui forment
la voie lacte tincelaient d'une lumire blanche et confuse. Par
moments, Andry s'assoupissait, et le premier voile du sommeil lui
cachait la vue du ciel, qui reparaissait de nouveau. Tout  coup,
il lui sembla qu'une trange figure se dessinait rapidement devant
lui. Croyant que c'tait une image cre par le sommeil, et qui
allait se dissiper, il ouvrit les yeux davantage. Il aperut
effectivement une figure ple, extnue, qui se penchait sur lui
et le regardait fixement dans les yeux. Des cheveux longs et noirs
comme du charbon s'chappaient en dsordre d'un voile sombre
ngligemment jet sur la tte, et l'clat singulier du regard, le
teint cadavreux du visage pouvaient bien faire croire  une
apparition. Andry saisit  la hte son mousquet, et s'cria d'une
voix altre:

-- Qui es-tu? Si tu es un esprit malin, disparais. Si tu es un
tre vivant, tu as mal pris le temps de rire, je vais te tuer.

Pour toute rponse l'apparition mit le doigt sur ses lvres,
semblant implorer le silence. Andry dposa son mousquet, et se mit
 la regarder avec plus d'attention.  ses longs cheveux,  son
cou,  sa poitrine demi-nue, il reconnut une femme. Mais ce
n'tait pas une Polonaise; son visage hve et dcharn avait un
teint olivtre, les larges pommettes de ses joues s'avanaient en
saillie, et les paupires de ses yeux troits se relevaient aux
angles extrieurs. Plus il contemplait les traits de cette femme,
plus il y trouvait le souvenir d'un visage connu.

-- Dis-moi, qui es-tu? s'cria-t-il enfin; il me semble que je
t'ai vue quelque part.

-- Oui, il y a deux ans,  Kiew.

-- Il y a deux ans,  Kiew? rpta Andry en repassant dans sa
mmoire tout ce que lui rappelait sa vie d'tudiant.

Il la regarda encore une fois avec une profonde attention, puis il
s'cria tout  coup:

-- Tu es la Tatare, la servante de la fille du _vavode_.

-- Chut! dit-elle, en croisant ses mains avec une angoisse
suppliante, tremblante de peur et regardant de tous cts si le
cri d'Andry n'avait rveill personne.

-- Rponds: comment, et pourquoi es-tu ici? disait Andry d'une
voix basse et haletante. O est la demoiselle? est-elle en vie?

-- Elle est dans la ville.

-- Dans la ville! reprit Andry retenant  peine un cri de
surprise, et sentant que tout son sang lui refluait au coeur.
Pourquoi dans la ville?

-- Parce que le vieux seigneur y est lui-mme. Voil un an et demi
qu'il a t fait _vavode_ de Doubno.

-- Est-elle marie?... Mais parle donc, parle donc.

-- Voil deux jours qu'elle n'a rien mang,

-- Comment!...

-- Il n'y a plus un morceau de pain dans la ville: depuis
plusieurs jours les habitants ne mangent que de la terre.

Andry fut ptrifi.

-- La demoiselle t'a vu du parapet avec les autres Zaporogues.
Elle m'a dit: Va, dis au chevalier, s'il se souvient de moi,
qu'il vienne me trouver; sinon, qu'il te donne au moins un morceau
de pain pour ma vieille mre, car je ne veux pas la voir mourir
sous mes yeux. Prie-le, embrasse ses genoux; il a aussi une
vieille mre; qu'il te donne du pain pour l'amour d'elle.

Une foule de sentiments divers s'veillrent dans le coeur du
jeune Cosaque.

-- Mais comment as-tu pu venir ici?

-- Par un passage souterrain.

-- Y a-t-il donc un passage souterrain?

-- Oui.

-- O?

-- Tu ne nous trahiras pas, chevalier?

-- Non, je le jure sur la Sainte Croix.

-- En descendant le ravin, et en traversant le ruisseau  la place
o croissent des joncs.

-- Et ce passage aboutit dans la ville?

-- Tout droit au monastre.

-- Allons, allons sur-le-champ.

-- Mais, au nom du Christ et de sa sainte mre, un morceau de
pain.

-- Bien, je vais t'en apporter. Tiens-toi prs du chariot, ou
plutt couche-toi dessus. Personne ne te verra, tous dorment. Je
reviens  l'instant.

Et il se dirigea vers les chariots o se trouvaient les provisions
de son _kourn_. Le coeur lui battait avec violence. Tout ce
qu'avait effac sa vie rude et guerrire de Cosaque, tout le pass
renaquit aussitt, et le prsent s'vanouit  son tour. Alors
reparut  la surface de sa mmoire une image de femme avec ses
beaux bras, sa bouche souriante, ses paisses nattes de cheveux.
Non, cette image n'avait jamais disparu pleinement de son me;
mais elle avait laiss place  d'autres penses plus mles, et
souvent encore elle troublait le sommeil du jeune Cosaque.

Il marchait, et ses battements de coeur devenaient de plus en plus
forts  l'ide qu'il la verrait bientt, et ses genoux tremblaient
sous lui. Arriv prs des chariots, il oublia pourquoi il tait
venu, et se passa la main sur le front en cherchant  se rappeler
ce qui l'amenait. Tout  coup il tressaillit, plein d'pouvante 
l'ide qu'elle se mourait de faim. Il s'empara de plusieurs pains
noirs; mais la rflexion lui rappela que cette nourriture, bonne
pour un Zaporogue, serait pour elle trop grossire. Il se souvint
alors que, la veille, le _kochvo_ avait reproch aux cuisiniers
de l'arme d'avoir employ  faire du gruau toute la farine de bl
noir qui restait, tandis qu'elle devait suffire pour trois jours.
Assur donc qu'il trouverait du gruau tout prpar dans les grands
chaudrons, Andry prit une petite casserole de voyage appartenant 
son pre, et alla trouver le cuisinier de son _kourn_, qui
dormait tendu entre deux marmites sous lesquelles fumait encore
la cendre chaude.  sa grande surprise, il les trouva vides lune
et l'autre. Il avait fallu des forces surhumaines pour manger tout
ce gruau, car son _kourn_ comptait moins d'hommes que les autres.
Il continua l'inspection des autres marmites, et ne trouva rien
nulle part. Involontairement il se rappela le proverbe: Les
Zaporogues sont comme les enfants; s'il y a peu, ils s'en
contentent; s'il y a beaucoup, ils ne laissent rien. Que faire?
Il y avait sur le chariot de son pre un sac de pains blancs qu'on
avait pris au pillage d'un monastre. Il s'approcha du chariot,
mais le sac n'y tait plus. Ostap l'avait mis sous sa tte, et
ronflait tendu par terre. Andry saisit le sac d'une main et
l'enleva brusquement; la tte d'Ostap frappa sur le sol, et lui-
mme, se dressant  demi veill, s'cria sans ouvrir les yeux:

-- Arrtez, arrtez le Polonais du diable; attrapez son cheval.

-- Tais-toi, ou je te tue, s'cria Andry plein d'pouvante, en le
menaant de son sac.

Mais Ostap s'tait tu dj; il retomba sur la terre, et se remit 
ronfler de manire  agiter l'herbe que touchait son visage. Andry
regarda avec terreur de tous cts. Tout tait tranquille; une
seule tte  la touffe flottante s'tait souleve dans le _kourn_
voisin; mais aprs avoir jet de vagues regards, elle s'tait
repose sur la terre. Au bout d'une courte attente, il s'loigna
emportant son butin. La Tatare tait couche, respirant  peine.

-- Lve-toi, lui dit-il; allons, tout le monde dort, ne crains
rien. Es-tu en tat de soulever un de ces pains, si je ne puis les
emporter tous moi-mme?

Il mit le sac sur son dos, en prit un second, plein de millet,
qu'il enleva d'un autre chariot, saisit dans ses mains les pains
qu'il avait voulu donner  la Tatare, et, courb sous ce poids, il
passa intrpidement  travers les rangs des Zaporogues endormis.

-- Andry! dit le vieux Boulba au moment o son fils passa devant
lui.

Le coeur du jeune homme se glaa. Il s'arrta, et, tout tremblant,
rpondit  voix basse:

-- Eh bien! quoi?

-- Tu as une femme avec toi. Sur ma parole, je te rosserai demain
matin d'importance. Les femmes ne te mneront  rien de bon.

Aprs avoir dit ces mots, il souleva sa tte sur sa main, et
considra attentivement la Tatare enveloppe dans son voile.

Andry se tenait immobile, plus mort que vif, sans oser regarder
son pre en face. Quand il se dcida  lever enfin les yeux, il
reconnut que Boulba s'tait endormi, la tte sur la main.

Il fit le signe de la croix; son effroi se dissipa plus vite qu'il
n'tait venu. Quand il se retourna pour s'adresser  la Tatare, il
la vit devant lui, immobile comme une sombre statue de granit,
perdue dans son voile, et le reflet d'un incendie lointain claira
tout  coup ses yeux, hagards comme ceux d'un moribond. Il la
secoua par la manche, et tous deux s'loignrent en regardant
frquemment derrire eux. Ils descendirent dans un ravin, au fond
duquel se tranait paresseusement un ruisseau bourbeux, tout
couvert de joncs croissant sur des mottes de terre. Une fois au
fond du ravin, la plaine avec le _tabor_ des Zaporogues disparut 
leurs regards; en se retournant, Andry ne vit plus rien qu'une
cte escarpe, au sommet de laquelle se balanaient quelques
herbes sches et fines, et par-dessus brillait la lune, semblable
 une faucille d'or. Une brise lgre, soufflant de la steppe,
annonait la prochaine venue du jour. Mais nulle part on
n'entendait le chant d'un coq. Depuis longtemps on ne lavait
entendu, ni dans la ville, ni dans les environs dvasts. Ils
franchirent une poutre pose sur le ruisseau, et devant eux se
dressa l'autre bord, plus haut encore et plus escarp. Cet endroit
passait sans doute pour le mieux fortifi de toute l'enceinte par
la nature, car le parapet en terre qui le couronnait tait plus
bas qu'ailleurs, et l'on n'y voyait pas de sentinelles. Un peu
plus loin s'levaient les paisses murailles du couvent. Toute la
cte devant eux tait couverte de bruyres; entre elle et le
ruisseau s'tendait un petit plateau o croissaient des joncs de
hauteur d'homme. La Tatare ta ses souliers, et s'avana avec
prcaution en soulevant sa robe, parce que le sol mouvant tait
imprgn d'eau. Aprs avoir conduit pniblement Andry  travers
les joncs, elle s'arrta devant un grand tas de branches sches.
Quand ils les eurent cartes, ils trouvrent une espce de vote
souterraine dont l'ouverture n'tait pas plus grande que la bouche
d'un four. La Tatare y entra la premire la tte basse, Andry la
suivit, en se courbant aussi bas que possible pour faire passer
ses sacs et ses pains, et bientt tous deux se trouvrent dans une
complte obscurit.


CHAPITRE VI

Andry s'avanait pniblement dans l'troit et sombre souterrain,
prcd de la Tatare et courb sous ses sacs de provisions.

-- Bientt nous pourrons voir, lui dit sa conductrice, nous
approchons de l'endroit o j'ai laiss une lumire.

En effet, les noires murailles du souterrain commenaient 
s'clairer peu  peu. Ils atteignirent une petite plate-forme qui
semblait tre une chapelle, car  l'un des murs tait adosse une
table en forme d'autel, surmonte d'une vieille image noircie de
la madone catholique. Une petite lampe en argent, suspendue devant
cette image, l'clairait de sa lueur ple. La Tatare se baissa,
ramassa de terre son chandelier de cuivre dont la tige longue et
mince tait entoure de chanettes auxquelles pendaient des
mouchettes, un teignoir et un poinon. Elle le prit et alluma la
chandelle au feu de la lampe. Tous deux continurent leur route, 
demi dans une vive lumire,  demi dans une ombre noire, comme les
personnages d'un tableau de Grard delle notti. Le visage du jeune
chevalier, o brillait la sant et la force, formait un frappant
contraste avec celui de la Tatare, ple et extnu. Le passage
devint insensiblement plus large et plus haut, de manire qu'Andry
put relever la tte. Il se mit  considrer attentivement les
parois en terre du passage o il cheminait. Comme aux souterrains
de Kiew, on y voyait des enfoncements que remplissaient tantt des
cercueils, tantt des ossements pars que l'humidit avait rendus
mous comme de la pte. L aussi gisaient de saints anachortes qui
avaient fui le monde et ses sductions. L'humidit tait si grande
en certains endroits, qu'ils avaient de l'eau sous les pieds.
Andry devait s'arrter souvent pour donner du repos  sa compagne
dont la fatigue se renouvelait sans cesse. Un petit morceau de
pain qu'elle avait dvor causait une vive douleur  son estomac
dshabitu de nourriture, et frquemment elle s'arrtait sans
pouvoir quitter la place. Enfin une petite porte en fer apparut
devant eux.

Grce  Dieu, nous sommes arrivs, dit la Tatare d'une voix
faible; et elle leva la main pour frapper, mais la force lui
manqua.

 sa place, Andry frappa vigoureusement sur la porte, qui retentit
de manire  montrer qu'il y avait par derrire un large espace
vide; puis le son changea de nature comme s'il se ft prolong
sous de hauts arceaux. Deux minutes aprs, on entendit bruire un
trousseau de clefs et quelqu'un qui descendait les marches d'un
escalier tournant. La porte s'ouvrit. Un moine, qui se tenait
debout, la clef dans une main, une lumire dans l'autre, leur
livra passage. Andry recula involontairement  la vue d'un moine
catholique, objet de mpris et de haine pour les Cosaques, qui les
traitaient encore plus inhumainement que les juifs. Le moine, de
son ct, recula de quelques pas en voyant un Zaporogue; mais un
mot que lui dit la Tatare  voix basse le tranquillisa. Il referma
la porte derrire eux, les conduisit par l'escalier, et bientt
ils se trouvrent sous les hautes et sombres votes de l'glise.

Devant l'un des autels, tout charg de cierges, se tenait un
prtre  genoux, qui priait  voix basse.  ses cts taient
agenouills deux jeunes diacres en chasubles violettes ornes de
dentelles blanches, et des encensoirs dans les mains. Ils
demandaient un miracle, la dlivrance de la ville,
l'affermissement des courages branls, le don de la patience, la
fuite du tentateur qui les faisait murmurer, qui leur inspirait
des ides timides et lches. Quelques femmes, semblables  des
spectres, taient agenouilles aussi, laissant tomber leurs ttes
sur les dossiers des bancs de bois et des prie-Dieu. Quelques
hommes restaient appuys contre les pilastres dans un silence
morne et dcourag. La longue fentre aux vitraux peints qui
surmontait l'autel s'claira tout  coup des lueurs roses de
l'aube naissante, et des rosaces rouges, bleues, de toutes
couleurs, se dessinrent sur le sombre pav de l'glise. Tout le
choeur fut inond de jour, et la fume de l'encens, immobile dans
l'air, se peignit de toutes les nuances de l'arc-en-ciel. De son
coin obscur, Andry contemplait avec admiration le miracle opr
par la lumire. Dans cet instant, le mugissement solennel de
l'orgue emplit tout  coup l'glise entire[30]. Il enfla de plus
en plus les sons, clata comme le roulement du tonnerre, puis
monta sous les nefs en sons argentins comme des voix de jeunes
filles, puis rpta son mugissement sonore et se tut brusquement.
Longtemps aprs les vibrations firent trembler les arceaux, et
Andry resta dans l'admiration de cette musique solennelle.
Quelqu'un le tira par le _pan_ de son caftan.

-- Il est temps, dit la Tatare.

Tous deux traversrent l'glise sans tre aperus, et sortirent
sur une grande place. Le ciel s'tait rougi des feux de l'aurore,
et tout prsageait le lever du soleil. La place, en forme de
carr, tait compltement vide. Au milieu d'elle se trouvaient
dresses nombre de tables en bois, qui indiquaient que l avait
t le march aux provisions. Le sol, qui n'tait point pav,
portait une paisse couche de boue dessche, et toute la place
tait entoure de petites maisons bties en briques et en terre
glaise, dont les murs taient soutenus par des poutres et des
solives entrecroises. Leurs toits aigus taient percs de
nombreuses lucarnes. Sur un des cts de la place, prs de
l'glise, s'levait un difice diffrent des autres, et qui
paraissait tre l'htel de ville. La place entire semblait morte.
Cependant Andry crut entendre de lgers gmissements. Jetant un
regard autour de lui, il aperut un groupe d'hommes couchs sans
mouvement, et les examina, doutant sils taient endormis ou
morts.  ce moment il trbucha sur quelque chose qu'il n'avait pas
vu devant lui. C'tait le cadavre d'une femme juive. Elle
paraissait jeune, malgr l'horrible contraction de ses traits. Sa
tte tait enveloppe d'un mouchoir de soie rouge; deux rangs de
perles ornaient les attaches pendantes de son turban; quelques
mches de cheveux crpus tombaient sur son cou dcharn; prs
d'elle tait couch un petit enfant qui serrait convulsivement sa
mamelle, qu'il avait tordue  force d'y chercher du lait. Il ne
criait ni ne pleurait plus; ce n'tait qu'au mouvement
intermittent de son ventre qu'on reconnaissait qu'il n'avait pas
encore rendu le dernier soupir. Au tournant d'une rue, ils furent
arrts par une sorte de fou furieux qui, voyant le prcieux
fardeau que portait Andry, s'lana sur lui comme un tigre, en
criant:

-- Du pain! du pain!

Mais ses forces n'taient pas gales  sa rage; Andry le repoussa,
et il roula par terre. Mais, mu de compassion, le jeune Cosaque
lui jeta un pain, que l'autre saisit et se mit  dvorer avec
voracit, et, sur la place mme, cet homme expira dans d'horribles
convulsions. Presque  chaque pas ils rencontraient des victimes
de la faim.  la porte d'une maison tait assise une vieille
femme, et l'on ne pouvait dire si elle tait morte ou vivante, se
tenant immobile, la tte penche sur sa poitrine. Du toit de la
maison voisine pendait au bout d'une corde le cadavre long et
maigre d'un homme qui, n'ayant pu supporter jusqu'au bout ses
souffrances, y avait mis fin par le suicide.  la vue de toutes
ces horreurs, Andry ne put s'empcher de demander  la Tatare:

-- Est-il donc possible qu'en un si court espace de temps, tous
ces gens n'aient plus rien trouv pour soutenir leur vie! En de
telles extrmits, l'homme peut se nourrir des substances que la
loi dfend.

-- On a tout mang, rpondit la Tatare, toutes les btes; on ne
trouverait plus un cheval, plus un chien, plus une souris dans la
ville entire. Nous n'avons jamais rassembl de provisions; l'on
amenait tout de la campagne.

-- Mais, en mourant d'une mort si cruelle, comment pouvez-vous
penser encore  dfendre la ville?

-- Peut-tre que le _vavode_ l'aurait rendue; mais, hier matin le
_polkovnik_, qui se trouve  Boujany, a envoy un faucon porteur
d'un billet o il disait qu'on se dfendit encore, qu'il
s'avanait pour faire lever le sige, et qu'il n'attendait plus
que l'arrive d'un autre _polk_ afin d'agir ensemble; maintenant
nous attendons leur secours  toute minute. Mais nous voici devant
la maison.

Andry avait dj vu de loin une maison qui ne ressemblait pas aux
autres, et qui paraissait avoir t construite par un architecte
italien. Elle tait en briques, et  deux tages. Les fentres du
rez-de-chausse s'encadraient dans des ornements de pierre trs en
relief; ltage suprieur se composait de petits arceaux formant
galerie; entre les piliers et aux encoignures, se voyaient des
grilles en fer portant les armoiries de la famille. Un large
escalier en briques peintes descendait jusqu' la place. Sur les
dernires marches taient assis deux gardes qui soutenaient d'une
main leurs hallebardes, de l'autre leurs ttes, et ressemblaient
plus  des statues qu' des tres vivants. Ils ne firent nulle
attention  ceux qui montaient l'escalier, au haut duquel Andry et
son guide trouvrent un chevalier couvert d'une riche armure,
tenant en main un livre de prires. Il souleva lentement ses
paupires alourdies; mais la Tatare lui dit un mot, et il les
laissa retomber sur les pages de son livre. Ils entrrent dans une
salle assez spacieuse qui semblait servir aux rceptions. Elle
tait remplie de soldats, d'chansons, de chasseurs, de valets, de
toute la domesticit que chaque seigneur polonais croyait
ncessaire  son rang. Tous se tenaient assis et silencieux. On
sentait la fume d'un cierge qui venait de s'teindre, et deux
autres brlaient encore sur d'immenses chandeliers de la grandeur
d'un homme, bien que le jour clairt depuis longtemps la large
fentre  grillage. Andry allait s'avancer vers une grande porte
en chne, orne d'armoiries et de ciselures; mais la Tatare
l'arrta, et lui montra une petite porte dcoupe dans le mur de
ct. Ils entrrent dans un corridor, puis dans une chambre
qu'Andry examina avec attention. Le mince rayon du jour, qui
s'introduisait par une fente des contrevents, posait une raie
lumineuse sur un rideau d'toffe rouge, sur une corniche dore,
sur un cadre de tableau. La Tatare dit  Andry de rester l; puis
elle ouvrit la porte d'une autre chambre o brillait de la
lumire. Il entendit le faible chuchotement d'une voix qui le fit
tressaillir. Au moment o la porte s'tait ouverte, il avait
aperu la svelte figure d'une jeune femme. La Tatare revint
bientt, et lui dit d'entrer. Il passa le seuil, et la porte se
reforma derrire lui. Deux cierges taient allums dans la
chambre, ainsi qu'une lampe devant une sainte image, sous
laquelle, suivant l'usage catholique, se trouvait un prie-Dieu.
Mais ce n'tait point l ce que cherchaient ses regards. Il tourna
la tte d'un autre ct, et vit une femme qui semblait s'tre
arrte au milieu d'un mouvement rapide. Elle s'lanait vers lui,
mais se tenait immobile. Lui-mme resta clou sur sa place. Ce
n'tait pas la personne qu'il croyait revoir, celle qu'il avait
connue. Elle tait devenue bien plus belle. Nagure, il y avait en
elle quelque chose d'incomplet, d'inachev: maintenant, elle
ressemblait  la cration d'un artiste qui vient de lui donner la
dernire main; nagure c'tait une jeune fille espigle,
maintenant c'tait une femme accomplie, et dans toute la splendeur
de sa beaut. Ses yeux levs n'exprimaient plus une simple bauche
du sentiment, mais le sentiment complet. N'ayant pas eu le temps
de scher, ses larmes rpandaient sur son regard un vernis
brillant. Son cou, ses paules et sa gorge avaient atteint les
vraies limites de la beaut dveloppe. Une partie de ses paisses
tresses de cheveux taient retenues sur la tte par un peigne; les
autres tombaient en longues ondulations sur ses paules et ses
bras. Non seulement sa grande pleur n'altrait pas sa beaut,
mais elle lui donnait au contraire un charme irrsistible. Andry
ressentait comme une terreur religieuse; il continuait  se tenir
immobile. Elle aussi restait frappe  l'aspect du jeune Cosaque
qui se montrait avec les avantages de sa mle jeunesse. La fermet
brillait dans ses yeux couverts d'un sourcil de velours; la sant
et la fracheur sur ses joues hles. Sa moustache noire luisait
comme la soie.

-- Je n'ai pas la force de te rendre grce, gnreux chevalier,
dit-elle d'une voix tremblante. Dieu seul peut te rcompenser...

Elle baissa les yeux, que couvrirent des blanches paupires,
garnies de longs cils sombres. Toute sa tte se pencha, et une
lgre rougeur colora le bas de son visage. Andry ne savait que
lui rpondre. Il aurait bien voulu lui exprimer tout ce que
ressentait son me, et l'exprimer avec autant de feu qu'il le
sentait, mais il ne put y parvenir. Sa bouche semblait ferme par
une puissance inconnue; le son manquait  sa voix. Il reconnut que
ce n'tait pas  lui, lev au sminaire, et menant depuis une vie
guerrire et nomade, qu'il appartenait de rpondre, et il
s'indigna contre sa nature de Cosaque.

 ce moment, la Tatare entra dans la chambre. Elle avait eu dj
le temps de couper en morceaux le pain qu'avait apport Andry, et
elle le prsenta  sa matresse sur un plateau d'or. La jeune
femme la regarda, puis regarda le pain, puis arrta enfin ses yeux
sur Andry. Ce regard, mu et reconnaissant, o se lisait
l'impuissance de s'exprimer avec la langue, fut mieux compris
d'Andry que ne l'eussent t de longs discours. Son me se sentit
lgre; il lui sembla qu'on l'avait dlie. Il allait parler,
quand tout  coup la jeune femme se tourna vers sa suivante, et
lui dit avec inquitude:

-- Et ma mre? lui as-tu port du pain?

-- Elle dort.

-- Et  mon pre?

-- Je lui en ai port. Il a dit qu'il viendrait lui mme remercier
le chevalier.

Rassure, elle prit le pain et le porta  ses lvres. Andry la
regardait avec une joie inexprimable rompre ce pain et le manger
avidement, quand tout  coup il se rappela ce fou furieux qu'il
avait vu mourir pour avoir dvor un morceau de pain. Il plit et,
la saisissant par le bras:

-- Assez, lui dit-il, ne mange pas davantage. Il y a si longtemps
que tu n'as pris de nourriture que le pain te ferait mal.

Elle laissa aussitt retomber son bras, et, dposant le pain sur
le plateau, elle regarda Andry comme et fait un enfant docile.

--  ma reine! s'cria Andry avec transport, ordonne ce que tu
voudras. Demande-moi la chose la plus impossible qu'il y ait au
monde; je courrai tobir. Dis-moi de faire ce que ne ferait nul
homme, je le ferai; je me perdrai pour toi. Ce me serait si doux,
je le jure par la Sainte Croix, que je ne saurais te dire combien
ce me serait doux. J'ai trois villages; la moiti des troupeaux de
chevaux de mon pre m'appartient; tout ce que ma mre lui a donn
en dot, et tout ce qu'elle lui cache, tout cela est  moi.
Personne de nos Cosaques n'a des armes pareilles aux miennes. Pour
la seule poigne de mon sabre, on me donne un grand troupeau de
chevaux et trois mille moutons! Eh bien! j'abandonnerai tout cela,
je le brlerai, j'en jetterai la cendre au vent, si tu me dis une
seule parole, si tu fais un seul mouvement de ton sourcil noir!
Peut-tre tout ce que je dis n'est que folies et sottises; je sais
bien qu'il ne m'appartient pas,  moi qui ai pass ma vie dans la
_setch_, de parler comme on parle l o se trouvent les rois, les
princes, et les plus nobles parmi les chevaliers. Je vois bien que
tu es une autre crature de Dieu que nous autres, et que les
autres femmes et filles des seigneurs restent loin derrire toi.

Avec une surprise croissante, sans perdre un mot, et toute  son
attention, la jeune fille coutait ces discours pleins de
franchise et de chaleur, o se montrait une me jeune et forte.
Elle pencha son beau visage en avant, ouvrit la bouche et voulut
parler; mais elle se retint brusquement, en songeant que ce jeune
chevalier tenait  un autre parti, et que son pre, ses frres,
ses compatriotes, restaient des ennemis farouches; en songeant que
les terribles Zaporogues tenaient la ville bloque de tous cts,
vouant les habitants  une mort certaine. Ses yeux se remplirent
de larmes. Elle prit un mouchoir brod en soie et, s'en couvrant
le visage pour lui cacher sa douleur, elle s'assit sur un sige o
elle resta longtemps immobile, la tte renverse, et mordant sa
lvre infrieure de ses dents d'ivoire, comme si elle et ressenti
la piqre d'une bte venimeuse.

-- Dis-moi une seule parole, reprit Andry, la prenant par sa main
douce comme la soie.

Mais elle se taisait, sans se dcouvrir le visage, et restait
immobile.

-- Pourquoi cette tristesse, dis-moi? pourquoi tant de tristesse?

Elle ta son mouchoir de ses yeux, carta les cheveux qui lui
couvraient le visage, et laissa chapper ses plaintes d'une voix
affaiblie, qui ressemblait au triste et lger bruissement des
joncs qu'agite le vent du soir:

-- Ne suis-je pas digne d'une ternelle piti? La mre qui m'a
mise au monde n'est-elle pas malheureuse? Mon sort n'est-il pas
bien amer?  mon destin, n'es-tu pas mon bourreau? Tu as conduit 
mes pieds les plus dignes gentilshommes, les plus riches
seigneurs, des comtes et des barons trangers, et toute la fleur
de notre noblesse. Chacun d'eux aurait considr mon amour comme
la plus grande des flicits. Je n'aurais eu qu' faire un choix,
et le plus beau, le plus noble serait devenu mon poux. Pour aucun
d'eux,  mon cruel destin, tu n'as fait parler mon coeur; mais tu
l'as fait parler, ce faible coeur, pour un tranger, pour un
ennemi, sans gard aux meilleurs chevaliers de ma patrie.
Pourquoi, pour quel pch, pour quel crime, mas-tu perscute
impitoyablement,  sainte mre de Dieu? Mes jours se passaient
dans l'abondance et la richesse. Les mets les plus recherchs, les
vins les plus prcieux faisaient mon habituelle nourriture. Et
pourquoi? pour me faire mourir enfin d'une mort horrible, comme ne
meurt aucun mendiant dans le royaume! et c'est peu que je sois
condamne  un sort si cruel; c'est peu que je sois oblige de
voir, avant ma propre fin, mon pre et ma mre expirer dans
d'affreuses souffrances, eux pour qui j'aurais cent fois donn ma
vie. C'est peu que tout cela. Il faut, avant ma mort, que je le
revoie et que je l'entende; il faut que ses paroles me dchirent
le coeur, que mon sort redouble d'amertume, qu'il me soit encore
plus pnible d'abandonner ma jeune vie, que ma mort devienne plus
pouvantable, et qu'en mourant je vous fasse encore plus de
reproches,  toi, mon destin cruel, et  toi (pardonne mon pch),
 sainte mre de Dieu.

Quand elle se tut, une expression de douleur et d'abattement se
peignit sur son visage, sur son front tristement pench et sur ses
joues sillonnes de larmes.

-- Non, il ne sera pas dit, s'cria Andry, que la plus belle et la
meilleure des femmes ait  subir un sort si lamentable, quand elle
est ne pour que tout ce qu'il y a de plus lev au monde
s'incline devant elle comme devant une sainte image. Non tu ne
mourras pas, je le jure par ma naissance et par tout ce qui m'est
cher, tu ne mourras pas! Mais si rien ne peut conjurer ton
malheureux sort, si rien ne peut te sauver, ni la force, ni la
bravoure, ni la prire, nous mourrons ensemble, et je mourrai
avant toi, devant toi, et ce n'est que mort qu'on pourra me
sparer de toi.

-- Ne t'abuse pas, chevalier, et ne m'abuse pas moi-mme, lui
rpondit-elle en secouant lentement la tte. Je ne sais que trop
bien qu'il ne t'est pas possible de m'aimer; je connais ton
devoir. Tu as un pre, des amis, une patrie qui t'appellent, et
nous sommes tes ennemis.

-- Eh! que me font mes amis, ma patrie, mon pre? reprit Andry, en
relevant firement le front et redressant sa taille droite et
svelte comme un jonc du Dniepr. Si tu crois cela, voil ce que je
vais te dire: je n'ai personne, personne, personne, rpta-t-il
obstinment, en faisant ce geste par lequel un Cosaque exprime un
parti pris et une volont irrvocable. Qui m'a dit que l'Ukraine
est ma patrie? Qui me l'a donne pour patrie? La patrie est ce que
notre me dsire, rvre, ce qui nous est plus cher que tout. Ma
patrie, c'est toi, Et cette patrie-l, je ne l'abandonnerai plus
tant que je serai vivant, je la porterai dans mon coeur. Qu'on
vienne l'en arracher!

Immobile un instant, elle le regarda droit aux yeux, et soudain,
avec toute l'imptuosit dont est capable une femme qui ne vit que
par les lans du coeur, elle se jeta  son cou, le serra dans ses
bras, et se mit  sangloter. Dans ce moment la rue retentit de
cris confus, de trompettes et de tambours. Mais Andry ne les
entendait pas; il ne sentait rien autre chose que la tide
respiration de la jeune fille qui lui caressait la joue, que ses
larmes qui lui baignaient le visage, que ses longs cheveux qui lui
enveloppaient la tte d'un rseau soyeux et odorant.

Tout  coup la Tatare entra dans la chambre en jetant des cris de
joie.

-- Nous sommes sauvs, disait-elle toute hors d'elle-mme; les
ntres sont entrs dans la ville, amenant du pain, de la farine,
et des Zaporogues prisonniers.

Mais ni l'un ni l'autre ne fit attention  ce qu'elle disait. Dans
le dlire de sa passion, Andry posa ses lvres sur la bouche qui
effleurait sa joue, et cette bouche ne resta pas sans rponse.

Et le Cosaque fut perdu, perdu pour toute la chevalerie cosaque.
Il ne verra plus ni la _setch_, ni les villages de ses pres, ni
le temple de Dieu. Et l'Ukraine non plus ne reverra pas l'un des
plus braves de ses enfants. Le vieux Tarass s'arrachera une
poigne de ses cheveux gris, et il maudira le jour et l'heure o
il a, pour sa propre honte, donn naissance  un tel fils!


CHAPITRE VII

Le _tabor_ des Zaporogues tait rempli de bruit et de mouvement.
D'abord personne ne pouvait exactement expliquer comment un
dtachement de troupes royales avait pntr dans la ville. Ce fut
plus tard qu'on s'aperut que tout le _kourn_ de Periaslav,
plac devant une des portes de la ville, tait rest la veille
ivre mort; il n'tait donc pas tonnant que la moiti des Cosaques
qui le composaient et t tue et l'autre moiti prisonnire,
sans qu'ils eussent eu le temps de se reconnatre. Avant que les
_kourni_ voisins, veills par le bruit, eussent pu prendre les
armes, le dtachement entrait dj dans la ville, et ses derniers
rangs soutenaient la fusillade contre les Zaporogues mal veills
qui se jetaient sur eux en dsordre. Le _kochevo_ fit rassembler
l'arme, et lorsque tous les soldats runis en cercle, le bonnet 
la main, eurent fait silence, il leur dit:

-- Voil donc, seigneurs frres, ce qui est arriv cette nuit;
voil jusqu'o peut conduire l'ivresse; voil l'injure que nous a
faite l'ennemi! Il parat que c'est l votre habitude: si l'on
vous double la ration, vous tes prts  vous soler de telle
sorte que l'ennemi du nom chrtien peut non seulement vous ter
vos pantalons, mais mme vous ternuer au visage, sans que vous y
fassiez attention.

Tous les Cosaques tenaient la tte basse, sentant bien qu'ils
taient coupables. Le seul _ataman_ du _kourn_ de Nsamako[31],
Koukoubenko, leva la voix.

-- Arrte, pre, lui dit-il; quoiqu'il ne soit pas crit dans la
loi qu'on puisse faire quelque observation quand le _kochevo_
parle devant toute l'arme, cependant, l'affaire ne s'tant point
passe comme tu l'as dit, il faut parler. Tes reproches ne sont
pas compltement justes. Les Cosaques eussent t fautifs et
dignes de la mort s'ils s'taient enivrs pendant la marche, la
bataille, ou un travail important et difficile; mais nous tions
l sans rien faire,  nous ennuyer devant cette ville. Il n'y
avait ni carme, ni aucune abstinence ordonne par l'glise.
Comment veux-tu donc que l'homme ne boive pas quand il n'a rien 
faire? il n'y a point de pch  cela. Mais nous allons leur
montrer maintenant ce que c'est que d'attaquer des gens
inoffensifs. Nous les avons bien battus auparavant nous allons
maintenant les battre de manire qu'ils n'emportent pas leurs
talons  la maison.

Le discours du _kourenno_ plut aux Cosaques. Ils relevrent leurs
ttes baisses, et beaucoup d'entre eux firent un signe de
satisfaction, en disant:

-- Koukoubenko a bien parl.

Et Tarass Boulba, qui se tenait non loin du _kochvo_, ajouta:

-- Il parat, _kochvo_, que Koukoubenko a dit la vrit. Que
rpondras-tu  cela?

-- Ce que je rpondrai? je rpondrai: Heureux le pre qui a donn
naissance  un pareil fils! Il n'y a pas une grande sagesse  dire
un mot de reproche; mais il y a une grande sagesse  dire un mot
qui, sans se moquer du malheur de l'homme, le ranime, lui rende du
courage, comme les perons rendent du courage  un cheval que
l'abreuvoir a rafrachi. Je voulais moi-mme vous dire ensuite une
parole consolante; mais Koukoubenko m'a prvenu.

-- Le _kochvo_ a bien parl! s'cria-t-on dans les rangs des
Zaporogues.

-- C'est une bonne parole, disaient les autres.

Et mme les plus vieux, qui se tenaient l comme des pigeons gris,
firent avec leurs moustaches une grimace de satisfaction, et
dirent:

-- Oui, c'est une parole bien dite.

-- Maintenant, coutez-moi, seigneurs, continua le _kochvo_.
Prendre une forteresse, en escalader les murs, ou bien y percer
des trous  la manire des rats, comme font les matres allemands
(qu'ils voient le diable en songe!), c'est indcent et nullement
l'affaire des Cosaques. Je ne crois pas que l'ennemi soit entr
dans la ville avec de grandes provisions. Il ne menait pus avec
lui beaucoup de chariots. Les habitants de la ville sont affams,
ce qui veut dire qu'ils mangeront tout d'une fois; et quant au
foin pour les chevaux, ma foi, je ne sais gure o ils en
trouveront,  moins que quelqu'un de leurs saints ne leur en jette
du haut du ciel... Mais ceci, il n'y a que Dieu qui le sache, car
leurs prtres ne sont forts qu'en paroles. Pour cette raison ou
pour une autre, ils finiront par sortir de la ville. Qu'on se
divise donc en trois corps, et qu'on les place devant les trois
portes cinq _kourni_ devant la principale, et trois _kourni_
devant chacune des deux autres. Que le _kourn_ de Diadniv et
celui de Korsoun se mettent en embuscade: le _polkovnik_ Tarass
Boulba, avec tout son _polk_, aussi en embuscade. Les _kourni_ de
Titareff et de Tounnocheff, en rserve du ct droit; ceux de
Tcherbinoff et de Stblikiv, du ct gauche. Et vous, sortez des
rangs, jeunes gens qui vous sentez les dents aigus pour insulter,
pour exciter l'ennemi. Le Polonais n'a pas de cervelle; il ne sait
pas supporter les injures, et peut-tre qu'aujourd'hui mme ils
passeront les portes. Que chaque _ataman_ fasse la revue de son
_kourn_, et, s'il ne le trouve pas au complet, qu'il prenne du
monde dans les dbris de celui de Priaslav. Visitez bien toutes
choses; qu'on donne  chaque Cosaque un verre de vin pour le
dgriser, et un pain. Mais je crois qu'ils sont assez rassasis de
ce qu'ils ont mang hier, car, en vrit, ils ont tellement bfr
toute la nuit, que, si je m'tonne d'une chose, c'est qu'ils ne
soient pas tous crevs. Et voici encore un ordre que je donne: Si
quelque cabaretier juif s'avise de vendre un seul verre de vin 
un seul Cosaque, je lui ferai clouer au front une oreille de
cochon, et je le ferai pendre la tte en bas.  l'oeuvre, frres!
 l'oeuvre!

C'est ainsi que le _kochvo_ distribua ses ordres. Tous le
salurent en se courbant jusqu' la ceinture, et, prenant la route
de leurs chariots, ils ne remirent leurs bonnets qu'arrivs  une
grande distance. Tous commencrent  s'quiper,  essayer leurs
lances et leurs sabres,  remplir de poudre leurs poudrires, 
prparer leurs chariots et  choisir leurs montures.

En rejoignant son campement, Tarass se mit  penser, sans le
deviner toutefois,  ce qu'tait devenu Andry. L'avait-on pris et
garrott, pendant son sommeil, avec les autres? Mais non, Andry
n'est pas homme  se rendre vivant. On ne l'avait pas non plus
trouv parmi les morts. Tout pensif, Tarass cheminait devant son
_polk_, sans entendre que quelqu'un l'appelait depuis longtemps
par son nom.

-- Qui me demande? dit-il enfin en sortant de sa rverie.

Le juif Yankel tait devant lui.

-- Seigneur _polkovnik_, seigneur _polkovnik_, disait il d'une
voix brve et entrecoupe, comme s'il voulait lui faire part d'une
nouvelle importante, j'ai t dans la ville, seigneur _polkovnik_.

Tarass regarda le juif d'un air bahi:

-- Qui diable t'a men l?

-- Je vais vous le raconter, dit Yankel. Ds que j'entendis du
bruit au lever du soleil et que les Cosaques tirrent des coups de
fusil, je pris mon caftan, et, sans le mettre, je me mis  courir.
Ce n'est qu'en route que je passai les manches; car je voulais
savoir moi-mme la cause de ce bruit, et pourquoi les Cosaques
tiraient de si bonne heure. J'arrivai aux portes de la ville au
moment o entrait la queue du convoi. Je regarde, et que vois-je
l'officier Galandowitch. C'est un homme que je connais; il me doit
cent ducats depuis trois ans. Et moi, je me mis  le suivre comme
pour rclamer ma crance, et voil comment je suis entr dans la
ville.

-- Eh quoi! tu es entr dans la ville, et tu voulais encore lui
faire payer sa dette? lui dit Boulba. Comment donc ne ta-t-il pas
fait pendre comme un chien?

-- Certes, il voulait me faire pendre, rpondit le juif; ses gens
m'avaient dj pass la corde au cou. Mais je me mis  supplier le
seigneur; je lui dis que j'attendrais le payement de ma crance
aussi longtemps qu'il le voudrait, et je promis de lui prter
encore de l'argent, s'il voulait m'aider  me faire rendre ce que
me doivent d'autres chevaliers; car,  dire vrai, le seigneur
officier n'a pas un ducat dans la poche, tout comme s'il tait
Cosaque, quoiqu'il ait des villages, des maisons, quatre chteaux
et des steppes qui s'tendent jusqu' Chklov. Et maintenant, si
les juifs de Breslav ne l'eussent pas quip, il n'aurait pas pu
aller  la guerre. C'est aussi pour cela qu'il n'a point paru  la
dite.

-- Qu'as-tu donc fait dans la ville? as-tu vu les ntres?

-- Comment donc! il y en a beaucoup des ntres: Itska, Rakhoum,
Khavalkh, l'intendant...

-- Qu'ils prissent tous, les chiens! s'cria Tarass en colre.
Que viens-tu me mettre sous le nez ta maudite race de juifs? je te
parle de nos Zaporogues.

-- Je n'ai pas vu nos Zaporogues; mais j'ai vu le seigneur Andry.

-- Tu as vu Andry? dit Boulba. Eh bien! quoi? comment? o l'as-tu
vu? dans une fosse, dans une prison, attach, enchan?

-- Qui aurait os attacher le seigneur Andry? c'est  prsent l'un
des plus grands chevaliers. Je ne l'aurais presque pas reconnu.
Les brassards sont en or, la ceinture est en or, il n'y a que de
l'or sur lui. Il est tout tincelant d'or, comme quand au
printemps le soleil reluit sur l'herbe. Et le _vavode_ lui a
donn son meilleur cheval; ce cheval seul cote deux cents ducats.

Boulba resta stupfait:

-- Pourquoi donc a-t-il mis une armure qui ne lui appartient pas?
Parce qu'elle tait meilleure que la sienne; c'est pour cela qu'il
l'a mise. Et maintenant il parcourt les rangs, et d'autres
parcourent les rangs, et il enseigne, et on l'enseigne, comme s'il
tait le plus riche des seigneurs polonais.

-- Qui donc le force  faire tout cela?

-- Je ne dis pas qu'on l'ait forc. Est-ce que le seigneur Tarass
ne sait pas qu'il est pass dans l'autre parti par sa propre
volont?

-- Qui a pass?

-- Le seigneur Andry.

-- O a-t-il pass?

-- Il a pass dans l'autre parti; il est maintenant des leurs.

-- Tu mens, oreille de cochon.

-- Comment est-il possible que je mente? Suis-je un sot, pour
mentir contre ma propre tte? Est-ce que je ne sais pas qu'on pend
un juif comme un chien, s'il ose mentir devant un seigneur?

-- C'est--dire que, d'aprs toi, il a vendu sa patrie et sa
religion?

-- Je ne dis pas qu'il ait vendu quelque chose; je dis seulement
qu'il a pass dans l'autre parti.

-- Tu mens, juif du diable; une telle chose ne s'est jamais vue
sur la terre chrtienne. Tu mens, chien.

-- Que l'herbe croisse sur le seuil de ma maison, si je mens. Que
chacun crache sur le tombeau de mon pre, de ma mre, de mon beau-
pre, de mon grand-pre et du pre de ma mre, si je mens. Si le
seigneur le dsire, je vais lui dire pourquoi il a pass.

-- Pourquoi?

-- Le _vavode_ a une fille qui est si belle, mon saint Dieu, si
belle...

Ici le juif essaya d'exprimer par ses gestes la beaut de cette
fille, en cartant les mains, en clignant des yeux, et en relevant
le coin de la bouche comme s'il gotait quelque chose de doux.

-- Eh bien, quoi? Aprs...

-- C'est pour elle qu'il a pass de l'autre ct. Quand un homme
devient amoureux, il est comme une semelle qu'on met tremper dans
l'eau pour la plier ensuite comme on veut.

Boulba se mit  rflchir profondment. Il se rappela que
l'influence d'une faible femme tait grande; qu'elle avait dj
perdu bien des hommes forts, et que la nature d'Andry tait
fragile par ce ct. Il se tenait immobile, comme plant  sa
place.

-- coute, seigneur; je raconterai tout au seigneur, dit le juif
Ds que j'entendis le bruit du matin, ds que je vis qu'on entrait
dans la ville, j'emportai avec moi,  tout vnement, une range
de perles, car il y a des demoiselles dans la ville; et s'il y a
des demoiselles, me dis-je  moi-mme, elles achteront mes
perles, n'eussent-elles rien  manger. Et ds que les gens de
l'officier polonais m'eurent lch, je courus  la maison du
_vavode_, pour y vendre mes perles. J'appris tout d'une servante
tatare; elle m'a dit que la noce se ferait ds qu'on aurait chass
les Zaporogues. Le seigneur Andry a promis de chasser les
Zaporogues.

-- Et tu ne l'as pas tu sur place, ce fils du diable? s'cria
Boulba.

-- Pourquoi le tuer? Il a pass volontairement. O est la faute de
l'homme? Il est all l o il se trouvait mieux.

-- Et tu l'as vu en face?

-- En face, certainement. Quel superbe guerrier? il est plus beau
que tous les autres. Que Dieu lui donne bonne sant! Il m'a
reconnu  l'instant mme, et quand je m'approchai de lui, il m'a
dit...

-- Qu'est-ce qu'il t'a dit?

-- Il m'a dit!... c'est--dire il a commenc par me faire un signe
du doigt, et puis il m'a dit: Yankel! Et moi: Seigneur Andry!
Et lui: Yankel, dis  mon pre,  mon frre, aux Cosaques, aux
Zaporogues, dis  tout le monde que mon pre n'est plus mon pre,
que mon frre n'est plus mon frre, que mes camarades ne sont plus
mes camarades, et que je veux me battre contre eux tous, contre
eux tous.

-- Tu mens, Judas! s'cria Tarass hors de lui; tu mens, chien. Tu
as crucifi le Christ, homme maudit de Dieu. Je te tuerai, Satan.
Sauve-toi, si tu ne veux pas rester mort sur le coup.

En disant cela, Tarass tira son sabre. Le juif pouvant se mit 
courir de toute la rapidit de ses sches et longues jambes; et
longtemps il courut, sans tourner la tte,  travers les chariots
des Cosaques, et longtemps encore dans la plaine, quoique Tarass
ne l'et pas poursuivi, rflchissant qu'il tait indigne de lui
de s'abandonner  sa colre contre un malheureux qui n'en pouvait
mais.

Boulba se souvint alors qu'il avait vu, la nuit prcdente, Andry
traverser le _tabor_ menant une femme avec lui. Il baissa sa tte
grise, et cependant il ne voulait pas croire encore qu'une action
aussi infme et t commise, et que son propre fils et pu vendre
ainsi sa religion et son me.

Enfin il conduisit son _polk_  la place qui lui tait dsigne,
derrire le seul bois que les Cosaques n'eussent pas encore brl.
Cependant les Zaporogues,  pied et  cheval se mettaient en
marche dans la direction des trois portes de la ville. L'un aprs
l'autre dfilaient les divers _kourni_, composant l'arme. Il ne
manquait que le seul _kourn_ de Periaslav; les Cosaques qui le
composaient avaient bu la veille tout ce qu'ils devaient boire en
leur vie. Tel s'tait rveill garrott dans les mains des
ennemis; tel avait pass endormi de la vie  la mort, et leur
_ataman_ lui-mme, Khlib, s'tait trouv sans pantalon et sans
vtement suprieur au milieu du camp polonais.

On s'aperut dans la ville du mouvement des Cosaques. Toute la
population accourut sur les remparts, et un tableau anim se
prsenta aux yeux des Zaporogues. Les chevaliers polonais, plus
richement vtus l'un que l'autre, occupaient la muraille. Leurs
casques en cuivre, surmonts de plumes blanches comme celles du
cygne, tincelaient au soleil; d'autres portaient de petits
bonnets, roses ou bleus, penchs sur l'oreille, et des caftans aux
manches flottantes, brods d'or ou de soieries. Leurs sabres et
leurs mousquets, qu'ils achetaient  grand prix, taient, comme
tout leur costume, chargs d'ornements. Au premier rang, se tenait
plein de fiert, portant un bonnet rouge et or, le colonel de la
ville de Boudjak. Plus grand et plus gros que tous les autres, il
tait serr dans son riche caftan. Plus loin, prs d'une porte
latrale, se tenait un autre colonel, petit homme maigre et sec.
Ses petits yeux vifs lanaient des regards perants sous leurs
sourcils pais. Il se tournait avec vivacit, en dsignant les
postes de sa main effile, et distribuant des ordres. On voyait
que, malgr sa taille chtive, c'tait un homme de guerre. Prs de
lui se trouvait un officier long et fluet, portant d'paisses
moustaches sur un visage rouge. Ce Seigneur aimait les festins et
l'hydromel capiteux. Derrire eux tait groupe une foule de
petits gentilltres qui s'taient arms, les uns  leurs propres
frais, les autres aux frais de la couronne, ou avec l'aide de
l'argent des juifs, auxquels ils avaient engag tout ce que
contenaient les petits castels de leurs pres. Il y avait encore
une foule de ces clients parasites que les snateurs menaient avec
eux pour leur faire cortge, qui, la veille, volaient du buffet ou
de la table quelque coupe d'argent, et, le lendemain, montaient
sur le sige de la voiture pour servir de cochers. Enfin, il y
avait l de toutes espces de gens. Les rangs des Cosaques se
tenaient silencieusement devant les murs; aucun d'entre eux ne
portait d'or sur ses habits; on ne voyait briller, par-ci par-l,
les mtaux prcieux que sur les poignes des sabres ou les crosses
des mousquets. Les Cosaques n'aimaient pas  se vtir richement
pour la bataille; leurs caftans et leurs armures taient fort
simples, et l'on ne voyait, dans tous les escadrons, que de
longues files bigarres de bonnets noirs  la pointe rouge.

Deux Cosaques sortirent des rangs des Zaporogues. L'un tait tout
jeune, l'autre un peu plus g; tous deux avaient, selon leur
faon de dire, de bonnes dents pour mordre, non seulement en
paroles, mais encore en action. Ils s'appelaient Okhrim Nach et
Mikita Colokopitenko. Dmid Popovitch les suivait, vieux Cosaque
qui hantait depuis longtemps la _setch_, qui tait all jusque
sous les murs d'Andrinople, et qui avait souffert bien des
traverses en sa vie. Une fois, en se sauvant d'un incendie, il
tait revenu  la _setch_, avec la tte toute goudronne, toute
noircie, et les cheveux brls. Mais depuis lors, il avait eu le
temps de se refaire et d'engraisser; sa longue touffe de cheveux
entourait son oreille, et ses moustaches avaient repouss noires
et paisses. Popovitch tait renomm pour sa langue bien affile.

-- Toute l'arme a des _joupans_ rouges, dit-il; mais je voudrais
bien savoir si la valeur de l'arme est rouge aussi[32]!

-- Attendez, s'cria d'en haut le gros colonel; je vais vous
garrotter tous. Rendez, esclaves, rendez vos mousquets et vos
chevaux. Avez-vous vu comme j'ai dj garrott les vtres? Qu'on
amne les prisonniers sur le parapet.

Et l'on amena les Zaporogues garrotts. Devant eux marchait leur
_ataman_ Khlib, sans pantalon et sans vtement suprieur, dans
l'tat o on lavait saisi. Et l'_ataman_ baissa la tte, honteux
de sa nudit et de ce qu'il avait t pris en dormant, comme un
chien.

-- Ne t'afflige pas, Khlib, nous te dlivrerons, lui criaient d'en
bas les Cosaques.

-- Ne t'afflige pas, ami, ajouta l'_ataman_ Borodaty, ce n'est pas
ta faute si l'on t'a pris tout nu; cela peut arriver  chacun.
Mais honte  eux, qui t'exposent ignominieusement sans avoir, par
dcence, couvert ta nudit.

-- Il parat que vous n'tes braves que quand vous avez affaire 
des gens endormis, dit Golokopitenko, en regardant le parapet.

-- Attendez, attendez, nous vous couperons vos touffes de cheveux,
lui rpondit-on d'en haut.

-- Je voudrais bien voir comment ils nous couperaient nos touffes,
disait Popovitch en tournant devant eux sur son cheval.

Et puis il ajouta, en regardant les siens:

-- Mais peut-tre que les Polonais disent la vrit; si ce gros-l
les amne, ils seront bien dfendus.

-- Pourquoi crois-tu qu'ils seront bien dfendus? rpliqurent les
cosaques, srs d'avance que Popovitch allait lcher un bon mot.

-- Parce que toute l'arme peut se cacher derrire lui, et qu'il
serait fort difficile d'attraper quelqu'un avec la lance par del
son ventre.

Tous les Cosaques se mirent  rire et, longtemps aprs, beaucoup
d'entre eux secouaient encore la tte en rptant:

-- Ce diable de Popovitch! s'il s'avise de dcocher un mot 
quelqu'un, alors...

Et les Cosaques n'achevrent pas de dire ce qu'ils entendaient par
alors...

-- Reculez, reculez! s'cria le _kochevo_.

Car les Polonais semblaient ne pas vouloir supporter une pareille
bravade, et le colonel avait fait un signe de la main. En effet, 
peine les Cosaques s'taient-ils retirs, qu'une dcharge de
mousqueterie retentit sur le haut du parapet. Un grand mouvement
se fit dans la ville; le vieux _vavode_ apparut lui-mme, mont
sur son cheval. Les portes souvrirent, et l'arme polonaise en
sortit.  l'avant-garde marchaient les hussards[33], bien aligns,
puis les cuirassiers avec des lances, tous portant des casques en
cuivre. Derrire eux chevauchaient les plus riches gentilshommes,
habills chacun selon son caprice. Ils ne voulaient pas se mler 
la foule des soldats, et celui d'entre eux qui n'avait pas de
commandement s'avanait seul  la tte de ses gens. Puis venaient
d'autres rangs, puis l'officier fluet, puis d'autres rangs encore,
puis le gros colonel, et le dernier qui quitta la ville fut le
colonel sec et maigre.

-- Empchez-les, empchez-les d'aligner leurs rangs, criait le
_kochvo_. Que tous les _kourni_ attaquent  la fois. Abandonnez
les autres portes. Que le _kourn_ de Titareff attaque par son
ct et le _kourn_ de Diadkoff par le sien. Koukoubenko et
Palivoda, tombez sur eux par derrire. Divisez-les, confondez-les.

Et les Cosaques attaqurent de tous les cts. Ils rompirent les
rangs polonais, les mlrent et se mlrent avec eux, sans leur
donner le temps de tirer un coup de mousquet. On ne faisait usage
que des sabres et des lances. Dans cette mle gnrale, chacun
eut l'occasion de se montrer. Dmid Popovitch tua trois fantassins
et culbuta deux gentilshommes  bas de leurs chevaux, en disant:

-- Voil de bons chevaux; il y a longtemps que j'en dsirais de
pareils.

Et il les chassa devant lui dans la plaine, criant aux autres
Cosaques de les attraper; puis il retourna dans la mle, attaqua
les seigneurs qu'il avait dmonts, tua l'un d'eux, jeta son
_arank_[34] au cou de l'autre, et le trana  travers la campagne,
aprs lui avoir pris son sabre  la riche poigne et sa bourse
pleine de ducats. Kobita, bon Cosaque encore jeune, en vint aux
mains avec un des plus braves de l'arme polonaise, et ils
combattirent longtemps corps  corps. Le Cosaque finit par
triompher; il frappa le Polonais dans la poitrine avec un couteau
turc; mais ce fut en vain pour son salut; une balle encore chaude
l'atteignit  la tempe. Le plus noble des seigneurs polonais
l'avait ainsi tu, le plus beau des chevaliers et d'ancienne
extraction princire; celui-ci se portait partout, sur son
vigoureux cheval bai clair, et s'tait dj signal par maintes
prouesses. Il avait sabr deux Zaporogues, renvers un bon
Cosaque, Fdor Korj, et l'avait perc de sa lance aprs avoir
abattu son cheval d'un coup de pistolet. Il venait encore de tuer
Kobita.

-- C'est avec celui-l que je voudrais essayer mes forces, s'cria
l'_ataman_ du _kourn_ de Nsamako, Koukoubenko.

Il donna de l'peron  son cheval et s'lana sur le Polonais, en
criant d'une voix si forte que tous ceux qui se trouvaient proche
tressaillirent involontairement. Le Polonais eut l'intention de
tourner son cheval pour faire face  ce nouvel ennemi; mais
l'animal ne lui obit point. pouvant par ce terrible cri, il
avait fait un bond de ct, et Koukoubenko put frapper, d'une
balle dans le dos, le Polonais qui tomba de son cheval. Mme
alors, le Polonais ne se rendit pas; il tcha encore de percer
l'ennemi, mais sa main affaiblie laissa retomber son sabre.
Koukoubenko prit  deux mains sa lourde pe, lui en enfona la
pointe entre ses lvres plies. L'pe lui brisa les dents, lui
coupa la langue, lui traversa les vertbres du cou, et pntra
profondment dans la terre o elle le cloua pour toujours. Le sang
ros jaillit de la blessure, ce sang de gentilhomme, et lui
teignit son caftan jaune brod d'or. Koukoubenko abandonna le
cadavre, et se jeta avec les siens sur un autre point.

-- Comment peut-on laisser l une si riche armure sans la
ramasser? dit l'_ataman_ du _kourn_ d'Oumane, Borodaty.

Et il quitta ses gens pour s'avancer vers l'endroit o le
gentilhomme gisait  terre.

-- J'ai tu sept seigneurs de ma main, mais je n'ai trouv sur
aucun d'eux une aussi belle armure.

Et Borodaty, entran par l'ardeur du gain, se baissa pour enlever
cette riche dpouille. Il lui ta son poignard turc, orn de
pierres prcieuses, lui enleva sa bourse pleine de ducats, lui
dtacha du cou un petit sachet qui contenait, avec du linge fin,
une boucle de cheveux donne par une jeune fille, en souvenir
d'amour. Borodaty n'entendit pas que l'officier au nez rouge
arrivait sur lui par derrire, celui-l mme qu'il avait dj
renvers de la selle, aprs l'avoir marqu d'une balafre au
visage. L'officier leva son sabre et lui assna un coup terrible
sur son cou pench. L'amour du butin n'avait pas men  une bonne
fin l'_ataman_ Borodaty. Sa tte puissante roula par terre d'un
ct, et son corps de l'autre, arrosant l'herbe de son sang. 
peine l'officier vainqueur avait-il saisi par sa touffe de cheveux
la tte de l'_ataman_ pour la pendre  sa selle, qu'un vengeur
s'tait dj lev.

Ainsi qu'un pervier qui, aprs avoir trac des cercles avec ses
puissantes ailes, s'arrte tout  coup immobile dans l'air, et
fond comme la flche sur une caille qui chante dans les bls prs
de la route, ainsi le fils de Tarass, Ostap, s'lana sur
l'officier polonais et lui jeta son noeud coulant autour du cou.
Le visage rouge de l'officier rougit encore quand le noeud coulant
lui serra la gorge. Il saisit convulsivement son pistolet, mais sa
main ne put le diriger, et la balle alla se perdre dans la plaine.
Ostap dtacha de la selle du Polonais un lacet en soie dont il se
servait pour lier les prisonniers, lui garrotta les pieds et les
bras, attacha l'autre bout du lacet  l'aron de sa propre selle,
et le trana  travers champs, en criant aux Cosaques d'Oumane
d'aller rendre les derniers devoirs  leur _ataman_. Quand les
Cosaques de ce _kourn_ apprirent que leur _ataman_ n'tait plus
en vie, ils abandonnrent le combat pour relever son corps, et se
concertrent pour savoir qui il fallait choisir  sa place.

-- Mais  quoi bon tenir de longs conseils! dirent-ils enfin; il
est impossible de choisir un meilleur _kourenno_ qu'Ostap Boulba.
Il est vrai qu'il est plus jeune que nous tous; mais il a de
l'esprit et du sens comme un vieillard.

Ostap, tant son bonnet, remercia ses camarades de l'honneur
qu'ils lui faisaient, mais sans prtexter ni sa jeunesse, ni son
manque d'exprience, car, en temps de guerre, il n'est pas permis
d'hsiter. Ostap les conduisit aussitt contre l'ennemi, et leur
prouva que ce n'tait pas  tort qu'ils l'avaient choisi pour
_ataman_. Les Polonais sentirent que l'affaire devenait trop
chaude; ils reculrent et traversrent la plaine pour se
rassembler de l'autre ct. Le petit colonel fit signe  une
troupe de quatre cents hommes qui se tenaient en rserve prs de
la porte de la ville, et ils firent une dcharge de mousqueterie
sur les Cosaques. Mais ils n'atteignirent que peu de monde.
Quelques balles allrent frapper les boeufs de l'arme, qui
regardaient stupidement le combat. pouvants, ces animaux
poussrent des mugissements, se rurent sur le _tabor_ des
Cosaques, brisrent des chariots et foulrent aux pieds beaucoup
de monde. Mais Tarass, en ce moment, s'lanant avec son _polk_ de
l'embuscade o il tait post, leur barra le passage, en faisant
jeter de grands cris  ses gens. Alors tout le troupeau furieux,
perdu, se retourna sur les rgiments polonais qu'il mit en
dsordre.

-- Grand merci, taureaux! criaient les Zaporogues; vous nous avez
bien servis pendant la marche, maintenant, vous nous servez  la
bataille!

Les Cosaques se rurent de nouveau sur l'ennemi. Beaucoup de
Polonais prirent, beaucoup de Cosaques se distingurent, entre
autres Metelitza, Chilo, les deux Pissarenko, Vovtousenko. Se
voyant presss de toutes parts, les Polonais levrent leur
bannire en signe de ralliement, et se mirent  crier qu'on leur
ouvrt les portes de la ville. Les portes fermes s'ouvrirent en
grinant sur leurs gonds et reurent les cavaliers fugitifs,
harasss, couverts de poussire, comme la bergerie reoit les
brebis. Beaucoup de Zaporogues voulaient les poursuivre jusque
dans la ville, mais Ostap arrta les siens en leur disant:

-- loignez-vous, seigneurs frres, loignez-vous des murailles;
il n'est pas bon de sen approcher.

Ostap avait raison, car, dans le moment mme, une dcharge
gnrale retentit du haut des remparts. Le _kochvo_ s'approcha
pour fliciter Ostap.

-- C'est encore un jeune _ataman_, dit-il, mais il conduit ses
troupes comme un vieux chef.

Le vieux Tarass tourna la tte pour voir quel tait ce nouvel
_ataman_; il aperut son fils Ostap  la tte du _kourn_
d'Oumane, le bonnet sur l'oreille la massue d'_ataman_ dans sa
main droite.

-- Voyez-vous le drle! se dit-il tout joyeux.

Et il remercia tous les Cosaques d'Oumane pour l'honneur qu'ils
avaient fait  son fils.

Les Cosaques reculrent jusqu' leur _tabor_; les Polonais
parurent de nouveau sur le parapet, mais, cette fois, leurs riches
_joupans_ taient dchirs, couverts de sang et de poussire.

-- Hol! h! avez-vous pans vos blessures? leur criaient les
Zaporogues.

-- Attendez! Attendez! rpondait d'en haut le gros colonel en
agitant une corde dans ses mains.

Et longtemps encore, les soldats des deux partis changrent des
menaces et des injures.

Enfin, ils se sparrent. Les uns allrent se reposer des fatigues
du combat; les autres se mirent  appliquer de la terre sur leurs
blessures et dchirrent les riches habits qu'ils avaient enlevs
aux morts pour en faire des bandages. Ceux qui avaient conserv le
plus de forces, s'occuprent  rassembler les cadavres de leurs
camarades et  leur rendre les derniers honneurs. Avec leurs pes
et leurs lances, ils creusrent des fosses dont ils emportaient la
terre dans les pans de leurs habits; ils y dposrent
soigneusement les corps des Cosaques, et les recouvrirent de terre
frache pour ne pas les laisser en pture aux oiseaux. Les
cadavres des Polonais furent attachs par dizaines aux queues des
chevaux, que les Zaporogues lancrent dans la plaine en les
chassant devant eux  grands coups de fouet. Les chevaux furieux
coururent longtemps  travers les champs, tranant derrire eux
les cadavres ensanglants qui roulaient et se heurtaient dans la
poussire.

Le soir venu, tous les _kourni_ s'assirent en rond et se mirent 
parler des hauts faits de la journe. Ils veillrent longtemps
ainsi. Le vieux Tarass se coucha plus tard que tous les autres; il
ne comprenait pas pourquoi Andry ne s'tait pas montr parmi les
combattants. Le Judas avait-il eu honte de se battre contre ses
frres? Ou bien le juif l'avait il tromp, et Andry se trouvait-il
en prison. Mais Tarass se souvint que le coeur d'Andry avait
toujours t accessible aux sductions des femmes, et, dans sa
dsolation, il se mit  maudire la Polonaise qui avait perdu son
fils,  jurer qu'il en tirerait vengeance. Il aurait tenu son
serment, sans tre touch par la beaut de cette femme; il
l'aurait trane par ses longs cheveux  travers tout le camp des
Cosaques; il aurait meurtri et souill ses belles paules, aussi
blanches que la neige ternelle qui couvre le sommet des hautes
montagnes; il aurait mis en pices son beau corps. Mais Boulba ne
savait pas lui-mme ce que Dieu lui prparait pour le lendemain...
Il finit par s'endormir, tandis que la garde, vigilante et sobre,
se tint toute la nuit prs des feux, regardant avec attention de
tous cts dans les tnbres.


CHAPITRE VIII

Le soleil n'tait pas encore arriv  la moiti de sa course dans
le ciel, que tous les Zaporogues se runissaient en assemble. De
la _setch_ tait venue la terrible nouvelle que les Tatars,
pendant l'absence des Cosaques, l'avaient entirement pille,
qu'ils avaient dterr le trsor que les Cosaques conservaient
mystrieusement sous la terre; qu'ils avaient massacr ou fait
prisonniers tous ceux qui restaient, et qu'emmenant tous les
troupeaux, tous les haras, ils s'taient dirigs en droite ligne
sur Prkop. Un seul Cosaque, Maxime Golodoukha, s'tait chapp
en route des mains des Tatars; il avait poignard le _mirza_,
enlev son sac rempli de sequins, et, sur un cheval tatar, en
habits tatars, il s'tait soustrait aux poursuites par une course
de deux jours et de deux nuits. Son cheval tait mort de fatigue;
il en avait pris un autre, l'avait encore tu, et sur le troisime
enfin il tait arriv dans le camp des Zaporogues, ayant appris en
route qu'ils assigeaient Doubno. Il ne put qu'annoncer le malheur
qui tait arriv; mais comment tait-il arriv, ce malheur? Les
Cosaques demeurs  la _setch_ s'taient-ils enivrs selon la
coutume zaporogue, et rendus prisonniers dans l'ivresse? Comment
les Tatars avaient-ils dcouvert l'endroit o tait enterr le
trsor de l'arme? Il n'en put rien dire. Le Cosaque tait harass
de fatigue; il arrivait tout enfl; le vent lui avait brl le
visage, il tomba sur la terre, et s'endormit d'un profond sommeil.

En pareil cas, c'tait la coutume zaporogue de se lancer aussitt
 la poursuite des ravisseurs, et de tcher de les atteindre en
route, car autrement les prisonniers pouvaient tre transports
sur les bazars de l'Asie Mineure,  Smyrne,  lle de Crte, et
Dieu sait tous les endroits o l'on aurait vu les ttes  longue
tresse des Zaporogues. Voil pourquoi les Cosaques s'taient
assembls. Tous, du premier au dernier, se tenaient debout, le
bonnet sur la tte, car ils n'taient pas venus pour entendre
l'ordre du jour de l'_ataman_, mais pour se concerter comme gaux
entre eux.

-- Que les anciens donnent d'abord leur conseil! criait-on dans la
foule.

-- Que le _kochvo_ donne son conseil! disaient les autres.

Et le _kochvo_, tant son bonnet, non plus comme chef des
Cosaques, mais comme leur camarade, les remercia de l'honneur
qu'ils lui faisaient et leur dit:

-- Il y en a beaucoup parmi nous qui sont plus anciens que moi et
plus sages dans les conseils; mais puisque vous m'avez choisi pour
parler le premier, voici mon opinion: Camarades, sans perdre de
temps, mettons-nous  la poursuite du Tatar, car vous savez vous-
mmes quel homme c'est, le Tatar. Il n'attendra pas votre arrive
avec les biens qu'il a enlevs; mais il les dissipera sur-le-
champ, si bien qu'on n'en trouvera plus la trace. Voici donc mon
conseil: en route! Nous nous sommes assez promens par ici; les
Polonais savent ce que sont les Cosaques. Nous avons veng la
religion autant que nous avons pu; quant au butin, il ne faut pas
attendre grand'chose d'une ville affame. Ainsi donc mon conseil
est de partir.

-- Partons!

Ce mot retentit dans les _kourni_ des Zaporogues.

Mais il ne fut pas du got de Tarass Boulba, qui abaissa, en les
fronant, ses sourcils mls de blanc et de noir, semblables aux
buissons qui croissent sur le flanc nu d'une montagne, et dont les
cimes ont blanchi sous le givre hriss du nord.

-- Non, ton conseil ne vaut rien, _kochvo_, dit-il; tu ne parles
pas comme il faut, Il parat que tu as oubli que ceux des ntres
qu'ont pris les Polonais demeurent prisonniers. Tu veux donc que
nous ne respections pas la premire des saintes lois de la
fraternit, que nous abandonnions nos compagnons, pour qu'on les
corche vivants, ou bien pour que, aprs avoir cartel leurs
corps de Cosaques, on en promne les morceaux par les villes et
les campagnes, comme ils ont dj fait du _hetman_ et des
meilleurs chevaliers de l'Ukraine. Et sans cela, n'ont-ils pas
assez insult  tout ce qu'il y a de saint. Que sommes-nous donc?
je vous le demande  tous. Quel Cosaque est celui qui abandonne
son compagnon dans le danger, qui le laisse comme un chien prir
sur la terre trangre? Si la chose en est venue au point que
personne ne rvre plus l'honneur cosaque, et si l'on permet qu'on
lui crache sur sa moustache grise, ou qu'on l'insulte par
d'outrageantes paroles, ce n'est pas moi du moins qu'on insultera.
Je reste seul.

Tous les Zaporogues qui l'entendirent furent branls.

-- Mais as-tu donc oubli, brave _polkovnik_, dit alors le
_kochvo_, que nous avons aussi des compagnons dans les mains des
Tatars, et que si nous ne les dlivrons pas maintenant, leur vie
sera vendue aux paens pour un esclavage ternel, pire que la plus
cruelle des morts? As-tu donc oubli qu'ils emportent tout notre
trsor, acquis au prix du sang chrtien?

Tous les Cosaques restrent pensifs, ne sachant que dire. Aucun
d'eux ne voulait mriter une mauvaise renomme. Alors s'avana
hors des rangs le plus ancien par les annes de l'arme zaporogue,
Kassian Bovdug. Il tait vnr de tous les Cosaques. Deux fois on
l'avait lu _kochvo_, et  la guerre aussi c'tait un bon
Cosaque. Mais il avait vieilli. Depuis longtemps il n'allait plus
en campagne, et s'abstenait de donner des conseils. Seulement il
aimait, le vieux,  rester couch sur le flanc, prs des groupes
de Cosaques, coutant les rcits des aventures d'autrefois et des
campagnes de ses jeunes compagnons. Jamais il ne se mlait  leurs
discours, mais il les coutait en silence, crasant du pouce la
cendre de sa courte pipe, qu'il n'tait jamais de ses lvres, et
il restait longtemps couch, fermant  demi les paupires, et les
Cosaques ne savaient s'il tait endormi ou s'il les coutait
encore. Pendant toutes les campagnes, il gardait la maison; mais
cette fois pourtant le vieux s'tait laiss prendre; et, faisant
le geste de dcision propre aux Cosaques, il avait dit:

--  la grce de Dieu! je vais avec vous. Peut-tre serai-je utile
en quelque chose  la chevalerie cosaque.

Tous les Cosaques se turent quand il parut devant l'assemble, car
depuis longtemps ils n'avaient entendu un mot de sa bouche. Chacun
voulait savoir ce qu'allait dire Bovdug.

-- Mon tour est venu de dire un mot, seigneurs frres, commena-t-
il; enfants, coutez donc le vieux. Le _kochvo_ a bien parl, et
comme chef de l'arme cosaque, oblig d'en prendre soin et de
conserver le trsor de l'arme, il ne pouvait rien dire de plus
sage. Voil! que ceci soit mon premier discours; et maintenant,
coutez ce que dira mon second. Et voil ce que dira mon second
discours: C'est une grande vrit qu'a dite aussi le _polkovnik_
Tarass; que Dieu lui donne longue vie et qu'il y ait beaucoup de
pareils _polkovniks_ dans l'Ukraine! Le premier devoir et le
premier honneur du Cosaque, c'est d'observer la fraternit. Depuis
le long temps que je vis dans le monde, je n'ai pas ou dire,
seigneurs frres, qu'un Cosaque et jamais abandonn ou vendu de
quelque manire son compagnon; et ceux-ci, et les autres sont nos
compagnons. Qu'il y en ait plus, qu'il y en ait moins, tous sont
nos frres. Voici donc mon discours: Que ceux  qui sont chers les
Cosaques faits prisonniers par les Tatars, aillent poursuivre les
Tatars; et que ceux  qui sont chers les Cosaques faits
prisonniers par les Polonais, et qui ne veulent pas abandonner la
bonne cause, restent ici. Le _kochvo_, suivant son devoir,
mnera la moiti de nous  la poursuite des Tatars, et l'autre
moiti se choisira un _ataman_ de circonstance, et d'tre _ataman_
de circonstance, si vous en croyez une tte blanche, cela ne va
mieux  personne qu' Tarass Boulba. Il n'y en a pas un seul parmi
nous qui lui soit gal en vertu guerrire.

Ainsi dit Bovdug, et il se tut; et tous les Cosaques se rjouirent
de ce que le vieux les avait ainsi mis dans la bonne voie. Tous
jetrent leurs bonnets en l'air, en criant:

-- Merci, pre! il s'est tu, il s'est tu longtemps; et voil
qu'enfin il a parl. Ce n'est pas en vain qu'au moment de se
mettre en campagne il disait qu'il serait utile  la chevalerie
cosaque. Il l'a fait comme il l'avait dit.

-- Eh bien? consentez-vous  cela? demanda le _kochvo_.

-- Nous consentons tous! crirent les Cosaques.

-- Ainsi l'assemble est finie?

-- L'assemble est finie! crirent les Cosaques.

-- coutez donc maintenant l'ordre militaire, enfants, dit le
_kochvo_.

Il s'avana, mit son bonnet, et tous les Zaporogues, tant leur
bonnet, demeurrent tte nue, les yeux baisss vers la terre,
comme cela se faisait toujours parmi les Cosaques lorsqu'un ancien
se prparait  parler.

-- Maintenant, seigneurs frres, divisez-vous. Que celui qui veut
partir, passe du ct droit; que celui qui veut rester, passe du
ct gauche. O ira la majeure partie d'un _kourn_, tout le reste
suivra; mais si la moindre partie persiste, qu'elle s'incorpore 
d'autres _kourni_.

Et ils commencrent  passer, l'un  droite, l'autre  gauche.
Quand la majeure partie d'un _kourn_ passait d'un ct,
l'_ataman_ du _kourn_ passait aussi; quand c'tait la moindre
partie, elle s'incorporait aux autres _kourni_. Et souvent il
s'en fallut peu que les deux moitis ne fussent gales. Parmi ceux
qui voulurent demeurer, se trouva presque tout le _kourn_ de
Nsamako, une grande moiti du _kourn_ de Popovitcheff, tout le
_kourn_ d'Oumane, tout le _kourn_ de _Kaneff_, une grande moiti
du _kourn_ de Steblikoff, une grande moiti du _kourn_ de
Fimocheff. Tout le reste prfra aller  la poursuite des Tatars.
Des deux cts il y avait beaucoup de bons et braves Cosaques.
Parmi ceux qui s'taient dcids  se mettre  la poursuite des
Tatars, il y avait Tchrvety, le vieux Cosaque Pokotipol, et
Lmich, et Procopovitch, et Choma. Dmid Popovitch tait pass
avec eux, car c'tait un Cosaque du caractre le plus turbulent;
il ne pouvait rester longtemps  une mme place; ayant essay ses
forces contre les Polonais, il eut envie de les essayer contre les
Tatars. Les _atamans_ des _kourni_ taient Nostugan, Pokrychka,
Nevymsky; et bien d'autres fameux et braves Cosaques encore
avaient eu envie d'essayer leur sabre et leurs bras puissants dans
une lutte avec les Tatars. Il n'y avait pas moins de braves et de
bien braves Cosaques parmi ceux qui voulurent rester, tels que les
_atamans_ Demytrovitch, Koukoubenko, Vertichvits, Balan,
Boulbenko, Ostap. Aprs eux, il y avait encore beaucoup d'autres
illustres et puissants Cosaques: Vovtousenko, Tchnitchenko,
Stepan Couska, Ochrim Gouska, Mikola Gousty, Zadorojny, Mtlitza,
Ivan Zakroutygouba, Mosy Chilo, Degtarenko, Sydorenko, Pisarenko,
puis un second Pisarenko, puis encore un Pisarenko, et encore une
foule d'autres bons Cosaques. Tous avaient beaucoup march  pied,
beaucoup mont  cheval; ils avaient vu les rivages de l'Anatolie,
les steppes sales de la Crime, toutes les rivires, grandes et
petites, qui se versent dans le Dniepr, toutes les anses et toutes
les les de ce fleuve. Ils avaient foul la terre moldave,
illyrienne et turque; ils avaient sillonn toute la mer Noire sur
leurs bateaux cosaques  deux gouvernails; ils avaient attaqu,
avec cinquante bateaux de front, les plus riches et les plus
puissants vaisseaux; ils avaient coul  fond bon nombre de
galres turques, et enfin brl beaucoup de poudre en leur vie.
Plus d'une fois ils avaient dchir, pour s'en faire des bas, de
prcieuses toffes de Damas; plus d'une fois ils avaient rempli de
sequins en or pur les larges poches de leurs pantalons. Quant aux
richesses que chacun d'eux avait dissipes  boire et  se
divertir, et qui auraient pu suffire  la vie d'un autre homme, il
n'et pas t possible d'en dresser le compte. Ils avaient tout
dissip  la cosaque, ftant le monde entier, et louant des
musiciens pour faire danser tout l'univers. Mme alors il y en
avait bien peu qui n'eussent quelque trsor, coupes et vases
d'argent, agrafes et bijoux, enfouis sous les joncs des les du
Dniepr, pour que le Tatar ne pt les trouver, si, par malheur, il
russissait  tomber sur la _setch_. Mais il et t difficile au
Tatar de dnicher le trsor, car le matre du trsor lui-mme
commenait  oublier en quel endroit il l'avait cach. Tels
taient les Cosaques qui avaient voulu demeurer pour venger sur
les Polonais leurs fidles compagnons et la religion du Christ. Le
vieux Cosaque Bovdug avait aussi prfr rester avec eux en
disant:

-- Maintenant mes annes sont trop lourdes pour que j'aille courir
le Tatar; ici, il y a une place o je puis m'endormir de la bonne
mort du Cosaque. Depuis longtemps j'ai demand  Dieu, s'il faut
terminer ma vie, que je la termine dans une guerre pour la sainte
cause chrtienne. Il m'a exauc. Nulle part une plus belle mort ne
viendra pour le vieux Cosaque.

Quand ils se furent tous diviss et rangs sur deux files, par
_kourn_, le _kochvo_ passa entre les rangs, et dit:

-- Eh bien! seigneurs frres, chaque moiti est-elle contente de
l'autre?

-- Tous sont contents, pre, rpondirent les Cosaques.

-- Embrassez-vous donc, et dites-vous adieu l'un  l'autre, car
Dieu sait s'il vous arrivera de vous revoir en cette vie. Obissez
 votre _ataman_, et faites ce que vous savez vous-mmes; vous
savez ce qu'ordonne l'honneur cosaque.

Et tous les Cosaques, autant quil y en avait, s'embrassrent
rciproquement, ce furent les deux _atamans_ qui commencrent;
aprs avoir fait glisser dans les doigts leurs moustaches grises,
ils se donnrent l'accolade sur les deux joues; puis, se prenant
les mains avec force, ils voulurent se demander l'un  l'autre:

-- Eh bien! seigneur frre, nous reverrons-nous ou non?

Mais ils se turent, et les deux ttes grises s'inclinrent
pensives. Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, se dirent adieu,
sachant qu'il y aurait; beaucoup de besogne  faire pour les uns
et pour les autres. Mais ils rsolurent de ne pas se sparer 
l'instant mme, et d'attendre l'obscurit de la nuit pour ne pas
laisser voir  l'ennemi la diminution de l'arme. Cela fait, ils
allrent dner, groups par _kourni_. Aprs dner, tous ceux qui
devaient se mettre en route se couchrent et dormirent d'un long
et profond sommeil, comme s'ils eussent pressenti que c'tait
peut-tre le dernier dont ils jouiraient aussi librement. Ils
dormirent jusqu'au coucher du soleil; et quand le soir fut venu,
ils commencrent  graisser leurs chariots. Quand tout fut prt
pour le dpart, ils envoyrent les bagages en avant; eux-mmes,
aprs avoir encore une fois salu leurs compagnons de leurs
bonnets, suivirent lentement les chariots; la cavalerie marchant
en ordre, sans crier, sans siffler les chevaux, pitina doucement
 la suite des fantassins, et bientt ils disparurent dans
l'ombre. Seulement le pas des chevaux retentissait sourdement dans
le lointain, et quelquefois aussi le bruit d'une roue mal graisse
qui criait sur l'essieu.

Longtemps encore, les Zaporogues rests devant la ville leur
faisaient signe de la main, quoiqu'ils les eussent perdus de vue;
et lorsqu'ils furent revenus  leur campement, lorsqu'ils virent,
 la clart des toiles, que la moiti des chariots manquaient, et
un nombre gal de leurs frres, leur coeur se serra, et tous
devenant pensifs involontairement, baissrent vers la terre leurs
ttes turbulentes.

Tarass voyait bien que, dans les rangs mornes de ses Cosaques, la
tristesse, peu convenable aux braves, commenait  incliner
doucement toutes les ttes. Mais il se taisait; il voulait leur
donner le temps de s'accoutumer  la peine que leur causaient les
adieux de leurs compagnons; et cependant, il se prparait en
silence  les veiller tout  coup par le _hourra_ du Cosaque,
pour rallumer, avec une nouvelle puissance, le courage dans leur
me. C'est une qualit propre  la race slave, race grande et
forte, qui est aux autres races ce que la mer profonde est aux
humbles rivires. Quand lorage clate, elle devient tonnerre et
rugissements, elle soulve et fait tourbillonner les flots, comme
ne le peuvent les faibles rivires; mais quand il fait doux et
calme, plus sereine que les rivires au cours rapide, elle tend
son incommensurable nappe de verre, ternelle volupt des yeux.

Tarass ordonna  ses serviteurs de dballer un des chariots, qui
se trouvait  l'cart. C'tait le plus grand et le plus lourd de
tout le camp cosaque; ses fortes roues taient doublement cercles
de fer, il tait puissamment charg, couvert de tapis et
d'paisses peaux de boeuf, et troitement li par des cordes
enduites de poix. Ce chariot portait toutes les outres et tous les
barils du vieux bon vin qui se conservait, depuis longtemps, dans
les caves de Tarass. Il avait mis ce chariot en rserve pour le
cas solennel o, s'il venait un moment de crise et s'il se
prsentait une affaire digne d'tre transmise  la postrit,
chaque Cosaque, jusqu'au dernier, pt boire une gorge de ce vin
prcieux, afin que, dans ce grand moment, un grand sentiment
s'veillt aussi dans chaque homme. Sur l'ordre du _polkovnik_,
les serviteurs coururent au chariot, couprent, avec leurs sabres,
les fortes attaches, enlevrent les lourdes peaux de boeuf, et
descendirent les outres et les barils.

-- Prenez tous, dit Boulba, tous tant que vous tes, prenez ce que
vous avez pour boire; que ce soit une coupe, ou une cruche pour
abreuver vos chevaux, que ce soit un gant ou un bonnet; ou bien
mme tendez vos deux mains.

Et tous les Cosaques, tant qu'il y en avait, prsentrent l'un une
coupe, l'autre la cruche qui lui servait  abreuver son cheval;
celui-ci un gant, celui-l un bonnet; d'autres enfin prsentrent
leurs deux mains rapproches. Les serviteurs de Tarass passaient
entre les rangs, et leur versaient les outres et les barils. Mais
Tarass ordonna que personne ne bt avant qu'il et fait signe 
tous de boire d'un seul trait. On voyait qu'il avait quelque chose
 dire. Tarass savait bien que, si fort que soit par lui-mme un
bon vieux vin, et si capable de fortifier le coeur de l'homme,
cependant une bonne parole qu'on y joint double la force du vin et
du coeur.

-- C'est moi qui vous rgale, seigneurs frres, dit Tarass Boulba,
non pas pour vous remercier de l'honneur de m'avoir fait votre
_ataman_, quelque grand que soit cet honneur, ni pour faire
honneur aux adieux de nos compagnons; non, l'une et l'autre choses
seront plus convenables dans un autre temps que celui o nous nous
trouvons  cette heure. Devant nous est une besogne de grande
sueur, de grande vaillance cosaque. Buvons donc, compagnons,
buvons d'un seul trait; d'abord et avant tout,  la sainte
religion orthodoxe, pour que le temps vienne enfin o la mme
sainte religion se rpande sur le monde entier, o tout ce qu'il y
a de paens rentrent dans le giron du Christ. Buvons aussi du mme
coup  la _setch_, afin qu'elle soit longtemps debout, pour la
ruine de tous les paens, afin que chaque anne il en sorte une
foule de hros plus grands les uns que les autres; et buvons, en
mme temps,  notre propre gloire, afin que nos neveux et les fils
de nos neveux disent qu'il y eut, autrefois, des Cosaques qui
n'ont pas fait honte  la fraternit, et qui n'ont pas livr leurs
compagnons. Ainsi donc,  la religion, seigneurs frres,  la
religion!

--  la religion! crirent de leurs voix puissantes tous ceux qui
remplissaient les rangs voisins.  la religion! rptrent les
plus loigns, et jeunes et vieux, tous les Cosaques burent  la
religion.

--  la _setch_! dit Tarass, en levant sa coupe au-dessus de sa
tte, le plus haut qu'il put.

--  la _setch_! rpondirent les rangs voisins.

--  la _setch_! dirent d'une voix sourde les vieux Cosaques, en
retroussant leurs moustaches grises; et, s'agitant comme de jeunes
faucons qui secouent leurs ailes, les jeunes Cosaques rptrent:
 la _setch_! Et la plaine entendit au loin les Cosaques boire 
leur _setch_.

-- Maintenant un dernier coup, compagnons:  la gloire, et  tous
les chrtiens qui vivent en ce monde.

Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, burent un dernier coup 
la gloire, et  tous les chrtiens qui vivent en ce monde. Et
longtemps encore on rptait dans tous les rangs de tous les
_kourni_:  tous les chrtiens qui vivent dans ce monde!

Dj les coupes taient vides, et les Cosaques demeuraient
toujours les mains leves. Quoique leurs yeux, anims par le vin,
brillassent de gaiet, pourtant ils taient pensifs. Ce n'tait
pas au butin de guerre qu'ils songeaient, ni au bonheur de trouver
des ducats, des armes prcieuses, des habits chamarrs et des
chevaux circassiens; mais ils taient devenus pensifs, comme des
aigles poss sur les cimes des montagnes Rocheuses d'o l'on voit
au loin s'tendre la mer immense, avec les vaisseaux, les galres,
les navires de toutes sortes qui couvrent son sein, avec ses
rivages perdus dans un lointain vaporeux et couronns de villes
qui paraissent des mouches et de forts aussi basses que l'herbe.
Comme des aigles, ils regardaient la plaine  l'entour, et leur
destin qui s'assombrissait  l'horizon. Toute cette plaine, avec
ses routes et ses sentiers tortueux, sera jonche de leurs
ossements blanchis; elle s'abreuvera largement de leur sang
cosaque, elle se couvrira de dbris de chariots, de lances
rompues, de sabres briss; au loin rouleront des ttes  touffes
de cheveux, dont les tresses seront emmles par le sang caill,
et dont les moustaches tomberont sur le menton. Les aigles
viendront en arracher les yeux. Mais il est beau, ce camp de la
mort, si librement et si largement tendu. Pas une belle action ne
prira, et la gloire cosaque ne se perdra point comme un grain de
poudre tomb du bassinet. Il viendra, il viendra quelque joueur de
_bandoura_,  la barbe grise descendant sur la poitrine, ou peut-
tre quelque vieillard, encore plein de courage viril, mais  la
tte blanchie,  l'me inspire, qui dira d'eux une parole grave
et puissante. Et leur renomme s'tendra dans l'univers entier, et
tout ce qui viendra dans le monde, aprs eux, parlera d'eux; car
une parole puissante se rpand au loin, semblable  la cloche de
bronze dans laquelle le fondeur a vers beaucoup de pur et
prcieux argent, afin que, par les villes et les villages, les
chteaux et les chaumires, la voix sonore appelle tous les
chrtiens  la sainte prire.


CHAPITRE IX

Personne, dans la ville assige, ne s'tait dout que la moiti
des Zaporogues et lev le camp pour se mettre  la poursuite des
Tatars. Du haut du beffroi de l'htel de ville, les sentinelles
avaient seulement vu disparatre une partie des bagages derrire
les bois voisins. Mais ils avaient pens que les Cosaques se
prparaient  dresser une embuscade. L'ingnieur franais tait du
mme avis. Cependant, les paroles du _kochvo_ n'avaient pas t
vaines; la disette se faisait de nouveau sentir parmi les
habitants. Selon l'usage des temps passs, la garnison n'avait pas
calcul ce qu'il lui fallait de vivres. On avait essay de faire
une nouvelle sortie, mais la moiti de ces audacieux tait tombe
sous les coups des Cosaques et l'autre moiti avait t refoule
dans la ville sans avoir russi. Nanmoins les juifs avaient mis 
profit la sortie; ils avaient flair et dpist tout ce qu'il leur
importait d'apprendre,  savoir pourquoi les Zaporogues taient
partis et vers quel endroit ils se dirigeaient, avec quels chefs,
avec quels _kourni_, combien taient partis, combien taient
rests, et ce qu'ils pensaient faire. En un mot, au bout de
quelques minutes, on savait tout dans la ville. Les colonels
reprirent courage et se prparrent  livrer bataille. Tarass
devinait leurs prparatifs au mouvement et au bruit qui se
faisaient dans la place; il se prparait de son ct: il rangeait
ses troupes, donnait des ordres, divisait les _kourni_ en trois
corps, et les entourait de bagages comme d'un rempart, espce de
combat o les Zaporogues taient invincibles. Il ordonna  deux
_kourni_ de se mettre en embuscade; il couvrit une partie de la
plaine de pieux aigus, de dbris d'armes, de tronons de lances,
afin qu' l'occasion il pt y jeter la cavalerie ennemie. Quand
tout fut ainsi dispos, il fit un discours aux Cosaques, non pour
les ranimer et leur donner du courage, il les savait fermes de
coeur, mais parce que lui-mme avait besoin d'pancher le sien.

-- J'ai envie de vous dire, mes seigneurs, ce qu'est notre
fraternit. Vous avez appris de vos pres et de vos aeux en quel
honneur ils tenaient tous notre terre. Elle s'est fait connatre
aux Grecs, elle a pris des pices d'or  Tzargrad[35]; elle a eu
des villes somptueuses et des temples, et des _kniaz_[36]: des
_kniaz_ de sang russe, et des _kniaz_ de son sang, mais non pas de
catholiques hrtiques. Les paens ont tout pris, tout est perdu.
Nous seuls sommes rests, mais orphelins, et comme une veuve qui a
perdu un puissant poux, de mme que nous notre terre est reste
orpheline. Voil dans quel temps, compagnons, nous nous sommes
donn la main en signe de fraternit. Voil sur quoi se base notre
fraternit; il n'y a pas de lien plus sacr que celui de la
fraternit. Le pre aime son enfant, la mre aime son enfant,
l'enfant aime son pre et sa mre; mais qu'est-ce que cela,
frres? la bte froce aime aussi son enfant. Mais s'apparenter
par la parent de l'me, non par celle du sang, voil ce que peut
l'homme seul. Il s'est rencontr des compagnons sur d'autres
terres; mais des compagnons comme sur la terre russe, nulle part.
Il est arriv, non  l'un de vous, mais  plusieurs, de s'garer
en terre trangre. Eh bien! vous l'avez vu: l aussi, il y a des
hommes; l aussi, des cratures de Dieu; et vous leur parlez comme
 l'un d'entre vous. Mais quand on vient au point de dire un mot
parti du coeur, vous l'avez vu, ce sont des hommes d'esprit, et
pourtant ils ne sont pas des vtres. Ce sont des hommes, mais pas
les mmes hommes. Non, frres, aimer comme aime un coeur russe,
aimer, non par l'esprit seulement, mais par tout ce que Dieu a
donn  l'homme, par tout ce qu'il y a en vous, ah!... dit Tarass,
avec son geste de dcision, en secouant sa tte grise et relevant
le coin de sa moustache, non, personne ne peut aimer ainsi. Je
sais que, maintenant, de lches coutumes se sont introduites dans
notre terre: ils ne songent qu' leurs meules de bl,  leurs tas
de foin,  leurs troupeaux de chevaux; ils ne veillent qu' ce que
leurs hydromels cachets se conservent bien dans leurs caves; ils
imitent le diable sait quels usages paens; ils ont honte de leur
langage; le frre ne veut pas parler avec son frre; le frre vend
son frre, comme on vend au march un tre sans me; la faveur
dun roi tranger, pas mme d'un roi, la pauvre faveur d'un magnat
polonais qui, de sa botte jaune, leur donne des coups sur le
museau, leur est plus chre que toute fraternit. Mais chez le
dernier des lches, se ft-il souill de boue et de servilit,
chez celui-l, frres, il y a encore un grain de sentiment russe;
et un jour il se rveillera et il frappera, le malheureux! des
deux poings sur les basques de son justaucorps; il se prendra la
tte des deux mains et il maudira sa lche existence, prt 
racheter par le supplice une ignoble vie. Qu'ils sachent donc tous
ce que signifie sur la terre russe la fraternit. Et si le moment
est dj venu de mourir, certes aucun d'eux ne mourra comme nous;
aucun d'eux, aucun. Ce n'est pas donn  leur nature de souris.

Ainsi parlait l'_ataman_; et, son discours fini, il secouait
encore sa tte qui s'tait argente dans des exploits de Cosaques.
Tous ceux qui l'coutaient furent vivement mus par ce discours
qui pntra jusqu'au fond des coeurs. Les plus anciens dans les
rangs demeurrent immobiles, inclinant leurs ttes grises vers la
terre. Une larme brillait sous les vieilles paupires; ils
l'essuyrent lentement avec la manche, et tous, comme s'ils se
fussent donn le mot, firent  la fois leur geste d'usage[37] pour
exprimer un parti pris, et secourent rsolument leurs ttes
charges d'annes. Tarass avait touch juste.

Dj l'on voyait sortir de la ville l'arme ennemie, faisant
sonner les trompettes et les clairons, ainsi que les seigneurs
polonais, la main sur la hanche, entours de nombreux serviteurs.
Le gros colonel donnait des ordres. Ils s'avancrent rapidement
sur les Cosaques, les menaant de leurs regards et de leurs
mousquets, abrits sous leurs brillantes cuirasses d'airain. Ds
que les Cosaques virent qu'ils s'taient avancs  porte, tous
dchargrent leurs longs mousquets de six pieds, et continurent 
tirer sans interruption. Le bruit de leurs dcharges s'tendit au
loin dans les plaines environnantes, comme un roulement continu.
Le champ de bataille tait couvert de fume, et les Zaporogues
tiraient toujours sans relche. Ceux des derniers rangs se
bornaient  charger les armes qu'ils tendaient aux plus avancs,
tonnant l'ennemi qui ne pouvait comprendre comment les Cosaques
tiraient sans recharger leurs mousquets. Dans les flots de fume
grise qui enveloppaient l'une et l'autre arme, on ne voyait plus
comment tantt l'un tantt l'autre manquait dans les rangs; mais
les Polonais surtout sentaient que les balles pleuvaient paisses,
et lorsqu'ils reculrent pour sortir des nuages de fume et pour
se reconnatre, ils virent bien des vides dans leurs escadrons.
Chez les Cosaques, trois hommes au plus avaient pri, et ils
continuaient incessamment leur feu de mousqueterie. L'ingnieur
tranger s'tonna lui-mme de cette tactique qu'il n'avait jamais
vu employer, et il dit  haute voix:

-- Ce sont des braves, les Zaporogues! Voil comment il faut se
battre dans tous les pays.

Il donna le conseil de diriger les canons sur le camp fortifi des
Cosaques. Les canons de bronze rugirent sourdement par leurs
larges gueules; la terre trembla au loin, et toute la plaine fut
encore noye sous des flots de fume. L'odeur de la poudre
s'tendit sur les places et dans les rues des villes voisines et
lointaines; mais les canonniers avaient point trop haut. Les
boulets rougis dcrivirent une courbe trop grande; ils volrent,
en sifflant, par-dessus la tte des Cosaques, et s'enfoncrent
profondment dans le sol en labourant au loin la terre noire.  la
vue d'une pareille maladresse, l'ingnieur franais se prit par
les cheveux et pointa lui-mme les canons, quoique les Cosaques
fissent pleuvoir les balles sans relche.

Tarass avait vu de loin le pril qui menaait les _kourni_ de
Nsamakoff et de Stblikoff, et s'tait cri de toute sa voix:

-- Quittez vite, quittez les chariots; et que chacun monte 
cheval!

Mais les Cosaques n'auraient eu le temps d'excuter ni l'un ni
l'autre de ces ordres, si Ostap ne s'tait port droit sur le
centre de l'ennemi. Il arracha les mches aux mains de six
canonniers;  quatre autres seulement il ne put les prendre. Les
Polonais le refoulrent. Alors, l'officier tranger prit lui-mme
une mche pour mettre le feu  un canon norme, tel que les
Cosaques n'en avaient jamais vu. Il ouvrait une large gueule
bante par laquelle regardaient mille morts. Lorsqu'il tonna, et
trois autres aprs lui, qui, de leur quadruple coup, branlrent
sourdement la terre, ils firent un mal affreux. Plus d'une vieille
mre cosaque pleurera son fils et se frappera la poitrine de ses
mains osseuses; il y aura plus d'une veuve  Gloukhoff, Nmiroff,
Tchernigoff et autres villes. Elle courra, la veuve plore, tous
les jours au bazar; elle se cramponnera  tous les passants, les
regardant aux yeux pour voir s'il ne se trouvera pas parmi eux le
plus cher des hommes. Mais il passera par la ville bien des
troupes de toutes espces sans que jamais il se trouve, parmi
elles, le plus cher de tous les hommes.

La moiti du _kourn_ de Nsamakoff n'existait plus. Comme la
grle abat tout un champ de bl, o chaque pi se balance
semblable  un ducat de poids, ainsi le canon balaye et couche les
rangs cosaques.

En revanche, comme les Cosaques s'lancrent! comme tous se
rurent sur l'ennemi! comme l'_ataman_ Koukoubenko bouillonna de
rage, quand il vit que la moiti de son _kourn_ n'existait plus!
Il entra avec les restes des gens de Nsamakoff au centre mme
des rangs ennemis, hacha comme du chou, dans sa fureur, le premier
qui se trouva sous sa main, dsarma plusieurs cavaliers, frappant
de sa lance homme et cheval, parvint jusqu' la batterie et
s'empara d'un canon. Il regarde, et dj l'_ataman_ du _kourn_
d'Oumane l'a prcd, et Stepan Gouska a pris la pice principale.
Leur cdant alors la place, il se tourne avec les siens contre une
autre masse d'ennemis. O les gens de Nsamakoff ont pass, il y
a une rue; o ils tournent, un carrefour. On voyait s'claircir
les rangs ennemis, et les Polonais tomber comme des gerbes. Prs
des chariots mmes, se tient Vovtousenko; devant lui,
Tchrvitchenko; au-del des chariots, Degtarenko, et, derrire
lui, l'_ataman_ du _kourn_, Vertikhvist. Dj Degtarenko a
soulev deux Polonais sur sa lance; mais il en rencontre un
troisime moins facile  vaincre Le Polonais tait souple et fort,
et magnifiquement quip; il avait amen  sa suite plus de
cinquante serviteurs. Il fit plier Degtarenko, le jeta par terre,
et, levant son sabre sur lui, s'cria:

-- Il n'y a pas un seul de vous, chiens de Cosaques, qui ost me
rsister!

-- Si pourtant, il y en a, dit Mosy Chilo; et il s'avana.

C'tait un fort Cosaque, qui avait plus d'une fois command sur
mer, et pass par bien des preuves. Les Turcs l'avaient pris avec
toute sa troupe  Trbizonde, et les avaient tous emmens sur
leurs galres, les fers aux pieds et aux mains, les privant de riz
pendant des semaines entires, et leur faisant boire l'eau sale.
Les pauvres gens avaient tout souffert, tout support, plutt que
de renier leur religion orthodoxe. Mais l'_ataman_ Mosy Chilo
n'eut pas le courage de souffrir; il foula aux pieds la sainte
loi, entoura d'un ruban odieux sa tte pcheresse, entra dans la
confiance du pacha, devint magasinier du vaisseau et chef de la
chiourme. Cela fit une grande peine aux pauvres prisonniers; ils
savaient que, si l'un des leurs vendait sa religion et passait au
parti des oppresseurs, il tait plus pnible et plus amer d'tre
sous sa main. C'est ce qui arriva. Mosy Chilo leur mit  tous de
nouveaux fers, en les attachant trois  trois, les lia de cordes
jusqu'aux os, les assomma de coups sur la nuque; et lorsque les
Turcs, satisfaits d'avoir trouv un pareil serviteur, commencrent
 se rjouir, et s'enivrrent sans respect pour les lois de leur
religion, il apporta les soixante-quatre clefs des fers aux
prisonniers afin qu'ils pussent ouvrir les cadenas, jeter leurs
liens  la mer, et les changer contre des sabres pour frapper les
Turcs. Les Cosaques firent un grand butin, et revinrent
glorieusement dans leur patrie, o, pendant longtemps, les joueurs
de _bandoura_ glorifirent Mosy Chilo. On l'et bien lu
_kochvo_; mais c'tait un trange Cosaque. Quelquefois il
faisait une action que le plus sage n'aurait pas imagine;
d'autres fois, il tombait dans une incroyable btise. Il but et
dissipa tout ce qu'il avait acquis, s'endetta prs de tous  la
_setch_, et, pour combler la mesure, il se glissa, la nuit, comme
un voleur des rues, dans un _kourn_ tranger, enleva tous les
harnais, et les mit en gage chez le cabaretier. Pour une action si
honteuse, on l'attacha  un poteau sur la place du bazar, et l'on
mit prs de lui un gros bton afin que chacun, selon la mesure de
ses forces, pt lui en assner un coup. Mais, parmi les
Zaporogues, il ne se trouva pas un seul homme qui levt le bton
sur lui, se souvenant des services qu'il avait rendus. Tel tait
le Cosaque Mosy Chilo.

-- Si, pourtant, il y en a pour vous rosser, chiens, dit-il en
s'lanant sur le Polonais.

Aussi, comme ils se battirent! Cuirasses et brassards se plirent
sous leurs coups  tous deux. Le Polonais lui dchira sa chemise
de fer, et lui atteignit le corps de son sabre. La chemise du
Cosaque rougit, mais Chilo n'y fit nulle attention. Il leva sa
main; elle tait lourde sa main noueuse, et il tourdit son
adversaire d'un coup sur la tte. Son casque de bronze vola en
clats; le Polonais chancela, et tomba de la selle; et Chilo se
mit  sabrer en croix l'ennemi renvers. Cosaque, ne perds pas ton
temps  l'achever, mais retourne-toi plutt!... Il ne se retourna
point, le Cosaque, et lun des serviteurs du vaincu le frappa de
son couteau dans le cou. Chilo fit volte-face, et dj il
atteignait l'audacieux, mais celui-ci disparut dans la fume de la
poudre. De tous cts rsonnait un bruit de mousqueterie. Chilo
chancela, et sentit que sa blessure tait mortelle. Il tomba, mit
la main sur la plaie, et se tournant vers ses compagnons:

-- Adieu, seigneurs frres camarades, dit-il; que la terre russe
orthodoxe reste debout pour l'ternit, et qu'il lui soit rendu un
honneur ternel.

Il ferma ses yeux teints, et son me cosaque quitta sa farouche
enveloppe.

Dj Zadorojni s'avanait  cheval, et l'_ataman_ de _kourn_,
Vertikhvist, et Balaban s'avanaient aussi.

-- Dites-moi, seigneurs, s'cria Tarass, en s'adressant aux
_atamans_ des _kourni_; y a-t-il encore de la poudre dans les
poudrires? La force cosaque ne s'est-elle pas affaiblie? Les
ntres ne plient-ils pas encore?

-- Pre, il y a encore de la poudre dans les poudrires; la force
cosaque n'est pas affaiblie, et les ntres ne plient pas encore.

Et les Cosaques firent une vigoureuse attaque. Ils rompirent les
rangs ennemis. Le petit colonel fit sonner la retraite et hisser
huit drapeaux peints, pour rassembler les siens qui s'taient
disperss dans la plaine. Tous les Polonais accoururent aux
drapeaux; mais ils n'avaient pas encore reform leurs rangs que,
dj, l'_ataman_ Koukoubenko faisait, avec ses gens de
Nsamakoff, une charge en plein centre, et tombait sur le colonel
ventru. Le colonel ne soutint pas le choc, et, tournant son
cheval, il s'enfuit  toute bride. Koukoubenko le poursuivit
longtemps  travers champs, sans le laisser rejoindre les siens.
Voyant cela du _kourn_ voisin, Stpan Gouska se mit de la partie,
son _arkan_  la main; courbant la tte sur le cou de son cheval
et saisissant l'instant favorable, il lui jeta du premier coup son
_arkan_  la gorge. Le colonel devint tout rouge, et saisit la
corde des deux mains, en s'efforant de la rompre. Mais dj un
coup puissant lui avait enfonc dans sa large poitrine la lame
meurtrire. Gouska, toutefois, n'aura pas longtemps  se rjouir.
Les Cosaques se retournaient  peine que dj Gouska tait soulev
sur quatre piques. Le pauvre _ataman_ n'eut que le temps de dire:

-- Prissent tous les ennemis, et que la terre russe se rjouisse
dans la gloire pendant des sicles ternels!

Et il exhala le dernier soupir. Les Cosaques tournrent la tte,
et dj, d'un ct, le Cosaque Mtlitza faisait fte aux Polonais
en assommant tantt l'un, tantt l'autre, et, d'un autre ct,
l'_ataman_ Nvilitchki s'lanait  la tte des siens. Prs d'un
carr de chariots, Zakroutigouba retourne l'ennemi comme du foin,
et le repousse, tandis que, devant un carr plus loign, le
troisime Pisarenko a refoul une troupe entire de Polonais, et
prs du troisime carr, les combattants se sont saisis  bras-le-
corps, et luttent sur les chariots mmes.

-- Dites-moi, seigneurs, s'cria l'_ataman_ Tarass, en s'avanant
au-devant des chefs; y a-t-il encore de la poudre dans les
poudrires? La force cosaque n'est-elle pas affaiblie? Les
Cosaques ne commencent-ils pas  plier?

-- Pre, il y a encore de la poudre dans les poudrires; la force
cosaque n'est pas affaiblie; les Cosaques ne plient pas encore.

Dj Bovdug est tomb du haut d'un chariot. Une balle l'a frapp
sous le coeur. Mais, rassemblant toute sa vieille me, il dit:

-- Je n'ai pas de peine  quitter le monde. Dieu veuille donner 
chacun une fin pareille, et que la terre russe soit glorifie
jusqu' la fin des sicles!

Et l'me de Bovdug s'leva dans les hauteurs pour aller raconter
aux vieillards, morts depuis longtemps, comment on sait combattre
sur la terre russe, et mieux encore comment on y sait mourir pour
la sainte religion.

Bientt aprs, tomba aussi Balaban, _ataman_ de _kourn_. Il avait
reu trois blessures mortelles, de balle, de lance, et d'un lourd
sabre droit. Et c'tait un des plus vaillants Cosaques. Il avait
fait, comme _ataman_, une foule d'expditions maritimes, dont la
plus glorieuse fut celle des rivages d'Anatolie. Ses gens avaient
ramass beaucoup de sequins, d'toffes de Damas et de riche butin
turc. Mais ils essuyrent de grands revers  leur retour. Les
malheureux durent passer sous les boulets turcs. Quand le vaisseau
ennemi fit feu de toutes ses pices, une moiti de leurs bateaux
sombra en tournoyant, il prit dans les eaux plus d'un Cosaque;
mais les bottes de joncs attaches aux flancs des bateaux les
sauvrent d'une commune noyade. Pendant toute la nuit, les
Cosaques enlevrent l'eau des barques submerges avec des pelles
creuses et leurs bonnets, en rparant les avaries. De leurs larges
pantalons cosaques, ils firent des voiles, et, filant avec
promptitude, ils chapprent au plus rapide des vaisseaux turcs.
Et c'tait peu qu'ils fussent arrivs sains et saufs  la _setch_;
ils rapportrent une chasuble brode d'or  l'archimandrite du
couvent de Mjigorsh  Kiew, et des ornements d'argent pur pour
l'image de la Vierge, dans le _zaporoji_ mme. Et longtemps aprs
les joueurs de _bandoura_ glorifiaient l'habile russite des
Cosaques.  cette heure, Balaban inclina sa tte, sentant les
poignantes approches de la mort, et dit d'une voix faible:

-- Il me semble, seigneurs frres, que je meurs d'une bonne mort.
J'en ai sabr sept, j'en ai travers neuf de ma lance, j'en ai
suffisamment cras sous les pieds de mon cheval, et je ne sais
combien j'en ai atteint de mes balles. Fleurisse donc
ternellement la terre russe!

Et son me s'envola.

Cosaques, Cosaques, ne livrez pas la fleur de votre arme. Dj,
l'ennemi a cern Koukoubenko. Dj, il ne reste autour de lui que
sept hommes du _kourn_ de Nsamakoff, et ceux-l se dfendent
plus qu'il ne leur reste de force; dj, les vtements de leur
chef sont rougis de son sang. Tarass lui-mme, voyant le danger
qu'il court, s'lance  son aide; mais les Cosaques sont arrivs
trop tard. Une lance a pu s'enfoncer sous son coeur avant que
l'ennemi qui l'entoure ait t repouss. Il s'inclina doucement
sur les bras des Cosaques qui le soutenaient, et son jeune sang
jaillit comme une source, semblable  un vin prcieux que des
serviteurs maladroits apportent de la cave dans un vase de verre,
et qui le brisent  l'entre de la salle en glissant sur le
parquet. Le vin se rpand sur la terre, et le matre du logis
accourt, en se prenant la tte dans les mains, lui qui lavait
rserv pour la plus belle occasion de sa vie, afin que, si Dieu
la lui donnait, il pt, dans sa vieillesse, fter un compagnon de
ses jeunes annes, et se rjouir avec lui au souvenir d'un temps
o l'homme savait autrement et mieux se rjouir. Koukoubenko
promena son regard autour de lui, et murmura:

-- Je remercie Dieu de m'avoir accord de mourir sous vos yeux,
compagnons. Qu'aprs nous, on vive mieux que nous, et que la terre
russe, aime du Christ, soit ternelle dans sa beaut!

Et sa jeune me s'envola. Les anges la prirent sous les bras, et
l'empotrent aux cieux: elle sera bien l-bas. Assieds-toi  ma
droite, Koukoubenko, lui dira le Christ, tu n'as pas trahi la
fraternit, tu n'as pas fait d'action honteuse, tu n'as pas
abandonn un homme dans le danger. Tu as conserv et dfendu mon
glise. La mort de Koukoubenko attrista tout le monde: et
cependant, les rangs cosaques s'claircissaient  vue d'oeil;
beaucoup de braves avaient cess de vivre. Mais les Cosaques
tenaient bon.

-- Dites-moi, seigneurs, cria Tarass aux _kourni_ rests debout,
y a-t-il encore de la poudre dans les poudrires? les sabres ne
sont-ils pas mousss? la force cosaque ne s'est-elle pas
affaiblie? les Cosaques ne plient-ils pas encore?

-- Pre, il y a encore assez de poudre; les sabres sont encore
bons, la force cosaque n'est pas affaiblie; les Cosaques n'ont pas
pli.

Et les Cosaques s'lancrent de nouveau comme s'ils n'eussent
prouv aucune perte. Il ne reste plus vivants que trois _atamans_
de _kourn_. Partout coulent des ruisseaux rouges; des ponts
s'lvent, forms de cadavres des Cosaques et des Polonais. Tarass
regarda le ciel, et vit s'y dployer une longue file de vautours.
Ah! quelqu'un donc se rjouira! Dj, l-bas, on a soulev
Mtlitza sur le fer d'une lance; dj, la tte du second
Pisarenko a tournoy dans l'air en clignant des yeux; dj Okhrim
Gouska, sabr de haut et en travers, est tomb lourdement.

-- Soit! dit Tarass, en faisant signe de son mouchoir.

Ostap comprit le geste de son pre; et, sortant de son embuscade,
chargea vigoureusement la cavalerie polonaise. L'ennemi ne soutint
pas la violence du choc; et lui, le poursuivant  outrance, le
rejeta sur la place o l'on avait plant des pieux et jonch la
terre de tronons de lances. Les chevaux commencrent  broncher,
 s'abattre, et les Polonais  rouler par-dessus leurs ttes. Dans
ce moment, les Cosaques de Korsoun, qui se tenaient en rserve
derrire les chariots, voyant l'ennemi  porte de mousquet,
firent une dcharge soudaine. Les Polonais, perdant la tte, se
mirent en dsordre, et les Cosaques reprirent courage:

-- La victoire est  nous! crirent de tous cts les voix
zaporogues.

Les clairons sonnrent, et on hissa le drapeau de la victoire. Les
Polonais, dfaits, fuyaient en tout sens.

-- Non, non, la victoire n'est pas encore  nous, dit Tarass, en
regardant les portes de la ville.

Il avait dit vrai.

Les portes de la ville s'taient ouvertes, et il en sortit un
rgiment de hussards, la fleur des rgiments de cavalerie. Tous
les cavaliers montaient des _argamaks_[38] bai brun. En avant des
escadrons, galopait un chevalier, le plus beau, le plus hardi de
tous. Ses cheveux noirs se droulaient sous son casque de bronze;
son bras tait entour d'une charpe brode par les mains de la
plus sduisante beaut. Tarass demeura stupfait quand il reconnut
Andry. Et lui, cependant, enflamm par l'ardeur du combat, avide
de mriter le prsent qui ornait son bras, se prcipita comme un
jeune lvrier, le plus beau, le plus rapide, et le plus jeune de
la meute. _Atou_[39]! crie le vieux chasseur, et le lvrier se
prcipite, lanant ses jambes en droite ligne dans les airs,
pench de tout son corps sur le flanc, soulevant la neige de ses
ongles, et devanant dix fois le livre lui-mme dans la chaleur
de sa course. Le vieux Tarass s'arrte; il regarde comment Andry
s'ouvrait un passage, frappant  droite et  gauche, et chassant
les Cosaques devant lui. Tarass perd patience.

-- Comment, les tiens! les tiens! s'crie-t-il; tu frappes les
tiens, fils du diable!

Mais Andry ne voyait pas qui se trouvait devant lui, si c'taient
les siens ou d'autres. Il ne voyait rien. Il voyait des boucles de
cheveux, de longues boucles ondoyantes, une gorge semblable au
cygne de la rivire, un cou de neige et de blanches paules, et
tout ce que Dieu cra pour des baisers insenss.

-- Hol! camarades, attirez-le-moi, attirez-le-moi seulement dans
le bois. cria Tarass.

Aussitt se prsentrent trente des plus rapides Cosaques pour
attirer Andry vers le bois. Redressant leurs hauts bonnets, ils
lancrent leurs chevaux pour couper la route aux hussards, prirent
en flanc les premiers rangs, les culbutrent, et, les ayant
spars du gros de la troupe, sabrrent les uns et les autres.
Alors Golokopitenko frappa Andry sur le dos du plat de son sabre
droit, et tous,  l'instant, se mirent  fuir de toute la rapidit
cosaque. Comme Andry s'lana! comme son jeune sang bouillonna
dans toutes ses veines! Enfonant ses longs perons dans les
flancs de son cheval, il vola  perte d'haleine sur les pas des
Cosaques, sans se retourner, et sans voir qu'une vingtaine
d'hommes seulement avaient pu le suivre. Et les Cosaques, fuyant
de toute la clrit de leurs chevaux, tournaient vers le bois.
Andry, lanc ventre  terre, atteignait dj Golokopitenko,
lorsque, tout  coup, une main puissante arrta son cheval par la
bride. Andry tourna la tte; Tarass tait devant lui. Il trembla
de tout son corps, et devint ple comme un colier surpris en
maraude par son matre. La colre d'Andry s'teignit comme si elle
ne se ft jamais allume. Il ne voyait plus devant lui que son
terrible pre.

-- Eh bien! qu'allons-nous faire maintenant? dit Tarass, en le
regardant droit entre les deux yeux.

Andry ne put rien rpondre, et resta les yeux baisss vers la
terre.

-- Eh bien, fils, tes Polonais t'ont-ils t d'un grand secours?

Andry demeurait muet.

-- Ainsi trahir, vendre la religion, vendre les tiens... Attends,
descends de cheval.

Obissant comme un enfant docile, Andry descendit de cheval et
s'arrta, ni vif ni mort, devant Tarass.

-- Reste l, et ne bouge plus. C'est moi qui t'ai donn la vie,
c'est moi qui te tuerai, dit Tarass.

Et, reculant d'un pas, il ta son mousquet de dessus son paule.
Andry tait ple comme un linge. On voyait ses lvres remuer, et
prononcer un nom. Mais ce n'tait pas le nom de sa patrie, ni de
sa mre, ni de ses frres, c'tait le nom de la belle Polonaise.

Tarass fit feu.

Comme un pi de bl coup par la faucille, Andry inclina la tte,
et tomba sur l'herbe sans prononcer un mot.

Le meurtrier de son fils, immobile, regarda longtemps le cadavre
inanim. Il tait beau mme dans la mort. Son visage viril,
nagure brillant de force et d'une irrsistible sduction,
exprimait encore une merveilleuse beaut. Ses sourcils, noirs
comme un velours de deuil, ombrageaient ses traits plis.

-- Que lui manquait-il pour tre un Cosaque? dit Boulba. Il tait
de haute taille, il avait des sourcils noirs, un visage de
gentilhomme, et sa main tait forte dans le combat. Et il a pri,
pri sans gloire, comme un chien lche.

-- Pre, qu'as-tu fait? c'est toi qui l'as tu? dit Ostap, qui
arrivait en ce moment.

Tarass fit de la tte un signe affirmatif.

Ostap regarda fixement le mort dans les yeux. Il regretta son
frre, et dit:

-- Pre, livrons-le honorablement  la terre, afin que les ennemis
ne puissent l'insulter, et que les oiseaux de proie n'emportent
pas les lambeaux de sa chair.

-- On l'enterrera bien sans nous, dit Tarass; et il aura des
pleureurs et des pleureuses.

Et pendant deux minutes, il pensa:

-- Faut-il le jeter aux loups qui rdent sur la terre humaine, ou
bien respecter en lui la vaillance du chevalier, que chaque brave
doit honorer en qui que ce soit?

Il regarde, et voit Golokopitenko galoper vers lui.

-- Malheur! _ataman_. Les Polonais se sont fortifis, il leur est
venu un renfort de troupes fraches.

Golokopitenko n'a pas achev que Vovtousenko accourt:

-- Malheur! _ataman_. Encore une force nouvelle qui fend sur nous.

Vovtousenko n'a pas achev que Pisarenko arrive en courant, mais
sans cheval:

-- O es-tu, pre? les Cosaques te cherchent. Dj l'_ataman_ de
_kourn_ Nvilitchki est tu; Zadorojny est tu; Tchrvitchenko
est tu; mais les Cosaques tiennent encore; ils ne veulent pas
mourir, sans t'avoir vu une dernire fois dans les yeux; ils
veulent que tu les regardes  l'heure de la mort.

--  cheval, Ostap! dit Tarass.

Et il se hta pour trouver encore debout les Cosaques, pour
savourer leur vue une dernire fois, et pour qu'ils pussent
regarder leur _ataman_ avant de mourir. Mais il n'tait pas sorti
du bois avec les siens, que les forces ennemies avaient cern le
bois de tous cts, et que partout,  travers les arbres, se
montraient des cavaliers arms de sabres et de lances.

-- Ostap! Ostap! tiens Ferme, s'cria Tarass.

Et lui-mme, tirant son sabre, se mit  charper les premiers qui
lui tombrent sous la main. Dj six polonais se sont  la fois
rus sur Ostap; mais il parat qu'ils ont mal choisi le moment. 
l'un, la tte a saut des paules; lautre a fait la culbute en
arrire; le troisime reoit un coup de lance dans les ctes; le
quatrime, plus audacieux, a vit la balle d'Ostap en baissant la
tte, et la balle brlante a frapp le cou de son cheval qui,
furieux, se cabre, roule  terre, et crase sous lui son cavalier.

-- Bien, fils, bien, Ostap! criait Tarass; voici que je viens 
toi.

Lui-mme repoussait les assaillants. Tarass multiplie son sabre;
il distribue des cadeaux sur la tte de l'un et sur celle de
l'autre; et, regardant toujours Ostap, il le voit luttant corps 
corps avec huit ennemis  la fois.

-- Ostap! Ostap! tiens ferme.

Mais, dj, Ostap a le dessous; dj, on lui a jet un _arkan_
autour de la gorge; dj on saisit, dj on garrotte Ostap.

-- Ae! Ostap, Ostap! criait Tarass en s'ouvrant un passage vers
lui, et en hachant comme du chou tout ce qui les sparait; ae!
Ostap, Ostap!...

Mais, en ce moment, il fut frapp comme d'une lourde pierre; tout
tournoya devant ses yeux. Un instant brillrent, mles dans son
regard, des lances, la fume du canon, les tincelles de la
mousqueterie et les branches d'arbres avec leurs feuilles. Il
tomba sur la terre comme un chne abattu, et un pais brouillard
couvrit ses yeux.


CHAPITRE X

-- Il parat que j'ai longtemps dormi, dit Tarass en s'veillant
comme du pnible sommeil d'un homme ivre, et en s'efforant de
reconnatre les objets qui l'entouraient.

Une terrible faiblesse avait bris ses membres. Il avait peine 
distinguer les murs et les angles d'une chambre inconnue. Enfin il
s'aperut que Tovkatch tait assis auprs de lui, et qu'il
paraissait attentif  chacune de ses respirations.

-- Oui, pensa Tovkatch; tu aurais bien pu t'endormir pour
l'ternit.

Mais il ne dit rien, le menaa du doigt et lui fit signe de se
taire.

-- Mais, dis-moi donc, o suis-je,  prsent? reprit Tarass en
rassemblant ses esprits, et en cherchant  se rappeler le pass.

-- Tais-toi donc! s'cria brusquement son camarade. Que veux-tu
donc savoir de plus? Ne vois-tu pas que tu es couvert de
blessures? Voici deux semaines que nous courons  cheval  perdre
haleine, et que la fivre et la chaleur te font divaguer. C'est la
premire fois que tu as dormi tranquillement. Tais-toi donc, si tu
ne veux pas te faire de mal toi-mme.

Cependant Tarass s'efforait toujours de mettre ordre  ses ides,
et de se souvenir du pass.

-- Mais j'ai donc t pris et cern par les Polonais?... Mais il
m'tait impossible de me faire jour  travers leurs rangs?...

-- Te tairas-tu encore une fois, fils de Satan, s'cria Tovkatch
en colre, comme une bonne pousse  bout par les cris dun enfant
gt. Qu'as-tu besoin de savoir de quelle manire tu t'es sauv?
il suffit que tu sois sauv, il s'est trouv des amis qui ne t'ont
pas plant l; c'est assez. Il nous reste encore plus d'une nuit 
courir ensemble. Tu crois qu'on ta pris pour un simple Cosaque?
non; ta tte a t estime deux mille ducats.

-- Et Ostap? s'cria tout  coup Tarass, qui essaya de se mettre
sur son sant en se rappelant soudain comment on s'tait empar
d'Ostap sous ses yeux, comment on l'avait garrott et comment il
se trouvait aux mains des Polonais.

Alors, la douleur s'empara de cette vieille tte. Il arracha et
dchira les bandages qui couvraient ses blessures; il les jeta
loin de lui; il voulut parler  haute voix, mais ne dit que des
choses incohrentes. Il tait de nouveau en proie  la fivre, au
dlire, des paroles insenses s'chappaient sans lien et sans
ordre de ses lvres. Pendant ce temps, son fidle compagnon se
tenait debout devant lui, l'accablant de cruels reproches et
d'injures. Enfin, il le saisit par les pieds, par les mains,
l'emmaillota comme on fait d'un enfant, replaa tous les bandages,
l'enveloppa dans une peau de boeuf, l'assujettit avec des cordes 
la selle d'un cheval, et s'lana de nouveau sur la route avec
lui.

-- Fusses-tu mort, je te ramnerai dans ton pays. Je ne permettrai
pas que les Polonais insultent  ton origine cosaque, qu'ils
mettent ton corps en lambeaux et qu'ils les jettent dans la
rivire. Si l'aigle doit arracher les yeux  ton cadavre, que ce
soit l'aigle de nos steppes, non l'aigle polonais, non celui qui
vient des terres de la Pologne. Fusses-tu mort, je te ramnerai en
Ukraine.

Ainsi parlait son fidle compagnon, fuyant jour et nuit, sans
trve ni repos. Il le ramena enfin, priv de sentiment, dans la
_setch_ mme des Zaporogues. L, il se mit  le traiter au moyen
de simples et de compresses; il dcouvrit une femme juive, habile
dans l'art de gurir, qui, pendant un mois, lui fit prendre divers
remdes: enfin Tarass se sentit mieux. Soit que l'influence du
traitement ft salutaire, soit que sa nature de fer et pris le
dessus, au bout d'un mois et demi, il tait sur pied. Ses plaies
s'taient fermes, et les cicatrices faites par le sabre
tmoignaient seules de la gravit des blessures du vieux Cosaque.
Pourtant, il tait devenu visiblement morose et chagrin. Trois
rides profondes avaient creus son front, o elles restrent
dsormais. Quand il jeta les yeux autour de lui, tout lui parut
nouveau dans la _setch_. Tous ses vieux compagnons taient morts;
il ne restait pas un de ceux qui avaient combattu pour la sainte
cause, pour la foi et la fraternit.

Ceux-l aussi qui,  la suite du _kochvo_, s'taient mis  la
poursuite des Tatars, n'existaient plus; tous avaient pri: l'un
tait tomb au champ d'honneur; un autre tait mort de faim et de
soif au milieu des steppes sales de la Crime; un autre encore
s'tait teint dans la captivit, n'ayant pu supporter sa honte.
L'ancien _kochvo_ aussi n'tait plus, ds longtemps, de ce
monde, ni aucun de ses vieux compagnons, et dj l'herbe du
cimetire avait pouss sur les restes de ces Cosaques, autrefois
bouillonnants de courage et de vie. Tarass entendait seulement
qu'autour de lui il y avait une grande orgie, une orgie bruyante:
toute la vaisselle avait vol en clats; il n'tait pas rest une
goutte de vin; les htes et les serviteurs avaient emport toutes
les coupes, tous les vases prcieux, et le matre de la maison,
demeur solitaire et morne, pensait que mieux et valu qu'il n'y
et pas de fte. On s'efforait en vain d'occuper et de distraire
Tarass; en vain les vieux joueurs de _bandoura_  la barbe grise
dfilaient, par deux et par trois devant lui, chantant ses
exploits de Cosaque; il contemplait tout d'un oeil sec et
indiffrent; une douleur inextinguible se lisait sur ses traits
immobiles et sa tte penche; il disait  voix basse:

-- Mon fils Ostap!

Cependant, les Zaporogues s'taient prpars  une expdition
maritime. Deux cents bateaux avaient t lancs sur le Dniepr, et
l'Asie Mineure avait vu ces Cosaques  la tte rase,  la tresse
flottante, mettre  feu et  sang ses rivages fleuris; elle avait
vu les turbans musulmans, pareils aux fleurs innombrables de ses
campagnes, disperss dans ses plaines sanglantes ou nageant auprs
du rivage. Elle avait vu quantit de larges pantalons cosaques
tachs de goudron, quantit de bras musculeux arms de fouets
noirs. Les Zaporogues avaient dtruit toutes les vignes et mang
tout le raisin; ils avaient laiss des tas de fumiers dans les
mosques; ils se servaient, en guise de ceintures, des chles
prcieux de la Perse, et en ceignaient leurs caftans salis.
Longtemps aprs on trouvait encore, sur les lieux qu'ils avaient
fouls, les petites pipes courtes des Zaporogues. Tandis qu'ils
s'en retournaient gaiement, un vaisseau turc de dix canons s'tait
mis  leur poursuite, et une salve gnrale de son artillerie
avait dispers leurs bateaux lgers comme une troupe d'oiseaux. Un
tiers d'entre eux avaient pri dans les profondeurs de la mer; le
reste avait pu se rallier pour gagner l'embouchure du Dniepr, avec
douze tonnes remplies de sequins. Tout cela n'occupait plus
Tarass. Il s'en allait dans les champs, dans les steppes, comme
pour la chasse; mais son arme demeurait charge; il la dposait
prs de lui, plein de tristesse, et s'arrtait sur le rivage de la
mer. Il restait longtemps assis, la tte baisse, et disant
toujours:

-- Mon Ostap, mon Ostap!

Devant lui brillait et stendait au loin la nappe de la mer
Noire; dans les joncs lointains on entendait le cri de la mouette,
et, sur sa moustache blanchie, des larmes tombaient lune suivant
l'autre.

 la fin Tarass n'y tint plus:

-- Qu'il en soit ce que Dieu voudra, dit-il, j'irai savoir ce
qu'il est devenu. Est-il vivant? est-il dans la tombe? ou bien
n'est-il mme plus dans la tombe? Je le saurai  tout prix, je le
saurai.

Et une semaine aprs, il tait dj dans la ville d'Oumane, 
cheval, la lance en main, la sabre au ct, le sac de voyage pendu
au pommeau de la selle; un pot de gruau, des cartouches, des
entraves de cheval et d'autres munitions compltaient son
quipage. Il marcha droit  une chtive et sale masure, dont les
fentres ternies se voyaient  peine; le tuyau de la chemine
tait bouch par un torchon, et la toiture, perce  jour, toute
couverte de moineaux: un tas d'ordures s'talait devant la porte
d'entre.  la fentre apparaissait la tte d'une juive en bonnet,
orne de perles noircies.

-- Ton mari est-il dans la maison! dit Boulba en descendant de
cheval, et en passant la bride dans un anneau de fer sell au mur.

-- Il y est, dit la juive, qui s'empressa aussitt de sortir avec
une corbeille de froment pour le cheval et un broc de bire pour
le cavalier.

-- O donc est ton juif?

-- Dans l'autre chambre,  faire ses prires, murmura la juive en
saluant Boulba, et en lui souhaitant une bonne sant au moment o
il approcha le broc de ses lvres.

-- Reste ici, donne  boire et  manger  mon cheval: j'irai seul
lui parler. J'ai affaire  lui.

Ce juif tait le fameux Yankel. Il s'tait fait  la fois fermier
et aubergiste. Ayant peu  peu pris en main les affaires de tous
les seigneurs et hobereaux des environs, il avait insensiblement
suc tout leur argent et fait sentir sa prsence de juif sur tout
le pays.  trois milles  la ronde, il ne restait plus une seule
maison qui ft en bon tat. Toutes vieillissaient et tombaient en
ruine; la contre entire tait devenue dserte, comme aprs une
pidmie ou un incendie gnral. Si Yankel let habite une
dizaine d'annes de plus, il est probable qu'il en et expuls
jusqu'aux autorits. Tarass entra dans la chambre.

Le juif priait, la tte couverte d'un long voile assez malpropre,
et il s'tait retourn pour cracher une dernire fois, selon le
rite de sa religion, quand tout  coup ses yeux s'arrtrent sur
Boulba qui se tenait derrire lui. Avant tout brillrent  ses
regards les deux mille ducats offerts pour la tte du Cosaque;
mais il eut honte de sa cupidit, et s'effora d'touffer en lui-
mme l'ternelle pense de l'or, qui, semblable  un ver, se
replie autour de l'me d'un juif.

-- coute, Yankel, dit Tarass au juif, qui s'tait mis en devoir
de le saluer et qui alla prudemment fermer la porte, afin de
n'tre vu de personne; je t'ai sauv la vie: les Cosaques
t'auraient dchir comme un chien.  ton tour maintenant, rends-
moi un service.

Le visage du juif se rembrunit lgrement.

-- Quel service? si c'est quelque chose que je puisse faire,
pourquoi ne le ferais-je pas?

-- Ne dis rien. Mne-moi  Varsovie.

--  Varsovie?... Comment!  Varsovie? dit Yankel; et il haussa
les sourcils et les paules d'tonnement.

-- Ne rponds rien. Mne-moi  Varsovie. Quoi qu'il en arrive, je
veux le voir encore une fois, lui dire ne ft-ce qu'une parole...

--  qui, dire une parole?

--  lui,  Ostap,  mon fils.

-- Est-ce que ta seigneurie n'a pas entendu dire que dj...

-- Je sais tout, je sais tout; on offre deux mille ducats pour ma
tte. Les imbciles savent ce qu'elle vaut. Je t'en donnerai cinq
mille, moi. Voici deux mille ducats comptant (Boulba tira deux
mille ducats d'une bourse en cuir), et le reste quand je
reviendrai.

Le juif saisit aussitt un essuie-main et en couvrit les ducats.

-- Ah! la belle monnaie! ah! la bonne monnaie! s'cria-t-il, en
retournant un ducat entre ses doigts et en l'essayant avec les
dents; je pense que l'homme  qui ta seigneurie a enlev ces
excellents ducats n'aura pas vcu une heure de plus dans ce monde,
mais qu'il sera all tout droit  la rivire, et sy sera noy,
aprs avoir eu de si beaux ducats.

-- Je ne t'en aurais pas pri, et peut-tre aurais-je trouv moi-
mme le chemin de Varsovie. Mais je puis tre reconnu et pris par
ces damns Polonais; car je ne suis pas fait pour les inventions.
Mais vous autres, juifs, vous tes crs pour cela. Vous
tromperiez le diable en personne: vous connaissez toutes les
ruses. C'est pour cela que je suis venu te trouver. D'ailleurs, 
Varsovie, je n'aurais non plus rien fait par moi-mme. Allons,
mets vite les chevaux  ta charrette, et conduis-moi lestement.

-- Et ta seigneurie pense qu'il suffit tout bonnement de prendre
une bte  l'curie, de l'attacher  une charrette, et -- allons,
marche en avant! -- Ta seigneurie pense qu'on peut la conduire
ainsi sans lavoir bien cache?

-- Eh bien! cache-moi, comme tu sais le faire; dans un tonneau
vide, n'est-ce pas?

-- Ouais! ta seigneurie pense qu'on peut la cacher dans un
tonneau? Est-ce qu'elle ne sait pas que chacun croira qu'il y a de
l'eau-de-vie dans ce tonneau?

-- Eh bien! qu'ils croient qu'il y a de l'eau-de-vie!

-- Comment qu'ils croient qu'il y a de l'eau-de-vie! s'cria le
juif, qui saisit  deux mains ses longues tresses pendantes, et
les leva vers le ciel.

-- Qu'as-tu donc  t'bahir ainsi?

-- Est-ce que ta seigneurie ignore que le bon Dieu a cr l'eau-
de-vie pour que chacun puisse en faire l'essai? Ils sont l-bas un
tas de gourmands et d'ivrognes. Le premier gentilltre venu est
capable de courir cinq verstes aprs le tonneau, d'y faire un
trou, et, quand il verra qu'il n'en sort rien, il dira aussitt:
Un juif ne conduirait pas un tonneau vide;  coup sr il y a
quelque chose l-dessous. Qu'on saisisse le juif, qu'on garrotte
le juif, qu'on enlve tout son argent au juif, qu'on mette le juif
en prison! parce que tout ce qu'il y a de mauvais retombe
toujours sur le juif; parce que chacun traite le juif de chien;
parce qu'on se dit qu'un juif n'est pas un homme.

--Eh bien! alors, mets-moi dans un chariot  poisson!

-- Impossible, Dieu le voit, c'est impossible: maintenant, en
Pologne, les hommes sont affams comme des chiens; on voudra voler
le poisson, et on dcouvrira ta seigneurie.

-- Eh bien! conduis-moi au diable, mais conduis-moi.

-- coute, coute, mon seigneur, dit le juif en abaissant ses
manches sur les poignets et en s'approchant de lui les mains
cartes: voici ce que nous ferons; maintenant, on btit partout
des forteresses et des citadelles; il est venu de l'tranger des
ingnieurs franais, et l'on mne par les chemins beaucoup de
briques et de pierres. Que ta seigneurie se couche au fond de ma
charrette, et j'en couvrirai le dessus avec des briques. Ta
seigneurie est robuste, bien portante; aussi ne s'inquitera-t-
elle pas beaucoup du poids  porter; et moi, je ferai une petite
ouverture par en bas, afin de pouvoir te nourrir.

-- Fais ce que tu veux, seulement conduis-moi.

Et, au bout d'une heure, un chariot charg de briques et attel de
deux rosses sortait de la ville d'Oumane. Sur l'une d'elles,
Yankel tait juch, et ses longues tresses boucles voltigeaient
par-dessous sa cape de juif, tandis qu'il sautillait sur sa
monture, long comme un poteau de grande route.


CHAPITRE XI

 l'poque o se passait cette histoire, il n'y avait encore, sur
la frontire, ni employs de la douane, ni inspecteurs (ce
terrible pouvantail des hommes entreprenants), et chacun pouvait
transporter ce que bon lui semblait. Si, d'ailleurs, quelque
individu s'avisait de faire la visite ou l'inspection des
marchandises, c'tait, la plupart du temps, pour son propre
plaisir, surtout lorsque des objets agrables venaient frapper ses
regards et que sa main avait un poids et une puissance dignes de
respect. Mais les briques n'excitaient l'envie de personne; elles
entrrent donc sans obstacle par la porte principale de la ville.
Boulba, de sa cage troite, pouvait seulement entendre le bruit
des chariots et les cris des conducteurs, mais rien de plus.
Yankel, sautillant sur son petit cheval couvert de poussire,
entra, aprs avoir fait quelques dtours, dans une petite rue
troite et sombre, qui portait en mme temps les noms de Boueuse
et de Juiverie, parce qu'en effet, c'est l que se trouvaient
runis tous les juifs de Varsovie. Cette rue ressemblait
tonnamment  l'intrieur retourn d'une basse-cour. Il semblait
que le soleil n'y pntrt jamais. Des maisons en bois, devenues
entirement noires, avec de longues perches sortant des fentres,
augmentaient encore les tnbres. On voyait, par-ci par l,
quelques murailles en briques rouges, devenues noires aussi en
beaucoup d'endroits. De loin en loin un lambeau de muraille,
pltr par en haut, brillait aux rayons du soleil d'un
insupportable clat. L, tout prsente des contrastes frappants:
des tuyaux de chemine, des billons, des morceaux de marmites.
Chacun jetait dans la rue tout ce qu'il avait d'inutile et de
sale, offrant aux passants l'occasion d'exercer leurs divers
sentiments  propos de ces guenilles. Un homme  cheval pouvait
toucher avec la main les perches tendues  travers la rue, d'une
maison  l'autre, le long desquelles pendaient des bas  la juive,
des culottes courtes et une oie fume. Quelquefois un assez gentil
visage de juive, entour de perles noircies, se montrait  une
fentre dlabre. Un tas de petits juifs, sales, dguenills, aux
cheveux crpus, criaient et se vautraient dans la boue.

Un juif aux cheveux roux, et le visage bigarr de taches de
rousseur qui le faisait ressembler  un oeuf de moineau, mit la
tte  la fentre. Il entama aussitt avec Yankel une conversation
dans leur langage baroque, et Yankel entra dans la cour. Un autre
juif qui passait dans la rue s'arrta, prit part au colloque, et,
lorsque enfin Boulba fut parvenu  sortir de dessous les briques,
il vit les trois juifs qui discouraient entre eux avec chaleur.

Yankel se tourna vers lui, et lui dit que tout serait fait suivant
son dsir, que son Ostap tait enferm dans la prison de ville et
que, quelque difficile qu'il ft de gagner les gardiens, il
esprait pourtant lui mnager une entrevue.

Boulba entra avec les trois juifs dans une chambre.

Les juifs recommencrent  parler leur langage incomprhensible.
Tarass les examinait tour  tour. Il semblait que quelque chose
l'et fortement mu; sur ses traits rudes et insensibles brilla la
flamme de l'esprance, de cette esprance qui visite quelquefois
l'homme au dernier degr du dsespoir; son vieux coeur palpita
violemment, comme s'il et t tout  coup rajeuni.

-- coutez, juifs, leur dit-il, et son accent tmoignait de
l'exaltation de son me, vous pouvez faire tout au monde, vous
trouveriez un objet perdu au fond de la mer, et le proverbe dit
qu'un juif se volera lui-mme, pour peu qu'il en ait l'envie.
Dlivrez-moi mon Ostap! donnez-lui l'occasion de s'chapper des
mains du diable. J'ai promis  cet homme douze mille ducats; j'en
ajouterai douze encore, tous mes vases prcieux, et tout l'or
enfoui par moi dans la terre, et ma maison, et mes derniers
vtements. Je vendrai tout, et je vous ferai encore un contrat
pour la vie, par lequel je m'obligerai  partager avec vous tout
ce que je puis acqurir  la guerre!

-- Oh! impossible, cher seigneur, impossible! dit Yankel avec un
soupir.

-- Impossible! dit un autre juif.

Les trois juifs se regardrent en silence.

-- Si l'on essayait pourtant, dit le troisime, en jetant sur les
deux autres des regards timides, peut-tre, avec l'aide de Dieu...

Les trois juifs se remirent  causer dans leur langue. Boulba,
quelque attention qu'il leur prtt, ne put rien deviner; il
entendit seulement prononcer souvent le nom de Mardoche, et rien
de plus.

-- coute, mon seigneur! dit Yankel, il faut d'abord consulter un
homme tel, qu'il n'a pas encore eu son pareil dans le monde: c'est
un homme sage comme Salomon, et si celui-l ne fait rien, personne
au monde ne peut rien faire. Reste ici, voici la clef, et ne
laisse entrer personne.

Les juifs sortirent dans la rue.

Tarass ferma la porte et regarda par la petite fentre, dans cette
sale rue de la Juiverie. Les trois juifs s'taient arrts dans la
rue et parlaient entre eux avec vivacit. Ils furent bientt
rejoints par un quatrime, puis par un cinquime. Boulba entendit
de nouveau rpter le nom de Mardoche! Mardoche! Les juifs
tournaient continuellement leurs regards vers l'un des cts de la
rue. Enfin,  l'un des angles, apparut, derrire une sale masure,
un pied chauss d'un soulier juif, et flottrent les pans d'un
caftan court. Ah! Mardoche! Mardoche! crirent tous les juifs
d'une seule voix. Un juif maigre, moins long que Yankel, mais
beaucoup plus rid, et remarquable par l'normit de sa lvre
suprieure, s'approcha de la foule impatiente. Alors tous les
juifs s'empressrent  l'envi de lui faire leur narration, pendant
laquelle Mardoche tourna plusieurs fois ses regards vers la
petite fentre, et Tarass put comprendre qu'il s'agissait de lui.
Mardoche gesticulait des deux mains, coutait, interrompait les
discours des juifs, crachait souvent de ct, et, soulevant les
pans de sa robe, fourrait ses mains dans les poches pour en tirer
des espces de castagnettes, opration qui permettait de remarquer
ses hideuses culottes. Enfin, les juifs se mirent  crier si fort,
qu'un des leurs qui faisait la garde fut oblig de leur faire
signe de se taire, et Tarass commenait  craindre pour sa sret;
mais il se tranquillisa, en pensant que les juifs pouvaient bien
converser dans la rue, et que le diable lui-mme ne saurait
comprendre leur baragouin.

Deux minutes aprs, les juifs entrrent tous  la fois dans sa
chambre. Mardoche s'approcha de Tarass, lui frappa sur l'paule,
et dit:

-- Quand nous voudrons faire quelque chose, ce sera fait comme il
faut.

Tarass examina ce Salomon, qui n'avait pas son pareil dans le
monde, et conut quelque espoir. Effectivement, sa vue pouvait
inspirer une certaine confiance. Sa lvre suprieure tait un
vritable pouvantail; il tait hors de doute qu'elle n'tait
parvenue  ce dveloppement de grosseur que par des raisons
indpendantes de la nature. La barbe du Salomon n'tait compose
que de quinze poils; encore ne poussaient-ils que du ct gauche.
Son visage portait les traces de tant de coups, reus pour prix de
ses exploits, qu'il en avait sans doute perdu le compte depuis
longtemps, et s'tait habitu  les regarder comme des taches de
naissance.

Mardoche s'loigna bientt avec ses compagnons, remplis
d'admiration pour sa sagesse. Boulba demeura seul. Il tait dans
une situation trange, inconnue; et pour la premire fois de sa
vie, il ressentait de l'inquitude; son me prouvait une
excitation fbrile. Ce n'tait plus l'ancien Boulba, inflexible,
inbranlable, puissant comme un chne; Il tait devenu
pusillanime; Il tait faible maintenant. Il frissonnait  chaque
lger bruit,  chaque nouvelle figure de juif qui apparaissait au
bout de la rue. Il demeura toute la journe dans cette situation;
il ne but, ni ne mangea, et ses yeux ne se dtachrent pas un
instant de la petite fentre qui donnait dans la rue. Enfin le
soir, assez tard, arrivrent Mardoche et Yankel. Le coeur de
Tarass dfaillit.

-- Eh bien! avez-vous russi? demanda-t-il avec l'impatience d'un
cheval sauvage.

Mais, avant que les juifs eussent rassembl leur courage pour lui
rpondre, Tarass avait dj remarqu qu'il manquait  Mardoche sa
dernire tresse de cheveux, laquelle, bien qu'assez malpropre,
s'chappait autrefois en boucle par dessous sa cape. Il tait
vident qu'il voulait dire quelque chose; mais il balbutia d'une
manire si trange que Tarass n'y put rien comprendre. Yankel
aussi portait souvent la main  sa bouche, comme s'il et souffert
d'une fluxion.

--  cher seigneur! dit Yankel, c'est tout  fait impossible 
prsent. Dieu le voit! c'est impossible! Nous avons affaire  un
si vilain peuple qu'il faudrait lui cracher sur la tte. Voil
Mardoche qui dira la mme chose. Mardoche a fait ce que nul
homme au monde ne ferait; mais Dieu n'a pas voulu qu'il en ft
ainsi. Il y a trois mille hommes de troupes dans la ville, et
demain on les mne tous au supplice.

Tarass regarda les juifs entre les deux yeux, mais dj sans
impatience et sans colre.

-- Et si ta seigneurie veut une entrevue, il faut y aller demain
de bon matin, avant que le soleil ne soit lev. Les sentinelles
consentent, et j'ai la promesse d'un _Leventar_. Seulement je
dsire qu'ils n'aient pas de bonheur dans l'autre monde. _Ah weh
mir!_ quel peuple cupide! mme parmi nous il n'y en a pas de
pareils; j'ai donn cinquante ducats  chaque sentinelle et au
_Leventar_...

-- C'est bien. Conduis-moi prs de lui, dit Tarass rsolument, et
toute sa fermet rentra dans son me. Il consentit  la
proposition que lui fit Yankel, de se dguiser en costume de comte
tranger, venu d'Allemagne; le juif, prvoyant, avait dj prpar
les vtements ncessaires. Il faisait nuit. Le matre de la maison
(ce mme juif  cheveux roux et couvert de taches de rousseur)
apporta un maigre matelas, couvert d'une espce de natte, et
l'tendit sur un des bancs pour Boulba. Yankel se coucha par terre
sur un matelas semblable.

Le juif aux cheveux roux but une tasse d'eau-de-vie, puis ta son
demi-caftan, ne conservant que ses souliers et ses bas qui lui
donnaient beaucoup de ressemblance avec un poulet, et il s'en fut
se coucher  ct de sa juive, dans quelque chose qui ressemblait
 une armoire. Deux petits juifs se couchrent par terre auprs de
l'armoire, comme deux chiens domestiques. Mais Tarass ne dormait
pas: il demeurait immobile, frappant lgrement la table de ses
doigts. Sa pipe  la bouche, il lanait des nuages de fume qui
faisaient ternuer le juif endormi et l'obligeaient  se fourrer
le nez sous la couverture.  peine le ciel se fut-il color d'un
ple reflet de l'aurore, qu'il poussa Yankel du pied.

-- Debout, juif, et donne-moi ton costume de comte.

Il shabilla en une minute, il se noircit les moustaches et les
sourcils, se couvrit la tte d'un petit chapeau brun, et
s'arrangea de telle sorte qu'aucun de ses Cosaques les plus
proches n'et pu le reconnatre.  le voir, on ne lui aurait pas
donn plus de trente ans. Les couleurs de sa sant brillaient sur
ses joues, et ses cicatrices mmes lui donnaient un certain air
d'autorit. Ses vtements chamarrs d'or lui seyaient  merveille.

Les rues dormaient encore. Pas le moindre marchand ne se montrait
dans la ville, une corbeille  la main. Boulba et Yankel
atteignirent un difice qui ressemblait  un hron au repos.
C'tait un btiment bas, large, lourd, noirci par le temps, et 
l'un de ses angles s'lanait, comme le cou d'une cigogne, une
longue tour troite, couronne d'un lambeau de toiture. Cet
difice servait  beaucoup d'emplois divers. Il renfermait des
casernes, une prison et mme un tribunal criminel. Nos voyageurs
entrrent dans le btiment et se trouvrent au milieu d'une vaste
salle ou plutt d'une cour ferme par en haut. Prs de mille
hommes y dormaient ensemble. En face d'eux se trouvait une petite
porte, devant laquelle deux sentinelles jouaient  un jeu qui
consistait  se frapper l'un l'autre sur les mains avec les
doigts. Ils firent peu d'attention aux arrivants et ne tournrent
la tte que lorsque Yankel leur eut dit:

-- C'est nous, entendez-vous bien, mes seigneurs? c'est nous.

-- Allez, dit l'un d'eux, ouvrant la porte d'une main et tendant
l'autre  son compagnon, pour recevoir les coups obligs.

Ils entrrent dans un corridor troit et sombre, qui les mena dans
une autre salle pareille avec de petites fentres en haut.

Qui vive! crirent quelques voix, et Tarass vit un certain
nombre de soldats arms de pied en cap.

-- Il nous est ordonn de ne laisser entrer personne.

-- C'est nous! criait Yankel; Dieu le voit, c'est nous, mes
seigneurs!

Mais personne ne voulait l'couter. Par bonheur, en ce moment
s'approcha un gros homme, qui paraissait tre le chef, car il
criait plus tort que les autres.

-- Mon seigneur, c'est nous; vous nous connaissez dj, et le
seigneur comte vous tmoignera encore sa reconnaissance...

-- Laissez-les passer; que mille diables vous serrent la gorge!
mais ne laissez plus passer qui que ce soit! Et qu'aucun de vous
ne dtache son sabre, et ne se couche par terre...

Nos voyageurs n'entendirent pas la suite de cet ordre loquent.

-- C'est nous, c'est moi, c'est nous-mmes! disait Yankel  chaque
rencontre.

-- Peut-on maintenant? demanda-t-il  l'une des sentinelles,
lorsqu'ils furent enfin parvenus  l'endroit o finissait le
corridor.

-- On peut: seulement je ne sais pas si on vous laissera entrer
dans sa prison mme. Yan n'y est plus maintenant; on a mis un
autre  sa place, rpondit la sentinelle.

-- Ae, ae, dit le juif  voix basse. Voil qui est mauvais, mon
cher seigneur.

-- Marche, dit Tarass avec enttement.

Le juif obit.

 la porte pointue du souterrain, se tenait un heiduque orn d'une
moustache  triple tage. L'tage suprieur montait aux yeux, le
second allait droit en avant, et le troisime descendait sur la
bouche, ce qui lui donnait une singulire ressemblance avec un
matou.

Le juif se courba jusqu' terre, et s'approcha de lui presque pli
en deux.

-- Votre seigneurie! mon illustre seigneur!

-- Juif,  qui dis-tu cela?

--  vous, mon illustre seigneur.

-- Hum!... Je ne suis pourtant qu'un simple heiduque! dit le
porteur de moustaches  trois tages, et ses yeux brillrent de
contentement.

-- Et moi, Dieu me damne, je croyais que c'tait le colonel en
personne. Ae, ae, ae... En disant ces mots le juif secoua la
tte et carta les doigts des mains. Ae, quel aspect imposant!
Vrai Dieu, c'est un colonel, tout  fait un colonel. Un seul doigt
de plus, et c'est un colonel. Il faudrait mettre mon seigneur 
cheval sur un talon rapide comme une mouche, pour qu'il ft
manoeuvrer le rgiment.

Le heiduque retroussa l'tage infrieur de sa moustache, et ses
yeux brillrent d'une complte satisfaction.

-- Mon Dieu, quel peuple martial! continua le juif: _oh weh mir_,
quel peuple superbe! Ces galons, ces plaques dores, tout cela
brille comme un soleil; et les jeunes filles, ds qu'elles voient
ces militaires... ae, ae!

Le juif secoua de nouveau la tte.

Le heiduque retroussa l'tage suprieur de sa moustache, et fit
entendre entre ses dents un son  peu prs semblable au
hennissement d'un cheval.

-- Je prie mon seigneur de nous rendre un petit service, dit le
juif. Le prince que voici arrive de l'tranger, et il voudrait
voir les Cosaques. De sa vie il n'a encore vu quelle espce de
gens sont les Cosaques.

La prsence de comtes et de barons trangers en Pologne tait
assez ordinaire; ils taient souvent attirs par la seule
curiosit de voir ce petit coin presque  demi asiatique de
l'Europe. Quant  la Moscovie et  l'Ukraine, ils regardaient ces
pays comme faisant partie de l'Asie mme. C'est pourquoi le
heiduque, aprs avoir fait un salut assez respectueux, jugea
convenable d'ajouter quelques mots de son propre chef.

-- Je ne sais, dit-il, pourquoi Votre Excellence veut les voir. Ce
sont des chiens, et non pas des hommes. Et leur religion est
telle, que personne n'en fait le moindre cas.

-- Tu mens, fils du diable! dit Boulba, tu es un chien toi-mme!
Comment oses-tu dire qu'on ne fait pas cas de notre religion!
C'est de votre religion hrtique qu'on ne fait pas cas!

-- Eh, eh! dit le heiduque, je sais, lami, qui tu es maintenant.
Tu es toi-mme de ceux qui sont l sous ma garde. Attends, je vais
appeler les ntres.

Taras vit son imprudence, mais l'enttement et le dpit
l'empchrent de songer  la rparer. Par bonheur,  l'instant
mme, Yankel parvint  se glisser entre eux.

-- Mon seigneur! Comment serait-il possible que le comte ft un
Cosaque! Mais s'il tait un Cosaque, o aurait-il pris un pareil
vtement et un air si noble?

-- Va toujours!

Et le heiduque ouvrait dj sa large bouche pour crier.

-- Royale Majest, taisez-vous, taisez-vous! au nom de Dieu,
s'cria Yankel, taisez-vous! Nous vous payerons comme personne n'a
t pay de sa vie; nous vous donnerons deux ducats en or.

-- H, h! deux ducats! Deux ducats ne me font rien. Je donne deux
ducats  mon barbier pour qu'il me rase seulement la moiti de ma
barbe. Cent ducats, juif!

Ici le heiduque retroussa sa moustache suprieure.

-- Si tu ne me donnes pas  l'instant cent ducats, je crie  la
garde.

-- Pourquoi donc tant d'argent? dit piteusement le juif, devenu
tout ple, en dtachant les cordons de sa bourse de cuir.

Mais, heureusement pour lui, il n'y avait pas davantage dans sa
bourse, et le heiduque ne savait pas compter au-del de cent.

-- Mon seigneur, mon seigneur! partons au plus vite. Vous voyez
quelles mauvaises gens cela fait, dit Yankel, aprs avoir observ
que le heiduque maniait l'argent dans ses mains, comme s'il et
regrett de n'en avoir pas demand davantage.

-- H bien, allons donc, heiduque du diable! dit Boulba: tu as
pris l'argent, et tu ne songes pas  nous faire voir les Cosaques?
Non, tu dois nous les faire voir. Puisque tu as reu l'argent, tu
n'es plus en droit de nous refuser.

-- Allez, allez au diable! sinon, je vous dnonce  l'instant et
alors... tournez les talons, vous dis-je, et dguerpissez au plus
tt.

-- Mon seigneur, mon seigneur! allons-nous-en, au nom de Dieu,
allons-nous-en. Fi sur eux! Qu'ils voient en songe une telle
chose, qu'il leur faille cracher! criait le pauvre Yankel.

Boulba, la tte baisse, s'en revint lentement, poursuivi par les
reproches de Yankel, qui se sentait dvor de chagrin  l'ide
d'avoir perdu pour rien ses ducats.

-- Mais aussi, pourquoi le payer? Il fallait laisser gronder ce
chien. Ce peuple est ainsi fait, qu'il ne peut pas ne pas gronder.
_Oh weh_ _mir_! quels bonheurs Dieu envoie aux hommes! Voyez; cent
ducats, seulement pour nous avoir chasss! Et un pauvre juif! on
lui arrachera ses boucles de cheveux, et de son museau l'on fera
une chose impossible  regarder, et personne ne lui donnera cent
ducats!  mon Dieu!  Dieu de misricorde!

Mais l'insuccs de leur tentative avait eu sur Boulba une tout
autre influence; on en voyait l'effet dans la flamme dvorante
dont brillaient ses yeux.

-- Marchons, dit-il tout  coup, en secouant une espce de
torpeur: allons sur la place publique. Je veux voir comment on le
tourmentera.

--  mon seigneur, pourquoi faire? L, nous ne pouvons pas le
secourir.

-- Marchons, dit Boulba avec rsolution.

Et le juif, comme une bonne d'enfant, le suivit avec un soupir.

Il n'tait pas difficile de trouver la place o devait avoir lieu
le supplice; le peuple y affluait de toutes parts. Dans ce sicle
grossier, c'tait un spectacle des plus attrayants, non seulement
pour la populace, mais encore pour les classes leves. Nombre de
vieilles femmes dvotes, nombre de jeunes filles peureuses, qui
rvaient ensuite toute la nuit de cadavres ensanglants, et qui
s'veillaient en criant comme peut crier un hussard ivre, n'en
saisissaient pas moins avec avidit l'occasion de satisfaire leur
curiosit cruelle. Ah! quelle horrible torture! criaient quelques-
unes d'entre elles, avec une terreur fbrile, en fermant les yeux
et en dtournant le visage; et pourtant elles demeuraient  leur
place. Il y avait des hommes qui, la bouche bante, les mains
tendues convulsivement, auraient voulu grimper sur les ttes des
autres pour mieux voir. Au milieu de figures troites et communes,
ressortait la face norme d'un boucher, qui observait toute
l'affaire d'un air connaisseur, et conversait en monosyllabes avec
un matre d'armes qu'il appelait son compre, parce que, les jours
de fte, ils s'enivraient dans le mme cabaret. Quelques-uns
discutaient avec vivacit, d'autres tenaient mme des paris; mais
la majeure partie appartenait  ce genre d'individus qui regardent
le monde entier et tout ce qui pause dans le monde, en se grattant
le nez avec les doigts. Sur le premier plan, auprs des porteurs
de moustaches, qui composaient la garde de la ville, se tenait un
jeune gentilhomme campagnard, ou qui paraissait tel, en costume
militaire, et qui avait mis sur son dos tout ce qu'il possdait,
de sorte qu'il ne lui tait rest  la maison qu'une chemise
dchire et de vieilles bottes. Deux chanes, auxquelles pendait
une espce de ducat, se croisaient sur sa poitrine. Il tait venu
l avec sa matresse Yousfa, et s'agitait continuellement, pour
que l'on ne tacht point sa robe de soie. Il lui avait tout
expliqu par avance, si bien qu'il tait dcidment impossible de
rien ajouter.

-- Ma petite Yousfa, disait-il, tout ce peuple que vous voyez, ce
sont des gens qui sont venus pour voir comment on va supplicier
les criminels. Et celui-l, ma petite, que vous voyez l-bas, et
qui tient  la main une hache et d'autres instruments, c'est le
bourreau, et cest lui qui les suppliciera. Et quand il commencera
 tourner la roue et  faire d'autres tortures, le criminel sera
encore vivant; mais lorsqu'on lui coupera la tte, alors, ma
petite, il mourra aussitt. D'abord il criera et se dbattra, mais
ds qu'on lui aura coup la tte, il ne pourra plus ni crier, ni
manger, ni boire, parce que alors, ma petite, il n'aura plus de
tte.

Et Yousfa coutait tout cela avec terreur et curiosit. Les toits
des maisons taient couverts de peuple. Aux fentres des combles
apparaissaient d'tranges figures  moustaches, coiffes d'une
espce de bonnet. Sur les balcons, abrits pas des baldaquins, se
tenait l'aristocratie. La jolie main, brillante comme du sucre
blanc, d'une jeune fille rieuse, reposait sur la grille du balcon.
De nobles seigneurs, dous d'un embonpoint respectable,
contemplaient tout cela d'un air majestueux. Un valet en riche
livre, les manches rejetes en arrire, faisait circuler des
boissons et des rafrachissements. Souvent une jeune fille
espigle, aux yeux noirs, saisissant de sa main blanche des
gteaux ou des fruits, les jetait au peuple. La cohue des
chevaliers affams s'empressait de tendre leurs chapeaux, et
quelque long hobereau, qui dpassait la foule de toute sa tte,
vtu d'un _kountousch_ autrefois carlate, et tout chamarr de
cordons en or noircis par le temps, saisissait les gteaux au vol,
grce  ses longs bras, baisait la proie qu'il avait conquise,
l'appuyait sur son coeur, et puis la mettait dans sa bouche. Un
faucon, suspendu au balcon dans une cage dore, figurait aussi
parmi les spectateurs; le bec tourn de travers et la patte leve,
il examinait aussi le peuple avec attention. Mais la foule s'mut
tout  coup, et de toutes parts retentirent les cris: les voil,
les voil! ce sont les Cosaques!

Ils marchaient, la tte dcouverte, leurs longues tresses
pendantes, tous avaient laiss pousser leur barbe. Ils
s'avanaient sans crainte et sans tristesse, avec une certaine
tranquillit fire. Leurs vtements de draps prcieux s'taient
uss, et flottaient autour d'eux en lambeaux; ils ne regardaient
ni ne saluaient le peuple, le premier de tous marchait Ostap.

Que sentit le vieux Tarass, lorsqu'il vit Ostap? Que se passa-t-il
alors dans son coeur?... Il le contemplait au milieu de la foule,
sans perdre un seul de ses mouvements. Les Cosaques taient dj
parvenus au lieu du supplice. Ostap s'arrta.  lui, le premier,
appartenait de vider cet amer calice. Il jeta un regard sur les
siens, leva une de ses mains au ciel, et dit  haute voix:

-- Fasse Dieu que tous les hrtiques qui sont ici rassembls
n'entendent pas, les infidles, de quelle manire est tortur un
chrtien! Qu'aucun de nous ne prononce une parole.

Cela dit, il s'approcha de l'chafaud.

-- Bien, fils, bien! dit Boulba doucement, et il inclina vers la
terre sa tte grise.

Le bourreau arracha les vieux lambeaux qui couvraient Ostap; on
lui mit les pieds et les mains dans une machine faite exprs pour
cet usage, et... Nous ne troublerons pas l'me du lecteur par le
tableau de tortures infernales dont la seule pense ferait dresser
les cheveux sur la tte. C'tait le produit de temps grossiers et
barbares, alors que l'homme menait encore une vie sanglante,
consacre aux exploits guerriers, et qu'il y avait endurci toute
son me sans nulle ide d'humanit. En vain quelques hommes
isols, faisant exception  leur sicle, se montraient les
adversaires de ces horribles coutumes; en vain le roi et plusieurs
chevaliers d'intelligence et de coeur reprsentaient qu'une
semblable cruaut dans les chtiments ne servait qu' enflammer la
vengeance de la nation cosaque. La puissance du roi et des sages
opinions ne pouvait rien contre le dsordre, contre la volont
audacieuse des magnats polonais, qui, par une absence inconcevable
de tout esprit de prvoyance, et par une vanit purile, n'avaient
fait de leur dite qu'une satire du gouvernement.

Ostap supportait les tourments et les tortures avec un courage de
gant. L'on n'entendait pas un cri, pas une plainte, mme lorsque
les bourreaux commencrent  lui briser les os des pieds et des
mains, lorsque leur terrible broiement fut entendu au milieu de
cette foule muette par les spectateurs les plus loigns, lorsque
les jeunes filles dtournrent les yeux avec effroi. Rien de
pareil  un gmissement ne sortit de sa bouche; son visage ne
trahit pas la moindre motion. Tarass se tenait dans la foule, la
tte incline, et, levant de temps en temps les yeux avec fiert,
il disait seulement d'un ton approbateur:

-- Bien, fils, bien!...

Mais, quand on l'eut approch des dernires tortures et de la
mort, sa force d'me parut faiblir. Il tourna les regards autour
de lui: Dieu! rien que des visages inconnus, trangers! Si du
moins quelqu'un de ses proches et assist  sa fin! Il n'aurait
pas voulu entendre les sanglots et la dsolation d'une faible
mre, ou les cris insenss d'une pouse, s'arrachant les cheveux
et meurtrissant sa blanche poitrine; mais il aurait voulu voir un
homme ferme, qui le rafrachit par une parole sense et le
consolt  sa dernire heure. Sa constance succomba, et il s'cria
dans l'abattement de son me:

-- Pre! o es-tu? entends-tu tout cela?

-- Oui, j'entends!

Ce mot retentit au milieu du silence universel, et tout un million
d'mes frmirent  la fois. Une partie des gardes  cheval
s'lancrent pour examiner scrupuleusement les groupes du peuple.
Yankel devint ple comme un mort, et lorsque les cavaliers se
furent un peu loigns de lui, il se retourna avec terreur pour
regarder Boulba; mais Boulba n'tait plus  son ct. Il avait
disparu sans laisser de trace.


CHAPITRE XII

La trace de Boulba se retrouva bientt. Cent vingt mille hommes de
troupes cosaques parurent sur les frontires de l'Ukraine. Ce
n'tait plus un parti insignifiant, un dtachement venu dans
l'espoir du butin, ou envoy  la poursuite des Tatars. Non; la
nation entire s'tait leve, car sa patience tait  bout. Ils
s'taient levs pour venger leurs droits insults, leurs moeurs
ignominieusement tournes en moquerie, la religion de leurs pres
et leurs saintes coutumes outrages, les glises livres  la
profanation; pour secouer les vexations des seigneurs trangers,
l'oppression de l'union catholique, la honteuse domination de la
juiverie sur une terre chrtienne, en un mot pour se venger de
tous les griefs qui nourrissaient et grossissaient depuis
longtemps la haine sauvage des Cosaques.

L'_hetman_ Ostranitza, guerrier jeune, mais renomm par son
intelligence, tait  la tte de l'innombrable arme des Cosaques.
Prs de lui se tenait Gouma, son vieux compagnon, plein
d'exprience. Huit _polkovniks_ conduisaient des _polk_s de douze
mille hommes. Deux _saoul_-gnraux et un _bountchoug_, ou
gnral  queue, venaient  la suite de l'_hetman_. Le porte-
tendard gnral marchait devant le premier drapeau; bien des
enseignes et d'autres drapeaux flottaient au loin; les compagnons
des _bountchougs_ portaient des lances ornes de queues de cheval.
Il y avait aussi beaucoup d'autres dignitaires d'arme, beaucoup
de greffiers de _polk_s suivis par des dtachements  pied et 
cheval. On comptait presque autant de Cosaques volontaires que de
Cosaques de ligne et de front. Ils s'taient levs de toutes les
contres, de Tchiguirine, de Preeslav, de Batourine, de
Gloukhoff, des rivages infrieurs du Dniepr, de ses hauteurs et de
ses les. D'innombrables chevaux et des masses de chariots arms
serpentaient dans les champs. Mais parmi ces nues de Cosaques,
parmi ces huit _polk_s rguliers, il y avait un _polk_ suprieur 
tous les autres; et  la tte de ce _polk_ tait Tarass Boulba.
Tout lui donnait l'avantage sur le reste des chefs, et son ge
avanc, et sa longue exprience, et sa science de faire mouvoir
les troupes, et sa haine des ennemis, plus forte que chez tout
autre. Mme aux Cosaques sa frocit implacable et sa cruaut
sanguinaire paraissaient exagres. Sa tte grise ne condamnait
qu'au feu et  la potence, et son avis dans le conseil de guerre
ne respirait que ruine et dvastation.

Il n'est pas besoin de dcrire tous les combats que livrrent les
Cosaques, ni la marche progressive de la campagne; tout cela est
crit sur les feuillets des annales. On sait quelle est, dans la
terre russe, une guerre souleve pour la religion. Il n'est pas de
force plus forte que la religion. Elle est implacable, terrible,
comme un roc dress par les mains de la nature au milieu d'une mer
ternellement orageuse et changeante. Du milieu des profondeurs de
l'Ocan, il lve vers le ciel ses murailles inbranlables, formes
d'une seule pierre, entire et compacte. De toutes parts on
l'aperoit, et de toutes parts il regarde firement les vagues qui
fuient devant lui. Malheur au navire qui vient le choquer! ses
fragiles agrs volent en pices; tout ce qu'il porte se noie ou se
brise, et l'air d'alentour retentit des cris plaintifs de ceux qui
prissent dans les flots.

Sur les feuillets des annales on lit d'une manire dtaille
comment les garnisons polonaises fuyaient des villes reconquises;
comment l'on pendait les fermiers juifs sans conscience; comment
l'_hetman_ de la couronne, Nicolas Potocki, se trouva faible, avec
sa nombreuse arme, devant cette force irrsistible; comment,
dfait et poursuivi, il noya dans une petite rivire la majeure
partie de ses troupes; comment les terribles _polk_s cosaques le
cernrent dans le petit village de Polonno, et comment, rduit 
l'extrmit, l'_hetman_ polonais promit sous serment, au nom du
roi et des magnats de la couronne, une satisfaction entire ainsi
que le rtablissement de tous les anciens droits et privilges.
Mais les Cosaques n'taient pas hommes  se laisser prendre 
cette promesse; ils savaient ce que valaient  leur gard les
serments polonais. Et Potocki n'et plus fait le beau sur son
_argamak_ de six mille ducats, attirant les regards des illustres
dames et l'envie de la noblesse; il n'et plus fait de bruit aux
assembles, ni donn de ftes splendides aux snateurs, s'il
n'avait t sauv par le clerg russe qui se trouvait dans ce
village. Lorsque tous les prtres sortirent, vtus de leurs
brillantes robes dores, portant les images de la croix, et, 
leur tte, l'archevque lui-mme, la crosse en main et la mitre en
tte, tous les Cosaques plirent le genou et trent leurs
bonnets. En ce moment ils n'eussent respect personne, pas mme le
roi; mais ils n'osrent point agir contre leur glise chrtienne,
et s'humilirent devant leur clerg. L'_hetman_ et les
_polkovniks_ consentirent d'un commun accord  laisser partir
Potocki, aprs lui avoir fait jurer de laisser dsormais en paix
toutes les glises chrtiennes, d'oublier les inimitis passes et
de ne faire aucun mal  l'arme cosaque. Un seul _polkovnik_
refusa de consentir  une paix pareille; c'tait Tarass Boulba. Il
arracha une mche de ses cheveux, et s'cria

-- _Hetman_, _hetman_! et vous, _polkovniks_, ne faites pas cette
action de vieille femme; ne vous fiez pas aux Polonais; ils vous
trahiront, les chiens!

Et lorsque le greffier du _polk_ eut prsent le trait de paix,
lorsque l'_hetman_ y eut appos sa main toute-puissante, Boulba
dtacha son prcieux sabre turc, en pur damas du plus bel acier,
le brisa en deux, comme un roseau, et en jeta au loin les tronons
dans deux directions opposes.

-- Adieu donc! s'cria-t-il. De mme que les deux moitis de ce
sabre ne se runiront plus et ne formeront jamais une mme arme,
de mme, nous, aussi, compagnons, nous ne nous reverrons plus en
ce monde! N'oubliez donc pas mes paroles d'adieu.

Alors sa voix grandit, s'leva, acquit une puissance trange, et
tous s'murent en coutant ses accents prophtiques.

--  votre heure dernire, vous vous souviendrez de moi. Vous
croyez avoir achet le repos et la paix; vous croyez que vous
n'avez plus qu' vous donner du bon temps? Ce sont d'autres ftes
qui vous attendent. _Hetman_, on t'arrachera la peau de la tte,
on l'emplira de graine de riz, et, pendant longtemps, on la verra
colporte  toutes les foires! Vous non plus, seigneurs, vous ne
conserverez pas vos ttes. Vous pourrirez dans de froids caveaux,
ensevelis sous des murs de pierre,  moins qu'on ne vous rtisse
tout vivants dans des chaudires, comme des moutons. Et vous,
camarades, continua-t-il en se tournant vers les siens, qui de
vous veut mourir de sa vraie mort? Qui de vous veut mourir, non
pas sur le pole de sa maison, ni sur une couche de vieille femme,
non pas ivre mort sous une treille, au cabaret, comme une
charogne, mais de la belle mort d'un Cosaque, tous sur un mme
lit, comme le fianc avec la fiance?  moins pourtant que vous ne
veuillez retourner dans vos maisons, devenir  demi hrtiques, et
promener sur vos dos les seigneurs polonais?

-- Avec toi, seigneur _polkovnik_, avec toi! s'crirent tous ceux
qui faisaient partie du _polk_ de Tarass.

Et ils furent rejoints par une foule d'autres.

-- Eh bien! puisque c'est avec moi, avec moi donc! dit Tarass.

Il enfona firement son bonnet, jeta un regard terrible  ceux
qui taient demeurs, s'affermit sur son cheval et cria aux siens:

-- Personne, du moins, ne nous humiliera par une parole
offensante. Allons, camarades, en visite chez les catholiques!

Il piqua des deux, et,  sa suite, se mit en marche une compagnie
de cent chariots, qu'entouraient beaucoup de cavaliers et de
fantassins cosaques; et, se retournant, il bravait d'un regard
plein de mpris et de colre tous ceux qui n'avaient pas voulu le
suivre. Personne n'osa les retenir.  la vue de toute l'arme, un
_polk_ s'en allait, et, longtemps encore, Tarass se retourna et
menaa du regard.

L'_hetman_ et les autres _polkovniks_ taient troubls; tous
demeurrent pensifs, silencieux, comme oppresss par un pnible
pressentiment. Tarass n'avait pas fait une vaine prophtie. Tout
se passa comme il l'avait prdit. Peu de temps aprs la trahison
de _Kaneff_, la tte de l'_hetman_ et celle de beaucoup d'entre
les principaux chefs furent plantes sur les pieux.

Et Tarass?... Tarass se promenait avec son _polk_  travers toute
la Pologne; il brla dix-huit villages, prit quarante glises, et
s'avana jusqu'auprs de Cracovie. Il massacra bien des
gentilshommes; il pilla les meilleurs et les plus riches chteaux.
Ses Cosaques dfoncrent et rpandirent les tonnes d'hydromel et
de vins sculaires qui se conservaient avec soin dans les caves
des seigneurs; ils dchirrent  coups de sabre et brlrent les
riches toffes, les vtements de parade, les objets de prix qu'ils
trouvaient dans les garde-meubles.

-- N'pargnez rien! rptait Tarass.

Les Cosaques ne respectrent ni les jeunes femmes aux noirs
sourcils ni les jeunes filles  la blanche poitrine, au visage
rayonnant; elles ne purent trouver de refuge mme dans les
temples. Tarass les brlait avec les autels. Plus d'une main
blanche comme la neige s'leva du sein des flammes vers les cieux,
au milieu des cris plaintifs qui auraient mu la terre humide
elle-mme, et qui auraient fait tomber de piti sur le sol l'herbe
des steppes. Mais les cruels Cosaques n'entendaient rien et,
soulevant les jeunes enfants sur la pointe de leurs lances, ils
les jetaient aux mres dans les flammes.

-- Ce sont l, Polonais dtests, les messes funbres d'Ostap!
disait Tarass.

Et de pareilles messes, il en clbrait dans chaque village;
jusqu'au moment o le gouvernement polonais reconnut que ses
entreprises avaient plus d'importance qu'un simple brigandage, et
o ce mme Potocki fut charg,  la tte de cinq rgiments,
d'arrter Tarass.

Six jours durant, les Cosaques parvinrent  chapper aux
poursuites, en suivant des chemins dtourns. Leurs chevaux
pouvaient  peine supporter cette course incessante et sauver
leurs matres. Mais, cette fois, Potocki se montra digne de la
mission qu'il avait reue: il poursuivit l'ennemi sans relche, et
l'atteignit sur les rives du Dniestr, o Boulba venait de faire
halte dans une forteresse abandonne et tombant en ruine.

On la voyait  la cime d'un roc qui dominait le Dniestr, avec les
restes de ses glacis dchirs et de ses murailles dtruites. Le
sommet du roc tait tout jonch de pierres, de briques, de dbris,
toujours prts  se dtacher et  voler dans l'abme. Ce fut l
que l'_hetman_ de la couronne Potocki cerna Boulba par les deux
cts qui donnaient accs sur la plaine. Pendant quatre jours, les
Cosaques luttrent et se dfendirent  coups de briques et de
pierres. Mais leurs munitions, comme leurs forces, finirent par
s'puiser, et Tarass rsolut de se frayer un chemin  travers les
rangs ennemis. Dj ses Cosaques s'taient ouvert un passage, et
peut-tre leurs chevaux rapides les auraient-ils sauvs encore une
fois, quand tout  coup Tarass s'arrta au milieu de sa course.

-- Halte! s'cria-t-il, j'ai perdu ma pipe et mon tabac; je ne
veux pas que ma pipe mme tombe aux mains des Polonais dtests.

Et le vieux _polkovnik_ se pencha pour chercher dans l'herbe sa
pipe et sa bourse  tabac, ses deux insparables compagnons, sur
mer et sur terre, dans les combats et  la maison. Pendant ce
temps, arrive une troupe ennemie, qui le saisit par ses puissantes
paules. Il essaye de se dgager; mais les heiduques qui l'avaient
saisi ne roulrent plus  terre, comme autrefois.

-- Oh! vieillesse! vieillesse! dit-il amrement; et le vieux
Cosaque pleura.

Mais ce n'tait pas  la vieillesse qu'tait la faute; la force
avait vaincu la force. Prs de trente hommes s'taient suspendus 
ses pieds,  ses bras.

-- Le corbeau est pris! criaient les Polonais. Il ne reste plus
qu' trouver la manire de lui faire honneur,  ce chien.

Et on le condamna, du consentement de l'_hetman_,  tre brl vif
en prsence de tout le corps d'arme. Il y avait prs de l un
arbre nu dont le sommet avait t bris par la foudre. On attacha
Tarass avec des chanes en fer au tronc de l'arbre; puis on lui
cloua les mains, aprs l'avoir hiss aussi haut que possible, afin
que le Cosaque ft vu de loin et de partout; puis, approchant des
branches, les Polonais se mirent  dresser un bcher au pied de
l'arbre. Mais ce n'tait pas le bcher que contemplait Tarass; ce
n'tait pas aux flammes qui allaient le dvorer que songeait son
me intrpide. Il regardait, l'infortun, du ct o combattaient
ses Cosaques. De la hauteur o il tait plac, il voyait tout
comme sur la paume de la main.

-- Camarades, criait-il, gagnez, gagnez au plus vite la montagne
qui est derrire le bois; l, ils ne vous atteindront pas!

Mais le vent emporta ses paroles.

-- Ils vont prir, ils vont prir pour rien! s'criait-il avec
dsespoir.

Et il regarda au-dessous de lui,  l'endroit o tincelait le
Dniestr. Un clair de joie brilla dans ses yeux. Il vit quatre
proues  demi caches par les buissons; alors rassemblant toutes
ses forces, il s'cria de sa voix puissante:

-- Au rivage! au rivage, camarades, descendez par le sentier 
gauche! Il y a des bateaux sur la rive; prenez-les tous, pour
qu'on ne puisse vous poursuivre.

Cette fois le vent souffla favorablement, et toutes ses paroles
arrivrent aux Cosaques. Mais il fut rcompens de ce bon conseil
par un coup de massue assn sur la tte, qui fit tournoyer tous
les objets devant ses yeux.

Les Cosaques s'lancrent de toute leur vitesse sur la pente du
sentier; mais ils sont poursuivis l'pe dans les reins. Ils
regardaient; le sentier tourne, serpente, fait mille dtours.

-- Allons, camarades,  la grce de Dieu! s'crient tous les
Cosaques.

Ils s'arrtent un instant, lvent leurs fouets sifflent, et leurs
chevaux tatars se dtachent du sol, se droulant dans l'air, comme
des serpents, volent par-dessus l'abme et tombent droit au milieu
du Dniestr. Deux seulement d'entre eux n'atteignirent pas le
fleuve; ils se fracassrent sur les rochers, et y prirent avec
leurs chevaux sans mme pousser un cri. Dj les Cosaques
nageaient  cheval dans la rivire et dtachaient les bateaux. Les
Polonais s'arrtrent devant l'abme s'tonnant de l'exploit inou
des Cosaques, et se demandant s'il fallait ou non sauter  leur
suite. Un jeune colonel au sang vif et bouillant, le propre frre
de la belle Polonaise qui avait enchant le pauvre Andry, s'lana
sans rflchir  la poursuite des Cosaques; il tourna trois fois
en l'air avec son cheval, et retomba sur les rocs aigus. Les
pierres anguleuses le dchirrent en lambeaux, le prcipice
l'engloutit, et sa cervelle, mle de sang, souilla les buissons
qui croissaient sur les pentes ingales du glacis.

Lorsque Tarass se rveilla du coup qui l'avait tourdi, lorsqu'il
regarda le Dniestr, les Cosaques taient dj dans les bateaux et
s'loignaient  force de rames. Les balles pleuvaient sur eux de
la hauteur, mais sans les atteindre. Et les yeux du vieux
_polkovnik_ brillaient du feu de la joie.

-- Adieu, camarades, leur cria-t-il, d'en haut; souvenez-vous de
moi, revenez ici au printemps prochain, et faites une belle
tourne! Qu'avez vous gagn, Polonais du diable? Croyez-vous qu'il
y ait au monde une chose qui fasse peur  un Cosaque? Attendez un
peu, le temps viendra bientt o vous apprendrez ce que c'est que
la religion russe orthodoxe. Ds  prsent les peuples voisins et
lointains le pressentent: un tsar s'lvera de la terre russe, et
il n'y aura pas dans le monde de puissance qui ne se soumette 
lui!...

Dj le feu s'levait au-dessus du bcher, atteignait les pieds de
Tarass, et se droulait en flamme le long du tronc d'arbre... Mais
se trouvera-t-il au monde un feu, des tortures, une puissance
capables de dompter la force cosaque!

Ce n'est pas un petit fleuve que le Dniestr; il y a beaucoup
d'anses, beaucoup d'endroits sans fond, et d'pais joncs croissent
sur ses rivages. Le miroir du fleuve est brillant; il retentit du
cri sonore des cygnes, et le superbe _gogol_[40] se laisse emporter
par son rapide courant. Des nues de courlis, de bcassines au
rougetre plumage, et d'autres oiseaux de toute espce s'agitent
dans ses joncs et sur les plages de ses rives. Les Cosaques
voguaient rapidement sur d'troits bateaux  deux gouvernails, ils
ramaient avec ensemble, vitaient prudemment les bas-fonds, et,
effrayant les oiseaux qui s'envolaient  leur approche, ils
parlaient de leur _ataman_.

FIN



      [1] Kiew, capitale du gourt de Kiew, sur le Dniepr, et
capitale de toute la Russie, jusqu' la fin du XIIe sicle.
      [2] Ducats d'or, percs et pendus en guise d'ornements.
      [3] Chroniques chantes, comme les anciennes rapsodies
grecques ou les romances espagnoles.
      [4] Espce de guitare.
      [5] Religion grecque-unie, schisme, rcemment abrog, de la
religion grco-catholique.
      [6] Officiers de son campement.
      [7] Lieutenant du _polkovnik_.
      [8] Division fodale de la Russie.
      [9] Union de villages sous le mme chef lectif nomm
_ataman_.
      [10] Espces de rgiments.
      [11] Tous les hommes arms, chez les Cosaques, se nommaient
chevaliers, par une imitation lointaine et mal comprise de la
chevalerie de l'Europe occidentale.
      [12] Chef de _polk_. Ce mot signifie maintenant colonel.
      [13] Espce de mouette.
      [14] Nom du cheval.
      [15] Le _poud_ vaut quarante livres russes, environ dix-huit
kilogrammes.
      [16] Nom des tudiants laques.
      [17] Nom du surveillant, ou chef de quartier, choisi parmi les
tudiants.
      [18] Danses cosaques.
      [19] Cabaret russe.
      [20] Chef lu de la _setch_.
      [21]  Chilo, en russe, veut dire poinon, alne.
      [22] Grandes et petites guitares.
      [23] Dans les anciens tableaux des glises grecques, les
images sont habilles de robes en mtal battu et cisel.
      [24] Petite calche longue.
      [25] La religion grecque.
      [26] Camp mouvant, caravane arme.
      [27] Pains de froment pur.
      [28] Redingote polonaise.
      [29] Phrase proverbiale en Russie.
      [30] Il n'y a point d'orgues dans les glises du rite grec,
c'tait chose nouvelle pour un Cosaque.
      [31] Mot compos de _nesama_, ne me touche pas.
      [32] Le mot russe _krasno_ veut dire rouge et beau, brillant,
clatant.
      [33] Mot pris aux Hongrois pour dsigner la cavalerie lgre.
En langue madgyare il signifie vingtime, parce que, dans les
guerres contre les Turcs, chaque village devait fournir, sur vingt
hommes, un homme quip.
      [34] Nom tatar d'une longue corde termine par un noeud
coulant.
      [35] Ville impriale, Byzance.
      [36] Princes.
      [37] Non seulement ce geste a son nom particulier, mais on en
a form le verbe, l'adverbe, l'adjectif, etc.
      [38] Chevaux persans.
      [39] Mot russe pour exciter les chiens.
      [40] Espce de canard sauvage, approchant du cygne.





End of Project Gutenberg's Tarass Boulba, by Nikola Vassilievitch Gogol

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TARASS BOULBA ***

***** This file should be named 13794-8.txt or 13794-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.net/1/3/7/9/13794/

Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.net/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
