Project Gutenberg's Le vicomte de Bragelonne, Tome I., by Alexandre Dumas

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Title: Le vicomte de Bragelonne, Tome I.

Author: Alexandre Dumas

Release Date: November 4, 2004 [EBook #13947]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, TOME I. ***




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Alexandre Dumas

LE VICOMTE DE BRAGELONNE

TOME I


(1848 -- 1850)





Table des matires

Chapitre I -- La lettre
Chapitre II -- Le messager
Chapitre III -- L'entrevue
Chapitre IV -- Le pre et le fils
Chapitre V -- O il sera parl de Cropoli, de Cropole et d'un
grand peintre inconnu
Chapitre VI -- L'inconnu
Chapitre VII -- Parry
Chapitre VIII -- Ce qu'tait Sa Majest Louis XIV  l'ge de
vingt-deux ans
Chapitre IX -- O l'inconnu de l'htellerie des Mdicis perd son
incognito
Chapitre X -- L'arithmtique de M. de Mazarin
Chapitre XI -- La politique de M. de Mazarin
Chapitre XII -- Le roi et le lieutenant
Chapitre XIII -- Marie de Mancini
Chapitre XIV -- O le roi et le lieutenant font chacun preuve de
mmoire
Chapitre XV -- Le proscrit
Chapitre XVI -- Remember!
Chapitre XVII -- O l'on cherche Aramis, et o l'on ne retrouve
que Bazin
Chapitre XVIII -- O d'Artagnan cherche Porthos et ne trouve que
Mousqueton
Chapitre XIX -- Ce que d'Artagnan venait faire  Paris
Chapitre XX -- De la socit qui se forme rue des Lombards 
l'enseigne du Pilon-d'Or, pour exploiter l'ide de M. d'Artagnan
Chapitre XXI -- O d'Artagnan se prpare  voyager pour la maison
Planchet et Compagnie
Chapitre XXII -- D'Artagnan voyage pour la maison Planchet et
Compagnie
Chapitre XXIII -- O l'auteur est forc, bien malgr lui, de faire
un peu d'histoire
Chapitre XXIV -- Le trsor
Chapitre XXV -- Le marais
Chapitre XXVI -- Le coeur et l'esprit
Chapitre XXVII -- Le lendemain
Chapitre XXVIII -- La marchandise de contrebande
Chapitre XXIX -- O d'Artagnan commence  craindre d'avoir plac
son argent et celui de Planchet  fonds perdu
Chapitre XXX -- Les actions de la socit Planchet et Compagnie
remontent au pair
Chapitre XXXI -- Monck se dessine
Chapitre XXXII -- Comment Athos et d'Artagnan se retrouvent encore
une fois  l'htellerie de la Corne du Cerf
Chapitre XXXIII -- L'audience
Chapitre XXXIV -- De l'embarras des richesses
Chapitre XXXV -- Sur le canal
Chapitre XXXVI -- Comment d'Artagnan tira, comme et fait une fe,
une maison de plaisance d'une bote de sapin
Chapitre XXXVII -- Comment d'Artagnan rgla le passif de la
socit avant d'tablir son actif
Chapitre XXXVIII -- O l'on voit que l'picier franais s'tait
dj rhabilit au XVIIme sicle
Chapitre XXXIX -- Le jeu de M. de Mazarin
Chapitre XL -- Affaire d'tat
Chapitre XLI -- Le rcit
Chapitre XLII -- O M. de Mazarin se fait prodigue
Chapitre XLIII -- Gunaud
Chapitre XLIV -- Colbert
Chapitre XLV -- Confession d'un homme de bien
Chapitre XLVI -- La donation
Chapitre XLVII -- Comment Anne d'Autriche donna un conseil  Louis
XIV, et comment M. Fouquet lui en donna un autre
Chapitre XLVIII -- Agonie
Chapitre XLIX -- La premire apparition de Colbert
Chapitre L -- Le premier jour de la royaut de Louis XIV
Chapitre LI -- Une passion
Chapitre LII -- La leon de M. d'Artagnan
Chapitre LIII -- Le roi
Chapitre LIV -- Les maisons de M. Fouquet
Chapitre LV -- L'abb Fouquet
Chapitre LVI -- Le vin de M. de La Fontaine
Chapitre LVII -- La galerie de Saint-Mand
Chapitre LVIII -- Les picuriens
Chapitre LIX -- Un quart d'heure de retard
Chapitre LX -- Plan de bataille
Chapitre LXI -- Le cabaret de l'Image-de-Notre-Dame
Chapitre LXII -- Vive Colbert!
Chapitre LXIII -- Comment le diamant de M. d'Emerys passa entre
les mains de d'Artagnan
Chapitre LXIV -- De la diffrence notable que d'Artagnan trouva
entre M. l'intendant et Mgr le surintendant
Chapitre LXV -- Philosophie du coeur et de l'esprit
Chapitre LXVI -- Voyage
Chapitre LXVII -- Comment d'Artagnan fit connaissance d'un pote
qui s'tait fait imprimeur pour que ses vers fussent imprims
Chapitre LXVIII -- D'Artagnan continue ses investigations
Chapitre LXIX -- O le lecteur sera sans doute aussi tonn que le
fut d'Artagnan de retrouver une ancienne connaissance
Chapitre LXX -- O les ides de d'Artagnan, d'abord fort
troubles, commencent  s'claircir un peu
Chapitre LXXI -- Une procession  Vannes



Chapitre I -- La lettre


Vers le milieu du mois de mai de l'anne 1660,  neuf heures du
matin, lorsque le soleil dj chaud schait la rose sur les
ravenelles du chteau de Blois, une petite cavalcade, compose de
trois hommes et de deux pages, rentra par le pont de la ville sans
produire d'autre effet sur les promeneurs du quai qu'un premier
mouvement de la main  la tte pour saluer, et un second mouvement
de la langue pour exprimer cette ide dans le plus pur franais
qui se parle en France:

-- Voici Monsieur qui revient de la chasse.

Et ce fut tout.

Cependant, tandis que les chevaux gravissaient la pente raide qui
de la rivire conduit au chteau, plusieurs courtauds de boutique
s'approchrent du dernier cheval, qui portait, pendus  l'aron de
la selle, divers oiseaux attachs par le bec.

 cette vue, les curieux manifestrent avec une franchise toute
rustique leur ddain pour une aussi maigre capture, et aprs une
dissertation qu'ils firent entre eux sur le dsavantage de la
chasse au vol, ils revinrent  leurs occupations. Seulement un des
curieux, gros garon joufflu et de joyeuse humeur, ayant demand
pourquoi Monsieur, qui pouvait tant s'amuser, grce  ses gros
revenus, se contentait d'un si piteux divertissement:

-- Ne sais-tu pas, lui fut-il rpondu, que le principal
divertissement de Monsieur est de s'ennuyer?

Le joyeux garon haussa les paules avec un geste qui signifiait
clair comme le jour: En ce cas, j'aime mieux tre Gros-Jean que
d'tre prince. Et chacun reprit ses travaux.

Cependant Monsieur continuait sa route avec un air si mlancolique
et si majestueux  la fois qu'il et certainement fait
l'admiration des spectateurs s'il et eu des spectateurs; mais les
bourgeois de Blois ne pardonnaient pas  Monsieur d'avoir choisi
cette ville si gaie pour s'y ennuyer  son aise; et toutes les
fois qu'ils apercevaient l'auguste ennuy, ils s'esquivaient en
billant ou rentraient la tte dans l'intrieur de leurs chambres,
pour se soustraire  l'influence soporifique de ce long visage
blme, de ces yeux noys et de cette tournure languissante. En
sorte que le digne prince tait  peu prs sr de trouver les rues
dsertes chaque fois qu'il s'y hasardait.

Or, c'tait de la part des habitants de Blois une irrvrence bien
coupable, car Monsieur tait, aprs le roi, et mme avant le roi
peut-tre, le plus grand seigneur du royaume En effet, Dieu, qui
avait accord  Louis XIV, alors rgnant, le bonheur d'tre le
fils de Louis XIII, avait accord  Monsieur l'honneur d'tre le
fils de Henri IV. Ce n'tait donc pas, ou du moins ce n'et pas d
tre un mince sujet d'orgueil pour la ville de Blois, que cette
prfrence  elle donne par Gaston d'Orlans, qui tenait sa cour
dans l'ancien chteau des tats.

Mais il tait dans la destine de ce grand prince d'exciter
mdiocrement partout o il se rencontrait l'attention du public et
son admiration. Monsieur en avait pris son parti avec l'habitude.
C'est peut-tre ce qui lui donnait cet air de tranquille ennui.
Monsieur avait t fort occup dans sa vie.

On ne laisse pas couper la tte  une douzaine de ses meilleurs
amis sans que cela cause quelque tracas. Or, comme depuis
l'avnement de M. Mazarin on n'avait coup la tte  personne,
Monsieur n'avait plus eu d'occupation, et son moral s'en
ressentait. La vie du pauvre prince tait donc fort triste. Aprs
sa petite chasse du matin sur les bords du Beuvron ou dans les
bois de Cheverny, Monsieur passait la Loire, allait djeuner 
Chambord avec ou sans apptit, et la ville de Blois n'entendait
plus parler, jusqu' la prochaine chasse, de son souverain et
matre. Voil pour l'ennui extra-muros; quant  l'ennui 
l'intrieur, nous en donnerons une ide au lecteur s'il veut
suivre avec nous la cavalcade et monter jusqu'au porche majestueux
du chteau des tats. Monsieur montait un petit cheval d'allure,
quip d'une large selle de velours rouge de Flandre, avec des
triers en forme de brodequins; le cheval tait de couleur fauve;
le pourpoint de Monsieur, fait de velours cramoisi, se confondait
avec le manteau de mme nuance, avec l'quipement du cheval, et
c'est seulement  cet ensemble rougetre qu'on pouvait reconnatre
le prince entre ses deux compagnons vtus l'un de violet, l'autre
de vert. Celui de gauche, vtu de violet, tait l'cuyer; celui de
droite, vtu de vert, tait le grand veneur. L'un des pages
portait deux gerfauts sur un perchoir, l'autre un cornet de
chasse, dans lequel il soufflait nonchalamment  vingt pas du
chteau.

Tout ce qui entourait ce prince nonchalant faisait tout ce qu'il
avait  faire avec nonchalance.

 ce signal, huit gardes qui se promenaient au soleil dans la cour
carre accoururent prendre leurs hallebardes, et Monsieur fit son
entre solennelle dans le chteau. Lorsqu'il eut disparu sous les
profondeurs du porche, trois ou quatre vauriens, monts du mail au
chteau derrire la cavalcade, en se montrant l'un  l'autre les
oiseaux accrochs, se dispersrent, en faisant  leur tour leurs
commentaires sur ce qu'ils venaient de voir; puis, lorsqu'ils
furent partis, la rue, la place et la cour demeurrent dsertes.
Monsieur descendit de cheval sans dire un mot, passa dans son
appartement, o son valet de chambre le changea d'habits; et comme
Madame n'avait pas encore envoy prendre les ordres pour le
djeuner, Monsieur s'tendit sur une chaise longue et s'endormit
d'aussi bon coeur que s'il et t onze heures du soir.

Les huit gardes, qui comprenaient que leur service tait fini pour
le reste de la journe, se couchrent sur des bancs de pierre, au
soleil; les palefreniers disparurent avec leurs chevaux dans les
curies, et,  part quelques joyeux oiseaux s'effarouchant les uns
les autres, avec des ppiements aigus, dans les touffes des
girofles, on et dit qu'au chteau tout dormait comme
Monseigneur.

Tout  coup, au milieu de ce silence si doux, retentit un clat de
rire nerveux, clatant, qui fit ouvrir un oeil  quelques-uns des
hallebardiers enfoncs dans leur sieste. Cet clat de rire partait
d'une croise du chteau, visite en ce moment par le soleil, qui
l'englobait dans un de ces grands angles que dessinent avant midi,
sur les cours, les profils des chemines. Le petit balcon de fer
cisel qui s'avanait au-del de cette fentre tait meubl d'un
pot de girofles rouges, d'un autre pot de primevres, et d'un
rosier htif, dont le feuillage, d'un vert magnifique, tait
diapr de plusieurs paillettes rouges annonant des roses. Dans la
chambre qu'clairait cette fentre, on voyait une table carre
vtue d'une vieille tapisserie  larges fleurs de Harlem; au
milieu de cette table, une fiole de grs  long col, dans laquelle
plongeaient des iris et du muguet;  chacune des extrmits de
cette table, une jeune fille. L'attitude de ces deux enfants tait
singulire: on les et prises pour deux pensionnaires chappes du
couvent. L'une, les deux coudes appuys sur la table, une plume 
la main, traait des caractres sur une feuille de beau papier de
Hollande; l'autre,  genoux sur une chaise, ce qui lui permettait
de s'avancer de la tte et du buste par-dessus le dossier et
jusqu'en pleine table, regardait sa compagne crire. De l mille
cris, mille railleries, mille rires, dont l'un, plus clatant que
les autres, avait effray les oiseaux des ravenelles et troubl le
sommeil des gardes de Monsieur. Nous en sommes aux portraits, on
nous passera donc, nous l'esprons, les deux derniers de ce
chapitre.

Celle qui tait appuye sur la chaise, c'est--dire la bruyante,
la rieuse, tait une belle fille de dix-neuf  vingt ans, brune de
peau, brune de cheveux, resplendissante, par ses yeux, qui
s'allumaient sous des sourcils vigoureusement tracs, et surtout
par ses dents, qui clataient comme des perles sous ses lvres
d'un corail sanglant. Chacun de ses mouvements semblait le
rsultat du jeu d'une mime; elle ne vivait pas, elle bondissait.

L'autre, celle qui crivait, regardait sa turbulente compagne avec
un oeil bleu, limpide et pur comme tait le ciel ce jour-l. Ses
cheveux, d'un blond cendr, rouls avec un got exquis, tombaient
en grappes soyeuses sur ses joues nacres; elle promenait sur le
papier une main fine, mais dont la maigreur accusait son extrme
jeunesse.  chaque clat de rire de son amie, elle soulevait,
comme dpite, ses blanches paules d'une forme potique et suave,
mais auxquelles manquait ce luxe de vigueur et de model qu'on et
dsir voir  ses bras et  ses mains.

-- Montalais! Montalais! dit-elle enfin d'une voix douce et
caressante comme un chant, vous riez trop fort, vous riez comme un
homme; non seulement vous vous ferez remarquer de MM. les gardes,
mais vous n'entendrez pas la cloche de Madame, lorsque Madame
appellera.

La jeune fille qu'on appelait Montalais, ne cessant ni de rire ni
de gesticuler  cette admonestation, rpondit:

-- Louise, vous ne dites pas votre faon de penser, ma chre; vous
savez que MM. les gardes, comme vous les appelez, commencent leur
somme, et que le canon ne les rveillerait pas; vous savez que la
cloche de Madame s'entend du pont de Blois, et que par consquent
je l'entendrai quand mon service m'appellera chez Madame. Ce qui
vous ennuie, c'est que je ris quand vous crivez; ce que vous
craignez, c'est que Mme de Saint-Remy, votre mre, ne monte ici,
comme elle fait quelquefois quand nous rions trop; qu'elle ne nous
surprenne, et qu'elle ne voie cette norme feuille de papier sur
laquelle, depuis un quart d'heure, vous n'avez encore trac que
ces mots: Monsieur Raoul. Or vous avez raison, ma chre Louise,
parce que, aprs ces mots, Monsieur Raoul, on peut en mettre tant
d'autres, si significatifs et si incendiaires, que Mme de Saint-
Remy, votre chre mre, aurait droit de jeter feu et flammes.
Hein! n'est-ce pas cela, dites?

Et Montalais redoublait ses rires et ses provocations turbulentes.
La blonde jeune fille se courroua tout  fait; elle dchira le
feuillet sur lequel, en effet, ces mots, Monsieur Raoul, taient
crits d'une belle criture, et, froissant le papier dans ses
doigts tremblants, elle le jeta par la fentre.

-- L! l! dit Mlle de Montalais, voil notre petit mouton, notre
Enfant Jsus, notre colombe qui se fche!... N'ayez donc pas peur,
Louise; Mme de Saint-Remy ne viendra pas, et si elle venait, vous
savez que j'ai l'oreille fine.

D'ailleurs, quoi de plus permis que d'crire  un vieil ami qui
date de douze ans, surtout quand on commence la lettre par ces
mots: Monsieur Raoul?

-- C'est bien, je ne lui crirai pas, dit la jeune fille.

-- Ah! en vrit, voil Montalais bien punie! s'cria toujours en
riant la brune railleuse. Allons, allons, une autre feuille de
papier, et terminons vite notre courrier. Bon! voici la cloche qui
sonne,  prsent! Ah! ma foi, tant pis! Madame attendra, ou se
passera pour ce matin de sa premire fille d'honneur!

Une cloche sonnait, en effet; elle annonait que Madame avait
termin sa toilette et attendait Monsieur, lequel lui donnait la
main au salon pour passer au rfectoire. Cette formalit accomplie
en grande crmonie, les deux poux djeunaient et se sparaient
jusqu'au dner, invariablement fix  deux heures.

Le son de la cloche fit ouvrir dans les offices, situes  gauche
de la cour, une porte par laquelle dfilrent deux matres
d'htel, suivis de huit marmitons qui portaient une civire
charge de mets couverts de cloches d'argent.

L'un de ces matres d'htel, celui qui paraissait le premier en
titre, toucha silencieusement de sa baguette un des gardes qui
ronflait sur un banc; il poussa mme la bont jusqu' mettre dans
les mains de cet homme, ivre de sommeil, sa hallebarde dresse le
long du mur, prs de lui; aprs quoi, le soldat, sans demander
compte de rien, escorta jusqu'au rfectoire la viande de Monsieur,
prcde par un page et les deux matres d'htel.

Partout o la viande passait, les sentinelles portaient les armes.

Mlle de Montalais et sa compagne avaient suivi de leur fentre le
dtail de ce crmonial, auquel pourtant elles devaient tre
accoutumes. Elles ne regardaient au reste avec tant de curiosit
que pour tre sres de n'tre pas dranges. Aussi marmitons,
gardes, pages et matres d'htel une fois passs, elles se
remirent  leur table, et le soleil, qui, dans l'encadrement de la
fentre, avait clair un instant ces deux charmants visages,
n'claira plus que les girofles, les primevres et le rosier.

-- Bah! dit Montalais en reprenant sa place, Madame djeunera bien
sans moi.

-- Oh! Montalais, vous serez punie, rpondit l'autre jeune fille
en s'asseyant tout doucement  la sienne.

-- Punie! ah! oui, c'est--dire prive de promenade; c'est tout ce
que je demande, que d'tre punie! Sortir dans ce grand coche,
perche sur une portire; tourner  gauche, virer  droite par des
chemins pleins d'ornires o l'on avance d'une lieue en deux
heures; puis revenir droit sur l'aile du chteau o se trouve la
fentre de Marie de Mdicis, en sorte que Madame ne manque jamais
de dire: Croirait-on que c'est par l que la reine Marie s'est
sauve... Quarante-sept pieds de hauteur!... La mre de deux
princes et de trois princesses! Si c'est l un divertissement,
Louise, je demande  tre punie tous les jours, surtout quand ma
punition est de rester avec vous et d'crire des lettres aussi
intressantes que celles que nous crivons.

-- Montalais! Montalais! on a des devoirs  remplir.

-- Vous en parlez bien  votre aise, mon coeur, vous qu'on laisse
libre au milieu de cette cour. Vous tes la seule qui en rcoltiez
les avantages sans en avoir les charges, vous plus fille d'honneur
de Madame que moi-mme, parce que Madame fait ricocher ses
affections de votre beau-pre  vous; en sorte que vous entrez
dans cette triste maison comme les oiseaux dans cette tour, humant
l'air, becquetant les fleurs, picotant les graines, sans avoir le
moindre service  faire, ni le moindre ennui  supporter. C'est
vous qui me parlez de devoirs  remplir! En vrit, ma belle
paresseuse, quels sont vos devoirs  vous, sinon d'crire  ce
beau Raoul? Encore voyons-nous que vous ne lui crivez pas, de
sorte que vous aussi, ce me semble, vous ngligez un peu vos
devoirs.

Louise prit son air srieux, appuya son menton sur sa main, et
d'un ton plein de candeur:

-- Reprochez-moi donc mon bien-tre, dit-elle. En aurez-vous le
coeur? Vous avez un avenir, vous; vous tes de la cour; le roi,
s'il se marie, appellera Monsieur prs de lui; vous verrez des
ftes splendides, vous verrez le roi, qu'on dit si beau, si
charmant.

-- Et de plus je verrai Raoul, qui est prs de M. le prince,
ajouta malignement Montalais.

-- Pauvre Raoul! soupira Louise.

-- Voil le moment de lui crire, chre belle; allons,
recommenons ce fameux Monsieur Raoul, qui brillait en tte de la
feuille dchire.

Alors elle lui tendit la plume, et, avec un sourire charmant,
encouragea sa main, qui traa vite les mots dsigns.

-- Maintenant? demanda la plus jeune des deux jeunes filles.

-- Maintenant, crivez ce que vous pensez, Louise, rpondit
Montalais.

-- tes-vous bien sre que je pense quelque chose?

-- Vous pensez  quelqu'un, ce qui revient au mme, ou plutt ce
qui est bien pis.

-- Vous croyez, Montalais?

-- Louise, Louise, vos yeux bleus sont profonds comme la mer que
j'ai vue  Boulogne l'an pass. Non, je me trompe, la mer est
perfide, vos yeux sont profonds comme l'azur que voici l-haut,
tenez, sur nos ttes.

-- Eh bien! puisque vous lisez si bien dans mes yeux, dites-moi ce
que je pense, Montalais.

-- D'abord, vous ne pensez pas Monsieur Raoul; vous pensez Mon
cher Raoul.

-- Oh! -- Ne rougissez pas pour si peu. Mon cher Raoul, disons-
nous, vous me suppliez de vous crire  Paris, o vous retient le
service de M. le prince. Comme il faut que vous vous ennuyiez l-
bas pour chercher des distractions dans le souvenir d'une
provinciale...

Louise se leva tout  coup.

-- Non, Montalais, dit-elle en souriant, non, je ne pense pas un
mot de cela. Tenez, voici ce que je pense.

Et elle prit hardiment la plume et traa d'une main ferme les mots
suivants:

J'eusse t bien malheureuse si vos instances pour obtenir de moi
un souvenir eussent t moins vives. Tout ici me parle de nos
premires annes, si vite coules, si doucement enfuies, que
jamais d'autres n'en remplaceront le charme dans le coeur.

Montalais, qui regardait courir la plume, et qui lisait au rebours
 mesure que son amie crivait, l'interrompit par un battement de
mains.

--  la bonne heure! dit-elle, voil de la franchise, voil du
coeur, voil du style! Montrez  ces Parisiens, ma chre, que
Blois est la ville du beau langage.

-- Il sait que pour moi, rpondit la jeune fille, Blois a t le
paradis.

-- C'est ce que je voulais dire, et vous parlez comme un ange.

-- Je termine, Montalais.

Et la jeune fille continua en effet:

Vous pensez  moi, dites-vous, monsieur Raoul; je vous en
remercie; mais cela ne peut me surprendre, moi qui sais combien de
fois nos coeurs ont battu l'un prs de l'autre.

-- Oh! oh! dit Montalais, prenez garde, mon agneau, voil que vous
semez votre laine, et il y a des loups l-bas.

Louise allait rpondre, quand le galop d'un cheval retentit sous
le porche du chteau.

-- Qu'est-ce que cela? dit Montalais en s'approchant de la
fentre. Un beau cavalier, ma foi!

-- Oh! Raoul! s'cria Louise, qui avait fait le mme mouvement que
son amie, et qui, devenant toute ple, tomba palpitante auprs de
sa lettre inacheve.

-- Voil un adroit amant, sur ma parole, s'cria Montalais, et qui
arrive bien  propos!

-- Retirez-vous, retirez-vous, je vous en supplie! murmura Louise.

-- Bah! il ne me connat pas; laissez-moi donc voir ce qu'il vient
faire ici.


Chapitre II -- Le messager


Mlle de Montalais avait raison, le jeune cavalier tait bon 
voir.

C'tait un jeune homme de vingt-quatre  vingt-cinq ans, grand,
lanc, portant avec grce sur ses paules le charmant costume
militaire de l'poque. Ses grandes bottes  entonnoir enfermaient
un pied que Mlle de Montalais n'et pas dsavou si elle se ft
travestie en homme. D'une de ses mains fines et nerveuses il
arrta son cheval au milieu de la cour, et de l'autre souleva le
chapeau  longues plumes qui ombrageait sa physionomie grave et
nave  la fois.

Les gardes, au bruit du cheval, se rveillrent et furent
promptement debout.

Le jeune homme laissa l'un d'eux s'approcher de ses arons, et
s'inclinant vers lui, d'une voix claire et prcise, qui fut
parfaitement entendue de la fentre o se cachaient les deux
jeunes filles:

-- Un messager pour Son Altesse Royale, dit-il.

-- Ah! ah! s'cria le garde; officier, un messager!

Mais ce brave soldat savait bien qu'il ne paratrait aucun
officier, attendu que le seul qui et pu paratre demeurait au
fond du chteau, dans un petit appartement sur les jardins.

Aussi se hta-t-il d'ajouter:

-- Mon gentilhomme, l'officier est en ronde, mais en son absence
on va prvenir M. de Saint-Remy, le matre d'htel.

-- M. de Saint-Remy! rpta le cavalier en rougissant.

-- Vous le connaissez?

-- Mais oui... Avertissez-le, je vous prie, pour que ma visite
soit annonce le plus tt possible  Son Altesse.

-- Il parat que c'est press, dit le garde, comme s'il se parlait
 lui-mme, mais dans l'esprance d'obtenir une rponse.

Le messager fit un signe de tte affirmatif.

-- En ce cas, reprit le garde, je vais moi-mme trouver le matre
d'htel.

Le jeune homme cependant mit pied  terre, et tandis que les
autres soldats observaient avec curiosit chaque mouvement du beau
cheval qui avait amen ce jeune homme, le soldat revint sur ses
pas en disant:

-- Pardon, mon gentilhomme, mais votre nom, s'il vous plat?

-- Le vicomte de Bragelonne, de la part de Son Altesse M. le
prince de Cond.

Le soldat fit un profond salut, et, comme si ce nom du vainqueur
de Rocroi et de Lens lui et donn des ailes, il gravit lgrement
le perron pour gagner les antichambres.

M. de Bragelonne n'avait pas eu le temps d'attacher son cheval aux
barreaux de fer de ce perron, que M. de Saint-Remy accourut hors
d'haleine, soutenant son gros ventre avec l'une de ses mains,
pendant que de l'autre il fendait l'air comme un pcheur fend les
flots avec une rame.

-- Ah! monsieur le vicomte, vous  Blois! s'cria-t-il; mais c'est
une merveille! Bonjour, monsieur Raoul, bonjour!

-- Mille respects, monsieur de Saint-Remy.

-- Que Mme de La Vall... je veux dire que Mme de Saint-Remy va
tre heureuse de vous voir! Mais venez. Son Altesse Royale
djeune, faut-il l'interrompre? la chose est-elle grave?

-- Oui et non, monsieur de Saint-Remy. Toutefois, un moment de
retard pourrait causer quelques dsagrments  Son Altesse Royale.

-- S'il en est ainsi, forons la consigne, monsieur le vicomte.
Venez. D'ailleurs, Monsieur est d'une humeur charmante
aujourd'hui. Et puis, vous nous apportez des nouvelles, n'est-ce
pas?

-- De grandes, monsieur de Saint-Remy.

-- Et de bonnes, je prsume?

-- D'excellentes.

-- Venez vite, bien vite, alors! s'cria le bonhomme, qui se
rajusta tout en cheminant.

Raoul le suivit son chapeau  la main, et un peu effray du bruit
solennel que faisaient ses perons sur les parquets de ces
immenses salles.

Aussitt qu'il eut disparu dans l'intrieur du palais, la fentre
de la cour se repeupla, et un chuchotement anim trahit l'motion
des deux jeunes filles; bientt elles eurent pris une rsolution,
car l'une des deux figures disparut de la fentre: c'tait la tte
brune; l'autre demeura derrire le balcon, cache sous les fleurs,
regardant attentivement, par les chancrures des branches, le
perron sur lequel M. de Bragelonne avait fait son entre au
palais.

Cependant l'objet de tant de curiosit continuait sa route en
suivant les traces du matre d'htel. Un bruit de pas empresss,
un fumet de vin et de viandes, un cliquetis de cristaux et de
vaisselle l'avertirent qu'il touchait au terme de sa course.

Les pages, les valets et les officiers, runis dans l'office qui
prcdait le rfectoire, accueillirent le nouveau venu avec une
politesse proverbiale en ce pays; quelques-uns connaissaient
Raoul, presque tous savaient qu'il venait de Paris, On pourrait
dire que son arrive suspendit un moment le service. Le fait est
qu'un page qui versait  boire  Son Altesse, entendant les
perons dans la chambre voisine, se retourna comme un enfant, sans
s'apercevoir qu'il continuait de verser, non plus dans le verre du
prince, mais sur la nappe.

Madame, qui n'tait pas proccupe comme son glorieux poux,
remarqua cette distraction du page.

-- Eh bien! dit-elle.

M. de Saint-Remy, qui introduisait sa tte par la porte, profita
du moment.

-- Pourquoi me drangerait-on? dit Gaston en attirant  lui une
tranche paisse d'un des plus gros saumons qui aient jamais
remont la Loire pour se faire prendre entre Paimboeuf et Saint-
Nazaire.

-- C'est qu'il arrive un messager de Paris. Oh! mais, aprs le
djeuner de Monseigneur, nous avons le temps.

-- De Paris! s'cria le prince en laissant tomber sa fourchette;
un messager de Paris, dites-vous? Et de quelle part vient ce
messager?

-- De la part de M. le prince, se hta de dire le matre d'htel.

On sait que c'est ainsi qu'on appelait M. de Cond.

-- Un messager de M. le prince? fit Gaston avec une inquitude qui
n'chappa  aucun des assistants, et qui par consquent redoubla
la curiosit gnrale.

Monsieur se crut peut-tre ramen au temps de ces bienheureuses
conspirations o le bruit des portes lui donnait des motions, o
toute lettre pouvait renfermer un secret d'tat, o tout message
servait une intrigue bien sombre et bien complique. Peut-tre
aussi ce grand nom de M. le prince se dploya-t-il sous les votes
de Blois avec les proportions d'un fantme.

Monsieur repoussa son assiette.

-- Je vais faire attendre l'envoy? demanda M. de Saint-Remy.

Un coup d'oeil de Madame enhardit Gaston, qui rpliqua:

-- Non pas, faites-le entrer sur-le-champ, au contraire.  propos,
qui est-ce?

-- Un gentilhomme de ce pays, M. le vicomte de Bragelonne.

-- Ah! oui, fort bien!... Introduisez, Saint-Remy, introduisez.

Et lorsqu'il eut laiss tomber ces mots avec sa gravit
accoutume, Monsieur regarda d'une certaine faon les gens de son
service, qui tous pages, officiers et cuyers, quittrent la
serviette, le couteau, le gobelet, et firent vers la seconde
chambre une retraite aussi rapide que dsordonne. Cette petite
arme s'carta en deux files lorsque Raoul de Bragelonne, prcd
de M. de Saint-Remy, entra dans le rfectoire. Ce court moment de
solitude dans lequel cette retraite l'avait laiss avait permis 
Monseigneur de prendre une figure diplomatique. Il ne se retourna
pas, et attendit que le matre d'htel et amen en face de lui le
messager.

Raoul s'arrta  la hauteur du bas-bout de la table, de faon  se
trouver entre Monsieur et Madame. Il fit de cette place un salut
trs profond pour Monsieur, un autre trs humble pour Madame, puis
se redressa et attendit que Monsieur lui adresst la parole.

Le prince, de son ct, attendait que les portes fussent
hermtiquement fermes, il ne voulait pas se retourner pour s'en
assurer, ce qui n'et pas t digne; mais il coutait de toutes
ses oreilles le bruit de la serrure, qui lui promettait au moins
une apparence de secret. La porte ferme, Monsieur leva les yeux
sur le vicomte de Bragelonne et lui dit:

-- Il parat que vous arrivez de Paris, monsieur?

--  l'instant, monseigneur.

-- Comment se porte le roi?

-- Sa Majest est en parfaite sant, monseigneur.

-- Et ma belle-soeur?

-- Sa Majest la reine mre souffre toujours de la poitrine.
Toutefois, depuis un mois, il y a du mieux.

-- Que me disait-on, que vous veniez de la part de M. le prince?
On se trompait assurment.

-- Non, monseigneur. M. le prince m'a charg de remettre  Votre
Altesse Royale une lettre que voici, et j'en attends la rponse.

Raoul avait t un peu mu de ce froid et mticuleux accueil; sa
voix tait tombe insensiblement au diapason de la voix basse. Le
prince oublia qu'il tait cause de ce mystre, et la peur le
reprit.

Il reut avec un coup d'oeil hagard la lettre du prince de Cond,
la dcacheta comme il et dcachet un paquet suspect, et, pour la
lire sans que personne pt en remarquer l'effet produit sur sa
physionomie, il se retourna.

Madame suivait avec une anxit presque gale  celle du prince
chacune des manoeuvres de son auguste poux. Raoul, impassible, et
un peu dgag par l'attention de ses htes, regardait de sa place
et par la fentre ouverte devant lui les jardins et les statues
qui les peuplaient.

-- Ah! mais, s'cria tout  coup Monsieur avec un sourire
rayonnant, voil une agrable surprise et une charmante lettre de
M. le prince! Tenez, madame.

La table tait trop large pour que le bras du prince joignt la
main de la princesse; Raoul s'empressa d'tre leur intermdiaire;
il le fit avec une bonne grce qui charma la princesse et valut un
remerciement flatteur au vicomte.

-- Vous savez le contenu de cette lettre, sans doute? dit Gaston 
Raoul.

-- Oui, monseigneur: M. le prince m'avait donn d'abord le message
verbalement, puis Son Altesse a rflchi et pris la plume.

-- C'est d'une belle criture, dit Madame, mais je ne puis lire.

-- Voulez-vous lire  Madame, monsieur de Bragelonne, dit le duc.

-- Oui, lisez, je vous prie, monsieur.

Raoul commena la lecture  laquelle Monsieur donna de nouveau
toute son attention.

La lettre tait conue en ces termes:

Monseigneur, Le roi part pour la frontire; vous aurez appris que
le mariage de Sa Majest va se conclure; le roi m'a fait l'honneur
de me nommer marchal des logis pour ce voyage, et comme je sais
toute la joie que Sa Majest aurait de passer une journe  Blois,
j'ose demander  Votre Altesse Royale la permission de marquer de
ma craie le chteau qu'elle habite.

Si cependant l'imprvu de cette demande pouvait causer  Votre
Altesse Royale quelque embarras, je la supplierai de me le mander
par le messager que j'envoie, et qui est un gentilhomme  moi,
M. le vicomte de Bragelonne. Mon itinraire dpendra de la
rsolution de Votre Altesse Royale, et au lieu de prendre par
Blois, j'indiquerai Vendme ou Romorantin. J'ose esprer que Votre
Altesse Royale prendra ma demande en bonne part, comme tant
l'expression de mon dvouement sans bornes et de mon dsir de lui
tre agrable.

-- Il n'est rien de plus gracieux pour nous, dit Madame, qui
s'tait consulte plus d'une fois pendant cette lecture dans les
regards de son poux. Le roi ici! s'cria-t-elle un peu plus haut
peut-tre qu'il n'et fallu pour que le secret ft gard.

-- Monsieur, dit  son tour Son Altesse, prenant la parole, vous
remercierez M. le prince de Cond, et vous lui exprimerez toute ma
reconnaissance pour le plaisir qu'il me fait.

Raoul s'inclina.

-- Quel jour arrive Sa Majest? continua le prince.

-- Le roi, monseigneur, arrivera ce soir, selon toute probabilit.

-- Mais comment alors aurait-on su ma rponse, au cas o elle et
t ngative?

-- J'avais mission, monseigneur, de retourner en toute hte 
Beaugency pour donner contrordre au courrier, qui ft lui-mme
retourn en arrire donner contrordre  M. le prince.

-- Sa Majest est donc  Orlans?

-- Plus prs, monseigneur: Sa Majest doit tre arrive  Meung en
ce moment.

-- La cour l'accompagne?

-- Oui, monseigneur.

--  propos, j'oubliais de vous demander des nouvelles de M. le
cardinal.

-- Son minence parat jouir d'une bonne sant, monseigneur.

-- Ses nices l'accompagnent sans doute?

-- Non, monseigneur; Son minence a ordonn  Mlles de Mancini de
partir pour Brouage. Elles suivent la rive gauche de la Loire
pendant que la cour vient par la rive droite.

-- Quoi! Mlle Marie de Mancini quitte aussi la cour? demanda
Monsieur, dont la rserve commenait  s'affaiblir.

-- Mlle Marie de Mancini surtout, rpondit discrtement Raoul.

Un sourire fugitif, vestige imperceptible de son ancien esprit
d'intrigues brouillonnes, claira les joues ples du prince.

-- Merci, monsieur de Bragelonne, dit alors Monsieur; vous ne
voudrez peut-tre pas rendre  M. le prince la commission dont je
voudrais vous charger,  savoir que son messager m'a t fort
agrable; mais je le lui dirai moi-mme. Raoul s'inclina pour
remercier Monsieur de l'honneur qu'il lui faisait.

Monseigneur fit un signe  Madame, qui frappa sur un timbre plac
 sa droite.

Aussitt M. de Saint-Remy entra, et la chambre se remplit de
monde.

-- Messieurs, dit le prince, Sa Majest me fait l'honneur devenir
passer un jour  Blois; je compte que le roi, mon neveu, n'aura
pas  se repentir de la faveur qu'il fait  ma maison.

-- Vive le roi! s'crirent avec un enthousiasme frntique les
officiers de service, et M. de Saint-Remy avant tous.

Gaston baissa la tte avec une sombre tristesse; toute sa vie, il
avait d entendre ou plutt subir ce cri de: Vive le roi! qui
passait au-dessus de lui. Depuis longtemps, ne l'entendant plus,
il avait repos son oreille, et voil qu'une royaut plus jeune,
plus vivace, plus brillante, surgissait devant lui comme une
nouvelle, comme une plus douloureuse provocation.

Madame comprit les souffrances de ce coeur timide et ombrageux;
elle se leva de table, Monsieur l'imita machinalement, et tous les
serviteurs, avec un bourdonnement semblable  celui des ruches,
entourrent Raoul pour le questionner.

Madame vit ce mouvement et appela M. de Saint-Remy.

-- Ce n'est pas le moment de jaser, mais de travailler, dit-elle
avec l'accent d'une mnagre qui se fche.

M. de Saint-Remy s'empressa de rompre le cercle form par les
officiers autour de Raoul, en sorte que celui-ci put gagner
l'antichambre.

-- On aura soin de ce gentilhomme, j'espre, ajouta Madame en
s'adressant  M. de Saint-Remy.

Le bonhomme courut aussitt derrire Raoul.

-- Madame nous charge de vous faire rafrachir ici, dit-il; il y a
en outre un logement au chteau pour vous.

-- Merci, monsieur de Saint-Remy, rpondit Bragelonne. Vous savez
combien il me tarde d'aller prsenter mes devoirs  M. le comte
mon pre.

-- C'est vrai, c'est vrai, monsieur Raoul, prsentez-lui en mme
temps mes bien humbles respects, je vous prie.

Raoul se dbarrassa encore du vieux gentilhomme et continua son
chemin.

Comme il passait sous le porche tenant son cheval par la bride,
une petite voix l'appela du fond d'une alle obscure.

-- Monsieur Raoul! dit la voix.

Le jeune homme se retourna surpris, et vit une jeune fille brune
qui appuyait un doigt sur ses lvres et qui lui tendait la main.
Cette jeune fille lui tait inconnue.


Chapitre III -- L'entrevue


Raoul fit un pas vers la jeune fille qui l'appelait ainsi.

-- Mais mon cheval, madame, dit-il.

-- Vous voil bien embarrass! Sortez; il y a un hangar dans la
premire cour, attachez l votre cheval et venez vite.

-- J'obis, madame.

Raoul ne fut pas quatre minutes  faire ce qu'on lui avait
recommand; il revint  la petite porte, o, dans l'obscurit, il
revit sa conductrice mystrieuse qui l'attendait sur les premiers
degrs d'un escalier tournant.

-- tes-vous assez brave pour me suivre, monsieur le chevalier
errant? demanda la jeune fille en riant du moment d'hsitation
qu'avait manifest Raoul.

Celui-ci rpondit en s'lanant derrire elle dans l'escalier
sombre. Ils gravirent ainsi trois tages, lui derrire elle,
effleurant de ses mains, lorsqu'il cherchait la rampe, une robe de
soie qui frlait aux deux parois de l'escalier.  chaque faux pas
de Raoul, sa conductrice lui criait un _chut!_ svre et lui
tendait une main douce et parfume.

-- On monterait ainsi jusqu'au donjon du chteau sans s'apercevoir
de la fatigue, dit Raoul.

-- Ce qui signifie, monsieur, que vous tes fort intrigu, fort
las et fort inquiet; mais rassurez-vous, nous voici arrivs.

La jeune fille poussa une porte qui, sur-le-champ, sans transition
aucune, emplit d'un flot de lumire le palier de l'escalier au
haut duquel Raoul apparaissait, tenant la rampe. La jeune fille
marchait toujours, il la suivit; elle entra dans une chambre,
Raoul entra comme elle. Aussitt qu'il fut dans le pige, il
entendit pousser un grand cri, se retourna, et vit  deux pas de
lui, les mains jointes, les yeux ferms, cette belle jeune fille
blonde, aux prunelles bleues, aux blanches paules, qui, le
reconnaissant, l'avait appel Raoul.

Il la vit et devina tant d'amour, tant de bonheur dans
l'expression de ses yeux, qu'il se laissa tomber  genoux tout au
milieu de la chambre, en murmurant de son ct le nom de Louise.

-- Ah! Montalais! Montalais! soupira celle-ci, c'est un grand
pch que de tromper ainsi.

-- Moi! Je vous ai trompe?

-- Oui, vous me dites que vous allez savoir en bas des nouvelles,
et vous faites monter ici Monsieur.

-- Il le fallait bien. Comment et-il reu sans cela la lettre que
vous lui criviez?

Et elle dsignait du doigt cette lettre qui tait encore sur la
table. Raoul fit un pas pour la prendre; Louise, plus rapide, bien
qu'elle se ft lance avec une hsitation classique assez
remarquable, allongea la main pour l'arrter. Raoul rencontra donc
cette main toute tide et toute tremblante; il la prit dans les
siennes et l'approcha si respectueusement de ses lvres, qu'il y
dposa un souffle plutt qu'un baiser.

Pendant ce temps, Mlle de Montalais avait pris la lettre, l'avait
plie soigneusement, comme font les femmes, en trois plis, et
l'avait glisse dans sa poitrine.

-- N'ayez pas peur, Louise, dit-elle; Monsieur n'ira pas plus la
prendre ici, que le dfunt roi Louis XIII ne prenait les billets
dans le corsage de Mlle de Hautefort.

Raoul rougit en voyant le sourire des deux jeunes filles, et il ne
remarqua pas que la main de Louise tait reste entre les siennes.

-- L! dit Montalais, vous m'avez pardonn, Louise, de vous avoir
amen Monsieur; vous, monsieur, ne m'en voulez plus de m'avoir
suivie pour voir Mademoiselle. Donc, maintenant que la paix est
faite, causons comme de vieux amis. Prsentez-moi, Louise, 
M. de Bragelonne.

-- Monsieur le vicomte, dit Louise avec sa grce srieuse et son
candide sourire, j'ai l'honneur de vous prsenter Mlle Aure de
Montalais, jeune fille d'honneur de Son Altesse Royale Madame, et
de plus mon amie, mon excellente amie.

Raoul salua crmonieusement.

-- Et moi! Louise, dit-il, ne me prsentez-vous pas aussi 
Mademoiselle?

-- Oh! elle vous connat! elle connat tout!

Ce mot naf fit rire Montalais et soupirer de bonheur Raoul, qui
l'avait interprt ainsi: Elle connat tout notre amour.

-- Les politesses sont faites, monsieur le vicomte, dit Montalais;
voici un fauteuil, et dites-nous bien vite la nouvelle que vous
nous apportez ainsi courant.

-- Mademoiselle, ce n'est plus un secret. Le roi, se rendant 
Poitiers, s'arrte  Blois pour visiter Son Altesse Royale.

-- Le roi ici! s'cria Montalais en frappant ses mains l'une
contre l'autre; nous allons voir la cour! Concevez-vous cela,
Louise? la vraie cour de Paris! Oh! mon Dieu! Mais quand cela,
monsieur?

-- Peut-tre ce soir, mademoiselle; assurment demain.

Montalais fit un geste de dpit.

-- Pas le temps de s'ajuster! pas le temps de prparer une robe!
Nous sommes ici en retard comme des Polonaises! Nous allons
ressembler  des portraits du temps de Henri IV!... Ah! monsieur,
la mchante nouvelle que vous nous apportez l!

-- Mesdemoiselles, vous serez toujours belles.

-- C'est fade!... nous serons toujours belles, oui, parce que la
nature nous a faites passables; mais nous serons ridicules, parce
que la mode nous aura oublies... Hlas! ridicules! on me verra
ridicule, moi?

-- Qui cela? dit navement Louise.

-- Qui cela? vous tes trange, ma chre!... Est-ce une question 
m'adresser? On, veut dire tout le monde; on, veut dire les
courtisans, les seigneurs; on, veut dire le roi.

-- Pardon, ma bonne amie, mais comme ici tout le monde a
l'habitude de nous voir telles que nous sommes...

-- D'accord; mais cela va changer, et nous serons ridicules, mme
pour Blois; car prs de nous on va voir les modes de Paris, et
l'on comprendra que nous sommes  la mode de Blois! C'est
dsesprant!

-- Consolez-vous, mademoiselle.

-- Ah bast! au fait, tant pis pour ceux qui ne me trouveront pas 
leur got! dit philosophiquement Montalais.

-- Ceux-l seraient bien difficiles, rpliqua Raoul fidle  son
systme de galanterie rgulire.

-- Merci, monsieur le vicomte. Nous disions donc que le roi vient
 Blois?

-- Avec toute la cour.

-- Mlles de Mancini y seront-elles?

-- Non pas, justement.

-- Mais puisque le roi, dit-on, ne peut se passer de Mlle Marie?

-- Mademoiselle, il faudra bien que le roi s'en passe. M. le
cardinal le veut. Il exile ses nices  Brouage.

-- Lui! l'hypocrite!

-- Chut! dit Louise en collant son doigt sur ses lvres roses.

-- Bah! personne ne peut m'entendre. Je dis que le vieux Mazarino
Mazarini est un hypocrite qui grille de faire sa nice reine de
France.

-- Mais non, mademoiselle, puisque M. le cardinal, au contraire,
fait pouser  Sa Majest l'infante Marie-Thrse.

Montalais regarda en face Raoul et lui dit:

-- Vous croyez  ces contes, vous autres Parisiens? Allons, nous
sommes plus forts que vous  Blois.

-- Mademoiselle, si le roi dpasse Poitiers et part pour
l'Espagne, si les articles du contrat de mariage sont arrts
entre don Luis de Haro et Son minence, vous entendez bien que ce
ne sont plus des jeux d'enfant.

-- Ah ! mais, le roi est le roi, je suppose?

-- Sans doute, mademoiselle, mais le cardinal est le cardinal.

-- Ce n'est donc pas un homme, que le roi? Il n'aime donc pas
Marie de Mancini?

-- Il l'adore.

-- Eh bien! il l'pousera; nous aurons la guerre avec l'Espagne;
M. Mazarin dpensera quelques-uns des millions qu'il a de ct;
nos gentilshommes feront des prouesses  l'encontre des fiers
Castillans, et beaucoup nous reviendront couronns de lauriers, et
que nous couronnerons de myrte. Voil comme j'entends la
politique.

-- Montalais, vous tes une folle, dit Louise, et chaque
exagration vous attire, comme le feu attire les papillons.

-- Louise, vous tes tellement raisonnable que vous n'aimerez
jamais.

-- Oh! fit Louise avec un tendre reproche, comprenez donc,
Montalais! La reine mre dsire marier son fils avec l'infante;
voulez vous que le roi dsobisse  sa mre? Est-il d'un coeur
royal comme le sien de donner le mauvais exemple? Quand les
parents dfendent l'amour, chassons l'amour!

Et Louise soupira; Raoul baissa les yeux d'un air contraint.
Montalais se mit  rire.

-- Moi, je n'ai pas de parents, dit-elle.

-- Vous savez sans doute des nouvelles de la sant de M. le comte
de La Fre, dit Louise  la suite de ce soupir, qui avait tant
rvl de douleurs dans son loquente expansion.

-- Non, mademoiselle, rpliqua Raoul, je n'ai pas encore rendu
visite  mon pre; mais j'allais  sa maison, quand Mlle de
Montalais a bien voulu m'arrter; j'espre que M. le comte se
porte bien. Vous n'avez rien ou dire de fcheux, n'est-ce pas?

-- Rien, monsieur Raoul, rien, Dieu merci!

Ici s'tablit un silence pendant lequel deux mes qui suivaient la
mme ide s'entendirent parfaitement, mme sans l'assistance d'un
seul regard.

-- Ah! mon Dieu! s'cria tout  coup Montalais, on monte! ...

-- Qui cela peut-il tre? dit Louise en se levant tout inquite.

-- Mesdemoiselles, je vous gne beaucoup; j'ai t bien indiscret
sans doute, balbutia Raoul, fort mal  son aise.

-- C'est un pas lourd, dit Louise.

-- Ah! si ce n'est que M. Malicorne, rpliqua Montalais, ne nous
drangeons pas.

Louise et Raoul se regardrent pour se demander ce que c'tait que
M. Malicorne.

-- Ne vous inquitez pas, poursuivit Montalais, il n'est pas
jaloux.

-- Mais, mademoiselle... dit Raoul.

-- Je comprends... Eh bien! il est aussi discret que moi.

-- Mon Dieu! s'cria Louise, qui avait appuy son oreille sur la
porte entrebille, je reconnais les pas de ma mre!

-- Mme de Saint-Remy! O me cacher? dit Raoul, en sollicitant
vivement la robe de Montalais, qui semblait un peu avoir perdu la
tte.

-- Oui, dit celle-ci, oui, je reconnais aussi les patins qui
claquent. C'est notre excellente mre!... Monsieur le vicomte,
c'est bien dommage que la fentre donne sur un pav et cela 
cinquante pieds de haut. Raoul regarda le balcon d'un air gar,
Louise saisit son bras et le retint.

-- Ah ! suis-je folle? dit Montalais, n'ai-je pas l'armoire aux
robes de crmonie? Elle a vraiment l'air d'tre faite pour cela.

Il tait temps, Mme de Saint-Remy montait plus vite qu'
l'ordinaire; elle arriva sur le palier au moment o Montalais,
comme dans les scnes de surprises, fermait l'armoire en appuyant
son corps sur la porte.

-- Ah! s'cria Mme de Saint-Remy, vous tes ici, Louise?

-- Oui! madame, rpondit-elle, plus ple que si elle et t
convaincue d'un grand crime.

-- Bon! bon!

-- Asseyez-vous, madame, dit Montalais en offrant un fauteuil 
Mme de Saint-Remy, et en le plaant de faon qu'elle tournt le
dos  l'armoire.

-- Merci, mademoiselle Aure, merci; venez vite, ma fille, allons.

-- O voulez-vous donc que j'aille, madame?

-- Mais, au logis; ne faut-il pas prparer votre toilette?

-- Plat-il? fit Montalais, se htant de jouer la surprise, tant
elle craignait de voir Louise faire quelque sottise.

-- Vous ne savez donc pas la nouvelle? dit Mme de Saint-Remy.

-- Quelle nouvelle, madame, voulez-vous que deux filles apprennent
en ce colombier?

-- Quoi!... vous n'avez vu personne?...

-- Madame, vous parlez par nigmes et vous nous faites mourir 
petit feu! s'cria Montalais, qui, effraye de voir Louise de plus
en plus ple, ne savait  quel saint se vouer.

Enfin elle surprit de sa compagne un regard parlant, un de ces
regards qui donneraient de l'intelligence  un mur.

Louise indiquait  son amie le chapeau, le malencontreux chapeau
de Raoul qui se pavanait sur la table.

Montalais se jeta au-devant, et, le saisissant de sa main gauche,
le passa derrire elle dans la droite, et le cacha ainsi tout en
parlant.

-- Eh bien! dit Mme de Saint-Remy, un courrier nous arrive qui
annonce la prochaine arrive du roi. a, mesdemoiselles, il s'agit
d'tre belles!

-- Vite! vite! s'cria Montalais, suivez Mme votre mre, Louise,
et me laissez ajuster ma robe de crmonie.

Louise se leva, sa mre la prit par la main et l'entrana sur le
palier.

-- Venez, dit-elle.

Et tout bas:

-- Quand je vous dfends de venir chez Montalais, pourquoi y
venez-vous?

-- Madame, c'est mon amie. D'ailleurs, j'arrivais.

-- On n'a fait cacher personne devant vous?

-- Madame!

-- J'ai vu un chapeau d'homme, vous dis-je: celui de ce drle, de
ce vaurien!

-- Madame! s'cria Louise.

-- De ce fainant de Malicorne! Une fille d'honneur frquenter
ainsi... fi!

Et les voix se perdirent dans les profondeurs du petit escalier.

Montalais n'avait pas perdu un mot de ces propos que l'cho lui
renvoyait comme par un entonnoir.

Elle haussa les paules, et, voyant Raoul qui, sorti de sa
cachette, avait cout aussi:

-- Pauvre Montalais! dit-elle, victime de l'amiti!... Pauvre
Malicorne!... victime de l'amour!

Elle s'arrta sur la mine tragi-comique de Raoul, qui s'en voulut
d'avoir en un jour surpris tant de secrets.

-- Oh! mademoiselle, dit-il, comment reconnatre vos bonts?

-- Nous ferons quelque jour nos comptes, rpliqua-t-elle; pour le
moment, gagnez au pied, monsieur de Bragelonne, car Mme de Saint-
Remy n'est pas indulgente, et quelque indiscrtion de sa part
pourrait amener ici une visite domiciliaire fcheuse pour nous
tous. Adieu!

-- Mais Louise... comment savoir?...

-- Allez! allez! le roi Louis XI savait bien ce qu'il faisait
lorsqu'il inventa la poste.

-- Hlas! dit Raoul.

-- Et ne suis-je pas l, moi, qui vaux toutes les postes du
royaume? Vite  votre cheval! et que si Mme de Saint-Remy remonte
pour me faire de la morale, elle ne vous trouve plus ici.

-- Elle le dirait  mon pre, n'est-ce pas? murmura Raoul.

-- Et vous seriez grond! Ah! vicomte, on voit bien que vous venez
de la cour: vous tes peureux comme le roi. Peste!  Blois, nous
nous passons mieux que cela du consentement de papa! Demandez 
Malicorne.

Et, sur ces mots, la folle jeune fille mit Raoul  la porte par
les paules; celui-ci se glissa le long du porche, retrouva son
cheval, sauta dessus et partit comme s'il et les huit gardes de
Monsieur  ses trousses.


Chapitre IV -- Le pre et le fils


Raoul suivit la route bien connue, bien chre  sa mmoire, qui
conduisait de Blois  la maison du comte de La Fre. Le lecteur
nous dispensera d'une description nouvelle de cette habitation. Il
y a pntr avec nous en d'autres temps; il la connat. Seulement,
depuis le dernier voyage que nous y avons fait, les murs avaient
pris une teinte plus grise, et la brique des tons de cuivre plus
harmonieux; les arbres avaient grandi, et tel autrefois allongeait
ses bras grles par-dessus les haies, qui maintenant, arrondi,
touffu, luxuriant, jetait au loin, sous ses rameaux gonfls de
sve, l'ombre paisse des fleurs ou des fruits pour le passant.

Raoul aperut au loin le toit aigu, les deux petites tourelles, le
colombier dans les ormes, et les voles de pigeons qui
tournoyaient incessamment, sans pouvoir le quitter jamais, autour
du cne de briques, pareils aux doux souvenirs qui voltigent
autour d'une me sereine. Lorsqu'il s'approcha, il entendit le
bruit des poulies qui grinaient sous le poids des seaux massifs;
il lui sembla aussi entendre le mlancolique gmissement de l'eau
qui retombe dans le puits, bruit triste, funbre, solennel, qui
frappe l'oreille de l'enfant et du pote rveurs, que les Anglais
appellent _splass_, les potes arabes _gasgachau_, et que nous
autres Franais, qui voudrions bien tre potes, nous ne pouvons
traduire que par une priphrase: le bruit de l'eau tombant dans
l'eau. Il y avait plus d'un an que Raoul n'tait venu voir son
pre. Il avait pass tout ce temps chez M. le prince.

En effet, aprs toutes ces motions de la Fronde dont nous avons
autrefois essay de reproduire la premire priode, Louis de Cond
avait fait avec la cour une rconciliation publique, solennelle et
franche. Pendant tout le temps qu'avait dur la rupture de M. le
prince avec le roi, M. le prince, qui s'tait depuis longtemps
affectionn  Bragelonne, lui avait vainement offert tous les
avantages qui peuvent blouir un jeune homme. Le comte de La Fre,
toujours fidle  ses principes de loyaut et de royaut,
dvelopps un jour devant son fils dans les caveaux de Saint-
Denis, le comte de La Fre, au nom de son fils, avait toujours
refus. Il y avait plus: au lieu de suivre M. de Cond dans sa
rbellion, le vicomte avait suivi M. de Turenne, combattant pour
le roi. Puis, lorsque M. de Turenne,  son tour, avait paru
abandonner la cause royale, il avait quitt M. de Turenne, comme
il avait fait de M. de Cond. Il rsultait de cette ligne
invariable de conduite que, comme jamais Turenne et Cond
n'avaient t vainqueurs l'un de l'autre que sous les drapeaux du
roi, Raoul avait, si jeune qu'il ft encore, dix victoires
inscrites sur l'tat de ses services, et pas une dfaite dont sa
bravoure et sa conscience eussent  souffrir. Donc Raoul avait,
selon le voeu de son pre, servi opinitrement et passivement la
fortune du roi Louis XIV, malgr toutes les tergiversations, qui
taient endmiques et, on peut dire, invitables  cette poque.

M. de Cond, rentr en grce, avait us de tout, d'abord de son
privilge d'amnistie pour redemander beaucoup de choses qui lui
avaient t accordes et, entre autres choses, Raoul. Aussitt
M. le comte de La Fre, dans son bon sens inbranlable, avait
renvoy Raoul au prince de Cond.

Un an donc s'tait coul depuis la dernire sparation du pre et
du fils; quelques lettres avaient adouci, mais non guri, les
douleurs de son absence. On a vu que Raoul laissait  Blois un
autre amour que l'amour filial.

Mais rendons-lui cette justice que, sans le hasard et Mlle de
Montalais, deux dmons tentateurs, Raoul, aprs le message
accompli, se ft mis  galoper vers la demeure de son pre en
retournant la tte sans doute, mais sans s'arrter un seul
instant, et-il vu Louise lui tendre les bras.

Aussi, la premire partie du trajet fut-elle donne par Raoul au
regret du pass qu'il venait de quitter si vite, c'est--dire 
l'amante; l'autre moiti  l'ami qu'il allait retrouver, trop
lentement au gr de ses dsirs. Raoul trouva la porte du jardin
ouverte et lana son cheval sous l'alle, sans prendre garde aux
grands bras que faisait, en signe de colre, un vieillard vtu
d'un tricot de laine violette et coiff d'un large bonnet de
velours rp. Ce vieillard, qui sarclait de ses doigts une plate-
bande de rosiers nains et de marguerites, s'indignait de voir un
cheval courir ainsi dans ses alles sables et ratisses.

Il hasarda mme un vigoureux _hum!_ qui fit retourner le cavalier.
Ce fut alors un changement de scne; car aussitt qu'il eut vu le
visage de Raoul, ce vieillard se redressa et se mit  courir dans
la direction de la maison avec des grognements interrompus qui
semblaient tre chez lui le paroxysme d'une joie folle. Raoul
arriva aux curies, remit son cheval  un petit laquais, et
enjamba le perron avec une ardeur qui et bien rjoui le coeur de
son pre.

Il traversa l'antichambre, la salle  manger et le salon sans
trouver personne; enfin, arriv  la porte de M. le comte de La
Fre, il heurta impatiemment et entra presque sans attendre le
mot: _Entrez!_ que lui jeta une voix grave et douce tout  la
fois. Le comte tait assis devant une table couverte de papiers et
de livres: c'tait bien toujours le noble et le beau gentilhomme
d'autrefois, mais le temps avait donn  sa noblesse,  sa beaut,
un caractre plus solennel et plus distinct. Un front blanc et
sans rides sous ses longs cheveux plus blancs que noirs, un oeil
perant et doux sous des cils de jeune homme, la moustache fine et
 peine grisonnante, encadrant des lvres d'un modle pur et
dlicat, comme si jamais elles n'eussent t crispes par les
passions mortelles; une taille droite et souple, une main
irrprochable mais amaigrie, voil quel tait encore l'illustre
gentilhomme dont tant de bouches illustres avaient fait l'loge
sous le nom d'Athos. Il s'occupait alors de corriger les pages
d'un cahier manuscrit, tout entier rempli de sa main. Raoul saisit
son pre par les paules, par le cou, comme il put, et l'embrassa
si tendrement, si rapidement, que le comte n'eut pas la force ni
le temps de se dgager, ni de surmonter son motion paternelle.

-- Vous ici, vous voici, Raoul! dit-il, est-ce bien possible?

-- Oh! monsieur, monsieur, quelle joie de vous revoir!

-- Vous ne me rpondez pas, vicomte. Avez-vous un cong pour tre
 Blois, ou bien est-il arriv quelque malheur  Paris?

-- Dieu merci! monsieur, rpliqua Raoul en se calmant peu  peu,
il n'est rien arriv que d'heureux; le roi se marie, comme j'ai eu
l'honneur de vous le mander dans ma dernire lettre, et il part
pour l'Espagne. Sa Majest passera par Blois.

-- Pour rendre visite  Monsieur?

-- Oui, monsieur le comte. Aussi, craignant de le prendre 
l'improviste, ou dsirant lui tre particulirement agrable,
M. le prince m'a-t-il envoy pour prparer les logements.

-- Vous avez vu Monsieur? demanda le comte vivement.

-- J'ai eu cet honneur.

-- Au chteau?

-- Oui, monsieur, rpondit Raoul en baissant les yeux, parce que,
sans doute, il avait senti dans l'interrogation du comte plus que
de la curiosit.

-- Ah! vraiment, vicomte?... Je vous fais mon compliment. Raoul
s'inclina.

-- Mais vous avez encore vu quelqu'un  Blois?

-- Monsieur, j'ai vu Son Altesse Royale, Madame.

-- Trs bien. Ce n'est pas de Madame que je parle.

Raoul rougit extrmement et ne rpondit point.

-- Vous ne m'entendez pas,  ce qu'il parat, monsieur le vicomte?
insista M. de La Fre sans accentuer plus nerveusement sa
question, mais en forant l'expression un peu plus svre de son
regard.

-- Je vous entends parfaitement, monsieur, rpliqua Raoul, et si
je prpare ma rponse, ce n'est pas que je cherche un mensonge,
vous le savez, monsieur.

-- Je sais que vous ne mentez jamais. Aussi, je dois m'tonner que
vous preniez un si long temps pour me dire: oui ou non.

-- Je ne puis vous rpondre qu'en vous comprenant bien, et si je
vous ai bien compris, vous allez recevoir en mauvaise part mes
premires paroles. Il vous dplat sans doute, monsieur le comte,
que j'aie vu...

-- Mlle de La Vallire, n'est-ce pas?

-- C'est d'elle que vous voulez parler, je le sais bien, monsieur
le comte, dit Raoul avec une inexprimable douceur.

-- Et je vous demande si vous l'avez vue.

-- Monsieur, j'ignorais absolument, lorsque j'entrai au chteau,
que Mlle de La Vallire pt s'y trouver; c'est seulement en m'en
retournant, aprs ma mission acheve, que le hasard nous a mis en
prsence. J'ai eu l'honneur de lui prsenter mes respects.

-- Comment s'appelle le hasard qui vous a runi  Mlle de La
Vallire?

-- Mlle de Montalais, monsieur.

-- Qu'est-ce que Mlle de Montalais?

-- Une jeune personne que je ne connaissais pas, que je n'avais
jamais vue. Elle est fille d'honneur de Madame.

-- Monsieur le vicomte, je ne pousserai pas plus loin mon
interrogatoire, que je me reproche dj d'avoir fait durer. Je
vous avais recommand d'viter Mlle de La Vallire, et de ne la
voir qu'avec mon autorisation. Oh! je sais que vous m'avez dit
vrai, et que vous n'avez pas fait une dmarche pour vous
rapprocher d'elle. Le hasard m'a fait du tort; je n'ai pas  vous
accuser. Je me contenterai donc de ce que je vous ai dj dit
concernant cette demoiselle. Je ne lui reproche rien, Dieu m'en
est tmoin; seulement il n'entre pas dans mes desseins que vous
frquentiez sa maison. Je vous prie encore une fois, mon cher
Raoul, de l'avoir pour entendu. On et dit que l'oeil si limpide
et si pur de Raoul se troublait  cette parole.

-- Maintenant, mon ami, continua le comte avec son doux sourire et
sa voix habituelle, parlons d'autre chose. Vous retournez peut-
tre  votre service?

-- Non, monsieur, je n'ai plus qu' demeurer auprs de vous tout
aujourd'hui. M. le prince ne m'a heureusement fix d'autre devoir
que celui-l, qui tait si bien d'accord avec mes dsirs.

-- Le roi se porte bien?

--  merveille.

-- Et M. le Prince aussi?

-- Comme toujours, monsieur.

Le comte oubliait Mazarin: c'tait une vieille habitude.

-- Eh bien! Raoul, puisque vous n'tes plus qu' moi, je vous
donnerai, de mon ct, toute ma journe. Embrassez-moi...
encore... encore... Vous tes chez vous, vicomte... Ah! voici
notre vieux Grimaud!... Venez, Grimaud, M. le vicomte veut vous
embrasser aussi.

Le grand vieillard ne se le fit pas rpter; il accourait les bras
ouverts. Raoul lui pargna la moiti du chemin.

-- Maintenant, voulez-vous que nous passions au jardin, Raoul? Je
vous montrerai le nouveau logement que j'ai fait prparer pour
vous  vos congs, et, tout en regardant les plantations de cet
hiver et deux chevaux de main que j'ai changs, vous me donnerez
des nouvelles de nos amis de Paris.

Le comte ferma son manuscrit, prit le bras du jeune homme et passa
au jardin avec lui.

Grimaud regarda mlancoliquement partir Raoul, dont la tte
effleurait presque la traverse de la porte, et, tout en caressant
sa royale blanche, il laissa chapper ce mot profond:

-- Grandi!


Chapitre V -- O il sera parl de Cropoli, de Cropole et d'un
grand peintre inconnu


Tandis que le comte de La Fre visite avec Raoul les nouveaux
btiments qu'il a fait btir, et les chevaux neufs qu'il a fait
acheter, nos lecteurs nous permettront de les ramener  la ville
de Blois et de les faire assister au mouvement inaccoutum qui
agitait la ville. C'tait surtout dans les htels que s'tait fait
sentir le contrecoup de la nouvelle apporte par Raoul.

En effet, le roi et la cour  Blois, c'est--dire cent cavaliers,
dix carrosses, deux cents chevaux, autant de valets que de
matres, o se caserait tout ce monde, o se logeraient tous ces
gentilshommes des environs qui allaient arriver dans deux ou trois
heures peut-tre, aussitt que la nouvelle aurait largi le centre
de son retentissement, comme ces circonfrences croissantes que
produit la chute d'une pierre dans l'eau d'un lac tranquille?

Blois, aussi paisible le matin, nous l'avons vu, que le lac le
plus calme du monde,  l'annonce de l'arrive royale, s'emplit
soudain de tumulte et de bourdonnement. Tous les valets du
chteau, sous l'inspection des officiers, allaient en ville qurir
les provisions, et dix courriers  cheval galopaient vers les
rserves de Chambord pour chercher le gibier, aux pcheries du
Beuvron pour le poisson, aux serres de Cheverny pour les fleurs et
pour les fruits. On tirait du garde-meuble les tapisseries
prcieuses, les lustres  grands chanons dors; une arme de
pauvres balayaient les cours et lavaient les devantures de pierre,
tandis que leurs femmes foulaient les prs au-del de la Loire
pour rcolter des jonches de verdure et de fleurs des champs.
Toute la ville, pour ne pas demeurer au-dessous de ce luxe de
propret, faisait sa toilette  grand renfort de brosses, de
balais et d'eau.

Les ruisseaux de la ville suprieure, gonfls par ces lotions
continues, devenaient fleuves au bas de la ville, et le petit
pav, parfois trs boueux, il faut le dire, se nettoyait, se
diamantait aux rayons amis du soleil.

Enfin, les musiques se prparaient, les tiroirs se vidaient; on
accaparait chez les marchands cires, rubans et noeuds d'pes; les
mnagres faisaient provision de pain, de viandes et d'pices.
Dj mme bon nombre de bourgeois, dont la maison tait garnie
comme pour soutenir un sige, n'ayant plus  s'occuper de rien,
endossaient des habits de fte et se dirigeaient vers la porte de
la ville pour tre les premiers  signaler ou  voir le cortge.
Ils savaient bien que le roi n'arriverait qu' la nuit, peut-tre
mme au matin suivant. Mais qu'est-ce que l'attente, sinon une
sorte de folie, et qu'est-ce que la folie, sinon un excs
d'espoir? Dans la ville basse,  cent pas  peine du chteau des
tats, entre le mail et le chteau, dans une rue assez belle qui
s'appelait alors rue Vieille, et qui devait en effet tre bien
vieille, s'levait un vnrable difice,  pignon aigu,  forme
trapue et large orne de trois fentres sur la rue au premier
tage, de deux au second, et d'un petit oeil-de-boeuf au
troisime.

Sur les cts de ce triangle on avait rcemment construit un
paralllogramme assez vaste qui empitait sans faon sur la rue,
selon les us tout familiers de l'dilit d'alors. La rue s'en
voyait bien rtrcie d'un quart, mais la maison s'en trouvait
largie de prs de moiti; n'est-ce pas l une compensation
suffisante?

Une tradition voulait que cette maison  pignon aigu ft habite,
du temps de Henri III, par un conseiller des tats que la reine
Catherine tait venue, les uns disent visiter, les autres
trangler. Quoi qu'il en soit, la bonne dame avait d poser un
pied circonspect sur le seuil de ce btiment.

Aprs le conseiller mort par strangulation ou mort naturellement,
il n'importe, la maison avait t vendue, puis abandonne, enfin
isole des autres maisons de la rue. Vers le milieu du rgne de
Louis XIII seulement, un Italien nomm Cropoli, chapp des
cuisines du marchal d'Ancre, tait venu s'tablir en cette
maison. Il y avait fond une petite htellerie o se fabriquait un
macaroni tellement raffin, qu'on en venait qurir ou manger l de
plusieurs lieues  la ronde.

L'illustration de la maison tait venue de ce que la reine Marie
de Mdicis, prisonnire, comme on sait, au chteau des tats, en
avait envoy chercher une fois.

C'tait prcisment le jour o elle s'tait vade par la fameuse
fentre. Le plat de macaroni tait rest sur la table, effleur
seulement par la bouche royale.

De cette double faveur faite  la maison triangulaire, d'une
strangulation et d'un macaroni, l'ide tait venue au pauvre
Cropoli de nommer son htellerie d'un titre pompeux. Mais sa
qualit d'Italien n'tait pas une recommandation en ce temps-l,
et son peu de fortune soigneusement cache l'empchait de se
mettre trop en vidence. Quand il se vit prs de mourir, ce qui
arriva en 1643, aprs la mort du roi Louis XIII, il fit venir son
fils, jeune marmiton de la plus belle esprance, et, les larmes
aux yeux, il lui recommanda de bien garder le secret du macaroni,
de franciser son nom, d'pouser une Franaise, et enfin, lorsque
l'horizon politique serait dbarrass des nuages qui le couvraient
-- on pratiquait dj  cette poque cette figure, fort en usage
de nos jours dans les premiers Paris et  la Chambre, -- de faire
tailler par le forgeron voisin une belle enseigne, sur laquelle un
fameux peintre qu'il dsigna tracerait deux portraits de la reine
avec ces mots en lgende: Aux Mdicis. Le bonhomme Cropoli, aprs
ces recommandations, n'eut que la force d'indiquer  son jeune
successeur une chemine sous la dalle de laquelle il avait enfoui
mille louis de dix francs, et il expira. Cropoli fils, en homme de
coeur, supporta la perte avec rsignation et le gain sans
insolence.

Il commena par accoutumer le public  faire sonner si peu l'i
final de son nom, que, la complaisance gnrale aidant, on ne
l'appela plus que M. Cropole, ce qui est un nom tout franais.

Ensuite il se maria, ayant justement sous la main une petite
Franaise dont il tait amoureux, et aux parents de laquelle il
arracha une dot raisonnable en montrant le dessous de la dalle de
la chemine. Ces deux premiers points accomplis, il se mit  la
recherche du peintre qui devait faire l'enseigne.

Le peintre fut bientt trouv.

C'tait un vieil Italien mule des Raphal et des Carrache, mais
mule malheureux. Il se disait de l'cole vnitienne, sans doute
parce qu'il aimait fort la couleur. Ses ouvrages, dont jamais il
n'avait vendu un seul, tiraient l'oeil  cent pas et dplaisaient
formidablement aux bourgeois, si bien qu'il avait fini par ne plus
rien faire.

Il se vantait toujours d'avoir peint une salle de bains pour
Mme la marchale d'Ancre, et se plaignait que cette salle et t
brle lors du dsastre du marchal.

Cropoli, en sa qualit de compatriote, tait indulgent pour
Pittrino. C'tait le nom de l'artiste. Peut-tre avait-il vu les
fameuses peintures de la salle de bains. Toujours est-il qu'il
avait dans une telle estime, voire dans une telle amiti, le
fameux Pittrino, qu'il le retira chez lui. Pittrino, reconnaissant
et nourri de macaroni, apprit  propager la rputation de ce mets
national, et, du temps de son fondateur, il avait rendu par sa
langue infatigable des services signals  la maison Cropoli.

En vieillissant, il s'attacha au fils comme au pre, et peu  peu
devint l'espce de surveillant d'une maison o sa probit intgre,
sa sobrit reconnue, sa chastet proverbiale, et mille autres
vertus que nous jugeons inutile d'numrer ici, lui donnrent
place ternelle au foyer, avec droit d'inspection sur les
domestiques. En outre, c'tait lui qui gotait le macaroni, pour
maintenir le got pur de l'antique tradition; il faut dire qu'il
ne pardonnait pas un grain de poivre de plus, ou un atome de
parmesan en moins. Sa joie fut bien grande le jour o, appel 
partager le secret de Cropole fils, il fut charg de peindre la
fameuse enseigne.

On le vit fouiller avec ardeur dans une vieille bote, o il
retrouva des pinceaux un peu mangs par les rats, mais encore
passables, des couleurs dans des vessies  peu prs dessches, de
l'huile de lin dans une bouteille, et une palette qui avait
appartenu autrefois au Bronzino, ce _diou_ de la _pittoure_, comme
disait, dans son enthousiasme toujours juvnile, l'artiste
ultramontain.

Pittrino tait grandi de toute la joie d'une rhabilitation. Il
fit comme avait fait Raphal, il changea de manire et peignit 
la faon d'Albane deux desses plutt que deux reines. Ces dames
illustres taient tellement gracieuses sur l'enseigne, elles
offraient aux regards tonns un tel assemblage de lis et de
roses, rsultat enchanteur du changement de manire de Pittrino;
elles affectaient des poses de sirnes tellement anacrontiques,
que le principal chevin, lorsqu'il fut admis  voir ce morceau
capital dans la salle de Cropole, dclara tout de suite que ces
dames taient trop belles et d'un charme trop anim pour figurer
comme enseigne  la vue des passants.

-- Son Altesse Royale Monsieur, fut-il dit  Pittrino, qui vient
souvent dans notre ville, ne s'arrangerait pas de voir Mme son
illustre mre aussi peu vtue, et il vous enverrait aux oubliettes
des tats, car il n'a pas toujours le coeur tendre, ce glorieux
prince. Effacez donc les deux sirnes ou la lgende, sans quoi je
vous interdis l'exhibition de l'enseigne. Cela est dans votre
intrt, matre Cropole, et dans le vtre, seigneur Pittrino.

Que rpondre  cela? Il fallut remercier l'chevin de sa
gracieuset; c'est ce que fit Cropole.

Mais Pittrino demeura sombre et du.

Il sentait bien ce qui allait arriver. L'dile ne fut pas plutt
parti que Cropole, se croisant les bras:

-- Eh bien! matre, dit-il, qu'allons-nous faire?

-- Nous allons ter la lgende, dit tristement Pittrino. J'ai l
du noir d'ivoire excellent, ce sera fait en un tour de main, et
nous remplacerons les Mdicis par les Nymphes ou les Sirnes,
comme il vous plaira.

-- Non pas, dit Cropole, la volont de mon pre ne serait pas
remplie. Mon pre tenait...

-- Il tenait aux figures, dit Pittrino.

-- Il tenait  la lgende, dit Cropole.

-- La preuve qu'il tenait aux figures, c'est qu'il les avait
commandes ressemblantes, et elles le sont, rpliqua Pittrino.

-- Oui, mais si elles ne l'eussent pas t, qui les et reconnues
sans la lgende? Aujourd'hui mme que la mmoire des Blsois
s'oblitre un peu  l'endroit de ces personnes clbres, qui
reconnatrait Catherine et Marie sans ces mots: Aux Mdicis?

-- Mais enfin, mes figures? dit Pittrino dsespr, car il sentait
que le petit Cropole avait raison. Je ne veux pas perdre le fruit
de mon travail.

-- Je ne veux pas que vous alliez en prison et moi dans les
oubliettes.

-- Effaons Mdicis, dit Pittrino suppliant.

-- Non, rpliqua fermement Cropole. Il me vient une ide, une ide
sublime... votre peinture paratra, et ma lgende aussi... Mdici
ne veut-il pas dire mdecin en italien?

-- Oui, au pluriel.

-- Vous m'allez donc commander une autre plaque d'enseigne chez le
forgeron; vous y peindrez six mdecins, et vous crirez dessous:
Aux Mdicis... ce qui fait un jeu de mots agrable.

-- Six mdecins! Impossible! Et la composition? s'cria Pittrino.

-- Cela vous regarde, mais il en sera ainsi, je le veux, il le
faut. Mon macaroni brle.

Cette raison tait premptoire; Pittrino obit. Il composa
l'enseigne des six mdecins avec la lgende; l'chevin applaudit
et autorisa. L'enseigne eut par la ville un succs fou. Ce qui
prouve bien que la posie a toujours eu tort devant les bourgeois,
comme dit Pittrino. Cropole, pour ddommager son peintre
ordinaire, accrocha dans sa chambre  coucher les nymphes de la
prcdente enseigne, ce qui faisait rougir Mme Cropole chaque fois
qu'elle les regardait en se dshabillant le soir.

Voil comment la maison au pignon eut une enseigne, voil comment,
faisant fortune, l'htellerie des Mdicis fut force de s'agrandir
du quadrilatre que nous avons dpeint.

Voil comment il y avait  Blois une htellerie de ce nom ayant
pour propritaire matre Cropole et pour peintre ordinaire matre
Pittrino.


Chapitre VI -- L'inconnu


Ainsi fonde et recommande par son enseigne, l'htellerie de
matre Cropole marchait vers une solide prosprit. Ce n'tait pas
une fortune immense que Cropole avait en perspective, mais il
pouvait esprer de doubler les mille louis d'or lgus par son
pre, de faire mille autre louis de la vente de la maison et du
fonds, et libre enfin, de vivre heureux comme un bourgeois de la
ville. Cropole tait pre au gain, il accueillit en homme fou de
joie la nouvelle de l'arrive du roi Louis XIV.

Lui, sa femme, Pittrino et deux marmitons firent aussitt main
basse sur tous les habitants du colombier, de la basse-cour et des
clapiers, en sorte qu'on entendit dans les cours de l'Htellerie
des Mdicis autant de lamentations et de cris que jadis on en
avait entendu dans Rama.

Cropole n'avait pour le moment qu'un seul voyageur.

C'tait un homme de trente ans  peine, beau, grand, austre, ou
plutt mlancolique dans chacun de ses gestes et de ses regards.
Il tait vtu d'un habit de velours noir avec des garnitures de
jais; un col blanc, simple comme celui des puritains les plus
svres, faisait ressortir la teinte mate et fine de son cou plein
de jeunesse; une lgre moustache blonde couvrait  peine sa lvre
frmissante et ddaigneuse. Il parlait aux gens en les regardant
en face, sans affectation, il est vrai, mais sans scrupule; de
sorte que l'clat de ses yeux bleus devenait tellement
insupportable que plus d'un regard se baissait devant le sien,
comme fait l'pe la plus faible dans un combat singulier. En ce
temps o les hommes, tous crs gaux par Dieu, se divisaient,
grce aux prjugs, en deux castes distinctes, le gentilhomme et
le roturier, comme ils se divisent rellement en deux races, la
noire et la blanche, en ce temps, disons-nous, celui dont nous
venons d'esquisser le portrait ne pouvait manquer d'tre pris pour
un gentilhomme, et de la meilleure race. Il ne fallait pour cela
que consulter ses mains, longues, effiles et blanches, dont
chaque muscle, chaque veine transparaissaient sous la peau au
moindre mouvement, dont les phalanges rougissaient  la moindre
crispation.

Ce gentilhomme tait donc arriv seul chez Cropole. Il avait pris
sans hsiter, sans rflchir mme, l'appartement le plus
important, que l'htelier lui avait indiqu dans un but de
rapacit fort condamnable, diront les uns, fort louable, diront
les autres, s'ils admettent que Cropole ft physionomiste et
juget les gens  premire vue. Cet appartement tait celui qui
composait toute la devanture de la vieille maison triangulaire: un
grand salon clair par deux fentres au premier tage, une petite
chambre  ct, une autre au-dessus. Or, depuis qu'il tait
arriv, ce gentilhomme avait  peine touch au repas qu'on lui
avait servi dans sa chambre. Il n'avait dit que deux mots  l'hte
pour le prvenir qu'il viendrait un voyageur du nom de Parry, et
recommander qu'on laisst monter ce voyageur. Ensuite, il avait
gard un silence tellement profond, que Cropole en avait t
presque offens, lui qui aimait les gens de bonne compagnie.
Enfin, ce gentilhomme s'tait lev de bonne heure le matin du jour
o commence cette histoire, et s'tait mis  la fentre de son
salon, assis sur le rebord et appuy sur la rampe du balcon,
regardant tristement et opinitrement aux deux cts de la rue
pour guetter sans doute la venue de ce voyageur qu'il avait
signal  l'hte. Il avait vu, de cette faon, passer le petit
cortge de Monsieur revenant de la chasse, puis avait savour de
nouveau la profonde tranquillit de la ville, absorb qu'il tait
dans son attente.

Tout  coup, le remue-mnage des pauvres allant aux prairies, des
courriers partant, des laveurs de pav, des pourvoyeurs de la
maison royale, des courtauds de boutiques effarouchs et bavards,
des chariots en branle, des coiffeurs en course et des pages en
corve; ce tumulte et ce vacarme l'avaient surpris, mais sans
qu'il perdt rien de cette majest impassible et suprme qui donne
 l'aigle et au lion ce coup d'oeil serein et mprisant au milieu
des hourras et des trpignements des chasseurs ou des curieux.

Bientt les cris des victimes gorges dans la basse-cour, les pas
presss de Mme Cropole dans le petit escalier de bois si troit et
si sonore, les allures bondissantes de Pittrino, qui, le matin
encore, fumait sur la porte avec le flegme d'un Hollandais, tout
cela donna au voyageur un commencement de surprise et d'agitation.

Comme il se levait pour s'informer, la porte de la chambre
s'ouvrit.

L'inconnu pensa que sans doute on lui amenait le voyageur si
impatiemment attendu.

Il fit donc, avec une sorte de prcipitation, trois pas vers cette
porte qui s'ouvrait.

Mais au lieu de la figure qu'il esprait voir, ce fut matre
Cropole qui apparut, et derrire lui, dans la pnombre de
l'escalier, le visage assez gracieux, mais rendu trivial par la
curiosit, de Mme Cropole, qui donna un coup d'oeil furtif au beau
gentilhomme et disparut. Cropole s'avana l'air souriant, le
bonnet  la main, plutt courb qu'inclin.

Un geste de l'inconnu l'interrogea sans qu'aucune parole ft
prononce.

-- Monsieur, dit Cropole, je venais demander comment dois-je dire:
Votre Seigneurie, ou Monsieur le comte, ou Monsieur le marquis?...

-- Dites Monsieur, et dites vite, rpondit l'inconnu avec cet
accent hautain qui n'admet ni discussion ni rplique.

-- Je venais donc m'informer comment Monsieur avait pass la nuit,
et si Monsieur tait dans l'intention de garder cet appartement.

-- Oui.

-- Monsieur, c'est qu'il arrive un incident sur lequel nous
n'avions pas compt.

-- Lequel?

-- Sa Majest Louis XIV entre aujourd'hui dans notre ville et s'y
repose un jour, deux jours peut-tre.

Un vif tonnement se peignit sur le visage de l'inconnu.

-- Le roi de France vient  Blois?

-- Il est en route, monsieur.

-- Alors, raison de plus pour que je reste, dit l'inconnu.

-- Fort bien, monsieur; mais Monsieur garde-t-il tout
l'appartement?

-- Je ne vous comprends pas. Pourquoi aurais-je aujourd'hui moins
que je n'ai eu hier?

-- Parce que, monsieur, Votre Seigneurie me permettra de le lui
dire, hier je n'ai pas d, lorsque vous avez choisi votre logis,
fixer un prix quelconque qui et fait croire  Votre Seigneurie
que je prjugeais ses ressources... tandis qu'aujourd'hui...

L'inconnu rougit. L'ide lui vint sur-le-champ qu'on le
souponnait pauvre et qu'on l'insultait.

-- Tandis qu'aujourd'hui, reprit-il froidement, vous prjugez?

-- Monsieur, je suis un galant homme, Dieu merci! et, tout
htelier que je paraisse tre, il y a en moi du sang de
gentilhomme; mon pre tait serviteur et officier de feu M. le
marchal d'Ancre. Dieu veuille avoir son me!...

-- Je ne vous conteste pas ce point, monsieur; seulement, je
dsire savoir, et savoir vite,  quoi tendent vos questions.

-- Vous tes, monsieur, trop raisonnable pour ne pas comprendre
que notre ville est petite, que la cour va l'envahir, que les
maisons regorgeront d'habitants, et que, par consquent, les
loyers vont acqurir une valeur considrable.

L'inconnu rougit encore.

-- Faites vos conditions, monsieur, dit-il.

-- Je les fais avec scrupule, monsieur, parce que je cherche un
gain honnte et que je veux faire une affaire sans tre incivil ou
grossier dans mes dsirs... Or, l'appartement que vous occupez est
considrable, et vous tes seul...:

-- Cela me regarde.

-- Oh! bien certainement; aussi je ne congdie pas Monsieur.

Le sang afflua aux tempes de l'inconnu; il lana sur le pauvre
Cropole, descendant d'un officier de M. le marchal d'Ancre, un
regard qui l'et fait rentrer sous cette fameuse dalle de la
chemine, si Cropole n'et pas t viss  sa place par la
question de ses intrts.

-- Voulez-vous que je parte? expliquez-vous, mais promptement.

-- Monsieur, monsieur, vous ne m'avez pas compris. C'est fort
dlicat, ce que je fais; mais je m'exprime mal, ou peut-tre,
comme Monsieur est tranger, ce que je reconnais  l'accent...

En effet, l'inconnu parlait avec le lger grasseyement qui est le
caractre principal de l'accentuation anglaise, mme chez les
hommes de cette nation qui parlent le plus purement le franais.

-- Comme Monsieur est tranger, dis-je, c'est peut-tre lui qui ne
saisit pas les nuances de mon discours. Je prtends que Monsieur
pourrait abandonner une ou deux des trois pices qu'il occupe, ce
qui diminuerait son loyer de beaucoup et soulagerait ma
conscience; en effet, il est dur d'augmenter draisonnablement le
prix des chambres, lorsqu'on a l'honneur de les valuer  un prix
raisonnable.

-- Combien le loyer depuis hier?

-- Monsieur, un louis, avec la nourriture et le soin du cheval.

-- Bien. Et celui d'aujourd'hui?

-- Ah! voil la difficult. Aujourd'hui c'est le jour d'arrive du
roi; si la cour vient pour la couche, le jour de loyer compte. Il
en rsulte que trois chambres  deux louis la pice font six
louis. Deux louis, monsieur, ce n'est rien, mais six louis sont
beaucoup.

L'inconnu, de rouge qu'on l'avait vu, tait devenu trs ple.

Il tira de sa poche, avec une bravoure hroque, une bourse brode
d'armes, qu'il cacha soigneusement dans le creux de sa main. Cette
bourse tait d'une maigreur, d'un flasque, d'un creux qui
n'chapprent pas  l'oeil de Cropole.

L'inconnu vida cette bourse dans sa main. Elle contenait trois
louis doubles, qui faisaient une valeur de six louis, comme
l'htelier le demandait.

Toutefois, c'tait sept que Cropole avait exigs. Il regarda donc
l'inconnu comme pour lui dire: Aprs?

-- Il reste un louis, n'est-ce pas, matre htelier?

-- Oui, monsieur, mais...

L'inconnu fouilla dans la poche de son haut-de-chausses et la
vida; elle renfermait un petit portefeuille, une clef d'or et
quelque monnaie blanche.

De cette monnaie il composa le total d'un louis.

-- Merci, monsieur, dit Cropole. Maintenant, il me reste  savoir
si Monsieur compte habiter demain encore son appartement, auquel
cas je l'y maintiendrais; tandis que si Monsieur n'y comptait pas,
je le promettrais aux gens de Sa Majest qui vont venir.

-- C'est juste, fit l'inconnu aprs un assez long silence, mais
comme je n'ai plus d'argent, ainsi que vous l'avez pu voir, comme
cependant je garde cet appartement, il faut que vous vendiez ce
diamant dans la ville ou que vous le gardiez en gage.

Cropole regarda si longtemps le diamant, que l'inconnu se hta de
dire:

-- Je prfre que vous le vendiez, monsieur, car il vaut trois
cents pistoles. Un juif, y a-t-il un juif dans Blois? vous en
donnera deux cents, cent cinquante mme, prenez ce qu'il vous en
donnera, ne dt-il vous en offrir que le prix de votre logement.
Allez!

-- Oh! monsieur, s'cria Cropole, honteux de l'infriorit subite
que lui rtorquait l'inconnu par cet abandon si noble et si
dsintress, comme aussi par cette inaltrable patience envers
tant de chicanes et de soupons; oh! monsieur, j'espre bien qu'on
ne vole pas  Blois comme vous le paraissez croire, et le diamant
s'levant  ce que vous dites...

L'inconnu foudroya encore une fois Cropole de son regard azur.

-- Je ne m'y connais pas, monsieur, croyez-le bien, s'cria celui-
ci.

-- Mais les joailliers s'y connaissent, interrogez-les, dit
l'inconnu Maintenant, je crois que nos comptes sont termins,
n'est-il pas vrai, monsieur l'hte?

-- Oui, monsieur, et  mon regret profond, car j'ai peur d'avoir
offens Monsieur.

-- Nullement, rpliqua l'inconnu avec la majest de la toute
puissance.

-- Ou d'avoir paru corcher un noble voyageur... Faites la part,
monsieur, de la ncessit.

-- N'en parlons plus, vous dis-je, et veuillez me laisser chez
moi.

Cropole s'inclina profondment et partit avec un air gar qui
accusait chez lui un coeur excellent et du remords vritable.
L'inconnu alla fermer lui-mme la porte, regarda, quand il fut
seul, le fond de sa bourse, o il avait pris un petit sac de soie
renfermant le diamant, sa ressource unique.

Il interrogea aussi le vide de ses poches, regarda les papiers de
son portefeuille et se convainquit de l'absolu dnuement o il
allait se trouver.

Alors il leva les yeux au ciel avec un sublime mouvement de calme
et de dsespoir, essuya de sa main tremblante quelques gouttes de
sueur qui sillonnaient son noble front, et reporta sur la terre un
regard nagure empreint d'une majest divine.

L'orage venait de passer loin de lui, peut-tre avait-il pri du
fond de l'me.

Il se rapprocha de la fentre, reprit sa place au balcon, et
demeura l immobile, atone, mort, jusqu'au moment o, le ciel
commenant  s'obscurcir, les premiers flambeaux traversrent la
rue embaume, et donnrent le signal de l'illumination  toutes
les fentres de la ville.


Chapitre VII -- Parry


Comme l'inconnu regardait avec intrt ces lumires et prtait
l'oreille  tous ces bruits, matre Cropole entrait dans sa
chambre avec deux valets qui dressrent la table.

L'tranger ne fit pas la moindre attention  eux. Alors Cropole,
s'approchant de son hte, lui glissa dans l'oreille avec un
profond respect:

-- Monsieur, le diamant a t estim.

-- Ah! fit le voyageur. Eh bien?

-- Eh bien! monsieur, le joaillier de Son Altesse Royale en donne
deux cent quatre-vingts pistoles.

-- Vous les avez?

-- J'ai cru devoir les prendre, monsieur; toutefois, j'ai mis dans
les conditions du march que si Monsieur voulait garder son
diamant jusqu' une rentre de fonds... Le diamant serait rendu.

-- Pas du tout; je vous ai dit de le vendre.

-- Alors j'ai obi ou  peu prs, puisque, sans l'avoir
dfinitivement vendu, j'en ai touch l'argent.

-- Payez-vous, ajouta l'inconnu.

-- Monsieur, je le ferai, puisque vous l'exigez absolument.

Un sourire triste effleura les lvres du gentilhomme.

-- Mettez l'argent sur ce bahut, dit-il en se dtournant en mme
temps qu'il indiquait le meuble du geste.

Cropole dposa un sac assez gros, sur le contenu duquel il prleva
le prix du loyer.

-- Maintenant, dit-il, Monsieur ne me fera pas la douleur de ne
pas souper... Dj le dner a t refus; c'est outrageant pour la
maison des Mdicis. Voyez, monsieur, le repas est servi, et
j'oserai mme ajouter qu'il a bon air.

L'inconnu demanda un verre de vin, cassa un morceau de pain et ne
quitta pas la fentre pour manger et boire.

Bientt l'on entendit un grand bruit de fanfares et de trompettes;
des cris s'levrent au loin, un bourdonnement confus emplit la
partie basse de la ville, et le premier bruit distinct qui frappa
l'oreille de l'tranger fut le pas des chevaux qui s'avanaient.

-- Le roi! le roi! rptait une foule bruyante et presse.

-- Le roi! rpta Cropole, qui abandonna son hte et ses ides de
dlicatesse pour satisfaire sa curiosit.

Avec Cropole se heurtrent et se confondirent dans l'escalier
Mme Cropole, Pittrino, les aides et les marmitons. Le cortge
s'avanait lentement, clair par des milliers de flambeaux, soit
de la rue, soit des fentres.

Aprs une compagnie de mousquetaires et un corps tout serr de
gentilshommes, venait la litire de M. le cardinal Mazarin. Elle
tait trane comme un carrosse par quatre chevaux noirs. Les
pages et les gens du cardinal marchaient derrire. Ensuite venait
le carrosse de la reine mre, ses filles d'honneur aux portires,
ses gentilshommes  cheval des deux cts. Le roi paraissait
ensuite, mont sur un beau cheval de race saxonne  large
crinire. Le jeune prince montrait, en saluant  quelques fentres
d'o partaient les plus vives acclamations, son noble et gracieux
visage, clair par les flambeaux de ses pages.

Aux cts du roi, mais deux pas en arrire, le prince de Cond,
M. Dangeau et vingt autres courtisans, suivis de leurs gens et de
leurs bagages, fermaient la marche vritablement triomphale.

Cette pompe tait d'une ordonnance militaire.

Quelques-uns des courtisans seulement, et parmi les vieux,
portaient l'habit de voyage; presque tous taient vtus de l'habit
de guerre. On en voyait beaucoup ayant le hausse-col et le buffle
comme au temps de Henri IV et de Louis XIII.

Quand le roi passa devant lui, l'inconnu, qui s'tait pench sur
le balcon pour mieux voir, et qui avait cach son visage en
l'appuyant sur son bras, sentit son coeur se gonfler et dborder
d'une amre jalousie.

Le bruit des trompettes l'enivrait, les acclamations populaires
l'assourdissaient; il laissa tomber un moment sa raison dans ce
flot de lumires, de tumulte et de brillantes images.

-- Il est roi, lui! murmura-t-il avec un accent de dsespoir et
d'angoisse qui dut monter jusqu'au pied du trne de Dieu.

Puis, avant qu'il ft revenu de sa sombre rverie, tout ce bruit,
toute cette splendeur s'vanouirent.  l'angle de la rue il ne
resta plus au-dessous de l'tranger que des voix discordantes et
enroues qui criaient encore par intervalles: Vive le roi! Il
resta aussi les six chandelles que tenaient les habitants de
l'Htellerie des Mdicis, savoir: deux chandelles pour Cropole,
une pour Pittrino, une pour chaque marmiton.

Cropole ne cessait de rpter:

-- Qu'il est bien, le roi, et qu'il ressemble  feu son illustre
pre!

-- En beau, disait Pittrino.

-- Et qu'il a une fire mine! ajoutait Mme Cropole, dj en
promiscuit de commentaires avec les voisins et les voisines.

Cropole alimentait ces propos de ses observations personnelles,
sans remarquer qu'un vieillard  pied, mais tranant un petit
cheval irlandais par la bride, essayait de fendre le groupe de
femmes et d'hommes qui stationnait devant les Mdicis.

Mais en ce moment la voix de l'tranger se fit entendre  la
fentre.

-- Faites donc en sorte, monsieur l'htelier, qu'on puisse arriver
jusqu' votre maison.

Cropole se retourna, vit alors seulement le vieillard, et lui fit
faire passage.

La fentre se ferma.

Pittrino indiqua le chemin au nouveau venu, qui entra sans
profrer une parole.

L'tranger l'attendait sur le palier, il ouvrit ses bras au
vieillard et le conduisit  un sige, mais celui-ci rsista.

-- Oh! non pas, non pas, milord, dit-il. M'asseoir devant vous!
jamais!

-- Parry, s'cria le gentilhomme, je vous en supplie... vous qui
venez d'Angleterre... de si loin! Ah! ce n'est pas  votre ge
qu'on devrait subir des fatigues pareilles  celles de mon
service. Reposez-vous ...

-- J'ai ma rponse  vous donner avant tout, milord.

-- Parry... je t'en conjure, ne me dis rien... car si la nouvelle
et t bonne, tu ne commencerais pas ainsi ta phrase. Tu prends
un dtour c'est que la nouvelle est mauvaise.

-- Milord, dit le vieillard, ne vous htez pas de vous alarmer.
Tout n'est pas perdu, je l'espre. C'est de la volont, de la
persvrance qu'il faut, c'est surtout de la rsignation.

-- Parry, rpondit le jeune homme, je suis venu ici seul, 
travers mille piges et mille prils: crois-tu  ma volont? J'ai
mdit ce voyage dix ans, malgr tous les conseils et tous les
obstacles: crois-tu  ma persvrance? J'ai vendu ce soir le
dernier diamant de mon pre, car je n'avais plus de quoi payer mon
gte, et l'hte m'allait chasser.

Parry fit un geste d'indignation auquel le jeune homme rpondit
par une pression de main et un sourire.

-- J'ai encore deux cent soixante-quatorze pistoles, et je me
trouve riche; je ne dsespre pas, Parry: crois-tu  ma
rsignation?

Le vieillard leva au ciel ses mains tremblantes.

-- Voyons, dit l'tranger, ne me dguise rien: qu'est-il arriv?

-- Mon rcit sera court, milord; mais au nom du Ciel ne tremblez
pas ainsi!

-- C'est d'impatience, Parry. Voyons, que t'a dit le gnral?

-- D'abord, le gnral n'a pas voulu me recevoir.

-- Il te prenait pour quelque espion.

-- Oui, milord, mais je lui ai crit une lettre.

-- Eh bien?

-- Il l'a reue, il l'a lue milord.

-- Cette lettre expliquait bien ma position, mes voeux?

-- Oh! oui, dit Parry avec un triste sourire... elle peignait
fidlement votre pense.

-- Alors, Parry?...

-- Alors le gnral m'a renvoy la lettre par un aide de camp, en
me faisant annoncer que le lendemain, si je me trouvais encore
dans la circonscription de son commandement, il me ferait arrter.

-- Arrter! murmura le jeune homme; arrter! toi, mon plus fidle
serviteur!

-- Oui, milord.

-- Et tu avais sign Parry, cependant!

-- En toutes lettres, milord; et l'aide de camp m'a connu  Saint-
James, et, ajouta le vieillard avec un soupir,  White Hall!

Le jeune homme s'inclina, rveur et sombre.

-- Voil ce qu'il a fait devant ses gens, dit-il en essayant de se
donner le change... mais sous main... de lui  toi... qu'a-t-il
fait? Rponds.

-- Hlas! milord, il m'a envoy quatre cavaliers qui m'ont donn
le cheval sur lequel vous m'avez vu revenir. Ces cavaliers m'ont
conduit toujours courant jusqu'au petit port de Tenby, m'ont jet
plutt qu'embarqu sur un bateau de pche qui faisait voile vers
la Bretagne et me voici.

-- Oh! soupira le jeune homme en serrant convulsivement de sa main
nerveuse sa gorge, o montait un sanglot... Parry, c'est tout,
c'est bien tout?

-- Oui, milord, c'est tout!

Il y eut aprs cette brve rponse de Parry un long intervalle de
silence; on n'entendait que le bruit du talon de ce jeune homme
tourmentant le parquet avec furie.

Le vieillard voulut tenter de changer la conversation.

-- Milord, dit-il, quel est donc tout ce bruit qui me prcdait?
Quels sont ces gens qui crient: Vive le roi!... De quel roi est-
il question, et pourquoi toutes ces lumires?

-- Ah! Parry, tu ne sais pas, dit ironiquement le jeune homme,
c'est le roi de France qui visite sa bonne ville de Blois; toutes
ces trompettes sont  lui, toutes ces housses dores sont  lui,
tous ces gentilshommes ont des pes qui sont  lui. Sa mre le
prcde dans un carrosse magnifiquement incrust d'argent et d'or!
Heureuse mre! Son ministre lui amasse des millions et le conduit
 une riche fiance. Alors tout ce peuple est joyeux, il aime son
roi, il le caresse de ses acclamations, et il crie: Vive le roi!
vive le roi!

-- Bien! bien! milord, dit Parry, plus inquiet de la tournure de
cette nouvelle conversation que de l'autre.

-- Tu sais, reprit l'inconnu, que ma mre  moi, que ma soeur,
tandis que tout cela se passe en l'honneur du roi Louis XIV, n'ont
plus d'argent, plus de pain; tu sais que, moi, je serai misrable
et honni dans quinze jours, quand toute l'Europe apprendra ce que
tu viens de me raconter!... Parry... Y a-t-il des exemples qu'un
homme de ma condition se soit...

-- Milord, au nom du Ciel!

-- Tu as raison, Parry, je suis un lche, et si je ne fais rien
pour moi, que fera Dieu? Non, non, j'ai deux bras, Parry, j'ai une
pe...

Et il frappa violemment son bras avec sa main et dtacha son pe
accroche au mur.

-- Qu'allez-vous faire, milord?

-- Parry, ce que je vais faire? ce que tout le monde fait dans ma
famille: ma mre vit de la charit publique, ma soeur mendie pour
ma mre, j'ai quelque part des frres qui mendient galement pour
eux; moi, l'an, je vais faire comme eux tous, je m'en vais
demander l'aumne!

Et sur ces mots, qu'il coupa brusquement par un rire nerveux et
terrible, le jeune homme ceignit son pe, prit son chapeau sur le
bahut, se fit attacher  l'paule un manteau noir qu'il avait
port pendant toute la route, et serrant les deux mains du
vieillard qui le regardait avec anxit:

-- Mon bon Parry, dit-il, fais-toi faire du feu, bois, mange,
dors, sois heureux; soyons bien heureux, mon fidle ami, mon
unique ami: nous sommes riches comme des rois!

Il donna un coup de poing au sac de pistoles, qui tomba lourdement
par terre, se remit  rire de cette lugubre faon qui avait tant
effray Parry, et tandis que toute la maison criait, chantait et
se prparait  recevoir et  installer les voyageurs devancs par
leurs laquais; il se glissa par la grande salle dans la rue, o le
vieillard, qui s'tait mis  la fentre, le perdit de vue aprs
une minute.


Chapitre VIII -- Ce qu'tait Sa Majest Louis XIV  l'ge de
vingt-deux ans


On l'a vu par le rcit que nous avons essay d'en faire, l'entre
du roi Louis XIV dans la ville de Blois avait t bruyante et
brillante, aussi la jeune majest en avait-elle paru satisfaite.
En arrivant sous le porche du chteau des tats, le roi y trouva,
environn de ses gardes et de ses gentilshommes, Son Altesse
Royale le duc Gaston d'Orlans, dont la physionomie, naturellement
assez majestueuse, avait emprunt  la circonstance solennelle
dans laquelle on se trouvait un nouveau lustre et une nouvelle
dignit. De son ct, Madame, pare de ses grands habits de
crmonie, attendait sur un balcon intrieur l'entre de son
neveu. Toutes les fentres du vieux chteau, si dsert et si morne
dans les jours ordinaires, resplendissaient de dames et de
flambeaux.

Ce fut donc au bruit des tambours, des trompettes et des vivats,
que le jeune roi franchit le seuil de ce chteau, dans lequel
Henri III, soixante-douze ans auparavant, avait appel  son aide
l'assassinat et la trahison pour maintenir sur sa tte et dans sa
maison une couronne qui dj glissait de son front pour tomber
dans une autre famille. Tous les yeux, aprs avoir admir le jeune
roi, si beau, si charmant, si noble, cherchaient cet autre roi de
France, bien autrement roi que le premier, et si vieux, si ple,
si courb, que l'on appelait le cardinal Mazarin.

Louis tait alors combl de tous ces dons naturels qui font le
parfait gentilhomme: il avait l'oeil brillant et doux, d'un bleu
pur et azur; mais les plus habiles physionomistes, ces plongeurs
de l'me, en y fixant leurs regards, s'il et t donn  un sujet
de soutenir le regard du roi, les plus habiles physionomistes,
disons-nous, n'eussent jamais pu trouver le fond de cet abme de
douceur. C'est qu'il en tait des yeux du roi comme de l'immense
profondeur des azurs clestes, ou de ceux plus effrayants et
presque aussi sublimes que la Mditerrane ouvre sous la carne de
ses navires par un beau jour d't, miroir gigantesque o le ciel
aime  rflchir tantt ses toiles et tantt ses orages. Le roi
tait petit de taille,  peine avait-il cinq pieds deux pouces;
mais sa jeunesse faisait encore excuser ce dfaut, rachet
d'ailleurs par une grande noblesse de tous ses mouvements et par
une certaine adresse dans tous les exercices du corps.

Certes, c'tait dj bien le roi, et c'tait beaucoup que d'tre
le roi  cette poque de respect et de dvouement traditionnels;
mais, comme jusque-l on l'avait assez peu et toujours assez
pauvrement montr au peuple, comme ceux auxquels on le montrait
voyaient auprs de lui sa mre, femme d'une haute taille, et M. le
cardinal, homme d'une belle prestance, beaucoup le trouvaient
assez peu roi pour dire: Le roi est moins grand que M. le
cardinal.

Quoi qu'il en soit de ces observations physiques qui se faisaient,
surtout dans la capitale, le jeune prince fut accueilli comme un
dieu par les habitants de Blois, et presque comme un roi par son
oncle et sa tante, Monsieur et Madame, les habitants du chteau.
Cependant, il faut le dire, lorsqu'il vit dans la salle de
rception des fauteuils gaux de taille pour lui, sa mre, le
cardinal, sa tante et son oncle, disposition habilement cache par
la forme demi-circulaire de l'assemble, Louis XIV rougit de
colre, et regarda autour de lui pour s'assurer par la physionomie
des assistants si cette humiliation lui avait t prpare; mais
comme il ne vit rien sur le visage impassible du cardinal, rien
sur celui de sa mre, rien sur celui des assistants, il se rsigna
et s'assit, ayant soin de s'asseoir avant tout le monde.

Les gentilshommes et les dames furent prsents  Leurs Majests
et  M. le cardinal. Le roi remarqua que sa mre et lui
connaissaient rarement le nom de ceux qu'on leur prsentait,
tandis que le cardinal, au contraire, ne manquait jamais, avec une
mmoire et une prsence d'esprit admirables, de parler  chacun de
ses terres, de ses aeux ou de ses enfants, dont il leur nommait
quelques-uns, ce qui enchantait ces dignes hobereaux et les
confirmait dans cette ide que celui-l est seulement et
vritablement roi qui connat ses sujets, par cette mme raison
que le soleil n'a pas de rival, parce que seul le soleil chauffe
et claire.

L'tude du jeune roi, commence depuis longtemps sans que l'on
s'en doutt, continuait donc, et il regardait attentivement, pour
tcher de dmler quelque chose dans leur physionomie, les figures
qui lui avaient d'abord paru les plus insignifiantes et les plus
triviales. On servit une collation. Le roi, sans oser la rclamer
de l'hospitalit de son oncle, l'attendait avec impatience. Aussi
cette fois eut-il tous les honneurs dus, sinon  son rang, du
moins  son apptit, quant au cardinal, il se contenta d'effleurer
de ses lvres fltries un bouillon servi dans une tasse d'or. Le
ministre tout-puissant qui avait pris  la reine mre sa rgence,
au roi sa royaut, n'avait pu prendre  la nature un bon estomac.
Anne d'Autriche, souffrant dj du cancer dont six ou huit ans
plus tard elle devait mourir, ne mangeait gure plus que le
cardinal. Quant  Monsieur, encore tout bouriff du grand
vnement qui s'accomplissait dans sa vie provinciale, il ne
mangeait pas du tout.

Madame seule, en vritable Lorraine, tenait tte  Sa Majest; de
sorte que Louis XIV, qui, sans partenaire, et mang  peu prs
seul, sut grand gr  sa tante d'abord, puis ensuite 
M. de Saint-Remy, son matre d'htel, qui s'tait rellement
distingu.

La collation finie, sur un signe d'approbation de M. de Mazarin,
le roi se leva, et sur l'invitation de sa tante, il se mit 
parcourir les rangs de l'assemble.

Les dames observrent alors, il y a certaines choses pour
lesquelles les femmes sont aussi bonnes observatrices  Blois qu'
Paris, les dames observrent alors que Louis XIV avait le regard
prompt et hardi, ce qui promettait aux attraits de bon aloi un
apprciateur distingu. Les hommes, de leur ct, observrent que
le prince tait fier et hautain, qu'il aimait  faire baisser les
yeux qui le regardaient trop longtemps ou trop fixement, ce qui
semblait prsager un matre. Louis XIV avait accompli le tiers de
sa revue  peu prs, quand ses oreilles furent frappes d'un mot
que pronona Son minence, laquelle s'entretenait avec Monsieur.

Ce mot tait un nom de femme.

 peine Louis XIV eut-il entendu ce mot, qu'il n'entendit ou
plutt qu'il n'couta plus rien autre chose, et que, ngligeant
l'arc du cercle qui attendait sa visite, il ne s'occupa plus que
d'expdier promptement l'extrmit de la courbe.

Monsieur, en bon courtisan, s'informait prs de Son minence de la
sant de ses nices. En effet, cinq ou six ans auparavant, trois
nices taient arrives d'Italie au cardinal: c'taient Mlles
Hortense, Olympe et Marie de Mancini.

Monsieur s'informait donc de la sant des nices du cardinal; il
regrettait, disait-il, de n'avoir pas le bonheur de les recevoir
en mme temps que leur oncle; elles avaient certainement grandi en
beaut et en grce, comme elles promettaient de le faire la
premire fois que Monsieur les avait vues.

Ce qui avait d'abord frapp le roi, c'tait un certain contraste
dans la voix des deux interlocuteurs. La voix de Monsieur tait
calme et naturelle lorsqu'il parlait ainsi, tandis que celle de
M. de Mazarin sauta d'un ton et demi pour lui rpondre au-dessus
du diapason de sa voix ordinaire.

On et dit qu'il dsirait que cette voix allt frapper au bout de
la salle une oreille qui s'loignait trop.

-- Monseigneur, rpliqua-t-il, Mlles de Mazarin ont encore toute
une ducation  terminer, des devoirs  remplir, une position 
apprendre. Le sjour d'une cour jeune et brillante les dissipe un
peu.

Louis,  cette dernire pithte, sourit tristement. La cour tait
jeune, c'est vrai, mais l'avarice du cardinal avait mis bon ordre
 ce qu'elle ne ft point brillante.

-- Vous n'avez cependant point l'intention, rpondait Monsieur, de
les clotrer ou de les faire bourgeoises?

-- Pas du tout, reprit le cardinal en forant sa prononciation
italienne de manire que, de douce et veloute qu'elle tait, elle
devint aigu et vibrante; pas du tout. J'ai bel et bien
l'intention de les marier, et du mieux qu'il me sera possible.

-- Les partis ne manqueront pas, monsieur le cardinal, rpondait
Monsieur avec une bonhomie de marchand qui flicite son confrre.

-- Je l'espre, monseigneur, d'autant plus que Dieu leur a donn 
la fois la grce, la sagesse et la beaut.

Pendant cette conversation, Louis XIV, conduit par Madame,
accomplissait, comme nous l'avons dit, le cercle des
prsentations.

-- Mlle Arnoux, disait la princesse en prsentant  Sa Majest une
grosse blonde de vingt-deux ans, qu' la fte d'un village on et
prise pour une paysanne endimanche, Mlle Arnoux, fille de ma
matresse de musique.

Le roi sourit. Madame n'avait jamais pu tirer quatre notes justes
de la viole ou du clavecin.

-- Mlle Aure de Montalais, continua Madame, fille de qualit et
bonne servante.

Cette fois ce n'tait plus le roi qui riait, c'tait la jeune
fille prsente, parce que, pour la premire fois de sa vie, elle
s'entendait donner par Madame, qui d'ordinaire ne la gtait point,
une si honorable qualification.

Aussi Montalais, notre ancienne connaissance, fit-elle  Sa
Majest une rvrence profonde, et cela autant par respect que par
ncessit, car il s'agissait de cacher certaines contractions de
ses lvres rieuses que le roi et bien pu ne pas attribuer  leur
motif rel. Ce fut juste en ce moment que le roi entendit le mot
qui le fit tressaillir.

-- Et la troisime s'appelle? demandait Monsieur.

-- Marie, monseigneur, rpondait le cardinal.

Il y avait sans doute dans ce mot quelque puissance magique, car,
nous l'avons dit,  ce mot le roi tressaillit, et, entranant
Madame vers le milieu du cercle, comme s'il et voulu
confidentiellement lui faire quelque question, mais en ralit
pour se rapprocher du cardinal:

-- Madame ma tante, dit-il en riant et  demi-voix, mon matre de
gographie ne m'avait point appris que Blois ft  une si
prodigieuse distance de Paris.

-- Comment cela, mon neveu? demanda Madame.

-- C'est qu'en vrit il parat qu'il faut plusieurs annes aux
modes pour franchir cette distance. Voyez ces demoiselles.

-- Eh bien! je les connais.

-- Quelques-unes sont jolies.

-- Ne dites pas cela trop haut, monsieur mon neveu, vous les
rendriez folles.

-- Attendez, attendez, ma chre tante, dit le roi en souriant, car
la seconde partie de ma phrase doit servir de correctif  la
premire. Eh bien! ma chre tante, quelques-unes paraissent
vieilles et quelques autres laides, grce  leurs modes de dix
ans.

-- Mais, Sire, Blois n'est cependant qu' cinq journes de Paris.

-- Eh! dit le roi, c'est cela, deux ans de retard par journe.

-- Ah! vraiment, vous trouvez? C'est trange, je ne m'aperois
point de cela, moi.

-- Tenez, ma tante, dit Louis XIV en se rapprochant toujours de
Mazarin sous prtexte de choisir son point de vue, voyez,  ct
de ces affiquets vieillis et de ces coiffures prtentieuses,
regardez cette simple robe blanche. C'est une des filles d'honneur
de ma mre, probablement, quoique je ne la connaisse pas. Voyez
quelle tournure simple, quel maintien gracieux!  la bonne heure!
c'est une femme, cela, tandis que toutes les autres ne sont que
des habits.

-- Mon cher neveu, rpliqua Madame en riant, permettez-moi de vous
dire que, cette fois, votre science divinatoire est en dfaut. La
personne que vous louez ainsi n'est point une Parisienne, mais une
Blsoise.

-- Ah! ma tante! reprit le roi avec l'air du doute.

-- Approchez, Louise, dit Madame.

Et la jeune fille qui dj nous est apparue sous ce nom
s'approcha, timide, rougissante et presque courbe sous le regard
royal.

-- Mlle Louise-Franoise de La Baume Le Blanc, fille du marquis de
La Vallire, dit crmonieusement Madame au roi.

La jeune fille s'inclina avec tant de grce au milieu de cette
timidit profonde que lui inspirait la prsence du roi, que celui-
ci perdit en la regardant quelques mots de la conversation du
cardinal et de Monsieur.

-- Belle-fille, continua Madame, de M. de Saint-Remy, mon matre
d'htel, qui a prsid  la confection de cette excellente daube
truffe que Votre Majest a si fort apprcie.

Il n'y avait point de grce, de beaut ni de jeunesse qui pt
rsister  une pareille prsentation. Le roi sourit. Que les
paroles de Madame fussent une plaisanterie ou une navet,
c'tait, en tout cas, l'immolation impitoyable de tout ce que
Louis venait de trouver charmant et potique dans la jeune fille.

Mlle de La Vallire, pour Madame, et par contrecoup pour le roi,
n'tait plus momentanment que la belle-fille d'un homme qui avait
un talent suprieur sur les dindes truffes.

Mais les princes sont ainsi faits. Les dieux aussi taient comme
cela dans l'Olympe. Diane et Vnus devaient bien maltraiter la
belle Alcmne et la pauvre Io, quand on descendait par distraction
 parler, entre le nectar et l'ambroisie, de beauts mortelles 
la table de Jupiter.

Heureusement que Louise tait courbe si bas qu'elle n'entendit
point les paroles de Madame, qu'elle ne vit point le sourire du
roi. En effet, si la pauvre enfant, qui avait tant de bon got que
seule elle avait imagin de se vtir de blanc entre toutes ses
compagnes; si ce coeur de colombe, si facilement accessible 
toutes les douleurs, et t touch par les cruelles paroles de
Madame, par l'goste et froid sourire du roi, elle ft morte sur
le coup.

Et Montalais elle-mme, la fille aux ingnieuses ides, n'et pas
tent d'essayer de la rappeler  la vie, car le ridicule tue tout,
mme la beaut.

Mais par bonheur, comme nous l'avons dit, Louise, dont les
oreilles taient bourdonnantes et les yeux voils, Louise ne vit
rien, n'entendit rien, et le roi, qui avait toujours l'attention
braque aux entretiens du cardinal et de son onde, se hta de
retourner prs d'eux. Il arriva juste au moment o Mazarin
terminait en disant:

-- Marie, comme ses soeurs, part en ce moment pour Brouage. Je
leur fais suivre la rive oppose de la Loire  celle que nous
avons suivie, et si je calcule bien leur marche, d'aprs les
ordres que j'ai donns, elles seront demain  la hauteur de Blois.

Ces paroles furent prononces avec ce tact, cette mesure, cette
sret de ton, d'intention et de porte, qui faisaient de _signor_
Giulio Mazarini le premier comdien du monde.

Il en rsulta qu'elles portrent droit au coeur de Louis XIV, et
que le cardinal, en se retournant sur le simple bruit des pas de
Sa Majest, qui s'approchait, en vit l'effet immdiat sur le
visage de son lve, effet qu'une simple rougeur trahit aux yeux
de Son minence. Mais aussi, qu'tait un tel secret  venter pour
celui dont l'astuce avait jou depuis vingt ans tous les
diplomates europens?

Il sembla ds lors, une fois ces dernires paroles entendues, que
le jeune roi et reu dans le coeur un trait empoisonn.

Il ne tint plus en place, il promena un regard incertain, atone,
mort, sur toute cette assemble. Il interrogea plus de vingt fois
du regard la reine mre, qui, livre au plaisir d'entretenir sa
belle-soeur, et retenue d'ailleurs par le coup d'oeil de Mazarin,
ne parut pas comprendre toutes les supplications contenues dans
les regards de son fils.  partir de ce moment, musique, fleurs,
lumires, beaut, tout devint odieux et insipide  Louis XIV.
Aprs qu'il eut cent fois mordu ses lvres, dtir ses bras et ses
jambes, comme l'enfant bien lev qui, sans oser biller, puise
toutes les faons de tmoigner son ennui, aprs avoir inutilement
implor de nouveau mre et ministre, il tourna un oeil dsespr
vers la porte, c'est--dire vers la libert.

 cette porte, encadre par l'embrasure  laquelle elle tait
adosse, il vit surtout, se dtachant en vigueur, une figure fire
et brune, au nez aquilin,  l'oeil dur mais tincelant, aux
cheveux gris et longs,  la moustache noire, vritable type de
beaut militaire, dont le hausse-col, plus tincelant qu'un
miroir, brisait tous les reflets lumineux qui venaient s'y
concentrer et les renvoyait en clairs. Cet officier avait le
chapeau gris  plume rouge sur la tte, preuve qu'il tait appel
l par son service et non par son plaisir. S'il y et t appel
par son plaisir, s'il et t courtisan au lieu d'tre soldat,
comme il faut toujours payer le plaisir un prix quelconque, il et
tenu son chapeau  la main.

Ce qui prouvait bien mieux encore que cet officier tait de
service et accomplissait une tche  laquelle il tait accoutum,
c'est qu'il surveillait, les bras croiss, avec une indiffrence
remarquable et avec une apathie suprme, les joies et les ennuis
de cette fte. Il semblait surtout, comme un philosophe, et tous
les vieux soldats sont philosophes, il semblait surtout comprendre
infiniment mieux les ennuis que les joies; mais des uns il prenait
son parti, sachant bien se passer des autres. Or, il tait l
adoss, comme nous l'avons dit, au chambranle sculpt de la porte,
lorsque les yeux tristes et fatigus du roi rencontrrent par
hasard les siens.

Ce n'tait pas la premire fois,  ce qu'il parat, que les yeux
de l'officier rencontraient ces yeux-l, et il en savait  fond le
style et la pense, car aussitt qu'il eut arrt son regard sur
la physionomie de Louis XIV, et que, par la physionomie, il eut lu
ce qui se passait dans son coeur, c'est--dire tout l'ennui qui
l'oppressait, toute la rsolution timide de partir qui s'agitait
au fond de ce coeur, il comprit qu'il fallait rendre service au
roi sans qu'il le demandt, lui rendre service presque malgr lui,
enfin, et hardi, comme s'il et command la cavalerie un jour de
bataille:

-- Le service du roi! cria-t-il d'une voix retentissante.

 ces mots, qui firent l'effet d'un roulement de tonnerre prenant
le dessus sur l'orchestre, les chants, les bourdonnements et les
promenades, le cardinal et la reine mre regardrent avec surprise
Sa Majest. Louis XIV, ple mais rsolu, soutenu qu'il tait par
cette intuition de sa propre pense qu'il avait retrouve dans
l'esprit de l'officier de mousquetaires, et qui venait de se
manifester par l'ordre donn, se leva de son fauteuil et fit un
pas vers la porte.

-- Vous partez, mon fils? dit la reine, tandis que Mazarin se
contentait d'interroger avec son regard, qui et pu paratre doux
s'il n'et t si perant.

-- Oui, madame, rpondit le roi, je me sens fatigu et voudrais
d'ailleurs crire ce soir.

Un sourire erra sur les lvres du ministre, qui parut, d'un signe
de tte, donner cong au roi.

Monsieur et Madame se htrent alors pour donner des ordres aux
officiers qui se prsentrent.

Le roi salua, traversa la salle et atteignit la porte.  la porte,
une haie de vingt mousquetaires attendait Sa Majest.

 l'extrmit de cette haie se tenait l'officier impassible et son
pe nue  la main.

Le roi passa, et toute la foule se haussa sur la pointe des pieds
pour le voir encore. Dix mousquetaires, ouvrant la foule des
antichambres et des degrs, faisaient faire place au roi.

Les dix autres enfermaient le roi et Monsieur, qui avait voulu
accompagner Sa Majest.

Les gens du service marchaient derrire. Ce petit cortge escorta
le roi jusqu' l'appartement qui lui tait destin.

Cet appartement tait le mme qu'avait occup le roi Henri III
lors de son sjour aux tats.

Monsieur avait donn ses ordres. Les mousquetaires, conduits par
leur officier, s'engagrent dans le petit passage qui communique
paralllement d'une aile du chteau  l'autre.

Ce passage se composait d'abord d'une petite antichambre carre et
sombre, mme dans les beaux jours.

Monsieur arrta Louis XIV.

-- Vous passez, Sire, lui dit-il,  l'endroit mme o le duc de
Guise reut le premier coup de poignard.

Le roi, fort ignorant des choses d'histoire, connaissait le fait,
mais sans en savoir ni les localits ni les dtails.

-- Ah! fit-il tout frissonnant. Et il s'arrta.

Tout le monde s'arrta devant et derrire lui.

-- Le duc, Sire, continua Gaston, tait  peu prs o je suis; il
marchait dans le sens o marche Votre Majest; M. de Loignac tait
 l'endroit o se trouve en ce moment votre lieutenant des
mousquetaires; M. de Sainte-Maline et les ordinaires de Sa Majest
taient derrire lui et autour de lui. C'est l qu'il fut frapp.

Le roi se tourna du ct de son officier, et vit comme un nuage
passer sur sa physionomie martiale et audacieuse.

-- Oui, par-derrire, murmura le lieutenant avec un geste de
suprme ddain.

Et il essaya de se remettre en marche, comme s'il et t mal 
l'aise entre ces murs visits autrefois par la trahison.

Mais le roi, qui paraissait ne pas mieux demander que d'apprendre,
parut dispos  donner encore un regard  ce funbre lieu. Gaston
comprit le dsir de son neveu.

-- Voyez, Sire, dit-il en prenant un flambeau des mains de
M. de Saint-Remy, voici o il est all tomber. Il y avait l un
lit dont il dchira les rideaux en s'y retenant.

-- Pourquoi le parquet semble-t-il creus  cet endroit? demanda
Louis.

-- Parce que c'est  cet endroit que coula le sang, rpondit
Gaston, que le sang pntra profondment dans le chne, et que ce
n'est qu' force de le creuser qu'on est parvenu  le faire
disparatre, et encore, ajouta Gaston en approchant son flambeau
de l'endroit dsign, et encore cette teinte rougetre a-t-elle
rsist  toutes les tentatives qu'on a faites pour la dtruire.

Louis XIV releva le front. Peut-tre pensait-il  cette trace
sanglante qu'on lui avait un jour montre au Louvre, et qui, comme
pendant  celle de Blois, y avait t faite un jour par le roi son
pre avec le sang de Concini.

-- Allons! dit-il.

On se remit aussitt en marche, car l'motion sans doute avait
donn  la voix du jeune prince un ton de commandement auquel de
sa part on n'tait point accoutum.

Arriv  l'appartement rserv au roi, et auquel on communiquait,
non seulement par le petit passage que nous venons de suivre, mais
encore par un grand escalier donnant sur la cour:

-- Que Votre Majest, dit Gaston, veuille bien accepter cet
appartement, tout indigne qu'il est de la recevoir.

-- Mon oncle, rpondit le jeune prince, je vous rends grce de
votre cordiale hospitalit.

Gaston salua son neveu, qui l'embrassa, puis il sortit. Des vingt
mousquetaires qui avaient accompagn le roi, dix reconduisirent
Monsieur jusqu'aux salles de rception, qui n'avaient point
dsempli malgr le dpart de Sa Majest.

Les dix autres furent posts par l'officier, qui explora lui-mme
en cinq minutes toutes les localits avec ce coup d'oeil froid et
dur que ne donne pas toujours l'habitude, attendu que ce coup
d'oeil appartenait au gnie.

Puis, quand tout son monde fut plac, il choisit pour son quartier
gnral l'antichambre dans laquelle il trouva un grand fauteuil,
une lampe, du vin, de l'eau et du pain sec.

Il raviva la lampe, but un demi-verre de vin, tordit ses lvres
sous un sourire plein d'expression, s'installa dans le grand
fauteuil et prit toutes ses dispositions pour dormir.


Chapitre IX -- O l'inconnu de l'htellerie des Mdicis perd son
incognito


Cet officier qui dormait ou qui s'apprtait  dormir tait
cependant, malgr son air insouciant, charg d'une grave
responsabilit. Lieutenant des mousquetaires du roi, il commandait
toute la compagnie qui tait venue de Paris, et cette compagnie
tait de cent vingt hommes; mais, except les vingt dont nous
avons parl, les cent autres taient occups de la garde de la
reine mre et surtout de M. le cardinal. M. Giulio Mazarini
conomisait sur les frais de voyage de ses gardes, il usait en
consquence de ceux du roi, et largement, puisqu'il en prenait
cinquante pour lui, particularit qui n'et pas manqu de paratre
bien inconvenante  tout homme tranger aux usages de cette cour.
Ce qui n'et pas manqu non plus de paratre, sinon inconvenant,
du moins extraordinaire  cet tranger, c'est que le ct du
chteau destin  M. le cardinal tait brillant, clair,
mouvement. Les mousquetaires y montaient des factions devant
chaque porte et ne laissaient entrer personne, sinon les courriers
qui, mme en voyage, suivaient le cardinal pour ses
correspondances.

Vingt hommes taient de service chez la reine mre; trente se
reposaient pour relayer leurs compagnons le lendemain. Du ct du
roi, au contraire, obscurit, silence et solitude. Une fois les
portes fermes, plus d'apparence de royaut. Tous les gens du
service s'taient retirs peu  peu.

M. le prince avait envoy savoir si Sa Majest requrait ses bons
offices et sur le non banal du lieutenant des mousquetaires, qui
avait l'habitude de la question et de la rponse, tout commenait
 s'endormir, ainsi que chez un bon bourgeois. Et cependant il
tait ais d'entendre, du corps de logis habit par le jeune roi,
les musiques de la fte et de voir les fentres richement
illumines de la grande salle.

Dix minutes aprs son installation chez lui, Louis XIV avait pu
reconnatre,  un certain mouvement plus marqu que celui de sa
sortie, la sortie du cardinal, lequel,  son tour, gagnait son lit
avec grande escorte des gentilshommes et des dames.

D'ailleurs, il n'eut, pour apercevoir tout ce mouvement, qu'
regarder par la fentre, dont les volets n'avaient pas t ferms.
Son minence traversa la cour, reconduite par Monsieur lui-mme,
qui lui tenait un flambeau; ensuite passa la reine mre,  qui
Madame donnait familirement le bras, et toutes deux s'en allaient
chuchotant comme deux vieilles amies. Derrire ces deux couples
tout dfila, grandes dames, pages, officiers; les flambeaux
embrasrent toute la cour comme d'un incendie aux reflets
mouvants; puis le bruit des pas et des voix se perdit dans les
tages suprieurs.

Alors personne ne songeait plus au roi, accoud  sa fentre et
qui avait tristement regard s'couler toute cette lumire, qui
avait cout s'loigner tout ce bruit; personne, si ce n'est
toutefois cet inconnu de l'htellerie des Mdicis, que nous avons
vu sortir envelopp dans son manteau noir.

Il tait mont droit au chteau et tait venu rder, avec sa
figure mlancolique, aux environs du palais, que le peuple
entourait encore, et voyant que nul ne gardait la grande porte ni
le porche, attendu que les soldats de Monsieur fraternisaient avec
les soldats royaux, c'est--dire sablaient le Beaugency 
discrtions, ou plutt  indiscrtion, l'inconnu traversa la
foule, puis franchit la cour, puis vint jusqu'au palier de
l'escalier qui conduisait chez le cardinal.

Ce qui, selon toute probabilit, l'engageait  se diriger de ce
ct, c'tait l'clat des flambeaux et l'air affair des pages et
des hommes de service.

Mais il fut arrt net par une volution de mousquet et par le cri
de la sentinelle.

-- O allez-vous, l'ami? lui demanda le factionnaire.

-- Je vais chez le roi, rpondit tranquillement et firement
l'inconnu.

Le soldat appela un des officiers de Son minence, qui, du ton
avec lequel un garon de bureau dirige dans ses recherches un
solliciteur du ministre, laissa tomber ces mots:

-- L'autre escalier en face.

Et l'officier, sans plus s'inquiter de l'inconnu, reprit la
conversation interrompue.

L'tranger, sans rien rpondre, se dirigea vers l'escalier
indiqu.

De ce ct, plus de bruit, plus de flambeaux. L'obscurit, au
milieu de laquelle on voyait errer une sentinelle pareille  une
ombre.

Le silence, qui permettait d'entendre le bruit de ses pas
accompagns du retentissement des perons sur les dalles.

Ce factionnaire tait un des vingt mousquetaires affects au
service du roi, et qui montait la garde avec la raideur et la
conscience d'une statue.

-- Qui vive? dit ce garde.

-- Ami, rpondit l'inconnu.

-- Que voulez-vous?

-- Parler au roi.

-- Oh! oh! mon cher monsieur, cela ne se peut gure.

-- Et pourquoi?

-- Parce que le roi est couch.

-- Couch dj?

-- Oui.

-- N'importe, il faut que je lui parle.

-- Et moi je vous dis que c'est impossible.

-- Cependant...

-- Au large!

-- C'est donc la consigne?

-- Je n'ai pas de compte  vous rendre. Au large!

Et cette fois le factionnaire accompagna la parole d'un geste
menaant; mais l'inconnu ne bougea pas plus que si ses pieds
eussent pris racine.

-- Monsieur le mousquetaire, dit-il, vous tes gentilhomme?

-- J'ai cet honneur.

-- Eh bien! moi aussi je le suis, et entre gentilshommes on se
doit quelques gards.

Le factionnaire abaissa son arme, vaincu par la dignit avec
laquelle avaient t prononces ces paroles.

-- Parlez, monsieur, dit-il, et si vous me demandez une chose qui
soit en mon pouvoir...

-- Merci. Vous avez un officier, n'est-ce pas?

-- Notre lieutenant, oui, monsieur.

-- Eh bien! je dsire parler  votre lieutenant.

-- Ah! pour cela, c'est diffrent. Montez, monsieur.

L'inconnu salua le factionnaire d'une haute faon, et monta
l'escalier, tandis que le cri: Lieutenant, une visite! transmis
de sentinelle en sentinelle, prcdait l'inconnu et allait
troubler le premier somme de l'officier.

Tranant sa botte, se frottant les yeux et agrafant son manteau,
le lieutenant fit trois pas au-devant de l'tranger.

-- Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur? demanda-t-il.

-- Vous tes l'officier de service, lieutenant des mousquetaires?

-- J'ai cet honneur, rpondit l'officier.

-- Monsieur, il faut absolument que je parle au roi.

Le lieutenant regarda attentivement l'inconnu, et dans ce regard,
si rapide qu'il ft, il vit tout ce qu'il voulait voir, c'est--
dire une profonde distinction sous un habit ordinaire.

-- Je ne suppose pas que vous soyez un fou, rpliqua-t-il, et
cependant vous me semblez de condition  savoir, monsieur, qu'on
n'entre pas ainsi chez un roi sans qu'il y consente.

-- Il y consentira, monsieur.

-- Monsieur, permettez-moi d'en douter; le roi rentre il y a un
quart d'heure, il doit tre en ce moment en train de se dvtir.
D'ailleurs, la consigne est donne.

-- Quand il saura qui je suis, rpondit l'inconnu en redressant la
tte, il lvera la consigne.

L'officier tait de plus en plus surpris, de plus en plus
subjugu.

-- Si je consentais  vous annoncer, puis-je au moins savoir qui
j'annoncerais, monsieur?

-- Vous annonceriez Sa Majest Charles II, roi d'Angleterre,
d'cosse et d'Irlande.

L'officier poussa un cri d'tonnement, recula, et l'on put voir
sur son visage ple une des plus poignantes motions que jamais
homme d'nergie ait essay de refouler au fond de son coeur.

-- Oh! oui, Sire: en effet, j'aurais d vous reconnatre.

-- Vous avez vu mon portrait?

-- Non, Sire.

-- Ou vous m'avez vu moi-mme autrefois  la cour, avant qu'on me
chasst de France?

-- Non Sire, ce n'est point encore cela.

-- Comment m'eussiez-vous reconnu alors, si vous ne connaissiez ni
mon portrait ni ma personne?

-- Sire, j'ai vu Sa Majest le roi votre pre dans un moment
terrible.

-- Le jour...

-- Oui.

Un sombre nuage passa sur le front du prince; puis, l'cartant de
la main:

-- Voyez-vous encore quelque difficult  m'annoncer? dit-il.

-- Sire, pardonnez-moi, rpondit l'officier, mais je ne pouvais
deviner un roi sous cet extrieur si simple; et pourtant, j'avais
l'honneur de le dire tout  l'heure  Votre Majest, j'ai vu le
roi Charles Ier... Mais, pardon, je cours prvenir le roi.

Puis, revenant sur ses pas:

-- Votre Majest dsire sans doute le secret pour cette entrevue?
demanda-t-il.

-- Je ne l'exige pas, mais si c'est possible de le garder...

-- C'est possible, Sire, car je puis me dispenser de prvenir le
premier gentilhomme de service; mais il faut pour cela que Votre
Majest consente  me remettre son pe.

-- C'est vrai. J'oubliais que nul ne pntre arm chez le roi de
France.

-- Votre Majest fera exception si elle le veut, mais alors je
mettrai ma responsabilit  couvert en prvenant le service du
roi.

-- Voici mon pe, monsieur. Vous plat-il maintenant de
m'annoncer  Sa Majest?

--  l'instant, Sire.

Et l'officier courut aussitt heurter  la porte de communication,
que le valet de chambre lui ouvrit.

-- Sa Majest le roi d'Angleterre! dit l'officier.

-- Sa Majest le roi d'Angleterre! rpta le valet de chambre.

 ces mots, un gentilhomme ouvrit  deux battants la porte du roi,
et l'on vit Louis XIV sans chapeau et sans pe, avec son
pourpoint ouvert, s'avancer en donnant les signes de la plus
grande surprise.

-- Vous, mon frre! vous  Blois! s'cria Louis XIV en congdiant
d'un geste le gentilhomme et le valet de chambre qui passrent
dans une pice voisine.

-- Sire, rpondit Charles II, je m'en allais  Paris dans l'espoir
de voir Votre Majest, lorsque la renomme m'a appris votre
prochaine arrive en cette ville. J'ai alors prolong mon sjour,
ayant quelque chose de trs particulier  vous communiquer.

-- Ce cabinet vous convient-il, mon frre?

-- Parfaitement, Sire, car je crois qu'on ne peut nous entendre.

-- J'ai congdi mon gentilhomme et mon veilleur: ils sont dans la
chambre voisine. L, derrire cette cloison, est un cabinet
solitaire donnant sur l'antichambre, et dans l'antichambre vous
n'avez vu qu'un officier, n'est-ce pas?

-- Oui, Sire.

-- Eh bien! parlez donc, mon frre, je vous coute.

-- Sire, je commence, et veuille Votre Majest prendre en piti
les malheurs de notre maison.

Le roi de France rougit et rapprocha son fauteuil de celui du roi
d'Angleterre.

-- Sire, dit Charles II, je n'ai pas besoin de demander  Votre
Majest si elle connat les dtails de ma dplorable histoire.

Louis XIV rougit plus fort encore que la premire fois, puis
tendant sa main sur celle du roi d'Angleterre:

-- Mon frre, dit-il, c'est honteux  dire, mais rarement le
cardinal parle politique devant moi. Il y a plus: autrefois je me
faisais faire des lectures historiques par La Porte, mon valet de
chambre, mais il a fait cesser ces lectures et m'a t La Porte,
de sorte que je prie mon frre Charles de me dire toutes ces
choses comme  un homme qui ne saurait rien.

-- Eh bien! Sire, j'aurai, en reprenant les choses de plus haut,
une chance de plus de toucher le coeur de Votre Majest.

-- Dites, mon frre, dites.

-- Vous savez, Sire, qu'appel en 1650  dimbourg, pendant
l'expdition de Cromwell en Irlande, je fus couronn  Scone. Un
an aprs, bless dans une des provinces qu'il avait usurpes,
Cromwell revint sur nous. Le rencontrer tait mon but, sortir de
l'cosse tait mon dsir.

-- Cependant, reprit le jeune roi, l'cosse est presque votre pays
natal, mon frre.

-- Oui; mais les cossais taient pour moi de cruels compatriotes!
Sire, ils m'avaient forc  renier la religion de mes pres; ils
avaient pendu lord Montrose, mon serviteur le plus dvou, parce
qu'il n'tait pas covenantaire, et comme le pauvre martyr,  qui
l'on avait offert une faveur en mourant, avait demand que son
corps ft mis en autant de morceaux qu'il y avait de villes en
cosse, afin qu'on rencontrt partout des tmoins de sa fidlit,
je ne pouvais sortir d'une ville ou entrer dans une autre sans
passer sur quelque lambeau de ce corps qui avait agi, combattu,
respir pour moi.

Je traversai donc, par une marche hardie, l'arme de Cromwell, et
j'entrai en Angleterre. Le Protecteur se mit  la poursuite de
cette fuite trange, qui avait une couronne pour but. Si j'avais
pu arriver  Londres avant lui, sans doute le prix de la course
tait  moi, mais il me rejoignit  Worcester.

Le gnie de l'Angleterre n'tait plus en nous, mais en lui. Sire,
le 3 septembre 1651, jour anniversaire de cette autre bataille de
Dunbar, dj si fatale aux cossais, je fus vaincu. Deux mille
hommes tombrent autour de moi avant que je songeasse  faire un
pas en arrire. Enfin il fallut fuir.

Ds lors mon histoire devint un roman. Poursuivi avec
acharnement, je me coupai les cheveux, je me dguisai en bcheron.
Une journe passe dans les branches d'un chne donna  cet arbre
le nom de chne royal, qu'il porte encore.

Mes aventures du comt de Strafford, d'o je sortis menant en
croupe la fille de mon hte, font encore le rcit de toutes les
veilles et fourniront le sujet d'une ballade. Un jour j'crirai
tout cela, Sire, pour l'instruction des rois mes frres.

Je dirai comment, en arrivant chez M. Norton, je rencontrai un
chapelain de la cour qui regardait jouer aux quilles, et un vieux
serviteur qui me nomma en fondant en larmes, et qui manqua presque
aussi srement de me tuer avec sa fidlit qu'un autre et fait
avec sa trahison. Enfin, je dirai mes terreurs; oui, Sire, mes
terreurs, lorsque, chez le colonel Windham, un marchal qui
visitait nos chevaux dclara qu'ils avaient t ferrs dans le
nord.

-- C'est trange, murmura Louis XIV, j'ignorais tout cela. Je
savais seulement votre embarquement  Brighelmsted et votre
dbarquement en Normandie.

-- Oh! fit Charles, si vous permettez, mon Dieu! que les rois
ignorent ainsi l'histoire les uns des autres, comment voulez-vous
qu'ils se secourent entre eux!

-- Mais dites-moi, mon frre, continua Louis XIV, comment, ayant
t si rudement reu en Angleterre, esprez-vous encore quelque
chose de ce malheureux pays et de ce peuple rebelle?

-- Oh Sire! c'est que, depuis la bataille de Worcester, toutes
choses sont bien changes l-bas! Cromwell est mort aprs avoir
sign avec la France un trait dans lequel il a crit son nom au-
dessus du vtre. Il est mort le 3 septembre 1658, nouvel
anniversaire des batailles de Worcester et de Dunbar.

-- Son fils lui a succd...

-- Mais certains hommes, Sire, ont une famille et pas d'hritier.
L'hritage d'Olivier tait trop lourd pour Richard.

Richard, qui n'tait ni rpublicain ni royaliste; Richard, qui
laissait ses gardes manger son dner et ses gnraux gouverner la
rpublique; Richard a abdiqu le protectorat le 22 avril 1659. Il
y a un peu plus d'un an, Sire.

Depuis ce temps, l'Angleterre n'est plus qu'un tripot o chacun
joue aux ds la couronne de mon pre. Les deux joueurs les plus
acharns sont Lambert et Monck. Eh bien! Sire,  mon tour, je
voudrais me mler  cette partie, o l'enjeu est jet sur mon
manteau royal. Sire, un million pour corrompre un de ces joueurs,
pour m'en faire un alli, ou deux cents de vos gentilshommes pour
les chasser de mon palais de White Hall, comme Jsus chassa les
vendeurs du temple.

-- Ainsi, reprit Louis XIV, vous venez me demander...

-- Votre aide; c'est--dire ce que non seulement les rois se
doivent entre eux, mais ce que les simples chrtiens se doivent
les uns aux autres; votre aide, Sire, soit en argent soit en
hommes; votre aide, Sire, et dans un mois, soit que j'oppose
Lambert  Monck, ou Monck  Lambert, j'aurai reconquis l'hritage
paternel sans avoir cot une guine  mon pays, une goutte de
sang  mes sujets, car ils sont ivres maintenant de rvolution, de
protectorat et de rpublique, et ne demandent pas mieux que
d'aller tout chancelants tomber et s'endormir dans la royaut;
votre aide, Sire, et je devrai plus  Votre Majest qu' mon pre.
Pauvre pre! qui a pay si chrement la ruine de notre maison!
Vous voyez, Sire, si je suis malheureux, si je suis dsespr, car
voil que j'accuse mon pre.

Et le sang monta au visage ple de Charles II, qui resta un
instant la tte entre ses deux mains et comme aveugl par ce sang
qui semblait se rvolter du blasphme filial.

Le jeune roi n'tait pas moins malheureux que son frre an; il
s'agitait dans son fauteuil et ne trouvait pas un mot  rpondre.
Enfin, Charles II,  qui dix ans de plus donnaient une force
suprieure pour matriser ses motions, retrouva le premier la
parole.

-- Sire, dit-il, votre rponse? je l'attends comme un condamn son
arrt. Faut-il que je meure?

-- Mon frre, rpondit le prince franais  Charles II, vous me
demandez un million,  moi! mais je n'ai jamais possd le quart
de cette somme! mais je ne possde rien! Je ne suis pas plus roi
de France que vous n'tes roi d'Angleterre. Je suis un nom, un
chiffre habill de velours fleurdelis, voil tout. Je suis un
trne visible, voil mon seul avantage sur Votre Majest. Je n'ai
rien, je ne puis rien.

-- Est-il vrai! s'cria Charles II.

-- Mon frre, dit Louis en baissant la voix, j'ai support des
misres que n'ont pas supportes mes plus pauvres gentilshommes.
Si mon pauvre La Porte tait prs de moi, il vous dirait que j'ai
dormi dans des draps dchirs  travers lesquels mes jambes
passaient; il vous dirait que, plus tard, quand je demandais mes
carrosses, on m'amenait des voitures  moiti manges par les rats
de mes remises; il vous dirait que, lorsque je demandais mon
dner, on allait s'informer aux cuisines du cardinal s'il y avait
 manger pour le roi. Et tenez, aujourd'hui encore aujourd'hui que
j'ai vingt-deux ans, aujourd'hui que j'ai atteint l'ge des
grandes majorits royales, aujourd'hui que je devrais avoir la
clef du trsor, la direction de la politique, la suprmatie de la
paix et de la guerre, jetez les yeux autour de moi, voyez ce qu'on
me laisse: regardez cet abandon, ce ddain, ce silence, tandis que
l-bas, tenez, voyez l-bas, regardez cet empressement, ces
lumires, ces hommages! L! l! voyez-vous, l est le vritable
roi de France, mon frre.

-- Chez le cardinal?

-- Chez le cardinal, oui.

-- Alors, je suis condamn, Sire.

Louis XIV ne rpondit rien.

-- Condamn est le mot, car je ne solliciterai jamais celui qui
et laiss mourir de froid et de faim ma mre et ma soeur, c'est-
-dire la fille et la petite-fille de Henri IV, si M. de Retz et
le Parlement ne leur eussent envoy du bois et du pain.

-- Mourir! murmura Louis XIV.

-- Eh bien! continua le roi d'Angleterre, le pauvre Charles II, ce
petit-fils de Henri IV comme vous, Sire, n'ayant ni Parlement ni
cardinal de Retz, mourra de faim comme ont manqu de mourir sa
soeur et sa mre.

Louis frona le sourcil et tordit violemment les dentelles de ses
manchettes.

Cette atonie, cette immobilit, servant de masque  une motion si
visible, frapprent le roi Charles, qui prit la main du jeune
homme.

-- Merci, dit-il, mon frre; vous m'avez plaint, c'est tout ce que
je pouvais exiger de vous dans la position o vous tes.

-- Sire, dit tout  coup Louis XIV en relevant la tte, c'est un
million qu'il vous faut, ou deux cents gentilshommes, m'avez-vous
dit?

-- Sire, un million me suffira.

-- C'est bien peu.

-- Offert  un seul homme, c'est beaucoup. On a souvent pay moins
cher des convictions; moi, je n'aurai affaire qu' des vnalits.

-- Deux cents gentilshommes, songez-y, c'est un peu plus qu'une
compagnie, voil tout.

-- Sire, il y a dans notre famille une tradition, c'est que quatre
hommes, quatre gentilshommes franais dvous  mon pre, ont
failli sauver mon pre, jug par un Parlement, gard par une
arme, entour par une nation.

-- Donc, si je peux vous avoir un million ou deux cents
gentilshommes, vous serez satisfait, et vous me tiendrez pour
votre bon frre?

-- Je vous tiendrai pour mon sauveur, et si je remonte sur le
trne de mon pre, l'Angleterre sera, tant que je rgnerai, du
moins, une soeur  la France, comme vous aurez t un frre pour
moi.

-- Eh bien! mon frre, dit Louis en se levant, ce que vous hsitez
 me demander, je le demanderai, moi! ce que je n'ai jamais voulu
faire pour mon propre compte, je le ferai pour le vtre. J'irai
trouver le roi de France, l'autre, le riche, le puissant, et je
solliciterai, moi, ce million ou ces deux cents gentilshommes et
nous verrons!

-- Oh! s'cria Charles, vous tes un noble ami, Sire, un coeur
cr par Dieu! Vous me sauvez, mon frre, et quand vous aurez
besoin de la vie que vous me rendez, demandez-la-moi!

-- Silence! mon frre, silence! dit tout bas Louis. Gardez qu'on
ne vous entende! Nous ne sommes pas au bout. Demander de l'argent
 Mazarin! c'est plus que traverser la fort enchante dont chaque
arbre enferme un dmon; c'est plus que d'aller conqurir un monde!

-- Mais cependant, Sire, quand vous demandez...

-- Je vous ai dj dit que je ne demandais jamais, rpondit Louis
avec une fiert qui fit plir le roi d'Angleterre.

Et comme celui-ci, pareil  un homme bless, faisait un mouvement
de retraite:

-- Pardon, mon frre, reprit-il: je n'ai pas une mre, une soeur
qui souffrent; mon trne est dur et nu, mais je suis bien assis
sur mon trne. Pardon, mon frre, ne me reprochez pas cette
parole: elle est d'un goste; aussi la rachterai je par un
sacrifice. Je vais trouver M. le cardinal. Attendez-moi, je vous
prie. Je reviens.


Chapitre X -- L'arithmtique de M. de Mazarin


Tandis que le roi se dirigeait rapidement vers l'aile du chteau
occupe par le cardinal, n'emmenant avec lui que son valet de
chambre, l'officier de mousquetaires sortait, en respirant comme
un homme qui a t forc de retenir longuement son souffle, du
petit cabinet dont nous avons dj parl et que le roi croyait
solitaire. Ce petit cabinet avait autrefois fait partie de la
chambre; il n'en tait spar que par une mince cloison. Il en
rsultait que cette sparation, qui n'en tait une que pour les
yeux, permettait  l'oreille la moins indiscrte d'entendre tout
ce qui se passait dans cette chambre.

Il n'y avait donc pas de doute que ce lieutenant des mousquetaires
n'et entendu tout ce qui s'tait pass chez Sa Majest. Prvenu
par les dernires paroles du jeune roi, il en sortit donc  temps
pour le saluer  son passage et pour l'accompagner du regard
jusqu' ce qu'il et disparu dans le corridor.

Puis, lorsqu'il eut disparu, il secoua la tte d'une faon qui
n'appartenait qu' lui, et d'une voix  laquelle quarante ans
passs hors de la Gascogne n'avaient pu faire perdre son accent
gascon:

-- Triste service! dit-il; triste matre!

Puis, ces mots prononcs, le lieutenant reprit sa place dans son
fauteuil, tendit les jambes et ferma les yeux en homme qui dort
ou qui mdite. Pendant ce court monologue et la mise en scne qui
l'avait suivi, tandis que le roi,  travers les longs corridors du
vieux chteau, s'acheminait chez M. de Mazarin, une scne d'un
autre genre se passait chez le cardinal.

Mazarin s'tait mis au lit un peu tourment de la goutte, mais
comme c'tait un homme d'ordre qui utilisait jusqu' la douleur,
il forait sa veille  tre la trs humble servante de son
travail. En consquence, il s'tait fait apporter par Bernouin,
son valet de chambre, un petit pupitre de voyage, afin de pouvoir
crire sur son lit. Mais la goutte n'est pas un adversaire qui se
laisse vaincre si facilement, et comme,  chaque mouvement qu'il
faisait, de sourde la douleur devenait aigu:

-- Brienne n'est pas l? demanda-t-il  Bernouin.

-- Non, monseigneur, rpondit le valet de chambre. M. de Brienne,
sur votre cong, s'est all coucher; mais si c'est le dsir de
Votre minence, on peut parfaitement le rveiller.

-- Non, ce n'est point la peine. Voyons cependant. Maudits
chiffres!

Et le cardinal se mit  rver tout en comptant sur ses doigts.

-- Oh! des chiffres! dit Bernouin. Bon! si Votre minence se jette
dans ses calculs, je lui promets pour demain la plus belle
migraine! et avec cela que M. Gunaud n'est pas ici.

-- Tu as raison, Bernouin. Eh bien! tu vas remplacer Brienne, mon
ami. En vrit, j'aurais d emmener avec moi M. de Colbert. Ce
jeune homme va bien, Bernouin, trs bien. Un garon d'ordre!

-- Je ne sais pas, dit le valet de chambre, mais je n'aime pas sa
figure, moi,  votre jeune homme qui va bien.

-- C'est bon, c'est bon, Bernouin! On n'a pas besoin de votre
avis. Mettez-vous l, prenez la plume, et crivez.

-- M'y voici; monseigneur. Que faut-il que j'crive?

-- L, c'est bien,  la suite de deux lignes dj traces.

-- M'y voici.

-- cris. Sept cent soixante mille livres.

-- C'est crit.

-- Sur Lyon...

Le cardinal paraissait hsiter.

-- Sur Lyon, rpta Bernouin.

-- Trois millions neuf cent mille livres.

-- Bien, monseigneur.

-- Sur Bordeaux, sept millions.

-- Sept, rpta Bernouin.

-- Eh! oui, dit le cardinal avec humeur, sept.

Puis, se reprenant:

-- Eh! monseigneur, que ce soit  dpenser ou  encaisser, peu
m'importe, puisque tous ces millions ne sont pas  moi.

-- Ces millions sont au roi; c'est l'argent du roi que je compte.
Voyons, nous disions?... Tu m'interromps toujours!

-- Sept millions, sur Bordeaux.

-- Ah! oui, c'est vrai. Sur Madrid, quatre. Je t'explique bien 
qui est cet argent, Bernouin, attendu que tout le monde a la
sottise de me croire riche  millions. Moi, je repousse la
sottise. Un ministre n'a rien  soi, d'ailleurs. Voyons, continue.
Rentres gnrales, sept millions. Proprits, neuf millions. As-
tu crit, Bernouin?

-- Oui, monseigneur.

-- Bourse, six cent mille livres; valeurs diverses, deux millions.
Ah! j'oubliais: mobilier des diffrents chteaux...

-- Faut-il mettre de la couronne? demanda Bernouin.

-- Non, non, inutile; c'est sous-entendu. As-tu crit, Bernouin?

-- Oui, monseigneur.

-- Et les chiffres?

-- Sont aligns au-dessous les uns des autres.

-- Additionne, Bernouin.

-- Trente-neuf millions deux cent soixante mille livres,
monseigneur.

-- Ah! fit le cardinal avec une expression de dpit, il n'y a pas
encore quarante millions!

Bernouin recommena l'addition.

-- Non, monseigneur, il s'en manque sept cent quarante mille
livres.

Mazarin demanda le compte et le revit attentivement.

-- C'est gale dit Bernouin, trente-neuf millions deux cent
soixante mille livres, cela fait un joli denier.

-- Ah! Bernouin, voil ce que je voudrais voir au roi.

-- Son minence me disait que cet argent tait celui de Sa
Majest.

-- Sans doute, mais bien clair, bien liquide. Ces trente-neuf
millions sont engags, et bien au-del.

Bernouin sourit  sa faon, c'est--dire en homme qui ne croit que
ce qu'il veut croire, tout en prparant la boisson de nuit du
cardinal et en lui redressant l'oreiller.

-- Oh! dit Mazarin lorsque le valet de chambre fut sorti, pas
encore quarante millions! Il faut pourtant que j'arrive  ce
chiffre de quarante-cinq millions que je me suis fix.

Mais qui sait si j'aurai le temps! Je baisse, je m'en vais, je
n'arriverai pas. Pourtant, qui sait si je ne trouverai pas deux ou
trois millions dans les poches de nos bons amis les Espagnols? Ils
ont dcouvert le Prou, ces gens-l, et, que diable! il doit leur
en rester quelque chose.

Comme il parlait ainsi, tout occup de ses chiffres et ne pensant
plus  sa goutte, repousse par une proccupation qui, chez le
cardinal, tait la plus puissante de toutes les proccupations,
Bernouin se prcipita dans sa chambre tout effar.

-- Eh bien! demanda le cardinal, qu'y a-t-il donc?

-- Le roi! Monseigneur, le roi!

-- Comment, le roi! fit Mazarin en cachant rapidement son papier.
Le roi ici! le roi  cette heure! Je le croyais couch depuis
longtemps. Qu'y a-t-il donc?

Louis XIV put entendre ces derniers mots et voir le geste effar
du cardinal se redressant sur son lit, car il entrait en ce moment
dans la chambre.

-- Il n'y a rien, monsieur le cardinal, ou du moins rien qui
puisse vous alarmer; c'est une communication importante que
j'avais besoin de faire ce soir-mme  Votre minence, voil tout.

Mazarin pensa aussitt  cette attention si marque que le roi
avait donne  ses paroles touchant Mlle de Mancini, et la
communication lui parut devoir venir de cette source. Il se
rassrna donc  l'instant mme et prit son air le plus charmant,
changement de physionomie dont le jeune roi sentit une joie
extrme, et quand Louis se fut assis:

-- Sire, dit le cardinal, je devrais certainement couter Votre
Majest debout, mais la violence de mon mal...

-- Pas d'tiquette entre nous, cher monsieur le cardinal, dit
Louis affectueusement; je suis votre lve et non le roi, vous le
savez bien, et ce soir surtout, puisque je viens  vous comme un
requrant, comme un solliciteur, et mme comme un solliciteur trs
humble et trs dsireux d'tre bien accueilli.

Mazarin, voyant la rougeur du roi, fut confirm dans sa premire
ide, c'est--dire qu'il y avait une pense d'amour sous toutes
ces belles paroles. Cette fois, le rus politique, tout fin qu'il
tait, se trompait: cette rougeur n'tait point cause par les
pudibonds lans d'une passion juvnile, mais seulement par la
douloureuse contraction de l'orgueil royal.

En bon oncle, Mazarin se disposa  faciliter la confidence.

-- Parlez, dit-il, Sire, et puisque Votre Majest veut bien un
instant oublier que je suis son sujet pour m'appeler son matre et
son instituteur, je proteste  Votre Majest de tous mes
sentiments dvous et tendres.

-- Merci, monsieur le cardinal, rpondit le roi. Ce que j'ai 
mander  Votre minence est d'ailleurs peu de chose pour elle.

-- Tant pis, rpondit le cardinal tant pis, Sire. Je voudrais que
Votre Majest me demandt une chose importante et mme un
sacrifice... mais, quoi que ce soit que vous me demandiez, je suis
prt  soulager votre coeur en vous l'accordant, mon cher Sire.

-- Eh bien! voici de quoi il s'agit, dit le roi avec un battement
de coeur qui n'avait d'gal en prcipitation que le battement de
coeur du ministre: je viens de recevoir la visite de mon frre le
roi d'Angleterre.

Mazarin bondit dans son lit comme s'il et t mis en rapport avec
la bouteille de Leyde ou la pile de Volta, en mme temps qu'une
surprise ou plutt qu'un dsappointement manifeste clairait sa
figure d'une telle lueur de colre que Louis XIV, si peu diplomate
qu'il fut, vit bien que le ministre avait espr entendre toute
autre chose.

-- Charles II! s'cria Mazarin avec une voix rauque et un
ddaigneux mouvement des lvres. Vous avez reu la visite de
Charles II!

-- Du roi Charles II, reprit Louis XIV, accordant avec affectation
au petit-fils de Henri IV le titre que Mazarin oubliait de lui
donner. Oui, monsieur le cardinal, ce malheureux prince m'a touch
le coeur en me racontant ses infortunes. Sa dtresse est grande,
monsieur le cardinal, et il m'a paru pnible  moi, qui me suis vu
disputer mon trne, qui ai t forc, dans des jours d'motion, de
quitter ma capitale;  moi, enfin, qui connais le malheur, de
laisser sans appui un frre dpossd et fugitif.

-- Eh! dit avec dpit le cardinal, que n'a-t-il comme vous, Sire,
un Jules Mazarin prs de lui! sa couronne lui et t garde
intacte.

-- Je sais tout ce que ma maison doit  votre minence, repartit
firement le roi, et croyez bien que pour ma part, monsieur, je ne
l'oublierai jamais. C'est justement parce que mon frre le roi
d'Angleterre n'a pas prs de lui le gnie puissant qui m'a sauv,
c'est pour cela, dis-je, que je voudrais lui concilier l'aide de
ce mme gnie, et prier votre bras de s'tendre sur sa tte, bien
assur, monsieur le cardinal, que votre main, en le touchant
seulement, saurait lui remettre au front sa couronne, tombe au
pied de l'chafaud de son pre.

-- Sire, rpliqua Mazarin, je vous remercie de votre bonne opinion
 mon gard, mais nous n'avons rien  faire l-bas: ce sont des
enrags qui renient dieu et qui coupent la tte  leurs rois. Ils
sont dangereux, voyez-vous, Sire, et sales  toucher depuis qu'ils
se sont vautrs dans le sang royal et dans la boue covenantaire.
Cette politique-l ne m'a jamais convenu, et je la repousse.

-- Aussi pouvez-vous nous aider  lui en substituer une autre.

-- Laquelle?

-- La restauration de Charles II, par exemple.

-- Eh! mon Dieu! rpliqua Mazarin, est-ce que par hasard le pauvre
Sire se flatterait de cette chimre?

-- Mais oui, rpliqua le jeune roi, effray des difficults que
semblait entrevoir dans ce projet l'oeil si sr de son ministre;
il ne demande mme pour cela qu'un million.

-- Voil tout. Un petit million, s'il vous plat? fit ironiquement
le cardinal en forant son accent italien. Un petit million, s'il
vous plat, mon frre? Famille de mendiants, va!

-- Cardinal, dit Louis XIV en relevant la tte, cette famille de
mendiants est une branche de ma famille.

-- tes-vous assez riche pour donner des millions aux autres,
Sire? avez-vous des millions?

-- Oh! rpliqua Louis XIV avec une suprme douleur qu'il fora
cependant,  force de volont, de ne point clater sur son visage;
oh! oui, monsieur le cardinal, je sais que je suis pauvre, mais
enfin la couronne de France vaut bien un million, et pour faire
une bonne action, j'engagerai, s'il le faut, ma couronne. Je
trouverai des juifs qui me prteront bien un million?

-- Ainsi, Sire, vous dites que vous avez besoin d'un million?
demanda Mazarin.

-- Oui, monsieur, je le dis.

-- Vous vous trompez beaucoup, Sire, et vous avez besoin de bien
plus que cela. Bernouin!... Vous allez voir, Sire, de combien vous
avez besoin en ralit... Bernouin!

-- Eh quoi! cardinal, dit le roi, vous allez consulter un laquais
sur mes affaires?

-- Bernouin! cria encore le cardinal sans paratre remarquer
l'humiliation du jeune prince. Avance ici, et dis-moi le chiffre
que je te demandais tout  l'heure, mon ami.

-- Cardinal, cardinal, ne m'avez-vous pas entendu? dit Louis
plissant d'indignation.

-- Sire, ne vous fchez pas; je traite  dcouvert les affaires de
Votre Majest, moi. Tout le monde en France le sait, mes livres
sont  jour. Que te disais-je de me faire tout  l'heure,
Bernouin?

-- Votre minence me disait de lui faire une addition.

-- Tu l'as faite, n'est-ce pas?

-- Oui, monseigneur.

-- Pour constater la somme dont Sa Majest avait besoin en ce
moment? Ne te disais-je pas cela? Sois franc, mon ami.

-- Votre minence me le disait.

-- Eh bien! quelle somme dsirais-je?

-- Quarante-cinq millions, je crois.

-- Et quelle somme trouverions-nous en runissant toutes nos
ressources?

-- Trente-neuf millions deux cent soixante mille francs.

-- C'est bien, Bernouin, voil tout ce que je voulais savoir;
laisse-nous maintenant, dit le cardinal en attachant son brillant
regard sur le jeune roi, muet de stupfaction.

-- Mais cependant... balbutia le roi.

-- Ah! vous doutez encore! Sire, dit le cardinal. Eh bien! voici
la preuve de ce que je vous disais. Et Mazarin tira de dessous son
traversin le papier couvert de chiffres, qu'il prsenta au roi,
lequel dtourna la vue, tant sa douleur tait profonde.

-- Ainsi, comme c'est un million que vous dsirez, Sire, que ce
million n'est point port l, c'est donc de quarante-six millions
qu'a besoin Votre Majest. Eh bien! il n'y a pas de juifs au monde
qui prtent une pareille somme, mme sur la couronne de France. Le
roi, crispant ses poings sous ses manchettes, repoussa son
fauteuil.

-- C'est bien, dit-il, mon frre le roi d'Angleterre mourra donc
de faim.

-- Sire, rpondit sur le mme ton Mazarin, rappelez-vous ce
proverbe que je vous donne ici comme l'expression de la plus saine
politique: Rjouis-toi d'tre pauvre quand ton voisin est pauvre
aussi.

Louis mdita quelques moments, tout en jetant un curieux regard
sur le papier dont un bout passait sous le traversin.

-- Alors, dit-il, il y a impossibilit  faire droit  ma demande
d'argent, monsieur le cardinal?

-- Absolue, Sire.

-- Songez que cela me fera un ennemi plus tard s'il remonte sans
moi sur le trne.

-- Si Votre Majest ne craint que cela, qu'elle se tranquillise,
dit vivement le cardinal.

-- C'est bien, je n'insiste plus, dit Louis XIV.

-- Vous ai-je convaincu, au moins, Sire? dit le cardinal en posant
sa main sur celle du roi.

-- Parfaitement.

-- Toute autre chose, demandez-la, Sire, et je serai heureux de
vous l'accorder, vous ayant refus celle-ci.

-- Toute autre chose, monsieur?

-- Eh! oui, ne suis-je pas corps et me au service de Votre
Majest? Hol! Bernouin, des flambeaux, des gardes pour Sa
Majest! Sa Majest rentre dans ses appartements.

-- Pas encore, monsieur, et puisque vous mettez votre bonne
volont  ma disposition, je vais en user.

-- Pour vous, Sire? demanda le cardinal, esprant qu'il allait
enfin tre question de sa nice.

-- Non, monsieur, pas pour moi, rpondit Louis, mais pour mon
frre Charles toujours.

La figure de Mazarin se rembrunit, et il grommela quelques paroles
que le roi ne put entendre.


Chapitre XI -- La politique de M. de Mazarin


Au lieu de l'hsitation avec laquelle il avait un quart d'heure
auparavant abord le cardinal, on pouvait lire alors dans les yeux
du jeune roi cette volont contre laquelle on peut lutter, qu'on
brisera peut-tre par sa propre impuissance, mais qui au moins
gardera, comme une plaie au fond du coeur, le souvenir de sa
dfaite.

-- Cette fois, monsieur le cardinal, il s'agit d'une chose plus
facile  trouver qu'un million.

-- Vous croyez cela, Sire? dit Mazarin en regardant le roi de cet
oeil rus qui lisait au plus profond des coeurs.

-- Oui, je le crois, et lorsque vous connatrez l'objet de ma
demande...

-- Et croyez-vous donc que je ne le connaisse pas, Sire?

-- Vous savez ce qui me reste  vous dire?

-- coutez, Sire, voil les propres paroles du roi Charles...

-- Oh! par exemple!

-- coutez. Et si cet avare, ce pleutre d'Italien, a-t-il dit...

-- Monsieur le cardinal!...

-- Voil le sens, sinon les paroles. Eh! mon Dieu! je ne lui en
veux pas pour cela, Sire; chacun voit avec ses passions.

Il a donc dit: Et si ce pleutre d'Italien vous refuse le million
que nous lui demandons, Sire; si nous sommes forcs, faute
d'argent, de renoncer  la diplomatie, eh bien! nous lui
demanderons cinq cents gentilshommes...

Le roi tressaillit, car le cardinal ne s'tait tromp que sur le
chiffre.

-- N'est-ce pas, Sire, que c'est cela? s'cria le ministre avec un
accent triomphateur; puis il a ajout de belles paroles, il a dit:
J'ai des amis de l'autre ct du dtroit;  ces amis il manque
seulement un chef et une bannire.

Quand ils me verront, quand ils verront la bannire de France,
ils se rallieront  moi, car ils comprendront que j'ai votre
appui. Les couleurs de l'uniforme franais vaudront prs de moi le
million que M. de Mazarin nous aura refus.

(Car il savait bien que je le refuserais, ce million.) Je
vaincrai avec ces cinq cents gentilshommes, Sire, et tout
l'honneur en sera pour vous. Voil ce qu'il a dit, ou  peu prs,
n'est-ce pas? en entourant ces paroles de mtaphores brillantes,
d'images pompeuses, car ils sont bavards dans la famille! Le pre
a parl jusque sur l'chafaud.

La sueur de la honte coulait au front de Louis. Il sentait qu'il
n'tait pas de sa dignit d'entendre ainsi insulter son frre,
mais il ne savait pas encore comment on voulait, surtout en face
de celui devant qui il avait vu tout plier, mme sa mre. Enfin il
fit un effort.

-- Mais, dit-il, monsieur le cardinal, ce n'est pas cinq cents
hommes, c'est deux cents.

-- Vous voyez bien que j'avais devin ce qu'il demandait.

-- Je n'ai jamais ni, monsieur, que vous n'eussiez un oeil
profond, et c'est pour cela que j'ai pens que vous ne refuseriez
pas  mon frre Charles une chose aussi simple et aussi facile 
accorder que celle que je vous demande en son nom, monsieur le
cardinal, ou plutt au mien.

-- Sire, dit Mazarin, voil trente ans que je fais de la
politique. J'en ai fait d'abord avec M. le cardinal de Richelieu,
puis tout seul.

Cette politique n'a pas toujours t trs honnte, il faut
l'avouer; mais elle n'a jamais t maladroite. Or, celle que l'on
propose en ce moment  Votre Majest est malhonnte et maladroite
 la fois.

-- Malhonnte, monsieur!

-- Sire, vous avez fait un trait avec M. Cromwell.

-- Oui; et dans ce trait mme M. Cromwell a sign au-dessus de
moi.

-- Pourquoi avez-vous sign si bas, Sire? M. Cromwell a trouv une
bonne place, il l'a prise; c'tait assez son habitude. J'en
reviens donc  M. Cromwell. Vous avez fait un trait avec lui,
c'est--dire avec l'Angleterre, puisque quand vous avez sign ce
trait M. Cromwell tait l'Angleterre.

-- M. Cromwell est mort.

-- Vous croyez cela, Sire?

-- Mais sans doute, puisque son fils Richard lui a succd et a
abdiqu mme.

-- Eh bien! voil justement! Richard a hrit  la mort de
Cromwell, et l'Angleterre  l'abdication de Richard. Le trait
faisait partie de l'hritage, qu'il ft entre les mains de
M. Richard ou entre les mains de l'Angleterre. Le trait est donc
bon toujours, valable autant que jamais. Pourquoi l'luderiez-
vous, Sire? Qu'y a-t-il de chang? Charles II veut aujourd'hui ce
que nous n'avons pas voulu il y a dix ans; mais c'est un cas
prvu. Vous tes l'alli de l'Angleterre, Sire, et non celui de
Charles II. C'est malhonnte sans doute, au point de vue de la
famille, d'avoir sign un trait avec un homme qui a fait couper
la tte au beau-frre du roi votre pre, et d'avoir contract une
alliance avec un Parlement qu'on appelle l-bas un Parlement
Croupion; c'est malhonnte, j'en conviens, mais ce n'tait pas
maladroit au point de vue de la politique, puisque, grce  ce
trait, j'ai sauv  Votre Majest, mineure encore, les tracas
d'une guerre extrieure, que la Fronde... vous vous rappelez la
Fronde, Sire (le jeune roi baissa la tte), que la Fronde et
fatalement compliqus. Et voil comme quoi je prouve  Votre
Majest que changer de route maintenant sans prvenir nos allis
serait  la fois maladroit et malhonnte. Nous ferions la guerre
en mettant les torts de notre ct; nous la ferions, mritant
qu'on nous la ft, et nous aurions l'air de la craindre, tout en
la provoquant; car une permission  cinq cents hommes,  deux
cents hommes,  cinquante hommes,  dix hommes, c'est toujours une
permission. Un Franais, c'est la nation; un uniforme, c'est
l'arme. Supposez, par exemple, Sire, que vous avez la guerre avec
la Hollande, ce qui tt ou tard arrivera certainement, ou avec
l'Espagne, ce qui arrivera peut-tre si votre mariage manque
(Mazarin regarda profondment le roi), et il y a mille causes qui
peuvent faire manquer votre mariage; eh bien! approuveriez-vous
l'Angleterre d'envoyer aux Provinces-Unies ou  l'infante un
rgiment, une compagnie, une escouade mme de gentilshommes
anglais? Trouveriez-vous qu'elle se renferme honntement dans les
limites de son trait d'alliance?

Louis coutait; il lui semblait trange que Mazarin invoqut la
bonne foi, lui l'auteur de tant de supercheries politiques qu'on
appelait des mazarinades.

-- Mais enfin, dit le roi, sans autorisation manifeste, je ne puis
empcher des gentilshommes de mon tat de passer en Angleterre si
tel est leur bon plaisir.

-- Vous devez les contraindre  revenir, Sire, ou tout au moins
protester contre leur prsence en ennemis dans un pays alli.

-- Mais enfin, voyons, vous, monsieur le cardinal, vous un gnie
si profond, cherchons un moyen d'aider ce pauvre roi sans nous
compromettre.

-- Et voil justement ce que je ne veux pas, mon cher Sire, dit
Mazarin. L'Angleterre agirait d'aprs mes dsirs qu'elle n'agirait
pas mieux; je dirigerais d'ici la politique d'Angleterre que je ne
la dirigerais pas autrement.

Gouverne ainsi qu'on la gouverne, l'Angleterre est pour l'Europe
un nid ternel  procs. La Hollande protge Charles II: laissez
faire la Hollande; ils se fcheront, ils se battront; ce sont les
deux seules puissances maritimes; laissez-les dtruire leurs
marines l'une par l'autre; nous construirons la ntre avec les
dbris de leurs vaisseaux, et encore quand nous aurons de l'argent
pour acheter des clous.

-- Oh! que tout ce que vous me dites l est pauvre et mesquin,
monsieur le cardinal!

-- Oui, mais comme c'est vrai, Sire, avouez-le. Il y a plus:
j'admets un moment la possibilit de manquer  votre parole et
d'luder le trait; cela se voit souvent, qu'on manque  sa parole
et qu'on lude un trait, mais c'est quand on a quelque grand
intrt  le faire ou quand on se trouve par trop gn par le
contrat; eh bien! vous autoriseriez l'engagement qu'on vous
demande; la France, sa bannire, ce qui est la mme chose, passera
le dtroit et combattra; la France sera vaincue.

-- Pourquoi cela?

-- Voil ma foi un habile gnral, que Sa Majest Charles II, et
Worcester nous donne de belles garanties!

-- Il n'aura plus affaire  Cromwell, monsieur.

-- Oui, mais il aura affaire  Monck, qui est bien autrement
dangereux.

Ce brave marchand de bire dont nous parlons tait un illumin,
il avait des moments d'exaltation, d'panouissement, de
gonflement, pendant lesquels il se fendait comme un tonneau trop
plein; par les fentes alors s'chappaient toujours quelques
gouttes de sa pense, et  l'chantillon on connaissait la pense
tout entire. Cromwell nous a ainsi, plus de dix fois, laiss
pntrer dans son me, quand on croyait cette me enveloppe d'un
triple airain, comme dit Horace. Mais Monck! Ah! Sire, Dieu vous
garde de faire jamais de la politique avec M. Monck! C'est lui qui
m'a fait depuis un an tous les cheveux gris que j'ai!

Monck n'est pas un illumin, lui, malheureusement, c'est un
politique; il ne se fend pas, il se resserre. Depuis dix ans il a
les yeux fixs sur un but, et nul n'a pu encore deviner lequel.

Tous les matins, comme le conseillait Louis XI, il brle son
bonnet de la nuit. Aussi, le jour o ce plan lentement et
solitairement mri clatera, il clatera avec toutes les
conditions de succs qui accompagnent toujours l'imprvu.

Voil Monck, Sire, dont vous n'aviez peut-tre jamais entendu
parler, dont vous ne connaissiez peut-tre pas mme le nom, avant
que votre frre Charles II, qui sait ce qu'il est, lui, le
pronont devant vous, c'est--dire une merveille de profondeur et
de tnacit, les deux seules choses contre lesquelles l'esprit et
l'ardeur s'moussent. Sire, j'ai eu de l'ardeur quand j'tais
jeune, j'ai eu de l'esprit toujours. Je puis m'en vanter,
puisqu'on me le reproche. J'ai fait un beau chemin avec ces deux
qualits, puisque de fils d'un pcheur de Piscina, je suis devenu
Premier ministre du roi de France, et que dans cette qualit,
Votre Majest veut bien le reconnatre, j'ai rendu quelques
services au trne de Votre Majest. Eh bien! Sire, si j'eusse
rencontr Monck sur ma route, au lieu d'y trouver M. de Beaufort,
M. de Retz, ou M. le prince, eh bien, nous tions perdus. Engagez-
vous  la lgre, Sire, et vous tomberez dans les griffes de ce
soldat politique. Le casque de Monck, Sire, est un coffre de fer
au fond duquel il enferme ses penses, et dont personne n'a la
clef. Aussi, prs de lui, ou plutt devant lui, je m'incline,
Sire, moi qui n'ai qu'une barrette de velours.

-- Que pensez-vous donc que veuille Monck, alors?

-- Eh! si je le savais, Sire, je ne vous dirais pas de vous dfier
de lui, car je serais plus fort que lui; mais avec lui j'ai peur
de deviner; de deviner! vous comprenez mon mot? car si je crois
avoir devin, je m'arrterai  une ide, et, malgr moi, je
poursuivrai cette ide. Depuis que cet homme est au pouvoir l-
bas, je suis comme ces damns de Dante  qui Satan a tordu le cou,
qui marchent en avant et qui regardent en arrire: je vais du ct
de Madrid, mais je ne perds pas de vue Londres. Deviner, avec ce
diable d'homme, c'est se tromper, et se tromper, c'est se perdre.
Dieu me garde de jamais chercher  deviner ce qu'il dsire; je me
borne, et c'est bien assez,  espionner ce qu'il fait; or, je
crois -- vous comprenez la porte du mot je crois? je crois,
relativement  Monck, n'engage  rien --, je crois qu'il a tout
bonnement envie de succder  Cromwell. Votre Charles II lui a
dj fait faire des propositions par dix personnes; il s'est
content de chasser les dix entremetteurs sans rien leur dire
autre chose que: Allez-vous-en, ou je vous fais pendre! C'est un
spulcre que cet homme! Dans ce moment-ci, Monck fait du
dvouement au Parlement Croupion; de ce dvouement, par exemple,
je ne suis pas dupe: Monck ne veut pas tre assassin. Un
assassinat l'arrterait au milieu de son oeuvre, et il faut que
son oeuvre s'accomplisse; aussi je crois, mais ne croyez pas ce
que je crois, je dis je crois par habitude; je crois que Monck
mnage le Parlement jusqu'au moment o il le brisera. On vous
demande des pes, mais c'est pour se battre contre Monck. Dieu
nous garde de nous battre contre Monck, Sire, car Monck nous
battra, et battu par Monck, je ne m'en consolerais de ma vie!
Cette victoire, je me dirais que Monck la prvoyait depuis dix
ans. Pour Dieu! Sire, par amiti pour vous, si ce n'est par
considration pour lui, que Charles II se tienne tranquille; Votre
Majest lui fera ici un petit revenu; elle lui donnera un de ses
chteaux. Eh! eh! attendez donc! mais je me rappelle le trait, ce
fameux trait dont nous parlions tout  l'heure! Votre Majest
n'en a pas mme le droit, de lui donner un chteau!

-- Comment cela?

-- Oui, oui, Sa Majest s'est engage  ne pas donner
l'hospitalit au roi Charles,  le faire sortir de France mme.
C'est pour cela que vous ferez comprendre  votre frre qu'il ne
peut rester chez nous, que c'est impossible, qu'il nous compromet,
ou moi-mme...

-- Assez, monsieur! dit Louis XIV en se levant. Que vous me
refusiez un million, vous en avez le droit: vos millions sont 
vous; que vous me refusiez deux cents gentilshommes, vous en avez
le droit encore, car vous tes Premier ministre, et vous avez, aux
yeux de la France, la responsabilit de la paix et de la guerre;
mais que vous prtendiez m'empcher, moi le roi, de donner
l'hospitalit au petit-fils de Henri IV,  mon cousin germain, au
compagnon de mon enfance! l s'arrte votre pouvoir, l commence
ma volont.

-- Sire, dit Mazarin, enchant d'en tre quitte  si bon march,
et qui n'avait d'ailleurs si chaudement combattu que pour en
arriver l; Sire, je me courberai toujours devant la volont de
mon roi; que mon roi garde donc prs de lui ou dans un de ses
chteaux le roi d'Angleterre, que Mazarin le sache, mais que le
ministre ne le sache pas.

-- Bonne nuit, monsieur, dit Louis XIV, je m'en vais dsespr.

-- Mais convaincu, c'est tout ce qu'il me faut, Sire, rpliqua
Mazarin.

Le roi ne rpondit pas, et se retira tout pensif, convaincu, non
pas de tout ce que lui avait dit Mazarin, mais d'une chose au
contraire qu'il s'tait bien gard de lui dire, c'tait de la
ncessit d'tudier srieusement ses affaires et celles de
l'Europe, car il les voyait difficiles et obscures.

Louis retrouva le roi d'Angleterre assis  la mme place o il
l'avait laiss.

En l'apercevant, le prince anglais se leva; mais du premier coup
d'oeil il vit le dcouragement crit en lettres sombres sur le
front de son cousin.

Alors, prenant la parole le premier, comme pour faciliter  Louis
l'aveu pnible qu'il avait  lui faire:

-- Quoi qu'il en soit, dit-il, je n'oublierai jamais toute la
bont, toute l'amiti dont vous avez fait preuve  mon gard.

-- Hlas! rpliqua sourdement Louis XIV, bonne volont strile,
mon frre!

Charles II devint extrmement ple, passa une main froide sur son
front, et lutta quelques instants contre un blouissement qui le
fit chanceler.

-- Je comprends, dit-il enfin, plus d'espoir!

Louis saisit la main de Charles II.

-- Attendez, mon frre, dit-il, ne prcipitez rien, tout peut
changer; ce sont les rsolutions extrmes qui ruinent les causes;
ajoutez, je vous en supplie, une anne d'preuve encore aux annes
que vous avez dj subies. Il n'y a, pour vous dcider  agir en
ce moment plutt qu'en un autre, ni occasion ni opportunit; venez
avec moi, mon frre, je vous donnerai une de mes rsidences, celle
qu'il vous plaira d'habiter; j'aurai l'oeil avec vous sur les
vnements, nous les prparerons ensemble; allons, mon frre, du
courage!

Charles II dgagea sa main de celle du roi, et se reculant pour le
saluer avec plus de crmonie:

-- De tout mon coeur, merci, rpliqua-t-il, Sire, mais j'ai pri
sans rsultat le plus grand roi de la terre, maintenant je vais
demander un miracle  Dieu.

Et il sortit sans vouloir en entendre davantage, le front haut, la
main frmissante, avec une contraction douloureuse de son noble
visage, et cette sombre profondeur du regard qui, ne trouvant plus
d'espoir dans le monde des hommes, semble aller au-del en
demander  des mondes inconnus.

L'officier des mousquetaires, en le voyant ainsi passer livide,
s'inclina presque  genoux pour le saluer.

Il prit ensuite un flambeau, appela deux mousquetaires et
descendit avec le malheureux roi l'escalier dsert, tenant  la
main gauche son chapeau, dont la plume balayait les degrs.

Arriv  la porte, l'officier demanda au roi de quel ct il se
dirigeait, afin d'y envoyer les mousquetaires.

-- Monsieur, rpondit Charles II  demi-voix, vous qui avez connu
mon pre, dites-vous, peut-tre avez-vous pri pour lui? Si cela
est ainsi, ne m'oubliez pas non plus dans vos prires. Maintenant
je m'en vais seul, et vous prie de ne point m'accompagner ni de me
faire accompagner plus loin.

L'officier s'inclina et renvoya ses mousquetaires dans l'intrieur
du palais.

Mais lui demeura un instant sous le porche pour voir Charles II
s'loigner et se perdre dans l'ombre de la rue tournante.

--  celui-l, comme autrefois  son pre, murmura-t-il, Athos,
s'il tait l, dirait avec raison: Salut  la Majest tombe!

Puis, montant les escaliers:

-- Ah! le vilain service que je fais! dit-il  chaque marche. Ah!
le piteux matre! La vie ainsi faite n'est plus tolrable, et il
est temps enfin que je prenne mon parti!... Plus de gnrosit,
plus d'nergie! continua-t-il.

Allons, le matre a russi, l'lve est atrophi pour toujours.
Mordioux! je n'y rsisterai pas. Allons, vous autres, continua-t-
il en entrant dans l'antichambre, que faites-vous l  me regarder
ainsi? teignez ces flambeaux et rentrez  vos postes! Ah! vous me
gardiez? Oui, vous veillez sur moi, n'est-ce pas, bonnes gens?
Braves niais! je ne suis pas le duc de Guise, allez, et l'on ne
m'assassinera pas dans le petit couloir. D'ailleurs, ajouta-t-il
tout bas, ce serait une rsolution, et l'on ne prend plus de
rsolutions depuis que M. le cardinal de Richelieu est mort. Ah! 
la bonne heure, c'tait un homme, celui-l! C'est dcid, ds
demain je jette la casaque aux orties!

Puis, se ravisant:

-- Non, dit-il, pas encore! J'ai une superbe preuve  faire, et
je la ferai; mais celle-l, je le jure, ce sera la dernire,
mordioux!

Il n'avait pas achev, qu'une voix partit de la chambre du roi.

-- Monsieur le lieutenant! dit cette voix.

-- Me voici, rpondit-il.

-- Le roi demande  vous parler.

-- Allons, dit le lieutenant, peut-tre est-ce pour ce que je
pense. Et il entra chez le roi.


Chapitre XII -- Le roi et le lieutenant


Lorsque le roi vit l'officier prs de lui, il congdia son valet
de chambre et son gentilhomme.

-- Qui est de service demain, monsieur? demanda-t-il alors. Le
lieutenant inclina la tte avec une politesse de soldat et
rpondit:

-- Moi, Sire.

-- Comment, encore vous?

-- Moi toujours.

-- Comment cela se fait-il, monsieur?

-- Sire, les mousquetaires, en voyage, fournissent tous les postes
de la maison de Votre Majest, c'est--dire le vtre, celui de la
reine mre et celui de M. le cardinal, qui emprunte au roi la
meilleure partie ou plutt la plus nombreuse partie de sa garde
royale.

-- Mais les intrims?

-- Il n'y a d'intrim, Sire, que pour vingt ou trente hommes qui
se reposent sur cent vingt. Au Louvre, c'est diffrent, et si
j'tais au Louvre, je me reposerais sur mon brigadier; mais en
route, Sire, on ne sait ce qui peut arriver et j'aime assez faire
ma besogne moi-mme.

-- Ainsi, vous tes de garde tous les jours?

-- Et toutes les nuits, oui, Sire.

-- Monsieur, je ne puis souffrir cela, et je veux que vous vous
reposiez.

-- C'est fort bien, Sire, mais moi, je ne le veux pas.

-- Plat-il? fit le roi, qui ne comprit pas tout d'abord le sens
de cette rponse.

-- Je dis, Sire, que je ne veux pas m'exposer  une faute. Si le
diable avait un mauvais tour  me jouer, vous comprenez, Sire,
comme il connat l'homme auquel il a affaire, il choisirait le
moment o je ne serais point l. Mon service avant tout et la paix
de ma conscience.

-- Mais  ce mtier-l, monsieur, vous vous tuerez.

-- Eh! Sire, il y a trente-cinq ans que je le fais, ce mtier-l,
et je suis l'homme de France et de Navarre qui se porte le mieux.
Au surplus, Sire, ne vous inquitez pas de moi, je vous prie; cela
me semblerait trop trange, attendu que je n'en ai pas l'habitude.

Le roi coupa court  la conversation par une question nouvelle.

-- Vous serez donc l demain matin? demanda-t-il.

-- Comme  prsent, oui, Sire.

Le roi fit alors quelques tours dans sa chambre; il tait facile
de voir qu'il brlait du dsir de parler, mais qu'une crainte
quelconque le retenait. Le lieutenant, debout, immobile, le feutre
 la main, le poing sur la hanche, le regardait faire ses
volutions, et tout en le regardant, il grommelait en mordant sa
moustache:

Il n'a pas de rsolution pour une demi-pistole, ma parole
d'honneur! Gageons qu'il ne parlera point.

Le roi continuait de marcher, tout en jetant de temps en temps un
regard de ct sur le lieutenant.

C'est son pre tout crach, poursuivait celui-ci dans son
monologue secret; il est  la fois orgueilleux, avare et timide.
Peste soit du matre, va!

Louis s'arrta.

-- Lieutenant? dit-il.

-- Me voil, Sire.

-- Pourquoi donc, ce soir, avez-vous cri l-bas, dans la salle:
Le service du roi, les mousquetaires de Sa Majest?

-- Parce que vous m'en avez donn l'ordre, Sire.

-- Moi?

-- Vous-mme.

-- En vrit, je n'ai pas dit un seul mot de cela, monsieur.

-- Sire, on donne un ordre par un signe, par un geste, par un clin
d'oeil, aussi franchement, aussi clairement qu'avec la parole. Un
serviteur qui n'aurait que des oreilles ne serait que la moiti
d'un bon serviteur.

-- Vos yeux sont bien perants alors, monsieur.

-- Pourquoi cela, Sire?

-- Parce qu'ils voient ce qui n'est point.

-- Mes yeux sont bons, en effet, Sire, quoiqu'ils aient beaucoup
servi et depuis longtemps leur matre; aussi, toutes les fois
qu'ils ont quelque chose  voir, ils n'en manquent pas l'occasion.
Or, ce soir ils ont vu que Votre Majest rougissait  force
d'avoir envie de biller; que Votre Majest regardait avec des
supplications loquentes, d'abord Son minence, ensuite Sa Majest
la reine mre, enfin la porte par laquelle on sort; et ils ont si
bien remarqu tout ce que je viens de dire, qu'ils ont vu les
lvres de Votre Majest articuler ces paroles: Qui donc me
sortira de l?

-- Monsieur!

-- Ou tout au moins ceci, Sire: Mes mousquetaires! Alors je n'ai
pas hsit. Ce regard tait pour moi, la parole tait pour moi;
j'ai cri aussitt: Les mousquetaires de Sa Majest! Et
d'ailleurs, cela est si vrai, Sire, que Votre Majest, non
seulement ne m'a pas donn tort, mais encore m'a donn raison en
partant sur-le-champ.

Le roi se dtourna pour sourire; puis, aprs quelques secondes, il
ramena son oeil limpide sur cette physionomie si intelligente, si
hardie et si ferme, qu'on et dit le profil nergique et fier de
l'aigle en face du soleil.

-- C'est bien, dit-il aprs un court silence, pendant lequel il
essaya, mais en vain, de faire baisser les yeux  son officier.

Mais voyant que le roi ne disait plus rien, celui-ci pirouetta sur
ses talons et fit trois pas pour s'en aller en murmurant: Il ne
parlera pas, mordioux! il ne parlera pas!

-- Merci, monsieur, dit alors le roi.

En vrit, poursuivit le lieutenant, il n'et plus manqu que
cela, tre blm pour avoir t moins sot qu'un autre.

Et il gagna la porte en faisant sonner militairement ses perons.

Mais arriv sur le seuil, et sentant que le dsir du roi
l'attirait en arrire, il se retourna.

-- Votre Majest m'a tout dit? demanda-t-il d'un ton que rien ne
saurait rendre et qui, sans paratre provoquer la confiance
royale, contenait tant de persuasive franchise, que le roi
rpliqua sur-le-champ:

-- Si fait, monsieur, approchez.

Allons donc! murmura l'officier, il y vient enfin!

-- coutez-moi.

-- Je ne perds pas une parole, Sire.

-- Vous monterez  cheval, monsieur, demain, vers quatre heures du
matin, et vous me ferez seller un cheval pour moi.

-- Des curies de Votre Majest?

-- Non, d'un de vos mousquetaires.

-- Trs bien, Sire. Est-ce tout?

-- Et vous m'accompagnerez.

-- Seul?

-- Seul.

-- Viendrai-je qurir Votre Majest, ou l'attendrai-je?

-- Vous m'attendrez.

-- O cela, Sire?

--  la petite porte du parc.

Le lieutenant s'inclina, comprenant que le roi lui avait dit tout
ce qu'il avait  lui dire.

En effet, le roi le congdia par un geste tout aimable de sa main.
L'officier sortit de la chambre du roi et revint se placer
philosophiquement sur sa chaise, o, bien loin de s'endormir,
comme on aurait pu le croire, vu l'heure avance de la nuit, il se
mit  rflchir plus profondment qu'il n'avait jamais fait.

Le rsultat de ces rflexions ne fut point aussi triste que
l'avaient t les rflexions prcdentes.

Allons, il a commenc, dit-il; l'amour le pousse, il marche, il
marche! Le roi est nul chez lui, mais l'homme vaudra peut-tre
quelque chose. D'ailleurs, nous verrons bien demain matin... Oh!
oh! s'cria-t-il tout  coup en se redressant, voil une ide
gigantesque, mordioux! et peut-tre ma fortune est-elle dans cette
ide-l!

Aprs cette exclamation, l'officier se leva et arpenta, les mains
dans les poches de son justaucorps, l'immense antichambre qui lui
servait d'appartement.

La bougie flambait avec fureur sous l'effort d'une brise frache
qui, s'introduisant par les gerures de la porte et par les fentes
de la fentre, coupait diagonalement la salle. Elle projetait une
lueur rougetre, ingale, tantt radieuse, tantt ternie, et l'on
voyait marcher sur la muraille la grande ombre du lieutenant,
dcoupe en silhouette comme une figure de Callot, avec l'pe en
broche et le feutre empanach.

Certes, murmurait-il, ou je me trompe fort, ou le Mazarin tend l
un pige au jeune amoureux; le Mazarin a donn ce soir un rendez-
vous et une adresse aussi complaisamment que l'et pu faire
M. Dangeau lui-mme. J'ai entendu et je sais la valeur des
paroles. Demain matin, a-t-il dit, elles passeront  la hauteur
du pont de Blois. Mordioux! c'est clair, cela! et surtout pour un
amant! C'est pourquoi cet embarras, c'est pourquoi cette
hsitation, c'est pourquoi cet ordre: Monsieur le lieutenant de
mes mousquetaires,  cheval demain,  quatre heures du matin. Ce
qui est aussi clair que s'il m'et dit: Monsieur le lieutenant de
mes mousquetaires, demain,  quatre heures du matin, au pont de
Blois, entendez-vous? Il y a donc l un secret d'tat que moi,
chtif, je tiens  l'heure qu'il est. Et pourquoi est-ce que je le
tiens? Parce que j'ai de bons yeux, comme je le disais tout 
l'heure  Sa Majest. C'est qu'on dit qu'il l'aime  la fureur,
cette petite poupe d'Italienne! C'est qu'on dit qu'il s'est jet
aux genoux de sa mre pour lui demander de l'pouser! C'est qu'on
dit que la reine a t jusqu' consulter la cour de Rome pour
savoir si un pareil mariage, fait contre sa volont, serait
valable! Oh! si j'avais encore vingt-cinq ans! si j'avais l, 
mes cts, ceux que je n'ai plus! si je ne mprisais pas
profondment tout le monde, je brouillerais M. de Mazarin avec la
reine mre, la France avec l'Espagne, et je ferais une reine de ma
faon; mais, bah!

Et le lieutenant fit claquer ses doigts en signe de ddain.

Ce misrable Italien, ce pleutre, ce ladre vert, qui vient de
refuser un million au roi d'Angleterre, ne me donnerait peut-tre
pas mille pistoles pour la nouvelle que je lui porterais. Oh!
mordioux! voil que je tombe en enfance! voil que je m'abrutis!
Le Mazarin donner quelque chose, ha! ha! ha!

Et l'officier se mit  rire formidablement tout seul.

Dormons, dit-il, dormons, et tout de suite. J'ai l'esprit fatigu
de ma soire, demain il verra plus clair qu'aujourd'hui.

Et sur cette recommandation faite  lui-mme, il s'enveloppa de
son manteau, narguant son royal voisin.

Cinq minutes aprs, il dormait les poings ferms, les lvres
entrouvertes, laissant chapper, non pas son secret, mais un
ronflement sonore qui se dveloppait  l'aise sous la vote
majestueuse de l'antichambre.


Chapitre XIII -- Marie de Mancini


Le soleil clairait  peine de ses premiers rayons les grands bois
du parc et les hautes girouettes du chteau, quand le jeune roi,
rveill dj depuis plus de deux heures, et tout entier 
l'insomnie de l'amour, ouvrit son volet lui-mme et jeta un regard
curieux sur les cours du palais endormi.

Il vit qu'il tait l'heure convenue: la grande horloge de la cour
marquait mme quatre heures un quart.

Il ne rveilla point son valet de chambre, qui dormait
profondment  quelque distance; il s'habilla seul, et ce valet,
tout effar, arrivait, croyant avoir manqu  son service, lorsque
Louis le renvoya dans sa chambre en lui recommandant le silence le
plus absolu. Alors il descendit le petit escalier, sortit par une
porte latrale, et aperut le long du mur du parc un cavalier qui
tenait un cheval de main.

Ce cavalier tait mconnaissable dans son manteau et sous son
chapeau.

Quant au cheval, sell comme celui d'un bourgeois riche, il
n'offrait rien de remarquable  l'oeil le plus exerc.

Louis vint prendre la bride de ce cheval; l'officier lui tint
l'trier, sans quitter lui-mme la selle, et demanda d'une voix
discrte les ordres de Sa Majest.

-- Suivez-moi, rpondit Louis XIV.

L'officier mit son cheval au trot derrire celui de son matre, et
ils descendirent ainsi vers le pont.

Lorsqu'ils furent de l'autre ct de la Loire:

-- Monsieur, dit le roi, vous allez me faire le plaisir de piquer
devant vous jusqu' ce que vous aperceviez un carrosse; alors vous
reviendrez m'avertir; je me tiens ici.

-- Votre Majest daignera-t-elle me donner quelques dtails sur le
carrosse que je suis charg de dcouvrir?

-- Un carrosse dans lequel vous verrez deux dames et probablement
aussi leurs suivantes.

-- Sire, je ne veux point faire d'erreur; y a-t-il encore un autre
signe auquel je puisse reconnatre ce carrosse?

-- Il sera, selon toute probabilit, aux armes de M. le cardinal.

-- C'est bien, Sire, rpondit l'officier, entirement fix sur
l'objet de sa reconnaissance.

Il mit alors son cheval au grand trot et piqua du ct indiqu par
le roi. Mais il n'eut pas fait cinq cents pas qu'il vit quatre
mules, puis un carrosse poindre derrire un monticule.

Derrire ce carrosse en venait un autre. Il n'eut besoin que d'un
coup d'oeil pour s'assurer que c'taient bien l les quipages
qu'il tait venu chercher.

Il tourna bride sur-le-champ, et se rapprochant du roi:

-- Sire, dit-il, voici les carrosses. Le premier, en effet,
contient deux dames avec leurs femmes de chambre; le second
renferme des valets de pied, des provisions, des hardes.

-- Bien, bien, rpondit le roi d'une voix tout mue. Eh bien!
allez, je vous prie, dire  ces dames qu'un cavalier de la cour
dsire prsenter ses hommages  elles seules.

L'officier partit au galop.

-- Mordioux! disait-il tout en courant, voil un emploi nouveau et
honorable, j'espre! Je me plaignais de n'tre rien, je suis
confident du roi. Un mousquetaire, c'est  en crever d'orgueil!

Il s'approcha du carrosse et fit sa commission en messager galant
et spirituel.

Deux dames taient en effet dans le carrosse: l'une d'une grande
beaut, quoique un peu maigre; l'autre moins favorise de la
nature, mais vive, gracieuse, et runissant dans les lgers plis
de son front tous les signes de la volont. Ses yeux vifs et
perants, surtout, parlaient plus loquemment que toutes les
phrases amoureuses de mise en ces temps de galanterie. Ce fut 
celle-l que d'Artagnan s'adressa sans se tromper, quoique, ainsi
que nous l'avons dit, l'autre ft plus jolie peut-tre.

-- Mesdames, dit-il, je suis le lieutenant des mousquetaires, et
il y a sur la route un cavalier qui vous attend et qui dsire vous
prsenter ses hommages.

 ces mots, dont il suivait curieusement l'effet, la dame aux yeux
noirs poussa un cri de joie, se pencha hors de la portire, et,
voyant accourir le cavalier, tendit les bras en s'criant:

-- Ah! mon cher Sire!

Et les larmes jaillirent aussitt de ses yeux. Le cocher arrta
ses chevaux, les femmes de chambre se levrent avec confusion au
fond du carrosse, et la seconde dame baucha une rvrence
termine par le plus ironique sourire que la jalousie ait jamais
dessin sur des lvres de femme.

-- Marie! chre Marie! s'cria le roi en prenant dans ses deux
mains la main de la dame aux yeux noirs.

Et, ouvrant lui-mme la lourde portire, il l'attira hors du
carrosse avec tant d'ardeur qu'elle fut dans ses bras avant de
toucher la terre. Le lieutenant, post de l'autre ct du
carrosse, voyait et entendait sans tre remarqu.

Le roi offrit son bras  Mlle de Mancini, et fit signe aux cochers
et aux laquais de poursuivre leur chemin.

Il tait six heures  peu prs; la route tait frache et
charmante; de grands arbres aux feuillages encore nous dans leur
bourre dore laissaient filtrer la rose du matin suspendue comme
des diamants liquides  leurs branches frmissantes; l'herbe
s'panouissait au pied des haies; les hirondelles, revenues depuis
quelques jours, dcrivaient leurs courbes gracieuses entre le ciel
et l'eau; une brise parfume par les bois dans leur floraison
courait le long de cette route et ridait la nappe d'eau du fleuve;
toutes ces beauts du jour, tous ces parfums des plantes, toutes
ces aspirations de la terre vers le ciel, enivraient les deux
amants, marchant cte  cte, appuys l'un  l'autre, les yeux sur
les yeux, la main dans la main, et qui, s'attardant par un commun
dsir, n'osaient parler, tant ils avaient de choses  se dire.

L'officier vit que le cheval abandonn errait  et l et
inquitait Mlle de Mancini. Il profita du prtexte pour se
rapprocher en arrtant le cheval, et,  pied aussi entre les deux
montures qu'il maintenait, il ne perdit pas un mot ni un geste des
deux amants. Ce fut Mlle de Mancini qui commena.

-- Ah! mon cher Sire, dit elle, vous ne m'abandonnez donc pas,
vous?

-- Non, rpondit le roi: vous le voyez bien, Marie.

-- On me l'avait tant dit, cependant: qu' peine serions-nous
spars, vous ne penseriez plus  moi!

-- Chre Marie, est-ce donc d'aujourd'hui que vous vous apercevez
que nous sommes entours de gens intresss  nous tromper?

-- Mais enfin, Sire, ce voyage, cette alliance avec l'Espagne? On
vous marie!

Louis baissa la tte.

En mme temps l'officier put voir luire au soleil les regards de
Marie de Mancini, brillants comme une dague qui jaillit du
fourreau.

-- Et vous n'avez rien fait pour notre amour? demanda la jeune
fille aprs un instant de silence.

-- Ah! mademoiselle, comment pouvez-vous croire cela! Je me suis
jet aux genoux de ma mre; j'ai pri, j'ai suppli; j'ai dit que
tout mon bonheur tait en vous; j'ai menac...

-- Eh bien? demanda vivement Marie.

-- Eh bien! la reine mre a crit en cour de Rome, et on lui a
rpondu qu'un mariage entre nous n'aurait aucune valeur et serait
cass par le Saint-Pre. Enfin, voyant qu'il n'y avait pas
d'espoir pour nous, j'ai demand qu'on retardt au moins mon
mariage avec l'infante.

-- Ce qui n'empche point que vous ne soyez en route pour aller
au-devant d'elle.

-- Que voulez-vous!  mes prires,  mes supplications,  mes
larmes, on a rpondu par la raison d'tat.

-- Eh bien?

-- Eh bien! que voulez-vous faire, mademoiselle, lorsque tant de
volonts se liguent contre moi?

Ce fut au tour de Marie de baisser la tte.

-- Alors, il me faudra vous dire adieu pour toujours, dit-elle.
Vous savez qu'on m'exile, qu'on m'ensevelit; vous savez qu'on fait
plus encore, vous savez qu'on me marie, aussi, moi!

Louis devint ple et porta une main  son coeur.

-- S'il ne se ft agi que de ma vie, moi aussi j'ai t si fort
perscute que j'eusse cd, mais j'ai cru qu'il s'agissait de la
vtre, mon cher Sire, et j'ai combattu pour conserver votre bien.

-- Oh! oui, mon bien, mon trsor! murmura le roi, plus galamment
que passionnment peut-tre.

-- Le cardinal et cd, dit Marie, si vous vous fussiez adress 
lui, si vous eussiez insist. Le cardinal appeler le roi de France
son neveu! comprenez-vous, Sire! Il et tout fait pour cela, mme
la guerre; le cardinal, assur de gouverner seul, sous le double
prtexte qu'il avait lev le roi et qu'il lui avait donn sa
nice, le cardinal et combattu toutes les volonts, renvers tous
les obstacles. Oh! Sire, Sire, je vous en rponds. Moi, je suis
une femme et je vois clair dans tout ce qui est amour.

Ces paroles produisirent sur le roi une impression singulire. On
et dit qu'au lieu d'exalter sa passion, elles la refroidissaient.
Il ralentit le pas et dit avec prcipitation:

-- Que voulez-vous, mademoiselle! tout a chou.

-- Except votre volont, n'est-ce pas, mon cher Sire?

-- Hlas! dit le roi rougissant, est-ce que j'ai une volont, moi!

-- Oh! laissa chapper douloureusement Mlle de Mancini, blesse de
ce mot.

-- Le roi n'a de volont que celle que lui dicte la politique, que
celle que lui impose la raison d'tat.

-- Oh! c'est que vous n'avez pas d'amour! s'cria Marie; si vous
m'aimiez, Sire, vous auriez une volont.

En prononant ces mots, Marie leva les yeux sur son amant, qu'elle
vit plus ple et plus dfait qu'un exil qui va quitter  jamais
sa terre natale.

-- Accusez-moi, murmura le roi, mais ne me dites point que je ne
vous aime pas.

Un long silence suivit ces mots, que le jeune roi avait prononcs
avec un sentiment bien vrai et bien profond.

-- Je ne puis penser, Sire, continua Marie, tentant un dernier
effort, que demain, aprs-demain, je ne vous verrai plus; je ne
puis penser que j'irai finir mes tristes jours loin de Paris, que
les lvres d'un vieillard, d'un inconnu, toucheraient cette main
que vous tenez dans les vtres; non, en vrit, je ne puis penser
 tout cela, mon cher Sire, sans que mon pauvre coeur clate de
dsespoir.

Et, en effet, Marie de Mancini fondit en larmes. De son ct, le
roi, attendri, porta son mouchoir  ses lvres et touffa un
sanglot.

-- Voyez, dit-elle, les voitures se sont arrtes; ma soeur
m'attend, l'heure est suprme: ce que vous allez dcider sera
dcid pour toute la vie! Oh! Sire, vous voulez donc que je vous
perde? Vous voulez donc, Louis, que celle  qui vous avez dit: Je
vous aime appartienne  un autre qu' son roi,  son matre, 
son amant? Oh! du courage, Louis! un mot, un seul mot! dites: Je
veux! et toute ma vie est enchane  la vtre, et tout mon coeur
est  vous  jamais.

Le roi ne rpondit rien.

Marie alors le regarda comme Didon regarda ne aux Champs
lysens, farouche et ddaigneuse.

-- Adieu, donc, dit-elle, adieu la vie, adieu l'amour, adieu le
Ciel!

Et elle fit un pas pour s'loigner; le roi la retint, lui saisit
la main, qu'il colla sur ses lvres, et, le dsespoir l'emportant
sur la rsolution qu'il paraissait avoir prise intrieurement, il
laissa tomber sur cette belle main une larme brlante de regret
qui fit tressaillir Marie comme si effectivement cette larme l'et
brle.

Elle vit les yeux humides du roi, son front ple, ses lvres
convulsives, et s'cria avec un accent que rien ne pourrait
rendre:

-- Oh! Sire, vous tes roi, vous pleurez, et je pars!

Le roi, pour toute rponse, cacha son visage dans son mouchoir.

L'officier poussa comme un rugissement qui effraya les deux
chevaux. Mlle de Mancini, indigne, quitta le roi et remonta
prcipitamment dans son carrosse en criant au cocher:

-- Partez, partez vite!

Le cocher obit, fouetta ses chevaux, et le lourd carrosse
s'branla sur ses essieux criards, tandis que le roi de France,
seul, abattu, ananti, n'osait plus regarder ni devant ni derrire
lui.


Chapitre XIV -- O le roi et le lieutenant font chacun preuve de
mmoire


Quand le roi, comme tous les amoureux du monde, eut longtemps et
attentivement regard  l'horizon disparatre le carrosse qui
emportait sa matresse; lorsqu'il se fut tourn et retourn cent
fois du mme ct, et qu'il eut enfin russi  calmer quelque peu
l'agitation de son coeur et de sa pense, il se souvint enfin
qu'il n'tait pas seul. L'officier tenait toujours le cheval par
la bride, et n'avait pas perdu tout espoir de voir le roi revenir
sur sa rsolution. Il a encore la ressource de remonter  cheval
et de courir aprs le carrosse: on n'aura rien perdu pour
attendre. Mais l'imagination du lieutenant des mousquetaires
tait trop brillante et trop riche; elle laissa en arrire celle
du roi, qui se garda bien de se porter  un pareil excs de luxe.

Il se contenta de se rapprocher de l'officier, et d'une voix
dolente:

-- Allons, dit-il, nous avons fini...  cheval.

L'officier imita ce maintien, cette lenteur, cette tristesse et
enfourcha lentement et tristement sa monture. Le roi piqua, le
lieutenant le suivit.

Au pont, Louis se retourna une dernire fois. L'officier, patient
comme un dieu qui a l'ternit devant et derrire lui, espra
encore un retour d'nergie. Mais ce fut inutilement, rien ne
parut. Louis gagna la rue qui conduisait au chteau et rentra
comme sept heures sonnaient. Une fois que le roi fut bien rentr
et que le mousquetaire eut bien vu, lui qui voyait tout, un coin
de tapisserie se soulever  la fentre du cardinal, il poussa un
grand soupir comme un homme qu'on dlie des plus troites
entraves, et il dit  demi-voix:

-- Pour le coup, mon officier, j'espre que c'est fini!

Le roi appela son gentilhomme.

-- Je ne recevrai personne avant deux heures, dit-il, entendez-
vous, monsieur?

-- Sire, rpliqua le gentilhomme, il y a cependant quelqu'un qui
demandait  entrer.

-- Qui donc?

-- Votre lieutenant de mousquetaires.

-- Celui qui m'a accompagn?

-- Oui, Sire.

-- Ah! fit le roi. Voyons, qu'il entre. L'officier entra.

Le roi fit signe, le gentilhomme et le valet de chambre sortirent.
Louis les suivit des yeux jusqu' ce qu'ils eussent referm la
porte, et lorsque les tapisseries furent retombes derrire eux:

-- Vous me rappelez par votre prsence, monsieur, dit le roi, ce
que j'avais oubli de vous recommander, c'est--dire la discrtion
la plus absolue.

-- Oh! Sire, pourquoi Votre Majest se donne-t-elle la peine de me
faire une pareille recommandation? on voit bien qu'elle ne me
connat pas.

-- Oui, monsieur, c'est la vrit; je sais que vous tes discret;
mais comme je n'avais rien prescrit...

L'officier s'inclina.

-- Votre Majest n'a plus rien  me dire? demanda-t-il.

-- Non, monsieur, et vous pouvez vous retirer.

-- Obtiendrai-je la permission de ne pas le faire avant d'avoir
parl au roi, Sire?

-- Qu'avez-vous  me dire? Expliquez-vous, monsieur.

-- Sire, une chose sans importance pour vous, mais qui m'intresse
normment, moi. Pardonnez-moi donc de vous en entretenir. Sans
l'urgence, sans la ncessit, je ne l'eusse jamais fait, et je
fusse disparu, muet, et petit, comme j'ai toujours t.

-- Comment, disparu! Je ne vous comprends pas.

-- Sire, en un mot, dit l'officier, je viens demander mon cong 
Votre Majest.

Le roi fit un mouvement de surprise, mais l'officier ne bougea pas
plus qu'une statue.

-- Votre cong,  vous, monsieur? et pour combien de temps, je
vous prie?

-- Mais pour toujours, Sire.

-- Comment, vous quitteriez mon service, monsieur? dit Louis avec
un mouvement qui dcelait plus que de la surprise.

-- Sire, j'ai ce regret.

-- Impossible.

-- Si fait, Sire: je me fais vieux; voil trente-quatre ou trente-
cinq ans que je porte le harnais; mes pauvres paules sont
fatigues; je sens qu'il faut laisser la place aux jeunes.

Je ne suis pas du nouveau sicle, moi! j'ai encore un pied pris
dans l'ancien; il en rsulte que tout tant trange  mes yeux,
tout m'tonne et tout m'tourdit. Bref! j'ai l'honneur de demander
mon cong  Votre Majest.

-- Monsieur, dit le roi en regardant l'officier, qui portait sa
casaque avec une aisance que lui et envie un jeune homme, vous
tes plus fort et plus vigoureux que moi.

-- Oh! rpondit l'officier avec un sourire de fausse modestie.
Votre Majest me dit cela parce que j'ai encore l'oeil assez bon
et le pied assez sr, parce que je ne suis pas mal  cheval et que
ma moustache est encore noire; mais, Sire, vanit des vanits que
tout cela; illusions que tout cela, apparence, fume, Sire! J'ai
l'air jeune encore, c'est vrai, mais je suis vieux au fond, et
avant six mois, j'en suis sr, je serai cass, podagre, impotent.
Ainsi donc, Sire...

-- Monsieur, interrompit le roi, rappelez-vous vos paroles,
d'hier, vous me disiez  cette mme place o vous tes que vous
tiez dou de la meilleure sant de France, que la fatigue vous
tait inconnue, que vous n'aviez aucun souci de passer nuits et
jours  votre poste. M'avez-vous dit cela, oui ou non? Rappelez
vos souvenirs, monsieur.

L'officier poussa un soupir.

-- Sire, dit-il, la vieillesse est vaniteuse, et il faut bien
pardonner aux vieillards de faire leur loge que personne ne fait
plus. Je disais cela, c'est possible; mais le fait est, Sire, que
je suis trs fatigu et que je demande ma retraite.

-- Monsieur, dit le roi en avanant sur l'officier avec un geste
plein de finesse et de majest, vous ne me donnez pas la vritable
raison; vous voulez quitter mon service, c'est vrai, mais vous me
dguisez le motif de cette retraite.

-- Sire, croyez bien...

-- Je crois ce que je vois, monsieur; je vois un homme nergique,
vigoureux, plein de prsence d'esprit, le meilleur soldat de
France, peut-tre, et ce personnage-l ne me persuade pas le moins
du monde que vous ayez besoin de repos.

-- Ah! Sire, dit le lieutenant avec amertume, que d'loges! Votre
Majest me confond, en vrit! nergique, vigoureux, spirituel,
brave, le meilleur soldat de l'arme! mais, Sire, Votre Majest
exagre mon peu de mrite,  ce point que si bonne opinion que
j'aie de moi, je ne me reconnais plus en vrit. Si j'tais assez
vain pour croire  moiti seulement aux paroles de Votre Majest,
je me regarderais comme un homme prcieux, indispensable; je
dirais qu'un serviteur, lorsqu'il runit tant et de si brillantes
qualits, est un trsor sans prix. Or, Sire, j'ai t toute ma
vie, je dois le dire, except aujourd'hui, apprci,  mon avis,
fort au-dessous de ce que je valais. Je le rpte, Votre Majest
exagre donc.

Le roi frona le sourcil, car il voyait une raillerie sourire
amrement au fond des paroles de l'officier.

-- Voyons, monsieur, dit-il, abordons franchement la question.
Est-ce que mon service ne vous plat pas, dites? Allons, point de
dtours, rpondez hardiment, franchement, je le veux.

L'officier, qui roulait depuis quelques instants d'un air assez
embarrass son feutre entre ses mains, releva la tte  ces mots.

-- Oh! Sire, dit-il, voil qui me met un peu plus  l'aise.  une
question pose aussi franchement, je rpondrai moi-mme
franchement. Dire vrai est une bonne chose, tant  cause du
plaisir qu'on prouve  se soulager le coeur, qu' cause de la
raret du fait. Je dirai donc la vrit  mon roi, tout en le
suppliant d'excuser la franchise d'un vieux soldat.

Louis regarda son officier avec une vive inquitude qui se
manifesta par l'agitation de son geste.

-- Eh bien! donc, parlez, dit-il; car je suis impatient d'entendre
les vrits que vous avez  me dire.

L'officier jeta son chapeau sur une table, et sa figure, dj si
intelligente et si martiale, prit tout  coup un trange caractre
de grandeur et de solennit.

-- Sire, dit-il, je quitte le service du roi parce que je suis
mcontent. Le valet, en ce temps-ci, peut s'approcher
respectueusement de son matre comme je le fais, lui donner
l'emploi de son travail, lui rapporter les outils, lui rendre
compte des fonds qui lui ont t confis, et dire: Matre, ma
journe est faite, payez-moi, je vous prie, et sparons-nous.

-- Monsieur, monsieur! s'cria le roi, pourpre de colre.

-- Ah! Sire, rpondit l'officier en flchissant un moment le
genou, jamais serviteur ne fut plus respectueux que je ne le suis
devant Votre Majest; seulement, vous m'avez ordonn de dire la
vrit. Or, maintenant que j'ai commenc de la dire, il faut
qu'elle clate, mme si vous me commandiez de la taire.

Il y avait une telle rsolution exprime dans les muscles froncs
du visage de l'officier, que Louis XIV n'eut pas besoin de lui
dire de continuer; il continua donc, tandis que le roi le
regardait avec une curiosit mle d'admiration.

-- Sire, voici bientt trente-cinq ans, comme je le disais, que je
sers la maison de France; peu de gens ont us autant d'pes que
moi  ce service, et les pes dont je parle taient de bonnes
pes, Sire. J'tais enfant, j'tais ignorant de toutes choses
except du courage, quand le roi votre pre devina en moi un
homme. J'tais un homme, Sire, lorsque le cardinal de Richelieu,
qui s'y connaissait, devina en moi un ennemi. Sire, l'histoire de
cette inimiti de la fourmi et du lion, vous l'eussiez pu lire
depuis la premire jusqu' la dernire ligne dans les archives
secrtes de votre famille. Si jamais l'envie vous en prend, Sire,
faites-le; cette histoire en vaut la peine, c'est moi qui vous le
dis. Vous y lirez que le lion, fatigu, lass, haletant, demanda
enfin grce, et, il faut lui rendre cette justice, qu'il fit grce
aussi. Oh! ce fut un beau temps, Sire, sem de batailles, comme
une pope du Tasse ou de l'Arioste! Les merveilles de ce temps-
l, auxquelles le ntre refuserait de croire, furent pour nous
tous des banalits. Pendant cinq ans, je fus un hros tous les
jours,  ce que m'ont dit du moins quelques personnages de mrite;
et c'est long, croyez-moi, Sire, un hrosme de cinq ans!
Cependant je crois  ce que m'ont dit ces gens-l, car c'taient
de bons apprciateurs: on les appelait M. de Richelieu,
M. de Buckingham, M. de Beaufort, M. de Retz, un rude gnie aussi,
celui-l, dans la guerre des rues! enfin, le roi Louis XIII, et
mme la reine, votre auguste mre, qui voulut bien me dire un
jour: Merci! Je ne sais plus quel service j'avais eu l'honneur de
lui rendre. Pardonnez-moi, Sire, de parler si hardiment; mais ce
que je vous raconte l, j'ai dj eu l'honneur de le dire  Votre
Majest, c'est de l'histoire.

Le roi se mordit les lvres et s'assit violemment dans un
fauteuil.

-- J'obsde Votre Majest, dit le lieutenant. Eh! Sire, voil ce
que c'est que la vrit! C'est une dure compagne, elle est
hrisse de fer; elle blesse qui elle atteint, et parfois aussi
qui la dit.

-- Non, monsieur, rpondit le roi; je vous ai invit  parler,
parlez donc.

-- Aprs le service du roi et du cardinal, vint le service de la
rgence, Sire; je me suis bien battu aussi dans la Fronde, moins
bien cependant que la premire fois. Les hommes commenaient 
diminuer de taille. Je n'en ai pas moins conduit les mousquetaires
de Votre Majest en quelques occasions prilleuses qui sont
restes  l'ordre du jour de la compagnie. C'tait un beau sort
alors que le mien! J'tais le favori de M. de Mazarin: Lieutenant
par-ci! lieutenant par-l! lieutenant  droite! lieutenant 
gauche! Il ne se distribuait pas un horion en France que votre
trs humble serviteur ne ft charg de la distribution; mais
bientt il ne se contenta point de la France, M. le cardinal! il
m'envoya en Angleterre pour le compte de M. Cromwell. Encore un
monsieur qui n'tait pas tendre, je vous en rponds, Sire. J'ai eu
l'honneur de le connatre, et j'ai pu l'apprcier. On m'avait
beaucoup promis  l'endroit de cette mission; aussi, comme j'y fis
tout autre chose que ce que l'on m'avait recommand de faire, je
fus gnreusement pay, car on me nomma enfin capitaine de
mousquetaires, c'est--dire  la charge la plus envie de la cour,
 celle qui donne le pas sur les marchaux de France; et c'est
justice, car qui dit capitaine de mousquetaires dit la fleur du
soldat et le roi des braves!

-- Capitaine, monsieur, rpliqua le roi, vous faites erreur, c'est
lieutenant que vous voulez dire.

-- Non pas, Sire, je ne fais jamais d'erreur; que Votre Majest
s'en rapporte  moi sur ce point: M. de Mazarin m'en donna le
brevet.

-- Eh bien?

-- Mais M. de Mazarin, vous le savez mieux que personne, ne donne
pas souvent; et mme parfois reprend ce qu'il donne: il me le
reprit quand la paix fut faite et qu'il n'eut plus besoin de moi.
Certes, je n'tais pas digne de remplacer M. de Trville,
d'illustre mmoire; mais enfin, on m'avait promis, on m'avait
donn, il fallait en demeurer l.

-- Voil ce qui vous mcontente, monsieur? Eh bien! je prendrai
des informations. J'aime la justice, moi, et votre rclamation,
bien que faite militairement, ne me dplat pas.

-- Oh! Sire, dit l'officier, Votre Majest m'a mal compris, je ne
rclame plus rien maintenant.

-- Excs de dlicatesse, monsieur; mais je veux veiller  vos
affaires et plus tard...

-- Oh! Sire, quel mot! Plus tard! Voil trente ans que je vis sur
ce mot plein de bont, qui a t prononc par tant de grands
personnages, et que vient  son tour de prononcer votre bouche.
Plus tard! voil comment j'ai reu vingt blessures, et comment
j'ai atteint cinquante-quatre ans sans jamais avoir un louis dans
ma bourse et sans jamais avoir trouv un protecteur sur ma route,
moi qui ai protg tant de gens! Aussi, je change de formule,
Sire, et quand on me dit: Plus tard, maintenant, je rponds: Tout
de suite. C'est le repos que je sollicite, Sire. On peut bien me
l'accorder: cela ne cotera rien  personne.

-- Je ne m'attendais pas  ce langage, monsieur, surtout de la
part d'un homme qui a toujours vcu prs des grands. Vous oubliez
que vous parlez au roi,  un gentilhomme qui est d'aussi bonne
maison que vous, je suppose, et quand je dis plus tard, moi, c'est
une certitude.

-- Je n'en doute pas, Sire; mais voici la fin de cette terrible
vrit que j'avais  vous dire: Quand je verrais sur cette table
le bton de marchal, l'pe de conntable, la couronne de
Pologne, au lieu de plus tard, je vous jure, Sire, que je dirais
encore tout de suite. Oh! excusez-moi, Sire, je suis du pays de
votre aeul Henri IV: je ne dis pas souvent, mais je dis tout
quand je dis.

-- L'avenir de mon rgne vous tente peu,  ce qu'il parat,
monsieur? dit Louis avec hauteur.

-- Oubli, oubli partout! s'cria l'officier avec noblesse; le
matre a oubli le serviteur, et voil que le serviteur en est
rduit  oublier son matre. Je vis dans un temps malheureux,
Sire! Je vois la jeunesse pleine de dcouragement et de crainte,
je la vois timide et dpouille, quand elle devrait tre riche et
puissante. J'ouvre hier soir, par exemple, la porte du roi de
France  un roi d'Angleterre dont moi, chtif, j'ai failli sauver
le pre, si Dieu ne s'tait pas mis contre moi, Dieu, qui
inspirait son lu Cromwell!

J'ouvre, dis-je, cette porte, c'est--dire le palais d'un frre 
un frre, et je vois, tenez, Sire, cela me serre le coeur! et je
vois le ministre de ce roi chasser le proscrit et humilier son
matre en condamnant  la misre un autre roi, son gal; enfin je
vois mon prince, qui est jeune beau, brave, qui a le courage dans
le coeur et l'clair dans les yeux, je le vois trembler devant un
prtre qui rit de lui derrire les rideaux de son alcve, o il
digre dans son lit tout l'or de la France, qu'il engloutit
ensuite dans des coffres inconnus. Oui, je comprends votre regard,
Sire. Je me fais hardi jusqu' la dmence; mais que voulez-vous!
je suis un vieux, et je vous dis l,  vous, mon roi, des choses
que je ferais rentrer dans la gorge de celui qui les prononcerait
devant moi.

Enfin, vous m'avez command de vider devant vous le fond de mon
coeur, Sire, et je rpands aux pieds de Votre Majest la bile que
j'ai amasse depuis trente ans, comme je rpandrais tout mon sang
si Votre Majest me l'ordonnait.

Le roi essuya sans mot dire les flots d'une sueur froide et
abondante qui ruisselait de ses tempes.

La minute de silence qui suivit cette vhmente sortie reprsenta
pour celui qui avait parl et pour celui qui avait entendu des
sicles de souffrance.

-- Monsieur, dit enfin le roi, vous avez prononc le mot oubli, je
n'ai entendu que ce mot; je rpondrai donc  lui seul. D'autres
ont pu tre oublieux, mais je ne le suis pas, moi, et la preuve,
c'est que je me souviens qu'un jour d'meute, qu'un jour ou le
peuple furieux, furieux et mugissant comme la mer, envahissait le
Palais-Royal; qu'un jour enfin o je feignais de dormir dans mon
lit, un seul homme, l'pe nue, cach derrire mon chevet,
veillait sur ma vie, prt  risquer la sienne pour moi, comme il
l'avait dj vingt fois risque pour ceux de ma famille. Est-ce
que ce gentilhomme,  qui je demandai alors son nom, ne s'appelait
pas M. d'Artagnan, dites, monsieur?

-- Votre Majest a bonne mmoire; rpondit froidement l'officier.

-- Voyez alors, monsieur, continua le roi, si j'ai de pareils
souvenirs d'enfance, ce que je puis en amasser dans l'ge de
raison.

-- Votre Majest a t richement doue par Dieu, dit l'officier
avec le mme ton.

-- Voyons, monsieur d'Artagnan, continua Louis avec une agitation
fbrile, est-ce que vous ne serez pas aussi patient que moi? est-
ce que vous ne ferez pas ce que je fais? voyons.

-- Et que faites-vous, Sire?

-- J'attends.

-- Votre Majest le peut, parce qu'elle est jeune; mais moi, Sire,
je n'ai pas le temps d'attendre: la vieillesse est  ma porte, et
la mort la suit, regardant jusqu'au fond de ma maison. Votre
Majest commence la vie; elle est pleine d'esprance et de fortune
 venir; mais moi, Sire, moi, je suis  l'autre bout de l'horizon,
et nous nous trouvons si loin l'un de l'autre, que je n'aurais
jamais le temps d'attendre que Votre Majest vnt jusqu' moi.

Louis fit un tour dans la chambre, toujours essuyant cette sueur
qui et bien effray les mdecins, si les mdecins eussent pu voir
le roi dans un pareil tat.

-- C'est bien, monsieur, dit alors Louis XIV d'une voix brve;
vous dsirez votre retraite? vous l'aurez. Vous m'offrez votre
dmission du grade de lieutenant de mousquetaires?

-- Je la dpose bien humblement aux pieds de Votre Majest, Sire.

-- Il suffit. Je ferai ordonnancer votre pension.

-- J'en aurai mille obligations  Votre Majest.

-- Monsieur, dit encore le roi en faisant un vident effort sur
lui-mme, je crois que vous perdez un bon matre.

-- Et moi, j'en suis sr, Sire.

-- En retrouverez-vous jamais un pareil?

-- Oh! Sire je sais bien que Votre Majest est unique dans le
monde; aussi ne prendrai-je dsormais plus de service chez aucun
roi de la terre, et n'aurai plus d'autre matre que moi.

-- Vous le dites?

-- Je le jure  Votre Majest.

-- Je retiens cette parole, monsieur.

D'Artagnan s'inclina.

-- Et vous savez que j'ai bonne mmoire, continua le roi.

-- Oui, Sire, et cependant je dsire que cette mmoire fasse
dfaut  cette heure  Votre Majest, afin qu'elle oublie les
misres que j'ai t forc d'taler  ses yeux. Sa Majest est
tellement au-dessus des pauvres et des petits, que j'espre...

-- Ma Majest, monsieur, fera comme le soleil, qui voit tout,
grands et petits, riches et misrables, donnant le lustre aux uns,
la chaleur aux autres,  tous la vie. Adieu, monsieur d'Artagnan,
adieu, vous tes libre.

Et le roi, avec un rauque sanglot qui se perdit dans sa gorge,
passa rapidement dans la chambre voisine.

D'Artagnan reprit son chapeau sur la table o il l'avait jet, et
sortit.


Chapitre XV -- Le proscrit


D'Artagnan n'tait pas au bas de l'escalier que le roi appela son
gentilhomme.

-- J'ai une commission  vous donner, monsieur, dit-il.

-- Je suis aux ordres de Votre Majest.

-- Attendez alors.

Et le jeune roi se mit  crire la lettre suivante, qui lui cota
plus d'un soupir, quoique en mme temps quelque chose comme le
sentiment du triomphe brillt dans ses yeux.

Monsieur le cardinal, Grce  vos bons conseils, et surtout grce
 votre fermet, j'ai su vaincre et dompter une faiblesse indigne
d'un roi. Vous avez trop habilement arrang ma destine pour que
la reconnaissance ne m'arrte pas au moment de dtruire votre
ouvrage. J'ai compris que j'avais tort de vouloir faire dvier ma
vie de la route que vous lui aviez trace. Certes, il et t
malheureux pour la France, et malheureux pour ma famille, que la
msintelligence clatt entre moi et mon ministre.

C'est pourtant ce qui ft certainement arriv si j'avais fait ma
femme de votre nice. Je le comprends parfaitement, et dsormais
n'opposerai rien  l'accomplissement de ma destine. Je suis donc
prt  pouser l'infante Marie-Thrse. Vous pouvez fixer ds cet
instant l'ouverture des confrences.

Votre affectionn, Louis.

Le roi relut la lettre, puis il la scella lui-mme.

-- Cette lettre  M. le cardinal, dit-il.

Le gentilhomme partit.  la porte de Mazarin, il rencontra
Bernouin qui attendait avec anxit.

-- Eh bien? demanda le valet de chambre du ministre.

-- Monsieur, dit le gentilhomme, voici une lettre pour Son
minence.

-- Une lettre! Ah! nous nous y attendions, aprs le petit voyage
de ce matin.

-- Ah! vous saviez que Sa Majest...

-- En qualit de Premier ministre, il est des devoirs de notre
charge de tout savoir. Et Sa Majest prie, supplie, je prsume?

-- Je ne sais, mais il a soupir bien des fois en l'crivant.

-- Oui, oui, oui, nous savons ce que cela veut dire. On soupire de
bonheur comme de chagrin, monsieur.

-- Cependant, le roi n'avait pas l'air fort heureux en revenant,
monsieur.

-- Vous n'aurez pas bien vu. D'ailleurs, vous n'avez vu Sa Majest
qu'au retour, puisqu'elle n'tait accompagne que de son seul
lieutenant des gardes. Mais moi, j'avais le tlescope de Son
minence, et je regardais quand elle tait fatigue. Tous deux
pleuraient, j'en suis sr.

-- Eh bien! tait-ce aussi de bonheur qu'ils pleuraient?

-- Non, mais d'amour, et ils se juraient mille tendresses que le
roi ne demande pas mieux que de tenir. Or, cette lettre est un
commencement d'excution.

-- Et que pense Son minence de cet amour, qui, d'ailleurs, n'est
un secret pour personne?

Bernouin prit le bras du messager de Louis, et tout en montant
l'escalier:

-- Confidentiellement, rpliqua-t-il  demi-voix, Son minence
s'attend au succs de l'affaire. Je sais bien que nous aurons la
guerre avec l'Espagne; mais bah! la guerre satisfera la noblesse.
M. le cardinal d'ailleurs dotera royalement, et mme plus que
royalement, sa nice. Il y aura de l'argent, des ftes et des
coups; tout le monde sera content.

-- Eh bien!  moi, rpondit le gentilhomme en hochant la tte, il
me semble que voici une lettre bien lgre pour contenir tout
cela.

-- Ami, rpondit Bernouin, je suis sr de ce que je dis;
M. d'Artagnan m'a tout cont.

-- Bon! et qu'a-t-il dit? voyons!

-- Je l'ai abord pour lui demander des nouvelles de la part du
cardinal, sans dcouvrir nos desseins, bien entendu, car
M. d'Artagnan est un fin limier.

-- Mon cher monsieur Bernouin, a-t-il rpondu, le roi est
amoureux fou de Mlle de Mancini. Voil tout ce que je puis vous
dire.

-- Eh! lui ai-je demand, est-ce donc  ce point que vous le
croyez capable de passer outre aux desseins de Son minence?

-- Ah! ne m'interrogez pas; je crois le roi capable de tout. Il a
une tte de fer, et ce qu'il veut, il le veut bien. S'il s'est
chauss dans la cervelle d'pouser Mlle de Mancini, il l'pousera.

Et l-dessus il m'a quitt et est all aux curies, a pris un
cheval, l'a sell lui-mme, a saut dessus, et est parti comme si
le diable l'emportait.

-- De sorte que vous croyez...?

-- Je crois que M. le lieutenant des gardes en savait plus qu'il
n'en voulait dire.

-- Si bien qu' votre avis, M. d'Artagnan...

-- Court, selon toutes les probabilits, aprs les exiles pour
faire toutes dmarches utiles au succs de l'amour du roi.

En causant ainsi, les deux confidents taient arrivs  la porte
du cabinet de Son minence. Son minence n'avait plus la goutte,
elle se promenait avec anxit dans sa chambre, coutant aux
portes et regardant aux fentres.

Bernouin entra, suivi du gentilhomme qui avait ordre du roi de
remettre la lettre aux mains mmes de Son minence.

Mazarin prit la lettre; mais avant de l'ouvrir il se composa un
sourire de circonstance, maintien commode pour voiler les motions
de quelque genre qu'elles fussent. De cette faon, quelle que ft
l'impression qu'il ret de la lettre, aucun reflet de cette
impression ne transpira sur son visage.

-- Eh bien! dit-il lorsqu'il eut lu et relu la lettre, 
merveille, monsieur. Annoncez au roi que je le remercie de son
obissance aux dsirs de la reine mre, et que je vais tout faire
pour accomplir sa volont.

Le gentilhomme sortit.  peine la porte avait-elle t referme,
que le cardinal, qui n'avait pas de masque pour Bernouin, ta
celui dont il venait momentanment de couvrir sa physionomie, et
avec sa plus sombre expression:

-- Appelez M. de Brienne, dit-il.

Le secrtaire entra cinq minutes aprs.

-- Monsieur, lui dit Mazarin, je viens de rendre un grand service
 la monarchie, le plus grand que je lui aie jamais rendu. Vous
porterez cette lettre, qui en fait foi, chez Sa Majest la reine
mre, et lorsqu'elle vous l'aura rendue, vous la logerez dans le
carton B, qui est plein de documents et de pices relatives  mon
service.

Brienne partit, et comme cette lettre si intressante tait
dcachete, il ne manqua pas de la lire en chemin. Il va sans dire
que Bernouin, qui tait bien avec tout le monde, s'approcha assez
prs du secrtaire pour pouvoir lire par-dessus son paule. La
nouvelle se rpandit dans le chteau avec tant de rapidit, que
Mazarin craignit un instant qu'elle ne parvnt aux oreilles de la
reine avant que M. de Brienne lui remt la lettre de Louis XIV. Un
moment aprs, tous les ordres taient donns pour le dpart, et
M. de Cond, ayant t saluer le roi  son lever prtendu,
inscrivait sur ses tablettes la ville de Poitiers comme lieu de
sjour et de repos pour Leurs Majests. Ainsi se dnouait en
quelques instants une intrigue qui avait occup sourdement toutes
les diplomaties de l'Europe. Elle n'avait eu cependant pour
rsultat bien clair et bien net que de faire perdre  un pauvre
lieutenant de mousquetaires sa charge et sa fortune. Il est vrai
qu'en change il gagnait sa libert.

Nous saurons bientt comment M. d'Artagnan profita de la sienne.
Pour le moment, si le lecteur le permet, nous devons revenir 
l'Htellerie des Mdicis, dont une fentre venait de s'ouvrir au
moment mme o les ordres se donnaient au chteau pour le dpart
du roi. Cette fentre qui s'ouvrait tait celle d'une des chambres
de Charles. Le malheureux prince avait pass la nuit  rver, la
tte dans ses deux mains et les coudes sur une table, tandis que
Parry, informe et vieux, s'tait endormi dans un coin, fatigu de
corps et d'esprit.

Singulire destine que celle de ce serviteur fidle, qui voyait
recommencer pour la deuxime gnration l'effrayante srie de
malheurs qui avaient pes sur la premire. Quand Charles II eut
bien pens  la nouvelle dfaite qu'il venait d'prouver, quand il
eut bien compris l'isolement complet dans lequel il venait de
tomber en voyant fuir derrire lui sa nouvelle esprance, il fut
saisi comme d'un vertige et tomba renvers dans le large fauteuil
au bord duquel il tait assis. Alors Dieu prit en piti le
malheureux prince et lui envoya le sommeil, frre innocent de la
mort. Il ne s'veilla donc qu' six heures et demie, c'est--dire
quand le soleil resplendissait dj dans sa chambre et que Parry,
immobile dans la crainte de le rveiller, considrait avec une
profonde douleur les yeux de ce jeune homme dj rougis par la
veille, ses joues dj plies par la souffrance et les privations.
Enfin le bruit de quelques chariots pesants qui descendaient vers
la Loire rveilla Charles. Il se leva, regarda autour de lui comme
un homme qui a tout oubli, aperut Parry, lui serra la main, et
lui commanda de rgler la dpense avec matre Cropole.

Matre Cropole, forc de rgler ses comptes avec Parry, s'en
acquitta, il faut le dire, en homme honnte; il fit seulement sa
remarque habituelle, c'est--dire que les deux voyageurs n'avaient
pas mang, ce qui avait le double dsavantage d'tre humiliant
pour sa cuisine et de le forcer de demander le prix d'un repas non
employ, mais nanmoins perdu.

Parry ne trouva rien  redire et paya.

-- J'espre, dit le roi, qu'il n'en aura pas t de mme des
chevaux. Je ne vois pas qu'ils aient mang  votre compte, et ce
serait malheureux pour des voyageurs qui, comme nous, ont une
longue route  faire de trouver des chevaux affaiblis.

Mais Cropole,  ce doute, prit son air de majest, et rpondit que
la crche des Mdicis n'tait pas moins hospitalire que son
rfectoire.

Le roi monta donc  cheval, son vieux serviteur en fit autant, et
tous deux prirent la route de Paris sans avoir presque rencontr
personne sur leur chemin, dans les rues et dans les faubourgs de
la ville. Pour le prince, le coup tait d'autant plus cruel que
c'tait un nouvel exil. Les malheureux s'attachent aux moindres
esprances, comme les heureux aux plus grands bonheurs, et
lorsqu'il faut quitter le lieu o cette esprance leur a caress
le coeur, ils prouvent le mortel regret que ressent le banni
lorsqu'il met le pied sur le vaisseau qui doit l'emporter pour
l'emmener en exil C'est apparemment que le coeur dj bless tant
de fois souffre de la moindre piqre; c'est qu'il regarde comme un
bien l'absence momentane du mal, qui n'est seulement que
l'absence de la douleur; c'est qu'enfin, dans les plus terribles
infortunes, Dieu a jet l'esprance comme cette goutte d'eau que
le mauvais riche en enfer demandait  Lazare. Un instant mme
l'esprance de Charles II avait t plus qu'une fugitive joie.
C'tait lorsqu'il s'tait vu bien accueilli par son frre Louis.
Alors elle avait pris un corps et s'tait faite ralit; puis tout
 coup le refus de Mazarin avait fait descendre la ralit factice
 l'tat de rve. Cette promesse de Louis XIV sitt reprise
n'avait t qu'une drision. Drision comme sa couronne, comme son
sceptre, comme ses amis, comme tout ce qui avait entour son
enfance royale et qui avait abandonn sa jeunesse proscrite.
Drision! tout tait drision pour Charles II, hormis ce repos
froid et noir que lui promettait la mort.

Telles taient les ides du malheureux prince alors que, couch
sur son cheval dont il abandonnait les rnes, il marchait sous le
soleil chaud et doux du mois de mai, dans lequel la sombre
misanthropie de l'exil voyait une dernire insulte  sa douleur.


Chapitre XVI -- _Remember_!


Un cavalier qui passait rapidement sur la route remontant vers
Blois, qu'il venait de quitter depuis une demi-heure  peu prs,
croisa les deux voyageurs, et, tout press qu'il tait, leva son
chapeau en passant prs d'eux. Le roi fit  peine attention  ce
jeune homme, car ce cavalier qui les croisait tait un jeune homme
de vingt-quatre  vingt-cinq ans, lequel, se retournant parfois,
faisait des signes d'amiti  un homme debout devant la grille
d'une belle maison blanche et rouge, c'est--dire de briques et de
pierres,  toit d'ardoises, situe  gauche de la route que
suivait le prince.

Cet homme, vieillard grand et maigre,  cheveux blancs, nous
parlons de celui qui se tenait prs de la grille, cet homme
rpondait aux signaux que lui faisait le jeune homme par des
signes d'adieu aussi tendres que les et faits un pre. Le jeune
homme finit par disparatre au premier tournant de la route borde
de beaux arbres, et le vieillard s'apprtait  rentrer dans la
maison, lorsque les deux voyageurs, arrivs en face de cette
grille, attirrent son attention.

Le roi, nous l'avons dit, cheminait la tte baisse, les bras
inertes, se laissant aller au pas et presque au caprice de son
cheval; tandis que Parry, derrire lui, pour se mieux laisser
pntrer de la tide influence du soleil, avait t son chapeau et
promenait ses regards  droite et  gauche du chemin. Ses yeux se
rencontrrent avec ceux du vieillard adoss  la grille, et qui,
comme s'il et t frapp de quelque spectacle trange, poussa une
exclamation et fit un pas vers les deux voyageurs. De Parry, ses
yeux se portrent immdiatement au roi, sur lequel ils
s'arrtrent un instant.

Cet examen, si rapide qu'il ft, se reflta  l'instant mme d'une
faon visible sur les traits du grand vieillard; car  peine eut-
il reconnu le plus jeune des voyageurs, et nous disons reconnu,
car il n'y avait qu'une reconnaissance positive qui pouvait
expliquer un pareil acte;  peine, disons-nous, eut-il reconnu le
plus jeune des deux voyageurs, qu'il joignit d'abord les mains
avec une respectueuse surprise, et, levant son chapeau de sa tte,
salua si profondment qu'on et dit qu'il s'agenouillait.

Cette dmonstration, si distrait ou plutt si plong que ft le
roi dans ses rflexions, attira son attention  l'instant mme.
Charles, arrtant donc son cheval et se retournant vers Parry:

-- Mon Dieu! Parry, dit-il, quel est donc cet homme qui me salue
ainsi? Me connatrait-il, par hasard?

Parry, tout agit, tout ple, avait dj pouss son cheval du ct
de la grille.

-- Ah! Sire, dit-il en s'arrtant tout  coup  cinq ou six pas du
vieillard toujours agenouill, Sire, vous me voyez saisi
d'tonnement, car il me semble que je reconnais ce brave homme.
Eh! oui, c'est bien lui-mme. Votre Majest permet que je lui
parle?

-- Sans doute.

-- Est-ce donc vous, monsieur Grimaud? demanda Parry.

-- Oui, moi, dit le grand vieillard en se redressant, mais sans
rien perdre de son attitude respectueuse.

-- Sire, dit alors Parry, je ne m'tais pas tromp, cet homme est
le serviteur du comte de La Fre, et le comte de La Fre, si vous
vous en souvenez, est ce digne gentilhomme dont j'ai si souvent
parl  Votre Majest, que le souvenir doit en tre rest, non
seulement dans son esprit, mais encore dans son coeur.

-- Celui qui assista le roi mon pre  ses derniers moments?
demanda Charles.

Et Charles tressaillit visiblement  ce souvenir.

-- Justement, Sire.

-- Hlas! dit Charles.

Puis, s'adressant  Grimaud, dont les yeux vifs et intelligents
semblaient chercher  deviner sa pense:

-- Mon ami, demanda-t-il, votre matre, M. le comte de La Fre,
habiterait-il dans les environs?

-- L, rpondit Grimaud en dsignant de son bras tendu en arrire
la grille de la maison blanche et rouge.

-- Et M. le comte de La Fre est chez lui en ce moment?

-- Au fond, sous les marronniers.

-- Parry, dit le roi, je ne veux pas manquer cette occasion si
prcieuse pour moi de remercier le gentilhomme auquel notre maison
doit un si bel exemple de dvouement et de gnrosit. Tenez mon
cheval, mon ami, je vous prie.

Et jetant la bride aux mains de Grimaud, le roi entra tout seul
chez Athos, comme un gal chez son gal. Charles avait t
renseign par l'explication si concise de Grimaud, au fond, sous
les marronniers; il laissa donc la maison  gauche et marcha droit
vers l'alle dsigne. La chose tait facile; la cime de ces
grands arbres, dj couverts de feuilles et de fleurs, dpassait
celle de tous les autres. En arrivant sous les losanges lumineux
et sombres tour  tour qui diapraient le sol de cette alle, selon
le caprice de leurs votes plus ou moins feuilles, le jeune
prince aperut un gentilhomme qui se promenait les bras derrire
le dos et paraissant plong dans une sereine rverie. Sans doute,
il s'tait fait souvent redire comment tait ce gentilhomme, car
sans hsitation Charles II marcha droit  lui. Au bruit de ses
pas, le comte de La Fre releva la tte, et voyant un inconnu  la
tournure lgante et noble qui se dirigeait de son ct, il leva
son chapeau de dessus sa tte et attendit.  quelques pas de lui,
Charles II, de son ct, mit le chapeau  la main; puis, comme
pour rpondre  l'interrogation muette du comte:

-- Monsieur le comte, dit-il, je viens accomplir prs de vous un
devoir. J'ai depuis longtemps l'expression d'une reconnaissance
profonde  vous apporter. Je suis Charles II, fils de Charles
Stuart, qui rgna sur l'Angleterre et mourut sur l'chafaud.

 ce nom illustre, Athos sentit comme un frisson dans ses veines;
mais  la vue de ce jeune prince debout, dcouvert devant lui et
lui tendant la main deux larmes vinrent un instant troubler le
limpide azur de ses beaux yeux.

Il se courba respectueusement; mais le prince lui prit la main:

-- Voyez comme je suis malheureux, monsieur le comte, dit Charles;
il a fallu que ce ft le hasard qui me rapprocht de vous. Hlas!
ne devrais-je pas avoir prs de moi les gens que j'aime et que
j'honore, tandis que j'en suis rduit  conserver leurs services
dans mon coeur et leurs noms dans ma mmoire, si bien que sans
votre serviteur, qui a reconnu le mien, je passais devant votre
porte comme devant celle d'un tranger.

-- C'est vrai, dit Athos, rpondant avec la voix  la premire
partie de la phrase du prince, et avec un salut  la seconde;
c'est vrai, Votre Majest a vu de biens mauvais jours.

-- Et les plus mauvais, hlas! rpondit Charles, sont peut-tre
encore  venir.

-- Sire, esprons!

-- Comte, comte! continua Charles en secouant la tte, j'ai espr
jusqu' hier soir, et c'tait d'un bon chrtien, je vous le jure.
Athos regarda le roi comme pour l'interroger.

-- Oh! l'histoire est facile  raconter, dit Charles II: proscrit,
dpouill, ddaign, je me suis rsolu, malgr toutes mes
rpugnances,  tenter une dernire fois la fortune. N'est-il pas
crit l-haut que, pour notre famille, tout bonheur et tout
malheur viennent ternellement de la France! Vous en savez quelque
chose, vous, monsieur, qui tes un des Franais que mon malheureux
pre trouva au pied de son chafaud le jour de sa mort, aprs les
avoir trouvs  sa droite les jours de bataille.

-- Sire, dit modestement Athos, je n'tais pas seul, et mes
compagnons et moi avons fait, dans cette circonstance, notre
devoir de gentilshommes, et voil tout. Mais Votre Majest allait
me faire l'honneur de me raconter...

-- C'est vrai. J'avais la protection, pardon de mon hsitation,
comte, mais pour un Stuart, vous comprendrez cela, vous qui
comprenez toutes choses, le mot est dur  prononcer, j'avais, dis-
je, la protection de mon cousin le stathouder de Hollande; mais,
sans l'intervention, ou tout au moins sans l'autorisation de la
France, le stathouder ne veut pas prendre d'initiative. Je suis
donc venu demander cette autorisation au roi de France, qui m'a
refus.

-- Le roi vous a refus, Sire!

-- Oh! pas lui: toute justice doit tre rendue  mon jeune frre
Louis; mais M. de Mazarin.

Athos se mordit les lvres.

-- Vous trouvez peut-tre que j'eusse d m'attendre  ce refus,
dit le roi, qui avait remarqu le mouvement.

-- C'tait en effet ma pense, Sire, rpliqua respectueusement le
comte, je connais cet Italien de longue main.

-- Alors j'ai rsolu de pousser la chose  bout et de savoir tout
de suite le dernier mot de ma destine; j'ai dit  mon frre Louis
que, pour ne compromettre ni la France, ni la Hollande, je
tenterais la fortune moi-mme en personne, comme j'ai dj fait,
avec deux cents gentilshommes, s'il voulait me les donner, et un
million, s'il voulait me le prter.

-- Eh bien! Sire?

-- Eh bien! monsieur, j'prouve en ce moment quelque chose
d'trange, c'est la satisfaction du dsespoir. Il y a dans
certaines mes, et je viens de m'apercevoir que la mienne est de
ce nombre, une satisfaction relle dans cette assurance que tout
est perdu et que l'heure est enfin venue de succomber.

-- Oh! j'espre, dit Athos, que Votre Majest n'en est point
encore arrive  cette extrmit.

-- Pour me dire cela, monsieur le comte, pour essayer de raviver
l'espoir dans mon coeur, il faut que vous n'ayez pas bien compris
ce que je viens de vous dire. Je suis venu  Blois, comte, pour
demander  mon frre Louis l'aumne d'un million avec lequel
j'avais l'esprance de rtablir mes affaires, et mon frre Louis
m'a refus. Vous voyez donc bien que tout est perdu.

-- Votre Majest me permettra-t-elle de lui rpondre par un avis
contraire?

-- Comment, comte, vous me prenez pour un esprit vulgaire,  ce
point que je ne sache pas envisager ma position?

-- Sire, j'ai toujours vu que c'tait dans les positions
dsespres qu'clatent tout  coup les grands revirements de
fortune.

-- Merci, comte, il est beau de retrouver des coeurs comme le
vtre, c'est--dire assez confiants en Dieu et dans la monarchie
pour ne jamais dsesprer d'une fortune royale, si bas qu'elle
soit tombe.

Malheureusement, vos paroles, cher comte, sont comme ces remdes
que l'on dit souverains et qui cependant, ne pouvant gurir que
les plaies gurissables, chouent contre la mort; Merci de votre
persvrance  me consoler, comte; merci de votre souvenir dvou,
mais je sais  quoi m'en tenir.

Rien ne me sauvera maintenant. Et tenez, mon ami, j'tais si bien
convaincu, que je prenais la route de l'exil avec mon vieux Parry;
je retournais savourer mes poignantes douleurs dans ce petit
ermitage que m'offre la Hollande. L, croyez-moi, comte, tout sera
bientt fini, et la mort viendra vite; elle est appele si souvent
par ce corps que ronge l'me et par cette me qui aspire aux
cieux!

-- Votre Majest a une mre, une soeur, des frres; Votre Majest
est le chef de la famille, elle doit donc demander  Dieu une
longue vie au lieu de lui demander une prompte mort. Votre Majest
est proscrite, fugitive, mais elle a son droit pour elle; elle
doit donc aspirer aux combats, aux dangers, aux affaires, et non
pas au repos des cieux.

-- Comte, dit Charles II avec un sourire d'indfinissable
tristesse, avez-vous entendu dire jamais qu'un roi ait reconquis
son royaume avec un serviteur de l'ge de Parry et avec trois
cents cus que ce serviteur porte dans sa bourse!

-- Non, Sire; mais j'ai entendu dire, et mme plus d'une fois,
qu'un roi dtrn reprit son royaume avec une volont ferme, de la
persvrance, des amis et un million de francs habilement
employs.

-- Mais vous ne m'avez donc pas compris? Ce million, je l'ai
demand  mon frre Louis; qui me l'a refus.

-- Sire, dit Athos, Votre Majest veut-elle m'accorder quelques
minutes encore  couter attentivement ce qui me reste  lui dire?

Charles II regarda fixement Athos.

-- Volontiers, monsieur, dit-il.

-- Alors je vais montrer le chemin  Votre Majest, reprit le
comte en se dirigeant vers la maison.

Et il conduisit le roi vers son cabinet et le fit asseoir.

-- Sire, dit-il, Votre Majest m'a dit tout  l'heure qu'avec
l'tat des choses en Angleterre un million lui suffirait pour
reconqurir son royaume?

-- Pour le tenter du moins, et pour mourir en roi si je ne
russissais pas.

-- Eh bien! Sire, que Votre Majest, selon la promesse qu'elle m'a
faite, veuille bien couter ce qui me reste  lui dire.

Charles fit de la tte un signe d'assentiment Athos marcha droit 
la porte, dont il ferma le verrou aprs avoir regard si personne
n'coutait aux environs, et revint.

-- Sire, dit-il, Votre Majest a bien voulu se souvenir que
j'avais prt assistance au trs noble et trs malheureux Charles
Ier, lorsque ses bourreaux le conduisirent de Saint-James  White
Hall.

-- Oui, certes, je me suis souvenu et me souviendrai toujours.

-- Sire, c'est une lugubre histoire  entendre pour un fils, qui
sans doute se l'est dj fait raconter bien des fois; mais
cependant je dois la redire  Votre Majest sans en omettre un
dtail.

-- Parlez, monsieur.

-- Lorsque le roi votre pre monta sur l'chafaud, ou plutt passa
de sa chambre  l'chafaud dress hors de sa fentre, tout avait
t pratiqu pour sa fuite. Le bourreau avait t cart, un trou
prpar sous le plancher de son appartement, enfin moi-mme
j'tais sous la vote funbre que j'entendis tout  coup craquer
sous ses pas.

-- Parry m'a racont ces terribles dtails, monsieur. Athos
s'inclina et reprit:

-- Voici ce qu'il n'a pu vous raconter, Sire, car ce qui suit,
s'est pass entre Dieu, votre pre et moi, et jamais la rvlation
n'en a t faite, mme  mes plus chers amis:

-- loigne-toi, dit l'auguste patient au bourreau masqu, ce
n'est que pour un instant, et je sais que je t'appartiens; mais
souviens-toi de ne frapper qu' mon signal. Je veux faire
librement ma prire.

-- Pardon, dit Charles II en plissant; mais vous, comte, qui
savez tant de dtails sur ce funeste vnement, de dtails qui,
comme vous le disiez tout  l'heure, n'ont t rvls  personne,
savez-vous le nom de ce bourreau infernal, de ce lche, qui cacha
son visage pour assassiner impunment un roi?

Athos plit lgrement.

-- Son nom? dit-il; oui, je le sais, mais je ne puis le dire.

-- Et ce qu'il est devenu?... car personne en Angleterre n'a connu
sa destine.

-- Il est mort.

-- Mais pas mort dans son lit, pas mort d'une mort calme et douce,
pas de la mort des honntes gens?

-- Il est mort de mort violente, dans une nuit terrible, entre la
colre des hommes et la tempte de Dieu. Son corps perc d'un coup
de poignard a roul dans les profondeurs de l'ocan. Dieu pardonne
 son meurtrier!

-- Alors, passons, dit le roi Charles II, qui vit que le comte
n'en voulait pas dire davantage.

-- Le roi d'Angleterre, aprs avoir, ainsi que j'ai dit, parl au
bourreau voil, ajouta: Tu ne me frapperas, entends-tu bien? que
lorsque je tendrai les bras en disant: _Remember_!

-- En effet, dit Charles d'une voix sourde, je sais que c'est le
dernier mot prononc par mon malheureux pre. Mais dans quel but,
pour qui?

-- Pour le gentilhomme franais plac sous son chafaud.

-- Pour lors  vous, monsieur?

-- Oui, Sire, et chacune des paroles qu'il a dites,  travers les
planches de l'chafaud recouvertes d'un drap noir, retentissent
encore  mon oreille. Le roi mit donc un genou en terre.

-- Comte de La Fre, dit-il, tes-vous l?

-- Oui, Sire, rpondis-je.

Alors le roi se pencha.

Charles II, lui aussi, tout palpitant d'intrt, tout brlant de
douleur, se penchait vers Athos pour recueillir une  une les
premires paroles que laisserait chapper le comte. Sa tte
effleurait celle d'Athos.

-- Alors, continua le comte, le roi se pencha.

-- Comte de La Fre, dit-il, je n'ai pu tre sauv par toi. Je ne
devais pas l'tre. Maintenant, duss-je commettre un sacrilge, je
te dirai: Oui, j'ai parl aux hommes; oui, j'ai parl  Dieu, et
je te parle  toi le dernier. Pour soutenir une cause que j'ai
crue sacre, j'ai perdu le trne de mes pres et diverti
l'hritage de mes enfants.

Charles II cacha son visage entre ses mains, et une larme
dvorante glissa entre ses doigts blancs et amaigris.

-- Un million en or me reste, continua le roi. Je l'ai enterr
dans les caves du chteau de Newcastle au moment o j'ai quitt
cette ville.

Charles releva sa tte avec une expression de joie douloureuse qui
et arrach des sanglots  quiconque connaissait cette immense
infortune.

-- Un million! murmura-t-il, oh! comte!

-- Cet argent, toi seul sais qu'il existe, fais-en usage quand tu
croiras qu'il en est temps pour le plus grand bien de mon fils
an. Et maintenant, comte de La Fre, dites-moi adieu!

-- Adieu, adieu Sire! m'criai-je.

Charles II se leva et alla appuyer son front brlant  la fentre.

-- Ce fut alors, continua Athos, que le roi pronona le mot
_Remember_! adress  moi. Vous voyez, Sire, que je me suis
souvenu.

Le roi ne put rsister  son motion. Athos vit le mouvement de
ses deux paules qui ondulaient convulsivement. Il entendit les
sanglots qui brisaient sa poitrine au passage. Il se tut, suffoqu
lui-mme par le flot de souvenirs amers qu'il venait de soulever
sur cette tte royale. Charles II, avec un violent effort, quitta
la fentre, dvora ses larmes et revint s'asseoir auprs d'Athos.

-- Sire, dit celui-ci, jusqu'aujourd'hui j'avais cru que l'heure
n'tait pas encore venue d'employer cette dernire ressource, mais
les yeux fixs sur l'Angleterre, je sentais qu'elle approchait.
Demain j'allais m'informer en quel lieu du monde tait Votre
Majest, et j'allais aller  elle. Elle vient  moi, c'est une
indication que Dieu est pour nous.

-- Monsieur, dit Charles d'une voix encore trangle par
l'motion, vous tes pour moi ce que serait un ange envoy par
Dieu; vous tes mon sauveur suscit de la tombe par mon pre lui-
mme; mais croyez-moi, depuis dix annes les guerres civiles ont
pass sur mon pays, bouleversant les hommes, creusant le sol; il
n'est probablement pas plus rest d'or dans les entrailles de ma
terre que d'amour dans les coeurs de mes sujets.

-- Sire, l'endroit o Sa Majest a enfoui le million est bien
connu de moi, et nul, j'en suis bien certain, n'a pu le dcouvrir.
D'ailleurs le chteau de Newcastle est-il donc entirement
croul; l'a-t-on dmoli pierre  pierre et dracin du sol
jusqu' sa dernire fibre?

-- Non, il est encore debout, mais en ce moment le gnral Monck
l'occupe et y campe. Le seul endroit o m'attend un secours, o je
possde une ressource, vous le voyez, est envahi par mes ennemis.

-- Le gnral Monck, Sire, ne peut avoir dcouvert le trsor dont
je vous parle.

-- Oui, mais dois-je aller me livrer  Monck pour le recouvrer, ce
trsor? Ah! vous le voyez donc bien, comte, il faut en finir avec
la destine, puisqu'elle me terrasse  chaque fois que je me
relve. Que faire avec Parry pour tout serviteur, avec Parry, que
Monck a dj chass une fois?

-- Non, non, comte, acceptons ce dernier coup.

-- Ce que Votre Majest ne peut faire, ce que Parry ne peut plus
tenter, croyez-vous que moi je puisse y russir?

-- Vous, vous comte, vous iriez!

-- Si cela plat  Votre Majest, dit Athos en saluant le roi,
oui, j'irai, Sire.

-- Vous si heureux ici, comte!

-- Je ne suis jamais heureux, Sire, tant qu'il me reste un devoir
 accomplir, et c'est un devoir suprme que m'a lgu le roi votre
pre de veiller sur votre fortune et de faire un emploi royal de
son argent. Ainsi, que Votre Majest me fasse un signe, et je pars
avec elle.

-- Ah! monsieur, dit le roi, oubliant toute tiquette royale et se
jetant au cou d'Athos, vous me prouvez qu'il y a un Dieu au ciel,
et que ce Dieu envoie parfois des messagers aux malheureux qui
gmissent sur cette terre.

Athos, tout mu de cet lan du jeune homme, le remercia avec un
profond respect, et s'approchant de la fentre:

-- Grimaud, dit-il, mes chevaux.

-- Comment! ainsi, tout de suite? dit le roi. Ah! monsieur, vous
tes, en vrit, un homme merveilleux.

-- Sire! dit Athos, je ne connais rien de plus press que le
service de Votre Majest. D'ailleurs, ajouta-t-il en souriant,
c'est une habitude contracte depuis longtemps au service de la
reine votre tante et au service du roi votre pre. Comment la
perdrais-je prcisment  l'heure o il s'agit du service de Votre
Majest?

-- Quel homme! murmura le roi.

Puis, aprs un instant de rflexion:

-- Mais non, comte, je ne puis vous exposer  de pareilles
privations. Je n'ai rien pour rcompenser de pareils services.

-- Bah! dit en riant Athos, Votre Majest me raille, elle a un
million. Ah! que ne suis je riche seulement de la moiti de cette
somme, j'aurais dj lev un rgiment. Mais, Dieu merci! il me
reste encore quelques rouleaux d'or et quelques diamants de
famille. Votre Majest, je l'espre, daignera partager avec un
serviteur dvou.

-- Avec un ami. Oui, comte, mais  condition qu' son tour cet ami
partagera avec moi plus tard.

-- Sire, dit Athos en ouvrant une cassette, de laquelle il tira de
l'or et des bijoux, voil maintenant que nous sommes trop riches.
Heureusement que nous nous trouverons quatre contre les voleurs.

La joie fit affluer le sang aux joues ples de Charles II. Il vit
s'avancer jusqu'au pristyle deux chevaux d'Athos, conduits par
Grimaud, qui s'tait dj bott pour la route.

-- Blaisois, cette lettre au vicomte de Bragelonne. Pour tout le
monde, je suis all  Paris. Je vous confie la maison, Blaisois.

Blaisois s'inclina, embrassa Grimaud et ferma la grille.


Chapitre XVII -- O l'on cherche Aramis, et o l'on ne retrouve
que Bazin


Deux heures ne s'taient pas coules depuis le dpart du matre
de la maison, lequel  la vue de Blaisois, avait pris le chemin de
Paris, lorsqu'un cavalier mont sur un bon cheval pie s'arrta
devant la grille, et, d'un hol! sonore, appela les palefreniers,
qui faisaient encore cercle avec les jardiniers autour de
Blaisois, historien ordinaire de la valetaille du chteau. Ce
hol! connu sans doute de matre Blaisois lui fit tourner la tte
et il s'cria:

-- Monsieur d'Artagnan!... Courez vite, vous autres, lui ouvrir la
porte!

Un essaim de huit ardlions courut  la grille, qui fut ouverte
comme si elle et t de plumes. Et chacun de se confondre en
politesses, car on savait l'accueil que le matre avait l'habitude
de faire  cet ami, et toujours, pour ces sortes de remarques, il
faut consulter le coup d'oeil du valet.

-- Ah! dit avec un sourire tout agrable M. d'Artagnan qui se
balanait sur l'trier pour sauter  terre, o est ce cher comte?

-- Eh! voyez, monsieur, quel est votre malheur, dit Blaisois, quel
sera aussi celui de M. le comte notre matre, lorsqu'il apprendra
votre arrive! M. le comte, par un coup du sort, vient de partir
il n'y a pas deux heures.

D'Artagnan ne se tourmenta pas pour si peu.

-- Bon, dit-il, je vois que tu parles toujours le plus pur
franais du monde; tu vas me donner une leon de grammaire et de
beau langage, tandis que j'attendrai le retour de ton matre.

-- Voil que c'est impossible, monsieur, dit Blaisois; vous
attendriez trop longtemps.

-- Il ne reviendra pas aujourd'hui?

-- Ni demain, monsieur, ni aprs-demain. M. le comte est parti
pour un voyage.

-- Un voyage! dit d'Artagnan, c'est une fable que tu me contes.

-- Monsieur, c'est la plus exacte vrit. Monsieur m'a fait
l'honneur de me recommander la maison, et il a ajout de sa voix
si pleine d'autorit et de douceur... c'est tout un pour moi: Tu
diras que je pars pour Paris.

-- Eh bien! alors, s'cria d'Artagnan, puisqu'il marche sur Paris,
c'est tout ce que je voulais savoir, il fallait commencer par l,
nigaud... Il a donc deux heures d'avance?

-- Oui, monsieur.

-- Je l'aurai bientt rattrap. Est-il seul?

-- Non, monsieur.

-- Qui donc est avec lui?

-- Un gentilhomme que je ne connais pas, un vieillard, et
M. Grimaud.

-- Tout cela ne courra pas si vite que moi... Je pars...

-- Monsieur veut-il m'couter un instant, dit Blaisois, en
appuyant doucement sur les rnes du cheval.

-- Oui, si tu ne me fais pas de phrases ou que tu les fasses vite;

-- Eh bien! monsieur, ce mot de Paris me parat tre un leurre.

-- Oh! oh! dit d'Artagnan srieux, un leurre?

-- Oui, monsieur, et M. le comte ne va pas  Paris, j'en jurerais.

-- Qui te fait croire?

-- Ceci: M. Grimaud sait toujours o va notre matre, et il
m'avait promis, la premire fois qu'on irait  Paris, de prendre
un peu d'argent que je fais passer  ma femme.

-- Ah! tu as une femme?

-- J'en avais une, elle tait de ce pays, mais Monsieur la
trouvait bavarde, je l'ai envoye  Paris: c'est incommode
parfois, mais bien agrable en d'autres moments.

-- Je comprends, mais achve: tu ne crois pas que le comte aille 
Paris?

-- Non, monsieur, car alors Grimaud et manqu  sa parole, il se
ft parjur, ce qui est impossible.

-- Ce qui est impossible, rpta d'Artagnan tout  fait rveur,
parce qu'il tait tout  fait convaincu. Allons, mon brave
Blaisois, merci.

Blaisois s'inclina.

-- Voyons, tu sais que je ne suis pas curieux... J'ai absolument
affaire  ton matre... ne peux-tu... par un petit bout de mot...
toi qui parles si bien, me faire comprendre... Une syllabe,
seulement... je devinerai le reste.

-- Sur ma parole, monsieur, je ne le pourrais... J'ignore
absolument le but du voyage de Monsieur... Quant  couter aux
portes, cela m'est antipathique, et d'ailleurs, c'est dfendu ici.

-- Mon cher, dit d'Artagnan, voil un mauvais commencement pour
moi. N'importe, tu sais l'poque du retour du comte au moins?

-- Aussi peu, monsieur, que sa destination.

-- Allons, Blaisois, allons, cherche.

-- Monsieur doute de ma sincrit! Ah! Monsieur me chagrine bien
sensiblement!

-- Que le diable emporte sa langue dore! grommela d'Artagnan.
Qu'un rustaud vaut mieux avec une parole!... Adieu!

-- Monsieur, j'ai l'honneur de vous prsenter mes respects.

Cuistre! se dit d'Artagnan. Le drle est insupportable.

Il donna un dernier coup d'oeil  la maison, fit tourner son
cheval, et partit comme un homme qui n'a rien dans l'esprit de
fcheux ou d'embarrass.

Quand il fut au bout du mur et hors de toute vue:

-- Voyons, dit-il en respirant brusquement, Athos tait-il chez
lui?... Non. Tous ces fainants qui se croisaient les bras dans la
cour eussent t en nage si le matre avait pu les voir. Athos en
voyage?... c'est incomprhensible.

Ah bah! celui-l est mystrieux en diable... Et puis, non, ce
n'est pas l'homme qu'il me fallait. J'ai besoin d'un esprit rus,
patient. Mon affaire est  Melun, dans certain presbytre de ma
connaissance. Quarante-cinq lieues! quatre jours et demi! Allons,
il fait beau et je suis libre. Avalons la distance.

Et il mit son cheval au trot, s'orientant vers Paris. Le quatrime
jour, il descendait  Melun, selon son dsir.

D'Artagnan avait pour habitude de ne jamais demander  personne le
chemin ou un renseignement banal. Pour ces sortes de dtails, 
moins d'erreur trs grave, il s'en fiait  sa perspicacit jamais
en dfaut,  une exprience de trente ans, et  une grande
habitude de lire sur les physionomies des maisons comme sur celles
des hommes.  Melun, d'Artagnan trouva tout de suite le
presbytre, charmante maison aux enduits de pltre sur de la
brique rouge, avec des vignes vierges qui grimpaient le long des
gouttires, et une croix de pierre sculpte qui surmontait le
pignon du toit. De la salle basse de cette maison un bruit, ou
plutt un fouillis de voix, s'chappait comme un gazouillement
d'oisillons quand la niche vient d'clore sous le duvet. Une de
ces voix pelait distinctement les lettres de l'alphabet. Une voix
grasse et flte tout  la fois sermonnait les bavards et
corrigeait les fautes du lecteur. D'Artagnan reconnut cette voix,
et comme la fentre de la salle basse tait ouverte, il se pencha
tout  cheval sous les pampres et les filets rouges de la vigne,
et cria:

-- Bazin, mon cher Bazin, bonjour!

Un homme court, gros,  la figure plate, au crne orn d'une
couronne de cheveux gris coups court simulant la tonsure, et
recouvert d'une vieille calotte de velours noir, se leva lorsqu'il
entendit d'Artagnan. Ce n'est pas se leva qu'il aurait fallu dire,
c'est bondit. Bazin bondit en effet et entrana sa petite chaise
basse, que des enfants voulurent relever avec des batailles plus
mouvementes que celles des Grecs voulant retirer aux Troyens le
corps de Patrocle. Bazin fit plus que bondir, il laissa tomber
l'alphabet qu'il tenait et sa frule.

-- Vous! dit-il, vous, monsieur d'Artagnan!

-- Oui, moi. O est Aramis... non pas, M. le chevalier
d'Herblay... non, je me trompe encore, M. Le vicaire gnral?

-- Ah! monsieur, dit Bazin avec dignit, Monseigneur est en son
diocse.

-- Plat-il? fit d'Artagnan.

Bazin rpta sa phrase.

-- Ah ! mais, Aramis a un diocse?

-- Oui, monsieur. Pourquoi pas?

-- Il est donc vque?

-- Mais d'o sortez-vous donc, dit Bazin assez
irrvrencieusement, que vous ignoriez cela?

-- Mon cher Bazin, nous autres paens, nous autres gens d'pe,
nous savons bien qu'un homme est colonel, ou mestre de camp, ou
marchal de France; mais qu'il soit vque, archevque ou pape...
diable m'emporte! si la nouvelle nous en arrive avant que les
trois quarts de la terre en aient fait leur profit.

-- Chut! chut! dit Bazin avec de gros yeux, n'allez pas me gter
ces enfants,  qui je tche d'inculquer de si bons principes.

Les enfants avaient en effet tourn autour de d'Artagnan, dont ils
admiraient le cheval, la grande pe, les perons et l'air
martial. Ils admiraient surtout sa grosse voix; en sorte que,
lorsqu'il accentua son juron, toute l'cole s'cria: Diable
m'emporte! avec un bruit effroyable de rires, de joies et de
trpignements qui combla d'aise le mousquetaire et fit perdre la
tte au vieux pdagogue.

-- L! dit-il, taisez-vous donc, marmailles!... L... vous voil
arriv, monsieur d'Artagnan, et tous mes bons principes
s'envolent... Enfin, avec vous, comme d'habitude, le dsordre
ici... Babel est retrouve!... Ah! bon Dieu! ah! les enrags!

Et le digne Bazin appliquait  droite et  gauche des horions qui
redoublaient les cris de ses coliers en les faisant changer de
nature.

-- Au moins, dit-il, vous ne dbaucherez plus personne ici.

-- Tu crois? dit d'Artagnan avec un sourire qui fit passer un
frisson sur les paules de Bazin.

-- Il en est capable, murmura-t-il.

-- O est le diocse de ton matre?

-- Mgr Ren est vque de Vannes.

-- Qui donc l'a fait nommer?

-- Mais M. le surintendant, notre voisin.

-- Quoi! M. Fouquet?

-- Sans doute.

-- Aramis est donc bien avec lui?

-- Monseigneur prchait tous les dimanches chez M. le
surintendant,  Vaux; puis ils chassaient ensemble.

-- Ah!

-- Et Monseigneur travaillait souvent ses homlies... non, je veux
dire ses sermons, avec M. le surintendant.

-- Bah! il prche donc en vers, ce digne vque?

-- Monsieur, ne plaisantez pas des choses religieuses, pour
l'amour de Dieu!

-- L, Bazin, l! en sorte qu'Aramis est  Vannes?

--  Vannes, en Bretagne.

-- Tu es un sournois, Bazin, ce n'est pas vrai.

-- Monsieur, voyez, les appartements du presbytre sont vides.

Il a raison, se dit d'Artagnan en considrant la maison dont
l'aspect annonait la solitude.

-- Mais Monseigneur a d vous crire sa promotion.

-- De quand date-t-elle?

-- D'un mois.

-- Oh! alors, il n'y a pas de temps perdu. Aramis ne peut avoir eu
encore besoin de moi. Mais voyons, Bazin, pourquoi ne suis-tu pas
ton pasteur?

-- Monsieur, je ne puis, j'ai des occupations.

-- Ton alphabet?

-- Et mes pnitents.

-- Quoi! tu confesses? tu es donc prtre?

-- C'est tout comme. J'ai tant de vocation!

-- Mais les ordres?

-- Oh! dit Bazin avec aplomb, maintenant que Monseigneur est
vque, j'aurai promptement mes ordres ou tout au moins mes
dispenses.

Et il se frotta les mains.

Dcidment, se dit d'Artagnan, il n'y a pas  draciner ces gens-
l.

-- Fais-moi servir, Bazin.

-- Avec empressement, monsieur.

-- Un poulet, un bouillon et une bouteille de vin.

-- C'est aujourd'hui samedi, jour maigre, dit Bazin.

-- J'ai une dispense, dit d'Artagnan.

Bazin le regarda d'un air souponneux.

-- Ah ! matre cafard, pour qui me prends-tu? dit le
mousquetaire; si toi, qui es le valet, tu espres des dispenses
pour commettre des crimes, je n'aurai pas, moi, l'ami de ton
vque, une dispense pour faire gras selon le voeu de mon estomac?
Bazin, sois aimable avec moi, ou, de par Dieu! je me plains au
roi, et tu ne confesseras jamais. Or, tu sais que la nomination
des vques est au roi, je suis le plus fort.

Bazin sourit hypocritement.

-- Oh! nous avons M. le surintendant, nous autres, dit-il.

-- Et tu te moques du roi, alors?

Bazin ne rpliqua rien, son sourire tait assez loquent.

-- Mon souper, dit d'Artagnan, voil qu'il s'en va vers sept
heures.

Bazin se retourna et commanda au plus g de ses coliers
d'avertir la cuisinire. Cependant d'Artagnan regardait le
presbytre.

-- Peuh! dit-il ddaigneusement, Monseigneur logeait assez mal Sa
Grandeur ici.

-- Nous avons le chteau de Vaux, dit Bazin.

-- Qui vaut peut-tre le Louvre? rpliqua d'Artagnan en
goguenardant.

-- Qui vaut mieux, rpliqua Bazin du plus grand sang-froid du
monde.

-- Ah! fit d'Artagnan.

Peut-tre allait-il prolonger la discussion et soutenir la
suprmatie du Louvre; mais le lieutenant s'tait aperu que son
cheval tait demeur attach aux barreaux d'une porte.

-- Diable! dit-il, fais donc soigner mon cheval. Ton matre
l'vque n'en a pas comme celui-l dans ses curies.

Bazin donna un coup d'oeil oblique au cheval et rpondit:

-- M. le surintendant en a donn quatre de ses curies, et un seul
de ces quatre en vaut quatre comme le vtre.

Le sang monta au visage de d'Artagnan. La main lui dmangeait, et
il contemplait sur la tte de Bazin la place o son poing allait
tomber. Mais cet clair passa. La rflexion vint, et d'Artagnan se
contenta de dire:

-- Diable! diable! j'ai bien fait de quitter le service du roi.
Dites-moi, digne Bazin, ajouta-t-il, combien M. le surintendant a-
t-il de mousquetaires?

-- Il aura tous ceux du royaume avec son argent, rpliqua Bazin en
fermant son livre et en congdiant les enfants  grands coups de
frule.

-- Diable! diable! dit une dernire fois d'Artagnan.

Et comme on lui annonait qu'il tait servi, il suivit la
cuisinire qui l'introduisit dans la salle  manger, o le souper
l'attendait.

D'Artagnan se mit  table et attaqua bravement le poulet.

-- Il me parat, dit d'Artagnan en mordant  belles dents dans la
volaille qu'on lui avait servie et qu'on avait visiblement oubli
d'engraisser, il me parat que j'ai eu tort de ne pas aller
chercher tout de suite du service chez ce matre-l.

C'est un puissant seigneur,  ce qu'il parat, que ce
surintendant. En vrit, nous ne savons rien, nous autres  la
cour, et les rayons du soleil nous empchent de voir les grosses
toiles, qui sont aussi des soleils, un peu plus loigns de notre
terre, voil tout.

Comme d'Artagnan aimait beaucoup, par plaisir et par systme, 
faire causer les gens sur les choses qui l'intressaient, il
s'escrima de son mieux sur matre Bazin; mais ce fut en pure
perte: hormis l'loge fatigant et hyperbolique de M. le
surintendant des finances, Bazin, qui, de son ct, se tenait sur
ses gardes, ne livra absolument rien que des platitudes  la
curiosit de d'Artagnan, ce qui fit que d'Artagnan, d'assez
mauvaise humeur, demanda  aller se coucher aussitt que son repas
fut fini.

D'Artagnan fut introduit par Bazin dans une chambre assez
mdiocre, o il trouva un assez mauvais lit; mais d'Artagnan
n'tait pas difficile. On lui avait dit qu'Aramis avait emport
les clefs de son appartement particulier, et comme il savait
qu'Aramis tait un homme d'ordre et avait gnralement beaucoup de
choses  cacher dans son appartement, cela ne l'avait nullement
tonn. Il avait donc, quoiqu'il et paru comparativement plus
dur, attaqu le lit aussi bravement qu'il avait attaqu le poulet,
et comme il avait aussi bon sommeil que bon apptit, il n'avait
gure mis plus de temps  s'endormir qu'il n'en avait mis  sucer
le dernier os de son rti.

Depuis qu'il n'tait plus au service de personne, d'Artagnan
s'tait promis d'avoir le sommeil aussi dur qu'il l'avait lger
autrefois; mais de si bonne foi que d'Artagnan se ft fait cette
promesse, et quelque dsir qu'il et de se la tenir
religieusement, il fut rveill au milieu de la nuit par un grand
bruit de carrosses et de laquais  cheval. Une illumination
soudaine embrasa les murs de sa chambre; il sauta hors de son lit
tout en chemise et courut  la fentre.

Est-ce que le roi revient, par hasard? pensa-t-il en se frottant
les yeux, car en vrit voil une suite qui ne peut appartenir
qu' une personne royale.

-- Vive M. le surintendant! cria ou plutt vocifra  une fentre
du rez-de-chausse une voix qu'il reconnut pour celle de Bazin,
lequel, tout en criant, agitait un mouchoir d'une main et tenait
une grosse chandelle de l'autre.

D'Artagnan vit alors quelque chose comme une brillante forme
humaine qui se penchait  la portire du principal carrosse; en
mme temps de longs clats de rire, suscits sans doute par
l'trange figure de Bazin, et qui sortaient du mme carrosse,
laissaient comme une trane de joie sur le passage du rapide
cortge.

-- J'aurais bien d voir, dit d'Artagnan, que ce n'tait pas le
roi; on ne rit pas de si bon coeur quand le roi passe. H! Bazin!
cria-t-il  son voisin qui se penchait aux trois quarts hors de la
fentre pour suivre plus longtemps le carrosse des yeux, h!
qu'est-ce que cela?

-- C'est M. Fouquet, dit Bazin d'un air de protection.

-- Et tous ces gens?

-- C'est la cour de M. Fouquet.

-- Oh! oh! dit d'Artagnan, que dirait M. de Mazarin s'il entendait
cela? Et il se recoucha tout rveur en se demandant comment il se
faisait qu'Aramis ft toujours protg par le plus puissant du
royaume.

Serait-ce qu'il a plus de chance que moi ou que je serais plus
sot que lui? Bah!

C'tait le mot concluant  l'aide duquel d'Artagnan devenu sage
terminait maintenant chaque pense et chaque priode de son style.
Autrefois, il disait Mordioux! ce qui tait un coup d'peron.
Mais maintenant il avait vieilli, et il murmurait ce bah!
philosophique qui sert de bride  toutes les passions.


Chapitre XVIII -- O d'Artagnan cherche Porthos et ne trouve que
Mousqueton


Lorsque d'Artagnan se fut bien convaincu que l'absence de M. le
vicaire gnral d'Herblay tait relle, et que son ami n'tait
point trouvable  Melun ni dans les environs, il quitta Bazin sans
regret, donna un coup d'oeil sournois au magnifique chteau de
Vaux, qui commenait  briller de cette splendeur qui fit sa
ruine, et pinant ses lvres comme un homme plein de dfiance et
de soupons, il piqua son cheval pie en disant:

-- Allons, allons, c'est encore  Pierrefonds que je trouverai le
meilleur homme et le meilleur coffre. Or, je n'ai besoin que de
cela, puisque moi j'ai l'ide.

Nous ferons grce  nos lecteurs des incidents prosaques du
voyage de d'Artagnan, qui toucha barre  Pierrefonds dans la
matine du troisime jour. D'Artagnan arrivait par Nanteuil-le-
Haudouin et Crpy. De loin, il aperut le chteau de Louis
d'Orlans, lequel, devenu domaine de la Couronne, tait gard par
un vieux concierge. C'tait un de ces manoirs merveilleux du Moyen
Age, aux murailles paisses de vingt pieds, aux tours hautes de
cent.

D'Artagnan longea ses murailles, mesura ses tours des yeux et
descendit dans la valle. De loin il dominait le chteau de
Porthos, situ sur les rives d'un vaste tang et attenant  une
magnifique fort. C'est le mme que nous avons dj eu l'honneur
de dcrire  nos lecteurs; nous nous contenterons donc de
l'indiquer. La premire chose qu'aperut d'Artagnan aprs les
beaux arbres, aprs le soleil de mai dorant les coteaux verts,
aprs les longues futaies de bois empanaches qui s'tendent vers
Compigne, ce fut une grande bote roulante, pousse par deux
laquais et trane par deux autres. Dans cette bote il y avait
une norme chose vert et or qui arpentait, trane et pousse, les
alles riantes du parc. Cette chose, de loin, tait indtaillable
et ne signifiait absolument rien; de plus prs, c'tait un tonneau
affubl de drap vert galonn; de plus prs encore, c'tait un
homme ou plutt un poussah dont l'extrmit infrieure, se
rpandant dans la bote, en remplissait le contenu; de plus prs
encore, cet homme, c'tait Mousqueton, Mousqueton blanc de cheveux
et rouge de visage comme Polichinelle.

-- Eh pardieu! s'cria d'Artagnan, c'est ce cher M. Mousqueton!

-- Ah!... cria le gros homme, ah! quel bonheur! quelle joie! c'est
M. d'Artagnan!... Arrtez, coquins!

Ces derniers mots s'adressaient aux laquais qui le poussaient et
qui le tiraient. La bote s'arrta, et les quatre laquais, avec
une prcision toute militaire, trent  la fois leurs chapeaux
galonns et se rangrent derrire la bote.

-- Oh! monsieur d'Artagnan, dit Mousqueton, que ne puis-je vous
embrasser les genoux! Mais je suis devenu impotent, comme vous le
voyez.

-- Dame! mon cher Mousqueton, c'est l'ge.

-- Non, monsieur, ce n'est pas l'ge: ce sont les infirmits, les
chagrins.

-- Des chagrins, vous, Mousqueton? dit d'Artagnan en faisant le
tour de la bote; tes-vous fou, mon cher ami? Dieu merci! vous
vous portez comme un chne de trois cents ans.

-- Ah! les jambes, monsieur, les jambes! dit le fidle serviteur.

-- Comment, les jambes?

-- Oui, elles ne veulent plus me porter.

-- Les ingrates! Cependant, vous les nourrissez bien, Mousqueton,
 ce qu'il me parat.

-- Hlas! oui, elles n'ont rien  me reprocher sous ce rapport-l,
dit Mousqueton avec un soupir; j'ai toujours fait tout ce que j'ai
pu pour mon corps; je ne suis pas goste.

Et Mousqueton soupira de nouveau.

Est-ce que Mousqueton veut aussi tre baron, qu'il soupire de la
sorte? pensa d'Artagnan.

-- Mon Dieu! monsieur, dit Mousqueton, s'arrachant  une rverie
pnible, mon Dieu! que Monseigneur sera heureux que vous ayez
pens  lui.

-- Bon Porthos, s'cria d'Artagnan; je brle de l'embrasser!

-- Oh! dit Mousqueton attendri, je le lui crirai bien
certainement, monsieur.

-- Comment, s'cria d'Artagnan, tu le lui criras?

-- Aujourd'hui mme, sans retard.

-- Il n'est donc pas ici?

-- Mais, non, monsieur.

-- Mais est-il prs? est-il loin?

-- Eh! le sais-je, monsieur, le sais-je? fit Mousqueton.

-- Mordioux! s'cria le mousquetaire en frappant du pied, je joue
de malheur! Porthos si casanier!

-- Monsieur, il n'y a pas d'homme plus sdentaire que Monseigneur.
Mais...

-- Mais quoi?

-- Quand un ami vous presse...

-- Un ami?

-- Eh! sans doute; ce digne M. d'Herblay.

-- C'est Aramis qui a press Porthos?

-- Voici comment la chose s'est passe, monsieur d'Artagnan.
M. d'Herblay a crit  Monseigneur...

-- Vraiment?

-- Une lettre, monsieur, une lettre si pressante qu'elle a mis ici
tout  feu et  sang!

-- Conte-moi cela, cher ami, dit d'Artagnan, mais renvoie un peu
ces messieurs, d'abord.

Mousqueton poussa un Au large, faquins! avec des poumons si
puissants, qu'il et suffi du souffle sans les paroles pour faire
vaporer les quatre laquais. D'Artagnan s'assit sur le brancard de
la bote et ouvrit ses oreilles.

-- Monsieur, dit Mousqueton, Monseigneur a donc reu une lettre de
M. le vicaire gnral d'Herblay, voici huit ou neuf jours; c'tait
le jour des plaisirs... champtres; oui, mercredi par consquent.

-- Comment cela! dit d'Artagnan; le jour des plaisirs champtres?

-- Oui, monsieur; nous avons tant de plaisirs  prendre dans ce
dlicieux pays que nous en tions encombrs; si bien que force a
t pour nous d'en rgler la distribution.

-- Comme je reconnais bien l'ordre de Porthos! Ce n'est pas  moi
que cette ide serait venue. Il est vrai que je ne suis pas
encombr de plaisirs, moi.

-- Nous l'tions, nous, dit Mousqueton.

-- Et comment avez-vous rgl cela, voyons? demanda d'Artagnan.

-- C'est un peu long, monsieur.

-- N'importe, nous avons le temps, et puis vous parlez si bien,
mon cher Mousqueton, que c'est vraiment plaisir de vous entendre.

-- Il est vrai, dit Mousqueton avec un signe de satisfaction qui
provenait videmment de la justice qui lui tait rendue, il est
vrai que j'ai fait de grands progrs dans la compagnie de
Monseigneur.

-- J'attends la distribution des plaisirs, Mousqueton, et avec
impatience; je veux savoir si je suis arriv dans un bon jour.

-- Oh! monsieur d'Artagnan, dit mlancoliquement Mousqueton,
depuis que Monseigneur est parti, tous les plaisirs sont envols!

-- Eh bien! mon cher Mousqueton, rappelez vos souvenirs.

-- Par quel jour voulez-vous que nous commencions?

-- Eh pardieu! commencez par le dimanche, c'est le jour du
Seigneur.

-- Le dimanche, monsieur?

-- Oui.

-- Dimanche, plaisirs religieux: Monseigneur va  la messe, rend
le pain bnit, se fait faire des discours et des instructions par
son aumnier ordinaire. Ce n'est pas fort amusant, mais nous
attendons un carme de Paris qui desservira notre aumnerie et qui
parle fort bien,  ce que l'on assure; cela nous veillera, car
l'aumnier actuel nous endort toujours. Donc le dimanche, plaisirs
religieux. Le lundi, plaisirs mondains.

-- Ah! ah! dit d'Artagnan, comment comprends-tu cela, Mousqueton?
Voyons un peu les plaisirs mondains, voyons.

-- Monsieur, le lundi, nous allons dans le monde; nous recevons,
nous rendons des visites; on joue du luth, on danse, on fait des
bouts rims, enfin on brle un peu d'encens en l'honneur des
dames.

-- Peste! c'est du suprme galant, dit le mousquetaire, qui eut
besoin d'appeler  son aide toute la vigueur de ses muscles
mastodes pour comprimer une norme envie de rire.

-- Mardi, plaisirs savants.

-- Ah! bon! dit d'Artagnan, lesquels? Dtaille-nous un peu cela,
mon cher Mousqueton.

-- Monseigneur a achet une sphre que je vous montrerai, elle
remplit tout le primtre de la grosse tour, moins une galerie
qu'il a fait faire au-dessus de la sphre; il y a des petites
ficelles et des fils de laiton aprs lesquels sont accrochs le
soleil et la lune. Cela tourne; c'est fort beau. Monseigneur me
montre les mers et terres lointaines; nous nous promettons de ne
jamais y aller. C'est plein d'intrt.

-- Plein d'intrt, c'est le mot, rpta d'Artagnan. Et le
mercredi?

-- Plaisirs champtres, j'ai dj eu l'honneur de vous le dire,
monsieur le chevalier: nous regardons les moutons et les chvres
de Monseigneur; nous faisons danser les bergres avec des
chalumeaux et des musettes, ainsi qu'il est crit dans un livre
que Monseigneur possde en sa bibliothque et qu'on appelle
Bergeries. L'auteur est mort, voil un mois  peine.

-- M. Racan, peut-tre? fit d'Artagnan.

-- C'est cela, M. Racan. Mais ce n'est pas le tout. Nous pchons 
la ligne dans le petit canal, aprs quoi nous dnons couronns de
fleurs. Voil pour le mercredi.

-- Peste! dit d'Artagnan, il n'est pas mal partag, le mercredi.
Et le jeudi? que peut-il rester  ce pauvre jeudi?

-- Il n'est pas malheureux, monsieur, dit Mousqueton souriant.
Jeudi, plaisirs olympiques. Ah! monsieur, c'est superbe! Nous
faisons venir tous les jeunes vassaux de Monseigneur et nous les
faisons jeter le disque, lutter, courir. Monseigneur jette le
disque comme personne. Et lorsqu'il applique un coup de poing, oh!
quel malheur!

-- Comment, quel malheur!

-- Oui, monsieur, on a t oblig de renoncer au ceste. Il cassait
les ttes, brisait les mchoires, enfonait les poitrines. C'est
un jeu charmant, mais personne ne voulait plus le jouer avec lui.

-- Ainsi, le poignet...

-- Oh! monsieur, plus solide que jamais. Monseigneur baisse un peu
quant aux jambes, il l'avoue lui-mme; mais cela s'est rfugi
dans les bras, de sorte que...

-- De sorte qu'il assomme les boeufs comme autrefois.

-- Monsieur, mieux que cela, il enfonce les murs. Dernirement,
aprs avoir soup chez un de ses fermiers, vous savez combien
Monseigneur est populaire et bon, aprs souper il fait cette
plaisanterie de donner un coup de poing dans le mur, le mur
s'croule, le toit glisse, et il y a trois hommes d'touffs et
une vieille femme.

-- Bon Dieu! Mousqueton, et ton matre?

-- Oh! Monseigneur! il a eu la tte un peu corche. Nous lui
avons bassin les chairs avec une eau que les religieuses nous
donnent. Mais rien au poing.

-- Rien?

-- Rien, monsieur.

-- Foin des plaisirs olympiques! ils doivent coter trop cher, car
enfin les veuves et les orphelins...

-- On leur fait des pensions, monsieur, un dixime du revenu de
Monseigneur est affect  cela.

-- Passons au vendredi, dit d'Artagnan.

-- Le vendredi, plaisirs nobles et guerriers. Nous chassons, nous
faisons des armes, nous dressons des faucons, nous domptons des
chevaux. Enfin, le samedi est le jour des plaisirs spirituels:
nous meublons notre esprit, nous regardons les tableaux et les
statues de Monseigneur, nous crivons mme et nous traons des
plans; enfin, nous tirons les canons de Monseigneur.

-- Vous tracez des plans, vous tirez les canons...

-- Oui, monsieur.

-- Mon ami, dit d'Artagnan, M. du Vallon possde en vrit
l'esprit le plus subtil et le plus aimable que je connaisse; mais
il y a une sorte de plaisirs que vous avez oublis, ce me semble.

-- Lesquels, monsieur? demanda Mousqueton avec anxit.

-- Les plaisirs matriels.

Mousqueton rougit.

-- Qu'entendez-vous par l, monsieur? dit-il en baissant les yeux.

-- J'entends la table, le bon vin, la soire occupe aux
volutions de la bouteille.

-- Ah! monsieur, ces plaisirs-l ne comptent point, nous les
pratiquons tous les jours.

-- Mon brave Mousqueton, reprit d'Artagnan, pardonne-moi, mais
j'ai t tellement absorb par ton rcit plein de charmes, que
j'ai oubli le principal point de notre conversation, c'est 
savoir ce que M. le vicaire gnral d'Herblay a pu crire  ton
matre.

-- C'est vrai, monsieur, dit Mousqueton, les plaisirs nous ont
distraits. Eh bien! monsieur, voici la chose tout entire.

-- J'coute, mon cher Mousqueton.

-- Mercredi...

-- Jour des plaisirs champtres?

-- Oui. Une lettre arrive; il la reoit de mes mains. J'avais
reconnu l'criture.

-- Eh bien?

-- Monseigneur la lit et s'crie: Vite, mes chevaux! mes armes!

-- Ah! mon Dieu! dit d'Artagnan, c'tait encore quelque duel!

-- Non pas, monsieur, il y avait ces mots seulement: Cher
Porthos, en route si vous voulez arriver avant l'quinoxe. Je vous
attends.

-- Mordioux! fit d'Artagnan rveur, c'tait press  ce qu'il
parat.

-- Je le crois bien. En sorte, continua Mousqueton, que
Monseigneur est parti le jour mme avec son secrtaire pour tcher
d'arriver  temps.

-- Et sera-t-il arriv  temps?

-- Je l'espre. Monseigneur qui est haut  la main, comme vous le
savez, monsieur, rptait sans cesse: Tonne Dieu! qu'est-ce
encore que cela, l'quinoxe? N'importe, il faudra que le drle
soit bien mont, s'il arrivait avant moi.

-- Et tu crois que Porthos sera arriv le premier? demanda
d'Artagnan.

-- J'en suis sr. Cet quinoxe, si riche qu'il soit, n'a certes
pas des chevaux comme Monseigneur!

D'Artagnan contint son envie de rire, parce que la brivet de la
lettre d'Aramis lui donnait fort  penser. Il suivit Mousqueton,
ou plutt le chariot de Mousqueton, jusqu'au chteau; il s'assit 
une table somptueuse, dont on lui fit les honneurs comme  un roi,
mais il ne put rien tirer de Mousqueton: le fidle serviteur
pleurait  volont, c'tait tout. D'Artagnan, aprs une nuit
passe sur un excellent lit, rva beaucoup au sens de la lettre
d'Aramis, s'inquita des rapports de l'quinoxe avec les affaires
de Porthos, puis n'y comprenant rien, sinon qu'il s'agissait de
quelque amourette de l'vque pour laquelle il tait ncessaire
que les jours fussent gaux aux nuits, d'Artagnan quitta
Pierrefonds comme il avait quitt Melun, comme il avait quitt le
chteau du comte de La Fre. Ce ne fut cependant pas sans une
mlancolie qui pouvait  bon droit passer pour une des plus
sombres humeurs de d'Artagnan. La tte baisse, l'oeil fixe, il
laissait pendre ses jambes sur chaque flanc de son cheval et se
disait, dans cette vague rverie qui monte parfois  la plus
sublime loquence; Plus d'amis, plus d'avenir, plus rien! mes
forces sont brises, comme le faisceau de notre amiti passe. Oh!
la vieillesse arrive, froide, inexorable; elle enveloppe dans son
crpe funbre tout ce qui reluisait, tout ce qui embaumait dans ma
jeunesse, puis elle jette ce doux fardeau sur son paule et le
porte avec le reste dans ce gouffre sans fond de la mort. Un
frisson serra le coeur du Gascon, si brave et si fort contre tous
les malheurs de la vie, et pendant quelques moments les nuages lui
parurent noirs, la terre glissante et glaiseuse comme celle des
cimetires.

-- O vais-je... se dit-il; que veux-je faire?... seul... tout
seul, sans famille, sans amis... Bah! s'cria-t-il tout  coup.

Et il piqua des deux sa monture, qui, n'ayant rien trouv de
mlancolique dans la lourde avoine de Pierrefonds, profita de la
permission pour montrer sa gaiet par un temps de galop qui
absorba deux lieues.

 Paris! se dit d'Artagnan.

Et le lendemain il descendit  Paris.

Il avait mis dix jours  faire ce voyage.


Chapitre XIX -- Ce que d'Artagnan venait faire  Paris


Le lieutenant mit pied  terre devant une boutique de la rue des
Lombards,  l'enseigne du Pilon-d'Or. Un homme de bonne mine,
portant un tablier blanc et caressant sa moustache grise avec une
bonne grosse main, poussa un cri de joie en apercevant le cheval
pie.

-- Monsieur le chevalier, dit-il; ah! c'est vous!

-- Bonjour, Planchet! rpondit d'Artagnan en faisant le gros dos
pour entrer dans la boutique.

-- Vite, quelqu'un, cria Planchet, pour le cheval de
M. d'Artagnan, quelqu'un pour sa chambre, quelqu'un pour son
souper!

-- Merci, Planchet! bonjour, mes enfants, dit d'Artagnan aux
garons empresss.

-- Vous permettez que j'expdie ce caf, cette mlasse et ces
raisins cuits? dit Planchet, ils sont destins  l'office de M. le
surintendant.

-- Expdie, expdie.

-- C'est l'affaire d'un moment, puis nous souperons.

-- Fais que nous soupions seuls, dit d'Artagnan, j'ai  te parler.

Planchet regarda son ancien matre d'une faon significative.

-- Oh! tranquillise-toi, ce n'est rien que d'agrable, dit
d'Artagnan.

-- Tant mieux! tant mieux!...

Et Planchet respira, tandis que d'Artagnan s'asseyait fort
simplement dans la boutique sur une balle de bouchons, et prenait
connaissance des localits. La boutique tait bien garnie; on
respirait l un parfum de gingembre, de cannelle et de poivre pil
qui fit ternuer d'Artagnan. Les garons, heureux d'tre aux cts
d'un homme de guerre aussi renomm qu'un lieutenant de
mousquetaires qui approchait la personne du roi, se mirent 
travailler avec un enthousiasme qui tenait du dlire, et  servir
les pratiques avec une prcipitation ddaigneuse que plus d'un
remarqua.

Planchet encaissait l'argent et faisait ses comptes entrecoups de
politesses  l'adresse de son ancien matre.

Planchet avait avec ses clients la parole brve et la familiarit
hautaine du marchand riche, qui sert tout le monde et n'attend
personne. D'Artagnan observa cette nuance avec un plaisir que nous
analyserons plus tard. Il vit peu  peu la nuit venir; et enfin,
Planchet le conduisit dans une chambre du premier tage, o, parmi
les ballots et les caisses, une table fort proprement servie
attendait deux convives.

D'Artagnan profita d'un moment de rpit pour considrer la figure
de Planchet, qu'il n'avait pas vu depuis un an.

L'intelligent Planchet avait pris du ventre, mais son visage
n'tait pas boursoufl. Son regard brillant jouait encore avec
facilit dans ses orbites profondes, et la graisse, qui nivelle
toutes les saillies caractristiques du visage humain, n'avait
encore touch ni  ses pommettes saillantes, indice de ruse et de
cupidit, ni  son menton aigu, indice de finesse et de
persvrance. Planchet trnait avec autant de majest dans sa
salle  manger que dans sa boutique. Il offrit  son matre un
repas frugal, mais tout parisien: le rti cuit au four du
boulanger, avec les lgumes, la salade, et le dessert emprunt 
la boutique mme. D'Artagnan trouva bon que l'picier et tir de
derrire les fagots une bouteille de ce vin d'Anjou qui, durant
toute la vie de d'Artagnan, avait t son vin de prdilection.

-- Autrefois, monsieur, dit Planchet avec un sourire plein de
bonhomie, c'tait moi qui vous buvais votre vin; maintenant, j'ai
le bonheur que vous buviez le mien.

-- Et Dieu merci! ami Planchet, je le boirai encore longtemps,
j'espre, car  prsent me voil libre.

-- Libre! Vous avez cong, monsieur?

-- Illimit!

-- Vous quittez le service? dit Planchet stupfait.

-- Oui, je me repose.

-- Et le roi? s'cria Planchet, qui ne pouvait supposer que le roi
pt se passer des services d'un homme tel que d'Artagnan.

-- Et le roi cherchera fortune ailleurs... Mais nous avons bien
soup, tu es en veine de saillies, tu m'excites  te faire des
confidences, ouvre donc tes oreilles.

-- J'ouvre.

Et Planchet, avec un rire plus franc que malin, dcoiffa une
bouteille de vin blanc.

-- Laisse-moi ma raison seulement.

-- Oh! quand vous perdrez la tte, vous, monsieur...

-- Maintenant, ma tte est  moi, et je prtends la mnager plus
que jamais. D'abord causons finances... Comment se porte notre
argent?

--  merveille, monsieur. Les vingt mille livres que j'ai reues
de vous sont places toujours dans mon commerce, o elles
rapportent neuf pour cent; je vous en donne sept, je gagne donc
sur vous.

-- Et tu es toujours content?

-- Enchant. Vous m'en apportez d'autres?

-- Mieux que cela... Mais en as-tu besoin?

-- Oh! que non pas. Chacun m'en veut confier  prsent. J'tends
mes affaires.

-- C'tait ton projet.

-- Je fais un jeu de banque... J'achte les marchandises de mes
confrres ncessiteux, je prte de l'argent  ceux qui sont gns
pour les remboursements.

-- Sans usure?...

-- Oh! monsieur, la semaine passe j'ai eu deux rendez-vous au
boulevard pour ce mot que vous venez de prononcer.

-- Comment!

-- Vous allez comprendre: il s'agissait d'un prt... L'emprunteur
me donne en caution des cassonades avec condition que je vendrais
si le remboursement n'avait pas lieu  une poque fixe. Je prte
mille livres. Il ne me paie pas, je vends les cassonades treize
cents livres. Il l'apprend et rclame cent cus. Ma foi, j'ai
refus... prtendant que je pouvais ne les vendre que neuf cents
livres. Il m'a dit que je faisais de l'usure. Je l'ai pri de me
rpter cela derrire le boulevard. C'est un ancien garde, il est
venu; je lui ai pass votre pe au travers de la cuisse gauche.

-- Tudieu! quelle banque tu fais! dit d'Artagnan.

-- Au-dessus de treize pour cent je me bats, rpliqua Planchet;
voil mon caractre.

-- Ne prends que douze, dit d'Artagnan, et appelle le reste prime
et courtage.

-- Vous avez raison, monsieur. Mais votre affaire?

-- Ah! Planchet, c'est bien long et bien difficile  dire.

-- Dites toujours.

D'Artagnan se gratta la moustache comme un homme embarrass de sa
confidence et dfiant du confident.

-- C'est un placement? demanda Planchet.

-- Mais, oui.

-- D'un beau produit?

-- D'un joli produit: quatre cents pour cent, Planchet.

Planchet donna un coup de poing sur la table avec tant de raideur
que les bouteilles en bondirent comme si elles avaient peur.

-- Est-ce Dieu possible!

-- Je crois qu'il y aura plus, dit froidement d'Artagnan, mais
enfin j'aime mieux dire moins.

-- Ah diable! fit Planchet se rapprochant... Mais, monsieur, c'est
magnifique!... Peut-on mettre beaucoup d'argent?

-- Vingt mille livres chacun, Planchet.

-- C'est tout votre avoir, monsieur. Pour combien de temps?

-- Pour un mois.

-- Et cela nous donnera?

-- Cinquante mille livres chacun; compte.

-- C'est monstrueux!... Il faudra se bien battre pour un jeu comme
celui-l?

-- Je crois en effet qu'il se faudra battre pas mal, dit
d'Artagnan avec la mme tranquillit; mais cette fois, Planchet,
nous sommes deux, et je prends les coups pour moi seul.

-- Monsieur, je ne souffrirai pas...

-- Planchet, tu ne peux en tre, il te faudrait quitter ton
commerce.

-- L'affaire ne se fait pas  Paris?

-- Non.

-- Ah!  l'tranger?

-- En Angleterre.

-- Pays de spculation, c'est vrai, dit Planchet... pays que je
connais beaucoup... Quelle sorte d'affaire, monsieur, sans trop de
curiosit?

-- Planchet, c'est une restauration.

-- De monuments?

-- Oui, de monuments, nous restaurerons White Hall.

-- C'est important... Et en un mois vous croyez?...

-- Je m'en charge.

-- Cela vous regarde, monsieur, et une fois que vous vous en
mlez...

-- Oui, cela me regarde... je suis fort au courant... cependant je
te consulterai volontiers.

-- C'est beaucoup d'honneur... mais je m'entends mal 
l'architecture.

-- Planchet... tu as tort, tu es un excellent architecte, aussi
bon que moi pour ce dont il s'agit.

-- Merci...

-- J'avais, je te l'avoue, t tent d'offrir la chose  ces
Messieurs, mais ils sont absents de leurs maisons... C'est
fcheux, je n'en connais pas de plus hardis ni de plus adroits.

-- Ah ! il parat qu'il y aura concurrence et que l'entreprise
sera dispute?

-- Oh! oui, Planchet, oui...

-- Je brle d'avoir des dtails, monsieur.

-- En voici, Planchet, ferme bien toutes les portes.

-- Oui, monsieur.

Et Planchet s'enferma d'un triple tour.

-- Bien, maintenant, approche-toi de moi.

Planchet obit.

-- Et ouvre la fentre, parce que le bruit des passants et des
chariots rendra sourds tous ceux qui pourraient nous entendre.

Planchet ouvrit la fentre comme on le lui avait prescrit, et la
bouffe de tumulte qui s'engouffra dans la chambre, cris, roues,
aboiements et pas, assourdit d'Artagnan lui-mme, selon qu'il
l'avait dsir. Ce fut alors qu'il but un verre de vin blanc et
qu'il commena en ces termes:

-- Planchet, j'ai une ide.

-- Ah! monsieur, je vous reconnais bien l, rpondit l'picier,
pantelant d'motion.


Chapitre XX -- De la socit qui se forme rue des Lombards 
l'enseigne du Pilon-d'Or, pour exploiter l'ide de M. d'Artagnan


Aprs un instant de silence, pendant lequel d'Artagnan parut
recueillir non pas une ide, mais toutes ses ides:

-- Il n'est point, mon cher Planchet, dit-il, que tu n'aies
entendu parler de Sa Majest Charles Ier, roi d'Angleterre?

-- Hlas! oui, monsieur, puisque vous avez quitt la France pour
lui porter secours; que malgr ce secours il est tomb et a failli
vous entraner dans sa chute.

-- Prcisment; je vois que tu as bonne mmoire, Planchet.

-- Peste! monsieur, l'tonnant serait que je l'eusse perdue, cette
mmoire, si mauvaise qu'elle ft. Quand on a entendu Grimaud qui,
vous le savez, ne raconte gure, raconter comment est tombe la
tte du roi Charles, comment vous avez voyag la moiti d'une nuit
dans un btiment min, et vu revenir sur l'eau ce bon M. Mordaunt
avec certain poignard  manche dor dans la poitrine, on n'oublie
pas ces choses-l.

-- Il y a pourtant des gens qui les oublient, Planchet.

-- Oui, ceux qui ne les ont pas vues ou qui n'ont pas entendu
Grimaud les raconter.

-- Eh bien! tant mieux, puisque tu te rappelles tout cela, je
n'aurai besoin de te rappeler qu'une chose, c'est que le roi
Charles Ier avait un fils.

-- Il en avait mme deux, monsieur, sans vous dmentir, dit
Planchet; car j'ai vu le second  Paris, M. le duc d'York, un jour
qu'il se rendait au Palais-Royal, et l'on m'a assur que ce
n'tait que le second fils du roi Charles Ier. Quant  l'an,
j'ai l'honneur de le connatre de nom, mais pas de vue.

-- Voil justement, Planchet, o nous en devons venir: c'est  ce
fils an qui s'appelait autrefois le prince de Galles, et qui
s'appelle aujourd'hui Charles II, roi d'Angleterre.

-- Roi sans royaume, monsieur, rpondit sentencieusement Planchet.

-- Oui, Planchet, et tu peux ajouter malheureux prince, plus
malheureux qu'un homme du peuple perdu dans le plus misrable
quartier de Paris.

Planchet fit un geste plein de cette compassion banale que l'on
accorde aux trangers avec lesquels on ne pense pas qu'on puisse
jamais se trouver en contact. D'ailleurs, il ne voyait, dans cette
opration politico-sentimentale, poindre aucunement l'ide
commerciale de M. d'Artagnan, et c'tait  cette ide qu'il en
avait principalement. D'Artagnan, qui avait l'habitude de bien
comprendre les choses et les hommes, comprit Planchet.

-- J'arrive, dit-il. Ce jeune prince de Galles, roi sans royaume,
comme tu dis fort bien, Planchet, m'a intress, moi, d'Artagnan.
Je l'ai vu mendier l'assistance de Mazarin, qui est un cuistre, et
le secours du roi Louis, qui est un enfant, et il m'a sembl, 
moi qui m'y connais, que dans cet oeil intelligent du roi dchu,
dans cette noblesse de toute sa personne, noblesse qui a surnag
au-dessus de toutes les misres, il y avait l'toffe d'un homme de
coeur et d'un roi.

Planchet approuva tacitement: tout cela,  ses yeux du moins,
n'clairait pas encore l'ide de d'Artagnan. Celui-ci continua:

-- Voici donc le raisonnement que je me suis fait. coute bien,
Planchet, car nous approchons de la conclusion.

-- J'coute.

-- Les rois ne sont pas sems tellement dru sur la terre que les
peuples en trouvent l o ils en ont besoin. Or ce roi sans
royaume est  mon avis une graine rserve qui doit fleurir en une
saison quelconque, pourvu qu'une main adroite, discrte et
vigoureuse, la sme bel et bien, en choisissant sol, ciel et
temps.

Planchet approuvait toujours de la tte, ce qui prouvait qu'il ne
comprenait toujours pas.

-- Pauvre petite graine de roi! me suis-je dit, et rellement
j'tais attendri, Planchet, ce qui me fait penser que j'entame une
btise. Voil pourquoi j'ai voulu te consulter, mon ami.

Planchet rougit de plaisir et d'orgueil.

-- Pauvre petite graine de roi! je te ramasse, moi, et je vais te
jeter dans une bonne terre.

-- Ah! mon Dieu! dit Planchet en regardant fixement son ancien
matre, comme s'il et dout de tout l'clat de sa raison.

-- Eh bien! quoi? demanda d'Artagnan, qui te blesse?

-- Moi, rien, monsieur.

-- Tu as dit: Ah! mon Dieu!

-- Vous croyez?

-- J'en suis sr. Est-ce que tu comprendrais dj?

-- J'avoue, monsieur d'Artagnan, que j'ai peur...

-- De comprendre?

-- Oui.

-- De comprendre que je veux faire remonter sur le trne le roi
Charles II, qui n'a plus de trne? Est-ce cela?

Planchet fit un bond prodigieux sur sa chaise.

-- Ah! Ah! dit-il tout effar; voil donc ce que vous appelez une
restauration, vous!

-- Oui, Planchet, n'est-ce pas ainsi que la chose se nomme?

-- Sans doute, sans doute. Mais avez-vous bien rflchi?

--  quoi?

--  ce qu'il y a l-bas?

-- O?

-- En Angleterre.

-- Et qu'y a-t-il, voyons, Planchet?

-- D'abord, monsieur, je vous demande pardon si je me mle de ces
choses-l, qui ne sont point de mon commerce; mais puisque c'est
une affaire que vous me proposez... car vous me proposez une
affaire, n'est-ce pas?

-- Superbe, Planchet.

-- Mais puisque vous me proposez une affaire, j'ai le droit de la
discuter.

-- Discute, Planchet; de la discussion nat la lumire.

-- Eh bien! puisque j'ai la permission de Monsieur, je lui dirai
qu'il y a l-bas les parlements d'abord.

-- Eh bien! aprs?

-- Et puis l'arme.

-- Bon. Vois-tu encore quelque chose?

-- Et puis la nation.

-- Est-ce tout?

-- La nation, qui a consenti la chute et la mort du feu roi, pre
de celui-l, et qui ne se voudra point dmentir.

-- Planchet, mon ami, dit d'Artagnan, tu raisonnes comme un
fromage. La nation... la nation est lasse de ces messieurs qui
s'appellent de noms barbares et qui lui chantent des psaumes.
Chanter pour chanter, mon cher Planchet, j'ai remarqu que les
nations aimaient mieux chanter la gaudriole que le plain-chant.
Rappelle-toi la Fronde; a-t-on chant dans ces temps-l! Eh bien!
c'tait le bon temps.

-- Pas trop, pas trop; j'ai manqu y tre pendu.

-- Oui, mais tu ne l'as pas t?

-- Non.

-- Et tu as commenc ta fortune au milieu de toutes ces chansons-
l?

-- C'est vrai.

-- Tu n'as donc rien  dire?

-- Si fait! j'en reviens  l'arme et aux parlements.

-- J'ai dit que j'empruntais vingt mille livres  M. Planchet, et
que je mettais vingt mille livres de mon ct; avec ces quarante
mille livres je lve une arme.

Planchet joignit les mains; il voyait d'Artagnan srieux, il crut
de bonne foi que son matre avait perdu le sens.

-- Une arme!... Ah! monsieur, fit-il avec son plus charmant
sourire, de peur d'irriter ce fou et d'en faire un furieux. Une
arme... nombreuse?

-- De quarante hommes, dit d'Artagnan.

-- Quarante contre quarante mille, ce n'est point assez. Vous
valez bien mille hommes  vous tout seul, monsieur d'Artagnan, je
le sais bien; mais o trouverez-vous trente-neuf hommes qui
vaillent autant que vous? ou, les trouvant, qui vous fournira
l'argent pour les payer?

-- Pas mal, Planchet... Ah! diable! tu te fais courtisan.

-- Non, monsieur, je dis ce que je pense, et voil justement
pourquoi je dis qu' la premire bataille range que vous livrerez
avec vos quarante hommes, j'ai bien peur...

-- Aussi ne livrerai-je pas de bataille range, mon cher Planchet,
dit en riant le Gascon. Nous avons, dans l'Antiquit, des exemples
trs beaux de retraites et de marches savantes qui consistaient 
viter l'ennemi au lieu de l'aborder. Tu dois savoir cela,
Planchet, toi qui as command les Parisiens le jour o ils eussent
d se battre contre les mousquetaires, et qui as si bien calcul
les marches et les contremarches, que tu n'as point quitt la
place Royale.

Planchet se mit  rire.

-- Il est de fait, rpondit-il, que si vos quarante hommes se
cachent toujours et qu'ils ne soient pas maladroits, ils peuvent
esprer de n'tre pas battus; mais enfin, vous vous proposez un
rsultat quelconque?

-- Sans aucun doute. Voici donc,  mon avis, le procd  employer
pour replacer promptement Sa Majest Charles II sur le trne.

-- Bon! s'cria Planchet en redoublant d'attention, voyons ce
procd. Mais auparavant il me semble que nous oublions quelque
chose.

-- Quoi?

-- Nous avons mis de ct la nation, qui aime mieux chanter des
gaudrioles que des psaumes, et l'arme, que nous ne combattons
pas; mais restent les parlements, qui ne chantent gure.

-- Et qui ne se battent pas davantage. Comment, toi, Planchet, un
homme intelligent, tu t'inquites d'un tas de braillards qui
s'appellent les croupions et les dcharns! Les parlements ne
m'inquitent pas, Planchet.

-- Du moment o ils n'inquitent pas Monsieur, passons outre.

-- Oui, et arrivons au rsultat. Te rappelles-tu Cromwell,
Planchet?

-- J'en ai beaucoup ou parler, monsieur.

-- C'tait un rude guerrier.

-- Et un terrible mangeur, surtout.

-- Comment cela?

-- Oui, d'un seul coup il a aval l'Angleterre.

-- Eh bien! Planchet, le lendemain du jour o il avala
l'Angleterre, si quelqu'un et aval M. Cromwell?...

-- Oh! monsieur, c'est un des premiers axiomes de mathmatiques
que le contenant doit tre plus grand que le contenu.

-- Trs bien!... Voil notre affaire, Planchet.

-- Mais M. Cromwell est mort, et son contenant maintenant, c'est
la tombe.

-- Mon cher Planchet, je vois avec plaisir que non seulement tu es
devenu mathmaticien, mais encore philosophe.

-- Monsieur, dans mon commerce d'picerie, j'utilise beaucoup de
papier imprim; cela m'instruit.

-- Bravo! Tu sais donc, en ce cas-l... car tu n'as pas appris les
mathmatiques et la philosophie sans un peu d'histoire... qu'aprs
ce Cromwell si grand, il en est venu un tout petit.

-- Oui; celui-l s'appelait Richard, et il a fait comme vous,
monsieur d'Artagnan, il a donn sa dmission.

-- Bien, trs bien! Aprs le grand, qui est mort; aprs le petit,
qui a donn sa dmission, est venu un troisime. Celui-l
s'appelle M. Monck; c'est un gnral fort habile, en ce qu'il ne
s'est jamais battu; c'est un diplomate trs fort, en ce qu'il ne
parle jamais, et qu'avant de dire bonjour  un homme, il mdite
douze heures, et finit par dire bonsoir; ce qui fait crier au
miracle, attendu que cela tombe juste.

-- C'est trs fort, en effet, dit Planchet; mais je connais, moi,
un autre homme politique qui ressemble beaucoup  celui-l.

-- M. de Mazarin, n'est-ce pas?

-- Lui-mme.

-- Tu as raison, Planchet; seulement, M. de Mazarin n'aspire pas
au trne de France; cela change tout, vois-tu. Eh bien! ce
M. Monck, qui a dj l'Angleterre toute rtie sur son assiette et
qui ouvre dj la bouche pour l'avaler, ce M. Monck, qui dit aux
gens de Charles II et  Charles II lui-mme: Nescio vos...

-- Je ne sais pas l'anglais, dit Planchet.

-- Oui, mais moi, je le sais, dit d'Artagnan. Nescio vos signifie:
Je ne vous connais pas. Ce M. Monck, l'homme important de
l'Angleterre elle-mme, quand il l'aura engloutie...

-- Eh bien? demanda Planchet.

-- Eh bien! mon ami, je vais l-bas, et avec mes quarante hommes
je l'enlve, je l'emballe, et je l'apporte en France, o deux
partis se prsentent  mes yeux blouis.

-- Et aux miens! s'cria Planchet, transport d'enthousiasme. Nous
le mettons dans une cage et nous le montrons pour de l'argent.

-- Eh bien! Planchet, c'est un troisime parti auquel je n'avais
pas song et que tu viens de trouver, toi.

-- Le croyez-vous bon?

-- Oui, certainement; mais je crois les miens meilleurs.

-- Voyons les vtres, alors.

-- 1 je le mets  ranon.

-- De combien?

-- Peste! un gaillard comme cela vaut bien cent mille cus.

-- Oh! oui.

-- Tu vois: 1 je le mets  ranon de cent mille cus.

-- Ou bien?...

-- Ou bien, ce qui est mieux encore, je le livre au roi Charles,
qui, n'ayant plus ni gnral d'arme  craindre, ni diplomate 
jouer, se restaurera lui-mme, et, une fois restaur, me comptera
les cent mille cus en question. Voil l'ide que j'ai eue; qu'en
dis-tu, Planchet?

-- Magnifique, monsieur! s'cria Planchet tremblant d'motion. Et
comment cette ide-l vous est-elle venue?

-- Elle m'est venue un matin au bord de la Loire, tandis que le
roi Louis XIV, notre bien-aim roi, pleurnichait sur la main de
Mlle de Mancini.

-- Monsieur, je vous garantis que l'ide est sublime. Mais...

-- Ah! il y a un mais.

-- Permettez! Mais elle est un peu comme la peau de ce bel ours,
vous savez, qu'on devait vendre, mais qu'il fallait prendre sur
l'ours vivant. Or, pour prendre M. Monck, il y aura bagarre.

-- Sans doute, mais puisque je lve une arme.

-- Oui, oui, je comprends, parbleu! un coup de main. Oh! alors,
monsieur, vous triompherez, car nul ne vous gale en ces sortes de
rencontres.

-- J'y ai du bonheur, c'est vrai, dit d'Artagnan, avec une
orgueilleuse simplicit; tu comprends que si pour cela j'avais mon
cher Athos, mon brave Porthos et mon rus Aramis, l'affaire tait
faite; mais ils sont perdus,  ce qu'il parat, et nul ne sait o
les retrouver. Je ferai donc le coup tout seul. Maintenant,
trouves-tu l'affaire bonne et le placement avantageux?

-- Trop! trop!

-- Comment cela?

-- Parce que les belles choses n'arrivent jamais  point.

-- Celle-l est infaillible, Planchet, et la preuve, c'est que je
m'y emploie. Ce sera pour toi un assez joli lucre et pour moi un
coup assez intressant. On dira: Voil quelle fut la vieillesse
de M. d'Artagnan; et j'aurai une place dans les histoires et mme
dans l'histoire, Planchet.

-- Monsieur! s'cria Planchet, quand je pense que c'est ici, chez
moi, au milieu de ma cassonade, de mes pruneaux et de ma cannelle
que ce gigantesque projet se mrit, il me semble que ma boutique
est un palais.

-- Prends garde, prends garde, Planchet; si le moindre bruit
transpire, il y a Bastille pour nous deux; prends garde, mon ami,
car c'est un complot que nous faisons l: M. Monck est l'alli de
M. de Mazarin; prends garde.

-- Monsieur, quand on a eu l'honneur de vous appartenir, on n'a
pas peur, et quand on a l'avantage d'tre li d'intrt avec vous,
on se tait.

-- Fort bien, c'est ton affaire encore plus que la mienne, attendu
que dans huit jours, moi, je serai en Angleterre.

-- Partez, monsieur, partez; le plus tt sera le mieux.

-- Alors, l'argent est prt?

-- Demain il le sera, demain vous le recevrez de ma main. Voulez-
vous de l'or ou de l'argent?

-- De l'or, c'est plus commode. Mais comment allons-nous arranger
cela? Voyons.

-- Oh! mon Dieu, de la faon la plus simple: vous me donnez un
reu, voil tout.

-- Non pas, non pas, dit vivement d'Artagnan, il faut de l'ordre
en toutes choses.

-- C'est aussi mon opinion... mais avec vous, monsieur
d'Artagnan...

-- Et si je meurs l-bas, si je suis tu d'une balle de mousquet,
si je crve pour avoir bu de la bire?

-- Monsieur, je vous prie de croire qu'en ce cas je serais
tellement afflig de votre mort, que je ne penserais point 
l'argent.

-- Merci, Planchet, mais cela n'empche. Nous allons, comme deux
clercs de procureur, rdiger ensemble une convention, une espce
d'acte qu'on pourrait appeler un acte de socit.

-- Volontiers, monsieur.

-- Je sais bien que c'est difficile  rdiger, mais nous
essaierons.

Planchet alla chercher une plume, de l'encre et du papier.

D'Artagnan prit la plume, la trempa dans l'encre et crivit:

Entre messire d'Artagnan, ex-lieutenant des mousquetaires du roi,
actuellement demeurant rue Tiquetonne, Htel de la Chevrette,

Et le sieur Planchet, picier, demeurant rue des Lombards, 
l'enseigne du Pilon-d'Or,

A t convenu ce qui suit:

Une socit au capital de quarante mille livres est forme 
l'effet d'exploiter une ide apporte par M. d'Artagnan. Le sieur
Planchet, qui connat cette ide et qui l'approuve en tous points,
versera vingt mille livres entre les mains de M. d'Artagnan. Il
n'en exigera ni remboursement ni intrt avant le retour d'un
voyage que M. d'Artagnan va faire en Angleterre.

De son ct, M. d'Artagnan s'engage  verser vingt mille livres
qu'il joindra aux vingt mille dj verses par le sieur Planchet.
Il usera de ladite somme de quarante mille livres comme bon lui
semblera, s'engageant toutefois  une chose qui va tre nonce
ci-dessous.

Le jour o M. d'Artagnan aura rtabli par un moyen quelconque Sa
Majest le roi Charles II sur le trne d'Angleterre, il versera
entre les mains de M. Planchet la somme de...

-- La somme de cent cinquante mille livres, dit navement Planchet
voyant que d'Artagnan s'arrtait.

-- Ah! diable! non, dit d'Artagnan, le partage ne peut passe faire
par moiti, ce ne serait pas juste.

-- Cependant, monsieur, nous mettons moiti chacun, objecta
timidement Planchet.

-- Oui, mais coute la clause, mon cher Planchet, et si tu ne la
trouves pas quitable en tout point quand elle sera crite, eh
bien! nous la rayerons.

Et d'Artagnan crivit:

Toutefois, comme M. d'Artagnan apporte  l'association, outre le
capital de vingt mille livres, son temps, son ide, son industrie
et sa peau, choses qu'il apprcie fort, surtout cette dernire,
M. d'Artagnan gardera, sur les trois cent mille livres, deux cent
mille livres pour lui, ce qui portera sa part aux deux tiers.

-- Trs bien, dit Planchet.

-- Est-ce juste? demanda d'Artagnan.

-- Parfaitement juste, monsieur.

-- Et tu seras content moyennant cent mille livres?

-- Peste! je crois bien. Cent mille livres pour vingt mille
livres!

-- Et  un mois, comprends bien.

-- Comment,  un mois?

-- Oui, je ne te demande qu'un mois.

-- Monsieur, dit gnreusement Planchet, je vous donne six
semaines.

-- Merci, rpondit fort civilement le mousquetaire.

Aprs quoi, les deux associs relurent l'acte.

-- C'est parfait, monsieur, dit Planchet, et feu M. Coquenard, le
premier poux de Mme la baronne du Vallon, n'aurait pas fait
mieux.

-- Tu trouves? Eh bien! alors, signons.

Et tous deux apposrent leur parafe.

-- De cette faon, dit d'Artagnan, je n'aurai obligation 
personne.

-- Mais moi, j'aurai obligation  vous, dit Planchet.

-- Non, car si tendrement que j'y tienne, Planchet, je puis
laisser ma peau l-bas, et tu perdras tout.  propos, peste! cela
me fait penser au principal, une clause indispensable, je l'cris:
Dans le cas o M. d'Artagnan succomberait  l'oeuvre; la
liquidation se trouvera faite et le sieur Planchet donne ds 
prsent quittance  l'ombre de messire d'Artagnan des vingt mille
livres par lui verses dans la caisse de ladite association.

Cette dernire clause fit froncer le sourcil  Planchet; mais
lorsqu'il vit l'oeil si brillant, la main si musculeuse, l'chine
si souple et si robuste de son associ, il reprit courage, et sans
regret, haut la main, il ajouta un trait  son parafe. D'Artagnan
en fit autant. Ainsi fut rdig le premier acte de socit connu;
peut-tre a-t-on un peu abus depuis de la forme et du fond.

-- Maintenant, dit Planchet en versant un dernier verre de vin
d'Anjou  d'Artagnan, maintenant, allez dormir, mon cher matre.

-- Non pas, rpliqua d'Artagnan, car le plus difficile maintenant
reste  faire, et je vais rver  ce plus difficile.

-- Bah! dit Planchet, j'ai si grande confiance en vous, monsieur
d'Artagnan, que je ne donnerais pas mes cent mille livres pour
quatre-vingt-dix mille.

-- Et le diable m'emporte! dit d'Artagnan, je crois que tu aurais
raison.

Sur quoi d'Artagnan prit une chandelle, monta  sa chambre et se
coucha.


Chapitre XXI -- O d'Artagnan se prpare  voyager pour la maison
Planchet et Compagnie


D'Artagnan rva si bien toute la nuit, que son plan fut arrt ds
le lendemain matin.

-- Voil! dit-il en se mettant sur son sant dans son lit et en
appuyant son coude sur son genou et son menton dans sa main,
voil! Je chercherai quarante hommes bien srs et bien solides,
recruts parmi des gens un peu compromis, mais ayant des habitudes
de discipline. Je leur promettrai cinq cents livres pour un mois,
s'ils reviennent; rien, s'ils ne reviennent pas, ou moiti pour
leurs collatraux. Quant  la nourriture et au logement, cela
regarde les Anglais, qui ont des boeufs au pturage, du lard au
saloir, des poules au poulailler et du grain en grange. Je me
prsenterai au gnral Monck avec ce corps de troupe. Il
m'agrera. J'aurai sa confiance, et j'en abuserai le plus vite
possible.

Mais, sans aller plus loin, d'Artagnan secoua la tte et
s'interrompit.

-- Non, dit-il, je n'oserais raconter cela  Athos; le moyen est
donc peu honorable. Il faut user de violence, continua-t-il, il le
faut bien certainement, sans avoir en rien engag ma loyaut. Avec
quarante hommes je courrai la campagne comme partisan. Oui, mais
si je rencontre, non pas quarante mille Anglais, comme disait
Planchet, mais purement et simplement quatre cents? Je serai
battu, attendu que, sur mes quarante guerriers, il s'en trouvera
dix au moins de vreux, dix qui se feront tuer tout de suite par
btise.

Non, en effet, impossible d'avoir quarante hommes srs; cela
n'existe pas. Il faut savoir se contenter de trente. Avec dix
hommes de moins j'aurai le droit d'viter la rencontre  main
arme,  cause du petit nombre de mes gens, et si la rencontre a
lieu, mon choix est bien plus certain sur trente hommes que sur
quarante. En outre, j'conomise cinq mille francs, c'est--dire le
huitime de mon capital, cela en vaut la peine. C'est dit, j'aurai
donc trente hommes. Je les diviserai en trois bandes, nous nous
parpillerons dans le pays avec injonction de nous runir  un
moment donn; de cette faon, dix par dix, nous ne donnons pas le
moindre soupon, nous passons inaperus. Oui, oui, trente, c'est
un merveilleux nombre. Il y a trois dizaines; trois, ce nombre
divin. Et puis, vraiment, une compagnie de trente hommes,
lorsqu'elle sera runie, cela aura encore quelque chose
d'imposant. Ah! malheureux que je suis, continua d'Artagnan, il
faut trente chevaux; c'est ruineux. O diable avais-je la tte en
oubliant les chevaux? On ne peut songer cependant  faire un coup
pareil sans chevaux. Eh bien! soit! ce sacrifice, nous le ferons,
quitte  prendre les chevaux dans le pays; ils n'y sont pas
mauvais, d'ailleurs.

Mais j'oubliais, peste! trois bandes, cela ncessite trois
commandants, voil la difficult: sur les trois commandants, j'en
ai dj un, c'est moi; oui, mais les deux autres coteront  eux
seuls presque autant d'argent que tout le reste de la troupe. Non,
dcidment, il ne faudrait qu'un seul lieutenant.

En ce cas, alors, je rduirai ma troupe  vingt hommes. Je sais
bien que c'est peu, vingt hommes; mais puisque avec trente j'tais
dcid  ne pas chercher les coups, je le serai bien plus encore
avec vingt. Vingt, c'est un compte rond; cela d'ailleurs rduit de
dix le nombre des chevaux, ce qui est une considration; et alors,
avec un bon lieutenant...

Mordieu! ce que c'est pourtant que patience et calcul! N'allais-
je pas m'embarquer avec quarante hommes, et voil maintenant que
je me rduis  vingt pour un gal succs. Dix mille livres
d'pargnes d'un seul coup et plus de sret, c'est bien cela.
Voyons  cette heure: il ne s'agit plus que de trouver ce
lieutenant; trouvons-le donc, et aprs... Ce n'est pas facile, il
me le faut brave et bon, un second moi-mme.

Oui, mais un lieutenant aura mon secret, et comme ce secret vaut
un million et que je ne paierai  mon homme que mille livres,
quinze cents livres au plus, mon homme vendra le secret  Monck.
Pas de lieutenant, mordioux! D'ailleurs, cet homme ft-il muet
comme un disciple de Pythagore, cet homme aura bien dans la troupe
un soldat favori dont il fera son sergent; le sergent pntrera le
secret du lieutenant, au cas o celui-ci sera honnte et ne voudra
pas le vendre.

Alors le sergent, moins probe et moins ambitieux, donnera le tout
pour cinquante mille livres. Allons, allons! c'est impossible!
Dcidment le lieutenant est impossible. Mais alors plus de
fractions, je ne puis diviser ma troupe en deux et agir sur deux
points  la fois sans un autre moi-mme qui...Mais  quoi bon agir
sur deux points, puisque nous n'avons qu'un homme  prendre? 
quoi bon affaiblir un corps en mettant la droite ici, la gauche
l? Un seul corps, mordioux! un seul, et command par d'Artagnan;
trs bien! Mais vingt hommes marchant d'une bande sont suspects 
tout le monde; il ne faut pas qu'on voie vingt cavaliers marcher
ensemble, autrement on leur dtache une compagnie qui demande le
mot d'ordre, et qui, sur l'embarras qu'on prouve  le donner,
fusille M. d'Artagnan et ses hommes comme des lapins. Je me rduis
donc  dix hommes; de cette faon; j'agis simplement et avec
unit; je serai forc  la prudence, ce qui est la moiti de la
russite dans une affaire du genre de celle que j'entreprends: le
grand nombre m'et entran  quelque folie peut-tre Dix chevaux
ne sont plus rien  acheter ou  prendre, Oh! excellente ide et
quelle tranquillit parfaite elle fait passer dans mes veines!
Plus de soupons, plus de mots d'ordre, plus de danger. Dix
hommes, ce sont des valets ou des commis. Dix hommes conduisant
dix chevaux chargs de marchandises quelconques sont tolrs, bien
reus partout.

Dix hommes voyagent pour le compte de la maison Planchet et Cie,
de France. Il n'y a rien  dire. Ces dix hommes, vtus comme des
manoeuvriers, ont un bon couteau de chasse, un bon mousqueton  la
croupe du cheval, un bon pistolet dans la fonte. Ils ne se
laissent jamais inquiter, parce qu'ils n'ont pas de mauvais
desseins. Ils sont peut-tre au fond un peu contrebandiers, mais
qu'est-ce que cela fait? la contrebande n'est pas comme la
polygamie, un cas pendable. Le pis qui puisse nous arriver, c'est
qu'on confisque nos marchandises.

Les marchandises confisques, la belle affaire! Allons, allons,
c'est un plan superbe. Dix hommes seulement, dix hommes que
j'engagerai pour mon service, dix hommes qui seront rsolus comme
quarante, qui me coteront comme quatre, et  qui, pour plus
grande sret, je n'ouvrirai pas la bouche de mon dessein, et 
qui je dirai seulement: Mes amis, il y a un coup  faire. De
cette faon, Satan sera bien malin s'il me joue un de ses tours.
Quinze mille livres d'conomises! c'est superbe sur vingt.

Ainsi rconfort par son industrieux calcul, d'Artagnan s'arrta 
ce plan et rsolut de n'y plus rien changer. Il avait dj, sur
une liste fournie par son intarissable mmoire, dix hommes
illustres parmi les chercheurs d'aventures, maltraits par la
fortune ou inquits par la justice. Sur ce, d'Artagnan se leva et
se mit en qute  l'instant mme, en invitant Planchet  ne pas
l'attendre  djeuner, et mme peut-tre  dner. Un jour et demi
pass  courir certains bouges de Paris lui suffit pour sa
rcolte, et sans faire communiquer les uns avec les autres ses
aventuriers, il avait collig, collectionn, runi en moins de
trente heures une charmante collection de mauvais visages parlant
un franais moins pur que l'anglais dont ils allaient se servir.
C'taient pour la plupart des gardes dont d'Artagnan avait pu
apprcier le mrite en diffrentes rencontres, et que
l'ivrognerie, des coups d'pe malheureux, des gains inesprs au
jeu ou les rformes conomiques de M. de Mazarin avaient forcs de
chercher l'ombre et la solitude, ces deux grands consolateurs des
mes incomprises et froisses. Ils portaient sur leur physionomie
et dans leurs vtements les traces des peines de coeur qu'ils
avaient prouves. Quelques-uns avaient le visage dchir; tous
avaient des habits en lambeaux.

D'Artagnan soulagea le plus press de ces misres fraternelles
avec une sage distribution des cus de la socit; puis ayant
veill  ce que ces cus fussent employs  l'embellissement
physique de la troupe, il assigna rendez-vous  ses recrues dans
le nord de la France, entre Berghes et Saint-Omer. Six jours
avaient t donns pour tout terme, et d'Artagnan connaissait
assez la bonne volont, la belle humeur et la probit relative de
ces illustres engags, pour tre certain que pas un d'eux ne
manquerait  l'appel. Ces ordres donns, ce rendez-vous pris, il
alla faire ses adieux  Planchet, qui lui demanda des nouvelles de
son arme. D'Artagnan ne jugea point  propos de lui faire part de
la rduction qu'il avait faite dans son personnel; il craignait
d'entamer par cet aveu la confiance de son associ. Planchet se
rjouit fort d'apprendre que l'arme tait toute leve, et que
lui, Planchet, se trouvait une espce de roi de compte  demi qui,
de son trne-comptoir, soudoyait un corps de troupes destin 
guerroyer contre la perfide Albion, cette ennemie de tous les
coeurs vraiment franais. Planchet compta donc en beaux louis
doubles vingt mille livres  d'Artagnan, pour sa part  lui,
Planchet, et vingt autres mille livres, toujours en beaux louis
doubles, pour la part de d'Artagnan. D'Artagnan mit chacun des
vingt mille francs dans un sac et pesant chaque sac de chaque
main:

-- C'est bien embarrassant, cet argent, mon cher Planchet, dit-il;
sais-tu que cela pse plus de trente livres?

-- Bah! votre cheval portera cela comme une plume.

D'Artagnan secoua la tte.

-- Ne me dis pas de ces choses-l, Planchet; un cheval surcharg
de trente livres, aprs le portemanteau et le cavalier, ne passe
plus si facilement une rivire, ne franchit plus si lgrement un
mur ou un foss, et plus de cheval, plus de cavalier. Il est vrai
que tu ne sais pas cela, toi, Planchet, qui as servi toute ta vie
dans l'infanterie.

-- Alors, monsieur, comment faire? dit Planchet vraiment
embarrass.

-- coute, dit d'Artagnan, je paierai mon arme  son retour dans
ses foyers. Garde-moi ma moiti de vingt mille livres, que tu
feras valoir pendant ce temps-l.

-- Et ma moiti  moi? dit Planchet.

-- Je l'emporte.

-- Votre confiance m'honore, dit Planchet; mais si vous ne revenez
pas?

-- C'est possible, quoique la chose soit peu vraisemblable, Alors,
Planchet, pour le cas o je ne reviendrais pas, donne-moi une
plume pour que je fasse mon testament.

D'Artagnan prit une plume, du papier et crivit sur une simple
feuille:

Moi, d'Artagnan, je possde vingt mille livres conomises sou 
sou depuis trente-trois ans que je suis au service de Sa Majest
le roi de France. J'en donne cinq mille  Athos, cinq mille 
Porthos, cinq mille  Aramis, pour qu'ils les donnent, en mon nom
et aux leurs,  mon petit ami Raoul, vicomte de Bragelonne. Je
donne les cinq mille dernires  Planchet, pour qu'il distribue
avec moins de regret les quinze mille autres  mes amis.

En fin de quoi j'ai sign les prsentes.

D'Artagnan.

Planchet paraissait fort curieux de savoir ce qu'avait crit
d'Artagnan.

-- Tiens, dit le mousquetaire  Planchet, lis.

Aux dernires lignes, les larmes vinrent aux yeux de Planchet.

-- Vous croyez que je n'eusse pas donn l'argent sans cela? Alors,
je ne veux pas de vos cinq mille livres.

D'Artagnan sourit.

-- Accepte, Planchet, accepte, et de cette faon tu ne perdras que
quinze mille francs au lieu de vingt, et tu ne seras pas tent de
faire affront  la signature de ton matre et ami, en cherchant 
ne rien perdre du tout.

Comme il connaissait le coeur des hommes et des piciers, ce cher
M. d'Artagnan! Ceux qui ont appel fou Don Quichotte, parce qu'il
marchait  la conqute d'un empire avec le seul Sancho, son
cuyer, et ceux qui ont appel fou Sancho, parce qu'il marchait
avec son matre  la conqute du susdit empire, ceux-l
certainement n'eussent point port un autre jugement sur
d'Artagnan et Planchet.

Cependant le premier passait pour un esprit subtil parmi les plus
fins esprits de la cour de France. Quant au second, il s'tait
acquis  bon droit la rputation d'une des plus fortes cervelles
parmi les marchands piciers de la rue des Lombards, par
consquent de Paris, par consquent de France.

Or,  n'envisager ces deux hommes qu'au point de vue de tous les
hommes, et les moyens  l'aide desquels ils comptaient remettre un
roi sur son trne que comparativement aux autres moyens, le plus
mince cerveau du pays o les cerveaux sont les plus minces se ft
rvolt contre l'outrecuidance du lieutenant et la stupidit de
son associ. Heureusement d'Artagnan n'tait pas homme  couter
les sornettes qui se dbitaient autour de lui, ni les commentaires
que l'on faisait sur lui. Il avait adopt la devise: Faisons bien
et laissons dire. Planchet, de son ct, avait adopt celle-ci:
Laissons faire et ne disons rien. Il en rsultait que, selon
l'habitude de tous les gnies suprieurs, ces deux hommes se
flattaient _intra pectus_ d'avoir raison contre tous ceux qui leur
donnaient tort.

Pour commencer, d'Artagnan se mit en route par le plus beau temps
du monde, sans nuages au ciel, sans nuages  l'esprit, joyeux et
fort, calme et dcid, gros de sa rsolution, et par consquent
portant avec lui une dose dcuple de ce fluide puissant que les
secousses de l'me font jaillir des nerfs et qui procurent  la
machine humaine une force et une influence dont les sicles futurs
se rendront, selon toute probabilit, plus arithmtiquement compte
que nous ne pouvons le faire aujourd'hui. Il remonta, comme aux
temps passs, cette route fconde en aventures qui l'avait conduit
 Boulogne et qu'il faisait pour la quatrime fois. Il put
presque, chemin faisant, reconnatre la trace de son pas sur le
pav et celle de son poing sur les portes des htelleries; sa
mmoire, toujours active et prsente, ressuscitait alors cette
jeunesse que n'et, trente ans aprs, dmentie ni son grand coeur
ni son poignet d'acier. Quelle riche nature que celle de cet
homme! Il avait toutes les passions, tous les dfauts, toutes les
faiblesses, et l'esprit de contrarit familier  son intelligence
changeait toutes ces imperfections en des qualits
correspondantes. D'Artagnan, grce  son imagination sans cesse
errante, avait peur d'une ombre, et honteux d'avoir eu peur, il
marchait  cette ombre, et devenait alors extravagant de bravoure
si le danger tait rel; aussi, tout en lui tait motions et
partant jouissance. Il aimait fort la socit d'autrui, mais
jamais ne s'ennuyait dans la sienne, et plus d'une fois, si on et
pu l'tudier quand il tait seul, on l'et vu rire des quolibets
qu'il se racontait  lui-mme ou des bouffonnes imaginations qu'il
se crait justement cinq minutes avant le moment o devait venir
l'ennui.

D'Artagnan ne fut pas peut-tre aussi gai cette fois qu'il l'et
t avec la perspective de trouver quelques bons amis  Calais au
lieu de celle qu'il avait d'y rencontrer les dix sacripants; mais
cependant la mlancolie ne le visita point plus d'une fois par
jour, et ce fut cinq visites  peu prs qu'il reut de cette
sombre dit avant d'apercevoir la mer  Boulogne, encore les
visites furent-elles courtes.

Mais, une fois l, d'Artagnan se sentit prs de l'action, et tout
autre sentiment que celui de la confiance disparut, pour ne plus
jamais revenir. De Boulogne, il suivit la cte jusqu' Calais.
Calais tait le rendez-vous gnral, et dans Calais il avait
dsign  chacun de ses enrls l'htellerie du Grand-Monarque, o
la vie n'tait point chre, o les matelots faisaient la
chaudire, o les hommes d'pe,  fourreau de cuir, bien entendu,
trouvaient gte, table, nourriture, et toutes les douceurs de la
vie enfin,  trente sous par jour. D'Artagnan se proposait de les
surprendre en flagrant dlit de vie errante, et de juger par la
premire apparence s'il fallait compter sur eux comme sur de bons
compagnons.

Il arriva le soir,  quatre heures et demie,  Calais.


Chapitre XXII -- D'Artagnan voyage pour la maison Planchet et
Compagnie


L'htellerie du Grand-Monarque tait situe dans une petite rue
parallle au port, sans donner sur le port mme; quelques ruelles
coupaient, comme des chelons coupent les deux parallles de
l'chelle, les deux grandes lignes droites du port et de la rue.
Par les ruelles on dbouchait inopinment du port dans la rue et
de la rue dans le port.

D'Artagnan arriva sur le port, prit une de ces rues, et tomba
inopinment devant l'htellerie du Grand-Monarque. Le moment tait
bien choisi et put rappeler  d'Artagnan son dbut  l'htellerie
du Franc-Meunier,  Meung. Des matelots qui venaient de jouer aux
ds s'taient pris de querelle et se menaaient avec fureur.
L'hte, l'htesse et deux garons surveillaient avec anxit le
cercle de ces mauvais joueurs, du milieu desquels la guerre
semblait prte  s'lancer toute hrisse de couteaux et de
haches.

Le jeu, cependant, continuait.

Un banc de pierre tait occup par deux hommes qui semblaient
ainsi veiller  la porte; quatre tables places au fond de la
chambre commune taient occupes par huit autres individus. M. les
hommes du banc ni les hommes des tables ne prenaient part ni  la
querelle ni au jeu. D'Artagnan reconnut ses dix hommes dans ces
spectateurs si froids et si indiffrents. La querelle allait
croissant. Toute passion a, comme la mer, sa mare qui monte et
qui descend. Arriv au paroxysme de sa passion, un matelot
renversa la table et l'argent qui tait dessus. La table tomba,
l'argent roula.  l'instant mme tout le personnel de l'htellerie
se jeta sur les enjeux, et bon nombre de pices blanches furent
ramasses par des gens qui s'esquivrent, tandis que les matelots
se dchiraient entre eux.

Seuls, les deux hommes du banc et les huit hommes de l'intrieur,
quoiqu'ils eussent l'air parfaitement trangers les uns aux
autres, seuls, disons-nous, ces dix hommes semblaient s'tre donn
le mot pour demeurer impassibles au milieu de ces cris de fureur
et de ce bruit d'argent. Deux seulement se contentrent de
repousser avec le pied les combattants qui venaient jusque sous
leur table.

Deux autres, enfin, plutt que de prendre part  tout ce vacarme,
sortirent leurs mains de leurs poches; deux autres, enfin,
montrent sur la table qu'ils occupaient, comme font, pour viter
d'tre submergs, des gens surpris par une crue d'eau.

Allons, allons, se dit d'Artagnan, qui n'avait perdu aucun de ces
dtails que nous venons de raconter, voil une jolie collection:
circonspects, calmes, habitus au bruit, faits aux coups; peste!
j'ai eu la main heureuse.

Tout  coup son attention fut appele sur un point de la chambre.

Les deux hommes qui avaient repouss du pied les lutteurs furent
assaillis d'injures par les matelots qui venaient de se
rconcilier. L'un deux,  moiti ivre de colre et tout  fait de
bire, vint d'un ton menaant demander au plus petit de ces deux
sages de quel droit il avait touch de son pied des cratures du
bon Dieu qui n'taient pas des chiens. Et en faisant cette
interpellation, il mit, pour la rendre plus directe, son gros
poing sous le nez de la recrue de M. d'Artagnan.

Cet homme plit sans qu'on pt apprcier s'il plissait de crainte
ou bien de colre; ce que voyant, le matelot conclut que c'tait
de peur, et leva son poing avec l'intention bien manifeste de le
laisser retomber sur la tte de l'tranger.

Mais sans qu'on et vu remuer l'homme menac, il dtacha au
matelot une si rude bourrade dans l'estomac, que celui-ci roula
jusqu'au bout de la chambre avec des cris pouvantables. Au mme
instant, rallis par l'esprit de corps, tous les camarades du
vaincu tombrent sur le vainqueur.

Ce dernier, avec le mme sang-froid dont il avait dj fait
preuve, sans commettre l'imprudence de toucher  ses armes,
empoigna un pot de bire  couvercle d'tain, et assomma deux ou
trois assaillants; puis, comme il allait succomber sous le nombre,
les sept autres silencieux de l'intrieur, qui n'avaient pas
boug, comprirent que c'tait leur cause qui tait en jeu et se
rurent  son secours.

En mme temps les deux indiffrents de la porte se retournrent
avec un froncement de sourcils qui indiquait leur intention bien
prononce de prendre l'ennemi  revers si l'ennemi ne cessait pas
son agression.

L'hte, ses garons et deux gardes de nuit qui passaient et qui,
par curiosit, pntrrent trop avant dans la chambre furent
envelopps dans la bagarre et rous de coups.

Les Parisiens frappaient comme des Cyclopes, avec un ensemble et
une tactique qui faisaient plaisir  voir; enfin, obligs de
battre en retraite devant le nombre, ils prirent leur
retranchement de l'autre ct de la grande table, qu'ils
soulevrent d'un commun accord  quatre, tandis que les deux
autres s'armaient chacun d'un trteau, de telle sorte qu'en s'en
servant comme d'un gigantesque abattoir, ils renversrent d'un
coup huit matelots sur la tte desquels ils avaient fait jouer
leur monstrueuse catapulte.

Le sol tait donc jonch de blesss et la salle pleine de cris et
de poussire, lorsque d'Artagnan, satisfait de l'preuve, s'avana
l'pe  la main, et, frappant du pommeau tout ce qu'il rencontra
de ttes dresses, il poussa un vigoureux _hol!_ qui mit 
l'instant mme fin  la lutte. Il se fit un grand refoulement du
centre  la circonfrence, de sorte que d'Artagnan se trouva isol
et dominateur.

-- Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il ensuite  l'assemble, avec
le ton majestueux de Neptune prononant le Cos ego...

 l'instant mme et au premier accent de cette voix, pour
continuer la mtaphore virgilienne, les recrues de M. d'Artagnan,
reconnaissant chacun isolment son souverain seigneur,
rengainrent  la fois et leurs colres, et leurs battements de
planche, et leurs coups de trteau. De leur ct, les matelots,
voyant cette longue pe nue, cet air martial et ce bras agile qui
venaient au secours de leurs ennemis dans la personne d'un homme
qui paraissait habitu au commandement, de leur ct, les matelots
ramassrent leurs blesss et leurs cruchons. Les Parisiens
s'essuyrent le front et tirrent leur rvrence au chef.

D'Artagnan fut combl de flicitations par l'hte du Grand-
Monarque.

Il les reut en homme qui sait qu'on ne lui offre rien de trop,
puis il dclara qu'en attendant de souper il allait se promener
sur le port. Aussitt chacun des enrls, qui comprit l'appel,
prit son chapeau, pousseta son habit et suivit d'Artagnan. Mais
d'Artagnan, tout en flnant, tout en examinant chaque chose, se
garda bien de s'arrter; il se dirigea vers la dune, et les dix
hommes, effars de se trouver ainsi  la piste les uns des autres,
inquiets de voir  leur droite,  leur gauche et derrire eux des
compagnons sur lesquels ils ne comptaient pas, le suivirent en se
jetant les uns les autres des regards furibonds.

Ce ne fut qu'au plus creux de la plus profonde dune que
d'Artagnan, souriant de les voir distancs, se retourna vers eux,
et leur faisant de la main un signe pacifique:

-- Eh! l, l! messieurs, dit-il, ne nous dvorons pas; vous tes
faits pour vivre ensemble, pour vous entendre en tous points, et
non pour vous dvorer les uns les autres.

Alors toute hsitation cessa; les hommes respirrent comme s'ils
eussent t tirs d'un cercueil, et s'examinrent complaisamment
les uns les autres. Aprs cet examen, ils portrent les yeux sur
leur chef, qui, connaissant ds longtemps le grand art de parler 
des hommes de cette trempe, leur improvisa le petit discours
suivant, accentu avec une nergie toute gasconne.

-- Messieurs, vous savez tous qui je suis. Je vous ai engags,
vous connaissant des braves et voulant vous associer  une
expdition glorieuse. Figurez-vous qu'en travaillant avec moi vous
travaillez pour le roi. Je vous prviens seulement que si vous
laissez paratre quelque chose de cette supposition, je me verrai
forc de vous casser immdiatement la tte de la faon qui me sera
la plus commode. Vous n'ignorez pas, messieurs, que les secrets
d'tat sont comme un poison mortel; tant que ce poison est dans sa
bote et que la bote est ferme, il ne nuit pas; hors de la
bote, il tue. Maintenant, approchez-vous de moi, et vous allez
savoir de ce secret ce que je puis vous en dire.

Tous s'approchrent avec un mouvement de curiosit.

-- Approchez-vous, continua d'Artagnan, et que l'oiseau qui passe
au-dessus de nos ttes, que le lapin qui joue dans les dunes, que
le poisson qui bondit hors de l'eau ne puissent nous entendre. Il
s'agit de savoir et de rapporter  M. le surintendant des finances
combien la contrebande anglaise fait de tort aux marchands
franais. J'entrerai partout et je verrai tout. Nous sommes de
pauvres pcheurs picards jets sur la cte par une bourrasque. Il
va sans dire que nous vendrons du poisson ni plus ni moins que de
vrais pcheurs.

Seulement, on pourrait deviner qui nous sommes et nous inquiter;
il est donc urgent que nous soyons en tat de nous dfendre. Voil
pourquoi je vous ai choisis comme des gens d'esprit et de courage.
Nous mnerons bonne vie et nous ne courrons pas grand danger,
attendu que nous avons derrire nous un protecteur puissant, grce
auquel il n'y a pas d'embarras possible. Une seule chose me
contrarie, mais j'espre qu'aprs une courte explication vous
allez me tirer d'embarras. Cette chose qui me contrarie, c'est
d'emmener avec moi un quipage de pcheurs stupides, lequel
quipage nous gnera normment, tandis que si, par hasard, il y
avait parmi vous des gens qui eussent vu la mer...

-- Oh! qu' cela ne tienne! dit une des recrues de d'Artagnan;
moi, j'ai t prisonnier des pirates de Tunis pendant trois ans,
et je connais la manoeuvre comme un amiral.

-- Voyez-vous, dit d'Artagnan, l'admirable chose que le hasard!

D'Artagnan pronona ces paroles avec un indfinissable accent de
feinte bonhomie; car d'Artagnan savait  merveille que cette
victime des pirates tait un ancien corsaire, et il l'avait engag
en connaissance de cause. Mais d'Artagnan n'en disait jamais plus
qu'il n'avait besoin d'en dire, pour laisser les gens dans le
doute. Il se paya donc de l'explication, et accueillit l'effet
sans paratre se proccuper de la cause.

-- Et moi, dit un second, j'ai, par chance, un oncle qui dirige
les travaux du port de La Rochelle. Tout enfant, j'ai jou sur les
embarcations; je sais donc manier l'aviron et la voile  dfier le
premier matelot ponantais venu.

Celui-l ne mentait gure plus que l'autre, il avait ram six ans
sur les galres de Sa Majest,  La Ciotat.

Deux autres furent plus francs; ils avourent tout simplement
qu'ils avaient servi sur un vaisseau comme soldats de pnitence;
ils n'en rougissaient pas. D'Artagnan se trouva donc le chef de
dix hommes de guerre et de quatre matelots, ayant  la fois arme
de terre et de mer, ce qui et port l'orgueil de Planchet au
comble, si Planchet et connu ce dtail. Il ne s'agissait plus que
de l'ordre gnral, et d'Artagnan le donna prcis. Il enjoignit 
ses hommes de se tenir prts  partir pour La Haye, en suivant,
les uns le littoral qui mne jusqu' Breskens, les autres la route
qui mne  Anvers.

Le rendez-vous fut donn, en calculant chaque jour de marche, 
quinze jours de l, sur la place principale de La Haye. D'Artagnan
recommanda  ses hommes de s'accoupler comme ils l'entendraient,
par sympathie, deux par deux. Lui-mme choisit parmi les figures
les moins patibulaires deux gardes qu'il avait connus autrefois,
et dont les seuls dfauts taient d'tre joueurs et ivrognes. Ces
hommes n'avaient point perdu toute ide de civilisation, et, sous
des habits propres, leurs coeurs eussent recommenc  battre.
D'Artagnan, pour ne pas donner de jalousie aux autres, fit passer
les autres devant. Il garda ses deux prfrs, les habilla de ses
propres nippes et partit avec eux.

C'est  ceux-l, qu'il semblait honorer d'une confiance absolue,
que d'Artagnan fit une fausse confidence destine  garantir le
succs de l'expdition. Il leur avoua qu'il s'agissait, non pas de
voir combien la contrebande anglaise pouvait faire de tort au
commerce franais, mais au contraire combien la contrebande
franaise pouvait faire tort au commerce anglais. Ces hommes
parurent convaincus; ils l'taient effectivement.

D'Artagnan tait bien sr qu' la premire dbauche, alors qu'ils
seraient morts-ivres, l'un des deux divulguerait ce secret capital
 toute la bande. Son jeu lui parut infaillible.

Quinze jours aprs ce que nous venons de voir se passer  Calais,
toute la troupe se trouvait runie  La Haye.

Alors, d'Artagnan s'aperut que tous ses hommes, avec une
intelligence remarquable, s'taient dj travestis en matelots
plus ou moins maltraits par la mer. D'Artagnan les laissa dormir
en un bouge de Newkerkestreet, et se logea, lui, proprement, sur
le grand canal.

Il apprit que le roi d'Angleterre tait revenu prs de son alli
Guillaume II de Nassau, stathouder de Hollande. Il apprit encore
que le refus du roi Louis XIV avait un peu refroidi la protection
qui lui avait t accorde jusque-l, et qu'en consquence il
avait t se confiner dans une petite maison du village de
Scheveningen, situ dans les dunes, au bord de la mer,  une
petite lieue de La Haye.

L, disait-on, le malheureux banni se consolait de son exil en
regardant, avec cette mlancolie particulire aux princes de sa
race, cette mer immense du Nord, qui le sparait de son
Angleterre, comme elle avait spar autrefois Marie Stuart de la
France. L, derrire quelques arbres du beau bois de Scheveningen,
sur le sable fin o croissent les bruyres dores de la dune,
Charles II vgtait comme elles, plus malheureux qu'elles, car il
vivait de la vie de la pense, et il esprait et dsesprait tour
 tour. D'Artagnan poussa une fois jusqu' Scheveningen, afin
d'tre bien sr de ce que l'on rapportait sur le prince. Il vit en
effet Charles II pensif et seul sortir par une petite porte
donnant sur le bois, et se promenant sur le rivage, au soleil
couchant, sans mme attirer l'attention des pcheurs qui, en
revenant le soir, tiraient, comme les anciens marins de
l'Archipel, leurs barques sur le sable de la grve.

D'Artagnan reconnut le roi. Il le vit fixer son regard sombre sur
l'immense tendue des eaux, et absorber sur son ple visage les
rouges rayons du soleil dj chancr par la ligne noire de
l'horizon. Puis Charles II rentra dans la maison isole, toujours
seul, toujours lent et triste, s'amusant  faire crier sous ses
pas le sable friable et mouvant. Ds le soir mme, d'Artagnan loua
pour mille livres une barque de pcheur qui en valait quatre
mille. Il donna ces mille livres comptant, et dposa les trois
mille autres chez le bourgmestre. Aprs quoi il embarqua, sans
qu'on les vt et durant la nuit obscure, les six hommes qui
formaient son arme de terre; et,  la mare montante,  trois
heures du matin, il gagna le large manoeuvrant ostensiblement avec
les quatre autres et se reposant sur la science de son galrien,
comme il l'et fait sur celle du premier pilote du port.


Chapitre XXIII -- O l'auteur est forc, bien malgr lui, de faire
un peu d'histoire


Tandis que les rois et les hommes s'occupaient ainsi de
l'Angleterre, qui se gouvernait toute seule, et qui, il faut le
dire  sa louange, n'avait jamais t si mal gouverne, un homme
sur qui Dieu avait arrt son regard et pos son doigt, un homme
prdestin  crire son nom en lettres clatantes dans le livre de
l'histoire, poursuivait  la face du monde une oeuvre pleine de
mystre et d'audace. Il allait, et nul ne savait o il voulait
aller, quoique non seulement l'Angleterre, mais la France, mais
l'Europe, le regardassent marcher d'un pas ferme et la tte haute.
Tout ce qu'on savait sur cet homme, nous allons le dire.

Monck venait de se dclarer pour la libert du Rump Parliament,
ou, si on l'aime mieux, le Parlement Croupion, comme on
l'appelait, Parlement que le gnral Lambert, imitant Cromwell,
dont il avait t le lieutenant, venait de bloquer si troitement,
pour lui faire faire sa volont, qu'aucun membre, pendant tout le
blocus, n'avait pu en sortir, et qu'un seul, Pierre Wentwort,
avait pu y entrer.

Lambert et Monck, tout se rsumait dans ces deux hommes, le
premier reprsentant le despotisme militaire, le second
reprsentant le rpublicanisme pur. Ces deux hommes, c'taient les
deux seuls reprsentants politiques de cette rvolution dans
laquelle Charles Ier avait d'abord perdu sa couronne et ensuite sa
tte. Lambert, au reste, ne dissimulait pas ses vues; il cherchait
 tablir un gouvernement tout militaire et  se faire le chef de
ce gouvernement.

Monck, rpublicain rigide, disaient les uns, voulait maintenir le
Rump Parliament, cette reprsentation visible, quoique dgnre,
de la rpublique. Monck, adroit ambitieux, disaient les autres,
voulait tout simplement se faire de ce Parlement, qu'il semblait
protger, un degr solide pour monter jusqu'au trne que Cromwell
avait fait vide, mais sur lequel il n'avait pas os s'asseoir.

Ainsi, Lambert en perscutant le Parlement, Monck en se dclarant
pour lui, s'taient mutuellement dclars ennemis l'un de l'autre.
Aussi Monck et Lambert avaient-ils song tout d'abord  se faire
chacun une arme: Monck en cosse, o taient les presbytriens et
les royalistes, c'est--dire les mcontents; Lambert  Londres, o
se trouvait comme toujours la plus forte opposition contre le
pouvoir qu'elle avait sous les yeux.

Monck avait pacifi l'cosse, il s'y tait form une arme et s'en
tait fait un asile: l'une gardait l'autre; Monck savait que le
jour n'tait pas encore venu, jour marqu par le Seigneur, pour un
grand changement; aussi son pe paraissait-elle colle au
fourreau. Inexpugnable dans sa farouche et montagneuse cosse,
gnral absolu, roi d'une arme de onze mille vieux soldats, qu'il
avait plus d'une fois conduits  la victoire; aussi bien et mieux
instruit des affaires de Londres que Lambert, qui tenait garnison
dans la Cit, voil quelle tait la position de Monck lorsque 
cent lieues de Londres il se dclara pour le Parlement. Lambert,
au contraire, comme nous l'avons dit, habitait la capitale. Il y
avait le centre de toutes ses oprations, et il y runissait
autour de lui et tous ses amis et tout le bas peuple,
ternellement enclin  chrir les ennemis du pouvoir constitu. Ce
fut donc  Londres que Lambert apprit l'appui que des frontires
d'cosse Monck prtait au Parlement. Il jugea qu'il n'y avait pas
de temps  perdre, et que la Tweed n'tait pas si loigne de la
Tamise qu'une arme n'enjambt d'une rivire  l'autre surtout
lorsqu'elle tait bien commande. Il savait en outre, qu'au fur et
 mesure qu'ils pntreraient en Angleterre, les soldats de Monck
formeraient sur la route cette boule de neige, emblme du globe de
la fortune, qui n'est pour l'ambitieux qu'un degr sans cesse
grandissant pour le conduire  son but. Il ramassa donc son arme,
formidable  la fois par sa composition ainsi que par le nombre,
et courut au-devant de Monck, qui, lui, pareil  un navigateur
prudent voguant au milieu des cueils, s'avanait  toutes petites
journes et le nez au vent, coutant le bruit et flairant l'air
qui venait de Londres. Les deux armes s'aperurent  la hauteur
de Newcastle; Lambert, arriv le premier, campa dans la ville
mme.

Monck, toujours circonspect, s'arrta o il tait et plaa son
quartier gnral  Coldstream, sur la Tweed.

La vue de Lambert rpandit la joie dans l'arme de Monck, tandis
qu'au contraire la vue de Monck jeta le dsarroi dans l'arme de
Lambert. On et cru que ces intrpides batailleurs, qui avaient
fait tant de bruit dans les rues de Londres, s'taient mis en
route dans l'espoir de ne rencontrer personne, et que maintenant,
voyant qu'ils avaient rencontr une arme et que cette arme
arborait devant eux, non seulement un tendard, mais encore une
cause et un principe, on et cru, disons-nous, que ces intrpides
batailleurs s'taient mis  rflchir qu'ils taient moins bons
rpublicains que les soldats de Monck, puisque ceux-ci soutenaient
le Parlement, tandis que Lambert ne soutenait rien, pas mme lui.
Quant  Monck, s'il eut  rflchir ou s'il rflchit, ce dut tre
fort tristement, car l'histoire raconte, et cette pudique dame, on
le sait, ne ment jamais, car l'histoire raconte que le jour de son
arrive  Coldstream on chercha inutilement un mouton par toute la
ville. Si Monck et command une arme anglaise, il y et eu de
quoi faire dserter toute l'arme. Mais il n'en est point des
cossais comme des Anglais,  qui cette chair coulante qu'on
appelle le sang est de toute ncessit; les cossais, race pauvre
et sobre, vivent d'un peu d'orge crase entre deux pierres,
dlaye avec de l'eau de la fontaine et cuite sur un grs rougi.

Les cossais, leur distribution d'orge faite, ne s'inquitrent
donc point s'il y avait ou s'il n'y avait pas de viande 
Coldstream. Monck, peu familiaris avec les gteaux d'orge, avait
faim, et son tat-major, aussi affam pour le moins que lui,
regardait avec anxit  droite et  gauche pour savoir ce qu'on
prparait  souper. Monck se fit renseigner; ses claireurs
avaient en arrivant trouv la ville dserte et les buffets vides;
de bouchers et de boulangers, il n'y fallait pas compter 
Coldstream. On ne trouva donc pas le moindre morceau de pain pour
la table du gnral.

Au fur et  mesure que les rcits se succdaient, aussi peu
rassurants les uns que les autres, Monck, voyant l'effroi et le
dcouragement sur tous les visages, affirma qu'il n'avait pas
faim; d'ailleurs on mangerait le lendemain, puisque Lambert tait
l probablement dans l'intention de livrer bataille, et par
consquent pour livrer ses provisions s'il tait forc dans
Newcastle, ou pour dlivrer  jamais les soldats de Monck de la
faim s'il tait vainqueur.

Cette consolation ne fut efficace que sur le petit nombre; mais
peu importait  Monck, car Monck tait fort absolu sous les
apparences de la plus parfaite douceur.

Force fut donc  chacun d'tre satisfait, ou tout au moins de le
paratre. Monck, tout aussi affam que ses gens, mais affectant la
plus parfaite indiffrence pour ce mouton absent, coupa un
fragment de tabac, long d'un demi-pouce,  la carotte d'un sergent
qui faisait partie de sa suite, et commena  mastiquer le susdit
fragment en assurant  ses lieutenants que la faim tait une
chimre, et que d'ailleurs on n'avait jamais faim tant qu'on avait
quelque chose  mettre sous sa dent. Cette plaisanterie satisfit
quelques-uns de ceux qui avaient rsist  la premire dduction
que Monck avait tire du voisinage de Lambert; le nombre des
rcalcitrants diminua donc d'autant; la garde s'installa, les
patrouilles commencrent, et le gnral continua son frugal repas
sous sa tente ouverte.

Entre son camp et celui de l'ennemi s'levait une vieille abbaye
dont il reste  peine quelques ruines aujourd'hui, mais qui alors
tait debout et qu'on appelait l'abbaye de Newcastle. Elle tait
btie sur un vaste terrain indpendant  la fois de la plaine et
de la rivire, parce qu'il tait presque un marais aliment par
des sources et entretenu par les pluies. Cependant, au milieu des
ces flaques d'eau couvertes de grandes herbes, de joncs et de
roseaux, on voyait s'avancer des terrains solides consacrs
autrefois au potager, au parc, au jardin d'agrment et autres
dpendances de l'abbaye, pareille  une de ces grandes araignes
de mer dont le corps est rond, tandis que les pattes vont en
divergeant  partir de cette circonfrence.

Le potager, l'une des pattes les plus allonges de l'abbaye,
s'tendait jusqu'au camp de Monck. Malheureusement on en tait,
comme nous l'avons dit, aux premiers jours de juin, et le potager,
abandonn d'ailleurs, offrait peu de ressources.

Monck avait fait garder ce lieu comme le plus propre aux
surprises. On voyait bien au-del de l'abbaye les feux du gnral
ennemi; mais entre ces feux et l'abbaye s'tendait la Tweed,
droulant ses cailles lumineuses sous l'ombre paisse de quelques
grands chnes verts. Monck connaissait parfaitement cette
position, Newcastle et ses environs lui ayant dj plus d'une fois
servi de quartier gnral. Il savait que le jour son ennemi
pourrait sans doute jeter des claireurs dans ces ruines et y
venir chercher une escarmouche, mais que la nuit il se garderait
bien de s'y hasarder. Il se trouverait donc en sret. Aussi ses
soldats purent-ils le voir, aprs ce qu'il appelait fastueusement
son souper, c'est--dire aprs l'exercice de mastication rapport
par nous au commencement de ce chapitre, comme depuis Napolon 
la veille d'Austerlitz, dormir tout assis sur sa chaise de jonc,
moiti sous la lueur de sa lampe, moiti sous le reflet de la lune
qui commenait  monter aux cieux.

Ce qui signifie qu'il tait  peu prs neuf heures et demie du
soir.

Tout  coup Monck fut tir de ce demi-sommeil, factice peut-tre,
par une troupe de soldats qui, accourant avec des cris joyeux,
venaient frapper du pied les btons de la tente de Monck, tout en
bourdonnant pour le rveiller.

Il n'tait pas besoin d'un si grand bruit. Le gnral ouvrit les
yeux.

-- Eh bien! mes enfants, que se passe-t-il donc? demanda le
gnral.

-- Gnral, rpondirent plusieurs voix, gnral, vous souperez.

-- J'ai soup, messieurs, rpondit tranquillement celui-ci, et je
digrais tranquillement, comme vous voyez; mais entrez, et dites-
moi ce qui vous amne.

-- Gnral, une bonne nouvelle.

-- Bah! Lambert nous fait-il dire qu'il se battra demain?

-- Non, mais nous venons de capturer une barque de pcheurs qui
portait du poisson au camp de Newcastle.

-- Et vous avez eu tort, mes amis. Ces messieurs de Londres sont
dlicats, ils tiennent  leur premier service; vous allez les
mettre de trs mauvaise humeur; ce soir et demain ils seront
impitoyables. Il serait de bon got, croyez-moi, de renvoyer 
M. Lambert ses poissons et ses pcheurs,  moins que...

Le gnral rflchit un instant.

-- Dites-moi, continua-t-il, quels sont ces pcheurs, s'il vous
plat?

-- Des marins picards qui pchaient sur les ctes de France ou de
Hollande, et qui ont t jets sur les ntres par un grand vent.

-- Quelques-uns d'entre eux parlent-ils notre langue?

-- Le chef nous a dit quelques mots d'anglais.

La dfiance du gnral s'tait veille au fur et  mesure que les
renseignements lui venaient.

-- C'est bien, dit-il. Je dsire voir ces hommes, amenez-les-moi.

Un officier se dtacha aussitt pour aller les chercher.

-- Combien sont-ils? continua Monck, et quel bateau montent-ils?

-- Ils sont dix ou douze, mon gnral, et ils montent une espce
de chasse-mare, comme ils appellent cela, de construction
hollandaise,  ce qu'il nous a sembl.

-- Et vous dites qu'ils portaient du poisson au camp de
M. Lambert?

-- Oui, gnral. Il parat mme qu'ils ont fait une assez bonne
pche.

-- Bien, nous allons voir cela, dit Monck. En effet, au moment
mme l'officier revenait, amenant le chef de ces pcheurs, homme
de cinquante  cinquante-cinq ans  peu prs, mais de bonne mine.
Il tait de moyenne taille et portait un justaucorps de grosse
laine, un bonnet enfonc jusqu'aux yeux; un coutelas tait pass 
sa ceinture, et il marchait avec cette hsitation toute
particulire aux marins, qui, ne sachant jamais, grce au
mouvement du bateau, si leur pied posera sur la planche ou dans le
vide, donnent  chacun de leurs pas une assiette aussi sre que
s'il s'agissait de poser un pilotis. Monck, avec un regard fin et
pntrant, considra longtemps le pcheur, qui lui souriait de ce
sourire moiti narquois, moiti niais, particulier  nos paysans.

-- Tu parles anglais? lui demanda Monck en excellent franais.

-- Ah! bien mal, milord, rpondit le pcheur.

Cette rponse fut faite bien plutt avec l'accentuation vive et
saccade des gens d'outre-Loire qu'avec l'accent un peu tranard
des contres de l'ouest et du nord de la France.

-- Mais enfin tu le parles, insista Monck, pour tudier encore une
fois cet accent.

-- Eh! nous autres gens de mer, rpondit le pcheur, nous parlons
un peu toutes les langues.

-- Alors, tu es matelot pcheur?

-- Pour aujourd'hui, milord, pcheur, et fameux pcheur mme. J'ai
pris un bar qui pse au moins trente livres, et plus de cinquante
mulets; j'ai aussi de petits merlans qui seront parfaits dans la
friture.

-- Tu me fais l'effet d'avoir plus pch dans le golfe de Gascogne
que dans la Manche, dit Monck en souriant.

-- En effet, je suis du Midi; cela empche-t-il d'tre bon
pcheur, milord?

-- Non pas, et je t'achte ta pche; maintenant parle avec
franchise:  qui la destinais-tu?

-- Milord, je ne vous cacherai point que j'allais  Newcastle,
tout en suivant la cte, lorsqu'un gros de cavaliers qui
remontaient le rivage en sens inverse ont fait signe  ma barque
de rebrousser chemin jusqu'au camp de Votre Honneur, sous peine
d'une dcharge de mousqueterie. Comme je n'tais pas arm en
guerre, ajouta le pcheur en souriant, j'ai d obir.

-- Et pourquoi allais-tu chez Lambert et non chez moi?

-- Milord, je serai franc; Votre Seigneurie le permet-elle?

-- Oui, et mme au besoin je te l'ordonne.

-- Eh bien! milord, j'allais chez M. Lambert, parce que ces
messieurs de la ville paient bien, tandis que vous autres
cossais, puritains, presbytriens, covenantaires, comme vous
voudrez vous appeler, vous mangez peu, mais ne payez pas du tout.

Monck haussa les paules sans cependant pouvoir s'empcher de
sourire en mme temps.

-- Et pourquoi, tant du Midi, viens-tu pcher sur nos ctes?

-- Parce que j'ai eu la btise de me marier en Picardie.

-- Oui; mais enfin la Picardie n'est pas l'Angleterre.

-- Milord, l'homme pousse le bateau  la mer, mais Dieu et le vent
font le reste et poussent le bateau o il leur plat.

-- Tu n'avais donc pas l'intention d'aborder chez nous?

-- Jamais.

-- Et quelle route faisais-tu?

-- Nous revenions d'Ostende, o l'on avait dj vu des maquereaux,
lorsqu'un grand vent du midi nous a fait driver; alors, voyant
qu'il tait inutile de lutter avec lui, nous avons fil devant
lui. Il a donc fallu, pour ne pas perdre la pche, qui tait
bonne, l'aller vendre au plus prochain port d'Angleterre; or, ce
plus prochain port, c'tait Newcastle; l'occasion tait bonne,
nous a-t-on dit, il y avait surcrot de population dans le camp;
surcrot de population dans la ville; l'un et l'autre taient
pleins de gentilshommes trs riches et trs affams, nous disait-
on encore; alors je me suis dirig vers Newcastle.

-- Et tes compagnons, o sont-ils?

-- Oh! mes compagnons, ils sont rests  bord; ce sont des
matelots sans instruction aucune.

-- Tandis que toi...? fit Monck.

-- Oh! moi, dit le patron en riant, j'ai beaucoup couru avec mon
pre, et je sais comment on dit un sou, un cu, une pistole, un
louis et un double louis dans toutes les langues de l'Europe;
aussi mon quipage m'coute-t-il comme un oracle et m'obit-il
comme  un amiral.

-- Alors c'est toi qui avais choisi M. Lambert comme la meilleure
pratique?

-- Oui, certes. Et soyez franc, milord, m'tais-je tromp?

-- C'est ce que tu verras plus tard.

-- En tout cas, milord, s'il y a faute, la faute est  moi, et il
ne faut pas en vouloir pour cela  mes camarades.

Voil dcidment un drle spirituel, pensa Monck.

Puis, aprs quelques minutes de silence employes  dtailler le
pcheur:

-- Tu viens d'Ostende, m'as-tu dit? demanda le gnral.

-- Oui, milord, en droite ligne.

-- Tu as entendu parler des affaires du jour alors, car je ne
doute point qu'on ne s'en occupe en France et en Hollande. Que
fait celui qui se dit le roi d'Angleterre?

-- Oh! milord, s'cria le pcheur avec une franchise bruyante et
expansive, voil une heureuse question, et vous ne pouviez mieux
vous adresser qu' moi, car en vrit j'y peux faire une fameuse
rponse. Figurez-vous, milord, qu'en relchant  Ostende pour y
vendre le peu de maquereaux que nous y avions pchs, j'ai vu
l'ex-roi qui se promenait sur les dunes, en attendant ses chevaux,
qui devaient le conduire  La Haye: c'est un grand ple avec des
cheveux noirs, et la mine un peu dure. Il a l'air de se mal
porter, au reste, et je crois que l'air de la Hollande ne lui est
pas bon.

Monck suivait avec une grande attention la conversation rapide,
colore et diffuse du pcheur, dans une langue qui n'tait pas la
sienne; heureusement, avons-nous dit, qu'il la parlait avec une
grande facilit. Le pcheur, de son ct, employait tantt un mot
franais, tantt un mot anglais, tantt un mot qui paraissait
n'appartenir  aucune langue et qui tait un mot gascon.
Heureusement ses yeux parlaient pour lui, et si loquemment, qu'on
pouvait bien perdre un mot de sa bouche, mais pas une seule
intention de ses yeux.

Le gnral paraissait de plus en plus satisfait de son examen.

-- Tu as d entendre dire que cet ex-roi, comme tu l'appelles, se
dirigeait vers La Haye dans un but quelconque.

-- Oh! oui, bien certainement, dit le pcheur, j'ai entendu dire
cela.

-- Et dans quel but?

-- Mais toujours le mme, fit le pcheur; n'a-t-il pas cette ide
fixe de revenir en Angleterre?

-- C'est vrai, dit Monck pensif.

-- Sans compter, ajouta le pcheur, que le stathouder... vous
savez, milord, Guillaume II...

-- Eh bien?

-- Il l'y aidera de tout son pouvoir.

-- Ah! tu as entendu dire cela?

-- Non, mais je le crois.

-- Tu es fort en politique,  ce qu'il parat? demanda Monck.

-- Oh! nous autres marins, milord, qui avons l'habitude d'tudier
l'eau et l'air, c'est--dire les deux choses les plus mobiles du
monde, il est rare que nous nous trompions sur le reste.

-- Voyons, dit Monck, changeant de conversation, on prtend que tu
vas nous bien nourrir.

-- Je ferai de mon mieux, milord.

-- Combien nous vends-tu ta pche, d'abord?

-- Pas si sot que de faire un prix, milord.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que mon poisson est bien  vous.

-- De quel droit?

-- Du droit du plus fort.

-- Mais mon intention est de te le payer.

-- C'est bien gnreux  vous, milord.

-- Et ce qu'il vaut, mme.

-- Je ne demande pas tant.

-- Et que demandes-tu donc, alors?

-- Mais je demande  m'en aller.

-- O cela? Chez le gnral Lambert?

-- Moi! s'cria le pcheur; et pour quoi faire irais-je 
Newcastle, puisque je n'ai plus de poisson?

-- Dans tous les cas, coute-moi.

-- J'coute.

-- Un conseil.

-- Comment! Milord veut me payer et encore me donner un bon
conseil! mais milord me comble.

Monck regarda plus fixement que jamais le pcheur, sur lequel il
paraissait toujours conserver quelque soupon.

-- Oui, je veux te payer et te donner un conseil, car les deux
choses se tiennent. Donc, si tu t'en retournes chez le gnral
Lambert ...

Le pcheur fit un mouvement de la tte et des paules qui
signifiait: S'il y tient, ne le contrarions pas.

-- Ne traverse pas le marais, continua Monck; tu seras porteur
d'argent, et il y a dans le marais quelques embuscades d'cossais
que j'ai places l. Ce sont gens peu traitables, qui comprennent
mal la langue que tu parles, quoiqu'elle me paraisse se composer
de trois langues, et qui pourraient te reprendre ce que je
t'aurais donn, et de retour dans ton pays, tu ne manquerais pas
de dire que le gnral Monck a deux mains, l'une cossaise,
l'autre anglaise, et qu'il reprend avec la main cossaise ce qu'il
a donn avec la main anglaise.

-- Oh! gnral, j'irai o vous voudrez, soyez tranquille, dit le
pcheur avec une crainte trop expressive pour n'tre pas exagre,
Je ne demande qu' rester ici, moi, si vous voulez que je reste.

-- Je te crois bien, dit Monck, avec un imperceptible sourire;
mais je ne puis cependant te garder sous ma tente.

-- Je n'ai pas cette prtention, milord, et dsire seulement que
Votre Seigneurie m'indique o elle veut que je me poste. Qu'elle
ne se gne pas, pour nous une nuit est bientt passe.

-- Alors je vais te faire conduire  ta barque.

-- Comme il plaira  Votre Seigneurie. Seulement, si Votre
Seigneurie voulait me faire reconduire par un charpentier, je lui
en serais on ne peut plus reconnaissant.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que ces messieurs de votre arme, en faisant remonter la
rivire  ma barque, avec le cble que tiraient leurs chevaux,
l'ont quelque peu dchire aux roches de la rive, en sorte que
j'ai au moins deux pieds d'eau dans ma cale, milord.

-- Raison de plus pour que tu veilles sur ton bateau, ce me
semble.

-- Milord, je suis bien  vos ordres, dit le pcheur. Je vais
dcharger mes paniers o vous voudrez, puis vous me paierez si
cela vous plat; vous me renverrez si la chose vous convient. Vous
voyez que je suis facile  vivre, moi.

-- Allons, allons, tu es un bon diable, dit Monck, dont le regard
scrutateur n'avait pu trouver une seule ombre dans la limpidit de
l'oeil du pcheur. Hol! Digby!

Un aide de camp parut.

-- Vous conduirez ce digne garon et ses compagnons aux petites
tentes des cantines, en avant des marais; de cette faon ils
seront  porte de joindre leur barque, et cependant ils ne
coucheront pas dans l'eau cette nuit. Qu'y a-t-il, Spithead?

Spithead tait le sergent auquel Monck, pour souper, avait
emprunt un morceau de tabac.

Spithead, en entrant dans la tente du gnral sans tre appel,
motivait cette question de Monck.

-- Milord, dit-il, un gentilhomme franais vient de se prsenter
aux avant-postes et demande  parler  Votre Honneur. Tout cela
tait dit, bien entendu, en anglais.

Quoique la conversation et lieu en cette langue, le pcheur fit
un lger mouvement que Monck, occup de son sergent, ne remarqua
point.

-- Et quel est ce gentilhomme? demanda Monck.

-- Milord, rpondit Spithead, il me l'a dit; mais ces diables de
noms franais sont si difficiles  prononcer pour un gosier
cossais, que je n'ai pu le retenir. Au surplus, ce gentilhomme, 
ce que m'ont dit les gardes, est le mme qui s'est prsent hier 
l'tape, et que Votre Honneur n'a pas voulu recevoir.

-- C'est vrai, j'avais conseil d'officiers.

-- Milord dcide-t-il quelque chose  l'gard de ce gentilhomme?

-- Oui, qu'il soit amen ici.

-- Faut-il prendre des prcautions?

-- Lesquelles?

-- Lui bander les yeux, par exemple.

--  quoi bon? Il ne verra que ce que je dsire qu'on voie, c'est-
-dire que j'ai autour de moi onze mille braves qui ne demandent
pas mieux que de se couper la gorge en l'honneur du Parlement de
l'cosse et de l'Angleterre.

-- Et cet homme, milord? dit Spithead en montrant le pcheur, qui
pendant cette conversation tait rest debout et immobile, en
homme qui voit mais ne comprend pas.

-- Ah! c'est vrai, dit Monck.

Puis, se retournant vers le marchand de poisson:

-- Au revoir, mon brave homme, dit-il; je t'ai choisi un gte.
Digby, emmenez-le. Ne crains rien, on t'enverra ton argent tout 
l'heure.

-- Merci, milord, dit le pcheur.

Et, aprs avoir salu, il partit accompagn de Digby.  cent pas
de la tente, il retrouva ses compagnons, lesquels chuchotaient
avec une volubilit qui ne paraissait pas exempte d'inquitude,
mais il leur fit un signe qui parut les rassurer.

-- Hol! vous autres, dit le patron, venez par ici; Sa Seigneurie
le gnral Monck a la gnrosit de nous payer notre poisson et la
bont de nous donner l'hospitalit pour cette nuit.

Les pcheurs se runirent  leur chef, et, conduite par Digby, la
petite troupe s'achemina vers les cantines, poste qui, on se le
rappelle, lui avait t assign.

Tout en cheminant, les pcheurs passrent dans l'ombre prs de la
garde qui conduisait le gentilhomme franais au gnral Monck. Ce
gentilhomme tait  cheval et envelopp d'un grand manteau, ce qui
fit que le patron ne put le voir, quelle que part tre sa
curiosit. Quant au gentilhomme, ignorant qu'il coudoyait des
compatriotes, il ne fit pas mme attention  cette petite troupe.
L'aide de camp installa ses htes dans une tente assez propre d'o
fut dloge une cantinire irlandaise qui s'en alla coucher o
elle put avec ses six enfants. Un grand feu brlait en avant de
cette tente et projetait sa lumire pourpre sur les flaques
herbeuses du marais que ridait une brise assez frache. Puis
l'installation faite, l'aide de camp souhaita le bonsoir aux
matelots en leur faisant observer que l'on voyait du seuil de la
tente les mts de la barque qui se balanait sur la Tweed, preuve
qu'elle n'avait pas encore coul  fond. Cette vue parut rjouir
infiniment le chef des pcheurs.


Chapitre XXIV -- Le trsor


Le gentilhomme franais que Spithead avait annonc  Monck, et qui
avait pass si bien envelopp de son manteau prs du pcheur qui
sortait de la tente du gnral cinq minutes avant qu'il y entrt,
le gentilhomme franais traversa les diffrents postes sans mme
jeter les yeux autour de lui, de peur de paratre indiscret. Comme
l'ordre en avait t donn, on le conduisit  la tente du gnral.
Le gentilhomme fut laiss seul dans l'antichambre qui prcdait la
tente, et il attendit Monck, qui ne tarda  paratre que le temps
qu'il mit  entendre le rapport de ses gens et  tudier par la
cloison de toile le visage de celui qui sollicitait un entretien.
Sans doute le rapport de ceux qui avaient accompagn le
gentilhomme franais tablissait la discrtion avec laquelle il
s'tait conduit, car la premire impression que l'tranger reut
de l'accueil fait  lui par le gnral fut plus favorable qu'il
n'avait  s'y attendre en un pareil moment, et de la part d'un
homme si souponneux.

Nanmoins, selon son habitude, lorsque Monck se trouva en face de
l'tranger, il attacha sur lui ses regards perants, que, de son
ct, l'tranger soutint sans tre embarrass ni soucieux. Au bout
de quelques secondes, le gnral fit un geste de la main et de la
tte en signe qu'il attendait.

-- Milord, dit le gentilhomme en excellent anglais, j'ai fait
demander une entrevue  Votre Honneur pour affaire de consquence.

-- Monsieur, rpondit Monck en franais, vous parlez purement
notre langue pour un fils du continent. Je vous demande bien
pardon, car sans doute la question est indiscrte, parlez-vous le
franais avec la mme puret?

-- Il n'y a rien d'tonnant, milord,  ce que je parle anglais
assez familirement; j'ai, dans ma jeunesse, habit l'Angleterre,
et depuis j'y ai fait deux voyages.

Ces mots furent dits en franais et avec une puret de langue qui
dcelait non seulement un Franais, mais encore un Franais des
environs de Tours.

-- Et quelle partie de l'Angleterre avez-vous habite, monsieur?

-- Dans ma jeunesse, Londres, milord; ensuite, vers 1635, j'ai
fait un voyage de plaisir en cosse; enfin, en 1648, j'ai habit
quelque temps Newcastle, et particulirement le couvent dont les
jardins sont occups par votre arme.

-- Excusez-moi, monsieur, mais de ma part, vous comprenez ces
questions, n'est-ce pas?

-- Je m'tonnerais, milord, qu'elles ne fussent point faites.

-- Maintenant, monsieur, que puis-je pour votre service, et que
dsirez-vous de moi?

-- Voici, milord; mais, auparavant, sommes-nous seuls?

-- Parfaitement seuls, monsieur, sauf toutefois le poste qui nous
garde.

En disant ces mots, Monck carta la tente de la main, et montra au
gentilhomme que le factionnaire tait plac  dix pas au plus, et
qu'au premier appel on pouvait avoir main-forte en une seconde.

-- En ce cas, milord, dit le gentilhomme d'un ton aussi calme que
si depuis longtemps il et t li d'amiti avec son
interlocuteur, je suis trs dcid  parler  Votre Honneur, parce
que je vous sais honnte homme. Au reste, la communication que je
vais vous faire vous prouvera l'estime dans laquelle je vous
tiens.

Monck, tonn de ce langage qui tablissait entre lui et le
gentilhomme franais l'galit au moins, releva son oeil perant
sur l'tranger, et avec une ironie sensible par la seule inflexion
de sa voix, car pas un muscle de sa physionomie ne bougea:

-- Je vous remercie, monsieur, dit-il; mais, d'abord, qui tes-
vous, je vous prie?

-- J'ai dj dit mon nom  votre sergent, milord.

-- Excusez-le, monsieur; il est cossais, il a prouv de la
difficult  le retenir.

-- Je m'appelle le comte de La Fre, monsieur, dit Athos en
s'inclinant.

-- Le comte de La Fre? dit Monck, cherchant  se souvenir.
Pardon, monsieur, mais il me semble que c'est la premire fois que
j'entends ce nom. Remplissez-vous quelque poste  la cour de
France?

-- Aucun. Je suis simple gentilhomme.

-- Quelle dignit?

-- Le roi Charles Ier m'a fait chevalier de la Jarretire, et la
reine Anne d'Autriche m'a donn le cordon du Saint-Esprit. Voil
mes seules dignits, monsieur.

-- La Jarretire! le Saint-Esprit! vous tes chevalier de ces deux
ordres, monsieur?

-- Oui.

-- Et  quelle occasion une pareille faveur vous a-t-elle t
accorde?

-- Pour services rendus  Leurs Majests.

Monck regarda avec tonnement cet homme, qui lui paraissait si
simple et si grand en mme temps; puis, comme s'il et renonc 
pntrer ce mystre de simplicit et de grandeur, sur lequel
l'tranger ne paraissait pas dispos  lui donner d'autres
renseignements que ceux qu'il avait dj reus:

-- C'est bien vous, dit-il, qui hier vous tes prsent aux avant-
postes?

-- Et qu'on a renvoy; oui, milord.

-- Beaucoup d'officiers, monsieur, ne laissent entrer personne
dans le camp, surtout  la veille d'une bataille probable; mais
moi, je diffre de mes collgues et aime  ne rien laisser
derrire moi. Tout avis m'est bon; tout danger m'est envoy par
Dieu, et je le pse dans ma main avec l'nergie qu'il m'a donne.
Aussi n'avez-vous t congdi hier qu' cause du conseil que je
tenais. Aujourd'hui, je suis libre, parlez.

-- Milord, vous avez d'autant mieux fait de me recevoir, qu'il ne
s'agit en rien ni de la bataille que vous allez livrer au gnral
Lambert, ni de votre camp, et la preuve, c'est que j'ai dtourn
la tte pour ne pas voir vos hommes, et ferm les yeux pour ne pas
compter vos tentes. Non, je viens vous parler, milord, pour moi.

-- Parlez donc, monsieur, dit Monck.

-- Tout  l'heure, continua Athos, j'avais l'honneur de dire 
Votre Seigneurie que j'ai longtemps habit Newcastle: c'tait au
temps du roi Charles Ier et lorsque le feu roi fut livr 
M. Cromwell par les cossais.

-- Je sais, dit froidement Monck.

-- J'avais en ce moment une forte somme en or, et  la veille de
la bataille, par pressentiment peut-tre de la faon dont les
choses se devaient passer le lendemain, je la cachai dans la
principale cave du couvent de Newcastle, dans la tour dont vous
voyez d'ici le sommet argent par la lune.

Mon trsor a donc t enterr l, et je venais prier Votre
Honneur de permettre que je le retire avant que, peut-tre, la
bataille portant de ce ct, une mine ou quelque autre jeu de
guerre dtruise le btiment et parpille mon or, ou le rende
apparent de telle faon que les soldats s'en emparent.

Monck se connaissait en hommes; il voyait sur la physionomie de
celui-ci toute l'nergie, toute la raison, toute la circonspection
possibles; il ne pouvait donc attribuer qu' une magnanime
confiance la rvlation du gentilhomme franais, et il s'en montra
profondment touch.

-- Monsieur, dit-il, vous avez en effet bien augur de moi. Mais
la somme vaut-elle la peine que vous vous exposiez? Croyez-vous
mme qu'elle soit encore  l'endroit o vous l'avez laisse?

-- Elle y est, monsieur, n'en doutez pas.

-- Voil pour une question; mais pour l'autre?... Je vous ai
demand si la somme tait tellement forte que vous dussiez vous
exposer ainsi.

-- Elle est forte rellement, oui, milord, car c'est un million
que j'ai renferm dans deux barils.

-- Un million! s'cria Monck, que cette fois  son tour Athos
regardait fixement et longuement Monck s'en aperut; alors sa
dfiance revint.

Voil, se dit-il, un homme qui me tend un pige...

-- Ainsi, monsieur, reprit-il, vous voudriez retirer cette somme,
 ce que je comprends?

-- S'il vous plat, milord.

-- Aujourd'hui?

-- Ce soir mme, et  cause des circonstances que je vous ai
expliques.

-- Mais, monsieur, objecta Monck, le gnral Lambert est aussi
prs de l'abbaye o vous avez affaire que moi-mme, pourquoi donc
ne vous tes-vous pas adress  lui?

-- Parce que, milord, quand on agit dans les circonstances
importantes, il faut consulter son instinct avant toutes choses.
Eh bien! le gnral Lambert ne m'inspire pas la confiance que vous
m'inspirez.

-- Soit, monsieur. Je vous ferai retrouver votre argent, si
toutefois il y est encore, car, enfin, il peut n'y tre plus.
Depuis 1648, douze ans sont rvolus, et bien des vnements se
sont passs.

Monck insistait sur ce point pour voir si le gentilhomme franais
saisirait l'chappatoire qui lui tait ouverte; mais Athos ne
sourcilla point.

-- Je vous assure, milord, dit-il fermement, que ma conviction 
l'endroit des deux barils est qu'ils n'ont chang ni de place ni
de matre.

Cette rponse avait enlev  Monck un soupon, mais elle lui en
avait suggr un autre.

Sans doute ce Franais tait quelque missaire envoy pour induire
en faute le protecteur du Parlement; l'or n'tait qu'un leurre;
sans doute encore,  l'aide de ce leurre, on voulait exciter la
cupidit du gnral. Cet or ne devait pas exister. Il s'agissait,
pour Monck, de prendre en flagrant dlit de mensonge et de ruse le
gentilhomme franais, et de se tirer du mauvais pas mme o ses
ennemis voulaient l'engager, un triomphe pour sa renomme.

Monck, une fois fix sur ce qu'il avait  faire:

-- Monsieur, dit-il  Athos, sans doute vous me ferez l'honneur de
partager mon souper ce soir!

-- Oui, milord, rpondit Athos en s'inclinant, car vous me faites
un honneur dont je me sens digne par le penchant qui m'entrane
vers vous.

-- C'est d'autant plus gracieux  vous d'accepter avec cette
franchise, que mes cuisiniers sont peu nombreux et peu exercs, et
que mes approvisionneurs sont rentrs ce soir les mains vides; si
bien que, sans un pcheur de votre nation qui s'est fourvoy dans
mon camp, le gnral Monck se couchait sans souper aujourd'hui.
J'ai donc du poisson frais,  ce que m'a dit le vendeur.

-- Milord, c'est principalement pour avoir l'honneur de passer
quelques instants de plus avec vous.

Aprs cet change de civilits, pendant lequel Monck n'avait rien
perdu de sa circonspection, le souper, ou ce qui devait en tenir
lieu, avait t servi sur une table de bois de sapin. Monck fit
signe au comte de La Fre de s'asseoir  cette table et prit place
en face de lui. Un seul plat, couvert de poisson bouilli, offert
aux deux illustres convives, promettait plus aux estomacs affams
qu'aux palais difficiles.

Tout en soupant, c'est--dire en mangeant ce poisson arros de
mauvaise ale, Monck se fit raconter les derniers vnements de la
Fronde, la rconciliation de M. de Cond avec le roi, le mariage
probable de Sa Majest avec l'infante Marie-Thrse; mais il
vita, comme Athos l'vitait lui-mme, toute allusion aux intrts
politiques qui unissaient ou plutt qui dsunissaient en ce moment
l'Angleterre, la France et la Hollande. Monck, dans cette
conversation, se convainquit d'une chose, qu'il avait dj
remarque aux premiers mots changs, c'est qu'il avait affaire 
un homme de haute distinction.

Celui-l ne pouvait tre un assassin, et il rpugnait  Monck de
le croire un espion; mais il y avait assez de finesse et de
fermet  la fois dans Athos pour que Monck crt reconnatre en
lui un conspirateur. Lorsqu'ils eurent quitt la table:

-- Vous croyez donc  votre trsor, monsieur? demanda Monck.

-- Oui, milord.

-- Srieusement?

-- Trs srieusement.

-- Et vous croyez retrouver la place  laquelle il a t enterr?

--  la premire inspection.

-- Eh bien! monsieur, dit Monck, par curiosit, je vous
accompagnerai. Et il faut d'autant plus que je vous accompagne,
que vous prouveriez les plus grandes difficults  circuler dans
le camp sans moi ou l'un de mes lieutenants.

-- Gnral, je ne souffrirais pas que vous vous drangeassiez si
je n'avais, en effet, besoin de votre compagnie; mais comme je
reconnais que cette compagnie m'est non seulement honorable, mais
ncessaire, j'accepte.

-- Dsirez-vous que nous emmenions du monde? demanda Monck 
Athos.

-- Gnral, c'est inutile, je crois, si vous-mme n'en voyez pas
la ncessit. Deux hommes et un cheval suffiront pour transporter
les deux barils sur la felouque qui m'a amen.

-- Mais il faudra piocher, creuser, remuer la terre, fendre des
pierres, et vous ne comptez pas faire cette besogne vous-mme,
n'est-ce pas?

-- Gnral, il ne faut ni creuser, ni piocher. Le trsor est
enfoui dans le caveau des spultures du couvent; sous une pierre,
dans laquelle est scell un gros anneau de fer, s'ouvre un petit
degr de quatre marches. Les deux barils sont l, bout  bout,
recouverts d'un enduit de pltre ayant la forme d'une bire. Il y
a en outre une inscription qui doit me servir  reconnatre la
pierre; et comme je ne veux pas, dans une affaire de dlicatesse
et de confiance, garder de secrets pour Votre Honneur, voici cette
inscription:

_Hic jacet venerabilis Petrus Guillelmus Scott, Canon._
_ _
_Honorab. Conventus Novi Castelli. Obiit quarta et decima die.
Feb. ann. Dom., MCCVIII. Requiescat in pace._

Monck ne perdait pas une parole. Il s'tonnait, soit de la
duplicit merveilleuse de cet homme et de la faon suprieure dont
il jouait son rle, soit de la bonne foi loyale avec laquelle il
prsentait sa requte, dans une situation o il s'agissait d'un
million aventur contre un coup de poignard, au milieu d'une arme
qui et regard le vol comme une restitution.

-- C'est bien, dit-il, je vous accompagne, et l'aventure me parat
si merveilleuse, que je veux porter moi-mme le flambeau. Et en
disant ces mots, il ceignit une courte pe, plaa un pistolet 
sa ceinture, dcouvrant, dans ce mouvement, qui fit entrouvrir son
pourpoint, les fins anneaux d'une cotte de mailles destine  le
mettre  l'abri du premier coup de poignard d'un assassin. Aprs
quoi, il passa un _dirk_ cossais dans sa main gauche; puis, se
tournant vers Athos:

-- tes-vous prt, monsieur? dit-il. Je le suis.

Athos, au contraire de ce que venait de faire Monck, dtacha son
poignard, qu'il posa sur la table, dgrafa le ceinturon de son
pe, qu'il coucha prs de son poignard, et sans affectation,
ouvrant les agrafes de son pourpoint comme pour y chercher son
mouchoir, montra sous sa fine chemise de batiste sa poitrine nue
et sans armes offensives ni dfensives.

Voil, en vrit, un singulier homme, se dit Monck, il est sans
arme aucune; il a donc une embuscade place l-bas?

-- Gnral, dit Athos, comme s'il et devin la pense de Monck,
vous voulez que nous soyons seuls, c'est fort bien; mais un grand
capitaine ne doit jamais s'exposer avec tmrit: il fait nuit, le
passage du marais peut offrir des dangers, faites-vous
accompagner.

-- Vous avez raison, dit Monck.

Et appelant:

-- Digby!

L'aide de camp parut.

-- Cinquante hommes avec l'pe et le mousquet, dit-il.

Et il regardait Athos.

-- C'est bien peu, dit Athos, s'il y a du danger; c'est trop, s'il
n'y en a pas.

-- J'irai seul, dit Monck. Digby, je n'ai besoin de personne.
Venez, monsieur.


Chapitre XXV -- Le marais


Athos et Monck traversrent, allant du camp vers la Tweed, cette
partie de terrain que Digby avait fait traverser aux pcheurs
venant de la Tweed au camp. L'aspect de ce lieu, l'aspect des
changements qu'y avaient apports les hommes, tait de nature 
produire le plus grand effet sur une imagination dlicate et vive
comme celle d'Athos. Athos ne regardait que ces lieux dsols;
Monck ne regardait qu'Athos, Athos qui, les yeux tantt vers le
ciel, tantt vers la terre, cherchait, pensait, soupirait.

Digby, que le dernier ordre du gnral, et surtout l'accent avec
lequel il avait t donn, avait un peu mu d'abord, Digby suivit
les nocturnes promeneurs pendant une vingtaine de pas; mais le
gnral s'tant retourn, comme s'il s'tonnait que l'on
n'excutt point ses ordres, l'aide de camp comprit qu'il tait
indiscret et rentra dans sa tente. Il supposait que le gnral
voulait faire incognito dans son camp une de ces revues de
vigilance que tout capitaine expriment ne manque jamais de faire
 la veille d'un engagement dcisif, il s'expliquait en ce cas la
prsence d'Athos, comme un infrieur s'explique tout ce qui est
mystrieux de la part du chef, Athos pouvait tre, et mme aux
yeux de Digby devait tre un espion dont les renseignements
allaient clairer le gnral. Au bout de dix minutes de marche 
peu prs parmi les tentes et les postes, plus serrs aux environs
du quartier gnral, Monck s'engagea sur une petite chausse qui
divergeait en trois branches. Celle de gauche conduisait  la
rivire, celle du milieu  l'abbaye de Newcastle sur le marais,
celle de droite traversait les premires lignes du camp de Monck,
c'est--dire les lignes les plus rapproches de l'arme de
Lambert.

Au-del de la rivire tait un poste avanc appartenant  l'arme
de Monck et qui surveillait l'ennemi; il tait compos de cent
cinquante cossais. Ils avaient pass la Tweed  la nage en
donnant l'alarme; mais comme il n'y avait pas de pont en cet
endroit, et que les soldats de Lambert n'taient pas aussi prompts
 se mettre  l'eau que les soldats de Monck, celui-ci ne
paraissait pas avoir de grandes inquitudes de ce ct.

En de de la rivire,  cinq cents pas  peu prs de la vieille
abbaye, les pcheurs avaient leur domicile au milieu d'une
fourmilire de petites tentes leves par les soldats des clans
voisins, qui avaient avec eux leurs femmes et leurs enfants.

Tout ce ple-mle aux rayons de la lune offrait un coup d'oeil
saisissant; la pnombre ennoblissait chaque dtail, et la lumire,
cette flatteuse qui ne s'attache qu'au ct poli des choses,
sollicitait sur chaque mousquet rouill le point encore intact,
sur tout haillon de toile, la partie la plus blanche et la moins
souille.

Monck arriva donc avec Athos, traversant ce paysage sombre clair
d'une double lueur, la lueur argente de la lune, la lueur
rougetre des feux mourants au carrefour des trois chausses. L
il s'arrta, et s'adressant  son compagnon:

-- Monsieur, lui dit-il, reconnatrez-vous votre chemin?

-- Gnral, si je ne me trompe, la chausse du milieu conduit
droit  l'abbaye.

-- C'est cela mme; mais nous aurions besoin de lumire pour nous
guider dans le souterrain.

Monck se retourna.

-- Ah! Digby nous a suivis,  ce qu'il parat, dit-il; tant mieux,
il va nous procurer ce qu'il nous faut.

-- Oui, gnral, il y a effectivement l-bas un homme qui depuis
quelque temps marche derrire nous.

-- Digby! cria Monck, Digby! venez, je vous prie.

Mais, au lieu d'obir, l'ombre fit un mouvement de surprise, et,
reculant au lieu d'avancer, elle se courba et disparut le long de
la jete de gauche, se dirigeant vers le logement qui avait t
donn aux pcheurs.

-- Il parat que ce n'tait pas Digby, dit Monck.

Tous deux avaient suivi l'ombre qui s'tait vanouie; mais ce
n'est pas chose assez rare qu'un homme rdant  onze heures du
soir dans un camp o sont couchs dix  douze mille hommes pour
qu'Athos et Monck s'inquitassent de cette disparition.

-- En attendant, comme il nous faut un falot, une lanterne, une
torche quelconque pour voir o mettre nos pieds, cherchons ce
falot, dit Monck.

-- Gnral, le premier soldat venu nous clairera.

-- Non, dit Monck, pour voir s'il n'y aurait pas quelque
connivence entre le comte de La Fre et les pcheurs; non,
j'aimerais mieux quelqu'un de ces matelots franais qui sont venus
ce soir me vendre du poisson. Ils partent demain, et le secret
sera mieux gard par eux. Tandis que si le bruit se rpand dans
l'arme cossaise que l'on trouve des trsors dans l'abbaye de
Newcastle, mes highlanders croiront qu'il y a un million sous
chaque dalle, et ils ne laisseront pas pierre sur pierre dans le
btiment.

-- Faites comme vous voudrez, gnral, rpondit Athos d'un ton de
voix si naturel, qu'il tait vident que, soldat ou pcheur, tout
lui tait gal et qu'il n'prouvait aucune prfrence.

Monck s'approcha de la chausse, derrire laquelle avait disparu
celui que le gnral avait pris pour Digby, et rencontra une
patrouille qui, faisant le tour des tentes, se dirigeait vers le
quartier gnral; il fut arrt avec son compagnon, donna le mot
de passe et poursuivit son chemin. Un soldat, rveill par le
bruit, se souleva dans son plaid pour voir ce qui se passait.

-- Demandez-lui, dit Monck  Athos, o sont les pcheurs; si je
lui faisais cette question, il me reconnatrait.

Athos s'approcha du soldat, lequel lui indiqua la tente; aussitt
Monck et Athos se dirigrent de ce ct.

Il sembla au gnral qu'au moment o il s'approchait une ombre,
pareille  celle qu'il avait dj vue, se glissait dans cette
tente; mais en s'approchant, il reconnut qu'il devait s'tre
tromp, car tout le monde dormait ple-mle, et l'on ne voyait que
jambes et que bras entrelacs. Athos, craignant qu'on ne le
souponnt de connivence avec quelqu'un de ses compatriotes, resta
en dehors de la tente.

-- Hol! dit Monck en franais, qu'on s'veille ici.

Deux ou trois dormeurs se soulevrent.

-- J'ai besoin d'un homme pour m'clairer, continua Monck. Tout le
monde fit un mouvement, les uns se soulevant, les autres se levant
tout  fait. Le chef s'tait lev le premier.

-- Votre Honneur peut compter sur nous, dit-il d'une voix qui fit
tressaillir Athos. O s'agit-il d'aller?

-- Vous le verrez. Un falot! Allons, vite!

-- Oui, Votre Honneur. Plat-il  Votre Honneur que ce soit moi
qui l'accompagne?

-- Toi ou un autre, peu m'importe, pourvu que quelqu'un m'claire.

C'est trange, pensa Athos, quelle voix singulire a ce pcheur!

-- Du feu, vous autres! cria le pcheur; allons dpchons!

Puis tout bas, s'adressant  celui de ses compagnons qui tait le
plus prs de lui:

-- claire, toi, Menneville, dit-il, et tiens-toi prt  tout.

Un des pcheurs fit jaillir du feu d'une pierre, embrasa un
morceau d'amadou, et  l'aide d'une allumette claira une
lanterne. La lumire envahit aussitt la tente.

-- tes-vous prt, monsieur? dit Monck  Athos, qui se dtournait
pour ne pas exposer son visage  la clart.

-- Oui, gnral, rpliqua-t-il.

-- Ah! le gentilhomme franais! fit tout bas le chef des pcheurs.
Peste! j'ai eu bonne ide de te charger de la commission,
Menneville, il n'aurait qu' me reconnatre, moi. claire,
claire!

Ce dialogue fut prononc au fond de la tente, et si bas que Monck
n'en put entendre une syllabe; il causait d'ailleurs avec Athos.
Menneville s'apprtait pendant ce temps-l, ou plutt recevait les
ordres de son chef.

-- Eh bien? dit Monck.

-- Me voici, mon gnral, dit le pcheur.

Monck, Athos et le pcheur quittrent la tente.

C'tait impossible, pensa Athos. Quelle rverie avais-je donc t
me mettre dans la cervelle!

-- Va devant, suis la chausse du milieu et allonge les jambes,
dit Monck au pcheur.

Ils n'taient pas  vingt pas, que la mme ombre qui avait paru
rentrer dans la tente sortait, rampait jusqu'aux pilotis, et,
protge par cette espce de parapet pos aux alentours de la
chausse, observait curieusement la marche du gnral.

Tous trois disparurent dans la brume. Ils marchaient vers
Newcastle, dont on apercevait dj les pierres blanches comme des
spulcres. Aprs une station de quelques secondes sous le porche,
ils pntrrent dans l'intrieur. La porte tait brise  coups de
hache. Un poste de quatre hommes dormait en sret dans un
enfoncement, tant on avait la certitude que l'attaque ne pouvait
avoir lieu de ce ct.

-- Ces hommes ne vous gneront point? dit Monck  Athos.

-- Au contraire, monsieur, ils aideront  rouler les barils, si
Votre Honneur le permet.

-- Vous avez raison.

Le poste, tout endormi qu'il tait, se rveilla cependant aux
premiers pas des deux visiteurs au milieu des ronces et des herbes
qui envahissaient le porche. Monck donna le mot de passe et
pntra dans l'intrieur du couvent, prcd toujours de son
falot. Il marchait le dernier, surveillant jusqu'au moindre
mouvement d'Athos, son _dirk_ tout nu dans sa manche, et prt  le
plonger dans les reins du gentilhomme au premier geste suspect
qu'il verrait faire  celui-ci. Mais Athos d'un pas ferme et sr
traversa les salles et les cours.

Plus une porte, plus une fentre dans ce btiment. Les portes
avaient t brles, quelques-unes sur place, et les charbons en
taient dentels encore par l'action du feu, qui s'tait teint
tout seul, impuissant sans doute  mordre jusqu'au bout ces
massives jointures de chne assembles par des clous de fer. Quant
aux fentres, toutes les vitres ayant t brises, on voyait
s'enfuir par les trous des oiseaux de tnbres que la lueur du
falot effarouchait. En mme temps des chauves-souris gigantesques
se mirent  tracer autour des deux importuns leurs vastes cercles
silencieux, tandis qu' la lumire projete sur les hautes parois
de pierre on voyait trembloter leur ombre. Ce spectacle tait
rassurant pour des raisonneurs. Monck conclut qu'il n'y avait
aucun homme dans le couvent, puisque les farouches btes y taient
encore et s'envolaient  son approche. Aprs avoir franchi les
dcombres et arrach plus d'un lierre qui s'tait pos comme
gardien de la solitude, Athos arriva aux caveaux situs sous la
grande salle, mais dont l'entre donnait dans la chapelle. L il
s'arrta.

-- Nous y voil, gnral, dit-il.

-- Voici donc la dalle?

-- Oui.

-- En effet, je reconnais l'anneau; mais l'anneau est scell 
plat.

-- Il nous faudrait un levier.

-- C'est chose facile  se procurer.

En regardant autour d'eux, Athos et Monck aperurent un petit
frne de trois pouces de diamtre qui avait pouss dans un angle
du mur, montant jusqu' une fentre que ses branches avaient
aveugle.

-- As-tu un couteau? dit Monck au pcheur.

-- Oui, monsieur.

-- Coupe cet arbre, alors.

Le pcheur obit, mais non sans que son coutelas en ft brch.
Lorsque le frne fut arrach, faonn en forme de levier, les
trois hommes pntrrent dans le souterrain.

-- Arrte-toi l, dit Monck au pcheur en lui dsignant un coin du
caveau; nous avons de la poudre  dterrer, et ton falot serait
dangereux.

L'homme se recula avec une sorte de terreur et garda fidlement le
poste qu'on lui avait assign, tandis que Monck et Athos
tournaient derrire une colonne au pied de laquelle, par un
soupirail, pntrait un rayon de lune reflt prcisment par la
pierre que le comte de La Fre venait chercher de si loin.

-- Nous y voici, dit Athos en montrant au gnral l'inscription
latine.

-- Oui, dit Monck.

Puis, comme il voulait encore laisser au Franais un moyen vasif:

-- Ne remarquez-vous pas, continua-t-il, que l'on a dj pntr
dans ce caveau, et que plusieurs statues ont t brises?

-- Milord, vous avez sans doute entendu dire que le respect
religieux de vos cossais aime  donner en garde aux statues des
morts les objets prcieux qu'ils ont pu possder pendant leur vie.
Ainsi les soldats ont d penser que sous le pidestal des statues
qui ornaient la plupart de ces tombes un trsor tait enfoui; ils
ont donc bris pidestal et statue. Mais la tombe du vnrable
chanoine  qui nous avons affaire ne se distingue par aucun
monument; elle est simple, puis elle a t protge par la crainte
superstitieuse que vos puritains ont toujours eue du sacrilge;
pas un morceau de cette tombe n'a t caill.

-- C'est vrai, dit Monck.

Athos saisit le levier.

-- Voulez-vous que je vous aide? dit Monck.

-- Merci, milord, je ne veux pas que Votre Honneur mette la main 
une oeuvre dont peut-tre elle ne voudrait pas prendre la
responsabilit si elle en connaissait les consquences probables.
Monck leva la tte.

-- Que voulez-vous dire, monsieur? demanda-t-il.

-- Je veux dire... Mais cet homme...

-- Attendez, dit Monck, je comprends ce que vous craignez et vais
faire une preuve.

Monck se retourna vers le pcheur, dont on apercevait la
silhouette claire par le falot.

-- _Come here, friend_, dit-il avec le ton du commandement.

Le pcheur ne bougea pas.

-- C'est bien, continua-t-il, il ne sait pas l'anglais. Parlez-moi
donc anglais, s'il vous plat, monsieur.

-- Milord, rpondit Athos, j'ai souvent vu des hommes, dans
certaines circonstances, avoir sur eux-mmes cette puissance de ne
point rpondre  une question faite dans une langue qu'ils
comprennent. Le pcheur est peut-tre plus savant que nous le
croyons. Veuillez le congdier, milord, je vous prie.

Dcidment, pensa Monck, il dsire me tenir seul dans ce caveau.
N'importe, allons jusqu'au bout, un homme vaut un homme, et nous
sommes seuls...

-- Mon ami, dit Monck au pcheur, remonte cet escalier que nous
venons de descendre, et veille  ce que personne ne nous vienne
troubler.

Le pcheur fit un mouvement pour obir.

-- Laisse ton falot, dit Monck, il trahirait ta prsence et
pourrait te valoir quelque coup de mousquet effarouch.

Le pcheur parut apprcier le conseil, dposa le falot  terre et
disparut sous la vote de l'escalier.

Monck alla prendre le falot, qu'il apporta au pied de la colonne.

-- Ah ! dit-il, c'est bien de l'argent qui est cach dans cette
tombe?

-- Oui, milord, et dans cinq minutes vous n'en douterez plus.

En mme temps, Athos frappait un coup violent sur le pltre, qui
se fendait en prsentant une gerure au bec du levier. Athos
introduisit la pince dans cette gerure, et bientt des morceaux
tout entiers de pltre cdrent, se soulevant comme des dalles
arrondies. Alors le comte de La Fre saisit les pierres et les
carta avec des branlements dont on n'aurait pas cru capables des
mains aussi dlicates que les siennes.

-- Milord, dit Athos, voici bien la maonnerie dont j'ai parl 
Votre Honneur.

-- Oui, mais je ne vois pas encore les barils, dit Monck.

-- Si j'avais un poignard, dit Athos en regardant autour de lui,
vous les verriez bientt, monsieur. Malheureusement, j'ai oubli
le mien dans la tente de Votre Honneur.

-- Je vous offrirais bien le mien, dit Monck, mais la lame me
semble trop frle pour la besogne  laquelle vous la destinez.

Athos parut chercher autour de lui un objet quelconque qui pt
remplacer l'arme qu'il dsirait. Monck ne perdait pas un des
mouvements de ses mains, une des expressions de ses yeux.

-- Que ne demandez-vous le coutelas du pcheur? dit Monck. Il
avait un coutelas.

-- Ah! c'est juste, dit Athos, puisqu'il s'en est servi pour
couper cet arbre.

Et il s'avana vers l'escalier.

-- Mon ami, dit-il au pcheur, jetez-moi votre coutelas, je vous
prie, j'en ai besoin.

Le bruit de l'arme retentit sur les marches.

-- Prenez, dit Monck, c'est un instrument solide,  ce que j'ai
vu, et dont une main ferme peut tirer bon parti.

Athos ne parut accorder aux paroles de Monck que le sens naturel
et simple sous lequel elles devaient tre entendues et comprises.
Il ne remarqua pas non plus, ou du moins il ne parut pas
remarquer, que, lorsqu'il revint  Monck, Monck s'carta en
portant la main gauche  la crosse de son pistolet; de la droite
il tenait dj son dirk. Il se mit donc  l'oeuvre, tournant le
dos  Monck et lui livrant sa vie sans dfense possible. Alors il
frappa pendant quelques secondes si adroitement et si nettement
sur le pltre intermdiaire, qu'il le spara en deux parties, et
que Monck alors put voir deux barils placs bout  bout et que
leur poids maintenait immobiles dans leur enveloppe crayeuse.

-- Milord, dit Athos, vous voyez que mes pressentiments ne
m'avaient point tromp.

-- Oui, monsieur, dit Monck, et j'ai tout lieu de croire que vous
tes satisfait, n'est-ce pas?

-- Sans doute; la perte de cet argent m'et t on ne peut plus
sensible; mais j'tais certain que Dieu, qui protge la bonne
cause, n'aurait pas permis que l'on dtournt cet or qui doit la
faire triompher.

-- Vous tes, sur mon honneur, aussi mystrieux en paroles qu'en
actions, monsieur, dit Monck. Tout  l'heure, je vous ai peu
compris, quand vous m'avez dit que vous ne vouliez pas dverser
sur moi la responsabilit de l'oeuvre que nous accomplissons.

-- J'avais raison de dire cela, milord.

-- Et voil maintenant que vous me parlez de la bonne cause.
Qu'entendez-vous par ces mots, la bonne cause? Nous dfendons en
ce moment en Angleterre cinq ou six causes, ce qui n'empche pas
chacun de regarder la sienne non seulement comme la bonne, mais
encore comme la meilleure. Quelle est la vtre, monsieur? Parlez
hardiment, que nous voyions si sur ce point, auquel vous paraissez
attacher une grande importance, nous sommes du mme avis.

Athos fixa sur Monck un de ces regards profonds qui semblent
porter  celui qu'on regarde ainsi le dfi de cacher une seule de
ses penses; puis, levant son chapeau, il commena d'une voix
solennelle, tandis que son interlocuteur, une main sur le visage,
laissait cette main longue et nerveuse enserrer sa moustache et sa
barbe, en mme temps que son oeil vague et mlancolique errait
dans les profondeurs du souterrain.


Chapitre XXVI -- Le coeur et l'esprit


-- Milord, dit le comte de La Fre, vous tes un noble Anglais,
vous tes un homme loyal, vous parlez  un noble Franais,  un
homme de coeur. Cet or, contenu dans les deux barils que voici, je
vous ai dit qu'il tait  moi, j'ai eu tort; c'est le premier
mensonge que j'aie fait de ma vie, mensonge momentan, il est
vrai: cet or, c'est le bien du roi Charles II, exil de sa patrie,
chass de son palais, orphelin  la fois de son pre et de son
trne, et priv de tout, mme du triste bonheur de baiser  genoux
la pierre sur laquelle la main de ses meurtriers a crit cette
simple pitaphe qui criera ternellement vengeance contre eux:
Ci-gt le roi Charles Ier.

Monck plit lgrement, et un imperceptible frisson rida sa peau
et hrissa sa moustache grise.

-- Moi, continua Athos, moi, le comte de La Fre, le seul, le
dernier fidle qui reste au pauvre prince abandonn, je lui ai
offert de venir trouver l'homme duquel dpend aujourd'hui le sort
de la royaut en Angleterre, et je suis venu, et je me suis plac
sous le regard de cet homme, et je me suis mis nu et dsarm dans
ses mains en lui disant: Milord, ici est la dernire ressource
d'un prince que Dieu fit votre matre, que sa naissance fit votre
roi; de vous, de vous seul dpendent sa vie et son avenir. Voulez-
vous employer cet argent  consoler l'Angleterre des maux qu'elle
a d souffrir pendant l'anarchie, c'est--dire voulez-vous aider,
ou, sinon aider, du moins laisser faire le roi Charles II?

Vous tes le matre, vous tes le roi, matre et roi tout-
puissant, car le hasard dfait parfois l'oeuvre du temps et de
Dieu. Je suis avec vous seul, milord; si le succs vous effraie
tant partag, si ma complicit vous pse, vous tes arm, milord,
et voici une tombe toute creuse; si, au contraire, l'enthousiasme
de votre cause vous enivre, si vous tes ce que vous paraissez
tre, si votre main, dans ce qu'elle entreprend, obit  votre
esprit, et votre esprit  votre coeur, voici le moyen de perdre 
jamais la cause de votre ennemi Charles Stuart; tuez encore
l'homme que vous avez devant les yeux, car cet homme ne retournera
pas vers celui qui l'a envoy sans lui rapporter le dpt que lui
confia Charles Ier, son pre, et gardez l'or qui pourrait servir 
entretenir la guerre civile. Hlas! milord, c'est la condition
fatale de ce malheureux prince. Il faut qu'il corrompe ou qu'il
tue; car tout lui rsiste, tout le repousse, tout lui est hostile,
et cependant il est marqu du sceau divin, et il faut, pour ne pas
mentir  son sang, qu'il remonte sur le trne ou qu'il meure sur
le sol sacr de la patrie.

Milord, vous m'avez entendu.  tout autre qu' l'homme illustre
qui m'coute, j'eusse dit: Milord, vous tes pauvre; milord, le
roi vous offre ce million comme arrhes d'un immense march;
prenez-le et servez Charles II comme j'ai servi Charles Ier, et je
suis sr que Dieu, qui nous coute, qui nous voit, qui lit seul
dans votre coeur ferm  tous les regards humains; je suis sr que
Dieu vous donnera une heureuse vie ternelle aprs une heureuse
mort. Mais au gnral Monck,  l'homme illustre dont je crois
avoir mesur la hauteur, je dis: Milord, il y a pour vous dans
l'histoire des peuples et des rois une place brillante, une gloire
immortelle, imprissable, si seul, sans autre intrt que le bien
de votre pays et l'intrt de la justice, vous devenez le soutien
de votre roi. Beaucoup d'autres ont t des conqurants et des
usurpateurs glorieux. Vous, milord, vous vous serez content
d'tre le plus vertueux, le plus probe et le plus intgre des
hommes; vous aurez tenu une couronne dans votre main, et, au lieu
de l'ajuster  votre front, vous l'aurez dpose sur la tte de
celui pour lequel elle avait t faite. Oh! milord, agissez ainsi,
et vous lguerez  la postrit le plus envi des noms qu'aucune
crature humaine puisse s'enorgueillir de porter

Athos s'arrta. Pendant tout le temps que le noble gentilhomme
avait parl, Monck n'avait pas donn un signe d'approbation ni
d'improbation;  peine mme si, durant cette vhmente allocution,
ses yeux s'taient anims de ce feu qui indique l'intelligence. Le
comte de La Fre le regarda tristement et, voyant ce visage morne,
sentit le dcouragement pntrer jusqu' son coeur.

Enfin Monck parut s'animer, et, rompant le silence:

-- Monsieur, dit-il d'une voix douce et grave, je vais, pour vous
rpondre, me servir de vos propres paroles.  tout autre qu'
vous, je rpondrais par l'expulsion, la prison ou pis encore. Car
enfin, vous me tentez et vous me violentez  la fois. Mais vous
tes un de ces hommes, monsieur,  qui l'on ne peut refuser
l'attention et les gards qu'ils mritent: vous tes un brave
gentilhomme, monsieur, je le dis et je m'y connais. Tout 
l'heure, vous m'avez parl d'un dpt que le feu roi transmit pour
son fils: n'tes-vous donc pas un de ces Franais qui, je l'ai ou
dire, ont voulu enlever Charles  White Hall?

-- Oui, milord, c'est moi qui me trouvais sous l'chafaud pendant
l'excution; moi qui, n'ayant pu le racheter, reus sur mon front
le sang du roi martyr; je reus en mme temps la dernire parole
de Charles Ier, c'est  moi qu'il a dit _Remember_! et en me
disant Souviens-toi! il faisait allusion  cet argent qui est 
vos pieds, milord.

-- J'ai beaucoup entendu parler de vous, monsieur, dit Monck, mais
je suis heureux de vous avoir apprci tout d'abord par ma propre
inspiration et non par mes souvenirs. Je vous donnerai donc des
explications que je n'ai donnes  personne, et vous apprcierez
quelle distinction je fais entre vous et les personnes qui m'ont
t envoyes jusqu'ici.

Athos s'inclina, s'apprtant  absorber avidement les paroles qui
tombaient une  une de la bouche de Monck, ces paroles rares et
prcieuses comme la rose dans le dsert.

-- Vous me parliez, dit Monck, du roi Charles II; mais je vous
prie, monsieur, dites-moi, que m'importe  moi, ce fantme de roi?
J'ai vieilli dans la guerre et dans la politique, qui sont
aujourd'hui lies si troitement ensemble, que tout homme d'pe
doit combattre en vertu de son droit ou de son ambition, avec un
intrt personnel, et non aveuglment derrire un officier, comme
dans les guerres ordinaires. Moi, je ne dsire rien peut-tre mais
je crains beaucoup. Dans la guerre aujourd'hui rside la libert
de l'Angleterre, et peut-tre celle de chaque Anglais. Pourquoi
voulez-vous que, libre dans la position que je me suis faite,
j'aille tendre la main aux fers d'un tranger? Charles n'est que
cela pour moi. Il a livr ici des combats qu'il a perdus, c'est
donc un mauvais capitaine; il n'a russi dans aucune ngociation,
c'est donc un mauvais diplomate; il a colport sa misre dans
toutes les cours de l'Europe, c'est donc un coeur faible et
pusillanime. Rien de noble, rien de grand, rien de fort n'est
sorti encore de ce gnie qui aspire  gouverner un des plus grands
royaumes de la terre. Donc, je ne connais ce Charles que sous de
mauvais aspects, et vous voudriez que moi, homme de bon sens,
j'allasse me faire gratuitement l'esclave d'une crature qui m'est
infrieure en capacit militaire, en politique et en dignit? Non,
monsieur; quand quelque grande et noble action m'aura appris 
apprcier Charles, je reconnatrai peut-tre ses droits  un trne
dont nous avons renvers le pre, parce qu'il manquait des vertus
qui jusqu'ici manquent au fils; mais jusqu'ici, en fait de droits,
je ne reconnais que les miens: la rvolution m'a fait gnral, mon
pe me fera protecteur si je veux. Que Charles se montre, qu'il
se prsente, qu'il subisse le concours ouvert au gnie, et surtout
qu'il se souvienne qu'il est d'une race  laquelle on demandera
plus qu' toute autre. Ainsi, monsieur, n'en parlons plus, je ne
refuse ni n'accepte: je me rserve, j'attends.

Athos savait Monck trop bien inform de tout ce qui avait rapport
 Charles II pour pousser plus loin la discussion. Ce n'tait ni
l'heure ni le lieu.

-- Milord, dit-il, je n'ai donc plus qu' vous remercier.

-- Et de quoi, monsieur? de ce que vous m'avez bien jug et de ce
que j'ai agi d'aprs votre jugement? Oh! vraiment, est-ce la
peine? Cet or que vous allez porter au roi Charles va me servir
d'preuve pour lui: en voyant ce qu'il en saura faire, je prendrai
sans doute une opinion que je n'ai pas.

-- Cependant Votre Honneur ne craint-elle pas de se compromettre
en laissant partir une somme destine  servir les armes de son
ennemi?

-- Mon ennemi, dites-vous? Eh! monsieur, je n'ai pas d'ennemis,
moi. Je suis au service du Parlement, qui m'ordonne de combattre
le gnral Lambert et le roi Charles, ses ennemis  lui et non les
miens; je combats donc. Si le Parlement, au contraire, m'ordonnait
de faire pavoiser le port de Londres, de faire assembler les
soldats sur le rivage, de recevoir le roi Charles II...

-- Vous obiriez? s'cria Athos avec joie.

-- Pardonnez-moi, dit Monck en souriant, j'allais, moi, une tte
grise... en vrit, o avais-je l'esprit? j'allais, moi, dire une
folie de jeune homme.

-- Alors, vous n'obiriez pas? dit Athos.

-- Je ne dis pas cela non plus, monsieur. Avant tout, le salut de
ma patrie. Dieu, qui a bien voulu me donner la force, a voulu sans
doute que j'eusse cette force pour le bien de tous, et il m'a
donn en mme temps le discernement. Si le Parlement m'ordonnait
une chose pareille, je rflchirais.

Athos s'assombrit.

-- Allons, dit-il, je le vois, dcidment Votre Honneur n'est
point dispose  favoriser le roi Charles II.

-- Vous me questionnez toujours, monsieur le comte;  mon tour,
s'il vous plat.

-- Faites, monsieur, et puisse Dieu vous inspirer l'ide de me
rpondre aussi franchement que je vous rpondrai!

-- Quand vous aurez rapport ce million  votre prince, quel
conseil lui donnerez-vous?

Athos fixa sur Monck un regard fier et rsolu.

-- Milord, dit-il, avec ce million que d'autres emploieraient 
ngocier peut-tre, je veux conseiller au roi de lever deux
rgiments, d'entrer par l'cosse que vous venez de pacifier; de
donner au peuple des franchises que la rvolution lui avait
promises et n'a pas tout  fait tenues. Je lui conseillerai de
commander en personne cette petite arme, qui se grossirait,
croyez-le bien, de se faire tuer le drapeau  la main et l'pe au
fourreau, en disant: Anglais! voil le troisime roi de ma race
que vous tuez: prenez garde  la justice de Dieu!

Monck baissa la tte et rva un instant.

-- S'il russissait, dit-il, ce qui est invraisemblable, mais non
pas impossible, car tout est possible en ce monde, que lui
conseilleriez-vous?

-- De penser que par la volont de Dieu il a perdu sa couronne,
mais que par la bonne volont des hommes il l'a recouvre.

Un sourire ironique passa sur les lvres de Monck.

-- Malheureusement, monsieur, dit-il, les rois ne savent pas
suivre un bon conseil.

-- Ah! milord, Charles II n'est pas un roi, rpliqua Athos en
souriant  son tour, mais avec une tout autre expression que
n'avait fait Monck.

-- Voyons, abrgeons, monsieur le comte... C'est votre dsir,
n'est-il pas vrai?

Athos s'inclina.

-- Je vais donner l'ordre qu'on transporte o il vous plaira ces
deux barils. O demeurez-vous, monsieur?

-- Dans un petit bourg,  l'embouchure de la rivire, Votre
Honneur.

-- Oh! je connais ce bourg, il se compose de cinq ou six maisons,
n'est-ce pas?

-- C'est cela. Eh bien! j'habite la premire; deux faiseurs de
filets l'occupent avec moi; c'est leur barque qui m'a mis  terre.

-- Mais votre btiment  vous, monsieur?

-- Mon btiment est  l'ancre  un quart de mille en mer et
m'attend.

-- Vous ne comptez cependant point partir tout de suite?

-- Milord, j'essaierai encore une fois de convaincre Votre
Honneur.

-- Vous n'y parviendrez pas, rpliqua Monck; mais il importe que
vous quittiez Newcastle sans y laisser de votre passage le moindre
soupon qui puisse nuire  vous ou  moi. Demain, mes officiers
pensent que Lambert m'attaquera. Moi, je garantis, au contraire,
qu'il ne bougera point; c'est  mes yeux impossible. Lambert
conduit une arme sans principes homognes, et il n'y a pas
d'arme possible avec de pareils lments. Moi, j'ai instruit mes
soldats  subordonner mon autorit  une autorit suprieure, ce
qui fait qu'aprs moi, autour de moi, au-dessus de moi, ils
tentent encore quelque chose. Il en rsulte que, moi mort, ce qui
peut arriver, mon arme ne se dmoralisera pas tout de suite; il
en rsulte que, s'il me plaisait de m'absenter, par exemple, comme
cela me plat quelquefois, il n'y aurait pas dans mon camp l'ombre
d'une inquitude ou d'un dsordre. Je suis l'aimant, la force
sympathique et naturelle des Anglais. Tous ces fers parpills
qu'on enverra contre moi, je les attirerai  moi.

Lambert commande en ce moment dix-huit mille dserteurs; mais je
n'ai point parl de cela  mes officiers, vous le sentez bien.
Rien n'est plus utile  une arme que le sentiment d'une bataille
prochaine: tout le monde demeure veill, tout le monde se garde.
Je vous dis cela  vous pour que vous viviez en toute scurit. Ne
vous htez donc pas de repasser la mer: d'ici  huit jours, il y
aura quelque chose de nouveau, soit la bataille, soit
l'accommodement. Alors, comme vous m'avez jug honnte homme et
confi votre secret, et que j'ai  vous remercier de cette
confiance, j'irai vous faire visite ou vous manderai. Ne partez
donc pas avant mon avis, je vous en ritre l'invitation.

-- Je vous le promets, gnral, s'cria Athos, transport d'une
joie si grande que, malgr toute sa circonspection, il ne put
s'empcher de laisser jaillir une tincelle de ses yeux.

Monck surprit cette flamme et l'teignit aussitt par un de ces
muets sourires qui rompaient toujours chez ses interlocuteurs le
chemin qu'ils croyaient avoir fait dans son esprit.

-- Ainsi, milord, dit Athos, c'est huit jours que vous me fixez
pour dlai?

-- Huit jours, oui, monsieur.

-- Et pendant ces huit jours, que ferai-je?

-- S'il y a bataille, tenez-vous loin, je vous prie. Je sais les
Franais curieux de ces sortes de divertissements; vous voudriez
voir comment nous nous battons, et vous pourriez recueillir
quelque balle gare; nos cossais tirent fort mal, et je ne veux
pas qu'un digne gentilhomme tel que vous regagne, bless, la terre
de France. Je ne veux pas enfin tre oblig de renvoyer moi-mme 
votre prince son million laiss par vous; car alors on dirait, et
cela avec quelque raison, que je paie le prtendant pour qu'il
guerroie contre le Parlement. Allez donc, monsieur, et qu'il soit
fait entre nous comme il est convenu.

-- Ah! milord, dit Athos, quelle joie ce serait pour moi d'avoir
pntr le premier dans le noble coeur qui bat sous ce manteau.

-- Vous croyez donc dcidment que j'ai des secrets, dit Monck
sans changer l'expression demi-enjoue de son visage Eh! monsieur,
quel secret voulez-vous donc qu'il y ait dans la tte creuse d'un
soldat? Mais il se fait tard, et voici notre falot qui s'teint,
rappelons notre homme Hol! cria Monck en franais; et
s'approchant de l'escalier: Hol! pcheur!

Le pcheur, engourdi par la fracheur de la nuit, rpondit d'une
voix enroue en demandant quelle chose on lui voulait.

-- Va jusqu'au poste, dit Monck, et ordonne au sergent, de la part
du gnral Monck, de venir ici sur-le-champ.

C'tait une commission facile  remplir, car le sergent, intrigu
de la prsence du gnral en cette abbaye dserte, s'tait
approch peu  peu, et n'tait qu' quelques pas du pcheur.

L'ordre du gnral parvint donc directement jusqu' lui, et il
accourut.

-- Prends un cheval et deux hommes, dit Monck.

-- Un cheval et deux hommes? rpta le sergent.

-- Oui, reprit Monck. As-tu un moyen de te procurer un cheval avec
un bt ou des paniers?

-- Sans doute,  cent pas d'ici, au camp des cossais.

-- Bien.

-- Que ferai-je du cheval, gnral?

-- Regarde.

Le sergent descendit les trois ou quatre marches qui le sparaient
de Monck et apparut sous la vote.

-- Tu vois, lui dit Monck, l-bas o est ce gentilhomme?

-- Oui, mon gnral.

-- Tu vois ces deux barils?

-- Parfaitement.

-- Ce sont deux barils contenant, l'un de la poudre, l'autre des
balles; je voudrais faire transporter ces barils dans le petit
bourg qui est au bord de la rivire, et que je compte faire
occuper demain par deux cents mousquets. Tu comprends que la
commission est secrte, car c'est un mouvement qui peut dcider du
gain de la bataille.

-- Oh! mon gnral, murmura le sergent.

-- Bien! Fais donc attacher ces deux barils sur le cheval, et
qu'on les escorte, deux hommes et toi, jusqu' la maison de ce
gentilhomme, qui est mon ami; mais tu comprends, que nul ne le
sache.

-- Je passerais par le marais si je connaissais un chemin, dit le
sergent.

-- J'en connais un, moi, dit Athos; il n'est pas large, mais il
est solide, ayant t fait sur pilotis, et, avec de la prcaution,
nous arriverons.

-- Faites ce que ce cavalier vous ordonnera, dit Monck.

-- Oh! oh! les barils sont lourds, dit le sergent, qui essaya d'en
soulever un.

-- Ils psent quatre cents livres chacun, s'ils contiennent ce
qu'ils doivent contenir, n'est-ce pas, monsieur?

--  peu prs, dit Athos.

Le sergent alla chercher le chevalet les hommes. Monck, rest seul
avec Athos, affecta de ne plus lui parler que de choses
indiffrentes, tout en examinant distraitement le caveau. Puis,
entendant le pas du cheval:

-- Je vous laisse avec vos hommes, monsieur, dit-il, et retourne
au camp. Vous tes en sret.

-- Je vous reverrai donc, milord? demanda Athos.

-- C'est chose dite, monsieur, et avec grand plaisir.

Monck tendit la main  Athos.

-- Ah! milord, si vous vouliez! murmura Athos.

-- Chut! monsieur, dit Monck, il est convenu que nous ne parlerons
plus de cela.

Et, saluant Athos, il remonta, croisant au milieu de l'escalier
ses hommes qui descendaient. Il n'avait pas fait vingt pas hors de
l'abbaye, qu'un petit coup de sifflet lointain et prolong se fit
entendre. Monck dressa l'oreille; mais ne voyant plus rien, il
continua sa route. Alors, il se souvint du pcheur et le chercha
des yeux, mais le pcheur avait disparu. S'il et cependant
regard avec plus d'attention qu'il ne le fit, il et vu cet homme
courb en deux, se glissant comme un serpent le long des pierres
et se perdant au milieu de la brume, rasant la surface du marais;
il et vu galement, essayant de percer cette brume, un spectacle
qui et attir son attention: c'tait la mture de la barque du
pcheur qui avait chang de place, et qui se trouvait alors au
plus prs du bord de la rivire. Mais Monck ne vit rien et,
pensant n'avoir rien  craindre, il s'engagea sur la chausse
dserte qui conduisait  son camp. Ce fut alors que cette
disparition du pcheur lui parut trange, et qu'un soupon rel
commena d'assiger son esprit. Il venait de mettre aux ordres
d'Athos le seul poste qui pt le protger. Il avait un mille de
chausse  traverser pour regagner son camp.

Le brouillard montait avec une telle intensit, qu' peine
pouvait-on distinguer les objets  une distance de dix pas.

Monck crut alors entendre comme le bruit d'un aviron qui battait
sourdement le marais  sa droite.

-- Qui va l? cria-t-il.

Mais personne ne rpondit. Alors il arma son pistolet, mit l'pe
 la main, et pressa le pas sans cependant vouloir appeler
personne. Cet appel, dont l'urgence n'tait pas absolue, lui
paraissait indigne de lui.


Chapitre XXVII -- Le lendemain


Il tait sept heures du matin: les premiers rayons du jour
clairaient les tangs, dans lesquels le soleil se refltait comme
un boulet rougi, lorsque Athos, se rveillant et ouvrant la
fentre de sa chambre  coucher qui donnait sur les bords de la
rivire, aperut  quinze pas de distance  peu prs le sergent et
les hommes qui l'avaient accompagn la veille, et qui, aprs avoir
dpos les barils chez lui, taient retourns au camp par la
chausse de droite.

Pourquoi, aprs tre retourns au camp, ces hommes taient-ils
revenus? Voil la question qui se prsenta soudainement  l'esprit
d'Athos.

Le sergent, la tte haute, paraissait guetter le moment o le
gentilhomme paratrait pour l'interpeller. Athos, surpris de
retrouver l ceux qu'il avait vus s'loigner la veille, ne put
s'empcher de leur tmoigner son tonnement.

-- Cela n'a rien de surprenant, monsieur, dit le sergent, car hier
le gnral m'a recommand de veiller  votre sret, et j'ai d
obir  cet ordre.

-- Le gnral est au camp? demanda Athos.

-- Sans doute, monsieur, puisque vous l'avez quitt hier s'y
rendant.

-- Eh bien! attendez-moi; j'y vais aller pour rendre compte de la
fidlit avec laquelle vous avez rempli votre mission et pour
reprendre mon pe, que j'oubliai hier sur la table.

-- Cela tombe  merveille, dit le sergent, car nous allions vous
en prier.

Athos crut remarquer un certain air de bonhomie quivoque sur le
visage de ce sergent; mais l'aventure du souterrain pouvait avoir
excit la curiosit de cet homme, et il n'tait pas surprenant
alors qu'il laisst voir sur son visage un peu des sentiments qui
agitaient son esprit. Athos ferma donc soigneusement les portes,
et il en confia les clefs  Grimaud, lequel avait lu son domicile
sous l'appentis mme qui conduisait au cellier o les barils
avaient t enferms.

Le sergent escorta le comte de La Fre jusqu'au camp. L, une
garde nouvelle attendait et relaya les quatre hommes qui avaient
conduit Athos.

Cette garde nouvelle tait commande par l'aide de camp Digby,
lequel, durant le trajet, attacha sur Athos des regards si peu
encourageants, que le Franais se demanda d'o venaient  son
endroit cette vigilance et cette svrit, quand la veille il
avait t si parfaitement libre.

Il n'en continua pas moins son chemin vers le quartier gnral,
renfermant en lui-mme les observations que le foraient de faire
les hommes et les choses. Il trouva sous la tente du gnral o il
avait t introduit la veille trois officiers suprieurs;
c'taient le lieutenant de Monck et deux colonels. Athos reconnut
son pe; elle tait encore sur la table du gnral,  la place o
il l'avait laisse la veille.

Aucun des officiers n'avait vu Athos, aucun par consquent ne le
connaissait. Le lieutenant de Monck demanda alors,  l'aspect
d'Athos, si c'tait bien l le mme gentilhomme avec lequel le
gnral tait sorti de la tente.

-- Oui, Votre Honneur, dit le sergent, c'est lui-mme.

-- Mais, dit Athos avec hauteur, je ne le nie pas, ce me semble;
et maintenant, messieurs,  mon tour, permettez-moi de vous
demander  quoi bon toutes ces questions, et surtout quelques
explications sur le ton avec lequel vous les demandez.

-- Monsieur, dit le lieutenant, si nous vous adressons ces
questions, c'est que nous avons le droit de les faire, et si nous
vous les faisons avec ce ton, c'est que ce ton convient, croyez-
moi,  la situation.

-- Messieurs, dit Athos, vous ne savez pas qui je suis, mais ce
que je dois vous dire, c'est que je ne reconnais ici pour mon gal
que le gnral Monck. O est-il? Qu'on me conduise devant lui, et
s'il a, lui, quelque question  m'adresser, je lui rpondrai, et 
sa satisfaction, je l'espre. Je le rpte, messieurs, o est le
gnral?

-- Eh mordieu! vous le savez mieux que nous, o il est, fit le
lieutenant.

-- Moi?

-- Certainement, vous.

-- Monsieur, dit Athos, je ne vous comprends pas.

-- Vous m'allez comprendre, et vous-mme d'abord, parlez plus bas,
monsieur. Que vous a dit le gnral, hier?

Athos sourit ddaigneusement.

-- Il ne s'agit pas de sourire, s'cria un des colonels avec
emportement, il s'agit de rpondre.

-- Et moi, messieurs, je vous dclare que je ne vous rpondrai
point que je ne sois en prsence du gnral.

-- Mais, rpta le mme colonel qui avait dj parl, vous savez
bien que vous demandez une chose impossible.

-- Voil dj deux fois que l'on fait cette trange rponse au
dsir que j'exprime, reprit Athos Le gnral est-il absent?

La question d'Athos fut faite de si bonne foi, et le gentilhomme
avait l'air si navement surpris, que les trois officiers
changrent un regard. Le lieutenant prit la parole par une espce
de convention tacite des deux autres officiers.

-- Monsieur, dit-il, le gnral vous a quitt hier sur les limites
du monastre?

-- Oui, monsieur.

-- Et vous tes all...?

-- Ce n'est point  moi de vous rpondre, c'est  ceux qui m'ont
accompagn. Ce sont vos soldats, interrogez-les.

-- Mais s'il nous plat de vous interroger, vous?

-- Alors il me plaira de vous rpondre, monsieur, que je ne relve
de personne ici, que je ne connais ici que le gnral, et que ce
n'est qu' lui que je rpondrai.

-- Soit, monsieur, mais comme nous sommes les matres, nous nous
rigeons en conseil de guerre, et quand vous serez devant des
juges, il faudra bien que vous leur rpondiez.

La figure d'Athos n'exprima que l'tonnement et le ddain, au lieu
de la terreur qu' cette menace les officiers comptaient y lire.

-- Des juges cossais ou anglais,  moi, sujet du roi de France; 
moi, plac sous la sauvegarde de l'honneur britannique! Vous tes
fous, messieurs! dit Athos en haussant les paules.

Les officiers se regardrent.

-- Alors, monsieur, dirent-ils, vous prtendez ne pas savoir o
est le gnral?

--  ceci, je vous ai dj rpondu, monsieur.

-- Oui; mais vous avez dj rpondu une chose incroyable.

-- Elle est vraie cependant, messieurs. Les gens de ma condition
ne mentent point d'ordinaire. Je suis gentilhomme, vous ai-je dit,
et quand je porte  mon ct l'pe que, par un excs de
dlicatesse, j'ai laisse hier sur cette table o elle est encore
aujourd'hui, nul, croyez-le bien, ne me dit des choses que je ne
veux pas entendre. Aujourd'hui, je suis dsarm; si vous vous
prtendez mes juges, jugez-moi; si vous n'tes que mes bourreaux,
tuez-moi.

-- Mais, monsieur?... demanda d'une voix plus courtoise le
lieutenant, frapp de la grandeur et du sang-froid d'Athos.

-- Monsieur, j'tais venu parler confidentiellement  votre
gnral d'affaires d'importance. Ce n'est point un accueil
ordinaire que celui qu'il m'a fait. Les rapports de vos soldats
peuvent vous en convaincre. Donc, s'il m'accueillait ainsi, le
gnral savait quels taient mes titres  l'estime. Maintenant
vous ne supposez pas, je prsume, que je vous rvlerai mes
secrets, et encore moins les siens.

-- Mais enfin, ces barils, que contenaient-ils?

-- N'avez-vous point adress cette question  vos soldats? Que
vous ont-ils rpondu?

-- Qu'ils contenaient de la poudre et du plomb.

-- De qui tenaient-ils ces renseignements? Ils ont d vous le
dire.

-- Du gnral; mais nous ne sommes point dupes.

-- Prenez garde, monsieur, ce n'est plus  moi que vous donnez un
dmenti, c'est  votre chef.

Les officiers se regardrent encore. Athos continua:

-- Devant vos soldats, le gnral m'a dit d'attendre huit jours;
que dans huit jours il me donnerait la rponse qu'il avait  me
faire. Me suis-je enfui? Non, j'attends.

-- Il vous a dit d'attendre huit jours! s'cria le lieutenant.

-- Il me l'a si bien dit, monsieur, que j'ai un sloop  l'ancre 
l'embouchure de la rivire, et que je pouvais parfaitement le
joindre hier et m'embarquer. Or, si je suis rest, c'est
uniquement pour me conformer aux dsirs du gnral, Son Honneur
m'ayant recommand de ne point partir sans une dernire audience
que lui-mme a fixe  huit jours. Je vous le rpte donc,
j'attends.

Le lieutenant se retourna vers les deux autres officiers, et 
voix basse:

-- Si ce gentilhomme dit vrai, il y aurait encore de l'espoir,
dit-il. Le gnral aurait d accomplir quelques ngociations si
secrtes qu'il aurait cru imprudent de prvenir, mme nous. Alors,
le temps limit pour son absence serait huit jours.

Puis, se retournant vers Athos:

-- Monsieur, dit-il, votre dclaration est de la plus grave
importance; voulez-vous la rpter sous le sceau du serment?

-- Monsieur, rpondit Athos, j'ai toujours vcu dans un monde o
ma simple parole a t regarde comme le plus saint des serments.

-- Cette fois cependant, monsieur, la circonstance est plus grave
qu'aucune de celles dans lesquelles vous vous tes trouv. Il
s'agit du salut de toute une arme. Songez-y bien, le gnral a
disparu, nous sommes  sa recherche. La disparition est-elle
naturelle? Un crime a-t-il t commis? Devons-nous pousser nos
investigations jusqu' l'extrmit? Devons-nous attendre avec
patience? En ce moment, monsieur, tout dpend du mot que vous
allez prononcer.

-- Interrog ainsi, monsieur, je n'hsite plus, dit Athos.

Oui, j'tais venu causer confidentiellement avec le gnral Monck
et lui demander une rponse sur certains intrts; oui, le
gnral, ne pouvant sans doute se prononcer avant la bataille
qu'on attend, m'a pri de demeurer huit jours encore dans cette
maison que j'habite, me promettant que dans huit jours je le
reverrais. Oui, tout cela est vrai, et je le jure sur Dieu, qui
est le matre absolu de ma vie et de la vtre.

Athos pronona ces paroles avec tant de grandeur et de solennit
que les trois officiers furent presque convaincus.

Cependant un des colonels essaya une dernire tentative:

-- Monsieur, dit-il, quoique nous soyons persuads maintenant de
la vrit de ce que vous dites, il y a pourtant dans tout ceci un
trange mystre. Le gnral est un homme trop prudent pour avoir
ainsi abandonn son arme  la veille d'une bataille, sans avoir
au moins donn  l'un de nous un avertissement. Quant  moi, je ne
puis croire, je l'avoue, qu'un vnement trange ne soit pas la
cause de cette disparition. Hier, des pcheurs trangers sont
venus vendre ici leur poisson; on les a logs l-bas aux cossais,
c'est--dire sur la route qu'a suivie le gnral pour aller 
l'abbaye avec Monsieur et pour en revenir. C'est un de ces
pcheurs qui a accompagn le gnral avec un falot. Et ce matin,
barque et pcheurs avaient disparu, emports cette nuit par la
mare.

-- Moi, fit le lieutenant, je ne vois rien l que de bien naturel;
car, enfin, ces gens n'taient pas prisonniers.

-- Non; mais, je le rpte, c'est un d'eux qui a clair le
gnral et Monsieur dans le caveau de l'abbaye, et Digby nous a
assur que le gnral avait eu sur ces gens-l de mauvais
soupons. Or, qui nous dit que ces pcheurs n'taient pas
d'intelligence avec Monsieur, et que, le coup fait, Monsieur, qui
est brave assurment, n'est pas rest pour nous rassurer par sa
prsence et empcher nos recherches dans la bonne voie?

Ce discours fit impression sur les deux autres officiers.

-- Monsieur, dit Athos, permettez-moi de vous dire que votre
raisonnement, trs spcieux en apparence, manque cependant de
solidit quant  ce qui me concerne. Je suis rest, dites-vous,
pour dtourner les soupons. Eh bien! au contraire, les soupons
me viennent  moi comme  vous et je vous dis: Il est impossible,
messieurs, que le gnral, la veille d'une bataille, soit parti
sans rien dire  personne. Oui, il y a un vnement trange dans
tout cela; oui, au lieu de demeurer oisifs et d'attendre, il vous
faut dployer toute la vigilance, toute l'activit possibles Je
suis votre prisonnier, messieurs, sur parole ou autrement. Mon
honneur est intress  ce que l'on sache ce qu'est devenu le
gnral Monck,  ce point que si vous me disiez: Partez! je
dirais: Non, je reste. Et si vous me demandiez mon avis,
j'ajouterais: Oui, le gnral est victime de quelque
conspiration, car s'il et d quitter le camp, il me l'aurait dit.
Cherchez donc, fouillez donc, fouillez la terre, fouillez la mer;
le gnral n'est point parti, ou tout au moins n'est pas parti de
sa propre volont.

Le lieutenant fit un signe aux autres officiers.

-- Non, monsieur, dit-il, non;  votre tour vous allez trop loin.
Le gnral n'a rien  souffrir des vnements, et sans doute, au
contraire, il les a dirigs. Ce que fait Monck  cette heure, il
l'a fait souvent. Nous avons donc tort de nous alarmer; son
absence sera de courte dure, sans doute; aussi gardons-nous bien,
par une pusillanimit dont le gnral nous ferait un crime,
d'bruiter son absence, qui pourrait dmoraliser l'arme. Le
gnral donne une preuve immense de sa confiance en nous,
montrons-nous-en dignes Messieurs, que le plus profond silence
couvre tout ceci d'un voile impntrable; nous allons garder
Monsieur, non pas par dfiance de lui relativement au crime, mais
pour assurer plus efficacement le secret de l'absence du gnral
en le concentrant parmi nous; aussi, jusqu' nouvel ordre,
Monsieur habitera le quartier gnral.

-- Messieurs, dit Athos, vous oubliez que cette nuit le gnral
m'a confi un dpt sur lequel je dois veiller. Donnez-moi telle
garde qu'il vous plaira, enchanez-moi, s'il vous plat, mais
laissez-moi la maison que j'habite pour prison, Le gnral,  son
retour, vous reprocherait, je vous le jure, sur ma foi de
gentilhomme, de lui avoir dplu en ceci.

Les officiers se consultrent un moment; puis aprs cette
consultation:

-- Soit, monsieur, dit le lieutenant; retournez chez vous.

Puis ils donnrent  Athos une garde de cinquante hommes qui
l'enferma dans sa maison, sans le perdre de vue un seul instant.
Le secret demeura gard, mais les heures, mais les jours
s'coulrent sans que le gnral revnt et sans que nul ret de
ses nouvelles.


Chapitre XXVIII -- La marchandise de contrebande


Deux jours aprs les vnements que nous venons de raconter, et
tandis qu'on attendait  chaque instant dans son camp le gnral
Monck, qui n'y rentrait pas, une petite felouque hollandaise,
monte par dix hommes, vint jeter l'ancre sur la cte de
Scheveningen,  une porte de canon  peu prs de la terre. Il
tait nuit serre, l'obscurit tait grande, la mer montait dans
l'obscurit: c'tait une heure excellente pour dbarquer passagers
et marchandises.

La rade de Scheveningen forme un vaste croissant; elle est peu
profonde, et surtout peu sre, aussi n'y voit-on stationner que de
grandes houques flamandes, ou de ces barques hollandaises que les
pcheurs tirent au sable sur des rouleaux, comme faisaient les
Anciens, au dire de Virgile.

Lorsque le flot grandit, monte et pousse  la terre, il n'est pas
trs prudent de faire arriver l'embarcation trop prs de la cte,
car si le vent est frais, les proues s'ensablent, et le sable de
cette cte est spongieux; il prend facilement mais ne rend pas de
mme. C'est sans doute pour cette raison que la chaloupe se
dtacha du btiment aussitt que le btiment eut jet l'ancre, et
vint avec huit de ses marins, au milieu desquels on distinguait un
objet de forme oblongue, une sorte de grand panier ou de ballot.
La rive tait dserte: les quelques pcheurs habitant la dune
taient couchs. La seule sentinelle qui gardt la cte (cte fort
mal garde, attendu qu'un dbarquement de grand navire tait
impossible), sans avoir pu suivre tout  fait l'exemple des
pcheurs qui taient alls se coucher, les avait imits en ce
point qu'elle dormait au fond de sa gurite aussi profondment
qu'eux dormaient dans leurs lits. Le seul bruit que l'on entendt
tait donc le sifflement de la brise nocturne courant dans les
bruyres de la dune. Mais c'taient des gens dfiants sans doute
que ceux qui s'approchaient, car ce silence rel et cette solitude
apparente ne les rassurrent point; aussi leur chaloupe,  peine
visible comme un point sombre sur l'ocan, glissa-t-elle sans
bruit, vitant de ramer de peur d'tre entendue, et vint-elle
toucher terre au plus prs.

 peine avait-on senti le fond qu'un seul homme sauta hors de
l'esquif aprs avoir donn un ordre bref avec cette voix qui
indique l'habitude du commandement. En consquence de cet ordre,
plusieurs mousquets reluisirent immdiatement aux faibles clarts
de la mer, ce miroir du ciel, et le ballot oblong dont nous avons
dj parl, lequel renfermait sans doute quelque objet de
contrebande, fut transport  terre avec des prcautions infinies.
Aussitt, l'homme qui avait dbarqu le premier courut
diagonalement vers le village de Scheveningen, se dirigeant vers
la pointe la plus avance du bois. L il chercha cette maison
qu'une fois dj nous avons entrevue  travers les arbres, et que
nous avons dsigne comme la demeure provisoire, demeure bien
modeste, de celui qu'on appelait par courtoisie le roi
d'Angleterre.

Tout dormait l comme partout; seulement, un gros chien, de la
race de ceux que les pcheurs de Scheveningen attellent  de
petites charrettes pour porter leur poisson  La Haye, se mit 
pousser des aboiements formidables aussitt que l'tranger fit
entendre son pas devant les fentres. Mais cette surveillance, au
lieu d'effrayer le nouveau dbarqu, sembla au contraire lui
causer une grande joie, car sa voix peut-tre et t insuffisante
pour rveiller les gens de la maison, tandis qu'avec un auxiliaire
de cette importance, sa voix tait devenue presque inutile.
L'tranger attendit donc que les aboiements sonores et ritrs
eussent, selon toute probabilit, produit leur effet, et alors il
hasarda un appel.  sa voix le dogue se mit  rugir avec une telle
violence, que bientt  l'intrieur une autre voix se fit
entendre, apaisant celle du chien. Puis, lorsque le chien se fut
apais:

-- Que voulez-vous? demanda cette voix  la fois faible, casse et
polie.

-- Je demande Sa Majest le roi Charles II, fit l'tranger.

-- Que lui voulez-vous?

-- Je veux lui parler.

-- Qui tes-vous?

-- Ah! mordioux! vous m'en demandez trop, je n'aime pas 
dialoguer  travers les portes.

-- Dites seulement votre nom.

-- Je n'aime pas davantage  dcliner mon nom en plein air;
d'ailleurs, soyez tranquille, je ne mangerai pas votre chien, et
je prie Dieu qu'il soit aussi rserv  mon gard.

-- Vous apportez des nouvelles peut-tre, n'est-ce pas, monsieur?
reprit la voix, patiente et questionneuse comme celle d'un
vieillard.

-- Je vous en rponds, que j'en apporte des nouvelles, et
auxquelles on ne s'attend pas, encore! Ouvrez donc, s'il vous
plat, hein?

-- Monsieur, poursuivit le vieillard, sur votre me et conscience,
croyez-vous que vos nouvelles vaillent la peine de rveiller le
roi?

-- Pour l'amour de Dieu! mon cher monsieur, tirez vos verrous,
vous ne serez pas fch, je vous jure, de la peine que vous aurez
prise. Je vaux mon pesant d'or, ma parole d'honneur!

-- Monsieur, je ne puis pourtant pas ouvrir que vous ne me disiez
votre nom.

-- Il le faut donc?

-- C'est l'ordre de mon matre, monsieur.

-- Eh bien! mon nom, le voici... mais je vous en prviens, mon nom
ne vous apprendra absolument rien.

-- N'importe, dites toujours.

-- Eh bien! je suis le chevalier d'Artagnan.

La voix poussa un cri.

-- Ah! mon Dieu! dit le vieillard de l'autre ct de la porte,
monsieur d'Artagnan! quel bonheur! Je me disais bien  moi-mme
que je connaissais cette voix-l.

-- Tiens! dit d'Artagnan, on connat ma voix ici! C'est flatteur.

-- Oh! oui, on la connat, dit le vieillard en tirant les verrous,
et en voici la preuve.

Et  ces mots il introduisit d'Artagnan, qui,  la lueur de la
lanterne qu'il portait  la main, reconnut son interlocuteur
obstin.

-- Ah! mordioux! s'cria-t-il, c'est Parry! j'aurais d m'en
douter.

-- Parry, oui, mon cher monsieur d'Artagnan, c'est moi. Quelle
joie de vous revoir!

-- Vous avez bien dit: quelle joie! fit d'Artagnan serrant les
mains du vieillard. ! vous allez prvenir le roi, n'est-ce pas?

-- Mais le roi dort, mon cher monsieur.

-- Mordioux! rveillez-le, et il ne vous grondera pas de l'avoir
drang, c'est moi qui vous le dis.

-- Vous venez de la part du comte, n'est-ce-pas?

-- De quel comte?

-- Du comte de La Fre.

-- De la part d'Athos? Ma foi, non; je viens de ma part  moi.
Allons, vite, Parry, le roi! il me faut le roi!

Parry ne crut pas devoir rsister plus longtemps; il connaissait
d'Artagnan de longue main; il savait que, quoique gascon, ses
paroles ne promettaient jamais plus qu'elles ne pouvaient tenir.
Il traversa une cour et un petit jardin, apaisa le chien, qui
voulait srieusement goter du mousquetaire, et alla heurter au
volet d'une chambre faisant le rez-de-chausse d'un petit
pavillon. Aussitt un petit chien habitant cette chambre rpondit
au grand chien habitant la cour.

Pauvre roi! se dit d'Artagnan, voil ses gardes du corps; il est
vrai qu'il n'en est pas plus mal gard pour cela.

-- Que veut-on? demanda le roi du fond de la chambre.

-- Sire, c'est M. le chevalier d'Artagnan qui apporte des
nouvelles.

On entendit aussitt du bruit dans cette chambre; une porte
s'ouvrit et une grande clart inonda le corridor et le jardin. Le
roi travaillait  la lueur d'une lampe. Des papiers taient pars
sur son bureau, et il avait commenc le brouillon d'une lettre qui
accusait par ses nombreuses ratures la peine qu'il avait eue 
l'crire.

-- Entrez, monsieur le chevalier, dit-il en se retournant.

Puis, apercevant le pcheur:

-- Que me disiez-vous donc, Parry, et o est M. le chevalier
d'Artagnan? demanda Charles.

-- Il est devant vous, Sire, dit d'Artagnan.

-- Sous ce costume?

-- Oui. Regardez-moi, Sire; ne me reconnaissez-vous pas pour
m'avoir vu  Blois dans les antichambres du roi Louis XIV?

-- Si fait, monsieur, et je me souviens mme que j'eus fort  me
louer de vous.

D'Artagnan s'inclina.

-- C'tait un devoir pour moi de me conduire comme je l'ai fait,
ds que j'ai su que j'avais affaire  Votre Majest.

-- Vous m'apportez des nouvelles, dites-vous?

-- Oui, Sire.

-- De la part du roi de France, sans doute?

-- Ma foi, non, Sire, rpliqua d'Artagnan. Votre Majest a d voir
l-bas que le roi de France ne s'occupait que de Sa Majest  lui.

Charles leva les yeux au ciel.

-- Non, continua d'Artagnan, non, Sire. J'apporte, moi, des
nouvelles toutes composes de faits personnels. Cependant, j'ose
esprer que Votre Majest les coutera, faits et nouvelles, avec
quelque faveur.

-- Parlez, monsieur.

-- Si je ne me trompe, Sire, Votre Majest aurait fort parl 
Blois de l'embarras o sont ses affaires en Angleterre.

Charles rougit.

-- Monsieur, dit-il, c'est au roi de France seul que je racontais.

-- Oh! Votre Majest se mprend, dit froidement le mousquetaire;
je sais parler aux rois dans le malheur; ce n'est mme que
lorsqu'ils sont dans le malheur qu'ils me parlent; une fois
heureux, ils ne me regardent plus. J'ai donc pour Votre Majest,
non seulement le plus grand respect, mais encore le plus absolu
dvouement, et cela, croyez-le bien, chez moi, Sire, cela signifie
quelque chose. Or, entendant Votre Majest se plaindre de la
destine, je trouvai que vous tiez noble, gnreux et portant
bien le malheur.

-- En vrit, dit Charles tonn, je ne sais ce que je dois
prfrer, de vos liberts ou de vos respects.

-- Vous choisirez tout  l'heure, Sire, dit d'Artagnan. Donc Votre
Majest se plaignait  son frre Louis XIV de la difficult
qu'elle prouvait  rentrer en Angleterre et  remonter sur son
trne sans hommes et sans argent.

Charles laissa chapper un mouvement d'impatience.

-- Et le principal obstacle qu'elle rencontrait sur son chemin,
continua d'Artagnan, tait un certain gnral commandant les
armes du Parlement, et qui jouait l-bas le rle d'un autre
Cromwell. Votre Majest n'a-t-elle pas dit cela?

-- Oui; mais je vous le rpte, monsieur, ces paroles taient pour
les seules oreilles du roi.

-- Et vous allez voir, Sire, qu'il est bien heureux qu'elles
soient tombes dans celles de son lieutenant de mousquetaires. Cet
homme si gnant pour Votre Majest, c'tait le gnral Monck, je
crois; ai-je bien entendu son nom, Sire?

-- Oui, monsieur; mais, encore une fois,  quoi bon ces questions?

-- Oh! je le sais bien, Sire, l'tiquette ne veut point que l'on
interroge les rois. J'espre que tout  l'heure Votre Majest me
pardonnera ce manque d'tiquette. Votre Majest ajoutait que si
cependant elle pouvait le voir, confrer avec lui, le tenir face 
face, elle triompherait, soit par la force, soit par la
persuasion, de cet obstacle, le seul srieux, le seul
insurmontable, le seul rel qu'elle rencontrt sur son chemin.

-- Tout cela est vrai, monsieur; ma destine, mon avenir, mon
obscurit ou ma gloire dpendent de cet homme; mais que voulez-
vous induire de l?

-- Une seule chose: que si ce gnral Monck est gnant au point
que vous dites, il serait expdient d'en dbarrasser Votre Majest
ou de lui en faire un alli.

-- Monsieur, un roi qui n'a ni arme ni argent, puisque vous avez
cout ma conversation avec mon frre, n'a rien  faire contre un
homme comme Monck.

-- Oui, Sire, c'tait votre opinion, je le sais bien, mais,
heureusement pour vous, ce n'tait pas la mienne.

-- Que voulez-vous dire?

-- Que sans arme et sans million j'ai fait, moi, ce que Votre
Majest ne croyait pouvoir faire qu'avec une arme et un million.

-- Comment! Que dites-vous? Qu'avez-vous fait?

-- Ce que j'ai fait? Eh bien! Sire, je suis all prendre l-bas
cet homme si gnant pour Votre Majest.

-- En Angleterre?

-- Prcisment, Sire.

-- Vous tes all prendre Monck en Angleterre?

-- Aurais-je mal fait par hasard?

-- En vrit, vous tes fou, monsieur!

-- Pas le moins du monde, Sire.

-- Vous avez pris Monck?

-- Oui, Sire.

-- O cela?

-- Au milieu de son camp.

Le roi tressaillit d'impatience et haussa les paules.

-- Et l'ayant pris sur la chausse de Newcastle, dit simplement
d'Artagnan, je l'apporte  Votre Majest.

-- Vous me l'apportez! s'cria le roi presque indign de ce qu'il
regardait comme une mystification.

-- Oui, Sire, rpondit d'Artagnan du mme ton, je vous l'apporte;
il est l-bas, dans une grande caisse perce de trous pour qu'il
puisse respirer.

-- Mon Dieu!

-- Oh! soyez tranquille, Sire, on a eu les plus grands soins pour
lui. Il arrive donc en bon tat et parfaitement conditionn.
Plat-il  Votre Majest de le voir, de causer avec lui ou de le
faire jeter  l'eau?

-- Oh! mon Dieu! rpta Charles, oh! mon Dieu! monsieur, dites-
vous vrai? Ne m'insultez-vous point par quelque indigne
plaisanterie? Vous auriez accompli ce trait inou d'audace et de
gnie! Impossible!

-- Votre Majest me permet-elle d'ouvrir la fentre? dit
d'Artagnan en l'ouvrant.

Le roi n'eut mme pas le temps de dire oui. D'Artagnan donna un
coup de sifflet aigu et prolong qu'il rpta trois fois dans le
silence de la nuit.

-- L! dit-il, on va l'apporter  Votre Majest.


Chapitre XXIX -- O d'Artagnan commence  craindre d'avoir plac
son argent et celui de Planchet  fonds perdu


Le roi ne pouvait revenir de sa surprise, et regardait tantt le
visage souriant du mousquetaire, tantt cette sombre fentre qui
s'ouvrait sur la nuit. Mais avant qu'il et fix ses ides, huit
des hommes de d'Artagnan, car deux restrent pour garder la
barque, apportrent  la maison, o Parry le reut, cet objet de
forme oblongue qui renfermait pour le moment les destines de
l'Angleterre.

Avant de partir de Calais, d'Artagnan avait fait confectionner
dans cette ville une sorte de cercueil assez large et assez
profond pour qu'un homme pt s'y retourner  l'aise. Le fond et
les cts, matelasss proprement, formaient un lit assez doux pour
que le roulis ne pt transformer cette espce de cage en
assommoir. La petite grille dont d'Artagnan avait parl au roi,
pareille  la visire d'un casque, existait  la hauteur du visage
de l'homme. Elle tait taille de faon qu'au moindre cri une
pression subite pt touffer ce cri, et au besoin celui qui et
cri. D'Artagnan connaissait si bien son quipage et si bien son
prisonnier, que, pendant toute la route, il avait redout deux
choses: ou que le gnral ne prfrt la mort  cet trange
esclavage et ne se ft touffer  force de vouloir parler; ou que
ses gardiens ne se laissassent tenter par les offres du prisonnier
et ne le missent, lui, d'Artagnan, dans la bote,  la place de
Monck.

Aussi d'Artagnan avait-il pass les deux jours et les deux nuits
prs du coffre, seul avec le gnral, lui offrant du vin et des
aliments qu'il avait refuss, et essayant ternellement de le
rassurer sur la destine qui l'attendait  la suite de cette
singulire captivit. Deux pistolets sur la table et son pe nue
rassuraient d'Artagnan sur les indiscrtions du dehors.

Une fois  Scheveningen, il avait t compltement rassur. Ses
hommes redoutaient fort tout conflit avec les seigneurs de la
terre. Il avait d'ailleurs intress  sa cause celui qui lui
servait moralement de lieutenant, et que nous avons vu rpondre au
nom de Menneville. Celui-l, n'tant point un esprit vulgaire,
avait plus  risquer que les autres, parce qu'il avait plus de
conscience. Il croyait donc  un avenir au service de d'Artagnan,
et, en consquence, il se ft fait hacher plutt que de violer la
consigne donne par le chef. Aussi tait-ce  lui qu'une fois
dbarqu d'Artagnan avait confi la caisse et la respiration du
gnral. C'tait aussi  lui qu'il avait recommand de faire
apporter la caisse par les sept hommes aussitt qu'il entendrait
le triple coup de sifflet. On voit que ce lieutenant obit. Le
coffre une fois dans la maison du roi, d'Artagnan congdia ses
hommes avec un gracieux sourire et leur dit:

-- Messieurs, vous avez rendu un grand service  Sa Majest le roi
Charles II qui, avant six semaines, sera roi d'Angleterre. Votre
gratification sera double; retournez m'attendre au bateau.

Sur quoi tous partirent avec des transports de joie qui
pouvantrent le chien lui-mme.

D'Artagnan avait fait apporter le coffre jusque dans l'antichambre
du roi. Il ferma avec le plus grand soin les portes de cette
antichambre; aprs quoi, il ouvrit le coffre, et dit au gnral:

-- Mon gnral, j'ai mille excuses  vous faire; mes faons n'ont
pas t dignes d'un homme tel que vous, je le sais bien; mais
j'avais besoin que vous me prissiez pour un patron de barque. Et
puis l'Angleterre est un pays fort incommode pour les transports.
J'espre donc que vous prendrez tout cela en considration. Mais
ici, mon gnral, continua d'Artagnan, vous tes libre de vous
lever et de marcher.

Cela dit, il trancha les liens qui attachaient les bras et les
mains du gnral. Celui-ci se leva et s'assit avec la contenance
d'un homme qui attend la mort.

D'Artagnan ouvrit alors la porte du cabinet de Charles et lui dit:

-- Sire, voici votre ennemi, M. Monck; je m'tais promis de faire
cela pour votre service. C'est fait, ordonnez prsentement.
Monsieur Monck, ajouta-t-il en se tournant vers le prisonnier,
vous tes devant Sa Majest le roi Charles II, souverain seigneur
de la Grande-Bretagne.

Monck leva sur le jeune prince son regard froidement stoque, et
rpondit:

-- Je ne connais aucun roi de la Grande-Bretagne; je ne connais
mme ici personne qui soit digne de porter le nom de gentilhomme;
car c'est au nom du roi Charles II qu'un missaire, que j'ai pris
pour un honnte homme, m'est venu tendre un pige infme. Je suis
tomb dans ce pige, tant pis pour moi. Maintenant, vous, le
tentateur, dit-il au roi; vous l'excuteur, dit-il  d'Artagnan,
rappelez-vous de ce que je vais vous dire: vous avez mon corps,
vous pouvez le tuer, je vous y engage, car vous n'aurez jamais mon
me ni ma volont. Et maintenant ne me demandez pas une seule
parole, car  partir de ce moment, je n'ouvrirai plus mme la
bouche pour crier. J'ai dit.

Et il pronona ces paroles avec la farouche et invincible
rsolution du puritain le plus gangren. D'Artagnan regarda son
prisonnier en homme qui sait la valeur de chaque mot et qui fixe
cette valeur d'aprs l'accent avec lequel il a t prononc.

-- Le fait est, dit-il tout bas au roi, que le gnral est un
homme dcid; il n'a pas voulu prendre une bouche de pain, ni
avaler une goutte de vin depuis deux jours. Mais comme  partir de
ce moment c'est Votre Majest qui dcide de son sort, je m'en lave
les mains, comme dit Pilate.

Monck, debout, ple et rsign, attendait l'oeil fixe et les bras
croiss.

D'Artagnan se retourna vers lui.

-- Vous comprenez parfaitement, lui dit-il, que votre phrase, trs
belle du reste, ne peut accommoder personne, pas mme vous. Sa
Majest voulait vous parler, vous vous refusiez  une entrevue;
pourquoi maintenant que vous voil face  face, que vous y voil
par une force indpendante de votre volont, pourquoi nous
contraindriez-vous  des rigueurs que je regarde comme inutiles et
absurdes? Parlez, que diable! ne ft-ce que pour dire non.

Monck ne desserra pas les lvres, Monck ne dtourna point les
yeux, Monck se caressa la moustache avec un air soucieux qui
annonait que les choses allaient se gter. Pendant ce temps,
Charles II tait tomb dans une rflexion profonde. Pour la
premire fois, il se trouvait en face de Monck, c'est--dire de
cet homme qu'il avait tant dsir voir, et, avec ce coup d'oeil
particulier que Dieu a donn  l'aigle et aux rois, il avait sond
l'abme de son coeur.

Il voyait donc Monck rsolu bien positivement  mourir plutt qu'
parler, ce qui n'tait pas extraordinaire de la part d'un homme
aussi considrable, et dont la blessure devait en ce moment tre
si cruelle. Charles II prit  l'instant mme une de ces
dterminations sur lesquelles un homme ordinaire joue sa vie, un
gnral sa fortune, un roi son royaume.

-- Monsieur, dit-il  Monck, vous avez parfaitement raison sur
certains points. Je ne vous demande donc pas de me rpondre, mais
de m'couter.

Il y eut un moment de silence, pendant lequel le roi regarda
Monck, qui resta impassible.

-- Vous m'avez fait tout  l'heure un douloureux reproche,
monsieur, continua le roi. Vous avez dit qu'un de mes missaires
tait all  Newcastle vous dresser une embche, et, cela, par
parenthse, n'aura pas t compris par M. d'Artagnan que voici, et
auquel, avant toute chose, je dois des remerciements bien sincres
pour son gnreux, pour son hroque dvouement.

D'Artagnan salua avec respect. Monck ne sourcilla point.

-- Car M. d'Artagnan, et remarquez bien, monsieur Monck, que je ne
vous dis pas ceci pour m'excuser, car M. d'Artagnan, continua le
roi, est all en Angleterre de son propre mouvement, sans intrt,
sans ordre, sans espoir, comme un vrai gentilhomme qu'il est, pour
rendre service  un roi malheureux et pour ajouter un beau fait de
plus aux illustres actions d'une existence si bien remplie.

D'Artagnan rougit un peu et toussa pour se donner une contenance.
Monck ne bougea point.

-- Vous ne croyez pas  ce que je vous dis, monsieur Monck? reprit
le roi. Je comprends cela: de pareilles preuves de dvouement sont
si rares, que l'on pourrait mettre en doute leur ralit.

-- Monsieur aurait bien tort de ne pas vous croire, Sire, s'cria
d'Artagnan, car ce que Votre Majest vient de dire est l'exacte
vrit, et la vrit si exacte, qu'il parat que j'ai fait, en
allant trouver le gnral, quelque chose qui contrarie tout. En
vrit, si cela est ainsi, j'en suis au dsespoir.

-- Monsieur d'Artagnan, s'cria le roi en prenant la main du
mousquetaire, vous m'avez plus oblig, croyez-moi, que si vous
eussiez fait russir ma cause, car vous m'avez rvl un ami
inconnu auquel je serai  jamais reconnaissant, et que j'aimerai
toujours.

Et le roi lui serra cordialement la main.

-- Et, continua-t-il en saluant Monck, un ennemi que j'estimerai
dsormais  sa valeur.

Les yeux du puritain lancrent un clair, mais un seul, et son
visage, un instant illumin par cet clair, reprit sa sombre
impassibilit.

-- Donc, monsieur d'Artagnan, poursuivit Charles, voici ce qui
allait arriver: M. le comte de La Fre, que vous connaissez, je
crois, tait parti pour Newcastle...

-- Athos? s'cria d'Artagnan.

-- Oui, c'est son nom de guerre, je crois. Le comte de La Fre
tait donc parti pour Newcastle, et il allait peut-tre amener le
gnral  quelque confrence avec moi ou avec ceux de mon parti,
quand vous tes violemment,  ce qu'il parat, intervenu dans la
ngociation.

-- Mordioux! rpliqua d'Artagnan, c'tait lui sans doute qui
entrait dans le camp le soir mme o j'y pntrais avec mes
pcheurs...

Un imperceptible froncement de sourcils de Monck apprit 
d'Artagnan qu'il avait devin juste.

-- Oui, oui, murmura-t-il, j'avais cru reconnatre sa taille,
j'avais cru entendre sa voix. Maudit que je suis! Oh! Sire,
pardonnez-moi; je croyais cependant avoir bien men ma barque.

-- Il n'y a rien de mal, monsieur, dit le roi, sinon que le
gnral m'accuse de lui avoir fait tendre un pige, ce qui n'est
pas. Non, gnral, ce ne sont pas l les armes dont je comptais me
servir avec vous; vous l'allez voir bientt. En attendant, quand
je vous donne ma foi de gentilhomme, croyez-moi, monsieur, croyez-
moi. Maintenant, monsieur d'Artagnan, un mot.

-- J'coute  genoux, Sire.

-- Vous tes bien  moi, n'est-ce pas?

-- Votre Majest l'a vu. Trop!

-- Bien. D'un homme comme vous, un mot suffit. D'ailleurs,  ct
du mot, il y a les actions. Gnral, veuillez me suivre. Venez
avec nous, monsieur d'Artagnan.

D'Artagnan, assez surpris, s'apprta  obir. Charles II sortit,
Monck le suivit, d'Artagnan suivit Monck. Charles prit la route
que d'Artagnan avait suivie pour venir  lui; bientt l'air frais
de la mer vint frapper le visage des trois promeneurs nocturnes,
et,  cinquante pas au-del d'une petite porte que Charles ouvrit,
ils se retrouvrent sur la dune, en face de l'ocan qui, ayant
cess de grandir, se reposait sur la rive comme un monstre
fatigu. Charles II, pensif, marchait la tte baisse et la main
sous son manteau.

Monck le suivait, les bras libres et le regard inquiet.

D'Artagnan venait ensuite, le poing sur le pommeau de son pe.

-- O est le bateau qui vous a amens, messieurs? dit Charles au
mousquetaire.

-- L-bas, Sire; j'ai sept hommes et un officier qui m'attendent
dans cette petite barque qui est claire par un feu.

-- Ah! oui, la barque est tire sur le sable, et je la vois; mais
vous n'tes certainement pas venu de Newcastle sur cette barque?

-- Non pas, Sire, j'avais frt  mon compte une felouque qui a
jet l'ancre  porte de canon des dunes. C'est dans cette
felouque que nous avons fait le voyage.

-- Monsieur, dit le roi  Monck, vous tes libre.

Monck, si ferme de volont qu'il ft, ne put retenir une
exclamation. Le roi fit de la tte un mouvement affirmatif et
continua:

-- Nous allons rveiller un pcheur de ce village, qui mettra son
bateau en mer cette nuit mme et vous reconduira o vous lui
commanderez d'aller. M. d'Artagnan, que voici, escortera Votre
Honneur. Je mets M. d'Artagnan sous la sauvegarde de votre
loyaut, monsieur Monck.

Monck laissa chapper un murmure de surprise, et d'Artagnan un
profond soupir. Le roi, sans paratre rien remarquer, heurta au
treillis de bois de sapin qui fermait la cabane du premier pcheur
habitant la dune.

-- Hol! Keyser! cria-t-il, veille-toi!

-- Qui m'appelle? demanda le pcheur.

-- Moi, Charles, roi.

-- Ah! milord, s'cria Keyser en se levant tout habill de la
voile dans laquelle il couchait comme on couche dans un hamac,
qu'y a-t-il pour votre service?

-- Patron Keyser, dit Charles, tu vas appareiller sur-le-champ.
Voici un voyageur qui frte ta barque et te paiera bien; sers-le
bien.

Et le roi fit quelques pas en arrire pour laisser Monck parler
librement avec le pcheur.

-- Je veux passer en Angleterre, dit Monck, qui parlait hollandais
tout autant qu'il fallait pour se faire comprendre.

--  l'instant, dit le patron;  l'instant mme, si vous voulez.

-- Mais ce sera bien long? dit Monck.

-- Pas une demi-heure, Votre Honneur. Mon fils an fait en ce
moment l'appareillage, attendu que nous devons partir pour la
pche  trois heures du matin.

-- Eh bien! est-ce fait? demanda Charles en se rapprochant.

-- Moins le prix, dit le pcheur; oui, Sire.

-- Cela me regarde, dit Charles; Monsieur est mon ami. Monck
tressaillit et regarda Charles  ce mot.

-- Bien, milord, rpliqua Keyser.

Et en ce moment on entendit le fils an de Keyser qui sonnait, de
la grve, dans une corne de boeuf.

-- Et maintenant, messieurs, partez, dit le roi.

-- Sire, dit d'Artagnan, plaise  Votre Majest de m'accorder
quelques minutes. J'avais engag des hommes, je pars sans eux, il
faut que je les prvienne.

-- Sifflez-les, dit Charles en souriant.

D'Artagnan siffla effectivement, tandis que le patron Keyser
rpondait  son fils, et quatre hommes, conduits par Menneville,
accoururent.

-- Voici toujours un bon acompte, dit d'Artagnan, leur remettant
une bourse qui contenait deux mille cinq cents livres en or. Allez
m'attendre  Calais, o vous savez.

Et d'Artagnan, poussant un profond soupir, lcha la bourse dans
les mains de Menneville.

-- Comment! vous nous quittez? s'crirent les hommes.

-- Pour peu de temps, dit d'Artagnan, ou pour beaucoup, qui sait?
Mais avec ces deux mille cinq cents livres et les deux mille cinq
cents que vous avez dj reues, vous tes pays selon nos
conventions. Quittons-nous donc, mes enfants.

-- Mais le bateau?

-- Ne vous en inquitez pas.

-- Nos effets sont  bord de la felouque.

-- Vous irez les chercher, et aussitt vous vous mettrez en route.

-- Oui, commandant.

D'Artagnan revint  Monck en lui disant:

-- Monsieur, j'attends vos ordres, car nous allons partir
ensemble,  moins que ma compagnie ne vous soit pas agrable.

-- Au contraire, monsieur, dit Monck.

-- Allons, messieurs, embarquons! cria le fils de Keyser.

Charles salua noblement et dignement le gnral en lui disant:

-- Vous me pardonnerez le contretemps et la violence que vous avez
soufferts, quand vous serez convaincu que je ne les ai point
causs.

Monck s'inclina profondment sans rpondre. De son ct, Charles
affecta de ne pas dire un mot en particulier  d'Artagnan; mais
tout haut:

-- Merci encore, monsieur le chevalier, lui dit-il, merci de vos
services. Ils vous seront pays par le Seigneur Dieu, qui rserve
 moi tout seul, je l'espre, les preuves et la douleur.

Monck suivit Keyser et son fils, et s'embarqua avec eux.

D'Artagnan les suivit en murmurant:

-- Ah! mon pauvre Planchet, j'ai bien peur que nous n'ayons fait
une mauvaise spculation!


Chapitre XXX -- Les actions de la socit Planchet et Compagnie
remontent au pair


Pendant la traverse, Monck ne parla  d'Artagnan que dans les cas
d'urgente ncessit. Ainsi, lorsque le Franais tardait  venir
prendre son repas, pauvre repas compos de poisson sal, de
biscuit et de genivre, Monck l'appelait et lui disait:

--  table, monsieur!

C'tait tout. D'Artagnan, justement parce qu'il tait dans les
grandes occasions extrmement concis, ne tira pas de cette
concision un augure favorable pour le rsultat de sa mission. Or,
comme il avait beaucoup de temps de reste, il se creusait la tte
pendant ce temps  chercher comment Athos avait vu Charles II,
comment il avait conspir avec lui ce dpart, comment enfin il
tait entr dans le camp de Monck; et le pauvre lieutenant de
mousquetaires s'arrachait un poil de sa moustache chaque fois
qu'il songeait qu'Athos tait sans doute le cavalier qui
accompagnait Monck dans la fameuse nuit de l'enlvement. Enfin,
aprs deux nuits et deux jours de traverse, le patron Keyser
toucha terre  l'endroit o Monck, qui avait donn tous les ordres
pendant la traverse, avait command qu'on dbarqut. C'tait
justement  l'embouchure de cette petite rivire prs de laquelle
Athos avait choisi son habitation. Le jour baissait; un beau
soleil, pareil  un bouclier d'acier rougi, plongeait l'extrmit
infrieure de son disque sous la ligne bleue de la mer. La
felouque cinglait toujours, en remontant le fleuve, assez large en
cet endroit; mais Monck, en son impatience, ordonna de prendre
terre, et le canot de Keyser le dbarqua, en compagnie de
d'Artagnan, sur le bord vaseux de la rivire, au milieu des
roseaux... D'Artagnan, rsign  l'obissance, suivait Monck
absolument comme l'ours enchan suit son matre; mais sa position
l'humiliait fort,  son tour, et il grommelait tout bas que le
service des rois est amer, et que le meilleur de tous ne vaut
rien.

Monck marchait  grands pas. On et dit qu'il n'tait pas encore
bien sr d'avoir reconquis la terre d'Angleterre, et dj l'on
apercevait distinctement les quelques maisons de marins et de
pcheurs parses sur le petit quai de cet humble port.

Tout  coup d'Artagnan s'cria:

-- Eh! mais, Dieu me pardonne, voil une maison qui brle!

Monck leva les yeux C'tait bien en effet le feu qui commenait 
dvorer une maison. Il avait t mis  un petit hangar attenant 
cette maison, dont il commenait  ronger la toiture. Le vent
frais du soir venait en aide  l'incendie. Les deux voyageurs
htrent le pas, entendirent de grands cris et virent, en
s'approchant, les soldats qui agitaient leurs armes et tendaient
le poing vers la maison incendie. C'tait sans doute cette
menaante occupation qui leur avait fait ngliger de signaler la
felouque. Monck s'arrta court un instant, et pour la premire
fois formula sa pense avec des paroles.

-- Eh! dit-il, ce ne sont peut-tre plus mes soldats, mais ceux de
Lambert.

Ces mots renfermaient tout  la fois une douleur, une apprhension
et un reproche que d'Artagnan comprit  merveille. En effet,
pendant l'absence du gnral, Lambert pouvait avoir livr
bataille, vaincu, dispers les parlementaires et pris avec son
arme la place de l'arme de Monck, prive de son plus ferme
appui.  ce doute qui passa de l'esprit de Monck au sien,
d'Artagnan fit ce raisonnement: Il va arriver de deux choses
l'une: ou Monck a dit juste, et il n'y a plus que des lambertistes
dans le pays, c'est--dire des ennemis qui me recevront 
merveille, puisque c'est  moi qu'ils devront leur victoire; ou
rien n'est chang, et Monck, transport d'aise en retrouvant son
camp  la mme place, ne se montrera pas trop dur dans ses
reprsailles.

Tout en pensant de la sorte, les deux voyageurs avanaient, et ils
commenaient  se trouver au milieu d'une petite troupe de marins
qui regardaient avec douleur brler la maison, mais qui n'osaient
rien dire, effrays par les menaces des soldats. Monck s'adressa 
un de ces marins.

-- Que se passe-t-il donc? demanda-t-il.

-- Monsieur, rpondit cet homme, ne reconnaissant pas Monck pour
un officier sous l'pais manteau qui l'enveloppait, il y a que
cette maison tait habite par un tranger, et que cet tranger
est devenu suspect aux soldats. Alors ils ont voulu pntrer chez
lui sous prtexte de le conduire au camp; mais lui, sans
s'pouvanter de leur nombre, a menac de mort le premier qui
essaierait de franchir le seuil de la porte; et comme il s'en est
trouv un qui a risqu la chose, le Franais l'a tendu  terre
d'un coup de pistolet.

-- Ah! c'est un Franais? dit d'Artagnan en se frottant les mains.
Bon!

-- Comment, bon? fit le pcheur.

-- Non, je voulais dire... aprs... la langue m'a fourch.

-- Aprs, monsieur? les autres sont devenus enrags comme des
lions; ils ont tir plus de cent coups de mousquet sur la maison;
mais le Franais tait  l'abri derrire le mur, et chaque fois
qu'on voulait entrer par la porte, on essuyait un coup de feu de
son laquais, qui tire juste, allez! Chaque fois qu'on menaait la
fentre, on rencontrait le pistolet du matre. Comptez, il y a
sept hommes  terre.

-- Ah! mon brave compatriote! s'cria d'Artagnan, attends,
attends, je vais  toi, et nous aurons raison de toute cette
canaille!

-- Un instant, monsieur, dit Monck, attendez.

-- Longtemps?

-- Non, le temps de faire une question.

Puis se retournant vers le marin:

-- Mon ami, demanda-t-il avec une motion, que malgr toute sa
force sur lui-mme il ne put cacher,  qui ces soldats, je vous
prie?

-- Et  qui voulez-vous que ce soit si ce n'est  cet enrag de
Monck?

-- Il n'y a donc pas eu de bataille livre?

-- Ah! bien oui!  quoi bon? L'arme de Lambert fond comme la
neige en avril. Tout vient  Monck, officiers et soldats. Dans
huit jours, Lambert n'aura plus cinquante hommes.

Le pcheur fut interrompu par une nouvelle salve de coups de feu
tirs sur la maison, et par un nouveau coup de pistolet qui
rpondit  cette salve et jeta bas le plus entreprenant des
agresseurs. La colre des soldats fut au comble. Le feu montait
toujours et un panache de flammes et de fume tourbillonnait au
fate de la maison. D'Artagnan ne put se contenir plus longtemps.

-- Mordioux! dit-il  Monck en le regardant de travers, vous tes
gnral, et vous laissez vos soldats brler les maisons et
assassiner les gens! et vous regardez cela tranquillement, en vous
chauffant les mains au feu de l'incendie! Mordioux! vous n'tes
pas un homme!

-- Patience, monsieur, patience, dit Monck en souriant.

-- Patience! patience! jusqu' ce que ce gentilhomme si brave soit
rti, n'est-ce pas?

Et d'Artagnan s'lanait.

-- Restez, monsieur, dit imprieusement Monck.

Et il s'avana vers la maison. Justement un officier venait de
s'en approcher et disait  l'assig:

-- La maison brle, tu vas tre grill dans une heure! Il est
encore temps; voyons, veux-tu nous dire ce que tu sais du gnral
Monck, et nous te laisserons la vie sauve. Rponds, ou par saint
Patrick...!

L'assig ne rpondit pas; sans doute il rechargeait son pistolet.

-- On est all chercher du renfort, continua l'officier; dans un
quart d'heure il y aura cent hommes autour de cette maison.

-- Je veux pour rpondre, dit le Franais, que tout le monde soit
loign; je veux sortir libre, me rendre au camp seul, ou sinon je
me ferai tuer ici!

-- Mille tonnerres! s'cria d'Artagnan, mais c'est la voix
d'Athos! Ah! canailles!

Et l'pe de d'Artagnan flamboya hors du fourreau. Monck l'arrta
et s'arrta lui-mme; puis d'une voix sonore:

-- Hol! que fait-on ici? Digby, pourquoi ce feu? pourquoi ces
cris?

-- Le gnral! cria Digby en laissant tomber son pe.

-- Le gnral! rptrent les soldats.

-- Eh bien! qu'y a-t-il d'tonnant? dit Monck d'une voix calme.

Puis le silence tant rtabli:

-- Voyons, dit-il, qui a allum ce feu?

Les soldats baissrent la tte.

-- Quoi! je demande et l'on ne me rpond pas! dit Monck. Quoi! je
reproche, et l'on ne rpare pas! Ce feu brle encore, je crois?

Aussitt les vingt hommes s'lancrent cherchant des seaux, des
jarres, des tonnes, teignant l'incendie enfin avec l'ardeur
qu'ils mettaient un instant auparavant  le propager.

Mais dj, avant toute chose et le premier, d'Artagnan avait
appliqu une chelle  la maison en criant:

-- Athos! c'est moi, moi, d'Artagnan! Ne me tuez pas, cher ami.

Et quelques minutes aprs il serrait le comte dans ses bras.

Pendant ce temps, Grimaud, conservant son air calme, dmantelait
la fortification du rez-de-chausse, et, aprs avoir ouvert la
porte, se croisait tranquillement les bras sur le seuil.
Seulement,  la voix de d'Artagnan, il avait pouss une
exclamation de surprise. Le feu teint, les soldats se
prsentrent confus, Digby en tte.

-- Gnral, dit celui-ci, excusez-nous. Ce que nous avons fait,
c'est par amour pour Votre Honneur, que l'on croyait perdu.

-- Vous tes fous, messieurs. Perdu! Est-ce qu'un homme comme moi
se perd? Est-ce que par hasard il ne m'est pas permis de
m'absenter  ma guise sans prvenir? Est-ce que par hasard vous me
prenez pour un bourgeois de la Cit? Est-ce qu'un gentilhomme, mon
ami, mon hte, doit tre assig, traqu, menac de mort, parce
qu'on le souponne? Qu'est-ce que signifie ce mot-l, souponner?
Dieu me damne! si je ne fais pas fusiller tout ce que ce brave
gentilhomme a laiss de vivant ici!

-- Gnral, dit piteusement Digby, nous tions vingt-huit, et en
voil huit  terre.

-- J'autorise M. le comte de La Fre  envoyer les vingt autres
rejoindre ces huit-l, dit Monck.

Et il tendit la main  Athos.

-- Qu'on rejoigne le camp, dit Monck. Monsieur Digby, vous
garderez les arrts pendant un mois.

-- Gnral...

-- Cela vous apprendra, monsieur,  n'agir une autre fois que
d'aprs mes ordres.

-- J'avais ceux du lieutenant, gnral.

-- Le lieutenant n'a pas d'ordres pareils  vous donner, et c'est
lui qui prendra les arrts  votre place, s'il vous a
effectivement command de brler ce gentilhomme.

-- Il n'a pas command cela, gnral; il a command de l'amener au
camp; mais M. le comte n'a pas voulu nous suivre.

-- Je n'ai pas voulu qu'on entrt piller ma maison, dit Athos avec
un regard significatif  Monck.

-- Et vous avez bien fait. Au camp, vous dis-je!

Les soldats s'loignrent tte baisse.

-- Maintenant que nous sommes seuls, dit Monck  Athos, veuillez
me dire, monsieur, pourquoi vous vous obstiniez  rester ici, et
puisque vous aviez votre felouque...

-- Je vous attendais, gnral, dit Athos; Votre Honneur ne
m'avait-il pas donn rendez-vous dans huit jours?

Un regard loquent de d'Artagnan fit voir  Monck que ces deux
hommes si braves et si loyaux n'taient point d'intelligence pour
son enlvement. Il le savait dj.

-- Monsieur, dit-il  d'Artagnan, vous aviez parfaitement raison.
Veuillez me laisser causer un moment avec M. le comte de La Fre.

D'Artagnan profita du cong pour aller dire bonjour  Grimaud.

Monck pria Athos de le conduire  la chambre qu'il habitait. Cette
chambre tait pleine encore de fume et de dbris. Plus de
cinquante balles avaient pass par la fentre et avaient mutil
les murailles. On y trouva une table, un encrier et tout ce qu'il
faut pour crire. Monck prit une plume et crivit une seule ligne,
signa, plia le papier, cacheta la lettre avec le cachet de son
anneau, et remit la missive  Athos, en lui disant:

-- Monsieur, portez, s'il vous plat, cette lettre au roi Charles
II, et partez  l'instant mme si rien ne vous arrte plus ici.

-- Et les barils? dit Athos.

-- Les pcheurs qui m'ont amen vont vous aider  les transporter
 bord. Soyez parti s'il se peut dans une heure.

-- Oui, gnral, dit Athos.

-- Monsieur d'Artagnan! cria Monck par la fentre.

D'Artagnan monta prcipitamment.

-- Embrassez votre ami et lui dites adieu, monsieur, car il
retourne en Hollande.

-- En Hollande! s'cria d'Artagnan, et moi?

-- Vous tes libre de le suivre, monsieur; mais je vous supplie de
rester, dit Monck. Me refusez-vous?

-- Oh! non, gnral, je suis  vos ordres.

D'Artagnan embrassa Athos et n'eut que le temps de lui dire adieu.

Monck les observait tous deux. Puis il surveilla lui-mme les
apprts du dpart, le transport des barils  bord, l'embarquement
d'Athos, et prenant par le bras d'Artagnan tout bahi, tout mu,
il l'emmena vers Newcastle. Tout en allant au bras de Monck,
d'Artagnan murmurait tout bas:

-- Allons, allons, voil, ce me semble, les actions de la maison
Planchet et Cie qui remontent.


Chapitre XXXI -- Monck se dessine


D'Artagnan, bien qu'il se flattt d'un meilleur succs, n'avait
pourtant pas trs bien compris la situation. C'tait pour lui un
grave sujet de mditation que ce voyage d'Athos en Angleterre;
cette ligue du roi avec Athos et cet trange enlacement de son
dessein avec celui du comte de La Fre.

Le meilleur tait de se laisser aller. Une imprudence avait t
commise, et, tout en ayant russi comme il l'avait promis,
d'Artagnan se trouvait n'avoir aucun des avantages de la russite.
Puisque tout tait perdu, on ne risquait plus rien.

D'Artagnan suivit Monck au milieu de son camp. Le retour du
gnral avait produit un merveilleux effet, car on le croyait
perdu. Mais Monck, avec son visage austre et son glacial
maintien, semblait demander  ses lieutenants empresss et  ses
soldats ravis la cause de cette allgresse.

Aussi, au lieutenant qui tait venu au-devant de lui et qui lui
tmoignait l'inquitude qu'ils avaient ressentie de son dpart:

-- Pourquoi cela? dit-il. Suis-je oblig de vous rendre des
comptes?

-- Mais, Votre Honneur, les brebis sans le pasteur peuvent
trembler.

-- Trembler! rpondit Monck avec sa voix calme et puissante; ah!
monsieur, quel mot!... Dieu me damne! si mes brebis n'ont pas
dents et ongles, je renonce  tre leur pasteur. Ah! vous
trembliez, monsieur!

-- Gnral, pour vous.

-- Mlez-vous de ce qui vous concerne, et si je n'ai pas l'esprit
que Dieu envoyait  Olivier Cromwell, j'ai celui qu'il m'a envoy;
je m'en contente, pour si petit qu'il soit.

L'officier ne rpliqua pas, et Monck ayant ainsi impos silence 
ses gens, tous demeurrent persuads qu'il avait accompli une
oeuvre importante ou fait sur eux une preuve.

C'tait bien peu connatre ce gnie scrupuleux et patient.

Monck, s'il avait la bonne foi des puritains, ses allis, dut
remercier avec bien de la ferveur le saint patron qui l'avait pris
de la bote de M. d'Artagnan.

Pendant que ces choses se passaient, notre mousquetaire ne cessait
de rpter:

-- Mon Dieu! fais que M. Monck n'ait pas autant d'amour-propre que
j'en ai moi-mme; car, je le dclare, si quelqu'un m'et mis dans
un coffre avec ce grillage sur la bouche et men ainsi, voitur
comme un veau par-del la mer, je garderais un si mauvais souvenir
de ma mine piteuse dans ce coffre et une si laide rancune  celui
qui m'aurait enferm; je craindrais si fort de voir clore sur le
visage de ce malicieux un sourire sarcastique, ou dans son
attitude une imitation grotesque de ma position dans la bote,
que, mordioux!... je lui enfoncerais un bon poignard dans la gorge
en compensation du grillage, et le clouerais dans une vritable
bire en souvenir du faux cercueil o j'aurais moisi deux jours.

Et d'Artagnan tait de bonne foi en parlant ainsi, car c'tait un
piderme sensible que celui de notre Gascon.

Monck avait d'autres ides, heureusement. Il n'ouvrit pas la
bouche du pass  son timide vainqueur, mais il l'admit de fort
prs  ses travaux, l'emmena dans quelques reconnaissances, de
faon  obtenir ce qu'il dsirait sans doute vivement, une
rhabilitation dans l'esprit de d'Artagnan. Celui-ci se conduisit
en matre jur flatteur: il admira toute la tactique de Monck et
l'ordonnance de son camp; il plaisanta fort agrablement les
circonvallations de Lambert, qui, disait-il, s'tait bien
inutilement donn la peine de clore un camp pour vingt mille
hommes, tandis qu'un arpent de terrain lui et suffi pour le
caporal et les cinquante gardes qui peut-tre lui demeureraient
fidles.

Monck, aussitt  son arrive, avait accept la proposition
d'entrevue faite la veille par Lambert et que les lieutenants de
Monck avaient refuse, sous prtexte que le gnral tait malade.
Cette entrevue ne fut ni longue ni intressante.

Lambert demanda une profession de foi  son rival. Celui-ci
dclara qu'il n'avait d'autre opinion que celle de la majorit.

Lambert demanda s'il ne serait pas plus expdient de terminer la
querelle par une alliance que par une bataille Monck, l-dessus,
demanda huit jours pour rflchir. Or, Lambert ne pouvait les lui
refuser, et Lambert cependant tait venu en disant qu'il
dvorerait l'arme de Monck. Aussi quand,  la suite de
l'entrevue, que ceux de Lambert attendaient avec impatience, rien
ne se dcida, ni trait ni bataille, l'arme rebelle commena,
ainsi que l'avait prvu M. d'Artagnan,  prfrer la bonne cause 
la mauvaise, et le Parlement, tout Croupion qu'il tait, au nant
pompeux des desseins du gnral Lambert.

On se rappelait, en outre, les bons repas de Londres, la profusion
d'ale et de sherry que le bourgeois de la Cit payait  ses amis,
les soldats; on regardait avec terreur le pain noir de la guerre,
l'eau trouble de la Tweed, trop sale pour le verre, trop peu pour
la marmite, et l'on se disait: Ne serions-nous pas mieux de
l'autre ct? Les rtis ne chauffent-ils pas  Londres pour
Monck? Ds lors, l'on n'entendit plus parler que de dsertion
dans l'arme de Lambert. Les soldats se laissaient entraner par
la force des principes, qui sont, comme la discipline, le lien
oblig de tout corps constitu dans un but quelconque. Monck
dfendait le Parlement, Lambert l'attaquait. Monck n'avait pas
plus envie que Lambert de soutenir le Parlement, mais il l'avait
crit sur ses drapeaux, en sorte que tous ceux du parti contraire
taient rduits  crire sur le leur: Rbellion, ce qui sonnait
mal aux oreilles puritaines. On vint donc de Lambert  Monck comme
des pcheurs viennent de Baal  Dieu.

Monck fit son calcul:  mille dsertions par jour, Lambert en
avait pour vingt jours; mais il y a dans les choses qui croulent
un tel accroissement du poids et de la vitesse qui se combinent,
que cent partirent le premier jour, cinq cents le second, mille le
troisime. Monck pensa qu'il avait atteint sa moyenne. Mais de
mille la dsertion passa vite  deux mille, puis  quatre mille,
et huit jours aprs, Lambert, sentant bien qu'il n'avait plus la
possibilit d'accepter la bataille si on la lui offrait, prit le
sage parti de dcamper pendant la nuit pour retourner  Londres,
et prvenir Monck en se reconstruisant une puissance avec les
dbris du parti militaire.

Mais Monck, libre et sans inquitudes, marcha sur Londres en
vainqueur, grossissant son arme de tous les partis flottants sur
son passage. Il vint camper  Barnet, c'est--dire  quatre
lieues, chri du Parlement, qui croyait voir en lui un protecteur,
et attendu par le peuple, qui voulait le voir se dessiner pour le
juger. D'Artagnan lui-mme n'avait rien pu juger de sa tactique.
Il observait, il admirait.

Monck ne pouvait entrer  Londres avec un parti pris sans y
rencontrer la guerre civile. Il temporisa quelque temps.

Soudain, sans que personne s'y attendt, Monck fit chasser de
Londres le parti militaire, s'installa dans la Cit au milieu des
bourgeois par ordre du Parlement, puis, au moment o les bourgeois
criaient contre Monck, au moment o les soldats eux-mmes
accusaient leur chef, Monck, se voyant bien sr de la majorit,
dclara au Parlement Croupion qu'il fallait abdiquer, lever le
sige, et cder sa place  un gouvernement qui ne ft pas une
plaisanterie. Monck pronona cette dclaration, appuy sur
cinquante mille pes, auxquelles, le soir mme, se joignirent,
avec des hourras de joie dlirante, cinq cent mille habitants de
la bonne ville de Londres.

Enfin, au moment o le peuple, aprs son triomphe et ses repas
orgiaques en pleine rue, cherchait des yeux le matre qu'il
pourrait bien se donner, on apprit qu'un btiment venait de partir
de La Haye, portant Charles II et sa fortune.

-- Messieurs, dit Monck  ses officiers, je pars au-devant du roi
lgitime. Qui m'aime me suive!

Une immense acclamation accueillit ces paroles, que d'Artagnan
n'entendit pas sans un frisson de plaisir.

-- Mordioux! dit-il  Monck, c'est hardi, monsieur.

-- Vous m'accompagnez, n'est-ce pas? dit Monck.

-- Pardieu, gnral! Mais, dites-moi, je vous prie, ce que vous
aviez crit avec Athos, c'est--dire avec M. le comte de La
Fre... vous savez... le jour de notre arrive?

-- Je n'ai pas de secrets pour vous, rpliqua Monck: j'avais crit
ces mots: Sire, j'attends Votre Majest dans six semaines 
Douvres.

-- Ah! fit d'Artagnan, je ne dis plus que c'est hardi; je dis que
c'est bien jou. Voil un beau coup.

-- Vous vous y connaissez, rpliqua Monck.

C'tait la seule allusion que le gnral et jamais faite  son
voyage en Hollande.


Chapitre XXXII -- Comment Athos et d'Artagnan se retrouvent encore
une fois  l'htellerie de la Corne du Cerf


Le roi d'Angleterre fit son entre en grande pompe  Douvres, puis
 Londres. Il avait mand ses frres; il avait amen sa mre et sa
soeur. L'Angleterre tait depuis si longtemps livre  elle-mme,
c'est--dire  la tyrannie,  la mdiocrit et  la draison, que
ce retour du roi Charles II, que les Anglais ne connaissaient
cependant que comme le fils d'un homme auquel ils avaient coup la
tte, fut une fte pour les trois royaumes. Aussi, tous ces voeux,
toutes ces acclamations qui accompagnaient son retour, frapprent
tellement le jeune roi, qu'il se pencha  l'oreille de Jack
d'York, son jeune frre, pour lui dire:

-- En vrit, Jack, il me semble que c'est bien notre faute si
nous avons t si longtemps absents d'un pays o l'on nous aime
tant.

Le cortge fut magnifique. Un admirable temps favorisait la
solennit.

Charles avait repris toute sa jeunesse, toute sa belle humeur; il
semblait transfigur; les coeurs lui riaient comme le soleil. Dans
cette foule bruyante de courtisans et d'adorateurs, qui ne
semblaient pas se rappeler qu'ils avaient conduit  l'chafaud de
White Hall le pre du nouveau roi, un homme, en costume de
lieutenant de mousquetaires, regardait, le sourire sur ses lvres
minces et spirituelles, tantt le peuple qui vocifrait ses
bndictions, tantt le prince qui jouait l'motion et qui saluait
surtout les femmes dont les bouquets venaient tomber sous les
pieds de son cheval.

-- Quel beau mtier que celui de roi! disait cet homme, entran
dans sa contemplation, et si bien absorb qu'il s'arrta au milieu
du chemin, laissant dfiler le cortge.

Voici en vrit un prince cousu d'or et de diamants comme un
Salomon, maill de fleurs comme une prairie printanire; il va
puiser  pleines mains dans l'immense coffre o ses sujets trs
fidles aujourd'hui, nagure trs infidles, lui ont amass une ou
deux charretes de lingots d'or. On lui jette des bouquets 
l'enfouir dessous, et il y a deux mois, s'il se ft prsent, on
lui et envoy autant de boulets et de balles qu'aujourd'hui on
lui envoie de fleurs.

Dcidment, c'est quelque chose que de natre d'une certaine
faon, n'en dplaise aux vilains qui prtendent que peu leur
importe de natre vilains.

Le cortge dfilait toujours, et, avec le roi, les acclamations
commenaient  s'loigner dans la direction du palais, ce qui
n'empchait pas notre officier d'tre fort bouscul.

-- Mordioux! continuait le raisonneur, voil bien des gens qui me
marchent sur les pieds et qui me regardent comme fort peu, ou
plutt comme rien du tout, attendu qu'ils sont anglais et que je
suis franais. Si l'on demandait  tous ces gens-l: Qu'est-ce
que M. d'Artagnan? ils rpondraient: Nescio vos. Mais qu'on
leur dise: Voil le roi qui passe, voil M. Monck qui passe, ils
vont hurler: Vive le roi! Vive M. Monck! jusqu' ce que leurs
poumons leur refusent le service. Cependant, continua-t-il en
regardant, de ce regard si fin et parfois si fier, s'couler la
foule, cependant, rflchissez un peu, bonnes gens,  ce que votre
roi Charles a fait,  ce que M. Monck a fait, puis songez  ce
qu'a fait ce pauvre inconnu qu'on appelle M. d'Artagnan. Il est
vrai que vous ne le savez pas puisqu'il est inconnu, ce qui vous
empche peut-tre de rflchir. Mais, bah! qu'importe! ce
n'empche pas Charles II d'tre un grand roi, quoiqu'il ait t
exil douze ans, et M. Monck d'tre un grand capitaine, quoiqu'il
ait fait le voyage de France dans une bote. Or donc, puisqu'il
est reconnu que l'un est un grand roi et l'autre un grand
capitaine: _Hurrah for the king Charles II! Hurrah for the captain
Monck!_

Et sa voix se mla aux voix des milliers de spectateurs, qu'elle
domina un moment; et, pour mieux faire l'homme dvou, il leva son
feutre en l'air. Quelqu'un lui arrta le bras au beau milieu de
son expansif loyalisme. (On appelait ainsi en 1660 ce qu'on
appelle aujourd'hui royalisme.)

-- Athos! s'cria d'Artagnan. Vous ici?

Et les deux amis s'embrassrent.

-- Vous ici! et tant ici, continua le mousquetaire, vous n'tes
pas au milieu de tous les courtisans, mon cher comte? Quoi! vous
le hros de la fte, vous ne chevauchez pas au ct gauche de Sa
Majest restaure, comme M. Monck chevauche  son ct droit! En
vrit, je ne comprends rien  votre caractre ni  celui du
prince qui vous doit tant.

-- Toujours railleur, mon cher d'Artagnan, dit Athos. Ne vous
corrigerez-vous donc jamais de ce vilain dfaut?

-- Mais enfin, vous ne faites point partie du cortge?

-- Je ne fais point partie du cortge, parce que je ne l'ai point
voulu.

-- Et pourquoi ne l'avez-vous point voulu?

-- Parce que je ne suis ni envoy, ni ambassadeur, ni reprsentant
du roi de France, et qu'il ne me convient pas de me montrer ainsi
prs d'un autre roi que Dieu ne m'a pas donn pour matre.

-- Mordioux! vous vous montriez bien prs du roi son pre.

-- C'est autre chose, ami: celui-l allait mourir.

-- Et cependant ce que vous avez fait pour celui-ci...

-- Je l'ai fait parce que je devais le faire. Mais, vous le savez,
je dplore toute ostentation. Que le roi Charles II, qui n'a plus
besoin de moi, me laisse donc maintenant dans mon repos et dans
mon ombre, c'est tout ce que je rclame de lui.

D'Artagnan soupira.

-- Qu'avez-vous? lui dit Athos, on dirait que cet heureux retour
du roi  Londres vous attriste, mon ami, vous qui cependant avez
fait au moins autant que moi pour Sa Majest.

-- N'est-ce pas, rpondit d'Artagnan en riant de son rire gascon,
que j'ai fait aussi beaucoup pour Sa Majest, sans que l'on s'en
doute?

-- Oh! oui s'cria Athos; et le roi le sait bien, mon ami.

-- Il le sait, fit amrement le mousquetaire; par ma foi! je ne
m'en doutais pas, et je tchais mme en ce moment de l'oublier.

-- Mais lui, mon ami, n'oubliera point, je vous en rponds.

-- Vous me dites cela pour me consoler un peu, Athos.

-- Et de quoi?

-- Mordioux! de toutes les dpenses que j'ai faites. Je me suis
ruin, mon ami, ruin pour la restauration de ce jeune prince qui
vient de passer en cabriolant sur son cheval isabelle.

-- Le roi ne sait pas que vous vous tes ruin, mon ami, mais il
sait qu'il vous doit beaucoup.

-- Cela m'avance-t-il en quelque chose, Athos? dites! car enfin,
je vous rends justice, vous avez noblement travaill. Mais, moi
qui, en apparence, ai fait manquer votre combinaison, c'est moi
qui en ralit l'ai fait russir. Suivez bien mon calcul: vous
n'eussiez peut-tre pas, par la persuasion et la douceur,
convaincu le gnral Monck, tandis que moi je l'ai si rudement
men, ce cher gnral, que j'ai fourni  votre prince l'occasion
de se montrer gnreux; cette gnrosit lui a t inspire par le
fait de ma bienheureuse bvue, Charles se la voit payer par la
restauration que Monck lui a faite.

-- Tout cela, cher ami, est d'une vrit frappante, rpondit
Athos.

-- Et bien! toute frappante qu'est cette vrit, il n'en est pas
moins vrai, cher ami, que je m'en retournerai, fort chri de
M. Monck, qui m'appelle _my dear captain_ toute la journe, bien
que je ne sois ni son cher, ni capitaine, et fort apprci du roi,
qui a dj oubli mon nom; il n'en est pas moins vrai, dis-je, que
je m'en retournerai dans ma belle patrie, maudit par les soldats
que j'avais levs dans l'espoir d'une grosse solde, maudit du
brave Planchet,  qui j'ai emprunt une partie de sa fortune.

-- Comment cela? et que diable vient faire Planchet dans tout
ceci?

-- Eh! oui, mon cher: ce roi si pimpant, si souriant, si ador,
M. Monck se figure l'avoir rappel, vous vous figurez l'avoir
soutenu, je me figure l'avoir ramen, le peuple se figure l'avoir
reconquis, lui-mme se figure avoir ngoci de faon  tre
restaur, et rien de tout cela n'est vrai, cependant: Charles II,
roi d'Angleterre, d'cosse et d'Irlande, a t remis sur son trne
par un picier de France qui demeure rue des Lombards et qu'on
appelle Planchet. Ce que c'est que la grandeur! Vanit! dit
l'criture; vanit! tout est vanit!

Athos ne put s'empcher de rire de la boutade de son ami.

-- Cher d'Artagnan, dit-il en lui serrant affectueusement la main,
ne seriez-vous plus philosophe? N'est-ce plus pour vous une
satisfaction que de m'avoir sauv la vie comme vous le ftes en
arrivant si heureusement avec Monck, quand ces damns
parlementaires voulaient me brler vif?

-- Voyons, voyons, dit d'Artagnan, vous l'aviez un peu mrite,
cette brlure, mon cher comte.

-- Comment! pour avoir sauv le million du roi Charles?

-- Quel million?

-- Ah! c'est vrai, vous n'avez jamais su cela, vous, mon ami; mais
il ne faut pas m'en vouloir, ce n'tait pas mon secret. Ce mot
_Remember_! que le roi Charles a prononc sur l'chafaud...

-- Et qui veut dire _Souviens-toi_?

-- Parfaitement. Ce mot signifiait: Souviens-toi qu'il y a un
million enterr dans les caves de Newcastle, et que ce million
appartient  mon fils.

-- Ah! trs bien, je comprends. Mais ce que je comprends aussi, et
ce qu'il y a d'affreux, c'est que, chaque fois que Sa Majest
Charles II pensera  moi, il se dira: Voil un homme qui a
cependant manqu me faire perdre ma couronne. Heureusement j'ai
t gnreux, grand, plein de prsence d'esprit. Voil ce que
dira de moi et de lui ce jeune gentilhomme au pourpoint noir trs
rp, qui vint au chteau de Blois, son chapeau  la main, me
demander si je voulais bien lui accorder entre chez le roi de
France.

-- D'Artagnan! d'Artagnan! dit Athos en posant sa main sur
l'paule du mousquetaire, vous n'tes pas juste.

-- J'en ai le droit.

-- Non, car vous ignorez l'avenir.

D'Artagnan regarda son ami entre les yeux et se mit  rire.

-- En vrit, mon cher Athos, dit-il, vous avez des mots superbes
que je n'ai connus qu' vous et  M. le cardinal Mazarin.

Athos fit un mouvement.

-- Pardon, continua d'Artagnan en riant, pardon si je vous
offense. L'avenir! hou! les jolis mots que les mots qui
promettent, et comme ils remplissent bien la bouche  dfaut
d'autre chose! Mordioux! aprs en avoir tant trouv qui
promettent, quand donc en trouverai-je un qui donne? Mais laissons
cela, continua d'Artagnan. Que faites-vous ici, mon cher Athos?
tes-vous trsorier du roi?

-- Comment! trsorier du roi?

-- Oui, puisque le roi possde un million, il lui faut un
trsorier. Le roi de France, qui est sans un sou, a bien un
surintendant des finances, M. Fouquet. Il est vrai qu'en change
M. Fouquet a bon nombre de millions, lui.

-- Oh! notre million est dpens depuis longtemps, dit  son tour
en riant Athos.

-- Je comprends, il a pass en satin, en pierreries, en velours et
en plumes de toute espce et de toute couleur. Tous ces princes et
toutes ces princesses avaient grand besoin de tailleurs et de
lingres... Eh! Athos, vous souvenez-vous de ce que nous
dpensmes pour nous quiper, nous autres, lors de la campagne de
La Rochelle, et pour faire aussi notre entre  cheval? Deux ou
trois mille livres, par ma foi! mais un corsage de roi est plus
ample, et il faut un million pour en acheter l'toffe. Au moins,
dites, Athos, si vous n'tes pas trsorier, vous tes bien en
cour?

-- Foi de gentilhomme, je n'en sais rien, rpondit simplement
Athos.

-- Allons donc! vous n'en savez rien?

-- Non, je n'ai pas revu le roi depuis Douvres.

-- Alors, c'est qu'il vous a oubli aussi, mordioux! c'est
rgalant!

-- Sa Majest a eu tant d'affaires!

-- Oh! s'cria d'Artagnan avec une de ces spirituelles grimaces
comme lui seul savait en faire, voil, sur mon honneur, que je me
reprends d'amour pour mon_signor_ Giulio Mazarini. Comment! mon
cher Athos, le roi ne vous a pas revu?

-- Non.

-- Et vous n'tes pas furieux?

-- Moi! pourquoi? Est-ce que vous vous figurez, mon cher
d'Artagnan, que c'est pour le roi que j'ai agi de la sorte? Je ne
le connais pas, ce jeune homme. J'ai dfendu le pre, qui
reprsentait un principe sacr pour moi, et je me suis laiss
aller vers le fils toujours par sympathie pour ce mme principe.
Au reste, c'tait un digne chevalier, une noble crature mortelle,
que ce pre, vous vous le rappelez.

-- C'est vrai, un brave et excellent homme, qui fit une triste
vie, mais une bien belle mort.

-- Eh bien! mon cher d'Artagnan, comprenez ceci:  ce roi,  cet
homme de coeur,  cet ami de ma pense, si j'ose le dire, je jurai
 l'heure suprme de conserver fidlement le secret d'un dpt qui
devait tre remis  son fils pour l'aider dans l'occasion; ce
jeune homme m'est venu trouver; il m'a racont sa misre, il
ignorait que je fusse autre chose pour lui qu'un souvenir vivant
de son pre, j'ai accompli envers Charles II ce que j'avais promis
 Charles Ier, voil tout. Que m'importe donc qu'il soit ou non
reconnaissant! C'est  moi que j'ai rendu service en me dlivrant
de cette responsabilit, et non  lui.

-- J'ai toujours dit, rpondit d'Artagnan avec un soupir, que le
dsintressement tait la plus belle chose du monde.

-- Eh bien! quoi! cher ami, reprit Athos, vous-mme n'tes-vous
pas dans la mme situation que moi? Si j'ai bien compris vos
paroles, vous vous tes laiss toucher par le malheur de ce jeune
homme; c'est de votre part bien plus beau que de la mienne, car
moi, j'avais un devoir  accomplir, tandis que vous, vous ne
deviez absolument rien au fils du martyr. Vous n'aviez pas, vous,
 lui payer le prix de cette prcieuse goutte de sang qu'il laissa
tomber sur mon front du plancher de son chafaud. Ce qui vous a
fait agir, vous, c'est le coeur uniquement, le coeur noble et bon
que vous avez sous votre apparent scepticisme, sous votre
sarcastique ironie; vous avez engag la fortune d'un serviteur, la
vtre peut-tre, je vous en souponne, bienfaisant avare! et l'on
mconnat votre sacrifice.

Qu'importe! voulez-vous rendre  Planchet son argent? Je
comprends cela, mon ami, car il ne convient pas qu'un gentilhomme
emprunte  son infrieur sans lui rendre capital et intrts. Eh
bien! je vendrai La Fre s'il le faut, ou, s'il n'est besoin,
quelque petite ferme. Vous paierez Planchet, et il restera,
croyez-moi, encore assez de grain pour nous deux et pour Raoul
dans mes greniers. De cette faon, mon ami, vous n'aurez
d'obligation qu' vous-mme, et, si je vous connais bien, ce ne
sera pas pour votre esprit une mince satisfaction que de vous
dire: J'ai fait un roi. Ai-je raison?

-- Athos! Athos! murmura d'Artagnan rveur, je vous l'ai dit une
fois, le jour o vous prcherez, j'irai au sermon; le jour o vous
me direz qu'il y a un enfer, mordioux! j'aurai peur du gril et des
fourches. Vous tes meilleur que moi, ou plutt meilleur que tout
le monde, et je ne me reconnais qu'un mrite, celui de n'tre pas
jaloux. Hors ce dfaut, Dieu me damne! comme disent les Anglais,
j'ai tous les autres.

-- Je ne connais personne qui vaille d'Artagnan, rpliqua Athos;
mais nous voici arrivs tout doucement  la maison que j'habite.
Voulez-vous entrer chez moi, mon ami?

-- Eh! mais c'est la taverne de la Corne-du-Cerf, ce me semble?
dit d'Artagnan.

-- Je vous avoue, mon ami, que je l'ai un peu choisie pour cela.
J'aime les anciennes connaissances, j'aime  m'asseoir  cette
place o je me suis laiss tomber tout abattu de fatigue, tout
abm de dsespoir, lorsque vous revntes le 30 janvier au soir.

-- Aprs avoir dcouvert la demeure du bourreau masqu? Oui, ce
fut un terrible jour!

-- Venez donc alors, dit Athos en l'interrompant.

Ils entrrent dans la salle autrefois commune. La taverne en
gnral, et cette salle commune en particulier, avaient subi de
grandes transformations; l'ancien hte des mousquetaires, devenu
assez riche pour un htelier, avait ferm boutique et fait de
cette salle dont nous parlions un entrept de denres coloniales.
Quant au reste de la maison, il le louait tout meubl aux
trangers.

Ce fut avec une indicible motion que d'Artagnan reconnut tous les
meubles de cette chambre du premier tage: les boiseries, les
tapisseries et jusqu' cette carte gographique que Porthos
tudiait si amoureusement dans ses loisirs.

-- Il y a onze ans! s'cria d'Artagnan. Mordioux! il me semble
qu'il y a un sicle.

-- Et  moi qu'il y a un jour, dit Athos. Voyez-vous la joie que
j'prouve, mon ami,  penser que je vous tiens l, que je serre
votre main, que je puis jeter bien loin l'pe et le poignard,
toucher sans dfiance  ce flacon de xrs. Oh! cette joie, en
vrit, je ne pourrais vous l'exprimer que si nos deux amis
taient l, aux deux angles de cette table, et Raoul, mon bien-
aim Raoul, sur le seuil,  nous regarder avec ses grands yeux si
brillants et si doux!

-- Oui, oui, dit d'Artagnan fort mu, c'est vrai. J'approuve
surtout cette premire partie de votre pense: il est doux de
sourire l o nous avons si lgitimement frissonn, en pensant que
d'un moment  l'autre M. Mordaunt pouvait apparatre sur le
palier.

En ce moment la porte s'ouvrit, et d'Artagnan, tout brave qu'il
tait, ne put retenir un lger mouvement d'effroi.

Athos le comprit et souriant:

-- C'est notre hte, dit-il, qui m'apporte quelque lettre.

-- Oui, milord, dit le bonhomme, j'apporte en effet une lettre 
Votre Honneur.

-- Merci, dit Athos prenant la lettre sans regarder. Dites-moi,
mon cher hte, vous ne reconnaissez pas Monsieur?

Le vieillard leva la tte et regarda attentivement d'Artagnan.

-- Non, dit-il.

-- C'est, dit Athos, un de ces amis dont je vous ai parl, et qui
logeait ici avec moi il y a onze ans.

-- Oh! dit le vieillard, il a log ici tant d'trangers!

-- Mais nous y logions, nous, le 30 janvier 1649 ajouta Athos,
croyant stimuler par cet claircissement la mmoire paresseuse de
l'hte.

-- C'est possible, rpondit-il en souriant, mais il y a si
longtemps!

Il salua et sortit.

-- Merci, dit d'Artagnan, faites des exploits, accomplissez des
rvolutions, essayez de graver votre nom dans la pierre ou sur
l'airain avec de fortes pes; il y a quelque chose de plus
rebelle, de plus dur, de plus oublieux que le fer, l'airain et la
pierre, c'est le crne vieilli du premier logeur enrichi dans son
commerce; il ne me reconnat pas! Eh bien! moi, je l'eusse
vraiment reconnu.

Athos, tout en souriant, dcachetait la lettre.

-- Ah! dit-il, une lettre de Parry.

-- Oh! oh! fit d'Artagnan, lisez mon ami, lisez, elle contient
sans doute du nouveau.

Athos secoua la tte et lut:

Monsieur le comte, Le roi a prouv bien du regret de ne pas vous
voir aujourd'hui prs de lui  son entre; Sa Majest me charge de
vous le mander et de la rappeler  votre souvenir. Sa Majest
attendra Votre Honneur ce soir mme, au palais de Saint James,
entre neuf et onze heures.

Je suis avec respect, monsieur le comte, de Votre Honneur, Le trs
humble et trs obissant serviteur, Parry.

-- Vous le voyez, mon cher d'Artagnan, dit Athos, il ne faut pas
dsesprer du coeur des rois.

-- N'en dsesprez pas, vous avez raison, repartit d'Artagnan.

-- Oh! cher, bien cher ami, reprit Athos,  qui l'imperceptible
amertume de d'Artagnan n'avait pas chapp, pardon. Aurais-je
bless, sans le vouloir, mon meilleur camarade?

-- Vous tes fou, Athos, et la preuve, c'est que je vais vous
conduire jusqu'au chteau, jusqu' la porte, s'entend; cela me
promnera.

-- Vous entrerez avec moi, mon ami, je veux dire  Sa Majest...

-- Allons donc! rpliqua d'Artagnan avec une fiert vraie et pure
de tout mlange, s'il est quelque chose de pire que de mendier
soi-mme, c'est de faire mendier par les autres.

-- ! partons, mon ami, la promenade sera charmante; je veux, en
passant, vous montrer la maison de M. Monck, qui m'a retir chez
lui: une belle maison, ma foi! tre gnral en Angleterre rapporte
plus que d'tre marchal en France, savez-vous?

Athos se laissa emmener, tout triste de cette gaiet qu'affectait
d'Artagnan.

Toute la ville tait dans l'allgresse; les deux amis se
heurtaient  chaque moment contre des enthousiastes, qui leur
demandaient dans leur ivresse de crier: Vive le bon roi
Charles!. D'Artagnan rpondait par un grognement, et Athos par un
sourire. Ils arrivrent ainsi jusqu' la maison de Monck, devant
laquelle, comme nous l'avons dit, il fallait passer, en effet,
pour se rendre au palais de Saint-James.

Athos et d'Artagnan parlrent peu durant la route, par cela mme
qu'ils eussent eu sans doute trop de choses  se dire s'ils
eussent parl. Athos pensait que, parlant, il semblerait tmoigner
de la joie, et que cette joie pourrait blesser d'Artagnan. Celui-
ci, de son ct, craignait, en parlant, de laisser percer une
aigreur qui le rendrait gnant pour Athos.

C'tait une singulire mulation de silence entre le contentement
et la mauvaise humeur. D'Artagnan cda le premier  cette
dmangeaison qu'il prouvait d'habitude  l'extrmit de la
langue.

-- Vous rappelez-vous, Athos, dit-il, le passage des Mmoires de
d'Aubign, dans lequel ce dvou serviteur, gascon comme moi,
pauvre comme moi, et j'allais presque dire brave comme moi,
raconte les ladreries de Henri IV? Mon pre m'a toujours dit, je
m'en souviens, que M. d'Aubign tait menteur. Mais pourtant,
examinez comme tous les princes issus du grand Henri chassent de
race!

-- Allons, allons, d'Artagnan, dit Athos, les rois de France
avares? Vous tes fou, mon ami.

-- Oh! vous ne convenez jamais des dfauts d'autrui, vous qui tes
parfait. Mais, en ralit, Henri IV tait avare, Louis XIII, son
fils, l'tait aussi; nous en savons quelque chose, n'est-ce pas?
Gaston poussait ce vice  l'exagration, et s'est fait sous ce
rapport dtester de tout ce qui l'entourait. Henriette, pauvre
femme! a bien fait d'tre avare, elle qui ne mangeait pas tous les
jours et ne se chauffait pas tous les ans; et c'est un exemple
qu'elle a donn  son fils Charles deuxime, petit-fils du grand
Henri IV, avare comme sa mre et comme son grand-pre. Voyons, ai-
je bien dduit la gnalogie des avares?

-- D'Artagnan, mon ami, s'cria Athos, vous tes bien rude pour
cette race d'aigles qu'on appelle les Bourbons.

-- Et j'oubliais le plus beau!... l'autre petit-fils du Barnais,
Louis quatorzime, mon ex-matre. Mais j'espre qu'il est avare,
celui-l, qui n'a pas voulu prter un million  son frre Charles!
Bon! je vois que vous vous fchez. Nous voil, par bonheur, prs
de ma maison, ou plutt prs de celle de mon ami M. Monck.

-- Cher d'Artagnan, vous ne me fchez point, vous m'attristez; il
est cruel, en effet, de voir un homme de votre mrite  ct de la
position que ses services lui eussent d acqurir; il me semble
que votre nom, cher ami, est aussi radieux que les plus beaux noms
de guerre et de diplomatie. Dites-moi si les Luynes, si les
Bellegarde et les Bassompierre ont mrit comme nous la fortune et
les honneurs; vous avez raison, cent fois raison, mon ami.

D'Artagnan soupira, et prcdant son ami sous le porche de la
maison que Monck habitait au fond de la Cit:

-- Permettez, dit-il, que je laisse chez moi ma bourse; car si,
dans la foule, ces adroits filous de Londres, qui nous sont fort
vants, mme  Paris, me volaient le reste de mes pauvres cus, je
ne pourrais plus retourner en France. Or, content je suis parti de
France et fou de joie j'y retourne, attendu que toutes mes
prventions d'autrefois contre l'Angleterre me sont revenues,
accompagnes de beaucoup d'autres.

Athos ne rpondit rien.

-- Ainsi donc, cher ami, lui dit d'Artagnan, une seconde et je
vous suis. Je sais bien que vous tes press d'aller l-bas
recevoir vos rcompenses; mais, croyez-le bien, je ne suis pas
moins press de jouir de votre joie, quoique de loin... Attendez-
moi.

Et d'Artagnan franchissait dj le vestibule, lorsqu'un homme,
moiti valet, moiti soldat, qui remplissait chez Monck les
fonctions de portier et de garde, arrta notre mousquetaire en lui
disant en anglais:

-- Pardon, milord d'Artagnan!

-- Eh bien! rpliqua celui-ci, quoi? Est-ce que le gnral aussi
me congdie?... Il ne me manque plus que d'tre expuls par lui!

Ces mots, dits en franais, ne touchrent nullement celui  qui on
les adressait, et qui ne parlait qu'un anglais ml de l'cossais
le plus rude. Mais Athos en fut navr, car d'Artagnan commenait 
avoir l'air d'avoir raison.

L'Anglais montra une lettre  d'Artagnan.

-- _From the general_, dit-il.

-- Bien, c'est cela; mon cong, rpliqua le Gascon. Faut-il lire,
Athos?

-- Vous devez vous tromper, dit Athos, ou je ne connais plus
d'honntes gens que vous et moi.

D'Artagnan haussa les paules et dcacheta la lettre, tandis que
l'Anglais, impassible, approchait de lui une grosse lanterne dont
la lumire devait l'aider  lire.

-- Eh bien! qu'avez-vous? dit Athos voyant changer la physionomie
du lecteur.

-- Tenez, lisez vous-mme, dit le mousquetaire.

Athos prit le papier et lut:

Monsieur d'Artagnan, le roi a regrett bien vivement que vous ne
fussiez pas venu  Saint-Paul avec son cortge. Sa Majest dit que
vous lui avez manqu comme vous me manquiez aussi  moi, cher
capitaine. Il n'y a qu'un moyen de rparer tout cela. Sa Majest
m'attend  neuf heures au palais de Saint-James; voulez-vous vous
y trouver en mme temps que moi? Sa Trs Gracieuse Majest vous
fixe cette heure pour l'audience qu'elle vous accorde.

La lettre tait de Monck.


Chapitre XXXIII -- L'audience


-- Eh bien? s'cria Athos avec un doux reproche, lorsque
d'Artagnan eut lu la lettre qui lui tait adresse par Monck.

-- Eh bien! dit d'Artagnan, rouge de plaisir et un peu de honte de
s'tre tant press d'accuser le roi et Monck, c'est une
politesse... qui n'engage  rien, c'est vrai... mais enfin c'est
une politesse.

-- J'avais bien de la peine  croire le jeune prince ingrat, dit
Athos.

-- Le fait est que son prsent est bien prs encore de son pass,
rpliqua d'Artagnan; mais enfin, jusqu'ici tout me donnait raison.

-- J'en conviens, cher ami, j'en conviens. Ah! voil votre bon
regard revenu. Vous ne sauriez croire combien je suis heureux.

-- Ainsi, voyez, dit d'Artagnan, Charles II reoit M. Monck  neuf
heures, moi il me recevra  dix heures; c'est une grande audience,
de celles que nous appelons au Louvre distribution d'eau bnite de
cour. Allons nous mettre sous la gouttire, mon cher ami, allons.

Athos ne lui rpondit rien, et tous deux se dirigrent, en
pressant le pas, vers le palais de Saint-James que la foule
envahissait encore, pour apercevoir aux vitres les ombres des
courtisans et les reflets de la personne royale. Huit heures
sonnaient quand les deux amis prirent place dans la galerie pleine
de courtisans et de solliciteurs. Chacun donna un coup d'oeil 
ces habits simples et de forme trangre,  ces deux ttes si
nobles, si pleines de caractre et de signification. De leur ct,
Athos et d'Artagnan, aprs avoir en deux regards mesur toute
cette assemble, se remirent  causer ensemble. Un grand bruit se
fit tout  coup aux extrmits de la galerie: c'tait le gnral
Monck qui entrait, suivi de plus de vingt officiers qui qutaient
un de ses sourires, car il tait la veille encore matre de
l'Angleterre, et on supposait un beau lendemain au restaurateur de
la famille des Stuarts.

-- Messieurs, dit Monck en se dtournant, dsormais, je vous prie,
souvenez-vous que je ne suis plus rien. Nagure encore je
commandais la principale arme de la rpublique; maintenant cette
arme est au roi, entre les mains de qui je vais remettre, d'aprs
son ordre, mon pouvoir d'hier.

Une grande surprise se peignit sur tous les visages, et le cercle
d'adulateurs et de suppliants qui serrait Monck l'instant
d'auparavant s'largit peu  peu et finit par se perdre dans les
grandes ondulations de la foule. Monck allait faire antichambre
comme tout le monde. D'Artagnan ne put s'empcher d'en faire la
remarque au comte de La Fre, qui frona le sourcil. Soudain la
porte du cabinet de Charles s'ouvrit, et le jeune roi parut,
prcd de deux officiers de sa maison.

-- Bonsoir, messieurs, dit-il. Le gnral Monck est-il ici?

-- Me voici, Sire, rpliqua le vieux gnral.

Charles courut  lui et lui prit les mains avec une fervente
amiti.

-- Gnral, dit tout haut le roi, je viens de signer votre brevet;
vous tes duc d'Albermale, et mon intention est que nul ne vous
gale en puissance et en fortune dans ce royaume, o, le noble
Montrose except, nul ne vous a gal en loyaut, en courage et en
talent. Messieurs, le duc est commandant gnral de nos armes de
terre et de mer, rendez-lui vos devoirs, s'il vous plat, en cette
qualit.

Tandis que chacun s'empressait auprs du gnral, qui recevait
tous ces hommages sans perdre un instant son impassibilit
ordinaire, d'Artagnan dit  Athos:

-- Quand on pense que ce duch, ce commandement des armes de
terre et de mer, toutes ces grandeurs, en un mot, ont tenu dans
une bote de six pieds de long sur trois pieds de large!

-- Ami, rpliqua Athos, de bien plus imposantes grandeurs tiennent
dans des botes moins grandes encore; elles renferment pour
toujours...

Tout  coup Monck aperut les deux gentilshommes qui se tenaient 
l'cart, attendant que le flot se ft retir. Il se fit passage et
alla vers eux, en sorte qu'il les surprit au milieu de leurs
philosophiques rflexions.

-- Vous parliez de moi, dit-il avec un sourire.

-- Milord, rpondit Athos, nous parlions aussi de Dieu.

Monck rflchit un moment et reprit gaiement:

-- Messieurs, parlons aussi un peu du roi, s'il vous plat; car
vous avez, je crois, audience de Sa Majest.

--  neuf heures, dit Athos.

--  dix heures, dit d'Artagnan.

-- Entrons tout de suite dans ce cabinet, rpondit Monck faisant
signe  ses deux compagnons de le prcder, ce  quoi ni l'un ni
l'autre ne voulut consentir.

Le roi, pendant ce dbat tout franais, tait revenu au centre de
la galerie.

-- Oh! mes Franais, dit-il de ce ton d'insouciante gaiet que,
malgr tant de chagrins et de traverses, il n'avait pu perdre. Les
Franais, ma consolation!

Athos et d'Artagnan s'inclinrent.

-- Duc, conduisez ces messieurs dans ma salle d'tude. Je suis 
vous, messieurs, ajouta-t-il en franais.

Et il expdia promptement sa cour pour revenir  ses Franais,
comme il les appelait.

-- Monsieur d'Artagnan, dit-il en entrant dans son cabinet, je
suis aise de vous revoir.

-- Sire, ma joie est au comble de saluer Votre Majest dans son
palais de Saint-James.

-- Monsieur, vous m'avez voulu rendre un bien grand service, et je
vous dois de la reconnaissance Si je ne craignais pas d'empiter
sur les droits de notre commandant gnral, je vous offrirais
quelque poste digne de vous prs de notre personne.

-- Sire, rpliqua d'Artagnan, j'ai quitt le service du roi de
France en faisant  mon prince la promesse de ne servir aucun roi.

-- Allons, dit Charles, voil qui me rend trs malheureux, j'eusse
aim  faire beaucoup pour vous, vous me plaisez.

-- Sire...

-- Voyons, dit Charles avec un sourire, ne puis-je vous faire
manquer  votre parole? Duc, aidez-moi. Si l'on vous offrait,
c'est--dire si je vous offrais, moi, le commandement gnral de
mes mousquetaires?

D'Artagnan s'inclinant plus bas que la premire fois:

-- J'aurais le regret de refuser ce que Votre Gracieuse Majest
m'offrirait, dit-il; un gentilhomme n'a que sa parole, et cette
parole, j'ai eu l'honneur de le dire  Votre Majest, est engage
au roi de France.

-- N'en parlons donc plus, dit le roi en se tournant vers Athos.

Et il laissa d'Artagnan plong dans les plus vives douleurs du
dsappointement.

-- Ah! je l'avais bien dit, murmura le mousquetaire: paroles! eau
bnite de cour! Les rois ont toujours un merveilleux talent pour
vous offrir ce qu'ils savent que nous n'accepterons pas, et se
montrer gnreux sans risque. Sot!... triple sot que j'tais
d'avoir un moment espr!

Pendant ce temps, Charles prenait la main d'Athos.

-- Comte, lui dit-il, vous avez t pour moi un second pre; le
service que vous m'avez rendu ne se peut payer. J'ai song  vous
rcompenser cependant. Vous ftes cr par mon pre chevalier de
la Jarretire; c'est un ordre que tous les rois d'Europe ne
peuvent porter; par la reine rgente, chevalier du Saint-Esprit,
qui est un ordre non moins illustre; j'y joins cette Toison d'or
que m'a envoye le roi de France,  qui le roi d'Espagne, son
beau-pre, en avait donn deux  l'occasion de son mariage; mais,
en revanche, j'ai un service  vous demander.

-- Sire, dit Athos avec confusion, la Toison d'or  moi! quand le
roi de France est le seul de mon pays qui jouisse de cette
distinction!

-- Je veux que vous soyez en votre pays et partout l'gal de tous
ceux que les souverains auront honors de leur faveur, dit Charles
en tirant la chane de son cou; et j'en suis sr, comte, mon pre
me sourit du fond de son tombeau.

Il est cependant trange, se dit d'Artagnan tandis que son ami
recevait  genoux l'ordre minent que lui confrait le roi, il est
cependant incroyable que j'aie toujours vu tomber la pluie des
prosprits sur tous ceux qui m'entourent, et que pas une goutte
ne m'ait jamais atteint! Ce serait  s'arracher les cheveux si
l'on tait jaloux, ma parole d'honneur!

Athos se releva, Charles l'embrassa tendrement.

-- Gnral, dit-il  Monck.

Puis, s'arrtant, avec un sourire:

-- Pardon, c'est duc que je voulais dire. Voyez-vous, si je me
trompe, c'est que le mot duc est encore trop court pour moi... Je
cherche toujours un titre qui l'allonge... J'aimerais  vous voir
si prs de mon trne que je pusse vous dire, comme  Louis XIV:
Mon frre. Oh! j'y suis, et vous serez presque mon frre, car je
vous fais vice-roi d'Irlande et d'cosse, mon cher duc... De cette
faon, dsormais, je ne me tromperai plus.

Le duc saisit la main du roi, mais sans enthousiasme, sans joie,
comme il faisait toute chose. Cependant son coeur avait t remu
par cette dernire faveur. Charles, en mnageant habilement sa
gnrosit, avait laiss au duc le temps de dsirer... quoiqu'il
n'et pu dsirer autant qu'on lui donnait.

-- Mordioux! grommela d'Artagnan, voil l'averse qui recommence.
Oh! c'est  en perdre la cervelle.

Et il se tourna d'un air si contrit et si comiquement piteux, que
le roi ne put retenir un sourire. Monck se prparait  quitter le
cabinet pour prendre cong de Charles.

-- Eh bien! quoi! mon fal, dit le roi au duc, vous partez?

-- S'il plat  Votre Majest; car, en vrit, je suis bien las...
L'motion de la journe m'a extnu: j'ai besoin de repos.

-- Mais, dit le roi, vous ne partez pas sans M. d'Artagnan,
j'espre!

-- Pourquoi, Sire? dit le vieux guerrier.

-- Mais, dit le roi, vous le savez bien, pourquoi.

Monck regarda Charles avec tonnement.

-- J'en demande bien pardon  Votre Majest, dit-il, je ne sais
pas... ce qu'elle veut dire.

-- Oh! c'est possible; mais si vous oubliez, vous, M. d'Artagnan
n'oublie pas.

L'tonnement se peignit sur le visage du mousquetaire.

-- Voyons, duc, dit le roi, n'tes-vous pas log avec
M. d'Artagnan?

-- J'ai l'honneur d'offrir un logement  M. d'Artagnan, oui, Sire.

-- Cette ide vous est venue de vous-mme et  vous seul?

-- De moi-mme et  moi seul, oui, Sire.

-- Eh bien! mais il n'en pouvait tre diffremment... Le
prisonnier est toujours au logis de son vainqueur.

Monck rougit  son tour.

-- Ah! c'est vrai, je suis prisonnier de M. d'Artagnan.

-- Sans doute, Monck, puisque vous ne vous tes pas encore
rachet; mais ne vous inquitez pas, c'est moi qui vous ai arrach
 M. d'Artagnan, c'est moi qui paierai votre ranon.

Les yeux de d'Artagnan reprirent leur gaiet et leur brillant; le
Gascon commenait  comprendre. Charles s'avana vers lui.

-- Le gnral, dit-il, n'est pas riche et ne pourrait vous payer
ce qu'il vaut. Moi, je suis plus riche certainement; mais 
prsent que le voil duc, et si ce n'est roi, du moins presque
roi, il vaut une somme que je ne pourrais peut-tre pas payer.
Voyons, monsieur d'Artagnan, mnagez-moi: combien vous dois-je?

D'Artagnan, ravi de la tournure que prenait la chose, mais se
possdant parfaitement, rpondit:

-- Sire, Votre Majest a tort de s'alarmer. Lorsque j'eus le
bonheur de prendre Sa Grce, M. Monck n'tait que gnral; ce
n'est donc qu'une ranon de gnral qui m'est due. Mais que le
gnral veuille bien me rendre son pe, et je me tiens pour pay,
car il n'y a au monde que l'pe du gnral qui vaille autant que
lui.

-- _Odds fish!_ comme disait mon pre, s'cria Charles II; voil
un galant propos et un galant homme, n'est-ce pas, duc?

-- Sur mon honneur! rpondit le duc, oui, Sire.

Et il tira son pe.

-- Monsieur, dit-il  d'Artagnan, voil ce que vous demandez.
Beaucoup ont tenu de meilleures lames; mais, si modeste que soit
la mienne, je ne l'ai jamais rendue  personne.

D'Artagnan prit avec orgueil cette pe qui venait de faire un
roi.

-- Oh! oh! s'cria Charles II: quoi! une pe qui m'a rendu mon
trne sortirait de mon royaume et ne figurerait pas un jour parmi
les joyaux de ma couronne? Non, sur mon me! cela ne sera pas!
Capitaine d'Artagnan, je donne deux cent mille livres de cette
pe: si c'est trop peu, dites-le-moi.

-- C'est trop peu, Sire, rpliqua d'Artagnan avec un srieux
inimitable. Et d'abord je ne veux point la vendre; mais Votre
Majest dsire, et c'est l un ordre. J'obis donc; mais le
respect que je dois  l'illustre guerrier qui m'entend me commande
d'estimer  un tiers de plus le gage de ma victoire. Je demande
donc trois cent mille livres de l'pe, ou je la donne pour rien 
Votre Majest.

Et, la prenant par la pointe, il la prsenta au roi. Charles II se
mit  rire aux clats.

-- Galant homme et joyeux compagnon! _Odds fish! _n'est-ce pas,
duc? n'est-ce pas, comte? Il me plat et je l'aime. Tenez,
chevalier d'Artagnan, dit-il, prenez ceci.

Et, allant  une table, il prit une plume et crivit un bon de
trois cent mille livres sur son trsorier.

D'Artagnan le prit, et se tournant gravement vers Monck:

-- J'ai encore demand trop peu, je le sais, dit-il; mais croyez-
moi, monsieur le duc, j'eusse aim mieux mourir que de me laisser
guider par l'avarice.

Le roi se remit  rire comme le plus heureux _cokney_ de son
royaume.

-- Vous reviendrez me voir avant de partir, chevalier, dit-il;
j'aurai besoin d'une provision de gaiet, maintenant que mes
Franais vont tre partis.

-- Ah! Sire, il n'en sera pas de la gaiet comme de l'pe du duc,
et je la donnerai gratis  Votre Majest, rpliqua d'Artagnan,
dont les pieds ne touchaient plus la terre.

-- Et vous, comte, ajouta Charles en se tournant vers Athos,
revenez aussi, j'ai un important message  vous confier. Votre
main, duc.

Monck serra la main du roi.

-- Adieu, messieurs, dit Charles en tendant chacune de ses mains
aux deux Franais, qui y posrent leurs lvres.

-- Eh bien! dit Athos quand ils furent dehors, tes-vous content?

-- Chut! dit d'Artagnan tout mu de joie; je ne suis pas encore
revenu de chez le trsorier... la gouttire peut me tomber sur la
tte.


Chapitre XXXIV -- De l'embarras des richesses


D'Artagnan ne perdit pas de temps, et sitt que la chose fut
convenable et opportune, il rendit visite au seigneur trsorier de
Sa Majest.

Il eut alors la satisfaction d'changer un morceau de papier,
couvert d'une fort laide criture, contre une quantit prodigieuse
d'cus frapps tout rcemment  l'effigie de Sa Trs Gracieuse
Majest Charles II.

D'Artagnan se rendait facilement matre de lui-mme; toutefois, en
cette occasion, il ne put s'empcher de tmoigner une joie que le
lecteur comprendra peut-tre, s'il daigne avoir quelque indulgence
pour un homme qui, depuis sa naissance, n'avait jamais vu tant de
pices et de rouleaux de pices juxtaposs dans un ordre vraiment
agrable  l'oeil. Le trsorier renferma tous ces rouleaux dans
des sacs, ferma chaque sac d'une estampille aux armes
d'Angleterre, faveur que les trsoriers n'accordent pas  tout le
monde.

Puis, impassible et tout juste aussi poli qu'il devait l'tre
envers un homme honor de l'amiti du roi, il dit  d'Artagnan:

-- Emportez votre argent, monsieur.

Votre argent! Ce mot fit vibrer mille cordes que d'Artagnan
n'avait jamais senties en son coeur. Il fit charger les sacs sur
un petit chariot et revint chez lui mditant profondment. Un
homme qui possde trois cent mille livres ne peut plus avoir le
front uni: une ride par chaque centaine de mille livres, ce n'est
pas trop.

D'Artagnan s'enferma, ne dna point, refusa sa porte  tout le
monde, et, la lampe allume, le pistolet arm sur la table, il
veilla toute la nuit, rvant au moyen d'empcher que ces beaux
cus, qui du coffre royal avaient pass dans ses coffres  lui, ne
passassent de ses coffres dans les poches d'un larron quelconque.
Le meilleur moyen que trouva le Gascon, ce fut d'enfermer son
trsor momentanment sous des serrures assez solides pour que nul
poignet ne les brist, assez compliques pour que nulle clef
banale ne les ouvrt.

D'Artagnan se souvint que les Anglais sont passs matres en
mcanique et en industrie conservatrice; il rsolut d'aller ds le
lendemain  la recherche d'un mcanicien qui lui vendt un coffre-
fort. Il n'alla pas bien loin. Le sieur Will Jobson, domicili
dans Piccadilly, couta ses propositions, comprit ses dsastres,
et lui promit de confectionner une serrure de sret qui le
dlivrt de toute crainte pour l'avenir.

-- Je vous donnerai, dit-il, un mcanisme tout nouveau.  la
premire tentative un peu srieuse faite sur votre serrure, une
plaque invisible s'ouvrira, un petit canon galement invisible
vomira un joli boulet de cuivre du poids d'un marc, qui jettera
bas le maladroit, non sans un bruit notable. Qu'en pensez-vous?

-- Je dis que c'est vraiment ingnieux, s'cria d'Artagnan; le
petit boulet de cuivre me plat vritablement. , monsieur le
mcanicien, les conditions?

-- Quinze jours pour l'excution, et quinze mille livres payables
 la livraison, rpondit l'artiste.

D'Artagnan frona le sourcil. Quinze jours taient un dlai
suffisant pour que tous les filous de Londres eussent fait
disparatre chez lui la ncessit d'un coffre-fort. Quant aux
quinze mille livres, c'tait payer bien cher ce qu'un peu de
vigilance lui procurerait pour rien.

-- Je rflchirai, fit-il; merci, monsieur.

Et il retourna chez lui au pas de course; personne n'avait encore
approch du trsor.

Le jour mme, Athos vint rendre visite  son ami et le trouva
soucieux au point qu'il lui en manifesta sa surprise.

-- Comment! vous voil riche, dit-il, et pas gai! vous qui
dsiriez tant la richesse...

-- Mon ami, les plaisirs auxquels on n'est pas habitu gnent plus
que les chagrins dont on avait l'habitude. Un avis, s'il vous
plat. Je puis vous demander cela,  vous qui avez toujours eu de
l'argent: quand on a de l'argent, qu'en fait-on?

-- Cela dpend.

-- Qu'avez-vous fait du vtre, pour qu'il ne ft de vous ni un
avare ni un prodigue? Car l'avarice dessche le coeur, et la
prodigalit le noie... n'est-ce pas?

-- Fabricius ne dirait pas plus juste. Mais, en vrit, mon argent
ne m'a jamais gn.

-- Voyons, le placez-vous sur les rentes?

-- Non; vous savez que j'ai une assez belle maison et que cette
maison compose le meilleur de mon bien.

-- Je le sais.

-- En sorte que vous serez aussi riche que moi, plus riche mme
quand vous le voudrez, par le mme moyen.

-- Mais les revenus, les encaissez-vous?

-- Non.

-- Que pensez-vous d'une cachette dans un mur plein?

-- Je n'en ai jamais fait usage.

-- C'est qu'alors vous avez quelque confident, quelque homme
d'affaires sr, et qui vous paie l'intrt  un taux honnte.

-- Pas du tout.

-- Mon Dieu! que faites-vous alors?

-- Je dpense tout ce que j'ai, et je n'ai que ce que je dpense,
mon cher d'Artagnan.

-- Ah! voil. Mais vous tes un peu prince, vous, et quinze 
seize mille livres de revenu vous fondent dans les doigts; et puis
vous avez des charges, de la reprsentation.

-- Mais je ne vois pas que vous soyez beaucoup moins grand
seigneur que moi, mon ami, et votre argent vous suffira bien
juste.

-- Trois cent mille livres! Il y a l deux tiers de superflu.

-- Pardon, mais il me semblait que vous m'aviez dit... j'ai cru
entendre, enfin... je me figurais que vous aviez un associ...

-- Ah! mordioux! c'est vrai! s'cria d'Artagnan en rougissant, il
y a Planchet. J'oubliais Planchet, sur ma vie!... Eh bien! voil
mes cent mille cus entams... C'est dommage, le chiffre tait
rond, bien sonnant... C'est vrai, Athos, je ne suis plus riche du
tout. Quelle mmoire vous avez!

-- Assez bonne, oui, Dieu merci!

-- Ce brave Planchet, grommela d'Artagnan, il n'a pas fait l un
mauvais rve. Quelle spculation, peste! Enfin, ce qui est dit,
est dit.

-- Combien lui donnez-vous?

-- Oh! fit d'Artagnan, ce n'est pas un mauvais garon, je
m'arrangerai toujours bien avec lui; j'ai eu du mal, voyez-vous,
des frais, tout cela doit entrer en ligne de compte.

-- Mon cher, je suis bien sr de vous, dit tranquillement Athos,
et je n'ai pas peur pour ce bon Planchet; ses intrts sont mieux
dans vos mains que dans les siennes; mais  prsent que vous
n'avez plus rien  faire ici, nous partirons si vous m'en croyez.
Vous irez remercier Sa Majest, lui demander ses ordres, et, dans
six jours, nous pourrons apercevoir les tours de Notre-Dame.

-- Mon ami, je brle en effet de partir, et de ce pas je vais
prsenter mes respects au roi.

-- Moi, dit Athos, je vais saluer quelques personnes par la ville,
et ensuite je suis  vous.

-- Voulez-vous me prter Grimaud?

-- De tout mon coeur... Qu'en comptez-vous faire?

-- Quelque chose de fort simple et qui ne le fatiguera pas, je le
prierai de me garder mes pistolets qui sont sur la table,  ct
des coffres que voici.

-- Trs bien, rpliqua imperturbablement Athos.

-- Et il ne s'loignera point, n'est-ce pas?

-- Pas plus que les pistolets eux-mmes.

-- Alors, je m'en vais chez Sa Majest. Au revoir.

D'Artagnan arriva en effet au palais de Saint-James, o Charles
II, qui crivait sa correspondance, lui fit faire antichambre une
bonne heure.

D'Artagnan, tout en se promenant dans la galerie, des portes aux
fentres, et des fentres aux portes, crut bien voir un manteau
pareil  celui d'Athos traverser les vestibules; mais au moment o
il allait vrifier le fait, l'huissier l'appela chez Sa Majest.

Charles II se frottait les mains tout en recevant les
remerciements de notre ami.

-- Chevalier, dit-il, vous avez tort de m'tre reconnaissant; je
n'ai pas pay le quart de ce qu'elle vaut l'histoire de la bote
o vous avez mis ce brave gnral... je veux dire cet excellent
duc d'Albermale.

Et le roi rit aux clats.

D'Artagnan crut ne pas devoir interrompre Sa Majest et fit le
gros dos avec modestie.

--  propos, continua Charles, vous a-t-il vraiment pardonn, mon
cher Monck?

-- Pardonn! mais j'espre que oui, Sire.

-- Eh!... c'est que le tour tait cruel... _Odds fish!_ encaquer
comme un hareng le premier personnage de la rvolution anglaise! 
votre place, je ne m'y fierais pas, chevalier.

-- Mais, Sire...

-- Je sais bien que Monck vous appelle son ami... Mais il a l'oeil
bien profond pour n'avoir pas de mmoire, et le sourcil bien haut
pour n'tre pas fort orgueilleux; vous savez, grande supercilium.

J'apprendrai le latin, bien sr, se dit d'Artagnan.

-- Tenez, s'cria le roi enchant, il faut que j'arrange votre
rconciliation; je saurai m'y prendre de telle sorte...

D'Artagnan se mordit la moustache.

-- Votre Majest me permet de lui dire la vrit?

-- Dites, chevalier, dites.

-- Eh bien! Sire, vous me faites une peur affreuse... Si Votre
Majest arrange mon affaire, comme elle parat en avoir envie, je
suis un homme perdu, le duc me fera assassiner.

Le roi partit d'un nouvel clat de rire, qui changea en pouvante
la frayeur de d'Artagnan.

-- Sire, de grce, promettez-moi de me laisser traiter cette
ngociation; et puis, si vous n'avez plus besoin de mes
services...

-- Non, chevalier. Vous voulez partir? rpondit Charles avec une
hilarit de plus en plus inquitante.

-- Si Votre Majest n'a plus rien  me demander.

Charles redevint  peu prs srieux.

-- Une seule chose. Voyez ma soeur, lady Henriette. Vous connat-
elle?

-- Non, Sire; mais... un vieux soldat comme moi n'est pas un
spectacle agrable pour une jeune et joyeuse princesse.

-- Je veux, vous dis-je, que ma soeur vous connaisse; je veux
qu'elle puisse au besoin compter sur vous.

-- Sire, tout ce qui est cher  Votre Majest sera sacr pour moi.

-- Bien... Parry! viens, mon bon Parry.

La porte latrale s'ouvrit, et Parry entra, le visage rayonnant
ds qu'il eut aperu le chevalier.

-- Que fait Rochester? dit le roi.

-- Il est sur le canal avec les dames, rpliqua Parry.

-- Et Buckingham?

-- Aussi.

-- Voil qui est au mieux. Tu conduiras le chevalier prs de
Villiers... c'est le duc de Buckingham, chevalier... et tu prieras
le duc de prsenter M. d'Artagnan  lady Henriette.

Parry s'inclina et sourit  d'Artagnan.

-- Chevalier, continua le roi, c'est votre audience de cong; vous
pourrez ensuite partir quand il vous plaira.

-- Sire, merci!

-- Mais faites bien votre paix avec Monck.

-- Oh! Sire...

-- Vous savez qu'il y a un de mes vaisseaux  votre disposition?

-- Mais, Sire, vous me comblez, et je ne souffrirai jamais que des
officiers de Votre Majest se drangent pour moi.

Le roi frappa sur l'paule de d'Artagnan.

-- Personne ne se drange pour vous, chevalier, mais bien pour un
ambassadeur que j'envoie en France et  qui vous servirez
volontiers, je crois, de compagnon, car vous le connaissez.

D'Artagnan regarda tonn.

-- C'est un certain comte de La Fre... celui que vous appelez
Athos, ajouta le roi en terminant la conversation, comme il
l'avait commence, par un joyeux clat de rire. Adieu, chevalier,
adieu! Aimez-moi comme je vous aime.

Et l-dessus, faisant un signe  Parry pour lui demander si
quelqu'un n'attendait pas dans un cabinet voisin, le roi disparut
dans ce cabinet, laissant la place au chevalier, tout tourdi de
cette singulire audience.

Le vieillard lui prit le bras amicalement et l'emmena vers les
jardins.


Chapitre XXXV -- Sur le canal


Sur le canal aux eaux d'un vert opaque, bord de margelles de
marbre o le temps avait dj sem ses taches noires et des
touffes d'herbes moussues, glissait majestueusement une longue
barque plate, pavoise aux armes d'Angleterre, surmonte d'un dais
et tapisse de longues toffes damasses qui tranaient leurs
franges dans l'eau. Huit rameurs, pesant mollement sur les
avirons, la faisaient mouvoir sur le canal avec la lenteur
gracieuse des cygnes, qui, troubls dans leur antique possession
par le sillage de la barque, regardaient de loin passer cette
splendeur et ce bruit. Nous disons ce bruit, car la barque
renfermait quatre joueurs de guitare et de luth, deux chanteurs et
plusieurs courtisans, tout chamarrs d'or et de pierreries,
lesquels montraient leurs dents blanches  l'envi pour plaire 
lady Stuart, petite-fille de Henri IV, fille de Charles Ier, soeur
de Charles II, qui occupait sous le dais de cette barque la place
d'honneur. Nous connaissons cette jeune princesse, nous l'avons
vue au Louvre avec sa mre, manquant de bois, manquant de pain,
nourrie par le coadjuteur et les parlements. Elle avait donc,
comme ses frres, pass une dure jeunesse; puis tout  coup elle
venait de se rveiller de ce long et horrible rve, assise sur les
degrs d'un trne, entoure de courtisans et de flatteurs.

Comme Marie Stuart au sortir de la prison, elle aspirait donc la
vie et la libert, et, de plus, la puissance et la richesse.

Lady Henriette en grandissant tait devenue une beaut remarquable
que la restauration qui venait d'avoir lieu avait rendue clbre.
Le malheur lui avait t l'clat de l'orgueil, mais la prosprit
venait de le lui rendre. Elle resplendissait dans sa joie et son
bien-tre, pareille  ces fleurs de serre qui, oublies pendant
une nuit aux premires geles d'automne, ont pench la tte, mais
qui le lendemain, rchauffes  l'atmosphre dans laquelle elles
sont nes, se relvent plus splendides que jamais. Lord Villiers
de Buckingham, fils de celui qui joue un rle si clbre dans les
premiers chapitres de cette histoire, lord Villiers de Buckingham,
beau cavalier, mlancolique avec les femmes, rieur avec les
hommes, et Vilmot de Rochester, rieur avec les deux sexes, se
tenaient en ce moment debout devant lady Henriette, et se
disputaient le privilge de la faire sourire.

Quant  cette jeune et belle princesse, adosse  un coussin de
velours brod d'or, les mains inertes et pendantes qui trempaient
dans l'eau, elle coutait nonchalamment les musiciens sans les
entendre, et elle entendait les deux courtisans sans avoir l'air
de les couter. C'est que lady Henriette, cette crature pleine de
charmes, cette femme qui joignait les grces de la France  celles
de l'Angleterre, n'ayant pas encore aim, tait cruelle dans sa
coquetterie.

Aussi le sourire, cette nave faveur des jeunes filles,
n'clairait pas mme son visage, et si parfois elle levait les
yeux, c'tait pour les attacher avec tant de fixit sur l'un ou
l'autre cavalier, que leur galanterie, si effronte qu'elle ft
d'habitude, s'en alarmait et en devenait timide.

Cependant le bateau marchait toujours, les musiciens faisaient
rage, et les courtisans commenaient  s'essouffler comme eux.
D'ailleurs, la promenade paraissait sans doute monotone  la
princesse, car, secouant tout  coup la tte d'impatience:

-- Allons, dit-elle, assez comme cela, messieurs, rentrons.

-- Ah! madame, dit Buckingham, nous sommes bien malheureux, nous
n'avons pu russir  faire trouver la promenade agrable  Votre
Altesse.

-- Ma mre m'attend, rpondit lady Henriette; puis, je vous
l'avouerai franchement, messieurs, je m'ennuie.

Et tout en disant ce mot cruel, la princesse essayait de consoler
par un regard chacun des deux jeunes gens, qui paraissaient
consterns d'une pareille franchise. Le regard produisit son
effet, les deux visages s'panouirent; mais aussitt, comme si la
royale coquette et pens qu'elle venait de faire trop pour de
simples mortels, elle fit un mouvement, tourna le dos  ses deux
orateurs et parut se plonger dans une rverie  laquelle il tait
vident qu'ils n'avaient aucune part. Buckingham se mordit les
lvres avec colre, car il tait vritablement amoureux de lady
Henriette, et, en cette qualit, il prenait tout au srieux.
Rochester se les mordit aussi; mais, comme son esprit dominait
toujours son coeur, ce fut purement et simplement pour rprimer un
malicieux clat de rire. La princesse laissait donc errer sur la
berge aux gazons fins et fleuris ses yeux, qu'elle dtournait des
deux jeunes gens. Elle aperut au loin Parry et d'Artagnan.

-- Qui vient l-bas? demanda-t-elle.

Les deux jeunes gens firent volte-face avec la rapidit de
l'clair.

-- Parry, rpondit Buckingham, rien que Parry.

-- Pardon, dit Rochester, mais je lui vois un compagnon, ce me
semble.

-- Oui d'abord, reprit la princesse avec langueur; puis, que
signifient ces mots: Rien que Parry, dites, milord?

-- Parce que, madame, rpliqua Buckingham piqu, parce que le
fidle Parry, l'errant Parry, l'ternel Parry, n'est pas, je
crois, de grande importance.

-- Vous vous trompez, monsieur le duc: Parry, l'errant Parry,
comme vous dites, a err toujours pour le service de ma famille,
et voir ce vieillard est toujours pour moi un doux spectacle.

Lady Henriette suivait la progression ordinaire aux jolies femmes,
et surtout aux femmes coquettes; elle passait du caprice  la
contrarit; le galant avait subi le caprice, le courtisan devait
plier sous l'humeur contrariante.

Buckingham s'inclina, mais ne rpondit point.

-- Il est vrai, madame, dit Rochester en s'inclinant  son tour,
que Parry est le modle des serviteurs; mais, madame, il n'est
plus jeune, et nous ne rions, nous, qu'en voyant les choses gaies.
Est-ce bien gai, un vieillard?

-- Assez, milord, dit schement lady Henriette, ce sujet de
conversation me blesse.

Puis, comme se parlant  elle-mme:

-- Il est vraiment inou, continua-t-elle, combien les amis de mon
frre ont peu d'gards pour ses serviteurs!

-- Ah! madame, s'cria Buckingham, Votre Grce me perce le coeur
avec un poignard forg par ses propres mains.

-- Que veut dire cette phrase tourne en manire de madrigal
franais, monsieur le duc? Je ne la comprends pas.

-- Elle signifie, madame, que vous-mme, si bonne, si charmante,
si sensible, vous avez ri quelquefois, pardon, je voulais dire
souri, des radotages futiles de ce bon Parry, pour lequel Votre
Altesse se fait aujourd'hui d'une si merveilleuse susceptibilit.

-- Eh bien! milord, dit lady Henriette, si je me suis oublie  ce
point, vous avez tort de me le rappeler.

Et elle fit un mouvement d'impatience.

-- Ce bon Parry veut me parler, je crois. Monsieur de Rochester,
faites donc aborder, je vous prie.

Rochester s'empressa de rpter le commandement de la princesse.
Une minute aprs, la barque touchait le rivage.

-- Dbarquons, messieurs, dit lady Henriette en allant chercher le
bras que lui offrait Rochester, bien que Buckingham ft plus prs
d'elle et et prsent le sien.

Alors Rochester, avec un orgueil mal dissimul qui pera d'outre
en outre le coeur du malheureux Buckingham, fit traverser  la
princesse le petit pont que les gens de l'quipage avaient jet du
bateau royal sur la berge.

-- O va Votre Grce? demanda Rochester.

-- Vous le voyez, milord, vers ce bon Parry qui erre, comme disait
milord Buckingham, et me cherche avec ses yeux affaiblis par les
larmes qu'il a verses sur nos malheurs.

-- Oh! mon Dieu! dit Rochester, que Votre Altesse est triste
aujourd'hui, madame! nous avons, en vrit, l'air de lui paratre
des fous ridicules.

-- Parlez pour vous, milord, interrompit Buckingham avec dpit;
moi, je dplais tellement  Son Altesse que je ne lui parais
absolument rien.

Ni Rochester ni la princesse ne rpondirent; on vit seulement lady
Henriette entraner son cavalier d'une course plus rapide.
Buckingham resta en arrire et profita de cet isolement pour se
livrer, sur son mouchoir,  des morsures tellement furieuses que
la batiste fut mise en lambeaux au troisime coup de dents.

-- Parry, bon Parry, dit la princesse avec sa petite voix, viens
par ici; je vois que tu me cherches, et j'attends.

-- Ah! madame, dit Rochester venant charitablement au secours de
son compagnon, demeur, comme nous l'avons dit, en arrire, si
Parry ne voit pas Votre Altesse, l'homme qui le suit est un guide
suffisant, mme pour un aveugle; car, en vrit, il a des yeux de
flamme; c'est un fanal  double lampe que cet homme.

-- clairant une fort belle et fort martiale figure, dit la
princesse dcide  rompre en visire  tout propos.

Rochester s'inclina.

-- Une de ces vigoureuses ttes de soldat comme on n'en voit qu'en
France, ajouta la princesse avec la persvrance de la femme sre
de l'impunit.

Rochester et Buckingham se regardrent comme pour se dire: Mais
qu'a-t-elle donc?

-- Voyez, monsieur de Buckingham, ce que veut Parry, dit lady
Henriette: allez.

Le jeune homme, qui regardait cet ordre comme une faveur, reprit
courage et courut au-devant de Parry, qui, toujours suivi par
d'Artagnan, s'avanait avec lenteur du ct de la noble compagnie.
Parry marchait avec lenteur  cause de son ge. D'Artagnan
marchait lentement et noblement, comme devait marcher d'Artagnan
doubl d'un tiers de million, c'est--dire sans forfanterie, mais
aussi sans timidit. Lorsque Buckingham, qui avait mis un grand
empressement  suivre les intentions de la princesse, laquelle
s'tait arrte sur un banc de marbre, comme fatigue des quelques
pas qu'elle venait de faire, lorsque Buckingham, disons-nous, ne
fut plus qu' quelques pas de Parry, celui-ci le reconnut.

-- Ah! milord, dit-il tout essouffl, Votre Grce veut-elle obir
au roi?

-- En quoi, monsieur Parry? demanda le jeune homme avec une sorte
de froideur tempre par le dsir d'tre agrable  la princesse.

-- Eh bien! Sa Majest prie Votre Grce de prsenter Monsieur 
lady Henriette Stuart.

-- Monsieur qui, d'abord? demanda le duc avec hauteur.

D'Artagnan, on le sait, tait facile  effaroucher; le ton de
milord Buckingham lui dplut. Il regarda le courtisan  la hauteur
des yeux, et deux clairs brillrent sous ses sourcils froncs.
Puis, faisant un effort sur lui-mme:

-- Monsieur le chevalier d'Artagnan, milord, rpondit-il
tranquillement.

-- Pardon, monsieur, mais ce nom m'apprend votre nom, voil tout.

-- C'est--dire?

-- C'est--dire que je ne vous connais pas.

-- Je suis plus heureux que vous, monsieur, rpondit d'Artagnan,
car, moi, j'ai eu l'honneur de connatre beaucoup votre famille et
particulirement milord duc de Buckingham, votre illustre pre.

-- Mon pre? fit Buckingham. En effet, monsieur, il me semble
maintenant me rappeler... M. le chevalier d'Artagnan, dites-vous?

D'Artagnan s'inclina.

-- En personne, dit-il.

-- Pardon, n'tes-vous point l'un de ces Franais qui eurent avec
mon pre certains rapports secrets?

-- Prcisment, monsieur le duc, je suis un de ces Franais-l.

-- Alors, monsieur, permettez-moi de vous dire qu'il est trange
que mon pre, de son vivant, n'ait jamais entendu parler de vous.

-- Non, monsieur, mais il en a entendu parler au moment de sa
mort; c'est moi qui lui ai fait passer, par le valet de chambre de
la reine Anne d'Autriche, l'avis du danger qu'il courait;
malheureusement l'avis est arriv trop tard.

-- N'importe! monsieur, dit Buckingham, je comprends maintenant
qu'ayant eu l'intention de rendre un service au pre, vous veniez
rclamer la protection du fils.

-- D'abord, milord, rpondit flegmatiquement d'Artagnan, je ne
rclame la protection de personne. Sa Majest le roi Charles II, 
qui j'ai eu l'honneur de rendre quelques services (il faut vous
dire, monsieur, que ma vie s'est passe  cette occupation), le
roi Charles II, donc, qui veut bien m'honorer de quelque
bienveillance, a dsir que je fusse prsent  lady Henriette, sa
soeur,  laquelle j'aurai peut-tre aussi le bonheur d'tre utile
dans l'avenir. Or, le roi vous savait en ce moment auprs de Son
Altesse, et m'a adress  vous, par l'entremise de Parry. Il n'y a
pas d'autre mystre. Je ne vous demande absolument rien, et si
vous ne voulez pas me prsenter  Son Altesse, j'aurai la douleur
de me passer de vous et la hardiesse de me prsenter moi-mme.

-- Au moins, monsieur, rpliqua Buckingham, qui tenait  avoir le
dernier mot, vous ne reculerez pas devant une explication
provoque par vous.

-- Je ne recule jamais, monsieur, dit d'Artagnan.

-- Vous devez savoir alors, puisque vous avez eu des rapports
secrets avec mon pre, quelque dtail particulier?

-- Ces rapports sont dj loin de nous, monsieur, car vous n'tiez
pas encore n, et pour quelques malheureux ferrets de diamant que
j'ai reus de ses mains et rapports en France, ce n'est vraiment
pas la peine de rveiller tant de souvenirs.

-- Ah! monsieur, dit vivement Buckingham en s'approchant de
d'Artagnan et en lui tendant la main, c'est donc vous! vous que
mon pre a tant cherch et qui pouviez tant attendre de nous!

-- Attendre, monsieur! en vrit, c'est l mon fort, et toute ma
vie j'ai attendu.

Pendant ce temps, la princesse, lasse de ne pas voir venir  elle
l'tranger, s'tait leve et s'tait approche.

-- Au moins, monsieur, dit Buckingham, n'attendrez-vous point
cette prsentation que vous rclamez de moi.

Alors, se retournant et s'inclinant devant lady Henriette:

-- Madame, dit le jeune homme, le roi votre frre dsire que j'aie
l'honneur de prsenter  Votre Altesse M. le chevalier d'Artagnan.

-- Pour que Votre Altesse ait au besoin un appui solide et un ami
sr, ajouta Parry.

D'Artagnan s'inclina.

-- Vous avez encore quelque chose  dire, Parry? rpondit lady
Henriette souriant  d'Artagnan, tout en adressant la parole au
vieux serviteur.

-- Oui, madame, le roi dsire que Votre Altesse garde
religieusement dans sa mmoire le nom et se souvienne du mrite de
M. d'Artagnan,  qui Sa Majest doit, dit-elle, d'avoir recouvr
son royaume.

Buckingham, la princesse et Rochester se regardrent tonns.

-- Cela, dit d'Artagnan, est un autre petit secret dont, selon
toute probabilit, je ne me vanterai pas au fils de Sa Majest le
roi Charles II, comme j'ai fait  vous  l'endroit des ferrets de
diamant.

-- Madame, dit Buckingham, Monsieur vient, pour la seconde fois,
de rappeler  ma mmoire un vnements qui excite tellement ma
curiosit, que j'oserai vous demander la permission de l'carter
un instant de vous, pour l'entretenir en particulier.

-- Faites, milord, dit la princesse, mais rendez bien vite  la
soeur cet ami si dvou au frre.

Et elle reprit le bras de Rochester, pendant que Buckingham
prenait celui de d'Artagnan.

-- Oh! racontez-moi donc, chevalier, dit Buckingham, toute cette
affaire des diamants, que nul ne sait en Angleterre, pas mme le
fils de celui qui en fut le hros.

-- Milord, une seule personne avait le droit de raconter toute
cette affaire, comme vous dites, c'tait votre pre; il a jug 
propos de se taire, je vous demanderai la permission de l'imiter.

Et d'Artagnan s'inclina en homme sur lequel il est vident
qu'aucune instance n'aura de prise.

-- Puisqu'il en est ainsi, monsieur, dit Buckingham, pardonnez-moi
mon indiscrtion, je vous prie; et si quelque jour, moi aussi,
j'allais en France...

Et il se retourna pour donner un dernier regard  la princesse,
qui ne s'inquitait gure de lui, toute occupe qu'elle tait ou
paraissait tre de la conversation de Rochester.

Buckingham soupira.

-- Eh bien? demanda d'Artagnan.

-- Je disais donc que si quelque jour, moi aussi, j'allais en
France...

-- Vous irez, milord, dit en souriant d'Artagnan, c'est moi qui
vous en rponds.

-- Et pourquoi cela?

-- Oh! j'ai d'tranges manires de prdiction, moi; et une fois
que je prdis, je me trompe rarement. Si donc vous venez en
France?

-- Eh bien! monsieur, vous  qui les rois demandent cette
prcieuse amiti qui leur rend des couronnes, j'oserai vous
demander un peu de ce grand intrt que vous avez vou  mon pre.

-- Milord, rpondit d'Artagnan, croyez que je me tiendrai pour
fort honor, si, l-bas, vous voulez bien encore vous souvenir que
vous m'avez vu ici. Et maintenant, permettez...

Se retournant alors vers lady Henriette:

-- Madame, dit-il, Votre Altesse est fille de France, et, en cette
qualit, j'espre la revoir  Paris. Un de mes jours heureux sera
celui o Votre Altesse me donnera un ordre quelconque qui me
rappelle,  moi, qu'elle n'a point oubli les recommandations de
son auguste frre.

Et il s'inclina devant la jeune princesse, qui lui donna sa main 
baiser avec une grce toute royale.

-- Ah! madame, dit tout bas Buckingham, que faudrait-il faire pour
obtenir de Votre Altesse une pareille faveur?

-- Dame! milord, rpondit lady Henriette, demandez 
M. d'Artagnan, il vous le dira.


Chapitre XXXVI -- Comment d'Artagnan tira, comme et fait une fe,
une maison de plaisance d'une bote de sapin


Les paroles du roi, touchant l'amour-propre de Monck, n'avaient
pas inspir  d'Artagnan une mdiocre apprhension. Le lieutenant
avait eu toute sa vie le grand art de choisir ses ennemis, et
lorsqu'il les avait pris implacables et invincibles, c'est qu'il
n'avait pu, sous aucun prtexte, faire autrement. Mais les points
de vue changent beaucoup dans la vie. C'est une lanterne magique
dont l'oeil de l'homme modifie chaque anne les aspects. Il en
rsulte que, du dernier jour d'une anne o l'on voyait blanc, au
premier jour de l'autre o l'on verra noir, il n'y a que l'espace
d'une nuit. Or, d'Artagnan, lorsqu'il partit de Calais avec ses
dix sacripants, se souciait aussi peu de prendre  partie Goliath,
Nabuchodonosor ou Holopherne, que de croiser l'pe avec une
recrue, ou que de discuter avec son htesse. Alors il ressemblait
 l'pervier qui  jeun attaque un blier. La faim aveugle. Mais
d'Artagnan rassasi, d'Artagnan riche, d'Artagnan vainqueur,
d'Artagnan fier d'un triomphe si difficile, d'Artagnan avait trop
 perdre pour ne pas compter chiffre  chiffre avec la mauvaise
fortune probable.

Il songeait donc, tout en revenant de sa prsentation,  une seule
chose, c'est--dire  mnager un homme aussi puissant que Monck,
un homme que Charles mnageait aussi, tout roi qu'il tait; car, 
peine tabli, le protg pouvait encore avoir besoin du
protecteur, et ne lui refuserait point par consquent, le cas
chant, la mince satisfaction de dporter M. d'Artagnan, ou de le
renfermer dans quelque tour du Middlesex, ou de le faire un peu
noyer dans le trajet maritime de Douvres  Boulogne. Ces sortes de
satisfactions se rendent de rois  vice-rois, sans tirer autrement
 consquence.

Il n'tait mme pas besoin que le roi ft actif dans cette
contrepartie de la pice o Monck prendrait sa revanche. Le rle
du roi se bornerait tout simplement  pardonner au vice-roi
d'Irlande tout ce qu'il aurait entrepris contre d'Artagnan. Il ne
fallait rien autre chose pour mettre la conscience du duc
d'Albermale en repos qu'un _te absolvo_ dit en riant, ou le
griffonnage du Charles, _the king_, trac au bas d'un parchemin;
et avec ces deux mots prononcs, ou ces trois mots crits, le
pauvre d'Artagnan tait  tout jamais enterr sous les ruines de
son imagination. Et puis, chose assez inquitante pour un homme
aussi prvoyant que l'tait notre mousquetaire, il se voyait seul,
et l'amiti d'Athos ne suffisait point pour le rassurer. Certes,
s'il se ft agi d'une bonne distribution de coups d'pe, le
mousquetaire et compt sur son compagnon; mais dans des
dlicatesses avec un roi, lorsque le peut-tre d'un hasard
malencontreux viendrait aider  la justification de Monck ou de
Charles II, d'Artagnan connaissait assez Athos pour tre sr qu'il
ferait la plus belle part  la loyaut du survivant, et se
contenterait de verser force larmes sur la tombe du mort, quitte,
si le mort tait son ami,  composer ensuite son pitaphe avec les
superlatifs les plus pompeux.

Dcidment, pensait le Gascon, et cette pense tait le rsultat
des rflexions qu'il venait de faire tout bas, et que nous venons
de faire tout haut, dcidment il faut que je me rconcilie avec
M. Monck, et que j'acquire la preuve de sa parfaite indiffrence
pour le pass. Si, ce qu' Dieu ne plaise, il est encore maussade
et rserv dans l'expression de ce sentiment, je donne mon argent
 emporter  Athos, je demeure en Angleterre juste assez de temps
pour le dvoiler; puis, comme j'ai l'oeil vif et le pied lger, je
saisis le premier signe hostile, je dcampe, je me cache chez
milord de Buckingham, qui me parat bon diable au fond, et auquel,
en rcompense de son hospitalit, je raconte alors toute cette
histoire de diamants, qui ne peut plus compromettre qu'une vieille
reine, laquelle peut bien passer, tant la femme d'un ladre vert
comme M. de Mazarin, pour avoir t autrefois la matresse d'un
beau seigneur comme Buckingham. Mordioux! c'est dit, et ce Monck
ne me surmontera pas. Eh! d'ailleurs, une ide!

On sait que ce n'taient pas, en gnral, les ides qui manquaient
 d'Artagnan. C'est que, pendant son monologue, d'Artagnan venait
de se boutonner jusqu'au menton, et rien n'excitait en lui
l'imagination comme cette prparation  un combat quelconque,
nomme accinction par les Romains. Il arriva tout chauff au
logis du duc d'Albermale. On l'introduisit chez le vice-roi avec
une clrit qui prouvait qu'on le regardait comme tant de la
maison. Monck tait dans son cabinet de travail.

-- Milord, lui dit d'Artagnan avec cette expression de franchise
que le Gascon savait si bien tendre sur son visage rus, milord,
je viens demander un conseil  Votre Grce.

Monck, aussi boutonn moralement que son antagoniste l'tait
physiquement, Monck rpondit:

-- Demandez, mon cher.

Et sa figure prsentait une expression non moins ouverte que celle
de d'Artagnan.

-- Milord, avant toute chose, promettez-moi secret et indulgence.

-- Je vous promets tout ce que vous voudrez. Qu'y a-t-il? dites!

-- Il y a, milord, que je ne suis pas tout  fait content du roi.

-- Ah! vraiment! Et en quoi, s'il vous plat, mon cher lieutenant?

-- En ce que Sa Majest se livre parfois  des plaisanteries fort
compromettantes pour ses serviteurs, et la plaisanterie, milord,
est une arme qui blesse fort les gens d'pe comme nous.

Monck fit tous ses efforts pour ne pas trahir sa pense; mais
d'Artagnan le guettait avec une attention trop soutenue pour ne
pas apercevoir une imperceptible rougeur sur ses joues.

-- Mais quant  moi, dit Monck de l'air le plus naturel du monde,
je ne suis pas ennemi de la plaisanterie, mon cher monsieur
d'Artagnan; mes soldats vous diront mme que bien des fois, au
camp, j'entendais fort indiffremment, et avec un certain got
mme, les chansons satiriques qui, de l'arme de Lambert,
passaient dans la mienne, et qui, bien certainement, eussent
corch les oreilles d'un gnral plus susceptible que je ne le
suis.

-- Oh! milord, fit d'Artagnan, je sais que vous tes un homme
complet, je sais que vous tes plac depuis longtemps au-dessus
des misres humaines, mais il y a plaisanteries et plaisanteries,
et certaines, quant  moi, ont le privilge de m'irriter au-del
de toute expression.

-- Peut-on savoir lesquelles, _my dear_?

-- Celles qui sont diriges contre mes amis ou contre les gens que
je respecte, milord.

Monck fit un imperceptible mouvement que d'Artagnan aperut.

-- Et en quoi, demanda Monck, en quoi le coup d'pingle qui
gratigne autrui peut-il vous chatouiller la peau? Contez-moi
cela, voyons!

-- Milord, je vais vous l'expliquer par une seule phrase; il
s'agissait de vous.

Monck fit un pas vers d'Artagnan.

-- De moi? dit-il.

-- Oui, et voil ce que je ne puis m'expliquer; mais aussi peut-
tre est-ce faute de connatre son caractre. Comment le roi a-t-
il le coeur de railler un homme qui lui a rendu tant et de si
grands services? Comment comprendre qu'il s'amuse  mettre aux
prises un lion comme vous avec un moucheron comme moi?

-- Aussi je ne vois cela en aucune faon, dit Monck.

-- Si fait! Enfin, le roi, qui me devait une rcompense, pouvait
me rcompenser comme un soldat, sans imaginer cette histoire de
ranon qui vous touche, milord.

-- Non, fit Monck en riant, elle ne me touche en aucune faon, je
vous jure.

-- Pas  mon endroit, je le comprends; vous me connaissez, milord,
je suis si discret que la tombe paratrait bavarde auprs de moi;
mais... comprenez-vous, milord?

-- Non, s'obstina  dire Monck.

-- Si un autre savait le secret que je sais...

-- Quel secret?

-- Eh! milord, ce malheureux secret de Newcastle.

-- Ah! le million de M. le comte de La Fre?

-- Non, milord, non; l'entreprise faite sur Votre Grce.

-- C'tait bien jou, chevalier, voil tout; et il n'y avait rien
 dire; vous tes un homme de guerre, brave et rus  la fois, ce
qui prouve que vous runissez les qualits de Fabius et d'Annibal.
Donc, vous avez us de vos moyens, de la force et de la ruse; il
n'y a rien  dire  cela, et c'tait  moi de me garantir.

-- Eh! je le sais, milord, et je n'attendais pas moins de votre
impartialit, aussi, s'il n'y avait que l'enlvement en lui-mme,
mordioux! ce ne serait rien; mais il y a...

-- Quoi?

-- Les circonstances de cet enlvement.

-- Quelles circonstances?

-- Vous savez bien, milord, ce que je veux dire.

-- Non, Dieu me damne!

-- Il y a... c'est qu'en vrit c'est fort difficile  dire.

-- Il y a?

-- Eh bien! il y a cette diable de bote.

Monck rougit visiblement.

-- Cette indignit de bote, continua d'Artagnan, de bote en
sapin, vous savez?

-- Bon! je l'oubliais.

-- En sapin, continua d'Artagnan, avec des trous pour le nez et la
bouche. En vrit, milord, tout le reste tait bien; mais la
bote, la bote! dcidment, c'tait une mauvaise plaisanterie.

Monck se dmenait dans tous les sens.

-- Et cependant, que j'aie fait cela, reprit d'Artagnan, moi, un
capitaine d'aventures, c'est tout simple, parce que,  ct de
l'action un peu lgre que j'ai commise, mais que la gravit de la
situation peut faire excuser, j'ai la circonspection et la
rserve.

-- Oh! dit Monck, croyez que je vous connais bien, monsieur
d'Artagnan, et que je vous apprcie.

D'Artagnan ne perdait pas Monck de vue, tudiant tout ce qui se
passait dans l'esprit du gnral au fur et  mesure qu'il parlait.

-- Mais il ne s'agit pas de moi, reprit-il.

-- Enfin, de qui s'agit-il donc? demanda Monck, qui commenait 
s'impatienter.

-- Il s'agit du roi, qui jamais ne retiendra sa langue.

-- Eh bien! quand il parlerait, au bout du compte? dit Monck en
balbutiant.

-- Milord, reprit d'Artagnan, ne dissimulez pas, je vous en
supplie, avec un homme qui parle aussi franchement que je le fais.
Vous avez le droit de hrisser votre susceptibilit, si bnigne
qu'elle soit. Que diable! ce n'est pas la place d'un homme srieux
comme vous, d'un homme qui joue avec des couronnes et des sceptres
comme un bohmien avec des boules; ce n'est pas la place d'un
homme srieux, disais-je, que d'tre enferm dans une bote, ainsi
qu'un objet curieux d'histoire naturelle; car enfin, vous
comprenez, ce serait pour faire crever de rire tous vos ennemis,
et vous tes si grand, si noble, si gnreux, que vous devez en
avoir beaucoup. Ce secret pourrait faire crever de rire la moiti
du genre humain si l'on vous reprsentait dans cette bote. Or, il
n'est pas dcent que l'on rie ainsi du second personnage de ce
royaume.

Monck perdit tout  fait contenance  l'ide de se voir reprsent
dans sa bote.

Le ridicule, comme l'avait judicieusement prvu d'Artagnan,
faisait sur lui ce que ni les hasards de la guerre, ni les dsirs
de l'ambition, ni la crainte de la mort n'avaient pu faire.

Bon! pensa le Gascon, il a peur; je suis sauv.

-- Oh! quant au roi, dit Monck, ne craignez rien, cher monsieur
d'Artagnan, le roi ne plaisantera pas avec Monck, je vous jure!

L'clair de ses yeux fut intercept au passage par d'Artagnan.
Monck se radoucit aussitt.

-- Le roi, continua-t-il, est d'un trop noble naturel, le roi a un
coeur trop haut plac pour vouloir du mal  qui lui fait du bien.

-- Oh! certainement s'cria d'Artagnan. Je suis entirement de
votre opinion sur le coeur du roi, mais non sur sa tte; il est
bon, mais il est lger.

-- Le roi ne sera pas lger avec Monck, soyez tranquille.

-- Ainsi, vous tes tranquille, vous, milord?

-- De ce ct du moins, oui, parfaitement.

-- Oh! je vous comprends, vous tes tranquille du ct du roi.

-- Je vous l'ai dit.

-- Mais vous n'tes pas aussi tranquille du mien?

-- Je croyais vous avoir affirm que je croyais  votre loyaut et
 votre discrtion.

-- Sans doute, sans doute; mais vous rflchirez  une chose...

--  laquelle?...

-- C'est que je ne suis pas seul, c'est que j'ai des compagnons;
et quels compagnons!

-- Oh! oui, je les connais.

-- Malheureusement, milord, et ils vous connaissent aussi.

-- Eh bien?

-- Eh bien! ils sont l-bas,  Boulogne, ils m'attendent.

-- Et vous craignez...?

-- Oui, je crains qu'en mon absence... Parbleu! Si j'tais prs
d'eux, je rpondrais bien de leur silence.

-- Avais-je raison de vous dire que le danger, s'il y avait
danger, ne viendrait pas de Sa Majest, quelque peu dispose
qu'elle soit  la plaisanterie, mais de vos compagnons, comme vous
dites... tre raill par un roi, c'est tolrable encore, mais par
des goujats d'arme... Goddam!

-- Oui, je comprends, c'est insupportable; et voil pourquoi,
milord, je venais vous dire: Ne croyez-vous pas qu'il serait bon
que je partisse pour la France le plus tt possible?

-- Certes, si vous croyez que votre prsence...

-- Impose  tous ces coquins? De cela, oh! j'en suis sr, milord.

-- Votre prsence n'empchera point le bruit de se rpandre s'il a
transpir dj.

-- Oh! il n'a point transpir, milord, je vous le garantis. En
tout cas, croyez que je suis bien dtermin  une grande chose.

-- Laquelle?

--  casser la tte au premier qui aura propag ce bruit et au
premier qui l'aura entendu. Aprs quoi, je reviens en Angleterre
chercher un asile et peut-tre de l'emploi auprs de Votre Grce.

-- Oh! revenez, revenez!

-- Malheureusement, milord, je ne connais que vous, ici, et je ne
vous trouverai plus, ou vous m'aurez oubli dans vos grandeurs.

-- coutez, monsieur d'Artagnan, rpondit Monck, vous tes un
charmant gentilhomme, plein d'esprit et de courage; vous mritez
toutes les fortunes de ce monde; venez avec moi en cosse, et, je
vous jure, je vous y ferai dans ma vice-royaut un sort que chacun
enviera.

-- Oh! milord, c'est impossible  cette heure.  cette heure, j'ai
un devoir sacr  remplir; j'ai  veiller autour de votre gloire;
j'ai  empcher qu'un mauvais plaisant ne ternisse aux yeux des
contemporains, qui sait? aux yeux de la postrit mme, l'clat de
votre nom.

-- De la postrit, monsieur d'Artagnan?

-- Eh! sans doute; il faut que, pour la postrit, tous les
dtails de cette histoire restent un mystre; car enfin, admettez
que cette malheureuse histoire du coffre de sapin se rpande, et
l'on dira, non pas que vous avez rtabli le roi loyalement, en
vertu de votre libre arbitre, mais bien par suite d'un compromis
fait entre vous deux  Scheveningen. J'aurai beau dire comment la
chose s'est passe, moi qui le sais, on ne me croira pas, et l'on
dira que j'ai reu ma part du gteau et que je la mange.

Monck frona le sourcil.

-- Gloire, honneur, probit, dit-il, vous n'tes que de vains
mots!

-- Brouillard, rpliqua d'Artagnan, brouillard  travers lequel
personne ne voit jamais bien clair.

-- Eh bien! alors, allez en France, mon cher monsieur, dit Monck;
allez et, pour vous rendre l'Angleterre plus accessible et plus
agrable, acceptez un souvenir de moi.

Mais allons donc! pensa d'Artagnan.

-- J'ai sur les bords de la Clyde, continua Monck, une petite
maison sous des arbres, un cottage, comme on appelle cela ici. 
cette maison sont attachs une centaine d'arpents de terre;
acceptez-la.

-- Oh! milord...

-- Dame! vous serez l chez vous, et ce sera le refuge dont vous
me parliez tout  l'heure.

-- Moi, je serais votre oblig  ce point, milord! En vrit, j'en
ai honte!

-- Non pas, monsieur, reprit Monck avec un fin sourire, non pas,
c'est moi qui serai le vtre.

Et serrant la main du mousquetaire:

-- Je vais faire dresser l'acte de donation, dit-il.

Et il sortit.

D'Artagnan le regarda s'loigner et demeura pensif et mme mu.

-- Enfin, dit-il, voil pourtant un brave homme. Il est triste de
sentir seulement que c'est par peur de moi et non par affection
qu'il agit ainsi. Eh! bien! je veux que l'affection lui vienne.

Puis, aprs un instant de rflexion plus profonde:

-- Bah! dit-il,  quoi bon? C'est un Anglais!

Et il sortit,  son tour, un peu tourdi de ce combat.

-- Ainsi, dit-il, me voil propritaire. Mais comment diable
partager le cottage avec Planchet?  moins que je ne lui donne les
terres et que je ne prenne le chteau, ou bien que ce ne soit lui
qui ne prenne le chteau, et moi... Fi donc! M. Monck ne
souffrirait point que je partageasse avec un picier une maison
qu'il a habite! Il est trop fier pour cela! D'ailleurs, pourquoi
en parler? Ce n'est point avec l'argent de la socit que j'ai
acquis cet immeuble; c'est avec ma seule intelligence; il est donc
bien  moi. Allons retrouver Athos.

Et il se dirigea vers la demeure du comte de La Fre.


Chapitre XXXVII -- Comment d'Artagnan rgla le passif de la
socit avant d'tablir son actif


Dcidment, se dit d'Artagnan, je suis en veine. Cette toile qui
luit une fois dans la vie de tout homme, qui a lui pour Job et
pour Irus, le plus malheureux des Juifs et le plus pauvre des
Grecs, vient enfin de luire pour moi. Je ne ferai pas de folie, je
profiterai; c'est assez tard pour que je sois raisonnable.

Il soupa ce soir-l de fort bonne humeur avec son amis Athos, ne
lui parla pas de la donation attendue, mais ne put s'empcher,
tout en mangeant, de questionner son ami sur les provenances, les
semailles, les plantations.

Athos rpondit complaisamment, comme il faisait toujours. Son ide
tait que d'Artagnan voulait devenir propritaire; seulement, il
se prit plus d'une fois  regretter l'humeur si vive, les saillies
si divertissantes du gai compagnon d'autrefois. D'Artagnan, en
effet, profitait du reste de graisse fige sur l'assiette pour y
tracer des chiffres et faire des additions d'une rotondit
surprenante.

L'ordre ou plutt la licence d'embarquement arriva chez eux le
soir. Tandis qu'on remettait le papier au comte, un autre messager
tendait  d'Artagnan une petite liasse de parchemins revtus de
tous les sceaux dont se pare la proprit foncire en Angleterre.
Athos le surprit  feuilleter ces diffrents actes, qui
tablissaient la transmission de proprit. Le prudent Monck,
d'autres eussent dit le gnreux Monck, avait commu la donation
en une vente, et reconnaissait avoir reu la somme de quinze mille
livres pour prix de la cession.

Dj le messager s'tait clips. D'Artagnan lisait toujours,
Athos le regardait en souriant. D'Artagnan, surprenant un de ces
sourires par-dessus son paule, renferma toute la liasse dans son
tui.

-- Pardon, dit Athos.

-- Oh! vous n'tes pas indiscret, mon cher, rpliqua le
lieutenant; je voudrais...

-- Non, ne me dites rien, je vous prie: des ordres sont choses si
sacres, qu' son frre,  son pre, le charg de ces ordres ne
doit pas avouer un mot. Ainsi, moi qui vous parle et qui vous aime
plus tendrement que frre, pre et tout au monde...

-- Hors votre Raoul?

-- J'aimerai plus encore Raoul lorsqu'il sera un homme et que je
l'aurai vu se dessiner dans toutes les phases de son caractre et
de ses actes... comme je vous ai vu, vous, mon ami.

-- Vous disiez donc que vous aviez un ordre aussi, et que vous ne
me le communiqueriez pas?

-- Oui, cher d'Artagnan.

Le Gascon soupira.

-- Il fut un temps, dit-il, o cet ordre, vous l'eussiez mis l,
tout ouvert sur la table, en disant: D'Artagnan, lisez-nous ce
grimoire,  Porthos,  Aramis et  moi.

-- C'est vrai... Oh! c'tait la jeunesse, la confiance, la
gnreuse saison o le sang commande lorsqu'il est chauff par la
passion!

-- Eh bien! Athos, voulez-vous que je vous dise?

-- Dites, ami.

-- Cet adorable temps, cette gnreuse saison, cette domination du
sang chauff, toutes choses fort belles sans doute, je ne les
regrette pas du tout. C'est absolument comme le temps des
tudes... J'ai toujours rencontr quelque part un sot pour me
vanter ce temps des pensums, des frules, des crotes de pain
sec... C'est singulier, je n'ai jamais aim cela, moi; et si
actif, si sobre que je fusse (vous savez si je l'tais, Athos), si
simple que je parusse dans mes habits, je n'ai pas moins prfr
les broderies de Porthos  ma petite casaque poreuse, qui laissait
passer la bise en hiver, le soleil en t. Voyez-vous, mon ami, je
me dfierai toujours de celui qui prtendra prfrer le mal au
bien. Or, du temps pass, tout fut mal pour moi, du temps o
chaque mois voyait un trou de plus  ma peau et  ma casaque, un
cu d'or de moins dans ma pauvre bourse; de cet excrable temps de
bascules et de balanoires, je ne regrette absolument rien, rien,
rien, que notre amiti; car chez moi il y a un coeur; et, c'est
miracle, ce coeur n'a pas t dessch par le vent de la misre
qui passait aux trous de mon manteau, ou travers par les pes de
toute fabrique qui passaient aux trous de ma pauvre chair.

-- Ne regrettez pas notre amiti, dit Athos; elle ne mourra
qu'avec nous. L'amiti se compose surtout de souvenirs et
d'habitudes, et si vous avez fait tout  l'heure une petite satire
de la mienne parce que j'hsite  vous rvler ma mission en
France...

-- Moi?...  ciel! si vous saviez, cher et bon ami, comme
dsormais toutes les missions du monde vont me devenir
indiffrentes!

Et il serra ses parchemins dans sa vaste poche. Athos se leva de
table et appela l'hte pour payer la dpense.

-- Depuis que je suis votre ami, dit d'Artagnan, je n'ai jamais
pay un cot. Porthos souvent, Aramis quelquefois, et vous,
presque toujours, vous tirtes votre bourse au dessert.
Maintenant, je suis riche, et je vais essayer si cela est hroque
de payer.

-- Faites, dit Athos en remettant sa bourse dans sa poche.

Les deux amis se dirigrent ensuite vers le port, non sans que
d'Artagnan et regard en arrire pour surveiller le transport de
ses chers cus. La nuit venait d'tendre son voile pais sur l'eau
jaune de la Tamise; on entendait ces bruits de tonnes et de
poulies, prcurseurs de l'appareillage, qui tant de fois avaient
fait battre le coeur des mousquetaires, alors que le danger de la
mer tait le moindre de ceux qu'ils allaient affronter. Cette
fois, ils devaient s'embarquer sur un grand vaisseau qui les
attendait  Gravesend, et Charles II, toujours dlicat dans les
petites choses, avait envoy un de ses yachts avec douze hommes de
sa garde cossaise, pour faire honneur  l'ambassadeur qu'il
dputait en France.  minuit le yacht avait dpos ses passagers 
bord du vaisseau, et  huit heures du matin le vaisseau dbarquait
l'ambassadeur et son ami devant la jete de Boulogne.

Tandis que le comte avec Grimaud s'occupait des chevaux pour aller
droit  Paris, d'Artagnan courait  l'htellerie o, selon ses
ordres, sa petite arme devait l'attendre. Ces messieurs
djeunaient d'hutres, de poisson et d'eau-de-vie aromatise,
lorsque parut d'Artagnan, Ils taient bien gais, mais aucun
n'avait encore franchi les limites de la raison. Un hourra de joie
accueillit le gnral.

-- Me voici, dit d'Artagnan; la campagne est termine. Je viens
apporter  chacun le supplment de solde qui tait promis.

Les yeux brillrent.

-- Je gage qu'il n'y a dj plus cent livres dans l'escarcelle du
plus riche de vous?

-- C'est vrai! s'cria-t-on en choeur.

-- Messieurs, dit alors d'Artagnan, voici la dernire consigne. Le
trait de commerce a t conclu, grce  ce coup de main qui nous
a rendus matres du plus habile financier de l'Angleterre; car 
prsent, je dois vous l'avouer, l'homme qu'il s'agissait
d'enlever, c'tait le trsorier du gnral Monck.

Ce mot de trsorier produisit un certain effet dans son arme.
D'Artagnan remarqua que les yeux du seul Menneville ne
tmoignaient pas d'une foi parfaite.

-- Ce trsorier, continua d'Artagnan, je l'ai emmen sur un
terrain neutre, la Hollande; je lui ai fait signer le trait, je
l'ai reconduit moi-mme  Newcastle, et, comme il devait tre
satisfait de nos procds  son gard, comme le coffre de sapin
avait t port toujours sans secousses et rembourr
moelleusement, j'ai demand pour vous une gratification. La voici.

Il jeta un sac assez respectable sur la nappe. Tous tendirent
involontairement la main.

-- Un moment, mes agneaux, dit d'Artagnan; s'il y a les bnfices,
il y a aussi les charges.

-- Oh! oh! murmura l'assemble.

-- Nous allons nous trouver, mes amis, dans une position qui ne
serait pas tenable pour des gens sans cervelle; je parle net: nous
sommes entre la potence et la Bastille.

-- Oh! oh! dit le choeur.

-- C'est ais  comprendre. Il a fallu expliquer au gnral Monck
la disparition de son trsorier; j'ai attendu pour cela le moment
fort inespr de la restauration du roi Charles II, qui est de mes
amis...

L'arme changea un regard de satisfaction contre le regard assez
orgueilleux de d'Artagnan.

-- Le roi restaur, j'ai rendu  M. Monck son homme d'affaires, un
peu dplum, c'est vrai, mais enfin je le lui ai rendu. Or, le
gnral Monck, en me pardonnant, car il m'a pardonn, n'a pu
s'empcher de me dire ces mots que j'engage chacun de vous  se
graver profondment l, entre les yeux, sous la vote du crne:
Monsieur, la plaisanterie est bonne, mais je n'aime pas
naturellement les plaisanteries; si jamais un mot de ce que vous
avez fait (vous comprenez, monsieur Menneville) s'chappait de vos
lvres ou des lvres de vos compagnons, j'ai dans mon gouvernement
d'cosse et d'Irlande sept cent quarante et une potences en bois
de chne, chevilles de fer et graisses  neuf toutes les
semaines. Je ferais prsent d'une de ces potences  chacun de
vous, et, remarquez-le bien, cher monsieur d'Artagnan, ajouta-t-il
(remarquez le aussi, cher monsieur Menneville), il m'en resterait
encore sept cent trente pour mes menus plaisirs. De plus...

-- Ah! ah! firent les auxiliaires, il y a du plus?

-- Une misre de plus: Monsieur d'Artagnan, j'expdie au roi de
France le trait en question, avec prire de faire fourrer  la
Bastille provisoirement, puis de m'envoyer l-bas tous ceux qui
ont pris part  l'expdition; et c'est une prire  laquelle le
roi se rendra certainement.

Un cri d'effroi partit de tous les coins de la table.

-- L! l! dit d'Artagnan; ce brave M. Monck a oubli une chose,
c'est qu'il ne sait le nom d'aucun d'entre vous; moi seul je vous
connais, et ce n'est pas moi, vous le croyez bien, qui vous
trahirai. Pour quoi faire? Quant  vous, je ne suppose pas que
vous soyez jamais assez niais pour vous dnoncer vous-mmes, car
alors le roi, pour s'pargner des frais de nourriture et de
logement, vous expdierait en cosse, o sont les sept cent
quarante et une potences. Voil, messieurs. Et maintenant je n'ai
plus un mot  ajouter  ce que je viens d'avoir l'honneur de vous
dire. Je suis sr que l'on m'a compris parfaitement, n'est-ce pas,
monsieur de Menneville?

-- Parfaitement, rpliqua celui-ci.

-- Maintenant, les cus! dit d'Artagnan. Fermez les portes.

Il dit et ouvrit un sac sur la table d'o tombrent plusieurs
beaux cus d'or. Chacun fit un mouvement vers le plancher.

-- Tout beau! s'cria d'Artagnan; que personne ne se baisse et je
retrouverai mon compte.

Il le retrouva en effet, donna cinquante de ces beaux cus 
chacun, et reut autant de bndictions qu'il avait donn de
pices.

-- Maintenant, dit-il, s'il vous tait possible de vous ranger un
peu, si vous deveniez de bons et honntes bourgeois...

-- C'est bien difficile dit un des assistants.

-- Mais pourquoi cela capitaine? dit un autre.

-- C'est parce que je vous aurais retrouvs, et, qui sait?
rafrachis de temps en temps par quelque aubaine...

Il fit signe  Menneville, qui coutait tout cela d'un air
compos.

-- Menneville, dit-il, venez avec moi. Adieu mes braves; je ne
vous recommande pas d'tre discrets.

Menneville le suivit, tandis que les salutations des auxiliaires
se mlaient au doux bruit de l'or tintant dans leurs poches.

-- Menneville, dit d'Artagnan une fois dans la rue, vous n'tes
pas dupe, prenez garde de le devenir; vous ne me faites pas
l'effet d'avoir peur des potences de Monck ni de la Bastille de Sa
Majest le roi Louis XIV, mais vous me ferez bien la grce d'avoir
peur de moi. Eh bien! coutez: Au moindre mot qui vous
chapperait, je vous tuerais comme un poulet. J'ai dj dans ma
poche l'absolution de notre Saint-Pre le pape.

-- Je vous assure que je ne sais absolument rien, mon cher
monsieur d'Artagnan, et que toutes vos paroles sont pour moi
articles de foi.

-- J'tais bien sr que vous tiez un garon d'esprit, dit le
mousquetaire; il y a vingt-cinq ans que je vous ai jug. Ces
cinquante cus d'or que je vous donne en plus vous prouveront le
cas que je fais de vous. Prenez.

-- Merci, monsieur d'Artagnan, dit Menneville.

-- Avec cela vous pouvez rellement devenir honnte homme,
rpliqua d'Artagnan du ton le plus srieux. Il serait honteux
qu'un esprit comme le vtre et un nom que vous n'osez plus porter
se trouvassent effacs  jamais sous la rouille d'une mauvaise
vie. Devenez galant homme, Menneville, et vivez un an avec ces
cent cus d'or, c'est un beau denier: deux fois la solde d'un haut
officier. Dans un an, venez me voir, et, mordioux! je ferai de
vous quelque chose.

Menneville jura, comme avaient fait ses camarades, qu'il serait
muet comme la tombe. Et cependant, il faut bien que quelqu'un ait
parl, et comme  coup sr ce n'est pas nos neuf compagnons, comme
certainement ce n'est pas Menneville, il faut bien que ce soit
d'Artagnan, qui, en sa qualit de Gascon, avait la langue bien
prs des lvres. Car enfin, si ce n'est pas lui, qui serait-ce? Et
comment s'expliquerait le secret du coffre de sapin perc de trous
parvenu  notre connaissance, et d'une faon si complte, que nous
en avons, comme on a pu le voir, racont l'histoire dans ses
dtails les plus intimes? dtails qui, au reste, clairent d'un
jour aussi nouveau qu'inattendu toute cette portion de l'histoire
d'Angleterre, laisse jusqu'aujourd'hui dans l'ombre par les
historiens nos confrres.


Chapitre XXXVIII -- O l'on voit que l'picier franais s'tait
dj rhabilit au XVIIme sicle


Une fois ses comptes rgls et ses recommandations faites,
d'Artagnan ne songea plus qu' regagner Paris le plus promptement
possible. Athos, de son ct, avait hte de regagner sa maison et
de s'y reposer un peu. Si entiers que soient rests le caractre
et l'homme, aprs les fatigues du voyage, le voyageur s'aperoit
avec plaisir,  la fin du jour, mme quand le jour a t beau, que
la nuit va venir apporter un peu de sommeil. Aussi, de Boulogne 
Paris, chevauchant cte  cte, les deux amis, quelque peu
absorbs dans leurs penses individuelles, ne causrent-ils pas de
choses assez intressantes pour que nous en instruisions le
lecteur: chacun d'eux, livr  ses rflexions personnelles, et se
construisant l'avenir  sa faon, s'occupa surtout d'abrger la
distance par la vitesse. Athos et d'Artagnan arrivrent le soir du
quatrime jour, aprs leur dpart de Boulogne, aux barrires de
Paris.

-- Ou allez-vous, mon cher ami? demanda Athos. Moi, je me dirige
droit vers mon htel.

-- Et moi tout droit chez mon associ.

-- Chez Planchet?

-- Mon Dieu, oui: au Pilon-d'Or.

-- N'est-il pas bien entendu que nous nous reverrons?

-- Si vous restez  Paris, oui; car j'y reste, moi.

-- Non. Aprs avoir embrass Raoul,  qui j'ai fait donner rendez-
vous chez moi, dans l'htel, je pars immdiatement pour La Fre.

-- Eh bien! adieu, alors, cher et parfait ami.

-- Au revoir plutt, car enfin je ne sais pas pourquoi vous ne
viendriez pas habiter avec moi  Blois. Vous voil libre, vous
voil riche; je vous achterai, si vous voulez, un beau bien dans
les environs de Cheverny ou dans ceux de Bracieux. D'un ct, vous
aurez les plus beaux bois du monde, qui vont rejoindre ceux de
Chambord; de l'autre, des marais admirables. Vous qui aimez la
chasse, et qui, bon gr mal gr, tes pote, cher ami, vous
trouverez des faisans, des rles et des sarcelles, sans compter
des couchers de soleil et des promenades en bateau  faire rver
Nemrod et Apollon eux-mmes. En attendant l'acquisition, vous
habiterez La Fre, et nous irons voler la pie dans les vignes,
comme faisait le roi Louis XIII. C'est un sage plaisir pour des
vieux comme nous.

D'Artagnan prit les mains d'Athos.

-- Cher comte, lui dit-il, je ne vous dis ni oui ni non. Laissez-
moi passer  Paris le temps indispensable pour rgler toutes mes
affaires et m'accoutumer peu  peu  la trs lourde et trs
reluisante ide qui bat dans mon cerveau et m'blouit. Je suis
riche, voyez-vous, et d'ici  ce que j'aie pris l'habitude de la
richesse, je me connais, je serai un animal insupportable. Or, je
ne suis pas encore assez bte pour manquer d'esprit devant un ami
tel que vous, Athos. L'habit est beau, l'habit est richement dor,
mais il est neuf, et me gne aux entournures.

Athos sourit.

-- Soit, dit-il. Mais  propos de cet habit, cher d'Artagnan,
voulez-vous que je vous donne un conseil?

-- Oh! trs volontiers.

-- Vous ne vous fcherez point?

-- Allons donc!

-- Quand la richesse arrive  quelqu'un, tard et tout  coup, ce
quelqu'un, pour ne pas changer, doit se faire avare, c'est--dire
ne pas dpenser beaucoup plus d'argent qu'il n'en avait
auparavant, ou se faire prodigue, et avoir tant de dettes qu'il
redevienne pauvre.

-- Oh! mais, ce que vous me dites l ressemble fort  un sophisme,
mon cher philosophe.

-- Je ne crois pas. Voulez-vous devenir avare?

-- Non, parbleu! Je l'tais dj, n'ayant rien. Changeons.

-- Alors, soyez prodigue.

-- Encore moins, mordioux! les dettes m'pouvantent. Les
cranciers me reprsentent par anticipation ces diables qui
retournent les damns sur le gril, et comme la patience n'est pas
ma vertu dominante, je suis toujours tent de rosser les diables.

-- Vous tes l'homme le plus sage que je connaisse, et vous n'avez
de conseils  recevoir de personne. Bien fous ceux qui croiraient
avoir quelque chose  vous apprendre! Mais ne sommes-nous pas  la
rue Saint-Honor?

-- Oui, cher Athos.

-- Tenez, l-bas,  gauche, cette petite maison longue et blanche,
c'est l'htel o j'ai mon logement. Vous remarquerez qu'il n'a que
deux tages. J'occupe le premier; l'autre est lou  un officier
que son service tient loign huit ou neuf mois de l'anne, en
sorte que je suis dans cette maison comme je serais chez moi, sans
la dpense.

-- Oh! que vous vous arrangez bien, Athos! Quel ordre et quelle
largeur! Voil ce que je voudrais runir. Mais que voulez-vous,
c'est de naissance, et cela ne s'acquiert point.

-- Flatteur! Allons, adieu, cher ami.  propos, rappelez-moi au
souvenir de monsieur Planchet; c'est toujours un garon d'esprit,
n'est-ce pas?

-- Et de coeur, Athos. Adieu!

Ils se sparrent. Pendant toute cette conversation, d'Artagnan
n'avait pas une seconde perdu de vue certain cheval de charge dans
les paniers duquel, sous du foin, s'panouissaient les sacoches
avec le portemanteau: Neuf heures du soir sonnaient  Saint-Merri;
les garons de Planchet fermaient la boutique. D'Artagnan arrta
le postillon qui conduisait le cheval de charge au coin de la rue
des Lombards, sous un auvent, et, appelant un garon de Planchet,
il lui donna  garder non seulement les deux chevaux, mais encore
le postillon; aprs quoi, il entra chez l'picier dont le souper
venait de finir, et qui, dans son entresol, consultait avec une
certaine anxit le calendrier sur lequel il rayait chaque soir le
jour qui venait de finir. Au moment o, selon son habitude
quotidienne, Planchet, du dos de sa plume, biffait en soupirant le
jour coul, d'Artagnan heurta du pied le seuil de la porte, et le
choc fit sonner son peron de fer.

-- Ah mon Dieu! cria Planchet.

Le digne picier n'en put dire davantage; il venait d'apercevoir
son associ. D'Artagnan entra le dos vot, l'oeil morne. Le
Gascon avait son ide  l'endroit de Planchet.

Bon Dieu! pensa l'picier en regardant le voyageur, il est
triste!

Le mousquetaire s'assit.

-- Cher monsieur d'Artagnan, dit Planchet avec un horrible
battement de coeur, vous voil! et la sant?

-- Assez bonne, Planchet, assez bonne, dit d'Artagnan en poussant
un soupir.

-- Vous n'avez point t bless, j'espre?

-- Peuh!

-- Ah! je vois, continua Planchet de plus en plus alarm,
l'expdition a t rude?

-- Oui, fit d'Artagnan.

Un frisson courut par tout le corps de Planchet.

-- Je boirais bien, dit le mousquetaire en levant piteusement la
tte.

Planchet courut lui-mme  l'armoire et servit du vin  d'Artagnan
dans un grand verre. D'Artagnan regarda la bouteille.

-- Quel est ce vin? demanda-t-il.

-- Hlas! celui que vous prfrez, monsieur, dit Planchet; c'est
ce bon vieux vin d'Anjou qui a failli nous coter un jour si cher
 tous.

-- Ah! rpliqua d'Artagnan avec un sourire mlancolique; ah! mon
pauvre Planchet, dois-je boire encore du bon vin?

-- Voyons, mon cher matre, dit Planchet en faisant un effort
surhumain, tandis que tous ses muscles contracts, sa pleur et
son tremblement dcelaient la plus vive angoisse. Voyons, j'ai t
soldat, par consquent j'ai du courage; ne me faites donc pas
languir, cher monsieur d'Artagnan: notre argent est perdu, n'est-
ce pas?

D'Artagnan prit, avant de rpondre, un temps qui parut un sicle
au pauvre picier.

Cependant il n'avait fait que de se retourner sur sa chaise.

-- Et si cela tait, dit-il avec lenteur et en balanant la tte
du haut en bas, que dirais-tu, mon pauvre ami?

Planchet, de ple qu'il tait, devint jaune. On et dit qu'il
allait avaler sa langue, tant son gosier s'enflait, tant ses yeux
rougissaient.

-- Vingt mille livres! murmura-t-il, vingt mille livres,
cependant!...

D'Artagnan, le cou dtendu, les jambes allonges, les mains
paresseuses, ressemblait  une statue du dcouragement; Planchet
arracha un douloureux soupir des cavits les plus profondes de sa
poitrine.

-- Allons, dit-il, je vois ce qu'il en est. Soyons hommes. C'est
fini, n'est-ce pas? Le principal, monsieur, est que vous ayez
sauv votre vie.

-- Sans doute, sans doute, c'est quelque chose que la vie; mais,
en attendant, je suis ruin, moi.

-- Cordieu! monsieur, dit Planchet, s'il en est ainsi, il ne faut
point se dsesprer pour cela; vous vous mettrez picier avec moi;
je vous associe  mon commerce; nous partagerons les bnfices, et
quand il n'y aura plus de bnfices, eh bien! nous partagerons les
amandes, les raisins secs et les pruneaux, et nous grignoterons
ensemble le dernier quartier de fromage de Hollande.

D'Artagnan ne put y rsister plus longtemps.

-- Mordioux! s'cria-t-il tout mu, tu es un brave garon, sur
l'honneur, Planchet! Voyons, tu n'as pas jou la comdie? Voyons,
tu n'avais pas vu l-bas dans la rue, sous l'auvent, le cheval aux
sacoches?

-- Quel cheval? quelles sacoches? dit Planchet, dont le coeur se
serra  l'ide que d'Artagnan devenait fou.

-- Eh! les sacoches anglaises, mordioux! dit d'Artagnan tout
radieux, tout transfigur.

-- Ah! mon Dieu! articula Planchet en se reculant devant le feu
blouissant de ses regards.

-- Imbcile! s'cria d'Artagnan, tu me crois fou. Mordioux!
jamais, au contraire, je n'ai eu la tte plus saine et le coeur
plus joyeux. Aux sacoches, Planchet, aux sacoches!

-- Mais  quelles sacoches, mon Dieu?

D'Artagnan poussa Planchet vers la fentre.

-- Sous l'auvent, l-bas, lui dit-il, vois-tu un cheval?

-- Oui.

-- Lui vois-tu le dos embarrass?

-- Oui, oui.

-- Vois-tu un de tes garons qui cause avec le postillon?

-- Oui, oui, oui.

-- Eh bien! tu sais le nom de ce garon, puisqu'il est  toi.
Appelle-le.

-- Abdon! Abdon! vocifra Planchet par la fentre.

-- Amne le cheval, souffla d'Artagnan.

-- Amne le cheval! hurla Planchet.

-- Maintenant, dix livres au postillon, dit d'Artagnan du ton
qu'il et mis  commander une manoeuvre; deux garons pour monter
les deux premires sacoches, deux autres pour les deux dernires,
et du feu, mordioux! de l'action!

Planchet se prcipita par les degrs comme si le diable et mordu
ses chausses. Un moment aprs, les garons montaient l'escalier,
pliant sous leur fardeau. D'Artagnan les renvoyait  leur galetas,
fermait soigneusement la porte et s'adressant  Planchet, qui 
son tour devenait fou:

-- Maintenant,  nous deux! dit-il.

Et il tendit  terre une vaste couverture et vida dessus la
premire sacoche. Autant fit Planchet de la seconde; puis
d'Artagnan, tout frmissant, ventra la troisime  coups de
couteau. Lorsque Planchet entendit le bruit agaant de l'argent et
de l'or, lorsqu'il vit bouillonner hors du sac les cus reluisants
qui frtillaient comme des poissons hors de l'pervier, lorsqu'il
se sentit trempant jusqu'au mollet dans cette mare toujours
montante de pices fauves ou argentes, le saisissement le prit,
il tourna sur lui-mme comme un homme foudroy, et vint s'abattre
lourdement sur l'norme monceau que sa pesanteur fit crouler avec
un fracas indescriptible. Planchet, suffoqu par la joie, avait
perdu connaissance. D'Artagnan lui jeta un verre de vin blanc au
visage, ce qui le rappela incontinent  la vie.

-- Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu! disait Planchet
essuyant sa moustache et sa barbe.

En ce temps-l comme aujourd'hui, les piciers portaient la
moustache cavalire et la barbe de lansquenet; seulement les bains
d'argent, dj trs rares en ce temps-l, sont devenus  peu prs
inconnus aujourd'hui.

-- Mordioux! dit d'Artagnan, il y a l cent mille livres  vous,
monsieur mon associ. Tirez votre pingle, s'il vous plat; moi,
je vais tirer la mienne.

-- Oh! la belle somme, monsieur d'Artagnan, la belle somme!

-- Je regrettais un peu la somme qui te revient, il y a une demi-
heure, dit d'Artagnan; mais  prsent, je ne la regrette plus, et
tu es un brave picier, Planchet. ! faisons de bons comptes,
puisque les bons comptes, dit-on, font de bons amis.

-- Oh! racontez-moi d'abord toute l'histoire, dit Planchet: ce
doit tre encore plus beau que l'argent.

-- Ma foi, rpliqua d'Artagnan se caressant la moustache, je ne
dis pas non, et si jamais l'historien pense  moi pour le
renseigner, il pourra dire qu'il n'aura pas puis  une mauvaise
source. coute donc, Planchet, je vais conter.

-- Et moi faire des piles, dit Planchet. Commencez, mon cher
patron.

-- Voici, dit d'Artagnan en prenant haleine.

-- Voil, dit Planchet en ramassant sa premire poigne d'cus.


Chapitre XXXIX -- Le jeu de M. de Mazarin


Dans une grande chambre du Palais-Royal, tendue de velours sombre
que rehaussaient les bordures dores d'un grand nombre de
magnifiques tableaux, on voyait, le soir mme de l'arrive de nos
deux Franais, toute la cour runie devant l'alcve de M. le
cardinal Mazarin, qui donnait  jouer au roi et  la reine.

Un petit paravent sparait trois tables dresses dans la chambre.
 l'une de ces tables, le roi et les deux reines taient assis;
Louis XIV, plac en face de la jeune reine, sa femme, lui souriait
avec une expression de bonheur trs rel.

Anne d'Autriche tenait les cartes contre le cardinal, et sa bru
l'aidait au jeu, lorsqu'elle ne souriait pas  son poux. Quant au
cardinal, qui tait couch avec une figure fort amaigrie, fort
fatigue, son jeu tait tenu par la comtesse de Soissons, et il y
plongeait un regard incessant plein d'intrt et de cupidit.

Le cardinal s'tait fait farder par Bernouin; mais le rouge qui
brillait aux pommettes seules faisait ressortir d'autant plus la
pleur maladive du reste de la figure et le jaune luisant du
front. Seulement les yeux en prenaient un clat plus vif, et sur
ces yeux de malade s'attachaient de temps en temps les regards
inquiets du roi, des reines et des courtisans. Le fait est que les
deux yeux du _signor_ Mazarin taient les toiles plus ou moins
brillantes sur lesquelles la France du XVIIme sicle lisait sa
destine chaque soir et chaque matin.

Monseigneur ne gagnait ni ne perdait; il n'tait donc ni gai ni
triste. C'tait une stagnation dans laquelle n'et pas voulu le
laisser Anne d'Autriche, pleine de compassion pour lui; mais, pour
attirer l'attention du malade par quelque coup d'clat, il et
fallu gagner ou perdre. Gagner, c'tait dangereux, parce que
Mazarin et chang son indiffrence en une laide grimace; perdre,
c'tait dangereux aussi, parce qu'il et fallu tricher, et que
l'infante, veillant au jeu de sa belle-mre, se ft sans doute
rcrie sur sa bonne disposition pour M. de Mazarin.

Profitant de ce calme, les courtisans causaient. M. de Mazarin,
lorsqu'il n'tait pas de mauvaise humeur, tait un prince
dbonnaire, et lui, qui n'empchait personne de chanter, pourvu
que l'on payt, n'tait pas assez tyran pour empcher que l'on
parlt, pourvu qu'on se dcidt  perdre.

Donc l'on causait.  la premire table, le jeune frre du roi,
Philippe, duc d'Anjou, mirait sa belle figure dans la glace d'une
bote. Son favori, le chevalier de Lorraine, appuy sur le
fauteuil du prince, coutait avec une secrte envie le comte de
Guiche, autre favori de Philippe, qui racontait, en des termes
choisis, les diffrentes vicissitudes de fortune du roi aventurier
Charles II. Il disait, comme des vnements fabuleux, toute
l'histoire de ses prgrinations dans l'cosse, et ses terreurs
quand les partis ennemis le suivaient  la piste; les nuits
passes dans des arbres; les jours passs dans la faim et le
combat. Peu  peu, le sort de ce roi malheureux avait intress
les auditeurs  tel point que le jeu languissait, mme  la table
royale, et que le jeune roi, pensif, l'oeil perdu, suivait, sans
paratre y donner d'attention, les moindres dtails de cette
odysse, fort pittoresquement raconte par le comte de Guiche.

La comtesse de Soissons interrompit le narrateur:

-- Avouez, comte, dit-elle, que vous brodez.

-- Madame, je rcite, comme un perroquet, toutes les histoires que
diffrents Anglais m'ont racontes. Je dirai mme,  ma honte, que
je suis textuel comme une copie.

-- Charles II serait mort s'il avait endur tout cela.

Louis XIV souleva sa tte intelligente et fire.

-- Madame, dit-il d'une voix pose qui sentait encore l'enfant
timide, M. le cardinal vous dira que, dans ma minorit, les
affaires de France ont t  l'aventure... et que si j'eusse t
plus grand et oblig de mettre l'pe  la main, 'aurait t
quelquefois pour la soupe du soir.

-- Dieu merci! repartit le cardinal, qui parlait pour la premire
fois, Votre Majest exagre, et son souper a toujours t cuit 
point avec celui de ses serviteurs.

Le roi rougit.

-- Oh! s'cria Philippe tourdiment, de sa place et sans cesser de
se mirer, je me rappelle qu'une fois,  Melun, ce souper n'tait
mis pour personne, et que le roi mangea les deux tiers d'un
morceau de pain dont il m'abandonna l'autre tiers.

Toute l'assemble, voyant sourire Mazarin, se mit  rire.

On flatte les rois avec le souvenir d'une dtresse passe, comme
avec l'espoir d'une fortune future.

-- Toujours est-il que la couronne de France a toujours bien tenu
sur la tte des rois, se hta d'ajouter Anne d'Autriche, et
qu'elle est tombe de celle du roi d'Angleterre; et lorsque par
hasard cette couronne oscillait un peu, car il y a parfois des
tremblements de trne, comme il y a des tremblements de terre,
chaque fois, dis-je, que la rbellion menaait, une bonne victoire
ramenait la tranquillit.

-- Avec quelques fleurons de plus  la couronne, dit Mazarin.

Le comte de Guiche se tut; le roi composa son visage, et Mazarin
changea un regard avec Anne d'Autriche comme pour la remercier de
son intervention.

-- Il n'importe, dit Philippe en lissant ses cheveux, mon cousin
Charles n'est pas beau, mais il est trs brave et s'est battu
comme un retre, et s'il continue  se battre ainsi, nul doute
qu'il ne finisse par gagner une bataille!... comme Rocroy...

-- Il n'a pas de soldats, interrompit le chevalier de Lorraine.

-- Le roi de Hollande, son alli, lui en donnera. Moi, je lui en
eusse bien donn, si j'eusse t roi de France.

Louis XIV rougit excessivement.

Mazarin affecta de regarder son jeu avec plus d'attention que
jamais.

--  l'heure qu'il est, reprit le comte de Guiche, la fortune de
ce malheureux prince est accomplie. S'il a t tromp par Monck,
il est perdu. La prison, la mort peut-tre, finiront ce que
l'exil, les batailles et les privations avaient commenc.

Mazarin frona le sourcil.

-- Est-il bien sr, dit Louis XIV, que Sa Majest Charles II ait
quitt La Haye?

-- Trs sr, Votre Majest, rpliqua le jeune homme. Mon pre a
reu une lettre qui lui donne des dtails; on sait mme que le roi
a dbarqu  Douvres; des pcheurs l'ont vu entrer dans le port;
le reste est encore un mystre.

-- Je voudrais bien savoir le reste, dit imptueusement Philippe.
Vous savez, vous, mon frre?

Louis XIV rougit encore. C'tait la troisime fois depuis une
heure.

-- Demandez  M. le cardinal, rpliqua-t-il d'un ton qui fit lever
les yeux  Mazarin,  Anne d'Autriche,  tout le monde.

-- Ce qui veut dire, mon fils, interrompit en riant Anne
d'Autriche, que le roi n'aime pas qu'on cause des choses de l'tat
hors du conseil.

Philippe accepta de bonne volont la mercuriale et fit un grand
salut, tout en souriant  son frre d'abord, puis  sa mre. Mais
Mazarin vit du coin de l'oeil qu'un groupe allait se reformer dans
un angle de la chambre, et que le duc d'Orlans avec le comte de
Guiche et le chevalier de Lorraine, privs de s'expliquer tout
haut, pourraient bien tout bas en dire plus qu'il n'tait
ncessaire. Il commenait donc  leur lancer des oeillades pleines
de dfiance et d'inquitude, invitant Anne d'Autriche  jeter
quelque perturbation dans le conciliabule, quand tout  coup
Bernouin, entrant sous la portire  la ruelle du lit, vint dire 
l'oreille de son matre:

-- Monseigneur, un envoy de Sa Majest le roi d'Angleterre.

Mazarin ne put cacher une lgre motion que le roi saisit au
passage. Pour viter d'tre indiscret, moins encore que pour ne
pas paratre inutile, Louis XIV se leva donc aussitt, et,
s'approchant de Son minence, il lui souhaita le bonsoir.

Toute l'assemble s'tait leve avec un grand bruit de chaises
roulantes et de tables pousses.

-- Laissez partir peu  peu tout le monde, dit Mazarin tout bas 
Louis XIV, et veuillez m'accorder quelques minutes. J'expdie une
affaire dont, ce soir mme, je veux entretenir Votre Majest.

-- Et les reines? demanda Louis XIV.

-- Et M. le duc d'Anjou, dit Son minence.

En mme temps, il se retourna dans sa ruelle, dont les rideaux, en
retombant, cachrent le lit. Le cardinal, cependant, n'avait pas
perdu de vue ses conspirateurs.

-- Monsieur le comte de Guiche! dit-il d'une voix chevrotante,
tout en revtant, derrire le rideau, la robe de chambre que lui
tendait Bernouin.

-- Me voici, monseigneur, dit le jeune homme en s'approchant.

-- Prenez mes cartes; vous avez du bonheur, vous... Gagnez-moi un
peu l'argent de ces messieurs.

-- Oui, monseigneur.

Le jeune homme s'assit  table, d'o le roi s'loigna pour causer
avec les reines.

Une partie srieuse commena entre le comte et plusieurs riches
courtisans.

Cependant, Philippe causait parures avec le chevalier de Lorraine,
et l'on avait cess d'entendre derrire les rideaux de l'alcve le
frlement de la robe de soie du cardinal.

Son minence avait suivi Bernouin dans le cabinet adjacent  la
chambre  coucher.


Chapitre XL -- Affaire d'tat


Le cardinal, en passant dans son cabinet, trouva le comte de La
Fre qui attendait, fort occup d'admirer un Raphal trs beau,
plac au-dessus d'un dressoir garni d'orfvrerie.

Son minence arriva doucement, lger et silencieux comme une
ombre, et surprit la physionomie du comte, ainsi qu'il avait
l'habitude de le faire, prtendant deviner  la simple inspection
du visage d'un interlocuteur quel devait tre le rsultat de la
conversation. Mais, cette fois, l'attente de Mazarin fut trompe;
il ne lut absolument rien sur le visage d'Athos, pas mme le
respect qu'il avait l'habitude de lire sur toutes les
physionomies.

Athos tait vtu de noir avec une simple broderie d'argent.

Il portait le Saint-Esprit, la Jarretire et la Toison d'or, trois
ordres d'une telle importance, qu'un roi seul ou un comdien
pouvait les runir.

Mazarin fouilla longtemps dans sa mmoire un peu trouble pour se
rappeler le nom qu'il devait mettre sur cette figure glaciale et
n'y russit pas.

-- J'ai su, dit-il enfin, qu'il m'arrivait un message
d'Angleterre.

Et il s'assit, congdiant Bernouin et Brienne, qui se prparait,
en sa qualit de secrtaire,  tenir la plume.

-- De la part de Sa Majest le roi d'Angleterre, oui, Votre
minence.

-- Vous parlez bien purement le franais, monsieur, pour un
Anglais, dit gracieusement Mazarin en regardant toujours  travers
ses doigts le Saint-Esprit, la Jarretire, la Toison et surtout le
visage du messager.

-- Je ne suis pas anglais, je suis franais, monsieur le cardinal,
rpondit Athos.

-- Voil qui est particulier, le roi d'Angleterre choisissant des
Franais pour ses ambassades; c'est d'un excellent augure... Votre
nom, monsieur, je vous prie?

-- Comte de La Fre, rpliqua Athos en saluant plus lgrement que
ne l'exigeaient le crmonial et l'orgueil du ministre tout-
puissant.

Mazarin plia les paules comme pour dire: Je ne connais pas ce
nom-l. Athos ne sourcilla point.

-- Et vous venez, monsieur, continua Mazarin, pour me dire....

-- Je venais de la part de Sa Majest le roi de la Grande-Bretagne
annoncer au roi de France...

Mazarin frona le sourcil.

-- Annoncer au roi de France, poursuivit imperturbablement Athos,
l'heureuse restauration de Sa Majest Charles II sur le trne de
ses pres.

Cette nuance n'chappa point  la ruse minence. Mazarin avait
trop l'habitude des hommes pour ne pas voir, dans la politesse
froide et presque hautaine d'Athos, un indice d'hostilit qui
n'tait pas la temprature ordinaire de cette serre chaude qu'on
appelle la cour.

-- Vous avez ses pouvoirs, sans doute? demanda Mazarin d'un ton
bref et querelleur.

-- Oui... monseigneur.

Ce mot: Monseigneur sortit pniblement des lvres d'Athos; on
et dit qu'il les corchait.

-- En ce cas, montrez-les.

Athos tira d'un sachet de velours brod qu'il portait sous son
pourpoint une dpche. Le cardinal tendit la main.

-- Pardon, monseigneur, dit Athos; mais ma dpche est pour le
roi.

-- Puisque vous tes franais, monsieur, vous devez savoir ce
qu'un Premier ministre vaut  la cour de France.

-- Il fut un temps, rpondit Athos, o je m'occupais, en effet, de
ce que valent les Premiers ministres; mais j'ai form, il y a dj
plusieurs annes de cela, la rsolution de ne plus traiter qu'avec
le roi.

-- Alors, monsieur, dit Mazarin, qui commenait  s'irriter, vous
ne verrez ni le ministre ni le roi.

Et Mazarin se leva. Athos remit sa dpche dans le sachet, salua
gravement et fit quelques pas vers la porte. Ce sang-froid
exaspra Mazarin.

-- Quels tranges procds diplomatiques! s'cria-t-il. Sommes-
nous encore au temps o M. Cromwell nous envoyait des pourfendeurs
en guise de chargs d'affaires? Il ne vous manque, monsieur, que
le pot en tte et la bible  la ceinture.

-- Monsieur, rpliqua schement Athos, je n'ai jamais eu comme
vous l'avantage de traiter avec M. Cromwell, et je n'ai vu ses
chargs d'affaires que l'pe  la main; j'ignore donc comment il
traitait avec les Premiers ministres. Quant au roi d'Angleterre,
Charles II, je sais que, quand il crit  Sa Majest le roi Louis
XIV, ce n'est pas  son minence le cardinal Mazarin; dans cette
distinction, je ne vois aucune diplomatie.

-- Ah! s'cria Mazarin en relevant sa tte amaigrie et en frappant
de la main sur sa tte, je me souviens maintenant!

Athos le regarda tonn.

-- Oui, c'est cela! dit le cardinal en continuant de regarder son
interlocuteur; oui, c'est bien cela... Je vous reconnais,
monsieur. Ah! _diavolo_! je ne m'tonne plus.

-- En effet, je m'tonnais qu'avec l'excellente mmoire de Votre
minence, rpondit en souriant Athos, Votre minence ne m'et pas
encore reconnu.

-- Toujours rcalcitrant et grondeur... monsieur... monsieur...
comment vous appelait-on? Attendez donc... un nom de fleuve...
Potamos... non... un nom d'le... Naxos... non, _per Jove_! un nom
de montagne... Athos! m'y voil! Enchant de vous revoir, et de
n'tre plus  Rueil, o vous me ftes payer ranon avec vos damns
complices... Fronde! toujours Fronde! Fronde maudite! oh! quel
levain! Ah ! monsieur, pourquoi vos antipathies ont-elles
survcu aux miennes? Si quelqu'un avait  se plaindre, pourtant,
je crois que ce n'tait pas vous, qui vous tes tir de l, non
seulement les braies nettes, mais encore avec le cordon du Saint-
Esprit au cou.

-- Monsieur le cardinal, rpondit Athos, permettez-moi de ne pas
entrer dans des considrations de cet ordre J'ai une mission 
remplir... me faciliterez-vous les moyens de remplir cette
mission?

-- Je m'tonne, dit Mazarin, tout joyeux d'avoir retrouv la
mmoire, et tout hriss de pointes malicieuses; je m'tonne,
monsieur... Athos... qu'un frondeur tel que vous ait accept une
mission prs du Mazarin, comme on disait dans le bon temps.

Et Mazarin se mit  rire, malgr une toux douloureuse qui coupait
chacune de ses phrases et qui en faisait des sanglots.

-- Je n'ai accept de mission qu'auprs du roi de France, monsieur
le cardinal, riposta le comte avec moins d'aigreur cependant, car
il croyait avoir assez d'avantages pour se montrer modr.

-- Il faudra toujours, monsieur le frondeur, dit Mazarin gaiement,
que, du roi, l'affaire dont vous vous tes charg...

-- Dont on m'a charg, monseigneur, je ne cours pas aprs les
affaires.

-- Soit! il faudra, dis-je, que cette ngociation passe un peu par
mes mains... Ne perdons pas un temps prcieux... dites-moi les
conditions.

-- J'ai eu l'honneur d'assurer  Votre minence que la lettre
seule de Sa Majest le roi Charles II contenait la rvlation de
son dsir.

-- Tenez! vous tes ridicule avec votre roideur, monsieur Athos.
On voit que vous vous tes frott aux puritains de l-bas... Votre
secret, je le sais mieux que vous, et vous avez eu tort, peut-
tre, de ne pas avoir quelques gards pour un homme trs vieux et
trs souffrant, qui a beaucoup travaill dans sa vie et tenu
bravement la campagne pour ses ides, comme vous pour les
vtres... Vous ne voulez rien dire? bien; vous ne voulez pas me
communiquer votre lettre?...  merveille; venez avec moi dans ma
chambre, vous allez parler au roi... et devant le roi...
Maintenant, un dernier mot: Qui donc vous a donn la Toison? Je me
rappelle que vous passiez pour avoir la Jarretire; mais quant 
la Toison, je ne savais pas...

-- Rcemment, monseigneur, l'Espagne,  l'occasion du mariage de
Sa Majest Louis XIV, a envoy au roi Charles II un brevet de la
Toison en blanc; Charles II me l'a transmis aussitt, en
remplissant le blanc avec mon nom.

Mazarin se leva, et, s'appuyant sur le bras de Bernouin, il rentra
dans sa ruelle, au moment o l'on annonait dans la chambre:
Monsieur le prince!

Le prince de Cond, le premier prince du sang, le vainqueur de
Rocroy, de Lens et de Nordlingen, entrait en effet chez Mgr de
Mazarin, suivi de ses gentilshommes, et dj il saluait le roi,
quand le Premier ministre souleva son rideau.

Athos eut le temps d'apercevoir Raoul serrant la main du comte de
Guiche, et d'changer un sourire contre son respectueux salut. Il
eut le temps de voir aussi la figure rayonnante du cardinal,
lorsqu'il aperut devant lui, sur la table, une masse norme d'or
que le comte de Guiche avait gagne, par une heureuse veine,
depuis que Son minence lui avait confi les cartes. Aussi,
oubliant ambassadeur, ambassade et prince, sa premire pense fut-
elle pour l'or.

-- Quoi! s'cria le vieillard, tout cela... de gain?

-- Quelque chose comme cinquante mille cus; oui, monseigneur,
rpliqua le comte de Guiche en se levant. Faut-il que je rende la
place  Votre minence ou que je continue?

-- Rendez, rendez! Vous tes un fou. Vous reperdriez tout ce que
vous avez gagn, peste!

-- Monseigneur, dit le prince de Cond en saluant.

-- Bonsoir, monsieur le prince, dit le ministre d'un ton lger;
c'est bien aimable  vous de rendre visite  un ami malade.

-- Un ami!... murmura le comte de La Fre en voyant avec stupeur
cette alliance monstrueuse de mots; ami! lorsqu'il s'agit de
Mazarin et de Cond.

Mazarin devina la pense de ce frondeur, car il lui sourit avec
triomphe, et tout aussitt:

-- Sire, dit-il au roi, j'ai l'honneur de prsenter  Votre
Majest M. le comte de La Fre, ambassadeur de Sa Majest
britannique... Affaire d'tat, messieurs! ajouta-t-il en
congdiant de la main tous ceux qui garnissaient la chambre, et
qui, le prince de Cond en tte, s'clipsrent sur le geste seul
de Mazarin.

Raoul, aprs un dernier regard jet au comte de La Fre, suivit
M. de Cond.

Philippe d'Anjou et la reine parurent alors se consulter comme
pour partir.

-- Affaire de famille, dit subitement Mazarin en les arrtant sur
leurs siges. Monsieur, que voici, apporte au roi une lettre par
laquelle Charles II, compltement restaur sur le trne, demande
une alliance entre Monsieur, frre du roi, et Mademoiselle
Henriette, petite-fille de Henri IV... voulez vous remettre au roi
votre lettre de crance, monsieur le comte.

Athos resta un instant stupfait. Comment le ministre pouvait-il
savoir le contenu d'une lettre qui ne l'avait pas quitt un seul
instant? Cependant, toujours matre de lui, il tendit sa dpche
au jeune roi Louis XIV, qui la prit en rougissant. Un silence
solennel rgnait dans la chambre du cardinal. Il ne fut troubl
que par le bruit de l'or que Mazarin, de sa main jaune et sche,
empilait dans un coffret pendant la lecture du roi.


Chapitre XLI -- Le rcit


La malice du cardinal ne laissait pas beaucoup de choses  dire 
l'ambassadeur; cependant le mot de restauration avait frapp le
roi, qui, s'adressant au comte, sur lequel il avait les yeux fixs
depuis son entre:

-- Monsieur, dit-il, veuillez nous donner quelques dtails sur la
situation des affaires en Angleterre. Vous venez du pays, vous
tes franais, et les ordres que je vois briller sur votre
personne annoncent un homme de mrite en mme temps qu'un homme de
qualit.

-- Monsieur, dit le cardinal en se tournant vers la reine mre,
est un ancien serviteur de Votre Majest, M. le comte de La Fre.

Anne d'Autriche tait oublieuse comme une reine dont la vie a t
mle d'orages et de beaux jours. Elle regarda Mazarin, dont le
mauvais sourire lui promettait quelque noirceur; puis elle
sollicita d'Athos, par un autre regard, une explication.

-- Monsieur, continua le cardinal, tait un mousquetaire Trville,
au service du feu roi... Monsieur connat parfaitement
l'Angleterre, o il a fait plusieurs voyages  diverses poques;
c'est un sujet du plus haut mrite.

Ces mots faisaient allusion  tous les souvenirs qu'Anne
d'Autriche tremblait toujours d'voquer. L'Angleterre, c'tait sa
haine pour Richelieu et son amour pour Buckingham; un mousquetaire
Trville, c'tait toute l'odysse des triomphes qui avaient fait
battre le coeur de la jeune femme, et des dangers qui avaient 
moiti dracin le trne de la jeune reine.

Ces mots avaient bien de la puissance, car ils rendirent muettes
et attentives toutes les personnes royales, qui, avec des
sentiments bien divers, se mirent  recomposer en mme temps les
mystrieuses annes que les jeunes n'avaient pas vues, que les
vieux avaient crues  jamais effaces.

-- Parlez, monsieur, dit Louis XIV, sorti le premier du trouble,
des soupons et des souvenirs.

-- Oui, parlez, ajouta Mazarin,  qui la petite mchancet faite 
Anne d'Autriche venait de rendre son nergie et sa gaiet.

-- Sire, dit le comte, une sorte de miracle a chang toute la
destine du roi Charles II. Ce que les hommes n'avaient pu faire
jusque-l, Dieu s'est rsolu  l'accomplir.

Mazarin toussa en se dmenant dans son lit.

-- Le roi Charles II, continua Athos, est sorti de La Haye, non
plus en fugitif ou en conqurant, mais en roi absolu qui, aprs un
voyage loin de son royaume, revient au milieu des bndictions
universelles.

-- Grand miracle en effet, dit Mazarin, car si les nouvelles ont
t vraies, le roi Charles II, qui vient de rentrer au milieu des
bndictions, tait sorti au milieu des coups de mousquet.

Le roi demeura impassible.

Philippe, plus jeune et plus frivole, ne put rprimer un sourire
qui flatta Mazarin comme un applaudissement de sa plaisanterie.

-- En effet, dit le roi, il y a eu miracle; mais Dieu, qui fait
tant pour les rois, monsieur le comte, emploie cependant la main
des hommes pour faire triompher ses desseins.  quels hommes
principalement Charles II doit-il son rtablissement?

-- Mais, interrompit le cardinal sans aucun souci de l'amour-
propre du roi, Votre Majest ne sait-elle pas que c'est 
M. Monck?...

-- Je dois le savoir, rpliqua rsolument Louis XIV; cependant, je
demande  M. l'ambassadeur les causes du changement de ce
M. Monck.

-- Et Votre Majest touche prcisment la question, rpondit
Athos; car, sans le miracle dont j'ai eu l'honneur de parler,
M. Monck demeurait probablement un ennemi invincible pour le roi
Charles II. Dieu a voulu qu'une ide trange, hardie et ingnieuse
tombt dans l'esprit d'un certain homme, tandis qu'une ide
dvoue, courageuse, tombait en l'esprit d'un certain autre. La
combinaison de ces deux ides amena un tel changement dans la
position de M. Monck, que, d'ennemi acharn, il devint un ami pour
le roi dchu.

-- Voil prcisment aussi le dtail que je demandais, fit le
roi... Quels sont ces deux hommes dont vous parlez?

-- Deux Franais, Sire.

-- En vrit, j'en suis heureux.

-- Et les deux ides? s'cria Mazarin. Je suis plus curieux des
ides que des hommes, moi.

-- Oui, murmura le roi.

-- La deuxime, l'ide dvoue, raisonnable... La moins
importante, Sire, c'tait d'aller dterrer un million en or enfoui
par le roi Charles Ier dans Newcastle, et d'acheter, avec cet or,
le concours de Monck.

-- Oh! oh! dit Mazarin ranim  ce mot million... mais Newcastle
tait prcisment occup par ce mme Monck?

-- Oui, monsieur le cardinal, voil pourquoi j'ai os appeler
l'ide courageuse en mme temps que dvoue. Il s'agissait donc,
si M. Monck refusait les offres du ngociateur, de rintgrer le
roi Charles II dans la proprit de ce million que l'on devait
arracher  la loyaut et non plus au loyalisme du gnral Monck...
Cela se fit malgr quelques difficults; le gnral fut loyal et
laissa emporter l'or.

-- Il me semble, dit le roi timide et rveur, que Charles II
n'avait pas connaissance de ce million pendant son sjour  Paris.

-- Il me semble, ajouta le cardinal malicieusement, que Sa Majest
le roi de la Grande-Bretagne savait parfaitement l'existence du
million, mais qu'elle prfrait deux millions  un seul.

-- Sire, rpondit Athos avec fermet, Sa Majest le roi Charles II
s'est trouv en France tellement pauvre, qu'il n'avait pas
d'argent pour prendre la poste; tellement dnu d'esprances,
qu'il pensa plusieurs fois  mourir. Il ignorait si bien
l'existence du million de Newcastle, que sans un gentilhomme,
sujet de Votre Majest, dpositaire moral du million et qui rvla
le secret  Charles II, ce prince vgterait encore dans le plus
cruel oubli.

-- Passons  l'ide ingnieuse, trange et hardie, interrompit
Mazarin, dont la sagacit pressentait un chec. Quelle tait cette
ide?

-- La voici. M. Monck faisant seul obstacle au rtablissement de
Sa Majest le roi dchu, un Franais imagina de supprimer cet
obstacle.

-- Oh! oh! mais c'est un sclrat que ce Franais-l, dit Mazarin,
et l'ide n'est pas tellement ingnieuse qu'elle ne fasse brancher
ou rouer son auteur en place de Grve par arrt du Parlement.

-- Votre minence se trompe, dit schement Athos; je n'ai pas dit
que le Franais en question et rsolu d'assassiner Monck, mais
bien de le supprimer. Les mots de la langue franaise ont une
valeur que des gentilshommes de France connaissent absolument.
D'ailleurs, c'est affaire de guerre, et quand on sert les rois
contre leurs ennemis, on n'a pas pour juge le Parlement, on a
Dieu. Donc ce gentilhomme franais imagina de s'emparer de la
personne de M. Monck, et il excuta son plan.

Le roi s'animait au rcit des belles actions. Le jeune frre de Sa
Majest frappa du poing sur la table en s'criant:

-- Ah! c'est beau!

-- Il enleva Monck? dit le roi, mais Monck tait dans son camp...

-- Et le gentilhomme tait seul, Sire.

-- C'est merveilleux! dit Philippe.

-- En effet, merveilleux! s'cria le roi.

-- Bon! voil les deux petits lions dchans, murmura le
cardinal.

Et d'un air de dpit qu'il ne dissimulait pas:

-- J'ignore ces dtails, dit-il; en garantissez-vous
l'authenticit, monsieur?

-- D'autant plus aisment, monsieur le cardinal, que j'ai vu les
vnements.

-- Vous?

-- Oui, monseigneur.

Le roi s'tait involontairement rapproch du comte; le duc d'Anjou
avait fait volte-face, et pressait Athos de l'autre ct.

-- Aprs, monsieur, aprs? s'crirent-ils tous deux en mme
temps.

-- Sire, M. Monck, tant pris par le Franais, fut amen au roi
Charles II  La Haye. Le roi rendit la libert  M. Monck, et le
gnral, reconnaissant, donna en retour  Charles II le trne de
la Grande-Bretagne, pour lequel tant de vaillantes gens ont
combattu sans rsultat.

Philippe frappa dans ses mains avec enthousiasme. Louis XIV, plus
rflchi, se tourna vers le comte de La Fre:

-- Cela est vrai, dit-il, dans tous ses dtails?

-- Absolument vrai, Sire.

-- Un de mes gentilshommes connaissait le secret du million et
l'avait gard?

-- Oui, Sire.

-- Le nom de ce gentilhomme?

-- C'est votre serviteur, dit simplement Athos.

Un murmure d'admiration vint gonfler le coeur d'Athos. Il pouvait
tre fier  moins. Mazarin lui-mme avait lev les bras au ciel.

-- Monsieur, dit le roi, je chercherai, je tcherai de trouver un
moyen de vous rcompenser.

Athos fit un mouvement.

-- Oh! non pas de votre probit; tre pay pour cela vous
humilierait; mais je vous dois une rcompense pour avoir particip
 la restauration de mon frre Charles II.

-- Certainement, dit Mazarin.

-- Triomphe d'une bonne cause qui comble de joie toute la maison
de France, dit Anne d'Autriche.

-- Je continue, dit Louis XIV. Est-il vrai aussi qu'un homme ait
pntr jusqu' Monck, dans son camp, et l'ait enlev?

-- Cet homme avait dix auxiliaires pris dans un rang infrieur.

-- Rien que cela?

-- Rien que cela.

-- Et vous le nommez?

-- M. d'Artagnan, autrefois lieutenant des mousquetaires de Votre
Majest.

Anne d'Autriche rougit, Mazarin devint honteux et jaune; Louis XIV
s'assombrit, et une goutte de sueur tomba de son front ple.

-- Quels hommes! murmura-t-il.

Et, involontairement, il lana au ministre un coup d'oeil qui
l'et pouvant, si Mazarin n'et pas en ce moment cach sa tte
sous l'oreiller.

-- Monsieur, s'cria le jeune duc d'Anjou en posant sa main
blanche et fine comme celle d'une femme sur le bras d'Athos, dites
 ce brave homme, je vous prie, que Monsieur, frre du roi, boira
demain  sa sant devant cent des meilleurs gentilshommes de
France.

Et en achevant ces mots, le jeune homme, s'apercevant que
l'enthousiasme avait drang une de ses manchettes, s'occupa de la
rtablir avec le plus grand soin.

-- Causons d'affaires, Sire, interrompit Mazarin, qui ne
s'enthousiasmait pas et qui n'avait pas de manchettes.

-- Oui, monsieur, rpliqua Louis XIV. Entamez votre communication,
monsieur le comte, ajouta-t-il en se tournant vers Athos.

Athos commena en effet, et proposa solennellement la main de lady
Henriette Stuart au jeune prince frre du roi. La confrence dura
une heure; aprs quoi, les portes de la chambre furent ouvertes
aux courtisans, qui reprirent leurs places comme si rien n'avait
t supprim pour eux dans les occupations de cette soire.

Athos se retrouva alors prs de Raoul, et le pre et le fils
purent se serrer la main.


Chapitre XLII -- O M. de Mazarin se fait prodigue


Pendant que Mazarin cherchait  se remettre de la chaude alarme
qu'il venait d'avoir, Athos et Raoul changeaient quelques mots
dans un coin de la chambre.

-- Vous voil donc  Paris, Raoul? dit le comte.

-- Oui, monsieur, depuis que M. le prince est revenu.

-- Je ne puis m'entretenir avec vous en ce lieu, o l'on nous
observe, mais je vais tout  l'heure retourner chez moi, et je
vous y attends aussitt que votre service le permettra.

Raoul s'inclina. M. le prince venait droit  eux. Le prince avait
ce regard clair et profond qui distingue les oiseaux de proie de
l'espce noble; sa physionomie elle-mme offrait plusieurs traits
distinctifs de cette ressemblance. On sait que, chez le prince de
Cond, le nez aquilin sortait aigu, incisif, d'un front lgrement
fuyant et plus bas que haut; ce qui, au dire des railleurs de la
cour, gens impitoyables mme pour le gnie, constituait plutt un
bec d'aigle qu'un nez humain  l'hritier des illustres princes de
la maison de Cond. Ce regard pntrant, cette expression
imprieuse de toute la physionomie, troublaient ordinairement ceux
 qui le prince adressait la parole plus que ne l'et fait la
majest ou la beaut rgulire du vainqueur de Rocroy. D'ailleurs,
la flamme montait si vite  ces yeux saillants, que chez M. le
prince toute animation ressemblait  de la colre. Or,  cause de
sa qualit, tout le monde  la cour respectait M. le prince, et
beaucoup mme, ne voyant que l'homme, poussaient le respect
jusqu' la terreur.

Donc, Louis de Cond s'avana vers le comte de La Fre et Raoul
avec l'intention marque d'tre salu par l'un et d'adresser la
parole  l'autre.

Nul ne saluait avec plus de grce rserve que le comte de La
Fre. Il ddaignait de mettre dans une rvrence toutes les
nuances qu'un courtisan n'emprunte d'ordinaire qu' la mme
couleur: le dsir de plaire. Athos connaissait sa valeur
personnelle et saluait un prince comme un homme, corrigeant par
quelque chose de sympathique et d'indfinissable ce que pouvait
avoir de blessant pour l'orgueil du rang suprme l'inflexibilit
de son attitude.

Le prince allait parler  Raoul. Athos le prvint.

-- Si M. le vicomte de Bragelonne, dit-il, n'tait pas un des trs
humbles serviteurs de Votre Altesse, je le prierais de prononcer
mon nom devant vous... mon prince.

-- J'ai l'honneur de parler  M. le comte de La Fre, dit aussitt
M. de Cond.

-- Mon protecteur, ajouta Raoul en rougissant.

-- L'un des plus honntes hommes du royaume, continua le prince;
l'un des premiers gentilshommes de France, et dont j'ai ou dire
tant de bien, que souvent je dsirais de le compter au nombre de
mes amis.

-- Honneur dont je ne serais digne, monseigneur, rpliqua Athos,
que par mon respect et mon admiration pour Votre Altesse.

-- M. de Bragelonne, dit le prince, est un bon officier qui, on le
voit, a t  bonne cole. Ah! monsieur le comte, de votre temps,
les gnraux avaient des soldats...

-- C'est vrai, monseigneur; mais aujourd'hui, les soldat sont des
gnraux.

Ce compliment, qui sentait si peu son flatteur, fit tressaillir de
joie un homme que toute l'Europe regardait comme un hros et qui
pouvait tre blas sur la louange.

-- Il est fcheux pour moi, repartit le prince, que vous vous
soyez retir du service, monsieur le comte; car, incessamment, il
faudra que le roi s'occupe d'une guerre avec la Hollande ou d'une
guerre avec l'Angleterre, et les occasions ne manqueront point
pour un homme comme vous qui connat la Grande-Bretagne comme la
France.

-- Je crois pouvoir vous dire, monseigneur, que j'ai sagement fait
de me retirer du service, dit Athos en souriant. La France et la
Grande-Bretagne vont dsormais vivre comme deux soeurs, si j'en
crois mes pressentiments.

-- Vos pressentiments?

-- Tenez, monseigneur, coutez ce qui se dit l-bas  la table de
M. le cardinal.

-- Au jeu?

-- Au jeu... Oui, monseigneur.

Le cardinal venait en effet de se soulever sur un coude et de
faire un signe au jeune frre du roi, qui s'approcha de lui.

-- Monseigneur, dit le cardinal, faites ramasser, je vous prie,
tous ces cus d'or.

Et il dsignait l'norme amas de pices fauves et brillantes que
le comte de Guiche avait lev peu  peu devant lui, grce  une
veine des plus heureuses.

--  moi? s'cria le duc d'Anjou.

-- Ces cinquante mille cus, oui, monseigneur; ils sont  vous.

-- Vous me les donnez?

-- J'ai jou  votre intention, monseigneur, rpliqua le cardinal
en s'affaiblissant peu  peu, comme si cet effort de donner de
l'argent et puis chez lui toutes les facults physiques ou
morales.

-- Oh! mon Dieu, murmura Philippe presque tourdi de joie, la
belle journe!

Et lui-mme, faisant le rteau avec ses doigts, attira une partie
de la somme dans ses poches, qu'il remplit...

Cependant plus d'un tiers restait encore sur la table.

-- Chevalier, dit Philippe  son favori le chevalier de Lorraine,
viens.

Le favori accourut.

-- Empoche le reste, dit le jeune prince.

Cette scne singulire ne fut prise par aucun des assistants que
comme une touchante fte de famille. Le cardinal se donnait des
airs de pre avec les fils de France, et les deux jeunes princes
avaient grandi sous son aile. Nul n'imputa donc  orgueil ou mme
 impertinence, comme on le ferait de nos jours, cette libralit
du Premier ministre. Les courtisans se contentrent d'envier... Le
roi dtourna la tte.

-- Jamais je n'ai eu tant d'argent, dit joyeusement le jeune
prince en traversant la chambre avec son favori pour aller gagner
son carrosse. Non, jamais... Comme c'est lourd, cent cinquante
mille livres!

-- Mais pourquoi M. le cardinal donne-t-il tout cet argent d'un
coup? demanda tout bas M. le prince au comte de La Fre. Il est
donc bien malade, ce cher cardinal?

-- Oui, monseigneur, bien malade sans doute; il a d'ailleurs
mauvaise mine, comme Votre Altesse peut le voir.

-- Certes... Mais il en mourra!... Cent cinquante mille livres!...
Oh! c'est  ne pas croire. Voyons, comte, pourquoi? Trouvez-nous
une raison.

-- Monseigneur, patientez, je vous prie; voil M. le duc d'Anjou
qui vient de ce ct causant avec le chevalier de Lorraine; je ne
serais pas surpris qu'ils m'pargnassent la peine d'tre
indiscret. coutez-les.

En effet, le chevalier disait au prince  demi-voix:

-- Monseigneur, ce n'est pas naturel que M. Mazarin vous donne
tant d'argent... Prenez garde, vous allez laisser tomber des
pices, monseigneur... Que vous veut le cardinal pour tre si
gnreux?

-- Quand je vous disais, murmura Athos  l'oreille de M. le
prince; voici peut-tre la rponse  votre question.

-- Dites donc, monseigneur? ritra impatiemment le chevalier, qui
supputait, en pesant sa poche, la quotit de la somme qui lui
tait chue par ricochet.

-- Mon cher chevalier, cadeau de noces.

-- Comment, cadeau de noces!

-- Eh! oui, je me marie! rpliqua le duc d'Anjou, sans
s'apercevoir qu'il passait  ce moment mme devant M. le prince et
devant Athos, qui tous deux le salurent profondment.

Le chevalier lana au jeune duc un regard si trange, si haineux,
que le comte de La Fre en tressaillit.

-- Vous! vous marier! rpta-t-il. Oh! c'est impossible. Vous
feriez cette folie!

-- Bah! ce n'est pas moi qui la fais; on me la fait faire,
rpliqua le duc d'Anjou. Mais viens vite; allons dpenser notre
argent.

L-dessus, il disparut avec son compagnon riant et causant, tandis
que les fronts se courbaient sur son passage.

Alors M. le prince dit tout bas  Athos:

-- Voil donc le secret?

-- Ce n'est pas moi qui vous l'ai dit, monseigneur.

-- Il pouse la soeur de Charles II?

-- Je crois que oui.

Le prince rflchit un moment et son oeil lana un vif clair.

-- Allons, dit-il avec lenteur, comme s'il se parlait  lui-mme,
voil encore une fois les pes au croc... pour longtemps!

Et il soupira.

Tout ce que renfermait ce soupir d'ambitions sourdement touffes,
d'illusions teintes, d'esprances dues, Athos seul le devina,
car seul il avait entendu le soupir.

Aussitt M. le prince prit cong, le roi partait. Athos, avec un
signe qu'il fit  Bragelonne, lui renouvela l'invitation faite au
commencement de cette scne.

Peu  peu la chambre devint dserte, et Mazarin resta seul en
proie  des souffrances qu'il ne songeait plus  dissimuler.

-- Bernouin! Bernouin! cria-t-il d'une voix brise.

-- Que veut Monseigneur?

-- Gunaud... qu'on appelle Gunaud, dit l'minence; il me semble
que je vais mourir.

Bernouin, effar, courut au cabinet donner un ordre, et le piqueur
qui courut chercher le mdecin croisa le carrosse du roi dans la
rue Saint-Honor.


Chapitre XLIII -- Gunaud


L'ordre du cardinal tait pressant: Gunaud ne se fit pas
attendre.

Il trouva son malade renvers sur le lit, les jambes enfles,
livide, l'estomac comprim. Mazarin venait de subir une rude
attaque de goutte. Il souffrait cruellement et avec l'impatience
d'un homme qui n'a pas l'habitude des rsistances.  l'arrive de
Gunaud:

-- Ah! dit-il, me voil sauv!

Gunaud tait un homme fort savant et fort circonspect, qui
n'avait pas besoin des critiques de Boileau pour avoir de la
rputation. Lorsqu'il tait en face de la maladie, ft-elle
personnifie dans un roi, il traitait le malade de Turc  More. Il
ne rpliqua donc pas  Mazarin comme le ministre s'y attendait:
Voil le mdecin; adieu la maladie! Tout au contraire, examinant
le malade d'un air fort grave:

-- Oh! oh! dit-il.

-- Eh quoi! Gunaud?... Quel air vous avez!

-- J'ai l'air qu'il faut pour voir votre mal, monseigneur, et un
mal fort dangereux.

-- La goutte... Oh! oui, la goutte.

-- Avec des complications, monseigneur.

Mazarin se souleva sur un coude, et interrogeant du regard, du
geste:

-- Que me dites-vous l! Suis-je plus malade que je ne crois moi-
mme?

-- Monseigneur, dit Gunaud en s'asseyant prs du lit, Votre
minence a beaucoup travaill dans sa vie, Votre minence a
souffert beaucoup.

-- Mais je ne suis pas si vieux, ce me semble... Feu
M. de Richelieu n'avait que dix-sept mois de moins que moi
lorsqu'il est mort, et mort de maladie mortelle. Je suis jeune,
Gunaud, songez-y donc: j'ai cinquante deux ans  peine.

-- Oh! monseigneur, vous avez bien plus que cela... Combien la
Fronde a t-elle dur?

--  quel propos, Gunaud, me faites-vous cette question?

-- Pour un calcul mdical, monseigneur.

-- Mais quelque chose comme dix ans... forte ou faible.

-- Trs bien; veuillez compter chaque anne de Fronde pour trois
ans... cela fait trente; or, vingt et cinquante-deux font
soixante-douze ans. Vous avez soixante-douze ans, monseigneur...
et c'est un grand ge.

En disant cela, il ttait le pouls du malade. Ce pouls tait
rempli de si fcheux pronostics, que le mdecin poursuivit
aussitt, malgr les interruptions du malade:

-- Mettons les annes de Fronde  quatre ans l'une, c'est quatre-
vingt-deux ans que vous avez vcu.

Mazarin devint fort ple, et d'une voix teinte il dit:

-- Vous parlez srieusement, Gunaud?

-- Hlas! oui, monseigneur.

-- Vous prenez alors un dtour pour m'annoncer que je suis bien
malade?

-- Ma foi, oui, monseigneur, et avec un homme de l'esprit et du
courage de Votre minence, on ne devrait pas prendre de dtour.

Le cardinal respirait si difficilement, qu'il fit piti mme 
l'impitoyable mdecin.

-- Il y a maladie et maladie, reprit Mazarin. De certaines on
chappe.

-- C'est vrai, monseigneur.

-- N'est-ce pas? s'cria Mazarin presque joyeux; car enfin,  quoi
serviraient la puissance, la force de volont?  quoi servirait le
gnie, votre gnie  vous, Gunaud?  quoi enfin servent la
science et l'art, si le malade qui dispose de tout cela ne peut se
sauver du pril?

Gunaud allait ouvrir la bouche. Mazarin continua:

-- Songez, dit-il, que je suis le plus confiant de vos clients,
songez que je vous obis en aveugle, et que par consquent...

-- Je sais tout cela, dit Gunaud.

-- Je gurirai alors?

-- Monseigneur, il n'y a ni force de volont, ni puissance, ni
gnie, ni science qui rsistent au mal que Dieu envoie sans doute,
ou qu'il jette sur la terre  la cration, avec plein pouvoir de
dtruire et de tuer les hommes. Quand le mal est mortel, il tue,
et rien n'y fait...

-- Mon mal... est... mortel? demanda Mazarin.

-- Oui, monseigneur.

L'minence s'affaissa un moment, comme le malheureux qu'une chute
de colonne vient d'craser... Mais c'tait une me bien trempe ou
plutt un esprit bien solide, que l'esprit de M. de Mazarin.

-- Gunaud, dit-il en se relevant, vous me permettrez bien d'en
appeler de votre jugement. Je veux rassembler les plus savants
hommes de l'Europe, je veux les consulter... je veux vivre enfin
par la vertu de n'importe quel remde.

-- Monseigneur ne suppose pas, dit Gunaud, que j'aie la
prtention d'avoir prononc tout seul sur une existence prcieuse
comme la sienne; j'ai assembl dj tous les bons mdecins et
praticiens de France et d'Europe... ils taient douze.

-- Et ils ont dit...?

-- Ils ont dit que Votre minence tait atteinte d'une maladie
mortelle; j'ai la consultation signe dans mon portefeuille. Si
Votre minence veut en prendre connaissance, elle verra le nom de
toutes les maladies incurables que nous avons dcouvertes. Il y a
d'abord...

-- Non! non! s'cria Mazarin en repoussant le papier. Non,
Gunaud, je me rends, je me rends!

Et un profond silence, pendant lequel le cardinal reprenait ses
esprits et rparait ses forces, succda aux agitations de cette
scne.

-- Il y a autre chose, murmura Mazarin; il y a les empiriques, les
charlatans. Dans mon pays, ceux que les mdecins abandonnent
courent la chance d'un vendeur d'orvitan, qui dix fois les tue,
mais qui cent fois les sauve.

-- Depuis un mois, Votre minence ne s'aperoit-elle pas que j'ai
chang dix fois ses remdes?

-- Oui... Eh bien?

-- Eh bien! j'ai dpens cinquante mille livres  acheter les
secrets de tous ces drles: la liste est puise; ma bourse aussi.
Vous n'tes pas guri, et sans mon art vous seriez mort.

-- C'est fini, murmura le cardinal; c'est fini.

Il jeta un regard sombre autour de lui sur ses richesses.

-- Il faudra quitter tout cela! soupira-t-il. Je suis mort,
Gunaud! je suis mort!

-- Oh! pas encore, monseigneur, dit le mdecin.

Mazarin lui saisit la main.

-- Dans combien de temps? demanda-t-il en arrtant deux grands
yeux fixes sur le visage du mdecin.

-- Monseigneur, on ne dit jamais cela.

-- Aux hommes ordinaires, soit; mais  moi...  moi dont chaque
minute vaut un trsor, dis-le-moi, Gunaud, dis-le-moi!

-- Non, non, monseigneur.

-- Je le veux, te dis-je. Oh! donne-moi un mois, et pour chacun de
ces trente jours, je te paierai cent mille livres.

-- Monseigneur, rpliqua Gunaud d'une voix ferme, c'est Dieu qui
vous donne les jours de grce et non pas moi. Dieu ne vous donne
donc que quinze jours!

Le cardinal poussa un douloureux soupir et retomba sur son
oreiller en murmurant:

-- Merci, Gunaud, merci!

Le mdecin allait s'loigner; le moribond se redressa:

-- Silence, dit-il avec des yeux de flamme, silence!

-- Monseigneur, il y a deux mois que je sais ce secret; vous voyez
que je l'ai bien gard.

-- Allez, Gunaud, j'aurai soin de votre fortune; allez, et dites
 Brienne de m'envoyer un commis; qu'on appelle M. Colbert. Allez.


Chapitre XLIV -- Colbert


Colbert n'tait pas loin.

Durant toute la soire, il s'tait tenu dans un corridor, causant
avec Bernouin, avec Brienne, et commentant, avec l'habilet
ordinaire des gens de cour, les nouvelles qui se dessinaient comme
les bulles d'air sur l'eau  la surface de chaque vnement. Il
est temps, sans doute, de tracer, en quelques mots, un des
portraits les plus intressants de ce sicle, et de le tracer avec
autant de vrit peut-tre que les peintres contemporains l'ont pu
faire. Colbert fut un homme sur lequel l'historien et le moraliste
ont un droit gal.

Il avait treize ans de plus que Louis XIV, son matre futur.

D'une taille mdiocre, plutt maigre que gras, il avait l'oeil
enfonc, la mine basse, les cheveux gros, noirs et rares, ce qui,
disent les biographes de son temps, lui fit prendre de bonne heure
la calotte. Un regard plein de svrit, de duret mme; une sorte
de roideur qui, pour les infrieurs, tait de la fiert, pour les
suprieurs, une affectation de vertu digne; la morgue sur toutes
choses, mme lorsqu'il tait seul  se regarder dans une glace:
voil pour l'extrieur du personnage.

Au moral, on vantait la profondeur de son talent pour les comptes,
son ingniosit  faire produire la strilit mme. Colbert avait
imagin de forcer les gouverneurs des places frontires  nourrir
les garnisons sans solde de ce qu'ils tiraient des contributions.
Une si prcieuse qualit donna l'ide  M. le cardinal Mazarin de
remplacer Joubert, son intendant qui venait de mourir, par
M. Colbert, qui rognait si bien les portions.

Colbert peu  peu se lanait  la cour, malgr la mdiocrit de sa
naissance, car il tait fils d'un homme qui vendait du vin comme
son pre, qui ensuite avait vendu du drap, puis des toffes de
soie. Colbert, destin d'abord au commerce, avait t commis chez
un marchand de Lyon, qu'il avait quitt pour venir  Paris dans
l'tude d'un procureur au Chtelet nomm Biterne. C'est ainsi
qu'il avait appris l'art de dresser un compte et l'art plus
prcieux de l'embrouiller.

Cette roideur de Colbert lui avait fait le plus grand bien, tant
il est vrai que la fortune, lorsqu'elle a un caprice, ressemble 
ces femmes de l'Antiquit dont rien au physique et au moral des
choses et des hommes ne rebute la fantaisie.

Colbert, plac chez Michel Letellier, secrtaire d'tat en 1648,
par son cousin Colbert, seigneur de Saint-Pouange, qui le
favorisait, reut un jour du ministre une commission pour le
cardinal Mazarin. Son minence le cardinal jouissait alors d'une
sant florissante, et les mauvaises annes de la Fronde n'avaient
pas encore compt triple et quadruple pour lui. Il tait  Sedan,
fort empch d'une intrigue de cour dans laquelle Anne d'Autriche
paraissait vouloir dserter sa cause.

Cette intrigue, Letellier en tenait les fils. Il venait de
recevoir une lettre d'Anne d'Autriche, lettre fort prcieuse pour
lui et fort compromettante pour Mazarin; mais comme il jouait dj
le rle double qui lui servit si bien, et qu'il mnageait toujours
deux ennemis pour tirer parti de l'un et de l'autre, soit en les
brouillant plus qu'ils ne l'taient, soit en les rconciliant,
Michel Letellier voulut envoyer  Mazarin la lettre d'Anne
d'Autriche, afin qu'il en prt connaissance, et par consquent
afin qu'il st gr d'un service aussi galamment rendu. Envoyer la
lettre, c'tait facile; la recouvrer aprs communication, c'tait
la difficult.

Letellier jeta les yeux autour de lui, et voyant le commis noir et
maigre qui griffonnait, le sourcil fronc, dans ses bureaux, il le
prfra au meilleur gendarme pour l'excution de ce dessein.
Colbert dut partir pour Sedan avec l'ordre de communiquer la
lettre  Mazarin et de la rapporter  Letellier. Il couta sa
consigne avec une attention scrupuleuse, s'en fit rpter la
teneur deux fois, insista sur la question de savoir si rapporter
tait aussi ncessaire que communiquer, et Letellier lui dit: --
Plus ncessaire.

Alors il partit, voyagea comme un courrier sans souci de son
corps, et remit  Mazarin, d'abord une lettre de Letellier qui
annonait au cardinal l'envoi de la lettre prcieuse, puis cette
lettre elle-mme. Mazarin rougit fort en voyant la lettre d'Anne
d'Autriche, fit un gracieux sourire  Colbert et le congdia.

--  quand la rponse, monseigneur? dit le courrier humblement.

--  demain.

-- Demain matin?

-- Oui, monsieur.

Le commis tourna les talons et essaya sa plus noble rvrence.

Le lendemain il tait au poste ds sept heures. Mazarin le fit
attendre jusqu' dix. Colbert ne sourcilla point dans
l'antichambre; son tour venu, il entra.

Mazarin lui remit alors un paquet cachet. Sur l'enveloppe de ce
paquet taient crits ces mots:  M. Michel Letellier, etc.

Colbert regarda le paquet avec beaucoup d'attention; le cardinal
fit une charmante mine et le poussa vers la porte.

-- Et la lettre de la reine mre, monseigneur? demanda Colbert.

-- Elle est avec le reste, dans le paquet, dit Mazarin.

-- Ah! fort bien, rpliqua Colbert.

Et, plaant son chapeau entre ses genoux, il se mit  dcacheter
le paquet.

Mazarin poussa un cri.

-- Que faites-vous donc! dit-il brutalement.

-- Je dcachette le paquet, monseigneur.

-- Vous dfiez-vous de moi, monsieur le cuistre? A-t-on vu
pareille impertinence!

-- Oh! monseigneur, ne vous fchez pas contre moi! Ce n'est
certainement pas la parole de Votre minence que je mets en doute,
 Dieu ne plaise.

-- Quoi donc, alors?

-- C'est l'exactitude de votre chancellerie, monseigneur. Qu'est-
ce qu'une lettre? Un chiffon. Un chiffon ne peut-il tre
oubli?... Et tenez, monseigneur, tenez, voyez si j'avais tort!
Vos commis ont oubli le chiffon: la lettre ne se trouve pas dans
le paquet.

-- Vous tes un insolent et vous n'avez rien vu! s'cria Mazarin
irrit; retirez-vous et attendez mon plaisir!

En disant ces mots, avec une subtilit tout italienne, il arracha
le paquet des mains de Colbert et rentra dans ses appartements.
Mais cette colre ne pouvait tant durer qu'elle ne ft remplace
un jour par le raisonnement.

Mazarin, chaque matin, en ouvrant la porte de son cabinet,
trouvait la figure de Colbert en sentinelle derrire la banquette,
et cette figure dsagrable lui demandait humblement, mais avec
tnacit, la lettre de la reine mre.

Mazarin n'y put tenir et dut la rendre. Il accompagna cette
restitution d'une mercuriale des plus rudes, pendant laquelle
Colbert se contenta d'examiner, de ressaisir, de flairer mme le
papier, les caractres et la signature, ni plus ni moins que s'il
et eu affaire au dernier faussaire du royaume. Mazarin le traita
plus rudement encore, et Colbert, impassible, ayant acquis la
certitude que la lettre tait la vraie, partit comme s'il et t
sourd.

Cette conduite lui valut plus tard le poste de Joubert, car
Mazarin, au lieu d'en garder rancune, l'admira et souhaita de
s'attacher une pareille fidlit.

On voit par cette seule histoire ce qu'tait l'esprit de Colbert.
Les vnements, se droulant peu  peu, laisseront fonctionner
librement tous les ressorts de cet esprit. Colbert ne fut pas long
 s'insinuer dans les bonnes grces du cardinal: il lui devint
mme indispensable. Tous ses comptes, le commis les connaissait,
sans que le cardinal lui en et jamais parl. Ce secret entre eux,
 deux, tait un lien puissant, et voil pourquoi, prs de
paratre devant le matre d'un autre monde, Mazarin voulait
prendre un parti et un bon conseil pour disposer du bien qu'il
tait forc de laisser en ce monde-ci.

Aprs la visite de Gunaud, il appela donc Colbert, le fit asseoir
et lui dit:

-- Causons, monsieur Colbert, et srieusement, car je suis malade
et il se pourrait que je vinsse  mourir.

-- L'homme est mortel, rpliqua Colbert.

-- Je m'en suis toujours souvenu, monsieur Colbert, et j'ai
travaill dans cette prvision... Vous savez que j'ai amass un
peu de bien ...

-- Je le sais, monseigneur.

--  combien estimez-vous  peu prs ce bien, monsieur Colbert?

--  quarante millions cinq cent soixante mille deux cents livres
neuf sous et huit deniers, rpondit Colbert.

Le cardinal poussa un gros soupir et regarda Colbert avec
admiration; mais il se permit un sourire.

-- Argent connu, ajouta Colbert en rponse  ce sourire.

Le cardinal fit un soubresaut dans son lit.

-- Qu'entendez-vous par l? dit-il.

-- J'entends, dit Colbert, qu'outre ces quarante millions cinq
cent soixante mille deux cents livres neuf sous huit deniers il y
a treize autres millions que l'on ne connat pas.

-- Ouf! soupira Mazarin, quel homme!

 ce moment la tte de Bernouin apparut dans l'embrasure de la
porte.

-- Qu'y a-t-il, demanda Mazarin, et pourquoi me trouble-t-on?

-- Le pre thatin, directeur de Son minence, avait t mand
pour ce soir; il ne pourrait revenir qu'aprs-demain chez
Monseigneur.

Mazarin regarda Colbert, qui aussitt prit son chapeau en disant:
-- Je reviendrai, monseigneur.

Mazarin hsita.

-- Non, non, dit-il, j'ai autant affaire de vous que de lui.
D'ailleurs, vous tes mon autre confesseur, vous... et ce que je
dis  l'un, l'autre peut l'entendre. Restez-l, Colbert.

-- Mais, monseigneur, s'il n'y a pas secret de pnitence, le
directeur consentira-t-il?

-- Ne vous inquitez pas de cela, entrez dans la ruelle.

-- Je puis attendre dehors, monseigneur.

-- Non, non, mieux vaut que vous entendiez la confession d'un
homme de bien.

Colbert s'inclina et passa dans la ruelle.

-- Introduisez le pre thatin, dit Mazarin en fermant les
rideaux.


Chapitre XLV -- Confession d'un homme de bien


Le thatin entra dlibrment, sans trop s'tonner du bruit et du
mouvement que les inquitudes sur la sant du cardinal avaient
soulevs dans sa maison.

-- Venez, mon rvrend, dit Mazarin aprs un dernier regard  la
ruelle; venez et soulagez-moi.

-- C'est mon devoir, monseigneur, rpliqua le thatin.

-- Commencez par vous asseoir commodment, car je vais dbuter par
une confession gnrale; vous me donnerez tout de suite une bonne
absolution, et je me croirai plus tranquille.

-- Monseigneur, dit le rvrend, vous n'tes pas tellement malade
qu'une confession gnrale soit urgente... Et ce sera bien
fatigant, prenez garde!

-- Vous supposez qu'il y en a long, mon rvrend?

-- Comment croire qu'il en soit autrement, quand on a vcu aussi
compltement que Votre minence?

-- Ah! c'est vrai... Oui, le rcit peut tre long.

-- La misricorde de Dieu est grande, nasilla le thatin.

-- Tenez, dit Mazarin, voil que je commence  m'effrayer moi-mme
d'avoir tant laiss passer de choses que le Seigneur pouvait
rprouver.

-- N'est-ce pas? dit navement le thatin en loignant de la lampe
sa figure fine et pointue comme celle d'une taupe. Les pcheurs
sont comme cela: oublieux avant, puis scrupuleux quand il est trop
tard.

-- Les pcheurs? rpliqua Mazarin. Me dites-vous ce mot avec
ironie et pour me reprocher toutes les gnalogies que j'ai laiss
faire sur mon compte... moi, fils de pcheur, en effet?

-- Hum! fit le thatin.

-- C'est l un premier pch, mon rvrend; car enfin, j'ai
souffert qu'on me ft descendre des vieux consuls de Rome, T.
Geganius Macerinus Ier, Macerinus II et Proculus Macerinus III,
dont parle la chronique de Haolander... De Macerinus  Mazarin, la
proximit tait tentante. Macerinus, diminutif, veut dire
maigrelet. Oh! mon rvrend, Mazarini peut signifier aujourd'hui,
 l'augmentatif, maigre comme un Lazare. Voyez!

Et il montra ses bras dcharns et ses jambes dvores par la
fivre.

-- Que vous soyez n d'une famille de pcheurs, reprit le thatin,
je n'y vois rien de fcheux pour vous... car enfin, saint Pierre
tait un pcheur, et si vous tes prince de l'glise, monseigneur,
il en a t le chef suprme. Passons, s'il vous plat.

-- D'autant plus que j'ai menac de la Bastille un certain Bounet,
prtre d'Avignon, qui voulait publier une gnalogie de Casa
Mazarini beaucoup trop merveilleuse.

-- Pour tre vraisemblable? rpliqua le thatin.

-- Oh! alors, si j'eusse agi dans cette ide, mon rvrend,
c'tait vice d'orgueil... autre pch.

-- C'tait excs d'esprit, et jamais on ne peut reprocher 
personne ces sortes d'abus. Passons, passons.

-- J'en tais  l'orgueil... Voyez-vous, mon rvrend, je vais
tcher de diviser cela par pchs capitaux.

-- J'aime les divisions bien faites.

-- J'en suis aise. Il faut que vous sachiez qu'en 1630... hlas!
voil trente et un ans!

-- Vous aviez vingt-neuf ans, monseigneur.

-- ge bouillant. Je tranchais du soldat en me jetant  Casal dans
les arquebusades, pour montrer que je montais  cheval aussi bien
qu'un officier. Il est vrai que j'apportai la paix aux Espagnols
et aux Franais. Cela rachte un peu mon pch.

-- Je ne vois pas le moindre pch  montrer qu'on monte  cheval,
dit le thatin, c'est du got parfait, et cela honore notre robe.
En ma qualit de chrtien, j'approuve que vous ayez empch
l'effusion du sang; en ma qualit de religieux, je suis fier de la
bravoure qu'un collgue a tmoigne.

Mazarin fit un humble salut de la tte.

-- Oui, dit-il, mais les suites!

-- Quelles suites?

-- Eh! ce damn pch d'orgueil a des racines sans fin...Depuis
que je m'tais jet comme cela entre deux armes, que j'avais
flair la poudre et parcouru des lignes de soldats, je regardais
un peu en piti les gnraux.

-- Ah!

-- Voil le mal... En sorte que je n'en ai plus trouv un seul
supportable depuis ce temps-l.

-- Le fait est, dit le thatin, que les gnraux que nous avons
eus n'taient pas forts.

-- Oh! s'cria Mazarin, il y avait M. le prince... je l'ai bien
tourment, celui-l!

-- Il n'est pas  plaindre, il a acquis assez de gloire et assez
de bien.

-- Soit pour M. le prince; mais M. de Beaufort, par exemple... que
j'ai tant fait souffrir au donjon de Vincennes?

-- Ah! mais c'tait un rebelle, et la sret de l'tat exigeait
que vous fissiez le sacrifice... Passons.

-- Je crois que j'ai puis l'orgueil. Il y a un autre pch que
j'ai peur de qualifier...

-- Je le qualifierai, moi... Dites toujours.

-- Un bien grand pch, mon rvrend.

-- Nous verrons, monseigneur.

-- Vous ne pouvez manquer d'avoir ou parler de certaines
relations que j'aurais eues... avec Sa Majest la reine mre...
Les malveillants...

-- Les malveillants, monseigneur, sont des sots... Ne fallait-il
pas, pour le bien de l'tat et pour l'intrt du jeune roi, que
vous vcussiez en bonne intelligence avec la reine? Passons,
passons.

-- Je vous assure, dit Mazarin, que vous m'enlevez de la poitrine
un terrible poids.

-- Vtilles que tout cela!... Cherchez les choses srieuses.

-- Il y a bien de l'ambition, mon rvrend...

-- C'est la marche des grandes choses, monseigneur.

-- Mme cette vellit de la tiare?...

-- tre pape, c'est tre le premier des chrtiens... Pourquoi ne
l'eussiez vous pas dsir?

-- On a imprim que j'avais, pour arriver l, vendu Cambrai aux
Espagnols.

-- Vous avez fait peut-tre vous-mme des pamphlets sans trop
perscuter les pamphltaires?

-- Alors, mon rvrend, j'ai vraiment le coeur bien net. Je ne
sens plus que de lgres peccadilles.

-- Dites.

-- Le jeu.

-- C'est un peu mondain; mais enfin, vous tiez oblig, par le
devoir de la grandeur,  tenir maison.

-- J'aimais  gagner...

-- Il n'est pas de joueur qui joue pour perdre.

-- Je trichais bien un peu...

-- Vous preniez votre avantage. Passons.

-- Eh bien! mon rvrend, je ne sens plus rien du tout sur ma
conscience. Donnez-moi l'absolution, et mon me pourra, lorsque
Dieu l'appellera, monter sans obstacle jusqu' son trne.

Le thatin ne remua ni les bras ni les lvres.

-- Qu'attendez-vous, mon rvrend, dit Mazarin.

-- J'attends la fin.

-- La fin de quoi?

-- De la confession, monseigneur.

-- Mais j'ai fini.

-- Oh! non! Votre minence fait erreur.

-- Pas que je sache.

-- Cherchez bien.

-- J'ai cherch aussi bien que possible.

-- Alors je vais aider votre mmoire.

-- Voyons.

Le thatin toussa plusieurs fois.

-- Vous ne me parlez pas de l'avarice, autre pch capital, ni de
ces millions, dit-il.

-- Quels millions, mon rvrend?

-- Mais ceux que vous possdez, monseigneur.

-- Mon pre, cet argent est  moi, pourquoi vous en parlerais-je?

-- C'est que, voyez-vous, nos deux opinions diffrent. Vous dites
que cet argent est  vous, et, moi, je crois qu'il est un peu 
d'autres.

Mazarin porta une main froide  son front perl de sueur.

-- Comment cela? balbutia-t-il.

-- Voici. Votre minence a gagn beaucoup de biens au service du
roi...

-- Hum! beaucoup... ce n'est pas trop.

-- Quoi qu'il en soit, d'o venait ce bien?

-- De l'tat.

-- L'tat, c'est le roi.

-- Mais que concluez-vous, mon rvrend? dit Mazarin, qui
commenait  trembler.

-- Je ne puis conclure sans une liste des biens que vous avez.
Comptons un peu, s'il vous plat: vous avez l'vch de Metz.

-- Oui.

-- Les abbayes de Saint-Clment, de Saint-Arnoud et de Saint-
Vincent, toujours  Metz.

-- Oui.

-- Vous avez l'abbaye de Saint-Denis, en France, un beau bien.

-- Oui, mon rvrend.

-- Vous avez l'abbaye de Cluny, qui est si riche.

-- Je l'ai.

-- Celle de Saint-Mdard,  Soissons, cent mille livres de
revenus.

-- Je ne le nie pas.

-- Celle de Saint-Victor,  Marseille, une des meilleures du Midi.

-- Oui, mon pre.

-- Un bon million par an. Avec les moluments du cardinalat et du
ministre, c'est peut-tre deux millions par an.

-- Eh!

-- Pendant dix ans, c'est vingt millions... et vingt millions
placs  cinquante pour cent donnent, par progression, vingt
autres millions en dix ans.

-- Comme vous comptez, pour un thatin!

-- Depuis que Votre minence a plac notre ordre dans le couvent
que nous occupons prs de Saint-Germain-des-Prs, en 1644, c'est
moi qui fais les comptes de la socit.

-- Et les miens,  ce que je vois, mon rvrend.

-- Il faut savoir un peu de tout, monseigneur.

-- Eh bien! concluez  prsent.

-- Je conclus que le bagage est trop gros pour que vous passiez 
la porte du paradis.

-- Je serai damn?

-- Si vous ne restituez pas, oui.

Mazarin poussa un cri pitoyable.

-- Restituer! mais  qui, bon Dieu!

-- Au matre de cet argent, au roi!

-- Mais c'est le roi qui m'a tout donn!...

-- Un moment! le roi ne signe pas les ordonnances!

Mazarin passa des soupirs aux gmissements.

-- L'absolution, dit-il.

-- Impossible, monseigneur... Restituez, restituez, rpliqua le
thatin.

-- Mais, enfin, vous m'absolvez de tous les pchs; pourquoi pas
de celui l?

-- Parce que, rpondit le rvrend, vous absoudre pour ce motif
est un pch dont le roi ne m'absoudrait jamais, monseigneur.

L-dessus, le confesseur quitta son pnitent avec une mine pleine
de componction, puis il sortit du mme pas qu'il tait entr.

-- Hol! mon Dieu, gmit le cardinal... Venez a, Colbert; je suis
bien malade, mon ami!


Chapitre XLVI -- La donation


Colbert reparut sous les rideaux.

-- Avez-vous entendu? dit Mazarin.

-- Hlas! oui, monseigneur.

-- Est-ce qu'il a raison? Est-ce que tout cet argent est du bien
mal acquis?

-- Un thatin, monseigneur, est un mauvais juge en matire de
finances, rpondit froidement Colbert. Cependant il se pourrait
que, d'aprs ses ides thologiques, Votre minence et de
certains torts. On en a toujours eu... quand on meurt.

-- On a d'abord celui de mourir, Colbert.

-- C'est vrai, monseigneur. Envers qui cependant le thatin vous
aurait-il trouv des torts? Envers le roi.

Mazarin haussa les paules.

-- Comme si je n'avais pas sauv son tat et ses finances!

-- Cela ne souffre pas de controverse, monseigneur.

-- N'est-ce pas? Donc, j'aurais gagn trs lgitimement un
salaire, malgr mon confesseur?

-- C'est hors de doute.

-- Et je pourrais garder pour ma famille, si besogneuse, une bonne
partie... le tout mme de ce que j'ai gagn!

-- Je n'y vois aucun empchement, monseigneur.

-- J'tais bien sr, en vous consultant, Colbert, d'avoir un avis
sage, rpliqua Mazarin tout joyeux.

Colbert fit sa grimace de pdant.

-- Monseigneur, interrompit-il, il faudrait bien voir cependant si
ce qu'a dit le thatin n'est pas un pige.

-- Non, un pige... pourquoi? Le thatin est honnte homme.

-- Il a cru Votre minence aux portes du tombeau, puisque Votre
minence le consultait... Ne l'ai-je pas entendu vous dire:
Distinguez ce que le roi vous a donn de ce que vous vous tes
donn  vous-mme... Cherchez bien, monseigneur, s'il ne vous a
pas un peu dit cela, c'est assez une parole de thatin.

-- Il serait possible.

-- Auquel cas, monseigneur, je vous regarderais comme mis en
demeure par le religieux...

-- De restituer? s'cria Mazarin tout chauff.

-- Eh! je ne dis pas non.

-- De restituer tout! Vous n'y songez pas... Vous dites comme le
confesseur.

-- Restituer une partie, c'est--dire faire la part de Sa Majest,
et cela, monseigneur, peut avoir des dangers. Votre minence est
un politique trop habile pour ignorer qu' cette heure le roi ne
possde pas cent cinquante mille livres nettes dans ses coffres.

-- Ce n'est pas mon affaire, dit Mazarin triomphant, c'est celle
de M. le surintendant Fouquet, dont je vous ai donn, ces derniers
mois, tous les comptes  vrifier.

Colbert pina les lvres  ce seul nom de Fouquet.

-- Sa Majest, dit-il entre ses dents, n'a d'argent que celui
qu'amasse M. Fouquet; votre argent  vous, monseigneur, lui sera
une friande pture.

-- Enfin, je ne suis pas le surintendant des finances du roi, moi;
j'ai ma bourse... Certes, je ferais bien, pour le bonheur de Sa
Majest... quelques legs... mais je ne puis frustrer ma famille...

-- Un legs partiel vous dshonore et offense le roi. Une partie
lgue  Sa Majest, c'est l'aveu que cette partie vous a inspir
des doutes comme n'tant pas acquise lgitimement.

-- Monsieur Colbert!...

-- J'ai cru que Votre minence me faisait l'honneur de me demander
un conseil.

-- Oui, mais vous ignorez les principaux dtails de la question.

-- Je n'ignore rien, monseigneur; voil dix ans que je passe en
revue toutes les colonnes de chiffres qui se font en France, et si
je les ai pniblement cloues en ma tte, elles y sont si bien
rives  prsent, que depuis l'office de M. Letellier, qui est
sobre, jusqu'aux petites largesses secrtes de M. Fouquet, qui est
prodigue, je rciterais, chiffre par chiffre, tout l'argent qui se
dpense de Marseille  Cherbourg.

-- Alors, vous voudriez que je jetasse tout mon argent dans les
coffres du roi! s'cria ironiquement Mazarin,  qui la goutte
arrachait en mme temps plusieurs soupirs douloureux. Certes, le
roi ne me reprocherait rien, mais il se moquerait de moi en
mangeant mes millions, et il aurait bien raison.

-- Votre minence ne m'a pas compris. Je n'ai pas prtendu le
moins du monde que le roi dt dpenser votre argent.

-- Vous le dites clairement, ce me semble, en me conseillant de le
lui donner.

-- Ah! rpliqua Colbert, c'est que Votre minence, absorbe
qu'elle est par son mal, perd de vue compltement le caractre de
Sa Majest Louis XIV.

-- Comment cela?...

-- Ce caractre, je crois, si j'ose m'exprimer ainsi, ressemble 
celui que Monseigneur confessait tout  l'heure au thatin.

-- Osez; c'est...?

-- C'est l'orgueil. Pardon, monseigneur; la fiert, voulais-je
dire. Les rois n'ont pas d'orgueil: c'est une passion humaine.

-- L'orgueil, oui, vous avez raison. Aprs?...

-- Eh bien! monseigneur, si j'ai rencontr juste, Votre minence
n'a qu' donner tout son argent au roi, et tout de suite.

-- Mais pourquoi? dit Mazarin fort intrigu.

-- Parce que le roi n'acceptera pas le tout.

-- Oh! un jeune homme qui n'a pas d'argent et qui est rong
d'ambition.

-- Soit.

-- Un jeune homme qui dsire ma mort.

-- Monseigneur...

-- Pour hriter, oui, Colbert; oui, il dsire ma mort pour
hriter. Triple sot que je suis! je le prviendrais!

-- Prcisment. Si la donation est faite dans une certaine forme,
il refusera.

-- Allons donc!

-- C'est positif. Un jeune homme qui n'a rien fait, qui brle de
devenir illustre, qui brle de rgner seul, ne prendra rien de
bti; il voudra construire lui-mme. Ce prince-l, monseigneur, ne
se contentera pas du Palais-Royal que M. de Richelieu lui a lgu,
ni du palais Mazarin que vous avez si superbement fait construire,
ni du Louvre que ses anctres ont habit, ni de Saint-Germain o
il est n. Tout ce qui ne procdera pas de lui, il le ddaignera,
je le prdis.

-- Et vous garantissez que si je donne mes quarante millions au
roi...

-- En lui disant de certaines choses, je garantis qu'il refusera.

-- Ces choses... sont?

-- Je les crirai, si Monseigneur veut me les dicter.

-- Mais enfin, quel avantage pour moi?

-- Un norme. Personne ne peut plus accuser Votre minence de
cette injuste avarice que les pamphltaires ont reproche au plus
brillant esprit de ce sicle.

-- Tu as raison, Colbert, tu as raison; va trouver le roi de ma
part et porte lui mon testament.

-- Une donation, monseigneur.

-- Mais s'il acceptait! s'il allait accepter?

-- Alors, il resterait treize millions  votre famille, et c'est
une jolie somme.

-- Mais tu serais un tratre ou un sot, alors.

-- Et je ne suis ni l'un ni l'autre, monseigneur... Vous me
paraissez craindre beaucoup que le roi n'accepte... Oh! craignez
plutt qu'il n'accepte pas...

-- S'il n'accepte pas, vois-tu, je lui veux garantir mes treize
millions de rserve... Oui, je le ferai... Oui... Mais voici la
douleur qui vient; je vais tomber en faiblesse.... C'est que je
suis malade, Colbert, que je suis prs de ma fin.

Colbert tressaillit.

Le cardinal tait bien mal en effet: il suait  grosses gouttes
sur son lit de douleur, et cette pleur effrayante d'un visage
ruisselant d'eau tait un spectacle que le plus endurci praticien
n'et pas support sans compassion. Colbert fut sans doute trs
mu, car il quitta la chambre en appelant Bernouin prs du
moribond et passa dans le corridor. L, se promenant de long en
large avec une expression mditative qui donnait presque de la
noblesse  sa tte vulgaire, les paules arrondies, le cou tendu,
les lvres entrouvertes pour laisser chapper des lambeaux
dcousus de penses incohrentes, il s'enhardit  la dmarche
qu'il voulait tenter, tandis qu' dix pas de lui, spar seulement
par un mur, son matre touffait dans des angoisses qui lui
arrachaient des cris lamentables, ne pensant plus ni aux trsors
de la terre ni aux joies du paradis, mais bien  toutes les
horreurs de l'enfer.

Tandis que les serviettes brlantes, les topiques, les rvulsifs
et Gunaud, rappel prs du cardinal, fonctionnaient avec une
activit toujours croissante, Colbert, tenant  deux mains sa
grosse tte, pour y comprimer la fivre des projets enfants par
le cerveau, mditait la teneur de la donation qu'il allait faire
crire  Mazarin ds la premire heure de rpit que lui donnerait
le mal. Il semblait que tous ces cris du cardinal et toutes ces
entreprises de la mort sur ce reprsentant du pass fussent des
stimulants pour le gnie de ce penseur aux sourcils pais qui se
tournait dj vers le lever du nouveau soleil d'une socit
rgnre.

Colbert revint prs de Mazarin lorsque la raison fut revenue au
malade, et lui persuada de dicter une donation ainsi conue: Prs
de paratre devant Dieu, matre des hommes, je prie le roi, qui
fut mon matre sur la terre, de reprendre les biens que sa bont
m'avait donns, et que ma famille sera heureuse de voir passer en
de si illustres mains. Le dtail de mes biens se trouvera, il est
dress,  la premire rquisition de Sa Majest, ou au dernier
soupir de son plus dvou serviteur. Jules, cardinal de Mazarin.
Le cardinal signa en soupirant; Colbert cacheta le paquet et le
porta immdiatement au Louvre, o le roi venait de rentrer. Puis
il revint  son logis, se frottant les mains avec la confiance
d'un ouvrier qui a bien employ sa journe.


Chapitre XLVII -- Comment Anne d'Autriche donna un conseil  Louis
XIV, et comment M. Fouquet lui en donna un autre


La nouvelle de l'extrmit o se trouvait le cardinal s'tait dj
rpandue, et elle attirait au moins autant de gens au Louvre que
la nouvelle du mariage de Monsieur, le frre du roi, laquelle
avait dj t annonce  titre de fait officiel.

 peine Louis XIV rentrait-il chez lui, tout rveur encore des
choses qu'il avait vues ou entendu dire dans cette soire, que
l'huissier annona que la mme foule de courtisans qui, le matin,
s'tait empresse  son lever, se reprsentait de nouveau  son
coucher, faveur insigne que depuis le rgne du cardinal la cour,
fort peu discrte dans ses prfrences, avait accorde au ministre
sans grand souci de dplaire au roi. Mais le ministre avait eu,
comme nous l'avons dit, une grave attaque de goutte, et la mare
de la flatterie montait vers le trne. Les courtisans ont ce
merveilleux instinct de flairer d'avance tous les vnements; les
courtisans ont la science suprme: ils sont diplomates pour
clairer les grands dnouements des circonstances difficiles,
capitaines pour deviner l'issue des batailles, mdecins pour
gurir les maladies.

Louis XIV,  qui sa mre avait appris cet axiome, entre beaucoup
d'autres, comprit que Son minence Monseigneur le cardinal Mazarin
tait bien malade.  peine Anne d'Autriche eut-elle conduit la
jeune reine dans ses appartements et soulag son front du poids de
la coiffure de crmonie, qu'elle revint trouver son fils dans le
cabinet o, seul, morne et le coeur ulcr, il passait sur lui-
mme, comme pour exercer sa volont, une de ces colres sourdes et
terribles, colres de roi, qui font des vnements quand elles
clatent, et qui, chez Louis XIV, grce  sa puissance
merveilleuse sur lui-mme, devinrent des orages si bnins, que sa
plus fougueuse, son unique colre, celle que signale Saint-Simon,
tout en s'en tonnant, fut cette fameuse colre qui clata
cinquante ans plus tard  propos d'une cachette de M. le duc du
Maine, et qui eut pour rsultat une grle de coups de canne donns
sur le dos d'un pauvre laquais qui avait vol un biscuit.

Le jeune roi tait donc, comme nous l'avons vu, en proie  une
douloureuse surexcitation, et il se disait en se regardant dans
une glace:

--  roi!... roi de nom, et non de fait... fantme, vain fantme
que tu es!.... statue inerte qui n'as d'autre puissance que celle
de provoquer un salut de la part des courtisans, quand pourras-tu
donc lever ton bras de velours, serrer ta main de soie? quand
pourras-tu ouvrir pour autre chose que pour soupirer ou sourire
tes lvres condamnes  la stupide immobilit des marbres de ta
galerie?

Alors, passant la main sur son front et cherchant l'air, il
s'approcha de la fentre et vit au bas quelques cavaliers qui
causaient entre eux, quelques groupes timidement curieux. Ces
cavaliers, c'tait une fraction du guet; ce groupe, c'taient les
empresss du peuple, ceux-l pour qui un roi est toujours une
chose curieuse, comme un rhinocros, un crocodile ou un serpent.

Il frappa son front du plat de sa main en s'criant:

-- Roi de France! quel titre! Peuple de France! quelle masse de
cratures! Et voil que je rentre dans mon Louvre; mes chevaux, 
peine dtels, fument encore, et j'ai tout juste soulev assez
d'intrt pour que vingt personnes  peine me regardent passer...
Vingt... que dis-je! non, il n'y a pas mme vingt curieux pour le
roi de France, il n'y a pas mme dix archers pour veiller sur ma
maison: archers, peuple, gardes, tout est au Palais-Royal.
Pourquoi mon Dieu? Moi, le roi, n'ai-je pas le droit de vous
demander cela?

-- Parce que, dit une voix rpondant  la sienne et qui retentit
de l'autre ct de la portire du cabinet, parce qu'au Palais-
Royal il y a tout l'or, c'est--dire toute la puissance de celui
qui veut rgner.

Louis se retourna prcipitamment.

La voix qui venait de prononcer ces paroles tait celle d'Anne
d'Autriche. Le roi tressaillit, et s'avanant vers sa mre:

-- J'espre, dit-il, que Votre Majest n'a pas fait attention aux
vaines dclamations dont la solitude et le dgot familiers aux
rois donnent l'ide aux plus heureux caractres?

-- Je n'ai fait attention qu' une chose, mon fils: c'est que vous
vous plaigniez.

-- Moi? pas du tout, dit Louis XIV; non, en vrit; vous vous
trompez, madame.

-- Que faisiez-vous donc, Sire?

-- Il me semblait tre sous la frule de mon professeur et
dvelopper un sujet d'amplification.

-- Mon fils, reprit Anne d'Autriche en secouant la tte, vous avez
tort de ne vous point fier  ma parole; vous avez tort de ne me
point accorder votre confiance. Un jour va venir, jour prochain
peut-tre, o vous aurez besoin de vous rappeler cet axiome: L'or
est la toute puissance, et ceux-l seuls sont vritablement rois
qui sont tout-puissants.

-- Votre intention, poursuivit le roi, n'tait point cependant de
jeter un blme sur les riches de ce sicle?

-- Non, dit vivement Anne d'Autriche, non, Sire; ceux qui sont
riches en ce sicle, sous votre rgne, sont riches parce que vous
l'avez bien voulu, et je n'ai contre eux ni rancune ni envie; ils
ont sans doute assez bien servi Votre Majest pour que Votre
Majest leur ait permis de se rcompenser eux-mmes. Voil ce que
j'entends dire par la parole que vous semblez me reprocher.

--  Dieu ne plaise, madame, que je reproche jamais quelque chose
 ma mre!

-- D'ailleurs, continua Anne d'Autriche, le Seigneur ne donne
jamais que pour un temps les biens de la terre; le Seigneur, comme
correctif aux honneurs et  la richesse, le Seigneur a mis la
souffrance, la maladie, la mort, et nul, ajouta Anne d'Autriche
avec un douloureux sourire qui prouvait qu'elle faisait  elle-
mme l'application du funbre prcepte, nul n'emporte son bien ou
sa grandeur dans le tombeau. Il en rsulte que les jeunes
rcoltent les fruits de la fconde moisson prpare par les vieux.

Louis coutait avec une attention croissante ces paroles
accentues par Anne d'Autriche dans un but videmment consolateur.

-- Madame, dit Louis XIV regardant fixement sa mre, on dirait, en
vrit, que vous avez quelque chose de plus  m'annoncer?

-- Je n'ai rien absolument, mon fils; seulement, vous aurez
remarqu ce soir que M. le cardinal est bien malade?

Louis regarda sa mre, cherchant une motion dans sa voix, une
douleur dans sa physionomie. Le visage d'Anne d'Autriche semblait
lgrement altr; mais cette souffrance avait un caractre tout
personnel.

Peut-tre cette altration tait-elle cause par le cancer qui
commenait  la mordre au sein.

-- Oui, madame, dit le roi, oui, M. de Mazarin est bien malade.

-- Et ce serait une grande perte pour le royaume si Son minence
venait  tre appele par Dieu. N'est-ce point votre avis comme le
mien, mon fils? demanda Anne d'Autriche.

-- Oui, madame, oui certainement, ce serait une grande perte pour
le royaume, dit Louis en rougissant; mais le pril n'est pas si
grand, ce me semble, et d'ailleurs M. le cardinal est jeune
encore. Le roi achevait  peine de parler, qu'un huissier souleva
la tapisserie et se tint debout, un papier  la main, en attendant
que le roi l'interroget.

-- Qu'est-ce que cela? demanda le roi.

-- Un message de M. de Mazarin, rpondit l'huissier.

-- Donnez, dit le roi.

Et il prit le papier. Mais, au moment o il l'allait ouvrir, il se
fit  la fois un grand bruit dans la galerie, dans les
antichambres et dans la cour.

-- Ah! ah! dit Louis XIV, qui sans doute reconnut ce triple bruit,
que disais-je donc qu'il n'y avait qu'un roi en France! je me
trompais, il y en a deux.

En ce moment, la porte s'ouvrit, et le surintendant des finances
Fouquet apparut  Louis XIV. C'tait lui qui faisait ce bruit dans
la galerie; c'taient ses laquais qui faisaient ce bruit dans les
antichambres; c'taient ses chevaux qui faisaient ce bruit dans la
cour. En outre, on entendait un long murmure sur son passage qui
ne s'teignait que longtemps aprs qu'il avait pass. C'tait ce
murmure que Louis XIV regrettait si fort de ne point entendre
alors sous ses pas et mourir derrire lui.

-- Celui-l n'est pas prcisment un roi comme vous le croyez, dit
Anne d'Autriche  son fils; c'est un homme trop riche, voil tout.

Et en disant ces mots, un sentiment amer donnait aux paroles de la
reine leur expression la plus haineuse; tandis que le front de
Louis, au contraire, rest calme et matre de lui, tait pur de la
plus lgre ride. Il salua donc librement Fouquet de la tte,
tandis qu'il continuait de dplier le rouleau que venait de lui
remettre l'huissier. Fouquet vit ce mouvement, et, avec une
politesse  la fois aise et respectueuse, il s'approcha d'Anne
d'Autriche pour laisser toute libert au roi. Louis avait ouvert
le papier, et cependant il ne lisait pas. Il coutait Fouquet
faire  sa mre des compliments adorablement tourns sur sa main
et sur ses bras.

La figure d'Anne d'Autriche se drida et passa presque au sourire.

Fouquet s'aperut que le roi, au lieu de lire, le regardait et
l'coutait; il fit un demi-tour, et, tout en continuant pour ainsi
dire d'appartenir  Anne d'Autriche, il se retourna en face du
roi.

-- Vous savez, monsieur Fouquet, dit Louis XIV, que Son minence
est fort mal?

-- Oui, Sire, je sais cela, dit Fouquet; et en effet elle est fort
mal. J'tais  ma campagne de Vaux lorsque la nouvelle m'en est
venue, si pressante que j'ai tout quitt.

-- Vous avez quitt Vaux ce soir, monsieur?

-- Il y a une heure et demie, oui, Votre Majest, dit Fouquet,
consultant une montre toute garnie de diamants.

-- Une heure et demie! dit le roi, assez puissant pour matriser
sa colre, mais non pour cacher son tonnement.

-- Je comprends, Sire, Votre Majest doute de ma parole, et elle a
raison; mais, si je suis venu ainsi, c'est vraiment par merveille.
On m'avait envoy d'Angleterre trois couples de chevaux fort vifs,
m'assurait-on; ils taient disposs de quatre lieues en quatre
lieues, et je les ai essays ce soir. Ils sont venus en effet de
Vaux au Louvre en une heure et demie, et Votre Majest voit qu'on
ne m'avait pas tromp.

La reine mre sourit avec une secrte envie. Fouquet alla au-
devant de cette mauvaise pense.

-- Aussi, madame, se hta-t-il d'ajouter, de pareils chevaux sont
faits, non pour des sujets, mais pour des rois, car les rois ne
doivent jamais le cder  qui que ce soit en quoi que ce soit.

Le roi leva la tte.

-- Cependant, interrompit Anne d'Autriche, vous n'tes point roi,
que je sache, monsieur Fouquet?

-- Aussi, madame, les chevaux n'attendent-ils qu'un signe de Sa
Majest pour entrer dans les curies du Louvre; et si je me suis
permis de les essayer, c'tait dans la seule crainte d'offrir au
roi quelque chose qui ne ft pas prcisment une merveille.

Le roi tait devenu fort rouge.

-- Vous savez, monsieur Fouquet, dit la reine, que l'usage n'est
point  la cour de France qu'un sujet offre quelque chose  son
roi?

Louis fit un mouvement.

-- J'esprais, madame, dit Fouquet fort agit, que mon amour pour
Sa Majest, mon dsir incessant de lui plaire, serviraient de
contrepoids  cette raison d'tiquette. Ce n'tait point
d'ailleurs un prsent que je me permettais d'offrir, c'tait un
tribut que je payais.

-- Merci, monsieur Fouquet, dit poliment le roi, et je vous sais
gr de l'intention, car j'aime en effet les bons chevaux; mais
vous savez que je suis bien peu riche; vous le savez mieux que
personne, vous, mon surintendant des finances. Je ne puis donc,
lors mme que je le voudrais, acheter un attelage si cher.

Fouquet lana un regard plein de fiert  la reine mre qui
semblait triompher de la fausse position du ministre, et rpondit:

-- Le luxe est la vertu des rois, Sire; c'est le luxe qui les fait
ressembler  Dieu; c'est par le luxe qu'ils sont plus que les
autres hommes. Avec le luxe un roi nourrit ses sujets et les
honore. Sous la douce chaleur de ce luxe des rois nat le luxe des
particuliers, source de richesses pour le peuple. Sa Majest, en
acceptant le don de six chevaux incomparables, et piqu d'amour-
propre les leveurs de notre pays, du Limousin, du Perche, de la
Normandie; cette mulation et t profitable  tous... Mais le
roi se tait, et par consquent je suis condamn.

Pendant ce temps, Louis XIV, par contenance, pliait et dpliait le
papier de Mazarin, sur lequel il n'avait pas encore jet les yeux.
Sa vue s'y arrta enfin, et il poussa un petit cri ds la premire
ligne.

-- Qu'y a-t-il donc, mon fils? demanda Anne d'Autriche en se
rapprochant vivement du roi.

-- De la part du cardinal? reprit le roi en continuant sa lecture.
Oui, oui, c'est bien de sa part.

-- Est-il donc plus mal?

-- Lisez, acheva le roi en passant le parchemin  sa mre, comme
s'il et pens qu'il ne fallait pas moins que la lecture pour
convaincre Anne d'Autriche d'une chose aussi tonnante que celle
qui tait renferme dans ce papier.

Anne d'Autriche lut  son tour.  mesure qu'elle lisait, ses yeux
ptillaient d'une joie plus vive qu'elle essayait inutilement de
dissimuler et qui attira les regards de Fouquet.

-- Oh! une donation en rgle, dit-elle.

-- Une donation? rpta Fouquet.

-- Oui, fit le roi rpondant particulirement au surintendant des
finances; oui, sur le point de mourir, M. le cardinal me fait une
donation de tous ses biens.

-- Quarante millions! s'cria la reine. Ah! mon fils, voil un
beau trait de la part de M. le cardinal, et qui va contredire bien
des malveillantes rumeurs; quarante millions amasss lentement et
qui reviennent d'un seul coup en masse au trsor royal, c'est d'un
sujet fidle et d'un vrai chrtien.

Et ayant jet une fois encore les yeux sur l'acte, elle le rendit
 Louis XIV, que l'nonc de cette somme faisait tout palpitant.
Fouquet avait fait quelques pas en arrire et se taisait. Le roi
le regarda et lui tendit le rouleau  son tour. Le surintendant ne
fit qu'y arrter une seconde son regard hautain.

Puis, s'inclinant:

-- Oui, Sire, dit-il, une donation, je le vois.

-- Il faut rpondre, mon fils, s'cria Anne d'Autriche; il faut
rpondre sur-le-champ.

-- Et comment cela, madame?

-- Par une visite au cardinal.

-- Mais il y a une heure  peine que je quitte Son minence, dit
le roi.

-- crivez alors, Sire.

-- crire! fit le jeune roi avec rpugnance.

-- Enfin, reprit Anne d'Autriche, il me semble, mon fils, qu'un
homme qui vient de faire un pareil prsent est bien en droit
d'attendre qu'on le remercie avec quelque hte.

Puis, se retournant vers le surintendant:

-- Est-ce que ce n'est point votre avis, monsieur Fouquet?

-- Le prsent en vaut la peine, oui, madame, rpliqua le
surintendant avec une noblesse qui n'chappa point au roi.

-- Acceptez donc et remerciez, insista Anne d'Autriche.

-- Que dit M. Fouquet? demanda Louis XIV.

-- Sa Majest veut savoir ma pense?

-- Oui.

-- Remerciez, Sire...

-- Ah! fit Anne d'Autriche.

-- Mais n'acceptez pas, continua Fouquet.

-- Et pourquoi cela? demanda Anne d'Autriche.

-- Mais vous l'avez dit vous-mmes, madame, rpliqua Fouquet,
parce que les rois ne doivent et ne peuvent recevoir de prsents
de leurs sujets.

Le roi demeurait muet entre ces deux opinions si opposes.

-- Mais quarante millions! dit Anne d'Autriche du mme ton dont la
pauvre Marie-Antoinette dit plus tard: Vous m'en direz tant!

-- Je le sais, dit Fouquet en riant, quarante millions font une
belle somme, et une pareille somme pourrait tenter mme une
conscience royale.

-- Mais, monsieur, dit Anne d'Autriche, au lieu de dtourner le
roi de recevoir ce prsent, faites donc observer  Sa Majest,
vous dont c'est la charge, que ces quarante millions lui font une
fortune.

-- C'est prcisment, madame, parce que ces quarante millions font
une fortune que je dirai au roi: Sire, s'il n'est point dcent
qu'un roi accepte d'un sujet six chevaux de vingt mille livres, il
est dshonorant qu'il doive sa fortune  un autre sujet plus ou
moins scrupuleux dans le choix des matriaux qui contribuaient 
l'dification de cette fortune.

-- Il ne vous sied gure, monsieur, dit Anne d'Autriche, de faire
une leon au roi; procurez-lui plutt quarante millions pour
remplacer ceux que vous lui faites perdre.

-- Le roi les aura quand il voudra, dit en s'inclinant le
surintendant des finances.

-- Oui, en pressurant les peuples, fit Anne d'Autriche.

-- Eh! ne l'ont-ils pas t, madame, rpondit Fouquet, quand on
leur a fait suer les quarante millions donns par cet acte? Au
surplus, Sa Majest m'a demand mon avis, le voil; que Sa Majest
me demande mon concours, il en sera de mme.

-- Allons, allons, acceptez, mon fils, dit Anne d'Autriche; vous
tes au dessus des bruits et des interprtations.

-- Refusez, Sire, dit Fouquet. Tant qu'un roi vit, il n'a d'autre
niveau que sa conscience, d'autre juge que son dsir; mais, mort,
il a la postrit qui applaudit ou qui accuse.

-- Merci, ma mre, rpliqua Louis en saluant respectueusement la
reine. Merci, monsieur Fouquet, dit-il en congdiant civilement le
surintendant.

-- Acceptez-vous? demanda encore Anne d'Autriche.

-- Je rflchirai, rpliqua le roi en regardant Fouquet.


Chapitre XLVIII -- Agonie


Le jour mme o la donation avait t envoye au roi, le cardinal
s'tait fait transporter  Vincennes. Le roi et la cour l'y
avaient suivi. Les dernires lueurs de ce flambeau jetaient encore
assez d'clat pour absorber, dans leur rayonnement, toutes les
autres lumires. Au reste, comme on le voit, satellite fidle de
son ministre, le jeune Louis XIV marchait jusqu'au dernier moment
dans le sens de sa gravitation. Le mal, selon les pronostics de
Gunaud, avait empir; ce n'tait plus une attaque de goutte,
c'tait une attaque de mort. Puis il y avait une chose qui faisait
cet agonisant plus agonisant encore: c'tait l'anxit que jetait
dans son esprit cette donation envoye au roi, et qu'au dire de
Colbert le roi devait renvoyer non accepte au cardinal.

Le cardinal avait grande foi, comme nous avons vu, dans les
prdictions de son secrtaire; mais la somme tait forte, et quel
que ft le gnie de Colbert, de temps en temps le cardinal
pensait,  part lui, que le thatin, lui aussi, avait bien pu se
tromper, et qu'il y avait au-moins autant de chances pour qu'il ne
ft pas damn, qu'il y en avait pour que Louis XIV lui renvoyt
ses millions.

D'ailleurs, plus la donation tardait  revenir, plus Mazarin
trouvait que quarante millions valent bien la peine que l'on
risque quelque chose et surtout une chose aussi hypothtique que
l'me. Mazarin, en sa qualit de cardinal et de premier ministre,
tait  peu prs athe et tout  fait matrialiste.

 chaque fois que la porte s'ouvrait, il se retournait donc
vivement vers la porte, croyant voir entrer par l sa malheureuse
donation; puis, tromp dans son esprance, il se recouchait avec
un soupir et retrouvait sa douleur d'autant plus vive qu'un
instant il l'avait oublie. Anne d'Autriche, elle aussi, avait
suivi le cardinal; son coeur, quoique l'ge l'et faite goste,
ne pouvait se refuser de tmoigner  ce mourant une tristesse
qu'elle lui devait en qualit de femme, disent les uns, en qualit
de souveraine, disent les autres.

Elle avait, en quelque sorte, pris le deuil de la physionomie par
avance, et toute la cour le portait comme elle.

Louis, pour ne pas montrer sur son visage ce qui se passait au
fond de son me, s'obstinait  rester confin dans son appartement
o sa nourrice toute seule lui faisait compagnie; plus il croyait
approcher du terme o toute contrainte cesserait pour lui, plus il
se faisait humble et patient, se repliant sur lui-mme comme tous
les hommes forts qui ont quelque dessein, afin de se donner plus
de ressort au moment dcisif. L'extrme-onction avait t
secrtement administre au cardinal, qui, fidle  ses habitudes
de dissimulation, luttait contre les apparences, et mme contre la
ralit, recevant dans son lit comme s'il n'et t atteint que
d'un mal passager.

Gunaud, de son ct, gardait le secret le plus absolu: interrog,
fatigu de poursuites et de questions, il ne rpondait rien,
sinon: Son minence est encore pleine de jeunesse et de force;
mais Dieu veut ce qu'il veut, et quand il a dcid qu'il doit
abattre l'homme, il faut que l'homme soit abattu.

Ces paroles, qu'il semait avec une sorte de discrtion, de rserve
et de prfrence, deux personnes les commentaient avec grand
intrt: le roi et le cardinal.

Mazarin, malgr la prophtie de Gunaud, se leurrait toujours, ou,
pour mieux dire, il jouait si bien son rle, que les plus fins, en
disant qu'il se leurrait, prouvaient qu'ils taient des dupes.
Louis, loign du cardinal depuis deux jours; Louis, l'oeil fix
sur cette donation qui proccupait si fort le cardinal; Louis ne
savait point au juste o en tait Mazarin. Le fils de Louis XIII,
suivant les traditions paternelles, avait t si peu roi jusque-
l, que, tout en dsirant ardemment la royaut, il la dsirait
avec cette terreur qui accompagne toujours l'inconnu. Aussi, ayant
pris sa rsolution, qu'il ne communiquait d'ailleurs  personne,
se rsolut-il  demander  Mazarin une entrevue. Ce fut Anne
d'Autriche qui, toujours assidue prs du cardinal, entendit la
premire cette proposition du roi et qui la transmit au mourant,
qu'elle fit tressaillir. Dans quel but Louis XIV lui demandait-il
une entrevue? tait-ce pour rendre, comme l'avait dit Colbert?
tait-ce pour garder aprs remerciement, comme le pensait Mazarin?
Nanmoins, comme le mourant sentait cette incertitude augmenter
encore son mal, il n'hsita pas un instant.

-- Sa Majest sera la bienvenue, oui, la trs bienvenue, s'cria-
t-il en faisant  Colbert, qui tait assis au pied du lit, un
signe que celui-ci comprit parfaitement. Madame, continua Mazarin,
Votre Majest serait-elle assez bonne pour assurer elle-mme le
roi de la vrit de ce que je viens de dire?

Anne d'Autriche se leva; elle avait hte, elle aussi, d'tre fixe
 l'endroit des quarante millions qui taient la sourde pense de
tout le monde.

Anne d'Autriche sortie, Mazarin fit un grand effort, et se
soulevant vers Colbert:

-- Eh bien! Colbert, dit-il, voil deux jours malheureux! voil
deux mortels jours, et, tu le vois, rien n'est revenu de l-bas.

-- Patience, monseigneur, dit Colbert.

-- Es-tu fou, malheureux! tu me conseilles la patience! Oh! en
vrit, Colbert, tu te moques de moi: je meurs, et tu me cries
d'attendre!

-- Monseigneur, dit Colbert avec son sang-froid habituel, il est
impossible que les choses n'arrivent pas comme je l'ai dit. Sa
Majest vient vous voir, c'est qu'elle vous rapporte elle-mme la
donation.

-- Tu crois, toi? Eh bien! moi, au contraire, je suis sr que Sa
Majest vient pour me remercier.

Anne d'Autriche rentra en ce moment; en se rendant prs de son
fils, elle avait rencontr dans les antichambres un nouvel
empirique. Il tait question d'une poudre qui devait sauver le
cardinal. Anne d'Autriche apportait un chantillon de cette
poudre. Mais ce n'tait point cela que Mazarin attendait, aussi ne
voulait-il pas mme jeter les yeux dessus, assurant que la vie ne
valait point toutes les peines qu'on prenait pour la conserver.
Mais, tout en profrant cet axiome philosophique, son secret, si
longtemps contenu, lui chappa enfin.

-- L, madame, dit-il, l n'est point l'intressant de la
situation; j'ai fait au roi, voici tantt deux jours, une petite
donation; jusqu'ici, par dlicatesse sans doute, Sa Majest n'en a
point voulu parler; mais le moment arrive des explications et je
supplie Votre Majest de me dire si le roi a quelques ides sur
cette matire.

Anne d'Autriche fit un mouvement pour rpondre: Mazarin l'arrta.

-- La vrit, madame, dit-il; au nom du Ciel, la vrit! Ne
flattez pas un mourant d'un espoir qui serait vain.

L, il arrta un regard de Colbert lui disant qu'il allait faire
fausse route.

-- Je sais, dit Anne d'Autriche, en prenant la main du cardinal;
je sais que vous avez fait gnreusement, non pas une petite
donation, comme vous dites avec tant de modestie, mais un don
magnifique; je sais combien il vous serait pnible que le roi...

Mazarin coutait, tout mourant qu'il tait, comme dix vivants
n'eussent pu le faire.

-- Que le roi? reprit-il.

-- Que le roi, continua Anne d'Autriche, n'acceptt point de bon
coeur ce que vous offrez si noblement.

Mazarin se laissa retomber sur l'oreiller comme Pantalon, c'est--
dire avec tout le dsespoir de l'homme qui s'abandonne au
naufrage, mais il conserva encore assez de force et de prsence
d'esprit pour jeter  Colbert un de ces regards qui valent bien
dix sonnets, c'est--dire dix longs pomes.

-- N'est-ce pas, ajouta la reine, que vous eussiez considr le
refus du roi comme une sorte d'injure?

Mazarin roula sa tte sur l'oreiller sans articuler une seule
syllabe.

La reine se trompa, ou feignit de se tromper,  cette
dmonstration.

-- Aussi, reprit-elle, je l'ai circonvenu par de bons conseils, et
comme certains esprits, jaloux sans doute de la gloire que vous
allez acqurir par cette gnrosit, s'efforaient de prouver au
roi qu'il devait refuser cette donation, j'ai lutt en votre
faveur, et lutt si bien, que vous n'aurez pas, je l'espre, cette
contrarit  subir.

-- Oh! murmura Mazarin avec des yeux languissants, ah! que voil
un service que je n'oublierai pas une minute, pendant le peu
d'heures qui me restent  vivre!

-- Au reste, je dois le dire, continua Anne d'Autriche, ce n'est
point sans peine que je l'ai rendu  Votre minence.

-- Ah! peste! je le crois. Oh!

-- Qu'avez-vous, mon Dieu?

-- Il y a que je brle.

-- Vous souffrez donc beaucoup?

-- Comme un damn!

Colbert et voulu disparatre sous les parquets.

-- En sorte, reprit Mazarin, que Votre Majest pense que le roi...
(il s'arrta quelques secondes) que le roi, reprit-il aprs
quelques secondes, vient ici pour me faire un petit bout de
compliment?

-- Je le crois, dit la reine.

Mazarin foudroya Colbert de son dernier regard. En ce moment, les
huissiers annoncrent le roi dans les antichambres pleines de
monde. Cette annonce produisit un remue-mnage dont Colbert
profita pour s'esquiver par la porte de la ruelle. Anne d'Autriche
se leva, et debout attendit son fils. Louis XIV parut au seuil de
la chambre, les yeux fixs sur le moribond, qui ne prenait plus
mme la peine de se remuer pour cette Majest de laquelle il
pensait n'avoir plus rien  attendre.

Un huissier roula un fauteuil prs du lit. Louis salua sa mre,
puis le cardinal, et s'assit. La reine s'assit  son tour.

Puis, comme le roi avait regard derrire lui, l'huissier comprit
ce regard, fit un signe et ce qui restait de courtisans sous les
portires s'loigna aussitt.

Le silence retomba dans la chambre avec les rideaux de velours. Le
roi, encore trs jeune et trs timide devant celui qui avait t
son matre depuis sa naissance, le respectait encore bien plus
dans cette suprme majest de la mort; il n'osait donc entamer la
conversation, sentant que chaque parole devait avoir une porte,
non pas seulement sur les choses de ce monde, mais encore sur
celles de l'autre. Quant au cardinal, il n'avait qu'une pense en
ce moment: sa donation. Ce n'tait point la douleur qui lui
donnait cet air abattu et ce regard morne; c'tait l'attente
devant de ce remerciement qui allait sortir de la bouche du roi,
et couper court  toute esprance de restitution. Ce fut Mazarin
qui rompit le premier le silence.

-- Votre Majest, dit-il, est venue s'tablir  Vincennes?

Louis fit un signe de tte.

-- C'est une gracieuse faveur, continua Mazarin, qu'elle accorde 
un mourant, et qui lui rendra la mort plus douce.

-- J'espre, rpondit le roi, que je viens visiter, non pas un
mourant, mais un malade susceptible de gurison.

Mazarin fit un mouvement de tte qui signifiait: Votre Majest
est bien bonne, mais j'en sais plus qu'elle l-dessus.

-- La dernire visite, dit-il, Sire, la dernire.

-- S'il en tait ainsi, monsieur le cardinal, dit Louis XIV, je
viendrais une dernire fois prendre les conseils d'un guide  qui
je dois tout.

Anne d'Autriche tait femme; elle ne put retenir ses larmes. Louis
se montra lui-mme fort mu, et Mazarin plus encore que ses deux
htes, mais pour d'autres motifs.

Ici le silence recommena; la reine essuya ses joues et Louis
reprit de la fermet.

-- Je disais, poursuivit le roi, que je devais beaucoup  Votre
minence.

Les yeux du cardinal dvorrent Louis XIV, car il sentait venir le
moment suprme.

-- Et, continua le roi, le principal objet de ma visite tait un
remerciement bien sincre pour le dernier tmoignage d'amiti que
vous avez bien voulu m'envoyer.

Les joues du cardinal se creusrent ses lvres s'entrouvrirent et
le plus lamentable soupir qu'il et jamais pouss se prpara 
sortir de sa poitrine.

-- Sire, dit-il, j'aurai dpouill ma pauvre famille; j'aurai
ruin tous les miens, ce qui peut m'tre imput  mal; mais au
moins on ne dira pas que j'ai refus de tout sacrifier  mon roi.

Anne d'Autriche recommena ses pleurs.

-- Cher monsieur Mazarin, dit le roi d'un ton plus grave qu'on
n'et d l'attendre de sa jeunesse, vous m'avez mal compris,  ce
que je vois.

Mazarin se souleva sur son coude.

-- Il ne s'agit point ici de ruiner votre chre famille, ni de
dpouiller vos serviteurs; oh! non, cela ne sera point.

Allons, il va me rendre quelque bribe, pensa Mazarin; tirons donc
le morceau le plus large possible.

Le roi va s'attendrir et faire le gnreux, pensa la reine; ne le
laissons pas s'appauvrir, pareille occasion de fortune ne se
reprsentera jamais.

-- Sire, dit tout haut le cardinal, ma famille est bien nombreuse
et mes nices vont tre bien prives, moi n'y tant plus.

-- Oh! s'empressa d'interrompre la reine, n'ayez aucune inquitude
 l'endroit de votre famille, cher monsieur Mazarin; nous n'aurons
pas d'amis plus prcieux que vos amis; vos nices seront mes
enfants, les soeurs de Sa Majest, et, s'il se distribue une
faveur en France, ce sera pour ceux que vous aimez.

Fume! pensa Mazarin, qui connaissait mieux que personne le fond
que l'on peut faire sur les promesses des rois. Louis lut la
pense du moribond sur son visage.

-- Rassurez-vous, cher monsieur de Mazarin, lui dit-il avec un
demi sourire triste sous son ironie, Mlles de Mazarin perdront en
vous perdant leur bien le plus prcieux; mais elles n'en resteront
pas moins les plus riches hritires de France, et puisque vous
avez bien voulu me donner leur dot...

Le cardinal tait haletant.

-- Je la leur rends, continua Louis, en tirant de sa poitrine et
en allongeant vers le lit du cardinal le parchemin qui contenait
la donation qui, depuis deux jours, avait soulev tant d'orages
dans l'esprit de Mazarin.

-- Que vous avais-je dit, monseigneur? murmura dans la ruelle une
voix qui passa comme un souffle.

-- Votre Majest me rend ma donation! s'cria Mazarin si troubl
par la joie qu'il oublia son rle de bienfaiteur.

-- Votre Majest rend les quarante millions! s'cria Anne
d'Autriche, si stupfaite qu'elle oublia son rle d'afflige.

-- Oui, monsieur le cardinal, oui, madame, rpondit Louis XIV, en
dchirant le parchemin que Mazarin n'avait pas encore os
reprendre; oui, j'anantis cet acte qui spoliait toute une
famille; le bien acquis par Son minence  mon service est son
bien et non le mien.

-- Mais, Sire, s'cria Anne d'Autriche, Votre Majest songe-t-elle
qu'elle n'a pas dix mille cus dans ses coffres?

-- Madame, je viens de faire ma premire action royale, et, je
l'espre, elle inaugurera dignement mon rgne.

-- Ah! Sire, vous avez raison! s'cria Mazarin; c'est
vritablement grand, c'est vritablement gnreux, ce que vous
venez de faire l!

Et il regardait, l'un aprs l'autre, les morceaux de l'acte pars
sur son lit, pour se bien assurer qu'on avait dchir la minute et
non pas une copie.

Enfin, ses yeux rencontrrent celui o se trouvait sa signature,
et, la reconnaissant, il se renversa tout pm sur son chevet.
Anne d'Autriche, sans force pour cacher ses regrets, levait les
mains et les yeux au ciel.

-- Ah! Sire, s'cria Mazarin, ah! Sire, serez-vous bni! Mon Dieu!
serez-vous aim par toute ma famille!... _Per bacco!_ si jamais un
mcontentement vous venait de la part des miens, Sire, froncez les
sourcils et je sors de mon tombeau.

Cette pantalonnade ne produisit pas tout l'effet sur lequel avait
compt Mazarin. Louis avait dj pass  des considrations d'un
ordre plus lev; et, quant  Anne d'Autriche, ne pouvant
supporter, sans s'abandonner  la colre qu'elle sentait gronder
en elle, et cette magnanimit de son fils et cette hypocrisie du
cardinal, elle se leva et sortit de la chambre, peu soucieuse de
trahir ainsi son dpit.

Mazarin devina tout, et, craignant que Louis XIV ne revnt sur sa
premire dcision, il se mit, pour entraner les esprits sur une
autre voie,  crier comme plus tard devait le faire Scapin, dans
cette sublime plaisanterie que le morose et grondeur Boileau osa
reprocher  Molire. Cependant, peu  peu les cris se calmrent,
et quand Anne d'Autriche fut sortie de la chambre, ils
s'teignirent mme tout  fait.

-- Monsieur le cardinal, dit le roi, avez-vous maintenant quelque
recommandation  me faire?

-- Sire, rpondit Mazarin, vous tes dj la sagesse mme, la
prudence en personne; quant  la gnrosit, je n'en parle pas: ce
que vous venez de faire dpasse ce que les hommes les plus
gnreux de l'antiquit et des temps modernes ont jamais fait.

Le roi demeura froid  cet loge.

-- Ainsi, dit-il, vous vous bornez  un remerciement, monsieur, et
votre exprience, bien plus connue encore que ma sagesse, que ma
prudence et que ma gnrosit, ne vous fournit pas un avis amical
qui me serve pour l'avenir?

Mazarin rflchit un moment.

-- Vous venez, dit-il, de faire beaucoup pour moi, c'est--dire
pour les miens, Sire.

-- Ne parlons pas de cela, dit le roi.

-- Eh bien! continua Mazarin, je veux vous rendre quelque chose en
change de ces quarante millions que vous abandonnez si
royalement.

Louis XIV fit un mouvement qui indiquait que toutes ces flatteries
le faisaient souffrir.

-- Je veux, reprit Mazarin, vous donner un avis; oui, un avis, et
un avis plus prcieux que ces quarante millions.

-- Monsieur le cardinal! interrompit Louis XIV.

-- Sire, coutez cet avis.

-- J'coute.

-- Approchez-vous, Sire, car je m'affaiblis... Plus prs, Sire,
plus prs.

Le roi se courba sur le lit du mourant.

-- Sire, dit Mazarin, si bas que le souffle de sa parole arriva
seul comme une recommandation du tombeau aux oreilles attentives
du jeune roi... Sire, ne prenez jamais de Premier ministre.

Louis se redressa, tonn.

L'avis tait une confession.

C'tait un trsor, en effet, que cette confession sincre de
Mazarin. Le legs du cardinal au jeune roi se composait de sept
paroles seulement; mais ces sept paroles, Mazarin l'avait dit,
elles valaient quarante millions.

Louis en resta un instant tourdi.

Quant  Mazarin, il semblait avoir dit une chose toute naturelle.

-- Maintenant,  part votre famille, demanda le jeune roi, avez-
vous quelqu'un  me recommander, monsieur de Mazarin?

Un petit grattement se fit entendre le long des rideaux de la
ruelle.

Mazarin comprit.

-- Oui! oui! s'cria-t-il vivement; oui, Sire; je vous recommande
un homme sage, un honnte homme, un habile homme.

-- Dites son nom, monsieur le cardinal.

-- Son nom vous est presque inconnu encore, Sire: c'est celui de
M. Colbert, mon intendant. Oh! essayez de lui, ajouta Mazarin
d'une voix accentue; tout ce qu'il m'a prdit est arriv; il a du
coup d'oeil, et ne s'est jamais tromp, ni sur les choses, ni sur
les hommes, ce qui est bien plus surprenant encore. Sire, je vous
dois beaucoup; mais je crois m'acquitter envers vous, en vous
donnant M. Colbert.

-- Soit, dit faiblement Louis XIV; car, ainsi que le disait
Mazarin, ce nom de Colbert lui tait bien inconnu, et il prenait
cet enthousiasme du cardinal pour le dire d'un mourant.

Le cardinal tait retomb sur son oreiller.

-- Pour cette fois, adieu, Sire... adieu, murmura Mazarin... je
suis las et j'ai encore un rude chemin  faire avant de me
prsenter devant mon nouveau matre. Adieu, Sire.

Le jeune roi sentit des larmes dans ses yeux; il se pencha sur le
mourant, dj  moiti cadavre... puis il s'loigna
prcipitamment.


Chapitre XLIX -- La premire apparition de Colbert


Toute la nuit se passa en angoisses communes, au mourant et au
roi.

Le mourant attendait sa dlivrance.

Le roi attendait sa libert.

Louis ne se coucha point. Une heure aprs sa sortie de la chambre
du cardinal, il sut que le mourant, reprenant un peu de forces,
s'tait fait habiller, farder, peigner, et qu'il avait voulu
recevoir les ambassadeurs.

Pareil  Auguste, il considrait sans doute le monde comme un
grand thtre, et voulait jouer proprement le dernier acte de sa
comdie.

Anne d'Autriche ne reparut plus chez le cardinal, elle n'avait
plus rien  y faire. Les convenances furent un prtexte  son
absence. Au reste, le cardinal ne s'enquit point d'elle: le
conseil que la reine avait donn  son fils lui tait rest sur le
coeur. Vers minuit, encore tout fard, Mazarin entra en agonie. Il
avait revu son testament et comme ce testament tait l'expression
exacte de sa volont, et qu'il craignait qu'une influence
intresse ne profitt de sa faiblesse pour faire changer quelque
chose  ce testament, il avait donn le mot d'ordre  Colbert,
lequel se promenait dans le corridor qui conduisait  la chambre 
coucher du cardinal, comme la plus vigilante des sentinelles. Le
roi, renferm chez lui, dpchait toutes les heures sa nourrice
vers l'appartement de Mazarin, avec ordre de lui rapporter le
bulletin exact de la sant du cardinal.

Aprs avoir appris que Mazarin s'tait fait habiller, farder,
peigner et avait reu les ambassadeurs, Louis apprit que l'on
commenait pour le cardinal les prires des agonisants.

 une heure du matin, Gunaud avait essay le dernier remde, dit
remde hroque. C'tait un reste des vieilles habitudes de ce
temps d'escrime, qui allait disparatre pour faire place  un
autre temps, que de croire que l'on pouvait garder contre la mort
quelque bonne botte secrte. Mazarin, aprs avoir pris le remde,
respira pendant prs de dix minutes.

Aussitt, il donna l'ordre que l'on rpandt en tout lieu et tout
de suite le bruit d'une crise heureuse.

Le roi,  cette nouvelle, sentit passer comme une sueur froide sur
son front: il avait entrevu le jour de la libert, l'esclavage lui
paraissait plus sombre, et moins acceptable que jamais.

Mais le bulletin qui suivit changea entirement la face des
choses.

Mazarin ne respirait plus du tout, et suivait  peine les prires
que le cur de Saint-Nicolas-des-Champs rcitait auprs de lui. Le
roi se remit  marcher avec agitation dans sa chambre, et 
consulter, tout en marchant, plusieurs papiers tirs d'une
cassette, dont seul il avait la clef.

Une troisime fois la nourrice retourna. M. de Mazarin venait de
faire un jeu de mots et d'ordonner que l'on revernt sa Flore du
Titien.

Enfin, vers deux heures et demie du matin, le roi ne put rsister
 l'accablement; depuis vingt-quatre heures, il ne dormait pas.

Le sommeil, si puissant  son ge, s'empara donc de lui et le
terrassa pendant une heure environ.

Mais il ne se coucha point pendant cette heure; il dormit sur son
fauteuil.

Vers quatre heures, la nourrice, en rentrant dans la chambre, le
rveilla.

-- Eh bien? demanda le roi.

-- Eh bien! mon cher Sire, dit la nourrice en joignant les mains
avec un air de commisration, eh bien! il est mort.

Le roi se leva d'un seul coup et comme si un ressort d'acier l'et
mis sur ses jambes.

-- Mort! s'cria-t-il.

-- Hlas! oui.

-- Est-ce donc bien sr?

-- Oui.

-- Officiel?

-- Oui.

-- La nouvelle en est-elle donne?

-- Pas encore.

-- Mais qui t'a dit,  toi, que le cardinal tait mort?

-- M. Colbert.

-- M. Colbert?

-- Oui.

-- Et lui-mme tait sr de ce qu'il disait?

-- Il sortait de la chambre et avait tenu, pendant quelques
minutes, une glace devant les lvres du cardinal.

-- Ah! fit le roi; et qu'est-il devenu, M. Colbert?

-- Il vient de quitter la chambre de Son minence.

-- Pour aller o?

-- Pour me suivre.

-- De sorte qu'il est...?

-- L, mon cher Sire, attendant  votre porte que votre bon
plaisir soit de le recevoir.

Louis courut  la porte, l'ouvrit lui-mme et aperut dans le
couloir Colbert debout et attendant.

Le roi tressaillit  l'aspect de cette statue toute vtue de noir.

Colbert, saluant avec un profond respect, fit deux pas vers Sa
Majest.

Louis rentra dans la chambre, en faisant  Colbert signe de le
suivre.

Colbert entra. Louis congdia la nourrice qui ferma la porte en
sortant.

Colbert se tint modestement debout prs de cette porte.

-- Que venez-vous m'annoncer, monsieur? dit Louis, fort troubl
d'tre ainsi surpris dans sa pense intime qu'il ne pouvait
compltement cacher.

-- Que M. le cardinal vient de trpasser, Sire, et que je vous
apporte son dernier adieu.

Le roi demeura un instant pensif.

Pendant cet instant, il regardait attentivement Colbert; il tait
vident que la dernire pense du cardinal lui revenait 
l'esprit.

-- C'est vous qui tes M. Colbert? demanda-t-il.

-- Oui, Sire.

-- Fidle serviteur de Son minence,  ce que Son minence m'a dit
elle mme?

-- Oui, Sire.

-- Dpositaire d'une partie de ses secrets?

-- De tous.

-- Les amis et les serviteurs de Son minence dfunte me seront
chers, monsieur, et j'aurai soin que vous soyez plac dans mes
bureaux.

Colbert s'inclina.

-- Vous tes financier, monsieur, je crois.

-- Oui, Sire.

-- Et M. le cardinal vous employait  son conomat?

-- J'ai eu cet honneur, Sire.

-- Jamais vous ne ftes personnellement rien pour ma maison, je
crois.

-- Pardon, Sire; c'est moi qui eus le bonheur de donner  M. le
cardinal l'ide d'une conomie qui met trois cent mille francs par
an dans les coffres de Sa Majest.

-- Quelle conomie, monsieur? demanda Louis XIV.

-- Votre Majest sait que les cent-suisses ont des dentelles
d'argent de chaque ct de leurs rubans?

-- Sans doute.

-- Eh bien! Sire, c'est moi qui ai propos que l'on mit  ces
rubans des dentelles d'argent faux. Cela ne parat point et cent
mille cus font la nourriture d'un rgiment pendant le semestre,
ou le prix de dix mille bons mousquets, ou la valeur d'une flte
de dix canons prte  prendre la mer.

-- C'est vrai, dit Louis XIV en considrant plus attentivement le
personnage, et voil, par ma foi, une conomie bien place;
d'ailleurs, il tait ridicule que des soldats portassent la mme
dentelle que portent des seigneurs.

-- Je suis heureux d'tre approuv par Sa Majest, dit Colbert.

-- Est-ce l le seul emploi que vous teniez prs du cardinal?
demanda le roi.

-- C'est moi que Son minence avait charg d'examiner les comptes
de la surintendance, Sire.

-- Ah! fit Louis XIV qui s'apprtait  renvoyer Colbert et que ce
mot arrta; ah! c'est vous que Son minence avait charg de
contrler M. Fouquet. Et le rsultat du contrle?

-- Est qu'il y a dficit, Sire; mais si Votre Majest daigne me
permettre...

-- Parlez, monsieur Colbert.

-- Je dois donner  Votre Majest quelques explications.

-- Point du tout, monsieur; c'est vous qui avez contrl ces
comptes, donnez-m'en le relev.

-- Ce sera facile, Sire. Vide partout, argent nulle part.

-- Prenez-y garde, monsieur; vous attaquez rudement la gestion de
M. Fouquet, lequel,  ce que j'ai entendu dire cependant, est un
habile homme.

Colbert rougit, puis plit, car il sentit que, de ce moment, il
entrait en lutte avec un homme dont la puissance balanait presque
la puissance de celui qui venait de mourir.

-- Oui, Sire, un trs habile homme, rpta Colbert en s'inclinant.

-- Mais si M. Fouquet est un habile homme et que, malgr cette
habilet, l'argent manque,  qui la faute?

-- Je n'accuse pas, Sire, je constate.

-- C'est bien; faites vos comptes et prsentez-les-moi. Il y a
dficit, dites vous? Un dficit peut tre passager, le crdit
revient, les fonds rentrent.

-- Non, Sire.

-- Sur cette anne peut-tre, je comprends cela; mais sur l'an
prochain?

-- L'an prochain, Sire, est mang aussi ras que l'an qui court.

-- Mais l'an d'aprs alors?

-- Comme l'an prochain.

-- Que me dites-vous l, monsieur Colbert?

-- Je dis qu'il y a quatre annes engages d'avance.

-- On fera un emprunt, alors.

-- On en a fera trois, Sire.

-- Je crerai des offices pour les faire rsigner et l'on
encaissera l'argent des charges.

-- Impossible, Sire, car il y a dj eu crations sur crations
d'offices dont les provisions sont livres en blanc, en sorte que
les acqureurs en jouissent sans les remplir. Voil pourquoi Votre
Majest ne peut rsigner. De plus; sur chaque trait, M. le
surintendant a donn un tiers de remise, en sorte que les peuples
sont fouls sans que Votre Majest en profite.

Le roi fit un mouvement.

-- Expliquez-moi cela, monsieur Colbert.

-- Que Votre Majest formule clairement sa pense, et me dise ce
qu'elle dsire que je lui explique.

-- Vous avez raison. La clart, n'est-ce pas?

-- Oui, Sire, la clart. Dieu est Dieu surtout parce qu'il a fait
la lumire.

-- Eh bien, par exemple, reprit Louis XIV, si aujourd'hui que
M. le cardinal est mort et que me voil roi, si je voulais avoir
de l'argent?

-- Votre Majest n'en aurait pas.

-- Oh! voil qui est trange, monsieur; comment, mon surintendant
ne me trouverait point d'argent?

Colbert secoua sa grosse tte.

-- Qu'est-ce donc? dit le roi; les revenus de l'tat sont-ils donc
obrs  ce point qu'ils ne soient plus des revenus?

-- Oui, Sire,  ce point.

Le roi frona le sourcil.

-- Soit, dit-il; j'assemblerai les ordonnances pour obtenir des
porteurs un dgrvement, une liquidation  bon march.

-- Impossible, car les ordonnances ont t converties en billets,
lesquels billets, pour commodit de rapport et facilit de
transaction, sont coups en tant de parts que l'on ne peut plus
reconnatre l'original.

Louis, fort agit, se promenait de long en large, le sourcil
toujours fronc.

-- Mais si cela tait comme vous le dites, monsieur Colbert, fit-
il en s'arrtant tout d'un coup, je serais ruin avant mme de
rgner?

-- Vous l'tes en effet, Sire, repartit l'impassible aligneur de
chiffres.

-- Mais cependant, monsieur, l'argent est quelque part?

-- Oui, Sire, et mme pour commencer, j'apporte  Votre Majest
une note de fonds que M. le cardinal Mazarin n'a pas voulu relater
dans son testament, ni dans aucun acte quelconque; mais qu'il
m'avait confis,  moi.

--  vous?

-- Oui, Sire, avec injonction de les remettre  Votre Majest.

-- Comment! outre les quarante millions du testament?

-- Oui, Sire.

-- M. de Mazarin avait encore d'autres fonds? Colbert s'inclina.

-- Mais c'tait donc un gouffre que cet homme! murmura le roi.
M. de Mazarin d'un ct, M. Fouquet de l'autre; plus de cent
millions peut-tre pour eux deux! Cela ne m'tonne point que mes
coffres soient vides.

Colbert attendait sans bouger.

-- Et la somme que vous m'apportez en vaut-elle la peine? demanda
le roi.

-- Oui, Sire; la somme est assez ronde.

-- Elle s'lve?

--  treize millions de livres, Sire.

-- Treize millions! s'cria Louis XIV en frissonnant de joie. Vous
dites treize millions, monsieur Colbert.

-- J'ai dit treize millions, oui, Votre Majest.

-- Que tout le monde ignore?

-- Que tout le monde ignore.

-- Qui sont entre vos mains?

-- En mes mains, oui, Sire.

-- Et que je puis avoir?

-- Dans deux heures.

-- Mais o sont-ils donc?

-- Dans la cave d'une maison que M. le cardinal possdait en ville
et qu'il veut bien me laisser par une clause particulire de son
testament.

-- Vous connaissez donc le testament du cardinal?

-- J'en ai un double sign de sa main.

-- Un double?

-- Oui, Sire, et le voici.

Colbert tira simplement l'acte de sa poche et le montra au roi.

Le roi lut l'article relatif  la donation de cette maison.

-- Mais, dit-il, il n'est question ici que de la maison et nulle
part l'argent n'est mentionn.

-- Pardon, Sire, il l'est dans ma conscience.

-- Et M. de Mazarin s'en est rapport  vous?

-- Pourquoi pas, Sire?

-- Lui, l'homme dfiant par excellence?

-- Il ne l'tait pas pour moi, Sire, comme Votre Majest peut le
voir.

Louis arrta avec admiration son regard sur cette tte vulgaire,
mais expressive.

-- Vous tes un honnte homme, monsieur Colbert, dit le roi.

-- Ce n'est pas une vertu, Sire, c'est un devoir, rpondit
froidement Colbert.

-- Mais, ajouta Louis XIV, cet argent n'est-il pas  la famille?

-- Si cet argent tait  la famille, il serait port au testament
du cardinal comme le reste de sa fortune. Si cet argent tait  la
famille, moi qui ai rdig l'acte de donation fait en faveur de
Votre Majest, j'eusse ajout la somme de treize millions  celle
de quarante millions qu'on vous offrait dj.

-- Comment! s'cria Louis XIV, c'est vous qui avez rdig la
donation, monsieur Colbert?

-- Oui, Sire.

-- Et le cardinal vous aimait? ajouta navement le roi.

-- J'avais rpondu  Son minence que Votre Majest n'accepterait
point, dit Colbert de ce mme ton tranquille que nous avons dit et
qui, mme dans les habitudes de la vie, avait quelque chose de
solennel. Louis passa une main sur son front:

Oh! que je suis jeune, murmura-t-il tout bas, pour commander aux
hommes!

Colbert attendait la fin de ce monologue intrieur. Il vit Louis
relever la tte.

--  quelle heure enverrai-je l'argent  Votre Majest? demanda-t-
il.

-- Cette nuit,  onze heures. Je dsire que personne ne sache que
je possde cet argent.

Colbert ne rpondit pas plus que si la chose n'avait point t
dite pour lui.

-- Cette somme est-elle en lingots ou en or monnay?

-- En or monnay, Sire.

-- Bien.

-- O l'enverrai-je?

-- Au Louvre. Merci, monsieur Colbert.

Colbert s'inclina et sortit.

-- Treize millions! s'cria Louis XIV lorsqu'il fut seul; mais
c'est un rve!

Puis il laissa tomber son front dans ses mains, comme s'il dormait
effectivement.

Mais, au bout d'un instant, il releva le front, secoua sa belle
chevelure, se leva, et, ouvrant violemment la fentre, il baigna
son front brlant dans l'air vif du matin qui lui apportait l'cre
senteur des arbres et le doux parfum des fleurs.

Une resplendissante aurore se levait  l'horizon et les premiers
rayons du soleil inondrent de flamme le front du jeune roi.

-- Cette aurore est celle de mon rgne, murmura Louis XIV, et est-
ce un prsage que vous m'envoyez, Dieu tout-puissant?...


Chapitre L -- Le premier jour de la royaut de Louis XIV


Le matin, la mort du cardinal se rpandit dans le chteau, et du
chteau dans la ville.

Les ministres Fouquet, Lyonne et Letellier entrrent dans la salle
des sances pour tenir conseil.

Le roi les fit mander aussitt.

-- Messieurs, dit-il, M. le cardinal a vcu. Je l'ai laiss
gouverner mes affaires; mais  prsent, j'entends les gouverner
moi-mme. Vous me donnerez vos avis quand je vous les demanderai.
Allez!

Les ministres se regardrent avec surprise. S'ils dissimulrent un
sourire, ce fut un grand effort, car ils savaient que le prince,
lev dans une ignorance absolue des affaires, se chargeait l,
par amour-propre, d'un fardeau trop lourd pour ses forces.

Fouquet prit cong de ses collgues sur l'escalier en leur disant:

-- Messieurs, voil bien de la besogne de moins pour nous.

Et il monta tout joyeux dans son carrosse. Les autres, un peu
inquiets de la tournure que prendraient les vnements, s'en
retournrent ensemble  Paris.

Le roi, vers les dix heures, passa chez sa mre, avec laquelle il
eut un entretien fort particulier; puis, aprs le dner, il monta
en voiture ferme et se rendit tout droit au Louvre. L, il reut
beaucoup de monde, et prit un certain plaisir  remarquer
l'hsitation de tous et la curiosit de chacun.

Vers le soir, il commanda que les portes du Louvre fussent
fermes,  l'exception d'une seule, de celle qui donnait sur le
quai. Il mit en sentinelle  cet endroit deux Cent-Suisses qui ne
parlaient pas un mot de franais, avec consigne de laisser entrer
tout ce qui serait ballot, mais rien autre chose, et de ne laisser
rien sortir.

 onze heures prcises, il entendit le roulement d'un pesant
chariot sous la vote, puis d'un autre, puis d'un troisime. Aprs
quoi, la grille roula sourdement sur ses gonds pour se refermer.
Bientt quelqu'un gratta de l'ongle  la porte du cabinet. Le roi
alla ouvrir lui-mme, et il vit Colbert, dont le premier mot fut
celui-ci:

-- L'argent est dans la cave de Votre Majest.

Louis descendit alors et alla visiter lui-mme les barriques
d'espces, or et argent, que, par les soins de Colbert, quatre
hommes  lui venaient de rouler dans un caveau dont le roi avait
fait passer la clef  Colbert le matin mme. Cette revue acheve,
Louis rentra chez lui, suivi de Colbert, qui n'avait pas rchauff
son immobile froideur du moindre rayon de satisfaction
personnelle.

-- Monsieur, lui dit le roi, que voulez-vous que je vous donne en
rcompense de ce dvouement et de cette probit?

-- Rien absolument, Sire.

-- Comment, rien? pas mme l'occasion de me servir?

-- Votre Majest ne me fournirait pas cette occasion que je ne la
servirais pas moins. Il m'est impossible de n'tre pas le meilleur
serviteur du roi.

-- Vous serez intendant des finances, monsieur Colbert.

-- Mais il y a un surintendant, Sire?

-- Justement.

-- Sire, le surintendant est l'homme le plus puissant du royaume.

-- Ah! s'cria Louis en rougissant, vous croyez?

-- Il me broiera en huit jours, Sire; car enfin, Votre Majest me
donne un contrle pour lequel la force est indispensable.
Intendant sous un surintendant, c'est l'infriorit.

-- Vous voulez des appuis... vous ne faites pas fond sur moi?

-- J'ai eu l'honneur de dire  Votre Majest que M. Fouquet, du
vivant de M. Mazarin, tait le second personnage du royaume; mais
voil M. Mazarin mort, et M. Fouquet est devenu le premier.

-- Monsieur, je consens  ce que vous me disiez toutes choses
aujourd'hui encore; mais demain, songez-y, je ne le souffrirai
plus.

-- Alors je serai inutile  Votre Majest?

-- Vous l'tes dj, puisque vous craignez de vous compromettre en
me servant.

-- Je crains seulement d'tre mis hors d'tat de vous servir.

-- Que voulez-vous alors?

-- Je veux que Votre Majest me donne des aides dans le travail de
l'intendance.

-- La place perd de sa valeur?

-- Elle gagne de la sret.

-- Choisissez vos collgues.

-- MM. Breteuil, Marin, Hervard.

-- Demain, l'ordonnance paratra.

-- Sire, merci!

-- C'est tout ce que vous demandez?

-- Non, Sire; encore une chose...

-- Laquelle?

-- Laissez-moi composer une Chambre de justice.

-- Pourquoi faire, cette Chambre de justice?

-- Pour juger les traitants et les partisans qui, depuis dix ans,
ont mal vers.

-- Mais... que leur fera-t-on?

-- On en pendra trois, ce qui fera rendre gorge aux autres.

-- Je ne puis cependant commencer mon rgne par des excutions,
monsieur Colbert.

-- Au contraire, Sire, afin de ne pas le finir par des supplices.

Le roi ne rpondit pas.

-- Votre Majest consent-elle? dit Colbert.

-- Je rflchirai, monsieur.

-- Il sera trop tard quand la rflexion sera faite.

-- Pourquoi?

-- Parce que nous avons affaire  des gens plus forts que nous,
s'ils sont avertis.

-- Composez cette Chambre de justice, monsieur.

-- Je la composerai.

-- Est-ce tout?

-- Non, Sire; il y a encore une chose importante... Quels droits
attache Votre Majest  cette intendance?

-- Mais... je ne sais... il y a des usages...

-- Sire, j'ai besoin qu' cette intendance soit dvolu le droit de
lire la correspondance avec l'Angleterre.

-- Impossible, monsieur, car cette correspondance se dpouille au
conseil; M. le cardinal lui-mme le faisait.

-- Je croyais que Votre Majest avait dclar ce matin qu'elle
n'aurait plus de conseil.

-- Oui, je l'ai dclar.

-- Que Votre Majest alors veuille bien lire elle-mme et toute
seule ses lettres, surtout celles d'Angleterre; je tiens
particulirement  ce point.

-- Monsieur, vous aurez cette correspondance et m'en rendrez
compte.

-- Maintenant, Sire, qu'aurai-je  faire des finances?

-- Tout ce que M. Fouquet ne fera pas.

-- C'est l ce que je demandais  Votre Majest. Merci, je pars
tranquille.

Il partit en effet sur ces mots. Louis le regarda partir.

Colbert n'tait pas encore  cent pas du Louvre que le roi reut
un courrier d'Angleterre. Aprs avoir regard, sond l'enveloppe,
le roi la dcacheta prcipitamment, et trouva tout d'abord une
lettre du roi Charles II.

Voici ce que le prince anglais crivait  son royal frre:

Votre Majest doit tre fort inquite de la maladie de M. le
cardinal Mazarin; mais l'excs du danger ne peut que vous servir.
Le cardinal est condamn par son mdecin. Je vous remercie de la
gracieuse rponse que vous avez faite  ma communication touchant
lady Henriette Stuart, ma soeur, et dans huit jours la princesse
partira pour Paris avec sa cour.

Il est doux pour moi de reconnatre la paternelle amiti que vous
m'avez tmoigne, et de vous appeler plus justement encore mon
frre. Il m'est doux, surtout, de prouver  Votre Majest combien
je m'occupe de ce qui peut lui plaire. Vous faites sourdement
fortifier Belle-le-en-Mer. C'est un tort. Jamais nous n'aurons la
guerre ensemble. Cette mesure ne m'inquite pas; elle
m'attriste...

Vous dpensez l des millions inutiles, dites-le bien  vos
ministres, et croyez que ma police est bien informe; rendez-moi,
mon frre, les mmes services, le cas chant.

Le roi sonna violemment, et son valet de chambre parut.

-- M. Colbert sort d'ici et ne peut tre loin... Qu'on l'appelle!
s'cria-t-il.

Le valet de chambre allait excuter l'ordre, le roi l'arrta.

-- Non, dit-il, non... Je vois toute la trame de cet homme. Belle-
le est  M. Fouquet; Belle-le fortifie, c'est une conspiration
de M. Fouquet... La dcouverte de cette conspiration, c'est la
ruine du surintendant, et cette dcouverte rsulte de la
correspondance d'Angleterre; voil pourquoi Colbert voulait avoir
cette correspondance. Oh! je ne puis cependant mettre toute ma
force sur cet homme; il n'est que la tte, il me faut le bras.

Louis poussa tout  coup un cri joyeux.

-- J'avais, dit-il au valet de chambre, un lieutenant de
mousquetaires?

-- Oui, Sire; M. d'Artagnan.

-- Il a quitt momentanment mon service?

-- Oui, Sire.

-- Qu'on me le trouve, et que demain il soit ici  mon lever.

Le valet de chambre s'inclina et sortit.

-- Treize millions dans ma cave, dit alors le roi; Colbert tenant
ma bourse et d'Artagnan portant mon pe: je suis roi!


Chapitre LI -- Une passion


Le jour mme de son arrive, en revenant du Palais-Royal, Athos,
comme nous l'avons vu, rentra en son htel de la rue Saint-Honor.
Il y trouva le vicomte de Bragelonne qui l'attendait dans sa
chambre en faisant la conversation avec Grimaud.

Ce n'tait pas une chose aise que de causer avec le vieux
serviteur; deux hommes seulement possdaient ce secret: Athos et
d'Artagnan. Le premier y russissait, parce que Grimaud cherchait
 le faire parler lui-mme; d'Artagnan, au contraire, parce qu'il
savait faire causer Grimaud.

Raoul tait occup  se faire raconter le voyage d'Angleterre, et
Grimaud l'avait cont dans tous ses dtails avec un certain nombre
de gestes et huit mots, ni plus ni moins.

Il avait d'abord indiqu, par un mouvement onduleux de la main,
que son matre et lui avaient travers la mer.

-- Pour quelque expdition? avait demand Raoul.

Grimaud, baissant la tte, avait rpondu: Oui.

-- O M. le comte courut des dangers? interrogea Raoul.

Grimaud haussa lgrement les paules comme pour dire: Ni trop ni
trop

-- Mais encore, quels dangers! insista Raoul.

Grimaud montra l'pe, il montra le feu et un mousquet pendu au
mur.

-- M. le comte avait donc l-bas un ennemi? s'cria Raoul.

-- Monck, rpliqua Grimaud.

-- Il est trange, continua Raoul, que M. le comte persiste  me
regarder comme un novice et  ne pas me faire partager l'honneur
ou le danger de ces rencontres.

Grimaud sourit.

C'est  ce moment que revint Athos.

L'hte lui clairait l'escalier, et Grimaud, reconnaissant le pas
de son matre, courut  sa rencontre, ce qui coupa court 
l'entretien.

Mais Raoul tait lanc; en voie d'interrogation, il ne s'arrta
pas, et, prenant les deux mains du comte avec une tendresse vive,
mais respectueuse:

-- Comment se fait-il, monsieur, dit-il, que vous partiez pour un
voyage dangereux sans me dire adieu, sans me demander l'aide de
mon pe,  moi qui dois tre pour vous un soutien, depuis que
j'ai de la force;  moi, que vous avez lev comme un homme? Ah!
monsieur, voulez-vous donc m'exposer  cette cruelle preuve de ne
plus vous revoir jamais?

-- Qui vous a dit, Raoul, que mon voyage fut dangereux? rpliqua
le comte en dposant son manteau et son chapeau dans les mains de
Grimaud, qui venait de lui dgrafer l'pe.

-- Moi, dit Grimaud.

-- Et pourquoi cela? fit svrement Athos.

Grimaud s'embarrassait; Raoul le prvint en rpondant pour lui.

-- Il est naturel, monsieur, que ce bon Grimaud me dise la vrit
sur ce qui vous concerne. Par qui serez-vous aim, soutenu, si ce
n'est par moi?

Athos ne rpliqua point. Il fit un geste amical qui loigna
Grimaud, puis s'assit dans un fauteuil, tandis que Raoul demeurait
debout devant lui.

-- Toujours est-il, continua Raoul, que votre voyage tait une
expdition... et que le fer, le feu vous ont menac.

-- Ne parlons plus de cela, vicomte, dit doucement Athos; je suis
parti vite, c'est vrai; mais le service du roi Charles II exigeait
ce prompt dpart. Quant  votre inquitude, je vous en remercie,
et je sais que je puis compter sur vous... Vous n'avez manqu de
rien, vicomte, en mon absence?

-- Non, monsieur, merci.

-- J'avais ordonn  Blaisois de vous faire compter cent pistoles
au premier besoin d'argent.

-- Monsieur, je n'ai pas vu Blaisois.

-- Vous vous tes pass d'argent, alors!

-- Monsieur, il me restait trente pistoles de la vente des chevaux
que je pris lors de ma dernire campagne, et M. le prince avait eu
la bont de me faire gagner deux cents pistoles  son jeu, il y a
trois mois.

-- Vous jouez?... Je n'aime pas cela, Raoul.

-- Je ne joue jamais, monsieur; c'est M. le prince qui m'a ordonn
de tenir ses cartes  Chantilly... un soir qu'il tait venu un
courrier du roi. J'ai obi; le gain de la partie, M. le prince m'a
command de le prendre.

-- Est-ce que c'est une habitude de la maison, Raoul? dit Athos en
fronant le sourcil.

-- Oui, monsieur; chaque semaine, M. le prince fait, sur une cause
ou sur une autre, un avantage pareil  l'un de ses gentilshommes.
Il y a cinquante gentilshommes chez Son Altesse; mon tour s'est
rencontr cette fois.

-- Bien! vous alltes donc en Espagne?

-- Oui, monsieur, je fis un fort beau voyage, et fort intressant.

-- Voil un mois que vous tes revenu?

-- Oui, monsieur.

-- Et depuis ce mois?

-- Depuis ce mois...

-- Qu'avez-vous fait?

-- Mon service, monsieur.

-- Vous n'avez point t chez moi,  La Fre? Raoul rougit.

Athos le regarda de son oeil fixe et tranquille.

-- Vous auriez tort de ne pas me croire, dit Raoul, je rougis et
je le sens bien; c'est malgr moi. La question que vous me faites
l'honneur de m'adresser est de nature  soulever en moi beaucoup
d'motions; je rougis donc, parce que je suis mu, non parce que
je mens.

-- Je sais, Raoul, que vous ne mentez jamais.

-- Non, monsieur.

-- D'ailleurs, mon ami, vous auriez tort, ce que je voulais vous
dire...

-- Je le sais bien, monsieur; vous voulez me demander si je n'ai
pas t  Blois.

-- Prcisment.

-- Je n'y suis pas all; je n'ai mme pas aperu la personne dont
vous voulez me parler.

La voix de Raoul tremblait en prononant ces paroles. Athos,
souverain juge en toute dlicatesse, ajouta aussitt:

-- Raoul, vous rpondez avec un sentiment pnible; vous souffrez.

-- Beaucoup, monsieur; vous m'avez dfendu d'aller  Blois et de
revoir Mlle de La Vallire.

Ici le jeune homme s'arrta. Ce doux nom, si charmant  prononcer,
dchirait son coeur en caressant ses lvres.

-- Et j'ai bien fait, Raoul, se hta de dire Athos. Je ne suis pas
un pre barbare ni injuste; je respecte l'amour vrai; mais je
pense pour vous  un avenir...  un immense avenir. Un rgne
nouveau va luire comme une aurore; la guerre appelle le jeune roi
plein d'esprit chevaleresque. Ce qu'il faut  cette ardeur
hroque, c'est un bataillon de lieutenants jeunes et libres, qui
courent aux coups avec enthousiasme et tombent en criant: Vive le
roi! au lieu de crier: Adieu, ma femme!... Vous comprenez cela,
Raoul. Tout brutal que paraisse tre mon raisonnement, je vous
adjure donc de me croire et de dtourner vos regards de ces
premiers jours de jeunesse o vous prtes l'habitude d'aimer,
jours de molle insouciance qui attendrissent le coeur et le
rendent incapable de contenir ces fortes liqueurs amres qu'on
appelle la gloire et l'adversit. Ainsi, Raoul, je vous le rpte,
voyez dans mon conseil le seul dsir de vous tre utile, la seule
ambition de vous voir prosprer. Je vous crois capable de devenir
un homme remarquable; marchez seul, vous marcherez mieux et plus
vite.

-- Vous avez command, monsieur, rpliqua Raoul, j'obis.

-- Command! s'cria Athos. Est-ce ainsi que vous me rpondez! Je
vous ai command! Oh! vous dtournez mes paroles, comme vous
mconnaissez mes intentions! je n'ai pas command, j'ai pri.

-- Non pas, monsieur, vous avez command, dit Raoul avec
opinitret... mais n'eussiez-vous fait qu'une prire, votre
prire est encore plus efficace qu'un ordre. Je n'ai pas revu Mlle
de La Vallire.

-- Mais vous souffrez! vous souffrez! insista Athos.

Raoul ne rpondit pas.

-- Je vous trouve pli, je vous trouve attrist... Ce sentiment
est donc bien fort!

-- C'est une passion, rpliqua Raoul.

-- Non... une habitude.

-- Monsieur, vous savez que j'ai voyag beaucoup, que j'ai pass
deux ans loin d'elle... Toute habitude se peut rompre en deux
annes, je crois... Eh bien! au retour, j'aimais, non pas
davantage, c'est impossible, mais autant. Mlle de La Vallire est
pour moi la compagne par excellence; mais vous tes pour moi Dieu
sur la terre...  vous je sacrifierai tout.

-- Vous auriez tort, dit Athos; je n'ai plus aucun droit sur vous.
L'ge vous a mancip; vous n'avez plus mme besoin de mon
consentement. D'ailleurs, le consentement, je ne le refuserai pas,
aprs tout ce que vous venez de me dire. pousez Mlle de La
Vallire, si vous le voulez.

Raoul fit un mouvement, puis soudain:

-- Vous tes bon, monsieur, dit-il, et votre concession me pntre
de reconnaissance; mais je n'accepterai pas.

-- Voil que vous refusez,  prsent?

-- Oui, monsieur.

-- Je ne vous en tmoignerai rien, Raoul.

-- Mais vous avez au fond du coeur une ide contre ce mariage.
Vous ne me l'avez pas choisi.

-- C'est vrai.

-- Il suffit pour que je ne persiste pas: j'attendrai.

-- Prenez-y garde, Raoul! ce que vous dites est srieux.

-- Je le sais bien, monsieur; j'attendrai, vous dis-je.

-- Quoi! que je meure? fit Athos trs mu.

-- Oh! monsieur! s'cria Raoul avec des larmes dans la voix, est-
il possible que vous me dchiriez le coeur ainsi,  moi qui ne
vous ai pas donn un sujet de plainte?

-- Cher enfant, c'est vrai, murmura Athos en serrant violemment
ses lvres pour comprimer l'motion dont il n'allait plus tre
matre. Non, je ne veux point vous affliger; seulement, je ne
comprends pas ce que vous attendrez... Attendrez-vous que vous
n'aimiez plus?

-- Ah! pour cela, non, monsieur; j'attendrai que vous changiez
d'avis.

-- Je veux faire une preuve, Raoul; je veux voir si Mlle de La
Vallire attendra comme vous.

-- Je l'espre, monsieur.

-- Mais, prenez garde, Raoul! si elle n'attendait pas! Ah! vous
tes si jeune, si confiant, si loyal... les femmes sont
changeantes.

-- Vous ne m'avez jamais dit de mal des femmes, monsieur; jamais
vous n'avez eu  vous en plaindre; pourquoi vous en plaindre 
moi,  propos de Mlle de La Vallire?

-- C'est vrai, dit Athos en baissant les yeux... jamais je ne vous
ai dit de mal des femmes; jamais je n'ai eu  me plaindre d'elles;
jamais Mlle de La Vallire n'a motiv un soupon; mais quand on
prvoit, il faut aller jusqu'aux exceptions, jusqu'aux
improbabilits! Si, dis-je, Mlle de La Vallire ne vous attendait
pas?

-- Comment cela, monsieur?

-- Si elle tournait ses vues d'un autre ct?

-- Ses regards sur un autre homme, voulez-vous dire? fit Raoul
ple d'angoisse.

-- C'est cela.

-- Eh bien! monsieur, je tuerais cet homme, dit simplement Raoul,
et tous les hommes que Mlle de La Vallire choisirait, jusqu' ce
qu'un d'entre eux m'et tu ou jusqu' ce que Mlle de La Vallire
m'et rendu son coeur.

Athos tressaillit.

-- Je croyais, reprit-il d'une voix sourde, que vous m'appeliez
tout  l'heure votre dieu, votre loi en ce monde?

-- Oh! dit Raoul tremblant, vous me dfendriez le duel?

-- Si je le dfendais, Raoul?

-- Vous me dfendriez d'esprer, monsieur, et, par consquent,
vous ne me dfendriez pas de mourir.

Athos leva les yeux sur le vicomte. Il avait prononc ces mots
avec une sombre inflexion, qu'accompagnait le plus sombre regard.

-- Assez, dit Athos aprs un long silence, assez sur ce triste
sujet, o tous deux nous exagrons. Vivez au jour le jour, Raoul;
faites votre service, aimez Mlle de La Vallire, en un mot,
agissez comme un homme, puisque vous avez l'ge d'homme;
seulement, n'oubliez pas que je vous aime tendrement et que vous
prtendez m'aimer.

-- Ah! monsieur le comte! s'cria Raoul en pressant la main
d'Athos sur son coeur.

-- Bien, cher enfant; laissez-moi, j'ai besoin de repos.  propos,
M. d'Artagnan est revenu d'Angleterre avec moi; vous lui devez une
visite.

-- J'irai la lui rendre, monsieur, avec une bien grande joie;
j'aime tant M. d'Artagnan!

-- Vous avez raison: c'est un honnte homme et un brave cavalier.

-- Qui vous aime! dit Raoul.

-- J'en suis sr... Savez-vous son adresse?

-- Mais au Louvre, au Palais-Royal, partout o est le roi. Ne
commande-t-il pas les mousquetaires?

-- Non, pour le moment, M. d'Artagnan est en cong; il se
repose...

-- Ne le cherchez donc pas aux postes de son service. Vous aurez
de ses nouvelles chez un certain M. Planchet.

-- Son ancien laquais?

-- Prcisment, devenu picier.

-- Je sais; rue des Lombards?

-- Quelque chose comme cela... Ou rue des Arcis.

-- Je trouverai, monsieur, je trouverai.

-- Vous lui direz mille choses tendres de ma part et l'amnerez
dner avec moi avant mon dpart pour La Fre.

-- Oui, monsieur.

-- Bonsoir, Raoul!

-- Monsieur, je vous vois un ordre que je ne vous connaissais pas;
recevez mes compliments.

-- La Toison?... c'est vrai... Hochet, mon fils... qui n'amuse
mme plus un vieil enfant comme moi... Bonsoir, Raoul!


Chapitre LII -- La leon de M. d'Artagnan


Raoul ne trouva pas le lendemain M. d'Artagnan, comme il l'avait
espr. Il ne rencontra que Planchet, dont la joie fut vive en
revoyant ce jeune homme, et qui sut lui faire deux ou trois
compliments guerriers qui ne sentaient pas du tout l'picerie.
Mais comme Raoul revenait de Vincennes, le lendemain, ramenant
cinquante dragons que lui avait confis M. le prince, il aperut,
sur la place Baudoyer, un homme qui, le nez en l'air, regardait
une maison comme on regarde un cheval qu'on a envie d'acheter. Cet
homme, vtu d'un costume bourgeois boutonn comme un pourpoint de
militaire, coiff d'un tout petit chapeau, et portant au ct une
longue pe garnie de chagrin, tourna la tte aussitt qu'il
entendit le pas des chevaux, et cessa de regarder la maison pour
voir les dragons. C'tait tout simplement M. d'Artagnan;
M. d'Artagnan  pied; d'Artagnan les mains derrire le dos, qui
passait une petite revue des dragons aprs avoir pass une revue
des difices. Pas un homme, pas une aiguillette, pas un sabot de
cheval n'chappa  son inspection. Raoul marchait sur les flancs
de sa troupe; d'Artagnan l'aperut le dernier.

-- Eh! fit-il, eh! mordioux!

-- Je ne me trompe pas? dit Raoul en poussant son cheval.

-- Non, tu ne te trompes pas; bonjour! rpliqua l'ancien
mousquetaire.

Et Raoul vint serrer avec effusion la main de son vieil ami.

-- Prends garde, Raoul, dit d'Artagnan, le deuxime cheval du
cinquime rang sera dferr avant le pont Marie; il n'a plus que
deux clous au pied de devant hors montoir.

-- Attendez-moi, dit Raoul, je reviens.

-- Tu quittes ton dtachement?

-- Le cornette est l pour me remplacer.

-- Tu viens dner avec moi?

-- Trs volontiers monsieur d'Artagnan.

-- Alors fais vite, quitte ton cheval ou fais-m'en donner un.

-- J'aime mieux revenir  pied avec vous.

Raoul se hta d'aller prvenir le cornette, qui prit rang  sa
place; puis il mit pied  terre, donna son cheval  l'un des
dragons, et, tout joyeux, prit le bras de M. d'Artagnan, qui le
considrait depuis toutes ces volutions avec la satisfaction d'un
connaisseur.

-- Et tu viens de Vincennes? dit-il d'abord.

-- Oui, monsieur le chevalier.

-- Le cardinal?...

-- Est bien malade; on dit mme qu'il est mort.

-- Es-tu bien avec M. Fouquet? demanda d'Artagnan, montrant, par
un ddaigneux mouvement d'paules, que cette mort de Mazarin ne
l'affectait pas outre mesure.

-- Avec M. Fouquet? dit Raoul. Je ne le connais pas.

-- Tant pis, tant pis, car un nouveau roi cherche toujours  se
faire des cratures.

-- Oh! le roi ne me veut pas de mal, rpondit le jeune homme.

-- Je ne parle pas de la couronne, dit d'Artagnan, mais du roi...
Le roi, c'est M. Fouquet,  prsent que le cardinal est mort. Il
s'agit d'tre trs bien avec M. Fouquet, si tu ne veux pas moisir
toute ta vie comme j'ai moisi... Il est vrai que tu as d'autres
protecteurs, fort heureusement.

-- M. le prince, d'abord.

-- Us, us, mon ami.

-- M. le comte de La Fre.

-- Athos? oh! c'est diffrent; oui, Athos... et si tu veux faire
un bon chemin en Angleterre, tu ne peux mieux t'adresser. Je te
dirai mme, sans trop de vanit, que moi-mme j'ai quelque crdit
 la cour de Charles II. Voil un roi,  la bonne heure!

-- Ah! fit Raoul avec la curiosit nave des jeunes gens bien ns
qui entendent parler l'exprience et la valeur.

-- Oui, un roi qui s'amuse, c'est vrai, mais qui a su mettre
l'pe  la main et apprcier les hommes utiles. Athos est bien
avec Charles II. Prends-moi du service par l, et laisse un peu
les cuistres de traitants qui volent aussi bien avec des mains
franaises qu'avec des doigts italiens; laisse le petit pleurard
de roi, qui va nous donner un rgne de Franois II. Sais-tu
l'histoire, Raoul?

-- Oui, monsieur le chevalier.

-- Tu sais que Franois II avait toujours mal aux oreilles, alors?

-- Non, je ne le savais pas.

-- Que Charles IX avait toujours mal  la tte?

-- Ah!

-- Et Henri III toujours mal au ventre?

Raoul se mit  rire.

-- Eh bien! mon cher ami, Louis XIV a toujours mal au coeur; c'est
dplorable  voir, qu'un roi soupire du soir au matin, et ne dise
pas une fois dans la journe: Ventre-saint-gris! ou Corne de
boeuf!, quelque chose qui rveille, enfin.

-- C'est pour cela, monsieur le chevalier, que vous avez quitt le
service? demanda Raoul.

-- Oui.

-- Mais vous-mme, cher monsieur d'Artagnan, vous jetez le manche
aprs la cogne; vous ne ferez pas fortune.

-- Oh! moi, rpliqua d'Artagnan d'un ton lger, je suis fix.
J'avais quelque bien de ma famille.

Raoul le regarda. La pauvret de d'Artagnan tait proverbiale.
Gascon, il enchrissait, par le guignon, sur toutes les
gasconnades de France et de Navarre; Raoul, cent fois, avait
entendu nommer Job et d'Artagnan, comme on nomme les jumeaux
Romulus et Remus. D'Artagnan surprit ce regard d'tonnement.

-- Et puis ton pre t'aura dit que j'avais t en Angleterre?

-- Oui, monsieur le chevalier.

-- Et que j'avais fait l une heureuse rencontre?

-- Non, monsieur, j'ignorais cela.

-- Oui, un de mes bons amis, un trs grand seigneur, le vice-roi
d'cosse et d'Irlande, m'a fait retrouver un hritage.

-- Un hritage?

-- Assez rond.

-- En sorte que vous tes riche?

-- Peuh!...

-- Recevez mes bien sincres compliments.

-- Merci... Tiens, voici ma maison.

-- Place de Grve?

-- Oui; tu n'aimes pas ce quartier?

-- Au contraire: l'eau est belle  voir... Oh! la jolie maison
antique!

-- L'Image-de-Notre-Dame, c'est un vieux cabaret que j'ai
transform en maison depuis deux jours.

-- Mais le cabaret est toujours ouvert?

-- Pardieu!

-- Et vous, o logez-vous?

-- Moi, je loge chez Planchet.

-- Vous m'avez dit tout  l'heure: Voici ma maison!

-- Je l'ai dit parce que c'est ma maison en effet... j'ai achet
cette maison.

-- Ah! fit Raoul.

-- Le denier dix, mon cher Raoul; une affaire superbe!... J'ai
achet la maison trente mille livres: elle a un jardin sur la rue
de la Mortellerie; le cabaret se loue mille livres avec le premier
tage; le grenier, ou second tage, cinq cents livres.

-- Allons donc!

-- Sans doute.

-- Un grenier cinq cents livres? Mais ce n'est pas habitable.

-- Aussi ne l'habite-t-on pas; seulement, tu vois que ce grenier a
deux fentres sur la place.

-- Oui, monsieur.

-- Eh bien! chaque fois qu'on roue, qu'on pend, qu'on cartle ou
qu'on brle, les deux fentres se louent jusqu' vingt pistoles.

-- Oh! fit Raoul avec horreur.

-- C'est dgotant, n'est-ce pas? dit d'Artagnan.

-- Oh! rpta Raoul.

-- C'est dgotant, mais c'est comme cela... Ces badauds de
Parisiens sont parfois de vritables anthropophages. Je ne conois
pas que des hommes, des chrtiens, puissent faire de pareilles
spculations.

-- C'est vrai.

-- Quant  moi, continua d'Artagnan, si j'habitais cette maison,
je fermerais, les jours d'excution, jusqu'aux trous de serrures;
mais je ne l'habite pas.

-- Et vous louez cinq cents livres ce grenier?

-- Au froce cabaretier qui le sous-loue lui-mme... Je disais
donc quinze cents livres.

-- L'intrt naturel de l'argent, dit Raoul, au denier cinq.

-- Juste. Il me reste le corps de logis du fond: magasins,
logements et caves inondes chaque hiver, deux cents livres, et le
jardin, qui est trs beau, trs bien plant, trs enfoui sous les
murs et sous l'ombre du portail de Saint Gervais et Saint-Protais,
treize cents livres.

-- Treize cents livres! mais c'est royal.

-- Voici l'histoire. Je souponne fort un chanoine quelconque de
la paroisse (ces chanoines sont des Crsus), je le souponne donc
d'avoir lou ce jardin pour y prendre ses bats. Le locataire a
donn pour nom M. Godard... C'est un faux nom ou un vrai nom; s'il
est vrai, c'est un chanoine; s'il est faux, c'est quelque inconnu;
pourquoi le connatrais-je? Il paie toujours d'avance. Aussi
j'avais cette ide tout  l'heure, quand je t'ai rencontr,
d'acheter, place Baudoyer, une maison dont les derrires se
joindraient  mon jardin, et feraient une magnifique proprit.
Tes dragons m'ont distrait de mon ide. Tiens, prenons la rue de
la Vannerie: nous allons droit chez matre Planchet.

D'Artagnan pressa le pas et amena en effet Raoul chez Planchet,
dans une chambre que l'picier avait cde  son ancien matre.
Planchet tait sorti, mais le dner tait servi. Il y avait chez
cet picier un reste de la rgularit, de la ponctualit
militaire.

D'Artagnan remit Raoul sur le chapitre de son avenir.

-- Ton pre te tient svrement? dit-il.

-- Justement, monsieur le chevalier.

-- Oh! je sais qu'Athos est juste, mais serr, peut-tre?

-- Une main royale, monsieur d'Artagnan.

-- Ne te gne pas, garon, si jamais tu as besoin de quelques
pistoles, le vieux mousquetaire est l.

-- Cher monsieur d'Artagnan...

-- Tu joues bien un peu?

-- Jamais.

-- Heureux en femmes, alors?... Tu rougis... Oh! petit Aramis, va!
Mon cher, cela cote encore plus cher que le jeu. Il est vrai
qu'on se bat quand on a perdu, c'est une compensation. Bah! le
petit pleurard de roi fait payer l'amende aux gens qui dgainent.
Quel rgne, mon pauvre Raoul, quel rgne! Quand on pense que de
mon temps on assigeait les mousquetaires dans les maisons, comme
Hector et Priam dans la ville de Troie; et alors les femmes
pleuraient, et alors les murailles riaient, et alors cinq cents
gredins battaient des mains et criaient: Tue! Tue! quand il ne
s'agissait pas d'un mousquetaire! Mordioux! vous ne verrez pas
cela vous autres.

-- Vous tenez rigueur au roi, cher monsieur d'Artagnan, et vous le
connaissez  peine.

-- Moi? coute, Raoul: jour par jour, heure par heure, prends bien
note de mes paroles, je te prdis ce qu'il fera. Le cardinal mort,
il pleurera; bien: c'est ce qu'il fera de moins niais, surtout
s'il n'en pense pas une larme.

-- Ensuite?

-- Ensuite, il se fera faire une pension par M. Fouquet et s'en
ira composer des vers  Fontainebleau pour des Mancini quelconques
 qui la reine arrachera les yeux. Elle est espagnole, vois-tu, la
reine, et elle a pour belle-mre Mme Anne d'Autriche. Je connais
cela, moi, les Espagnoles de la maison d'Autriche.

-- Ensuite?

-- Ensuite, aprs avoir fait arracher les galons d'argent de ses
Suisses parce que la broderie cote trop cher, il mettra les
mousquetaires  pied, parce que l'avoine et le foin du cheval
cotent cinq sols par jour.

-- Oh! ne dites pas cela.

-- Que m'importe! je ne suis plus mousquetaire, n'est-ce pas?
Qu'on soit  cheval,  pied, qu'on porte une lardoire, une broche,
une pe ou rien, que m'importe?

-- Cher monsieur d'Artagnan, je vous en supplie, ne me dites plus
de mal du roi... Je suis presque  son service, et mon pre m'en
voudrait beaucoup d'avoir entendu, mme de votre bouche, des
paroles offensantes pour Sa Majest.

-- Ton pre?... Eh! c'est un chevalier de toute cause vreuse.
Pardieu! oui, ton pre est un brave, un Csar, c'est vrai; mais un
homme sans coup d'oeil.

-- Allons, bon! chevalier, dit Raoul en riant, voil que vous
allez dire du mal de mon pre, de celui que vous appeliez le grand
Athos; vous tes en veine mchante aujourd'hui, et la richesse
vous rend aigre, comme les autres la pauvret.

-- Tu as, pardieu, raison; je suis un bltre, et je radote; je
suis un malheureux vieilli, une corde  fourrage effile, une
cuirasse perce, une botte sans semelle, un peron sans molette;
mais fais-moi un plaisir, dis moi une seule chose.

-- Quelle chose, cher monsieur d'Artagnan?

-- Dis-moi ceci: Mazarin tait un croquant.

-- Il est peut-tre mort.

-- Raison de plus; je dis tait; si je n'esprais pas qu'il ft
mort, je te prierais de dire: Mazarin est un croquant. Dis,
voyons, dis, pour l'amour de moi.

-- Allons, je le veux bien.

-- Dis!

-- Mazarin tait un croquant, dit Raoul en souriant au
mousquetaire, qui s'panouissait comme en ses beaux jours.

-- Un moment, fit celui-ci. Tu as dit la premire proposition;
voici la conclusion. Rpte, Raoul, rpte: Mais je regretterais
Mazarin.

-- Chevalier!

-- Tu ne veux pas le dire, je vais le dire deux fois pour toi...
Mais tu regretterais Mazarin.

Ils riaient encore et discutaient cette rdaction d'une profession
de principes, quand un des garons piciers entra.

-- Une lettre, monsieur, dit-il, pour M. d'Artagnan.

-- Merci... Tiens!... s'cria le mousquetaire.

-- L'criture de M. le comte, dit Raoul.

-- Oui, oui.

Et d'Artagnan dcacheta.

Cher ami, disait Athos, on vient de me prier de la part du roi de
vous faire chercher...

-- Moi? dit d'Artagnan, laissant tomber le papier sous la table.

Raoul le ramassa et continua de lire tout haut: Htez-vous... Sa
Majest a grand besoin de vous parler, et vous attend au Louvre.

-- Moi? rpta encore le mousquetaire.

-- H! h! dit Raoul.

-- Oh! oh! rpondit d'Artagnan. Qu'est-ce que cela veut dire?


Chapitre LIII -- Le roi


Le premier mouvement de surprise pass, d'Artagnan relut encore le
billet d'Athos.

-- C'est trange, dit-il, que le roi me fasse appeler.

-- Pourquoi, dit Raoul, ne croyez-vous pas, monsieur, que le roi
doive regretter un serviteur tel que vous?

-- Oh! oh! s'cria l'officier en riant du bout des dents, vous me
la donnez belle, matre Raoul. Si le roi m'et regrett, il ne
m'et pas laiss partir. Non, non, je vois l quelque chose de
mieux, ou de pis, si vous voulez.

-- De pis! Quoi donc, monsieur le chevalier?

-- Tu es jeune, tu es confiant, tu es admirable... Comme je
voudrais tre encore o tu en es! Avoir vingt-quatre ans, le front
uni ou le cerveau vide de tout, si ce n'est de femmes, d'amour ou
de bonne intentions... Oh! Raoul! tant que tu n'auras pas reu les
sourires des rois et les confidences des reines; tant que tu
n'auras pas eu deux cardinaux tus sous toi, l'un tigre, l'autre
renard; tant que tu n'auras pas... Mais  quoi bon toutes ces
niaiseries? Il faut nous quitter, Raoul!

-- Comme vous me dites cela! Quel air grave!

-- Eh! mais la chose en vaut la peine... coute-moi: j'ai une
belle recommandation  te faire.

-- J'coute, cher monsieur d'Artagnan.

-- Tu vas prvenir ton pre de mon dpart.

-- Vous partez?

-- Pardieu!... Tu lui diras que je suis pass en Angleterre et que
j'habite ma petite maison de plaisance.

-- En Angleterre, vous!... Et les ordres du roi?

-- Je te trouve de plus en plus naf: tu te figures que je vais
comme cela me rendre au Louvre et me remettre  la disposition de
ce petit louveteau couronn?

-- Louveteau! le roi? Mais, monsieur le chevalier, vous tes fou.

-- Je ne fus jamais si sage, au contraire. Tu ne sais donc pas ce
qu'il veut faire de moi, ce digne fils de Louis le Juste?... Mais,
mordioux! c'est de la politique...Il veut me faire embastiller
purement et simplement, vois-tu.

--  quel propos? s'cria Raoul effar de ce qu'il entendait.

--  propos de ce que je lui ai dit un certain jour  Blois...
J'ai t vif; il s'en souvient.

-- Vous lui avez dit?

-- Qu'il tait un ladre, un polisson, un niais.

-- Ah! mon Dieu!... dit Raoul; est-il possible que de pareils mots
soient sortis de votre bouche?

-- Peut-tre que je ne te donne pas la lettre de mon discours,
mais au moins je t'en donne le sens.

-- Mais le roi vous et fait arrter tout de suite!

-- Par qui? C'tait moi qui commandais les mousquetaires: il et
fallu me commander  moi-mme de me conduire en prison; je n'y
eusse jamais consenti; je me fusse rsist  moi-mme... Et puis
j'ai pass en Angleterre... plus de d'Artagnan... Aujourd'hui, le
cardinal est mort ou  peu prs: on me sait  Paris; on met la
main sur moi.

-- Le cardinal tait donc votre protecteur?

-- Le cardinal me connaissait; il savait de moi certaines
particularits; j'en savais de lui certaines aussi: nous nous
apprcions mutuellement... Et puis, en rendant son me au diable,
il aura conseill  Anne d'Autriche de me faire habiter en lieu
sr. Va donc trouver ton pre, conte-lui le fait, et adieu!

-- Mon cher monsieur d'Artagnan, dit Raoul tout mu aprs avoir
regard par la fentre, vous ne pouvez pas mme fuir.

-- Pourquoi donc?

-- Parce qu'il y a en bas un officier des Suisses qui vous attend.

-- Eh bien?

-- Eh bien! il vous arrtera.

D'Artagnan partit d'un clat de rire homrique.

-- Oh! je sais bien que vous lui rsisterez, que vous le
combattrez mme; je sais bien que vous serez vainqueur; mais c'est
de la rbellion, cela, et vous tes officier vous-mme, sachant ce
que c'est que la discipline.

-- Diable d'enfant! comme c'est lev, comme c'est logique!
grommela d'Artagnan.

-- Vous m'approuvez, n'est-ce pas?

-- Oui. Au lieu de passer par la rue o ce bent m'attend, je vais
m'esquiver simplement par les derrires. J'ai un cheval 
l'curie; il est bon; je le crverai, mes moyens me le permettent,
et, de cheval crev en cheval crev, j'arriverai  Boulogne en
onze heures; je sais le chemin... Ne dis plus qu'une chose  ton
pre.

-- Laquelle?

-- C'est que... ce qu'il sait bien est plac chez Planchet, sauf
un cinquime, et que...

-- Mais, mon cher monsieur d'Artagnan, prenez bien garde; si vous
fuyez, on va dire deux choses.

-- Lesquelles, cher ami?

-- D'abord, que vous avez eu peur.

-- Oh! qui donc dira cela?

-- Le roi tout le premier.

-- Eh bien! mais... il dira la vrit. J'ai peur.

-- La seconde, c'est que vous vous sentiez coupable.

-- Coupable de quoi?

-- Mais des crimes que l'on voudra bien vous imputer.

-- C'est encore vrai... Et alors tu me conseilles d'aller me faire
embastiller?

-- M. le comte de La Fre vous le conseillerait comme moi.

-- Je le sais pardieu bien! dit d'Artagnan rveur; tu as raison,
je ne me sauverai pas. Mais si l'on me jette  la Bastille?

-- Nous vous en tirerons, dit Raoul d'un air tranquille et calme.

-- Mordioux! s'cria d'Artagnan en lui prenant la main, tu as dit
cela d'une brave faon, Raoul; c'est de l'Athos tout pur. Eh bien!
je pars. N'oublie pas mon dernier mot.

-- Sauf un cinquime, dit Raoul.

-- Oui, tu es un joli garon, et je veux que tu ajoutes une chose
 cette dernire.

-- Parlez!

-- C'est que, si vous ne me tirez pas de la Bastille et que j'y
meure... Oh! cela s'est vu... et je serais un dtestable
prisonnier, moi qui fus un homme passable... en ce cas, je donne
trois cinquimes  toi et le quatrime  ton pre.

-- Chevalier!

-- Mordioux! si vous voulez m'en faire dire, des messes, vous tes
libres.

Cela dit, d'Artagnan dcrocha son baudrier, ceignit son pe, prit
un chapeau dont la plume tait frache, et tendit la main  Raoul,
qui se jeta dans ses bras.

Une fois dans la boutique, il lana un coup d'oeil sur les
garons, qui considraient la scne avec un orgueil ml de
quelque inquitude; puis plongeant la main dans une caisse de
petits raisins secs de Corinthe, il poussa vers l'officier, qui
attendait philosophiquement devant la porte de la boutique.

-- Ces traits!... C'est vous, monsieur de Friedisch! s'cria
gaiement le mousquetaire. Eh! eh! nous arrtons donc nos amis?

-- Arrter! firent entre eux les garons.

-- C'est moi, dit le Suisse. Ponchour, monsir d'Artagnan.

-- Faut-il vous donner mon pe? Je vous prviens qu'elle est
longue et lourde. Laissez-la-moi jusqu'au Louvre; je suis tout
bte quand je n'ai pas d'pe par les rues, et vous seriez encore
plus bte que moi d'en avoir deux.

-- Le roi n'afre bas dit, rpliqua le Suisse, cartez tonc votre
pe.

-- Eh bien! c'est fort gentil de la part du roi. Partons vite.

M. de Friedisch n'tait pas causeur, et d'Artagnan avait beaucoup
trop  penser pour l'tre. De la boutique de Planchet au Louvre,
il n'y avait pas loin; on arriva en dix minutes. Il faisait nuit
alors. M. de Friedisch voulut entrer par le guichet.

-- Non, dit d'Artagnan, vous perdrez du temps par l: prenez le
petit escalier.

Le Suisse fit ce que lui recommandait d'Artagnan et le conduisit
au vestibule du cabinet de Louis XIV. Arriv l, il salua son
prisonnier, et, sans rien dire, retourna  son poste.

D'Artagnan n'avait pas eu le temps de se demander pourquoi on ne
lui tait pas son pe, que la porte du cabinet s'ouvrit et qu'un
valet de chambre appela:

-- Monsieur d'Artagnan!

Le mousquetaire prit sa tenue de parade et entra, l'oeil grand
ouvert, le front calme, la moustache roide.

Le roi tait assis devant sa table et crivait. Il ne se drangea
point quand le pas du mousquetaire retentit sur le parquet; il ne
tourna mme pas la tte. D'Artagnan s'avana jusqu'au milieu de la
salle, et voyant que le roi ne faisait pas attention  lui,
comprenant d'ailleurs fort bien que c'tait de l'affectation,
sorte de prambule fcheux pour l'explication qui se prparait, il
tourna le dos au prince et se mit  regarder de tous ses yeux les
fresques de la corniche et les lzardes du plafond. Cette
manoeuvre fut accompagne de ce petit monologue tacite: Ah! tu
veux m'humilier, toi que j'ai vu tout petit, toi que j'ai sauv
comme mon enfant, toi que j'ai servi comme mon Dieu, c'est--dire
pour rien... Attends, attends; tu vas voir ce que peut faire un
homme qui a sifflot l'air du branle des Huguenots  la barbe de
M. le cardinal, le vrai cardinal!

Louis XIV se retourna en ce moment.

-- Vous tes l, monsieur d'Artagnan? dit-il.

D'Artagnan vit le mouvement et l'imita.

-- Oui, Sire, dit-il.

-- Bien, veuillez attendre que j'aie additionn.

D'Artagnan ne rpondit rien; seulement il s'inclina.

C'est assez poli, pensa-t-il, et je n'ai rien  dire.

Louis fit un trait de plume violent et jeta sa plume avec colre.

Va, fche-toi pour te mettre en train, pensa le mousquetaire, tu
me mettras  mon aise: aussi bien, je n'ai pas l'autre jour, 
Blois, vid le fond du sac.

Louis se leva, passa une main sur son front; puis, s'arrtant vis-
-vis de d'Artagnan, il le regarda d'un air imprieux et
bienveillant tout  la fois.

Que me veut-il? Voyons, qu'il finisse, pensa le mousquetaire.

-- Monsieur, dit le roi, vous savez sans doute que M. le cardinal
est mort?

-- Je m'en doute, Sire.

-- Vous savez par consquent que je suis matre chez moi?

-- Ce n'est pas une chose qui date de la mort du cardinal, Sire;
on est toujours matre chez soi quand on veut.

-- Oui; mais vous vous rappelez tout ce que vous m'avez dit 
Blois?

Nous y voici, pensa d'Artagnan; je ne m'tais pas tromp. Allons,
tant mieux! c'est signe que j'ai le flair assez fin encore.

-- Vous ne me rpondez pas? dit Louis.

-- Sire, je crois me souvenir...

-- Vous croyez seulement?

-- Il y a longtemps.

-- Si vous ne vous rappelez pas, je me souviens, moi. Voici ce que
vous m'avez dit; coutez avec attention.

-- Oh! j'coute de toutes mes oreilles, Sire; car
vraisemblablement la conversation tournera d'une faon
intressante pour moi.

Louis regarda encore une fois le mousquetaire. Celui-ci caressa la
plume de son chapeau, puis sa moustache, et attendit
intrpidement. Louis XIV continua:

-- Vous avez quitt mon service, monsieur, aprs m'avoir dit toute
la vrit?

-- Oui, Sire.

-- C'est--dire aprs m'avoir dclar tout ce que vous croyiez
tre vrai sur ma faon de penser et d'agir. C'est toujours un
mrite. Vous commentes par me dire que vous serviez ma famille
depuis trente-quatre ans, et que vous tiez fatigu.

-- Je l'ai dit, oui, Sire.

-- Et vous avez avou ensuite que cette fatigue tait un prtexte,
que le mcontentement tait la cause relle.

-- J'tais mcontent, en effet; mais ce mcontentement ne s'est
trahi nulle part, que je sache, et si comme un homme de coeur,
j'ai parl haut devant Votre Majest, je n'ai pas mme pens en
face de quelqu'un autre.

-- Ne vous excusez pas, d'Artagnan, et continuez de m'couter. En
me faisant le reproche que vous tiez mcontent, vous retes pour
rponse une promesse; je vous dis: Attendez. Est-ce vrai?

-- Oui, Sire, vrai comme ce que je vous disais.

-- Vous me rpondtes: Plus tard? Non pas; tout de suite,  la
bonne heure!... Ne vous excusez pas, vous dis-je... C'tait
naturel; mais vous n'aviez pas de charit pour votre prince,
monsieur d'Artagnan.

-- Sire... de la charit!... pour un roi, de la part d'un pauvre
soldat!

-- Vous me comprenez bien; vous savez bien que j'en avais besoin;
vous savez bien que je n'tais pas le matre; vous savez bien que
j'avais l'avenir en esprance. Or, vous me rpondtes, quand je
parlai de cet avenir: Mon cong... tout de suite!

D'Artagnan mordit sa moustache.

-- C'est vrai, murmura-t-il.

-- Vous ne m'avez pas flatt quand j'tais dans la dtresse,
ajouta Louis XIV.

-- Mais, dit d'Artagnan relevant la tte avec noblesse, je n'ai
pas flatt Votre Majest pauvre, je ne l'ai point trahie non plus.
J'ai vers mon sang pour rien; j'ai veill comme un chien  la
porte, sachant bien qu'on ne me jetterait ni pain, ni os. Pauvre
aussi, moi, je n'ai rien demand que le cong dont Votre Majest
parle.

-- Je sais que vous tes un brave homme; mais j'tais un jeune
homme, vous deviez me mnager... Qu'aviez-vous  reprocher au roi?
qu'il laissait Charles II sans secours?... disons plus... qu'il
n'pousait point Mlle de Mancini?

En disant ce mot, le roi fixa sur le mousquetaire un regard
profond.

Ah! ah! pensa ce dernier, il fait plus que se souvenir, il
devine... Diable!

-- Votre jugement, continua Louis XIV, tombait sur le roi et
tombait sur l'homme... Mais, monsieur d'Artagnan... cette
faiblesse, car vous regardiez cela comme une faiblesse...

D'Artagnan ne rpondit pas.

-- Vous me la reprochiez aussi  l'gard de M. le cardinal dfunt;
car M. le cardinal ne m'a-t-il pas lev, soutenu?... en
s'levant, en se soutenant lui-mme, je le sais bien; mais enfin,
le bienfait demeure acquis. Ingrat, goste, vous m'eussiez donc
plus aim, mieux servi?

-- Sire...

-- Ne parlons plus de cela, monsieur: ce serait causer  vous trop
de regrets,  moi trop de peine.

D'Artagnan n'tait pas convaincu. Le jeune roi, en reprenant avec
lui un ton de hauteur, n'avanait pas dans les affaires.

-- Vous avez rflchi depuis? reprit Louis XIV.

--  quoi, Sire? demanda poliment d'Artagnan.

-- Mais  tout ce que je vous dis, monsieur.

-- Oui, Sire, sans doute...

-- Et vous n'avez attendu qu'une occasion de revenir sur vos
paroles?

-- Sire...

-- Vous hsitez, ce me semble...

-- Je ne comprends pas bien ce que Votre Majest me fait l'honneur
de me dire.

Louis frona le sourcil.

-- Veuillez m'excuser, Sire; j'ai l'esprit particulirement
pais... les choses n'y pntrent qu'avec difficult; il est vrai
qu'une fois entres, elles y restent.

-- Oui, vous me semblez avoir de la mmoire.

-- Presque autant que Votre Majest.

-- Alors, donnez-moi vite une solution... Mon temps est cher. Que
faites vous depuis votre cong?

-- Ma fortune, Sire.

-- Le mot est dur, monsieur d'Artagnan.

-- Votre Majest le prend en mauvaise part, certainement. Je n'ai
pour le roi qu'un profond respect, et, fuss-je impoli, ce qui
peut s'excuser par ma longue habitude des camps et des casernes,
Sa Majest est trop au-dessus de moi pour s'offenser d'un mot
chapp innocemment  un soldat.

-- En effet, je sais que vous avez fait une action d'clat en
Angleterre, monsieur. Je regrette seulement que vous ayez manqu 
votre promesse.

-- Moi? s'cria d'Artagnan.

-- Sans doute... Vous m'aviez engag votre foi de ne servir aucun
prince en quittant mon service... Or, c'est pour le roi Charles II
que vous avez travaill  l'enlvement merveilleux de M. Monck.

-- Pardonnez-moi, Sire, c'est pour moi.

-- Cela vous a russi?

-- Comme aux capitaines du XVme sicle les coups demain et les
aventures.

-- Qu'appelez-vous russite? une fortune?

-- Cent mille cus, Sire, que je possde: c'est, en une semaine,
le triple de tout ce que j'avais eu d'argent en cinquante annes.

-- La somme est belle... mais vous tes ambitieux, je crois?

-- Moi, Sire? Le quart me semblait un trsor, et je vous jure que
je ne pense pas  l'augmenter.

-- Ah! vous comptez demeurer oisif?

-- Oui, Sire.

-- Quitter l'pe?

-- C'est fait dj.

-- Impossible, monsieur d'Artagnan, dit Louis avec rsolution.

-- Mais, Sire...

-- Eh bien?

-- Pourquoi?

-- Parce que je ne le veux pas! dit le jeune prince d'une voix
tellement grave et imprieuse, que d'Artagnan fit un mouvement de
surprise, d'inquitude mme.

-- Votre Majest me permettra-t-elle un mot de rponse? demanda-t-
il.

-- Dites.

-- Cette rsolution, je l'avais prise tant pauvre et dnu.

-- Soit. Aprs?

-- Or, aujourd'hui que, par mon industrie, j'ai acquis un bien-
tre assur, Votre Majest me dpouillerait de ma libert, Votre
Majest me condamnerait au moins lorsque j'ai bien gagn le plus.

-- Qui vous a permis, monsieur, de sonder mes desseins et de
compter avec moi? reprit Louis d'une voix presque courrouce; qui
vous a dit ce que je ferai, ce que vous ferez vous-mme?

-- Sire, dit tranquillement le mousquetaire, la franchise,  ce
que je vois, n'est plus  l'ordre de la conversation, comme le
jour o nous nous expliqumes  Blois.

-- Non, monsieur, tout est chang.

-- J'en fais  Votre Majest mes sincres compliments; mais ...

-- Mais vous n'y croyez pas?

-- Je ne suis pas un grand homme d'tat, cependant j'ai mon coup
d'oeil pour les affaires; il ne manque pas de sret; or, je ne
vois pas tout  fait comme Votre Majest, Sire. Le rgne de
Mazarin est fini, mais celui des financiers commence. Ils ont
l'argent: Votre Majest ne doit pas en voir souvent. Vivre sous la
patte de ces loups affams, c'est dur pour un homme qui comptait
sur l'indpendance.

 ce moment quelqu'un gratta  la porte du cabinet; le roi leva la
tte orgueilleusement.

-- Pardon, monsieur d'Artagnan, dit-il; c'est M. Colbert qui vient
me faire un rapport. Entrez, monsieur Colbert.

D'Artagnan s'effaa. Colbert entra, des papiers  la main, et vint
au-devant du roi.

Il va sans dire que le Gascon ne perdit pas l'occasion d'appliquer
son coup d'oeil si fin et si vif sur la nouvelle figure qui se
prsentait.

-- L'instruction est donc faite? demanda le roi  Colbert.

-- Oui, Sire.

-- Et l'avis des instructeurs?

-- Est que les accuss ont mrit la confiscation et la mort.

-- Ah! ah! fit le roi sans sourciller, en jetant un regard oblique
 d'Artagnan... Et votre avis  vous, monsieur Colbert? dit le
roi.

Colbert regarda d'Artagnan  son tour. Cette figure gnante
arrtait la parole sur ses lvres. Louis XIV comprit.

-- Ne vous inquitez pas, dit-il, c'est M. d'Artagnan; ne
reconnaissez-vous pas M. d'Artagnan?

Ces deux hommes se regardrent alors; d'Artagnan, l'oeil ouvert et
flamboyant; Colbert, l'oeil  demi couvert et nuageux. La franche
intrpidit de l'un dplut  l'autre; la cauteleuse circonspection
du financier dplut au soldat.

-- Ah! ah! c'est Monsieur qui a fait ce beau coup en Angleterre,
dit Colbert.

Et il salua lgrement d'Artagnan.

-- Ah! ah! dit le Gascon, c'est Monsieur qui a rogn l'argent des
galons des Suisses... Louable conomie!

Et il salua profondment.

Le financier avait cru embarrasser le mousquetaire; mais le
mousquetaire perait  jour le financier.

-- Monsieur d'Artagnan, reprit le roi, qui n'avait pas remarqu
toutes les nuances dont Mazarin n'et pas laiss chapper une
seule, il s'agit de traitants qui m'ont vol, que je fais prendre,
et dont je vais signer l'arrt de mort.

D'Artagnan tressaillit.

-- Oh! oh! fit-il.

-- Vous dites?

-- Rien, Sire; ce ne sont pas mes affaires.

Le roi tenait dj la plume et l'approchait du papier.

-- Sire, dit  demi-voix Colbert, je prviens Votre Majest que si
un exemple est ncessaire, cet exemple peut soulever quelques
difficults dans l'excution.

-- Plat-il? dit Louis XIV.

-- Ne vous dissimulez pas, continua tranquillement Colbert, que
toucher aux traitants, c'est toucher  la surintendance. Les deux
malheureux, les deux coupables dont il s'agit sont des amis
particuliers d'un puissant personnage, et le jour du supplice, que
d'ailleurs on peut touffer dans le Chtelet, des troubles
s'lveront,  n'en pas douter.

Louis rougit et se retourna vers d'Artagnan, qui rongeait
doucement sa moustache, non sans un sourire de piti pour le
financier, comme aussi pour le roi, qui l'coutait si longtemps.

Alors Louis XIV saisit la plume et, d'un mouvement si rapide que
la main lui trembla, apposa ses deux signatures au bas des pices
prsentes par Colbert; puis, regardant ce dernier en face:

-- Monsieur Colbert, dit-il, quand vous me parlerez affaires,
effacez souvent le mot difficult de vos raisonnements et de vos
avis; quant au mot impossibilit, ne le prononcez jamais.

Colbert s'inclina, trs humili d'avoir subi cette leon devant le
mousquetaire; puis il allait sortir; mais, jaloux de rparer son
chec:

-- J'oubliais d'annoncer  Votre Majest, dit-il, que les
confiscations s'lvent  la somme de cinq millions de livres.

C'est gentil, pensa d'Artagnan.

-- Ce qui fait en mes coffres? dit le roi.

-- Dix-huit millions de livres, Sire, rpliqua Colbert en
s'inclinant.

-- Mordioux! grommela d'Artagnan, c'est beau!

-- Monsieur Colbert, ajouta le roi, vous traverserez, je vous
prie, la galerie o M. de Lyonne attend, et vous lui direz
d'apporter ce qu'il a rdig... par mon ordre.

--  l'instant mme, Sire. Votre Majest n'a plus besoin de moi ce
soir?

-- Non, monsieur; adieu!

Revenons  notre affaire, monsieur d'Artagnan, reprit Louis XIV,
comme si rien ne s'tait pass. Vous voyez que, quant  l'argent,
il y a dj un changement notable.

-- Comme de zro  dix-huit, rpliqua gaiement le mousquetaire.
Ah! voil ce qu'il et fallu  Votre Majest, le jour o Sa
Majest Charles II vint  Blois. Les deux tats ne seraient point
en brouille aujourd'hui, car, il faut bien que je le dise, l
aussi je vois une pierre d'achoppement.

-- Et d'abord, riposta Louis, vous tes injuste, monsieur; car si
la Providence m'et permis de donner ce jour-l le million  mon
frre, vous n'eussiez pas quitt mon service, et, par consquent,
vous n'eussiez pas fait votre fortune... comme vous disiez tout 
l'heure... Mais, outre ce bonheur, j'en ai un autre, et ma
brouille avec la Grande-Bretagne ne doit pas vous tonner.

Un valet de chambre interrompit le roi et annona M. de Lyonne.

-- Entrez, monsieur, dit le roi; vous tes exact, c'est d'un bon
serviteur. Voyons votre lettre  mon frre Charles II.

D'Artagnan dressa l'oreille.

-- Un moment, monsieur, dit ngligemment Louis au Gascon; il faut
que j'expdie  Londres le consentement au mariage de mon frre,
M. le duc d'Orlans, avec lady Henriette Stuart.

-- Il me bat, ce me semble, murmura d'Artagnan, tandis que le roi
signait cette lettre et congdiait M. de Lyonne; mais, ma foi, je
l'avoue, plus je serai battu, plus je serai content.

Le roi suivit des yeux M. de Lyonne jusqu' ce que la porte ft
bien referme derrire lui; il fit mme trois pas, comme s'il et
voulu suivre son ministre. Mais, aprs ces trois pas, s'arrtant,
faisant une pause et revenant sur le mousquetaire;

-- Maintenant, monsieur, dit-il; htons-nous de terminer. Vous me
disiez l'autre jour  Blois que vous n'tiez pas riche?

-- Je le suis  prsent, Sire.

-- Oui, mais cela ne me regarde pas; vous avez votre argent, non
le mien; ce n'est pas mon compte.

-- Je n'entends pas trs bien ce que dit Votre Majest.

-- Alors, au lieu de vous laisser tirer les paroles, parlez
spontanment. Aurez-vous assez de vingt mille livres par an,
argent fixe?

-- Mais, Sire... dit d'Artagnan ouvrant de grands yeux.

-- Aurez-vous assez de quatre chevaux entretenus et fournis, et
d'un supplment de fonds tel que vous le demanderez, selon les
occasions et les ncessits; ou bien prfrez-vous un fixe qui
serait, par exemple, de quarante mille livres? Rpondez.

-- Sire, Votre Majest...

-- Oui, vous tes surpris, c'est tout naturel, et je m'y
attendais; rpondez, voyons, ou je croirai que vous n'avez plus
cette rapidit de jugement que j'ai toujours apprcie en vous.

-- Il est certain, Sire, que vingt mille livres par an sont une
belle somme; mais...

-- Pas de mais. Oui ou non; est-ce une indemnit honorable?

-- Oh! certes...

-- Vous vous en contenterez alors! C'est trs bien. Il vaut mieux,
d'ailleurs, vous compter  part les faux frais; vous vous
arrangerez de cela avec Colbert; maintenant, passons  quelque
chose de plus important.

-- Mais, Sire, j'avais dit  Votre Majest...

-- Que vous vouliez vous reposer, je le sais bien; seulement, je
vous ai rpondu que je ne le voulais pas... Je suis le matre, je
pense?

-- Oui, Sire.

--  la bonne heure! Vous tiez en veine de devenir autrefois
capitaine de mousquetaires?

-- Oui, Sire.

-- Eh bien! voici votre brevet sign. Je le mets dans le tiroir.
Le jour o vous reviendrez de certaine expdition que j'ai  vous
confier, ce jour l vous prendrez vous-mme ce brevet dans le
tiroir.

D'Artagnan hsitait encore et tenait la tte baisse.

-- Allons, monsieur, dit le roi, on croirait  vous voir que vous
ne savez pas qu' la cour du roi trs chrtien le capitaine
gnral des mousquetaires a le pas sur les marchaux de France?

-- Sire, je le sais.

-- Alors, on dirait que vous ne vous fiez pas  ma parole?

-- Oh! Sire, jamais... ne croyez pas de telles choses.

-- J'ai voulu vous prouver que vous, si bon serviteur vous aviez
perdu un bon matre: suis-je un peu le matre qu'il vous faut?

-- Je commence  penser que oui, Sire.

-- Alors, monsieur, vous allez entrer en fonctions. Votre
compagnie est toute dsorganise depuis votre dpart, et les
hommes s'en vont flnant et heurtant les cabarets o l'on se bat,
malgr mes dits et ceux de mon pre. Vous rorganiserez le
service au plus vite.

-- Oui, Sire.

-- Vous ne quitterez plus ma personne.

-- Bien.

-- Et vous marcherez avec moi  l'arme, o vous camperez autour
de ma tente.

-- Alors, Sire, dit d'Artagnan, si c'est pour m'imposer un service
comme celui-l, Votre Majest n'a pas besoin de me donner vingt
mille livres que je ne gagnerai pas.

-- Je veux que vous ayez un tat de maison; je veux que vous
teniez table; je veux que mon capitaine de mousquetaires soit un
personnage.

-- Et moi, dit brusquement d'Artagnan, je n'aime pas l'argent
trouv; je veux l'argent gagn! Votre Majest me donne un mtier
de paresseux, que le premier venu fera pour quatre mille livres.

-- Vous tes un fin Gascon, monsieur d'Artagnan; vous me tirez mon
secret du coeur.

-- Bah! Votre Majest a donc un secret?

-- Oui, monsieur.

-- Eh bien! alors, j'accepte les vingt mille livres, car je
garderai ce secret, et la discrtion, cela n'a pas de prix par le
temps qui court. Votre Majest veut-elle parler  prsent?

-- Vous allez vous botter, monsieur d'Artagnan, et monter 
cheval.

-- Tout de suite?

-- Sous deux jours.

--  la bonne heure, Sire; car j'ai mes affaires  rgler avant le
dpart, surtout s'il y a des coups  recevoir.

-- Cela peut se prsenter.

-- On le prendra. Mais, Sire, vous avez parl  l'avarice, 
l'ambition; vous avez parl au coeur de M. d'Artagnan; vous avez
oubli une chose.

-- Laquelle?

-- Vous n'avez pas parl  la vanit: quand serai-je chevalier des
ordres du roi?

-- Cela vous occupe?

-- Mais, oui. J'ai mon ami Athos qui est tout chamarr, cela
m'offusque.

-- Vous serez chevalier de mes ordres un mois aprs avoir pris le
brevet de capitaine.

-- Ah! ah! dit l'officier rveur, aprs l'expdition?

-- Prcisment.

-- O m'envoie Votre Majest, alors?

-- Connaissez-vous la Bretagne?

-- Non, Sire.

-- Y avez-vous des amis?

-- En Bretagne? Non, ma foi!

-- Tant mieux. Vous connaissez-vous en fortifications?

D'Artagnan sourit.

-- Je crois que oui Sire.

-- C'est--dire que vous pouvez bien distinguer une forteresse
d'avec une simple fortification comme on en permet aux chtelains,
nos vassaux?

-- Je distingue un fort d'avec un rempart, comme on distingue une
cuirasse d'avec une crote de pt, Sire. Est-ce suffisant?

-- Oui, monsieur. Vous allez donc partir.

-- Pour la Bretagne?

-- Oui.

-- Seul?

-- Absolument seul. C'est--dire que vous ne pourrez mme emmener
un laquais.

-- Puis-je demander  Votre Majest pour quelle raison?

-- Parce que, monsieur, vous ferez bien de vous travestir vous-
mme quelquefois en valet de bonne maison. Votre visage est fort
connu en France, monsieur d'Artagnan.

-- Et puis, Sire?

-- Et puis vous vous promnerez par la Bretagne, et vous
examinerez soigneusement les fortifications de ce pays.

-- Les ctes?

-- Aussi les les.

-- Ah!

-- Vous commencerez par Belle-le-en-Mer.

-- Qui est  M. Fouquet? dit d'Artagnan d'un ton srieux, en
levant sur Louis XIV son oeil intelligent.

-- Je crois que vous avez raison, monsieur, et que Belle-le est,
en effet,  M. Fouquet.

-- Alors Votre Majest veut que je sache si Belle-le est une
bonne place?

-- Oui.

-- Si les fortifications en sont neuves ou vieilles?

-- Prcisment.

-- Si par hasard les vassaux de M. le surintendant sont assez
nombreux pour former garnison?

-- Voil ce que je vous demande, monsieur; vous avez mis le doigt
sur la question.

-- Et si l'on ne fortifie pas, Sire?

-- Vous vous promnerez dans la Bretagne, coutant et jugeant.

D'Artagnan se chatouilla la moustache.

-- Je suis espion du roi, dit-il tout net.

-- Non, monsieur.

-- Pardon, Sire, puisque j'pie pour le compte de Votre Majest.

-- Vous allez  la dcouverte, monsieur. Est-ce que si vous
marchiez  la tte de mes mousquetaires, l'pe au poing, pour
clairer un lieu quelconque ou une position de l'ennemi...

 ce mot, d'Artagnan tressaillit invisiblement.

-- ... Est-ce que, continua le roi, vous vous croiriez un espion?

-- Non, non! dit d'Artagnan pensif; la chose change de face quand
on claire l'ennemi; on n'est qu'un soldat... Et si l'on fortifie
Belle-le? ajouta-t-il aussitt.

-- Vous prendrez un plan exact de la fortification.

-- On me laissera entrer?

-- Cela ne me regarde pas, ce sont vos affaires. Vous n'avez donc
pas entendu que je vous rservais un supplment de vingt mille
livres par an, si vous vouliez?

-- Si fait, Sire; mais si l'on ne fortifie pas?

-- Vous reviendrez tranquillement, sans fatiguer votre cheval.

-- Sire, je suis prt.

-- Vous dbuterez demain par aller chez M. le surintendant toucher
le premier quartier de la pension que je vous fais. Connaissez-
vous M. Fouquet?

-- Fort peu, Sire; mais je ferai observer  Votre Majest qu'il
n'est pas trs urgent que je le connaisse.

-- Je vous demande pardon, monsieur; car il vous refusera l'argent
que je veux vous faire toucher, et c'est ce refus que j'attends.

-- Ah! fit d'Artagnan. Aprs, Sire?

-- L'argent refus, vous irez le chercher prs de M. Colbert. 
propos, avez-vous un bon cheval?

-- Un excellent, Sire.

-- Combien le paytes-vous?

-- Cent cinquante pistoles.

-- Je vous l'achte. Voici un bon de deux cents pistoles.

-- Mais il me faut un cheval pour voyager, Sire?

-- Eh bien?

-- Eh bien! vous me prenez le mien.

-- Pas du tout; je vous le donne, au contraire. Seulement, comme
il est  moi et non plus  vous, je suis sr que vous ne le
mnagerez pas.

-- Votre Majest est donc presse?

-- Beaucoup.

-- Alors qui me force d'attendre deux jours?

-- Deux raisons  moi connues.

-- C'est diffrent. Le cheval peut rattraper ces deux jours sur
les huit qu'il a  faire; et puis il y a la poste.

-- Non, non, la poste compromet assez, monsieur d'Artagnan. Allez
et n'oubliez pas que vous tes  moi.

-- Sire, ce n'est pas moi qui l'ai jamais oubli!  quelle heure
prendrai-je cong de Votre Majest aprs-demain?

-- O logez-vous?

-- Je dois loger dsormais au Louvre.

-- Je ne le veux pas. Vous garderez votre logement en ville, je le
paierai. Pour le dpart, je le fixe  la nuit, attendu que vous
devez partir sans tre vu de personne, ou si vous tes vu, sans
qu'on sache que vous tes  moi... Bouche close, monsieur.

-- Votre Majest gte tout ce qu'elle a dit par ce seul mot.

-- Je vous demandais o vous logez, car je ne puis vous envoyer
chercher toujours chez M. le comte de La Fre.

-- Je loge chez M. Planchet, picier, rue des Lombards, 
l'enseigne du Pilon-d'Or.

-- Sortez peu, montrez-vous moins encore et attendez mes ordres.

-- Il faut que j'aille toucher cependant, Sire.

-- C'est vrai; mais pour aller  la surintendance, o vont tant de
gens, vous vous mlerez  la foule.

-- Il me manque les bons pour toucher, Sire.

-- Les voici.

Le roi signa.

D'Artagnan regarda pour s'assurer de la rgularit.

-- C'est de l'argent, dit-il, et l'argent se lit ou se compte.

-- Adieu, monsieur d'Artagnan, ajouta le roi; je pense que vous
m'avez bien compris?

-- Moi, j'ai compris que Votre Majest m'envoie  Belle-le-en-
Mer, voil tout.

-- Pour savoir?...

-- Pour savoir comment vont les travaux de M. Fouquet; voil tout.

-- Bien; j'admets que vous soyez pris?

-- Moi, je ne l'admets pas, rpliqua hardiment le Gascon.

-- J'admets que vous soyez tu? poursuivit le roi.

-- Ce n'est pas probable, Sire.

-- Dans le premier cas, vous ne parlez pas; dans le second, aucun
papier ne parle sur vous.

D'Artagnan haussa les paules sans crmonie, et prit cong du roi
en se disant: La pluie d'Angleterre continue! restons sous la
gouttire.


Chapitre LIV -- Les maisons de M. Fouquet


Tandis que d'Artagnan revenait chez Planchet, la tte bourrele et
alourdie par tout ce qui venait de lui arriver, il se passait une
scne d'un tout autre genre et qui cependant n'est pas trangre 
la conversation que notre mousquetaire venait d'avoir avec le roi.
Seulement, cette scne avait lieu hors Paris, dans une maison que
possdait le surintendant Fouquet dans le village de Saint-Mand.

Le ministre venait d'arriver  cette maison de campagne, suivi de
son premier commis, lequel portait un norme portefeuille plein de
papiers  examiner et d'autres attendant la signature. Comme il
pouvait tre cinq heures du soir, les matres avaient dn, le
souper se prparait pour vingt convives subalternes. Le
surintendant ne s'arrta point, en descendant de voiture. Il
franchit du mme bond le seuil de la porte, traversa les
appartements et gagna son cabinet, o il dclara qu'il s'enfermait
pour travailler, dfendant qu'on le dranget pour quelque chose
que ce ft, except pour ordre du roi.

En effet, aussitt cet ordre donn, Fouquet s'enferma, et deux
valets de pied furent placs en sentinelle  sa porte.

Alors Fouquet poussa un verrou, lequel dplaait un panneau qui
murait l'entre, et qui empchait que rien de ce qui se passait
dans ce cabinet ft vu ou entendu. Mais contre toute probabilit,
c'tait bien pour s'enfermer que Fouquet s'enfermait ainsi; car il
alla droit  son bureau, s'y assit, ouvrit le portefeuille et se
mit  faire un choix dans la masse norme de papiers qu'il
renfermait. Il n'y avait pas dix minutes qu'il tait entr, et que
toutes les prcautions que nous avons dites avaient t prises,
quand le bruit rpt de plusieurs petits coups gaux frappa son
oreille, et parut appeler toute son attention.

Fouquet redressa la tte, tendit l'oreille et couta. Les petits
coups continurent. Alors le travailleur se leva avec un lger
mouvement d'impatience, et marcha droit  une glace derrire
laquelle les coups taient frapps par une main ou par un
mcanisme invisible.

C'tait une grande glace prise dans un panneau. Trois autres
glaces absolument pareilles compltaient la symtrie de
l'appartement.

Rien ne distinguait celle-l des autres.  n'en pas douter, ces
petits coups ritrs taient un signal; car au moment o Fouquet
approchait de la glace en coutant, le mme bruit se renouvela et
dans la mme mesure.

-- Oh! oh! murmura le surintendant avec surprise; qui donc est l-
bas? Je n'attendais personne aujourd'hui.

Et, sans doute pour rpondre au signal qui avait t fait, le
surintendant tira un clou dor dans cette mme glace et l'agita
trois fois. Puis, revenant  sa place et se rasseyant:

-- Ma foi, qu'on attende, dit-il.

Et se replongeant dans l'ocan de papier droul devant lui, il ne
parut songer qu'au travail. En effet, avec une rapidit
incroyable, une lucidit merveilleuse, Fouquet dchiffrait les
papiers les plus longs, les critures les plus compliques, les
corrigeant, les annotant d'une plume emporte comme par la fivre,
et l'ouvrage fondant entre ses doigts, les signatures, les
chiffres, les renvois se multipliaient comme si dix commis, c'est-
-dire cent doigts et dix cerveaux, eussent fonctionn, au lieu de
cinq doigts et du seul esprit de cet homme.

De temps en temps seulement, Fouquet, abm dans ce travail,
levait la tte pour jeter un coup d'oeil furtif sur une horloge
place en face de lui.

C'est que Fouquet se donnait sa tche; c'est que, cette tche une
fois donne, en une heure de travail il faisait, lui, ce qu'un
autre n'et point accompli dans sa journe: toujours certain, par
consquent, pourvu qu'il ne ft point drang, d'arriver au but
dans le dlai que son activit dvorante avait fix. Mais, au
milieu de ce travail ardent, les coups secs du petit timbre plac
derrire la glace retentirent encore une fois, plus presss, et
par consquent plus instants.

-- Allons, il parat que la dame s'impatiente, dit Fouquet;
voyons, voyons, du calme, ce doit tre la comtesse; mais non, la
comtesse est  Rambouillet pour trois jours. La prsidente, alors.
Oh! la prsidente ne prendrait point de ces grands airs; elle
sonnerait bien humblement, puis elle attendrait mon bon plaisir.
Le plus clair de tout cela, c'est que je ne puis savoir qui cela
peut tre, mais que je sais bien qui cela n'est pas. Et puisque ce
n'est pas vous, marquise, puisque ce ne peut tre vous, foin de
tout autre!

Et il poursuivit sa besogne, malgr les appels ritrs du timbre.
Cependant, au bout d'un quart d'heure, l'impatience gagna Fouquet
 son tour; il brla plutt qu'il n'acheva le reste de son
ouvrage, repoussa ses papiers dans le portefeuille, et donnant un
coup d'oeil  son miroir, tandis que les petits coups continuaient
plus presss que jamais:

-- Oh! oh! dit-il, d'o vient cette fougue? Qu'est-il arriv, et
quelle est l'Ariane qui m'attend avec une pareille impatience?
Voyons.

Alors il appuya le bout de son doigt sur le clou parallle  celui
qu'il avait tir. Aussitt la glace joua comme le battant d'une
porte et dcouvrit un placard assez profond, dans lequel le
surintendant disparut comme dans une vaste bote. L, il poussa un
nouveau ressort, qui ouvrit, non pas une planche, mais un bloc de
muraille, et sortit par cette tranche, laissant la porte se
refermer d'elle-mme.

Alors Fouquet descendit une vingtaine de marches qui s'enfonaient
en tournoyant sous la terre, et trouva un long souterrain dall et
clair par des meurtrires imperceptibles. Les parois de ce
souterrain taient couvertes de dalles, et le sol de tapis. Ce
souterrain passait sous la rue mme qui sparait la maison de
Fouquet du parc de Vincennes. Au bout du souterrain tournoyait un
escalier parallle  celui par lequel Fouquet tait descendu. Il
monta cet autre escalier, entra par le moyen d'un ressort pos
dans un placard semblable  celui de son cabinet, et, de ce
placard, il passa dans une chambre absolument vide, quoique
meuble avec une suprme lgance.

Une fois entr, il examina soigneusement si la glace fermait sans
laisser de trace, et, content sans doute de son observation, il
alla ouvrir,  l'aide d'une petite cl de vermeil, les triples
tours d'une porte situe en face de lui.

Cette fois, la porte ouvrait sur un beau cabinet meubl
somptueusement et dans lequel se tenait assise sur des coussins
une femme d'une beaut suprme, qui, au bruit des verrous, se
prcipita vers Fouquet.

-- Ah! mon Dieu! s'cria celui-ci reculant d'tonnement: madame la
marquise de Bellire, vous, vous ici!

-- Oui, murmura la marquise; oui, moi, monsieur.

-- Marquise, chre marquise, ajouta Fouquet prt  se prosterner.
Ah! mon Dieu! mais comment donc tes-vous venue? Et moi qui vous
ai fait attendre!

-- Bien longtemps, monsieur, oh! oui, bien longtemps.

-- Je suis assez heureux pour que cette attente vous ait dur,
marquise?

-- Une ternit, monsieur; oh! j'ai sonn plus de vingt fois;
n'entendiez vous pas?

-- Marquise, vous tes ple, vous tes tremblante.

-- N'entendiez-vous donc pas qu'on vous appelait?

-- Oh! si fait, j'entendais bien, madame; mais je ne pouvais
venir. Comment supposer que ce ft vous, aprs vos rigueurs, aprs
vos refus? Si j'avais pu souponner le bonheur qui m'attendait,
croyez-le bien, marquise, j'eusse tout quitt pour venir tomber 
vos genoux, comme je le fais en ce moment.

La marquise regarda autour d'elle.

-- Sommes-nous bien seuls, monsieur? demanda-t-elle.

-- Oh! oui, madame, je vous en rponds.

-- En effet, dit la marquise tristement.

-- Vous soupirez?

-- Que de mystres, que de prcautions, dit la marquise avec une
lgre amertume et comme on voit que vous craignez de laisser
souponner vos amours!

-- Aimeriez-vous mieux que je les affichasse?

-- Oh! non, et c'est d'un homme dlicat, dit la marquise en
souriant.

-- Voyons, voyons, marquise, pas de reproches, je vous en supplie!

-- Des reproches, ai-je le droit de vous en faire?

-- Non, malheureusement non; mais, dites-moi, vous, que depuis un
an j'aime sans retour et sans espoir...

-- Vous vous trompez: sans espoir, c'est vrai; mais sans retour,
non.

-- Oh! pour moi,  l'amour, il n'y a qu'une preuve, et cette
preuve, je l'attends encore.

-- Je viens vous l'apporter, monsieur.

Fouquet voulut entourer la marquise de ses bras, mais elle se
dgagea d'un geste.

-- Vous tromperez-vous donc toujours, monsieur, et n'accepterez-
vous pas de moi la seule chose que je veuille vous donner, le
dvouement?

-- Ah! vous ne m'aimez pas, alors; le dvouement n'est qu'une
vertu, l'amour est une passion.

-- coutez-moi, monsieur, je vous en supplie; je ne serais pas
venue ici sans un motif grave, vous le comprenez bien.

-- Peu m'importe le motif, puisque vous voil, puisque je vous
parle, puisque je vous vois.

-- Oui, vous avez raison, le principal est que j'y sois, sans que
personne m'ait vue, et que je puisse vous parler.

Fouquet se laissa tomber  deux genoux.

-- Parlez, parlez, madame, dit-il, je vous coute.

La marquise regardait Fouquet  ses genoux, et il y avait dans les
regards de cette femme une trange expression d'amour et de
mlancolie.

-- Oh! murmura-t-elle enfin, que je voudrais tre celle qui a le
droit de vous voir  chaque minute, de vous parler  chaque
instant! Que je voudrais tre celle qui veille sur vous, celle qui
n'a pas besoin de mystrieux ressorts pour appeler, pour faire
apparatre comme un sylphe l'homme qu'elle aime, pour le regarder
une heure, et puis le voir disparatre dans les tnbres, d'un
mystre encore plus trange  sa sortie qu'il n'tait  son
arrive. Oh!... c'est une femme bien heureuse.

-- Par hasard, marquise, dit Fouquet en souriant, parleriez-vous
de ma femme?

-- Oui, certes, j'en parle.

-- Eh bien! n'enviez pas son sort, marquise; de toutes les femmes
avec lesquelles je suis en relations, Mme Fouquet est celle qui me
voit le moins, qui me parle le moins et qui a le moins de
confidences avec moi.

-- Au moins, monsieur, n'en est-elle pas rduite  appuyer, comme
je l'ai fait, la main sur un ornement de glace pour vous faire
venir; au moins ne lui rpondez-vous pas par ce bruit mystrieux,
effrayant, d'un timbre dont le ressort vient je ne sais d'o; au
moins ne lui avez-vous jamais dfendu de chercher  percer le
secret de ces communications, sous peine de voir se rompre 
jamais votre liaison avec elle, comme vous le dfendez  celles
qui sont venues ici avant moi et qui y viendront aprs moi.

-- Ah! chre marquise, que vous tes injuste et que vous savez peu
ce que vous faites en rcriminant contre le mystre! c'est avec le
mystre seulement que l'on peut aimer sans trouble, c'est avec
l'amour sans trouble qu'on peut tre heureux. Mais revenons 
vous,  ce dvouement dont vous me parliez, ou plutt trompez-moi,
marquise, et me laissez croire que ce dvouement, c'est de
l'amour.

-- Tout  l'heure, reprit la marquise en passant sur ses yeux
cette main modele sur les plus suaves contours de l'antique, tout
 l'heure j'tais prte  parler, mes ides taient nettes,
hardies; maintenant, je suis tout interdite, toute trouble, toute
tremblante; je crains de venir vous apporter une mauvaise
nouvelle.

-- Si c'est  cette mauvaise nouvelle que je dois votre prsence,
marquise, que cette mauvaise nouvelle soit la bienvenue; ou
plutt, marquise, puisque vous voil, puisque vous m'avouez que je
ne vous suis pas tout  fait indiffrent, laissons de ct cette
mauvaise nouvelle, et ne parlons que de vous.

-- Non, non, au contraire, demandez-la-moi; exigez que je vous la
dise  l'instant, que je ne me laisse dtourner par aucun
sentiment; Fouquet, mon ami, il y va d'un intrt immense.

-- Vous m'tonnez, marquise; je dirai mme plus, vous me faites
presque peur, vous, si srieuse, si rflchie, vous qui connaissez
si bien le monde o nous vivons. C'est donc grave.

-- Oh! trs grave, coutez!

-- D'abord, comment tes-vous venue ici?

-- Vous le saurez tout  l'heure; mais, d'abord, au plus press.

-- Dites, marquise, dites! Je vous en supplie, prenez en piti mon
impatience.

-- Vous savez que M. Colbert est nomm intendant des finances?

-- Bah! Colbert, le petit Colbert?

-- Oui, Colbert, le petit Colbert.

-- Le factotum de M. de Mazarin?

-- Justement.

-- Eh bien! que voyez-vous l d'effrayant, chre marquise? Le
petit Colbert intendant, c'est tonnant, j'en conviens, mais ce
n'est pas terrible.

-- Croyez-vous que le roi ait donn, sans motifs pressants, une
pareille place  celui que vous appelez un petit cuistre?

-- D'abord, est-ce bien vrai que le roi la lui ait donne.

-- On le dit.

-- Qui le dit?

-- Tout le monde.

-- Tout le monde, ce n'est personne; citez-moi quelqu'un qui
puisse tre bien inform et qui le dise.

-- Mme Vanel.

-- Ah! vous commencez  m'effrayer, en effet, dit Fouquet en
riant; le fait est que si quelqu'un est bien renseign, ou doit
tre bien renseign, c'est la personne que vous nommez.

-- Ne dites pas de mal de la pauvre Marguerite, monsieur Fouquet,
car elle vous aime toujours.

-- Bah! vraiment? C'est  ne pas croire. Je pensais que ce petit
Colbert, comme vous disiez tout  l'heure, avait pass par-dessus
cet amour-l et l'avait empreint d'une tache d'encre ou d'une
couche de crasse.

-- Fouquet, Fouquet, voil donc comme vous tes pour celles que
vous abandonnez?

-- Allons, n'allez-vous pas prendre la dfense de Mme Vanel,
marquise?

-- Oui, je la prendrai; car, je vous le rpte, elle vous aime
toujours, et la preuve, c'est qu'elle vous sauve.

-- Par votre entremise, marquise; c'est adroit  elle. Nul ange ne
pourrait m'tre plus agrable, et me mener plus srement au salut.
Mais d'abord, comment connaissez-vous Marguerite?

-- C'est mon amie de couvent.

-- Et vous dites donc qu'elle vous a annonc que M. Colbert tait
nomm intendant?

-- Oui.

-- Eh bien! clairez-moi, marquise; voil M. Colbert intendant,
soit. En quoi un intendant, c'est--dire mon subordonn, mon
commis, peut-il me porter ombrage ou prjudice, ft-ce M. Colbert?

-- Vous ne rflchissez pas, monsieur,  ce qu'il parat, rpondit
la marquise.

--  quoi?

--  ceci: que M. Colbert vous hait.

-- Moi! s'cria Fouquet. Eh! mon Dieu! marquise, d'o sortez-vous
donc? Mais, tout le monde me hait, celui-l comme les autres.

-- Celui-l plus que les autres.

-- Plus que les autres, soit.

-- Il est ambitieux.

-- Qui ne l'est pas, marquise?

-- Oui; mais  lui son ambition n'a pas de borne.

-- Je le vois bien, puisqu'il a tendu  me succder prs de
Mme Vanel.

-- Et qu'il a russi; prenez-y garde.

-- Voudriez-vous dire qu'il a la prtention de passer d'intendant
surintendant?

-- N'en avez-vous pas eu dj la crainte?

-- Oh! oh! fit Fouquet, me succder prs de Mme Vanel, soit; mais
prs du roi, c'est autre chose. La France ne s'achte pas si
facilement que la femme d'un matre des comptes.

-- Eh! monsieur, tout s'achte; quand ce n'est point par l'or,
c'est par l'intrigue.

-- Vous savez bien le contraire, vous, madame, vous  qui j'ai
offert des millions.

-- Il fallait, au lieu de ces millions, Fouquet, m'offrir un amour
vrai, unique, absolu; j'eusse accept. Vous voyez bien que tout
s'achte, si ce n'est pas d'une faon, c'est de l'autre.

-- Ainsi M. Colbert,  votre avis, est en train de marchander ma
place de surintendant? Allons, allons, marquise, tranquillisez-
vous, il n'est pas encore assez riche pour l'acheter.

-- Mais s'il vous la vole?

-- Ah! ceci est autre chose. Malheureusement, avant que d'arriver
 moi, c'est--dire au corps de la place, il faut dtruire, il
faut battre en brche les ouvrages avancs, et je suis diablement
bien fortifi, marquise.

-- Et ce que vous appelez vos ouvrages avancs, ce sont vos
cratures, n'est-ce pas, ce sont vos amis?

-- Justement.

-- Et M. d'Emerys est-il de vos cratures?

-- Oui.

-- M. Lyodot est-il de vos amis?

-- Certainement.

-- M. de Vanin?

-- Oh! M. de Vanin, qu'on en fasse ce que l'on voudra, mais ...

-- Mais?...

-- Mais qu'on ne touche pas aux autres.

-- Eh bien! si vous voulez qu'on ne touche point  MM. d'Emerys et
Lyodot, il est temps de vous y prendre.

-- Qui les menace?

-- Voulez-vous m'entendre maintenant?

-- Toujours, marquise.

-- Sans m'interrompre?

-- Parlez.

-- Eh bien! ce matin, Marguerite m'a envoy chercher.

-- Ah!

-- Oui.

-- Et que vous voulait-elle?

-- Je n'ose voir M. Fouquet moi-mme, m'a-t-elle dit.

-- Bah! pourquoi? pense-t-elle que je lui eusse fait des
reproches? Pauvre femme, elle se trompe bien, mon Dieu!

-- Voyez-le, vous, et dites-lui qu'il se garde de M. de Colbert.

-- Comment, elle me fait prvenir de me garder de son amant?

-- Je vous ai dit qu'elle vous aime toujours.

-- Aprs, marquise?

-- M. de Colbert, a-t-elle ajout, est venu il y a deux heures
m'annoncer qu'il tait intendant.

-- Je vous ai dj dit, marquise, que M. de Colbert n'en serait
que mieux sous ma main.

-- Oui, mais ce n'est pas le tout: Marguerite est lie, comme vous
savez, avec Mme d'Emerys et Mme Lyodot.

-- Oui.

-- Eh bien! M. de Colbert lui a fait de grandes questions sur la
fortune de ces deux messieurs, sur le degr de dvouement qu'ils
vous portent.

-- Oh! quant  ces deux-l, je rponds d'eux; il faudra les tuer
pour qu'ils ne soient plus  moi.

-- Puis, comme Mme Vanel a t oblige, pour recevoir une visite,
de quitter un instant M. Colbert, et que M. Colbert est un
travailleur,  peine le nouvel intendant est-il rest seul, qu'il
a tir un crayon de sa poche, et, comme il y avait du papier sur
une table, s'est mis  crayonner des notes.

-- Des notes sur Emerys et Lyodot?

-- Justement.

-- Je serais curieux de savoir ce que disaient ces notes.

-- C'est justement ce que je viens vous apporter.

-- Mme Vanel a pris les notes de Colbert et me les envoie?

-- Non, mais, par un hasard qui ressemble  un miracle, elle a un
double de ces notes.

-- Comment cela?

-- coutez. Je vous ai dit que Colbert avait trouv du papier sur
une table?

-- Oui.

-- Qu'il avait tir un crayon de sa poche?

-- Oui.

-- Et avait crit sur ce papier?

-- Oui.

-- Eh bien! ce crayon tait de mine de plomb, dur par consquent:
il a marqu en noir sur la premire feuille et, sur la seconde, a
trac son empreinte en blanc.

-- Aprs?

-- Colbert, en dchirant la premire feuille, n'a pas song  la
seconde.

-- Eh bien?

-- Eh bien! sur la seconde on pouvait lire ce qui avait t crit
sur la premire; Mme Vanel l'a lu et m'a envoy chercher.

-- Ah!

-- Puis, aprs s'tre assure que j'tais pour vous une amie
dvoue, elle m'a donn le papier et m'a dit le secret de cette
maison.

-- Et ce papier? dit Fouquet en se troublant quelque peu.

-- Le voil, monsieur; lisez, dit la marquise.

Fouquet lut: Noms des traitants  faire condamner par la Chambre
de justice: d'Emerys, ami de M. F. ...; Lyodot, ami de M. F. ...;
de Vanin, indif.

-- D'Emerys! Lyodot! s'cria Fouquet en relisant.

-- Amis de M. F., indiqua du doigt la marquise.

-- Mais que veulent dire ces mots:  faire condamner par la
Chambre de justice?

-- Dame! fit la marquise, c'est clair, ce me semble. D'ailleurs,
vous n'tes pas au bout. Lisez, lisez.

Fouquet continua: Les deux premiers,  mort, le troisime 
renvoyer, avec MM. d'Hautemont et de La Valette, dont les biens
seront seulement confisqus.

-- Grand Dieu! s'cria Fouquet,  mort,  mort, Lyodot et
d'Emerys! Mais, quand mme la Chambre de justice les condamnerait
 mort, le roi ne ratifiera pas leur condamnation, et l'on
n'excute pas sans la signature du roi.

-- Le roi a fait M. Colbert intendant.

-- Oh! s'cria Fouquet, comme s'il entrevoyait sous ses pieds un
abme aperu, impossible! impossible! Mais qui a pass un crayon
sur les traces de celui de M. Colbert.

-- Moi. J'avais peur que le premier trait ne s'effat.

-- Oh! je saurai tout.

-- Vous ne saurez rien, monsieur; vous mprisez trop votre ennemi
pour cela.

-- Pardonnez-moi, chre marquise, excusez-moi; oui, M. Colbert est
mon ennemi, je le crois; oui, M. Colbert est un homme  craindre,
je l'avoue. Mais... mais, j'ai le temps, et puisque vous voil,
puisque vous m'avez assur de votre dvouement, puisque vous
m'avez laiss entrevoir votre amour, puisque nous sommes seuls...

-- Je suis venue pour vous sauver, monsieur Fouquet, et non pour
me perdre, dit la marquise en se relevant; ainsi, gardez-vous...

-- Marquise, en vrit, vous vous effrayez par trop, et  moins
que cet effroi ne soit un prtexte...

-- C'est un coeur profond que ce M. Colbert! gardez-vous...

Fouquet se redressa  son tour.

-- Et moi? demanda-t-il.

-- Oh! vous, vous n'tes qu'un noble coeur. Gardez-vous! gardez-
vous!

-- Ainsi?

-- J'ai fait ce que je devais faire, mon ami, au risque de me
perdre de rputation. Adieu!

-- Non pas adieu, au revoir!

-- Peut-tre, dit la marquise.

Et, donnant sa main  baiser  Fouquet, elle s'avana si
rsolument vers la porte que Fouquet n'osa lui barrer le passage.
Quant  Fouquet, il reprit, la tte incline et avec un nuage au
front, la route de ce souterrain le long duquel couraient les fils
de mtal qui communiquaient d'une maison  l'autre, transmettant,
au revers des deux glaces, les dsirs et les appels des deux
correspondants.


Chapitre LV -- L'abb Fouquet


Fouquet se hta de repasser chez lui par le souterrain et de faire
jouer le ressort du miroir.  peine fut-il dans son cabinet, qu'il
entendit heurter  la porte; en mme temps une voix bien connue
criait:

-- Ouvrez, monseigneur, je vous prie, ouvrez.

Fouquet, par un mouvement rapide, rendit un peu d'ordre  tout ce
qui pouvait dceler son agitation et son absence; il parpilla les
papiers sur le bureau, prit une plume dans sa main, et  travers
la porte, pour gagner du temps:

-- Qui tes-vous? demanda-t-il.

-- Quoi! Monseigneur ne me reconnat pas? rpondit la voix.

Si fait, dit en lui-mme Fouquet, si fait, mon ami, je te
reconnais  merveille!

Et tout haut:

-- N'tes-vous pas Gourville?

-- Mais oui, monseigneur.

Fouquet se leva jeta un dernier regard sur une de ses glaces, alla
 la porte, poussa le verrou, et Gourville entra.

-- Ah! monseigneur, monseigneur, dit-il, quelle cruaut!

-- Pourquoi?

-- Voil un quart d'heure que je vous supplie d'ouvrir et que vous
ne me rpondez mme pas.

-- Une fois pour toutes, vous savez bien que je ne veux pas tre
drang lorsque je travaille. Or, bien que vous fassiez exception,
Gourville, je veux, pour les autres, que ma consigne soit
respecte.

-- Monseigneur, en ce moment, consignes, portes, verrous et
murailles, j'eusse tout bris, renvers, enfonc.

-- Ah! ah! il s'agit donc d'un grand vnement? demanda Fouquet.

-- Oh! je vous en rponds, monseigneur! dit Gourville.

-- Et quel est cet vnement? reprit Fouquet un peu mu du trouble
de son plus intime confident.

-- Il y a une Chambre de justice secrte, monseigneur.

-- Je le sais bien; mais s'assemble-t-elle, Gourville?

-- Non seulement elle s'assemble, mais encore elle a rendu un
arrt... monseigneur.

-- Un arrt! fit le surintendant avec un frissonnement et une
pleur qu'il ne put cacher. Un arrt! Et contre qui?

-- Contre deux de vos amis.

-- Lyodot, d'Emerys, n'est-ce pas?

-- Oui, monseigneur.

-- Mais arrt de quoi?

-- Arrt de mort.

-- Rendu! Oh! vous vous trompez, Gourville, et c'est impossible.

-- Voici la copie de cet arrt que le roi doit signer aujourd'hui,
si toutefois il ne l'a point sign dj.

Fouquet saisit avidement le papier, le lut et le rendit 
Gourville.

-- Le roi ne signera pas, dit-il.

Gourville secoua la tte.

-- Monseigneur, M. Colbert est un hardi conseiller; ne vous y fiez
pas.

-- Encore M. Colbert! s'cria Fouquet; ! pourquoi ce nom vient-
il  tout propos tourmenter depuis deux ou trois jours mes
oreilles? C'est par trop d'importance, Gourville, pour un sujet si
mince. Que M. Colbert paraisse, je le regarderai; qu'il lve la
tte, je l'craserai; mais vous comprenez qu'il me faut au moins
une asprit pour que mon regard s'arrte, une surface pour que
mon pied se pose.

-- Patience, monseigneur; car vous ne savez pas ce que vaut
Colbert... tudiez-le vite; il en est de ce sombre financier comme
des mtores que l'oeil ne voit jamais compltement avant leur
invasion dsastreuse; quand on les sent, on est mort.

-- Oh! Gourville, c'est beaucoup, rpliqua Fouquet en souriant;
permettez-moi, mon ami, de ne pas m'pouvanter avec cette
facilit; mtore, M. Colbert! Corbleu! nous entendrons le
mtore... Voyons, des actes, et non des mots. Qu'a-t-il fait?

-- Il a command deux potences chez l'excuteur de Paris, rpondit
simplement Gourville.

Fouquet leva la tte, et un clair passa dans ses yeux.

-- Vous tes sr de ce que vous dites? s'cria-t-il.

-- Voici la preuve, monseigneur.

Et Gourville tendit au surintendant une note communique par l'un
des secrtaires de l'Htel de Ville, qui tait  Fouquet.

-- Oui, c'est vrai, murmura le ministre, l'chafaud se dresse...
mais le roi n'a pas sign, Gourville, le roi ne signera pas.

-- Je le saurai tantt, dit Gourville.

-- Comment cela?

-- Si le roi a sign, les potences seront expdies ce soir 
l'Htel de Ville, afin d'tre tout  fait dresses demain matin.

-- Mais non, non! s'cria encore une fois Fouquet; vous vous
trompez tous, et me trompez  mon tour; avant-hier matin, Lyodot
me vint voir; il y a trois jours je reus un envoi de vin de
Syracuse de ce pauvre d'Emerys.

-- Qu'est-ce que cela prouve? rpliqua Gourville, sinon que la
Chambre de justice s'est assemble secrtement, a dlibr en
l'absence des accuss, et que toute la procdure tait faite quand
on les a arrts.

-- Mais ils sont donc arrts?

-- Sans doute.

-- Mais o, quand, comment ont-ils t arrts?

-- Lyodot, hier au point du jour; d'Emerys, avant-hier au soir,
comme il revenait de chez sa matresse; leur disparition n'avait
inquit personne; mais tout  coup Colbert a lev le masque et
fait publier la chose; on le crie  son de trompe en ce moment
dans les rues de Paris, et, en vrit, monseigneur, il n'y a plus
gure que vous qui ne connaissiez pas l'vnement.

Fouquet se mit  marcher dans la chambre avec une inquitude de
plus en plus douloureuse.

-- Que dcidez-vous, monseigneur? dit Gourville.

-- S'il en tait ainsi, j'irais chez le roi, s'cria Fouquet.
Mais, pour aller au Louvre, je veux passer auparavant  l'Htel de
Ville. Si l'arrt a t sign, nous verrons!

Gourville haussa les paules.

-- Incrdulit! dit-il, tu es la peste de tous les grands esprits!

-- Gourville!

-- Oui, continua-t-il, et tu les perds, comme la contagion tue les
sants les plus robustes, c'est--dire en un instant.

-- Partons, s'cria Fouquet; faites ouvrir, Gourville.

-- Prenez garde, dit celui-ci, M. l'abb Fouquet est l.

-- Ah! mon frre, rpliqua Fouquet d'un ton chagrin, il est l? il
sait donc quelque mauvaise nouvelle qu'il est tout joyeux de
m'apporter, comme  son habitude? Diable! si mon frre est l, mes
affaires vont mal, Gourville; que ne me disiez-vous cela plus tt,
je me fusse plus facilement laiss convaincre.

-- Monseigneur le calomnie, dit Gourville en riant; s'il vient, ce
n'est pas dans une mauvaise intention.

-- Allons, voil que vous l'excusez, s'cria Fouquet; un garon
sans coeur, sans suite d'ides, un mangeur de tous biens.

-- Il vous sait riche.

-- Et il veut ma ruine.

-- Non; il veut votre bourse. Voil tout.

-- Assez! Assez! Cent mille cus par mois pendant deux ans!
Corbleu! c'est moi qui paie, Gourville, et je sais mes chiffres.

Gourville se mit  rire d'un air silencieux et fin.

-- Oui, vous voulez dire que c'est le roi, fit le surintendant;
ah! Gourville, voil une vilaine plaisanterie; ce n'est pas le
lieu.

-- Monseigneur, ne vous fchez pas.

-- Allons donc! Qu'on renvoie l'abb Fouquet, je n'ai pas le sou.

Gourville fit un pas vers la porte.

-- Il est rest un mois sans me voir, continua Fouquet; pourquoi
ne resterait-il pas deux mois?

-- C'est qu'il se repent de vivre en mauvaise compagnie, dit
Gourville, et qu'il vous prfre  tous ses bandits.

-- Merci de la prfrence. Vous faites un trange avocat,
Gourville, aujourd'hui... avocat de l'abb Fouquet!

-- Eh! mais toute chose et tout homme ont leur bon ct, leur ct
utile, monseigneur.

-- Les bandits que l'abb solde et grise ont leur ct utile?
Prouvez-le-moi donc.

-- Vienne la circonstance, monseigneur, et vous serez bienheureux
de trouver ces bandits sous votre main.

-- Alors tu me conseilles de me rconcilier avec M. l'abb? dit
ironiquement Fouquet.

-- Je vous conseille, monseigneur, de ne pas vous brouiller avec
cent ou cent vingt garnements qui, en mettant leurs rapires bout
 bout, feraient un cordon d'acier capable d'enfermer trois mille
hommes.

Fouquet lana un coup d'oeil profond  Gourville, et passant
devant lui:

-- C'est bien; qu'on introduise M. l'abb Fouquet, dit-il aux
valets de pied. Vous avez raison, Gourville.

Deux minutes aprs, l'abb parut avec de grandes rvrences sur le
seuil de la porte.

C'tait un homme de quarante  quarante-cinq ans, moiti homme
d'glise, moiti homme de guerre, un spadassin greff sur un abb;
on voyait qu'il n'avait pas d'pe au ct, mais on sentait qu'il
avait des pistolets. Fouquet le salua en frre an, moins qu'en
ministre.

-- Qu'y a-t-il pour votre service, dit-il, monsieur l'abb?

-- Oh! oh! comme vous dites cela, mon frre!

-- Je vous dis cela comme un homme press, monsieur.

L'abb regarda malicieusement Gourville, anxieusement Fouquet, et
dit:

-- J'ai trois cents pistoles  payer  M. de Bregi ce soir...
Dette de jeu, dette sacre.

-- Aprs? dit Fouquet bravement, car il comprenait que l'abb
Fouquet ne l'et point drang pour une pareille misre.

-- Mille  mon boucher, qui ne veut plus fournir.

-- Aprs?

-- Douze cents au tailleur d'habits... continua l'abb: le drle
m'a fait reprendre sept habits de mes gens, ce qui fait que mes
livres sont compromises, et que ma matresse parle de me
remplacer par un traitant, ce qui serait humiliant pour l'glise.

-- Qu'y a-t-il encore? dit Fouquet.

-- Vous remarquerez, monsieur, dit humblement l'abb, que je n'ai
rien demand pour moi.

-- C'est dlicat, monsieur, rpliqua Fouquet; aussi, comme vous
voyez, j'attends.

-- Et je ne demande rien; oh! non... Ce n'est pas faute pourtant
de chmer... je vous en rponds.

Le ministre rflchit un moment.

-- Douze cents pistoles au tailleur d'habits, dit-il; ce sont bien
des habits, ce me semble?

-- J'entretiens cent hommes! dit firement l'abb; c'est une
charge, je crois.

-- Pourquoi cent hommes? dit Fouquet; est-ce que vous tes un
Richelieu ou un Mazarin pour avoir cent hommes de garde?  quoi
vous servent ces cent hommes? Parlez, dites!

-- Vous me le demandez? s'cria l'abb Fouquet; ah! comment pouvez
vous faire une question pareille, pourquoi j'entretiens cent
hommes? Ah!

-- Mais oui, je vous fais cette question. Qu'avez-vous  faire de
cent hommes? Rpondez!

-- Ingrat! continua l'abb s'affectant de plus en plus.

-- Expliquez-vous.

-- Mais, monsieur le surintendant, je n'ai besoin que d'un valet
de chambre, moi, et encore, si j'tais seul, me servirais-je moi-
mme; mais vous, vous qui avez tant d'ennemis... cent hommes ne me
suffisent pas pour vous dfendre. Cent hommes!... il en faudrait
dix mille. J'entretiens donc tout cela pour que dans les endroits
publics, pour que dans les assembles, nul n'lve la voix contre
vous; et sans cela, monsieur, vous seriez charg d'imprcations,
vous seriez dchir  belles dents, vous ne dureriez pas huit
jours, non, pas huit jours, entendez-vous?

-- Ah! je ne savais pas que vous me fussiez un pareil champion,
monsieur l'abb.

-- Vous en doutez! s'cria l'abb. coutez donc ce qui est arriv.
Pas plus tard qu'hier, rue de la Huchette, un homme marchandait un
poulet.

-- Eh bien! en quoi cela me nuisait-il, l'abb?

-- En ceci. Le poulet n'tait pas gras. L'acheteur refusa d'en
donner dix-huit sous, en disant qu'il ne pouvait payer dix-huit
sous la peau d'un poulet dont M. Fouquet avait pris toute la
graisse.

-- Aprs?

-- Le propos fit rire, continua l'abb, rire  vos dpens, mort de
tous les diables! et la canaille s'amassa. Le rieur ajouta ces
mots: Donnez-moi un poulet nourri par M. Colbert,  la bonne
heure! et je le paierai ce que vous voudrez. Et aussitt l'on
battit des mains. Scandale affreux! vous comprenez; scandale qui
force un frre  se voiler le visage.

Fouquet rougit.

-- Et vous vous le voiltes? dit le surintendant.

-- Non; car justement, continua l'abb, j'avais un de mes hommes
dans la foule; une nouvelle recrue qui vient de province, un
M. de Menneville que j'affectionne. Il fendit la presse, en disant
au rieur: -- Mille barbes! monsieur le mauvais plaisant, tope un
coup d'pe au Colbert! -- Tope et tingue au Fouquet! rpliqua le
rieur. Sur quoi ils dgainrent devant la boutique du rtisseur,
avec une haie de curieux autour d'eux et cinq cents curieux aux
fentres.

-- Eh bien? dit Fouquet.

-- Eh bien! monsieur, mon Menneville embrocha le rieur au grand
bahissement de l'assistance, et dit au rtisseur: -- Prenez ce
dindon, mon ami, il est plus gras que votre poulet. Voil,
monsieur, acheva l'abb triomphalement,  quoi je dpense mes
revenus; je soutiens l'honneur de la famille, monsieur.

Fouquet baissa la tte.

-- Et j'en ai cent comme cela, poursuivit l'abb.

-- Bien, dit Fouquet; donnez votre addition  Gourville et restez
ici ce soir, chez moi.

-- On soupe?

-- On soupe.

-- Mais la caisse est ferme?

-- Gourville vous l'ouvrira. Allez, monsieur l'abb, allez.

L'abb fit une rvrence.

-- Alors nous voil amis? dit-il.

-- Oui, amis. Venez, Gourville.

-- Vous sortez? Vous ne soupez donc pas?

-- Je serai ici dans une heure, soyez tranquille. Puis tout bas 
Gourville: -- Qu'on attelle mes chevaux anglais, dit-il, et qu'on
touche  l'Htel de Ville de Paris.


Chapitre LVI -- Le vin de M. de La Fontaine


Les carrosses amenaient dj les convives de Fouquet  Saint-
Mand; dj toute la maison s'chauffait des apprts du souper,
quand le surintendant lana sur la route de Paris ses chevaux
rapides, et, prenant par les quais pour trouver moins de monde sur
sa route, gagna l'Htel de Ville. Il tait huit heures moins un
quart. Fouquet descendit au coin de la rue du Long-Pont, se
dirigea vers la place de Grve,  pied, avec Gourville. Au dtour
de la place, ils virent un homme vtu de noir et de violet d'une
bonne mine, qui s'apprtait  monter dans un carrosse de louage et
disait au cocher de toucher  Vincennes Il avait devant lui un
grand panier plein de bouteilles qu'il venait d'acheter au cabaret
de l'Image de-Notre-Dame.

-- Eh! mais c'est Vatel, mon matre d'htel! dit Fouquet 
Gourville.

-- Oui, monseigneur, rpliqua celui-ci.

-- Que vient-il faire  l'Image-de-Notre-Dame?

-- Acheter du vin sans doute.

-- Comment, on achte pour moi du vin au cabaret? dit Fouquet. Ma
cave est donc bien misrable!

Et il s'avana vers le matre d'htel, qui faisait ranger son vin
dans le carrosse avec un soin minutieux.

-- Hol! Vatel! dit-il d'une voix de matre.

-- Prenez garde, monseigneur, dit Gourville, vous allez tre
reconnu.

-- Bon!... que m'importe? Vatel!

L'homme vtu de noir et de violet se retourna. C'tait une bonne
et douce figure sans expression, une figure de mathmaticien,
moins l'orgueil. Un certain feu brillait dans les yeux de ce
personnage, un sourire assez fin voltigeait sur ses lvres; mais
l'observateur et remarqu bien vite que ce feu, que ce sourire ne
s'appliquaient  rien et n'clairaient rien.

Vatel riait comme un distrait, ou s'occupait comme un enfant.

Au son de la voix qui l'interpellait, il se retourna.

-- Oh! fit-il, monseigneur?

-- Oui, moi. Que diable faites-vous l, Vatel?... Du vin! vous
achetez du vin dans un cabaret de la place de Grve! Passe encore
pour la Pomme-de-Pin ou les Barreaux-Verts.

-- Mais, monseigneur, dit Vatel tranquillement, aprs avoir lanc
un regard hostile  Gourville, de quoi se mle-t-on ici?... Est-ce
que ma cave est mal tenue?

-- Non, certes, Vatel, non; mais...

-- Quoi! mais?... rpliqua Vatel.

Gourville toucha le coude du surintendant.

-- Ne vous fchez pas, Vatel; je croyais ma cave, votre cave assez
bien garnie pour que je pusse me dispenser de recourir  l'Image-
de-Notre-Dame.

-- Eh! monsieur, dit Vatel, tombant du monseigneur au monsieur,
avec un certain ddain, votre cave est si bien garnie que, lorsque
certains de vos convives vont dner chez vous, ils ne boivent pas.

Fouquet, surpris, regarda Gourville, puis Vatel.

-- Que dites-vous l?

-- Je dis que votre sommelier n'avait pas de vins pour tous les
gots, monsieur, et que M. de La Fontaine, M. Pellisson et
M. Conrart ne boivent pas quand ils viennent  la maison. Ces
messieurs n'aiment pas le grand vin: que voulez-vous y faire?

-- Et alors?

-- Alors, j'ai ici un vin de Joigny qu'ils affectionnent. Je sais
qu'ils le viennent boire  l'Image-de-Notre-Dame une fois par
semaine. Voil pourquoi je fais ma provision.

Fouquet n'avait plus rien  dire... Il tait presque mu.

Vatel, lui, avait encore beaucoup  dire sans doute, et l'on vit
bien qu'il s'chauffait.

-- C'est comme si vous me reprochiez, monseigneur, d'aller rue
Planche-Mibray chercher moi-mme le cidre que boit M. Loret quand
il vient dner  la maison.

-- Loret boit du cidre chez moi? s'cria Fouquet en riant.

-- Eh! oui, monsieur, eh! oui, voil pourquoi il dne chez vous
avec plaisir.

-- Vatel, s'cria Fouquet en serrant la main de son matre
d'htel, vous tes un homme! Je vous remercie, Vatel, d'avoir
compris que chez moi M. de La Fontaine, M. Conrart et M. Loret
sont autant que des ducs et des pairs, autant que des princes,
plus que moi. Vatel, vous tes un bon serviteur, et je double vos
honoraires.

Vatel ne remercia mme pas; il haussa lgrement les paules en
murmurant ce mot superbe:

-- tre remerci pour avoir fait son devoir, c'est humiliant.

-- Il a raison, dit Gourville en attirant l'attention de Fouquet
sur un autre point par un seul geste.

Il lui montrait en effet un chariot de forme basse, tran par
deux chevaux, sur lequel s'agitaient deux potences toutes ferres,
lies l'une  l'autre et dos  dos par des chanes; tandis qu'un
archer, assis sur l'paisseur de la poutre, soutenait, tant bien
que mal, la mine un peu basse, les commentaires d'une centaine de
vagabonds qui flairaient la destination de ces potences et les
escortaient jusqu' l'Htel de Ville. Fouquet tressaillit.

-- C'est dcid, voyez-vous, dit Gourville.

-- Mais ce n'est pas fait, rpliqua Fouquet.

-- Oh! ne vous abusez pas, monseigneur; si l'on a ainsi endormi
votre amiti, votre dfiance, si les choses en sont l, vous ne
dferez rien.

-- Mais je n'ai pas ratifi, moi.

-- M. de Lyonne aura ratifi pour vous.

-- Je vais au Louvre.

-- Vous n'irez pas.

-- Vous me conseilleriez cette lchet! s'cria Fouquet, vous me
conseilleriez d'abandonner mes amis, vous me conseilleriez,
pouvant combattre, de jeter  terre les armes que j'ai dans la
main?

-- Je ne vous conseille rien de tout cela, monseigneur; pouvez-
vous quitter la surintendance en ce moment?

-- Non.

-- Eh bien! si le roi nous veut remplacer cependant?

-- Il me remplacera de loin comme de prs.

-- Oui, mais vous ne l'aurez jamais bless.

-- Oui, mais j'aurai t lche; or, je ne veux pas que mes amis
meurent, et ils ne mourront pas.

-- Pour cela, il est ncessaire que vous alliez au Louvre?

-- Gourville!

-- Prenez garde... une fois au Louvre, ou vous serez forc de
dfendre tout haut vos amis, c'est--dire de faire une profession
de foi, ou vous serez forc de les abandonner sans retour
possible.

-- Jamais!

-- Pardonnez-moi... le roi vous proposera forcment l'alternative,
ou bien vous la lui proposerez vous-mme.

-- C'est juste.

-- Voil pourquoi il ne faut pas de conflit... Retournons  Saint-
Mand, monseigneur.

-- Gourville, je ne bougerai pas de cette place o doit
s'accomplir le crime, o doit s'accomplir ma honte; je ne bougerai
pas, dis-je, que je n'aie trouv un moyen de combattre mes
ennemis.

-- Monseigneur, rpliqua Gourville, vous me feriez piti si je ne
savais que vous tes un des bons esprits de ce monde. Vous
possdez cent cinquante millions, vous tes autant que le roi par
la position, cent cinquante fois plus par l'argent.

M. Colbert n'a pas eu mme l'esprit de faire accepter le
testament de Mazarin. Or, quand on est le plus riche d'un royaume
et qu'on veut se donner la peine de dpenser de l'argent, si l'on
ne fait pas ce qu'on veut, c'est qu'on est un pauvre homme.
Retournons, vous dis-je,  Saint Mand.

-- Pour consulter Pellisson? Oui.

-- Non, monseigneur, pour compter votre argent.

-- Allons! dit Fouquet les yeux enflamms; oui! oui!  Saint-
Mand!

Il remonta dans son carrosse, et Gourville avec lui. Sur la route,
au bout du faubourg Saint-Antoine, ils rencontrrent le petit
quipage de Vatel, qui voiturait tranquillement son vin de Joigny.
Les chevaux noirs, lancs  toute bride, pouvantrent en passant
le timide cheval du matre d'htel, qui, mettant la tte  la
portire, cria, effar:

-- Gare  mes bouteilles!


Chapitre LVII -- La galerie de Saint-Mand


Cinquante personnes attendaient le surintendant. Il ne prit mme
pas le temps de se confier un moment  son valet de chambre, et du
perron passa dans le premier salon. L ses amis taient rassembls
et causaient.

L'intendant s'apprtait  faire servir le souper; mais, par-dessus
tout, l'abb Fouquet guettait le retour de son frre et s'tudiait
 faire les honneurs de la maison en son absence.

Ce fut  l'arrive du surintendant un murmure de joie et de
tendresse: Fouquet, plein d'affabilit et de bonne humeur, de
munificence, tait aim de ses potes, de ses artistes et de ses
gens d'affaires. Son front, sur lequel sa petite cour lisait,
comme sur celui d'un dieu, tous les mouvements de son me, pour en
faire des rgles de conduite, son front que les affaires ne
ridaient jamais, tait ce soir-l plus ple que de coutume, et
plus d'un oeil ami remarqua cette pleur.

Fouquet se mit au centre de la table et prsida gaiement le
souper. Il raconta l'expdition de Vatel  La Fontaine.

Il raconta l'histoire de Menneville et du poulet maigre 
Pellisson, de telle faon que toute la table l'entendit.

Ce fut alors une tempte de rires et de railleries qui ne s'arrta
que sur un geste grave et triste de Pellisson. L'abb Fouquet, ne
sachant pas  quel propos son frre avait engag la conversation
sur ce sujet, coutait de toutes ses oreilles et cherchait sur le
visage de Gourville ou sur celui du surintendant une explication
que rien ne lui donnait.

Pellisson prit la parole.

-- On parle donc de M. Colbert? dit-il.

-- Pourquoi non, rpliqua Fouquet, s'il est vrai, comme on le dit,
que le roi l'ait fait son intendant?

 peine Fouquet eut-il laiss chapper cette parole, prononce
avec une intention marque, que l'explosion se fit entendre parmi
les convives.

-- Un avare! dit l'un.

-- Un croquant! dit l'autre.

-- Un hypocrite! dit un troisime.

Pellisson changea un regard profond avec Fouquet.

-- Messieurs, dit-il, en vrit, nous maltraitons l un homme que
nul ne connat: ce n'est ni charitable, ni raisonnable, et voil
M. le surintendant qui, j'en suis sr, est de cet avis.

-- Entirement, rpliqua Fouquet. Laissons les poulets gras de
M. Colbert, il ne s'agit aujourd'hui que des faisans truffs de
M. Vatel.

Ces mots arrtrent le nuage sombre qui prcipitait sa marche au-
dessus des convives.

Gourville anima si bien les potes avec le vin de Joigny; l'abb,
intelligent comme un homme qui a besoin des cus d'autrui, anima
si bien les financiers et les gens d'pe, que, dans les
brouillards de cette joie et les rumeurs de la conversation,
l'objet des inquitudes disparut compltement.

Le testament du cardinal Mazarin fut le texte de la conversation
au second service et au dessert; puis Fouquet commanda qu'on
portt les bassins de confiture et les fontaines de liqueurs dans
le salon attenant  la galerie. Il s'y rendit, menant par la main
une femme, reine, ce soir-l, par sa prfrence.

Puis les violons souprent, et les promenades dans la galerie,
dans le jardin commencrent, par un ciel de printemps doux et
parfum. Pellisson vint alors auprs du surintendant et lui dit:

-- Monseigneur a un chagrin?

-- Un grand, rpondit le ministre; faites-vous conter cela par
Gourville.

Pellisson, en se retournant, trouva La Fontaine qui lui marchait
sur les deux pieds. Il lui fallut couter un vers latin que le
pote avait compos sur Vatel.

La Fontaine, depuis une heure, scandait ce vers dans tous les
coins et lui cherchait un placement avantageux. Il crut tenir
Pellisson, mais celui-ci lui chappa. Il se retourna sur Loret,
qui, lui, venait de composer un quatrain en l'honneur du souper et
de l'amphitryon. La Fontaine voulut en vain placer son vers; Loret
voulait placer son quatrain.

Il fut oblig de rtrograder devant M. le comte de Chanost,  qui
Fouquet venait de prendre le bras.

L'abb Fouquet sentit que le pote, distrait comme toujours,
allait suivre les deux causeurs: il intervint.

La Fontaine se cramponna aussitt et rcita son vers.

L'abb, qui ne savait pas le latin, balanait la tte en cadence,
 chaque mouvement de roulis que La Fontaine imprimait  son
corps, selon les ondulations des dactyles ou des spondes. Pendant
ce temps, derrire les bassins de confiture, Fouquet racontait
l'vnement  M. de Chanost, son gendre.

-- Il faut envoyer les inutiles au feu d'artifice, dit Pellisson 
Gourville, tandis que nous causerons ici.

-- Soit, rpliqua Gourville, qui dit quatre mots  Vatel.

Alors on vit ce dernier emmener vers les jardins la majeure partie
des muguets, des dames et des babillards, tandis que les hommes se
promenaient dans la galerie, claire de trois cents bougies de
cire, au vu de tous les amateurs du feu d'artifice, occups 
courir le jardin.

Gourville s'approcha de Fouquet. Alors, il lui dit:

-- Monsieur, nous sommes tous ici.

-- Tous? dit Fouquet.

-- Oui, comptez.

Le surintendant se retourna et compta. Il y avait huit personnes.

Pellisson et Gourville marchaient en se tenant par le bras, comme
s'ils causaient de sujets vagues et lgers.

Loret et deux officiers les imitaient en sens inverse. L'abb
Fouquet se promenait seul.

Fouquet, avec M. de Chanost, marchait aussi comme s'il et t
absorb par la conversation de son gendre.

-- Messieurs, dit-il, que personne de vous ne lve la tte en
marchant et ne paraisse faire attention  moi; continuez de
marcher, nous sommes seuls, coutez-moi.

Un grand silence se fit, troubl seulement par les cris lointains
des joyeux convives qui prenaient place dans les bosquets pour
mieux voir les fuses.

C'tait un bizarre spectacle que celui de ces hommes marchant
comme par groupes, comme occups chacun  quelque chose, et
pourtant attentifs  la parole d'un seul d'entre eux, qui, lui-
mme, ne semblait parler qu' son voisin.

-- Messieurs, dit Fouquet, vous avez remarqu, sans doute, que
deux de nos amis manquaient ce soir  la runion du mercredi...
Pour Dieu! l'abb, ne vous arrtez pas, ce n'est pas ncessaire
pour couter; marchez, de grce, avec vos airs de tte les plus
naturels, et comme vous avez la vue perante, mettez-vous  la
fentre ouverte, et si quelqu'un revient vers la galerie,
prvenez-nous en toussant.

L'abb obit.

-- Je n'ai pas remarqu les absents, dit Pellisson, qui,  ce
moment, tournait absolument le dos  Fouquet et marchait en sens
inverse.

-- Moi, dit Loret, je ne vois pas M. Lyodot, qui me fait ma
pension.

-- Et moi, dit l'abb,  la fentre, je ne vois pas mon cher
d'Emerys, qui me doit onze cents livres de notre dernier brelan.

-- Loret, continua Fouquet en marchant sombre et inclin, vous ne
toucherez plus la pension de Lyodot; et vous, l'abb, vous ne
toucherez jamais vos onze cents livres d'Emerys, car l'un et
l'autre vont mourir.

-- Mourir? s'cria l'assemble, arrte malgr elle dans son jeu
de scne par le mot terrible.

-- Remettez-vous, messieurs, dit Fouquet, car on nous pie peut-
tre... J'ai dit: mourir.

-- Mourir! rpta Pellisson, ces hommes que j'ai vus, il n'y a pas
six jours, pleins de sant, de gaiet, d'avenir. Qu'est-ce donc
que l'homme, bon Dieu! pour qu'une maladie le jette en bas tout
d'un coup?

-- Ce n'est pas la maladie, dit Fouquet.

-- Alors, il y a du remde, dit Loret.

-- Aucun remde. MM. de Lyodot et d'Emerys sont  la veille de
leur dernier jour.

-- De quoi ces messieurs meurent-ils, alors? s'cria un officier.

-- Demandez  celui qui les tue, rpliqua Fouquet.

-- Qui les tue! On les tue? s'cria le choeur pouvant.

-- On fait mieux encore. On les pend! murmura Fouquet d'une voix
sinistre qui retentit comme un glas funbre dans cette riche
galerie, tout tincelante de tableaux, de fleurs, de velours et
d'or.

Involontairement chacun s'arrta; l'abb quitta sa fentre; les
premires fuses du feu d'artifice commenaient  monter par-
dessus la cime des arbres.

Un long cri, parti des jardins, appela le surintendant  jouir du
coup d'oeil.

Il s'approcha d'une fentre, et, derrire lui, se placrent ses
amis, attentifs  ses moindres dsirs.

-- Messieurs, dit-il, M. Colbert a fait arrter, juger et fera
excuter  mort mes deux amis: que convient-il que je fasse?

-- Mordieu! dit l'abb le premier, il faut faire ventrer
M. Colbert.

-- Monseigneur, dit Pellisson, il faut parler  Sa Majest.

-- Le roi, mon cher Pellisson, a sign l'ordre d'excution.

-- Eh bien! dit le comte de Chanost, il faut que l'excution n'ait
pas lieu, voil tout.

-- Impossible, dit Gourville,  moins que l'on ne corrompe les
geliers.

-- Ou le gouverneur, dit Fouquet.

-- Cette nuit, l'on peut faire vader les prisonniers.

-- Qui de vous se charge de la transaction?

-- Moi, dit l'abb, je porterai l'argent.

-- Moi, dit Pellisson, je porterai la parole.

-- La parole et l'argent, dit Fouquet, cinq cent mille livres au
gouverneur de la Conciergerie, c'est assez; cependant on mettra un
million s'il le faut.

-- Un million! s'cria l'abb; mais pour la moiti moins je ferais
mettre  sac la moiti de Paris.

-- Pas de dsordre, dit Pellisson; le gouverneur tant gagn, les
deux prisonniers s'vadent; une fois hors de cause, ils ameutent
les ennemis de Colbert et prouvent au roi que sa jeune justice
n'est pas infaillible, comme toutes les exagrations.

-- Allez donc  Paris, Pellisson, dit Fouquet, et ramenez les deux
victimes; demain, nous verrons. Gourville, donnez les cinq cent
mille livres  Pellisson.

-- Prenez garde que le vent ne vous emporte, dit l'abb; quelle
responsabilit, peste! Laissez-moi vous aider un peu.

-- Silence! dit Fouquet; on s'approche. Ah! le feu d'artifice est
d'un effet magique!

 ce moment, une pluie d'tincelles tomba, ruisselante, dans les
branchages du bois voisin.

Pellisson et Gourville sortirent ensemble par la porte de la
galerie; Fouquet descendit au jardin avec les cinq derniers
conjurs.


Chapitre LVIII -- Les picuriens


Comme Fouquet donnait ou paraissait donner toute son attention aux
illuminations brillantes,  la musique langoureuse des violons et
des hautbois, aux gerbes tincelantes des artifices qui, embrasant
le ciel de fauves reflets, accentuaient, derrire les arbres, la
sombre silhouette du donjon de Vincennes; comme, disons-nous, le
surintendant souriait aux dames et aux potes, la fte ne fut pas
moins gaie qu' l'ordinaire, et Vatel, dont le regard inquiet,
jaloux mme, interrogeait avec insistance le regard de Fouquet, ne
se montra pas mcontent de l'accueil fait  l'ordonnance de la
soire.

Le feu tir, la socit se dispersa dans les jardins et sous les
portiques de marbre, avec cette molle libert qui dcle, chez le
matre de la maison, tant d'oubli de la grandeur, tant de
courtoise hospitalit, tant de magnifique insouciance.

Les potes s'garrent, bras dessus, bras dessous, dans les
bosquets; quelques-uns s'tendirent sur des lits de mousse, au
grand dsastre des habits de velours et des frisures, dans
lesquelles s'introduisaient les petites feuilles sches et les
brins de verdure. Les dames, en petit nombre, coutrent les
chants des artistes et les vers des potes; d'autre coutrent la
prose que disaient, avec beaucoup d'art, des hommes qui n'taient
ni comdiens ni potes, mais  qui la jeunesse et la solitude
donnaient une loquence inaccoutume qui leur paraissait tre la
prfrable de toutes.

-- Pourquoi, dit La Fontaine, notre matre picure n'est-il pas
descendu au jardin? Jamais picure n'abandonnait ses disciples, le
matre a tort.

-- Monsieur, lui dit Conrart, vous avez bien tort de persister 
vous dcorer du nom d'picurien; en vrit, rien ici ne rappelle
la doctrine du philosophe de Gargette.

-- Bah! rpliqua La Fontaine, n'est-il pas crit qu'picure acheta
un grand jardin et y vcut tranquillement avec ses amis?

-- C'est vrai.

-- Eh bien! M. Fouquet n'a-t-il pas achet un grand jardin 
Saint-Mand, et n'y vivons-nous pas, fort tranquillement, avec lui
et nos amis?

-- Oui, sans doute; malheureusement ce n'est ni le jardin ni les
amis qui peuvent faire la ressemblance. Or, o est la ressemblance
de la doctrine de M. Fouquet avec celle d'picure?

-- La voici: Le plaisir donne le bonheur.

-- Aprs?

-- Eh bien?

-- Je ne crois pas que nous nous trouvions malheureux, moi, du
moins. Un bon repas, du vin de Joigny qu'on a la dlicatesse
d'aller chercher pour moi  mon cabaret favori; pas une ineptie
dans tout un souper d'une heure, malgr dix millionnaires et vingt
potes.

-- Je vous arrte l. Vous avez parl de vin de Joigny et d'un bon
repas; persistez-vous?

-- Je persiste, _antecho_, comme on dit  Port-Royal.

-- Alors, rappelez-vous que le grand picure vivait et faisait
vivre ses disciples de pain, de lgumes et d'eau claire.

-- Cela n'est pas certain, dit La Fontaine, et vous pourriez bien
confondre picure avec Pythagore, mon cher Conrart.

-- Souvenez-vous aussi que le philosophe ancien tait un assez
mauvais ami des dieux et des magistrats.

-- Oh! voil ce que je ne puis souffrir, rpliqua LaFontaine,
picure comme M. Fouquet.

-- Ne le comparez pas  M. le surintendant, dit Conrart, d'une
voix mue, sinon vous accrditeriez les bruits qui courent dj
sur lui et sur nous.

-- Quels bruits?

-- Que nous sommes de mauvais Franais, tides au monarque, sourds
 la loi.

-- J'en reviens donc  mon texte, alors, dit La Fontaine. coutez,
Conrart, voici la morale d'picure... lequel, d'ailleurs, je
considre, s'il faut que je vous le dise, comme un mythe. Tout ce
qu'il y a d'un peu tranch dans l'Antiquit est mythe. Jupiter, si
l'on veut bien y faire attention, c'est la vie, Alcide, c'est la
force. Les mots sont l pour me donner raison: Zeus, c'est _zn_,
vivre; Alcide, c'est _alc_, vigueur. Eh bien! picure, c'est la
douce surveillance, c'est la protection; or, qui surveille mieux
l'tat et qui protge mieux les individus que M. Fouquet?

-- Vous me parlez tymologie, mais non pas morale: je dis que,
nous autres picuriens modernes, nous sommes de fcheux citoyens.

-- Oh! s'cria La Fontaine, si nous devenons de fcheux citoyens,
ce ne sera pas en suivant les maximes du matre. coutez un de ses
principaux aphorismes.

-- J'coute.

-- Souhaitez de bons chefs.

-- Eh bien?

-- Eh bien! que nous dit M. Fouquet tous les jours? Quand donc
serons nous gouverns? Le dit-il? Voyons, Conrart, soyez franc!

-- Il le dit, c'est vrai.

-- Eh bien! doctrine d'picure.

-- Oui, mais c'est un peu sditieux, cela.

-- Comment! c'est sditieux de vouloir tre gouvern par de bons
chefs?

-- Certainement, quand ceux qui gouvernent sont mauvais.

-- Patience! j'ai rponse  tout.

-- Mme  ce que je viens de vous dire?

-- coutez: Soumettez-vous  ceux qui gouvernent mal... Oh!
c'est crit: _Cacos politeuousi_... Vous m'accordez le texte?

-- Pardieu! je le crois bien. Savez-vous que vous parlez grec
comme sope, mon cher La Fontaine?

-- Est-ce une mchancet, mon cher Conrart?

-- Dieu m'en garde!

-- Alors, revenons  M. Fouquet. Que nous rptait-il toute la
journe? N'est-ce pas ceci: Quel cuistre que ce Mazarin! quel
ne! quelle sangsue! Il faut pourtant obir  ce drle!...
Voyons, Conrart, le disait-il ou ne le disait-il pas?

-- J'avoue qu'il le disait, et mme peut-tre un peu trop.

-- Comme picure, mon ami, toujours comme picure; je le rpte,
nous sommes picuriens, et c'est fort amusant.

-- Oui, mais j'ai peur qu'il ne s'lve,  ct de nous, une secte
comme celle d'pictte; vous savez bien, le philosophe
d'Hirapolis, celui qui appelait le pain du luxe, les lgumes de
la prodigalit et l'eau claire de l'ivrognerie; celui qui, battu
par son matre, lui disait en grognant un peu, c'est vrai, mais
sans se fcher autrement: Gageons que vous m'avez cass la
jambe? et qui gagnait son pari.

-- C'tait un oison que cet pictte.

-- Soit; mais il pourrait bien revenir  la mode en changeant
seulement son nom en celui de Colbert.

-- Bah! rpliqua La Fontaine, c'est impossible; jamais vous ne
trouverez Colbert dans pictte.

-- Vous avez raison, j'y trouverai... Coluber, tout au plus.

-- Ah! vous tes battu, Conrart; vous vous rfugiez dans le jeu de
mots. M. Arnault prtend que je n'ai pas de logique... j'en ai
plus que M. Nicolle.

-- Oui, riposta Conrart, vous avez de la logique, mais vous tes
jansniste.

Cette proraison fut accueillie par un immense clat de rire. Peu
 peu, les promeneurs avaient t attirs par les exclamations des
deux ergoteurs autour du bosquet sous lequel ils proraient. Toute
la discussion avait t religieusement coute, et Fouquet lui-
mme, se contenant  peine, avait donn l'exemple de la
modration.

Mais le dnouement de la scne le jeta hors de toute mesure; il
clata. Tout le monde clata comme lui, et les deux philosophes
furent salus par des flicitations unanimes.

Cependant La Fontaine fut dclar vainqueur,  cause de son
rudition profonde et de son irrfragable logique.

Conrart obtint les ddommagements dus  un combattant malheureux;
on le loua sur la loyaut de ses intentions et la puret de sa
conscience.

Au moment o cette joie se manifestait par les plus vives
dmonstrations; au moment o les dames reprochaient aux deux
adversaires de n'avoir pas fait entrer les femmes dans le systme
du bonheur picurien, on vit Gourville venir de l'autre bout du
jardin, s'approcher de Fouquet, qui le couvait des yeux, et, par
sa seule prsence, le dtacher du groupe.

Le surintendant conserva sur son visage le rire et tous les
caractres de l'insouciance; mais  peine hors de vue, il quitta
le masque.

-- Eh bien! dit-il vivement, o est Pellisson? que fait Pellisson?

-- Pellisson revient de Paris.

-- A-t-il ramen les prisonniers?

-- Il n'a pas seulement pu voir le concierge de la prison.

-- Quoi! n'a-t-il pas dit qu'il venait de ma part?

-- Il l'a dit; mais le concierge a fait rpondre ceci: Si l'on
vient de la part de M. Fouquet, on doit avoir une lettre de
M. Fouquet.

-- Oh! s'cria celui-ci, s'il ne s'agit que de lui donner une
lettre...

-- Jamais, rpliqua Pellisson, qui se montra au coin du petit
bois, jamais, monseigneur... Allez vous-mme et parlez en votre
nom.

-- Oui, vous avez raison; je rentre chez moi comme pour
travailler; laissez les chevaux attels, Pellisson. Retenez mes
amis, Gourville.

-- Un dernier avis, monseigneur, rpondit celui-ci.

-- Parlez, Gourville.

-- N'allez chez le concierge qu'au dernier moment; c'est brave,
mais ce n'est pas adroit. Excusez-moi, monsieur Pellisson, si je
suis d'un autre avis que vous; mais croyez-moi, monseigneur,
envoyez encore porter des paroles  ce concierge, c'est un galant
homme; mais ne les portez pas vous mme.

-- J'aviserai, dit Fouquet; d'ailleurs, nous avons la nuit tout
entire.

-- Ne comptez pas trop sur le temps, ce temps ft-il double de
celui que nous avons, rpliqua Pellisson; ce n'est jamais une
faute d'arriver trop tt.

-- Adieu, dit le surintendant; venez avec moi, Pellisson.
Gourville, je vous recommande mes convives.

Et il partit.

Les picuriens ne s'aperurent pas que le chef de l'cole avait
disparu; les violons allrent toute la nuit.


Chapitre LIX -- Un quart d'heure de retard


Fouquet, hors de sa maison pour la deuxime fois dans cette
journe, se sentit moins lourd et moins troubl qu'on n'et pu le
croire.

Il se tourna vers Pellisson, qui gravement mditait dans son coin
de carrosse quelque bonne argumentation contre les emportements de
Colbert.

-- Mon cher Pellisson, dit alors Fouquet, c'est bien dommage que
vous ne soyez pas une femme.

-- Je crois que c'est bien heureux, au contraire, rpliqua
Pellisson; car, enfin, monseigneur, je suis excessivement laid.

-- Pellisson! Pellisson! dit le surintendant en riant, vous
rptez trop que vous tes laid pour ne pas laisser croire que
cela vous fait beaucoup de peine.

-- Beaucoup, en effet, monseigneur; il n'y a pas d'homme plus
malheureux que moi; j'tais beau, la petite vrole m'a rendu
hideux; je suis priv d'un grand moyen de sduction; or, je suis
votre premier commis ou  peu prs; j'ai affaire de vos intrts,
et si, en ce moment, j'tais une jolie femme, je vous rendrais un
important service.

-- Lequel?

-- J'irais trouver le concierge du palais, je le sduirais, car
c'est un galant homme et un galantin; puis j'emmnerais nos deux
prisonniers.

-- J'espre bien encore le pouvoir moi-mme, quoique je ne sois
pas une jolie femme, rpliqua Fouquet.

-- D'accord, monseigneur; mais vous vous compromettez beaucoup.

-- Oh! s'cria soudain Fouquet, avec un de ces transports secrets
comme en possde dans le coeur le sang gnreux de la jeunesse ou
le souvenir de quelque douce motion; oh! je connais une femme qui
fera prs du lieutenant gouverneur de la Conciergerie le
personnage dont nous avons besoin.

-- Moi, j'en connais cinquante, monseigneur, cinquante trompettes
qui instruiront l'univers de votre gnrosit, de votre dvouement
 vos amis, et par consquent vous perdront tt ou tard en se
perdant.

-- Je ne parle pas de ces femmes, Pellisson; je parle d'une noble
et belle crature qui joint  l'esprit de son sexe la valeur et le
sang-froid du ntre; je parle d'une femme assez belle pour que les
murs de la prison s'inclinent pour la saluer, d'une femme assez
discrte pour que nul ne souponne par qui elle aura t envoye.

-- Un trsor, dit Pellisson; vous feriez l un fameux cadeau 
M. le gouverneur de la Conciergerie. Peste! monseigneur, on lui
couperait la tte, cela peut arriver, mais il aurait eu avant de
mourir une bonne fortune, telle que jamais homme ne l'aurait
rencontre avant lui.

-- Et j'ajoute, dit Fouquet, que le concierge du palais n'aurait
pas la tte coupe, car il recevrait de moi mes chevaux pour se
sauver, et cinq cent mille livres pour vivre honorablement en
Angleterre; j'ajoute que la femme, mon ami, ne lui donnerait que
les chevaux et l'argent. Allons trouver cette femme, Pellisson.

Le surintendant tendit la main vers le cordon de soie et d'or
plac  l'intrieur de son carrosse. Pellisson l'arrta.

-- Monseigneur, dit-il, vous allez perdre  chercher cette femme
autant de temps que Colomb en mit  trouver le Nouveau Monde. Or,
nous n'avons que deux heures  peine pour russir; le concierge
une fois couch, comment pntrer chez lui sans de grands clats?
le jour une fois venu, comment cacher nos dmarches? Allez, allez,
monseigneur, allez vous mme, et ne cherchez ni ange ni femme pour
cette nuit.

-- Mais, cher Pellisson, nous voil devant sa porte.

-- Devant la porte de l'ange.

-- Eh oui!

-- C'est l'htel de Mme de Bellire, cela.

-- Chut!

-- Ah! mon Dieu! s'cria Pellisson.

-- Qu'avez-vous  dire contre elle? demanda Fouquet.

-- Rien, hlas! c'est ce qui me dsespre. Rien, absolument
rien... Que ne puis je vous dire, au contraire, assez de mal pour
vous empcher de monter chez elle!

Mais dj Fouquet avait donn l'ordre d'arrter; le carrosse tait
immobile.

-- M'empcher! dit Fouquet; nulle puissance au monde ne
m'empcherait, vois-tu, de dire un compliment  Mme du Plessis-
Bellire; d'ailleurs, qui sait si nous n'aurons pas besoin d'elle!
Montez-vous avec moi?

-- Non, monseigneur, non.

-- Mais je ne veux pas que vous m'attendiez, Pellisson, rpliqua
Fouquet avec une courtoisie sincre.

-- Raison de plus, monseigneur; sachant que vous me faites
attendre, vous resterez moins longtemps l-haut... Prenez garde!
vous voyez un carrosse dans la cour; elle a quelqu'un chez elle!

Fouquet se pencha vers le marchepied du carrosse.

-- Encore un mot, s'cria Pellisson: n'allez chez cette dame qu'en
revenant de la Conciergerie, par grce!

-- Eh! cinq minutes, Pellisson, rpliqua Fouquet en descendant au
perron mme de l'htel.

Pellisson demeura au fond du carrosse, le sourcil fronc.

Fouquet monta chez la marquise, dit son nom au valet, ce qui
excita un empressement et des respects qui tmoignaient de
l'habitude que la matresse de la maison avait prise de faire
respecter et aimer ce nom chez elle.

-- Monsieur le surintendant! s'cria la marquise en s'avanant
fort ple au devant de Fouquet. Quel honneur! quel imprvu! dit-
elle. Puis tout bas:

-- Prenez garde! ajouta la marquise, Marguerite Vanel est chez
moi.

-- Madame, rpondit Fouquet troubl, je venais pour affaires... Un
seul mot pressant.

Et il entra dans le salon.

Mme Vanel s'tait leve plus ple, plus livide que l'Envie elle-
mme.

Fouquet lui adressa vainement un salut des plus charmants, des
plus pacifiques; elle n'y rpondit que par un coup d'oeil
terrible, lanc sur la marquise et sur Fouquet. Ce regard acr
d'une femme jalouse est un stylet qui trouve le dfaut de toutes
les cuirasses; Marguerite Vanel plongea du coup dans le coeur des
deux confidents. Elle fit une rvrence  son amie, une plus
profonde  Fouquet, et prit cong, en prtextant un grand nombre
de visites  faire avant que la marquise, interdite, ni Fouquet,
saisi d'inquitude, eussent song  la retenir.  peine fut-elle
partie, que Fouquet, rest seul avec la marquise, se mit  ses
genoux sans dire un mot.

-- Je vous attendais, rpondit la marquise avec un doux sourire.

-- Oh! non, dit-il, car vous eussiez renvoy cette femme.

-- Elle arrive depuis un quart d'heure  peine, et je ne pouvais
souponner qu'elle dt venir ce soir.

-- Vous m'aimez donc un peu, marquise?

-- Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, monsieur, c'est de vos
dangers; o en sont vos affaires?

-- Je vais ce soir arracher mes amis aux prisons du palais.

-- Comment cela?

-- En achetant, en sduisant le gouverneur.

-- Il est de mes amis; puis-je vous aider sans vous nuire?

-- Oh! marquise, ce serait un signal service; mais comment vous
employer sans vous compromettre? Or, jamais ni ma vie, ni ma
puissance, ni ma libert mme, ne seront rachetes, s'il faut
qu'une larme tombe de vos yeux, s'il faut qu'une douleur
obscurcisse votre front.

-- Monseigneur, ne me dites plus de ces mots qui m'enivrent; je
suis coupable d'avoir voulu vous servir, sans calculer la porte
de ma dmarche. Je vous aime, en effet, comme une tendre amie, et,
comme amie, je vous suis reconnaissante de votre dlicatesse mais,
hlas!... hlas! jamais vous ne trouverez en moi une matresse.

-- Marquise!... s'cria Fouquet d'une voix dsespre, pourquoi?

-- Parce que vous tes trop aim, dit tout bas la jeune femme,
parce que vous l'tes de trop de gens... parce que l'clat de la
gloire et de la fortune blesse mes yeux, tandis que la sombre
douleur les attire; parce qu'enfin, moi qui vous ai repouss dans
vos fastueuses magnificences, moi qui vous ai  peine regard
lorsque vous resplendissiez, j'ai t, comme une femme gare, me
jeter, pour ainsi dire, dans vos bras lorsque je vis un malheur
planer sur votre tte... Vous me comprenez maintenant,
monseigneur... Redevenez heureux pour que je redevienne chaste de
coeur et de pense: votre infortune me perdrait.

-- Oh! madame, dit Fouquet avec une motion qu'il n'avait jamais
ressentie, duss-je tomber au dernier degr de la misre humaine,
j'entendrai de votre bouche ce mot que vous me refusez, et ce
jour-l, madame, vous vous serez abuse dans votre noble gosme;
ce jour-l, vous croirez consoler le plus malheureux des hommes,
et vous aurez dit: Je t'aime! au plus illustre, au plus
souriant, au plus triomphant des heureux de ce monde!

Il tait encore  ses pieds, lui baisant la main, lorsque
Pellisson entra prcipitamment en s'criant avec humeur:

-- Monseigneur! madame! par grce, madame! veuillez m'excuser...
Monseigneur, il y a une demi-heure que vous tes ici... Oh! ne me
regardez pas ainsi tous deux d'un air de reproche... madame, je
vous prie, qui est cette dame qui est sortie de chez vous 
l'entre de Monseigneur?

-- Mme Vanel, dit Fouquet.

-- L! s'cria Pellisson, j'en tais sr!

-- Eh bien! quoi?

-- Eh bien! elle est monte, toute ple, dans son carrosse.

-- Que m'importe! dit Fouquet.

-- Oui, mais ce qui vous importe, c'est ce qu'elle a dit  son
cocher.

-- Quoi donc, mon Dieu? s'cria la marquise.

-- Chez M. Colbert! dit Pellisson d'une voix rauque.

-- Grand Dieu! partez! partez, monseigneur! rpondit la marquise
en poussant Fouquet hors du salon, tandis que Pellisson
l'entranait par la main.

-- En vrit, dit le surintendant, suis-je un enfant  qui l'on
fasse peur d'une ombre?

-- Vous tes un gant, dit la marquise, qu'une vipre cherche 
mordre au talon.

Pellisson continua d'entraner Fouquet jusqu'au carrosse.

-- Au palais, ventre  terre! cria Pellisson au cocher.

Les chevaux partirent comme l'clair; nul obstacle ne ralentit
leur marche un seul instant. Seulement,  l'arcade Saint-Jean,
lorsqu'ils allaient dboucher sur la place de Grve, une longue
file de cavaliers, barrant le passage troit, arrta le carrosse
du surintendant. Nul moyen de forcer cette barrire; il fallut
attendre que les archers du guet  cheval, car c'taient eux,
fussent passs, avec le chariot massif qu'ils escortaient et qui
remontait rapidement vers la place Baudoyer.

Fouquet et Pellisson ne prirent garde  cet vnement que pour
dplorer la minute de retard qu'ils eurent  subir. Ils entrrent
chez le concierge du palais cinq minutes aprs.

Cet officier se promenait encore dans la premire cour. Au nom de
Fouquet, prononc  son oreille par Pellisson, le gouverneur
s'approcha du carrosse avec empressement, et, le chapeau  la
main, multiplia les rvrences.

-- Quel honneur pour moi, monseigneur! dit-il.

-- Un mot, monsieur le gouverneur. Voulez-vous prendre la peine
d'entrer dans mon carrosse?

L'officier vint s'asseoir en face de Fouquet dans la lourde
voiture.

-- Monsieur, dit Fouquet, j'ai un service  vous demander.

-- Parlez, monseigneur.

-- Service compromettant pour vous, monsieur, mais qui vous assure
 jamais ma protection et mon amiti.

-- Fallt-il me jeter au feu pour vous, monseigneur, je le ferais.

-- Bien, dit Fouquet; ce que je vous demande est plus simple.

-- Ceci fait, monseigneur, alors; de quoi s'agit-il?

-- De me conduire aux chambres de MM. Lyodot et d'Emerys.

-- Monseigneur veut-il m'expliquer pourquoi?

-- Je vous le dirai en leur prsence, monsieur, en mme temps que
je vous donnerai tous les moyens de pallier cette vasion.

-- vasion! Mais Monseigneur ne sait donc pas?

-- Quoi?

-- MM. Lyodot et d'Emerys ne sont plus ici.

-- Depuis quand? s'cria Fouquet tremblant.

-- Depuis un quart d'heure.

-- O sont-ils donc?

--  Vincennes, au donjon.

-- Qui les a tirs d'ici?

-- Un ordre du roi.

-- Malheur! s'cria Fouquet en se frappant le front, malheur!

Et, sans dire un seul mot de plus au gouverneur, il regagna son
carrosse, le dsespoir dans l'me, la mort sur le visage.

-- Eh bien? fit Pellisson avec anxit.

-- Eh bien! nos amis sont perdus! Colbert les emmne au donjon. Ce
sont eux qui nous ont croiss sous l'arcade Saint-Jean.

Pellisson, frapp comme d'un coup de foudre, ne rpliqua pas. D'un
reproche, il et tu son matre.

-- O va Monseigneur? demanda le valet de pied.

-- Chez moi,  Paris; vous, Pellisson, retournez  Saint-Mand,
ramenez moi l'abb Fouquet sous une heure. Allez!


Chapitre LX -- Plan de bataille


La nuit tait dj avance quand l'abb Fouquet arriva prs de son
frre.

Gourville l'avait accompagn. Ces trois hommes, ples des
vnements futurs, ressemblaient moins  trois puissants du jour
qu' trois conspirateurs unis par une mme pense de violence.

Fouquet se promena longtemps, l'oeil fix sur le parquet, les
mains froisses l'une contre l'autre.

Enfin, prenant son courage au milieu d'un grand soupir:

-- L'abb, dit-il, vous m'avez parl aujourd'hui mme de certaines
gens que vous entretenez?

-- Oui, monsieur, rpliqua l'abb.

-- Au juste, qui sont ces gens?

L'abb hsitait.

-- Voyons! pas de crainte, je ne menace pas; pas de forfanterie,
je ne plaisante pas.

-- Puisque vous demandez la vrit, monsieur, la voici: j'ai cent
vingt amis ou compagnons de plaisir qui sont vous  moi comme les
larrons  la potence.

-- Et vous pouvez compter sur eux?

-- En tout.

-- Et vous ne serez pas compromis?

-- Je ne figurerai mme pas.

-- Et ce sont des gens de rsolution?

-- Ils brleront Paris si je leur promets qu'ils ne seront pas
brls.

-- La chose que je vous demande, l'abb, dit Fouquet en essuyant
la sueur qui tombait de son visage, c'est de lancer vos cent vingt
hommes sur les gens que je vous dsignerai,  un certain moment
donn... Est-ce possible?

-- Ce n'est pas la premire fois que pareille chose leur sera
arrive, monsieur.

-- Bien; mais ces bandits attaqueront-ils... la force arme?

-- C'est leur habitude.

-- Alors, rassemblez vos cent vingt hommes, l'abb.

-- Bien! O cela?

-- Sur le chemin de Vincennes, demain,  deux heures prcises.

-- Pour enlever Lyodot et d'Emerys?... Il y a des coups  gagner?

-- De nombreux. Avez-vous peur?

-- Pas pour moi, mais pour vous.

-- Vos hommes sauront donc ce qu'ils font?

-- Ils sont trop intelligents pour ne pas le deviner. Or, un
ministre qui fait meute contre son roi... s'expose.

-- Que vous importe, si je paie?... D'ailleurs, si je tombe, vous
tombez avec moi.

-- Il serait alors plus prudent, monsieur, de ne pas remuer, de
laisser le roi prendre cette petite satisfaction.

-- Pensez bien  ceci, l'abb, que Lyodot et d'Emerys  Vincennes
sont un prlude de ruine pour ma maison. Je le rpte, moi arrt,
vous serez emprisonn; moi emprisonn, vous serez exil.

-- Monsieur, je suis  vos ordres. En avez-vous  me donner?

-- Ce que j'ai dit: je veux que demain les deux financiers que
l'on cherche  rendre victimes, quand il y a tant de criminels
impunis, soient arrachs  la fureur de mes ennemis. Prenez vos
mesures en consquence. Est-ce possible?

-- C'est possible.

-- Indiquez-moi votre plan.

-- Il est d'une riche simplicit. La garde ordinaire aux
excutions est de douze archers.

-- Il y en aura cent demain.

-- J'y compte; je dis plus, il y en aura deux cents.

-- Alors, vous n'avez pas assez de cent vingt hommes?

-- Pardonnez-moi. Dans toute foule compose de cent mille
spectateurs, il y a dix mille bandits ou coupeurs de bourse;
seulement, ils n'osent pas prendre d'initiative.

-- Eh bien?

-- Il y aura donc demain sur la place de Grve, que je choisis
pour terrain, dix mille auxiliaires  mes cent vingt hommes.
L'attaque commence par ceux-ci, les autres l'achveront.

-- Bien! mais que fera-t-on des prisonniers sur la place de Grve?

-- Voici: on les fera entrer dans une maison quelconque de la
place; l, il faudra un sige pour qu'on puisse les enlever... Et,
tenez, autre ide, plus sublime encore: certaines maisons ont deux
issues, l'une sur la place, l'autre sur la rue de la Mortellerie,
ou de la Vannerie, ou de la Tixeranderie. Les prisonniers, entrs
par l'une, sortiront par l'autre.

-- Mais dites quelque chose de positif.

-- Je cherche.

-- Et moi, s'cria Fouquet, je trouve. coutez bien ce qui me
vient en ce moment.

-- J'coute.

Fouquet fit un signe  Gourville qui parut comprendre.

-- Un de mes amis me prte parfois les clefs d'une maison qu'il
loue rue Baudoyer, et dont les jardins spacieux s'tendent
derrire certaine maison de la place de Grve.

-- Voil notre affaire, dit l'abb. Quelle maison?

-- Un cabaret assez achaland, dont l'enseigne reprsente l'image
de Notre Dame.

-- Je le connais, dit l'abb.

-- Ce cabaret a des fentres sur la place, une sortie sur une
cour, laquelle doit aboutir aux jardins de mon ami par une porte
de communication.

-- Bon!

-- Entrez par le cabaret, faites entrer les prisonniers, dfendez
la porte pendant que vous les ferez fuir par le jardin de la place
Baudoyer.

-- C'est vrai, monsieur, vous feriez un gnral excellent, comme
M. le prince.

-- Avez-vous compris?

-- Parfaitement.

-- Combien vous faut-il pour griser vos bandits avec du vin et les
satisfaire avec de l'or?

-- Oh! monsieur, quelle expression! Oh! monsieur, s'ils vous
entendaient! Quelques-uns parmi eux sont trs susceptibles.

-- Je veux dire qu'on doit les amener  ne plus reconnatre le
ciel d'avec la terre, car je lutterai demain contre le roi, et
quand je lutte, je veux vaincre, entendez-vous?

-- Ce sera fait, monsieur... Donnez-moi, monsieur, vos autres
ides.

-- Cela vous regarde.

-- Alors donnez-moi votre bourse.

-- Gourville, comptez cent mille livres  l'abb.

-- Bon... et ne mnageons rien, n'est-ce pas?

-- Rien.

--  la bonne heure!

-- Monseigneur, objecta Gourville, si cela est su, nous y perdons
la tte.

-- Eh! Gourville, rpliqua Fouquet, pourpre de colre, vous me
faites piti; parlez donc pour vous, mon cher. Mais ma tte  moi
ne branle pas comme cela sur mes paules. Voyons, l'abb, est-ce
dit?

-- C'est dit.

--  deux heures, demain?

--  midi, parce qu'il faut maintenant prparer d'une manire
secrte nos auxiliaires.

-- C'est vrai: ne mnagez pas le vin du cabaretier.

-- Je ne mnagerai ni son vin ni sa maison, repartit l'abb en
ricanant. J'ai mon plan, vous dis-je; laissez-moi me mettre 
l'oeuvre, et vous verrez.

-- O vous tiendrez-vous?

-- Partout, et nulle part.

-- Et comment serai-je inform?

-- Par un courrier dont le cheval se tiendra dans le jardin mme
de votre ami.  propos, le nom de cet ami?

Fouquet regarda encore Gourville. Celui-ci vint au secours du
matre en disant:

-- Accompagnez M. l'abb pour plusieurs raisons; seulement, la
maison est reconnaissable: l'image de Notre-Dame par-devant, un
jardin, le seul du quartier, par-derrire.

-- Bon, bon. Je vais prvenir mes soldats.

-- Accompagnez-le, Gourville, dit Fouquet, et lui comptez
l'argent. Un moment, l'abb... un moment, Gourville... Quelle
tournure donne-t-on  cet enlvement?

-- Une bien naturelle, monsieur... L'meute.

-- L'meute propos de quoi? Car enfin, si jamais le peuple de
Paris est dispos  faire sa cour au roi, c'est quand il fait
pendre des financiers.

-- J'arrangerai cela... dit l'abb.

-- Oui, mais vous l'arrangerez mal et l'on devinera.

-- Non pas, non pas... j'ai encore une ide.

-- Dites.

-- Mes hommes crieront: Colbert! Vive Colbert! et se jetteront
sur les prisonniers comme pour les mettre en pices et les
arracher  la potence, supplice trop doux.

-- Ah! voil une ide, en effet, dit Gourville. Peste, monsieur
l'abb, quelle imagination!

-- Monsieur, on est digne de la famille, riposta firement l'abb.

-- Drle! murmura Fouquet.

Puis il ajouta:

-- C'est ingnieux! Faites et ne versez pas de sang.

Gourville et l'abb partirent ensemble fort affairs. Le
surintendant se coucha sur des coussins, moiti veillant aux
sinistres projets du lendemain, moiti rvant d'amour.


Chapitre LXI -- Le cabaret de l'Image-de-Notre-Dame


 deux heures, le lendemain, cinquante mille spectateurs avaient
pris position sur la place autour de deux potences que l'on avait
leves en Grve entre le quai de la Grve et le quai Pelletier,
l'une auprs de l'autre, adosses au parapet de la rivire.

Le matin aussi, tous les crieurs jurs de la bonne ville de Paris
avaient parcouru les quartiers de la cit, surtout les halles et
les faubourgs, annonant de leurs voix rauques et infatigables la
grande justice faite par le roi sur deux prvaricateurs, deux
larrons affameurs du peuple. Et ce peuple dont on prenait si
chaudement les intrts, pour ne pas manquer de respect  son roi,
quittait boutique, taux, ateliers, afin d'aller tmoigner un peu
de reconnaissance  Louis XIV, absolument comme feraient des
invits qui craindraient de faire une impolitesse en ne se rendant
pas chez celui qui les aurait convis.

Selon la teneur de l'arrt, que lisaient haut et mal les crieurs,
deux traitants, accapareurs d'argent, dilapidateurs des deniers
royaux, concussionnaires et faussaires, allaient subir la peine
capitale en place de Grve, leurs noms affichs sur leurs ttes,
disait l'arrt. Quant  ces noms, l'arrt n'en faisait pas
mention. La curiosit des Parisiens tait  son comble, et, ainsi
que nous l'avons dit, une foule immense attendait avec une
impatience fbrile l'heure fixe pour l'excution. La nouvelle
s'tait dj rpandue que les prisonniers, transfrs au chteau
de Vincennes, seraient conduits de cette prison  la place de
Grve. Aussi le faubourg et la rue Saint-Antoine taient-ils
encombrs, car la population de Paris, dans ces jours de grande
excution, se divise en deux catgories: ceux qui veulent voir
passer les condamns, ceux-l sont les coeurs timides et doux,
mais curieux de philosophie, et ceux qui veulent voir les
condamns mourir, ceux-l sont les coeurs avides d'motions.

Ce jour-l, M. d'Artagnan, ayant reu ses dernires instructions
du roi et fait ses adieux  ses amis, et pour le moment le nombre
en tait rduit  Planchent, se traa le plan de sa journe comme
doit le faire tout homme occup et dont les instants sont compts,
parce qu'il apprcie leur importance.

-- Le dpart est, dit-il, fix au point du jour, trois heures du
matin; j'ai donc quinze heures devant moi. Notons-en les six
heures de sommeil qui me sont indispensables, six; une heure de
repas, sept; une heure de visite  Athos, huit; deux heures pour
l'imprvu. Total: dix. Restent donc cinq heures. Une heure pour
toucher, c'est--dire pour me faire refuser l'argent chez
M. Fouquet; une autre pour aller chercher cet argent chez
M. Colbert et recevoir ses questions et ses grimaces; une heure
pour surveiller mes armes, mes habits et faire graisser mes
bottes. Il me reste encore deux heures. Mordioux! que je suis
riche!

Et ce disant, d'Artagnan sentit une joie trange, une joie de
jeunesse, un parfum de ces belles et heureuses annes d'autrefois
monter  sa tte et l'enivrer.

-- Pendant ces deux heures, j'irai, dit le mousquetaire, toucher
mon quartier de loyer de l'Image-de-Notre-Dame. Ce sera
rjouissant. Trois cent soixante-quinze livres! Mordioux! que
c'est tonnant! Si le pauvre qui n'a qu'une livre dans sa poche
avait une livre et douze deniers, ce serait justice, ce serait
excellent; mais jamais pareille aubaine n'arrive au pauvre. Le
riche, au contraire, se fait des revenus avec son argent, auquel
il ne touche pas... Voil trois cent soixante-quinze livres qui me
tombent du ciel.

J'irai donc  l'Image-de-Notre-Dame, et je boirai avec mon
locataire un verre de vin d'Espagne qu'il ne manquera pas de
m'offrir.

Mais il faut de l'ordre, monsieur d'Artagnan, il faut de l'ordre.

Organisons donc notre temps et rpartissons-en l'emploi.

Article premier. Athos.

Art. 2. L'Image-de-Notre-Dame.

Art. 3. M. Fouquet.

Art. 4. M. Colbert.

Art. 5. Souper.

Art. 6. Habits, bottes, chevaux, portemanteau.

Art. 7 et dernier. Le sommeil.

En consquence de cette disposition, d'Artagnan s'en alla tout
droit chez le comte de La Fre auquel modestement et navement il
raconta une partie de ses bonnes aventures.

Athos n'tait pas sans inquitude depuis la veille au sujet de
cette visite de d'Artagnan au roi; mais quatre mots lui suffirent
comme explications.

Athos devina que Louis avait charg d'Artagnan de quelque mission
importante et n'essaya pas mme de lui faire avouer le secret. Il
lui recommanda de se mnager, lui offrit discrtement de
l'accompagner si la chose tait possible.

-- Mais, cher ami, dit d'Artagnan, je ne pars point.

-- Comment! vous venez me dire adieu et vous ne partez point?

-- Oh! si fait, si fait, rpliqua d'Artagnan en rougissant un peu,
je pars pour faire une acquisition.

-- C'est autre chose. Alors, je change ma formule. Au lieu de: Ne
vous faites pas tuer, je dirai: Ne vous faites pas voler.

-- Mon ami, je vous ferai prvenir si j'arrte mon ide sur
quelque proprit; puis vous voudrez bien me rendre le service de
me conseiller.

-- Oui, oui, dit Athos, trop dlicat pour se permettre la
compensation d'un sourire.

Raoul imitait la rserve paternelle. D'Artagnan comprit qu'il
tait par trop mystrieux de quitter des amis sous un prtexte
sans leur dire mme la route qu'on prenait.

-- J'ai choisi Le Mans, dit-il  Athos. Est-ce pas un bon pays?

-- Excellent, mon ami, rpliqua le comte sans lui faire remarquer
que Le Mans tait dans la mme direction que la Touraine, et qu'en
attendant deux jours au plus il pourrait faire route avec un ami.

Mais d'Artagnan, plus embarrass que le comte, creusait  chaque
explication nouvelle le bourbier dans lequel il s'enfonait peu 
peu.

-- Je partirai demain au point du jour, dit-il enfin. Jusque-l,
Raoul, veux-tu venir avec moi?

-- Oui, monsieur le chevalier, dit le jeune homme, si M. le comte
n'a pas affaire de moi.

-- Non, Raoul; j'ai audience aujourd'hui de Monsieur, frre du
roi, voil tout.

Raoul demanda son pe  Grimaud, qui la lui apporta sur-le-champ.

-- Alors, ajouta d'Artagnan ouvrant ses deux bras  Athos, adieu,
cher ami!

Athos l'embrassa longuement, et le mousquetaire, qui comprit bien
sa discrtion, lui glissa  l'oreille:

-- Affaire d'tat!

Ce  quoi Athos ne rpondit que par un serrement de main plus
significatif encore.

Alors ils se sparrent. Raoul prit le bras de son vieil ami, qui
l'emmena par la rue Saint-Honor.

-- Je te conduis chez le dieu Plutus, dit d'Artagnan au jeune
homme; prpare-toi; toute la journe tu verras empiler des cus.
Suis-je chang, mon Dieu!

-- Oh! oh! voil bien du monde dans la rue, dit Raoul.

-- Est-ce procession, aujourd'hui? demanda d'Artagnan  un
flneur.

-- Monsieur, c'est pendaison, rpliqua le passant.

-- Comment! pendaison, fit d'Artagnan, en Grve?

-- Oui, monsieur.

-- Diable soit du maraud qui se fait pendre le jour o j'ai besoin
d'aller toucher mon terme de loyer! s'cria d'Artagnan. Raoul, as-
tu vu pendre?

-- Jamais, monsieur... Dieu merci!

-- Voil bien la jeunesse... Si tu tais de garde  la tranche,
comme je le fus, et qu'un espion... Mais, vois-tu, pardonne,
Raoul, je radote... Tu as raison, c'est hideux de voir pendre... 
quelle heure pendra-t-on, monsieur, s'il vous plat?

-- Monsieur, reprit le flneur avec dfrence, charm qu'il tait
de lier conversation avec deux hommes d'pe, ce doit tre pour
trois heures.

-- Oh! il n'est qu'une heure et demie, allongeons les jambes, nous
arriverons  temps pour toucher mes trois cent soixante-quinze
livres et repartir avant l'arrive du patient.

-- Des patients, monsieur, continua le bourgeois, car ils sont
deux.

-- Monsieur, je vous rends mille grces, dit d'Artagnan, qui, en
vieillissant, tait devenu d'une politesse raffine.

En entranant Raoul, il se dirigea rapidement vers le quartier de
la Grve.

Sans cette grande habitude que le mousquetaire avait de la foule
et le poignet irrsistible auquel se joignait une souplesse peu
commune des paules, ni l'un ni l'autre des deux voyageurs ne ft
arriv  destination.

Ils suivaient le quai qu'ils avaient gagn en quittant la rue
Saint-Honor, dans laquelle ils s'taient engags aprs avoir pris
cong d'Athos.

D'Artagnan marchait le premier: son coude, son poignet, son
paule, formaient trois coins qu'il savait enfoncer avec art dans
les groupes pour les faire clater et se disjoindre comme des
morceaux de bois. Souvent il usait comme renfort de la poigne en
fer de son pe. Il l'introduisait entre des ctes trop rebelles,
et la faisant jouer, en guise de levier ou de pince, sparait 
propos l'poux de l'pouse, l'oncle du neveu, le frre du frre.
Tout cela si naturellement et avec de si gracieux sourires, qu'il
et fallu avoir des ctes de bronze pour ne pas crier merci quand
la poigne faisait son jeu, ou des coeurs de diamant pour ne pas
tre enchant quand le sourire s'panouissait sur les lvres du
mousquetaire. Raoul, suivant son ami, mnageait les femmes, qui
admiraient sa beaut, contenait les hommes, qui sentaient la
rigidit de ses muscles, et tous deux fendaient, grce  cette
manoeuvre, l'onde un peu compacte et un peu bourbeuse du
populaire.

Ils arrivrent en vue des deux potences, et Raoul dtourna les
yeux avec dgot. Pour d'Artagnan, il ne les vit mme pas; sa
maison au pignon dentel, aux fentres pleines de curieux,
attirait, absorbait mme toute l'attention dont il tait capable.

Il distingua dans la place et autour des maisons bon nombre de
mousquetaires en cong, qui, les uns avec des femmes, les autres
avec des amis, attendaient l'instant de la crmonie. Ce qui le
rjouit par-dessus tout, ce fut de voir que le cabaretier, son
locataire, ne savait auquel entendre.

Trois garons ne pouvaient suffire  servir les buveurs. Il y en
avait dans la boutique, dans les chambres, dans la cour mme.
D'Artagnan fit observer cette affluence  Raoul et ajouta:

-- Le drle n'aura pas d'excuse pour ne pas payer son terme. Vois
tous ces buveurs, Raoul, on dirait des gens de bonne compagnie.
Mordioux! mais on n'a pas de place ici.

Cependant d'Artagnan russit  attraper le patron par le coin de
son tablier et  se faire reconnatre de lui.

-- Ah! monsieur le chevalier, dit le cabaretier  moiti fou, une
minute, de grce! J'ai ici cent enrags qui mettent ma cave sens
dessus dessous.

-- La cave, bon, mais non le coffre-fort.

-- Oh! monsieur, vos trente-sept pistoles et demie sont l-haut
toutes comptes dans ma chambre; mais il y a dans cette chambre
trente compagnons qui sucent les douves d'un petit baril de porto
que j'ai dfonc ce matin pour eux... Donnez-moi une minute, rien
qu'une minute.

-- Soit, soit.

-- Je m'en vais, dit Raoul bas  d'Artagnan; cette joie est
ignoble.

-- Monsieur, rpliqua svrement d'Artagnan, vous allez me faire
le plaisir de rester ici. Le soldat doit se familiariser avec tous
les spectacles. Il y a dans l'oeil, quand il est jeune, des fibres
qu'il faut savoir endurcir, et l'on n'est vraiment gnreux et bon
que du moment o l'oeil est devenu dur et le coeur rest tendre.
D'ailleurs, mon petit Raoul, veux-tu me laisser seul ici? Ce
serait mal  toi. Tiens, il y a la cour l-bas, et un arbre dans
cette cour; viens  l'ombre, nous respirerons mieux que dans cette
atmosphre chaude de vins rpandus.

De l'endroit o s'taient placs les deux nouveaux htes de
l'Image-de-Notre-Dame, ils entendaient le murmure toujours
grossissant des flots du peuple, et ne perdaient ni un cri ni un
geste des buveurs attabls dans le cabaret ou dissmins dans les
chambres. D'Artagnan et voulu se placer en vedette pour une
expdition, qu'il n'et pas mieux russi.

L'arbre sous lequel Raoul et lui taient assis les couvrait d'un
feuillage dj pais. C'tait un marronnier trapu, aux branches
inclines, qui versait son ombre sur une table tellement brise,
que les buveurs avaient d renoncer  s'en servir.

Nous disons que de ce poste d'Artagnan voyait tout. Il observait,
en effet, les alles et venues des garons, l'arrive des nouveaux
buveurs, l'accueil tantt amical, tantt hostile, qui tait fait 
certains arrivants par certains installs Il observait pour passer
le temps, car les trente-sept pistoles et demie tardaient beaucoup
 arriver.

Raoul le lui fit remarquer.

-- Monsieur, lui dit-il, vous ne pressez pas votre locataire, et
tout  l'heure les patients vont arriver. Il y aura une telle
presse en ce moment, que nous ne pourrons plus sortir.

-- Tu as raison, dit le mousquetaire Hol! oh! quelqu'un,
mordioux!

Mais il eut beau crier, frapper sur les dbris de la table, qui
tombrent en poussire sous son poing, nul ne vint. D'Artagnan se
prparait  aller trouver lui-mme le cabaretier pour le forcer 
une explication dfinitive, lorsque la porte de la cour dans
laquelle il se trouvait avec Raoul, porte qui communiquait au
jardin situ derrire, s'ouvrit en criant pniblement sur ses
gonds rouills, et un homme vtu en cavalier sortit de ce jardin
l'pe au fourreau, mais non  la ceinture, traversa la cour sans
refermer la porte, et ayant jet un regard oblique sur d'Artagnan
et son compagnon, se dirigea vers le cabaret mme en promenant
partout ses yeux qui semblaient percer les murs et les
consciences.

Tiens, se dit d'Artagnan, mes locataires communiquent... Ah!
c'est sans doute encore quelque curieux de pendaison.

Au mme moment, les cris et le vacarme des buveurs cessrent dans
les chambres suprieures. Le silence, en pareille circonstance,
surprend comme un redoublement de bruit. D'Artagnan voulut voir
quelle tait la cause de ce silence subit. Il vit alors que cet
homme, en habit de cavalier, venait d'entrer dans la chambre
principale et qu'il haranguait les buveurs, qui tous l'coutaient
avec une attention minutieuse. Son allocution, d'Artagnan l'et
entendue peut-tre sans le bruit dominant des clameurs populaires
qui faisait un formidable accompagnement  la harangue de
l'orateur. Mais elle finit bientt, et tous les gens que contenait
le cabaret sortirent les uns aprs les autres par petits groupes;
de telle sorte, cependant, qu'il n'en demeura que six dans la
chambre: l'un de ces six, l'homme  l'pe, prit  part le
cabaretier, l'occupant par des discours plus ou moins srieux,
tandis que les autres allumaient un grand feu dans l'tre: chose
assez trange par le beau temps et la chaleur.

-- C'est singulier, dit d'Artagnan  Raoul; mais je connais ces
figures-l.

-- Ne trouvez-vous pas, dit Raoul, que cela sent la fume ici?

-- Je trouve plutt que cela sent la conspiration, rpliqua
d'Artagnan.

Il n'avait pas achev que quatre de ces hommes taient descendus
dans la cour, et, sans apparence de mauvais desseins, montaient la
garde aux environs de la porte de communication, en lanant par
intervalles  d'Artagnan des regards qui signifiaient beaucoup de
choses.

-- Mordioux! dit tout bas d'Artagnan  Raoul, il y a quelque
chose. Es-tu curieux, toi, Raoul?

-- C'est selon, monsieur le chevalier.

-- Moi, je suis curieux comme une vieille femme. Viens un peu sur
le devant, nous verrons le coup d'oeil de la place. Il y a gros 
parier que ce coup d'oeil va tre curieux.

-- Mais vous savez, monsieur le chevalier, que je ne veux pas me
faire le spectateur passif et indiffrent de la mort de deux
pauvres diables.

-- Et moi donc, crois-tu que je sois un sauvage? Nous rentrerons
quand il sera temps de rentrer. Viens!

Ils s'acheminrent donc vers le corps de logis et se placrent
prs de la fentre, qui, chose plus trange encore que le reste,
tait demeure inoccupe.

Les deux derniers buveurs, au lieu de regarder par cette fentre,
entretenaient le feu.

En voyant entrer d'Artagnan et son ami:

-- Ah! ah! du renfort, murmurrent-ils.

D'Artagnan poussa le coude  Raoul.

-- Oui, mes braves, du renfort, dit-il; cordieu! voil un fameux
feu... Qui voulez-vous donc faire cuire?

Les deux hommes poussrent un clat de rire jovial, et, au lieu de
rpondre, ajoutrent du bois au feu. D'Artagnan ne pouvait se
lasser de les regarder.

-- Voyons, dit un des chauffeurs, on vous a envoys pour nous dire
le moment, n'est-ce pas?

-- Sans doute, dit d'Artagnan, qui voulait savoir  quoi s'en
tenir. Pourquoi serais-je donc ici, si ce n'tait pour cela?

-- Alors, mettez-vous  la fentre, s'il vous plat.

D'Artagnan sourit dans sa moustache, fit signe  Raoul et se mit
complaisamment  la fentre.


Chapitre LXII -- Vive Colbert!


C'tait un effrayant spectacle que celui que prsentait la Grve
en ce moment. Les ttes, niveles par la perspective, s'tendaient
au loin, drues et mouvantes comme les pis dans une grande plaine.
De temps en temps, un bruit inconnu, une rumeur lointaine, faisait
osciller les ttes et flamboyer des milliers d'yeux.

Parfois il y avait de grands refoulements. Tous ces pis se
courbaient et devenaient des vagues plus mouvantes que celles de
l'ocan, qui roulaient des extrmits au centre, et allaient
battre, comme des mares, la haie d'archers qui entouraient les
potences. Alors les manches des hallebardes s'abaissaient sur la
tte ou les paules des tmraires envahisseurs; parfois aussi
c'tait le fer au lieu du bois, et, dans ce cas, il se faisait un
large cercle vide autour de la garde: espace conquis aux dpens
des extrmits, qui subissaient  leur tour l'oppression de ce
refoulement subit qui les repoussait contre les parapets de la
Seine.

Du haut de sa fentre, qui dominait toute la place, d'Artagnan
vit, avec une satisfaction intrieure, que ceux des mousquetaires
et des gardes qui se trouvaient pris dans la foule savaient, 
coups de poing et de pommeaux d'pe, se faire place. Il remarqua
mme qu'ils avaient russi, par suite de cet esprit de corps qui
double les forces du soldat,  se runir en un groupe d' peu prs
cinquante hommes; et que, sauf une douzaine d'gars qu'il voyait
encore rouler  et l, le noyau tait complet et  la porte de
la voix. Mais ce n'taient pas seulement les mousquetaires et les
gardes qui attiraient l'attention de d'Artagnan. Autour des
potences, et surtout aux abords de l'arcade Saint-Jean, s'agitait
un tourbillon bruyant, brouillon, affair; des figures hardies,
des mines rsolues se dessinaient  et l au milieu des figures
niaises et des mines indiffrentes; des signaux s'changeaient,
des mains se touchaient. D'Artagnan remarqua dans les groupes, et
mme dans les groupes les plus anims, la figure du cavalier qu'il
avait vu entrer par la porte de communication de son jardin et qui
tait mont au premier pour haranguer les buveurs. Cet homme
organisait des escouades et distribuait des ordres.

-- Mordioux! s'cria d'Artagnan, je ne me trompais pas, je connais
cet homme, c'est Menneville. Que diable fait-il ici?

Un murmure sourd et qui s'accentuait par degrs arrta sa
rflexion et attira ses regards d'un autre ct. Ce murmure tait
occasionn par l'arrive des patients; un fort piquet d'archers
les prcdait et parut  l'angle de l'arcade. La foule tout
entire se mit  pousser des cris. Tous ces cris formrent un
hurlement immense. D'Artagnan vit Raoul plir; il lui frappa
rudement sur l'paule.

Les chauffeurs,  ce grand cri, se retournrent et demandrent o
l'on en tait.

-- Les condamns arrivent, dit d'Artagnan.

-- Bien, rpondirent-ils en avivant la flamme de la chemine.

D'Artagnan les regarda avec inquitude; il tait vident que ces
hommes qui faisaient un pareil feu, sans utilit aucune, avaient
d'tranges intentions.

Les condamns parurent sur la place. Ils marchaient  pied, le
bourreau devant eux; cinquante archers se tenaient en haie  leur
droite et  leur gauche. Tous deux taient vtus de noir, ples
mais rsolus. Ils regardaient impatiemment au-dessus des ttes en
se haussant  chaque pas.

D'Artagnan remarqua ce mouvement.

-- Mordioux! dit-il, ils sont bien presss de voir la potence.

Raoul se reculait sans avoir la force cependant de quitter tout 
fait la fentre. La terreur, elle aussi, a son attraction.

--  mort!  mort! crirent cinquante mille voix.

-- Oui  mort! hurlrent une centaine de furieux, comme si la
grande masse leur et donn la rplique.

--  la hart!  la hart! cria le grand ensemble; vive le roi!

-- Tiens! murmura d'Artagnan, c'est drle, j'aurais cru que
c'tait M. de Colbert qui les faisait pendre, moi.

Il y eut en ce moment un refoulement qui arrta un instant la
marche des condamns.

Les gens  mine hardie et rsolue qu'avait remarqus d'Artagnan, 
force de se presser, de se pousser, de se hausser, taient
parvenus  toucher presque la haie d'archers.

Le cortge se remit en marche.

Tout  coup, aux cris de: Vive Colbert! ces hommes que
d'Artagnan ne perdait pas de vue se jetrent sur l'escorte, qui
essaya vainement de lutter. Derrire ces hommes, il y avait la
foule. Alors commena, au milieu d'un affreux vacarme, une
affreuse confusion.

Cette fois, ce sont mieux que des cris d'attente ou des cris de
joie, ce sont des cris de douleur.

En effet, les hallebardes frappent, les pes trouent, les
mousquets commencent  tirer.

Il se fit alors un tourbillonnement trange au milieu duquel
d'Artagnan ne vit plus rien. Puis de ce chaos surgit tout  coup
comme une intention visible, comme une volont arrte.

Les condamns avaient t arrachs des mains des gardes et on les
entranait vers la maison de l'Image-de-Notre-Dame. Ceux qui les
entranaient criaient:

-- Vive Colbert!

Le peuple hsitait, ne sachant s'il devait tomber sur les archers
ou sur les agresseurs.

Ce qui arrtait le peuple, c'est que ceux qui criaient: Vive
Colbert! commenaient  crier en mme temps: Pas de hart!  bas
la potence! au feu! au feu! brlons les voleurs! brlons les
affameurs! Ce cri pouss d'ensemble obtint un succs
d'enthousiasme. La populace tait venue pour voir un supplice, et
voil qu'on lui offrait l'occasion d'en faire un elle-mme.

C'tait ce qui pouvait tre le plus agrable  la populace.

Aussi se rangea-t-elle immdiatement du parti des agresseurs
contre les archers, en criant avec la minorit, devenue, grce 
elle, majorit des plus compactes:

-- Oui, oui, au feu, les voleurs! vive Colbert!

-- Mordioux! s'cria d'Artagnan, il me semble que cela devient
srieux.

Un des hommes qui se tenaient prs de la chemine s'approcha de la
fentre, son brandon  la main.

-- Ah! ah! dit-il, cela chauffe.

Puis, se retournant vers son compagnon:

-- Voil le signal! dit-il.

Et soudain il appuya le tison brlant  la boiserie. Ce n'tait
pas une maison tout  fait neuve que le cabaret de l'Image de
Notre-Dame; aussi ne se fit-elle pas prier pour prendre feu.

En une seconde, les ais craquent et la flamme monte en ptillant.
Un hurlement du dehors rpond aux cris que poussent les
incendiaires.

D'Artagnan, qui n'a rien vu parce qu'il regarde sur la place, sent
 la fois la fume qui l'touffe et la flamme qui le grille.

-- Hol! s'crie-t-il en se retournant, le feu est-il ici? tes-
vous fous ou enrags, mes matres?

Les deux hommes le regardrent d'un air tonn.

-- Eh quoi! demandrent-ils  d'Artagnan, n'est-ce pas chose
convenue?

-- Chose convenue que vous brlerez ma maison? vocifre d'Artagnan
en arrachant le tison des mains de l'incendiaire et le lui portant
au visage.

Le second veut porter secours  son camarade; mais Raoul le
saisit, l'enlve et le jette par la fentre, tandis que d'Artagnan
pousse son compagnon par les degrs. Raoul, le premier libre,
arrache les lambris qu'il jette tout fumants par la chambre.

D'un coup d'oeil, d'Artagnan voit qu'il n'y a plus rien  craindre
pour l'incendie et court  la fentre.

Le dsordre est  son comble. On crie  la fois: -- Au feu! au
meurtre!  la hart! au bcher! vive Colbert et vive le roi!

Le groupe qui arrache les patients aux mains des archers s'est
rapproch de la maison, qui semble le but vers lequel on les
entrane. Menneville est  la tte du groupe criant plus haut que
personne: -- Au feu! au feu! vive Colbert!

D'Artagnan commence  comprendre. On veut brler les condamns, et
sa maison est le bcher qu'on leur prpare.

-- Halte-l! cria-t-il l'pe  la main et un pied sur la fentre.
Menneville, que voulez-vous?

-- Monsieur d'Artagnan, s'crie celui-ci, passage, passage!

-- Au feu! au feu, les voleurs! vive Colbert! crie la foule.

Ces cris exasprrent d'Artagnan.

-- Mordioux! dit-il, brler ces pauvres diables qui ne sont
condamns qu' tre pendus, c'est infme!

Cependant, devant la porte, la masse des curieux, refoule contre
les murailles, est plus paisse et ferme la voie.

Menneville et ses hommes, qui tranent les patients, ne sont plus
qu' dix pas de la porte.

Menneville fait un dernier effort.

-- Passage! passage! crie-t-il le pistolet au poing.

-- Brlons! brlons! rpte la foule. Le feu est  l'Image-de-
Notre-Dame. Brlons les voleurs! brlons-les tous deux dans
l'Image-de-Notre-Dame.

Cette fois, il n'y a pas de doute, c'est bien  la maison de
d'Artagnan qu'on en veut.

D'Artagnan se rappelle l'ancien cri, toujours si efficacement
pouss par lui.

--  moi, mousquetaires!... dit-il d'une voix de gant, d'une de
ces voix qui dominent le canon, la mer, la tempte;  moi,
mousquetaires!...

Et, se suspendant par le bras au balcon, il se laisse tomber au
milieu de la foule, qui commence  s'carter de cette maison d'o
il pleut des hommes. Raoul est  terre aussitt que lui. Tous deux
ont l'pe  la main. Tout ce qu'il y a de mousquetaires sur la
place a entendu ce cri d'appel; tous se sont retourns  ce cri et
ont reconnu d'Artagnan.

-- Au capitaine! au capitaine! crient-ils tous  leur tour.

Et la foule s'ouvre devant eux comme devant la proue d'un
vaisseau. En ce moment d'Artagnan et Menneville se trouvrent face
 face.

-- Passage! passage! s'crie Menneville en voyant qu'il n'a plus
que le bras  tendre pour toucher la porte.

-- On ne passe pas! dit d'Artagnan.

-- Tiens, dit Menneville en lchant son coup de pistolet presque 
bout portant.

Mais avant que le rouet ait tourn, d'Artagnan a relev le bras de
Menneville avec la poigne de son pe et lui a pass la lame au
travers du corps.

-- Je t'avais bien dit de te tenir tranquille, dit d'Artagnan 
Menneville qui roula  ses pieds.

-- Passage! passage! crient les compagnons de Menneville
pouvants d'abord, mais qui se rassurent bientt en s'apercevant
qu'ils n'ont affaire qu' deux hommes.

Mais ces deux hommes sont deux gants  cent bras, l'pe voltige
entre leurs mains comme le glaive flamboyant de l'archange. Elle
troue avec la pointe, frappe de revers, frappe de taille. Chaque
coup renverse son homme.

-- Pour le roi! crie d'Artagnan  chaque homme qu'il frappe,
c'est--dire  chaque homme qui tombe.

Ce cri devient le mot d'ordre des mousquetaires, qui, guids par
lui, rejoignent d'Artagnan.

Pendant ce temps les archers se remettent de la panique qu'ils ont
prouve, chargent les agresseurs en queue, et, rguliers comme
des moulins, foulent et abattent tout ce qu'ils rencontrent. La
foule, qui voit reluire les pes, voler en l'air les gouttes de
sang, la foule fuit et s'crase elle-mme.

Enfin des cris de misricorde et de dsespoir retentissent; c'est
l'adieu des vaincus. Les deux condamns sont retombs aux mains
des archers.

D'Artagnan s'approche d'eux, et les voyant ples et mourants:

-- Consolez-vous, pauvres gens, dit-il, vous ne subirez pas le
supplice affreux dont ces misrables vous menaaient. Le roi vous
a condamns  tre pendus. Vous ne serez que pendus. ! qu'on les
pende, et voil tout.

Il n'y a plus rien  l'Image-de-Notre-Dame. Le feu a t teint
avec deux tonnes de vin  dfaut d'eau. Les conjurs ont fui par
le jardin. Les archers entranent les patients aux potences.

L'affaire ne fut pas longue  partir de ce moment.

L'excuteur, peu soucieux d'oprer selon les formes de l'art, se
hte et expdie les deux malheureux en une minute.

Cependant on s'empresse autour de d'Artagnan; on le flicite, on
le caresse. Il essuie son front ruisselant de sueur, son pe
ruisselante de sang, hausse les paules en voyant Menneville qui
se tord  ses pieds dans les dernires convulsions de l'agonie. Et
tandis que Raoul dtourne les yeux avec compassion, il montre aux
mousquetaires les potences charges de leurs tristes fruits.

-- Pauvres diables! dit-il, j'espre qu'ils sont morts en me
bnissant, car je leur en ai sauv de belles.

Ces mots vont atteindre Menneville au moment o lui-mme va rendre
le dernier soupir. Un soupir sombre et ironique voltige sur ses
lvres. Il veut rpondre, mais l'effort qu'il fait achve de
briser sa vie. Il expire.

-- Oh! tout cela est affreux, murmura Raoul; partons, monsieur le
chevalier.

-- Tu n'es pas bless? demande d'Artagnan.

-- Non, merci.

-- Eh bien! tu es un brave, mordioux! C'est la tte du pre et le
bras de Porthos. Ah! s'il avait t ici, Porthos, il en aurait vu
de belles.

Puis, par manire de se souvenir:

-- Mais o diable peut-il tre, ce brave Porthos? murmura
d'Artagnan.

-- Venez, chevalier, venez, insista Raoul.

-- Une dernire minute, mon ami, que je prenne mes trente-sept
pistoles et demie, je suis  toi. La maison est d'un bon produit,
ajouta d'Artagnan en rentrant  l'Image-de-Notre-Dame; mais
dcidment, dt-elle tre moins productive, je l'aimerais mieux
dans un autre quartier.


Chapitre LXIII -- Comment le diamant de M. d'Emerys passa entre
les mains de d'Artagnan


Tandis que cette scne bruyante et ensanglante se passait sur la
Grve, plusieurs hommes, barricads derrire la porte de
communication du jardin, remettaient leurs pes au fourreau,
aidaient l'un d'eux  monter sur son cheval tout sell qui
attendait dans le jardin, et, comme une vole d'oiseaux effars,
s'enfuyaient dans toutes les directions, les uns escaladant les
murs, les autres se prcipitant par les portes avec toute l'ardeur
de la panique.

Celui qui monta sur le cheval et qui lui fit sentir l'peron avec
une telle brutalit que l'animal faillit franchir la muraille, ce
cavalier, disons-nous, traversa la place Baudoyer, passa comme
l'clair devant la foule des rues, crasant, culbutant, renversant
tout, et dix minutes aprs arriva aux portes de la surintendance,
plus essouffl encore que son cheval. L'abb Fouquet, au bruit
retentissant des fers sur le pav, parut  une fentre de la cour,
et avant mme que le cavalier et mis pied  terre:

-- Eh bien! Danicamp? demanda-t-il,  moiti pench hors de la
fentre.

-- Eh bien! c'est fini, rpondit le cavalier.

-- Fini! cria l'abb; alors ils sont sauvs?

-- Non pas, monsieur, rpliqua le cavalier. Ils sont pendus.

-- Pendus! rpta l'abb plissant.

Une porte latrale s'ouvrit soudain, et Fouquet apparut dans la
chambre, ple, gar, les lvres entrouvertes par un cri de
douleur et de colre.

Il s'arrta sur le seuil, coutant ce qui se disait de la cour 
la fentre.

-- Misrables! dit l'abb, vous ne vous tes donc pas battus!

-- Comme des lions.

-- Dites comme des lches.

-- Monsieur!

-- Cent hommes de guerre, l'pe  la main, valent dix mille
archers dans une surprise. O est Menneville, ce fanfaron, ce
vantard qui ne devait revenir que mort ou vainqueur?

-- Eh bien! monsieur, il a tenu parole. Il est mort.

-- Mort! qui l'a tu?

-- Un dmon dguis en homme, un gant arm de dix pes
flamboyantes, un enrag qui a d'un seul coup teint le feu, teint
l'meute, et fait sortir cent mousquetaires du pav de la place de
Grve.

Fouquet souleva son front tout ruisselant de sueur.

-- Oh! Lyodot et d'Emerys! murmura-t-il, morts! morts! morts! et
moi dshonor.

L'abb se retourna, et apercevant son frre cras, livide:

-- Allons! allons! dit-il, c'est un coup du sort, monsieur, il ne
faut pas nous lamenter ainsi. Puisque cela ne s'est point fait,
c'est que Dieu...

-- Taisez-vous, l'abb! taisez-vous! cria Fouquet; vos excuses
sont des blasphmes. Faites monter ici cet homme, et qu'il raconte
les dtails de l'horrible vnement.

-- Mais, mon frre...

-- Obissez, monsieur!

L'abb fit un signe, et une demi-minute aprs on entendit les pas
de l'homme dans l'escalier.

En mme temps, Gourville apparut derrire Fouquet, pareil  l'ange
gardien du surintendant, appuyant un doigt sur ses lvres pour lui
enjoindre de s'observer au milieu des lans mmes de sa douleur.
Le ministre reprit toute la srnit que les forces humaines
peuvent laisser  la disposition d'un coeur  demi bris par la
douleur. Danicamp parut.

-- Faites votre rapport, dit Gourville.

-- Monsieur, rpondit le messager, nous avions reu l'ordre
d'enlever les prisonniers et de crier: Vive Colbert! en les
enlevant.

-- Pour les brler vifs, n'est-ce pas, l'abb? interrompit
Gourville.

-- Oui! oui! l'ordre avait t donn  Menneville. Menneville
savait ce qu'il en fallait faire, et Menneville est mort.

Cette nouvelle parut rassurer Gourville au lieu de l'attrister.

-- Pour les brler vifs? rpta le messager, comme s'il et dout
que cet ordre, le seul qui lui et t donn au reste, ft bien
rel.

-- Mais certainement pour les brler vifs, reprit brutalement
l'abb.

-- D'accord, monsieur, d'accord, reprit l'homme en cherchant des
yeux sur la physionomie des deux interlocuteurs ce qu'il y avait
de triste ou d'avantageux pour lui  raconter selon la vrit.

-- Maintenant, racontez, dit Gourville.

-- Les prisonniers, continua Danicamp, devaient donc tre amens 
la Grve, et le peuple en fureur voulait qu'ils fussent brls au
lieu d'tre pendus.

-- Le peuple a ses raisons, dit l'abb; continuez.

-- Mais, reprit l'homme, au moment o les archers venaient d'tre
enfoncs, au moment o le feu prenait dans une des maisons de la
place destine  servir de bcher aux coupables, un furieux, ce
dmon, ce gant dont je vous parlais, et qu'on nous avait dit tre
le propritaire de la maison en question, aid d'un jeune homme
qui l'accompagnait, jeta par la fentre ceux qui activaient le
feu, appela au secours les mousquetaires qui se trouvaient dans la
foule, sauta lui-mme du premier tage dans la place, et joua si
dsesprment de l'pe, que la victoire fut rendue aux archers,
les prisonniers repris et Menneville tu. Une fois repris, les
condamns furent excuts en trois minutes.

Fouquet, malgr sa puissance sur lui-mme, ne put s'empcher de
laisser chapper un sourd gmissement.

-- Et cet homme, le propritaire de la maison, reprit l'abb,
comment le nomme-t-on?

-- Je ne vous le dirai pas, n'ayant pas pu le voir; mon poste
m'avait t dsign dans le jardin, et je suis rest  mon poste;
seulement, on est venu me raconter l'affaire. J'avais ordre, la
chose une fois finie, de venir vous annoncer en toute hte de
quelle faon elle tait finie. Selon l'ordre, je suis parti au
galop, et me voil.

-- Trs bien, monsieur, nous n'avons pas autre chose  demander de
vous, dit l'abb, de plus en plus atterr  mesure qu'approchait
le moment d'aborder son frre seul  seul.

-- On vous a pay? demanda Gourville.

-- Un acompte, monsieur, rpondit Danicamp.

-- Voil vingt pistoles. Allez, monsieur, et n'oubliez pas de
toujours dfendre, comme cette fois, les vritables intrts du
roi.

-- Oui, monsieur, dit l'homme en s'inclinant et en serrant
l'argent dans sa poche.

Aprs quoi il sortit.

 peine fut-il dehors que Fouquet, qui tait rest immobile,
s'avana d'un pas rapide et se trouva entre l'abb et Gourville.
Tous deux ouvrirent en mme temps la bouche pour parler.

-- Pas d'excuses! dit-il, pas de rcriminations contre qui que ce
soit. Si je n'eusse pas t un faux ami, je n'eusse confi 
personne le soin de dlivrer Lyodot et d'Emerys. C'est moi seul
qui suis coupable,  moi seul donc les reproches et les remords.
Laissez-moi, l'abb.

-- Cependant, monsieur, vous n'empcherez pas, rpondit celui-ci,
que je ne fasse rechercher le misrable qui s'est entremis pour le
service de M. Colbert dans cette partie si bien prpare; car,
s'il est d'une bonne politique de bien aimer ses amis, je ne crois
pas mauvaise celle qui consiste  poursuivre ses ennemis d'une
faon acharne.

-- Trve de politique, l'abb; sortez, je vous prie, et que je
n'entende plus parler de vous jusqu' nouvel ordre; il me semble
que nous avons besoin de beaucoup de silence et de circonspection.
Vous avez un terrible exemple devant vous. Messieurs, pas de
reprsailles, je vous le dfends.

-- Il n'y a pas d'ordres, grommela l'abb, qui m'empchent de
venger sur un coupable l'affront fait  ma famille.

-- Et moi, s'cria Fouquet de cette voix imprative  laquelle on
sent qu'il n'y a rien  rpondre, si vous avez une pense, une
seule, qui ne soit pas l'expression absolue de ma volont, je vous
ferai jeter  la Bastille deux heures aprs que cette pense se
sera manifeste. Rglez-vous l-dessus, l'abb.

L'abb s'inclina en rougissant.

Fouquet fit signe  Gourville de le suivre, et dj se dirigeait
vers son cabinet, lorsque l'huissier annona d'une voix haute:

-- M. le chevalier d'Artagnan.

-- Qu'est-ce? fit ngligemment Fouquet  Gourville.

-- Un ex-lieutenant des mousquetaires de Sa Majest, rpondit
Gourville sur le mme ton.

Fouquet ne prit pas mme la peine de rflchir et se remit 
marcher.

-- Pardon, monseigneur! dit alors Gourville; mais, je rflchis,
ce brave garon a quitt le service du roi, et probablement vient-
il toucher un quart de pension quelconque.

-- Au diable! dit Fouquet; pourquoi prend-il si mal son temps?

-- Permettez, monseigneur, que je lui dise un mot de refus alors;
car il est de ma connaissance, et c'est un homme qu'il vaut mieux,
dans les circonstances o nous nous trouvons, avoir pour ami que
pour ennemi.

-- Rpondez tout ce que vous voudrez, dit Fouquet.

-- Eh! mon Dieu! dit l'abb plein de rancune, comme un homme
d'glise, rpondez qu'il n'y a pas d'argent, surtout pour les
mousquetaires.

Mais l'abb n'avait pas plutt lch ce mot imprudent, que la
porte entrebille s'ouvrit tout  fait et que d'Artagnan parut.

-- Eh! monsieur Fouquet, dit-il, je le savais bien, qu'il n'y
avait pas d'argent pour les mousquetaires. Aussi je ne venais
point pour m'en faire donner, mais bien pour m'en faire refuser.
C'est fait, merci. Je vous donne le bonjour et vais en chercher
chez M. Colbert.

Et il sortit aprs un salut assez leste.

-- Gourville, dit Fouquet, courez aprs cet homme et me le
ramenez.

Gourville obit et rejoignit d'Artagnan sur l'escalier.
D'Artagnan, entendant des pas derrire lui, se retourna et aperut
Gourville.

-- Mordioux! mon cher monsieur, dit-il, ce sont de tristes faons
que celles de messieurs vos gens de finances; Je viens chez
M. Fouquet pour toucher une somme ordonnance par Sa Majest, et
l'on m'y reoit comme un mendiant qui vient pour demander une
aumne, ou comme un filou qui vient pour voler une pice
d'argenterie.

-- Mais vous avez prononc le nom de M. Colbert, cher monsieur
d'Artagnan; vous avez dit que vous alliez chez M. Colbert?

-- Certainement que j'y vais, ne ft-ce que pour lui demander
satisfaction des gens qui veulent brler les maisons en criant:
Vive Colbert!

Gourville dressa les oreilles.

-- Oh! oh! dit-il, vous faites allusion  ce qui vient de se
passer en Grve?

-- Oui, certainement.

-- Et en quoi ce qui vient de se passer vous importe-t-il?

-- Comment! vous me demandez en quoi il m'importe ou il ne
m'importe pas que M. Colbert fasse de ma maison un bcher?

-- Ainsi, votre maison... C'est votre maison qu'on voulait brler?

-- Pardieu!

-- Le cabaret de l'Image-de-Notre-Dame est  vous?

-- Depuis huit jours.

-- Et vous tes ce brave capitaine, vous tes cette vaillante pe
qui a dispers ceux qui voulaient brler les condamns?

-- Mon cher monsieur Gourville, mettez-vous  ma place: je suis
agent de la force publique et propritaire. Comme capitaine, mon
devoir est de faire accomplir les ordres du roi. Comme
propritaire, mon intrt est qu'on ne me brle pas ma maison.
J'ai donc suivi  la fois les lois de l'intrt et du devoir en
remettant MM. Lyodot et d'Emerys entre les mains des archers.

-- Ainsi c'est vous qui avez jet un homme par la fentre?

-- C'est moi-mme, rpliqua modestement d'Artagnan.

-- C'est vous qui avez tu Menneville?

-- J'ai eu ce malheur, dit d'Artagnan saluant comme un homme que
l'on flicite.

-- C'est vous enfin qui avez t cause que les deux condamns ont
t pendus?

-- Au lieu d'tre brls, oui, monsieur, et je m'en fais gloire.
J'ai arrach ces pauvres diables  d'effroyables tortures.
Comprenez-vous, mon cher monsieur Gourville, qu'on voulait les
brler vifs? cela passe toute imagination.

-- Allez, mon cher monsieur d'Artagnan, allez, dit Gourville
voulant pargner  Fouquet la vue d'un homme qui venait de lui
causer une si profonde douleur.

-- Non pas, dit Fouquet, qui avait entendu de la porte de
l'antichambre; non pas, monsieur d'Artagnan, venez, au contraire.

D'Artagnan essuya au pommeau de son pe une dernire trace
sanglante qui avait chapp  son investigation et rentra. Alors
il se retrouva en face de ces trois hommes, dont les visages
portaient trois expressions bien diffrentes: chez l'abb celle de
la colre, chez Gourville celle de la stupeur, chez Fouquet celle
de l'abattement.

-- Pardon, monsieur le ministre, dit d'Artagnan, mais mon temps
est compt, il faut que je passe  l'intendance pour m'expliquer
avec M. Colbert et toucher mon quartier.

-- Mais, monsieur, dit Fouquet, il y a de l'argent ici.

D'Artagnan, tonn, regarda le surintendant.

-- Il vous a t rpondu lgrement, monsieur, je le sais, je l'ai
entendu, dit le ministre; un homme de votre mrite devrait tre
connu de tout le monde.

D'Artagnan s'inclina.

-- Vous avez une ordonnance? ajouta Fouquet.

-- Oui, monsieur.

-- Donnez, je vais vous payer moi-mme; venez.

Il fit un signe  Gourville et  l'abb, qui demeurrent dans la
chambre o ils taient, et emmena d'Artagnan dans son cabinet. Une
fois arriv:

-- Combien vous doit-on, monsieur?

-- Mais quelque chose comme cinq mille livres, monseigneur.

-- Pour votre arrir de solde?

-- Pour un quartier.

-- Un quartier de cinq mille livres! dit Fouquet attachant sur le
mousquetaire un profond regard; c'est donc vingt mille livres par
an que le roi vous donne?

-- Oui, monseigneur, c'est vingt mille livres; trouvez-vous que
cela soit trop?

-- Moi! s'cria Fouquet, et il sourit amrement. Si je me
connaissais en hommes, si j'tais, au lieu d'un esprit lger,
inconsquent et vain, un esprit prudent et rflchi; si, en un
mot, j'avais, comme certaines gens, su arranger ma vie, vous ne
recevriez pas vingt mille livres par an, mais cent mille, et vous
ne seriez pas au roi, mais  moi!

D'Artagnan rougit lgrement. Il y a dans la faon dont se donne
l'loge, dans la voix du louangeur, dans son accent affectueux, un
poison si doux, que le plus fort en est parfois enivr.

Le surintendant termina cette allocution en ouvrant un tiroir, o
il prit quatre rouleaux qu'il posa devant d'Artagnan.

Le Gascon en corna un.

-- De l'or! dit-il.

-- Cela vous chargera moins, monsieur.

-- Mais alors, monsieur, cela fait vingt mille livres.

-- Sans doute.

-- Mais on ne m'en doit que cinq.

-- Je veux vous pargner la peine de passer quatre fois  la
surintendance.

-- Vous me comblez, monsieur.

-- Je fais ce que je dois, monsieur le chevalier, et j'espre que
vous ne me garderez pas rancune pour l'accueil de mon frre. C'est
un esprit plein d'aigreur et de caprice.

-- Monsieur, dit d'Artagnan, croyez que rien ne me fcherait plus
qu'une excuse de vous.

-- Aussi ne le ferai-je plus, et me contenterai-je de vous
demander une grce.

-- Oh! monsieur.

Fouquet tira de son doigt un diamant d'environ mille pistoles.

-- Monsieur, dit-il, la pierre que voici me fut donne par un ami
d'enfance, par un homme  qui vous avez rendu un grand service.

La voix de Fouquet s'altra sensiblement.

-- Un service, moi! fit le mousquetaire; j'ai rendu un service 
l'un de vos amis?

-- Vous ne pouvez l'avoir oubli, monsieur, car c'est aujourd'hui
mme.

-- Et cet ami s'appelait?...

-- M. d'Emerys.

-- L'un des condamns?

-- Oui, l'une des victimes... Eh bien! monsieur d'Artagnan, en
faveur du service que vous lui avez rendu, je vous prie d'accepter
ce diamant. Fates cela pour l'amour de moi.

-- Monsieur...

-- Acceptez, vous dis-je. Je suis aujourd'hui dans un jour de
deuil, plus tard vous saurez cela peut-tre; aujourd'hui j'ai
perdu un ami; eh bien! j'essaie d'en retrouver un autre.

-- Mais, monsieur Fouquet...

-- Adieu, monsieur d'Artagnan, adieu! s'cria Fouquet le coeur
gonfl, ou plutt, au revoir!

Et le ministre sortit de son cabinet; laissant aux mains du
mousquetaire la bague et les vingt mille livres.

-- Oh! oh!dit d'Artagnan aprs un moment de rflexion sombre; est-
ce que je comprendrais? Mordioux! si je comprends, voil un bien
galant homme!... Je m'en vais me faire expliquer cela par
M. Colbert.

Et il sortit.


Chapitre LXIV -- De la diffrence notable que d'Artagnan trouva
entre M. l'intendant et Mgr le surintendant


M. Colbert demeurait rue Neuve-des-Petits-Champs, dans une maison
qui avait appartenu  Beautru. Les jambes de d'Artagnan firent le
trajet en un petit quart d'heure.

Lorsqu'il arriva chez le nouveau favori, la cour tait pleine
d'archers et de gens de police qui venaient, soit le fliciter,
soit s'excuser, selon qu'il choisirait loge ou blme. Le
sentiment de la flatterie est instinctif chez les gens de
condition abjecte; ils en ont le sens, comme l'animal sauvage a
celui de l'oue ou de l'odorat. Ces gens, ou leur chef, avaient
donc compris qu'il y avait un plaisir  faire  M. Colbert, en lui
rendant compte de la faon dont son nom avait t prononc pendant
l'chauffoure.

D'Artagnan se produisit juste au moment o le chef du guet faisait
son rapport. D'Artagnan se tint prs de la porte, derrire les
archers.

Cet officier prit Colbert  part, malgr sa rsistance et le
froncement de ses gros sourcils.

-- Au cas, dit-il, o vous auriez rellement dsir, monsieur, que
le peuple ft justice de deux tratres, il et t sage de nous en
avertir; car enfin, monsieur, malgr notre douleur de vous
dplaire ou de contrarier vos vues, nous avions notre consigne 
excuter.

-- Triple sot! rpliqua Colbert furieux en secouant ses cheveux
tasss et noirs comme une crinire, que me racontez-vous l? Quoi!
j'aurais eu, moi, l'ide d'une meute? tes-vous fou ou ivre?

-- Mais, monsieur, on a cri: Vive Colbert! rpliqua le chef du
guet fort mu.

-- Une poigne de conspirateurs...

-- Non pas, non pas, une masse de peuple!

-- Oh! vraiment, dit Colbert en s'panouissant, une masse du
peuple criait: Vive Colbert! tes-vous bien sr de ce que vous
dites, monsieur?...

-- Il n'y avait qu' ouvrir les oreilles, ou plutt  les fermer,
tant les cris taient terribles.

-- Et c'tait du peuple, du vrai peuple?

-- Certainement, monsieur; seulement, ce vrai peuple nous a
battus.

-- Oh! fort bien, continua Colbert tout  sa pense. Alors vous
supposez que c'est le peuple seul qui voulait faire brler les
condamns?

-- Oh! oui, monsieur.

-- C'est autre chose... Vous avez donc bien rsist?

-- Nous avons eu trois hommes touffs, monsieur.

-- Vous n'avez tu personne, au moins?

-- Monsieur, il est rest sur le carreau quelques mutins, un,
entre autres, qui n'tait pas un homme ordinaire.

-- Qui?

-- Un certain Menneville, sur qui, depuis longtemps, la police
avait l'oeil ouvert.

-- Menneville! s'cria Colbert; celui qui tua, rue de la Huchette,
un brave homme qui demandait un poulet gras?

-- Oui, monsieur, c'est le mme.

-- Et ce Menneville, criait-il aussi: Vive Colbert! lui?

-- Plus fort que tous les autres; comme un enrag.

Le front de Colbert devint nuageux et se rida. L'espce d'aurole
ambitieuse qui clairait son visage s'teignit comme le feu des
vers luisants qu'on crase sous l'herbe.

-- Que disiez-vous donc, reprit alors l'intendant du, que
l'initiative venait du peuple? Menneville tait mon ennemi; je
l'eusse fait pendre, et il le savait bien; Menneville tait 
l'abb Fouquet... toute l'affaire vient de Fouquet; ne sait-on pas
que les condamns taient ses amis d'enfance?

C'est vrai, pensa d'Artagnan, et voil mes doutes claircis. Je
le rpte, M. Fouquet peut-tre ce qu'on voudra, mais c'est un
galant homme.

-- Et, poursuivit Colbert, pensez-vous tre sr que ce Menneville
est mort?

D'Artagnan jugea que le moment tait venu de faire son entre.

-- Parfaitement, monsieur, rpliqua-t-il en s'avanant tout 
coup.

-- Ah! c'est vous; monsieur? dit Colbert.

-- En personne, rpliqua le mousquetaire avec son ton dlibr; il
parat que vous aviez dans Menneville un joli petit ennemi?

-- Ce n'est pas moi, monsieur, qui avais un ennemi, rpondit
Colbert, c'est le roi.

Double brute! pensa d'Artagnan, tu fais de la morgue et de
l'hypocrisie avec moi...

-- Eh bien! poursuivit-il, je suis trs heureux d'avoir rendu un
si bon service au roi, voudrez-vous vous charger de le dire  Sa
Majest, monsieur l'intendant?

-- Quelle commission me donnez-vous, et que me chargez-vous de
dire, monsieur? Prcisez, je vous prie, rpondit Colbert d'une
voix aigre et toute charge d'avance d'hostilits.

-- Je ne vous donne aucune commission, repartit d'Artagnan avec le
calme qui n'abandonne jamais les railleurs. Je pensais qu'il vous
serait facile d'annoncer  Sa Majest que c'est moi qui, me
trouvant l par hasard, ai fait justice de M. Menneville et remis
les choses dans l'ordre.

Colbert ouvrit de grands yeux et interrogea du regard le chef du
guet.

-- Ah! c'est bien vrai, dit celui-ci, que monsieur a t notre
sauveur.

-- Que ne me disiez-vous, monsieur, que vous veniez me raconter
cela? fit Colbert avec envie; tout s'expliquait, et mieux pour
vous que pour tout autre.

-- Vous faites erreur, monsieur l'intendant, je ne venais pas du
tout vous raconter cela.

-- C'est un exploit pourtant, monsieur.

-- Oh! dit le mousquetaire avec insouciance, la grande habitude
blase l'esprit.

--  quoi dois-je l'honneur de votre visite, alors?

-- Tout simplement  ceci: le roi m'a command de venir vous
trouver.

-- Ah! dit Colbert en reprenant son aplomb, parce qu'il voyait
d'Artagnan tirer un papier de sa poche, c'est pour me demander de
l'argent?

-- Prcisment, monsieur.

-- Veuillez attendre, je vous prie, monsieur; j'expdie le rapport
du guet.

D'Artagnan tourna sur ses talons assez insolemment, et, se
retrouvant en face de Colbert aprs ce premier tour, il le salua
comme Arlequin et pu le faire; puis, oprant une seconde
volution, il se dirigea vers la porte d'un bon pas.

Colbert fut frapp de cette vigoureuse rsistance  laquelle il
n'tait pas accoutum. D'ordinaire, les gens d'pe, lorsqu'ils
venaient chez lui, avaient un tel besoin d'argent, que, leurs
pieds eussent-ils d prendre racine dans le marbre, leur patience
ne s'puisait pas. D'Artagnan allait-il droit chez le roi? allait-
il se plaindre d'une rception mauvaise ou raconter son exploit?
C'tait une grave matire  rflexion.

En tout cas, le moment tait mal choisi pour renvoyer d'Artagnan,
soit qu'il vnt de la part du roi, soit qu'il vnt de la sienne.
Le mousquetaire venait de rendre un trop grand service, et depuis
trop peu de temps, pour qu'il ft dj oubli.

Aussi Colbert pensa-t-il que mieux valait secouer toute arrogance
et rappeler d'Artagnan.

-- H! monsieur d'Artagnan, cria Colbert, quoi! vous me quittez
ainsi?

D'Artagnan se retourna.

-- Pourquoi non? dit-il tranquillement; nous n'avons plus rien 
nous dire, n'est-ce pas?

-- Vous avez au moins de l'argent  toucher, puisque vous avez une
ordonnance?

-- Moi? pas le moins du monde, mon cher monsieur Colbert.

-- Mais enfin, monsieur, vous avez un bon! Et de mme que, vous,
vous donnez un coup d'pe pour le roi quand vous en tes requis,
je paie, moi, quand on me prsente une ordonnance. Prsentez.

-- Inutile, mon cher monsieur Colbert, dit d'Artagnan, qui
jouissait intrieurement du dsarroi mis dans les ides de
Colbert; ce bon est pay.

-- Pay! par qui donc?

-- Mais par le surintendant.

Colbert plit.

-- Expliquez-vous alors, dit-il d'une voix trangle; si vous tes
pay, pourquoi me montrer ce papier?

-- Suite de la consigne dont vous parliez si ingnieusement tout 
l'heure, cher monsieur Colbert; le roi m'avait dit de toucher un
quartier de la pension qu'il veut bien me faire...

-- Chez moi?... dit Colbert.

-- Pas prcisment. Le roi m'adit: Allez chez M. Fouquet: le
surintendant n'aura peut-tre pas d'argent, alors vous irez chez
M. Colbert.

Le visage de Colbert s'claircit un moment; mais il en tait de sa
malheureuse physionomie comme du ciel d'orage, tantt radieux,
tantt sombre comme la nuit, selon que brille l'clair ou que
passe le nuage.

-- Et... il y avait de l'argent chez le surintendant? demanda-t-
il.

-- Mais, oui, pas mal d'argent, rpliqua d'Artagnan... Il faut le
croire, puisque M. Fouquet, au lieu de me payer un quartier de
cinq mille livres...

-- Un quartier de cinq mille livres! s'cria Colbert, saisi comme
l'avait t Fouquet de l'ampleur d'une somme destine  payer le
service d'un soldat; cela ferait donc vingt mille livres de
pension?

-- Juste, monsieur Colbert. Peste! vous comptez comme feu
Pythagore; oui, vingt mille livres.

-- Dix fois les appointements d'un intendant des finances. Je vous
en fais mon compliment, dit Colbert avec un venimeux sourire.

-- Oh! dit d'Artagnan, le roi s'est excus de me donner si peu;
aussi m'a-t-il fait promesse de rparer plus tard, quand il serait
riche ... Mais j'achve tant fort press...

-- Oui, et malgr l'attente du roi, le surintendant vous a pay?

-- Comme, malgr l'attente du roi, vous avez refus de me payer,
vous.

-- Je n'ai pas refus, monsieur, je vous ai pri d'attendre. Et
vous dites que M. Fouquet vous a pay vos cinq mille livres?

-- Oui; c'est ce que vous eussiez fait, vous; et encore, encore...
il a fait mieux que cela, cher monsieur Colbert.

-- Et qu'a-t-il fait?

-- Il m'a poliment compt la totalit de la somme, en disant que
pour le roi les caisses taient toujours pleines.

-- La totalit de la somme! M. Fouquet vous a compt vingt mille
livres au lieu de cinq mille.

-- Oui, monsieur.

-- Et pourquoi cela?

-- Afin de m'pargner trois visites  la caisse de la
surintendance; donc, j'ai les vingt mille livres l, dans ma
poche, en fort bel or tout neuf. Vous voyez donc que je puis m'en
aller, n'ayant aucunement besoin de vous et n'tant pass ici que
pour la forme.

Et d'Artagnan frappa sur ses poches en riant, ce qui dcouvrit 
Colbert trente-deux magnifiques dents aussi blanches que des dents
de vingt-cinq ans, et qui semblaient dire dans leur langage:
Servez-nous trente-deux petits Colbert, et nous les mangerons
volontiers. Le serpent est aussi brave que le lion, l'pervier
aussi courageux que l'aigle, cela ne se peut contester. Il n'est
pas jusqu'aux animaux qu'on a nomms lches qui ne soient braves
quand il s'agit de la dfense. Colbert n'eut pas peur des trente-
deux dents de d'Artagnan; il se roidit, et soudain:

-- Monsieur, dit-il, ce que M. le surintendant a fait l, il
n'avait pas le droit de le faire.

-- Comment dites-vous? rpliqua d'Artagnan.

-- Je dis que votre bordereau... Voulez-vous me le montrer, s'il
vous plat, votre bordereau?

-- Trs volontiers; le voici.

Colbert saisit le papier avec un empressement que le mousquetaire
ne remarqua pas sans inquitude et surtout sans un certain regret
de l'avoir livr.

-- Eh bien! monsieur, dit Colbert, l'ordonnance royale porte ceci:
 vue, j'entends qu'il soit pay  M. d'Artagnan la somme de cinq
mille livres, formant un quartier de la pension que je lui ai
faite.

-- C'est crit, en effet, dit d'Artagnan affectant le calme.

-- Eh bien! le roi ne vous devait que cinq mille livres, pourquoi
vous en a t-on donn davantage?

-- Parce qu'on avait davantage, et qu'on voulait me donner
davantage; cela ne regarde personne.

-- Il est naturel, dit Colbert avec une orgueilleuse aisance, que
vous ignoriez les usages de la comptabilit; mais, monsieur, quand
vous avez mille livres  payer, que faites-vous?

-- Je n'ai jamais mille livres  payer, rpliqua d'Artagnan.

-- Encore... s'cria Colbert irrit, encore, si vous aviez un
paiement  faire, ne paieriez-vous que ce que vous devez.

-- Cela ne prouve qu'une chose, dit d'Artagnan: c'est que vous
avez vos habitudes particulires en comptabilit, tandis que
M. Fouquet a les siennes.

-- Les miennes, monsieur, sont les bonnes.

-- Je ne dis pas non.

-- Et vous avez reu ce qu'on ne vous devait pas.

L'oeil de d'Artagnan jeta un clair.

-- Ce qu'on ne me devait pas encore, voulez-vous dire, monsieur
Colbert; car si j'avais reu ce qu'on ne me devait pas du tout,
j'aurais fait un vol.

Colbert ne rpondit pas sur cette subtilit.

-- C'est donc quinze mille livres que vous devez  la caisse, dit-
il, emport par sa jalouse ardeur.

-- Alors vous me ferez crdit, rpliqua d'Artagnan avec son
imperceptible ironie.

-- Pas du tout, monsieur.

-- Bon! comment cela?... Vous me reprendrez mes trois rouleaux,
vous?

-- Vous les restituerez  ma caisse.

-- Moi? Ah! monsieur Colbert, n'y comptez pas...

-- Le roi a besoin de son argent, monsieur.

-- Et moi, monsieur, j'ai besoin de l'argent du roi.

-- Soit; mais vous restituerez.

-- Pas le moins du monde. J'ai toujours entendu dire qu'en matire
de comptabilit, comme vous dites, un bon caissier ne rend et ne
reprend jamais.

-- Alors, monsieur, nous verrons ce que dira le roi,  qui je
montrerai ce bordereau, qui prouve que M. Fouquet non seulement
paie ce qu'il ne doit pas, mais mme ne garde pas quittance de ce
qu'il paie.

-- Ah! je comprends, s'cria d'Artagnan, pourquoi vous m'avez pris
ce papier, monsieur Colbert.

Colbert ne comprit pas tout ce qu'il y avait de menace dans son
nom prononc d'une certaine faon.

-- Vous en verrez l'utilit plus tard, rpliqua-t-il en levant
l'ordonnance dans ses doigts.

-- Oh! s'cria d'Artagnan en attrapant le papier par un geste
rapide, je le comprends parfaitement, monsieur Colbert, et je n'ai
pas besoin d'attendre pour cela.

Et il serra dans sa poche le papier qu'il venait de saisir au vol.

-- Monsieur, monsieur! s'cria Colbert... cette violence...

-- Allons donc! est-ce qu'il faut faire attention aux manires
d'un soldat? rpondit le mousquetaire; recevez mes baise-mains,
cher monsieur Colbert!

Et il sortit en riant au nez du futur ministre.

-- Cet homme-l va m'adorer, murmura-t-il; c'est bien dommage
qu'il me faille lui fausser compagnie.


Chapitre LXV -- Philosophie du coeur et de l'esprit


Pour un homme qui en avait vu de plus dangereuses, la position de
d'Artagnan vis--vis de Colbert n'tait que comique. D'Artagnan ne
se refusa donc pas la satisfaction de rire aux dpens de
M. l'intendant, depuis la rue Neuve-des-Petits-Champs jusqu' la
rue des Lombards.

Il y a loin. D'Artagnan rit donc longtemps. Il riait encore
lorsque Planchet lui apparut, riant aussi, sur la porte de sa
maison.

Car Planchet, depuis le retour de son patron, depuis la rentre
des guines anglaises, passait la plus grande partie de sa vie 
faire ce que d'Artagnan venait de faire seulement de la rue Neuve-
des-Petits-Champs  la rue des Lombards.

-- Vous arrivez donc, mon cher matre? dit Planchet  d'Artagnan.

-- Non, mon ami, rpliqua le mousquetaire, je pars au plus vite,
c'est--dire que je vais souper, me coucher, dormir cinq heures,
et qu'au point du jour je sauterai en selle... A-t-on donn ration
et demie  mon cheval?

-- Eh! mon cher matre, rpliqua Planchet, vous savez bien que
votre cheval est le bijou de la maison, que mes garons le baisent
toute la journe et lui font manger mon sucre, mes noisettes et
mes biscuits. Vous me demandez s'il a eu sa ration d'avoine?
demandez donc plutt s'il n'en a pas eu de quoi crever dix fois.

-- Bien, Planchet, bien. Alors, je passe  ce qui me concerne. Le
souper?

-- Prt: un rti fumant, du vin blanc, des crevisses, des cerises
fraches. C'est du nouveau, mon matre.

-- Tu es un aimable homme, Planchet; soupons donc, et que je me
couche.

Pendant le souper, d'Artagnan observa que Planchet se frottait le
front frquemment comme pour faciliter la sortie d'une ide loge
 l'troit dans son cerveau. Il regarda d'un air affectueux ce
digne compagnon de ses traverses d'autrefois, et heurtant le verre
au verre:

-- Voyons, dit-il, ami Planchet, voyons ce qui te gne tant 
m'annoncer; mordioux! parle franc, tu parleras vite.

-- Voici, rpondit Planchet, vous me faites l'effet d'aller  une
expdition quelconque.

-- Je ne dis pas non.

-- Alors vous auriez eu quelque ide nouvelle.

-- C'est possible, Planchet.

-- Alors, il y aurait un nouveau capital  aventurer? Je mets
cinquante mille livres sur l'ide que vous allez exploiter.

Et, ce disant, Planchet frotta ses mains l'une contre l'autre avec
la rapidit que donne une grande joie.

-- Planchet, rpliqua d'Artagnan, il n'y a qu'un malheur.

-- Et lequel?

-- L'ide n'est pas  moi... Je ne puis rien placer dessus.

Ces mots arrachrent un gros soupir du coeur de Planchet.

C'est une ardente conseillre, l'avarice; elle enlve son homme
comme Satan fit  Jsus sur la montagne, et lorsqu'une fois elle a
montr  un malheureux tous les royaumes de la terre, elle peut se
reposer, sachant bien qu'elle a laiss sa compagne, l'envie, pour
mordre le coeur.

Planchet avait got la richesse facile, il ne devait plus
s'arrter dans ses dsirs; mais, comme c'tait un bon coeur malgr
son avidit, comme il adorait d'Artagnan, il ne put s'empcher de
lui faire mille recommandations plus affectueuses les unes que les
autres. Il n'et pas t fch non plus d'attraper une petite
bribe du secret que cachait si bien son matre: ruses, mines,
conseils et traquenards furent inutiles; d'Artagnan ne lcha rien
de confidentiel. La soire se passa ainsi. Aprs souper, le
portemanteau occupa d'Artagnan; il fit un tour  l'curie, caressa
son cheval en lui visitant les fers et les jambes; puis, ayant
recompt son argent, il se mit au lit, o, dormant comme  vingt
ans, parce qu'il n'avait ni inquitude ni remords, il ferma la
paupire cinq minutes aprs avoir souffl la lampe. Beaucoup
d'vnements pouvaient pourtant le tenir veill. La pense
bouillonnait en son cerveau, les conjectures abondaient, et
d'Artagnan tait grand tireur d'horoscopes; mais; avec ce flegme
imperturbable qui fait plus que le gnie pour la fortune et le
bonheur des gens d'action, il remit au lendemain la rflexion, de
peur, se dit-il, de n'tre pas frais en ce moment.

Le jour vint. La rue des Lombards eut sa part des caresses de
l'aurore aux doigts de rose, et d'Artagnan se leva comme l'aurore.
Il n'veilla personne, mit son portemanteau sous son bras,
descendit l'escalier sans faire crier une marche, sans troubler un
seul des ronflements sonores tags du grenier  la cave; puis,
ayant sell son cheval, referm l'curie et la boutique, il partit
au pas pour son expdition de Bretagne.

Il avait eu bien raison de ne pas penser la veille  toutes les
affaires politiques et diplomatiques qui sollicitaient son esprit,
car au matin, dans la fracheur et le doux crpuscule, il sentit
ses ides se dvelopper pures et fcondes. Et d'abord, il passa
devant la maison de Fouquet, et jeta dans une large bote bante 
la porte du surintendant le bienheureux bordereau que, la veille,
il avait eu tant de peine  soustraire aux doigts crochus de
l'intendant.

Mis sous enveloppe  l'adresse de Fouquet, le bordereau n'avait
pas mme t devin par Planchet, qui, en fait de divination,
valait Calchas ou Apollon Pythien.

D'Artagnan renvoyait donc la quittance  Fouquet, sans se
compromettre lui-mme et sans avoir dsormais de reproches 
s'adresser. Lorsqu'il eut fait cette restitution commode:

-- Maintenant, se dit-il, humons beaucoup d'air matinal, beaucoup
d'insouciance et de sant, laissons respirer le cheval Zphire,
qui gonfle ses flancs comme s'il s'agissait d'aspirer un
hmisphre, et soyons trs ingnieux dans nos petites
combinaisons.

Il est temps, poursuivit d'Artagnan, de faire un plan de
campagne, et, selon la mthode de M. de Turenne, qui a une fort
grosse tte pleine de toutes sortes de bons avis, avant le plan de
campagne, il convient de dresser un portrait ressemblant des
gnraux ennemis  qui nous avons affaire.

Tout d'abord se prsente M. Fouquet. Qu'est-ce que M. Fouquet?

M. Fouquet, se rpondit  lui-mme d'Artagnan, c'est un bel homme
fort aim des femmes; un galant homme fort aim des potes; un
homme d'esprit trs excr des faquins.

Je ne suis ni femme, ni pote, ni faquin; je n'aime donc ni ne
hais M. le surintendant, je me trouve donc absolument dans la
position o se trouva M. de Turenne, lorsqu'il s'agit de gagner la
bataille des Dunes: il ne hassait pas les Espagnols, mais il les
battit  plate couture.

Non pas; il y a meilleur exemple, mordioux: je suis dans la
position o se trouva le mme M. de Turenne lorsqu'il eut en tte
le prince de Cond  Jargeau,  Gien et au faubourg Saint-Antoine.
Il n'excrait pas M. le prince, c'est vrai, mais il obissait au
roi. M. le prince est un homme charmant, mais le roi est le roi;
Turenne poussa un gros soupir, appela Cond mon cousin, et lui
rafla son arme.

Maintenant, que veut le roi? Cela ne me regarde pas.

Maintenant, que veut M. Colbert? oh! c'est autre chose.
M. Colbert veut tout ce que ne veut pas M. Fouquet.

Que veut donc M. Fouquet? oh! oh! ceci est grave. M. Fouquet veut
prcisment tout ce que veut le roi.

Ce monologue achev, d'Artagnan se remit  rire en faisant siffler
sa houssine. Il tait dj en pleine grande route, effarouchant
les oiseaux sur les haies, coutant les louis qui dansaient 
chaque secousse dans sa poche de peau, et, avouons-le, chaque fois
que d'Artagnan se rencontrait en de pareilles conditions, la
tendresse n'tait pas son vice dominant.

-- Allons, dit-il, l'expdition n'est pas fort dangereuse, et il
en sera de mon voyage comme de cette pice que M. Monck me mena
voir  Londres, et qui s'appelle, je crois: beaucoup de bruit pour
rien.


Chapitre LXVI -- Voyage


C'tait la cinquantime fois peut-tre, depuis le jour o nous
avons ouvert cette histoire, que cet homme au coeur de bronze et
aux muscles d'acier avait quitt maison et amis, tout enfin, pour
aller chercher la fortune et la mort. L'une, c'est--dire la mort,
avait constamment recul devant lui comme si elle en et peur;
l'autre, c'est--dire la fortune, depuis un mois seulement avait
fait rellement alliance avec lui. Quoique ce ne ft pas un grand
philosophe, selon picure ou selon Socrate, c'tait un puissant
esprit, ayant la pratique de la vie et de la pense. On n'est pas
brave, on n'est pas aventureux, on n'est pas adroit comme l'tait
d'Artagnan, sans tre en mme temps un peu rveur. Il avait donc
retenu  et l quelques bribes de M. de La Rochefoucauld, dignes
d'tre mises en latin par messieurs de Port-Royal, et il avait
fait collection en passant, dans la socit d'Athos et d'Aramis,
de beaucoup de morceaux de Snque et de Cicron, traduits par eux
et appliqus  l'usage de la vie commune.

Ce mpris des richesses, que notre Gascon avait observ comme
article de foi pendant les trente-cinq premires annes de sa vie,
avait t regard longtemps par lui comme l'article premier du
code de la bravoure.

-- Article premier, disait-il:

On est brave parce qu'on n'a rien;

On n'a rien parce qu'on mprise les richesses.

Aussi avec ces principes, qui, ainsi que nous l'avons dit, avaient
rgi les trente-cinq premires annes de sa vie, d'Artagnan ne fut
pas plutt riche qu'il dut se demander si, malgr sa richesse, il
tait toujours brave.

 cela, pour tout autre que d'Artagnan, l'vnement de la place de
Grve et pu servir de rponse. Bien des consciences s'en fussent
contentes; mais d'Artagnan tait assez brave pour se demander
sincrement et consciencieusement s'il tait brave.

Aussi  ceci:

-- Mais il me semble que j'ai assez vivement dgain et assez
proprement estocad sur la place de Grve pour tre rassur sur ma
bravoure.

D'Artagnan s'tait rpondu  lui-mme.

-- Tout beau, capitaine! ceci n'est point une rponse. J'ai t
brave ce jour-l parce qu'on brlait ma maison, et il y a cent et
mme mille  parier contre un que, si ces messieurs de l'meute
n'eussent pas eu cette malencontreuse ide, leur plan d'attaque
et russi, ou du moins ce n'et point t moi qui m'y fusse
oppos.

Maintenant, que va-t-on tenter contre moi? Je n'ai pas de maison
 brler en Bretagne; je n'ai pas de trsor qu'on puisse
m'enlever.

Non! mais j'ai ma peau; cette prcieuse peau de M. d'Artagnan,
qui vaut toutes les maisons et tous les trsors du monde; cette
peau  laquelle je tiens par-dessus tout parce qu'elle est,  tout
prendre, la reliure d'un corps qui renferme un coeur trs chaud et
trs satisfait de battre, et par consquent de vivre.

Donc, je dsire vivre, et en ralit je vis bien mieux, bien plus
compltement, depuis que je suis riche. Qui diable disait que
l'argent gtait la vie? Il n'en est rien, sur mon me! il semble,
au contraire, que maintenant j'absorbe double quantit d'air et de
soleil. Mordioux! que sera-ce donc si je double encore cette
fortune, et si, au lieu de cette badine que je tiens en ma main,
je porte jamais le bton de marchal?

Alors je ne sais plus s'il y aura,  partir de ce moment-l,
assez d'air et de soleil pour moi.

Au fait, ce n'est pas un rve; qui diable s'opposerait  ce que
le roi me ft duc et marchal, comme son pre, le roi Louis XIII,
a fait duc et conntable Albert de Luynes? Ne suis-je pas aussi
brave et bien autrement intelligent que cet imbcile de Vitry?

Ah! voil justement ce qui s'opposera  mon avancement; j'ai trop
d'esprit.

Heureusement, s'il y a une justice en ce monde, la fortune en est
avec moi aux compensations. Elle me doit, certes, une rcompense
pour tout ce que j'ai fait pour Anne d'Autriche et un
ddommagement pour tout ce qu'elle n'a point fait pour moi.

Donc,  l'heure qu'il est, me voil bien avec un roi, et avec un
roi qui a l'air de vouloir rgner.

Dieu le maintienne dans cette illustre voie! Car s'il veut
rgner, il a besoin de moi, et s'il a besoin de moi, il faudra
bien qu'il me donne ce qu'il m'a promis. Chaleur et lumire. Donc,
je marche, comparativement, aujourd'hui, comme je marchais
autrefois, de rien  tout.

Seulement, le rien aujourd'hui, c'est le tout d'autrefois; il n'y
a que ce petit changement dans ma vie.

Et maintenant, voyons! faisons la part du coeur, puisque j'en ai
parl tout  l'heure.

Mais, en vrit, je n'en ai parl que pour mmoire.

Et le Gascon appuya la main sur sa poitrine, comme s'il y et
cherch effectivement la place du coeur.

-- Ah! malheureux! murmura-t-il en souriant avec amertume. Ah!
pauvre espce! tu avais espr un instant n'avoir pas de coeur, et
voil que tu en as un, courtisan manqu que tu es, et mme un des
plus sditieux.

Tu as un coeur qui te parle en faveur de M. Fouquet.

Qu'est-ce que M. Fouquet, cependant, lorsqu'il s'agit du roi? Un
conspirateur, un vritable conspirateur, qui ne s'est mme pas
donn la peine de te cacher qu'il conspirait; aussi, quelle arme
n'aurais-tu pas contre lui, si sa bonne grce et son esprit
n'eussent pas fait un fourreau  cette arme.

La rvolte  main arme!... car enfin, M. Fouquet a fait de la
rvolte  main arme.

Ainsi, quand le roi souponne vaguement M. Fouquet de sourde
rbellion, moi, je sais, moi, je puis prouver que M. Fouquet a
fait verser le sang des sujets du roi.

Voyons maintenant: sachant tout cela et le taisant, que veut de
plus ce coeur si pitoyable pour un bon procd de M. Fouquet, pour
une avance de quinze mille livres, pour un diamant de mille
pistoles, pour un sourire o il y avait bien autant d'amertume que
de bienveillance? Je lui sauve la vie.

Maintenant j'espre, continua le mousquetaire, que cet imbcile
de coeur va garder le silence et qu'il est bel et bien quitte avec
M. Fouquet.

Donc, maintenant le roi est mon soleil, et comme voil mon coeur
quitte avec M. Fouquet, gare  qui se remettra devant mon soleil!
En avant pour Sa Majest Louis XIV, en avant!

Ces rflexions taient les seuls empchements qui pussent retarder
l'allure de d'Artagnan. Or, ces rflexions une fois faites, il
pressa le pas de sa monture.

Mais, si parfait que ft le cheval Zphire, il ne pouvait aller
toujours. Le lendemain du dpart de Paris, il fut laiss 
Chartres chez un vieil ami que d'Artagnan s'tait fait d'un
htelier de la ville. Puis,  partir de ce moment, le mousquetaire
voyagea sur des chevaux de poste. Grce  ce mode de locomotion,
il traversa donc l'espace qui spare Chartres de Chteaubriant.
Dans cette dernire ville, encore assez loigne des ctes pour
que nul ne devint que d'Artagnan allait gagner la mer, assez
loigne de Paris pour que nul ne souponnt qu'il en venait, le
messager de Sa Majest Louis XIV, que d'Artagnan avait appel son
soleil sans se douter que celui qui n'tait encore qu'une assez
pauvre toile dans le ciel de la royaut ferait un jour de cet
astre son emblme, le messager du roi Louis XIV, disons-nous,
quitta la poste et acheta un bidet de la plus pauvre apparence,
une de ces montures que jamais officier de cavalerie ne se
permettrait de choisir, de peur d'tre dshonor. Sauf le pelage,
cette nouvelle acquisition rappelait fort  d'Artagnan ce fameux
cheval orange avec lequel ou plutt sur lequel il avait fait son
entre dans le monde.

Il est vrai de dire que, du moment o il avait enfourch cette
nouvelle monture, ce n'tait plus d'Artagnan qui voyageait,
c'tait un bonhomme vtu d'un justaucorps gris de fer, d'un haut-
de-chausses marron, tenant le milieu entre le prtre et le laque;
ce qui, surtout, le rapprochait de l'homme d'glise, c'est que
d'Artagnan avait mis sur son crne une calotte de velours rp, et
par-dessus la calotte un grand chapeau noir; plus d'pe: un bton
pendu par une corde  son avant-bras, mais auquel il se
promettait, comme auxiliaire inattendu, de joindre  l'occasion
une bonne dague de dix pouces cache sous son manteau. Le bidet
achet  Chteaubriant compltait la diffrence. Il s'appelait, ou
plutt d'Artagnan l'avait appel Furet.

-- Si de Zphire j'ai fait Furet, dit d'Artagnan, il faut faire de
mon nom un diminutif quelconque.

Donc, au lieu de d'Artagnan, je serai Agnan tout court; c'est une
concession que je dois naturellement  mon habit gris,  mon
chapeau rond et  ma calotte rpe.

M. Agnan voyagea donc sans secousse exagre sur Furet, qui
trottait l'amble comme un vritable cheval dlur, et qui, tout en
trottant l'amble, faisait gaillardement ses douze lieues par jour,
grce  quatre jambes sches comme des fuseaux, dont l'art exerc
de d'Artagnan avait apprci l'aplomb et la sret sous l'paisse
fourrure qui les cachait.

Chemin faisant, le voyageur prenait des notes, tudiait le pays
svre et froid qu'il traversait, tout en cherchant le prtexte le
plus plausible d'aller  Belle-le-en-Mer et de tout voir sans
veiller le soupon. De cette faon, il put se convaincre de
l'importance que prenait l'vnement  mesure qu'il s'en
approchait.

Dans cette contre recule, dans cet ancien duch de Bretagne qui
n'tait pas franais  cette poque, et qui ne l'est gure encore
aujourd'hui, le peuple ne connaissait pas le roi de France. Non
seulement il ne le connaissait pas, mais mme ne voulait pas le
connatre. Un fait, un seul, surnageait visible pour lui sur le
courant de la politique. Ses anciens ducs ne gouvernaient plus,
mais c'tait un vide: rien de plus.  la place du duc souverain,
les seigneurs de paroisse rgnaient sans limite.

Et au-dessus de ces seigneurs, Dieu, qui n'a jamais t oubli en
Bretagne.

Parmi ces suzerains de chteaux et de clochers, le plus puissant,
le plus riche et surtout le plus populaire, c'tait M. Fouquet,
seigneur de Belle-le.

Mme dans le pays, mme en vue de cette le mystrieuse, les
lgendes et les traditions consacraient ses merveilles.

Tout le monde n'y pntrait pas; l'le, d'une tendue de six
lieues de long sur six de large, tait une proprit seigneuriale
que longtemps le peuple avait respecte, couverte qu'elle tait du
nom de Retz, si fort redout dans la contre.

Peu aprs l'rection de cette seigneurie en marquisat par Charles
IX, Belle-le tait passe  M. Fouquet.

La clbrit de l'le ne datait pas d'hier: son nom, ou plutt sa
qualification, remontait  la plus haute Antiquit; les anciens
l'appelaient Kalonse, de deux mots grecs qui signifient belle
le. Ainsi,  dix huit cents ans de distance, elle avait, dans un
autre idiome, port le mme nom qu'elle portait encore.

C'tait donc quelque chose en soi que cette proprit de M. le
surintendant, outre sa position  six lieues des ctes de France,
position qui la fait souveraine dans sa solitude maritime, comme
un majestueux navire qui ddaignerait les rades et qui jetterait
firement ses ancres au beau milieu de l'ocan.

D'Artagnan apprit tout cela sans paratre le moins du monde
tonn: il apprit aussi que le meilleur moyen de prendre langue
tait de passer  La Roche-Bernard, ville assez importante sur
l'embouchure de la Vilaine.

Peut-tre l pourrait-il s'embarquer. Sinon, traversant les marais
salins, il se rendrait  Gurande ou au Croisic pour attendre
l'occasion de passer  Belle-le. Il s'tait aperu, au reste,
depuis son dpart de Chteaubriant, que rien ne serait impossible
 Furet sous l'impulsion de M. Agnan, et rien  M. Agnan sur
l'initiative de Furet.

Il s'apprta donc  souper d'une sarcelle et d'un tourteau dans un
htel de La Roche-Bernard, et fit tirer de la cave, pour arroser
ces deux mets bretons, un cidre qu'au seul toucher du bout des
lvres il reconnut pour tre infiniment plus breton encore.


Chapitre LXVII -- Comment d'Artagnan fit connaissance d'un pote
qui s'tait fait imprimeur pour que ses vers fussent imprims


Avant de se mettre  table, d'Artagnan prit, comme d'habitude, ses
informations; mais c'est un axiome de curiosit que tout homme qui
veut bien et fructueusement questionner doit d'abord s'offrir lui-
mme aux questions.

D'Artagnan chercha donc avec son habilet ordinaire un utile
questionneur dans l'htellerie de La Roche-Bernard.

Justement il y avait dans cette maison, au premier tage, deux
voyageurs occups aussi des prparatifs de leur souper ou de leur
souper lui-mme.

D'Artagnan avait vu  l'curie leur monture, et dans la salle leur
quipage.

L'un voyageait avec un laquais, comme une sorte de personnage;
deux juments du Perche, belles et rondes btes, leur servaient de
monture.

L'autre, assez petit compagnon, voyageur de maigre apparence,
portant surtout poudreux, linge us, bottes plus fatigues par le
pav que par l'trier, l'autre tait venu de Nantes avec un
chariot tran par un cheval tellement pareil  Furet pour la
couleur que d'Artagnan et fait cent lieues avant de trouver mieux
pour apparier un attelage. Ce chariot renfermait divers gros
paquets enferms dans de vieilles toffes.

Ce voyageur-l, se dit d'Artagnan, est de ma farine. Il me va, il
me convient. Je dois lui aller et lui convenir. M. Agnan, au
justaucorps gris et  la calotte rpe, n'est pas indigne de
souper avec le monsieur aux vieilles bottes et au vieux cheval.

Cela dit, d'Artagnan appela l'hte et lui commanda de monter sa
sarcelle, son tourteau et son cidre dans la chambre du monsieur
aux dehors modestes.

Lui-mme, gravissant, une assiette  la main, un escalier de bois
qui montait  la chambre, se mit  heurter  la porte.

-- Entrez! dit l'inconnu.

D'Artagnan entra la bouche en coeur, son assiette sous le bras,
son chapeau d'une main, sa chandelle de l'autre.

-- Monsieur, dit-il, excusez-moi, je suis comme vous un voyageur,
je ne connais personne dans l'htel et j'ai la mauvaise habitude
de m'ennuyer quand je mange seul, de sorte que mon repas me parat
mauvais et ne me profite point. Votre figure, que j'aperus tout 
l'heure quand vous descendtes pour vous faire ouvrir des hutres,
votre figure me revient fort; en outre, j'ai observ que vous
aviez un cheval tout pareil au mien, et que l'hte,  cause de
cette ressemblance sans doute, les a placs cte  cte dans son
curie, o ils paraissent se trouver  merveille de cette
compagnie. Je ne vois donc pas, monsieur, pourquoi les matres
seraient spars, quand les chevaux sont runis. En consquence,
je viens vous demander le plaisir d'tre admis  votre table. Je
m'appelle Agnan, Agnan pour vous servir, monsieur, intendant
indigne d'un riche seigneur qui veut acheter des salines dans le
pays et m'envoie visiter ses futures acquisitions. En vrit,
monsieur, je voudrais que ma figure vous agrt autant que la
vtre m'agre, car je suis tout vtre en honneur.

L'tranger, que d'Artagnan voyait pour la premire fois, car
d'abord il ne l'avait qu'entrevu, l'tranger avait des yeux noirs
et brillants, le teint jaune, le front un peu pliss par le poids
de cinquante annes, de la bonhomie dans l'ensemble des traits,
mais de la finesse dans le regard.

On dirait, pensa d'Artagnan, que ce gaillard-l n'a jamais exerc
que la partie suprieure de sa tte, l'oeil et le cerveau et ce
doit tre un homme de science: la bouche, le nez, le menton ne
signifient absolument rien.

-- Monsieur, rpliqua celui dont on fouillait ainsi l'ide et la
personne, vous me faites honneur, non pas que je m'ennuyasse;
j'ai, ajouta-t-il en souriant, une compagnie qui me distrait
toujours; mais n'importe, je suis trs heureux de vous recevoir.

Mais, en disant ces mots, l'homme aux bottes uses jeta un regard
inquiet sur sa table, dont les hutres avaient disparu et sur
laquelle il ne restait plus qu'un morceau de lard sal.

-- Monsieur, se hta de dire d'Artagnan, l'hte me monte une jolie
volaille rtie et un superbe tourteau.

D'Artagnan avait lu dans le regard de son compagnon, si rapide
qu'il et t, la crainte d'une attaque par un parasite. Il avait
devin juste:  cette ouverture, les traits de l'homme aux dehors
modestes se dridrent.

En effet comme s'il et guett son entre, l'hte parut aussitt,
portant les mets annoncs.

Le tourteau et la sarcelle tant ajouts au morceau de lard
grill, d'Artagnan et son convive se salurent, s'assirent face 
face, et comme deux frres firent le partage du lard et des autres
plats.

-- Monsieur, dit d'Artagnan, avouez que c'est une merveilleuse
chose que l'association.

-- Pourquoi? demanda l'tranger la bouche pleine.

-- Eh bien! je vais vous le dire, rpondit d'Artagnan.

L'tranger donna trve aux mouvements de ses mchoires pour mieux
couter.

-- D'abord, continua d'Artagnan, au lieu d'une chandelle que nous
avions chacun, en voici deux.

-- C'est vrai, dit l'tranger, frapp de l'extrme justesse de
l'observation.

-- Puis je vois que vous mangez mon tourteau par prfrence,
tandis que moi, par prfrence, je mange votre lard.

-- C'est encore vrai.

-- Enfin, par-dessus le plaisir d'tre mieux clair et de manger
des choses de son got, je mets le plaisir de la socit.

-- En vrit, monsieur, vous tes jovial, dit agrablement
l'inconnu.

-- Mais oui, monsieur; jovial comme tous ceux qui n'ont rien dans
la tte. Oh! il n'en est pas ainsi de vous, poursuivit d'Artagnan,
et je vois dans vos yeux toute sorte de gnie.

-- Oh! monsieur...

-- Voyons, avouez-moi une chose.

-- Laquelle?

-- C'est que vous tes un savant.

-- Ma foi, monsieur...

-- Hein?

-- Presque.

-- Allons donc!

-- Je suis un auteur.

-- L! s'cria d'Artagnan ravi en frappant dans ses deux mains, je
ne m'tais pas tromp! C'est du miracle...

-- Monsieur...

-- Eh quoi! continua d'Artagnan, j'aurais le bonheur de passer
cette nuit dans la socit d'un auteur, d'un auteur clbre peut-
tre?

-- Oh! fit l'inconnu en rougissant, clbre, monsieur, clbre
n'est pas le mot.

-- Modeste! s'cria d'Artagnan transport; il est modeste!

Puis, revenant  l'tranger avec le caractre d'une brusque
bonhomie:

-- Mais, dites-moi au moins le nom de vos oeuvres, monsieur, car
vous remarquerez que vous ne m'avez point dit le vtre, et que
j'ai t forc de vous deviner.

-- Je m'appelle Jupenet, monsieur, dit l'auteur.

-- Beau nom! fit d'Artagnan; beau nom, sur ma parole, et je ne
sais pourquoi, pardonnez-moi cette bvue, si c'en est une, je ne
sais comment je me figure avoir entendu prononcer ce nom quelque
part.

-- Mais j'ai fait des vers, dit modestement le pote.

-- Eh! voil! on me les aura fait lire.

-- Une tragdie.

-- Je l'aurai vu jouer.

Le pote rougit encore.

-- Je ne crois pas, car mes vers n'ont pas t imprims.

-- Eh bien! je vous le dis, c'est la tragdie qui m'aura appris
votre nom.

-- Vous vous trompez encore, car messieurs les comdiens de
l'htel de Bourgogne n'en ont pas voulu, dit le pote avec le
sourire dont certains orgueils savent seuls le secret.

D'Artagnan se mordit les lvres.

-- Ainsi donc, monsieur, continua le pote, vous voyez que vous
tes dans l'erreur  mon endroit, et que, n'tant point connu du
tout de vous, vous n'avez pu entendre parler de moi.

-- Voil qui me confond. Ce nom de Jupenet me semble cependant un
beau nom et bien digne d'tre connu, aussi bien que ceux de
MM. Corneille, ou Rotrou, ou Garnier. J'espre, monsieur, que vous
voudrez bien me dire un peu votre tragdie, plus tard, comme cela,
au dessert. Ce sera la rtie au sucre, mordioux! Ah! pardon,
monsieur, c'est un juron, qui m'chappe parce qu'il est habituel 
mon seigneur et matre. Je me permets donc quelquefois d'usurper
ce juron qui me parat de bon got. Je me permets cela en son
absence seulement, bien entendu, car vous comprenez qu'en sa
prsence... Mais en vrit, monsieur, ce cidre est abominable;
n'tes-vous point de mon avis? Et de plus le pot est de forme si
peu rgulire qu'il ne tient point sur la table.

-- Si nous le calions?

-- Sans doute: mais avec quoi?

-- Avec ce couteau.

-- Et la sarcelle, avec quoi la dcouperons-nous? comptez-vous par
hasard ne pas toucher  la sarcelle?

-- Si fait.

-- Eh bien! alors...

-- Attendez.

Le pote fouilla dans sa poche et en tira un petit morceau de
fonte oblong, quadrangulaire, pais d'une ligne  peu prs, long
d'un pouce et demi.

Mais  peine le petit morceau de fonte eut-il vu le jour que le
pote parut avoir commis une imprudence et fit un mouvement pour
le remettre dans sa poche.

D'Artagnan s'en aperut. C'tait un homme  qui rien n'chappait.

Il tendit la main vers le petit morceau de fonte.

-- Tiens, c'est gentil, ce que vous tenez l, dit-il; peut-on
voir?

-- Certainement, dit le pote, qui parut avoir cd trop vite  un
premier mouvement, certainement qu'on peut voir; mais vous avez
beau regarder, ajouta-t-il d'un air satisfait, si je ne vous dis
point  quoi cela sert, vous ne le saurez pas.

D'Artagnan avait saisi comme un aveu les hsitations du pote et
son empressement  cacher le morceau de fonte qu'un premier
mouvement l'avait port  sortir de sa poche.

Aussi, son attention une fois veille sur ce point, il se
renferma dans une circonspection qui lui donnait en toute occasion
la supriorit. D'ailleurs, quoi qu'en et dit M. Jupenet,  la
simple inspection de l'objet, il l'avait parfaitement reconnu.

C'tait un caractre d'imprimerie.

-- Devinez-vous ce que c'est? continua le pote.

-- Non! dit d'Artagnan; non, ma foi!

-- Eh bien! monsieur, dit matre Jupenet, ce petit morceau de
fonte est une lettre d'imprimerie.

-- Bah!

-- Une majuscule.

-- Tiens! tiens! fit M. Agnan carquillant des yeux bien nafs.

-- Oui, monsieur, un J majuscule, la premire lettre de mon nom.

-- Et c'est une lettre, cela?

-- Oui, monsieur.

-- Eh bien! je vais vous avouer une chose.

-- Laquelle?

-- Non! car c'est encore une btise que je vais vous dire.

-- Eh! non, fit matre Jupenet d'un air protecteur.

-- Eh bien! je ne comprends pas, si cela est une lettre, comment
on peut faire un mot.

-- Un mot?

-- Pour l'imprimer, oui.

-- C'est bien facile.

-- Voyons.

-- Cela vous intresse?

-- normment.

-- Eh bien! je vais vous expliquer la chose. Attendez!

-- J'attends.

-- M'y voici.

-- Bon!

-- Regardez bien.

-- Je regarde.

D'Artagnan, en effet, paraissait absorb dans sa contemplation.
Jupenet tira de sa poche sept ou huit autres morceaux de fonte,
mais plus petits.

-- Ah! ah! fit d'Artagnan.

-- Quoi?

-- Vous avez donc toute une imprimerie dans votre poche. Peste!
c'est curieux, en effet.

-- N'est-ce pas?

-- Que de choses on apprend en voyageant, mon Dieu!

--  votre sant, dit Jupenet enchant.

--  la vtre, mordioux,  la vtre! Mais un instant, pas avec ce
cidre. C'est une abominable boisson et indigne d'un homme qui
s'abreuve  l'Hippocrne: n'est-ce pas ainsi que vous appelez
votre fontaine,  vous autres potes?

-- Oui, monsieur, notre fontaine s'appelle ainsi en effet. Cela
vient de deux mots grecs, _hippos_, qui veut dire cheval... et...

-- Monsieur, interrompit d'Artagnan, je vais vous faire boire une
liqueur qui vient d'un seul mot franais et qui n'en est pas plus
mauvaise pour cela, du mot raisin; ce cidre m'coeure et me gonfle
 la fois. Permettez-moi de m'informer prs de notre hte s'il n'a
pas quelque bonne bouteille de Beaugency ou de la coule de Cran
derrire les grosses bches de son cellier.

En effet, l'hte interpell monta aussitt.

-- Monsieur, interrompit le pote, prenez garde, nous n'aurons pas
le temps de boire le vin,  moins que nous ne nous pressions fort,
car je dois profiter de la mare pour prendre le bateau.

-- Quel bateau? demanda d'Artagnan.

-- Mais le bateau qui part pour Belle-le.

-- Ah! pour Belle-le? dit le mousquetaire. Bon!

-- Bah! vous aurez tout le temps, monsieur, rpliqua l'htelier en
dbouchant la bouteille; le bateau ne part que dans une heure.

-- Mais qui m'avertira? fit le pote.

-- Votre voisin, rpliqua l'hte.

-- Mais je le connais  peine.

-- Quand vous l'entendrez partir, il sera temps que vous partiez.

-- Il va donc  Belle-le aussi?

-- Oui.

-- Ce monsieur qui a un laquais? demanda d'Artagnan.

-- Ce monsieur qui a un laquais.

-- Quelque gentilhomme, sans doute?

-- Je l'ignore.

-- Comment, vous l'ignorez?

-- Oui. Tout ce que je sais, c'est qu'il boit le mme vin que
vous.

-- Peste! voil bien de l'honneur pour nous, dit d'Artagnan en
versant  boire  son compagnon, tandis que l'hte s'loignait.

-- Ainsi, reprit le pote, revenant  ses ides dominantes, vous
n'avez jamais vu imprimer?

-- Jamais.

-- Tenez, on prend ainsi les lettres qui composent le mot, voyez-
vous; AB; ma foi, voici un R. deux EE, puis un G.

Et il assembla les lettres avec une vitesse et une habilet qui
n'chapprent point  l'oeil de d'Artagnan.

-- Abrg, dit-il en terminant.

-- Bon! dit d'Artagnan; voici bien les lettres assembles; mais
comment tiennent-elles?

Et il versa un second verre de vin  son hte. M. Jupenet sourit
en homme qui a rponse  tout; puis il tira, de sa poche toujours,
une petite rgle de mtal, compose de deux parties assembles en
querre, sur laquelle il runit et aligna les caractres en les
maintenant sous son pouce gauche.

-- Et comment appelle-t-on cette petite rgle de fer? dit
d'Artagnan; car enfin tout cela doit avoir un nom.

-- Cela s'appelle un composteur, dit Jupenet. C'est  l'aide de
cette rgle que l'on forme les lignes.

-- Allons, allons, je maintiens ce que j'ai dit; vous avez une
presse dans votre poche, dit d'Artagnan en riant d'un air de
simplicit si lourde, que le pote fut compltement sa dupe.

-- Non, rpliqua-t-il, mais je suis paresseux pour crire, et
quand j'ai fait un vers dans ma tte, je le compose tout de suite
pour l'imprimerie. C'est une besogne ddouble.

Mordioux! pensa en lui-mme d'Artagnan, il s'agit d'claircir
cela.

Et sous un prtexte qui n'embarrassa pas le mousquetaire, homme
fertile en expdients, il quitta la table, descendit l'escalier,
courut au hangar sous lequel tait le petit chariot, fouilla avec
la pointe de son poignard l'toffe et les enveloppes d'un des
paquets, qu'il trouva plein de caractres de fonte pareils  ceux
que le pote imprimeur avait dans sa poche.

Bien! dit d'Artagnan, je ne sais point encore si M. Fouquet veut
fortifier matriellement Belle-le; mais voil, en tout cas, des
munitions spirituelles pour le chteau.

Puis, riche de cette dcouverte, il revint se mettre  table.

D'Artagnan savait ce qu'il voulait savoir. Il n'en resta pas moins
en face de son partenaire jusqu'au moment o l'on entendit dans la
chambre voisine le remue-mnage d'un homme qui s'apprte  partir.
Aussitt l'imprimeur fut sur pied; il avait donn des ordres pour
que son cheval ft attel. La voiture l'attendait  la porte. Le
second voyageur se mettait en selle dans la cour avec son laquais.
D'Artagnan suivit Jupenet jusqu'au port; il embarqua sa voiture et
son cheval sur le bateau.

Quant au voyageur opulent, il en fit autant de ses deux chevaux et
de son domestique. Mais quelque esprit que dpenst d'Artagnan
pour savoir son nom, il ne put rien apprendre.

Seulement, il remarqua son visage, de faon que le visage se
gravt pour toujours dans sa mmoire. D'Artagnan avait bonne envie
de s'embarquer avec les deux passagers, mais un intrt plus
puissant que celui de la curiosit, celui du succs, le repoussa
du rivage et le ramena dans l'htellerie.

Il y rentra en soupirant et se mit immdiatement au lit afin
d'tre prt le lendemain de bonne heure avec de fraches ides et
le conseil de la nuit.


Chapitre LXVIII -- D'Artagnan continue ses investigations


Au point du jour, d'Artagnan sella lui-mme Furet, qui avait fait
bombance toute la nuit, et dvor  lui seul les restes de
provisions de ses deux compagnons.

Le mousquetaire prit tous ses renseignements de l'hte, qu'il
trouva fin, dfiant, et dvou corps et me  M. Fouquet. Il en
rsulta que, pour ne donner aucun soupon  cet homme, il continua
sa fable d'un achat probable de quelques salines. S'embarquer pour
Belle-le  La Roche-Bernard, c'et t s'exposer  des
commentaires que peut-tre on avait dj faits et qu'on allait
porter au chteau.

De plus, il tait singulier que ce voyageur et son laquais fussent
rests un secret pour d'Artagnan, malgr toutes les questions
adresses par lui  l'hte, qui semblait le connatre
parfaitement. Le mousquetaire se fit donc renseigner sur les
salines et prit le chemin des marais, laissant la mer  sa droite
et pntrant dans cette plaine vaste et dsole qui ressemble 
une mer de boue, dont  et l quelques crtes de sel argentent
les ondulations.

Furet marchait  merveille avec ses petits pieds nerveux, sur les
chausses larges d'un pied qui divisent les salines.

D'Artagnan, rassur sur les consquences d'une chute qui
aboutirait  un bain froid, le laissait faire, se contentant, lui,
de regarder  l'horizon les trois rochers aigus qui sortaient
pareils  des fers de lance du sein de la plaine sans verdure.

Piriac, le bourg de Batz et Le Croisic, semblables les uns aux
autres, attiraient et suspendaient son attention. Si le voyageur
se retournait pour mieux s'orienter, il voyait de l'autre ct un
horizon de trois autres clochers, Gurande, Le Pouliguen, Saint-
Joachim, qui, dans leur circonfrence, lui figuraient un jeu de
quilles, dont Furet et lui n'taient que la boule vagabonde.
Piriac tait le premier petit port sur sa droite. Il s'y rendit,
le nom des principaux sauniers  la bouche. Au moment o il visita
le petit port de Piriac, cinq gros chalands chargs de pierres
s'en loignaient.

Il parut trange  d'Artagnan que des pierres partissent d'un pays
o l'on n'en trouve pas. Il eut recours  toute l'amnit de
M. Agnan pour demander aux gens du port la cause de cette
singularit. Un vieux pcheur rpondit  M. Agnan que les pierres
ne venaient pas de Piriac, ni des marais, bien entendu.

-- D'o viennent-elles, alors? demanda le mousquetaire.

-- Monsieur, elles viennent de Nantes et de Paimboeuf.

-- O donc vont-elles?

-- Monsieur,  Belle-le.

-- Ah! ah! fit d'Artagnan, du mme ton qu'il avait pris pour dire
 l'imprimeur que ses caractres l'intressaient... On travaille
donc,  Belle-le?

-- Mais oui-da! monsieur. Tous les ans, M. Fouquet fait rparer
les murs du chteau.

-- Il est en ruine donc?

-- Il est vieux.

-- Fort bien.

Le fait est, se dit d'Artagnan, que rien n'est plus naturel, et
que tout propritaire a le droit de faire rparer sa proprit.
C'est comme si l'on venait me dire,  moi, que je fortifie
l'Image-de-Notre-Dame, lorsque je serai purement et simplement
oblig d'y faire des rparations. En vrit, je crois qu'on a fait
de faux rapports  Sa Majest et qu'elle pourrait bien avoir
tort...

-- Vous m'avouerez, continua-t-il alors tout haut en s'adressant
au pcheur, car son rle d'homme dfiant lui tait impos par le
but mme de la mission, vous m'avouerez, mon bon monsieur, que ces
pierres voyagent d'une bien singulire faon.

-- Comment! dit le pcheur.

-- Elles viennent de Nantes ou de Paimboeuf par la Loire, n'est-ce
pas?

-- a descend.

-- C'est commode, je ne dis pas; mais pourquoi ne vont-elles pas
droit de Saint-Nazaire  Belle-le?

-- Eh! parce que les chalands sont de mauvais bateaux et tiennent
mal la mer, rpliqua le pcheur.

-- Ce n'est pas une raison.

-- Pardonnez-moi, monsieur, on voit bien que vous n'avez jamais
navigu, ajouta le pcheur, non sans une sorte de ddain.

-- Expliquez-moi cela, je vous prie, mon bonhomme. Il me semble 
moi que venir de Paimboeuf  Piriac, pour aller de Piriac  Belle-
le, c'est comme si on allait de La Roche-Bernard  Nantes et de
Nantes  Piriac.

-- Par eau, ce serait plus court, rpliqua imperturbablement le
pcheur.

-- Mais il y a un coude?

Le pcheur secoua la tte.

-- Le chemin le plus court d'un point  un autre, c'est la ligne
droite, poursuivit d'Artagnan.

-- Vous oubliez le flot, monsieur.

-- Soit! va pour le flot.

-- Et le vent.

-- Ah! bon!

-- Sans doute; le courant de la Loire pousse presque les barques
jusqu'au Croisic. Si elles ont besoin de se radouber un peu ou de
rafrachir l'quipage, elles viennent  Piriac en longeant la
cte; de Piriac, elles trouvent un autre courant inverse qui les
mne  l'le Dumet, deux lieues et demie.

-- D'accord.

-- L, le courant de la Vilaine les jette sur une autre le, l'le
d'Hodic.

-- Je le veux bien.

-- Eh! monsieur, de cette le  Belle-le, le chemin est tout
droit. La mer, brise en amont et en aval, passe comme un canal,
comme un miroir entre les deux les; les chalands glissent l-
dessus semblables  des canards sur la Loire, voil!

-- N'importe, dit l'entt M. Agnan, c'est bien du chemin.

-- Ah!... M. Fouquet le veut! rpliqua pour conclusion le pcheur
en tant son bonnet de laine  l'nonc de ce nom respectable.

Un regard de d'Artagnan, regard vif et perant comme une lame
d'pe, ne trouva dans le coeur du vieillard que la confiance
nave, sur ses traits que la satisfaction et l'indiffrence Il
disait: M, Fouquet le veut, comme il et dit: Dieu l'a voulu!
D'Artagnan s'tait encore trop avanc  cet endroit; d'ailleurs,
les chalands partis, il ne restait  Piriac qu'une seule barque,
celle du vieillard, et elle ne semblait pas dispose  reprendre
la mer sans beaucoup de prparatifs.

Aussi, d'Artagnan caressa-t-il Furet, qui, pour nouvelle preuve de
son charmant caractre, se remit en marche les pieds dans les
salines et le nez au vent trs sec qui courbe les ajoncs et les
maigres bruyres de ce pays. Il arriva vers cinq heures au
Croisic.

Si d'Artagnan et t pote, c'tait un beau spectacle que celui
de ces immenses grves, d'une lieue et plus, que couvre la mer aux
mares, et qui, au reflux, apparaissent gristres, dsoles,
jonches de polypes et d'algues mortes avec leurs galets pars et
blancs, comme des ossements dans un vaste cimetire. Mais le
soldat, le politique, l'ambitieux n'avait plus mme cette douce
consolation de regarder au ciel pour y lire un espoir ou un
avertissement. Le ciel rouge signifie pour ces gens du vent et de
la tourmente. Les nuages blancs et ouats sur l'azur disent tout
simplement que la mer sera gale et douce. D'Artagnan trouva le
ciel bleu, la bise embaume de parfums salins, et se dit: Je
m'embarquerai  la premire mare, ft-ce sur une coquille de
noix. Au Croisic, comme  Piriac, il avait remarqu des tas
normes de pierres alignes sur-la grve. Ces murailles
gigantesques, dmolies  chaque mare par les transports qu'on
oprait pour Belle-le, furent aux yeux du mousquetaire la suite
et la preuve de ce qu'il avait si bien devin  Piriac. tait-ce
un mur que M. Fouquet reconstruisait? tait-ce une fortification
qu'il difiait? Pour le savoir, il fallait le voir. D'Artagnan mit
Furet  l'curie, soupa, se coucha, et le lendemain, au jour, il
se promenait sur le port, ou mieux, sur les galets. Le Croisic a
un port de cinquante pieds, il a une vigie qui ressemble  une
norme brioche leve sur un plat.

Les grves plates sont le plat. Cent brouettes de terre
solidifies avec des galets, et arrondies en cne avec des alles
sinueuses sont la brioche et la vigie en mme temps.

C'est ainsi aujourd'hui, c'tait ainsi il y a cent quatre-vingts
ans; seulement, la brioche tait moins grosse et l'on ne voyait
probablement pas autour de la brioche les treillages de lattes qui
en font l'ornement et que l'dilit de cette pauvre et pieuse
bourgade a plants comme garde-fous le long des alles en limaon
qui aboutissent  la petite terrasse. Sur les galets, trois ou
quatre pcheurs causaient sardines et chevrettes.

M. Agnan, l'oeil anim d'une bonne grosse gaiet, le sourire aux
lvres, s'approcha des pcheurs.

-- Pche-t-on aujourd'hui? dit-il.

-- Oui monsieur, dit l'un d'eux, et nous attendons la mare.

-- O pchez-vous, mes amis?

-- Sur les ctes, monsieur.

-- Quelles sont les bonnes ctes?

-- Ah! c'est selon; le tour des les, par exemple.

-- Mais c'est loin, les les?

-- Pas trop; quatre lieues.

-- Quatre lieues! C'est un voyage!

Le pcheur se mit  rire au nez de M. Agnan.

-- coutez donc, reprit celui-ci avec sa native btise,  quatre
lieues on perd de vue la cte, n'est-ce pas?

-- Mais... pas toujours.

-- Enfin... c'est loin... trop loin mme; sans quoi, je vous eusse
demand de me prendre  bord et de me montrer ce que je n'ai
jamais vu.

-- Quoi donc?

-- Un poisson de mer vivant.

-- Monsieur est de province? dit un des pcheurs.

-- Oui, je suis de Paris.

Le Breton haussa les paules; puis:

-- Avez-vous vu M. Fouquet  Paris? demanda-t-il.

-- Souvent, rpondit Agnan.

-- Souvent? firent les pcheurs en resserrant leur cercle autour
du Parisien. Vous le connaissez?

-- Un peu; il est ami intime de mon matre.

-- Ah! firent les pcheurs.

-- Et, ajouta d'Artagnan, j'ai vu tous ses chteaux, de Saint-
Mand, de Vaux, et son htel de Paris.

-- C'est beau?

-- Superbe.

-- Ce n'est pas si beau que Belle-le, dit un pcheur.

-- Bah! rpliqua M. Agnan en clatant d'un rire assez ddaigneux,
qui courroua tous les assistants.

-- On voit bien que vous n'avez pas vu Belle-le, rpliqua le
pcheur le plus curieux. Savez-vous que cela fait six lieues, et
qu'il a des arbres que l'on n'en voit pas de pareils  Nantes sur
le foss?

-- Des arbres! en mer! s'cria d'Artagnan. Je voudrais bien voir
cela!

-- C'est facile, nous pchons  l'le de Hodic; venez avec nous.
De cet endroit, vous verrez comme un paradis les arbres noirs de
Belle-le sur le ciel; vous verrez la ligne blanche du chteau,
qui coupe comme une lame l'horizon de la mer.

-- Oh! fit d'Artagnan, ce doit tre beau. Mais il y a cent
clochers au chteau de M. Fouquet,  Vaux, savez-vous?

Le Breton leva la tte avec une admiration profonde, mais ne fut
pas convaincu.

-- Cent clochers! dit-il; c'est gal, Belle-le est plus beau.
Voulez-vous voir Belle-le?

-- Est-ce que c'est possible? demanda M. Agnan.

-- Oui, avec la permission du gouverneur.

-- Mais je ne le connais pas, moi, ce gouverneur.

-- Puisque vous connaissez M. Fouquet, vous direz votre nom.

-- Oh! mes amis, je ne suis pas un gentilhomme, moi!

-- Tout le monde entre  Belle-le, continua le pcheur dans sa
langue forte et pure, pourvu qu'on ne veuille pas de mal  Belle-
le ni  son seigneur.

Un frisson lger parcourut le corps du mousquetaire.

C'est vrai, pensa-t il.

Puis, se reprenant:

-- Si j'tais sr, dit-il, de ne pas souffrir du mal de mer...

-- L-dessus? fit le pcheur en montrant avec orgueil sa jolie
barque au ventre rond.

-- Allons! vous me persuadez, s'cria M. Agnan; j'irai voir Belle-
le; mais on ne me laissera pas entrer.

-- Nous entrons bien, nous.

-- Vous! pourquoi?

-- Mais dame!... pour vendre du poisson aux corsaires.

-- H!... des corsaires, que dites-vous?

-- Je dis que M. Fouquet fait construire deux corsaires pour la
chasse aux Hollandais ou aux Anglais, et que nous vendons du
poisson aux quipages de ces petits navires.

-- Tiens!... tiens!... fit d'Artagnan, de mieux en mieux! une
imprimerie, des bastions et des corsaires!... Allons, M. Fouquet
n'est pas un mdiocre ennemi, comme je l'avais prsum. Il vaut la
peine qu'on se remue pour le voir de prs.

-- Nous partons  cinq heures et demie, ajouta gravement le
pcheur.

-- Je suis tout  vous, je ne vous quitte pas.

En effet, d'Artagnan vit les pcheurs haler avec un tourniquet
leurs barques jusqu'au flot; la mer monta, M. Agnan se laissa
glisser jusqu'au bord, non sans jouer la frayeur et prter  rire
aux petits mousses qui le surveillaient de leurs grands yeux
intelligents.

Il se coucha sur une voile plie en quatre, laissa l'appareillage
se faire, et la barque, avec sa grande voile carre, prit le large
en deux heures de temps.

Les pcheurs, qui faisaient leur tat tout en marchant, ne
s'aperurent pas que leur passager n'avait point pli, point gmi,
point souffert; que malgr l'horrible tangage et le roulis brutal
de la barque,  laquelle nulle main n'imprimait la direction, le
passager novice avait conserv sa prsence d'esprit et son
apptit.

Ils pchaient, et la pche tait assez heureuse. Aux lignes
amorces de crevettes venaient mordre, avec force soubresauts, les
soles et les carrelets. Deux fils avaient dj t briss par des
congres et des cabillauds d'un poids norme; trois anguilles de
mer labouraient la cale de leurs replis vaseux et de leurs
frtillements d'agonie.

D'Artagnan leur portait bonheur; ils le lui dirent. Le soldat
trouva la besogne si rjouissante, qu'il mit la main  l'oeuvre,
c'est--dire aux lignes, et poussa des rugissements de joie et des
mordioux  tonner ses mousquetaires eux-mmes, chaque fois qu'une
secousse imprime  la ligne, par une proie conquise, venait
dchirer les muscles de son bras, et solliciter l'emploi de ses
forces et de son adresse. La partie de plaisir lui avait fait
oublier la mission diplomatique. Il en tait  lutter contre un
effroyable congre,  se cramponner au bordage d'une main pour
attirer la hure bante de son antagoniste, lorsque le patron lui
dit:

-- Prenez garde qu'on ne vous voie de Belle-le!

Ces mots firent l'effet  d'Artagnan du premier boulet qui siffle
en un jour de bataille: il lcha le fil et le congre, qui, l'un
tirant l'autre, s'en retournrent  l'eau.

D'Artagnan venait d'apercevoir  une demi-lieue au plus la
silhouette bleutre et accentue des rochers de Belle-le, domine
par la ligne blanche et majestueuse du chteau. Au loin, la terre,
avec des forts et des plaines verdoyantes; dans les herbages, des
bestiaux.

Voil ce qui tout d'abord attira l'attention du mousquetaire.

Le soleil, parvenu au quart du ciel, lanait des rayons d'or sur
la mer et faisait voltiger une poussire resplendissante autour de
cette le enchante. On n'en voyait, grce  cette lumire
blouissante, que les points aplanis; toute ombre tranchait
durement et zbrait d'une bande de tnbres le drap lumineux de la
prairie ou des murailles.

-- Eh! eh! fit d'Artagnan  l'aspect de ces masses de roches
noires, voil, ce me semble, des fortifications qui n'ont besoin
d'aucun ingnieur pour inquiter un dbarquement. Par o diable
peut-on descendre sur cette terre que Dieu a dfendue si
complaisamment?

-- Par ici, rpliqua le patron de la barque en changeant la voile
et en imprimant au gouvernail une secousse qui mena l'esquif dans
la direction d'un joli petit port tout coquet, tout rond et tout
crnel  neuf.

-- Que diable vois-je l, dit d'Artagnan.

-- Vous voyez Locmaria, rpliqua le pcheur.

-- Mais l-bas?

-- C'est Bangos.

-- Et plus loin?

-- Saujeu... Puis Le Palais.

-- Mordioux! c'est un monde. Ah! voil des soldats.

-- Il y a dix-sept cents hommes  Belle-le, monsieur, rpliqua le
pcheur avec orgueil. Savez-vous que la moindre garnison est de
vingt-deux compagnies d'infanterie?

-- Mordioux! s'cria d'Artagnan en frappant du pied, Sa Majest
pourrait bien avoir raison.


Chapitre LXIX -- O le lecteur sera sans doute aussi tonn que le
fut d'Artagnan de retrouver une ancienne connaissance


Il y a toujours dans un dbarquement, ft-ce celui du plus petit
esquif de la mer, un trouble et une confusion qui ne laissent pas
 l'esprit la libert dont il aurait besoin pour tudier du
premier coup d'oeil l'endroit nouveau qui lui est offert.

Le pont mobile, le matelot agit, le bruit de l'eau sur le galet,
les cris et les empressements de ceux qui attendent au rivage,
sont les dtails multiples de cette sensation, qui se rsume en un
seul rsultat, l'hsitation.

Ce ne fut donc qu'aprs avoir dbarqu et quelques minutes de
station sur le rivage que d'Artagnan vit sur le port, et surtout
dans l'intrieur de l'le, s'agiter un monde de travailleurs. 
ses pieds, d'Artagnan reconnut les cinq chalands chargs de
moellons qu'il avait vus partir du port de Piriac. Les pierres
taient transportes au rivage  l'aide d'une chane forme par
vingt cinq ou trente paysans.

Les grosses pierres tait charges sur des charrettes qui les
conduisaient dans la mme direction que les moellons, c'est--dire
vers des travaux dont d'Artagnan ne pouvait encore apprcier la
valeur ni l'tendue.

Partout rgnait une activit gale  celle que remarqua Tlmaque
en dbarquant  Salente. D'Artagnan avait bonne envie de pntrer
plus avant; mais il ne pouvait, sous peine de dfiance, se laisser
souponner de curiosit. Il n'avanait donc que petit  petit,
dpassant  peine la ligne que les pcheurs formaient sur la
plage, observant tout, ne disant rien, et allant au-devant de
toutes les suppositions que l'on et pu faire avec une question
niaise ou un salut poli.

Cependant, tandis que ses compagnons faisaient leur commerce,
vendant ou vantant leurs poissons aux ouvriers ou aux habitants de
la ville, d'Artagnan avait gagn peu  peu du terrain, et, rassur
par le peu d'attention qu'on lui accordait, il commena  jeter un
regard intelligent et assur sur les hommes et les choses qui
apparaissaient  ses yeux.

Au reste, les premiers regards de d'Artagnan rencontrrent des
mouvements de terrain auxquels l'oeil d'un soldat ne pouvait se
tromper.

Aux deux extrmits du port, afin que les feux se croisassent sur
le grand axe de l'ellipse forme par le bassin, on avait lev
d'abord deux batteries destines videmment  recevoir des pices
de cte, car d'Artagnan vit les ouvriers achever les plates-formes
et disposer la demi-circonfrence en bois sur laquelle la roue des
pices doit tourner pour prendre toutes les directions au-dessus
de l'paulement.  ct de chacune de ces batteries, d'autres
travailleurs garnissaient de gabions remplis de terre le
revtement d'une autre batterie. Celle-ci avait des embrasures, et
un conducteur de travaux appelait successivement les hommes qui,
avec des harts, liaient des saucissons, et ceux qui dcoupaient
les losanges et les rectangles de gazon destins  retenir les
joncs des embrasures.

 l'activit dploye  ces travaux dj avancs, on pouvait les
regarder comme termins; ils n'taient point garnis de leurs
canons, mais les plates-formes avaient leurs gtes et leurs
madriers tout dresss; la terre, battue avec soin, les avait
consolids, et, en supposant l'artillerie dans l'le, en moins de
deux ou trois jours le port pouvait tre compltement arm.

Ce qui tonna d'Artagnan, lorsqu'il reporta ses regards des
batteries de cte aux fortifications de la ville, fut de voir que
Belle-le tait dfendue par un systme tout  fait nouveau, dont
il avait entendu parler plus d'une fois au comte de La Fre comme
d'un grand progrs, mais dont il n'avait point encore vu
l'application.

Ces fortifications n'appartenaient plus ni  la mthode
hollandaise de Marollois, ni  la mthode franaise du chevalier
Antoine de Ville, mais au systme de Manesson Mallet, habile
ingnieur qui, depuis six ou huit ans  peu prs, avait quitt le
service du Portugal pour entrer au service de France.

Ces travaux avaient cela de remarquable qu'au lieu de s'lever
hors de terre, comme faisaient les anciens remparts destins 
dfendre la ville des chellades, ils s'y enfonaient au
contraire; et ce qui faisait la hauteur des murailles, c'tait la
profondeur des fosss. Il ne fallut pas un long temps  d'Artagnan
pour reconnatre toute la supriorit d'un pareil systme, qui ne
donne aucune prise au canon.

En outre, comme les fosss taient au-dessous du niveau de la mer,
ces fosss pouvaient tre inonds par des cluses souterraines. Au
reste, les travaux taient presque achevs, et un groupe de
travailleurs, recevant des ordres d'un homme qui paraissait tre
le conducteur des travaux, tait occup  poser les dernires
pierres. Un pont de planches jet sur le foss, pour la plus
grande commodit des manoeuvres conduisant les brouettes, reliait
l'intrieur  l'extrieur.

D'Artagnan demanda avec une curiosit nave s'il lui tait permis
de traverser le pont, et il lui fut rpondu qu'aucun ordre ne s'y
opposait.

En consquence, d'Artagnan traversa le pont et s'avana vers le
groupe. Ce groupe tait domin par cet homme qu'avait dj
remarqu d'Artagnan, et qui paraissait tre l'ingnieur en chef.
Un plan tait tendu sur une grosse pierre formant table, et 
quelques pas de cet homme une grue fonctionnait.

Cet ingnieur, qui, en raison de son importance, devait tout
d'abord attirer l'attention de d'Artagnan, portait un justaucorps
qui, par sa somptuosit, n'tait gure en harmonie avec la besogne
qu'il faisait, laquelle et plutt ncessit le costume d'un
matre maon que celui d'un seigneur.

C'tait, en outre, un homme d'une haute taille, aux paules larges
et carres, et portant un chapeau tout couvert de panaches. Il
gesticulait d'une faon on ne peut plus majestueuse, et
paraissait, car on ne le voyait que de dos, gourmander les
travailleurs sur leur inertie ou leur faiblesse.

D'Artagnan approchait toujours.

En ce moment, l'homme aux panaches avait cess de gesticuler, et,
les mains appuyes sur les genoux, il suivait,  demi courb sur
lui-mme, les efforts de six ouvriers qui essayaient de soulever
une pierre de taille  la hauteur d'une pice de bois destine 
soutenir cette pierre, de faon qu'on pt passer sous elle la
corde de la grue. Les six hommes, runis sur une seule face de la
pierre, rassemblaient tous leurs efforts pour la soulever  huit
ou dix pouces de terre, suant et soufflant, tandis qu'un septime
s'apprtait, ds qu'il y aurait un jour suffisant,  glisser le
rouleau qui devait la supporter. Mais dj deux fois la pierre
leur tait chappe des mains avant d'arriver  une hauteur
suffisante pour que le rouleau ft introduit.

Il va sans dire que chaque fois que la pierre leur tait chappe,
ils avaient fait un bond en arrire pour viter qu'en retombant la
pierre ne leur crast les pieds.

 chaque fois cette pierre abandonne par eux s'tait enfonce de
plus en plus dans la terre grasse, ce qui rendait de plus en plus
difficile l'opration  laquelle les travailleurs se livraient en
ce moment. Un troisime effort fait resta sans un succs meilleur,
mais avec un dcouragement progressif.

Et cependant, lorsque les six hommes s'taient courbs sur la
pierre, l'homme aux panaches avait lui-mme, d'une voix puissante,
articul le commandement de Ferme! qui prside  toutes les
manoeuvres de forces.

Alors il se redressa.

-- Oh! oh! dit-il, qu'est-ce que cela? ai-je donc affaire  des
hommes de paille?... Corne de boeuf! rangez-vous, et vous allez
voir comment cela se pratique.

-- Peste! dit d'Artagnan, aurait-il la prtention de lever ce
rocher? Ce serait curieux, par exemple.

Les ouvriers, interpells par l'ingnieur, se rangrent l'oreille
basse et secouant la tte,  l'exception de celui qui tenait le
madrier et qui s'apprtait  remplir son office.

L'homme aux panaches s'approcha de la pierre, se baissa, glissa
ses mains sous la face qui posait  terre, roidit ses muscles
herculens, et, sans secousse, d'un mouvement lent comme celui
d'une machine, il souleva le rocher  un pied de terre.

L'ouvrier qui tenait le madrier profita de ce jeu qui lui tait
donn et glissa le rouleau sous la pierre.

-- Voil! dit le gant, non pas en laissant retomber le rocher,
mais en le reposant sur son support.

-- Mordioux! s'cria d'Artagnan, je ne connais qu'un homme capable
d'un tel tour de force.

-- Hein? fit le colosse en se retournant.

-- Porthos! murmura d'Artagnan saisi de stupeur, Porthos  Belle-
le!

De son ct, l'homme aux panaches arrta ses yeux sur le faux
intendant, et, malgr son dguisement, le reconnut.

-- D'Artagnan! s'cria-t-il.

Et le rouge lui monta au visage.

-- Chut! fit-il  d'Artagnan.

-- Chut! lui fit le mousquetaire.

En effet, si Porthos venait d'tre dcouvert par d'Artagnan,
d'Artagnan venait d'tre dcouvert par Porthos.

L'intrt de leur secret particulier les emporta chacun tout
d'abord.

Nanmoins, le premier mouvement des deux hommes fut de se jeter
dans les bras l'un de l'autre.

Ce qu'ils voulaient cacher aux assistants, ce n'tait pas leur
amiti, c'taient leurs noms.

Mais aprs l'embrassade vint la rflexion.

Pourquoi diantre Porthos est-il  Belle-le et lve-t-il des
pierres? se dit d'Artagnan.

Seulement d'Artagnan se fit cette question tout bas. Moins fort en
diplomatie que son ami, Porthos pensa tout haut.

-- Pourquoi diable tes-vous  Belle-le? demanda-t-il 
d'Artagnan; et qu'y venez-vous faire?

Il fallait rpondre sans hsiter.

Hsiter  rpondre  Porthos et t un chec dont l'amour propre
de d'Artagnan n'et jamais pu se consoler.

-- Pardieu! mon ami, je suis  Belle-le parce que vous y tes.

-- Ah bah! fit Porthos, visiblement tourdi de l'argument et
cherchant  s'en rendre compte avec cette lucidit de dduction
que nous lui connaissons.

-- Sans doute, continua d'Artagnan, qui ne voulait pas donner 
son ami le temps de se reconnatre; j'ai t pour vous voir 
Pierrefonds.

-- Vraiment?

-- Oui.

-- Et vous ne m'y avez pas trouv?

-- Non, mais j'ai trouv Mouston.

-- Il va bien?

-- Peste!

-- Mais enfin, Mouston ne vous a pas dit que j'tais ici.

-- Pourquoi ne me l'et-il pas dit? Ai-je par hasard dmrit de
la confiance de Mouston?

-- Non; mais il ne le savait pas.

-- Oh! voil une raison qui n'a rien d'offensant pour mon amour-
propre au moins.

-- Mais comment avez-vous fait pour me rejoindre?

-- Eh! mon cher, un grand seigneur comme vous laisse toujours
trace de son passage, et je m'estimerais bien peu si je ne savais
pas suivre les traces de mes amis.

Cette explication, toute flatteuse qu'elle tait, ne satisfit pas
entirement Porthos.

-- Mais je n'ai pu laisser de traces, tant venu dguis, dit
Porthos.

-- Ah! vous tes venu dguis? fit d'Artagnan.

-- Oui.

-- Et comment cela?

-- En meunier.

-- Est-ce qu'un grand seigneur comme vous, Porthos, peut affecter
des manires communes au point de tromper les gens?

-- Eh bien! je vous jure, mon ami, que tout le monde y a t
tromp, tant j'ai bien jou mon rle.

-- Enfin, pas si bien que je ne vous aie rejoint et dcouvert.

-- Justement. Comment m'avez-vous rejoint et dcouvert?

-- Attendez donc. J'allais vous raconter la chose. Imaginez-vous
que Mouston...

-- Ah! c'est ce drle de Mouston, dit Porthos en plissant les deux
arcs de triomphe qui lui servaient de sourcils.

-- Mais attendez donc, attendez donc. Il n'y a pas de la faute de
Mouston, puisqu'il ignorait lui-mme o vous tiez.

-- Sans doute. Voil pourquoi j'ai si grande hte de comprendre.

-- Oh! comme vous tes impatient, Porthos!

-- Quand je ne comprends pas, je suis terrible.

-- Vous allez comprendre. Aramis vous a crit  Pierrefonds,
n'est-ce pas?

-- Oui.

-- Il vous a crit d'arriver avant l'quinoxe?

-- C'est vrai.

-- Eh bien! voil, dit d'Artagnan, esprant que cette raison
suffirait  Porthos.

Porthos parut se livrer  un violent travail d'esprit.

-- Oh! oui, dit-il, je comprends. Comme Aramis me disait d'arriver
avant l'quinoxe, vous avez compris que c'tait pour le rejoindre.
Vous vous tes inform o tait Aramis, vous disant: o sera
Aramis, sera Porthos. Vous avez appris qu'Aramis tait en
Bretagne, et vous vous tes dit: Porthos est en Bretagne.

-- Eh! justement. En vrit, Porthos, je ne sais comment vous ne
vous tes pas fait devin. Alors, vous comprenez: en arrivant  La
Roche-Bernard, j'ai appris les beaux travaux de fortification que
l'on faisait  Belle-le. Le rcit qu'on m'en a fait a piqu ma
curiosit. Je me suis embarqu sur un btiment pcheur, sans
savoir le moins du monde que vous tiez ici. Je suis venu. J'ai vu
un gaillard qui remuait une pierre qu'Ajax n'et pas branle. Je
me suis cri: Il n'y a que le baron de Bracieux qui soit capable
d'un pareil tour de force. Vous m'avez entendu, vous vous tes
retourn, vous m'avez reconnu, nous nous sommes embrasss, et, ma
foi, si vous le voulez bien, cher ami, nous nous embrasserons
encore.

-- Voil comment tout s'explique, en effet, dit Porthos.

Et il embrassa d'Artagnan avec une si grande amiti, que le
mousquetaire en perdit la respiration pendant cinq minutes.

-- Allons, allons, plus fort que jamais, dit d'Artagnan, et
toujours dans les bras, heureusement.

Porthos salua d'Artagnan avec un gracieux sourire.

Pendant les cinq minutes o d'Artagnan avait repris sa
respiration, il avait rflchi qu'il avait un rle fort difficile
 jouer. Il s'agissait de toujours questionner sans jamais
rpondre. Quand la respiration lui revint, son plan de campagne
tait fait.


Chapitre LXX -- O les ides de d'Artagnan, d'abord fort
troubles, commencent  s'claircir un peu


D'Artagnan prit aussitt l'offensive.

-- Maintenant que je vous ai tout dit, cher ami, ou plutt que
vous avez tout devin, dites-moi ce que vous faites ici, couvert
de poussire et de boue?

Porthos essuya son front, et regardant autour de lui avec orgueil:

-- Mais il me semble, dit-il, que vous pouvez le voir, ce que je
fais ici!

-- Sans doute, sans doute; vous levez des pierres.

-- Oh! pour leur montrer ce que c'est qu'un homme, aux fainants!
dit Porthos avec mpris. Mais vous comprenez...

-- Oui, vous ne faites pas votre tat de lever des pierres,
quoiqu'il y en ait beaucoup qui en font leur tat et qui ne les
lvent pas comme vous. Voil donc ce qui me faisait vous demander
tout  l'heure: Que faites-vous ici, baron?

-- J'tudie la topographie, chevalier.

-- Vous tudiez la topographie?

-- Oui; mais vous-mme, que faites-vous sous cet habit bourgeois?

D'Artagnan reconnut qu'il avait fait une faute en se laissant
aller  son tonnement. Porthos en avait profit pour riposter
avec une question.

Heureusement d'Artagnan s'attendait  cette question.

-- Mais, dit-il, vous savez que je suis bourgeois, en effet;
l'habit n'a donc rien d'tonnant, puisqu'il est en rapport avec la
condition.

-- Allons donc, vous, un mousquetaire!

-- Vous n'y tes plus, mon bon ami; j'ai donn ma dmission.

-- Bah!

-- Ah! mon Dieu, oui!

-- Et vous avez abandonn le service?

-- Je l'ai quitt.

-- Vous avez abandonn le roi?

-- Tout net.

Porthos leva les bras au ciel comme fait un homme qui apprend une
nouvelle inoue.

-- Oh! par exemple, voil qui me confond, dit-il.

-- C'est pourtant ainsi.

-- Et qui a pu vous dterminer  cela?

-- Le roi m'a dplu; Mazarin me dgotait depuis longtemps, comme
vous savez; j'ai jet ma casaque aux orties.

-- Mais Mazarin est mort.

-- Je le sais parbleu bien; seulement,  l'poque de sa mort, la
dmission tait donne et accepte depuis deux mois. C'est alors
que, me trouvant libre, j'ai couru  Pierrefonds pour voir mon
cher Porthos. J'avais entendu parler de l'heureuse division que
vous aviez faite de votre temps, et je voulais pendant une
quinzaine de jours diviser le mien sur le vtre.

-- Mon ami, vous savez que ce n'est pas pour quinze jours que la
maison vous est ouverte: c'est pour un an, c'est pour dix ans,
c'est pour la vie.

-- Merci, Porthos.

-- Ah ! vous n'avez point besoin d'argent? dit Porthos en
faisant sonner une cinquantaine de louis que renfermait son
gousset. Auquel cas, vous savez...

-- Non, je n'ai besoin de rien; j'ai plac mes conomies chez
Planchet, qui m'en sert la rente.

-- Vos conomies?

-- Sans doute, dit d'Artagnan; pourquoi voulez-vous que je n'aie
pas fait mes conomies comme un autre, Porthos?

-- Moi! je ne veux pas cela; au contraire, je vous ai toujours
souponn... c'est--dire Aramis vous a toujours souponn d'avoir
des conomies. Moi, voyez-vous, je ne me mle pas des affaires de
mnage; seulement, ce que je prsume, c'est que des conomies de
mousquetaire, c'est lger.

-- Sans doute, relativement  vous, Porthos, qui tes
millionnaire; mais enfin je vais vous en faire juge. J'avais d'une
part vingt-cinq mille livres.

-- C'est gentil, dit Porthos d'un air affable.

-- Et, continua d'Artagnan, j'y ai ajout, le 25 du mois dernier,
deux cents autres mille livres.

Porthos ouvrit des yeux normes, qui demandaient loquemment au
mousquetaire: o diable avez-vous vol une pareille somme, cher
ami?

-- Deux cent mille livres! s'cria-t-il enfin.

-- Oui, qui, avec vingt-cinq que j'avais, et vingt mille que j'ai
sur moi, me compltent une somme de deux cent quarante-cinq mille
livres.

-- Mais voyons, voyons! d'o vous vient cette fortune?

-- Ah! voil. Je vous conterai la chose plus tard, cher ami; mais
comme vous avez d'abord beaucoup de choses  me dire vous-mme,
mettons mon rcit  son rang.

-- Bravo! dit Porthos, nous voil tous riches. Mais qu'avais-je
donc  vous raconter?

-- Vous avez  me raconter comment Aramis a t nomm...

-- Ah! vque de Vannes.

-- C'est cela, dit d'Artagnan, vque de Vannes. Ce cher Aramis!
savez vous qu'il fait son chemin?

-- Oui, oui, oui! Sans compter qu'il n'en restera pas l.

-- Comment! vous croyez qu'il ne se contentera pas des bas
violets, et qu'il lui faudra le chapeau rouge?

-- Chut! cela lui est promis.

-- Bah! par le roi?

-- Par quelqu'un qui est plus puissant que le roi.

-- Ah! diable! Porthos, que vous me dites l de choses
incroyables, mon ami!

-- Pourquoi, incroyables? Est-ce qu'il n'y a pas toujours eu en
France quelqu'un de plus puissant que le roi?

-- Oh! si fait. Du temps du roi Louis XIII, c'tait le duc de
Richelieu; du temps de la rgence, c'tait le cardinal Mazarin; du
temps de Louis XIV, c'est M...

-- Allons donc!

-- C'est M. Fouquet.

-- Tope! Vous l'avez nomm du premier coup.

-- Ainsi c'est M. Fouquet qui a promis le chapeau  Aramis?

Porthos prit un air rserv.

-- Cher ami, dit-il, Dieu me prserve de m'occuper des affaires
des autres et surtout de rvler des secrets qu'ils peuvent avoir
intrt  garder. Quand vous verrez Aramis, il vous dira ce qu'il
croira devoir vous dire.

-- Vous avez raison, Porthos, et vous tes un cadenas pour la
sret. Revenons donc  vous.

-- Oui, dit Porthos.

-- Vous m'avez donc dit que vous tiez ici pour tudier la
topographie?

-- Justement.

-- Tudieu! mon ami, les belles choses que vous ferez!

-- Comment cela?

-- Mais ces fortifications sont admirables.

-- C'est votre opinion?

-- Sans doute. En vrit,  moins d'un sige tout  fait en rgle,
Belle-le est imprenable.

Porthos se frotta les mains.

-- C'est mon avis, dit-il.

-- Mais qui diable a fortifi ainsi cette bicoque?

Porthos se rengorgea.

-- Je ne vous l'ai pas dit?

-- Non.

-- Vous ne vous en doutez pas?

-- Non; tout ce que je puis dire, c'est que c'est un homme qui a
tudi tous les systmes et qui me parat s'tre arrt au
meilleur.

-- Chut! dit Porthos; mnagez ma modestie, mon cher d'Artagnan.

-- Vraiment! rpondit le mousquetaire; ce serait vous... qui...
Oh!

-- Par grce, mon ami!

-- Vous qui avez imagin, trac et combin entre eux ces bastions,
ces redans, ces courtines, ces demi-lunes, qui prparez ce chemin
couvert?

-- Je vous en prie...

-- Vous qui avez difi cette lunette avec ses angles rentrants et
ses angles saillants?

-- Mon ami...

-- Vous qui avez donn aux jours de vos embrasures cette
inclinaison  l'aide de laquelle vous protgez si efficacement les
servants de vos pices?

-- Eh! mon Dieu, oui.

-- Ah! Porthos, Porthos, il faut s'incliner devant vous, il faut
admirer! Mais vous nous avez toujours cach ce beau gnie!
J'espre, mon ami, que vous allez me montrer tout cela dans le
dtail.

-- Rien de plus facile. Voici mon plan.

-- Montrez.

Porthos conduisit d'Artagnan vers la pierre qui lui servait de
table et sur laquelle le plan tait tendu.

Au bas du plan tait crit, de cette formidable criture de
Porthos, criture dont nous avons eu dj l'occasion de parler:
Au lieu de vous servir du carr ou du rectangle, ainsi qu'on le
faisait jusqu'aujourd'hui, vous supposerez votre place enferme
dans un hexagone rgulier. Ce polygone ayant l'avantage d'offrir
plus d'angles que le quadrilatre. Chaque ct de votre hexagone,
dont vous dterminerez la longueur en raison des dimensions prises
sur la place, sera divis en deux parties, et sur le point milieu
vous lverez une perpendiculaire vers le centre du polygone,
laquelle galera en longueur la sixime partie du ct. Par les
extrmits, de chaque ct du polygone, vous tracerez deux
diagonales et qui iront couper la perpendiculaire. Ces deux
droites formeront les lignes de dfense.

-- Diable! dit d'Artagnan s'arrtant  ce point de la
dmonstration; mais c'est un systme complet, cela, Porthos?

-- Tout entier, fit Porthos. Voulez-vous continuer?

-- Non pas, j'en ai lu assez; mais puisque c'est vous, mon cher
Porthos, qui dirigez les travaux, qu'avez-vous besoin d'tablir
ainsi votre systme par crit?

-- Oh! mon cher, la mort!

-- Comment, la mort?

-- Eh oui! nous sommes tous mortels.

-- C'est vrai, dit d'Artagnan; vous avez rponse  tout, mon ami.

Et il reposa le plan sur la pierre.

Mais si peu de temps qu'il et eu ce plan entre les mains,
d'Artagnan avait pu distinguer, sous l'norme criture de Porthos,
une criture beaucoup plus fine qui lui rappelait certaines
lettres  Marie Michon dont il avait eu connaissance dans sa
jeunesse. Seulement, la gomme avait pass et repass sur cette
criture, qui et chapp  un oeil moins exerc que celui de
notre mousquetaire.

-- Bravo, mon ami, bravo! dit d'Artagnan.

-- Et maintenant, vous savez tout ce que vous vouliez savoir,
n'est-ce pas? dit Porthos en faisant la roue.

-- Oh! mon Dieu, oui; seulement, faites-moi une dernire grce,
cher ami.

-- Parlez; je suis le matre ici.

-- Faites-moi le plaisir de me nommer ce monsieur qui se promne
l-bas.

-- O, l-bas?

-- Derrire les soldats.

-- Suivi d'un laquais?

-- Prcisment.

-- En compagnie d'une espce de maraud vtu de noir?

--  merveille!

-- C'est M. Gtard.

-- Qu'est-ce que M. Gtard, mon ami?

-- C'est l'architecte de la maison.

-- De quelle maison?

-- De la maison de M. Fouquet.

-- Ah! ah! s'cria d'Artagnan; vous tes donc de la maison de
M. Fouquet, vous, Porthos?

-- Moi! et pourquoi cela? fit le topographe en rougissant jusqu'
l'extrmit suprieure des oreilles.

-- Mais, vous dites la maison, en parlant de Belle-le, comme si
vous parliez du chteau de Pierrefonds.

Porthos se pina les lvres.

-- Mon cher, dit-il, Belle-le est  M. Fouquet, n'est-ce pas?

-- Oui.

-- Comme Pierrefonds est  moi?

-- Certainement.

-- Vous tes venu  Pierrefonds?

-- Je vous ai dit que j'y tais ne voil pas deux mois.

-- Y avez-vous vu un monsieur qui a l'habitude de s'y promener une
rgle  la main?

-- Non; mais j'eusse pu l'y voir, s'il s'y promenait
effectivement.

-- Eh bien! ce monsieur, c'est M. Boulingrin.

-- Qu'est-ce que M. Boulingrin?

-- Voil justement. Si quand ce monsieur se promne une rgle  la
main, quelqu'un me demande: Qu'est-ce que M. Boulingrin? je
rponds: C'est l'architecte de la maison. Eh bien! M. Gtard est
le Boulingrin de M. Fouquet. Mais il n'a rien  voir aux
fortifications, qui me regardent seul, entendez-vous bien? rien,
absolument.

-- Ah! Porthos, s'cria d'Artagnan en laissant tomber ses bras
comme un vaincu qui rend son pe; ah! mon ami, vous n'tes pas
seulement un topographe herculen, vous tes encore un
dialecticien de premire trempe.

-- N'est-ce pas, rpondit Porthos, que c'est puissamment raisonn?

Et il souffla comme le congre que d'Artagnan avait laiss chapper
le matin.

-- Et maintenant, continua d'Artagnan, ce maraud qui accompagne
M. Gtard est-il aussi de la maison de M. Fouquet?

-- Oh! fit Porthos avec mpris, c'est un M. Jupenet ou Juponet,
une espce de pote.

-- Qui vient s'tablir ici?

-- Je crois que oui.

-- Je pensais que M. Fouquet avait bien assez de potes l-bas:
Scudry, Loret, Pellisson, La Fontaine. S'il faut que je vous dise
la vrit, Porthos, ce pote-l vous dshonore.

-- Eh! mon ami, ce qui nous sauve, c'est qu'il n'est pas ici comme
pote.

-- Comment donc y est-il?

-- Comme imprimeur, et mme vous me faites songer que j'ai un mot
 lui dire,  ce cuistre.

-- Dites.

Porthos fit un signe  Jupenet, lequel avait bien reconnu
d'Artagnan et ne se souciait pas d'approcher; ce qui amena tout
naturellement un second signe de Porthos.

Ce signe tait tellement impratif, qu'il fallait obir cette
fois.

Il s'approcha donc.

-- a! dit Porthos, vous voil dbarqu d'hier et vous faites dj
des vtres.

-- Comment cela, monsieur le baron? demanda Jupenet tout
tremblant.

-- Votre presse a gmi toute la nuit, monsieur, dit Porthos, et
vous m'avez empch de dormir, corne de boeuf!

-- Monsieur... objecta timidement Jupenet.

-- Vous n'avez rien encore  imprimer; donc vous ne devez pas
encore faire aller la presse. Qu'avez-vous donc imprim cette
nuit?

-- Monsieur, une posie lgre de ma composition.

-- Lgre! Allons donc, monsieur, la presse criait que c'tait
piti. Que cela ne vous arrive plus, entendez-vous?

-- Non, monsieur.

-- Vous me le promettez?

-- Je le promets.

-- C'est bien; pour cette fois, je vous pardonne. Allez!

Le pote se retira avec la mme humilit dont il avait fait preuve
en arrivant.

-- Eh bien! maintenant que nous avons lav la tte  ce drle,
djeunons, dit Porthos.

-- Oui, dit d'Artagnan, djeunons.

-- Seulement, dit Porthos, je vous ferai observer, mon ami, que
nous n'avons que deux heures pour notre repas.

-- Que voulez-vous! nous tcherons d'en faire assez. Mais pourquoi
n'avons-nous que deux heures?

-- Parce que la mare monte  une heure, et qu'avec la mare je
pars pour Vannes. Mais, comme je reviens demain, cher ami, restez
chez moi, vous y serez le matre. J'ai bon cuisinier, bonne cave.

-- Mais non, interrompit d'Artagnan, mieux que cela.

-- Quoi?

-- Vous allez  Vannes, dites-vous?

-- Sans doute.

-- Pour voir Aramis?

-- Oui.

-- Eh bien! moi qui tais venu de Paris exprs pour voir Aramis...

-- C'est vrai.

-- Je partirai avec vous.

-- Tiens! c'est cela.

-- Seulement, je devais commencer par voir Aramis, et vous aprs.
Mais l'homme propose et Dieu dispose. J'aurai commenc par vous,
je finirai par Aramis.

-- Trs bien!

-- Et en combien d'heures allez-vous d'ici  Vannes?

-- Ah! mon Dieu! en six heures. Trois heures de mer d'ici 
Sarzeau, trois heures de route de Sarzeau  Vannes.

-- Comme c'est commode! Et vous allez souvent  Vannes, tant si
prs de l'vch?

-- Oui, une fois par semaine. Mais attendez que je prenne mon
plan.

Porthos ramassa son plan, le plia avec soin et l'engouffra dans sa
large poche.

-- Bon! dit  part d'Artagnan, je crois que je sais maintenant
quel est le vritable ingnieur qui fortifie Belle-le. Deux
heures aprs,  la mare montante, Porthos et d'Artagnan partaient
pour Sarzeau.


Chapitre LXXI -- Une procession  Vannes


La traverse de Belle-le  Sarzeau se fit assez rapidement, grce
 l'un de ces petits corsaires dont on avait parl  d'Artagnan
pendant son voyage, et qui, taills pour la course et destins 
la chasse, s'abritaient momentanment dans la rade de Locmaria, o
l'un d'eux, avec le quart de son quipage de guerre, faisait le
service entre Belle-le et le continent.

D'Artagnan eut l'occasion de se convaincre cette fois encore que
Porthos, bien qu'ingnieur et topographe, n'tait pas profondment
enfonc dans les secrets d'tat.

Sa parfaite ignorance, au reste, et pass prs de tout autre pour
une savante dissimulation. Mais d'Artagnan connaissait trop bien
tous les plis et replis de son Porthos pour ne pas y trouver un
secret s'il y tait, comme ces vieux garons rangs et minutieux
savent trouver, les yeux ferms, tel livre sur les rayons de la
bibliothque, telle pice de linge dans un tiroir de leur commode.

Donc, s'il n'avait rien trouv, ce rus d'Artagnan, en roulant et
en droulant son Porthos, c'est qu'en vrit il n'y avait rien.

-- Soit, dit d'Artagnan; j'en saurai plus  Vannes en une demi-
heure que Porthos n'en a su  Belle-le en deux mois. Seulement,
pour que je sache quelque chose, il importe que Porthos n'use pas
du seul stratagme dont je lui laisse la disposition. Il faut
qu'il ne prvienne point Aramis de mon arrive.

Tous les soins du mousquetaire se bornrent donc pour le moment 
surveiller Porthos.

Et, htons-nous de le dire, Porthos ne mritait pas cet excs de
dfiance. Porthos ne songeait aucunement  mal.

Peut-tre,  la premire vue, d'Artagnan lui avait-il inspir un
peu de dfiance; mais presque aussitt d'Artagnan avait reconquis
dans ce bon et brave coeur la place qu'il y avait toujours
occupe, et pas le moindre nuage n'obscurcissait le gros oeil de
Porthos se fixant de temps en temps avec tendresse sur son ami.

En dbarquant, Porthos s'informa si ses chevaux l'attendaient Et,
en effet, il les aperut bientt  la croix du chemin qui tourne
autour de Sarzeau et qui, sans traverser cette petite ville,
aboutit  Vannes. Ces chevaux taient au nombre de deux: celui de
M. de Vallon et celui de son cuyer.

Car Porthos avait un cuyer depuis que Mousqueton n'usait plus que
du chariot comme moyen de locomotion.

D'Artagnan s'attendait  ce que Porthos propost d'envoyer en
avant son cuyer sur un cheval pour en ramener un autre, et il se
promettait, lui, d'Artagnan, de combattre cette proposition. Mais
rien de ce que prsumait d'Artagnan n'arriva. Porthos ordonna tout
simplement au serviteur de mettre pied  terre et d'attendre son
retour  Sarzeau pendant que d'Artagnan monterait son cheval.

Ce qui fut fait.

-- Eh! mais vous tes homme de prcaution, mon cher Porthos, dit
d'Artagnan  son ami lorsqu'il se trouva en selle sur le cheval de
l'cuyer.

-- Oui; mais c'est une gracieuset d'Aramis. Je n'ai pas mes
quipages ici. Aramis a donc mis ses curies  ma disposition.

-- Bons chevaux, mordioux! pour des chevaux d'vque, dit
d'Artagnan. Il est vrai qu'Aramis est un vque tout particulier.

-- C'est un saint homme, rpondit Porthos d'un ton presque
nasillard et en levant les yeux au ciel.

-- Alors il est donc bien chang, dit d'Artagnan, car nous l'avons
connu passablement profane.

-- La grce l'a touch, dit Porthos.

-- Bravo! dit d'Artagnan, cela redouble mon dsir de le voir, ce
cher Aramis.

Et il peronna son cheval, qui l'emporta avec une nouvelle
rapidit.

-- Peste! dit Porthos, si nous allons de ce train-l, nous ne
mettrons qu'une heure au lieu de deux.

-- Pour faire combien, dites-vous, Porthos?

-- Quatre lieues et demie.

-- Ce sera aller bon pas.

-- J'aurais pu, cher ami, vous faire embarquer sur le canal; mais
au diable les rameurs ou les chevaux de trait! Les premiers vont
comme des tortues, les seconds comme des limaces, et quand on peut
se mettre un bon coursier entre les genoux, mieux vaut un bon
cheval que des rameurs ou tout autre moyen.

-- Vous avez raison, vous surtout, Porthos, qui tes toujours
magnifique  cheval.

-- Un peu lourd, mon ami; je me suis pes dernirement.

-- Et combien pesez-vous?

-- Trois cents! dit Porthos avec orgueil.

-- Bravo!

-- De sorte, vous comprenez, qu'on est forc de me choisir des
chevaux dont le rein soit droit et large, autrement je les crve
en deux heures.

-- Oui, des chevaux de gant, n'est-ce pas, Porthos?

-- Vous tes bien bon, mon ami, rpliqua l'ingnieur avec une
affectueuse majest.

-- En effet, mon ami, rpliqua d'Artagnan, il me semble que votre
monture sue dj.

-- Dame; il fait chaud. Ah! ah! voyez-vous Vannes maintenant?

-- Oui, trs bien. C'est une fort belle ville,  ce qu'il parat?

-- Charmante, selon Aramis, du moins; moi, je la trouve noire;
mais il parat que c'est beau, le noir, pour les artistes. J'en
suis fch.

-- Pourquoi cela, Porthos?

-- Parce que j'ai prcisment fait badigeonner en blanc mon
chteau de Pierrefonds, qui tait gris de vieillesse.

-- Hum! fit d'Artagnan; en effet, le blanc est plus gai.

-- Oui, mais c'est moins auguste,  ce que m'a dit Aramis.
Heureusement qu'il y a des marchands de noir: je ferai
rebadigeonner Pierrefonds en noir, voil tout. Si le gris est
beau, vous comprenez, mon ami, le noir doit tre superbe.

-- Dame! fit d'Artagnan, cela me parat logique.

-- Est-ce que vous n'tes jamais venu  Vannes, d'Artagnan?

-- Jamais.

-- Alors vous ne connaissez pas la ville?

-- Non.

-- Eh bien! tenez, dit Porthos en se haussant sur ses triers,
mouvement qui fit flchir l'avant-main de son cheval, voyez-vous
dans le soleil, l-bas, cette flche?

-- Certainement, que je la vois.

-- C'est la cathdrale.

-- Qui s'appelle?

-- Saint-Pierre. Maintenant, l, tenez, dans le faubourg  gauche,
voyez vous une autre croix?

--  merveille.

-- C'est Saint-Paterne, la paroisse de prdilection d'Aramis.

-- Ah!

-- Sans doute. Voyez-vous, saint Paterne passe pour avoir t le
premier vque de Vannes. Il est vrai qu'Aramis prtend que non,
lui. Il est vrai qu'il est si savant, que cela pourrait bien
n'tre qu'un paro... qu'un para...

-- Qu'un paradoxe, dit d'Artagnan.

-- Prcisment. Merci, la langue me fourchait... il fait si chaud.

-- Mon ami, fit d'Artagnan, continuez, je vous prie, votre
intressante dmonstration. Qu'est-ce que ce grand btiment blanc
perc de fentres?

-- Ah! celui-l, c'est le collge des jsuites. Pardieu! vous avez
la main heureuse. Voyez-vous prs du collge une grande maison 
clochetons  tourelles, et d'un beau style gothique, comme dit
cette brute de M. Gtard?

-- Oui, je la vois. Eh bien?

-- Eh bien! c'est l que loge Aramis.

-- Quoi! il ne loge pas  l'vch?

-- Non; l'vch est en ruines. L'vch, d'ailleurs, est dans la
ville, et Aramis prfre le faubourg. Voil pourquoi, vous dis-je,
il affectionne Saint-Paterne, parce que Saint-Paterne est dans le
faubourg. Et puis il y a dans ce mme faubourg un mail, un jeu de
paume et une maison de dominicains. Tenez, celle-l qui lve
jusqu'au ciel ce beau clocher.

-- Trs bien.

-- Ensuite, voyez-vous, le faubourg est comme une ville  part; il
a ses murailles, ses tours, ses fosss; le quai mme y aboutit, et
les bateaux abordent au quai. Si notre petit corsaire ne tirait
pas huit pieds d'eau, nous serions arrivs  pleines voiles jusque
sous les fentres d'Aramis.

-- Porthos, Porthos, mon ami, s'cria d'Artagnan, vous tes un
puits de science, une source de rflexions ingnieuses et
profondes. Porthos, vous ne me surprenez plus, vous me confondez.

-- Nous voici arrivs, dit Porthos, dtournant la conversation
avec sa modestie ordinaire.

Et il tait temps, pensa d'Artagnan, car le cheval d'Aramis fond
comme un cheval de glace.

Ils entrrent presque au mme instant dans le faubourg, mais 
peine eurent-ils fait cent pas, qu'ils furent surpris de voir les
rues jonches de feuillages et de fleurs.

Aux vieilles murailles de Vannes pendaient les plus vieilles et
les plus tranges tapisseries de France.

Des balcons de fer tombaient de longs draps blancs tout parsems
de bouquets.

Les rues taient dsertes; on sentait que toute la population
tait rassemble sur un point.

Les jalousies taient closes, et la fracheur pntrait dans les
maisons sous l'abri des tentures, qui faisaient de larges ombres
noires entre leurs saillies et les murailles. Soudain, au dtour
d'une rue, des chants frapprent les oreilles des nouveaux
dbarqus. Une foule endimanche apparut  travers les vapeurs de
l'encens qui montait au ciel en bleutres flocons, et les nuages
de feuilles de roses voltigeant jusqu'aux premiers tages. Au-
dessus de toutes les ttes, on distinguait les croix et les
bannires, signes sacrs de la religion.

Puis, au-dessous de ces croix et de ces bannires, et comme
protges par elles, tout un monde de jeunes filles vtues de
blanc et couronnes de bleuets.

Aux deux cts de la rue, enfermant le cortge, s'avanaient les
soldats de la garnison, portant des bouquets dans les canons de
leurs fusils et  la pointe de leurs lances.

C'tait une procession.

Tandis que d'Artagnan et Porthos regardaient avec une ferveur de
bon got qui dguisait une extrme impatience de pousser en avant,
un dais magnifique s'approchait, prcd de cent jsuites et de
cent dominicains, et escort par deux archidiacres, un trsorier,
un pnitencier et douze chanoines. Un chantre  la voix
foudroyante, un chantre tri certainement dans toutes les voix de
la France, comme l'tait le tambour-major de la garde impriale
dans tous les gants de l'Empire, un chantre, escort de quatre
autres chantres qui semblaient n'tre l que pour lui servir
d'accompagnement, faisait retentir les airs et vibrer les vitres
de toutes les maisons.

Sous le dais apparaissait une figure ple et noble, aux yeux
noirs, aux cheveux noirs mls de fils d'argent,  la bouche fine
et circonspecte, au menton prominent et anguleux.

Cette tte, pleine de gracieuse majest, tait coiffe de la mitre
piscopale, coiffure qui lui donnait, outre le caractre de la
souverainet, celui de l'asctisme et de la mditation
vanglique.

-- Aramis! s'cria involontairement le mousquetaire quand cette
figure altire passa devant lui.

Le prlat tressaillit; il parut avoir entendu cette voix comme un
mort ressuscitant entend la voix du Sauveur. Il leva ses grands
yeux noirs aux longs cils et les porta sans hsiter vers l'endroit
d'o l'exclamation tait partie. D'un seul coup d'oeil, il avait
vu Porthos et d'Artagnan prs de lui. De son ct, d'Artagnan,
grce  l'acuit de son regard, avait tout vu, tout saisi. Le
portrait en pied du prlat tait entr dans sa mmoire pour n'en
plus sortir.

Une chose surtout avait frapp d'Artagnan. En l'apercevant, Aramis
avait rougi, puis il avait  l'instant mme concentr sous sa
paupire le feu du regard du matre et l'imperceptible
affectuosit du regard de l'ami.

Il tait vident qu'Aramis s'adressait tout bas cette question:
Pourquoi d'Artagnan est-il l avec Porthos, et que vient-il faire
 Vannes? Aramis comprit tout ce qui se passait dans l'esprit de
d'Artagnan en reportant son regard sur lui et en voyant qu'il
n'avait pas baiss les yeux.

Il connat la finesse de son ami et son intelligence; il craint de
laisser deviner le secret de sa rougeur et de son tonnement.
C'est bien le mme Aramis, ayant toujours un secret  dissimuler.
Aussi, pour en finir avec ce regard d'inquisiteur qu'il faut faire
baisser  tout prix, comme  tout prix un gnral teint le feu
d'une batterie qui le gne, Aramis tend sa belle main blanche, 
laquelle tincelle l'amthyste de l'anneau pastoral, il fend l'air
avec le signe de la croix et foudroie ses deux amis avec sa
bndiction. Peut-tre, rveur et distrait, d'Artagnan, impie
malgr lui, ne se ft point baiss sous cette bndiction sainte;
mais Porthos a vu cette distraction, et, appuyant amicalement sa
main sur le dos de son compagnon, il l'crase vers la terre.

D'Artagnan flchit: peu s'en faut mme qu'il ne tombe  plat
ventre.

Pendant ce temps, Aramis est pass.

D'Artagnan, comme Ante, n'a fait que toucher la terre, et il se
retourne vers Porthos tout prt  se fcher.

Mais il n'y a pas  se tromper  l'intention du brave hercule:
c'est un sentiment de biensance religieuse qui le pousse.
D'ailleurs, la parole, chez Porthos, au lieu de dguiser la
pense, la complte toujours.

-- C'est fort gentil  lui, dit-il, de nous avoir donn comme cela
une bndiction,  nous tout seuls. Dcidment, c'est un saint
homme et un brave homme.

Moins convaincu que Porthos, d'Artagnan ne rpondit pas.

-- Voyez, cher ami, continua Porthos, il nous a vus, et au lieu de
continuer  marcher au simple pas de procession, comme tout 
l'heure, voil qu'il se hte. Voyez-vous comme le cortge double
sa vitesse? Il est press de nous voir et de nous embrasser, ce
cher Aramis.

-- C'est vrai, rpondit d'Artagnan tout haut.

Puis tout bas:

-- Toujours est-il qu'il m'a vu, le renard, et qu'il aura le temps
de se prparer  me recevoir.

Mais la procession est passe; le chemin est libre.

D'Artagnan et Porthos marchrent droit au palais piscopal, qu'une
foule nombreuse entourait pour voir rentrer le prlat.

D'Artagnan remarqua que cette foule tait surtout compose de
bourgeois et de militaires.

Il reconnut dans la nature de ces partisans l'adresse de son ami.

En effet, Aramis n'tait pas homme  rechercher une popularit
inutile: peu lui importait d'tre aim de gens qui ne lui
servaient  rien.

Des femmes, des enfants, des vieillards, c'est--dire le cortge
ordinaire des pasteurs, ce n'tait pas son cortge  lui. Dix
minutes aprs que les deux amis avaient pass le seuil de
l'vch, Aramis rentra comme un triomphateur; les soldats lui
prsentaient les armes comme  un suprieur; les bourgeois le
saluaient comme un ami, comme un patron plutt que comme un chef
religieux. Il y avait dans Aramis quelque chose de ces snateurs
romains qui avaient toujours leurs portes encombres de clients.
Au bas du perron, il eut une confrence d'une demi-minute avec un
jsuite qui, pour lui parler plus discrtement, passa la tte sous
le dais.

Puis il rentra chez lui; les portes se refermrent lentement, et
la foule s'coula, tandis que les chants et les prires
retentissaient encore.

C'tait une magnifique journe. Il y avait des parfums terrestres
mls  des parfums d'air et de mer. La ville respirait le
bonheur, la joie, la force.

D'Artagnan sentit comme la prsence d'une main invisible qui
avait, toute-puissante, cr cette force, cette joie, ce bonheur,
et rpandu partout ces parfums.

Oh! oh! se dit-il, Porthos a engraiss; mais Aramis a grandi.

Fin du tome I





End of the Project Gutenberg EBook of Le vicomte de Bragelonne, Tome I.
by Alexandre Dumas

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, TOME I. ***

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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
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fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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written explanation to the person you received the work from.  If you
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your written explanation.  The person or entity that provided you with
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     http://www.gutenberg.net

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