The Project Gutenberg EBook of Sapho, by Alphonse Daudet

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Title: Sapho

Author: Alphonse Daudet

Release Date: October 21, 2004 [EBook #13825]

Language: French

Character set encoding: ASCII

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Alphonse Daudet

SAPHO
(1884)


Table des matieres

I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV


I

-- Regardez-moi, voyons... J'aime la couleur de vos yeux...

-- Comment vous appelez-vous?

-- Jean.

-- Jean tout court?

-- Jean Gaussin.

-- Du Midi, j'entends ca... Quel age?

-- Vingt et un ans.

-- Artiste?

-- Non, madame.

-- Ah! tant mieux...

Ces bouts de phrases, presque inintelligibles au milieu des cris,
des rires, des airs de danse d'une fete travestie, s'echangeaient
-- une nuit de juin -- entre un _pifferaro_ et une femme fellah
dans la serre de palmiers, de fougeres arborescentes, qui faisait
le fond de l'atelier de Dechelette.

Au pressant interrogatoire de l'Egyptienne, le _pifferaro_
repondait avec l'ingenuite de son age tendre, l'abandon, le
soulagement d'un Meridional reste longtemps sans parler. Etranger
a tout ce monde de peintres, de sculpteurs, perdu des en entrant
dans le bal par l'ami qui l'avait amene, il se morfondait depuis
deux heures, promenant sa jolie figure de blond hale et dore par
le soleil, les cheveux en frisons serres et courts comme la peau
de mouton de son costume; et un succes, dont il ne se doutait
guere, se levait et chuchotait autour de lui.

Des epaules de danseurs le bousculaient brusquement, des rires de
rapins blaguaient la cornemuse qu'il portait tout de travers et sa
defroque de montagne, lourde et genante dans cette nuit d'ete. Une
Japonaise aux yeux de faubourg, des couteaux d'acier tenant son
chignon remonte, fredonnait en l'agacant: _Ah! qu'il est beau,
qu'il est beau, le postillon...[1]_; tandis qu'une _novio_
espagnole en blanches dentelles de soie, passant au bras d'un chef
apache, lui fourrait violemment sous le nez son bouquet de jasmins
blancs.

Il ne comprenait rien a ces avances, se croyait extremement
ridicule et se refugiait dans l'ombre fraiche de la galerie
vitree, bordee d'un large divan sous les verdures. Tout de suite
cette femme etait venue s'asseoir pres de lui.

Jeune, belle? Il n'aurait su le dire... Du long fourreau de
lainage bleu ou sa taille pleine ondulait, sortaient deux bras,
ronds et fins, nus jusqu'a l'epaule; et ses petites mains chargees
de bagues, ses yeux gris larges ouverts et grandis par les
bizarres ornements de fer lui tombant du front, composaient un
ensemble harmonieux.

Une actrice sans doute. Il en venait beaucoup chez Dechelette; et
cette pensee n'etait pas pour le mettre a l'aise, ce genre de
personnes lui faisant tres peur. Elle lui parlait de tout pres, un
coude au genou, la tete appuyee sur la main, avec une douceur
grave, un peu lasse... "Du Midi vraiment?... Et des cheveux de ce
blond-la!... Voila une chose extraordinaire."

Et elle voulait savoir depuis combien de temps il habitait Paris,
si c'etait tres difficile cet examen pour les consulats qu'il
preparait, s'il connaissait beaucoup de monde et comment il se
trouvait a la soiree de Dechelette, rue de Rome, si loin de son
quartier Latin. Quand il dit le nom de l'etudiant qui l'avait
amene... "La Gournerie... un parent de l'ecrivain... elle
connaissait sans doute..." l'expression de ce visage de femme
changea, s'assombrit subitement; mais il n'y prit pas garde, ayant
l'age ou les yeux brillent sans rien voir. La Gournerie lui avait
promis que son cousin serait la, qu'il le presenterait. "J'aime
tant ses vers... je serais si heureux de le connaitre..."

Elle eut un sourire de pitie pour sa candeur, un joli resserrement
d'epaules, en meme temps qu'elle ecartait de sa main les feuilles
legeres d'un bambou et regardait dans le bal si elle ne lui
decouvrirait pas son grand homme.

La fete a ce moment etincelait et roulait comme une apotheose de
feerie. L'atelier, le hall plutot, car on n'y travaillait guere,
developpe dans toute la hauteur de l'hotel et n'en faisant qu'une
piece immense, recevait sur ses tentures claires, legeres,
estivales, ses stores de paille fine ou de gaze, ses paravents de
laque, ses verreries multicolores, et sur le buisson de roses
jaunes garnissant le foyer d'une haute cheminee Renaissance,
l'eclairage varie et bizarre d'innombrables lanternes chinoises,
persanes, mauresques, japonaises, les unes en fer ajoure,
decoupees d'ogives comme une porte de mosquee, d'autres en papier
de couleur pareilles a des fruits, d'autres deployees en eventail,
ayant des formes de fleurs, d'ibis, de serpents; et tout a coup de
grands jets electriques, rapides et bleuatres, faisaient palir ces
mille lumieres et givraient d'un clair de lune les visages et les
epaules nues, toute la fantasmagorie d'etoffes, de plumes, de
paillons, de rubans qui se froissaient dans le bal, s'etageaient
sur l'escalier hollandais a large rampe menant aux galeries du
premier que depassaient les manches des contrebasses et la mesure
frenetique d'un baton de chef d'orchestre.

De sa place, le jeune homme voyait cela a travers un reseau de
branches vertes, de lianes fleuries qui se melaient au decor,
l'encadraient et, par une illusion d'optique, jetaient au va-et-
vient de la danse des guirlandes de glycine sur la traine d'argent
d'une robe de princesse, coiffaient d'une feuille de dracaena un
minois de bergere Pompadour; et pour lui maintenant l'interet du
spectacle se doublait du plaisir d'apprendre par son Egyptienne
les noms, tous glorieux, tous connus, que cachaient ces travestis
d'une variete, d'une fantaisie si amusantes.

Ce valet de chiens, son fouet court en bandouliere, c'etait Jadin;
tandis qu'un peu plus loin cette soutane elimee de cure de
campagne deguisait le vieil Isabey, grandi par un jeu de cartes
dans ses souliers a boucles. Le pere Corot souriait sous l'enorme
visiere d'une casquette d'invalide. On lui montrait aussi Thomas
Couture en bouledogue, Jundt en argousin, Cham en oiseau des iles.

Et quelques costumes historiques et graves, un Murat empanache, un
prince Eugene, un Charles Ier, portes par de tout jeunes peintres,
marquaient bien la difference entre les deux generations
d'artistes; les derniers venus, serieux, froids, des tetes de gens
de bourse vieillis de ces rides particulieres que creusent les
preoccupations d'argent, les autres bien plus gamins, rapins,
bruyants, debrides.

Malgre ses cinquante-cinq ans et les palmes de l'Institut, le
sculpteur Caoudal en hussard de baraque, les bras nus, ses biceps
d'hercule, une palette de peintre battant ses longues jambes en
guise de sabretache, tortillait un cavalier seul du temps de la
Grande Chaumiere en face du musicien de Potter, en muezzin qui
fait la fete, le turban de travers, mimant la danse du ventre et
piaillant le "la Allah, il Allah" d'une voix suraigue.

On entourait ces joyeux illustres d'un large cercle qui reposait
les danseurs; et au premier rang, Dechelette, le maitre du logis,
froncait sous un haut bonnet persan ses petits yeux, son nez
kalmouck, sa barbe grisonnante, heureux de la gaiete des autres et
s'amusant eperdument, sans qu'il y parut.

L'ingenieur Dechelette, une figure du Paris artiste d'il y a dix
ou douze ans, tres bon, tres riche, avec des velleites d'art et
cette libre allure, ce mepris de l'opinion que donnent la vie de
voyage et le celibat, avait alors l'entreprise d'une ligne ferree
de Tauris a Teheran; et chaque annee, pour se remettre de dix mois
de fatigues, de nuits sous la tente, de galopades fievreuses a
travers sables et marais, il venait passer les grandes chaleurs
dans cet hotel de la rue de Rome, construit sur ses dessins,
meuble en palais d'ete, ou il reunissait des gens d'esprit et de
jolies filles, demandant a la civilisation de lui donner en
quelques semaines l'essence de ce qu'elle a de montant et de
savoureux.

"Dechelette est arrive." C'etait la nouvelle des ateliers, sitot
qu'on avait vu se lever comme un rideau de theatre l'immense store
de coutil sur la facade vitree de l'hotel. Cela voulait dire que
la fete commencait et qu'on allait en avoir pour deux mois de
musiques et festins, danses et bombances, tranchant sur la torpeur
silencieuse du quartier de l'Europe a cette epoque des
villegiatures et des bains de mer.

Personnellement, Dechelette n'etait pour rien dans le bacchanal
qui grondait chez lui nuit et jour. Ce noceur infatigable
apportait au plaisir une frenesie a froid, un regard vague,
souriant, comme hatschische, mais d'une tranquillite, d'une
lucidite imperturbables. Tres fidele ami, donnant sans compter, il
avait pour les femmes un mepris d'homme d'Orient, fait
d'indulgence et de politesse; et de celles qui venaient la,
attirees par sa grande fortune et la fantaisie joyeuse du milieu,
pas une ne pouvait se vanter d'avoir ete sa maitresse plus d'un
jour.

"Un bon homme tout de meme..." ajouta l'Egyptienne qui donnait a
Gaussin ces renseignements. S'interrompant tout a coup:

-- Voila votre poete...

-- Ou donc?

-- Devant vous... en marie de village...

Le jeune homme eut un "Oh!" desappointe. Son poete! Ce gros homme,
suant, luisant, etalant des graces lourdes dans le faux-col a deux
pointes et le gilet fleuri de Jeannot... Les grands cris
desesperes du _Livre de l'Amour_ lui venaient a la memoire, du
livre qu'il ne lisait jamais sans un petit battement de fievre; et
tout haut, machinalement, il murmurait:

_Pour animer le marbre orgueilleux de ton corps,_
_O Sapho, j'ai donne tout le sang de mes veines..._

Elle se retourna vivement, avec le cliquetis de sa parure barbare:

-- Que dites-vous la?

C'etaient des vers de La Gournerie; il s'etonnait qu'elle ne les
connut pas.

"Je n'aime pas les vers..." fit-elle d'un ton bref; et elle
restait debout, le sourcil fronce, regardant la danse et froissant
nerveusement les belles grappes lilas qui pendaient devant elle.
Puis, avec l'effort d'une decision qui lui coutait: "Bonsoir..."
et elle disparut.

Le pauvre _pifferaro_ resta tout saisi. "Qu'est-ce qu'elle a?...
Que lui ai-je dit?..." Il chercha, ne trouva rien, sinon qu'il
ferait bien d'aller se coucher. Il ramassa melancoliquement sa
cornemuse et rentra dans le bal, moins trouble du depart de
l'Egyptienne que de toute cette foule qu'il devait traverser pour
gagner la porte.

Le sentiment de son obscurite parmi tant d'illustrations le
rendait plus timide encore. Maintenant on ne dansait plus;
quelques couples ca et la, acharnes aux dernieres mesures d'une
valse qui mourait, et parmi eux Caoudal, superbe et gigantesque,
tourbillonnant la tete haute avec une petite tricoteuse, coiffe au
vent, qu'il enlevait sur ses bras roux.

Par le grand vitrage du fond large ouvert, entraient des bouffees
d'air matinales et blanchissantes, agitant les feuilles des
palmiers, couchant les flammes des bougies comme pour les
eteindre. Une lanterne en papier prit feu, des bobeches
eclaterent, et tout autour de la salle, les domestiques
installaient des petites tables rondes comme aux terrasses des
cafes. On soupait toujours ainsi par quatre ou cinq chez
Dechelette; et les sympathies en ce moment se cherchaient, se
groupaient.

C'etaient des cris, des appels feroces, le "Pil... ouit" du
faubourg repondant au "You you you you" en crecelle des filles
d'Orient, et des colloques a voix basse, et des rires voluptueux
de femmes qu'on entrainait d'une caresse.

Gaussin profitait du tumulte pour se glisser vers la sortie, quand
son ami l'etudiant l'arreta, ruisselant, les yeux en boule, une
bouteille sous chaque bras: "Mais ou etes-vous donc?... Je vous
cherche partout... j'ai une table, des femmes, la petite
Bachellery des Bouffes... En Japonaise, savez bien... Elle
m'envoie vous chercher. Venez vite..." et il repartit en courant.

Le _pifferaro_ avait soif; puis l'ivresse du bal le tentait, et le
minois de la petite actrice qui de loin lui faisait des signes.
Mais une voix serieuse et douce murmura pres de son oreille: "N'y
va pas..."

Celle de tout a l'heure etait la, tout contre lui, l'entrainant
dehors, et il la suivit sans hesiter. Pourquoi? Ce n'etait pas
l'attrait de cette femme; il l'avait a peine regardee, et l'autre
la-bas qui l'appelait, dressant les couteaux d'acier de sa
chevelure, lui plaisait bien davantage. Mais il obeissait a une
volonte superieure a la sienne, a la violence impetueuse d'un
desir.

N'y va pas!...

Et subitement ils se trouverent tous deux sur le trottoir de la
rue de Rome. Des fiacres attendaient dans le matin bleme. Des
balayeurs, des ouvriers allant au travail regardaient cette maison
de fete grondante et debordante, ce couple travesti, un Mardi Gras
en plein ete.

"Chez vous, ou chez moi?..." demanda-t-elle. Sans bien s'expliquer
pourquoi, il pensa que chez lui ce serait mieux, donna son adresse
lointaine au cocher; et pendant la route qui fut longue ils
parlerent peu. Seulement elle tenait une de ses mains entre les
siennes qu'il sentait tres petites et glacees; et, sans le froid
de cette etreinte nerveuse, il aurait pu croire qu'elle dormait,
renversee au fond du fiacre, avec le reflet glissant du store bleu
sur la figure.

On s'arreta rue Jacob, devant un hotel d'etudiants. Quatre etages
a monter, c'etait haut et dur." Voulez-vous que je vous porte?..."
dit-il en riant, mais tout bas, a cause de la maison endormie.
Elle l'enveloppa d'un lent regard, meprisant et tendre, un regard
d'experience qui le jaugeait et clairement disait: "Pauvre
petit..."

Alors lui, d'un bel elan, bien de son age et de son Midi, la prit,
l'emporta comme un enfant, car il etait solide et decouple avec sa
peau blonde de demoiselle, et il monta le premier etage d'une
haleine, heureux de ce poids que deux beaux bras, frais et nus,
lui nouaient au cou.

Le second etage fut plus long, sans agrement. La femme
s'abandonnait, se faisait plus lourde a mesure. Le fer de ses
pendeloques, qui d'abord le caressait d'un chatouillement, entrait
peu a peu et cruellement dans sa chair.

Au troisieme, il ralait comme un demenageur de piano; le souffle
lui manquait, pendant qu'elle murmurait, ravie, la paupiere
allongee: "Oh! m'ami, que c'est bon... qu'on est bien..." Et les
dernieres marches, qu'il grimpait une a une, lui semblaient d'un
escalier geant dont les murs, la rampe, les etroites fenetres
tournaient en une interminable spirale. Ce n'etait plus une femme
qu'il portait, mais quelque chose de lourd, d'horrible, qui
l'etouffait, et qu'a tout moment il etait tente de lacher, de
jeter avec colere, au risque d'un ecrasement brutal.

Arrives sur l'etroit palier: "Deja..." dit-elle en ouvrant les
yeux. Lui pensait: "Enfin!..." mais n'aurait pu le dire, tres
pale, les deux mains sur sa poitrine qui eclatait.

Toute leur histoire, cette montee d'escalier dans la grise
tristesse du matin.


II

Il la garda deux jours; puis elle partit, lui laissant une
impression de peau douce et de linge fin. Pas d'autre
renseignement sur elle que son nom, son adresse et ceci: "Quand
vous me voudrez, appelez-moi... je serai toujours prete..."

La toute petite carte, elegante, odorante, portait:

FANNY LEGRAND

_6, rue de l'Arcade_

Il la mit a sa glace entre une invitation au dernier bal des
Affaires Etrangeres et le programme enlumine et fantaisiste de la
soiree de Dechelette, ses deux seules sorties mondaines de
l'annee; et le souvenir de la femme, reste quelques jours autour
de la cheminee dans ce delicat et leger parfum, s'evapora en meme
temps que lui, sans que Gaussin, serieux, travailleur, se mefiant
par-dessus tout des entrainements de Paris, eut eu la fantaisie de
renouveler cette amourette d'un soir.

L'examen, ministeriel aurait lieu en novembre. Il ne lui restait
que trois mois pour le preparer. Apres, viendrait un stage de
trois ou quatre ans dans les bureaux du service consulaire; puis
il s'en irait quelque part, tres loin. Cette idee d'exil ne
l'effrayait pas; car une tradition chez les Gaussin d'Armandy,
vieille famille avignonnaise, voulait que l'aine des fils suivit
ce qu'on appelle _la carriere_, avec l'exemple, l'encouragement et
la protection morale de ceux qui l'y avaient precede. Pour ce
provincial, Paris n'etait que la premiere escale d'une tres longue
traversee, ce qui l'empechait de nouer aucune liaison serieuse en
amour comme en amitie.

Une semaine ou deux apres le bal de Dechelette, un soir que
Gaussin, la lampe allumee, ses livres prepares sur la table, se
mettait au travail, on frappa timidement; et, la porte ouverte,
une femme apparut en toilette elegante et claire. Il la reconnut
seulement quand elle eut releve sa voilette.

-- Vous voyez, c'est moi... je reviens...

Puis surprenant le regard inquiet, gene, qu'il jetait sur la
besogne en train:

-- Oh! je ne vous derangerai pas... je sais ce que c'est...

Elle defit son chapeau, prit une livraison du _Tour du monde_,
s'installa et ne bougea plus, absorbee en apparence par sa
lecture; mais, chaque fois qu'il levait les yeux, il rencontrait
son regard.

Et vraiment il lui fallait du courage pour ne pas la prendre tout
de suite entre ses bras, car elle etait bien tentante et d'un
grand charme avec sa toute petite tete au front bas, au nez court,
a la levre sensuelle et bonne, et la maturite souple de sa taille
dans cette robe d'une correction toute parisienne, moins
effrayante pour lui que sa defroque de fille d'Egypte.

Partie le lendemain de bonne heure, elle revint plusieurs fois
dans la semaine, et toujours elle entrait avec la meme paleur, les
memes mains froides et moites, la meme voix serree d'emotion.

-- Oh! je sais bien que je t'ennuie, lui disait-elle, que je te
fatigue. Je devrais etre plus fiere... Si tu crois!... Tous les
matins en m'en allant de chez toi, je jure de ne plus venir; puis
ca me reprend, le soir, comme une folie.

Il la regardait, amuse, surpris dans son dedain de la femme, par
cette persistance amoureuse. Celles qu'il avait connues jusque-la,
des filles de brasserie ou de skating, quelquefois jeunes et
jolies, lui laissaient toujours le degout de leur rire bete, de
leurs mains de cuisinieres, d'une grossierete d'instincts et de
propos qui lui faisait ouvrir la fenetre derriere elles. Dans sa
croyance d'innocent, il pensait toutes les filles de plaisir
pareilles. Aussi s'etonnait-il de trouver en Fanny une douceur,
une reserve vraiment femme, avec cette superiorite -- sur les
bourgeoises qu'il rencontrait en province chez sa mere -- d'un
frottis d'art, d'une connaissance de toutes choses, qui rendaient
les causeries interessantes et variees.

Puis elle etait musicienne, s'accompagnait au piano et chantait,
d'une voix de contralto un peu fatiguee, inegale, mais exercee,
quelque romance de Chopin ou de Schumann, des chansons de pays,
des airs berrichons, bourguignons ou picards dont elle avait tout
un repertoire.

Gaussin, fou de musique, cet art de paresse et de plein air ou se
plaisent ceux de son pays, s'exaltait par le son aux heures de
travail, en bercait son repos delicieusement. Et de Fanny, cela
surtout le ravissait. Il s'etonnait qu'elle ne fut pas dans un
theatre, et apprit ainsi qu'elle avait chante au Lyrique.

-- Mais pas longtemps... Je m'ennuyais trop...

En elle effectivement rien de l'etudie, du convenu de la femme de
theatre; pas l'ombre de vanite ni de mensonge. Seulement un
certain mystere sur sa vie au-dehors, mystere garde meme aux
heures de passion, et que son amant n'essayait pas de penetrer, ne
se sentant ni jaloux ni curieux, la laissant arriver a l'heure
dite sans meme regarder la pendule, ignorant encore la sensation
de l'attente, ces grands coups a pleine poitrine qui sonnent le
desir et l'impatience.

De temps en temps, l'ete etant tres beau cette annee-la, ils s'en
allaient a la decouverte de tous ces jolis coins des environs de
Paris dont elle savait la carte precise et detaillee. Ils se
melaient aux departs nombreux, turbulents, des gares de banlieue,
dejeunaient dans quelque cabaret a la lisiere des bois ou des
eaux, evitant seulement certains endroits trop courus. Un jour
qu'il lui proposait d'aller aux Vaux-de-Cernay.

-- Non, non... pas la... il y a trop de peintres...

Et cette antipathie des artistes, il se rappela qu'elle avait ete
l'initiation de leur amour. Comme il en demandait la raison:

-- Ce sont, dit-elle, des detraques, des compliques qui racontent
toujours plus de choses qu'il n'y en a... Ils m'ont fait beaucoup
de mal...

Lui protestait:

-- Pourtant, l'art, c'est beau... Rien de tel pour embellir,
elargir la vie.

-- Vois-tu, m'ami, ce qui est beau, c'est d'etre simple et droit
comme toi, d'avoir vingt ans et de bien s'aimer...

Vingt ans! on ne lui eut pas donne davantage, a la voir si
vivante, toujours prete, riant a tout, trouvant tout bon.

Un soir, a Saint-Clair, dans la vallee de Chevreuse, ils
arriverent la veille de la fete et ne trouverent pas de chambre.
Il etait tard, il fallait une lieue de bois dans la nuit pour
rejoindre le prochain village. Enfin on leur offrit un lit de
sangle, reste libre au bout d'une grange ou dormaient des macons.

-- Allons-y, dit-elle en riant... ca me rappellera mon temps de
misere.

Elle avait donc connu la misere.

Ils se glisserent a tatons entre les lits occupes dans la grande
salle crepie a la chaux, ou fumait une veilleuse au fond d'une
niche sur la muraille; et toute la nuit serres l'un contre
l'autre, ils etouffaient leurs baisers et leurs rires, en
entendant ronfler, geindre de fatigue ces compagnons, dont les
bourgerons, les lourdes chaussures de travail trainaient tout pres
de la robe de soie et des fines bottes de la Parisienne.

Au petit jour, une chatiere s'ouvrit au bas du large portail, un
rai de lumiere blanche frola la sangle des lits, la terre battue,
pendant qu'une voix enrouee criait: "Ohe! la coterie..." Puis il
se fit, dans la grange redevenue obscure, un remue-menage penible
et lent, des baillees, des etirements, de grosses toux, les
tristes bruits humains d'une chambree qui s'eveille; et lourds,
silencieux, les Limousins s'en allerent, un par un, sans se douter
qu'ils avaient dormi pres d'une belle fille.

Derriere eux, elle se leva, mit sa robe a tatons, tordit ses
cheveux en hate: "Reste la... je reviens..." Elle rentrait au bout
d'un moment avec une enorme brassee de fleurs des champs inondees
de rosee. "Maintenant dormons..." dit-elle en eparpillant sur le
lit cette odorante fraicheur de la flore matinale qui ravivait
l'atmosphere autour d'eux. Et jamais elle ne lui avait paru si
jolie qu'a cette entree de grange, riant dans le petit jour, avec
ses legers cheveux tout envoles et ses herbes folles.

Une autre fois, ils dejeunaient a Ville-d'Avray devant l'etang. Un
matin d'automne enveloppait de brume l'eau calme, la rouille des
bois en face d'eux; et seuls dans le petit jardin du restaurant,
ils s'embrassaient en mangeant des ablettes. Tout a coup, d'un
pavillon rustique branche dans le platane au pied duquel leur
table etait mise, une voix forte et narquoise appela: "Dites donc,
les autres, quand vous aurez fini de vous becoter..." Et la face
de lion, la moustache rousse du sculpteur Caoudal se penchait dans
l'embrasure en rondins du chalet.

-- J'ai bien envie de descendre dejeuner avec vous... Je m'ennuie
comme un hibou dans mon arbre...

Fanny ne repondait pas, visiblement genee de la rencontre; lui, au
contraire, accepta bien vite, curieux de l'artiste celebre, flatte
de l'avoir a sa table.

Caoudal, tres coquet dans une apparence negligee, mais ou tout
etait calcule depuis la cravate en crepe de chine blanc pour
eclaircir un teint sabre de rides et de couperoses, jusqu'au
veston serre sur la taille encore svelte et les muscles en
saillie, Caoudal lui parut plus vieux qu'au bal de Dechelette.

Mais ce qui le surprit et meme l'embarrassait un peu, ce fut le
ton d'intimite du sculpteur avec sa maitresse. Il l'appelait
Fanny, la tutoyait.

-- Tu sais, lui disait-il en installant son couvert sur leur
nappe, je suis veuf depuis quinze jours. Maria est partie avec
Morateur. Ca m'a laisse assez tranquille les premiers temps...
Mais ce matin, en entrant a l'atelier, je me suis senti faignant
comme tout... Impossible de travailler... Alors j'ai lache mon
groupe et je suis venu dejeuner a la campagne. Fichue idee, quand
on est seul... Un peu plus je larmoyais dans ma gibelotte...

Puis regardant le Provencal dont la barbe follette et les cheveux
boucles avaient le ton du sauternes dans les verres:

-- Est-ce beau, la jeunesse!... Pas de danger qu'on le lache,
celui-la... Et ce qu'il y a de plus fort, c'est que ca se gagne...
Elle a l'air aussi jeune que lui...

-- Malhonnete!... fit-elle en riant; et son rire sonnait bien la
seduction sans age, la jeunesse de la femme qui aime et veut se
faire aimer.

"Etonnante... Etonnante..." murmurait Caoudal, qui l'examinait
tout en mangeant, avec un pli de tristesse et d'envie grimacant au
coin de sa bouche.

-- Dis donc, Fanny, te rappelles-tu un dejeuner ici... c'est loin,
dam!... nous etions Ezano, Dejoie, toute la bande... tu es tombee
dans l'etang. On t'a habillee en homme, avec la tunique du garde-
peche. Ca t'allait richement bien...

-- Rappelle plus... fit-elle froidement, et sans mentir; car ces
creatures changeantes et de hasard ne sont jamais qu'a l'heure
presente de leur amour. Nulle memoire de ce qui preceda, nulle
crainte de ce qui peut venir.

Caoudal, au contraire, tout au passe, devidait a coups de
sauternes ses exploits de robuste jeunesse, d'amour et de
beuverie, parties de campagne, bals a l'Opera, charges d'atelier,
batailles et conquetes. Mais, en se tournant vers eux avec
l'eclair remonte a ses yeux de toutes les flammes qu'il remuait,
il s'apercut qu'ils ne l'ecoutaient guere, occupes a egrener des
raisins aux levres l'un de l'autre.

-- Est-ce assez rasant ce que je vous raconte la... Mais si, mais
si, je vous assomme... Ah! nom d'un chien... C'est bete d'etre
vieux...

Il se leva, jeta sa serviette

-- Pour moi, le dejeuner, pere Langlois... cria-t-il vers le
restaurant.

Il s'eloigna tristement, trainant les pieds, comme ronge d'un mal
incurable. Longtemps les amoureux suivirent sa longue taille qui
se voutait sous les feuilles couleur d'or.

"Pauvre Caoudal!... c'est vrai qu'il se tasse..." murmura Fanny
d'un ton de douce commiseration; et comme Gaussin s'indignait que
cette Maria, une fille, un modele, put s'amuser des souffrances
d'un Caoudal et preferer au grand artiste... qui?... Morateur, un
petit peintre sans talent, n'ayant pour lui que sa jeunesse, elle
se mit a rire: "Ah! innocent... innocent..." et lui renversant la
tete a deux mains sur ses genoux, elle le humait, le respirait,
dans les yeux, dans les cheveux, partout, comme un bouquet.

Le soir de ce jour-la, Jean pour la premiere fois coucha chez sa
maitresse qui le tourmentait a ce sujet depuis trois mois:

-- Mais enfin, pourquoi ne veux-tu pas?

-- Je ne sais... ca me gene.

-- Puisque je te dis que je suis libre, que je suis seule...

Et la fatigue de la partie de campagne aidant, elle l'entraina rue
de l'Arcade, tout pres de la gare. A l'entresol d'une maison
bourgeoise d'apparence honnete et cossue, une vieille servante en
bonnet paysan, l'air reveche, vint leur ouvrir.

-- C'est Machaume... Bonjour Machaume... dit Fanny lui sautant au
cou. Tu sais, le voila mon aime, mon roi... je l'amene... Vite,
allume tout, fais la maison belle...

Jean resta seul dans un tout petit salon aux fenetres cintrees et
basses, drapees de la meme soie bleue banale qui couvrait les
divans et quelques meubles laques. Aux murs trois ou quatre
paysages egayaient et aeraient l'etoffe; tous portaient un mot de
dedicace: "A Fanny Legrand", "A ma chere Fanny...".

Sur la cheminee, un marbre demi-grandeur de la Sapho de Caoudal,
dont le bronze est partout, et que Gaussin des sa petite enfance
avait vu dans le cabinet de travail de pere. Et a la lueur de
l'unique bougie posee pres du socle, il s'apercut de la
ressemblance, affinee et comme rajeunissante, de cette oeuvre
d'art avec sa maitresse. ces lignes du profil, ce mouvement de
taille sous la draperie, cette rondeur filante des bras noues
autour des genoux lui etaient connus, intimes; son oeil les
savourait avec le souvenir de sensations plus tendres.

Fanny, le trouvant en contemplation devant le marbre, lui dit d'un
air degage: "Il y a quelque chose de moi, n'est ce pas?... le
modele de Caoudal me ressemblait..." Et tout de suite elle
l'emmena dans sa chambre, ou Machaume en rechignant installait
deux couverts sur un gueridon; tous les flambeaux allumes,
jusqu'aux bras de l'armoire a glace, un beau feu de bois, gai
comme un premier feu, flambant sous le pare-etincelles, la chambre
d'une femme qui s'habille pour le bal.

-- J'ai voulu souper la, dit-elle en riant... nous serons plus
vite au lit.

Jamais Jean n'avait vu d'ameublement aussi coquet. Les lampes
Louis XVI, les mousselines claires des chambres de sa mere et de
ses soeurs ne donnaient pas la moindre idee de ce nid ouate,
capitonne, ou les boiseries se cachaient sous des satins tendres,
ou le lit n'etait qu'un divan plus large que les autres, etale au
fond sur des fourrures blanches.

Delicieuse, cette caresse de lumiere, de chaleur, de reflets bleus
allonges dans les glaces biseautees, apres leur course a travers
champs, l'ondee qu'ils avaient recue, la boue des chemins creux
sous le jour qui tombait. Mais ce qui l'empechait de deguster en
vrai provincial ce confort de rencontre, c'etait la mauvaise
humeur de la servante, le regard soupconneux dont elle le fixait,
au point que Fanny la renvoya d'un mot: "Laisse-nous Machaume...
nous nous servirons..." Et comme la paysanne jetait la porte en
s'en allant: "N'y fais pas attention, elle m'en veut de trop
t'aimer... Elle dit que je perds ma vie... ces gens de campagne,
c'est si rapace!... Sa cuisine, par exemple, vaut mieux qu'elle...
goute-moi cette terrine de lievre."

Elle decoupait le pate, debouchait le champagne, oubliait de se
servir pour le regarder manger, faisant a chaque geste remonter
jusqu'a l'epaule les manches d'une gandoura d'Alger, de laine
souple et blanche, qu'elle portait toujours a la maison. Elle lui
rappelait ainsi leur premiere rencontre chez Dechelette; et serres
sur le meme fauteuil, mangeant dans la meme assiette, ils
parlaient de cette soiree.

-- Oh! moi, disait-elle, des que je t'ai vu entrer, j'ai eu envie
de toi... J'aurais voulu te prendre, t'emmener tout de suite, pour
que les autres ne t'aient pas... Et toi, qu'est-ce que tu pensais,
quand tu m'as vue?...

D'abord elle lui avait fait peur; puis il s'etait senti plein de
confiance, en intimite complete avec elle.

-- Au fait, ajouta-t-il, je ne t'ai jamais demande... Pourquoi
t'es-tu fachee?... Pour deux vers de La Gournerie?...

Elle eut le meme froncement de sourcils qu'au bal, puis un geste
de tete:

-- Des betises!... n'en parlons plus...

Et les bras autour de lui:

--C'est que j'avais un peu peur, moi aussi... j'essayais de me
sauver, de me reprendre... mais je n'ai pas pu, je ne pourrai
jamais...

-- Oh! jamais.

-- Tu verras.

Il se contenta de repondre avec le sourire sceptique de son age,
sans s'arreter a l'accent passionne, presque menacant, dont lui
fut jete ce "tu verras...". Cette etreinte de femme etait si
douce, si soumise; il croyait fermement n'avoir qu'un geste a
faire pour se degager...

Meme a quoi bon se degager?... Il etait si bien dans le
dorlotement de cette chambre voluptueuse, si delicieusement
etourdi par cette haleine en caresse sur ses paupieres qui
battaient, lourdes de sommeil, pleines de visions fuyantes, bois
rouilles, pres, meules ruisselantes, toute leur journee d'amour a
la campagne...

Au matin, il fut reveille en sursaut par la voix de Machaume
criant au pied du lit, sans le moindre mystere:

-- Il est la... il veut vous parler...

-- Comment! il veut?... Je ne suis donc plus chez moi!... tu l'as
donc laisse entrer...

Furieuse, elle bondit, s'echappa de la chambre, a moitie nue, la
batiste ouverte:

-- Ne bouge pas, m'ami... je reviens...

Mais il ne l'attendit pas et ne sentit tranquille que lorsqu'il
fut leve a son tour, et vetu, ses pieds solides dans ses bottes.

Tout en ramassant ses vetements dans la chambre hermetiquement
close ou la veilleuse eclairait encore le desordre du petit
souper, il entendait le bruit d'un debat terrible etouffe par les
tentures du salon. Une voix d'homme, irritee d'abord, puis
implorante, dont les eclats s'ecrasaient en sanglots, en
larmoyantes faiblesses, alternait avec une autre voix qu'il ne
reconnut pas tout de suite, dure et rauque, chargee de haine et de
mots ignobles arrivant jusqu'a lui comme d'une dispute de
brasserie de filles.

Tout ce luxe amoureux en etait souille, degrade d'un
eclaboussement de taches sur de la soie; et la femme salie aussi,
au niveau d'autres qu'il avait meprisees auparavant.

Elle rentra haletante, tordant d'un beau geste sa chevelure
repandue:

-- Est-ce bete un homme qui pleure!...

Puis le voyant debout, habille, elle eut un cri de rage:

-- Tu t'es leve!... recouche-toi... tout de suite... Je le veux...

Subitement radoucie, et l'enlacant du geste et de la voix:

-- Non, non... ne pars pas... tu ne peux pas t'en aller comme
ca... D'abord je suis sure que tu ne reviendrais plus.

-- Mais si... Pourquoi donc?...

-- Jure que tu n'es pas fache, que tu viendras encore... oh! c'est
que je te connais.

Il jura ce qu'elle voulut, mais ne se recoucha pas malgre ses
supplications et l'assurance reiteree qu'elle etait chez elle,
libre de sa vie, de ses actes. A la fin elle sembla se resigner a
le voir partir, et l'accompagna jusqu'a la porte, n'ayant plus
rien de la faunesse en delire, bien humble au contraire, cherchant
a se faire pardonner.

Une longue et profonde caresse d'adieu les retint dans
l'antichambre.

"Alors... quand?..." lui demandait-elle, les yeux tout au fond des
yeux. Il allait repondre, mentir sans doute, dans sa hate d'etre
dehors, quand un coup de sonnette l'arreta. Machaume sortit de sa
cuisine, mais Fanny lui fit signe: "Non... n'ouvre pas..." Et ils
restaient la, tous les trois, immobiles, sans parler.

On entendit une plainte etouffee, puis le froissement d'une lettre
glissee sous la porte, et des pas qui descendaient lentement.

-- Quand je te disais que j'etais libre... tiens!...

Elle passa a son amant la lettre qu'elle venait d'ouvrir, une
pauvre lettre d'amour, bien basse, bien lache, crayonnee en hate
sur une table de cafe et dans laquelle le malheureux demandait
grace pour sa folie du matin, reconnaissait n'avoir aucun droit
sur elle que celui qu'elle voudrait bien lui laisser, priait a
deux mains jointes qu'on ne l'exilat pas sans retour, promettant
d'accepter tout, resigne a tout... mais ne pas la perdre, mon
Dieu! ne pas la perdre...

"Crois-tu!..." dit-elle avec un mauvais rire; et ce rire acheva de
lui barrer le coeur qu'elle voulait conquerir. Jean la trouva
cruelle. Il ne savait pas encore que la femme qui aime n'a
d'entrailles que pour son amour, toutes ses forces vives de
charite, de bonte, de pitie, de devouement absorbees au profit
d'un etre, d'un seul.

"Tu as bien tort de te moquer... cette lettre est horriblement
belle et navrante..." et tout bas, d'une voix grave, en lui tenant
les mains:

-- Voyons... pourquoi le chasses-tu?...

-- Je n'en veux plus... Je ne l'aime pas.

-- Pourtant c'etait ton amant... Il t'a fait ce luxe ou tu vis, ou
tu as toujours vecu, qui t'est necessaire.

-- M'ami, dit-elle avec son accent de franchise, quand je ne te
connaissais pas, je trouvais tout cela tres bien... Maintenant
c'est une fatigue, une honte; j'en avais le coeur qui me levait...
Oh! je sais, tu vas me dire que toi ce n'est pas serieux, que tu
ne m'aimes pas... Mais ca, j'en fais mon affaire... Que tu le
veuilles ou non, je te forcerai bien de m'aimer.

Il ne repondit pas, convint d'un rendez-vous pour le lendemain, et
se sauva, laissant quelques louis a Machaume, le fond de sa bourse
d'etudiant, en paiement de la terrine. Pour lui, c'etait fini
maintenant. De quel droit troubler cette existence de femme, et
que pouvait-il lui offrir en echange de ce qu'il lui faisait
perdre?

Il lui ecrivit cela, le jour meme, aussi doucement, aussi
sincerement qu'il put, mais sans lui avouer que de leur liaison,
de ce caprice leger et aimable, il avait senti se degager tout a
coup quelque chose de violent, de malsain, en entendant apres sa
nuit d'amour ces sanglots d'amant trompe qui alternaient avec son
rire a elle et ses jurons de blanchisseuse.

Dans ce grand garcon, pousse loin de Paris, en pleine garrigue
provencale, il y avait un peu de la rudesse paternelle, et toutes
les delicatesses, toutes les nervosites de sa mere a laquelle il
ressemblait comme un portrait. Et pour le defendre contre les
entrainements du plaisir s'ajoutait encore l'exemple d'un frere de
son pere, dont les desordres, les folies avaient a demi ruine leur
famille et mis l'honneur du nom en peril.

L'oncle Cesaire! Rien qu'avec ces deux mots et le drame intime
qu'ils evoquaient, on pouvait exiger de Jean des sacrifices
autrement terribles que celui de cette amourette a laquelle il
n'avait jamais donne d'importance. Pourtant ce fut plus dur a
rompre qu'il ne se l'imaginait.

Formellement congediee, elle revint sans se decourager de ses
refus de la voir, de la porte fermee, des consignes inexorables.
"Je n'ai pas d'amour-propre..." lui ecrivait-elle. Elle guettait
l'heure de ses repas au restaurant, l'attendait devant le cafe ou
il lisait ses journaux. Et pas de larmes, ni de scenes. S'il etait
en compagnie, elle se contentait de le suivre, d'epier le moment
ou il restait seul.

"Veux-tu de moi, ce soir?... Non?... Alors ce sera pour une autre
fois." Et elle s'en allait avec la douceur resignee du forain qui
reboucle sa balle, lui laissant le remords de ses duretes et
l'humiliation du mensonge qu'il balbutiait a chaque rencontre.
"L'examen tout proche... le temps qui manquait... Apres, plus
tard, si ca la tenait encore..." De fait, il comptait, sitot recu,
prendre un mois de vacances dans le Midi et qu'elle l'oublierait
pendant ce temps-la.

Malheureusement, l'examen passe, Jean tomba malade. Une angine,
gagnee dans un couloir de ministere, et qui, negligee, s'envenima.
Il ne connaissait personne a Paris, a part quelques etudiants de
sa province, que son exigeante liaison avait eloignes et
disperses. D'ailleurs il fallait ici plus qu'un devouement
ordinaire, et des le premier soir ce fut Fanny Legrand qui
s'installa pres de son lit, ne le quittant de dix jours, le
soignant sans fatigue, sans peur ni degout, adroite comme une
soeur de garde, avec des calineries tendres, qui parfois, aux
heures de fievre, le reportaient a une grosse maladie d'enfance,
lui faisaient appeler sa tante Divonne, dire "merci, Divonne",
quand il sentait les mains de Fanny sur la moiteur de son front.

-- Ce n'est pas Divonne... c'est moi... je te veille...

Elle le sauvait des soins mercenaires, des feux eteints
maladroitement, des tisanes fabriquees dans une loge de concierge;
et Jean n'en revenait pas de ce qu'il y avait d'alerte,
d'ingenieux, d'expeditif, dans ces mains d'indolence et de
volupte. La nuit elle dormait deux heures sur le divan, -- un
divan d'hotel du Quartier, moelleux comme la planche d'un poste de
police.

-- Mais, ma pauvre Fanny, tu ne vas donc jamais chez toi?... lui
demandait-il un jour... Je suis mieux a present... Il faudrait
rassurer Machaume.

Elle se mit a rire. Beau temps qu'elle courait, Machaume, et toute
la maison avec. On avait tout vendu, les meubles, la defroque,
meme la literie. Il lui restait la robe qu'elle avait sur le dos
et un peu de linge fin, sauve par sa bonne... Maintenant s'il la
renvoyait, elle serait a la rue.


III

"Cette fois, je crois que j'ai trouve... Rue d'Amsterdam, vis-a-
vis la gare... Trois pieces, et un grand balcon... Si tu veux,
nous irons voir, apres ton ministere... c'est haut, cinq etages...
mais tu me porteras. C'etait si bon, tu te rappelles..." Et tout
amusee de ce souvenir, elle se frolait, se roulait dans son cou,
cherchait l'ancienne place, sa place.

A deux, dans leur garni d'hotel, avec les moeurs du quartier, ces
traineries par l'escalier de filles en filets et en savates, ces
cloisons de papier derriere lesquelles grouillaient d'autres
menages, cette promiscuite des cles, des bougeoirs, des bottines,
la vie devenait intolerable. Non pas a elle certes; avec Jean, le
toit, la cave, meme l'egout, tout lui etait bon pour nicher. Mais
la delicatesse de l'amant s'effarouchait de certains contacts,
auxquels, garcon, il ne pensait guere. Ces menages d'une nuit le
genaient, deshonoraient le sien, lui causaient un peu la tristesse
et le degout de la cage des singes au Jardin des Plantes,
grimacant tous les gestes et les expressions de l'amour humain. Le
restaurant aussi l'ennuyait, ce repas qu'il fallait aller chercher
deux fois par jour au boulevard Saint-Michel, dans une grande
salle encombree d'etudiants, d'eleves des Beaux-Arts, peintres,
architectes, qui sans le connaitre avaient l'habitude de sa
figure, depuis un an qu'il mangeait la.

Il rougissait -- en poussant la porte -- de tous ces yeux tournes
vers Fanny, entrait avec la gene agressive des tout jeunes gens
qui accompagnent une femme; et il craignait aussi la rencontre
d'un de ses chefs du ministere ou de quelqu'un de son pays. Puis
la question d'economie.

-- Que c'est cher!... disait-elle chaque fois, emportant et
commentant la petite note du diner... Si nous etions chez nous,
j'aurais fait marcher la maison trois jours pour ce prix-la.

-- Eh bien, qui nous empeche?...

Et l'on se mit en quete d'une installation.

C'est le piege. Tous y sont pris, les meilleurs, les plus
honnetes, par cet instinct de proprete, ce gout du "home" qu'ont
mis en eux l'education familiale et la tiedeur du foyer.

L'appartement de la rue d'Amsterdam fut loue tout de suite et
trouve charmant, malgre ses pieces en enfilade qui ouvraient, --
la cuisine et la salle sur une arriere-cour moisie ou montaient
d'une taverne anglaise des odeurs de rincure et de chlore, -- la
chambre sur la rue en pente et bruyante, secouee jour et nuit aux
cahots des fourgons, camions, fiacres, omnibus, aux sifflets
d'arrivee et de depart, tout le vacarme de la gare de l'Ouest
developpant en face ses toitures en vitrage couleur d'eau sale.
L'avantage, c'etait de savoir le train a sa porte, et Saint-cloud,
Ville-d'Avray, Saint-Germain, les vertes stations des bords de la
Seine presque sous leur terrasse. Car ils avaient une terrasse,
large et commode, qui gardait de la munificence des anciens
locataires une tente de zinc peinte en coutil raye, ruisselante et
triste sous le crepitement des pluies d'hiver, mais ou l'on serait
tres bien l'ete pour diner au bon air, comme dans un chalet de
montagne.

On s'occupa des meubles. Jean ayant fait part chez lui de son
projet d'installation, tante Divonne, qui etait comme l'intendante
de la maison, envoya l'argent necessaire; et sa lettre annoncait
en meme temps le prochain arrivage d'une armoire, d'une commode,
et d'un grand fauteuil canne, tires de la "Chambre du vent" a
l'intention du Parisien.

Cette chambre, qu'il revoyait au fond d'un couloir de Castelet,
toujours inhabitee, les volets clos attaches d'une barre, la porte
fermee au verrou, etait condamnee, par son exposition aux coups du
mistral qui la faisaient craquer comme une chambre de phare. On y
entassait des vieilleries, ce que chaque generation d'habitants
releguait au passe devant les acquisitions nouvelles.

Ah! si Divonne avait su a quelles singulieres siestes servirait le
fauteuil canne, et que des jupons de surah, des pantalons a
manchettes empliraient les tiroirs de la commode Empire... Mais le
remords de Gaussin a ce sujet se trouvait perdu dans les mille
petites joies de l'installation.

C'etait si amusant, apres le bureau, entre chien et loup, de
partir en grandes courses, serres au bras l'un de l'autre, et de
s'en aller dans quelque rue de faubourg choisir une salle a
manger, -- le buffet, la table et six chaises, ou des rideaux de
cretonne a fleurs pour la croisee et le lit. Lui acceptait tout,
les yeux fermes; mais Fanny regardait pour deux, essayait les
chaises, faisait, glisser les battants de la table, montrait une
experience marchandeuse.

Elle connaissait les maisons ou l'on avait a prix de fabrique une
batterie de cuisine complete pour petit menage, les quatre
casseroles en fer, la cinquieme emaillee pour le chocolat du
matin; jamais de cuivre, c'est trop long a nettoyer. Six couverts
de metal avec la cuillere a potage et deux douzaines d'assiettes
en faience anglaise, solide et gaie, tout cela compte, prepare,
emballe comme une dinette de poupee. Pour les draps, serviettes,
linges de toilette et de table, elle connaissait un marchand, le
representant d'une grande fabrique de Roubaix, chez qui on payait
a tant par mois; et toujours a guetter les devantures, en quete de
ces liquidations, de ces debris de naufrage que Paris amene
continuellement dans l'ecume de ses bords, elle decouvrait au
boulevard de Clichy l'occasion d'un lit superbe, presque neuf, et
large a y coucher en rang les sept demoiselles de l'ogre.

Lui aussi, en revenant du bureau, essayait des acquisitions; mais
il ne s'entendait a rien, ne sachant dire non, ni s'en aller les
mains vides. Entre chez un brocanteur pour acheter un huilier
ancien qu'elle lui avait signale, il rapportait en guise de
l'objet deja vendu un lustre de salon a pendeloques, bien inutile
puisqu'ils n'avaient pas de salon.

-- Nous le mettrons dans la veranda... disait Fanny pour le
consoler.

Et le bonheur de prendre des mesures, les discussions sur la place
d'un meuble; et les cris, les rires fous, les bras eperdus au
plafond quand on s'apercevait que malgre toutes les precautions,
malgre la liste tres complete des achats indispensables, il y
avait toujours quelque chose d'oublie.

Ainsi la rape a sucre. Concoit-on qu'ils allaient se mettre en
menage sans rape a sucre!....

Puis, tout achete et mis en place, les rideaux pendus, une meche a
la lampe neuve, quelle bonne soiree que celle de l'installation,
la revue minutieuse des trois pieces avant de se coucher, et comme
elle riait en l'eclairant pendant qu'il verrouillait la porte:

-- Encore un tour, encore... ferme bien... Soyons bien chez
nous...

Alors ce fut une vie nouvelle, delicieuse. En quittant son
travail, il rentrait vite, presse d'etre arrive, en pantoufles au
coin de leur feu. Et dans le noir pataugeage de la rue, il se
figurait leur chambre allumee et chaude, egayee de ses vieux
meubles provinciaux que Fanny traitait par avance de debarras et
qui s'etaient trouves de fort jolies anciennes choses; l'armoire
surtout, un bijou Louis XVI, avec ses panneaux peints,
representant des fetes provencales, des bergers en jaquettes
fleuries, des danses au galoubet et au tambourin. La presence,
familiere a ses yeux d'enfant, de ces vieilleries demodees lui
rappelait la maison paternelle, consacrait son nouvel interieur
dont il etait a gouter le bien-etre.

Des son coup de sonnette, Fanny arrivait, soignee, coquette, "sur
le pont", comme elle disait. Sa robe de laine noire, tres unie,
mais taillee sur un patron de bon faiseur, une simplicite de femme
qui a eu de la toilette, les manches retroussees, un grand tablier
blanc; car elle faisait elle-meme leur cuisine et se contentait
d'une femme de menage pour les grosses besognes qui gercent les
mains ou les deforment.

Elle s'y entendait meme tres bien, savait une foule de recettes,
plats du Nord ou du Midi, varies comme son repertoire de chansons
populaires que, le diner fini, le tablier blanc accroche derriere
la porte refermee de la cuisine, elle entonnait de sa voix de
contralto, meurtrie et passionnee.

En bas la rue grondait, roulait en torrent. La pluie froide
tintait sur le zinc de la veranda; et Gaussin, les pieds au feu,
etale dans son fauteuil, regardait en face les vitres de la gare
et les employes courbes a ecrire sous la lumiere blanche de grands
reflecteurs.

Il etait bien, se laissait bercer. Amoureux? Non; mais
reconnaissant de l'amour dont on l'enveloppait, de cette tendresse
toujours egale. Comment avait-il pu se priver si longtemps de ce
bonheur, dans la crainte -- dont il riait maintenant -- d'un
acoquinement, d'une entrave quelconque? Est-ce que sa vie n'etait
pas plus propre que lorsqu'il allait de fille en fille, risquant
sa sante?

Aucun danger pour plus tard. Dans trois ans, quand il partirait,
la brisure se ferait toute seule et sans secousse. Fanny etait
prevenue; ils en parlaient ensemble, comme de la mort, d'une
fatalite lointaine, mais ineluctable. Restait le grand chagrin
qu'ils auraient chez lui en apprenant qu'il ne vivait pas seul, la
colere de son pere si rigide et si prompt.

Mais comment pourraient-ils savoir? Jean ne voyait personne a
Paris. Son pere, "le consul" comme on disait la-bas, etait retenu
toute l'annee par la surveillance du domaine tres considerable
qu'il faisait valoir et ses rudes batailles avec la vigne. La
mere, impotente, ne pouvait faire sans aide un pas ni un geste,
laissant a Divonne la direction de la maison, le soin des deux
petites soeurs jumelles, Marthe et Marie, dont la double naissance
en surprise avait a tout jamais emporte ses forces actives. Quant
a l'oncle Cesaire, le mari de Divonne, c'etait un grand enfant
qu'on ne laissait pas voyager seul.

Et Fanny maintenant connaissait toute la famille. Lorsqu'il
recevait une lettre de Castelet, au bas de laquelle les bessonnes
avaient mis quelques lignes de leur grosse ecriture a petits
doigts, elle la lisait par-dessus son epaule, s'attendrissait avec
lui. De son existence a elle il ne savait rien, ne s'informait
pas. Il avait le bel egoisme inconscient de sa jeunesse, aucune
jalousie, aucune inquietude. Plein de sa propre vie, il la
laissait deborder, pensait tout haut, se livrait, pendant que
l'autre restait muette.

Ainsi les jours, les semaines s'en allaient dans une heureuse
quietude un moment troublee par une circonstance qui les emut
beaucoup, mais diversement. Elle se crut enceinte et le lui apprit
avec une joie telle qu'il ne put que la partager. Au fond, il
avait peur. Un enfant, a son age!... Qu'en ferait-il?... Devait-il
le reconnaitre?... Et quel gage entre cette femme et lui, quelle
complication d'avenir!

Soudainement, la chaine lui apparut, lourde, froide et scellee. La
nuit, il ne dormait pas plus qu'elle; et cote a cote dans leur
grand lit, ils revaient, les yeux ouverts, a mille lieues l'un de
l'autre.

Par bonheur, cette fausse alerte ne se renouvela plus, et ils
reprirent leur train de vie paisible, exquisement close. Puis
l'hiver fini, le vrai soleil enfin revenu, leur case
s'embellissait encore, agrandie de la terrasse et de la tente. Le
soir, ils dinaient la sous le ciel teinte de vert, que rayait le
sifflement en coup d'ongle des hirondelles.

La rue envoyait ses bouffees chaudes et tous les bruits des
maisons voisines; mais le moindre souffle d'air etait pour eux, et
ils s'oubliaient des heures, leurs genoux enlaces, n'y voyant
plus. Jean se rappelait des nuits semblables au bord du Rhone,
revait de consulats lointains dans des pays tres chauds, de ponts
de navires en partance ou la brise aurait cette haleine longue
dont fremissait le rideau de la tente. Et lorsqu'une caresse
invisible murmurait sur ses levres: "m'aimes-tu?..." il revenait
toujours de tres loin pour repondre: "oh! oui, je t'aime..." Voila
ce que c'est de les prendre si jeunes; ils ont trop de choses dans
la tete.

Sur le meme balcon, separe d'eux par une grille en fer
enguirlandee de fleurs grimpantes, un autre couple roucoulait,
M. et Mme Hettema, des gens maries, tres gros, dont les baisers
claquaient comme des gifles. Merveilleusement appareilles, dans
une conformite d'age, de gout, de lourdes tournures, c'etait
touchant d'entendre ces amoureux a fin de jeunesse chanter en duo
tout bas, en s'appuyant a la balustrade, de vieilles romances
sentimentales...

_Mais je l'entends qui soupire dans l'ombre_
_C'est un beau reve, ah! laissez-moi dormir._

Ils plaisaient a Fanny, elle aurait voulu les connaitre.
Quelquefois meme la voisine et elle echangeaient par-dessus le fer
noirci de la rampe un sourire de femmes amoureuses et heureuses;
mais les hommes comme toujours se tenaient plus raides et l'on ne
se parlait pas.

Jean revenait du quai d'Orsay, une apres-midi, quand il s'entendit
appeler au coin de la rue Royale. Il faisait un jour admirable,
une lumiere chaude ou Paris s'epanouissait a ce tournant du
boulevard qui par un beau couchant, vers l'heure du Bois, n'a pas
son pareil au monde.

-- Mettez-vous la, belle jeunesse, et buvez quelque chose... ca
m'amuse les yeux de vous regarder.

Deux grands bras l'avaient happe, assis sous la tente d'un cafe
envahissant le trottoir de ses trois rangs de tables. Il se
laissait faire, flatte d'entendre autour de lui ce public de
provinciaux, d'etrangers, jaquettes rayees et chapeaux ronds,
chuchoter curieusement le nom de Caoudal.

Le sculpteur, attable devant une absinthe qui allait avec sa
taille militaire et sa rosette d'officier, avait aupres de lui
l'ingenieur Dechelette arrive de la veille, toujours le meme, hale
et jaune, ses pommettes en saillie remontant ses petits yeux bons,
sa narine gourmande qui reniflait Paris. Des que le jeune homme
fut assis, Caoudal, le montrant avec une fureur comique:

-- Est-il beau, cet animal-la... Dire que j'ai eu cet age et que
je frisais comme ca... Oh! la jeunesse, la jeunesse...

-- Toujours donc? fit Dechelette saluant d'un sourire la toquade
de son ami.

-- Mon cher, ne riez pas... Tout ce que j'ai, ce que je suis, les
medailles, les croix, l'Institut, le tremblement, je le donnerais
pour ces cheveux-la et ce teint de soleil...

Puis revenant a Gaussin avec sa brusque allure:

-- Et Sapho, qu'est-ce que vous en faites?... On ne la voit plus.

Jean arrondissait les yeux, sans comprendre.

-- Vous n'etes donc plus avec elle?

Et devant son ahurissement, Caoudal ajouta sur un ton
d'impatience:

-- Sapho, voyons... Fanny Legrand... Ville-d'Avray...

-- Oh! c'est fini, il y a longtemps...

Comment lui vint ce mensonge? Par une sorte de honte, de malaise,
a ce nom de Sapho donne a sa maitresse; la gene de parler d'elle
avec d'autres hommes, peut-etre aussi le desir d'apprendre des
choses qu'on ne lui aurait pas dites sans cela.

-- Tiens! Sapho... Elle roule encore? demanda Dechelette distrait,
tout a l'ivresse de revoir l'escalier de la Madeleine, le marche
aux fleurs, la longue enfilade des boulevards entre deux rangs de
bouquets verts.

-- Vous ne vous la rappelez donc pas, chez vous, l'annee
derniere!... Elle etait superbe dans sa tunique de fellah... Et le
matin de cet automne, ou je l'ai trouvee dejeunant avec ce joli
garcon chez Langlois, vous auriez dit une mariee de quinze jours.

-- Quel age a-t-elle donc?... Depuis le temps qu'on la connait...

Caoudal leva la tete pour chercher: "Quel age?.... quel age?...
Voyons, dix-sept ans en 53, quand elle me posait ma figure... nous
sommes en 73. Ainsi, comptez." Tout a coup ses yeux s'allumerent:
"Ah! si vous l'aviez vue, il y a vingt ans... longue, fine, la
bouche en arc, le front solide... Des bras, des epaules encore un
peu maigres, mais cela allait bien a la brulure de Sapho... Et la
femme, la maitresse!... Ce qu'il y avait dans cette chair a
plaisir, ce qu'on tirait de cette pierre a feu, de ce clavier ou
ne manquait pas une note... Toute la lyre!... comme disait La
Gournerie."

Jean, tres pale, demanda:

-- Est-ce qu'il a ete son amant, aussi celui-la?...

-- La Gournerie?... Je crois bien, j'en ai assez souffert...
Quatre ans que nous vivions ensemble comme mari et femme, quatre
ans que je la couvais, que je m'epuisais pour suffire a tous ses
caprices... maitres de chant, de piano, de cheval, est-ce que je
sais?... Et quand je l'ai eu bien polie, patinee, taillee en
pierre fine, sortie du ruisseau ou je l'avais ramassee une nuit,
devant le bal Ragache, ce bellatre astiqueur de rimes est venu me
la prendre chez moi, a la table amie ou il s'asseyait tous les
dimanches!

Il souffla tres fort, comme pour chasser cette vieille rancune
d'amour qui vibrait encore dans sa voix, puis il reprit, plus
calme:

-- D'ailleurs, sa canaillerie ne lui a pas profite... Leurs trois
ans de menage, c'a ete l'enfer. Ce poete aux airs calins etait
rat, mechant, maniaque. Ils se peignaient, fallait voir!... Quand
on allait chez eux, on la trouvait un bandeau sur l'oeil, lui la
figure sabree de griffes... Mais le beau, c'est lorsqu'il a voulu
la quitter. Elle s'accrochait comme une teigne, le suivait,
crevait sa porte, l'attendait couchee en travers de son
paillasson. Une nuit, en plein hiver, elle est restee cinq heures
en bas de chez la Farcy ou ils etaient montes toute la bande...
Une pitie!... Mais le poete elegiaque demeurait implacable,
jusqu'au jour ou pour s'en debarrasser il a fait marcher la
police. Ah! un joli monsieur... Et comme fin finale, remerciement
a cette belle fille qui lui avait donne le meilleur de sa
jeunesse, de son intelligence et de sa chair, il lui a vide sur la
tete un volume de vers haineux, baveux, d'imprecations, de
lamentations, le _Livre de l'Amour_, son plus beau livre...

Immobile, le dos tendu, Gaussin ecoutait, aspirant a tout petits
coups par une longue paille la boisson glacee servie devant lui.
Quelque poison, bien sur, qu'on lui avait verse la, et qui le
gelait du coeur aux entrailles.

Il grelottait malgre l'heure splendide, voyait dans une reculee
blafarde des ombres qui allaient et venaient, un tonneau
d'arrosage arrete devant la Madeleine, et cet entrecroisement de
voitures roulant sur la terre molle silencieusement comme sur de
la ouate. Plus de bruit dans Paris, plus rien que ce qui se disait
a cette table. Maintenant Dechelette parlait, c'est lui qui
versait le poison:

-- Quelle atroce chose que ces ruptures... Et sa voix tranquille
et railleuse prenait une expression de douceur, de pitie
infinie... On a vecu des annees ensemble, dormi l'un contre
l'autre, confondu ses reves, sa sueur. On s'est tout dit, tout
donne. On a pris des habitudes, des facons d'etre, de parler, meme
des traits l'un de l'autre. On se tient de la tete aux pieds... Le
collage enfin!... Puis brusquement on se quitte, on s'arrache...
Comment font-ils? Comment a-t-on ce courage?... Moi, jamais je ne
pourrais... Oui, trompe, outrage, sali de ridicule et de boue, la
femme pleurerait, me dirait: "Reste..." Je ne m'en irais pas... Et
voila pourquoi, quand j'en prends une, ce n'est jamais qu'a la
nuit... Pas de lendemain, comme disait la vieille France... ou
alors le mariage. C'est definitif et plus propre.

-- Pas de lendemain... pas de lendemain... Vous en parlez a votre
aise. Il y a des femmes qu'on ne garde pas qu'une nuit... Celle-la
par exemple...

-- Je ne lui ai pas donne une minute de grace... fit Dechelette
avec un placide sourire que le pauvre amant trouva hideux.

-- Alors c'est que vous n'etiez pas son type, sans quoi... C'est
une fille, quand elle aime, elle se cramponne... Elle a le gout du
menage... Du reste, pas de chance dans ses installations. Elle se
met avec Dejoie, le romancier; il meurt... Elle passe a Ezano, il
se marie... Apres, est venu le beau Flamant, le graveur, l'ancien,
modele, -- car elle a toujours eu le beguin du talent ou de la
beaute, -- et vous savez son epouvantable aventure...

-- Quelle aventure?..." demanda Gaussin, la voix etranglee; et il
se remit a tirer sur sa paille, en ecoutant le drame d'amour, qui
passionna Paris, il y a quelques annees.

Le graveur etait pauvre, fou de cette femme; et de peur d'etre
lache, pour lui maintenir son luxe, il fit de faux billets de
banque. Decouvert presque aussitot, coffre avec sa maitresse, il
en fut quitte pour dix ans de reclusion, elle six mois de
prevention a Saint-Lazare, la preuve de son innocence ayant ete
faite.

Et Caoudal rappelait a Dechelette, -- qui avait suivi le. proces,
-- comme elle etait jolie sous son petit bonnet de Saint Lazare,
et crane, pas geignarde, fidele a son homme jusqu'au bout... Et sa
reponse a ce vieux cornichon de president, et le baiser qu'elle
envoyait a Flamant par-dessus les tricornes des gendarmes, en lui
criant d'une voix a attendrir les pierres: "T'ennuie pas, m'ami...
Les beaux jours reviendront, nous nous aimerons encore!..." Tout
de meme, ca l'avait un peu degoutee du menage, la pauvre fille.

"Depuis, lancee dans le monde chic, elle a pris des amants au
mois, a la semaine, et jamais d'artistes... Oh! les artistes, elle
en a une peur... J'etais le seul, je crois bien, qu'elle eut
continue a voir... De loin en loin elle venait fumer sa cigarette
a l'atelier. Puis j'ai passe des mois sans entendre parler d'elle,
jusqu'au jour ou je l'ai retrouvee en train de dejeuner avec ce
bel enfant et lui mangeant des raisins sur la bouche. Je me suis
dit: voila ma Sapho repincee."

Jean ne put en entendre davantage. Il se sentait mourir de tout ce
poison absorbe. Apres le froid de tout a l'heure, une brulure lui
tordait la poitrine, montait a sa tete bourdonnante et pres
d'eclater comme une tole chauffee a blanc. Il traversa la
chaussee, en chancelant sous les roues des voitures. Des cochers
criaient. A qui en avaient-ils, ces imbeciles?

En passant sur le marche de la Madeleine, il fut trouble par une
odeur d'heliotrope, l'odeur preferee de sa maitresse. Il pressa le
pas pour la fuir, et furieux, dechire, il pensait tout haut: "ma
maitresse!... oui, une belle ordure... Sapho, Sapho... Dire que
j'ai vecu un an avec ca!..." Il repetait le nom avec rage, se
rappelant l'avoir vu sur les petits journaux parmi d'autres
sobriquets de filles, dans le grotesque Almanach-Gotha de la
galanterie: Sapho, Cora, Caro, Phryne, Jeanne de Poitiers, le
Phoque...

Et avec les cinq lettres de son nom abominable, toute la vie de
cette femme lui passait en fuite d'egout sous les yeux...
L'atelier de Caoudal, les trepignees chez La Gournerie, les
factions de nuit devant les bouges ou sur le paillasson du
poete... Puis le beau graveur, les faux, la cour d'assises... et
le petit bonnet du bagne qui lui allait si bien, et le baiser jete
a son faussaire: "T'ennuie pas, m'ami..." M'ami! le meme nom, la
meme caresse que pour lui... Quelle honte! Ah! il allait joliment
te balayer ces saletes-la... Et toujours cette odeur d'heliotrope
qui le poursuivait dans un crepuscule du meme lilas pale que la
toute petite fleur.

Tout a coup, il s'apercut qu'il etait encore a arpenter le marche
comme un pont de bateau. Il reprit sa course, arriva d'une traite
rue d'Amsterdam, bien decide a chasser cette femme de chez lui, a
la jeter sur l'escalier sans explication, en lui crachant l'injure
de son nom dans le dos. A la porte il hesita, reflechit, fit
quelques pas encore. Elle allait crier, sangloter, lacher par la
maison tout son vocabulaire du trottoir, comme la-bas, rue de
l'Arcade...

Ecrire?... oui, c'est cela, il valait mieux ecrire, lui regler son
compte en quatre mots, bien feroces. Il entra dans une taverne
anglaise, deserte et morne sous le gaz qu'on allumait, s'assit a
une table empoissee, pres de l'unique consommateur, une fille a
tete de mort qui devorait du saumon fume, sans boire. Il demanda
une pinte d'ale, n'y toucha pas et commenca une lettre. Mais trop
de mots se pressaient dans sa tete, qui voulaient sortir a la
fois, et que l'encre decomposee et grumeleuse tracait lentement a
son gre.

Il dechirait deux ou trois commencements, s'en allait enfin sans
ecrire, quand tout bas pres de lui une bouche pleine et vorace
demanda timidement: "Vous ne buvez pas?... on peut?..." Il fit
signe que oui. La fille se jeta sur la pinte et la vida d'une
goulee violente qui revelait la detresse de cette malheureuse,
ayant tout juste dans sa poche de quoi rassasier sa faim sans
l'arroser d'un peu de biere. Une pitie lui vint, qui l'apaisa,
l'eclaira subitement sur les miseres d'une vie de femme; et il se
mit a juger plus humainement, a raisonner son malheur.

Apres tout, elle ne lui avait pas menti; et s'il ne savait rien de
sa vie, c'est qu'il ne s'en etait jamais soucie. Que lui
reprochait-il?... Son temps a Saint-Lazare?... Mais puisqu'on
l'avait acquittee, portee presque en triomphe a la sortie...
Alors, quoi? D'autres hommes avant lui?... Est-ce qu'il ne le
savait pas?... Quelle raison de lui en vouloir davantage, parce
que les noms de ces amants etaient connus, celebres, qu'il pouvait
les rencontrer, leur parler, regarder leurs portraits aux
devantures? Devait-il lui faire un crime d'avoir prefere ceux-la?

Et tout au fond de son etre, se levait une fierte mauvaise,
inavouable, de la partager avec ces grands artistes, de se dire
qu'ils l'avaient trouvee belle. A son age on n'est jamais sur, on
ne sait pas bien. On aime la femme, l'amour; mais les yeux et
l'experience manquent, et le jeune amant qui vous montre un
portrait de sa maitresse, cherche un regard, une approbation qui
le rassurent. La figure de Sapho lui semblait grandie, aureolee,
depuis qu'il la savait chantee par La Gournerie, fixee par Caoudal
dans le marbre et le bronze.

Mais brusquement repris de rage, il quittait le banc ou sa
meditation l'avait jete sur un boulevard exterieur, au milieu des
cris d'enfants, des commerages de femmes d'ouvriers dans la
poudreuse soiree de juin; et il se remettait a marcher, a parler
tout haut, furieusement... Joli, le bronze de Sapho... du bronze
de commerce, qui a traine partout, banal comme un air d'orgue,
comme ce mot de Sapho qui a force de rouler les siecles s'est
encrasse de legendes immondes sur sa grace premiere, et d'un nom
de deesse est devenu l'etiquette d'une maladie... Quel degout que
tout cela, mon Dieu!...

Il s'en allait ainsi, tour a tour apaise ou furieux, a ce remous
d'idees, de sentiments contraires. Le boulevard s'assombrissait,
devenait desert. Une fadeur acre trainait dans l'air chaud; et il
reconnaissait la porte du grand cimetiere ou il etait venu l'annee
d'avant assister avec toute la jeunesse a l'inauguration d'un
buste de Caoudal sur la tombe de Dejoie, le romancier du quartier
Latin, l'auteur de Cenderinette. Dejoie, Caoudal! L'etrange accent
que ces noms prenaient pour lui depuis deux heures! et comme elle
lui semblait menteuse et lugubre, l'histoire de l'etudiante et de
son petit menage, maintenant qu'il en savait les tristes dessous,
qu'il avait appris par Dechelette l'affreux surnom donne a ces
mariages du trottoir.

Toute cette ombre, plus noire du voisinage de la mort,
l'effrayait. Il revint sur ses pas, frolant des blouses qui
rodaient, silencieuses comme des ailes de nuit, des jupes sordides
a la porte de bouges dont les vitres depolies decoupaient de
grandes lumieres de lanterne magique ou des couples passaient,
s'embrassaient... Quelle heure?... Il se sentait brise, comme une
recrue a la fin de l'etape; et de sa douleur assourdie, tombee
dans ses jambes, il ne lui restait que la courbature. Oh! se
coucher, dormir... Puis au reveil, froidement, sans colere, il
dirait a la femme: "Voila... je sais qui tu es... Ce n'est pas ta
faute ni la mienne; mais nous ne pouvons plus vivre ensemble.
Separons-nous..." Et pour se mettre a l'abri de ses poursuites, il
irait embrasser sa mere et ses soeurs, secouer au vent du Rhone,
au libre et vivifiant mistral, les souillures et l'effroi de son
mauvais reve.

Elle s'etait couchee, lasse d'attendre, et dormait en plein sous
la lampe, un livre ouvert sur le drap devant elle. Son approche ne
l'eveilla pas; et debout pres du lit, il la regardait curieusement
comme une femme nouvelle, une etrangere qu'il aurait trouvee la.
Belle, oh! belle, les bras, la gorge, les epaules, d'un ambre fin,
solide, sans tache ni felure. Mais sur ces paupieres rougies, --
peut-etre le roman qu'elle lisait, peut-etre l'inquietude,
l'attente, -- sur ces traits detendus dans le repos et que ne
soutenait plus l'apre desir de la femme qui veut etre aimee,
quelle lassitude, quels aveux! Son age, son histoire, ses bordees,
ses caprices, ses collages, et Saint-Lazare, les coups, les
larmes, les terreurs, tout se voyait, s'etalait; et les
meurtrissures violettes du plaisir et de l'insomnie, et le pli de
degout affaissant la levre inferieure, usee, fatiguee comme une
margelle ou tout le communal est venu boire, et la bouffissure
commencante qui delie les chairs pour les rides de la vieillesse.

Cette trahison du sommeil, le silence de mort enveloppant cela,
c'etait grand, c'etait sinistre; un champ de bataille a la nuit,
avec toute l'horreur qui se montre et celle qu'on devine aux
vagues mouvements de l'ombre.

Et tout a coup il vint au pauvre enfant une grosse, une etouffante
envie de pleurer.


IV

Ils achevaient de diner, la fenetre ouverte, au long sifflement
des hirondelles saluant la tombee de la lumiere. Jean ne parlait
pas, mais il allait parler et toujours de la meme cruelle chose
qui le hantait, et dont il torturait Fanny, depuis la rencontre
avec Caoudal. Elle, voyant ses yeux baisses, l'air faussement
indifferent qu'il prenait pour de nouvelles questions, devina et
le prevint:

-- Ecoute, je sais ce que tu vas me dire... epargne-nous, je t'en
prie... on s'epuise a la fin... puisque c'est mort, tout ca, que
je n'aime que toi, qu'il n'y a plus que toi au monde...

-- Si c'etait mort comme tu dis, tout ce passe...

Et il la regardait au fond de ses beaux yeux d'un gris frissonnant
et changeant a chaque impression:

-- ... Tu ne garderais pas des choses qui te le rappellent... oui,
la-haut dans l'armoire...

Le gris se velouta d'un noir d'ombre:

-- Tu sais donc?

Tout ce fatras de lettres d'amour, de portraits, ces archives
galantes et glorieuses sauvees de tant de debacles, il allait donc
falloir s'en defaire!

-- Au moins me croiras-tu apres?

Et sur un sourire incredule qui la defiait, elle courut chercher
le coffret de laque dont les ferrures ciselees entre les piles
delicates de son linge avaient si fort intrigue son amant depuis
quelques jours.

-- Brule, dechire, c'est a toi...

Mais il ne se pressait pas de tourner la petite clef, regardait
les cerisiers a fruits de nacre rose et les vols de cigognes
incrustes sur le couvercle qu'il fit sauter brusquement... Tous
les formats, toutes les ecritures, papiers de couleur aux en-tetes
dores, vieux billets jaunis casses aux pliures, griffonnages au
crayon sur des feuilles de carnet, des cartes de visite, en tas,
sans ordre, comme en un tiroir souvent fouille et bouscule ou lui-
meme enfoncait maintenant ses mains tremblantes...

-- Passe-les-moi. Je les brulerai sous tes yeux.

Elle parlait fievreusement, accroupie devant la cheminee, une
bougie allumee par terre, a cote d'elle.

-- Donne...

Mais lui:

-- Non... attends...

Et plus bas, comme honteux:

-- Je voudrais lire...

-- Pourquoi? tu vas te faire mal encore...

Elle ne songeait qu'a sa souffrance et non a l'indelicatesse de
livrer ainsi les secrets de passion, la confession sur l'oreiller
de tous ces hommes qui l'avaient aimee; et se rapprochant,
toujours a genoux, elle lisait en meme temps que lui, l'epiait du
coin de l'oeil.

Dix pages, signees La Gournerie, 1861, d'une ecriture longue et
feline, dans lesquelles le poete, envoye en Algerie pour le
compte-rendu officiel et lyrique du voyage de l'empereur et de
l'imperatrice, faisait a sa maitresse une description eblouissante
des fetes.

Alger debordant et grouillant, vraie Bagdad des Mille et Une
Nuits; toute l'Afrique accourue, entassee autour de la ville,
battant ses portes a les rompre, comme un simoun. Caravanes de
negres et de chameaux charges de gomme, tentes de poil dressees,
une odeur de musc humain sur toute cette singerie qui bivouaquait
au bord de la mer, dansait la nuit autour de grands feux,
s'ecartait chaque matin devant l'arrivee des chefs du Sud pareils
a des Rois Mages avec la pompe orientale, les musiques
discordantes, flutes de roseau, petits tambours rauques, le goum
entourant l'etendard du Prophete aux trois couleurs; et derriere,
menes en laisse par des negres, les chevaux destines en present a
l'_Emberour_, vetus de soie, caparaconnes d'argent, secouant a
chaque pas des grelots et des broderies...

Le genie du poete rendait tout cela vivant et present; les mots
brillaient sur la page, comme ces pierres sans monture que jugent
les joailliers sur du papier. Vraiment elle pouvait etre fiere, la
femme aux genoux de qui l'on jetait ces richesses. Fallait-il
qu'elle fut aimee, puisque, malgre la curiosite de ces fetes, le
poete ne songeait qu'a elle, mourait de ne pas la voir:

-- Oh! cette nuit, j'etais avec toi sur le grand divan de la rue
de l'Arcade. Tu etais nue, tu etais folle, tu criais de joie sous
mes caresses, quand je me suis reveille en sursaut roule dans un
tapis sur ma terrasse, en pleine nuit d'etoiles. Le cri du muezzin
montait d'un minaret voisin en claire et limpide fusee voluptueuse
plutot que priante, et c'est toi que j'entendais encore en sortant
de mon reve...

Quelle force mauvaise le poussait donc a continuer sa lecture
malgre l'horrible jalousie qui blanchissait ses levres,
contractait ses mains? Doucement, calinement, Fanny essayait de
lui reprendre la lettre; mais il la lut jusqu'au bout, et apres
celle-la une autre, puis une autre, les laissant tomber au fur et
a mesure avec un detachement de mepris, d'indifference, sans
regarder la flamme qui s'avivait dans la cheminee aux effusions
lyriques et passionnees du grand poete. Et quelquefois, dans le
debordement de cet amour exagere a la temperature africaine, le
lyrisme de l'amant s'entachait de quelque grosse obscenite de
corps de garde dont auraient ete surprises et scandalisees les
lectrices mondaines du _Livre de l'Amour_, d'un spiritualisme
raffine, immacule comme la corne d'argent de la Yungfrau.

Miseres du coeur! c'est a ces passages surtout que Jean
s'arretait, a ces souillures de la page, sans se douter des
tressauts nerveux qui chaque fois agitaient sa figure. Meme il eut
le courage de ricaner a ce post-scriptum qui suivait le recit
eblouissant d'une fete d'Aissaouas: "Je relis ma lettre... il y a
vraiment des choses pas mal; mets-la-moi de cote, je pourrai m'en
servir..."

-- Un monsieur qui ne laissait rien trainer! fit-il en passant a
un autre feuillet de la meme ecriture ou, sur un ton glace d'homme
d'affaires, La Gournerie reclamait un recueil de chansons arabes
et une paire de babouches en paille de riz.

C'etait la liquidation de leur amour. Ah! il avait su s'en aller,
il etait fort, celui-la...

Et sans s'arreter, Jean continuait a drainer ce marecage d'ou
montait une haleine chaude et malsaine. La nuit venue, il avait
mis la bougie sur la table, et parcourait des billets tres courts,
illisiblement traces comme au poincon par de trop gros doigts qui
a tous moments, dans une brusquerie de desir ou de colere,
trouaient et dechiraient le papier. Les premiers temps d'une
liaison avec Caoudal, rendez-vous, soupers, parties de campagne,
puis des brouilles, de suppliants retours, des cris, des injures
ignobles et basses d'ouvrier, coupees tout a coup de droleries, de
mots cocasses, de reproches sanglotes, toute la faiblesse mise a
nu du grand artiste devant la rupture et l'abandon.

Le feu prenait cela, allongeait de grands jets rouges ou fumaient
et gresillaient la chair, le sang, les larmes d'un homme de genie;
mais qu'importait a Fanny, toute au jeune amant qu'elle
surveillait, dont l'ardente fievre la brulait a travers leurs
vetements. Il venait de trouver un portrait a la plume signe
Gavarni, avec cette dedicace: _A mon amie Fanny Legrand, dans une
auberge de Dampierre, un jour qu'il pleuvait_. Une tete
intelligente et douloureuse, aux yeux caves, quelque chose d'amer
et de ravage.

-- Qui est-ce?

-- Andre Dejoie... J'y tenais a cause de la signature...

Il eut un "Garde-le, tu es libre", si contraint, si malheureux,
qu'elle prit le dessin, le jeta au feu en chiffon, pendant que lui
s'abimait dans la correspondance du romancier, une suite navrante,
datee de plages d'hiver, de villes d'eaux, ou l'ecrivain envoye
pour sa sante se desesperait de sa detresse physique et morale, se
forant le crane pour y trouver une idee loin de Paris, et melait a
des demandes de potions, d'ordonnances, a des inquietudes d'argent
ou de metier, envois d'epreuves, de billets renouveles, toujours
le meme cri de desir et d'adoration vers ce beau corps de Sapho
que les medecins lui defendaient.

Jean murmurait, enrage et candide:

-- Mais qu'est-ce qu'ils avaient donc tous pour etre apres toi
comme ca?...

C'etait pour lui la seule signification de ces lettres desolees,
confessant le desarroi d'une de ces existences glorieuses
qu'envient les jeunes gens et dont revent les femmes
romanesques... Oui, qu'avaient-ils donc tous? Et que leur faisait-
elle boire?... Il eprouvait la souffrance atroce d'un homme qui,
garrotte, verrait outrager devant lui la femme qu'il aime; et,
pourtant, il ne pouvait se decider a vider d'un coup, les yeux
fermes, ce fond de boite.

A present, venait le tour du graveur qui, miserable, inconnu, sans
autre celebrite que celle de la _Gazette des Tribunaux_, ne devait
sa place dans le reliquaire qu'au grand amour qu'on avait eu pour
lui. Deshonorantes, ces lettres datees de Mazas, et niaises,
gauches, sentimentales comme celles du troupier a sa payse. Mais
on y sentait, a travers les poncifs de romance, un accent de
sincerite dans la passion, un respect de la femme, un oubli de
soi-meme qui le distinguait des autres, ce forcat; ainsi, quand il
demandait pardon a Fanny du crime de l'avoir trop aimee, ou quand
du greffe du Palais de Justice, tout de suite apres sa
condamnation, il ecrivait sa joie de savoir sa maitresse acquittee
et libre. Il ne se plaignait de rien; il avait eu pres d'elle,
grace a elle, deux ans d'un bonheur si plein, si profond, que le
souvenir en suffirait pour remplir sa vie, adoucir l'horreur de
son sort, et il terminait par la demande d'un service:

"Tu sais que j'ai un enfant au pays, dont la mere est morte depuis
longtemps; il vit chez une vieille parente, dans un coin si perdu
qu'on n'y saura jamais rien de mon affaire. L'argent qui me
restait, je le leur ai envoye, disant que je partais tres loin, en
voyage, et c'est sur toi que je compte, ma bonne Nini, pour
t'informer de temps en temps de ce petit malheureux et m'envoyer
de ses nouvelles..."

Comme preuve de l'interet de Fanny, suivait une lettre de
remerciements et une autre, toute recente, ayant a peine six mois
de date: "Oh! tu es bonne d'etre venue... Que tu etais belle,
comme tu sentais bon, en face de ma veste de prisonnier dont
j'avais si grand'honte!..." et Jean s'interrompait, furieux:

-- Tu as donc continue a le voir?

-- De loin en loin, par charite...

-- Meme depuis que nous sommes ensemble?

-- Oui, une fois, une seule, au parloir... on ne les voit que la.

-- Ah! tu es une bonne fille...

Cette idee que, malgre leur liaison, elle visitait ce faussaire,
l'exasperait plus que tout. Il etait trop fier pour le dire; mais
un paquet de lettres, le dernier, noue d'une faveur bleue sur des
petits caracteres fins et penches, une ecriture de femme, dechaina
toute sa colere.

"Je change de tunique apres la course des chars... viens dans ma
loge..."

-- Non, non... ne lis pas ca...

Elle sautait sur lui, arrachait et jetait au feu toute la liasse,
sans qu'il eut compris d'abord meme en la voyant a ses genoux,
empourpree du reflet de la flamme et de la honte de son aveu:

-- J'etais jeune, c'est Caoudal... ce grand fou... Je faisais ce
qu'il voulait.

Alors seulement il comprit, devint tres pale.

-- Ah! oui... Sapho... toute la lyre...

Et la repoussant du pied, comme une bete immonde:

-- Laisse-moi, ne me touche pas, tu me souleves le coeur...

Son cri se perdit dans un effroyable grondement de tonnerre, tout
proche et prolonge, en meme temps qu'une lueur vive eclairait la
chambre... Le feu!... Elle se dressa epouvantee, prit
machinalement la carafe restee sur la table, la vida sur cet amas
de papiers dont la flamme embrasait les suies du dernier hiver,
puis le pot a l'eau, les cruches, et se voyant impuissante, des
flammeches voletant jusqu'au milieu de la chambre, elle courut au
balcon en criant:

-- Au feu! au feu!

Les Hettema arriverent les premiers, ensuite le concierge, les
sergents de ville. On criait:

-- Baissez la plaque!... montez sur le toit!... De l'eau, de
l'eau!... non, une couverture!...

Atterres, ils regardaient leur interieur envahi et souille; puis,
l'alerte finie, le feu eteint, quand le noir attroupement en bas,
sous le gaz de la rue, se fut dissipe, les voisins rassures,
rentres chez eux, les deux amants au milieu de ce gachis d'eau, de
suie en boue, de meubles renverses et ruisselants, se sentirent
ecoeures et laches, sans force pour reprendre la querelle ni faire
la chambre propre autour d'eux. Quelque chose de sinistre et de
bas venait d'entrer dans leur vie; et, ce soir-la, oubliant leurs
repugnances anciennes, ils allerent coucher a l'hotel.

Le sacrifice de Fanny ne devait servir a rien. De ces lettres
disparues, brulees, des phrases entieres retenues par coeur
hantaient la memoire de l'amoureux, lui montaient au visage en
coups de sang comme certains passages de mauvais livres. Et ces
anciens amants de sa maitresse etaient presque tous des hommes
celebres. Les morts se survivaient; les vivants, on voyait leurs
portraits et leurs noms partout, on parlait d'eux devant lui, et
chaque fois il eprouvait une gene, comme d'un lien de famille
douloureusement rompu.

Le mal lui affinant l'esprit et les yeux, il arrivait bientot a
retrouver chez Fanny la trace des influences premieres, et les
mots, les idees, les habitudes qu'elle en avait gardes. cette
facon d'avancer le pouce comme pour faconner, petrir l'objet dont
elle parlait avec un "Tu vois ca d'ici..." appartenait au
sculpteur. A Dejoie, elle avait pris la manie des queues de mots,
et les chansons populaires dont il avait publie un recueil,
celebre a tous les coins de la France; a La Gournerie, son
intonation hautaine et meprisante, la severite de ses jugements
sur la litterature moderne.

Elle s'etait assimile tout cela, superposant les disparates, par
ce meme phenomene de stratification qui permet de connaitre l'age
et les revolutions de la terre a ses differentes couches
geologiques; et, peut-etre, n'etait-elle pas aussi intelligente
qu'elle lui avait semble d'abord. Mais il s'agissait bien
d'intelligence; sotte comme pas une, vulgaire et de dix ans plus
vieille encore, elle l'eut tenu par la force de son passe, par
cette jalousie basse qui le rongeait et dont il ne taisait plus
les irritations ni les rancoeurs, eclatant a tout propos contre
l'un et l'autre.

Les romans de Dejoie ne se vendaient plus, toute l'edition
trainait le quai a vingt-cinq centimes. Et ce vieux fou de Caoudal
s'entetant a l'amour a son age...

-- Tu sais qu'il n'a plus de dents... Je le regardais a ce
dejeuner de Ville d'Avray... Il mange comme les chevres, sur le
devant de la bouche.

Fini aussi le talent. Quel four, sa Faunesse du dernier Salon! "Ca
ne tenait pas..." Un mot qui lui venait d'elle, "Ca ne tenait
pas..." et qu'elle-meme gardait du sculpteur. Quand il
entreprenait ainsi un de ses rivaux du temps passe, Fanny faisait
chorus pour lui plaire; et l'on aurait entendu ce gamin ignorant
de l'art, de la vie, de tout, et cette fille superficielle,
frottee d'un peu d'esprit a ces artistes fameux, les juger de
haut, les condamner doctoralement.

Mais l'ennemi intime de Gaussin, c'etait Flamant le graveur. De
celui-la, il savait seulement qu'il etait tres beau, blond comme
lui, qu'on lui disait "m'ami", qu'on allait le voir en cachette,
et que lorsqu'il l'attaquait comme les autres, l'appelant "le
Forcat sentimental" ou "le Joli reclusionnaire", Fanny detournait
la tete sans un mot. Bientot il accusa sa maitresse de garder une
indulgence pour ce bandit, et elle dut s'en expliquer doucement,
mais avec une certaine fermete.

-- Tu sais bien que je ne l'aime plus, Jean, puisque je t'aime...
Je ne vais plus la-bas, je ne reponds pas a ses lettres; mais tu
ne me feras jamais dire du mal de l'homme qui m'a adoree jusqu'a
la folie, jusqu'au crime...

A cet accent de franchise, ce qu'il y avait de meilleur en elle,
Jean ne protestait pas, mais il souffrait d'une haine jalouse,
aiguisee d'inquietude, qui le ramenait parfois rue d'Amsterdam en
surprise, au milieu du jour. "Si elle etait allee le voir!"

Il la trouvait toujours la, casaniere, inactive dans leur petit
logis comme une femme d'Orient, ou bien au piano, donnant une
lecon de chant a leur grosse voisine, madame Hettema. On s'etait
lie depuis le soir du feu avec ces bonnes gens, placides et
plethoriques, vivant dans un perpetuel courant d'air, portes et
fenetres ouvertes.

Le mari, dessinateur au Musee d'artillerie, apportait de la
besogne chez lui, et chaque soir de la semaine, le dimanche toute
la journee, on le voyait penche sur sa large table a treteaux,
suant, soufflant, en bras de chemise, secouant ses manches pour y
faire circuler l'air, de la barbe jusque dans les yeux. Pres de
lui, sa grosse femme en camisole s'evaporait aussi, quoiqu'elle ne
fit jamais rien; et, pour se rafraichir le sang, ils entamaient de
temps en temps un de leurs duos favoris.

L'intimite s'etablit vite entre les deux menages. Le matin, vers
dix heures, la forte voix d'Hettema criait devant la porte: "Y
etes-vous, Gaussin?" Et leurs bureaux se trouvant du meme cote,
ils faisaient route ensemble. Bien lourd, bien vulgaire, de
quelques degres sociaux plus bas que son jeune compagnon, le
dessinateur parlait peu, bredouillait comme s'il avait eu autant
de barbe dans la bouche que sur les joues; mais on le sentait
brave homme, et le desarroi moral de Jean avait besoin de ce
contact-la. Il y tenait surtout a cause de sa maitresse vivant
dans une solitude peuplee de souvenirs et de regrets plus
dangereux peut-etre que les relations auxquelles elle avait
volontairement renonce, et qui trouvait dans madame Hettema, sans
cesse preoccupee de son homme, et de la surprise gourmande qu'elle
lui ferait pour diner, et de la romance nouvelle qu'elle lui
chanterait au dessert, une relation honnete et saine.

Pourtant, quand l'amitie se resserra jusqu'a des invitations
reciproques, un scrupule lui vint. Ces gens devaient les croire
maries, sa conscience se refusait au mensonge, et il chargea Fanny
de prevenir la voisine, pour qu'il n'y eut pas de malentendu. Cela
la fit beaucoup rire... Pauvre bebe! il n'y avait que lui pour des
naivetes pareilles...

-- Mais ils ne l'ont pas cru une minute que nous etions maries...
Et ce qu'ils s'en moquent!... Si tu savais ou il a ete prendre sa
femme... Tout ce que j'ai fait, moi, c'est de la Saint-Jean a
cote. Il ne l'a epousee que pour l'avoir a lui tout seul, et tu
vois que le passe ne le gene guere...

Il n'en revenait pas. Une ancienne, cette bonne mere aux yeux
clairs, au petit rire d'enfant sur des traits de chair tendre, aux
provincialismes trainards, et pour qui les romances n'etaient
jamais assez sentimentales, ni les mots trop distingues; et lui,
l'homme, si tranquille, si sur dans son bien-etre amoureux! Il le
regardait marcher a son cote, la pipe aux dents, avec de petits
souffles de beatitude, pendant que lui-meme songeait toujours, se
devorait de rage impuissante.

"Ca te passera, m'ami..." lui disait doucement Fanny aux heures ou
l'on se dit tout; et elle l'apaisait, tendre et charmante comme au
premier jour, mais avec quelque chose d'abandonne, que Jean ne
savait definir.

C'etait l'allure plus libre et la facon de s'exprimer, une
conscience de son pouvoir, des confidences bizarres et qu'il ne
lui demandait pas sur sa vie passee, ses debauches anciennes, ses
folies de curiosite. Elle ne se privait plus de fumer maintenant,
roulant entre ses doigts, posant sur tous les meubles l'eternelle
cigarette qui aveulit la journee des filles, et dans leurs
discussions elle emettait sur la vie, l'infamie des hommes, la
coquinerie des femmes, les theories les plus cyniques. Jusqu'a ses
yeux, dont l'expression changeait, alourdis d'une buee d'eau
dormante, ou passait l'eclair d'un rire libertin.

Et l'intimite de leur tendresse se transformait aussi. D'abord
reservee avec la jeunesse de son amant dont elle respectait
l'illusion premiere, la femme ne se genait plus apres avoir vu
l'effet, sur cet enfant, de son passe de debauche brusquement
decouvert, la fievre de marecage dont elle lui avait allume le
sang. Et les caresses perverses si longtemps retenues, tous ces
mots de delire que ses dents serrees arretaient au passage, elle
les lachait a present, s'etalait, se livrait dans son plein de
courtisane amoureuse et savante, dans toute la gloire horrible de
Sapho.

Pudeur, reserve, a quoi bon? Les hommes sont tous pareils, enrages
de vice et de corruption, ce petit-la comme les autres. Les
appater avec ce qu'ils aiment, c'est encore le meilleur moyen de
les tenir. Et ce qu'elle savait, ces depravations du plaisir qu'on
lui avait inoculees, Jean les apprenait a son tour pour les passer
a d'autres. Ainsi le poison va, se propage, brulure de corps et
d'ame, semblable a ces flambeaux dont parle le poete latin, et qui
couraient de main en main par le stade.


V
Dans leur chambre, a cote d'un beau portrait de Fanny par James
Tissot, une epave des anciennes splendeurs de la fille, il y avait
un paysage du Midi, tout noir et blanc, grossierement rendu sous
le soleil par un photographe de campagne.

Une cote rocheuse escaladee de vignes, etayee de muretins de
pierre, puis en haut, derriere des files de cypres contre le vent
du nord, et s'accotant a un petit bois de pins et de myrtes aux
clairs reflets, la grande maison blanche, moitie ferme et moitie
chateau, large perron, toiture italienne, portes ecussonnees, que
continuaient les murailles rousses du _mas_ provencal, les
perchoirs pour les paons, la creche aux troupeaux, la baie noire
des hangars ouverts sur le luisant des charrues et des herses. La
ruine d'anciens remparts, une tour enorme, dechiquetee sur un ciel
sans nuage, dominait le tout, avec quelques toits et le clocher
roman de Chateauneuf-des-Papes ou les Gaussin d'Armandy avaient
habite de tout temps.

Castelet, clos et domaine, riche de ses vignobles fameux comme
ceux de la Nerte et de l'Ermitage, se transmettait de pere en
fils, indivis entre tous les enfants, mais toujours le cadet
faisait valoir, par cette tradition familiale d'envoyer l'aine
dans les consulats. Malheureusement la nature contrecarre souvent
ces projets; et s'il y eut jamais un etre incapable de gerer un
domaine, de gerer n'importe quoi, c'etait bien Cesaire Gaussin, a
qui incombait a vingt-quatre ans cette lourde responsabilite.

Libertin, coureur de tripots et de guilledoux villageois, Cesaire,
ou plutot _le Fenat_, le vaurien, le mauvais drole, pour lui
garder son surnom de jeunesse, accentuait ce type contradictoire
qui apparait de loin en loin dans les familles les plus austeres,
dont il est comme la soupape d'echappement.

En quelques annees d'incurie, de dilapidations imbeciles, de
bouillottes desastreuses aux cercles d'Avignon et d'Orange, le
clos fut hypotheque, les caves de reserve mises a sec, les
recoltes a venir vendues d'avance; puis un jour, a la veille d'une
saisie definitive, le Fenat imita la signature de son frere, fit
trois traites payables au consulat de Shang-Hai, persuade qu'avant
l'echeance il trouverait l'argent pour les retirer; mais elles
arriverent regulierement a l'aine avec une lettre eperdue avouant
la ruine et les faux. Le consul accourut a Chateauneuf, remedia a
cette situation desesperee, a l'aide de ses economies et de la dot
de sa femme, et voyant l'incapacite du Fenat, il renonca a la
"carriere" qui s'ouvrait pourtant brillante devant lui et se fit
simplement vigneron.

Un vrai Gaussin, celui-la, traditionnel jusqu'a la manie, violent
et calme, a la facon des volcans eteints qui gardent des menaces
et des reserves d'eruption, laborieux avec cela, tres entendu a la
culture. Grace a lui, Castelet prospera, s'agrandit de toutes les
terres jusqu'au Rhone, et, comme les chances humaines vont
toujours par compagnie, le petit Jean fit son apparition sous les
myrtes du domaine. Pendant ce temps, le Fenat errait par la
maison, aneanti sous le poids de sa faute, osant a peine lever les
yeux vers son frere dont le meprisant silence l'accablait; il ne
respirait qu'aux champs, a la chasse, a la peche, fatiguant son
chagrin a d'ineptes besognes, ramassant des escargots, se taillant
des cannes superbes de myrte ou de roseau, et dejeunant tout seul
dehors d'une brochette de becs fins qu'il cuisait, sur un feu de
souches d'oliviers, au milieu de la garrigue. Le soir, rentre pour
diner a la table fraternelle, il ne prononcait pas un mot, malgre
l'indulgent sourire de sa belle-soeur, pitoyable au pauvre etre et
le fournissant d'argent de poche, en cachette de son mari qui
tenait rigueur au Fenat, moins pour ses sottises passees que pour
toutes celles a commettre; et en effet la grande incartade
reparee, l'orgueil de Gaussin l'aine fut mis a une nouvelle
epreuve.

Trois fois par semaine, venait en journee de couture, a Castelet,
une jolie fille de pecheurs, Divonne Abrieu, nee dans l'oseraie au
bord du Rhone, vraie plante fluviale a la tige ondulante et
longue. Sous sa _catalane_ a trois pieces enserrant sa petite tete
et dont les brides rejetees laissaient admirer l'attache du cou
legerement bistre comme le visage, jusqu'aux neves delicats de la
gorge et des epaules, elle faisait songer a quelque _done_ des
anciennes cours d'amour jadis tenues tout autour de Chateauneuf, a
Courthezon, a Vacqueiras, dans ces vieux donjons dont les ruines
s'effritent par les collines.

Ce souvenir historique n'etait pour rien dans l'amour de Cesaire,
ame simple, denuee d'ideal et de lecture; mais, de petite taille,
il aimait les femmes grandes et fut pris des le premier jour. Il
s'y entendait, le Fenat, a ces aventures villageoises; une
contredanse au bal le dimanche, un cadeau de gibier, puis a la
premiere rencontre en pleins champs la vive attaque a la renverse,
sur la lavande ou le paillis. Il se trouva que Divonne ne dansait
pas, qu'elle rapporta le gibier a la cuisine, et que solide comme
un de ces peupliers de rive, blancs et flexibles, elle envoya le
seducteur rouler a dix pas. Depuis, elle le tint a distance avec
la pointe des ciseaux pendus a sa ceinture par un clavier d'acier,
le rendit fou d'amour, si bien qu'il parla d'epouser et se confia
a sa belle soeur. Celle-ci, connaissant Divonne Abrieu depuis
l'enfance, la sachant serieuse et delicate, trouvait dans le fond
de son coeur que cette mesalliance serait peut-etre le salut du
Fenat; mais la fierte du consul se revoltait a l'idee d'un Gaussin
d'Armandy epousant une paysanne: "Si Cesaire fait cela, je ne le
revois plus..." et il tint parole.

Cesaire marie quitta Castelet, alla vivre au bord du Rhone chez
les parents de sa femme, d'une petite rente que lui servait son
frere et qu'apportait tous les mois l'indulgente belle-soeur. Le
petit Jean accompagnait sa mere dans ses visites, ravi de la
cabane des Abrieu, sorte de rotonde enfumee, secouee par la
tramontane ou le mistral, et que soutenait une poutre unique et
verticale comme un mat. La porte ouverte encadrait le petit mole
ou sechaient les filets, ou luisait et fretillait l'argent vif et
nacre des ecailles; au bas deux ou trois grosses barques houlant
et criant sur leurs amarres, et le grand fleuve joyeux, large,
lumineux, tout rebrousse par le vent contre ses iles en touffes
d'un vert pale. Et, tout petit, Jean prenait la son gout des
lointains voyages, et de la mer qu'il n'avait pas encore vue.

Cet exil de l'oncle Cesaire dura deux ou trois ans, n'aurait
jamais fini peut-etre sans un evenement familial, la naissance des
deux petites bessonnes, Marthe et Marie. La mere tomba malade a la
suite de cette double couche, et Cesaire et sa femme eurent la
permission de venir la voir. La reconciliation des deux freres
suivit, irraisonnee, instinctive, par la toute-puissance du meme
sang; le menage habita Castelet, et comme une incurable anemie,
compliquee bientot de goutte rhumatismale, immobilisait la pauvre
mere, Divonne se trouva chargee de mener la maison, de surveiller
la nourriture des petites, le personnel nombreux, d'aller voir
Jean deux fois la semaine au lycee d'Avignon, sans compter que le
soin de sa malade la reclamait a toute heure.

Femme d'ordre et de tete, elle suppleait a l'instruction qui lui
manquait, par son intelligence, son aprete paysanne, les lambeaux
d'etudes restes dans la cervelle du Fenat dompte et discipline. Le
consul se reposait sur elle de toute la depense de la maison, tres
lourde avec ses charges accrues et des revenus diminuant d'annee
en annee, ronges au pied des vignes par le phylloxera. Toute la
plaine etait atteinte, mais le clos resistait encore, et c'etait
la preoccupation du consul: sauver le clos a force de recherches
et d'experiences.

Cette Divonne Abrieu qui restait fidele a ses coiffes, a son
clavier d'artisane et se tenait si modestement a sa place
d'intendante, de dame de compagnie, garda la maison de la gene, en
ces annees de crise, la malade toujours entouree des memes soins
couteux, les petites elevees pres de leur mere, en demoiselles, la
pension de Jean regulierement payee, d'abord au lycee, puis a Aix
ou il faisait son droit, enfin a Paris ou il etait alle l'achever.

Par quels miracles d'ordre, de vigilance y arrivait-elle, tous
l'ignoraient comme elle-meme. Mais chaque fois que Jean songeait a
Castelet, qu'il levait les yeux vers la photographie a reflets
pales, effacee de lumiere, la premiere figure evoquee, le premier
nom prononce, c'etait Divonne, la paysanne au grand coeur qu'il
sentait cachee derriere la gentilhommiere et la tenant debout par
l'effort de sa volonte. Depuis quelques jours cependant, depuis
qu'il savait ce qu'etait sa maitresse, il evitait de prononcer ce
nom venere devant elle, comme celui de sa mere ni d'aucun des
siens; meme la photographie le genait a regarder, deplacee, egaree
a cette muraille, au-dessus du lit de Sapho.

Un jour, en rentrant diner, il fut surpris de voir trois couverts
au lieu de deux, plus encore de trouver Fanny en train de jouer
aux cartes avec un petit homme qu'il ne reconnut pas d'abord, mais
qui en se retournant lui montra les yeux clairs de chevre folle,
le grand nez conquerant dans une face halee et poupine, le crane
chauve et la barbe de ligueur de l'oncle Cesaire. Au cri de son
neveu, il repondit sans lacher les cartes:

-- Tu vois, je ne m'ennuie pas, je fais un besigue avec ma niece.

Sa niece!

Et Jean qui cachait si soigneusement sa liaison a tout le monde.
Cette familiarite lui deplut, et les choses que Cesaire lui
debitait a voix basse, pendant que Fanny s'occupait du diner...

-- Mon compliment, petit... des yeux... des bras... un morceau de
roi.

Ce fut bien pis, quand a table le Fenat se mit a parler sans
aucune reserve des affaires de Castelet, de ce qui l'amenait a
Paris.

Le pretexte du voyage c'etait de l'argent a toucher, huit mille
francs qu'il avait pretes autrefois a son ami Courbebaisse et
qu'il ne comptait jamais revoir, quand une lettre du notaire lui
avait appris et la mort de Courbebaisse, _pechere_! et le
remboursement tout pret de ses huit mille francs. Mais le vrai
motif, car on aurait pu lui faire parvenir l'argent:

-- Le vrai motif c'est la sante de ta mere, mon pauvre... Depuis
quelque temps elle s'affaiblit beaucoup, et des fois qu'il y a, sa
tete demenage, elle oublie tout, jusqu'au nom des petites. L'autre
soir, ton pere sortait de sa chambre, elle a demande a Divonne qui
etait ce bon Monsieur qui venait la voir si souvent. Personne ne
s'est encore apercu de cela que ta tante, et elle ne m'en a parle
que pour me decider a venir consulter Bouchereau sur l'etat de la
pauvre femme qu'il a soignee autrefois.

-- Avez-vous eu deja des fous dans votre famille? demanda Fanny,
l'air doctoral et grave, son air La Gournerie.

-- Jamais... dit le Fenat, ajoutant avec un sourire malin, fronce
jusqu'aux tempes, qu'il avait ete un peu toque dans sa jeunesse...
mais ma folie ne deplaisait pas aux dames, et l'on n'a pas eu
besoin de m'enfermer.

Jean les regardait, navre. Au chagrin que lui causait la triste
nouvelle, se joignait un oppressant malaise d'entendre cette femme
parler de sa mere, de ses infirmites d'age critique, avec le libre
langage et l'experience d'une matrone, les coudes sur la nappe, en
roulant une cigarette. Et l'autre, bavard, indiscret,
s'abandonnait, disait les secrets intimes de la famille.

Ah! les vignes... fichues les vignes!... Et le clos lui-meme n'en
avait plus pour longtemps; la moitie des cepages etait deja
devoree, et l'on ne conservait le reste que par miracle, en
soignant chaque grappe, chaque grain comme des enfants malades,
avec des drogues qui coutaient cher. Le terrible, c'est que le
consul s'entetait a planter toujours de nouveaux ceps que le ver
attaquait, au lieu de laisser a la culture des oliviers, des
capriers, toute cette bonne terre inutile couverte de pampres
lepreux et roussis.

Heureusement qu'il avait, lui, Cesaire, quelques hectares au bord
du Rhone, qu'il soignait par l'immersion, une decouverte superbe
applicable seulement dans les terrains bas. Deja une bonne recolte
l'encourageait, d'un petit vin pas tres chaud, "du vin de
grenouille", disait le consul dedaigneusement; mais le Fenat
s'entetait aussi, et, avec les huit mille francs de Courbebaisse,
il allait acheter la Piboulette...

-- Tu sais, petit, la premiere ile sur le Rhone, en aval des
Abrieu... mais ceci entre nous, il faut que personne a Castelet ne
se doute de rien encore...

-- Pas meme Divonne, mon oncle? demanda Fanny en souriant...

Au nom de sa femme, les yeux du Fenat se mouillerent:

-- Oh! Divonne, je ne fais jamais rien sans elle. Elle a foi dans
mon idee d'ailleurs, et serait si heureuse que son pauvre Cesaire
refit la fortune de Castelet, apres en avoir commence la ruine.

Jean fremit; allait-il donc faire sa confession, raconter cette
lamentable histoire des faux? Mais le Provencal tout a sa
tendresse pour Divonne, s'etait mis a parler d'elle, du bonheur
qu'elle lui donnait. Et si belle avec ca, si magnifiquement
charpentee:

-- Tenez, ma niece, vous qui etes femme, vous devez vous y
connaitre.

Il lui tendait un portrait-carte, tire de son portefeuille, et qui
ne le quittait jamais.

A l'accent filial de Jean quand il parlait de sa tante, aux
conseils maternels de la paysanne ecrits d'une grande ecriture, un
peu tremblee, Fanny se figurait une de ces villageoises a marmotte
de Seine-et-Oise, et resta saisie devant ce joli visage aux lignes
pures, eclairci par l'etroite coiffe blanche, cette taille
elegante et souple d'une femme de trente cinq ans.

-- Tres belle en effet... dit-elle en pincant les levres, d'une
intonation singuliere.

-- Et une charpente! fit l'oncle qui tenait a son image.

Puis on passa sur le balcon. Apres une journee chaude dont le zinc
de la veranda brulait encore, il tombait, d'un nuage perdu, une
fine pluie d'arrosage qui rafraichissait l'air, tintait gaiement
sur les toits, eclaboussait les trottoirs. Paris riait sous cette
ondee, et le train de la foule, des voitures, toute cette rumeur
montante grisait le provincial, remuait dans sa tete vide et
mobile comme un grelot, des rappels de jeunesse, et d'un sejour de
trois mois qu'il avait fait, quelque trente ans auparavant, chez
son ami Courbebaisse.

Quelle noce, mes enfants, quelles bordees!... Et leur entree au
Prado une nuit de mi-careme, Courbebaisse en chicard, et sa
maitresse, la Mornas, en marchande de chansons, un deguisement qui
lui avait porte chance puisqu'elle etait devenue une celebrite de
cafe-concert. Lui-meme, l'oncle, remorquait un petit chiffon du
quartier que l'on appelait Pellicule... Et tout ragaillardi, il
riait de la bouche jusqu'aux tempes, fredonnait des airs a danser,
saisissait en mesure sa niece par la taille. A minuit, quand il
les quitta pour gagner l'hotel Cujas, le seul qu'il connut dans
Paris, il chantait a pleine gorge dans l'escalier, envoyait des
baisers a sa niece qui l'eclairait, et criait a Jean:

-- Tu sais, prends garde a toi!...

Des qu'il fut parti, Fanny dont le front gardait un pli preoccupe,
passa vivement dans son cabinet de toilette et, par la porte
restee entrouverte, pendant que Jean se couchait, elle commencait
d'une voix presque insouciante.

-- Dis donc, elle est tres jolie, ta tante... ca ne m'etonne plus
si tu en parlais si souvent... Vous avez du lui en faire porter a
ce pauvre Fenat, une tete a ca du reste...

Il protestait de toute son indignation... Divonne! une seconde
mere pour lui, qui, tout petit, le soignait, l'habillait... Elle
l'avait sauve d'une maladie, de la mort... non, jamais la
tentation ne lui serait venue d'une infamie pareille.

-- Va donc, va donc, reprenait la voix stridente de la femme, des
epingles a coiffer entre les dents, tu ne me feras pas croire
qu'avec ces yeux-la et la belle charpente dont parlait cet
imbecile, sa Divonne ait pu rester sans desir a cote d'un joli
blond a peau de fille comme toi?... Vois-tu, des bords du Rhone ou
d'ailleurs, nous sommes toutes les memes...

Elle le disait avec conviction, croyant son sexe entier facile a
tout caprice et vaincu du premier desir. Lui, se defendait, mais
trouble, interrogeant ses souvenirs, se demandant si jamais le
frolement d'une innocente caresse avait pu l'avertir d'un danger
quelconque; et quoique ne trouvant rien, la candeur de son
affection restait atteinte, le pur camee raye d'un coup d'ongle.

-- Tiens!... regarde... la coiffe de ton pays...

Sur ses beaux cheveux, masses en deux longs bandeaux, elle avait
epingle un fichu blanc qui imitait assez bien la catalane, le
beguin a trois pieces des filles de Chateauneuf; et, droite devant
lui, dans les plis laiteux de sa batiste de nuit, les yeux
brulants, elle lui demandait:

-- Est-ce que je ressemble a Divonne?

Oh! non, pas du tout; elle ne ressemblait qu'a elle-meme sous ce
petit bonnet rappelant l'autre, celui de Saint-Lazare, qui la
rendait si jolie, disait-on, pendant qu'elle envoyait a son forcat
un baiser d'adieu en plein tribunal:

-- T'ennuie pas, m'ami, les beaux jours reviendront...

Et ce souvenir lui fit tant de mal que, sitot sa maitresse
couchee, il eteignit bien vite, pour ne plus la voir.

Le lendemain de bonne heure, l'oncle arrivait en casseur, la canne
haute, criant: "Ohe! les bebes", avec l'intonation fringante et
protegeante qu'avait Courbebaisse autrefois quand il venait le
chercher dans les bras de Pellicule. Il paraissait encore plus
excite que la veille: l'hotel Cujas, sans doute, et surtout les
huit mille francs plies dans son portefeuille. L'argent de la
Piboulette, be oui, mais il avait bien le droit d'en distraire
quelques louis pour offrir un dejeuner a la campagne a sa
niece!...

"Et Bouchereau?" observa le neveu, qui ne pouvait manquer son
ministere deux jours de suite. Il fut convenu qu'on dejeunerait
aux Champs-Elysees et que les deux hommes iraient apres a la
consultation.

Ce n'etait pas ce que le Fenat avait reve, l'arrivee a Saint Cloud
en grande remise, du champagne plein la voiture; mais le repas fut
charmant tout de meme sur la terrasse du restaurant ombragee
d'acacias et de vernis du Japon, que traversaient les flonflons
d'une repetition de jour au voisin cafe-concert. Cesaire, tres
bavard, tres galant, mit toutes ses graces a l'air pour eblouir la
Parisienne. Il "attrapait" les garcons, complimentait le chef de
sa sauce meuniere; et Fanny riait d'un elan bete et force, d'une
niaiserie de cabinet particulier, qui fit de la peine a Gaussin,
ainsi que l'intimite s'etablissant entre l'oncle et la niece par-
dessus sa tete.

On eut dit des amis de vingt ans. Le Fenat, devenu sentimental
avec les vins de dessert, parlait de Castelet, de Divonne et aussi
de son petit Jean; il etait heureux de le savoir avec elle, une
femme serieuse qui l'empecherait de faire des sottises. Et sur le
caractere un peu ombrageux du jeune homme, la facon de le prendre,
il lui donnait des conseils comme a une jeune mariee en lui
tapotant les bras, la langue epaisse, l'oeil eteint et mouille.

Il se degrisa chez Bouchereau. Deux heures d'attente au premier
etage de la place Vendome, dans ses grands salons, hauts et
froids, encombres d'une foule silencieuse et angoissee; l'enfer de
la douleur dont ils traverserent successivement tous les cercles,
passant de piece en piece jusqu'au cabinet de l'illustre savant.

Bouchereau, avec sa memoire prodigieuse, se souvint tres bien de
Mme Gaussin, etant venu en consultation a Castelet dix ans
auparavant au commencement de la maladie; il s'en fit raconter les
differentes phases, relut les ordonnances anciennes et, tout de
suite, rassura les deux hommes sur les accidents cerebraux qui
venaient de se produire et qu'il attribuait a l'emploi de certains
medicaments. Pendant qu'immobile, ses gros sourcils baisses sur
ses petits yeux aigus et fouilleurs, il ecrivait une longue lettre
a son confrere d'Avignon, l'oncle et le neveu ecoutaient, retenant
leur souffle, le grincement de cette plume qui couvrait pour eux,
a elle seule, toute la rumeur du Paris luxueux; et subitement leur
apparaissait la puissance du medecin dans les temps modernes,
dernier pretre, croyance supreme, invincible superstition...

Cesaire sortit de la, serieux et refroidi:

-- Je rentre a l'hotel boucler ma malle, l'air de Paris est
mauvais pour moi, vois-tu, petit... si j'y restais, je ferais des
betises. Je prendrai ce soir le train de sept heures, excuse-moi
pres de ma niece, he?

Jean se garda bien de le retenir, effraye de son enfantillage, de
sa legerete; et le lendemain, en s'eveillant, il se felicitait de
le savoir rentre, sous cle, pres de Divonne, quand on le vit
apparaitre, la figure a l'envers, le linge en desordre:

-- Bon Dieu! mon oncle, que vous arrive-t-il?

Effondre dans un fauteuil, sans voix et sans gestes d'abord, mais
s'animant a mesure, l'oncle avoua une rencontre du temps de
Courbebaisse, le diner trop copieux, les huit mille francs perdus
la nuit dans un tripot... Plus un sou, rien!... Comment rentrer
la-bas, raconter ca a Divonne! Et l'achat de la Piboulette... Tout
a coup pris d'une sorte de delire, il se mettait les mains sur les
yeux, les pouces bouchant les oreilles, et hurlant, sanglotant,
dechaine, le Meridional s'invectivait, etalait son remords dans
une confession generale de toute sa vie. Il etait la honte et le
malheur des siens; des types tels que lui dans les familles on
aurait le droit de les abattre comme des loups. Sans la generosite
de son frere ou serait-il?... Au bagne avec les voleurs et les
faussaires.

-- Mon oncle, mon oncle!... disait Gaussin tres malheureux,
essayant de l'arreter.

Mais l'autre, volontairement aveugle et sourd, se delectait a ce
temoignage public de son crime, raconte dans les moindres details,
tandis que Fanny le regardait avec une pitie melee d'admiration.
Un passionne au moins celui-la, un brule-tout comme elle les
aimait; et, remuee dans ses entrailles de bonne fille, elle
cherchait un moyen de lui venir en aide. Mais lequel? Elle ne
voyait plus personne depuis un an, Jean n'avait aucune relation...
Subitement un nom lui vint a l'esprit: Dechelette!... Il devait
etre a Paris en ce moment, et c'etait un si bon garcon.

-- Mais je le connais a peine... dit Jean.

-- J'irai, moi....

-- Comment! tu veux?

-- Pourquoi pas?

Leurs regards se croiserent et se comprirent. Dechelette aussi
avait ete son amant, l'amant d'une nuit qu'elle se rappelait a
peine. Mais lui n'en oubliait pas un; ils etaient tous en rang
dans sa tete, comme les saints d'un calendrier.

-- Si cela t'ennuie... fit-elle un peu genee.

Alors Cesaire, qui, pendant ce court debat s'etait interrompu de
crier, tres anxieux, tourna vers eux un tel regard de supplication
desesperee, que Jean se resigna, consentit entre les dents...

Qu'elle leur parut longue cette heure, a tous deux, dechires par
des pensees qu'ils ne s'avouaient pas, appuyes au balcon, guettant
la rentree de la femme.

-- C'est donc bien loin, ce Dechelette?...

-- Mais non, rue de Rome... a deux pas, repondait Jean furieux, et
trouvant, lui aussi, que Fanny etait bien longue a revenir.

Il essayait de se tranquilliser avec la devise amoureuse de
l'ingenieur "pas de lendemain", et la facon meprisante dont il
l'avait entendu parler de Sapho, comme d'une ancienne de la vie
galante; mais sa fierte d'amant se revoltait, et il aurait presque
souhaite que Dechelette la trouvat encore belle et desirable. Ah!
ce vieux toque de Cesaire avait bien besoin de rouvrir ainsi
toutes les plaies.

Enfin le mantelet de Fanny tourna l'angle de la rue. Elle,
rentrait, rayonnante:

-- C'est fait... j'ai l'argent.

Les huit mille francs etales devant lui, l'oncle pleurait de joie,
voulait faire un recu, fixer les interets, la date du
remboursement.

-- Inutile, mon oncle... Je n'ai pas prononce votre nom... C'est a
moi qu'on a prete cet argent, c'est a moi que vous le devez, et
aussi longtemps qu'il vous plaira.

-- Des services pareils, mon enfant, repondait Cesaire transporte
de reconnaissance, on les paye avec de l'amitie qui ne finit
plus...

Et dans la gare, ou Gaussin l'accompagnait pour etre assure cette
fois de son depart, il repetait les larmes aux yeux:

-- Quelle femme, quel tresor!... Il faut la rendre heureuse, vois-
tu...

Jean resta tres fache de cette aventure, sentant sa chaine, deja
si lourde, se river de plus en plus, et se confondre deux choses
que sa delicatesse native avait toujours tenues separees et
distinctes: la famille et sa liaison. A present, Cesaire mettait
la maitresse au courant de ses travaux, de ses plantations, lui
donnait des nouvelles de tout Castelet; et Fanny critiquait
l'obstination du consul dans l'affaire des vignes, parlait de la
sante de la mere, irritait Jean d'une sollicitude ou de conseils
deplaces. Jamais d'allusion au service rendu par exemple, ni a
l'ancienne aventure du Fenat, a cette tare de la maison d'Armandy,
que l'oncle avait livree devant elle. Une seule fois elle s'en
faisait une arme de riposte, dans les circonstances que voici:

Ils rentraient du theatre, et montaient en voiture, sous la pluie,
a une station du boulevard. L'equipage, une de ces guimbardes qui
ne roulent qu'apres minuit, fut long a demarrer, l'homme endormi,
la bete secouant sa musette. Pendant qu'ils attendaient a couvert
dans le fiacre, un vieux cocher, en train de rajuster une meche a
son fouet, s'approcha tranquillement de la portiere, son filin
entre les dents, et dit a Fanny d'une voix cassee qui puait le
vin:

-- Bonsoir... Comment qu'a ca va? Tiens, c'est vous?

Elle eut un petit tressaut vite reprime et, tout bas, a son amant:

-- Mon pere!...

Son pere, ce maraudeur a la longue levite d'ancienne livree,
souillee de boue, aux boutons de metal arraches, et montrant sous
le gaz du trottoir une face bouffie, apoplectisee d'alcool, ou
Gaussin croyait retrouver en vulgaire le profil regulier et
sensuel de Fanny, ses larges yeux de jouisseuse! Sans se
preoccuper de l'homme qui accompagnait sa fille, et comme s'il ne
l'eut pas vu, le pere Legrand donnait des nouvelles de la maison.

-- La vieille est a Necker depuis quinze jours, elle file un
mauvais coton... Va donc la voir un de ces jeudis, ca y donnera du
courage... Moi, heureusement, le coffre est solide; toujours bon
fouet, bonne meche. Seulement le commerce ne va pas fort... Si
t'avais besoin d'un bon cocher au mois, ca ferait joliment mon
affaire... Non? tant pis alors, et a la revoyure...

Ils se serrerent les mains mollement; le fiacre partit.

"Hein? crois-tu..." murmurait Fanny; et tout de suite elle se mit
a lui parler longuement de sa famille, ce qu'elle avait toujours
evite... "c'etait si laid, si bas..." mais on se connaissait mieux
maintenant; on n'avait plus rien a se cacher. Elle etait nee au
Moulin-aux-Anglais, dans la banlieue, de ce pere, ancien dragon,
qui faisait le service des voitures de Paris a Chatillon, et d'une
servante d'auberge, entre deux tournees de comptoir. Elle n'avait
pas connu sa mere, morte en couches; seulement les patrons du
relais, braves gens, obligerent le pere a reconnaitre sa petite et
a payer les mois de nourrice. Il n'osa pas refuser, car il devait
gros dans la maison, et quand Fanny eut quatre ans il l'emmenait
sur sa voiture comme un petit chien, nichee en haut, sous la
bache, amusee de rouler ainsi par les chemins, de voir la lumiere
des lanternes courir des deux cotes, fumer et haleter le dos des
betes, de s'endormir au noir, a la bise, en entendant sonner les
grelots.

Mais le pere Legrand se fatigua vite de cette pose a la paternite;
si peu que ca coutat, il fallait la nourrir, l'habiller, cette
morveuse. Puis elle le genait pour un mariage avec la veuve d'un
maraicher dont il guignait les cloches a melon, les choux en
carres alignes sur son itineraire. Elle eut alors la sensation
tres nette que son pere voulait la perdre; c'etait son idee fixe
d'ivrogne, se debarrasser de l'enfant a toute force, et si la
veuve elle-meme, la brave mere Machaume, n'avait pris la fillette
sous sa protection...

-- Au fait tu l'as connue, Machaume, dit Fanny.

-- Comment! cette servante que j'ai vue chez toi...

-- C'etait ma belle-mere... Elle avait ete si bonne pour moi quand
j'etais petite; je la prenais pour l'arracher a son gueux de mari
qui, apres lui avoir mange tout son bien, la rouait de coups,
l'obligeait a servir une gaupe avec laquelle il vivait... Ah! la
pauvre Machaume, elle sait ce que coute un bel homme. Eh bien!
quand elle m'a eu quittee, malgre tout ce que j'ai pu lui dire,
elle est courue se remettre avec lui et, maintenant, la voila a
l'hospice. Comme il se laisse aller sans elle, le vieux gredin!
etait-il sale! quelle mine de rouleur! il n'y a que son fouet...
as-tu vu comme il le tenait droit?... Meme saoul a tomber, il le
porte devant lui comme un cierge, le serre dans sa chambre; il n'a
jamais eu que ca de propre... Bon fouet, bonne meche, c'est son
mot.

Elle en parlait inconsciemment, ainsi que d'un etranger, sans
degout ni honte; et Jean s'epouvantait a l'entendre. Ce pere!...
cette mere!... en face de la figure severe du consul et de
l'angelique sourire de Mme Gaussin!... Et comprenant tout a coup
ce qu'il y avait dans le silence de son amant, quelle revolte
contre ce gachis social dont il s'eclaboussait aupres d'elle:

-- Apres tout, dit Fanny sur un ton philosophe, c'est un peu ca
dans toutes les familles, on n'en est pas responsable... moi, j'ai
mon pere Legrand; toi, tu as ton oncle Cesaire.


VI

"Mon cher enfant, je t'ecris encore toute tremblante du gros
tourment que nous venons d'avoir; nos bessonnes disparues, parties
de Castelet pendant tout un jour, une nuit et la matinee du
lendemain!...

"C'est dimanche, a l'heure du dejeuner, qu'on s'est apercu que les
petites manquaient. Je les avais faites belles pour la messe de
huit heures ou le consul devait les conduire, puis je ne m'en
etais plus occupee, retenue aupres de la mere plus nerveuse que
d'habitude, comme sentant le malheur qui rodait autour de nous. Tu
sais qu'elle a toujours eu ca depuis sa maladie, de prevoir ce qui
doit arriver; et moins elle peut bouger, plus sa tete travaille.

"Ta mere dans sa chambre heureusement, tu nous vois tous a la
salle, attendant les petites; on les appelle par le clos, le
berger souffle avec sa grosse coquille a ramener les brebis, puis
Cesaire d'un cote, moi d'un autre, Rousseline, Tardive, nous voila
tous a galoper dans Castelet et, chaque fois, en nous rencontrant:
"Eh bien? -- Rien vu." A la fin on n'osait plus demander; le coeur
battant, on allait au puits, au bas des hautes fenetres du
grenier... Quelle journee!... et il me fallait monter a tout
moment pres de ta mere, sourire d'un air tranquille, expliquer
l'absence des petites en disant que je les avais envoyees passer
le dimanche chez leur tante de Villamuris. Elle avait paru le
croire; mais tard dans la soiree, pendant que je la veillais,
guettant derriere la vitre les lumieres qui couraient dans la
plaine et sur le Rhone a la recherche des enfants, je l'entendis
qui pleurait doucement dans son lit; et comme je l'interrogeais:
"Je pleure pour quelque chose que l'on me cache, mais que j'ai
devine tout de meme...", me repondit-elle de cette voix de petite
fille qui lui est revenue a force de souffrance; et sans plus nous
parler, nous nous inquietions toutes deux, a part dans notre
chagrin...

"Enfin, mon cher enfant, pour ne pas faire durer cette penible
histoire, le lundi matin nos petites nous furent ramenees par les
ouvriers que ton oncle occupe dans l'ile et qui les avaient
trouvees sur un tas de sarments, pales de froid et de faim apres
cette nuit en plein air, au milieu de l'eau. Et voici ce qu'elles
nous ont conte dans l'innocence de leurs petits coeurs. Depuis
longtemps l'idee les tourmentait de faire comme leurs patronnes
Marthe et Marie dont elles avaient lu l'histoire, de s'en aller
dans un bateau sans voiles, ni rames, ni provisions d'aucune
sorte, repandre l'Evangile sur le premier rivage ou les pousserait
le souffle de Dieu. Dimanche donc apres la messe, detachant une
barque a la pecherie et s'agenouillant au fond comme les saintes
femmes, tandis que le courant les emportait, elles s'en sont
allees doucement, echouer dans les roseaux de la Piboulette,
malgre les grandes eaux de la saison, les coups de vent, les
_revouluns_... Oui, le bon Dieu les gardait et c'est lui qui nous
les a rendues, les jolies! ayant un peu fripe leurs guimpes du
dimanche et gate la dorure de leurs paroissiens. On n'a pas eu la
force de les gronder, seulement de grands baisers a bras ouverts;
mais nous sommes tous restes malades de la peur que nous avons
eue.

"La plus frappee, c'est ta mere qui, sans que nous lui ayons
encore rien raconte, a senti, comme elle dit, passer la mort sur
castelet, et garde, elle si tranquille, si gaie d'ordinaire, une
tristesse que rien ne peut guerir, malgre que ton pere, moi, tout
le monde nous nous serrions tendrement autour d'elle... Et si je
te disais, mon Jean, que c'est de toi, surtout, qu'elle languit et
s'inquiete. Elle n'ose pas l'avouer devant le pere qui veut qu'on
te laisse a ton travail, mais tu n'es pas venu apres ton examen
comme tu l'avais promis. Fais-nous la surprise pour les fetes de
Noel; que notre malade reprenne son bon sourire. Si tu savais,
quand on ne les a plus, ses vieux, comme on regrette de ne pas
leur avoir donne plus de temps..."

Debout pres de la fenetre ou filtrait un jour paresseux d'hiver
sous le brouillard, Jean lisait cette lettre, en savourait le
bouquet sauvage, les chers souvenirs de tendresse et de soleil.

-- Qu'est-ce que c'est?... fais voir...

Fanny venait de s'eveiller a la jaune lueur du rideau ecarte et,
toute bouffie de sommeil, allongeait machinalement la main vers le
paquet de maryland a demeure sur la table de nuit. Il hesita,
sachant la jalousie qu'exasperait en sa maitresse le nom seul de
Divonne; mais comment dissimuler le billet dont elle reconnaissait
la provenance et le format?

D'abord l'escapade des fillettes l'emut gentiment, tandis que, les
bras et la gorge a l'air, dressee sur l'oreiller dans le flot de
ses cheveux bruns, elle lisait tout en roulant une cigarette; mais
la fin l'irrita jusqu'a la fureur, et chiffonnant et jetant la
lettre par la chambre:

-- Je t'en collerai, moi, des saintes femmes!... Tout ca des
inventions pour te faire partir... Son beau neveu lui manque a
cette...

Il voulut l'arreter, empecher le mot ordurier qu'elle lanca et
bien d'autres a la file. Jamais elle ne s'etait encore emportee
aussi grossierement devant lui, dans ce debordement de colere
fangeuse, d'egout creve lachant sa vase et sa puanteur. Tout
l'argot de son passe de fille et de voyou gonflait son cou,
detendait sa levre.

Pas malin de voir ce qu'ils voulaient tous la-bas... Cesaire avait
parle, et l'on combinait ca en famille de rompre leur liaison, de
l'attirer au pays avec la belle charpente de la Divonne pour
amorce.

-- D'abord, tu sais, si tu pars, moi je lui ecris a ton cocu... Je
l'avertis... ah mais!...

En parlant, elle se ramassait haineusement sur le lit, bleme, la
face creuse, les traits grandis, comme une bete mechante prete a
bondir.

Et Gaussin se rappelait l'avoir vue ainsi rue de l'Arcade; mais
c'etait contre lui maintenant, cette haine rugie qui lui donnait
la tentation de tomber sur sa maitresse et de la battre, car en
ces amours de chair ou l'estime et le respect de l'etre aime sont
neant, la brutalite surgit toujours dans la colere ou les
caresses. Il eut peur de lui-meme, s'echappa pour son bureau, et
tout en marchant il s'indignait contre cette vie qu'il s'etait
faite. Ca lui apprendrait a se livrer a une pareille femme!... Que
d'infamies, que d'horreurs!... Ses soeurs, sa mere, il y en avait
eu pour tout le monde... Quoi! pas meme le droit d'aller voir les
siens. Mais dans quel bagne s'etait-il donc enferme? Et toute
l'histoire de leur liaison lui apparaissant, il voyait comment les
beaux bras nus de l'Egyptienne, noues a son cou le soir du bal,
s'etaient cramponnes despotes et forts, l'isolant de ses amis, de
sa famille. Maintenant, sa resolution etait prise. Le soir meme
et, coute que coute, il partirait pour Castelet.

Quelques affaires expediees, son conge obtenu au ministere, il
revint chez lui de bonne heure, s'attendant a une scene terrible,
pret a tout, meme a la rupture. Mais le bonjour bien doux que
Fanny lui dit tout de suite, ses yeux gros, ses joues comme
amollies de larmes, lui laisserent a peine le courage d'une
volonte.

-- Je pars ce soir... fit-il en se raidissant.

-- Tu as raison, m'ami... Va voir ta mere, et surtout... Elle se
rapprochait calinement... Oublie comme j'ai ete mechante, je
t'aime trop, c'est ma folie...

Tout le restant du jour, faisant la malle avec de coquettes
sollicitudes, ramenee a la douceur des premiers temps, elle garda
cette attitude repentie, peut-etre dans l'espoir de le retenir.
Pourtant, pas une fois elle ne lui demanda: "Reste..." et lorsque
a la derniere minute, tout espoir perdu devant les apprets
definitifs, elle se frolait, se serrait contre son amant, tachant
de l'impregner d'elle pour toute la duree de la route et de
l'absence, son adieu, son baiser ne murmurerent que ceci:

-- Dis, Jean, tu ne m'en veux pas?...

Oh! l'ivresse, au matin, de s'eveiller dans sa petite chambre
d'enfant, le coeur encore chaud des etreintes familiales, des
belles effusions de l'arrivee, de retrouver a la meme place, sur
la moustiquaire de son lit etroit, la meme barre lumineuse qu'y
cherchaient ses reveils passes, d'entendre les cris des paons sur
leurs perchoirs, grincer la poulie du puits, le culbutement a
pattes pressees du troupeau, et lorsqu'il eut fait claquer ses
volets a la muraille, de revoir cette belle lumiere chaude qui
entrait par nappes, en tombee d'ecluse, et ce merveilleux horizon
de vignes en pente, de cypres, d'oliviers et de miroitants bois de
pins, se perdant jusqu'au Rhone sous un ciel profond et pur, sans
un duvet de brume malgre l'heure matinale, un ciel vert, balaye
toute la nuit par le mistral qui remplissait encore l'immense
vallee de son souffle allegre et fort.

Jean comparait ce reveil a ceux de la-bas sous un ciel boueux
comme son amour, et se sentait heureux et libre. Il descendit. La
maison blanche de soleil dormait encore, tous ses volets fermes
comme des yeux; et il fut heureux d'un moment de solitude pour se
reprendre, dans cette convalescence morale qu'il sentait commencer
pour lui.

Il fit quelques pas sur la terrasse, prit une allee montante du
parc, ce qu'on appelait le parc, un bois de pins et de myrtes
jetes au hasard dans la cote rude de Castelet, coupee de sentiers
inegaux tout glissants d'aiguilles seches. Son chien Miracle, bien
vieux et boitant, etait sorti de sa niche, et le suivait
silencieusement dans ses talons; ils avaient si souvent fait
ensemble cette promenade du matin!

A l'entree des vignes, dont les grands cypres de cloture
inclinaient leurs cimes pointues, le chien hesita; il savait
combien le sol en epaisse couche de sable, -- un nouveau remede au
phylloxera que le consul etait en train d'essayer, -- serait
difficile a ses vieilles pattes, ainsi que les gradins d'etai de
la terrasse. La joie de suivre son maitre le decida pourtant; et
c'etaient a chaque obstacle de douloureux efforts, des petits cris
peureux, des arrets et des maladresses de crabe sur un rocher.
Jean ne le regardait pas, tout occupe de ce nouveau plant
d'alicante, dont son pere l'avait longtemps entretenu la veille.
Les souches paraissaient d'une belle venue sur le sable uni et
luisant. Enfin le pauvre homme allait etre paye de ses peines
entetees; le clos de Castelet pourrait revivre, quand la Nerte,
l'Ermitage, tous les grands crus du Midi etaient morts!

Une petite coiffe blanche se dressa tout a coup devant lui.
C'etait Divonne, la premiere levee a la maison; elle avait une
serpette dans la main, autre chose aussi qu'elle jeta, et ses
joues si mates d'ordinaire s'allumaient d'une rougeur vive:

-- C'est toi, Jean?... tu m'as fait peur... J'ai cru que c'etait
ton pere...

Puis se remettant, elle l'embrassa:

-- As-tu bien dormi?

-- Tres bien, tante, mais pourquoi craigniez-vous l'arrivee de mon
pere?...

-- Pourquoi?...

Elle ramassa le pied de vigne qu'elle venait d'arracher:

-- Le consul t'a dit, n'est-ce pas, que cette fois il etait sur de
reussir... Eh bien, te! voila la bete...

Jean regardait une petite mousse jaunatre incrustee dans le bois,
l'imperceptible moisissure qui, de proche en proche, a ruine des
provinces entieres; et c'etait une ironie de la nature, dans cette
splendide matinee, sous le soleil vivifiant, que cet infiniment
petit, destructeur et indestructible.

-- C'est le commencement... Dans trois mois tout le clos sera
devore, et ton pere recommencera encore, car il y a mis son
orgueil. Ce seront de nouveaux plants, de nouveaux remedes,
jusqu'au jour...

Un geste desole acheva et souligna sa phrase.

-- Vraiment! nous en sommes la?

-- Oh! tu connais le consul... Il ne dit jamais rien, me donne le
mois comme toujours; mais je le vois preoccupe. Il court a
Avignon, a Orange. c'est de l'argent qu'il cherche...

-- Et Cesaire? ses immersions? demanda le jeune homme consterne.

Grace a Dieu, par la tout allait bien. Ils avaient eu cinquante
pieces de petit vin a la derniere recolte; et cet an apporterait
le double. Devant ce succes le consul avait cede a son frere
toutes les vignes de la plaine, restees jusqu'ici en jachere, en
alignements de bois morts comme un cimetiere de campagne; et
maintenant elles etaient sous l'eau pour trois mois...

Et fiere de l'oeuvre de son homme, de son Fenat, la Provencale
montrait a Jean, du lieu eleve ou ils se trouvaient, de grands
etangs, des _clairs_, maintenus par des bourrelets de chaux, comme
sur les salines.

-- Dans deux ans ce cepage donnera; dans deux ans aussi la
Piboulette, et encore l'ile de Lamotte que ton oncle a achetee
sans le dire... Alors nous serons riches... mais il faut tenir
jusque-la, et que chacun y mette du sien et se sacrifie.

Elle en parlait gaiement du sacrifice, en femme qu'il n'etonne
plus, et avec un si facile entrainement que Jean, traverse d'une
idee subite, lui repondit sur le meme ton:

-- On se sacrifiera, Divonne...

Le jour meme, il ecrivit a Fanny que ses parents ne pouvaient lui
continuer sa pension, qu'il serait reduit aux appointements
ministeriels et que, dans ces conditions, la vie a deux devenait
impossible. C'etait rompre plus tot qu'il n'avait pense, trois ou
quatre ans avant le depart prevu; mais il comptait que sa
maitresse accepterait ces raisons graves, qu'elle aurait pitie de
lui et de sa peine, l'aiderait dans cet accomplissement douloureux
d'un devoir.

Etait-ce bien un sacrifice? Ne fut-il pas au contraire soulage
d'en finir avec une existence qui lui semblait odieuse et
malsaine, depuis surtout qu'il etait rendu a la nature, a la
famille, aux affections simples et droites?... Sa lettre ecrite
sans lutte ni souffrance, il compta, pour le defendre contre une
reponse qu'il prevoyait furieuse, pleine de menaces et
d'extravagances, sur la tendresse honnete et fidele des braves
coeurs qui l'entouraient, l'exemple de ce pere droit et fier entre
tous, sur le sourire candide des petites saintes femmes, et aussi
sur ces grands horizons paisibles, aux saines emanations de
montagnes, ce ciel en hauteur, ce fleuve rapide et entrainant; car
en songeant a sa passion, a toutes les vilenies dont elle etait
faite, il lui semblait sortir d'une fievre pernicieuse comme on en
gagne a la buee des terrains marecageux.

Cinq ou six jours se passerent dans le silence du grand coup
porte. Matin et soir, Jean allait a la poste et revenait les mains
vides, singulierement trouble. Que faisait-elle? Qu'avait-elle
decide, et, en tout cas, pourquoi ne pas repondre? Il ne pensait
qu'a cela. Et la nuit, tout le monde dormant a Castelet avec le
bruit berceur du vent par les longs corridors, ils en causaient,
Cesaire et lui, dans sa petite chambre.

"Elle est dans le cas d'arriver!..." disait l'oncle; et son
inquietude se doublait de ceci, qu'il avait du mettre sous
l'enveloppe de la rupture deux billets, a six mois et a un an,
reglant sa dette avec les interets. Comment les payerait-il ces
billets? Comment expliquer a Divonne?... Il frissonnait rien que
d'y penser et faisait peine a son neveu, quand, le nez allonge et
secouant sa pipe, la veillee finie, il lui disait tristement:

-- Allons, bonsoir... de toute maniere c'est tres bien ce que tu
as fait la.

Enfin elle arriva cette reponse, et des les premieres lignes: "Mon
homme cheri, je ne t'ai pas ecrit plus tot, parce que je tenais a
te prouver autrement que par des paroles a quel point je te
comprends et je t'aime...", Jean s'arreta, surpris comme un homme
qui entend une symphonie a la place de la chamade qu'il redoutait.
Il tourna vite la derniere page, ou il lut "... rester jusqu'a la
mort ton chien qui t'aime, que tu peux battre, et qui te caresse
passionnement...".

Elle n'avait donc pas recu sa lettre! Mais, reprise ligne a ligne
et les larmes aux yeux, celle-ci etait bien une reponse, disait
bien que Fanny s'attendait depuis longtemps a cette mauvaise
nouvelle, a la detresse de Castelet amenant l'inevitable
separation. Tout de suite elle s'etait misE en quete d'une
occupation pour ne plus rester a sa charge, et elle avait trouve
la gerance d'un hotel meuble, avenue du Bois-de-Boulogne, au
compte d'une dame tres riche. Cent francs par mois, nourrie, logee
et la liberte des dimanches...

"Tu entends, mon homme, tout un jour par semaine pour nous aimer;
car tu voudras bien encore, dis? Tu me recompenseras du grand
effort que je fais de travailler pour la premiere fois de ma vie,
de cet esclavage de nuit et de jour que j'accepte, avec des
humiliations que tu ne peux te figurer et qui seront bien lourdes
a ma folie d'independance... Mais j'eprouve un contentement
extraordinaire a souffrir par amour de toi. Je te dois tant, tu
m'as fait comprendre tant de bonnes et honnetes choses dont
personne ne m'avait jamais parle!... Ah! si nous nous etions
rencontres plus tot!... Mais tu ne marchais pas encore, que deja
je roulais dans les bras des hommes. Pas un de ceux-la, toujours,
ne pourra se vanter de m'avoir inspire une resolution pareille
pour le garder encore un petit peu... Maintenant, reviens quand tu
voudras, l'appartement est libre. J'ai ramasse toutes mes
affaires; c'etait ca le plus dur, secouer les tiroirs et les
souvenirs. Tu ne trouveras que mon portrait qui ne te coutera
rien, lui; seulement les bons regards que je mendie en sa faveur.
Ah! m'ami, m'ami... Enfin, si tu me gardes mon dimanche et ma
petite place dans ton cou... ma place, tu sais..." Et des
tendresses, des calineries, une voluptueuse lecherie de mere
chatte, de ces mots de passion qui faisaient l'amant froler son
visage au papier satine, comme si la caresse s'en degageait
humaine et tiede.

-- Elle ne parle pas de mes billets? demanda timidement l'oncle
Cesaire.

-- Elle vous les renvoie... Vous la rembourserez quand vous serez
riche...

L'oncle eut un soupir soulage, les tempes froncees de
contentement, et avec une gravite prudhommesque, sa forte
intonation meridionale:

-- Te! veux-tu que je te dise... Cette femme-la, c'est une sainte.

Puis, passant a un autre ordre d'idees, par cette mobilite, ce
manque de logique et de memoire, une des cocasseries de sa nature:

-- Et quelle passion, mon bon, quel feu! J'en ai la bouche seche,
comme quand Courbebaisse me lisait la correspondance de la
Mornas...

Une fois encore, Jean dut subir le premier voyage a Paris, l'hotel
Cujas, Pellicule; mais il n'entendait pas, accoude a la fenetre
ouverte sur la nuit apaisee, baignee d'une lune pleine, tellement
brillante, que les coqs s'y trompaient et la saluaient comme le
jour levant.

Ainsi donc c'etait vrai cette redemption par l'amour dont parlent
les poetes; et il eprouvait une fierte a songer que tous ces
grands, ces illustres que Fanny avait aimes avant lui, loin de la
regenerer, la depravaient davantage, tandis que lui, par la seule
force de son honnetete, la tirerait peut-etre du vice pour
toujours.

Il lui etait reconnaissant d'avoir trouve ce moyen terme, cette
demi-rupture ou elle prendrait les nouvelles habitudes de travail
si difficiles a sa nature indolente; et sur un ton paternel, de
vieux monsieur, il lui ecrivit le lendemain pour encourager sa
reforme, s'inquieter du genre d'hotel qu'elle gerait, du monde qui
venait la; car il se mefiait de son indulgence et de sa facilite a
dire en se resignant: "Qu'est-ce que tu veux? c'est comme ca..."

Courrier par courrier, avec une docilite de petite fille, Fanny
lui fit le tableau de son hotel, vraie maison de famille habitee
par des etrangers. Au premier, des Peruviens, pere et mere,
enfants et domestiques nombreux; au second, des Russes et un riche
Hollandais, marchand de corail. Les chambres du troisieme
logeaient deux ecuyers de l'Hippodrome, chic anglais, tres comme
il faut, et le plus interessant petit menage, Mlle Minna Vogel,
cithariste de Stuttgart, avec son frere Leo, un pauvre petit
poitrinaire, oblige d'interrompre ses etudes de clarinette au
Conservatoire de Paris, et que la grande soeur etait venue
soigner, sans autre ressource que le produit de quelques concerts
pour payer l'hotel et la pension.

"Tout ce qu'on peut imaginer de plus touchant et de plus
honorable, comme tu vois, mon homme cheri. Moi-meme, je passe pour
veuve, et l'on me montre toutes sortes d'egards. Je ne souffrirais
pas d'abord qu'il en fut autrement; il faut que ta femme soit
respectee. Quand je dis "ta femme", comprends-moi bien. Je sais
que tu t'en iras un jour, que je te perdrai, mais apres il n'y en
aura plus d'autre; a jamais je resterai tienne, conservant le gout
de tes caresses, et les bons instincts que tu as reveilles en
moi... C'est bien drole, n'est-ce pas, Sapho vertueuse!... Oui,
vertueuse, quand tu ne seras plus la; mais pour toi je me garde
telle que tu m'as aimee, delirante et brulante... je t'adore..."

Subitement, Jean fut pris d'une grande tristesse ennuyee. Ces
retours de l'enfant prodigue, apres les joies de l'arrivee,
l'orgie de veau gras et d'effusions tendres, souffrent toujours
des hantises de la vie nomade, du regret des glands amers et du
paresseux troupeau a conduire. C'est un desenchantement qui tombe
des choses et des etres, tout a coup depouilles et decolores. Les
matins de l'hiver provencal n'avaient plus pour lui leur salubre
allegresse, ni d'attrait la chasse aux belles loutres mordorees,
le long des berges, ni le tir aux macreuses dans le _naye-chien_
du vieil Abrieu. Jean trouvait le vent dur, l'eau reche, et bien
monotones les promenades dans les vignes inondees avec l'oncle
expliquant son systeme de vannes, martelieres, rigoles d'amenee.

Le village qu'il revoyait les premiers jours a travers ses courses
joyeuses de gamin, baraques anciennes, quelques-unes abandonnees,
sentait la mort et la desolation d'un village italien; et quand il
allait a la poste, il lui fallait subir, sur la pierre branlante
de chaque porte, le rabachage de tous ces vieux tordus comme des
plein-vent, les bras passes dans des morceaux de bas tricotes, de
ces vieilles au menton de buis jaune sous leurs coiffes serrees,
aux petits yeux luisants et fretillants comme il en brille aux
lezardes des vieux murs.

Toujours les memes lamentations sur la mort des vignes, la fin de
la garance, la maladie des muriers, les sept plaies d'Egypte
ruinant ce beau pays de Provence; et pour les eviter, quelquefois
il revenait par les ruelles en pente qui longent les anciens murs
d'enceinte du chateau des Papes, ruelles desertes encombrees de
broussailles, de ces grandes herbes de Saint-Roch pour guerir les
dartres, bien a leur place dans ce coin moyen age, ombre de
l'enorme ruine dechiquetee en haut du chemin.

Alors il rencontrait le cure Malassagne venant de dire sa messe et
descendant a grands pas furieux, le rabat de travers, sa soutane
relevee a deux mains, a cause des ronces et des teignes. Le pretre
s'arretait, tonnait contre l'impiete des paysans, l'infamie du
conseil municipal; il jetait sa malediction sur les champs, les
betes et les hommes, des malandrins qui ne venaient plus a
l'office, qui enterraient leurs morts sans sacrements, se
soignaient par le magnetisme, le spiritisme, pour s'epargner le
pretre et le medecin:

-- Oui, monsieur, le spiritisme!... voila ou ils en arrivent, nos
paysans du Comtat... Et vous ne voulez pas que les vignes soient
malades!...

Jean, qui avait la lettre de Fanny tout ouverte et embrasee dans
sa poche, ecoutait, le regard absent, echappait le plus vite
possible a l'homelie du pretre, et rentrait a castelet s'abriter
dans un creux de roche, ce que les Provencaux appellent un
"cagnard", garanti du vent qui souffle tout autour et concentrant
le soleil reverbere dans la pierre.

Il choisissait le plus perdu, le plus sauvage, envahi par les
ronces et les chenes kermes, s'y terrait pour lire sa lettre; et
peu a peu de la fine odeur qu'elle exhalait, de la caresse des
mots, des images evoquees, lui venait une griserie sensuelle qui
activait son pouls, l'hallucinait jusqu'a faire disparaitre comme
un decor inutile le fleuve, les iles en bouquets, les villages au
creux des Alpilles, toute la courbe de l'immense vallee ou la
bourrasque chassait, roulait en flots la poudre du soleil. Il
etait la-bas, dans leur chambre, devant la gare aux toits gris, en
proie aux caresses folles, a ces desirs furieux qui les
cramponnaient l'un a l'autre avec des crispations de noyes...

Tout a coup, des pas dans le sentier, des rires clairs: "Il est
la!..." Ses soeurs apparaissaient, petites jambes nues dans la
lavande, conduites par le vieux Miracle, tout fier d'avoir depiste
son maitre et remuant la queue victorieusement; mais Jean le
renvoyait d'un coup de pied et rebutait les offres de jouer a
cache-cache ou a courir qu'on lui faisait d'un air timide. Il les
aimait pourtant, ses petites bessonnes raffolant du grand frere
toujours si loin; il s'etait fait enfant pour elles des l'arrivee,
s'amusait du contraste de ces jolies creatures nees en meme temps
et dissemblables. L'une longue, brune, les cheveux crepeles, a la
fois mystique et volontaire; c'est elle qui avait eu l'idee de la
barque, exaltee par les lectures du cure Malassagne, et cette
petite Marie l'Egyptienne avait entraine la blonde Marthe, un peu
molle et douce, ressemblant a sa mere et a son frere.

Mais quelle gene odieuse, pendant qu'il etait a remuer ses
souvenirs, que ces innocentes calineries d'enfants se frottant au
parfum coquet que mettait sur lui la lettre de sa maitresse.

-- Non, laissez-moi... il faut que je travaille...

Et il rentrait avec l'intention de s'enfermer chez lui, quand la
voix de son pere l'appelait au passage.

-- C'est toi, Jean... ecoute donc...

L'heure du courrier apportait de nouveaux sujets de morosite a cet
homme deja sombre de nature, gardant de l'Orient des habitudes de
solennite silencieuse, coupee de brusques souvenirs..., "quand
j'etais consul a Hong-Kong", qui partaient en eclats de souches au
grand feu. Pendant qu'il ecoutait son pere lire et discuter ses
journaux du matin, Jean regardait sur la cheminee la Sapho de
Caoudal, les bras aux genoux, sa lyre a cote d'elle, TOUTE LA
LYRE, un bronze achete il y avait vingt ans, lors des
embellissements de Castelet; et ce bronze du commerce, qui
l'ecoeurait aux vitrines parisiennes, lui donnait ici, dans son
isolement, une emotion amoureuse, l'envie de baiser ces epaules,
de delier ces bras froids et polis, de se faire dire: "Sapho pour
toi, mais rien que pour toi!"

L'image tentatrice se levait quand il sortait, marchait avec lui,
doublait le bruit de son pas dans le grand escalier pompeux.
C'etait le nom de Sapho que rythmait le balancier de la vieille
horloge, que chuchotait le vent par les grands corridors dalles et
froids de la demeure estivale, son nom qu'il retrouvait dans tous
les livres de cette bibliotheque de campagne, vieux bouquins a
tranches rouges conservant entre la brochure des miettes de ses
gouters d'enfant. Et cet obsedant souvenir de sa maitresse le
poursuivait jusque dans la chambre maternelle, ou Divonne coiffait
la malade, relevait ses beaux cheveux blancs sur ce visage reste
paisible et rose malgre des tortures variees et perpetuelles.

"Ah! voila notre Jean", disait la mere. Mais avec son cou nu, sa
petite coiffe, ses manches retroussees pour cette toilette dont
elle seule avait la charge, sa tante lui rappelait d'autres
reveils, evoquait la maitresse encore, sautant du lit dans le
nuage de sa premiere cigarette. Il s'en voulait d'idees pareilles,
dans cette chambre surtout! Que faire cependant pour y echapper?

-- Notre enfant n'est plus le meme, ma soeur, disait Mme Gaussin
tristement... Qu'est-ce qu'il a?

Et elles cherchaient ensemble. Divonne torturait son entendement
ingenu, elle aurait voulu questionner le jeune homme; mais il
semblait la fuir maintenant, eviter d'etre seul avec elle.

Une fois, l'ayant guette, elle vint le surprendre au cagnard dans
la fievre de ses lettres et de ses mauvais reves. Il se levait,
l'oeil sombre... Elle le retint, s'assit pres de lui sur la pierre
chaude:

-- Tu ne m'aimes donc plus?... je ne suis donc plus ta Divonne a
qui tu disais toutes tes peines?

-- Mais si, mais si... begayait-il, trouble par sa facon tendre,
et detournant les yeux pour qu'elle ne put y retrouver quelque
chose de ce qu'il venait de lire, appels d'amour, cris eperdus, le
delire de la passion a distance.

-- Qu'as-tu?... pourquoi es-tu triste? murmurait Divonne avec des
calineries de voix et de mains comme on en a pour les enfants.
C'etait un peu son petit, il restait pour elle a dix ans, l'age
des petits hommes qu'on emancipe.

Lui, deja brulant de sa lecture, s'exaltait au charme troublant de
ce beau corps si pres du sien, de cette bouche fraiche au sang
avive par le grand air qui derangeait les cheveux, les envolait
au-dessus du front en delicats frisons a la mode parisienne. Et
les lecons de Sapho: "toutes les femmes sont les memes... en face
de l'homme elles n'ont qu'une idee en tete...", lui faisaient
trouver provocants l'heureux sourire de la paysanne, son geste
pour le retenir au tendre interrogatoire.

Tout a coup, il sentit monter le vertige d'une tentation mauvaise;
et l'effort qu'il faisait pour y resister le secoua d'un frisson
convulsif. Divonne s'effrayait de le voir si pale, les dents
claquantes. "Ah! le pauvre... il a la fievre..." D'un geste de
tendresse irreflechi elle denouait le grand fichu qui entourait sa
taille pour le lui mettre au cou; mais brusquement saisie,
enveloppee, elle sentit la brulure d'une caresse folle sur sa
nuque, ses epaules, toute la chair etincelante qui venait de
jaillir au soleil. Elle n'eut le temps de crier ni de se defendre,
peut-etre meme pas le sentiment juste de ce qui venait de se
passer.

-- Ah! je suis fou... je suis fou...

Il se sauvait, deja loin dans la garrigue dont les pierres
roulaient sinistrement sous ses pieds.

A dejeuner, ce jour-la, Jean annonca qu'il partirait le soir meme,
rappele par un ordre du ministre.

-- Partir, deja!... tu avais dit... tu ne fais que d'arriver...

Et des cris, des supplications. Mais il ne pouvait plus rester
avec eux, puisque entre toutes ces tendresses intervenait
l'influence agitante et corruptrice de Sapho. D'ailleurs, ne leur
avait-il pas fait le plus grand sacrifice en renoncant a la vie a
deux? La rupture complete s'acheverait un peu plus tard; et il
reviendrait alors aimer sans honte, ni gene, embrasser tous ces
braves gens.

Il etait nuit, la maison couchee, eteinte, quand Cesaire revint de
conduire son neveu au train d'Avignon. L'avoine donnee au cheval,
apres avoir scrute le ciel, -- ce regard aux presages du temps,
des hommes qui vivent de la terre, -- il allait rentrer quand il
vit une forme blanche sur un banc de la terrasse.

-- C'est toi, Divonne?

-- Oui, je t'attendais...

Tres occupee tout le jour, separee de son Fenat qu'elle adorait,
ils avaient le soir de ces rendez-vous pour causer, faire un tour
de promenade ensemble. Etait-ce la courte scene entre elle et
Jean, comprise en y pensant, et plus qu'elle n'eut voulu, ou
l'emotion d'avoir vu pleurer la pauvre mere tout le jour
silencieusement? Elle avait la voix alteree, une inquietude
d'esprit extraordinaire chez cette calme personne de devoir.

-- Sais-tu quelque chose? Pourquoi nous a-t-il quittes si
vivement?...

Elle ne croyait pas a cette histoire de ministere, soupconnant
plutot quelque attache mauvaise qui tirait l'enfant loin de sa
famille. Tant de dangers, de si fatales rencontres dans ce Paris
de perdition!

Cesaire, qui ne savait rien lui cacher, avoua qu'il y avait en
effet une femme dans la vie de Jean, mais une bonne creature
incapable de le detourner des siens; et il parla de son
devouement, des lettres touchantes qu'elle ecrivait, vanta surtout
la resolution courageuse qu'elle avait prise de travailler, ce qui
sembla tout naturel a la paysanne:

-- Car enfin, il faut travailler pour vivre.

-- Pas ce genre de femmes-la... dit Cesaire.

-- C'est donc une rien du tout avec qui Jean vivait!... Et tu es
alle la-dedans?...

-- Je te jure, Divonne, que depuis qu'elle le connait il n'y a pas
de femme plus chaste, plus honnete... L'amour l'a rehabilitee.

Mais c'etaient des mots trop longs, Divonne ne comprenait pas.
Pour elle, cette dame rentrait dans ce rebut qu'elle appelait "les
mauvaises femmes", et la pensee que son Jean etait la proie d'une
creature pareille l'indignait. Si le consul se doutait de cela!...

Cesaire essayait de la calmer, assurait par tous les plis de sa
bonne face un peu grivoise qu'a l'age du garcon on ne pouvait se
passer de femme.

-- Te, pardi! qu'il se marie, dit elle avec une conviction
attendrissante.

-- Enfin ils ne sont deja plus ensemble, c'est toujours ca...

Et alors, d'un ton grave:

-- Ecoute, Cesaire... tu sais comme on dit chez nous: Le malheur
dure toujours plus que celui qui l'amene... Si c'est vraiment
comme tu racontes, si Jean a tire cette femme de la boue, il s'est
peut-etre bien sali a cette triste besogne. Possible qu'il l'ait
rendue meilleure et plus honnete, mais qui sait si le mauvais qui
etait en elle n'a pas gate notre enfant jusqu'au coeur!

Ils revenaient vers la terrasse. Nuit paisible et limpide sur
toute la vallee silencieuse ou rien ne vivait que la lumiere
glissante de la lune, le fleuve houleux, les _clairs_ en flaques
d'argent. On respirait le calme, l'eloignement de tout, le grand
repos d'un sommeil sans reves. Soudain le train montant deroula au
bord du Rhone sa rumeur sourde a toute vapeur.

-- Oh! ce Paris, fit Divonne, montrant le poing vers l'ennemi que
la province charge de toutes ses coleres... ce Paris!... ce qu'on
lui donne et ce qu'il nous renvoie!


VII

Il faisait un froid brumeux, une apres-midi sombre a quatre
heures, meme sur cette large avenue, des Champs-Elysees ou se
hataient les voitures dans un roulement sourd et ouate. C'est a
peine si Jean put lire au fond d'un jardinet dont la grille etait
ouverte ces lettres dorees, tres hautes, au-dessus de l'entresol
d'une maison a l'aspect luxueux et tranquille de cottage:
_Appartements meubles, pension de famille_. Un coupe attendait au
ras du trottoir.

La porte du bureau poussee, Jean la vit tout de suite, celle qu'il
cherchait, assise dans le jour de la fenetre, feuilletant un gros
livre de comptes en face d'une autre femme, elegante et grande, un
mouchoir aux mains et un petit sac de boursicotiere.

-- Vous desirer, monsieur?...

Fanny le reconnut, se leva, saisie, et passant devant la dame:

-- C'est le petit... dit-elle tout bas.

L'autre examina Gaussin des pieds a la tete avec le beau sang-
froid connaisseur que donne l'experience, et tres haut, sans se
gener:

-- Embrassez-vous, mes enfants... Je ne vous regarde pas.

Puis elle se mit a la place de Fanny, continua a verifier ses
chiffres.

Ils s'etaient pris les mains, se chuchotaient des phrases betes:

-- Comment ca va?

-- Pas mal, merci...

-- Alors tu es parti hier au soir?...

Mais l'alteration de leurs voix donnait aux mots leur vraie
signification. Et assis sur le divan, se remettant un peu:

-- Tu n'as pas reconnu ma patronne?... disait Fanny a voix
basse... tu l'as deja vue pourtant... au bal de Dechelette, en
mariee espagnole... Un peu defraichie, la mariee.

-- Alors c'est...?

-- Rosario Sanches, la femme a de Potter.

Cette Rosario, Rosa, de son nom de fete ecrit sur toutes les
glaces des restaurants de nuit et toujours souligne de quelque
ordure, etait une ancienne "dame des chars" a l'Hippodrome,
celebre dans le monde de la noce par son devergondage cynique, ses
coups de gueule et de cravache tres recherches des hommes de
cercle, qu'elle menait comme ses chevaux.

Espagnole d'Oran, elle avait ete plus belle que jolie et tirait
encore aux lumieres un certain effet de ses yeux noirs bistres, de
ses sourcils rejoints en barre; mais ici, meme dans ce faux jour,
elle avait bien ses cinquante ans, marques sur une face plate,
dure, a la peau soulevee et jaune comme un limon de son pays.
Intime de Fanny Legrand pendant des annees, elle l'avait
chaperonnee dans la galanterie, et rien que son nom epouvantait
l'amoureux.

Fanny, qui comprit le tremblement de son bras, essaya de
s'excuser. A qui s'adresser pour trouver un emploi? On etait bien
embarrasse. D'ailleurs Rosa maintenant se tenait tranquille;
riche, tres riche, vivant dans son hotel avenue de Villiers ou a
sa villa d'Enghien, recevant quelques anciens amis, mais un seul
amant, toujours le meme, son musicien.

-- De Potter? demanda Jean... je le croyais marie.

-- Oui... marie, des enfants, il parait meme que sa femme est
jolie... ca ne l'a pas empeche de revenir a l'ancienne... et si tu
voyais comme elle lui parle, comme elle le traite... Ah! il est
bien mordu, celui-la...

Elle lui serrait la main avec un tendre reproche. La dame a ce
moment interrompit sa lecture et s'adressa a son sac qui sautait
au bout de la cordeliere:

-- Mais reste donc tranquille, voyons!...

Puis, a la gerante, sur un ton de commandement:

-- Donne-Moi vite un bout de sucre pour Bichito.

Fanny se Leva, apporta le sucre qu'elle approchait de l'ouverture
du ridicule avec des petites flatteries, des mots enfantins...
"Regarde la jolie bete..." dit-elle a son amant, en lui montrant,
tout entoure de ouate, une sorte de gros lezard difforme et grenu,
crete, dentele, la tete en capuchon sur une chair grelottante et
gelatineuse; un cameleon envoye d'Algerie a Rosa, qui le
preservait de l'hiver parisien a force de soins et de chaleur.
Elle l'adorait comme jamais elle n'avait aime aucun homme; et Jean
demelait bien aux mamours flagorneurs de Fanny la place que
l'horrible bete tenait dans la maison.

La dame ferma le livre, prete a partir.

-- Pas trop mal pour une seconde quinzaine... Seulement veille a
la bougie.

Elle jeta son regard de patronne autour du petit salon, tenu,
range, au meuble de velours frappe, souffla un peu de poussiere
sur le yucca du gueridon, constata un accroc dans la guipure des
croisees; apres quoi, elle dit aux jeunes gens avec un oeil
entendu: "Vous savez, mes petits, pas de betises... la maison est
tres convenable..." et rejoignant la voiture qui l'attendait a la
porte, elle s'en alla faire son tour de bois.

-- Crois-tu que c'est sciant!... dit Fanny. Je les ai sur le dos,
elle ou sa mere, deux fois la semaine... La mere est encore plus
terrible, plus pingre... Il faut que je t'aime, va, pour durer
dans cette baraque... Enfin te voila, je t'ai encore!... J'ai eu
si peur...

Et elle l'enlaca debout, longuement, levres contre levres,
s'assurant bien au tressaillement du baiser qu'il etait encore
tout a elle. Mais on allait et venait dans le couloir, il fallait
se mefier. Quand on eut apporte la lampe, elle s'assit a sa place
habituelle, un petit ouvrage aux doigts; lui, tout pres comme en
visite...

-- Suis-je changee, hein?... Est-ce assez peu moi?...

Elle souriait en montrant son crochet manie avec une gaucherie de
petite fille. Toujours elle avait deteste ces travaux d'aiguille;
un livre, son piano, sa cigarette, ou les manches retroussees pour
la confection d'un petit plat, elle ne s'occupait jamais
autrement. Mais ici, que faire? Le piano du salon, elle ne pouvait
y songer de tout le jour, obligee de se tenir au bureau... Des
romans? Elle savait bien d'autres histoires que celles qu'ils
racontaient. A defaut de la cigarette prohibee, elle avait pris
cette dentelle qui lui occupait les doigts et la laissait libre de
penser, comprenant a cette heure le gout des femmes pour ces menus
travaux qu'elle meprisait jadis.

Et tandis qu'elle rattrapait son fil avec des maladresses encore,
une attention d'inexperience, Jean la regardait, toute reposee
dans sa robe simple, son petit col droit, les cheveux bien a plat
sur la rondeur antique de sa tete, et l'air si honnete, si
raisonnable. Dehors, dans un decor luxueux, roulait
continuellement le train des filles a la mode, haut perchees sur
leurs phaetons, redescendant vers le Paris bruyant des boulevards;
et Fanny ne semblait pas avoir un regret pour ce vice etale et
triomphant, dont elle aurait pu prendre sa part, qu'elle avait
dedaigne pour lui. Pourvu qu'il consentit a la voir de temps en
temps, elle acceptait tres bien sa vie de servitude, y trouvait
meme des cotes amusants.

Tous les pensionnaires l'adoraient. Les femmes, etrangeres, sans
aucun gout, la consultaient pour leurs achats de toilette; elle
donnait des lecons de chant le matin a l'ainee des petites
Peruviennes, et pour le livre a lire, la piece a voir, elle
conseillait ces messieurs qui la traitaient avec toutes sortes
d'egards, de prevenances, un surtout, le Hollandais du second.

-- Il s'assied la ou tu es, reste en contemplation jusqu'a ce que
je lui dise: "Kuyper, vous m'ennuyez." Alors il repond: "_pien_"
et il s'en va... C'est lui qui m'a donne cette petite broche en
corail... Tu sais, ca vaut cent sous; je l'ai acceptee pour avoir
la paix.

Un garcon entrait, apportait un plateau charge qu'il posait sur un
bout du gueridon en reculant un peu la plante verte.

-- C'est la que je mange toute seule, une heure avant la table
d'hote.

Elle indiqua deux plats du menu assez long et copieux. La gerante
n'avait droit qu'a deux plats et au potage.

-- Faut-il qu'elle soit chienne, cette Rosario!... Du reste,
j'aime mieux manger la; je n'ai pas besoin de parler et je relis
tes lettres qui me tiennent compagnie.

Elle s'interrompit encore pour atteindre une nappe, des
serviettes; a tout moment on la derangeait, un ordre a donner, une
armoire a ouvrir, une reclamation a satisfaire. Jean comprit qu'il
la generait en restant davantage; puis on installait son diner, et
c'etait si pietre, cette petite soupiere d'une portion qui fumait
sur la table, leur donnant a tous deux la meme pensee, le meme
regret de leurs anciens tete-a-tete!

"A dimanche... a dimanche..." murmura-t-elle tout bas, en le
renvoyant. Et comme ils ne pouvaient s'embrasser a cause du
service, des pensionnaires qui descendaient, elle lui avait pris
la main, l'appuyait contre son coeur longuement pour y faire
entrer la caresse.

Tout le soir, la nuit, il pensa a elle, souffrant de sa servitude
humiliee devant cette gueuse et son gros lezard; puis le
Hollandais le troublait aussi, et jusqu'au dimanche il ne vecut
pas. En realite cette demi-rupture qui devait preparer sans
secousse la fin de leur liaison fut pour celle-ci le coup de serpe
de l'emondeur dont se ravive l'arbre fatigue. Ils s'ecrivirent,
presque chaque jour, de ces billets de tendresse comme en
griffonne l'impatience des amoureux; ou bien c'etait, au sortir du
ministere, une causerie douce dans le bureau pendant l'heure du
travail a l'aiguille.

Elle avait dit a l'hotel en parlant de lui: "Un de mes parents..."
et sous le couvert de cette vague appellation il put venir
quelquefois passer la soiree au salon, a mille lieues de Paris. Il
connut la famille peruvienne avec ses innombrables demoiselles,
fagotees de couleurs criardes, rangees autour du salon, de vrais
aras au perchoir; il entendit la cithare de Mlle Minna Vogel,
enguirlandee comme une perche a houblon, et vit son frere, malade,
aphone, suivant de la tete avec passion le rythme de la musique et
promenant ses doigts sur une clarinette imaginaire, la seule dont
il eut permission de jouer. Il fit le whist du Hollandais de
Fanny, un gros balourd, chauve, d'aspect sordide, qui avait
navigue par tous les oceans du monde, et quand on lui demandait
quelques renseignements sur l'Australie ou il venait de passer des
mois, repondait avec un roulement d'yeux: "Devinez combien les
pommes de terre a Melbourne?..." n'ayant ete frappe que de ce fait
unique, la cherte des pommes de terre dans tous les pays ou il
allait.

Fanny etait l'ame de ces reunions, causait, chantait, jouait la
Parisienne informee et mondaine; et ce qu'il restait dans ses
facons de la boheme ou de l'atelier echappait a ces exotiques, ou
leur semblait le supreme genre. Elle les eblouissait de ses
relations avec les personnalites fameuses des arts ou de la
litterature, donnait a la dame russe qui raffolait des oeuvres de
Dejoie, des renseignements sur la facon d'ecrire du romancier, le
nombre de tasses de cafe qu'il absorbait en une nuit, le chiffre
exact et derisoire dont les editeurs de _Cenderinette_ avaient
paye le chef-d'oeuvre qui faisait leur fortune. Et les succes de
sa maitresse rendaient Gaussin si fier qu'il oubliait d'etre
jaloux, aurait volontiers certifie sa parole, si quelqu'un l'eut
mise en doute.

Pendant qu'il l'admirait dans ce paisible salon eclaire de lampes
a abat-jour, servant le the, accompagnant les melodies des jeunes
filles, leur donnant des conseils de grande soeur, il y avait pour
lui un montant singulier a se la figurer tout autre, quand elle
arrivait chez lui le dimanche matin, trempee, grelottante, et que
sans meme s'approcher du feu qui flambait en son honneur, elle se
deshabillait a la hate, et se glissait dans le grand lit, contre
l'amant. Alors quelles etreintes, quelles caresses longues ou se
vengeaient les contraintes de toute la semaine, cette privation
l'un de l'autre qui gardait le desir vivifiant a leur amour.

Les heures passaient, s'embrouillaient; on ne bougeait plus du lit
jusqu'au soir. Rien ne les tentait que la; nul plaisir, personne a
voir, pas meme les Hettema qui, par economie, s'etaient decides a
vivre a la campagne. Le petit dejeuner prepare, a cote d'eux, ils
entendaient, aneantis, la rumeur du dimanche parisien pataugeant
dans la rue, le sifflet des trains, le roulement des fiacres
charges; et la pluie en larges gouttes sur le zinc du balcon, avec
les battements precipites de leurs poitrines, rythmaient cette
absence de la vie, sans notion de l'heure, jusqu'au crepuscule.

Le gaz, qu'on allumait en face, glissait alors un pale rayon sur
la tenture; il fallait se lever, Fanny devant etre rentree a sept
heures. Dans le demi-jour de la chambre, tous ses ennuis, tous ses
ecoeurements lui revenaient plus lourds, plus cruels, en remettant
ses bottines encore humides de la course a pied, ses jupons, sa
robe de la gerance, l'uniforme noir des femmes pauvres.

Et ce qui gonflait son chagrin c'etaient ces choses aimees autour
d'elle, les meubles, le petit cabinet de toilette des beaux
jours... Elle s'arrachait: "Allons!..." et pour rester plus
longtemps ensemble, Jean la reconduisait; ils remontaient serres
et lents l'avenue des Champs-Elysees dont la double rangee de
lampadaires, avec l'Arc de Triomphe en haut, ecarte d'ombre, et
deux ou trois etoiles piquant un bout de ciel, figuraient un fond
de diorama. Au coin de la rue Pergolese, tout pres de la pension,
elle relevait sa voilette pour un dernier baiser, et le laissait
desoriente, degoute de son interieur ou il rentrait le plus tard
possible, maudissant la misere, en voulant presque a ceux de
Castelet du sacrifice qu'il s'imposait pour eux.

Ils trainerent deux ou trois mois cette existence devenue vers la
fin absolument insupportable, Jean ayant ete oblige de restreindre
ses visites a l'hotel a cause d'un bavardage de domestique, et
Fanny de plus en plus exasperee par l'avarice de la mere et de la
fille Sanches. Elle pensait silencieusement a reprendre leur petit
menage et sentait son amant a bout de forces lui aussi, mais elle
eut voulu qu'il parlat le premier.

Un dimanche d'avril, Fanny arriva plus paree que d'ordinaire, en
chapeau rond, en robe de printemps bien simple, -- on n'etait pas
riche, -- mais tendue aux graces de son corps.

-- Leve-toi vite, nous allons dejeuner a la campagne...

-- A la campagne!...

-- Oui, a Enghien, chez Rosa... Elle nous invite tous les deux...

Il dit non d'abord, mais elle insista. Jamais Rose ne pardonnerait
un refus.

-- Tu peux bien consentir pour moi... J'en fais assez, il me
semble.

C'etait au bord du lac d'Enghien, devant une immense pelouse
descendant jusqu'a un petit port ou se balancaient quelques yoles
et gondoles, un grand chalet, merveilleusement orne et meuble, et
dont les plafonds, les panneaux en miroirs refletaient
l'etincellement de l'eau, les superbes charmilles d'un parc deja
frissonnant de verdures hatives et de lilas en fleurs. Les livrees
correctes, les allees ou ne trainait pas une brindille, faisaient
honneur a la double surveillance de Rosario et de la vieille
Pilar.

On etait a table quand ils arriverent, une fausse indication les
ayant egares une heure autour du lac, par des ruelles entre de
grands murs de jardins. Jean acheva de se decontenancer, au froid
accueil de la maitresse de la maison, furieuse qu'on l'eut fait
attendre, et a l'aspect extraordinaire des vieilles parques
auxquelles Rosa le presentait de sa voix de charretier. Trois
"elegantes", comme se designent entre elles les grandes cocottes,
trois antiques roulures comptant parmi les gloires du second
Empire, aux noms aussi fameux que celui d'un grand poete ou d'un
general a victoires, Wilkie Cob, Sombreuse, Clara Desfous.

Elegantes, certes elles l'etaient toujours, attifees a la mode
nouvelle, aux couleurs du printemps, delicieusement chiffonnees de
la collerette aux bottines; mais si fanees, fardees, retapees!
Sombreuse sans cils, les yeux morts, la levre detendue, tatonnant
autour de son assiette, de sa fourchette, de son verre; la Desfous
enorme, couperosee, une boule d'eau chaude aux pieds, etalant sur
la nappe ses pauvres doigts goutteux et tordus, aux bagues
etincelantes, aussi difficiles, compliquees a entrer et a sortir
que les anneaux d'une question romaine. Et Cob toute mince, avec
une taille jeunette qui faisait plus hideuse sa tete decharnee de
clown malade sous une criniere d'etoupes jaunes. Celle-la, ruinee,
saisie, etait allee tenter un dernier coup a Monte-Carlo et en
revenait sans un sou, enragee d'amour pour un beau croupier qui
n'avait pas voulu d'elle; Rosa, l'ayant recueillie, la
nourrissait, s'en faisait gloire.

Toutes ces femmes connaissaient Fanny, la saluaient d'un bonjour
protecteur: "Comment va, petite?" Le fait est qu'avec sa robe a
trois francs le metre, sans un bijou que la broche rouge de
Kuyper, elle avait l'air d'une recrue parmi ces epouvantables
chevronnees de la galanterie, que ce cadre de luxe, toute la
lumiere refletee du lac et du ciel, entrant melee d'odeurs
printanieres par les battants de la salle a manger, faisaient plus
spectrales encore.

Il y avait aussi la vieille mere Pilar, "le _chinge_", comme elle
s'appelait elle-meme dans son charabia franco-espagnol, vraie
macaque a peau deteinte et rapeuse, d'une malice feroce sur des
traits grimacants, coiffee en garcon, les cheveux gris au ras de
l'oreille, et sur sa robe de vieux satin noir un grand col bleu de
maitre-timonier.

-- Et puis M. Bichito... dit Rosa, achevant de presenter ses
convives et montrant a Gaussin un tampon d'ouate rose ou le
cameleon grelottait sur la nappe.

-- Eh bien, et moi, on ne me presente pas? reclama sur un ton de
jovialite forcee un grand garcon a moustaches grisonnantes, de
tenue correcte, meme un peu raide, dans son veston clair et son
col montant.

-- C'est vrai... Et Tatave? dirent les femmes en riant.

La maitresse de maison lacha son nom avec negligence.

Tatave, c'etait de Potter, le savant musicien, l'auteur acclame de
_Claudia_, de _Savonarole_; et Jean, qui n'avait fait que
l'entrevoir chez Dechelette, s'etonnait de trouver au grand
artiste des allures si peu geniales, ce masque en bois dur et
regulier, ces yeux deteints scellant une passion folle, incurable,
qui depuis des annees l'accrochait a cette gueuse, lui faisait
quitter femme et enfants, pour rester commensal de cette maison ou
il engloutissait une partie de sa grande fortune, ses gains de
theatre, et ou on le traitait plus mal qu'un domestique. Il
fallait voir l'air excede de Rosa des qu'il racontait quelque
chose, de quel ton meprisant elle lui imposait silence; et
rencherissant sur sa fille, Pilar ne manquait jamais d'ajouter
d'un accent convaincu:

-- _Foute_-nous la paix, mon garcon.

Jean l'avait pour voisine, cette Pilar, et ces vieilles babines
qui grondaient en mangeant avec un ruminement de bete, ce coup
d'oeil inquisiteur dans son assiette, mettaient au supplice le
jeune homme deja gene par le ton de patronne de Rosa, plaisantant
Fanny sur les soirees musicales de l'hotel et la jobarderie de ces
pauvres rastaquoueres qui prenaient la gerante pour une femme du
monde tombee dans le malheur. L'ancienne dame des chars, bouffie
de graisse malsaine, des cabochons de dix mille francs a chaque
oreille, semblait envier a son amie le renouveau de jeunesse et de
beaute que lui communiquait cet amant jeune et beau; et Fanny ne
se fachait pas, amusait au contraire la table, raillait en rapin
les pensionnaires, le Peruvien qui lui avouait, en roulant des
yeux blancs, son desir de connaitre une _grande coucoute_, et la
cour silencieuse, a souffle de phoque, du Hollandais haletant
derriere sa chaise: "Tevinez combien les pommes de terre a
Batavia."

Gaussin ne riait guere, lui; Pilar non plus, occupee a surveiller
l'argenterie de sa fille, ou s'elancant d'un geste brusque, visant
sur le couvert devant elle ou la manche de son voisin une mouche
qu'elle presentait en baragouinant des mots de tendresse "mange,
mi alma; mange, mi corazon" a la hideuse petite bete echouee sur
la nappe, fletrie, plissee, informe comme les doigts de la
Desfous.

Quelquefois, toutes les mouches en deroute, elle en apercevait une
contre le dressoir ou la vitre de la porte, se levait, et la
raflait triomphalement. ce manege souvent repete impatienta sa
fille, decidement tres nerveuse, ce matin-la:

-- Ne te leve donc pas a toute minute, c'est fatigant.

Avec la meme voix descendue de deux tons dans le charabia, la mere
repondit:

-- Vous devorez, _bos otros_... pourquoi tu veux pas qu'il mange,
_loui_?

-- Sors de table, ou tiens-toi tranquille... tu nous embetes...

La vieille se rebiffa, et toutes deux commencerent a s'injurier en
devotes espagnoles, melant le demon et l'enfer a des invectives de
trottoir:

"_Hija del demonio_.

-- _Cuerno de satanas_.

-- _Puta_!...

-- _Mi madre_!

Jean les regardait epouvante, tandis que les autres convives,
habitues a ces scenes de famille, continuaient de manger
tranquillement. De Potter seul intervint par egard pour
l'etranger:

-- Ne vous disputez donc pas, voyons.

Mais Rosa, furieuse, se retourna contre lui:

-- De quoi te meles-tu, toi?... en voila des manieres!... Est-ce
que je ne suis pas libre de parler... Va donc voir un peu chez ta
femme, si j'y suis!... J'en ai assez de tes yeux de merlan frit,
et des trois cheveux qui te restent... Va les porter a ta dinde,
il n'est que temps!...

De Potter souriait, un peu pale:

-- Et il faut vivre avec ca!... murmurait-il dans sa moustache.

-- Ca vaut bien ca... hurla-t-elle, tout le corps en avant sur la
table... Et tu sais, la porte est ouverte... file... hop!

-- Voyons, Rosa... supplierent les pauvres yeux ternes.

Et la mere Pilar, se remettant a manger, dit avec un flegme si
comique: "Foute-nous la paix, mon garcon..." que tout le monde
eclata de rire, meme Rosa, meme de Potter qui embrassait sa
maitresse encore toute grondante et, pour achever de gagner sa
grace, attrapait une mouche et la donnait delicatement, par les
ailes, a Bichito.

Et c'etait de Potter, le compositeur glorieux, la fierte de
l'Ecole francaise! Comment cette femme le retenait-elle, par quel
sortilege, vieillie de vices, grossiere, avec cette mere qui
doublait son infamie, la montrait telle qu'elle serait vingt ans
plus tard, comme vue dans une boule etamee?...

On servit le cafe au bord du lac, sous une petite grotte en
rocaille, revetue a l'interieur de soies claires que moirait le
mouvement de l'eau voisine, un de ces delicieux nids a baisers
inventes par les contes du dix-huitieme siecle, avec une glace au
plafond qui refletait les attitudes des vieilles parques repandues
sur le large divan dans une pamoison digerante, et Rosa, les joues
allumees sous le fard, s'etirant les bras a la renverse contre son
musicien:

-- Oh! mon Tatave... mon Tatave!...

Mais cette chaleur de tendresse s'evapora avec celle de la
chartreuse, et l'idee d'une promenade en bateau etant venue a
l'une de ces dames, elle envoya de Potter preparer le canot.

-- Le canot, tu entends, pas la norvegienne.

-- Si je disais a Desire.

-- Desire dejeune....

-- C'est que le canot est plein d'eau; il faut ecoper, c'est tout
un travail...

-- Jean ira avec vous, de Potter... dit Fanny qui voyait venir
encore une scene.

Assis en face l'un de l'autre, les jambes ecartees, chacun sur un
banc du bateau, ils l'egouttaient activement, sans se parler, sans
se regarder, comme hypnotises par le rythme de l'eau jaillie des
deux ecopes. Autour d'eux l'ombre d'un grand catalpa tombait en
fraicheur odorante et se decoupait sur le lac resplendissant de
lumiere.

-- Y a-t-il longtemps que vous etes avec Fanny?... demanda tout a
coup le musicien s'arretant dans sa besogne.

-- Deux ans... repondit Gaussin un peu surpris.

-- Seulement deux ans!... Alors ce que vous voyez aujourd'hui
pourra peut-etre vous servir. Moi, voila vingt ans que je vis avec
Rosa, vingt ans que revenant d'Italie apres mes trois annees de
Prix de Rome, je suis entre a l'Hippodrome, un soir, et que je
l'ai vue debout dans son petit char au tournant de la piste,
m'arrivant dessus, le fouet en l'air, avec son casque a huit fers
de lance, et sa cotte d'ecailles d'or, lui serrant la taille
jusqu'a mi-cuisse. Ah! si l'on m'avait dit...

Et se remettant a vider le bateau, il racontait comment chez lui
on n'avait fait que rire d'abord de cette liaison; puis, la chose
devenant serieuse, de combien d'efforts, de prieres, de
sacrifices, ses parents auraient paye une rupture. Deux ou trois
fois la fille etait partie a force d'argent, mais lui la
rejoignait toujours. "Essayons du voyage..." avait dit la mere. Il
voyagea, revint et la reprit. Alors il s'etait laisse marier;
jolie fille, riche dot, la promesse de l'Institut dans la
corbeille de noce... Et trois mois apres il lachait le nouveau
menage pour l'ancien...

-- Ah! jeune homme, jeune homme...

Il debitait sa vie d'une voix seche, sans qu'un muscle animat son
masque, raide comme le col empese qui le tenait si droit. Et des
barques passaient chargees d'etudiants et de filles, debordantes
de chansons, de rires de jeunesse et d'ivresse; combien parmi ces
inconscients auraient du s'arreter, prendre leur part de
l'effroyable lecon!...

Dans le kiosque, pendant ce temps, comme si c'etait un mot donne
de travailler a leur rupture, les vieilles elegantes prechaient la
raison a Fanny Legrand...

-- Joli, son petit, mais pas le sou... a quoi ca la menerait-
il?...

-- Enfin, puisque je l'aime!...

Et Rosa levant les epaules:

-- Laissez-la donc... elle va encore rater son Hollandais, comme
je l'ai vue rater toutes ses belles affaires... Apres son histoire
avec Flamant, elle avait pourtant essaye de devenir pratique, mais
la voila plus folle que jamais...

-- _Ay_! _vellaca_... grogna maman Pilar.

L'Anglaise a tete de clown intervint avec l'horrible accent qui,
si longtemps, avait fait son succes:

-- C'etait tres bien d'aimer l'amour, petite... c'etait tres
bonne, l'amour, vous savez... mais vous devez aimer l'argent
aussi... moi maintenant, si j'etais riche toujours, est-ce que mon
croupier il dirait je suis laide, croyez-vous?...

Elle eut un bond de fureur, lui haussant la voix a l'aigu:

-- Oh! c'etait pourtant terrible, cette chose... Avoir ete celebre
au monde, universelle, connue comme un monument, comme un
boulevard... si connue que vous n'avez pas un miserable cocher,
quand vous disez "Wilkie Cob!" tout de suite il savait ou
c'etait... Avoir eu des princes pour mes pieds dessus, et des
rois, si je crachais, ils disaient c'etait joli, le crachement!...
Et voila maintenant ce sale voyou qui voulait pas de moi sur cette
motive de ma laideur; et je avais pas de quoi seulement me le
payer pour une nuit.

Et se montant a cette idee qu'on avait pu la trouver laide, elle
ouvrit sa robe brusquement:

-- La figure, _yes_, je sacrifiais; mais ca, le gorge, les
epaules... Est-ce blanc? Est-ce dur?...

Elle etalait avec impudeur sa chair de sorciere, restee
miraculeusement jeune apres trente ans de fournaise, et que la
tete surmontait, fletrie et macabre depuis la ligne du cou.

"Mesdames le bateau est pret!..." cria de Potter; et l'Anglaise,
agrafant sa robe sur ce qui lui restait de jeunesse, murmura dans
un navrement comique:

-- _Je_ pouvais pourtant pas aller toute _nioue_ sur les
places!...

Dans ce decor de Lancret, ou la blancheur coquette des villas
eclatait parmi la verdure nouvelle, avec ces terrasses, ces
pelouses encadrant le petit lac tout ecaille de soleil, quel
embarquement que celui de toute cette vieille Cythere eclopee;
l'aveugle Sombreuse et le vieux clown et Desfous la paralytique,
laissant dans le sillon de l'eau le parfum musque de leur
maquillage!

Jean tenait les rames, le dos courbe, honteux et desole qu'on put
le voir et lui attribuer quelque basse fonction dans cette
sinistre barque allegorique. Heureusement qu'il avait en face de
lui, pour rafraichir son coeur et ses yeux, Fanny Legrand assise a
l'arriere, pres de la barre que tenait de Potter, Fanny dont le
sourire ne lui avait jamais paru si jeune, sans doute par
comparaison.

"Chante-nous quelque chose, petite..." demanda la Desfous que le
printemps amollissait. De sa voix expressive et profonde, Fanny
commencait la barcarolle de _Claudia_ que le musicien, remue par
ce rappel de son premier grand succes, suivait en imitant a bouche
fermee le dessin de l'orchestre, cette ondulation qui fait courir
sur la melodie comme une lumiere d'eau dansante. A cette heure,
dans ce decor, c'etait delicieux. D'une terrasse voisine on cria
bravo; et le Provencal, ramenant en mesure les avirons, avait soif
de cette musique divine aux levres de sa maitresse, une tentation
de mettre sa bouche a meme la source, et de boire dans le soleil,
la tete renversee, toujours.

Tout a coup Rosa, furieuse, interrompit la cantilene dont le
mariage de voix l'irritait:

-- He la-bas, la musique, quand vous aurez fini de vous roucouler
dans la figure... Si vous croyez qu'elle nous amuse votre romance
d'enterre-morts... En voila assez... d'abord il est tard, il faut
que Fanny rentre a la boite...

Et d'un geste furibond montrant le plus prochain debarcadere:

-- Aborde la... dit-elle a son amant, ils seront plus pres de la
gare...

C'etait brutal comme conge; mais l'ancienne dame des chars avait
habitue son monde a ces facons de faire, et personne n'osa
protester. Le couple jete au rivage avec quelques mots de froide
politesse au jeune homme, des ordres a Fanny d'une voix sifflante,
la barque s'eloigna chargee de cris, d'un train de dispute que
termina un insultant eclat de rire apporte aux deux amants par la
sonorite de l'eau.

-- Tu entends, tu entends, disait Fanny bleme de rage, c'est de
nous qu'elle se moque...

Et toutes ses humiliations, toutes ses rancoeurs lui remontant a
cette derniere injure, elle les enumerait en regagnant la gare,
avouait meme des choses qu'elle avait toujours cachees. Rosa ne
cherchait qu'a l'eloigner de lui, qu'a faciliter des occasions de
le tromper.

-- Tout ce qu'elle m'a dit pour me faire prendre ce Hollandais...
Encore tout a l'heure elles s'y sont mises toutes... Je t'aime
trop, tu comprends, ca la gene pour ses vices, car elle les a
tous, les plus bas, les plus monstrueux. Et c'est parce que je ne
veux plus...

Elle s'arreta, le vit tres pale, les levres tremblantes, comme le
soir ou il remuait le fumier aux lettres.

-- Oh! ne crains rien, dit-elle... ton amour m'a guerie de toutes
ces horreurs... Elle et son cameleon qui empeste, ils me degoutent
tous les deux.

-- Je ne veux plus que tu restes la, fit l'amant affole de
jalousies malsaines... Il y a trop de saletes dans le pain que tu
gagnes; tu vas revenir avec moi, nous nous en tirerons toujours.

Elle l'attendait, ce cri, l'appelait depuis longtemps. Cependant
elle resista, objectant qu'en menage, avec les trois cents francs
du ministere, la vie serait bien difficile, qu'il faudrait peut-
etre se separer encore... "Et j'ai tant souffert en quittant notre
pauvre maison!..."

Des bancs s'espacaient sous les acacias qui bordent la route avec
les fils du telegraphe charges d'hirondelles; pour mieux causer,
ils s'assirent, tres emus tous deux et les bras noues:

-- Trois cents francs par mois, disait Jean, mais comment font les
Hettema qui n'en ont que deux cent cinquante?...

-- Ils vivent a la campagne, a Chaville toute l'annee.

-- Eh bien, faisons comme eux, je ne tiens pas a Paris.

-- Vrai?... tu veux bien?... ah! m'ami, m'ami!...

Du monde passait sur la route, une galopade d'anes emportant un
lendemain de noces. Ils ne pouvaient pas s'embrasser, et restaient
immobiles, serres l'un a l'autre, revant d'un bonheur rajeuni dans
des soirs d'ete qui auraient cette douceur champetre, ce calme
tiede qu'egayaient au loin les coups de carabine, les ritournelles
d'orgue d'une fete de banlieue.


VIII

Ils s'installerent a Chaville, entre le haut et le bas pays, le
long de cette vieille route forestiere qu'on appelle le Pave des
Gardes, dans un ancien rendez-vous de chasse, a la porte du bois:
trois pieces guere plus grandes que celles de Paris, toujours leur
mobilier de petit menage, le fauteuil canne, l'armoire peinte, et
pour orner l'affreux papier vert de leur chambre, rien que le
portrait de Fanny, car la photographie de Castelet avait eu son
cadre casse pendant le demenagement et se palissait dans les
combles.

On n'en parlait plus guere, de ce pauvre Castelet, depuis que
l'oncle et la niece avaient interrompu leur correspondance. "Un
joli lacheur..." disait-elle, se rappelant la facilite du Fenat a
proteger la premiere rupture. Les petites, seules, entretenaient
leur frere de nouvelles, mais Divonne n'ecrivait plus. Peut-etre
gardait-elle encore rancune a son neveu; ou devinait-elle que la
mauvaise femme etait revenue pour decacheter et commenter ses
pauvres lettres maternelles a gros caracteres paysans.

Par moments, ils auraient pu se croire encore rue d'Amsterdam,
quand ils se reveillaient avec la romance des Hettema redevenus
leurs voisins et le sifflement des trains qui se croisaient
continuellement de l'autre cote du chemin, visibles a travers les
branches d'un grand parc. Mais, au lieu du vitrage blafard de la
gare de l'Ouest, de ses fenetres sans rideaux montrant des
silhouettes penchees de bureaucrates, et du fracas ronflant sur la
rue en pente ils savouraient l'espace silencieux et vert au-dela
de leur petit verger entoure d'autres jardins, de maisonnettes
dans des bouquets d'arbres, degringolant jusqu'au bas de la cote.

Le matin, avant de partir, Jean dejeunait dans leur petite salle a
manger, la croisee ouverte sur cette large route pavee, mangee
d'herbe, bordee de haies d'epine blanche aux parfums amers. C'est
par la qu'il allait a la gare en dix minutes, longeant le parc
bruissant et gazouillant; et, quand il revenait, cette rumeur
s'apaisait a mesure que l'ombre sortait des taillis sur la mousse
du chemin vert empourpre de couchant, et que les appels des
coucous a tous les coins du bois traversaient de trilles de
rossignols dans les lierres.

Mais voici que la premiere installation faite et la surprise
passee de cet apaisement des choses autour de lui, l'amant se
reprenait a ses tourments de jalousie sterile et explorante. La
brouille de sa maitresse avec Rosa, le depart de l'hotel avaient
amene entre les deux femmes une explication a double entente
monstrueuse, ravivant ses soupcons, ses plus troublantes
inquietudes; et lorsqu'il s'en allait, qu'il apercevait du wagon
leur maison basse, en rez-de-chaussee surmonte d'une lucarne
ronde, son regard fouillait la muraille. Il se disait: "qui sait?"
et cela le poursuivait jusque dans les paperasses de son bureau.

Au retour, il lui faisait rendre compte de sa journee, de ses
moindres actes, de ses preoccupations, le plus souvent
indifferentes, qu'il surprenait d'un "a quoi penses-tu?... tout de
suite...", craignant toujours qu'elle regrettat quelque chose ou
quelqu'un de cet horrible passe, confesse par elle chaque fois
avec la meme indeconcertable franchise.

Au moins lorsqu'ils ne se voyaient que le dimanche, avides l'un de
l'autre, il ne prenait pas le temps de ces perquisitions morales,
outrageantes et minutieuses. Mais rapproches, avec la continuite
de la vie a deux, ils se torturaient jusque dans leurs caresses,
dans leurs plus intimes etreintes, agites de la sourde colere, du
douloureux sentiment de l'irreparable; lui, s'epuisant a vouloir
procurer a cette blasee d'amour une commotion qu'elle ignorat
encore, elle prete au martyre pour donner une joie, qui n'eut pas
ete a dix autres, n'y parvenant pas et pleurant de rage
impuissante.

Puis une detente se fit en eux; peut-etre la satiete. des sens
dans le tiede enveloppement de la nature, ou plus simplement le
voisinage des Hettema. C'est que, de tous les menages campes sur
la banlieue parisienne, pas un peut-etre ne gouta jamais comme
celui-la les libertes campagnardes, la joie de s'en aller vetus de
loques, coiffes de chapeaux d'ecorce, madame sans corset, monsieur
dans des espadrilles; de porter en sortant de table des croutes
aux canards, des epluchures aux lapins, puis sarcler, ratisser,
greffer, arroser.

Oh! l'arrosage...

Les Hettema s'y mettaient sitot que le mari rentre echangeait son
costume de bureau contre une veste de Robinson; apres diner, ils
s'y reprenaient encore, et la nuit venue depuis longtemps, dans le
noir du petit jardin d'ou montait une buee fraiche de terre
mouillee, on entendait le grincement de la pompe, les heurts des
grands arrosoirs, et d'enormes souffles errant a toutes les
plates-bandes avec un ruissellement qui semblait tomber du front
des travailleurs dans leurs pommes d'arrosage, puis de temps en
temps un cri de triomphe:

-- J'en ai mis trente-deux aux pois gourmands!...

-- Et moi quatorze aux balsamines!...

Des gens qui ne se contentaient pas d'etre heureux, mais se
regardaient l'etre, degustaient leur bonheur a vous en faire venir
l'eau a la bouche; l'homme surtout, par la facon irresistible dont
il racontait les joies de l'hivernage a deux:

-- Ce n'est rien maintenant, mais vous verrez en decembre!... On
rentre crotte, mouille, avec tous les embetements de Paris sur le
dos; on trouve bon feu, bonne lampe, la soupe qui embaume et, sous
la table, une paire de sabots remplis de paille. Non, voyez-vous,
quand on s'est fourre une platee de choux et de saucisses, un
quartier de gruyere tenu au frais sous le linge, quand on a verse
la-dessus un litre de ginglard qui n'a pas passe par Bercy, libre
de bapteme et d'entree, ce que c'est bon de tirer son fauteuil au
coin du feu, d'allumer une pipe, en buvant son cafe arrose d'un
caramel a l'eau-de-vie, et de piquer un chien en face l'un de
l'autre, pendant que le verglas degouline sur les vitres... Oh! un
tout petit chien, le temps de laisser passer le gros de la
digestion... Apres on dessine un moment, la femme dessert, fait
son petit train-train, la couverture, le moine, et quand elle est
couchee, la place chaude, on tombe dans le tas, et ca vous fait
par tout le corps une chaleur comme si l'on entrait tout entier
dans la paille de ses sabots...

Il en devenait presque eloquent de materialite, ce geant velu, a
lourde machoire, si timide a l'ordinaire qu'il ne pouvait pas dire
deux mots sans rougir et sans begayer.

Cette timidite folle, d'un contraste comique avec cette barbe
noire et cette envergure de colosse, avait fait son mariage et la
tranquillite de sa vie. A vingt-cinq ans, debordant de vigueur et
de sante, Hettema ignorait l'amour et la femme, quand un jour, a
Nevers, apres un repas de corps, des camarades l'entrainerent a
moitie gris dans une maison de filles et l'obligerent a faire son
choix. Il sortit de la bouleverse, revint, choisit la meme,
toujours, paya ses dettes, l'emmena, et s'effrayant a l'idee qu'on
pourrait la lui prendre, qu'il faudrait recommencer une nouvelle
conquete, il finit par l'epouser.

-- Un menage legitime, mon cher... disait Fanny dans un rire de
triomphe a Jean qui l'ecoutait terrifie... Et, de tous ceux que
j'ai connus, c'est encore le plus propre, le plus honnete.

Elle l'affirmait dans la sincerite de son ignorance, les menages
legitimes ou elle avait pu penetrer ne meritant sans doute pas
d'autre jugement; et toutes ses notions de la vie etaient aussi
fausses et sinceres que celle-la.

D'un calmant voisinage ces Hettema, l'humeur toujours egale,
capables meme de services pas trop derangeants, ayant surtout
l'horreur des scenes, des querelles ou il faut prendre parti, et
en general de tout ce qui peut troubler une heureuse digestion. La
femme essayait d'initier Fanny a l'elevage des poules et des
lapins, aux joies salubres de l'arrosage, mais inutilement.

La maitresse de Gaussin, faubourienne passee par les ateliers,
n'aimait la campagne qu'en echappees, en parties, comme un endroit
ou l'on peut crier, se rouler, se perdre avec son amant. Elle
detestait l'effort, le travail; et ses six mois de gerance ayant
epuise pour longtemps ses facultes actives, elle s'amollissait
dans une torpeur vague, une griserie de bien-etre et de plein air
qui lui otait presque la force de s'habiller, de se coiffer, ou
meme d'ouvrir son piano.

Le soin de leur interieur laisse tout entier a une menagere du
pays, quand, le soir venu, elle resumait sa journee pour la
raconter a Jean, elle ne trouvait rien qu'une visite a Olympe, des
potins par-dessus la cloture, et des cigarettes, des tas de
cigarettes dont les debris salissaient le marbre devant la
cheminee. Deja six heures!... A peine le temps de passer une robe,
de piquer une fleur a son corsage pour aller au-devant de lui par
le chemin vert...

Mais avec les brouillards, les pluies d'automne, la nuit qui
tombait de bonne heure, elle eut plus d'un pretexte pour ne pas
sortir; et souvent il la surprenait au retour dans une de ces
gandouras de laine blanche a grands plis qu'elle mettait le matin,
les cheveux releves comme quand il etait parti. Il la trouvait
charmante ainsi, la nuque restee jeune, sa chair tentante et
soignee qu'il sentait toute prete, sans entraves. Pourtant cet
aveulissement le choquait, l'effrayait comme un danger.

Lui-meme, apres un grand effort de travail pour augmenter un peu
leurs ressources sans recourir a Castelet, des veillees passees
sur des plans, des reproductions de pieces d'artillerie, de
caissons, de fusils nouveau modele qu'il dessinait au compte
d'Hettema, se sentit envahi tout a coup par cette influence
dissolvante de la campagne et de la solitude a laquelle se
laissent prendre les plus forts, les plus actifs, et dont sa
premiere enfance dans un coin perdu de nature avait mis en lui le
germe engourdissant.

Et la materialite de leurs gros voisins aidant, se communiquant a
eux dans de perpetuelles allees et venues d'une maison a l'autre,
avec un peu de leur abaissement moral et de leur appetit
monstrueux, Gaussin et sa maitresse en vinrent eux aussi a
discuter gravement la question des repas et l'heure du coucher.
Cesaire ayant envoye une piece de son vin de grenouille, ils
passerent tout un dimanche a le mettre en bouteilles, la porte de
leur petit caveau ouverte sur le dernier soleil de l'annee, un
ciel bleu ou couraient des nuees roses, d'un rose de bruyere des
bois. L'heure n'etait pas loin des sabots remplis de paille
chaude, ni du petit somme a deux, de chaque cote d'un feu de
souches. Heureusement il leur arriva une distraction.

Il la trouva un soir tres emue. Olympe venait de lui raconter
l'histoire d'un pauvre petit enfant, eleve au Morvan par une
grand-mere. Le pere et la mere a Paris, marchands de bois,
n'ecrivaient plus, ne payaient plus depuis des mois. La grand-mere
morte subitement, des mariniers avaient ramene le mioche par le
canal de l'Yonne pour le remettre a ses parents; mais, plus
personne. Le chantier ferme, la mere partie avec un amant, le pere
ivrogne, failli, disparu... Ils vont bien les menages
legitimes!... Et voila le pauvre petit, six ans, un amour, sans
pain ni vetements, a la rue.

Elle s'emouvait jusqu'aux larmes, puis tout a coup:

-- Si nous le prenions... veux-tu?

-- Quelle folie!

-- Pourquoi?...

Et, de bien pres, le calinant:

-- Tu sais comme j'ai desire un enfant de toi; on eleverait celui-
la, on l'instruirait. ces petits qu'on ramasse, au bout d'un temps
on les aime comme s'ils etaient a vous...

Elle invoquait aussi la distraction que ce serait pour elle, seule
tout le jour a s'abetir en remuant des tas de vilaines idees. Un
enfant, c'est une sauvegarde. Puis, le voyant effraye de la
depense:

-- Mais ce n'est rien, la depense... Songe donc, a six ans!... on
l'habillera avec tes vieux effets... Olympe, qui s'y entend,
m'assurait que nous ne nous en apercevrions meme pas.

-- Que ne le prend-elle alors! dit Jean avec la mauvaise humeur de
l'homme qui se sent vaincu par sa propre faiblesse.

Il essaya pourtant de resister, a l'aide de l'argument decisif:

-- Et quand je ne serai plus la?...

Il en parlait rarement de ce depart pour ne pas attrister Fanny,
mais y pensait, s'en rassurait contre les dangers du menage et les
tristes confidences de De Potter.

-- Quelle complication que cet enfant, quelle charge pour toi dans
l'avenir!...

Les yeux de Fanny se voilerent:

-- Tu te trompes, m'ami, ce serait quelqu'un a qui parler de toi,
une consolation, une responsabilite aussi qui me donnerait la
force de travailler, de reprendre gout a l'existence...

Il reflechit une minute, la vit toute seule, dans la maison vide:

-- Ou est-il, ce petit?

-- Au Bas-Meudon, chez un marinier qui l'a recueilli pour quelques
jours... Apres, c'est l'hospice, l'assistance.

-- Eh bien! va le chercher, puisque tu y tiens...

Elle lui sauta au cou, et d'une joie d'enfant tout le soir, fit de
la musique, chanta, heureuse, exuberante, transfiguree. Le
lendemain, en wagon, Jean parla de leur decision au gros Hettema
qui paraissait instruit de l'affaire, mais desireux de ne pas s'en
meler. Enfonce dans son coin et dans la lecture du _Petit
Journal_, il begayait du fond de sa barbe:

-- Oui, je sais... ce sont ces dames... ca ne me regarde pas...

Et montrant sa tete au-dessus de la feuille depliee:

-- Votre femme me parait tres romanesque, dit-il.

Romanesque ou non, elle etait le soir consternee, a genoux, une
assiette de soupe a la main, essayant d'apprivoiser le petit gars
morvandiau, qui debout, dans une pose de recul, la tete basse, une
tete enorme aux cheveux de chanvre, refusait energiquement de
parler, de manger, meme de montrer sa figure et repetait d'une
forte voix etranglee et monotone:

-- Voir _menine_, voir _menine_.

-- _Menine_, c'est sa grand-mere, je pense... Depuis deux heures,
je n'ai pas pu en tirer autre chose.

Jean s'y mit aussi a vouloir lui faire avaler sa soupe, mais sans
succes. Et ils restaient la, agenouilles tous deux a sa hauteur,
tenant l'un l'assiette, l'autre la cuiller, comme devant un agneau
malade, a repeter des encouragements, des mots de tendresse pour
le decider.

-- Mettons-nous a table, peut-etre nous l'intimidons; il mangera
si nous ne le regardons plus...

Mais il continua a se tenir immobile, ahuri, repetant sa plainte
de petit sauvage, "voir menine", qui leur dechirait le coeur,
jusqu'a ce qu'il se fut endormi, debout contre le buffet, et si
profondement qu'ils purent le deshabiller, le coucher dans la
lourde _berce_ campagnarde empruntee a un voisin, sans qu'il
ouvrit l'oeil une seconde.

"Vois comme il est beau..." disait Fanny tres fiere de son
acquisition; et elle forcait Gaussin a admirer ce front tetu, ces
traits fins et delicats sous leur hale paysan, cette perfection de
petit corps aux reins rables, aux bras pleins, aux jambes de petit
faune, longues et nerveuses, deja duvetees dans le bas. Elle
s'oubliait a contempler cette beaute d'enfant.

"Couvre-le donc, il va avoir froid..." dit Jean dont la voix la
fit tressaillir, comme tiree d'un reve; et tandis qu'elle le
bordait tendrement, le petit avait de longs soupirs sanglotes, une
houle de desespoir malgre le sommeil.

La nuit, il se mit a parler tout seul:

-- _Guerlaude me_, _menine_...

-- Qu'est-ce qu'il dit?... ecoute...

Il voulait etre _guerlaude_; mais que signifiait ce mot patois?
Jean, a tout hasard, allongea le bras et se mit a remuer la lourde
couchette; a mesure l'enfant se calmait et il se rendormit en
tenant dans sa grosse petite main rugueuse, la main qu'il croyait
etre celle de sa "menine", morte depuis quinze jours.

Ce fut comme un chat sauvage dans la maison, qui griffait,
mordait, mangeait a part des autres, avec des grondements quand on
s'approchait de son ecuelle; les quelques mots qu'on en tirait
etaient d'un langage barbare de bucherons morvandiaux, que jamais
sans les Hettema, du meme pays que lui, personne n'aurait pu
comprendre. Pourtant, a force de bons soins, de douceur, on
parvint a l'apprivoiser un peu, "un pso", comme il disait. Il
consentit a changer les guenilles dans lesquelles on l'avait amene
contre les vetements chauds et propres dont l'approche, les
premiers jours, le faisait "querrier" de fureur, en vrai chacal
qu'on voudrait affubler d'un manteau de levrette. Il apprit a
manger a table, l'usage de la fourchette et de la cuiller, et a
repondre, quand on lui demandait son nom, qu'au pays "i li dision
Josaph".

Quant a lui donner les moindres notions elementaires, il n'y
fallait pas songer encore. Eleve en plein bois, sous une hutte de
charbonnage, la rumeur d'une nature bruissante et fourmillante
hantait sa caboche dure de petit sylvain, comme le bruit de la mer
la spirale d'un coquillage; et nul moyen d'y faire entrer autre
chose, ni de le garder a la maison, meme par les temps les plus
durs. Dans la pluie, la neige, quand les arbres denudes se
dressaient en coraux de givre, il s'echappait, battait les
buissons, fouillait les terriers avec d'adroites cruautes de furet
chasseur, et lorsqu'il rentrait, rabattu par la faim, il y avait
toujours dans sa veste de futaine mise en loques, dans la poche de
sa petite culotte crottee jusqu'au ventre, quelque bete engourdie
ou morte, oiseau, taupe, mulot, ou, a defaut, des betteraves, des
pommes de terre arrachees dans les champs.

Rien ne pouvait vaincre ces instincts braconniers et chapardeurs,
compliques d'une manie paysanne, d'enfouir toutes sortes de menus
objets luisants, boutons de cuivre, perles de jais, papier de
plomb du chocolat, que Josaph ramassait en fermant la main,
emportait vers des cachettes de pie voleuse. Tout ce butin prenait
pour lui un nom vague et generique, la denree, qu'il prononcait
_denraie_; et ni raisonnements, ni taloches n'auraient pu
l'empecher de faire sa _denraie_ aux depens de tout et de tous.

Les Hettema seuls y mettaient bon ordre, le dessinateur gardant a
portee de sa main, sur sa table autour de laquelle rodait le petit
sauvage attire par les compas, les crayons de couleur, un fouet a
chien qu'il lui faisait claquer aux jambes. Mais ni Jean ni Fanny
n'eussent use de menaces pareilles, quoique le petit se montrat,
vis-a-vis d'eux, sournois, mefiant, inapprivoisable meme aux
gateries tendres, comme si la _menine_, en mourant, l'eut prive de
toute expansion affective. Fanny, "parce qu'elle puait bon",
parvenait encore a le garder un moment sur ses genoux, tandis que
pour Gaussin, cependant tres doux avec lui, c'etait toujours la
bete fauve de l'arrivee, le regard mefiant, les griffes tendues.

Cette repulsion invincible et presque instinctive de l'enfant, la
malice curieuse de ses petits yeux bleus aux cils d'albinos, et
surtout l'aveugle et subite tendresse de Fanny pour cet etranger
tout a coup tombe dans leur vie, troublaient l'amant d'un soupcon
nouveau. C'etait peut-etre un enfant a elle, eleve en nourrice ou
chez sa belle-mere; et la mort de Machaume apprise vers cette
epoque semblait une coincidence pour justifier son tourment.
Parfois, la nuit, quand il tenait cette petite main cramponnee a
la sienne, -- car l'enfant dans le vague du sommeil et du reve
croyait toujours la tendre a _menine_, -- il l'interrogeait de
tout son trouble interieur et inavoue: "D'ou viens-tu? Qui es-tu?"
esperant deviner, communique par la chaleur du petit etre, le
mystere de sa naissance.

Mais son inquietude tomba, sur un mot du pere Legrand qui venait
demander qu'on l'aidat a payer un entourage a sa defunte et criait
a sa fille en apercevant la berce de Josaph:

-- Tiens! un gosse!... tu dois etre contente!... Toi qui n'as
jamais pu en decrocher un.

Gaussin fut si heureux, qu'il paya l'entourage, sans demander a
voir les devis, et retint le pere Legrand a dejeuner.

Employe dans les tramways de Paris a Versailles, injecte de vin et
d'apoplexie, mais toujours vert et de belle mine sous son chapeau
de cuir bouilli entoure pour la circonstance d'une lourde ganse de
crepe qui en faisait un vrai chapeau de croque-mort, le vieux
cocher parut enchante de l'accueil du monsieur de sa fille, et
revint de temps en temps manger la soupe avec eux. Ses cheveux
blancs de polichinelle sur sa face rase et tumefiee, ses airs de
pochard majestueux, le respect qu'il portait a son fouet, le
posant, le calant dans un coin sur avec des precautions de
nourrice, impressionnaient beaucoup l'enfant; et tout de suite le
vieux et lui furent en grande intimite. Un jour qu'ils achevaient
de diner tous ensemble, les Hettema vinrent les surprendre:

"Ah! pardon, vous etes en famille..." fit la femme en minaudant,
et le mot frappa Jean au visage, humiliant comme un soufflet.

Sa famille!... Cet enfant trouve qui ronflait la tete sur la
nappe, ce vieux forban ramolli, la pipe en coin de bouche, la voix
poisseuse, expliquant pour la centieme fois que deux sous de fouet
lui duraient six mois et que, depuis vingt ans, il n'avait pas
change de manche!... Sa famille, allons donc!... pas plus qu'elle
n'etait sa femme, cette Fanny Legrand, vieille et fatiguee,
avachie sur ses coudes dans la fumee des cigarettes... Avant un
an, tout cela disparaitrait de sa vie, avec le vague de rencontres
de voyage, de convives de table d'hote.

Mais a d'autres moments cette idee de depart qu'il invoquait comme
excuse a sa faiblesse, des qu'il se sentait dechoir, tire en bas,
cette idee, au lieu de le rassurer, de le soulager, lui faisait
sentir les liens multiples serres autour de lui, quel dechirement
ce serait que ce depart, non pas une rupture, mais dix ruptures,
et qu'il lui en couterait de lacher cette petite main d'enfant qui
la nuit s'abandonnait dans la sienne. Jusqu'a La Balue, le loriot
sifflant et chantant dans sa cage trop petite qu'on devait
toujours lui changer et ou il courbait le dos comme le vieux
cardinal dans sa prison de fer; oui, La Balue lui-meme avait pris
un petit coin de son coeur, et ce serait une souffrance que l'oter
de la.

Elle approchait pourtant, cette inevitable separation; et le
splendide mois de juin, qui mettait la nature en fete, serait
probablement le dernier qu'ils passeraient ensemble. Est-ce cela
qui la rendait nerveuse, irritable, ou l'education de Josaph
entreprise d'une ardeur subite, au grand ennui du petit Morvandiau
qui restait des heures devant ses lettres, sans les voir ni les
prononcer, le front ferme d'une barre comme les battants d'une
cour de ferme? De jour en jour, ce caractere de femme s'exaltait
en violences et en pleurs dans des scenes sans cesse renouvelees,
bien que Gaussin s'appliquat a l'indulgence; mais elle etait si
injurieuse, il montait de sa colere une telle vase de rancune et
de haine contre la jeunesse de son amant, son education, sa
famille, l'ecart que la vie allait agrandir entre leurs deux
destinees, elle s'entendait si bien a le piquer aux points
sensibles, qu'il finissait par s'emporter aussi et repondre.

Seulement sa colere a lui gardait une reserve, une pitie d'homme
bien eleve, des coups qu'il ne portait pas, comme trop douloureux
et faciles, tandis qu'elle se lachait dans ses fureurs de fille,
sans responsabilite, ni pudeur, faisait arme de tout, epiant sur
le visage de sa victime avec une joie cruelle la contraction de
souffrance qu'elle occasionnait, puis tout a coup tombant dans ses
bras et implorant son pardon.

La physionomie des Hettema, temoins de ces querelles eclatant
presque toujours a table, au moment assis et installe de decouvrir
la soupiere ou de mettre le couteau dans le roti, etait a peindre.
Ils echangeaient par-dessus la table servie un regard de comique
effarement. Pourrait-on manger, ou le gigot allait-il voler par le
jardin avec le plat, la sauce et l'etuvee de haricots?

"Surtout pas de scene!..." disaient-ils a chaque fois qu'il etait
question de se reunir; et c'est le mot dont ils accueillaient une
offre de dejeuner ensemble en foret, que Fanny leur jetait un
dimanche par-dessus le mur... Oh, non! on ne se disputerait pas
aujourd'hui, il faisait trop beau!... Et elle courut habiller
l'enfant, remplir les paniers.

Tout etait pret, on partait, quand le facteur apporta une lettre
chargee dont la signature retint Gaussin en arriere. Il rejoignit
la bande a l'entree du bois, et tout bas a Fanny:

-- C'est de l'oncle... Il est ravi... Une recolte superbe, vendue
sur pied... Il renvoie les huit mille francs de Dechelette, avec
bien des compliments et remerciements a sa niece.

-- Oui, sa niece!... a la mode de Gascogne... Vieille carotte,
va... dit Fanny qui ne conservait guere d'illusions sur les oncles
du Midi; puis, toute joyeuse: Il va falloir placer cet argent...

Il la regarda stupefait, l'ayant toujours connue tres scrupuleuse
sur les questions de probite monnayee...

-- Placer?... mais ce n'est pas a toi...

-- Tiens, au fait, je ne t'ai pas dit...

Elle rougit, avec ce regard qui se ternissait a la moindre
alteration de la verite... Ce bon enfant de Dechelette ayant
appris ce qu'ils faisaient pour Joseph, lui avait ecrit que cet
argent les aiderait a elever le petit.

-- Puis tu sais, si ca t'ennuie, on les lui rendra, ses huit mille
francs; il est a Paris...

La voix des Hettema, qui discretement avaient pris l'avance,
retentit sous les arbres:

-- A droite ou a gauche?

-- A droite, a droite... aux Etangs!..." cria Fanny, puis, tournee
vers son amant: Voyons, tu ne vas pas recommencer a te devorer
pour des betises... nous sommes un vieux menage, que diable!...

Elle connaissait cette paleur tremblee de ses levres, ce coup
d'oeil au petit, l'interrogeant des pieds a la tete; mais cette
fois ce ne fut qu'une velleite de violence jalouse. Il en arrivait
maintenant aux lachetes de l'habitude, aux concessions pour la
paix. "Quel besoin de me torturer, d'aller au fond des choses?...
Si cet enfant est a elle, quoi de plus simple qu'elle l'ait pris,
en me cachant la verite, apres toutes les scenes, les
interrogatoires que je lui ai fait subir!... Vaut-il pas mieux
accepter ce qui est et passer tranquillement les quelques mois qui
nous restent?..."

Et par les chemins vallonnes du bois il s'en allait portant leur
dejeuner de cantine dans son lourd panier drape de blanc, resigne,
las, le dos rond d'un vieux jardinier, tandis que devant lui la
mere et l'enfant marchaient ensemble, Josaph endimanche et gauche
dans un complet de la _Belle-Jardiniere_ qui l'empechait de
courir, elle, en peignoir clair, tete et cou nus sous un parasol
japonais, la taille epaissie, la marche veule, et dans ses beaux
cheveux en torsades, une grande meche blanche qu'elle ne se
donnait plus la peine de cacher.

En avant et plus bas, se tassait dans la pente de l'allee le
couple Hettema, coiffe de gigantesques chapeaux de paille pareils
a ceux des cavaliers Touaregs, vetu de flanelle rouge, charge de
victuailles, d'engins de peche, filets, balances a ecrevisses, et
la femme, pour alleger son mari, portant vaillamment en sautoir
sur sa poitrine de colosse le cor de chasse sans lequel il n'y
avait pas de promenade en foret possible pour le dessinateur. En
marchant, le menage chantait:

_J'aime entendre la rame_
_Le soir battre les flots;_
_J'aime le cerf qui brame..._

Le repertoire d'Olympe etait inepuisable de ces sentimentalites de
la rue; et quand on se figurait ou elle les avait ramassees, dans
quelle demi-ombre honteuse de persiennes closes, a combien
d'hommes elle les avait chantees, la serenite du mari accompagnant
a la tierce prenait une extraordinaire grandeur. Le mot du
grenadier a Waterloo: "Ils sont trop..." devait etre celui de la
philosophique indifference de cet homme.

Pendant que Gaussin reveur regardait l'enorme couple s'enfoncer
dans un creux de vallon ou lui-meme s'engageait a sa suite, un
grincement de roues montait l'allee avec une volee de fous rires,
de voix enfantines; et tout a coup parut, a quelques pas de lui,
un chargement de fillettes, rubans et cheveux flottants dans une
charrette anglaise trainee par un petit ane, qu'une jeune fille,
guere plus agee que les autres, tirait par la bride sur ce chemin
difficile.

Il etait aise de voir que Jean faisait partie de la bande dont les
tournures heteroclites, la grosse dame surtout, ceinturee d'un cor
de chasse, avaient anime le petit monde d'une gaiete
inextinguible; aussi la jeune fille essaya-t-elle d'imposer
silence aux enfants une minute. Mais ce nouveau chapeau Touareg
dechaina plus fort leur folie moqueuse, et en passant devant
l'homme qui se rangeait pour laisser de la place a la petite
charrette, un joli sourire un peu gene lui demandait grace et
s'etonnait naivement de trouver au vieux jardinier une figure si
douce et si jeune.

Il salua timidement, rougit sans trop savoir de quelle honte; et
l'attelage s'arretant en haut de la cote a une croiserie de
chemins, avec un ramage de petites voix qui lisaient tout haut les
noms du poteau indicateur a demi-effaces par les pluies... _Route
des Etangs_, _Chene du grand veneur_, _Fausses reposes_, _Chemin
de_ _Velizy_..., Jean se retourna pour voir disparaitre dans
l'allee verte etoilee de soleil et tapissee de mousse, ou les
roues filaient sur du velours, ce tourbillon de blonde jeunesse,
cette charretee de bonheur aux couleurs du printemps, aux rires en
fusees sous les branches.

La trompe d'Hettema, furieuse, le tira brusquement de son reve.
Ils etaient installes au bord de l'etang, en train de deballer les
provisions; et de loin on voyait refletees par l'eau claire la
nappe blanche sur l'herbe rase, et les vareuses de flanelle rouge
eclatant dans la verdure comme des vestes de piqueur.

"Arrivez donc... c'est vous qui avez le homard", criait le gros
homme; et la voix nerveuse de Fanny:

-- C'est la petite Bouchereau qui t'a arrete en route?...

Jean tressaillit a ce nom de Bouchereau qui le ramenait a
Castelet, pres du lit de sa mere malade.

-- Mais oui, dit le dessinateur lui prenant le panier des mains...
la grande, celle qui conduisait, c'est la niece du medecin... Une
fille de son frere qu'il a prise chez lui. Ils habitent Velizy
pendant l'ete... Elle est jolie.

-- Oh! jolie... l'air effronte, surtout...

Et Fanny, coupant le pain, epiait son amant, inquiete de ses yeux
distraits.

Mme Hettema, tres grave, deballant le jambon, blamait fort cette
facon de laisser des jeunes filles courir les bois en liberte.

-- Vous me direz que c'est le genre anglais, et que celle-ci a ete
elevee a Londres..., mais c'est egal, ca n'est vraiment pas
convenable.

-- Non, mais tres commode pour les aventures!

-- Oh! Fanny...

-- Pardon, j'oubliais... Monsieur croit aux innocentes...

-- Voyons, si l'on dejeunait... fit Hettema qui commencait a
s'effrayer.

Mais il fallait qu'elle lachat tout ce qu'elle savait des jeunes
filles du monde. Elle avait de belles histoires la dessus..., les
couvents, les pensionnats, c'etait du propre... Elles sortaient de
la epuisees, fletries, avec le degout de l'homme; pas meme
capables de faire des enfants.

-- Et c'est alors qu'on vous les donne, tas de jobards... Une
ingenue!... Comme s'il y avait des ingenues; comme si du monde ou
pas du monde, toutes les filles ne savaient pas, de naissance, de
quoi il retourne... Moi, d'abord, a douze ans, je n'avais plus
rien a apprendre... vous non plus, n'est-ce pas, Olympe?

-- ... naturellement... dit Mme Hettema avec un haussement
d'epaules; mais le sort du dejeuner la preoccupait surtout, en
entendant Gaussin qui se montait, declarer qu'il y avait jeunes
filles et jeunes filles, et qu'on trouverait encore dans les
familles...

-- Ah! oui, la famille, ripostait sa maitresse d'un air de mepris,
parlons-en...; surtout de la tienne.

-- Tais-toi... Je te defends...

-- Bourgeois!

-- Drolesse!... Heureusement ca va finir... Je n'en ai plus pour
longtemps a vivre avec toi...

-- Va, va, file, c'est moi qui serai contente...

Ils s'injuriaient en pleine figure, devant la curiosite mauvaise
de l'enfant a plat ventre dans l'herbe, quand une effroyable
sonnerie de trompe, centuplee en echo par l'etang, les masses
etagees du bois, couvrit tout a coup leur querelle.

"En avez-vous assez?... En voulez-vous encore?" et rouge, le cou
gonfle, le gros Hettema, n'ayant trouve que ce moyen de les faire
taire, attendait, l'embouchure aux levres, le pavillon menacant.


IX

D'habitude leurs facheries ne duraient guere, fondues a un peu de
musique, aux calines effusions de Fanny; mais, cette fois, il lui
en voulut serieusement, et plusieurs jours de suite garda le meme
pli au front, le meme silence de rancune, s'installant a dessiner
sitot les repas, se refusant a toute sortie avec elle.

C'etait comme une honte subite de l'abjection ou il vivait, la
crainte de rencontrer encore la petite charrette montant l'allee
et ce limpide sourire de jeunesse auquel il songeait constamment.
Puis, avec un brouillement de reve qui s'en va, de decor qui se
casse pour les changements a vue d'une feerie, l'apparition devint
confuse, se perdit dans son lointain de bois, et Jean ne la revit
plus. Seulement il lui resta un fond de tristesse dont Fanny crut
savoir la cause, et resolut d'avoir raison....

-- C'est fait, lui dit-elle un jour toute joyeuse... J'ai vu
Dechelette... Je lui ai rendu l'argent... Il trouve, comme toi,
que c'est plus convenable ainsi; je me demande pourquoi, par
exemple... Enfin, ca y est... Plus tard, quand je serai seule, il
pensera au petit... Es-tu content?... M'en veux-tu toujours?

Et elle lui raconta sa visite rue de Rome, son etonnement de
trouver au lieu du caravanserail bruyant et fou, traverse de
bandes en delire, une maison bourgeoise paisible, gardee d'une
consigne tres severe. Plus de galas, plus de bals masques; et
l'explication de ce changement, dans ces mots a la craie que
quelque parasite econduit et furieux avait ecrits sur la petite
entree de l'atelier: _Ferme pour cause de collage_.

-- Et c'est la verite, mon cher... Dechelette en arrivant s'est
toque d'une fille de skating, Alice Dore; il l'a prise avec lui
depuis un mois, en menage, absolument en menage... Une petite
femme bien gentille, bien douce, un joli mouton... Ils ne font
guere de bruit a eux deux... J'ai promis que nous irions les voir;
ca nous changera un peu du cor de chasse et des barcarolles...
C'est egal, dis donc, le philosophe avec ses theories... Pas de
lendemain, pas de collage... Ah! je l'ai joliment blague!

Jean se laissa conduire chez Dechelette qu'il n'avait pas revu
depuis leur rencontre a la Madeleine. On l'eut bien surpris alors,
en lui disant qu'il en arriverait a frequenter sans degout ce
cynique et dedaigneux amant de sa maitresse, a devenir presque son
ami. Des la premiere visite, lui-meme s'etonnait de se sentir si a
l'aise, charme par la douceur de cet homme au bon rire d'enfant
dans sa barbe de cosaque, et d'une serenite d'humeur que
n'alteraient pas les cruelles crises de foie qui plombaient son
teint, le tour de ses yeux.

Et comme on comprenait bien la tendresse qu'il inspirait a cette
Alice Dore, aux longues mains molles et blanches, a
l'insignifiante beaute blonde, que relevait l'eclat de sa chair de
Flamande, aussi doree que son nom; de l'or dans les cheveux, dans
les prunelles, frangeant les cils, pailletant la peau jusque sous
les ongles.

Ramassee par Dechelette sur l'asphalte du skating, parmi les
grossieretes, les brutalites de la traite, les tourbillons de
fumee que l'homme crache, avec un chiffre, dans le maquillage de
la fille, la politesse de celui-ci l'avait attendrie et surprise.
Elle se retrouva femme, de pauvre betail a plaisir qu'elle etait,
et quand il voulut la renvoyer au matin, conformement a ses
principes, avec un bon dejeuner et quelques louis, elle eut le
coeur si gros, lui demanda si doucement, si desirement "garde-moi
encore..." qu'il ne se sentit pas le courage de refuser. Depuis,
moitie respect humain, moitie lassitude, il tenait sa porte close
sur cette lune de miel de hasard, qu'il passait au frais et au
calme de son palais d'ete si bien amenage pour le confortable; et
ils vivaient ainsi tres heureux, elle de ces egards tendres
qu'elle n'avait jamais connus, lui du bonheur qu'il donnait a ce
pauvre etre et de sa reconnaissance naive, subissant aussi sans
qu'il s'en rendit compte, et pour la premiere fois, le charme
penetrant d'une intimite de femme, le mysterieux sortilege de la
vie a deux, dans une conformite de bonte et de douceur.

Pour Gaussin, l'atelier de la rue de Rome fut une diversion au
milieu bas et mesquin ou trainait sa vie de petit employe en faux
menage; il aimait la conversation de ce savant aux gouts
d'artiste, de ce philosophe en robe persane, legere et lache comme
sa doctrine, ces recits de voyages que Dechelette esquissait avec
le moins de mots possible, et si bien a leur place parmi les
tentures orientales, les Bouddhas dores, les chimeres de bronze,
le luxe exotique de ce hall immense ou le jour tombait d'un haut
vitrage, vraie lumiere de fond de parc, remuee par le feuillage
grele des bambous, les palmes decoupees des fougeres
arborescentes, et les enormes feuilles des strilligias melees a
des philodendrons aux minces flexibilites de plantes d'eau,
cherchant l'ombre et l'humide.

Le dimanche surtout, avec cette large baie sur une rue deserte du
Paris d'ete, le frisson des feuilles, l'odeur de terre fraiche au
pied des plantes, c'etait la campagne et le sous-bois presque
autant qu'a Chaville, moins la promiscuite et la trompe des
Hettema. Il ne venait jamais de monde; une fois pourtant Gaussin
et sa maitresse, arrivant pour diner, entendirent des l'entree
l'animation de plusieurs voix. Le jour baissait, on prenait le
raki dans la serre, et la discussion semblait vive:

-- Et moi je trouve que cinq ans de Mazas, le nom perdu, la vie
detruite, c'est assez payer cher un coup de passion et de folie...
Je signerai votre petition, Dechelette.

-- C'est Caoudal... dit Fanny tout bas, en tressaillant.

Quelqu'un repondait avec la secheresse cassante d'un refus:

-- Moi, je ne signe rien, n'acceptant aucune solidarite avec ce
drole...

-- La Gournerie, maintenant...

Et Fanny, serree contre son amant, murmurait:

-- Allons-nous-en, si ca t'ennuie de les voir...

-- Pourquoi donc! mais pas du tout...

En realite, il ne se rendait pas bien compte de l'impression qu'il
aurait a se trouver en face de ces hommes, mais il ne voulait pas
reculer devant l'epreuve, desireux peut-etre de savoir le degre
actuel de cette jalousie qui avait fait son miserable amour.

"Allons!" dit-il, et ils se montrerent dans une lumiere rose de
fin de jour, eclairant les cranes chauves, les barbes grisonnantes
des amis de Dechelette jetes sur les divans bas, autour d'une
table d'Orient en escabeau ou tremblait, dans cinq ou six verres,
la liqueur anisee et laiteuse qu'Alice etait en train de verser.
Les femmes s'embrasserent:

-- Vous connaissez ces messieurs, Gaussin? demanda Dechelette, au
mouvement berceur de son fauteuil a bascule.

S'il les connaissait!... Deux au moins lui etaient familiers a
force d'avoir devisage pendant des heures leurs portraits aux
vitrines de celebrites. Comme ils l'avaient fait souffrir, quelle
haine il s'etait sentie contre eux, une haine de succession, une
rage a sauter dessus, a leur manger la figure, lorsqu'il les
rencontrait dans la rue!... Mais Fanny disait bien que cela lui
passerait; maintenant c'etait pour lui des visages de
connaissance, presque des parents, des oncles lointains qu'il
retrouvait.

"Toujours beau, le petit!..." dit Caoudal, allonge de toute sa
taille geante et tenant un ecran au-dessus de ses paupieres pour
les garantir du vitrage. "Et Fanny, voyons?..." Il se leva sur le
coude, cligna ses yeux d'expert:

-- La figure tient encore; mais la taille, tu fais bien de la
ficeler... enfin, console-toi, ma fille, La Gournerie est encore
plus gros que toi.

Le poete pinca dedaigneusement ses levres minces. Assis a la
turque sur une pile de coussins -- depuis son voyage en Algerie il
pretendait ne pouvoir se tenir autrement --, enorme, empate,
n'ayant plus d'intelligent que son front solide sous une foret
blanche, et son dur regard de negrier, il affectait avec Fanny une
reserve mondaine, une politesse exageree, comme pour donner une
lecon a Caoudal.

Deux paysagistes a tetes halees et rustiques completaient la
reunion; eux aussi connaissaient la maitresse de Jean, et le plus
jeune lui dit dans un serrement de main:

-- Dechelette nous a conte l'histoire de l'enfant, c'est tres
gentil ce que vous avez fait la, ma chere.

-- Oui, fit Caoudal a Gaussin, oui, tres chic, l'adoption... Pas
province du tout.

Elle semblait embarrassee de ces eloges, quand on buta contre un
meuble dans l'atelier obscur, et une voix, demanda:

-- Personne?

Dechelette dit:

-- Voila Ezano.

Celui-la, Jean ne l'avait jamais vu; mais il savait quelle place
ce boheme, ce fantaisiste, aujourd'hui range, marie, chef de
division aux Beaux-Arts, avait tenue dans l'existence de Fanny
Legrand, et il se souvenait d'un paquet de lettres passionnees et
charmantes. Un petit homme s'avanca, creuse, desseche, la demarche
raide, qui donnait la main de loin, tenait les gens a distance par
une habitude d'estrade, de figuration administrative. Il parut
tres surpris de voir Fanny, surtout de la retrouver belle apres
tant d'annees:

"Tiens!... Sapho..." et une rougeur furtive egaya ses pommettes.

Ce nom de Sapho qui la rendait au passe, la rapprochait de tous
ses anciens, causa une certaine gene.

"Et M. d'Armandy qui nous l'a amenee..." fit Dechelette vivement
pour prevenir le nouveau venu. Ezano salua; on se mit a causer.
Fanny rassuree de voir comme son amant prenait les choses, et
fiere de lui, de sa beaute, de sa jeunesse, devant des artistes,
des connaisseurs, se montra tres gaie, tres en verve. Toute a sa
passion presente, a peine se souvenait-elle de ses liaisons avec
ces hommes; des annees de cohabitation pourtant, de vie en commun
ou l'empreinte se fait d'habitudes, de manies, gagnees a un
contact et lui survivant, jusqu'a cette facon de rouler les
cigarettes qu'elle tenait d'Ezano comme sa preference du Job et du
maryland.

Jean constatait sans le moindre trouble ce petit detail qui l'eut
exaspere jadis, eprouvant a se trouver aussi calme, la joie d'un
prisonnier qui a lime sa chaine, et sent que le moindre effort lui
suffira pour l'evasion.

-- Hein! ma pauvre Fanny, disait Caoudal d'un ton blagueur en lui
montrant les autres... quel dechet!... sont-ils vieux, sont-ils
raplatis!... il n'y a que nous deux, vois-tu, qui tenions le coup.

Fanny se mit a rire:

-- Ah! pardon, colonel -- on l'appelait quelquefois ainsi a cause
de ses moustaches --, ce n'est pas tout a fait la meme chose... je
suis d'une autre promotion...

-- Caoudal oublie toujours qu'il est un ancetre, dit La Gournerie;
et sur un mouvement du sculpteur qu'il savait toucher au vif:
Medaille de 1840, cria-t-il de sa voix stridente, c'est une date,
mon bon!...

Il restait entre ces deux anciens amis un ton agressif, une sourde
antipathie qui ne les avait jamais separes, mais eclatait dans
leurs regards, leurs moindres paroles, et cela depuis vingt ans,
du jour ou le poete enlevait sa maitresse au sculpteur. Fanny ne
comptait plus pour eux, ils avaient l'un et l'autre couru d'autres
joies, d'autres deboires, mais la rancune subsistait, creusee plus
profonde avec les annees.

-- Regardez-nous donc tous les deux, et dites franchement si c'est
moi qui suis l'ancetre!...

Serre dans le veston qui faisait saillir ses muscles, Caoudal se
campait debout, la poitrine cambree, secouant sa criniere
flamboyante ou ne se voyait pas un poil blanc:

-- Medaille de 1840... cinquante-huit ans dans trois mois... Et
puis, qu'est-ce que ca prouve?... Est-ce l'age qui fait les
vieux?... Il n'y a qu'a la Comedie-Francaise et au Conservatoire
que les hommes bafouillent a la soixantaine, en branlant la tete,
et petonnent, le dos rond, les jambes molles, avec des accidents
seniles. A soixante ans, sacrebleu! on marche plus droit qu'a
trente, parce qu'on se surveille; et la femme vous gobe encore
pourvu que le coeur reste jeune, et chauffe, et remonte toute la
carcasse...

-- Crois-tu? fit La Gournerie qui regardait Fanny en ricanant.

Et Dechelette, avec son bon sourire:

-- Pourtant tu dis toujours qu'il n'y a que la jeunesse, tu en
rabaches...

-- C'est ma petite Cousinard qui m'a fait changer d'idee...
Cousinard, mon nouveau modele... Dix-huit ans, des ronds, des
fossettes partout, un Clodion... Et si bon enfant, si peuple, du
Paris de la Halle ou sa mere vend de la volaille... Elle vous a de
ces mots betes a l'embrasser, de ces mots... L'autre jour, dans
l'atelier, elle trouve un roman de Dejoie, regarde le titre:
_Therese_, et le rejette avec sa jolie moue: "Si ca s'etait appele
Pauv' Therese, je l'aurais lu toute la nuit!..." J'en suis fou, je
vous dis.

-- Du coup te voila en menage?... Et dans six mois encore une
rupture, des larmes comme le poing, le degout du travail, des
coleres a tout tuer...

Le front de Caoudal s'assombrit:

-- C'est vrai que rien ne dure... On se prend, on se quitte...

-- Alors pourquoi se prendre?

-- Eh bien, et toi?... Crois-tu donc que tu en as pour la vie avec
ta Flamande!...

-- Oh! nous autres, nous ne sommes pas en menage... pas vrai,
Alice?

-- Certainement, repondit d'une voix douce et distraite la jeune
femme montee sur une chaise, en train de cueillir des glycines et
des verdures pour un bouquet de table.

Dechelette continua:

-- Il n'y aura pas de rupture entre nous, a peine une quitterie...
Nous avons fait un bail de deux mois a passer ensemble; le dernier
jour on se separera sans desespoir et sans surprise... Moi je
retournerai a Ispahan -- je viens de retenir mon _sleeping_ -- et
Alice rentrera dans son petit appartement de la rue Labruyere
qu'elle a toujours garde.

-- Troisieme au-dessus de l'entresol, tout ce qu'il y a de plus
commode pour se fiche par la fenetre!

En disant cela, la jeune femme souriait, rousse et lumineuse dans
le jour tombant, sa lourde grappe de fleurs mauves a la main; mais
l'accent de sa parole etait si profond, si grave, que personne ne
repondit. Le vent fraichissait, les maisons d'en face semblaient
plus hautes.

-- Allons nous mettre a table, cria le colonel... Et disons des
choses folatres...

-- Oui, c'est cela, _gaudeamus_ _igitur_... amusons-nous pendant
que nous sommes jeunes, n'est-ce pas, Caoudal?... dit La Gournerie
avec un rire qui sonnait faux.

Jean, quelques jours apres, passait de nouveau rue de Rome, il
trouvait l'atelier ferme, le grand rideau de coutil descendu sur
la vitre, un silence morne des caves jusqu'a la toiture en
terrasse. Dechelette etait parti, a l'heure indiquee, le bail
fini. Et lui pensait:

-- C'est beau de faire ce qu'on veut dans l'existence, de
gouverner sa raison et son coeur... Aurai-je jamais ce courage?...

Une main se posa sur son epaule:

-- Bonjour, Gaussin!...

Dechelette, l'air fatigue, plus jaune et plus fronce que
d'habitude, lui expliqua qu'il ne partait pas encore, retenu a
Paris par quelques affaires, et qu'il habitait le Grand-Hotel,
l'atelier lui faisant horreur depuis cette histoire
epouvantable...

-- Quoi donc?

-- C'est vrai, vous ne savez pas... Alice est morte... Elle s'est
tuee... Attendez-moi, que je regarde si j'ai des lettres...

Il revint presque aussitot, et tout en faisant sauter des bandes
de journaux d'un doigt nerveux, il parlait sourdement, comme un
somnambule, sans regarder Gaussin qui marchait pres de lui:

-- Oui, tuee, jetee par la fenetre, comme elle l'avait dit le soir
ou vous etiez la... Qu'est-ce que vous voulez?... moi, je ne
savais pas, je ne pouvais pas me douter... Le jour ou je devais
partir, elle me dit d'un air tranquille: "Emmene-moi,
Dechelette... ne me laisse pas seule... je ne pourrai plus vivre
sans toi..." Ca me faisait rire. Me voyez-vous avec une femme, la-
bas, chez ces Kurdes... Le desert, les fievres, les nuits de
bivouac... A diner, elle me repetait encore: "Je ne te generai
pas, tu verras comme je serai gentille..." Puis, voyant qu'elle me
faisait de la peine, elle n'a plus insiste... Apres, nous sommes
alles aux Varietes dans une baignoire... tout cela convenu
d'avance... Elle paraissait contente, me tenait la main tout le
temps et murmurait: "Je suis bien..." Comme je partais dans la
nuit, je la ramenai chez elle en voiture; mais nous etions tristes
tous deux, sans parler. Elle ne me dit meme pas merci pour un
petit paquet que je lui glissai dans la poche, de quoi vivre
tranquille un an ou deux. Arrives rue Labruyere, elle me demande
de monter... Je ne voulais pas. "Je t'en prie... jusqu'a la porte
seulement." Mais la je tins bon, je n'entrai pas. Ma place etait
retenue, mon sac fait, puis j'avais trop dit que je partirais...
En descendant, le coeur un peu gros, j'entendais qu'elle me criait
quelque chose comme "... plus vite que toi..." mais je ne compris
qu'en bas, dans la rue... Oh!...

Il s'arreta, les yeux a terre, devant l'horrible vision que le
trottoir lui presentait maintenant a chaque pas, cette masse
inerte et noire qui ralait...

-- Elle est morte deux heures apres, sans un mot, sans une
plainte, me fixant de ses prunelles d'or. Souffrait-elle? m'a-t-
elle reconnu? Nous l'avions couchee sur son lit, tout habillee,
une grande mantille de dentelle enveloppant la tete d'un cote,
pour cacher la blessure du crane. Tres pale, avec un peu de sang
sur la tempe, elle etait encore jolie, si douce... Mais comme je
me penchais pour essuyer cette goutte de sang qui revenait
toujours, inepuisable -- son regard m'a semble prendre une
expression indignee et terrible... Une malediction muette que la
pauvre fille me jetait... Aussi qu'est-ce que ca me faisait de
rester quelque temps encore ou de l'emmener avec moi, prete a
tout, si peu genante?... Non, l'orgueil, l'entetement d'une parole
dite... Eh bien, je n'ai pas cede, et elle est morte, morte de moi
qui l'aimais pourtant...

Il se montait, parlait tout haut, suivi de l'etonnement des gens
qu'il coudoyait en descendant la rue d'Amsterdam; et Gaussin,
passant devant son ancien logis dont il apercevait le balcon, la
veranda, faisait un retour vers Fanny et leur propre histoire, se
sentait pris d'un frisson, pendant que Dechelette continuait:

-- Je l'ai conduite a Montparnasse, sans amis, sans famille...
J'ai voulu etre seul a m'occuper d'elle... Et depuis, je suis la,
pensant toujours a la meme chose, ne pouvant me decider a partir
avec cette idee obsedante, et fuyant ma maison ou j'ai passe deux
mois si heureux a cote d'elle... Je vis dehors, je cours, j'essaye
de me distraire, d'echapper a cet oeil de morte qui m'accuse sous
un filet de sang...

Et s'arretant, bute a ce remords, avec deux grosses larmes qui
glissaient sur son petit nez camard si bon, si epris de la vie, il
disait:

-- Voyons, mon ami; je ne suis pourtant pas mechant... C'est un
peu fort tout de meme que j'aie fait ca...

Jean essayait de le consoler, rejetant tout sur un hasard, un
mauvais sort; mais Dechelette repetait en secouant la tete, les
dents serrees:

-- Non, non... Je ne me pardonnerai jamais... Je voudrais me
punir...

Ce desir d'une expiation ne cessa de le hanter, il en parlait a
tous ses amis, a Gaussin qu'il venait prendre a la sortie du
bureau.

"Allez-vous-en donc, Dechelette... Voyagez, travaillez, ca vous
distraira..." lui repetaient Caoudal et les autres, un peu
inquiets de son idee fixe, de cet acharnement a leur faire repeter
qu'il n'etait pas mechant. Enfin un soir, soit qu'il eut voulu
revoir l'atelier avant de partir, ou qu'un projet tres arrete d'en
finir avec sa peine l'y eut amene, il rentra chez lui et au matin
des ouvriers descendant des faubourgs a leur travail le
ramasserent, le crane en deux, sur le trottoir devant sa porte,
mort du meme suicide que la femme, avec les memes affres, le meme
fracassement d'un desespoir jete a la rue.

Dans l'atelier en demi-jour, une foule se pressait, d'artistes, de
modeles, de femmes de theatre, tous les danseurs, tous les
soupeurs des dernieres fetes. C'etait un bruit pietine, chuchote,
une rumeur de chapelle sous la flamme courte des cierges. On
regardait a travers les lianes, les feuillages, le corps expose
dans une etoffe de soie ramagee de fleurs d'or, coiffe en turban
pour la hideuse plaie de la tete, et tout de son long etendu, les
mains blanches en avant qui disaient l'abandon, le deliement
supreme, sur le divan bas ombrage de glycines ou Gaussin et sa
maitresse s'etaient connus la nuit du bal.


X

On en meurt donc quelquefois de ces ruptures!... Maintenant, quand
ils se disputaient, Jean n'osait plus parler de son depart, il ne
criait plus, exaspere:

-- Heureusement, ca va finir.

Elle n'aurait eu qu'a repondre:

-- C'est bien, va-t'en... moi, je me tuerai, je ferai comme
l'autre...

Et cette menace qu'il croyait comprendre dans la melancolie de ses
regards et des airs qu'elle chantait, dans la songerie de ses
silences, le troublait jusqu'a l'epouvante.

Cependant il avait passe l'examen de classement qui termine, pour
les attaches consulaires, le stage ministeriel; recu dans un bon
rang, on allait le designer pour un des premiers postes libres, ce
n'etait plus qu'une affaire de semaines, de jours!... Et autour
d'eux, dans cette fin de saison aux soleils de plus en plus brefs,
tout se hatait aussi vers les changements de l'hiver. Un matin,
Fanny, ouvrant la fenetre devant le premier brouillard, s'ecriait:

-- Tiens, les hirondelles sont parties...

L'une apres l'autre, les maisons bourgeoises du pays fermaient
leurs persiennes; sur la route de Versailles, des voitures de
demenagement se succedaient, de grands omnibus de campagne charges
de paquets, avec des panaches de plantes vertes sur la plate-
forme, pendant que les feuilles s'en allaient par tourbillons,
roulaient comme les nuages en fuite sous le ciel bas, et que les
meules montaient dans les champs degarnis. Derriere le verger,
depouille, rapetisse par le manque de verdure, les chalets fermes,
les sechoirs des blanchisseries aux toits rouges se massaient en
paysage triste, et de l'autre cote de la maison, la voie ferree
mise a nu deroulait tout le long des bois en grisaille sa noire
ligne voyageuse.

Quelle cruaute de la laisser la toute seule dans cette tristesse
des choses! Il sentait son coeur defaillir d'avance; jamais il
n'aurait le courage de l'adieu. C'etait bien la-dessus qu'elle
comptait, l'attendant a cette minute supreme, et jusque-la
tranquille, ne parlant de rien, fidele a sa promesse de ne pas
mettre d'entraves a ce depart de tout temps prevu et consenti. Un
jour, il rentra avec cette nouvelle:

-- Je suis nomme...

-- Ah!... et ou donc?...

Elle questionnait, l'air indifferent, mais les levres et les yeux
decolores, une telle crispation sur tout le visage qu'il ne la fit
pas plus longtemps attendre:

-- Non, non... pas encore... J'ai cede mon tour a Hedouin... ca
nous donne au moins six mois.

Ce fut un debordement de larmes, de rires, de baisers fous qui
balbutiaient:

-- Merci, merci... Quelle bonne vie je vais te faire
maintenant!... C'etait ca, vois-tu, qui me rendait mechante, cette
idee de depart...

Elle allait s'y preparer mieux, s'y resigner petit a petit. Et
puis, dans six mois, ce ne serait plus l'automne, avec le contre-
coup de ces histoires de mort.

Elle tint parole. Plus de nerfs, plus de querelles; et meme, pour
eviter les ennuis causes par l'enfant, elle se decidait a le
mettre en pension a Versailles. Il ne sortait que le dimanche, et
si ce nouveau regime ne modifiait pas encore sa nature rebelle et
sauvage, du moins il lui apprenait l'hypocrisie. On vivait au
calme, les diners avec les Hettema savoures sans orage, et le
piano rouvert pour les partitions favorites. Mais au fond, Jean
restait plus trouble, plus perplexe que jamais, se demandant ou le
menerait sa faiblesse, songeant parfois a renoncer aux consulats,
a passer dans le service des bureaux. C'etait Paris, le bail du
menage indefiniment renouvele; mais tout le reve de sa jeunesse a
bas, et le desespoir des siens, la brouille certaine avec son pere
qui ne lui pardonnerait pas cet abandon, surtout lorsqu'il en
saurait les causes.

Et pour qui?... Pour une creature vieillie, fanee, qu'il n'aimait
plus, il en avait eu la preuve en face de ses amants... Quel
malefice tenait donc, dans cette vie a deux?

Comme il montait en wagon, un matin, aux derniers jours d'octobre,
un regard de jeune fille leve vers le sien lui rappela tout a coup
sa rencontre du bois, cette grace radieuse de femme-enfant, dont
le souvenir l'avait poursuivi pendant des mois. Elle portait la
meme robe claire que le soleil tachait si joliment sous les
branches, mais recouverte d'un grand manteau de voyage; et dans le
wagon, des livres, un petit sac, un bouquet de grands roseaux, et
des dernieres fleurs disaient le retour vers Paris, la fin de la
villegiature. Elle aussi l'avait reconnu, d'un demi-sourire
frissonnant sur la limpidite d'eau de source de ses yeux; et ce
fut, pendant une seconde, l'entente inexprimee de la meme pensee
chez ces deux etres.

"Comment va votre mere, M. d'Armandy?" demanda tout a coup le
vieux Bouchereau que Jean, ebloui, n'avait pas vu d'abord dans son
coin, enfoui et lisant, sa pale figure inclinee.

Jean donna des nouvelles, tres touche qu'on se souvint des siens
et de lui, bien plus emu encore, quand la jeune fille s'informa
des deux petites bessonnes qui avaient ecrit a son oncle une si
gentille lettre pour le remercier des soins donnes a leur mere...
Elle les connaissait!... cela le remplit de joie; puis comme il
etait, parait-il, d'une sensibilite extraordinaire ce matin-la, il
devint triste aussitot, en apprenant qu'ils rentraient a Paris,
que Bouchereau allait prendre son cours de semestre a l'Ecole de
Medecine. Il n'aurait plus la chance de la revoir... Et les champs
filant aux portieres, splendides tout a l'heure, lui semblaient
lugubres, eclaires d'une lumiere d'eclipse.

Le train siffla longuement; on arrivait. Il salua, les perdit,
mais a la sortie de la gare ils se retrouverent, et Bouchereau
dans le tumulte de la presse l'avertit qu'a partir du jeudi
suivant il restait chez lui, place Vendome... si le coeur lui
disait d'une tasse de the... Elle donnait le bras a son oncle, et
il sembla a Jean que c'etait elle qui l'invitait sans rien dire.

Apres avoir decide plusieurs fois qu'il irait chez Bouchereau,
puis qu'il n'irait pas -- car a quoi bon se donner des regrets
inutiles? -- il prevint pourtant chez lui qu'il y aurait bientot
une grande soiree au ministere a laquelle il lui faudrait
assister. Fanny visitait son habit, lui faisait repasser des
cravates blanches; et brusquement, le jeudi soir, il n'eut plus la
moindre envie de sortir. Mais sa maitresse le raisonnait sur la
necessite de cette corvee, se reprochant de l'avoir trop absorbe,
garde pour elle en egoiste, et elle le decidait, achevait de
l'habiller avec des jeux tendres, retouchait le noeud de sa
cravate, le pli de ses cheveux, riait parce que ses doigts
sentaient la cigarette qu'elle reprenait et posait sur la cheminee
a toute minute, et que cela ferait faire la grimace aux danseuses.
Et de la voir tres gaie et tres bonne, il avait le remords de son
mensonge, serait volontiers reste pres d'elle au coin du feu, si
Fanny ne l'eut force: "Je veux... il le faut", tendrement pousse
dehors dans la nuit du chemin.

Il etait tard quand il rentra; elle dormait, et la lampe allumee
sur ce sommeil de fatigue lui rappela une rentree pareille, trois
ans passes deja, apres les revelations terribles qu'on venait de
lui faire. Comme il s'etait montre lache alors! Par quelle
aberration ce qui devait briser sa chaine l'avait-il rivee plus
solidement?... Une nausee lui monta aux levres, de degout. La
chambre, le lit, la femme lui faisaient egalement horreur; il prit
la lumiere, l'emporta dans la piece a cote, doucement. Il desirait
tant etre seul pour songer a ce qui lui arrivait... oh! rien,
presque rien.....

Il aimait.

Il y a dans certains mots que nous employons ordinairement un
ressort cache qui tout a coup les ouvre jusqu'au fond, nous les
explique dans leur intimite exceptionnelle; puis le mot se replie,
reprend sa forme banale et roule insignifiant, use par l'habitude
et le machinal. L'amour est un de ces mots-la; ceux pour qui sa
clarte s'est une fois traduite entiere, comprendront l'angoisse
delicieuse ou vivait Jean depuis une heure, sans bien se rendre
compte d'abord de ce qu'il eprouvait.

La-bas, place Vendome, dans ce coin de salon ou ils etaient restes
longtemps a causer ensemble, il ne sentait rien qu'un grand bien-
etre, un charme doux qui l'enveloppait. Ce n'est qu'une fois
dehors, la porte retombee sur lui, qu'il avait ete saisi d'une
allegresse folle, puis d'une defaillance a croire que toutes ses
veines s'ouvraient: "Qu'est-ce que j'ai, mon Dieu?..." Et le Paris
qu'il traversait pour revenir lui paraissait tout nouveau,
feerique, elargi, radieux. Oui, a cette heure ou les betes de nuit
sont lachees et circulent, ou la vase des egouts remonte, s'etale,
grouille sous le gaz jaune, lui l'amant de Sapho, curieux de
toutes les debauches, le Paris que peut voir la jeune fille
revenant du bal avec des airs de valse plein la tete qu'elle redit
aux etoiles sous les blancheurs de sa parure, ce Paris chaste
baigne de lune claire ou s'eclosent les ames vierges, c'est ce
Paris qu'il avait vu!... Et tout a coup, comme il montait le large
escalier de la gare, si pres du retour vers le mauvais gite, il se
surprenait a dire tout haut: "Mais je l'aime... je l'aime..." et
c'est ainsi qu'il l'avait appris.

-- Tu es la, Jean?... Que fais-tu donc?

Fanny s'eveille en sursaut, effrayee de ne pas le sentir a cote
d'elle. Il faut venir l'embrasser, mentir, raconter le bal du
ministere, dire s'il y avait de jolies toilettes et avec qui il a
danse; mais pour echapper a cette inquisition, surtout aux
caresses qu'il redoute, tout impregne du souvenir de l'autre, il
invente un travail presse, les dessins d'Hettema.

-- Il n'y a plus de feu; tu vas avoir froid.

-- Non, non...

-- Au moins laisse la porte ouverte, que je voie ta lampe...

Il doit jouer son mensonge jusqu'au bout, installer la table, les
epures; puis assis, immobile, retenant son souffle, il songe, il
se rappelle, et, pour fixer son reve, le raconte a Cesaire dans
une longue lettre, pendant que le vent de nuit remue les branches
qui craquent sans un froissement de feuilles, que les trains se
succedent en grondant et que La Balue, trouble par la lumiere,
s'agite dans sa petite cage, sautille d'un perchoir a l'autre avec
des cris hesitants.

Il dit tout, la rencontre dans les bois, le wagon, son emotion
singuliere a l'entree de ces salons qu'il avait vus si lugubres et
tragiques le jour de la consultation, des chuchotements furtifs
dans les portes, de tristes regards echanges de chaise a chaise,
et qui, ce soir, s'ouvraient animes et bruyants en une longue
enfilade lumineuse. Bouchereau lui-meme n'avait plus sa
physionomie dure, cet oeil noir, fouilleur et deconcertant sous
ses gros sourcils d'etoupe, mais une expression reposee et
paternelle de bonhomme qui consent a ce que l'on s'amuse chez lui.

"Tout a coup elle est venue vers moi et je n'ai plus rien vu...
Mon ami, elle s'appelle Irene, elle est jolie, l'air bon, les
cheveux de ce brun dore des Anglaises, une bouche d'enfant
toujours prete a rire... Oh! pas ce rire sans gaiete, qui agace
chez tant de femmes; une vraie expansion de jeunesse et de
bonheur... Elle est nee a Londres; mais son pere etait Francais et
elle n'a pas d'accent du tout, seulement une adorable facon de
prononcer certains mots, de dire "uncle" qui chaque fois met une
caresse dans les yeux du vieux Bouchereau. Il l'a prise avec lui
pour soulager la famille de son frere qui est nombreuse, et
remplacer la soeur d'Irene, l'ainee, mariee depuis deux ans a son
chef de clinique. Mais elle, voila, les medecins ne lui vont
guere... Comme elle m'a amuse avec la betise de ce jeune savant
exigeant de sa fiancee, sur toute chose, un engagement formel et
solennel de leguer leur deux corps a la Societe d'anthropologie!
... Elle, c'est un oiseau voyageur. Elle aime les bateaux, la mer;
la vue d'un beaupre tourne au large lui prend le coeur... Elle me
disait tout cela librement, en camarade, bien _miss_ d'allures,
malgre sa grace parisienne, et je l'ecoutais ravi de sa voix, de
son rire, de la conformite de nos gouts, d'une certitude intime
que le bonheur de ma vie etait la, a cote de ma main, et que je
n'avais qu'a le saisir, l'emporter loin, bien loin, ou m'enverrait
la carriere aventureuse..."

-- Viens donc te coucher, m'ami...

Il tressaute, s'arrete, cache instinctivement la lettre qu'il est
en train d'ecrire!

-- Tout a l'heure... Dors, dors...

Il lui parle avec colere et, le dos tendu, ecoute le sommeil
revenir dans cette respiration de femme, car ils sont tres pres
l'un de l'autre, et si loin!

"... Quoi qu'il arrive, ce sera la delivrance que cette rencontre
et cet amour. Tu connais ma vie; tu as compris, sans que nous en
parlions jamais, qu'elle est la meme qu'autrefois, que je n'ai pas
pu m'affranchir. Mais ce que tu ne sais pas, c'est que j'etais
pret a sacrifier fortune, avenir, tout, a cette habitude fatale ou
je m'enlisais un peu plus chaque jour. Maintenant, j'ai trouve le
ressort, le point d'appui qui me manquait; et pour ne plus laisser
de recours a ma faiblesse, je me suis jure de ne retourner la-bas
que libre et separe... A demain l'evasion..."

Ce ne fut ni le lendemain ni le jour suivant. Il fallait un moyen
pour s'evader, un pretexte, le denouement d'une querelle ou l'on
crie: "Je m'en vais", pour ne plus revenir; et Fanny se montrait
douce et gaie comme aux premiers temps illusionnes du menage.

Ecrire "c'est fini" sans plus d'explications?... Mais cette
violente ne se resignerait pas ainsi, le relancerait,
s'acharnerait jusqu'a la porte de son hotel, de son bureau. Non,
mieux vaudrait l'attaquer de face, la convaincre de l'irrevocable,
du definitif de cette rupture, et sans colere comme sans pitie,
lui en enumerer les causes.

Mais avec ces reflexions, une peur lui revint du suicide d'Alice
Dore. Il y avait devant chez eux, de l'autre cote du pave, une
ruelle en pente conduisant a la voie et fermee d'une barriere; les
voisins prenaient par la, les jours de presse, pour suivre les
rails jusqu'a la gare. Et l'imagination du Meridional voyait,
apres leur scene de rupture, sa maitresse s'echapper sur la route,
joindre la traverse, se jeter sous les roues du train qui
l'emportait. Cette crainte l'obsedait au point que la seule pensee
de cette barriere battante, entre deux murs charges de lierre, lui
faisait reculer l'explication.

Encore s'il avait eu la un ami, quelqu'un pour la garder,
l'assister a cette premiere crise; mais, terres dans leur collage
comme des marmottes, ils ne connaissaient personne, et ce n'etait
pas les Hettema, ces monstrueux egoistes luisants et noyes de
graisse, bestialises encore par l'approche de leur hivernage
d'Esquimaux, que la malheureuse aurait pu appeler au secours de
son desespoir et de son abandon.

Il fallait rompre, pourtant, et rompre vite. Malgre sa promesse a
lui-meme, Jean etait retourne deux ou trois fois place Vendome, de
plus en plus epris; et quoiqu'il n'eut rien dit encore, l'accueil
a bras ouverts du vieux Bouchereau, l'attitude d'Irene ou se
melaient dans la reserve une tendresse, une indulgence, et comme
l'attente emue de la declaration, tout l'avertissait de ne plus
tarder. Puis le supplice de mentir, les pretextes qu'il inventait
pour Fanny, et l'espece de sacrilege d'aller des baisers de Sapho
a la cour discrete, balbutiante...


XI

Au milieu de ces alternatives, il trouvait au ministere, sur sa
table, la carte d'un monsieur venu deja deux fois dans la matinee,
disait l'huissier avec un certain respect de la nomenclature
suivante:

C. GAUSSIN D'ARMANDY

President des Submersionnistes de la Vallee du Rhone,
Membre du Comite central d'etude et de vigilance,
Delegue departemental, etc., etc.

L'oncle Cesaire a Paris!... Le Fenat delegue, membre d'un comite
de vigilance!... Sa stupeur durait encore, quand l'oncle parut,
toujours brun comme une pomme de pin, ses yeux fous, son rire au
coin des tempes, sa barbe du temps de la Ligue, mais au lieu de
l'eternelle veste de futaine a cotes, une redingote en drap neuf
bridant sur le ventre et donnant au petit homme une majeste
vraiment presidentielle.

Ce qui l'amenait a Paris? L'achat d'une machine elevatoire pour
l'immersion de ses nouvelles vignes -- il prononcait le mot
"elevatoire" avec une conviction qui le grandissait a ses propres
yeux --, puis la commande de son buste que ses collegues lui
demandaient pour orner la salle du conseil.

-- Tu as vu, ajouta-t-il d'un air modeste, ils m'ont nomme
president... Mon idee de submersion bouleverse le Midi... Et dire
que c'est moi, le Fenat, qui suis en train de sauver les vins de
France!... Il n'y a que les toques, vois-tu.

Mais le but principal de son voyage, c'etait la rupture avec
Fanny. Comprenant que l'affaire trainait en longueur, il venait
donner un coup de main.

-- Je m'y connais, tu penses... Quand courbebaisse a lache la
sienne pour se marier...

Avant d'attaquer son histoire, il s'arreta et, deboutonnant sa
redingote, il en tira un petit portefeuille rondement tendu:

-- D'abord, debarrasse-moi de ceci... Be oui! l'argent... la
liberation du territoire...

Il se trompa au geste de son neveu, comprit qu'il refusait par
discretion:

-- Prends donc! prends donc!... C'est ma fierte de pouvoir rendre
au fils un peu de ce que le pere a fait pour moi... D'ailleurs,
Divonne le veut ainsi. Elle est au courant de l'affaire, et si
contente que tu penses a te marier, a secouer ton vieux crampon!

Dans la bouche de Cesaire, apres le service que sa maitresse lui
avait rendu, Jean trouva "vieux crampon" un peu injuste, et c'est
avec une pointe d'amertume qu'il repondit:

-- Reprenez votre portefeuille, mon oncle... vous savez mieux que
personne combien ces questions sont indifferentes a Fanny.

-- Oui, c'etait une bonne fille... dit l'oncle en oraison funebre,
et il ajouta, clignant sa patte d'oie: Garde toujours l'argent...
Avec les tentations de Paris, je l'aime mieux entre tes mains que
dans les miennes; et puis il en faut pour les ruptures comme pour
les duels...

Il se leva la-dessus, declarant qu'il mourait de faim et que cette
grosse question se discuterait mieux, la fourchette a la main, en
dejeunant. Toujours la legerete gouailleuse du Meridional a
traiter les affaires de femme.

-- Entre nous, petit...

Ils etaient attables dans un restaurant de la rue de Bourgogne, et
l'oncle s'epanouissait, la serviette au menton, tandis que Jean
grignotait du bout des dents, l'estomac serre.

-- ... Je trouve que tu prends la chose trop au tragique. Je sais
bien que le premier coup est dur, l'explication ennuyeuse; mais,
si cela te coute trop, ne dis rien, fais comme Courbebaisse.
Jusqu'au matin du mariage, la Mornas a tout ignore. Le soir, en
sortant de chez sa future, il allait chercher la chanteuse a son
beuglant, et la reconduisait chez elle. Tu me diras que ca n'est
pas tres regulier ni bien loyal non plus. Mais quand on n'aime pas
les scenes, et avec des femmes terribles comme Paola Mornas!... Il
y avait pres de dix ans que ce grand beau garcon tremblait devant
cette petite moricaude. Pour le decrochage, il fallait ruser,
manoeuvrer...

Et voici comme il s'y etait pris.

La veille du mariage, un Quinze Aout, le jour de la fete, Cesaire
proposa a la petite d'aller pecher une friture dans l'Yvette.
Courbebaisse devait venir les rejoindre pour diner; et l'on s'en
retournerait tous trois le lendemain soir, quand Paris aurait
evapore son odeur de poussiere, de carcasses de fusees et d'huile
a lampions. Ca va. Les voila tous deux etendus dans l'herbe au
bord de cette petite riviere qui fretille et luit entre ses berges
basses, fait les prairies si vertes et les saules si feuillus.
Apres la peche, le bain. Ce n'etait pas la premiere fois qu'il
leur arrivait de nager ensemble, Paola et lui, en bons garcons, en
camarades; mais ce jour-la, cette petite Mornas, les bras, les
jambes nues, son corps de maugrabine fait au moule, que la
mouillure du costume plaquait de partout... peut-etre aussi l'idee
que Courbebaisse lui avait donne carte blanche... Ah! la matine...
Elle se retourna, le regarda dans les yeux, durement.

-- Vous savez, Cesaire, n'y revenez plus.

Il n'insista pas, de peur de gater son affaire, et se dit: "Ce
sera pour apres diner." Tres gai, le diner, sur le balcon en bois
de l'auberge, entre les deux drapeaux que le patron avait arbores
en l'honneur du Quinze Aout. Il faisait chaud, les foins sentaient
bon, et l'on entendait les tambours, les petards, la musique de
l'orpheon qui courait les rues.

-- Est-il embetant, ce Courbebaisse, de n'arriver que demain,
disait la Mornas, qui s'etirait les bras avec un coup de champagne
dans les yeux..., j'ai envie de m'amuser, moi, ce soir.

-- Et moi, donc!

Il etait venu s'appuyer a cote d'elle sur la rampe du balcon,
encore brulante du soleil de la journee, et sournoisement, en
sondeur, il passait le bras autour de sa taille:

-- Oh! Paola... Paola...

Cette fois, au lieu de se facher, la chanteuse se mit a rire, mais
si fort, de si bon coeur qu'il finit par en faire autant. Meme
tentative repoussee de la meme facon, le soir, en rentrant de la
fete ou ils avaient danse, tire des macarons; et comme leurs
chambres etaient voisines, elle lui chantait a travers la cloison:
_T'es trop p'tit, t'es trop p'tit_..., avec toutes sortes de
comparaisons desobligeantes entre lui et Courbebaisse. Il se
tenait pour ne pas lui repondre, l'appeler la veuve Mornas; mais
c'etait encore trop tot. Le lendemain, par exemple, en
s'installant devant un bon dejeuner, pendant que Paola
s'impatientait et s'inquietait, a la fin, de ne pas voir arriver
son homme, ce fut avec une certaine satisfaction qu'il tira sa
montre et dit solennellement:

-- Midi, c'est fait...

-- Quoi donc?

-- Il est marie.

-- Qui?

-- Courbebaisse.

Vlan!

-- Ah! mon ami, quelle gifle... Dans toutes mes aventures galantes
je n'ai jamais rien recu de pareil. Et, tout de suite, la voila
qui veut partir... Mais, pas de train avant quatre heures... Et
pendant ce temps l'infidele brulait les rails du P.-L.-M. vers
l'Italie avec sa femme. Alors, dans sa rage, elle repique, m'abime
de coups et de griffes; -- cette chance!... moi qui nous avais
enfermes a clef; -- puis elle s'en prend a la vaisselle et tombe
enfin dans une crise de nerfs epouvantable. A cinq, on la porte
sur son lit, on la maintient, tandis que tout erafle, comme si je
sortais d'un buisson de ronces, je cours pour trouver le medecin
d'Orsay... Dans ces affaires-la, c'est comme sur le terrain, il
faudrait toujours avoir un medecin avec soi. Me vois-tu, par les
routes, a jeun, et un soleil!... Il faisait nuit quand je le
ramenai... Tout a coup, en approchant de l'auberge, une rumeur de
foule, un rassemblement sous les fenetres... Ah! mon Dieu, elle
s'est suicidee? Elle a tue quelqu'un? Avec la Mornas c'etait plus
vraisemblable... Je me precipite, et qu'est-ce que je vois?... Le
balcon charge de lanternes venitiennes et la chanteuse debout,
consolee et superbe, enroulee dans un des drapeaux et gueulant la
_Marseillaise_, en pleine fete imperiale, au-dessus du peuple qui
acclamait. Et voila, mon petit, comment s'est terminee la liaison
de Courbebaisse; je ne te dirai pas que tout a ete fini d'une
fois. Apres dix ans de fers, il faut toujours compter un peu de
surveillance. Mais enfin, le plus fort s'etait passe sur moi; et
j'en recevrai bien autant de la tienne, si tu veux.

-- Ah! mon oncle, ce n'est pas le meme genre de femme.

-- Va donc, dit Cesaire decachetant une boite de cigares qu'il
approchait de son oreille pour s'assurer s'ils etaient secs, tu
n'es pas le premier qui la quitte...

-- C'est pourtant vrai...

Et Jean se rattrapait avec bonheur a ce mot qui l'eut navre
quelques mois auparavant. Au fond, l'oncle et son histoire comique
le rassuraient un peu, mais ce qu'il n'admettait pas, c'etait le
mensonge en partie double pendant des mois, cette hypocrisie, ce
partage, il ne pourrait jamais s'y resoudre et n'avait que trop
attendu.

-- Alors, comment veux-tu faire?...

Pendant que le jeune homme se debattait dans ces incertitudes, le
membre du conseil de vigilance lissait sa barbe, essayait des
sourires, des effets, des ports de tete, puis d'un air negligent:

-- C'est loin d'ici qu'il demeure?

-- Qui donc?

-- Mais cet artiste, ce Caoudal dont tu m'as parle pour mon
buste... On pourrait aller voir ses prix, pendant qu'on est
ensemble...

Caoudal, bien que celebre, grand mangeur d'argent, occupait
toujours rue d'Assas l'atelier de ses premiers succes. Cesaire,
tout en allant, s'informait de sa valeur artistique; il y mettrait
le prix, certainement, mais ces messieurs du comite tenaient a une
oeuvre de premier ordre.

-- Oh! ne craignez rien, mon oncle, si Caoudal veut bien s'en
charger...

Et il lui enumerait les titres du sculpteur, membre de l'Institut,
commandeur de la Legion d'honneur et d'une foule d'ordres
etrangers. Le Fenat ouvrait de grands yeux.

-- Et vous etes amis?

-- Tres amis.

-- Ce Paris, pas moins!... comme on y fait de belles
connaissances.

Gaussin aurait eu pourtant quelque honte a avouer que Caoudal
etait un ancien amant de Fanny, et qu'elle les avait mis en
relation. Mais on eut dit que Cesaire y pensait:

-- C'est lui l'auteur de cette Sapho que nous avons a Castelet?...
Alors il connait ta maitresse, et pourrait t'aider peut-etre a la
rupture. L'Institut, la Legion d'honneur, ca impressionne toujours
une femme...

Jean ne repondit pas, songeant aussi peut-etre a utiliser
l'influence du premier amant.

Et l'oncle continuait d'un bon rire:

-- A propos, tu sais, le bronze n'est plus chez ton pere... Quand
Divonne a su, quand j'ai eu le malheur de lui dire que ca
representait ta maitresse, elle n'a plus voulu qu'il fut la...
Avec les manies du consul, ses difficultes au moindre changement,
ce n'etait pas commode, surtout sans laisser soupconner le
motif... Oh! les femmes... Elle a si bien manoeuvre qu'a cette
heure M. Thiers preside sur la cheminee de ton pere, et la pauvre
Sapho se ronge de poussiere dans la chambre du vent, avec les
vieux chenets et les meubles hors d'usage; meme qu'elle a recu un
atout dans le transport, le chignon casse et sa lyre qui ne tient
plus. La rancune de Divonne, sans doute, qui lui aura porte
malheur.

Ils arrivaient rue d'Assas. Devant l'aspect modeste et travailleur
de cette cite d'artistes, ces ateliers aux portes de remises
numerotees, s'ouvrant de chaque cote d'une longue cour que
terminent les batiments vulgaires d'une ecole communale aux
perpetuelles melopees de lecture, le president des
submersionnistes eut de nouveaux doutes sur le talent d'un homme
aussi mediocrement loge; mais sitot entre chez Caoudal, il sut a
quoi s'en tenir: "Pas pour cent mille francs, pas pour un
million!..." hurlait le sculpteur au premier mot de Gaussin; et
soulevant a mesure son grand corps du divan ou il s'allongeait
dans le desordre et l'abandon de l'atelier: "Un buste!... Ah bien!
oui... mais regardez donc la-bas cet ecrasement de platre en mille
miettes... ma figure du prochain Salon que je viens de demolir a
coups de maillet... Voila le cas que j'en fais, de la sculpture,
et si tentante que soit la binette du monsieur...

-- Gaussin d'Armandy... president...

L'oncle rassemblait tous ses titres, mais il y en avait trop,
Cadoual l'interrompit, et tourne vers le jeune homme:

-- Vous me regardez, Gaussin... Vous me trouvez vieilli?..."

C'est vrai qu'il avait bien son age dans ce jour tombe d'en haut
sur les balafres, les creux et meurtrissures de sa tete viveuse et
surmenee, sa criniere de lion montrant des rapes de vieux tapis,
ses bajoues pendantes et flasques, et sa moustache aux tons de
metal dedore qu'il ne se donnait plus la peine de friser ni de
teindre... A quoi bon?... Cousinard, le petit modele, venait de
partir.

-- Oui, mon cher, avec mon mouleur, un sauvage, une brute, mais
vingt ans!...

L'intonation rageuse et ironique, il arpentait l'atelier,
bousculant d'un coup de botte l'escabeau qui le genait au passage.
Tout a coup, arrete devant le miroir enguirlande de cuivre au-
dessus du divan, il se regardait avec une affreuse grimace:

-- Suis-je assez laid, assez demoli, en voila des cordes, des
fanons de vieille vache!...

Il prenait son cou a poignee, puis dans un accent lamentable et
comique, une prevoyance de vieux beau qui se pleure:

-- Et dire que je regretterai ca, l'an prochain!...

L'oncle restait effare. Cet academicien qui se tirait la langue
racontait ses basses amours! Il y avait donc des toques partout,
meme a l'Institut; et son admiration pour le grand homme
s'amoindrissait de la sympathie qu'il ressentait pour ses
faiblesses.

-- Comment va Fanny?... Etes-vous toujours a Chaville?... fit
Caoudal subitement apaise et venant s'asseoir a cote de Gaussin
dont il tapotait familierement l'epaule.

-- Ah! la pauvre Fanny, nous n'avons plus longtemps a vivre
ensemble...

-- Vous partez?

-- Oui, bientot... et je me marie avant... Il faut que je la
quitte.

Le sculpteur eut un rire feroce:

-- Bravo! Je suis content... Venge-nous, mon petit, venge-nous de
ces coquines-la. Lache-les, trompe-les, et qu'elles pleurent, les
miserables! Tu ne leur feras jamais autant de mal qu'elles en ont
fait aux autres.

L'oncle Cesaire triomphait:

-- Tu vois, monsieur ne prend pas les choses aussi tragiquement
que toi... Comprenez-vous cet innocent... ce qui le retient de
s'en aller, c'est la peur qu'elle se tue!

Jean avoua tres simplement l'impression que lui avait faite le
suicide d'Alice Dore.

-- Mais ce n'est pas la meme chose, dit Caoudal vivement... Celle-
la, c'etait une triste, une molle aux mains tombantes... une
pauvre poupee qui manquait de son... Dechelette a eu tort de
croire qu'elle mourait pour lui... Un suicide par fatigue et ennui
de vivre. Tandis que Sapho... ah! ouiche, se tuer... Elle aime
bien trop l'amour et brulera jusqu'au bout, jusqu'aux bobeches.
Elle est de la race des jeunes premiers qui ne changent jamais de
role, et finissent sans dents, sans cils, dans leur peau de jeunes
premiers... Regardez-moi donc... Est-ce que je me tue?... J'ai
beau avoir du chagrin, je sais bien que, celle-la partie, j'en
prendrai une autre, qu'il m'en faudra toujours... Votre maitresse
fera comme moi, comme elle a deja fait... Seulement, elle n'est
plus jeune, et ce sera plus difficile.

L'oncle continuait a triompher:

-- Te voila rassure, hein?

Jean ne disait rien, mais ses scrupules etaient vaincus et sa
resolution bien prise. Ils partaient, quand le sculpteur les
rappela pour leur montrer une photographie ramassee sur la
poussiere de sa table et qu'il essuyait d'un revers de manche.

-- Tenez, la voila!... Est-elle jolie, la coquine... a se mettre a
genoux devant... Ces jambes, cette gorge!

Et c'etait terrible le contraste de ces yeux ardents, de cette
voix passionnee avec le tremblement senile des gros doigts en
spatule ou grelottait l'image souriante, aux charmes capitonnes de
fossettes, de Cousinard le petit modele.


XII

-- C'est toi?... Comme tu viens de bonne heure!...

Elle arrivait du fond du jardin, sa robe pleine de pommes tombees,
et montait le perron tres vite, un peu inquiete de la mine a la
fois genee et volontaire de son amant.

-- Qu'y a-t-il donc?

-- Rien, rien... c'est ce temps, ce soleil... J'ai voulu profiter
du dernier beau jour pour faire un tour en foret, nous deux...
Veux-tu?

Elle eut son cri d'enfant de la rue, qui lui revenait chaque fois
qu'elle etait contente:

-- Oh! veine...

Plus d'un mois qu'ils n'etaient sortis, bloques par les pluies,
les bourrasques de novembre. On ne s'amusait pas toujours a la
campagne; autant vivre dans l'arche avec les bestiaux de Noe...
Elle avait quelques recommandations a faire a la cuisine, a cause
des Hettema qui venaient diner; et pendant qu'il l'attendait
dehors, sur le Pave des Gardes, Jean regardait la petite maison
rechauffee de cette lumiere douce d'arriere-ete, la rue de
campagne aux larges dalles moussues, avec cet adieu de nos yeux,
etreignant et doue de memoire, aux endroits que nous allons
quitter.

La fenetre de la salle, grande ouverte, laissait echapper les
vocalises du loriot, alternant avec les ordres de Fanny a la femme
de service:

-- Surtout n'oubliez pas, pour six heures et demie... Vous
servirez d'abord la pintade... Ah! que je vous donne du linge...

Sa voix sonnait, claire, heureuse, parmi des gresillements de
cuisine et les petits cris de l'oiseau s'egosillant au soleil. Et
lui qui savait que leur menage n'avait plus que deux heures a
vivre, ces preparatifs de fete lui serraient le coeur.

Il eut envie de rentrer, de tout lui dire, la, d'un coup; mais il
eut peur de ses cris, de la scene epouvantable que le voisinage
entendrait, d'un scandale a ameuter le haut et le bas Chaville. Il
savait que dechainee, rien ne comptait plus pour elle, et s'en
tint a son idee de la conduire en foret.

-- Voila... j'y suis...

Legere, elle prit son bras, l'avertissant de parler bas et de
marcher vite en passant devant chez leurs voisins, dans la crainte
qu'Olympe voulut les accompagner et gener leur bonne partie. Elle
ne fut tranquille que le pave franchi et la voute du chemin de
fer, lorsqu'ils eurent tourne a gauche dans le bois.

Il faisait un temps doux, rayonnant, un soleil tamise d'une brume
argentee et flottante, qui baignait toute l'atmosphere,
s'accrochait aux taillis ou quelques arbres, entre leurs feuilles
dorees tenant encore, gardaient des nids de pies, des paquets de
gui vert a de grandes hauteurs. On entendait un cri d'oiseau,
continu, en bruit de lime, et ces coups de bec sur le bois qui
repondent au bucheron dans les coupes.

Ils allaient lentement, marquant leurs pas sur la terre amollie
par les pluies de l'automne. Elle avait chaud d'etre venue si
vite, les joues allumees, les yeux brillants, s'arreta pour
enlever la grande mantille de blonde, un cadeau de Rosa, dont elle
s'etait garantie la tete en sortant, le reste fragile et couteux
des splendeurs passees. La robe qu'elle portait, une pauvre robe
en soie noire, craquee sous les bras, a la taille, il la lui
connaissait depuis trois ans; et quand elle la relevait, en
passant devant lui, a cause de quelque flaque, il voyait les
talons de ses bottines qui se tournaient.

Comme elle avait pris gaiement cette demi-misere, sans regret ni
plainte, occupee de lui, de son bien-etre, jamais plus heureuse
que lorsqu'elle le frolait, les deux mains croisees sur son bras.
Et Jean se demandait en la regardant toute rajeunie de ce
renouveau de soleil et d'amour, quelle poussee de seve il y avait
dans une creature pareille, quelle merveilleuse faculte d'oubli et
de pardon, pour garder tant de gaiete, d'insouciance, apres une
vie de passions, de traverses et de larmes, tout cela marque sur
son visage, mais s'effacant au moindre epanouissement de gaiete.

-- C'est un cepe, je te dis que c'est un cepe...

Elle entrait sous bois, enfoncait jusqu'aux genoux dans les
feuilles mortes, revenait toute decoiffee et fripee par les
ronces, et lui montrait ce petit reseau sur le pied du champignon
qui distingue le vrai cepe du faux:

-- Tu vois, il a le tulle!...

Et elle triomphait.

Lui n'ecoutait pas, distrait, s'interrogeant:

-- Est-ce le moment?... Faut-il?...

Mais le courage lui manquait, elle riait trop, ou l'endroit
n'etait pas favorable; et il l'entrainait toujours plus loin,
comme un assassin qui medite son coup.

Il allait se decider, quand au tournant d'une allee, quelqu'un
apparut et les derangea, le garde de ce peuplement, Hochecorne,
qu'ils rencontraient quelquefois. Pauvre diable qui avait
successivement perdu, dans la petite maison forestiere que l'Etat
lui allouait au bord de l'etang, deux enfants, puis sa femme, et
toujours des memes fievres pernicieuses. Des le premier deces, le
medecin declarait le logement insalubre, trop pres de l'eau et de
ses emanations; et malgre les certificats, les apostilles, on
l'avait laisse la deux ans, trois ans, le temps de voir mourir
tous les siens, a l'exception d'une petite fille avec qui il
venait enfin de s'installer dans un logis neuf a l'entree du bois.

Hochecorne, face de Breton tetu, aux yeux clairs et courageux, au
front fuyant sous sa casquette d'uniforme, vrai type de fidelite,
de superstition a toutes les consignes, avait la bricole de son
fusil sur une epaule, sur l'autre la tete endormie de son enfant,
qu'il portait.

-- Comment va-t-elle? demanda Fanny souriant a cette fillette de
quatre ans, palie et diminuee par la fievre, qui s'eveillait,
ouvrait de grands yeux cercles de rose.

Le garde soupira:

-- Pas bien... J'ai beau la mener partout avec moi... voila
qu'elle ne mange plus, qu'elle n'a de gout a rien; faut croire que
c'etait trop tard quand on a change d'air et qu'elle a deja pris
le mal... Elle est si legere, voyez, madame, on dirait une
feuille... Un de ces jours elle va fiche le camp comme les
autres... Bon Dieu!...

Ce "bon Dieu!" tout bas, dans la moustache, c'etait toute sa
revolte contre la cruaute des bureaux et des paperassiers.

-- Elle tremble, on dirait qu'elle a froid.

-- c'est la fievre, madame.

-- Attendez, nous allons la rechauffer...

Elle prit la mantille qui pendait sur son bras, en entoura la
petite:

-- Si, si, laissez donc... ce sera son voile de mariee, plus
tard...

Le pere eut un sourire navre, et remuant la menotte de l'enfant
qui se rendormait, bleme dans tout ce blanc comme une petite
morte, il lui faisait dire merci a la dame, puis s'eloignait avec
un "bon Dieu!" perdu dans le craquement des branches sous ses
pieds.

Fanny n'etait plus gaie, serree contre lui de toute cette
tendresse craintive de la femme que son emotion, tristesse ou
joie, rapproche de celui qu'elle aime. Jean se disait: "Quelle
bonne fille...", mais sans faiblir dans ses decisions, s'y
affermissant au contraire, car sur la pente de l'allee ou ils
entraient se levait l'image d'Irene, le souvenir du rayonnant
sourire rencontre la et qui l'avait pris tout de suite, avant meme
qu'il en connut le charme profond, la source intime de douceur
intelligente. Il songea qu'il avait attendu jusqu'au dernier
moment, que c'etait aujourd'hui jeudi... "Allons, il le faut..."
et visant un rond-point a quelque distance, il se le donna comme
derniere limite.

Une eclaircie dans une coupe de bois, des arbres couches au milieu
de copeaux, de sanglants debris d'ecorce, et des fagots, des trous
de charbonnage... Un peu plus bas on voyait l'etang d'ou montait
une buee blanche, et sur le bord la petite maison abandonnee, au
toit tombant, aux fenetres cassees, ouvertes, le lazaret des
Hochecorne. Apres, les bois remontaient vers Velizy, un grand
coteau de toisons rousses, de haute futaie serree et triste... Il
s'arreta brusquement:

-- Si l'on se reposait un peu?

Ils s'assirent sur une longue charpente jetee a terre, un ancien
chene dont se comptaient les branches aux blessures de la hache.
L'endroit etait tiede, egaye d'une pale reverberation lumineuse,
et d'un parfum de violettes perdues.

-- Comme il fait bon!... dit-elle, alanguie sur son epaule et
cherchant la place d'un baiser dans son cou.

Il se recula un peu, lui prit la main. Alors, devant l'expression
subitement durcie de son visage, elle s'effraya:

-- Quoi donc? Qu'y a-t-il?

-- Une mauvaise nouvelle, ma pauvre amie... Hedouin, tu sais,
celui qui est parti a ma place...

Il parlait peniblement, avec une voix rauque dont le son
l'etonnait lui-meme, mais qui se raffermissait vers la fin de
l'histoire preparee d'avance... Hedouin tombe malade en arrivant a
son poste, et lui, designe d'office pour aller le remplacer. Il
avait trouve cela plus facile a dire, moins cruel que la verite.
Elle l'ecouta jusqu'au bout sans l'interrompre, la face d'une
paleur grise, l'oeil fixe.

-- Quand pars-tu? demanda-t-elle, en retirant sa main.

-- Mais ce soir... cette nuit...

Et la voix fausse et dolente, il ajouta:

-- Je compte passer vingt-quatre heures a Castelet, puis
m'embarquer a Marseille...

-- Assez, ne mens plus, cria-t-elle dans une explosion farouche
qui la mit debout, ne mens plus, tu ne sais pas!... Le vrai, c'est
que tu te maries... Il y a assez longtemps que ta famille te
travaille... Ils ont tellement peur que je te retienne, que je
t'empeche d'aller chercher le typhus ou la fievre jaune... Enfin
les voila satisfaits... La demoiselle a ton gout, il faut
croire... Et quand je pense aux noeuds de cravate que je te
faisais, le jeudi!... Etais-je assez bete, hein?

Elle riait d'un rire douloureux, atroce, qui tordait sa bouche,
montrait l'ecart que faisait sur le cote la cassure toute recente
sans doute, car il ne l'avait pas vue encore, d'une de ses belles
dents nacrees dont elle etait si fiere; et cela, cette dent
manquante dans cette figure terreuse, creusee, bouleversee, fit a
Gaussin une peine horrible.

-- Ecoute-moi, dit-il la reprenant, l'asseyant de force contre
lui... Eh bien, oui, je me marie... Mon pere y tenait, tu sais
bien; mais qu'est-ce que cela peut te faire puisque je dois
partir?...

Elle se degagea, voulant garder sa colere:

-- Et c'est pour m'apprendre ca, que tu m'as fait faire une lieue
a travers bois... Tu t'es dit: Au moins on ne l'entendra pas, si
elle crie... Non, tu vois... pas un eclat, pas une larme. D'abord,
j'en ai plein le dos du joli garcon que tu es... tu peux t'en
aller, ce n'est pas moi qui te ferai revenir... Sauve toi donc
dans les Iles avec ta femme, ta petite, comme on dit chez toi...
Elle doit etre propre, la petite... laide comme un gorille, ou
alors enceinte a pleine ceinture... car tu es aussi jobard que
ceux qui te l'ont choisie.

Elle ne se retenait plus, lancee dans un debordement d'injures,
d'infamies, jusqu'a ne pouvoir begayer a la fin que des mots
"lache... menteur... lache..." sous son nez, en provocation, comme
on montre le poing.

C'etait au tour de Jean de l'ecouter sans rien dire, sans aucun
effort pour l'arreter. Il l'aimait mieux ainsi, insultante,
ignoble, la vraie fille du pere Legrand; la separation serait
moins cruelle... En eut-elle conscience? Mais elle se tut tout a
coup, tomba, la tete et le buste en avant, dans les genoux de son
amant, avec un grand sanglot qui la secouait toute, et d'ou
sortait une plainte entrecoupee:

-- Pardon, grace... je t'aime, je n'ai que toi... Mon amour, ma
vie, ne fais pas ca... ne me laisse pas... qu'est-ce que tu veux
que je devienne?

L'emotion le gagnait... Oh! voila ce qu'il avait redoute... Les
larmes montaient d'elle a lui, et il renversait la tete en arriere
pour les garder dans ses yeux debordants, essayant de l'apaiser
par des mots betes, et toujours cet argument raisonnable:

-- Mais puisque je devais partir...

Elle se redressa avec ce cri qui devoilait tout son espoir:

-- Eh! tu ne serais pas parti. Je t'aurais dit: Attends, laisse-
toi aimer encore... Crois-tu que cela se retrouve deux fois d'etre
aime comme je t'aime?... Tu as le temps de te marier, tu es si
jeune... moi, bientot, je serai finie... je ne pourrai plus, et
alors nous nous quitterons naturellement.

Il voulut se lever; il eut ce courage, et de lui dire que tout ce
qu'elle faisait etait inutile; mais s'accrochant a lui, se
trainant agenouillee dans la boue restee a ce creux de vallon,
elle le forcait a reprendre sa place, et devant lui, dans ses
jambes, avec le souffle de ses levres, la voluptueuse etreinte de
ses yeux, et des caresses enfantines, les mains a plat sur cette
figure qui se raidissait, les doigts dans ses cheveux, dans sa
bouche, elle essayait de tisonner les cendres froides de leur
amour, lui redisait tout bas les delices passes, les reveils sans
force, l'enlacement aneanti de leurs apres-midi du dimanche. Tout
cela n'etait rien aupres de ce qu'elle lui donnerait encore; elle
savait d'autres baisers, d'autres ivresses, elle en inventerait
pour lui...

Et pendant qu'elle lui chuchotait de ces mots comme les hommes en
entendent a la porte des bouges, elle avait de grosses larmes
ruisselant sur une expression d'agonie et de terreur, se
debattait, criait d'une voix de reve:

-- Oh! que ca ne soit pas... dis que ce n'est pas vrai que tu me
quittes...

Et des sanglots encore, des gemissements, des appels au secours,
comme si elle lui voyait un couteau dans les mains.

Le bourreau n'etait guere plus vaillant que la victime. Sa colere,
il ne la craignait pas plus que ses caresses; mais il restait sans
defense contre ce desespoir, cette bramee qui remplissait le bois,
allait s'eteindre sur l'eau morte et fievreuse ou descendait un
triste soleil rouge... Il pensait bien souffrir, mais pas a cette
acuite; et il lui fallait tout l'eblouissement du nouvel amour
pour resister a la relever des deux mains, lui dire:

-- Je reste, tais-toi, je reste...

Depuis combien de temps s'epuisaient-ils ainsi tous deux?... Le
soleil n'etait plus qu'une barre toujours plus etroite au
couchant; l'etang se teignait d'un gris d'ardoise, et l'on eut dit
que sa vapeur malsaine envahissait la lande et le bois, les
coteaux en face. Dans l'ombre qui les gagnait, il ne voyait plus
que cette figure pale, levee vers lui, cette bouche ouverte,
clamant d'une intarissable plainte. Un peu apres, la nuit venue,
les cris s'apaiserent. Maintenant, c'etait un bruit de larmes a
flots, sans fin, une de ces longues pluies installees sur le grand
fracas de l'orage, et de temps en temps un "Oh!..." profond et
sourd comme devant quelque chose d'horrible qu'elle chassait et
revoyait toujours.

Puis, plus rien. C'est fini, la bete est morte... Une bise froide
se leve, froisse les branches, apportant l'echo d'une heure
lointaine.

-- Allons, viens, ne reste pas la.

Il la souleve doucement, la sent molle dans ses mains, obeissante
comme un enfant et convulsionnee de gros soupirs. Il semble
qu'elle garde une peur, un respect de l'homme qui vient de se
montrer si fort. Elle marche a cote de lui, de son pas, mais
timidement, sans lui donner le bras; et a les voir ainsi,
chancelants et mornes, par les allees ou les guide le reflet jaune
du terrain, on dirait un couple de paysans, qui rentre harasse
d'une longue fatigue en plein air.

A la lisiere, une lueur apparait, la porte ouverte d'Hochecorne,
eclairant la silhouette arretee de deux hommes:

-- Est-ce vous, Gaussin? demande la voix d'Hettema qui s'approche
avec le garde.

Ils commencaient a etre inquiets de ne pas les voir revenir, et de
ces gemissements qu'on entendait a travers bois. Hochecorne allait
prendre son fusil, se mettre a leur recherche...

-- Bonsoir, monsieur, madame... c'est la petite qui est contente
de son chale...

A fallu que je la couche, avec..." Leur derniere action en commun,
cette charite de tout a l'heure, leurs mains une derniere fois
liees autour de ce petit corps moribond.

-- Adieu, adieu, pere Hochecorne.

Et ils se hatent tous trois vers la maison, Hettema toujours tres
intrigue de ces clameurs qui remplissaient le bois.

-- Ca montait, descendait, on aurait dit une bete qu'on egorge...
Mais comment n'avez-vous rien entendu?

Ni l'un ni l'autre ne repondent.

Au coin du Pave des Gardes, Jean hesite.

-- Reste diner... lui dit-elle tout bas, suppliante... Ton train
est passe... tu prendras celui de neuf heures.

Il rentre avec eux. Que peut-il craindre? On ne recommence pas
deux fois une scene pareille, et c'est bien le moins qu'il lui
donne cette petite consolation.

La salle est chaude, la lampe eclaire bien, et le bruit de leurs
pas dans la traverse a prevenu la servante, qui apporte la soupe
sur la table.

"Enfin, vous voila!..." dit Olympe deja installee, la serviette
remontee sous ses bras courts. Elle decouvre la soupiere et
s'arrete tout a coup avec un cri:

-- Mon Dieu, ma chere!...

Have, de dix ans plus vieille, les paupieres gonflees et
sanglantes, de la boue sur sa robe, jusque dans ses cheveux, le
desordre effare d'une pierreuse qui sort d'une chasse de police,
c'est Fanny. Elle respire un moment, ses pauvres yeux brules
clignotent a la lumiere, et peu a peu la chaleur de la petite
maison, cette table gaiement servie, provoquent le souvenir des
bons jours, un nouveau rappel de larmes ou se distinguent ces
mots:

-- Il me quitte... Il se marie.

Hettema, sa femme, la paysanne qui les sert se regardent,
regardent Gaussin. "Enfin, dinons toujours", dit le gros homme
qu'on sent furieux; et le bruit des cuillerees voraces se mele a
un ruissellement d'eau dans la chambre voisine, ou Fanny est en
train d'eponger son visage. Quand elle revient toute bleuie de
poudre, en blanc peignoir de laine, les Hettema l'epient avec
angoisse, s'attendant a quelque nouvelle explosion, et sont tres
etonnes de la voir, sans un mot, se jeter sur les plats
gloutonnement, comme un naufrage, combler le creusement de son
chagrin et le gouffre de ses cris de tout ce qu'elle trouve a
portee, le pain, les choux, une aile de pintade, des pommes. Elle
mange, elle mange...

On cause d'abord d'un air contraint, puis plus librement, et comme
avec les Hettema ce n'est que de choses bien plates et
materielles, la facon d'accommoder les crepes aux confitures, ou
si le crin vaut mieux que la plume pour dormir, on arrive sans
encombre au cafe, que le gros menage agremente d'un petit caramel
savoure lentement, les coudes sur la table.

C'est plaisir de voir le bon regard confiant et tranquille
qu'echangent ces lourds compagnons de creche et de litiere. Ils
n'ont pas envie de se quitter, ceux-la. Jean surprend ce regard
et, dans l'intimite de la salle pleine de souvenirs, d'habitudes
tapies a tous les coins, une torpeur de fatigue, de digestion, de
bien-etre l'envahit. Fanny qui le surveille a rapproche doucement
sa chaise, coule ses jambes, glisse son bras sous le sien.

-- Ecoute, dit-il brusquement... Neuf heures... vite, adieu... Je
t'ecrirai.

Il est debout, dehors, la rue franchie, tate dans l'ombre pour
ouvrir la barriere du passage. Deux bras l'etreignent a plein
corps:

-- Embrasse-moi au moins...

Il se sent pris sous le peignoir ouvert ou elle est nue, penetre
de cette odeur, de cette chaleur de chair de femme, bouleverse de
ce baiser d'adieu qui lui laisse dans la bouche un gout de fievre
et de larmes; et elle, tout bas, le sentant faible:

-- Encore une nuit, plus qu'une...

Un signal sur la voie... C'est le train!...

Comment eut-il la force de se degager, de bondir jusqu'a la gare
dont les fanaux luisaient a travers les branches defeuillees? Il
s'en etonnait encore, tout haletant dans un coin de wagon,
guettant par la portiere les fenetres allumees de la maisonnette,
une forme blanche contre la barriere...

-- Adieu! adieu!...

Et ce cri rassurait la terreur silencieuse qu'il venait d'avoir a
ce tournant des rails, en apercevant sa maitresse a la place
occupee par son reve de mort.

La tete dehors, il voyait fuir et diminuer et rouler dans le
pelotonnement des terrains leur petit pavillon, dont la lueur
n'etait plus qu'une etoile egaree. Tout a coup il sentit une joie,
un soulagement enormes. Comme on respirait, que c'etait beau toute
cette vallee de Meudon et ces grands coteaux noirs degageant au
loin un triangle etincelant d'innombrables lumieres, egrenees vers
la Seine en cordons reguliers! Irene l'attendait la, et il allait
a elle de toute la vitesse du train, de tout son desir d'amoureux,
de tout son elan vers l'honnete et jeune vie...

Paris!... Il arretait une voiture pour se faire conduire place
Vendome. Mais, sous le gaz, il apercut ses vetements, ses souliers
couverts de boue, une boue lourde, epaisse, tout son passe qui le
tenait encore pesamment et salement. "Oh! non, pas ce soir..." Et
il rentra a son ancien hotel, rue Jacob, ou le Fenat lui avait
retenu une chambre pres de la sienne.


XIII

Le lendemain, Cesaire, qui s'etait charge de la commission
delicate d'aller a Chaville reprendre les effets, les livres de
son neveu, consommer la rupture par le demenagement, revint fort
tard, alors que Gaussin commencait a se fatiguer de toutes sortes
de suppositions folles ou sinistres. Enfin un fiacre a galerie,
lourd comme un corbillard, tourna le coin de la rue Jacob, charge
de caisses ficelees et d'une enorme malle qu'il reconnut pour la
sienne, et l'oncle rentra mysterieux et navre:

-- J'ai ete long, pour ramasser le tout en une fois et n'etre pas
oblige d'y revenir...

Puis, montrant les colis que deux garcons rangeaient par la
chambre:

-- Ici le linge, les vetements, la tes papiers, tes livres... Il
ne manque que tes lettres; elle m'a supplie de les lui laisser
encore pour les relire, avoir quelque chose de toi. J'ai pense que
ca n'offrait pas de danger... C'est une si bonne fille...

Il souffla longuement, assis sur la malle, et s'epongeant le front
avec son mouchoir de soie ecrue, large comme une serviette. Jean
n'osait demander des details, dans quelles dispositions il l'avait
trouvee; l'autre n'en donnait pas, de peur de l'attrister. Et ils
remplirent ce silence, difficile, gros de choses inexprimees, par
des remarques sur le temps change brusquement depuis la veille,
tourne au froid, sur l'aspect lamentable de cette banlieue de
Paris deserte et denudee, plantee de cheminees d'usines et de ces
enormes cylindres de fonte, reservoirs des maraichers. Puis au
bout d'un moment:

-- Elle ne vous a rien donne pour moi, mon oncle?

-- Non... tu peux etre tranquille... Elle ne t'embetera pas, elle
a pris son parti avec beaucoup de resolution et de dignite...

Pourquoi Jean vit-il dans ce peu de mots une intention de blame,
un reproche de sa rigueur?

-- C'est egal, corvee pour corvee, reprenait l'oncle, j'aimais
mieux encore les griffes de la Mornas que le desespoir de cette
malheureuse.

-- Elle a beaucoup pleure?

-- Ah! mon ami... Et si bien, d'un tel coeur, que je sanglotais
moi-meme en face d'elle sans la force de...

Il s'ebroua, secoua son emotion d'un coup de tete de vieille
chevre:

-- Enfin, que veux-tu? ce n'est pas ta faute... tu ne pouvais
passer toute ta vie la... Les choses sont tres convenablement
faites, tu lui laisses de l'argent, un mobilier... Et maintenant,
voguent les amours! Tache de nous mener ton mariage rondement...
Des affaires trop serieuses pour moi, par exemple... Il faudra que
le consul s'en mele... Moi, je suis pour les liquidations de la
main gauche...

Et brusquement repris d'un acces melancolique, le front a la
vitre, regardant le ciel bas qui ruisselait entre les toits:

-- C'est egal, le monde devient triste... De mon temps on se
separait plus gaiement que ca.

Le Fenat parti, suivi de sa machine elevatoire, Jean, prive de
cette bonne humeur remuante et bavarde, eut une longue semaine a
passer, une impression de vide et de solitude, tout le noir
desorientement d'un veuvage. En pareil cas, meme sans le regret
d'une passion, on cherche son double, il vous manque; car
l'existence a deux, la cohabitation de la table et du lit, creent
un tissu de liens invisibles et subtils, dont la solidite ne se
revele qu'a la douleur, a l'effort de la brisure. L'influence du
contact et de l'habitude est si miraculeusement penetrante que
deux etres vivant de la meme vie en arrivent a se ressembler.

Ses cinq ans de Sapho n'avaient pu le petrir encore a ce point;
mais son corps gardait pourtant les marques de la chaine, en
subissait le lourd entrainement. Et de meme que, plusieurs fois,
ses pas l'auraient tout seuls dirige vers Chaville au sortir de
son bureau, il lui arrivait le matin de chercher a cote de lui sur
l'oreiller les cheveux noirs en nappes lourdes, demordus de leur
peigne, ou tombait son premier baiser.

Les soirees surtout lui semblaient interminables, dans cette
chambre d'hotel qui lui rappelait les premiers temps de leur
liaison, la presence d'une autre maitresse delicate et
silencieuse, dont la petite carte embaumait la glace d'un parfum
d'alcove et du mystere de son nom: Fanny Legrand. Alors il s'en
allait se fatiguer, marcher, s'etourdir aux flonflons et aux
lumieres de quelque petit theatre, jusqu'au moment ou le vieux
Bouchereau lui donnait le droit de passer trois soirees par
semaine aupres de sa fiancee.

On s'etait enfin entendu. Irene l'aimait, _Uncle_ voulait bien; ce
serait pour les premiers jours d'avril, a la fin du cours. Trois
mois d'hiver a se voir, a s'apprendre, se desirer, faire la
paraphrase aimante et charmante du premier regard qui lie les ames
et du premier aveu qui les trouble.

Le soir des accordailles, en rentrant chez lui sans la moindre
envie de dormir, Jean eprouva le desir de faire sa chambre
ordonnee et laborieuse, par cet instinct naturel de mettre notre
vie en rapport avec nos idees. Il installa sa table et ses livres
non encore deficeles, tasses au fond d'une de ces caisses faites a
la hate, les codes entre une pile de mouchoirs et une vareuse de
jardin. De l'entrebaillement d'un dictionnaire de Droit
commercial, le plus frequemment feuillete, tombait alors une
lettre sans enveloppe, a l'ecriture de la maitresse.

Fanny l'avait confiee au hasard de travaux futurs, se mefiant de
l'attendrissement trop court de Cesaire, pensant qu'elle
arriverait plus surement ainsi. Il se defendait d'abord de
l'ouvrir, mais cedait aux premiers mots bien doux, bien
raisonnables, dont l'agitation se sentait seulement au tremble de
la plume, a l'inegale conduite des lignes. Elle ne demandait
qu'une grace, une seule, qu'il revint de temps a autre. Elle ne
dirait rien, ne reprocherait rien, ni le mariage, ni cette
separation qu'elle savait absolue et definitive. Mais le voir!...

"Songe que c'est pour moi un coup terrible et si inattendu, si
brusque... Je suis comme apres une mort ou un incendie, ne sachant
a quoi me prendre. Je pleure, j'attends, je regarde la place de
mon bonheur. Il n'y aurait que toi pour m'acclimater a cette
situation nouvelle... C'est une charite, viens me voir, que je ne
me sente pas si seule... j'ai peur de moi..."

Ces plaintes, ce suppliant appel couraient tout le long de la
lettre, se reprenaient chaque fois au meme mot: "Viens, viens..."
Il pouvait se croire dans la clairiere au milieu des bois avec
Fanny a ses pieds, et sous la cendre violette du soir, cette
pauvre figure levee vers lui, toute fripee et molle de larmes,
cette bouche ouverte qui s'emplissait d'ombre a crier. C'est cela
qui le poursuivit toute la nuit, cela qui troubla son sommeil, et
non l'heureuse ivresse qu'il avait rapportee de la-bas. C'est
cette figure vieillie, fletrie, qu'il revoyait, malgre tous ses
efforts pour mettre entre lui et elle le visage aux purs contours,
a la pulpe d'oeillet en fleur, que l'aveu de l'amour teintait de
petites flammes roses sous les yeux.

Cette lettre avait huit jours de date; huit jours que la
malheureuse attendait un mot, ou une visite, l'encouragement a la
resignation qu'elle demandait. Mais comment n'avait-elle pas
recrit depuis? Peut-etre etait-elle malade; et d'anciennes
craintes lui revenaient. Il pensa qu'Hettema pourrait lui donner
des nouvelles, et, confiant dans la regularite de ses habitudes,
alla l'attendre devant le Comite d'artillerie.

Le dernier coup de dix heures sonnait a Saint-Thomas d'Aquin
lorsque le gros homme tourna le coin de la petite place, le collet
retrousse, la pipe aux dents, qu'il tenait a deux mains pour se
chauffer les doigts. Jean le regardait venir de loin, tres emu de
tout ce qu'il lui rappelait; mais Hettema l'accueillit d'un
mouvement d'humeur a peine contraint.

-- Vous voila!... Je ne sais pas si nous vous avons maudit cette
semaine!... nous qui sommes alles a la campagne pour vivre au
calme...

Et sur la porte, en finissant sa pipe, il lui raconta que le
dimanche precedent ils avaient invite Fanny a diner chez eux avec
l'enfant dont c'etait le jour de sortie, histoire de la distraire
un peu de ses vilaines idees. En effet, on avait mange assez
gaiement, meme elle leur chantait un morceau de musique au
dessert; puis on se separait vers dix heures, et ils s'appretaient
a se mettre au lit delicieusement, quand tout a coup on frappe aux
volets et la voix du petit Joseph appelle effaree:

-- Venez vite, maman veut s'empoisonner...

Hettema se precipite, arrive a temps pour lui arracher de force le
flacon de laudanum. Il avait fallu se battre, la prendre a bras-
le-corps, la maintenir et se defendre, contre les coups de tete,
les coups de peigne dont elle lui abimait la figure. Dans la
lutte, la fiole se brisait, le laudanum repandu partout, et il
n'en avait pas ete autre chose que des vetements taches et
empestes de poison.

-- Mais vous comprenez bien que des scenes pareilles, tout ce
drame de faits-divers, pour des gens tranquilles... Aussi c'est
fini, j'ai donne conge, le mois prochain je demenage...

Il remit sa pipe dans l'etui, et avec un adieu bien paisible
disparut sous les arcades basses d'une petite cour, laissant
Gaussin tout bouleverse de ce qu'il venait d'entendre.

Il se representait la scene dans cette chambre qui avait ete leur
chambre, l'effroi du petit appelant au secours, la lutte brutale
avec le gros homme, et il croyait sentir le gout opiace,
l'amertume somnolente du laudanum repandu. L'epouvante lui en
resta tout le jour, aggravee de l'isolement ou elle allait se
trouver. Les Hettema partis, qui lui retiendrait la main a la
nouvelle tentative?

Une lettre vint le rassurer un peu. Fanny le remerciait de n'etre
pas si dur qu'il voulait le paraitre, puisqu'il prenait encore
quelque interet a la pauvre abandonnee: "On t'a dit, n'est-ce
pas?... J'ai voulu mourir... c'etait de me sentir si seule!...
J'ai essaye, je n'ai pas pu, on m'a arretee, ma main tremblait
peut-etre... la peur de souffrir, de devenir laide... Oh! cette
petite Dore, comment a-t-elle eu le courage?... Apres la premiere
honte de m'etre manquee, c'a ete une joie de penser que je
pourrais t'ecrire, t'aimer de loin, te voir encore; car je ne
perds pas l'espoir que tu viendras une fois, comme on vient chez
une amie malheureuse, dans une maison en deuil, par pitie,
seulement par pitie."

Des lors il arriva de Chaville tous les deux ou trois jours une
capricieuse correspondance, longue, courte, un journal de douleur
qu'il n'eut pas la force de renvoyer et qui agrandit dans ce coeur
tendre la place a vif d'une pitie sans amour, non plus pour la
maitresse, mais pour l'etre humain souffrant a cause de lui.

Un jour c'etait le depart de ses voisins, ces temoins de son
bonheur passe qui lui emportaient tant de souvenirs. A present
elle n'avait plus pour les lui rappeler que les meubles, les murs
de leur petite maison, et la femme de service, pauvre bete
sauvage, aussi peu interessee aux choses que le loriot, tout
frileux de l'hiver, tristement ebouriffe dans un coin de sa cage.

Un autre jour, un pale rayon egayant la vitre, elle se reveillait
toute joyeuse dans cette persuasion: il viendra aujourd'hui!...
Pourquoi?... rien, une idee... Tout de suite elle se mettait a
faire la maison belle, et la femme coquette avec sa robe des
dimanches et la coiffure qu'il aimait; puis jusqu'au soir, jusqu'a
la derniere goutte de lumiere, elle comptait les trains a la
fenetre de la salle, l'ecoutait venir par le Pave des Gardes...
Fallait-il etre folle!

Quelquefois rien qu'une ligne: "Il pleut, il fait noir... je suis
seule et je te pleure..." Ou bien elle se contentait de mettre
sous enveloppe une pauvre fleur toute trempee et raide de frimas,
la derniere de leur petit jardin. Mieux que toutes les plaintes,
cette fleur ramassee sous la neige, disait l'hiver, la solitude,
l'abandon; il voyait la place, au bout de l'allee, et contre les
plates-bandes, une jupe de femme mouillee jusqu'a l'ourlet, allant
et revenant dans une solitaire promenade.

Cette pitie qui lui angoissait le coeur le faisait vivre encore
avec Fanny, malgre la rupture. Il y songeait, se la figurait a
toute heure; mais par une singuliere defaillance de sa memoire,
quoiqu'il n'y eut guere plus de cinq ou six semaines depuis leur
separation, et que les moindres details de leur interieur lui
fussent encore presents, la cage de La Balue en face d'un coucou
en bois gagne a une fete de campagne, jusqu'aux branches du
noisetier qui battaient au moindre vent la vitre de leur cabinet
de toilette, la femme elle-meme ne lui apparaissait plus
distinctement. Il la voyait dans un reculement de brume avec un
seul detail de sa figure, accentue et penible, la bouche deformee,
le sourire troue par cette dent qui manquait.

Ainsi vieillie, qu'allait-elle devenir, la pauvre creature contre
qui il avait dormi si longtemps? L'argent fini qu'il lui avait
laisse, ou irait-elle, jusque vers quel bas-fond? Et tout a coup
se dressait dans son souvenir, la triste raccrocheuse, rencontree
le soir dans une taverne anglaise, mourant de soif devant sa
tranche de saumon fume. Elle deviendrait cela, celle dont il avait
si longtemps accepte les soins, la tendresse passionnee et fidele.
Et cette idee le desesperait... Cependant, que faire? Parce qu'il
avait eu le malheur de rencontrer cette femme, de vivre quelque
temps avec elle, etait-il condamne a la garder toujours, a lui
sacrifier son bonheur? Pourquoi lui et pas les autres? Au nom de
quelle justice?

Tout en s'interdisant de la revoir, il lui ecrivait; et ses
lettres a dessein positives et seches laissaient deviner son
emotion sous des conseils de sagesse et d'apaisement. Il
l'engageait a retirer Joseph de pension, a le reprendre pour
s'occuper, se distraire; mais Fanny refusait. A quoi bon mettre
cet enfant en presence de sa douleur, de son decouragement?
c'etait bien assez du dimanche ou le petit rodait de chaise en
chaise, errait de la salle au jardin, devinant qu'un grand malheur
avait attriste la maison, et n'osant plus demander des nouvelles
de "papa Jean" depuis qu'on lui avait dit avec des sanglots qu'il
etait parti, qu'il ne reviendrait plus:

-- Tous mes papas s'en vont, alors!

Et ce mot du petit abandonne, tombant d'une lettre navrante,
restait lourd sur le coeur de Gaussin. Bientot, cette pensee de la
savoir a Chaville devint une oppression telle, qu'il lui conseilla
de rentrer dans Paris, de voir du monde. Avec sa triste experience
des hommes et des ruptures, Fanny ne vit dans cette offre qu'un
affreux egoisme, l'envie de se debarrasser d'elle a jamais, par un
de ces brusques beguins dont elle etait familiere; et elle s'en
expliqua avec sincerite:

"Tu sais ce que je t'ai dit autrefois... Je resterai ta femme
malgre tout, ta femme aimante et fidele. Notre petite maison
m'enveloppe de toi, et je ne voudrais la quitter pour rien au
monde... Que ferais-je a Paris? J'ai le degout de mon passe qui
t'eloigne; et puis, songe a quoi tu nous exposes... Tu te crois
donc bien fort? Viens, alors, mechant... une fois, rien qu'une..."

Il n'y alla pas; mais, un dimanche, l'apres-midi, seul et
travaillant, il entendit frapper deux petits coups a sa porte. Il
tressaillit, reconnut sa facon vive de s'annoncer comme autrefois.
Craignant de trouver en bas quelque consigne, elle etait montee
d'une haleine, sans rien demander. Il s'approcha, les pas enfonces
dans le tapis, entendant son souffle par la feuillure:

-- Jean, es-tu la?...

Oh! cette voix humble et brisee... Encore une fois, pas bien fort:
"Jean!..." puis une plainte soupiree, le froissement d'une lettre,
et la caresse et l'adieu d'un baiser jete.

L'escalier descendu marche a marche, lentement, comme si elle
attendait un rappel, Jean, seulement alors, ramassa la lettre et
l'ouvrit. On avait enterre le matin la petite Hochecorne a
l'hospice des Enfants-Malades. Elle etait venue avec le pere et
quelques personnes de Chaville, et n'avait pu se defendre de
monter pour le voir ou laisser ces lignes ecrites d'avance.
"... Quand je te le disais!... si j'habitais Paris, on ne verrait
que moi dans ton escalier... Adieu, m'ami, je rentre chez nous..."

Et en lisant, les yeux brouilles de larmes, il se rappelait la
meme scene rue de l'Arcade, la douleur de l'amant congedie, la
lettre glissee sous la porte, et le rire sans coeur de Fanny. Elle
l'aimait donc plus qu'il n'aimait Irene! Ou bien est-ce que
l'homme, plus mele que la femme au combat des affaires et de la
vie, n'a pas comme elle l'exclusivisme de l'amour, l'oubli et
l'indifference de tout ce qui n'est pas sa passion, absorbante et
unique?

Cette torture, ce mal de pitie dont il souffrait, ne s'apaisait
qu'aupres d'Irene. Ici seulement l'angoisse se desserrait, fondait
sous le doux rayon bleu de ses regards. Il ne lui restait plus
qu'une grande lassitude, une tentation de mettre la tete sur son
epaule et de rester la, sans parler, sans bouger, a l'abri.

-- Qu'avez-vous, lui disait-elle... Est-ce que vous n'etes pas
heureux?

Si, bien heureux. Mais pourquoi son bonheur etait-il fait de tant
de tristesse et de larmes? Et par moments il aurait voulu tout lui
dire, comme a une amie intelligente et bonne; sans songer, pauvre
fou, au trouble que de pareilles confidences agitent dans les ames
toutes neuves, aux inguerissables blessures qu'elles peuvent faire
a la confiance d'une affection. Ah! s'il avait pu l'emporter, fuir
avec elle! il sentait que ce serait la fin des tourments; mais le
vieux Bouchereau ne voulait pas faire grace d'une heure sur le
temps fixe:

-- Je suis vieux, je suis malade... Je ne verrai plus mon enfant,
ne me privez pas de ces derniers jours...

Sous son air dur, c'etait le meilleur des hommes que ce grand
homme. Condamne sans remission par la maladie de coeur dont il
suivait et constatait lui-meme les progres, il en parlait avec un
sang-froid admirable, continuait ses cours en suffoquant,
auscultait des malades moins atteints que lui. Une seule faiblesse
dans ce vaste esprit, et marquant bien l'origine paysanne du
Tourangeau: son respect pour les titres, la noblesse. Et le
souvenir des petites tourelles de Castelet, le vieux nom d'Armandy
n'avaient pas ete etrangers a sa facilite d'agreer Jean comme mari
de sa niece.

Le mariage se ferait a la gentilhommiere, ce qui eviterait de
deplacer la pauvre maman qui envoyait tous les huit jours a sa
future fille une bonne lettre bien tendre, dictee a Divonne ou a
l'une des petites de Bethanie. Et c'etait une joie douce pour lui
de parler avec Irene de ses gens, de retrouver Castelet place
Vendome, toutes ses affections serrees autour de sa chere fiancee.

Seulement il s'effrayait de se sentir si vieux, si las en face
d'elle, de la voir prendre un plaisir d'enfant a des choses qui ne
l'amusaient plus, a des joies de la vie commune, deja escomptees
par lui. Ainsi la liste a dresser de tout ce qu'il leur faudrait
emporter au Consulat, meubles, etoffes a choisir, liste au milieu
de laquelle il s'arretait un soir, la plume hesitante, epouvante
du retour qu'il faisait vers son installation de la rue
d'Amsterdam, et du recommencement inevitable de tant de jolis
bonheurs uses, finis par ces cinq ans aupres d'une femme, dans un
travestissement de mariage et de menage.


XIV

-- Oui, mon cher, mort cette nuit dans les bras de Rosa... Je
viens de le porter chez l'empailleur.

De Potter, le musicien, que Jean rencontrait sortant d'un magasin
de la rue du Bac, s'accrochait a lui avec un besoin d'effusion qui
n'allait guere a ses traits impassibles et durs d'homme
d'affaires, et lui racontait le martyre du pauvre Bichito tue par
l'hiver parisien, ratatine de froid malgre les tampons d'ouate, la
meche d'esprit-de-vin allumee depuis deux mois sous sa petite
niche, comme on fait aux enfants venus avant terme. Rien n'avait
pu l'empecher de grelotter, et la nuit d'avant, pendant qu'ils
etaient tous autour de lui, un dernier frisson le secouant de la
tete a la queue, il etait mort en bon chretien, grace aux flots
d'eau benite que sur sa peau grenue, ou la vie s'evanouissait en
moires changeantes, en mouvements de prisme, maman Pilar repandait
en disant, les yeux au ciel: "_Dios loui pardonne_!"

-- J'en ris, mais j'ai le coeur gros tout de meme; surtout quand
je pense au chagrin de ma pauvre Rosa que j'ai laissee en
larmes... Heureusement Fanny etait pres d'elle...

-- Fanny?...

-- Oui, voila des temps que nous ne l'avions vue... Elle est
arrivee ce matin juste au milieu du drame, et cette bonne fille
est restee consoler son amie.

Il ajouta, sans s'apercevoir de l'impression causee par ses
paroles:

-- C'est donc fini? Vous n'etes plus ensemble?... Vous rappelez-
vous notre conversation au lac d'Enghien? Au moins, vous profitez
des lecons qu'on vous donne...

Et il percait une pointe d'envie dans son approbation.

Gaussin, le front plisse, eprouvait un veritable malaise a songer
que Fanny etait retournee chez Rosario; mais il s'en voulait de
cette faiblesse, n'ayant plus apres tout ni droit, ni
responsabilite sur cette existence. Devant une maison de la rue de
Beaune, une tres ancienne rue du Paris aristocratique d'autrefois
ou ils venaient de s'engager, de Potter s'arreta. C'est la qu'il
demeurait ou qu'il etait cense demeurer pour les convenances, pour
le monde, car reellement son temps se passait avenue de Villiers
ou a Enghien, et il ne faisait que des apparitions au domicile
conjugal, pour empecher que sa femme et son enfant n'eussent l'air
trop abandonnes.

Jean suivait sa route, esquissant deja un adieu, mais l'autre lui
retint la main dans ses longues mains dures de briseur de clavier
et, sans le moindre embarras, comme un homme que son vice ne gene
plus:

-- Rendez-moi donc un service... montez avec moi. Je devais diner
chez ma femme aujourd'hui, mais je ne peux vraiment pas laisser ma
pauvre Rosa toute seule a son desespoir... Vous servirez de
pretexte a ma sortie et m'eviterez une explication ennuyeuse.

Le cabinet du musicien, dans un superbe et froid appartement
bourgeois du second etage, sentait l'abandon de la piece ou l'on
ne travaille pas. Tout y etait trop net, sans rien du desordre, de
l'active petite fievre qui gagne les objets et les meubles. Pas un
livre, pas un feuillet sur la table qu'encombrait majestueusement
un enorme encrier de bronze a sec et reluisant comme dans une
devanture; ni la moindre partition au vieux piano a forme
d'epinette dont s'etaient inspirees les premieres oeuvres. Et un
buste en marbre blanc, le buste d'une jeune femme aux traits
delicats, a l'expression de douceur, tout pale dans le jour qui
tombait, faisait plus froide encore la cheminee sans feu et
drapee, semblait regarder tristement les murs charges de couronnes
dorees, enrubannees, de medailles, de cadres commemoratifs, toute
une defroque glorieuse et vaniteuse genereusement laissee a la
femme en compensation, et qu'elle entretenait comme les ornements
de tombe de son bonheur.

A peine etaient-ils entres, la porte du cabinet se rouvrit, et
Mme de Potter parut:

-- C'est toi, Gustave?

Elle le croyait seul, s'arreta devant la figure inconnue, avec une
visible inquietude. Elegante et jolie, d'une recherche de mise
intelligente, elle paraissait plus affinee que son buste, la douce
physionomie changee en une resolution courageuse et nerveuse. Dans
le monde, les avis se partageaient sur ce caractere de femme. Les
uns la blamaient de supporter le dedain affiche du mari, ce menage
en ville, connu, installe; d'autres admiraient au contraire sa
resignation silencieuse. Et l'opinion generale la tenait pour une
tranquille personne aimant son repos par-dessus tout, trouvant des
compensations suffisantes a son veuvage dans les caresses d'un bel
enfant et la joie de porter le nom d'un grand homme.

Mais pendant que le musicien presentait son compagnon et debitait
n'importe quel mensonge pour se debarrasser du diner de famille,
au tressaillement de ce jeune visage feminin, a la fixite de ce
regard qui ne voyait plus, n'ecoutait plus, comme absorbe de
souffrance, Jean pouvait se rendre compte que sous ces dehors
mondains une grande douleur s'enterrait vivante. Elle parut
accepter cette histoire qu'elle ne croyait pas, se contenta de
dire doucement:

-- Raymond va pleurer, je lui avais promis que nous dinerions pres
de son lit.

-- Comment est-il? demanda de Potter, distrait, impatient.

-- Mieux, mais il tousse toujours... Tu ne viens pas le voir?

Il bredouilla quelques mots dans sa moustache, en feignant de
chercher autour de la piece:

-- Pas maintenant... tres presse... rendez-vous au club pour six
heures...

Ce qu'il voulait eviter, c'etait d'etre seul avec elle.

"Adieu alors", fit la jeune femme subitement apaisee, les traits
en place, refermee comme une eau pure que vient de troubler une
pierre jusqu'au fond. Elle salua, disparut.

-- Filons!...

Et de Potter delivre entraina Gaussin qui regardait descendre
devant lui, raide et correct dans son long pardessus serre de
coupe anglaise, ce sinistre passionne, tellement emu quand il
portait a empailler le cameleon de sa maitresse, et s'en allant
sans embrasser son enfant malade.

-- Tout ca, mon cher, fit le musicien comme en reponse a la pensee
de son ami, c'est la faute de ceux qui m'ont marie. Un vrai
service qu'ils m'ont rendu la et a cette pauvre femme... Quelle
folie de vouloir faire de moi un mari et un pere!... J'etais
l'amant de Rosa, je le suis reste, je le resterai jusqu'a ce que
l'un de nous creve... Un vice qui vous a pris au bon moment, qui
vous tient bien, est-ce qu'on s'en degage jamais?... Et vous-meme,
etes-vous sur que si Fanny avait voulu?...

Il hela un fiacre vide qui passait, et en montant:

-- A propos de Fanny, vous savez la nouvelle?... Flamant est
gracie, sorti de Mazas... C'est la petition de Dechelette...
Pauvre Dechelette! il aura fait du bien meme apres sa mort.

Immobile, avec une envie folle de courir, de rattraper ces roues
qui cahotaient a fond de train dans la rue sombre ou le gaz
s'allumait, Gaussin s'etonnait de se sentir si emu.

-- Flamant gracie... sorti de Mazas...

Il redisait ces mots tout bas, y voyant la raison du silence de
Fanny depuis quelques jours, de ses lamentations brusquement
interrompues, tombees sous les caresses d'un consolateur; car la
premiere pensee du miserable enfin libre avait du etre pour elle.

Il se rappelait la correspondance amoureuse datee de la prison,
l'obstination de sa maitresse a defendre celui-la seul, quand elle
faisait si bon marche des autres; et au lieu de se feliciter d'une
aventure qui logiquement le dechargeait de toute inquietude, de
tout remords, une angoisse indefinissable le tint eveille et
fievreux une partie de la nuit. Pourquoi? Il ne l'aimait plus;
seulement il songeait a ses lettres restees aux mains de cette
femme, qu'elle lirait peut-etre a l'autre, et dont -- qui sait? --
sous une influence mauvaise, elle pourrait se servir un jour pour
troubler son repos, son bonheur.

Vraie ou fausse, ou cachant sans qu'il s'en doutat un souci
d'autre genre, cette preoccupation de ses lettres le decida a une
demarche imprudente, la visite a Chaville qu'il avait toujours
obstinement refusee. Mais a qui confier une mission aussi intime
et delicate?... Un matin de fevrier, il prit le train de dix
heures, tres calme d'esprit et de coeur, avec la seule crainte de
trouver la maison fermee, la femme disparue deja a la suite de son
bandit.

Des la courbe de la voie, les persiennes ouvertes, les rideaux aux
fenetres du pavillon le rassurerent; et se souvenant de son
emotion, lorsqu'il voyait fuir derriere lui la petite lumiere
mouchetant l'ombre, il se raillait lui-meme et la fragilite de ses
impressions. Ce n'etait plus le meme homme qui passait la, et
certainement il ne trouverait plus la meme femme. Il n'y avait
pourtant que deux mois depuis. Les bois que longeait le train
n'avaient pas pris de nouvelles feuilles, gardaient les memes
lepres de rouille que le jour de la rupture, et de sa clameur aux
echos.

Il descendit seul a la station, par ce brouillard penetrant et
froid, prit le petit chemin de campagne tout glissant de neige
durcie, la voute du chemin de fer, ne rencontra personne avant le
Pave des Gardes, au tournant duquel apparurent un homme et un
enfant suivis d'un employe de la gare poussant sa brouette chargee
de malles.

L'enfant, tout emmitoufle d'un cache-nez, la casquette jusqu'aux
oreilles, retint un cri en passant pres de lui. "Mais c'est
Joseph..." se dit-il, un peu etonne et triste de cette ingratitude
du petit; et s'etant retourne il rencontra le regard de l'homme
qui accompagnait l'enfant par la main. Cette figure intelligente
et fine, palie par la claustration, ces vetements de confection
achetes de la veille, cette barbe blonde a fleur de menton, qui
n'avait pas eu le temps de repousser depuis Mazas... Flamant,
parbleu! Et Joseph etait son fils...

Ce fut une revelation dans un eclair. Il revit, comprit tout,
depuis la lettre du coffret ou le beau graveur confiait a sa
maitresse un enfant qu'il avait en province, jusqu'a l'arrivee
mysterieuse du petit, et la mine genee d'Hettema pour parler de
cette adoption, et les regards de Fanny a Olympe; car ils
s'etaient tous entendus pour lui faire nourrir le fils du
faussaire. Oh! le joli niais, et comme ils avaient du rire!... Un
degout lui en vint de tout ce passe de honte, une envie de fuir
bien loin; mais des choses le troublaient qu'il aurait voulu
savoir. L'homme et l'enfant partis, pourquoi pas elle? Et puis ses
lettres, il lui fallait ses lettres, ne rien laisser de lui dans
ce coin de souillure et de malheur.

-- Madame?... Voila monsieur!...

-- Qui, monsieur?... demanda naivement une voix du fond de la
chambre.

-- Moi...

On entendit un cri, un bond precipite, puis:

-- Attends, je me leve... je viens...

Encore au lit a midi passe! Jean se doutait bien pourquoi, il
connaissait les causes de ces lendemains brises, harasses; et
pendant qu'il l'attendait dans la salle aux moindres objets
familiers, le sifflet du train montant, le "me" grelottant d'une
chevre dans un jardinet voisin, les couverts epars sur la table le
reportaient aux matins d'autrefois, le petit dejeuner en hate
avant le depart.

Fanny entra avec un elan vers lui, puis, s'arretant devant sa
froideur, ils resterent une seconde etonnes, hesitants, comme
lorsqu'on se retrouve apres ces intimites brisees, de chaque cote
d'un pont rompu, d'une distance de rive a rive, et entre soi
l'espace immense des flots roulants et engloutissants.

-- Bonjour... dit-elle tout bas, sans bouger.

Elle le trouvait change, pali. Lui s'etonnait de la revoir si
jeune, un peu grossie seulement, moins grande qu'il ne se la
figurait, mais baignee de ce rayonnement special, cet eclat du
teint et des yeux, cette douceur de pelouse fraiche que lui
laissaient les nuits de grandes caresses. Elle etait donc restee
dans le bois, au fond du ravin encombre de feuilles mortes, celle
dont le souvenir le rongeait de pitie.

-- On se leve tard a la campagne... fit-il d'un accent ironique.

Elle s'excusait, pretextait une migraine, et, comme lui, employait
des formes impersonnelles, ne sachant dire ni toi, ni vous; puis a
l'interrogation muette qui lui montrait le repas desservi:

-- C'est l'enfant... il a dejeune la ce matin avant de s'en
aller...

-- S'en aller?... Ou donc?

Il affectait une supreme indifference du bout des levres, mais
l'eclair de ses yeux le trahissait. Et Fanny:

-- Le pere a reparu... il est venu le reprendre...

-- En sortant de Mazas, n'est-ce pas?

Elle tressaillit, mais n'essaya pas de mentir.

-- Eh bien, oui... J'avais promis, je l'ai fait... Que de fois
l'envie me tenait de te le dire, mais je n'osais pas, j'avais peur
que tu le renvoies, le pauvre petit...

Et elle ajouta timidement:

-- Tu etais si jaloux...

Il eut un beau rire de dedain. Jaloux, lui, de ce forcat... allons
donc!... Et sentant monter sa colere il coupa court, dit vivement
ce qui l'amenait. Ses lettres!... Pourquoi ne les avait-elle pas
donnees a Cesaire, cela leur eut evite une entrevue penible pour
tous deux.

-- C'est vrai, dit-elle, toujours tres douce, mais je vais te les
rendre, elles sont la...

Il la suivit dans la chambre, apercut le lit defait, recouvert en
hate sur les deux oreillers, respira cette odeur de cigarettes
brulees melee a des parfums de toilette de femme, qu'il
reconnaissait comme le petit coffret nacre pose sur la table. Et
la meme pensee leur venant a tous deux:

-- Il n'y en a pas lourd, dit-elle en ouvrant la boite... nous ne
risquerions pas de mettre le feu...

Il se taisait, trouble, la bouche seche, hesitant a se rapprocher
de ce lit saccage, devant lequel elle feuilletait les lettres une
derniere fois, la tete penchee, la nuque solide et blanche sous la
torsade relevee de ses cheveux, et dans le flottant vetement de
laine la taille epaissie et molle, a l'abandon...

-- Voila!... Elles y sont toutes.

Le paquet pris, mis brusquement dans sa poche, car ses
preoccupations avaient change, Jean demanda:

-- Alors il emmene son enfant?... Ou vont-ils?...

-- Au Morvan, dans son pays, pour se cacher, faire sa gravure
qu'il enverra a Paris sous un faux nom.

-- Et toi?... Est-ce que tu comptes rester ici?...

Elle detourna les yeux pour lui echapper, balbutiant que ce serait
bien triste. Aussi elle pensait... elle partirait peut-etre
bientot... un petit voyage.

-- Dans le Morvan, sans doute?... En famille!...

Et lachant sa fureur jalouse:

-- Dis donc tout de suite que tu rejoindras ton voleur, que vous
allez vous mettre en menage... Il y a assez longtemps que tu en as
envie... Allons. Retourne a ta bauge... Fille et faussaire ca va
ensemble, j'etais bien bon de vouloir te tirer de cette boue.

Elle gardait son mutisme immobile, un eclair de triomphe filtrant
entre ses cils baisses. Et plus il la cinglait d'une ironie
feroce, outrageante, plus elle semblait fiere, et s'accentuait le
frisson au coin de sa bouche. Maintenant il parlait de son bonheur
a lui, l'amour honnete et jeune, le seul amour. Oh! le doux
oreiller pour dormir qu'un coeur d'honnete femme... Puis,
brusquement, la voix baissee, comme s'il avait honte:

-- Je viens de le rencontrer, ton Flamant, il a passe la nuit ici?

-- Oui, il etait tard, il neigeait... On lui a fait un lit sur le
divan.

-- Tu mens, il a couche la... il n'y a qu'a voir le lit, qu'a te
regarder.

-- Et apres?

Elle approchait son visage du sien, ses grands yeux gris eclaires
de flammes libertines...

-- Est-ce que je savais que tu viendrais?... Et toi perdu, qu'est-
ce que ca pouvait me faire, tout le reste? J'etais triste, seule,
degoutee...

-- Et puis le bouquet du bagne!... Depuis le temps que tu vivais
avec un honnete homme... ca t'a semble bon, hein?... Avez-vous du
vous en fourrer de ces caresses... Ah! salete!... tiens...

Elle vit venir le coup sans l'eviter, le recut en pleine figure,
puis avec un grondement sourd de douleur, de joie, de victoire,
elle sauta sur lui, l'empoigna a pleins bras: "M'ami, m'ami... tu
m'aimes encore..." et ils roulerent ensemble sur le lit.

Le passage a grand fracas d'un express le reveilla en sursaut vers
le soir; et les yeux ouverts, il resta quelques instants sans se
reconnaitre, tout seul au fond de ce grand lit ou ses membres
rompus comme par une marche excessive semblaient poses les uns a
cote des autres, sans attaches ni ressorts. L'apres-midi, il etait
tombe beaucoup de neige. Dans un silence de desert, on l'entendait
fondre, ruisseler contre les murs, le long des vitres, s'egoutter
dans les combles du toit, et, par moments, sur le feu de coke de
la cheminee qu'elle eclaboussait.

Ou etait-il? Que faisait-il la? Peu a peu, dans la reverberation
du petit jardin, la chambre lui apparaissait toute blanche,
eclairee d'en bas, le grand portrait de Fanny dresse en face de
lui, et le souvenir lui revenait de sa chute, sans le moindre
etonnement. Des en entrant, devant ce lit, il s'etait senti
repris, perdu; ces draps l'attiraient comme un gouffre, et il se
disait: "Si j'y tombe, ce sera sans remission et pour toujours."
C'etait fait; et sous le triste degout de sa lachete, il y avait
comme un soulagement a l'idee qu'il ne sortirait plus de cette
fange, le pitoyable bien-etre du blesse qui, perdant son sang,
trainant sa plaie, s'est etendu sur un tas de fumier pour y
mourir, et las de souffrir, de lutter, toutes les veines ouvertes,
s'enfonce delicieusement dans la tiedeur molle et fetide.

Ce qui lui restait a faire maintenant etait horrible, mais tres
simple. Retourner a Irene apres cette trahison, risquer un menage
a la de Potter?... Si bas qu'il fut tombe, il n'en etait pas
encore la... Il allait ecrire a Bouchereau, au grand physiologiste
qui le premier a etudie et decrit les maladies de la volonte, lui
en soumettre un cas terrible, l'histoire de sa vie depuis la
premiere rencontre avec cette femme quand elle lui avait pose sa
main sur le bras, jusqu'au jour ou, se croyant sauve, en plein
bonheur, en pleine ivresse, elle le ressaisissait par la magie du
passe, cet horrible passe ou l'amour tenait si peu de place,
seulement la lache habitude et le vice entre dans les os...

La porte s'ouvrit. Fanny marchait tout doucement dans la chambre
pour ne pas le reveiller. Entre ses paupieres closes, il la
regardait, alerte et forte, rajeunie, chauffant au foyer ses pieds
trempes de la neige du jardin, et de temps en temps tournee vers
lui avec le petit sourire qu'elle avait le matin, dans la dispute.
Elle vint prendre le paquet de maryland a sa place habituelle,
roula une cigarette et s'en allait, mais il la retint.

-- Tu ne dors donc pas?

-- Non... assieds-toi la... et causons.

Elle resta au bord du lit, un peu surprise de cette gravite.

-- Fanny... Nous allons partir.

Elle crut d'abord qu'il plaisantait pour l'eprouver. Mais les
details tres precis qu'il donnait la detromperent vite. Il y avait
un poste vacant, celui d'Arica; il le demanderait. C'etait
l'affaire d'une quinzaine de jours, le temps de preparer les
malles...

-- Et ton mariage?

-- Plus un mot la-dessus... Ce que j'ai fait est irreparable... Je
vois bien que c'est fini, je ne pourrai plus me separer de toi.

-- Pauvre bebe! fit-elle avec une douceur triste, un peu
meprisante.

Puis, apres avoir tire deux ou trois bouffees:

-- C'est loin, ce pays que tu dis?

-- Arica?... tres loin, au Perou...

Et tout bas:

-- Flamant ne pourra pas te rejoindre...

Elle resta songeuse et mysterieuse dans son nuage de tabac. Lui,
tenait toujours sa main, frolait son bras nu, et berce par le
degoulinement de l'eau tout autour de la petite maison, il fermait
les yeux, s'enfoncait dans la vase doucement.


XV

Nerveux, trepidant, sous vapeur, deja parti comme tous ceux qui
s'appretent au depart, Gaussin est depuis deux jours a Marseille
ou Fanny doit venir le rejoindre et s'embarquer avec lui. Tout est
pret, les places retenues, deux cabines de premiere pour le vice-
consul d'Arica voyageant avec sa belle soeur; et le voila qui
arpente le carreau derougi de la chambre d'hotel, dans la double
attente fievreuse de sa maitresse et de l'appareillage.

Il faut qu'il marche et s'agite sur place, puisqu'il n'ose sortir.
La rue le gene comme un criminel, comme un deserteur, la rue
marseillaise melee et grouillante ou il lui semble qu'a chaque
tournant son pere, le vieux Bouchereau vont se montrer, lui mettre
la main sur l'epaule pour le reprendre et le ramener.

Il s'enferme, mange la sans meme descendre a la table d'hote, lit
sans fixer ses yeux, se jette sur son lit, distrayant ses vagues
siestes avec le Naufrage de La Perouse, la Mort du capitaine Cook
pendus aux murs, piquetes de mouches, et des heures entieres
s'accoude au balcon en bois vermoulu, abrite d'un store jaune
aussi rapiece que la voile d'un bateau de peche.

Son hotel, l'"hotel du Jeune Anacharsis", dont le nom pris au
hasard sur le Bottin l'a tente quand il convenait du rendez-vous
avec Fanny, est une vieille auberge point luxueuse ni meme tres
propre, mais qui donne sur le port, en pleine marine, en plein
voyage. Sous ses fenetres, des perruches, des cacatoes, des
oiseaux des iles au doux ramage interminable, tout l'etalage en
plein air d'un oiselier dont les cages empilees saluent le jour
levant d'une rumeur de foret vierge, couverte et dominee, a mesure
que la journee s'avance, par les bruyants travaux du port, regles
au bourdon de Notre Dame-de-la-Garde.

C'est une confusion de jurons dans toutes les langues, de cris de
bateliers, de portefaix, de marchands de coquillages, entre les
coups de marteau du bassin de radoub, le grincement des grues, le
heurt sonore des "romaines" rebondissant sur le pave, cloches de
bords, sifflets de machines, bruits rythmes de pompes, de
cabestans, eaux de cale qu'on degorge, vapeur qui s'echappe, tout
ce fracas double et repercute par le tremplin de la mer voisine,
d'ou monte de loin en loin le mugissement rauque, l'haleine de
monstre marin d'un grand transatlantique qui prend le large.

Et les odeurs aussi evoquent des pays lointains, des quais plus
ensoleilles et chauds encore que celui-ci; les bois de santal, de
campeche qu'on decharge, les limons, les oranges, pistaches,
feves, arachides, dont l'acre senteur se degage, monte avec des
tourbillons de poussieres exotiques dans une atmosphere saturee
d'eau saumatre, d'herbes brulees, des graisses fumeuses des _Cook-
house_.

Le soir venu, ces rumeurs s'apaisent, ces epaisseurs de l'air
retombent et s'evaporent; et tandis que Jean, rassure par l'ombre,
le store releve, regarde le port endormi et noir sous l'entre-
croisement en hachures des mats, des vergues, des beaupres, quand
le silence n'est traverse que du clapotis d'une rame, de l'aboi
lointain d'un chien de bord, au large, tout au large, le phare de
Planier projette en tournant une longue flamme rouge ou blanche
qui dechire l'ombre, montre en un clignotement d'eclair des
silhouettes d'iles, de forts, de roches. Et ce regard lumineux
guidant des milliers de vies a l'horizon, c'est encore le voyage,
qui l'invite et lui fait signe, l'appelle dans la voix d'un vent,
les houles de la pleine mer, et la rauque clameur d'un _steamboat_
qui rale et souffle toujours a quelque point de la rade.

Encore vingt-quatre heures d'attente; Fanny ne doit le rejoindre
que dimanche. Ces trois jours trop tot au rendez-vous, il devait
les passer pres des siens, les donner aux bien-aimes qu'il ne
reverra de plusieurs annees, qu'il ne retrouvera plus peut-etre;
mais des le soir de son arrivee a Castelet, quand son pere a su
que le mariage etait rompu et qu'il en a devine les causes, une
explication a eu lieu, violente, terrible.

Que sommes-nous donc, que sont nos affections les plus tendres,
les plus pres de notre coeur, pour qu'une colere qui passe entre
deux etres de meme chair, de meme sang, arrache, torde, emporte
leur tendresse, les sentiments de nature aux racines si profondes
et si fines, avec la violence aveugle, irresistible, d'un de ces
typhons des mers de Chine dont les plus durs marins n'osent se
souvenir et disent en palissant:

-- Ne parlons pas de ca...

Il n'en parlera jamais, mais il s'en souviendra toute sa vie de
cette horrible scene sur la terrasse de Castelet ou s'est passee
son enfance heureuse, devant cet horizon splendide et calme, ces
pins, ces myrtes, ces cypres qui se serraient immobiles et
frissonnants autour de la malediction paternelle. Toujours il
reverra ce grand vieillard, aux joues convulsees et remuantes,
marchant sur lui avec cette bouche de haine, ce regard de haine,
proferant les paroles qu'on ne pardonne pas, le chassant de la
maison et de l'honneur:

-- Va-t'en, pars avec ta gueuse, tu es mort pour nous!...

Et les petites bessonnes criant, se trainant a genoux sur le
perron, demandant grace pour le grand frere, et la paleur de
Divonne, sans un regard, sans un adieu, pendant que la-haut,
derriere la vitre, le doux et anxieux visage de la malade
demandait pourquoi tout ce bruit et son Jean s'en allant si vite
et sans l'embrasser.

Cette idee qu'il n'avait pas embrasse sa mere l'a fait revenir a
mi-route d'Avignon; il a laisse Cesaire avec la voiture au bas du
pays, pris la traverse et penetre dans Castelet par le clos, comme
un voleur. La nuit etait sombre; ses pas s'empetraient dans la
vigne morte, et meme il finissait par ne plus pouvoir s'orienter,
cherchant sa maison dans les tenebres, deja etranger chez lui. La
blancheur des murs crepis le guidait enfin d'un reflet vague; mais
la porte du perron etait fermee, les fenetres partout eteintes.
Sonner, appeler? Il n'osait, par crainte de son pere. Deux ou
trois fois il a fait le tour du logis, esperant trouver l'issue
d'un volet mal clos. Partout la lanterne de Divonne avait passe
comme chaque soir; et apres un long regard a la chambre de sa
mere, l'adieu de tout son coeur a sa maison d'enfance qui le
repousse elle aussi, il s'est enfui desespere avec un remords qui
ne le quitte plus.

D'ordinaire, pour ces absences de duree, ces traversees aux
dangereux hasards de la mer et du vent, les parents, les amis,
prolongent les adieux jusqu'a l'embarquement definitif; on passe
la derniere journee ensemble, on visite le bateau, la cabine du
partant afin de mieux le suivre dans sa route. Plusieurs fois par
jour, Jean voit passer devant l'hotel de ces affectueuses
reconduites, parfois nombreuses et bruyantes; mais il s'emeut
surtout d'un groupe familial a l'etage au-dessous du sien. Un
vieux, une vieille, des gens de campagne a tournure aisee, en
veste de drap et cambresine jaune, sont venus accompagner leur
garcon, l'assistent jusqu'au depart du paquebot; et penches a leur
fenetre, dans le desoeuvrement de l'attente, on les voit tous les
trois, se tenant par le bras, le matelot au milieu, bien serres.
Ils ne parlent pas, ils s'etreignent.

Jean songe en les regardant au beau depart qu'il aurait eu... Son
pere, ses petites soeurs, et, s'appuyant sur lui d'une douce main
fremissante, celle dont les beaupres au large entrainaient le vif
esprit et l'ame aventureuse... Regrets steriles. Le crime est
accompli, son destin sur les rails, il n'a qu'a partir et a
oublier...

Qu'elles lui semblerent lentes et cruelles les heures de la
derniere nuit! Il se tournait, se retournait dans son lit
d'auberge, guettait le jour sur la vitre aux decroissements lents
du noir au gris, puis au blanc d'aube que le phare piquait encore
d'une etincelle rouge effacee au soleil levant.

Alors seulement il s'endormit, reveille tout a coup par un
eclaboussement de rayons dans sa chambre, les cris confondus des
cages de l'oiselier avec les innombrables carillons du dimanche de
Marseille, repandus par les quais elargis, toutes machines au
repos, des oriflammes flottant aux mats... Deja dix heures! Et
l'express de Paris arrive a midi, vite il s'habille pour aller au-
devant de sa maitresse; ils dejeuneront en face de la mer, puis on
portera les bagages a bord et a cinq heures, le signal.

Un jour merveilleux, un ciel profond ou les mouettes passent en
taches blanches, la mer d'un bleu plus fonce, d'un bleu mineral,
sur lequel, a l'horizon, des voiles, des fumees, tout est visible,
tout miroite et tout danse; et comme le chant naturel de ces rives
de soleil aux transparences d'atmosphere et d'eau, des harpes
sonnent sous les croisees de l'hotel, un air italien d'une
facilite divine, mais dont la note pincee et trainee sur les
cordes emeut cruellement les nerfs. C'est plus que de la musique,
c'est la traduction ailee de ces allegresses du Midi, ces
plenitudes de vie et d'amour gonflees jusqu'aux larmes. Et le
souvenir d'Irene passe dans la melodie, vibrant et pleurant. Comme
c'est loin!... Quel beau pays perdu, quel regret pour toujours des
choses brisees, irreparables!

Allons!

Sur le seuil, en sortant, Jean rencontre un garcon!

-- Une lettre pour M. le consul... Elle est arrivee le matin, mais
M. le consul dormait si profondement!

Les voyageurs de distinction sont rares a l'hotel du _Jeune
Anacharsis_; aussi les braves Marseillais font-ils sonner a tout
propos le titre de leur pensionnaire... Qui peut lui ecrire?
Personne ne connait son adresse, a moins que Fanny... Et regardant
mieux l'enveloppe, il s'epouvante, il a compris.

"Eh bien, non! je ne pars pas; c'est une trop grande folie dont je
ne me sens pas la force. Pour des coups pareils, mon pauvre ami,
il faut la jeunesse que je n'ai plus, ou l'aveuglement d'une
passion folle qui nous manque a l'un comme a l'autre. Il y a cinq
ans, aux beaux jours, un signe de toi m'aurait fait te suivre de
l'autre cote de la terre, car tu ne peux nier que je t'aie aime
passionnement. Je t'ai donne tout ce que j'avais; et lorsqu'il a
fallu m'arracher de toi j'ai souffert, comme jamais pour aucun
homme. Mais ca use, vois-tu, un amour pareil... Te sentir si beau,
si jeune, toujours trembler, tant de choses a defendre!...
Maintenant je n'en peux plus, tu m'as trop fait vivre, trop fait
souffrir, je suis a bout.

"Dans ces conditions, la perspective de ce grand voyage, de ce
demenagement d'existence, me fait peur. Moi qui aime tant ne pas
bouger et qui ne suis jamais allee plus loin que Saint-Germain, tu
penses! Et puis les femmes vieillissent trop vite au soleil, et tu
n'aurais pas encore trente ans que je serais jaunie et fripee
comme maman Pilar; c'est pour le coup que tu m'en voudrais de ton
sacrifice et que la pauvre Fanny payerait pour tout le monde.
Ecoute, il y a un pays d'Orient, j'ai lu ca dans un de tes _Tour
du Monde_, ou, quand une femme trompe son mari, on la coud vivante
avec un chat, en une peau de bete toute fraiche, puis on lache le
paquet sur la plage hurlant et bondissant en plein soleil. La
femme miaule, le chat griffe, tous deux s'entre-devorent pendant
que la peau se racornit, se resserre sur cette horrible bataille
de captifs, jusqu'au dernier rale, jusqu'a la derniere palpitation
du sac. c'est un peu le supplice qui nous attendait ensemble..."

Il s'arreta une minute, ecrase, stupide. A perte de vue le bleu de
la mer etincelait. _Addio_... chantaient les harpes auxquelles
s'etait jointe une voix chaude et passionnee comme elles...
_Addio_... Et le neant de sa vie detruite, ravagee, toute de
debris et de larmes, lui apparut, le champ ras, les moissons
faites sans espoir de retour, et pour cette femme qui lui
echappait...

"J'aurais du te dire cela plus tot, mais je n'osais pas, te voyant
si monte, si resolu. Ton exaltation me gagnait; puis la vanite de
la femme, la fierte bien naturelle de t'avoir reconquis apres la
rupture. Seulement, tout au fond de moi, je sentais que ca n'y
etait plus, quelque chose de fini, de craque. Comment veux-tu?
apres des secousses pareilles... Et ne te figure pas que ce soit a
cause de ce malheureux Flamant. Pour lui comme pour toi et tous
les autres, c'est fini, mon coeur est mort; mais il reste cet
enfant dont je ne peux plus me passer et qui me ramene aupres du
pere, pauvre homme qui s'est perdu par amour et m'est revenu de
Mazas aussi fervent et tendre qu'a notre premiere rencontre.
Figure-toi que, lorsque nous nous sommes revus, il a passe toute
la nuit a pleurer sur mon epaule; tu vois qu'il n'y avait guere de
quoi te monter la tete...

"Je te l'ai dit, mon cher enfant, j'ai trop aime, je suis rompue.
A present j'ai besoin qu'on m'aime a mon tour, qu'on me choie, et
m'admire, et me berce. Celui-la sera a genoux, ne me verra jamais
de rides ni de cheveux blancs; et s'il m'epouse, comme il en a
l'intention, c'est moi qui lui ferai une grace. Compare... Surtout
pas de folies. Mes precautions sont prises pour que tu ne puisses
me retrouver. Du petit cafe de la gare d'ou je t'ecris, je vois a
travers les arbres la maison ou nous avons eu de si bons et de si
cruels moments, et l'ecriteau qui se balance sur la porte,
attendant de nouveaux hotes... Te voila libre, tu n'entendras plus
jamais parler de moi... Adieu, un baiser, le dernier, dans le
cou..., m'ami..."



      [1] _Le postillon de Longjumeau_ est un opera de Adam qui
comporte un air tres connu, du temps de Daudet, sur le beau
postillon... [Note de l'editeur]





End of the Project Gutenberg EBook of Sapho, by Alphonse Daudet

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concept of a library of electronic works that could be freely shared
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