The Project Gutenberg EBook of Voyage du Prince Fan-Federin dans la
romancie, by Guillaume Hyacinthe Bougeant

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Title: Voyage du Prince Fan-Federin dans la romancie

Author: Guillaume Hyacinthe Bougeant

Release Date: October 20, 2004 [EBook #13804]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE DU PRINCE FAN-FEDERIN ***




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Guillaume-Hyacinthe Bougeant
VOYAGE DU PRINCE FAN-FEREDIN DANS LA ROMANCIE
(1735)


Table des matires

PTRE
A Madame C B.
CHAPITRE 1
Voyage merveilleux du Prince Fan-Frdin dans la romancie. Dpart du
Prince Fan-Frdin pour la romancie.
CHAPITRE 2
Entre du Prince Fan-Frdin dans la romancie. Description et
histoire naturelle du pays.
CHAPITRE 3
Suite du chapitre prcdent.
CHAPITRE 4
Des habitans de la romancie.
CHAPITRE 5
Rencontre et rveil du Prince Zazaraph, grand paladin de la
Dondindandie, avec le dictionnaire de la langue romancienne.
CHAPITRE 6
De la haute et basse Romancie.
CHAPITRE 7
De mille choses curieuses, et de la maladie des billemens.
CHAPITRE 8
Des bois damour.
CHAPITRE 9
Des voitures et des voyages.
CHAPITRE 10
Des trente-six formalits prliminaires qui doivent prcder les
propositions de mariage.
CHAPITRE 11
Des grandes preuves; et ressemblance singuliere qui fera souponner
aux lecteurs le dnoument de cette histoire.
CHAPITRE 12
Des ouvriers, mtiers et manufactures de la Romancie.
CHAPITRE 13
Arrive dune grande flotte. Jugement des nouveaux dbarqus.
CHAPITRE 14
Arrive de la Princesse Anemone. Le Prince Fan-Frdin devient
amoureux de la Princesse Rosebelle.
CONCLUSION
Catastrophe lamentable.
Guillaume-Hyacinthe Bougeant


PTRE

A Madame C B.

Non, madame, je ne connois point de mchancet pareille  celle que
vous mavez faite. Il faut que le public en soit juge; je ne puis
souffrir les romans, vous le savez. Je vois que vous les aimez, et
je vous en fais la guerre. Vous me demandez pourquoi: je vous dis
mes raisons; et comme si vous tiez dispose  vous laisser
persuader, finement vous mengagez  les mettre par crit.

Mais quoi! Faire une dissertation raisonne, une controverse de
casuiste ou de philosophe pdant? Non, dis-je en homme desprit; il
faut donner  mes raisons un tour agrable, les envelopper sous
quelque ide riante, sous quelque fiction qui amuse; et pour cela
jimagine le voyage merveilleux du Prince Fan-Frdin. Le voil
fait: cest un roman; et cest moi qui lai fait. O ciel! Cest--
dire, que vous avez trouv le moyen de me faire faire un roman, 
moi lennemi dclar des romans, et cela dans le tems que je vous
reproche de les aimer. Avouz-le, madame: cest-l ce quon appelle
une trahison, une noirceur.

Mais je serai veng. Vous naimez pas les loanges; privilege bien
singulier pour une femme. Vous abhorrez une eptre ddicatoire, vous
me lavez dit. Eh bien, vous aurez lun et lautre. Car je le
dclare ici  tout le public. Cest  vous, et  vous toute seule,
cest  Madame C B que je ddie cet ouvrage; et comme jamais
ddicace ne va sans loges, il ne tient qu moi de vous en
accabler; cest une belle occasion de satisfaire lenvie que jen ai
depuis long-tems. Non, je crois vous entendre me demander grace, et
je nai pas le courage de vous refuser. Pour rendre ma vengeance
complette, il suffiroit de vous nommer; mais je men garderai bien,
parce que vous ne manqueriez pas de me rendre la pareille; et  dire
le vrai, je ne vous hais pas assez pour acheter  mes propres dpens
le plaisir de me venger. Gardez-moi donc le secret, je vous prie,
comme je vous le garderai; et je vous promets de plus que si ce
petit ouvrage rpond  mes intentions, en vous inspirant vous et 
ceux qui le liront un juste dgot de la lecture des romans, je vous
pardonnerai de me lavoir fait crire. Jai lhonneur dtre,
madame, votre trs-humble et trs-obssant serviteur.


CHAPITRE 1

Voyage merveilleux du Prince Fan-Frdin dans la romancie. Dpart du
Prince Fan-Frdin pour la romancie.

Je pourrois, suivant un usage assez re, commencer cette histoire
par le dtail de ma naissance, et de tous les soins que la Reine
Fan-Frdine ma mere prit de mon ducation; ctoit la plus sage et
la plus vertueuse princesse du monde; et sans vanit, jai
quelquefois oi dire, que par la sagesse de ses instructions elle
avoit s me rendre en moins de rien un des princes les plus
accomplis que lon et encore vs. Je suis mme persuad que ce
rcit, orn de belles maximes sur lducation des jeunes princes,
figureroit assez bien dans cet ouvrage; mais comme mon dessein est
moins de parler de moi-mme, que de raconter les choses admirables
que jai vus, jai cr devoir omettre ce dtail, et toute autre
circonstance inutile  mon sujet.

La Reine Fan-Frdine aimoit assez peu les romans; mais ayant l par
hasard dans je ne sai quel ouvrage, compos par un auteur dun
caractere respectable, que rien nest plus propre que cette lecture
pour former le coeur et lesprit des jeunes personnes, elle se crt
oblige en conscience de me faire lire le plus que je pourrois de
romans, pour minspirer de bonne heure lamour de la vertu et de
lhonneur, lhorreur du vice, la fuite des passions, et le got du
vrai, du grand, du solide, et de tout ce quil y a de plus
estimable. En effet, comme je suis n, dit-on, avec dassez
heureuses dispositions, je ressentis bien-tt les fruits dune si
loable ducation. Agit de mille mouvemens inconnus, le coeur plein
de beaux sentimens, et lesprit rempli de grandes ides, je
commenai  me dgoter de tout ce qui menvironnoit. Quelle
diffrence, disois-je, de ce que je vois et de tout ce que
jentends, avec ce que je lis dans les romans! Je vois ici tout le
monde soccuper dobjets dintrt, de fortune, dtablissement, ou
de plaisirs frivoles. Nulle avanture singuliere: nulle entreprise
hroque. Un amant, si on len croyoit, iroit dabord au dnoument,
sans sembarrasser daucun prliminaire. Quel procd! Pourquoi
faut-il que je sois n dans un climat o les beaux sentimens sont si
peu connus? Mais pourquoi, ajotois-je, me condamner moi-mme 
passer tristement mes jours dans un pays o lon ne sait point
estimer les vertus hroques? Jy regne, il est vrai, mais quelle
satisfaction pour un grand coeur de regner sur des sujets presque
barbares? Abandonnons-les  leur grossieret, et allons chercher
quelque glorieux tablissement dans ce pays merveilleux des romans,
o le peuple mme nest compos que de hros.

Telles furent les penses qui me vinrent  lesprit, et je ne tardai
pas  les mettre en excution. Aprs mtre muni secretement de tout
ce que je crs ncessaire pour mon voyage, je partis pendant une
belle nuit au clair de la lune, pour tenter, en parcourant le monde,
la dcouverte que je mditois. Je traversai beaucoup de plaines, je
passai beaucoup de montagnes; je rencontrai dans mon chemin des
chteaux et des villes sans nombre; mais ne trouvant par-tout que
des pays semblables  ceux que je connoissois dja, et des peuples
qui navoient rien de singulier, je commenai enfin  mennuyer de
la longueur de mes recherches. Javois beau minformer et demander
des nouvelles du pays des romans; les uns me rpondoient quils ne
le connoissoient pas mme de nom: les autres me disoient qu la
vrit ils en avoient entendu parler, mais quils ignoroient dans
quel lieu du monde il toit situ. La seule chose qui sotenoit mon
courage dans la longueur et la difficult de lentreprise, cest la
rflexion que je faisois, quaprs tout il falloit bien que la
romancie ft quelque part, et que ce ne pouvoit pas tre une
chimere. Car enfin, disois-je, si ce pays nexistoit pas rellement,
il faudroit donc traiter de visions ridicules et de fables puriles
tout ce quon lit dans les romans. Quelle apparence! Eh! Que
faudroit-il donc penser de tant de personnes si raisonnables
dailleurs qui ont tant de got pour ces lectures, et de tant de
gens desprit qui employent leurs talens  composer de pareils
ouvrages? Cependant malgr ces rflexions, javoue que je fus
quelquefois sur le point de me repentir de mon entreprise, et quil
sen fallt peu que je ne prisse la rsolution de retourner sur mes
pas. Mais non, me dis-je, encore une fois  moi-mme: aprs en avoir
tant fait, il seroit honteux de reculer. Que sais-je si je ne
touche pas au terme tant desir? Jy touchois en effet sans le
savoir, et voici comment la chose arriva par un accident bizare,
qui par-tout ailleurs mauroit cot la vie.

Aprs avoir mont pendant plusieurs heures les grandes montagnes de
la Troximanie, jarrivai enfin avec beaucoup de peine jusqu leur
cime, conduisant mon cheval par la bride. L, je sentis tout--coup
que la terre me manquoit sous les pieds; en effet mon cheval roula
dun ct de la montagne, et je culbutai de lautre, sans savoir ce
que je devins depuis ce moment jusqu celui o je me trouvai au
fond dun affreux prcipice, environn de toutes parts de rochers
effroyables. Il est visible que quelque bon gnie me soutint dans ma
chte pour mempcher dy prir; et je men serois apper ds-lors
si javois e toutes les connoissances que jai acquises depuis.
Mais la pense ne men vint point, et jattribuai  un heureux
hasard ce qui toit leffet dune protection particuliere de quelque
fe, de quelque gnie favorable, ou de quelquune de ces petites
divinits qui voltigent dans le pays des romans en plus grand nombre
que les papillons ne volent au printems dans nos campagnes. On
naura cependant pas de peine  comprendre que dans la situation o
je me trouvai, aprs avoir lev les yeux au ciel pour contempler la
hauteur norme do jtois tomb, et avoir envisag toute lhorreur
des lieux qui menvironnoient, je ds mabandonner aux plus tristes
rflexions. pauvre Fan-Frdin, que vas-tu devenir dans cette
horrible solitude... par o sortiras-tu de ces antres profonds... tu
vas prir... O que je dis de choses touchantes, et que je me
plaignis loquemment du destin, de la fortune, de mon toile, et de
tout ce qui me vint  lesprit! Mais on va voir combien javois tort
de me plaindre; et par le droit que jai acquis dans le pays des
romans de faire des rflexions morales, je voudrois que les hommes
apprissent une bonne fois par mon exemple,  respecter les dcrets
suprmes qui reglent leur sort, et  ne se jamais plaindre des
vnemens qui leur semblent les plus contraires  leurs desirs.
Cependant la nuit qui approchoit, redoubloit mon inquitude, et je
me htai de profiter du peu de jour et de forces qui me restoient
pour sortir, sil toit possible, de labme o jtois. En vain
aurois-je essay de gagner les hauteurs: elles toient trop
escarpes. Il ne me restoit qu chercher dans les fonds une issu
pour me conduire  quelque endroit habit, ou du moins habitable.
Nul vestige de sentier ne soffrit  ma v. Sans doute jtois le
premier homme qui ft descendu dans ce prcipice. Je fs ainsi
rduit  me faire une route  moi-mme, et en effet je fis si bien,
en grimpant et sautant de rocher en rocher, tantt maccrochant aux
brossailles, tantt me laissant couler sur le dos ou sur le ventre,
quaprs avoir fait quelque chemin de cette maniere, jarrivai  un
endroit plus dcouvert et plus spatieux.

Le premier objet qui me frappa la v, ft une espece de cimetiere,
un charnier, ou un tas dossemens dune espece singuliere. Ctoient
des cornes de toutes les figures, de grands ongles crochus, des
peaux seches de dragons ails, et de longs becs doiseaux de toute
espece. Je me rappellai aussi-tt ce que javois l dans les romans,
des griffons, des centaures, des hippogriffes, des dragons volans,
des harpies, des satyres, et dautres animaux semblables, et je
commenai  me flatter que je ntois pas loin du pays que je
cherchois. Ce qui me confirma dans cette ide, cest quun moment
aprs je vis sortir de louverture dun antre un centaure, qui
venant droit  lendroit que jobservois, y jetta une grande
carcasse dhippogriffe quil avoit apporte sur son dos, aprs quoi
il se retira, et senfona dans lantre do il toit sorti. Quoique
je connusse parfaitement les centaures, par les lectures que javois
faites, et que dailleurs je ne manque point de courage, javoue que
cette premiere v me causa quelque motion; je me cachai mme
derriere un rocher pour observer le centaure jusqu ce quil se ft
retir; mais alors reprenant mes esprits, et marmant de rsolution:
quai-je  craindre, dis-je en moi-mme, de ce centaure? Jai l
dans tous les romans que les centaures sont les meilleures gens du
monde. Loin dtre ennemis des hommes, ils sont tojours disposs 
leur rendre service, et  leur apprendre mille secrets curieux,
tmoin le centaure Chiron. Peut-tre celui-ci me portera-t-il au
pays des romans; du moins il ne refusera pas de me tirer de ces
horribles lieux. Je marchai aussi-tt vers lantre, et marrtant 
lentre, je lappellai  haute voix en ces termes: charitable
centaure, si votre coeur peut tre touch par la piti, soyez
sensible au malheur dun prince qui implore votre gnrosit. Cest
le Prince Fan-Frdin qui vous appelle. Mais jeus beau appeller et
lever ma voix, personne ne parut.

Plein dinquitude et dune frayeur secrete, jentrai dans la
caverne, et je vis que ctoit un chemin soterrain qui senfonoit
beaucoup sous la montagne. Quel parti prendre? Je nen trouvai pas
dautre que de suivre le centaure, jugeant quil ntoit pas
possible que je ne le rencontrasse, ou que je ne me fisse bien-tt
entendre  lui. Mais avouerai-je ici ma foiblesse, ou ne lavouerai-
je pas? Faut-il parler ou me taire? Voil une de ces situations
difficiles, o jai souvent v dans les romans les hros qui
racontent leurs avantures, et dont on ne connot bien lembarras que
lorsquon lprouve soi-mme. Aprs tout, comme jai remarqu que
tout bien considr, ces messieurs prennent tojours le parti
davouer de bonne grace, javoue donc aussi qu peine jeus fait
cent pas dans ce profond souterrain, en suivant tojours le rocher
qui servoit de mur, que saisi dhorreur de me voir dans un lieu si
affreux sans savoir par quelle issu jen pourrois sortir, je me
laissai tomber de foiblesse, et presque sans connoissance. Il men
resta cependant assez pour me souvenir que dans une situation  peu
prs semblable, le clebre Cleveland avoit eu lesprit de
sendormir; et trouvant lexpdient assez bon, je ne balanai pas 
limiter. Mais aprs un tel aveu, il est bien juste que je me
ddommage par quelque trait qui fasse honneur  mon courage. Je me
relevai donc bien-tt aprs, et considrant quil falloit me
rsoudre  prir dans ces profondes tnebres des entrailles de la
terre, ou trouver le moyen den sortir, je rsolus de continuer ma
route jusquo elle me pourroit conduire. Quon se reprsente un
homme marchant sans lumiere dans un boyau troit de la terre  deux
lieus peut-tre de profondeur, oblig souvent de ramper, de se
replier, de se glisser comme un serpent dans des passages serrs,
sans pouvoir avancer quen ttant de la main, et quen sondant du
pied le terrain.

Telle toit ma situation, et on aura sans doute de la peine  en
imaginer une plus affreuse. Le souvenir de cette avanture me fait
encore tant dhorreur, que jen abrge le rcit. Mais ce que je ne
puis mempcher de dire, cest que je nai jamais mieux reconnu
qualors la vrit de ce que jai v dans tous les romans, quon
nest jamais plus prs dobtenir le bien quon dsire, quau moment
que lon en parot le plus loign: car voici ce qui marriva. Aprs
avoir march long-tems de la faon que je viens de raconter, je crus
que je commenois  appercevoir quelque foible lumiere. Jeus peine
dabord  me le persuader, et je lattribuai  un effet de mon
imagination inquite et trouble. Cependant japperus bien-tt que
cette lumiere augmentoit sensiblement, et je nen ps plus douter,
lorsque je vis que je commenois  distinguer les objets.  quelle
joye je ressentis dans ce moment! Tout mon corps en tressaillit, et
je ne connois point de termes capables de lexprimer. Je ne
comprends pas encore comment ce passage subit dune extrme
tristesse  un si grand excs de joye, ne me causa pas une
rvolution dangereuse. Quoiquil en soit, voyant que le jour
augmentoit tojours, et jugeant que la sortie que je cherchois ne
devoit pas tre loigne, je doublai le pas, ou pltt je courus
avec empressement pour y arriver. Je la trouvai en effet, et je
vis... le dirai-je? Oi, je vis les choses les plus tonnantes, les
plus admirables, les plus charmantes quon puisse voir. Je vis en un
mot le pays des romans. Cest ce que je vais raconter dans le
chapitre suivant.


CHAPITRE 2

Entre du Prince Fan-Frdin dans la romancie. Description et
histoire naturelle du pays.

La plpart des voyageurs aiment  vanter la beaut des pays quils
ont parcourus, et comme la simple vrit ne leur fourniroit pas
assez de merveilleux, ils sont obligs davoir recours  la fiction.
Pour moi loin de vouloir exaggrer, je voudrois aucontraire pouvoir
dissimuler une partie des merveilles que jai vus, dans la crainte
o je suis quon ne se dfie de la sincrit de ma relation. Mais
faisant rflexion quil nest pas permis de supprimer la vrit pour
viter le soupon de mensonge, je prends gnreusement le parti qui
convient  tout historien sincere, qui est de raconter les faits
dans la plus exacte vrit, sans aucun intrt de parti, sans
exaggration, et sans dguisement. Je prvois que les esprits forts
sobstineront dans leur incrdulit; mais leur incrdulit mme leur
tiendra lieu de punition, tandis que les esprits raisonnables auront
la satisfaction dapprendre mille choses curieuses quils
ignoroient. Je reprends donc la suite de mon rcit.

A peine fus-je arriv  la sortie du chemin souterrain, que jettant
les yeux sur la vaste campagne qui soffroit  mes regards, je fus
frapp dun tonnement que je ne puis mieux comparer qu
ladmiration o seroit un aveugle n qui ouvriroit les yeux pour la
premiere fois: cette comparaison est dautant plus juste, que tous
les objets me parurent nouveaux, et tels que je navois rien v de
semblable. Ctoient  la vrit des bois, des rivieres, des
fontaines; je distinguois des prairies, des collines, des vergers;
mais toutes ces choses sont si diffrentes de tout ce que dans ce
pays-ci nous appellons du mme nom, quon peut dire avec vrit que
nous nen avons que le nom et lombre. La premiere rflexion qui me
vint  lesprit, fut de songer quil y avoit sous la terre beaucoup
de pays que nous ne connoissions pas, ce qui me parut une
observation importante pour la gographie et la physique; mais il
est vrai quentran par la curiosit et ladmiration des objets qui
soffroient  mes yeux, je ne marrtai pas long tems  ces
rflexions philosophiques.

Jentrai dans la campagne sans trop savoir o je tournerois mes
pas, me sentant galement attir de tous cts par des beauts
nouvelles, et pouvant  peine me donner le loisir den considrer
aucune en particulier. Je me dterminai enfin  suivre une charmante
riviere qui serpentoit dans la plaine. Cette riviere toit borde
dun gazon le plus beau, le plus riant, le plus tendre quon puisse
imaginer, et ce gazon toit embelli de mille fleurs de diffrente
espece. Elle arrosoit une prairie dune beaut admirable, dont
lherbe et les fleurs parfumoient lair dune odeur exquise, et si
en serpentant elle sembloit quelquefois retourner sur ses pas, cest
sans doute parce quelle avoit un regret sensible de quitter un si
beau lieu. La prairie toit orne dans toute son tendu de bosquets
dlicieux, placs dans de justes distances pour plaire aux yeux, et
comme si la nature aimoit aussi quelquefois  imiter lart, comme
lart se plat tojours  imiter la nature, japperus dans quelques
endroits des especes de desseins rguliers forms de gazon, de
fleurs et darbrisseaux qui faisoient des parterres charmans; mais
la riviere elle-mme sembloit puiser toute mon admiration. Leau en
toit plus claire et plus transparente que le crystal. Pour peu
quon voult prter loreille, on entendoit ses ondes gmir
tendrement, et ses eaux murmurer doucement; et ce doux murmure se
joignant au chant mlodieux des cygnes, qui sont l fort communs,
faisoit une musique extrmement touchante. Au lieu de sable on
voyoit briller au fond de la riviere des nacres de perle, et mille
pierres prcieuses; et on distinguoit sans peine dans le sein de
londe un nombre infini de poissons dors, argents, azurs,
pourpre, qui pour rendre le spectacle plus aimable, se plaisoient 
faire ensemble mille agrables jeux. Cest pourtant dommage, dis-je
tout bas, quon ne puisse point passer dun bord  lautre pour
joir galement des deux cts de la riviere. Le croira-t-on? Sans
doute; car jai bien dautres merveilles  raconter.  peine donc
eus-je prononc tout bas ces paroles, que japperus  mes pieds un
petit batteau fort propre. Je connoissois trop par mes lectures
lusage de ces batteaux, pour hsiter dy entrer. Jy descendis en
effet, et dans le moment je fus port  lautre bord de la riviere.
Que les incrdules osent aprs cela faire valoir de mauvaises
subtilits contre des faits si avrs. Voici dequoi achever de les
confondre, cest que considrant un certain endroit de la riviere,
et trouvant quil et t  propos dy faire un pont, je fus tout
tonn den voir un tout fait dans le moment mme; de sorte quon
na jamais rien v de si commode.

Cependant je continuai ma route, et je puis dire, sans exagration,
qu chaque pas je rencontrai de nouveaux sujets dadmiration.
Japperus entrautres un endroit dans la prairie qui me parut un
peu plus cultiv. Jeus la curiosit den approcher, et je trouvai
une fontaine. Leau men part si pure et si belle, que ne doutant
pas quelle ne ft excellente, jen voulus goter; mais que ne
sentis-je pas dans le moment au dedans de moi-mme! Quelle ardeur,
quels transports, quels mouvemens inconnus, quels feux! Ces feux
avoient  la vrit quelque chose de doux, et il me semble que jy
trouvois du plaisir; mais ils toient en mme-tems si vifs et si
inquiets, que ne me possdant plus moi-mme, et tombant
alternativement de la plus vive agitation dans une profonde rverie,
je marchois au travers de la prairie sans savoir prcisment o
jallois. Je rencontrai ainsi une seconde fontaine, et je ne sais
quel mouvement me porta  boire aussi de son eau. Mais  peine en
eus-je aval quelques gouttes, que je me trouvai tout chang. Il me
sembla que mon coeur toit envelopp dune vapeur noire, et que mon
esprit se couvroit dun nuage sombre. Je sentis des transports
furieux, et des mouvemens confus de haine et daversion pour tous
les objets qui se prsentoient. Ce changement mouvrit les yeux. Je
me rappellai ce que javois l des fontaines de lamour et de la
haine, et je ne doutai plus que ce ne fussent celles dont je venois
de boire. Alors me souvenant que javois aussi l que le lac
dindiffrence ne devoit pas tre loign des deux fontaines, je me
htai de le chercher, et layant rencontr (car dans ce pays-l on
rencontre tojours tout ce quon cherche) jen bus seulement
quelques gouttes dans le creux de ma main, et dans linstant rendu 
moi-mme, je sentis un calme doux et tranquille succder au trouble
qui mavoit agit.

Je ne dis rien des plantes singulieres que jobservai. On sait
assez que le pays en est tout couvert. Ce nest que dans la romancie
quon trouve la fameuse herbe moly, et le clbre lotos. Les plantes
mmes que nous connoissons, et qui croissent aussi dans ce pays-l,
y ont une vertu si admirable quon ne peut pas dire que ce soient
les mmes plantes; et je ne puis  cette occasion mempcher
dadmirer la simplicit de linfortun chevalier de la Manche, qui
crt pouvoir avec les herbes de son pays composer un baume semblable
 celui de Fierabras. Car il est vrai que nous avons des plantes de
mme nom; mais il sen faut beaucoup quelles ayent la mme vertu;
cest par cette raison que les philtres amoureux, les breuvages
enchants, les charmes, et tous les sorts que nos magiciens
entreprennent de composer avec des herbes magiques ne russissent
point, parce que nous navons que des plantes sans force et sans
vertu; et je mimagine que cest encore ce qui fait que nous ne
voyons plus de ces baguettes merveilleuses, de ces bagues
surprenantes, de ces talismans, de ces poudres, et mille autres
curiosits pareilles, qui operent tant deffets prodigieux, parce
que nous navons pas dans ce pays-ci la vritable matiere dont elles
doivent tre composes.

Mais ce que je ne dois pas oublier, cest la bont admirable du
climat. Je navois jamais compris dans la lecture des romans comment
les princes et les princesses, les hros et leurs hrones, leurs
domestiques mmes et toute leur suite passoient toute leur vie, sans
jamais parler de boire ni de manger. Car enfin, disois-je, on a beau
tre amoureux, passionn, avide de gloire, et hros depuis les pieds
jusqu la tte: encore faut-il quelquefois subvenir  un besoin
aussi pressant que celui de la faim. Mais il est vrai que jai bien
chang dide, depuis que jai respir lair de la romancie. Cest
premierement lair le plus pur, le plus serein, le plus sain et le
plus invariable quon puisse respirer. Aussi na-t-on jamais oi
dire quaucun hros ait t incommod de la pluye, du vent, de la
neige, ou quil ait t enrhum du serein de la nuit, lorsquau
clair de la lune il se plaint de ses amoureux tourmens. Mais cet air
a sur-tout une proprit singuliere, cest de tenir lieu de
nourriture  tous ceux qui le respirent, en sorte quon peut dans ce
pays-l entreprendre le plus long voyage  travers les dserts les
plus inhabits, sans se mettre en peine de faire aucune provision
pour soi ni pour ses chevaux mmes.

Voici encore une chose qui me frappa extrmement. Nos rochers dans
tous ces pays-ci sont dune duret et dune insensibilit si grande,
quon leur diroit pendant une anne entiere les choses du monde les
plus touchantes, quils ne les couteroient seulement pas. Mais ils
sont bien diffrens dans la romancie. Jen rencontrai dans mon
chemin un amas assez considrable, et comme ma curiosit me portoit
 tout observer, je men approchai pour les considrer de plus prs.
Je voulus mme en tter quelques-uns de la main; mais quel fut mon
tonnement de les trouver si tendres, quils cdoient  leffort de
ma main comme du gazon ou de la laine. Javoue que ce phnomene me
part si trange, que jen jettai un cri dtonnement, et je ne
laurois jamais compris si on ne me lavoit expliqu depuis. Cest
quil toit venu la veille un amant des plus malheureux et des plus
loquens du pays conter  ces rochers ses tourmens; et son rcit
toit si touchant, ses accens douloureux si pitoyables, que les
rochers navoient p y rsister malgr toute leur duret naturelle.
Les uns stoient fendus de haut en bas, les autres stoient
laisss fondre comme de la cire, et les plus durs stoient
attendris et amollis au point que je viens de dire. Si les rochers
de la romancie sont si sensibles, il est ais de juger quelle doit
tre en ce pays-l la complaisance des echos pour ceux qui ont 
leur parler. Il ny a rien de si aimable ni de si docile. Ils
rpetent tout ce que lont veut. Si vous chantez, ils chantent; si
vous vous plaignez, ils se plaignent avec vous. Ils nattendent pas
mme pour rpondre que vous ayez achev de parler, et pltt que de
laisser un pauvre amoureux parler seul, ils sentretiendront avec
lui une journe entiere. Cest une des grandes ressources quon ait
dans ce pays-l, quand on na personne  qui lon puisse confier ses
peines secretes. Il ny a qu aller trouver un echo, sur-tout si
cest un echo femelle, et en voil pour aussi long-tems quon veut.


CHAPITRE 3

Suite du chapitre prcdent.

Les arbres de la romancie sont en gnral  peu prs faits comme les
ntres; mais il y a pourtant sur cela des remarques importantes 
faire. Car outre que leur feillage est tojours dun beau verd,
leur ombrage dlicieux, leurs fruits beaucoup meilleurs que les
ntres, cest dans la romancie seule quon trouve de ces arbres si
prcieux et si rares, dont les uns portent des rameaux dor, et les
autres des pommes dor. Mais il est vrai que sil est rare de les
rencontrer, il est encore plus difficile den approcher et den
cueillir les fruits, parce quils sont tous gards par des dragons
ou des geants terribles, dont la ve seule porte la frayeur dans les
ames les plus intrpides. En vain se flateroit-on de pouvoir tromper
leur vigilance; ils ont tojours les yeux ouverts, et ne connoissent
pas les douceurs du sommeil. Dun autre ct entreprendre de les
forcer, cest sexposer  une mort certaine; de sorte quil faut
renoncer  lespoir de cueillir jamais des fruits si prcieux, 
moins quon ne soit favoris de quelque protection particuliere:
alors il ny a rien de si ais. Une petite herbe quon porte sur
soi, un miroir quon montre au dragon ou au geant, une baguette dont
on les touche, un brevage quon leur prsente, le moindre petit
charme les assoupit; aprs quoi il est facile de leur couper la
tte, et de se mettre ainsi en possession de tous les trsors dont
ils sont les gardiens. Je dois pourtant avertir que ce que jen dis
ici nest que sur le rapport dautrui; car comme ces arbres sont
fort rares, je nen ai point trouv sur ma route, et je nai eu
dailleurs aucun intrt den aller chercher. Mais une chose que
jai ve, et quon doit regarder comme certaine, cest le got que
les arbres ont dans ce pays-l pour la musique. Voici un fait qui
mest arriv, et qui me causa dans le tems beaucoup de surprise.

Un jour que je mtois abandonn au sommeil dans un charmant bocage
de jeunes maronniers, je fus fort tonn  mon rveil de me trouver
expos aux ardeurs du soleil, et entierement  dcouvert, sans que
je psse imaginer ce qutoient devenus les arbres qui mavoient
prt leur ombre il ny avoit quun moment. Mais en regardant de
tous cots, je les apperus dja un peu loin qui marchoient comme en
cadence vers une petite plaine, o un excellent joueur de luth les
attiroit  lui, par le son harmonieux de son instrument. Quelques
rochers stoient mis de leur compagnie avec tout ce quil y avoit
de lions, de tigres et dours dans ce canton. Cest un des
spectacles qui mayent fait le plus de plaisir dans tout le cours de
mon voyage.

Pour ce qui est de ce que javois entendu raconter  un historien
clebre, que les arbres avoient entreux une langue fort
intelligible pour sentretenir ensemble, lorsquun vent doux et
leger agitoit lextrmit de leurs branches, jai e beau my rendre
attentif dans les diverses forts que jai ves; il faut ou que
cette observation mait chapp, ou pltt que le fait ne soit pas
vrai, dautant plus que cet historien nest pas tojours exact dans
ses rcits. Il nen est pas ainsi de ceux qui ont assur que les
arbres servoient de demeure  des divinits champtres; car cest un
fait avr, dont jai t souvent tmoin. Rien mme nest plus
commun sur le soir, lorsque la lune commence  clairer les ombres
de la nuit, que de voir sur tout les chnes sentrouvrir, pour
laisser sortir de leur sein les dryades qui y passent la journe, et
se rouvrir le matin  la pointe du jour, pour les recevoir aprs
quelles ont dans dans les champs avec les nayades. Comme il est
ais de distinguer les arbres habits de ceux qui ne le sont pas,
ils sont extrmement respects, et nul mortel na la hardiesse dy
toucher. Si quelque tmraire osoit y porter la coigne, on en
verroit aussi-tt le sang couler en abondance; mais son impit
seroit bien-tt punie. Les faunes ont aussi leurs arbres comme les
dryades, et il y a des marques pour les distinguer. Mais cela ne
laisse pas de donner quelquefois occasion  des jeux fort plaisants.
Au retour du bal un jeune faune va semparer de larbre dune
dryade. La dryade arrive et frape  son arbre pour le faire ouvrir.
Qui va l? La place est prise. Il faut composer. La dryade sen
dfend, schappe, et court se saisir  son tour du logement dune
autre dryade. Celle-ci survient et fait du bruit, pendant lequel le
faune sortant doucement, vient par derriere pour la surprendre. Mais
elle sen apperoit et senfuit. Le faune court aprs; pendant quil
court, la premiere dryade regagne son arbre. Celle qui est
poursuivie en gagne un autre si elle peut; mais enfin il y a
tojours une derniere arrive qui paye pour les autres, et le jeu
finit ainsi. Cest  ce petit divertissement que nous sommes
redevables du jeu quon appelle aux quatre coins. Au reste, ce nest
que pour quelques momens quil peut tre permis  ces divinits de
se dloger ainsi. Car elles sont toutes obliges par les loix de
leur condition naturelle, de vivre et de mourir avec leurs arbres,
sans pouvoir sen sparer autrement que par la mort. Il ne faut
pourtant pas croire quelles meurent rellement; leur mort ne
consiste qu passer sous quelque autre forme, lorsque larbre prit
enfin de vieillesse, ou par quelque accident. On distingue ainsi les
vieilles divinits des plus jeunes, et on reconnot mme  la
disposition de larbre celles de la divinit qui lhabite, cest--
dire, si elle est heureuse ou non. On me fit remarquer entrautres
un tremble, qui toit habit par un faune des plus sages et des plus
vertueux de son espce. Il avoit mme, disoit-on, des qualits assez
aimables; mais aprs avoir long-tems vcu dans lindiffrence, il
avoit e le malheur daimer, et pendant plusieurs annes il navoit
ressenti que les tourmens de lamour, sans en prouver jamais les
plaisirs. Le chagrin et le dsespoir avoient enfin surmont son
courage et sa raison. Il languissoit sans esprance de vivre long-
tems, ou pltt si quelque chose pouvoit encore lui plaire, ctoit
lespoir de mourir bientt, et on sen appercevoit  la pleur de
ses feilles,  la scheresse de ses branches et de sa cime, qui
commenoit dja  se dpoiller de verdure.

En continuant de marcher, je rencontrai quelques ruisseaux de lait
et de miel. Ils sont assez communs dans ce pays-l; et comme jen
avois souvent entendu parler, je nen fus pas beaucoup tonn; mais
jignorois quelle pouvoit tre la source de ces ruisseaux charmans,
et jeus le plaisir de la voir de mes yeux. Cest que dans la
romancie les vaches et les chevres sont si abondantes en lait,
quelles en rendent continuellement delles-mmes, sans quon se
donne la peine de les traire; de sorte que ds quil y en a
seulement une douzaine ensemble, elles forment en moins de rien un
ruisseau de lait assez considrable. Les ruisseaux de miel sont
forms -peu-prs de la mme maniere. Les abeilles sattachent  un
arbre pour y faire leur miel, et elles en font une si prodigieuse
quantit, que les goutes qui en tombent sans cesse, forment un
ruisseau. Cela me donna occasion de considrer de plus prs les
troupeaux qui paissoient dans la prairie. Je puis assrer quils en
valoient bien la peine, et on le croira aisment, puisque je vis en
effet dans ce pays-l tous les animaux quon ne voit pas ici. Les
troupeaux toient spars selon leurs espces differentes en
diffrens parcs.

Je considrai dabord un haras de chevaux, et jen remarquai de
trois sortes. La premiere toit de chevaux assez semblables aux
ntres, mais dune beaut incomparable. Ils toient tous si vifs et
si ardens, que leur haleine paroissoit enflamme, et ce qui mtonna
le plus, cest quils sont dune agilit si surprenante, quils
courent sur un champ couvert dpis, sans en rompre un seul. Aussi
ne sont-ils pas engendrs selon les loix ordinaires de la nature.
Ils nont dautre pere que le zphyre, et pour en perptuer la race,
il ne faut quexposer les cavalles lorsque ce vent souffle, et elles
sont aussi-tt pleines. Il seroit sans doute bien  souhaiter que
nous eussions dans ce pays-ci de pareils haras; mais on nen a
encore jamais v que dans la Lybie. Jy remarquai sur tout une
jument dune beaut admirable. On lappelloit la jument sonnante,
parce quil lui pendoit aux crins de la tte et du col, une infinit
de petites sonnettes dor, qui au jugement des fins connoisseurs en
harmonie, faisoient une fort belle musique. La seconde espce est
des Pgases, cest--dire, de ces chevaux als qui volent dans les
airs aussi lgerement que nos hirondelles. On sait quil nen a
paru quun seul dans notre hemisphere du tems de Bellerophon; mais
ils sont fort communs dans la romancie. La troisime espece est de
ces belles licornes blanches, qui portent une longue corne au milieu
du front. Elles sont fort estimes dans le pays quoiquelles ny
soient pas rares.

Prs du parc aux chevaux jen vis un de griffons et dhippogriffes.
Ces animaux sont terribles en apparence, et on ne peut considrer
sans quelque frayeur leurs griffes effroyables, leur bec crochu,
leurs grandes ales, et leur queu de lion; mais ils sont en effet
les plus dociles de tous les animaux, et fort aiss  apprivoiser.
Quand on en a une fois apprivois quelquun, on en fait tout ce
quon veut. Ils sont dune commodit admirable pour atteler aux
voitures, et faire beaucoup de chemin en peu de tems. Pour ce qui
est des centaures, on voulut autrefois les faire parquer aussi comme
les chevaux et les griffons, parce quils tiennent en effet beaucoup
du cheval; mais ils ny voulurent jamais consentir, prtendant
quils ne tenoient pas moins de lhomme; et comme en effet il est
assez difficile de dcider si ce sont des hommes ou des chevaux,
laffaire est demeure indcise; et cependant on leur a laiss la
libert de courir la campagne selon leur fantaisie, et de vivre 
leur maniere. Le parc des hircocerfs et des chimeres me parut un des
plus curieux  voir, et mamusa fort long-tems. Tous ces monstres
toient resserrs chacun dans une loge faite en forme de cage, qui
laissoit voir toute leur taille et leur figure, ce qui faisoit une
espce de mnagerie fort divertissante dune part, par lassortiment
bizarre de divers animaux unis ensemble, et terrible de lautre par
la figure monstrueuse et menaante de ces btes farouches.

Aux deux cts de cette mnagerie on avoit pratiqu deux grands
canaux, mais bien diffrens lun de lautre; car lun toit plein
dun feu clair et vif, quon avoit soin dentretenir
continuellement, ctoit pour loger et nourrir un troupeau de
salamandres. Lautre toit rempli dune belle eau claire et
transparente. Ctoit la demeure de deux ou trois bandes de sirenes
quon y avoit loges comme dans une maison de force, pour les punir
des dbauches effroyables, o elles avoient engag par les charmes
de leur voix enchanteresse, quantit de heros vertueux. Outre la
retraite  laquelle elles toient condamnes pour plusieurs annes,
elles avoient dfense de chanter, si ce ntoit quelques morceaux de
lopra dH parce quon jugeoit quil ny avoit pas de danger den
tre attendri; mais elles en trouvoient le chant si sauvage,
quelles aimoient mieux se taire, de sorte quelles toient en effet
muettes comme des poissons. Outre ces deux canaux, il y avoit encore
un puits fort profond, qui servoit de demeure  des basilics. Mais
je me gardai bien de me prsenter  louverture du puits, pour ne
pas mexposer  tre tu par le regard meurtrier de ces monstres.

Je passai de l  un quartier o jappercevois des moutons. Je nai
jamais rien v de si aimable. Mais jai sur tout un plaisir
singulier  me rappeller le charmant tableau qui soffrit  mes
yeux. On sait comment sont faits parmi nous les bergers et les
bergeres; rien de plus abject ni de plus dgoutant; et nen ayant
jamais v dautres, je mtois persuad que tout ce que je lisois de
ceux dautrefois, sur tout de ceux qui habitoient les bords du
Lignon, ntoit que jeu desprit et pure fiction. Cest moi qui me
faisois illusion  moi-mme.

Non, rien nest si galant ni si aimable que les bergers de la
romancie. Leur habillement est tojours extrmement propre; simple,
mais de bon gout: peu charg de parures, mais lgant et bien
assorti  la taille et  la figure. Toutes leurs houlettes sont
ornes de rubans, dont la couleur nest jamais choisie au hazard;
car elle doit marquer tojours les sentimens et les dispositions de
leur coeur; et je nen ai v aucune qui ne ft en mme tems charge
de chiffres ingnieux et tout--fait galants. Si les bergeres
ignorent lusage du rouge, du blanc, des mouches et de tous les
attraits emprunts, cest que lclat et la vivacit naturelle de
leur teint surpasse tout ce que lart peut prter dagrmens. Toute
la parure de leur tte consiste en quelques fleurs nouvelles, qui
mles avec les boucles de leurs cheveux, font un effet plus
charmant mille fois que ne feroient les perles et les diamans. Mais
ce qui acheve de les rendre les plus aimables personnes du monde, ce
sont ces graces touchantes et naturelles dont elles sont toutes
pourves. Quelles soient vives ou dune humeur plus tranquille,
quelles chantent, quelles dansent, quelles sourient, quelles
soient tristes, quelles dorment ou quelles veillent, elles font
tout cela avec tant de grace et de gentillesse, quil ny a point de
coeur si insensible qui nen soit m. Laimable candeur et
linnocente simplicit sont des vertus qui ne les quittent jamais.
Elles ignorent jusquau nom de la dissimulation, de la perfidie, de
linfidlit, et de ces artifices dangereux, que la jalousie ou la
coquetterie mettent en usage. Le berger qui vit parmi elles est le
plus heureux des hommes; sil aime, il est sr dtre aim; sa
tendresse est paye de tendresse, et sa constance de fidlit. Le
berger sans amour et qui chrit son indiffrence, na point 
craindre dtre sduit par les amorces trompeuses dune coquette
perfide ou volage. amour et simplesse, cest leur devise, et lage
dor recommence tous les jours pour eux. Ce quil y a de plus
admirable, cest quavec cette innocente simplicit qui fait leur
caractere, et les bergers et les bergeres, semblables  ceux du
Lignon, joignent tous les raffinemens les plus recherchs de lamour
le plus dlicat, et des coeurs les plus sensibles; mais il est inoi
quils en fassent jamais dusage quau profit de lamour mme. Assis
 lombre des verds boccages, ou sur les bords dun clair ruisseau,
on les voit tojours agrablement occups  chanter leurs amours, et
 faire retentir les chos des vallons du son de leurs chalumeaux,
et de leurs pipeaux champtres. Les oiseaux ne manquent jamais dy
mler leur tendre ramage, en mme tems que les ruisseaux y joignent
leur doux murmure. Les troupeaux se ressentent de la fcilit de
leurs matres, et lon voit tojours dans leurs prairies bondir les
moutons et les agneaux, sans que les loups osent leur donner la
moindre allarme. Au reste, ils ne songent jamais, ces heureux
bergers, aux noeuds de lhymen. Ils mettent toute leur satisfaction
 recevoir quelques tendres marques damiti de leurs vertueuses et
chastes bergeres, et jusques  la mort ils prferent constamment
lesprance de possder aux fades douceurs de la possession mme.
Javou, que touch dun spectacle si riant et si gracieux, je fus
tent de prendre sur le champ une pannetiere et une houlette, et de
fixer toutes mes courses dans un si beau lieu, pour y couler le
reste de mes jours dans la paix et linnocence, et goter  jamais
les douceurs dun repos tranquille. Je ne suis pas mme le premier 
qui cette pense soit venu  lesprit,  la simple lecture des
biens parfaits que linnocente simplicit fait trouver au bord des
fontaines, dans les prs, dans les bois et les forts; mais faisant
rflexion que je serois tojours le matre de choisir quand je
voudrois ce genre de vie, et que javois encore un grand pays 
parcourir, je continuai ma route.

Je remarquai en chemin quelques taureaux sans cornes, parce quon
les leur avoit arraches pour en faire des cornes dabondance. Je
vis dautres taureaux qui avoient des cornes et des pieds dairain,
des vaches dune beaut admirable qui descendoient de la fameuse Io:
plusieurs chvres Amalthes, des cerberes ou grands chiens  trois
ttes, des chats botts, des singes verds; et sur-tout je vis dun
peu loin dans un petit lac une hydre effroyable qui avoit sept
ttes, dont chacune ouvroit une gueule terrible arme de dents
venimeuses et tranchantes. Comme je navois ni la massu dHercule,
ni aucune pe enchante, je neus garde de men approcher. Je me
htai mme de men loigner, et cela me donna occasion de rencontrer
enfin des habitans du pays.


CHAPITRE 4

Des habitans de la romancie.

Jetois surpris de navoir encore rencontr que des btes, except
les bergers dont je viens de parler. Je savois bien en gnral que
les romanciens sont grands voyageurs; mais je ne pouvois pourtant
pas mimaginer que le pays ft absolument dsert. Enfin regardant au
loin de tous cts, japperus un endroit qui me parut fort peupl.
Ctoit en effet un lieu de promenade, o un nombre considrable
dhabitans des deux sexes, avoit cotume de se rendre pour prendre
le frais. Je my acheminai, et jeus le plaisir en chemin de
vrifier par moi-mme ce que javois tojours e quelque peine 
croire, que les fleurs naissent sous les pas des belles. Car je
remarquai sur la terre plusieurs traces de fleurs encore fraches,
qui aboutissoient au lieu de la promenade, et qui navoient srement
pas dautre origine. Le lieu mme o les belles se promenoient, en
toit tout couvert; et dans la romancie on ne connot point dautre
secret pour avoir en toute saison des jardins et des parterres des
plus belles fleurs. Je trouvai tout le monde partag en diverses
compagnies de quatre, de trois ou de deux, tant hommes que femmes,
et plusieurs qui se promenoient seuls un peu  lcart. Comme je ne
connoissois personne, je crus devoir faire comme ces derniers, afin
dxaminer la contenance et les faons des romanciens avant que den
aborder quelquun.

La premiere observation que je fis, cest que je nappercevois ni
enfans, ni vieillards. Il ny en a point en effet dans toute la
romancie, et on en voit assez la raison. Toute la nation par
consquent est compose dune jeunesse brillante, saine, vigoureuse,
frache, la plus belle du monde; et quand je dis la plus belle,
cette proposition est si exactement vraye, quon ne peut, sans une
injustice criante, faire sur cela la moindre comparaison. Les
franois, par exemple, passent pour une assez belle nation.
Cependant si on lexamine de prs, on y trouvera beaucoup de gens
malfaits. Rien nest mme si commun que dy voir des personnes
entierement contrefaites; on y voit dailleurs des visages si peu
agrables, des yeux si petits, des nez si longs, des bouches si
grandes, des mentons si plaisans. Or voil ce qui ne se voit jamais
dans la romancie. Il est pourtant vrai quon y conserve de tout tems
une petite race extrmement contrefaite dhommes et de femmes pour
servir de contraste dans loccasion, suivant le besoin des
ecrivains. Mais outre quelle est en trs-petit nombre, cest une
race aussi trangere  la romancie, que les ngres le sont 
lEurope; et  cela prs il est inoi dy rencontrer une personne
qui nait pas la taille parfaitement belle. Un ns tant soit peu
long, des yeux tant soit peu petits, y seroient regards comme un
monstre. Tous, tant hommes que femmes, et sur-tout celles-ci, ont
tous les traits du visage extrmement rguliers. Cest-l que la
blancheur du front efface celle de lalbtre, que les arcs des
sourcils disputent de perfection avec liris, cest-l que lbene
et la neige, les lys et les roses, le corail et les perles, lor et
largent, tantt fondus ensemble, tantt sparment, concourent 
former les plus belles ttes et les plus beaux visages quon puisse
imaginer. Toutes les dames y ont sur-tout les yeux dune beaut
admirable. Jen connois pourtant quelque part dans ce pays-ci
daussi beaux, mais ils sont rares; car ce sont des astres brillans,
dont lclat bloit, des soleils do partent mille traits de
flamme qui embrasent tous les coeurs.  leur aspect on voit fondre
la froide indiffrence comme la glace expose aux ardeurs du soleil.
Lamour y fait sa demeure pour lancer plus srement ses traits.
Aussi ny a-t-il aucun coup perdu: eh! Quel coeur pourroit y
rsister? On ne peut pas sen dfendre: tt ou tard il faut se
rendre, et cder de bonne grace  de si puissans vainqueurs. Mais ce
qui acheve de faire des habitans de la romancie les plus belles
personnes quon puisse voir, cest quavec tous ces traits de beaut
ils ont tous un air fin, une physionomie noble, quelque chose de
majestueux et de gracieux tout ensemble, de fier et de doux,
douvert et de rserv, quelque chose de charmant, je ne sais quoi
dengageant, un tour de visage si attrayant, un certain agrment
dans les manieres, une certaine grace dans le discours, un sourire
si doux, des charmes quon ne sauroit dire, mille choses quon ne
sauroit exprimer, en un mot mille je ne sais quoi qui vous
enchantent je ne sais comment. Ce nest pourtant pas encore tout.
Car comme si la nature se plaisoit  puiser tous ses dons pour
former les habitans de la romancie aux dpens de tout le reste du
genre humain, on les voit joindre  tant davantages naturels toutes
les perfections de corps et desprit quon peut desirer. Ils dansent
tous admirablement bien; ils chantent  ravir; ils jouent des
instrumens dans la grande perfection; ils sont dune adresse infinie
 tous les exercices du corps: sil y a une jote, ils remportent
tojours le prix, et sil y a un combat, ils en sortent tojours
vainqueurs: que lon juge aprs cela sil ny a pas sans comparaison
beaucoup plus davantage de natre citoyen romancien, que de natre
aujourdhui prince ou duc, et autrefois citoyen romain.

Javou que ce ne fut pas sans une extrme confusion que je me vis
dabord au milieu dun peuple si bien fait. Car quoique je ne sois
pas difforme, je me rendois pourtant la justice de penser quauprs
de personnes si bien faites, je devois parotre un homme fort
disgraci de la nature. Cette pense me frappa mme tellement, que
dans la crainte dtre un objet de rise, je me retirai dans un lieu
cart pour me drober aux yeux des passans. L, comme je dplorois
le dsagrment de ma situation, mes rflexions me porterent
naturellement  tirer de ma poche un petit miroir pour my regarder.
Mais quel fut mon tonnement de me voir chang au point que je ne me
reconnoissois plus moi-mme! Mes cheveux qui toient presque roux,
toient du plus beau blond; mon front stoit agrandi, mes yeux
devenus vifs et brillans, stoient avancs  fleur de tte, mon ns
trop lev stoit rabaiss  une juste proportion; ma bouche trop
grande stoit rappetisse; mon menton trop plat, stoit arrondi,
toute ma phisionomie toit charmante. Je compris tout dun coup que
ctoit  lair du pays que jtois redevable dun si heureux
changement; mais jeus la foiblesse... lavouerai-je? Mes lecteurs
me le pardonneront-ils? ... nimporte; il faut lavouer: il sied mal
 un ecrivain romancien de ntre pas sincere, et jai promis de
ltre. Javoe donc que je fus transport de joye de me voir si
beau et si bien fait. Beaut, frivole avantage, mritez-vous
lestime des hommes? Non sans doute; mais alors ces rflxions ne me
vinrent point  lesprit. Je ne pouvois me lasser de me regarder et
de madmirer moi-mme; jtudiois dans mon miroir mille petites
minauderies agrables, je sautois daise, et me flattant de faire
incessamment quelque conqute importante, je me hatai de joindre les
compagnies dhommes et de femmes que javois laisses. Je me joignis
successivement  plusieurs, avec toute la libert que je savois que
les loix du pays permettoient de prendre, et je restai assez long-
tems dans ce lieu pour me mettre au fait de leurs moeurs, de leur
esprit, de leurs manieres, et de tout leur caractere. Tout ce dtail
est si curieux, que les lecteurs seront sans doute bien aises de
lapprendre.

On ne voit nulle part briller autant desprit que dans les
conversations romanciennes; mais cest moins lesprit quon y admire
que les sentimens, ou pltt la faon de les exprimer; car comme
lamour est le sujet de tous leurs entretiens, et quils aiment
beaucoup  parler, ils trouvent pour exprimer une chose que nous
dirions en quatre mots des tours si longs et si varis, quun jour
entier ne leur suffisant jamais, ils sont tojours obligs den
remettre une partie au lendemain. Ils ont sur-tout le talent de
dcouper et danatomiser pour ainsi dire si bien toutes les penses
de lesprit, et tous les sentimens du coeur quon seroit tent de
les comparer  des dentelles, ou  un rseau dune finesse extrme.
Que les gots des hommes sont diffrens! Ce que par un effet de
notre barbarie, nous traitons ici de verbiage et de galimatias,
voil ce qui brille et ce quon estime le plus dans les
conversations romanciennes, entrautres ces belles tirades de menus
rflxions sur tout ce qui se passe au dedans dun coeur amoureux,
inquiet, incertain, souponneux, jaloux ou satisfait. Tout cela
exprim longuement avec le pour et le contre, le oi et le non, le
vuide et le plein, le clair et lobscur, fait un discours qui
enchante. Ce sont mille petits riens, dont chacun ne dit que trs-
peu de chose; mais tous ces petits riens, toutes ces petites choses
mises bout  bout font un effet merveilleux. Il est vrai quil faut
savoir la langue du pays, comme je dirai bien-tt, sans quoi il
vous chappe beaucoup de beauts et de traits desprit; mais aussi
quand on la possede une fois, on gote une satisfaction infinie;
cest du moins mon avis, sauf au lecteur de penser autrement, sil
le juge  propos; car il ne faut pas, dit-on, disputer des gots.

Je passerai lgerement sur la nourriture des romanciens: elle est
fort simple, comme jai dit ailleurs; et en effet quand on aime, et
encore plus quand on est aim, qua-t-on besoin de boire et de
manger? Je ne dirai rien non plus de leur habillement. Il est pour
lordinaire assez nglig, par la raison que dans la romancie,
lhabillement recherch najote jamais rien aux charmes dune
personne: ce sont tojours au contraire ses graces naturelles qui
relevent son ajustement. Mais quelques princesses ont dans ce pays-
l un privilege assez singulier, cest de pouvoir shabiller en
hommes, et de courir ainsi le monde pendant des annes entieres avec
des cavaliers et des soldats, dans les cabarets et les lieux les
plus dangereux, sans choquer la biensance. Ces sortes de
dguisemens toient mme autrefois estims, et sur-tout, si la
demoiselle sous un habit de cavalier venoit  rencontrer un amant
sous un habit de demoiselle; cela faisoit un vnement si singulier,
si nouveau et si ingnieusement imagin, quon ne manquoit jamais
dy applaudir; mais ce que les lecteurs seront sans doute bien aises
de connotre, cest le caractere du peuple romancien. Il y a eu de
la mchancet  celui qui le premier a reprsent le dieu damour
comme un enfant; car il semble quil ait voulu insinuer par-l, que
lamour nest que purilit, et que les amants ressemblent  des
enfans. Mais  qui le persuadera-t-on, lorsquil est si bien prouv
par le tmoignage des plus graves auteurs, que de toutes les
passions, lamour est la plus belle et la plus hroque, jusques-l
que depuis long-tems, tous les hros du thtre, et mme ceux de
lopera, semblent ne connotre aucune autre passion que pour la
forme; mais on en jugera encore mieux par le caractere des habitans
de la romancie, qui sont les plus parfaits des amants. En voici les
principaux traits que je vais rapporter, pour en baucher seulement
le portrait.

Ils ont le talent de soccuper fort srieusement pendant tout un
jour, et un mois entier sil le faut, de la plus petite bagatelle.
Ils pleurent volontiers pour la moindre chose; un regard
indiffrent, un mot quivoque les fait fondre en larmes: cest
quils sont en effet extrmement dlicats et sensibles. La plpart
sont en mme-tems si inquiets, quils ne savent pas eux-mmes ce
quils desirent, ni ce qui leur manque. Ils voudroient et ils ne
voudroient pas: on a beau leur assrer vingt fois une chose;
doivent-ils croire ce quon leur dit, ou sen dfier? Doivent-ils
saffliger ou se rjoir? Sont-ils satisfaits ou non? Voil ce
quils ne savent jamais. Jaloux  lexcs, si quelquun par hazard
a dit un mot  leur princesse, ou si par malheur elle a jett un
regard sur quelquun, toute leur tendresse se change en fureur.
Adieu toutes les assrances et tous les sermens passs. Adieu les
lettres, les billets, les bracelets, les portraits, tout est oubli
de part et dautre, dchir, mis en pieces; on ne veut plus se voir,
on ne veut pas mme en entendre parler...  moins pourtant quil ne
sen prsente quelque occasion; et par le plus grand bonheur du
monde, il ne manque jamais de sen prsenter quelquune. Comment
faire alors? Il faut sclaircir; et lclaircissement fait, il faut
bien se raccommoder:  tout raccommodement il y a tojours de petits
frais; la princesse les prend sur son compte; et voil la paix faite
jusqu nouvelle avanture. Mais ce quil y a de plus dangereux en
cette matiere, cest lorsque lun des deux sobstine malicieusement
 cacher  lautre le sujet de son mcontentement secret, comme la
trop crdule et trop taciturne Fanny fit il y a quelque-tems,  son
trop mlancolique et sombre amant; car cela donne tojours lieu aux
plus tragiques avantures. Il est vrai que sans cela le triste hros
auroit e de la peine  parvenir  son cinquime volume; mais nest-
ce pas aussi acheter trop cher lavantage de faire un volume de
plus? Je pourrois ajoter encore ici quelques autres traits du
caractere des romanciens; quils sont naturellement rveurs et
distraits; quils aiment beaucoup  jurer, et que les sermens ne
leur cotent rien. Quils les oublient pourtant assez aisment
lorsquils ont obtenu ce quils dsirent, et dautres traits
semblables; mais comme jai beaucoup de plus belles choses  dire,
je ne mtendrai pas davantage sur ce sujet: aussi bien faut-il que
je raconte la merveilleuse rencontre que je fis dans la fort des
avantures.


CHAPITRE 5

Rencontre et rveil du Prince Zazaraph, grand paladin de la
Dondindandie, avec le dictionnaire de la langue romancienne.

Quoiquil ne ft pas difficile de reconnotre  mes manieres et 
mon langage que jtois nouveau venu dans le pays, cependant tous
ceux  qui je me joignis et avec qui je mentretins, trop occups
apparemment de leurs affaires particulieres, ne songerent presque
point  me faire offre daucun service, quoique dailleurs ils me
fissent beaucoup de politesse. Enfin un beau jeune homme que ma
prsence importunoit peut-tre, madressant la parole, me demanda si
javois pass par la fort des avantures. Non, lui dis-je, car je ne
la connois seulement pas. Eh bien, reprit-il, vous perdrez ici tout
votre tems jusqu ce que vous y ayez pass. Comme vous tes
nouvellement arriv, il est juste de vous instruire. Cette fort est
appelle la fort des avantures, parce quon ny passe jamais sans
en rencontrer quelquune; et comme ce pays-ci est le pays des
avantures, il faut que tous les nouveaux venus, ds quils arrivent,
passent par la fort, pour se faire ensuite naturaliser dans la
romancie. Elle nest pas bien loin dici, et en suivant ce petit
sentier  main droite, vous la rencontrerez.

Je remerciai le mieux quil me fut possible celui qui me donnoit un
avis si important, et mtant mis en chemin, jarrivai bien-tt  la
fort. Jentendis en y entrant un fort grand bruit au-dessus de ma
tte, et plus dsagrable encore que celui que fait une troupe de
pies effares, qui voltigent de la cime dun arbre  lautre pour se
donner mutuellement lallarme. Japperus aussi-tt quelle toit
lespece doiseaux qui faisoit ce bruit: ctoient des harpies. On
sait que si ces femmes oiseaux sont grandes causeuses, elles ne
sont pas moins gloutonnes, jusques-l quelles se jettent avec
fureur sur une table, et enlevent toutes les viandes dont elle est
charge. Quoique je ne portasse aucunes provisions, je me mis  tout
vnement sur mes gardes lpe  la main. Je savois bien que
ctoit le moyen de les carter; mais je nen reus aucune insulte,
et jen fus quitte pour essuier linfection pouvantable dont elles
empestent lair tout autour delles. Assez prs del je trouvai des
perroquets sans nombre, et qui parloient toutes les langues avec une
facilit admirable, des oiseaux bleus, des merles blancs, des
corbeaux couleur de feu, des phenix, et quantit dautres oiseaux
rares quon ne voit jamais dans ce pays-ci; mais ce spectacle
marrta peu, parce quun objet imprv attira mes regards.

Japperus un cavalier tendu sous un grand arbre et qui paroissoit
dormir dun profond sommeil. Je men approchai aussi-tt, et aprs
avoir contempl quelque tems les traits de son visage, qui avoient
quelque chose de noble et daimable, et sa taille qui toit fort
belle, je dliberai si je ne le reveillerois point, pour lui
demander les claircissemens dont javois besoin; mais je jugeai
quil seroit plus honnte dattendre son reveil. Jattendis en effet
assez long-tems; enfin suivant les mouvemens de mon impatience, je
men approchai, je lui pris la main, je lappellai, je le secouai
mme, mais ce fut inutilement. Je ne savois que penser dun sommeil
si extraordinaire, et mimaginant que linfortun cavalier pouvoit
tre tomb en ltargie, je lui appliquai au ns et aux tempes une
eau divine que je portois sur moi; mais jeus le chagrin de voir
choer mon remede. Enfin je mavisai de songer que dans la romancie
les plantes avoient des vertus tonnantes. Jen ceillis sur le
champ quelques-unes qui me parurent des plus singulieres, et pour en
essayer leffet, jen frottai le visage du cavalier endormi: les
premieres ne russirent pas; mais en ayant ceilli dune autre
espece,  peine la lui eus-je fait sentir, quil se rveilla dans
linstant avec un grand ternument, qui fit retentir la fort et
mit en fuite tous les oiseaux du voisinage.

Gnreux Prince Fan-Frdin, me dit-il, en mappellant par mon nom,
ce qui mtonna beaucoup, que ne vous dois-je pas pour le service
que vous venez de me rendre. Vous mavez rveill, et dans trois
jours je possederai ladorable anmone. Il faut, ajota-t-il, que je
vous raconte mon histoire, afin que vous connoissiez toute
lobligation que je vous ai.

Je mappelle le Prince Zazaraph. Il y a prs de dix ans que par la
mort de mon pere, dont jtois lunique hritier, je devins grand
paladin de la Dondindandie. Jeus le bonheur de me faire aimer des
dondindandinois mes sujets, que je gouvernois plutt en pere quen
souverain; car il est vrai que tous les jours de mon regne toient
marqus par quelque nouveau bienfait. Ils me presserent dpouser
quelque princesse, pour fixer dans ma maison la succession de mes
etats. Jy consentis, mais je voulois une princesse parfaite, et je
nen trouvai point, quoique dailleurs les dondindandinoises passent
pour tre la plpart trs belles. Lune avoit de beaux yeux, de
beaux sourcils, le ns bien fait, le teint de lys et de roses, la
bouche belle, le sourire charmant, mais on pouvoit croire absolument
quelle avoit le menton tant soit peu trop long. Lautre avoit dans
le port, dans la taille, dans les traits du visage, tout ce quil y
a de plus capable de charmer. Elle avoit mme les mains belles, mais
il me parut quelle navoit pas les doigts assez ronds. Enfin une
autre sembloit rnir en sa personne avec tous les traits de la
beaut, tout ce que les graces ont de plus touchant, et tout ce que
lesprit a dagrmens. Jen tois dja si pris, quon ne douta pas
quelle ne dt bien-tt fixer mon choix: je le crus moi-mme pendant
quelque tems, et je me flicitois davoir rencontr une princesse si
aimable et si parfaite; mais par le plus grand bonheur du monde, je
remarquai un jour quelle navoit pas les oreilles assez petites. Il
fallut men dtacher, et dsesprant de trouver ce que je cherchois,
je consultai un sage fort renomm pour les connoissances quil avoit
acquises par ses longues tudes.

Non, me dit-il, nesprs pas trouver dans tous vos etats, ni dans
les royaumes voisins aucune beaut parfaite. On nen voit de telles
que dans la romancie, et si quelque chose peut dans ce pays-l
rendre un choix difficile, cest que toutes les princesses y sont si
parfaitement belles, quon ne sait  laquelle donner la prfrence.
Cest votre coeur qui vous dterminera. Partez donc, et amenez nous
au plutt une princesse digne de vous et de votre couronne. Quant 
la route quil falloit tenir pour trouver la romancie, il massura
quil ny en avoit point de fixe et de rgle, quil suffisoit de se
mettre en chemin, et quen continuant tojours  marcher, on y
arrivoit enfin, les uns par mer, les autres par terre, quelques-uns
mme par la lune et les astres.

Jentrepris donc le voyage, et aprs avoir parcouru beaucoup de
pays, je suis enfin heureusement arriv depuis plusieurs annes dans
la romancie, sans que je puisse dire comment; et tout ce que jen ai
p apprendre depuis que jhabite le pays, cest quon y entre, dit-
on, par la porte damour, et quon en sort par celle de mariage.
Mais ce qui mit le comble  mon bonheur, cest qu peine arriv, je
rencontrai dans la Princesse Anmone tout ce quon peut imaginer de
beaut, de charmes, dappas, dattraits, dagrmens, de perfections,
et beaucoup au del. Aprs tous les prliminaires qui sont
absolument ncessaires en ce pays-ci, jeus le bonheur de lui plaire
et den tre aim. Il ne sagissoit plus que de nous unir par des
noeuds ternels; mais cette crmonie xige ici des formalits dune
longueur infinie, et je nai p obtenir dispense daucune. Il seroit
trop long de vous les raconter, et pour peu que vous sjourniez dans
le pays, vous les connotrez assez, parce quelles se ressemblent
toutes. Enfin je viens dessuyer la derniere preuve. Il toit crit
dans la suite de mes avantures, quun rival jaloux de mon bonheur
trouveroit moyen par le secours dun enchanteur, de mendormir dun
profond sommeil, et quil en profiteroit pour enlever la belle
Anemone: que je continuerois de dormir pendant un an, sans pouvoir
tre rveill que par le Prince Fan-Frdin,  qui il toit rserv
de me dsenchanter: que trois jours aprs mon rveil la belle
Anemone dlivre de son odieux ravisseur, qui devoit prir,
reparotroit  mes yeux plus belle et plus aimable que jamais, sans
avoir rien perdu entre des mains si suspectes de tout ce qui peut me
la rendre chere; que je ne laisserois pourtant pas davoir quelques
soupons, que les soupons seroient suivis dune broillerie, la
broillerie dun claircissement, et lclaircissement dun
raccommodement, aprs lequel aucun obstacle ne sopposeroit plus 
mon bonheur. Je suis donc sr de revoir dans trois jours ma belle
princesse. Nous partirons aussi-tt pour la Dondindandie, et cest 
vous prince que jai de si grandes obligations.

Je fus extrmement satisfait du rcit du Prince Zazaraph, et davoir
trouv quelquun qui pt me donner les instructions dont javois
ncessairement besoin dans un pays inconnu. Aprs lui avoir tmoign
combien jtois charm davoir eu occasion de lui rendre service, et
lui avoir expliqu comment le desir de voir de belles choses mavoit
amen dans la romancie, je lui laissai entrevoir lembarras o
jtois, de trouver quelquun qui voult bien prendre la peine de me
servir de guide, et de mclaircir sur ce que je pouvois ignorer
dans un pays, dont je navois nulle autre connoissance que celle que
donnent les livres. Croyez-vous, me dit-il obligeamment, quaprs le
service que vous venez de me rendre, je puisse laisser prendre ce
soin  tout autre qu moi? Non, non, ajota-t-il en membrassant
avec un air de tendresse dont je fus touch, je ne vous quitte
point. Aussi-bien nai-je rien de mieux  faire pendant les trois
jours quil faut que jattende la belle Anemone, et trois jours vous
suffiront pour connotre toute la romancie, sans vous donner mme la
peine de la parcourir toute entiere, parce quon ne voit presque
partout que la mme chose. Jacceptai sans hsiter des offres si
obligeantes, et nous nous entretnmes ainsi quelque tems dans la
fort.

Pendant cet entretien il neut pas de peine  sappercevoir que je
ne savois pas la langue du pays, et je lui avoai ingnument que
dans les entretiens que je venois davoir avec plusieurs romanciens,
ils avoient dit beaucoup de choses que je navois pas entendus.
Cela ne doit pas vous tonner, me dit-il, car quoique dans la
romancie on parle toutes les langues, arabe, grec, indien, chinois,
et toutes les langues modernes, il est pourtant vrai quil y a une
faon particuliere de les parler, quon napprend quici: par
exemple, comment nommeriez-vous une personne dont vous seriez
amoureux et aim? Vous lappelleriez tout simplement votre
matresse. Eh bien, ajota-t-il, on nentend pas ce mot-l ici: il
faut dire, lobjet que jadore, la beaut dont je porte les fers, la
souveraine de mon ame, la dame de mes penses, lunique but o
tendent mes desirs, la divinit que je sers, la lumiere de ma vie;
celle par qui je vis, et pour qui je respire. En voil, comme vous
voyez,  choisir. Il est vrai, repris-je, mais comment ferai-je pour
apprendre cette langue que je nai jamais parle? Nen soyez point
en peine, repliqua-t-il; cest une langue extrmement borne, et
avec le secours dun petit dictionnaire que jai fait pour mon usage
particulier, je veux en une heure de tems vous faire parler un
romancien plus pur que Cyrus et Cleopatre.

En effet aprs nous tre assis au pied dun gros cedre odorifrant,
le Prince Zazaraph me montra un petit livret proprement reli et
gros comme un almanach de poche, tout crit de sa main, et dans
lequel il prtendoit avoir rassembl toutes les phrases et tous les
mots de la langue romancienne avec les rgles quil faut observer
pour la bien parler. Il me le fit parcourir avec attention, et en
moins de rien je fus au fait de toute la langue. Je pourrois donner
ici ce dictionnaire tout entier, mais jai cru quil suffiroit den
rapporter quelques rgles principales et les phrases les plus
remarquables pour en donner seulement lide: car aussi bien il
seroit inutile dentreprendre de parler le romancien dans ce pays-
ci. Il faut pour cela aller dans le pays mme. Il y a sur-tout deux
rgles essentielles. La premiere, de ne rien exprimer simplement,
mais tojours avec exagration, figure, mtaphore ou allgorie.
Suivant cette rgle, il faut bien se garder de dire jaime. Cela ne
signifie rien; il faut dire, je brle damour, un feu secret me
dvore, je languis nuit et jour, une douce langueur me consume, et
beaucoup dautres expressions semblables. Une personne est belle,
cest--dire, quelle efface tout ce que la nature a fait de plus
beau, que cest le chef-doeuvre des dieux, quil nest pas possible
de la voir sans laimer, cest la desse de la beaut, la mere des
graces: elle charme tous les yeux; elle enchane tous les coeurs, on
la prend pour Venus mme, et lamour sy mprend. La seconde rgle
consiste  ne jamais dire un mot sans une ou plusieurs pithtes. Il
seroit par exemple ridicule de dire lamour, lindiffrence, des
regrets, il faut dire: lamour tendre et passionn, la froide et
tranquille indiffrence, les regrets mortels et cuisans, les sopirs
ardens, la douleur amere et profonde, la beaut ravissante, la douce
esprance, le fier ddain, les mpris outrageans; et plus il y a de
ces pithtes dans une phrase, plus elle est belle et vraiment
romancienne.

Pour ce qui est des mots qui composent la langue, ils sont en trs-
petit nombre, et cest ce qui facilite lintelligence du romancien.
Les voici presque tous. lamour, et la haine, transports, desirs et
soupirs, allarmes, espoir et plaisirs; fiert, beaut, cruaut,
ingratitude, perfidie, jalousie, je meurs, je languis, bonheur,
joissance, dsespoir, le coeur et les sentimens; les charmes, les
attraits et les appas, enchantement et ravissement, douleurs et
regrets, la vie et la mort, felicit, disgrace, destin, fortune,
barbarie; les soins, la tendresse, les larmes, les voeux, les
sermens, le gazon et la verdure, la nuit et le jour, les ruisseaux
et les prairies, image, rverie et songes; voil  peu prs tous les
mots de la langue romancienne; il ny a plus qu y ajoter, comme
jai dit, diverses pithtes, comme, doux, tendre, charmant,
admirable, dlicieux, horrible, furieux, effroyable, mortel,
sensible, douloureux, profond, vif, ardent, sincere, perfide,
heureux, tranquille; et sur-tout ces expressions qui sont les plus
commodes de toutes, que je ne puis exprimer, quon ne sauroit
imaginer, quil est difficile de se reprsenter, qui surpasse toute
expression, au-dessus de tout ce quon peut dire, au de-l de tout
ce quon peut penser; avec ce petit recueil, on aura de quoi
composer un livre in-folio en langue romancienne. Il y a pourtant
une observation  faire, cest quil faut tcher de nallier aux
mots que des pithtes convenables; car si quelquun par exemple,
savisoit de dire une chere et dlicieuse tristesse, cela feroit une
expression ridicule et mal assortie.


CHAPITRE 6

De la haute et basse Romancie.

Les diverses rflexions que nous fmes sur la langue romancienne,
donnerent occasion au Prince Zazaraph de mapprendre un point de
gographie que jignorois; cest quil y avoit une haute et basse
Romancie.

Nous sommes ici, me dit-il, dans la haute Romancie, et elle est
aise  distinguer de la basse par toutes les merveilles dont elle
est remplie, et que vous avez d remarquer en venant ici; au lieu
que la basse Romancie est assez semblable  tous les pays du monde.
Car par exemple dans la basse Romancie une prairie est une prairie,
et un ruisseau nest quun ruisseau: mais dans la haute Romancie une
prairie est essentiellement maille de fleurs, ou du moins couverte
dun beau gazon, et un ruisseau ne manque jamais de rouler des eaux
dargent ou de crystal sur de petits cailloux pour leur faire faire
un doux murmure qui endorme les amans, ou qui rveille les oiseaux.
Mais, ajota-t-il, vous serez peut-tre bien aise dapprendre
lorigine de cette distinction. Il est vrai, lui dis-je, car tout ce
que je vois et ce que jentends, ne fait quexciter de plus en plus
ma curiosit. Je le conois aisment, reprit-il, et je crains mme
que vous ne me fassiez secretement un crime de vous arrter si long-
tems dans cette fort o vous ne voyez rien de nouveau, au lieu de
vous mener  quelque habitation. Levons-nous donc, et nous
continuerons en marchant notre conversation.

Autrefois, continua-t-il, la Romancie toit un pays fort born.
Aussi ny recevoit-on que peu dhabitans, encore toient-ils tous
choisis entre les princes et les hros les plus clbres. On se
souvient du nom et des avantures de ces premiers habitans de la
Romancie, entrautres dArtus et des chevaliers de la table ronde,
Palmerin dOlive, et Palmerin dAngleterre, Primalem de Grece,
Percefort, Amadis, Roland, Merlusine, et plusieurs autres dont je
ne me rappelle pas les noms. Rien nest si brillant que leur
histoire. On les voyoit se signaler par mille exploits inois ple
mle avec les gnies, les fes, les enchanteurs, les gans, les
endryagues, les monstres, tojours combattans, jamais vaincus. Aussi
le ciel et la terre sintressant  leurs succs, leur prodiguoient
continuellement les plus grands miracles. Ce qui faisoit de la
Romancie le plus beau pays du monde. Mais un si grand clat ne
manqua pas dattirer beaucoup dtrangers dans le pays, entrautres
Pharamond, Clopatre, Cassandre, Cyrus, Polexandre, grands
personnages  la vrit, mais qui ntant pas pour ainsi dire ns
hros comme les premiers, et ne ltant que par imitation,
demeurerent beaucoup au-dessous de leurs modles. Cependant comme
ils avoient une valeur et une vertu vraiment extraordinaire, on leur
donna place dans la haute Romancie. Mais les choses dgnrerent
bien autrement dans la suite; car on ret dans la Romancie
jusquaux plus vils sujets, des avanturiers, des valets, des gueux
de profession, des femmes de mauvaise vie. Ce nest pas que
plusieurs zlateurs romanciens nayent fait leurs efforts pour
rtablir toute la gloire et le sublime merveilleux des tems passs;
de-l sont venus les hros et les princes des fes, ceux des mille
et une nuit, des contes chinois, et beaucoup dautres semblables;
mais on voit dans leur histoire les merveilles mles avec tant de
choses puriles, communes et vulgaires, quon ne sait dans quelle
classe il faut les ranger. Enfin pour viter la confusion, on a pris
le parti de diviser la Romancie en haute et basse. La premiere est
demeure aux princes et aux hros clbres: la seconde a t
abandonne  tous les sujets du second ordre, voyageurs,
avanturiers, hommes et femmes de mdiocre vertu. Il faut mme
lavoer  la honte du genre humain. La haute Romancie est depuis
long-tems presque dserte, comme vous avez p vous en appercevoir
dans ce que vous en avez v, au lieu que la basse Romancie se peuple
tous les jours de plus en plus. Aussi les fes et les gnies se
voyant abandonns, et presque sans pratique, ont pris la plpart le
parti de sen aller, les uns dans les espaces imaginaires, les
autres dans le pays des songes. Cest ce qui fait que vous ne voyez
plus la Romancie orne comme elle toit autrefois dune infinit de
chteaux de crystal, de tours dargent, de forteresses dairain, ni
de palais enchants.

Que je suis fch, lui dis-je en linterrompant, de ne pouvoir pas
tre tmoin dun si beau spectacle! Il me seroit fort ais, reprit-
il, de vous faire voir deux chteaux de cette espce assez prs
dici, si nous tions vous et moi assez las de notre libert, pour
consentir  la perdre.  une lieu dici sur la main droite, il y en
a un qui est habit par la fe Camalouca. Rien de si brillant ni de
si magnifique que les appartemens, les galeries, les salles qui
composent ce palais; mais rien de si dangereux que den approcher. 
trois cens pas tout  lentour, la fe a form une espce de
tourbillon invisible, qui entrane en tournoyant tous ceux qui ont
le malheur ou la fatale curiosit dy entrer. Emports ainsi jusqu
la cour du chteau, ils sont  linstant engouffrs dans de grands
vases de crystal pleins deau, et au moment quils y entrent, la fe
leur souffle sur le dos une grosse bulle dair qui sy attache, et
qui par sa lgret les tient suspendus dans leau, o ils ne font
que tourner, monter et descendre sans cesse. On les voit au travers
du crystal, et cet assemblage de diverses figures fait un
assortiment bizarre, dont la mchante fe se divertit: car on y voit
ple mle des dames et des seigneurs, des pontifes et des
prtresses, des animaux de toute espce, des monstres grotesques, et
mille figures diffrentes, qui se broillent et se mlent
continuellement. Cest sur ce modele quon fait en Europe de ces
longues phioles pleines deau, que lon remplit de petits marmouzets
dmail. Lautre palais qui est  main gauche, est la demeure de la
fe Curiaca, cest bien le plus dangereux caractere quil y ait dans
toute la Romancie. Comme elle a beaucoup dagrmens, rien ne lui est
si ais que de captiver les coeurs de tous ceux qui la voyent, et
elle sen fait un plaisir malin. Elle les mene ensuite promener dans
ses jardins, sur le bord dune fontaine ou dun canal, et l
lorsquils sy attendent le moins, elle les mtamorphose en oiseaux,
quelle contraint par un effet de son pouvoir magique,  tenir
continuellement leur long bec dans leau, les laissant des annes
entires dans cette ridicule attitude. Cest l tout le fruit quon
retire des soins quon lui a rendus; et cest aussi ce qui a fond
le proverbe de tenir quelquun le bec dans leau. Mes lecteurs sont
des personnes de trop bon got pour ne pas sentir que ces rcits
sont extrmement agrables, et il est par consquent inutile de les
avertir quils me firent beaucoup de plaisir; je souhaite quils en
trouvent autant dans la lecture du chapitre suivant.


CHAPITRE 7

De mille choses curieuses, et de la maladie des billemens.

Nous vmes venir  nous par la route que nous tenions, un cavalier
mont sur une espece de Griffon noir, lair triste, rveur et
distrait; mais ds quil nous et apperus, il dtourna sa monture,
et prenant un chemin de traverse, il se droba bien-tt  nos yeux.

Quel est, dis-je au Prince Zazaraph, cette figure de misantrope? Je
nen connoissois pas de cette espece dans la Romancie. Il sy en
trouve pourtant plusieurs, me rpondit-il, tmoin le pauvre
Cardenio, qui se faisoit tant craindre des bergers dans les
montagnes de Sierra Morena. Celui-ci se nomme Sonotraspio. Que je le
plains! Prvenu contre les dangers dune passion amoureuse, il
vivoit en philosophe indiffrent, riant mme de la foiblesse des
amans. Mais lamour lui gardoit un trait que sa philosophie ne put
parer. Il aima enfin, et il aima Tigrine, dont le coeur toit engag
 un autre, et qui lui fit bien-tt comprendre quil navoit rien 
esprer. Il le comprit en effet si bien, que pour touffer dans sa
naissance un malheureux amour, il voulut prendre le seul parti qui
lui restoit, qui toit de sloigner de lobjet qui lavoit captiv.
Mais non, lui dit Tigrine, vos soins me font plaisir, vos services
me sont utiles, si vous maimez jxige que vous ne me fuyez pas. 
un ordre si absolu elle ajota quelques faveurs lgeres, qui
acheverent de faire perdre  lamant infortun tout espoir de
libert. Il ne lui toit pas possible de voir Tigrine sans laimer:
il ne lui toit pas permis de lviter: il nen avoit pourtant rien
 esprer; quelle situation! Il sy rsolut pourtant avec un courage
qui marquoit autant la fermet de son ame, que lexcs de sa
passion. Il se flatta darracher du moins quelquefois  la cruelle
de ces lgeres faveurs, quelle lui avoit dja accordes. Il y
russit en effet, au-del mme de ses esprances, et bornant-l tous
ses dsirs et tout son bonheur, il tranoit sa chane avec quelque
sorte de satisfaction; mais ce bonheur apparent et si leger dura
peu. Tandis que Sonotraspio tojours modeste et respectueux,
sefforce de se persuader quil est encore trop heureux, un injuste
caprice persuade  Tigrine quelle en fait trop. Cen est fait, lui
dit-elle, nesprez plus rien de moi, votre passion mimportune, vos
soins me sont devenus indiffrens. Fuyez-moi, jy consens, et mme
je vous le conseille. Dieux! Quel ft ltonnement de Sonotraspio!
Un coup subit de tonnerre cause moins de consternation  des femmes
timides, quun orage imprv surprend dans une vaste campagne. Il
douta quelque-tems: il crt avoir mal entendu; mais son doute ne fut
pas long. Tigrine sexpliqua, et le fit avec toute la duret
imaginable. Alors pntr de douleur, et le dsespoir peint dans ses
yeux, vous me permettez donc de vous fuir, lui dit-il; il en est
bien tems cruelle, aprs que... ses sanglots ne lui permirent pas
dachever, et Tigrine mme sloigna pour ne pas lentendre. Ni les
larmes, ni les prieres les plus tendres ne prent la flchir, ni lui
persuader mme daccorder  un malheureux, du moins pour une
derniere fois, quelque marque de bont. Elle nen parut au contraire
que plus fiere et plus ddaigneuse. Enfin linfortun Sonotraspio
outr de dpit et de douleur, sest abandonn  tout ce que le
dsespoir peut inspirer  un amant injustement maltrait. En vain il
sefforce de se rappeller les sages leons de la philosophie. Occup
continuellement de son malheur, on le voit pour se distraire,
chercher tantt la solitude, tantt la dissipation, en courant comme
un insens toute la Romancie. Il dteste le jour o il vit Tigrine
pour la premiere fois; il sefforce de loublier; il voudroit la
har; mais rien ne lui russit: la blessure est trop profonde, et il
y a lieu de craindre quil nen gurisse jamais. En vrit, dis-je
alors au Prince Zazaraph, le pauvre Sonotraspio me fait piti, je
voudrois que Tigrine ou ne lui et jamais rien accord, ou ne lui
et pas refus pour une derniere fois, quelques faveurs lgeres;
mais, ajotai-je, il ne faudroit pas beaucoup dexemples semblables
pour dcrditer la Romancie. Vous avez bien raison, me dit-il, car
on seroit tent de regarder tous ses habitans comme des fous; mais
cest un effet de linjustice et de lignorance des hommes; car il
est vrai qu ne consulter que la raison et les maximes de la
sagesse, il faut taxer de folie et dgarement pitoyable, toute la
suite des beaux sentimens et des procds rciproques de deux amans;
mais si dune part on sen rapporte  nos annalistes, dont
lautorit est dun poids dautant plus grand, quil y en a
plusieurs qui ont un caractere respectable; et si de lautre on en
juge par la faon toute sublime dont ils savent embellir les
passions, qui par elles-mmes paroissent les moins senses, on aura
des hros de la Romancie une ide beaucoup plus avantageuse.

Ici jinterrompis le grand paladin. Que vois-je, lui dis-je! Aprs
le tragique, nest-ce pas du comique qui se prsente ici  nous?
Quest-ce, je vous prie, que ces bandes de hannetons, de
sauterelles, ou de grosses fourmis que je vois traverser la fort,
comme une petite arme qui dfile? Quelle espece dinsectes est-ce
l?

Insectes, rpondit le Prince Zazaraph en riant. De grace traitez
plus honntement une espece qui nest rien moins quune espece
humaine. Navez-vous jamais oi parler des liliputiens? Les voil.
Ces pauvres petits avortons de la nature humaine stoient tablis
dans la Romancie, et sembloient dabord y faire fortune; mais il
faut sans doute que lair du pays leur soit contraire: ils nont
jamais p sy multiplier, et dsespers de voir leur race
steindre, ils ont enfin pris le parti daller stablir ailleurs.
Prenons garde en passant, ajota-t-il, den craser quelques-uns
sous nos pieds; car cest-l tout le danger que lon court  les
rencontrer. Mais il nen est pas de mme des brobdingnagiens. Ces
gants monstrueux par un contraste bizarre stablirent dans la
Romancie en mme-tems que les liliputiens; et comme eux ils ont t
obligs de chercher une autre demeure, le pays entier ne pouvant
suffire  leur subsistance; mais malheur  tout ce qui sest trouv
sur leur passage. On ne sauroit exprimer le ravage que ces colosses
effroyables ont fait dans toute leur route, crasant les chteaux
sous leurs pieds, comme nous crasons une motte de terre, et brisant
tous les arbres des forts, comme des elephans briseroient des pics
de froment en traversant les campagnes. On ne sait pas trop quel
motif avoit engag les uns et les autres  stablir dans la
Romancie; nayant dautre mrite pour se distinguer, sinon, les uns
une petitesse qui faisoit rire, et les autres une grandeur
gigantesque qui faisoit horreur. Aussi les voit-on partir sans quon
sempresse de les retenir, et tout ce que lon en dit, cest que ce
ntoit pas la peine de faire un si grand voyage, pour apprendre ce
quon savoit dja; quil ny a point dans le monde de grandeur
absolu, et que la taille grande ou petite est une chose
indiffrente  la nature humaine.

A propos de cela, dis-je au Prince Zazaraph, nai-je pas oi dire
que les btes parlent dans ce pays-ci?

Rien nest plus vrai, me dit-il, et ctoit mme autrefois une chose
assez commune du tems dEsope, de Phedre, et dun franois appell
La Fontaine, qui avoient le secret de les faire parler, aussi-bien
et quelquefois mieux que les hommes mmes. Mais il semble que
dgotes de cet usage, elles ayent pour ainsi dire perdu la parole,
sur-tout depuis quun autre franois nomm L M sest avis de leur
faire parler un langage peu naturel et forc, quon a quelquefois de
la peine  entendre. Il ne laisse pourtant pas de se trouver encore
parmi elles quelques babillardes qui parlent autant et plus quon ne
voudroit; et tout rcemment, une taupe vient de se rendre ridicule
par son babil extravagant, quoique quelques-uns ayent prtendu
quelle na fait quen copier une autre.

Tandis que le Prince Zazaraphe mentretenoit ainsi, il me prit une
envie de bailler si prodigieuse, quil me fallut malgr mes efforts,
cder au mouvement naturel. Ah ah! Dit-il en riant, vous voil dja
pris de la maladie du pays, cest de bonne heure; mais de grace ne
vous contraignez point, car personne ici ne vous en saura mauvais
gr. Cest dans la Romancie un mal invitable pour peu quon y fasse
de sjour,  peu prs comme le mal de mer pour ceux qui font un
premier voyage sur cet lment. Comme le Prince Zazaraph achevoit de
parler, il se mit lui-mme  bailler si dmsurment, que je ne ps
mempcher den rire  mon tour. Je vois bien, lui dis-je, que cette
maladie est en effet assez commune dans la Romancie. Mais je ne
comprens pas comment on peut y tre sujet dans un pays si rempli de
merveilles; cest aussi, me rpondit-il, ce qui embarasse les
physiciens dans lexplication de ce phnomene, dautant plus quon a
observ que dans les endroits o il y a le plus de merveilles,
entasses les unes sur les autres, par exemple dans la province
peruvienne, cest-l prcisment que lon bille le plus. Les
mdecins de leur ct nont encore p trouver dautre remede  ce
mal, que de changer dair. Il faut pourtant que je vous fasse voir
auparavant un de nos bois damour: car cest  peu prs ce qui vous
reste  voir de particulier dans le canton o nous sommes.


CHAPITRE 8

Des bois damour.

Comme nous tions donc dja hors de la fort, nous tournmes nos pas
vers un bois charmant qui toit dans la plaine. Ctoit un de ces
bois damour dont le prince venoit de parler, et on en trouve dans
tous les quartiers de la Romancie beaucoup de semblables quon a
plants pour la commodit des amans, comme on voit dans une terre
bien entretenu des remises de distance en distance pour servir
dasile et de retraite au gibier. Ces bois sont presque tous plants
de lauriers odorifrans, de myrthes, dorangers, de grenadiers et de
jeunes palmiers, qui entrelassent amoureusement leurs branches pour
former dagrables berceaux. Ils sont admirablement bien percs de
diverses alles, qui forment des toiles, des pates doye, des
labyrinthes, et dans les massifs on a mnag divers compartimens,
dont le terrain est couvert dun beau gazon sem de violettes et
dautres fleurs champtres: les palissades sont de rosiers, de
jasmin, de chevrefeille, ou dautres arbrisseaux fleuris, et chacun
a son jet deau, sa fontaine, ou sa petite cascade. Il ne faut pas
demander si dans ces bosquets dlicieux les tendres zphirs
rafrachissent les amans par la douce haleine de leurs soupirs; ni
si les oiseaux font retentir le bocage des doux sons dun amoureux
ramage; tout vit, tout respire, tout est anim, tout aime dans ces
bois damour; et comment pourroit-on sen dfendre, lorsquon y voit
les amours perchs sur les arbres comme des perroquets, soccuper
sans cesse  lancer mille traits enflamms qui embrasent lair mme.
O que les conversations y sont tendres, vives et passionnes, quon
y pousse de soupirs, quon y forme de desirs! Quon y gote de
plaisirs! Ne croyez pourtant pas, me dit le Prince Zazaraph, quil
soit indiffrent de se promener dans les divers quartiers du bois.
Chaque bosquet a sa destination particuliere; ensorte quon
distingue le bosquet des amans heureux, et celui des mcontens; le
bosquet des soupons jaloux, celui des broilleries, celui des
raccommodemens, et plusieurs autres semblables. Il y a quelque tems
que des habitans peu instruits des loix et des anciens usages,
voulurent tablir aussi dans les bois damour des bosquets de
joissance; mais on sopposa avec zle  une innovation si
dangereuse, et il fut prouv par le tmoignage des annales
romanciennes, quil ny avoit rien de si contraire aux intrts de
la Romancie, par la raison que la joissance teint le desir et la
passion qui sont ici les nerfs du bon gouvernement. Mais que font l
bas, lui dis-je, ces personnes que je vois les unes debout, les
autres assis sous ce grand orme? Ce sont, me rpondit-il, des gens
qui attendent leur compagnie pour entrer dans le bois. Cet orme a
t plant tout exprs pour tre le lieu du rendez-vous. Les
premiers venus y attendent les autres; et comme il y en a tel
quelquefois qui attend en vain, cest ce qui a fond le proverbe,
attendez-moi sous lorme. Au reste, ajota-t-il, nous pouvons, si
nous voulons, nous approcher des bosquets, voir tout ce qui sy
passe, et entendre tout ce qui sy dit: comment, repris-je, on fait
ici les choses si peu secretement? Sans doute, repliqua-t-il; eh!
Comment les auteurs qui composent les annales romanciennes
pourroient-ils autrement savoir si en dtail tous les entretiens
les plus particuliers de deux amans jusqu la derniere syllabe?
Vous avez raison, lui dis-je, et vous mexpliquez-l une chose que
je navois jamais comprise. Mais avec tout cela je ne comprends pas
encore comment des ecrivains, par exemple, celui de Cyrus ou de
Clopatre, peuvent crire de si longues suites de discours sans en
perdre un seul mot. Cest, me rpondit le Prince Zazaraph, que vous
ne savez pas comment cela se fait.

Mais, continua-t-il, entrons dans ce bosquet, qui est celui des
dclarations; vous pourrez par celui-l seul juger des autres, et
vous allez comprendre ce mystere. Voyez-vous, continua-t-il, ces
quatre grands tableaux dcriture qui sont attaches  lentre du
bosquet? Ce sont quatre modles diffrens de dclaration damour,
contenant les demandes et les rponses et sil ny en a que quatre,
cest quon na pas encore p en inventer un cinquime; car pour le
dire en passant, nos annalistes crivent ordinairement assez bien;
mais ils ont rarement de cette imagination quon appelle invention,
et qui fait trouver quelque chose quun autre na pas dite avant
eux. Cest ce qui fait quils ne font que se copier tous les uns les
autres. Or pour revenir  nos tableaux, tous les amans qui entrent
dans ce bosquet pour se dclarer leur amour, ne manquent pas de
prendre lun de ces quatre modles, quils rcitent tout de suite.
Lannaliste na ainsi qu observer lequel des quatre modles on
employe, et il sait tout dun coup toute la suite de la
conversation. Il en est de mme de tous les autres bosquets jusqu
celui des soupirs, dont le nombre est rgl, afin que lannaliste
naille pas faire une bvu ridicule contre la vrit de lhistoire,
en faisant soupirer quatre fois une princesse qui nen aura soupir
que trois. Si cela est, repris-je, il est inutile dcouter ce que
disent tous les couples damans que je vois rpandus dans ce bois.
Vous dites vrai, me rpondit-il; car si vous vous donnez seulement
la peine de lire les tableaux qui sont suspendus en trs-petit
nombre  lentre de chaque bosquet, vous saurez tout ce qui y a
jamais t dit, et tout ce qui sy dira dici  mille ans; et il
faut avoer que si cela ne fait pas lloge de lesprit des
annalistes romanciens, cest du moins pour eux et pour nous quelque
chose de trs-commode: car on a par ce moyen toute lhistoire de la
Romancie en un trs-petit abrg.

Malgr cela il me prit envie dcoter un moment ce qui se disoit
dans les bosquets voisins, et jy entrai avec le prince Zazaraph.
Mais je remarquai en effet que tout ce qui sy disoit, ntoit que
des rptitions de ce que javois dja l dans tous les romans; et
les baillemens me reprirent avec tant de force, que je crus que je
ne finirois jamais. Le Prince Zazaraph eut peur que je nen fusse 
la fin incommod, et pour prvenir le danger, il me proposa de
changer dair. Aussi bien, ajota-t-il, navez-vous plus rien  voir
ici de particulier, et tout ce que vous ignorez encore touchant la
Romancie se trouvant par tout ailleurs dans tous les autres
quartiers comme dans celui-ci, vous vous y instruirez galement de
tout ce qui peut mriter votre curiosit, sauf  moi  vous faire
remarquer les diffrences, quand elles en vaudront la peine.
Jacceptai sur le champ la proposition, et pour faire notre voyage,
nous montmes tous deux chacun sur une grande sauterelle selle et
bride. Ces montures, plus douces, mais moins vtes que les
hipogriffes, ne font gures que quatre ou cinq lieus par saut, de
sorte quelles ne font faire que deux ou trois cens lieus par jour;
mais cest assez lorsquon nest pas press. Il faut  cette
occasion que je raconte comment on voyage dans la Romancie.


CHAPITRE 9

Des voitures et des voyages.

Il y a un pays dans le monde quon dit tre de tous les pays le plus
commode pour voyager, parce quon y trouve partout de grands chemins
frays et de bonnes auberges; mais il parot bien que ceux qui le
croyent ainsi, nont jamais voyag dans la Romancie.

Je ne parle pourtant pas de la commodit admirable des anciennes
voitures, lorsquun batteau enchant venoit vous prendre au bord de
la mer, orn de flmes rouges, et dun pavillon couleur de feu, pour
vous faire faire en moins de deux heures plus de la moiti du tour
du monde; ou lorsquon navoit qu monter sur la croupe dun
Centaure, ou sur le dos dun Griffon qui vous transportoit en un
instant au-del de la mer Caspienne, dans les grottes du mont
Caucase, pour dlivrer une princesse que le gant Coxigrus avoit
enleve, et vouloit forcer  souffrir ses horribles caresses. Comme
les hros daujourdhui ne sont pas tout--fait de la mme trempe
que ceux dautrefois, il a fallu changer lancienne mthode, et ne
les faire plus voyager que terre  terre, ou dans un bon vaisseau;
encore les vaisseaux ne connoissent-ils plus locean. Nanmoins on
na pas laiss de conserver de lancienne mthode de voyager, tous
les avantages et tous les agrmens quil a t possible. Il faut
seulement avant que de se mettre en campagne, se faire donner des
lettres romanciennes en bonne forme.

Par exemple; deux hommes partent de Peking pour aller  Ispahan, ou
de Paris pour aller  Madrid; lun en partant a pris de bonnes
lettres romanciennes; lautre malheureusement na pris que des
lettres de change. Quarrive-t-il? Celui-ci fera tout simplement son
voyage, et feroit peut-tre tout le tour du monde, sans quil lui
arrivt la moindre avanture. Il lui faudra manger tojours 
lauberge  ses dpens, encore trop heureux quelquefois den
trouver. Il sera moill, fatigu, embourb, malade, prt  mourir
sans secours: il ne trouvera que des compagnies de gens ridicules,
ou ennuyeux; pas une belle ne deviendra amoureuse de lui, pas la
moindre rencontre singuliere quil puisse raconter  son retour. En
un mot il reviendra tel quil toit parti. Au lieu quun prince fils
du calife Scha-Schild-Ro-Cam-Full, un chevalier de rose blanche, ou
un marquis de roche noire, une fois muni de bonnes lettres
romanciennes, rencontre  chaque pas les choses du monde les plus
singulieres. Partout o il loge il fait tourner la tte  toutes les
dames et princesses du canton; cest un vrai tison damour, qui va
causant partout un embrasement gnral. De pluye et de mauvais tems,
il nen est jamais question. Sa chaise rompt pourtant quelquefois,
et quelquefois il sgare dans un bois loign du grand chemin; mais
le guide qui lgare sait bien ce quil fait; cest tojours le
plus  propos du monde pour dlivrer  son choix, soit un cavalier
attaqu par des assassins, soit une jeune personne qui se trouve
dans une chasse, prte  tre dchire par un vilain sanglier. Il
est aussi-tt conduit au chteau qui nest pas loin, et de tout cela
que davantures nouvelles! Au reste quoiquil ait soin de cacher son
vritable nom, en sorte que des gens mal-aviss pourroient le
prendre pour un avanturier; par la vertu de ses lettres romanciennes
il est partout accueilli, caress, choy comme une divinit. Les
princes mmes le veulent voir. Il ne leur a pas dit quatre mots
quil entre dans leur intime confidence, et il ne se passe plus rien
dimportant o il nait part. En un mot je trouve cette faon de
voyager si agrable et si sre, que je ne comprends pas comment on
peut se rsoudre  sortir de chez soi, net-on que cinq ou six
lieus  faire, sans se munir de lettres romanciennes.

On peut mme prendre encore une autre prcaution trs-avantageuse,
qui est demporter avec soi sur la foi des voyageurs, une bonne
liste des princes et des seigneurs chez qui on pourra loger  leur
exemple, dans les divers pays quon voudra parcourir. Car il y a
dans la Romancie plusieurs de ces listes imprimes pour la commodit
des voyageurs; et jen donnerai volontiers ici un chantillon
daprs un clbre voyageur. Le voici. Si, par exemple, vous allez
en Espagne, vous serez infailliblement bien re.  Madrid chez le
Comte De Ribaguora. Cest un grand dEspagne, g de quarante-cinq
ans, qui a de fort belles manieres, et qui reoit bonne compagnie
chez lui. Il aime beaucoup les chevaux, les chiens, et les franois.
Ou chez le Duc De Los Grabos. Il a t ci-devant gouverneur du
Prou, o il a amass des biens immenses dont il aime  se faire
honneur. Il a cela de commode, que ds quil voit un etranger de
bonne mine qui sappelle le Chevalier De Roquefort, ou le Comte De
Belle-Fort, il se prend tellement damiti pour lui, quil ne peut
plus sen passer.  Tolede, chez le Marquis De Tordesillas. La
marquise est extrmement aimable, et ses deux filles sont les deux
plus belles personnes dEspagne. Elles sont lobjet des tendres
voeux de tout ce quil y a de plus brillant dans la noblesse
espagnole; mais un jeune etranger inconnu qui sait se prsenter 
elles de bonne grace, ne manque point de captiver le coeur de lune
des deux, sur tout de Dogna Diana, qui est la plus aimable.
Cependant comme il faudra que lintrigue finisse, parce que le jeune
voyageur aura affaire ailleurs, Dogna Diana mourra de la peste, ou
de quelque autre faon plus honnte si on peut limaginer.
Sarragosse, chez D Felix Cartijo. Cest un gentilhomme  qui il est
arriv beaucoup davantures, quil racontera tout de suite pour
servir dpisode  lhistoire du voyage; et comme il ne manque
jamais darriver encore chez lui dautres personnes qui racontent
aussi les leurs, cela fournit insensiblement la matiere dun volume
de juste grosseur. Ce petit chantillon suffit pour donner quelque
ide des listes dont je viens de parler, et il seroit inutile de
ltendre davantage. Mais une chose dont il faut avertir les
voyageurs, et en gnral tous les hros romanciens, cest quils
doivent avoir une mmoire heureuse, pour se souvenir fidlement de
tous ceux avec qui ils ont e ds le commencement quelque liaison
particuliere, ou qui leur ont commenc le rcit de leurs avantures
sans pouvoir lachever. Car ce seroit une chose extrmement
indcente doublier ces gens-l, et de nen plus faire mention. Un
voyageur auroit beau dire quil les a laisss  la Chine, ou dans le
fond de la Tartarie, il faut ou quil aille les retrouver, ou quils
viennent le chercher, ft-ce des extrmits du Japon. En un mot il
faudroit les faire tomber des nus plutt que dy manquer. Les turcs
en particulier sont fort religieux sur cet article, et jen connois
un qui pour rejoindre son homme, fit tout exprs le voyage dAmasie
en Hollande. Jai aussi t moi-mme si scrupuleux sur cela,
quayant perdu, comme on a v, mon cheval la veille de mon entre
dans la Romancie, je nai pas manqu de le retrouver  la sortie du
pays, comme on verra dans la suite. Il y a pourtant un moyen de se
dbarasser de bonne heure de ces importuns qui interviennent dans
une histoire, et dont on ne sait plus que faire; cest de les tuer
tout aussitt, ou de les faire mourir de maladie. Mais  dire le
vrai, lexpdient est odieux, et on a s mauvais gr  un des
derniers voyageurs, davoir fait inhumainement mourir tant de monde.

Mais  propos de mmoire, je mapperois que je parle tout seul, et
joublie que jai un compagnon qui auroit d partager avec moi le
rcit que je viens de faire. Jen demande pardon  mes lecteurs, et
je vais rparer ma faute dans le chapitre suivant. Il est pourtant
bon davertir que nous autres ecrivains romanciens, ne connoissons
aucune de ces belles rgles que Lucien et tant dautres ont donnes
pour crire lhistoire, par la raison que nous avons un privilege
particulier pour crire tout ce qui nous vient  lesprit, sans nous
mettre en peine de ce quon appelle ordre, plan, mthode, prcision,
vrai-semblance, ni de ce qui doit suivre ou de ce qui doit prcder;
dautant plus que nous avons tojours  notre disposition la date
des faits pour lavancer, ou la reculer comme il nous plat. Cest
ce qui me fait admirer la prcaution qua prise un de nos modernes
annalistes, de mettre  la tte de son histoire une prface
raisonne, pour justifier fort srieusement les faits quil y
rapporte, comme si on ne savoit pas quen qualit dannaliste
romancien il a droit de dire les choses les moins vrai-semblables,
sans quon ait celui de sen formaliser.


CHAPITRE 10

Des trente-six formalits prliminaires qui doivent prcder les
propositions de mariage.

Tandis que le grand paladin de la Dondindandie et moi nous voyagions
par les airs, bien monts sur nos grandes sauterelles, il me demanda
si mon dessein ntoit pas de choisir quelque belle princesse de la
Romancie pour en faire mon pouse. Sans doute, lui dis-je, et a t
en partie le motif qui ma fait entreprendre ce voyage. Je men suis
dout, me rpondit-il, dautant plus quil vous sera difficile de
voir toutes les beauts dont ce pays-ci est peupl, sans que votre
coeur se dclare pour quelquune. Mais disposez-vous  la patience,
et ne perdez point de tems. Car la traitte est longue depuis le jour
quon commence  aimer, jusqu celui o lon spouse. Il est vrai,
lui dis-je, que ces longueurs mont quelquefois impatient dans les
avantures de Thagene, de Cyrus, de Clopatre, et de plusieurs
autres. Mais ne puis-je pas abrger les formalits... eh si, me
rpondit-il, vous siroit-il de ne faire quun petit chapitre des
mille et une nuit, ou des contes chinois. Non, prince, ajota-t-il,
les gens de notre condition sur tout doivent faire les choses dans
les grandes rgles, et passer par tous les degrs de la milice
amoureuse. Il est pourtant permis quelquefois de leur en abrger le
tems.

Mais puisque nous sommes sur ce chapitre, il est  propos de vous
mettre davance au fait des loix principales quil faut observer en
cette matiere. Cest ce quon appelle les formalits prliminaires.
Il y en a qui en comptent jusqu trente-six et plus, mais je vais
vous les expliquer sans marrter  les compter. Vous comprenez
bien, continua-t-il, quil faut commencer par devenir amoureux. Or
cela est fort plaisant; car on lest quelquefois une anne entiere
sans le savoir, et il y en a tel qui ne sen doute seulement pas.
Sil a arrt ses regards sur une personne, cest sans dessein: sil
la trouve extrmement aimable, ses sentimens se sont borns 
lestime et  ladmiration; tout au plus il croit navoir pour elle
que de lamiti. Il est vrai quil desire de la voir souvent, quil
a des attentions particulieres pour elle, quil nest pas fch
dappercevoir quelle en a aussi pour lui; mais  son avis tout cela
ne signifie rien, ce nest quun commerce de politesse, une liaison,
une inclination ordinaire o lamour nentre pour rien; mais, dit-il
enfin, que mest-il donc arriv depuis quelque-tems? Je mapperois
que je ne dors que dun sommeil inquiet, il me semble que je deviens
distrait et mlancolique. Je perds mon enjoument ordinaire. Ce qui
me plaisoit commence  mennuyer: ce que jaimois le plus, me parot
insipide. Vous tes peut-tre malade, lui dit quelquun qui ne
connot pas les usages du pays romancien; non, rpond-il, cest
toute autre chose. Il a bien raison; car ce sont l prcisment les
premieres formalits de lamoureuse poursuite. Il en est dabord
tout tonn; moi amoureux, dit-il, moi qui nai jamais rien aim!
Moi qui ai brav tous les traits de lamour! Moi qui jusqu prsent
ai v impunment toutes les belles! Mais il a beau vouloir se le
cacher  lui-mme. Ses sopirs le trahissent; linquitude, la
crainte, lesprance, les transports se mettent de la partie. Il
faut lavoer de bonne grace, et il lavou enfin. Il me semble
pourtant, dis-je alors au Prince Zazaraph, que jai v beaucoup de
hros ne pas attendre si long-tems  connotre leur tat, et  la
premiere v dune princesse devenir tout  coup perdment
amoureux. Cela est vrai, reprit-il, et cest mme la maniere la plus
romancienne; mais aprs tout ils ny gagnent rien; car il faut
tojours,  moins quils nen obtiennent une dispense particuliere,
quils attendent tout au moins un an, avant que de pouvoir faire
connotre le feu scret dont ils sont consums.

Au reste, ajota-t-il, il ne faut pas oublier une autre formalit
essentielle: cest quil faut que la beaut qui a triomph de
lindiffrence du hros, ait un nom distingu. Car si
malheureusement elle sappelloit Beatrix, Lizette ou Colombine, ce
seroit pour dfigurer tout un roman; au lieu que quand elle
sappelle Rosalinde, Julie, Hyacinthe, Florimonde, ces beaux noms
tojours accompagns dpithetes convenables, font un effet
merveilleux. Encore une formalit qui embellit infiniment
lhistoire; cest lorsque le hros amoureux, loin de pouvoir se
flatter de possder jamais lobjet quil adore, ne peut seulement
pas, v la disproportion de sa condition, oser faire sa dclaration
aux beaux yeux qui ont enchan sa libert. Car il est vrai quil
est en effet dune trs-haute naissance, et le lgitime hritier
dun grand royaume, comme il sera vrifi en tems et lieu: il est
certain dailleurs que la princesse ladore dans le fond du coeur,
et quelle maudit scretement le rang minent qui lui te
lesprance dtre jamais lpouse dun cavalier si parfait; mais
dune part le cavalier ignore sa naissance, et la princesse qui
lignore aussi ne peut lcouter avec biensance, quand mme il
auroit laudace de sexpliquer. Or cela fait une situation
admirable, qui fournit la matiere des plus beaux sentimens: aussi
nos annalistes lont-ils tourne et retourne en cent faons
diffrentes.

Vous voyez donc, ajota le grand paladin, que les formalits sont
plus longues que vous ne pensez; mais ce nest pourtant encore l
que le commencement; la grande difficult consiste  dclarer sa
passion. Car comment ferez-vous? Irez-vous dire grossierement  une
belle personne que vous la trouvez charmante, adorable: que vous
laimez de lamour le plus tendre et le plus respectueux, et que
vous vous croyriez le plus heureux des hommes de pouvoir la possder
le reste de vos jours. Gardez-vous en bien, ce seroit pour la faire
mourir de chagrin, et elle ne vous le pardonneroit jamais de sa vie.
Il faut pourtant bien le lui faire entendre; mais il faut sy
prendre avec tant de prcaution et si doucement, quelle ne sen
apperoive presque pas. Il faut quelle le devine, ou tout au plus
quelle sen doute un peu. Le langage des yeux est admirable pour
cela, lorsquon en sait faire usage et prendre son tems: par
exemple, la belle est  sa fentre ou sur un balcon, o elle prend
le frais: rodez  lentour sans faire semblant de rien, et quand
vous tes  porte, tirez-lui une rvrence respectueuse,
accompagne dun regard moiti vif, et moiti mourant. Vous verrez
que vous naurez pas fait cela dix ou douze fois, quelle se doutera
de quelque chose: car il ne faut pas croire que les belles soient si
peu intelligentes. La plpart comprennent fort bien ce quon leur
dit, souvent mme ce quon ne leur dit pas, et il y en a qui de cent
oeillades quon leur adresse, ne perdent pas une seule syllabe.

Mais, repris-je  mon tour,  ce premier moyen ne pourroit-on pas en
ajoter un second, qui est celui des srnades pendant la nuit sous
les fentres du but de ses desirs? Comment, dites-vous, me rpondit
le prince en souriant, du but de ses desirs! Fort bien, vous
commencez  vous former au beau stile. Continuez de grace. Je lui
dis donc que je croyois quun concert de voix et dinstrumens sous
les fentres de la beaut dont on porte la chane, me paroissoit un
assez bon expdient pour lui insinuer mlodieusement les tendres
sentimens quon a pour elle. Il est vrai, repartit-il; mais
lexpdient nest gures de mon got, parce quil est sujet  trop
dinconvniens. Car premierement, il fait connotre  tout le
quartier quil y a de lamour en campagne, ce qui redouble la
vigilance des peres et des meres, des duegnes et des espions.
Secondement, il ne faut pour troubler toute la fte, quun jaloux
brutal qui vient au milieu de la musique vous allonger des estocades
terribles sans que souvent vous sachiez seulement de quelle part
elles vous sont adresses. Je sais bien que vous tuerez votre
homme; car cest la regle. Mais cela mme cause un grand embarras.
Laffaire clate. Le mort appartient tojours  des gens puissans et
accrdits. Cest pour lordinaire un fils unique. Il faut se cacher
et prendre la fuite. Pendant une longue absence il peut arriver bien
des malheurs. En un mot je tremble toutes les fois que je vois un
amant donner la nuit des srnades  sa belle. Car le moindre
malheur quil ait  craindre, cest de nen sortir quavec une
blessure dangereuse. Avoez aussi, repris-je, que quand on a un
grand coup dpe au travers du corps, et quon se voit en danger de
mourir, cest une grande douceur lorsquon peut parvenir  savoir
que la belle pour qui on sest expos au danger parot touche dun
si grand malheur.

Vous avez raison, repliqua le Prince Zazaraph: il ny a pas de baume
au monde qui ait une vertu si prompte; et si le cas arrive, je
rponds que le bless sera bientt sur pied. Mais encore une fois ce
moyen me parot trop hasardeux, et il y en a de plus simples. Une
lettre, par exemple, quatre lignes bien tournes sont dun secours
merveilleux. On glisse adroitement le billet dans la poche de la
belle Julie, ou on le laisse tomber  ses pieds, comme par mgarde,
pour exciter sa curiosit; ou si on ne peut pas autrement, on le lui
fait donner par une personne affide. Ce pas une fois fait, il faut
compter que laffaire est en bon train. Lamant ne laisse pas de
sinquiter et de se tourmenter sur le succs de son billet. La-t-
elle l, la-t-elle rejett? Quel sentiment a-t-elle fait parotre
en le lisant? Cest quil na pas encore dexprience: car il est
vrai en gnral quil y a des belles trop rserves, qui font
quelque difficult de recevoir et de lire un billet; mais la rserve
en cette occasion seroit tout--fait dplace; et il seroit mme
ridicule de ne pas faire au billet une rponse favorable, qui donne
de grandes esprances  lamant; car cest-l une des formalits les
plus indispensables dans les prliminaires dont nous parlons, et je
ny ai jamais v manquer.

Cest alors enfin, continua le prince, que lon commence  respirer.
Cest alors que lamour commence  parotre le dieu le plus aimable
et le plus charmant de lOlympe. Quon lui fait alors des
remercmens, de voeux et doffrandes! Mais il faut quil continu
son ouvrage. Ce nest pas assez que la charmante Clorine, ou
ladorable Florise ait laiss entendre quelle nest pas insensible;
il faut que le comte ou le marquis amoureux en ait lassurance de sa
propre bouche. Mais pourra-t-il bien soutenir un tel excs de joye?
Non, il se pmera. Que dis-je? Il en mourroit, sil lui toit permis
de mourir si-tt; mais comme la chose seroit contre les bonnes
rgles, il faut quil se contente de tomber aux pieds de sa toute-
belle sans voix et si transport, quetout ce quil peut faire, cest
de coller ses lvres sur la belle main de la lumiere de sa vie.

Ah! Prince Fan-Frdin, ajota le grand paladin, quel dommage quun
moment si doux ne soit quun moment! Mais on a eu beau faire jusqu
prsent pour trouver le moyen de le prolonger. Tous les astrologues
du monde y ont renonc, et ce quil y a de plus triste, cest que ce
moment est unique, et quon nen peut pas trouver un second qui lui
ressemble parfaitement. Aussi en vrit un amant raisonnable devroit
sen tenir-l; et cela seroit bien honnte  lui; mais y en a-t-il
des amans raisonnables? Il leur manque tojours quelque chose. Aprs
un premier entretien, on en veut avoir un second; aprs le second on
en veut un troisime, et en lattendant, les heures paroissent des
annes. Heureux qui peut obtenir un portrait. Mais au dfaut du
portrait on obtient du moins tout ce quon peut, et ne fut-ce quun
ruban, ou un chiffon, on est le plus heureux homme du monde; on
navoit encore jusqualors ressenti que tourmens, langueurs,
martyre, craintes, dfiances, allarmes, larmes et dsespoirs; et
voil quon voit enfin arriver la bande joyeuse des transports, des
douceurs, un calme, une satisfaction, des fleuves de joye o lon
nge comme en pleine eau, des dlices inexprimables. Quon ne
savise point alors daller offrir  un amant le thrne de Perse, ou
lempire de Trbizonde,  condition dabandonner la souveraine de
son ame, ce seroit tems perdu. Il ne changeroit pas son sort pour la
plus brillante fortune. Il prfre un si doux esclavage  la plus
belle couronne de lunivers.


CHAPITRE 11

Des grandes preuves; et ressemblance singuliere qui fera souponner
aux lecteurs le dnoument de cette histoire.

Je ne puis assez admirer, dis-je au Prince Zazaraph, le talent que
vous avez de rapprocher les choses, et de les abrger. Car ce que
vous venez de me dire en si peu de paroles, non-seulement je lai v
dans plus de vingt romans diffrens, mais il y occupe des volumes
entiers. Ce nest pas que jaye le talent dabrger, me rpondit-il,
mais cest que dune part la plpart des romans sont tous faits sur
le mme modle, et que de lautre leurs auteurs ont le talent
dallonger tellement les vnemens et les rcits, quils font un
volume de ce qui ne fourniroit que quatre pages  un ecrivain qui
nentend pas comme eux lart de la diffuse prolixit.

Remarquez pourtant, ajota-t-il, que je ne vous ai encore parl que
des formalits prliminaires, et quavant que darriver  la
conclusion du mariage, il reste bien du chemin  faire. Car comme
dans un labyrinthe on sait fort bien par o lon entre, et que lon
ignore par o lon en sortira: ainsi ceux qui sembarquent sur la
mer orageuse de lamour, savent bien do ils sont partis, mais ils
ne savent point par o, comment, ni quand ils arriveront au port.
Deux jeunes personnes saiment comme deux tourterelles. Elles
semblent faites lune pour lautre. Elles mourront si on les spare:
destin barbare! Faut-il... mais non, ce nest point au destin quil
faut sen prendre, cest aux loix tablies de tout tems dans la
Romancie par les premiers fondateurs de la nation: loix sveres, qui
dfendent sous peine de bannissement perptuel de procder  lunion
conjugale de deux personnes qui sadorent, avant que davoir pass
par les grandes preuves prescrites dans lordonnance.

Sans doute, dis-je alors au prince dondindandinois, jaurai v dans
les romans ce que vous appellez les grandes preuves; mais je serai
bien aise de les connotre plus distinctement, et dapprendre de
vous surquoi est fonde cette loy; et si elle est indispensable.

Si vous avez l, me dit-il, les avantures du pieux Ene, vous avez
d remarquer que sans la haine que Junon lui portoit, toute son
histoire finissoit au premier livre; car il arrivoit heureusement en
Italie, il pousoit la princesse latine, et voil lenede finie.
Mais son historien ayant habilement imagin de lui donner Junon pour
ennemie, cette desse implacable lui suscite dans son voyage mille
traverses, qui font une longue suite dvnemens extraordinaires, et
qui donnent matiere  une grande histoire. Or voil sur quel modle
nos annalistes ont tabli la loy des grandes preuves. Au dfaut du
Neptune, dUlysse et de la Junon dEne, ils ont trouv des fes et
des enchanteurs ennemis, dont la haine puissante et les perscutions
continuelles donnent lieu aux hros de signaler leur courage par
mille exploits inois; et comme il ny a ni valeur, ni forces
humaines qui puissent rsister  de si terribles preuves, ils ont
soin de leur donner en mme-tems la protection de quelque bonne fe,
ou de quelque gnie puissant, comme Ulysse et Ene avoient lun la
protection de Minerve, lautre celle du destin. De-l il est ais de
juger que cette loy dans la Romancie doit tre indispensable, et
elle lest en effet si bien, que les fils de rois, et les plus
grands princes sont ceux quelle pargne le moins.

Que faut-il donc penser, repartis-je, de la plpart des hros
modernes pour qui on ne voit plus agir ni les divinits ni les
gnies, soit amis, soit ennemis?

Ce sont, me dit-il, des hros bourgeois, qui nont ni la noblesse ni
llvation qui est insparable de lide dun hros romancien. Mais
ils ne laissent pas dtre sujets comme les autres,  la loy des
preuves. Un amant, par exemple, croit toucher au moment qui doit le
rendre heureux. Les parens de part et dautre consentent au mariage;
point du tout. Il survient un prtendant plus riche et plus
puissant, qui met de son ct une partie des parens; quel parti
prendre? Il faut ou se battre ou enlever la belle. Sil se bat, il
tura srement son homme. Mais que deviendra-t-il? Voil matiere
davantures pour plusieurs annes. Sil enleve sa princesse; il faut
quil la consigne chez quelque parente qui veille bien la cacher,
et quil ait bien soin de se cacher lui-mme pour se drober aux
recherches. Tout cela est bien long; mais voici le tragique. Un soir
que la belle enleve prend le frais sur le bord de la mer avec sa
parente, il vient une tartane dAlger quelle prend pour un btiment
du pays, et qui faisant brusquement descente  terre, enleve les
deux belles chrtiennes pour les mener vendre  leur dey. Quelle
preuve pour un amant! Il ne sait en quel pays du monde on a
transport le cher objet de ses penses, ni quel traitement on lui
fait. Quelle situation! Ce sera bien pis, si tandis que le corsaire
fait voile en Afrique, il est attaqu, et pris par un vaisseau
chrtien, dont le commandant est prcisment le rival de lamant
infortun. Voil de quoi mourir mille fois de rage et de douleur,
sans quheureusement tous les romanciens ont la vie extrmement
dure. Mais supposons que la charmante Isabelle arrive  Alger; elle
est prsente au dey qui en devient amoureux, jusqu oublier toutes
les autres beauts de son srail. Elle aura beau rebuter sa passion,
et faire la plus belle dfense du monde: le dey ennuy de ses
larmes, et las de sa rsistance, veut enfin user de tout son
pouvoir. Le jour en est marqu, et il le fera tout comme il le dit.

Ah! Prince, mcriai-je alors, que cette preuve est terrible! Jen
fremis.

Non, non, repliqua-t-il, rassrez-vous: dans la Romancie on trouve
remede  tout. Lamant a si bien fait par ses recherches, quil a
dcouvert le lieu o sa chere ame est captive, et il ne manque
jamais dy arriver  point nomm la veille du jour fatal. Dguis en
garon jardinier, il entre dans le jardin du srail; il trouve moyen
de faire un signal; il glisse un billet; Isabelle transporte de
joye, se prpare  profiter de la nuit pour svader avec lui. Une
chelle de soye, des draps attachs  la fentre, une corde avec un
panier, que sais-je? On trouve dans ces occasions mille expdiens,
qui ne manquent jamais de russir. O! Que le dey fera le lendemain
un beau bruit dans son srail! Que de ttes deunuques tomberont
sous le cimeterre du furieux Achmet! Mais les deux amans le laissant
exhaler toute sa fureur  loisir, auront trouv au port un petit
btiment qui les attendoit, et ils sont dja bien loin. Au reste, ne
croyez pas que ces avantures soient bien singulieres; car pour peu
que vous ayez l les annales romanciennes, vous devez avoir v quil
ny a rien de si commun. En voulez-vous dune autre espce, ajota-
t-il? Lamoureux cavalier a la nuit dans le jardin de sa belle un
rendez-vous secret; mais en tout honneur, dans un bosquet sombre, o
de la lumiere seroit dangereuse. La petite porte du jardin est
demeure entrouverte. Or le frere ou le pere de la princesse
voulant par hazard entrer par la petite porte, et la trouvant
ouverte, se doute de quelque chose. On devine aisment tout le
reste: grand bruit; on attaque, on se dfend, on apporte des
flambeaux, le cavalier ne se bat quen retraite; mais il a beau
faire, il faut de ncessit, et cest encore l une rgle capitale,
que le frere ou le pere de celle quil adore, senferre lui-mme
dans lpe de linfortun cavalier. Or jugez combien il faut
dannes pour raccommoder une pareille avanture. Il faut en
attendant aller servir en Flandre ou en Hongrie. Autre inconvenient;
car en Flandre il est cr mort dans une bataille, et la dsole
Leonore aprs stre arrach tous les cheveux de la tte pendant six
mois, prend enfin quelque parti funeste  son amant. En Hongrie on
est fait prisonnier et envoy esclave en Turquie pour y travailler
au jardin, ou  entretenir la propret des appartemens.

Je vous avou prince, dis-je, au grand paladin, que de toutes les
preuves, cette derniere est celle que jaimerois le mieux: car jai
remarqu que de tous ceux qui partent de la Romancie pour aller tre
esclaves en Turquie,  Tripoli ou  Alger, il ny en a aucun qui ne
fasse fortune.

Cela est vrai, repliqua-t-il; mais remarquez aussi quavant que de
partir, il ny en a pas un qui ne prenne la prcaution de savoir
bien danser, davoir une belle voix, de joer des instrumens dans la
perfection, et dtre aimable et bien-fait. Cest par-l que tout
leur russit. On fait voir lesclave tranger  la sultane favorite
pour la rjoir. Or lesclave est un homme si admirable, et toutes
ces sultanes ont le coeur si tendre, quen moins de rien voil une
intrigue toute faite, et un pauvre sultan fort peu respect. La
condition leur plairoit assez, si elle pouvoit durer; mais il ny a
pas moyen: les loix de la Romancie sont extrmement sveres sur ce
chapitre; il faut que le sultan, averti ou non, entre dans le srail
et menace de tout tuer. Quel tintamare! Ce ne sera pourtant que du
bruit. On la entendu venir: la sultane craignant pour sa vie,
trouve le moyen de senfuir avec son charmant Bezibezu (cest le nom
de lesclave), et ils sont dja bien loin. En quatre jours la belle
maroquine arrive  Marseille ou  Barcelone; et le lendemain elle
est prsente au baptme. La seule chose qui me dplat dans cette
avanture, cest que les loix veulent encore que le coffre de
pierreries que la belle maure a emport avec elle soit jett  la
mer, ce qui la rduit  laumne.

Ces preuves, repris-je  mon tour, me paroissent trs-peu
agrables; mais jen ai v dautres qui ne le sont gures davantage.
Que dites-vous, par exemple, ajotai-je, dun pauvre amant, qui
lorsquil est  la veille dpouser tout ce quil aime, voit sa
princesse enleve par des inconnus, et transporte dans un lieu
inconnu, sans quaprs mille recherches il puisse en apprendre la
moindre nouvelle? Vous mavoerez que voil une des situations les
plus favorables pour les sentimens tragiques et les beaux
dsespoirs.

Ah! Cher prince, scria le Prince Zazaraph, quel souvenir me
rappellez-vous? Je lai essuye cette cruelle preuve, et vous
pouvez demander  tous les echos de nos forts tout ce quelle ma
cot de regrets douloureux, de sanglots pathtiques, et dhlas
touchants. Oi, je me serois donn mille fois la mort, si on navoit
eu la prcaution, comme cest lordinaire en ces occasions, de
mter pe, poignard, pistolets, et tout instrument qui tu. Cest
pour viter les funestes effets dun pareil dsespoir, quau dernier
enlvement de ma princesse jai t condamn  dormir dun si long
sommeil, parce quon na pas cr que je psse sotenir sans mourir
une seconde preuve de cette nature. Vous auriez du moins p, lui
dis-je, dans un si triste accident vous munir dun portrait de votre
princesse, ou du moins de quelques petits meubles qui auroient t 
son usage. Cela est dune ressource infinie; car jai connu un
cavalier appell le Marquis De Rosemont, qui ayant ainsi trouv le
moyen davoir jusquaux chemises, aux bas et aux cotillons de sa
dfunte Donna Diana, passoit une bonne partie du tems  se les
mettre sur le corps,  les contempler et  les baiser lun aprs
lautre avec une douceur inexprimable. Il est vrai, me rpondit le
prince, aussi ne trouvai-je alors de consolation qu contempler et
 baiser mille fois par jour le portrait de ladorable Anemone. Le
prince tira en mme tems le portrait, et me le montra.

Dieux! Quel ft mon tonnement? Ami lecteur, je ne vous ai pas trop
prpar  cet incident; mais il est vrai qualors je ne my
attendois pas non plus moi-mme; ainsi votre surprise ne sera pas
plus grande que la mienne. Je crs reconnotre dans le portrait ma
soeur, linfante Fan-Frdine. Il est vrai quelle me paroissoit
extraordinairement embellie; mais enfin ctoient ses traits et
toute sa physionomie: de sorte que je naurois pas balanc un moment
 croire que ctoit elle-mme, si je nen avois v clairement
limpossibilit. Car jtois bien sr quen partant pour la
Romancie, javois laiss ma soeur linfante  la cour de Fan-
Frdia, auprs de la Reine Fan-Frdine ma mere. Ma soeur ne
stoit jamais dailleurs appelle la Princesse Anemone; ainsi je
crs devoir regarder cette ressemblance comme un effet tout simple
du hazard. Je ne pus cependant mempcher de dire au grand paladin
la pense qui mtoit venu  lesprit  la v du portrait.

Cela est admirable, me rpondit-il; car dans ce mme moment vous
observant aussi moi-mme de plus prs, jai cr appercevoir en vous
des traits de ressemblance trs-frappants avec le frere de ma
princesse: de sorte que si elle ressemble  votre soeur, je puis
vous assrer que vous ressemblez aussi beaucoup  son frere,  cela
prs, que vous tes beaucoup mieux fait, et que vous avez lair plus
noble et plus aimable.

Oh! Pour le coup, lui dis-je, je suis donc tent de croire quil y a
ici de lenchantement, ou quelque mystere cach; car je trouve aussi
quen vous regardant de certain ct, vous ressemblez si bien  un
jeune homme de ma connoissance, qui est amoureux de ma soeur, que je
vous prendrois volontiers pour lui, si vous ntiez incomparablement
plus beau, mieux fait de votre personne, et outre cela grand
paladin, au lieu quil nest quun simple cavalier. Mais, lui
ajotai-je en interrompant cet entretien, il me semble que
japperois une espece de ville ou de grande habitation,  deux ou
trois lieus dici. Oi, me dit-il, et cest o nous allons
descendre: vous y verrez des choses assez curieuses.


CHAPITRE 12

Des ouvriers, mtiers et manufactures de la Romancie.

Nous arrivmes donc  lentre dune grande et magnifique avenu qui
toit plante dorangers, de grenadiers et de myrthes, entremls de
buissons charmans darbrisseaux fleuris. L nous descendmes de nos
sauterelles que nous congdimes, et nous avanmes en suivant
lavenu jusqu lhabitation. Le lieu o nous allons entrer, me dit
le Prince Zazaraph, nest pas proprement une ville, puisquil ny a
que des ouvriers et des boutiques; mais vous aurez sans doute de la
satisfaction  en parcourir les divers quartiers, et cest un objet
digne de la curiosit des nouveaux venus. Eh! De quelle espece sont-
ils, lui dis-je, ces ouvriers? Vous lallez voir par vous-mme, me
rpondit-il; mais je veux cependant bien vous en donner auparavant
une ide gnrale.

Comme tous ceux qui habitent la Romancie se trouvent tojours
pourvs de tout ce qui est ncessaire pour leur subsistance, sans
quils se donnent seulement la peine dy penser, vous devez juger
que les ouvriers de ce pays-ci ne samusent pas  faire des toffes,
de la toile, des meubles, du pain, ou de la farine. Leur occupation
est beaucoup plus douce; et il y en a diffrentes especes, les
enfileurs, les souffleurs, les brodeurs, les ravaudeurs, les
enlumineurs, les faiseurs de lanternes magiques, les montreurs de
curiosit, et quelques autres encore.

Vous me dites l, lui dis-je, des noms de mtiers dont je ne conois
pas bien lusage en ce pays-ci. Je vais vous lexpliquer, me
rpartit-il.

Nous appellons ici enfileurs des ouvriers qui y sont assez communs
depuis un tems. Ces gens-l assemblent de divers endroits une
vingtaine ou une trentaine de petits riens, quils ont ladresse
denfiler et de coudre ensemble, et voil leur ouvrage fait. Les
souffleurs au contraire ne prennent quun de ces petits riens; mais
ils ont lart de lenfler, et de ltendre en le soufflant,  peu
prs comme les enfans font des bouteilles de savon, en sorte que
dune matiere qui delle-mme nest presque rien, ils en font un
gros ouvrage. Ces ouvrages comme on voit ne peuvent pas tre fort
solides; mais ils ne laissent pas damuser des esprits oisifs. Les
femmes sur tout et les enfans aiment  voir voltiger en lair ces
petites bouteilles enfles. Mais il est vrai que ce nest quun
clat dun moment, et quon ne sen ressouvient pas le lendemain.

Louvrage des brodeurs est dune autre espece. Ils font venir de
quelque pays etranger quelques morceaux rares et curieux, dont ils
ornent le fond dune broderie de dessein courant, qui ne laisse
presque plus distinguer le fond de la broderie mme. Les ravaudeurs
sont moins ingnieux. Tout leur art consiste  donner quelque air de
nouveaut  des choses dja vieilles et uses; cest pourtant
aujourdhui lespece douvriers qui est en plus grand nombre.

Les vrais peintres sont ici fort rares; mais en rcompense nous
avons des enlumineurs admirables, qui sont employs  enluminer des
couleurs les plus brillantes, soit les portraits, soit les figures,
ou les tableaux dimagination. Il ne faut pas demander  ces gens-l
des portraits ressemblans, ni des tableaux dans le vrai; ce nest
pas leur mtier. Mais personne nentend comme eux, lart de charger
un tableau de rouge et de blanc,  peu prs comme les poupes
dAllemagne; et la seule chose quon puisse leur reprocher, cest
que tous leurs portraits se ressemblent.

Les lanterniers ou faiseurs de lanternes magiques, sont encore des
ouvriers fort estims. On les a ainsi nomms, parce que les ouvrages
quils font ressemblent  des especes de lanternes magiques, o lon
voit les choses du monde les plus incroyables, des tours dairain,
des colonnes de diamant, des rivieres de feu, des chariots attels
doiseaux ou de poissons, des gants monstrueux.

Les montreurs de curiosit font une espece douvrage assez amusant.
Cest un amas de diverses choses curieuses quils font venir de
loin. Cest pour cela quon leur a donn ce nom. Quand la matiere
sur laquelle ils travaillent est trop ingrate par elle-mme, ils
trouvent lart daugmenter et dorner leur tableau de divers objets
plus intressans quils prsentent lun aprs lautre, comme le plan
de Londres, la cour de Portugal, le gouvernement de Venise, les
temples de Rome,  peu prs comme un montreur de curiosit vous fait
voir dans sa bote la ville de Constantinople, limpratrice de
Russie, la cour de Peking, le port dAmsterdam. Voil, me dit le
Prince Zazaraph,  peu prs les diffrentes especes douvriers qui
travaillent en ce pays-ci; mais entrons dans leur habitation pour
les voir de plus prs, car je suis sr que cette vu vous amusera.

Effectivement je fus charm de la propret et de lordre admirable
que je vis dans la distribution des boutiques. Les diffrentes
especes douvriers sont partages en diffrentes rus, et chaque ru
est forme par de petites boutiques ranges des deux cts, les unes
auprs des autres,  peu prs comme on le pratique dans les foires
clbres de lEurope: cela fait un spectacle fort agrable, et si
lon veut, un lieu de promenade fort amusant. Jadmirai sur tout la
varit et la singularit des enseignes; jen ai mme retenu
quelques-unes, comme  la barbe bleu, au chat amoureux, aux bottes
de sept lieus, au portrait qui parle,  la bonne petite souris, au
serpentin vert,  linfortun napolitain, et quelques autres dans le
mme got. Tous les ouvriers sont dailleurs extrmement polis et
prvenans, pour attirer chez eux les curieux et les marchands; et il
ny a rien quils ne mettent en usage pour faire valoir leur
marchandise.  les en croire, leur ouvrage est tojours admirable,
singulier, curieux. Cest, dit lun, le fruit dun long et pnible
travail. Cest, dit lautre, un reste prcieux dun tel ouvrier qui
a laiss en mourant une si grande rputation. Cest, dit un autre,
une imitation dun ouvrage chinois ou indien, ouvrage extrmement
recherch. Pour moi, dit un marchand plus dsintress en apparence,
je navois nulle envie de communiquer mon ouvrage; mais mes amis et
des personnes de bon got layant v, mont tellement press den
faire part au public, que je nai p rsister  leurs
sollicitations. Ils accompagnent en mme tems ces discours de
manieres si honntes et si polies, quon ne peut gures se dfendre
de leur acheter quelque chose, au hazard de payer cher de mauvaise
marchandise, comme il arrive le plus souvent.

Le hazard nous ayant dabord adresss au quartier des enfileurs,
jeus la curiosit de parcourir avec le Prince Zazaraph quelques-
unes des boutiques; car il faudroit une anne entiere pour les
parcourir toutes. Jadmirai vritablement ladresse avec laquelle je
vis ces ouvriers enfiler ensemble mille petites babioles. Un petit
fil trs-mince leur suffit pour cela, et lhabilet consiste  faire
durer ce fil jusqu la fin sans le rompre: car sil faut le
renoer, ou en ajoter un autre, louvrage na plus le mme prix; la
boutique qui me parut la plus achalande, avoit pour enseigne, aux
mille et une nuits. Louvrier, dit-on, est un des plus clbres du
quartier. Comme son enseigne a eu succs, quelques-autres ouvriers
nont pas manqu de limiter, dans lesprance de rssir galement.
Lun a pris les mille et un jours; lautre a pris les mille et une
heures: un autre, les mille et un quarts dheure. Leur fil en effet
est  peu prs le mme. Mais il faut quils nayent pas t aussi
heureux que le premier dans le choix des babioles.

Jy remarquai encore quelques enseignes des plus distingues, comme
aux soires bretonnes, aux veilles de Thessalie, aux contes
chinois, etc.. Mais ces ouvriers, dit-on, ont plus de fcondit que
de force dimagination. Trop foibles pour entreprendre un ouvrage
dun seul sujet, ils nont de ressource que dans la multitude,  peu
prs comme un homme qui nayant point assez dtoffe pour faire un
habit, le compose de diverses pices rapportes; bigarrure qui ne
peut jamais faire  louvrier quun honneur mdiocre. Le quartier
des souffleurs est presque dsert depuis long-tems, parce quil se
trouve peu douvriers qui ayent lhaleine assez forte pour fournir 
ce travail. Il semble que Cyrus soit leur enseigne favorite, du
moins plusieurs se la sont approprie, et chacun la retourne  sa
faon. Quelques-uns mme de ces messieurs trouvant que ce prince
toit un sujet propre  achalander leur boutique, lont oblig, sans
trop consulter son inclination,  courir le monde comme un
avanturier, pour leur apporter de tous les pays trangers des
matriaux curieux, propres  tre mis en oeuvre. Il nest pas bien
dcid sil en est revenu plus homme de bien; mais on ne peut pas
douter quaprs de si longues courses il neut besoin de se mettre
quelque tems en retraite; et il a heureusement trouv un nouveau
matre, homme desprit et charitable, qui a retir le pauvre prince
chez lui, uniquement pour lui faire prendre du repos.

Il y a quelque tems, me dit le prince Zazaraph, quil parut dans ces
quartiers-ci un de ces gnies rares et sublimes, tels que la nature
en produit  peine un dans chaque sicle. Il conut que le travail
que vous voyez faire  ces ouvriers pourroit tre de quelque secours
pour former le coeur et lesprit des jeunes princes, sil toit bien
fait et mani avec art et avec sagesse. Il entreprit den donner un
modle. Son enseigne toit au Prince DIthaque, et ce lieu que vous
voyez quil semble que lon ait voulu consacrer par respect pour sa
mmoire, toit le lieu o il travailloit. Il est vrai quil fit un
chef-doeuvre quon ne pouvoit se lasser de voir, et o il trouva
lart de mler ensemble tout ce quil y a de plus riant et de plus
gracieux, avec tout ce que la sagesse et la religion ont de plus
parfait et de plus sublime. Cest cet ouvrage qui devroit
aujourdhui servir de modle  tous les ouvriers, et quelques-uns en
effet se sont efforcs de limiter; mais on est rduit  loer leurs
efforts, et tojours forc de plaindre leur foiblesse.

Le prince me fit pourtant remarquer dans le mme quartier quelques
boutiques qui toient assez accrdites. Je me souviens sur-tout de
deux. La premiere avoit pour enseigne le Prince Sethos; et  juger
de ce prince par son portrait, ctoit un homme desprit,  qui on
ne pouvoit reprocher quune trop forte application  ltude de
lantiquit. La seconde toit occupe par une ouvriere dun esprit
fin et solide qui stoit fait depuis peu de tems beaucoup de
rputation. Elle avoit pour enseigne la cour de Philippe Auguste, et
lempressement du public  acheter ses ouvrages, ayant dja puis
sa boutique, elle en travailloit de nouveaux quon attendoit avec
impatience. Je ne trouvai rien dans la ru des brodeurs qui me
frappt beaucoup. Ces ouvriers, me dit le Prince Zazaraph, nayant
point assez de talent pour crer eux-mmes quelque chose de neuf,
gagnent leur vie  enjoliver des choses dja connus, et qui
paroissent trop simples par elles-mmes. Ainsi ils travaillent sur
un fond tranger, et ils ont lart de le charger tellement de leur
broderie, quon ne distingue plus le fond de ce qui nen est que
lornement; mais il est assez rare que leur ouvrage fasse fortune.
Voil une boutique qui a pour enseigne Dom Carlos, et dont louvrier
est estim; mais en voil un autre, qui na pas  beaucoup prs si
bien rssi dans le dessein damuser, quoique son enseigne promette
des amusemens h. Mais quoi! Dis-je au prince, ne vois-je pas-l cet
ouvrier des pays trangers, quon nomme le p. L. Eh! Que fait-il
ici? Ce quil y fait, me rpondit-il; il y figure trs-bien parmi
nos brodeurs, et cest aujourdhui un des plus accrdits. Il est
vrai quil sembloit dabord vouloir stablir dans le pays
dHistorie; et en effet il y a lev boutique; mais il a mieux trouv
son compte  faire de frquentes excursions dans la Romancie; il y
est effectivement si souvent, quon ne sait jamais de quel pays
sont ses ouvrages, et je crois quon en peut dire, avec vrit, que
cest marchandise mle. Mais joubliois, ajota-t-il, de vous faire
remarquer une de nos plus belles boutiques. La voici, continua-t-il,
en me la montrant; elle a, comme vous voyez, pour enseigne la
Princesse De Cleves; et louvrier joit  juste titre dune grande
rputation pour navoir jamais perdu de v dans un travail
extrmement dlicat les rgles du devoir et de la plus austere
biensance.

De-l nous passmes au quartier des ravaudeurs. Ce sont, comme jai
dja dit, les ouvriers les moins estims de la Romancie. Quel mrite
y a-t-il en effet,  rhabiller par exemple  la franoise un
ouvrage fait par un anglois ou un espagnol; ou  rduire  un
prtendu got moderne des ouvrages faits dans le got antique? Aussi
est-il assez rare que de tels ouvrages fassent quelque rputation 
leurs auteurs. Mais ce nest pourtant pas pour cette raison que leur
quartier est presque dsert; cest que faute de police dans la
Romancie pour fixer chacun dans les bornes de son mtier, tous les
ouvriers se mlent dtre ravaudeurs, ensorte quil ny en a presque
pas un seul qui dans la marchandise quil vous donne pour toute
neuve, ny mle quelques vieux morceaux quil a rhabills et
retourns  sa faon; cest ce qui fait que les ravaudeurs en titre
nont presque point de pratique, et cest prcisment le cas o se
trouvent aussi les enlumineurs. Trop de monde se mle de leur
mtier, jusquaux ouvriers mme du pays dHistorie.

Les lanterniers, ou faiseurs de lanternes magiques, nous amuserent
quelque temps. Ces ouvriers ont limagination extrmement fconde:
il ne leur manque que de lavoir rgle par le bon sens et la vrai-
semblance; car il ny a point dinvention si bizarre, dont ils ne
savisent et quils nexcutent, ou ne paroissent excuter avec une
facilit surprenante. Demandez-leur des chariots volans, des palais
dargent, des armes qui rendent invulnrable, des secrets pour
savoir tout ce qui se fait, et tout ce qui se dit  mille lieus 
la ronde, des charmes pour se faire aimer, des status qui
saniment, des ponts, des vaisseaux, des jardins impromptus, des
gans, des btes qui parlent, des montagnes dor, dargent et de
pierreries; rien ne leur cote; de sorte quen un clin doeil leur
boutique est pleine de merveilles. Il est vrai que lorsquon
considere leurs ouvrages de plus prs, il est ais de sappercevoir
que ce ne sont que des colifichets qui nont rien de solide ni
destimable; et je ne ps mempcher de tmoigner au Prince Zazaraph
que je ne comprenois pas comment ces ouvriers pouvoient trouver le
dbit de pareilles marchandises. Mais il me dtrompa. Si les
marchands dEurope, me dit-il, qui talent des boutiques de poupes,
de sifflets, de petits moulinets, de petites sonnettes, de
marmousets, et de mille autres especes de semblables colifichets que
lon achete pour les enfans, gagnent leur vie  ce ngoce, pourquoi
ne voulez-vous pas que ceux-ci fassent aussi quelque fortune? Car
vous voyez que leurs boutiques et leurs marchandises se ressemblent
parfaitement. Il faut mme observer que la plpart des personnes qui
soccupent douvrages de Romancie, sont des esprits oisifs et
paresseux, qui veulent tre amuss comme des enfans, parce quils
nont pas la force de soccuper eux-mmes de leurs propres penses,
ni mme de donner une application suffisante aux penses dautrui.
Proposez-leur quelque chose  mditer, un raisonnement 
approfondir, seulement une rflexion  faire, vous les accablez,
vous les ennuyez, comme des enfans  qui on propose une leon 
tudier; au lieu quune suite de jolis colifichets quon leur fait
passer successivement sous les yeux, les divertit et les amuse sans
les fatiguer. Voil ce qui fait le grand dbit de cette marchandise;
 peine les ouvriers peuvent-ils en fournir assez; et ds quil
parot quelque nouvelle lanterne magique, ou colifichet nouveau, on
se larrache des mains. Il faut pourtant avoer une chose; cest que
du moment que la premiere curiosit est satisfaite, il arrive de ces
ouvrages comme des colifichets denfans qui sont dfaits, ou
dmonts; on les laisse traner dans un appartement, sans que
personne songe  les conserver, et leur sort ordinaire est dtre
enfin jetts dehors ple mle avec les ordures.

Nous voici, ajota le Prince Zazaraph, arrivs au quartier des
montreurs de curiosit. Leurs boutiques sont assez belles, comme
vous voyez, et mme fort riches. Il est vrai aussi quils ne
manquent pas de pratique, mais avec tout cela, ils sont peu
considrs, parce quils ne travaillent quen subalternes selon que
dautres ouvriers leur commandent, tantt un plan de ville, tantt
un portrait, une description, une bataille, un tournois, ou quelque
vnement singulier pour remplir les vuides de leurs ouvrages ou
pour les grossir.

Mais tandis que nous considerions les diverses curiosits dont les
boutiques de ce quartier sont garnies, nous fmes dtourns par une
troupe comique de bouffons et de baladins de toute espece, qui
vinrent dans la grande place joer une espce de comdie. Ce
spectacle me divertit, et je trouvai de lesprit dans linvention,
dans la conduite et lexcution de la piece. Un certain ragotin y
faisoit un des principaux rles avec un nomm la rancune, et il ne
parut jamais sur le thtre sans faire beaucoup rire les
spectateurs, autant par son air ridicule et comique, que par les
traits de plaisanterie qui lui chappoient. Toute la piece en
gnral me part louvrage dun homme desprit, et on me dit que
ctoit aussi ce que cet auteur avoit fait de meilleur. Ce spectacle
ft suivi dune petite piece intitule le diable boiteux, qui et
aussi beaucoup dapplaudissement. Elle toit en un acte, apparemment
quelle nen demandoit pas davantage; car jai oi dire que lauteur
ne lavoit pas embellie en voulant lallonger. On promit pour le
lendemain une autre piece du mme auteur, qui a pour titre, Gilblas
De Santillane, mais jentendis dire  ceux qui toient auprs de
moi, que quoiquil y eut de lesprit et dassez bonnes choses dans
cette piece, elle ne valoit pas la premiere. Enfin je vis parotre
ensuite une mascarade maussade, compose de gens dguiss en gueux
et en avanturiers que jentendis nommer, Lazarille De Tormes, Dom
Guzman DAlfarache, lavanturier Buscon, et dautres noms
semblables; mais le Prince Zazaraph mavertit quil ne restoit
ordinairement  ce dernier spectacle que de la populace et des gens
de mauvais got. Je remarquai en effet, que tous les honntes gens
se retiroient, et jen fis autant avec mon fidle interprte. Ce ne
ft cependant pas sans difficult; car pendant que nous nous
retirions, il survint une si grande multitude dautres masques,
quon nomme la bande bleu, et qui ont  leur tte un Gargantua, un
Robert Le Diable, Pierre De Provence, Richard Sans Peur, et dautres
hros de mme toffe, que nous eumes de la peine  percer la foule
pour nous sauver dune si mauvaise compagnie.

Allons-nous-en au port, me dit le prince, nous y verrons srement
arriver quelques vaisseaux, et ce spectacle est tojours assez
curieux: jai aussi-bien un grand intert de ne men pas loigner,
puisque jattends, comme vous savez, la Princesse Anemone qui doit
arriver incessamment.

Je veux vous y accompagner, rpondis-je au prince, et je sens quil
nest plus en mon pouvoir de me sparer de vous; mais de grace
expliquez-moi auparavant ce que cest que ce btiment singulier que
japperois dans cette place publique. Cest, me rpondit-il, un
btiment o lon garde les archives de la Romancie; assez mauvais
ouvrage, comme vous voyez. Le portail qui est aussi grand que le
corps mme du btiment, nest quun assemblage bizarre o lon ne
voit ni mthode, ni principes, et qui choque le bon sens: aussi a-t-
il rvolt tous les esprits sensez. Le corps du btiment ne vaut
gures mieux; cest un amas de pierres entasses les unes sur les
autres sans got, sans ordre ni liaison; mais on ne devoit aprs
tout rien attendre de mieux de la part de lentrepreneur. Cest un
homme qui se donnoit auparavant dans le pays dHistorie pour un
grand ouvrier, jusques-l quil faisoit la leon  tous les autres,
et quil stoit rig en censeur gnral; mais la forfanterie lui
ayant mal russi, il sest jett de dsespoir dans la Romancie, o
il na p trouver dautre moyen de subsister, que de sy donner pour
architecte. Cest sur ce pied-l quil a t employ  construire le
btiment dont nous parlons; mais vous voyez par lexcution, que le
prtendu architecte nest quun mdiocre maon.

O dieux! Mcriai-je dans ce moment; quelle affreuse vapeur! Grand
paladin, quelle peste est-ceci? Ah! Dit-il, fuyons au plus vte, et
sauvons-nous de linfection. Nous courumes en effet, et quand nous
nous fmes assez loigns: javois oubli, me dit le prince, quil
faut viter le chemin par o nous venons de passer,  moins quon ne
veille sexposer  tre empest: cest, ajota-t-il, un jeune
lanternier magique qui nous cause cette infection. On le nomme
Tancrebsa. Fils dun pere clbre par de beaux ouvrages, il na pas
rougi dembrasser le mtier de lanternier; et comme il est jeune et
sans exprience, en voulant faire une nouvelle composition pour
peindre sa lanterne magique, il a fait une drogue si puante, quon a
t oblig de fermer son laboratoire; et aprs lui avoir fait faire
la quarantaine, on lui a dfendu de travailler dans ce genre. Mais,
dit-il ensuite, nous voici tout prs du port, et je crois voir dja
quelques vaisseaux qui arrivent; approchons-nous pour les considrer
de plus prs, et tre tmoins du dbarquement.


CHAPITRE 13

Arrive dune grande flotte. Jugement des nouveaux dbarqus.

A peine fmes-nous arrivs, que nous vmes le port se remplir dun
grand nombre de vaisseaux qui sempressoient dy entrer. Les uns
toient munis de passeports, les autres nen avoient pas, parce que
sans doute ils toient de contrebande; mais on ny regardoit pas de
fort prs, et je les vis entrer ple mle sans quon fit presque
dattention  cette diffrence, pourv que dailleurs ils ne
portassent rien de pernicieux. Il y en avoit de petits, de grands et
de toutes les tailles. Ils toient tous distingus par leurs
pavillons comme les vaisseaux dEurope, et sur-tout par leurs
devises et leurs noms diffrens. Jaurois de la peine  me les
rappeller tous: ctoient les quatre facardins, fleur depine, les
contes mogols, les contes tartares, Madame Barnevelt, la constance
des promptes amours, Aurore et Phbus, et plusieurs autres, ce qui
faisoit un spectacle fort vari.

Hlas, me dit le Prince Zazaraph, je napperois pas encore l ma
chere Anemone; mais un doux pressentiment me fait tojours esprer
quelle arrivera incessamment; et ce retardement me laisse du moins
le loisir de vous donner des claircissemens sur tout ce que vous
voyez.

Cette belle flotte, lui dis-je, me ravit dadmiration; et je doute
que celle des grecs qui venoient arracher Hlene dentre les bras de
lamoureux Paris, ft plus belle. Mais je ne sais que penser dun
autre spectacle que je vois qui se prpare  lentre du port. Que
prtend faire cette grave matrone que je vois affecter un air de
magistrat et sassoir dans une espece de tribunal, accompagne
dhommes et de femmes qui semblent lui tenir lieu dassesseurs ou de
conseillers?

Cest en effet, me rpondit-il, un vrai tribunal, et peut-tre le
plus clair et le plus quitable de tous les tribunaux. Voici
quelle est sa fonction. Nous avons ici des armateurs qui
entreprennent des voyages de long cours pour faire courir le monde 
nos hros et  nos hrones. Ils choisissent ceux qui leur
conviennent, et on les laisse diriger leur course comme il leur
plat. Les uns la font longue, les autres la font plus courte: lun
va  lorient et lautre  loccident. Mais il faut revenir enfin,
et rendre compte du voyage: or ce compte est tojours trs-
rigoureux. Le juge que vous voyez est incorruptible, et son conseil
compos dhommes et de femmes est trs-clair. Il nest cependant
pas impossible de lui en imposer pour un tems, mais il revient bien-
tt de son erreur, et il rforme lui-mme son jugement. Je suis
charm, repris-je, que du moins dans la Romancie on rende justice
aux femmes en les admettant au conseil public; car cest une honte
quelles en soient exclus dans tous les autres pays du monde. Mais
expliquez-moi de grace en quoi consistent les jugemens de ce
tribunal. Ils consistent, me rpondit-il, en ce que tous les
armateurs sont obligs  leur retour de se prsenter  la prsidente
du conseil pour lui rendre compte de tout ce qui leur est arriv.
Elle les coute, et aprs leur rapport, elle les punit ou les
rcompense selon la bonne ou la mauvaise conduite quils ont tenu
dans le cours du voyage. Sils ont conduit et gouvern leur monde
avec art et avec sagesse, on leur donne dans la Romancie un des
premiers rangs; si au contraire ils ont fait faire  leurs passagers
un voyage dsagrable, ennuyeux, trop dangereux; sils les ont fait
choer, sils les ont traits avec trop de rigueur, en un mot sils
leur ont donn de justes sujets de plainte, le juge les punit en les
condamnant les uns  la prison, les autres au bannissement, ou 
quelque peine plus rigoureuse.

Cette procdure me parut assez curieuse pour mriter que je la visse
par moi-mme, et je priai le Prince Zazaraph de sapprocher avec moi
du tribunal, pour tre tmoin de tout ce qui se passeroit au
dbarquement des nouveaux venus. On aura peut-tre de la peine  le
croire; mais il est vrai que dans le grand nombre de vaisseaux qui
arriverent au port,  peine se trouva-t-il un armateur qui mritt
quelque rcompense. Les uns navoient fait que suivre la route dja
trace par ceux qui les avoient prcds, sans oser en tenter une
nouvelle. Les autres avoient caus une confusion effroyable dans
leur quipage, par la trop grande quantit de monde quils avoient
prise sur leur vaisseau. Dautres navoient men leurs passagers que
dans des pays incultes et arides, o ils avoient beaucoup souffert
de la disette et de lennuy. Quelques-uns avoient mis  bout la
patience et le courage de leurs gens, par une trop longue suite de
fcheuses avantures; quelques autres ne les avoient occups que de
choses pueriles et extravagantes, de sorte quaprs avoir entendu
leur relation, le conseil loin de leur donner aucune rcompense,
dlibra sils ne mritoient pas pltt dtre punis, pour avoir
inutilement tant perdu de tems, et en avoir tant fait perdre aux
autres. Mais il fut conclu  la pluralit des voix, que le peu de
considration et loubli dans lequel ils seroient condamns  vivre
le reste de leurs jours, leur tiendroit lieu de punition.

Un armateur nomm L D F essuya dans cette occasion un assez grand
procs. Son hrone dont le nom mest chapp, se plaignit amrement
au conseil, que sans aucun gard aux biensances de son sexe, il
lavoit fait courir pendant un tems infini tojours habille en
homme, sans lui avoir voulu permettre de prendre des habits de
femme, quau moment quelle arrivoit au port; ajotant que son
armateur sans ncessit et par pure mchancet, avoit abus de ce
dguisement ridicule, tantt pour lobliger  se battre contre des
cavaliers, tantt pour la mettre dans des situations tout--fait
indcentes, et pour la conduire dans les lieux les plus suspects, o
elle avoit v mille fois son honneur en pril. La plainte de
lhrone parut dabord si juste et si bien fonde, quelle rvolta
tous les esprits contre larmateur; et il alloit tre condamn tout
dune voix, lorsquun des plus anciens conseillers prit sa dfense.
Il reprsenta au conseil qu considrer les choses en elles-mmes,
il toit vrai que L D F mritoit punition, pour avoir fait faire 
une honnte hrone un voyage si dangereux et si peu dcent; mais
que ces dguisemens, tout dangereux et tout indcens quils toient,
ayant tojours t tolrs dans la Romancie, comme il toit ais de
le prouver par les plus anciennes annales, on devoit moins sen
prendre  larmateur, qu ceux qui lui avoient donn de si mauvais
exemples; quainsi son avis toit quon se contentt pour cette fois
dadmonester srieusement larmateur de ne plus suivre une pratique
si peu conforme aux loix de la biensance, et que cependant pour
mettre en sret lhonneur des princesses romanciennes, il falloit
faire un nouveau rglement, qui abroget lancienne tolrance, et
dfendre  tous les armateurs de donner dans la suite  leurs
hrones dautres habits que ceux de leur sexe,  moins quils ne
sy trouvassent forcs par quelque ncessit indispensable. Cet avis
parut si raisonnable que tout le monde sy rendit, de sorte que
larmateur en fut quitte pour la peur. Un de ses confreres ne ft
pas si heureux.  peine arriv de son premier voyage, il en avoit
entrepris tout de suite un second, et puis un troisime, de sorte
quil avoit jusques-l chapp aux poursuites de ses accusateurs et
 la sentence du conseil. Mais on le tenoit enfin alors  la fin de
son troisime voyage, et il fut oblig de comparotre. On voulut
dabord incidenter sur ce quil stoit ingr dans lemploy
darmateur, qui convenoit mal  sa profession; mais il se justifia
du mieux quil put, en allguant lexemple de quelques armateurs
clbres, qui avoient auparavant exerc  peu prs la mme
profession que lui. Il nen ft pas de mme des autres chefs
daccusation. un homme de qualit appell le Marquis De parla le
premier, et entre autres griefs il accusa larmateur. 1 de lavoir
tromp en ce quil lavoit oblig de sembarquer pour courir les
risques dune seconde navigation, aprs lui avoir promis de le
laisser vivre en paix dans la solitude ds la fin de son premier
voyage. 2 de lavoir honteusement dgrad, en ne lui donnant dans le
second voyage quun employ de pdagogue ennuyeux, aprs lui avoir
fait joer dans le premier le rle dun homme de qualit. 3 de
lavoir accabl dans lun et dans lautre voyage des malheurs les
plus funestes, et dont le dtail faisoit frmir.  ces trois chefs
daccusation lhomme de qualit, en ajota quelques autres moins
considrables, ausquels on fit peu dattention. Mais larmateur
nayant p rpondre aux premiers, il ft jug atteint et convaincu
de malversation; et on remit  prononcer sa sentence aprs quon
auroit entendu ses autres accusateurs.

Ce fut une femme qui se prsenta ensuite. On la nommoit Manon
Lescot. Quelle femme! Je nai jamais rien v de si veill; et je
naurois pas cr quun homme du caractere de pt se charger de la
conduite dune telle princesse. Je ne me souviens pas bien du dtail
de ses plaintes; mais elles se rduisoient en gnral  accuser son
armateur de lavoir tire de lobscurit o elle vivoit, et 
laquelle elle stoit justement condamne elle-mme, afin de cacher
le drangement de sa conduite, pour la produire sur la scne au
grand jour, et lui faire courir le monde comme une effronte qui
brave toutes les loix de la pudeur et de la biensance.

Cette seconde plainte fut suivie dune troisime pour le moins aussi
vive, mais beaucoup plus intressante par la scene touchante dont
elle fut loccasion. Les deux complaignans toient le fameux
Cleveland et la triste Fanny. Tous deux faisoient le couple le plus
mlancolique quon ait peut-tre jamais v. La tristesse toit
peinte sur leur visage:  peine pouvoient-ils lever les yeux. De
profonds soupirs prcdoient, accompagnoient et suivoient toutes
leurs paroles; et  dire le vrai, il toit difficile dentendre le
rcit de toutes les infortunes que leur armateur leur avoit fait
essuyer dans le cours de leur voyage, sans prendre part au juste
ressentiment quils faisoient clater contre lui. Barbare, scrioit
Cleveland, que tai-je fait pour maccabler ainsi des plus cruels
malheurs, sans mavoir donn dans tout le cours de ma vie presquun
seul moment de relache? Ntoit-ce pas assez de la triste situation
o me rduisoit une naissance malheureuse? Etois-tu peu satisfait de
mavoir donn une ducation si sauvage dans une affreuse caverne?
Devois-tu men tirer pour me rendre le jouet de la fortune, et
rassembler sur ma tte tous les malheurs, toutes les contradictions,
toutes les traverses de la vie humaine. Oi, mesdames et messieurs,
ajotoit-il, en sadressant aux juges, que lon compte tous les
meurtres, toutes les morts funestes, les noirceurs, les trahisons,
les dangers effroyables, et tous les vnemens tragiques dont il a
noirci le cours de mes avantures, et vous aurez de la peine 
comprendre comment je puis survivre  tant dinfortunes, et comment
on en peut soutenir mme le rcit. Encore si dans les malheurs o il
ma plong il avoit du moins suivi les rgles ordinaires. Mais o a-
ton jamais entendu parler dune tempte pareille  celle quil nous
fit essuyer en passant dAngleterre en France? Qui a jamais v une
amante comme Madame Lalain, joindre ensemble tant de qualits
contraires, la malice avec la bont du coeur, lextravagance avec la
raison, la passion la plus violente avec la modration de la simple
amiti? Que veut dire cette passion ridicule, quil me fait
concevoir dans un ge dja mr, et dans le tems que jai le coeur
dvor de mille chagrins? De quel droit me fait-il parler comme un
homme qui na que des principes vagues de religion, sans aucun culte
dtermin? Ah! Combien dautres sujets de plainte ne pourrois-je pas
ajoter ici? Mais, non, je veux bien les lui pardonner, je consens 
oublier mme la cruelle preuve o il a mis ma constance, en faisant
brler  mes yeux, et dvorer par des barbares ma chere fille et
linfortune Madame Riding. Je ne mattache qu un dernier outrage
qui met le comble  tous ses mauvais traitemens. Il a rendu ma
femme, ma chere Fanny... dieux! Peut-on le croire: puis-je le dire?
Oi, il a rendu ma femme infidele. En achevant ces mots, le
malheureux Clevelant outr de douleur et ne pouvant plus se
soutenir, fut oblig de sasseoir. Toute lassemble attendrie de
ses justes plaintes, le regardoit avec compassion, lorsque Fanny se
levant avec vivacit, attira sur elle lattention des juges et des
spectateurs. Le crime dinfidlit que son poux venoit de lui
reprocher la piquoit jusquau vif. Ingrat, lui dit-elle avec un air
de colere et de fiert, soutenu de cette assurance modeste que
linnocence inspire, fais clater tes plaintes contre notre
armateur, je partagerai avec toi laccusation, puisque jai partag
tes malheurs. Mais ne sois pas assez os pour laccuser aux dpens
de ma vertu. Il a p rendre Fanny malheureuse, mais il ne la jamais
rendu infidle. Cest toi, ingrat, qui na pas rougi de me prfrer
une odieuse rivale, et le ciel sans doute la permis pour me punir
de tavoir trop aim. Eh! Quoi, madame, scria Cleveland, avec
beaucoup dmotion, osez-vous nier que vous mayez abandonn pour
suivre le perfide Glin? Il est vrai, repliqua-t-elle, jai voulu te
laisser renouveller en libert tes anciennes amours avec Madame
Lallain; mais sachez que si Glin ma aide dans ma fuite; sa
passion pour moi na jamais eu lieu de sapplaudir du service quil
ma rendu. Moi, Madame Lallain! Scria Clveland avec tonnement:
moi, Glin! Repartit Fanny avec indignation. Quelle fable! Dit lun;
quelle imagination! Dit lautre. On vous a tromp, madame: vous tes
dans lerreur, monsieur: le ciel men est tmoin: je jure par les
dieux: ah! Je ne vous aimois que trop: hlas! Je sens bien moi que
je vous aime encore: quoi, seroit-il possible? Rien nest plus vrai:
vous mavez donc tojours aim? Vous mavez donc tojours t
fidle? Faisons la paix: embrassons-nous. Ah! Ma chere Fanny: ah!
Cher Clveland... ils sembrasserent en effet avec mille transports
de tendresse. Les petits enfans se mirent de la partie, ce qui fit
un spectacle pour le moins aussi touchant que la scne dIns De
Castro. Et voil comme aprs une explication dun moment finit la
longue broillerie de ces deux tendres poux. Mais larmateur nen
parut pas moins coupable. On ne comprenoit pas comment il avoit eu
la duret de les livrer au dsespoir pendant des annes entieres,
par la cruelle persuasion o il les avoit mis lun et lautre,
quils se trahissoient mutuellement, sans vouloir leur accorder un
claircissement dun moment. Il eut beau allguer pour sa dfense
quil avoit eu besoin de cet expdient pour prolonger son voyage,
auquel des vs de profit lengageoient  donner plus dtendu. Il
ne, fut point cout, et le conseil, oi le rapport, et toutes les
dfenses de part et dautre, condamna ledit D P  un bannissement
perptuel de toutes les terres de la Romancie, avec dfense dy
rentrer jamais. Larrt fut excut sur le champ; et on dit que le
pauvre exil veut se rfugier dans le pays dHistorie, o il a
quelques connoissances, et o il espere faire plus de fortune. 
peine cette affaire toit finie, quon annona dans lassemble
larrive des princesses malabares.

Ce nom excita la curiosit. On sempressa de leur faire place; mais
ds quelles eurent commenc  vouloir sexpliquer, tout le monde se
regarda avec tonnement pour demander ce quelles vouloient dire.
Ctoit un langage allgorique, mtaphorique, nigmatique o
personne ne comprenoit rien. Elles dguisoient jusqu leur nom sous
de puriles anagrammes. Elles parloient lune aprs lautre sans
ordre et sans mthode, affectant un ton de philosophe, et une
emphase denthousiaste pour dbiter des extravagances. On ne laissa
pas dappercevoir au travers de ces obscurits insenses plusieurs
impits scandaleuses, et des maximes dirreligion, qui rvolterent
toute lassemble contre ces princesses ridicules. Il sleva un cri
gnral pour les faire chasser. Elles furent bannies  perptuit,
et le vaisseau qui les avoit conduites, fut brl publiquement.
Heureusement pour larmateur il stoit tenu cach depuis son
arrive; car on let sans doute condamn  un chtiment exemplaire;
mais il trouva moyen de se drober aux recherches, et dviter ainsi
la punition quil mritoit.


CHAPITRE 14

Arrive de la Princesse Anemone. Le Prince Fan-Frdin devient
amoureux de la Princesse Rosebelle.

Pendant que tout le monde toit occup du spectacle de ces scnes
diffrentes, le grand paladin Zazaraph distrait par son amour et son
impatience, jettoit continuellement les yeux vers lentre du port.
Il toit bien sr que la Princesse Anemone ne pouvoit pas manquer
darriver incessamment; et en effet il dcouvrit enfin le vaisseau
qui lamenoit. La voil, scria-t-il, transport de joye: cest la
Princesse Anemone elle-mme. Je reconnois le vaisseau qui la porte,
et les doux mouvemens que je sens dans mon ame ne men laissent pas
douter. Le Prince Zazaraph courut aussi-tt pour recevoir la
princesse  la descente du vaisseau, et je laccompagnai.

Mais comment raconter tout ce qui se passa dans cette entrev? Ce
seroit le sujet dun volume entier, et pour quon ait l de romans,
on le comprendra mieux que je ne pourrois le reprsenter:
transports, vives impatiences, regards tendres, joye inexprimable,
satisfaction inconcevable, tmoignages daffection rciproque, les
larmes mmes, tout cela fut mis en oeuvre et plac  propos. Il
fallut ensuite raconter tout ce qui stoit pass durant une si
longue absence. Le grand paladin ne fut pas long dans son rcit,
nayant autre chose  dire, sinon quil avoit dormi pendant toute
lanne par la vertu dun enchantement.

Mais lhistoire de la Princesse Anemone fut beaucoup plus longue. Le
Prince Gulifax toit entr chez elle un soir  main arme, et
lavoit enleve lorsquelle commenoit  se deshabiller pour se
mettre au lit, sans lui donner seulement le loisir de prendre ses
cornettes de nuit. Elle eut beau pleurer, crier et charger dinjures
le ravisseur. Il fallut partir et sembarquer. Que ne fit-elle pas
dans le vaisseau, lorsquelle se vit loigne de son cher prince
dondindandinois, et sous la puissance du perfide Gulifax qui avoit
linsolence de lui parler damour? Elle svanoit plus de vingt
fois: vingt fois elle se seroit prcipite dans la mer, si on ne
len avoit empche. Mais il ne lui resta enfin dautre ressource
que ses larmes et ses sanglots, foible dfense contre un corsaire
brutal; aussi la Princesse Anemone passa-t-elle lgerement sur ce
chapitre pour continuer la suite de son histoire, et elle fit bien;
car je remarquai qu certains endroits de son rcit le Prince
Zazaraph tmoignoit quelquinquitude. Elle raconta donc ensuite que
les dieux, protecteurs de linnocence opprime, lavoient dlivre
miraculeusement de la tyrannie de son cruel ravisseur. Un prince
plein de valeur et de gnrosit, avoit attaqu et pris le vaisseau
de Gulifax qui avoit pri dans le combat; mais comme son librateur
la ramenoit, une tempte effroyable avoit englouti le vaisseau dans
les ondes. Elle stoit sauve sur une planche, et elle avoit t
jette  terre plus qu demi morte. Des pcheurs aprs lui avoir
fait reprendre ses esprits, lavoient prsente  leur prince, qui
en toit devenu amoureux; mais tojours intraitable sur ce chapitre,
quoique le prince ft beau et bien fait, elle navoit seulement pas
voulu lcouter. Ici pourtant je remarquai que le Prince Zazaraph
fit encore une grimace; et ce fut bien pis, lorsquelle ajota
quelle avoit ensuite pass successivement sous la puissance de
trois ou quatre autres princes. Le paladin Zazaraph ne put plus y
tenir.

Il toit crit dans lordre de ses avantures, quil devoit au retour
de la belle Anemone se broiller avec elle, et la chose ne manqua
pas darriver. Son inquitude sur les prilleuses preuves o la
vertu de la princesse avoit t mise, lui fit faire tourdiment
quelques questions imprudentes; la princesse rougit, plit, versa
des larmes, et parut offense  un point, quon crut quelle ne lui
pardonneroit jamais; mais comme il toit aussi crit que le
raccommodement suivroit de prs, quelques sermens quivoques dune
part, et de lautre mille pardons demands avec larmes,
accommoderent laffaire; et la vertu de la princesse fut reconnu
pour tre  lpreuve de toutes les avantures et hors de tout
soupon. Il ne resta plus qu achever le roman par un mariage
solemnel; mais il falloit pour cela sortir de la Romancie, o il
nest pas permis de se marier, et le prince Zazaraph sy disposa.

Au reste javou que je fis peu dattention au dtail des avantures
de la Princesse Anemone. Jeus, pendant quelle racontoit son
histoire, lesprit et le coeur occups dun objet plus intressant.
Au bruit de son arrive la Princesse Rosebelle, soeur du grand
paladin, et qui toit lie dune troite amiti avec Anemone,
accourut pour la voir et lembrasser. Ctoit-l le moment fatal que
lamour avoit destin pour me ranger sous ses loix. Voir la
Princesse Rosebelle, ladmirer, laimer, ladorer, ce fut pour moi
une mme chose, et tout cela fut fait en un moment. Aussi me
persuadai-je quil navoit jamais rien paru de si aimable sur la
terre. Ctoit un petit compos de perfections le plus complet quon
puisse imaginer, et o lon voyoit la jeunesse, la beaut, les
graces, lesprit, lenjoement, la vivacit se disputer lavantage.

Pendant tout le rcit de la Princesse Anemone, je ne pus faire autre
chose que de faire parler mes yeux, et ils furent entendus. Je crus
mme appercevoir aussi dans ceux de Rosebelle quelque disposition
favorable; mais ds que la belle Anemone et le Prince Zazaraph
eurent achev leur claircissement, et que jeus la libert de
parler, je ne fus plus matre de mes transports; et oubliant toutes
les loix de la Romancie, dont le prince mavoit entretenu, je me
jettai tout perdu aux pieds de la charmante Rosebelle, pour lui
dclarer la passion dont je brlois pour elle. Jai s depuis que
Rosebelle ne fut pas fche dans le fond de lame dune si brusque
dclaration; mais elle ne laissa pas de faire toutes les petites
crmonies accotumes. Pour ce qui est des spectateurs, aprs un
moment de surprise que mon action leur causa, ils se mirent tous 
sorire en se regardant les uns les autres, et comme la Princesse
Rosebelle ne me rpondoit rien, son frere prit la parole.

Ah! Prince, me dit-il, en mobligeant  me relever, que vous tes
vif! Eh! Que deviendra la Romancie, si lon y souffre de pareilles
vivacits?

Eh! Que deviendrai-je moi-mme, repartis-je avec transport, si
ladorable Rosebelle nest pas favorable  mes voeux; et si vous,
prince, qui pouvez disposer delle, vous refusez de me rendre
heureux! Je sais tous les gards que mritent les loix de la
Romancie et ces formalits prliminaires dont vous mavez instruit;
mais enfin, ne puis-je pas en obtenir la dispense, ou du moins les
abreger? Car je sens bien que la violence de mon amour ne me
permettra pas den sotenir la longueur sans mourir.

Je vous ai dja dit, prince, me rpondit le grand paladin, que cest
une chose inoie que depuis la fondation de la nation romancienne
aucun hros ait t dispens des formalits, et des preuves
ordonnes par les loix; mais il est vrai quil nest pas impossible
dobtenir du conseil public que le tems en soit abreg. Je me flatte
mme dobtenir cette grace pour vous, en considration des grands
exemples de constance que la Princesse Anemone et moi venons de
donner  la Romancie dans les rudes et longues preuves que nous
avons essuyes. Cest dailleurs une occasion si favorable de
macquitter envers vous du service que vous mavez rendu, et de nous
unir troitement ensemble, que je nattends que le consentement de
la princesse ma soeur pour y travailler efficacement.

A ces mots, une aimable rougeur qui couvrit le visage de la
princesse, la fit parotre encore plus belle  mes yeux. Je
tremblois en attendant sa rponse. Mon frere, dit-elle, cest  vous
 disposer de moi, et puisquil faut lavoer, je ne serai pas
fche que ce soit en faveur du Prince Fan-Frdin. Dieux! Quels
furent mes transports! Je ne me possedai plus. Je ne sais ce que je
devins, je pleurai de joye, je moillai de mes larmes la belle main
de Rosebelle; je voulois parler, et je ne faisois que bgayer; mon
amour mtouffoit, et je crois que je fis en un quart-dheure la
valeur de plus de quinze des formalits prliminaires dont jai
parl.

Aussi cela fut-il compt pour quelque chose, lorsque le grand
paladin demanda que le tems des formalits et des preuves ft
abreg pour moi. Il eut pourtant quelque peine  lobtenir; mais il
avoit acquis dans la Romancie un si grand crdit et une rputation
si clatante, quon ne put pas le refuser. On lui accorda mme la
grace toute entiere, en nexigeant de moi que trois jours pour
accomplir toutes les formalits et toutes les preuves; aprs quoi
on devoit me permettre de partir avec le grand paladin et nos
princesses, pour aller dans la Dondindandie achever notre union. Ici
on simaginera peut-tre que trois jours ne purent pas me suffire
pour faire des choses qui fournissent souvent la matiere de
plusieurs volumes; mais je puis assrer que jeus encore du tems de
reste, tant il est vrai que nos auteurs romanciens, ont un talent
admirable pour enfler et allonger leurs ouvrages.

Comme jtois dja fort avanc pour les formalits, jachevai toutes
les autres ds le premier jour, et les deux jours suivans je fis
toutes mes preuves.

Je commenai par me battre contre un rival, et je le tuai. Cela fut
fait en une heure; il est vrai que je res une grande blessure,
mais avec un peu de baume de Romancie, je me retrouvai sur pied au
bout dune demie heure, et en tat de me signaler le mme jour dans
un grand combat naval qui se donna prs du port, je ne me souviens
pas trop pourquoi. Jy fis des prodiges de valeur. Je sautai dans un
vaisseau ennemi avec une intrpidit digne dun meilleur sort; mais
nayant point t suivi, je fus pris, et dja lon me menoit en
captivit, tandis que les ennemis faisoient leur descente  terre,
lorsque dans mon dsespoir je mavisai de mettre le feu au vaisseau.
Il fut consum en un moment, et mtant jett  la mer, je fus assez
heureux pour gagner la terre, et my dfendre contre ceux des
ennemis que jy trouvai. Jen fis un horrible carnage, aprs quoi je
retournai pour me rendre auprs de ma chere Rosebelle. Hlas! Je ne
la trouvai plus: les ennemis en se retirant lavoient enleve avec
beaucoup dautres captifs.

Quel dsespoir! Il toit dja presque nuit, je membarquai aussi-tt
dans une simple chaloupe de pcheurs avec un petit nombre de gens
dtermins, et  la faveur des tnbres, jarrivai sans tre reconnu
jusqu la flotte ennemie. Je ne doutai point que ma princesse ne
dt tre dans le vaisseau amiral, et ce vaisseau se faisoit
remarquer entre les autres par ses fanaux: je men approchai
doucement. Aussi-tt prenant un habit de matelot ennemi, jy montai
sans obstacle, et me donnant pour un homme de lquipage, je
minformai adroitement ce qutoit devenu la Princesse Rosebelle.
Je sus quelle toit dans une chambre o le capitaine venoit de la
laisser en proye  ses mortelles douleurs. Jy entrai, et je me fis
reconnotre  elle en lui faisant signe en mme tems de me suivre
sur le pont, sous prtexte de prendre lair un moment. Elle me
suivit, et  peine y fut-elle, que la prenant entre mes bras, je me
prcipitai avec elle dans la mer.

Ici on va croire que nous devions prir lun et lautre; point du
tout: je profitai dun stratagme admirable que javois appris dans
Cleveland. Javois ordonn  mes gens de tenir dans la mer le long
du vaisseau un grand filet bien tendu, et de le tirer  eux ds
quils mentendroient tomber. Je fus ob  point nomm:  peine
fmes-nous deux minutes dans leau. Mes gens nous retirerent
Rosebelle et moi, et nous en fmes quittes pour rendre un peu deau
salle que nous avions b. Cependant notre chute avoit t entendu
dans le vaisseau; mais on ne put pas simaginer ce que ctoit, ou
du moins on ne le sut que lorsque nous tions dja bien loigns.

Nous narrivmes au port qu la pointe du jour, et je me flattois
dy tre re avec des acclamations publiques; mais quel fut mon
tonnement, lorsque je me vis charg de chanes et conduit en
prison. Jtois accus dintelligence avec les ennemis, et le
fondement de cette accusation toit la hardiesse avec laquelle
javois saut dans un de leurs vaisseaux, et je mtois ml parmi
eux sans recevoir aucune blessure; et cest, ajotoit-on, pour prix
de sa trahison quon lui a rendu la Princesse Rosebelle. Si javois
eu le tems de mabandonner aux regrets et aux douleurs, il sen
prsentoit l une belle occasion; mais je navois pas de momens 
perdre; je me dpchai daccomplir en abreg tout le crmoniel
douloureux qui convient en ces occasions, et  peine arriv  la
prison, les juges mieux informs me rendirent la libert en me
comblant mme dloges et de remercimens. Il me restoit encore prs
dun jour entier, et par consquent la moiti de louvrage  faire.
Je nen eus que trop.

Il se fit un magnifique tournois auquel je fus invit. Jtois bien
sr dy remporter le prix, conformment aux loix de la Romancie, et
je ny manquai pas. Ctoit un bracelet fort riche que le vainqueur
devoit donner suivant la rgle  la dame de ses penses. Or comme
les princesses avoient jug  propos ce jour-l dassister en masque
au tournois, je fis la plus lourde bv quon puisse imaginer.
Jallai prsenter mon bracelet  la Princesse Rigriche, que je pris
pour lobjet adorable de mes voeux. Il ne faut pas demander si la
Princesse Rigriche fut satisfaite de mon prsent. Elle en devint
toute fiere, elle se redressa, se rengorgea, et fit toutes les
petites faons les plus agrables quelle put inventer sur le champ.
Aprs quoi se dmasquant suivant lusage, elle me fit voir un visage
si laid, que croyant bonnement quelle avoit deux masques,
jattendois quelle tt le second, et jallois mme len prier,
lorsque je reconnus ma mprise par un bruit qui se fit assez prs de
moi. La Princesse Rosebelle toit tombe vanoie, et on la
remportoit chez elle sans connoissance et sans sentiment.

Cruelle situation! Je prvis toutes les suites de cette funeste
avanture. Que va penser, disois-je, ma chere Rosebelle! Hlas! Je ne
vois que trop ce quelle a dja pens. Que dira son frere? Que vais-
je devenir? Toutes ces rflxions que je fis dans un moment me
saisirent si vivement, que je tombai  mon tour sans connoissance,
accabl de ma douleur. On sempressa de me secourir, et comme le
tems toit prcieux, je repris bientt mes sens: jouvris les yeux,
et que vis-je? La Princesse Rigriche qui me tenoit entre ses bras,
mappellant, mon cher prince, avec laction dune personne qui
sintressoit vivement  ma conservation, et qui me regardoit sans
doute comme son amant. Javo que jen frmis; et dans toutes mes
preuves, je crois que cest le moment o jai le plus souffert. Je
la quittai brusquement pour courir chez la Princesse Rosebelle.
Nouvelle avanture. Le grand paladin Zazaraph vient au-devant de moi,
et prtend que je dois lui faire raison du mpris que jai marqu
pour sa soeur. Moi du mpris pour la Princesse Rosebelle! Lui dis-
je, tout transport. Ah! Je ladore. Les dieux sont tmoins... mais
jeus beau dire; laffaire, disoit-il, avoit clat, laffront toit
trop sensible. En un mot, il avoit dja tir lpe, et il menaoit
de me deshonorer si je ne me mettois en dfense. Que faire?

Une de ces ressources singulieres qui ne se trouvent que dans la
Romancie, me tira dembarras. Il toit dfendu par les loix aux
princes de vuider leurs querelles un jour solemnel de tournois. Les
magistrats nous envoyerent ordonner, sous peine de dgradation, de
remettre notre combat  un autre jour. Ctoit tout ce que je
souhaitois, dans lesprance que javois de dsabuser Rosebelle, et
den obtenir le pardon de ma mprise. En effet, ltant all
trouver, je me justifiai si-bien, et je le fis avec toutes les
marques dune passion si tendre et si vritable, que je mapperus
quelle toit bien aise de me trouver innocent. La rconciliation
fut bien-tt faite. Le grand paladin y entra pour sa part, et je
croyois toutes mes preuves acheves, lorsque la Princesse Rigriche
vint y ajoter une scne fort embarrassante.

Ctoit une grosse petite personne aussi vive quon en ait jamais
v. Jtois sans doute le premier amant qui et rendu hommage  ses
attraits, et peut-tre nesproit-elle pas en trouver un second.
Elle saisissoit, comme on dit, loccasion aux cheveux. Quoiquil en
soit, la colere et la jalousie peintes dans les yeux, et outre de
la faon dont je lavois quitte pour courir chez la Princesse
Rosebelle, elle vint elle-mme my chercher, comme une conqute qui
lui appartenoit, ou comme un esclave chapp de sa chane. Elle
dbuta par des reproches fort vifs, auxquels je ne sus que
rpondre. Ses reproches sattendrirent insensiblement, jusqu
mappeller petit volage, et  me faire esprer un pardon facile;
augmentation dembarras de ma part, et tout ce que je pus faire, fut
de marmoter entre mes dents un mauvais compliment quelle nentendit
pas. Cependant Rosebelle sorioit dun air malin, et le Prince
Zazaraph gardoit moins de mesures. Rigriche sen apperut, et voyant
que je ne marquois de mon ct aucune disposition  rparer ma
faute, elle fit bien-tt succeder aux douceurs des injures si
atroces, que je neus dautre parti  prendre que de lui cder la
place. Elle se retira  son tour, le coeur gonfl de dpit; et comme
je ny savois point de remede, nous oublimes sans peine cette
scene comique, pour nous disposer  partir tous ensemble le
lendemain. Je tmoignai sur cela quelque inquitude, parce que je
navois point dquippage; mais le prince massura que je ne devois
pas men mettre en peine, parce que ctoit lusage de la Romancie,
de fournir gratuitement aux princes qui y avoient habit, tout ce
qui leur toit ncessaire en ces occasions, et que jaurois lieu
dtre satisfait. En effet, nous tant levs le lendemain avec
laurore, nous trouvmes des quipages tout prts, et tels que la
Romancie seule en peut fournir.


CONCLUSION

Catastrophe lamentable.

O que les choses humaines sont sujetes  dtranges vicissitudes!
Nous tions le grand paladin et moi deux grands princes, fameux
hros, monts sur deux superbes palefrois. Des brides dor, des
selles et des housses ornes de perles et de diamans relevoient la
magnificence de notre train. Les harnois de notre quipage ntoient
gures moins riches. Lor, largent et les pierreries y brilloient
de toutes parts, et rpondoient  la richesse de nos livres. Tous
nos officiers se faisoient sur tout remarquer par leur bonne mine,
et se seroient mme fait admirer, si lavantage que nous donnoit
notre air noble et gracieux navoit attir sur nous tous les
regards. Nous marchions ensemble aux deux cts dune magnifique
calche, dont la richesse effaoit tout ce quon peut imaginer de
plus beau. Quatre colonnes dor autour desquelles on voyoit ramper
une vigne dmeraude, dont les grappes toient de rubis et de
saphirs, soutenoient limpriale, et limpriale elle-mme toit si
belle, quelle faisoit honte au firmament. Dans le fond dun si beau
char brilloient nos deux princesses pour le moins autant que deux
des plus beaux astres du ciel; lclat de leur beaut relev par un
air de satisfaction qui animoit leurs beaux yeux, bloissoit tout
le monde. On navoit jamais v en hommes et en femmes un assemblage
si complet de perfections, grandes et petites. Les acclamations des
peuples nous acompagnoient par tout. Nous trouvions tous les chemins
sems de fleurs, lair parfum dodeurs exquises, et de distance en
distance des choeurs de musique qui chantoient nos exploits et la
beaut de nos princesses. Enfin aprs avoir dja fait un chemin
assez considrable, je me croyois sur le point darriver au terme,
lorsquun instant fatal me ravit un si parfait bonheur; mais pour
bien entendre ce cruel vnement, il faut reprendre la chose de plus
haut, et prvenir les lecteurs que je vais changer de ton.

Il y a dans le fond du Languedoc un gentilhomme nomm M De La
Brosse, qui retir dans sa terre, joint aux amusemens de la campagne
celui de la lecture quil aime passionnment. Quoiquil sache
prfrer les bons livres aux mauvais, il ne laisse pas de lire
quelquefois des romans, moins par lestime quil en fait, que parce
quil aime  lire tous les livres. Ce gentilhomme a une soeur qui
vient dpouser un autre gentilhomme du voisinage appell M Des
Mottes; et pour faire une double alliance, M De La Brosse a pous
en mme tems la soeur de M Des Mottes. Tandis que ce double mariage
se ngocioit, et lorsquil toit dja  la veille de le conclure, M
De La Brosse ayant la tte remplie dune longue suite de romans
quil avoit ls rcemment, rva dans un long et profond sommeil
toute lhistoire quon vient de lire. Aprs stre mtamorphos en
Prince Fan-Frdin, il fit de M Des Mottes un grand paladin
Zazaraph. Il changea sa soeur en Princesse Anemone, sa matresse en
Princesse Rosebelle, et composa tout le beau tissu davantures quil
vient de raconter. Or ce gentilhomme, ci-devant Prince Fan-Frdin;
cest moi-mme ne vous en dplaise, et jugez par consquent quel fut
mon tonnement  mon rveil de me retrouver M De La Brosse. Je
demeurai si frapp de la perte que javois faite, que pendant toute
la journe je ne pus parler dautre chose; et M Des Mottes mtant
venu voir le matin: ah Prince Zazaraph, lui dis-je, que nous avons
perdu tous deux! Comment se porte la Princesse Rosebelle? Avez vous
v la Princesse Anemone? Que dites vous de la folie de Rigriche? 
les beaux diamans! Que jai de regret  ce bracelet! Arriverons nous
bien-tt dans la Dondindandie?

Il est ais de penser que de tels propos tonnerent trangement M
Des Mottes, et je vis le moment quil alloit croire que la tte
mavoit tourn, lorsquun grand clat de rire que je fis le rassura.
Il se mit  rire lui-mme en me demandant lexplication de ce que je
venois de lui dire. Non, lui rpondis-je, cest une longue histoire
que je ne veux raconter que devant un auditoire complet. Nous devons
dner aujourdhui tous ensemble; aprs le dner je vous rgalerai du
rcit de mes avantures, et mme des vtres que vous ignorez. Je tins
parole, et mon histoire ou mon songe leur fit  tous un si grand
plaisir, que depuis ce tems-l, pour conserver du moins quelques
dbris de notre ancienne fortune, nous nous appellons encore souvent
en plaisantant les Princes Fan-Frdin et Zazaraph, et les
Princesses Anemone et Rosebelle. On a de plus exig de moi que je
msse mon histoire par crit. Ami lecteur vous venez de la lire. Je
souhaite quelle vous ait fait plaisir.





End of the Project Gutenberg EBook of Voyage du Prince Fan-Federin dans la
romancie, by Guillaume Hyacinthe Bougeant

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE DU PRINCE FAN-FEDERIN ***

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