Project Gutenberg's Le vicomte de Bragelonne, Tome II., by Alexandre Dumas

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Title: Le vicomte de Bragelonne, Tome II.

Author: Alexandre Dumas

Release Date: November 4, 2004 [EBook #13948]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, TOME II. ***




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Alexandre Dumas

LE VICOMTE DE BRAGELONNE

TOME II


(1848 -- 1850)



Table des matires

Chapitre LXXII -- La grandeur de l'vque de Vannes
Chapitre LXXIII -- O Porthos commence  tre fch d'tre venu
avec d'Artagnan
Chapitre LXXIV -- O d'Artagnan court, o Porthos ronfle, o
Aramis conseille
Chapitre LXXV -- O M. Fouquet agit
Chapitre LXXVI -- O d'Artagnan finit par mettre enfin la main sur
son brevet de capitaine
Chapitre LXXVII -- Un amoureux et une matresse
Chapitre LXXVIII -- O l'on voit enfin reparatre la vritable
hrone de cette histoire
Chapitre LXXIX -- Malicorne et Manicamp
Chapitre LXXX -- Manicamp et Malicorne
Chapitre LXXXI -- La cour de l'htel Grammont
Chapitre LXXXII -- Le portrait de Madame
Chapitre LXXXIII -- Au Havre
Chapitre LXXXIV -- En mer
Chapitre LXXXV -- Les tentes
Chapitre LXXXVI -- La nuit
Chapitre LXXXVII -- Du Havre  Paris
Chapitre LXXXVIII -- Ce que le Chevalier de Lorraine pensait de
Madame
Chapitre LXXXIX -- La surprise de mademoiselle de Montalais
Chapitre XC -- Le consentement d'Athos
Chapitre XCI -- Monsieur est jaloux du duc de Buckingham
Chapitre XCII -- For ever!
Chapitre XCIII -- O sa Majest Louis XIV ne trouve Melle de La
Vallire ni assez riche, ni assez jolie pour un gentilhomme du
rang du vicomte de Bragelonne
Chapitre XCIV -- Une foule de coups d'pe dans l'eau
Chapitre XCV -- M. Baisemeaux de Montlezun
Chapitre XCVI -- Le jeu du roi
Chapitre XCVII -- Les petits comptes de M. Baisemeaux de Montlezun
Chapitre XCVIII -- Le djeuner de M. de Baisemeaux
Chapitre XCIX -- Le deuxime de la Bertaudire
Chapitre C -- Les deux amies
Chapitre CI -- L'argenterie de Mme de Bellire
Chapitre CII -- La dot
Chapitre CIII -- Le terrain de Dieu
Chapitre CIV -- Triple amour
Chapitre CV -- La jalousie de M. de Lorraine
Chapitre CVI -- Monsieur est jaloux de Guiche
Chapitre CVII -- Le mdiateur
Chapitre CVIII -- Les conseilleurs
Chapitre CIX -- Fontainebleau
Chapitre CX -- Le bain
Chapitre CXI -- La chasse aux papillons
Chapitre CXII -- Ce que l'on prend en chassant aux papillons
Chapitre CXIII -- Le ballet des Saisons
Chapitre CXIV -- Les nymphes du parc de Fontainebleau
Chapitre CXV -- Ce qui se disait sous le chne royal
Chapitre CXVI -- L'inquitude du roi
Chapitre CXVII -- Le secret du roi
Chapitre CXVIII -- Courses de nuit
Chapitre CXIX -- O Madame acquiert la preuve que l'on peut, en
coutant, entendre ce qui se dit
Chapitre CXX -- La correspondance d'Aramis
Chapitre CXXI -- Le commis d'ordre
Chapitre CXXII -- Fontainebleau  deux heures du matin
Chapitre CXXIII -- Le labyrinthe
Chapitre CXXIV -- Comment Malicorne avait t dlog de l'htel du
Beau-Paon
Chapitre CXXV -- Ce qui s'tait pass en ralit  l'auberge du
Beau-Paon
Chapitre CXXVI -- Un jsuite de la onzime anne
Chapitre CXXVII -- Le secret de l'tat
Chapitre CXXVIII -- Mission
Chapitre CXXIX -- Heureux comme un prince
Chapitre CXXX -- Histoire d'une naade et d'une dryade
Chapitre CXXXI -- Fin de l'histoire d'une naade et d'une dryade



Chapitre LXXII -- La grandeur de l'vque de Vannes


Porthos et d'Artagnan taient entrs  l'vch par une porte
particulire, connue des seuls amis de la maison.

Il va sans dire que Porthos avait servi de guide  d'Artagnan. Le
digne baron se comportait un peu partout comme chez lui.
Cependant, soit reconnaissance tacite de cette saintet du
personnage d'Aramis et de son caractre, soit habitude de
respecter ce qui lui imposait moralement, digne habitude qui avait
toujours fait de Porthos un soldat modle et un esprit excellent,
par toutes ces raisons, disons-nous, Porthos conserva, chez Sa
Grandeur l'vque de Vannes, une sorte de rserve que d'Artagnan
remarqua tout d'abord dans l'attitude qu'il prit avec les valets
et les commensaux.

Cependant cette rserve n'allait pas jusqu' se priver de
questions, Porthos questionna.

On apprit alors que Sa Grandeur venait de rentrer dans ses
appartements, et se prparait  paratre, dans l'intimit, moins
majestueuse qu'elle n'avait paru avec ses ouailles.

En effet, aprs un petit quart d'heure que passrent d'Artagnan et
Porthos  se regarder mutuellement le blanc des yeux,  tourner
leurs pouces dans les diffrentes volutions qui vont du nord au
midi, une porte de la salle s'ouvrit et l'on vit paratre Sa
Grandeur vtue du petit costume complet de prlat.

Aramis portait la tte haute, en homme qui a l'habitude du
commandement, la robe de drap violet retrousse sur le ct, et le
poing sur la hanche.

En outre, il avait conserv la fine moustache et la royale
allonge du temps de Louis XIII.

Il exhala en entrant ce parfum dlicat qui, chez les hommes
lgants, chez les femmes du grand monde, ne change jamais, et
semble s'tre incorpor dans la personne dont il est devenu
l'manation naturelle. Cette fois seulement le parfum avait retenu
quelque chose de la sublimit religieuse de l'encens. Il
n'enivrait plus, il pntrait; il n'inspirait plus le dsir, il
inspirait le respect.

Aramis, en entrant dans la chambre, n'hsita pas un instant, et
sans prononcer une parole qui, quelle qu'elle ft, et t froide
en pareille occasion, il vint droit au mousquetaire si bien
dguis sous le costume de M. Agnan, et le serra dans ses bras
avec une tendresse que le plus dfiant n'et pas souponne de
froideur ou d'affectation.

D'Artagnan, de son ct, l'embrassa d'une gale ardeur. Porthos
serra la main dlicate d'Aramis dans ses grosses mains, et
d'Artagnan remarqua que Sa Grandeur lui serrait la main gauche
probablement par habitude, attendu que Porthos devait dj dix
fois lui avoir meurtri ses doigts orns de bagues en broyant sa
chair dans l'tau de son poignet. Aramis, averti par la douleur,
se dfiait donc et ne prsentait que des chairs  froisser et non
des doigts  craser contre de l'or ou des facettes de diamant.

Entre deux accolades, Aramis regarda en face d'Artagnan, lui
offrit une chaise et s'assit dans l'ombre, observant que le jour
donnait sur le visage de son interlocuteur.

Cette manoeuvre, familire aux diplomates et aux femmes, ressemble
beaucoup  l'avantage de la garde que cherchent, selon leur
habilet ou leur habitude,  prendre les combattants sur le
terrain du duel. D'Artagnan ne fut pas dupe de la manoeuvre; mais
il ne parut pas s'en apercevoir.

Il se sentait pris; mais, justement parce qu'il tait pris, il se
sentait sur la voie de la dcouverte, et peu lui importait, vieux
condottiere, de se faire battre en apparence, pourvu qu'il tirt
de sa prtendue dfaite les avantages de la victoire.

Ce fut Aramis qui commena la conversation.

-- Ah! cher ami! mon bon d'Artagnan! dit-il, quel excellent
hasard!

-- C'est un hasard, mon rvrend compagnon, dit d'Artagnan, que
j'appellerai de l'amiti. Je vous cherche, comme toujours je vous
ai cherch, ds que j'ai eu quelque grande entreprise  vous
offrir ou quelques heures de libert  vous donner.

-- Ah! vraiment, dit Aramis sans explosion, vous me cherchez?

-- Eh! oui, il vous cherche, mon cher Aramis, dit Porthos, et la
preuve, c'est qu'il m'a relanc, moi,  Belle-le. C'est aimable,
n'est-ce pas?

-- Ah! fit Aramis, certainement,  Belle-le...

Bon! dit d'Artagnan, voil mon butor de Porthos qui, sans y
songer, a tir du premier coup le canon d'attaque.

--  Belle-le, dit Aramis, dans ce trou, dans ce dsert! C'est
aimable, en effet.

-- Et c'est moi qui lui ai appris que vous tiez  Vannes,
continua Porthos du mme ton.

D'Artagnan arma sa bouche d'une finesse presque ironique.

-- Si fait, je le savais, dit-il; mais j'ai voulu voir.

-- Voir quoi?

-- Si notre vieille amiti tenait toujours; si, en nous voyant,
notre coeur, tout racorni qu'il est par l'ge, laissait encore
chapper ce bon cri de joie qui salue la venue d'un ami.

-- Eh bien! vous avez d tre satisfait? demanda Aramis.

-- Couci-couci.

-- Comment cela?

-- Oui, Porthos m'a dit: Chut! et vous...

-- Eh bien! et moi?

-- Et vous, vous m'avez donn votre bndiction.

-- Que voulez-vous! mon ami, dit en souriant Aramis, c'est ce
qu'un pauvre prlat comme moi a de plus prcieux.

-- Allons donc, mon cher ami.

-- Sans doute.

-- On dit cependant  Paris que l'vch de Vannes est un des
meilleurs de France.

-- Ah! vous voulez parler des biens temporels? dit Aramis d'un air
dtach.

-- Mais certainement j'en veux parler. J'y tiens, moi.

-- En ce cas, parlons-en, dit Aramis avec un sourire.

-- Vous avouez tre un des plus riches prlats de France?

-- Mon cher, puisque vous me demandez mes comptes, je vous dirai
que l'vch de Vannes vaut vingt mille livres de rente, ni plus
ni moins. C'est un diocse qui renferme cent soixante paroisses.

-- C'est fort joli, dit d'Artagnan.

-- C'est superbe, dit Porthos.

-- Mais cependant, reprit d'Artagnan en couvrant Aramis du regard,
vous ne vous tes pas enterr ici  jamais?

-- Pardonnez-moi. Seulement je n'admets pas le mot enterr.

-- Mais il me semble qu' cette distance de Paris on est enterr,
ou peu s'en faut.

-- Mon ami, je me fais vieux, dit Aramis; le bruit et le mouvement
de la ville ne me vont plus.

 cinquante-sept ans, on doit chercher le calme et la mditation.
Je les ai trouvs ici. Quoi de plus beau et de plus svre  la
fois que cette vieille Armorique? Je trouve ici, cher d'Artagnan,
tout le contraire de ce que j'aimais autrefois, et c'est ce qu'il
faut  la fin de la vie, qui est le contraire du commencement. Un
peu de mon plaisir d'autrefois vient encore m'y saluer de temps en
temps sans me distraire de mon salut. Je suis encore de ce monde,
et cependant,  chaque pas que je fais, je me rapproche de Dieu.

-- loquent, sage, discret, vous tes un prlat accompli, Aramis,
et je vous flicite.

-- Mais, dit Aramis en souriant, vous n'tes pas seulement venu,
cher ami, pour me faire des compliments... Parlez, qui vous amne?
Serais-je assez heureux pour que, d'une faon quelconque, vous
eussiez besoin de moi?

-- Dieu merci, non, mon cher ami, dit d'Artagnan, ce n'est rien de
cela. Je suis riche et libre.

-- Riche?

-- Oui, riche pour moi; pas pour vous ni pour Porthos, bien
entendu. J'ai une quinzaine de mille livres de rente.

Aramis le regarda souponneux. Il ne pouvait croire, surtout en
voyant son ancien ami avec cet humble aspect, qu'il et fait une
si belle fortune.

Alors d'Artagnan, voyant que l'heure des explications tait venue,
raconta son histoire d'Angleterre.

Pendant le rcit, il vit dix fois briller les yeux et tressaillir
les doigts effils du prlat. Quant  Porthos, ce n'tait pas de
l'admiration qu'il manifestait pour d'Artagnan, c'tait de
l'enthousiasme, c'tait du dlire. Lorsque d'Artagnan eut achev
son rcit:

-- Eh bien? fit Aramis.

-- Eh bien! dit d'Artagnan, vous voyez que j'ai en Angleterre des
amis et des proprits, en France un trsor. Si le coeur vous en
dit, je vous les offre. Voil pourquoi je suis venu.

Si assur que ft son regard, il ne put soutenir en ce moment le
regard d'Aramis. Il laissa donc dvier son oeil sur Porthos, comme
fait l'pe qui cde  une pression toute-puissante et cherche un
autre chemin.

-- En tout cas, dit l'vque, vous avez pris un singulier costume
de voyage, cher ami.

-- Affreux! je le sais. Vous comprenez que je ne voulais voyager
ni en cavalier ni en seigneur. Depuis que je suis riche, je suis
avare.

-- Et vous dites donc que vous tes venu  Belle-le? fit Aramis
sans transition.

-- Oui, rpliqua d'Artagnan, je savais y trouver Porthos et vous.

-- Moi! s'cria Aramis. Moi! depuis un an que je suis ici je n'ai
point une seule fois pass la mer.

-- Oh! fit d'Artagnan, je ne vous savais pas si casanier.

-- Ah! cher ami, c'est qu'il faut vous dire que je ne suis plus
l'homme d'autrefois. Le cheval m'incommode, la mer me fatigue; je
suis un pauvre prtre souffreteux, se plaignant toujours, grognant
toujours, et enclin aux austrits, qui me paraissent des
accommodements avec la vieillesse, des pourparlers avec la mort.
Je rside, mon cher d'Artagnan, je rside.

-- Eh bien! tant mieux, mon ami, car nous allons probablement
devenir voisins.

-- Bah! dit Aramis, non sans une certaine surprise qu'il ne
chercha mme pas  dissimuler, vous, mon voisin?

-- Eh! mon Dieu, oui.

-- Comment cela?

-- Je vais acheter des salines fort avantageuses qui sont situes
entre Piriac et Le Croisic. Figurez-vous, mon cher, une
exploitation de douze pour cent de revenu clair; jamais de non-
valeur, jamais de faux frais; l'ocan, fidle et rgulier, apporte
toutes les six heures son contingent  ma caisse. Je suis le
premier Parisien qui ait imagin une pareille spculation.
N'ventez pas la mine, je vous en prie, et avant peu nous
communiquerons, J'aurai trois lieues de pays pour trente mille
livres.

Aramis lana un regard  Porthos comme pour lui demander si tout
cela tait bien vrai, si quelque pige ne se cachait point sous
ces dehors d'indiffrence. Mais bientt, comme honteux d'avoir
consult ce pauvre auxiliaire, il rassembla toutes ses forces pour
un nouvel assaut ou pour une nouvelle dfense.

-- On m'avait assur, dit-il, que vous aviez eu quelque dml
avec la cour, mais que vous en tiez sorti comme vous savez sortir
de tout, mon cher d'Artagnan, avec les honneurs de la guerre.

-- Moi? s'cria le mousquetaire avec un grand clat de rire
insuffisant  cacher son embarras; car,  ces mots d'Aramis, il
pouvait le croire instruit de ses dernires relations avec le roi;
moi? Ah! racontez-moi donc cela, mon cher Aramis.

-- Oui, l'on m'avait racont,  moi, pauvre vque perdu au milieu
des landes, on m'avait dit que le roi vous avait pris pour
confident de ses amours.

-- Avec qui?

-- Avec Mlle de Mancini.

D'Artagnan respira.

-- Ah! je ne dis pas non, rpliqua-t-il.

-- Il parat que le roi vous a emmen un matin au-del du pont de
Blois pour causer avec sa belle.

-- C'est vrai, dit d'Artagnan. Ah! vous savez cela? Mais alors,
vous devez savoir que, le jour mme, j'ai donn ma dmission.

-- Sincre?

-- Ah! mon ami, on ne peut plus sincre.

-- C'est alors que vous alltes chez le comte de La Fre?

-- Oui.

-- Chez moi?

-- Oui.

-- Et chez Porthos?

-- Oui.

-- tait-ce pour nous faire une simple visite?

-- Non; je ne vous savais point attachs, et je voulais vous
emmener en Angleterre.

-- Oui, je comprends, et alors vous avez excut seul, homme
merveilleux, ce que vous vouliez nous proposer d'excuter  nous
quatre. Je me suis dout que vous tiez pour quelque chose dans
cette belle restauration, quand j'appris qu'on vous avait vu aux
rceptions du roi Charles, lequel vous parlait comme un ami, ou
plutt comme un oblig.

-- Mais comment diable avez-vous su tout cela? demanda d'Artagnan,
qui craignait que les investigations d'Aramis ne s'tendissent
plus loin qu'il ne le voulait.

-- Cher d'Artagnan, dit le prlat, mon amiti ressemble un peu 
la sollicitude de ce veilleur de nuit que nous avons dans la
petite tour du mle,  l'extrmit du quai. Ce brave homme allume
tous les soirs une lanterne pour clairer les barques qui viennent
de la mer. Il est cach dans sa gurite, et les pcheurs ne le
voient pas; mais lui les suit avec intrt; il les devine, il les
appelle, il les attire dans la voie du port. Je ressemble  ce
veilleur; de temps en temps quelques avis m'arrivent et me
rappellent au souvenir de tout ce que j'aimais. Alors je suis les
amis d'autrefois sur la mer orageuse du monde, moi, pauvre
guetteur auquel Dieu a bien voulu donner l'abri d'une gurite.

-- Et, dit d'Artagnan, aprs l'Angleterre, qu'ai-je fait?

-- Ah! voil! fit Aramis, vous voulez forcer ma vue. Je ne sais
plus rien depuis votre retour, d'Artagnan; mes yeux se sont
troubls. J'ai regrett que vous ne pensiez point  moi. J'ai
pleur votre oubli. J'avais tort. Je vous revois, et c'est une
fte, une grande fte, je vous le jure... Comment se porte Athos?

-- Trs bien, merci.

-- Et notre jeune pupille?

-- Raoul?

-- Oui.

-- Il parat avoir hrit de l'adresse de son pre Athos et de la
force de son tuteur Porthos.

-- Et  quelle occasion avez-vous pu juger de cela?

-- Eh! mon Dieu! la veille mme de mon dpart.

-- Vraiment?

-- Oui, il y avait excution en Grve, et,  la suite de cette
excution, meute. Nous nous sommes trouvs dans l'meute, et, 
la suite de l'meute, il a fallu jouer de l'pe; il s'en est tir
 merveille.

-- Bah! et qu'a-t-il fait? dit Porthos.

-- D'abord il a jet un homme par la fentre, comme il et fait
d'un ballot de coton.

-- Oh! trs bien! s'cria Porthos.

-- Puis il a dgain, point, estocad, comme nous faisions dans
notre beau temps, nous autres.

-- Et  quel propos cette meute? demanda Porthos.

D'Artagnan remarqua sur la figure d'Aramis une complte
indiffrence  cette question de Porthos.

-- Mais, dit-il en regardant Aramis,  propos de deux traitants 
qui le roi faisait rendre gorge, deux amis de M. Fouquet que l'on
pendait.

 peine un lger froncement de sourcils du prlat indiqua-t-il
qu'il avait entendu.

-- Oh! oh! fit Porthos, et comment les nommait-on, ces amis de
M. Fouquet?

-- MM. d'Emerys et Lyodot, dit d'Artagnan. Connaissez-vous ces
noms-l, Aramis?

-- Non, fit ddaigneusement le prlat; cela m'a l'air de noms de
financiers.

-- Justement.

-- Oh! M. Fouquet a laiss pendre ses amis? s'cria Porthos.

-- Et pourquoi pas? dit Aramis.

-- C'est qu'il me semble...

-- Si on a pendu ces malheureux, c'tait par ordre du roi. Or,
M. Fouquet, pour tre surintendant des finances, n'a pas, je
pense, droit de vie et de mort.

-- C'est gal, grommela Porthos,  la place de M. Fouquet...

Aramis comprit que Porthos allait dire quelque sottise. Il brisa
la conversation.

-- Voyons, dit-il, mon cher d'Artagnan, c'est assez parler des
autres; parlons un peu de vous.

-- Mais, de moi, vous en savez tout ce que je puis vous en dire.
Parlons de vous, au contraire, cher Aramis.

-- Je vous l'ai dit, mon ami, il n'y a plus d'Aramis en moi.

-- Plus mme de l'abb d'Herblay?

-- Plus mme. Vous voyez un homme que Dieu a pris par la main et
qu'il a conduit  une position qu'il ne devait ni n'osait esprer.

-- Dieu? interrogea d'Artagnan.

-- Oui.

-- Tiens! c'est trange; on m'avait dit,  moi, que c'tait
M. Fouquet.

-- Qui vous a dit cela? fit Aramis sans que toute la puissance de
sa volont pt empcher une lgre rougeur de colorer ses joues.

-- Ma foi! c'est Bazin.

-- Le sot!

-- Je ne dis pas qu'il soit homme de gnie, c'est vrai; mais il me
l'a dit, et aprs lui, je vous le rpte.

-- Je n'ai jamais vu M. Fouquet, rpondit Aramis avec un regard
aussi calme et aussi pur que celui d'une jeune vierge qui n'a
jamais menti.

-- Mais, rpliqua d'Artagnan, quand vous l'eussiez vu et mme
connu, il n'y aurait point de mal  cela; c'est un fort brave
homme que M. Fouquet.

-- Ah!

-- Un grand politique.

Aramis fit un geste d'indiffrence.

-- Un tout-puissant ministre.

-- Je ne relve que du roi et du pape, dit Aramis.

-- Dame! coutez donc, dit d'Artagnan du ton le plus naf, je vous
dis cela, moi, parce que tout le monde ici jure par M. Fouquet. La
plaine est  M. Fouquet, les salines que j'ai achetes sont 
M. Fouquet, l'le dans laquelle Porthos s'est fait topographe est
 M. Fouquet, la garnison est  M. Fouquet, les galres sont 
M. Fouquet. J'avoue donc que rien ne m'et surpris dans votre
infodation, ou plutt dans celle de votre diocse, m. Fouquet.
C'est un autre matre que le roi, voil tout, mais aussi puissant
qu'un roi.

-- Dieu merci! je ne suis infod  personne; je n'appartiens 
personne et suis tout  moi, rpondit Aramis, qui, pendant cette
conversation, suivait de l'oeil chaque geste de d'Artagnan, chaque
clin d'oeil de Porthos.

Mais d'Artagnan tait impassible et Porthos immobile; les coups
ports habilement taient pars par un habile adversaire; aucun ne
toucha.

Nanmoins chacun sentait la fatigue d'une pareille lutte, et
l'annonce du souper fut bien reue par tout le monde. Le souper
changea le cours de la conversation. D'ailleurs, ils avaient
compris que, sur leurs gardes comme ils taient chacun de son
ct, ni l'un ni l'autre n'en saurait davantage.

Porthos n'avait rien compris du tout. Il s'tait tenu immobile
parce qu'Aramis lui avait fait signe de ne pas bouger. Le souper
ne fut donc pour lui que le souper. Mais c'tait bien assez pour
Porthos. Le souper se passa donc  merveille.

D'Artagnan fut d'une gaiet blouissante. Aramis se surpassa par
sa douce affabilit. Porthos mangea comme feu Plops. On causa
guerre et finance, arts et amours. Aramis faisait l'tonn 
chaque mot de politique que risquait d'Artagnan. Celle longue
srie de surprises augmenta la dfiance de d'Artagnan, comme
l'ternelle indiffrence de d'Artagnan provoquait la dfiance
d'Aramis.

Enfin d'Artagnan laissa  dessein tomber le nom de Colbert. Il
avait rserv ce coup pour le dernier.

-- Qu'est-ce que Colbert? demanda l'vque.

oh! pour le coup, se dit d'Artagnan, c'est trop fort. Veillons,
mordioux! veillons.

Et il donna sur Colbert tous les renseignements qu'Aramis pouvait
dsirer.

Le souper ou plutt la conversation se prolongea jusqu' une heure
du matin entre d'Artagnan et Aramis.

 dix heures prcises, Porthos s'tait endormi sur sa chaise et
ronflait comme un orgue.

 minuit, on le rveilla et on l'envoya coucher.

-- Hum! dit-il; il me semble que je me suis assoupi; c'tait
pourtant fort intressant ce que vous disiez.

 une heure, Aramis conduisit d'Artagnan dans la chambre qui lui
tait destine et qui tait la meilleure du palais piscopal. Deux
serviteurs furent mis  ses ordres.

-- Demain,  huit heures, dit-il en prenant cong de d'Artagnan,
nous ferons, si vous le voulez, une promenade  cheval avec
Porthos.

--  huit heures! fit d'Artagnan, si tard?

-- Vous savez que j'ai besoin de sept heures de sommeil, dit
Aramis.

-- C'est juste.

-- Bonsoir, cher ami!

Et il embrassa le mousquetaire avec cordialit. D'Artagnan le
laissa partir.

-- Bon! dit-il quand sa porte fut ferme derrire Aramis,  cinq
heures je serai sur pied.

Puis, cette disposition arrte, il se coucha et mit, comme on
dit, les morceaux doubles.


Chapitre LXXIII -- O Porthos commence  tre fch d'tre venu
avec d'Artagnan


 peine d'Artagnan avait-il teint sa bougie, qu'Aramis, qui
guettait  travers ses rideaux le dernier soupir de la lumire
chez son ami, traversa le corridor sur la pointe du pied et passa
chez Porthos. Le gant, couch depuis une heure et demie  peu
prs, se prlassait sur l'dredon. Il tait dans ce calme heureux
du premier sommeil qui, chez Porthos, rsistait au bruit des
cloches et du canon. Sa tte nageait dans ce doux balancement qui
rappelle le mouvement moelleux d'un navire. Une minute de plus,
Porthos allait rver.

La porte de sa chambre s'ouvrit doucement sous la pression
dlicate de la main d'Aramis.

L'vque s'approcha du dormeur. Un pais tapis assourdissait le
bruit de ses pas; d'ailleurs, Porthos ronflait de faon  teindre
tout autre bruit.

Il lui posa une main sur l'paule.

-- Allons, dit-il, allons, mon cher Porthos.

La voix d'Aramis tait douce et affectueuse, mais elle renfermait
plus qu'un avis, elle renfermait un ordre. Sa main tait lgre,
mais elle indiquait un danger.

Porthos entendit la voix et sentit la main d'Aramis au fond de son
sommeil.

Il tressaillit.

-- Qui va l? dit-il avec sa voix de gant.

-- Chut! c'est moi, dit Aramis.

-- Vous, cher ami! et pourquoi diable m'veillez-vous?

-- Pour vous dire qu'il faut partir.

-- Partir?

-- Oui.

-- Pour o?

-- Pour Paris.

Porthos bondit dans son lit et retomba assis en fixant sur Aramis
ses gros yeux effars.

-- Pour Paris?

-- Oui.

-- Cent lieues! fit-il.

-- Cent quatre, rpliqua l'vque.

-- Ah! mon Dieu! soupira Porthos en se recouchant, pareil  ces
enfants qui luttent avec leur bonne pour gagner une heure ou deux
de sommeil.

-- Trente heures de cheval, ajouta rsolument Aramis. Vous savez
qu'il y a de bons relais.

Porthos bougea une jambe en laissant chapper un gmissement.

-- Allons! allons! cher ami, insista le prlat avec une sorte
d'impatience.

Porthos tira l'autre jambe du lit.

-- Et c'est absolument ncessaire que je parte? dit-il.

-- De toute ncessit.

Porthos se dressa sur ses jambes et commena d'branler le
plancher et les murs de son pas de statue.

-- Chut! pour l'amour de Dieu, mon cher Porthos! dit Aramis; vous
allez rveiller quelqu'un.

-- Ah! c'est vrai, rpondit Porthos d'une voix de tonnerre;
j'oubliais; mais, soyez tranquille, je m'observerai. Et, en disant
ces mots, il fit tomber une ceinture charge de son pe, de ses
pistolets et d'une bourse dont les cus s'chapprent avec un
bruit vibrant et prolong.

Ce bruit fit bouillir le sang d'Aramis, tandis qu'il provoquait
chez Porthos un formidable clat de rire.

-- Que c'est bizarre! dit-il de sa mme voix.

-- Plus bas, Porthos, plus bas, donc!

-- C'est vrai.

Et il baissa en effet la voix d'un demi-ton.

-- Je disais donc, continua Porthos, que c'est bizarre qu'on ne
soit jamais aussi lent que lorsqu'on veut se presser, aussi
bruyant que lorsqu'on dsire tre muet.

-- Oui, c'est vrai; mais faisons mentir le proverbe, Porthos,
htons-nous et taisons-nous.

-- Vous voyez que je fais de mon mieux, dit Porthos en passant son
haut-de-chausses.

-- Trs bien.

-- Il parat que c'est press?

-- C'est plus que press, c'est grave, Porthos.

-- Oh! oh!

-- D'Artagnan vous a questionn, n'est-ce pas?

-- Moi?

-- Oui,  Belle-le?

-- Pas le moins du monde.

-- Vous en tes bien sr, Porthos?

-- Parbleu!

-- C'est impossible. Souvenez-vous bien.

-- Il m'a demand ce que je faisais, je lui ai dit: De la
topographie. J'aurais voulu dire un autre mot dont vous vous
tiez servi un jour.

-- De la castramtation?

-- C'est cela; mais je n'ai jamais pu me le rappeler.

-- Tant mieux! Que vous a-t-il demand encore?

-- Ce que c'tait que M. Gtard.

-- Et encore?

-- Ce que c'tait que M. Jupenet.

-- Il n'a pas vu notre plan de fortifications, par hasard?

-- Si fait.

-- Ah! diable!

-- Mais soyez tranquille, j'avais effac votre criture avec de la
gomme. Impossible de supposer que vous avez bien voulu me donner
quelque avis dans ce travail.

-- Il a de bien bons yeux, notre ami.

-- Que craignez-vous?

-- Je crains que tout ne soit dcouvert, Porthos; il s'agit donc
de prvenir un grand malheur. J'ai donn l'ordre  mes gens de
fermer toutes les portes. On ne laissera point sortir d'Artagnan
avant le jour. Votre cheval est tout sell; vous gagnez le premier
relais;  cinq heures du matin, vous aurez fait quinze lieues.
Venez.

On vit alors Aramis vtir Porthos pice par pice avec autant de
clrit qu'et pu le faire le plus habile valet de chambre.
Porthos, moiti confus, moiti tourdi, se laissait faire et se
confondait en excuses.

Lorsqu'il fut prt, Aramis le prit par la main et l'emmena, en lui
faisant poser le pied avec prcaution sur chaque marche de
l'escalier, l'empchant de se heurter aux embrasures des portes,
le tournant et le retournant comme si lui, Aramis, et t le
gant et Porthos le nain. Cette me incendiait et soulevait cette
matire. Un cheval, en effet, attendait tout sell dans la cour.
Porthos se mit en selle.

Alors Aramis prit lui-mme le cheval par la bride et le guida sur
du fumier rpandu dans la cour, dans l'intention vidente
d'teindre le bruit. Il lui pinait en mme temps les naseaux pour
qu'il ne hennt pas...

-- Puis, une fois arriv  la porte extrieure, attirant  lui
Porthos, qui allait partir sans mme lui demander pourquoi:

-- Maintenant, ami Porthos, maintenant, sans dbrider jusqu'
Paris, dit-il  son oreille; mangez  cheval, buvez  cheval,
dormez  cheval, mais ne perdez pas une minute.

-- C'est dit; on ne s'arrtera pas.

-- Cette lettre  M. Fouquet, cote que cote; il faut qu'il l'ait
demain avant midi.

-- Il l'aura.

-- Et pensez  une chose, cher ami.

--  laquelle?

-- C'est que vous courez aprs votre brevet de duc et pair.

-- Oh! oh! fit Porthos les yeux tincelants, j'irai en vingt-
quatre heures en ce cas.

-- Tchez.

-- Alors lchez la bride, et en avant, Goliath!

Aramis lcha effectivement, non pas la bride, mais les naseaux du
cheval.

Porthos rendit la main, piqua des deux, et l'animal furieux partit
au galop sur la terre.

Tant qu'il put voir Porthos dans la nuit, Aramis le suivit des
yeux; puis, lorsqu'il l'eut perdu de vue, il rentra dans la cour.
Rien n'avait boug chez d'Artagnan.

Le valet mis en faction auprs de sa porte n'avait vu aucune
lumire, n'avait entendu aucun bruit.

Aramis referma la porte avec soin, envoya le laquais se coucher,
et lui mme se mit au lit.

D'Artagnan ne se doutait rellement de rien; aussi crut-il avoir
tout gagn, lorsque le matin il s'veilla vers quatre heures et
demie. Il courut tout en chemise regarder par la fentre: la
fentre donnait sur la cour. Le jour se levait.

La cour tait dserte, les poules elles-mmes n'avaient pas encore
quitt leurs perchoirs.

Pas un valet n'apparaissait.

Toutes les portes taient fermes.

Bon! calme parfait, se dit d'Artagnan. N'importe, me voici
rveill le premier de toute la maison. Habillons-nous; ce sera
autant de fait.

Et d'Artagnan s'habilla.

Mais cette fois il s'tudia  ne point donner au costume de
M. Agnan cette rigidit bourgeoise et presque ecclsiastique qu'il
affectait auparavant; il sut mme, en se serrant davantage, en se
boutonnant d'une certaine faon, en posant son feutre plus
obliquement, rendre  sa personne un peu de cette tournure
militaire dont l'absence avait effarouch Aramis. Cela fait, il en
usa ou plutt feignit d'en user sans faon avec son hte, et entra
tout  l'improviste dans son appartement. Aramis dormait ou
feignait de dormir.

Un grand livre tait ouvert sur son pupitre de nuit; la bougie
brlait encore au-dessus de son plateau d'argent.

C'tait plus qu'il n'en fallait pour prouver  d'Artagnan
l'innocence de la nuit du prlat et les bonnes intentions de son
rveil.

Le mousquetaire fit prcisment  l'vque ce que l'vque avait
fait  Porthos.

Il lui frappa sur l'paule.

videmment; Aramis feignait de dormir, car, au lieu de s'veiller
soudain, lui qui avait le sommeil si lger, il se fit ritrer
l'avertissement.

-- Ah! ah! c'est vous, dit-il en allongeant les bras. Quelle bonne
surprise! Ma foi, le sommeil m'avait fait oublier que j'eusse le
bonheur de vous possder. Quelle heure est-il?

-- Je ne sais, dit d'Artagnan un peu embarrass. De bonne heure,
je crois. Mais, vous le savez, cette diable d'habitude militaire
de m'veiller avec le jour me tient encore.

-- Est-ce que vous voulez dj que nous sortions, par hasard?
demanda Aramis. Il est bien matin, ce me semble.

-- Ce sera comme vous voudrez.

-- Je croyais que nous tions convenus de ne monter  cheval qu'
huit heures.

-- C'est possible; mais, moi, j'avais si grande envie de vous
voir, que je me suis dit: Le plus tt sera le meilleur.

-- Et mes sept heures de sommeil? dit Aramis. Prenez garde,
j'avais compt l-dessus, et ce qu'il m'en manquera, il faudra que
je le rattrape.

-- Mais il me semble qu'autrefois vous tiez moins dormeur que
cela, cher ami; vous aviez le sang alerte et l'on ne vous trouvait
jamais au lit.

-- Et c'est justement  cause de ce que vous me dites l que
j'aime fort  y demeurer maintenant.

-- Aussi, avouez que ce n'tait pas pour dormir que vous m'avez
demand jusqu' huit heures.

-- J'ai toujours peur que vous ne vous moquiez de moi si je vous
dis la vrit.

-- Dites toujours.

-- Eh bien! de six  huit heures, j'ai l'habitude de faire mes
dvotions.

-- Vos dvotions?

-- Oui.

-- Je ne croyais pas qu'un vque et des exercices si svres.

-- Un vque, cher ami, a plus  donner aux apparences qu'un
simple clerc.

-- Mordioux! Aramis, voici un mot qui me rconcilie avec Votre
Grandeur. Aux apparences! c'est un mot de mousquetaire, celui-l,
 la bonne heure! Vivent les apparences, Aramis!

-- Au lieu de m'en fliciter, pardonnez-le-moi, d'Artagnan. C'est
un mot bien mondain que j'ai laiss chapper l.

-- Faut-il donc que je vous quitte?

-- J'ai besoin de recueillement, cher ami.

-- Bon. Je vous laisse; mais  cause de ce paen qu'on appelle
d'Artagnan, abrgez-les, je vous prie; j'ai soif de votre parole.

-- Eh bien! d'Artagnan, je vous promets que dans une heure et
demie...

-- Une heure et demie de dvotions? Ah! mon ami, passez-moi cela
au plus juste. Faites-moi le meilleur march possible.

Aramis se mit  rire.

-- Toujours charmant, toujours jeune, toujours gai, dit-il. Voil
que vous tes venu dans mon diocse pour me brouiller avec la
grce.

-- Bah!

-- Et vous savez bien que je n'ai jamais rsist  vos
entranements; vous me coterez mon salut, d'Artagnan.

D'Artagnan se pina les lvres.

-- Allons, dit-il, je prends le pch sur mon compte, dbridez-moi
un simple signe de croix de chrtien, dbridez-moi un Pater et
partons.

-- Chut! dit Aramis, nous ne sommes dj plus seuls, et j'entends
des trangers qui montent.

-- Eh bien! congdiez-les.

-- Impossible; je leur avais donn rendez-vous hier: c'est le
principal du collge des jsuites et le suprieur des dominicains.

-- Votre tat-major, soit.

-- Qu'allez-vous faire?

-- Je vais aller rveiller Porthos et attendre dans sa compagnie
que vous ayez fini vos confrences.

Aramis ne bougea point, ne sourcilla point, ne prcipita ni son
geste ni sa parole.

-- Allez, dit-il.

D'Artagnan s'avana vers la porte.

--  propos, vous savez o loge Porthos?

-- Non; mais je vais m'en informer.

-- Prenez le corridor, et ouvrez la deuxime porte  gauche.

-- Merci! au revoir.

Et d'Artagnan s'loigna dans la direction indique par Aramis.

Dix minutes ne s'taient point coules qu'il revint. Il trouva
Aramis assis entre le principal du collge des jsuites et le
suprieur des dominicains et le principal du collge des jsuites,
exactement dans la mme situation o il l'avait retrouv autrefois
dans l'auberge de Crvecoeur.

Cette compagnie n'effraya pas le mousquetaire.

-- Qu'est-ce? dit tranquillement Aramis. Vous avez quelque chose 
me dire, ce me semble, cher ami?

-- C'est, rpondit d'Artagnan en regardant Aramis, c'est que
Porthos n'est pas chez lui.

-- Tiens! fit Aramis avec calme; vous tes sr?

-- Pardieu! je viens de sa chambre.

-- O peut-il tre alors?

-- Je vous le demande.

-- Et vous ne vous en tes pas inform?

-- Si fait.

-- Et que vous a-t-on rpondu?

-- Que Porthos sortant souvent le matin sans rien dire  personne,
tait probablement sorti.

-- Qu'avez-vous fait alors?

-- J'ai t  l'curie, rpondit indiffremment d'Artagnan.

-- Pour quoi faire?

-- Pour voir si Porthos est sorti  cheval.

-- Et?... interrogea l'vque.

-- Eh bien! il manque un cheval au rtelier, le numro 5, Goliath.

Tout ce dialogue, on le comprend, n'tait pas exempt d'une
certaine affectation de la part du mousquetaire et d'une parfaite
complaisance de la part d'Aramis.

-- Oh! je vois ce que c'est, dit Aramis aprs avoir rv un
moment: Porthos est sorti pour nous faire une surprise.

-- Une surprise?

-- Oui. Le canal qui va de Vannes  la mer est trs giboyeux en
sarcelles et en bcassines; c'est la chasse favorite de Porthos;
il nous en rapportera une douzaine pour notre djeuner.

-- Vous croyez? fit d'Artagnan.

-- J'en suis sr. O voulez-vous qu'il soit all? Je parie qu'il a
emport un fusil.

-- C'est possible, dit d'Artagnan.

-- Faites une chose, cher ami, montez  cheval et le rejoignez.

-- Vous avez raison, dit d'Artagnan, j'y vais.

-- Voulez-vous qu'on vous accompagne?

-- Non, merci, Porthos est reconnaissable. Je me renseignerai.

-- Prenez-vous une arquebuse?

-- Merci.

-- Faites-vous seller le cheval que vous voudrez.

-- Celui que je montais hier en venant de Belle-le.

-- Soit; usez de la maison comme de la vtre.

Aramis sonna et donna l'ordre de seller le cheval que choisirait
M. d'Artagnan.

D'Artagnan suivit le serviteur charg de l'excution de cet ordre.

Arriv  la porte, le serviteur se rangea pour laisser passer
d'Artagnan. Dans ce moment son oeil rencontra l'oeil de son
matre. Un froncement de sourcils fit comprendre  l'intelligent
espion que l'on donnait  d'Artagnan ce qu'il avait  faire.

D'Artagnan monta  cheval; Aramis entendit le bruit des fers qui
battaient le pav.

Un instant aprs, le serviteur rentra.

-- Eh bien? demanda l'vque.

-- Monseigneur, il suit le canal et se dirige vers la mer, dit le
serviteur.

-- Bien! dit Aramis.

En effet, d'Artagnan, chassant tout soupon, courait vers l'ocan,
esprant toujours voir dans les landes ou sur la grve la
colossale silhouette de son ami Porthos.

D'Artagnan s'obstinait  reconnatre des pas de cheval dans chaque
flaque d'eau. Quelquefois il se figurait entendre la dtonation
d'une arme  feu. Cette illusion dura trois heures. Pendant deux
heures, d'Artagnan chercha Porthos.

Pendant la troisime, il revint  la maison.

-- Nous nous serons croiss, dit-il, et je vais trouver les deux
convives attendant mon retour.

D'Artagnan se trompait. Il ne retrouva pas plus Porthos  l'vch
qu'il ne l'avait trouv sur le bord du canal.

Aramis l'attendait au haut de l'escalier avec une mine dsespre.

-- Ne vous a-t-on pas rejoint, mon cher d'Artagnan? cria-t-il du
plus loin qu'il aperut le mousquetaire.

-- Non. Auriez-vous fait courir aprs moi?

-- Dsol, mon cher ami, dsol de vous avoir fait courir
inutilement; mais, vers sept heures, l'aumnier de Saint-Paterne
est venu; il avait rencontr du Vallon qui s'en allait et qui,
n'ayant voulu rveiller personne  l'vch, l'avait charg de me
dire que, craignant que M. Gtard ne lui ft quelque mauvais tour
en son absence, il allait profiter de la mare du matin pour faire
un tour  Belle-le.

-- Mais, dites-moi, Goliath n'a pas travers les quatre lieues de
mer, ce me semble?

-- Il y en a bien six, dit Aramis.

-- Encore moins, alors.

-- Aussi, cher ami, dit le prlat avec un doux sourire, Goliath
est  l'curie, fort satisfait mme, j'en rponds, de n'avoir plus
Porthos sur le dos.

En effet, le cheval avait t ramen du relais par les soins du
prlat,  qui aucun dtail n'chappait.

D'Artagnan parut on ne peut plus satisfait de l'explication.

Il commenait un rle de dissimulation qui convenait parfaitement
aux soupons qui s'accentuaient de plus en plus dans son esprit.
Il djeuna entre le jsuite et Aramis, ayant le dominicain en face
de lui et souriant particulirement au dominicain, dont la bonne
grosse figure lui revenait assez.

Le repas fut long et somptueux; d'excellent vin d'Espagne, de
belles hutres du Morbihan, les poissons exquis de l'embouchure de
la Loire, les normes chevrettes de Paimboeuf et le gibier dlicat
des bruyres en firent les frais.

D'Artagnan mangea beaucoup et but peu. Aramis ne but pas du tout,
ou du moins ne but que de l'eau. Puis aprs le djeuner:

-- Vous m'avez offert une arquebuse? dit d'Artagnan.

-- Oui.

-- Prtez-la-moi.

-- Vous voulez chasser?

-- En attendant Porthos, c'est ce que j'ai de mieux  faire, je
crois.

-- Prenez celle que vous voudrez au trophe.

-- Venez-vous avec moi?

-- Hlas! cher ami, ce serait avec grand plaisir, mais la chasse
est dfendue aux vques.

-- Ah! dit d'Artagnan, je ne savais pas.

-- D'ailleurs, continua Aramis, j'ai affaire jusqu' midi.

-- J'irai donc seul? dit d'Artagnan.

-- Hlas! oui! mais revenez dner surtout.

-- Pardieu! on mange trop bien chez vous pour que je n'y revienne
pas.

Et l-dessus d'Artagnan quitta son hte, salua les convives, prit
son arquebuse, mais, au lieu de chasser, courut tout droit au
petit port de Vannes.

Il regarda en vain si on le suivait; il ne vit rien ni personne.

Il frta un petit btiment de pche pour vingt-cinq livres et
partit  onze heures et demie, convaincu qu'on ne l'avait pas
suivi. On ne l'avait pas suivi, c'tait vrai. Seulement, un frre
jsuite, plac au haut du clocher de son glise, n'avait pas,
depuis le matin,  l'aide d'une excellente lunette, perdu un seul
de ses pas.  onze heures trois quarts, Aramis tait averti que
d'Artagnan voguait vers Belle-le.

Le voyage de d'Artagnan fut rapide: un bon vent nord-nord-est le
poussait vers Belle-le.

Au fur et  mesure qu'il approchait, ses yeux interrogeaient la
cte. Il cherchait  voir, soit sur le rivage, soit au-dessus des
fortifications, l'clatant habit de Porthos et sa vaste stature se
dtachant sur un ciel lgrement nuageux.

D'Artagnan cherchait inutilement; il dbarqua sans avoir rien vu,
et apprit du premier soldat interrog par lui que M. du Vallon
n'tait point encore revenu de Vannes.

Alors, sans perdre un instant, d'Artagnan ordonna  sa petite
barque de mettre le cap sur Sarzeau.

On sait que le vent tourne avec les diffrentes heures de la
journe; le vent tait pass du nord-nord-est au sud-est; le vent
tait donc presque aussi bon pour le retour  Sarzeau qu'il
l'avait t pour le voyage de Belle-le. En trois heures,
d'Artagnan eut touch le continent; deux autres heures lui
suffirent pour gagner Vannes.

Malgr la rapidit de la course, ce que d'Artagnan dvora
d'impatience et de dpit pendant cette traverse, le pont seul du
bateau sur lequel il trpigna pendant trois heures pourrait le
raconter  l'histoire. D'Artagnan ne fit qu'un bond du quai o il
tait dbarqu au palais piscopal.

Il comptait terrifier Aramis par la promptitude de son retour, et
il voulait lui reprocher sa duplicit, avec rserve toutefois,
mais avec assez d'esprit nanmoins pour lui en faire sentir toutes
les consquences et lui arracher une partie de son secret.

Il esprait enfin, grce  cette verve d'expression qui est aux
mystres ce que la charge  la baonnette est aux redoutes,
enlever le mystrieux Aramis jusqu' une manifestation quelconque.

Mais il trouva dans le vestibule du palais le valet de chambre qui
lui fermait le passage tout en lui souriant d'un air bat.

-- Monseigneur? cria d'Artagnan en essayant de l'carter de la
main.

Un instant branl, le valet reprit son aplomb.

-- Monseigneur? fit-il.

-- Eh! oui, sans doute; ne me reconnais-tu pas, imbcile?

-- Si fait; vous tes le chevalier d'Artagnan.

-- Alors, laisse-moi passer.

-- Inutile.

-- Pourquoi inutile?

-- Parce que Sa Grandeur n'est point chez elle.

-- Comment, Sa Grandeur n'est point chez elle! Mais o est-elle
donc?

-- Partie.

-- Partie?

-- Oui.

-- Pour o?

-- Je n'en sais rien; mais peut-tre le dit-elle  Monsieur le
chevalier.

-- Comment? o cela? de quelle faon?

-- Dans cette lettre qu'elle m'a remise pour Monsieur le
chevalier.

Et le valet de chambre tira une lettre de sa poche.

-- Eh! donne donc, maroufle! fit d'Artagnan en la lui arrachant
des mains. Oh! oui, continua d'Artagnan  la premire ligne; oui,
je comprends.

Et il lut  demi-voix:

Cher ami, Une affaire des plus urgentes m'appelle dans une des
paroisses de mon diocse.

J'esprais vous voir avant de partir; mais je perds cet espoir en
songeant que vous allez sans doute rester deux ou trois jours 
Belle-le avec notre cher Porthos.

Amusez-vous bien, mais n'essayez pas de lui tenir tte  table;
c'est un conseil que je n'eusse pas donn, mme  Athos, dans son
plus beau et son meilleur temps.

Adieu, cher ami; croyez bien que j'en suis aux regrets de n'avoir
pas mieux et plus longtemps profit de votre excellente
compagnie.

-- Mordioux! s'cria d'Artagnan, je suis jou. Ah! pcore, brute,
triple sot que je suis! mais rira bien qui rira le dernier oh!
dup, dup comme un singe  qui on donne une noix vide!

Et, bourrant un coup de poing sur le museau toujours riant du
valet de chambre, il s'lana hors du palais piscopal.

Furet, si bon trotteur qu'il ft, n'tait plus  la hauteur des
circonstances. D'Artagnan gagna donc la poste, et il y choisit un
cheval auquel il fit voir, avec de bons perons et une main lgre
que les cerfs ne sont point les plus agiles coureurs de la
cration.


Chapitre LXXIV -- O d'Artagnan court, o Porthos ronfle, o
Aramis conseille


Trente  trente-cinq heures aprs les vnements que nous venons
de raconter, comme M. Fouquet, selon son habitude, ayant interdit
sa porte, travaillait dans ce cabinet de sa maison de Saint-Mand
que nous connaissons dj, un carrosse attel de quatre chevaux
ruisselant de sueur entra au galop dans la cour.

Ce carrosse tait probablement attendu, car trois ou quatre
laquais se prcipitrent vers la portire, qu'ils ouvrirent tandis
que M. Fouquet se levait de son bureau et courait lui-mme  la
fentre. Un homme sortit pniblement du carrosse, descendant avec
difficult les trois degrs du marchepied et s'appuyant sur
l'paule des laquais.

 peine eut-il dit son nom, que celui sur l'paule duquel il ne
s'appuyait point s'lana vers le perron et disparut dans le
vestibule. Cet homme courait prvenir son matre; mais il n'eut
pas besoin de frapper  la porte.

Fouquet tait debout sur le seuil.

-- Mgr l'vque de Vannes! dit le laquais.

-- Bien! dit Fouquet.

Puis, se penchant sur la rampe de l'escalier, dont Aramis
commenait  monter les premiers degrs:

-- Vous, cher ami, dit-il, vous si tt!

-- Oui, moi-mme, monsieur; mais moulu, bris, comme vous voyez.

-- Oh! pauvre cher, dit Fouquet en lui prsentant son bras sur
lequel Aramis s'appuya, tandis que les serviteurs s'loignrent
avec respect.

-- Bah! rpondit Aramis, ce n'est rien, puisque me voil; le
principal tait que j'arrivasse, et me voil arriv.

-- Parlez vite, dit Fouquet en refermant la porte du cabinet
derrire Aramis et lui.

-- Sommes-nous seuls?

-- Oui, parfaitement seuls.

-- Nul ne peut nous couter? nul ne peut nous entendre?

-- Soyez donc tranquille.

-- M. du Vallon est arriv?

-- Oui.

-- Et vous avez reu ma lettre?

-- Oui, l'affaire est grave,  ce qu'il parat, puisqu'elle
ncessite votre prsence  Paris, dans un moment o votre prsence
tait si urgente l-bas.

-- Vous avez raison, on ne peut plus grave.

-- Merci, merci! De quoi s'agit-il? Mais, pour Dieu, et avant
toute chose, respirez, cher ami; vous tes ple  faire frmir!

-- Je souffre, en effet; mais, par grce! ne faites pas attention
 moi. M. du Vallon ne vous a-t-il rien dit en vous remettant sa
lettre?

-- Non: j'ai entendu un grand bruit, je me suis mis  la fentre;
j'ai vu, au pied du perron, une espce de cavalier de marbre; je
suis descendu, il m'a tendu la lettre, et son cheval est tomb
mort.

-- Mais lui?

-- Lui est tomb avec le cheval; on l'a enlev pour le porter dans
les appartements; la lettre lue, j'ai voulu monter prs de lui
pour avoir de plus amples nouvelles: mais il tait endormi de
telle faon qu'il a t impossible de le rveiller. J'ai eu piti
de lui, et j'ai ordonn qu'on lui tt ses bottes et qu'on le
laisst tranquille.

-- Bien; maintenant, voici ce dont il s'agit, monseigneur. Vous
avez vu M. d'Artagnan  Paris, n'est-ce pas?

-- Certes, et c'est un homme d'esprit et mme un homme de coeur,
bien qu'il m'ait fait tuer nos chers amis Lyodot et d'Emerys.

-- Hlas! oui, je le sais; j'ai rencontr  Tours le courrier qui
m'apportait la lettre de Gourville et les dpches de Pellisson.
Avez-vous bien rflchi  cet vnement, monsieur?

-- Oui.

-- Et vous avez compris que c'tait une attaque directe  votre
souverainet?

-- Croyez-vous?

-- Oh! oui, je le crois.

-- Eh bien! je vous l'avouerai, cette sombre ide m'est venue, 
moi aussi.

-- Ne vous aveuglez pas, monsieur, au nom du Ciel, coutez bien...
j'en reviens  d'Artagnan.

-- J'coute.

-- Dans quelle circonstance l'avez-vous vu?

-- Il est venu chercher de l'argent.

-- Avec quelle ordonnance?

-- Avec un bon du roi.

-- Direct?

-- Sign de Sa Majest.

-- Voyez-vous! Eh bien! d'Artagnan est venu  Belle-le; il tait
dguis, il passait pour un intendant quelconque charg par son
matre d'acheter des salines. Or, d'Artagnan n'a pas d'autre
matre que le roi; il venait donc comme envoy du roi. Il a vu
Porthos.

-- Qu'est-ce que Porthos?

-- Pardon, je me trompe. Il a vu M. du Vallon  Belle-le, et il
sait, comme vous et moi, que Belle-le est fortifie.

-- Et vous croyez que le roi l'aurait envoy? dit Fouquet tout
pensif.

-- Assurment.

-- Et d'Artagnan aux mains du roi est un instrument dangereux?

-- Le plus dangereux de tous.

-- Je l'ai donc bien jug du premier coup d'oeil.

-- Comment cela?

-- J'ai voulu me l'attacher.

-- Si vous avez jug que ce ft l'homme de France le plus brave,
le plus fin et le plus adroit, vous l'avez bien jug.

-- Il faut donc l'avoir  tout prix!

-- D'Artagnan?

-- N'est-ce pas votre avis?

-- C'est mon avis; mais vous ne l'aurez pas.

-- Pourquoi?

-- Parce que nous avons laiss passer le temps. Il tait en
dissentiment avec la cour, il fallait profiter de ce dissentiment;
depuis il a pass en Angleterre, depuis il a puissamment contribu
 la restauration, depuis il a gagn une fortune, depuis enfin il
est rentr au service du roi. Eh bien! s'il est rentr au service
du roi, c'est qu'on lui a bien pay ce service.

-- Nous le paierons davantage, voil tout.

-- Oh! monsieur, permettez; d'Artagnan a une parole, et, une fois
engage, cette parole demeure o elle est.

-- Que concluez-vous de cela? dit Fouquet avec inquitude.

-- Que pour le moment il s'agit de parer un coup terrible.

-- Et comment le parez-vous?

-- Attendez... d'Artagnan va venir rendre compte au roi de sa
mission.

-- Oh! nous avons le temps d'y penser.

-- Comment cela?

-- Vous avez bonne avance sur lui, je prsume?

-- Dix heures  peu prs.

-- Eh bien! en dix heures...

Aramis secoua sa tte ple.

-- Voyez ces nuages qui courent au ciel, ces hirondelles qui
fendent l'air: d'Artagnan va plus vite que le nuage et que
l'oiseau; d'Artagnan, c'est le vent qui les emporte.

-- Allons donc!

-- Je vous dis que c'est quelque chose de surhumain que cet homme,
monsieur; il est de mon ge, et je le connais depuis trente-cinq
ans.

-- Eh bien?

-- Eh bien! coutez mon calcul, monsieur: je vous ai expdi M. du
Vallon  deux heures de la nuit; M. du Vallon avait huit heures
d'avance sur moi. Quand M. du Vallon est-il arriv?

-- Voil quatre heures,  peu prs.

-- Vous voyez bien, j'ai gagn quatre heures sur lui, et cependant
c'est un rude cavalier que Porthos, et cependant il a tu sur la
route huit chevaux dont j'ai retrouv les cadavres. Moi, j'ai
couru la poste cinquante lieues, mais j'ai la goutte, la gravelle,
que sais-je? de sorte que la fatigue me tue. J'ai d descendre 
Tours; depuis, roulant en carrosse  moiti mort,  moiti vers,
souvent tran sur les flancs, parfois sur le dos de la voiture,
toujours au galop de quatre chevaux furieux, je suis arriv,
arriv gagnant quatre heures sur Porthos; mais, voyez-vous,
d'Artagnan ne pse pas trois cents livres comme Porthos,
d'Artagnan n'a pas la goutte et la gravelle comme moi: ce n'est
pas un cavalier, c'est un centaure; d'Artagnan, voyez-vous, parti
pour Belle-le quand je partais pour Paris, d'Artagnan, malgr dix
heures d'avance que j'ai sur lui, d'Artagnan arrivera deux heures
aprs moi.

-- Mais enfin, les accidents?

-- Il n'y a pas d'accidents pour lui.

-- Si les chevaux manquent?

-- Il courra plus vite que les chevaux.

-- Quel homme, bon Dieu!

-- Oui, c'est un homme que j'aime et que j'admire; je l'aime,
parce qu'il est bon, grand, loyal; je l'admire, parce qu'il
reprsente pour moi le point culminant de la puissance humaine;
mais, tout en l'aimant, tout en l'admirant, je le crains et je le
prvois. Donc, je me rsume, monsieur: dans deux heures,
d'Artagnan sera ici; prenez les devants, courez au Louvre, voyez
le roi avant qu'il voie d'Artagnan.

-- Que dirai-je au roi?

-- Rien; donnez-lui Belle-le.

-- Oh! monsieur d'Herblay, monsieur d'Herblay! s'cria Fouquet,
que de projets manqus tout  coup!

-- Aprs un projet avort, il y a toujours un autre projet que
l'on peut mener  bien! Ne dsesprons jamais, et allez, monsieur,
allez vite.

-- Mais cette garnison si soigneusement trie, le roi la fera
changer tout de suite.

-- Cette garnison, monsieur, tait au roi quand elle entra dans
Belle-le; elle est  vous aujourd'hui: il en sera de mme pour
toutes les garnisons aprs quinze jours d'occupation. Laissez
faire, monsieur. Voyez-vous inconvnient  avoir une arme  vous
au bout d'un an au lieu d'un ou deux rgiments? Ne voyez-vous pas
que votre garnison d'aujourd'hui vous fera des partisans  La
Rochelle,  Nantes,  Bordeaux,  Toulouse, partout o on
l'enverra?

Allez au roi, monsieur, allez, le temps s'coule, et d'Artagnan,
pendant que nous perdons notre temps, vole comme une flche sur le
grand chemin.

-- Monsieur d'Herblay, vous savez que toute parole de vous est un
germe qui fructifie dans ma pense; je vais au Louvre.

--  l'instant mme, n'est-ce pas?

-- Je ne vous demande que le temps de changer d'habits.

-- Rappelez-vous que d'Artagnan n'a pas besoin de passer par
Saint-Mand, lui, mais qu'il se rendra tout droit au Louvre; c'est
une heure  retrancher sur l'avance qui nous reste.

-- D'Artagnan peut tout avoir, except mes chevaux anglais; je
serai au Louvre dans vingt-cinq minutes.

Et, sans perdre une seconde, Fouquet commanda le dpart.

Aramis n'eut que le temps de lui dire:

-- Revenez aussi vite que vous serez parti, car je vous attends
avec impatience.

Cinq minutes aprs, le surintendant volait vers Paris.

Pendant ce temps, Aramis se faisait indiquer la chambre o
reposait Porthos.

 la porte du cabinet de Fouquet, il fut serr dans les bras de
Pellisson, qui venait d'apprendre son arrive et quittait les
bureaux pour le voir.

Aramis reut, avec cette dignit amicale qu'il savait si bien
prendre, ces caresses aussi respectueuses qu'empresses; mais tout
 coup, s'arrtant sur le palier:

-- Qu'entends-je l-haut? demanda-t-il.

On entendait, en effet, un rauquement sourd pareil  celui d'un
tigre affam ou d'un lion impatient.

-- Oh! ce n'est rien, dit Pellisson en souriant.

-- Mais enfin?...

-- C'est M. du Vallon qui ronfle.

-- En effet, dit Aramis, il n'y avait que lui capable de faire un
tel bruit. Vous permettez, Pellisson, que je m'informe s'il ne
manque de rien?

-- Et vous, permettez-vous que je vous accompagne?

-- Comment donc!

Tous deux entrrent dans la chambre.

Porthos tait tendu sur un lit, la face violette plutt que
rouge, les yeux gonfls, la bouche bante. Ce rugissement qui
s'chappait des profondes cavits de sa poitrine faisait vibrer
les carreaux des fentres.

 ses muscles tendus et sculpts en saillie sur sa face,  ses
cheveux colls de sueur, aux nergiques soulvements de son menton
et de ses paules, on ne pouvait refuser une certaine admiration:
la force pousse  ce point, c'est presque de la divinit.

Les jambes et les pieds herculens de Porthos avaient, en se
gonflant, fait craquer ses bottes de cuir; toute la force de son
norme corps s'tait convertie en une rigidit de pierre.

Porthos ne remuait pas plus que le gant de granit couch dans la
plaine d'Agrigente. Sur l'ordre de Pellisson, un valet de chambre
s'occupa de couper les bottes de Porthos, car nulle puissance au
monde n'et pu les lui arracher.

Quatre laquais y avaient essay en vain, tirant  eux comme des
cabestans.

Ils n'avaient pas mme russi  rveiller Porthos. On lui enleva
ses bottes par lanires, et ses jambes retombrent sur le lit; on
lui coupa le reste de ses habits, on le porta dans un bain, on l'y
laissa une heure, puis on le revtit de linge blanc et on
l'introduisit dans un lit bassin, le tout avec des efforts et des
peines qui eussent incommod un mort, mais qui ne firent pas mme
ouvrir l'oeil  Porthos et n'interrompirent pas une seconde
l'orgue formidable de ses ronflements.

Aramis voulait, de son ct, nature sche et nerveuse, arme d'un
courage exquis, braver aussi la fatigue et travailler avec
Gourville et Pellisson; mais il s'vanouit sur la chaise o il
s'tait obstin  rester. On l'enleva pour le porter dans une
chambre voisine, o le repos du lit ne tarda point  provoquer le
calme de la tte.


Chapitre LXXV -- O M. Fouquet agit


Cependant Fouquet courait vers le Louvre au grand galop de son
attelage anglais.

Le roi travaillait avec Colbert. Tout  coup le roi demeura
pensif. Ces deux arrts de mort qu'il avait signs en montant sur
le trne lui revenaient parfois en mmoire. C'taient deux taches
de deuil qu'il voyait les yeux ouverts; deux taches de sang qu'il
voyait les yeux ferms.

-- Monsieur, dit-il tout  coup  l'intendant, il me semble
parfois que ces deux hommes que vous avez fait condamner n'taient
pas de bien grands coupables.

-- Sire, ils avaient t choisis dans le troupeau des traitants,
qui avait besoin d'tre dcim.

-- Choisis par qui?

-- Par la ncessit, Sire, rpondit froidement Colbert.

-- La ncessit! grand mot! murmura le jeune roi.

-- Grande desse, Sire.

-- C'taient des amis fort dvous au surintendant, n'est-ce pas?

-- Oui, Sire, des amis qui eussent donn leur vie pour M. Fouquet.

-- Ils l'ont donne, monsieur, dit le roi.

-- C'est vrai, mais inutilement, par bonheur, ce qui n'tait pas
leur intention.

-- Combien ces hommes avaient-ils dilapid d'argent?

-- Dix millions peut-tre, dont six ont t confisqus sur eux.

-- Et cet argent est dans mes coffres? demanda le roi avec un
certain sentiment de rpugnance.

-- Il y est, Sire; mais cette confiscation, tout en menaant
M. Fouquet, ne l'a point atteint.

-- Vous concluez, monsieur Colbert?...

-- Que si M. Fouquet a soulev contre Votre Majest une troupe de
factieux pour arracher ses amis au supplice, il soulvera une
arme quand il s'agira de se soustraire lui-mme au chtiment.

Le roi fit jaillir sur son confident un de ces regards qui
ressemblent au feu sombre d'un clair d'orage; un de ces regards
qui vont illuminer les tnbres des plus profondes consciences.

-- Je m'tonne, dit-il, que, pensant sur M. Fouquet de pareilles
choses, vous ne veniez pas me donner un avis.

-- Quel avis, Sire?

-- Dites-moi d'abord, clairement et prcisment, ce que vous
pensez, monsieur Colbert.

-- Sur quoi?

-- Sur la conduite de M. Fouquet.

-- Je pense, Sire, que M. Fouquet, non content d'attirer  lui
l'argent, comme faisait M. de Mazarin, et de priver par-l Votre
Majest d'une partie de sa puissance, veut encore attirer  lui
tous les amis de la vie facile et des plaisirs, de ce qu'enfin les
fainants appellent la posie, et les politiques la corruption; je
pense qu'en soudoyant les sujets de Votre Majest il empite sur
la prrogative royale, et ne peut, si cela continue ainsi, tarder
 relguer Votre Majest parmi les faibles et les obscurs.

-- Comment qualifie-t-on tous ces projets, monsieur Colbert?

-- Les projets de M. Fouquet, Sire?

-- Oui.

-- On les nomme crimes de lse-majest.

-- Et que fait-on aux criminels de lse-majest?

-- On les arrte, on les juge, on les punit.

-- Vous tes bien sr que M. Fouquet a conu la pense du crime
que vous lui imputez?

-- Je dirai plus, Sire, il y a eu chez lui commencement
d'excution.

-- Eh bien! j'en reviens  ce que je disais, monsieur Colbert.

-- Et vous disiez, Sire?

-- Donnez-moi un conseil.

-- Pardon, Sire, mais auparavant j'ai encore quelque chose 
ajouter.

-- Dites.

-- Une preuve vidente, palpable, matrielle de trahison.

-- Laquelle?

-- Je viens d'apprendre que M. Fouquet fait fortifier Belle-le-
en-Mer.

-- Ah! vraiment!

-- Oui, Sire.

-- Vous en tes sr?

-- Parfaitement; savez-vous, Sire, ce qu'il y a de soldats 
Belle-le?

-- Non, ma foi; et vous?

-- Je l'ignore, Sire, je voulais donc proposer  Votre Majest
d'envoyer quelqu'un  Belle-le.

-- Qui cela?

-- Moi, par exemple.

-- Qu'iriez-vous faire  Belle-le?

-- M'informer s'il est vrai qu' l'exemple des anciens seigneurs
fodaux, M. Fouquet fait crneler ses murailles.

-- Et dans quel but ferait-il cela?

-- Dans le but de se dfendre un jour contre son roi.

-- Mais s'il en est ainsi, monsieur Colbert, dit Louis, il faut
faire tout de suite comme vous disiez: il faut arrter M. Fouquet.

-- Impossible!

-- Je croyais vous avoir dj dit, monsieur, que je supprimais ce
mot dans mon service.

-- Le service de Votre Majest ne peut empcher M. Fouquet d'tre
surintendant gnral.

-- Eh bien?

-- Et que par consquent, par cette charge, il n'ait pour lui tout
le Parlement, comme il a toute l'arme par ses largesses, toute la
littrature par ses grces, toute la noblesse par ses prsents.

-- C'est--dire alors que je ne puis rien contre M. Fouquet?

-- Rien absolument, du moins  cette heure, Sire.

-- Vous tes un conseiller strile, monsieur Colbert.

-- Oh! non pas, Sire, car je ne me bornerai plus  montrer le
pril  Votre Majest.

-- Allons donc! Par o peut-on saper le colosse? Voyons!

Et le roi se mit  rire avec amertume.

-- Il a grandi par l'argent, tuez-le par l'argent, Sire.

-- Si je lui enlevais sa charge?

-- Mauvais moyen.

-- Le bon, le bon alors?

-- Ruinez-le, Sire, je vous le dis.

-- Comment cela?

-- Les occasions ne vous manqueront pas, profitez de toutes les
occasions.

-- Indiquez-les moi.

-- En voici une d'abord. Son Altesse Royale Monsieur va se marier,
ses noces doivent tre magnifiques. C'est une belle occasion pour
votre Majest de demander un million  M. Fouquet; M. Fouquet, qui
paie vingt mille livres d'un coup, lorsqu'il n'en doit que cinq,
trouvera facilement ce million quand le demandera Votre Majest.

-- C'est bien, je le lui demanderai, fit Louis XIV.

-- Si Votre Majest veut signer l'ordonnance, je ferai prendre
l'argent moi-mme.

Et Colbert poussa devant le roi un papier et lui prsenta une
plume.

En ce moment, l'huissier entrouvrit la porte et annona M. le
surintendant.

Louis plit.

Colbert laissa tomber la plume et s'carta du roi sur lequel il
tendait ses ailes noires de mauvais ange.

Le surintendant fit son entre en homme de cour,  qui un seul
coup d'oeil suffit pour apprcier une situation.

Cette situation n'tait pas rassurante pour Fouquet, quelle que
ft la conscience de sa force. Le petit oeil noir de Colbert,
dilat par l'envie, et l'oeil limpide de Louis XIV, enflamm par
la colre, signalaient un danger pressant.

Les courtisans sont, pour les bruits de cour, comme les vieux
soldats qui distinguent,  travers les rumeurs du vent et des
feuillages, le retentissement lointain des pas d'une troupe arme;
ils peuvent, aprs avoir cout, dire  peu prs combien d'hommes
marchent, combien d'armes rsonnent, combien de canons roulent.
Fouquet n'eut donc qu' interroger le silence qui s'tait fait 
son arrive: il le trouva gros de menaantes rvlations. Le roi
lui laissa tout le temps de s'avancer jusqu'au milieu de la
chambre.

Sa pudeur adolescente lui commandait cette abstention du moment.

Fouquet saisit hardiment l'occasion.

-- Sire, dit-il, j'tais impatient de voir Votre Majest.

-- Et pourquoi? demanda Louis.

-- Pour lui annoncer une bonne nouvelle.

Colbert, moins la grandeur de la personne, moins la largesse du
coeur, ressemblait en beaucoup de points  Fouquet. Mme
pntration, mme habitude des hommes. De plus, cette grande force
de contraction, qui donne aux hypocrites le temps de rflchir et
de se ramasser pour prendre du ressort.

Il devina que Fouquet marchait au-devant du coup qu'il allait lui
porter.

Ses yeux brillrent.

-- Quelle nouvelle? demanda le roi.

Fouquet dposa un rouleau de papier sur la table.

-- Que Votre Majest veuille bien jeter les yeux sur ce travail,
dit-il.

Le roi dplia lentement le rouleau.

-- Des plans? dit-il.

-- Oui, Sire.

-- Et quels sont ces plans?

-- Une fortification nouvelle, Sire.

-- Ah! ah! fit le roi, vous vous occupez donc de tactique et de
stratgie, monsieur Fouquet.

-- Je m'occupe de tout ce qui peut tre utile au rgne de Votre
Majest, rpliqua Fouquet.

-- Belles images! dit le roi en regardant le dessin.

-- Votre Majest comprend sans doute, dit Fouquet en s'inclinant
sur le papier: ici est la ceinture de murailles, l les forts, l
les ouvrages avancs.

-- Et que vois-je l, monsieur?

-- La mer.

-- La mer tout autour?

-- Oui, Sire.

-- Et quelle est donc cette place dont vous me montrez le plan?

-- Sire, c'est Belle-le-en-Mer, rpondit Fouquet avec simplicit.

 ce mot,  ce nom, Colbert fit un mouvement si marqu que le roi
se retourna pour lui recommander la rserve. Fouquet ne parut pas
s'tre mu le moins du monde du mouvement de Colbert, ni du signe
du roi.

-- Monsieur, continua Louis, vous avez donc fait fortifier Belle-
le?

-- Oui, Sire, et j'en apporte les devis et les comptes  Votre
Majest, rpliqua Fouquet; j'ai dpens seize cent mille livres 
cette opration.

-- Pour quoi faire? rpliqua froidement Louis qui avait puis de
l'initiative dans un regard haineux de l'intendant.

-- Pour un but assez facile  saisir, rpondit Fouquet, Votre
Majest tait en froid avec la Grande-Bretagne.

-- Oui; mais depuis la restauration du roi Charles II, j'ai fait
alliance avec elle.

-- Depuis un mois, Sire, Votre Majest l'a bien dit; mais il y a
prs de six mois que les fortifications de Belle-le sont
commences.

-- Alors elles sont devenues inutiles.

-- Sire, des fortifications ne sont jamais inutiles. J'avais
fortifi Belle-le contre MM. Monck et Lambert et tous ces
bourgeois de Londres qui jouaient au soldat. Belle-le se trouvera
toute fortifie contre les Hollandais  qui ou l'Angleterre ou
Votre Majest ne peut manquer de faire la guerre.

Le roi se tut encore une fois et regarda en dessous Colbert.

-- Belle-le, je crois, ajouta Louis, est  vous, monsieur
Fouquet?

-- Non, Sire.

--  qui donc alors?

--  Votre Majest.

Colbert fut saisi d'effroi comme si un gouffre se ft ouvert sous
ses pieds.

Louis tressaillit d'admiration, soit pour le gnie, soit pour le
dvouement de Fouquet.

-- Expliquez-vous, monsieur, dit-il.

-- Rien de plus facile, Sire; Belle-le est une terre  moi; je
l'ai fortifie de mes deniers; mais comme rien au monde ne peut
s'opposer  ce qu'un sujet fasse un humble prsent  son roi,
j'offre  Votre Majest la proprit de la terre dont elle me
laissera l'usufruit. Belle-le, place de guerre, doit tre occupe
par le roi; Sa Majest, dsormais, pourra y tenir une sre
garnison.

Colbert se laissa presque entirement aller sur le parquet
glissant. Il eut besoin, pour ne pas tomber, de se tenir aux
colonnes de la boiserie.

-- C'est une grande habilet d'homme de guerre que vous avez
tmoigne l, monsieur, dit Louis XIV.

-- Sire, l'initiative n'est pas venue de moi, rpondit Fouquet;
beaucoup d'officiers me l'ont inspire; les plans eux-mmes ont
t faits par un ingnieur des plus distingus.

-- Son nom?

-- M. du Vallon.

-- M. du Vallon? reprit Louis. Je ne le connais pas. Il est
fcheux, monsieur Colbert, continua-t-il, que je ne connaisse pas
le nom des hommes de talent qui honorent mon rgne.

Et en disant ces mots, il se retourna vers Colbert. Celui-ci se
sentait cras, la sueur lui coulait du front, aucune parole ne se
prsentait  ses lvres, il souffrait un martyre inexprimable.

-- Vous retiendrez ce nom, ajouta Louis XIV.

Colbert s'inclina, plus ple que ses manchettes de dentelles de
Flandre.

Fouquet continua:

-- Les maonneries sont de mastic romain; des architectes me l'ont
compos d'aprs les relations de l'Antiquit.

-- Et les canons? demanda Louis.

-- Oh! Sire, ceci regarde Votre Majest, il ne m'appartient pas de
mettre des canons chez moi, sans que Votre Majest m'ait dit
qu'elle tait chez elle.

Louis commenait  flotter indcis entre la haine que lui
inspirait cet homme si puissant et la piti que lui inspirait cet
autre homme abattu, qui lui semblait la contrefaon du premier.

Mais la conscience de son devoir de roi l'emporta sur les
sentiments de l'homme.

Il allongea son doigt sur le papier.

-- Ces plans ont d vous coter beaucoup d'argent  excuter? dit-
il.

-- Je croyais avoir eu l'honneur de dire le chiffre  Votre
Majest.

-- Redites, je l'ai oubli.

-- Seize cent mille livres.

-- Seize cent mille livres! Vous tes normment riche, monsieur
Fouquet.

-- C'est Votre Majest qui est riche, dit le surintendant, puisque
Belle-le est  elle.

-- Oui, merci; mais si riche que je sois, monsieur Fouquet...

Le roi s'arrta.

-- Eh bien! Sire?... demanda le surintendant.

-- Je prvois le moment o je manquerai d'argent.

-- Vous, Sire?

-- Oui, moi.

-- Et  quel moment donc?

-- Demain, par exemple.

-- Que Votre Majest me fasse l'honneur de s'expliquer.

-- Mon frre pouse Madame d'Angleterre.

-- Eh bien, Sire?

-- Eh bien! je dois faire  la jeune princesse une rception digne
de la petite-fille de Henri IV.

-- C'est trop juste, Sire.

-- J'ai donc besoin d'argent.

-- Sans doute.

-- Et il me faudrait...

Louis XIV hsita. La somme qu'il avait  demander tait juste
celle qu'il avait t oblig de refuser  Charles II. Il se tourna
vers Colbert pour qu'il donnt le coup.

-- Il me faudrait demain... rpta-t-il en regardant Colbert.

-- Un million, dit brutalement celui-ci enchant de reprendre sa
revanche.

Fouquet tournait le dos  l'intendant pour couter le roi. Il ne
se retourna mme point et attendit que le roi rptt ou plutt
murmurt:

-- Un million.

-- Oh! Sire, rpondit ddaigneusement Fouquet, un million! que
fera Votre Majest avec un million?

-- Il me semble cependant... dit Louis XIV.

-- C'est ce qu'on dpense aux noces du plus petit prince
d'Allemagne.

-- Monsieur...

-- Il faut deux millions au moins  Votre Majest. Les chevaux
seuls emporteront cinq cent mille livres. J'aurai l'honneur
d'envoyer ce soir seize cent mille livres  Votre Majest.

-- Comment, dit le roi, seize cent mille livres!

-- Attendez, Sire, rpondit Fouquet sans mme se retourner vers
Colbert, je sais qu'il manque quatre cent mille livres. Mais ce
monsieur de l'intendance (et par-dessus son paule il montrait du
pouce Colbert, qui plissait derrire lui), mais ce monsieur de
l'intendance... a dans sa caisse neuf cent mille livres  moi.

Le roi se retourna pour regarder Colbert.

-- Mais... dit celui-ci.

-- Monsieur, poursuivit Fouquet toujours parlant indirectement 
Colbert, Monsieur a reu il y a huit jours seize cent mille
livres; il a pay cent mille livres aux gardes, soixante-quinze
mille aux hpitaux, vingt-cinq mille aux Suisses, cent trente
mille aux vivres, mille aux armes, dix mille aux menus frais; je
ne me trompe donc point en comptant sur neuf cent mille livres qui
restent.

Alors, se tournant  demi vers Colbert, comme fait un chef
ddaigneux vers son infrieur:

-- Ayez soin, monsieur, dit-il, que ces neuf cent mille livres
soient remises ce soir en or  Sa Majest.

-- Mais, dit le roi, cela fera deux millions cinq cent mille
livres?

-- Sire, les cinq cent mille livres de plus seront la monnaie de
poche de Son Altesse Royale. Vous entendez, monsieur Colbert, ce
soir, avant huit heures.

Et sur ces mots, saluant le roi avec respect, le surintendant fit
 reculons sa sortie sans honorer d'un seul regard l'envieux
auquel il venait de raser  moiti la tte.

Colbert dchira de rage son point de Flandre et mordit ses lvres
jusqu'au sang. Fouquet n'tait pas  la porte du cabinet que
l'huissier, passant  cot de lui, cria:

-- Un courrier de Bretagne pour Sa Majest.

-- M. d'Herblay avait raison, murmura Fouquet en tirant sa montre:
une heure cinquante-cinq minutes. Il tait temps!


Chapitre LXXVI -- O d'Artagnan finit par mettre enfin la main sur
son brevet de capitaine


Le lecteur sait d'avance qui l'huissier annonait en annonant le
messager de Bretagne.

Ce messager, il tait facile de le reconnatre. C'tait
d'Artagnan, l'habit poudreux, le visage enflamm, les cheveux
dgouttants de sueur, les jambes roidies; il levait pniblement
les pieds  la hauteur de chaque marche sur laquelle rsonnaient
ses perons ensanglants.

Il aperut sur le seuil, au moment o il le franchissait, le
surintendant.

Fouquet salua avec un sourire celui qui, une heure plus tt, lui
amenait la ruine ou la mort.

D'Artagnan trouva dans sa bont d'me et dans son inpuisable
vigueur corporelle assez de prsence d'esprit pour se rappeler le
bon accueil de cet homme; il le salua donc aussi, bien plutt par
bienveillance et par compassion que par respect.

Il se sentit sur les lvres ce mot qui tant de fois avait t
rpt au duc de Guise: Fuyez! Mais prononcer ce mot, c'et t
trahir une cause; dire ce mot dans le cabinet du roi et devant un
huissier, c'et t se perdre gratuitement sans sauver personne.

D'Artagnan se contenta donc de saluer Fouquet sans lui parler et
entra. En ce moment mme, le roi flottait entre la surprise o
venaient de le jeter les dernires paroles de Fouquet et le
plaisir du retour de d'Artagnan.

Sans tre courtisan, d'Artagnan avait le regard aussi sr et aussi
rapide que s'il l'et t.

Il lut en entrant l'humiliation dvorante imprime au front de
Colbert.

Il put mme entendre ces mots que lui disait le roi:

-- Ah! monsieur Colbert, vous aviez donc neuf cent mille livres 
la surintendance?

Colbert, suffoqu, s'inclinait sans rpondre. Toute cette scne
entra donc dans l'esprit de d'Artagnan par les yeux et par les
oreilles  la fois.

Le premier mot de Louis XIV  son mousquetaire, comme s'il et
voulu faire opposition  ce qu'il disait en ce moment, fut un
bonjour affectueux.

Puis son second un cong  Colbert.

Ce dernier sortit du cabinet du roi, livide et chancelant, tandis
que d'Artagnan retroussait les crocs de sa moustache.

-- J'aime  voir dans ce dsordre un de mes serviteurs, dit le
roi, admirant la martiale souillure des habits de son envoy.

-- En effet, Sire, dit d'Artagnan, j'ai cru ma prsence assez
urgente au Louvre pour me prsenter ainsi devant vous.

-- Vous m'apportez donc de grandes nouvelles, monsieur? demanda le
roi en souriant.

-- Sire, voici la chose en deux mots: Belle-le est fortifie,
admirablement fortifie; Belle-le a une double enceinte, une
citadelle, deux forts dtachs; son port renferme trois corsaires,
et ses batteries de cte n'attendent plus que du canon.

-- Je sais tout cela, monsieur, rpondit le roi.

-- Ah! Votre Majest sait tout cela? fit le mousquetaire
stupfait.

-- J'ai le plan des fortifications de Belle-le, dit le roi.

-- Votre Majest a le plan?...

-- Le voici.

-- En effet, Sire, dit d'Artagnan, c'est bien cela, et l-bas j'ai
vu le pareil.

Le front de d'Artagnan se rembrunit.

-- Ah! je comprends, Votre Majest ne s'est pas fie  moi seul,
et elle a envoy quelqu'un, dit-il d'un ton plein de reproche.

-- Qu'importe, monsieur, de quelle faon j'ai appris ce que je
sais, du moment que je le sais?

-- Soit, Sire, reprit le mousquetaire, sans chercher mme 
dguiser son mcontentement; mais je me permettrai de dire  Votre
Majest que ce n'tait point la peine de me faire tant courir, de
risquer vingt fois de me rompre les os, pour me saluer en arrivant
ici d'une pareille nouvelle. Sire, quand on se dfie des gens, ou
quand on les croit insuffisants, on ne les emploie pas.

Et d'Artagnan, par un mouvement tout militaire, frappa du pied et
fit tomber sur le parquet une poussire sanglante. Le roi le
regardait et jouissait intrieurement de son premier triomphe.

-- Monsieur, dit-il au bout d'un instant, non seulement Belle-le
m'est connue, mais encore Belle-le est  moi.

-- C'est bon, c'est bon, Sire; je ne vous en demande pas
davantage, rpondit d'Artagnan. Mon cong!

-- Comment! votre cong?

-- Sans doute. Je suis trop fier pour manger le pain du roi sans
le gagner, ou plutt pour le gagner mal. Mon cong, Sire!

-- Oh! oh!

-- Mon cong, ou je le prends.

-- Vous vous fchez, monsieur?

-- Il y a de quoi, mordioux! Je reste en selle trente-deux heures,
je cours jour et nuit, je fais des prodiges de vitesse, j'arrive
roide comme un pendu, et un autre est arriv avant moi! Allons! je
suis un niais. Mon cong, Sire!

-- Monsieur d'Artagnan, dit Louis XIV en appuyant sa main blanche
sur le bras poudreux du mousquetaire, ce que je viens de vous dire
ne nuira en rien  ce que je vous ai promis. Parole donne, parole
tenue.

Et le jeune roi, allant droit  sa table, ouvrit un tiroir et y
prit un papier pli en quatre.

-- Voici votre brevet de capitaine des mousquetaires; vous l'avez
gagn, dit-il, monsieur d'Artagnan.

D'Artagnan ouvrit vivement le papier et le regarda  deux fois. Il
ne pouvait en croire ses yeux.

-- Et ce brevet, continua le roi, vous est donn, non seulement
pour votre voyage  Belle-le, mais encore pour votre brave
intervention  la place de Grve. L, en effet, vous m'avez servi
bien vaillamment.

-- Ah! ah! dit d'Artagnan, sans que sa puissance sur lui-mme pt
empcher une certaine rougeur de lui monter aux yeux; vous savez
aussi cela, Sire?

-- Oui, je le sais.

Le roi avait le regard perant et le jugement infaillible, quand
il s'agissait de lire dans une conscience.

-- Vous avez quelque chose, dit-il au mousquetaire, quelque chose
 dire et que vous ne dites pas. Voyons, parlez franchement,
monsieur: vous savez que je vous ai dit, une fois pour toutes, que
vous aviez toute franchise avec moi.

-- Eh bien! Sire, ce que j'ai, c'est que j'aimerais mieux tre
nomm capitaine des mousquetaires pour avoir charg  la tte de
ma compagnie, fait taire une batterie ou pris une ville, que pour
avoir fait pendre deux malheureux.

-- Est-ce bien vrai, ce que vous me dites l?

-- Et pourquoi Votre Majest me souponnerait-elle de
dissimulation, je le lui demande?

-- Parce que, si je vous connais bien, monsieur, vous ne pouvez
vous repentir d'avoir tir l'pe pour moi.

-- Eh bien! c'est ce qui vous trompe, Sire, et grandement; oui, je
me repens d'avoir tir l'pe  cause des rsultats que cette
action a amens; ces pauvres gens qui sont morts, Sire, n'taient
ni vos ennemis ni les miens, et ils ne se dfendaient pas.

Le roi garda un moment le silence.

-- Et votre compagnon, monsieur d'Artagnan, partage-t-il votre
repentir?

-- Mon compagnon?

-- Oui, vous n'tiez pas seul, ce me semble.

-- Seul? o cela?

--  la place de Grve.

-- Non, Sire, non, dit d'Artagnan, rougissant au soupon que le
roi pouvait avoir l'ide que lui, d'Artagnan, avait voulu
accaparer pour lui seul la gloire qui revenait  Raoul; non,
mordioux! et, comme dit Votre Majest? j'avais un compagnon, et
mme un bon compagnon.

-- Un jeune homme?

-- Oui, Sire, un jeune homme. Oh! mais j'en fais compliment 
Votre Majest, elle est aussi bien informe du dehors que du
dedans. C'est M. Colbert qui fait au roi tous ces beaux rapports?

-- M. Colbert ne m'a dit que du bien de vous, monsieur d'Artagnan,
et il et t malvenu  m'en dire autre chose.

-- Ah! c'est heureux!

-- Mais il a dit aussi beaucoup de bien de ce jeune homme.

-- Et c'est justice, dit le mousquetaire.

-- Enfin, il parat que ce jeune homme est un brave, dit Louis
XIV, pour aiguiser ce sentiment qu'il prenait pour du dpit.

-- Un brave, oui, Sire, rpta d'Artagnan, enchant, de son ct,
de pousser le roi sur le compte de Raoul.

-- Savez-vous son nom?

-- Mais je pense...

-- Vous le connaissez donc?

-- Depuis  peu prs vingt-cinq ans, oui, Sire.

-- Mais il a vingt-cinq ans  peine! s'cria le roi.

-- Eh bien! Sire, je le connais depuis sa naissance, voil tout.

-- Vous m'affirmez cela?

-- Sire, dit d'Artagnan, Votre Majest m'interroge avec une
dfiance dans laquelle je reconnais un tout autre caractre que le
sien. M. Colbert, qui vous a si bien instruit, a-t-il donc oubli
de vous dire que ce jeune homme tait le fils de mon ami intime?

-- Le vicomte de Bragelonne?

-- Eh! certainement, Sire: le vicomte de Bragelonne a pour pre
M. le comte de La Fre, qui a si puissamment aid  la
restauration du roi Charles II. Oh! Bragelonne est d'une race de
vaillants, Sire.

-- Alors il est le fils de ce seigneur qui m'est venu trouver, ou
plutt qui est venu trouver M. de Mazarin, de la part du roi
Charles II, pour nous offrir son alliance?

-- Justement.

-- Et c'est un brave que ce comte de La Fre, dites-vous?

-- Sire, c'est un homme qui a plus de fois tir l'pe pour le roi
votre pre qu'il n'y a encore de jours dans la vie bienheureuse de
Votre Majest.

Ce fut Louis XIV qui se mordit les lvres  son tour.

-- Bien, monsieur d'Artagnan, bien! Et M. le comte de La Fre est
votre ami?

-- Mais depuis tantt quarante ans, oui; Sire. Votre Majest voit
que je ne lui parle pas d'hier.

-- Seriez-vous content de voir ce jeune homme, monsieur
d'Artagnan?

-- Enchant, Sire.

Le roi frappa sur son timbre. Un huissier parut.

-- Appelez M. de Bragelonne, dit le roi.

-- Ah! ah! il est ici? dit d'Artagnan.

-- Il est de garde aujourd'hui au Louvre avec la compagnie des
gentilshommes de M. le Prince.

Le roi achevait  peine, quand Raoul se prsenta, et, voyant
d'Artagnan, lui sourit de ce charmant sourire qui ne se trouve que
sur les lvres de la jeunesse.

-- Allons, allons, dit familirement d'Artagnan  Raoul, le roi
permet que tu m'embrasses; seulement, dis  Sa Majest que tu la
remercies.

Raoul s'inclina si gracieusement, que Louis,  qui toutes les
supriorits savaient plaire lorsqu'elles n'affectaient rien
contre la sienne, admira cette beaut, cette vigueur et cette
modestie.

-- Monsieur, dit le roi s'adressant  Raoul, j'ai demand  M. le
prince qu'il veuille bien vous cder  moi; j'ai reu sa rponse;
vous m'appartenez donc ds ce matin. M. le prince tait bon
matre; mais j'espre bien que vous ne perdrez pas au change.

-- Oui, oui, Raoul, sois tranquille, le roi a du bon, dit
d'Artagnan, qui avait devin le caractre de Louis et qui jouait
avec son amour-propre dans certaines limites, bien entendu,
rservant toujours les convenances et flattant, lors mme qu'il
semblait railler.

-- Sire, dit alors Bragelonne d'une voix douce et pleine de
charmes, avec cette locution naturelle et facile qu'il tenait de
son pre; Sire, ce n'est point d'aujourd'hui que je suis  Votre
Majest.

-- Oh! je sais cela, dit le roi, et vous voulez parler de votre
expdition de la place de Grve. Ce jour-l, en effet, vous ftes
bien  moi, monsieur.

-- Sire, ce n'est point non plus de ce jour que je parle; il ne me
sirait point de rappeler un service si minime en prsence d'un
homme comme M. d'Artagnan; je voulais parler d'une circonstance
qui a fait poque dans ma vie et qui m'a consacr, ds l'ge de
seize ans, au service dvou de Votre Majest.

-- Ah! ah! dit le roi, et quelle est cette circonstance, dites,
monsieur?

-- La voici... Lorsque je partis pour ma premire campagne, c'est-
-dire pour rejoindre l'arme de M. le prince, M. le comte de La
Fre me vint conduire jusqu' Saint-Denis, o les restes du roi
Louis XIII attendent, sur les derniers degrs de la basilique
funbre, un successeur que Dieu ne lui enverra point, je l'espre
avant longues annes. Alors il me fit jurer sur la cendre de nos
matres de servir la royaut, reprsente par vous, incarne en
vous, Sire, de la servir en penses, en paroles et en action. Je
jurai, Dieu et les morts ont reu mon serment. Depuis dix ans,
Sire, je n'ai point eu aussi souvent que je l'eusse dsir
l'occasion de le tenir: je suis un soldat de Votre Majest, pas
autre chose, et en m'appelant prs d'elle, elle ne me fait pas
changer de matre, mais seulement de garnison.

Raoul se tut et s'inclina.

Il avait fini, que Louis XIV coutait encore.

-- Mordioux! s'cria d'Artagnan, c'est bien dit, n'est-ce pas,
Votre Majest? Bonne race, Sire, grande race!

-- Oui, murmura le roi mu, sans oser cependant manifester son
motion, car elle n'avait d'autre cause que le contact d'une
nature minemment aristocratique. Oui, monsieur, vous dites vrai;
partout o vous tiez, vous tiez au roi. Mais en changeant de
garnison, vous trouverez, croyez-moi, un avancement dont vous tes
digne.

Raoul vit que l s'arrtait ce que le roi avait  lui dire. Et
avec le tact parfait qui caractrisait cette nature exquise, il
s'inclina et sortit.

-- Vous reste-t-il encore quelque chose  m'apprendre, monsieur?
dit le roi lorsqu'il se retrouva seul avec d'Artagnan.

-- Oui, Sire et j'avais gard cette nouvelle pour la dernire, car
elle est triste et va vtir la royaut europenne de deuil.

-- Que me dites-vous?

-- Sire, en passant  Blois, un mot, un triste mot, cho du
palais, est venu frapper mon oreille.

-- En vrit, vous m'effrayez, monsieur d'Artagnan.

-- Sire, ce mot tait prononc par un piqueur qui portait un crpe
au bras.

-- Mon oncle Gaston d'Orlans, peut-tre?

-- Sire, il a rendu le dernier soupir.

-- Et je ne suis pas prvenu! s'cria le roi, dont la
susceptibilit royale voyait une insulte dans l'absence de cette
nouvelle.

-- Oh! ne vous fchez point, Sire, dit d'Artagnan, les courriers
de Paris et les courriers du monde entier ne vont point comme
votre serviteur; le courrier de Blois ne sera pas ici avant deux
heures, et il court bien, je vous en rponds, attendu que je ne
l'ai rejoint qu'au-del d'Orlans.

-- Mon oncle Gaston, murmura Louis en appuyant la main sur son
front et en enfermant dans ces trois mots tout ce que sa mmoire
lui rappelait  ce nom de sentiments opposs.

-- Eh! oui, Sire, c'est ainsi, dit philosophiquement d'Artagnan,
rpondant  la pense royale; le pass s'envole.

-- C'est vrai, monsieur, c'est vrai; mais il nous reste, Dieu
merci, l'avenir, et nous tcherons de ne pas le faire trop sombre.

-- Je m'en rapporte pour cela  Votre Majest, dit le mousquetaire
en s'inclinant. Et maintenant...

-- Oui, vous avez raison, monsieur, j'oublie les cent dix lieues
que vous venez de faire. Allez, monsieur, prenez soin d'un de mes
meilleurs soldats, et, quand vous serez repos, venez vous mettre
 mes ordres.

-- Sire, absent ou prsent, j'y suis toujours.

D'Artagnan s'inclina et sortit.

Puis, comme s'il ft arriv de Fontainebleau seulement, il se mit
 arpenter le Louvre pour rejoindre Bragelonne.


Chapitre LXXVII -- Un amoureux et une matresse


Tandis que les cires brlaient dans le chteau de Blois autour du
corps inanim de Gaston d'Orlans, ce dernier reprsentant du
pass; tandis que les bourgeois de la ville faisaient son
pitaphe, qui tait loin d'tre un pangyrique; tandis que Madame
douairire, ne se souvenant plus que pendant ses jeunes annes
elle avait aim ce cadavre gisant, au point de fuir pour le suivre
le palais paternel et faisait,  vingt pas de la salle funbre,
ses petits calculs d'intrt et ses petits sacrifices d'orgueil,
d'autres intrts et d'autres orgueils s'agitaient dans toutes les
parties du chteau o avait pu pntrer une me vivante.

Ni les sons lugubres des cloches, ni les voix des chantres, ni
l'clat des cierges  travers les vitres, ni les prparatifs de
l'ensevelissement n'avaient le pouvoir de distraire deux personnes
places  une fentre de la cour intrieure, fentre que nous
connaissons dj et qui clairait une chambre faisant partie de ce
qu'on appelait les petits appartements.

Au reste, un rayon joyeux de soleil, car le soleil paraissait fort
peu s'inquiter de la perte que venait de faire la France, un
rayon de soleil, disons-nous, descendait sur eux, tirant les
parfums des fleurs voisines et animant les murailles elles-mmes.
Ces deux personnes si occupes, non par la mort du duc, mais de la
conversation qui tait la suite de cette mort, ces deux personnes
taient une jeune fille et un jeune homme.

Ce dernier personnage, garon de vingt-cinq  vingt-six ans  peu
prs,  la mine tantt veille, tantt sournoise, faisait jouer 
propos deux yeux immenses recouverts de longs cils, tait petit et
brun de peau; il souriait avec une bouche norme, mais bien
meuble, et son menton pointu, qui semblait jouir d'une mobilit
que la nature n'accorde pas d'ordinaire  cette portion de visage,
s'allongeait parfois trs amoureusement vers son interlocutrice,
qui, disons-le, ne se reculait pas toujours aussi rapidement que
les strictes biensances avaient le droit de l'exiger. La jeune
fille, nous la connaissons, car nous l'avons dj vue  cette mme
fentre,  la lueur de ce mme soleil; la jeune fille offrait un
singulier mlange de finesse et de rflexion: elle tait charmante
quand elle riait, belle quand elle devenait srieuse; mais,
htons-nous de le dire, elle tait plus souvent charmante que
belle.

Les deux personnes paraissaient avoir atteint le point culminant
d'une discussion moiti railleuse, moiti grave.

-- Voyons, monsieur Malicorne, disait la jeune fille, vous plat-
il enfin que nous parlions raison?

-- Vous croyez que c'est facile, mademoiselle Aure, rpliqua le
jeune homme. Faire ce qu'on veut, quand on ne peut faire ce que
l'on peut...

-- Bon! le voil qui s'embrouille dans ses phrases.

-- Moi?

-- Oui, vous; voyons, quittez cette logique de procureur, mon
cher.

-- Encore une chose impossible. Clerc je suis, mademoiselle de
Montalais.

-- Demoiselle je suis, monsieur Malicorne.

-- Hlas! je le sais bien, et vous m'accablez par la distance;
aussi, je ne vous dirai rien.

-- Mais non, je ne vous accable pas; dites ce que vous avez  me
dire, dites, je le veux!

-- Eh bien! je vous obis.

-- C'est bien heureux, vraiment!

-- Monsieur est mort.

-- Ah! peste, voil du nouveau! Et d'o arrivez-vous pour nous
dire cela?

-- J'arrive d'Orlans, mademoiselle.

-- Et c'est la seule nouvelle que vous apportez?

-- Oh! non pas... J'arrive aussi pour vous dire que Madame
Henriette d'Angleterre arrive pour pouser le frre de Sa Majest.

-- En vrit, Malicorne, vous tes insupportable avec vos
nouvelles du sicle pass; voyons, si vous prenez aussi cette
mauvaise habitude de vous moquer, je vous ferai jeter dehors.

-- Oh!

-- Oui, car vraiment vous m'exasprez.

-- L! l! patience, mademoiselle.

-- Vous vous faites valoir ainsi. Je sais bien pourquoi, allez...

-- Dites, et je vous rpondrai franchement oui, si la chose est
vraie.

-- Vous savez que j'ai envie de cette commission de dame d'honneur
que j'ai eu la sottise de vous demander, et vous mnagez votre
crdit.

-- Moi?

Malicorne abaissa ses paupires, joignit les mains et prit son air
sournois.

-- Et quel crdit un pauvre clerc de procureur saurait-il avoir,
je vous le demande?

-- Votre pre n'a pas pour rien vingt mille livres de rente,
monsieur Malicorne.

-- Fortune de province, mademoiselle de Montalais.

-- Votre pre n'est pas pour rien dans les secrets de M. le
prince.

-- Avantage qui se borne  prter de l'argent  Monseigneur.

-- En un mot, vous n'tes pas pour rien le plus rus compre de la
province.

-- Vous me flattez.

-- Moi?

-- Oui, vous.

-- Comment cela?

-- Puisque c'est moi qui vous soutiens que je n'ai point de
crdit, et vous qui me soutenez que j'en ai.

-- Enfin, ma commission?

-- Eh bien! votre commission?

-- L'aurai-je ou ne l'aurai-je pas?

-- Vous l'aurez.

-- Mais quand?

-- Quand vous voudrez.

-- O est-elle, alors?

-- Dans ma poche.

-- Comment! dans votre poche?

-- Oui.
Et, en effet, avec son sourire narquois, Malicorne tira de sa
poche une lettre dont la Montalais s'empara comme d'une proie et
qu'elle lut avec avidit.

 mesure qu'elle lisait, son visage s'clairait.

-- Malicorne! s'cria-t-elle aprs avoir lu, en vrit vous tes
un bon garon.

-- Pourquoi cela, mademoiselle?

-- Parce que vous auriez pu vous faire payer cette commission et
que vous ne l'avez pas fait.

Et elle clata de rire, croyant dcontenancer le clerc. Mais
Malicorne soutint bravement l'attaque.

-- Je ne vous comprends pas, dit-il.

Ce fut Montalais qui fut dcontenance  son tour.

-- Je vous ai dclar mes sentiments, continua Malicorne; vous
m'avez dit trois fois en riant que vous ne m'aimiez pas; vous
m'avez embrass une fois sans rire, c'est tout ce qu'il me faut.

-- Tout? dit la fire et coquette Montalais d'un ton o perait
l'orgueil bless.

-- Absolument tout, mademoiselle, rpliqua Malicorne.

-- Ah!

Ce monosyllabe indiquait autant de colre que le jeune homme et
pu attendre de reconnaissance. Il secoua tranquillement la tte.

-- coutez, Montalais, dit-il sans s'inquiter si cette
familiarit plaisait ou non  sa matresse, ne discutons point l-
dessus.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que, depuis un an que je vous connais, vous m'eussiez mis
 la porte vingt fois si je ne vous plaisais pas.

-- En vrit!  quel propos vous euss-je mis  la porte?

-- Parce que j'ai t assez impertinent pour cela.

-- Oh! cela, c'est vrai.

-- Vous voyez bien que vous tes force de l'avouer, fit
Malicorne.

-- Monsieur Malicorne!

-- Ne nous fchons pas; donc, si vous m'avez conserv, ce n'est
pas sans cause.

-- Ce n'est pas au moins parce que je vous aime! s'cria
Montalais.

-- D'accord. Je vous dirai mme qu'en ce moment je suis certain
que vous m'excrez.

-- Oh! vous n'avez jamais dit si vrai.

-- Bien! Moi, je vous dteste.

-- Ah! je prends acte.

-- Prenez. Vous me trouvez brutal et sot; je vous trouve, moi, la
voix dure et le visage dcompos par la colre. En ce moment, vous
vous jetteriez par cette fentre plutt que de me laisser baiser
le bout de votre doigt; moi, je me prcipiterais du haut du
clocheton plutt que de toucher le bas de votre robe. Mais dans
cinq minutes vous m'aimerez, et moi, je vous adorerai. Oh! c'est
comme cela.

-- J'en doute.

-- Et moi, j'en jure.

-- Fat!

-- Et puis ce n'est point la vritable raison; vous avez besoin de
moi, Aure, et moi, j'ai besoin de vous. Quand il vous plat d'tre
gaie, je vous fais rire; quand il me sied d'tre amoureux, je vous
regarde. Je vous ai donn une commission de dame d'honneur que
vous dsiriez; vous m'allez donner tout  l'heure quelque chose
que je dsirerai.

-- Moi?

-- Vous! mais en ce moment, ma chre Aure, je vous dclare que je
ne dsire absolument rien; ainsi, soyez tranquille.

-- Vous tes un homme odieux, Malicorne; j'allais me rjouir de
cette commission, et voil que vous m'tez toute ma joie.

-- Bon! il n'y a point de temps perdu; vous vous rjouirez quand
je serai parti.

-- Partez donc, alors...

-- Soit; mais, auparavant, un conseil...

-- Lequel?

-- Reprenez votre belle humeur; vous devenez laide quand vous
boudez.

-- Grossier!

-- Allons, disons-nous nos vrits tandis que nous y sommes.

--  Malicorne!  mauvais coeur!

--  Montalais!  ingrate!

Et le jeune homme s'accouda sur l'appui de la fentre.

Montalais prit un livre et l'ouvrit.

Malicorne se redressa, brossa son feutre avec sa manche et dfripa
son pourpoint noir.

Montalais, tout en faisant semblant de lire, le regardait du coin
de l'oeil.

-- Bon! s'cria-t-elle furieuse, le voil qui prend son air
respectueux. Il va bouder pendant huit jours.

-- Quinze, mademoiselle, dit Malicorne en s'inclinant.

Montalais leva sur lui son poing crisp.

-- Monstre! dit-elle. Oh! si j'tais un homme!

-- Que me feriez-vous?

-- Je t'tranglerais!

-- Ah! fort bien, dit Malicorne; je crois que je commence 
dsirer quelque chose.

-- Et que dsirez-vous, monsieur le dmon! Que je perde mon me
par la colre?

Malicorne roulait respectueusement son chapeau entre ses doigts;
mais tout  coup il laissa tomber son chapeau, saisit la jeune
fille par les deux paules, l'approcha de lui et appuya sur ses
lvres deux lvres bien ardentes pour un homme ayant la prtention
d'tre si indiffrent. Aure voulut pousser un cri, mais ce cri
s'teignit dans le baiser.

Nerveuse et irrite, la jeune fille repoussa Malicorne contre la
muraille.

-- Bon! dit philosophiquement Malicorne, en voil pour six
semaines; adieu, mademoiselle! agrez mon trs humble salut.

Et il fit trois pas pour se retirer.

-- Eh bien! non, vous ne sortirez pas! s'cria Montalais en
frappant du pied; restez! je vous l'ordonne!

-- Vous l'ordonnez?

-- Oui; ne suis-je pas la matresse?

-- De mon me et de mon esprit, sans aucun doute.

-- Belle proprit, ma foi! L'me est sotte et l'esprit sec.

-- Prenez garde, Montalais, je vous connais, dit Malicorne; vous
allez vous prendre d'amour pour votre serviteur.

-- Eh bien! oui, dit-elle en se pendant  son cou avec une
enfantine indolence bien plus qu'avec un voluptueux abandon; eh
bien! oui, car il faut que je vous remercie, enfin.

-- Et de quoi?

-- De cette commission; n'est-ce pas tout mon avenir?

-- Et tout le mien.

Montalais le regarda.

-- C'est affreux, dit-elle, de ne jamais pouvoir deviner si vous
parlez srieusement.

-- On ne peut plus srieusement; j'allais  Paris, vous y allez,
nous y allons.

-- Alors, c'est par ce seul motif que vous m'avez servie, goste?

-- Que voulez-vous, Aure, je ne puis me passer de vous.

-- Eh bien! en vrit, c'est comme moi; vous tes cependant, il
faut l'avouer, un bien mchant coeur!

-- Aure, ma chre Aure, prenez garde; si vous retombez dans les
injures, vous savez l'effet qu'elles me produisent, et je vais
vous adorer.

Et, tout en disant ces paroles, Malicorne approcha une seconde
fois la jeune fille de lui.

Au mme instant un pas retentit dans l'escalier. Les jeunes gens
taient si rapprochs qu'on les et surpris dans les bras l'un de
l'autre, si Montalais n'et violemment repouss Malicorne, lequel
alla frapper du dos la porte, qui s'ouvrait en ce moment. Un grand
cri, suivi d'injures, retentit aussitt.

C'tait Mme de Saint-Remy qui poussait ce cri et qui profrait ces
injures: le malheureux Malicorne venait de l'craser  moiti
entre la muraille et la porte qu'elle entrouvrait.

-- C'est encore ce vaurien! s'cria la vieille dame; toujours l!

-- Ah! madame, rpondit Malicorne d'une voix respectueuse, il y a
huit grands jours que je ne suis venu ici.


Chapitre LXXVIII -- O l'on voit enfin reparatre la vritable
hrone de cette histoire


Derrire Mme de Saint-Remy montait Mlle de La Vallire. Elle
entendit l'explosion de la colre maternelle, et comme elle en
devinait la cause, elle entra toute tremblante dans la chambre et
aperut le malheureux Malicorne, dont la contenance dsespre et
attendri ou gay quiconque l'et observ de sang-froid. En effet,
il s'tait vivement retranch derrire une grande chaise, comme
pour viter les premiers assauts de Mme de Saint-Remy; il
n'esprait pas la flchir par la parole, car elle parlait plus
haut que lui et sans interruption, mais il comptait sur
l'loquence de ses gestes.

La vieille dame n'coutait et ne voyait rien; Malicorne, depuis
longtemps, tait une des ses antipathies. Mais sa colre tait
trop grande pour ne pas dborder de Malicorne sur sa complice.
Montalais eut son tour.

-- Et vous, mademoiselle, et vous, comptez-vous que je n'avertirai
point Madame de ce qui se passe chez une de ses filles d'honneur?

-- Oh! ma mre, s'cria Mlle de La Vallire, par grce,
pargnez...

-- Taisez-vous, mademoiselle, et ne vous fatiguez pas inutilement
 intercder pour des sujets indignes; qu'une fille honnte comme
vous subisse le mauvais exemple, c'est dj certes un assez grand
malheur; mais qu'elle l'autorise par son indulgence, c'est ce que
je ne souffrirai pas.

-- Mais, en vrit, dit Montalais se rebellant enfin, je ne sais
pas sous quel prtexte vous me traitez ainsi; je ne fais point de
mal, je suppose?

-- Et ce grand fainant, mademoiselle, reprit Mme de Saint-Remy
montrant Malicorne, est-il ici pour faire le bien? je vous le
demande.

-- Il n'est ici ni pour le bien ni pour le mal, madame; il vient
me voir, voil tout.

-- C'est bien, c'est bien, dit Mme de Saint-Remy; Son Altesse
Royale sera instruite, et elle jugera.

-- En tout cas, je ne vois pas pourquoi, rpondit Montalais, il
serait dfendu  M. Malicorne d'avoir dessein sur moi, si son
dessein est honnte.

-- Dessein honnte, avec une pareille figure! s'cria Mme de
Saint-Remy.

-- Je vous remercie au nom de ma figure, madame, dit Malicorne.

-- Venez, ma fille, venez, continua Mme de Saint-Remy; allons
prvenir Madame qu'au moment mme o elle pleure un poux, au
moment o nous pleurons un matre dans ce vieux chteau de Blois,
sjour de la douleur, il y a des gens qui s'amusent et se
rjouissent.

-- Oh! firent d'un seul mouvement les deux accuss.

-- Une fille d'honneur! une fille d'honneur! s'cria la vieille
dame en levant les mains au ciel.

-- Eh bien! c'est ce qui vous trompe, madame, dit Montalais
exaspre; je ne suis plus fille d'honneur, de Madame du moins.

-- Vous donnez votre dmission, mademoiselle? Trs bien! je ne
puis qu'applaudir  une telle dtermination et j'y applaudis.

-- Je ne donne point ma dmission, madame; je prends un autre
service, voil tout.

-- Dans la bourgeoisie ou dans la robe? demanda Mme de Saint-Remy
avec ddain.

-- Apprenez, madame, dit Montalais, que je ne suis point fille 
servir des bourgeoises ni des robines, et qu'au lieu de la cour
misrable o vous vgtez, je vais habiter une cour presque
royale.

-- Ah! ah! une cour royale, dit Mme de Saint-Remy en s'efforant
de rire; une cour royale, qu'en pensez-vous, ma fille?

Et elle se retournait vers Mlle de La Vallire, qu'elle voulait 
toute force entraner contre Montalais, et qui, au lieu d'obir 
l'impulsion de Mme de Saint-Remy, regardait tantt sa mre, tantt
Montalais avec ses beaux yeux conciliateurs.

-- Je n'ai point dit une cour royale, madame, rpondit Montalais,
parce que Madame Henriette d'Angleterre, qui va devenir la femme
de Son Altesse Royale Monsieur, n'est point une reine. J'ai dit
presque royale, et j'ai dit juste, puisqu'elle va tre la belle-
soeur du roi.

La foudre tombant sur le chteau de Blois n'et point tourdi
Mme de Saint Remy comme le fit cette dernire phrase de Montalais.

-- Que parlez-vous de Son Altesse Royale Madame Henriette?
balbutia la vieille dame.

-- Je dis que je vais entrer chez elle comme demoiselle d'honneur:
voil ce que je dis.

-- Comme demoiselle d'honneur! s'crirent  la fois Mme de Saint-
Remy avec dsespoir et Mlle de La Vallire avec joie.

-- Oui, madame, comme demoiselle d'honneur.

La vieille dame baissa la tte comme si le coup et t trop fort
pour elle.

Cependant, presque aussitt elle se redressa pour lancer un
dernier projectile  son adversaire.

-- Oh! oh! dit-elle, on parle beaucoup de ces sortes de promesses
 l'avance, on se flatte souvent d'esprances folles, et au
dernier moment, lorsqu'il s'agit de tenir ces promesses, de
raliser ces esprances, on est tout surpris de se voir rduire en
vapeur le grand crdit sur lequel on comptait.

-- Oh! madame, le crdit de mon protecteur,  moi, est
incontestable, et ses promesses valent des actes.

-- Et ce protecteur si puissant, serait-ce indiscret de vous
demander son nom?

-- Oh! mon Dieu, non; c'est Monsieur que voil, dit Montalais en
montrant Malicorne, qui, pendant toute cette scne, avait conserv
le plus imperturbable sang-froid et la plus comique dignit.

-- Monsieur! s'cria Mme de Saint-Remy avec une explosion
d'hilarit, Monsieur est votre protecteur! Cet homme dont le
crdit est si puissant, dont les promesses valent des actes, c'est
M. Malicorne?

Malicorne salua.

Quant  Montalais, pour toute rponse elle tira le brevet de sa
poche, et le montrant  la vieille dame:

-- Voici le brevet, dit-elle.

Pour le coup, tout fut fini. Ds qu'elle eut parcouru du regard le
bienheureux parchemin, la bonne dame joignit les mains, une
expression indicible d'envie et de dsespoir contracta son visage,
et elle fut oblige de s'asseoir pour ne point s'vanouir.

Montalais n'tait point assez mchante pour se rjouir outre
mesure de sa victoire et accabler l'ennemi vaincu, surtout lorsque
cet ennemi c'tait la mre de son amie; elle usa donc, mais
n'abusa point du triomphe.

Malicorne fut moins gnreux; il prit des poses nobles sur son
fauteuil et s'tendit avec une familiarit qui, deux heures plus
tt, lui et attir la menace du bton.

-- Dame d'honneur de la jeune Madame! rptait Mme de Saint-Remy,
encore mal convaincue.

-- Oui, madame, et par la protection de M. Malicorne, encore.

-- C'est incroyable! rptait la vieille dame; n'est-ce pas,
Louise, que c'est incroyable?

Mais Louise ne rpondit pas; elle tait incline, rveuse, presque
afflige; une main sur son beau front, elle soupirait.

-- Enfin, monsieur, dit tout  coup Mme de Saint-Remy, comment
avez vous fait pour obtenir cette charge?

-- Je l'ai demande madame.

--  qui?

--  un de mes amis.

-- Et vous avez des amis assez bien en cour pour vous donner de
pareilles preuves de crdit?

-- Dame! il parat.

-- Et peut-on savoir le nom de ces amis?

-- Je n'ai pas dit que j'eusse plusieurs amis madame, j'ai dit un
ami.

-- Et cet ami s'appelle?

-- Peste! madame, comme vous y allez! Quand on a un ami aussi
puissant que le mien, on ne le produit pas comme cela au grand
jour pour qu'on vous le vole.

-- Vous avez raison, monsieur, de taire le nom de cet ami car je
crois qu'il vous serait difficile de le dire.

-- En tout cas, dit Montalais, si l'ami n'existe pas, le brevet
existe, et voil qui tranche la question.

-- Alors je conois, dit Mme de Saint-Remy avec le sourire
gracieux du chat qui va griffer, quand j'ai trouv Monsieur chez
vous tout  l'heure...

-- Eh bien?

-- Il vous apportait votre brevet.

-- Justement, madame, vous avez devin.

-- Mais c'tait on ne peut plus moral, alors.

-- Je le crois, madame.

-- Et j'ai eu tort,  ce qu'il parat, de vous faire des
reproches, mademoiselle.

-- Trs grand tort, madame; mais je suis tellement habitue  vos
reproches, que je vous les pardonne.

-- En ce cas, allons-nous-en, Louise; nous n'avons plus qu' nous
retirer. Eh bien?

-- Madame! fit La Vallire en tressaillant, vous dites?

-- Tu n'coutais pas,  ce qu'il parat, mon enfant?

-- Non, madame, je pensais.

-- Et  quoi?

--  mille choses.

-- Tu ne m'en veux pas au moins, Louise? s'cria Montalais lui
pressant la main.

-- Et de quoi t'en voudrais-je, ma chre Aure? rpondit la jeune
fille avec sa voix douce comme une musique.

-- Dame! reprit Mme de Saint-Remy, quand elle vous en voudrait un
peu, pauvre enfant! elle n'aurait pas tout  fait tort.

-- Et pourquoi m'en voudrait-elle, bon Dieu?

-- Il me semble qu'elle est d'aussi bonne famille et aussi jolie
que vous.

-- Ma mre! s'cria Louise.

-- Plus jolie cent fois, madame; de meilleure famille, non; mais
cela ne me dit point pourquoi Louise doit m'en vouloir.

-- Croyez-vous donc que ce soit amusant pour elle de s'enterrer 
Blois quand vous allez briller  Paris?

-- Mais, madame, ce n'est point moi qui empche Louise de m'y
suivre,  Paris; au contraire, je serais certes bien heureuse
qu'elle y vnt.

-- Mais il me semble que M. Malicorne, qui est tout-puissant  la
cour...

-- Ah! tant pis, madame, fit Malicorne, chacun pour soi en ce
pauvre monde.

-- Malicorne! fit Montalais.

Puis, se baissant vers le jeune homme:

-- Occupez Mme de Saint-Remy, soit en disputant, soit en vous
raccommodant avec elle; il faut que je cause avec Louise.

Et, en mme temps, une douce pression de main rcompensait
Malicorne de sa future obissance. Malicorne se rapprocha tout
grognant de Mme de Saint-Remy, tandis que Montalais disait  son
amie, en lui jetant un bras autour du cou:

-- Qu'as-tu? Voyons! Est-il vrai que tu ne m'aimerais plus parce
que je brillerais, comme dit ta mre?

-- Oh! non, rpondit la jeune fille retenant  peine ses larmes;
je suis bien heureuse de ton bonheur, au contraire.

-- Heureuse! et l'on dirait que tu es prte  pleurer.

-- Ne pleure-t-on que d'envie?

-- Ah! oui, je comprends, je vais  Paris, et ce mot Paris te
rappelait certain cavalier.

-- Aure!

-- Certain cavalier qui, autrefois, habitait Blois, et qui
aujourd'hui habite Paris.

-- Je ne sais, en vrit, ce que j'ai, mais j'touffe.

-- Pleure alors, puisque tu ne peux pas me sourire.

Louise releva son visage si doux que des larmes, roulant l'une
aprs l'autre, illuminaient comme des diamants.

-- Voyons, avoue, dit Montalais.

-- Que veux-tu que j'avoue?

-- Ce qui te fait pleurer; on ne pleure pas sans cause. Je suis
ton amie; tout ce que tu voudras que je fasse, je le ferai.
Malicorne est plus puissant qu'on ne croit, va! Veux-tu venir 
Paris?

-- Hlas! fit Louise.

-- Veux-tu venir  Paris?

-- Rester seule ici, dans ce vieux chteau, moi qui avais cette
douce habitude d'entendre tes chansons, de te presser la main, de
courir avec vous toutes dans ce parc; oh! comme je vais m'ennuyer,
comme je vais mourir vite!

-- Veux-tu venir  Paris?

Louise poussa un soupir.

-- Tu ne rponds pas.

-- Que veux-tu que je te rponde?

-- Oui ou non; ce n'est pas bien difficile, ce me semble.

-- Oh! tu es bien heureuse, Montalais!

-- Allons, ce qui veut dire que tu voudrais tre  ma place?

Louise se tut.

-- Petite obstine! dit Montalais; a-t-on jamais vu avoir des
secrets pour une amie! Mais avoue donc que tu voudrais venir 
Paris, avoue donc que tu meurs d'envie de revoir Raoul!

-- Je ne puis avouer cela.

-- Et tu as tort.

-- Pourquoi?

-- Parce que... Vois-tu ce brevet?

-- Sans doute que je le vois.

-- Eh bien! je t'en eusse fait avoir un pareil.

-- Par qui?

-- Par Malicorne.

-- Aure, dis-tu vrai? serait-ce possible?

-- Dame! Malicorne est l; et ce qu'il a fait pour moi, il faudra
bien qu'il le fasse pour toi.

Malicorne venait d'entendre prononcer deux fois son nom, il tait
enchant d'avoir une occasion d'en finir avec Mme de Saint-Remy,
et il se retourna.

-- Qu'y a-t-il, mademoiselle?

-- Venez a, Malicorne, fit Montalais avec un geste impratif.

Malicorne obit.

-- Un brevet pareil, dit Montalais.

-- Comment cela?

-- Un brevet pareil  celui-ci; c'est clair.

-- Mais...

-- Il me le faut!

-- Oh! oh! il vous le faut?

-- Oui.

-- Il est impossible, n'est-ce pas, monsieur Malicorne? dit Louise
avec sa douce voix.

-- Dame! si c'est pour vous, mademoiselle...

-- Pour moi. Oui, monsieur Malicorne, ce serait pour moi.

-- Et si Mlle de Montalais le demande en mme temps que vous ...

-- Mlle de Montalais ne le demande pas, elle l'exige.

-- Eh bien! on verra  vous obir, mademoiselle.

-- Et vous la ferez nommer?

-- On tchera.

-- Pas de rponse vasive. Louise de La Vallire sera demoiselle
d'honneur de Madame Henriette avant huit jours.

-- Comme vous y allez!

-- Avant huit jours, ou bien...

-- Ou bien?

-- Vous reprendrez votre brevet, monsieur Malicorne; je ne quitte
pas mon amie.

-- Chre Montalais!

-- C'est bien, gardez votre brevet; Mlle de La Vallire sera dame
d'honneur.

-- Est-ce vrai?

-- C'est vrai.

-- Je puis donc esprer d'aller  Paris?

-- Comptez-y.

-- Oh! monsieur Malicorne, quelle reconnaissance! s'cria Louise
en joignant les mains et en bondissant de joie.

-- Petite dissimule! dit Montalais, essaie encore de me faire
croire que tu n'es pas amoureuse de Raoul.

Louise rougit comme la rose de mai; mais, au lieu de rpondre,
elle alla embrasser sa mre.

-- Madame, lui dit-elle, savez-vous que M. Malicorne va me faire
nommer demoiselle d'honneur?

-- M. Malicorne est un prince dguis, rpliqua la vieille dame;
il a tous les pouvoirs.

-- Voulez-vous aussi tre demoiselle d'honneur? demanda Malicorne
 Mme de Saint-Remy. Pendant que j'y suis, autant que je fasse
nommer tout le monde.

Et, sur ce, il sortit laissant la pauvre dame toute dferre comme
dirait Tallemant des Raux.

-- Allons, murmura Malicorne en descendant les escaliers, allons,
c'est encore un billet de mille livres que cela va me coter; mais
il faut en prendre son parti; mon ami Manicamp ne fait rien pour
rien.


Chapitre LXXIX -- Malicorne et Manicamp


L'introduction de ces deux nouveaux personnages dans cette
histoire, et cette affinit mystrieuse de noms et de sentiments
mritent quelque attention de la part de l'historien et du
lecteur. Nous allons donc entrer dans quelques dtails sur
M. Malicorne et sur M. de Manicamp.

Malicorne, on le sait, avait fait le voyage d'Orlans pour aller
chercher ce brevet destin  Mlle de Montalais, et dont l'arrive
venait de produire une si vive sensation au chteau de Blois.
C'est qu' Orlans se trouvait pour le moment M. de Manicamp.
Singulier personnage s'il en fut que ce M. de Manicamp: garon de
beaucoup d'esprit, toujours  sec, toujours besogneux, bien qu'il
puist  volont dans la bourse de M. le comte de Guiche, l'une
des bourses les mieux garnies de l'poque.

C'est que M. le comte de Guiche avait eu pour compagnon d'enfance,
de Manicamp, pauvre gentilltre vassal n des Grammont. C'est que
M. de Manicamp, avec son esprit, s'tait cr un revenu dans
l'opulente famille du marchal.

Ds l'enfance, il avait, par un calcul fort au-dessus de son ge,
prt son nom et sa complaisance aux folies du comte de Guiche.
Son noble compagnon avait-il drob un fruit destin  Mme la
marchale, avait-il bris une glace, borgn un chien, de Manicamp
se dclarait coupable du crime commis, et recevait la punition,
qui n'en tait pas plus douce pour tomber sur l'innocent.

Mais aussi, ce systme d'abngation lui tait pay. Au lieu de
porter des habits mdiocres comme la fortune paternelle lui en
faisait une loi, il pouvait paratre clatant, superbe, comme un
jeune seigneur de cinquante mille livres de revenu.

Ce n'est point qu'il ft vil de caractre ou humble d'esprit; non,
il tait philosophe, ou plutt il avait l'indiffrence, l'apathie
et la rverie qui loignent chez l'homme tout sentiment du monde
hirarchique. Sa seule ambition tait de dpenser de l'argent.
Mais, sous ce rapport, c'tait un gouffre que ce bon
M. de Manicamp.

Trois ou quatre fois rgulirement par anne, il puisait le comte
de Guiche, et, quand le comte de Guiche tait bien puis, qu'il
avait retourn ses poches et sa bourse devant lui, et dclar
qu'il fallait au moins quinze jours  la munificence paternelle
pour remplir bourse et poches, de Manicamp perdait toute son
nergie, il se couchait, restait au lit, ne mangeait plus et
vendait ses beaux habits sous prtexte que, restant couch, il
n'en avait plus besoin.

Pendant cette prostration de force et d'esprit, la bourse du comte
de Guiche se remplissait, et, une fois remplie, dbordait dans
celle de Manicamp, qui rachetait de nouveaux habits, se rhabillait
et recommenait la mme vie qu'auparavant.

Cette manie de vendre ses habits neufs le quart de ce qu'ils
valaient avait rendu notre hros assez clbre dans Orlans, ville
o, en gnral, nous serions fort embarrasss de dire pourquoi il
venait passer ses jours de pnitence.

Les dbauchs de province, les petits-matres  six cents livres
par an se partageaient les bribes de son opulence.

Parmi les admirateurs de ces splendides toilettes brillait notre
ami Malicorne, fils d'un syndic de la ville,  qui M. le prince de
Cond, toujours besogneux comme un Cond, empruntait souvent de
l'argent  gros intrt.

M. Malicorne tenait la caisse paternelle. C'est--dire qu'en ce
temps de facile morale il se faisait de son ct, en suivant
l'exemple de son pre et en prtant  la petite semaine, un revenu
de dix-huit cents livres, sans compter six cents autres livres que
fournissait la gnrosit du syndic, de sorte que Malicorne tait
le roi des raffins d'Orlans, ayant deux mille quatre cents
livres  dilapider,  gaspiller,  parpiller en folies de tout
genre.

Mais, tout au contraire de Manicamp, Malicorne tait
effroyablement ambitieux.

Il aimait par ambition, il dpensait par ambition, il se ft ruin
par ambition.

Malicorne avait rsolu de parvenir  quelque prix que ce ft; et
pour cela,  quelque prix que ce ft, il s'tait donn une
matresse et un ami.

La matresse, Mlle de Montalais, lui tait cruelle dans les
dernires faveurs de l'amour; mais c'tait une fille noble, et
cela suffisait  Malicorne.

L'ami n'avait pas d'amiti, mais c'tait le favori du comte
de Guiche, ami lui-mme de Monsieur, frre du roi, et cela
suffisait  Malicorne.

Seulement, au chapitre des charges, Mlle de Montalais cotait par
an: rubans, gants et sucreries, mille livres. De Manicamp cotait,
argent prt jamais rendu, de douze  quinze cents livres par an.

Il ne restait donc rien  Malicorne.

Ah! si fait, nous nous trompons, il lui restait la caisse
paternelle. Il usa d'un procd sur lequel il garda le plus
profond secret, et qui consistait  s'avancer  lui-mme, sur la
caisse du syndic, une demi-douzaine d'annes, c'est--dire une
quinzaine de mille livres, se jurant bien entendu,  lui-mme, de
combler ce dficit aussitt que l'occasion s'en prsenterait.

L'occasion devait tre la concession d'une belle charge dans la
maison de Monsieur, quand on monterait cette maison  l'poque de
son mariage.

Cette poque tait venue, et l'on allait enfin monter la maison.
Une bonne charge chez un prince du sang, lorsqu'elle est donne
par le crdit et sur la recommandation d'un ami tel que le comte
de Guiche, c'est au moins douze mille livres par an, et, moyennant
cette habitude qu'avait prise Malicorne de faire fructifier ses
revenus, douze mille livres pouvaient s'lever  vingt.

Alors, une fois titulaire de cette charge, Malicorne pouserait
Mlle de Montalais; Mlle de Montalais, d'une famille o le ventre
anoblissait, non seulement serait dote, mais encore ennoblissait
Malicorne. Mais, pour que Mlle de Montalais, qui n'avait pas
grande fortune patrimoniale, quoiqu'elle ft fille unique, ft
convenablement dote, il fallait qu'elle appartnt  quelque
grande princesse, aussi prodigue que Madame douairire tait
avare. Et afin que la femme ne ft point d'un ct pendant que le
mari serait de l'autre, situation qui prsente de graves
inconvnients, surtout avec des caractres comme taient ceux des
futurs conjoints, Malicorne avait imagin de mettre le point
central de runion dans la maison mme de Monsieur, frre du roi.

Mlle de Montalais serait fille d'honneur de Madame. M. Malicorne
serait officier de Monsieur. On voit que le plan venait d'une
bonne tte, on voit aussi qu'il avait t bravement excut.

Malicorne avait demand  Manicamp de demander au comte de Guiche
un brevet de fille d'honneur.

Et le comte de Guiche avait demand ce brevet  Monsieur, lequel
l'avait sign sans hsitation.

Le plan moral de Malicorne, car on pense bien que les combinaisons
d'un esprit aussi actif que le sien ne se bornaient point au
prsent et s'tendaient  l'avenir, le plan moral de Malicorne,
disons-nous, tait celui-ci:

Faire entrer chez Madame Henriette une femme dvoue  lui,
spirituelle, jeune, jolie et intrigante; savoir, par cette femme,
tous les secrets fminins du jeune mnage, tandis que lui,
Malicorne, et son ami Manicamp sauraient,  eux deux, tous les
mystres masculins de la jeune communaut.

C'tait par ces moyens qu'on arriverait  une fortune rapide et
splendide  la fois.

Malicorne tait un vilain nom; celui qui le portait avait trop
d'esprit pour se dissimuler cette vrit; mais on achetait une
terre, et Malicorne de quelque chose, ou mme de Malicorne tout
court, sonnait fort noblement  l'oreille.

Il n'tait pas invraisemblable que l'on pt trouver  ce nom de
Malicorne une origine des plus aristocratiques.

En effet, ne pouvait-il pas venir d'une terre o un taureau aux
cornes mortelles aurait caus quelque grand malheur et baptis le
sol avec le sang qu'il aurait rpandu?

Certes, ce plan se prsentait hriss de difficults; mais la plus
grande de toutes, c'tait Mlle de Montalais elle-mme.
Capricieuse, variable, sournoise, tourdie, libertine, prude,
vierge arme de griffes, rigone barbouille de raisins, elle
renversait parfois, d'un seul coup de ses doigts blancs ou d'un
seul souffle de ses lvres riantes, l'difice que la patience de
Malicorne avait mis un mois  tablir. Amour  part, Malicorne
tait heureux; mais cet amour, qu'il ne pouvait s'empcher de
ressentir, il avait la force de le cacher avec soin, persuad
qu'au moindre relchement de ces liens, dont il avait garrott son
Prote femelle, le dmon le terrasserait et se moquerait de lui.
Il humiliait sa matresse en la ddaignant. Brlant de dsirs
quand elle s'avanait pour le tenter, il avait l'art de paratre
de glace, persuad que, s'il ouvrait ses bras, elle s'enfuirait en
le raillant. De son ct, Montalais croyait ne pas aimer
Malicorne, et, tout au contraire, elle l'aimait. Malicorne lui
rptait si souvent ses protestations d'indiffrence, qu'elle
finissait de temps en temps par y croire, et alors elle croyait
dtester Malicorne. Voulait-elle le ramener par la coquetterie,
Malicorne se faisait plus coquet qu'elle. Mais ce qui faisait que
Montalais tenait  Malicorne d'une indissoluble faon, c'est que
Malicorne tait toujours bourr de nouvelles fraches apportes de
la cour et de la ville; c'est que Malicorne apportait toujours 
Blois une mode, un secret, un parfum; c'est que Malicorne ne
demandait jamais un rendez-vous, et, tout au contraire, se faisait
supplier pour recevoir des faveurs qu'il brlait d'obtenir. De son
ct, Montalais n'tait pas avare d'histoires. Par elle, Malicorne
savait tout ce qui se passait chez Madame douairire, et il en
faisait  Manicamp des contes  mourir de rire, que celui-ci, par
paresse, portait tout faits  M. de Guiche, qui les portait 
Monsieur. Voil en deux mots quelle tait la trame de petits
intrts et de petites conspirations qui unissait Blois  Orlans
et Orlans  Paris, et qui allait amener dans cette dernire
ville, o elle devait produire une si grande rvolution, la pauvre
petite La Vallire, qui tait bien loin de se douter, en s'en
retournant toute joyeuse au bras de sa mre,  quel trange avenir
elle tait rserve.

Quant au bonhomme Malicorne, nous voulons parler du syndic
d'Orlans, il ne voyait pas plus clair dans le prsent que les
autres dans l'avenir, et ne se doutait gure, en promenant tous
les jours, de trois  cinq heures, aprs son dner, sur la place
Sainte-Catherine, son habit gris taill sous Louis XIII et ses
souliers de drap  grosses bouffettes, que c'tait lui qui payait
tous ces clats de rire, tous ces baisers furtifs, tous ces
chuchotements, toute cette rubanerie et tous ces projets souffls
qui faisaient une chane de quarante cinq lieues du palais de
Blois au Palais-Royal.


Chapitre LXXX -- Manicamp et Malicorne


Donc, Malicorne partit, comme nous l'avons dit, et alla trouver
son ami Manicamp, en retraite momentane dans la ville d'Orlans.
C'tait juste au moment o ce jeune seigneur s'occupait de vendre
le dernier habit un peu propre qui lui restt.

Il avait, quinze jours auparavant, tir du comte de Guiche cent
pistoles, les seules qui pussent l'aider  se mettre en campagne,
pour aller au-devant de Madame, qui arrivait au Havre.

Il avait tir de Malicorne, trois jours auparavant, cinquante
pistoles, prix du brevet obtenu pour Montalais.

Il ne s'attendait donc plus  rien, ayant puis toutes les
ressources, sinon  vendre un bel habit de drap et de satin, tout
brod et passement d'or, qui avait fait l'admiration de la cour.

Mais, pour tre en mesure de vendre cet habit, le dernier qui lui
restt, comme nous avons t forc de l'avouer au lecteur,
Manicamp avait t oblig de prendre le lit.

Plus de feu, plus d'argent de poche, plus d'argent de promenade,
plus rien que le sommeil pour remplacer les repas, les compagnies
et les bals.

On a dit: Qui dort dne; mais on n'a pas dit: Qui dort joue,
ou Qui dort danse. Manicamp, rduit  cette extrmit de ne plus
jouer ou de ne plus danser de huit jours au moins, tait donc fort
triste. Il attendait un usurier et vit entrer Malicorne.

Un cri de dtresse lui chappa.

-- Eh bien! dit-il d'un ton que rien ne pourrait rendre, c'est
encore vous, cher ami?

-- Bon! vous tes poli! dit Malicorne.

-- Ah! voyez-vous, c'est que j'attendais de l'argent, et, au lieu
d'argent, vous arrivez.

-- Et si je vous en apportais, de l'argent?

-- Oh! alors, c'est autre chose. Soyez le bienvenu, cher ami.

Et il tendit la main, non pas  la main de Malicorne, mais  sa
bourse.

Malicorne fit semblant de s'y tromper et lui donna la main.

-- Et l'argent? fit Manicamp.

-- Mon cher ami, si vous voulez l'avoir, gagnez-le.

-- Que faut-il faire pour cela?

-- Le gagner, parbleu!

-- Et de quelle faon?

-- Oh! c'est rude, je vous en avertis!

-- Diable!

-- II faut quitter le lit et aller trouver sur-le-champ M. le
comte de Guiche.

-- Moi, me lever? fit Manicamp en se dtirant voluptueusement dans
son lit. Oh! non pas.

-- Vous avez donc vendu tous vos habits?

-- Non, il m'en reste un, le plus beau mme, mais j'attends
acheteur.

-- Et des chausses?

-- Il me semble que vous les voyez sur cette chaise.

-- Eh bien! puisqu'il vous reste des chausses et un pourpoint,
chaussez les unes et endossez l'autre, faites seller un cheval et
mettez-vous en chemin.

-- Point du tout.

-- Pourquoi cela?

-- Morbleu! vous ne savez donc pas que M. de Guiche est  tampes?

-- Non, je le croyais  Paris, moi; vous n'aurez que quinze lieues
 faire au lieu de trente.

-- Vous tes charmant! Si je fais quinze lieues avec mon habit, il
ne sera plus mettable, et, au lieu de le vendre trente pistoles,
je serai oblig de le donner pour quinze.

-- Donnez-le pour ce que vous voudrez, mais il me faut une seconde
commission de fille d'honneur.

-- Bon! pour qui? La Montalais est donc double?

-- Mchant homme! c'est vous qui l'tes. Vous engloutissez deux
fortunes: la mienne et celle de M. le comte de Guiche.

-- Vous pourriez bien dire celle de M. de Guiche et la vtre.

-- C'est juste,  tout seigneur tout honneur; mais j'en reviens 
mon brevet.

-- Et vous avez tort.

-- Prouvez-moi cela.

-- Mon ami, il n'y aura que douze filles d'honneur pour Madame;
j'ai dj obtenu pour vous ce que douze cents femmes se disputent,
et pour cela, il m'a fallu dployer une diplomatie...

-- Oui, je sais que vous avez t hroque, cher ami.

-- On sait les affaires, dit Manicamp.

--  qui le dites-vous! Aussi, quand je serai roi, je vous promets
une chose.

-- Laquelle? de vous appeler Malicorne Ier?

-- Non, de vous faire surintendant de mes finances; mais ce n'est
point de cela qu'il s'agit.

-- Malheureusement.

-- Il s'agit de me procurer une seconde charge de fille d'honneur.

-- Mon ami, vous me promettriez le ciel que je ne me drangerais
pas dans ce moment-ci.

Malicorne fit sonner sa poche.

-- Il y a l vingt pistoles, dit Malicorne.

-- Et que voulez-vous faire de vingt pistoles, mon Dieu?

-- Eh! dit Malicorne un peu fch, quand ce ne serait que pour les
ajouter aux cinq cents que vous me devez dj!

-- Vous avez raison, reprit Manicamp en tendant de nouveau la
main, et sous ce point de vue je puis les accepter. Donnez-les
moi.

-- Un instant, que diable! il ne s'agit pas seulement de tendre la
main; si je vous donne les vingt pistoles, aurai-je le brevet?

-- Sans doute.

-- Bientt?

-- Aujourd'hui.

-- Oh! prenez garde, monsieur de Manicamp! vous vous engagez
beaucoup, et je ne vous en demande pas si long. Trente lieues en
un jour, c'est trop, et vous vous tueriez.

-- Pour obliger un ami, je ne trouve rien d'impossible.

-- Vous tes hroque.

-- O sont les vingt pistoles?

-- Les voici, fit Malicorne en les montrant.

-- Bien.

-- Mais, mon cher monsieur Manicamp, vous allez les dvorer rien
qu'en chevaux de poste.

-- Non pas; soyez tranquille.

-- Pardonnez-moi.

-- Quinze lieues d'ici  tampes...

-- Quatorze.

-- Soit; quatorze lieues font sept postes;  vingt sous la poste,
sept livres; sept livres de courrier, quatorze; autant pour
revenir, vingt-huit; coucher et souper autant; c'est une
soixantaine de livres que vous cotera cette complaisance.

Manicamp s'allongea comme un serpent dans son lit, et fixant ses
deux grands yeux sur Malicorne:

-- Vous avez raison, dit-il, je ne pourrais pas revenir avant
demain.

Et il prit les vingt pistoles.

-- Alors, partez.

-- Puisque je ne pourrai revenir que demain, nous avons le temps.

-- Le temps de quoi faire?

-- Le temps de jouer.

-- Que voulez-vous jouer?

-- Vos vingt pistoles, pardieu!

-- Non pas, vous gagnerez toujours.

-- Je vous les gage, alors.

-- Contre quoi!

-- Contre vingt autres.

-- Et quel sera l'objet du pari?

-- Voici. Nous avons dit quatorze lieues pour aller  tampes.

-- Oui.

-- Quatorze lieues pour revenir.

-- Oui.

-- Par consquent vingt-huit lieues.

-- Sans doute.

-- Pour ces vingt-huit lieues, vous m'accordez bien quatorze
heures?

-- Je vous les accorde.

-- Une heure pour trouver le comte de Guiche?

-- Soit.

-- Et une heure pour lui faire crire la lettre  Monsieur?

--  merveille.

-- Seize heures en tout.

-- Vous comptez comme M. Colbert.

-- Il est midi?

-- Et demi.

-- Tiens! vous avez une belle montre.

-- Vous disiez?... fit Malicorne en remettant sa montre dans son
gousset.

-- Ah! c'est vrai; je vous offrais de vous gagner vingt pistoles
contre celles que vous m'avez prtes, que vous aurez la lettre du
comte de Guiche dans...

-- Dans combien?

-- Dans huit heures.

-- Avez-vous un cheval ail?

-- Cela me regarde. Pariez-vous toujours?

-- J'aurai la lettre du comte dans huit heures?

-- Oui.

-- Signe?

-- Oui.

-- En main?

-- En main.

-- Eh bien, soit! je parie, dit Malicorne, curieux de savoir
comment son vendeur d'habits se tirerait de l.

-- Est-ce dit?

-- C'est dit.

-- Passez-moi la plume, l'encre et le papier.

-- Voici.

-- Ah!

Manicamp se souleva avec un soupir, et s'accoudant sur son bras
gauche, de sa plus belle criture il traa les lignes suivantes:
Bon pour une charge de fille d'honneur de Madame que M. le comte
de Guiche se chargera d'obtenir  premire vue. De Manicamp. Ce
travail pnible accompli, Manicamp se recoucha tout de son long.

-- Eh bien? demanda Malicorne, qu'est-ce que cela veut dire?

-- Cela veut dire que si vous tes press d'avoir la lettre du
comte de Guiche pour Monsieur, j'ai gagn mon pari.

-- Comment cela?

-- C'est limpide, ce me semble; vous prenez ce papier.

-- Oui.

-- Vous partez  ma place.

-- Ah!

-- Vous lancez vos chevaux  fond de train.

-- Bon!

-- Dans six heures, vous tes  tampes; dans sept heures, vous
avez la lettre du comte, et j'ai gagn mon pari sans avoir boug
de mon lit, ce qui m'accommode tout  la fois et vous aussi, j'en
suis bien sr.

-- Dcidment, Manicamp, vous tes un grand homme.

-- Je le sais bien.

-- Je pars donc pour tampes.

-- Vous partez.

-- Je vais trouver le comte de Guiche avec ce bon.

-- Il vous en donne un pareil pour Monsieur.

-- Je pars pour Paris.

-- Vous allez trouver Monsieur avec le bon du comte de Guiche.

-- Monsieur approuve.

--  l'instant mme.

-- Et j'ai mon brevet.

-- Vous l'avez.

-- Ah!

-- J'espre que je suis gentil, hein?

-- Adorable!

-- Merci.

-- Vous faites donc du comte de Guiche tout ce que vous voulez,
mon cher Manicamp?

-- Tout, except de l'argent.

-- Diable! l'exception est fcheuse; mais enfin, si au lieu de lui
demander de l'argent, vous lui demandiez...

-- Quoi?

-- Quelque chose d'important.

-- Qu'appelez-vous important?

-- Enfin, si un de vos amis vous demandait un service?

-- Je ne le lui rendrais pas.

-- goste!

-- Ou du moins je lui demanderais quel service il me rendra en
change.

--  la bonne heure! Eh bien! cet ami vous parle.

-- C'est vous, Malicorne?

-- C'est moi.

-- Ah ! vous tes donc bien riche?

-- J'ai encore cinquante pistoles.

-- Juste la somme dont j'ai besoin. O sont ces cinquante
pistoles?

-- L, dit Malicorne en frappant sur son gousset.

-- Alors, parlez, mon cher; que vous faut-il?

Malicorne reprit l'encre, la plume et le papier, et prsenta le
tout  Manicamp.

-- crivez, lui dit-il.

-- Dictez.

-- Bon pour une charge dans la maison de Monsieur.

-- Oh! fit Manicamp en levant la plume, une charge dans la maison
de Monsieur pour cinquante pistoles?

-- Vous avez mal entendu, mon cher.

-- Comment avez-vous dit?

-- J'ai dit cinq cents.

-- Et les cinq cents?

-- Les voil.

Manicamp dvora des yeux le rouleau; mais, cette fois, Malicorne
le tenait  distance.

-- Ah! qu'en dites-vous? Cinq cents pistoles...

-- Je dis que c'est pour rien, mon cher, dit Manicamp en reprenant
la plume, et que vous userez mon crdit; dictez.

Malicorne continua:

-- Que mon ami le comte de Guiche obtiendra de Monsieur pour mon
ami Malicorne.

-- Voil, dit Manicamp.

-- Pardon, vous avez oubli de signer.

-- Ah! c'est vrai. Les cinq cents pistoles?

-- En voil deux cent cinquante.

-- Et les deux cent cinquante autres?

-- Quand je tiendrai ma charge.

Manicamp fit la grimace.

-- En ce cas, rendez-moi la recommandation, dit-il.

-- Pourquoi faire?

-- Pour que j'y ajoute un mot.

-- Un mot?

-- Oui, un seul.

-- Lequel?

-- Press.

Malicorne rendit la recommandation: Manicamp ajouta le mot.

-- Bon! fit Malicorne en reprenant le papier.

Manicamp se mit  compter les pistoles.

-- Il en manque vingt, dit-il.

-- Comment cela?

-- Les vingt que j'ai gagnes.

-- O?

-- En pariant que vous auriez la lettre du duc de Guiche dans huit
heures.

-- C'est juste.

Et il lui donna les vingt pistoles.

Manicamp se mit  prendre son or  pleines mains et le fit
pleuvoir en cascades sur son lit.

-- Voil une seconde charge, murmurait Malicorne en faisant scher
son papier, qui, au premier abord, parat me coter plus que la
premire; mais...

Il s'arrta, prit  son tour la plume, et crivit  Montalais:

Mademoiselle, annoncez  votre amie que sa commission ne peut
tarder  lui arriver; je pars pour la faire signer: c'est quatre-
vingt-six lieues que j'aurai faites pour l'amour de vous...

Puis avec son sourire de dmon, reprenant la phrase interrompue:

-- Voil, dit-il, une charge qui, au premier abord, parat me
coter plus cher que la premire; mais... le bnfice sera, je
l'espre, dans la proportion de la dpense, et Mlle de La Vallire
me rapportera plus que Mlle de Montalais, ou bien, ou bien, je ne
m'appelle plus Malicorne. Adieu, Manicamp.

Et il sortit.


Chapitre LXXXI -- La cour de l'htel Grammont


Lorsque Malicorne arriva  tampes, il apprit que le comte
de Guiche venait de partir pour Paris. Malicorne prit deux heures
de repos et s'apprta  continuer son chemin.

Il arriva dans la nuit  Paris, descendit  un petit htel dont il
avait l'habitude lors de ses voyages dans la capitale, et le
lendemain,  huit heures, il se prsenta  l'htel Grammont.

Il tait temps que Malicorne arrivt.

Le comte de Guiche se prparait  faire ses adieux  Monsieur
avant de partir pour Le Havre, o l'lite de la noblesse franaise
allait chercher Madame  son arrive d'Angleterre.

Malicorne pronona le nom de Manicamp, et fut introduit 
l'instant mme. Le comte de Guiche tait dans la cour de l'htel
Grammont, visitant ses quipages, que des piqueurs et des cuyers
faisaient passer en revue devant lui.

Le comte louait ou blmait devant ses fournisseurs et ses gens les
habits, les chevaux et les harnais qu'on venait de lui apporter,
lorsque au milieu de cette importante occupation On lui jeta le
nom de Manicamp.

-- Manicamp? s'cria-t-il. Qu'il entre, parbleu! qu'il entre!

Et il fit quatre pas vers la porte. Malicorne se glissa par cette
porte demi-ouverte, et regardant le comte de Guiche surpris de
voir un visage inconnu en place de celui qu'il attendait:

-- Pardon, monsieur le comte, dit-il, mais je crois qu'on a fait
erreur: on vous a annonc Manicamp lui-mme, et ce n'est que son
envoy.

-- Ah! ah! fit de Guiche un peu refroidi, et vous m'apportez?

-- Une lettre, monsieur le comte.

Malicorne prsenta le premier bon et observa le visage du comte.

Celui-ci lut et se mit  rire.

-- Encore! dit-il, encore une fille d'honneur? Ah a! mais ce
drle de Manicamp protge donc toutes les filles d'honneur de
France?

Malicorne salua.

-- Et pourquoi ne vient-il pas lui-mme? demanda-t-il.

-- Il est au lit.

-- Ah! diable! Il n'a donc pas d'argent?

De Guiche haussa les paules.

-- Mais qu'en fait-il donc, de son argent?

Malicorne fit un mouvement qui voulait dire que, sur cet article-
l, il tait aussi ignorant que le comte.

-- Alors qu'il use de son crdit, continua de Guiche.

-- Ah! mais c'est que je crois une chose.

-- Laquelle?

-- C'est que Manicamp n'a de crdit qu'auprs de vous, monsieur le
comte.

-- Mais alors il ne se trouvera donc pas au Havre?

Autre mouvement de Malicorne.

-- C'est impossible, et tout le monde y sera!

-- J'espre, monsieur le comte, qu'il ne ngligera point une si
belle occasion.

-- Il devrait dj tre  Paris.

-- Il prendra la traverse pour regagner le temps perdu.

-- Et o est-il?

--  Orlans.

-- Monsieur, dit de Guiche en saluant, vous me paraissez homme de
bon got.

Malicorne avait l'habit de Manicamp.

Il salua  son tour.

-- Vous me faites grand honneur, monsieur, dit-il.

--  qui ai-je le plaisir de parler?

-- Je me nomme Malicorne, monsieur.

-- Monsieur de Malicorne, comment trouvez-vous les fontes de ces
pistolets?

Malicorne tait homme d'esprit; il comprit la situation.

D'ailleurs, le de mis avant son nom venait de l'lever  la
hauteur de celui qui lui parlait.

Il regarda les fontes en connaisseur, et, sans hsiter:

-- Un peu lourdes, monsieur, dit-il.

-- Vous voyez, fit de Guiche au sellier, Monsieur, qui est homme
de got, trouve vos fontes lourdes: que vous avais-je dit tout 
l'heure?

Le sellier s'excusa.

-- Et ce cheval, qu'en dites-vous? demanda de Guiche. C'est encore
une emplette que je viens de faire.

--  la vue, il me parat parfait, monsieur le comte; mais il
faudrait que je le montasse pour vous en dire mon avis.

-- Eh bien! montez-le, monsieur de Malicorne, et faites-lui faire
deux ou trois fois le tour du mange.

La cour de l'htel tait en effet dispose de manire  servir de
mange en cas de besoin.

Malicorne, sans embarras, assembla la bride et le bridon, prit la
crinire de la main gauche, plaa son pied  l'trier, s'enleva et
se mit en selle. La premire fois il fit faire au cheval le tour
de la cour au pas.

La seconde fois, au trot.

Et la troisime fois, au galop.

Puis il s'arrta prs du comte, mit pied  terre et jeta la bride
aux mains d'un palefrenier.

-- Eh bien! dit le comte, qu'en pensez-vous, monsieur de
Malicorne?

-- Monsieur le comte, fit Malicorne, ce cheval est de race
mecklembourgeoise. En regardant si le mors reposait bien sur les
branches, j'ai vu qu'il prenait sept ans. C'est l'ge auquel il
faut prparer le cheval de guerre. L'avant-main est lger. Cheval
 tte plate, dit-on, ne fatigue jamais la main du cavalier. Le
garrot est un peu bas. L'avalement de la croupe me ferait douter
de la puret de la race allemande. Il doit avoir du sang anglais.
L'animal est droit sur ses aplombs, mais il chasse au trot; il
doit se couper. Attention  la ferrure. Il est, au reste,
maniable. Dans les voltes et les changements de pied je lui ai
trouv les aides fines.

-- Bien jug, monsieur de Malicorne, fit le comte. Vous tes
connaisseur.

Puis, se retournant vers le nouvel arriv:

-- Vous avez l un habit charmant, dit de Guiche  Malicorne. Il
ne vient pas de province, je prsume; on ne taille pas dans ce
got-l  Tours ou  Orlans.

-- Non, monsieur le comte, cet habit vient en effet de Paris.

-- Oui, cela se voit... Mais retournons  notre affaire...
Manicamp veut donc faire une seconde fille d'honneur?

-- Vous voyez ce qu'il vous crit, monsieur le comte.

-- Qui tait la premire dj?

Malicorne sentit le rouge lui monter au visage.

-- Une charmante fille d'honneur, se hta-t-il de rpondre,
Mlle de Montalais.

-- Ah! ah! vous la connaissez, monsieur?

-- Oui, c'est ma fiance, ou  peu prs.

-- C'est autre chose, alors... Mille compliments! s'cria
de Guiche, sur les lvres duquel voltigeait dj une plaisanterie
de courtisan, et que ce titre de fiance donn par Malicorne 
Mlle de Montalais rappela au respect des femmes.

-- Et le second brevet, pour qui est-ce? demanda de Guiche. Est-ce
pour la fiance de Manicamp?... En ce cas, je la plains. Pauvre
fille! elle aura pour mari un mchant sujet.

-- Non, monsieur le comte... Le second brevet est pour Mlle La
Baume Le Blanc de La Vallire.

-- Inconnue, fit de Guiche.

-- Inconnue? oui, monsieur, fit Malicorne en souriant  son tour.

-- Bon! je vais en parler  Monsieur.  propos, elle est
demoiselle?

-- De trs bonne maison, fille d'honneur de Madame douairire.

-- Trs bien! Voulez-vous m'accompagner chez Monsieur?

-- Volontiers, si vous me faites cet honneur.

-- Avez-vous votre carrosse?

-- Non, je suis venu  cheval.

-- Avec cet habit?

-- Non, monsieur; j'arrive d'Orlans en poste, et j'ai chang mon
habit de voyage contre celui-ci pour me prsenter chez vous.

-- Ah! c'est vrai, vous m'avez dit que vous arriviez d'Orlans.

Et il fourra, en la froissant, la lettre de Manicamp dans sa
poche.

-- Monsieur, dit timidement Malicorne, je crois que vous n'avez
pas tout lu.

-- Comment, je n'ai pas tout lu?

-- Non, il y avait deux billets dans la mme enveloppe.

-- Ah! ah! vous tes sr?

-- Oh! trs sr.

-- Voyons donc.

Et le comte rouvrit le cachet.

-- Ah! fit-il, c'est, ma foi, vrai.

Et il dplia le papier qu'il n'avait pas encore lu.

-- Je m'en doutais, dit-il, un autre bon pour une charge chez
Monsieur; oh! mais c'est un gouffre que ce Manicamp. Oh! le
sclrat, il en fait donc commerce?

-- Non, monsieur le comte, il veut en faire don.

--  qui?

--  moi, monsieur.

-- Mais que ne disiez-vous cela tout de suite, mon cher monsieur
de Mauvaise corne.

-- Malicorne!

-- Ah! pardon; c'est le latin qui me brouille, l'affreuse habitude
des tymologies. Pourquoi diantre fait-on apprendre le latin aux
jeunes gens de famille? _Mala_: mauvaise. Vous comprenez, c'est
tout un. Vous me pardonnez, n'est-ce pas, monsieur de Malicorne?

-- Votre bont me touche, monsieur; mais c'est une raison pour que
je vous dise une chose tout de suite.

-- Quelle chose, monsieur?

-- Je ne suis pas gentilhomme: j'ai bon coeur, un peu d'esprit,
mais je m'appelle Malicorne tout court.

-- Eh bien! s'cria de Guiche en regardant la malicieuse figure de
son interlocuteur, vous me faites l'effet, monsieur, d'un aimable
homme. J'aime votre figure, monsieur Malicorne; il faut que vous
ayez de furieusement bonnes qualits pour avoir plu  cet goste
de Manicamp. Soyez franc, vous tes quelque saint descendu sur la
terre.

-- Pourquoi cela?

-- Morbleu! pour qu'il vous donne quelque chose. N'avez-vous pas
dit qu'il voulait vous faire don d'une charge chez le roi?

-- Pardon, monsieur le comte; si j'obtiens cette charge, ce n'est
point lui qui me l'aura donne, c'est vous.

-- Et puis il ne vous l'aura peut-tre pas donne pour rien tout 
fait?

-- Monsieur le comte...

-- Attendez donc: il y a un Malicorne  Orlans. Parbleu! c'est
cela! qui prte de l'argent  M. le prince.

-- Je crois que c'est mon pre, monsieur.

-- Ah! voil! M. le prince a le pre, et cet affreux dvorateur de
Manicamp a le fils. Prenez garde, monsieur, je le connais; il vous
rongera, mordieu! jusqu'aux os.

-- Seulement, je prte sans intrt, moi, monsieur, dit en
souriant Malicorne.

-- Je disais bien que vous tiez un saint ou quelque chose
d'approchant, monsieur Malicorne. Vous aurez votre charge ou j'y
perdrai mon nom.

-- Oh! monsieur le comte, quelle reconnaissance! dit Malicorne
transport.

-- Allons chez le prince, mon cher monsieur Malicorne, allons chez
le prince.

Et de Guiche se dirigea vers la porte en faisant signe  Malicorne
de le suivre.

Mais au moment o ils allaient en franchir le seuil, un jeune
homme apparut de l'autre ct.

C'tait un cavalier de vingt-quatre  vingt-cinq ans, au visage
ple, aux lvres minces, aux yeux brillants, aux cheveux et aux
sourcils bruns.

-- Eh! bonjour, dit-il tout  coup en repoussant pour ainsi dire
Guiche dans l'intrieur de la cour.

-- Ah! ah! vous ici, de Wardes. Vous, bott, peronn, et le fouet
 la main!

-- C'est la tenue qui convient  un homme qui part pour Le Havre.
Demain, il n'y aura plus personne  Paris.

Et le nouveau venu salua crmonieusement Malicorne,  qui son bel
habit donnait des airs de prince.

-- M. Malicorne, dit de Guiche  son ami.

De Wardes salua.

-- M. de Wardes, dit de Guiche  Malicorne.

Malicorne salua  son tour.

-- Voyons, de Wardes, continua de Guiche, dites-nous cela, vous
qui tes  l'afft de ces sortes de choses: quelles charges y a-t-
il encore  donner  la cour, ou plutt dans la maison de
Monsieur?

-- Dans la maison de Monsieur? dit de Wardes en levant les yeux en
l'air pour chercher. Attendez donc... celle de grand cuyer, je
crois.

-- Oh! s'cria Malicorne, ne parlons point de pareils postes,
monsieur; mon ambition ne va pas au quart du chemin.

De Wardes avait le coup d'oeil plus dfiant que de Guiche, il
devina tout de suite Malicorne.

-- Le fait est, dit-il en le toisant, que, pour occuper cette
charge, il faut tre duc et pair.

-- Tout ce que je demande, moi, dit Malicorne, c'est une charge
trs humble; je suis peu et ne m'estime point au-dessus de ce que
je suis.

-- Monsieur Malicorne, que vous voyez, dit de Guiche  de Wardes,
est un charmant garon qui n'a d'autre malheur que de ne pas tre
gentilhomme. Mais, vous le savez, moi, je fais peu de cas de
l'homme qui n'est que gentilhomme.

-- D'accord, dit de Wardes; mais seulement je vous ferai observer,
mon cher comte, que, sans qualit, on ne peut raisonnablement
esprer d'entrer chez Monsieur.

-- C'est vrai, dit le comte, l'tiquette est formelle. Diable!
diable! nous n'avions pas pens  cela.

-- Hlas! voil un grand malheur pour moi, dit Malicorne en
plissant lgrement, un grand malheur, monsieur le comte.

-- Mais qui n'est pas sans remde, j'espre, rpondit de Guiche.

-- Pardieu! s'cria de Wardes, le remde est tout trouv; on vous
fera gentilhomme, mon cher monsieur: Son minence le cardinal
Mazarini ne faisait pas autre chose du matin au soir.

-- Paix, paix, de Wardes! dit le comte, pas de mauvaise
plaisanterie; ce n'est point entre nous qu'il convient de
plaisanter de la sorte; la noblesse peut s'acheter, c'est vrai,
mais c'est un assez grand malheur pour que les nobles n'en rient
pas.

-- Ma foi! tu es bien puritain, comme disent les Anglais.

-- M. le vicomte de Bragelonne, annona un valet dans la cour,
comme il et fait dans un salon.

-- Ah! cher Raoul, viens, viens donc. Tout bott aussi! tout
peronn aussi! Tu pars donc?

Bragelonne s'approcha du groupe de jeunes gens, et salua de cet
air grave et doux qui lui tait particulier. Son salut s'adressa
surtout  de Wardes, qu'il ne connaissait point, et dont les
traits s'taient arms d'une trange froideur en voyant apparatre
Raoul.

-- Mon ami, dit-il  de Guiche, je viens te demander ta compagnie.
Nous partons pour Le Havre, je prsume?

-- Ah! c'est au mieux! c'est charmant! Nous allons faire un
merveilleux voyage. Monsieur Malicorne, M. de Bragelonne. Ah!
M. de Wardes, que je te prsente.

Les jeunes gens changrent un salut compass. Les deux natures
semblaient ds l'abord disposes  se discuter l'une l'autre. De
Wardes tait souple, fin, dissimul; Raoul, srieux, lev, droit.

-- Mets-nous d'accord, de Wardes et moi, Raoul.

--  quel propos?

--  propos de noblesse.

-- Qui s'y connatra, si ce n'est un Grammont?

-- Je ne te demande pas de compliments, je te demande ton avis.

-- Encore faut-il que je connaisse l'objet de la discussion.

-- De Wardes prtend que l'on fait abus de titres; moi, je
prtends que le titre est inutile  l'homme.

-- Et tu as raison, dit tranquillement de Bragelonne.

-- Mais, moi aussi, reprit de Wardes avec une espce
d'obstination, moi aussi, monsieur le vicomte, je prtends que
j'ai raison.

-- Que disiez-vous, monsieur?

-- Je disais, moi, que l'on fait tout ce qu'on peut en France pour
humilier les gentilshommes.

-- Et qui donc cela? demanda Raoul.

-- Le roi lui-mme; il s'entoure de gens qui ne feraient pas
preuve de quatre quartiers.

-- Allons donc! fit de Guiche, je ne sais pas o diable vous avez
vu cela, de Wardes.

-- Un seul exemple.

Et de Wardes couvrit Bragelonne tout entier de son regard.

-- Dis.

-- Sais-tu qui vient d'tre nomm capitaine gnral des
mousquetaires, charge qui vaut plus que la pairie, charge qui
donne le pas sur les marchaux de France?

Raoul commena de rougir, car il voyait o de Wardes en voulait
venir.

-- Non; qui a-t-on nomm? Il n'y a pas longtemps en tout cas; car
il y a huit jours la charge tait encore vacante;  telle enseigne
que le roi l'a refuse  Monsieur, qui la demandait pour un de ses
protgs.

-- Eh bien! mon cher, le roi l'a refuse au protg de Monsieur
pour la donner au chevalier d'Artagnan,  un cadet de Gascogne qui
a tran l'pe trente ans dans les antichambres.

-- Pardon, monsieur, si je vous arrte, dit Raoul en lanant un
regard plein de svrit  de Wardes; mais vous me faites l'effet
de ne pas connatre celui dont vous parlez.

-- Je ne connais pas M. d'Artagnan! Eh! mon Dieu! qui donc ne le
connat pas?

-- Ceux qui le connaissent, monsieur, reprit Raoul avec plus de
calme et de froideur, sont tenus de dire que, s'il n'est pas aussi
bon gentilhomme que le roi, ce qui n'est point sa faute, il gale
tous les rois du monde en courage et en loyaut. Voil mon opinion
 moi, monsieur, et Dieu merci! je connais M. d'Artagnan depuis ma
naissance.

De Wardes allait rpliquer, mais de Guiche l'interrompit.


Chapitre LXXXII -- Le portrait de Madame


La discussion allait s'aigrir, de Guiche l'avait parfaitement
compris.

En effet, il y avait dans le regard de Bragelonne quelque chose
d'instinctivement hostile.

Il y avait dans celui de de Wardes quelque chose comme un calcul
d'agression. Sans se rendre compte des divers sentiments qui
agitaient ses deux amis, de Guiche songea  parer le coup qu'il
sentait prt  tre port par l'un ou l'autre et peut-tre par
tous les deux.

-- Messieurs, dit-il, nous devons nous quitter, il faut que je
passe chez Monsieur. Prenons nos rendez-vous: toi, de Wardes,
viens avec moi au Louvre; toi, Raoul, demeure le matre de la
maison, et comme tu es le conseil de tout ce qui se fait ici, tu
donneras le dernier coup d'oeil  mes prparatifs de dpart.

Raoul, en homme qui ne cherche ni ne craint une affaire, fit de la
tte un signe d'assentiment, et s'assit sur un banc au soleil.

-- C'est bien, dit de Guiche, reste l, Raoul, et fais-toi montrer
les deux chevaux que je viens d'acheter; tu me diras ton
sentiment, car je ne les ai achets qu' la condition que tu
ratifierais le march.  propos, pardon! j'oubliais de te demander
des nouvelles de M. le comte de La Fre. Et tout en prononant ces
derniers mots, il observait de Wardes et essayait de saisir
l'effet que produirait sur lui le nom du pre de Raoul.

-- Merci, rpondit le jeune homme. M. le comte se porte bien.

Un clair de haine passa dans les yeux de de Wardes. De Guiche ne
parut pas remarquer cette lueur funbre, et allant donner une
poigne de main  Raoul:

-- C'est convenu, n'est-ce pas, Bragelonne, dit-il, tu viens nous
rejoindre dans la cour du Palais-Royal?

Puis, faisant signe de le suivre  de Wardes, qui se balanait
tantt sur un pied, tantt sur l'autre.

-- Nous partons, dit-il; venez, monsieur Malicorne.

Ce nom fit tressaillir Raoul.

Il lui sembla qu'il avait dj entendu prononcer ce nom une fois;
mais il ne put se rappeler dans quelle occasion.

Tandis qu'il cherchait, moiti rveur, moiti irrit de sa
conversation avec de Wardes, les trois jeunes gens s'acheminaient
vers le Palais-Royal, o logeait Monsieur.

Malicorne comprit deux choses.

La premire, c'est que les jeunes gens avaient quelque chose  se
dire.

La seconde, c'est qu'il ne devait pas marcher sur le mme rang
qu'eux. Il demeura en arrire.

-- tes-vous fou? dit de Guiche  son compagnon, lorsqu'ils eurent
fait quelques pas hors de l'htel de Grammont; vous attaquez
M. d'Artagnan, et cela devant Raoul!

-- Eh bien! aprs? fit de Wardes.

-- Comment, aprs?

-- Sans doute: est-il dfendu d'attaquer M. d'Artagnan?

-- Mais vous savez bien que M. d'Artagnan fait le quart de ce tout
si glorieux et si redoutable qu'on appelait les Mousquetaires.

-- Soit; mais je ne vois pas pourquoi cela peut m'empcher de har
M. d'Artagnan.

-- Que vous a-t-il fait?

-- Oh!  moi, rien.

-- Alors, pourquoi le har?

-- Demandez cela  l'ombre de mon pre.

-- En vrit, mon cher de Wardes, vous m'tonnez: M. d'Artagnan
n'est point de ces hommes qui laissent derrire eux une inimiti
sans apurer leur compte. Votre pre, m'a-t-on dit, tait de son
ct haut la main. Or, il n'est si rudes inimitis qui ne se
lavent dans le sang d'un bon et loyal coup d'pe.

-- Que voulez-vous, cher ami, cette haine existait entre mon pre
et M. d'Artagnan; il m'a, tout enfant, entretenu de cette haine,
et c'est un legs particulier qu'il m'a laiss au milieu de son
hritage.

-- Et cette haine avait pour objet M. d'Artagnan seul?

-- Oh! M. d'Artagnan tait trop bien incorpor dans ses trois amis
pour que le trop-plein n'en rejaillt pas sur eux; elle est de
mesure, croyez-moi,  ce que les autres, le cas chant, n'aient
point  se plaindre de leur part.

De Guiche avait les yeux fixs sur de Wardes; il frissonna en
voyant le ple sourire du jeune homme. Quelque chose comme un
pressentiment ft tressaillir sa pense; il se dit que le temps
tait pass des grands coups d'pe entre gentilshommes, mais que
la haine, en s'extravasant au fond du coeur, au lieu de se
rpandre au-dehors, n'en tait pas moins de la haine; que parfois
le sourire tait aussi sinistre que la menace et qu'en un mot,
enfin, aprs les pres, qui s'taient has avec le coeur et
combattus avec le bras, viendraient les fils; qu'eux aussi se
haraient avec le coeur, mais qu'ils ne se combattraient plus
qu'avec l'intrigue ou la trahison. Or, comme ce n'tait point
Raoul qu'il souponnait de trahison ou d'intrigue, ce fut pour
Raoul que de Guiche frissonna. Mais tandis que ces sombres penses
obscurcissaient le front de de Guiche, de Wardes tait redevenu
compltement matre de lui-mme.

-- Au reste, dit-il, ce n'est pas que j'en veuille personnellement
 M. de Bragelonne, je ne le connais pas.

-- En tout cas, de Wardes, dit de Guiche avec une certaine
svrit, n'oubliez pas une chose, c'est que Raoul est le meilleur
de mes amis.

De Wardes s'inclina.

La conversation en demeura l, quoique de Guiche ft tout ce qu'il
put pour lui tirer son secret du coeur; mais de Wardes avait sans
doute rsolu de n'en pas dire davantage, et il demeura
impntrable. De Guiche se promit d'avoir plus de satisfaction
avec Raoul. Sur ces entrefaites, on arriva au Palais-Royal, qui
tait entour d'une foule de curieux.

La maison de Monsieur attendait ses ordres pour monter  cheval et
faire escorte aux ambassadeurs chargs de ramener la jeune
princesse. Ce luxe de chevaux, d'armes et de livres compensait en
ce temps-l, grce au bon vouloir des peuples et aux traditions de
respectueux attachement pour les rois, les normes dpenses
couvertes par l'impt.

Mazarin avait dit: Laissez-les chanter, pourvu qu'ils paient.
Louis XIV disait: Laissez-les voir. La vue avait remplac la
voix: on pouvait encore regarder, mais on ne pouvait plus chanter.

M. de Guiche laissa de Wardes et Malicorne au pied du grand
escalier; mais lui, qui partageait la faveur de Monsieur avec le
chevalier de Lorraine, qui lui faisait les blanches dents, mais ne
pouvait le souffrir, il monta droit chez Monsieur.

Il trouva le jeune prince qui se mirait en se posant du rouge.

Dans l'angle du cabinet, sur des coussins, M. le chevalier de
Lorraine tait tendu, venant de faire friser ses longs cheveux
blonds, avec lesquels il jouait comme et fait une femme.

Le prince se retourna au bruit, et, apercevant le comte:

-- Ah! c'est toi, Guiche, dit-il; viens a et dis-moi la vrit.

-- Oui, monseigneur, vous savez que c'est mon dfaut.

-- Figure-toi, Guiche, que ce mchant chevalier me fait de la
peine.

Le chevalier haussa les paules.

-- Et comment cela? demanda de Guiche. Ce n'est pas l'habitude de
M. le chevalier.

-- Eh bien! il prtend, continua le prince, il prtend que Mlle
Henriette est mieux comme femme que je ne suis comme homme.

-- Prenez garde, monseigneur, dit de Guiche en fronant le
sourcil, vous m'avez demand la vrit.

-- Oui, dit Monsieur presque en tremblant.

-- Eh bien! je vais vous la dire.

-- Ne te hte pas, Guiche, s'cria le prince, tu as le temps;
regarde-moi avec attention et rappelle-toi bien Madame;
d'ailleurs, voici son portrait; tiens.

Et il lui tendit la miniature, du plus fin travail. De Guiche prit
le portrait et le considra longtemps.

-- Sur ma foi, dit-il, voil, monseigneur, une adorable figure.

-- Mais regarde-moi  mon tour, regarde-moi donc, s'cria le
prince essayant de ramener  lui l'attention du comte, absorbe
tout entire par le portrait.

-- En vrit, c'est merveilleux! murmura de Guiche.

-- Eh! ne dirait-on pas, continua Monsieur, que tu n'as jamais vu
cette petite fille.

-- Je l'ai vue, monseigneur, c'est vrai, mais il y a cinq ans de
cela, et il s'opre de grands changements entre une enfant de
douze ans et une jeune fille de dix-sept.

-- Enfin, ton opinion, dis-la; parle, voyons!

-- Mon opinion est que le portrait doit tre flatt, monseigneur.

-- Oh! d'abord, oui, dit le prince triomphant, il l'est
certainement; mais enfin suppose qu'il ne soit point flatt, et
dis-moi ton avis.

-- Monseigneur, Votre Altesse est bien heureuse d'avoir une si
charmante fiance.

-- Soit, c'est ton avis sur elle; mais sur moi?

-- Mon avis, monseigneur, est que vous tes beaucoup trop beau
pour un homme.

Le chevalier de Lorraine se mit  rire aux clats.

Monseigneur comprit tout ce qu'il y avait de svre pour lui dans
l'opinion du comte de Guiche.

Il frona le sourcil.

-- J'ai des amis peu bienveillants, dit-il.

De Guiche regarda encore le portrait; mais aprs quelques secondes
de contemplation, le rendant avec effort  Monsieur:

-- Dcidment, dit-il, monseigneur, j'aimerais mieux contempler
dix fois Votre Altesse qu'une fois de plus Madame.

Sans doute le chevalier vit quelque chose de mystrieux dans ces
paroles qui restrent incomprises du prince, car il s'cria:

-- Eh bien! mariez-vous donc!

Monsieur continua  se mettre du rouge; puis, quand il eut fini,
il regarda encore le portrait, puis se mira dans la glace et
sourit. Sans doute il tait satisfait de la comparaison.

-- Au reste, tu es bien gentil d'tre venu, dit-il  de Guiche; je
craignais que tu ne partisses sans venir me dire adieu.

-- Monseigneur me connat trop pour croire que j'eusse commis une
pareille inconvenance.

-- Et puis tu as bien quelque chose  me demander avant de quitter
Paris?

-- Eh bien! Votre Altesse a devin juste; j'ai, en effet, une
requte  lui prsenter.

-- Bon! parle.

Le chevalier de Lorraine devint tout yeux et tout oreilles; il lui
semblait que chaque grce obtenue par un autre tait un vol qui
lui tait fait.

Et comme de Guiche hsitait:

-- Est-ce de l'argent? demanda le prince. Cela tomberait 
merveille, je suis richissime; M. le surintendant des finances m'a
fait remettre cinquante mille pistoles.

-- Merci  Votre Altesse; mais il ne s'agit pas d'argent.

-- Et de quoi s'agit-il? Voyons.

-- D'un brevet de fille d'honneur.

-- Tudieu! Guiche, quel protecteur tu fais, dit le prince avec
ddain; ne me parleras-tu donc jamais que de pronnelles?

Le chevalier de Lorraine sourit; il savait que c'tait dplaire 
Monseigneur que de protger les dames.

-- Monseigneur, dit le comte, ce n'est pas moi qui protge
directement la personne dont je viens de vous parler; c'est un de
mes amis.

-- Ah! c'est diffrent; et comment se nomme la protge de ton
ami?

-- Mlle de La Baume Le Blanc de La Vallire, dj fille d'honneur
de Madame douairire.

-- Fi! une boiteuse, dit le chevalier de Lorraine en s'allongeant
sur son coussin.

-- Une boiteuse! rpta le prince. Madame aurait cela sous les
yeux? Ma foi, non, ce serait trop dangereux pour ses grossesses.

Le chevalier de Lorraine clata de rire.

-- Monsieur le chevalier, dit de Guiche, ce que vous faites l
n'est point gnreux; je sollicite et vous me nuisez.

-- Ah! pardon, monsieur le comte, dit le chevalier de Lorraine
inquiet du ton avec lequel le comte avait accentu ses paroles,
telle n'tait pas mon intention, et, au fait, je crois que je
confonds cette demoiselle avec une autre.

-- Assurment, et je vous affirme, moi, que vous confondez.

-- Voyons, y tiens-tu beaucoup, Guiche? demanda le prince.

-- Beaucoup, monseigneur.

-- Eh bien! accord; mais ne demande plus de brevet, il n'y a plus
de place.

-- Ah! s'cria le chevalier, midi dj; c'est l'heure fixe pour
le dpart.

-- Vous me chassez, monsieur? demanda de Guiche.

-- Oh! comte, comme vous me maltraitez aujourd'hui! rpondit
affectueusement le chevalier.

-- Pour Dieu! comte; pour Dieu! chevalier, dit Monsieur, ne vous
disputez donc pas ainsi: ne voyez-vous pas que cela me fait de la
peine?

-- Ma signature? demanda de Guiche.

-- Prends un brevet dans ce tiroir, et donne-le-moi.

De Guiche prit le brevet indiqu d'une main, et de l'autre
prsenta  Monsieur une plume toute trempe dans l'encre.

Le prince signa.

-- Tiens, dit-il en lui rendant le brevet; mais c'est  une
condition.

-- Laquelle?

-- C'est que tu feras ta paix avec le chevalier.

-- Volontiers, dit de Guiche.

Et il tendit la main au chevalier avec une indiffrence qui
ressemblait  du mpris.

-- Allez, comte, dit le chevalier sans paratre aucunement
remarquer le ddain du comte; allez, et ramenez-nous une princesse
qui ne jase pas trop avec son portrait.

-- Oui, pars et fais diligence...  propos, qui emmnes-tu?

-- Bragelonne et de Wardes.

-- Deux braves compagnons.

-- Trop braves, dit le chevalier; tchez de les ramener tous deux,
comte.

-- Vilain coeur! murmura de Guiche; il flaire le mal partout et
avant tout.

Puis, saluant Monsieur, il sortit.

En arrivant sous le vestibule, il leva en l'air le brevet tout
sign.

Malicorne se prcipita et le reut tout tremblant de joie. Mais,
aprs l'avoir reu, de Guiche s'aperut qu'il attendait quelque
chose encore.

-- Patience, monsieur, patience, dit-il  son client; mais M. le
chevalier tait l et j'ai craint d'chouer si je demandais trop 
la fois. Attendez donc  mon retour. Adieu!

-- Adieu, monsieur le comte; mille grces, dit Malicorne.

-- Et envoyez-moi Manicamp.  propos, est-ce vrai, monsieur, que
Mlle de La Vallire est boiteuse?

Au moment o il prononait ces mots, un cheval s'arrtait derrire
lui.

Il se retourna et vit plir Bragelonne, qui entrait au moment mme
dans la cour.

Le pauvre amant avait entendu. Il n'en tait pas de mme de
Malicorne, qui tait dj hors de la porte de la voix.

Pourquoi parle-t-on ici de Louise? se demanda Raoul; oh! qu'il
n'arrive jamais  ce de Wardes, qui sourit l-bas, de dire un mot
d'elle devant moi!

-- Allons, allons, messieurs! cria le comte de Guiche, en route.

En ce moment, le prince, dont la toilette tait termine parut 
la fentre.

Toute l'escorte le salua de ses acclamations, et dix minutes
aprs, bannires, charpes et plumes flottaient  l'ondulation du
galop des coursiers.


Chapitre LXXXIII -- Au Havre


Toute cette cour, si brillante, si gaie, si anime de sentiments
divers, arriva au Havre quatre jours aprs son dpart de Paris.
C'tait vers les cinq heures du soir; on n'avait encore aucune
nouvelle de Madame. On chercha des logements; mais ds lors
commena une grande confusion parmi les matres, de grandes
querelles parmi les laquais. Au milieu de tout ce conflit, le
comte de Guiche crut reconnatre Manicamp. C'tait en effet lui
qui tait venu; mais comme Malicorne s'tait accommod de son plus
bel habit, il n'avait pu trouver, lui,  racheter qu'un habit de
velours violet brod d'argent.

De Guiche le reconnut autant  son habit qu' son visage.

Il avait vu trs souvent  Manicamp cet habit violet, sa dernire
ressource. Manicamp se prsenta au comte sous une vote de
flambeaux qui incendiaient plutt qu'ils n'illuminaient le porche
par lequel on entrait au Havre, et qui tait situ prs de la tour
de Franois Ier. Le comte, en voyant la figure attriste de
Manicamp, ne put s'empcher de rire.

-- Eh! mon pauvre Manicamp, dit-il, comme te voil violet; tu es
donc en deuil?

-- Je suis en deuil, oui, rpondit Manicamp.

-- De qui ou de quoi?

-- De mon habit bleu et or, qui a disparu, et  la place duquel je
n'ai plus trouv que celui-ci; et encore m'a-t-il fallu conomiser
 force pour le racheter.

-- Vraiment?

-- Pardieu! tonne-toi de cela; tu me laisses sans argent.

-- Enfin, te voil, c'est le principal.

-- Par des routes excrables.

-- O es-tu log?

-- Log?

-- Oui.

-- Mais je ne suis pas log.

De Guiche se mit  rire.

-- Alors, o logeras-tu?

-- O tu logeras.

-- Alors, je ne sais pas.

-- Comment, tu ne sais pas?

-- Sans doute; comment veux-tu que je sache o je logerai?

-- Tu n'as donc pas retenu un htel?

-- Moi?

-- Toi ou Monsieur?

-- Nous n'y avons pens ni l'un ni l'autre. Le Havre est grand, je
suppose, et pourvu qu'il y ait une curie pour douze chevaux et
une maison propre dans un bon quartier.

-- Oh! il y a des maisons trs propres.

-- Eh bien! alors...

-- Mais pas pour nous.

-- Comment, pas pour nous? Et pour qui?

-- Pour les Anglais, parbleu!

-- Pour les Anglais?

-- Oui, elles sont toutes loues.

-- Par qui?

-- Par M. de Buckingham.

-- Plat-il? fit de Guiche,  qui ce mot fit dresser l'oreille.

-- Eh! oui, mon cher, par M. de Buckingham. Sa Grce s'est fait
prcder d'un courrier; ce courrier est arriv depuis trois jours,
et il a retenu tous les logements logeables qui se trouvaient dans
la ville.

-- Voyons, voyons, Manicamp, entendons-nous.

-- Dame! ce que je te dis l est clair, ce me semble.

-- Mais M. de Buckingham n'occupe pas tout Le Havre, que diable?

-- Il ne l'occupe pas, c'est vrai, puisqu'il n'est pas encore
dbarqu; mais, une fois dbarqu, il l'occupera.

-- Oh! oh!

-- On voit bien que tu ne connais pas les Anglais, toi; ils ont la
rage d'accaparer.

-- Bon! un homme qui a toute une maison s'en contente et n'en
prend pas deux.

-- Oui, mais deux hommes?

-- Soit, deux maisons; quatre, six, dix, si tu veux; mais il y a
cent maisons au Havre?

-- Eh bien! alors, elles sont loues toutes les cent.

-- Impossible!

-- Mais, entt que tu es, quand je te dis que M. de Buckingham a
lou toutes les maisons qui entourent celle o doit descendre Sa
Majest la reine douairire d'Angleterre et la princesse sa fille.

-- Ah! par exemple, voil qui est particulier, dit de Wardes en
caressant le cou de son cheval.

-- C'est ainsi, monsieur.

-- Vous en tes bien sr, monsieur de Manicamp?

Et, en faisant cette question, il regardait sournoisement
de Guiche, comme pour l'interroger sur le degr de confiance qu'on
pouvait avoir dans la raison de son ami.

Pendant ce temps, la nuit tait venue, et les flambeaux, les
pages, les laquais, les cuyers, les chevaux et les carrosses
encombraient la porte et la place, les torches se refltaient dans
le chenal qu'emplissait la mare montante, tandis que, de l'autre
ct de la jete, on apercevait mille figures curieuses de
matelots et de bourgeois qui cherchaient  ne rien perdre du
spectacle.

Pendant toutes ces hsitations, Bragelonne, comme s'il y et t
tranger, se tenait  cheval un peu en arrire de de Guiche, et
regardait les jeux de la lumire qui montaient dans l'eau, en mme
temps qu'il respirait avec dlices le parfum salin de la vague qui
roule bruyante sur les grves, les galets et l'algue, et jette 
l'air son cume,  l'espace son bruit.

-- Mais, enfin, s'cria de Guiche, quelle raison M. de Buckingham
a-t-il eue pour faire cette provision de logements?

-- Oui, demanda de Wardes, quelle raison?

-- Oh! une excellente, rpondit Manicamp.

-- Mais enfin, la connais-tu?

-- Je crois la connatre.

-- Parle donc.

-- Penche-toi.

-- Diable! cela ne peut se dire que tout bas?

-- Tu en jugeras toi-mme.

-- Bon.

De Guiche se pencha.

-- L'amour, dit Manicamp.

-- Je ne comprends plus.

-- Dis que tu ne comprends pas encore.

-- Explique-toi.

-- Eh bien! il passe pour certain, monsieur le comte, que Son
Altesse Royale Monsieur sera le plus infortun des maris.

-- Comment! le duc de Buckingham?...

-- Ce nom porte malheur aux princes de la maison de France.

-- Ainsi, le duc?...

-- Serait amoureux fou de la jeune Madame,  ce qu'on assure, et
ne voudrait point que personne approcht d'elle, si ce n'est lui.

De Guiche rougit.

-- Bien! bien! merci, dit-il en serrant la main de Manicamp. Puis,
se relevant:

-- Pour l'amour de Dieu! dit-il  Manicamp, fais en sorte que ce
projet du duc de Buckingham n'arrive pas  des oreilles
franaises, ou sinon, Manicamp, il reluira au soleil de ce pays
des pes qui n'ont pas peur de la trempe anglaise.

-- Aprs tout, dit Manicamp, cet amour ne m'est point prouv 
moi, et n'est peut-tre qu'un conte.

-- Non, dit de Guiche, ce doit tre la vrit.

Et malgr lui, les dents du jeune homme se serraient.

-- Eh bien! aprs tout, qu'est-ce que cela te fait  toi? qu'est-
ce que cela me fait,  moi, que Monsieur soit ce que le feu roi
ft? Buckingham pre, pour la reine; Buckingham fils, pour la
jeune Madame; rien, pour tout le monde.

-- Manicamp! Manicamp!

-- Eh! que diable! c'est un fait ou tout au moins un dire.

-- Silence! dit le comte.

-- Et pourquoi silence? dit de Wardes: c'est un fait fort
honorable pour la nation franaise. N'tes-vous point de mon avis,
monsieur de Bragelonne?

-- Quel fait? demanda tristement Bragelonne.

-- Que les Anglais rendent ainsi hommage  la beaut de vos reines
et de vos princesses.

-- Pardon, je ne suis pas  ce que l'on dit, et je vous demanderai
une explication.

-- Sans doute, il a fallu que M. de Buckingham pre vnt  Paris
pour que Sa Majest le roi Louis XIII s'apert que sa femme tait
une des plus belles personnes de la cour de France; il faut
maintenant que M. de Buckingham fils consacre  son tour, par
l'hommage qu'il lui rend, la beaut d'une princesse de sang
franais. Ce sera dsormais un brevet de beaut que d'avoir
inspir un amour d'outre-mer.

-- Monsieur, rpondit Bragelonne, je n'aime pas  entendre
plaisanter sur ces matires. Nous autres gentilshommes, nous
sommes les gardiens de l'honneur des reines et des princesses. Si
nous rions d'elles, que feront les laquais?

-- Oh! oh! monsieur, dit de Wardes, dont les oreilles rougirent,
comment dois-je prendre cela?

-- Prenez-le comme il vous plaira, monsieur, rpondit froidement
Bragelonne.

-- Bragelonne! Bragelonne! murmura de Guiche.

-- Monsieur de Wardes! s'cria Manicamp voyant le jeune homme
pousser son cheval du ct de Raoul.

-- Messieurs! Messieurs! dit de Guiche, ne donnez pas un pareil
exemple en public, dans la rue. De Wardes, vous avez tort.

-- Tort! en quoi? Je vous le demande.

-- Tort en ce que vous dites toujours du mal de quelque chose ou
de quelqu'un, rpliqua Raoul avec son implacable sang-froid.

-- De l'indulgence, Raoul, fit tout bas de Guiche.

-- Et ne vous battez pas avant de vous tre reposs; vous ne
feriez rien qui vaille, dit Manicamp.

-- Allons! allons! dit de Guiche, en avant, messieurs, en avant!

Et l-dessus, cartant les chevaux et les pages, il se fit une
route jusqu' la place au milieu de la foule, attirant aprs lui
tout le cortge des Franais. Une grande porte donnant sur une
cour tait ouverte; de Guiche entra dans cette cour; Bragelonne,
de Wardes, Manicamp et trois ou quatre autres gentilshommes l'y
suivirent.

L se tint une espce de conseil de guerre; on dlibra sur le
moyen qu'il fallait employer pour sauver la dignit de
l'ambassade. Bragelonne conclut pour que l'on respectt le droit
de priorit.

De Wardes proposa de mettre la ville  sac. Cette proposition
parut un peu vive  Manicamp. Il proposa de dormir d'abord:
c'tait le plus sage. Malheureusement, pour suivre son conseil, il
ne manquait que deux choses: une maison et des lits.

De Guiche rva quelque temps; puis,  haute voix:

-- Qui m'aime me suive, dit-il.

-- Les gens aussi? demanda un page qui s'tait approch du groupe.

-- Tout le monde! s'cria le fougueux jeune homme. Allons
Manicamp, conduis-nous  la maison que Son Altesse Madame doit
occuper.

Sans rien deviner des projets du comte, ses amis le suivirent,
escorts d'une foule de peuple dont les acclamations et la joie
formaient un prsage heureux pour le projet encore inconnu que
poursuivait cette ardente jeunesse.

Le vent soufflait bruyamment du port et grondait par lourdes
rafales.


Chapitre LXXXIV -- En mer


Le jour suivant se leva un peu plus calme, quoique le vent
soufflt toujours.

Cependant le soleil s'tait lev dans un de ces nuages rouges
dcoupant ses rayons ensanglants sur la crte des vagues noires.
Du haut des vigies, on guettait impatiemment. Vers onze heures du
matin, un btiment fut signal: ce btiment arrivait  pleines
voiles, deux autres le suivaient  la distance d'un demi-noeud.

Ils venaient comme des flches lances par un vigoureux archer, et
cependant la mer tait si grosse, que la rapidit de leur marche
n'tait rien aux mouvements du roulis qui couchait les navires
tantt  droite, tantt  gauche.

Bientt la forme des vaisseaux et la couleur des flammes firent
connatre la flotte anglaise. En tte marchait le btiment mont
par la princesse, portant le pavillon de l'amiraut.

Aussitt le bruit se rpandit que la princesse arrivait.

Toute la noblesse franaise courut au port; le peuple se porta sur
les quais et sur les jetes.

Deux heures aprs, les vaisseaux avaient ralli le vaisseau
amiral, et tous les trois, n'osant sans doute pas se hasarder 
entrer dans l'troit goulet du port, jetaient l'ancre entre Le
Havre et la Hve. Aussitt la manoeuvre acheve, le vaisseau
amiral salua la France de douze coups de canon, qui lui furent
rendus coup pour coup par le fort Franois Ier.

Aussitt cent embarcations prirent la mer; elles taient tapisses
de riches toffes; elles taient destines  porter les
gentilshommes franais jusqu'aux vaisseaux mouills.

Mais en les voyant, mme dans le port, se balancer violemment, en
voyant au-del de la jete les vagues s'lever en montagnes et
venir se briser sur la grve avec un rugissement terrible, on
comprenait bien qu'aucune de ces barques n'atteindrait le quart de
la distance qu'il y avait  parcourir pour arriver aux vaisseaux
sans avoir chavir.

Cependant, un bateau pilote, malgr le vent et la mer, s'apprtait
 sortir du port pour aller se mettre  la disposition de l'amiral
anglais. De Guiche avait cherch parmi toutes ces embarcations un
bateau un peu plus fort que les autres, qui lui donnt chance
d'arriver jusqu'aux btiments anglais, lorsqu'il aperut le pilote
ctier qui appareillait.

-- Raoul, dit-il, ne trouves-tu point qu'il est honteux pour des
cratures intelligentes et fortes comme nous de reculer devant
cette force brutale du vent et de l'eau?

-- C'est la rflexion que justement je faisais tout bas, rpondit
Bragelonne.

-- Eh bien! veux-tu que nous montions ce bateau et que nous
poussions en avant? Veux-tu, de Wardes?

-- Prenez garde, vous allez vous faire noyer, dit Manicamp.

-- Et pour rien, dit de Wardes, attendu qu'avec le vent debout,
comme vous l'aurez, vous n'arriverez jamais aux vaisseaux.

-- Ainsi, tu refuses?

-- Oui, ma foi! Je perdrais volontiers la vie dans une lutte
contre les hommes, dit-il en regardant obliquement Bragelonne;
mais me battre  coups d'aviron contre les flots d'eau sale, je
n'y ai pas le moindre got.

-- Et moi, dit Manicamp, duss-je arriver jusqu'aux btiments, je
me soucierais peu de perdre le seul habit propre qui me reste;
l'eau sale rejaillit, et elle tache.

-- Toi aussi, tu refuses? s'cria de Guiche.

-- Mais tout  fait: je te prie de le croire, et plutt deux fois
qu'une.

-- Mais voyez donc, s'cria de Guiche; vois donc, de Wardes, vois
donc, Manicamp; l-bas, sur la dunette du vaisseau amiral, les
princesses nous regardent.

-- Raison de plus, cher ami, pour ne pas prendre un bain ridicule
devant elles.

-- C'est ton dernier mot, Manicamp?

-- Oui.

-- C'est ton dernier mot, de Wardes?

-- Oui.

-- Alors j'irai tout seul.

-- Non pas, dit Raoul, je vais avec toi: il me semble que c'est
chose convenue.

Le fait est que Raoul, libre de toute passion, mesurant le danger
avec sang-froid, voyait le danger imminent; mais il se laissait
entraner volontiers  faire une chose devant laquelle reculait
de Wardes. Le bateau se mettait en route; de Guiche appela le
pilote ctier.

-- Hol de la barque! dit-il, il nous faut deux places!

Et roulant cinq ou dix pistoles dans un morceau de papier, il les
jeta du quai dans le bateau.

-- Il parat que vous n'avez pas peur de l'eau sale, mes jeunes
matres? dit le patron.

-- Nous n'avons peur de rien, rpondit de Guiche.

-- Alors, venez, mes gentilshommes.

Le pilote s'approcha du bord, et l'un aprs l'autre, avec une
lgret pareille, les deux jeunes gens sautrent dans le bateau.

-- Allons, courage, enfants, dit de Guiche; il y a encore vingt
pistoles dans cette bourse, et si nous atteignons le vaisseau
amiral, elles sont  vous.

Aussitt les rameurs se courbrent sur leurs rames, et la barque
bondit sur la cime des flots.

Tout le monde avait pris intrt  ce dpart si hasard; la
population du Havre se pressait sur les jetes: il n'y avait pas
un regard qui ne ft pour la barque.

Parfois, la frle embarcation demeurait un instant comme suspendue
aux crtes cumeuses, puis tout  coup elle glissait au fond d'un
abme mugissant, et semblait tre prcipite. Nanmoins, aprs une
heure de lutte, elle arriva dans les eaux du vaisseau amiral, dont
se dtachaient dj deux embarcations destines  venir  son
aide.

Sur le gaillard d'arrire du vaisseau amiral, abrites par un dais
de velours et d'hermine que soutenaient de puissantes attaches,
Madame Henriette douairire et la jeune Madame, ayant auprs
d'elles l'amiral comte de Norfolk, regardaient avec terreur cette
barque tantt enleve au ciel, tantt engloutie jusqu'aux enfers,
contre la voile sombre de laquelle brillaient, comme deux
lumineuses apparitions, les deux nobles figures des deux
gentilshommes franais.

L'quipage, appuy sur les bastingages et grimp dans les haubans,
applaudissait  la bravoure de ces deux intrpides,  l'adresse du
pilote et  la force des matelots.

Un hourra de triomphe accueillit leur arrive  bord. Le comte de
Norfolk, beau jeune homme de vingt-six  vingt-huit ans, s'avana
au-devant d'eux.

De Guiche et Bragelonne montrent lestement l'escalier de tribord,
et conduits par le comte de Norfolk, qui reprit sa place auprs
d'elles, ils vinrent saluer les princesses.

Le respect, et surtout une certaine crainte dont il ne se rendait
pas compte, avaient empch jusque-l le comte de Guiche de
regarder attentivement la jeune Madame.

Celle-ci, au contraire, l'avait distingu tout d'abord et avait
demand  sa mre:

-- N'est-ce point Monsieur que nous apercevons sur cette barque?

Madame Henriette, qui connaissait Monsieur mieux que sa fille,
avait souri  cette erreur de son amour-propre et avait rpondu:

-- Non, c'est M. de Guiche, son favori, voil tout.

 cette rponse, la princesse avait t force de contenir
l'instinctive bienveillance provoque par l'audace du comte. Ce
fut au moment o la princesse faisait cette question que
de Guiche, osant enfin lever les yeux sur elle, put comparer
l'original au portrait.

Lorsqu'il vit ce visage ple, ces yeux anims, ces adorables
cheveux chtains, cette bouche frmissante et ce geste si
minemment royal qui semblait remercier et encourager tout  la
fois, il fut saisi d'une telle motion, que, sans Raoul, qui lui
prta son bras, il et chancel.

Le regard tonn de son ami, le geste bienveillant de la reine,
rappelrent de Guiche  lui.

En peu de mots, il expliqua sa mission, dit comment il tait
l'envoy de Monsieur, et salua, selon leur rang et les avances
qu'ils lui firent, l'amiral et les diffrents seigneurs anglais
qui se groupaient autour des princesses.

Raoul fut prsent  son tour et gracieusement accueilli; tout le
monde savait la part que le comte de La Fre avait prise  la
restauration du roi Charles II; en outre, c'tait encore le comte
qui avait t charg de la ngociation du mariage qui ramenait en
France la petite-fille de Henri IV.

Raoul parlait parfaitement anglais; il se constitua l'interprte
de son ami prs des jeunes seigneurs anglais auxquels notre langue
n'tait point familire.

En ce moment parut un jeune homme d'une beaut remarquable et
d'une splendide richesse de costume et d'armes. Il s'approcha des
princesses, qui causaient avec le comte de Norfolk, et d'une voix
qui dguisait mal son impatience:

-- Allons, mesdames, dit-il, il faut descendre  terre.

 cette invitation, la jeune Madame se leva et elle allait
accepter la main que le jeune homme lui tendait avec une vivacit
pleine d'expressions diverses, lorsque l'amiral s'avana entre la
jeune Madame et le nouveau venu.

-- Un moment, s'il vous plat, milord de Buckingham, dit-il; le
dbarquement n'est point possible  cette heure pour des femmes.
La mer est trop grosse; mais, vers quatre heures, il est probable
que le vent tombera; on ne dbarquera donc que ce soir.

-- Permettez, milord, dit Buckingham avec une irritation qu'il ne
chercha point mme  dguiser. Vous retenez ces dames et vous n'en
avez pas le droit. De ces dames, l'une appartient, hlas!  la
France, et, vous le voyez, la France la rclame par la voix de ses
ambassadeurs.

Et, de la main, il montra de Guiche et Raoul, qu'il saluait en
mme temps.

-- Je ne suppose pas, rpondit l'amiral, qu'il entre dans les
intentions de ces messieurs d'exposer la vie des princesses?

-- Milord, ces messieurs sont bien venus malgr le vent;
permettez-moi de croire que le danger ne sera pas plus grand pour
ces dames, qui s'en iront avec le vent.

-- Ces messieurs sont fort braves, dit l'amiral. Vous avez vu que
beaucoup taient sur le port et n'ont point os les suivre. En
outre, le dsir qu'ils avaient de prsenter le plus tt possible
leurs hommages  Madame et  son illustre mre les a ports 
affronter la mer, fort mauvaise aujourd'hui, mme pour des marins.
Mais ces messieurs, que je prsenterai pour exemple  mon tat-
major, ne doivent pas en tre un pour ces dames.

Un regard drob de Madame surprit la rougeur qui couvrait les
joues du comte. Ce regard chappa  Buckingham. Il n'avait d'yeux
que pour surveiller Norfolk. Il tait videmment jaloux de
l'amiral, et semblait brler du dsir d'arracher les princesses 
ce sol mouvant des vaisseaux sur lequel l'amiral tait roi.

-- Au reste, reprit Buckingham, j'en appelle  Madame elle-mme.

-- Et moi, milord, rpondit l'amiral, j'en appelle  ma conscience
et  ma responsabilit. J'ai promis de rendre saine et sauve
Madame  la France, je tiendrai ma promesse.

-- Mais, cependant, monsieur...

-- Milord, permettez-moi de vous rappeler que je commande seul
ici.

-- Milord, savez-vous ce que vous dites? rpondit avec hauteur
Buckingham.

-- Parfaitement, et je le rpte: Je commande seul ici, milord, et
tout m'obit: la mer, le vent, les navires et les hommes.

Cette parole tait grande et noblement prononce.

Raoul en observa l'effet sur Buckingham. Celui-ci frissonna par
tout le corps et s'appuya  l'un des soutiens de la tente pour ne
pas tomber; ses yeux s'injectrent de sang, et la main dont il ne
se soutenait point se porta sur la garde de son pe.

-- Milord, dit la reine, permettez-moi de vous dire que je suis en
tout point de l'avis du comte de Norfolk; puis le temps, au lieu
de se couvrir de vapeur comme il le fait en ce moment, ft-il
parfaitement pur et favorable, nous devons bien quelques heures 
l'officier qui nous a conduites si heureusement et avec des soins
si empresss jusqu'en vue des ctes de France, o il doit nous
quitter.

Buckingham, au lieu de rpondre, consulta le regard de Madame.

Madame,  demi cache sous les courtines de velours et d'or qui
l'abritaient, n'coutait rien de ce dbat, occupe qu'elle tait 
regarder le comte de Guiche qui s'entretenait avec Raoul.

Ce fut un nouveau coup pour Buckingham, qui crut dcouvrir dans le
regard de Madame Henriette un sentiment plus profond que celui de
la curiosit.

Il se retira tout chancelant et alla heurter le grand mt.

-- M. de Buckingham n'a pas le pied marin, dit en franais la
reine mre; voil sans doute pourquoi il dsire si fort toucher la
terre ferme.

Le jeune homme entendit ces mots, plit, laissa tomber ses mains
avec dcouragement  ses cts, et se retira confondant dans un
soupir ses anciennes amours et ses haines nouvelles. Cependant
l'amiral, sans se proccuper autrement de cette mauvaise humeur de
Buckingham, fit passer les princesses dans sa chambre de poupe, o
le dner avait t servi avec une magnificence digne de tous les
convives.

L'amiral prit place  droite de Madame et mit le comte de Guiche 
sa gauche.

C'tait la place qu'occupait d'ordinaire Buckingham.

Aussi, lorsqu'il entra dans la salle  manger, fut-ce une douleur
pour lui que de se voir relguer par l'tiquette, cette autre
reine  qui il devait le respect,  un rang infrieur  celui
qu'il avait tenu jusque-l. De son ct, de Guiche, plus ple
encore peut-tre de son bonheur que son rival ne l'tait de sa
colre, s'assit en tressaillant prs de la princesse, dont la robe
de soie, en effleurant son corps, faisait passer dans tout son
tre des frissons d'une volupt jusqu'alors inconnue.

Aprs le repas, Buckingham s'lana pour donner la main  Madame.
Mais ce fut au tour de de Guiche de faire la leon au duc.

-- Milord, dit-il, soyez assez bon,  partir de ce moment, pour ne
plus vous interposer entre Son Altesse Royale Madame et moi. 
partir de ce moment, en effet, Son Altesse Royale appartient  la
France, et c'est la main de Monsieur, frre du roi, qui touche la
main de la princesse quand Son Altesse Royale me fait l'honneur de
me toucher la main.

Et, en prononant ces paroles, il prsenta lui-mme sa main  la
jeune Madame avec une timidit si visible et en mme temps une
noblesse si courageuse, que les Anglais firent entendre un murmure
d'admiration, tandis que Buckingham laissait chapper un soupir de
douleur.

Raoul aimait; Raoul comprit tout.

Il attacha sur son ami un de ces regards profonds que l'ami seul
ou la mre tendent comme protecteur ou comme surveillant sur
l'enfant ou sur l'ami qui s'gare.

Vers deux heures, enfin, le soleil parut, le vent tomba, la mer
devint unie comme une large nappe de cristal, la brume, qui
couvrait les ctes, se dchira comme un voile qui s'envole en
lambeaux. Alors les riants coteaux de la France apparurent avec
leurs mille maisons blanches, se dtachant, ou sur le vert des
arbres, ou sur le bleu du ciel.


Chapitre LXXXV -- Les tentes


L'amiral, comme nous l'avons vu, avait pris le parti de ne plus
faire attention aux yeux menaants et aux emportements convulsifs
de Buckingham. En effet, depuis le dpart d'Angleterre, il devait
s'y tre tout doucement habitu. De Guiche n'avait point encore
remarqu en aucune faon cette animosit que le jeune lord
paraissait avoir contre lui; mais il ne se sentait, d'instinct,
aucune sympathie pour le favori de Charles II. La reine mre, avec
une exprience plus grande et un sens plus froid, dominait toute
la situation, et, comme elle en comprenait le danger, elle
s'apprtait  en trancher le noeud lorsque le moment en serait
venu. Ce moment arriva. Le calme tait rtabli partout, except
dans le coeur de Buckingham, et celui-ci, dans son impatience,
rptait  demi-voix  la jeune princesse:

-- Madame, Madame, au nom du Ciel, rendons-nous  terre, je vous
en supplie! Ne voyez-vous pas que ce fat de comte de Norfolk me
fait mourir avec ses soins et ses adorations pour vous?

Henriette entendit ces paroles; elle sourit et, sans se retourner,
donnant seulement  sa voix cette inflexion de doux reproche et de
langoureuse impertinence avec lesquels la coquetterie sait donner
un acquiescement tout en ayant l'air de formuler une dfense:

-- Mon cher lord, murmura-t-elle, je vous ai dj dit que vous
tiez fou.

Aucun de ces dtails, nous l'avons dj dit, n'chappait  Raoul;
il avait entendu la prire de Buckingham, la rponse de la
princesse; il avait vu Buckingham faire un pas en arrire  cette
rponse, pousser un soupir et passer la main sur son front; et
n'ayant de voile ni sur les yeux, ni autour du coeur, il
comprenait tout et frmissait en apprciant l'tat des choses et
des esprits.

Enfin l'amiral, avec une lenteur tudie, donna les derniers
ordres pour le dpart des canots.

Buckingham accueillit ces ordres avec de tels transports, qu'un
tranger et pu croire que le jeune homme avait le cerveau
troubl.  la voix du comte de Norfolk, une grande barque, toute
pavoise, descendit lentement des flancs du vaisseau amiral: elle
pouvait contenir vingt rameurs et quinze passagers.

Des tapis de velours, des housses brodes aux armes d'Angleterre,
des guirlandes de fleurs, car en ce temps on cultivait assez
volontiers la parabole au milieu des alliances politiques,
formaient le principal ornement de cette barque vraiment royale.

 peine la barque tait-elle  flot,  peine les rameurs avaient-
ils dress leurs avirons, attendant, comme des soldats au port
d'arme, l'embarquement de la princesse, que Buckingham courut 
l'escalier pour prendre sa place dans le canot.

Mais la reine l'arrta.

-- Milord, dit-elle, il ne convient pas que vous laissiez aller ma
fille et moi  terre sans que les logements soient prpars d'une
faon certaine. Je vous prie donc, milord, de nous devancer au
Havre et de veiller  ce que tout soit en ordre  notre arrive.

Ce fut un nouveau coup pour le duc, coup d'autant plus terrible
qu'il tait inattendu.

Il balbutia, rougit, mais ne put rpondre. Il avait cru pouvoir se
tenir prs de Madame pendant le trajet, et savourer ainsi jusqu'au
dernier des moments qui lui taient donns par la fortune. Mais
l'ordre tait exprs.

L'amiral, qui l'avait entendu, s'cria aussitt:

-- Le petit canot  la mer!

L'ordre fut excut avec cette rapidit particulire aux
manoeuvres des btiments de guerre.

Buckingham, dsol, adressa un regard de dsespoir  la princesse,
un regard de supplication  la reine, un regard de colre 
l'amiral. La princesse fit semblant de ne pas le voir.

La reine dtourna la tte.

L'amiral se mit  rire.

Buckingham,  ce rire, fut tout prt  s'lancer sur Norfolk.

La reine mre se leva.

-- Partez, monsieur, dit-elle avec autorit.

Le jeune duc s'arrta. Mais regardant autour de lui et tentant un
dernier effort:

-- Et vous, messieurs, demanda-t-il tout suffoqu par tant
d'motions diverses, vous, monsieur de Guiche; vous, monsieur de
Bragelonne, ne m'accompagnez-vous point?

De Guiche s'inclina.

-- Je suis, ainsi que M. de Bragelonne, aux ordres de la reine,
dit-il; ce qu'elle nous commandera de faire, nous le ferons.

Et il regarda la jeune princesse, qui baissa les yeux.

-- Pardon, monsieur de Buckingham, dit la reine, mais M. de Guiche
reprsente ici Monsieur; c'est lui qui doit nous faire les
honneurs de la France, comme vous nous avez fait les honneurs de
l'Angleterre; il ne peut donc se dispenser de nous accompagner;
nous devons bien, d'ailleurs, cette lgre faveur au courage qu'il
a eu de nous venir trouver par ce mauvais temps.

Buckingham ouvrit la bouche comme pour rpondre; mais, soit qu'il
ne trouvt point de pense ou point de mots pour formuler cette
pense, aucun son ne tomba de ses lvres, et, se retournant comme
en dlire, il sauta du btiment dans le canot.

Les rameurs n'eurent que le temps de le retenir et de se retenir
eux-mmes, car le poids et le contrecoup avaient failli faire
chavirer la barque.

-- Dcidment, Milord est fou, dit tout haut l'amiral  Raoul.

-- J'en ai peur pour Milord, rpondit Bragelonne.

Pendant tout le temps que le canot mit  gagner la terre, le duc
ne cessa de couvrir de ses regards le vaisseau amiral, comme
ferait un avare qu'on arracherait  son coffre, une mre qu'on
loignerait de sa fille pour la conduire  la mort. Mais rien ne
rpondit  ses signaux,  ses manifestations,  ses lamentables
attitudes.

Buckingham en fut tellement tourdi, qu'il se laissa tomber sur un
banc, enfona sa main dans ses cheveux, tandis que les matelots
insoucieux faisaient voler le canot sur les vagues. En arrivant,
il tait dans une torpeur telle, que s'il n'et pas rencontr sur
le port le messager auquel il avait fait prendre les devants comme
marchal des logis, il n'et pas su demander son chemin. Une fois
arriv  la maison qui lui tait destine, il s'y enferma comme
Achille dans sa tente.

Cependant le canot qui portait les princesses quittait le bord du
vaisseau amiral au moment mme o Buckingham mettait pied  terre.
Une barque suivait, remplie d'officiers, de courtisans et d'amis
empresss.

Toute la population du Havre, embarque  la hte sur des bateaux
de pche et des barques plates ou sur de longues pniches
normandes, accourut au devant du bateau royal.

Le canon des forts retentissait; le vaisseau amiral et les deux
autres changeaient leurs salves, et des nuages de flammes
s'envolaient des bouches bantes en flocons ouats de fume au-
dessus des flots, puis s'vaporaient dans l'azur du ciel.

La princesse descendit aux degrs du quai. Une musique joyeuse
l'attendait  terre et accompagnait chacun de ses pas.

Tandis que, s'avanant dans le centre de la ville, elle foulait de
son pied dlicat les riches tapisseries et les jonches de fleurs,
de Guiche et Raoul, se drobant du milieu des Anglais, prenaient
leur chemin par la ville et s'avanaient rapidement vers l'endroit
dsign pour la rsidence de Madame.

-- Htons-nous, disait Raoul  de Guiche, car, du caractre que je
lui connais, ce Buckingham nous fera quelque malheur en voyant le
rsultat de notre dlibration d'hier.

-- Oh! dit le comte, nous avons l de Wardes, qui est la fermet
en personne, et Manicamp, qui est la douceur mme.

De Guiche n'en fit pas moins diligence, et, cinq minutes aprs,
ils taient en vue de l'Htel de Ville.

Ce qui les frappa d'abord, c'tait une grande quantit de gens
assembls sur la place.

-- Bon! dit de Guiche, il parat que nos logements sont
construits.

En effet, devant l'htel, sur la place mme, s'levaient huit
tentes de la plus grande lgance, surmontes des pavillons de
France et d'Angleterre unis.

L'Htel de Ville tait entour par des tentes comme d'une ceinture
bigarre; dix pages et douze chevau-lgers donns pour escorte aux
ambassadeurs montaient la garde devant ces tentes. Le spectacle
tait curieux, trange; il avait quelque chose de ferique. Ces
habitations improvises avaient t construites dans la nuit.
Revtues au-dedans et au-dehors des plus riches toffes que
de Guiche avait pu se procurer au Havre, elles encerclaient
entirement l'Htel de Ville, c'est--dire la demeure de la jeune
princesse; elles taient runies les unes aux autres par de
simples cbles de soie, tendus et gards par des sentinelles, de
sorte que le plan de Buckingham se trouvait compltement renvers,
si ce plan avait t rellement de garder pour lui et ses Anglais
les abords de l'Htel de Ville.

Le seul passage qui donnt accs aux degrs de l'difice, et qui
ne ft point ferm par cette barricade soyeuse, tait gard par
deux tentes pareilles  deux pavillons, et dont les portes
s'ouvraient aux deux cts de cette entre.

Ces deux tentes taient celles de de Guiche et de Raoul, et en
leur absence devaient toujours tre occupes: celle de de Guiche,
par de Wardes; celle de Raoul par Manicamp.

Tout autour de ces deux tentes et des six autres, une centaine
d'officiers, de gentilshommes et de pages reluisaient de soie et
d'or, bourdonnant comme des abeilles autour de leur ruche.

Tout cela, l'pe  la hanche, tait prt  obir  un signe de
de Guiche ou de Bragelonne, les deux chefs de l'ambassade. Au
moment mme o les deux jeunes gens apparaissaient  l'extrmit
d'une rue aboutissant sur la place, ils aperurent, traversant
cette mme place au galop de son cheval, un jeune gentilhomme
d'une merveilleuse lgance. Il fendait la foule des curieux, et,
 la vue de ces btisses improvises, il poussa un cri de colre
et de dsespoir. C'tait Buckingham, Buckingham sorti de sa
stupeur pour revtir un blouissant costume et pour venir attendre
Madame et la reine  l'Htel de Ville.

Mais  l'entre des tentes on lui barra le passage, et force lui
fut de s'arrter.

Buckingham, exaspr, leva son fouet; deux officiers lui saisirent
le bras.

Des deux gardiens, un seul tait l. De Wardes, mont dans
l'intrieur de l'Htel de Ville, transmettait quelques ordres
donns par de Guiche.

Au bruit que faisait Buckingham, Manicamp, couch paresseusement
sur les coussins d'une des deux tentes d'entre, se souleva avec
sa nonchalance ordinaire, et s'apercevant que le bruit continuait,
apparut sous les rideaux.

-- Qu'est-ce, dit-il avec douceur, et qui donc mne tout ce grand
bruit?

Le hasard fit qu'au moment o il commenait  parler, le silence
venait de renatre, et bien que son accent ft doux et modr,
tout le monde entendit sa question. Buckingham se retourna,
regarda ce grand corps maigre et ce visage indolent.

Probablement la personne de notre gentilhomme, vtu d'ailleurs
assez simplement, comme nous l'avons dit, ne lui inspira pas grand
respect, car il rpondit ddaigneusement:

-- Qui tes-vous, monsieur?

Manicamp s'appuya au bras d'un norme chevau-lger, droit comme un
pilier de cathdrale, et rpondit du mme ton tranquille:

-- Et vous, monsieur?

-- Moi, je suis milord duc de Buckingham. J'ai lou toutes les
maisons qui entourent l'Htel de Ville, o j'ai affaire; or,
puisque ces maisons sont loues, elles sont  moi, et puisque je
les ai loues pour avoir le passage libre  l'Htel de Ville, vous
n'avez pas le droit de me fermer ce passage.

-- Mais, monsieur, qui vous empche de passer? demanda Manicamp.

-- Mais vos sentinelles.

-- Parce que vous voulez passer  cheval, monsieur, et que la
consigne est de ne laisser passer que les pitons.

-- Nul n'a le droit de donner de consigne ici, except moi, dit
Buckingham.

-- Comment cela, monsieur? demanda Manicamp avec sa voix douce.
Faites-moi la grce de m'expliquer cette nigme.

-- Parce que, comme je vous l'ai dit, j'ai lou toutes les maisons
de la place.

-- Nous le savons bien, puisqu'il ne nous est rest que la place
elle-mme.

-- Vous vous trompez, monsieur, la place est  moi comme les
maisons.

-- Oh! pardon, monsieur, vous faites erreur. On dit chez nous le
pav du roi; donc, la place est au roi; donc, puisque nous sommes
les ambassadeurs du roi, la place est  nous.

-- Monsieur, je vous ai dj demand qui vous tiez! s'cria
Buckingham exaspr du sang-froid de son interlocuteur.

-- On m'appelle Manicamp, rpondit le jeune homme d'une voix
olienne, tant elle tait harmonieuse et suave.

Buckingham haussa les paules.

-- Bref, dit-il, quand j'ai lou les maisons qui entourent l'Htel
de Ville, la place tait libre; ces baraques obstruent ma vue,
tez ces baraques!

Un sourd et menaant murmure courut dans la foule des auditeurs.
De Guiche arrivait en ce moment; il carta cette foule qui le
sparait de Buckingham, et, suivi de Raoul, il arriva d'un ct,
tandis que de Wardes arrivait de l'autre.

-- Pardon, milord, dit-il; mais si vous avez quelque rclamation 
faire, ayez l'obligeance de la faire  moi, attendu que c'est moi
qui ai donn les plans de cette construction.

-- En outre, je vous ferai observer, monsieur, que le mot baraque
se prend en mauvaise part, ajouta gracieusement Manicamp.

-- Vous disiez donc, monsieur? continua de Guiche.

-- Je disais, monsieur le comte, reprit Buckingham avec un accent
de colre encore sensible, quoiqu'il ft tempr par la prsence
d'un gal, je disais qu'il est impossible que ces tentes demeurent
o elles sont.

-- Impossible, fit de Guiche, et pourquoi?

-- Parce qu'elles me gnent.

De Guiche laissa chapper un mouvement d'impatience, mais un coup
d'oeil froid de Raoul le retint.

-- Elles doivent moins vous gner, monsieur, que cet abus de la
priorit que vous vous tes permis.

-- Un abus!

-- Mais sans doute. Vous envoyez ici un messager qui loue, en
votre nom, toute la ville du Havre, sans s'inquiter des Franais
qui doivent venir au-devant de Madame. C'est peu fraternel,
monsieur le duc, pour le reprsentant d'une nation amie.

-- La terre est au premier occupant, dit Buckingham.

-- Pas en France, monsieur.

-- Et pourquoi pas en France?

-- Parce que c'est le pays de la politesse.

-- Qu'est-ce  dire? s'cria Buckingham d'une faon si emporte,
que les assistants se reculrent, s'attendant  une collision
immdiate.

-- C'est--dire, monsieur, rpondit de Guiche en plissant, que
j'ai fait construire ce logement pour moi et mes amis, comme
l'asile des ambassadeurs de France, comme le seul abri que votre
exigence nous ait laiss dans la ville, et que dans ce logement
j'habiterai, moi et les miens,  moins qu'une volont plus
puissante et surtout plus souveraine que la vtre ne me renvoie.

-- C'est--dire ne nous dboute, comme on dit au palais, dit
doucement Manicamp.

-- J'en connais un, monsieur, qui sera tel, je l'espre, que vous
le dsirez, dit Buckingham en mettant la main  la garde de son
pe.

En ce moment, et comme la desse Discorde allait, enflammant les
esprits, tourner toutes les pes contre des poitrines humaines,
Raoul posa doucement sa main sur l'paule de Buckingham.

-- Un mot, milord, dit-il.

-- Mon droit! mon droit d'abord! s'cria le fougueux jeune homme.

-- C'est justement sur ce point que je vais avoir l'honneur de
vous entretenir, dit Raoul.

-- Soit, mais pas de longs discours, monsieur.

-- Une seule question; vous voyez qu'on ne peut pas tre plus
bref.

-- Parlez, j'coute.

-- Est-ce vous ou M. le duc d'Orlans qui allez pouser la petite-
fille du roi Henri IV?

-- Plat-il? demanda Buckingham en se reculant tout effar.

-- Rpondez-moi, je vous prie, monsieur, insista tranquillement
Raoul.

-- Votre intention est-elle de me railler, monsieur? demanda
Buckingham.

-- C'est toujours rpondre, monsieur, et cela me suffit. Donc,
vous l'avouez, ce n'est pas vous qui allez pouser la princesse
d'Angleterre.

-- Vous le savez bien, monsieur, ce me semble.

-- Pardon, mais c'est que, d'aprs votre conduite, la chose
n'tait plus claire.

-- Voyons, au fait, que prtendez-vous dire, monsieur?

Raoul se rapprocha du duc.

-- Vous avez, dit-il en baissant la voix, des fureurs qui
ressemblent  des jalousies; savez-vous cela, milord? or, ces
jalousies,  propos d'une femme, ne vont point  quiconque n'est
ni son amant, ni son poux;  bien plus forte raison, je suis sr
que vous comprendrez cela, milord, quand cette femme est une
princesse.

-- Monsieur, s'cria Buckingham, insultez-vous Madame Henriette?

-- C'est vous, rpondit froidement Bragelonne, c'est vous qui
l'insultez, milord, prenez-y garde. Tout  l'heure, sur le
vaisseau amiral, vous avez pouss  bout la reine et lass la
patience de l'amiral. Je vous observais, milord, et vous ai cru
fou d'abord; mais depuis j'ai devin le caractre rel de cette
folie.

-- Monsieur!

-- Attendez, car j'ajouterai un mot. J'espre tre le seul parmi
les Franais qui l'ait devin.

-- Mais, savez-vous, monsieur, dit Buckingham frissonnant de
colre et d'inquitude  la fois, savez-vous que vous tenez l un
langage qui mrite rpression?

-- Pesez vos paroles, milord, dit Raoul avec hauteur; je ne suis
pas d'un sang dont les vivacits se laissent rprimer; tandis
qu'au contraire, vous, vous tes d'une race dont les passions sont
suspectes aux bons Franais; je vous le rpte donc pour la
seconde fois, prenez garde, milord.

--  quoi, s'il vous plat? Me menaceriez-vous?

-- Je suis le fils du comte de La Fre, monsieur de Buckingham, et
je ne menace jamais, parce que je frappe d'abord. Ainsi,
entendons-nous bien, la menace que je vous fais, la voici...

Buckingham serra les poings; mais Raoul continua comme s'il ne
s'apercevait de rien.

-- Au premier mot hors des biensances que vous vous permettrez
envers Son Altesse Royale. Oh! soyez patient, monsieur de
Buckingham; je le suis bien moi.

-- Vous?

-- Sans doute. Tant que Madame a t sur le sol anglais, je me
suis tu; mais,  prsent qu'elle a touch au sol de la France,
maintenant que nous l'avons reue au nom du prince,  la premire
insulte que, dans votre trange attachement, vous commettrez
envers la maison royale de France, j'ai deux partis  prendre: ou
je dclare devant tous la folie dont vous tes affect en ce
moment, et je vous fais renvoyer honteusement en Angleterre; ou,
si vous le prfrez, je vous donne du poignard dans la gorge en
pleine assemble. Au reste, ce second moyen me parat le plus
convenable, et je crois que je m'y tiendrai.

Buckingham tait devenu plus ple que le flot de dentelle
d'Angleterre qui entourait son cou.

-- Monsieur de Bragelonne, dit-il, est-ce bien un gentilhomme qui
parle?

-- Oui; seulement, ce gentilhomme parle  un fou. Gurissez,
milord, et il vous tiendra un autre langage.

-- Oh! mais, monsieur de Bragelonne, murmura le duc d'une voix
trangle et en portant la main  son cou, vous voyez bien que je
me meurs!

-- Si la chose arrivait en ce moment, monsieur, dit Raoul avec son
inaltrable sang-froid, je regarderais en vrit cela comme un
grand bonheur, car cet vnement prviendrait toutes sortes de
mauvais propos sur votre compte et sur celui des personnes
illustres que votre dvouement compromet si follement.

-- Oh! vous avez raison, vous avez raison, dit le jeune homme
perdu; oui, oui, mourir! oui, mieux vaut mourir que souffrir ce
que je souffre en ce moment.

Et il porta la main sur un charmant poignard au manche tout garni
de pierreries qu'il tira  moiti de sa poitrine.

Raoul lui repoussa la main.

-- Prenez garde, monsieur, dit-il; si vous ne vous tuez pas, vous
faites un acte ridicule, si vous vous tuez, vous tachez de sang la
robe nuptiale de la princesse d'Angleterre.

Buckingham demeura une minute haletant. Pendant cette minute, on
vit ses lvres trembler, ses joues frmir, ses yeux vaciller,
comme dans le dlire.

Puis, tout  coup:

-- Monsieur de Bragelonne, dit-il, je ne connais pas un plus noble
esprit que vous; vous tes le digne fils du plus parfait
gentilhomme que l'on connaisse. Habitez vos tentes!

Et il jeta ses deux bras autour du cou de Raoul. Toute
l'assistance merveille de ce mouvement auquel on ne pouvait
gure attendre, vu les trpignements de l'un des adversaires et la
rude insistance de l'autre, l'assemble se mit  battre des mains,
et mille vivats, mille applaudissements joyeux s'lancrent vers
le ciel. De Guiche embrassa  son tour Buckingham, un peu 
contrecoeur, mais enfin il l'embrassa.

Ce fut le signal: Anglais et Franais, qui, jusque-l, s'taient
regards avec inquitude, fraternisrent  l'instant mme. Sur ces
entrefaites arriva le cortge des princesses, qui, sans
Bragelonne, eussent trouv deux armes aux prises et du sang sur
les fleurs.

Tout se remit  l'aspect des bannires.


Chapitre LXXXVI -- La nuit


La concorde tait revenue s'asseoir au milieu des tentes.

Anglais et Franais rivalisaient de galanterie auprs des
illustres voyageuses et de politesse entre eux.

Les Anglais envoyrent aux Franais des fleurs dont ils avaient
fait provision pour fter l'arrive de la jeune princesse; les
Franais invitrent les Anglais  un souper qu'ils devaient donner
le lendemain. Madame recueillit donc sur son passage d'unanimes
flicitations. Elle apparaissait comme une reine,  cause du
respect de tous; comme une idole,  cause de l'adoration de
quelques-uns. La reine mre fit aux Franais l'accueil le plus
affectueux. La France tait son pays,  elle, et elle avait t
trop malheureuse en Angleterre pour que l'Angleterre lui pt faire
oublier la France. Elle apprenait donc  sa fille, par son propre
amour, l'amour du pays o toutes deux avaient trouv
l'hospitalit, et o elles allaient trouver la fortune d'un
brillant avenir.

Lorsque l'entre fut faite et les spectateurs un peu dissmins,
lorsqu'on n'entendit plus que de loin les fanfares et le
bruissement de la foule, lorsque la nuit tomba, enveloppant de ses
voiles toils la mer, le port, la ville et la campagne encore
mue de ce grand vnement, de Guiche rentra dans sa tente, et
s'assit sur un large escabeau, avec une telle expression de
douleur, que Bragelonne le suivit du regard jusqu' ce qu'il l'et
entendu soupirer; alors il s'approcha. Le comte tait renvers en
arrire, l'paule appuye  la paroi de la tente, le front dans
ses mains, la poitrine haletante et le genou inquiet.

-- Tu souffres, ami? lui demanda Raoul.

-- Cruellement.

-- Du corps, n'est-ce pas?

-- Du corps, oui.

-- La journe a t fatigante, en effet, continua le jeune homme,
les yeux fixs sur celui qu'il interrogeait.

-- Oui, et le sommeil me rafrachirait.

-- Veux-tu que je te laisse?

-- Non, j'ai  te parler.

-- Je ne te laisserai parler qu'aprs avoir interrog, moi-mme,
de Guiche.

-- Interroge.

-- Mais sois franc.

-- Comme toujours.

-- Sais-tu pourquoi Buckingham tait si furieux?

-- Je m'en doute.

-- Il aime Madame, n'est-ce pas?

-- Du moins on en jurerait,  le voir.

-- Eh bien! il n'en est rien.

-- Oh! cette fois, tu te trompes, Raoul, et j'ai bien lu sa peine
dans ses yeux, dans son geste, dans toute sa vie depuis ce matin.

-- Tu es pote, mon cher comte, et partout tu vois de la posie.

-- Je vois surtout l'amour.

-- O il n'est pas.

-- O il est.

-- Voyons, de Guiche, tu crois ne pas te tromper?

-- Oh! j'en suis sr! s'cria vivement le comte.

-- Dis-moi, comte, demanda Raoul avec un profond regard, qui te
rend si clairvoyant?

-- Mais, rpondit de Guiche en hsitant, l'amour-propre.

-- L'amour-propre! c'est un mot bien long, de Guiche.

-- Que veux-tu dire?

-- Je veux dire, mon ami, que d'ordinaire tu es moins triste que
ce soir.

-- La fatigue.

-- La fatigue?

-- Oui.

-- coute, cher ami, nous avons fait campagne ensemble, nous nous
sommes vus  cheval pendant dix-huit heures; trois chevaux,
crass de lassitude ou mourant de faim, tombaient sous nous, que
nous riions encore. Ce n'est point la fatigue qui te rend triste,
comte.

-- Alors, c'est la contrarit.

-- Quelle contrarit?

-- Celle de ce soir.

-- La folie de lord Buckingham?

-- Eh! sans doute; n'est-il point fcheux, pour nous Franais
reprsentant notre matre, de voir un Anglais courtiser notre
future matresse, la seconde dame du royaume?

-- Oui, tu as raison; mais je crois que lord Buckingham n'est pas
dangereux.

-- Non, mais il est importun. En arrivant ici, n'a-t-il pas failli
tout troubler entre les Anglais et nous, et sans toi, sans ta
prudence si admirable et ta fermet si trange, nous tirions
l'pe en pleine ville.

-- Il a chang, tu vois.

-- Oui, certes; mais de l mme vient ma stupfaction. Tu lui as
parl bas; que lui as-tu dit? Tu crois qu'il l'aime; tu le dis,
une passion ne cde pas avec cette facilit; il n'est donc pas
amoureux d'elle!

Et de Guiche pronona lui-mme ces derniers mots avec une telle
expression, que Raoul leva la tte.

Le noble visage du jeune homme exprimait un mcontentement facile
 lire.

-- Ce que je lui ai dit, comte, rpondit Raoul, je vais le rpter
 toi. coute bien, le voici: Monsieur, vous regardez d'un air
d'envie, d'un air de convoitise injurieuse, la soeur de votre
prince, laquelle ne vous est pas fiance, laquelle n'est pas,
laquelle ne peut pas tre votre matresse; vous faites donc
affront  ceux qui, comme nous, viennent chercher une jeune fille
pour la conduire  son poux.

-- Tu lui as dit cela? demanda de Guiche en rougissant.

-- En propres termes; j'ai mme t plus loin.

De Guiche fit un mouvement.

-- Je lui ai dit: De quel oeil nous regarderiez-vous, si vous
aperceviez parmi nous un homme assez insens, assez dloyal, pour
concevoir d'autres sentiments que le plus pur respect  l'gard
d'une princesse destine  notre matre?

Ces paroles taient tellement  l'adresse de de Guiche, que
de Guiche plit, et, saisi d'un tremblement subit, ne put tendre
que machinalement une main vers Raoul, tandis que de l'autre il se
couvrait les yeux et le front.

-- Mais, continua Raoul sans s'arrter  cette dmonstration de
son ami, Dieu merci! les Franais, que l'on proclame lgers,
indiscrets, inconsidrs, savent appliquer un jugement sain et une
saine morale  l'examen des questions de haute convenance. Or,
ai-je ajout, sachez, monsieur de Buckingham, que nous autres,
gentilshommes de France, nous servons nos rois en leur sacrifiant
nos passions aussi bien que notre fortune et notre vie; et quand,
par hasard, le dmon nous suggre une de ces mauvaises penses qui
incendient le coeur, nous teignons cette flamme, ft-ce en
l'arrosant de notre sang. De cette faon, nous sauvons trois
honneurs  la fois: celui de notre pays, celui de notre matre et
le ntre. Voil, monsieur de Buckingham, comme nous agissons;
voil comment tout homme de coeur doit agir. Et voil, mon cher
de Guiche, continua Raoul, comment j'ai parl  M. de Buckingham;
aussi s'est-il rendu sans rsistance  mes raisons.

De Guiche, courb jusqu'alors sous la parole de Raoul, se
redressa, les yeux fiers et la main fivreuse, il saisit la main
de Raoul; les pommettes de ses joues, aprs avoir t froides
comme la glace, taient de flamme.

-- Et tu as bien parl, dit-il d'une voix trangle; et tu es un
brave ami, Raoul, merci; maintenant, je t'en supplie, laisse-moi
seul.

-- Tu le veux?

-- Oui, j'ai besoin de repos. Beaucoup de choses ont branl
aujourd'hui ma tte et mon coeur; demain, quand tu reviendras, je
ne serai plus le mme homme.

-- Et bien! soit, je te laisse, dit Raoul en se retirant.

Le comte fit un pas vers son ami, et l'treignit cordialement
entre ses bras.

Mais, dans cette treinte amicale, Raoul put distinguer le
frissonnement d'une grande passion combattue.

La nuit tait frache, toile, splendide; aprs la tempte, la
chaleur du soleil avait ramen partout la vie, la joie et la
scurit. Il s'tait form au ciel quelques nuages longs et
effils dont la blancheur azure promettait une srie de beaux
jours temprs par une brise de l'est. Sur la place de l'htel, de
grandes ombres coupes de larges rayons lumineux formaient comme
une gigantesque mosaque aux dalles noires et blanches. Bientt
tout s'endormit dans la ville; il resta une faible lumire dans
l'appartement de Madame, qui donnait sur la place, et cette douce
clart de la lampe affaiblie semblait une image de ce calme
sommeil d'une jeune fille, dont la vie  peine se manifeste, 
peine est sensible, et dont la flamme se tempre aussi quand le
corps est endormi. Bragelonne sortit de sa tente avec la dmarche
lente et mesure de l'homme curieux de voir et jaloux de n'tre
point vu. Alors, abrit derrire les rideaux pais, embrassant
toute la place d'un seul coup d'oeil, il vit, au bout d'un
instant, les rideaux de la tente de de Guiche s'entrouvrir et
s'agiter.

Derrire les rideaux se dessinait l'ombre de de Guiche, dont les
yeux brillaient dans l'obscurit, attachs ardemment sur le salon
de Madame, illumin doucement par la lumire intrieure de
l'appartement.

Cette douce lueur qui colorait les vitres tait l'toile du comte.
On voyait monter jusqu' ses yeux l'aspiration de son me tout
entire. Raoul, perdu dans l'ombre, devinait toutes les penses
passionnes qui tablissaient entre la tente du jeune ambassadeur
et le balcon de la princesse un lien mystrieux et magique de
sympathie; lien form par des penses empreintes d'une telle
volont, d'une telle obsession, qu'elles sollicitaient
certainement les rves amoureux  descendre sur cette couche
parfume que le comte dvorait avec les yeux de l'me.

Mais de Guiche et Raoul n'taient pas les seuls qui veillassent.
La fentre d'une des maisons de la place tait ouverte; c'tait la
fentre d'une maison habite par Buckingham.

Sur la lumire qui jaillissait hors de cette dernire fentre se
dtachait en vigueur la silhouette du duc, qui, mollement appuy
sur la traverse sculpte et garnie de velours, envoyait au balcon
de Madame ses voeux et les folles visions de son amour.

Bragelonne ne put s'empcher de sourire.

-- Voil un pauvre coeur bien assig, dit-il en songeant 
Madame.

Puis, faisant un retour compatissant vers Monsieur:

-- Et voil un pauvre mari bien menac, ajouta-t-il; bien lui est
d'tre un grand prince et d'avoir une arme pour garder son bien.

Bragelonne pia pendant quelque temps le mange des deux
soupirants, couta le ronflement sonore, incivil, de Manicamp, qui
ronflait avec autant de fiert que s'il et eu son habit bleu au
lieu d'avoir son habit violet, se tourna vers la brise qui
apportait  lui le chant lointain d'un rossignol; puis, aprs
avoir fait sa provision de mlancolie, autre maladie nocturne, il
rentra se coucher en songeant, pour son propre compte, que peut-
tre quatre ou six yeux tout aussi ardents que ceux de de Guiche
ou de Buckingham couvaient son idole  lui dans le chteau de
Blois.

-- Et ce n'est pas une bien solide garnison que Mlle de Montalais,
dit-il tout bas en soupirant tout haut.


Chapitre LXXXVII -- Du Havre  Paris


Le lendemain, les ftes eurent lieu avec toute la pompe et toute
l'allgresse que les ressources de la ville et la disposition des
esprits pouvaient donner.

Pendant les dernires heures passes au Havre, le dpart avait t
prpar.

Madame, aprs avoir fait ses adieux  la flotte anglaise et salu
une dernire fois la patrie en saluant son pavillon, monta en
carrosse au milieu d'une brillante escorte.

De Guiche esprait que le duc de Buckingham retournerait avec
l'amiral en Angleterre; mais Buckingham parvint  prouver  la
reine que ce serait une inconvenance de laisser arriver Madame
presque abandonne  Paris.

Ce point une fois arrt, que Buckingham accompagnerait Madame, le
jeune duc se choisit une cour de gentilshommes et d'officiers
destins  lui faire cortge  lui-mme; en sorte que ce fut une
arme qui s'achemina vers Paris, semant l'or et jetant les
dmonstrations brillantes au milieu des villes et des villages
qu'elle traversait.

Le temps tait beau. La France tait belle  voir, surtout de
cette route que traversait le cortge. Le printemps jetait ses
fleurs et ses feuillages embaums sur les pas de cette jeunesse.
Toute la Normandie, aux vgtations plantureuses, aux horizons
bleus, aux fleuves argents, se prsentait comme un paradis pour
la nouvelle soeur du roi. Ce n'tait que ftes et enivrements sur
la route. De Guiche et Buckingham oubliaient tout: de Guiche pour
rprimer les nouvelles tentatives de l'Anglais, Buckingham pour
rveiller dans le coeur de la princesse un souvenir plus vif de la
patrie  laquelle se rattachait la mmoire des jours heureux.

Mais, hlas! le pauvre duc pouvait s'apercevoir que l'image de sa
chre Angleterre s'effaait de jour en jour dans l'esprit de
Madame,  mesure que s'y imprimait plus profondment l'amour de la
France. En effet, il pouvait s'apercevoir que tous ces petits
soins n'veillaient aucune reconnaissance, et il avait beau
cheminer avec grce sur l'un des plus fougueux coursiers du
Yorkshire, ce n'tait que par hasard et accidentellement que les
yeux de la princesse tombaient sur lui.

En vain essayait-il, pour fixer sur lui un de ses regards gars
dans l'espace ou arrts ailleurs, de faire produire  la nature
animale tout ce qu'elle peut runir de force, de vigueur, de
colre et d'adresse: en vain, surexcitant le cheval aux narines de
feu, le lanait-il, au risque de se briser mille fois contre les
arbres ou de rouler dans les fosss, pardessus les barrires et
sur la dclivit des rapides collines, Madame, attire par le
bruit, tournait un moment la tte, puis, souriant lgrement,
revenait  ses gardiens fidles, Raoul et de Guiche, qui
chevauchaient tranquillement aux portires de son carrosse.

Alors Buckingham se sentait en proie  toutes les tortures de la
jalousie; une douleur inconnue, inoue, brlante, se glissait dans
ses veines et allait assiger son coeur; alors, pour prouver qu'il
comprenait sa folie, et qu'il voulait racheter par la plus humble
soumission ses torts d'tourderie, il domptait son cheval et le
forait, tout ruisselant de sueur, tout blanchi d'une cume
paisse,  ronger son frein prs du carrosse, dans la foule des
courtisans.

Quelquefois il obtenait pour rcompense un mot de Madame, et
encore ce mot lui semblait-il un reproche.

-- Bien! monsieur de Buckingham, disait-elle, vous voil
raisonnable.

Ou un mot de Raoul.

-- Vous tuez votre cheval, monsieur de Buckingham.

Et Buckingham coutait patiemment Raoul, car il sentait
instinctivement, sans qu'aucune preuve lui en et t donne, que
Raoul tait le modrateur des sentiments de de Guiche, et que,
sans Raoul, dj quelque folle dmarche, soit du comte, soit de
lui, Buckingham, et amen une rupture, un clat, un exil peut-
tre. Depuis la fameuse conversation que les deux jeunes gens
avaient eue dans les tentes du Havre, et dans laquelle Raoul avait
fait sentir au duc l'inconvenance de ses manifestations,
Buckingham tait comme malgr lui attir vers Raoul.

Souvent il engageait la conversation avec lui, et presque toujours
c'tait pour lui parler ou de son pre, ou de d'Artagnan, leur ami
commun, dont Buckingham tait presque aussi enthousiaste que
Raoul. Raoul affectait principalement de ramener l'entretien sur
ce sujet devant de Wardes, qui pendant tout le voyage avait t
bless de la supriorit de Bragelonne, et surtout de son
influence sur l'esprit de de Guiche. De Wardes avait cet oeil fin
et inquisiteur qui distingue toute mauvaise nature; il avait
remarqu sur-le-champ la tristesse de de Guiche et ses aspirations
amoureuses vers la princesse.

Au lieu de traiter le sujet avec la rserve de Raoul, au lieu de
mnager dignement comme ce dernier les convenances et les devoirs,
de Wardes attaquait avec rsolution chez le comte cette corde
toujours sonore de l'audace juvnile et de l'orgueil goste. Or,
il arriva qu'un soir, pendant une halte  Mantes, de Guiche et
de Wardes causant ensemble appuys  une barrire, Buckingham et
Raoul causant de leur ct en se promenant, Manicamp faisant sa
cour aux princesses, qui dj le traitaient sans consquence 
cause de la souplesse de son esprit, de la bonhomie civile de ses
manires et de son caractre conciliant:

-- Avoue, dit de Wardes au comte, que te voil bien malade et que
ton pdagogue ne te gurit pas.

-- Je ne te comprends pas, dit le comte.

-- C'est facile cependant: tu dessches d'amour.

-- Folie, de Wardes, folie!

-- Ce serait folie, oui, j'en conviens, si Madame tait
indiffrente  ton martyr; mais elle le remarque  un tel point
qu'elle se compromet, et je tremble qu'en arrivant  Paris ton
pdagogue, M. de Bragelonne, ne vous dnonce tous les deux.

-- De Wardes! de Wardes! encore une attaque  Bragelonne!

-- Allons, trve d'enfantillage, reprit  demi-voix le mauvais
gnie du comte; tu sais aussi bien que moi tout ce que je veux
dire; tu vois bien, d'ailleurs, que le regard de la princesse
s'adoucit en te parlant; tu comprends au son de sa voix qu'elle se
plat  entendre la tienne; tu sens qu'elle entend les vers que tu
lui rcites, et tu ne nieras point que chaque matin elle ne te
dise qu'elle a mal dormi?

-- C'est vrai, de Wardes, c'est vrai; mais  quoi bon me dire tout
cela?

-- N'est-il pas important de voir clairement les choses?

-- Non quand les choses qu'on voit peuvent vous rendre fou.

Et il se retourna avec inquitude du ct de la princesse, comme
si, tout en repoussant les insinuations de de Wardes, il et voulu
en chercher la confirmation dans ses yeux.

-- Tiens! tiens! dit de Wardes, regarde, elle t'appelle, entends-
tu? Allons, profite de l'occasion, le pdagogue n'est pas l.

De Guiche n'y put tenir; une attraction invincible l'attirait vers
la princesse.

De Wardes le regarda en souriant.

-- Vous vous trompez, monsieur, dit tout  coup Raoul en enjambant
la barrire o, un instant auparavant, s'adossaient les deux
causeurs; le pdagogue est l et il vous coute.

De Wardes,  la voix de Raoul qu'il reconnut sans avoir besoin de
le regarder, tira son pe  demi.

-- Rentrez votre pe, dit Raoul; vous savez bien que, pendant le
voyage que nous accomplissons, toute dmonstration de ce genre
serait inutile. Rentrez votre pe, mais aussi rentrez votre
langue. Pourquoi mettez-vous dans le coeur de celui que vous
nommez votre ami tout le fiel qui ronge le vtre?  moi, vous
voulez faire har un honnte homme, ami de mon pre et des miens!
Au comte, vous voulez faire aimer une femme destine  votre
matre! En vrit, monsieur, vous seriez un tratre et un lche 
mes yeux, si, bien plus justement, je ne vous regardais comme un
fou.

-- Monsieur, s'cria de Wardes exaspr, je ne m'tais donc pas
tromp en vous appelant un pdagogue! Ce ton que vous affectez,
cette forme dont vous faites la vtre, est celle d'un jsuite
fouetteur et non celle d'un gentilhomme Quittez donc, je vous
prie, vis--vis de moi, cette forme et ce ton. Je hais
M. d'Artagnan parce qu'il a commis une lchet envers mon pre.

-- Vous mentez, monsieur, dit froidement Raoul.

-- Oh! s'cria de Wardes, vous me donnez un dmenti, monsieur?

-- Pourquoi pas, si ce que vous dites est faux?

-- Vous me donnez un dmenti et vous ne mettez pas l'pe  la
main?

-- Monsieur, je me suis promis  moi-mme de ne vous tuer que
lorsque nous aurons remis Madame  son poux.

-- Me tuer? oh! votre poigne de verges ne tue point ainsi,
monsieur le pdant.

-- Non, rpliqua froidement Raoul, mais l'pe de M. d'Artagnan
tue; et non seulement j'ai cette pe, monsieur, mais c'est lui
qui m'a appris  m'en servir, et c'est avec cette pe, monsieur,
que je vengerai, en temps utile, son nom outrag par vous.

-- Monsieur, monsieur! s'cria de Wardes, prenez garde! Si vous ne
me rendez pas raison sur-le-champ, tous les moyens me seront bons
pour me venger!

-- Oh! Oh! monsieur! fit Buckingham en apparaissant tout  coup
sur le thtre de la scne, voil une menace qui frise
l'assassinat, et qui, par consquent, est d'assez mauvais got
pour un gentilhomme.

-- Vous dites, monsieur le duc? dit de Wardes en se retournant.

-- Je dis que vous venez de prononcer des paroles qui sonnent mal
 mes oreilles anglaises.

-- Eh bien! monsieur, si ce que vous dites est vrai, s'cria
de Wardes exaspr, tant mieux! je trouverai au moins en vous un
homme qui ne me glissera pas entre les doigts. Prenez donc mes
paroles comme vous l'entendez.

-- Je les prends comme il faut, monsieur, rpondit Buckingham avec
ce ton hautain qui lui tait particulier et qui donnait, mme dans
la conversation ordinaire, le ton de dfi  ce qu'il disait;
M. de Bragelonne est mon ami, vous insultez M. de Bragelonne, vous
me rendrez raison de cette insulte.

De Wardes jeta un regard sur Bragelonne, qui, fidle  son rle,
demeurait calme et froid, mme devant le dfi du duc.

-- Et d'abord, il parat que je n'insulte pas M. de Bragelonne,
puisque M. de Bragelonne, qui a une pe au ct, ne se regarde
pas comme insult.

-- Mais, enfin, vous insultez quelqu'un?

-- Oui, j'insulte M. d'Artagnan, reprit de Wardes, qui avait
remarqu que ce nom tait le seul aiguillon avec lequel il pt
veiller la colre de Raoul.

-- Alors, dit Buckingham, c'est autre chose.

-- N'est-ce pas? dit de Wardes. C'est donc aux amis de
M. d'Artagnan de le dfendre.

-- Je suis tout  fait de votre avis, monsieur, rpondit
l'Anglais, qui avait retrouv tout son flegme; pour
M. de Bragelonne offens, je ne pouvais, raisonnablement, prendre
le parti de M. de Bragelonne, puisqu'il est l; mais ds qu'il est
question de M. d'Artagnan...

-- Vous me laissez la place, n'est-ce pas, monsieur? dit
de Wardes.

-- Non pas, au contraire, je dgaine, dit Buckingham en tirant son
pe du fourreau, car si M. d'Artagnan a offens monsieur votre
pre, il a rendu ou, du moins, il a tent de rendre un grand
service au mien.

De Wardes fit un mouvement de stupeur.

-- M. d'Artagnan, poursuivit Buckingham, est le plus galant
gentilhomme que je connaisse. Je serai donc enchant, lui ayant
des obligations personnelles, de vous les payer,  vous, d'un coup
d'pe.

Et, en mme temps, Buckingham tira gracieusement son pe, salua
Raoul et se mit en garde.

De Wardes fit un pas pour croiser le fer.

-- L! l! messieurs, dit Raoul en s'avanant et en posant  son
tour son pe nue entre les combattants, tout cela ne vaut pas la
peine qu'on s'gorge presque aux yeux de la princesse.
M. de Wardes dit du mal de M. d'Artagnan, mais il ne connat mme
pas M. d'Artagnan.

-- Oh! oh! fit de Wardes en grinant des dents et en abaissant la
pointe de son pe sur le bout de sa botte; vous dites que moi, je
ne connais pas M. d'Artagnan?

-- Eh! non, vous ne le connaissez pas, reprit froidement Raoul, et
mme vous ignorez o il est.

-- Moi! j'ignore o il est?

-- Sans doute, il faut bien que cela soit ainsi, puisque vous
cherchez,  son propos, querelle  des trangers, au lieu d'aller
trouver M. d'Artagnan o il est.

De Wardes plit.

-- Eh bien! je vais vous le dire, moi, monsieur, o il est,
continua Raoul; M. d'Artagnan est  Paris; il loge au Louvre quand
il est de service, rue des Lombards quand il ne l'est pas;
M. d'Artagnan est parfaitement trouvable  l'un ou l'autre de ces
deux domiciles; donc, ayant tous les griefs que vous avez contre
lui, vous n'tes point un galant homme en ne l'allant point
qurir, pour qu'il vous donne la satisfaction que vous semblez
demander  tout le monde, except  lui.

De Wardes essuya son front ruisselant de sueur.

-- Fi! monsieur de Wardes, continua Raoul, il ne sied point d'tre
ainsi ferrailleur quand nous avons des dits contre les duels.
Songez-y: le roi nous en voudrait de notre dsobissance, surtout
dans un pareil moment, et le roi aurait raison.

-- Excuses! murmura de Wardes, prtextes!

-- Allons donc, reprit Raoul, vous dites l des billeveses, mon
cher monsieur de Wardes; vous savez bien que M. le duc de
Buckingham est un galant homme qui a tir l'pe dix fois et qui
se battra bien onze. Il porte un nom qui oblige, que diable! Quant
 moi, n'est-ce pas? vous savez bien que je me bats aussi. Je me
suis battu  Lens,  Blneau, aux Dunes, en avant des canonniers,
 cent pas en avant de la ligne, tandis que vous, par parenthse,
vous tiez  cent pas en arrire. Il est vrai que l-bas il y
avait beaucoup trop de monde pour que l'on vt votre bravoure,
c'est pourquoi vous la cachiez; mais ici ce serait un spectacle,
un scandale, vous voulez faire parler de vous, n'importe de quelle
faon. Eh bien! ne comptez pas sur moi, monsieur de Wardes, pour
vous aider dans ce projet, je ne vous donnerai pas ce plaisir.

-- Ceci est plein de raison, dit Buckingham en rengainant son
pe, et je vous demande pardon, monsieur de Bragelonne, de m'tre
laiss entraner  un premier mouvement.

Mais, au contraire, de Wardes furieux fit un bond en avant, et
l'pe haute, menaant Raoul, qui n'eut que le temps d'arriver 
une parade de quarte.

-- Eh! monsieur, dit tranquillement Bragelonne, prenez donc garde,
vous allez m'borgner.

-- Mais vous ne voulez pas vous battre! s'cria M. de Wardes.

-- Non, pas pour le moment; mais voil ce que je vous promets
aussitt notre arrive  Paris: je vous mnerai  M. d'Artagnan,
auquel vous conterez les griefs que vous pourrez avoir contre lui.
M. d'Artagnan demandera au roi la permission de vous allonger un
coup d'pe, le roi la lui accordera, et, le coup d'pe reu, eh
bien! mon cher monsieur de Wardes, vous considrerez d'un oeil
plus calme les prceptes de l'vangile qui commandent l'oubli des
injures.

-- Ah! s'cria de Wardes furieux de ce sang-froid, on voit bien
que vous tes  moiti btard, monsieur de Bragelonne!

Raoul devint ple comme le col de sa chemise; son oeil lana un
clair qui fit reculer de Wardes.

Buckingham lui-mme en fut bloui, et se jeta entre les deux
adversaires, qu'il s'attendait  voir se prcipiter l'un sur
l'autre. De Wardes avait rserv cette injure pour la dernire; il
serrait convulsivement son pe et attendait le choc.

-- Vous avez raison, monsieur, dit Raoul en faisant un violent
effort sur lui-mme, je ne connais que le nom de mon pre; mais je
sais trop combien M. le comte de La Fre est homme de bien et
d'honneur pour craindre un seul instant, comme vous semblez le
dire, qu'il y ait une tache sur ma naissance. Cette ignorance o
je suis du nom de ma mre est donc seulement pour moi un malheur
et non un opprobre. Or, vous manquez de loyaut, monsieur; vous
manquez de courtoisie en me reprochant un malheur. N'importe,
l'insulte existe, et, cette fois, je me tiens pour insult! Donc,
c'est chose convenue: aprs avoir vid votre querelle avec
M. d'Artagnan, vous aurez affaire  moi, s'il vous plat.

-- Oh! oh! rpondit de Wardes avec un sourire amer, j'admire votre
prudence, monsieur; tout  l'heure vous me promettiez un coup
d'pe de M. d'Artagnan, et c'est aprs ce coup d'pe, dj reu
par moi, que vous m'offrez le vtre.

-- Ne vous inquitez point, rpondit Raoul avec une sourde colre;
M. d'Artagnan est un habile homme en fait d'armes et je lui
demanderai cette grce qu'il fasse pour vous ce qu'il a fait pour
monsieur votre pre, c'est--dire qu'il ne vous tue pas tout 
fait, afin qu'il me laisse le plaisir, quand vous serez guri, de
vous tuer srieusement, car vous tes un mchant coeur, monsieur
de Wardes, et l'on ne saurait, en vrit, prendre trop de
prcautions contre vous.

-- Monsieur, j'en prendrai contre vous-mme, dit de Wardes, soyez
tranquille.

-- Monsieur, fit Buckingham, permettez-moi de traduire vos paroles
par un conseil que je vais donner  M. de Bragelonne: monsieur de
Bragelonne, portez une cuirasse.

De Wardes serra les poings.

-- Ah! je comprends, dit-il, ces messieurs attendent le moment o
ils auront pris cette prcaution pour se mesurer contre moi.

-- Allons! monsieur, dit Raoul, puisque vous le voulez absolument,
finissons-en.

Et il fit un pas vers de Wardes en tendant son pe.

-- Que faites-vous? demanda Buckingham.

-- Soyez tranquille, dit Raoul, ce ne sera pas long.

De Wardes tomba en garde: les fers se croisrent. De Wardes
s'lana avec une telle prcipitation sur Raoul, qu'au premier
froissement du fer, il fut vident pour Buckingham que Raoul
mnageait son adversaire.

Buckingham recula d'un pas et regarda la lutte. Raoul tait calme
comme s'il et jou avec un fleuret, au lieu de jouer avec une
pe; il dgagea son arme engage jusqu' la poigne en faisant un
pas de retraite, para avec des contres les trois ou quatre coups
que lui porta de Wardes; puis, sur une menace en quarte basse que
de Wardes para par le cercle, il lia l'pe et l'envoya  vingt
pas de l'autre ct de la barrire.

Puis, comme de Wardes demeurait dsarm et tourdi, Raoul remit
son pe au fourreau, le saisit au collet et  la ceinture et le
jeta de l'autre ct de la barrire, frmissant et hurlant de
rage.

-- Au revoir! au revoir! murmura de Wardes en se relevant et en
ramassant son pe.

-- Eh! pardieu! dit Raoul, je ne vous rpte pas autre chose
depuis une heure.

Puis, se retournant vers Buckingham:

-- Duc, dit-il, pas un mot de tout cela, je vous en supplie; je
suis honteux d'en tre venu  cette extrmit, mais la colre m'a
emport. Je vous en demande pardon, oubliez.

-- Ah! cher vicomte, dit le duc en serrant cette main si rude et
si loyale  la fois, vous me permettrez bien de me souvenir, au
contraire, et de me souvenir de votre salut, cet homme est
dangereux, il vous tuera.

-- Mon pre, rpondit Raoul, a vcu vingt ans sous la menace d'un
ennemi bien plus redoutable, et il n'est pas mort. Je suis d'un
sang que Dieu favorise, monsieur le duc.

-- Votre pre avait de bons amis, vicomte.

-- Oui, soupira Raoul, des amis comme il n'y en a plus.

-- Oh! ne dites point cela, je vous en supplie, au moment o je
vous offre mon amiti.

Et Buckingham ouvrit ses bras  Bragelonne, qui reut avec joie
l'alliance offerte.

-- Dans ma famille, ajouta Buckingham, on meurt pour ceux que l'on
aime, vous savez cela, monsieur de Bragelonne.

-- Oui, duc, je le sais, rpondit Raoul.


Chapitre LXXXVIII -- Ce que le Chevalier de Lorraine pensait de
Madame


Rien ne troubla plus la scurit de la route. Sous un prtexte qui
ne fit pas grand bruit, M. de Wardes s'chappa pour prendre les
devants.

Il emmena Manicamp, dont l'humeur gale et rveuse lui servait de
balance.

Il est  remarquer que les esprits querelleurs et inquiets
trouvent toujours une association  faire avec des caractres doux
et timides, comme si les uns cherchaient dans le contraste un
repos  leur humeur, les autres une dfense pour leur propre
faiblesse.

Buckingham et Bragelonne, initiant de Guiche  leur amiti,
formaient tout le long de la route un concert de louanges en
l'honneur de la princesse.

Seulement Bragelonne avait obtenu que ce concert ft donn par
trios au lieu de procder par solos comme de Guiche et son rival
semblaient en avoir la dangereuse habitude.

Cette mthode d'harmonie plut beaucoup  Madame Henriette, la
reine mre; elle ne fut peut-tre pas autant du got de la jeune
princesse, qui tait coquette comme un dmon, et qui, sans crainte
pour sa voix, cherchait les occasions du pril. Elle avait, en
effet, un de ces coeurs vaillants et tmraires qui se plaisent
dans les extrmes de la dlicatesse et cherchent le fer avec un
certain apptit de la blessure. Aussi ses regards, ses sourires,
ses toilettes, projectiles inpuisables, pleuvaient-ils sur les
trois jeunes gens, les criblaient-ils, et de cet arsenal sans fond
sortaient encore des oeillades, des baisemains et mille autres
dlices qui allaient frir  distance les gentilshommes de
l'escorte, les bourgeois, les officiers des villes que l'on
traversait, les pages, le peuple, les laquais: c'tait un ravage
gnral, une dvastation universelle.

Lorsque Madame arriva  Paris, elle avait fait en chemin cent
mille amoureux, et ramenait  Paris une demi-douzaine de fous et
deux alins.

Raoul seul, devinant toute la sduction de cette femme, et parce
qu'il avait le coeur rempli, n'offrant aucun vide o pt se placer
une flche, Raoul arriva froid et dfiant dans la capitale du
royaume. Parfois, en route, il causait avec la reine d'Angleterre
de ce charme enivrant que laissait Madame autour d'elle, et la
mre, que tant de malheurs et de dceptions laissaient
exprimente, lui rpondait:

-- Henriette devait tre une femme illustre, soit qu'elle ft ne
sur le trne, soit qu'elle ft ne dans l'obscurit; car elle est
femme d'imagination, de caprice et de volont.

De Wardes et Manicamp, claireurs et courriers, avaient annonc
l'arrive de la princesse. Le cortge vit,  Nanterre, apparatre
une brillante escorte de cavaliers et de carrosses.

C'tait Monsieur qui, suivi du chevalier de Lorraine et de ses
favoris, suivis eux-mmes d'une partie de la maison militaire du
roi, venait saluer sa royale fiance.

Ds Saint-Germain, la princesse et sa mre avaient chang le coche
de voyage, un peu lourd, un peu fatigu par la route, contre un
lgant et riche coup tran par six chevaux, harnachs de blanc
et d'or. Dans cette sorte de calche apparaissait, comme sur un
trne sous le parasol de soie brode  longues franges de plumes,
la jeune et belle princesse, dont le visage radieux recevait les
reflets ross si doux  sa peau de nacre.

Monsieur, en arrivant prs du carrosse, fut frapp de cet clat;
il tmoigna son admiration en termes assez explicites pour que le
chevalier de Lorraine hausst les paules dans le groupe des
courtisans, et pour que le comte de Guiche et Buckingham fussent
frapps au coeur. Aprs les civilits faites et le crmonial
accompli, tout le cortge reprit plus lentement la route de Paris.
Les prsentations avaient eu lieu lgrement. M. de Buckingham
avait t dsign  Monsieur avec les autres gentilshommes
anglais. Monsieur n'avait donn  tous qu'une attention assez
lgre. Mais en chemin, comme il vit le duc s'empresser avec la
mme ardeur que d'habitude aux portires de la calche:

-- Quel est ce cavalier? demanda-t-il au chevalier de Lorraine,
son insparable.

-- On l'a prsent tout  l'heure  Votre Altesse, rpliqua le
chevalier de Lorraine; c'est le beau duc de Buckingham.

-- Ah! c'est vrai.

-- Le chevalier de Madame, ajouta le favori avec un tour et un ton
que les seuls envieux peuvent donner aux phrases les plus simples.

-- Comment! que veux-tu dire? rpliqua le prince toujours
chevauchant.

-- J'ai dit le chevalier.

-- Madame a-t-elle donc un chevalier attitr?

-- Dame! il me semble que vous le voyez comme moi; regardez-les
seulement rire, et foltrer, et faire du Cyrus tous les deux.

-- Tous les trois.

-- Comment, tous les trois?

-- Sans doute; tu vois bien que de Guiche en est.

-- Certes!... Oui, je le vois bien... Mais qu'est-ce que cela
prouve?... Que Madame a deux chevaliers au lieu d'un.

-- Tu envenimes tout, vipre.

-- Je n'envenime rien. Ah! monseigneur, que vous avez l'esprit mal
fait! Voil qu'on fait les honneurs du royaume de France  votre
femme et vous n'tes pas content.

Le duc d'Orlans redoutait la verve satirique du chevalier,
lorsqu'il la sentait monte  un certain degr de vigueur. Il
coupa court.

-- La princesse est jolie, dit-il ngligemment comme s'il
s'agissait d'une trangre.

-- Oui, rpliqua sur le mme ton le chevalier.

-- Tu dis ce oui comme un non. Elle a des yeux noirs fort beaux,
ce me semble.

-- Petits.

-- C'est vrai, mais brillants. Elle est d'une taille avantageuse.

-- La taille est un peu gte, monseigneur.

-- Je ne dis pas non. L'air est noble.

-- Mais le visage est maigre.

-- Les dents m'ont paru admirables.

-- On les voit. La bouche est assez grande. Dieu merci!
dcidment, monseigneur, j'avais tort; vous tes plus beau que
votre femme.

-- Et trouves-tu aussi que je sois plus beau que Buckingham? Dis.

-- Oh! oui, et il le sent bien, allez; car, voyez-le, il redouble
de soins prs de Madame pour que vous ne l'effaciez pas.

Monsieur fit un mouvement d'impatience; mais, comme il vit un
sourire de triomphe passer sur les lvres du chevalier, il remit
son cheval au pas.

-- Au fait, dit-il, pourquoi m'occuperais-je plus longtemps de ma
cousine? Est-ce que je ne la connais pas? est-ce que je n'ai pas
t lev avec elle? est-ce que je ne l'ai pas vue tout enfant au
Louvre?

-- Ah! pardon, mon prince, il y a un changement d'opr en elle,
fit le chevalier.  cette poque dont vous parlez, elle tait un
peu moins brillante, et surtout beaucoup moins fire; ce soir
surtout, vous en souvient-il, monseigneur, o le roi ne voulait
pas danser avec elle, parce qu'il la trouvait laide et mal vtue?

Ces mots firent froncer le sourcil au duc d'Orlans. Il tait, en
effet, assez peu flatteur pour lui d'pouser une princesse dont le
roi n'avait pas fait grand cas dans sa jeunesse.

Peut-tre allait-il rpondre, mais en ce moment de Guiche quittait
le carrosse pour se rapprocher du prince. De loin, il avait vu le
prince et le chevalier, et il semblait, l'oreille inquite,
chercher  deviner les paroles qui venaient d'tre changes entre
Monsieur et son favori.

Ce dernier, soit perfidie, soit impudence, ne prit pas la peine de
dissimuler.

-- Comte, dit-il, vous tes de bon got.

-- Merci du compliment, rpondit de Guiche; mais  quel propos me
dites vous cela?

-- Dame! j'en appelle  Son Altesse.

-- Sans doute, dit Monsieur, et Guiche sait bien que je pense
qu'il est parfait cavalier.

-- Ceci pos, je reprends, comte; vous tes auprs de Madame
depuis huit jours, n'est-ce pas?

-- Sans doute, rpondit de Guiche rougissant malgr lui.

-- Et bien! dites-nous franchement ce que vous pensez de sa
personne.

-- De sa personne? reprit de Guiche stupfait.

-- Oui, de sa personne, de son esprit, d'elle, enfin...

tourdi de cette question, de Guiche hsita  rpondre.

-- Allons donc! allons donc, de Guiche! reprit le chevalier en
riant, dis ce que tu penses, sois franc: Monsieur l'ordonne.

-- Oui, oui, sois franc, dit le prince.

De Guiche balbutia quelques mots inintelligibles.

-- Je sais bien que c'est dlicat, reprit Monsieur; mais, enfin,
tu sais qu'on peut tout me dire,  moi. Comment la trouves-tu?

Pour cacher ce qui se passait en lui, de Guiche eut recours  la
seule dfense qui soit au pouvoir de l'homme surpris: il mentit.

-- Je ne trouve Madame, dit-il, ni bien ni mal, mais cependant
mieux que mal.

-- Eh! cher comte, s'cria le chevalier, vous qui aviez fait tant
d'extases et de cris  la vue de son portrait!

De Guiche rougit jusqu'aux oreilles. Heureusement son cheval un
peu vif lui servit, par un cart,  dissimuler cette rougeur.

-- Le portrait!... murmura-t-il en se rapprochant, quel portrait?

Le chevalier ne l'avait pas quitt du regard.

-- Oui, le portrait. La miniature n'tait-elle donc pas
ressemblante?

-- Je ne sais. J'ai oubli ce portrait; il s'est effac de mon
esprit.

-- Il avait fait pourtant sur vous une bien vive impression, dit
le chevalier.

-- C'est possible.

-- A-t-elle de l'esprit, au moins? demanda le duc.

-- Je le crois, monseigneur.

-- Et M. de Buckingham, en a-t-il? dit le chevalier.

-- Je ne sais.

-- Moi, je suis d'avis qu'il en a, rpliqua le chevalier, car il
fait rire Madame, et elle parat prendre beaucoup de plaisir en sa
socit, ce qui n'arrive jamais  une femme d'esprit quand elle se
trouve dans la compagnie d'un sot.

-- Alors c'est qu'il a de l'esprit, dit navement de Guiche, au
secours duquel Raoul arriva soudain, le voyant aux prises avec ce
dangereux interlocuteur, dont il s'empara et qu'il fora ainsi de
changer d'entretien.

L'entre se fit brillante et joyeuse. Le roi, pour fter son
frre, avait ordonn que les choses fussent magnifiquement
traites. Madame et sa mre descendirent au Louvre,  ce Louvre
o, pendant les temps d'exil, elles avaient support si
douloureusement l'obscurit, la misre, les privations. Ce palais
inhospitalier pour la malheureuse fille de Henri IV, ces murs nus,
ces parquets effondrs, ces plafonds tapisss de toiles
d'araignes, ces vastes chemines aux marbres corns, ces tres
froids que l'aumne du Parlement avait  peine rchauffs pour
elles, tout avait chang de face.

Tentures splendides, tapis pais, dalles reluisantes, peintures
fraches aux larges bordures d'or; partout des candlabres, des
glaces, des meubles somptueux; partout des gardes aux fires
tournures, aux panaches flottants, un peuple de valets et de
courtisans dans les antichambres et sur les escaliers.

Dans ces cours o nagure l'herbe poussait encore, comme si cet
ingrat de Mazarin et jug bon de prouver aux Parisiens que la
solitude et le dsordre devaient tre, avec la misre et le
dsespoir, le cortge des monarchies abattues; dans ces cours
immenses, muettes, dsoles, paradaient des cavaliers dont les
chevaux arrachaient aux pavs brillants des milliers d'tincelles.

Des carrosses taient peupls de femmes belles et jeunes, qui
attendaient, pour la saluer au passage, la fille de cette fille de
France qui, durant son veuvage et son exil, n'avait quelquefois
pas trouv un morceau de bois pour son foyer, et un morceau de
pain pour sa table, et que ddaignaient les plus humbles
serviteurs du chteau.

Aussi Madame Henriette rentra-t-elle au Louvre avec le coeur plus
gonfl de douleur et d'amers souvenirs que sa fille, nature
oublieuse et variable, n'y revint avec triomphe et joie.

Elle savait bien que l'accueil brillant s'adressait  l'heureuse
mre d'un roi replac sur le second trne de l'Europe, tandis que
l'accueil mauvais s'adressait  elle, fille de Henri IV, punie
d'avoir t malheureuse.

Aprs que les princesses eurent t installes, aprs qu'elles
eurent pris quelque repos, les hommes, qui s'taient aussi remis
de leurs fatigues, reprirent leurs habitudes et leurs travaux.
Bragelonne commena par aller voir son pre.

Athos tait reparti pour Blois.

Il voulut aller voir M. d'Artagnan.

Mais celui-ci, occup de l'organisation d'une nouvelle maison
militaire du roi, tait devenu introuvable.

Bragelonne se rabattit sur de Guiche.

Mais le comte avait avec ses tailleurs et avec Manicamp des
confrences qui absorbaient sa journe entire. C'tait bien pis
avec le duc de Buckingham. Celui-ci achetait chevaux sur chevaux,
diamants sur diamants. Tout ce que Paris renferme de brodeuses, de
lapidaires, de tailleurs, il l'accaparait.

C'tait entre lui et de Guiche un assaut plus ou moins courtois
pour le succs duquel le duc voulait dpenser un million, tandis
que le marchal de Grammont avait donn soixante mille livres
seulement  de Guiche.

Buckingham riait et dpensait son million. De Guiche soupirait et
se ft arrach les cheveux sans les conseils de de Wardes.

-- Un million! rptait tous les jours de Guiche; j'y succomberai.
Pourquoi M. le marchal ne veut-il pas m'avancer ma part de
succession?

-- Parce que tu la dvorerais, disait Raoul.

-- Eh! que lui importe! Si j'en dois mourir, j'en mourrai. Alors
je n'aurai plus besoin de rien.

-- Mais quelle ncessit de mourir? disait Raoul.

-- Je ne veux pas tre vaincu en lgance par un Anglais.

-- Mon cher comte, dit alors Manicamp, l'lgance n'est pas une
chose coteuse, ce n'est qu'une chose difficile.

-- Oui, mais les choses difficiles cotent fort cher, et je n'ai
que soixante mille livres.

-- Pardieu! dit de Wardes, tu es bien embarrass; dpense autant
que Buckingham; ce n'est que neuf cent quarante mille livres de
diffrence.

-- O les trouver?

-- Fais des dettes.

-- J'en ai dj.

-- Raison de plus.

Ces avis finirent par exciter tellement de Guiche, qu'il fit des
folies quand Buckingham ne faisait que des dpenses.

Le bruit de ces prodigalits panouissait la mine de tous les
marchands de Paris, et de l'htel de Buckingham  l'htel de
Grammont on rvait des merveilles.

Pendant ce temps, Madame se reposait, et Bragelonne crivait 
Mlle de La Vallire.

Quatre lettres s'taient dj chappes de sa plume, et pas une
rponse n'arrivait, lorsque le matin mme de la crmonie du
mariage, qui devait avoir lieu au Palais-Royal, dans la chapelle,
Raoul,  sa toilette, entendit annoncer par son valet:

-- M. de Malicorne.

Que me veut ce Malicorne? pensa Raoul.

-- Faites attendre, dit-il au laquais.

-- C'est un monsieur qui vient de Blois, dit le valet.

-- Ah! faites entrer! s'cria Raoul vivement.

Malicorne entra, beau comme un astre et porteur d'une pe
superbe.

Aprs avoir salu gracieusement:

-- Monsieur de Bragelonne, fit-il, je vous apporte mille civilits
de la part d'une dame.

Raoul rougit.

-- D'une dame, dit-il, d'une dame de Blois?

-- Oui, monsieur, de Mlle de Montalais.

-- Ah! merci, monsieur, je vous reconnais maintenant, dit Raoul.
Et que dsire de moi Mlle de Montalais?

Malicorne tira de sa poche quatre lettres qu'il offrit  Raoul.

-- Mes lettres! est-il possible! dit celui-ci en plissant; mes
lettres encore cachetes!

-- Monsieur, ces lettres n'ont plus trouv  Blois les personnes 
qui vous les destiniez; on vous les retourne.

-- Mademoiselle de La Vallire est partie de Blois? s'cria Raoul.

-- Il y a huit jours.

-- Et o est-elle?

-- Elle doit tre  Paris, monsieur.

-- Mais comment sait-on que ces lettres venaient de moi?

-- Mlle de Montalais a reconnu votre criture et votre cachet, dit
Malicorne.

Raoul rougit et sourit.

-- C'est fort aimable  Mlle Aure, dit-il; elle est toujours bonne
et charmante.

-- Toujours, monsieur.

-- Elle et bien d me donner un renseignement prcis sur
Mlle de La Vallire. Je ne chercherais pas dans cet immense Paris.

Malicorne tira de sa poche un autre paquet.

-- Peut-tre, dit-il, trouverez-vous dans cette lettre ce que vous
souhaitez de savoir.

Raoul rompit prcipitamment le cachet. L'criture tait de Mlle
Aure, et voici ce que renfermait la lettre:

Paris, Palais-Royal, jour de la bndiction nuptiale.

-- Que signifie cela? demanda Raoul  Malicorne; vous le savez,
vous, monsieur?

-- Oui, monsieur le vicomte.

-- De grce, dites-le-moi, alors.

-- Impossible, monsieur.

-- Pourquoi?

-- Parce que Mlle Aure m'a dfendu de le dire.

Raoul regarda ce singulier personnage et resta muet.

-- Au moins, reprit-il, est-ce heureux ou malheureux pour moi?

-- Vous verrez.

-- Vous tes svre dans vos discrtions.

-- Monsieur, une grce.

-- En change de celle que vous ne me faites pas?

-- Prcisment.

-- Parlez!

-- J'ai le plus vif dsir de voir la crmonie et je n'ai pas de
billet d'admission, malgr toutes les dmarches que j'ai faites
pour m'en procurer. Pourriez-vous me faire entrer?

-- Certes.

-- Faites cela pour moi, monsieur le vicomte, je vous en supplie.

-- Je le ferai volontiers, monsieur; accompagnez-moi.

-- Monsieur, je suis votre humble serviteur.

-- Je vous croyais ami de M. de Manicamp?

-- Oui, monsieur. Mais, ce matin, j'ai, en le regardant
s'habiller, fait tomber une bouteille de vernis sur son habit
neuf, et il m'a charg l'pe  la main, si bien que j'ai d
m'enfuir. Voil pourquoi je ne lui ai pas demand de billet. Il
m'et tu.

-- Cela se conoit, dit Raoul. Je connais Manicamp capable de tuer
l'homme assez malheureux pour commettre le crime que vous avez 
vous reprocher  ses yeux, mais je rparerai le mal vis--vis de
vous; j'agrafe mon manteau, et je suis prt  vous servir de guide
et d'introducteur.


Chapitre LXXXIX -- La surprise de mademoiselle de Montalais


Madame fut marie au Palais-Royal, dans la chapelle, devant un
monde de courtisans svrement choisis.

Cependant, malgr la haute faveur qu'indiquait une invitation,
Raoul, fidle  sa promesse, fit entrer Malicorne, dsireux de
jouir de ce curieux coup d'oeil.

Lorsqu'il eut acquitt cet engagement, Raoul se rapprocha de
de Guiche, qui, pour contraste avec ses habits splendides,
montrait un visage tellement boulevers par la douleur, que le duc
de Buckingham seul pouvait lui disputer l'excs de la pleur et de
l'abattement.

-- Prends garde, comte, dit Raoul en s'approchant de son ami et en
s'apprtant  le soutenir au moment o l'archevque bnissait les
deux poux.

En effet, on voyait M. le prince de Cond regardant d'un oeil
curieux ces deux images de la dsolation, debout comme des
cariatides aux deux cts de la nef. Le comte s'observa plus
soigneusement. La crmonie termine, le roi et la reine passrent
dans le grand salon, o ils se firent prsenter Madame et sa
suite.

On observa que le roi, qui avait paru trs merveill  la vue de
sa belle soeur, lui fit les compliments les plus sincres. On
observa que la reine mre, attachant sur Buckingham un regard long
et rveur, se pencha vers Mme de Motteville pour lui dire:

-- Ne trouvez-vous pas qu'il ressemble  son pre?

On observa enfin que Monsieur observait tout le monde et
paraissait assez mcontent.

Aprs la rception des princes et des ambassadeurs, Monsieur
demanda au roi la permission de lui prsenter, ainsi qu' Madame,
les personnes de sa maison nouvelle.

-- Savez-vous, vicomte, demanda tout bas M. le prince  Raoul, si
la maison a t forme par une personne de got, et si nous aurons
quelques visages assez propres?

-- Je l'ignore absolument, monseigneur, rpondit Raoul.

-- Oh! vous jouez l'ignorance.

-- Comment cela, monseigneur?

-- Vous tes l'ami de de Guiche, qui est des amis du prince.

-- C'est vrai, monseigneur: mais la chose ne m'intressant point,
je n'ai fait aucune question  de Guiche, et, de son ct,
de Guiche, n'tant point interrog, ne s'est point ouvert  moi.

-- Mais Manicamp?

-- J'ai vu, il est vrai, M. de Manicamp au Havre et sur la route,
mais j'ai eu soin d'tre aussi peu questionneur vis--vis de lui
que je l'avais t vis--vis de de Guiche. D'ailleurs,
M. de Manicamp sait-il quelque chose de tout cela, lui qui n'est
qu'un personnage secondaire?

-- Eh! mon cher vicomte, d'o sortez-vous? dit le prince; mais ce
sont les personnages secondaires qui, en pareille occasion, ont
toute influence, et la preuve, c'est que presque tout s'est fait
par la prsentation de M. de Manicamp  de Guiche, et de Guiche 
Monsieur.

-- Eh bien! monseigneur, j'ignorais cela compltement, dit Raoul,
et c'est une nouvelle que Votre Altesse me fait l'honneur de
m'apprendre.

-- Je veux bien vous croire, quoique ce soit incroyable, et
d'ailleurs nous n'aurons pas longtemps  attendre: voici
l'escadron volant qui s'avance, comme disait la bonne reine
Catherine. Tudieu! les jolis visages!

Une troupe de jeunes filles s'avanait en effet dans la salle sous
la conduite de Mme de Navailles, et nous devons le dire 
l'honneur de Manicamp, si en effet il avait pris  cette lection
la part que lui accordait le prince de Cond, c'tait un coup
d'oeil fait pour enchanter ceux qui, comme M. le prince, taient
apprciateurs de tous les genres de beaut.

Une jeune femme blonde, qui pouvait avoir vingt  vingt et un ans,
et dont les grands yeux bleus dgageaient en s'ouvrant des flammes
blouissantes, marchait la premire et fut prsente la premire.

-- Mlle de Tonnay-Charente, dit  Monsieur la vieille
Mme de Navailles.

Et Monsieur rpta en saluant Madame:

-- Mlle de Tonnay-Charente.

-- Ah! ah! celle-ci me parat assez agrable, dit M. le prince en
se retournant vers Raoul... Et d'une.

-- En effet, dit Raoul, elle est jolie, quoiqu'elle ait l'air un
peu hautain.

-- Bah! nous connaissons ces airs-l, vicomte; dans trois mois
elle sera apprivoise; mais regardez donc, voici encore une
beaut.

-- Tiens, dit Raoul, et une beaut de ma connaissance mme.

-- Mlle Aure de Montalais, dit Mme de Navailles.

Nom et prnom furent scrupuleusement rpts par Monsieur.

-- Grand Dieu! s'cria Raoul fixant des yeux effars sur la porte
d'entre.

-- Qu'y a-t-il? demanda le prince, et serait-ce Mlle Aure de
Montalais qui vous fait pousser un pareil grand Dieu?

-- Non, monseigneur, non, rpondit Raoul tout ple et tout
tremblant.

-- Alors si ce n'est Mlle Aure de Montalais, c'est cette charmante
blonde qui la suit. De jolis yeux, ma foi! un peu maigre, mais
beaucoup de charme.

-- Mlle de La Baume Le Blanc de La Vallire, dit Mme de Navailles.

 ce nom retentissant jusqu'au fond du coeur de Raoul, un nuage
monta de sa poitrine  ses yeux.

De sorte qu'il ne vit plus rien et n'entendit plus rien; de sorte
que M. le prince, ne trouvant plus en lui qu'un cho muet  ses
railleries, s'en alla voir de plus prs les belles jeunes filles
que son premier coup d'oeil avait dj dtailles.

-- Louise ici! Louise demoiselle d'honneur de Madame! murmurait
Raoul.

Et ses yeux, qui ne suffisaient pas  convaincre sa raison,
erraient de Louise  Montalais.

Au reste, cette dernire s'tait dj dfaite de sa timidit
d'emprunt, timidit qui ne devait lui servir qu'au moment de la
prsentation et pour les rvrences.

Mlle de Montalais, de son petit coin  elle, regardait avec assez
d'assurance tous les assistants, et, ayant retrouv Raoul, elle
s'amusait de l'tonnement profond o sa prsence et celle de son
amie avaient jet le pauvre amoureux.

Cet oeil mutin, malicieux, railleur, que Raoul voulait viter, et
qu'il revenait interroger sans cesse, mettait Raoul au supplice.
Quant  Louise, soit timidit naturelle, soit toute autre raison
dont Raoul ne pouvait se rendre compte, elle tenait constamment
les yeux baisss, et, intimide? blouie, la respiration brve,
elle se retirait le plus qu'elle pouvait  l'cart, impassible
mme aux coups de coude de Montalais.

Tout cela tait pour Raoul une vritable nigme dont le pauvre
vicomte et donn bien des choses pour savoir le mot. Mais nul
n'tait l pour le lui donner, pas mme Malicorne, qui, un peu
inquiet de se trouver avec tant de gentilshommes, et assez effar
des regards railleurs de Montalais, avait dcrit un cercle, et peu
 peu s'tait all placer  quelques pas de M. le prince, derrire
le groupe des filles d'honneur, presque  la porte de la voix de
Mlle Aure, plante autour de laquelle, humble satellite, il
semblait graviter forcment. En revenant  lui, Raoul crut
reconnatre  sa gauche des voix connues.

C'tait, en effet, de Wardes, de Guiche et le chevalier de
Lorraine qui causaient ensemble.

Il est vrai qu'ils causaient si bas, qu' peine si l'on entendait
le souffle de leurs paroles dans la vaste salle.

Parler ainsi de sa place, du haut de sa taille, sans se pencher,
sans regarder son interlocuteur, c'tait un talent dont les
nouveaux venus ne pouvaient atteindre du premier coup la
sublimit. Aussi fallait-il une longue tude  ces causeries, qui,
sans regards, sans ondulation de tte, semblaient la conversation
d'un groupe de statues.

En effet, aux grands cercles du roi et des reines, tandis que
Leurs Majests parlaient et que tous paraissaient les couter dans
un religieux silence, il se tenait bon nombre de ces silencieux
colloques dans lesquels l'adulation n'tait point la note
dominante.

Mais Raoul tait un de ces habiles dans cette tude toute
d'tiquette, et, au mouvement des lvres, il et pu souvent
deviner le sens des paroles.

-- Qu'est-ce que cette Montalais? demandait de Wardes. Qu'est-ce
que cette La Vallire? Qu'est-ce que cette province qui nous
arrive?

-- La Montalais, dit le chevalier de Lorraine, je la connais:
c'est une bonne fille qui amusera la cour. La Vallire, c'est une
charmante boiteuse.

-- Peuh! dit de Wardes.

-- N'en faites pas fi, de Wardes; il y a sur les boiteuses des
axiomes latins trs ingnieux et surtout fort caractristiques.

-- Messieurs, messieurs, dit de Guiche en regardant Raoul avec
inquitude, un peu de mesure, je vous prie.

Mais l'inquitude du comte, en apparence du moins, tait
inopportune.

Raoul avait gard la contenance la plus ferme et la plus
indiffrente, quoiqu'il n'et pas perdu un mot de ce qui venait de
se dire. Il semblait tenir registre des insolences et des liberts
des deux provocateurs pour rgler avec eux son compte 
l'occasion.

De Wardes devina sans doute cette pense et continua:

-- Quels sont les amants de ces demoiselles?

-- De la Montalais? fit le chevalier.

-- Oui, de la Montalais d'abord.

-- Eh bien! vous? moi, de Guiche, qui voudra, pardieu!

-- Et de l'autre?

-- De Mlle de La Vallire?

-- Oui.

-- Prenez garde, messieurs, s'cria de Guiche pour couper court 
la rponse du chevalier; prenez garde, Madame nous coute.

Raoul enfonait sa main jusqu'au poignet dans son justaucorps et
ravageait sa poitrine et ses dentelles.

Mais justement cet acharnement qu'il voyait se dresser contre de
pauvres femmes lui fit prendre une rsolution srieuse.

Cette pauvre Louise, se dit-il  lui-mme, n'est venue ici que
dans un but honorable et sous une honorable protection; mais il
faut que je connaisse ce but; il faut que je sache qui la
protge.

Et, imitant la manoeuvre de Malicorne, il se dirigea vers le
groupe des filles d'honneur.

Bientt la prsentation fut termine. Le roi, qui n'avait cess de
regarder et d'admirer Madame, sortit alors de la salle de
rception avec les deux reines.

Le chevalier de Lorraine reprit sa place  ct de Monsieur, et,
tout en l'accompagnant, il lui glissa dans l'oreille quelques
gouttes de ce poison qu'il avait amass depuis une heure, en
regardant de nouveaux visages et en souponnant quelques coeurs
d'tre heureux. Le roi, en sortant, avait entran derrire lui
une partie des assistants; mais ceux qui, parmi les courtisans,
faisaient profession d'indpendance ou de galanterie, commencrent
 s'approcher des dames. M. le prince complimenta Mlle de Tonnay-
Charente. Buckingham fit la cour  Mme de Chalais et  Mme de La
Fayette, que dj Madame avait distingues et qu'elle aimait.
Quant au comte de Guiche, abandonnant Monsieur depuis qu'il
pouvait se rapprocher seul de Madame, il s'entretenait vivement
avec Mme de Valentinois, sa soeur, et Mlles de Crquy et de
Chtillon.

Au milieu de tous ces intrts politiques ou amoureux, Malicorne
voulait s'emparer de Montalais, mais celle-ci aimait bien mieux
causer avec Raoul, ne ft-ce que pour jouir de toutes ses
questions et de toutes ses surprises.

Raoul tait all droit  Mlle de La Vallire, et l'avait salue
avec le plus profond respect.

Ce que voyant, Louise rougit et balbutia; mais Montalais
s'empressa de venir  son secours.

-- Eh bien! dit-elle, nous voil, monsieur le vicomte.

-- Je vous vois bien, dit en souriant Raoul, et c'est justement
sur votre prsence que je viens vous demander une petite
explication.

Malicorne s'approcha avec son plus charmant sourire.

-- loignez-vous donc, monsieur Malicorne, dit Montalais. En
vrit, vous tes fort indiscret.

Malicorne se pina les lvres et fit deux pas en arrire sans dire
un seul mot.

Seulement, son sourire changea d'expression, et, d'ouvert qu'il
tait, devint railleur.

-- Vous voulez une explication, monsieur Raoul? demanda Montalais.

-- Certainement, la chose en vaut bien la peine, il me semble;
Mlle de la Vallire fille d'honneur de Madame!

-- Pourquoi ne serait-elle pas fille d'honneur aussi bien que moi?
demanda Montalais.

-- Recevez mes compliments, mesdemoiselles, dit Raoul, qui crut
s'apercevoir qu'on ne voulait pas lui rpondre directement.

-- Vous dites cela d'un air fort complimenteur, monsieur le
vicomte.

-- Moi?

-- Dame? j'en appelle  Louise.

-- M. de Bragelonne pense peut-tre que la place est au-dessus de
ma condition, dit Louise en balbutiant.

-- Oh! non pas, mademoiselle, rpliqua vivement Raoul; vous savez
trs bien que tel n'est pas mon sentiment; je ne m'tonnerais pas
que vous occupassiez la place d'une reine,  plus forte raison
celle-ci. La seule chose dont je m'tonne, c'est de l'avoir appris
aujourd'hui seulement et par accident.

-- Ah! c'est vrai, rpondit Montalais avec son tourderie
ordinaire. Tu ne comprends rien  cela, et, en effet, tu n'y dois
rien comprendre. M. de Bragelonne t'avait crit quatre lettres,
mais ta mre seule tait reste  Blois; il fallait viter que ces
lettres ne tombassent entre ses mains; je les ai interceptes et
renvoyes  M. Raoul, de sorte qu'il te croyait  Blois quand tu
tais  Paris, et ne savait pas surtout que tu fusses monte en
dignit.

-- Eh quoi! tu n'avais pas fait prvenir M. Raoul comme je t'en
avais prie? s'cria Louise.

-- Bon! pour qu'il fit de l'austrit, pour qu'il pronont des
maximes, pour qu'il dft ce que nous avions eu tant de peine 
faire? Ah! non certes.

-- Je suis donc bien svre? demanda Raoul.

-- D'ailleurs, fit Montalais, cela me convenait ainsi. Je partais
pour Paris, vous n'tiez pas l, Louise pleurait  chaudes larmes;
interprtez cela comme vous voudrez; j'ai pri mon protecteur,
celui qui m'avait fait obtenir mon brevet, d'en demander un pour
Louise; le brevet est venu. Louise est partie pour commander ses
habits; moi, je suis reste en arrire, attendu que j'avais les
miens; j'ai reu vos lettres, je vous les ai renvoyes en y
ajoutant un mot qui vous promettait une surprise. Votre surprise,
mon cher monsieur, la voil; elle me parat bonne, ne demandez pas
autre chose.

Allons, monsieur Malicorne, il est temps que nous laissions ces
jeunes gens ensemble; ils ont une foule de choses  se dire;
donnez-moi votre main: j'espre que voil un grand honneur que
l'on vous fait, monsieur Malicorne.

-- Pardon, mademoiselle, dit Raoul en arrtant la folle jeune
fille et en donnant  ses paroles une intonation dont la gravit
contrastait avec celles de Montalais; pardon, mais pourrais-je
savoir le nom de ce protecteur? Car si l'on vous protge, vous,
mademoiselle, et avec toutes sortes de raisons...

Raoul s'inclina:

-- ... je ne vois pas les mmes raisons pour que Mlle de La
Vallire soit protge.

-- Mon Dieu! monsieur Raoul, dit navement Louise, la chose est
bien simple, et je ne vois pas pourquoi je ne vous le dirais pas
moi-mme... Mon protecteur, c'est M. Malicorne.

Raoul resta un instant stupfait, se demandant si l'on se jouait
de lui; puis il se retourna pour interpeller Malicorne.

Mais celui-ci tait dj loin, entran qu'il tait par Montalais.

Mlle de La Vallire fit un mouvement pour suivre son amie; mais
Raoul la retint avec une douce autorit.

-- Je vous en supplie, Louise, dit-il, un mot.

-- Mais, monsieur Raoul, dit Louise toute rougissante, nous sommes
seuls... Tout le monde est parti... On va s'inquiter, nous
chercher.

-- Ne craignez rien, dit le jeune homme en souriant, nous ne
sommes ni l'un ni l'autre des personnages assez importants pour
que notre absence se remarque.

-- Mais mon service, monsieur Raoul?

-- Tranquillisez-vous, mademoiselle, je connais les usages de la
cour; votre service ne doit commencer que demain; il vous reste
donc quelques minutes, pendant lesquelles vous pouvez me donner
l'claircissement que je vais avoir l'honneur de vous demander.

-- Comme vous tes srieux, monsieur Raoul! dit Louise tout
inquite.

-- C'est que la circonstance est srieuse, mademoiselle.
M'coutez-vous?

-- Je vous coute; seulement, monsieur, je vous le rpte, nous
sommes bien seuls.

-- Vous avez raison, dit Raoul.

Et, lui offrant la main, il conduisit la jeune fille dans la
galerie voisine de la salle de rception, et dont les fentres
donnaient sur la place.

Tout le monde se pressait  la fentre du milieu, qui avait un
balcon extrieur d'o l'on pouvait voir dans tous leurs dtails
les lents prparatifs du dpart.

Raoul ouvrit une des fentres latrales, et l, seul avec
Mlle de La Vallire:

-- Louise, dit-il, vous savez que, ds mon enfance, je vous ai
chrie comme une soeur et que vous avez t la confidente de tous
mes chagrins, la dpositaire de toutes mes esprances.

-- Oui, rpondit-elle bien bas, oui, monsieur Raoul, je sais cela.

-- Vous aviez l'habitude, de votre ct, de me tmoigner la mme
amiti, la mme confiance; pourquoi, en cette rencontre, n'avez-
vous pas t mon amie? pourquoi vous tes-vous dfie de moi? La
Vallire ne rpondit point.

-- J'ai cru que vous m'aimiez, dit Raoul, dont la voix devenait de
plus en plus tremblante; j'ai cru que vous aviez consenti  tous
les plans faits en commun pour notre bonheur, alors que tous deux
nous nous promenions dans les grandes alles de Cour-Cheverny et
sous les peupliers de l'avenue qui conduit  Blois. Vous ne
rpondez pas, Louise?

Il s'interrompit.

-- Serait-ce, demanda-t-il en respirant  peine, que vous ne
m'aimeriez plus?

-- Je ne dis point cela, rpliqua tout bas Louise.

-- Oh! dites-le-moi bien, je vous en prie; j'ai mis tout l'espoir
de ma vie en vous, je vous ai choisie pour vos habitudes douces et
simples. Ne vous laissez pas blouir, Louise,  prsent que vous
voil au milieu de la cour, o tout ce qui est pur se corrompt, o
tout ce qui est jeune vieillit vite. Louise, fermez vos oreilles
pour ne pas entendre les paroles, fermez vos yeux pour ne pas voir
les exemples, fermez vos lvres pour ne point respirer les
souffles corrupteurs. Sans mensonges, sans dtours, Louise, faut-
il que je croie ces mots de Mlle de Montalais? Louise, tes-vous
venue  Paris parce que je n'tais plus  Blois?

La Vallire rougit et cacha son visage dans ses mains.

-- Oui, n'est-ce pas, s'cria Raoul exalt, oui, c'est pour cela
que vous tes venue? oh! je vous aime comme jamais je ne vous ai
aime! Merci, Louise, de ce dvouement; mais il faut que je prenne
un parti pour vous mettre  couvert de toute insulte, pour vous
garantir de toute tache. Louise, une fille d'honneur,  la cour
d'une jeune princesse, en ce temps de moeurs faciles et
d'inconstantes amours, une fille d'honneur est place dans le
centre des attaques sans aucune dfense; cette condition ne peut
vous convenir: il faut que vous soyez marie pour tre respecte.

-- Marie?

-- Oui.

-- Mon Dieu!

-- Voici ma main, Louise, laissez-y tomber la vtre.

-- Mais votre pre?

-- Mon pre me laisse libre.

-- Cependant...

-- Je comprends ce scrupule, Louise; je consulterai mon pre.

-- Oh! monsieur Raoul, rflchissez, attendez.

-- Attendre, c'est impossible; rflchir, Louise, rflchir, quand
il s'agit de vous! ce serait vous insulter; votre main, chre
Louise, je suis matre de moi; mon pre dira oui, je vous le
promets; votre main, ne me faites point attendre ainsi, rpondez
vite un mot, un seul, sinon je croirais que, pour vous changer 
jamais, il a suffi d'un seul pas dans le palais, d'un seul souffle
de la faveur, d'un seul sourire des reines, d'un seul regard du
roi.

Raoul n'avait pas prononc ce dernier mot que La Vallire tait
devenue ple comme la mort, sans doute par la crainte qu'elle
avait de voir s'exalter le jeune homme.

Aussi, par un mouvement rapide comme la pense, jeta-t-elle ses
deux mains dans celles de Raoul.

Puis elle s'enfuit sans ajouter une syllabe et disparut sans avoir
regard en arrire. Raoul sentit son corps frissonner au contact
de cette main. Il reut le serment, comme un serment solennel
arrach par l'amour  la timidit virginale.


Chapitre XC -- Le consentement d'Athos


Raoul tait sorti du Palais-Royal avec des ides qui n'admettaient
point de dlais dans leur excution.

Il monta donc  cheval dans la cour mme et prit la route de
Blois, tandis que s'accomplissaient, avec une grande allgresse
des courtisans et une grande dsolation de Guiche et de
Buckingham, les noces de Monsieur et de la princesse d'Angleterre.

Raoul fit diligence; en dix-huit heures il arriva  Blois. Il
avait prpar en route ses meilleurs arguments. La fivre aussi
est un argument sans rplique, et Raoul avait la fivre.

Athos tait dans son cabinet, ajoutant quelques pages  ses
mmoires, lorsque Raoul entra conduit par Grimaud. Le clairvoyant
gentilhomme n'eut besoin que d'un coup d'oeil pour reconnatre
quelque chose d'extraordinaire dans l'attitude de son fils.

-- Vous me paraissez venir pour affaire de consquence, dit-il en
montrant un sige  Raoul aprs l'avoir embrass.

-- Oui, monsieur, rpondit le jeune homme, et je vous supplie de
me prter cette bienveillante attention qui ne m'a jamais fait
dfaut.

-- Parlez, Raoul.

-- Monsieur, voici le fait dnu de tout prambule indigne d'un
homme comme vous: Mlle de La Vallire est  Paris en qualit de
fille d'honneur de Madame; je me suis bien consult, j'aime
Mlle de La Vallire par-dessus tout, et il ne me convient pas de
la laisser dans un poste o sa rputation, sa vertu peuvent tre
exposes; je dsire donc l'pouser, monsieur, et je viens vous
demander votre consentement  ce mariage.

Athos avait gard, pendant cette communication, un silence et une
rserve absolus.

Raoul avait commenc son discours avec l'affectation du sang-
froid, et il avait fini par laisser voir  chaque mot une motion
des plus manifestes.

Athos fixa sur Bragelonne un regard profond, voil d'une certaine
tristesse.

-- Donc, vous avez bien rflchi? demanda-t-il.

-- Oui, monsieur.

-- Il me semblait vous avoir dj dit mon sentiment  l'gard de
cette alliance.

-- Je le sais, monsieur, rpondit Raoul bien bas; mais vous avez
rpondu que si j'insistais...

-- Et vous insistez?

Bragelonne balbutia un oui presque inintelligible.

-- Il faut, en effet, monsieur, continua tranquillement Athos, que
votre passion soit bien forte, puisque, malgr ma rpugnance pour
cette union, vous persistez  la dsirer.

Raoul passa sur son front une main tremblante, il essuyait ainsi
la sueur qui l'inondait.

Athos le regarda, et la piti descendit au fond de son coeur.

Il se leva.

-- C'est bien, dit-il, mes sentiments personnels,  moi, ne
signifient rien, puisqu'il s'agit des vtres; vous me requrez, je
suis  vous. Au fait, voyons, que dsirez-vous de moi?

-- Oh! votre indulgence, monsieur, votre indulgence d'abord, dit
Raoul en lui prenant les mains.

-- Vous vous mprenez sur mes sentiments pour vous, Raoul; il y a
mieux que cela dans mon coeur, rpliqua le comte.

Raoul baisa la main qu'il tenait, comme et pu le faire l'amant le
plus passionn.

-- Allons, allons, reprit Athos; dites, Raoul, me voil prt, que
faut-il signer?

-- Oh! rien, monsieur, rien; seulement, il serait bon que vous
prissiez la peine d'crire au roi, et de demander pour moi  Sa
Majest,  laquelle j'appartiens, la permission d'pouser
Mlle de La Vallire.

-- Bien, vous avez l une bonne pense, Raoul. En effet, aprs
moi, ou plutt avant moi, vous avez un matre; ce matre, c'est le
roi; vous vous soumettez donc  une double preuve, c'est loyal.

-- Oh! monsieur!

-- Je vais sur-le-champ acquiescer  votre demande, Raoul. Le
comte s'approcha de la fentre; et se penchant lgrement en
dehors:

-- Grimaud! cria-t-il.

Grimaud montra sa tte  travers une tonnelle de jasmin qu'il
mondait.

-- Mes chevaux! continua le comte.

-- Que signifie cet ordre, monsieur?

-- Que nous partons dans deux heures.

-- Pour o?

-- Pour Paris.

-- Comment, pour Paris! Vous venez  Paris?

-- Le roi n'est-il pas  Paris?

-- Sans doute.

-- Eh bien! ne faut-il pas que nous y allions, et avez-vous perdu
le sens?

-- Mais, monsieur, dit Raoul presque effray de cette
condescendance paternelle, je ne vous demande point un pareil
drangement, et une simple lettre...

-- Raoul, vous vous mprenez sur mon importance; il n'est point
convenable qu'un simple gentilhomme comme moi crive  son roi. Je
veux et je dois parler  Sa Majest. Je le ferai. Nous partirons
ensemble, Raoul.

-- Oh! que de bonts, monsieur!

-- Comment croyez-vous Sa Majest dispose?

-- Pour moi, monsieur?

-- Oui.

-- Oh! parfaitement.

-- Elle vous l'a dit?

-- De sa propre bouche.

--  quelle occasion?

-- Mais sur une recommandation de M. d'Artagnan, je crois, et 
propos d'une affaire en Grve o j'ai eu le bonheur de tirer
l'pe pour Sa Majest. J'ai donc lieu de me croire, sans amour-
propre, assez avanc dans l'esprit de Sa Majest.

-- Tant mieux!

-- Mais, je vous en conjure, continua Raoul, ne gardez point avec
moi ce srieux et cette discrtion, ne me faites pas regretter
d'avoir cout un sentiment plus fort que tout.

-- C'est la seconde fois que vous me le dites, Raoul, cela n'tait
point ncessaire; vous voulez une formalit de consentement, je
vous le donne, c'est acquis, n'en parlons plus. Venez voir mes
nouvelles plantations, Raoul.

Le jeune homme savait qu'aprs l'expression d'une volont du
comte, il n'y avait plus de place pour la controverse. Il baissa
la tte et suivit son pre au jardin. Athos lui montra lentement
les greffes, les pousses et les quinconces.

Cette tranquillit dconcertait de plus en plus Raoul; l'amour qui
remplissait son coeur lui semblait assez grand pour que le monde
pt le contenir  peine. Comment le coeur d'Athos restait-il vide
et ferm  cette influence?

Aussi Bragelonne, rassemblant toutes ses forces, s'cria-t-il tout
 coup:

-- Monsieur, il est impossible que vous n'ayez pas quelque raison
de repousser Mlle de La Vallire, elle est si bonne, si douce, si
pure, que votre esprit, plein d'une suprme sagesse, devrait
l'apprcier  sa valeur. Au nom du Ciel! existe-t-il entre vous et
sa famille quelque secrte inimiti, quelque haine hrditaire?

-- Voyez, Raoul, la belle planche de muguet, dit Athos, voyez
comme l'ombre et l'humidit lui vont bien, cette ombre surtout des
feuilles de sycomore, par l'chancrure desquelles filtre la
chaleur et non la flamme du soleil.

Raoul s'arrta, se mordit les lvres; puis, sentant le sang
affluer  ses tempes:

-- Monsieur, dit-il bravement, une explication, je vous en
supplie; vous ne pouvez oublier que votre fils est un homme.

-- Alors, rpondit Athos en se redressant avec svrit, alors
prouvez-moi que vous tes un homme, car vous ne prouvez point que
vous tes un fils. Je vous priais d'attendre le moment d'une
illustre alliance, je vous eusse trouv une femme dans les
premiers rangs de la riche noblesse; je voulais que vous pussiez
briller de ce double clat que donnent la gloire et la fortune:
vous avez la noblesse de la race.

-- Monsieur, s'cria Raoul emport par un premier mouvement, l'on
m'a reproch l'autre jour de ne pas connatre ma mre.

Athos plit; puis, fronant le sourcil comme le dieu suprme de
l'Antiquit:

-- Il me tarde de savoir ce que vous avez rpondu, monsieur,
demanda-t-il majestueusement.

-- Oh! pardon... pardon!... murmura le jeune homme tombant du haut
de son exaltation.

-- Qu'avez-vous rpondu, monsieur? demanda le comte en frappant du
pied.

-- Monsieur, j'avais l'pe  la main, celui qui m'insultait,
tait en garde, j'ai fait sauter son pe par-dessus une
palissade, et je l'ai envoy rejoindre son pe.

-- Et pourquoi ne l'avez-vous pas tu?

-- Sa Majest dfend le duel, monsieur, et j'tais en ce moment
ambassadeur de Sa Majest.

-- C'est bien, dit Athos, mais raison de plus pour que j'aille
parler au roi.

-- Qu'allez-vous lui demander, monsieur?

-- L'autorisation de tirer l'pe contre celui qui nous a fait
cette offense.

-- Monsieur, si je n'ai point agi comme je devais agir, pardonnez-
moi, je vous en supplie.

-- Qui vous a fait un reproche, Raoul?

-- Mais cette permission que vous voulez demander au roi.

-- Raoul, je prierai Sa Majest de signer  votre contrat de
mariage.

-- Monsieur...

-- Mais  une condition...

-- Avez-vous besoin de condition vis--vis de moi? ordonnez,
monsieur, et j'obirai.

--  la condition, continua Athos, que vous me direz le nom de
celui qui a ainsi parl de votre mre.

-- Mais, monsieur, qu'avez-vous besoin de savoir ce nom?

-- C'est  moi que l'offense a t faite, et une fois la
permission obtenue de Sa Majest, c'est moi que la vengeance
regarde.

-- Son nom, monsieur?

-- Je ne souffrirai pas que vous vous exposiez.

-- Me prenez-vous pour un don Diegue? Son nom?

-- Vous l'exigez?

-- Je le veux.

-- Le vicomte de Wardes.

-- Ah! dit tranquillement Athos, c'est bien, je le connais. Mais
nos chevaux sont prts, monsieur; au lieu de partir dans deux
heures, nous partirons tout de suite.  cheval, monsieur, 
cheval!


Chapitre XCI -- Monsieur est jaloux du duc de Buckingham


Tandis que M. le comte de La Fre s'acheminait vers Paris,
accompagn de Raoul, le Palais-Royal tait le thtre d'une scne
que Molire et appele une bonne comdie.

C'tait quatre jours aprs son mariage; Monsieur, aprs avoir
djeun  la hte, passa dans ses antichambres, les lvres en
moue, le sourcil fronc.

Le repas n'avait pas t gai. Madame s'tait fait servir dans son
appartement.

Monsieur avait donc djeun en petit comit. Le chevalier de
Lorraine et Manicamp assistaient seuls  ce djeuner, qui avait
dur trois quarts d'heure sans qu'un seul mot et t prononc.

Manicamp, moins avanc dans l'intimit de Son Altesse Royale que
le chevalier de Lorraine, essayait vainement de lire dans les yeux
du prince ce qui lui donnait cette mine si maussade. Le chevalier
de Lorraine, qui n'avait besoin de rien devenir, attendu qu'il
savait tout, mangeait avec cet apptit extraordinaire que lui
donnait le chagrin des autres, et jouissait  la fois du dpit de
Monsieur et du trouble de Manicamp.

Il prenait plaisir  retenir  table, en continuant de manger, le
prince impatient, qui brlait du dsir de lever le sige. Parfois
Monsieur se repentait de cet ascendant qu'il avait laiss prendre
sur lui au chevalier de Lorraine, et qui exemptait celui-ci de
toute tiquette.

Monsieur tait dans un de ces moments-l; mais il craignait le
chevalier presque autant qu'il l'aimait, et se contentait de rager
intrieurement.

De temps en temps, Monsieur levait les yeux au ciel, puis les
abaissait sur les tranches de pt que le chevalier attaquait;
puis enfin, n'osant clater, il se livrait  une pantomime dont
Arlequin se ft montr jaloux.

Enfin Monsieur n'y put tenir, et au fruit, se levant tout
courrouc, comme nous l'avons dit, il laissa le chevalier de
Lorraine achever son djeuner comme il l'entendrait.

En voyant Monsieur se lever, Manicamp se leva tout roide, sa
serviette  la main.

Monsieur courut plutt qu'il ne marcha vers l'antichambre, et,
trouvant un huissier, il le chargea d'un ordre  voix basse.

Puis, rebroussant chemin, pour ne pas passer par la salle 
manger, il traversa ses cabinets, dans l'intention d'aller trouver
la reine mre dans son oratoire, o elle se tenait habituellement.
Il pouvait tre dix heures du matin.

Anne d'Autriche crivait lorsque Monsieur entra. La reine mre
aimait beaucoup ce fils, qui tait beau de visage et doux de
caractre.

Monsieur, en effet, tait plus tendre et, si l'on veut, plus
effmin que le roi.

Il avait pris sa mre par les petites sensibleries de femme, qui
plaisent toujours aux femmes; Anne d'Autriche, qui et fort aim
avoir une fille, trouvait presque en ce fils les attentions, les
petits soins et les mignardises d'un enfant de douze ans.

Ainsi, Monsieur employait tout le temps qu'il passait chez sa mre
 admirer ses beaux bras,  lui donner des conseils sur ses ptes
et des recettes sur ses essences, o elle se montrait fort
recherche; puis il lui baisait les mains et les yeux avec un
enfantillage charmant, avait toujours quelque sucrerie  lui
offrir, quelque ajustement nouveau  lui recommander.

Anne d'Autriche aimait le roi, ou plutt la royaut dans son fils
an: Louis XIV lui reprsentait la lgitimit divine.

Elle tait reine mre avec le roi; elle tait mre seulement avec
Philippe. Et ce dernier savait que, de tous les abris, le sein
d'une mre est le plus doux et le plus sr.

Aussi, tout enfant, allait-il se rfugier l quand des orages
s'taient levs entre son frre et lui; souvent aprs les
gourmades qui constituaient de sa part des crimes de lse-majest,
aprs les combats  coups de poings et d'ongles, que le roi et son
sujet trs insoumis se livraient en chemise sur un lit contest,
ayant le valet de chambre La Porte pour tout juge du camp,
Philippe, vainqueur, mais pouvant de sa victoire, tait all
demander du renfort  sa mre, ou du moins l'assurance d'un pardon
que Louis XIV n'accordait que difficilement et  distance. Anne
avait russi, par cette habitude d'intervention pacifique, 
concilier tous les diffrends de ses fils et  participer par la
mme occasion  tous leurs secrets.

Le roi, un peu jaloux de cette sollicitude maternelle qui
s'pandait surtout sur son frre, se sentait dispos envers Anne
d'Autriche  plus de soumission et de prvenances qu'il n'tait
dans son caractre d'en avoir.

Anne d'Autriche avait surtout pratiqu ce systme de politique
envers la jeune reine.

Aussi rgnait-elle presque despotiquement sur le mnage royal, et
dressait-elle dj toutes ses batteries pour rgner avec le mme
absolutisme sur le mnage de son second fils. Anne d'Autriche
tait presque fire lorsqu'elle voyait entrer chez elle une mine
allonge, des joues ples et des yeux rouges, comprenant qu'il
s'agissait d'un secours  donner au plus faible ou au plus mutin.

Elle crivait, disons-nous, lorsque Monsieur entra dans son
oratoire, non pas les yeux rouges, non pas les joues ples, mais
inquiet, dpit, agac.

Il baisa distraitement les bras de sa mre, et s'assit avant
qu'elle lui en et donn l'autorisation.

Avec les habitudes d'tiquette tablies  la cour d'Anne
d'Autriche, cet oubli des convenances tait un signe d'garement,
de la part surtout de Philippe, qui pratiquait si volontiers
l'adulation du respect.

Mais, s'il manquait si notoirement  tous ces principes, c'est que
la cause en devait tre grave.

-- Qu'avez-vous, Philippe? demanda Anne d'Autriche en se tournant
vers son fils.

-- Ah! madame, bien des choses, murmura le prince d'un air dolent.

-- Vous ressemblez, en effet,  un homme fort affair, dit la
reine en posant la plume dans l'critoire.

Philippe frona le sourcil, mais ne rpondit point.

-- Dans toutes les choses qui remplissent votre esprit, dit Anne
d'Autriche, il doit cependant s'en trouver quelqu'une qui vous
occupe plus que les autres?

-- Une, en effet, m'occupe plus que les autres, oui, madame.

-- Je vous coute.

Philippe ouvrit la bouche pour donner passage  tous les griefs
qui se passaient dans son esprit et semblaient n'attendre qu'une
issue pour s'exhaler.

Mais tout  coup il se tut, et tout ce qu'il avait sur le coeur se
rsuma par un soupir.

-- Voyons, Philippe, voyons, de la fermet, dit la reine mre. Une
chose dont on se plaint, c'est presque toujours une personne qui
gne, n'est-ce pas?

-- Je ne dis point cela, madame.

-- De qui voulez-vous parler? Allons, allons, rsumez-vous.

-- Mais c'est qu'en vrit, madame, ce que j'aurais  dire est
fort discret.

-- Ah! mon Dieu!

-- Sans doute; car, enfin, une femme...

-- Ah! vous voulez parler de Madame? demanda la reine mre avec un
vif sentiment de curiosit.

-- De Madame?

-- De votre femme, enfin.

-- Oui, oui, j'entends.

-- Eh bien! si c'est de Madame que vous voulez me parler, mon
fils, ne vous gnez pas. Je suis votre mre, et Madame n'est pour
moi qu'une trangre. Cependant, comme elle est ma bru, ne doutez
point que je n'coute avec intrt, ne ft-ce que pour vous, tout
ce que vous m'en direz.

-- Voyons,  votre tour, madame, dit Philippe, avouez-moi si vous
n'avez pas remarqu quelque chose?

-- Quelque chose, Philippe?... Vous avez des mots d'un vague
effrayant... Quelque chose, et de quelle sorte est-ce quelque
chose?

-- Madame est jolie, enfin.

-- Mais oui.

-- Cependant ce n'est point une beaut.

-- Non; mais, en grandissant, elle peut singulirement embellir
encore. Vous avez bien vu les changements que quelques annes dj
ont apports sur son visage. Eh bien! elle se dveloppera de plus
en plus, elle n'a que seize ans.  quinze ans, moi aussi, j'tais
fort maigre; mais enfin, telle qu'elle est, Madame est jolie.

-- Par consquent, on peut l'avoir remarque.

-- Sans doute, on remarque une femme ordinaire,  plus forte
raison une princesse.

-- Elle a t bien leve, n'est-ce pas, madame?

-- Madame Henriette, sa mre, est une femme un peu froide, un peu
prtentieuse, mais une femme pleine de beaux sentiments.
L'ducation de la jeune princesse peut avoir t nglige, mais,
quant aux principes, je les crois bons; telle tait du moins mon
opinion sur elle lors de son sjour en France; depuis, elle est
retourne en Angleterre, et je ne sais ce qui s'est pass.

-- Que voulez-vous dire?

-- Eh! mon Dieu, je veux dire que certaines ttes, un peu lgres,
sont facilement tournes par la prosprit.

-- Eh bien! madame, vous avez dit le mot; je crois  la princesse
une tte un peu lgre, en effet.

-- Il ne faudrait pas exagrer, Philippe: elle a de l'esprit et
une certaine dose de coquetterie trs naturelle chez une jeune
femme; mais, mon fils, chez les personnes de haute qualit ce
dfaut tourne  l'avantage d'une cour. Une princesse un peu
coquette se fait ordinairement une cour brillante; un sourire
d'elle fait clore partout le luxe, l'esprit et le courage mme;
la noblesse se bat mieux pour un prince dont la femme est belle.

-- Grand merci, madame, dit Philippe avec humeur; en vrit, vous
me faites l des peintures fort alarmantes, ma mre.

-- En quoi? demanda la reine avec une feinte navet.

-- Vous savez, madame, dit dolemment Philippe, vous savez si j'ai
eu de la rpugnance  me marier.

-- Ah! mais, cette fois, vous m'alarmez. Vous avez donc un grief
srieux contre Madame?

-- Srieux, je ne dis point cela.

-- Alors; quittez cette physionomie renverse. Si vous vous
montrez ainsi chez vous, prenez-y garde, on vous prendra pour un
mari fort malheureux.

-- Au fait, rpondit Philippe, je ne suis pas un mari satisfait,
et je suis aise qu'on le sache.

-- Philippe! Philippe!

-- Ma foi! madame, je vous dirai franchement, je n'ai point
compris la vie comme on me la fait.

-- Expliquez-vous.

-- Ma femme n'est point  moi, en vrit; elle m'chappe en toute
circonstance. Le matin, ce sont les visites, les correspondances,
les toilettes; le soir, ce sont les bals et les concerts.

-- Vous tes jaloux, Philippe!

-- Moi? Dieu m'en prserve!  d'autres qu' moi ce sot rle de
mari jaloux; mais je suis contrari.

-- Philippe, ce sont toutes choses innocentes que vous reprochez
l  votre femme, et tant que vous n'aurez rien de plus
considrable...

-- coutez donc, sans tre coupable, une femme peut inquiter; il
est de certaines frquentations, de certaines prfrences que les
jeunes femmes affichent et qui suffisent pour faire donner parfois
au diable les maris les moins jaloux.

-- Ah! nous y voil, enfin; ce n'est point sans peine. Les
frquentations, les prfrences, bon! Depuis une heure que nous
battons la campagne, vous venez enfin d'aborder la vritable
question.

-- Eh bien! oui...

-- Ceci est plus srieux. Madame aurait-elle donc de ces sortes de
torts envers vous?

-- Prcisment.

-- Quoi! votre femme, aprs quatre jours de mariage, vous
prfrerait quelqu'un, frquenterait quelqu'un? Prenez-y garde,
Philippe, vous exagrez ses torts;  force de vouloir prouver, on
ne prouve rien.

Le prince, effarouch du srieux de sa mre, voulut rpondre, mais
il ne put que balbutier quelques paroles inintelligibles.

-- Voil que vous reculez, dit Anne d'Autriche, j'aime mieux cela;
c'est une reconnaissance de vos torts.

-- Non! s'cria Philippe, non, je ne recule pas, et je vais le
prouver. J'ai dit prfrences, n'est-ce pas? j'ai dit
frquentations, n'est-ce pas? Eh bien! coutez.

Anne d'Autriche s'apprta complaisamment  couter avec ce plaisir
de commre que la meilleure femme, que la meilleure mre, ft-elle
reine, trouve toujours dans son immixtion  de petites querelles
de mnage.

-- Eh bien! reprit Philippe, dites-moi une chose.

-- Laquelle?

-- Pourquoi ma femme a-t-elle conserv une cour anglaise? Dites!

Et Philippe se croisa les bras en regardant sa mre, comme s'il
et t convaincu qu'elle ne trouverait rien  rpondre  ce
reproche.

-- Mais, reprit Anne d'Autriche, c'est tout simple, parce que les
Anglais sont ses compatriotes, parce qu'ils ont dpens beaucoup
d'argent pour l'accompagner en France, et qu'il serait peu poli,
peu politique mme, de congdier brusquement une noblesse qui n'a
recul devant aucun dvouement, devant aucun sacrifice.

-- Eh! ma mre, le beau sacrifice, en vrit, que de se dranger
d'un vilain pays pour venir dans une belle contre, o l'on fait
avec un cu plus d'effet qu'autre part avec quatre! Le beau
dvouement, n'est-ce pas, que de faire cent lieues pour
accompagner une femme dont on est amoureux?

-- Amoureux, Philippe? Songez-vous  ce que vous dites?

-- Parbleu!

-- Et qui donc est amoureux de Madame?

-- Le beau duc de Buckingham... N'allez-vous pas aussi me dfendre
celui l, ma mre?

Anne d'Autriche rougit et sourit en mme temps. Ce nom de duc de
Buckingham lui rappelait  la fois de si doux et de si tristes
souvenirs!

-- Le duc de Buckingham? murmura-t-elle.

-- Oui, un de ces mignons de couchette, comme disait mon grand-
pre Henri IV.

-- Les Buckingham sont loyaux et braves, dit courageusement Anne
d'Autriche.

-- Allons! bien; voil ma mre qui dfend contre moi le galant de
ma femme! s'cria Philippe tellement exaspr que sa nature frle
en fut branle jusqu'aux larmes.

-- Mon fils! mon fils! s'cria Anne d'Autriche, l'expression n'est
pas digne de vous. Votre femme n'a point de galant, et si elle en
devait avoir un, ce ne serait pas M. de Buckingham: les gens de
cette race, je vous le rpte, sont loyaux et discrets;
l'hospitalit leur est sacre.

-- Eh! madame! s'cria Philippe, M. de Buckingham est un Anglais,
et les Anglais respectent-ils si fort religieusement le bien des
princes franais?

Anne rougit sous ses coiffes pour la seconde fois, et se retourna
sous prtexte de tirer sa plume de l'critoire; mais, en ralit,
pour cacher sa rougeur aux yeux de son fils.

-- En vrit, Philippe, dit-elle, vous savez trouver des mots qui
me confondent, et votre colre vous aveugle, comme elle
m'pouvante; rflchissez, voyons!

-- Madame, je n'ai pas besoin de rflchir, je vois.

-- Et que voyez-vous?

-- Je vois que M. de Buckingham ne quitte point ma femme. Il ose
lui faire des prsents, elle ose les accepter. Hier, elle parlait
de sachets  la violette; or, nos parfumeurs franais, vous le
savez bien, madame, vous qui en avez demand tant de fois sans
pouvoir en obtenir, or, nos parfumeurs franais n'ont jamais pu
trouver cette odeur. Eh bien! le duc, lui aussi, avait sur lui un
sachet  la violette. C'est donc de lui que venait celui de ma
femme.

-- En vrit, monsieur, dit Anne d'Autriche, vous btissez des
pyramides sur des pointes d'aiguilles; prenez garde. Quel mal, je
vous le demande, y a-t-il  ce qu'un compatriote donne une recette
d'essence nouvelle  sa compatriote? Ces ides tranges, je vous
le jure, me rappellent douloureusement votre pre, qui m'a fait
souvent souffrir avec injustice.

-- Le pre de M. de Buckingham tait sans doute plus rserv, plus
respectueux que son fils, dit tourdiment Philippe, sans voir
qu'il touchait rudement au coeur de sa mre.

La reine plit et appuya une main crispe sur sa poitrine; mais,
se remettant promptement:

-- Enfin, dit-elle, vous tes venu ici dans une intention
quelconque?

-- Sans doute.

-- Alors, expliquez-vous.

-- Je suis venu, madame, dans l'intention de me plaindre
nergiquement, et pour vous prvenir que je n'endurerai rien de la
part de M. de Buckingham.

-- Vous n'endurerez rien?

-- Non.

-- Que ferez-vous?

-- Je me plaindrai au roi.

-- Et que voulez-vous que vous rponde le roi?

-- Eh bien! dit Monsieur avec une expression de froce fermet qui
faisait un trange contraste avec la douceur habituelle de sa
physionomie, eh bien! je me ferai justice moi-mme.

-- Qu'appelez-vous vous faire justice vous-mme? demanda Anne
d'Autriche avec un certain effroi.

-- Je veux que M. de Buckingham quitte Madame; je veux que
M. de Buckingham quitte la France, et je lui ferai signifier ma
volont.

-- Vous ne ferez rien signifier du tout, Philippe, dit la reine;
car si vous agissiez de la sorte, si vous violiez  ce point
l'hospitalit, j'invoquerais contre vous la svrit du roi.

-- Vous me menacez, ma mre! s'cria Philippe plor; vous me
menacez quand je me plains!

-- Non, je ne vous menace pas, je mets une digue  votre
emportement. Je vous dis que prendre contre M. de Buckingham ou
tout autre Anglais un moyen rigoureux, qu'employer mme un procd
peu civil, c'est entraner la France et l'Angleterre dans des
divisions fort douloureuses. Quoi! un prince, le frre du roi de
France, ne saurait pas dissimuler une injure, mme relle, devant
une ncessit politique!

Philippe fit un mouvement.

-- D'ailleurs, continua la reine, l'injure n'est ni vraie ni
possible, et il ne s'agit que d'une jalousie ridicule.

-- Madame, je sais ce que je sais.

-- Et moi, quelque chose que vous sachiez, je vous exhorte  la
patience.

-- Je ne suis point patient, madame.

La reine se leva pleine de roideur et de crmonie glace.

-- Alors expliquez vos volonts, dit-elle.

-- Je n'ai point de volont, madame; mais j'exprime des dsirs.
Si, de lui-mme, M. de Buckingham ne s'carte point de ma maison,
je la lui interdirai.

-- Ceci est une question dont nous rfrerons au roi, dit Anne
d'Autriche le coeur gonfl, la voix mue.

-- Mais, madame, s'cria Philippe en frappant ses mains l'une
contre l'autre, soyez ma mre et non la reine, puisque je vous
parle en fils; entre M. de Buckingham et moi, c'est l'affaire d'un
entretien de quatre minutes.

-- C'est justement cet entretien que je vous interdis, monsieur,
dit la reine reprenant son autorit; ce n'est pas digne de vous.

-- Eh bien! soit! je ne paratrai pas, mais j'intimerai mes
volonts  Madame.

-- Oh! fit Anne d'Autriche avec la mlancolie du souvenir, ne
tyrannisez jamais une femme, mon fils; ne commandez jamais trop
haut imprativement  la vtre. Femme vaincue n'est pas toujours
convaincue.

-- Que faire alors?... Je consulterai autour de moi.

-- Oui, vos conseillers hypocrites, votre chevalier de Lorraine,
votre de Wardes... Laissez-moi le soin de cette affaire, Philippe;
vous dsirez que le duc de Buckingham s'loigne, n'est-ce pas?

-- Au plus tt, madame.

-- Eh bien! envoyez-moi le duc, mon fils! Souriez-lui, ne
tmoignez rien  votre femme, au roi,  personne. Des conseils,
n'en recevez que de moi. Hlas! je sais ce que c'est qu'un mnage
troubl par des conseillers.

-- J'obirai, ma mre.

-- Et vous serez satisfait, Philippe. Trouvez-moi le duc.

-- Oh! ce ne sera point difficile.

-- O croyez-vous qu'il soit?

-- Pardieu!  la porte de Madame, dont il attend le lever: c'est
hors de doute.

-- Bien! fit Anne d'Autriche avec calme. Veuillez dire au duc que
je le prie de me venir voir.

Philippe baisa la main de sa mre et partit  la recherche de
M. de Buckingham.


Chapitre XCII -- _For ever!_


Milord Buckingham, soumis  l'invitation de la reine mre, se
prsenta chez elle une demi-heure aprs le dpart du duc
d'Orlans. Lorsque son nom fut prononc par l'huissier, la reine,
qui s'tait accoude sur sa table, la tte dans ses mains, se
releva et reut avec un sourire le salut plein de grce et de
respect que le duc lui adressait. Anne d'Autriche tait belle
encore. On sait qu' cet ge dj avanc ses longs cheveux
cendrs, ses belles mains, ses lvres vermeilles faisaient encore
l'admiration de tous ceux qui la voyaient. En ce moment, tout
entire  un souvenir qui remuait le pass dans son coeur, elle
tait aussi belle qu'aux jours de la jeunesse, alors que son
palais s'ouvrait pour recevoir, jeune et passionn, le pre de ce
Buckingham, cet infortun qui avait vcu pour elle, qui tait mort
en prononant son nom.

Anne d'Autriche attacha donc sur Buckingham un regard si tendre,
que l'on y dcouvrait  la fois la complaisance d'une affection
maternelle et quelque chose de doux comme une coquetterie
d'amante.

-- Votre Majest, dit Buckingham avec respect, a dsir me parler?

-- Oui, duc, rpliqua la reine en anglais. Veuillez vous asseoir.

Cette faveur que faisait Anne d'Autriche au jeune homme, cette
caresse de la langue du pays dont le duc tait sevr depuis son
sjour en France, remurent profondment son me. Il devina sur-
le-champ que la reine avait quelque chose  lui demander.

Aprs avoir donn les premiers moments  l'oppression
insurmontable qu'elle avait ressentie, la reine reprit son air
riant.

-- Monsieur, dit-elle en franais, comment trouvez-vous la France?

-- Un beau pays, madame, rpliqua le duc.

-- L'aviez-vous dj vue?

-- Dj une fois, oui, madame.

-- Mais, comme tout bon Anglais, vous prfrez l'Angleterre?

-- J'aime mieux ma patrie que la patrie d'un Franais, rpondit le
duc; mais si Votre Majest me demande lequel des deux sjours je
prfre, Londres ou Paris, je rpondrai Paris.

Anne d'Autriche remarqua le ton plein de chaleur avec lequel ces
paroles avaient t prononces.

-- Vous avez, m'a-t-on dit, milord, de beaux biens chez vous; vous
habitez un palais riche et ancien?

-- Le palais de mon pre, rpliqua Buckingham en baissant les
yeux.

-- Ce sont l des avantages prcieux et des souvenirs, rpliqua la
reine en touchant malgr elle des souvenirs dont on ne se spare
pas volontiers.

-- En effet, dit le duc subissant l'influence mlancolique de ce
prambule, les gens de coeur rvent autant par le pass ou par
l'avenir que par le prsent.

-- C'est vrai, dit la reine  voix basse. Il en rsulte, ajouta-t-
elle, que vous, milord, qui tes un homme de coeur... vous
quitterez bientt la France... pour vous renfermer dans vos
richesses, dans vos reliques.

Buckingham leva la tte.

-- Je ne crois pas, dit-il, madame.

-- Comment?

-- Je pense, au contraire, que je quitterai l'Angleterre pour
venir habiter la France.

Ce fut au tour d'Anne d'Autriche  manifester son tonnement.

-- Quoi! dit-elle, vous ne vous trouvez donc pas dans la faveur du
nouveau roi?

-- Au contraire, madame, Sa Majest m'honore d'une bienveillance
sans bornes.

-- Il ne se peut, dit la reine, que votre fortune soit diminue;
on la disait considrable.

-- Ma fortune, madame, n'a jamais t plus florissante.

-- Il faut alors que ce soit quelque cause secrte?

-- Non, madame, dit vivement Buckingham, il n'est rien dans la
cause de ma dtermination qui soit secret. J'aime le sjour de
France, j'aime une cour pleine de got et de politesse; j'aime
enfin, madame, ces plaisirs un peu srieux qui ne sont pas les
plaisirs de mon pays et qu'on trouve en France.

Anne d'Autriche sourit avec finesse.

-- Les plaisirs srieux! dit-elle; avez-vous bien rflchi,
monsieur de Buckingham,  ce srieux-l?

Le duc balbutia.

-- Il n'est pas de plaisir si srieux, continua la reine, qui
doive empcher un homme de votre rang...

-- Madame, interrompit le duc, Votre Majest insiste beaucoup sur
ce point, ce me semble.

-- Vous trouvez, duc?

-- C'est, n'en dplaise  Votre Majest, la deuxime fois qu'elle
vante les attraits de l'Angleterre aux dpens du charme qu'on
prouve  vivre en France.

Anne d'Autriche s'approcha du jeune homme, et, posant sa belle
main sur son paule qui tressaillit au contact:

-- Monsieur, dit-elle, croyez-moi, rien ne vaut le sjour du pays
natal. Il m'est arriv,  moi, bien souvent, de regretter
l'Espagne. J'ai vcu longtemps, milord, bien longtemps pour une
femme, et je vous avoue qu'il ne s'est point pass d'anne que je
n'aie regrett l'Espagne.

-- Pas une anne, madame! dit froidement le jeune duc; pas une de
ces annes o vous tiez reine de beaut, comme vous l'tes
encore, du reste?

-- Oh! pas de flatterie, duc; je suis une femme qui serait votre
mre!

Elle mit, sur ces derniers mots, un accent, une douceur qui
pntrrent le coeur de Buckingham.

-- Oui, dit-elle, je serais votre mre, et voil pourquoi je vous
donne un bon conseil.

-- Le conseil de m'en retourner  Londres? s'cria-t-il.

-- Oui, milord, dit-elle.

Le duc joignit les mains d'un air effray, qui ne pouvait manquer
son effet sur cette femme dispose  des sentiments tendres par de
tendres souvenirs.

-- Il le faut, ajouta la reine.

-- Comment! s'cria-t-il encore, l'on me dit srieusement qu'il
faut que je parte, qu'il faut que je m'exile, qu'il faut que je me
sauve!

-- Que vous vous exiliez, avez-vous dit? Ah! milord, on croirait
que la France est votre patrie.

-- Madame, le pays des gens qui aiment, c'est le pays de ceux
qu'ils aiment.

-- Pas un mot de plus, milord, dit la reine, vous oubliez  qui
vous parlez!

Buckingham se mit  deux genoux.

-- Madame, madame, vous tes une source d'esprit, de bont, de
clmence; madame, vous n'tes pas seulement la premire de ce
royaume par le rang, vous tes la premire du monde par les
qualits qui vous font divine; je n'ai rien dit, madame. Ai-je dit
quelque chose  quoi vous puissiez me rpondre une aussi cruelle
parole? Est-ce que je me suis trahi, madame?

-- Vous vous tes trahi, dit la reine  voix basse.

-- Je n'ai rien dit! je ne sais rien!

-- Vous oubliez que vous avez parl, pens devant une femme, et
d'ailleurs...

-- D'ailleurs, interrompit-il vivement, nul ne sait que vous
m'coutez.

-- On le sait, au contraire, duc; vous avez les dfauts et les
qualits de la jeunesse.

-- On m'a trahi! on m'a dnonc!

-- Qui cela?

-- Ceux qui dj, au Havre, avaient, avec une infernale
perspicacit, lu dans mon coeur  livre ouvert.

-- Je ne sais de qui vous entendez parler.

-- Mais M. de Bragelonne, par exemple.

-- C'est un nom que je connais sans connatre celui qui le porte.
Non, M. de Bragelonne n'a rien dit.

-- Qui donc, alors? oh, madame, si quelqu'un avait eu l'audace de
voir en moi ce que je n'y veux point voir moi-mme...

-- Que feriez-vous, duc?

-- Il est des secrets qui tuent ceux qui les trouvent.

-- Celui qui a trouv votre secret, fou que vous tes, celui-l
n'est pas tu encore; il y a plus, vous ne le tuerez pas; celui-l
est arm de tous droits: c'est un mari, c'est un jaloux, c'est le
second gentilhomme de France, c'est mon fils, le duc d'Orlans.

Le duc plit.

-- Que vous tes cruelle, madame! dit-il.

-- Vous voil bien, Buckingham, dit Anne d'Autriche avec
mlancolie, passant par tous les extrmes et combattant les
nuages, quand il vous serait si facile de demeurer en paix avec
vous-mme.

-- Si nous guerroyons, madame; nous mourrons sur le champ de
bataille, rpliqua doucement le jeune homme en se laissant aller
au plus douloureux abattement.

Anne courut  lui et lui prit la main.

-- Villiers, dit-elle en anglais avec une vhmence  laquelle nul
n'et pu rsister, que demandez-vous?  une mre, de sacrifier son
fils;  une reine, de consentir au dshonneur de sa maison! Vous
tes un enfant, n'y pensez pas! Quoi! pour vous pargner une
larme, je commettrais ces deux crimes, Villiers? Vous parlez des
morts; les morts du moins furent respectueux et soumis; les morts
s'inclinaient devant un ordre d'exil; ils emportaient leur
dsespoir comme une richesse en leur coeur, parce que le dsespoir
venait de la femme aime, parce que la mort, ainsi trompeuse,
tait comme un don, comme une faveur.

Buckingham se leva les traits altrs, les mains sur le coeur.

-- Vous avez raison, madame, dit-il; mais ceux dont vous parlez
avaient reu l'ordre d'exil d'une bouche aime; on ne les chassait
point: on les priait de partir, on ne riait pas d'eux.

-- Non, l'on se souvenait! murmura Anne d'Autriche. Mais qui vous
dit qu'on vous chasse, qu'on vous exile? Qui vous dit qu'on ne se
souvienne pas de votre dvouement? Je ne parle pour personne,
Villiers, je parle pour moi, partez! Rendez-moi ce service,
faites-moi cette grce; que je doive cela encore  quelqu'un de
votre nom.

-- C'est donc pour vous, madame?

-- Pour moi seule.

-- Il n'y aura derrire moi aucun homme qui rira, aucun prince qui
dira: J'ai voulu!

-- Duc, coutez-moi.

Et ici la figure auguste de la vieille reine prit une expression
solennelle.

-- Je vous jure que nul ici ne commande, si ce n'est moi; je vous
jure que non seulement personne ne rira, ne se vantera, mais que
personne mme ne manquera au devoir que votre rang impose. Comptez
sur moi, duc, comme j'ai compt sur vous.

-- Vous ne vous expliquez point, madame; je suis ulcr, je suis
au dsespoir; la consolation, si douce et si complte qu'elle
soit, ne me paratra pas suffisante.

-- Ami, avez-vous connu votre mre? rpliqua la reine avec un
caressant sourire.

-- Oh! bien peu, madame, mais je me rappelle que cette noble dame
me couvrait de baisers et de pleurs quand je pleurais.

-- Villiers! murmura la reine en passant son bras au cou du jeune
homme, je suis une mre pour vous, et, croyez-moi bien, jamais
personne ne fera pleurer mon fils.

-- Merci, madame, merci! dit le jeune homme attendri et suffoquant
d'motion; je sens qu'il y avait place encore dans mon coeur pour
un sentiment plus doux, plus noble que l'amour. La reine mre le
regarda et lui serra la main.

-- Allez, dit-elle.

-- Quand faut-il que je parte? ordonnez!

-- Mettez le temps convenable, milord, reprit la reine; vous
partez, mais vous choisissez votre jour... Ainsi, au lieu de
partir aujourd'hui, comme vous le dsireriez sans doute; demain,
comme on s'y attendait, partez aprs demain au soir; seulement,
annoncez ds aujourd'hui votre volont.

-- Ma volont? murmura le jeune homme.

-- Oui, duc.

-- Et... je ne reviendrai jamais en France?

Anne d'Autriche rflchit un moment, et s'absorba dans la
douloureuse gravit de cette mditation.

-- Il me sera doux, dit-elle, que vous reveniez le jour o j'irai
dormir ternellement  Saint-Denis prs du roi mon poux.

-- Qui vous fit tant souffrir! dit Buckingham.

-- Qui tait roi de France, rpliqua la reine.

-- Madame, vous tes pleine de bont, vous entrez dans la
prosprit, vous nagez dans la joie; de longues annes vous sont
promises.

-- Eh bien! vous viendrez tard alors, dit la reine en essayant de
sourire.

-- Je ne reviendrai pas, dit tristement Buckingham, moi qui suis
jeune.

-- Oh! Dieu merci...

-- La mort, madame, ne compte pas les annes; elle est impartiale;
on meurt quoique jeune, on vit quoique vieillard.

-- Duc, pas de sombres ides; je vais vous gayer. Venez dans deux
ans. Je vois sur votre charmante figure que les ides qui vous
font si lugubre aujourd'hui seront des ides dcrpites avant six
mois; donc, elles seront mortes et oublies dans le dlai que je
vous assigne.

-- Je crois que vous me jugiez mieux tout  l'heure, madame,
rpliqua le jeune homme, quand vous disiez que, sur nous autres de
la maison de Buckingham, le temps n'a pas de prise.

-- Silence! oh! silence! fit la reine en embrassant le duc sur le
front avec une tendresse qu'elle ne put rprimer; allez! allez! ne
m'attendrissez point, ne vous oubliez plus! Je suis la reine, vous
tes sujet du roi d'Angleterre; le roi Charles vous attend; adieu,
Villiers! _farewell_, Villiers!

-- _For ever!_ rpliqua le jeune homme.

Et il s'enfuit en dvorant ses larmes. Anne appuya ses mains sur
son front; puis, se regardant au miroir:

-- On a beau dire, murmura-t-elle, la femme est toujours jeune; on
a toujours vingt ans dans quelque coin du coeur.


Chapitre XCIII -- O sa Majest Louis XIV ne trouve Melle de La
Vallire ni assez riche, ni assez jolie pour un gentilhomme du
rang du vicomte de Bragelonne


Raoul et le comte de La Fre arrivrent  Paris le soir du jour ou
Buckingham avait eu cet entretien avec la reine mre.  peine
arriv, le comte fit demander par Raoul une audience au roi.

Le roi avait pass une partie de la journe  regarder avec Madame
et les dames de la cour des toffes de Lyon dont il faisait
prsent  sa belle-soeur. Il y avait eu ensuite dner  la cour,
puis jeu, et, selon son habitude, le roi, quittant le jeu  huit
heures, avait pass dans son cabinet pour travailler avec
M. Colbert et M. Fouquet.

Raoul tait dans l'antichambre au moment o les deux ministres
sortirent, et le roi l'aperut par la porte entrebille.

-- Que veut M. de Bragelonne? demanda-t-il.

Le jeune homme s'approcha.

-- Sire, rpliqua-t-il, une audience pour M. le comte de La Fre,
qui arrive de Blois avec grand dsir d'entretenir Votre Majest.

-- J'ai une heure avant le jeu et mon souper, dit le roi. M. de La
Fre est-il prt?

-- M. le comte est en bas, aux ordres de Votre Majest.

-- Qu'il monte.

Cinq minutes aprs, Athos entrait chez Louis XIV, accueilli par le
matre avec cette gracieuse bienveillance que Louis, avec un tact
au-dessus de son ge, rservait pour s'acqurir les hommes que
l'on ne conquiert point avec des faveurs ordinaires.

-- Comte, dit le roi, laissez-moi esprer que vous venez me
demander quelque chose.

-- Je ne le cacherai point  Votre Majest, rpliqua le comte; je
viens en effet solliciter.

-- Voyons! dit le roi d'un air joyeux.

-- Ce n'est pas pour moi, Sire.

-- Tant pis! mais enfin, pour votre protg, comte, je ferai ce
que vous me refusez de faire pour vous.

-- Votre Majest me console... Je viens parler au roi pour le
vicomte de Bragelonne.

-- Comte, c'est comme si vous parliez pour vous.

-- Pas tout  fait, Sire... Ce que je dsire obtenir de vous, je
ne le puis pour moi-mme. Le vicomte pense  se marier.

-- Il est jeune encore; mais qu'importe... C'est un homme
distingu, je lui veux trouver une femme.

-- Il l'a trouve, Sire, et ne cherche que l'assentiment de Votre
Majest.

-- Ah! il ne s'agit que de signer un contrat de mariage?

Athos s'inclina.

-- A-t-il choisi sa fiance riche et d'une qualit qui vous agre?

Athos hsita un moment.

-- La fiance est demoiselle, rpliqua-t-il; mais pour riche, elle
ne l'est pas.

-- C'est un mal auquel nous voyons remde.

-- Votre Majest me pntre de reconnaissance; toutefois, elle me
permettra de lui faire une observation.

-- Faites, comte.

-- Votre Majest semble annoncer l'intention de doter cette jeune
fille?

-- Oui, certes.

-- Et ma dmarche au Louvre aurait eu ce rsultat? J'en serais
chagrin, Sire.

-- Pas de fausse dlicatesse, comte; comment s'appelle la fiance?

-- C'est, dit Athos froidement, Mlle de La Vallire de La Baume Le
Blanc.

-- Ah! fit le roi en cherchant dans sa mmoire; je connais ce nom;
un marquis de La Vallire...

-- Oui, Sire, c'est sa fille.

-- Il est mort?

-- Oui, Sire.

-- Et la veuve s'est remarie  M. de Saint-Remy, matre d'htel
de Madame douairire?

-- Votre Majest est bien informe.

-- C'est cela, c'est cela!... Il y a plus: la demoiselle est
entre dans les filles d'honneur de Madame la jeune.

-- Votre Majest sait mieux que moi toute l'histoire.

Le roi rflchit encore, et regardant  la drobe le visage assez
soucieux d'Athos:

-- Comte, dit-il, elle n'est pas fort jolie, cette demoiselle, il
me semble?

-- Je ne sais trop, rpondit Athos.

-- Moi, je l'ai regarde: elle ne m'a point frapp.

-- C'est un air de douceur et de modestie, mais peu de beaut,
Sire.

-- De beaux cheveux blonds, cependant.

-- Je crois que oui.

-- Et d'assez beaux yeux bleus.

-- C'est cela mme.

-- Donc, sous le rapport de la beaut, le parti est ordinaire.
Passons  l'argent.

-- Quinze  vingt mille livres de dot au plus, Sire; mais les
amoureux sont dsintresss; moi-mme, je fais peu de cas de
l'argent.

-- Le superflu, voulez-vous dire; mais le ncessaire, c'est
urgent. Avec quinze mille livres de dot, sans apanages, une femme
ne peut aborder la cour. Nous y supplerons; je veux faire cela
pour Bragelonne.

Athos s'inclina. Le roi remarqua encore sa froideur.

-- Passons de l'argent  la qualit, dit Louis XIV; fille du
marquis de La Vallire, c'est bien; mais nous avons ce bon Saint-
Remy qui gte un peu la maison... par les femmes, je le sais,
enfin cela gte; et vous, comte, vous tenez fort, je crois, 
votre maison.

-- Moi, Sire, je ne tiens plus  rien du tout qu' mon dvouement
pour Votre Majest.

Le roi s'arrta encore.

-- Tenez, dit-il, monsieur, vous me surprenez beaucoup depuis le
commencement de votre entretien. Vous venez me faire une demande
en mariage, et vous paraissez fort afflig de faire cette demande.
Oh! je me trompe rarement, tout jeune que je suis, car avec les
uns, je mets mon amiti au service de l'intelligence; avec les
autres, je mets ma dfiance que double la perspicacit. Je le
rpte, vous ne faites point cette demande de bon coeur.

-- Eh bien! Sire, c'est vrai.

-- Alors, je ne vous comprends point; refusez.

-- Non, Sire: j'aime Bragelonne de tout mon amour; il est pris de
Mlle de La Vallire, il se forge des paradis pour l'avenir; je ne
suis pas de ceux qui veulent briser les illusions de la jeunesse.
Ce mariage me dplat, mais je supplie Votre Majest d'y consentir
au plus vite, et de faire ainsi le bonheur de Raoul.

-- Voyons, voyons, comte, l'aime-t-elle?

-- Si Votre Majest veut que je lui dise la vrit, je ne crois
pas  l'amour de Mlle de La Vallire; elle est jeune, elle est
enfant, elle est enivre; le plaisir de voir la cour, l'honneur
d'tre au service de Madame, balanceront dans sa tte ce qu'elle
pourrait avoir de tendresse dans le coeur, ce sera donc un mariage
comme Votre Majest en voit beaucoup  la cour; mais Bragelonne le
veut; que cela soit ainsi.

-- Vous ne ressemblez cependant pas  ces pres faciles qui se
font esclaves de leurs enfants? dit le roi.

-- Sire, j'ai de la volont contre les mchants, je n'en ai point
contre les gens de coeur. Raoul souffre, il prend du chagrin; son
esprit, libre d'ordinaire, est devenu lourd et sombre; je ne veux
pas priver Votre Majest des services qu'il peut rendre.

-- Je vous comprends, dit le roi, et je comprends surtout votre
coeur.

-- Alors, rpliqua le comte, je n'ai pas besoin de dire  Votre
Majest que mon but est de faire le bonheur de ces enfants ou
plutt de cet enfant.

-- Et moi, je veux, comme vous, le bonheur de M. de Bragelonne.

-- Je n'attends plus, Sire, que la signature de Votre Majest.
Raoul aura l'honneur de se prsenter devant vous, et recevra votre
consentement.

-- Vous vous trompez, comte, dit fermement le roi; je viens de
vous dire que je voulais le bonheur du vicomte; aussi m'oppos-je
en ce moment  son mariage.

-- Mais, Sire, s'cria Athos, Votre Majest m'a promis...

-- Non pas cela, comte; je ne vous l'ai point promis, car cela est
oppos  mes vues.

-- Je comprends tout ce que l'initiative de Votre Majest a de
bienveillant et de gnreux pour moi; mais je prends la libert de
vous rappeler que j'ai pris l'engagement de venir en ambassadeur.

-- Un ambassadeur, comte, demande souvent et n'obtient pas
toujours.

-- Ah! Sire, quel coup pour Bragelonne!

-- Je donnerai le coup, je parlerai au vicomte.

-- L'amour, Sire, c'est une force irrsistible.

-- On rsiste  l'amour; je vous le certifie, comte.

-- Lorsqu'on a l'me d'un roi, votre me, Sire.

-- Ne vous inquitez plus  ce sujet. J'ai des vues sur
Bragelonne; je ne dis pas qu'il n'pousera pas Mlle de La
Vallire; mais je ne veux point qu'il se marie si jeune; je ne
veux point qu'il pouse avant qu'il ait fait fortune, et lui, de
son ct, mrite mes bonnes grces, telles que je veux les lui
donner. En un mot, je veux qu'on attende.

-- Sire, encore une fois...

-- Monsieur le comte, vous tes venu, disiez-vous, me demander une
faveur?

-- Oui, certes.

-- Eh bien! accordez-m'en une, ne parlons plus de cela. Il est
possible qu'avant un long temps je fasse la guerre; j'ai besoin de
gentilshommes libres autour de moi. J'hsiterais  envoyer sous
les balles et le canon un homme mari, un pre de famille,
j'hsiterais aussi, pour Bragelonne,  doter, sans raison majeure,
une jeune fille inconnue, cela smerait de la jalousie dans ma
noblesse.

Athos s'inclina et ne rpondit rien.

-- Est-ce tout ce qu'il vous importait de me demander? ajouta
Louis XIV.

-- Tout absolument, Sire, et je prends cong de Votre Majest.
Mais faut-il que je prvienne Raoul?

-- pargnez-vous ce soin, pargnez-vous cette contrarit. Dites
au vicomte que demain,  mon lever, je lui parlerai; quant  ce
soir, comte, vous tes de mon jeu.

-- Je suis en habit de voyage, Sire.

-- Un jour viendra, j'espre, o vous ne me quitterez pas. Avant
peu, comte, la monarchie sera tablie de faon  offrir une digne
hospitalit  tous les hommes de votre mrite.

-- Sire, pourvu qu'un roi soit grand dans le coeur de ses sujets,
peu importe le palais qu'il habite, puisqu'il est ador dans un
temple.

En disant ces mots, Athos sortit du cabinet et retrouva Bragelonne
qui l'attendait.

-- Eh bien! monsieur? dit le jeune homme.

-- Raoul, le roi est bien bon pour nous, peut-tre pas dans le
sens que vous croyez, mais il est bon et gnreux pour notre
maison.

-- Monsieur, vous avez une mauvaise nouvelle  m'apprendre, fit le
jeune homme en plissant.

-- Le roi vous dira demain matin que ce n'est pas une mauvaise
nouvelle.

-- Mais enfin, monsieur, le roi n'a pas sign?

-- Le roi veut faire votre contrat lui-mme, Raoul; et il veut le
faire si grand, que le temps lui manque. Prenez-vous-en  votre
impatience bien plutt qu' la bonne volont du roi.

Raoul, constern, parce qu'il connaissait la franchise du comte et
en mme temps son habilet, demeura plong dans une morne stupeur.

-- Vous ne m'accompagnez pas chez moi? dit Athos.

-- Pardonnez-moi, monsieur, je vous suis, balbutia-t-il.

Et il descendit les degrs derrire Athos.

-- Oh! pendant que je suis ici, fit tout  coup ce dernier, ne
pourrais-je voir M. d'Artagnan?

-- Voulez-vous que je vous mne  son appartement? dit Bragelonne.

-- Oui, certes.

-- C'est dans l'autre escalier, alors. Et ils changrent de
chemin; mais, arrivs au palier de la grande galerie, Raoul
aperut un laquais  la livre du comte de Guiche qui accourut
aussitt vers lui en entendant sa voix.

-- Qu'y a-t-il? dit Raoul.

-- Ce billet, monsieur. M. le comte a su que vous tiez de retour,
et il vous a crit sur-le-champ; je vous cherche depuis une heure.

Raoul se rapprocha d'Athos pour dcacheter la lettre.

-- Vous permettez, monsieur? dit-il.

-- Faites.

Cher Raoul, disait le comte de Guiche, j'ai une affaire
d'importance  traiter sans retard; je sais que vous tes arriv;
venez vite.

Il achevait  peine de lire, lorsque, dbouchant de la galerie, un
valet,  la livre de Buckingham, reconnaissant Raoul, s'approcha
de lui respectueusement.

-- De la part de milord duc, dit-il.

-- Ah! s'cria Athos, je vois, Raoul, que vous tes dj en
affaires comme un gnral d'arme; je vous laisse, je trouverai
seul M. d'Artagnan.

-- Veuillez m'excuser, je vous prie, dit Raoul.

-- Oui, oui, je vous excuse; adieu, Raoul. Vous me retrouverez
chez moi jusqu' demain; au jour, je pourrai partir pour Blois, 
moins de contrordre.

-- Monsieur, je vous prsenterai demain mes respects.

Athos partit.

Raoul ouvrit la lettre de Buckingham.

Monsieur de Bragelonne, disait le duc, vous tes de tous les
Franais que j'ai vus celui qui me plat le plus; je vais avoir
besoin de votre amiti. Il m'arrive certain message crit en bon
franais. Je suis Anglais, moi, et j'ai peur de ne pas assez bien
comprendre. La lettre est signe d'un bon nom, voil tout ce que
je sais. Serez-vous assez obligeant pour me venir voir, car
j'apprends que vous tes arriv de Blois? Votre dvou, Villiers,
duc de Buckingham.

-- Je vais trouver ton matre, dit Raoul au valet de Guiche en le
congdiant. Et, dans une heure, je serai chez M. de Buckingham,
ajouta-t-il en faisant de la main un signe au messager du duc.


Chapitre XCIV -- Une foule de coups d'pe dans l'eau


Raoul, en se rendant chez de Guiche, trouva celui-ci causant avec
de Wardes et Manicamp. De Wardes, depuis l'aventure de la
barrire, traitait Raoul en tranger.

On et dit qu'il ne s'tait rien pass entre eux; seulement, ils
avaient l'air de ne pas se connatre.

Raoul entra, de Guiche marcha au-devant de lui. Raoul, tout en
serrant la main de son ami, jeta un regard rapide sur les deux
jeunes gens. Il esprait lire sur leur visage ce qui s'agitait
dans leur esprit.

De Wardes tait froid et impntrable. Manicamp semblait perdu
dans la contemplation d'une garniture qui l'absorbait.

De Guiche emmena Raoul dans un cabinet voisin et le fit asseoir.

-- Comme tu as bonne mine! lui dit-il.

-- C'est assez trange, rpondit Raoul, car je suis fort peu
joyeux.

-- C'est comme moi, n'est-ce pas, Raoul? L'amour va mal.

-- Tant mieux, de ton ct, comte; la pire nouvelle, celle qui
pourrait le plus m'attrister, serait une bonne nouvelle.

-- Oh! alors, ne t'afflige pas, car non seulement je suis trs
malheureux, mais encore je vois des gens heureux autour de moi.

-- Voil ce que je ne comprends plus, rpondit Raoul; explique,
mon ami, explique.

-- Tu vas comprendre. J'ai vainement combattu le sentiment que tu
as vu natre en moi, grandir en moi, s'emparer de moi; j'ai appel
 la fois tous les conseils et toute ma force; j'ai bien considr
le malheur o je m'engageais; je l'ai sond, c'est un abme, je le
sais; mais n'importe, je poursuivrai mon chemin.

-- Insens! tu ne peux faire un pas de plus sans vouloir
aujourd'hui ta ruine, demain ta mort.

-- Advienne que pourra!

-- De Guiche!

-- Toutes rflexions sont faites; coute.

-- Oh! tu crois russir, tu crois que Madame t'aimera!

-- Raoul, je ne crois rien, j'espre, parce que l'espoir est dans
l'homme et qu'il y vit jusqu'au tombeau.

-- Mais j'admets que tu obtiennes ce bonheur que tu espres, et tu
es plus srement perdu encore que si tu ne l'obtiens pas.

-- Je t'en supplie, ne m'interromps plus, Raoul, tu ne me
convaincras point; car, je te le dis d'avance, je ne veux pas tre
convaincu; j'ai tellement march que je ne puis reculer, j'ai
tellement souffert que la mort me paratrait un bienfait. Je ne
suis plus seulement amoureux jusqu'au dlire, Raoul, je suis
jaloux jusqu' la fureur.

Raoul frappa l'une contre l'autre ses deux mains avec un sentiment
qui ressemblait  de la colre.

-- Bien! dit-il.

-- Bien ou mal, peu importe. Voici ce que je rclame de toi, de
mon ami, de mon frre. Depuis trois jours, Madame est en ftes, en
ivresse. Le premier jour, je n'ai point os la regarder; je la
hassais de ne pas tre aussi malheureuse que moi. Le lendemain,
je ne la pouvais plus perdre de vue; et de son ct, oui, je crus
le remarquer, du moins, Raoul, de son ct, elle me regarda, sinon
avec quelque piti, du moins avec quelque douceur. Mais entre ses
regards et les miens vint s'interposer une ombre; le sourire d'un
autre provoque son sourire.  ct de son cheval galope
ternellement un cheval qui n'est pas le mien;  son oreille vibre
incessamment une voix caressante qui n'est pas ma voix. Raoul,
depuis trois jours, ma tte est en feu; c'est de la flamme qui
coule dans mes veines. Cette ombre, il faut que je la chasse; ce
sourire, que je l'teigne; cette voix, que je l'touffe.

-- Tu veux tuer Monsieur? s'cria Raoul.

-- Eh! non. Je ne suis pas jaloux de Monsieur; je ne suis pas
jaloux du mari; je suis jaloux de l'amant.

-- De l'amant?

-- Mais ne l'as-tu donc pas remarqu ici, toi qui l-bas tais si
clairvoyant?

-- Tu es jaloux de M. de Buckingham?

--  en mourir!

-- Encore.

-- Oh! cette fois la chose sera facile  rgler entre nous, j'ai
pris les devants, je lui ai fait passer un billet.

-- Tu lui as crit? c'est toi?

-- Comment sais-tu cela?

-- Je le sais, parce qu'il me l'a appris. Tiens.

Et il tendit  de Guiche la lettre qu'il avait reue presque en
mme temps que la sienne. De Guiche la lut avidement.

-- C'est d'un brave homme et surtout d'un galant homme, dit-il.

-- Oui, certes, le duc est un galant homme; je n'ai pas besoin de
te demander si tu lui as crit en aussi bons termes.

-- Je te montrerai ma lettre quand tu l'iras trouver de ma part.

-- Mais c'est presque impossible.

-- Quoi?

-- Que j'aille le trouver.

-- Comment?

-- Le duc me consulte, et toi aussi.

-- Oh! tu me donneras la prfrence, je suppose. coute, voici ce
que je te prie de dire  Sa Grce... C'est bien simple... Un de
ces jours, aujourd'hui, demain, aprs-demain, le jour qui lui
conviendra, je veux le rencontrer  Vincennes.

-- Rflchis.

-- Je croyais t'avoir dj dit que mes rflexions taient faites.

-- Le duc est tranger; il a une mission qui le fait inviolable...
Vincennes est tout prs de la Bastille.

-- Les consquences me regardent.

-- Mais la raison de cette rencontre? quelle raison veux-tu que je
lui donne?

-- Il ne t'en demandera pas, sois tranquille... Le duc doit tre
aussi las de moi que je le suis de lui; le duc doit me har autant
que je le hais. Ainsi, je t'en supplie, va trouver le duc, et,
s'il faut que je le supplie d'accepter ma proposition, je le
supplierai.

-- C'est inutile... Le duc m'a prvenu qu'il me voulait parler. Le
duc est au jeu du roi... Allons-y tous deux. Je le tirerai 
quartier dans la galerie. Tu resteras  l'cart. Deux mots
suffiront.

-- C'est bien. Je vais emmener de Wardes pour me servir de
contenance.

-- Pourquoi pas Manicamp? De Wardes nous rejoindra toujours, le
laissassions-nous ici.

-- Oui, c'est vrai.

-- Il ne sait rien?

-- Oh! rien absolument. Vous tes toujours en froid, donc!

-- Il ne t'a rien racont?

-- Non.

-- Je n'aime pas cet homme, et, comme je ne l'ai jamais aim, il
rsulte de cette antipathie que je ne suis pas plus en froid avec
lui aujourd'hui que je ne l'tais hier.

-- Partons alors.

Tous quatre descendirent. Le carrosse de de Guiche attendait  la
porte et les conduisit au Palais-Royal.

En chemin, Raoul se forgeait un thme. Seul dpositaire des deux
secrets, il ne dsesprait pas de conclure un accommodement entre
les deux parties. Il se savait influent prs de Buckingham; il
connaissait son ascendant sur de Guiche: les choses ne lui
paraissaient donc point dsespres.

En arrivant dans la galerie, resplendissante de lumire, o les
femmes les plus belles et les plus illustres de la cour
s'agitaient comme des astres dans leur atmosphre de flammes,
Raoul ne put s'empcher d'oublier un instant de Guiche pour
regarder Louise, qui, au milieu de ses compagnes, pareille  une
colombe fascine, dvorait des yeux le cercle royal, tout
blouissant de diamants et d'or.

Les hommes taient debout, le roi seul tait assis. Raoul aperut
Buckingham.

Il tait  dix pas de Monsieur, dans un groupe de Franais et
d'Anglais qui admiraient le grand air de sa personne et
l'incomparable magnificence de ses habits.

Quelques-uns des vieux courtisans se rappelaient avoir vu le pre,
et ce souvenir ne faisait aucun tort au fils.

Buckingham causait avec Fouquet. Fouquet lui parlait tout haut de
Belle-le.

-- Je ne puis l'aborder dans ce moment, dit Raoul.

-- Attends et choisis ton occasion, mais termine tout sur l'heure.
Je brle.

-- Tiens, voici notre sauveur, dit Raoul apercevant d'Artagnan,
qui, magnifique dans son habit neuf de capitaine des
mousquetaires, venait de faire dans la galerie une entre de
conqurant.

Et il se dirigea vers d'Artagnan.

-- Le comte de La Fre vous cherchait, chevalier, dit Raoul.

-- Oui, rpondit d'Artagnan, je le quitte.

-- J'avais cru comprendre que vous deviez passer une partie de la
nuit ensemble.

-- Rendez-vous est pris pour nous retrouver.

Et tout en rpondant  Raoul, d'Artagnan promenait ses regards
distraits  droite et  gauche, cherchant dans la foule quelqu'un
ou dans l'appartement quelque chose.

Tout  coup son oeil devint fixe comme celui de l'aigle qui
aperoit sa proie.

Raoul suivit la direction de ce regard. Il vit que de Guiche et
d'Artagnan se saluaient. Mais il ne put distinguer  qui
s'adressait ce coup d'oeil si curieux et si fier du capitaine.

-- Monsieur le chevalier, dit Raoul, il n'y a que vous qui
puissiez me rendre un service.

-- Lequel, mon cher vicomte?

-- Il s'agit d'aller dranger M. de Buckingham,  qui j'ai deux
mots  dire, et comme M. de Buckingham cause avec M. Fouquet, vous
comprenez que ce n'est point moi qui puis me jeter au milieu de la
conversation.

-- Ah! ah! M. Fouquet; il est l? demanda d'Artagnan.

-- Le voyez-vous? Tenez.

-- Oui, ma foi! Et tu crois que j'ai plus de droits que toi?

-- Vous tes un homme plus considrable.

-- Ah! c'est vrai, je suis capitaine des mousquetaires; il y a si
longtemps qu'on me promettait ce grade et si peu de temps que je
l'ai, que j'oublie toujours ma dignit.

-- Vous me rendrez ce service, n'est-ce pas?

-- M. Fouquet, diable!

-- Avez-vous quelque chose contre lui?

-- Non, ce serait plutt lui qui aurait quelque chose contre moi;
mais enfin, comme il faudra qu'un jour ou l'autre...

-- Tenez, je crois qu'il vous regarde; ou bien serait-ce?...

-- Non, non, tu ne te trompes pas, c'est bien  moi qu'il fait cet
honneur.

-- Le moment est bon, alors.

-- Tu crois?

-- Allez, je vous en prie.

-- J'y vais.

De Guiche ne perdait pas de vue Raoul; Raoul lui fit signe que
tout tait arrang.

D'Artagnan marcha droit au groupe, et salua civilement M. Fouquet
comme les autres.

-- Bonjour, monsieur d'Artagnan. Nous parlions de Belle-le-en-
Mer, dit Fouquet avec cet usage du monde et cette science du
regard qui demandent la moiti de la vie pour tre bien appris, et
auxquels certaines gens, malgr toute leur tude, n'arrivent
jamais.

-- De Belle-le-en-Mer? Ah! ah! fit d'Artagnan. C'est  vous, je
crois, monsieur Fouquet?

-- Monsieur vient de me dire qu'il l'avait donne au roi, dit
Buckingham. Serviteur, monsieur d'Artagnan.

-- Connaissez-vous Belle-le, chevalier? demanda Fouquet au
mousquetaire.

-- J'y ai t une seule fois, monsieur, rpondit d'Artagnan en
homme d'esprit et en galant homme.

-- Y tes-vous rest longtemps?

--  peine une journe, monseigneur.

-- Et vous y avez vu?

-- Tout ce qu'on peut voir en un jour.

-- C'est beaucoup d'un jour quand on a votre regard, monsieur.

D'Artagnan s'inclina.

Pendant ce temps, Raoul faisait signe  Buckingham.

-- Monsieur le surintendant, dit Buckingham, je vous laisse le
capitaine, qui se connat mieux que moi en bastions, en escarpes
et en contrescarpes, et je vais rejoindre un ami qui me fait
signe. Vous comprenez...

En effet, Buckingham se dtacha du groupe et s'avana vers Raoul,
mais tout en s'arrtant un instant  la table o jouaient Madame,
la reine mre, la jeune reine et le roi.

-- Allons, Raoul, dit de Guiche, le voil; ferme et vite!

Buckingham en effet, aprs avoir prsent un compliment  Madame,
continuait son chemin vers Raoul.

Raoul vint au-devant de lui. De Guiche demeura  sa place. Il le
suivit des yeux. La manoeuvre tait combine de telle faon que la
rencontre des deux jeunes gens eut lieu dans l'espace rest vide
entre le groupe du jeu et la galerie o se promenaient, en
s'arrtant de temps en temps, pour causer, quelques braves
gentilshommes.

Mais, au moment o les deux lignes allaient s'unir, elles furent
rompues par une troisime.

C'tait Monsieur qui s'avanait vers le duc de Buckingham.
Monsieur avait sur ses lvres roses et pommades son plus charmant
sourire.

-- Eh! mon Dieu! dit-il avec une affectueuse politesse, que vient-
on de m'apprendre, mon cher duc?

Buckingham se retourna: il n'avait pas vu venir Monsieur; il avait
entendu sa voix, voil tout.

Il tressaillit malgr lui. Une lgre pleur envahit ses joues.

-- Monseigneur, demanda-t-il, qu'a-t-on dit  Votre Altesse qui
paraisse lui causer ce grand tonnement?

-- Une chose qui me dsespre, monsieur, dit le prince, une chose
qui sera un deuil pour toute la cour.

-- Ah! Votre Altesse est trop bonne, dit Buckingham, car je vois
qu'elle veut parler de mon dpart.

-- Justement.

-- Hlas! monseigneur,  Paris depuis cinq  six jours  peine,
mon dpart ne peut tre un deuil que pour moi.

De Guiche entendit le mot de la place o il tait rest et
tressaillit  son tour.

-- Son dpart! murmura-t-il. Que dit-il donc?

Philippe continua avec son mme air gracieux:

-- Que le roi de la Grande-Bretagne vous rappelle, monsieur, je
conois cela; on sait que Sa Majest Charles II, qui se connat en
gentilshommes, ne peut se passer de vous. Mais que nous vous
perdions sans regret, cela ne se peut comprendre; recevez donc
l'expression des miens.

-- Monseigneur, dit le duc, croyez que si je quitte la cour de
France...

-- C'est qu'on vous rappelle, je comprends cela; mais enfin, si
vous croyez que mon dsir ait quelque poids prs du roi, je
m'offre  supplier Sa Majest Charles II de vous laisser avec nous
quelque temps encore.

-- Tant d'obligeance me comble, monseigneur, rpondit Buckingham;
mais j'ai reu des ordres prcis. Mon sjour en France tait
limit; je l'ai prolong au risque de dplaire  mon gracieux
souverain. Aujourd'hui seulement, je me rappelle que, depuis
quatre jours, je devrais tre parti.

-- Oh! fit Monsieur.

-- Oui, mais, ajouta Buckingham en levant la voix, mme de
manire  tre entendu des princesses, mais je ressemble  cet
homme de l'orient qui, pendant plusieurs jours, devint fou d'avoir
fait un beau rve, et qui, un beau matin, se rveilla guri,
c'est--dire raisonnable. La cour de France a des enivrements qui
peuvent ressembler  ce rve, monseigneur, mais on se rveille
enfin et l'on part. Je ne saurais donc prolonger mon sjour comme
Votre Altesse veut bien me le demander.

-- Et quand partez-vous? demanda Philippe d'un air plein de
sollicitude.

-- Demain, monseigneur... Mes quipages sont prts depuis trois
jours.

Le duc d'Orlans fit un mouvement de tte qui signifiait:

Puisque c'est une rsolution prise, duc, il n'y a rien  dire.

Buckingham leva les yeux sur les reines; son regard rencontra
celui d'Anne d'Autriche, qui le remercia et l'approuva par un
geste. Buckingham lui rendit ce geste en cachant sous un sourire
le serrement de son coeur.

Monsieur s'loigna par o il tait venu. Mais en mme temps, du
ct oppos, s'avanait de Guiche. Raoul craignit que l'impatient
jeune homme ne vnt faire la proposition lui mme, et se jeta au-
devant de lui.

-- Non, non, Raoul, tout est inutile maintenant, dit de Guiche en
tendant ses deux mains au duc et en l'entranant derrire une
colonne... Oh! duc, duc! dit de Guiche, pardonnez-moi ce que je
vous ai crit; j'tais un fou! Rendez-moi ma lettre!

-- C'est vrai, rpliqua le jeune duc avec un sourire mlancolique,
vous ne pouvez plus m'en vouloir.

-- Oh! duc, duc, excusez-moi!... Mon amiti, mon amiti
ternelle...

-- Pourquoi, en effet, m'en voudriez-vous, comte, du moment o je
la quitte, du moment o je ne la verrai plus?

Raoul entendit ces mots, et, comprenant que sa prsence tait
dsormais inutile entre ces deux jeunes gens qui n'avaient plus
que des paroles amies, il recula de quelques pas.

Ce mouvement le rapprocha de de Wardes. De Wardes parlait du
dpart de Buckingham. Son interlocuteur tait le chevalier de
Lorraine.

-- Sage retraite! disait de Wardes.

-- Pourquoi cela?

-- Parce qu'il conomise un coup d'pe au cher duc.

Et tous se mirent  rire.

Raoul, indign, se retourna, le sourcil fronc, le sang aux
tempes, la bouche ddaigneuse.

Le chevalier de Lorraine pivota sur ses talons; de Wardes demeura
ferme et attendit.

-- Monsieur, dit Raoul  de Wardes, vous ne vous dshabituerez
donc pas d'insulter les absents? Hier, c'tait M. d'Artagnan;
aujourd'hui, c'est M. de Buckingham.

-- Monsieur, monsieur, dit de Wardes, vous savez bien que parfois
aussi j'insulte ceux qui sont l.

De Wardes touchait Raoul, leurs paules s'appuyaient l'une 
l'autre, leurs visages se penchaient l'un vers l'autre comme pour
s'embraser rciproquement du feu de leur souffle et de leur
colre. On sentait que l'un tait au sommet de sa haine, l'autre
au bout de sa patience.

Tout  coup ils entendirent une voix pleine de grce et de
politesse qui disait derrire eux:

-- On m'a nomm, je crois.

Ils se retournrent: c'tait d'Artagnan qui l'oeil souriant et la
bouche en coeur, venait de poser sa main sur l'paule de
de Wardes. Raoul s'carta d'un pas pour faire place au
mousquetaire. De Wardes frissonna par tout le corps, plit, mais
ne bougea point.

D'Artagnan, toujours avec son sourire, prit la place que Raoul lui
abandonnait.

-- Merci, mon cher Raoul, dit-il. Monsieur de Wardes, j'ai 
causer avec vous. Ne vous loignez pas, Raoul; tout le monde peut
entendre ce que j'ai  dire  M. de Wardes.

Puis son sourire s'effaa, et son regard devint froid et aigu
comme une lame d'acier.

-- Je suis  vos ordres, monsieur, dit de Wardes.

-- Monsieur, reprit d'Artagnan, depuis longtemps je cherchais
l'occasion de causer avec vous; aujourd'hui seulement, je l'ai
trouve. Quant au lieu, il est mal choisi, j'en conviens; mais si
vous voulez vous donner la peine de venir jusque chez moi, mon
chez-moi est justement dans l'escalier qui aboutit  la galerie.

-- Je vous suis, monsieur, dit de Wardes.

-- Est-ce que vous tes seul ici, monsieur? fit d'Artagnan.

-- Non pas, j'ai MM. Manicamp et de Guiche, deux de mes amis.

-- Bien, dit d'Artagnan; mais deux personnes, c'est peu. Vous en
trouverez bien encore quelques-unes, n'est-ce pas?

-- Certes! dit le jeune homme, qui ne savait pas o d'Artagnan
voulait en venir. Tant que vous en voudrez.

-- Des amis?

-- Oui, monsieur.

-- De bons amis?

-- Sans doute.

-- Eh bien! faites-en provision, je vous prie. Et vous, Raoul,
venez... Amenez aussi M. de Guiche; amenez M. de Buckingham, s'il
vous plat.

-- Oh! mon Dieu, monsieur, que de tapage! rpondit de Wardes en
essayant de sourire.

Le capitaine lui fit, de la main, un petit signe pour lui
recommander la patience.

-- Je suis toujours impassible. Donc, je vous attends, monsieur,
dit-il.

-- Attendez-moi.

-- Alors, au revoir!

Et il se dirigea du ct de son appartement. La chambre de
d'Artagnan n'tait point solitaire: le comte de La Fre attendait,
assis dans l'embrasure d'une fentre.

-- Eh bien? demanda-t-il  d'Artagnan en le voyant rentrer.

-- Eh bien! dit celui-ci, M. de Wardes veut bien m'accorder
l'honneur de me faire une petite visite, en compagnie de quelques-
uns de ses amis et des ntres.

En effet, derrire le mousquetaire apparurent de Wardes et
Manicamp.

De Guiche et Buckingham les suivaient, assez surpris et ne sachant
ce qu'on leur voulait.

Raoul venait avec deux ou trois gentilshommes. Son regard erra, en
entrant, sur toutes les parties de la chambre.

Il aperut le comte et alla se placer prs de lui.

D'Artagnan recevait ses visiteurs avec toute la courtoisie dont il
tait capable.

Il avait conserv sa physionomie calme et polie. Tous ceux qui se
trouvaient l taient des hommes de distinction occupant un poste
 la cour. Puis, lorsqu'il eut fait  chacun ses excuses du
drangement qu'il lui causait, il se retourna vers de Wardes, qui,
malgr sa puissance sur lui-mme, ne pouvait empcher sa
physionomie d'exprimer une surprise mle d'inquitude.

-- Monsieur, dit-il, maintenant que nous voici hors du palais du
roi, maintenant que nous pouvons causer tout haut sans manquer aux
convenances, je vais vous faire savoir pourquoi j'ai pris la
libert de vous prier de passer chez moi et d'y convoquer en mme
temps ces messieurs. J'ai appris, par M. le comte de La Fre, mon
ami, les bruits injurieux que vous semiez sur mon compte; vous
m'avez dit que vous me teniez pour votre ennemi mortel, attendu
que j'tais, dites-vous, celui de votre pre.

-- C'est vrai, monsieur, j'ai dit cela, reprit de Wardes, dont la
pleur se colora d'une lgre flamme.

-- Ainsi, vous m'accusez d'un crime, d'une faute ou d'une lchet.
Je vous prie de prciser votre accusation.

-- Devant tmoins, monsieur?

-- Oui, sans doute, devant tmoins, et vous voyez que je les ai
choisis experts en matire d'honneur.

-- Vous n'apprciez pas ma dlicatesse, monsieur. Je vous ai
accus, c'est vrai; mais j'ai gard le secret sur l'accusation. Je
ne suis entr dans aucun dtail, je me suis content d'exprimer ma
haine devant des personnes pour lesquelles c'tait presque un
devoir de vous la faire connatre. Vous ne m'avez pas tenu compte
de ma discrtion, quoique vous fussiez intress  mon silence. Je
ne reconnais point l votre prudence habituelle, monsieur
d'Artagnan.

D'Artagnan se mordit le coin de la moustache.

-- Monsieur, dit-il, j'ai dj eu l'honneur de vous prier
d'articuler les griefs que vous aviez contre moi.

-- Tout haut?

-- Parbleu!

-- Je parlerai donc.

-- Parlez, monsieur, dit d'Artagnan en s'inclinant, nous vous
coutons tous.

-- Eh bien! monsieur, il s'agit, non pas d'un tort envers moi,
mais d'un tort envers mon pre.

-- Vous l'avez dj dit.

-- Oui, mais il y a certaines choses qu'on n'aborde qu'avec
hsitation.

-- Si cette hsitation existe rellement, je vous prie de la
surmonter, monsieur.

-- Mme dans le cas o il s'agirait d'une action honteuse?

-- Dans tous les cas.

Les tmoins de cette scne commencrent par se regarder entre eux
avec une certaine inquitude. Cependant, ils se rassurrent en
voyant que le visage de d'Artagnan ne manifestait aucune motion.
De Wardes gardait le silence.

-- Parlez, monsieur, dit le mousquetaire. Vous voyez bien que vous
nous faites attendre.

-- Eh bien! coutez. Mon pre aimait une femme, une femme noble;
cette femme aimait mon pre.

D'Artagnan changea un regard avec Athos. De Wardes continua.

-- M. d'Artagnan surprit des lettres qui indiquaient un rendez-
vous, se substitua, sous un dguisement,  celui qui tait attendu
et abusa de l'obscurit.

-- C'est vrai, dit d'Artagnan.

Un lger murmure se fit entendre parmi les assistants.

-- Oui, j'ai commis cette mauvaise action. Vous auriez d ajouter,
monsieur, puisque vous tes si impartial, qu' l'poque o se
passa l'vnement que vous me reprochez, je n'avais point encore
vingt et un ans.

-- L'action n'en est pas moins honteuse, dit de Wardes, et l'ge
de raison suffit  un gentilhomme pour ne pas commettre une
indlicatesse.

Un nouveau murmure se fit entendre, mais d'tonnement et presque
de doute.

-- C'tait une supercherie honteuse, en effet, dit d'Artagnan, et
je n'ai point attendu que M. de Wardes me la reprocht pour me la
reprocher moi-mme et bien amrement. L'ge m'a fait plus
raisonnable, plus probe surtout, et j'ai expi ce tort par de
longs regrets. Mais j'en appelle  vous, messieurs; cela se
passait en 1626, et c'tait un temps, heureusement pour vous, vous
ne savez cela que par tradition, et c'tait un temps o l'amour
n'tait pas scrupuleux, o les consciences ne distillaient pas,
comme aujourd'hui, le venin et la myrrhe. Nous tions de jeunes
soldats toujours battants, toujours battus, toujours l'pe hors
du fourreau ou tout au moins  moiti tire, toujours entre deux
morts; la guerre nous faisait durs, et le cardinal nous faisait
presss. Enfin, je me suis repenti, et, il y a plus, je me repens
encore, monsieur de Wardes.

-- Oui, monsieur, je comprends cela, car l'action comportait le
repentir; mais vous n'en avez pas moins caus la perte d'une
femme. Celle dont vous parlez, voile par sa honte, courbe sous
son affront, celle dont vous parlez a fui, elle a quitt la
France, et l'on n'a jamais su ce qu'elle tait devenue...

-- Oh! fit le comte de La Fre en tendant le bras vers de Wardes
avec un sinistre sourire, si fait, monsieur, on l'a vue, et il est
mme ici quelques personnes qui, en ayant entendu parler, peuvent
la reconnatre au portrait que j'en vais faire. C'tait une femme
de vingt-cinq ans, mince, ple, blonde, qui s'tait marie en
Angleterre.

-- Marie? fit de Wardes.

-- Ah! vous ignoriez qu'elle ft marie? Vous voyez que nous
sommes mieux instruits que vous, monsieur de Wardes. Savez-vous
qu'on l'appelait habituellement Milady, sans ajouter aucun nom 
cette qualification?

-- Oui, monsieur, je sais cela.

-- Mon Dieu! murmura Buckingham.

-- Eh bien! cette femme, qui venait d'Angleterre, retourna en
Angleterre, aprs avoir trois fois conspir la mort de
M. d'Artagnan. C'tait justice, n'est-ce pas? Je le veux bien,
M. d'Artagnan l'avait insulte. Mais ce qui n'est plus justice,
c'est qu'en Angleterre, par ses sductions, cette femme conquit un
jeune homme qui tait au service de lord de Winter, et que l'on
nommait Felton. Vous plissez, milord de Buckingham? vos yeux
s'allument  la fois de colre et de douleur? Alors, achevez le
rcit, milord, et dites  M. de Wardes quelle tait cette femme
qui mit le couteau  la main de l'assassin de votre pre.

Un cri s'chappa de toutes les bouches. Le jeune duc passa un
mouchoir sur son front inond de sueur.

Un grand silence s'tait fait parmi tous les assistants.

-- Vous voyez, monsieur de Wardes, dit d'Artagnan, que ce rcit
avait d'autant plus impressionn que ses propres souvenirs se
ravivaient aux paroles d'Athos; vous voyez que mon crime n'est
point la cause d'une perte d'me, et que l'me tait bel et bien
perdue avant mon regret. C'est donc bien un acte de conscience.
Or, maintenant que ceci est tabli, il me reste, monsieur
de Wardes,  vous demander bien humblement pardon de cette action
honteuse, comme bien certainement j'eusse demand pardon 
M. votre pre, s'il vivait encore, et si je l'eusse rencontr
aprs mon retour en France depuis la mort de Charles Ier.

-- Mais c'est trop, monsieur d'Artagnan, s'crirent vivement
plusieurs voix.

-- Non, messieurs, dit le capitaine. Maintenant, monsieur
de Wardes, j'espre que tout est fini entre nous deux, et qu'il ne
vous arrivera plus de mal parler de moi. C'est une affaire purge,
n'est-ce pas?

De Wardes s'inclina en balbutiant.

-- J'espre aussi, continua d'Artagnan en se rapprochant du jeune
homme, que vous ne parlerez plus mal de personne comme vous en
avez la fcheuse habitude; car un homme aussi consciencieux, aussi
parfait que vous l'tes, vous qui reprochez une vtille de
jeunesse  un vieux soldat, aprs trente-cinq ans, vous, dis-je,
qui arborez cette puret de conscience, vous prenez de votre ct,
l'engagement tacite de ne rien faire contre la conscience et
l'honneur. Or, coutez bien ce qui me reste  vous dire, monsieur
de Wardes. Gardez-vous qu'une histoire o votre nom figurera ne
parvienne  mes oreilles.

-- Monsieur, dit de Wardes, il est inutile de menacer pour rien.

-- Oh! je n'ai point fini, monsieur de Wardes, reprit d'Artagnan,
et vous tes condamn  m'entendre encore.

Le cercle se rapprocha curieusement.

-- Vous parliez haut tout  l'heure de l'honneur d'une femme et de
l'honneur de votre pre; vous nous avez plu en parlant ainsi, car
il est doux de songer que ce sentiment de dlicatesse et de
probit qui ne vivait pas,  ce qu'il parat, dans notre me, vit
dans l'me de nos enfants, et il est beau enfin de voir un jeune
homme  l'ge o d'habitude on se fait le larron de l'honneur des
femmes, il est beau de voir ce jeune homme le respecter et le
dfendre.

De Wardes serrait les lvres et les poings, videmment fort
inquiet de savoir comment finirait ce discours dont l'exorde
s'annonait si mal.

-- Comment se fait-il donc alors, continua d'Artagnan, que vous
vous soyez permis de dire  M. le vicomte de Bragelonne qu'il ne
connaissait point sa mre?

Les yeux de Raoul tincelrent.

-- Oh! s'cria-t-il en s'lanant, monsieur le chevalier, monsieur
le chevalier, c'est une affaire qui m'est personnelle.

De Wardes sourit mchamment.

D'Artagnan repoussa Raoul du bras.

-- Ne m'interrompez pas, jeune homme, dit-il.

Et dominant de Wardes du regard:

-- Je traite ici une question qui ne se rsout point par l'pe,
continua-t-il. Je la traite devant des hommes d'honneur, qui tous
ont mis plus d'une fois l'pe  la main. Je les ai choisis
exprs. Or, ces messieurs savent que tout secret pour lequel on se
bat cesse d'tre un secret. Je ritre donc ma question 
M. de Wardes:  quel propos avez-vous offens ce jeune homme en
offensant  la fois son pre et sa mre?

-- Mais il me semble, dit de Wardes, que les paroles sont libres,
quand on offre de les soutenir par tous les moyens qui sont  la
disposition d'un galant homme.

-- Ah! monsieur, quels sont les moyens, dites-moi,  l'aide
desquels un galant homme peut soutenir une mchante parole?

-- Par l'pe.

-- Vous manquez non seulement de logique en disant cela, mais
encore de religion et d'honneur; vous exposez la vie de plusieurs
hommes, sans parler de la vtre, qui me parat fort aventure. Or,
toute mode passe, monsieur, et la mode est passe des rencontres,
sans compter les dits de Sa Majest qui dfendent le duel. Donc,
pour tre consquent avec vos ides de chevalerie, vous allez
prsenter vos excuses  M. Raoul de Bragelonne; vous lui direz que
vous regrettez d'avoir tenu un propos lger; que la noblesse et la
puret de sa race sont crites non seulement dans son coeur, mais
encore dans toutes les actions de sa vie. Vous allez faire cela,
monsieur de Wardes, comme je l'ai fait tout  l'heure, moi, vieux
capitaine, devant votre moustache d'enfant.

-- Et si je ne le fais pas? demanda de Wardes.

-- Eh bien! il arrivera...

-- Ce que vous croyez empcher, dit de Wardes en riant; il
arrivera que votre logique de conciliation aboutira  une
violation des dfenses du roi.

-- Non, monsieur, dit tranquillement le capitaine, et vous tes
dans l'erreur.

-- Qu'arrivera-t-il donc, alors?

-- Il arrivera que j'irai trouver le roi, avec qui je suis assez
bien; le roi,  qui j'ai eu le bonheur de rendre quelques services
qui datent d'un temps o vous n'tiez pas encore n; le roi,
enfin, qui, sur ma demande, vient de m'envoyer un ordre en blanc
pour M. Baisemeaux de Montlezun gouverneur de la Bastille, et que
je dirai au roi: Sire, un homme  insult lchement
M. de Bragelonne dans la personne de sa mre. J'ai crit le nom de
cet homme sur la lettre de cachet que Votre Majest a bien voulu
me donner, de sorte que M. de Wardes est  la Bastille pour trois
ans.

Et d'Artagnan, tirant de sa poche l'ordre sign du roi, le tendit
 de Wardes.

Puis, voyant que le jeune homme n'tait pas bien convaincu, et
prenait l'avis pour une menace vaine, il haussa les paules et se
dirigea froidement vers la table sur laquelle taient une
critoire et une plume dont la longueur et pouvant le
topographe Porthos.

Alors de Wardes vit que la menace tait on ne peut plus srieuse;
la Bastille,  cette poque, tait dj chose effrayante. Il fit
un pas vers Raoul, et d'une voix presque inintelligible:

-- Monsieur, dit-il, je vous fais les excuses que m'a dictes tout
 l'heure M. d'Artagnan, et que force m'est de vous faire.

-- Un instant, un instant, monsieur, dit le mousquetaire avec la
plus grande tranquillit; vous vous trompez sur les termes. Je
n'ai pas dit: Et que force m'est de vous faire. J'ai dit: Et
que ma conscience me porte  vous faire. Ce mot vaut mieux que
l'autre, croyez-moi; il vaudra d'autant mieux qu'il sera
l'expression plus vraie de vos sentiments.

-- J'y souscris donc, dit de Wardes; mais, en vrit messieurs,
avouez qu'un coup d'pe au travers du corps, comme on se le
donnait autrefois, valait mieux qu'une pareille tyrannie.

-- Non, monsieur, rpondit Buckingham, car le coup d'pe ne
signifie pas, si vous le recevez, que vous avez tort ou raison; il
signifie seulement que vous tes plus ou moins adroit.

-- Monsieur! s'cria de Wardes.

-- Ah! vous allez dire quelque mauvaise chose, interrompit
d'Artagnan coupant la parole  de Wardes, et je vous rends service
en vous arrtant l.

-- Est-ce tout, monsieur? demanda de Wardes.

-- Absolument tout, rpondit d'Artagnan, et ces messieurs et moi
sommes satisfaits de vous.

-- Croyez-moi, monsieur, rpondit de Wardes, vos conciliations ne
sont pas heureuses!

-- Et pourquoi cela?

-- Parce que nous allons nous sparer, je le gagerais, M. de
Bragelonne et moi, plus ennemis que jamais.

-- Vous vous trompez quant  moi, monsieur, rpondit Raoul, et je
ne conserve pas contre vous un atome de fiel dans le coeur.

Ce dernier coup crasa de Wardes. Il jeta les yeux autour de lui
en homme gar.

D'Artagnan salua gracieusement les gentilshommes qui avaient bien
voulu assister  l'explication, et chacun se retira en lui donnant
la main.

Pas une main ne se tendit vers de Wardes.

-- Oh! s'cria le jeune homme succombant  la rage qui lui
mangeait le coeur; oh! je ne trouverai donc personne sur qui je
puisse me venger!

-- Si fait, monsieur, car je suis l, moi, dit  son oreille une
voix toute charge de menaces.

De Wardes se retourna et vit le duc de Buckingham qui, rest sans
doute dans cette intention, venait de s'approcher de lui.

-- Vous, monsieur! s'cria de Wardes.

-- Oui, moi. Je ne suis pas sujet du roi de France, moi, monsieur;
moi, je ne reste pas sur le territoire, puisque je pars pour
l'Angleterre. J'ai amass aussi du dsespoir et de la rage, moi.
J'ai donc, comme vous, besoin de me venger sur quelqu'un.
J'approuve fort les principes de M. d'Artagnan, mais je ne suis
pas tenu de les appliquer  vous. Je suis Anglais, et je viens
vous proposer  mon tour ce que vous avez inutilement propos aux
autres.

-- Monsieur le duc!

-- Allons, cher monsieur de Wardes, puisque vous tes si fort
courrouc, prenez-moi pour quintaine. Je serai  Calais dans
trente-quatre heures. Venez avec moi, la route nous paratra moins
longue ensemble que spars. Nous tirerons l'pe l-bas, sur le
sable que couvre la mare, et qui, six heures par jour, est le
territoire de la France, mais pendant six autres heures le
territoire de Dieu.

-- C'est bien, rpliqua de Wardes; j'accepte.

-- Pardieu! dit le duc, si vous me tuez, mon cher monsieur
de Wardes, vous me rendrez, je vous en rponds, un signal
service.

-- Je ferai ce que je pourrai pour vous tre agrable, duc, dit
de Wardes.

-- Ainsi, c'est convenu, je vous emmne.

-- Je serai  vos ordres. Pardieu! j'avais besoin pour me calmer
d'un bon danger, d'un pril mortel.

-- Eh bien! je crois que vous avez trouv votre affaire.
Serviteur, monsieur de Wardes; demain, au matin, mon valet de
chambre vous dira l'heure prcise du dpart; nous voyagerons
ensemble comme deux bons amis. Je voyage d'ordinaire en homme
press. Adieu!

Buckingham salua de Wardes et rentra chez le roi. De Wardes,
exaspr, sortit du Palais-Royal et prit rapidement le chemin de
la maison qu'il habitait.


Chapitre XCV -- M. Baisemeaux de Montlezun


Aprs la leon un peu dure donne  de Wardes, Athos et d'Artagnan
descendirent ensemble l'escalier qui conduit  la cour du Palais-
Royal.

-- Voyez-vous, disait Athos  d'Artagnan, Raoul ne peut chapper
tt ou tard  ce duel avec de Wardes; de Wardes est brave autant
qu'il est mchant.

-- Je connais ces drles-l, rpliqua d'Artagnan; j'ai eu affaire
au pre. Je vous dclare, et en ce temps j'avais de bons muscles
et une sauvage assurance, je vous dclare, dis-je, que le pre m'a
donn du mal. Il fallait voir cependant comme j'en dcousais. Ah!
mon ami, on ne fait plus des assauts pareils aujourd'hui; j'avais
une main qui ne pouvait rester un moment en place, une main de
vif-argent, vous le savez, Athos, vous m'avez vu  l'oeuvre. Ce
n'tait plus un simple morceau d'acier, c'tait un serpent qui
prenait toutes ses formes et toutes ses longueurs pour parvenir 
placer convenablement sa tte, c'est--dire sa morsure; je me
donnais six pieds, puis trois, je pressais l'ennemi corps  corps,
puis je me jetais  dix pieds. Il n'y avait pas force humaine
capable de rsister  ce froce entrain. Eh bien! de Wardes le
pre, avec sa bravoure de race, sa bravoure hargneuse, m'occupa
fort longtemps, et je me souviens que mes doigts,  l'issue du
combat, taient fatigus.

-- Donc, je vous le disais bien, reprit Athos, le fils cherchera
toujours Raoul et finira par le rencontrer, car on trouve Raoul
facilement lorsqu'on le cherche.

-- D'accord, mon ami, mais Raoul calcule bien; il n'en veut point
 de Wardes, il l'a dit: il attendra d'tre provoqu; alors sa
position est bonne. Le roi ne peut se fcher; d'ailleurs, nous
saurons le moyen de calmer le roi. Mais pourquoi ces craintes, ces
inquitudes chez vous qui ne vous alarmez pas aisment?

-- Voici: tout me trouble. Raoul va demain voir le roi qui lui
dira sa volont sur certain mariage. Raoul se fchera comme un
amoureux qu'il est, et, une fois dans sa mauvaise humeur, s'il
rencontre de Wardes, la bombe clatera.

-- Nous empcherons l'clat, cher ami.

-- Pas moi, car je veux retourner  Blois. Toute cette lgance
farde de cour, toutes ces intrigues me dgotent. Je ne suis plus
un jeune homme pour pactiser avec les mesquineries d'aujourd'hui.
J'ai lu dans le grand livre de Dieu beaucoup de choses trop belles
et trop larges pour m'occuper avec intrt des petites phrases que
se chuchotent ces hommes quand ils veulent se tromper. En un mot,
je m'ennuie  Paris, partout o je ne vous ai pas, et, comme je ne
puis toujours vous avoir, je veux m'en retourner  Blois.

-- Oh! que vous avez tort, Athos! que vous mentez  votre origine
et  la destine de votre me! Les hommes de votre trempe sont
faits pour aller jusqu'au dernier jour dans la plnitude de leurs
facults. Voyez ma vieille pe de La Rochelle, cette lame
espagnole; elle servit trente ans aussi parfaite; un jour d'hiver,
en tombant sur le marbre du Louvre, elle se cassa net, mon cher.
On m'en a fait un couteau de chasse qui durera cent ans encore.
Vous, Athos, avec votre loyaut, votre franchise, votre courage
froid et votre instruction solide, vous tes l'homme qu'il faut
pour avertir et diriger les rois. Restez ici: M. Fouquet ne durera
pas aussi longtemps que ma lame espagnole.

-- Allons, dit Athos en souriant, voil d'Artagnan qui, aprs
m'avoir lev aux nues, fait de moi une sorte de dieu, me jette du
haut de l'Olympe et m'aplatit sur terre. J'ai des ambitions plus
grandes, ami. tre ministre, tre esclave, allons donc! Ne suis-je
pas plus grand? je ne suis rien. Je me souviens de vous avoir
entendu m'appeler quelquefois le grand Athos. Or, je vous dfie,
si j'tais ministre, de me confirmer cette pithte. Non, non, je
ne me livre pas ainsi.

-- Alors n'en parlons plus; abdiquez tout, mme la fraternit!

-- Oh! cher ami, c'est presque dur, ce que vous me dites l!

D'Artagnan serra vivement la main d'Athos.

-- Non, non, abdiquez sans crainte. Raoul peut se passer de vous,
je suis  Paris.

-- Eh bien! alors, je retournerai  Blois. Ce soir, vous me direz
adieu; demain, au point du jour, je remonterai  cheval.

-- Vous ne pouvez pas rentrer seul  votre htel; pourquoi n'avez-
vous pas amen Grimaud?

-- Mon ami, Grimaud dort; il se couche de bonne heure. Mon pauvre
vieux se fatigue aisment. Il est venu avec moi de Blois, et je
l'ai forc de garder le logis; car s'il lui fallait, pour
reprendre haleine, remonter les quarante lieues qui nous sparent
de Blois, il en mourrait sans se plaindre. Mais je tiens  mon
Grimaud.

-- Je vais vous donner un mousquetaire pour porter le flambeau.
Hol! quelqu'un!

Et d'Artagnan se pencha sur la rampe dore. Sept ou huit ttes de
mousquetaires apparurent.

-- Quelqu'un de bonne volont pour escorter M. le comte de La
Fre, cria d'Artagnan.

-- Merci de votre empressement, messieurs, dit Athos. Je ne
saurais ainsi dranger des gentilshommes.

-- J'escorterais bien Monsieur, dit quelqu'un, si je n'avais 
parler  M. d'Artagnan.

-- Qui est l? fit d'Artagnan en cherchant dans la pnombre.

-- Moi, cher monsieur d'Artagnan.

-- Dieu me pardonne, si ce n'est pas la voix de Baisemeaux!

-- Moi-mme, monsieur.

-- Eh! mon cher Baisemeaux, que faites-vous l dans la cour?

-- J'attends vos ordres, mon cher monsieur d'Artagnan.

-- Ah! malheureux que je suis, pensa d'Artagnan; c'est vrai, vous
avez t prvenu pour une arrestation; mais venir vous-mme au
lieu d'envoyer un cuyer!

-- Je suis venu parce que j'avais  vous parler.

-- Et vous ne m'avez pas fait prvenir?

-- J'attendais, dit timidement M. Baisemeaux.

-- Je vous quitte. Adieu, d'Artagnan, fit Athos  son ami.

-- Pas avant que je vous prsente M. Baisemeaux de Montlezun,
gouverneur du chteau de la Bastille.

Baisemeaux salua. Athos galement.

-- Mais vous devez vous connatre, ajouta d'Artagnan.

-- J'ai un vague souvenir de Monsieur, dit Athos.

-- Vous savez bien, mon cher ami, Baisemeaux, ce garde du roi avec
qui nous fmes de si bonnes parties autrefois sous le cardinal.

-- Parfaitement, dit Athos en prenant cong avec affabilit.

-- M. le comte de La Fre, qui avait nom de guerre Athos, dit
d'Artagnan  l'oreille de Baisemeaux.

-- Oui, oui, un galant homme, un des quatre fameux, dit
Baisemeaux.

-- Prcisment. Mais, voyons, mon cher Baisemeaux, causons-nous?

-- S'il vous plat!

-- D'abord, quant aux ordres, c'est fait, pas d'ordres. Le roi
renonce  faire arrter la personne en question.

-- Ah! tant pis, dit Baisemeaux avec un soupir.

-- Comment, tant pis? s'cria d'Artagnan en riant.

-- Sans doute, s'cria le gouverneur de la Bastille, mes
prisonniers sont mes rentes,  moi.

-- Eh! c'est vrai. Je ne voyais pas la chose sous ce jour-l.

-- Donc, pas d'ordres?

Et Baisemeaux soupira encore.

-- C'est vous, reprit-il, qui avez une belle position: capitaine-
lieutenant des mousquetaires!

-- C'est assez bon, oui. Mais je ne vois pas ce que vous avez 
m'envier: gouverneur de la Bastille, qui est le premier chteau de
France.

-- Je le sais bien, dit tristement Baisemeaux.

-- Vous dites cela comme un pnitent, mordioux! Je changerai mes
bnfices contre les vtres, si vous voulez?

-- Ne parlons pas bnfices, dit Baisemeaux, si vous ne voulez pas
me fendre l'me.

-- Mais vous regardez de droite et de gauche comme si vous aviez
peur d'tre arrt, vous qui gardez ceux qu'on arrte.

-- Je regarde qu'on nous voit et qu'on nous entend, et qu'il
serait plus sr de causer  l'cart, si vous m'accordiez cette
faveur.

-- Baisemeaux! Baisemeaux! vous oubliez donc que nous sommes des
connaissances de trente-cinq ans. Ne prenez donc pas avec moi des
airs contrits. Soyez  l'aise. Je ne mange pas crus des
gouverneurs de la Bastille.

-- Plt au Ciel!

-- Voyons, venez dans la cour, nous nous prendrons par le bras; il
fait un clair de lune superbe, et le long des chnes, sous les
arbres, vous me conterez votre histoire lugubre. Venez.

Il attira le dolent gouverneur dans la cour, lui prit le bras,
comme il l'avait dit, et avec sa brusque bonhomie:

-- Allons, flamberge au vent! dit-il, dgoisez. Baisemeaux, que
voulez vous me dire?

-- Ce sera bien long.

-- Vous aimez donc mieux vous lamenter? M'est avis que ce sera
plus long encore. Gage que vous vous faites cinquante mille livres
sur vos pigeons de la Bastille.

-- Quand cela serait, cher monsieur d'Artagnan?

-- Vous m'tonnez, Baisemeaux; regardez-vous donc, mon cher. Vous
faites l'homme contrit, mordioux! je vais vous conduire devant une
glace, vous y verrez que vous tes grassouillet, fleuri, gras et
rond comme un fromage; que vous avez des yeux comme des charbons
allums, et que, sans ce vilain pli que vous affectez de vous
creuser au front, vous ne paratriez pas cinquante ans. Or, vous
en avez soixante, hein?

-- Tout cela est vrai...

-- Pardieu! je le sais bien que c'est vrai, vrai comme les
cinquante mille livres de bnfice.

Le petit Baisemeaux frappa du pied.

-- L, l! dit d'Artagnan, je m'en vais vous faire votre compte;
vous tiez capitaine des gardes de M. de Mazarin: douze mille
livres par an; vous les avez touches douze ans, soit cent
quarante mille livres.

-- Douze mille livres! tes-vous fou! s'cria Baisemeaux Le vieux
grigou n'a jamais donn que six mille, et les charges de la place
allaient  six mille cinq cents. M. Colbert, qui m'avait fait
rogner les six mille autres livres, daignait me faire toucher
cinquante pistoles comme gratification. En sorte que, sans ce
petit fief de Montlezun, qui donne douze mille livres, je n'eusse
pas fait honneur  mes affaires.

-- Passons condamnation, arrivons aux cinquante mille livres de la
Bastille. L, j'espre, vous tes nourri, log; vous avez six
mille livres de traitement.

-- Soit.

-- Bon an mal an, cinquante prisonniers qui, l'un dans l'autre,
vous rapportent mille livres.

-- Je n'en disconviens pas.

-- C'est bien cinquante mille livres par an; vous occupez depuis
trois ans, c'est donc cent cinquante mille livres que vous avez.

-- Vous oubliez un dtail, cher monsieur d'Artagnan.

-- Lequel?

-- C'est que, vous, vous avez reu la charge de capitaine des
mains du roi.

-- Je le sais bien.

-- Tandis que, moi, j'ai reu celle de gouverneur de MM. Tremblay
et Louvire.

-- C'est juste, et Tremblay n'tait pas homme  vous laisser sa
charge pour rien.

-- Oh! Louvire non plus. Il en rsulte que j'ai donn soixante-
quinze mille livres  Tremblay pour sa part.

-- Joli! Et  Louvire?

-- Autant.

-- Tout de suite?

-- Non pas, c'et t impossible. Le roi ne voulait pas, ou plutt
M. de Mazarin ne voulait pas paratre destituer ces deux gaillards
issus de la barricade; il a donc souffert qu'ils fissent pour se
retirer des conditions lonines.

-- Quelles conditions?

-- Frmissez!... trois annes du revenu comme pot-de-vin.

-- Diable! en sorte que les cent cinquante mille livres ont pass
dans leurs mains?

-- Juste.

-- Et outre cela?

-- Une somme de quinze mille cus ou cinquante mille pistoles,
comme il vous plaira, en trois paiements.

-- C'est exorbitant.

-- Ce n'est pas tout.

-- Allons donc!

-- Faute  moi de remplir l'une des conditions, ces messieurs
rentrent dans leur charge. On a fait signer cela au roi.

-- C'est norme, c'est incroyable!

-- C'est comme cela.

-- Je vous plains, mon pauvre Baisemeaux. Mais alors, cher ami,
pourquoi diable M. de Mazarin vous a-t-il accord cette prtendue
faveur? Il tait plus simple de vous la refuser.

-- Oh! oui! mais il a eu la main force par mon protecteur.

-- Votre protecteur! qui cela?

-- Parbleu! un de vos amis, M. d'Herblay.

-- M. d'Herblay? Aramis?

-- Aramis, prcisment, il a t charmant pour moi.

-- Charmant! de vous faire passer sous ces fourches?

-- coutez donc! je voulais quitter le service du cardinal.
M. d'Herblay parla pour moi  Louvire et  Tremblay; ils
rsistrent; j'avais envie de la place, car je sais ce qu'elle
peut donner; je m'ouvris  M. d'Herblay sur ma dtresse: il
m'offrit de rpondre pour moi  chaque paiement.

-- Bah! Aramis? Oh! vous me stupfiez. Aramis rpondit pour vous?

-- En galant homme. Il obtint la signature; Tremblay et Louvire
se dmirent; j'ai fait payer vingt-cinq mille livres chaque anne
de bnfice  un de ces deux messieurs; chaque anne aussi, en
mai, M. d'Herblay vint lui-mme  la Bastille m'apporter deux
mille cinq cents pistoles pour distribuer  mes crocodiles.

-- Alors, vous devez cent cinquante mille livres  Aramis?

-- Eh! voil mon dsespoir, je ne lui en dois que cent mille.

-- Je ne vous comprends pas parfaitement.

-- Eh! sans doute, il n'est venu que deux ans. Mais aujourd'hui
nous sommes le 31 mai, et il n'est pas venu, et c'est demain
l'chance,  midi. Et demain, si je n'ai pas pay, ces messieurs,
aux termes du contrat, peuvent rentrer dans le march; je serai
dpouill et j'aurai travaill trois ans et donn deux cent
cinquante mille livres pour rien, mon cher monsieur d'Artagnan,
pour rien absolument.

-- Voil qui est curieux, murmura d'Artagnan.

-- Concevez-vous maintenant que je puisse avoir un pli sur le
front?

-- Oh! oui.

-- Concevez-vous que, malgr cette rondeur de fromage et cette
fracheur de pomme d'api, malgr ces yeux brillants comme des
charbons allums, je sois arriv  craindre de n'avoir plus mme
un fromage ni une pomme d'api  manger, et de n'avoir plus que des
yeux pour pleurer?

-- C'est dsolant.

-- Je suis donc venu  vous, monsieur d'Artagnan, car vous seul
pouvez me tirer de peine.

-- Comment cela?

-- Vous connaissez l'abb d'Herblay?

-- Pardieu!

-- Vous le connaissez mystrieux?

-- Oh! oui.

-- Vous pouvez me donner l'adresse de son presbytre, car j'ai
cherch  Noisy-le-Sec, et il n'y est plus.

-- Parbleu! il est vque de Vannes.

-- Vannes, en Bretagne?

-- Oui.

Le petit homme se mit  s'arracher les cheveux.

-- Hlas! dit-il, comment aller  Vannes d'ici demain  midi?...
Je suis un homme perdu. Vannes! Vannes! criait Baisemeaux.

-- Votre dsespoir me fait mal. coutez donc, un vque ne rside
pas toujours; Mgr d'Herblay pourrait n'tre pas si loin que vous
le craignez.

-- Oh! dites-moi son adresse.

-- Je ne sais, mon ami.

-- Dcidment me voil perdu! Je vais aller me jeter aux pieds du
roi.

-- Mais, Baisemeaux, vous m'tonnez; comment, la Bastille pouvant
produire cinquante mille livres, n'avez-vous pas pouss la vis
pour en faire produire cent mille?

-- Parce que je suis un honnte homme, cher monsieur d'Artagnan,
et que mes prisonniers sont nourris comme des potentats.

-- Pardieu! vous voil bien avanc; donnez-vous une bonne
indigestion avec vos belles nourritures, et crevez-moi d'ici 
demain midi.

-- Cruel! il a le coeur de rire.

-- Non, vous m'affligez... Voyons, Baisemeaux, avez-vous une
parole d'honneur?

-- Oh! capitaine!

-- Eh bien! donnez-moi votre parole que vous n'ouvrirez la bouche
 personne de ce que je vais vous dire.

-- Jamais! jamais!

-- Vous voulez mettre la main sur Aramis?

--  tout prix!

-- Eh bien! allez trouver M. Fouquet.

-- Quel rapport...

-- Mais que vous tes!... O est Vannes?

-- Dame!...

-- Vannes est dans le diocse de Belle-le, ou Belle-le dans le
diocse de Vannes. Belle-le est  M. Fouquet: M. Fouquet a fait
nommer M. d'Herblay  cet vch.

-- Vous m'ouvrez les yeux et vous me rendez la vie.

-- Tant mieux. Allez donc dire tout simplement  M. Fouquet que
vous dsirez parler  M. d'Herblay.

-- C'est vrai! c'est vrai! s'cria Baisemeaux transport.

-- Et, fit d'Artagnan en l'arrtant avec un regard svre, la
parole d'honneur?

-- Oh! sacre! rpliqua le petit homme en s'apprtant  courir.

-- O allez-vous?

-- Chez M. Fouquet.

-- Non pas, M. Fouquet est au jeu du roi. Que vous alliez chez
M. Fouquet demain de bonne heure, c'est tout ce que vous pouvez
faire.

-- J'irai; merci!

-- Bonne chance!

-- Merci!

-- Voil une drle d'histoire, murmura d'Artagnan, qui, aprs
avoir quitt Baisemeaux, remonta lentement son escalier. Quel
diable d'intrt Aramis peut-il avoir  obliger ainsi Baisemeaux?
Hein!... nous saurons cela un jour ou l'autre.


Chapitre XCVI -- Le jeu du roi


Fouquet assistait, comme l'avait dit d'Artagnan, au jeu du roi.

Il semblait que le dpart de Buckingham et jet du baume sur tous
les coeurs ulcrs la veille.

Monsieur, rayonnant, faisait mille signaux affectueux  sa mre.

Le comte de Guiche ne pouvait se sparer de Buckingham, et, tout
en jouant, il s'entretenait avec lui des ventualits de son
voyage...

Buckingham, rveur et affectueux comme un homme de coeur qui a
pris son parti, coutait le comte et adressait de temps en temps 
Madame un regard de regrets et de tendresse perdue.

La princesse, au sein de son enivrement, partageait encore sa
pense entre le roi, qui jouait avec elle, Monsieur, qui la
raillait doucement sur des gains considrables, et de Guiche, qui
tmoignait une joie extravagante.

Quant  Buckingham, elle s'en occupait lgrement; pour elle, ce
fugitif, ce banni tait un souvenir, non plus un homme. Les coeurs
lgers sont ainsi faits; entiers au prsent, ils rompent
violemment avec tout ce qui peut dranger leurs petits calculs de
bien-tre goste. Madame se ft accommode des sourires, des
gentillesses, des soupirs de Buckingham prsent; mais de loin,
soupirer, sourire, s'agenouiller,  quoi bon?

Le vent du dtroit, qui enlve les navires pesants, o balaie-t-il
les soupirs? Le sait-on?

Le duc ne se dissimula point ce changement; son coeur en fut
mortellement bless.

Nature dlicate, fire et susceptible de profond attachement, il
maudit le jour o la passion tait entre dans son coeur. Les
regards qu'il envoyait  Madame se refroidirent peu  peu au
souffle glacial de sa pense. Il ne pouvait mpriser encore, mais
il fut assez fort pour imposer silence aux cris tumultueux de son
coeur.  mesure que Madame devinait ce changement, elle redoublait
d'activit pour recouvrer le rayonnement qui lui chappait; son
esprit, timide et indcis d'abord, se fit jour en brillants
clats; il fallait  tout prix qu'elle ft remarque par-dessus
tout, par-dessus le roi lui-mme. Elle le fut. Les reines, malgr
leur dignit, le roi, malgr les respects de l'tiquette, furent
clipss. Les reines, roides et guindes, ds l'abord,
s'humanisrent et rirent. Madame Henriette, reine mre, fut
blouie de cet clat qui revenait sur sa race, grce  l'esprit de
la petite-fille de Henri IV. Le roi, si jaloux comme jeune homme,
si jaloux comme roi de toutes les supriorits qui l'entouraient,
ne put s'empcher de rendre les armes  cette ptulance franaise
dont l'humeur anglaise rehaussait encore l'nergie. Il fut saisi
comme un enfant par cette radieuse beaut que suscitait l'esprit.

Les yeux de Madame lanaient des clairs. La gaiet s'chappait de
ses lvres de pourpre comme la persuasion des lvres du vieux Grec
Nestor.

Autour des reines et du roi, toute la cour, soumise  ces
enchantements, s'apercevait, pour la premire fois, qu'on pouvait
rire devant le plus grand roi du monde, comme des gens dignes
d'tre appels les plus polis et les plus spirituels du monde.

Madame eut, ds ce soir, un succs capable d'tourdir quiconque
n'et pas pris naissance dans ces rgions leves qu'on appelle un
trne et qui sont  l'abri de semblables vertiges, malgr leur
hauteur.  partir de ce moment, Louis XIV regarda Madame comme un
personnage.

Buckingham la regarda comme une coquette digne des plus cruels
supplices.

De Guiche la regarda comme une divinit. Les courtisans, comme un
astre dont la lumire devait devenir un foyer pour toute faveur,
pour toute puissance.

Cependant Louis XIV, quelques annes auparavant, n'avait pas
seulement daign donner la main  ce laideron pour un ballet.

Cependant Buckingham avait ador cette coquette  deux genoux.

Cependant de Guiche avait regard cette divinit comme une femme.

Cependant les courtisans n'avaient pas os applaudir sur le
passage de cet astre dans la crainte de dplaire au roi,  qui cet
astre avait autrefois dplu.

Voil ce qui se passait, dans cette mmorable soire, au jeu du
roi.

La jeune reine, quoique Espagnole et nice d'Anne d'Autriche,
aimait le roi et ne savait pas dissimuler.

Anne d'Autriche, observatrice, comme toute femme et imprieuse
comme toute reine, sentit la puissance de Madame et s'inclina tout
aussitt.

Ce qui dtermina la jeune reine  lever le sige et  rentrer chez
elle.

 peine le roi fit-il attention  ce dpart, malgr les symptmes
affects d'indisposition qui l'accompagnaient.

Fort des lois de l'tiquette qu'il commenait  introduire chez
lui comme lment de toute relation, Louis XIV ne s'mut point; il
offrit la main  Madame sans regarder Monsieur, son frre, et
conduisit la jeune princesse jusqu' la porte de son appartement.

On remarqua que, sur le seuil de la porte, Sa Majest, libre de
toute contrainte ou moins forte que la situation, laissa chapper
un norme soupir.

Les femmes, car elles remarquent tout, Mlle de Montalais, par
exemple, ne manqurent pas de dire  leurs compagnes:

-- Le roi a soupir.

-- Madame a soupir.

C'tait vrai.

Madame avait soupir sans bruit, mais avec un accompagnement bien
plus dangereux pour le repos du roi.

Madame avait soupir en fermant ses beaux yeux noirs, puis elle
les avait rouverts, et, tout chargs qu'ils taient d'une
indicible tristesse, elle les avait relevs sur le roi, dont le
visage,  ce moment, s'tait empourpr visiblement.

Il rsultait de cette rougeur, de ces soupirs changs et de tout
ce mouvement royal, que Montalais avait commis une indiscrtion,
et que cette indiscrtion avait certainement affect sa compagne,
car Mlle de La Vallire, moins perspicace sans doute, plit quand
rougit le roi, et, son service l'appelant chez Madame, entra toute
tremblante derrire la princesse, sans songer  prendre les gants,
ainsi que le crmonial le voulait.

Il est vrai que cette provinciale pouvait allguer pour excuse le
trouble o la jetait la majest royale. En effet, Mlle de La
Vallire, tout occupe de refermer la porte, avait
involontairement les yeux attachs sur le roi, qui marchait 
reculons.

Le roi rentra dans la salle de jeu; il voulut parler  diverses
personnes mais l'on put voir qu'il n'avait pas l'esprit fort
prsent. Il brouilla divers comptes dont profitrent divers
seigneurs qui avaient retenu ces habitudes depuis M. de Mazarin,
mauvaise mmoire, mais bonne arithmtique.

Ainsi Manicamp, distrait personnage s'il en fut, que le lecteur ne
s'y trompe pas, Manicamp, l'homme le plus honnte du monde,
ramassa purement et simplement vingt mille livres qui tranaient
sur le tapis et dont la proprit ne paraissait lgitimement
acquise  personne. Ainsi M. de Wardes, qui avait la tte un peu
embarrasse par les affaires de la soire, laissa-t-il soixante
louis doubles qu'il avait gagns  M. de Buckingham, et que celui-
ci, incapable comme son pre de salir ses mains avec une monnaie
quelconque, abandonna au chandelier, ce chandelier dt il tre
vivant.

Le roi ne recouvra un peu de son attention qu'au moment o
M. Colbert, qui guettait depuis quelques instants, s'approcha, et,
fort respectueusement sans doute, mais avec insistance, dposa un
de ses conseils dans l'oreille encore bourdonnante de Sa Majest.

Au conseil, Louis prta une attention nouvelle, et, aussitt,
jetant ses regards devant lui:

-- Est-ce que M. Fouquet, dit-il, n'est plus l?

-- Si fait, si fait, Sire, rpliqua la voix du surintendant,
occup avec Buckingham.

Et il s'approcha. Le roi fit un pas vers lui d'un air charmant et
plein de ngligence.

-- Pardon, monsieur le surintendant, si je trouble votre
conversation, dit Louis; mais je vous rclame partout o j'ai
besoin de vous.

-- Mes services sont au roi toujours, rpliqua Fouquet.

-- Et surtout votre caisse, dit le roi en riant d'un sourire faux.

-- Ma caisse plus encore que le reste, dit froidement Fouquet.

-- Voici le fait, monsieur: je veux donner une fte 
Fontainebleau. Quinze jours de maison ouverte. J'ai besoin de...

Il regarda obliquement Colbert. Fouquet attendit sans se troubler.

-- De... dit-il.

-- De quatre millions, fit le roi, rpondant au sourire cruel de
Colbert.

-- Quatre millions? dit Fouquet en s'inclinant profondment.

Et ses ongles, entrant dans sa poitrine, y creusrent un sillon
sanglant sans que la srnit de son visage en ft un moment
altre.

-- Oui, monsieur, dit le roi.

-- Quand, Sire?

-- Mais... prenez votre temps... C'est--dire... non... le plus
tt possible.

-- Il faut le temps.

-- Le temps! s'cria Colbert triomphant.

-- Le temps de compter les cus, fit le surintendant avec un
majestueux mpris; l'on ne tire et l'on ne pse qu'un million par
jour, monsieur.

-- Quatre jours, alors, dit Colbert.

-- Oh! rpliqua Fouquet en s'adressant au roi, mes commis font des
prodiges pour le service de Sa Majest. La somme sera prte dans
trois jours.

Colbert plit  son tour. Louis le regarda tonn. Fouquet se
retira sans forfanterie, sans faiblesse, souriant aux nombreux
amis dans le regard desquels, seul, il sait une vritable amiti,
un intrt allant jusqu' la compassion.

Il ne fallait pas juger Fouquet sur ce sourire; Fouquet avait, en
ralit, la mort dans le coeur.

Quelques gouttes de sang tachaient, sous son habit, le fin tissu
qui couvrait sa poitrine.

L'habit cachait le sang, le sourire, la rage.  la faon dont il
aborda son carrosse, ses gens devinrent que le matre n'tait pas
de joyeuse humeur. Il rsulta de cette intelligence que les ordres
s'excutrent avec cette prcision de manoeuvre que l'on trouve
sur un vaisseau de guerre command pendant l'orage par un
capitaine irrit.

Le carrosse ne roula point, il vola.

 peine si Fouquet eut le temps de se recueillir durant le trajet.

En arrivant, il monta chez Aramis. Aramis n'tait point encore
couch.

Quant  Porthos, il avait soup fort convenablement d'un gigot
brais, de deux faisans rtis et d'une montagne d'crevisses; puis
il s'tait fait oindre le corps avec des huiles parfumes,  la
faon des lutteurs antiques; puis, l'onction acheve, il s'tait
tendu dans des flanelles et fait transporter dans un lit bassin.

Aramis, nous l'avons dit, n'tait point couch.  l'aise dans une
robe de chambre de velours, il crivait lettres sur lettres, de
cette criture si fine et si presse dont une page tient un quart
de volume. La porte s'ouvrit prcipitamment; le surintendant
parut, ple, agit, soucieux.

Aramis releva la tte.

-- Bonsoir, cher hte! dit-il.

Et son regard observateur devina toute cette tristesse, tout ce
dsordre.

-- Beau jeu chez le roi? demanda Aramis pour engager la
conversation.

Fouquet s'assit, et, du geste, montra la porte au laquais qui
l'avait suivi.

Puis, quand le laquais fut sorti:

-- Trs beau! dit-il.

Et Aramis, qui le suivait de l'oeil, le vit, avec une impatience
fbrile, s'allonger sur les coussins.

-- Vous avez perdu, comme toujours? demanda Aramis, sa plume  la
main.

-- Mieux que toujours, rpliqua Fouquet.

-- Mais on sait que vous supportez bien la perte, vous.

-- Quelquefois.

-- Bon! M. Fouquet, mauvais joueur?

-- Il y a jeu et jeu, monsieur d'Herblay.

-- Combien avez-vous donc perdu, monseigneur? demanda Aramis avec
une certaine inquitude.

Fouquet se recueillit un moment pour poser convenablement sa voix,
et puis, sans motion aucune:

-- La soire me cote quatre millions, dit-il.

Et un rire amer se perdit sur la dernire vibration de ces
paroles.

Aramis ne s'attendait point  un pareil chiffre; il laissa tomber
sa plume.

-- Quatre millions! dit-il. Vous avez jou quatre millions?
Impossible!

-- M. Colbert tenait mes cartes, rpondit le surintendant avec le
mme rire sinistre.

-- Ah! je comprends maintenant, monseigneur. Ainsi, nouvel appel
de fonds?

-- Oui, mon ami.

-- Par le roi?

-- De sa bouche mme. Il est impossible d'assommer un homme avec
un plus beau sourire.

-- Diable!

-- Que pensez-vous de cela?

-- Parbleu! je pense que l'on veut vous ruiner: c'est clair.

-- Ainsi, c'est toujours votre avis?

-- Toujours. Il n'y a rien l, d'ailleurs, qui doive vous tonner,
puisque c'est ce que nous avons prvu.

-- Soit; mais je ne m'attendais pas aux quatre millions.

-- Il est vrai que la somme est lourde; mais, enfin, quatre
millions ne sont point la mort d'un homme, c'est l le cas de le
dire, surtout quand cet homme s'appelle M. Fouquet.

-- Si vous connaissiez le fond du coffre, mon cher d'Herblay, vous
seriez moins tranquille.

-- Et vous avez promis?

-- Que vouliez-vous que je fisse?

-- C'est vrai.

-- Le jour o je refuserai, Colbert en trouvera; o? je n'en sais
rien; mais il en trouvera et je serai perdu!

-- Incontestablement. Et dans combien de jours avez-vous promis
ces quatre millions?

-- Dans trois jours. Le roi parat fort press.

-- Dans trois jours!

-- Oh! mon ami, reprit Fouquet, quand on pense que tout  l'heure,
quand je passais dans la rue, des gens criaient: Voil le riche
M. Fouquet qui passe! En vrit, cher d'Herblay, c'est  en
perdre la tte!

-- Oh! non, monseigneur, halte-l! la chose n'en vaut pas la
peine, dit flegmatiquement Aramis en versant de la poudre sur la
lettre qu'il venait d'crire.

-- Alors, un remde, un remde  ce mal sans remde?

-- Il n'y en a qu'un: payez.

-- Mais  peine si j'ai la somme. Tout doit tre puis; on a pay
Belle-le; on a pay la pension; l'argent, depuis les recherches
des traitants, est rare. En admettant qu'on paie cette fois,
comment paiera-t-on l'autre? Car, croyez-le bien, nous ne sommes
pas au bout! Quand les rois ont got de l'argent, c'est comme les
tigres quand ils ont got de la chair: ils dvorent! Un jour, il
faudra bien que je dise: Impossible, Sire! Eh bien! ce jour-l,
je serai perdu!

Aramis haussa lgrement les paules.

-- Un homme dans votre position, monseigneur, dit-il, n'est perdu
que lorsqu'il veut l'tre.

-- Un homme, dans quelque position qu'il soit, ne peut lutter
contre un roi.

-- Bah! dans ma jeunesse, j'ai bien lutt, moi, avec le cardinal
de Richelieu, qui tait roi de France, plus, cardinal!

-- Ai-je des armes, des troupes, des trsors? Je n'ai mme plus
Belle-le!

-- Bah! la ncessit est la mre de l'invention. Quand vous
croirez tout perdu...

-- Eh bien?

-- On dcouvrira quelque chose d'inattendu qui sauvera tout.

-- Et qui dcouvrira ce merveilleux quelque chose?

-- Vous.

-- Moi? Je donne ma dmission d'inventeur.

-- Alors, moi.

-- Soit. Mais alors mettez-vous  l'oeuvre sans retard.

-- Ah! nous avons bien le temps.

-- Vous me tuez avec votre flegme, d'Herblay, dit le surintendant
en passant son mouchoir sur son front.

-- Ne vous souvenez-vous donc pas de ce que je vous ai dit un
jour?

-- Que m'avez-vous dit?

-- De ne pas vous inquiter, si vous avez du courage. En avez-
vous?

-- Je le crois.

-- Ne vous inquitez donc pas.

-- Alors, c'est dit, au moment suprme, vous venez  mon aide,
d'Herblay?

-- Ce ne sera que vous rendre ce que je vous dois, monseigneur.

-- C'est le mtier des gens de finance que d'aller au-devant des
besoins des hommes comme vous, d'Herblay.

-- Si l'obligeance est le mtier des hommes de finance, la charit
est la vertu des gens d'glise. Seulement, cette fois encore,
excutez-vous, monseigneur. Vous n'tes pas encore assez bas; au
dernier moment, nous verrons.

-- Nous verrons dans peu, alors.

-- Soit. Maintenant, permettez-moi de vous dire que,
personnellement, je regrette beaucoup que vous soyez si fort 
court d'argent.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que j'allais vous en demander, donc!

-- Pour vous?

-- Pour moi ou pour les miens, pour les miens ou pour les ntres.

-- Quelle somme?

-- Oh! tranquillisez-vous; une somme rondelette, il est vrai, mais
peu exorbitante.

-- Dites le chiffre!

-- Oh! cinquante mille livres.

-- Misre!

-- Vraiment?

-- Sans doute, on a toujours cinquante mille livres. Ah! pourquoi
ce coquin que l'on nomme M. Colbert ne se contente-t-il pas comme
vous, je me mettrais moins en peine que je ne le fais. Et quand
vous faut-il cette somme?

-- Pour demain matin.

-- Bien, et...

-- Ah! c'est vrai, la destination, voulez-vous dire?

-- Non, chevalier, non; je n'ai pas besoin d'explication.

-- Si fait; c'est demain le 1er juin?

-- Eh bien?

-- chance d'une de nos obligations.

-- Nous avons donc des obligations?

-- Sans doute, nous payons demain notre dernier tiers.

-- Quel tiers?

-- Des cent cinquante mille livres de Baisemeaux.

-- Baisemeaux! Qui cela?

-- Le gouverneur de la Bastille.

-- Ah! oui, c'est vrai; vous me faites payer cent cinquante mille
francs pour cet homme.

-- Allons donc!

-- Mais  quel propos?

--  propos de sa charge qu'il a achete, ou plutt que nous avons
achete  Louvire et  Tremblay.

-- Tout cela est fort vague dans mon esprit.

-- Je conois cela, vous avez tant d'affaires! Cependant, je ne
crois pas que vous en ayez de plus importante que celle-ci.

-- Alors, dites-moi  quel propos nous avons achet cette charge.

-- Mais pour lui tre utile.

-- Ah!

--  lui d'abord.

-- Et puis ensuite?

-- Ensuite  nous.

-- Comment,  nous? Vous vous moquez.

-- Monseigneur, il y a des temps o un gouverneur de la Bastille
est une fort belle connaissance.

-- J'ai le bonheur de ne pas vous comprendre, d'Herblay.

-- Monseigneur, nous avons nos postes, notre ingnieur, notre
architecte, nos musiciens, notre imprimeur, nos peintres; il nous
fallait notre gouverneur de la Bastille.

-- Ah! vous croyez?

-- Monseigneur, ne nous faisons pas illusion; nous sommes fort
exposs  aller  la Bastille, cher monsieur Fouquet, ajouta le
prlat en montrant sous ses lvres ples des dents qui taient
encore ces belles dents adores trente ans auparavant par Marie
Michon.

-- Et vous croyez que ce n'est pas trop de cent cinquante mille
livres pour cela, d'Herblay? Je vous assure que d'ordinaire vous
placez mieux votre argent.

-- Un jour viendra o vous reconnatrez votre erreur.

-- Mon cher d'Herblay, le jour o l'on entre  la Bastille, on
n'est plus protg par le pass.

-- Si fait, si les obligations souscrites sont bien en rgle; et
puis, croyez-moi, cet excellent Baisemeaux n'a pas un coeur de
courtisan. Je suis sr qu'il me gardera bonne reconnaissance de
cet argent; sans compter, comme je vous le dis, monseigneur, que
je garde les titres.

-- Quelle diable d'affaire! De l'usure en matire de bienfaisance!

-- Monseigneur, monseigneur, ne vous mlez point de tout cela;
s'il y a usure, c'est moi qui la fais seul; nous en profitons 
nous deux, voil tout.

-- Quelque intrigue, d'Herblay?...

-- Je ne dis pas non.

-- Et Baisemeaux complice.

-- Et pourquoi pas? On en a de pires. Ainsi je puis compter demain
sur les cinq mille pistoles?

-- Les voulez-vous ce soir?

-- Ce serait encore mieux, car je veux me mettre en chemin de
bonne heure; ce pauvre Baisemeaux, qui ne sait pas ce que je suis
devenu, il est sur des charbons ardents.

-- Vous aurez la somme dans une heure. Ah! d'Herblay, l'intrt de
vos cent cinquante mille francs ne paiera jamais mes quatre
millions, dit Fouquet en se levant.

-- Pourquoi pas, monseigneur?

-- Bonsoir! j'ai affaire aux commis avant de me coucher.

-- Bonne nuit, monseigneur!

-- D'Herblay vous me souhaitez l'impossible.

-- J'aurai mes cinquante mille livres ce soir?

-- Oui.

-- Eh bien! dormez sur les deux oreilles, c'est moi qui vous le
dis. Bonne nuit, monseigneur!

Malgr cette assurance et le ton avec lequel elle tait donne,
Fouquet sortit en hochant la tte et en poussant un soupir.


Chapitre XCVII -- Les petits comptes de M. Baisemeaux de Montlezun


Sept heures sonnaient  Saint-Paul, lorsque Aramis  cheval, en
costume de bourgeois, c'est--dire vtu de drap de couleur, ayant
pour toute distinction une espce de couteau de chasse au ct,
passa devant la rue du Petit-Musc et vint s'arrter en face de la
rue des Tournelles,  la porte du chteau de la Bastille.

Deux factionnaires gardaient cette porte. Ils ne firent aucune
difficult pour admettre Aramis, qui entra tout  cheval comme il
tait, et le conduisirent du geste par un long passage bord de
btiments  droite et  gauche.

Ce passage conduisait jusqu'au pont-levis, c'est--dire jusqu' la
vritable entre.

Le pont-levis tait baiss, le service de la place commenait  se
faire.

La sentinelle du corps de garde extrieur arrta Aramis, et lui
demanda d'un ton assez brusque quelle tait la cause qui
l'amenait.

Aramis expliqua avec sa politesse habituelle que la cause qui
l'amenait tait le dsir de parler  M. Baisemeaux de Montlezun.

Le premier factionnaire appela un second factionnaire plac dans
une cage intrieure.

Celui-ci mit la tte  son guichet et regarda fort attentivement
le nouveau venu.

Aramis ritra l'expression de son dsir.

Le factionnaire appela aussitt un bas officier qui se promenait
dans une cour assez spacieuse, lequel, apprenant ce dont il
s'agissait, courut chercher un officier de l'tat-major du
gouverneur.

Ce dernier, aprs avoir cout la demande d'Aramis, le pria
d'attendre un moment, fit quelques pas et revint pour lui demander
son nom.

-- Je ne puis vous le dire, monsieur, dit Aramis; seulement sachez
que j'ai des choses d'une telle importance  communiquer  M. le
gouverneur, que je puis rpondre d'avance d'une chose, c'est que
M. de Baisemeaux sera enchant de me voir. Il y a plus, c'est que,
lorsque vous lui aurez dit que c'est la personne qu'il attend au
1er juin, je suis convaincu qu'il accourra lui-mme.

L'officier ne pouvait faire entrer dans sa pense qu'un homme
aussi important que M. le gouverneur se dranget pour un autre
homme aussi peu important que paraissait l'tre ce petit bourgeois
 cheval.

-- Justement, monsieur, cela tombe  merveille. M. le gouverneur
se prparait  sortir, et vous voyez son carrosse attel dans la
cour du Gouvernement; il n'aura donc pas besoin de venir au-devant
de vous, mais il vous verra en passant.

Aramis fit de la tte un signe d'assentiment: il ne voulait pas
donner de lui-mme une trop haute ide; il attendit donc
patiemment et en silence, pench sur les arons de son cheval.

Dix minutes ne s'taient pas coules, l'on vit s'branler le
carrosse du gouverneur. Il s'approcha de la porte. Le gouverneur
parut, monta dans le carrosse qui s'apprta  sortir.

Mais alors la mme crmonie eut lieu pour le matre du logis que
pour un tranger suspect; la sentinelle de la cage s'avana au
moment o le carrosse allait passer sous la vote, et le
gouverneur ouvrit sa portire pour obir le premier  la consigne.

De cette faon, la sentinelle put se convaincre que nul ne sortait
de la Bastille en fraude.

Le carrosse roula sous la vote.

Mais, au moment o l'on ouvrait la grille, l'officier s'approcha
du carrosse arrt pour la seconde fois, et dit quelques mots au
gouverneur.

Aussitt le gouverneur passa la tte hors de la portire et
aperut Aramis  cheval  l'extrmit du pont-levis.

Il poussa aussitt un grand cri de joie, et sortit, ou plutt
s'lana de son carrosse, et vint, tout courant, saisir les mains
d'Aramis en lui faisant mille excuses. Peu s'en fallut qu'il ne
les lui baist.

-- Que de mal pour entrer  la Bastille, monsieur le gouverneur!
Est-ce de mme pour ceux qu'on y envoie malgr eux que pour ceux
qui y viennent volontairement?

-- Pardon, pardon. Ah! monseigneur, que de joie j'prouve  voir
Votre Grandeur!

-- Chut! Y songez-vous, mon cher monsieur de Baisemeaux! Que
voulez vous qu'on pense de voir un vque dans l'attirail o je
suis?

-- Ah! pardon, excuse, je n'y songeais pas... Le cheval de
Monsieur  l'curie! cria Baisemeaux.

-- Non pas, non pas, dit Aramis, peste!

-- Pourquoi cela?

-- Parce qu'il y a cinq mille pistoles dans le porte-manteau.

Le visage du gouverneur devint si radieux, que les prisonniers,
s'ils l'eussent vu, eussent pu croire qu'il lui arrivait quelque
prince du sang.

-- Oui, oui, vous avez raison, au Gouvernement le cheval. Voulez-
vous, mon cher monsieur d'Herblay, que nous remontions en voiture
pour aller jusque chez moi?

-- Monter en voiture pour traverser une cour, monsieur le
gouverneur! me croyez-vous donc si invalide? Non pas,  pied,
monsieur le gouverneur,  pied.

Baisemeaux offrit alors son bras comme appui, mais le prlat n'en
fit point usage. Ils arrivrent ainsi au Gouvernement, Baisemeaux
se frottant les mains et lorgnant le cheval du coin de l'oeil,
Aramis regardant les murailles noires et nues.

Un vestibule assez grandiose, un escalier droit en pierres
blanches, conduisaient aux appartements de Baisemeaux.

Celui-ci traversa l'antichambre, la salle  manger, o l'on
apprtait le djeuner, ouvrit une petite porte drobe, et
s'enferma avec son hte dans un grand cabinet dont les fentres
s'ouvraient obliquement sur les cours et les curies.

Baisemeaux installa le prlat avec cette obsquieuse politesse
dont un bon homme ou un homme reconnaissant connat seul le
secret.

Fauteuil  bras, coussin sous les pieds, table roulante pour
appuyer la main, le gouverneur prpara tout lui-mme.

Lui-mme aussi plaa sur cette table avec un soin religieux le sac
d'or qu'un de ses soldats avait mont avec non moins de respect
qu'un prtre apporte le saint sacrement.

Le soldat sortit. Baisemeaux alla fermer derrire lui la porte,
tira un rideau de la fentre, et regarda dans les yeux d'Aramis
pour voir si le prlat ne manquait de rien.

-- Eh bien! monseigneur, dit-il sans s'asseoir, vous continuez 
tre le plus fidle des gens de parole?

-- En affaires, cher monsieur de Baisemeaux, l'exactitude n'est
pas une vertu, c'est un simple devoir.

-- Oui, en affaires, je comprends; mais ce n'est point une affaire
que vous faites avec moi, monseigneur, c'est un service que vous
me rendez.

-- Allons, allons, cher monsieur Baisemeaux, avouez que, malgr
cette exactitude, vous n'avez point t sans quelque inquitude.

-- Sur votre sant, oui, certainement, balbutia Baisemeaux.

-- Je voulais venir hier, mais je n'ai pu, tant trop fatigu,
continua Aramis.

Baisemeaux s'empressa de glisser un autre coussin sous les reins
de son hte.

-- Mais, reprit Aramis, je me suis promis de venir vous visiter
aujourd'hui de bon matin.

-- Vous tes excellent, monseigneur.

-- Et bien m'en a pris de ma diligence, ce me semble.

-- Comment cela?

-- Oui, vous alliez sortir.

Baisemeaux rougit.

-- En effet, dit-il, je sortais.

-- Alors je vous drange?

L'embarras de Baisemeaux devint visible.

-- Alors je vous gne, continua Aramis, en fixant son regard
incisif sur le pauvre gouverneur. Si j'eusse su cela, je ne fusse
point venu.

-- Ah! monseigneur, comment pouvez-vous croire que vous me gnez
jamais, vous!

-- Avouez que vous alliez en qute d'argent.

-- Non! balbutia Baisemeaux; non, je vous jure.

-- M. le gouverneur va-t-il toujours chez M. Fouquet? cria d'en
bas la voix du major.

Baisemeaux courut comme un fou  la fentre.

-- Non, non, cria-t-il dsespr. Qui diable parle donc de
M. Fouquet? Est on ivre l-bas? Pourquoi me drange-t-on quand je
suis en affaire?

-- Vous alliez chez M. Fouquet, dit Aramis en se pinant les
lvres; chez l'abb ou chez le surintendant?

Baisemeaux avait bonne envie de mentir, mais il n'en eut pas le
courage.

-- Chez M. le surintendant, dit-il.

-- Alors, vous voyez bien que vous aviez besoin d'argent, puisque
vous alliez chez celui qui en donne.

-- Mais non, monseigneur.

-- Allons, vous vous dfiez de moi.

-- Mon cher seigneur, la seule incertitude, la seule ignorance o
j'tais du lieu que vous habitez...

-- Oh! vous eussiez eu de l'argent chez M. Fouquet, cher monsieur
Baisemeaux, c'est un homme qui a la main ouverte.

-- Je vous jure que je n'eusse jamais os demander de l'argent 
M. Fouquet. Je lui voulais demander votre adresse, voil tout.

-- Mon adresse chez M. Fouquet? s'cria Aramis en ouvrant malgr
lui les yeux.

-- Mais, fit Baisemeaux troubl par le regard du prlat, oui, sans
doute, chez M. Fouquet.

-- Il n'y a pas de mal  cela, cher monsieur Baisemeaux;
seulement, je me demande pourquoi chercher mon adresse chez
M. Fouquet.

-- Pour vous crire.

-- Je comprends, fit Aramis en souriant; aussi, n'tait-ce pas
cela que je voulais dire; je ne vous demande pas pour quoi faire
vous cherchiez mon adresse, je vous demande  quel propos vous
alliez la chercher chez M. Fouquet?

-- Ah! dit Baisemeaux, parce que M. Fouquet ayant Belle-le...

-- Eh bien?

-- Belle-le, qui est du diocse de Vannes, et que; comme vous
tes vque de Vannes...

-- Cher monsieur de Baisemeaux, puisque vous saviez que j'tais
vque de Vannes, vous n'aviez point besoin de demander mon
adresse  M. Fouquet.

-- Enfin, monsieur, dit Baisemeaux aux abois, ai-je commis une
inconsquence? En ce cas, je vous en demande bien pardon.

-- Allons donc! Et en quoi pouviez-vous avoir commis une
inconsquence? demanda tranquillement Aramis.

Et tout en rassrnant son visage, et tout en souriant au
gouverneur, Aramis se demandait comment Baisemeaux, qui ne savait
pas son adresse, savait cependant que Vannes tait sa rsidence.

J'claircirai cela, dit-il en lui-mme.

Puis tout haut:

-- Voyons, mon cher gouverneur, dit-il, voulez-vous que nous
fassions nos petits comptes?

--  vos ordres, monseigneur. Mais auparavant, dites-moi,
monseigneur...

-- Quoi?

-- Ne me ferez-vous point l'honneur de djeuner avec moi comme
d'habitude?

-- Si fait, trs volontiers.

--  la bonne heure!

Baisemeaux frappa trois coups sur un timbre.

-- Cela veut dire? demanda Aramis.

-- Que j'ai quelqu'un  djeuner et que l'on agisse en
consquence.

-- Ah! diable! Et vous frappez trois fois! Vous m'avez l'air,
savez-vous bien, mon cher gouverneur, de faire des faons avec
moi?

-- Oh! par exemple! D'ailleurs, c'est bien le moins que je vous
reoive du mieux que je puis.

--  quel propos?

-- C'est qu'il n'y a pas de prince qui ait fait pour moi ce que
vous avez fait, vous!

-- Allons, encore!

-- Non, non...

-- Parlons d'autre chose. Ou plutt, dites-moi, faites-vous vos
affaires  la Bastille?

-- Mais oui.

-- Le prisonnier donne donc?

-- Pas trop.

-- Diable!

-- M. de Mazarin n'tait pas assez rude.

-- Ah! oui, il vous faudrait un gouvernement souponneux, notre
ancien cardinal...

-- Oui, sous celui-l, cela allait bien. Le frre de Son minence
grise y a fait sa fortune.

-- Croyez-moi, mon cher gouverneur, dit Aramis en se rapprochant
de Baisemeaux, un jeune roi vaut un vieux cardinal. La jeunesse a
ses dfiances, ses colres, ses passions, si la vieillesse a ses
haines, ses prcautions, ses craintes. Avez-vous pay vos trois
ans de bnfices  Louvire et  Tremblay?

-- Oh! mon Dieu, oui.

-- De sorte qu'il ne vous reste plus  leur donner que les
cinquante mille livres que je vous apporte?

-- Oui.

-- Ainsi, pas d'conomies?

-- Ah! monseigneur, en donnant cinquante mille livres de mon ct
 ces messieurs, je vous jure que je leur donne tout ce que je
gagne. C'est ce que je disais encore hier au soir  M. d'Artagnan.

-- Ah! fit Aramis, dont les yeux brillrent mais s'teignirent 
l'instant, ah! hier, vous avez vu d'Artagnan!... Et comment se
porte-t-il, ce cher ami?

--  merveille.

-- Et que lui disiez-vous, monsieur de Baisemeaux?

-- Je lui disais, continua le gouverneur sans s'apercevoir de son
tourderie, je lui disais que je nourrissais trop bien mes
prisonniers.

-- Combien en avez-vous? demanda ngligemment Aramis.

-- Soixante.

-- Eh! eh! c'est un chiffre assez rond.

-- Ah! monseigneur, autrefois il y avait des annes de deux cents.

-- Mais enfin un minimum de soixante, voyons, il n'y a pas encore
trop  se plaindre.

-- Non, sans doute, car  tout autre que moi chacun devrait
rapporter cent cinquante pistoles.

-- Cent cinquante pistoles!

-- Dame! calculez: pour un prince du sang, par exemple, j'ai
cinquante livres par jour.

-- Seulement, vous n'avez pas de prince du sang,  ce que je
suppose du moins, fit Aramis avec un lger tremblement dans la
voix.

-- Non, Dieu merci! c'est--dire non, malheureusement.

-- Comment, malheureusement?

-- Sans doute, ma place en serait bonifie.

-- C'est vrai.

-- J'ai donc, par prince du sang, cinquante livres.

-- Oui.

-- Par marchal de France, trente-six livres.

-- Mais pas plus de marchal de France en ce moment que de prince
du sang, n'est-ce pas?

-- Hlas! non; il est vrai que les lieutenants gnraux et les
brigadiers sont  vingt-quatre livres, et que j'en ai deux.

-- Ah! ah!

-- Il y a aprs cela les conseillers au Parlement, qui me
rapportent quinze livres.

-- Et combien en avez-vous?

-- J'en ai quatre.

-- Je ne savais pas que les conseillers fussent d'un si bon
rapport.

-- Oui, mais de quinze livres, je tombe tout de suite  dix.

--  dix?

-- Oui, pour un juge ordinaire, pour un homme dfenseur, pour un
ecclsiastique, dix livres.

-- Et vous en avez sept? Bonne affaire!

-- Non, mauvaise!

-- En quoi?

-- Comment voulez-vous que je ne traite pas ces pauvres gens, qui
sont quelque chose, enfin, comme je traite un conseiller au
Parlement?

-- En effet, vous avez raison, je ne vois pas cinq livres de
diffrence entre eux.

-- Vous comprenez, si j'ai un beau poisson, je le paie toujours
quatre ou cinq livres; si j'ai un beau poulet, il me cote une
livre et demie. J'engraisse bien des lves de basse-cour; mais il
me faut acheter le grain, et vous ne pouvez vous imaginer l'arme
de rats que nous avons ici.

-- Eh bien! pourquoi ne pas leur opposer une demi-douzaine de
chats?

-- Ah! bien oui, des chats, ils les mangent; j'ai t forc d'y
renoncer; jugez comme ils traitent mon grain. Je suis forc
d'avoir des terriers que je fais venir d'Angleterre pour trangler
les rats. Les chiens ont un apptit froce; ils mangent autant
qu'un prisonnier de cinquime ordre, sans compter qu'ils
m'tranglent quelquefois mes lapins et mes poules.

Aramis coutait-il, n'coutait-il pas? nul n'et pu le dire: ses
yeux baisss annonaient l'homme attentif, sa main inquite
annonait l'homme absorb.

Aramis mditait.

-- Je vous disais donc, continua Baisemeaux, qu'une volaille
passable me revenait  une livre et demie, et qu'un bon poisson me
cotait quatre ou cinq livres. On fait trois repas  la Bastille,
les prisonniers, n'ayant rien  faire, mangent toujours; un homme
de dix livres me cote sept livres et dix sous.

-- Mais vous me disiez que ceux de dix livres, vous les traitiez
comme ceux de quinze livres?

-- Oui, certainement.

-- Trs bien! alors vous gagnez sept livres dix sous sur ceux de
quinze livres?

-- Il faut bien compenser, dit Baisemeaux, qui vit qu'il s'tait
laiss prendre.

-- Vous avez raison, cher gouverneur; mais est-ce que vous n'avez
pas de prisonniers au-dessous de dix livres?

-- Oh! que si fait; nous avons le bourgeois et l'avocat.

--  la bonne heure. Taxs  combien?

--  cinq livres.

-- Est-ce qu'ils mangent, ceux-l?

-- Pardieu! seulement, vous comprenez qu'on ne leur donne pas tous
les jours une sole ou un poulet dgraiss, ni des vins d'Espagne 
tous leurs repas; mais enfin ils voient encore trois fois la
semaine un bon plat  leur dner.

-- Mais c'est de la philanthropie, cela, mon cher gouverneur, et
vous devez vous ruiner.

-- Non. Comprenez bien: quand le quinze livres n'a pas achev sa
volaille, ou que le dix livres a laiss un bon reste, je l'envoie
au cinq livres; c'est une ripaille pour le pauvre diable. Que
voulez-vous! il faut tre charitable.

-- Et qu'avez-vous  peu prs sur les cinq livres?

-- Trente sous.

-- Allons, vous tes un honnte homme, Baisemeaux!

-- Merci!

-- Non, en vrit, je le dclare.

-- Merci, merci, monseigneur. Mais je crois que vous avez raison,
maintenant. Savez-vous pourquoi je souffre?

-- Non.

-- Eh bien! c'est pour les petits-bourgeois et les clercs
d'huissier taxs  trois livres. Ceux-l ne voient pas souvent des
carpes du Rhin ni des esturgeons de la Manche.

-- Bon! est-ce que les cinq livres ne feraient pas de restes par
hasard?

-- Oh! monseigneur, ne croyez pas que je sois ladre  ce point, et
je comble de bonheur le petit-bourgeois ou le clerc d'huissier, en
lui donnant une aile de perdrix rouge, un filet de chevreuil, une
tranche de pt aux truffes, des mets qu'il n'a jamais vus qu'en
songe; enfin ce sont les restes des vingt-quatre livres; il mange,
il boit, au dessert il crie: Vive le roi! et bnit la Bastille,
avec deux bouteilles d'un joli vin de Champagne qui me revient 
cinq sous, je le grise chaque dimanche. Oh! ceux-l me bnissent,
ceux-l regrettent la prison lorsqu'ils la quittent. Savez-vous ce
que j'ai remarqu?

-- Non, en vrit.

-- Eh bien! j'ai remarqu... Savez-vous que c'est un bonheur pour
ma maison? Eh bien! j'ai remarqu que certains prisonniers librs
se sont fait rincarcrer presque aussitt. Pourquoi serait-ce
faire, sinon pour goter de ma cuisine? Oh! mais c'est  la
lettre!

Aramis sourit d'un air de doute.

-- Vous souriez?

-- Oui.

-- Je vous dis que nous avons des noms ports trois fois dans
l'espace de deux ans.

-- Il faudrait que je le visse pour le croire.

-- Oh! l'on peut vous montrer cela, quoiqu'il soit dfendu de
communiquer les registres aux trangers.

-- Je le crois.

-- Mais vous, monseigneur, si vous tenez  voir la chose de vos
yeux...

-- J'en serais enchant, je l'avoue.

-- Eh bien! soit!

Baisemeaux alla vers une armoire et en tira un grand registre.

Aramis le suivait ardemment des yeux.

Baisemeaux revint, posa le registre sur la table, le feuilleta un
instant, et s'arrta  la lettre M.

-- Tenez, dit-il, par exemple, vous voyez bien.

-- Quoi?

-- Martinier, janvier 1659. Martinier, juin 1660. Martinier, mars
1661, pamphlets, mazarinades, etc. Vous comprenez que ce n'est
qu'un prtexte: on n'tait pas embastill pour des mazarinades; le
compre allait se dnoncer lui-mme pour qu'on l'embastillt. Et
dans quel but, monsieur? Dans le but de revenir manger ma cuisine
 trois livres.

--  trois livres! le malheureux!

-- Oui, monseigneur; le pote est au dernier degr, cuisine du
petit-bourgeois et du clerc d'huissier; mais, je vous le disais,
c'est justement  ceux-l que je fais des surprises.

Et Aramis, machinalement, tournait les feuillets du registre,
continuant de lire sans paratre seulement s'intresser aux noms
qu'il lisait.

-- En 1661, vous voyez, dit Baisemeaux, quatre-vingts crous; en
1659, quatre-vingts.

-- Ah! Seldon, dit Aramis; je connais ce nom, ce me semble. N'est-
ce pas vous qui m'aviez parl d'un jeune homme?

-- Oui! oui! un pauvre diable d'tudiant qui fit... Comment
appelez-vous a, deux vers latins qui se touchent?

-- Un distique.

-- Oui, c'est cela.

-- Le malheureux! pour un distique!

-- Peste! comme vous y allez! Savez-vous qu'il l'a fait contre les
jsuites, ce distique?

-- C'est gal, la punition me parat bien svre.

-- Ne le plaignez pas: l'anne passe, vous avez paru vous
intresser  lui.

-- Sans doute.

-- Eh bien! comme votre intrt est tout-puissant ici,
monseigneur, depuis ce jour je le traite comme un quinze livres.

-- Alors, comme celui-ci, dit Aramis, qui avait continu de
feuilleter, et qui s'tait arrt  un des noms qui suivaient
celui de Martinier.

-- Justement, comme celui-ci.

-- Est-ce un Italien que ce Marchiali? demanda Aramis en montrant
du bout du doigt le nom qui avait attir son attention.

-- Chut! fit Baisemeaux.

-- Comment, chut? dit Aramis en crispant involontairement sa main
blanche.

-- Je croyais vous avoir dj parl de ce Marchiali.

-- Non, c'est la premire fois que j'entends prononcer son nom.

-- C'est possible, je vous en aurai parl sans vous le nommer.

-- Et c'est un vieux pcheur, celui-l? demanda Aramis en essayant
de sourire.

-- Non, il est tout jeune, au contraire.

-- Ah! ah! son crime est donc bien grand?

-- Impardonnable!

-- Il a assassin?

-- Bah!

-- Incendi?

-- Bah!

-- Calomni?

-- Eh! non. C'est celui qui...

Et Baisemeaux s'approcha de l'oreille d'Aramis en faisant de ses
deux mains un cornet d'acoustique.

-- C'est celui qui se permet de ressembler au...

-- Ah! oui, oui, dit Aramis. Je sais en effet, vous m'en aviez
dj parl l'an dernier; mais le crime m'avait paru si lger...

-- Lger!

-- Ou plutt si involontaire...

-- Monseigneur, ce n'est pas involontairement que l'on surprend
une pareille ressemblance.

-- Enfin, je l'avais oubli, voil le fait. Mais, tenez, mon cher
hte, dit Aramis en fermant le registre, voil, je crois, que l'on
nous appelle.

Baisemeaux prit le registre, le reporta vivement vers l'armoire
qu'il ferma, et dont il mit la clef dans sa poche.

-- Vous plat-il que nous djeunions, monseigneur? dit-il. Car
vous ne vous trompez pas, on nous appelle pour le djeuner.

--  votre aise, mon cher gouverneur.

Et ils passrent dans la salle  manger.


Chapitre XCVIII -- Le djeuner de M. de Baisemeaux


Aramis tait sobre d'ordinaire; mais, cette fois, tout en se
mnageant fort sur le vin, il fit honneur au djeuner de
Baisemeaux, qui d'ailleurs tait excellent.

Celui-ci, de son ct, s'animait d'une gaiet foltre; l'aspect
des cinq mille pistoles, sur lesquelles il tournait de temps en
temps les yeux, panouissait son coeur.

De temps en temps aussi, il regardait Aramis avec un doux
attendrissement.

Celui-ci se renversait sur sa chaise et prenait du bout des lvres
dans son verre quelques gouttes de vin qu'il savourait en
connaisseur.

-- Qu'on ne vienne plus me dire du mal de l'ordinaire de la
Bastille, dit-il en clignant les yeux; heureux les prisonniers qui
ont par jour seulement une demi-bouteille de ce bourgogne!

-- Tous les quinze francs en boivent, dit Baisemeaux. C'est un
Volnay fort vieux.

-- Ainsi notre pauvre colier, notre pauvre Seldon, en a, de cet
excellent Volnay?

-- Non pas! non pas!

-- Je croyais vous avoir entendu dire qu'il tait  quinze livres.

-- Lui! jamais! un homme qui fait des districts... Comment dites-
vous cela?

-- Des distiques.

--  quinze livres! allons donc! C'est son voisin qui est  quinze
livres.

-- Son voisin?

-- Oui.

-- Lequel?

-- L'autre; le deuxime Bertaudire.

-- Mon cher gouverneur, excusez-moi, mais vous parlez une langue
pour laquelle il faut un certain apprentissage.

-- C'est vrai, pardon; deuxime Bertaudire, voyez-vous, veut dire
celui qui occupe le deuxime tage de la tour de la Bertaudire.

-- Ainsi la Bertaudire est le nom d'une des tours de la Bastille?
J'ai, en effet, entendu dire que chaque tour avait son nom. Et o
est cette tour?

-- Tenez, venez, dit Baisemeaux en allant  la fentre. C'est
cette tour  gauche, la deuxime.

-- Trs bien. Ah! c'est l qu'est le prisonnier  quinze livres?

-- Oui.

-- Et depuis combien de temps y est-il?

-- Ah! dame! depuis sept ou huit ans,  peu prs.

-- Comment,  peu prs? Vous ne savez pas plus srement vos dates?

-- Ce n'tait pas de mon temps, cher monsieur d'Herblay.

-- Mais Louvire, mais Tremblay, il me semble qu'ils eussent d
vous instruire.

-- Oh! mon cher monsieur... Pardon, pardon, monseigneur.

-- Ne faites pas attention. Vous disiez?

-- Je disais que les secrets de la Bastille ne se transmettent pas
avec les clefs du gouvernement.

-- Ah ? c'est donc un mystre que ce prisonnier, un secret
d'tat?

-- Oh! un secret tat, non, je ne crois pas; c'est un secret comme
tout ce qui se fait  la Bastille.

-- Trs bien, dit Aramis; mais alors pourquoi parlez-vous plus
librement de Seldon que de...

-- Que du deuxime Bertaudire?

-- Oui.

-- Mais parce qu' mon avis le crime d'un homme qui a fait un
distique est moins grand que celui qui ressemble au...

-- Oui, oui, je vous comprends, mais les guichetiers...

-- Eh bien! les guichetiers?

-- Ils causent avec vos prisonniers.

-- Sans doute.

-- Alors vos prisonniers doivent leur dire qu'ils ne sont pas
coupables.

-- Ils ne leur disent que cela, c'est la formule gnrale, c'est
l'antienne universelle.

-- Oui, mais maintenant cette ressemblance dont vous parliez tout
 l'heure?

-- Aprs?

-- Ne peut-elle pas frapper vos guichetiers?

-- Oh! mon cher monsieur d'Herblay, il faut tre homme de cour
comme vous pour s'occuper de tous ces dtails-l.

-- Vous avez mille fois raison, mon cher monsieur de Baisemeaux.
Encore une goutte de ce Volnay, je vous prie.

-- Pas une goutte, un verre.

-- Non, non. Vous tes rest mousquetaire jusqu'au bout des
ongles, tandis que, moi, je suis devenu vque. Une goutte pour
moi, un verre pour vous.

-- Soit.

Aramis et le gouverneur trinqurent.

-- Et puis, dit Aramis en fixant son regard brillant sur le rubis
en fusion lev par sa main  la hauteur de son oeil, comme s'il
et voulu jouir par tous les sens  la fois; et puis ce que vous
appelez une ressemblance, vous, un autre ne la remarquerait peut-
tre pas.

-- Oh! que si. Tout autre qui connatrait, enfin, la personne 
laquelle il ressemble.

-- Je crois, cher monsieur de Baisemeaux, que c'est tout
simplement un jeu de votre esprit.

-- Non pas, sur ma parole.

-- coutez, continua Aramis: j'ai vu beaucoup de gens ressembler 
celui que nous disons, mais par respect on n'en parlait pas.

-- Sans doute parce qu'il y a ressemblance et ressemblance; celle-
l est frappante, et si vous le voyiez...

-- Eh bien?

-- Vous en conviendriez vous-mme.

-- Si je le voyais, dit Aramis d'un air dgag; mais je ne le
verrai pas, selon toute probabilit.

-- Et pourquoi?

-- Parce que, si je mettais seulement le pied dans une de ces
horribles chambres, je me croirais  tout jamais enterr.

-- Eh non! l'habitation est bonne.

-- Nenni.

-- Comment, nenni?

-- Je ne vous crois pas sur parole, voil tout.

-- Permettez, permettez, ne dites pas de mal de la deuxime...
Bertaudire. Peste! c'est une bonne chambre, meuble fort
agrablement, ayant tapis.

-- Diable!

-- Oui! oui! il n'a pas t malheureux, ce garon-l, le meilleur
logement de la Bastille a t pour lui. En voil une chance!

-- Allons! allons! dit froidement Aramis, vous ne me ferez jamais
croire qu'il y ait de bonnes chambres  la Bastille; et quant 
vos tapis...

-- Eh bien! quant  mes tapis?...

-- Eh bien! ils n'existent que dans votre imagination; je vois des
araignes, des rats, des crapauds mme.

-- Des crapauds? Ah! dans les cachots, je ne dis pas.

-- Mais je vois peu de meubles et pas du tout de tapis.

-- tes-vous homme  vous convaincre par vos yeux? dit Baisemeaux
avec entranement.

-- Non! oh! pardieu, non!

-- Mme pour vous assurer de cette ressemblance, que vous niez
comme les tapis?

-- Quelque spectre, quelque ombre, un malheureux mourant.

-- Non pas! non pas! Un gaillard se portant comme le pont Neuf.

-- Triste, maussade?

-- Pas du tout: foltre.

-- Allons donc!

-- C'est le mot. Il est lch, je ne le retire pas.

-- C'est impossible!

-- Venez.

-- O cela?

-- Avec moi.

-- Quoi faire?

-- Un tour de Bastille.

-- Comment?

-- Vous verrez, vous verrez par vous-mme, vous verrez de vos
yeux.

-- Et les rglements?

-- Oh! qu' cela ne tienne. C'est le jour de sortie de mon major;
le lieutenant est en ronde sur les bastions; nous sommes matres
chez nous.

-- Non, non, cher gouverneur; rien que de penser au bruit des
verrous qu'il nous faudra tirer, j'en ai le frisson.

-- Allons donc!

-- Vous n'auriez qu' m'oublier dans quelque troisime ou
quatrime Bertaudire... Brou!...

-- Vous voulez rire?

-- Non, je vous parle srieusement.

-- Vous refusez une occasion unique. Savez-vous que, pour obtenir
la faveur que je vous propose gratis, certains princes du sang ont
offert jusqu' cinquante mille livres?

-- Dcidment, c'est donc bien curieux?

-- Le fruit dfendu, monseigneur! le fruit dfendu! Vous qui tes
d'glise, vous devez savoir cela.

-- Non. Si j'avais quelque curiosit, moi, ce serait pour le
pauvre colier du distique.

-- Eh bien! voyons, celui-l; il habite la troisime Bertaudire,
justement.

-- Pourquoi dites-vous justement?

-- Parce que, moi, si j'avais une curiosit, ce serait pour la
belle chambre tapisse et pour son locataire.

-- Bah! des meubles, c'est banal; une figure insignifiante, c'est
sans intrt.

-- Un quinze livres, monseigneur, un quinze livres, c'est toujours
intressant.

-- Eh! justement j'oubliais de vous interroger l-dessus. Pourquoi
quinze livres  celui-l et trois livres seulement au pauvre
Seldon?

-- Ah! voyez, c'est une chose superbe que cette distinction, mon
cher monsieur, et voil o l'on voit clater la bont du roi...

-- Du roi! du roi!

-- Du cardinal, je veux dire. Ce malheureux, s'est dit
M. de Mazarin, ce malheureux est destin  demeurer toujours en
prison.

-- Pourquoi?

-- Dame! il me semble que son crime est ternel, et que, par
consquent, le chtiment doit l'tre aussi.

-- ternel?

-- Sans doute. S'il n'a pas le bonheur d'avoir la petite vrole,
vous comprenez... et cette chance mme lui est difficile, car on
n'a pas de mauvais air  la Bastille.

-- Votre raisonnement est on ne peut plus ingnieux, cher monsieur
de Baisemeaux.

-- N'est-ce pas?

-- Vous vouliez donc dire que ce malheureux devait souffrir sans
trve et sans fin...

-- Souffrir, je n'ai pas dit cela, monseigneur; un quinze livres
ne souffre pas.

-- Souffrir la prison, au moins?

-- Sans doute, c'est une fatalit; mais cette souffrance, on la
lui adoucit. Enfin, vous en conviendrez, ce gaillard-l n'tait
pas venu au monde pour manger toutes les bonnes choses qu'il
mange. Pardieu! vous allez voir: nous avons ici ce pt intact,
ces crevisses auxquelles nous avons  peine touch, des
crevisses de Marne, grosses comme des langoustes, voyez. Eh bien!
tout cela va prendre le chemin de la Deuxime Bertaudire, avec
une bouteille de ce Volnay que vous trouvez si bon. Ayant vu, vous
ne douterez plus, j'espre.

-- Non, mon cher gouverneur, non; mais, dans tout cela, vous ne
pensez qu'aux bienheureuses quinze livres, et vous oubliez
toujours le pauvre Seldon, mon protg.

-- Soit!  votre considration, jour de fte pour lui: il aura des
biscuits et des confitures, avec ce flacon de porto.

-- Vous tes un brave homme, je vous l'ai dj dit et je vous le
rpte, mon cher Baisemeaux.

-- Partons, partons, dit le gouverneur un peu tourdi, moiti par
le vin qu'il avait bu, moiti par les loges d'Aramis.

-- Souvenez-vous que c'est pour vous obliger, ce que j'en fais,
dit le prlat.

-- Oh! vous me remercierez en rentrant.

-- Partons donc.

-- Attendez que je prvienne le porte-clefs.

Baisemeaux sonna deux coups, un homme parut.

-- Je vais aux tours! cria le gouverneur. Pas de gardes, pas de
tambours, pas de bruit, enfin!

-- Si je ne laissais ici mon manteau, dit Aramis, en affectant la
crainte, je croirais, en vrit, que je vais en prison pour mon
propre compte.

Le porte-clefs prcda le gouverneur; Aramis prit la droite;
quelques soldats pars dans la cour se rangrent, fermes comme des
pieux, sur le passage du gouverneur.

Baisemeaux fit franchir  son hte plusieurs marches qui menaient
 une espce d'esplanade; de l, on vint au pont-levis, sur lequel
les factionnaires reurent le gouverneur et le reconnurent.

-- Monsieur, dit alors le gouverneur en se retournant du ct
d'Aramis et en parlant de faon que les factionnaires ne
perdissent point une de ses paroles; monsieur, vous avez bonne
mmoire, n'est-ce pas?

-- Pourquoi? demanda Aramis.

-- Pour vos plans et pour vos mesures, car vous savez qu'il n'est
pas permis, mme aux architectes, d'entrer chez les personnes avec
du papier, des plumes ou un crayon.

Bon! se dit Aramis  lui-mme, il parat que je suis un
architecte. N'est-ce pas encore l une plaisanterie de d'Artagnan,
qui m'a vu ingnieur  Belle-le?

Puis, tout haut:

-- Tranquillisez-vous, monsieur le gouverneur; dans notre tat, le
coup d'oeil et la mmoire suffisent.

Baisemeaux ne sourcilla point: les gardes prirent Aramis pour ce
qu'il semblait tre.

-- Eh bien! allons d'abord  la Bertaudire, dit Baisemeaux
toujours avec l'intention d'tre entendu des factionnaires.

-- Allons, rpondit Aramis.

Puis, s'adressant au porte-clefs:

-- Tu profiteras de cela, lui dit-il, pour porter au numro 2 les
friandises que j'ai dsignes.

-- Le numro 3, cher monsieur de Baisemeaux, le numro 3, vous
l'oubliez toujours.

-- C'est vrai.

Ils montrent.

Ce qu'il y avait de verrous, de grilles et de serrures pour cette
seule cour et suffi  la sret d'une ville entire.

Aramis n'tait ni un rveur ni un homme sensible; il avait fait
des vers dans sa jeunesse; mais il tait sec de coeur, comme tout
homme de cinquante cinq ans qui a beaucoup aim les femmes ou
plutt qui en a t fort aim.

Mais, lorsqu'il posa le pied sur les marches de pierre uses par
lesquelles avaient pass tant d'infortunes, lorsqu'il se sentit
imprgn de l'atmosphre de ces sombres votes humides de larmes,
il fut, sans nul doute, attendri, car son front se baissa, car ses
yeux se troublrent, et il suivit Baisemeaux sans lui adresser une
parole.


Chapitre XCIX -- Le deuxime de la Bertaudire


Au deuxime tage, soit fatigue, soit motion, la respiration
manqua au visiteur.

Il s'adossa contre le mur.

-- Voulez-vous commencer par celui-ci? dit Baisemeaux. Puisque
nous allons de l'un chez l'autre, peu importe, ce me semble, que
nous montions du second au troisime, ou que nous descendions du
troisime au second. Il y a, d'ailleurs, aussi certaines
rparations  faire dans cette chambre, se hta-t-il d'ajouter 
l'intention du guichetier qui se trouvait  la porte de la voix.

-- Non! non! s'cria vivement Aramis; plus haut, plus haut,
monsieur le gouverneur, s'il vous plat; le haut est le plus
press.

Ils continurent de monter.

-- Demandez les clefs au gelier, souffla tout bas Aramis.

-- Volontiers.

Baisemeaux prit les clefs et ouvrit lui-mme la porte de la
troisime chambre. Le porte-clefs entra le premier et dposa sur
une table les provisions que le bon gouverneur appelait des
friandises.

Puis il sortit.

Le prisonnier n'avait pas fait un mouvement.

Alors Baisemeaux entra  son tour, tandis qu'Aramis se tenait sur
le seuil.

De l, il vit un jeune homme, un enfant de dix-huit ans qui,
levant la tte au bruit inaccoutum, se jeta  bas de son lit en
apercevant le gouverneur, et, joignant les mains, se mit  crier:

-- Ma mre! ma mre!

L'accent de ce jeune homme contenait tant de douleur, qu'Aramis se
sentit frissonner malgr lui.

-- Mon cher hte, lui dit Baisemeaux en essayant de sourire, je
vous apporte  la fois une distraction et un extra, la distraction
pour l'esprit et l'extra pour le corps. Voil Monsieur qui va
prendre des mesures sur vous, et voil des confitures pour votre
dessert.

-- Oh! monsieur! monsieur! dit le jeune homme, laissez-moi seul
pendant un an, nourrissez-moi de pain et d'eau pendant un an, mais
dites-moi qu'au bout d'un an je sortirai d'ici, dites-moi qu'au
bout d'un an je reverrai ma mre!

-- Mais, mon cher ami, dit Baisemeaux, je vous ai entendu dire 
vous-mme qu'elle tait fort pauvre, votre mre, que vous tiez
fort mal log chez elle, tandis qu'ici, peste!

-- Si elle tait pauvre, monsieur, raison de plus pour qu'on lui
rende son soutien. Mal log chez elle? Oh! monsieur, on est
toujours bien log quand on est libre.

-- Enfin, puisque vous dites vous-mme que vous n'avez fait que ce
malheureux distique...

-- Et sans intention, monsieur, sans intention aucune, je vous
jure; je lisais _Martial_ quand l'ide m'en est venue. Oh!
monsieur, qu'on me punisse, moi, qu'on me coupe la main avec
laquelle je l'ai crit, je travaillerai de l'autre; mais qu'on me
rende ma mre.

-- Mon enfant, dit Baisemeaux, vous savez que cela ne dpend pas
de moi; je ne puis que vous augmenter votre ration, vous donner un
petit verre de porto, vous glisser un biscuit entre deux
assiettes.

--  mon Dieu! mon Dieu! s'cria le jeune homme en se renversant
en arrire et en se roulant sur le parquet.

Aramis, incapable de supporter plus longtemps cette scne, se
retira jusque sur le palier.

-- Le malheureux! murmurait-il tout bas.

-- Oh! oui, monsieur, il est bien malheureux; mais c'est la faute
de ses parents.

-- Comment cela?

-- Sans doute... Pourquoi lui faisait-on apprendre le latin?...
Trop de science, voyez-vous, monsieur, a nuit... Moi, je ne sais
ni lire ni crire: aussi je ne suis pas en prison.

Aramis regarda cet homme, qui appelait n'tre pas en prison tre
gelier  la Bastille.

Quant  Baisemeaux, voyant le peu d'effet de ses conseils et de
son vin de Porto, il sortit tout troubl.

-- Eh bien! et la porte! la porte! dit le gelier, vous oubliez de
refermer la porte.

-- C'est vrai, dit Baisemeaux. Tiens, tiens, voil les clefs.

-- Je demanderai la grce de cet enfant, dit Aramis.

-- Et si vous ne l'obtenez pas, dit Baisemeaux, demandez au moins
qu'on le porte  dix livres, cela fait que nous y gagnerons tous
les deux.

-- Si l'autre prisonnier appelle aussi sa mre, fit Aramis, j'aime
mieux ne pas entrer, je prendrai mesure du dehors.

-- Oh! oh! dit le gelier, n'ayez pas peur, monsieur l'architecte,
celui-l, il est doux comme un agneau; pour appeler sa mre, il
faudrait qu'il parlt, et il ne parle jamais.

-- Alors entrons, dit sourdement Aramis.

-- Oh! monsieur, dit le porte-clefs, vous tes architecte des
prisons?

-- Oui.

-- Et vous n'tes pas plus habitu  la chose? C'est tonnant!

Aramis vit que, pour ne pas inspirer de soupons, il lui fallait
appeler toute sa force  son secours.

Baisemeaux avait les clefs, il ouvrit la porte.

-- Reste dehors, dit-il au porte-clefs, et attends-nous au bas du
degr.

Le porte-clefs obit et se retira.

Baisemeaux passa le premier et ouvrit lui-mme la deuxime porte.

Alors on vit, dans le carr de lumire qui filtrait par la fentre
grille, un beau jeune homme, de petite taille, aux cheveux
courts,  la barbe dj croissante; il tait assis sur un
escabeau, le coude dans un fauteuil auquel s'appuyait tout le haut
de son corps.

Son habit, jet sur le lit, tait de fin velours noir, et il
aspirait l'air frais qui venait s'engouffrer dans sa poitrine
couverte d'une chemise de la plus belle batiste que l'on avait pu
trouver.

Lorsque le gouverneur entra, ce jeune homme tourna la tte avec un
mouvement plein de nonchalance, et, comme il reconnut Baisemeaux,
il se leva et salua courtoisement.

Mais, quand ses yeux se portrent sur Aramis, demeur dans
l'ombre, celui-ci frissonna; il plit et son chapeau, qu'il tenait
 la main, lui chappa comme si tous les muscles venaient de se
dtendre  la fois.

Baisemeaux, pendant ce temps, habitu  la prsence de son
prisonnier, semblait ne partager aucune des sensations que
partageait Aramis; il talait sur la table son pt et ses
crevisses, comme et pu faire un serviteur plein de zle. Ainsi
occup, il ne remarquait point le trouble de son hte.

Mais, quand il eut fini, adressant la parole au jeune prisonnier:

-- Vous avez bonne mine, dit-il, cela va bien?

-- Trs bien, monsieur, merci, rpondit le jeune homme.

Cette voix faillit renverser Aramis. Malgr lui il fit un pas en
avant, les lvres frmissantes.

Ce mouvement tait si visible, qu'il ne put chapper  Baisemeaux,
tout proccup qu'il tait.

-- Voici un architecte qui va examiner votre chemine, dit
Baisemeaux; fume-t-elle?

-- Jamais, monsieur.

-- Vous disiez qu'on ne pouvait pas tre heureux en prison, dit le
gouverneur en se frottant les mains; voici pourtant un prisonnier
qui l'est. Vous ne vous plaignez pas, j'espre?

-- Jamais.

-- Vous ne vous ennuyez pas? dit Aramis.

-- Jamais.

-- Hein! fit tout bas Baisemeaux, avais-je raison?

-- Dame! que voulez-vous, mon cher gouverneur, il faut bien se
rendre  l'vidence. Est-il permis de lui faire des questions?

-- Tout autant qu'il vous plaira.

-- Eh bien! faites-moi donc le plaisir de lui demander s'il sait
pourquoi il est ici.

-- Monsieur me charge de vous demander, dit Baisemeaux, si vous
connaissez la cause de votre dtention.

-- Non, monsieur, dit simplement le jeune homme, je ne la connais
pas.

-- Mais c'est impossible, dit Aramis emport malgr lui. Si vous
ignoriez la cause de votre dtention, vous seriez furieux.

-- Je l'ai t pendant les premiers jours.

-- Pourquoi ne l'tes-vous plus?

-- Parce que j'ai rflchi.

-- C'est trange, dit Aramis.

-- N'est-ce pas qu'il est tonnant? fit Baisemeaux.

-- Et  quoi avez-vous rflchi? demanda Aramis. Peut-on vous le
demander, monsieur?

-- J'ai rflchi que, n'ayant commis aucun crime, Dieu ne pouvait
me chtier.

-- Mais qu'est-ce donc que la prison, demanda Aramis, si ce n'est
un chtiment?

-- Hlas! dit le jeune homme, je ne sais; tout ce que je puis vous
dire, c'est que c'est tout le contraire de ce que j'avais dit il y
a sept ans.

--  vous entendre, monsieur,  voir votre rsignation, on serait
tent de croire que vous aimez la prison.

-- Je la supporte.

-- C'est dans la certitude d'tre libre un jour?

-- Je n'ai pas de certitude, monsieur; de l'espoir, voil tout; et
cependant, chaque jour, je l'avoue, cet espoir se perd.

-- Mais enfin, pourquoi ne seriez-vous pas libre, puisque vous
l'avez dj t?

-- C'est justement, rpondit le jeune homme, la raison qui
m'empche d'attendre la libert; pourquoi m'et-on emprisonn, si
l'on avait l'intention de me faire libre plus tard?

-- Quel ge avez-vous?

-- Je ne sais.

-- Comment vous nommez-vous?

-- J'ai oubli le nom qu'on me donnait.

-- Vos parents?

-- Je ne les ai jamais connus.

-- Mais ceux qui vous ont lev?

-- Ils ne m'appelaient pas leur fils.

-- Aimiez-vous quelqu'un avant de venir ici?

-- J'aimais ma nourrice et mes fleurs.

-- Est-ce tout?

-- J'aimais aussi mon valet.

-- Vous regrettez cette nourrice et ce valet?

-- J'ai beaucoup pleur quand ils sont morts.

-- Sont-ils morts depuis que vous tes ici ou auparavant que vous
y fussiez?

-- Ils sont morts la veille du jour o l'on m'a enlev.

-- Tous deux en mme temps?

-- Tous deux en mme temps.

-- Et comment vous enleva-t-on?

-- Un homme me vint chercher, me fit monter dans un carrosse qui
se trouva ferm avec des serrures, et m'amena ici.

-- Cet homme, le reconnatriez-vous?

-- Il avait un masque.

-- N'est-ce pas que cette histoire est extraordinaire? dit tout
bas Baisemeaux  Aramis.

Aramis pouvait  peine respirer.

-- Oui, extraordinaire, murmura-t-il.

-- Mais ce qu'il y a de plus extraordinaire encore, c'est que
jamais il ne m'en a dit autant qu'il vient de vous en dire.

-- Peut-tre cela tient-il aussi  ce que vous ne l'avez jamais
questionn, dit Aramis.

-- C'est possible, rpondit Baisemeaux, je ne suis pas curieux. Au
reste, vous voyez la chambre: elle est belle, n'est-ce pas?

-- Fort belle.

-- Un tapis...

-- Superbe.

-- Je gage qu'il n'en avait pas de pareil avant de venir ici.

-- Je le crois.

Puis, se retournant vers le jeune homme:

-- Ne vous rappelez-vous point avoir t jamais visit par quelque
tranger ou quelque trangre? demanda Aramis au jeune homme.

-- Oh! si fait, trois fois par une femme, qui chaque fois s'arrta
en voiture  la porte, entra, couverte d'un voile qu'elle ne leva
que lorsque nous fmes enferms et seuls.

-- Vous vous rappelez cette femme?

-- Oui.

-- Que vous disait-elle?

Le jeune homme sourit tristement.

-- Elle me demandait ce que vous me demandez, si j'tais heureux
et si je m'ennuyais.

-- Et lorsqu'elle arrivait ou partait?

-- Elle me pressait dans ses bras, me serrait sur son coeur,
m'embrassait.

-- Vous vous la rappelez?

--  merveille.

-- Je vous demande si vous vous rappelez les traits de son visage.

-- Oui.

-- Donc, vous la reconnatriez si le hasard l'amenait devant vous
ou vous conduisait  elle?

-- Oh! bien certainement.

Un clair de fugitive satisfaction passa sur le visage d'Aramis.

En ce moment Baisemeaux entendit le porte-clefs qui remontait.

-- Voulez-vous que nous sortions? dit-il vivement  Aramis.

Probablement Aramis savait tout ce qu'il voulait savoir.

-- Quand il vous plaira, dit-il.

Le jeune homme les vit se disposer  partir et les salua poliment.

Baisemeaux rpondit par une simple inclination de tte.

Aramis, rendu respectueux par le malheur sans doute, salua
profondment le prisonnier.

Ils sortirent. Baisemeaux ferma la porte derrire eux.

-- Eh bien! fit Baisemeaux dans l'escalier, que dites-vous de tout
cela?

-- J'ai dcouvert le secret, mon cher gouverneur, dit-il.

-- Bah! Et quel est ce secret?

-- Il y a eu un assassinat commis dans cette maison.

-- Allons donc!

-- Comprenez-vous, le valet et la nourrice morts le mme jour?

-- Eh bien?

-- Poison.

-- Ah! ah!

-- Qu'en dites-vous?

-- Que cela pourrait bien tre vrai... Quoi! ce jeune homme serait
un assassin?

-- Eh! qui vous dit cela? Comment voulez-vous que le pauvre enfant
soit un assassin?

-- C'est ce que je disais.

-- Le crime a t commis dans sa maison; c'est assez; peut-tre a-
t-il vu les criminels, et l'on craint qu'il ne parle.

-- Diable! si je savais cela.

-- Eh bien?

-- Je redoublerais de surveillance.

-- Oh! il n'a pas l'air d'avoir envie de se sauver.

-- Ah! les prisonniers, vous ne les connaissez pas.

-- A-t-il des livres?

-- Jamais; dfense absolue de lui en donner.

-- Absolue?

-- De la main mme de M. Mazarin.

-- Et vous avez cette note?

-- Oui, monseigneur; la voulez-vous voir en revenant prendre votre
manteau?

-- Je le veux bien, les autographes me plaisent fort.

-- Celui-l est d'une certitude superbe; il n'y a qu'une rature.

-- Ah! ah! une rature! et  quel propos, cette rature?

--  propos d'un chiffre.

-- D'un chiffre?

-- Oui. Voil ce qu'il y avait d'abord: pension  cinquante
livres.

-- Comme les princes du sang, alors?

-- Mais le cardinal aura vu qu'il se trompait, vous comprenez
bien; il a biff le zro et a ajout un un devant le cinq. Mais, 
propos...

-- Quoi?

-- Vous ne parlez pas de la ressemblance.

-- Je n'en parle pas, cher monsieur de Baisemeaux, par une raison
bien simple; je n'en parle pas, parce qu'elle n'existe pas.

-- Oh! par exemple!

-- Ou que, si elle existe, c'est dans votre imagination, et que
mme, existt-elle ailleurs, je crois que vous feriez bien de n'en
point parler.

-- Vraiment!

-- Le roi Louis XIV, vous le comprenez bien, vous en voudrait
mortellement s'il apprenait que vous contribuez  rpandre ce
bruit qu'un de ses sujets a l'audace de lui ressembler.

-- C'est vrai, c'est vrai, dit Baisemeaux tout effray, mais je
n'ai parl de la chose qu' vous, et vous comprenez, monseigneur,
que je compte assez sur votre discrtion.

-- Oh! soyez tranquille.

-- Voulez-vous toujours voir la note? dit Baisemeaux branl.

-- Sans doute.

En causant ainsi, ils taient rentrs; Baisemeaux tira de
l'armoire un registre particulier pareil  celui qu'il avait dj
montr  Aramis, mais ferm par une serrure.

La clef qui ouvrait cette serrure faisait partie d'un petit
trousseau que Baisemeaux portait toujours sur lui.

Puis, posant le livre sur la table, il l'ouvrit  la lettre M et
montra  Aramis cette note  la colonne des observations:

Jamais de livres, linge de la plus grande finesse, habits
recherchs, pas de promenades, pas de changement de gelier, pas
de communications.

Instruments de musique; toute licence pour le bien-tre; quinze
livres de nourriture. M. de Baisemeaux peut rclamer si les 15
livres ne lui suffisent pas.

-- Tiens, au fait, dit Baisemeaux, j'y songe: je rclamerai.

Aramis referma le livre.

-- Oui, dit-il, c'est bien de la main de M. de Mazarin; je
reconnais son criture. Maintenant, mon cher gouverneur, continua-
t-il, comme si cette dernire communication avait puis son
intrt, passons, si vous le voulez bien,  nos petits
arrangements.

-- Eh bien! quel terme voulez-vous que je prenne? Fixez vous-mme.

-- Ne prenez pas de terme; faites-moi une reconnaissance pure et
simple de cent cinquante mille francs.

-- Exigible?

--  ma volont. Mais, vous comprenez, je ne voudrai que lorsque
vous voudrez vous-mme.

-- Oh! je suis tranquille, dit Baisemeaux en souriant; mais je
vous ai dj donn deux reus.

-- Aussi, vous voyez, je les dchire.

Et Aramis, aprs avoir montr les deux reus au gouverneur, les
dchira en effet.

Vaincu par une pareille marque de confiance, Baisemeaux souscrivit
sans hsitation une obligation de cent cinquante mille francs
remboursable  la volont du prlat.

Aramis, qui avait suivi la plume par-dessus l'paule du
gouverneur, mit l'obligation dans sa poche sans avoir l'air de
l'avoir lue, ce qui donna toute tranquillit  Baisemeaux.

-- Maintenant, dit Aramis, vous ne m'en voudrez point, n'est-ce
pas, si je vous enlve quelque prisonnier?

-- Comment cela?

-- Sans doute en obtenant sa grce. Ne vous ai je pas dit, par
exemple, que le pauvre Seldon m'intressait?

-- Ah! c'est vrai!

-- Eh bien?

-- C'est votre affaire; agissez comme vous l'entendrez. Je vois
que vous avez le bras long et la main large.

Et Aramis partit, emportant les bndictions du gouverneur.


Chapitre C -- Les deux amies


 l'heure o M. de Baisemeaux montrait  Aramis les prisonniers de
la Bastille, un carrosse s'arrtait devant la porte de
Mme de Bellire, et  cette heure encore matinale dposait au
perron une jeune femme enveloppe de coiffes de soie.

Lorsqu'on annona Mme Vanel  Mme de Bellire, celle-ci s'occupait
ou plutt s'absorbait  lire une lettre qu'elle cacha
prcipitamment.

Elle achevait  peine sa toilette du matin, ses femmes taient
encore dans la chambre voisine.

Au nom, au pas de Marguerite Vanel, Mme de Bellire courut  sa
rencontre. Elle crut voir dans les yeux de son amie un clat qui
n'tait pas celui de la sant ou de la joie.

Marguerite l'embrassa, lui serra les mains, lui laissa  peine le
temps de parler.

-- Ma chre, dit-elle, tu m'oublies donc? Tu es donc tout entire
aux plaisirs de la cour?

-- Je n'ai pas vu seulement les ftes du mariage.

-- Que fais-tu alors?

-- Je me prpare  aller  Bellire.

--  Bellire!

-- Oui.

-- Campagnarde alors. J'aime  te voir dans ces dispositions. Mais
tu es ple.

-- Non, je me porte  ravir.

-- Tant mieux, j'tais inquite. Tu ne sais pas ce qu'on m'avait
dit?

-- On dit tant de choses!

-- Oh! celle-l est extraordinaire.

-- Comme tu sais faire languir ton auditoire, Marguerite.

-- M'y voici. C'est que j'ai peur de te fcher.

-- Oh! jamais. Tu admires toi-mme mon galit d'humeur.

-- Eh bien! on dit que... Ah! vraiment, je ne pourrai jamais
t'avouer cela.

-- N'en parlons plus alors, fit Mme de Bellire, qui devinait une
mchancet sous ces prambules, mais qui cependant se sentait
dvore de curiosit.

-- Eh bien! ma chre marquise, on dit que depuis quelque temps tu
regrettes beaucoup moins M. de Bellire, le pauvre homme!

-- C'est un mauvais bruit, Marguerite; je regrette et regretterai
toujours mon mari; mais voil deux ans qu'il est mort; je n'en ai
que vingt-huit, et la douleur de sa perte ne doit pas dominer
toutes les actions, toutes les penses de ma vie. Je le dirais,
que toi, toi, Marguerite, la femme par excellence, tu ne le
croirais pas.

-- Pourquoi? Tu as le coeur si tendre! rpliqua mchamment
Mme Vanel.

-- Tu l'as aussi, Marguerite, et je n'ai pas vu que tu te
laissasses abattre par le chagrin quand le coeur tait bless.

Ces mots taient une allusion directe  la rupture de Marguerite
avec le surintendant. Ils taient aussi un reproche voil, mais
direct, fait au coeur de la jeune femme.

Comme si elle n'et attendu que ce signal pour dcocher sa flche,
Marguerite s'cria:

-- Eh bien! lise, on dit que tu es amoureuse.

Et elle dvora du regard Mme de Bellire, qui rougit sans pouvoir
s'en empcher.

-- On ne se fait jamais faute de calomnier les femmes, rpliqua la
marquise aprs un instant de silence.

-- Oh! on ne te calomnie pas, lise

-- Comment! on dit que je suis amoureuse, et on ne me calomnie
pas?

-- D'abord, si c'est vrai, il n'y a pas de calomnie, il n'y a que
mdisance; ensuite, car tu ne me laisses pas achever, le public ne
dit pas que tu t'abandonnes  cet amour. Il te peint, au
contraire, comme une vertueuse amante arme de griffes et de
dents, te renfermant chez toi comme dans une forteresse, et dans
une forteresse autrement impntrable que celle de Dana, bien que
la tour de Dana ft faite d'airain.

-- Tu as de l'esprit, Marguerite, dit Mme de Bellire, tremblante.

-- Tu m'as toujours flatte, lise... Bref, on te dit
incorruptible et inaccessible. Tu vois si l'on te calomnie... Mais
 quoi rves-tu pendant que je te parle?

-- Moi?

-- Oui, tu es toute rouge et toute muette.

-- Je cherche, dit la marquise relevant ses beaux yeux brillant
d'un commencement de colre, je cherche  quoi tu as pu faire
allusion, toi, si savante dans la mythologie, en me comparant 
Dana.

-- Ah! ah! fit Marguerite en riant, tu cherches cela?

-- Oui; ne te souvient-il pas qu'au couvent, lorsque nous
cherchions des problmes d'arithmtique... Ah! c'est savant aussi
ce que je vais te dire, mais  mon tour... Ne te souviens-tu pas
que, si l'un des termes tait donn, nous devions trouver l'autre?
Cherche, alors, cherche.

-- Mais je ne devine pas ce que tu veux dire.

-- Rien de plus simple, pourtant. Tu prtends que je suis
amoureuse, n'est ce pas?

-- On me l'a dit.

-- Eh bien! on ne dit pas que je sois amoureuse d'une abstraction.
Il y a un nom dans tout ce bruit?

-- Certes, oui, il y a un nom.

-- Eh bien! ma chre, il n'est pas tonnant que je doive chercher
ce nom, puisque tu ne me le dis pas.

-- Ma chre marquise, en te voyant rougir, je croyais que tu ne
chercherais pas longtemps.

-- C'est ton mot Dana qui m'a surprise. Qui dit Dana dit pluie
d'or, n'est ce pas?

-- C'est--dire que le Jupiter de Dana se changea pour elle en
pluie d'or.

-- Mon amant alors... celui que tu me donnes...

-- Oh! pardon; moi, je suis ton amie et ne te donne personne.

-- Soit!... mais les ennemis.

-- Veux-tu que je te dise le nom?

-- Il y a une demi-heure que tu me le fais attendre.

-- Tu vas l'entendre. Ne t'effarouche pas, c'est un homme
puissant.

-- Bon!

La marquise s'enfonait dans les mains ses ongles effils, comme
le patient  l'approche du fer.

-- C'est un homme trs riche, continua Marguerite, le plus riche
peut-tre. C'est enfin...

La marquise ferma un instant les yeux.

-- C'est le duc de Buckingham, dit Marguerite en riant aux clats.

La perfidie avait t calcule avec une adresse incroyable. Ce
nom, qui tombait  faux  la place du nom que la marquise
attendait, faisait bien l'effet sur la pauvre femme de ces haches
mal aiguises qui avaient dchiquet, sans les tuer,
MM. de Chalais et de Thou sur leurs chafauds.

Elle se remit pourtant.

-- J'avais bien raison, dit-elle, de t'appeler une femme d'esprit;
tu me fais passer un agrable moment. La plaisanterie est
charmante... Je n'ai jamais vu M. de Buckingham.

-- Jamais? fit Marguerite en contenant ses clats.

-- Je n'ai pas mis le pied hors de chez moi depuis que le duc est
 Paris.

-- Oh! reprit Mme Vanel en allongeant son pied mutin vers un
papier qui frissonnait prs de la fentre sur un tapis. On peut ne
pas se voir, mais on s'crit.

La marquise frmit. Ce papier tait l'enveloppe de la lettre
qu'elle lisait  l'entre de son amie. Cette enveloppe tait
cachete aux armes du surintendant.

En se reculant sur son sofa, Mme de Bellire fit rouler sur ce
papier les plis pais de sa large robe de soie, et l'ensevelit
ainsi.

-- Voyons, dit-elle alors, voyons, Marguerite, est-ce pour me dire
toutes ces folies que tu es venue de si bon matin?

-- Non, je suis venue pour te voir d'abord et pour te rappeler nos
anciennes habitudes si douces et si bonnes, tu sais, lorsque nous
allions nous promener  Vincennes, et que, sous un chne, dans un
taillis, nous causions de ceux que nous aimions et qui nous
aimaient.

-- Tu me proposes une promenade.

-- J'ai mon carrosse et trois heures de libert.

-- Je ne suis pas vtue, Marguerite... et... si tu veux que nous
causions, sans aller au bois de Vincennes, nous trouverions dans
le jardin de l'htel un bel arbre, des charmilles touffues, un
gazon sem de pquerettes, et toute cette violette que l'on sent
d'ici.

-- Ma chre marquise, je regrette que tu me refuses... J'avais
besoin d'pancher mon coeur dans le tien.

-- Je te le rpte, Marguerite, mon coeur est  toi, aussi bien
dans cette chambre, aussi bien ici prs, sous ce tilleul de mon
jardin, que l-bas, sous un chne dans le bois.

-- Pour moi, ce n'est pas la mme chose... En me rapprochant de
Vincennes, marquise, je rapprochais mes soupirs du but vers lequel
ils tendent depuis quelques jours.

La marquise leva tout  coup la tte.

-- Cela t'tonne, n'est-ce pas... que je pense encore  Saint-
Mand?

--  Saint-Mand! s'cria Mme de Bellire.

Et les regards des deux femmes se croisrent comme deux pes
inquites au premier engagement du combat.

-- Toi, si fire?... dit avec ddain la marquise.

-- Moi... si fire!... rpliqua Mme Vanel. Je suis ainsi faite...
Je ne pardonne pas l'oubli, je ne supporte pas l'infidlit. Quand
je quitte et qu'on pleure, je suis tente d'aimer encore; mais,
quand on me quitte et qu'on rit, j'aime perdument.

Mme de Bellire fit un mouvement involontaire.

Elle est jalouse, se dit Marguerite.

-- Alors, continua la marquise, tu es perdument prise... de
M. de Buckingham... non, je me trompe... de M. Fouquet?

Elle sentit le coup, et tout son sang afflua sur son coeur.

-- Et tu voulais aller  Vincennes...  Saint-Mand mme!

-- Je ne sais ce que je voulais, tu m'eusses conseille peut-tre.

-- En quoi?

-- Tu l'as fait souvent.

-- Certes, ce n'et point t en cette occasion; car, moi, je ne
pardonne pas comme toi. J'aime moins peut-tre; mais quand mon
coeur a t froiss, c'est pour toujours.

-- Mais M. Fouquet ne t'a pas froisse, dit avec une navet de
vierge Marguerite Vanel.

-- Tu comprends parfaitement ce que je veux te dire. M. Fouquet ne
m'a pas froisse; il ne m'est connu ni par faveur, ni par injure,
mais tu as  te plaindre de lui. Tu es mon amie, je ne te
conseillerais donc pas comme tu voudrais.

-- Ah! tu prjuges?

-- Les soupirs dont tu parlais sont plus que des indices.

-- Ah! mais tu m'accables, fit tout  coup la jeune femme en
rassemblant toutes ses forces comme le lutteur qui s'apprte 
porter le dernier coup; tu ne comptes qu'avec mes mauvaises
passions et mes faiblesses. Quant  ce que j'ai de sentiments purs
et gnreux, tu n'en parles point. Si je me sens entrane en ce
moment vers M. le surintendant, si je fais mme un pas vers lui,
ce qui est probable, je te le confesse, c'est que le sort de
M. Fouquet me touche profondment, c'est qu'il est, selon moi, un
des hommes les plus malheureux qui soient.

-- Ah! fit la marquise en appuyant une main sur son coeur, il y a
donc quelque chose de nouveau?

-- Tu ne sais donc pas?

-- Je ne sais rien, dit Mme de Bellire avec cette palpitation de
l'angoisse qui suspend la pense et la parole, qui suspend jusqu'
la vie.

-- Ma chre, il y a d'abord que toute la faveur du roi s'est
retire de M. Fouquet pour passer  M. Colbert.

-- Oui, on le dit.

-- C'est tout simple, depuis la dcouverte du complot de Belle-le

-- On m'avait assur que cette dcouverte de fortifications avait
tourn  l'honneur de M. Fouquet.

Marguerite se mit  rire d'une faon si cruelle, que
Mme de Bellire lui et en ce moment plong avec joie un poignard
dans le coeur.

-- Ma chre, continua Marguerite, il ne s'agit plus mme de
l'honneur de M. Fouquet; il s'agit de son salut. Avant trois
jours, la ruine du surintendant est consomme.

-- Oh! fit la marquise en souriant  son tour, c'est aller un peu
vite.

-- J'ai dit trois jours, parce que j'aime  me leurrer d'une
esprance. Mais trs certainement la catastrophe ne passera pas
vingt-quatre heures.

-- Et pourquoi?

-- Par la plus humble de toutes les raisons: M. Fouquet n'a plus
d'argent.

-- Dans la finance, ma chre Marguerite, tel n'a pas d'argent
aujourd'hui, qui demain fait rentrer des millions.

-- Cela pouvait tre pour M. Fouquet alors qu'il avait deux amis
riches et habiles qui amassaient pour lui et faisaient sortir
l'argent de tous les coffres; mais ces amis sont morts.

-- Les cus ne meurent pas, Marguerite; ils sont cachs, on les
cherche, on les achte et on les trouve.

-- Tu vois en blanc et en rose, tant mieux pour toi. Il est bien
fcheux que tu ne sois pas l'grie de M. Fouquet, tu lui
indiquerais la source o il pourra puiser les millions que le roi
lui a demands hier.

-- Des millions? fit la marquise avec effroi.

-- Quatre... c'est un nombre pair.

-- Infme! murmura Mme de Bellire torture par cette froce
joie...

-- M. Fouquet a bien quatre millions, je pense, rpliqua-t-elle
courageusement.

-- S'il a ceux que le roi lui demande aujourd'hui, dit Marguerite,
peut-tre n'aura-t-il pas ceux que le roi lui demandera dans un
mois.

-- Le roi lui redemandera de l'argent?

-- Sans doute, et voil pourquoi je te dis que la ruine de ce
pauvre M, Fouquet devient infaillible. Par orgueil, il fournira de
l'argent, et, quand il n'en aura plus, il tombera.

-- C'est vrai, dit la marquise en frissonnant; le plan est fort...
Dis-moi, M. Colbert hait donc bien M. Fouquet?

-- Je crois qu'il ne l'aime pas... Or, c'est un homme puissant que
M. Colbert; il gagne  tre vu de prs; des conceptions
gigantesques, de la volont, de la discrtion; il ira loin.

-- Il sera surintendant?

-- C'est probable... Voil pourquoi, ma bonne marquise, je me
sentais mue en faveur de ce pauvre homme qui m'a aime, adore
mme; voil pourquoi, le voyant si malheureux, je lui pardonnais
son infidlit... dont il se repent, j'ai lieu de le croire; voil
pourquoi je n'eusse pas t loigne de lui porter une
consolation, un bon conseil; il aurait compris ma dmarche et m'en
aurait su gr. C'est doux d'tre aime, vois-tu. Les hommes
apprcient fort l'amour quand ils ne sont pas aveugls par la
puissance.

La marquise, tourdie, crase par ces atroces attaques, calcules
avec la justesse et la prcision d'un tir d'artillerie, ne savait
plus comment rpondre; elle ne savait plus comment penser.

La voix de la perfide avait pris les intonations les plus
affectueuses; elle parlait comme une femme et cachait les
instincts d'une panthre.

-- Eh bien! dit Mme de Bellire, qui espra vaguement que
Marguerite cessait d'accabler l'ennemi vaincu; eh bien! que
n'allez-vous trouver M. Fouquet?

-- Dcidment, marquise, tu m'as fait rflchir. Non, il serait
inconvenant que je fisse la premire dmarche. M. Fouquet m'aime
sans doute, mais il est trop fier. Je ne puis m'exposer  un
affront... J'ai mon mari, d'ailleurs,  mnager. Tu ne me dis
rien. Allons! je consulterai l-dessus M. Colbert.

Elle se leva en souriant comme pour prendre cong. La marquise
n'eut pas la force de l'imiter.

Marguerite fit quelques pas pour continuer  jouir de l'humiliante
douleur o sa rivale tait plonge; puis soudain:

-- Tu ne me reconduis pas? dit-elle.

La marquise se leva, ple et froide, sans s'inquiter davantage de
cette enveloppe qui l'avait si fort proccupe au commencement de
la conversation et que son premier pas laissa  dcouvert.

Puis elle ouvrit la porte de son oratoire, et, sans mme retourner
la tte du ct de Marguerite Vanel, elle s'y enferma.

Marguerite pronona ou plutt balbutia trois ou quatre paroles que
Mme de Bellire n'entendit mme pas.

Mais, aussitt que la marquise eut disparu, son envieuse ennemie
ne put rsister au dsir de s'assurer que ses soupons taient
fonds; elle s'allongea comme une panthre et saisit l'enveloppe.

-- Ah! dit-elle en grinant des dents, c'tait bien une lettre de
M. Fouquet qu'elle lisait quand je suis arrive!

Et elle s'lana,  son tour, hors de la chambre.

Pendant ce temps, la marquise, arrive derrire le rempart de sa
porte, sentait qu'elle tait au bout de ses forces; un instant
elle resta roide, ple et immobile comme une statue; puis, comme
une statue qu'un vent d'orage branle sur sa base, elle chancela
et tomba inanime sur le tapis.

Le bruit de sa chute retentit en mme temps que retentissait le
roulement de la voiture de Marguerite sortant de l'htel.


Chapitre CI -- L'argenterie de Mme de Bellire


Le coup avait t d'autant plus douloureux qu'il tait inattendu;
la marquise fut donc quelque temps  se remettre; mais, une fois
remise, elle se prit aussitt  rflchir sur les vnements tels
qu'ils s'annonaient.

Alors elle reprit, dt sa vue se briser encore en chemin, cette
ligne d'ides que lui avait fait suivre son implacable amie.

Trahison, puis noires menaces voiles sous un semblant d'intrt
public, voil pour les manoeuvres de Colbert.

Joie odieuse d'une chute prochaine, efforts incessants pour
arriver  ce but, sductions non moins coupables que le crime lui-
mme: voil ce que Marguerite mettait en oeuvre.

Les atomes crochus de Descartes triomphaient;  l'homme sans
entrailles s'tait unie la femme sans coeur.

La marquise vit avec tristesse, encore plus qu'avec indignation,
que le roi trempt dans un complot qui dcelait la duplicit de
Louis XIII dj vieux, et l'avarice de Mazarin lorsqu'il n'avait
pas encore eu le temps de se gorger de l'or franais. Mais bientt
l'esprit de cette courageuse femme reprit toute son nergie et
cessa de s'arrter aux spculations rtrogrades de la compassion.

La marquise n'tait point de ceux qui pleurent quand il faut agir
et qui s'amusent  plaindre un malheur qu'ils ont moyen de
soulager.

Elle appuya, pendant dix minutes  peu prs, son front dans ses
mains glaces; puis, relevant le front, elle sonna ses femmes
d'une main ferme et avec un geste plein d'nergie.

Sa rsolution tait prise.

-- A-t-on tout prpar pour mon dpart? demanda-t-elle  une de
ses femmes qui entrait.

-- Oui, madame; mais on ne comptait pas que Madame la marquise dt
partir pour Bellire avant trois jours.

-- Cependant tout ce qui est parures et valeurs est en caisse?

-- Oui, madame; mais nous avons l'habitude de laisser tout cela 
Paris; Madame, ordinairement, n'emporte pas ses pierreries  la
campagne.

-- Et tout cela est rang, dites-vous?

-- Dans le cabinet de Madame.

-- Et l'orfvrerie?

-- Dans les coffres.

-- Et l'argenterie?

-- Dans la grande armoire de chne.

La marquise se tut; puis, d'une voix tranquille:

-- Que l'on fasse venir mon orfvre, dit-elle.

Les femmes disparurent pour excuter l'ordre.

Cependant la marquise tait entre dans son cabinet, et, avec le
plus grand soin, considrait ses crins.

Jamais elle n'avait donn pareille attention  ces richesses qui
font l'orgueil d'une femme; jamais elle n'avait regard ces
parures que pour les choisir selon leurs montures ou leurs
couleurs. Aujourd'hui elle admirait la grosseur des rubis et la
limpidit des diamants; elle se dsolait d'une tache, d'un dfaut;
elle trouvait l'or trop faible et les pierres misrables.

L'orfvre la surprit dans cette occupation lorsqu'il arriva.

-- Monsieur Faucheux, dit-elle, vous m'avez fourni mon orfvrerie,
je crois?

-- Oui, madame la marquise.

-- Je ne me souviens plus  combien se montait la note.

-- De la nouvelle, madame, ou de celle que M. de Bellire vous
donna en vous pousant? Car j'ai fourni les deux.

-- Eh bien! de la nouvelle, d'abord.

-- Madame, les aiguires, les gobelets et les plats avec leurs
tuis, le surtout et les mortiers  glace, les bassins 
confitures et les fontaines ont cot  Madame la marquise
soixante mille livres.

-- Rien que cela, mon Dieu?

-- Madame trouva ma note bien chre...

-- C'est vrai! c'est vrai! Je me souviens qu'en effet c'tait
cher; le travail, n'est-ce pas?

-- Oui, madame: gravures, ciselures, formes nouvelles.

-- Le travail entre pour combien dans le prix? N'hsitez pas.

-- Un tiers de la valeur, madame. Mais...

-- Nous avons encore l'autre service, le vieux, celui de mon mari?

-- Oh! madame, il est moins ouvr que celui dont je vous parle. Il
ne vaut que trente mille livres, valeur intrinsque.

-- Soixante-dix! murmura la marquise. Mais, monsieur Faucheux, il
y a encore l'argenterie de ma mre; vous savez, tout ce massif
dont je n'ai pas voulu me dfaire  cause du souvenir?

-- Ah! madame, par exemple, c'est l une fameuse ressource pour
des gens qui, comme Madame la marquise, ne seraient pas libres de
garder leur vaisselle. En ce temps, madame, on ne travaillait pas
lger comme aujourd'hui. On travaillait dans des lingots. Mais
cette vaisselle n'est plus prsentable; seulement, elle pse.

-- Voil tout, voil tout ce qu'il faut. Combien pse-t-elle?

-- Cinquante mille livres, au moins. Je ne parle pas des normes
vases de buffet qui, seuls, psent cinq mille livres d'argent:
soit dix mille livres les deux.

-- Cent trente! murmura la marquise. Vous tes sr de ces
chiffres, monsieur Faucheux?

-- Sr, madame. D'ailleurs, ce n'est pas difficile  peser.

-- Les quantits sont crites sur mes livres.

-- Oh! vous tes une femme d'ordre, madame la marquise.

-- Passons  autre chose, dit Mme de Bellire.

Et elle ouvrit un crin.

-- Je reconnais ces meraudes, dit le marchand, c'est moi qui les
ai fait monter; ce sont les plus belles de la cour; c'est--dire,
non: les plus belles sont  Mme de Chtillon; elles lui viennent
de MM. de Guise; mais les vtres, madame, sont les secondes.

-- Elles valent?

-- Montes?

-- Non; supposez qu'on voult les vendre.

-- Je sais bien qui les achterait! s'cria M. Faucheux.

-- Voil prcisment ce que je vous demande. On les achterait
donc?

-- On achterait toutes vos pierreries, madame; on sait que vous
avez le plus bel crin de Paris. Vous n'tes pas de ces femmes qui
changent; quand vous achetez, c'est du beau; lorsque vous
possdez, vous gardez.

-- Donc, on paierait ces meraudes?

-- Cent trente mille livres.

La marquise crivit sur des tablettes, avec un crayon, le chiffre
cit par l'orfvre.

-- Ce collier de rubis? dit-elle.

-- Des rubis balais?

-- Les voici.

-- Ils sont beaux, ils sont superbes. Je ne vous connaissais pas
ces pierres, madame.

-- Estimez.

-- Deux cent mille livres. Celui du milieu en vaut cent  lui
seul.

-- Oui, oui, c'est ce que je pensais, dit la marquise. Les
diamants, les diamants! oh! j'en ai beaucoup: bagues, chanes,
pendants et girandoles, agrafes, ferrets! Estimez, monsieur
Faucheux, estimez.

L'orfvre prit sa loupe, ses balances, pesa, lorgna, et tout bas,
faisant son addition:

-- Voil des pierres, dit-il, qui cotent  Madame la marquise
quarante mille livres de rente.

-- Vous estimez huit cent mille livres?...

--  peu prs.

-- C'est bien ce que je pensais. Mais les montures sont  part.

-- Comme toujours, madame, si j'tais appel  vendre ou 
acheter, je me contenterais, pour bnfice, de l'or seul de ces
montures; j'aurais encore vingt-cinq bonnes mille livres.

-- C'est joli!

-- Oui, madame, trs joli.

-- Acceptez-vous le bnfice  la condition de faire argent
comptant des pierreries?

-- Mais, madame! s'cria l'orfvre effar, vous ne vendez pas vos
diamants, je suppose?

-- Silence, monsieur Faucheux, ne vous inquitez pas de cela,
rendez-moi seulement rponse. Vous tes honnte homme, fournisseur
de ma maison depuis trente ans, vous avez connu mon pre et ma
mre, que servaient votre pre et votre mre. Je vous parle comme
 un ami; acceptez-vous l'or des montures contre une somme
comptant que vous verserez entre mes mains?

-- Huit cent mille livres! mais c'est norme!

-- Je le sais.

-- Impossible  trouver!

-- Oh! que non.

-- Mais madame, songez  l'effet que ferait, dans le monde, le
bruit d'une vente de vos pierreries!

-- Nul ne le saurait... Vous me ferez fabriquer autant de parures
fausses semblables aux fines. Ne rpondez rien je le veux. Vendez
en dtail, vendez seulement les pierres.

-- Comme cela, c'est facile... Monsieur cherche des crins, des
pierres nues pour la toilette de Madame. Il y a concours. Je
placerai facilement chez Monsieur pour six cent mille livres. Je
suis sr que les vtres sont les plus belles.

-- Quand cela?

-- Sous trois jours.

-- Eh bien! le reste, vous le placerez  des particuliers; pour le
prsent, faites-moi un contrat de vente garanti... paiement sous
quatre jours.

-- Madame, madame, rflchissez, je vous en conjure... Vous
perdrez l cent mille livres, si vous vous htez.

-- J'en perdrai deux cent mille s'il le faut. Je veux que tout
soit fait ce soir. Acceptez-vous?

-- J'accepte, madame la marquise... Je ne dissimule pas que je
gagnerai  cela cinq mille pistoles.

-- Tant mieux! comment aurai-je l'argent?

-- En or ou en billets de la Banque de Lyon, payables chez
M. Colbert.

-- J'accepte, dit vivement la marquise; retournez chez vous et
apportez vite la somme en billets, entendez-vous?

-- Oui, madame; mais, de grce...

-- Plus un mot, monsieur Faucheux.  propos, l'argenterie, que
j'oubliais... Pour combien en ai-je?

-- Cinquante mille livres, madame.

-- C'est un million, se dit tout bas la marquise. Monsieur
Faucheux, vous ferez prendre aussi l'orfvrerie et l'argenterie
avec toute la vaisselle. Je prtexte une refonte pour des modles
plus  mon got... Fondez, dis-je, et rendez-moi la valeur en
or... sur-le-champ.

-- Bien, madame la marquise.

-- Vous mettrez cet or dans un coffre; vous ferez accompagner cet
or d'un de vos commis et sans que mes gens le voient; ce commis
m'attendra dans un carrosse.

-- Celui de Mme Faucheux? dit l'orfvre.

-- Si vous le voulez, je le prendrai chez vous.

-- Oui, madame la marquise.

-- Prenez trois de mes gens pour porter chez vous l'argenterie.

-- Oui, madame.

La marquise sonna.

-- Le fourgon, dit-elle,  la disposition de M. Faucheux.

L'orfvre salua et sortit en commandant que le fourgon le suivit
de prs et en annonant, lui-mme, que la marquise faisait fondre
sa vaisselle pour en avoir de plus nouvelle.

Trois heures aprs, elle se rendait chez M. Faucheux et recevait
de lui huit cent mille livres en billets de la Banque de Lyon,
deux cent cinquante mille livres en or, enfermes dans un coffre
que portait pniblement un commis jusqu' la voiture de
Mme Faucheux.

Car Mme Faucheux avait un coche. Fille d'un prsident des comptes,
elle avait apport trente mille cus  son mari, syndic des
orfvres. Les trente mille cus avaient fructifi depuis vingt
ans. L'orfvre tait millionnaire et modeste. Pour lui, il avait
fait l'emplette d'un vnrable carrosse, fabriqu en 1648, dix
annes aprs la naissance du roi. Ce carrosse, ou plutt cette
maison roulante, faisait l'admiration du quartier; elle tait
couverte de peintures allgoriques et de nuages sems d'toiles
d'or et d'argent dor.

C'est dans cet quipage, un peu grotesque, que la noble femme
monta, en regard du commis, qui dissimulait ses genoux de peur
d'effleurer la robe de la marquise.

C'est ce mme commis qui dit au cocher, fier de conduire une
marquise: Route de Saint-Mand!


Chapitre CII -- La dot


Les chevaux de M. Faucheux taient d'honntes chevaux du Perche,
ayant de gros genoux et des jambes tant soit peu engorges. Comme
la voiture, ils dataient de l'autre moiti du sicle.

Ils ne couraient donc pas comme les chevaux anglais de M. Fouquet.

Aussi mirent-ils deux heures  se rendre  Saint-Mand.

On peut dire qu'ils marchaient majestueusement.

La majest exclut le mouvement.

La marquise s'arrta devant une porte bien connue, quoiqu'elle ne
l'et vue qu'une fois, on se le rappelle, dans une circonstance
non moins pnible que celle qui l'amenait cette fois encore.

Elle tira de sa poche une clef, l'introduisit de sa petite main
blanche dans la serrure, poussa la porte qui cda sans bruit, et
donna l'ordre au commis de monter le coffret au premier tage.

Mais le poids de ce coffret tait tel, que le commis fut forc de
se faire aider par le cocher.

Le coffret fut dpos dans ce petit cabinet, antichambre ou plutt
boudoir, attenant au salon o nous avons vu M. Fouquet aux pieds
de la marquise.

Mme de Bellire donna un louis au cocher, un sourire charmant au
commis, et les congdia tous deux.

Derrire eux, elle referma la porte et attendit ainsi, seule et
barricade. Nul domestique n'apparaissait  l'intrieur.

Mais toute chose tait apprte comme si un gnie invisible et
devin les besoins et les dsirs de l'hte ou plutt de l'htesse
qui tait attendue.

Le feu prpar, les bougies aux candlabres, les rafrachissements
sur l'tagre, les livres sur les tables, les fleurs fraches dans
les vases du Japon.

On et dit une maison enchante.

La marquise alluma les candlabres, respira le parfum des fleurs,
s'assit et tomba bientt dans une profonde rverie.

Mais cette rverie, toute mlancolique, tait imprgne d'une
certaine douceur.

Elle voyait devant elle un trsor tal dans cette chambre. Un
million qu'elle avait arrach de sa fortune comme la moissonneuse
arrache un bleuet de sa couronne.

Elle se forgeait les plus doux songes.

Elle songeait surtout et avant tout au moyen de laisser tout cet
argent  M. Fouquet sans qu'il pt savoir d'o venait le don. Ce
moyen tait celui qui naturellement s'tait prsent le premier 
son esprit.

Mais, quoique, en y rflchissant, la chose lui et paru
difficile, elle ne dsesprait point de parvenir  ce but.

Elle devait sonner pour appeler M. Fouquet, et s'enfuir plus
heureuse que si, au lieu de donner un million, elle trouvait un
million elle-mme.

Mais, depuis qu'elle tait arrive l, depuis qu'elle avait vu ce
boudoir si coquet, qu'on et dit qu'une femme de chambre venait
d'en enlever jusqu'au dernier atome de poussire; quand elle avait
vu ce salon si bien tenu, qu'on et dit qu'elle en avait chass
les fes qui l'habitaient, elle se demanda si dj les regards de
ceux qu'elle avait fait fuir, gnies, fes, lutins ou cratures
humaines, ne l'avaient pas reconnue.

Alors Fouquet saurait tout; ce qu'il ne saurait pas, il le
devinerait; Fouquet refuserait d'accepter comme don ce qu'il et
peut-tre accept  titre de prt, et, ainsi mene, l'entreprise
manquerait de but comme de rsultat.

Il fallait donc que la dmarche ft faite srieusement pour
russir Il fallait que le surintendant comprt toute la gravit de
sa position pour se soumettre au caprice gnreux d'une femme; il
fallait enfin, pour le persuader, tout le charme d'une loquente
amiti, et, si ce n'tait point assez, tout l'enivrement d'un
ardent amour que rien ne dtournerait dans son absolu dsir de
convaincre.

En effet, le surintendant n'tait-il pas connu pour un homme plein
de dlicatesse et de dignit? Se laisserait-il charger des
dpouilles d'une femme? Non, il lutterait, et si une voix au monde
pouvait vaincre sa rsistance, c'tait la voix de la femme qu'il
aimait.

Maintenant, autre doute, doute cruel qui passait dans le coeur de
Mme de Bellire avec la douleur et le froid aigu d'un poignard:
Aimait-il?

Cet esprit lger, ce coeur volage se rsoudrait-il  se fixer un
moment, ft-ce pour contempler un ange?

N'en tait-il pas de Fouquet, malgr tout son gnie, malgr toute
sa probit, comme des conqurants qui versent des larmes sur le
champ de bataille lorsqu'ils ont remport la victoire?

Eh bien! c'est de cela qu'il faut que je m'claircisse, c'est sur
cela qu'il faut que je le juge, dit la marquise. Qui sait si ce
coeur tant convoit n'est pas un coeur vulgaire et plein
d'alliage, qui sait si cet esprit ne se trouvera pas tre, quand
j'y appliquerai la pierre de touche, d'une nature triviale et
infrieure? Allons! allons! s'cria-t-elle, c'est trop de doute,
trop d'hsitation, l'preuve! l'preuve!

Elle regarda la pendule.

Voil sept heures, il doit tre arriv, c'est l'heure des
signatures. Allons!

Et, se levant avec une fbrile impatience, elle marcha vers la
glace, dans laquelle elle se souriait avec l'nergique sourire du
dvouement; elle fit jouer le ressort et tira le bouton de la
sonnette.

Puis, comme puise  l'avance par la lutte qu'elle venait
d'engager, elle alla s'agenouiller perdue devant un vaste
fauteuil, o sa tte s'ensevelit dans ses mains tremblantes.

Dix minutes aprs, elle entendit grincer le ressort de la porte.

La porte roula sur ses gonds invisibles.

Fouquet parut.

Il tait ple; il tait courb sous le poids d'une pense amre.

Il n'accourait pas; il venait, voil tout.

Il fallait que la proccupation ft bien puissante pour que cet
homme de plaisir, pour qui le plaisir tait tout, vnt si
lentement  un semblable appel.

En effet, la nuit, fconde en rves douloureux, avait amaigri ses
traits d'ordinaire si noblement insoucieux, avait trac autour de
ses yeux des orbites de bistre.

Il tait toujours beau, toujours noble, et l'expression
mlancolique de sa bouche, expression si rare chez cet homme,
donnait  sa physionomie un caractre nouveau qui la rajeunissait.

Vtu de noir, la poitrine toute gonfle de dentelles ravages par
sa main inquite, le surintendant s'arrta l'oeil plein de rverie
au seuil de cette chambre o tant de fois il tait venu chercher
le bonheur attendu.

Cette douceur morne, cette tristesse souriante remplaant
l'exaltation de la joie, firent sur Mme de Bellire, qui le
regardait de loin, un effet indicible.

L'oeil d'une femme sait lire tout orgueil ou toute souffrance sur
les traits de l'homme qu'elle aime; on dirait qu'en raison de leur
faiblesse, Dieu a voulu accorder aux femmes plus qu'il n'accorde
aux autres cratures.

Elles peuvent cacher leurs sentiments  l'homme; l'homme ne peut
leur cacher les siens.

La marquise devina d'un seul coup d'oeil tout le malheur du
surintendant.

Elle devina une nuit passe sans sommeil, un jour pass en
dceptions.

Ds lors elle fut forte, elle sentait qu'elle aimait Fouquet au-
del de toute chose.

Elle se releva, et, s'approchant de lui:

-- Vous m'criviez ce matin, dit-elle, que vous commenciez 
m'oublier, et que, moi que vous n'aviez pas revue, j'avais sans
doute fini de penser  vous. Je viens vous dmentir, monsieur, et
cela d'autant plus srement que je lis dans vos yeux une chose.

-- Laquelle, madame? demanda Fouquet tonn.

-- C'est que vous ne m'avez jamais tant aime qu' cette heure; de
mme que vous devez lire dans ma dmarche,  moi, que je ne vous
ai point oubli.

-- Oh! vous, marquise, dit Fouquet, dont un clair de joie
illumina un instant la noble figure, vous, vous tes un ange, et
les hommes n'ont pas le droit de douter de vous! Ils n'ont donc
qu' s'humilier et  demander grce!

-- Grce vous soit donc accorde alors!

Fouquet voulut se mettre  genoux.

-- Non, dit-elle,  ct de moi, asseyez-vous. Ah! voil une
pense mauvaise qui passe dans votre esprit!

-- Et  quoi voyez-vous cela, madame?

--  votre sourire, qui vient de gter toute votre physionomie.
Voyons,  quoi songez-vous? Dites, soyez franc, pas de secrets
entre amis?

-- Eh bien! madame, dites-moi alors pourquoi cette rigueur de
trois ou quatre mois.

-- Cette rigueur?

-- Oui; ne m'avez-vous pas dfendu de vous visiter?

-- Hlas! mon ami, dit Mme de Bellire avec un profond soupir,
parce que votre visite chez moi vous a caus un grand malheur,
parce que l'on veille sur ma maison, parce que les mmes yeux qui
vous ont vu pourraient vous voir encore, parce que je trouve moins
dangereux pour vous,  moi de venir ici, qu' vous de venir chez
moi; enfin, parce que je vous trouve assez malheureux pour ne pas
vouloir augmenter encore votre malheur...

Fouquet tressaillit.

Ces mots venaient de le rappeler aux soucis de la surintendance,
lui qui pendant quelques minutes ne se souvenait plus que des
esprances de l'amant.

-- Malheureux, moi? dit-il en essayant un sourire. Mais en vrit,
marquise, vous me le feriez croire avec votre tristesse. Ces beaux
yeux ne sont-ils donc levs sur moi que pour me plaindre? Oh!
j'attends d'eux un autre sentiment.

-- Ce n'est pas moi qui suis triste, monsieur: regardez dans cette
glace; c'est vous.

-- Marquise, je suis un peu ple, c'est vrai, mais c'est l'excs
du travail; le roi m'a demand hier de l'argent.

-- Oui, quatre millions; je sais cela.

-- Vous le savez! s'cria Fouquet, surpris. Et comment le savez-
vous? C'est au jeu seulement, aprs le dpart des reines et en
prsence d'une seule personne, que le roi...

-- Vous voyez que je le sais; cela suffit, n'est-ce pas? Eh bien!
continuez, mon ami: c'est que le roi vous a demand...

-- Eh bien! vous comprenez, marquise, il a fallu se le procurer,
puis le faire compter, puis le faire enregistrer, c'est long.
Depuis la mort de M. de Mazarin, il y a un peu de fatigue et
d'embarras dans le service des finances. Mon administration se
trouve surcharge, voil pourquoi j'ai veill cette nuit.

-- De sorte que vous avez la somme? demanda la marquise, inquite.

-- Il ferait beau voir, marquise, rpliqua gaiement Fouquet, qu'un
surintendant des finances n'et pas quatre pauvres millions dans
ses coffres.

-- Oui, je crois que vous les avez ou que vous les aurez.

-- Comment, que je les aurai?

-- Il n'y a pas longtemps qu'il vous en avait dj fait demander
deux.

-- Il me semble, au contraire, qu'il y a un sicle, marquise; mais
ne parlons plus argent, s'il vous plat.

-- Au contraire, parlons-en, mon ami.

-- Oh!

-- coutez, je ne suis venue que pour cela.

-- Mais que voulez-vous donc dire? demanda le surintendant, dont
les yeux exprimrent une inquite curiosit.

-- Monsieur, est-ce une charge inamovible que la surintendance?

-- Marquise!

-- Vous voyez que je vous rponds, et franchement mme.

-- Marquise, vous me surprenez, vous me parlez comme un
commanditaire.

-- C'est tout simple: je veux placer de l'argent chez vous, et,
naturellement, je dsire savoir si vous tes sr.

-- En vrit, marquise, je m'y perds et ne sais plus o vous
voulez en venir.

-- Srieusement, mon cher monsieur Fouquet, j'ai quelques fonds
qui m'embarrassent. Je suis lasse d'acheter des terres et dsire
charger un ami de faire valoir mon argent.

-- Mais cela ne presse pas, j'imagine? dit Fouquet.

-- Au contraire, cela presse, et beaucoup.

-- Eh bien! nous en causerons plus tard.

-- Non pas plus tard, car mon argent est l.

La marquise montra le coffret au surintendant, et, l'ouvrant, lui
fit voir des liasses de billets et une masse d'or.

Fouquet s'tait lev en mme temps que Mme de Bellire; il demeura
un instant pensif; puis tout  coup, se reculant, il plit et
tomba sur une chaise en cachant son visage dans ses mains.

-- Oh! marquise! marquise! murmura-t-il.

-- Eh bien?

-- Quelle opinion avez-vous donc de moi pour me faire une pareille
offre?

-- De vous?

-- Sans doute.

-- Mais que pensez-vous donc vous-mme? Voyons.

-- Cet argent, vous me l'apportez pour moi: vous me l'apportez
parce que vous me savez embarrass. Oh! ne niez pas. Je devine.
Est-ce que je ne connais pas votre coeur?

-- Eh bien! si vous connaissez mon coeur, vous voyez que c'est mon
coeur que je vous offre.

-- J'ai donc devin! s'cria Fouquet. Oh! madame, en vrit, je ne
vous ai jamais donn le droit de m'insulter ainsi.

-- Vous insulter! dit-elle en plissant. trange dlicatesse
humaine! Vous m'aimez, m'avez-vous dit? Vous m'avez demand au nom
de cet amour ma rputation, mon honneur? Et quand je vous offre
mon argent, vous me refusez!

-- Marquise, marquise, vous avez t libre de garder ce que vous
appelez votre rputation et votre honneur. Laissez-moi la libert
de garder les miens. Laissez-moi me ruiner, laissez-moi succomber
sous le fardeau des haines qui m'environnent, sous le fardeau des
fautes que j'ai commises, sous le fardeau de mes remords mme;
mais, au nom du Ciel! marquise, ne m'crasez pas sous ce dernier
coup.

-- Vous avez manqu tout  l'heure d'esprit, monsieur Fouquet,
dit-elle.

-- C'est possible, madame.

-- Et maintenant, voil que vous manquez de coeur.

Fouquet comprima de sa main crispe sa poitrine haletante.

-- Accablez-moi, madame, dit-il, je n'ai rien  rpondre.

-- Je vous ai offert mon amiti, monsieur Fouquet.

-- Oui, madame; mais vous vous tes borne l.

-- Ce que je fais est-il d'une amie?

-- Sans doute.

-- Et vous refusez cette preuve de mon amiti?

-- Je la refuse.

-- Regardez-moi, monsieur Fouquet.

Les yeux de la marquise tincelaient.

-- Je vous offre mon amour.

-- Oh! madame! dit Fouquet.

-- Je vous aime, entendez-vous, depuis longtemps; les femmes ont
comme les hommes leur fausse dlicatesse. Depuis longtemps je vous
aime, mais je ne voulais pas vous le dire.

-- Oh! fit Fouquet en joignant les mains.

-- Eh bien! je vous le dis. Vous m'avez demand cet amour 
genoux, je vous l'ai refus; j'tais aveugle comme vous l'tiez
tout  l'heure. Mon amour, je vous l'offre.

-- Oui, votre amour, mais votre amour seulement.

-- Mon amour, ma personne, ma vie! tout, tout, tout!

-- Oh! mon Dieu! s'cria Fouquet bloui.

-- Voulez-vous de mon amour?

-- Oh! mais vous m'accablez sous le poids de mon bonheur!

-- Serez-vous heureux? Dites, dites... si je suis  vous, tout
entire  vous?

-- C'est la flicit suprme!

-- Alors, prenez-moi. Mais, si je vous fais le sacrifice d'un
prjug, faites moi celui d'un scrupule.

-- Madame, madame, ne me tentez pas!

-- Mon ami, mon ami, ne me refusez pas!

-- Oh! faites attention  ce que vous proposez!

-- Fouquet, un mot... Non!... et j'ouvre cette porte. Elle
montra celle qui conduisait  la rue. Et vous ne me verrez plus.
Un autre mot... Oui!... et je vous suis o vous voudrez, les
yeux ferms, sans dfense, sans refus, sans remords.

-- lise!... lise!... Mais ce coffret?

-- C'est ma dot!

-- C'est votre ruine! s'cria Fouquet en bouleversant l'or et les
papiers; il y a l un million...

-- Juste... Mes pierreries, qui ne me serviront plus si vous ne
m'aimez pas; qui ne me serviront plus si vous m'aimez comme je
vous aime!

-- Oh! c'en est trop! c'en est trop! s'cria Fouquet. Je cde, je
cde: ne ft-ce que pour consacrer un pareil dvouement. J'accepte
la dot...

-- Et voici la femme, dit la marquise en se jetant dans ses bras.


Chapitre CIII -- Le terrain de Dieu


Pendant ce temps, Buckingham et de Wardes faisaient en bons
compagnons et en harmonie parfaite la route de Paris  Calais.

Buckingham s'tait ht de faire ses adieux, de sorte qu'il en
avait brusqu la meilleure partie.

Les visites  Monsieur et  Madame,  la jeune reine et  la reine
douairire avaient t collectives.

Prvoyance de la reine mre, qui lui pargnait la douleur de
causer encore en particulier avec Monsieur, qui lui pargnait le
danger de revoir Madame.

Buckingham embrassa de Guiche et Raoul; il assura le premier de
toute sa considration; le second d'une constante amiti destine
 triompher de tous les obstacles et  ne se laisser branler ni
par la distance ni par le temps.

Les fourgons avaient dj pris les devants; il partit le soir en
carrosse avec toute sa maison.

De Wardes, tout froiss d'tre pour ainsi dire emmen  la
remorque par cet Anglais, avait cherch dans son esprit subtil
tous les moyens d'chapper  cette chane; mais nul ne lui avait
donn assistance, et force lui tait de porter la peine de son
mauvais esprit et de sa causticit.

Ceux  qui il et pu s'ouvrir, en qualit de gens spirituels
l'eussent raill sur la supriorit du duc.

Les autres esprits, plus lourds, mais plus senss, lui eussent
allgu les ordres du roi, qui dfendaient le duel.

Les autres enfin, et c'taient les plus nombreux, qui, par charit
chrtienne ou par amour-propre national, lui eussent prt
assistance, ne se souciaient point d'encourir une disgrce, et
eussent tout au plus prvenu les ministres d'un dpart qui pouvait
dgnrer en un petit massacre.

Il en rsulta que, tout bien pes, de Wardes fit son portemanteau,
prit deux chevaux, et, suivi d'un seul laquais, s'achemina vers la
barrire o le carrosse de Buckingham le devait prendre.

Le duc reut son adversaire comme il et fait de la plus aimable
connaissance, se rangea pour le faire asseoir, lui offrit des
sucreries, tendit sur lui le manteau de martre zibeline jet sur
le sige de devant. Puis on causa:

De la cour, sans parler de Madame;

De Monsieur, sans parler de son mnage;

Du roi, sans parler de sa belle-soeur;

De la reine mre, sans parler de sa bru;

Du roi d'Angleterre, sans parler de sa soeur;

De l'tat de coeur de chacun des voyageurs, sans prononcer aucun
nom dangereux.

Aussi le voyage, qui se faisait  petites journes, fut-il
charmant.

Aussi Buckingham, vritablement Franais par l'esprit et
l'ducation, fut-il enchant d'avoir si bien choisi son _partner_.

Bons repas effleurs du bout des dents, essais de chevaux dans les
belles prairies que coupait la route, chasses aux livres, car
Buckingham avait ses lvriers. Tel fut l'emploi du temps.

Le duc ressemblait un peu  ce beau fleuve de Seine, qui embrasse
mille fois la France dans ses mandres amoureux avant de se
dcider  gagner l'Ocan.

Mais, en quittant la France, c'tait surtout la Franaise nouvelle
qu'il avait amene  Paris que Buckingham regrettait; pas une de
ses penses qui ne ft un souvenir et, par consquent, un regret.

Aussi quand, parfois, malgr sa force sur lui-mme, il s'abmait
dans ses penses, de Wardes le laissait-il tout entier  ses
rveries.

Cette dlicatesse et certainement touch Buckingham et chang ses
dispositions  l'gard de de Wardes, si celui-ci, tout en gardant
le silence, et eu l'oeil moins mchant et le sourire moins faux.

Mais les haines d'instinct sont inflexibles; rien ne les teint;
un peu de cendre les recouvre parfois, mais sous cette cendre
elles couvent plus furieuses.

Aprs avoir puis toutes les distractions que prsentait la
route, on arriva, comme nous l'avons dit,  Calais.

C'tait vers la fin du sixime jour.

Ds la veille, les gens du duc avaient pris les devants et avaient
frt une barque. Cette barque tait destine  aller joindre le
petit yacht qui courait des bordes en vue, ou s'embossait,
lorsqu'il sentait ses ailes blanches fatigues,  deux ou trois
portes de canon de la jete.

Cette barque allant et venant devait porter tous les quipages du
duc.

Les chevaux avaient t embarqus; on les hissait de la barque sur
le pont du btiment dans des paniers faits exprs, et ouats de
telle faon que leurs membres, dans les plus violentes crises mme
de terreur ou d'impatience, ne quittaient pas l'appui moelleux des
parois, et que leur poil n'tait pas mme rebrouss.

Huit de ces paniers juxtaposs emplissaient la cale. On sait que,
pendant les courtes traverses, les chevaux tremblants ne mangent
point et frissonnent en prsence des meilleurs aliments qu'ils
eussent convoits sur terre.

Peu  peu l'quipage entier du duc fut transport  bord du yacht,
et alors ses gens revinrent lui annoncer que tout tait prt, et
que, lorsqu'il voudrait s'embarquer avec le gentilhomme franais,
on n'attendait plus qu'eux.

Car nul ne supposait que le gentilhomme franais pt avoir 
rgler avec milord duc autre chose que des comptes d'amiti.

Buckingham fit rpondre au patron du yacht qu'il et  se tenir
prt, mais que la mer tait belle, que la journe promettant un
coucher de soleil magnifique, il comptait ne s'embarquer que la
nuit et profiter de la soire pour faire une promenade sur la
grve.

D'ailleurs, il ajouta que, se trouvant en excellente compagnie, il
n'avait pas la moindre hte de s'embarquer.

En disant cela, il montra aux gens qui l'entouraient le magnifique
spectacle du ciel empourpr  l'horizon, et d'un amphithtre de
nuages floconneux qui montaient du disque du soleil jusqu'au
znith, en affectant les formes d'une chane de montagnes aux
sommets entasss les uns sur les autres.

Tout cet amphithtre tait teint  sa base d'une espce de mousse
sanglante, se fondant dans des teintes d'opale et de nacre au fur
et  mesure que le regard montait de la base au sommet. La mer, de
son ct, se teignait de ce mme reflet, et sur chaque cime de
vague bleue dansait un point lumineux comme un rubis expos au
reflet d'une lame.

Tide soire, parfums salins chers aux rveuses imaginations, vent
d'est pais et soufflant en harmonieuses rafales, puis au loin le
yacht se profilant en noir avec ses agrs  jour, sur le fond
empourpr du ciel, et  et l sur l'horizon les voiles latines
courbes sous l'azur comme l'aile d'une mouette qui plonge, le
spectacle, en effet, valait bien qu'on l'admirt. La foule des
curieux suivit les valets dors, parmi lesquels, voyant
l'intendant et le secrtaire, elle croyait voir le matre et son
ami.

Quant  Buckingham, simplement vtu d'une veste de satin gris et
d'un pourpoint de petit velours violet, le chapeau sur les yeux,
sans ordres ni broderies, il ne fut pas plus remarqu que
de Wardes, vtu de noir comme un procureur.

Les gens du duc avaient reu l'ordre de tenir une barque prte au
mle et de surveiller l'embarquement de leur matre, sans venir 
lui avant que lui ou son ami appelt.

-- Quelque chose qu'ils vissent, avait-il ajout en appuyant sur
ces mots de faon qu'ils fussent compris.

Aprs quelques pas faits sur la plage:

-- Je crois, monsieur, dit Buckingham  de Wardes, je crois qu'il
va falloir nous faire nos adieux. Vous le voyez, la mer monte;
dans dix minutes elle aura tellement imbib le sable o nous
marchons, que nous serons hors d'tat de sentir le sol.

-- Milord, je suis  vos ordres; mais...

-- Mais nous sommes encore sur le terrain du roi, n'est-ce pas?

-- Sans doute.

-- Eh bien! venez; il y a l-bas, comme vous le voyez, une espce
d'le entoure par une grande flaque circulaire; la flaque va
s'augmentant et l'le disparaissant de minute en minute. Cette le
est bien  Dieu, car elle est entre deux mers et le roi ne l'a
point sur ses cartes. La voyez-vous?

-- Je la vois. Nous ne pouvons mme gure l'atteindre maintenant
sans nous mouiller les pieds.

-- Oui; mais remarquez qu'elle forme une minence assez leve, et
que la mer monte de chaque ct en pargnant sa cime. Il en
rsulte que nous serons  merveille sur ce petit thtre. Que vous
en semble?

-- Je serai bien partout o mon pe aura l'honneur de rencontrer
la vtre, milord.

-- Eh bien! allons donc. Je suis dsespr de vous faire mouiller
les pieds, monsieur de Wardes; mais il est ncessaire, je crois,
que vous puissiez dire au roi: Sire, je ne me suis point battu
sur la terre de Votre Majest. C'est peut-tre un peu bien
subtil, mais depuis Port-Royal vous nagez dans les subtilits. Oh!
ne nous en plaignons pas, cela vous donne un fort charmant esprit,
et qui n'appartient qu' vous autres. Si vous voulez bien, nous
nous hterons, monsieur de Wardes, car voici la mer qui monte et
la nuit qui vient.

-- Si je ne marchais pas plus vite, milord, c'tait pour ne point
passer devant Votre Grce. tes-vous  pied sec, monsieur le duc?

-- Oui, jusqu' prsent. Regardez donc l-bas: voici mes drles
qui ont peur de nous voir nous noyer et qui viennent faire une
croisire avec le canot. Voyez donc comme ils dansent sur la
pointe des lames, c'est curieux; mais cela me donne le mal de mer.
Voudriez-vous me permettre de leur tourner le dos?

-- Vous remarquerez qu'en leur tournant le dos vous aurez le
soleil en face, milord.

-- Oh! il est bien faible  cette heure et aura bien vite disparu;
ne vous inquitez donc point de cela.

-- Comme vous voudrez, milord; ce que j'en disais, c'tait par
dlicatesse.

-- Je le sais, monsieur de Wardes, et j'apprcie votre
observation. Voulez vous ter nos pourpoints?

-- Dcidez, milord.

-- C'est plus commode.

-- Alors je suis tout prt.

-- Dites-moi, l, sans faon, monsieur de Wardes, si vous vous
sentez mal sur le sable mouill, ou si vous vous croyez encore un
peu trop sur le territoire franais? Nous nous battrons en
Angleterre ou sur mon yacht.

-- Nous sommes fort bien ici, milord; seulement j'aurai l'honneur
de vous faire observer que, comme la mer monte, nous aurons 
peine le temps...

Buckingham fit un signe d'assentiment, ta son pourpoint et le
jeta sur le sable.

De Wardes en fit autant.

Les deux corps, blancs comme deux fantmes pour ceux qui les
regardaient du rivage, se dessinaient sur l'ombre d'un rouge
violet qui descendait du ciel.

-- Ma foi! monsieur le duc, nous ne pouvons gure rompre, dit
de Wardes. Sentez-vous comme nos pieds tiennent dans le sable?

-- J'y suis enfonc jusqu' la cheville, dit Buckingham, sans
compter que voil l'eau qui nous gagne.

-- Elle m'a gagn dj... Quand vous voudrez, monsieur le duc. De
Wardes mit l'pe  la main.

Le duc l'imita.

-- Monsieur de Wardes, dit alors Buckingham, un dernier mot, s'il
vous plat... Je me bats contre vous, parce que je ne vous aime
pas, parce que vous m'avez dchir le coeur en raillant certaine
passion que j'ai, que j'avoue en ce moment, et pour laquelle je
serais trs heureux de mourir. Vous tes un mchant homme,
monsieur de Wardes, et je veux faire tous mes efforts pour vous
tuer; car, je le sens, si vous ne mourez pas de ce coup, vous
ferez dans l'avenir beaucoup de mal  mes amis. Voil ce que
j'avais  vous dire, monsieur de Wardes.

Et Buckingham salua.

-- Et moi, milord, voici ce que j'ai  vous rpondre: je ne vous
hassais pas; mais, maintenant que vous m'avez devin, je vous
hais, et vais faire tout ce que je pourrai pour vous tuer.

Et de Wardes salua Buckingham.

Au mme instant, les fers se croisrent; deux clairs se
joignirent dans la nuit.

Les pes se cherchaient, se devinaient, se touchaient.

Tous deux taient habiles tireurs; les premires passes n'eurent
aucun rsultat.

La nuit s'tait avance rapidement; la nuit tait si sombre, qu'on
attaquait et se dfendait d'instinct.

Tout  coup de Wardes sentit son fer arrt; il venait de piquer
l'paule de Buckingham.

L'pe du duc s'abaissa avec son bras.

-- Oh! fit-il.

-- Touch, n'est-ce pas, milord? dit de Wardes en reculant de deux
pas.

-- Oui, monsieur, mais lgrement.

-- Cependant, vous avez quitt la garde.

-- C'est le premier effet du froid du fer, mais je suis remis.
Recommenons, s'il vous plat, monsieur.

Et, dgageant avec un sinistre froissement de lame, le duc dchira
la poitrine du marquis.

-- Touch aussi, dit-il.

-- Non, dit de Wardes restant ferme  sa place.

-- Pardon; mais, voyant votre chemise toute rouge.... dit
Buckingham.

-- Alors, dit de Wardes furieux, alors...  vous!

Et, se fendant  fond, il traversa l'avant-bras de Buckingham.
L'pe passa entre les deux os.

Buckingham sentit son bras droit paralys; il avana le bras
gauche, saisit son pe, prte  tomber de sa main inerte, et
avant que de Wardes se ft remis en garde, il lui traversa la
poitrine.

De Wardes chancela, ses genoux plirent, et, laissant son pe
engage encore dans le bras du duc, il tomba dans l'eau qui se
rougit d'un reflet plus rel que celui que lui envoyaient les
nuages.

De Wardes n'tait pas mort. Il sentit le danger effroyable dont il
tait menac: la mer montait.

Le duc sentit le danger aussi. Avec un effort et un cri de
douleur, il arracha le fer demeur dans son bras; puis, se
retournant vers de Wardes:

-- Est-ce que vous tes mort, marquis? dit-il.

-- Non, rpliqua de Wardes d'une voix touffe par le sang qui
montait de ses poumons  sa gorge, mais peu s'en faut.

-- Eh bien qu'y a-t-il  faire? Voyons, pouvez-vous marcher?

Buckingham le souleva sur un genou.

-- Impossible, dit-il.

Puis, retombant:

-- Appelez vos gens, fit-il, ou je me noie.

-- Hol! cria Buckingham; hol! de la barque! nagez vivement,
nagez!

La barque fit force de rames.

Mais la mer montait plus vite que la barque ne marchait.

Buckingham vit de Wardes prt  tre recouvert par une vague: de
son bras gauche, sain et sans blessure, il lui fit une ceinture et
l'enleva.

La vague monta jusqu' mi-corps, mais ne put l'branler.

Mais  peine eut-il fait dix pas qu'une seconde vague, accourant
plus haute, plus menaante, plus furieuse que la premire, vint le
frapper  la hauteur de la poitrine, le renversa, l'ensevelit.

Puis, le reflux l'emportant, elle laissa un instant  dcouvert le
duc et de Wardes couchs sur le sable.

De Wardes tait vanoui.

En ce moment quatre matelots du duc, qui comprirent le danger, se
jetrent  la mer et en une seconde furent prs du duc.

Leur terreur fut grande lorsqu'ils virent leur matre se couvrir
de sang  mesure que l'eau dont il tait imprgn coulait vers les
genoux et les pieds.

Ils voulurent l'emporter.

-- Non, non! dit le duc;  terre!  terre, le marquis!

--  mort!  mort, le Franais! crirent sourdement les Anglais.

-- Misrables drles! s'cria le duc se dressant avec un geste
superbe qui les arrosa de sang, obissez. M. de Wardes  terre,
M. de Wardes en sret avant toutes choses ou je vous fais pendre!

La barque s'tait approche pendant ce temps. Le secrtaire et
l'intendant sautrent  leur tour  la mer et s'approchrent du
marquis. Il ne donnait plus signe de vie.

-- Je vous recommande cet homme sur votre tte, dit le duc. Au
rivage! M. de Wardes au rivage!

On le prit  bras et on le porta jusqu'au sable sec.

Quelques curieux et cinq ou six pcheurs s'taient groups sur le
rivage, attirs par le singulier spectacle de deux hommes se
battant avec de l'eau jusqu'aux genoux.

Les pcheurs, voyant venir  eux un groupe d'hommes portant un
bless, entrrent, de leur ct, jusqu' mi-jambe dans la mer. Les
Anglais leur remirent le bless au moment o celui-ci commenait 
rouvrir les yeux.

L'eau sale de la mer et le sable fin s'taient introduits dans
ses blessures et lui causaient d'inexprimables souffrances.

Le secrtaire du duc tira de sa poche une bourse pleine et la
remit  celui qui paraissait le plus considrable d'entre les
assistants.

-- De la part de mon matre, milord duc de Buckingham, dit-il,
pour que l'on prenne de M. le marquis de Wardes tous les soins
imaginables.

Et il s'en retourna, suivi des siens, jusqu'au canot que
Buckingham avait regagn  grand-peine, mais seulement lorsqu'il
avait vu de Wardes hors de danger.

La mer tait dj haute; les habits brods et les ceintures de
soie furent noys. Beaucoup de chapeaux furent enlevs par les
lames.

Quant aux habits de milord duc et  ceux de de Wardes, le flux les
avait ports vers le rivage.

On enveloppa de Wardes dans l'habit du duc, croyant que c'tait le
sien, et on le transporta  bras vers la ville.


Chapitre CIV -- Triple amour


Depuis le dpart de Buckingham, de Guiche se figurait que la terre
lui appartenait sans partage.

Monsieur, qui n'avait plus le moindre sujet de jalousie et qui,
d'ailleurs, se laissait accaparer par le chevalier de Lorraine,
accordait dans sa maison autant de libert que les plus exigeants
pouvaient en souhaiter.

De son ct, le roi, qui avait pris got  la socit de Madame,
imaginait plaisirs sur plaisirs pour gayer le sjour de Paris, en
sorte qu'il ne se passait pas un jour sans une fte au Palais-
Royal ou une rception chez Monsieur.

Le roi faisait disposer Fontainebleau pour y recevoir la cour, et
tout le monde s'employait pour tre du voyage. Madame menait la
vie la plus occupe. Sa voix, sa plume ne s'arrtaient pas un
moment.

Les conversations avec de Guiche prenaient peu  peu l'intrt
auquel on ne peut mconnatre les prludes des grandes passions.

Lorsque les yeux languissent  propos d'une discussion sur des
couleurs d'toffes, lorsque l'on passe une heure  analyser les
mrites et le parfum d'un sachet ou d'une fleur, il y a dans ce
genre de conversation des mots que tout le monde peut entendre,
mais il y a des gestes ou des soupirs que tout le monde ne peut
voir.

Quand Madame avait bien caus avec M. de Guiche, elle causait avec
le roi, qui lui rendait visite rgulirement chaque jour. On
jouait, on faisait des vers, on choisissait des devises et des
emblmes; ce printemps n'tait pas seulement le printemps de la
nature, c'tait la jeunesse de tout un peuple dont cette cour
formait la tte.

Le roi tait beau, jeune, galant plus que tout le monde. Il aimait
amoureusement toutes les femmes, mme la reine sa femme.

Seulement le grand roi tait le plus timide ou le plus rserv de
son royaume, tant qu'il ne s'tait pas avou  lui-mme ses
sentiments.

Cette timidit le retenait dans les limites de la simple
politesse, et nulle femme ne pouvait se vanter d'avoir la
prfrence sur une autre.

On pouvait pressentir que le jour o il se dclarerait serait
l'aurore d'une souverainet nouvelle; mais il ne se dclarait pas.
M. de Guiche en profitait pour tre le roi de toute la cour
amoureuse.

On l'avait dit au mieux avec Mlle de Montalais, on l'avait dit
assidu prs de Mlle de Chtillon; maintenant il n'tait plus mme
civil avec aucune femme de la cour. Il n'avait d'yeux, d'oreilles
que pour une seule.

Aussi prenait-il insensiblement sa place chez Monsieur, qui
l'aimait et le retenait le plus possible dans sa maison.

Naturellement sauvage, il s'loignait trop avant l'arrive de
Madame, une fois que Madame tait arrive, il ne s'loignait plus
assez.

Ce qui, remarqu de tout le monde, le fut particulirement du
mauvais gnie de la maison, le chevalier de Lorraine,  qui
Monsieur tmoignait un vif attachement parce qu'il avait l'humeur
joyeuse, mme dans ses mchancets, et qu'il ne manquait jamais
d'ides pour employer le temps.

Le chevalier de Lorraine, disons-nous, voyant que de Guiche
menaait de le supplanter, eut recours au grand moyen. Il
disparut, laissant Monsieur bien empch.

Le premier jour de sa disparition, Monsieur ne le chercha presque
pas, car de Guiche tait l, et, sauf les entretiens avec Madame,
il consacrait bravement les heures du jour et de la nuit au
prince.

Mais le second jour, Monsieur, ne trouvant personne sous la main,
demanda o tait le chevalier.

Il lui fut rpondu que l'on ne savait pas.

De Guiche, aprs avoir pass sa matine  choisir des broderies et
des franges avec Madame, vint consoler le prince. Mais, aprs le
dner, il y avait encore des tulipes et des amthystes  estimer;
de Guiche retourna dans le cabinet de Madame.

Monsieur demeura seul; c'tait l'heure de sa toilette: il se
trouva le plus malheureux des hommes et demanda encore si l'on
avait des nouvelles du chevalier.

-- Nul ne sait o trouver M. le chevalier, fut la rponse que l'on
rendit au prince.

Monsieur, ne sachant plus o porter son ennui, s'en alla en robe
de chambre et coiff chez Madame.

Il y avait l grand cercle de gens qui riaient et chuchotaient 
tous les coins: ici un groupe de femmes autour d'un homme et des
clats touffs; l Manicamp et Malicorne pills par Montalais,
Mlle de Tonnay-Charente et deux autres rieuses.

Plus loin, Madame, assise sur des coussins, et de Guiche
parpillant,  genoux prs d'elle, une poigne de perles et de
pierres dans lesquelles le doigt fin et blanc de la princesse
dsignait celles qui lui plaisaient le plus.

Dans un autre coin, un joueur de guitare qui chantonnait des
sguedilles espagnoles dont Madame raffolait depuis qu'elle les
avait entendu chanter  la jeune reine avec une certaine
mlancolie; seulement ce que l'Espagnole avait chant avec des
larmes dans les paupires, l'Anglaise le fredonnait avec un
sourire qui laissait voir ses dents de nacre.

Ce cabinet, ainsi habit, prsentait la plus riante image du
plaisir.

En entrant, Monsieur fut frapp de voir tant de gens qui se
divertissaient sans lui. Il en fut tellement jaloux, qu'il ne put
s'empcher de dire comme un enfant:

-- Eh quoi! vous vous amusez ici, et moi, je m'ennuie tout seul!

Sa voix fut comme le coup de tonnerre qui interrompt le
gazouillement d'oiseaux sous le feuillage; il se fit un grand
silence.

De Guiche fut debout en un moment.

Malicorne se fit petit derrire les jupes de Montalais.

Manicamp se redressa et prit ses grands airs de crmonie.

Le _guitarrero_ fourra sa guitare sous une table et tira le tapis
pour la dissimuler aux yeux du prince.

Madame seule ne bougea point, et, souriant  son poux, lui
rpondit:

-- Est-ce que ce n'est pas l'heure de votre toilette?

-- Que l'on choisit pour se divertir, grommela le prince.

Ce mot malencontreux fut le signal de la droute: les femmes
s'enfuirent comme une vole d'oiseaux effrays; le joueur de
guitare s'vanouit comme une ombre; Malicorne, toujours protg
par Montalais, qui largissait sa robe, se glissa derrire une
tapisserie Pour Manicamp, il vint en aide  de Guiche, qui,
naturellement, restait auprs de Madame, et tous deux soutinrent
bravement le choc avec la princesse. Le comte tait trop heureux
pour en vouloir au mari; mais Monsieur en voulait  sa femme.

Il lui fallait un motif de querelle; il le cherchait, et le dpart
prcipit de cette foule, si joyeuse avant son arrive et si
trouble par sa prsence, lui servit de prtexte.

-- Pourquoi donc prend-on la fuite  mon aspect? dit-il d'un ton
rogue.

Madame rpliqua froidement que, toutes les fois que le matre
paraissait, la famille se tenait  l'cart par respect.

Et, en disant ces mots, elle fit une mine si drle et si
plaisante, que de Guiche et Manicamp ne purent se retenir. Ils
clatrent de rire; madame les imita; l'accs gagna Monsieur lui-
mme, qui fut forc de s'asseoir, parce que, en riant, il perdait
trop de sa gravit.

Enfin il cessa, mais sa colre s'tait augmente. Il tait encore
plus furieux de s'tre laiss aller  rire qu'il ne l'avait t de
voir rire les autres.

Il regardait Manicamp avec de gros yeux, n'osant pas montrer sa
colre au comte de Guiche.

Mais, sur un signe qu'il fit avec trop de dpit, Manicamp et
de Guiche sortirent.

En sorte que Madame, demeure seule, se mit  ramasser tristement
ses perles, ne rit plus du tout et parla encore moins.

-- Je suis bien aise de voir, dit le duc, que l'on me traite comme
un tranger chez vous, madame.

Et il sortit exaspr. En chemin, il rencontra Montalais, qui
veillait dans l'antichambre.

-- Il fait beau venir vous voir, dit-il, mais  la porte.

Montalais fit la rvrence la plus profonde.

-- Je ne comprends pas bien, dit-elle, ce que Votre Altesse Royale
me fait l'honneur de me dire.

-- Je dis, mademoiselle, que quand vous riez tous ensemble, dans
l'appartement de Madame, est mal venu celui qui ne reste pas
dehors.

-- Votre Altesse Royale ne pense pas et ne parle pas ainsi pour
elle, sans doute?

-- Au contraire, mademoiselle, c'est pour moi que je parle, c'est
 moi que je pense. Certes, je n'ai pas lieu de m'applaudir des
rceptions qui me sont faites ici. Comment! pour un jour qu'il y a
chez Madame, chez moi, musique et assemble, pour un jour que je
compte me divertir un peu  mon tour, on s'loigne!... Ah !
craignait-on donc de me voir, que tout le monde a pris la fuite en
me voyant?... On fait donc mal, quand je suis absent?...

-- Mais, repartit Montalais, on ne fait pas aujourd'hui,
monseigneur, autre chose que l'on ne fasse les autres jours.

-- Quoi! tous les jours on rit comme cela!

-- Mais, oui, monseigneur.

-- Tous les jours, ce sont des groupes comme ceux que je viens de
voir?

-- Absolument pareils, monseigneur.

-- Et enfin tous les jours on racle le boyau?

-- Monseigneur, la guitare est d'aujourd'hui; mais, quand nous
n'avons pas de guitare, nous avons les violons et les fltes; des
femmes s'ennuient sans musique.

-- Peste! et des hommes?

-- Quels hommes, monseigneur?

-- M. de Guiche, M. de Manicamp et les autres.

-- Tous de la maison de Monseigneur.

-- Oui, oui, vous avez raison, mademoiselle.

Et le prince rentra dans ses appartements: il tait tout rveur.
Il se prcipita dans le plus profond de ses fauteuils, sans se
regarder au miroir.

-- O peut tre le chevalier? dit-il.

Il y avait un serviteur auprs du prince.

Sa question fut entendue.

-- On ne sait, monseigneur.

-- Encore cette rponse!... Le premier qui me rpondra: Je ne
sais, je le chasse.

Tout le monde,  cette parole, s'enfuit de chez Monsieur comme on
s'tait enfui de chez Madame.

Alors le prince entra dans une colre inexprimable. Il donna du
pied dans un chiffonnier, qui roula sur le parquet, bris en
trente morceaux.

Puis, du plus grand sang-froid, il alla aux galeries, et renversa
l'un sur l'autre un vase d'mail, une aiguire de porphyre et un
candlabre de bronze. Le tout fit un fracas effroyable. Tout le
monde parut aux portes.

-- Que veut Monseigneur? se hasarda de dire timidement le
capitaine des gardes.

-- Je me donne de la musique, rpliqua Monseigneur en grinant des
dents.

Le capitaine des gardes envoya chercher le mdecin de Son Altesse
Royale.

Mais avant le mdecin, arriva Malicorne, qui dit au prince:

-- Monseigneur, M. le chevalier de Lorraine me suit.

Le duc regarda Malicorne et lui sourit.

Le chevalier entra en effet.


Chapitre CV -- La jalousie de M. de Lorraine


Le duc d'Orlans poussa un cri de satisfaction en apercevant le
chevalier de Lorraine.

-- Ah! c'est heureux, dit-il, par quel hasard vous voit-on?
N'tiez-vous pas disparu, comme on le disait?

-- Mais, oui, monseigneur.

-- Un caprice?

-- Un caprice! moi, avoir des caprices avec Votre Altesse? Le
respect...

-- Laisse l le respect, auquel tu manques tous les jours. Je
t'absous. Pourquoi tais-tu parti?

-- Parce que j'tais parfaitement inutile  Monseigneur.

-- Explique-toi?

-- Monseigneur a prs de lui des gens plus divertissants que je ne
le serai jamais. Je ne me sens pas de force  lutter, moi; je me
suis retir.

-- Toute cette rserve n'a pas le sens commun. Quels sont ces gens
contre qui tu ne veux pas lutter? Guiche?

-- Je ne nomme personne.

-- C'est absurde! Guiche te gne?

-- Je ne dis pas cela, monseigneur; ne me faites pas parler: vous
savez bien que de Guiche est de nos bons amis.

-- Qui, alors?

-- De grce, monseigneur, brisons l, je vous en supplie.

Le chevalier savait bien que l'on irrite la curiosit comme la
soif en loignant le breuvage ou l'explication.

-- Non, je veux savoir pourquoi tu as disparu.

-- Eh bien! je vais vous le dire; mais ne le prenez pas en
mauvaise part.

-- Parle.

-- Je me suis aperu que je gnais.

-- Qui?

-- Madame.

-- Comment cela? dit le duc tonn.

-- C'est tout simple Madame est peut-tre jalouse de l'attachement
que vous voulez bien avoir pour moi.

-- Elle te le tmoigne?

-- Monseigneur, Madame ne m'adresse jamais la parole, surtout
depuis un certain temps.

-- Quel temps?

-- Depuis que M. de Guiche lui ayant plu mieux que moi, elle le
reoit  toute heure.

Le duc rougit.

--  toute heure... Qu'est-ce que ce mot-l, chevalier? dit-il
svrement.

-- Vous voyez bien, monseigneur, que je vous ai dplu; j'en tais
bien sr.

-- Vous ne me dplaisez pas, mais vous dites les choses un peu
vivement. En quoi Madame prfre-t-elle Guiche  vous?

-- Je ne dirai plus rien, fit le chevalier avec un salut plein de
crmonie.

-- Au contraire, j'entends que vous parliez. Si vous vous tes
retir pour cela, vous tes donc bien jaloux?

-- Il faut tre jaloux quand on aime, monseigneur; est-ce que
Votre Altesse n'est pas jalouse de Madame? est-ce que Votre
Altesse, si elle voyait toujours quelqu'un prs de Madame, et
quelqu'un trait favorablement, ne prendrait pas de l'ombrage? On
aime ses amis comme ses amours. Votre Altesse Royale m'a fait
quelquefois l'insigne honneur de m'appeler son ami.

-- Oui, oui, mais voil encore un mot quivoque; chevalier, vous
avez la conversation malheureuse.

-- Quel mot, monseigneur?

-- Vous avez dit: Trait favorablement... Qu'entendez-vous par ce
favorablement?

-- Rien que de fort simple, monseigneur, dit le chevalier avec une
grande bonhomie. Ainsi, par exemple, quand un mari voit sa femme
appeler de prfrence tel ou tel homme prs d'elle; quand cet
homme se trouve toujours  la tte de son lit ou bien  la
portire de son carrosse; lorsqu'il y a toujours une petite place
pour le pied de cet homme dans la circonfrence des robes de la
femme; lorsque les gens se rencontrent hors des appels de la
conversation; lorsque le bouquet de celle-ci est de la couleur des
rubans de celui-l; lorsque les musiques sont dans l'appartement,
les soupers dans les ruelles; lorsque, le mari paraissant, tout se
tait chez la femme; lorsque le mari se trouve avoir soudain pour
compagnon le plus assidu, le plus tendre des hommes qui, huit
jours auparavant, semblait le moins  lui... alors...

-- Alors, achve.

-- Alors, je dis, monseigneur, qu'on est peut-tre jaloux; mais
tous ces dtails-l ne sont pas de mise, il ne s'agit en rien de
cela dans notre conversation.

Le duc s'agitait et se combattait videmment.

-- Vous ne me dites pas, finit-il par dire, pourquoi vous vous
loigntes. Tout  l'heure, vous disiez que c'tait dans la
crainte de gner, vous ajoutiez mme que vous aviez remarqu de la
part de Madame un penchant  frquenter un de Guiche.

-- Ah! monseigneur, je n'ai pas dit cela.

-- Si fait.

-- Mais si je l'ai dit, je ne voyais rien l que d'innocent.

-- Enfin, vous voyiez quelque chose?

-- Monseigneur m'embarrasse.

-- Qu'importe! parlez. Si vous dites la vrit, pourquoi vous
embarrasser?

-- Je dis toujours la vrit, monseigneur, mais j'hsite toujours
aussi quand il s'agit de rpter ce que disent les autres.

-- Ah! vous rptez... Il parat qu'on a dit alors?

-- J'avoue qu'on m'a parl.

-- Qui?

Le chevalier prit un air presque courrouc.

-- Monseigneur, dit-il, vous me soumettez  une question, vous me
traitez comme un accus sur la sellette... et les bruits qui
effleurent en passant l'oreille d'un gentilhomme n'y sjournent
pas. Votre Altesse veut que je grandisse le bruit  la hauteur
d'un vnement.

-- Enfin, s'cria le duc avec dpit, un fait constant, c'est que
vous vous tes retir  cause de ce bruit.

-- Je dois dire la vrit: on m'a parl des assiduits de
M. de Guiche prs de Madame, rien de plus; plaisir innocent, je le
rpte, et, de plus, permis; mais, monseigneur, ne soyez pas
injuste et ne poussez pas les choses  l'excs. Cela ne vous
regarde pas.

-- Il ne me regarde pas qu'on parle des assiduits de Guiche chez
Madame?...

-- Non, monseigneur, non; et ce que je vous dis, je le dirais 
de Guiche lui-mme, tant je vois en beau la cour qu'il fait 
Madame; je le lui dirais  elle-mme. Seulement vous comprenez ce
que je crains? Je crains de passer pour un jaloux de faveur, quand
je ne suis qu'un jaloux d'amiti. Je connais votre faible, je
connais que, quand vous aimez, vous tes exclusif. Or, vous aimez
Madame, et d'ailleurs qui ne l'aimerait pas? Suivez bien le cercle
o je me promne: Madame a distingu dans vos amis le plus beau et
le plus attrayant; elle va vous influencer de telle faon au sujet
de celui-l, que vous ngligerez les autres. Un ddain de vous me
ferait mourir; c'est assez dj de supporter ceux de Madame. J'ai
donc pris mon parti, monseigneur, de cder la place au favori dont
j'envie le bonheur, tout en professant pour lui une amiti sincre
et une sincre admiration. Voyons, avez-vous quelque chose contre
ce raisonnement? Est-il d'un galant homme? La conduite est-elle
d'un brave ami? Rpondez au moins, vous qui m'avez si rudement
interrog.

Le duc s'tait assis, il tenait sa tte  deux mains et ravageait
sa coiffure. Aprs un silence assez long pour que le chevalier et
pu apprcier tout l'effet de ses combinaisons oratoires,
Monseigneur se releva.

-- Voyons, dit-il, et sois franc.

-- Comme toujours.

-- Bon! Tu sais que nous avons dj remarqu quelque chose au
sujet de cet extravagant de Buckingham.

-- Oh! monseigneur, n'accusez pas Madame, ou je prends cong de
vous. Quoi! vous allez  ces systmes? quoi, vous souponnez?

-- Non, non, chevalier, je ne souponne pas Madame; mais enfin...
je vois... je compare...

-- Buckingham tait un fou!

-- Un fou sur lequel tu m'as parfaitement ouvert les yeux.

-- Non! non! dit vivement le chevalier, ce n'est pas moi qui vous
ai ouvert les yeux, c'est de Guiche. Oh! ne confondons pas.

Et il se mit  rire de ce rire strident qui ressemble au sifflet
d'une couleuvre.

-- Oui, oui, en effet... tu dis quelques mots, mais Guiche se
montra le plus jaloux.

-- Je crois bien, continua le chevalier sur le mme ton; il
combattait pour l'autel et le foyer.

-- Plat-il? fit le duc imprieusement et rvolt de cette
plaisanterie perfide.

-- Sans doute, M. de Guiche n'est-il pas le premier gentilhomme de
votre maison?

-- Enfin, rpliqua le duc un peu plus calme, cette passion de
Buckingham avait t remarque?

-- Certes!

-- Eh bien! dit-on que celle de M. de Guiche soit remarque
autant?

-- Mais, monseigneur, vous retombez encore; on ne dit pas que
M. de Guiche ait de la passion.

-- C'est bien! c'est bien!

-- Vous voyez, monseigneur, qu'il valait mieux, cent fois mieux,
me laisser dans ma retraite que d'aller vous forger avec mes
scrupules des soupons que Madame regardera comme des crimes, et
elle aura raison.

-- Que feras-tu, toi?

-- Une chose raisonnable.

-- Laquelle?

-- Je ne ferais plus la moindre attention  la socit de ces
picuriens nouveaux, et de cette faon les bruits tomberaient.

-- Je verrai, je me consulterai.

-- Oh! vous avez le temps, le danger n'est pas grand, et puis il
ne s'agit ni de danger ni de passion; il s'agit d'une crainte que
j'ai eue de voir s'affaiblir votre amiti pour moi. Ds que vous
me la rendez avec une assurance aussi gracieuse, je n'ai plus
d'autre ide en tte.

Le duc secoua la tte, comme s'il voulait dire: Si tu n'as plus
d'ides, moi, j'en ai.

Mais l'heure du dner tant arrive, Monseigneur envoya prvenir
Madame. Il fut rpondu que Madame ne pouvait assister au grand
couvert et qu'elle dnerait chez elle.

-- Cela n'est pas ma faute, dit le duc; ce matin, tombant au
milieu de toutes leurs musiques, j'ai fait le jaloux, et on me
boude.

-- Nous dnerons seuls, dit le chevalier avec un soupir; je
regrette Guiche.

-- Oh! de Guiche ne boudera pas longtemps, c'est un bon naturel.

-- Monseigneur, dit tout  coup le chevalier, il me vient une
bonne ide: tantt, dans notre conversation, j'ai pu aigrir Votre
Altesse et donner sur lui des ombrages. Il convient que je sois le
mdiateur... Je vais aller  la recherche du comte et je le
ramnerai.

-- Ah! chevalier, tu es une bonne me.

-- Vous dites cela comme si vous tiez surpris.

-- Dame! tu n'es pas tendre tous les jours.

-- Soit; mais je sais rparer un tort que j'ai fait, avouez.

-- J'avoue.

-- Votre Altesse veut bien me faire la grce d'attendre ici
quelques moments?

-- Volontiers, va... J'essaierai mes habits de Fontainebleau.

Le chevalier partit, il appela ses gens avec un grand soin, comme
s'il leur donnait divers ordres.

Tous partirent dans diffrentes directions; mais il retint son
valet de chambre.

-- Sache, dit-il, et sache tout de suite si M. de Guiche n'est pas
chez Madame. Vois; comment savoir cela?

-- Facilement, monsieur le chevalier; je le demanderai 
Malicorne, qui le saura de Mlle de Montalais. Cependant je dois
dire que la demande sera vaine, car tous les gens de M. de Guiche
sont partis: le matre a d partir avec eux.

-- Informe-toi, nanmoins.

Dix minutes ne s'taient pas coules, que le valet de chambre
revint. Il attira mystrieusement son matre dans un escalier de
service, et le fit entrer dans une petite chambre dont la fentre
donnait sur le jardin.

-- Qu'y a-t-il? dit le chevalier; pourquoi tant de prcautions?

-- Regardez, monsieur, dit le valet de chambre.

-- Quoi?

-- Regardez sous le marronnier, en bas.

-- Bien... Ah! mon Dieu! je vois Manicamp qui attend; qu'attend-
il?

-- Vous allez le voir, si vous prenez patience... L! voyez-vous,
maintenant?

-- Je vois un, deux, quatre musiciens avec leurs instruments, et
derrire eux, les poussant, de Guiche en personne. Mais que fait-
il l?

-- Il attend qu'on lui ouvre la porte de l'escalier des dames
d'honneur; il montera par l chez Madame, o l'on va faire
entendre une nouvelle musique pendant le dner.

-- C'est superbe ce que tu dis l.

-- N'est-ce pas, monsieur?

-- Et c'est M. Malicorne qui t'a dit cela?

-- Lui-mme.

-- Il t'aime donc?

-- Il aime Monsieur.

-- Pourquoi?

-- Parce qu'il veut tre de sa maison.

-- Mordieu! il en sera. Combien t'as-t-il donn pour cela?

-- Le secret que je vous vends, monsieur.

-- Je te le paie cent pistoles. Prends!

-- Merci, monsieur... Voyez-vous, la petite porte s'ouvre, une
femme fait entrer les musiciens...

-- C'est la Montalais?

-- Tout beau, monsieur, ne criez pas ce nom; qui dit Montalais dit
Malicorne. Si vous vous brouillez avec l'un, vous serez mal avec
l'autre.

-- Bien, je n'ai rien vu.

-- Et moi rien reu, dit le valet en emportant la bourse.

Le chevalier, ayant la certitude que de Guiche tait entr, revint
chez Monsieur, qu'il trouva splendidement vtu et rayonnant de
joie comme de beaut.

-- On dit, s'cria-t-il, que le roi prend le soleil pour devise;
vrai, monseigneur, c'est  vous que cette devise conviendrait.

-- Et Guiche?

-- Introuvable! Il a fui, il s'est vapor. Votre algarade du
matin l'a effarouch. On ne l'a pas trouv chez lui.

-- Bah! il est capable, ce cerveau fl, d'avoir pris la poste
pour aller dans ses terres. Pauvre garon! nous le rappellerons,
va. Dnons.

-- Monseigneur, c'est le jour des ides; j'en ai encore une.

-- Laquelle?

-- Monseigneur, Madame vous boude, et elle a raison. Vous lui
devez une revanche; allez dner avec elle.

-- Oh! c'est d'un mari faible.

-- C'est d'un bon mari. La princesse s'ennuie: elle va pleurer
dans son assiette, elle aura les yeux rouges. Un mari se fait
odieux qui rougit les yeux de sa femme. Allons, monseigneur,
allons!

-- Non, mon service est command pour ici.

-- Voyons, voyons, monseigneur, nous serons tristes; j'aurai le
coeur gros de savoir que Madame est seule; vous, tout froce que
vous voudrez tre, vous soupirerez. Emmenez-moi au dner de
Madame, et ce sera une charmante surprise. Je gage que nous nous
divertirons; vous aviez tort ce matin.

-- Peut-tre bien.

-- Il n'y a pas de peut-tre, c'est un fait.

-- Chevalier, chevalier! tu me conseilles mal.

-- Je vous conseille bien, vous tes dans vos avantages: votre
habit pense, brod d'or, vous va divinement. Madame sera encore
plus subjugue par l'homme que par le procd. Voyons,
monseigneur.

-- Tu me dcides, partons.

Le duc sortit avec le chevalier de son appartement, et se dirigea
vers celui de Madame.

Le chevalier glissa ces mots  l'oreille de son valet:

-- Du monde devant la petite porte! Que nul ne puisse s'chapper
par l! Cours.

Et derrire le duc il parvint aux antichambres de Madame.

Les huissiers allaient annoncer.

-- Que nul ne bouge, dit le chevalier en riant, Monseigneur veut
faire une surprise.


Chapitre CVI -- Monsieur est jaloux de Guiche


Monsieur entra brusquement comme les gens qui ont une bonne
intention et qui croient faire plaisir, ou comme ceux qui esprent
surprendre quelque secret, triste aubaine des jaloux.

Madame, enivre par les premires mesures de la musique, dansait
comme une folle, laissant l son dner commenc.

Son danseur tait M. de Guiche, les bras en l'air, les yeux  demi
ferms, le genou en terre, comme ces danseurs espagnols aux
regards voluptueux, au geste caressant.

La princesse tournait autour de lui avec le mme sourire et la
mme sduction provocante.

Montalais admirait. La Vallire, assise dans un coin, regardait
toute rveuse.

Il est impossible d'exprimer l'effet que produisit sur ces gens
heureux la prsence de Monsieur. Il serait tout aussi impossible
d'exprimer l'effet que produisit sur Philippe la vue de ces gens
heureux.

Le comte de Guiche n'eut pas la force de se relever; Madame
demeura au milieu de son pas et de son attitude, sans pouvoir
articuler un mot.

Le chevalier de Lorraine, adoss au chambranle de la porte,
souriait comme un homme plong dans la plus nave admiration.

La pleur du prince, le tremblement convulsif de ses mains et de
ses jambes furent les premiers symptmes qui frapprent les
assistants. Un profond silence succda au bruit de la danse.

Le chevalier de Lorraine profita de cet intervalle pour venir
saluer respectivement Madame et de Guiche; en affectant de les
confondre dans ses rvrences, comme les deux matres de la
maison.

Monsieur, s'approchant  son tour:

-- Je suis enchant, dit-il d'une voix rauque; j'arrivais ici
croyant vous trouver malade et triste, je vous vois livre  de
nouveaux plaisirs; en vrit, c'est heureux! Ma maison est la plus
joyeuse de l'univers.

Se retournant vers de Guiche:

-- Comte, dit-il, je ne vous savais pas si brave danseur.

Puis, revenant  sa femme:

-- Soyez meilleure pour moi, dit-il avec une amertume qui voilait
sa colre; chaque fois qu'on se rjouira chez vous, invitez-moi...
Je suis un prince fort abandonn.

De Guiche avait repris toute son assurance, et, avec une fiert
naturelle qui lui allait bien:

-- Monseigneur, dit-il, sait bien que toute ma vie est  son
service; quand il s'agira de la donner, je suis prt; pour
aujourd'hui il ne s'agit que de danser aux violons, je danse.

-- Et vous avez raison, dit froidement le prince. Et puis, Madame,
continua-t-il, vous ne remarquez pas que vos dames m'enlvent mes
amis: M. de Guiche n'est pas  vous, madame, il est  moi. Si vous
voulez dner sans moi, vous avez vos dames. Quand je dne seul,
j'ai mes gentilshommes; ne me dpouillez pas tout  fait.

Madame sentit le reproche et la leon.

La rougeur monta soudain jusqu' ses yeux.

-- Monsieur, rpliqua-t-elle, j'ignorais, en venant  la cour de
France, que les princesses de mon rang dussent tre considres
comme les femmes de Turquie. J'ignorais qu'il ft dfendu de voir
des hommes; mais, puisque telle est votre volont, je m'y
conformerai; ne vous gnez point si vous voulez faire griller mes
fentres.

Cette riposte, qui fit sourire Montalais et de Guiche, ramena dans
le coeur du prince la colre, dont une bonne partie venait de
s'vaporer en paroles.

-- Trs bien! dit-il d'un ton concentr, voil comme on me
respecte chez moi!

-- Monseigneur! monseigneur! murmura le chevalier  l'oreille de
Monsieur, de faon que tout le monde remarqut bien qu'il le
modrait.

-- Venez! rpliqua le duc pour toute rponse, en l'entranant et
en pirouettant par un mouvement brusque, au risque de heurter
Madame.

Le chevalier suivit son matre jusque dans l'appartement, o le
prince ne fut pas plutt assis, qu'il donna un libre cours  sa
fureur.

Le chevalier levait les yeux au ciel, joignait les mains et ne
disait mot.

-- Ton avis? s'cria Monsieur.

-- Sur quoi, monseigneur?

-- Sur tout ce qui se passe ici.

-- Oh! monseigneur, c'est grave.

-- C'est odieux! la vie ne peut se passer ainsi.

-- Voyez, comme c'est malheureux! dit le chevalier. Nous esprions
avoir la tranquillit aprs le dpart de ce fou de Buckingham.

-- Et c'est pire!

-- Je ne dis pas cela, monseigneur.

-- Non, mais je le dis, moi, car Buckingham n'et jamais os faire
le quart de ce que nous avons vu.

-- Quoi donc?

-- Se cacher pour danser, feindre une indisposition pour dner
tte  tte.

-- Oh! monseigneur, non! non!

-- Si! si! cria le prince en s'excitant lui-mme comme les enfants
volontaires; mais je n'endurerai pas cela plus longtemps, il faut
qu'on sache ce qui se passe.

-- Monseigneur, un clat...

-- Pardieu! dois-je me gner quand on se gne si peu avec moi?
Attends moi ici, chevalier, attends-moi!

Le prince disparut dans la chambre voisine, et s'informa de
l'huissier si la reine mre tait revenue de la chapelle.

Anne d'Autriche tait heureuse: la paix revenue au foyer de sa
famille, tout un peuple charm par la prsence d'un souverain
jeune et bien dispos pour les grandes choses, les revenus de
l'tat agrandis, la paix extrieure assure, tout lui prsageait
un avenir tranquille.

Elle se reprenait parfois au souvenir de ce pauvre jeune homme
qu'elle avait reu en mre et chass en martre.

Un soupir achevait sa pense. Tout  coup le duc d'Orlans entra
chez elle.

-- Ma mre, s'cria-t-il en fermant vivement les portires, les
choses ne peuvent subsister ainsi.

Anne d'Autriche leva sur lui ses beaux yeux, et, avec une
inaltrable douceur:

-- De quelle chose voulez-vous parler? dit-elle.

-- Je veux parler de Madame.

-- Votre femme?

-- Oui, ma mre.

-- Je gage que ce fou de Buckingham lui aura crit quelque lettre
d'adieu.

-- Ah bien! oui, ma mre, est-ce qu'il s'agit de Buckingham!

-- Et de qui donc alors? Car ce pauvre garon tait bien  tort le
point de mire de votre jalousie, et je croyais...

-- Ma mre, Madame a dj remplac M. de Buckingham.

-- Philippe, que dites-vous? Vous prononcez l des paroles
lgres.

-- Non pas, non pas. Madame a si bien fait que je suis encore
jaloux.

-- Et de qui, bon Dieu?

-- Quoi! vous n'avez pas remarqu?

-- Non.

-- Vous n'avez pas vu que M. de Guiche est toujours chez elle,
toujours avec elle?

La reine frappa ses deux mains l'une contre l'autre et se mit 
rire.

-- Philippe, dit-elle, ce n'est pas un dfaut que vous avez l;
c'est une maladie.

-- Dfaut ou maladie, madame, j'en souffre.

-- Et vous prtendez qu'on gurisse un mal qui existe seulement
dans votre imagination? Vous voulez qu'on vous approuve, jaloux,
quand il n'y a aucun fondement  votre jalousie?

-- Allons, voil que vous allez recommencer pour celui-ci ce que
vous disiez pour celui-l.

-- C'est que, mon fils, dit schement la reine, ce que vous
faisiez pour celui-l, vous le recommencez pour celui-ci.

Le prince s'inclina un peu piqu.

-- Et si je cite des faits, dit-il, croirez-vous?

-- Mon fils, pour toute autre chose que la jalousie, je vous
croirais sans l'allgation des faits; mais, pour la jalousie, je
ne vous promets rien.

-- Alors, c'est comme si Votre Majest m'ordonnait de me taire et
me renvoyait hors de cause.

-- Nullement; vous tes mon fils, je vous dois toute l'indulgence
d'une mre.

-- Oh! dites votre pense: vous me devez toute l'indulgence que
mrite un fou.

-- N'exagrez pas, Philippe, et prenez garde de me reprsenter
votre femme comme un esprit dprav...

-- Mais les faits!

-- J'coute.

-- Ce matin, on faisait de la musique chez Madame,  dix heures.

-- C'est innocent.

-- M. de Guiche causait seul avec elle... Ah! j'oublie de vous
dire que, depuis huit jours, il ne la quitte pas plus que son
ombre.

-- Mon ami, s'ils faisaient mal, ils se cacheraient.

-- Bon! s'cria le duc; je vous attendais l. Retenez bien ce que
vous venez de dire. Ce matin, dis-je, je les surpris, et tmoignai
vivement mon mcontentement.

-- Soyez sr que cela suffira; c'est peut-tre mme un peu vif.
Ces jeunes femmes sont ombrageuses. Leur reprocher le mal qu'elles
n'ont pas fait, c'est parfois leur dire qu'elles pourraient le
faire.

-- Bien, bien, attendez. Retenez aussi ce que vous venez de dire,
Madame: La leon de ce matin et d suffire, et, s'ils faisaient
mal, ils se cacheraient.

-- Je l'ai dit.

-- Or, tantt, me repentant de cette vivacit du matin et sachant
que Guiche boudait chez lui, j'allai chez Madame. Devinez ce que
j'y trouvai? D'autres musiques, des danses, et Guiche; on l'y
cachait.

Anne d'Autriche frona le sourcil.

-- C'est imprudent, dit-elle. Qu'a dit Madame?

-- Rien.

-- Et Guiche?

-- De mme... Si fait... il a balbuti quelques impertinences.

-- Que concluez-vous, Philippe?

-- Que j'tais jou, que Buckingham n'tait qu'un prtexte, et que
le vrai coupable, c'est Guiche.

Anne haussa les paules.

-- Aprs?

-- Je veux que Guiche sorte de chez moi comme Buckingham, et je le
demanderai au roi,  moins que...

--  moins que?

-- Vous ne fassiez vous-mme la commission, madame, vous qui tes
si spirituelle et si bonne.

-- Je ne la ferai point.

-- Quoi, ma mre!

-- coutez, Philippe, je ne suis pas tous les jours dispose 
faire aux gens de mauvais compliments; j'ai de l'autorit sur
cette jeunesse, mais je ne saurais m'en prvaloir sans la perdre;
d'ailleurs, rien ne prouve que M. de Guiche soit coupable.

-- Il m'a dplu.

-- Cela vous regarde.

-- Bien, je sais ce que je ferai, dit le prince imptueusement.

Anne le regarda inquite.

-- Et que ferez-vous? dit-elle.

-- Je le ferai noyer dans mon bassin la premire fois que je le
trouverai chez moi.

Et, cette frocit lance, le prince attendit un effet d'effroi.
La reine fut impassible.

-- Faites, dit-elle.

Philippe tait faible comme une femme, il se mit  hurler.

-- On me trahit, personne ne m'aime: voil ma mre qui passe  mes
ennemis!

-- Votre mre y voit plus loin que vous et ne se soucie pas de
vous conseiller, puisque vous ne l'coutez pas.

-- J'irai au roi.

-- J'allais vous le proposer. J'attends Sa Majest ici, c'est
l'heure de sa visite; expliquez-vous.

Elle n'avait pas fini, que Philippe entendit la porte de
l'antichambre s'ouvrir bruyamment.

La peur le prit. On distinguait le pas du roi, dont les semelles
craquaient sur les tapis.

Le duc s'enfuit par une petite porte, laissant la reine aux
prises.

Anne d'Autriche se mit  rire, et riait encore lorsque le roi
entra.

Il venait, trs affectueusement, savoir des nouvelles de la sant,
dj chancelante, de la reine mre. Il venait lui annoncer aussi
que tous les prparatifs pour le voyage de Fontainebleau taient
termins.

La voyant rire, il sentit diminuer son inquitude et l'interrogea
lui-mme en riant.

Anne d'Autriche lui prit la main, et, d'une voix pleine
d'enjouement;

-- Savez-vous, dit-elle, que je suis fire d'tre Espagnole.

-- Pourquoi, madame?

-- Parce que les Espagnoles valent mieux au moins que les
Anglaises.

-- Expliquez-vous.

-- Depuis que vous tes mari, vous n'avez pas un seul reproche 
faire  la reine?

-- Non, certes.

-- Et voil un certain temps que vous tes mari. Votre frre, au
contraire, est mari depuis quinze jours...

-- Eh bien?

-- Il se plaint de Madame pour la seconde fois.

-- Quoi! encore Buckingham?

-- Non, un autre.

-- Qui?

-- Guiche.

-- Ah ! mais c'est donc une coquette que Madame?

-- Je le crains.

-- Mon pauvre frre! dit le roi en riant.

-- Vous excusez la coquetterie,  ce que je vois?

-- Chez Madame, oui; Madame n'est pas coquette au fond.

-- Soit; mais votre frre en perdra la tte.

-- Que demande-t-il?

-- Il veut faire noyer Guiche.

-- C'est violent.

-- Ne riez pas, il est exaspr. Avisez  quelque moyen.

-- Pour sauver Guiche, volontiers.

-- Oh! si votre frre vous entendait, il conspirerait contre vous
comme faisait votre oncle, Monsieur, contre le roi votre pre.

-- Non. Philippe m'aime trop et je l'aime trop de mon ct; nous
vivrons bons amis. Le rsum de la requte?

-- C'est que vous empchiez Madame d'tre coquette et Guiche
d'tre aimable.

-- Rien que cela? Mon frre se fait une bien haute ide du pouvoir
royal... corriger une femme! Passe encore pour un homme.

-- Comment vous y prendrez-vous?

-- Avec un mot dit  Guiche, qui est un garon d'esprit, je le
persuaderai.

-- Mais Madame?

-- C'est plus difficile; un mot ne suffira pas; je composerai une
homlie, je la prcherai.

-- Cela presse.

-- Oh! j'y mettrai toute la diligence possible. Nous avons
rptition de ballet cette aprs-dne.

-- Vous prcherez en dansant?

-- Oui, madame.

-- Vous promettez de convertir?

-- J'extirperai l'hrsie par la conviction ou par le feu.

--  la bonne heure! Ne me mlez point dans tout cela, Madame ne
me le pardonnerait de sa vie; et, belle-mre, je dois vivre avec
ma bru.

-- Madame, ce sera le roi qui prendra tout sur lui. Voyons, je
rflchis.

--  quoi?

-- Il serait peut-tre mieux que j'allasse trouver Madame chez
elle?

-- C'est un peu solennel.

-- Oui, mais la solennit ne messied pas aux prdicateurs, et puis
le violon du ballet mangerait la moiti de mes arguments. En
outre, il s'agit d'empcher quelque violence de mon frre... Mieux
vaut un peu de prcipitation... Madame est-elle chez elle?

-- Je le crois.

-- L'exposition des griefs, s'il vous plat.

-- En deux mots, voici: Musique perptuelle... assiduit
de Guiche... soupons de cachotteries et de complots...

-- Les preuves?

-- Aucune.

-- Bien; je me rends chez Madame.

Et le roi se prit  regarder, dans les glaces, sa toilette qui
tait riche et son visage qui resplendissait comme ses diamants.

-- On loigne bien un peu Monsieur? dit-il.

-- Oh! le feu et l'eau ne se fuient pas avec plus d'acharnement.

-- Il suffit. Ma mre, je vous baise les mains... les plus belles
mains de France.

-- Russissez, Sire... Soyez le pacificateur du mnage.

-- Je n'emploie pas d'ambassadeur, rpliqua Louis. C'est vous dire
que je russirai.

Il sortit en riant et s'pousseta soigneusement tout le long du
chemin.


Chapitre CVII -- Le mdiateur


Quand le roi parut chez Madame, tous les courtisans, que la
nouvelle d'une scne conjugale avait dissmins autour des
appartements, commencrent  concevoir les plus graves
inquitudes.

Il se formait aussi de ce ct un orage dont le chevalier de
Lorraine, au milieu des groupes, analysait avec joie tous les
lments, grossissant les plus faibles et manoeuvrant, selon ses
mauvais desseins, les plus forts, afin de produire les plus
mchants effets possibles.

Ainsi que l'avait annonc Anne d'Autriche, la prsence du roi
donna un caractre solennel  l'vnement.

Ce n'tait pas une petite affaire, en 1662, que le mcontentement
de Monsieur contre Madame, et l'intervention du roi dans les
affaires prives de Monsieur.

Aussi vit-on les plus hardis, qui entouraient le comte de Guiche
ds le premier moment, s'loigner de lui avec une sorte
d'pouvante; et le comte lui-mme, gagn par la panique gnrale,
se retirer chez lui tout seul.

Le roi entra chez Madame en saluant, comme il avait toujours
l'habitude de le faire. Les dames d'honneur taient ranges en
file sur son passage dans la galerie.

Si fort proccupe que ft Sa Majest, elle donna un coup d'oeil
de matre  ces deux rangs de jeunes et charmantes femmes qui
baissaient modestement les yeux.

Toutes taient rouges de sentir sur elles le regard du roi. Une
seule, dont les longs cheveux se roulaient en boucles soyeuses sur
la plus belle peau du monde, une seule tait ple et se soutenait
 peine, malgr les coups de coude de sa compagne.

C'tait La Vallire, que Montalais tayait de la sorte en lui
soufflant tout bas le courage dont elle-mme tait si abondamment
pourvue.

Le roi ne put s'empcher de se retourner. Tous les fronts, qui
dj s'taient relevs, se baissrent de nouveau; mais la seule
tte blonde demeura immobile, comme si elle et puis tout ce qui
lui restait de force et d'intelligence.

En entrant chez Madame, Louis trouva sa belle-soeur  demi couche
sur les coussins de son cabinet. Elle se souleva et fit une
rvrence profonde en balbutiant quelques remerciements sur
l'honneur qu'elle recevait.

Puis elle se rassit, vaincue par une faiblesse, affecte sans
doute, car un coloris charmant animait ses joues, et ses yeux,
encore rouges de quelques larmes rpandues rcemment, n'avaient
que plus de feu.

Quand le roi fut assis et qu'il eut remarqu, avec cette sret
d'observation qui le caractrisait, le dsordre de la chambre et
celui, non moins grand, du visage de Madame, il prit un air
enjou.

-- Ma soeur, dit-il,  quelle heure vous plat-il que nous
rptions le ballet aujourd'hui?

Madame, secouant lentement et languissamment sa tte charmante:

-- Ah! Sire, dit-elle, veuillez m'excuser pour cette rptition;
j'allais faire prvenir Votre Majest que je ne saurais
aujourd'hui.

-- Comment! dit le roi avec une surprise modre; ma soeur,
seriez-vous indispose?

-- Oui, Sire.

-- Je vais faire appeler vos mdecins, alors.

-- Non, car les mdecins ne peuvent rien  mon mal.

-- Vous m'effrayez!

-- Sire, je veux demander  Votre Majest la permission de m'en
retourner en Angleterre.

Le roi fit un mouvement.

-- En Angleterre! Dites-vous bien ce que vous voulez dire, madame?

-- Je le dis  contrecoeur, Sire, rpliqua la petite-fille de
Henri IV avec rsolution.

Et elle fit tinceler ses beaux yeux noirs.

-- Oui, je regrette de faire  Votre Majest des confidences de ce
genre; mais je me trouve trop malheureuse  la cour de Votre
Majest; je veux retourner dans ma famille.

-- Madame! Madame!

Et le roi s'approcha.

-- coutez, Sire, continua la jeune femme en prenant peu  peu sur
son interlocuteur l'ascendant que lui donnaient sa beaut, sa
nerveuse nature; je suis accoutume  souffrir. Jeune encore, j'ai
t humilie, j'ai t ddaigne. Oh! ne me dmentez pas, Sire,
dit-elle avec un sourire.

Le roi rougit.

-- Alors, dis-je, j'ai pu croire que Dieu m'avait fait natre pour
cela, moi, fille d'un roi puissant; mais, puisqu'il avait frapp
la vie dans mon pre, il pouvait bien frapper en moi l'orgueil.
J'ai bien souffert, j'ai bien fait souffrir ma mre; mais j'ai
jur que, si jamais Dieu me rendait une position indpendante,
ft-ce celle de l'ouvrire du peuple qui gagne son pain avec son
travail, je ne souffrirais plus la moindre humiliation. Ce jour
est arriv; j'ai recouvr la fortune due  mon rang,  ma
naissance; j'ai remont jusqu'aux degrs du trne; j'ai cru que,
m'alliant  un prince franais, je trouverais en lui un parent, un
ami, un gal; mais je m'aperois que je n'ai trouv qu'un matre,
et je me rvolte, Sire. Ma mre n'en saura rien, vous que je
respecte et que... j'aime...

Le roi tressaillit; nulle voix n'avait ainsi chatouill son
oreille.

-- Vous, dis-je, Sire, qui savez tout, puisque vous venez ici,
vous me comprendrez peut-tre. Si vous ne fussiez pas venu,
j'allais  vous. C'est l'autorisation de partir librement que je
veux. J'abandonne  votre dlicatesse,  vous, l'homme par
excellence, de me disculper et de me protger.

-- Ma soeur! ma soeur! balbutia le roi courb par cette rude
attaque, avez vous bien rflchi  l'norme difficult du projet
que vous formez?

-- Sire, je ne rflchis pas, je sens. Attaque, je repousse
d'instinct l'attaque; voil tout.

-- Mais que vous a-t-on fait? Voyons.

La princesse venait, on le voit, par cette manoeuvre particulire
aux femmes, d'viter tout reproche et d'en formuler un plus grave,
d'accuse elle devenait accusatrice. C'est un signe infaillible de
culpabilit; mais de ce mal vident, les femmes, mme les moins
adroites, savent toujours tirer parti pour vaincre.

Le roi ne s'aperut pas qu'il tait venu chez elle pour lui dire:
Qu'avez vous fait  mon frre?

Et qu'il se rduisait  dire:

-- Que vous a-t-on fait?

-- Ce qu'on m'a fait? rpliqua Madame. Oh! il faut tre femme pour
le comprendre, Sire: on m'a fait pleurer.

Et d'un doigt qui n'avait pas son gal en finesse et en blancheur
nacre, elle montrait des yeux brillants noys dans le fluide, et
elle recommenait  pleurer.

-- Ma soeur, je vous en supplie, dit le roi en s'avanant pour lui
prendre une main qu'elle lui abandonna moite et palpitante.

-- Sire, on m'a tout d'abord prive de la prsence d'un ami de mon
frre. Milord de Buckingham tait pour moi un hte agrable,
enjou, un compatriote qui connaissait mes habitudes, je dirai
presque un compagnon, tant nous avons pass de jours ensemble avec
nos autres amis sur mes belles eaux de Saint-James.

-- Mais, ma soeur, Villiers tait amoureux de vous?

-- Prtexte! Que fait cela, dit-elle srieusement, que
M. de Buckingham ait t ou non amoureux de moi? Est-ce donc
dangereux pour moi, un homme amoureux?... Ah! Sire, il ne suffit
pas qu'un homme vous aime.

Et elle sourit si tendrement, si finement, que le roi sentit son
coeur battre et dfaillir dans sa poitrine.

-- Enfin, si mon frre tait jaloux? interrompit le roi.

-- Bien, j'y consens, voil une raison; et l'on a chass
M. de Buckingham.

-- Chass!... Oh! non.

-- Expuls, vinc, congdi, si vous aimez mieux, Sire; un des
premiers gentilshommes de l'Europe s'est vu forc de quitter la
cour du roi de France, de Louis XIV, comme un manant,  propos
d'une oeillade ou d'un bouquet. C'est bien peu digne de la cour la
plus galante... Pardon, Sire, j'oubliais qu'en parlant ainsi
j'attentais  votre souverain pouvoir.

-- Ma foi! non, ma soeur, ce n'est pas moi qui ai congdi
M. de Buckingham... Il me plaisait fort.

-- Ce n'est pas vous? dit habilement Madame. Ah! tant mieux!

Et elle accentua ce tant mieux comme si elle et,  la place de ce
mot, prononc celui de tant pis.

Il y eut un silence de quelques minutes.

Elle reprit:

-- M. de Buckingham parti... je sais  prsent pourquoi et par
qui... je croyais avoir recouvr la tranquillit... Point... Voil
que Monsieur trouve un autre prtexte; voil que...

-- Voil que, dit le roi avec enjouement, un autre se prsente. Et
c'est naturel; vous tes belle, madame; on vous aimera toujours.

-- Alors, s'cria la princesse, je ferai la solitude autour de
moi. Oh! c'est bien ce qu'on veut, c'est bien ce qu'on me prpare;
mais, non, je prfre retourner  Londres. L, on me connat, on
m'apprcie. J'aurai mes amis sans craindre que l'on ose les nommer
mes amants. Fi! c'est un indigne soupon de la part d'un
gentilhomme! Oh! Monsieur a tout perdu dans mon esprit depuis que
je le vois, depuis qu'il s'est rvl  moi, comme le tyran d'une
femme.

-- L! l! mon frre n'est coupable que de vous aimer.

-- M'aimer! Monsieur m'aimer? Ah! Sire...

Et elle rit aux clats.

-- Monsieur n'aimera jamais une femme, dit-elle; Monsieur s'aime
trop lui-mme; non, malheureusement pour moi, Monsieur est de la
pire espce des jaloux: jaloux sans amour.

-- Avouez cependant, dit le roi, qui commenait  s'animer dans
cet entretien vari, brlant, avouez que Guiche vous aime.

-- Ah! Sire, je n'en sais rien.

-- Vous devez le voir. Un homme qui aime se trahit.

-- M. de Guiche ne s'est pas trahi.

-- Ma soeur, ma soeur, vous dfendez M. de Guiche.

-- Moi! par exemple! moi? Oh! Sire, il ne manquerait plus  mon
infortune qu'un soupon de vous.

-- Non, madame, non, reprit vivement le roi. Ne vous affligez pas.
Oh! vous pleurez! Je vous en conjure, calmez-vous.

Elle pleurait cependant, de grosses larmes coulaient sur ses
mains. Le roi prit une de ses mains et but une de ses larmes.

Elle le regarda si tristement et si tendrement, qu'il en fut
frapp au coeur.

-- Vous n'avez rien pour Guiche? dit-il plus inquiet qu'il ne
convenait  son rle de mdiateur.

-- Mais rien, rien.

-- Alors je puis rassurer mon frre.

-- Eh! Sire, rien ne le rassurera. Ne croyez donc pas qu'il soit
jaloux. Monsieur a reu de mauvais conseils, et Monsieur est d'un
caractre inquiet.

-- On peut l'tre lorsqu'il s'agit de vous.

Madame baissa les yeux et se tut. Le roi fit comme elle. Il lui
tenait toujours la main.

Ce silence d'une minute dura un sicle.

Madame retira doucement sa main. Elle tait sre dsormais du
triomphe. Le champ de bataille tait  elle.

-- Monsieur se plaint, dit timidement le roi, que vous prfrez 
son entretien,  sa socit, des socits particulires.

-- Sire, Monsieur passe sa vie  regarder sa figure dans un miroir
et  comploter des mchancets contre les femmes avec M. le
chevalier de Lorraine.

-- Oh! vous allez un peu loin.

-- Je dis ce qui est. Observez, vous verrez, Sire, si j'ai raison.

-- J'observerai. Mais, en attendant, quelle satisfaction donner 
mon frre?

-- Mon dpart.

-- Vous rptez ce mot! s'cria imprudemment le roi, comme si
depuis dix minutes un changement tel et t produit, que Madame
en et toutes ses ides retournes.

-- Sire, je ne puis plus tre heureuse ici, dit-elle. M. de Guiche
gne Monsieur. Le fera-t-on partir aussi?

-- S'il le faut, pourquoi pas? rpondit en souriant Louis XIV.

-- Eh bien! aprs M. de Guiche?... que je regretterai, du reste,
je vous en prviens, Sire.

-- Ah! vous le regretterez?

-- Sans doute; il est aimable, il a pour moi de l'amiti, il me
distrait.

-- Ah! si Monsieur vous entendait! fit le roi piqu. Savez-vous
que je ne me chargerais point de vous raccommoder et que je ne le
tenterais mme pas?

-- Sire,  l'heure qu'il est, pouvez-vous empcher Monsieur d'tre
jaloux du premier venu? Je sais bien que M. de Guiche n'est pas le
premier venu.

-- Encore! Je vous prviens qu'en bon frre je vais prendre
M. de Guiche en horreur.

-- Ah! Sire, dit Madame, ne prenez, je vous en supplie, ni les
sympathies ni les haines de Monsieur. Restez le roi; mieux vaudra
pour vous et pour tout le monde.

-- Vous tes une adorable railleuse, madame, et je comprends que
ceux mmes que vous raillez vous adorent.

-- Et voil pourquoi, vous, Sire, que j'eusse pris pour mon
dfenseur, vous allez vous joindre  ceux qui me perscutent, dit
Madame.

-- Moi, votre perscuteur? Dieu m'en garde!

-- Alors, continua-t-elle languissamment, accordez-moi ma demande.

-- Que demandez-vous?

--  retourner en Angleterre.

-- Oh! cela, jamais! jamais! s'cria Louis XIV.

-- Je suis donc prisonnire?

-- En France, oui.

-- Que faut-il que je fasse alors?

-- Eh bien! ma soeur, je vais vous le dire.

-- J'coute Votre Majest en humble servante.

-- Au lieu de vous livrer  des intimits un peu inconsquentes,
au lieu de nous alarmer par votre isolement, montrez-vous  nous
toujours, ne nous quittez pas, vivons en famille. Certes,
M. de Guiche est aimable; mais, enfin, si nous n'avons pas son
esprit...

-- Oh! Sire, vous savez bien que vous faites le modeste.

-- Non, je vous jure. On peut tre roi et sentir soi-mme que l'on
a moins de chance de plaire que tel ou tel gentilhomme.

-- Je jure bien que vous ne croyez pas un seul mot de ce que vous
dites l, Sire.

Le roi regarda Madame tendrement.

-- Voulez-vous me promettre une chose? dit-il.

-- Laquelle?

-- C'est de ne plus perdre dans votre cabinet, avec des trangers,
le temps que vous nous devez. Voulez-vous que nous fassions contre
l'ennemi commun une alliance offensive et dfensive?

-- Une alliance avec vous, Sire?

-- Pourquoi pas? N'tes-vous pas une puissance?

-- Mais vous, Sire, tes-vous un alli bien fidle?

-- Vous verrez, madame.

-- Et de quel jour datera cette alliance?

-- D'aujourd'hui.

-- Je rdigerai le trait?

-- Trs bien!

-- Et vous le signerez?

-- Aveuglment.

-- Oh! alors, Sire, je vous promets merveille; vous tes l'astre
de la cour, quand vous me paratrez...

-- Eh bien?

-- Tout resplendira.

-- Oh! madame, madame, dit Louis XIV, vous savez bien que toute
lumire vient de vous, et que, si je prends le soleil pour devise,
ce n'est qu'un emblme.

-- Sire, vous flattez votre allie; donc, vous voulez la tromper,
dit Madame en menaant le roi de son doigt mutin.

-- Comment! vous croyez que je vous trompe, lorsque je vous assure
de mon affection?

-- Oui.

-- Et qui vous fait douter?

-- Une chose.

-- Une seule?

-- Oui.

-- Laquelle? Je serai bien malheureux si je ne triomphe pas d'une
seule chose.

-- Cette chose n'est point en votre pouvoir, Sire, pas mme au
pouvoir de Dieu.

-- Et quelle est cette chose?

-- Le pass.

-- Madame, je ne comprends pas, dit le roi, justement parce qu'il
avait trop bien compris.

La princesse lui prit la main.

-- Sire, dit-elle, j'ai eu le malheur de vous dplaire si
longtemps, que j'ai presque le droit de me demander aujourd'hui
comment vous avez pu m'accepter comme belle-soeur.

-- Me dplaire! vous m'avez dplu?

-- Allons, ne le niez pas.

-- Permettez.

-- Non, non, je me rappelle.

-- Notre alliance date d'aujourd'hui, s'cria le roi avec une
chaleur qui n'tait pas feinte; vous ne vous souvenez donc plus du
pass, ni moi non plus, mais je me souviens du prsent. Je l'ai
sous les yeux, le voici; regardez.

Et il mena la princesse devant une glace, o elle se vit
rougissante et belle , faire succomber un saint.

-- C'est gal, murmura-t-elle, ce ne sera point l une bien
vaillante alliance.

-- Faut-il jurer? demanda le roi, enivr par la tournure
voluptueuse qu'avait prise tout cet entretien.

-- Oh! je ne refuse pas un bon serment, dit Madame. C'est toujours
un semblant de sret.

Le roi s'agenouilla sur un carreau et prit la main de Madame.

Elle, avec un sourire qu'un peintre ne rendrait point et qu'un
pote ne pourrait qu'imaginer, lui donna ses deux mains dans
lesquelles il cacha son front brlant.

Ni l'un ni l'autre ne put trouver une parole.

Le roi sentit que Madame retirait ses mains en lui effleurant les
joues.

Il se releva aussitt et sortit de l'appartement.

Les courtisans remarqurent sa rougeur, et en conclurent que la
scne avait t orageuse.

Mais le chevalier de Lorraine se hta de dire:

-- Oh! non, messieurs, rassurez-vous. Quand Sa Majest est en
colre, elle est ple.


Chapitre CVIII -- Les conseilleurs


Le roi quitta Madame dans un tat d'agitation qu'il et eu peine 
s'expliquer lui-mme.

Il est impossible, en effet, d'expliquer le jeu secret de ces
sympathies tranges qui s'allument subitement et sans cause aprs
de nombreuses annes passes dans le plus grand calme, dans la
plus grande indiffrence de deux coeurs destins  s'aimer.

Pourquoi Louis avait-il autrefois ddaign, presque ha Madame?
Pourquoi maintenant trouvait-il cette mme femme si belle, si
dsirable, et pourquoi non seulement s'occupait-il, mais encore
tait-il si occup d'elle? Pourquoi Madame enfin, dont les yeux et
l'esprit taient sollicits d'un autre ct, avait-elle depuis
huit jours, pour le roi, un semblant de faveur qui faisait croire
 de plus parfaites intimits?

Il ne faut pas croire que Louis se propost  lui-mme un plan de
sduction: le lien qui unissait Madame  son frre tait, ou du
moins lui semblait, une barrire infranchissable; il tait mme
encore trop loin de cette barrire pour s'apercevoir qu'elle
existt Mais sur la pente de ces passions dont le coeur se
rjouit, vers lesquelles la jeunesse nous pousse, nul ne peut dire
o il s'arrtera pas mme celui qui, d'avance, a calcul toutes
les chances de succs ou de chute.

Quant  Madame, on expliquera facilement son penchant pour le roi:
elle tait jeune, coquette, et passionne pour inspirer de
l'admiration.

C'tait une de ces natures  lans imptueux qui, sur un thtre,
franchiraient les brasiers ardents pour arracher un cri
d'applaudissement aux spectateurs.

Il n'tait donc pas surprenant que, progression garde, aprs
avoir t adore de Buckingham, de Guiche, qui tait suprieur 
Buckingham, ne ft-ce que par ce grand mrite si bien apprci des
femmes, la nouveaut, il n'tait donc pas tonnant, disons-nous,
que la princesse levt son ambition jusqu' tre admire par le
roi, qui tait non seulement le premier du royaume, mais un des
plus beaux et des plus spirituels.

Quant  la soudaine passion de Louis pour sa belle-soeur, la
physiologie en donnerait l'explication par des banalits, et la
nature par quelques-unes de ses affinits mystrieuses. Madame
avait les plus beaux yeux noirs, Louis les plus beaux yeux bleus
du monde. Madame tait rieuse et expansive, Louis mlancolique et
discret. Appels  se rencontrer pour la premire fois sur le
terrain d'un intrt et d'une curiosit communs, ces deux natures
opposes s'taient enflammes par le contact de leurs asprits
rciproques. Louis, de retour chez lui, s'aperut que Madame tait
la femme la plus sduisante de la cour. Madame, demeure seule,
songea, toute joyeuse, qu'elle avait produit sur le roi une vive
impression.

Mais ce sentiment chez elle devait tre passif, tandis que chez le
roi il ne pouvait manquer d'agir avec toute la vhmence naturelle
 l'esprit inflammable d'un jeune homme, et d'un jeune homme qui
n'a qu' vouloir pour voir ses volonts excutes.

Le roi annona d'abord  Monsieur que tout tait pacifi: que
Madame avait pour lui le plus grand respect, la plus sincre
affection; mais que c'tait un caractre altier, ombrageux mme,
et dont il fallait soigneusement mnager les susceptibilits.
Monsieur rpliqua, sur le ton aigre-doux qu'il prenait d'ordinaire
avec son frre, qu'il ne s'expliquait pas bien les susceptibilits
d'une femme dont la conduite pouvait,  son avis, donner prise 
quelque censure, et que si quelqu'un avait droit d'tre bless,
c'tait  lui, Monsieur, que ce droit appartenait sans conteste.

Mais alors le roi rpondit d'un ton assez vif et qui prouvait tout
l'intrt qu'il prenait  sa belle-soeur:

-- Madame est au-dessus des censures, Dieu merci!

-- Des autres, oui, j'en conviens, dit Monsieur, mais pas des
miennes, je prsume.

-- Eh bien! dit le roi,  vous, mon frre, je dirai que la
conduite de Madame ne mrite pas vos censures. Oui, c'est sans
doute une jeune femme fort distraite et fort trange, mais qui
fait profession des meilleurs sentiments. Le caractre anglais
n'est pas toujours bien compris en France, mon frre, et la
libert des moeurs anglaises tonne parfois ceux qui ne savent pas
combien cette libert est rehausse d'innocence.

-- Ah! dit Monsieur, de plus en plus piqu, ds que Votre Majest
absout ma femme, que j'accuse, ma femme n'est pas coupable, et je
n'ai rien  dire.

-- Mon frre, repartit vivement le roi, qui sentait la voix de la
conscience murmurer tout bas  son coeur que Monsieur n'avait pas
tout  fait tort, mon frre, ce que j'en dis et surtout ce que
j'en fais, c'est pour votre bonheur. J'ai appris que vous vous
tiez plaint d'un manque de confiance ou d'gards de la part de
Madame, et je n'ai point voulu que votre inquitude se prolonget
plus longtemps. Il entre dans mon devoir de surveiller votre
maison comme celle du plus humble de mes sujets. J'ai donc vu avec
le plus grand plaisir que vos alarmes n'avaient aucun fondement.

-- Et, continua Monsieur d'un ton interrogateur et en fixant les
yeux sur son frre, ce que Votre Majest a reconnu pour Madame, et
je m'incline devant votre sagesse royale, l'avez-vous aussi
vrifi pour ceux qui ont t la cause du scandale dont je me
plains?

-- Vous avez raison, mon frre, dit le roi; j'aviserai.

Ces mots renfermaient un ordre en mme temps qu'une consolation.
Le prince le sentit et se retira.

Quant  Louis, il alla retrouver sa mre; il sentait qu'il avait
besoin d'une absolution plus complte que celle qu'il venait de
recevoir de son frre.

Anne d'Autriche n'avait pas pour M. de Guiche les mmes raisons
d'indulgence qu'elle avait eues pour Buckingham.

Elle vit, aux premiers mots, que Louis n'tait pas dispos  tre
svre, elle le fut.

C'tait une des ruses habituelles de la bonne reine pour arriver 
connatre la vrit.

Mais Louis n'en tait plus  son apprentissage: depuis prs d'un
an dj, il tait roi. Pendant cette anne, il avait eu le temps
d'apprendre  dissimuler.

coutant Anne d'Autriche, afin de la laisser dvoiler toute sa
pense, l'approuvant seulement du regard et du geste, il se
convainquit,  certains coups d'oeil profonds,  certaines
insinuations habiles, que la reine, si perspicace en matire de
galanterie, avait, sinon devin, du moins souponn sa faiblesse
pour Madame.

De toutes ses auxiliaires, Anne d'Autriche devait tre la plus
importante: de toutes ses ennemies, Anne d'Autriche et t la
plus dangereuse.

Louis changea donc de manoeuvre, Il chargea Madame, excusa
Monsieur, couta ce que sa mre disait de Guiche comme il avait
cout ce qu'elle avait dit de Buckingham.

Puis, quand il vit qu'elle croyait avoir remport sur lui une
victoire complte, il la quitta.

Toute la cour, c'est--dire tous les favoris et les familiers, et
ils taient nombreux, puisque l'on comptait dj cinq matres, se
runirent au soir pour la rptition du ballet.

Cet intervalle avait t rempli pour le pauvre de Guiche par
quelques visites qu'il avait reues.

Au nombre de ces visites, il en tait une qu'il esprait et
craignait presque d'un gal sentiment. C'tait celle du chevalier
de Lorraine. Vers les trois heures de l'aprs-midi, le chevalier
de Lorraine entra chez de Guiche.

Son aspect tait des plus rassurants. Monsieur, dit-il 
de Guiche, tait de charmante humeur, et l'on n'et pas dit que le
moindre nuage et pass sur le ciel conjugal.

D'ailleurs, Monsieur avait si peu de rancune!

Depuis trs longtemps  la cour, le chevalier de Lorraine avait
tabli que, des deux fils de Louis XIII, Monsieur tait celui qui
avait pris le caractre paternel, le caractre flottant, irrsolu;
bon par lan, mauvais au fond, mais certainement nul pour ses
amis.

Il avait surtout ranim de Guiche en lui dmontrant que Madame
arriverait avant peu  mener son mari, et que, par consquent,
celui-l gouvernerait Monsieur qui parviendrait  gouverner
Madame.

Ce  quoi de Guiche, plein de dfiance et de prsence d'esprit,
avait rpondu:

-- Oui, chevalier; mais je crois Madame fort dangereuse.

-- Et en quoi?

-- En ce qu'elle a vu que Monsieur n'tait pas un caractre trs
passionn pour les femmes.

-- C'est vrai, dit en riant le chevalier de Lorraine.

-- Et alors...

-- Eh bien?

-- Eh bien! Madame choisit le premier venu pour en faire l'objet
de ses prfrences et ramener son mari par la jalousie.

-- Profond! profond! s'cria le chevalier.

-- Vrai! rpondit de Guiche.

Et ni l'un ni l'autre ne disait sa pense.

De Guiche, au moment o il attaquait ainsi le caractre de Madame,
lui en demandait mentalement pardon du fond du coeur.

Le chevalier, en admirant la profondeur de vue de Guiche, le
conduisait les yeux ferms au prcipice.

De Guiche alors l'interrogea plus directement sur l'effet produit
par la scne du matin, sur l'effet plus srieux encore produit par
la scne du dner.

-- Mais je vous ai dj dit qu'on en riait, rpondit le chevalier
de Lorraine, et Monsieur tout le premier.

-- Cependant, hasarda de Guiche, on m'a parl d'une visite du roi
 Madame.

-- Eh bien! prcisment; Madame tait la seule qui ne rt pas, et
le roi est pass chez elle pour la faire rire.

-- En sorte que?

-- En sorte que rien n'est chang aux dispositions de la journe.

-- Et l'on rpte le ballet ce soir?

-- Certainement.

-- Vous en tes sr?

-- Trs sr.

En ce moment de la conversation des deux jeunes gens, Raoul entra
le front soucieux.

En l'apercevant, le chevalier, qui avait pour lui, comme pour tout
noble caractre, une haine secrte, le chevalier se leva.

-- Vous me conseillez donc, alors?... demanda de Guiche au
chevalier.

-- Je vous conseille de dormir tranquille, mon cher comte.

-- Et moi, de Guiche, dit Raoul, je vous donnerai un conseil tout
contraire.

-- Lequel, ami?

-- Celui de monter  cheval, et de partir pour une de vos terres;
arriv l, si vous voulez suivre le conseil du chevalier, vous y
dormirez aussi longtemps et aussi tranquillement que la chose
pourra vous tre agrable.

-- Comment, partir? s'cria le chevalier en jouant la surprise; et
pourquoi de Guiche partirait-il?

-- Parce que, et vous ne devez pas l'ignorer, vous surtout, parce
que tout le monde parle dj d'une scne qui se serait passe ici
entre Monsieur et de Guiche.

De Guiche plit.

-- Nullement, rpondit le chevalier, nullement, et vous avez t
mal instruit, monsieur de Bragelonne.

-- J'ai t parfaitement instruit, au contraire, monsieur,
rpondit Raoul, et le conseil que je donne  de Guiche est un
conseil d'ami.

Pendant ce dbat, de Guiche, un peu atterr, regardait
alternativement l'un et l'autre de ses deux conseillers.

Il sentait en lui-mme qu'un jeu, important pour le reste de sa
vie, se jouait  ce moment-l.

-- N'est-ce pas, dit le chevalier interpellant le comte lui-mme,
n'est-ce pas, de Guiche, que la scne n'a pas t aussi orageuse
que semble le penser M. le vicomte de Bragelonne, qui, d'ailleurs,
n'tait pas l?

-- Monsieur, insista Raoul, orageuse ou non, ce n'est pas
prcisment de la scne elle-mme que je parle, mais des suites
qu'elle peut avoir. Je sais que Monsieur a menac; je sais que
Madame a pleur.

-- Madame a pleur? s'cria imprudemment de Guiche en joignant les
mains.

-- Ah! par exemple, dit en riant le chevalier, voil un dtail que
j'ignorais. Vous tes dcidment mieux instruit que moi, monsieur
de Bragelonne.

-- Et c'est aussi comme tant mieux instruit que vous, chevalier,
que j'insiste pour que de Guiche s'loigne.

-- Mais non, non encore une fois, je regrette de vous contredire,
monsieur le vicomte, mais ce dpart est inutile.

-- Il est urgent.

-- Mais pourquoi s'loignerait-il? Voyons.

-- Mais le roi? le roi?

-- Le roi! s'cria de Guiche.

-- Eh! oui, te dis-je, le roi prend l'affaire  coeur.

-- Bah! dit le chevalier, le roi aime de Guiche et surtout son
pre; songez que, si le comte partait, ce serait avouer qu'il a
fait quelque chose de rprhensible.

-- Comment cela?

-- Sans doute, quand on fuit, c'est qu'on est coupable ou qu'on a
peur.

-- Ou bien que l'on boude, comme un homme accus  tort, dit
Bragelonne; donnons  son dpart le caractre de la bouderie, rien
n'est plus facile; nous dirons que nous avons fait tous deux ce
que nous avons pu pour le retenir, et vous au moins ne mentirez
pas. Allons! allons! de Guiche, vous tes innocent; la scne
d'aujourd'hui a d vous blesser; partez, partez, de Guiche.

-- Eh! non, de Guiche, restez, dit le chevalier, restez,
justement, comme le disait M. de Bragelonne, parce que vous tes
innocent. Pardon, encore une fois, vicomte; mais je suis d'un avis
tout oppos au vtre.

-- Libre  vous, monsieur; mais remarquez bien que l'exil que
de Guiche s'imposera lui-mme sera un exil de courte dure. Il le
fera cesser lorsqu'il voudra, et, revenant d'un exil volontaire,
il trouvera le sourire sur toutes les bouches; tandis qu'au
contraire une mauvaise humeur du roi peut amener un orage dont
personne n'oserait prvoir le terme.

Le chevalier sourit.

-- C'est pardieu! bien ce que je veux, murmura-t-il tout bas, et
pour lui mme.

Et en mme temps, il haussait les paules.

Ce mouvement n'chappa point au comte; il craignit, s'il quittait
la cour, de paratre cder  un sentiment de crainte.

-- Non, non, s'cria-t-il; c'est dcid. Je reste, Bragelonne.

-- Prophte je suis, dit tristement Raoul. Malheur  toi,
de Guiche, malheur!

-- Moi aussi, je suis prophte, mais pas prophte de malheur; au
contraire, comte, et je vous dis: Restez, restez.

-- Le ballet se rpte toujours, demanda de Guiche, vous en tes
sr?

-- Parfaitement sr.

-- Eh bien! tu le vois, Raoul, reprit de Guiche en s'efforant de
sourire; tu le vois, ce n'est pas une cour bien sombre et bien
prpare aux guerres intestines qu'une cour o l'on danse avec une
telle assiduit. Voyons, avoue cela, Raoul.

Raoul secoua la tte.

-- Je n'ai plus rien  dire, rpliqua-t-il.

-- Mais enfin, demanda le chevalier, curieux de savoir  quelle
source Raoul avait puis des renseignements dont il tait forc de
reconnatre intrieurement l'exactitude, vous vous dites bien
inform, monsieur le vicomte; comment le seriez-vous mieux que moi
qui suis des plus intimes du prince?

-- Monsieur, rpondit Raoul, devant une pareille dclaration, je
m'incline. Oui, vous devez tre parfaitement inform, je le
reconnais, et, comme un homme d'honneur est incapable de dire
autre chose que ce qu'il sait, de parler autrement qu'il ne le
pense, je me tais, me reconnais vaincu, et vous laisse le champ de
bataille.

Et effectivement, Raoul, en homme qui parat ne dsirer que le
repos, s'enfona dans un vaste fauteuil, tandis que le comte
appelait ses gens pour se faire habiller.

Le chevalier sentait l'heure s'couler et dsirait partir; mais il
craignait aussi que Raoul, demeur seul avec de Guiche, ne le
dcidt  rompre la partie.

Il usa donc de sa dernire ressource.

-- Madame sera resplendissante, dit-il; elle essaie aujourd'hui
son costume de Pomone.

-- Ah! c'est vrai, s'cria le comte.

-- Oui, oui, continua le chevalier: elle vient de donner ses
ordres en consquence. Vous savez, monsieur de Bragelonne, que
c'est le roi qui fait le Printemps.

-- Ce sera admirable, dit de Guiche, et voil une raison meilleure
que toutes celles que vous m'avez donnes pour rester; c'est que,
comme c'est moi qui fais Vertumne et qui danse le pas avec Madame,
je ne puis m'en aller sans un ordre du roi, attendu que mon dpart
dsorganiserait le ballet.

-- Et moi, dit le chevalier, je fais un simple gypan; il est vrai
que je suis mauvais danseur, et que j'ai la jambe mal faite.
Messieurs, au revoir. N'oubliez pas la corbeille de fruits que
vous devez offrir  Pomone, comte.

-- Oh! je n'oublierai rien, soyez tranquille, dit de Guiche
transport.

-- Je suis bien sr qu'il ne partira plus maintenant, murmura en
sortant le chevalier de Lorraine.

Raoul, une fois le chevalier parti, n'essaya pas mme de dissuader
son ami; il sentait que c'est t peine perdue.

-- Comte, lui dit-il seulement de sa voix triste et mlodieuse,
comte, vous vous embarquez dans une passion terrible. Je vous
connais; vous tes extrme en tout; celle que vous aimez l'est
aussi... Eh bien! j'admets pour un instant qu'elle vienne  vous
aimer...

-- Oh! jamais, s'cria de Guiche.

-- Pourquoi dites-vous jamais?

-- Parce que ce serait un grand malheur pour tous deux.

-- Alors, cher ami, au lieu de vous regarder comme un imprudent,
permettez-moi de vous regarder comme un fou.

-- Pourquoi?

-- tes-vous bien assur, voyons, rpondez franchement, de ne rien
dsirer de celle que vous aimez?

-- Oh! oui, bien sr.

-- Alors, aimez-la de loin.

-- Comment, de loin?

-- Sans doute; que vous importe la prsence ou l'absence, puisque
vous ne dsirez rien d'elle? Aimez un portrait, aimez un souvenir.

-- Raoul!

-- Aimez une ombre, une illusion, une chimre; aimez l'amour, en
mettant un nom sur votre ralit. Ah! vous dtournez la tte? Vos
valets arrivent, je ne dis plus rien. Dans la bonne ou dans la
mauvaise fortune, comptez sur moi, de Guiche.

-- Pardieu! si j'y compte.

-- Eh bien! voil tout ce que j'avais  vous dire. Faites-vous
beau, de Guiche, faites-vous trs beau. Adieu!

-- Vous ne viendrez pas  la rptition du ballet, vicomte?

-- Non, j'ai une visite  faire en ville. Embrassez-moi,
de Guiche. Adieu!

La runion avait lieu chez le roi.

Les reines d'abord, puis Madame, quelques dames d'honneur
choisies, bon nombre de courtisans choisis galement, prludaient
aux exercices de la danse par des conversations comme on savait en
faire dans ce temps-l.

Nulle des dames invites n'avait revtu le costume de fte, ainsi
que l'avait prdit le chevalier de Lorraine; mais on causait
beaucoup des ajustements riches et ingnieux dessins par
diffrents peintres pour le Ballet des demi-dieux. Ainsi appelait-
on les rois et les reines dont Fontainebleau allait tre le
Panthon.

Monsieur arriva tenant  la main le dessin qui reprsentait son
personnage; il avait le front encore un peu soucieux; son salut 
la jeune reine et  sa mre fut plein de courtoisie et
d'affection. Il salua presque cavalirement Madame, et pirouetta
sur ses talons. Ce geste et cette froideur furent remarqus.

M. de Guiche ddommagea la princesse par son regard plein de
flammes, et Madame, il faut le dire, en relevant les paupires, le
lui rendit avec usure.

Il faut le dire, jamais de Guiche n'avait t si beau, le regard
de Madame avait en quelque sorte illumin le visage du fils du
marchal de Grammont. La belle-soeur du roi sentait un orage
grondant au-dessus de sa tte; elle sentait aussi que pendant
cette journe, si fconde en vnements futurs, elle avait, envers
celui qui l'aimait avec tant d'ardeur et de passion, commis une
injustice, sinon une grave trahison.

Le moment lui semblait venu de rendre compte au pauvre sacrifi de
cette injustice de la matine. Le coeur de Madame parlait alors,
et au nom de de Guiche. Le comte tait sincrement plaint, le
comte l'emportait donc sur tous.

Il n'tait plus question de Monsieur, du roi, de milord de
Buckingham. De Guiche  ce moment rgnait sans partage.

Cependant Monsieur tait aussi bien beau; mais il tait impossible
de le comparer au comte. On le sait, toutes les femmes le disent,
il y a toujours une diffrence norme entre la beaut de l'amant
et celle du mari.

Or, dans la situation prsente, aprs la sortie de Monsieur, aprs
cette salutation courtoise et affectueuse  la jeune reine et  la
reine mre, aprs ce salut leste et cavalier fait  Madame, et
dont tous les courtisans avaient fait la remarque, tous ces
motifs, disons-nous, dans cette runion, donnaient l'avantage 
l'amant sur l'poux.

Monsieur tait trop grand seigneur pour remarquer ce dtail. Il
n'est rien d'efficace comme l'ide bien arrte de la supriorit
pour assurer l'infriorit de l'homme qui garde cette opinion de
lui-mme.

Le roi arriva. Tout le monde chercha les vnements dans le coup
d'oeil qui commenait  remuer le monde comme le sourcil du
Jupiter tonnant.

Louis n'avait rien de la tristesse de son frre, il rayonnait.

Ayant examin la plupart des dessins qu'on lui montrait de tous
cts, il donna ses conseils ou ses critiques et fit des heureux
ou des infortuns avec un seul mot.

Tout  coup son oeil, qui souriait obliquement vers Madame,
remarqua la muette correspondance tablie entre la princesse et le
comte.

La lvre royale se pina, et, lorsqu'elle fut rouverte une fois
encore pour donner passage  quelques phrases banales:

-- Mesdames, dit le roi en s'avanant vers les reines, je reois
la nouvelle que tout est prpar selon mes ordres  Fontainebleau.

Un murmure de satisfaction partit des groupes. Le roi lut sur tous
les visages le dsir violent de recevoir une invitation pour les
ftes.

-- Je partirai demain, ajouta-t-il.

Silence profond dans l'assemble.

-- Et j'engage, termina le roi, les personnes qui m'entourent  se
prparer pour m'accompagner.

Le sourire illuminait toutes les physionomies. Celle de Monsieur
seule garda son caractre de mauvaise humeur.

Alors on vit successivement dfiler devant le roi et les dames les
seigneurs qui se htaient de remercier Sa Majest du grand honneur
de l'invitation.

Quand ce fut au tour de Guiche:

-- Ah! monsieur, lui dit le roi, je ne vous avais pas vu.

Le comte salua. Madame plit.

De Guiche allait ouvrir la bouche pour formuler son remerciement.

-- Comte, dit le roi, voici le temps des secondes semailles. Je
suis sr que vos fermiers de Normandie vous verront avec plaisir
dans vos terres.

Et le roi tourna le dos au malheureux aprs cette brutale attaque.

Ce fut au tour de de Guiche  plir; il fit deux pas vers le roi,
oubliant qu'on ne parle jamais  Sa Majest sans avoir t
interrog.

-- J'ai mal compris, peut-tre, balbutia-t-il.

Le roi tourna lgrement la tte, et, de ce regard froid et fixe
qui plongeait comme une pe inflexible dans le coeur des
disgracis:

-- J'ai dit vos terres, rpta-t-il lentement en laissant tomber
ses paroles une  une.

Une sueur froide monta au front du comte, ses mains s'ouvrirent et
laissrent tomber le chapeau qu'il tenait entre ses doigts
tremblants.

Louis chercha le regard de sa mre, comme pour lui montrer qu'il
tait le matre. Il chercha le regard triomphant de son frre,
comme pour lui demander si la vengeance tait de son got.

Enfin, il arrta ses yeux sur Madame.

La princesse souriait et causait avec Mme de Noailles.

Elle n'avait rien entendu, ou plutt avait feint de ne rien
entendre.

Le chevalier de Lorraine regardait aussi avec une de ces
insistances ennemies qui semblent donner au regard d'un homme la
puissance du levier lorsqu'il soulve, arrache et fait jaillir au
loin l'obstacle.

M. de Guiche demeura seul dans le cabinet du roi; tout le monde
s'tait vapor. Devant les yeux du malheureux dansaient des
ombres.

Soudain il s'arracha au fixe dsespoir qui le dominait, et courut
d'un trait s'enfermer chez lui, o l'attendait encore Raoul,
tenace dans ses sombres pressentiments.

-- Eh bien? murmura celui-ci en voyant son ami entrer tte nue,
l'oeil gar, la dmarche chancelante.

-- Oui, oui, c'est vrai, oui...

Et de Guiche n'en put dire davantage; il tomba puis sur les
coussins.

-- Et elle?... demanda Raoul.

-- Elle! s'cria l'infortun en levant vers le ciel un poing
crisp par la colre. Elle!...

-- Que dit-elle?

-- Elle dit que sa robe lui va bien.

-- Que fait-elle?

-- Elle rit.

Et un accs de rire extravagant fit bondir tous les nerfs du
pauvre exil. Il tomba bientt  la renverse; il tait ananti.


Chapitre CIX -- Fontainebleau


Depuis quatre jours, tous les enchantements runis dans les
magnifiques jardins de Fontainebleau faisaient de ce sjour un
lieu de dlices.

M. Colbert se multipliait... Le matin, comptes des dpenses de la
nuit; le jour, programmes, essais, enrlements, paiements.

M. Colbert avait runi quatre millions, et les disposait avec une
savante conomie.

Il s'pouvantait des frais auxquels conduit la mythologie. Tout
sylvain, toute dryade ne cotait pas moins de cent livres par
jour. Le costume revenait  trois cents livres.

Ce qui se brlait de poudre et de soufre en feux d'artifice
montait chaque nuit  cent mille livres. Il y avait en outre des
illuminations sur les bords de la pice d'eau pour trente mille
livres par soire.

Ces ftes avaient paru magnifiques. Colbert ne se possdait plus
de joie.

Il voyait  tous moments Madame et le roi sortir pour des chasses
ou pour des rceptions de personnages fantastiques, solennits
qu'on improvisait depuis quinze jours et qui faisaient briller
l'esprit de Madame et la munificence du roi.

Car Madame, hrone de la fte, rpondait aux harangues de ces
dputations de peuples inconnus, Garamanthes, Scythes,
Hyperborens, Caucasiens et Patagons, qui semblaient sortir de
terre pour venir la fliciter, et  chaque reprsentant de ces
peuples le roi donnait quelque diamant ou quelque meuble de
valeur.

Alors les dputs comparaient, en vers plus ou moins grotesques,
le roi au Soleil, Madame  Phoeb sa soeur, et l'on ne parlait pas
plus des reines ou de Monsieur, que si le roi et pous Madame
Henriette d'Angleterre et non Marie-Thrse d'Autriche.

Le couple heureux, se tenant les mains, se serrant
imperceptiblement les doigts, buvait  longues gorges ce breuvage
si doux de l'adulation, que rehaussent la jeunesse, la beaut, la
puissance et l'amour.

Chacun s'tonnait  Fontainebleau du degr d'influence que Madame
avait si rapidement acquis sur le roi.

Chacun se disait tout bas que Madame tait vritablement la reine.
Et, en effet, le roi proclamait cette trange vrit par chacune
de ses penses, par chacune de ses paroles et par chacun de ses
regards.

Il puisait ses volonts, il cherchait ses inspirations dans les
yeux de Madame, et il s'enivrait de sa joie lorsque Madame
daignait sourire.

Madame, de son ct, s'enivrait-elle de son pouvoir en voyant tout
le monde  ses pieds? Elle ne pouvait le dire elle-mme; mais ce
qu'elle savait, c'est qu'elle ne formait aucun dsir, c'est
qu'elle se trouvait parfaitement heureuse.

Il rsultait de toutes ces transpositions, dont la source tait
dans la volont royale, que Monsieur, au lieu d'tre le second
personnage du royaume, en tait rellement devenu le troisime.

C'tait bien pis que du temps o de Guiche faisait sonner ses
guitares chez Madame. Alors, Monsieur avait au moins la
satisfaction de faire peur  celui qui le gnait.

Mais, depuis le dpart de l'ennemi chass par son alliance avec le
roi, Monsieur avait sur les paules un joug bien autrement lourd
qu'auparavant.

Chaque soir, Madame rentrait excde.

Le cheval, les bains dans la Seine, les spectacles, les dners
sous les feuilles, les bals au bord du grand canal, les concerts,
c'et t assez pour tuer, non pas une femme mince et frle, mais
le plus robuste Suisse du chteau.

Il est vrai qu'en fait de danses, de concerts, de promenades, une
femme est bien autrement forte que le plus vigoureux enfant des
treize cantons.

Mais, si tendues que soient les forces d'une femme, elles ont un
terme, et elles ne sauraient tenir longtemps contre un pareil
rgime.

Quant  Monsieur, il n'avait pas mme la satisfaction de voir
Madame abdiquer la royaut le soir.

Le soir, Madame habitait un pavillon royal avec la jeune reine et
la reine mre.

Il va sans dire que M. le chevalier de Lorraine ne quittait pas
Monsieur, et venait verser sa goutte de fiel sur chaque blessure
qu'il recevait.

Il en rsultait que Monsieur, qui s'tait d'abord trouv tout
hilare et tout rajeuni depuis le dpart de Guiche, retomba dans la
mlancolie trois jours aprs l'installation de la cour 
Fontainebleau.

Or, il arriva qu'un jour, vers deux heures, Monsieur, qui s'tait
lev tard, qui avait mis plus de soin encore que d'habitude  sa
toilette, il arriva que Monsieur, qui n'avait entendu parler de
rien pour la journe, forma le projet de runir sa cour  lui et
d'emmener Madame souper  Moret, o il avait une belle maison de
campagne.

Il s'achemina donc vers le pavillon des reines, et entra, fort
tonn de ne trouver l aucun homme du service royal.

Il entra tout seul dans l'appartement.

Une porte ouvrait  gauche sur le logis de Madame, une  droite
sur le logis de la jeune reine.

Monsieur apprit chez sa femme, d'une lingre qui travaillait, que
tout le monde tait parti  onze heures pour s'aller baigner  la
Seine, qu'on avait fait de cette partie une grande fte, que
toutes les calches avaient t disposes aux portes du parc, et
que le dpart s'tait effectu depuis plus d'une heure.

Bon! se dit Monsieur, l'ide est heureuse; il fait une chaleur
lourde, je me baignerai volontiers.

Et il appela ses gens... Personne ne vint.

Il appela chez Madame, tout le monde tait sorti.

Il descendit aux remises.

Un palefrenier lui apprit qu'il n'y avait plus de calches ni de
carrosses.

Alors il commanda qu'on lui sellt deux chevaux, un pour lui, un
pour son valet de chambre.

Le palefrenier lui rpondit poliment qu'il n'y avait plus de
chevaux.

Monsieur, ple de colre, remonta chez les reines.

Il entra jusque dans l'oratoire d'Anne d'Autriche.

De l'oratoire,  travers une tapisserie entrouverte, il aperut sa
jeune belle soeur agenouille devant la reine mre et qui
paraissait tout en larmes.

Il n'avait t vu ni entendu.

Il s'approcha doucement de l'ouverture et couta; le spectacle de
cette douleur piquait sa curiosit.

Non seulement la jeune reine pleurait, mais encore elle se
plaignait.

-- Oui, disait-elle, le roi me nglige, le roi ne s'occupe plus
que de plaisirs, et de plaisirs auxquels je ne participe point.

-- Patience, patience, ma fille, rpliquait Anne d'Autriche en
espagnol.

Puis, en espagnol encore, elle ajoutait des conseils que Monsieur
ne comprenait pas.

La reine y rpondait par des accusations mles de soupirs et de
larmes, parmi lesquelles Monsieur distinguait souvent le mot
_banos_ que Marie Thrse accentuait avec le dpit de la colre.

Les bains, se disait Monsieur, les bains. Il parat que c'est aux
bains qu'elle en a.

Et il cherchait  recoudre les parcelles de phrases qu'il
comprenait  la suite les unes des autres.

Toutefois, il tait ais de deviner que la reine se plaignait
amrement, et que, si Anne d'Autriche ne la consolait point, elle
essayait au moins de la consoler.

Monsieur craignait d'tre surpris coutant  la porte, il prit le
parti de tousser.

Les deux reines se retournrent au bruit.

Monsieur entra.

 la vue du prince, la jeune reine se releva prcipitamment, et
essuya ses yeux.

Monsieur savait trop bien son monde pour questionner, et savait
trop bien la politesse pour rester muet, il salua donc.

La reine mre lui sourit agrablement.

-- Que voulez-vous, mon fils? dit-elle.

-- Moi?... Rien... balbutia Monsieur; je cherchais...

-- Qui?

-- Ma mre, je cherchais Madame.

-- Madame est aux bains.

-- Et le roi? dit Monsieur d'un ton qui fit trembler la reine.

-- Le roi aussi, toute la cour aussi, rpliqua Anne d'Autriche.

-- Alors vous, madame? dit Monsieur.

-- Oh! moi, fit la jeune reine, je suis l'effroi de tous ceux qui
se divertissent.

-- Et moi aussi,  ce qu'il parat, reprit Monsieur.

Anne d'Autriche fit un signe muet  sa bru, qui se retira en
fondant en larmes.

Monsieur frona le sourcil.

-- Voil une triste maison, dit-il, qu'en pensez-vous, ma mre?

-- Mais... non... non... tout le monde ici cherche son plaisir.

-- C'est pardieu bien ce qui attriste ceux que ce plaisir gne.

-- Comme vous dites cela, mon cher Philippe!

-- Ma foi! ma mre, je le dis comme je le pense.

-- Expliquez-vous; qu'y a-t-il?

-- Mais demandez  ma belle-soeur, qui tout  l'heure vous contait
ses peines.

-- Ses peines... quoi?...

-- Oui, j'coutais; par hasard, je l'avoue, mais enfin
j'coutais... Eh bien! j'ai trop entendu ma soeur se plaindre des
fameux bains de Madame.

-- Ah! folie...

-- Non, non, non, lorsqu'on pleure, on n'est pas toujours fou...
_Banos_, disait la reine; cela ne veut-il pas dire bains?

-- Je vous rpte, mon fils, dit Anne d'Autriche, que votre belle-
soeur est d'une jalousie purile.

-- En ce cas, madame, rpondit le prince, je m'accuse bien
humblement d'avoir le mme dfaut qu'elle.

-- Vous aussi, mon fils?

-- Certainement.

-- Vous aussi, vous tes jaloux de ces bains?

-- Parbleu!

-- Oh!

-- Comment! le roi va se baigner avec ma femme et n'emmne pas la
reine? Comment! Madame va se baigner avec le roi, et l'on ne me
fait pas l'honneur de me prvenir? Et vous voulez que ma belle-
soeur soit contente? et vous voulez que je sois content?

-- Mais, mon cher Philippe, dit Anne d'Autriche, vous extravaguez;
vous avez fait chasser M. de Buckingham, vous avez fait exiler
M. de Guiche; ne voulez-vous pas maintenant renvoyer le roi de
Fontainebleau?

-- Oh! telle n'est point ma prtention, madame, dit aigrement
Monsieur. Mais je puis bien me retirer, moi, et je me retirerai.

-- Jaloux du roi! jaloux de votre frre!

-- Jaloux de mon frre! du roi! oui, madame, jaloux! jaloux!
jaloux!

-- Ma foi, monsieur, s'cria Anne d'Autriche en jouant
l'indignation et la colre, je commence  vous croire fou et
ennemi jur de mon repos, et vous quitte la place, n'ayant pas de
dfense contre de pareilles imaginations.

Elle dit, leva le sige et laissa Monsieur en proie au plus
furieux emportement.

Monsieur resta un instant tout tourdi; puis, revenant  lui, pour
retrouver toutes ses forces, il descendit de nouveau  l'curie,
retrouva le palefrenier, lui redemanda un carrosse, lui redemanda
un cheval; et sur sa double rponse qu'il n'y avait ni cheval ni
carrosse, Monsieur arracha une chambrire aux mains d'un valet
d'curie et se mit  poursuivre le pauvre diable  grands coups de
fouet tout autour de la cour des communs, malgr ses cris et ses
excuses; puis, essouffl, hors d'haleine, ruisselant de sueur,
tremblant de tous ses membres, il remonta chez lui, mit en pices
ses plus charmantes porcelaines, puis se coucha, tout bott, tout
peronn dans son lit, en criant:

-- Au secours!


Chapitre CX -- Le bain


 Vulaines, sous des votes impntrables d'osiers fleuris, de
saules qui, inclinant leurs ttes vertes, trempaient les
extrmits de leur feuillage dans l'onde bleue, une barque, longue
et plate, avec des chelles couvertes de longs rideaux bleus,
servait de refuge aux Dianes baigneuses que guettaient  leur
sortie de l'eau vingt Actons empanachs qui galopaient, ardents
et pleins de convoitise, sur le bord moussu et parfum de la
rivire.

Mais Diane, mme la Diane pudique, vtue de la longue chlamyde,
tait moins chaste, moins impntrable que Madame, jeune et belle
comme la desse. Car, malgr la fine tunique de la chasseresse, on
voyait son genou rond et blanc; malgr le carquois sonore, on
apercevait ses brunes paules; tandis qu'un long voile cent fois
roul enveloppait Madame, alors qu'elle se remettait aux bras de
ses femmes, et la rendait inabordable aux plus indiscrets comme
aux plus pntrants regards.

Lorsqu'elle remonta l'escalier, les potes prsents, et tous
taient potes quand il s'agissait de Madame, les vingt potes
galopants s'arrtrent, et, d'une voix commune, s'crirent que ce
n'taient pas des gouttes d'eau, mais bien des perles qui
tombaient du corps de Madame et s'allaient perdre dans l'heureuse
rivire.

Le roi, centre de ces posies et de ces hommages, imposa silence
aux amplificateurs dont la verve n'et pas tari, et tourna bride,
de peur d'offenser, mme sous les rideaux de soie, la modestie de
la femme et la dignit de la princesse.

Il se fit donc un grand vide dans la scne et un grand silence
dans la barque. Aux mouvements, au jeu des plis, aux ondulations
des rideaux, on devinait les alles et venues des femmes
empresses pour leur service.

Le roi coutait en souriant les propos de ses gentilshommes, mais
on pouvait deviner en le regardant que son attention n'tait point
 leurs discours.

En effet,  peine le bruit des anneaux glissant sur les tringles
eut-il annonc que Madame tait vtue et que la desse allait
paratre, que le roi, se retournant sur-le-champ, et courant
auprs du rivage, donna le signal  tous ceux que leur service ou
leur plaisir appelaient auprs de Madame.

On vit les pages se prcipiter, amenant avec eux les chevaux de
main; on vit les calches, restes  couvert sous les branches,
s'avancer auprs de la tente, plus cette nue de valets, de
porteurs, de femmes qui, pendant le bain des matres, avaient
chang  l'cart leurs observations, leurs critiques, leurs
discussions d'intrts, journal fugitif de cette poque, dont nul
ne se souvient, pas mme les flots, miroir des personnages, cho
des discours; les flots, tmoins que Dieu a prcipits eux-mmes
dans l'immensit, comme il a prcipit les acteurs dans
l'ternit.

Tout ce monde encombrant les bords de la rivire, sans compter une
foule de paysans attirs par le dsir de voir le roi et la
princesse, tout ce monde fut, pendant huit ou dix minutes, le plus
dsordonn, le plus agrable ple-mle qu'on pt imaginer.

Le roi avait mis pied  terre: tous les courtisans l'avaient
imit; il avait offert la main  Madame, dont un riche habit de
cheval dveloppait la taille lgante, qui ressortait sous ce
vtement de fine laine, broch d'argent.

Ses cheveux, humides encore, et plus foncs que le jais,
mouillaient son cou si blanc et si pur. La joie et la sant
brillaient dans ses beaux yeux; elle tait repose, nerveuse, elle
aspirait l'air  longs traits sous le parasol brod que lui
portait un page.

Rien de plus tendre, de plus gracieux, de plus potique que ces
deux figures noyes sous l'ombre rose du parasol: le roi, dont les
dents blanches clataient dans un continuel sourire; Madame, dont
les yeux noirs brillaient comme deux escarboucles au reflet micac
de la soie changeante.

Quand Madame fut arrive  son cheval, magnifique haquene
andalouse, d'un blanc sans tache, un peu lourde peut-tre, mais 
la tte intelligente et fine, dans laquelle on retrouvait le
mlange du sang arabe si heureusement uni au sang espagnol, et 
la longue queue balayant la terre, comme la princesse se faisait
paresseuse pour atteindre l'trier, le roi la prit dans ses bras,
de telle faon que le bras de Madame se trouva comme un cercle de
feu au cou du roi.

Louis, en se retirant, effleura involontairement de ses lvres ce
bras qui ne s'loignait pas. Puis, la princesse ayant remerci son
royal cuyer, tout le monde fut en selle au mme instant.

Le roi et Madame se rangrent pour laisser passer les calches,
les piqueurs, les courriers.

Bon nombre de cavaliers, affranchis du joug de l'tiquette,
rendirent la main  leurs chevaux et s'lancrent aprs les
carrosses qui emportaient les filles d'honneur, fraches comme
autant d'Orcades autour de Diane, et les tourbillons, riant,
jasant, bruissant, s'envolrent.

Le roi et Madame maintinrent leurs chevaux au pas.

Derrire Sa Majest et la princesse sa belle-soeur, mais  une
respectueuse distance, les courtisans, graves ou dsireux de se
tenir  la porte et sous les regards du roi, suivirent, retenant
leurs chevaux impatients, rglant leur allure sur celle du
coursier du roi et de Madame, et se livrrent  tout ce que
prsente de douceur et d'agrment le commerce des gens d'esprit
qui dbitent avec courtoisie mille atroces noirceurs sur le compte
du prochain.

Dans les petits rires touffs, dans les rticences de cette
hilarit sardonique, Monsieur, ce pauvre absent, ne fut pas
mnag.

Mais on s'apitoya, on gmit sur le sort de de Guiche, et, il faut
l'avouer, la compassion n'tait pas l dplace.

Cependant le roi et Madame ayant mis leurs chevaux en haleine et
rpt cent fois tout ce que leur mettaient dans la bouche les
courtisans qui les faisaient parler, prirent le petit galop de
chasse, et alors on entendit rsonner sous le poids de cette
cavalerie les alles profondes de la fort.

Aux entretiens  voix basse, aux discours en forme de confidences,
aux paroles changes avec une sorte de mystre, succdrent les
bruyants clats; depuis les piqueurs jusqu'aux princes, la gaiet
s'pandit. Tout le monde se mit  rire et  s'crier. On vit les
pies et les geais s'enfuir avec leurs cris gutturaux sous les
votes ondoyantes des chnes, le coucou interrompit sa monotone
plainte au fond des bois, les pinsons et les msanges s'envolrent
en nues, pendant que les daims, les chevreuils et les biches
bondissaient, effars, au milieu des halliers.

Cette foule, rpandant, comme en trane, la joie, le bruit et la
lumire sur son passage, fut prcde, pour ainsi dire, au chteau
par son propre retentissement.

Le roi et Madame entrrent dans la ville, salus tous deux par les
acclamations universelles de la foule.

Madame s'empressa d'aller trouver Monsieur. Elle comprenait
instinctivement qu'il tait rest trop longtemps en dehors de
cette joie.

Le roi alla rejoindre les reines; il savait leur devoir,  une
surtout, un ddommagement de sa longue absence.

Mais Madame ne fut pas reue chez Monsieur. Il lui fut rpondu que
Monsieur dormait.

Le roi, au lieu de rencontrer Marie-Thrse souriante comme
toujours, trouva dans la galerie Anne d'Autriche qui, guettant son
arrive, s'avana au-devant de lui, le prit par la main et
l'emmena chez elle.

Ce qu'ils se dirent, ou plutt ce que la reine mre dit  Louis
XIV, nul ne l'a jamais su; mais on aurait pu bien certainement le
deviner  la figure contrarie du roi  la sortie de cet
entretien.

Mais nous, dont le mtier est d'interprter, comme aussi de faire
part au lecteur de nos interprtations, nous manquerions  notre
devoir en lui laissant ignorer le rsultat de cette entrevue.

Il le trouvera suffisamment dvelopp, nous l'esprons du moins,
dans le chapitre suivant.


Chapitre CXI -- La chasse aux papillons


Le roi, en rentrant chez lui pour donner quelques ordres et pour
asseoir ses ides, trouva sur sa toilette un petit billet dont
l'criture semblait dguise.

Il l'ouvrit et lut:

Venez vite, j'ai mille choses  vous dire.

Il n'y avait pas assez longtemps que le roi et Madame s'taient
quitts, pour que ces mille choses fussent la suite des trois
mille que l'on s'tait dites pendant la route qui spare Vulaines
de Fontainebleau.

Aussi la confusion du billet et sa prcipitation donnrent-elles
beaucoup  penser au roi.

Il s'occupa quelque peu de sa toilette et partit pour aller rendre
visite  Madame.

La princesse, qui n'avait pas voulu paratre l'attendre, tait
descendue aux jardins avec toutes ses dames.

Quand le roi eut appris que Madame avait quitt ses appartements
pour se rendre  la promenade, il recueillit tous les
gentilshommes qu'il put trouver sous sa main et les convia  le
suivre aux jardins.

Madame faisait la chasse aux papillons sur une grande pelouse
borde d'hliotropes et de gents.

Elle regardait courir les plus intrpides et les plus jeunes de
ses dames, et, le dos tourn  la charmille, attendait fort
impatiemment l'arrive du roi, auquel elle avait assign ce
rendez-vous.

Le craquement de plusieurs pas sur le sable la fit retourner.
Louis XIV tait nu-tte; il avait abattu de sa canne un papillon
petit-paon, que M. de Saint Aignan avait ramass tout tourdi sur
l'herbe.

-- Vous voyez, madame, dit le roi, que, moi aussi, je chasse pour
vous.

Et il s'approcha.

-- Messieurs, dit-il en se tournant vers les gentilshommes qui
formaient sa suite, rapportez-en chacun autant  ces dames.

C'tait congdier tout le monde.

On vit alors un spectacle assez curieux; les vieux courtisans, les
courtisans obses, coururent aprs les papillons en perdant leurs
chapeaux et en chargeant, canne leve, les myrtes et les gents
comme ils eussent fait des Espagnols.

Le roi offrit la main  Madame, choisit avec elle pour centre
d'observation un banc couvert d'une toiture de mousse, sorte de
chalet bauch par le gnie timide de quelque jardinier qui avait
inaugur le pittoresque et la fantaisie dans le style svre du
jardinage d'alors.

Cet auvent, garni de capucines et de rosiers grimpants, recouvrait
un banc sans dossier, de manire que les spectateurs, isols au
milieu de la pelouse, voyaient et taient vus de tous cts, mais
ne pouvaient tre entendus sans voir eux-mmes ceux qui se fussent
approchs pour entendre.

De ce sige, sur lequel les deux intresss se placrent, le roi
fit un signe d'encouragement aux chasseurs; puis, comme s'il et
dissert avec Madame sur le papillon travers d'une pingle d'or
et fix  son chapeau:

-- Ne sommes-nous pas bien ici pour causer? dit-il.

-- Oui, Sire, car j'avais besoin d'tre entendue de vous seul et
vue de tout le monde.

-- Et moi aussi, dit Louis.

-- Mon billet vous a surpris?

-- pouvant! Mais ce que j'ai  vous dire est plus important.

-- Oh! non pas. Savez-vous que Monsieur m'a ferm sa porte?

--  vous! et pourquoi?

-- Ne le devinez-vous pas?

-- Ah! madame! mais alors nous avions tous les deux la mme chose
 nous dire?

-- Que vous est-il donc arriv,  vous?

-- Vous voulez que je commence?

-- Oui. Moi, j'ai tout dit.

--  mon tour, alors. Sachez qu'en arrivant j'ai trouv ma mre
qui m'a entran chez elle.

-- Oh! la reine mre! fit Madame avec inquitude, c'est srieux.

-- Je le crois bien. Voici ce quelle m'a dit... Mais, d'abord.
permettez-moi un prambule.

-- Parlez, Sire.

-- Est-ce que Monsieur vous a jamais parl de moi?

-- Souvent.

-- Est-ce que Monsieur vous a jamais parl de sa jalousie?

-- Oh! plus souvent encore.

--  mon gard?

-- Non pas, mais  l'gard...

-- Oui, je sais, de Buckingham, de Guiche.

-- Prcisment.

-- Eh bien! madame, voil que Monsieur s'avise  prsent d'tre
jaloux de moi.

-- Voyez! rpliqua en souriant malicieusement la princesse.

-- Enfin, ce me semble, nous n'avons jamais donn lieu...

-- Jamais! moi du moins... Mais comment avez-vous su la jalousie
de Monsieur?

-- Ma mre m'a reprsent que Monsieur tait entr chez elle comme
un furieux, qu'il avait exhal mille plaintes contre votre...
Pardonnez-moi...

-- Dites, dites.

-- Sur votre coquetterie. Il parat que Monsieur se mle aussi
d'injustice.

-- Vous tes bien bon, Sire.

-- Ma mre l'a rassur; mais il a prtendu qu'on le rassurait trop
souvent et qu'il ne voulait plus l'tre.

-- N'et-il pas mieux fait de ne pas s'inquiter du tout?

-- C'est ce que j'ai dit.

-- Avouez, Sire, que le monde est bien mchant. Quoi! un frre,
une soeur ne peuvent causer ensemble, se plaire dans la socit
l'un de l'autre sans donner lieu  des commentaires,  des
soupons? Car enfin, Sire, nous ne faisons pas mal, nous n'avons
nulle envie de faire mal.

Et elle regardait le roi de cet oeil fier et provocateur qui
allume les flammes du dsir chez les plus froids et les plus
sages.

-- Non, c'est vrai, soupira Louis.

-- Savez-vous bien, Sire, que, si cela continuait, je serais
force de faire un clat? Voyons, jugez notre conduite: est-elle
ou n'est-elle pas rgulire?

-- Oh! certes, elle est rgulire.

-- Seuls souvent, car nous nous plaisons aux mmes choses, nous
pourrions nous garer aux mauvaises; l'avons-nous fait?... Pour
moi vous tes un frre, rien de plus.

Le roi frona le sourcil. Elle continua.

-- Votre main, qui rencontre souvent la mienne, ne me produit pas
ces tressaillements, cette motion... que des amants, par
exemple...

-- Oh! assez, assez, je vous en conjure! dit le roi au supplice.
Vous tes impitoyable et vous me ferez mourir.

-- Quoi donc?

-- Enfin... vous dites clairement que vous n'prouvez rien auprs
de moi.

-- Oh! Sire... je ne dis pas cela... mon affection...

-- Henriette... assez, je vous le demande encore. Si vous me
croyez de marbre comme vous, dtrompez-vous.

-- Je ne vous comprends pas.

-- C'est bien, soupira le roi en baissant les yeux. Ainsi nos
rencontres... nos serrements de mains... nos regards changs...
Pardon, pardon... Oui, vous avez raison, et je sais ce que vous
voulez dire.

Il cacha sa tte dans ses mains.

-- Prenez garde, Sire, dit vivement Madame, voici que M. de Saint-
Aignan vous regarde.

-- C'est vrai! s'cria Louis en fureur; jamais l'ombre de la
libert, jamais de sincrit dans les relations... On croit
trouver un ami, l'on n'a qu'un espion... une amie, l'on n'a
qu'une... soeur.

Madame se tut, elle baissa les yeux.

-- Monsieur est jaloux! murmura-t-elle avec un accent dont rien ne
saurait rendre la douceur et le charme.

-- Oh! s'cria soudain le roi, vous avez raison.

-- Vous voyez bien, fit-elle en le regardant de manire  lui
brler le coeur, vous tes libre; on ne vous souponne pas; on
n'empoisonne pas toute la joie de votre maison.

-- Hlas! vous ne savez encore rien: c'est que la reine est
jalouse.

-- Marie-Thrse?

-- Jusqu' la folie. Cette jalousie de Monsieur est ne de la
sienne; elle pleurait, elle se plaignait  ma mre, elle nous
reprochait ces parties de bains si douces pour moi.

Pour moi, fit le regard de Madame.

-- Tout  coup, Monsieur, aux coutes, surprit le mot _banos_, que
prononait la reine avec amertume; cela l'claira. Il entra
effar, se mla aux entretiens et querella ma mre si prement,
qu'elle dut fuir sa prsence; en sorte que vous avez affaire  un
mari jaloux, et que je vais voir se dresser devant moi
perptuellement, inexorablement, le spectre de la jalousie aux
yeux gonfls, aux joues amaigries,  la bouche sinistre.

-- Pauvre roi! murmura Madame en laissant sa main effleurer celle
de Louis.

Il retint cette main, et, pour la serrer sans donner d'ombrage aux
spectateurs qui ne cherchaient pas si bien les papillons qu'ils ne
cherchassent aussi les nouvelles et  comprendre quelque mystre
dans l'entretien du roi et de Madame, Louis rapprocha de sa belle-
soeur le papillon expirant: tous deux se penchrent comme pour
compter les mille yeux de ses ailes ou les grains de leur
poussire d'or.

Seulement, ni l'un ni l'autre ne parla; leurs cheveux se
touchaient, leurs haleines se mlaient, leurs mains brlaient
l'une dans l'autre.

Cinq minutes s'coulrent ainsi.


Chapitre CXII -- Ce que l'on prend en chassant aux papillons

Les deux jeunes gens restrent un instant la tte incline sous
cette double pense d'amour naissant qui fait natre tant de
fleurs dans les imaginations de vingt ans.

Madame Henriette regardait Louis de ct. C'tait une de ces
natures bien organises qui savent  la fois regarder en elles-
mmes et dans les autres. Elle voyait l'amour au fond du coeur de
Louis, comme un plongeur habile voit une perle au fond de la mer.

Elle comprit que Louis tait dans l'hsitation, sinon dans le
doute, et qu'il fallait pousser en avant ce coeur paresseux ou
timide.

-- Ainsi?... dit-elle, interrogeant en mme temps qu'elle rompait
le silence.

-- Que voulez-vous dire? demanda Louis aprs avoir attendu un
instant.

-- Je veux dire qu'il me faudra revenir  la rsolution que
j'avais prise.

--  laquelle?

--  celle que j'avais dj soumise  Votre Majest.

-- Quand cela?

-- Le jour o nous nous expliqumes  propos des jalousies de
Monsieur.

-- Que me disiez-vous donc ce jour-l? demanda Louis, inquiet.

-- Vous ne vous en souvenez plus, Sire?

-- Hlas! si c'est un malheur encore, je m'en souviendrai toujours
assez tt.

-- Oh! ce n'est un malheur que pour moi, Sire, rpondit Madame
Henriette; mais c'est un malheur ncessaire.

-- Mon Dieu!

-- Et je le subirai.

-- Enfin, dites, quel est ce malheur?

-- L'absence!

-- Oh! encore cette mchante rsolution?

-- Sire, croyez que je ne l'ai point prise sans lutter violemment
contre moi mme... Sire, il me faut, croyez-moi, retourner en
Angleterre.

-- Oh! jamais, jamais, je ne permettrai que vous quittiez la
France! s'cria le roi.

-- Et cependant, dit Madame en affectant une douce et triste
fermet, cependant, Sire, rien n'est plus urgent; et, il y a plus,
je suis persuade que telle est la volont de votre mre.

-- La volont! s'cria le roi. Oh! oh! chre soeur, vous avez dit
l un singulier mot devant moi.

-- Mais, rpondit en souriant Madame Henriette, n'tes-vous pas
heureux de subir les volonts d'une bonne mre?

-- Assez, je vous en conjure; vous me dchirez le coeur.

-- Moi?

-- Sans doute, vous parlez de ce dpart avec une tranquillit.

-- Je ne suis pas ne pour tre heureuse, Sire, rpondit
mlancoliquement la princesse, et j'ai pris, toute jeune,
l'habitude de voir mes plus chres penses contraries.

-- Dites-vous vrai? Et votre dpart contrarierait-il une pense
qui vous soit chre?

-- Si je vous rpondais oui, n'est-il pas vrai, Sire, que vous
prendriez dj votre mal en patience?

-- Cruelle!

-- Prenez garde, Sire, on se rapproche de nous.

Le roi regarda autour de lui.

-- Non, dit-il.

Puis, revenant  Madame:

-- Voyons, Henriette, au lieu de chercher  combattre la jalousie
de Monsieur par un dpart qui me tuerait...

Henriette haussa lgrement les paules, en femme qui doute.

-- Oui, qui me tuerait, rpondit Louis. Voyons, au lieu de vous
arrter  ce dpart, est-ce que votre imagination... Ou plutt
est-ce que votre coeur ne vous suggrerait rien?

-- Et que voulez-vous que mon coeur me suggre, mon Dieu?

-- Mais enfin, dites, comment prouve-t-on  quelqu'un qu'il a tort
d'tre jaloux?

-- D'abord, Sire, en ne lui donnant aucun motif de jalousie,
c'est--dire en n'aimant que lui.

-- Oh! j'attendais mieux.

-- Qu'attendiez-vous?

-- Que vous rpondiez tout simplement qu'on tranquillise les
jaloux en dissimulant l'affection que l'on porte  l'objet de leur
jalousie.

-- Dissimuler est difficile, Sire.

-- C'est pourtant par les difficults vaincues qu'on arrive  tout
bonheur. Quant  moi, je vous jure que je dmentirai mes jaloux,
s'il le faut, en affectant de vous traiter comme toutes les autres
femmes.

-- Mauvais moyen, faible moyen, dit la jeune femme en secouant sa
charmante tte.

-- Vous trouvez tout mauvais, chre Henriette, dit Louis
mcontent. Vous dtruisez tout ce que je propose. Mettez donc au
moins quelque chose  la place. Voyons, cherchez. Je me fie
beaucoup aux inventions des femmes. Inventez  votre tour.

-- Eh bien! je trouve ceci. coutez-vous, Sire?

-- Vous me le demandez! Vous parlez de ma vie ou de ma mort, et
vous me demandez si j'coute!

-- Eh bien! j'en juge par moi-mme. S'il s'agissait de me donner
le change sur les intentions de mon mari  l'gard d'une autre
femme, une chose me rassurerait par-dessus tout.

-- Laquelle?

-- Ce serait de voir, d'abord, qu'il ne s'occupe pas de cette
femme.

-- Eh bien! voil prcisment ce que je vous disais tout 
l'heure.

-- Soit. Mais je voudrais, pour tre pleinement rassure, le voir
encore s'occuper d'une autre.

-- Ah! je vous comprends, rpondit Louis en souriant. Mais, dites-
moi, chre Henriette...

-- Quoi?

-- Si le moyen est ingnieux, il n'est gure charitable.

-- Pourquoi?

-- En gurissant l'apprhension de la blessure dans l'esprit du
jaloux, vous lui en faites une au coeur. Il n'a plus la peur,
c'est vrai; mais il a le mal, ce qui me semble bien pis.

-- D'accord; mais au moins il ne surprend pas, il ne souponne pas
l'ennemi rel, il ne nuit pas  l'amour; il concentre toutes ses
forces du ct o ses forces ne feront tort  rien ni  personne.
En un mot, Sire, mon systme, que je m'tonne de vous voir
combattre, je l'avoue, fait du mal aux jaloux, c'est vrai, mais
fait du bien aux amants. Or, je vous le demande, Sire, except
vous peut-tre, qui a jamais song  plaindre les jaloux? Ne sont-
ce pas des btes mlancoliques, toujours aussi malheureuses sans
sujet qu'avec sujet? tez le sujet, vous ne dtruirez pas leur
affliction. Cette maladie gt dans l'imagination, et, comme toutes
les maladies imaginaires, elle est incurable. Tenez, il me
souvient  ce propos, trs cher Sire, d'un aphorisme de mon pauvre
mdecin Dawley, savant et spirituel docteur, que, sans mon frre,
qui ne peut se passer de lui, j'aurais maintenant prs de moi:
Lorsque vous souffrirez de deux affections, me disait-il,
choisissez celle qui vous gne le moins, je vous laisserai celle-
l; car, par Dieu! disait-il, celle-l m'est souverainement utile
pour que j'arrive  vous extirper l'autre.

-- Bien dit, bien jug, chre Henriette, rpondit le roi en
souriant.

-- Oh! nous avons d'habiles gens  Londres, Sire.

-- Et ces habiles gens font d'adorables lves; ce Daley,
Darley... comment l'appelez-vous?

-- Dawley.

-- Eh bien! je lui ferai pension ds demain pour son aphorisme;
vous, Henriette, commencez, je vous prie, par choisir le moindre
de vos maux. Vous ne rpondez pas, vous souriez; je devine, le
moindre de vos maux, n'est-ce pas, c'est votre sjour en France?
Je vous laisserai ce mal-l, et, pour dbuter dans la cure de
l'autre, je veux chercher ds aujourd'hui un sujet de divagation
pour les jaloux de tout sexe qui nous perscutent.

-- Chut! cette fois-ci, on vient bien rellement, dit Madame.

Et elle se baissa pour cueillir une pervenche dans le gazon
touffu.

On venait, en effet, car soudain se prcipitrent, par le sommet
du monticule, une foule de jeunes femmes que suivaient les
cavaliers; la cause de toute cette irruption tait un magnifique
sphinx des vignes aux ailes suprieures semblables au plumage du
chat-huant, aux ailes infrieures pareilles  des feuilles de
rose.

Cette proie opime tait tombe dans les filets de Mlle de Tonnay-
Charente, qui la montrait avec fiert  ses rivales, moins bonnes
chercheuses qu'elle.

La reine de la chasse s'assit  vingt pas  peu prs du banc o se
tenaient Louis et Madame Henriette, s'adossa  un magnifique chne
enlac de lierres, et piqua le papillon sur le jonc de sa longue
canne.

Mlle de Tonnay-Charente tait fort belle; aussi les hommes
dsertrent-ils les autres femmes pour venir, sous prtexte de lui
faire compliment sur son adresse, se presser en cercle autour
d'elle.

Le roi et la princesse regardaient sournoisement cette scne comme
les spectateurs d'un autre ge regardent les jeux des petits
enfants.

-- On s'amuse l-bas, dit le roi.

-- Beaucoup, Sire; j'ai toujours remarqu qu'on s'amusait l o
taient la jeunesse et la beaut.

-- Que dites-vous de Mlle de Tonnay-Charente, Henriette? demanda
le roi.

-- Je dis qu'elle est un peu blonde, rpondit Madame, tombant du
premier coup sur le seul dfaut que l'on pt reprocher  la beaut
presque parfaite de la future Mme de Montespan.

-- Un peu blonde, soit! mais belle, ce me semble, malgr cela.

-- Est-ce votre avis, Sire?

-- Mais oui.

-- Eh bien! alors, c'est le mien aussi.

-- Et recherche, vous voyez.

-- Oh! pour cela, oui: les amants voltigent. Si nous faisions la
chasse aux amants, au lieu de faire la chasse aux papillons, voyez
donc la belle capture que nous ferions autour d'elle.

-- Voyons, Henriette, que dirait-on si le roi se mlait  tous ces
amants et laissait tomber son regard de ce ct? Serait-on encore
jaloux l-bas?

-- Oh! Sire, Mlle de Tonnay-Charente est un remde bien efficace,
dit Madame avec un soupir; elle gurirait le jaloux, c'est vrai,
mais elle pourrait bien faire une jalouse.

-- Henriette! Henriette! s'cria Louis, vous m'emplissez le coeur
de joie! Oui, oui, vous avez raison, Mlle de Tonnay-Charente est
trop belle pour servir de manteau.

-- Manteau de roi, dit en souriant Madame Henriette; manteau de
roi doit tre beau.

-- Me le conseillez-vous? demanda Louis.

-- Oh! moi, que vous dirais-je, Sire, sinon que donner un pareil
conseil serait donner des armes contre moi? Ce serait folie ou
orgueil que vous conseiller de prendre pour hrone d'un faux
amour une femme plus belle que celle pour laquelle vous prtendez
prouver un amour vrai.

Le roi chercha la main de Madame avec la main, les yeux avec les
yeux, puis il balbutia quelques mots si tendres, mais en mme
temps prononcs si bas, que l'historien, qui doit tout entendre,
ne les entendit point.

Puis tout haut:

-- Eh bien! dit-il, choisissez-moi vous-mme celle qui devra
gurir nos jaloux.  celle-l tous mes soins, toutes mes
attentions, tout le temps que je vole aux affaires;  celle-l,
Henriette, la fleur que je cueillerai pour vous, les penses de
tendresse que vous ferez natre en moi;  celle-l le regard que
je n'oserai vous adresser, et qui devrait aller vous veiller dans
votre insouciance. Mais choisissez-la bien, de peur qu'en voulant
songer  elle, de peur qu'en lui offrant la rose dtache par mes
doigts, je ne me trouve vaincu par vous-mme, et que l'oeil, la
main, les lvres ne retournent sur-le champ  vous, dt l'univers
tout entier deviner mon secret.

Pendant que ces paroles s'chappaient de la bouche du roi, comme
un flot d'amour, Madame rougissait, palpitait, heureuse, fire,
enivre; elle ne trouva rien  rpondre, son orgueil et sa soif
des hommages taient satisfaits.

-- J'chouerai, dit-elle en relevant ses beaux yeux, mais non pas
comme vous m'en priez, car tout cet encens que vous voulez brler
sur l'autel d'une autre desse, ah! Sire, j'en suis jalouse aussi
et je veux qu'il me revienne, et je ne veux pas qu'il s'en gare
un atome en chemin. Donc, Sire, je choisirai, avec votre royale
permission, ce qui me paratra le moins capable de vous distraire,
et qui laissera mon image bien intacte dans votre me.

-- Heureusement, dit le roi, que votre coeur n'est point mal
compos, sans cela je frmirais de la menace que vous me faites;
nous avons pris sur ce point nos prcautions, et autour de vous,
comme autour de moi, il serait difficile de rencontrer un fcheux
visage.

Pendant que le roi parlait ainsi, Madame s'tait leve, avait
parcouru des yeux toute la pelouse, et, aprs un examen dtaill
et silencieux, appelant  elle le roi:

-- Tenez, Sire, dit-elle, voyez-vous sur le penchant de la
colline, prs de ce massif de boules-de-neige, cette belle
arrire qui va seule, tte baisse, bras pendants, cherchant dans
les fleurs qu'elle foule aux pieds, comme tous ceux qui ont perdu
leur pense.

-- Mlle de La Vallire? fit le roi.

-- Oui.

-- Oh!

-- Ne vous convient-elle pas, Sire?

-- Mais voyez donc la pauvre enfant, elle est maigre, presque
dcharne!

-- Bon! suis-je grasse, moi?

-- Mais elle est triste  mourir!

-- Cela fera contraste avec moi, que l'on accuse d'tre trop gaie.

-- Mais elle boite!

-- Vous croyez?

-- Sans doute. Voyez donc, elle a laiss passer tout le monde de
peur que sa disgrce ne soit remarque.

-- Eh bien! elle courra moins vite que Daphn et ne pourra pas
fuir Apollon.

-- Henriette! Henriette! fit le roi tout maussade, vous avez t
justement me chercher la plus dfectueuse de vos filles d'honneur.

-- Oui, mais c'est une de mes filles d'honneur, notez cela.

-- Sans doute. Que voulez-vous dire?

-- Je veux dire que, pour visiter cette divinit nouvelle, vous ne
pourrez vous dispenser de venir chez moi, et que, la dcence
interdisant  votre flamme d'entretenir particulirement la
desse, vous serez contraint de la voir  mon cercle, de me parler
en lui parlant. Je veux dire, enfin, que les jaloux auront tort
s'ils croient que vous venez chez moi pour moi, puisque vous y
viendrez pour Mlle de La Vallire.

-- Qui boite.

--  peine.

-- Qui n'ouvre jamais la bouche.

-- Mais qui, quand elle l'ouvre, montre des dents charmantes.

-- Qui peut servir de modle aux ostologistes.

-- Votre faveur l'engraissera.

-- Henriette!

-- Enfin, vous m'avez laisse matresse?

-- Hlas! oui.

-- Eh bien! c'est mon choix; je vous l'impose. Subissez-le.

-- Oh! je subirais une des Furies, si vous me l'imposiez.

-- La Vallire est douce comme un agneau; ne craignez pas qu'elle
vous contredise jamais quand vous lui direz que vous l'aimez.

Et Madame se mit  rire.

-- Oh! vous n'avez pas peur que je lui en dise trop, n'est-ce pas?

-- C'tait dans mon droit.

-- Soit.

-- C'est donc un trait fait?

-- Sign.

-- Vous me conserverez une amiti de frre, une assiduit de
frre, une galanterie de roi, n'est-ce pas?

-- Je vous conserverai un coeur qui n'a dj plus l'habitude de
battre qu' votre commandement.

-- Eh bien! voyez-vous l'avenir assur de cette faon?

-- Je l'espre.

-- Votre mre cessera-t-elle de me regarder en ennemie?

-- Oui.

-- Marie-Thrse cessera-t-elle de parler en espagnol devant
Monsieur, qui a horreur des colloques faits en langue trangre,
parce qu'il croit toujours qu'on l'y maltraite?

-- Hlas! a-t-il tort? murmura le roi tendrement.

-- Et pour terminer, fit la princesse, accusera-t-on encore le roi
de songer  des affections illgitimes, quand il est vrai que nous
n'prouvons rien l'un pour l'autre, si ce n'est des sympathies
pures de toute arrire-pense?

-- Oui, oui, balbutia le roi. Mais on dira encore autre chose.

-- Et que dira-t-on, Sire? En vrit, nous ne serons donc jamais
en repos?

-- On dira, continua le roi, que j'ai bien mauvais got; mais
qu'est-ce que mon amour-propre auprs de votre tranquillit?

-- De mon honneur, Sire, et de celui de notre famille, voulez-vous
dire. D'ailleurs, croyez-moi, ne vous htez point ainsi de vous
piquer contre La Vallire; elle boite, c'est vrai, mais elle ne
manque pas d'un certain bon sens. Tout ce que le roi touche,
d'ailleurs, se convertit en or.

-- Enfin, madame, soyez certaine d'une chose, c'est que je vous
suis encore reconnaissant; vous pouviez me faire payer plus cher
encore votre sjour en France.

-- Sire, on vient  nous.

-- Eh bien?

-- Un dernier mot.

-- Lequel?

-- Vous tes prudent et sage, Sire, mais c'est ici qu'il faudra
appeler  votre secours toute votre prudence, toute votre sagesse.

-- Oh! s'cria Louis en riant, je commence ds ce soir  jouer mon
rle, et vous verrez si j'ai de la vocation pour reprsenter les
bergers. Nous avons grande promenade dans la fort aprs le
goter, puis nous avons souper et ballet  dix heures.

-- Je le sais bien.

-- Or, ma flamme va ce soir mme clater plus haut que les feux
d'artifice, briller plus clairement que les lampions de notre ami
Colbert; cela resplendira de telle sorte que les reines et
Monsieur auront les yeux brls.

-- Prenez garde, Sire, prenez garde!

-- Eh! mon Dieu, qu'ai-je donc fait?

-- Voil que je vais rentrer mes compliments de tout  l'heure...
Vous, prudent! vous, sage! ai-je dit... Mais vous dbutez par
d'abominables folies! Est-ce qu'une passion s'allume ainsi, comme
une torche, en une seconde? Est-ce que, sans prparation aucune,
un roi fait comme vous tombe aux pieds d'une fille comme La
Vallire?

-- Oh! Henriette! Henriette! Henriette! je vous y prends... Nous
n'avons pas encore commenc la campagne et vous me pillez!

-- Non, mais je vous rappelle aux ides saines. Allumez
progressivement votre flamme, au lieu de la faire clater ainsi
tout  coup. Jupiter tonne et fait briller l'clair avant
d'incendier les palais. Toute chose a son prlude. Si vous vous
chauffez ainsi, nul ne vous croira pris, et tout le monde vous
croira fou.  moins toutefois qu'on ne vous devine. Les gens sont
moins sots parfois qu'ils n'en ont l'air.

Le roi fut oblig de convenir que Madame tait un ange de savoir
et un diable d'esprit.

-- Eh bien! soit, dit-il, je ruminerai mon plan d'attaque; les
gnraux, mon cousin de Cond, par exemple, plissent sur leurs
cartes stratgiques avant de faire mouvoir un seul de ces pions
qu'on appelle des corps d'arme; moi, je veux dresser tout un plan
d'attaque. Vous savez que le Tendre est subdivis en toutes sortes
de circonscriptions. Eh bien! je m'arrterai au village de Petits-
Soins, au hameau de Billets-Doux, avant de prendre la route de
Visible-Amour; le chemin est tout trac, vous le savez, et cette
pauvre Mlle de Scudry ne me pardonnerait point de brler ainsi
les tapes.

-- Nous voil revenus en bon chemin, Sire. Maintenant, vous plat-
il que nous nous sparions?

-- Hlas! il le faut bien; car, tenez, on nous spare.

-- Ah! dit Madame Henriette, en effet, voil qu'on nous apporte le
sphinx de Mlle de Tonnay-Charente, avec les sons de trompe en
usage chez les grands veneurs.

-- C'est donc bien entendu: ce soir, pendant la promenade, je me
glisserai dans la fort, et trouvant La Vallire sans vous...

-- Je l'loignerai. Cela me regarde.

-- Trs bien! Je l'aborderai au milieu de ses compagnes, et
lancerai le premier trait.

-- Soyez adroit, dit Madame en riant, ne manquez pas le coeur.

Et la princesse prit cong du roi pour aller au-devant de la
troupe joyeuse, qui accourait avec force crmonies et fanfares de
chasse entonnes par toutes les bouches.


Chapitre CXIII -- Le ballet des Saisons

Aprs la collation, qui eut lieu vers cinq heures, le roi entra
dans son cabinet, o l'attendaient les tailleurs.

Il s'agissait d'essayer enfin ce fameux habit du Printemps qui
avait cot tant d'imagination, tant d'efforts de pense aux
dessinateurs et aux ornementistes de la cour.

Quant au ballet lui-mme, tout le monde savait son pas et pouvait
figurer.

Le roi avait rsolu d'en faire l'objet d'une surprise. Aussi 
peine eut-il termin sa confrence et fut-il rentr chez lui,
qu'il manda ses deux matres de crmonies, Villeroy et Saint-
Aignan.

Tous deux lui rpondirent qu'on n'attendait que son ordre, et
qu'on tait prt  commencer; mais cet ordre, pour qu'il le
donnt, il fallait du beau temps et une nuit propice.

Le roi ouvrit sa fentre; la poudre d'or du soir tombait 
l'horizon par les dchirures du bois; blanche comme une neige, la
lune se dessinait dj au ciel.

Pas un pli sur la surface des eaux vertes; les cygnes eux-mmes,
reposant sur leurs ailes fermes comme des navires  l'ancre,
semblaient se pntrer de la chaleur de l'air, de la fracheur de
l'eau, et du silence d'une admirable soire.

Le roi, ayant vu toutes ces choses, contempl ce magnifique
tableau, donna l'ordre que demandaient MM. de Villeroy et de
Saint-Aignan.

Pour que cet ordre ft excut royalement, une dernire question
tait ncessaire; Louis XIV la posa  ces deux gentilshommes.

La question avait quatre mots:

-- Avez-vous de l'argent?

-- Sire, rpondit Saint-Aignan, nous nous sommes entendus avec
M. Colbert.

-- Ah! fort bien.

-- Oui, Sire, et M. Colbert a dit qu'il serait auprs de Votre
Majest aussitt que Votre Majest manifesterait l'intention de
donner suite aux ftes dont elle a donn le programme.

-- Qu'il vienne alors.

Comme si Colbert et cout aux portes pour se maintenir au
courant de la conversation, il entra ds que le roi eut prononc
son nom devant les deux courtisans.

-- Ah! fort bien, monsieur Colbert, dit Sa Majest.  vos postes
donc, messieurs!

Saint-Aignan et Villeroy prirent cong.

Le roi s'assit dans un fauteuil prs de la fentre.

-- Je danse ce soir mon ballet, monsieur Colbert, dit-il.

-- Alors, Sire, c'est demain que je paie les notes?

-- Comment cela?

-- J'ai promis aux fournisseurs de solder leurs comptes le
lendemain du jour o le ballet aurait eu lieu.

-- Soit, monsieur Colbert, vous avez promis, payez.

-- Trs bien, Sire; mais, pour payer, comme disait
M. de Lesdiguires, il faut de l'argent.

-- Quoi! les quatre millions promis par M. Fouquet n'ont-ils donc
pas t remis? J'avais oubli de vous en demander compte.

-- Sire, ils taient chez Votre Majest  l'heure dite.

-- Eh bien?

-- Eh bien! Sire, les verres de couleur, les feux d'artifice, les
violons et les cuisiniers ont mang quatre millions en huit jours.

-- Entirement?

-- Jusqu'au dernier sou. Chaque fois que Votre Majest a ordonn
d'illuminer les bords du grand canal, cela a brl autant d'huile
qu'il y a d'eau dans les bassins.

-- Bien, bien, monsieur Colbert. Enfin, vous n'avez plus d'argent?

-- Oh! je n'en ai plus, mais M. Fouquet en a.

Et le visage de Colbert s'claira d'une joie sinistre.

-- Que voulez-vous dire? demanda Louis.

-- Sire, nous avons dj fait donner six millions  M. Fouquet. Il
les a donns de trop bonne grce pour n'en pas donner encore
d'autres si besoin tait. Besoin est aujourd'hui; donc, il faut
qu'il s'excute.

Le roi frona le sourcil.

-- Monsieur Colbert, dit-il en accentuant le nom du financier, ce
n'est point ainsi que je l'entends, je ne veux pas employer contre
un de mes serviteurs des moyens de pression qui le gnent et qui
entravent son service. M. Fouquet a donn six millions en huit
jours, c'est une somme.

Colbert plit.

-- Cependant, fit-il, Votre Majest ne parlait pas ce langage il y
a quelque temps; lorsque les nouvelles de Belle-le arrivrent,
par exemple.

-- Vous avez raison, monsieur Colbert.

-- Rien n'est chang depuis cependant, bien au contraire.

-- Dans ma pense, monsieur, tout est chang.

-- Comment, Sire, Votre Majest ne croit plus aux tentatives?

-- Mes affaires me regardent, monsieur le sous-intendant, et je
vous ai dj dit que je les faisais moi-mme.

-- Alors, je vois que j'ai eu le malheur, dit Colbert en tremblant
de rage et de peur, de tomber dans la disgrce de Votre Majest.

-- Nullement; vous m'tes, au contraire, fort agrable.

-- Eh! Sire, dit le ministre avec cette brusquerie affecte et
habile quand il s'agissait de flatter l'amour-propre de Louis, 
quoi bon tre agrable  Votre Majest si on ne lui est plus
utile?

-- Je rserve vos services pour une occasion meilleure, et,
croyez-moi, ils n'en vaudront que mieux.

-- Ainsi le plan de Votre Majest en cette affaire?...

-- Vous avez besoin d'argent, monsieur Colbert?

-- De sept cent mille livres, Sire.

-- Vous les prendrez dans mon trsor particulier.

Colbert s'inclina.

-- Et, ajouta Louis, comme il me parat difficile que, malgr
votre conomie, vous satisfassiez avec une somme aussi exigu aux
dpenses que je veux faire, je vais vous signer une cdule de
trois millions.

Le roi prit une plume et signa aussitt. Puis, remettant le papier
 Colbert:

-- Soyez tranquille, dit-il, le plan que j'ai adopt est un plan
de roi, monsieur Colbert.

Et sur ces mots, prononcs avec toute la majest que le jeune
prince savait prendre dans ces circonstances, il congdia Colbert
pour donner audience aux tailleurs.

L'ordre donn par le roi tait connu dans tout Fontainebleau; on
savait dj que le roi essayait son habit et que le ballet serait
dans le soir.

Cette nouvelle courut avec la rapidit de l'clair, et sur son
passage elle alluma toutes les coquetteries, tous les dsirs,
toutes les folles ambitions.

 l'instant mme, et comme par enchantement, tout ce qui savait
tenir une aiguille, tout ce qui savait distinguer un pourpoint
d'avec un haut-de-chausses, comme dit Molire, fut convoqu pour
servir d'auxiliaire aux lgants et aux dames.

Le roi eut achev sa toilette  neuf heures; il parut dans son
carrosse dcouvert et orn de feuillages et de fleurs.

Les reines avaient pris place sur une magnifique estrade dispose,
sur les bords de l'tang, dans un thtre d'une merveilleuse
lgance.

En cinq heures, les ouvriers charpentiers avaient assembl toutes
les pices de rapport de ce thtre; les tapissiers avaient tendu
leurs tapisseries, dress leurs siges, et, comme au signal d'une
baguette d'enchanteur, mille bras, s'aidant les uns les autres au
lieu de se gner, avaient construit l'difice dans ce lieu au son
des musiques, pendant que dj les artificiers illuminaient le
thtre et les bords de l'tang par un nombre incalculable de
bougies.

Comme le ciel s'toilait et n'avait pas un nuage, comme on
n'entendait pas un souffle d'air dans les grands bois, comme si la
nature elle-mme s'tait accommode  la fantaisie du prince, on
avait laiss ouvert le fond de ce thtre. En sorte que, derrire
les premiers plans du dcor, on apercevait pour fond ce beau ciel
ruisselant d'toiles cette nappe d'eau embrase de feux qui s'y
rflchissaient, et les silhouettes bleutres des grandes masses
de bois aux cimes arrondies.

Quand le roi parut, toute la salle tait pleine, et prsentait un
groupe tincelant de pierreries et d'or, dans lequel le premier
regard ne pouvait distinguer aucune physionomie.

Peu  peu, quand la vue s'accoutumait  tant d'clat, les plus
rares beauts apparaissaient, comme dans le ciel du soir les
toiles, une  une, pour celui qui a ferm les yeux et qui les
rouvre.

Le thtre reprsentait un bocage; quelques faunes levant leurs
pieds fourchus sautillaient  et l; une dryade, apparaissant,
les excitait  la poursuite; d'autres se joignaient  elle pour la
dfendre, et l'on se querellait en dansant.

Soudain devaient paratre, pour ramener l'ordre et la paix, le
Printemps et toute sa cour.

Les lments, les puissances subalternes et la mythologie avec
leurs attributs, se prcipitaient sur les traces de leur gracieux
souverain.

Les Saisons, allies du Printemps, venaient  ses cts former un
quadrille, qui, sur des paroles plus ou moins flatteuses, entamait
la danse. La musique, hautbois, fltes et violes, peignait les
plaisirs champtres.

Dj le roi entrait au milieu d'un tonnerre d'applaudissements.

Il tait vtu d'une tunique de fleurs, qui dgageait, au lieu de
l'alourdir, sa taille svelte et bien prise. Sa jambe, une des plus
lgantes de la cour, paraissait avec avantage dans un bas de soie
couleur chair, soie si fine et si transparente que l'on et dit la
chair elle-mme.

Les plus charmants souliers de satin lilas clair,  bouffettes de
fleurs et de feuilles, emprisonnaient son petit pied.

Le buste tait en harmonie avec cette base; de beaux cheveux
ondoyants, un air de fracheur rehauss par l'clat de beaux yeux
bleus qui brlaient doucement les coeurs, une bouche aux lvres
apptissantes, qui daignait s'ouvrir pour sourire: tel tait le
prince de l'anne, qu'on et, et  juste titre ce soir-l, nomm
le roi de tous les Amours.

Il y avait dans sa dmarche quelque chose de la lgre majest
d'un dieu. Il ne dansait pas, il planait.

Cette entre fit donc l'effet le plus brillant. Soudain, comme
nous l'avons dit, on aperut le comte de Saint-Aignan qui
cherchait  s'approcher du roi ou de Madame.

La princesse, vtue d'une robe longue, diaphane et lgre comme
les plus fines rsilles que tissent les savantes Malinoises, le
genou parfois dessin sous les plis de la tunique, son petit pied
chauss de soie, s'avanait radieuse avec son cortge de
bacchantes, et touchait dj la place qui lui tait assigne pour
danser.

Les applaudissements durrent si longtemps, que le comte eut tout
le loisir de joindre le roi arrt sur une pointe.

-- Qu'y a-t-il, Saint-Aignan? fit le Printemps.

-- Mon Dieu, Sire, rpliqua le courtisan tout ple, il y a que
Votre Majest n'a pas song au pas des Fruits.

-- Si fait; il est supprim.

-- Non pas, Sire. Votre Majest n'en a point donn l'ordre, et la
musique l'a conserv.

-- Voil qui est fcheux! murmura le roi. Ce pas n'est point
excutable, puisque M. de Guiche est absent. Il faudra le
supprimer.

-- Oh! Sire, un quart d'heure de musique sans danses, ce sera
froid  tuer le ballet.

-- Mais, comte, alors...

-- Oh! Sire, le grand malheur n'est pas l; car, aprs tout,
l'orchestre couperait encore tant bien que mal, s'il tait
ncessaire; mais...

-- Mais quoi?

-- C'est que M. de Guiche est ici.

-- Ici? rpliqua le roi en fronant le sourcil, ici?... Vous tes
sr?...

-- Tout habill pour le ballet, Sire.

Le roi sentit le rouge lui monter au visage.

-- Vous vous serez tromp, dit-il.

-- Si peu, Sire, que Votre Majest peut regarder  sa droite. Le
comte attend.

Louis se tourna vivement de ce ct; et, en effet,  sa droite,
clatant de beaut sous son habit de Vertumne, de Guiche attendait
que le roi le regardt pour lui adresser la parole.

Dire la stupfaction du roi, celle de Monsieur qui s'agita dans sa
loge, dire les chuchotements, l'oscillation des ttes dans la
salle, dire l'trange saisissement de Madame  la vue de son
_partner_, c'est une tche que nous laissons  de plus habiles.

Le roi tait rest bouche bante et regardait le comte.

Celui-ci s'approcha, respectueux, courb:

-- Sire, dit-il, le plus humble serviteur de Votre Majest vient
lui faire service en ce jour, comme il a fait au jour de bataille.
Le roi, en manquant ce pas des Fruits, perdait la plus belle scne
de son ballet. Je n'ai pas voulu qu'un semblable dommage rsultt
par moi, pour la beaut, l'adresse et la bonne grce du roi; j'ai
quitt mes fermiers, afin devenir en aide  mon prince.

Chacun de ces mots tombait, mesur, harmonieux, loquent, dans
l'oreille de Louis XIV. La flatterie lui plut autant que le
courage l'tonna. Il se contenta de rpondre:

-- Je ne vous avais pas dit de revenir, comte.

-- Assurment, Sire; mais Votre Majest ne m'avait pas dit de
rester.

Le roi sentait le temps courir. La scne, en se prolongeant,
pouvait tout brouiller. Une seule ombre  ce tableau le gtait
sans ressource.

Le roi, d'ailleurs, avait le coeur tout plein de bonnes ides; il
venait de puiser dans les yeux si loquents de Madame une
inspiration nouvelle.

Ce regard d'Henriette lui avait dit:

-- Puisqu'on est jaloux de vous, divisez les soupons; qui se
dfie de deux rivaux ne se dfie d'aucun.

Madame, avec cette habile diversion, l'emporta.

Le roi sourit  de Guiche.

De Guiche ne comprit pas un mot au langage muet de Madame.
Seulement, il vit bien qu'elle affectait de ne le point regarder.
Sa grce obtenue, il l'attribua au coeur de la princesse. Le roi
en sut gr  tout le monde.

Monsieur seul ne comprit pas.

Le ballet commena; il fut splendide.

Quand les violons enlevrent, par leurs lans, ces illustres
danseurs, quand la pantomime nave de cette poque, bien plus
nave encore par le jeu, fort mdiocre, des augustes histrions,
fut parvenue  son point culminant de triomphe, la salle faillit
crouler sous les applaudissements.

De Guiche brilla comme un soleil, mais comme un soleil courtisan
qui se rsigne au deuxime rle.

Ddaigneux de ce succs, dont Madame ne lui tmoignait aucune
reconnaissance, il ne songea plus qu' reconqurir bravement la
prfrence ostensible de la princesse.

Elle ne lui donna pas un seul regard.

Peu  peu toute sa joie, tout son brillant s'teignirent dans la
douleur et l'inquitude: en sorte que ses jambes devinrent molles,
ses bras lourds, sa tte hbte.

Le roi, ds ce moment, fut rellement le premier danseur du
quadrille.

Il jeta un regard de ct sur son rival vaincu.

De Guiche n'tait mme plus courtisan; il dansait mal, sans
adulation; bientt il ne dansa plus du tout.

Le roi et Madame triomphrent.


Chapitre CXIV -- Les nymphes du parc de Fontainebleau

Le roi demeura un instant  jouir de son triomphe, qui, nous
l'avons dit, tait aussi complet que possible.

Puis il se retourna vers Madame pour l'admirer aussi un peu  son
tour.

Les jeunes gens aiment peut-tre avec plus de vivacit, plus
d'ardeur, plus de passion que les gens d'un ge mr; mais ils ont
en mme temps tous les autres sentiments dvelopps dans la
proportion de leur jeunesse et de leur vigueur, en sorte que
l'amour-propre tant presque toujours, chez eux, l'quivalent de
l'amour, ce dernier sentiment, combattu par les lois de la
pondration, n'atteint jamais le degr de perfection qu'il
acquiert chez les hommes et les femmes de trente  trente-cinq
ans.

Louis pensait donc  Madame, mais seulement aprs avoir bien pens
 lui-mme, et Madame pensait beaucoup  elle-mme, peut-tre sans
penser le moins du monde au roi.

Mais la victime, au milieu de tous ces amours et amours-propres
royaux, c'tait de Guiche.

Aussi tout le monde put-il remarquer  la fois l'agitation et la
prostration du pauvre gentilhomme, et cette prostration, surtout,
tait d'autant plus remarquable que l'on n'avait pas l'habitude de
voir ses bras tomber, sa tte s'alourdir, ses yeux perdre leur
flamme. On n'tait pas d'ordinaire inquiet sur son compte quand il
s'agissait d'une question d'lgance et de got.

Aussi la dfaite de Guiche fut-elle attribue, par le plus grand
nombre,  son habilet de courtisan.

Mais d'autres aussi -- les yeux clairvoyants sont  la cour --
mais d'autres aussi remarqurent sa pleur et son atonie, pleur
et atonie qu'il ne pouvait ni feindre ni cacher, et ils en
conclurent, avec raison, que de Guiche ne jouait pas une comdie
d'adulation.

Ces souffrances, ces succs, ces commentaires furent envelopps,
confondus, perdus dans le bruit des applaudissements.

Mais, quand les reines eurent tmoign leur satisfaction, les
spectateurs leur enthousiasme, quand le roi se fut rendu  sa loge
pour changer de costume, tandis que Monsieur, habill en femme,
selon son habitude, dansait  son tour, de Guiche, rendu  lui-
mme, s'approcha de Madame, qui, assise au fond du thtre,
attendait la deuxime entre, et s'tait fait une solitude au
milieu de la foule, comme pour mditer  l'avance ses effets
chorgraphiques.

On comprend que, absorbe par cette grave mditation, elle ne vt
point ou ft semblant de ne pas voir ce qui se passait autour
d'elle.

De Guiche, la trouvant donc seule auprs d'un buisson de toile
peinte, s'approcha de Madame.

Deux de ses demoiselles d'honneur, vtues en hamadryades, voyant
de Guiche s'approcher, se reculrent par respect.

De Guiche s'avana donc au milieu du cercle et salua Son Altesse
Royale.

Mais Son Altesse Royale, qu'elle et remarqu ou non le salut, ne
tourna mme point la tte.

Un frisson passa dans les veines du malheureux; il ne s'attendait
point  une aussi complte indiffrence, lui qui n'avait rien vu,
lui qui n'avait rien appris, lui qui, par consquent, ne pouvait
rien deviner.

Donc, voyant que son salut n'obtenait aucune rponse; il fit un
pas de plus, et, d'une voix qu'il s'efforait, mais inutilement,
de rendre calme:

-- J'ai l'honneur, dit-il, de prsenter mes bien humbles respects
 Madame.

Cette fois Son Altesse Royale daigna tourner ses yeux languissants
vers le comte.

-- Ah! monsieur de Guiche, dit-elle, c'est vous; bonjour!

Et elle se retourna.

La patience faillit manquer au comte.

-- Votre Altesse Royale a dans  ravir tout  l'heure, dit-il.

-- Vous trouvez? fit ngligemment Madame.

-- Oui, le personnage est tout  fait celui qui convient au
caractre de Son Altesse Royale.

Madame se retourna tout  fait, et, regardant de Guiche avec son
oeil clair et fixe:

-- Comment cela? dit-elle.

-- Sans doute.

-- Expliquez-vous.

-- Vous reprsentez une divinit, belle, ddaigneuse et lgre,
fit-il.

-- Vous voulez parler de Pomone, monsieur le comte?

-- Je parle de la desse que reprsente Votre Altesse Royale.

Madame demeura un instant les lvres crispes.

-- Mais vous-mme, monsieur, dit-elle, n'tes-vous pas aussi un
danseur parfait?

-- Oh! moi, madame, je suis de ceux qu'on ne distingue point, et
qu'on oublie si par hasard on les a distingus.

Et sur ces paroles, accompagnes d'un de ces soupirs profonds qui
font tressaillir les dernires fibres de l'tre, le coeur plein
d'angoisses et de palpitations, la tte en feu, l'oeil vacillant,
il salua, haletant, et se retira derrire le buisson de toile.

Madame, pour toute rponse, haussa lgrement les paules.

Et comme ses dames d'honneur s'taient, ainsi que nous l'avons
dit, retires par discrtion durant le colloque, elle les rappela
du regard.

C'taient Mlles de Tonnay-Charente et de Montalais.

Toutes deux,  ce signe de Madame, s'approchrent avec
empressement.

-- Avez-vous entendu, mesdemoiselles? demanda la princesse.

-- Quoi, madame?

-- Ce que M. le comte de Guiche a dit.

-- Non.

-- En vrit, c'est une chose remarquable, continua la princesse
avec l'accent de la compassion, combien l'exil a fatigu l'esprit
de ce pauvre M. de Guiche.

Et plus haut encore, de peur que le malheureux ne perdt une
parole:

-- Il a mal dans d'abord, continua-t-elle; puis, ensuite, il n'a
dit que des pauvrets.

Puis elle se leva, fredonnant l'air sur lequel elle allait danser.

Guiche avait tout entendu. Le trait pntra au plus profond de son
coeur et le dchira.

Alors, au risque d'interrompre tout l'ordre de la fte par son
dpit, il s'enfuit, mettant en lambeaux son bel habit de Vertumne,
et semant sur son chemin les pampres, les mres, les feuilles
d'amandier et tous les petits attributs artificiels de sa
divinit.

Un quart d'heure aprs, il tait de retour sur le thtre. Mais il
tait facile de comprendre qu'il n'y avait qu'un puissant effort
de la raison sur la folie qui avait pu le ramener, ou peut-tre,
le coeur est ainsi fait, l'impossibilit mme de rester plus
longtemps loign de celle qui lui brisait le coeur.

Madame achevait son pas.

Elle le vit, mais ne le regarda point; et lui, irrit, furieux,
lui tourna le dos  son tour lorsqu'elle passa escorte de ses
nymphes et suivie de cent flatteurs.

Pendant ce temps,  l'autre bout du thtre, prs de l'tang, une
femme tait assise, les yeux fixs sur une des fentres du
thtre.

De cette fentre s'chappaient des flots de lumire.

Cette fentre, c'tait celle de la loge royale.

De Guiche en quittant le thtre, de Guiche en allant chercher
l'air dont il avait si grand besoin, de Guiche passa prs de cette
femme et la salua.

Elle, de son ct, en apercevant le jeune homme, s'tait leve
comme une femme surprise au milieu d'ides qu'elle voudrait se
cacher  elle-mme.

Guiche la reconnut. Il s'arrta.

-- Bonsoir, mademoiselle! dit-il vivement.

-- Bonsoir, monsieur le comte!

-- Ah! mademoiselle de La Vallire, continua de Guiche, que je
suis heureux de vous rencontrer!

-- Et moi aussi, monsieur le comte, je suis heureuse de ce hasard,
dit la jeune fille en faisant un mouvement pour se retirer.

-- Oh! non! non! ne me quittez pas, dit de Guiche en tendant la
main vers elle; car vous dmentiriez ainsi les bonnes paroles que
vous venez de dire. Restez, je vous en supplie, il fait la plus
belle soire du monde. Vous fuyez le bruit, vous! Vous aimez votre
socit  vous seule, vous! Eh bien! oui, je comprends cela;
toutes les femmes qui ont du coeur sont ainsi. Jamais on n'en
verra une s'ennuyer loin du tourbillon de tous ces plaisirs
bruyants! Oh! mademoiselle! mademoiselle!

-- Mais qu'avez-vous donc, monsieur le comte? demanda La Vallire
avec un certain effroi. Vous semblez agit.

-- Moi? Non pas; non.

-- Alors, monsieur de Guiche, permettez-moi de vous faire ici le
remerciement que je me proposais de vous faire  la premire
occasion. C'est  votre protection, je le sais, que je dois
d'avoir t admise parmi les filles d'honneur de Madame.

-- Ah! oui, vraiment, je m'en, souviens et je m'en flicite,
mademoiselle. Aimez-vous quelqu'un, vous?

-- Moi?

-- Oh! pardon, je ne sais ce que je dis; pardon mille fois. Madame
avait raison, bien raison; cet exil brutal a compltement
boulevers mon esprit.

-- Mais le roi vous a bien reu, ce me semble, monsieur le comte?

-- Trouvez-vous?... Bien reu... peut-tre... Oui...

-- Sans doute, bien reu; car, enfin, vous revenez sans cong de
lui?

-- C'est vrai, et je crois que vous avez raison, mademoiselle.
Mais n'avez vous point vu par ici M. le vicomte de Bragelonne?

La Vallire tressaillit  ce nom.

-- Pourquoi cette question? demanda-t-elle.

-- Oh! mon Dieu! vous blesserais-je encore? fit de Guiche. En ce
cas, je suis bien malheureux, bien  plaindre!

-- Oui, bien malheureux, bien  plaindre, monsieur de Guiche, car
vous paraissez horriblement souffrir.

-- Oh! mademoiselle, que n'ai-je une soeur dvoue, une amie
vritable!

-- Vous avez des amis, monsieur de Guiche, et M. le vicomte de
Bragelonne, dont vous parliez tout  l'heure, est, il me semble,
un de ces bons amis.

-- Oui, oui, en effet, c'est un de mes bons amis. Adieu,
mademoiselle, adieu! recevez tous mes respects.

Et il s'enfuit comme un fou du ct de l'tang.

Son ombre noire glissait grandissante parmi les ifs lumineux et
les larges moires resplendissantes de l'eau.

La Vallire le regarda quelque temps avec compassion.

-- Oh! oui, oui, dit-elle, il souffre et je commence  comprendre
pourquoi.

Elle achevait  peine, lorsque ses compagnes, Mlles de Montalais
et de Tonnay-Charente, accoururent.

Elles avaient fini leur service, dpouill leurs habits de
nymphes, et, joyeuses de cette belle nuit, du succs de la soire,
elles revenaient trouver leur compagne.

-- Eh quoi! dj! lui dirent-elles. Nous croyions arriver les
premires au rendez-vous.

-- J'y suis depuis un quart d'heure, rpondit La Vallire.

-- Est-ce que la danse ne vous a point amuse?

-- Non.

-- Et tout le spectacle?

-- Non plus. En fait de spectacle, j'aime bien mieux celui de ces
bois noirs au fond desquels brille  et l une lumire qui passe
comme un oeil rouge, tantt ouvert, tantt ferm.

-- Elle est pote, cette La Vallire, dit Tonnay-Charente.

-- C'est--dire insupportable, fit Montalais. Toutes les fois
qu'il s'agit de rire un peu ou de s'amuser de quelque chose, La
Vallire pleure; toutes les fois qu'il s'agit de pleurer, pour
nous autres femmes, chiffons perdus, amour-propre piqu, parure
sans effet, La Vallire rit.

-- Oh! quant  moi, je ne puis tre de ce caractre, dit
Mlle de Tonnay-Charente. Je suis femme, et femme comme on ne l'est
pas; qui m'aime me flatte, qui me flatte me plat par sa
flatterie, et qui me plat...

-- Eh bien! tu n'achves pas? dit Montalais.

-- C'est trop difficile, rpliqua Mlle de Tonnay-Charente en riant
aux clats. Achve pour moi, toi qui as tant d'esprit.

-- Et vous, Louise, dit Montalais, vous plat-on?

-- Cela ne regarde personne, dit la jeune fille en se levant du
banc de mousse o elle tait reste tendue pendant tout le temps
qu'avait dur le ballet. Maintenant, mesdemoiselles, nous avons
form le projet de nous divertir cette nuit sans surveillants et
sans escorte. Nous sommes trois, nous nous plaisons l'une 
l'autre, il fait un temps superbe; regardez l-bas, voyez la lune
qui monte doucement au ciel et argente les cimes des marronniers
et des chnes. Oh! la belle promenade! oh! la belle libert! la
belle herbe fine des bois, la belle faveur que me fait votre
amiti; prenons-nous par le bras et gagnons les grands arbres. Ils
sont tous, en ce moment, attabls et actifs l-bas, occups  se
parer pour une promenade d'apparat; on selle les chevaux, on
attelle les voitures, les mules de la reine ou les quatre cavales
blanches de Madame. Nous, gagnons vite un endroit o nul oeil ne
vous devine, o nul pas ne marche dans notre pas. Vous rappelez-
vous, Montalais, les bois de Cheverny et de Chambord, les
peupliers sans fin de Blois? nous avons chang l-bas bien des
esprances.

-- Bien des confidences aussi.

-- Oui.

-- Moi, dit Mlle de Tonnay-Charente, je pense beaucoup aussi; mais
prenez garde...

-- Elle ne dit rien, fit Montalais, de sorte que ce que pense
Mlle de Tonnay Charente, Athnas seule le sait.

-- Chut! s'cria Mlle de La Vallire, j'entends des pas qui
viennent de ce ct.

-- Eh! vite! vite! dans les roseaux, dit Montalais; baissez-vous,
Athnas, vous qui tes si grande.

Mlle de Tonnay-Charente se baissa effectivement.

Presque aussitt on vit, en effet, deux gentilshommes s'avancer,
la tte incline, les bras entrelacs et marchant sur le sable fin
de l'alle parallle au rivage.

Les femmes se firent petites, imperceptibles.

-- C'est M. de Guiche, dit Montalais  l'oreille de Mlle de Tonnay
Charente.

-- C'est M. de Bragelonne, dit celle-ci  l'oreille de La
Vallire.

Les deux jeunes gens continuaient de s'approcher en causant d'une
voix anime.

-- C'est par ici qu'elle tait tout  l'heure, dit le comte. Si je
n'avais fait que la voir, je dirais que c'est une apparition; mais
je lui ai parl.

-- Ainsi, vous tes sr?

-- Oui; mais peut-tre aussi lui ai-je fait peur.

-- Comment cela?

-- Eh! mon Dieu! j'tais encore fou de ce que vous savez, de sorte
qu'elle n'aura rien compris  mes discours et aura pris peur.

-- Oh! dit Bragelonne, ne vous inquitez pas, mon ami. Elle est
bonne, elle excusera; elle a de l'esprit, elle comprendra.

-- Oui; mais si elle a compris, trop bien compris.

-- Aprs?

-- Et qu'elle parle.

-- Oh! vous ne connaissez pas Louise, comte, dit Raoul. Louise a
toutes les vertus, et n'a pas un seul dfaut.

Et les jeunes gens passrent l-dessus, et, comme ils
s'loignaient, leurs voix se perdirent peu  peu.

-- Comment! La Vallire, dit Mlle de Tonnay-Charente. M. le
vicomte de Bragelonne a dit Louise en parlant de vous. Comment
cela se fait-il?

-- Nous avons t levs ensemble, rpondit Mlle de La Vallire;
tout enfants, nous nous connaissions.

-- Et puis M. de Bragelonne est ton fianc, chacun sait cela.

-- Oh! je ne le savais pas, moi. Est-ce vrai, mademoiselle?

-- C'est--dire, rpondit Louise en rougissant, c'est--dire que
M. de Bragelonne m'a fait l'honneur de me demander ma main...
mais...

-- Mais quoi?

-- Mais il parat que le roi...

-- Eh bien?

-- Que le roi ne veut pas consentir  ce mariage.

-- Eh! pourquoi le roi? et qu'est-ce que le roi? s'cria Aure avec
aigreur. Le roi a-t-il donc le droit de se mler de ces choses-l,
bon Dieu?... _La poulitique est la poulitique_, comme disait
M. de Mazarin; _ma l'amor, il est l'amor._ Si donc tu aimes
M. de Bragelonne, et, s'il t'aime, pousez-vous. Je vous donne mon
consentement, moi.

Athnas se mit  rire.

-- Oh! je parle srieusement, rpondit Montalais, et mon avis en
ce cas vaut bien l'avis du roi, je suppose. N'est-ce pas, Louise?

-- Voyons, voyons, ces messieurs sont passs, dit La Vallire;
profitons donc de la solitude pour traverser la prairie et nous
jeter dans le bois.

-- D'autant mieux, dit Athnas, que voil des lumires qui
partent du chteau et du thtre, et qui me font l'effet de
prcder quelque illustre compagnie.

-- Courons, dirent-elles toutes trois.

Et relevant gracieusement les longs plis de leurs robes de soie,
elles franchirent lestement l'espace qui s'tendait entre l'tang
et la partie la plus ombrage du parc.

Montalais, lgre comme une biche, Athnas, ardente comme une
jeune louve, bondissaient dans l'herbe sche, et parfois un Acton
tmraire et pu apercevoir dans la pnombre leur jambe pure et
hardie se dessinant sous l'pais contour des jupes de satin.

La Vallire, plus dlicate et plus pudique, laissa flotter ses
robes; retarde ainsi par la faiblesse de son pied, elle ne tarda
point  demander sa grce.

Et, demeure en arrire, elle fora ses deux compagnes 
l'attendre.

En ce moment, un homme, cach dans un foss plein de jeunes
pousses de saules, remonta vivement sur le talus de ce foss et se
mit  courir dans la direction du chteau.

Les trois femmes, de leur ct, atteignirent les lisires du parc,
dont toutes les alles leur taient connues.

De grandes alles fleuries s'levaient autour des fosss; des
barrires fermes protgeaient de ce ct les promeneurs contre
l'envahissement des chevaux et des calches.

En effet, on entendait rouler dans le lointain, sur le sol ferme
des chemins, les carrosses des reines et de Madame. Plusieurs
cavaliers les suivaient avec le bruit si bien imit par les vers
cadencs de Virgile.

Quelques musiques lointaines rpondaient au bruit, et, quand les
harmonies cessaient, le rossignol, chanteur plein d'orgueil,
envoyait  la compagnie qu'il sentait rassemble sous les ombrages
les chants les plus compliqus, les plus suaves et les plus
savants.

Autour du chanteur, brillaient, dans le fond noir des gros arbres,
les yeux de quelque chat-huant sensible  l'harmonie.

De sorte que cette fte de toute la cour tait aussi la fte des
htes mystrieux des bois; car assurment la biche coutait dans
sa fougre, le faisan sur sa branche, le renard dans son terrier.

On devinait la vie de toute cette population nocturne et
invisible, aux brusques mouvements qui s'opraient tout  coup
dans les feuilles.

Alors les nymphes des bois poussaient un petit cri; puis,
rassures  l'instant mme, riaient et reprenaient leur marche.

Et elles arrivrent ainsi au chne royal, vnrable reste d'un
chne, qui, dans sa jeunesse, avait entendu les soupirs de Henri
II pour la belle Diane de Poitiers, et plus tard ceux de Henri IV
pour la belle Gabrielle d'Estres.

Sous ce chne, les jardiniers avaient accumul la mousse et le
gazon, de telle sorte que jamais sige circulaire n'avait mieux
repos les membres fatigus d'un roi.

Le tronc de l'arbre formait un dossier rugueux, mais suffisamment
large pour quatre personnes.

Sous les rameaux qui obliquaient vers le tronc, les voix se
perdaient en filtrant vers les cieux.


Chapitre CXV -- Ce qui se disait sous le chne royal

Il y avait dans la douceur de l'air, dans le silence du feuillage,
un muet engagement pour ces jeunes femmes  changer tout de suite
la conversation badine en une conversation plus srieuse.

Celle mme dont le caractre tait le plus enjou, Montalais, par
exemple, y penchait la premire.

Elle dbuta par un gros soupir.

-- Quelle joie, dit-elle, de nous sentir ici, libres, seules, et
en droit d'tre franches, surtout envers nous-mmes!

-- Oui, dit Mlle de Tonnay-Charente; car la cour, si brillante
qu'elle soit, cache toujours un mensonge sous les plis du velours
ou sous les feux des diamants.

-- Moi, rpliqua La Vallire, je ne mens jamais; quand je ne puis
dire la vrit, je me tais.

-- Vous ne serez pas longtemps en faveur, ma chre, dit Montalais;
ce n'est point ici comme  Blois, o nous disions  la vieille
Madame tous nos dpits et toutes nos envies. Madame avait ses
jours o elle se souvenait d'avoir t jeune. Ces jours-l,
quiconque causait avec Madame trouvait une amie sincre. Madame
nous contait ses amours avec Monsieur, et nous, nous lui contions
ses amours avec d'autres, ou du moins les bruits qu'on avait fait
courir sur ses galanteries. Pauvre femme! si innocente! elle en
riait, nous aussi; o est-elle  prsent?

-- Ah! Montalais, rieuse Montalais, s'cria La Vallire, voil que
tu soupires encore; les bois t'inspirent, et tu es presque
raisonnable ce soir.

-- Mesdemoiselles, dit Athnas, vous ne devez pas tellement
regretter la cour de Blois, que vous ne vous trouviez heureuses
chez nous. Une cour, c'est l'endroit o viennent les hommes et les
femmes pour causer de choses que les mres et les tuteurs, que les
confesseurs surtout, dfendent avec svrit.  la cour, on se dit
ces choses sous privilge du roi et des reines, n'est-ce pas
agrable?

-- Oh! Athnas, dit Louise en rougissant.

-- Athnas est franche ce soir, dit Montalais, profitons-en.

-- Oui, profitons-en, car on m'arracherait ce soir les plus
intimes secrets de mon coeur.

-- Ah! si M. de Montespan tait l! dit Montalais.

-- Vous croyez que j'aime M. de Montespan? murmura la belle jeune
fille.

-- Il est beau, je suppose?

-- Oui, et ce n'est pas un mince avantage  mes yeux.

-- Vous voyez bien.

-- Je dirai plus, il est, de tous les hommes qu'on voit ici, le
plus beau et le plus...

-- Qu'entend-on l? dit La Vallire en faisant sur le banc de
mousse un brusque mouvement.

-- Quelque daim qui fuit dans les branches.

-- Je n'ai peur que des hommes, dit Athnas.

-- Quand ils ne ressemblent pas  M. de Montespan?

-- Finissez cette raillerie... M. de Montespan est aux petits
soins pour moi; mais cela n'engage  rien. N'avons-nous pas ici
M. de Guiche qui est aux petits soins pour Madame?

-- Pauvre, pauvre garon! dit La Vallire.

-- Pourquoi pauvre?... Madame est assez belle et assez grande
dame, je suppose.

La Vallire secoua douloureusement la tte.

-- Quand on aime, dit-elle, ce n'est ni la belle ni la grande
dame; mes chres amies, quand on aime, ce doit tre le coeur et
les yeux seuls de celui ou de celle qu'on aime.

Montalais se mit  rire bruyamment.

-- Coeur, yeux, oh! sucrerie! dit-elle.

-- Je parle pour moi, rpliqua La Vallire.

-- Nobles sentiments! dit Athnas d'un air protecteur, mais
froid.

-- Ne les avez-vous pas, mademoiselle? dit Louise.

-- Parfaitement, mademoiselle; mais je continue. Comment peut-on
plaindre un homme qui rend des soins  une femme comme Madame?
S'il y a disproportion, c'est du ct du comte.

-- Oh! non, non, fit La Vallire, c'est du ct de Madame.

-- Expliquez-vous.

-- Je m'explique. Madame n'a pas mme le dsir de savoir ce que
c'est que l'amour. Elle joue avec ce sentiment comme les enfants
avec les artifices dont une tincelle embraserait un palais. Cela
brille, voil tout ce qu'il lui faut. Or, joie et amour sont le
tissu dont elle veut que soit trame sa vie. M. de Guiche aimera
cette dame illustre; elle ne l'aimera pas.

Athnas partit d'un clat de rire ddaigneux.

-- Est-ce qu'on aime? dit-elle. O sont vos nobles sentiments de
tout  l'heure? la vertu d'une femme n'est-elle point dans le
courageux refus de toute intrigue  consquence. Une femme bien
organise et doue d'un coeur gnreux doit regarder les hommes,
s'en faire aimer, adorer mme, et dire une fois au plus dans sa
vie: Tiens! il me semble que, si je n'eusse pas t ce que je
suis, j'eusse moins dtest celui-l que les autres.

-- Alors, s'cria La Vallire en joignant les mains, voil ce que
vous promettez  M. de Montespan?

-- Eh! certes,  lui comme  tout autre. Quoi! je vous ai dit que
je lui reconnaissais une certaine supriorit, et cela ne
suffirait pas! Ma chre, on est femme, c'est--dire reine dans
tout le temps que nous donne la nature pour occuper cette royaut,
de quinze  trente-cinq ans. Libre  vous d'avoir du coeur aprs,
quand vous n'aurez plus que cela.

-- Oh! oh! murmura La Vallire.

-- Parfait! s'cria Montalais, voil une matresse femme.
Athnas, vous irez loin!

-- Ne m'approuvez-vous point?

-- Oh! des pieds et des mains! dit la railleuse.

-- Vous plaisantez, n'est-ce pas, Montalais? dit Louise.

-- Non, non, j'approuve tout ce que vient de dire Athnas;
seulement...

-- Seulement quoi?

-- Eh bien! je ne puis le mettre en action. J'ai les plus complets
principes; je me fais des rsolutions, prs desquelles les projets
du stathouder et ceux du roi d'Espagne sont des jeux d'enfants,
puis, le jour de la mise  excution, rien.

-- Vous faiblissez? dit Athnas avec ddain.

-- Indignement.

-- Malheureuse nature, reprit Athnas. Mais, au moins, vous
choisissez?

-- Ma foi!... ma foi, non! Le sort se plat  me contrarier en
tout; je rve des empereurs et je trouve des...

-- Aure! Aure! s'cria La Vallire, par piti, ne sacrifiez pas,
au plaisir de dire un mot, ceux qui vous aiment d'une affection si
dvoue.

-- Oh! pour cela, je m'en embarrasse peu: ceux qui m'aiment sont
assez heureux que je ne les chasse point, ma chre. Tant pis pour
moi si j'ai une faiblesse; mais tant pis pour eux si je m'en venge
sur eux. Ma foi! je m'en venge!

-- Aure!

-- Vous avez raison, dit Athnas, et peut-tre aussi arriverez-
vous au mme but. Cela s'appelle tre coquette, voyez-vous,
mesdemoiselles. Les hommes, qui sont des sots en beaucoup de
choses, le sont surtout en celle-ci, qu'ils confondent sous ce mot
de coquetterie la fiert d'une femme et sa variabilit. Moi, je
suis fire, c'est--dire imprenable, je rudoie les prtendants,
mais sans aucune espce de prtention  les retenir. Les hommes
disent que je suis coquette, parce qu'ils ont l'amour-propre de
croire que je les dsire. D'autres femmes, Montalais, par exemple,
se sont laiss entamer par les adulations; elles seraient perdues
sans le bienheureux ressort de l'instinct qui les pousse  changer
soudain et  chtier celui dont elles acceptaient nagure
l'hommage.

-- Savante dissertation! dit Montalais d'un ton de gourmet qui se
dlecte.

-- Odieux! murmura Louise.

-- Grce  cette coquetterie, car voil la vritable coquetterie,
poursuivit Mlle de Tonnay-Charente, l'amant bouffi d'orgueil, il y
a une heure, maigrit en une minute de toute l'enflure de son
amour-propre. Il prenait dj des airs vainqueurs, il recule; il
allait nous protger, il se prosterne de nouveau. Il en rsulte
qu'au lieu d'avoir un mari jaloux, incommode, habitu, nous avons
un amant toujours tremblant, toujours convoiteux, toujours soumis,
par cette seule raison qu'il trouve, lui, une matresse toujours
nouvelle. Voil, et soyez-en persuades, mesdemoiselles, ce que
vaut la coquetterie. C'est avec cela qu'on est reine entre les
femmes, quand on n'a pas reu de Dieu la facult si prcieuse de
tenir en bride son coeur et son esprit.

-- Oh! que vous tes habile! dit Montalais, et que vous comprenez
bien le devoir des femmes!

-- Je m'arrange un bonheur particulier, dit Athnas avec
modestie; je me dfends, comme tous les amoureux faibles, contre
l'oppression des plus forts.

-- La Vallire ne dit pas un mot.

-- Est-ce qu'elle ne nous approuve point?

-- Moi, je ne comprends seulement pas, dit Louise. Vous parlez
comme des tres qui ne seraient point appels  vivre sur cette
terre.

-- Elle est jolie, votre terre! dit Montalais.

-- Une terre, reprit Athnas, o l'homme encense la femme pour la
faire tomber tourdie, o il l'insulte quand elle est tombe?

-- Qui vous parle de tomber? dit Louise.

-- Ah! voil une thorie nouvelle, ma chre; indiquez-moi, s'il
vous plat, votre moyen pour ne pas tre vaincue, si vous vous
laissez entraner par l'amour?

-- Oh! s'cria la jeune fille en levant au ciel noir ses beaux
yeux humides, oh! si vous saviez ce que c'est qu'un coeur; je vous
expliquerais et je vous convaincrais; un coeur aimant est plus
fort que toute votre coquetterie et plus que toute votre fiert.
Jamais une femme n'est aime je le crois, et Dieu m'entend; jamais
un homme n'aime avec idoltrie que s'il se sent aim. Laissez aux
vieillards de la comdie de se croire adors par des coquettes. Le
jeune homme s'y connat, lui, il ne s'abuse point; s'il a pour la
coquette un dsir, une effervescence, une rage, vous voyez que je
vous fais le champ libre et vaste; en un mot, la coquette peut le
rendre fou, jamais elle ne le rendra amoureux. L'amour, voyez-
vous, tel que je le conois, c'est un sacrifice incessant, absolu,
entier; mais ce n'est pas le sacrifice d'une seule des deux
parties unies. C'est l'abngation complte de deux mes qui
veulent se fondre en une seule. Si j'aime jamais, je supplierai
mon amant de me laisser libre et pure; je lui dirai, ce qu'il
comprendra, que mon me est dchire par le refus que je lui fais;
et lui! lui qui m'aimera, sentant la douloureuse grandeur de mon
sacrifice,  son tour il se dvouera comme moi, il me respectera,
il ne cherchera point  me faire tomber pour m'insulter quand je
serai tombe, ainsi que vous le disiez tout  l'heure en
blasphmant contre l'amour que je comprends. Voil, moi, comment
j'aime. Maintenant, venez me dire que mon amant me mprisera; je
l'en dfie,  moins qu'il ne soit le plus vil des hommes, et mon
coeur m'est garant que je ne choisirai pas ces gens-l. Mon regard
lui paiera ses sacrifices ou lui imposera des vertus qu'il n'et
jamais cru avoir.

-- Mais, Louise, s'cria Montalais, vous nous dites cela et vous
ne le pratiquez point!

-- Que voulez-vous dire?

-- Vous tes adore de Raoul de Bragelonne, aime  deux genoux.
Le pauvre garon est victime de votre vertu, comme il le serait,
plus qu'il ne le serait mme de ma coquetterie ou de la fiert
d'Athnas.

-- Ceci est tout simplement une subdivision de la coquetterie, dit
Athnas, et Mademoiselle,  ce que je vois, la pratique sans s'en
douter.

-- Oh! fit La Vallire.

-- Oui, cela s'appelle l'instinct: parfaite sensibilit, exquise
recherche de sentiments, montre perptuelle d'lans passionns qui
n'aboutissent jamais. Oh! c'est fort habile aussi et trs
efficace. J'eusse mme, maintenant que j'y rflchis, prfr
cette tactique  ma fiert pour combattre les hommes, parce
qu'elle offre l'avantage de faire croire parfois  la conviction;
mais, ds  prsent, sans passer condamnation tout  fait pour
moi-mme, je la dclare suprieure  la simple coquetterie de
Montalais.

Les deux jeunes filles se mirent  rire.

La Vallire seule garda le silence et secoua la tte.

Puis, aprs un instant:

-- Si vous me disiez le quart de ce que vous venez de me dire
devant un homme, fit-elle, ou mme que je fusse persuade que vous
le pensez, je mourrais de honte et de douleur sur cette place.

-- Eh bien! mourez, tendre petite, rpondit Mlle de Tonnay-
Charente: car, s'il n'y a pas d'hommes ici, il y a au moins deux
femmes, vos amies, qui vous dclarent atteinte et convaincue
d'tre une coquette d'instinct, une coquette nave; c'est--dire
la plus dangereuse espce de coquette qui existe au monde.

-- Oh! mesdemoiselles! rpondit La Vallire rougissante et prs de
pleurer.

Les deux compagnes clatrent de rire sur de nouveaux frais.

-- Eh bien! je demanderai des renseignements  Bragelonne.

--  Bragelonne? fit Athnas.

-- Eh! oui,  ce grand garon courageux comme Csar, fin et
spirituel comme M. Fouquet,  ce pauvre garon qui depuis douze
ans te connat, t'aime, et qui cependant, s'il faut t'en croire,
n'a jamais bais le bout de tes doigts.

-- Expliquez-nous cette cruaut, vous la femme de coeur? dit
Athnas  La Vallire.

-- Je l'expliquerai par un seul mot: la vertu. Nierez-vous la
vertu, par hasard?

-- Voyons, Louise, ne mens pas, dit Aure en lui prenant la main.

-- Mais que voulez-vous donc que je vous dise? s'cria La
Vallire.

-- Ce que vous voudrez. Mais vous aurez beau dire, je persiste
dans mon opinion sur vous. Coquette d'instinct, coquette nave,
c'est--dire, je l'ai dit et je le redis, la plus dangereuse de
toutes les coquettes.

-- Oh! non, non, par grce! ne croyez pas cela.

-- Comment! douze ans de rigueur absolue!

-- Oh! il y a douze ans, j'en avais cinq. L'abandon d'un enfant ne
peut pas tre compt  la jeune fille.

-- Eh bien! vous avez dix-sept ans; trois ans au lieu de douze.
Depuis trois ans, vous avez t constamment et entirement
cruelle. Vous avez contre vous les muets ombrages de Blois, les
rendez-vous o l'on compte les toiles, les sances nocturnes sous
les platanes, ses vingt ans parlant  vos quatorze ans, le feu de
ses yeux vous parlant  vous-mme.

-- Soit, soit; mais il en est ainsi!

-- Allons donc, impossible!

-- Mais, mon Dieu, pourquoi donc impossible!

-- Dis-nous des choses croyables, ma chre, et nous te croirons.

-- Mais enfin, supposez une chose.

-- Laquelle? Voyons.

-- Achevez, ou nous supposerons bien plus que vous ne voudrez.

-- Supposons, alors; supposons que je croyais aimer, et que je
n'aime pas.

-- Comment, tu n'aimes pas?

-- Que voulez-vous! si j'ai t autrement que ne sont les autres
quand elles aiment, c'est que je n'aime pas; c'est que mon heure
n'est pas encore venue.

-- Louise! Louise! dit Montalais, prends garde, je vais te
retourner ton mot de tout  l'heure. Raoul n'est pas l, ne
l'accable pas en son absence; sois charitable, et si, en y
regardant de bien prs, tu penses ne pas l'aimer, dis-le lui 
lui-mme. Pauvre garon!

Et elle se mit  rire.

-- Mademoiselle plaignait tout  l'heure M. de Guiche, dit
Athnas; ne pourrait-on pas trouver l'explication de cette
indiffrence pour l'un dans cette compassion pour l'autre?

-- Accablez-moi, mesdemoiselles, fit tristement La Vallire,
accablez-moi, puisque vous ne me comprenez pas.

-- Oh! oh! rpondit Montalais, de l'humeur, du chagrin, des
larmes; nous rions, Louise, et ne sommes pas, je t'assure, tout 
fait les monstres que tu crois; regarde Athnas la fire, comme
on l'appelle, elle n'aime pas M. de Montespan, c'est vrai, mais
elle serait au dsespoir que M. de Montespan ne l'aimt pas...
Regarde-moi, je ris de M. Malicorne, mais ce pauvre Malicorne dont
je ris sait bien quand il veut faire aller ma main sur ses lvres.
Et puis la plus ge de nous n'a pas vingt ans... quel avenir!

-- Folles! folles que vous tes! murmura Louise.

-- C'est vrai, fit Montalais, et toi seule as dit des paroles de
sagesse.

-- Certes!

-- Accord, rpondit Athnas. Ainsi, dcidment, vous n'aimez pas
ce pauvre M. de Bragelonne?

-- Peut-tre! dit Montalais; elle n'en est pas encore bien sre.
Mais, en tout cas, coute, Athnas: si M. de Bragelonne devient
libre, je te donne un conseil d'amie.

-- Lequel?

-- C'est de bien le regarder avant de te dcider pour
M. de Montespan.

-- Oh! si vous le prenez par l, ma chre, M. de Bragelonne n'est
pas le seul que l'on puisse trouver du plaisir  regarder. Et, par
exemple, M. de Guiche a bien son prix.

-- Il n'a pas brill ce soir, dit Montalais, et je sais de bonne
part que Madame l'a trouv odieux.

-- Mais M. de Saint-Aignan, il a brill, lui, et, j'en suis
certaine, plus d'une de celles qui l'ont vu danser ne l'oublieront
pas de sitt. N'est-ce pas, La Vallire?

-- Pourquoi m'adressez-vous cette question,  moi? Je ne l'ai pas
vu, je ne le connais pas.

-- Vous n'avez pas vu M. de Saint-Aignan? Vous ne le connaissez
pas?

-- Non.

-- Voyons, voyons, n'affectez pas cette vertu plus farouche que
nos fierts; vous avez des yeux, n'est-ce pas?

-- Excellents.

-- Alors vous avez vu tous nos danseurs ce soir?

-- Oui,  peu prs.

-- Voil un -peu-prs bien impertinent pour eux.

-- Je vous le donne pour ce qu'il est.

-- Eh bien! voyons, parmi tous ces gentilshommes que vous avez 
peu prs vus, lequel prfrez-vous?

-- Oui, dit Montalais, oui, de M. de Saint-Aignan, de
M. de Guiche, de M...

-- Je ne prfre personne, mesdemoiselles, je les trouve galement
bien.

-- Alors dans toute cette brillante assemble, au milieu de cette
cour, la premire du monde, personne ne vous a plu?

-- Je ne dis pas cela.

-- Parlez donc, alors. Voyons, faites-nous part de votre idal.

-- Ce n'est pas un idal.

-- Alors, cela existe?

-- En vrit, mesdemoiselles, s'cria La Vallire pousse  bout,
je n'y comprends rien. Quoi! comme moi vous avez un coeur, comme
moi vous avez des yeux, et vous parlez de M. de Guiche, de
M. de Saint-Aignan, de M... qui sais-je? quand le roi tait l.

Ces mots, jets avec prcipitation par une voix trouble, ardente,
firent  l'instant mme clater aux deux cts de la jeune fille
une exclamation dont elle eut peur.

-- Le roi! s'crirent  la fois Montalais et Athnas.

La Vallire laissa tomber sa tte dans ses deux mains.

-- Oh! oui, le roi! le roi! murmura-t-elle; avez-vous donc jamais
vu quelque chose de pareil au roi?

-- Vous aviez raison de dire tout  l'heure que vous aviez des
yeux excellents, mademoiselle; car vous voyez loin, trop loin.
Hlas! le roi n'est pas de ceux sur lesquels nos pauvres yeux, 
nous, ont le droit de se fixer.

-- Oh! c'est vrai, c'est vrai! s'cria La Vallire; il n'est pas
donn  tous les yeux de regarder en face le soleil; mais je le
regarderai, moi, duss-je en tre aveugle.

En ce moment, et comme s'il et t caus par les paroles qui
venaient de s'chapper de la bouche de La Vallire, un bruit de
feuilles et de froissements soyeux retentit derrire le buisson
voisin.

Les jeunes filles se levrent effrayes. Elles virent
distinctement remuer les feuilles, mais sans voir l'objet qui les
faisait remuer.

-- Oh! un loup ou un sanglier! s'cria Montalais. Fuyons,
mesdemoiselles, fuyons!

Et les trois jeunes filles se levrent en proie  une terreur
indicible, et s'enfuirent par la premire alle qui s'offrit 
elles, et ne s'arrtrent qu' la lisire du bois.

L, hors d'haleine, appuyes les unes aux autres, sentant
mutuellement palpiter leurs coeurs, elles essayrent de se
remettre, mais elles n'y russirent qu'au bout de quelques
instants. Enfin, apercevant des lumires du ct du chteau, elles
se dcidrent  marcher vers les lumires.

La Vallire tait puise de fatigue.

-- Oh! nous l'avons chapp belle, dit Montalais.

-- Mesdemoiselles! Mesdemoiselles! dit La Vallire, j'ai bien peur
que ce ne soit pis qu'un loup. Quant  moi, je le dis comme je le
pense, j'aimerais mieux avoir couru le risque d'tre dvore toute
vive par un animal froce, que d'avoir t coute et entendue.
Oh! folle! folle que je suis! Comment ai-je pu penser, comment ai-
je pu dire de pareilles choses!

Et l-dessus son front plia comme la tte d'un roseau; elle sentit
ses jambes flchir, et, toutes ses forces l'abandonnant, elle
glissa, presque inanime, des bras de ses compagnes sur l'herbe de
l'alle.


Chapitre CXVI -- L'inquitude du roi

Laissons la pauvre La Vallire  moiti vanouie entre ses deux
compagnes, et revenons aux environs du chne royal.

Les trois jeunes filles n'avaient pas fait vingt pas en fuyant,
que le bruit qui les avait si fort pouvantes redoubla dans le
feuillage.

La forme, se dessinant plus distincte en cartant les branches du
massif, apparut sur la lisire du bois, et, voyant la place vide,
partit d'un clat de rire.

Il est inutile de dire que cette forme tait celle d'un jeune et
beau gentilhomme, lequel incontinent fit signe  un autre qui
parut  son tour.

-- Eh bien! Sire, dit la seconde forme en s'avanant avec
timidit, est-ce que Votre Majest aurait fait fuir nos jeunes
amoureuses?

-- Eh! mon Dieu, oui, dit le roi; tu peux te montrer en toute
libert, Saint Aignan.

-- Mais, Sire, prenez garde, vous serez reconnu.

-- Puisque je te dis qu'elles ont fui.

-- Voil une rencontre heureuse, Sire, et, si j'osais donner un
conseil  Votre Majest, nous devrions les poursuivre.

-- Elles sont loin.

-- Bah! elles se laisseraient facilement rejoindre, surtout si
elles savent quels sont ceux qui les poursuivent.

-- Comment cela, monsieur le fat?

-- Dame! il y en a une qui me trouve de son got, et l'autre qui
vous a compar au soleil.

-- Raison de plus pour que nous demeurions cachs, Saint-Aignan.
Le soleil ne se montre pas la nuit.

-- Par ma foi! Sire, Votre Majest n'est pas curieuse.  sa place,
moi, je voudrais connatre quelles sont les deux nymphes, les deux
dryades, les deux hamadryades qui ont si bonne opinion de nous.

-- Oh! je les reconnatrai bien sans courir aprs elles, je t'en
rponds.

-- Et comment cela?

-- Parbleu!  la voix. Elles sont de la cour; et celle qui parlait
de moi avait une voix charmante.

-- Ah! voil Votre Majest qui se laisse influencer par la
flatterie.

-- On ne dira pas que c'est le moyen que tu emploies, toi.

-- Oh! pardon, Sire, je suis un niais.

-- Voyons, viens, et cherchons o je t'ai dit...

-- Et cette passion dont vous m'aviez fait confidence, Sire, est-
elle donc dj oublie?

-- Oh! par exemple, non. Comment veux-tu qu'on oublie des yeux
comme ceux de Mlle de La Vallire?

-- Oh! l'autre a une si charmante voix!

-- Laquelle?

-- Celle qui aime le soleil.

-- Monsieur de Saint-Aignan!

-- Pardon, Sire.

-- D'ailleurs, je ne suis pas fch que tu croies que j'aime
autant les douces voix que les beaux yeux. Je te connais, tu es un
affreux bavard, et demain je paierai la confiance que j'ai eue en
toi.

-- Comment cela?

-- Je dis que demain tout le monde saura que j'ai des ides sur
cette petite La Vallire; mais, prends garde, Saint-Aignan, je
n'ai confi mon secret qu' toi, et, si une seule personne m'en
parle, je saurai qui a trahi mon secret.

-- Oh! quelle chaleur, Sire!

-- Non, mais, tu comprends, je ne veux pas compromettre cette
pauvre fille.

-- Sire, ne craignez rien.

-- Tu me promets?

-- Sire, je vous engage ma parole.

Bon! pensa le roi riant en lui-mme, tout le monde saura demain
que j'ai couru cette nuit aprs La Vallire.

Puis, essayant de s'orienter:

-- Ah! a, mais nous sommes perdus, dit-il.

-- Oh! pas bien dangereusement.

-- O va-t-on par cette porte?

-- Au Rond-Point, Sire.

-- O nous nous rendions quand nous avons entendu des voix de
femmes?

-- Oui, Sire, et cette fin de conversation o j'ai eu l'honneur
d'entendre prononcer mon nom  ct du nom de Votre Majest.

-- Tu reviens bien souvent l-dessus, Saint-Aignan.

-- Que Votre Majest me pardonne, mais je suis enchant de savoir
qu'il y a une femme occupe de moi, sans que je le sache et sans
que j'aie rien fait pour cela. Votre Majest ne comprend pas cette
satisfaction, elle dont le rang et le mrite attirent l'attention
et forcent l'amour.

-- Eh bien! non, Saint-Aignan, tu me croiras si tu veux, dit le
roi en s'appuyant familirement sur le bras de Saint-Aignan, et
prenant le chemin qu'il croyait devoir le conduire du ct du
chteau, mais cette nave confidence, cette prfrence toute
dsintresse d'une femme qui peut-tre n'attirera jamais mes
yeux... en un mot, le mystre de cette aventure me pique, et, en
vrit, si je n'tais pas si occup de La Vallire...

-- Oh! que cela n'arrte point Votre Majest, elle a du temps
devant elle.

-- Comment cela?

-- On dit La Vallire fort rigoureuse.

-- Tu me piques, Saint-Aignan, il me tarde de la retrouver.
Allons, allons.

Le roi mentait, rien au contraire ne lui tardait moins; mais il
avait un rle  jouer.

Et il se mit  marcher vivement. Saint-Aignan le suivit en
conservant une lgre distance.

Tout  coup, le roi s'arrtant, le courtisan imita son exemple.

-- Saint-Aignan, dit-il, n'entends-tu pas des soupirs?

-- Moi?

-- Oui, coute.

-- En effet, et mme des cris, ce me semble.

-- C'est de ce ct, dit le roi en indiquant une direction.

-- On dirait des larmes, des sanglots de femme, fit M. de Saint-
Aignan.

-- Courons!

Et le roi et le favori, prenant un petit chemin de traverse,
coururent dans l'herbe.

 mesure qu'ils avanaient, les cris devenaient plus distincts.

-- Au secours! au secours! disaient deux voix.

Les deux jeunes gens redoublrent de vitesse.

Au fur et  mesure qu'ils approchaient, les soupirs devenaient des
cris.

-- Au secours! au secours! rptait-on.

Et ces cris doublaient la rapidit de la course du roi et de son
compagnon.

Tout  coup, au revers d'un foss, sous des saules aux branches
cheveles, ils aperurent une femme  genoux tenant une autre
femme vanouie.

 quelques pas de l, une troisime appelait au secours au milieu
du chemin.

En apercevant les deux gentilshommes dont elle ignorait la
qualit, les cris de la femme qui appelait au secours
redoublrent.

Le roi devana son compagnon, franchit le foss, et se trouva
auprs du groupe au moment o, par l'extrmit de l'alle qui
donnait du ct du chteau, s'avanaient une douzaine de personnes
attires par les mmes cris qui avaient attir le roi et
M. de Saint-Aignan.

-- Qu'y a-t-il donc, mesdemoiselles? demanda Louis.

-- Le roi! s'cria Mlle de Montalais en abandonnant dans son
tonnement la tte de La Vallire, qui tomba entirement couche
sur le gazon.

-- Oui, le roi. Mais ce n'est pas une raison pour abandonner votre
compagne. Qui est-elle?

-- C'est Mlle de La Vallire, Sire.

-- Mlle de La Vallire!

-- Qui vient de s'vanouir...

-- Ah! mon Dieu, dit le roi, pauvre enfant! Et vite, vite un
chirurgien!

Mais, avec quelque empressement que le roi et prononc ces
paroles, il n'avait pas si bien veill sur lui-mme qu'elles ne
dussent paratre, ainsi que le geste qui les accompagnait, un peu
froides  M. de Saint-Aignan, qui avait reu la confidence de ce
grand amour dont le roi tait atteint.

-- Saint-Aignan, continua le roi, veillez sur Mlle de La Vallire,
je vous prie. Appelez un chirurgien. Moi, je cours prvenir Madame
de l'accident qui vient d'arriver  sa demoiselle d'honneur.

En effet, tandis que M. de Saint-Aignan s'occupait de faire
transporter Mlle de La Vallire au chteau, le roi s'lanait en
avant, heureux de trouver cette occasion de se rapprocher de
Madame et d'avoir  lui parler sous un prtexte spcieux.

Heureusement, un carrosse passait; on fit arrter le cocher, et
les personnes qui le montaient, ayant appris l'accident,
s'empressrent de cder la place  Mlle de La Vallire.

Le courant d'air provoqu par la rapidit de la course rappela
promptement la malade  l'existence.

Arrive au chteau, elle put, quoique trs faible, descendre du
carrosse, et gagner, avec l'aide d'Athnas et de Montalais,
l'intrieur des appartements.

On la fit asseoir dans une chambre attenante aux salons du rez-de-
chausse.

Ensuite, comme cet accident n'avait pas produit beaucoup d'effet
sur les promeneurs, la promenade fut reprise.

Pendant ce temps, le roi avait retrouv Madame sous un quinconce;
il s'tait assis prs d'elle, et son pied cherchait doucement
celui de la princesse sous la chaise de celle-ci.

-- Prenez garde, Sire, lui dit Henriette tout bas, vous ne
paraissez pas un homme indiffrent.

-- Hlas! rpondit Louis XIV sur le mme diapason, j'ai bien peur
que nous n'ayons fait une convention au-dessus de nos forces.

Puis, tout haut:

-- Savez-vous l'accident? dit-il.

-- Quel accident?

-- Oh! mon Dieu! en vous voyant, j'oubliais que j'tais venu tout
exprs pour vous le raconter. J'en suis pourtant affect
douloureusement; une de vos demoiselles d'honneur, la pauvre La
Vallire, vient de perdre connaissance.

-- Ah! pauvre enfant, dit tranquillement la princesse; et  quel
propos?

Puis, tout bas:

-- Mais vous n'y pensez pas, Sire, vous prtendez faire croire 
une passion pour cette fille, et vous demeurez ici quand elle se
meurt l-bas.

-- Ah! madame, madame, dit en soupirant le roi, que vous tes bien
mieux que moi dans votre rle, et comme vous pensez  tout!

Et il se leva.

-- Madame, dit-il assez haut pour que tout le monde l'entendt,
permettez que je vous quitte; mon inquitude est grande, et je
veux m'assurer par moi mme si les soins ont t donns
convenablement.

Et le roi partit pour se rendre de nouveau prs de La Vallire,
tandis que tous les assistants commentaient ce mot du roi: Mon
inquitude est grande.


Chapitre CXVII -- Le secret du roi

En chemin, Louis rencontra le comte de Saint-Aignan.

-- Eh bien! Saint-Aignan, demanda-t-il avec affectation, comment
se trouve la malade?

-- Mais, Sire, balbutia Saint-Aignan, j'avoue  ma honte que je
l'ignore.

-- Comment, vous l'ignorez? fit le roi feignant de prendre au
srieux ce manque d'gards pour l'objet de sa prdilection.

-- Sire, pardonnez-moi; mais je venais de rencontrer une de nos
trois causeuses, et j'avoue que cela m'a distrait.

-- Ah! vous avez trouv? dit vivement le roi.

-- Celle qui daignait parler si avantageusement de moi, et, ayant
trouv la mienne, je cherchais la vtre, Sire, lorsque j'ai eu le
bonheur de rencontrer Votre Majest.

-- C'est bien; mais, avant tout, Mlle de La Vallire, dit le roi,
fidle  son rle.

-- Oh! que voil une belle intressante, dit Saint-Aignan, et
comme son vanouissement tait de luxe, puisque Votre Majest
s'occupait d'elle avant cela.

-- Et le nom de votre belle,  vous, Saint-Aignan, est-ce un
secret?

-- Sire, ce devrait tre un secret, et un trs grand mme; mais
pour vous, Votre Majest sait bien qu'il n'existe pas de secrets.

-- Son nom alors?

-- C'est Mlle de Tonnay-Charente.

-- Elle est belle?

-- Par-dessus tout, oui, Sire, et j'ai reconnu la voix qui disait
si tendrement mon nom. Alors je l'ai aborde, questionne autant
que j'ai pu le faire au milieu de la foule, et elle m'a dit, sans
se douter de rien, que tout  l'heure elle tait au grand chne
avec deux amies, lorsque l'apparition d'un loup ou d'un voleur les
avait pouvantes et mises en fuite.

-- Mais, demanda vivement le roi, le nom de ses deux amies?

-- Sire, dit Saint-Aignan, que Votre Majest me fasse mettre  la
Bastille.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que je suis un goste et un sot. Ma surprise tait si
grande d'une pareille conqute et d'une si heureuse dcouverte,
que j'en suis rest l. D'ailleurs, je n'ai pas cru que,
proccupe comme elle l'tait de Mlle de La Vallire, Votre
Majest attacht une trs grande importance  ce qu'elle avait
entendu; puis Mlle de Tonnay-Charente m'a quitt prcipitamment
pour retourner prs de Mlle de La Vallire.

-- Allons, esprons que j'aurai une chance gale  la tienne.
Viens, Saint Aignan.

-- Mon roi a de l'ambition,  ce que je vois, et il ne veut
permettre  aucune conqute de lui chapper. Eh bien! je lui
promets que je vais chercher consciencieusement, et, d'ailleurs,
par l'une des trois grces, on saura le nom des autres, et, par le
nom, le secret.

-- Oh! moi aussi, dit le roi; je n'ai besoin que d'entendre sa
voix pour la reconnatre. Allons, brisons l-dessus et conduis-moi
prs de cette pauvre La Vallire.

Eh! mais, pensa Saint-Aignan, voil en vrit une passion qui se
dessine, et pour cette petite fille, c'est extraordinaire; je ne
l'eusse jamais cru.

Et comme, en pensant cela, il avait montr au roi la salle dans
laquelle on avait conduit La Vallire, le roi tait entr.

Saint-Aignan le suivit.

Dans une salle basse, auprs d'une grande fentre donnant sur les
parterres, La Vallire, place dans un vaste fauteuil, aspirait 
longs traits l'air embaum de la nuit.

De sa poitrine desserre, les dentelles tombaient froisses parmi
les boucles de ses beaux cheveux blonds pars sur ses paules.

L'oeil languissant, charg de feux mal teints, noy dans de
grosses larmes, elle ne vivait plus que comme ces belles visions
de nos rves qui passent toutes ples et toutes potiques devant
les yeux ferms du dormeur, entrouvrant leurs ailes sans les
mouvoir, leurs lvres sans faire entendre un son.

Cette pleur nacre de La Vallire avait un charme que rien ne
saurait rendre; la souffrance d'esprit et du corps avait fait 
cette douce physionomie une harmonie de noble douleur; l'inertie
absolue de ses bras et de son buste la rendait plus semblable 
une trpasse qu' un tre vivant; elle semblait n'entendre ni les
chuchotements de ses compagnes ni le bruit lointain qui montait
des environs. Elle s'entretenait avec elle-mme, et ses belles
mains longues et fines tressaillaient de temps en temps comme au
contact d'invisibles pressions. Le roi entra sans qu'elle
s'apert de son arrive, tant elle tait absorbe dans sa
rverie.

Il vit de loin cette figure adorable sur laquelle la lune ardente
versait la pure lumire de sa lampe d'argent.

-- Mon Dieu! s'cria-t-il avec un involontaire effroi, elle est
morte!

-- Non, non, Sire, dit tout bas Montalais, elle va mieux, au
contraire. N'est ce pas, Louise, que tu vas mieux?

La Vallire ne rpondit point.

-- Louise, continua Montalais, c'est le roi qui daigne s'inquiter
de ta sant.

-- Le roi! s'cria Louise en se redressant soudain, comme si une
source de flamme et remont des extrmits  son coeur, le roi
s'inquite de ma sant?

-- Oui, dit Montalais.

-- Le roi est donc ici? dit La Vallire sans oser regarder autour
d'elle.

-- Cette voix! cette voix! dit vivement Louis  l'oreille de
Saint-Aignan.

-- Eh! mais, rpliqua Saint-Aignan, Votre Majest a raison, c'est
l'amoureuse du soleil.

-- Chut! dit le roi.

Puis, s'approchant de La Vallire:

-- Vous tes indispose, mademoiselle? Tout  l'heure, dans le
parc, je vous ai mme vue vanouie. Comment cela vous a-t-il pris?

-- Sire, balbutia la pauvre enfant tremblante et sans couleur, en
vrit, je ne saurais le dire.

-- Vous avez trop march, dit le roi, et peut-tre la fatigue...

-- Non, Sire, rpliqua vivement Montalais rpondant pour son amie,
ce ne peut tre la fatigue, car nous avons pass une partie de la
soire assises sous le chne royal.

-- Sous le chne royal? reprit le roi en tressaillant. Je ne
m'tais pas tromp, et c'est bien cela.

Et il adressa au comte un coup d'oeil d'intelligence.

-- Ah! oui, dit Saint-Aignan, sous le chne royal, avec
Mlle de Tonnay Charente.

-- Comment savez-vous cela? demanda Montalais.

-- Mais je le sais d'une faon bien simple; Mlle de Tonnay-
Charente me l'a dit.

-- Alors elle a d vous apprendre aussi la cause de
l'vanouissement de La Vallire?

-- Dame! elle m'a parl d'un loup ou d'un voleur, je ne sais plus
trop.

La Vallire coutait les yeux fixes, la poitrine haletante comme
si elle et pressenti une partie de la vrit, grce  un
redoublement d'intelligence. Louis prit cette attitude et cette
agitation pour la suite d'un effroi mal teint.

-- Ne craignez rien, mademoiselle, dit-il avec un commencement
d'motion qu'il ne pouvait cacher; ce loup qui vous a fait si
grand-peur tait tout simplement un loup  deux pieds.

-- C'tait un homme! c'tait un homme! s'cria Louise; il y avait
l un homme aux coutes?

-- Eh bien! mademoiselle, quel grand mal voyez-vous donc  avoir
t coute? Auriez-vous dit, selon vous, des choses qui ne
pouvaient tre entendues?

La Vallire frappa ses deux mains l'une contre l'autre et les
porta vivement  son front dont elle essaya de cacher ainsi la
rougeur.

-- Oh! demanda-t-elle, au nom du Ciel, qui donc tait cach? qui
donc a entendu?

Le roi s'avana pour prendre une de ses mains.

-- C'tait moi, mademoiselle, dit-il en s'inclinant avec un doux
respect; vous ferais-je peur, par hasard?

La Vallire poussa un grand cri; pour la seconde fois, ses forces
l'abandonnrent, et froide, gmissante, dsespre, elle retomba
tout d'une pice dans son fauteuil.

Le roi eut le temps d'tendre le bras, de sorte qu'elle se trouva
 moiti soutenue par lui.

 deux pas du roi et de La Vallire, Mlles de Tonnay-Charente et
de Montalais, immobiles et comme ptrifies au souvenir de leur
conversation avec La Vallire, ne songeaient mme pas  lui porter
secours, retenues qu'elles taient par la prsence du roi, qui, un
genou en terre, tenait La Vallire  bras-le-corps.

-- Vous avez entendu, Sire? murmura Athnas.

Mais le roi ne rpondit pas; il avait les yeux fixs sur les yeux
 moiti ferms de La Vallire; il tenait sa main pendante dans sa
main.

-- Parbleu! rpliqua Saint-Aignan, qui esprait de son ct
l'vanouissement de Mlle de Tonnay-Charente, et qui s'avanait les
bras ouverts, nous n'en avons mme pas perdu un mot.

Mais la fire Athnas n'tait pas femme  s'vanouir ainsi; elle
lana un regard terrible  Saint-Aignan et s'enfuit.

Montalais, plus courageuse, s'avana vivement vers Louise et la
reut des mains du roi, qui dj perdait la tte en se sentant le
visage inond des cheveux parfums de la mourante.

--  la bonne heure, dit Saint-Aignan, voil une aventure, et, si
je ne suis pas le premier  la raconter, j'aurai du malheur.

Le roi s'approcha de lui, la voix tremblante, la main furieuse.

-- Comte, dit-il, pas un mot.

Le pauvre roi oubliait qu'une heure auparavant il faisait au mme
homme la mme recommandation, avec le dsir tout oppos, c'est--
dire que cet homme ft indiscret.

Aussi cette recommandation fut-elle aussi superflue que la
premire.

Une demi-heure aprs, tout Fontainebleau savait que Mlle de La
Vallire avait eu sous le chne royal une conversation avec
Montalais et Tonnay-Charente, et que dans cette conversation elle
avait avou son amour pour le roi.

On savait aussi que le roi, aprs avoir manifest toute
l'inquitude que lui inspirait l'tat de Mlle de La Vallire,
avait pli et trembl en recevant dans ses bras la belle vanouie;
de sorte qu'il fut bien arrt, chez tous les courtisans, que le
plus grand vnement de l'poque venait de se rvler; que Sa
Majest aimait Mlle de La Vallire, et que, par consquent,
Monsieur pouvait dormir parfaitement tranquille.

C'est, au reste, ce que la reine mre, aussi surprise que les
autres de ce brusque revirement, se hta de dclarer  la jeune
reine et  Philippe d'Orlans.

Seulement, elle opra d'une faon bien diffrente en s'attaquant 
ces deux intrts.

 sa bru:

-- Voyez, Thrse, dit-elle, si vous n'aviez pas grandement tort
d'accuser le roi; voil qu'on lui donne aujourd'hui une nouvelle
matresse; pourquoi celle d'aujourd'hui serait-elle plus vraie que
celle d'hier, et celle d'hier que celle d'aujourd'hui?

Et  Monsieur, en lui racontant l'aventure du chne royal:

-- tes-vous absurde dans vos jalousies, mon cher Philippe? Il est
avr que le roi perd la tte pour cette petite La Vallire.
N'allez pas en parler  votre femme: la reine le saurait tout de
suite.

Cette dernire confidence eut son ricochet immdiat.

Monsieur, rassrn, triomphant, vint retrouver sa femme, et,
comme il n'tait pas encore minuit et que la fte devait durer
jusqu' deux heures du matin, il lui offrit la main pour la
promenade.

Mais, au bout de quelques pas, la premire chose qu'il fit fut de
dsobir  sa mre.

-- N'allez pas dire  la reine, au moins, tout ce que l'on raconte
du roi, fit-il mystrieusement.

-- Et que raconte-t-on? demanda Madame.

-- Que mon frre s'tait pris tout  coup d'une passion trange.

-- Pour qui?

-- Pour cette petite La Vallire.

Il faisait nuit, Madame put sourire  son aise.

-- Ah! dit-elle, et depuis quand cela le tient-il?

-- Depuis quelques jours,  ce qu'il parat. Mais ce n'tait que
fume, et c'est seulement ce soir que la flamme s'est rvle.

-- Le roi a bon got, dit Madame, et  mon avis la petite est
charmante.

-- Vous m'avez l'air de vous moquer, ma toute chre.

-- Moi! et comment cela?

-- En tout cas, cette passion fera toujours le bonheur de
quelqu'un, ne ft-ce que celui de La Vallire.

-- Mais, reprit la princesse, en vrit, vous parlez, monsieur,
comme si vous aviez lu au fond de l'me de ma fille d'honneur. Qui
vous a dit qu'elle consent  rpondre  la passion du roi?

-- Et qui vous dit,  vous, qu'elle n'y rpondra pas?

-- Elle aime le vicomte de Bragelonne.

-- Ah! vous croyez?

-- Elle est mme sa fiance.

-- Elle l'tait.

-- Comment cela?

-- Mais, quand on est venu demander au roi la permission de
conclure le mariage, il a refus cette permission.

-- Refus?

-- Oui, quoique ce ft au comte de La Fre lui-mme, que le roi
honore, vous le savez, d'une grande estime pour le rle qu'il a
jou dans la restauration de votre frre, et dans quelques autres
vnements encore, arrivs depuis longtemps.

-- Eh bien! les pauvres amoureux attendront qu'il plaise au roi de
changer d'avis; ils sont jeunes, ils ont le temps.

-- Ah! ma mie, dit Philippe en riant  son tour, je vois que vous
ne savez pas le plus beau de l'affaire.

-- Non.

-- Ce qui a le plus profondment touch le roi.

-- Le roi a t profondment touch?

-- Au coeur.

-- Mais de quoi? Dites vite, voyons!

-- D'une aventure on ne peut plus romanesque.

-- Vous savez combien j'aime ces aventures-l, et vous me faites
attendre, dit la princesse avec impatience.

-- Eh bien! voici...

Et Monsieur fit une pause.

-- J'coute.

-- Sous le chne royal... Vous savez o est le chne royal?

-- Peu importe: sous le chne royal, dites-vous?

-- Eh bien! Mlle de La Vallire, se croyant seule avec deux amies,
leur a fait confidence de sa passion pour le roi.

-- Ah! fit Madame avec un commencement d'inquitude, de sa passion
pour le roi?

-- Oui.

-- Et quand cela?

-- Il y a une heure.

Madame tressaillit.

-- Et cette passion, personne ne la connaissait?

-- Personne.

-- Pas mme Sa Majest?

-- Pas mme Sa Majest. La petite personne gardait son secret
entre cuir et chair, quand tout  coup son secret a t plus fort
qu'elle et lui a chapp.

-- Et de qui la tenez-vous, cette absurdit?

-- Mais comme tout le monde.

-- De qui la tient tout le monde, alors?

-- De La Vallire elle-mme, qui avouait cet amour  Montalais et
 Tonnay-Charente, ses compagnes.

Madame s'arrta, et, par un brusque mouvement, lcha la main de
son mari.

-- Il y a une heure qu'elle faisait cet aveu? demanda Madame.

--  peu prs.

-- Et le roi en a-t-il connaissance?

-- Mais voil o est justement le romanesque de la chose, c'est
que le roi tait avec Saint-Aignan derrire le chne royal, et
qu'il a entendu toute cette intressante conversation sans en
perdre un seul mot.

Madame se sentit frappe d'un coup au coeur.

-- Mais j'ai vu le roi depuis, dit-elle tourdiment, et il ne m'a
pas dit un mot de tout cela.

-- Parbleu! dit Monsieur, naf comme un mari qui triomphe, il
n'avait garde de vous en parler lui-mme, puisqu'il recommandait 
tout le monde de ne pas vous en parler.

-- Plat-il? s'cria Madame irrite.

-- Je dis qu'on voulait vous escamoter la chose.

-- Et pourquoi donc se cacherait-on de moi?

-- Dans la crainte que votre amiti ne vous entrane  rvler
quelque chose  la jeune reine, voil tout.

Madame baissa la tte; elle tait blesse mortellement.

Alors elle n'eut plus de repos qu'elle n'et rencontr le roi.

Comme un roi est tout naturellement le dernier du royaume qui
sache ce que l'on dit de lui, comme un amant est le seul qui ne
sache point ce que l'on dit de sa matresse, quand le roi aperut
Madame qui le cherchait, il vint  elle un peu troubl, mais
toujours empress et gracieux.

Madame attendit qu'il parlt le premier de La Vallire.

Puis, comme il n'en parlait pas:

-- Et cette petite? demanda-t-elle.

-- Quelle petite? fit le roi.

-- La Vallire... Ne m'avez-vous pas dit, Sire, qu'elle avait
perdu connaissance?

-- Elle est toujours fort mal, dit le roi en affectant la plus
grande indiffrence.

-- Mais voil qui va nuire au bruit que vous deviez rpandre,
Sire.

--  quel bruit?

-- Que vous vous occupiez d'elle.

-- Oh! j'espre qu'il se rpandra la mme chose, rpondit le roi
distraitement.

Madame attendit encore; elle voulait savoir si le roi lui
parlerait de l'aventure du chne royal.

Mais le roi n'en dit pas un mot.

Madame, de son ct, n'ouvrit pas la bouche de l'aventure de sorte
que le roi prit cong d'elle, sans lui avoir fait la moindre
confidence.

 peine eut-elle vu le roi s'loigner, qu'elle chercha Saint-
Aignan. Saint-Aignan tait facile  trouver, il tait comme les
btiments de suite qui marchent toujours de conserve avec les gros
vaisseaux.

Saint-Aignan tait bien l'homme qu'il fallait  Madame dans la
disposition d'esprit o Madame se trouvait.

Il ne cherchait qu'une oreille un peu plus digne que les autres
pour y raconter l'vnement dans tous ses dtails.

Aussi ne fit-il pas grce  Madame d'un seul mot. Puis, quand il
eut fini:

-- Avouez, dit Madame, que voil un charmant conte.

-- Conte, non; histoire, oui.

-- Avouez, conte ou histoire, qu'on vous l'a dit comme vous me le
dites  moi, mais que vous n'y tiez pas?

-- Madame, sur l'honneur, j'y tais.

-- Et vous croyez que ces aveux auraient fait impression sur le
roi?

-- Comme ceux de Mlle de Tonnay-Charente sur moi, rpliqua Saint-
Aignan; coutez donc, madame, Mlle de La Vallire a compar le roi
au soleil, c'est flatteur!

-- Le roi ne se laisse pas prendre  de pareilles flatteries.

-- Madame, le roi est au moins autant homme que soleil et je l'ai
bien vu tout  l'heure quand La Vallire est tombe dans ses bras.

-- La Vallire est tombe dans les bras du roi?

-- Oh! c'tait un tableau des plus gracieux; imaginez-vous que La
Vallire tait renverse et que...

-- Eh bien! qu'avez-vous vu? Dites, parlez.

-- J'ai vu ce que dix autres personnes ont vu en mme temps que
moi, j'ai vu que, lorsque La Vallire est tombe dans ses bras, le
roi a failli s'vanouir.

Madame poussa un petit cri, seul indice de sa sourde colre.

-- Merci, dit-elle en riant convulsivement, vous tes un charmant
conteur, monsieur de Saint-Aignan.

Et elle s'enfuit seule et touffant vers le chteau.


Chapitre CXVIII -- Courses de nuit

Monsieur avait quitt la princesse de la plus belle humeur du
monde, et comme il avait beaucoup fatigu dans la journe, il
tait rentr chez lui, laissant chacun achever la nuit comme il
lui plairait.

En rentrant, Monsieur s'tait mis  sa toilette de nuit avec un
soin qui redoublait encore dans ses paroxysmes de satisfaction.

Aussi chanta-t-il, pendant tout le travail de ses valets de
chambre, les principaux airs du ballet que les violons avaient
jous et que le roi avait danss.

Puis il appela ses tailleurs, se fit montrer ses habits du
lendemain, et, comme il tait trs satisfait d'eux, il leur
distribua quelques gratifications.

Enfin, comme le chevalier de Lorraine, l'ayant vu rentrer,
rentrait  son tour, Monsieur combla d'amitis le chevalier de
Lorraine.

Celui-ci, aprs avoir salu le prince, garda un instant le
silence, comme un chef de tirailleurs qui tudie pour savoir sur
quel point il commencera le feu; puis, paraissant se dcider:

-- Avez-vous remarqu une chose singulire, monseigneur? dit-il.

-- Non, laquelle?

-- C'est la mauvaise rception que Sa Majest a faite en apparence
au comte de Guiche.

-- En apparence?

-- Oui, sans doute, puisque, en ralit, il lui a rendu sa faveur.

-- Mais je n'ai pas vu cela, moi, dit le prince.

-- Comment! vous n'avez pas vu qu'au lieu de le renvoyer dans son
exil, comme cela tait naturel, il l'a autoris dans son trange
rsistance en lui permettant de reprendre sa place au ballet.

-- Et vous trouvez que le roi a eu tort, chevalier? demanda
Monsieur.

-- N'tes-vous point de mon avis, prince?

-- Pas tout  fait, mon cher chevalier, et j'approuve le roi de
n'avoir point fait rage contre un malheureux plus fou que
malintentionn.

-- Ma foi! dit le chevalier, quant  moi, j'avoue que cette
magnanimit m'tonne au plus haut point.

-- Et pourquoi cela? demanda Philippe.

-- Parce que j'eusse cru le roi plus jaloux, rpliqua mchamment
le chevalier.

Depuis quelques instants, Monsieur sentait quelque chose
d'irritant remuer sous les paroles de son favori; ce dernier mot
mit le feu aux poudres.

-- Jaloux! s'cria le prince; jaloux! Que veut dire ce mot-l?
Jaloux de quoi, s'il vous plat, ou jaloux de qui?

Le chevalier s'aperut qu'il venait de laisser chapper un de ces
mots mchants comme parfois il en faisait. Il essaya donc de le
rattraper, tandis qu'il tait encore  porte de sa main.

-- Jaloux de son autorit, dit-il avec une navet affecte; de
quoi voulez vous que le roi soit jaloux!

-- Ah! fit Monseigneur, trs bien.

-- Est-ce que, continua le chevalier, Votre Altesse Royale aurait
demand la grce de ce cher comte de Guiche?

-- Ma foi, non! dit Monsieur. Guiche est un garon d'esprit et de
courage, mais il a t lger avec Madame, et je ne lui veux ni mal
ni bien.

Le chevalier avait envenim sur de Guiche comme il avait essay
d'envenimer sur le roi; mais il crut s'apercevoir que le temps
tait  l'indulgence, et mme  l'indiffrence la plus absolue, et
que, pour clairer la question, force lui serait de mettre la
lampe sous le nez mme du mari.

Avec ce jeu on brle quelquefois les autres, mais souvent l'on se
brle soi mme.

C'est bien, c'est bien, se dit en lui-mme le chevalier,
j'attendrai de Wardes; il fera plus en un jour que moi en un mois,
car je crois, Dieu me pardonne! ou plutt Dieu lui pardonne! qu'il
est encore plus jaloux que je ne le suis. Et puis ce n'est pas
de Wardes qui m'est ncessaire, c'est un vnement, et dans tout
cela je n'en vois point. Que de Guiche soit revenu lorsqu'on
l'avait chass, certes, cela est grave; mais toute gravit
disparat quand on rflchit que de Guiche est revenu au moment o
Madame ne s'occupe plus de lui. En effet, Madame s'occupe du roi,
c'est clair. Mais, outre que mes dents ne sauraient mordre et
n'ont pas besoin de mordre sur le roi, voil que Madame ne pourra
plus longtemps s'occuper du roi si, comme on le dit, le roi ne
s'occupe plus de Madame. Il rsulte de tout ceci que nous devons
demeurer tranquille et attendre la venue d'un nouveau caprice, et
celui-l dterminera le rsultat.

Et l-dessus le chevalier s'tendit avec rsignation dans le
fauteuil o Monsieur lui permettait de s'asseoir en sa prsence,
et, n'ayant plus de mchancets  dire, il se trouva que le
chevalier n'eut plus d'esprit.

Fort heureusement, Monsieur avait sa provision de bonne humeur,
comme nous avons dit, et il en avait pour deux jusqu'au moment ou,
congdiant valets et officiers, il passa dans sa chambre 
coucher.

En se retirant, il chargea le chevalier de faire ses compliments 
Madame et de lui dire que, la lune tant frache, Monsieur, qui
craignait pour ses dents, ne descendrait plus dans le parc de tout
le reste de la nuit.

Le chevalier entra prcisment chez la princesse au moment o
celle-ci rentrait elle-mme.

Il s'acquitta de cette commission en fidle messager, et remarqua
d'abord l'indiffrence, le trouble mme avec lesquels Madame
accueillit la communication de son poux.

Cela lui parut renfermer quelque nouveaut.

Si Madame ft sortie de chez elle avec cet air trange, il l'et
suivie.

Mais Madame rentrait, rien donc  faire; il pirouetta sur ses
talons comme un hron dsoeuvr, interrogea l'air, la terre et
l'eau, secoua la tte et s'orienta machinalement, de manire  se
diriger vers les parterres.

Il n'eut pas fait cent pas qu'il rencontra deux jeunes gens qui se
tenaient par le bras et qui marchaient, tte baisse, en crossant
du pied les petits cailloux qui se trouvaient devant eux, et qui
de ce vague amusement accompagnaient leurs penses. C'taient
MM. de Guiche et de Bragelonne.

Leur vue opra comme toujours sur le chevalier de Lorraine un
effet d'instinctive rpulsion. Il ne leur en fit pas moins un
grand salut, qui lui fut rendu avec les intrts.

Puis, voyant que le parc se dpeuplait, que les illuminations
commenaient  s'teindre, que la brise du matin commenait 
souffler, il prit  gauche et rentra au chteau par la petite
cour. Eux tirrent  droite et continurent leur chemin vers le
grand parc.

Au moment o le chevalier montait le petit escalier qui conduisait
 l'entre drobe, il vit une femme, suivie d'une autre femme,
apparatre sous l'arcade qui donnait passage de la petite dans la
grande cour.

Ces deux femmes acclraient leur marche que le froissement de
leurs robes de soie trahissait dans la nuit dj sombre.

Cette forme de mantelet, cette taille lgante, cette allure
mystrieuse et hautaine  la fois qui distinguaient ces deux
femmes, et surtout celle qui marchait la premire, frapprent le
chevalier.

Voil deux femmes que je connais certainement, se dit-il en
s'arrtant sur la dernire marche du perron.

Puis, comme avec son instinct de limier il s'apprtait  les
suivre, un de ses laquais, qui courait aprs lui depuis quelques
instants, l'arrta.

-- Monsieur, dit-il, le courrier est arriv.

-- Bon! bon! fit le chevalier. Nous avons le temps;  demain.

-- C'est qu'il y a des lettres presses que Monsieur le chevalier
sera peut tre bien aise de lire.

-- Ah! fit le chevalier; et d'o viennent-elles?

-- Une vient d'Angleterre, et l'autre de Calais; cette dernire
arrive par estafette, et parat tre fort importante.

-- De Calais! Et qui diable m'crit de Calais?

-- J'ai cru reconnatre l'criture de votre ami le comte
de Wardes.

-- Oh! je monte en ce cas, s'cria le chevalier oubliant 
l'instant mme son projet d'espionnage.

Et il monta, en effet, tandis que les deux dames inconnues
disparaissaient  l'extrmit de la cour oppose  celle par
laquelle elles venaient d'entrer.

Ce sont elles que nous suivrons, laissant le chevalier tout entier
 sa correspondance.

Arrive au quinconce, la premire s'arrta un peu essouffle, et,
relevant avec prcaution sa coiffe:

-- Sommes-nous encore loin de cet arbre? dit-elle.

-- Oh! oui, madame,  plus de cinq cents pas; mais que Madame
s'arrte un instant: elle ne pourrait marcher longtemps de ce pas.

-- Vous avez raison.

Et la princesse, car c'tait elle, s'appuya contre un arbre.

-- Voyons, mademoiselle, reprit-elle aprs avoir souffl un
instant, ne me cachez rien, dites-moi la vrit.

-- Oh! madame, vous voil dj svre, dit la jeune fille d'une
voix mue.

-- Non, ma chre Athnas; rassurez-vous donc, car je ne vous en
veux nullement. Ce ne sont pas mes affaires, aprs tout. Vous tes
inquite de ce que vous avez pu dire sous ce chne; vous craignez
d'avoir bless le roi, et je veux vous tranquilliser en m'assurant
par moi-mme si vous pouvez avoir t entendue.

-- Oh! oui, madame, le roi tait si prs de nous.

-- Mais, enfin, vous ne parliez pas tellement haut que quelques
paroles n'aient pu se perdre?

-- Madame, nous nous croyions absolument seules.

-- Et vous tiez trois?

-- Oui, La Vallire, Montalais et moi.

-- De sorte que vous avez, vous personnellement, parl lgrement
du roi?

-- J'en ai peur. Mais, en ce cas, Votre Altesse aurait la bont de
faire ma paix avec Sa Majest, n'est-ce pas, Madame?

-- Si besoin est, je vous le promets. Cependant, comme je vous le
disais, mieux vaut ne pas aller au-devant du mal et se bien
assurer surtout si le mal a t fait. Il fait nuit sombre, et plus
sombre encore sous ces grands bois. Vous n'aurez pas t reconnue
du roi. Le prvenir en parlant la premire, c'est vous dnoncer
vous-mme.

-- Oh! madame! madame! si l'on a reconnu Mlle de La Vallire, on
m'aura reconnue aussi. D'ailleurs, M. de Saint-Aignan ne m'a point
laiss de doute  ce sujet.

-- Mais, enfin, vous disiez donc des choses bien dsobligeantes
pour le roi?

-- Nullement, madame, nullement. C'est une autre qui disait des
choses trop obligeantes, et alors mes paroles auront fait
contraste avec les siennes.

-- Cette Montalais est si folle! dit Madame.

-- Oh! ce n'est pas Montalais. Montalais n'a rien dit, elle, c'est
La Vallire.

Madame tressaillit comme si elle ne l'et pas dj su
parfaitement.

-- Oh! non, non, dit-elle, le roi n'aura pas entendu. D'ailleurs,
nous allons faire l'preuve pour laquelle nous sommes sorties.
Montrez-moi le chne.

Et Madame se remit en marche.

-- Savez-vous o il est? continua-t-elle.

-- Hlas! oui madame.

-- Et vous le retrouverez?

-- Je le retrouverais les yeux ferms.

-- Alors c'est  merveille; vous vous assirez sur le banc o vous
tiez, sur le banc o tait La Vallire, et vous parlerez du mme
ton et dans le mme sens; moi, je me cacherai dans le buisson, et,
si l'on entend, je vous le dirai bien.

-- Oui, madame.

-- Il s'ensuit que, si vous avez effectivement parl assez haut
pour que le roi vous ait entendues, eh bien...

Athnas parut attendre avec anxit la fin de la phrase
commence.

-- Eh bien! dit Madame d'une voix touffe sans doute par la
rapidit de sa course, eh bien, je vous dfendrai...

Et Madame doubla encore le pas.

Tout  coup elle s'arrta.

-- Il me vient une ide, dit-elle.

-- Oh! une bonne ide, assurment, rpondit Mlle de Tonnay-
Charente.

-- Montalais doit tre aussi embarrasse que vous deux?

-- Moins; car elle est moins compromise, ayant moins dit.

-- N'importe, elle vous aidera bien par un petit mensonge.

-- Oh! surtout si elle sait que Madame veut bien s'intresser 
moi.

-- Bien! j'ai, je crois, trouv ce qu'il nous faut, mon enfant.

-- Quel bonheur!

-- Vous direz que vous saviez parfaitement toutes trois la
prsence du roi derrire cet arbre, ou derrire ce buisson, je ne
sais plus bien, ainsi que celle de M. de Saint-Aignan.

-- Oui, madame.

-- Car, vous ne vous le dissimulez pas, Athnas, Saint-Aignan
prend avantage de quelques mots trs flatteurs pour lui que vous
auriez prononcs.

-- Eh! madame, vous voyez bien qu'on entend, s'cria Athnas,
puisque M. de Saint-Aignan a entendu.

Madame avait dit une lgret, elle se mordit les lvres.

-- Oh! vous savez bien comme est Saint-Aignan! dit elle; la faveur
du roi le rend fou, et il dit, il dit  tort et  travers; souvent
mme il invente. L, d'ailleurs, n'est point la question. Le roi
a-t-il entendu ou n'a-t-il pas entendu? Voil le fait.

-- Eh bien! oui, madame, il a entendu! fit Athnas dsespre.

-- Alors, faites ce que je disais: soutenez hardiment que vous
connaissiez toutes trois, entendez-vous, toutes trois, car, si
l'on doute pour l'une, on doutera pour les autres; soutenez, dis-
je, que vous connaissiez toutes trois la prsence du roi et de
M. de Saint-Aignan, et que vous avez voulu vous divertir aux
dpens des couteurs.

-- Ah! madame, aux dpens du roi! jamais nous n'oserons dire cela!

-- Mais, plaisanterie, plaisanterie pure; raillerie innocente et
bien permise  des femmes que des hommes veulent surprendre. De
cette faon tout s'explique. Ce que Montalais a dit de Malicorne,
raillerie; ce que vous avez dit de M. de Saint-Aignan, raillerie;
ce que La Vallire a pu dire...

-- Et qu'elle voudrait bien rattraper.

-- En tes-vous sre?

-- Oh! oui, j'en rponds.

-- Eh bien! raison de plus, raillerie que tout cela;
M. de Malicorne n'aura point  se fcher. M. de Saint-Aignan sera
confondu, on rira de lui au lieu de rire de vous. Enfin, le roi
sera puni de sa curiosit peu digne de son rang. Que l'on rie un
peu du roi en cette circonstance, et je ne crois pas qu'il s'en
plaigne.

-- Ah! madame, vous tes en vrit un ange de bont et d'esprit.

-- C'est mon intrt.

-- Comment cela?

-- Vous me demandez comment c'est mon intrt d'pargner  mes
demoiselles d'honneur des quolibets, des dsagrments, des
calomnies peut-tre! Hlas! vous le savez, mon enfant, la cour n'a
pas d'indulgence pour ces sortes de peccadilles. Mais voil dj
longtemps que nous marchons; ne sommes-nous donc point bientt
arrives?

-- Encore cinquante ou soixante pas. Tournons  gauche, madame,
s'il vous plat.

-- Ainsi, vous tes sre de Montalais? dit Madame.

-- Oh! oui.

-- Elle fera tout ce que vous voudrez?

-- Tout. Elle sera enchante.

-- Quant  La Vallire?... hasarda la princesse.

-- Oh! pour elle ce sera plus difficile, madame; elle rpugne 
mentir.

-- Cependant, lorsqu'elle y trouvera son intrt...

-- J'ai peur que cela ne change absolument rien  ses ides.

-- Oui, oui, dit Madame, on m'avait dj prvenue de cela; c'est
une personne trs prcieuse, une de ces mijaures qui mettent Dieu
en avant pour se cacher derrire lui. Mais, si elle ne veut pas
mentir, comme elle s'exposera aux railleries de toute la cour,
comme elle aura provoqu le roi par un aveu aussi ridicule
qu'indcent, Mlle de La Baume Le Blanc de La Vallire trouvera bon
que je la renvoie  ses pigeons, afin que l-bas, en Touraine, ou
dans le Blaisois, je ne sais o, elle puisse tout  son aise faire
du sentiment et de la bergerie.

Ces paroles furent dites avec une vhmence et mme une duret qui
effrayrent Mlle de Tonnay-Charente.

En consquence, elle se promit, quant  elle, de mentir autant
qu'il le faudrait.

Ce fut dans ces bonnes dispositions que Madame et sa compagne
arrivrent aux environs du chne royal.

-- Nous y voil, dit Tonnay-Charente.

-- Nous allons bien voir si l'on entend, rpondit Madame.

-- Chut! fit la jeune fille en retenant Madame avec une rapidit
assez oublieuse de l'tiquette.

Madame s'arrta.

-- Voyez-vous que l'on entend, dit Athnas.

-- Comment cela?

-- coutez.

Madame retint son souffle, et l'on entendit, en effet, ces mots,
prononcs par une voix suave et triste, flotter dans l'air:

-- Oh! je te dis, vicomte, je te dis que je l'aime perdument; je
te dis que je l'aime  en mourir.

 cette voix, Madame tressaillit, et sous sa mante un rayon joyeux
illumina son visage.

Elle arrta sa compagne  son tour, et, d'un pas lger, la
reconduisant  vingt pas en arrire, c'est--dire hors de la
porte de la voix:

-- Demeurez l, lui dit-elle, ma chre Athnas et que nul ne
puisse nous surprendre. Je pense qu'il est question de vous dans
cet entretien.

-- De moi, madame?

-- De vous, oui, ou plutt de votre aventure. Je vais couter; 
deux, nous serions dcouvertes. Allez chercher Montalais et
revenez m'attendre avec elle sur la lisire du bois.

Puis, comme Athnas hsitait:

-- Allez! dit la princesse d'une voix qui n'admettait pas
d'observations.

Elle rangea donc ses jupes bruyantes, et, par un sentier qui
coupait le massif, elle regagna le parterre.

Quant  Madame, elle se blottit dans le buisson, adosse  un
gigantesque chtaignier, dont une des tiges avait t coupe  la
hauteur d'un sige.

Et l, pleine d'anxit et de crainte: Voyons, dit-elle, voyons,
puisque l'on entend d'ici, coutons ce que va dire de moi 
M. de Bragelonne cet autre fou amoureux qu'on appelle le comte
de Guiche.


Chapitre CXIX -- O Madame acquiert la preuve que l'on peut, en
coutant, entendre ce qui se dit

Il se fit un instant de silence comme si tous les bruits
mystrieux de la nuit s'taient tus pour couter en mme temps que
Madame cette juvnile et amoureuse confidence. C'tait  Raoul de
parler. Il s'appuya paresseusement au tronc du grand chne et
rpondit de sa voix douce et harmonieuse:

-- Hlas! mon cher de Guiche, c'est un grand malheur.

-- Oh! oui, s'cria celui-ci, bien grand!

-- Vous ne m'entendez pas, de Guiche, ou plutt vous ne me
comprenez pas. Je dis qu'il vous arrive un grand malheur, non pas
d'aimer, mais de ne savoir point cacher votre amour.

-- Comment cela? s'cria de Guiche.

-- Oui, vous ne vous apercevez point d'une chose, c'est que
maintenant ce n'est plus  votre seul ami, c'est--dire  un homme
qui se ferait tuer plutt que de vous trahir; vous ne vous
apercevez point, dis-je, que ce n'est plus  votre seul ami que
vous faites confidence de vos amours, mais au premier venu.

-- Au premier venu! s'cria de Guiche; tes-vous fou, Bragelonne,
de me dire de pareilles choses?

-- Il en est ainsi.

-- Impossible! Comment et de quelle faon serais-je donc devenu
indiscret  ce point?

-- Je veux dire, mon ami, que vos yeux, vos gestes, vos soupirs
parlent malgr vous; que toute passion exagre conduit et
entrane l'homme hors de lui-mme. Alors cet homme ne s'appartient
plus; il est en proie  une folie qui lui fait raconter sa peine
aux arbres, aux chevaux,  l'air, du moment o il n'a aucun tre
intelligent  la porte de sa voix. Or, mon pauvre ami, rappelez-
vous ceci: qu'il est bien rare qu'il n'y ait pas toujours l
quelqu'un pour entendre particulirement les choses qui ne doivent
pas tre entendues.

De Guiche poussa un profond soupir.

-- Tenez, continua Bragelonne, en ce moment vous me faites peine;
depuis votre retour ici, vous avez cent fois et de cent manires
diffrentes racont votre amour pour elle; et cependant,
n'eussiez-vous rien dit, votre retour seul tait dj une
indiscrtion terrible. J'en reviens donc  conclure ceci: que, si
vous ne vous observez mieux que vous ne le faites, un jour ou
l'autre arrivera qui amnera une explosion. Qui vous sauvera
alors? Dites, rpondez-moi. Qui la sauvera elle-mme? Car, toute
innocente qu'elle sera de votre amour, votre amour sera aux mains
de ses ennemis une accusation contre elle.

-- Hlas! mon Dieu! murmura de Guiche.

Et un profond soupir accompagna ces paroles.

-- Ce n'est point rpondre, cela, de Guiche.

-- Si fait.

-- Eh bien! voyons, que rpondez-vous?

-- Je rponds que, ce jour-l, mon ami, je ne serai pas plus mort
que je ne le suis aujourd'hui.

-- Je ne comprends pas.

-- Oui; tant d'alternatives m'ont us! Aujourd'hui, je ne suis
plus un tre pensant, agissant; aujourd'hui, je ne vaux plus un
homme, si mdiocre qu'il soit; aussi, vois-tu, aujourd'hui mes
dernires forces se sont teintes, mes dernires rsolutions se
sont vanouies, et je renonce  lutter. Quand on est au camp,
comme nous y avons t ensemble, et qu'on part seul pour
escarmoucher, parfois on rencontre un parti de cinq ou six
fourrageurs, et, quoique seul, on se dfend; alors, il en survient
six autres, on s'irrite et l'on persvre; mais, s'il en arrive
encore, six, huit, dix autres  la traverse, on se met  piquer
son cheval, si l'on a encore un cheval, ou bien on se fait tuer
pour ne pas fuir. Eh bien! j'en suis l: j'ai d'abord lutt contre
moi-mme; puis contre Buckingham. Maintenant, le roi est venu; je
ne lutterai pas contre le roi, ni mme, je me hte de te le dire,
le roi se retirt-il, ni mme contre le caractre tout seul de
cette femme. Oh! je ne m'abuse point: entr au service de cet
amour, je m'y ferai tuer.

-- Ce n'est point  elle qu'il faut faire des reproches, rpondit
Raoul, c'est  toi.

-- Pourquoi cela?

-- Comment, tu connais la princesse un peu lgre, fort prise de
nouveaut, sensible  la louange, dt la louange lui venir d'un
aveugle ou d'un enfant, et tu prends feu au point de te consumer
toi-mme? Regarde la femme, aime-la; car quiconque n'a pas le
coeur pris ailleurs ne peut la voir sans l'aimer. Mais, tout en
l'aimant, respecte en elle, d'abord, le rang de son mari, puis
lui-mme, puis, enfin, ta propre sret.

-- Merci, Raoul.

-- Et de quoi?

-- De ce que, voyant que je souffre par cette femme, tu me
consoles, de ce que tu me dis d'elle tout le bien que tu en penses
et peut-tre mme celui que tu ne penses pas.

-- Oh! fit Raoul, tu te trompes, de Guiche, ce que je pense je ne
le dis pas toujours, et alors je ne dis rien; mais, quand je
parle, je ne sais ni feindre ni tromper, et qui m'coute peut me
croire.

Pendant ce temps, Madame, le cou tendu, l'oreille avide, l'oeil
dilat et cherchant  voir dans l'obscurit, pendant ce temps,
Madame aspirait avidement jusqu'au moindre souffle qui bruissait
dans les branches.

-- Oh! je la connais mieux que toi, alors! s'cria de Guiche. Elle
n'est pas lgre, elle est frivole; elle n'est pas prise de
nouveaut, elle est sans mmoire et sans foi; elle n'est pas
purement et simplement sensible aux louanges, mais elle est
coquette avec raffinement et cruaut. Mortellement coquette! oh!
oui, je le sais. Tiens, crois-moi, Bragelonne, je souffre tous les
tourments de l'enfer; brave, aimant passionnment le danger, je
trouve un danger plus grand que ma force et mon courage. Mais,
vois-tu, Raoul, je me rserve une victoire qui lui cotera bien
des larmes.

Raoul regarda son ami, et, comme celui-ci, presque touff par
l'motion, renversait sa tte contre le tronc du chne:

-- Une victoire! demanda-t-il, et laquelle?

-- Laquelle?

-- Oui.

-- Un jour, je l'aborderai; un jour, je lui dirai: J'tais jeune,
j'tais fou d'amour; j'avais pourtant assez de respect pour tomber
 vos pieds et y demeurer le front dans la poussire si vos
regards ne m'eussent relev jusqu' votre main. Je crus comprendre
vos regards, je me relevai, et, alors, sans que je vous eusse rien
fait que vous aimer davantage encore, si c'tait possible, alors
vous m'avez, de gaiet de coeur, terrass par un caprice, femme
sans coeur, femme sans foi, femme sans amour! Vous n'tes pas
digne, toute princesse de sang royal que vous tes, vous n'tes
pas digne de l'amour d'un honnte homme; et je me punis de mort
pour vous avoir trop aime, et je meurs en vous hassant.

-- Oh! s'cria Raoul pouvant de l'accent de profonde vrit qui
perait dans les paroles du jeune homme, oh! je te l'avais bien
dit, de Guiche, que tu tais un fou.

-- Oui, oui, s'cria de Guiche poursuivant son ide, puisque nous
n'avons plus de guerres ici, j'irai l-bas, dans le Nord, demander
du service  l'Empire, et quelque Hongrois, quelque Croate,
quelque Turc me fera bien la charit d'une balle.

De Guiche n'acheva point, ou plutt, comme il achevait, un bruit
le fit tressaillir qui mit sur pied Raoul au mme moment.

Quant  de Guiche, absorb dans sa parole et dans sa pense, il
resta assis, la tte comprime entre ses deux mains.

Les buissons s'ouvrirent, et une femme apparut devant les deux
jeunes gens, ple, en dsordre. D'une main, elle cartait les
branches qui eussent fouett son visage, et, de l'autre, elle
relevait le capuchon de la mante dont ses paules taient
couvertes.

 cet oeil humide et flamboyant,  cette dmarche royale,  la
hauteur de ce geste souverain, et, bien plus encore qu' tout
cela, au battement de son coeur, de Guiche reconnut Madame, et,
poussant un cri, il ramena ses mains de ses tempes sur ses yeux.

Raoul, tremblant, dcontenanc, roulait son chapeau dans ses
mains, balbutiant quelques vagues formules de respect.

-- Monsieur de Bragelonne, dit la princesse, veuillez, je vous
prie, voir si mes femmes ne sont point quelque part l-bas dans
les alles ou dans les quinconces. Et vous, monsieur le comte,
demeurez, je suis lasse, vous me donnerez votre bras.

La foudre tombant aux pieds du malheureux jeune homme l'et moins
pouvant que cette froide et svre parole.

Nanmoins, comme, ainsi qu'il venait de le dire, il tait brave,
comme il venait, au fond du coeur, de prendre toutes ses
rsolutions, de Guiche se redressa, et, voyant l'hsitation de
Bragelonne, lui adressa un coup d'oeil plein de rsignation et de
suprme remerciement.

Au lieu de rpondre  l'instant mme  Madame, il fit un pas vers
le vicomte, et, lui tendant la main que la princesse lui avait
demande, il serra la main toute loyale de son ami avec un soupir,
dans lequel il semblait donner  l'amiti tout ce qui restait de
vie au fond de son coeur.

Madame attendit, elle si fire, elle qui ne savait pas attendre,
Madame attendit que ce colloque muet ft achev.

Sa main, sa royale main demeura suspendue en l'air, et, quand
Raoul fut parti, retomba sans colre, mais non sans motion, dans
celle de Guiche.

Ils taient seuls au milieu de la fort sombre et muette, et l'on
n'entendait plus que le pas de Raoul s'loignant avec
prcipitation par les sentiers ombreux.

Sur leur tte s'tendait la vote paisse et odorante du feuillage
de la fort, par les dchirures duquel on voyait briller  et l
quelques toiles.

Madame entrana doucement de Guiche  une centaine de pas de cet
arbre indiscret qui avait entendu et laiss entendre tant de
choses dans cette soire, et, le conduisant  une clairire
voisine qui permettait de voir  une certaine distance autour de
soi:

-- Je vous amne ici, dit-elle toute frmissante, parce que l-bas
o nous tions, toute parole s'entend.

-- Toute parole s'entend, dites-vous, madame? rpta machinalement
le jeune homme.

-- Oui.

-- Ce qui veut dire? murmura de Guiche.

-- Ce qui veut dire que j'ai entendu toutes vos paroles.

-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! il me manquait encore cela! balbutia
de Guiche.

Et il baissa la tte comme fait le nageur fatigu sous le flot qui
l'engloutit.

-- Alors, dit-elle, vous me jugez comme vous avez dit?

De Guiche plit, dtourna la tte et ne rpondit rien; il se
sentait prs de s'vanouir.

-- C'est fort bien, continua la princesse d'un son de voix plein
de douceur; j'aime mieux cette franchise qui doit me blesser
qu'une flatterie qui me tromperait. Soit! selon vous, monsieur
de Guiche, je suis donc coquette et vile.

-- Vile! s'cria le jeune homme, vile, vous? Oh! je n'ai certes
pas dit, je n'ai certes pas pu dire que ce qu'il y a au monde de
plus prcieux pour moi ft une chose vile; non, non, je n'ai pas
dit cela.

-- Une femme qui voit prir un homme consum du feu qu'elle a
allum et qui n'teint pas ce feu est,  mon avis, une femme vile.

-- Oh! que vous importe ce que j'ai dit? reprit le comte. Que
suis-je, mon Dieu! prs de vous, et comment vous inquitez-vous
mme si j'existe ou si je n'existe pas?

-- Monsieur de Guiche, vous tes un homme comme je suis une femme,
et, vous connaissant ainsi que je vous connais, je ne veux point
vous exposer  mourir; je change avec vous de conduite et de
caractre. Je serai, non pas franche, je le suis toujours, mais
vraie. Je vous supplie donc, monsieur le comte, de ne plus m'aimer
et d'oublier tout  fait que je vous aie jamais adress une parole
ou un regard.

De Guiche se retourna, couvrant Madame d'un regard passionn.

-- Vous, dit-il, vous vous excusez; vous me suppliez, vous!

-- Oui, sans doute; puisque j'ai fait le mal, je dois rparer le
mal. Ainsi, monsieur le comte, voil qui est convenu. Vous me
pardonnerez ma frivolit, ma coquetterie. Ne m'interrompez pas. Je
vous pardonnerai, moi, d'avoir dit que j'tais frivole et
coquette, quelque chose de pis, peut-tre; et vous renoncerez 
votre ide de mort, et vous conserverez  votre famille, au roi et
aux dames un cavalier que tout le monde estime et que beaucoup
chrissent.

Et Madame pronona ce dernier mot avec un tel accent de franchise
et mme de tendresse, que le coeur du jeune homme sembla prt 
s'lancer de sa poitrine.

-- Oh! madame, madame!... balbutia-t-il.

-- coutez encore, continua-t-elle. Quand vous aurez renonc 
moi, par ncessit d'abord, puis pour vous rendre  ma prire,
alors vous me jugerez mieux, et, j'en suis sre, vous remplacerez
cet amour, pardon de cette folie, par une sincre amiti que vous
viendrez m'offrir, et qui, je vous le jure, sera cordialement
accepte.

De Guiche, la sueur au front, la mort au coeur, le frisson dans
les veines, se mordait les lvres, frappait du pied, dvorait, en
un mot, toutes ses douleurs.

-- Madame, dit-il, ce que vous m'offrez l est impossible et je
n'accepte point un pareil march.

-- Eh quoi! dit Madame, vous refusez mon amiti?...

-- Non! non! pas d'amiti, madame, j'aime mieux mourir d'amour que
vivre d'amiti.

-- Monsieur le comte!

-- Oh! madame, s'cria de Guiche, j'en suis arriv  ce moment
suprme o il n'y a plus d'autre considration, d'autre respect
que la considration et le respect d'un honnte homme envers une
femme adore. Chassez-moi, maudissez-moi, dnoncez-moi, vous serez
juste; je me suis plaint de vous, mais je ne m'en suis plaint si
amrement que parce que je vous aime; je vous ai dit que je
mourrai, je mourrai; vivant, vous m'oublierez; mort, vous ne
m'oublierez point, j'en suis sr.

Et cependant, elle, qui se tenait debout et toute rveuse, aussi
agite que le jeune homme, dtourna un moment la tte, comme un
instant auparavant il venait de la dtourner lui-mme.

Puis aprs un silence:

-- Vous m'aimez donc bien? demanda-t-elle.

-- Oh! follement. Au point d'en mourir, comme vous le disiez. Au
point d'en mourir, soit que vous me chassiez, soit que vous
m'coutiez encore.

-- Alors, c'est un mal sans espoir, dit-elle d'un air enjou, un
mal qu'il convient de traiter par les adoucissants. L! donnez-moi
votre main... Elle est glace!

De Guiche s'agenouilla, collant sa bouche, non pas sur l'une, mais
sur les deux mains brlantes de Madame.

-- Allons, aimez-moi donc, dit la princesse, puisqu'il n'en
saurait tre autrement.

Et elle lui serra les doigts presque imperceptiblement, le
relevant ainsi, moiti comme et fait une reine, et moiti comme
et fait une amante.

De Guiche frissonna par tout le corps.

Madame sentit courir ce frisson dans les veines du jeune homme, et
comprit que celui-l aimait vritablement.

-- Votre bras, comte, dit-elle, et rentrons.

-- Ah! madame, lui dit le comte chancelant, bloui, un nuage de
flamme sur les yeux. Ah! vous avez trouv un troisime moyen de me
tuer.

-- Heureusement que c'est le plus long, n'est-ce pas? rpliqua-t-
elle.

Et elle l'entrana vers le quinconce.


Chapitre CXX -- La correspondance d'Aramis

Tandis que les affaires de de Guiche, raccommodes ainsi tout 
coup sans qu'il pt deviner la cause de cette amlioration,
prenaient cette tournure inespre que nous leur avons vu prendre,
Raoul, ayant compris l'invitation de Madame, s'tait loign pour
ne pas troubler cette explication dont il tait loin de deviner
les rsultats, et il avait rejoint les dames d'honneur parses
dans le parterre.

Pendant ce temps, le chevalier de Lorraine, remont dans sa
chambre, lisait avec surprise la lettre de de Wardes, laquelle lui
racontait ou plutt lui faisait raconter, par la main de son valet
de chambre, le coup d'pe reu  Calais et tous les dtails de
cette aventure avec invitation d'en communiquer  de Guiche et 
Monsieur ce qui, dans cet vnement, pouvait tre particulirement
dsagrable  chacun d'eux.

De Wardes s'attachait surtout  dmontrer au chevalier la violence
de cet amour de Buckingham pour Madame, et il terminait sa lettre
en annonant qu'il croyait cette passion paye de retour.

 la lecture de ce dernier paragraphe, le chevalier haussa les
paules; en effet, de Wardes tait fort arrir, comme on a pu le
voir.

De Wardes n'en tait encore qu' Buckingham.

Le chevalier jeta par-dessus son paule le papier sur une table
voisine, et, d'un ton ddaigneux:

-- En vrit, dit-il, c'est incroyable; ce pauvre de Wardes est
pourtant un garon d'esprit; mais, en vrit, il n'y parat pas,
tant on s'encrote en province. Que le diable emporte ce bent,
qui devait m'crire des choses importantes et qui m'crit de
pareilles niaiseries! Au lieu de cette pauvret de lettre qui ne
signifie rien, j'eusse trouv l-bas, dans les quinconces, une
bonne petite intrigue qui et compromis une femme, valu peut-tre
un coup d'pe  un homme et diverti Monsieur pendant trois jours.

Il regarda sa montre.

-- Maintenant, fit-il, il est trop tard. Une heure du matin: tout
le monde doit tre rentr chez le roi, o l'on achve la nuit;
allons, c'est une piste perdue, et  moins de chance
extraordinaire...

Et, en disant ces mots, comme pour en appeler  sa bonne toile,
le chevalier s'approcha avec dpit de la fentre qui donnait sur
une portion assez solitaire du jardin.

Aussitt, et comme si un mauvais gnie et t  ses ordres, il
aperut, revenant vers le chteau en compagnie d'un homme, une
mante de soie de couleur sombre, et reconnut cette tournure qui
l'avait frapp une demi-heure auparavant.

Eh! mon Dieu! pensa-t-il en frappant des mains, Dieu me damne!
comme dit notre ami Buckingham, voici mon mystre.

Et il s'lana prcipitamment  travers les degrs dans
l'esprance d'arriver  temps dans la cour pour reconnatre la
femme  la mante et son compagnon.

Mais, en arrivant  la porte de la petite cour, il se heurta
presque avec Madame, dont le visage radieux apparaissait plein de
rvlations charmantes sous cette mante qui l'abritait sans la
cacher. Malheureusement, Madame tait seule.

Le chevalier comprit que, puisqu'il l'avait vue, il n'y avait pas
cinq minutes, avec un gentilhomme, le gentilhomme ne devait pas
tre bien loin.

En consquence, il prit  peine le temps de saluer la princesse,
tout en se rangeant pour la laisser passer; puis, lorsqu'elle eut
fait quelques pas avec la rapidit d'une femme qui craint d'tre
reconnue, lorsque le chevalier vit qu'elle tait trop proccupe
d'elle-mme pour s'inquiter de lui, il s'lana dans le jardin,
regardant rapidement de tous cts et embrassant le plus d'horizon
qu'il pouvait dans son regard.

Il arrivait  temps: le gentilhomme qui avait accompagn Madame
tait encore  porte de la vue; seulement, il s'avanait
rapidement vers une des ailes du chteau derrire laquelle il
allait disparatre.

Il n'y avait pas une minute  perdre; le chevalier s'lana  sa
poursuite, quitte  ralentir le pas en s'approchant de l'inconnu;
mais, quelque diligence qu'il fit, l'inconnu avait tourn le
perron avant lui.

Cependant, il tait vident que comme celui que le chevalier
poursuivait marchait doucement, tout pensif, et la tte incline
sous le poids du chagrin ou du bonheur, une fois l'angle tourn, 
moins qu'il ne ft entr par quelque porte, le chevalier ne
pouvait manquer de le rejoindre.

C'est ce qui ft certainement arriv si, au moment o il tournait
cet angle, le chevalier ne se ft jet dans deux personnes qui le
tournaient elles-mmes dans le sens oppos.

Le chevalier tait tout prt  faire un assez mauvais parti  ces
deux fcheux, lorsqu'en relevant la tte il reconnut M. le
surintendant.

Fouquet tait accompagn d'une personne que le chevalier voyait
pour la premire fois.

Cette personne, c'tait Sa Grandeur l'vque de Vannes.

Arrt par l'importance du personnage, et forc par les
convenances  faire des excuses l o il s'attendait  en
recevoir, le chevalier fit un pas en arrire; et comme M. Fouquet
avait sinon l'amiti, du moins les respects de tout le monde,
comme le roi lui-mme, quoiqu'il ft plutt son ennemi que son
ami, traitait M. Fouquet en homme considrable, le chevalier fit
ce que le roi et fait, il salua M. Fouquet, qui le saluait avec
une bienveillante politesse, voyant que ce gentilhomme l'avait
heurt par mgarde et sans mauvaise intention aucune.

Puis, presque aussitt, ayant reconnu le chevalier de Lorraine, il
lui fit quelques compliments auxquels force fut au chevalier de
rpondre.

Si court que ft ce dialogue, le chevalier de Lorraine vit peu 
peu avec un dplaisir mortel son inconnu diminuer et s'effacer
dans l'ombre.

Le chevalier se rsigna, et, une fois rsign, revint compltement
 M. Fouquet.

-- Ah! monsieur, dit-il, vous arrivez bien tard. On s'est fort
occup ici de votre absence, et j'ai entendu Monsieur s'tonner de
ce qu'ayant t invit par le roi, vous n'tiez pas venu.

-- La chose m'a t impossible, monsieur, et, aussitt libre,
j'arrive.

-- Paris est tranquille?

-- Parfaitement. Paris a fort bien reu sa dernire taxe.

-- Ah! je comprends que vous ayez voulu vous assurer de ce bon
vouloir avant de venir prendre part  nos ftes.

-- Je n'en arrive pas moins un peu tard. Je m'adresserai donc 
vous, monsieur, pour vous demander si le roi est dehors ou au
chteau, si je pourrai le voir ce soir ou si je dois attendre 
demain.

-- Nous avons perdu de vue le roi depuis une demi-heure  peu
prs, dit le chevalier.

-- Il sera peut-tre chez Madame? demanda Fouquet.

-- Chez Madame, je ne crois pas, car je viens de rencontrer Madame
qui rentrait par le petit escalier; et  moins que ce gentilhomme
que vous venez de croiser tout  l'heure ne ft le roi en
personne...

Et le chevalier attendit, esprant qu'il saurait ainsi le nom de
celui qu'il avait poursuivi.

Mais Fouquet, qu'il et reconnu ou non de Guiche, se contenta de
rpondre:

-- Non, monsieur, ce n'tait pas lui.

Le chevalier, dsappoint, salua; mais, tout en saluant, ayant
jet un dernier coup d'oeil autour de lui et ayant aperu
M. Colbert au milieu d'un groupe:

-- Tenez, monsieur, dit-il au surintendant, voici l-bas, sous les
arbres, quelqu'un qui vous renseignera mieux que moi.

-- Qui? demanda Fouquet, dont la vue faible ne perait pas les
ombres.

-- M. Colbert, rpondit le chevalier.

-- Ah! fort bien. Cette personne qui parle l-bas  ces hommes
portant des torches, c'est M. Colbert?

-- Lui-mme. Il donne ses ordres pour demain aux dresseurs
d'illuminations.

-- Merci, monsieur.

Et Fouquet fit un mouvement de tte qui indiquait qu'il avait
appris tout ce qu'il dsirait savoir.

De son ct, le chevalier, qui, tout au contraire, n'avait rien
appris, se retira sur un profond salut.

 peine fut-il loign, que Fouquet, fronant le sourcil, tomba
dans une profonde rverie.

Aramis le regarda un instant avec une espce de compassion pleine
de tristesse.

-- Eh bien, lui dit-il, vous voil mu au seul nom de cet homme.
Eh quoi! triomphant et joyeux tout  l'heure, voil que vous vous
rembrunissez  l'aspect de ce mdiocre fantme. Voyons, monsieur,
croyez-vous en votre fortune?

-- Non, rpondit tristement Fouquet.

-- Et pourquoi?

-- Parce que je suis trop heureux en ce moment, rpliqua-t-il
d'une voix tremblante. Ah! mon cher d'Herblay, vous qui tes si
savant, vous devez connatre l'histoire d'un certain tyran de
Samos. Que puis-je jeter  la mer qui dsarme le malheur  venir?
Oh! je vous le rpte, mon ami, je suis trop heureux! si heureux
que je ne dsire plus rien au-del de ce que j'ai... Je suis mont
si haut... Vous savez ma devise: Quo non ascendam? Je suis mont
si haut, que je n'ai plus qu' descendre. Il m'est donc impossible
de croire au progrs d'une fortune qui est dj plus qu'humaine.

Aramis sourit en fixant sur Fouquet son oeil si caressant et si
fin.

-- Si je connaissais votre bonheur, dit-il, je craindrais peut-
tre votre disgrce; mais vous me jugez en vritable ami, c'est--
dire que vous me trouvez bon pour l'infortune, voil tout. C'est
dj immense et prcieux, je le sais; mais, en vrit, j'ai bien
le droit de vous demander de me confier de temps en temps les
choses heureuses qui vous arrivent et auxquelles je prendrais
part, vous le savez, plus qu' celles qui m'arriveraient  moi
mme.

-- Mon cher prlat, dit en riant Fouquet, mes secrets sont par
trop profanes pour que je les confie  un vque, si mondain qu'il
soit.

-- Bah! en confession?

-- Oh! je rougirais trop si vous tiez mon confesseur.

Et Fouquet se mit  soupirer.

Aramis le regarda encore sans autre manifestation de sa pense que
son muet sourire.

-- Allons, dit-il, c'est une grande vertu que la discrtion.

-- Silence! dit Fouquet. Voici cette venimeuse bte qui m'a
reconnu et qui s'approche de nous.

-- Colbert?

-- Oui; cartez-vous, mon cher d'Herblay; je ne veux pas que ce
cuistre vous voie avec moi, il vous prendrait en aversion.

Aramis lui serra la main.

-- Qu'ai-je de son amiti? dit-il; n'tes-vous pas l?

-- Oui; mais peut-tre n'y serai-je pas toujours, rpondit
mlancoliquement Fouquet.

-- Ce jour-l, si ce jour-l vient jamais, dit tranquillement
Aramis, nous aviserons  nous passer de l'amiti ou  braver
l'aversion de M. Colbert. Mais dites-moi, cher monsieur Fouquet,
au lieu de vous entretenir avec ce cuistre, comme vous lui faites
l'honneur de l'appeler, conversation dont je ne sens pas
l'utilit, que ne vous rendez-vous, sinon auprs du roi, du moins
auprs de Madame?

-- De Madame? fit le surintendant distrait par ses souvenirs. Oui,
sans doute, prs de Madame.

-- Vous vous rappelez, continua Aramis, qu'on nous a appris la
grande faveur dont Madame jouit depuis deux ou trois jours. Il
entre, je crois, dans votre politique et dans nos plans que vous
fassiez assidment votre cour aux amies de Sa Majest. C'est le
moyen de balancer l'autorit naissante de M. Colbert. Rendez-vous
donc le plus tt possible prs de Madame et mnagez-vous cette
allie.

-- Mais, dit Fouquet, tes-vous bien sr que c'est vritablement
sur elle que le roi a les yeux fixs en ce moment?

-- Si l'aiguille avait tourn, ce serait depuis ce matin. Vous
savez que j'ai ma police.

-- Bien! j'y vais de ce pas et  tout hasard j'aurai mon moyen
d'introduction: c'est une magnifique paire de cames antiques
enchsss dans des diamants.

-- Je l'ai vue; rien de plus riche et de plus royal.

Ils furent interrompus en ce moment par un laquais conduisant un
courrier.

-- Pour Monsieur le surintendant, dit tout haut ce courrier en
prsentant  Fouquet une lettre.

-- Pour Monseigneur l'vque de Vannes, dit tout bas le laquais en
remettant une lettre  Aramis.

Et, comme le laquais portait une torche, il se plaa entre le
surintendant et l'vque, afin que tous deux pussent lire en mme
temps.

 l'aspect de l'criture fine et serre de l'enveloppe, Fouquet
tressaillit de joie; ceux-l seuls qui aiment ou qui ont aim
comprendront son inquitude d'abord, puis son bonheur ensuite.

Il dcacheta vivement la lettre, qui ne renfermait que ces seuls
mots:

Il y a une heure que je t'ai quitt, il y a un sicle que je ne
t'ai dit: Je t'aime.

C'tait tout.

Mme de Bellire avait, en effet, quitt Fouquet depuis une heure,
aprs avoir pass deux jours avec lui; et de peur que son souvenir
ne s'cartt trop longtemps du coeur qu'elle regrettait, elle lui
envoyait le courrier porteur de cette importante missive.

Fouquet baisa la lettre et la paya d'une poigne d'or.

Quant  Aramis, il lisait, comme nous avons dit, de son ct, mais
avec plus de froideur et de rflexion, le billet suivant:

Le roi a t frapp ce soir d'un coup trange: une femme l'aime.
Il l'a su par hasard en coutant la conversation de cette jeune
fille avec ses compagnes. De sorte que le roi est tout entier  ce
nouveau caprice. La femme s'appelle Mlle de La Vallire et est
d'une assez mdiocre beaut pour que ce caprice devienne une
grande passion. Prenez garde  Mlle de La Vallire.

Pas un mot de Madame.

Aramis replia lentement le billet et le mit dans sa poche.

Quant  Fouquet, il savourait toujours les parfums de sa lettre.

-- Monseigneur! dit Aramis touchant le bras de Fouquet.

-- Hein! demanda celui-ci.

-- Il me vient une ide. Connaissez-vous une petite fille qu'on
appelle La Vallire?

-- Ma foi! non.

-- Cherchez bien.

-- Ah! oui, je crois, une des filles d'honneur de Madame.

-- Ce doit tre cela.

-- Eh bien! aprs?

-- Eh bien! monseigneur, c'est  cette petite fille qu'il faut que
vous rendiez une visite ce soir.

-- Bah! et comment?

-- Et, de plus, c'est  cette petite fille qu'il faut que vous
donniez vos cames.

-- Allons donc!

-- Vous savez, monseigneur, que je suis de bon conseil.

-- Mais cet imprvu...

-- C'est mon affaire. Vite une cour en rgle  la petite La
Vallire, monseigneur. Je me ferai garant prs de Mme de Bellire
que c'est une cour toute politique.

-- Que dites-vous l, mon ami, s'cria vivement Fouquet, et quel
nom avez vous prononc?

-- Un nom qui doit vous prouver, monsieur le surintendant, que,
bien instruit pour vous, je puis tre aussi bien instruit pour les
autres. Faites la cour  la petite La Vallire.

-- Je ferai la cour  qui vous voudrez, rpondit Fouquet avec le
paradis dans le coeur.

-- Voyons, voyons, redescendez sur la terre, voyageur du septime
ciel, dit Aramis; voici M. de Colbert. Oh! mais il a recrut
tandis que nous lisions; il est entour, lou, congratul;
dcidment, c'est une puissance.

En effet, Colbert s'avanait escort de tout ce qui restait de
courtisans dans les jardins, et chacun lui faisait, sur
l'ordonnance de la fte, des compliments dont il s'enflait 
clater.

-- Si La Fontaine tait l, dit en souriant Fouquet, quelle belle
occasion pour lui de rciter la fable de la grenouille qui veut se
faire aussi grosse qu'un boeuf.

Colbert arriva dans un cercle blouissant de lumire; Fouquet
l'attendit impassible et lgrement railleur.

Colbert lui souriait aussi; il avait vu son ennemi dj depuis
prs d'un quart d'heure, il s'approchait tortueusement.

Le sourire de Colbert prsageait quelque hostilit.

-- Oh! oh! dit Aramis tout bas au surintendant, le coquin va vous
demander encore quelques millions pour payer ses artifices et ses
verres de couleur.

Colbert salua le premier d'un air qu'il s'efforait de rendre
respectueux.

Fouquet remua la tte  peine.

-- Eh bien! monseigneur, demanda Colbert, que disent vos yeux?
Avons nous eu bon got?

-- Un got parfait, rpondit Fouquet, sans qu'on pt remarquer
dans ces paroles la moindre raillerie.

-- Oh! dit Colbert mchamment, vous y mettez de l'indulgence...
Nous sommes pauvres, nous autres gens du roi, et Fontainebleau
n'est pas un sjour comparable  Vaux.

-- C'est vrai, rpondit flegmatiquement Fouquet, qui dominait tous
les acteurs de cette scne.

-- Que voulez-vous, monseigneur! continua Colbert, nous avons agi
selon nos petites ressources.

Fouquet fit un geste d'assentiment.

-- Mais, poursuivit Colbert, il serait digne de votre
magnificence, monseigneur, d'offrir  Sa Majest une fte dans vos
merveilleux jardins... dans ces jardins qui vous ont cot
soixante millions.

-- Soixante-douze, dit Fouquet.

-- Raison de plus, reprit Colbert. Voil qui serait vraiment
magnifique.

-- Mais, croyez-vous, monsieur, dit Fouquet, que Sa Majest daigne
accepter mon invitation?

-- Oh! je n'en doute pas, s'cria vivement Colbert, et je m'en
porterai caution.

-- C'est fort aimable  vous, dit Fouquet. J'y puis donc compter?

-- Oui, monseigneur, oui, certainement.

-- Alors, je me consulterai, dit Fouquet.

-- Acceptez, acceptez, dit tout bas et vivement Aramis.

-- Vous vous consulterez? rpta Colbert.

-- Oui, rpondit Fouquet, pour savoir quel jour je pourrai faire
mon invitation au roi.

-- Oh! ds ce soir, monseigneur, ds ce soir.

-- Accept, fit le surintendant. Messieurs, je voudrais vous faire
mes invitations; mais vous savez que, partout o va le roi, le roi
est chez lui, c'est donc  vous de vous faire inviter par Sa
Majest.

Il y eut une rumeur joyeuse dans la foule.

Fouquet salua et partit.

-- Misrable orgueilleux! dit Colbert, tu acceptes, et tu sais que
cela te cotera dix millions.

-- Vous m'avez ruin, dit tout bas Fouquet  Aramis.

-- Je vous ai sauv, rpliqua celui-ci, tandis que Fouquet montait
les degrs du perron et faisait demander au roi s'il tait encore
visible.


Chapitre CXXI -- Le commis d'ordre

Le roi, press de se retrouver seul avec lui-mme pour tudier ce
qui se passait dans son propre coeur, s'tait retir chez lui, o
M. de Saint-Aignan tait venu le retrouver aprs sa conversation
avec Madame.

Nous avons rapport la conversation.

Le favori, fier de sa double importance, et sentant que, depuis
deux heures, il tait devenu le confident du roi, commenait, tout
respectueux qu'il tait,  traiter d'un peu haut les affaires de
cour, et, du point o il s'tait mis, ou plutt o le hasard
l'avait plac, il ne voyait qu'amour et guirlandes autour de lui.

L'amour du roi pour Madame, celui de Madame pour le roi, celui de
de Guiche pour Madame, celui de La Vallire pour le roi, celui de
Malicorne pour Montalais, celui de Mlle de Tonnay-Charente pour
lui, Saint-Aignan, n'tait-ce pas vritablement plus qu'il n'en
fallait pour faire tourner une tte de courtisan?

Or, Saint-Aignan tait le modle des courtisans passs, prsents
et futurs.

Au reste, Saint-Aignan se montra si bon narrateur et apprciateur
si subtil, que le roi l'couta en marquant beaucoup d'intrt,
surtout quand il conta la faon passionne avec laquelle Madame
avait recherch sa conversation  propos des affaires de
Mlle de La Vallire.

Quand le roi n'et plus rien ressenti pour Madame Henriette de ce
qu'il avait prouv, il y avait dans cette ardeur de Madame  se
faire donner ces renseignements une satisfaction d'amour-propre
qui ne pouvait chapper au roi. Il prouva donc cette
satisfaction, mais voil tout, et son coeur ne fut point un seul
instant alarm de ce que Madame pouvait penser ou ne point penser
de toute cette aventure.

Seulement, lorsque Saint-Aignan eut fini, le roi, tout en se
prparant  sa toilette de nuit, demanda:

-- Maintenant, Saint-Aignan, tu sais ce que c'est que Mlle de La
Vallire, n'est-ce pas?

-- Non seulement ce qu'elle est, mais ce qu'elle sera.

-- Que veux-tu dire?

-- Je veux dire qu'elle est tout ce qu'une femme peut dsirer
d'tre, c'est--dire aime de Votre Majest; je veux dire qu'elle
sera tout ce que Votre Majest voudra qu'elle soit.

-- Ce n'est pas cela que je demande... Je ne veux pas savoir ce
qu'elle est aujourd'hui ni ce qu'elle sera demain: tu l'as dit,
cela me regarde, mais ce qu'elle tait hier. Rpte-moi donc ce
qu'on dit d'elle.

-- On dit qu'elle est sage.

-- Oh! fit le roi en souriant, c'est un bruit.

-- Assez rare  la cour, Sire, pour qu'il soit cru quand on le
rpand.

-- Vous avez peut-tre raison, mon cher... Et de bonne naissance?

-- Excellente; fille du marquis de La Vallire et belle-fille de
cet excellent M. de Saint-Remy.

-- Ah! oui, le majordome de ma tante... Je me rappelle cela, et je
me souviens maintenant: je l'ai vue en passant  Blois. Elle a t
prsente aux reines. J'ai mme  me reprocher,  cette poque, de
n'avoir pas fait  elle toute l'attention qu'elle mritait.

-- Oh! Sire, je m'en rapporte  Votre Majest pour rparer le
temps perdu.

-- Et le bruit serait donc, dites-vous, que Mlle de La Vallire
n'aurait pas d'amant?

-- En tout cas, je ne crois pas que Votre Majest s'effrayt
beaucoup de la rivalit.

-- Attends donc, s'cria tout  coup le roi avec un accent des
plus srieux.

-- Plat-il, Sire?

-- Je me souviens.

-- Ah!

-- Si elle n'a pas d'amant, elle a un fianc.

-- Un fianc!

-- Comment! tu ne sais pas cela, comte?

-- Non.

-- Toi, l'homme aux nouvelles.

-- Votre Majest m'excusera. Et le roi connat ce fianc?

-- Pardieu! son pre est venu me demander de signer au contrat;
c'est...

Le roi allait sans doute prononcer le nom du vicomte de
Bragelonne, quand il s'arrta en fronant le sourcil.

-- C'est?... rpta Saint-Aignan.

-- Je ne me rappelle plus, rpondit Louis XIV, essayant de cacher
une motion qu'il dissimulait avec peine.

-- Puis-je mettre Votre Majest sur la voie? demanda le comte de
Saint Aignan.

-- Non; car je ne sais plus moi-mme de qui je voulais parler,
non, en vrit; je me rappelle bien vaguement qu'une des filles
d'honneur devait pouser... mais le nom m'chappe.

-- tait-ce Mlle de Tonnay-Charente qu'il devait pouser? demanda
Saint Aignan.

-- Peut-tre, fit le roi.

-- Alors le futur tait de M. de Montespan; mais Mlle de Tonnay-
Charente n'en a point parl, ce me semble, de manire  effrayer
les prtentions.

-- Enfin, dit le roi, je ne sais rien, ou presque rien, sur
Mlle de La Vallire. Saint-Aignan, je te charge d'avoir des
renseignements sur elle.

-- Oui, Sire, et quand aurai-je l'honneur de revoir Votre Majest
pour les lui fournir?

-- Quand tu les auras.

-- Je les aurai vite, si les renseignements vont aussi vite que
mon dsir de revoir le roi.

-- Bien parl!  propos, est-ce que Madame a tmoign quelque
chose contre cette pauvre fille?

-- Rien, Sire.

-- Madame ne s'est point fche?

-- Je ne sais; seulement, elle a toujours ri.

-- Trs bien; mais j'entends du bruit dans les antichambres, ce me
semble; on me vient sans doute annoncer quelque courrier.

-- En effet, Sire.

-- Informe-toi, Saint-Aignan.

Le comte courut  la porte et changea quelques mots avec
l'huissier.

-- Sire, dit-il en revenant, c'est M. Fouquet qui arrive 
l'instant mme sur un ordre du roi  ce qu'il dit. Il s'est
prsent, mais l'heure avance fait qu'il n'insiste pas mme pour
avoir audience ce soir; il se contente de constater sa prsence.

-- M. Fouquet! Je lui ai crit  trois heures en l'invitant  tre
 Fontainebleau le lendemain matin; il arrive  Fontainebleau 
deux heures, c'est du zle! s'cria le roi radieux de se voir si
bien obi. Eh bien! au contraire, M. Fouquet aura son audience. Je
l'ai mand, je le recevrai. Qu'on l'introduise. Toi, comte, aux
recherches, et  demain!

Le roi mit un doigt sur ses lvres, et Saint-Aignan s'esquiva la
joie dans le coeur, en donnant l'ordre  l'huissier d'introduire
M. Fouquet.

Fouquet fit alors son entre dans la chambre royale. Louis XIV se
leva pour le recevoir.

-- Bonsoir, monsieur Fouquet, dit-il avec un aimable sourire. Je
vous flicite de votre ponctualit; mon message a d vous arriver
tard cependant?

--  neuf heures du soir, Sire.

-- Vous avez beaucoup travaill ces jours-ci, monsieur Fouquet,
car on m'a assur que vous n'aviez pas quitt votre cabinet de
Saint-Mand depuis trois ou quatre jours.

-- Je me suis, en effet, enferm trois jours, Sire, rpliqua
Fouquet en s'inclinant.

-- Savez-vous, monsieur Fouquet, que j'avais beaucoup de choses 
vous dire? continua le roi de son air le plus gracieux.

-- Votre Majest me comble, et, puisqu'elle est si bonne pour moi,
me permet-elle de lui rappeler une promesse d'audience qu'elle
m'avait faite?

-- Ah! oui, quelqu'un d'glise qui croit avoir  me remercier,
n'est-ce pas?

-- Justement, Sire. L'heure est peut-tre mal choisie, mais le
temps de celui que j'amne est prcieux, et comme Fontainebleau
est sur la route de son diocse...

-- Qui donc dj?

-- Le dernier vque de Vannes, que Votre Majest,  ma
recommandation, a daign investir il y a trois mois.

-- C'est possible, dit le roi, qui avait sign sans lire, et il
est l?

-- Oui, Sire; Vannes est un diocse important: les ouailles de ce
pasteur ont besoin de sa parole divine; ce sont des sauvages qu'il
importe de toujours polir en les instruisant, et M. d'Herblay n'a
pas son gal pour ces sortes de missions.

-- M. d'Herblay! dit le roi en cherchant au fond de ses souvenirs,
comme si ce nom, entendu depuis longtemps, ne lui tait cependant
pas inconnu.

-- Oh! fit vivement Fouquet, Votre Majest ne connat pas ce nom
obscur d'un de ses plus fidles et de ses plus prcieux
serviteurs?

-- Non, je l'avoue... Et il veut repartir?

-- C'est--dire qu'il a reu aujourd'hui des lettres qui
ncessiteront peut-tre son dpart; de sorte qu'avant de se
remettre en route pour le pays perdu qu'on appelle la Bretagne, il
dsirerait prsenter ses respects  Votre Majest.

-- Et il attend?

-- Il est l, Sire.

-- Faites-le entrer.

Fouquet fit un signe  l'huissier, qui attendait derrire la
tapisserie. La porte s'ouvrit, Aramis entra.

Le roi lui laissa dire son compliment, et attacha un long regard
sur cette physionomie que nul ne pouvait oublier aprs l'avoir
vue.

-- Vannes! dit-il: vous tes vque de Vannes, monsieur?

-- Oui, Sire.

-- Vannes est en Bretagne?

Aramis s'inclina.

-- Prs de la mer?

Aramis s'inclina encore.

--  quelques lieues de Belle-le?

-- Oui, Sire, rpondit Aramis;  six lieues, je crois.

-- Six lieues, c'est un pas, fit Louis XIV.

-- Non pas pour nous autres, pauvres Bretons, Sire, dit Aramis;
six lieues, au contraire, c'est une distance, si ce sont six
lieues de terre; si ce sont six lieues de mer, c'est une
immensit. Or, j'ai eu l'honneur de le dire au roi, on compte six
lieues de mer de la rivire  Belle-le

-- On dit que M. Fouquet a l une fort belle maison? demanda le
roi.

-- Oui, on le dit, rpondit Aramis en regardant tranquillement
Fouquet.

-- Comment, on le dit? s'cria le roi.

-- Oui, Sire.

-- En vrit, monsieur Fouquet, une chose m'tonne, je vous
l'avoue.

-- Laquelle?

-- Comment, vous avez  la tte de vos paroisses un homme tel que
M. d'Herblay, et vous ne lui avez pas montr Belle-le?

-- Oh! Sire, rpliqua l'vque sans donner  Fouquet le temps de
rpondre, nous autres, pauvres prlats bretons, nous pratiquons la
rsidence.

-- Monsieur de Vannes, dit le roi, je punirai M. Fouquet de son
insouciance.

-- Et comment cela, Sire?

-- Je vous changerai.

Fouquet se mordit la lvre. Aramis sourit.

-- Combien rapporte Vannes? continua le roi.

-- Six mille livres, Sire, dit Aramis.

-- Ah! mon Dieu! si peu de chose! Mais vous avez du bien, monsieur
de Vannes?

-- Je n'ai rien, Sire; seulement, M. Fouquet me compte douze cents
livres par an pour son banc d'oeuvre.

-- Allons, allons, monsieur d'Herblay, je vous promets mieux que
cela.

-- Sire...

-- Je songerai  vous.

Aramis s'inclina.

De son ct, le roi le salua presque respectueusement, comme
c'tait, au reste, son habitude de faire avec les femmes et avec
les gens glise

Aramis comprit que son audience tait finie; il prit cong par une
phrase des plus simples, par une vritable phrase de pasteur
campagnard, et disparut.

-- Voil une remarquable figure, dit le roi en le suivant des yeux
aussi longtemps qu'il put le voir, et mme en quelque sorte
lorsqu'il ne le voyait plus.

-- Sire, rpondit Fouquet, si cet vque avait l'instruction
premire, nul prlat en ce royaume ne mriterait comme lui les
premires distinctions.

-- Il n'est pas savant?

-- Il a chang l'pe pour la chasuble, et cela un peu tard. Mais
n'importe; si Votre Majest me permet de lui reparler de
M. de Vannes en temps et lieu...

-- Je vous en prie. Mais, avant de parler de lui, parlons de vous,
monsieur Fouquet.

-- De moi, Sire?

-- Oui, j'ai mille compliments  vous faire.

-- Je ne saurais, en vrit, exprimer  Votre Majest la joie dont
elle me comble.

-- Oui, monsieur Fouquet, je comprends. Oui, j'ai eu contre vous
des prventions.

-- Alors j'tais bien malheureux, Sire.

-- Mais elles sont passes. Ne vous tes-vous pas aperu?...

-- Si fait, Sire; mais j'attendais avec rsignation le jour de la
vrit. Il parat que ce jour est venu?

-- Ah! vous saviez tre en ma disgrce?

-- Hlas! oui, Sire.

-- Et savez-vous pourquoi?

-- Parfaitement; le roi me croyait un dilapidateur.

-- Oh! non.

-- Ou plutt un administrateur mdiocre. Enfin, Votre Majest
croyait que, les peuples n'ayant pas d'argent, le roi n'en aurait
pas non plus.

-- Oui, je l'ai cru; mais je suis dtromp.

Fouquet s'inclina.

-- Et pas de rbellions, pas de plaintes?

-- Et de l'argent, dit Fouquet.

-- Le fait est que vous m'en avez prodigu le mois dernier.

-- J'en ai encore, non seulement pour tous les besoins, mais pour
tous les caprices de Votre Majest.

-- Dieu merci! monsieur Fouquet, rpliqua le roi srieusement, je
ne vous mettrai point  l'preuve. D'ici  deux mois, je ne veux
rien vous demander.

-- J'en profiterai pour amasser au roi cinq ou six millions qui
lui serviront de premiers fonds en cas de guerre.

-- Cinq ou six millions!

-- Pour sa maison seulement, bien entendu.

-- Vous croyez donc  la guerre, monsieur Fouquet?

-- Je crois que, si Dieu a donn  l'aigle un bec et des serres,
c'est pour qu'il s'en serve  montrer sa royaut.

Le roi rougit de plaisir.

-- Nous avons beaucoup dpens tous ces jours-ci, monsieur
Fouquet; ne me gronderez-vous pas?

-- Sire, Votre Majest a encore vingt ans de jeunesse et un
milliard  dpenser pendant ces vingt ans.

-- Un milliard! c'est beaucoup, monsieur Fouquet, dit le roi.

-- J'conomiserai, Sire... D'ailleurs, Votre Majest a en
M. Colbert et en moi deux hommes prcieux. L'un lui fera dpenser
son argent, et ce sera moi, si toutefois mon service agre
toujours  Sa Majest; l'autre le lui conomisera, et ce sera
M. Colbert.

-- M. Colbert? reprit le roi tonn.

-- Sans doute, Sire; M. Colbert compte parfaitement bien.

 cet loge fait de l'ennemi par l'ennemi lui-mme, le roi se
sentit pntr de confiance et d'admiration.

C'est qu'en effet il n'y avait ni dans la voix ni dans le regard
de Fouquet rien qui dtruist une lettre des paroles qu'il avait
prononces; il ne faisait point un loge pour avoir le droit de
placer deux reproches.

Le roi comprit, et, rendant les armes  tant de gnrosit et
d'esprit:

-- Vous louez M. Colbert? dit-il.

-- Oui, Sire, je le loue; car, outre que c'est un homme de mrite,
je le crois trs dvou aux intrts de Votre Majest.

-- Est-ce parce que souvent il a heurt vos vues? dit le roi en
souriant.

-- Prcisment, Sire.

-- Expliquez-moi cela?

-- C'est bien simple. Moi, je suis l'homme qu'il faut pour faire
entrer l'argent, lui l'homme qu'il faut pour l'empcher de sortir.

-- Allons, allons, monsieur le surintendant, que diable! vous me
direz bien quelque chose qui corrige toute cette bonne opinion?

-- Administrativement, Sire?

-- Oui.

-- Pas le moins du monde, Sire.

-- Vraiment?

-- Sur l'honneur, je ne connais pas en France un meilleur commis
que M. Colbert.

Ce mot commis n'avait pas, en 1661, la signification un peu
subalterne qu'on lui donne aujourd'hui; mais, en passant par la
bouche de Fouquet que le roi venait d'appeler M. le surintendant,
il prit quelque chose d'humble et de petit qui mettait
admirablement Fouquet  sa place et Colbert  la sienne.

-- Eh bien! dit Louis XIV, c'est cependant lui qui, tout conome
qu'il est, a ordonn mes ftes de Fontainebleau; et je vous
assure, monsieur Fouquet, qu'il n'a pas du tout empch mon argent
de sortir.

Fouquet s'inclina, mais sans rpondre.

-- N'est-ce pas votre avis? dit le roi.

-- Je trouve, Sire, rpondit-il, que M. Colbert a fait les choses
avec infiniment d'ordre, et mrite, sous ce rapport, toutes les
louanges de Votre Majest.

Ce mot ordre fit le pendant du mot commis.

Nulle organisation, plus que celle du roi, n'avait cette vive
sensibilit, cette finesse de tact qui peroit et saisit l'ordre
des sensations avant les sensations mmes.

Louis XIV comprit donc que le commis avait eu pour Fouquet trop
d'ordre, c'est--dire que les ftes si splendides de Fontainebleau
eussent pu tre plus splendides encore.

Le roi sentit, en consquence, que quelqu'un pouvait reprocher
quelque chose  ses divertissements; il prouva un peu de dpit de
ce provincial qui, par des plus sublimes habits de sa garde-robe,
arrive  Paris, o l'homme lgant le regarde trop ou trop peu.

Cette partie de la conversation, si sobre, mais si fine de
Fouquet, donna encore au roi plus d'estime pour le caractre de
l'homme et la capacit du ministre.

Fouquet prit cong  deux heures du matin, et le roi se mit au lit
un peu inquiet, un peu confus de la leon voile qu'il venait de
recevoir; et deux bons quarts d'heure furent employs par lui  se
remmorer les broderies, les tapisseries, les menus des
collations, les architectures des arcs de triomphe, les
dispositions d'illuminations et d'artifices imagins par l'ordre
du commis Colbert.

Il rsulta que le roi, repassant sur tout ce qui s'tait pass
depuis huit jours, trouva quelques taches  ses ftes.

Mais Fouquet, par sa politesse, par sa bonne grce et par sa
gnrosit, venait d'entamer Colbert plus profondment que celui-
ci, avec sa fourbe, sa mchancet, sa persvrante haine, n'avait
jamais russi  entamer Fouquet.


Chapitre CXXII -- Fontainebleau  deux heures du matin

Comme nous l'avons vu, de Saint-Aignan avait quitt la chambre du
roi au moment o le surintendant y faisait son entre.

De Saint-Aignan tait charg d'une mission presse; c'est dire que
de Saint-Aignan allait faire tout son possible pour tirer bon
parti de son temps.

C'tait un homme rare que celui que nous avons introduit comme
l'ami du roi; un de ces courtisans prcieux dont la vigilance et
la nettet d'intention faisaient ds cette poque ombrage  tout
favori pass ou futur, et balanait par son exactitude la
servilit de Dangeau.

Aussi Dangeau n'tait-il pas le favori, c'tait le complaisant du
roi.

De Saint-Aignan s'orienta donc.

Il pensa que les premiers renseignements qu'il avait  recevoir
lui devaient venir de de Guiche.

Il courut donc aprs de Guiche.

De Guiche, que nous avons vu disparatre  l'aile du chteau et
qui avait tout l'air de rentrer chez lui, de Guiche n'tait pas
rentr.

De Saint-Aignan se mit en qute de de Guiche.

Aprs avoir bien tourn, vir, cherch, de Saint-Aignan aperut
quelque chose comme une forme humaine appuye  un arbre.

Cette forme avait l'immobilit d'une statue et paraissait fort
occupe  regarder une fentre, quoique les rideaux de cette
fentre fussent hermtiquement ferms.

Comme cette fentre tait celle de Madame, de Saint-Aignan pensa
que cette forme devait tre celle de de Guiche.

Il s'approcha doucement et vit qu'il ne se trompait point.

De Guiche avait emport de son entretien avec Madame une telle
charge de bonheur, que toute sa force d'me ne pouvait suffire 
la porter.

De son ct, de Saint-Aignan savait que de Guiche avait t pour
quelque chose dans l'introduction de La Vallire chez Madame; un
courtisan sait tout et se souvient de tout. Seulement, il avait
toujours ignor  quel titre et  quelles conditions de Guiche
avait accord sa protection  La Vallire. Mais comme, en
questionnant beaucoup, il est rare que l'on n'apprenne point un
peu, de Saint-Aignan comptait apprendre peu ou prou en
questionnant de Guiche avec toute la dlicatesse et en mme temps
avec toute l'insistance dont il tait capable.

Le plan de Saint-Aignan tait celui-ci:

Si les renseignements taient bons, dire avec effusion au roi
qu'il avait mis la main sur une perle, et rclamer le privilge
d'enchsser cette perle dans la couronne royale.

Si les renseignements taient mauvais, chose possible aprs tout,
examiner  quel point le roi tenait  La Vallire, et diriger le
compte rendu de faon  expulser la petite fille pour se faire un
mrite de cette expulsion prs de toutes les femmes qui pouvaient
avoir des prtentions sur le coeur du roi,  commencer par Madame
et  finir par la reine.

Au cas o le roi se montrerait tenace dans son dsir, dissimuler
les mauvaises notes; faire savoir  La Vallire que ces mauvaises
notes, sans aucune exception, habitent un tiroir secret de la
mmoire du confident; taler ainsi de la gnrosit aux yeux de la
malheureuse fille, et la tenir perptuellement suspendue par la
reconnaissance et la crainte de manire  s'en faire une amie de
cour, intresse comme une complice  faire la fortune de son
complice tout en faisant sa propre fortune.

Quant au jour o la bombe du pass claterait, en supposant que
cette bombe clatt jamais, de Saint-Aignan se promettait bien
d'avoir pris toutes les prcautions et de faire l'ignorant prs du
roi.

Auprs de La Vallire, il aurait encore ce jour-l mme un superbe
rle de gnrosit.

C'est avec toutes ces ides, closes en une demi-heure au feu de
la convoitise, que de Saint-Aignan, le meilleur fils du monde,
comme et dit La Fontaine, s'en allait avec l'intention bien
arrte de faire parler de Guiche, c'est--dire de le troubler
dans son bonheur qu'au reste de Saint Aignan ignorait.

Il tait une heure du matin quand de Saint-Aignan aperut
de Guiche debout, immobile, appuy au tronc d'un arbre, et les
yeux clous sur cette fentre lumineuse.

Une heure du matin: c'est--dire l'heure la plus douce de la nuit,
celle que les peintres couronnent de myrtes et de pavots
naissants, l'heure aux yeux battus, au coeur palpitant,  la tte
alourdie, qui jette sur le jour coul un regard de regret, qui
adresse un salut amoureux au jour nouveau.

Pour de Guiche, c'tait l'aurore d'un ineffable bonheur: il et
donn un trsor au mendiant dress sur son chemin pour obtenir
qu'il ne le dranget point en ses rves.

Ce fut justement  cette heure que Saint-Aignan, mal conseill,
l'gosme conseille toujours mal, vint lui frapper sur l'paule au
moment o il murmurait un mot ou plutt un nom.

-- Ah! s'cria-t-il lourdement, je vous cherchais.

-- Moi? dit de Guiche tressaillant.

-- Oui, et je vous trouve rvant  la lune. Seriez-vous atteint,
par hasard, du mal de posie, mon cher comte, et feriez-vous des
vers?

Le jeune homme fora sa physionomie  sourire, tandis que mille et
mille contradictions grondaient contre Saint-Aignan au plus
profond de son coeur.

-- Peut-tre, dit-il. Mais quel heureux hasard?

-- Ah! voil qui me prouve que vous m'avez mal entendu.

-- Comment cela?

-- Oui, j'ai dbut par vous dire que je vous cherchais.

-- Vous me cherchiez?

-- Oui, et je vous y prends.

--  quoi, je vous prie?

-- Mais  chanter Philis.

-- C'est vrai, je n'en disconviens pas, dit de Guiche en riant;
oui, mon cher comte, je chante Philis.

-- Cela vous est acquis.

--  moi?

-- Sans doute,  vous.  vous, l'intrpide protecteur de toute
femme belle et spirituelle.

-- Que diable me venez-vous conter l.

-- Des vrits reconnues, je le sais bien. Mais attendez, je suis
amoureux.

-- Vous?

-- Oui.

-- Tant mieux, cher comte. Venez et contez-moi cela.

Et de Guiche, craignant un peu tard peut-tre que Saint-Aignan ne
remarqut cette fentre claire; prit le bras du comte et essaya
de l'entraner.

-- Oh! dit celui-ci en rsistant, ne me menez point du ct de ces
bois noirs, il fait trop humide par l. Restons  la lune, voulez-
vous?

Et, tout en cdant  la pression du bras de de Guiche, il demeura
dans les parterres qui avoisinaient le chteau.

-- Voyons, dit de Guiche rsign, conduisez-moi o il vous plaira,
et demandez-moi ce qui vous est agrable.

-- On n'est pas plus charmant.

Puis, aprs une seconde de silence:

-- Cher comte, continua de Saint-Aignan, je voudrais que vous me
disiez deux mots sur une certaine personne que vous avez protge.

-- Et que vous aimez?

-- Je ne dis ni oui ni non, trs cher... Vous comprenez qu'on ne
place pas ainsi son coeur  fonds perdu, et qu'il faut bien
prendre  l'avance ses srets.

-- Vous avez raison, dit de Guiche avec un soupir; c'est prcieux,
un coeur.

-- Le mien surtout, il est tendre, et je vous le donne comme tel.

-- Oh! vous tes connu, comte. Aprs?

-- Voici. Il s'agit tout simplement de Mlle de Tonnay-Charente.

-- Ah ! mon cher Saint-Aignan, vous devenez fou, je prsume!

-- Pourquoi cela?

-- Je n'ai jamais protg Mlle de Tonnay-Charente, moi!

-- Bah!

-- Jamais!

-- Ce n'est pas vous qui avez fait entrer Mlle de Tonnay-Charente
chez Madame?

-- Mlle de Tonnay-Charente, et vous devez savoir cela mieux que
personne, mon cher comte, est d'assez bonne maison pour qu'on la
dsire,  plus forte raison pour qu'on l'admette.

-- Vous me raillez.

-- Non, sur l'honneur, je ne sais ce que vous voulez dire.

-- Ainsi, vous n'tes pour rien dans son admission?

-- Non.

-- Vous ne la connaissez pas?

-- Je l'ai vue pour la premire fois le jour de sa prsentation 
Madame. Ainsi, comme je ne l'ai pas protge, comme je ne la
connais pas, je ne saurais vous donner sur elle, mon cher comte,
les claircissements que vous dsirez.

Et de Guiche fit un mouvement pour quitter son interlocuteur.

-- L! l! dit Saint-Aignan, un instant, mon cher comte; vous ne
m'chapperez point ainsi.

-- Pardon, mais il me semblait qu'il tait l'heure de rentrer chez
soi.

-- Vous ne rentriez pas cependant, quand je vous ai, non pas
rencontr, mais trouv.

-- Aussi, mon cher comte, du moment o vous avez encore quelque
chose  me dire, je me mets  votre disposition.

-- Et vous faites bien, pardieu! Une demi-heure de plus ou de
moins, vos dentelles n'en seront ni plus ni moins fripes. Jurez-
moi que vous n'aviez pas de mauvais rapports  me faire sur son
compte, et que ces mauvais rapports que vous eussiez pu me faire
ne sont point la cause de votre silence.

-- Oh! la chre enfant, je la crois pure comme un cristal.

-- Vous me comblez de joie. Cependant, je ne veux pas avoir l'air
prs de vous d'un homme si mal renseign que je parais. Il est
certain que vous avez fourni la maison de la princesse de dames
d'honneur. On a mme fait une chanson sur cette fourniture.

-- Vous savez, mon cher ami, que l'on fait des chansons sur tout.

-- Vous la connaissez?

-- Non; mais chantez-la-moi, je ferai sa connaissance.

-- Je ne saurais vous dire comment elle commence, mais je me
rappelle comment elle finit.

-- Bon! c'est dj quelque chose.

_Des demoiselles d'honneur, _
_Guiche est nomm fournisseur._

-- L'ide est faible et la rime pauvre.

-- Ah! que voulez-vous, mon cher, ce n'est ni de Racine ni de
Molire, c'est de La Feuillade, et un grand seigneur ne peut pas
rimer comme un croquant.

-- C'est fcheux, en vrit, que vous ne vous souveniez que de la
fin.

-- Attendez, attendez, voil le commencement du second couplet qui
me revient.

-- J'coute.

_Il a rempli la volire, _
_Montalais et..._

-- Pardieu! et La Vallire! s'cria de Guiche impatient et
surtout ignorant compltement o Saint-Aignan en voulait venir.

-- Oui, oui, c'est cela, La Vallire. Vous avez trouv la rime,
mon cher.

-- Belle trouvaille, ma foi!

-- Montalais et La Vallire, c'est cela. Ce sont ces deux petites
filles que vous avez protges.

Et Saint-Aignan se mit  rire.

-- Donc, vous ne trouvez pas dans la chanson Mlle de Tonnay-
Charente? dit de Guiche.

-- Non, ma foi!

-- Vous tes satisfait, alors?

-- Sans doute; mais j'y trouve Montalais, dit Saint-Aignan en
riant toujours.

-- Oh! vous la trouverez partout. C'est une demoiselle fort
remuante.

-- Vous la connaissez?

-- Par intermdiaire. Elle tait protge par un certain Malicorne
que protge Manicamp; Manicamp m'a fait demander un poste de
demoiselle d'honneur pour Montalais dans la maison de Madame, et
une place d'officier pour Malicorne dans la maison de Monsieur.
J'ai demand; vous savez bien que j'ai un faible pour ce drle de
Manicamp.

-- Et vous avez obtenu?

-- Pour Montalais, oui; pour Malicorne, oui et non, il n'est
encore que tolr. Est-ce tout ce que vous vouliez savoir?

-- Reste la rime.

-- Quelle rime?

-- La rime que vous avez trouve.

-- La Vallire?

-- Oui.

Et de Saint-Aignan reprit son air qui agaait tant de Guiche.

-- Eh bien! dit ce dernier, je l'ai fait entrer chez Madame, c'est
vrai.

-- Ah! ah! ah! fit de Saint-Aignan.

-- Mais, continua de Guiche de son air le plus froid, vous me
ferez trs heureux, cher comte, si vous ne plaisantez point sur ce
nom. Mlle La Baume Le Blanc de La Vallire est une personne
parfaitement sage.

-- Parfaitement sage?

-- Oui.

-- Mais vous ne savez donc pas le nouveau bruit? s'cria Saint-
Aignan.

-- Non, et mme vous me rendrez service, mon cher comte, en
gardant ce bruit pour vous et pour ceux qui le font courir.

-- Ah! bah, vous prenez la chose si srieusement?

-- Oui; Mlle de La Vallire est aime par un de mes bons amis.

Saint-Aignan tressaillit.

-- Oh! oh! fit-il.

-- Oui, comte, continua de Guiche. Par consquent, vous comprenez,
vous l'homme le plus poli de France, je ne puis laisser faire 
mon ami une position ridicule.

-- Oh!  merveille.

Et Saint-Aignan se rongeait les doigts, moiti dpit, moiti
curiosit due.

De Guiche lui fit un beau salut.

-- Vous me chassez, dit Saint-Aignan qui mourait d'envie de savoir
le nom de l'ami.

-- Je ne vous chasse point, trs cher... J'achve mes vers 
Philis.

-- Et ces vers?...

-- Sont un quatrain. Vous comprenez, n'est-ce pas? un quatrain,
c'est sacr.

-- Ma foi! oui.

-- Et comme, sur quatre vers dont il doit naturellement se
composer, il me reste encore trois vers et un hmistiche  faire,
j'ai besoin de toute ma tte.

-- Cela se comprend. Adieu, comte!

-- Adieu!

--  propos...

-- Quoi?

-- Avez-vous de la facilit?

-- normment.

-- Aurez-vous bien fini vos trois vers et demi demain matin?

-- Je l'espre.

-- Eh bien!  demain.

--  demain; adieu!

Force tait  Saint-Aignan d'accepter le cong; il l'accepta et
disparut derrire la charmille.

La conversation avait entran de Guiche et Saint-Aignan assez
loin du chteau.

Tout mathmaticien, tout pote et tout rveur a ses distractions;
Saint-Aignan se trouvait donc, quand le quitta de Guiche, aux
limites du quinconce,  l'endroit o les communes commencent et
o, derrire de grands bouquets d'acacias et de marronniers
croisant leurs grappes sous des monceaux de clmatite et de vigne
vierge, s'lve le mur de sparation entre les bois et la cour des
communs.

Saint-Aignan, laiss seul, prit le chemin de ces btiments;
de Guiche tourna en sens inverse. L'un revenait donc vers les
parterres, tandis que l'autre allait aux murs.

Saint-Aignan marchait sous une impntrable vote de sorbiers, de
lilas et d'aubpines gigantesques, les pieds sur un sable mou,
enfoui dans l'ombre.

Il ruminait une revanche qui lui paraissait difficile  prendre,
tout dferr, comme et dit Tallemant des Raux, de n'en avoir pas
appris davantage sur La Vallire, malgr l'ingnieuse tactique
qu'il avait employe pour arriver jusqu' elle.

Tout  coup un gazouillement de voix humaines parvint  son
oreille. C'tait comme des chuchotements, comme des plaintes
fminines mles d'interpellations; c'taient de petits rires, des
soupirs, des cris de surprise touffs; mais, par-dessus tout, la
voix fminine dominait.

Saint-Aignan s'arrta pour s'orienter; il reconnut avec la plus
vive surprise que les voix venaient, non pas de la terre, mais du
sommet des arbres.

Il leva la tte en se glissant sous l'alle, et aperut  la crte
du mur une femme juche sur une grande chelle, en grande
communication de gestes et de paroles avec un homme perch sur un
arbre, et dont on ne voyait que la tte, perdu qu'tait le corps
dans l'ombre d'un marronnier.

La femme tait en de du mur; l'homme au-del.


Chapitre CXXIII -- Le labyrinthe

De Saint-Aignan ne cherchait que des renseignements et trouvait
une aventure. C'tait du bonheur.

Curieux de savoir pourquoi et surtout de quoi cet homme et cette
femme causaient  une pareille heure et dans une si singulire
situation, de Saint Aignan se fit tout petit et arriva presque
sous les btons de l'chelle.

Alors, prenant ses mesures pour tre le plus confortablement
possible, il s'appuya contre un arbre et couta.

Il entendit le dialogue suivant.

C'tait la femme qui parlait.

-- En vrit, monsieur Manicamp, disait-elle d'une voix qui, au
milieu des reproches qu'elle articulait, conservait un singulier
accent de coquetterie, en vrit, vous tes de la plus dangereuse
indiscrtion. Nous ne pouvons causer longtemps ainsi sans tre
surpris.

-- C'est trs probable, interrompit l'homme du ton le plus calme
et le plus flegmatique.

-- Eh bien! alors, que dira-t-on? Oh! si quelqu'un me voyait, je
vous dclare que j'en mourrais de honte.

-- Oh! ce serait un grand enfantillage et dont je vous crois
incapable.

-- Passe encore s'il y avait quelque chose entre nous; mais se
faire tort gratuitement, en vrit, je suis bien sotte. Adieu,
monsieur de Manicamp!

Bon! je connais l'homme;  prsent, je vais voir la femme se dit
de Saint-Aignan guettant aux btons de l'chelle l'extrmit de
deux jambes lgamment chausses dans des souliers de satin bleu
de ciel et dans des bas couleur de chair.

-- Oh! voyons, voyons; par grce, ma chre Montalais, s'cria de
Manicamp, ne fuyez pas, que diable! j'ai encore des choses de la
plus haute importance  vous dire.

Montalais! pensa tout bas de Saint-Aignan; et de trois! Les trois
commres ont chacune leur aventure; seulement il m'avait sembl
que l'aventure de celle-ci s'appelait M. Malicorne et non de
Manicamp.

 cet appel de son interlocuteur, Montalais s'arrta au milieu de
sa descente.

On vit alors l'infortun de Manicamp grimper d'un tage dans son
marronnier, soit pour s'avantager, soit pour combattre la
lassitude de sa mauvaise position.

-- Voyons, dit-il, coutez-moi; vous savez bien, je l'espre, que
je n'ai aucun mauvais dessein.

-- Sans doute... Mais, enfin, pourquoi cette lettre que vous
m'crivez, en stimulant ma reconnaissance? Pourquoi ce rendez-vous
que vous me demandez  une pareille heure et dans un pareil lieu?

-- J'ai stimul votre reconnaissance en vous rappelant que c'tait
moi qui vous avais fait entrer chez Madame, parce que, dsirant
vivement l'entrevue que vous avez bien voulu m'accorder, j'ai
employ, pour l'obtenir, le moyen le plus sr. Pourquoi je vous
l'ai demande  pareille heure et dans un pareil lieu? C'est que
l'heure m'a paru discrte et le lieu solitaire, Or, j'avais  vous
demander de ces choses qui rclament  la fois la discrtion et la
solitude.

-- Monsieur de Manicamp!

-- En tout bien tout honneur, chre demoiselle.

-- Monsieur de Manicamp, je crois qu'il serait plus convenable que
je me retirasse.

-- coutez ou je saute de mon nid dans le vtre, et prenez garde
de me dfier, car il y a juste, en ce moment, une branche de
marronnier qui m'est gnante et qui me provoque  des excs.
N'imitez pas cette branche et coutez-moi.

-- Je vous coute, j'y consens; mais soyez bref, car, si vous avez
une branche qui vous provoque, j'ai, moi, un chelon triangulaire
qui s'introduit dans la plante de mes pieds. Mes souliers sont
mins, je vous en prviens.

-- Faites-moi l'amiti de me donner la main, mademoiselle.

-- Et pourquoi?

-- Donnez toujours.

-- Voici ma main; mais que faites-vous donc?

-- Je vous tire  moi.

-- Dans quel but? Vous ne voulez pas que j'aille vous rejoindre
dans votre arbre, j'espre?

-- Non; mais je dsire que vous vous asseyiez sur le mur; l,
bien! la place est large et belle et je donnerais beaucoup pour
que vous me permissiez de m'y asseoir  ct de vous.

-- Non pas! vous tes bien o vous tes; on vous verrait.

-- Croyez-vous? demanda Manicamp d'une voix insinuante.

-- J'en suis sre.

-- Soit! je reste sur mon marronnier, quoique j'y sois on ne peut
plus mal.

-- Monsieur Manicamp! monsieur Manicamp! nous nous loignons du
fait.

-- C'est juste.

-- Vous m'avez crit?

-- Trs bien.

-- Mais pourquoi m'avez-vous crit?

-- Imaginez-vous qu'aujourd'hui,  deux heures, de Guiche est
parti.

-- Aprs?

-- Le voyant partir, je l'ai suivi, comme c'est mon habitude.

-- Je le vois bien, puisque vous voil.

-- Attendez donc... Vous savez, n'est-ce pas, que ce pauvre
de Guiche tait jusqu'au cou dans la disgrce?

-- Hlas! oui.

-- C'tait donc le comble de l'imprudence  lui de venir trouver 
Fontainebleau ceux qui l'avaient exil  Paris, et surtout ceux
dont on l'loignait.

-- Vous raisonnez comme feu Pythagore, monsieur Manicamp.

-- Or, de Guiche est ttu comme un amoureux; il n'couta donc
aucune de mes remontrances. Je le priai, je le suppliai, il ne
voulut rien entendre  rien... Ah! diable!

-- Qu'avez-vous?

-- Pardon, mademoiselle, mais c'est cette maudite branche dont
j'ai dj eu l'honneur de vous entretenir et qui vient de dchirer
mon haut-de-chausses.

-- Il fait nuit, rpliqua Montalais en riant: continuons, monsieur
Manicamp.

-- De Guiche partit donc  cheval tout courant, et moi, je le
suivis, mais au pas. Vous comprenez, s'aller jeter  l'eau avec un
ami aussi vite qu'il y va lui-mme, c'est d'un sot ou d'un
insens. Je laissai donc de Guiche prendre les devants et cheminai
avec une sage lenteur, persuad que j'tais que le malheureux ne
serait pas reu, ou, s'il l'tait, tournerait bride au premier
coup de boutoir, et que je le verrais revenir encore plus vite
qu'il n'tait all, sans avoir t plus loin, moi, que Ris ou
Melun, et c'tait dj trop, vous en conviendrez, que onze lieues
pour aller et autant pour revenir.

Montalais haussa les paules.

-- Riez tant qu'il vous plaira, mademoiselle; mais si, au lieu
d'tre carrment assise sur la tablette d'un mur comme vous tes,
vous vous trouviez  cheval sur la branche que voici, vous
aspireriez  descendre.

-- Un peu de patience, mon cher monsieur Manicamp! un instant est
bientt pass: vous disiez donc que vous aviez dpass Ris et
Melun.

-- Oui, j'ai dpass Ris et Melun; j'ai continu de marcher,
toujours tonn de ne point le voir revenir; enfin, me voici 
Fontainebleau, je m'informe, je m'enquiers partout de de Guiche;
personne ne l'a vu, personne ne lui a parl dans la ville: il est
arriv au grand galop, est entr dans le chteau et a disparu.
Depuis huit heures du soir, je suis  Fontainebleau, demandant
de Guiche  tous les chos; pas de de Guiche. Je meurs
d'inquitude! vous comprenez que je n'ai pas t me jeter dans la
gueule du loup, en entrant moi-mme au chteau, comme a fait mon
imprudent ami: je suis venu droit aux communs, et je vous ai fait
parvenir une lettre. Maintenant, mademoiselle, au nom du Ciel,
tirez-moi d'inquitude.

-- Ce ne sera pas difficile, mon cher monsieur Manicamp: votre ami
de Guiche a t reu admirablement.

-- Bah!

-- Le roi lui a fait fte.

-- Le roi, qui l'avait exil!

-- Madame lui a souri; Monsieur parat l'aimer plus que devant!

-- Ah! ah! fit Manicamp, cela m'explique pourquoi et comment il
est rest. Et il n'a point parl de moi?

-- Il n'en a pas dit un mot.

-- C'est mal  lui. Que fait-il en ce moment?

-- Selon toute probabilit, il dort, ou, s'il ne dort pas, il
rve.

-- Et qu'a-t-on fait pendant toute la soire?

-- On a dans.

-- Le fameux ballet? Comment a t de Guiche?

-- Superbe.

-- Ce cher ami! Maintenant, pardon, mademoiselle, mais il me reste
 passer de chez moi chez vous.

-- Comment cela?

-- Vous comprenez: je ne prsume pas que l'on m'ouvre la porte du
chteau  cette heure, et, quant  coucher sur cette branche, je
le voudrais bien, mais je dclare la chose impossible  tout autre
animal qu'un papegai.

-- Mais moi, monsieur Manicamp, je ne puis pas comme cela
introduire un homme par-dessus un mur?

-- Deux, mademoiselle, dit une seconde voix, mais avec un accent
si timide, que l'on comprenait que son propritaire sentait toute
l'inconvenance d'une pareille demande.

-- Bon Dieu! s'cria Montalais essayant de plonger son regard
jusqu'au pied du marronnier; qui me parle?

-- Moi, mademoiselle.

-- Qui vous?

-- Malicorne, votre trs humble serviteur.

Et Malicorne, tout en disant ces paroles, se hissa de la tte aux
premires branches, et des premires branches  la hauteur du mur.

-- M. Malicorne!... Bont divine! mais vous tes enrags tous
deux!

-- Comment vous portez-vous, mademoiselle, demanda Malicorne avec
force civilits.

-- Celui-l me manquait! s'cria Montalais dsespre.

-- Oh! mademoiselle, murmura Malicorne, ne soyez pas si rude, je
vous en supplie!

-- Enfin, mademoiselle, dit Manicamp, nous sommes vos amis, et
l'on ne peut dsirer la mort de ses amis. Or, nous laisser passer
la nuit o nous sommes, c'est nous condamner  mort.

-- Oh! fit Montalais, M. Malicorne est robuste, et il ne mourra
pas pour une nuit passe  la belle toile.

-- Mademoiselle!

-- Ce sera une juste punition de son escapade.

-- Soit! Que Malicorne s'arrange donc comme il voudra avec vous;
moi, je passe, dit Manicamp.

Et, courbant cette fameuse branche contre laquelle il avait port
des plaintes si amres, il finit, en s'aidant de ses mains et de
ses pieds, par s'asseoir cte  cte de Montalais.

Montalais voulut repousser Manicamp, Manicamp chercha  se
maintenir.

Ce conflit, qui dura quelques secondes, eut son ct pittoresque,
ct auquel l'oeil de M. de Saint-Aignan trouva certainement son
compte.

Mais Manicamp l'emporta. Matre de l'chelle, il y posa le pied,
puis il offrit galamment la main  son ennemie.

Pendant ce temps, Malicorne s'installait dans le marronnier,  la
place qu'avait occupe Manicamp, se promettant en lui-mme de lui
succder en celle qu'il occupait.

Manicamp et Montalais descendirent quelques chelons, Manicamp
insistant, Montalais riant et se dfendant.

On entendit alors la voix de Malicorne qui suppliait.

-- Mademoiselle, disait Malicorne, ne m'abandonnez pas, je vous en
supplie! Ma position est fausse, et je ne puis sans accident
parvenir seul de l'autre ct du mur; que Manicamp dchire ses
habits, trs bien: il a ceux de M. de Guiche; mais, moi, je
n'aurai pas mme ceux de Manicamp, puisqu'ils seront dchirs.

-- M'est avis, dit Manicamp, sans s'occuper des lamentations de
Malicorne, m'est avis que le mieux est que j'aille trouver
de Guiche  l'instant mme. Plus tard peut-tre ne pourrais-je
plus pntrer chez lui.

-- C'est mon avis aussi, rpliqua Montalais; allez donc, monsieur
Manicamp.

-- Mille grces! Au revoir, mademoiselle, dit Manicamp en sautant
 terre, on n'est pas plus aimable que vous.

-- Monsieur de Manicamp, votre servante; je vais maintenant me
dbarrasser de M. Malicorne.

Malicorne poussa un soupir.

-- Allez, allez, continua Montalais.

Manicamp fit quelques pas; puis, revenant au pied de l'chelle:

--  propos, mademoiselle, dit-il, par o va-t-on chez
M. de Guiche?

-- Ah! c'est vrai... Rien de plus simple. Vous suivez la
charmille...

-- Oh! trs bien.

-- Vous arrivez au carrefour vert.

-- Bon!

-- Vous y trouvez quatre alles...

--  merveille.

-- Vous en prenez une...

-- Laquelle?

-- Celle de droite.

-- Celle de droite?

-- Non, celle de gauche.

-- Ah! diable!

-- Non, non... attendez donc...

-- Vous ne paraissez pas trs sre. Remmorez-vous, je vous prie,
mademoiselle.

-- Celle du milieu.

-- Il y en a quatre.

-- C'est vrai. Tout ce que je sais, c'est que, sur les quatre, il
y en a une qui mne tout droit chez Madame; celle-l, je la
connais.

-- Mais M. de Guiche n'est point chez Madame, n'est-ce pas?

-- Dieu merci! non.

-- Celle qui mne chez Madame m'est donc inutile, et je dsirerais
la troquer contre celle qui mne chez M. de Guiche.

-- Oui, certainement, celle-l, je la connais aussi; mais quant 
l'indiquer ici, la chose me parat impossible.

-- Mais, enfin, mademoiselle, supposons que j'aie trouv cette
bienheureuse alle.

-- Alors, vous tes arriv.

-- Bien.

-- Oui, vous n'avez plus  traverser que le labyrinthe.

-- Plus que cela? Diable! il y a donc un labyrinthe?

-- Assez compliqu, oui; le jour mme, on s'y trompe parfois; ce
sont des tours et des dtours sans fin; il faut d'abord faire
trois tours  droite, puis deux tours  gauche, puis un tour...
Est-ce un tour ou deux tours? Attendez donc! Enfin, en sortant du
labyrinthe, vous trouvez une alle de sycomores, et cette alle de
sycomores vous conduit droit au pavillon qu'habite M. de Guiche.

-- Mademoiselle, dit Manicamp, voil une admirable indication, et
je ne doute pas que, guid par elle, je ne me perde  l'instant
mme. J'ai, en consquence, un petit service  vous demander.

-- Lequel?

-- C'est de m'offrir votre bras et de me guider vous-mme comme
une autre... comme une autre.... Je savais cependant ma
mythologie, mademoiselle; mais la gravit des vnements me l'a
fait oublier. Venez donc, je vous en supplie.

-- Et moi! s'cria Malicorne, et moi, l'on m'abandonne donc!

-- Eh! monsieur, impossible!... dit Montalais  Manicamp; on peut
me voir avec vous  une pareille heure, et jugez donc ce que l'on
dira.

-- Vous aurez votre conscience pour vous, mademoiselle, dit
sentencieusement Manicamp.

-- Impossible, monsieur, impossible!

-- Alors, laissez-moi aider Malicorne  descendre; c'est un garon
trs intelligent et qui a beaucoup de flair; il me guidera, et, si
nous nous perdons, nous nous perdrons  deux et nous nous
sauverons l'un et l'autre.  deux, si nous sommes rencontrs, nous
aurons l'air de quelque chose; tandis que, seul, j'aurais l'air
d'un amant ou d'un voleur. Venez, Malicorne, voici l'chelle.

-- Monsieur Malicorne, s'cria Montalais, je vous dfends de
quitter votre arbre, et cela sous peine d'encourir toute ma
colre.

Malicorne avait dj allong vers le fate du mur une jambe qu'il
retira tristement.

-- Chut! dit tout bas Manicamp.

-- Qu'y a-t-il? demanda Montalais.

-- J'entends des pas.

-- Oh! mon Dieu!

En effet, les pas souponns devinrent un bruit manifeste, le
feuillage s'ouvrit, et de Saint-Aignan parut, l'oeil riant et la
main tendue, surprenant chacun dans la position o il tait:
c'est--dire Malicorne sur son arbre et le cou tendu, Montalais
sur son chelon et colle  l'chelle, Manicamp  terre et le pied
en avant, prt  se mettre en route.

-- Eh! bonsoir, Manicamp, dit le comte, soyez le bienvenu, cher
ami; vous nous manquiez ce soir, et l'on vous demandait.
Mademoiselle de Montalais, votre... trs humble serviteur!

Montalais rougit.

-- Ah! mon Dieu! balbutia-t-elle en cachant sa tte dans ses deux
mains.

-- Mademoiselle, dit de Saint-Aignan, rassurez-vous, je connais
toute votre innocence et j'en rendrai bon compte. Manicamp,
suivez-moi. Charmille, carrefour et labyrinthe me connaissent; je
serai votre Ariane. Hein! voil votre nom mythologique retrouv.

-- C'est ma foi! vrai, comte, merci!

-- Mais, par la mme occasion, comte, dit Montalais, emmenez aussi
M. Malicorne.

-- Non pas, non pas, dit Malicorne. M. Manicamp a caus avec vous
tant qu'il a voulu;  mon tour, s'il vous plat, mademoiselle;
j'ai, de mon ct, une multitude de choses  vous dire concernant
notre avenir.

-- Vous entendez, dit le comte en riant; demeurez avec lui,
mademoiselle. Ne savez-vous pas que cette nuit est la nuit aux
secrets?

Et, prenant le bras de Manicamp, le comte l'emmena d'un pas rapide
dans la direction du chemin que Montalais connaissait si bien et
indiquait si mal.

Montalais les suivit des yeux aussi longtemps qu'elle put les
apercevoir.


Chapitre CXXIV -- Comment Malicorne avait t dlog de l'htel du
Beau-Paon

Pendant que Montalais suivait des yeux le comte et Manicamp,
Malicorne avait profit de la distraction de la jeune fille pour
se faire une position plus tolrable.

Quand elle se retourna, cette diffrence qui s'tait faite dans la
position de Malicorne frappa donc immdiatement ses yeux.

Malicorne tait assis comme une manire de singe, le derrire sur
le mur, les pieds sur le premier chelon.

Les pampres sauvages et les chvrefeuilles le coiffaient comme un
faune, les torsades de la vigne vierge figuraient assez bien ses
pieds de bouc.

Quant  Montalais, rien ne lui manquait pour qu'on pt la prendre
pour une dryade accomplie.

-- Oh! dit-elle en remontant un chelon, me rendez-vous
malheureuse, me perscutez-vous assez, tyran que vous tes!

-- Moi? fit Malicorne, moi, un tyran?

-- Oui, vous me compromettez sans cesse, monsieur Malicorne; vous
tes un monstre de mchancet.

-- Moi?

-- Qu'aviez-vous  faire  Fontainebleau? Dites! est-ce que votre
domicile n'est point  Orlans?

-- Ce que j'ai  faire ici, demandez-vous? Mais j'ai affaire de
vous voir.

-- Ah! la belle ncessit.

-- Pas pour vous, peut-tre, mademoiselle, mais bien certainement
pour moi. Quant  mon domicile, vous savez bien que je l'ai
abandonn, et que je n'ai plus dans l'avenir d'autre domicile que
celui que vous avez vous-mme. Donc, votre domicile tant pour le
moment  Fontainebleau,  Fontainebleau je suis venu.

Montalais haussa les paules.

-- Vous voulez me voir, n'est-ce pas?

-- Sans doute.

-- Eh bien! vous m'avez vue, vous tes content, partez!

-- Oh! non, fit Malicorne.

-- Comment! oh! non?

-- Je ne suis pas venu seulement pour vous voir; je suis venu pour
causer avec vous.

-- Eh bien! nous causerons plus tard et dans un autre endroit.

-- Plus tard! Dieu sait si je vous rencontrerai plus tard dans un
autre endroit! Nous n'en trouverons jamais de plus favorable que
celui-ci.

-- Mais je ne puis ce soir, je ne puis en ce moment.

-- Pourquoi cela?

-- Parce qu'il est arriv cette nuit mille choses.

-- Eh bien! ma chose,  moi, fera mille et une.

-- Non, non, Mlle de Tonnay-Charente m'attend dans notre chambre
pour une communication de la plus haute importance.

-- Depuis longtemps?

-- Depuis une heure au moins.

-- Alors, dit tranquillement Malicorne, elle attendra quelques
minutes de plus.

-- Monsieur Malicorne, dit Montalais, vous vous oubliez.

-- C'est--dire que vous m'oubliez, mademoiselle, et que, moi, je
m'impatiente du rle que vous me faites jouer ici. Mordieu!
mademoiselle, depuis huit jours, je rde parmi vous toutes, sans
que vous ayez daign une seule fois vous apercevoir que j'tais
l.

-- Vous rdez ici, vous, depuis huit jours?

-- Comme un loup-garou; brl ici par les feux d'artifice qui
m'ont roussi deux perruques, noy l dans les osiers par
l'humidit du soir ou la vapeur des jets d'eau, toujours affam,
toujours chin, avec la perspective d'un mur ou la ncessit
d'une escalade. Morbleu! ce n'est pas un sort cela, mademoiselle,
pour une crature qui n'est ni cureuil, ni salamandre, ni loutre;
mais, puisque vous poussez l'inhumanit jusqu' vouloir me faire
renier ma condition d'homme, je l'arbore. Homme je suis, mordieu!
et homme je resterai,  moins d'ordres suprieurs.

-- Eh bien! voyons, que dsirez-vous, que voulez-vous, qu'exigez-
vous? dit Montalais soumise.

-- N'allez-vous pas me dire que vous ignoriez que j'tais 
Fontainebleau?

-- Je...

-- Soyez franche.

-- Je m'en doutais.

-- Eh bien! depuis huit jours, ne pouviez-vous pas me voir une
fois par jour au moins?

-- J'ai toujours t empche, monsieur Malicorne.

-- Tarare!

-- Demandez  ces demoiselles, si vous ne me croyez pas.

-- Je ne demande jamais d'explication sur les choses que je sais
mieux que personne.

-- Calmez-vous, monsieur Malicorne, cela changera.

-- Il le faudra bien.

-- Vous savez, qu'on vous voie ou qu'on ne vous voie point, vous
savez que l'on pense  vous, dit Montalais avec son air clin.

-- Oh! l'on pense  moi...

-- Parole d'honneur.

-- Et rien de nouveau?

-- Sur quoi?

-- Sur ma charge dans la maison de Monsieur.

-- Ah! mon cher monsieur Malicorne, on n'abordait pas Son Altesse
Royale pendant ces jours passs.

-- Et maintenant?

-- Maintenant, c'est autre chose: depuis hier, il n'est plus
jaloux.

-- Bah! Et comment la jalousie lui est-elle passe?

-- Il y a eu diversion.

-- Contez-moi cela.

-- On a rpandu le bruit que le roi avait jet les yeux sur une
autre femme, et Monsieur s'en est trouv calm tout d'un coup.

-- Et qui a rpandu ce bruit?

Montalais baissa la voix.

-- Entre nous, dit-elle, je crois que Madame et le roi
s'entendent.

-- Ah! ah! fit Malicorne, c'tait le seul moyen. Mais
M. de Guiche, le pauvre soupirant?

-- Oh! celui-l, il est tout  fait dlog.

-- S'est-on crit?

-- Mon Dieu non; je ne leur ai pas vu tenir une plume aux uns ni
aux autres depuis huit jours.

-- Comment tes-vous avec Madame?

-- Au mieux.

-- Et avec le roi?

-- Le roi me fait des sourires quand je passe.

-- Bien! Maintenant, sur quelle femme les deux amants ont-ils jet
leur dvolu pour leur servir de paravent?

-- Sur La Vallire.

-- Oh! oh! pauvre fille! Mais il faudrait empcher cela, ma mie!

-- Pourquoi?

-- Parce que M. Raoul de Bragelonne la tuera ou se tuera s'il a un
soupon.

-- Raoul! ce bon Raoul! Vous croyez?

-- Les femmes ont la prtention de se connatre en passions, dit
Malicorne, et les femmes ne savent pas seulement lire elles-mmes
ce qu'elles pensent dans leurs propres yeux ou dans leur propre
coeur. Eh bien! je vous dis, moi, que M. de Bragelonne aime La
Vallire  tel point, que, si elle fait mine de le tromper, il se
tuera ou la tuera.

-- Le roi est l pour la dfendre, dit Montalais.

-- Le roi! s'cria Malicorne.

-- Sans doute.

-- Eh! Raoul tuera le roi comme un retre!

-- Bont divine! fit Montalais, mais vous devenez fou, monsieur
Malicorne!

-- Non pas; tout ce que je vous dis est, au contraire, du plus
grand srieux, ma mie, et, pour mon compte je sais une chose.

-- Laquelle?

-- C'est que je prviendrai tout doucement Raoul de la
plaisanterie.

-- Chut! malheureux! fit Montalais en remontant encore un chelon
pour se rapprocher d'autant de Malicorne, n'ouvrez point la bouche
 ce pauvre Bragelonne.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que vous ne savez rien encore.

-- Qu'y a-t-il donc?

-- Il y a que ce soir... Personne ne nous coute?

-- Non.

-- Il y a que ce soir, sous le chne royal, La Vallire a dit tout
haut et tout navement ces paroles:

Je ne conois pas que, lorsqu'on a vu le roi, on puisse jamais
aimer un autre homme.

Malicorne fit un bond sur son mur.

-- Ah! mon Dieu! dit-il, elle a dit cela, la malheureuse?

-- Mot pour mot.

-- Et elle le pense?

-- La Vallire pense toujours ce qu'elle dit.

-- Mais cela crie vengeance! mais les femmes sont des serpents!
dit Malicorne.

-- Calmez-vous, mon cher Malicorne, calmez-vous!

-- Non pas! Coupons le mal dans sa racine, au contraire. Prvenons
Raoul, il est temps.

-- Maladroit! c'est qu'au contraire il n'est plus temps, rpondit
Montalais.

-- Comment cela?

-- Ce mot de La Vallire...

-- Oui.

-- Ce mot  l'adresse du roi...

-- Eh bien?

-- Eh bien! il est arriv  son adresse.

-- Le roi le connat? Il a t rapport au roi?

-- Le roi l'a entendu.

-- _Ohim!_ comme disait M. le cardinal.

-- Le roi tait prcisment cach dans le massif le plus voisin du
chne royal.

-- Il en rsulte, dit Malicorne, que dornavant le plan du roi et
de Madame va marcher sur des roulettes, en passant sur le corps du
pauvre Bragelonne.

-- Vous l'avez dit.

-- C'est affreux.

-- C'est comme cela.

-- Ma foi! dit Malicorne aprs une minute de silence donne  la
mditation, entre un gros chne et un grand roi, ne mettons pas
notre pauvre personne, nous y serions broys, ma mie.

-- C'est ce que je voulais vous dire.

-- Songeons  nous.

-- C'est ce que je pensais.

-- Ouvrez donc vos jolis yeux.

-- Et vous, vos grandes oreilles.

-- Approchez votre petite bouche pour un bon gros baiser.

-- Voici, dit Montalais, qui paya sur-le-champ en espces
sonnantes.

-- Maintenant, voyons. Voici M. de Guiche qui aime Madame; voil
La Vallire qui aime le roi; voil le roi qui aime Madame et La
Vallire; voil Monsieur qui n'aime personne que lui. Entre toutes
ces amours, un imbcile ferait sa fortune,  plus forte raison des
personnes de sens comme nous.

-- Vous voil encore avec vos rves.

-- C'est--dire avec mes ralits. Laissez-vous conduire par moi,
ma mie, vous ne vous en tes pas trop mal trouve jusqu' prsent,
n'est-ce pas?

-- Non.

-- Eh bien! l'avenir vous rpond du pass. Seulement, puisque
chacun pense  soi ici, pensons  nous.

-- C'est trop juste.

-- Mais  nous seuls.

-- Soit!

-- Alliance offensive et dfensive!

-- Je suis prte  la jurer.

-- tendez la main; c'est cela: Tout pour Malicorne!

-- Tout pour Malicorne!

-- Tout pour Montalais! rpondit Malicorne en tendant la main 
son tour.

-- Maintenant, que faut-il faire?

-- Avoir incessamment les yeux ouverts, les oreilles ouvertes,
amasser des armes contre les autres, n'en jamais laisser traner
qui puissent servir contre nous-mmes.

-- Convenu.

-- Arrt.

-- Jur. Et maintenant que le pacte est fait, adieu.

-- Comment, adieu?

-- Sans doute. Retournez  votre auberge.

--  mon auberge?

-- Oui; n'tes-vous pas log  l'auberge du Beau-Paon?

-- Montalais! Montalais! vous le voyez bien, que vous connaissiez
ma prsence  Fontainebleau.

-- Qu'est-ce que cela prouve? Qu'on s'occupe de vous au-del de
vos mrites, ingrat!

-- Hum!

-- Retournez donc au Beau-Paon.

-- Eh bien! voil justement!

-- Quoi?

-- C'est devenu chose impossible.

-- N'aviez-vous point une chambre?

-- Oui, mais je ne l'ai plus.

-- Vous ne l'avez plus? et qui vous l'a prise?

-- Attendez... Tantt je revenais de courir aprs vous, j'arrive
tout essouffl  l'htel, lorsque j'aperois une civire sur
laquelle quatre paysans apportaient un moine malade.

-- Un moine?

-- Oui, un vieux franciscain  barbe grise. Comme je regardais ce
moine malade, on l'entre dans l'auberge. Comme on lui faisait
monter l'escalier, je le suis, et, comme j'arrive au haut de
l'escalier, je m'aperois qu'on le fait entrer dans ma chambre.

-- Dans votre chambre?

-- Oui, dans ma propre chambre. Je crois que c'est une erreur,
j'interpelle l'hte: l'hte me dclare que la chambre loue par
moi depuis huit jours tait loue  ce franciscain pour le
neuvime.

-- Oh! oh!

-- C'est justement ce que je fis: Oh! oh! Je fis mme plus encore,
je voulus me fcher. Je remontai. Je m'adressai au franciscain
lui-mme. Je voulus lui remontrer l'inconvenance de son procd;
mais ce moine, tout moribond qu'il paraissait tre, se souleva sur
son coude, fixa sur moi deux yeux flamboyants, et, d'une voix qui
et avantageusement command une charge de cavalerie: Jetez-moi
ce drle  la porte, dit-il. Ce qui fut  l'instant mme excut
par l'hte et par les quatre porteurs, qui me firent descendre
l'escalier un peu plus vite qu'il n'tait convenable Voil comment
il se fait, ma mie, que je n'ai plus de gte.

-- Mais qu'est-ce que c'est que ce franciscain? demanda Montalais.
C'est donc un gnral?

-- Justement; il me semble que c'est l le titre qu'un des
porteurs lui a donn en lui parlant  demi-voix.

-- De sorte que?... dit Montalais.

-- De sorte que je n'ai plus de chambre, plus d'auberge, plus de
gte, et que je suis aussi dcid que l'tait tout  l'heure mon
ami Manicamp  ne pas coucher dehors.

-- Comment faire? s'cria Montalais.

-- Voil! dit Malicorne.

-- Mais rien de plus simple, dit une troisime voix.

Montalais et Malicorne poussrent un cri simultan.

De Saint-Aignan parut.

-- Cher monsieur Malicorne, dit de Saint-Aignan, un heureux hasard
me ramne ici pour vous tirer d'embarras. Venez, je vous offre une
chambre chez moi, et celle-l, je vous le jure, nul franciscain ne
vous l'tera. Quant  vous, ma chre demoiselle, rassurez-vous;
j'ai dj le secret de Mlle de La Vallire, celui de
Mlle de Tonnay-Charente; vous venez d'avoir la bont de me confier
le vtre, merci: j'en garderai aussi bien trois qu'un seul.

Malicorne et Montalais se regardrent comme deux coliers pris en
maraude; mais, comme au bout du compte Malicorne voyait un grand
avantage dans la proposition qui lui tait faite, il fit 
Montalais un signe de rsignation que celle-ci lui rendit.

Puis Malicorne descendit l'chelle chelon par chelon,
rflchissant  chaque degr au moyen d'arracher bribe par bribe 
M. de Saint-Aignan tout ce qu'il pourrait savoir sur le fameux
secret.

Montalais tait dj partie lgre comme une biche, et ni
carrefour ni labyrinthe n'eurent le pouvoir de la tromper.

Quant  de Saint-Aignan, il ramena en effet Malicorne chez lui, en
lui faisant mille politesses, enchant qu'il tait de tenir sous
sa main les deux hommes qui, en supposant que de Guiche restt
muet, pouvaient le mieux renseigner sur le compte des filles
d'honneur.


Chapitre CXXV -- Ce qui s'tait pass en ralit  l'auberge du
Beau-Paon

D'abord, donnons  nos lecteurs quelques dtails sur l'auberge du
Beau-Paon; puis nous passerons au signalement des voyageurs qui
l'habitaient.

L'auberge du Beau-Paon, comme toute auberge, devait son nom  son
enseigne. Cette enseigne reprsentait un paon qui faisait la roue.

Seulement,  l'instar de quelques peintres qui ont donn la figure
d'un joli garon au serpent qui tente ve, le peintre de
l'enseigne avait donn au beau paon une figure de femme.

Cette auberge, pigramme vivante contre cette moiti du genre
humain qui fait le charme de la vie, dit M. Legouv, s'levait 
Fontainebleau dans la premire rue latrale de gauche, laquelle
coupait, en venant de Paris, cette grande artre qui forme  elle
seule la ville tout entire de Fontainebleau.

La rue latrale s'appelait alors la rue de Lyon, sans doute parce
que, gographiquement, elle s'avanait dans la direction de la
seconde capitale du royaume. Cette rue se composait de deux
maisons habites par des bourgeois, maisons spares l'une de
l'autre par deux grands jardins bords de haies. En apparence, il
semblait y avoir cependant trois maisons dans la rue; expliquons
comment, malgr ce semblant, il n'y en avait que deux.

L'auberge du Beau-Paon avait sa faade principale sur la grande
rue; mais, en retour, sur la rue de Lyon, deux corps de btiments,
diviss par des cours, renfermaient de grands logements propres 
recevoir tous voyageurs, soit  pied, soit  cheval, soit mme en
carrosse, et  fournir non seulement logis et table, mais encore
promenade et solitude aux plus riches courtisans, lorsque, aprs
un chec  la cour, ils dsiraient se renfermer avec eux mmes
pour dvorer l'affront ou mditer la vengeance.

Des fentres de ce corps de btiment en retour, les voyageurs
apercevaient la rue d'abord, avec son herbe croissant entre les
pavs, qu'elle disjoignait peu  peu. Ensuite les belles haies de
sureau et d'aubpine qui enfermaient, comme entre deux bras verts
et fleuris, ces maisons bourgeoises dont nous avons parl. Puis,
dans les intervalles de ces maisons, formant fond de tableau et se
dessinant comme un horizon infranchissable, une ligne de bois
touffus, plantureux, premires sentinelles de la vaste fort qui
se droule en avant de Fontainebleau.

On pouvait donc, pour peu qu'on et un appartement faisant angle
par la grande rue de Paris, participer  la vue et au bruit des
passants et des ftes, et, par la rue de Lyon,  la vue et au
calme de la campagne.

Sans compter qu'en cas d'urgence, au moment o l'on frappait  la
grande porte de la rue de Paris, on pouvait s'esquiver par la
petite porte de la rue de Lyon, et, longeant les jardins des
maisons bourgeoises, gagner les premiers taillis de la fort.

Malicorne, qui, le premier, on se le rappelle, nous a parl de
cette auberge du Beau-Paon, pour en dplorer son expulsion,
Malicorne, proccup de ses propres affaires, tait bien loin
d'avoir dit  Montalais tout ce qu'il y avait  dire sur cette
curieuse auberge.

Nous allons essayer de remplir cette fcheuse lacune laisse par
Malicorne.

Malicorne avait oubli de dire, par exemple, de quelle faon il
tait entr dans l'auberge du Beau-Paon.

En outre,  part le franciscain dont il avait dit un mot, il
n'avait donn aucun renseignement sur les voyageurs qui habitaient
cette auberge.

La faon dont ils taient entrs, la faon dont ils vivaient, la
difficult qu'il y avait pour toute autre personne que les
voyageurs privilgis d'entrer dans l'htel sans mot d'ordre, et
d'y sjourner sans certaines prcautions prparatoires, avaient
cependant d frapper, et avaient mme, nous oserions en rpondre,
frapp certainement Malicorne.

Mais, comme nous l'avons dit, Malicorne avait des proccupations
personnelles qui l'empchaient de remarquer bien des choses.

En effet, tous les appartements de l'htel du Beau-Paon taient
occups et retenus par des trangers sdentaires et d'un commerce
fort calme, porteurs de visages prvenants, dont aucun n'tait
connu de Malicorne.

Tous ces voyageurs taient arrivs  l'htel depuis qu'il y tait
arriv lui-mme, chacun y tait entr avec une espce de mot
d'ordre qui avait d'abord proccup Malicorne; mais il s'tait
inform directement, et il avait su que l'hte donnait pour raison
de cette espce de surveillance que la ville, pleine comme elle
l'tait de riches seigneurs, devait l'tre aussi d'adroits et
d'ardents filous.

Il allait donc de la rputation d'une maison honnte comme celle
du Beau Paon de ne pas laisser voler les voyageurs.

Aussi, Malicorne se demandait-il parfois, lorsqu'il rentrait en
lui-mme et sondait sa position  l'htel du Beau-Paon, comment on
l'avait laiss entrer dans cette htellerie, tandis que, depuis
qu'il y tait entr, il avait vu refuser la porte  tant d'autres.

Il se demandait surtout comment Manicamp, qui, selon lui, devait
tre un seigneur en vnration  tout le monde, ayant voulu faire
manger son cheval au Beau-Paon, ds son arrive, cheval et
cavalier avaient t conduits avec un _nescio vos[1]_ des plus
intraitables.

C'tait donc pour Malicorne un problme que, du reste, occup
comme il l'tait d'intrigue amoureuse et ambitieuse, il ne s'tait
point appliqu  approfondir. L'et-il voulu que, malgr
l'intelligence que nous lui avons accorde, nous n'oserions dire
qu'il et russi.

Quelques mots prouveront au lecteur qu'il n'et pas fallu moins
qu'Oedipe en personne pour rsoudre une pareille nigme.

Depuis huit jours taient entrs dans cette htellerie sept
voyageurs, tous arrivs le lendemain du bienheureux jour o
Malicorne avait jet son dvolu sur le Beau-Paon.

Ces sept personnages, venus, avec un train raisonnable, taient:

D'abord, un brigadier des armes allemandes, son secrtaire, son
mdecin, trois laquais, sept chevaux. Ce brigadier se nommait le
comte de Wostpur.

Un cardinal espagnol avec deux neveux, deux secrtaires, un
officier de sa maison et douze chevaux. Ce cardinal se nommait Mgr
Herrebia.

Un riche ngociant de Brme avec son laquais et deux chevaux. Ce
ngociant se nommait _mein herr_ Bonstett.

Un snateur vnitien avec sa femme et sa fille, toutes deux d'une
parfaite beaut. Ce snateur se nommait il _signor_ Marini.

Un laird d'cosse avec sept montagnards de son clan; tous  pied.
Le laird se nommait Mac Cumnor.

Un Autrichien de Vienne, sans titre ni blason, venu en carrosse;
il avait beaucoup du prtre, un peu du soldat. On l'appelait le
conseiller. Enfin une dame flamande, avec un laquais, une femme de
chambre et une demoiselle de compagnie. Grand train, grande mine,
grands chevaux. On l'appelait la dame flamande.

Tous ces voyageurs taient arrivs le mme jour, comme nous avons
dit, et cependant leur arrive n'avait caus aucun embarras dans
l'auberge, aucun encombrement dans la rue, leurs logements ayant
t marqus d'avance sur la demande de leurs courriers ou de leurs
secrtaires, arrivs la veille ou le matin mme.

Malicorne, arriv un jour avant eux et voyageant sur un maigre
cheval charg d'une mince valise, s'tait annonc  l'htel du
Beau-Paon comme l'ami d'un seigneur curieux de voir les ftes, et
qui lui,  son tour, devait arriver incessamment.

L'hte,  ces paroles, avait souri comme s'il connaissait
beaucoup, soit Malicorne, soit le seigneur son ami, et il lui
avait dit:

-- Choisissez, monsieur, tel appartement qui vous conviendra,
puisque vous arrivez le premier.

Et cela avec cette obsquiosit significative chez les
aubergistes, et qui veut dire: Soyez tranquille, monsieur, on
sait  qui l'on a affaire, et l'on vous traitera en consquence.

Ces mots et le geste qui les accompagnait avaient paru
bienveillants, mais peu clairs  Malicorne. Or, comme il ne
voulait pas faire une grosse dpense, et que, demandant une petite
chambre, il et sans doute t refus  cause de son peu
d'importance mme, il se hta de ramasser au bond les paroles de
l'aubergiste, et de le duper avec sa propre finesse.

Aussi, souriant en homme pour lequel on ne fait qu'absolument ce
que l'on doit faire:

-- Mon cher hte, dit-il, je prendrai l'appartement le meilleur et
le plus gai.

-- Avec curie?

-- Avec curie.

-- Pour quel jour?

-- Pour tout de suite, si c'est possible.

--  merveille.

-- Seulement, se hta d'ajouter Malicorne, je n'occuperai pas
incontinent le grand appartement.

-- Bon! fit l'hte avec un air d'intelligence.

-- Certaines raisons, que vous comprendrez plus tard, me forcent
de ne mettre  mon compte que cette petite chambre.

-- Oui, oui, oui, fit l'hte.

-- Mon ami, quand il viendra, prendra le grand appartement, et
naturellement, comme ce grand appartement sera le sien, il rglera
directement.

-- Trs bien! fit l'hte, trs bien! c'tait convenu ainsi.

-- C'tait convenu ainsi?

-- Mot pour mot.

-- C'est extraordinaire, murmura Malicorne. Ainsi, vous comprenez?

-- Oui.

-- C'est tout ce qu'il faut. Maintenant que vous comprenez... car
vous comprenez bien, n'est-ce pas?

-- Parfaitement.

-- Eh bien! vous allez me conduire  ma chambre.

L'hte du Beau-Paon marcha devant Malicorne, son bonnet  la main.
Malicorne s'installa dans sa chambre et y demeura tout surpris de
voir l'hte,  chaque ascension ou  chaque descente, lui faire de
ces petits clignements d'yeux qui indiquent la meilleure
intelligence entre deux correspondants.

Il y a quelque mprise l-dessous, se disait Malicorne; mais, en
attendant qu'elle s'claircisse, j'en profite, et c'est ce qu'il y
a de mieux  faire.

Et de sa chambre il s'lanait comme un chien de chasse  la piste
des nouvelles et des curiosits de la cour, se faisant rtir ici
et noyer l, comme il avait dit  Mlle de Montalais.

Le lendemain de son installation, il avait vu arriver
successivement les sept voyageurs qui remplissaient toute
l'htellerie.

 l'aspect de tout ce monde, de tous ces quipages, de tout ce
train, Malicorne se frotta les mains, en songeant que, faute d'un
jour, il n'et pas trouv un lit pour se reposer au retour de ses
explorations.

Aprs que tous les trangers se furent cass, l'hte entra dans sa
chambre, et, avec sa gracieuset habituelle:

-- Mon cher monsieur, lui dit-il, il vous reste le grand
appartement du troisime corps de logis; vous savez cela?

-- Sans doute, je le sais.

-- Et c'est un vritable cadeau que je vous fais.

-- Merci!

-- De sorte que, lorsque votre ami viendra...

-- Eh bien?

-- Eh bien! il sera content de moi, ou, dans le cas contraire,
c'est qu'il sera bien difficile.

-- Pardon! voulez-vous me permettre de dire quelques mots  propos
de mon ami?

-- Dites, pardieu! vous tes bien le matre.

-- Il devait venir, comme vous savez...

-- Et il le doit toujours.

-- C'est qu'il pourrait avoir chang d'avis.

-- Non.

-- Vous en tes sr?

-- J'en suis sr.

-- C'est que, dans le cas o vous auriez quelque doute...

-- Aprs?

-- Je vous dirais, moi: je ne vous rponds pas qu'il vienne.

-- Mais il vous a dit cependant...

-- Certainement il m'a dit; mais vous savez; l'homme propose et
Dieu dispose, verba volant, scripta manent.

-- Ce qui veut dire?

-- Les mots s'envolent, les crits restent, et, comme il ne m'a
pas crit, qu'il s'est content de me dire, je vous autoriserai
donc, sans cependant vous y inviter... vous sentez, c'est fort
embarrassant.

--  quoi m'autorisez-vous?

-- Dame!  louer son appartement, si vous en trouvez un bon prix.

-- Moi?

-- Oui, vous.

-- Jamais, monsieur, jamais je ne ferai une pareille chose. S'il
ne vous a pas crit,  vous...

-- Non.

-- Il m'a crit,  moi.

-- Ah!

-- Oui.

-- Et dans quels termes? Voyons si sa lettre s'accorde avec ses
paroles.

-- En voici  peu prs le texte:

Monsieur le propritaire de l'htel du Beau-Paon,

Vous devez tre prvenu du rendez-vous pris dans votre htel par
quelques personnages d'importance; je fais partie de la socit
qui se runit  Fontainebleau. Retenez donc  la fois, et une
petite chambre pour un ami qui arrivera avant moi ou aprs moi...

-- C'est vous cet ami, n'est-ce pas? fit en s'interrompant l'hte
du Beau Paon.

Malicorne s'inclina modestement.

L'hte reprit:

Et un grand appartement pour moi. Le grand appartement me regarde
mais je dsire que le prix de la chambre soit modique, cette
chambre tant destine  un pauvre diable.

-- C'est toujours bien vous, n'est-ce pas? dit l'hte.

-- Oui, certes, dit Malicorne.

-- Alors, nous sommes d'accord: votre ami soldera le prix de son
appartement, et vous solderez le prix du vtre.

Je veux tre rou vif, se dit en lui-mme Malicorne, si je
comprends quelque chose  ce qui m'arrive.

Puis, tout haut:

-- Et, dites-moi, vous avez t content du nom?

-- De quel nom?

-- Du nom qui terminait la lettre. Il vous a prsent toute
garantie?

-- J'allais vous le demander, dit l'hte.

-- Comment! la lettre n'tait pas signe?

-- Non, fit l'hte en carquillant des yeux pleins de mystre et
de curiosit.

-- Alors, rpliqua Malicorne imitant ce geste et ce mystre, s'il
ne s'est pas nomm...

-- Eh bien?

-- Vous comprendrez qu'il doit avoir ses raisons pour cela.

-- Sans doute.

-- Et que je n'irai pas, moi, son ami, moi, son confident, trahir
son incognito.

-- C'est juste, monsieur, rpondit l'hte; aussi je n'insiste pas.

-- J'apprcie cette dlicatesse. Quant  moi, comme l'a dit mon
ami, ma chambre est  part, convenons-en bien.

-- Monsieur, c'est tout convenu.

-- Vous comprenez, les bons comptes font les bons amis. Comptons
donc.

-- Ce n'est pas press.

-- Comptons toujours. Chambre, nourriture, pour moi, place  la
mangeoire et nourriture de mon cheval: combien par jour?

-- Quatre livres, monsieur.

-- Cela fait donc douze livres pour les trois jours couls?

-- Douze livres; oui, monsieur.

-- Voici vos douze livres.

-- Eh! monsieur,  quoi bon payer tout de suite?

-- Parce que, dit Malicorne en baissant la voix et en recourant au
mystrieux, puisqu'il voyait le mystrieux russir, parce que, si
l'on avait  partir soudain,  dcamper d'un moment  l'autre, ce
serait tout compte fait.

-- Monsieur, vous avez raison.

-- Donc, je suis chez moi.

-- Vous tes chez vous.

-- Eh bien!  la bonne heure. Adieu!

L'hte se retira.

Rest seul, Malicorne se fit le raisonnement suivant: Il n'y a
que M. de Guiche ou Manicamp capables d'avoir crit  mon hte;
M. de Guiche, parce qu'il veut se mnager un logement hors de
cour, en cas de succs ou d'insuccs; Manicamp, parce qu'il aura
t charg de cette commission par M. de Guiche.

Voici donc ce que M. de Guiche ou Manicamp auront imagin: le
grand appartement pour recevoir d'une faon convenable quelque
dame pais voile, avec rserve, pour la susdite dame, d'une
double sortie sur une rue  peu prs dserte et aboutissant  la
fort.

La chambre pour abriter momentanment soit Manicamp, confident de
M. de Guiche et vigilant gardien de la porte, soit M. de Guiche
lui-mme, jouant  la fois pour plus de sret le rle du matre
et celui du confident.

Mais cette runion qui doit avoir lieu, qui a eu effectivement
lieu dans l'htel?

Ce sont sans doute gens qui doivent tre prsents au roi.

Mais le pauvre diable  qui la chambre est destine?

Ruse pour mieux cacher de Guiche ou Manicamp.

S'il en est ainsi, comme c'est chose probable, il n'y a que demi-
mal: et de Manicamp  Malicorne, il n'y a que la bourse.

Depuis ce raisonnement, Malicorne avait dormi sur les deux
oreilles, laissant les sept trangers occuper et arpenter en tous
sens les sept logements de l'htellerie du Beau-Paon.

Lorsque rien ne l'inquitait  la cour, lorsqu'il tait las
d'excursions et d'inquisitions, las d'crire des billets que
jamais il n'avait l'occasion de remettre  leur adresse, alors il
rentrait dans sa bienheureuse petite chambre, et, accoud sur le
balcon garni de capucines et d'oeillets palisss, il s'occupait de
ces tranges voyageurs pour qui Fontainebleau semblait n'avoir ni
lumires, ni joies, ni ftes.

Cela dura ainsi jusqu'au septime jour, jour que nous avons
dtaill longuement avec sa nuit dans les prcdents chapitres.

Cette nuit-l, Malicorne prenait le frais  sa fentre vers une
heure du matin, quand Manicamp parut  cheval, le nez au vent,
l'air soucieux et ennuy.

Bon! se dit Malicorne en le reconnaissant du premier coup, voil
mon homme qui vient rclamer son appartement, c'est--dire ma
chambre.

Et il appela Manicamp.

Manicamp leva la tte, et  son tour reconnut Malicorne.

-- Ah! pardieu! dit celui-ci en se dridant, soyez le bienvenu,
Malicorne. Je rde dans Fontainebleau, cherchant trois choses que
je ne puis trouver: de Guiche, une chambre et une curie.

-- Quant  M. de Guiche, je ne puis vous en donner ni bonnes ni
mauvaises nouvelles, car je ne l'ai point vu; mais, quant  votre
chambre et  une curie, c'est autre chose.

-- Ah!

-- Oui; c'est ici qu'elles ont t retenues?

-- Retenues, et par qui?

-- Par vous, ce me semble.

-- Par moi?

-- N'avez-vous donc point retenu un logement?

-- Pas le moins du monde.

L'hte, en ce moment, parut sur le seuil.

-- Une chambre? demanda Manicamp.

-- L'avez-vous retenue, monsieur?

-- Non.

-- Alors, pas de chambre.

-- S'il en est ainsi, j'ai retenu une chambre, dit Manicamp.

-- Une chambre ou un logement?

-- Tout ce que vous voudrez.

-- Par lettre? demanda l'hte.

Malicorne fit de la tte un signe affirmatif  Manicamp.

-- Eh! sans doute par lettre, fit Manicamp. N'avez-vous pas reu
une lettre de moi?

-- En date de quel jour? demanda l'hte,  qui les hsitations de
Manicamp donnaient du soupon.

Manicamp se gratta l'oreille et regarda  la fentre de Malicorne;
mais Malicorne avait quitt sa fentre et descendait l'escalier
pour venir en aide  son ami.

Juste au mme moment, un voyageur, envelopp dans une longue cape
 l'espagnole, apparaissait sous le porche,  porte d'entendre le
colloque.

-- Je vous demande  quelle date vous m'avez crit cette lettre
pour retenir un logement chez moi? rpta l'hte en insistant.

--  la date de mercredi dernier, dit d'une voix douce et polie
l'tranger mystrieux en touchant l'paule de l'hte.

Manicamp se recula, et Malicorne, qui apparaissait sur le seuil,
se gratta l'oreille  son tour. L'hte salua le nouveau venu en
homme qui reconnat son vritable voyageur.

-- Monsieur, lui dit-il civilement, votre appartement vous attend,
ainsi que vos curies. Seulement...

Il regarda autour de lui.

-- Vos chevaux? demanda-t-il.

-- Mes chevaux arriveront ou n'arriveront pas. La chose vous
importe peu, n'est-ce pas? pourvu qu'on vous paie ce qui a t
retenu.

L'hte salua plus bas.

-- Vous m'avez, en outre, continua le voyageur inconnu, gard la
petite chambre que je vous ai demande?

-- Ae! fit Malicorne, en essayant de se dissimuler.

-- Monsieur, votre ami l'occupe depuis huit jours, dit l'hte en
montrant Malicorne qui se faisait le plus petit qu'il lui tait
possible.

Le voyageur, en ramenant son manteau jusqu' la hauteur de son
nez, jeta un coup d'oeil rapide sur Malicorne.

-- Monsieur n'est pas mon ami, dit-il.

L'hte fit un bond.

-- Je ne connais pas Monsieur, continua le voyageur.

-- Comment! s'cria l'aubergiste s'adressant  Malicorne, comment!
vous n'tes pas l'ami de Monsieur?

-- Que vous importe, pourvu que l'on vous paie? dit Malicorne
parodiant majestueusement l'tranger.

-- Il importe si bien, dit l'hte, qui commenait  s'apercevoir
qu'il y avait substitution de personnage, que je vous prie,
monsieur, de vider les lieux retenus d'avance et par un autre que
vous.

-- Mais enfin, dit Malicorne, Monsieur n'a pas besoin tout  la
fois d'une chambre au premier et d'un appartement au second... Si
Monsieur prend la chambre, je prends, moi, l'appartement; si
Monsieur choisit l'appartement, je garde la chambre.

-- Je suis dsespr, monsieur, dit le voyageur de sa voix douce;
mais j'ai besoin  la fois de la chambre et de l'appartement.

-- Mais enfin pour qui? demanda Malicorne.

-- De l'appartement, pour moi.

-- Soit; mais de la chambre?

-- Regardez, dit le voyageur en tendant la main vers une espce
de cortge qui s'avanait.

Malicorne suivit du regard la direction indique et vit arriver
sur une civire ce franciscain dont il avait, avec quelques
dtails ajouts par lui, racont  Montalais l'installation dans
sa chambre, et qu'il avait si inutilement essay de convertir  de
plus humbles vues.

Le rsultat de l'arrive du voyageur inconnu et du franciscain
malade fut l'expulsion de Malicorne, maintenu sans aucun gard
hors de l'auberge du Beau-Paon par l'hte et les paysans qui
servaient de porteurs au franciscain.

Il a t donn connaissance au lecteur des suites de cette
expulsion, de la conversation de Manicamp, avec Montalais, que
Manicamp, plus adroit que Malicorne, avait su trouver pour avoir
des nouvelles de de Guiche; de la conversation subsquente de
Montalais avec Malicorne; enfin du double billet de logement
fourni  Manicamp et  Malicorne, par le comte de Saint Aignan.

Il nous reste  apprendre  nos lecteurs ce qu'taient le voyageur
au manteau, principal locataire du double appartement dont
Malicorne avait occup une portion, et le franciscain, tout aussi
mystrieux, dont l'arrive, combine avec celle du voyageur au
manteau, avait eu le malheur de dranger les combinaisons des deux
amis.


Chapitre CXXVI -- Un jsuite de la onzime anne

Et d'abord, pour ne point faire languir le lecteur, nous nous
hterons de rpondre  la premire question.

Le voyageur au manteau rabattu sur le nez tait Aramis, qui, aprs
avoir quitt Fouquet et tir d'un porte-manteau ouvert par son
laquais un costume complet de cavalier, tait sorti du chteau et
s'tait rendu  l'htellerie du Beau-Paon, o, par lettre, depuis
sept jours, il avait bien, ainsi que l'avait annonc l'hte,
command une chambre et un appartement.

Aramis, aussitt aprs l'expulsion de Malicorne et de Manicamp,
s'approcha du franciscain et lui demanda lequel il prfrait de
l'appartement ou de la chambre.

Le franciscain demanda o taient placs l'un et l'autre.

On lui rpondit que la chambre tait au premier et l'appartement
au second.

-- Alors, la chambre, dit-il.

Aramis n'insista point, et, avec une entire soumission:

-- La chambre, dit-il  l'hte.

Et, saluant avec respect, il se retira dans l'appartement.

Le franciscain fut aussitt port dans la chambre.

Maintenant, n'est-ce pas une chose tonnante que ce respect d'un
prlat pour un simple moine, et pour un moine d'un ordre mendiant,
auquel on donnait ainsi, sans mme qu'il l'et demande, une
chambre qui faisait l'ambition de tant de voyageurs.

Comment expliquer aussi cette arrive inattendue d'Aramis 
l'htel du Beau-Paon, lui qui, entr avec M. Fouquet au chteau,
pouvait loger au chteau avec M. Fouquet?

Le franciscain supporta le transport dans l'escalier sans pousser
une plainte, quoique l'on vt que sa souffrance tait grande, et
qu' chaque heurt de la civire contre la muraille ou contre la
rampe de l'escalier, il prouvait par tout son corps une secousse
terrible.

Enfin, lorsqu'il fut arriv dans la chambre:

-- Aidez-moi  me mettre sur ce fauteuil, dit-il aux porteurs.

Ceux-ci dposrent la civire sur le sol, et, soulevant le plus
doucement qu'il leur fut possible le malade, ils le dposrent sur
le fauteuil qu'il avait dsign et qui tait plac  la tte du
lit.

-- Maintenant, ajouta-t-il avec une grande douceur de gestes et de
paroles, faites-moi monter l'hte.

Ils obirent.

Cinq minutes aprs, l'hte du Beau-Paon apparaissait sur le seuil
de la porte.

-- Mon ami, lui dit le franciscain, congdiez, je vous prie, ces
braves gens; ce sont des vassaux de la vicomt de Melun. Ils m'ont
trouv vanoui de chaleur sur la route, et, sans se demander si
leur peine serait paye, ils m'ont voulu porter chez eux. Mais je
sais ce que cote aux pauvres l'hospitalit qu'ils donnent  un
malade, et j'ai prfr l'htellerie, o, d'ailleurs, j'tais
attendu.

L'hte regarda le franciscain avec tonnement.

Le franciscain fit avec son pouce et d'une certaine faon le signe
de croix sur sa poitrine.

L'hte rpondit en faisant le mme signe sur son paule gauche.

-- Oui, c'est vrai, dit-il, vous tiez attendu, mon pre; mais
nous esprions que vous arriveriez en meilleur tat.

Et, comme les paysans regardaient avec tonnement cet htelier si
fier, devenu tout  coup respectueux en prsence d'un pauvre
moine, le franciscain tira de sa longue poche deux ou trois pices
d'or, qu'il montra.

-- Voil, mes amis, dit-il, de quoi payer les soins qu'on me
donnera. Ainsi tranquillisez-vous et ne craignez pas de me laisser
ici. Ma compagnie, pour laquelle je voyage, ne veut pas que je
mendie; seulement, comme les soins qui m'ont t donns par vous
mritent aussi rcompense, prenez ces deux louis et retirez-vous
en paix.

Les paysans n'osaient accepter; l'hte prit les deux louis de la
main du moine, et les mit dans celle d'un paysan.

Les quatre porteurs se retirrent en ouvrant des yeux plus grands
que jamais.

La porte referme, et tandis que l'hte se tenait respectueusement
debout prs de cette porte, le franciscain se recueillit un
instant.

Puis il passa sur son front jauni une main sche de fivre, et de
ses doigts crisps frotta en tremblant les boucles grisonnantes de
sa barbe.

Ses grands yeux, creuss par la maladie et l'agitation, semblaient
suivre dans le vague une ide douloureuse et inflexible.

-- Quels mdecins avez-vous  Fontainebleau? demanda-t-il enfin.

-- Nous en avons trois, mon pre.

-- Comment les nommez-vous?

-- Luiniguet d'abord.

-- Ensuite?

-- Puis un frre carme nomm Frre Hubert.

-- Ensuite?

-- Ensuite un sculier nomm Grisart.

-- Ah! Grisart! murmura le moine. Appelez vite M. Grisart.

L'hte fit un mouvement d'obissance empresse.

--  propos, quels prtres a-t-on sous la main ici?

-- Quels prtres?

-- Oui, de quels ordres?

-- Il y a des jsuites, des augustins et des cordeliers; mais, mon
pre, les jsuites sont les plus prs d'ici. J'appellerai donc un
confesseur jsuite, n'est-ce pas?

-- Oui, allez.

L'hte sortit.

On devine qu'au signe de croix chang entre eux l'hte et le
malade s'taient reconnus pour deux affilis de la redoutable
Compagnie de Jsus.

Rest seul, le franciscain tira de sa poche une liasse de papiers
dont il parcourut quelques-uns avec une attention scrupuleuse.
Cependant la force du mal vainquit son courage: ses yeux
tournrent, une sueur froide coula de son front, et il se laissa
aller presque vanoui, la tte renverse en arrire, les bras
pendants aux deux cts de son fauteuil.

Il tait depuis cinq minutes sans mouvement aucun, lorsque l'hte
rentra, conduisant le mdecin, auquel il avait  peine donn le
temps de s'habiller.

Le bruit de leur entre, le courant d'air qu'occasionna
l'ouverture de la porte rveillrent les sens du malade. Il saisit
 la hte ses papiers pars, et de sa main longue et dcharne les
cacha sous les coussins du fauteuil.

L'hte sortit, laissant ensemble le malade et le mdecin.

-- Voyons, dit le franciscain au docteur, voyons, monsieur
Grisart, approchez-vous, car il n'y a pas de temps  perdre;
palpez, auscultez, jugez et prononcez la sentence.

-- Notre hte, rpondit le mdecin, m'a assur que j'avais le
bonheur de donner mes soins  un affili.

--  un affili, oui, rpondit le franciscain. Dites-moi donc la
vrit; je me sens bien mal; il me semble que je vais mourir.

Le mdecin prit la main du moine et lui tta le pouls.

-- Oh! oh! dit-il, fivre dangereuse.

-- Qu'appelez-vous une fivre dangereuse? demanda le malade avec
un regard imprieux.

--  un affili de la premire ou de la seconde anne, rpondit le
mdecin en interrogeant le moine des yeux, je dirais fivre
curable.

-- Mais  moi? dit le franciscain.

Le mdecin hsita.

-- Regardez mon poil gris et mon front bourr de penses,
continua-t-il; regardez les rides par lesquelles je compte mes
preuves; je suis un jsuite de la onzime anne, monsieur
Grisart.

Le mdecin tressaillit.

En effet, un jsuite de la onzime anne, c'tait un des ces
hommes initis  tous les secrets de l'ordre, un de ces hommes
pour lesquels la science n'a plus de secrets, la socit plus de
barrires, l'obissance temporelle plus de liens.

-- Ainsi, dit Grisart en saluant avec respect, je me trouve en
face d'un matre?

-- Oui, agissez donc en consquence.

-- Et vous voulez savoir?...

-- Ma situation relle.

-- Eh bien! dit le mdecin, c'est une fivre crbrale, autrement
dit une mningite aigu, arrive  son plus haut point
d'intensit.

-- Alors, il n'y a pas d'espoir, n'est-ce pas? demanda le
franciscain d'un ton bref.

-- Je ne dis pas cela, rpondit le docteur; cependant, eu gard au
dsordre du cerveau,  la brivet du souffle,  la prcipitation
du pouls,  l'incandescence de la terrible fivre qui vous
dvore...

-- Et qui m'a terrass trois fois depuis ce matin, dit le frre.

-- Aussi l'appelai-je terrible. Mais comment n'tes-vous pas
demeur en route?

-- J'tais attendu ici, il fallait que j'arrivasse.

-- Dussiez-vous mourir?

-- Duss-je mourir.

-- Eh bien! eu gard  tous ces symptmes, je vous dirai que la
situation est presque dsespre.

Le franciscain sourit d'une faon trange.

-- Ce que vous me dites l est peut-tre assez pour ce qu'on doit
 un affili, mme de la onzime anne, mais pour ce qu'on me doit
 moi, matre Grisart, c'est trop peu, et j'ai le droit d'exiger
davantage. Voyons, soyons encore plus vrai que cela, soyons franc,
comme s'il s'agissait de parler  Dieu. D'ailleurs, j'ai dj fait
appeler un confesseur.

-- Oh! j'espre cependant, balbutia le docteur.

-- Rpondez, dit le malade en montrant avec un geste de dignit un
anneau d'or dont le chaton avait jusque-l t tourn en dedans,
et qui portait grav le signe reprsentatif de la Socit de
Jsus.

Grisart poussa une exclamation.

-- Le gnral! s'cria-t-il.

-- Silence! dit le franciscain; vous comprenez qu'il s'agit d'tre
vrai.

-- Seigneur, seigneur, appelez le confesseur, murmura Grisart;
car, dans deux heures, au premier redoublement, vous serez pris du
dlire, et vous passerez dans la crise.

--  la bonne heure, dit le malade, dont les sourcils se
froncrent un moment; j'ai donc deux heures?

-- Oui, surtout si vous prenez la potion que je vais vous envoyer.

-- Et elle me donnera deux heures?

-- Deux heures.

-- Je la prendrai, ft-elle du poison, car ces deux heures sont
ncessaires non seulement  moi, mais  la gloire de l'ordre.

-- Oh! quelle perte! murmura le mdecin, quelle catastrophe pour
nous!

-- C'est la perte d'un homme, voil tout, rpondit le franciscain,
et Dieu pourvoira  ce que le pauvre moine qui vous quitte trouve
un digne successeur. Adieu, monsieur Grisart; c'est dj une
permission du Seigneur que je vous aie rencontr. Un mdecin qui
n'et point t affili  notre sainte congrgation m'et laiss
ignorer mon tat, et, comptant encore sur des jours d'existence,
je n'eusse pu prendre des prcautions ncessaires. Vous tes
savant, monsieur Grisart, cela nous fait honneur  tous: il m'et
rpugn de voir un des ntres mdiocre dans sa profession. Adieu,
matre Grisart, adieu! et envoyez-moi vite votre cordial.

-- Bnissez-moi, du moins, monseigneur!

-- D'esprit, oui... allez... d'esprit, vous dis-je... _Animo_
matre Grisart... _viribus impossibile_.

Et il retomba sur son fauteuil, presque vanoui de nouveau.

Matre Grisart balana pour savoir s'il lui porterait un secours
momentan, ou s'il courrait lui prparer le cordial promis. Sans
doute se dcida-t-il en faveur du cordial, car il s'lana hors de
la chambre et disparut dans l'escalier.


Chapitre CXXVII -- Le secret de l'tat

Quelques moments aprs la sortie du docteur Grisart, le confesseur
arriva.

 peine eut-il dpass le seuil de la porte, que le franciscain
attacha sur lui son regard profond.

Puis, secouant sa tte ple:

-- Voil un pauvre esprit, murmura-t-il, et j'espre que Dieu me
pardonnera de mourir sans le secours de cette infirmit vivante.

Le confesseur de son ct, regardait avec tonnement, presque avec
terreur, le moribond. Il n'avait jamais vu yeux si ardents au
moment de se fermer, regards si terribles au moment de s'teindre.

Le franciscain fit de la main un signe rapide et impratif.

-- Asseyez-vous l, mon pre, dit-il, et m'coutez.

Le confesseur jsuite, bon prtre, simple et naf initi, qui des
mystres de l'ordre n'avait vu que l'initiation, obit  la
supriorit du pnitent.

-- Il y a dans cette htellerie plusieurs personnes, continua le
franciscain.

-- Mais, demanda le jsuite, je croyais tre venu pour une
confession. Est ce une confession que vous me faites l?

-- Pourquoi cette question?

-- Pour savoir si je dois garder secrtes vos paroles.

-- Mes paroles sont termes de confession; je les fie  votre
devoir de confesseur.

-- Trs bien! dit le prtre s'installant dans le fauteuil que le
franciscain venait de quitter  grand-peine pour s'tendre sur le
lit.

Le franciscain continua.

-- Il y a, vous disais-je, plusieurs personnes dans cette
htellerie.

-- Je l'ai entendu dire.

-- Ces personnes doivent tre au nombre de huit.

Le jsuite fit un signe qu'il comprenait.

-- La premire  laquelle je veux parler, dit le moribond, est un
Allemand de Vienne, et s'appelle le baron de Wostpur. Vous me
ferez le plaisir de l'aller trouver, et de lui dire que celui
qu'il attendait est arriv.

Le confesseur, tonn, regarda son pnitent; la confession lui
paraissait singulire.

-- Obissez, dit le franciscain avec le ton irrsistible du
commandement.

Le bon jsuite, entirement subjugu, se leva et quitta la
chambre.

Une fois le jsuite sorti, le franciscain reprit les papiers
qu'une crise de fivre l'avait forc dj de quitter une premire
fois.

-- Le baron de Wostpur? Bon! dit-il: ambitieux, sot, troit.

Il replia les papiers qu'il poussa sous son traversin.

Des pas rapides se faisaient entendre au bout du corridor.

Le confesseur rentra, suivi du baron de Wostpur, lequel marchait
tte leve, comme s'il se ft agi de crever le plafond avec son
plumet.

Aussi,  l'aspect de ce franciscain au regard sombre, et de cette
simplicit dans la chambre:

-- Qui m'appelle? demanda l'Allemand.

-- Moi! fit le franciscain.

Puis, se tournant vers le confesseur:

-- Bon pre, lui dit-il, laissez-nous un instant seuls; quand
Monsieur sortira, vous rentrerez.

Le jsuite sortit, et sans doute profita de cet exil momentan de
la chambre de son moribond pour demander  l'hte quelques
explications sur cet trange pnitent, qui traitait son confesseur
comme on traite un valet de chambre.

Le baron s'approcha du lit et voulut parler, mais de la main le
franciscain lui imposa silence.

-- Les moments sont prcieux, dit ce dernier  la hte. Vous tes
venu ici pour le concours, n'est-ce pas?

-- Oui, mon pre.

-- Vous esprez tre lu gnral?

-- Je l'espre.

-- Vous savez  quelles conditions seulement on peut parvenir  ce
haut grade, qui fait un homme le matre des rois, l'gal des
papes?

-- Qui tes-vous, demanda le baron, pour me faire subir cet
interrogatoire?

-- Je suis celui que vous attendez.

-- L'lecteur gnral?

-- Je suis l'lu.

-- Vous tes...

Le franciscain ne lui donna point le temps d'achever; il tendit
sa main amaigrie:  sa main brillait l'anneau du gnralat.

Le baron recula de surprise; puis, tout aussitt, s'inclinant avec
un profond respect:

-- Quoi! s'cria-t-il, vous ici, monseigneur? vous dans cette
pauvre chambre, vous sur ce misrable lit, vous cherchant et
choisissant le gnral futur, c'est--dire votre successeur?

-- Ne vous inquitez point de cela, monsieur; remplissez vite la
condition principale, qui est de fournir  l'ordre un secret d'une
importance telle, que l'une des plus grandes cours de l'Europe
soit, par votre entremise,  jamais infode  l'ordre. Eh bien!
avez-vous ce secret, comme vous avez promis de l'avoir dans votre
demande adresse au Grand Conseil?

-- Monseigneur...

-- Mais procdons par ordre... Vous tes bien le baron de Wostpur?

-- Oui, monseigneur.

-- Cette lettre est bien de vous?

Le gnral des jsuites tira un papier de sa liasse et le prsenta
au baron.

Le baron y jeta les yeux, et avec un signe affirmatif:

-- Oui, monseigneur, cette lettre est bien de moi, dit-il.

-- Et vous pouvez me montrer la rponse faite par le secrtaire du
Grand Conseil?

-- La voici, monseigneur.

Le baron tendit au franciscain une lettre portant cette simple
adresse:

 Son Excellence le baron de Wostpur.

Et contenant cette seule phrase:

Du 15 au 22 mai, Fontainebleau, htel du Beau-Paon.

 M D G.

-- Bien! dit le franciscain, nous voici en prsence, parlez.

-- J'ai un corps de troupes compos de cinquante mille hommes;
tous les officiers sont gagns. Je campe sur le Danube. Je puis en
quatre jours renverser l'empereur, oppos, comme vous savez, au
progrs de notre ordre, et le remplacer par celui des princes de
sa famille que l'ordre nous dsignera.

Le franciscain coutait sans donner signe d'existence.

-- C'est tout? dit-il.

-- Il y a une rvolution europenne dans mon plan, dit le baron.

-- C'est bien, monsieur de Wostpur, vous recevrez la rponse;
rentrez chez vous, et soyez parti de Fontainebleau dans un quart
d'heure.

Le baron sortit  reculons, et aussi obsquieux que s'il et pris
cong de cet empereur qu'il allait trahir.

-- Ce n'est pas l un secret, murmura le franciscain? c'est un
complot... D'ailleurs, ajouta-t-il aprs un moment de rflexion,
l'avenir de l'Europe n'est plus aujourd'hui dans la maison
d'Autriche.

Et, d'un crayon rouge qu'il tenait  la main, il raya sur la liste
le nom du baron de Wostpur.

-- Au cardinal, maintenant, dit-il; du ct de l'Espagne, nous
devons avoir quelque chose de plus srieux.

Levant les yeux, il aperut le confesseur qui attendait ses
ordres, soumis comme un colier.

-- Ah! ah! dit-il, remarquant cette soumission, vous avez parl 
l'hte?

-- Oui, monseigneur, et au mdecin.

--  Grisart.

-- Oui.

-- Il est donc l?

-- Il attend, avec la potion promise.

-- C'est bien! si besoin est, j'appellerai; maintenant, vous
comprenez toute l'importance de ma confession, n'est-ce pas?

-- Oui, monseigneur.

-- Alors, allez me qurir le cardinal espagnol Herrebia. Htez-
vous. Cette fois seulement, comme vous savez ce dont il s'agit,
vous resterez prs de moi, car j'prouve des dfaillances.

-- Faut-il appeler le mdecin?

-- Pas encore, pas encore... Le cardinal espagnol, voil tout...
Allez.

Cinq minutes aprs, le cardinal entrait, ple et inquiet, dans la
petite chambre.

-- J'apprends, monseigneur... balbutia le cardinal.

-- Au fait, dit le franciscain d'une voix teinte.

Et il montra au cardinal une lettre crite par ce dernier au Grand
Conseil.

-- Est-ce votre criture? demanda-t-il.

-- Oui; mais...

-- Et votre convocation?...

Le cardinal hsitait  rpondre. Sa pourpre se rvoltait contre la
bure du pauvre franciscain.

Le moribond tendit la main et montra l'anneau.

L'anneau fit son effet, plus grand  mesure que grandissait le
personnage sur lequel le franciscain s'exerait.

-- Le secret, le secret, vite! demanda le malade en s'appuyant sur
son confesseur.

-- _Coram isti?_ demanda le cardinal, inquiet.

-- Parlez espagnol, dit le franciscain en prtant la plus vive
attention.

-- Vous savez, monseigneur, dit le cardinal continuant la
conversation en castillan, que la condition du mariage de
l'infante avec le roi de France est une renonciation absolue des
droits de ladite infante, comme aussi du roi Louis,  tout apanage
de la couronne d'Espagne?

Le franciscain fit un signe affirmatif.

-- Il en rsulte, continua le cardinal, que la paix et l'alliance
entre les deux royaumes dpendent de l'observation de cette clause
du contrat.

Mme signe du franciscain.

-- Non seulement la France et l'Espagne, dit le cardinal, mais
encore l'Europe tout entire seraient branles par l'infidlit
d'une des parties.

Nouveau mouvement de tte du malade.

-- Il en rsulte, continua l'orateur, que celui qui pourrait
prvoir les vnements et donner comme certain ce qui n'est jamais
qu'un nuage dans l'esprit de l'homme, c'est--dire l'ide du bien
ou du mal  venir, prserverait le monde d'une immense
catastrophe; on ferait tourner au profit de l'ordre l'vnement
devin dans le cerveau mme de celui qui le prpare.

-- _Pronto! pronto!_ murmura le franciscain, qui plit et se
pencha sur le prtre.

Le cardinal s'approcha de l'oreille du moribond.

-- Eh bien! monseigneur, dit-il, je sais que le roi de France a
dcid qu'au premier prtexte, une mort par exemple, soit celle du
roi d'Espagne, soit celle d'un frre de l'infante, la France
revendiquera, les armes  la main, l'hritage, et je tiens tout
prpar le plan politique arrt par Louis XIV  cette occasion.

-- Ce plan? dit le franciscain.

-- Le voici, dit le cardinal.

-- De quelle main est-il crit?

-- De la mienne.

-- N'avez-vous rien de plus  dire?

-- Je crois avoir dit beaucoup, monseigneur, rpondit le cardinal.

-- C'est vrai, vous avez rendu un grand service  l'ordre. Mais
comment vous tes-vous procur les dtails  l'aide desquels vous
avez bti ce plan?

-- J'ai  ma solde les bas valets du roi de France, et je tiens
d'eux tous les papiers de rebut que la chemine a pargns.

-- C'est ingnieux, murmura le franciscain en essayant de sourire.
Monsieur le cardinal, vous partirez de cette htellerie dans un
quart d'heure; rponse vous sera faite, allez!

Le cardinal se retira.

-- Appelez-moi Grisart, et allez me chercher le Vnitien Marini,
dit le malade.

Pendant que le confesseur obissait, le franciscain, au lieu de
biffer le nom du cardinal comme il avait fait de celui du baron,
traa une croix  ct de ce nom.

Puis, puis par l'effort, il tomba sur son lit en murmurant le
nom du docteur Grisart.

Quand il revint  lui, il avait bu la moiti d'une potion dont le
reste attendait dans un verre, et il tait soutenu par le mdecin,
tandis que le Vnitien et le confesseur se tenaient prs de la
porte.

Le Vnitien passa par les mmes formalits que ses deux
concurrents, hsita comme eux  la vue des deux trangers, et,
rassur par l'ordre du gnral, rvla que le pape, effray de la
puissance de l'ordre, ourdissait un plan d'expulsion gnrale des
jsuites, et pratiquait les cours de l'Europe  l'effet d'obtenir
leur aide. Il indiqua les auxiliaires du pontife, ses moyens
d'action, et dsigna l'endroit de l'archipel o, par un coup de
main, deux cardinaux adeptes de la onzime anne, et par
consquent chefs suprieurs, devaient tre dports avec trente-
deux des principaux affilis de Rome.

Le franciscain remercia le _signor_ Marini. Ce n'tait pas un
mince service rendu  la socit que la dnonciation de ce projet
pontifical.

Aprs quoi, le Vnitien reut l'ordre de partir dans un quart
d'heure, et s'en alla radieux, comme s'il tenait dj l'anneau,
insigne du commandement de la socit.

Mais, tandis qu'il s'loignait, le franciscain murmurait sur son
lit:

-- Tous ces hommes sont des espions ou des sbires, pas un n'est
gnral; tous ont dcouvert un complot, pas un n'a un secret. Ce
n'est point avec la ruine, avec la guerre, avec la force que l'on
doit gouverner la Socit de Jsus, c'est avec l'influence
mystrieuse que donne une supriorit morale. Non, l'homme n'est
pas trouv, et, pour comble de malheur, Dieu me frappe, et je
meurs. Oh! faudra-t-il que la socit tombe avec moi faute d'une
colonne; faut-il que la mort qui m'attend dvore avec moi l'avenir
de l'ordre? Cet avenir que dix ans de ma vie eussent ternis, car
il s'ouvre radieux et splendide, cet avenir, avec le rgne du
nouveau roi!

Ces mots  demi penss,  demi prononcs, le bon jsuite les
coutait avec pouvante comme on coute les divagations d'un
fivreux, tandis que Grisart, esprit plus lev, les dvorait
comme les rvlations d'un monde inconnu o son regard plongeait
sans que sa main pt y atteindre.

Soudain le franciscain se releva.

-- Terminons, dit-il, la mort me gagne. Oh! tout  l'heure, je
mourais tranquille, j'esprais... Maintenant je tombe dsespr, 
moins que dans ceux qui restent... Grisart! Grisart, faites-moi
vivre une heure encore!

Grisart s'approcha du moribond et lui fit avaler quelques gouttes,
non pas de la potion qui tait dans le verre, mais du contenu d'un
flacon qu'il portait sur lui.

-- Appelez l'cossais! s'cria le franciscain; appelez le marchand
de Brme! Appelez! appelez! Jsus! je me meurs! Jsus! j'touffe!

Le confesseur s'lana pour aller chercher du secours, comme s'il
y et eu une force humaine qui pt soulever le doigt de la mort
qui s'appesantissait sur le malade; mais sur le seuil de la porte,
il trouva Aramis, qui, un doigt sur les lvres, comme la statue
d'Harpocrate, dieu du silence, le repoussa du regard jusqu'au fond
de la chambre.

Le mdecin et le confesseur firent cependant un mouvement, aprs
s'tre consults des yeux, pour carter Aramis. Mais celui-ci,
avec deux signes de croix faits chacun d'une faon diffrente, les
cloua tous deux  leur place.

-- Un chef! murmurrent-ils tous deux.

Aramis pntra lentement dans la chambre o le moribond luttait
contre les premires atteintes de l'agonie.

Quant au franciscain, soit que l'lixir ft son effet, soit que
cette apparition d'Aramis lui rendt des forces, il fit un
mouvement, et, l'oeil ardent, la bouche entrouverte, les cheveux
humides de sueur, il se dressa sur le lit.

Aramis sentit que l'air de cette chambre tait touffant; toutes
les fentres taient closes, du feu brlait dans l'tre, deux
bougies de cire jaune se rpandaient en nappe sur les chandeliers
de cuivre et chauffaient encore l'atmosphre de leur vapeur
paisse.:

Aramis ouvrit la fentre, et, fixant sur le moribond un regard
plein d'intelligence et de respect:

-- Monseigneur, lui dit-il, je vous demande pardon d'arriver ainsi
sans que vous m'ayez mand, mais votre tat m'effraie, et j'ai
pens que vous pouviez tre mort avant de m'avoir vu, car je ne
venais que le sixime sur votre liste.

Le moribond tressaillit et regarda sa liste.

-- Vous tes donc celui qu'on a appel autrefois Aramis et depuis
le chevalier d'Herblay? Vous tes donc l'vque de Vannes.

-- Oui, monseigneur.

-- Je vous connais, je vous ai vu.

-- Au jubil dernier, nous nous sommes trouvs ensemble chez le
Saint Pre.

-- Ah! oui, c'est vrai, je me rappelle. Et vous vous mettez sur
les rangs?

-- Monseigneur, j'ai ou dire que l'ordre avait besoin de possder
un grand secret d'tat, et, sachant que par modestie vous aviez
rsign d'avance vos fonctions en faveur de celui qui apporterait
ce secret, j'ai crit que j'tais prt  concourir, possdant seul
un secret que je crois important.

-- Parlez, dit le franciscain; je suis prt  vous entendre et 
juger de l'importance de ce secret.

-- Monseigneur, un secret de la valeur de celui que je vais avoir
l'honneur de vous confier ne se dit point avec la parole. Toute
ide qui est sortie une fois des limbes de la pense et s'est
manifeste par une manifestation quelconque n'appartient plus mme
 celui qui l'a enfante. La parole peut tre rcolte par une
oreille attentive et ennemie; il ne faut donc point la semer au
hasard, car, alors, le secret ne s'appelle plus un secret.

-- Comment donc alors comptez-vous transmettre votre secret?
demanda le moribond.

Aramis fit d'une main signe au mdecin et au confesseur de
s'loigner, et, de l'autre, il tendit au franciscain un papier
qu'une double enveloppe recouvrait.

-- Et l'criture, demanda le franciscain, n'est-elle pas plus
dangereuse encore que la parole, dites?

-- Non, monseigneur, dit Aramis, car vous trouverez dans cette
enveloppe des caractres que vous seul et moi pouvons comprendre.

Le franciscain regardait Aramis avec un tonnement toujours
croissant.

-- C'est, continua celui-ci, le chiffre que vous aviez en 1655, et
que votre secrtaire, Juan Jujan, qui est mort, pourrait seul
dchiffrer s'il revenait au monde.

-- Vous connaissiez donc ce chiffre, vous?

-- C'est moi qui le lui avais donn.

Et Aramis, s'inclinant avec une grce pleine de respect, s'avana
vers la porte comme pour sortir.

Mais un geste du franciscain, accompagn d'un cri d'appel, le
retint.

-- Jsus! dit-il; ecce homo!

Puis, relisant une seconde fois le papier:

-- Venez vite, dit-il, venez.

Aramis se rapprocha du franciscain avec le mme visage calme et le
mme air respectueux.

Le franciscain, le bras tendu, brlait  la bougie le papier que
lui avait remis Aramis.

Alors, prenant la main d'Aramis et l'attirant  lui:

-- Comment et par qui avez-vous pu savoir un pareil secret?
demanda-t-il.

-- Par Mme de Chevreuse, l'amie intime, la confidente de la reine.

-- Et Mme de Chevreuse?

-- Elle est morte.

-- Et d'autres, d'autres savaient-ils?...

-- Un homme et une femme du peuple seulement.

-- Quels taient-ils?

-- Ceux qui l'avaient leve.

-- Que sont-ils devenus?

-- Morts aussi... Ce secret brle comme le feu.

-- Et vous avez survcu?

-- Tout le monde ignore que je le connaisse.

-- Depuis combien de temps avez-vous ce secret?

-- Depuis quinze ans.

-- Et vous l'avez gard?

-- Je voulais vivre.

-- Et vous le donnez  l'ordre, sans ambition, sans retour?

-- Je le donne  l'ordre avec ambition et avec retour, dit Aramis;
car, si vous vivez, monseigneur, vous ferez de moi, maintenant que
vous me connaissez, ce que je puis, ce que je dois tre.

-- Et comme je meurs, s'cria le franciscain, je fais de toi mon
successeur... Tiens!

Et, arrachant la bague, il la passa au doigt d'Aramis.

Puis, se retournant vers les deux spectateurs de cette scne:

-- Soyez tmoins, dit-il, et attestez dans l'occasion que, malade
de corps, mais sain d'esprit, j'ai librement et volontairement
remis cet anneau, marque de la toute-puissance,  Mgr d'Herblay,
vque de Vannes, que je nomme mon successeur, et devant lequel,
moi, humble pcheur, prt  paratre devant Dieu, je m'incline le
premier, pour donner l'exemple  tous.

Et le franciscain s'inclina effectivement, tandis que le mdecin
et le jsuite tombaient  genoux.

Aramis, tout en devenant plus ple que le moribond lui-mme,
tendit successivement son regard sur tous les acteurs de cette
scne. L'ambition satisfaite affluait avec le sang vers son coeur.

-- Htons-nous, dit le franciscain; ce que j'avais  faire ici me
presse, me dvore! Je n'y parviendrai jamais.

-- Je le ferai, moi, dit Aramis.

-- C'est bien, dit le franciscain.

Puis, s'adressant au jsuite et au mdecin:

-- Laissez-nous seuls, dit-il.

Tous deux obirent.

-- Avec ce signe, dit-il, vous tes l'homme qu'il faut pour remuer
la terre; avec ce signe vous renverserez; avec ce signe vous
difierez: In hoc signo vinces! Fermez la porte, dit le
franciscain  Aramis.

Aramis poussa les verrous et revint prs du franciscain.

-- Le pape a conspir contre l'ordre, dit le franciscain, le pape
doit mourir.

-- Il mourra, dit tranquillement Aramis.

-- Il est d sept cent mille livres  un marchand,  Brme, nomm
Bonstett, qui venait ici chercher la garantie de ma signature.

-- Il sera pay, dit Aramis.

-- Six chevaliers de Malte, dont voici les noms, ont dcouvert,
par l'indiscrtion d'un affili de onzime anne, les troisimes
mystres; il faut savoir ce que ces hommes ont fait du secret, le
reprendre et l'teindre.

-- Cela sera fait.

-- Trois affilis dangereux doivent tre renvoys dans le Thibet
pour y prir; ils sont condamns. Voici leurs noms.

-- Je ferai excuter la sentence.

-- Enfin, il y a une dame d'Anvers, petite-nice de Ravaillac;
elle a entre les mains certains papiers qui compromettent l'ordre.
Il y a dans la famille, depuis cinquante et un ans, une pension de
cinquante mille livres. La pension est lourde; l'ordre n'est pas
riche... Racheter les papiers pour une somme d'argent une fois
donne, ou, en cas de refus, supprimer la pension... sans risque.

-- J'aviserai, dit Aramis.

-- Un navire venant de Lima a d entrer la semaine dernire dans
le port de Lisbonne; il est charg ostensiblement de chocolat, en
ralit d'or. Chaque lingot est cach sous une couche de chocolat.
Ce navire est  l'ordre; il vaut dix-sept millions de livres, vous
le ferez rclamer: voici les lettres de charge.

-- Dans quel port le ferai-je venir?

--  Bayonne.

-- Sauf vents contraires, avant trois semaines il y sera. Est-ce
tout?

Le franciscain fit de la tte un signe affirmatif, car il ne
pouvait plus parler; le sang envahissait sa gorge et sa tte et
jaillit par la bouche, par les narines et par les yeux. Le
malheureux n'eut que le temps de presser la main d'Aramis et tomba
tout crisp de son lit sur le plancher.

Aramis lui mit la main sur le coeur; le coeur avait cess de
battre.

En se baissant, Aramis remarqua qu'un fragment du papier qu'il
avait remis au franciscain avait chapp aux flammes.

Il le ramassa et le brla jusqu'au dernier atome.

Puis, rappelant le confesseur et le mdecin:

-- Votre pnitent est avec Dieu, dit-il au confesseur; il n'a plus
besoin que des prires et de la spulture des morts. Allez tout
prparer pour un enterrement simple, et tel qu'il convient de le
faire  un pauvre moine... Allez.

Le jsuite sortit.

Alors, se tournant vers le mdecin, et voyant sa figure ple et
anxieuse:

-- Monsieur Grisart, dit-il tout bas, videz ce verre et le
nettoyez; il y reste trop de ce que le Grand Conseil vous avait
command d'y mettre.

Grisart, tourdi, atterr, cras, faillit tomber  la renverse.

Aramis haussa les paules en signe de piti, prit le verre, et en
vida le contenu dans les cendres du foyer.

Puis il sortit, emportant les papiers du mort.


Chapitre CXXVIII -- Mission

Le lendemain, ou plutt le jour mme, car les vnements que nous
venons de raconter avaient pris fin  trois heures du matin
seulement, avant le djeuner, et comme le roi partait pour la
messe avec les deux reines, comme Monsieur, avec le chevalier de
Lorraine et quelques autres familiers, montait  cheval pour se
rendre  la rivire, afin d'y prendre un de ces fameux bains dont
les dames taient folles, comme il ne restait enfin au chteau que
Madame, qui, sous prtexte d'indisposition, ne voulut pas sortir,
on vit, ou plutt on ne vit pas, Montalais se glisser hors de la
chambre des filles d'honneur, attirant aprs elle La Vallire, qui
se cachait le plus possible; et toutes deux s'esquivant par les
jardins, parvinrent, tout en regardant autour d'elles,  gagner
les quinconces.

Le temps tait nuageux; un vent de flamme courbait les fleurs et
les arbustes; la poussire brlante, arrache aux chemins, montait
par tourbillons sur les arbres.

Montalais, qui, pendant toute la marche, avait rempli les
fonctions d'un claireur habile, Montalais fit quelques pas
encore, et, se retournant pour tre bien sre que personne
n'coutait ni ne venait:

-- Allons, dit-elle, Dieu merci! nous sommes bien seules. Depuis
hier, tout le monde espionne ici, et l'on forme un cercle autour
de nous comme si vraiment nous tions pestifres.

La Vallire baissa la tte et poussa un soupir.

-- Enfin, c'est inou, continua Montalais; depuis M. Malicorne
jusqu' M. de Saint-Aignan, tout le monde en veut  notre secret.
Voyons, Louise, recordons-nous un peu, que je sache  quoi m'en
tenir.

La Vallire leva sur sa compagne ses beaux yeux purs et profonds
comme l'azur d'un ciel de printemps.

-- Et moi, dit-elle, je te demanderai pourquoi nous avons t
appeles chez Madame; pourquoi nous avons couch chez elle au lieu
de coucher comme d'habitude chez nous; pourquoi tu es rentre si
tard, et d'o viennent les mesures de surveillance qui ont t
prises ce matin  notre gard?

-- Ma chre Louise, tu rponds  ma question par une question, ou
plutt par dix questions, ce qui n'est pas rpondre. Je te dirai
cela plus tard, et, comme ce sont choses de secondaire importance,
tu peux attendre. Ce que je te demande, car tout dcoulera de l,
c'est s'il y a ou s'il n'y a pas secret.

-- Je ne sais s'il y a secret, dit La Vallire, mais ce que je
sais, de ma part du moins, c'est qu'il y a eu imprudence depuis ma
sotte parole et mon plus sot vanouissement d'hier; chacun ici
fait ses commentaires sur nous.

-- Parle pour toi, ma chre, dit Montalais en riant, pour toi et
pour Tonnay-Charente, qui avez fait chacune hier vos dclarations
aux nuages, dclarations qui malheureusement ont t interceptes.

La Vallire baissa la tte.

-- En vrit, dit-elle, tu m'accables.

-- Moi?

-- Oui, ces plaisanteries me font mourir.

-- coute, coute, Louise. Ce ne sont point des plaisanteries, et
rien n'est plus srieux, au contraire. Je ne t'ai pas arrache au
chteau, je n'ai pas manqu la messe, je n'ai pas feint une
migraine comme Madame, migraine que Madame n'avait pas plus que
moi; je n'ai pas enfin dploy dix fois plus de diplomatie que
M. Colbert n'en a hrit de M. de Mazarin et n'en pratique vis--
vis de M. Fouquet, pour parvenir  te confier mes quatre douleurs,
 cette seule fin que, lorsque nous sommes seules, que personne ne
nous coute, tu viennes jouer au fin avec moi. Non, non, crois-le
bien, quand je t'interroge, ce n'est pas seulement par curiosit,
c'est parce qu'en vrit la situation est critique. On sait ce que
tu as dit hier, on jase sur ce texte. Chacun brode de son mieux et
des fleurs de sa fantaisie; tu as eu l'honneur cette nuit, et tu
as encore l'honneur ce matin d'occuper toute la cour, ma chre, et
le nombre des choses tendres et spirituelles qu'on te prte ferait
crever de dpit Mlle de Scudry et son frre, si elles leur
taient fidlement rapportes.

-- Eh! ma bonne Montalais, dit la pauvre enfant, tu sais mieux que
personne ce que j'ai dit, puisque c'est devant toi que je le
disais.

-- Oui, je le sais. Mon Dieu! la question n'est pas l. Je n'ai
mme pas oubli une seule des paroles que tu as dites; mais
pensais-tu ce que tu disais?

Louise se troubla.

-- Encore des questions? s'cria-t-elle. Mon Dieu! quand je
donnerais tout au monde pour oublier ce que j'ai dit... comment se
fait-il donc que chacun se donne le mot pour m'en faire souvenir?
Oh! voil une chose affreuse.

-- Laquelle? voyons.

-- C'est d'avoir une amie qui me devrait pargner, qui pourrait me
conseiller, m'aider  me sauver, et qui me tue, qui m'assassine!

-- L! l! fit Montalais, voil qu'aprs avoir dit trop peu, tu
dis trop maintenant. Personne ne songe  te tuer, pas mme  te
voler, mme ton secret: on veut l'avoir de bonne volont, et non
pas autrement; car ce n'est pas seulement de tes affaires qu'il
s'agit, c'est des ntres; et Tonnay-Charente te le dirait comme
moi si elle tait l. Car enfin, hier au soir, elle m'avait
demand un entretien dans notre chambre, et je m'y rendais aprs
les colloques _manicampiens_ et _malicorniens_, quand j'apprends 
mon retour, un peu attard, c'est vrai, que Madame a squestr les
filles d'honneur, et que nous couchons chez elle, au lieu de
coucher chez nous. Or, Madame a squestr les filles d'honneur
pour qu'elles n'aient pas le temps de se recorder, et, ce matin,
elle s'est enferme avec Tonnay-Charente dans ce mme but. Dis-moi
donc, chre amie, quel fond Athnas et moi pouvons faire sur toi,
comme nous te dirons quel fond tu peux faire sur nous.

-- Je ne comprends pas bien la question que tu me fais, dit Louise
trs agite.

-- Hum! tu m'as l'air, au contraire, de trs bien comprendre. Mais
je veux prciser mes questions, afin que tu n'aies pas la
ressource du moindre faux fuyant. coute donc. Aimes-tu
M. de Bragelonne? C'est clair, cela, hein?

 cette question, qui tomba comme le premier projectile d'une
arme assigeante dans une place assige, Louise fit un
mouvement.

-- Si j'aime Raoul! s'cria-t-elle, mon ami d'enfance, mon frre!

-- Eh! non, non, non! Voil encore que tu m'chappes, ou que
plutt tu veux m'chapper. Je ne te demande pas si tu aimes Raoul,
ton ami d'enfance et ton frre; je te demande si tu aimes M. le
vicomte de Bragelonne, ton fianc?

-- Oh! mon Dieu, ma chre, dit Louise, quelle svrit dans la
parole!

-- Pas de rmission, je ne suis ni plus ni moins svre que de
coutume. Je t'adresse une question; rponds  cette question.

-- Assurment, dit Louise d'une voix trangle, tu ne me parles
pas en amie, mais je te rpondrai, moi, en amie sincre.

-- Rponds.

-- Eh bien! je porte un coeur plein de scrupule et de ridicules
fierts  l'endroit de tout ce qu'une femme doit garder secret, et
nul n'a jamais lu sous ce rapport jusqu'au fond de mon me.

-- Je le sais bien. Si j'y avais lu, je ne t'interrogerais pas, je
te dirais simplement: Ma bonne Louise, tu as le bonheur de
connatre M. de Bragelonne, qui est un gentil garon et un parti
avantageux pour une fille sans fortune. M. de La Fre laissera
quelque chose comme quinze mille livres de rente  son fils. Tu
auras donc un jour quinze mille livres de rente comme la femme de
ce fils; c'est admirable. Ne va donc ni  droite ni  gauche, va
franchement  M. de Bragelonne, c'est--dire  l'autel o il doit
te conduire. Aprs? Eh bien! aprs, selon son caractre, tu seras
ou mancipe ou esclave, c'est--dire que tu auras le droit de
faire toutes les folies que font les gens trop libres ou trop
esclaves. Voil donc, ma chre Louise, ce que je te dirais
d'abord, si j'avais lu au fond de ton coeur.

-- Et je te remercierais, balbutia Louise, quoique le conseil ne
me paraisse pas compltement bon.

-- Attends, attends... Mais, tout de suite aprs te l'avoir donn,
j'ajouterais: Louise, il est dangereux de passer des journes
entires la tte incline sur son sein, les mains inertes, l'oeil
vague; il est dangereux de chercher les alles sombres et de ne
plus sourire aux divertissements qui panouissent tous les coeurs
de jeunes filles; il est dangereux, Louise, d'crire avec le bout
du pied, comme tu le fais, sur le sable, des lettres que tu as
beau effacer, mais qui paraissent encore sous le talon, surtout
quand ces lettres ressemblent plus  des L qu' des B; il est
dangereux enfin de se mettre dans l'esprit mille imaginations
bizarres, fruits de la solitude et de la migraine; ces
imaginations creusent les joues d'une pauvre fille en mme temps
qu'elles creusent sa cervelle; de sorte qu'il n'est point rare, en
ces occasions, de voir la plus agrable personne du monde en
devenir la plus maussade, de voir la plus spirituelle en devenir
la plus niaise.

-- Merci, mon Aure chrie, rpondit doucement La Vallire; il est
dans ton caractre de me parler ainsi, et je te remercie de me
parler selon ton caractre.

-- Et c'est pour les songe-creux que je parle; ne prends donc de
mes paroles que ce que tu croiras devoir en prendre. Tiens, je ne
sais plus quel conte me revient  la mmoire d'une fille vaporeuse
ou mlancolique, car M. Dangeau m'expliquait l'autre jour que
mlancolie devait, grammaticalement, s'crire _mlancholie_, avec
un _h_, attendu que le mot franais est form de deux mots grecs,
dont l'un veut dire noir et l'autre bile. Je rvais donc  cette
jeune personne qui mourut de bile noire, pour s'tre imagine que
le prince, que le roi ou que l'empereur... ma foi! n'importe
lequel, s'en allait l'adorant; tandis que le prince, le roi ou
l'empereur... comme tu voudras, aimait visiblement ailleurs, et,
chose singulire, chose dont elle ne s'apercevait pas, tandis que
tout le monde s'en apercevait autour d'elle, la prenait pour
paravent d'amour. Tu ris, comme moi, de cette pauvre folle, n'est-
ce pas, La Vallire?

-- Je ris, balbutia Louise, ple comme une morte; oui,
certainement je ris.

-- Et tu as raison, car la chose est divertissante. L'histoire ou
le conte, comme tu voudras, m'a plu; voil pourquoi je l'ai retenu
et te le raconte. Te figures-tu, ma bonne Louise, le ravage que
ferait dans ta cervelle, par exemple, une _mlancholie_, avec un
_h_, de cette espce-l? Quant  moi, j'ai rsolu de te raconter
la chose; car, si la chose arrivait  l'une de nous, il faudrait
qu'elle ft bien convaincue de cette vrit: aujourd'hui c'est un
leurre; demain, ce sera une rise; aprs-demain, ce sera la mort.

La Vallire tressaillit et plit encore, si c'tait possible.

-- Quand un roi s'occupe de nous, continua Montalais, il nous le
fait bien voir, et, si nous sommes le bien qu'il convoite, il sait
se mnager son bien. Tu vois donc, Louise, qu'en pareilles
circonstances, entre jeunes filles exposes  un semblable danger,
il faut se faire toutes confidences, afin que les coeurs non
mlancoliques surveillent les coeurs qui le peuvent devenir.

-- Silence! silence! s'cria La Vallire, on vient.

-- On vient en effet, dit Montalais; mais qui peut venir? Tout le
monde est  la messe avec le roi, ou au bain avec Monsieur.

Au bout de l'alle, les jeunes filles aperurent presque aussitt
sous l'arcade verdoyante la dmarche gracieuse et la riche stature
d'un jeune homme qui, son pe sous le bras et un manteau dessus,
tout bott et tout peronn, les saluait de loin avec un doux
sourire.

-- Raoul! s'cria Montalais.

-- M. de Bragelonne! murmura Louise.

-- C'est un juge tout naturel qui nous vient pour notre diffrend,
dit Montalais.

-- Oh! Montalais! Montalais, par piti! s'cria La Vallire, aprs
avoir t cruelle, ne sois point inexorable!

Ces mots, prononcs avec toute l'ardeur d'une prire, effacrent
du visage, sinon du coeur de Montalais, toute trace d'ironie.

-- Oh! vous voil beau comme Amadis, monsieur de Bragelonne! cria-
t elle  Raoul, et tout arm, tout bott comme lui.

-- Mille respects, mesdemoiselles, rpondit Bragelonne en
s'inclinant.

-- Mais enfin, pourquoi ces bottes? rpta Montalais, tandis que
La Vallire, tout en regardant Raoul avec un tonnement pareil 
celui de sa compagne, gardait nanmoins le silence.

-- Pourquoi? demanda Raoul.

-- Oui, hasarda La Vallire  son tour.

-- Parce que je pars, dit Bragelonne en regardant Louise.

La jeune fille se sentit frappe d'une superstitieuse terreur et
chancela.

-- Vous partez, Raoul! s'cria-t-elle; et o donc allez-vous?

-- Ma chre Louise, dit le jeune homme avec cette placidit qui
lui tait naturelle, je vais en Angleterre.

-- Et qu'allez-vous faire en Angleterre?

-- Le roi m'y envoie.

-- Le roi! s'exclamrent  la fois Louise et Aure, qui
involontairement changrent un coup d'oeil, se rappelant l'une et
l'autre l'entretien qui venait d'tre interrompu.

Ce coup d'oeil, Raoul l'intercepta, mais il ne pouvait le
comprendre. Il l'attribua donc tout naturellement  l'intrt que
lui portaient les deux jeunes filles.

-- Sa Majest, dit-il, a bien voulu se souvenir que M. le comte de
La Fre est bien vu du roi Charles II. Ce matin donc, au dpart
pour la messe, le roi, me voyant sur son chemin, m'a fait un signe
de tte. Alors, je me suis approch. Monsieur de Bragelonne, m'a-
t-il dit, vous passerez chez M. Fouquet, qui a reu de moi des
lettres pour le roi de la Grande-Bretagne; ces lettres, vous les
porterez. Je m'inclinai. Ah! auparavant que de partir, ajouta-t-
il, vous voudrez bien prendre les commissions de Madame pour le
roi son frre.

-- Mon Dieu!murmura Louise toute nerveuse et toute pensive  la
fois.

-- Si vite! on vous ordonne de partir si vite? dit Montalais
paralyse par cet vnement trange.

-- Pour bien obir  ceux qu'on respecte, dit Raoul, il faut obir
vite. Dix minutes aprs l'ordre reu, j'tais prt. Madame,
prvenue, crit la lettre dont elle veut bien me faire l'honneur
de me charger. Pendant ce temps, sachant de Mlle de Tonnay-
Charente que vous deviez tre du ct des quinconces, j'y suis
venu, et je vous trouve toutes deux.

-- Et toutes deux assez souffrantes, comme vous voyez, dit
Montalais pour venir en aide  Louise, dont la physionomie
s'altrait visiblement.

-- Souffrantes! rpta Raoul en pressant avec une tendre curiosit
la main de Louise de La Vallire. Oh! en effet, votre main est
glace.

-- Ce n'est rien.

-- Ce froid ne va pas jusqu'au coeur, n'est-ce pas, Louise?
demanda le jeune homme avec un doux sourire.

Louise releva vivement la tte, comme si cette question et t
inspire par un soupon et et provoqu un remords.

-- Oh! vous savez, dit-elle avec effort, que jamais mon coeur ne
sera froid pour un ami tel que vous, monsieur de Bragelonne.

-- Merci, Louise. Je connais et votre coeur et votre me, et ce
n'est point au contact de la main, je le sais, que l'on juge une
tendresse comme la vtre. Louise, vous savez combien je vous aime,
avec quelle confiance et quel abandon je vous ai donn ma vie;
vous me pardonnerez donc, n'est-ce pas, de vous parler un peu en
enfant?

-- Parlez, monsieur Raoul, dit Louise toute tremblante; je vous
coute.

-- Je ne puis m'loigner de vous en emportant un tourment,
absurde, je le sais, mais qui cependant me dchire.

-- Vous loignez-vous donc pour longtemps? demanda La Vallire
d'une voix oppresse, tandis que Montalais dtournait la tte.

-- Non, et je ne serai probablement pas mme quinze jours absent.

La Vallire appuya une main sur son coeur, qui se brisait.

-- C'est trange, poursuivit Raoul en regardant mlancoliquement
la jeune fille; souvent je vous ai quitte pour aller en des
rencontres prilleuses, je partais joyeux alors, le coeur libre,
l'esprit tout enivr de joies  venir, de futures esprances, et
cependant alors il s'agissait pour moi d'affronter les balles des
Espagnols ou les dures hallebardes des Wallons. Aujourd'hui, je
vais, sans nul danger, sans nulle inquitude, chercher par le plus
facile chemin du monde une belle rcompense que me promet cette
faveur du roi, je vais vous conqurir peut-tre; car quelle autre
faveur plus prcieuse que vous-mme le roi pourrait-il m'accorder?
Eh bien! Louise, je ne sais en vrit comment cela se fait, mais
tout ce bonheur, tout cet avenir fuit devant mes yeux comme une
vaine fume, comme un rve chimrique, et j'ai l, j'ai l au fond
du coeur, voyez-vous, un grand chagrin, un inexprimable
abattement, quelque chose de morne, d'inerte et de mort, comme un
cadavre. Oh! je sais bien pourquoi, Louise; c'est parce que je ne
vous ai jamais tant aime que je le fais en ce moment. Oh! mon
Dieu! mon Dieu!

 cette dernire exclamation sortie d'un coeur bris, Louise
fondit en larmes et se renversa dans les bras de Montalais.

Celle-ci, qui cependant n'tait pas des plus tendres, sentit ses
yeux se mouiller et son coeur se serrer dans un cercle de fer.

Raoul vit les pleurs de sa fiance. Son regard ne pntra point,
ne chercha pas mme  pntrer au-del de ses pleurs. Il flchit
un genou devant elle et lui baisa tendrement la main.

On voyait que, dans ce baiser, il mettait tout son coeur.

-- Relevez-vous, relevez-vous, lui dit Montalais, prs de pleurer
elle-mme, car voici Athnas qui nous arrive.

Raoul essuya son genou du revers de sa manche, sourit encore une
fois  Louise, qui ne le regardait plus, et, ayant serr la main
de Montalais avec effusion, il se retourna pour saluer
Mlle de Tonnay-Charente, dont on commenait  entendre la robe
soyeuse effleurant le sable des alles.

-- Madame a-t-elle achev sa lettre? lui demanda-t-il lorsque la
jeune fille fut  la porte de sa voix.

-- Oui, monsieur le vicomte, la lettre est acheve, cachete, et
Son Altesse Royale vous attend.

Raoul,  ce mot, prit  peine le temps de saluer Athnas, jeta un
dernier regard  Louise, fit un dernier signe  Montalais, et
s'loigna dans la direction du chteau.

Mais, tout en s'loignant, il se retournait encore.

Enfin, au dtour de la grande alle, il eut beau se retourner, il
ne vit plus rien.

De leur ct, les trois jeunes filles, avec des sentiments bien
divers, l'avaient regard disparatre.

-- Enfin, dit Athnas, rompant la premire le silence, enfin,
nous voil seules, libres de causer de la grande affaire d'hier,
et de nous expliquer sur la conduite qu'il importe que nous
suivions. Or, si vous voulez me prter attention, continua-t-elle
en regardant de tous cts, je vais vous expliquer, le plus
brivement possible, d'abord notre devoir comme je l'entends, et,
si vous ne me comprenez pas  demi-mot, la volont de Madame.

Et Mlle de Tonnay-Charente appuya sur ces derniers mots, de
manire  ne pas laisser de doute  ses compagnes sur le caractre
officiel dont elle tait revtue.

-- La volont de Madame! s'crirent  la fois Montalais et
Louise.

-- Ultimatum! rpliqua diplomatiquement Mlle de Tonnay-Charente.

-- Mais, mon Dieu! mademoiselle, murmura La Vallire, Madame sait
donc?...

-- Madame en sait plus que nous n'en avons dit, articula nettement
Athnas. Ainsi, mesdemoiselles, tenons-nous bien.

-- Oh! oui, fit Montalais. Aussi j'coute de toutes mes oreilles.
Parle, Athnas.

-- Mon Dieu! mon Dieu! murmura Louise toute tremblante, survivrai-
je  cette cruelle soire?

-- Oh! ne vous effarouchez point ainsi, dit Athnas, nous avons
le remde.

Et, s'asseyant entre ses deux compagnes,  chacune desquelles elle
prit une main qu'elle runit dans les siennes, elle commena.

Sur le chuchotement de ses premires paroles, on et pu entendre
le bruit d'un cheval qui galopait sur le pav de la grande route,
hors des grilles du chteau.


Chapitre CXXIX -- Heureux comme un prince

Au moment o il allait entrer au chteau, Bragelonne avait
rencontr de Guiche.

Mais, avant d'tre rencontr par Raoul, de Guiche avait rencontr
Manicamp, lequel avait rencontr Malicorne.

Comment Malicorne avait-il rencontr Manicamp? Rien de plus
simple: il l'avait attendu  son retour de la messe,  laquelle il
avait t en compagnie de M. de Saint-Aignan.

Runis, ils s'taient flicits sur cette bonne fortune, et
Manicamp avait profit de la circonstance pour demander  son ami
si quelques cus n'taient pas rests au fond de sa poche.

Celui-ci, sans s'tonner de la question,  laquelle il s'attendait
peut-tre, avait rpondu que toute poche dans laquelle on puise
toujours sans jamais y rien mettre ressemble aux puits, qui
fournissent encore de l'eau pendant l'hiver, mais que les
jardiniers finissent par puiser l't; que sa poche,  lui,
Malicorne, avait certainement de la profondeur, et qu'il y aurait
plaisir  y puiser en temps d'abondance, mais que,
malheureusement, l'abus avait amen la strilit.

Ce  quoi Manicamp, tout rveur, avait rpliqu:

-- C'est juste.

-- Il s'agirait donc de la remplir, avait ajout Malicorne.

-- Sans doute; mais comment?

-- Mais rien de plus facile, cher monsieur Manicamp.

-- Bon! Dites.

-- Un office chez Monsieur, et la poche est pleine.

-- Cet office, vous l'avez?

-- C'est--dire que j'en ai le titre.

-- Eh bien?

-- Oui; mais le titre sans l'office, c'est la bourse sans
l'argent.

-- C'est juste, avait rpondu une seconde fois Manicamp.

-- Poursuivons donc l'office, avait insist le titulaire.

-- Cher, trs cher, soupira Manicamp, un office chez Monsieur,
c'est une des graves difficults de notre situation.

-- Oh! oh!

-- Sans doute, nous ne pouvons rien demander  Monsieur en ce
moment ci.

-- Pourquoi donc?

-- Parce que nous sommes en froid avec lui.

-- Chose absurde, articula nettement Malicorne.

-- Bah! Et si nous faisons la cour  Madame, dit Manicamp, est-ce
que, franchement, nous pouvons agrer  Monsieur?

-- Justement, si nous faisons la cour  Madame et que nous soyons
adroits, nous devons tre adors de Monsieur.

-- Hum!

-- Ou nous sommes des sots! Dpchez-vous donc, monsieur Manicamp,
vous qui tes un grand politique, de raccommoder M. de Guiche avec
Son Altesse Royale.

-- Voyons, que vous a appris M. de Saint-Aignan,  vous,
Malicorne?

--  moi? Rien; il m'a questionn, voil tout.

-- Eh bien! il a t moins discret avec moi.

-- Il vous a appris,  vous?

-- Que le roi est amoureux fou de Mlle de La Vallire.

-- Nous savions cela, pardieu! rpliqua ironiquement Malicorne, et
chacun le crie assez haut pour que tous le sachent, mais, en
attendant, faites, je vous prie, comme je vous conseille: parlez 
M. de Guiche, et tchez d'obtenir de lui qu'il fasse une dmarche
vers Monsieur. Que diable! il doit bien cela  Son Altesse Royale.

-- Mais il faudrait voir de Guiche.

-- Il me semble qu'il n'y a point l une grande difficult. Faites
pour le voir, vous, ce que j'ai fait pour vous voir, moi;
attendez-le, vous savez qu'il est promeneur de son naturel.

-- Oui, mais o se promne-t-il?

-- La belle demande, par ma foi! Il est amoureux de Madame, n'est-
ce pas?

-- On le dit.

-- Eh bien! il se promne du ct des appartements de Madame.

-- Eh! tenez, mon cher Malicorne, vous ne vous trompiez pas, le
voici qui vient.

-- Et pourquoi voulez-vous que je me trompe? Avez-vous remarqu
que ce soit mon habitude? Dites. Voyons, il n'est tel que de
s'entendre. Voyons, vous avez besoin d'argent?

-- Ah! fit lamentablement Manicamp.

-- Moi, j'ai besoin de mon office. Que Malicorne ait l'office,
Malicorne aura de l'argent. Ce n'est pas plus difficile que cela.

-- Eh bien! alors, soyez tranquille. Je vais faire de mon mieux.

-- Faites.

De Guiche s'avanait; Malicorne tira de son ct, Manicamp happa
de Guiche.

Le comte tait rveur et sombre.

-- Dites-moi quelle rime vous cherchez, mon cher comte, dit
Manicamp. J'en tiens une excellente pour faire le pendant de la
vtre, surtout si la vtre est en _ame_.

De Guiche secoua la tte, et, reconnaissant un ami, il lui prit le
bras.

-- Mon cher Manicamp, dit-il, je cherche autre chose qu'une rime.

-- Que cherchez-vous?

-- Et vous allez m'aider  trouver ce que je cherche, continua le
comte, vous qui tes un paresseux, c'est--dire un esprit
d'ingniosit.

-- J'apprte mon ingniosit, cher comte.

-- Voil le fait: je veux me rapprocher d'une maison o j'ai
affaire.

-- Il faut aller du ct de cette maison, dit Manicamp.

-- Bon. Mais cette maison est habite par un mari jaloux.

-- Est-il plus jaloux que le chien Cerberus?

-- Non, pas plus, mais autant.

-- A-t-il trois gueules, comme ce dsesprant gardien des enfers?
Oh! ne haussez pas les paules, mon cher comte; je fais cette
question avec une raison parfaite, attendu que les potes
prtendent que, pour flchir mon Cerberus, il faut que le voyageur
apporte un gteau. Or, moi qui vois la chose du ct de la prose,
c'est--dire du ct de la ralit, je dis: Un gteau, c'est bien
peu pour trois gueules. Si votre jaloux a trois gueules, comte,
demandez trois gteaux.

-- Manicamp, des conseils comme celui-l, j'en irai chercher chez
M. Beautru.

-- Pour en avoir de meilleurs, monsieur le comte, dit Manicamp
avec un srieux comique, vous adopterez alors une formule plus
nette que celle que vous m'avez expose.

-- Ah! si Raoul tait l, dit de Guiche, il me comprendrait, lui.

-- Je le crois, surtout si vous lui disiez: J'aimerais fort  voir
Madame de plus prs, mais je crains Monsieur, qui est jaloux.

-- Manicamp! s'cria le comte avec colre et en essayant d'craser
le railleur sous son regard.

Mais le railleur ne parut pas ressentir la plus petite motion.

-- Qu'y a-t-il donc, mon cher comte? demanda Manicamp.

-- Comment! c'est ainsi que vous blasphmez les noms les plus
sacrs! s'cria de Guiche.

-- Quels noms?

-- Monsieur! Madame! les premiers noms du royaume.

-- Mon cher comte, vous vous trompez trangement, et je ne vous ai
pas nomm les premiers noms du royaume. Je vous ai rpondu 
propos d'un mari jaloux que vous ne me nommiez pas, mais qui
ncessairement a une femme; je vous ai rpondu: Pour voir Madame,
rapprochez-vous de Monsieur.

-- Mauvais plaisant, dit en souriant le comte, est-ce cela que tu
as dit?

-- Pas autre chose.

-- Bien! alors.

-- Maintenant, ajouta Manicamp, voulez-vous qu'il s'agisse de
Mme la duchesse... et de M. le duc... soit, je vous dirai:
Rapprochons-nous de cette maison quelle qu'elle soit; car c'est
une tactique qui, dans aucun cas, ne peut tre dfavorable  votre
amour.

-- Ah! Manicamp, un prtexte, un bon prtexte, trouve-le-moi?

-- Un prtexte, pardieu! cent prtextes, mille prtextes. Si
Malicorne tait l, c'est lui qui vous aurait dj trouv
cinquante mille prtextes excellents!

-- Qu'est-ce que Malicorne? dit de Guiche en clignant des yeux
comme un homme qui cherche. Il me semble que je connais ce nom-
l...

-- Si vous le connaissez! je crois bien; vous devez trente mille
cus  son pre.

-- Ah! oui; c'est ce digne garon d'Orlans...

--  qui vous avez promis un office chez Monsieur; pas le mari
jaloux, l'autre.

-- Eh bien! puisqu'il a tant d'esprit, ton ami Malicorne, qu'il me
trouve donc un moyen d'tre ador de Monsieur, qu'il me trouve un
prtexte pour faire ma paix avec lui.

-- Soit, je lui en parlerai.

-- Mais qui nous arrive l?

-- C'est le vicomte de Bragelonne.

-- Raoul! Oui, en effet.

Et de Guiche marcha rapidement au-devant du jeune homme.

-- C'est vous, mon cher Raoul? dit de Guiche.

-- Oui, je vous cherchais pour vous faire mes adieux, cher ami!
rpliqua Raoul en serrant la main du comte. Bonjour, monsieur
Manicamp.

-- Comment! tu pars, vicomte?

-- Oui, je pars... Mission du roi.

-- O vas-tu?

-- Je vais  Londres. De ce pas, je vais chez Madame; elle doit me
remettre une lettre pour Sa Majest le roi Charles II.

-- Tu la trouveras seule, car Monsieur est sorti.

-- Pour aller?...

-- Pour aller au bain.

-- Alors, cher ami, toi qui es des gentilshommes de Monsieur,
charge-toi de lui faire mes excuses. Je l'eusse attendu pour
prendre ses ordres, si le dsir de mon prompt dpart ne m'avait
t manifest par M. Fouquet, et de la part de Sa Majest.

Manicamp poussa de Guiche du coude.

-- Voil le prtexte, dit-il.

-- Lequel?

-- Les excuses de M. de Bragelonne.

-- Faible prtexte, dit de Guiche.

-- Excellent, si Monsieur ne vous en veut pas; mchant comme tout
autre, si Monsieur vous en veut.

-- Vous avez raison, Manicamp; un prtexte, quel qu'il soit, c'est
tout ce qu'il me faut. Ainsi donc, bon voyage, cher Raoul!

Et l-dessus les deux amis s'embrassrent.

Cinq minutes aprs, Raoul entrait chez Madame, comme l'y avait
invit Mlle de Montalais.

Madame tait encore  la table o elle avait crit sa lettre.
Devant elle brlait la bougie de cire rose qui lui avait servi 
la cacheter. Seulement, dans sa proccupation, car Madame
paraissait fort proccupe, elle avait oubli de souffler cette
bougie.

Bragelonne tait attendu: on l'annona aussitt qu'il parut.

Bragelonne tait l'lgance mme: il tait impossible de le voir
une fois sans se le rappeler toujours; et non seulement Madame
l'avait vu une fois, mais encore, on se le rappelle, c'tait un
des premiers qui eussent t au devant d'elle, et il l'avait
accompagne du Havre  Paris.

Madame avait donc conserv un excellent souvenir de Bragelonne.

-- Ah! lui dit-elle, vous voil, monsieur; vous allez voir mon
frre, qui sera heureux de payer au fils une portion de la dette
de reconnaissance qu'il a contracte avec le pre.

-- Le comte de La Fre, madame, a t largement rcompens du peu
qu'il a eu le bonheur de faire pour le roi par les bonts que le
roi a eues pour lui, et c'est moi qui vais lui porter l'assurance
du respect, du dvouement et de la reconnaissance du pre et du
fils.

-- Connaissez-vous mon frre, monsieur le vicomte?

-- Non, Votre Altesse; c'est la premire fois que j'aurai le
bonheur de voir Sa Majest.

-- Vous n'avez pas besoin d'tre recommand prs de lui. Mais
enfin, si vous doutez de votre valeur personnelle, prenez-moi
hardiment pour votre rpondant, je ne vous dmentirai point.

-- Oh! Votre Altesse est trop bonne.

-- Non, monsieur de Bragelonne. Je me souviens que nous avons fait
route ensemble, et que j'ai remarqu votre grande sagesse au
milieu des suprmes folies que faisaient,  votre droite et 
votre gauche, deux des plus grands fous de ce monde, MM. de Guiche
et de Buckingham. Mais ne parlons pas d'eux; parlons de vous.
Allez-vous en Angleterre pour y chercher un tablissement? Excusez
ma question: ce n'est point la curiosit, c'est le dsir de vous
tre bonne  quelque chose qui me la dicte.

-- Non, madame; je vais en Angleterre pour remplir une mission
qu'a bien voulu me confier Sa Majest, voil tout.

-- Et vous comptez revenir en France?

-- Aussitt cette mission remplie,  moins que Sa Majest le roi
Charles II ne me donne d'autres ordres.

-- Il vous fera tout au moins la prire, j'en suis sre, de rester
prs de lui le plus longtemps possible.

-- Alors, comme je ne saurai pas refuser, je prierai d'avance
Votre Altesse Royale de vouloir bien rappeler au roi de France
qu'il a loin de lui un de ses serviteurs les plus dvous.

-- Prenez garde que, lorsqu'il vous rappellera, vous ne regardiez
son ordre comme un abus de pouvoir.

-- Je ne comprends pas, Madame.

-- La cour de France est incomparable, je le sais bien; mais nous
avons quelques jolies femmes aussi  la cour d'Angleterre.

Raoul sourit.

-- Oh! dit Madame, voil un sourire qui ne prsage rien de bon 
mes compatriotes. C'est comme si vous leur disiez, monsieur de
Bragelonne: Je viens  vous, mais je laisse mon coeur de l'autre
ct du dtroit. N'est-ce point cela que signifiait votre
sourire?

-- Votre Altesse a le don de lire jusqu'au plus profond des mes;
elle comprendra donc pourquoi maintenant tout sjour prolong  la
cour d'Angleterre serait une douleur pour moi.

-- Et je n'ai pas besoin de m'informer si un si brave cavalier est
pay de retour?

-- Madame, j'ai t lev avec celle que j'aime, et je crois
qu'elle a pour moi les mmes sentiments que j'ai pour elle.

-- Eh bien! partez vite, monsieur de Bragelonne, revenez vite, et,
 votre retour, nous verrons deux heureux, car j'espre qu'il n'y
a aucun obstacle  votre bonheur?

-- Il y en a un grand, madame.

-- Bah! et lequel?

-- La volont du roi.

-- La volont du roi!... Le roi s'oppose  votre mariage?

-- Ou du moins il le diffre. J'ai fait demander au roi son
agrment par le comte de La Fre, et, sans le refuser tout  fait,
il a au moins dit positivement qu'il le lui ferait attendre.

-- La personne que vous aimez est-elle donc indigne de vous?

-- Elle est digne de l'amour d'un roi, madame.

-- Je veux dire: peut-tre n'est-elle point d'une noblesse gale 
la vtre?

-- Elle est d'excellente famille.

-- Jeune, belle?

-- Dix-sept ans, et pour moi belle  ravir!

-- Est-elle en province ou  Paris?

-- Elle est  Fontainebleau, madame.

--  la cour?

-- Oui.

-- Je la connais?

-- Elle a l'honneur de faire partie de la maison de Votre Altesse
Royale.

-- Son nom? demanda la princesse avec anxit, si toutefois,
ajouta-t-elle en se reprenant vivement, son nom n'est pas un
secret?

-- Non, madame; mon amour est assez pur pour que je n'en fasse de
secret  personne, et  plus forte raison  Votre Altesse, si
parfaitement bonne pour moi. C'est Mlle Louise de La Vallire.

Madame ne put retenir un cri, dans lequel il y avait plus que de
l'tonnement.

-- Ah! dit-elle, La Vallire... celle qui hier...

Elle s'arrta.

-- Celle qui, hier, s'est trouve indispose, je crois, continua-
t-elle.

-- Oui, madame, j'ai appris l'accident qui lui tait arriv ce
matin seulement.

-- Et vous l'avez vue avant que de venir ici?

-- J'ai eu l'honneur de lui faire mes adieux.

-- Et vous dites, reprit Madame en faisant un effort sur elle-
mme, que le roi a... ajourn votre mariage avec cette enfant?

-- Oui, madame, ajourn.

-- Et a-t-il donn quelque raison  cet ajournement?

-- Aucune.

-- Il y a longtemps que le comte de La Fre lui a fait cette
demande?

-- Il y a plus d'un mois, madame.

-- C'est trange, fit la princesse.

Et quelque chose comme un nuage passa sur ses yeux.

-- Un mois? rpta-t-elle.

--  peu prs.

-- Vous avez raison, monsieur le vicomte, dit la princesse avec un
sourire dans lequel Bragelonne et pu remarquer quelque
contrainte, il ne faut pas que mon frre vous garde trop longtemps
l-bas; partez donc vite, et, dans la premire lettre que
j'crirai en Angleterre, je vous rclamerai au nom du roi.

Et Madame se leva pour remettre sa lettre aux mains de Bragelonne.
Raoul comprit que son audience tait finie; il prit la lettre,
s'inclina devant la princesse et sortit.

-- Un mois! murmura la princesse; aurais-je donc t aveugle  ce
point, et l'aimerait-il depuis un mois?

Et, comme Madame n'avait rien  faire, elle se mit  commencer
pour son frre la lettre dont le post-scriptum devait rappeler
Bragelonne.

Le comte de Guiche avait, comme nous l'avons vu, cd aux
insistances de Manicamp, et s'tait laiss entraner par lui
jusqu'aux curies; o ils firent seller leurs chevaux; aprs quoi,
par la petite alle dont nous avons dj donn la description 
nos lecteurs, ils s'avancrent au-devant de Monsieur, qui, sortant
du bain, s'en revenait tout frais vers le chteau, ayant sur le
visage un voile de femme, afin que le soleil, dj chaud, ne hlt
pas son teint.

Monsieur tait dans un de ces accs de belle humeur qui lui
inspiraient parfois l'admiration de sa propre beaut. Il avait,
dans l'eau, pu comparer la blancheur de son corps  celle du corps
de ses courtisans, et, grce au soin que Son Altesse Royale
prenait d'elle-mme, nul n'avait pu, mme le chevalier de
Lorraine, soutenir la concurrence.

Monsieur avait de plus nag avec un certain succs, et tous ses
nerfs tendus dans une sage mesure par cette salutaire immersion
dans l'eau frache, tenaient son corps et son esprit dans un
heureux quilibre.

Aussi,  la vue de de Guiche, qui venait au petit galop au-devant
de lui sur un magnifique cheval blanc, le prince ne put-il retenir
une joyeuse exclamation.

-- Il me semble que cela va bien, dit Manicamp, qui crut lire
cette bienveillance sur la physionomie de Son Altesse Royale.

-- Ah! bonjour, Guiche, bonjour, mon pauvre Guiche, s'cria le
prince.

-- Salut  Monseigneur! rpondit de Guiche, encourag par le ton
de voix de Philippe; sant, joie, bonheur et prosprit  Votre
Altesse!

-- Sois le bienvenu, Guiche, et prends ma droite, mais tiens ton
cheval en bride, car je veux revenir au pas sous ces votes
fraches.

--  vos ordres, monseigneur.

Et de Guiche se rangea  la droite du prince comme il venait d'y
tre invit.

-- Voyons, mon cher de Guiche, dit le prince, voyons, donne-moi un
peu des nouvelles de ce de Guiche que j'ai connu autrefois et qui
faisait la cour  ma femme?

De Guiche rougit jusqu'au blanc des yeux, tandis que Monsieur
clatait de rire comme s'il et fait la plus spirituelle
plaisanterie du monde.

Les quelques privilgis qui entouraient Monsieur crurent devoir
l'imiter, quoiqu'ils n'eussent pas entendu ses paroles, et ils
poussrent un bruyant clat de rire qui prit au premier, traversa
le cortge et ne s'teignit qu'au dernier. De Guiche, tout
rougissant qu'il tait, fit cependant bonne contenance: Manicamp
le regardait.

-- Ah! monseigneur, rpondit de Guiche, soyez charitable  un
malheureux; ne m'immolez pas  M. le chevalier de Lorraine!

-- Comment cela?

-- S'il vous entend me railler, il renchrira sur Votre Altesse et
me raillera sans piti.

-- Sur ton amour pour la princesse?

-- Oh! monseigneur, par piti!

-- Voyons, voyons, de Guiche, avoue que tu as fait les yeux doux 
Madame.

-- Jamais je n'avouerai une pareille chose, monseigneur.

-- Par respect pour moi? Eh bien! je t'affranchis du respect,
de Guiche. Avoue, comme s'il s'agissait de Mme de Chalais, ou de
Mlle de La Vallire.

Puis, s'interrompant:

-- Allons, bon! dit-il en recommenant  rire, voil que je joue
avec une pe  deux tranchants, moi. Je frappe sur toi et je
frappe sur mon frre, Chalais et La Vallire, ta fiance  toi, et
sa future  lui.

-- En vrit, monseigneur, dit le comte, vous tes aujourd'hui
d'une adorable humeur.

-- Ma foi, oui! je me sens bien, et puis ta vue me fait plaisir.

-- Merci, monseigneur.

-- Tu m'en voulais donc?

-- Moi, monseigneur?

-- Oui.

-- Et de quoi, mon Dieu?

-- De ce que j'avais interrompu tes sarabandes et tes
espagnoleries.

-- Oh! Votre Altesse!

-- Voyons, ne nie point. Tu es sorti ce jour-l de chez la
princesse avec des yeux furibonds; cela t'a port malheur, mon
cher, et tu as dans le ballet d'hier d'une pitoyable faon. Ne
boude pas, de Guiche; cela te nuit en ce que tu prends l'air d'un
ours. Si la princesse t'a regard hier, je suis sr d'une chose...

-- De laquelle, monseigneur? Votre Altesse m'effraie.

-- Elle t'aura tout  fait reni.

Et le prince de rire de plus belle.

Dcidment, pensa Manicamp, le rang n'y fait rien, et ils sont
tous pareils.

Le prince continua.

-- Enfin, te voil revenu; il y a espoir que le chevalier
redevienne aimable.

-- Comment, cela, monseigneur, et par quel miracle puis-je avoir
cette influence sur M. de Lorraine?

-- C'est tout simple, il est jaloux de toi.

-- Ah bah! vraiment?

-- C'est comme je te le dis.

-- Il me fait trop d'honneur.

-- Tu comprends, quand tu es l, il me caresse; quand tu es parti,
il me martyrise. Je rgne par bascule. Et puis tu ne sais pas
l'ide qui m'est venue?

-- Je ne m'en doute pas, monseigneur.

-- Eh bien! quand tu tais en exil, car tu as t exil, mon
pauvre Guiche...

-- Pardieu! monseigneur,  qui la faute? dit de Guiche en
affectant un air bourru.

-- Oh! ce n'est certainement pas  moi, cher comte, rpliqua Son
Altesse Royale. Je n'ai pas demand au roi de t'exiler, foi de
prince!

-- Non pas vous, monseigneur, je le sais bien; mais...

-- Mais Madame? Oh! quant  cela, je ne dis pas non. Que diable
lui as-tu donc fait,  Madame?

-- En vrit, monseigneur...

-- Les femmes ont leur rancune, je le sais bien, et la mienne
n'est pas exempte de ce travers. Mais, si elle t'a fait exiler,
elle, je ne t'en veux pas, moi.

-- Alors, monseigneur, dit de Guiche, je ne suis qu' moiti
malheureux.

Manicamp, qui venait derrire de Guiche et qui ne perdait pas une
parole de ce que disait le prince, plia les paules jusque sur le
cou de son cheval pour cacher le rire qu'il ne pouvait rprimer.

-- D'ailleurs, ton exil m'a fait pousser un projet dans la tte.

-- Bon!

-- Quand le chevalier, ne te voyant plus l et sr de rgner seul,
me malmenait, voyant, au contraire de ce mchant garon, ma femme
si aimable et si bonne pour moi qui la nglige, j'eus l'ide de me
faire un mari modle, une raret, une curiosit de cour; j'eus
l'ide d'aimer ma femme.

De Guiche regarda le prince avec un air de stupfaction qui
n'avait rien de jou.

-- Oh! balbutia de Guiche tremblant, cette ide-l, monseigneur,
elle ne vous est pas venue srieusement?

-- Ma foi, si! J'ai du bien que mon frre m'a donn au moment de
mon mariage; elle a de l'argent, elle, et beaucoup, puisqu'elle en
tire tout  la fois de son frre et de son beau-frre,
d'Angleterre et de France. Eh bien! nous eussions quitt la cour.
Je me fusse retir au chteau de Villers-Cotterets, qui est de mon
apanage, au milieu d'une fort, dans laquelle nous eussions fil
le parfait amour aux mmes endroits que faisait mon grand pre
Henri IV avec la belle Gabrielle, Que dis-tu de cette ide,
de Guiche?

-- Je dis que c'est  faire frmir, monseigneur, rpondit
de Guiche, qui frmissait rellement.

-- Ah! je vois que tu ne supporterais pas d'tre exil une seconde
fois.

-- Moi, monseigneur?

-- Je ne t'emmnerai donc pas avec nous comme j'en avais eu le
dessein d'abord.

-- Comment, avec vous, monseigneur?

-- Oui, si par hasard l'ide me reprend de bouder la cour.

-- Oh! monseigneur, qu' cela ne tienne, je suivrai Votre Altesse
jusqu'au bout du monde.

-- Maladroit que vous tes! grommela Manicamp en poussant son
cheval sur de Guiche, de faon  le dsaronner.

Puis, en passant prs de lui comme s'il n'tait pas matre de son
cheval:

-- Mais pensez donc  ce que vous dites, lui glissa-t-il tout bas.

-- Alors, dit le prince, c'est convenu; puisque tu m'es si dvou,
je t'emmne.

-- Partout, monseigneur, partout, rpliqua joyeusement de Guiche;
partout,  l'instant mme. tes-vous prt?

Et de Guiche rendit en riant la main  son cheval, qui fit deux
bonds en avant.

-- Un instant, un instant, dit le prince; passons par le chteau.

-- Pour quoi faire?

-- Pour prendre ma femme, parbleu!

-- Comment? demanda de Guiche.

-- Sans doute, puisque je te dis que c'est un projet d'amour
conjugal; il faut bien que j'emmne ma femme.

-- Alors, monseigneur, rpondit le comte, j'en suis dsespr,
mais pas de de Guiche pour vous.

-- Bah!

-- Oui. Pourquoi emmenez-vous Madame?

-- Tiens! parce que je m'aperois que je l'aime.

De Guiche plit lgrement, en essayant toutefois de conserver son
apparente gaiet.

-- Si vous aimez Madame, monseigneur, dit-il, cet amour doit vous
suffire, et vous n'avez plus besoin de vos amis.

-- Pas mal, pas mal, murmura Manicamp.

-- Allons, voil la peur de Madame qui te reprend, rpliqua le
prince.

-- coutez donc, monseigneur, je suis pay pour cela; une femme
qui m'a fait exiler.

-- Oh! mon Dieu! le vilain caractre que tu as, de Guiche; comme
tu es rancunier, mon ami.

-- Je voudrais bien vous y voir, vous, monseigneur.

-- Dcidment, c'est  cause de cela que tu as si mal dans hier;
tu voulais te venger en faisant faire  Madame de fausses figures;
ah! de Guiche, ceci est mesquin, et je le dirai  Madame.

-- Oh! vous pouvez lui dire tout ce que vous voudrez, monseigneur.
Son Altesse ne me hara point plus qu'elle ne le fait.

-- L! l! tu exagres, pour quinze pauvres jours de campagne
force qu'elle t'a imposs.

-- Monseigneur, quinze jours sont quinze jours, et, quand on les
passe  s'ennuyer, quinze jours sont une ternit.

-- De sorte que tu ne lui pardonneras pas?

-- Jamais.

-- Allons, allons, de Guiche, sois meilleur garon, je veux faire
ta paix avec elle; tu reconnatras, en la frquentant, qu'elle n'a
point de mchancet et qu'elle est pleine d'esprit.

-- Monseigneur...

-- Tu verras qu'elle sait recevoir comme une princesse et rire
comme une bourgeoise; tu verras qu'elle fait, quand elle le veut,
que les heures s'coulent comme des minutes. De Guiche, mon ami,
il faut que tu reviennes sur le compte de ma femme.

Dcidment, se dit Manicamp, voil un mari  qui le nom de sa
femme portera malheur, et feu le roi Candaule tait un vritable
tigre auprs de monseigneur.

-- Enfin, ajouta le prince, tu reviendras sur le compte de ma
femme, de Guiche; je te le garantis. Seulement, il faut que je te
montre le chemin. Elle n'est point banale, et ne parvient pas qui
veut  son coeur.

-- Monseigneur...

-- Pas de rsistance, de Guiche, ou nous nous fcherons, rpliqua
le prince.

-- Mais puisqu'il le veut, murmura Manicamp  l'oreille de
de Guiche, satisfaites-le donc.

-- Monseigneur, dit le comte, j'obirai.

-- Et pour commencer, reprit Monseigneur, on joue ce soir chez
Madame; tu dneras avec moi et je te conduirai chez elle.

-- Oh! pour cela, monseigneur, objecta de Guiche, vous me
permettrez de rsister.

-- Encore! mais c'est de la rbellion.

-- Madame m'a trop mal reu hier devant tout le monde.

-- Vraiment! dit le prince en riant.

--  ce point qu'elle ne m'a pas mme rpondu quand je lui ai
parl; il peut tre bon de n'avoir pas d'amour-propre, mais trop
peu, c'est trop peu, comme on dit.

-- Comte, aprs le dner, tu iras t'habiller chez toi et tu
viendras me reprendre, je t'attendrai.

-- Puisque Votre Altesse le commande absolument...

-- Absolument.

-- Il n'en dmordra point, dit Manicamp, et ces sortes de choses
sont celles qui tiennent le plus obstinment  la tte des maris.
Ah! pourquoi donc M. Molire n'a-t-il pas entendu celui-l, il
l'aurait mis en vers.

Le prince et sa cour, ainsi devisant, rentrrent dans les plus
frais appartements du chteau.

--  propos, dit de Guiche sur le seuil de la porte, j'avais une
commission pour Votre Altesse Royale.

-- Fais ta commission.

-- M. de Bragelonne est parti pour Londres avec un ordre du roi,
et il m'a charg de tous ses respects pour Monseigneur.

-- Bien! bon voyage au vicomte, que j'aime fort. Allons, va
t'habiller, de Guiche, et reviens-nous. Et si tu ne reviens pas...

-- Qu'arrivera-t-il, monseigneur?

-- Il arrivera que je te fais jeter  la Bastille.

-- Allons, dcidment, dit de Guiche en riant, Son Altesse Royale
Monsieur est la contrepartie de Son Altesse Royale Madame. Madame
me fait exiler parce qu'elle ne m'aime pas assez, Monsieur me fait
emprisonner parce qu'il m'aime trop. Merci, monsieur! Merci,
madame!

-- Allons, allons, dit le prince, tu es un charmant ami, et tu
sais bien que je ne puis me passer de toi. Reviens vite.

-- Soit, mais il me plat de faire de la coquetterie  mon tour,
monseigneur.

-- Bah?

-- Aussi je ne rentre chez Votre Altesse qu' une seule condition.

-- Laquelle?

-- J'ai l'ami d'un de mes amis  obliger.

-- Tu l'appelles?

-- Malicorne.

-- Vilain nom.

-- Trs bien port, monseigneur.

-- Soit. Eh bien?

-- Eh bien! je dois  M. Malicorne une place chez vous,
monseigneur.

-- Une place de quoi?

-- Une place quelconque; une surveillance, par exemple.

-- Parbleu! cela se trouve bien, j'ai congdi hier le matre des
appartements.

-- Va pour le matre des appartements, monseigneur. Qu'a-t-il 
faire?

-- Rien, sinon  regarder et  rapporter.

-- Police intrieure?

-- Justement.

-- Oh! comme cela va bien  Malicorne, se hasarda de dire
Manicamp.

-- Vous connaissez celui dont il s'agit, monsieur Manicamp?
demanda le prince.

-- Intimement, monseigneur. C'est mon ami.

-- Et votre opinion est?

-- Que Monseigneur n'aura jamais un matre des appartements pareil
 celui-l.

-- Combien rapporte l'office? demanda le comte au prince.

-- Je l'ignore; seulement, on m'a toujours dit qu'il ne pouvait
assez se payer quand il tait bien occup.

-- Qu'appelez-vous bien occup, prince?

-- Cela va sans dire, quand le fonctionnaire est homme d'esprit.

-- Alors, je crois que Monseigneur sera content, car Malicorne a
de l'esprit comme un diable.

-- Bon! l'office me cotera cher en ce cas, rpliqua le prince en
riant. Tu me fais l un vritable cadeau, comte.

-- Je le crois, monseigneur.

-- Eh bien! va donc annoncer  ton M. Mlicorne...

-- Malicorne, monseigneur.

-- Je ne me ferai jamais  ce nom-l.

-- Vous dites bien Manicamp, monseigneur.

-- Oh! je dirais trs bien aussi Manicorne. L'habitude m'aiderait.

-- Dites, dites, monseigneur, je vous promets que votre inspecteur
des appartements ne se fchera point; il est du plus heureux
caractre qui se puisse voir.

-- Eh bien! alors, mon cher de Guiche, annoncez-lui sa
nomination... Mais, attendez...

-- Quoi, monseigneur?

-- Je veux le voir auparavant. S'il est aussi laid que son nom, je
me ddis.

-- Monseigneur le connat.

-- Moi?

-- Sans doute. Monseigneur l'a dj vu au Palais-Royal;  telles
enseignes que c'est mme moi qui le lui ai prsent.

-- Ah! fort bien, je me rappelle... Peste! c'est un charmant
garon!

-- Je savais bien que Monseigneur avait d le remarquer.

-- Oui, oui, oui! Vois-tu, de Guiche, je ne veux pas que, ma femme
ni moi, nous ayons des laideurs devant les yeux. Ma femme prendra
pour demoiselles d'honneur toutes filles jolies; je prendrai, moi,
tous gentilshommes bien faits. De cette faon, vois-tu, de Guiche,
si je fais des enfants, ils seront d'une bonne inspiration, et, si
ma femme en fait, elle aura vu de beaux modles.

-- C'est puissamment raisonn, monseigneur, dit Manicamp
approuvant de l'oeil et de la voix.

Quant  de Guiche, sans doute ne trouva-t-il pas le raisonnement
aussi heureux, car il opina seulement du geste, et encore le geste
garda-t-il un caractre marqu d'indcision. Manicamp s'en alla
prvenir Malicorne de la bonne nouvelle qu'il venait d'apprendre.

De Guiche parut s'en aller  contrecoeur faire sa toilette de
cour.

Monsieur, chantant, riant et se mirant, atteignit l'heure du dner
dans des dispositions qui eussent justifi ce proverbe: Heureux
comme un prince.


Chapitre CXXX -- Histoire d'une naade et d'une dryade

Tout le monde avait fait la collation au chteau, et, aprs la
collation, toilette de cour.

La collation avait lieu d'habitude  cinq heures.

Mettons une heure de collation et deux heures de toilette. Chacun
tait donc prt vers les huit heures du soir.

Aussi vers huit heures du soir commenait-on  se prsenter chez
Madame.

Car, ainsi que nous l'avons dit, c'tait Madame qui recevait ce
soir-l.

Et aux soires de Madame nul n'avait garde de manquer; car les
soires passaient chez elle avec tout le charme que la reine,
cette pieuse et excellente princesse, n'avait pu, elle, donner 
ses runions. C'est malheureusement un des avantages de la bont
d'amuser moins qu'un mchant esprit.

Et cependant, htons-nous de le dire, mchant esprit n'tait pas
une pithte que l'on pt appliquer  Madame.

Cette nature toute d'lite renfermait trop de gnrosit
vritable, trop d'lans nobles et de rflexions distingues pour
qu'on pt l'appeler une mchante nature.

Mais Madame avait le don de la rsistance, don si souvent fatal 
celui qui le possde, car il se brise o un autre et pli; il en
rsultait que les coups ne s'moussaient point sur elle comme sur
cette conscience ouate de Marie-Thrse.

Son coeur rebondissait  chaque attaque, et, pareille aux
quintaines agressives des jeux de bagues, Madame, si on ne la
frappait pas de manire  l'tourdir, rendait coup pour coup 
l'imprudent quel qu'il ft qui osait jouter contre elle.

tait-ce mchancet? tait-ce tout simplement malice? Nous
estimons, nous, que les riches et puissantes natures sont celles
qui, pareilles  l'arbre de science, produisent  la fois le bien
et le mal, double rameau toujours fleuri, toujours fcond, dont
savent distinguer le bon fruit ceux qui en ont faim, dont meurent
pour avoir trop mang le mauvais les inutiles et les parasites, ce
qui n'est pas un mal.

Donc, Madame, qui avait son plan de seconde reine, ou mme de
premire reine, bien arrt dans son esprit, Madame, disons-nous,
rendait sa maison agrable par la conversation, par les
rencontres, par la libert parfaite qu'elle laissait  chacun de
placer son mot,  la condition, toutefois, que le mot ft joli ou
utile. Et, le croira-t-on, par cela mme, on parlait peut-tre
moins chez Madame qu'ailleurs.

Madame hassait les bavards et se vengeait cruellement d'eux.

Elle les laissait parler.

Elle hassait aussi la prtention et ne passait pas mme ce dfaut
au roi.

C'tait la maladie de Monsieur, et la princesse avait entrepris
cette tche exorbitante de l'en gurir.

Au reste, potes, hommes d'esprit, femmes belles, elle accueillait
tout en matresse suprieure  ses esclaves. Assez rveuse au
milieu de toutes ses espigleries pour faire rver les potes;
assez forte de ses charmes pour briller mme au milieu des plus
jolies; assez spirituelle pour que les plus remarquables
l'coutassent avec plaisir.

On conoit ce que des runions pareilles  celles qui se tenaient
chez Madame devaient attirer de monde: la jeunesse y affluait.
Quand le roi est jeune, tout est jeune  la cour.

Aussi voyait-on bouder les vieilles dames, ttes fortes de la
Rgence ou du dernier rgne; mais on rpondait  leurs bouderies
en riant de ces vnrables personnes qui avaient pouss l'esprit
de domination jusqu' commander des partis de soldats dans la
guerre de la Fronde, afin, disait Madame, de ne pas perdre tout
empire sur les hommes.

 huit heures sonnant, Son Altesse Royale entra dans le grand
salon avec ses dames d'honneur, et trouva plusieurs courtisans qui
attendaient dj depuis plus de dix minutes.

Parmi tous ces prcurseurs de l'heure dite, elle chercha celui
qu'elle croyait devoir tre arriv le premier de tous. Elle ne le
trouva point.

Mais presque au mme instant o elle achevait cette investigation,
on annona Monsieur.

Monsieur tait splendide  voir. Toutes les pierreries du cardinal
Mazarin, celles bien entendu que le ministre n'avait pu faire
autrement que de laisser, toutes les pierreries de la reine mre,
quelques-unes mme de sa femme, Monsieur les portait ce jour-l.
Aussi Monsieur brillait-il comme un soleil.

Derrire lui,  pas lents et avec un air de componction
parfaitement jou, venait de Guiche, vtu d'un habit de velours
gris perle, brod d'argent et  rubans bleus.

De Guiche portait, en outre, des malines aussi belles dans leur
genre que les pierreries de Monsieur l'taient dans le leur.

La plume de son chapeau tait rouge.

Madame avait plusieurs couleurs.

Elle aimait le rouge en tentures, le gris en vtements, le bleu en
fleurs.

M. de Guiche, ainsi vtu, tait d'une beaut que tout le monde
pouvait remarquer. Certaine pleur intressante, certaine langueur
d'yeux, des mains mates de blancheur sous de grandes dentelles, la
bouche mlancolique; il ne fallait, en vrit, que voir
M. de Guiche pour avouer que peu d'hommes  la cour de France
valaient celui-l.

Il en rsulta que Monsieur, qui et eu la prtention d'clipser
une toile, si une toile se ft mise en parallle avec lui, fut,
au contraire, compltement clips dans toutes les imaginations,
lesquelles sont des juges fort silencieux, certes, mais aussi fort
altiers dans leur jugement.

Madame avait regard vaguement de Guiche; mais, si vague que ft
ce regard, il amena une charmante rougeur sur son front. Madame,
en effet, avait trouv de Guiche si beau et si lgant, qu'elle en
tait presque  ne plus regretter la conqute royale qu'elle
sentait tre sur le point de lui chapper.

Son coeur laissa donc, malgr lui, refluer tout son sang jusqu'
ses joues.

Monsieur, prenant son air mutin, s'approcha d'elle. Il n'avait pas
vu la rougeur de la princesse, ou, s'il l'avait vue, il tait bien
loin de l'attribuer  sa vritable cause.

-- Madame, dit-il en baisant la main de sa femme, il y a ici un
disgraci, un malheureux exil que je prends sur moi de vous
recommander. Faites bien attention, je vous prie, qu'il est de mes
meilleurs amis, et que votre accueil me touchera beaucoup.

-- Quel exil? quel disgraci? demanda Madame, regardant tout
autour d'elle et sans plus s'arrter au comte qu'aux autres.

C'tait le moment de pousser son protg. Le prince s'effaa et
laissa passer de Guiche, qui, d'un air assez maussade, s'approcha
de Madame et lui fit sa rvrence.

-- Eh quoi! demanda Madame, comme si elle prouvait le plus vif
tonnement, c'est M. le comte de Guiche qui est le disgraci,
l'exil?

-- Oui-da! reprit le duc.

-- Eh! dit Madame, on ne voit que lui ici.

-- Ah! madame, vous tes injuste, fit le prince.

-- Moi?

-- Sans doute. Voyons, pardonnez-lui,  ce pauvre garon.

-- Lui pardonner quoi? Qu'ai-je donc  pardonner  M. de Guiche,
moi?

-- Mais, au fait, explique-toi, de Guiche. Que veux-tu qu'on te
pardonne? demanda le prince.

-- Hlas! Son Altesse Royale le sait bien, rpliqua celui-ci
hypocritement.

-- Allons, allons, donnez-lui votre main, Madame, dit Philippe.

-- Si cela vous fait plaisir, monsieur.

Et, avec un indescriptible mouvement des yeux et des paules,
Madame tendit sa belle main parfume au jeune homme, qui y appuya
ses lvres.

Il faut croire qu'il les appuya longtemps et que Madame ne retira
pas trop vite sa main, car le duc ajouta:

-- De Guiche n'est point mchant, madame, et il ne vous mordra
certainement pas.

On prit prtexte, dans la galerie, de ce mot, qui n'tait peut-
tre pas fort risible, pour rire  l'excs.

En effet, la situation tait remarquable, et quelques bonnes mes
l'avaient remarqu.

Monsieur jouissait donc encore de l'effet de son mot quand on
annona le roi.

En ce moment, l'aspect du salon tait celui que nous allons
essayer de dcrire.

Au centre, devant la chemine encombre de fleurs, se tenait
Madame, avec ses demoiselles d'honneur formes en deux ailes, sur
les lignes desquelles voltigeaient les papillons de cour.

D'autres groupes occupaient les embrasures des fentres, comme
font dans leurs tours rciproques les postes d'une mme garnison,
et, de leurs places respectives, percevaient les mots partis du
groupe principal.

De l'un de ces groupes, le plus rapproch de la chemine,
Malicorne, promu, sance tenante, par Manicamp et de Guiche, au
poste de matre des appartements; Malicorne, dont l'habit
d'officier tait prt depuis tantt deux mois, flamboyait dans ses
dorures et rayonnait sur Montalais, extrme gauche de Madame, avec
tout le feu de ses yeux et tout le reflet de son velours.

Madame causait avec Mme de Chtillon et Mme de Crqui, ses deux
voisines, et renvoyait quelques paroles  Monsieur, qui s'effaa
aussitt que cette annonce fut faite:

-- Le roi!

Mlle de La Vallire tait, comme Montalais,  la gauche de Madame,
c'est--dire l'avant-dernire de la ligne;  sa droite, on avait
plac Mlle de Tonnay-Charente. Elle se trouvait donc dans la
situation de ces corps de troupe dont on souponne la faiblesse,
et que l'on place entre deux forces prouves.

Ainsi flanque de ses deux compagnes d'aventures, La Vallire,
soit qu'elle ft chagrine de voir partir Raoul, soit qu'elle ft
encore mue des vnements rcents qui commenaient  populariser
son nom dans le monde des courtisans, La Vallire, disons-nous,
cachait derrire son ventail ses yeux un peu rougis, et
paraissait prter une grande attention aux paroles que Montalais
et Athnas lui glissaient alternativement dans l'une et l'autre
oreille.

Lorsque le nom du roi retentit, un grand mouvement se fit dans le
salon.

Madame, comme la matresse du logis, se leva pour recevoir le
royal visiteur; mais, en se levant, si proccupe qu'elle dt
tre, elle lana un regard  sa droite, et ce regard que le
prsomptueux de Guiche interprta comme envoy  son adresse,
s'arrta pourtant en faisant le tour du cercle sur La Vallire,
dont il put remarquer la vive rougeur et l'inquite motion.

Le roi entra au milieu du groupe, devenu gnral par un mouvement
qui s'opra naturellement de la circonfrence au centre.

Tous les fronts s'abaissaient devant Sa Majest, les femmes
ployant, comme de frles et magnifiques lis devant le roi Aquilo.

Sa Majest n'avait rien de farouche, nous pourrions mme dire rien
de royal ce soir-l, n'taient cependant sa jeunesse et sa beaut.

Certain air de joie vive et de bonne disposition mit en veil
toutes les cervelles; et voil que chacun se promit une charmante
soire, rien qu' voir le dsir qu'avait Sa Majest de s'amuser
chez Madame.

Si quelqu'un pouvait, par sa joie et sa belle humeur, balancer le
roi, c'tait M. de Saint-Aignan, rose d'habits, de figure et de
rubans, rose d'ides surtout, et, ce soir-l, M. de Saint-Aignan
avait beaucoup d'ides.

Ce qui avait donn une floraison  toutes ces ides qui germaient
dans son esprit riant, c'est qu'il venait de s'apercevoir que
Mlle de Tonnay-Charente tait comme lui vtue de rose; Nous ne
voudrions pas dire cependant que le rus courtisan ne st pas
d'avance que la belle Athnas dt revtir cette couleur: il
connaissait trs bien l'art de faire jaser un tailleur ou une
femme de chambre sur les projets de sa matresse.

Il envoya tout autant d'oeillades assassines  Mlle Athnas qu'il
avait de noeuds de rubans aux chausses et au pourpoint, c'est--
dire qu'il en dcocha une quantit furieuse. Le roi ayant fait ses
compliments  Madame, et Madame ayant t invite  s'asseoir, le
cercle se forma aussitt.

Louis demanda  Monsieur des nouvelles du bain; il raconta, tout
en regardant les dames, que des potes s'occupaient de mettre en
vers ce galant divertissement des bains de Vulaines, et que l'un
d'eux, surtout, M. Loret, semblait avoir reu les confidences
d'une nymphe des eaux, tant il avait dit de vrits dans ses
rimes.

Plus d'une dame crut devoir rougir.

Le roi profita de ce moment pour regarder  son aise; Montalais
seule ne rougissait pas assez pour ne pas regarder le roi, et elle
le vit dvorer du regard Mlle de La Vallire.

Cette hardie fille d'honneur, que l'on nommait la Montalais, fit
baisser les yeux au roi, et sauva ainsi Louise de La Vallire d'un
feu sympathique qui lui ft peut-tre arriv par ce regard! Louis
tait pris par Madame, qui l'accablait de questions, et nulle
personne au monde ne savait questionner comme elle.

Mais lui cherchait  rendre la conversation gnrale, et pour y
russir, il redoubla d'esprit et de galanterie.

Madame voulait des compliments; elle se rsolut  en arracher 
tout prix, et, s'adressant au roi:

-- Sire, dit-elle, Votre Majest, qui sait tout ce qui se passe en
son royaume, doit savoir d'avance les vers conts  M. Loret par
cette nymphe; Votre Majest veut-elle bien nous en faire part?

-- Madame, rpliqua le roi avec une grce parfaite, je n'ose... Il
est certain que, pour vous personnellement, il y aurait de la
confusion  couter certains dtails... Mais de Saint-Aignan conte
assez bien et retient parfaitement les vers; s'il ne les retient
pas, il en improvise. Je vous le certifie pote renforc.

De Saint-Aignan, mis en scne, fut contraint de se produire le
moins dsavantageusement possible. Malheureusement pour Madame, il
ne songea qu' ses affaires particulires, c'est--dire qu'au lieu
de rendre  Madame les compliments dont elle se faisait fte, il
s'ingra de se prlasser un peu lui-mme dans sa bonne fortune.

Lanant donc un centime coup d'oeil  la belle Athnas, qui
pratiquait tout au long sa thorie de la veille, c'est--dire qui
ne daignait pas regarder son adorateur:

-- Sire, dit-il, Votre Majest me pardonnera sans doute d'avoir
trop peu retenu les vers dicts  Loret par la nymphe; mais o le
roi n'a rien retenu, qu'euss-je fait, moi chtif?

Madame accueillit avec peu de faveur cette dfaite de courtisans.

-- Ah! madame, ajouta de Saint-Aignan, c'est qu'il ne s'agit plus
aujourd'hui de ce que disent les nymphes d'eau douce. En vrit,
on serait tent de croire qu'il ne se fait plus rien d'intressant
dans les royaumes liquides. C'est sur terre, madame, que les
grands vnements arrivent. Ah! sur terre, madame, que de rcits
pleins de...

-- Bon! fit Madame, et que se passe-t-il donc sur terre?

-- C'est aux dryades qu'il faut le demander, rpliqua le comte;
les dryades habitent les bois, comme Votre Altesse Royale le sait.

-- Je sais mme qu'elles sont naturellement bavardes, monsieur de
Saint Aignan.

-- C'est vrai, madame; mais, quand elles ne rapportent que de
jolies choses, on aurait mauvaise grce  les accuser de
bavardage.

-- Elles rapportent donc de jolies choses? demanda nonchalamment
la princesse. En vrit, monsieur de Saint-Aignan, vous piquez ma
curiosit, et, si j'tais le roi, je vous sommerais sur-le-champ
de nous raconter les jolies choses que disent Mmes les dryades,
puisque vous seul ici semblez connatre leur langage.

-- Oh! pour cela, madame, je suis bien aux ordres de Sa Majest,
rpliqua vivement le comte.

-- Il comprend le langage des dryades? dit Monsieur. Est-il
heureux, ce Saint-Aignan!

-- Comme le franais, monseigneur.

-- Contez alors, dit Madame.

Le roi se sentit embarrass; nul doute que son confident ne
l'allt embarquer dans une affaire difficile.

Il le sentait bien  l'attention universelle excite par le
prambule de Saint-Aignan, excite aussi par l'attitude
particulire de Madame. Les plus discrets semblaient prts 
dvorer chaque parole que le comte allait prononcer.

On toussa, on se rapprocha, on regarda du coin de l'oeil certaines
dames d'honneur qui elles-mmes, pour soutenir plus dcemment ou
avec plus de fermet ce regard inquisiteur si pesant, arrangrent
leurs ventails, et se composrent un maintien de duelliste qui va
essuyer le feu de son adversaire.

En ce temps, on avait tellement l'habitude des conversations
ingnieuses et des rcits pineux, que l o tout un salon moderne
flairerait scandale, clat, tragdie, et s'enfuirait d'effroi, le
salon de Madame s'accommodait  ses places, afin de ne pas perdre
un mot, un geste, de la comdie compose  son profit par
M. de Saint-Aignan, et dont le dnouement, quels que fussent le
style et l'intrigue, devait ncessairement tre parfait de calme
et d'observation.

Le comte tait connu pour un homme poli et un parfait conteur. Il
commena donc bravement au milieu d'un silence profond et partant
redoutable pour tout autre que lui.

-- Madame, le roi permet que je m'adresse d'abord  Votre Altesse
Royale, puisqu'elle se proclame la plus curieuse de son cercle;
j'aurai donc l'honneur de dire  Votre Altesse Royale que la
dryade habite plus particulirement le creux des chnes et, comme
les dryades sont de belles cratures mythologiques, elles habitent
de trs beaux arbres, c'est--dire les plus gros qu'elles puissent
trouver.

 cet exorde, qui rappelait sous un voile transparent la fameuse
histoire du chne royal, qui avait jou un si grand rle dans la
dernire soire, tant de coeurs battirent de joie ou d'inquitude,
que, si de Saint-Aignan n'et pas eu la voix bonne et sonore, ce
battement des coeurs et t entendu par-dessus sa voix.

-- Il doit y avoir des dryades  Fontainebleau, dit Madame d'un
ton parfaitement calme, car jamais de ma vie je n'ai vu de plus
beaux chnes que dans le parc royal.

Et, en disant ces mots, elle envoya droit  l'adresse de de Guiche
un regard dont celui-ci n'eut pas  se plaindre comme du
prcdent, qui, nous l'avons dit, avait conserv certaine nuance
de vague bien pnible pour un coeur aussi aimant.

-- Prcisment, madame, c'est de Fontainebleau que j'allais parler
 Votre Altesse Royale, dit de Saint-Aignan, car la dryade dont le
rcit nous occupe habite le parc du chteau de Sa Majest.

L'affaire tait engage; l'action commenait: auditeurs et
narrateur, personne ne pouvait plus reculer.

-- coutons, dit Madame, car l'histoire m'a l'air d'avoir non
seulement tout le charme d'un rcit national, mais encore celui
d'une chronique trs contemporaine.

-- Je dois commencer par le commencement, dit le comte. Donc, 
Fontainebleau, dans une chaumire de belle apparence, habitent des
bergers.

L'un est le berger Tircis, auquel appartiennent les plus riches
domaines, transmis par l'hritage de ses parents.

Tircis est jeune et beau, et ses qualits en font le premier des
bergers de la contre. On peut donc dire hardiment qu'il en est le
roi.

Un lger murmure d'approbation encouragea le narrateur, qui
continua:

-- Sa force gale son courage; nul n'a plus d'adresse  la chasse
des btes sauvages, nul n'a plus de sagesse dans les conseils.
Manoeuvre-t-il un cheval dans les belles plaines de son hritage,
conduit-il aux jeux d'adresse et de vigueur les bergers qui lui
obissent, on dirait le dieu Mars agitant sa lance dans les
plaines de la Thrace, ou mieux encore Apollon, dieu du jour,
lorsqu'il rayonne sur la terre avec ses dards enflamms.

Chacun comprend que ce portrait allgorique du roi n'tait pas le
pire exorde que le conteur et pu choisir. Aussi ne manqua-t-il
son effet ni sur les assistants, qui, par devoir et par plaisir, y
applaudirent  tout rompre; ni sur le roi lui-mme,  qui la
louange plaisait fort lorsqu'elle tait dlicate, et ne dplaisait
pas toujours lors mme qu'elle tait un peu outre. De Saint
Aignan poursuivit:

-- Ce n'est pas seulement, mesdames, aux jeux de gloire que le
berger Tircis a acquis cette renomme qui en a fait le roi des
bergers.

-- Des bergers de Fontainebleau, dit le roi en souriant  Madame.

-- Oh! s'cria Madame, Fontainebleau est pris arbitrairement par
le pote; moi, je dis: des bergers du monde entier.

Le roi oublia son rle d'auditeur passif et s'inclina.

-- C'est, poursuivit de Saint-Aignan au milieu d'un murmure
flatteur, c'est auprs des belles surtout que le mrite de ce roi
des bergers clate le plus manifestement. C'est un berger dont
l'esprit est fin comme le coeur est pur; il sait dbiter un
compliment avec une grce qui charme invinciblement, il sait aimer
avec une discrtion qui promet  ses aimables et heureuses
conqutes le sort le plus digne d'envie. Jamais un clat, jamais
un oubli. Quiconque a vu Tircis et l'a entendu doit l'aimer;
quiconque l'aime et est aim de lui a rencontr le bonheur.

De Saint-Aignan fit l une pause; il savourait le plaisir des
compliments, et ce portrait, si grotesquement ampoul qu'il ft,
avait trouv grce devant de certaines oreilles surtout, pour qui
les mrites du berger ne semblaient point avoir t exagrs.
Madame engagea l'orateur  continuer.

-- Tircis, dit le comte, avait un fidle compagnon, ou plutt un
serviteur dvou qui s'appelait... Amyntas.

-- Ah! voyons le portrait d'Amyntas! dit malicieusement Madame;
vous tes si bon peintre, monsieur de Saint-Aignan!

-- Madame...

-- Oh! comte de Saint-Aignan, n'allez pas, je vous prie, sacrifier
ce pauvre Amyntas! je ne vous le pardonnerais jamais.

-- Madame, Amyntas est de condition trop infrieure, surtout prs
de Tircis, pour que sa personne puisse avoir l'honneur d'un
parallle. Il en est de certains amis comme de ces serviteurs de
l'Antiquit, qui se faisaient enterrer vivants aux pieds de leur
matre. Aux pieds de Tircis, l est la place d'Amyntas; il n'en
rclame pas d'autre, et si quelquefois l'illustre hros...

-- Illustre berger, voulez-vous dire? fit Madame feignant de
reprendre M. de Saint-Aignan.

-- Votre Altesse Royale a raison, je me trompais, reprit le
courtisan: si, dis-je, le berger Tircis daigne parfois appeler
Amyntas son ami et lui ouvrir son coeur, c'est une faveur non
pareille, dont le dernier fait cas comme de la plus insigne
flicit.

-- Tout cela, interrompit Madame, tablit le dvouement absolu
d'Amyntas  Tircis, mais ne nous donne pas le portrait d'Amyntas.
Comte, ne le flattez pas si vous voulez, mais peignez-nous-le; je
veux le portrait d'Amyntas.

De Saint-Aignan s'excuta, aprs s'tre inclin profondment
devant la belle-soeur de Sa Majest:

-- Amyntas, dit-il, est un peu plus g que Tircis; ce n'est pas
un berger tout  fait disgraci de la nature; mme on dit que les
Muses ont daign sourire  sa naissance comme Hb sourit  la
jeunesse. Il n'a point l'ambition de briller; il a celle d'tre
aim, et peut-tre n'en serait-il pas indigne s'il tait bien
connu.

Ce dernier paragraphe, renforc d'une oeillade meurtrire, fut
envoy droit  Mlle de Tonnay-Charente, qui supporta le choc sans
s'mouvoir.

Mais la modestie et l'adresse de l'allusion avaient produit un bon
effet; Amyntas en recueillit le fruit en applaudissements; la tte
de Tircis lui mme en donna le signal par un consentement plein de
bienveillance.

-- Or, continua de Saint-Aignan, Tircis et Amyntas se promenaient
un soir dans la fort en causant de leurs chagrins amoureux. Notez
que c'est dj le rcit de la dryade, mesdames; autrement et-on
pu savoir ce que disaient Tircis et Amyntas, les deux plus
discrets de tous les bergers de la terre? Ils gagnaient donc
l'endroit le plus touffu de la fort pour s'isoler et se confier
plus librement leurs peines, lorsque tout  coup leurs oreilles
furent frappes d'un bruit de voix.

-- Ah! ah! fit-on autour du narrateur. Voil qui devient on ne
peut plus intressant.

Ici, Madame, semblable au gnral vigilant qui inspecte son arme,
redressa d'un coup d'oeil Montalais et Tonnay-Charente, qui
pliaient sous l'effort.

-- Ces voix harmonieuses, reprit de Saint-Aignan, taient celles
de quelques bergres qui avaient voulu, elles aussi, jouir de la
fracheur des ombrages, et qui, sachant l'endroit cart, presque
inabordable, s'y taient runies pour mettre en commun quelques
ides sur la bergerie.

Un immense clat de rire, soulev par cette phrase de Saint-
Aignan, un imperceptible sourire du roi en regardant Tonnay-
Charente, tels furent les rsultats de la sortie.

-- La dryade assure, continua Saint-Aignan, que les bergres
taient trois, et que toutes trois taient jeunes et belles.

-- Leurs noms? dit Madame tranquillement.

-- Leurs noms! fit de Saint-Aignan, qui se cabra contre cette
indiscrtion.

-- Sans doute. Vous avez appel vos bergers Tircis et Amyntas:
appelez vos bergres d'une faon quelconque.

-- Oh! madame, je ne suis pas un inventeur, un trouvre, comme on
disait autrefois; je raconte sous la dicte de la dryade.

-- Comment votre dryade nommait-elle ces bergres? En vrit,
voil une mmoire bien rebelle. Cette dryade-l tait donc
brouille avec la desse Mnmosyne?

-- Madame, ces bergres... Faites bien attention que rvler des
noms de femmes est un crime!

-- Dont une femme vous absout, comte,  la condition que vous nous
rvlerez le nom des bergres.

-- Elles se nommaient Philis, Amaryllis et Galate.

--  la bonne heure! elles n'ont pas perdu pour attendre, dit
Madame, et voil trois noms charmants. Maintenant, les portraits?

De Saint-Aignan fit encore un mouvement.

-- Oh! procdons par ordre, je vous prie, comte, reprit Madame.
N'est-ce pas, Sire, qu'il nous faut les portraits des bergres?

Le roi, qui s'attendait  cette insistance, et qui commenait 
ressentir quelques inquitudes, ne crut pas devoir piquer une
aussi dangereuse interrogatrice. Il pensait d'ailleurs que de
Saint-Aignan, dans ses portraits, trouverait le moyen de glisser
quelques traits dlicats dont feraient leur profit les oreilles
que Sa Majest avait intrt  charmer. C'est dans cet espoir,
c'est avec cette crainte, que Louis autorisa de Saint-Aignan 
tracer le portrait des bergres Philis, Amaryllis et Galate.

-- Eh bien! donc, soit! dit de Saint-Aignan comme un homme qui
prend son parti.

Et il commena.


Chapitre CXXXI -- Fin de l'histoire d'une naade et d'une dryade


-- Philis, dit Saint-Aignan en jetant un coup d'oeil provocateur 
Montalais,  peu prs comme fait dans un assaut un matre d'armes
qui invite un rival digne de lui  se mettre en garde, Philis
n'est ni brune ni blonde, ni grande ni petite, ni froide ni
exalte; elle est, toute bergre qu'elle est, spirituelle comme
une princesse et coquette comme un dmon.

Sa vue est excellente. Tout ce qu'embrasse sa vue, son coeur le
dsire. C'est comme un oiseau qui, gazouillant toujours, tantt
rase l'herbe, tantt s'enlve voletant  la poursuite d'un
papillon, tantt se perche au plus haut d'un arbre, et de l dfie
tous les oiseleurs, ou de venir le prendre, ou de le faire tomber
dans leurs filets.

Le portrait tait si ressemblant, que tous les yeux se tournrent
sur Montalais, qui, l'oeil veill, le nez au vent, coutait
M. de Saint-Aignan comme s'il tait question d'une personne qui
lui ft tout  fait trangre.

-- Est-ce tout, monsieur de Saint-Aignan? demanda la princesse.

-- Oh! Votre Altesse Royale, le portrait n'est qu'esquiss, et il
y aurait bien des choses  dire. Mais je crains de lasser la
patience de Votre Altesse ou de blesser la modestie de la bergre,
de sorte que je passe  sa compagne Amaryllis.

-- C'est cela, dit Madame, passez  Amaryllis, monsieur de Saint-
Aignan, nous vous suivons.

-- Amaryllis est la plus ge des trois; et cependant, se hta de
dire Saint Aignan, ce grand ge n'atteint pas vingt ans.

Le sourcil de Mlle de Tonnay-Charente, qui s'tait fronc au dbut
du rcit, se dfrona avec un lger sourire.

-- Elle est grande, avec d'immenses cheveux qu'elle renoue  la
manire des statues de la Grce; elle a la dmarche majestueuse et
le geste altier: aussi a-t-elle bien plutt l'air d'une desse que
d'une simple mortelle, et, parmi les desses, celle  qui elle
ressemble le plus, c'est Diane chasseresse; avec cette seule
diffrence que la cruelle bergre, ayant un jour drob le
carquois de l'Amour tandis que le pauvre Cupidon dormait dans un
buisson de roses, au lieu de diriger ses traits sur les htes des
forts, les dcoche impitoyablement sur tous les pauvres bergers
qui passent  la porte de son arc et de ses yeux.

-- Oh! la mchante bergre! dit Madame; ne se piquera-t-elle point
quelque jour avec un de ces traits qu'elle lance si
impitoyablement  droite et  gauche?

-- C'est l'espoir de tous les bergers en gnral, dit de Saint-
Aignan.

-- Et celui du berger Amyntas en particulier, n'est-ce pas? dit
Madame.

-- Le berger Amyntas est si timide, reprit de Saint-Aignan de
l'air le plus modeste qu'il put prendre, que, s'il a cet espoir,
nul n'en a jamais rien su, car il le cache au plus profond de son
coeur.

Un murmure des plus flatteurs accueillit cette profession de foi
du narrateur  propos du berger.

-- Et Galate? demanda Madame. Je suis impatiente de voir une main
aussi habile reprendre le portrait o Virgile l'a laiss, et
l'achever  nos yeux.

-- Madame, dit de Saint-Aignan, prs du grand pote Virgilius
Maro, votre humble serviteur n'est qu'un bien pauvre pote;
cependant, encourag par votre ordre, je ferai de mon mieux.

-- Nous coutons, dit Madame.

Saint-Aignan allongea le pied, la main et les lvres.

-- Blanche comme le lait, dit-il, dore comme les pis, elle
secoue dans l'air les parfums de sa blonde chevelure. Alors on se
demande si ce n'est point cette belle Europe qui donna de l'amour
 Jupiter, lorsqu'elle se jouait avec ses compagnes dans les prs
en fleurs.

De ses yeux, bleus comme l'azur du ciel dans les plus beaux jours
d't, tombe une douce flamme; la rverie l'alimente, l'amour la
dispense. Quand elle fronce le sourcil ou qu'elle penche son front
vers la terre, le soleil se voile en signe de deuil.

Lorsqu'elle sourit, au contraire, toute la nature reprend sa
joie, et les oiseaux, un moment muets, recommencent leurs chants
au sein des arbres.

Celle-l surtout, dit de Saint-Aignan pour en finir, celle-l est
digne des adorations du monde; et, si jamais son coeur se donne,
heureux le mortel dont son amour virginal consentira  faire un
dieu!

Madame, en coutant ce portrait, que chacun couta comme elle, se
contenta de marquer son approbation aux endroits les plus
potiques par quelques hochements de tte; mais il tait
impossible de dire si ces marques d'assentiment taient donnes au
talent du narrateur ou  la ressemblance du portrait.

Il en rsulta que, Madame n'applaudissant pas ouvertement,
personne ne se permit d'applaudir, pas mme Monsieur, qui trouvait
au fond du coeur que de Saint-Aignan s'appesantissait trop sur les
portraits des bergres, aprs avoir pass un peu vivement sur les
portraits des bergers.

L'assemble parut donc glace.

De Saint-Aignan, qui avait puis sa rhtorique et ses pinceaux 
nuancer le portrait de Galate, et qui pensait, d'aprs la faveur
qui avait accueilli les autres morceaux, entendre des
trpignements pour le dernier, de Saint Aignan fut encore plus
glac que le roi et toute la compagnie.

Il y eut un instant de silence qui enfin fut rompu par Madame.

-- Eh bien! Sire, demanda-t-elle, que dit Votre Majest de ces
trois portraits?

Le roi voulut venir au secours de Saint-Aignan sans se
compromettre.

-- Mais Amaryllis est belle, dit-il,  mon avis.

-- Moi, j'aime mieux Philis, dit Monsieur; c'est une bonne fille,
ou plutt un bon garon de nymphe.

Et chacun de rire.

Cette fois, les regards furent si directs, que Montalais sentit le
rouge lui monter au visage en flammes violettes.

-- Donc, reprit Madame, ces bergres se disaient?...

Mais de Saint-Aignan, frapp dans son amour-propre, n'tait pas en
tat de soutenir une attaque de troupes fraches et reposes.

-- Madame, dit-il, ces bergres s'avouaient rciproquement leurs
petits penchants.

-- Allez, allez, monsieur de Saint-Aignan, vous tes un fleuve de
posie pastorale, dit Madame avec un aimable sourire qui
rconforta un peu le narrateur.

-- Elles se dirent que l'amour est un danger, mais que l'absence
de l'amour est la mort du coeur.

-- De sorte qu'elles conclurent?... demanda Madame.

-- De sorte qu'elles conclurent qu'on devait aimer.

-- Trs bien! Y mettaient-elles des conditions?

-- La condition de choisir, dit de Saint-Aignan. Je dois mme
ajouter, c'est la dryade qui parle, qu'une des bergres,
Amaryllis, je crois, s'opposait compltement  ce qu'on aimt, et
cependant elle ne se dfendait pas trop d'avoir laiss pntrer
jusqu' son coeur l'image de certain berger.

-- Amyntas ou Tircis?

-- Amyntas, madame, dit modestement de Saint-Aignan. Mais aussitt
Galate, la douce Galate aux yeux purs, rpondit que ni Amyntas,
ni Alphsibe, ni Tityre, ni aucun des bergers les plus beaux de
la contre ne pourraient tre compars  Tircis, que Tircis
effaait tous les hommes, de mme que le chne efface en grandeur
tous les arbres, le lis en majest toutes les fleurs. Elle fit
mme de Tircis un tel portrait que Tircis, qui l'coutait, dut
vritablement tre flatt malgr sa grandeur. Ainsi Tircis et
Amyntas avaient t distingus par Amaryllis et Galate. Ainsi le
secret des deux coeurs avait t rvl sous l'ombre de la nuit et
dans le secret des bois.

Voil, madame, ce que la dryade m'a racont, elle qui sait tout
ce qui se passe dans le creux des chnes et dans les touffes de
l'herbe; elle qui connat les amours des oiseaux, qui sait ce que
veulent dire leurs chants; elle qui comprend enfin le langage du
vent dans les branches et le bourdonnement des insectes d'or ou
d'meraude dans la corolle des fleurs sauvages; elle me l'a redit,
je le rpte.

-- Et maintenant vous avez fini, n'est-ce pas, monsieur de Saint-
Aignan? dit Madame avec un sourire qui fit trembler le roi.

-- J'ai fini, oui, madame, rpondit de Saint-Aignan; heureux si
j'ai pu distraire Votre Altesse pendant quelques instants.

-- Instants trop courts, rpondit la princesse, car vous avez
parfaitement racont tout ce que vous saviez; mais, mon cher
monsieur de Saint-Aignan, vous avez eu le malheur de ne vous
renseigner qu' une seule dryade, n'est ce pas?

-- Oui, madame,  une seule, je l'avoue.

-- Il en rsulte que vous tes pass prs d'une petite naade qui
n'avait l'air de rien, et qui en savait autrement long que votre
dryade, mon cher comte.

-- Une naade? rptrent plusieurs voix qui commenaient  se
douter que l'histoire allait avoir une suite.

-- Sans doute:  ct de ce chne dont vous parlez, et qui
s'appelle le chne royal,  ce que je crois du moins, n'est-ce
pas, monsieur de Saint-Aignan?

Saint-Aignan et le roi se regardrent.

-- Oui, madame, rpondit de Saint-Aignan.

-- Eh bien! il y a une jolie petite source qui gazouille sur des
cailloux, au milieu des myosotis et des pquerettes.

-- Je crois que Madame a raison, dit le roi toujours inquiet et
suspendu aux lvres de sa belle-soeur.

-- Oh! il y en a une, c'est moi qui vous en rponds, dit Madame;
et la preuve, c'est que la naade qui rgne sur cette source m'a
arrte au passage, moi qui vous parle.

-- Bah! fit Saint-Aignan.

-- Oui, continua la princesse, et cela pour me conter une quantit
de choses que M. de Saint-Aignan n'a pas mises dans son rcit.

-- Oh! racontez vous-mme, dit Monsieur, vous racontez d'une faon
charmante.

La princesse s'inclina devant le compliment conjugal.

-- Je n'aurai pas la posie du comte et son talent pour faire
ressortir tous les dtails.

-- Vous ne serez pas coute avec moins d'intrt, dit le roi, qui
sentait d'avance quelque chose d'hostile dans le rcit de sa
belle-soeur.

-- Je parle d'ailleurs, continua Madame, au nom de cette pauvre
petite naade, qui est bien la plus charmante demi-desse que
j'aie jamais rencontre. Or, elle riait tant pendant le rcit
qu'elle m'a fait, qu'en vertu de cet axiome mdical: Le rire est
contagieux, je vous demande la permission de rire un peu moi-mme
quand je me rappelle ses paroles.

Le roi et de Saint-Aignan, qui virent sur beaucoup de physionomies
s'panouir un commencement d'hilarit pareille  celle que Madame
annonait, finirent par se regarder entre eux et se demander du
regard s'il n'y aurait pas l-dessous quelque petite conspiration.

Mais Madame tait bien dcide  tourner et  retourner le couteau
dans la plaie; aussi reprit-elle avec son air de nave candeur,
c'est--dire avec le plus dangereux de tous ses airs:

-- Donc, je passais par l, dit-elle, et, comme je trouvais sous
mes pas beaucoup de fleurs fraches closes, nul doute que Philis,
Amaryllis, Galate, et toutes vos bergres, n'eussent pass sur le
chemin avant moi.

Le roi se mordit les lvres. Le rcit devenait de plus en plus
menaant.

-- Ma petite naade, continua Madame, roucoulait sa petite chanson
sur le lit de son ruisselet; comme je vis qu'elle m'accostait en
touchant le bas de ma robe, je ne songeai pas  lui faire un
mauvais accueil, et cela d'autant mieux, aprs tout, qu'une
divinit, ft-elle de second ordre, vaut toujours mieux qu'une
princesse mortelle. Donc, j'abordai la naade, et voici ce qu'elle
me dit en clatant de rire: Figurez-vous, princesse... -- Vous
comprenez, Sire, c'est la naade qui parle.

Le roi fit un signe d'assentiment; Madame reprit:

-- Figurez-vous, princesse, que les rives de mon ruisseau
viennent d'tre tmoins d'un spectacle des plus amusants. Deux
bergers, curieux jusqu' l'indiscrtion, se sont fait mystifier
d'une faon rjouissante par trois nymphes ou trois bergres...
Je vous demande pardon, mais je ne me rappelle plus si c'est
nymphes ou bergres qu'elle a dit. Mais il importe peu, n'est-ce
pas? Passons donc.

 ce prambule, le roi rougit visiblement, et de Saint-Aignan,
perdant toute contenance, se mit  carquiller les yeux le plus
anxieusement du monde.

-- Les deux bergers, poursuivit ma petite naade en riant
toujours, suivaient la trace des trois demoiselles... Non, je
veux dire des trois nymphes; pardon, je me trompe, des trois
bergres. Cela n'est pas toujours sens, cela peut gner celles
que l'on suit. J'en appelle  toutes ces dames, et pas une de
celles qui sont ici ne me dmentira, j'en suis certaine.

Le roi, fort en peine de ce qui allait suivre, opina du geste.

-- Mais, continua la naade, les bergres avaient vu Tircis et
Amyntas se glisser dans le bois; et, la lune aidant, elles les
avaient reconnus  travers les quinconces... Ah! vous riez,
interrompit Madame. Attendez, attendez, vous n'tes pas au bout.

Le roi plit; de Saint-Aignan essuya son front humide de sueur.

Il y avait dans les groupes des femmes de petits rires touffs,
des chuchotements furtifs.

-- Les bergres, disais-je, voyant l'indiscrtion des deux
bergers, les bergres s'allrent asseoir au pied du chne royal,
et, lorsqu'elles sentirent leurs indiscrets couteurs  porte de
ne pas perdre un mot de ce qui allait se dire, elles leur
adressrent innocemment, le plus innocemment du monde, une
dclaration incendiaire dont l'amour-propre naturel  tous les
hommes, et mme aux bergers les plus sentimentaux, fit paratre
aux deux auditeurs les termes doux comme des rayons de miel.

Le roi,  ces mots que l'assemble ne put couter sans rire,
laissa chapper un clair de ses yeux.

Quant  de Saint-Aignan, il laissa tomber sa tte sur sa poitrine,
et voila, sous un amer clat de rire, le dpit profond qu'il
ressentait.

-- Oh! fit le roi en se redressant de toute sa taille, voil, sur
ma parole, une plaisanterie charmante assurment et, raconte par
vous, madame, d'une faon non moins charmante: mais rellement,
bien rellement, avez-vous compris la langue des naades?

-- Mais le comte prtend bien avoir compris celle des dryades,
repartit vivement Madame.

-- Sans doute, dit le roi. Mais, vous le savez, le comte a la
faiblesse de viser  l'Acadmie, de sorte qu'il a appris, dans ce
but, toutes sortes de choses que bien heureusement vous ignorez,
et il se serait pu que la langue de la nymphe des eaux ft au
nombre des choses que vous n'avez pas tudies.

-- Vous comprenez, Sire, rpondit Madame, que pour de pareils
faits on ne s'en fie pas  soi toute seule; l'oreille d'une femme
n'est pas chose infaillible, a dit saint Augustin; aussi ai-je
voulu m'clairer d'autres opinions que la mienne, et, comme ma
naade, qui, en qualit de desse, est polyglotte... n'est-ce
point ainsi que cela se dit, monsieur de Saint-Aignan?

-- Oui, madame, dit de Saint-Aignan tout dferr.

-- Et, continua la princesse, comme ma naade, qui, en qualit de
desse, est polyglotte, m'avait d'abord parl en anglais, je
craignis, comme vous dites, d'avoir mal entendu et fis venir Mlles
de Montalais, de Tonnay-Charente et La Vallire, priant ma naade
de me refaire en langue franaise le rcit qu'elle m'avait dj
fait en anglais.

-- Et elle le fit? demanda le roi.

-- Oh! c'est la plus complaisante divinit qui existe... Oui,
Sire, elle le refit. De sorte qu'il n'y a aucun doute  conserver.
N'est-ce pas, mesdemoiselles, dit la princesse en se tournant vers
la gauche de son arme, n'est-ce pas que la naade a parl
absolument comme je raconte, et que je n'ai en aucune faon failli
 la vrit?... Philis?... Pardon! je me trompe... mademoiselle
Aure de Montalais, est-ce vrai?

-- Oh! absolument, madame, articula nettement Mlle de Montalais.

-- Est-ce vrai, mademoiselle de Tonnay-Charente?

-- Vrit pure, rpondit Athnas d'une voix non moins ferme, mais
cependant moins intelligible.

-- Et vous, La Vallire? demanda Madame.

La pauvre enfant sentait le regard ardent du roi dirig sur elle;
elle n'osait pas nier, elle n'osait pas mentir; elle baissa la
tte en signe d'acquiescement.

Seulement sa tte ne se releva point,  demi glace qu'elle tait
par un froid plus douloureux que celui de la mort.

Ce triple tmoignage crasa le roi. Quant  Saint-Aignan, il
n'essayait mme pas de dissimuler son dsespoir, et sans savoir ce
qu'il disait, il bgayait:

-- Excellente plaisanterie! bien jou, mesdames les bergres!

-- Juste punition de la curiosit, dit le roi d'une voix rauque.
Oh! qui s'aviserait, aprs le chtiment de Tircis et d'Amyntas,
qui s'aviserait de chercher  surprendre ce qui se passe dans le
coeur des bergres? Certes, ce ne sera pas moi... Et vous,
messieurs?

-- Ni moi! ni moi! rpta en choeur le groupe des courtisans.

Madame triomphait de ce dpit du roi; elle se dlectait, croyant
que son rcit avait t ou devait tre le dnouement de tout.

Quant  Monsieur, qui avait ri de ce double rcit sans y rien
comprendre, il se tourna vers de Guiche:

-- Eh! comte, lui dit-il, tu ne dis rien; tu ne trouves donc rien
 dire? Est ce que tu plaindrais MM. Tircis et Amyntas, par
hasard?

-- Je les plains de toute mon me, rpondit de Guiche; car, en
vrit, l'amour est une si douce chimre, que le perdre, toute
chimre qu'il est, c'est perdre plus que la vie. Donc, si ces deux
bergers ont cru tre aims, s'ils s'en sont trouvs heureux, et
qu'au lieu de ce bonheur ils rencontrent non seulement le vide qui
gale la mort, mais une raillerie de l'amour qui vaut cent mille
morts... eh bien! je dis que Tircis et Amyntas sont les deux
hommes les plus malheureux que je connaisse.

-- Et vous avez raison, monsieur de Guiche, dit le roi; car enfin,
la mort, c'est bien dur pour un peu de curiosit.

-- Alors, c'est donc  dire que l'histoire de ma naade a dplu au
roi? demanda navement Madame.

-- Oh! madame, dtrompez-vous, dit Louis en prenant la main de la
princesse; votre naade m'a plu d'autant mieux qu'elle a t plus
vridique, et que son rcit, je dois le dire, est appuy par
d'irrcusables tmoignages.

Et ces mots tombrent sur La Vallire avec un regard que nul,
depuis Socrate jusqu' Montaigne, n'et pu dfinir parfaitement.

Ce regard et ces mots achevrent d'accabler la malheureuse jeune
fille, qui, appuye sur l'paule de Montalais, semblait avoir
perdu connaissance.

Le roi se leva sans remarquer cet incident, auquel nul, au reste,
ne prit garde; et contre sa coutume, car d'ordinaire il demeurait
tard chez Madame, il prit cong pour entrer dans ses appartements.

De Saint-Aignan le suivit, tout aussi dsespr  sa sortie qu'il
s'tait montr joyeux  son entre.

Mlle de Tonnay-Charente, moins sensible que La Vallire aux
motions, ne s'effraya gure et ne s'vanouit point.

Cependant le coup d'oeil suprme de Saint-Aignan avait t bien
autrement majestueux que le dernier regard du roi.

Fin du tome II



  [1] Formule familire de refus, emprunte du latin.





End of the Project Gutenberg EBook of Le vicomte de Bragelonne, Tome II.
by Alexandre Dumas

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