Project Gutenberg's Le vicomte de Bragelonne, Tome II., by Alexandre Dumas

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Title: Le vicomte de Bragelonne, Tome II.

Author: Alexandre Dumas

Release Date: November 4, 2004 [EBook #13948]

Language: French

Character set encoding: ASCII

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Alexandre Dumas

LE VICOMTE DE BRAGELONNE

TOME II


(1848 -- 1850)



Table des matieres

Chapitre LXXII -- La grandeur de l'eveque de Vannes
Chapitre LXXIII -- Ou Porthos commence a etre fache d'etre venu
avec d'Artagnan
Chapitre LXXIV -- Ou d'Artagnan court, ou Porthos ronfle, ou
Aramis conseille
Chapitre LXXV -- Ou M. Fouquet agit
Chapitre LXXVI -- Ou d'Artagnan finit par mettre enfin la main sur
son brevet de capitaine
Chapitre LXXVII -- Un amoureux et une maitresse
Chapitre LXXVIII -- Ou l'on voit enfin reparaitre la veritable
heroine de cette histoire
Chapitre LXXIX -- Malicorne et Manicamp
Chapitre LXXX -- Manicamp et Malicorne
Chapitre LXXXI -- La cour de l'hotel Grammont
Chapitre LXXXII -- Le portrait de Madame
Chapitre LXXXIII -- Au Havre
Chapitre LXXXIV -- En mer
Chapitre LXXXV -- Les tentes
Chapitre LXXXVI -- La nuit
Chapitre LXXXVII -- Du Havre a Paris
Chapitre LXXXVIII -- Ce que le Chevalier de Lorraine pensait de
Madame
Chapitre LXXXIX -- La surprise de mademoiselle de Montalais
Chapitre XC -- Le consentement d'Athos
Chapitre XCI -- Monsieur est jaloux du duc de Buckingham
Chapitre XCII -- For ever!
Chapitre XCIII -- Ou sa Majeste Louis XIV ne trouve Melle de La
Valliere ni assez riche, ni assez jolie pour un gentilhomme du
rang du vicomte de Bragelonne
Chapitre XCIV -- Une foule de coups d'epee dans l'eau
Chapitre XCV -- M. Baisemeaux de Montlezun
Chapitre XCVI -- Le jeu du roi
Chapitre XCVII -- Les petits comptes de M. Baisemeaux de Montlezun
Chapitre XCVIII -- Le dejeuner de M. de Baisemeaux
Chapitre XCIX -- Le deuxieme de la Bertaudiere
Chapitre C -- Les deux amies
Chapitre CI -- L'argenterie de Mme de Belliere
Chapitre CII -- La dot
Chapitre CIII -- Le terrain de Dieu
Chapitre CIV -- Triple amour
Chapitre CV -- La jalousie de M. de Lorraine
Chapitre CVI -- Monsieur est jaloux de Guiche
Chapitre CVII -- Le mediateur
Chapitre CVIII -- Les conseilleurs
Chapitre CIX -- Fontainebleau
Chapitre CX -- Le bain
Chapitre CXI -- La chasse aux papillons
Chapitre CXII -- Ce que l'on prend en chassant aux papillons
Chapitre CXIII -- Le ballet des Saisons
Chapitre CXIV -- Les nymphes du parc de Fontainebleau
Chapitre CXV -- Ce qui se disait sous le chene royal
Chapitre CXVI -- L'inquietude du roi
Chapitre CXVII -- Le secret du roi
Chapitre CXVIII -- Courses de nuit
Chapitre CXIX -- Ou Madame acquiert la preuve que l'on peut, en
ecoutant, entendre ce qui se dit
Chapitre CXX -- La correspondance d'Aramis
Chapitre CXXI -- Le commis d'ordre
Chapitre CXXII -- Fontainebleau a deux heures du matin
Chapitre CXXIII -- Le labyrinthe
Chapitre CXXIV -- Comment Malicorne avait ete deloge de l'hotel du
Beau-Paon
Chapitre CXXV -- Ce qui s'etait passe en realite a l'auberge du
Beau-Paon
Chapitre CXXVI -- Un jesuite de la onzieme annee
Chapitre CXXVII -- Le secret de l'Etat
Chapitre CXXVIII -- Mission
Chapitre CXXIX -- Heureux comme un prince
Chapitre CXXX -- Histoire d'une naiade et d'une dryade
Chapitre CXXXI -- Fin de l'histoire d'une naiade et d'une dryade



Chapitre LXXII -- La grandeur de l'eveque de Vannes


Porthos et d'Artagnan etaient entres a l'eveche par une porte
particuliere, connue des seuls amis de la maison.

Il va sans dire que Porthos avait servi de guide a d'Artagnan. Le
digne baron se comportait un peu partout comme chez lui.
Cependant, soit reconnaissance tacite de cette saintete du
personnage d'Aramis et de son caractere, soit habitude de
respecter ce qui lui imposait moralement, digne habitude qui avait
toujours fait de Porthos un soldat modele et un esprit excellent,
par toutes ces raisons, disons-nous, Porthos conserva, chez Sa
Grandeur l'eveque de Vannes, une sorte de reserve que d'Artagnan
remarqua tout d'abord dans l'attitude qu'il prit avec les valets
et les commensaux.

Cependant cette reserve n'allait pas jusqu'a se priver de
questions, Porthos questionna.

On apprit alors que Sa Grandeur venait de rentrer dans ses
appartements, et se preparait a paraitre, dans l'intimite, moins
majestueuse qu'elle n'avait paru avec ses ouailles.

En effet, apres un petit quart d'heure que passerent d'Artagnan et
Porthos a se regarder mutuellement le blanc des yeux, a tourner
leurs pouces dans les differentes evolutions qui vont du nord au
midi, une porte de la salle s'ouvrit et l'on vit paraitre Sa
Grandeur vetue du petit costume complet de prelat.

Aramis portait la tete haute, en homme qui a l'habitude du
commandement, la robe de drap violet retroussee sur le cote, et le
poing sur la hanche.

En outre, il avait conserve la fine moustache et la royale
allongee du temps de Louis XIII.

Il exhala en entrant ce parfum delicat qui, chez les hommes
elegants, chez les femmes du grand monde, ne change jamais, et
semble s'etre incorpore dans la personne dont il est devenu
l'emanation naturelle. Cette fois seulement le parfum avait retenu
quelque chose de la sublimite religieuse de l'encens. Il
n'enivrait plus, il penetrait; il n'inspirait plus le desir, il
inspirait le respect.

Aramis, en entrant dans la chambre, n'hesita pas un instant, et
sans prononcer une parole qui, quelle qu'elle fut, eut ete froide
en pareille occasion, il vint droit au mousquetaire si bien
deguise sous le costume de M. Agnan, et le serra dans ses bras
avec une tendresse que le plus defiant n'eut pas soupconnee de
froideur ou d'affectation.

D'Artagnan, de son cote, l'embrassa d'une egale ardeur. Porthos
serra la main delicate d'Aramis dans ses grosses mains, et
d'Artagnan remarqua que Sa Grandeur lui serrait la main gauche
probablement par habitude, attendu que Porthos devait deja dix
fois lui avoir meurtri ses doigts ornes de bagues en broyant sa
chair dans l'etau de son poignet. Aramis, averti par la douleur,
se defiait donc et ne presentait que des chairs a froisser et non
des doigts a ecraser contre de l'or ou des facettes de diamant.

Entre deux accolades, Aramis regarda en face d'Artagnan, lui
offrit une chaise et s'assit dans l'ombre, observant que le jour
donnait sur le visage de son interlocuteur.

Cette manoeuvre, familiere aux diplomates et aux femmes, ressemble
beaucoup a l'avantage de la garde que cherchent, selon leur
habilete ou leur habitude, a prendre les combattants sur le
terrain du duel. D'Artagnan ne fut pas dupe de la manoeuvre; mais
il ne parut pas s'en apercevoir.

Il se sentait pris; mais, justement parce qu'il etait pris, il se
sentait sur la voie de la decouverte, et peu lui importait, vieux
condottiere, de se faire battre en apparence, pourvu qu'il tirat
de sa pretendue defaite les avantages de la victoire.

Ce fut Aramis qui commenca la conversation.

-- Ah! cher ami! mon bon d'Artagnan! dit-il, quel excellent
hasard!

-- C'est un hasard, mon reverend compagnon, dit d'Artagnan, que
j'appellerai de l'amitie. Je vous cherche, comme toujours je vous
ai cherche, des que j'ai eu quelque grande entreprise a vous
offrir ou quelques heures de liberte a vous donner.

-- Ah! vraiment, dit Aramis sans explosion, vous me cherchez?

-- Eh! oui, il vous cherche, mon cher Aramis, dit Porthos, et la
preuve, c'est qu'il m'a relance, moi, a Belle-Ile. C'est aimable,
n'est-ce pas?

-- Ah! fit Aramis, certainement, a Belle-Ile...

"Bon! dit d'Artagnan, voila mon butor de Porthos qui, sans y
songer, a tire du premier coup le canon d'attaque."

-- A Belle-Ile, dit Aramis, dans ce trou, dans ce desert! C'est
aimable, en effet.

-- Et c'est moi qui lui ai appris que vous etiez a Vannes,
continua Porthos du meme ton.

D'Artagnan arma sa bouche d'une finesse presque ironique.

-- Si fait, je le savais, dit-il; mais j'ai voulu voir.

-- Voir quoi?

-- Si notre vieille amitie tenait toujours; si, en nous voyant,
notre coeur, tout racorni qu'il est par l'age, laissait encore
echapper ce bon cri de joie qui salue la venue d'un ami.

-- Eh bien! vous avez du etre satisfait? demanda Aramis.

-- Couci-couci.

-- Comment cela?

-- Oui, Porthos m'a dit: "Chut!" et vous...

-- Eh bien! et moi?

-- Et vous, vous m'avez donne votre benediction.

-- Que voulez-vous! mon ami, dit en souriant Aramis, c'est ce
qu'un pauvre prelat comme moi a de plus precieux.

-- Allons donc, mon cher ami.

-- Sans doute.

-- On dit cependant a Paris que l'eveche de Vannes est un des
meilleurs de France.

-- Ah! vous voulez parler des biens temporels? dit Aramis d'un air
detache.

-- Mais certainement j'en veux parler. J'y tiens, moi.

-- En ce cas, parlons-en, dit Aramis avec un sourire.

-- Vous avouez etre un des plus riches prelats de France?

-- Mon cher, puisque vous me demandez mes comptes, je vous dirai
que l'eveche de Vannes vaut vingt mille livres de rente, ni plus
ni moins. C'est un diocese qui renferme cent soixante paroisses.

-- C'est fort joli, dit d'Artagnan.

-- C'est superbe, dit Porthos.

-- Mais cependant, reprit d'Artagnan en couvrant Aramis du regard,
vous ne vous etes pas enterre ici a jamais?

-- Pardonnez-moi. Seulement je n'admets pas le mot enterre.

-- Mais il me semble qu'a cette distance de Paris on est enterre,
ou peu s'en faut.

-- Mon ami, je me fais vieux, dit Aramis; le bruit et le mouvement
de la ville ne me vont plus.

"A cinquante-sept ans, on doit chercher le calme et la meditation.
Je les ai trouves ici. Quoi de plus beau et de plus severe a la
fois que cette vieille Armorique? Je trouve ici, cher d'Artagnan,
tout le contraire de ce que j'aimais autrefois, et c'est ce qu'il
faut a la fin de la vie, qui est le contraire du commencement. Un
peu de mon plaisir d'autrefois vient encore m'y saluer de temps en
temps sans me distraire de mon salut. Je suis encore de ce monde,
et cependant, a chaque pas que je fais, je me rapproche de Dieu.

-- Eloquent, sage, discret, vous etes un prelat accompli, Aramis,
et je vous felicite.

-- Mais, dit Aramis en souriant, vous n'etes pas seulement venu,
cher ami, pour me faire des compliments... Parlez, qui vous amene?
Serais-je assez heureux pour que, d'une facon quelconque, vous
eussiez besoin de moi?

-- Dieu merci, non, mon cher ami, dit d'Artagnan, ce n'est rien de
cela. Je suis riche et libre.

-- Riche?

-- Oui, riche pour moi; pas pour vous ni pour Porthos, bien
entendu. J'ai une quinzaine de mille livres de rente.

Aramis le regarda soupconneux. Il ne pouvait croire, surtout en
voyant son ancien ami avec cet humble aspect, qu'il eut fait une
si belle fortune.

Alors d'Artagnan, voyant que l'heure des explications etait venue,
raconta son histoire d'Angleterre.

Pendant le recit, il vit dix fois briller les yeux et tressaillir
les doigts effiles du prelat. Quant a Porthos, ce n'etait pas de
l'admiration qu'il manifestait pour d'Artagnan, c'etait de
l'enthousiasme, c'etait du delire. Lorsque d'Artagnan eut acheve
son recit:

-- Eh bien? fit Aramis.

-- Eh bien! dit d'Artagnan, vous voyez que j'ai en Angleterre des
amis et des proprietes, en France un tresor. Si le coeur vous en
dit, je vous les offre. Voila pourquoi je suis venu.

Si assure que fut son regard, il ne put soutenir en ce moment le
regard d'Aramis. Il laissa donc devier son oeil sur Porthos, comme
fait l'epee qui cede a une pression toute-puissante et cherche un
autre chemin.

-- En tout cas, dit l'eveque, vous avez pris un singulier costume
de voyage, cher ami.

-- Affreux! je le sais. Vous comprenez que je ne voulais voyager
ni en cavalier ni en seigneur. Depuis que je suis riche, je suis
avare.

-- Et vous dites donc que vous etes venu a Belle-Ile? fit Aramis
sans transition.

-- Oui, repliqua d'Artagnan, je savais y trouver Porthos et vous.

-- Moi! s'ecria Aramis. Moi! depuis un an que je suis ici je n'ai
point une seule fois passe la mer.

-- Oh! fit d'Artagnan, je ne vous savais pas si casanier.

-- Ah! cher ami, c'est qu'il faut vous dire que je ne suis plus
l'homme d'autrefois. Le cheval m'incommode, la mer me fatigue; je
suis un pauvre pretre souffreteux, se plaignant toujours, grognant
toujours, et enclin aux austerites, qui me paraissent des
accommodements avec la vieillesse, des pourparlers avec la mort.
Je reside, mon cher d'Artagnan, je reside.

-- Eh bien! tant mieux, mon ami, car nous allons probablement
devenir voisins.

-- Bah! dit Aramis, non sans une certaine surprise qu'il ne
chercha meme pas a dissimuler, vous, mon voisin?

-- Eh! mon Dieu, oui.

-- Comment cela?

-- Je vais acheter des salines fort avantageuses qui sont situees
entre Piriac et Le Croisic. Figurez-vous, mon cher, une
exploitation de douze pour cent de revenu clair; jamais de non-
valeur, jamais de faux frais; l'ocean, fidele et regulier, apporte
toutes les six heures son contingent a ma caisse. Je suis le
premier Parisien qui ait imagine une pareille speculation.
N'eventez pas la mine, je vous en prie, et avant peu nous
communiquerons, J'aurai trois lieues de pays pour trente mille
livres.

Aramis lanca un regard a Porthos comme pour lui demander si tout
cela etait bien vrai, si quelque piege ne se cachait point sous
ces dehors d'indifference. Mais bientot, comme honteux d'avoir
consulte ce pauvre auxiliaire, il rassembla toutes ses forces pour
un nouvel assaut ou pour une nouvelle defense.

-- On m'avait assure, dit-il, que vous aviez eu quelque demele
avec la cour, mais que vous en etiez sorti comme vous savez sortir
de tout, mon cher d'Artagnan, avec les honneurs de la guerre.

-- Moi? s'ecria le mousquetaire avec un grand eclat de rire
insuffisant a cacher son embarras; car, a ces mots d'Aramis, il
pouvait le croire instruit de ses dernieres relations avec le roi;
moi? Ah! racontez-moi donc cela, mon cher Aramis.

-- Oui, l'on m'avait raconte, a moi, pauvre eveque perdu au milieu
des landes, on m'avait dit que le roi vous avait pris pour
confident de ses amours.

-- Avec qui?

-- Avec Mlle de Mancini.

D'Artagnan respira.

-- Ah! je ne dis pas non, repliqua-t-il.

-- Il parait que le roi vous a emmene un matin au-dela du pont de
Blois pour causer avec sa belle.

-- C'est vrai, dit d'Artagnan. Ah! vous savez cela? Mais alors,
vous devez savoir que, le jour meme, j'ai donne ma demission.

-- Sincere?

-- Ah! mon ami, on ne peut plus sincere.

-- C'est alors que vous allates chez le comte de La Fere?

-- Oui.

-- Chez moi?

-- Oui.

-- Et chez Porthos?

-- Oui.

-- Etait-ce pour nous faire une simple visite?

-- Non; je ne vous savais point attaches, et je voulais vous
emmener en Angleterre.

-- Oui, je comprends, et alors vous avez execute seul, homme
merveilleux, ce que vous vouliez nous proposer d'executer a nous
quatre. Je me suis doute que vous etiez pour quelque chose dans
cette belle restauration, quand j'appris qu'on vous avait vu aux
receptions du roi Charles, lequel vous parlait comme un ami, ou
plutot comme un oblige.

-- Mais comment diable avez-vous su tout cela? demanda d'Artagnan,
qui craignait que les investigations d'Aramis ne s'etendissent
plus loin qu'il ne le voulait.

-- Cher d'Artagnan, dit le prelat, mon amitie ressemble un peu a
la sollicitude de ce veilleur de nuit que nous avons dans la
petite tour du mole, a l'extremite du quai. Ce brave homme allume
tous les soirs une lanterne pour eclairer les barques qui viennent
de la mer. Il est cache dans sa guerite, et les pecheurs ne le
voient pas; mais lui les suit avec interet; il les devine, il les
appelle, il les attire dans la voie du port. Je ressemble a ce
veilleur; de temps en temps quelques avis m'arrivent et me
rappellent au souvenir de tout ce que j'aimais. Alors je suis les
amis d'autrefois sur la mer orageuse du monde, moi, pauvre
guetteur auquel Dieu a bien voulu donner l'abri d'une guerite.

-- Et, dit d'Artagnan, apres l'Angleterre, qu'ai-je fait?

-- Ah! voila! fit Aramis, vous voulez forcer ma vue. Je ne sais
plus rien depuis votre retour, d'Artagnan; mes yeux se sont
troubles. J'ai regrette que vous ne pensiez point a moi. J'ai
pleure votre oubli. J'avais tort. Je vous revois, et c'est une
fete, une grande fete, je vous le jure... Comment se porte Athos?

-- Tres bien, merci.

-- Et notre jeune pupille?

-- Raoul?

-- Oui.

-- Il parait avoir herite de l'adresse de son pere Athos et de la
force de son tuteur Porthos.

-- Et a quelle occasion avez-vous pu juger de cela?

-- Eh! mon Dieu! la veille meme de mon depart.

-- Vraiment?

-- Oui, il y avait execution en Greve, et, a la suite de cette
execution, emeute. Nous nous sommes trouves dans l'emeute, et, a
la suite de l'emeute, il a fallu jouer de l'epee; il s'en est tire
a merveille.

-- Bah! et qu'a-t-il fait? dit Porthos.

-- D'abord il a jete un homme par la fenetre, comme il eut fait
d'un ballot de coton.

-- Oh! tres bien! s'ecria Porthos.

-- Puis il a degaine, pointe, estocade, comme nous faisions dans
notre beau temps, nous autres.

-- Et a quel propos cette emeute? demanda Porthos.

D'Artagnan remarqua sur la figure d'Aramis une complete
indifference a cette question de Porthos.

-- Mais, dit-il en regardant Aramis, a propos de deux traitants a
qui le roi faisait rendre gorge, deux amis de M. Fouquet que l'on
pendait.

A peine un leger froncement de sourcils du prelat indiqua-t-il
qu'il avait entendu.

-- Oh! oh! fit Porthos, et comment les nommait-on, ces amis de
M. Fouquet?

-- MM. d'Emerys et Lyodot, dit d'Artagnan. Connaissez-vous ces
noms-la, Aramis?

-- Non, fit dedaigneusement le prelat; cela m'a l'air de noms de
financiers.

-- Justement.

-- Oh! M. Fouquet a laisse pendre ses amis? s'ecria Porthos.

-- Et pourquoi pas? dit Aramis.

-- C'est qu'il me semble...

-- Si on a pendu ces malheureux, c'etait par ordre du roi. Or,
M. Fouquet, pour etre surintendant des finances, n'a pas, je
pense, droit de vie et de mort.

-- C'est egal, grommela Porthos, a la place de M. Fouquet...

Aramis comprit que Porthos allait dire quelque sottise. Il brisa
la conversation.

-- Voyons, dit-il, mon cher d'Artagnan, c'est assez parler des
autres; parlons un peu de vous.

-- Mais, de moi, vous en savez tout ce que je puis vous en dire.
Parlons de vous, au contraire, cher Aramis.

-- Je vous l'ai dit, mon ami, il n'y a plus d'Aramis en moi.

-- Plus meme de l'abbe d'Herblay?

-- Plus meme. Vous voyez un homme que Dieu a pris par la main et
qu'il a conduit a une position qu'il ne devait ni n'osait esperer.

-- Dieu? interrogea d'Artagnan.

-- Oui.

-- Tiens! c'est etrange; on m'avait dit, a moi, que c'etait
M. Fouquet.

-- Qui vous a dit cela? fit Aramis sans que toute la puissance de
sa volonte put empecher une legere rougeur de colorer ses joues.

-- Ma foi! c'est Bazin.

-- Le sot!

-- Je ne dis pas qu'il soit homme de genie, c'est vrai; mais il me
l'a dit, et apres lui, je vous le repete.

-- Je n'ai jamais vu M. Fouquet, repondit Aramis avec un regard
aussi calme et aussi pur que celui d'une jeune vierge qui n'a
jamais menti.

-- Mais, repliqua d'Artagnan, quand vous l'eussiez vu et meme
connu, il n'y aurait point de mal a cela; c'est un fort brave
homme que M. Fouquet.

-- Ah!

-- Un grand politique.

Aramis fit un geste d'indifference.

-- Un tout-puissant ministre.

-- Je ne releve que du roi et du pape, dit Aramis.

-- Dame! ecoutez donc, dit d'Artagnan du ton le plus naif, je vous
dis cela, moi, parce que tout le monde ici jure par M. Fouquet. La
plaine est a M. Fouquet, les salines que j'ai achetees sont a
M. Fouquet, l'ile dans laquelle Porthos s'est fait topographe est
a M. Fouquet, la garnison est a M. Fouquet, les galeres sont a
M. Fouquet. J'avoue donc que rien ne m'eut surpris dans votre
infeodation, ou plutot dans celle de votre diocese, m. Fouquet.
C'est un autre maitre que le roi, voila tout, mais aussi puissant
qu'un roi.

-- Dieu merci! je ne suis infeode a personne; je n'appartiens a
personne et suis tout a moi, repondit Aramis, qui, pendant cette
conversation, suivait de l'oeil chaque geste de d'Artagnan, chaque
clin d'oeil de Porthos.

Mais d'Artagnan etait impassible et Porthos immobile; les coups
portes habilement etaient pares par un habile adversaire; aucun ne
toucha.

Neanmoins chacun sentait la fatigue d'une pareille lutte, et
l'annonce du souper fut bien recue par tout le monde. Le souper
changea le cours de la conversation. D'ailleurs, ils avaient
compris que, sur leurs gardes comme ils etaient chacun de son
cote, ni l'un ni l'autre n'en saurait davantage.

Porthos n'avait rien compris du tout. Il s'etait tenu immobile
parce qu'Aramis lui avait fait signe de ne pas bouger. Le souper
ne fut donc pour lui que le souper. Mais c'etait bien assez pour
Porthos. Le souper se passa donc a merveille.

D'Artagnan fut d'une gaiete eblouissante. Aramis se surpassa par
sa douce affabilite. Porthos mangea comme feu Pelops. On causa
guerre et finance, arts et amours. Aramis faisait l'etonne a
chaque mot de politique que risquait d'Artagnan. Celle longue
serie de surprises augmenta la defiance de d'Artagnan, comme
l'eternelle indifference de d'Artagnan provoquait la defiance
d'Aramis.

Enfin d'Artagnan laissa a dessein tomber le nom de Colbert. Il
avait reserve ce coup pour le dernier.

-- Qu'est-ce que Colbert? demanda l'eveque.

"oh! pour le coup, se dit d'Artagnan, c'est trop fort. Veillons,
mordioux! veillons."

Et il donna sur Colbert tous les renseignements qu'Aramis pouvait
desirer.

Le souper ou plutot la conversation se prolongea jusqu'a une heure
du matin entre d'Artagnan et Aramis.

A dix heures precises, Porthos s'etait endormi sur sa chaise et
ronflait comme un orgue.

A minuit, on le reveilla et on l'envoya coucher.

-- Hum! dit-il; il me semble que je me suis assoupi; c'etait
pourtant fort interessant ce que vous disiez.

A une heure, Aramis conduisit d'Artagnan dans la chambre qui lui
etait destinee et qui etait la meilleure du palais episcopal. Deux
serviteurs furent mis a ses ordres.

-- Demain, a huit heures, dit-il en prenant conge de d'Artagnan,
nous ferons, si vous le voulez, une promenade a cheval avec
Porthos.

-- A huit heures! fit d'Artagnan, si tard?

-- Vous savez que j'ai besoin de sept heures de sommeil, dit
Aramis.

-- C'est juste.

-- Bonsoir, cher ami!

Et il embrassa le mousquetaire avec cordialite. D'Artagnan le
laissa partir.

-- Bon! dit-il quand sa porte fut fermee derriere Aramis, a cinq
heures je serai sur pied.

Puis, cette disposition arretee, il se coucha et mit, comme on
dit, les morceaux doubles.


Chapitre LXXIII -- Ou Porthos commence a etre fache d'etre venu
avec d'Artagnan


A peine d'Artagnan avait-il eteint sa bougie, qu'Aramis, qui
guettait a travers ses rideaux le dernier soupir de la lumiere
chez son ami, traversa le corridor sur la pointe du pied et passa
chez Porthos. Le geant, couche depuis une heure et demie a peu
pres, se prelassait sur l'edredon. Il etait dans ce calme heureux
du premier sommeil qui, chez Porthos, resistait au bruit des
cloches et du canon. Sa tete nageait dans ce doux balancement qui
rappelle le mouvement moelleux d'un navire. Une minute de plus,
Porthos allait rever.

La porte de sa chambre s'ouvrit doucement sous la pression
delicate de la main d'Aramis.

L'eveque s'approcha du dormeur. Un epais tapis assourdissait le
bruit de ses pas; d'ailleurs, Porthos ronflait de facon a eteindre
tout autre bruit.

Il lui posa une main sur l'epaule.

-- Allons, dit-il, allons, mon cher Porthos.

La voix d'Aramis etait douce et affectueuse, mais elle renfermait
plus qu'un avis, elle renfermait un ordre. Sa main etait legere,
mais elle indiquait un danger.

Porthos entendit la voix et sentit la main d'Aramis au fond de son
sommeil.

Il tressaillit.

-- Qui va la? dit-il avec sa voix de geant.

-- Chut! c'est moi, dit Aramis.

-- Vous, cher ami! et pourquoi diable m'eveillez-vous?

-- Pour vous dire qu'il faut partir.

-- Partir?

-- Oui.

-- Pour ou?

-- Pour Paris.

Porthos bondit dans son lit et retomba assis en fixant sur Aramis
ses gros yeux effares.

-- Pour Paris?

-- Oui.

-- Cent lieues! fit-il.

-- Cent quatre, repliqua l'eveque.

-- Ah! mon Dieu! soupira Porthos en se recouchant, pareil a ces
enfants qui luttent avec leur bonne pour gagner une heure ou deux
de sommeil.

-- Trente heures de cheval, ajouta resolument Aramis. Vous savez
qu'il y a de bons relais.

Porthos bougea une jambe en laissant echapper un gemissement.

-- Allons! allons! cher ami, insista le prelat avec une sorte
d'impatience.

Porthos tira l'autre jambe du lit.

-- Et c'est absolument necessaire que je parte? dit-il.

-- De toute necessite.

Porthos se dressa sur ses jambes et commenca d'ebranler le
plancher et les murs de son pas de statue.

-- Chut! pour l'amour de Dieu, mon cher Porthos! dit Aramis; vous
allez reveiller quelqu'un.

-- Ah! c'est vrai, repondit Porthos d'une voix de tonnerre;
j'oubliais; mais, soyez tranquille, je m'observerai. Et, en disant
ces mots, il fit tomber une ceinture chargee de son epee, de ses
pistolets et d'une bourse dont les ecus s'echapperent avec un
bruit vibrant et prolonge.

Ce bruit fit bouillir le sang d'Aramis, tandis qu'il provoquait
chez Porthos un formidable eclat de rire.

-- Que c'est bizarre! dit-il de sa meme voix.

-- Plus bas, Porthos, plus bas, donc!

-- C'est vrai.

Et il baissa en effet la voix d'un demi-ton.

-- Je disais donc, continua Porthos, que c'est bizarre qu'on ne
soit jamais aussi lent que lorsqu'on veut se presser, aussi
bruyant que lorsqu'on desire etre muet.

-- Oui, c'est vrai; mais faisons mentir le proverbe, Porthos,
hatons-nous et taisons-nous.

-- Vous voyez que je fais de mon mieux, dit Porthos en passant son
haut-de-chausses.

-- Tres bien.

-- Il parait que c'est presse?

-- C'est plus que presse, c'est grave, Porthos.

-- Oh! oh!

-- D'Artagnan vous a questionne, n'est-ce pas?

-- Moi?

-- Oui, a Belle-Ile?

-- Pas le moins du monde.

-- Vous en etes bien sur, Porthos?

-- Parbleu!

-- C'est impossible. Souvenez-vous bien.

-- Il m'a demande ce que je faisais, je lui ai dit: "De la
topographie." J'aurais voulu dire un autre mot dont vous vous
etiez servi un jour.

-- De la castrametation?

-- C'est cela; mais je n'ai jamais pu me le rappeler.

-- Tant mieux! Que vous a-t-il demande encore?

-- Ce que c'etait que M. Getard.

-- Et encore?

-- Ce que c'etait que M. Jupenet.

-- Il n'a pas vu notre plan de fortifications, par hasard?

-- Si fait.

-- Ah! diable!

-- Mais soyez tranquille, j'avais efface votre ecriture avec de la
gomme. Impossible de supposer que vous avez bien voulu me donner
quelque avis dans ce travail.

-- Il a de bien bons yeux, notre ami.

-- Que craignez-vous?

-- Je crains que tout ne soit decouvert, Porthos; il s'agit donc
de prevenir un grand malheur. J'ai donne l'ordre a mes gens de
fermer toutes les portes. On ne laissera point sortir d'Artagnan
avant le jour. Votre cheval est tout selle; vous gagnez le premier
relais; a cinq heures du matin, vous aurez fait quinze lieues.
Venez.

On vit alors Aramis vetir Porthos piece par piece avec autant de
celerite qu'eut pu le faire le plus habile valet de chambre.
Porthos, moitie confus, moitie etourdi, se laissait faire et se
confondait en excuses.

Lorsqu'il fut pret, Aramis le prit par la main et l'emmena, en lui
faisant poser le pied avec precaution sur chaque marche de
l'escalier, l'empechant de se heurter aux embrasures des portes,
le tournant et le retournant comme si lui, Aramis, eut ete le
geant et Porthos le nain. Cette ame incendiait et soulevait cette
matiere. Un cheval, en effet, attendait tout selle dans la cour.
Porthos se mit en selle.

Alors Aramis prit lui-meme le cheval par la bride et le guida sur
du fumier repandu dans la cour, dans l'intention evidente
d'eteindre le bruit. Il lui pincait en meme temps les naseaux pour
qu'il ne hennit pas...

-- Puis, une fois arrive a la porte exterieure, attirant a lui
Porthos, qui allait partir sans meme lui demander pourquoi:

-- Maintenant, ami Porthos, maintenant, sans debrider jusqu'a
Paris, dit-il a son oreille; mangez a cheval, buvez a cheval,
dormez a cheval, mais ne perdez pas une minute.

-- C'est dit; on ne s'arretera pas.

-- Cette lettre a M. Fouquet, coute que coute; il faut qu'il l'ait
demain avant midi.

-- Il l'aura.

-- Et pensez a une chose, cher ami.

-- A laquelle?

-- C'est que vous courez apres votre brevet de duc et pair.

-- Oh! oh! fit Porthos les yeux etincelants, j'irai en vingt-
quatre heures en ce cas.

-- Tachez.

-- Alors lachez la bride, et en avant, Goliath!

Aramis lacha effectivement, non pas la bride, mais les naseaux du
cheval.

Porthos rendit la main, piqua des deux, et l'animal furieux partit
au galop sur la terre.

Tant qu'il put voir Porthos dans la nuit, Aramis le suivit des
yeux; puis, lorsqu'il l'eut perdu de vue, il rentra dans la cour.
Rien n'avait bouge chez d'Artagnan.

Le valet mis en faction aupres de sa porte n'avait vu aucune
lumiere, n'avait entendu aucun bruit.

Aramis referma la porte avec soin, envoya le laquais se coucher,
et lui meme se mit au lit.

D'Artagnan ne se doutait reellement de rien; aussi crut-il avoir
tout gagne, lorsque le matin il s'eveilla vers quatre heures et
demie. Il courut tout en chemise regarder par la fenetre: la
fenetre donnait sur la cour. Le jour se levait.

La cour etait deserte, les poules elles-memes n'avaient pas encore
quitte leurs perchoirs.

Pas un valet n'apparaissait.

Toutes les portes etaient fermees.

"Bon! calme parfait, se dit d'Artagnan. N'importe, me voici
reveille le premier de toute la maison. Habillons-nous; ce sera
autant de fait."

Et d'Artagnan s'habilla.

Mais cette fois il s'etudia a ne point donner au costume de
M. Agnan cette rigidite bourgeoise et presque ecclesiastique qu'il
affectait auparavant; il sut meme, en se serrant davantage, en se
boutonnant d'une certaine facon, en posant son feutre plus
obliquement, rendre a sa personne un peu de cette tournure
militaire dont l'absence avait effarouche Aramis. Cela fait, il en
usa ou plutot feignit d'en user sans facon avec son hote, et entra
tout a l'improviste dans son appartement. Aramis dormait ou
feignait de dormir.

Un grand livre etait ouvert sur son pupitre de nuit; la bougie
brulait encore au-dessus de son plateau d'argent.

C'etait plus qu'il n'en fallait pour prouver a d'Artagnan
l'innocence de la nuit du prelat et les bonnes intentions de son
reveil.

Le mousquetaire fit precisement a l'eveque ce que l'eveque avait
fait a Porthos.

Il lui frappa sur l'epaule.

Evidemment; Aramis feignait de dormir, car, au lieu de s'eveiller
soudain, lui qui avait le sommeil si leger, il se fit reiterer
l'avertissement.

-- Ah! ah! c'est vous, dit-il en allongeant les bras. Quelle bonne
surprise! Ma foi, le sommeil m'avait fait oublier que j'eusse le
bonheur de vous posseder. Quelle heure est-il?

-- Je ne sais, dit d'Artagnan un peu embarrasse. De bonne heure,
je crois. Mais, vous le savez, cette diable d'habitude militaire
de m'eveiller avec le jour me tient encore.

-- Est-ce que vous voulez deja que nous sortions, par hasard?
demanda Aramis. Il est bien matin, ce me semble.

-- Ce sera comme vous voudrez.

-- Je croyais que nous etions convenus de ne monter a cheval qu'a
huit heures.

-- C'est possible; mais, moi, j'avais si grande envie de vous
voir, que je me suis dit: "Le plus tot sera le meilleur."

-- Et mes sept heures de sommeil? dit Aramis. Prenez garde,
j'avais compte la-dessus, et ce qu'il m'en manquera, il faudra que
je le rattrape.

-- Mais il me semble qu'autrefois vous etiez moins dormeur que
cela, cher ami; vous aviez le sang alerte et l'on ne vous trouvait
jamais au lit.

-- Et c'est justement a cause de ce que vous me dites la que
j'aime fort a y demeurer maintenant.

-- Aussi, avouez que ce n'etait pas pour dormir que vous m'avez
demande jusqu'a huit heures.

-- J'ai toujours peur que vous ne vous moquiez de moi si je vous
dis la verite.

-- Dites toujours.

-- Eh bien! de six a huit heures, j'ai l'habitude de faire mes
devotions.

-- Vos devotions?

-- Oui.

-- Je ne croyais pas qu'un eveque eut des exercices si severes.

-- Un eveque, cher ami, a plus a donner aux apparences qu'un
simple clerc.

-- Mordioux! Aramis, voici un mot qui me reconcilie avec Votre
Grandeur. Aux apparences! c'est un mot de mousquetaire, celui-la,
a la bonne heure! Vivent les apparences, Aramis!

-- Au lieu de m'en feliciter, pardonnez-le-moi, d'Artagnan. C'est
un mot bien mondain que j'ai laisse echapper la.

-- Faut-il donc que je vous quitte?

-- J'ai besoin de recueillement, cher ami.

-- Bon. Je vous laisse; mais a cause de ce paien qu'on appelle
d'Artagnan, abregez-les, je vous prie; j'ai soif de votre parole.

-- Eh bien! d'Artagnan, je vous promets que dans une heure et
demie...

-- Une heure et demie de devotions? Ah! mon ami, passez-moi cela
au plus juste. Faites-moi le meilleur marche possible.

Aramis se mit a rire.

-- Toujours charmant, toujours jeune, toujours gai, dit-il. Voila
que vous etes venu dans mon diocese pour me brouiller avec la
grace.

-- Bah!

-- Et vous savez bien que je n'ai jamais resiste a vos
entrainements; vous me couterez mon salut, d'Artagnan.

D'Artagnan se pinca les levres.

-- Allons, dit-il, je prends le peche sur mon compte, debridez-moi
un simple signe de croix de chretien, debridez-moi un Pater et
partons.

-- Chut! dit Aramis, nous ne sommes deja plus seuls, et j'entends
des etrangers qui montent.

-- Eh bien! congediez-les.

-- Impossible; je leur avais donne rendez-vous hier: c'est le
principal du college des jesuites et le superieur des dominicains.

-- Votre etat-major, soit.

-- Qu'allez-vous faire?

-- Je vais aller reveiller Porthos et attendre dans sa compagnie
que vous ayez fini vos conferences.

Aramis ne bougea point, ne sourcilla point, ne precipita ni son
geste ni sa parole.

-- Allez, dit-il.

D'Artagnan s'avanca vers la porte.

-- A propos, vous savez ou loge Porthos?

-- Non; mais je vais m'en informer.

-- Prenez le corridor, et ouvrez la deuxieme porte a gauche.

-- Merci! au revoir.

Et d'Artagnan s'eloigna dans la direction indiquee par Aramis.

Dix minutes ne s'etaient point ecoulees qu'il revint. Il trouva
Aramis assis entre le principal du college des jesuites et le
superieur des dominicains et le principal du college des jesuites,
exactement dans la meme situation ou il l'avait retrouve autrefois
dans l'auberge de Crevecoeur.

Cette compagnie n'effraya pas le mousquetaire.

-- Qu'est-ce? dit tranquillement Aramis. Vous avez quelque chose a
me dire, ce me semble, cher ami?

-- C'est, repondit d'Artagnan en regardant Aramis, c'est que
Porthos n'est pas chez lui.

-- Tiens! fit Aramis avec calme; vous etes sur?

-- Pardieu! je viens de sa chambre.

-- Ou peut-il etre alors?

-- Je vous le demande.

-- Et vous ne vous en etes pas informe?

-- Si fait.

-- Et que vous a-t-on repondu?

-- Que Porthos sortant souvent le matin sans rien dire a personne,
etait probablement sorti.

-- Qu'avez-vous fait alors?

-- J'ai ete a l'ecurie, repondit indifferemment d'Artagnan.

-- Pour quoi faire?

-- Pour voir si Porthos est sorti a cheval.

-- Et?... interrogea l'eveque.

-- Eh bien! il manque un cheval au ratelier, le numero 5, Goliath.

Tout ce dialogue, on le comprend, n'etait pas exempt d'une
certaine affectation de la part du mousquetaire et d'une parfaite
complaisance de la part d'Aramis.

-- Oh! je vois ce que c'est, dit Aramis apres avoir reve un
moment: Porthos est sorti pour nous faire une surprise.

-- Une surprise?

-- Oui. Le canal qui va de Vannes a la mer est tres giboyeux en
sarcelles et en becassines; c'est la chasse favorite de Porthos;
il nous en rapportera une douzaine pour notre dejeuner.

-- Vous croyez? fit d'Artagnan.

-- J'en suis sur. Ou voulez-vous qu'il soit alle? Je parie qu'il a
emporte un fusil.

-- C'est possible, dit d'Artagnan.

-- Faites une chose, cher ami, montez a cheval et le rejoignez.

-- Vous avez raison, dit d'Artagnan, j'y vais.

-- Voulez-vous qu'on vous accompagne?

-- Non, merci, Porthos est reconnaissable. Je me renseignerai.

-- Prenez-vous une arquebuse?

-- Merci.

-- Faites-vous seller le cheval que vous voudrez.

-- Celui que je montais hier en venant de Belle-Ile.

-- Soit; usez de la maison comme de la votre.

Aramis sonna et donna l'ordre de seller le cheval que choisirait
M. d'Artagnan.

D'Artagnan suivit le serviteur charge de l'execution de cet ordre.

Arrive a la porte, le serviteur se rangea pour laisser passer
d'Artagnan. Dans ce moment son oeil rencontra l'oeil de son
maitre. Un froncement de sourcils fit comprendre a l'intelligent
espion que l'on donnait a d'Artagnan ce qu'il avait a faire.

D'Artagnan monta a cheval; Aramis entendit le bruit des fers qui
battaient le pave.

Un instant apres, le serviteur rentra.

-- Eh bien? demanda l'eveque.

-- Monseigneur, il suit le canal et se dirige vers la mer, dit le
serviteur.

-- Bien! dit Aramis.

En effet, d'Artagnan, chassant tout soupcon, courait vers l'ocean,
esperant toujours voir dans les landes ou sur la greve la
colossale silhouette de son ami Porthos.

D'Artagnan s'obstinait a reconnaitre des pas de cheval dans chaque
flaque d'eau. Quelquefois il se figurait entendre la detonation
d'une arme a feu. Cette illusion dura trois heures. Pendant deux
heures, d'Artagnan chercha Porthos.

Pendant la troisieme, il revint a la maison.

-- Nous nous serons croises, dit-il, et je vais trouver les deux
convives attendant mon retour.

D'Artagnan se trompait. Il ne retrouva pas plus Porthos a l'eveche
qu'il ne l'avait trouve sur le bord du canal.

Aramis l'attendait au haut de l'escalier avec une mine desesperee.

-- Ne vous a-t-on pas rejoint, mon cher d'Artagnan? cria-t-il du
plus loin qu'il apercut le mousquetaire.

-- Non. Auriez-vous fait courir apres moi?

-- Desole, mon cher ami, desole de vous avoir fait courir
inutilement; mais, vers sept heures, l'aumonier de Saint-Paterne
est venu; il avait rencontre du Vallon qui s'en allait et qui,
n'ayant voulu reveiller personne a l'eveche, l'avait charge de me
dire que, craignant que M. Getard ne lui fit quelque mauvais tour
en son absence, il allait profiter de la maree du matin pour faire
un tour a Belle-Ile.

-- Mais, dites-moi, Goliath n'a pas traverse les quatre lieues de
mer, ce me semble?

-- Il y en a bien six, dit Aramis.

-- Encore moins, alors.

-- Aussi, cher ami, dit le prelat avec un doux sourire, Goliath
est a l'ecurie, fort satisfait meme, j'en reponds, de n'avoir plus
Porthos sur le dos.

En effet, le cheval avait ete ramene du relais par les soins du
prelat, a qui aucun detail n'echappait.

D'Artagnan parut on ne peut plus satisfait de l'explication.

Il commencait un role de dissimulation qui convenait parfaitement
aux soupcons qui s'accentuaient de plus en plus dans son esprit.
Il dejeuna entre le jesuite et Aramis, ayant le dominicain en face
de lui et souriant particulierement au dominicain, dont la bonne
grosse figure lui revenait assez.

Le repas fut long et somptueux; d'excellent vin d'Espagne, de
belles huitres du Morbihan, les poissons exquis de l'embouchure de
la Loire, les enormes chevrettes de Paimboeuf et le gibier delicat
des bruyeres en firent les frais.

D'Artagnan mangea beaucoup et but peu. Aramis ne but pas du tout,
ou du moins ne but que de l'eau. Puis apres le dejeuner:

-- Vous m'avez offert une arquebuse? dit d'Artagnan.

-- Oui.

-- Pretez-la-moi.

-- Vous voulez chasser?

-- En attendant Porthos, c'est ce que j'ai de mieux a faire, je
crois.

-- Prenez celle que vous voudrez au trophee.

-- Venez-vous avec moi?

-- Helas! cher ami, ce serait avec grand plaisir, mais la chasse
est defendue aux eveques.

-- Ah! dit d'Artagnan, je ne savais pas.

-- D'ailleurs, continua Aramis, j'ai affaire jusqu'a midi.

-- J'irai donc seul? dit d'Artagnan.

-- Helas! oui! mais revenez diner surtout.

-- Pardieu! on mange trop bien chez vous pour que je n'y revienne
pas.

Et la-dessus d'Artagnan quitta son hote, salua les convives, prit
son arquebuse, mais, au lieu de chasser, courut tout droit au
petit port de Vannes.

Il regarda en vain si on le suivait; il ne vit rien ni personne.

Il freta un petit batiment de peche pour vingt-cinq livres et
partit a onze heures et demie, convaincu qu'on ne l'avait pas
suivi. On ne l'avait pas suivi, c'etait vrai. Seulement, un frere
jesuite, place au haut du clocher de son eglise, n'avait pas,
depuis le matin, a l'aide d'une excellente lunette, perdu un seul
de ses pas. A onze heures trois quarts, Aramis etait averti que
d'Artagnan voguait vers Belle-Ile.

Le voyage de d'Artagnan fut rapide: un bon vent nord-nord-est le
poussait vers Belle-Ile.

Au fur et a mesure qu'il approchait, ses yeux interrogeaient la
cote. Il cherchait a voir, soit sur le rivage, soit au-dessus des
fortifications, l'eclatant habit de Porthos et sa vaste stature se
detachant sur un ciel legerement nuageux.

D'Artagnan cherchait inutilement; il debarqua sans avoir rien vu,
et apprit du premier soldat interroge par lui que M. du Vallon
n'etait point encore revenu de Vannes.

Alors, sans perdre un instant, d'Artagnan ordonna a sa petite
barque de mettre le cap sur Sarzeau.

On sait que le vent tourne avec les differentes heures de la
journee; le vent etait passe du nord-nord-est au sud-est; le vent
etait donc presque aussi bon pour le retour a Sarzeau qu'il
l'avait ete pour le voyage de Belle-Ile. En trois heures,
d'Artagnan eut touche le continent; deux autres heures lui
suffirent pour gagner Vannes.

Malgre la rapidite de la course, ce que d'Artagnan devora
d'impatience et de depit pendant cette traversee, le pont seul du
bateau sur lequel il trepigna pendant trois heures pourrait le
raconter a l'histoire. D'Artagnan ne fit qu'un bond du quai ou il
etait debarque au palais episcopal.

Il comptait terrifier Aramis par la promptitude de son retour, et
il voulait lui reprocher sa duplicite, avec reserve toutefois,
mais avec assez d'esprit neanmoins pour lui en faire sentir toutes
les consequences et lui arracher une partie de son secret.

Il esperait enfin, grace a cette verve d'expression qui est aux
mysteres ce que la charge a la baionnette est aux redoutes,
enlever le mysterieux Aramis jusqu'a une manifestation quelconque.

Mais il trouva dans le vestibule du palais le valet de chambre qui
lui fermait le passage tout en lui souriant d'un air beat.

-- Monseigneur? cria d'Artagnan en essayant de l'ecarter de la
main.

Un instant ebranle, le valet reprit son aplomb.

-- Monseigneur? fit-il.

-- Eh! oui, sans doute; ne me reconnais-tu pas, imbecile?

-- Si fait; vous etes le chevalier d'Artagnan.

-- Alors, laisse-moi passer.

-- Inutile.

-- Pourquoi inutile?

-- Parce que Sa Grandeur n'est point chez elle.

-- Comment, Sa Grandeur n'est point chez elle! Mais ou est-elle
donc?

-- Partie.

-- Partie?

-- Oui.

-- Pour ou?

-- Je n'en sais rien; mais peut-etre le dit-elle a Monsieur le
chevalier.

-- Comment? ou cela? de quelle facon?

-- Dans cette lettre qu'elle m'a remise pour Monsieur le
chevalier.

Et le valet de chambre tira une lettre de sa poche.

-- Eh! donne donc, maroufle! fit d'Artagnan en la lui arrachant
des mains. Oh! oui, continua d'Artagnan a la premiere ligne; oui,
je comprends.

Et il lut a demi-voix:

"Cher ami, Une affaire des plus urgentes m'appelle dans une des
paroisses de mon diocese.

J'esperais vous voir avant de partir; mais je perds cet espoir en
songeant que vous allez sans doute rester deux ou trois jours a
Belle-Ile avec notre cher Porthos.

Amusez-vous bien, mais n'essayez pas de lui tenir tete a table;
c'est un conseil que je n'eusse pas donne, meme a Athos, dans son
plus beau et son meilleur temps.

Adieu, cher ami; croyez bien que j'en suis aux regrets de n'avoir
pas mieux et plus longtemps profite de votre excellente
compagnie."

-- Mordioux! s'ecria d'Artagnan, je suis joue. Ah! pecore, brute,
triple sot que je suis! mais rira bien qui rira le dernier oh!
dupe, dupe comme un singe a qui on donne une noix vide!

Et, bourrant un coup de poing sur le museau toujours riant du
valet de chambre, il s'elanca hors du palais episcopal.

Furet, si bon trotteur qu'il fut, n'etait plus a la hauteur des
circonstances. D'Artagnan gagna donc la poste, et il y choisit un
cheval auquel il fit voir, avec de bons eperons et une main legere
que les cerfs ne sont point les plus agiles coureurs de la
creation.


Chapitre LXXIV -- Ou d'Artagnan court, ou Porthos ronfle, ou
Aramis conseille


Trente a trente-cinq heures apres les evenements que nous venons
de raconter, comme M. Fouquet, selon son habitude, ayant interdit
sa porte, travaillait dans ce cabinet de sa maison de Saint-Mande
que nous connaissons deja, un carrosse attele de quatre chevaux
ruisselant de sueur entra au galop dans la cour.

Ce carrosse etait probablement attendu, car trois ou quatre
laquais se precipiterent vers la portiere, qu'ils ouvrirent tandis
que M. Fouquet se levait de son bureau et courait lui-meme a la
fenetre. Un homme sortit peniblement du carrosse, descendant avec
difficulte les trois degres du marchepied et s'appuyant sur
l'epaule des laquais.

A peine eut-il dit son nom, que celui sur l'epaule duquel il ne
s'appuyait point s'elanca vers le perron et disparut dans le
vestibule. Cet homme courait prevenir son maitre; mais il n'eut
pas besoin de frapper a la porte.

Fouquet etait debout sur le seuil.

-- Mgr l'eveque de Vannes! dit le laquais.

-- Bien! dit Fouquet.

Puis, se penchant sur la rampe de l'escalier, dont Aramis
commencait a monter les premiers degres:

-- Vous, cher ami, dit-il, vous si tot!

-- Oui, moi-meme, monsieur; mais moulu, brise, comme vous voyez.

-- Oh! pauvre cher, dit Fouquet en lui presentant son bras sur
lequel Aramis s'appuya, tandis que les serviteurs s'eloignerent
avec respect.

-- Bah! repondit Aramis, ce n'est rien, puisque me voila; le
principal etait que j'arrivasse, et me voila arrive.

-- Parlez vite, dit Fouquet en refermant la porte du cabinet
derriere Aramis et lui.

-- Sommes-nous seuls?

-- Oui, parfaitement seuls.

-- Nul ne peut nous ecouter? nul ne peut nous entendre?

-- Soyez donc tranquille.

-- M. du Vallon est arrive?

-- Oui.

-- Et vous avez recu ma lettre?

-- Oui, l'affaire est grave, a ce qu'il parait, puisqu'elle
necessite votre presence a Paris, dans un moment ou votre presence
etait si urgente la-bas.

-- Vous avez raison, on ne peut plus grave.

-- Merci, merci! De quoi s'agit-il? Mais, pour Dieu, et avant
toute chose, respirez, cher ami; vous etes pale a faire fremir!

-- Je souffre, en effet; mais, par grace! ne faites pas attention
a moi. M. du Vallon ne vous a-t-il rien dit en vous remettant sa
lettre?

-- Non: j'ai entendu un grand bruit, je me suis mis a la fenetre;
j'ai vu, au pied du perron, une espece de cavalier de marbre; je
suis descendu, il m'a tendu la lettre, et son cheval est tombe
mort.

-- Mais lui?

-- Lui est tombe avec le cheval; on l'a enleve pour le porter dans
les appartements; la lettre lue, j'ai voulu monter pres de lui
pour avoir de plus amples nouvelles: mais il etait endormi de
telle facon qu'il a ete impossible de le reveiller. J'ai eu pitie
de lui, et j'ai ordonne qu'on lui otat ses bottes et qu'on le
laissat tranquille.

-- Bien; maintenant, voici ce dont il s'agit, monseigneur. Vous
avez vu M. d'Artagnan a Paris, n'est-ce pas?

-- Certes, et c'est un homme d'esprit et meme un homme de coeur,
bien qu'il m'ait fait tuer nos chers amis Lyodot et d'Emerys.

-- Helas! oui, je le sais; j'ai rencontre a Tours le courrier qui
m'apportait la lettre de Gourville et les depeches de Pellisson.
Avez-vous bien reflechi a cet evenement, monsieur?

-- Oui.

-- Et vous avez compris que c'etait une attaque directe a votre
souverainete?

-- Croyez-vous?

-- Oh! oui, je le crois.

-- Eh bien! je vous l'avouerai, cette sombre idee m'est venue, a
moi aussi.

-- Ne vous aveuglez pas, monsieur, au nom du Ciel, ecoutez bien...
j'en reviens a d'Artagnan.

-- J'ecoute.

-- Dans quelle circonstance l'avez-vous vu?

-- Il est venu chercher de l'argent.

-- Avec quelle ordonnance?

-- Avec un bon du roi.

-- Direct?

-- Signe de Sa Majeste.

-- Voyez-vous! Eh bien! d'Artagnan est venu a Belle-Ile; il etait
deguise, il passait pour un intendant quelconque charge par son
maitre d'acheter des salines. Or, d'Artagnan n'a pas d'autre
maitre que le roi; il venait donc comme envoye du roi. Il a vu
Porthos.

-- Qu'est-ce que Porthos?

-- Pardon, je me trompe. Il a vu M. du Vallon a Belle-Ile, et il
sait, comme vous et moi, que Belle-Ile est fortifiee.

-- Et vous croyez que le roi l'aurait envoye? dit Fouquet tout
pensif.

-- Assurement.

-- Et d'Artagnan aux mains du roi est un instrument dangereux?

-- Le plus dangereux de tous.

-- Je l'ai donc bien juge du premier coup d'oeil.

-- Comment cela?

-- J'ai voulu me l'attacher.

-- Si vous avez juge que ce fut l'homme de France le plus brave,
le plus fin et le plus adroit, vous l'avez bien juge.

-- Il faut donc l'avoir a tout prix!

-- D'Artagnan?

-- N'est-ce pas votre avis?

-- C'est mon avis; mais vous ne l'aurez pas.

-- Pourquoi?

-- Parce que nous avons laisse passer le temps. Il etait en
dissentiment avec la cour, il fallait profiter de ce dissentiment;
depuis il a passe en Angleterre, depuis il a puissamment contribue
a la restauration, depuis il a gagne une fortune, depuis enfin il
est rentre au service du roi. Eh bien! s'il est rentre au service
du roi, c'est qu'on lui a bien paye ce service.

-- Nous le paierons davantage, voila tout.

-- Oh! monsieur, permettez; d'Artagnan a une parole, et, une fois
engagee, cette parole demeure ou elle est.

-- Que concluez-vous de cela? dit Fouquet avec inquietude.

-- Que pour le moment il s'agit de parer un coup terrible.

-- Et comment le parez-vous?

-- Attendez... d'Artagnan va venir rendre compte au roi de sa
mission.

-- Oh! nous avons le temps d'y penser.

-- Comment cela?

-- Vous avez bonne avance sur lui, je presume?

-- Dix heures a peu pres.

-- Eh bien! en dix heures...

Aramis secoua sa tete pale.

-- Voyez ces nuages qui courent au ciel, ces hirondelles qui
fendent l'air: d'Artagnan va plus vite que le nuage et que
l'oiseau; d'Artagnan, c'est le vent qui les emporte.

-- Allons donc!

-- Je vous dis que c'est quelque chose de surhumain que cet homme,
monsieur; il est de mon age, et je le connais depuis trente-cinq
ans.

-- Eh bien?

-- Eh bien! ecoutez mon calcul, monsieur: je vous ai expedie M. du
Vallon a deux heures de la nuit; M. du Vallon avait huit heures
d'avance sur moi. Quand M. du Vallon est-il arrive?

-- Voila quatre heures, a peu pres.

-- Vous voyez bien, j'ai gagne quatre heures sur lui, et cependant
c'est un rude cavalier que Porthos, et cependant il a tue sur la
route huit chevaux dont j'ai retrouve les cadavres. Moi, j'ai
couru la poste cinquante lieues, mais j'ai la goutte, la gravelle,
que sais-je? de sorte que la fatigue me tue. J'ai du descendre a
Tours; depuis, roulant en carrosse a moitie mort, a moitie verse,
souvent traine sur les flancs, parfois sur le dos de la voiture,
toujours au galop de quatre chevaux furieux, je suis arrive,
arrive gagnant quatre heures sur Porthos; mais, voyez-vous,
d'Artagnan ne pese pas trois cents livres comme Porthos,
d'Artagnan n'a pas la goutte et la gravelle comme moi: ce n'est
pas un cavalier, c'est un centaure; d'Artagnan, voyez-vous, parti
pour Belle-Ile quand je partais pour Paris, d'Artagnan, malgre dix
heures d'avance que j'ai sur lui, d'Artagnan arrivera deux heures
apres moi.

-- Mais enfin, les accidents?

-- Il n'y a pas d'accidents pour lui.

-- Si les chevaux manquent?

-- Il courra plus vite que les chevaux.

-- Quel homme, bon Dieu!

-- Oui, c'est un homme que j'aime et que j'admire; je l'aime,
parce qu'il est bon, grand, loyal; je l'admire, parce qu'il
represente pour moi le point culminant de la puissance humaine;
mais, tout en l'aimant, tout en l'admirant, je le crains et je le
prevois. Donc, je me resume, monsieur: dans deux heures,
d'Artagnan sera ici; prenez les devants, courez au Louvre, voyez
le roi avant qu'il voie d'Artagnan.

-- Que dirai-je au roi?

-- Rien; donnez-lui Belle-Ile.

-- Oh! monsieur d'Herblay, monsieur d'Herblay! s'ecria Fouquet,
que de projets manques tout a coup!

-- Apres un projet avorte, il y a toujours un autre projet que
l'on peut mener a bien! Ne desesperons jamais, et allez, monsieur,
allez vite.

-- Mais cette garnison si soigneusement triee, le roi la fera
changer tout de suite.

-- Cette garnison, monsieur, etait au roi quand elle entra dans
Belle-Ile; elle est a vous aujourd'hui: il en sera de meme pour
toutes les garnisons apres quinze jours d'occupation. Laissez
faire, monsieur. Voyez-vous inconvenient a avoir une armee a vous
au bout d'un an au lieu d'un ou deux regiments? Ne voyez-vous pas
que votre garnison d'aujourd'hui vous fera des partisans a La
Rochelle, a Nantes, a Bordeaux, a Toulouse, partout ou on
l'enverra?

"Allez au roi, monsieur, allez, le temps s'ecoule, et d'Artagnan,
pendant que nous perdons notre temps, vole comme une fleche sur le
grand chemin.

-- Monsieur d'Herblay, vous savez que toute parole de vous est un
germe qui fructifie dans ma pensee; je vais au Louvre.

-- A l'instant meme, n'est-ce pas?

-- Je ne vous demande que le temps de changer d'habits.

-- Rappelez-vous que d'Artagnan n'a pas besoin de passer par
Saint-Mande, lui, mais qu'il se rendra tout droit au Louvre; c'est
une heure a retrancher sur l'avance qui nous reste.

-- D'Artagnan peut tout avoir, excepte mes chevaux anglais; je
serai au Louvre dans vingt-cinq minutes.

Et, sans perdre une seconde, Fouquet commanda le depart.

Aramis n'eut que le temps de lui dire:

-- Revenez aussi vite que vous serez parti, car je vous attends
avec impatience.

Cinq minutes apres, le surintendant volait vers Paris.

Pendant ce temps, Aramis se faisait indiquer la chambre ou
reposait Porthos.

A la porte du cabinet de Fouquet, il fut serre dans les bras de
Pellisson, qui venait d'apprendre son arrivee et quittait les
bureaux pour le voir.

Aramis recut, avec cette dignite amicale qu'il savait si bien
prendre, ces caresses aussi respectueuses qu'empressees; mais tout
a coup, s'arretant sur le palier:

-- Qu'entends-je la-haut? demanda-t-il.

On entendait, en effet, un rauquement sourd pareil a celui d'un
tigre affame ou d'un lion impatient.

-- Oh! ce n'est rien, dit Pellisson en souriant.

-- Mais enfin?...

-- C'est M. du Vallon qui ronfle.

-- En effet, dit Aramis, il n'y avait que lui capable de faire un
tel bruit. Vous permettez, Pellisson, que je m'informe s'il ne
manque de rien?

-- Et vous, permettez-vous que je vous accompagne?

-- Comment donc!

Tous deux entrerent dans la chambre.

Porthos etait etendu sur un lit, la face violette plutot que
rouge, les yeux gonfles, la bouche beante. Ce rugissement qui
s'echappait des profondes cavites de sa poitrine faisait vibrer
les carreaux des fenetres.

A ses muscles tendus et sculptes en saillie sur sa face, a ses
cheveux colles de sueur, aux energiques soulevements de son menton
et de ses epaules, on ne pouvait refuser une certaine admiration:
la force poussee a ce point, c'est presque de la divinite.

Les jambes et les pieds herculeens de Porthos avaient, en se
gonflant, fait craquer ses bottes de cuir; toute la force de son
enorme corps s'etait convertie en une rigidite de pierre.

Porthos ne remuait pas plus que le geant de granit couche dans la
plaine d'Agrigente. Sur l'ordre de Pellisson, un valet de chambre
s'occupa de couper les bottes de Porthos, car nulle puissance au
monde n'eut pu les lui arracher.

Quatre laquais y avaient essaye en vain, tirant a eux comme des
cabestans.

Ils n'avaient pas meme reussi a reveiller Porthos. On lui enleva
ses bottes par lanieres, et ses jambes retomberent sur le lit; on
lui coupa le reste de ses habits, on le porta dans un bain, on l'y
laissa une heure, puis on le revetit de linge blanc et on
l'introduisit dans un lit bassine, le tout avec des efforts et des
peines qui eussent incommode un mort, mais qui ne firent pas meme
ouvrir l'oeil a Porthos et n'interrompirent pas une seconde
l'orgue formidable de ses ronflements.

Aramis voulait, de son cote, nature seche et nerveuse, armee d'un
courage exquis, braver aussi la fatigue et travailler avec
Gourville et Pellisson; mais il s'evanouit sur la chaise ou il
s'etait obstine a rester. On l'enleva pour le porter dans une
chambre voisine, ou le repos du lit ne tarda point a provoquer le
calme de la tete.


Chapitre LXXV -- Ou M. Fouquet agit


Cependant Fouquet courait vers le Louvre au grand galop de son
attelage anglais.

Le roi travaillait avec Colbert. Tout a coup le roi demeura
pensif. Ces deux arrets de mort qu'il avait signes en montant sur
le trone lui revenaient parfois en memoire. C'etaient deux taches
de deuil qu'il voyait les yeux ouverts; deux taches de sang qu'il
voyait les yeux fermes.

-- Monsieur, dit-il tout a coup a l'intendant, il me semble
parfois que ces deux hommes que vous avez fait condamner n'etaient
pas de bien grands coupables.

-- Sire, ils avaient ete choisis dans le troupeau des traitants,
qui avait besoin d'etre decime.

-- Choisis par qui?

-- Par la necessite, Sire, repondit froidement Colbert.

-- La necessite! grand mot! murmura le jeune roi.

-- Grande deesse, Sire.

-- C'etaient des amis fort devoues au surintendant, n'est-ce pas?

-- Oui, Sire, des amis qui eussent donne leur vie pour M. Fouquet.

-- Ils l'ont donnee, monsieur, dit le roi.

-- C'est vrai, mais inutilement, par bonheur, ce qui n'etait pas
leur intention.

-- Combien ces hommes avaient-ils dilapide d'argent?

-- Dix millions peut-etre, dont six ont ete confisques sur eux.

-- Et cet argent est dans mes coffres? demanda le roi avec un
certain sentiment de repugnance.

-- Il y est, Sire; mais cette confiscation, tout en menacant
M. Fouquet, ne l'a point atteint.

-- Vous concluez, monsieur Colbert?...

-- Que si M. Fouquet a souleve contre Votre Majeste une troupe de
factieux pour arracher ses amis au supplice, il soulevera une
armee quand il s'agira de se soustraire lui-meme au chatiment.

Le roi fit jaillir sur son confident un de ces regards qui
ressemblent au feu sombre d'un eclair d'orage; un de ces regards
qui vont illuminer les tenebres des plus profondes consciences.

-- Je m'etonne, dit-il, que, pensant sur M. Fouquet de pareilles
choses, vous ne veniez pas me donner un avis.

-- Quel avis, Sire?

-- Dites-moi d'abord, clairement et precisement, ce que vous
pensez, monsieur Colbert.

-- Sur quoi?

-- Sur la conduite de M. Fouquet.

-- Je pense, Sire, que M. Fouquet, non content d'attirer a lui
l'argent, comme faisait M. de Mazarin, et de priver par-la Votre
Majeste d'une partie de sa puissance, veut encore attirer a lui
tous les amis de la vie facile et des plaisirs, de ce qu'enfin les
faineants appellent la poesie, et les politiques la corruption; je
pense qu'en soudoyant les sujets de Votre Majeste il empiete sur
la prerogative royale, et ne peut, si cela continue ainsi, tarder
a releguer Votre Majeste parmi les faibles et les obscurs.

-- Comment qualifie-t-on tous ces projets, monsieur Colbert?

-- Les projets de M. Fouquet, Sire?

-- Oui.

-- On les nomme crimes de lese-majeste.

-- Et que fait-on aux criminels de lese-majeste?

-- On les arrete, on les juge, on les punit.

-- Vous etes bien sur que M. Fouquet a concu la pensee du crime
que vous lui imputez?

-- Je dirai plus, Sire, il y a eu chez lui commencement
d'execution.

-- Eh bien! j'en reviens a ce que je disais, monsieur Colbert.

-- Et vous disiez, Sire?

-- Donnez-moi un conseil.

-- Pardon, Sire, mais auparavant j'ai encore quelque chose a
ajouter.

-- Dites.

-- Une preuve evidente, palpable, materielle de trahison.

-- Laquelle?

-- Je viens d'apprendre que M. Fouquet fait fortifier Belle-Ile-
en-Mer.

-- Ah! vraiment!

-- Oui, Sire.

-- Vous en etes sur?

-- Parfaitement; savez-vous, Sire, ce qu'il y a de soldats a
Belle-Ile?

-- Non, ma foi; et vous?

-- Je l'ignore, Sire, je voulais donc proposer a Votre Majeste
d'envoyer quelqu'un a Belle-Ile.

-- Qui cela?

-- Moi, par exemple.

-- Qu'iriez-vous faire a Belle-Ile?

-- M'informer s'il est vrai qu'a l'exemple des anciens seigneurs
feodaux, M. Fouquet fait creneler ses murailles.

-- Et dans quel but ferait-il cela?

-- Dans le but de se defendre un jour contre son roi.

-- Mais s'il en est ainsi, monsieur Colbert, dit Louis, il faut
faire tout de suite comme vous disiez: il faut arreter M. Fouquet.

-- Impossible!

-- Je croyais vous avoir deja dit, monsieur, que je supprimais ce
mot dans mon service.

-- Le service de Votre Majeste ne peut empecher M. Fouquet d'etre
surintendant general.

-- Eh bien?

-- Et que par consequent, par cette charge, il n'ait pour lui tout
le Parlement, comme il a toute l'armee par ses largesses, toute la
litterature par ses graces, toute la noblesse par ses presents.

-- C'est-a-dire alors que je ne puis rien contre M. Fouquet?

-- Rien absolument, du moins a cette heure, Sire.

-- Vous etes un conseiller sterile, monsieur Colbert.

-- Oh! non pas, Sire, car je ne me bornerai plus a montrer le
peril a Votre Majeste.

-- Allons donc! Par ou peut-on saper le colosse? Voyons!

Et le roi se mit a rire avec amertume.

-- Il a grandi par l'argent, tuez-le par l'argent, Sire.

-- Si je lui enlevais sa charge?

-- Mauvais moyen.

-- Le bon, le bon alors?

-- Ruinez-le, Sire, je vous le dis.

-- Comment cela?

-- Les occasions ne vous manqueront pas, profitez de toutes les
occasions.

-- Indiquez-les moi.

-- En voici une d'abord. Son Altesse Royale Monsieur va se marier,
ses noces doivent etre magnifiques. C'est une belle occasion pour
votre Majeste de demander un million a M. Fouquet; M. Fouquet, qui
paie vingt mille livres d'un coup, lorsqu'il n'en doit que cinq,
trouvera facilement ce million quand le demandera Votre Majeste.

-- C'est bien, je le lui demanderai, fit Louis XIV.

-- Si Votre Majeste veut signer l'ordonnance, je ferai prendre
l'argent moi-meme.

Et Colbert poussa devant le roi un papier et lui presenta une
plume.

En ce moment, l'huissier entrouvrit la porte et annonca M. le
surintendant.

Louis palit.

Colbert laissa tomber la plume et s'ecarta du roi sur lequel il
etendait ses ailes noires de mauvais ange.

Le surintendant fit son entree en homme de cour, a qui un seul
coup d'oeil suffit pour apprecier une situation.

Cette situation n'etait pas rassurante pour Fouquet, quelle que
fut la conscience de sa force. Le petit oeil noir de Colbert,
dilate par l'envie, et l'oeil limpide de Louis XIV, enflamme par
la colere, signalaient un danger pressant.

Les courtisans sont, pour les bruits de cour, comme les vieux
soldats qui distinguent, a travers les rumeurs du vent et des
feuillages, le retentissement lointain des pas d'une troupe armee;
ils peuvent, apres avoir ecoute, dire a peu pres combien d'hommes
marchent, combien d'armes resonnent, combien de canons roulent.
Fouquet n'eut donc qu'a interroger le silence qui s'etait fait a
son arrivee: il le trouva gros de menacantes revelations. Le roi
lui laissa tout le temps de s'avancer jusqu'au milieu de la
chambre.

Sa pudeur adolescente lui commandait cette abstention du moment.

Fouquet saisit hardiment l'occasion.

-- Sire, dit-il, j'etais impatient de voir Votre Majeste.

-- Et pourquoi? demanda Louis.

-- Pour lui annoncer une bonne nouvelle.

Colbert, moins la grandeur de la personne, moins la largesse du
coeur, ressemblait en beaucoup de points a Fouquet. Meme
penetration, meme habitude des hommes. De plus, cette grande force
de contraction, qui donne aux hypocrites le temps de reflechir et
de se ramasser pour prendre du ressort.

Il devina que Fouquet marchait au-devant du coup qu'il allait lui
porter.

Ses yeux brillerent.

-- Quelle nouvelle? demanda le roi.

Fouquet deposa un rouleau de papier sur la table.

-- Que Votre Majeste veuille bien jeter les yeux sur ce travail,
dit-il.

Le roi deplia lentement le rouleau.

-- Des plans? dit-il.

-- Oui, Sire.

-- Et quels sont ces plans?

-- Une fortification nouvelle, Sire.

-- Ah! ah! fit le roi, vous vous occupez donc de tactique et de
strategie, monsieur Fouquet.

-- Je m'occupe de tout ce qui peut etre utile au regne de Votre
Majeste, repliqua Fouquet.

-- Belles images! dit le roi en regardant le dessin.

-- Votre Majeste comprend sans doute, dit Fouquet en s'inclinant
sur le papier: ici est la ceinture de murailles, la les forts, la
les ouvrages avances.

-- Et que vois-je la, monsieur?

-- La mer.

-- La mer tout autour?

-- Oui, Sire.

-- Et quelle est donc cette place dont vous me montrez le plan?

-- Sire, c'est Belle-Ile-en-Mer, repondit Fouquet avec simplicite.

A ce mot, a ce nom, Colbert fit un mouvement si marque que le roi
se retourna pour lui recommander la reserve. Fouquet ne parut pas
s'etre emu le moins du monde du mouvement de Colbert, ni du signe
du roi.

-- Monsieur, continua Louis, vous avez donc fait fortifier Belle-
Ile?

-- Oui, Sire, et j'en apporte les devis et les comptes a Votre
Majeste, repliqua Fouquet; j'ai depense seize cent mille livres a
cette operation.

-- Pour quoi faire? repliqua froidement Louis qui avait puise de
l'initiative dans un regard haineux de l'intendant.

-- Pour un but assez facile a saisir, repondit Fouquet, Votre
Majeste etait en froid avec la Grande-Bretagne.

-- Oui; mais depuis la restauration du roi Charles II, j'ai fait
alliance avec elle.

-- Depuis un mois, Sire, Votre Majeste l'a bien dit; mais il y a
pres de six mois que les fortifications de Belle-Ile sont
commencees.

-- Alors elles sont devenues inutiles.

-- Sire, des fortifications ne sont jamais inutiles. J'avais
fortifie Belle-Ile contre MM. Monck et Lambert et tous ces
bourgeois de Londres qui jouaient au soldat. Belle-Ile se trouvera
toute fortifiee contre les Hollandais a qui ou l'Angleterre ou
Votre Majeste ne peut manquer de faire la guerre.

Le roi se tut encore une fois et regarda en dessous Colbert.

-- Belle-Ile, je crois, ajouta Louis, est a vous, monsieur
Fouquet?

-- Non, Sire.

-- A qui donc alors?

-- A Votre Majeste.

Colbert fut saisi d'effroi comme si un gouffre se fut ouvert sous
ses pieds.

Louis tressaillit d'admiration, soit pour le genie, soit pour le
devouement de Fouquet.

-- Expliquez-vous, monsieur, dit-il.

-- Rien de plus facile, Sire; Belle-Ile est une terre a moi; je
l'ai fortifiee de mes deniers; mais comme rien au monde ne peut
s'opposer a ce qu'un sujet fasse un humble present a son roi,
j'offre a Votre Majeste la propriete de la terre dont elle me
laissera l'usufruit. Belle-Ile, place de guerre, doit etre occupee
par le roi; Sa Majeste, desormais, pourra y tenir une sure
garnison.

Colbert se laissa presque entierement aller sur le parquet
glissant. Il eut besoin, pour ne pas tomber, de se tenir aux
colonnes de la boiserie.

-- C'est une grande habilete d'homme de guerre que vous avez
temoignee la, monsieur, dit Louis XIV.

-- Sire, l'initiative n'est pas venue de moi, repondit Fouquet;
beaucoup d'officiers me l'ont inspiree; les plans eux-memes ont
ete faits par un ingenieur des plus distingues.

-- Son nom?

-- M. du Vallon.

-- M. du Vallon? reprit Louis. Je ne le connais pas. Il est
facheux, monsieur Colbert, continua-t-il, que je ne connaisse pas
le nom des hommes de talent qui honorent mon regne.

Et en disant ces mots, il se retourna vers Colbert. Celui-ci se
sentait ecrase, la sueur lui coulait du front, aucune parole ne se
presentait a ses levres, il souffrait un martyre inexprimable.

-- Vous retiendrez ce nom, ajouta Louis XIV.

Colbert s'inclina, plus pale que ses manchettes de dentelles de
Flandre.

Fouquet continua:

-- Les maconneries sont de mastic romain; des architectes me l'ont
compose d'apres les relations de l'Antiquite.

-- Et les canons? demanda Louis.

-- Oh! Sire, ceci regarde Votre Majeste, il ne m'appartient pas de
mettre des canons chez moi, sans que Votre Majeste m'ait dit
qu'elle etait chez elle.

Louis commencait a flotter indecis entre la haine que lui
inspirait cet homme si puissant et la pitie que lui inspirait cet
autre homme abattu, qui lui semblait la contrefacon du premier.

Mais la conscience de son devoir de roi l'emporta sur les
sentiments de l'homme.

Il allongea son doigt sur le papier.

-- Ces plans ont du vous couter beaucoup d'argent a executer? dit-
il.

-- Je croyais avoir eu l'honneur de dire le chiffre a Votre
Majeste.

-- Redites, je l'ai oublie.

-- Seize cent mille livres.

-- Seize cent mille livres! Vous etes enormement riche, monsieur
Fouquet.

-- C'est Votre Majeste qui est riche, dit le surintendant, puisque
Belle-Ile est a elle.

-- Oui, merci; mais si riche que je sois, monsieur Fouquet...

Le roi s'arreta.

-- Eh bien! Sire?... demanda le surintendant.

-- Je prevois le moment ou je manquerai d'argent.

-- Vous, Sire?

-- Oui, moi.

-- Et a quel moment donc?

-- Demain, par exemple.

-- Que Votre Majeste me fasse l'honneur de s'expliquer.

-- Mon frere epouse Madame d'Angleterre.

-- Eh bien, Sire?

-- Eh bien! je dois faire a la jeune princesse une reception digne
de la petite-fille de Henri IV.

-- C'est trop juste, Sire.

-- J'ai donc besoin d'argent.

-- Sans doute.

-- Et il me faudrait...

Louis XIV hesita. La somme qu'il avait a demander etait juste
celle qu'il avait ete oblige de refuser a Charles II. Il se tourna
vers Colbert pour qu'il donnat le coup.

-- Il me faudrait demain... repeta-t-il en regardant Colbert.

-- Un million, dit brutalement celui-ci enchante de reprendre sa
revanche.

Fouquet tournait le dos a l'intendant pour ecouter le roi. Il ne
se retourna meme point et attendit que le roi repetat ou plutot
murmurat:

-- Un million.

-- Oh! Sire, repondit dedaigneusement Fouquet, un million! que
fera Votre Majeste avec un million?

-- Il me semble cependant... dit Louis XIV.

-- C'est ce qu'on depense aux noces du plus petit prince
d'Allemagne.

-- Monsieur...

-- Il faut deux millions au moins a Votre Majeste. Les chevaux
seuls emporteront cinq cent mille livres. J'aurai l'honneur
d'envoyer ce soir seize cent mille livres a Votre Majeste.

-- Comment, dit le roi, seize cent mille livres!

-- Attendez, Sire, repondit Fouquet sans meme se retourner vers
Colbert, je sais qu'il manque quatre cent mille livres. Mais ce
monsieur de l'intendance (et par-dessus son epaule il montrait du
pouce Colbert, qui palissait derriere lui), mais ce monsieur de
l'intendance... a dans sa caisse neuf cent mille livres a moi.

Le roi se retourna pour regarder Colbert.

-- Mais... dit celui-ci.

-- Monsieur, poursuivit Fouquet toujours parlant indirectement a
Colbert, Monsieur a recu il y a huit jours seize cent mille
livres; il a paye cent mille livres aux gardes, soixante-quinze
mille aux hopitaux, vingt-cinq mille aux Suisses, cent trente
mille aux vivres, mille aux armes, dix mille aux menus frais; je
ne me trompe donc point en comptant sur neuf cent mille livres qui
restent.

Alors, se tournant a demi vers Colbert, comme fait un chef
dedaigneux vers son inferieur:

-- Ayez soin, monsieur, dit-il, que ces neuf cent mille livres
soient remises ce soir en or a Sa Majeste.

-- Mais, dit le roi, cela fera deux millions cinq cent mille
livres?

-- Sire, les cinq cent mille livres de plus seront la monnaie de
poche de Son Altesse Royale. Vous entendez, monsieur Colbert, ce
soir, avant huit heures.

Et sur ces mots, saluant le roi avec respect, le surintendant fit
a reculons sa sortie sans honorer d'un seul regard l'envieux
auquel il venait de raser a moitie la tete.

Colbert dechira de rage son point de Flandre et mordit ses levres
jusqu'au sang. Fouquet n'etait pas a la porte du cabinet que
l'huissier, passant a cote de lui, cria:

-- Un courrier de Bretagne pour Sa Majeste.

-- M. d'Herblay avait raison, murmura Fouquet en tirant sa montre:
une heure cinquante-cinq minutes. Il etait temps!


Chapitre LXXVI -- Ou d'Artagnan finit par mettre enfin la main sur
son brevet de capitaine


Le lecteur sait d'avance qui l'huissier annoncait en annoncant le
messager de Bretagne.

Ce messager, il etait facile de le reconnaitre. C'etait
d'Artagnan, l'habit poudreux, le visage enflamme, les cheveux
degouttants de sueur, les jambes roidies; il levait peniblement
les pieds a la hauteur de chaque marche sur laquelle resonnaient
ses eperons ensanglantes.

Il apercut sur le seuil, au moment ou il le franchissait, le
surintendant.

Fouquet salua avec un sourire celui qui, une heure plus tot, lui
amenait la ruine ou la mort.

D'Artagnan trouva dans sa bonte d'ame et dans son inepuisable
vigueur corporelle assez de presence d'esprit pour se rappeler le
bon accueil de cet homme; il le salua donc aussi, bien plutot par
bienveillance et par compassion que par respect.

Il se sentit sur les levres ce mot qui tant de fois avait ete
repete au duc de Guise: "Fuyez!" Mais prononcer ce mot, c'eut ete
trahir une cause; dire ce mot dans le cabinet du roi et devant un
huissier, c'eut ete se perdre gratuitement sans sauver personne.

D'Artagnan se contenta donc de saluer Fouquet sans lui parler et
entra. En ce moment meme, le roi flottait entre la surprise ou
venaient de le jeter les dernieres paroles de Fouquet et le
plaisir du retour de d'Artagnan.

Sans etre courtisan, d'Artagnan avait le regard aussi sur et aussi
rapide que s'il l'eut ete.

Il lut en entrant l'humiliation devorante imprimee au front de
Colbert.

Il put meme entendre ces mots que lui disait le roi:

-- Ah! monsieur Colbert, vous aviez donc neuf cent mille livres a
la surintendance?

Colbert, suffoque, s'inclinait sans repondre. Toute cette scene
entra donc dans l'esprit de d'Artagnan par les yeux et par les
oreilles a la fois.

Le premier mot de Louis XIV a son mousquetaire, comme s'il eut
voulu faire opposition a ce qu'il disait en ce moment, fut un
bonjour affectueux.

Puis son second un conge a Colbert.

Ce dernier sortit du cabinet du roi, livide et chancelant, tandis
que d'Artagnan retroussait les crocs de sa moustache.

-- J'aime a voir dans ce desordre un de mes serviteurs, dit le
roi, admirant la martiale souillure des habits de son envoye.

-- En effet, Sire, dit d'Artagnan, j'ai cru ma presence assez
urgente au Louvre pour me presenter ainsi devant vous.

-- Vous m'apportez donc de grandes nouvelles, monsieur? demanda le
roi en souriant.

-- Sire, voici la chose en deux mots: Belle-Ile est fortifiee,
admirablement fortifiee; Belle-Ile a une double enceinte, une
citadelle, deux forts detaches; son port renferme trois corsaires,
et ses batteries de cote n'attendent plus que du canon.

-- Je sais tout cela, monsieur, repondit le roi.

-- Ah! Votre Majeste sait tout cela? fit le mousquetaire
stupefait.

-- J'ai le plan des fortifications de Belle-Ile, dit le roi.

-- Votre Majeste a le plan?...

-- Le voici.

-- En effet, Sire, dit d'Artagnan, c'est bien cela, et la-bas j'ai
vu le pareil.

Le front de d'Artagnan se rembrunit.

-- Ah! je comprends, Votre Majeste ne s'est pas fiee a moi seul,
et elle a envoye quelqu'un, dit-il d'un ton plein de reproche.

-- Qu'importe, monsieur, de quelle facon j'ai appris ce que je
sais, du moment que je le sais?

-- Soit, Sire, reprit le mousquetaire, sans chercher meme a
deguiser son mecontentement; mais je me permettrai de dire a Votre
Majeste que ce n'etait point la peine de me faire tant courir, de
risquer vingt fois de me rompre les os, pour me saluer en arrivant
ici d'une pareille nouvelle. Sire, quand on se defie des gens, ou
quand on les croit insuffisants, on ne les emploie pas.

Et d'Artagnan, par un mouvement tout militaire, frappa du pied et
fit tomber sur le parquet une poussiere sanglante. Le roi le
regardait et jouissait interieurement de son premier triomphe.

-- Monsieur, dit-il au bout d'un instant, non seulement Belle-Ile
m'est connue, mais encore Belle-Ile est a moi.

-- C'est bon, c'est bon, Sire; je ne vous en demande pas
davantage, repondit d'Artagnan. Mon conge!

-- Comment! votre conge?

-- Sans doute. Je suis trop fier pour manger le pain du roi sans
le gagner, ou plutot pour le gagner mal. Mon conge, Sire!

-- Oh! oh!

-- Mon conge, ou je le prends.

-- Vous vous fachez, monsieur?

-- Il y a de quoi, mordioux! Je reste en selle trente-deux heures,
je cours jour et nuit, je fais des prodiges de vitesse, j'arrive
roide comme un pendu, et un autre est arrive avant moi! Allons! je
suis un niais. Mon conge, Sire!

-- Monsieur d'Artagnan, dit Louis XIV en appuyant sa main blanche
sur le bras poudreux du mousquetaire, ce que je viens de vous dire
ne nuira en rien a ce que je vous ai promis. Parole donnee, parole
tenue.

Et le jeune roi, allant droit a sa table, ouvrit un tiroir et y
prit un papier plie en quatre.

-- Voici votre brevet de capitaine des mousquetaires; vous l'avez
gagne, dit-il, monsieur d'Artagnan.

D'Artagnan ouvrit vivement le papier et le regarda a deux fois. Il
ne pouvait en croire ses yeux.

-- Et ce brevet, continua le roi, vous est donne, non seulement
pour votre voyage a Belle-Ile, mais encore pour votre brave
intervention a la place de Greve. La, en effet, vous m'avez servi
bien vaillamment.

-- Ah! ah! dit d'Artagnan, sans que sa puissance sur lui-meme put
empecher une certaine rougeur de lui monter aux yeux; vous savez
aussi cela, Sire?

-- Oui, je le sais.

Le roi avait le regard percant et le jugement infaillible, quand
il s'agissait de lire dans une conscience.

-- Vous avez quelque chose, dit-il au mousquetaire, quelque chose
a dire et que vous ne dites pas. Voyons, parlez franchement,
monsieur: vous savez que je vous ai dit, une fois pour toutes, que
vous aviez toute franchise avec moi.

-- Eh bien! Sire, ce que j'ai, c'est que j'aimerais mieux etre
nomme capitaine des mousquetaires pour avoir charge a la tete de
ma compagnie, fait taire une batterie ou pris une ville, que pour
avoir fait pendre deux malheureux.

-- Est-ce bien vrai, ce que vous me dites la?

-- Et pourquoi Votre Majeste me soupconnerait-elle de
dissimulation, je le lui demande?

-- Parce que, si je vous connais bien, monsieur, vous ne pouvez
vous repentir d'avoir tire l'epee pour moi.

-- Eh bien! c'est ce qui vous trompe, Sire, et grandement; oui, je
me repens d'avoir tire l'epee a cause des resultats que cette
action a amenes; ces pauvres gens qui sont morts, Sire, n'etaient
ni vos ennemis ni les miens, et ils ne se defendaient pas.

Le roi garda un moment le silence.

-- Et votre compagnon, monsieur d'Artagnan, partage-t-il votre
repentir?

-- Mon compagnon?

-- Oui, vous n'etiez pas seul, ce me semble.

-- Seul? ou cela?

-- A la place de Greve.

-- Non, Sire, non, dit d'Artagnan, rougissant au soupcon que le
roi pouvait avoir l'idee que lui, d'Artagnan, avait voulu
accaparer pour lui seul la gloire qui revenait a Raoul; non,
mordioux! et, comme dit Votre Majeste? j'avais un compagnon, et
meme un bon compagnon.

-- Un jeune homme?

-- Oui, Sire, un jeune homme. Oh! mais j'en fais compliment a
Votre Majeste, elle est aussi bien informee du dehors que du
dedans. C'est M. Colbert qui fait au roi tous ces beaux rapports?

-- M. Colbert ne m'a dit que du bien de vous, monsieur d'Artagnan,
et il eut ete malvenu a m'en dire autre chose.

-- Ah! c'est heureux!

-- Mais il a dit aussi beaucoup de bien de ce jeune homme.

-- Et c'est justice, dit le mousquetaire.

-- Enfin, il parait que ce jeune homme est un brave, dit Louis
XIV, pour aiguiser ce sentiment qu'il prenait pour du depit.

-- Un brave, oui, Sire, repeta d'Artagnan, enchante, de son cote,
de pousser le roi sur le compte de Raoul.

-- Savez-vous son nom?

-- Mais je pense...

-- Vous le connaissez donc?

-- Depuis a peu pres vingt-cinq ans, oui, Sire.

-- Mais il a vingt-cinq ans a peine! s'ecria le roi.

-- Eh bien! Sire, je le connais depuis sa naissance, voila tout.

-- Vous m'affirmez cela?

-- Sire, dit d'Artagnan, Votre Majeste m'interroge avec une
defiance dans laquelle je reconnais un tout autre caractere que le
sien. M. Colbert, qui vous a si bien instruit, a-t-il donc oublie
de vous dire que ce jeune homme etait le fils de mon ami intime?

-- Le vicomte de Bragelonne?

-- Eh! certainement, Sire: le vicomte de Bragelonne a pour pere
M. le comte de La Fere, qui a si puissamment aide a la
restauration du roi Charles II. Oh! Bragelonne est d'une race de
vaillants, Sire.

-- Alors il est le fils de ce seigneur qui m'est venu trouver, ou
plutot qui est venu trouver M. de Mazarin, de la part du roi
Charles II, pour nous offrir son alliance?

-- Justement.

-- Et c'est un brave que ce comte de La Fere, dites-vous?

-- Sire, c'est un homme qui a plus de fois tire l'epee pour le roi
votre pere qu'il n'y a encore de jours dans la vie bienheureuse de
Votre Majeste.

Ce fut Louis XIV qui se mordit les levres a son tour.

-- Bien, monsieur d'Artagnan, bien! Et M. le comte de La Fere est
votre ami?

-- Mais depuis tantot quarante ans, oui; Sire. Votre Majeste voit
que je ne lui parle pas d'hier.

-- Seriez-vous content de voir ce jeune homme, monsieur
d'Artagnan?

-- Enchante, Sire.

Le roi frappa sur son timbre. Un huissier parut.

-- Appelez M. de Bragelonne, dit le roi.

-- Ah! ah! il est ici? dit d'Artagnan.

-- Il est de garde aujourd'hui au Louvre avec la compagnie des
gentilshommes de M. le Prince.

Le roi achevait a peine, quand Raoul se presenta, et, voyant
d'Artagnan, lui sourit de ce charmant sourire qui ne se trouve que
sur les levres de la jeunesse.

-- Allons, allons, dit familierement d'Artagnan a Raoul, le roi
permet que tu m'embrasses; seulement, dis a Sa Majeste que tu la
remercies.

Raoul s'inclina si gracieusement, que Louis, a qui toutes les
superiorites savaient plaire lorsqu'elles n'affectaient rien
contre la sienne, admira cette beaute, cette vigueur et cette
modestie.

-- Monsieur, dit le roi s'adressant a Raoul, j'ai demande a M. le
prince qu'il veuille bien vous ceder a moi; j'ai recu sa reponse;
vous m'appartenez donc des ce matin. M. le prince etait bon
maitre; mais j'espere bien que vous ne perdrez pas au change.

-- Oui, oui, Raoul, sois tranquille, le roi a du bon, dit
d'Artagnan, qui avait devine le caractere de Louis et qui jouait
avec son amour-propre dans certaines limites, bien entendu,
reservant toujours les convenances et flattant, lors meme qu'il
semblait railler.

-- Sire, dit alors Bragelonne d'une voix douce et pleine de
charmes, avec cette elocution naturelle et facile qu'il tenait de
son pere; Sire, ce n'est point d'aujourd'hui que je suis a Votre
Majeste.

-- Oh! je sais cela, dit le roi, et vous voulez parler de votre
expedition de la place de Greve. Ce jour-la, en effet, vous futes
bien a moi, monsieur.

-- Sire, ce n'est point non plus de ce jour que je parle; il ne me
sierait point de rappeler un service si minime en presence d'un
homme comme M. d'Artagnan; je voulais parler d'une circonstance
qui a fait epoque dans ma vie et qui m'a consacre, des l'age de
seize ans, au service devoue de Votre Majeste.

-- Ah! ah! dit le roi, et quelle est cette circonstance, dites,
monsieur?

-- La voici... Lorsque je partis pour ma premiere campagne, c'est-
a-dire pour rejoindre l'armee de M. le prince, M. le comte de La
Fere me vint conduire jusqu'a Saint-Denis, ou les restes du roi
Louis XIII attendent, sur les derniers degres de la basilique
funebre, un successeur que Dieu ne lui enverra point, je l'espere
avant longues annees. Alors il me fit jurer sur la cendre de nos
maitres de servir la royaute, representee par vous, incarnee en
vous, Sire, de la servir en pensees, en paroles et en action. Je
jurai, Dieu et les morts ont recu mon serment. Depuis dix ans,
Sire, je n'ai point eu aussi souvent que je l'eusse desire
l'occasion de le tenir: je suis un soldat de Votre Majeste, pas
autre chose, et en m'appelant pres d'elle, elle ne me fait pas
changer de maitre, mais seulement de garnison.

Raoul se tut et s'inclina.

Il avait fini, que Louis XIV ecoutait encore.

-- Mordioux! s'ecria d'Artagnan, c'est bien dit, n'est-ce pas,
Votre Majeste? Bonne race, Sire, grande race!

-- Oui, murmura le roi emu, sans oser cependant manifester son
emotion, car elle n'avait d'autre cause que le contact d'une
nature eminemment aristocratique. Oui, monsieur, vous dites vrai;
partout ou vous etiez, vous etiez au roi. Mais en changeant de
garnison, vous trouverez, croyez-moi, un avancement dont vous etes
digne.

Raoul vit que la s'arretait ce que le roi avait a lui dire. Et
avec le tact parfait qui caracterisait cette nature exquise, il
s'inclina et sortit.

-- Vous reste-t-il encore quelque chose a m'apprendre, monsieur?
dit le roi lorsqu'il se retrouva seul avec d'Artagnan.

-- Oui, Sire et j'avais garde cette nouvelle pour la derniere, car
elle est triste et va vetir la royaute europeenne de deuil.

-- Que me dites-vous?

-- Sire, en passant a Blois, un mot, un triste mot, echo du
palais, est venu frapper mon oreille.

-- En verite, vous m'effrayez, monsieur d'Artagnan.

-- Sire, ce mot etait prononce par un piqueur qui portait un crepe
au bras.

-- Mon oncle Gaston d'Orleans, peut-etre?

-- Sire, il a rendu le dernier soupir.

-- Et je ne suis pas prevenu! s'ecria le roi, dont la
susceptibilite royale voyait une insulte dans l'absence de cette
nouvelle.

-- Oh! ne vous fachez point, Sire, dit d'Artagnan, les courriers
de Paris et les courriers du monde entier ne vont point comme
votre serviteur; le courrier de Blois ne sera pas ici avant deux
heures, et il court bien, je vous en reponds, attendu que je ne
l'ai rejoint qu'au-dela d'Orleans.

-- Mon oncle Gaston, murmura Louis en appuyant la main sur son
front et en enfermant dans ces trois mots tout ce que sa memoire
lui rappelait a ce nom de sentiments opposes.

-- Eh! oui, Sire, c'est ainsi, dit philosophiquement d'Artagnan,
repondant a la pensee royale; le passe s'envole.

-- C'est vrai, monsieur, c'est vrai; mais il nous reste, Dieu
merci, l'avenir, et nous tacherons de ne pas le faire trop sombre.

-- Je m'en rapporte pour cela a Votre Majeste, dit le mousquetaire
en s'inclinant. Et maintenant...

-- Oui, vous avez raison, monsieur, j'oublie les cent dix lieues
que vous venez de faire. Allez, monsieur, prenez soin d'un de mes
meilleurs soldats, et, quand vous serez repose, venez vous mettre
a mes ordres.

-- Sire, absent ou present, j'y suis toujours.

D'Artagnan s'inclina et sortit.

Puis, comme s'il fut arrive de Fontainebleau seulement, il se mit
a arpenter le Louvre pour rejoindre Bragelonne.


Chapitre LXXVII -- Un amoureux et une maitresse


Tandis que les cires brulaient dans le chateau de Blois autour du
corps inanime de Gaston d'Orleans, ce dernier representant du
passe; tandis que les bourgeois de la ville faisaient son
epitaphe, qui etait loin d'etre un panegyrique; tandis que Madame
douairiere, ne se souvenant plus que pendant ses jeunes annees
elle avait aime ce cadavre gisant, au point de fuir pour le suivre
le palais paternel et faisait, a vingt pas de la salle funebre,
ses petits calculs d'interet et ses petits sacrifices d'orgueil,
d'autres interets et d'autres orgueils s'agitaient dans toutes les
parties du chateau ou avait pu penetrer une ame vivante.

Ni les sons lugubres des cloches, ni les voix des chantres, ni
l'eclat des cierges a travers les vitres, ni les preparatifs de
l'ensevelissement n'avaient le pouvoir de distraire deux personnes
placees a une fenetre de la cour interieure, fenetre que nous
connaissons deja et qui eclairait une chambre faisant partie de ce
qu'on appelait les petits appartements.

Au reste, un rayon joyeux de soleil, car le soleil paraissait fort
peu s'inquieter de la perte que venait de faire la France, un
rayon de soleil, disons-nous, descendait sur eux, tirant les
parfums des fleurs voisines et animant les murailles elles-memes.
Ces deux personnes si occupees, non par la mort du duc, mais de la
conversation qui etait la suite de cette mort, ces deux personnes
etaient une jeune fille et un jeune homme.

Ce dernier personnage, garcon de vingt-cinq a vingt-six ans a peu
pres, a la mine tantot eveillee, tantot sournoise, faisait jouer a
propos deux yeux immenses recouverts de longs cils, etait petit et
brun de peau; il souriait avec une bouche enorme, mais bien
meublee, et son menton pointu, qui semblait jouir d'une mobilite
que la nature n'accorde pas d'ordinaire a cette portion de visage,
s'allongeait parfois tres amoureusement vers son interlocutrice,
qui, disons-le, ne se reculait pas toujours aussi rapidement que
les strictes bienseances avaient le droit de l'exiger. La jeune
fille, nous la connaissons, car nous l'avons deja vue a cette meme
fenetre, a la lueur de ce meme soleil; la jeune fille offrait un
singulier melange de finesse et de reflexion: elle etait charmante
quand elle riait, belle quand elle devenait serieuse; mais,
hatons-nous de le dire, elle etait plus souvent charmante que
belle.

Les deux personnes paraissaient avoir atteint le point culminant
d'une discussion moitie railleuse, moitie grave.

-- Voyons, monsieur Malicorne, disait la jeune fille, vous plait-
il enfin que nous parlions raison?

-- Vous croyez que c'est facile, mademoiselle Aure, repliqua le
jeune homme. Faire ce qu'on veut, quand on ne peut faire ce que
l'on peut...

-- Bon! le voila qui s'embrouille dans ses phrases.

-- Moi?

-- Oui, vous; voyons, quittez cette logique de procureur, mon
cher.

-- Encore une chose impossible. Clerc je suis, mademoiselle de
Montalais.

-- Demoiselle je suis, monsieur Malicorne.

-- Helas! je le sais bien, et vous m'accablez par la distance;
aussi, je ne vous dirai rien.

-- Mais non, je ne vous accable pas; dites ce que vous avez a me
dire, dites, je le veux!

-- Eh bien! je vous obeis.

-- C'est bien heureux, vraiment!

-- Monsieur est mort.

-- Ah! peste, voila du nouveau! Et d'ou arrivez-vous pour nous
dire cela?

-- J'arrive d'Orleans, mademoiselle.

-- Et c'est la seule nouvelle que vous apportez?

-- Oh! non pas... J'arrive aussi pour vous dire que Madame
Henriette d'Angleterre arrive pour epouser le frere de Sa Majeste.

-- En verite, Malicorne, vous etes insupportable avec vos
nouvelles du siecle passe; voyons, si vous prenez aussi cette
mauvaise habitude de vous moquer, je vous ferai jeter dehors.

-- Oh!

-- Oui, car vraiment vous m'exasperez.

-- La! la! patience, mademoiselle.

-- Vous vous faites valoir ainsi. Je sais bien pourquoi, allez...

-- Dites, et je vous repondrai franchement oui, si la chose est
vraie.

-- Vous savez que j'ai envie de cette commission de dame d'honneur
que j'ai eu la sottise de vous demander, et vous menagez votre
credit.

-- Moi?

Malicorne abaissa ses paupieres, joignit les mains et prit son air
sournois.

-- Et quel credit un pauvre clerc de procureur saurait-il avoir,
je vous le demande?

-- Votre pere n'a pas pour rien vingt mille livres de rente,
monsieur Malicorne.

-- Fortune de province, mademoiselle de Montalais.

-- Votre pere n'est pas pour rien dans les secrets de M. le
prince.

-- Avantage qui se borne a preter de l'argent a Monseigneur.

-- En un mot, vous n'etes pas pour rien le plus ruse compere de la
province.

-- Vous me flattez.

-- Moi?

-- Oui, vous.

-- Comment cela?

-- Puisque c'est moi qui vous soutiens que je n'ai point de
credit, et vous qui me soutenez que j'en ai.

-- Enfin, ma commission?

-- Eh bien! votre commission?

-- L'aurai-je ou ne l'aurai-je pas?

-- Vous l'aurez.

-- Mais quand?

-- Quand vous voudrez.

-- Ou est-elle, alors?

-- Dans ma poche.

-- Comment! dans votre poche?

-- Oui.
Et, en effet, avec son sourire narquois, Malicorne tira de sa
poche une lettre dont la Montalais s'empara comme d'une proie et
qu'elle lut avec avidite.

A mesure qu'elle lisait, son visage s'eclairait.

-- Malicorne! s'ecria-t-elle apres avoir lu, en verite vous etes
un bon garcon.

-- Pourquoi cela, mademoiselle?

-- Parce que vous auriez pu vous faire payer cette commission et
que vous ne l'avez pas fait.

Et elle eclata de rire, croyant decontenancer le clerc. Mais
Malicorne soutint bravement l'attaque.

-- Je ne vous comprends pas, dit-il.

Ce fut Montalais qui fut decontenancee a son tour.

-- Je vous ai declare mes sentiments, continua Malicorne; vous
m'avez dit trois fois en riant que vous ne m'aimiez pas; vous
m'avez embrasse une fois sans rire, c'est tout ce qu'il me faut.

-- Tout? dit la fiere et coquette Montalais d'un ton ou percait
l'orgueil blesse.

-- Absolument tout, mademoiselle, repliqua Malicorne.

-- Ah!

Ce monosyllabe indiquait autant de colere que le jeune homme eut
pu attendre de reconnaissance. Il secoua tranquillement la tete.

-- Ecoutez, Montalais, dit-il sans s'inquieter si cette
familiarite plaisait ou non a sa maitresse, ne discutons point la-
dessus.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que, depuis un an que je vous connais, vous m'eussiez mis
a la porte vingt fois si je ne vous plaisais pas.

-- En verite! A quel propos vous eusse-je mis a la porte?

-- Parce que j'ai ete assez impertinent pour cela.

-- Oh! cela, c'est vrai.

-- Vous voyez bien que vous etes forcee de l'avouer, fit
Malicorne.

-- Monsieur Malicorne!

-- Ne nous fachons pas; donc, si vous m'avez conserve, ce n'est
pas sans cause.

-- Ce n'est pas au moins parce que je vous aime! s'ecria
Montalais.

-- D'accord. Je vous dirai meme qu'en ce moment je suis certain
que vous m'execrez.

-- Oh! vous n'avez jamais dit si vrai.

-- Bien! Moi, je vous deteste.

-- Ah! je prends acte.

-- Prenez. Vous me trouvez brutal et sot; je vous trouve, moi, la
voix dure et le visage decompose par la colere. En ce moment, vous
vous jetteriez par cette fenetre plutot que de me laisser baiser
le bout de votre doigt; moi, je me precipiterais du haut du
clocheton plutot que de toucher le bas de votre robe. Mais dans
cinq minutes vous m'aimerez, et moi, je vous adorerai. Oh! c'est
comme cela.

-- J'en doute.

-- Et moi, j'en jure.

-- Fat!

-- Et puis ce n'est point la veritable raison; vous avez besoin de
moi, Aure, et moi, j'ai besoin de vous. Quand il vous plait d'etre
gaie, je vous fais rire; quand il me sied d'etre amoureux, je vous
regarde. Je vous ai donne une commission de dame d'honneur que
vous desiriez; vous m'allez donner tout a l'heure quelque chose
que je desirerai.

-- Moi?

-- Vous! mais en ce moment, ma chere Aure, je vous declare que je
ne desire absolument rien; ainsi, soyez tranquille.

-- Vous etes un homme odieux, Malicorne; j'allais me rejouir de
cette commission, et voila que vous m'otez toute ma joie.

-- Bon! il n'y a point de temps perdu; vous vous rejouirez quand
je serai parti.

-- Partez donc, alors...

-- Soit; mais, auparavant, un conseil...

-- Lequel?

-- Reprenez votre belle humeur; vous devenez laide quand vous
boudez.

-- Grossier!

-- Allons, disons-nous nos verites tandis que nous y sommes.

-- O Malicorne! o mauvais coeur!

-- O Montalais! o ingrate!

Et le jeune homme s'accouda sur l'appui de la fenetre.

Montalais prit un livre et l'ouvrit.

Malicorne se redressa, brossa son feutre avec sa manche et defripa
son pourpoint noir.

Montalais, tout en faisant semblant de lire, le regardait du coin
de l'oeil.

-- Bon! s'ecria-t-elle furieuse, le voila qui prend son air
respectueux. Il va bouder pendant huit jours.

-- Quinze, mademoiselle, dit Malicorne en s'inclinant.

Montalais leva sur lui son poing crispe.

-- Monstre! dit-elle. Oh! si j'etais un homme!

-- Que me feriez-vous?

-- Je t'etranglerais!

-- Ah! fort bien, dit Malicorne; je crois que je commence a
desirer quelque chose.

-- Et que desirez-vous, monsieur le demon! Que je perde mon ame
par la colere?

Malicorne roulait respectueusement son chapeau entre ses doigts;
mais tout a coup il laissa tomber son chapeau, saisit la jeune
fille par les deux epaules, l'approcha de lui et appuya sur ses
levres deux levres bien ardentes pour un homme ayant la pretention
d'etre si indifferent. Aure voulut pousser un cri, mais ce cri
s'eteignit dans le baiser.

Nerveuse et irritee, la jeune fille repoussa Malicorne contre la
muraille.

-- Bon! dit philosophiquement Malicorne, en voila pour six
semaines; adieu, mademoiselle! agreez mon tres humble salut.

Et il fit trois pas pour se retirer.

-- Eh bien! non, vous ne sortirez pas! s'ecria Montalais en
frappant du pied; restez! je vous l'ordonne!

-- Vous l'ordonnez?

-- Oui; ne suis-je pas la maitresse?

-- De mon ame et de mon esprit, sans aucun doute.

-- Belle propriete, ma foi! L'ame est sotte et l'esprit sec.

-- Prenez garde, Montalais, je vous connais, dit Malicorne; vous
allez vous prendre d'amour pour votre serviteur.

-- Eh bien! oui, dit-elle en se pendant a son cou avec une
enfantine indolence bien plus qu'avec un voluptueux abandon; eh
bien! oui, car il faut que je vous remercie, enfin.

-- Et de quoi?

-- De cette commission; n'est-ce pas tout mon avenir?

-- Et tout le mien.

Montalais le regarda.

-- C'est affreux, dit-elle, de ne jamais pouvoir deviner si vous
parlez serieusement.

-- On ne peut plus serieusement; j'allais a Paris, vous y allez,
nous y allons.

-- Alors, c'est par ce seul motif que vous m'avez servie, egoiste?

-- Que voulez-vous, Aure, je ne puis me passer de vous.

-- Eh bien! en verite, c'est comme moi; vous etes cependant, il
faut l'avouer, un bien mechant coeur!

-- Aure, ma chere Aure, prenez garde; si vous retombez dans les
injures, vous savez l'effet qu'elles me produisent, et je vais
vous adorer.

Et, tout en disant ces paroles, Malicorne approcha une seconde
fois la jeune fille de lui.

Au meme instant un pas retentit dans l'escalier. Les jeunes gens
etaient si rapproches qu'on les eut surpris dans les bras l'un de
l'autre, si Montalais n'eut violemment repousse Malicorne, lequel
alla frapper du dos la porte, qui s'ouvrait en ce moment. Un grand
cri, suivi d'injures, retentit aussitot.

C'etait Mme de Saint-Remy qui poussait ce cri et qui proferait ces
injures: le malheureux Malicorne venait de l'ecraser a moitie
entre la muraille et la porte qu'elle entrouvrait.

-- C'est encore ce vaurien! s'ecria la vieille dame; toujours la!

-- Ah! madame, repondit Malicorne d'une voix respectueuse, il y a
huit grands jours que je ne suis venu ici.


Chapitre LXXVIII -- Ou l'on voit enfin reparaitre la veritable
heroine de cette histoire


Derriere Mme de Saint-Remy montait Mlle de La Valliere. Elle
entendit l'explosion de la colere maternelle, et comme elle en
devinait la cause, elle entra toute tremblante dans la chambre et
apercut le malheureux Malicorne, dont la contenance desesperee eut
attendri ou egaye quiconque l'eut observe de sang-froid. En effet,
il s'etait vivement retranche derriere une grande chaise, comme
pour eviter les premiers assauts de Mme de Saint-Remy; il
n'esperait pas la flechir par la parole, car elle parlait plus
haut que lui et sans interruption, mais il comptait sur
l'eloquence de ses gestes.

La vieille dame n'ecoutait et ne voyait rien; Malicorne, depuis
longtemps, etait une des ses antipathies. Mais sa colere etait
trop grande pour ne pas deborder de Malicorne sur sa complice.
Montalais eut son tour.

-- Et vous, mademoiselle, et vous, comptez-vous que je n'avertirai
point Madame de ce qui se passe chez une de ses filles d'honneur?

-- Oh! ma mere, s'ecria Mlle de La Valliere, par grace,
epargnez...

-- Taisez-vous, mademoiselle, et ne vous fatiguez pas inutilement
a interceder pour des sujets indignes; qu'une fille honnete comme
vous subisse le mauvais exemple, c'est deja certes un assez grand
malheur; mais qu'elle l'autorise par son indulgence, c'est ce que
je ne souffrirai pas.

-- Mais, en verite, dit Montalais se rebellant enfin, je ne sais
pas sous quel pretexte vous me traitez ainsi; je ne fais point de
mal, je suppose?

-- Et ce grand faineant, mademoiselle, reprit Mme de Saint-Remy
montrant Malicorne, est-il ici pour faire le bien? je vous le
demande.

-- Il n'est ici ni pour le bien ni pour le mal, madame; il vient
me voir, voila tout.

-- C'est bien, c'est bien, dit Mme de Saint-Remy; Son Altesse
Royale sera instruite, et elle jugera.

-- En tout cas, je ne vois pas pourquoi, repondit Montalais, il
serait defendu a M. Malicorne d'avoir dessein sur moi, si son
dessein est honnete.

-- Dessein honnete, avec une pareille figure! s'ecria Mme de
Saint-Remy.

-- Je vous remercie au nom de ma figure, madame, dit Malicorne.

-- Venez, ma fille, venez, continua Mme de Saint-Remy; allons
prevenir Madame qu'au moment meme ou elle pleure un epoux, au
moment ou nous pleurons un maitre dans ce vieux chateau de Blois,
sejour de la douleur, il y a des gens qui s'amusent et se
rejouissent.

-- Oh! firent d'un seul mouvement les deux accuses.

-- Une fille d'honneur! une fille d'honneur! s'ecria la vieille
dame en levant les mains au ciel.

-- Eh bien! c'est ce qui vous trompe, madame, dit Montalais
exasperee; je ne suis plus fille d'honneur, de Madame du moins.

-- Vous donnez votre demission, mademoiselle? Tres bien! je ne
puis qu'applaudir a une telle determination et j'y applaudis.

-- Je ne donne point ma demission, madame; je prends un autre
service, voila tout.

-- Dans la bourgeoisie ou dans la robe? demanda Mme de Saint-Remy
avec dedain.

-- Apprenez, madame, dit Montalais, que je ne suis point fille a
servir des bourgeoises ni des robines, et qu'au lieu de la cour
miserable ou vous vegetez, je vais habiter une cour presque
royale.

-- Ah! ah! une cour royale, dit Mme de Saint-Remy en s'efforcant
de rire; une cour royale, qu'en pensez-vous, ma fille?

Et elle se retournait vers Mlle de La Valliere, qu'elle voulait a
toute force entrainer contre Montalais, et qui, au lieu d'obeir a
l'impulsion de Mme de Saint-Remy, regardait tantot sa mere, tantot
Montalais avec ses beaux yeux conciliateurs.

-- Je n'ai point dit une cour royale, madame, repondit Montalais,
parce que Madame Henriette d'Angleterre, qui va devenir la femme
de Son Altesse Royale Monsieur, n'est point une reine. J'ai dit
presque royale, et j'ai dit juste, puisqu'elle va etre la belle-
soeur du roi.

La foudre tombant sur le chateau de Blois n'eut point etourdi
Mme de Saint Remy comme le fit cette derniere phrase de Montalais.

-- Que parlez-vous de Son Altesse Royale Madame Henriette?
balbutia la vieille dame.

-- Je dis que je vais entrer chez elle comme demoiselle d'honneur:
voila ce que je dis.

-- Comme demoiselle d'honneur! s'ecrierent a la fois Mme de Saint-
Remy avec desespoir et Mlle de La Valliere avec joie.

-- Oui, madame, comme demoiselle d'honneur.

La vieille dame baissa la tete comme si le coup eut ete trop fort
pour elle.

Cependant, presque aussitot elle se redressa pour lancer un
dernier projectile a son adversaire.

-- Oh! oh! dit-elle, on parle beaucoup de ces sortes de promesses
a l'avance, on se flatte souvent d'esperances folles, et au
dernier moment, lorsqu'il s'agit de tenir ces promesses, de
realiser ces esperances, on est tout surpris de se voir reduire en
vapeur le grand credit sur lequel on comptait.

-- Oh! madame, le credit de mon protecteur, a moi, est
incontestable, et ses promesses valent des actes.

-- Et ce protecteur si puissant, serait-ce indiscret de vous
demander son nom?

-- Oh! mon Dieu, non; c'est Monsieur que voila, dit Montalais en
montrant Malicorne, qui, pendant toute cette scene, avait conserve
le plus imperturbable sang-froid et la plus comique dignite.

-- Monsieur! s'ecria Mme de Saint-Remy avec une explosion
d'hilarite, Monsieur est votre protecteur! Cet homme dont le
credit est si puissant, dont les promesses valent des actes, c'est
M. Malicorne?

Malicorne salua.

Quant a Montalais, pour toute reponse elle tira le brevet de sa
poche, et le montrant a la vieille dame:

-- Voici le brevet, dit-elle.

Pour le coup, tout fut fini. Des qu'elle eut parcouru du regard le
bienheureux parchemin, la bonne dame joignit les mains, une
expression indicible d'envie et de desespoir contracta son visage,
et elle fut obligee de s'asseoir pour ne point s'evanouir.

Montalais n'etait point assez mechante pour se rejouir outre
mesure de sa victoire et accabler l'ennemi vaincu, surtout lorsque
cet ennemi c'etait la mere de son amie; elle usa donc, mais
n'abusa point du triomphe.

Malicorne fut moins genereux; il prit des poses nobles sur son
fauteuil et s'etendit avec une familiarite qui, deux heures plus
tot, lui eut attire la menace du baton.

-- Dame d'honneur de la jeune Madame! repetait Mme de Saint-Remy,
encore mal convaincue.

-- Oui, madame, et par la protection de M. Malicorne, encore.

-- C'est incroyable! repetait la vieille dame; n'est-ce pas,
Louise, que c'est incroyable?

Mais Louise ne repondit pas; elle etait inclinee, reveuse, presque
affligee; une main sur son beau front, elle soupirait.

-- Enfin, monsieur, dit tout a coup Mme de Saint-Remy, comment
avez vous fait pour obtenir cette charge?

-- Je l'ai demandee madame.

-- A qui?

-- A un de mes amis.

-- Et vous avez des amis assez bien en cour pour vous donner de
pareilles preuves de credit?

-- Dame! il parait.

-- Et peut-on savoir le nom de ces amis?

-- Je n'ai pas dit que j'eusse plusieurs amis madame, j'ai dit un
ami.

-- Et cet ami s'appelle?

-- Peste! madame, comme vous y allez! Quand on a un ami aussi
puissant que le mien, on ne le produit pas comme cela au grand
jour pour qu'on vous le vole.

-- Vous avez raison, monsieur, de taire le nom de cet ami car je
crois qu'il vous serait difficile de le dire.

-- En tout cas, dit Montalais, si l'ami n'existe pas, le brevet
existe, et voila qui tranche la question.

-- Alors je concois, dit Mme de Saint-Remy avec le sourire
gracieux du chat qui va griffer, quand j'ai trouve Monsieur chez
vous tout a l'heure...

-- Eh bien?

-- Il vous apportait votre brevet.

-- Justement, madame, vous avez devine.

-- Mais c'etait on ne peut plus moral, alors.

-- Je le crois, madame.

-- Et j'ai eu tort, a ce qu'il parait, de vous faire des
reproches, mademoiselle.

-- Tres grand tort, madame; mais je suis tellement habituee a vos
reproches, que je vous les pardonne.

-- En ce cas, allons-nous-en, Louise; nous n'avons plus qu'a nous
retirer. Eh bien?

-- Madame! fit La Valliere en tressaillant, vous dites?

-- Tu n'ecoutais pas, a ce qu'il parait, mon enfant?

-- Non, madame, je pensais.

-- Et a quoi?

-- A mille choses.

-- Tu ne m'en veux pas au moins, Louise? s'ecria Montalais lui
pressant la main.

-- Et de quoi t'en voudrais-je, ma chere Aure? repondit la jeune
fille avec sa voix douce comme une musique.

-- Dame! reprit Mme de Saint-Remy, quand elle vous en voudrait un
peu, pauvre enfant! elle n'aurait pas tout a fait tort.

-- Et pourquoi m'en voudrait-elle, bon Dieu?

-- Il me semble qu'elle est d'aussi bonne famille et aussi jolie
que vous.

-- Ma mere! s'ecria Louise.

-- Plus jolie cent fois, madame; de meilleure famille, non; mais
cela ne me dit point pourquoi Louise doit m'en vouloir.

-- Croyez-vous donc que ce soit amusant pour elle de s'enterrer a
Blois quand vous allez briller a Paris?

-- Mais, madame, ce n'est point moi qui empeche Louise de m'y
suivre, a Paris; au contraire, je serais certes bien heureuse
qu'elle y vint.

-- Mais il me semble que M. Malicorne, qui est tout-puissant a la
cour...

-- Ah! tant pis, madame, fit Malicorne, chacun pour soi en ce
pauvre monde.

-- Malicorne! fit Montalais.

Puis, se baissant vers le jeune homme:

-- Occupez Mme de Saint-Remy, soit en disputant, soit en vous
raccommodant avec elle; il faut que je cause avec Louise.

Et, en meme temps, une douce pression de main recompensait
Malicorne de sa future obeissance. Malicorne se rapprocha tout
grognant de Mme de Saint-Remy, tandis que Montalais disait a son
amie, en lui jetant un bras autour du cou:

-- Qu'as-tu? Voyons! Est-il vrai que tu ne m'aimerais plus parce
que je brillerais, comme dit ta mere?

-- Oh! non, repondit la jeune fille retenant a peine ses larmes;
je suis bien heureuse de ton bonheur, au contraire.

-- Heureuse! et l'on dirait que tu es prete a pleurer.

-- Ne pleure-t-on que d'envie?

-- Ah! oui, je comprends, je vais a Paris, et ce mot "Paris" te
rappelait certain cavalier.

-- Aure!

-- Certain cavalier qui, autrefois, habitait Blois, et qui
aujourd'hui habite Paris.

-- Je ne sais, en verite, ce que j'ai, mais j'etouffe.

-- Pleure alors, puisque tu ne peux pas me sourire.

Louise releva son visage si doux que des larmes, roulant l'une
apres l'autre, illuminaient comme des diamants.

-- Voyons, avoue, dit Montalais.

-- Que veux-tu que j'avoue?

-- Ce qui te fait pleurer; on ne pleure pas sans cause. Je suis
ton amie; tout ce que tu voudras que je fasse, je le ferai.
Malicorne est plus puissant qu'on ne croit, va! Veux-tu venir a
Paris?

-- Helas! fit Louise.

-- Veux-tu venir a Paris?

-- Rester seule ici, dans ce vieux chateau, moi qui avais cette
douce habitude d'entendre tes chansons, de te presser la main, de
courir avec vous toutes dans ce parc; oh! comme je vais m'ennuyer,
comme je vais mourir vite!

-- Veux-tu venir a Paris?

Louise poussa un soupir.

-- Tu ne reponds pas.

-- Que veux-tu que je te reponde?

-- Oui ou non; ce n'est pas bien difficile, ce me semble.

-- Oh! tu es bien heureuse, Montalais!

-- Allons, ce qui veut dire que tu voudrais etre a ma place?

Louise se tut.

-- Petite obstinee! dit Montalais; a-t-on jamais vu avoir des
secrets pour une amie! Mais avoue donc que tu voudrais venir a
Paris, avoue donc que tu meurs d'envie de revoir Raoul!

-- Je ne puis avouer cela.

-- Et tu as tort.

-- Pourquoi?

-- Parce que... Vois-tu ce brevet?

-- Sans doute que je le vois.

-- Eh bien! je t'en eusse fait avoir un pareil.

-- Par qui?

-- Par Malicorne.

-- Aure, dis-tu vrai? serait-ce possible?

-- Dame! Malicorne est la; et ce qu'il a fait pour moi, il faudra
bien qu'il le fasse pour toi.

Malicorne venait d'entendre prononcer deux fois son nom, il etait
enchante d'avoir une occasion d'en finir avec Mme de Saint-Remy,
et il se retourna.

-- Qu'y a-t-il, mademoiselle?

-- Venez ca, Malicorne, fit Montalais avec un geste imperatif.

Malicorne obeit.

-- Un brevet pareil, dit Montalais.

-- Comment cela?

-- Un brevet pareil a celui-ci; c'est clair.

-- Mais...

-- Il me le faut!

-- Oh! oh! il vous le faut?

-- Oui.

-- Il est impossible, n'est-ce pas, monsieur Malicorne? dit Louise
avec sa douce voix.

-- Dame! si c'est pour vous, mademoiselle...

-- Pour moi. Oui, monsieur Malicorne, ce serait pour moi.

-- Et si Mlle de Montalais le demande en meme temps que vous ...

-- Mlle de Montalais ne le demande pas, elle l'exige.

-- Eh bien! on verra a vous obeir, mademoiselle.

-- Et vous la ferez nommer?

-- On tachera.

-- Pas de reponse evasive. Louise de La Valliere sera demoiselle
d'honneur de Madame Henriette avant huit jours.

-- Comme vous y allez!

-- Avant huit jours, ou bien...

-- Ou bien?

-- Vous reprendrez votre brevet, monsieur Malicorne; je ne quitte
pas mon amie.

-- Chere Montalais!

-- C'est bien, gardez votre brevet; Mlle de La Valliere sera dame
d'honneur.

-- Est-ce vrai?

-- C'est vrai.

-- Je puis donc esperer d'aller a Paris?

-- Comptez-y.

-- Oh! monsieur Malicorne, quelle reconnaissance! s'ecria Louise
en joignant les mains et en bondissant de joie.

-- Petite dissimulee! dit Montalais, essaie encore de me faire
croire que tu n'es pas amoureuse de Raoul.

Louise rougit comme la rose de mai; mais, au lieu de repondre,
elle alla embrasser sa mere.

-- Madame, lui dit-elle, savez-vous que M. Malicorne va me faire
nommer demoiselle d'honneur?

-- M. Malicorne est un prince deguise, repliqua la vieille dame;
il a tous les pouvoirs.

-- Voulez-vous aussi etre demoiselle d'honneur? demanda Malicorne
a Mme de Saint-Remy. Pendant que j'y suis, autant que je fasse
nommer tout le monde.

Et, sur ce, il sortit laissant la pauvre dame toute deferree comme
dirait Tallemant des Reaux.

-- Allons, murmura Malicorne en descendant les escaliers, allons,
c'est encore un billet de mille livres que cela va me couter; mais
il faut en prendre son parti; mon ami Manicamp ne fait rien pour
rien.


Chapitre LXXIX -- Malicorne et Manicamp


L'introduction de ces deux nouveaux personnages dans cette
histoire, et cette affinite mysterieuse de noms et de sentiments
meritent quelque attention de la part de l'historien et du
lecteur. Nous allons donc entrer dans quelques details sur
M. Malicorne et sur M. de Manicamp.

Malicorne, on le sait, avait fait le voyage d'Orleans pour aller
chercher ce brevet destine a Mlle de Montalais, et dont l'arrivee
venait de produire une si vive sensation au chateau de Blois.
C'est qu'a Orleans se trouvait pour le moment M. de Manicamp.
Singulier personnage s'il en fut que ce M. de Manicamp: garcon de
beaucoup d'esprit, toujours a sec, toujours besogneux, bien qu'il
puisat a volonte dans la bourse de M. le comte de Guiche, l'une
des bourses les mieux garnies de l'epoque.

C'est que M. le comte de Guiche avait eu pour compagnon d'enfance,
de Manicamp, pauvre gentillatre vassal ne des Grammont. C'est que
M. de Manicamp, avec son esprit, s'etait cree un revenu dans
l'opulente famille du marechal.

Des l'enfance, il avait, par un calcul fort au-dessus de son age,
prete son nom et sa complaisance aux folies du comte de Guiche.
Son noble compagnon avait-il derobe un fruit destine a Mme la
marechale, avait-il brise une glace, eborgne un chien, de Manicamp
se declarait coupable du crime commis, et recevait la punition,
qui n'en etait pas plus douce pour tomber sur l'innocent.

Mais aussi, ce systeme d'abnegation lui etait paye. Au lieu de
porter des habits mediocres comme la fortune paternelle lui en
faisait une loi, il pouvait paraitre eclatant, superbe, comme un
jeune seigneur de cinquante mille livres de revenu.

Ce n'est point qu'il fut vil de caractere ou humble d'esprit; non,
il etait philosophe, ou plutot il avait l'indifference, l'apathie
et la reverie qui eloignent chez l'homme tout sentiment du monde
hierarchique. Sa seule ambition etait de depenser de l'argent.
Mais, sous ce rapport, c'etait un gouffre que ce bon
M. de Manicamp.

Trois ou quatre fois regulierement par annee, il epuisait le comte
de Guiche, et, quand le comte de Guiche etait bien epuise, qu'il
avait retourne ses poches et sa bourse devant lui, et declare
qu'il fallait au moins quinze jours a la munificence paternelle
pour remplir bourse et poches, de Manicamp perdait toute son
energie, il se couchait, restait au lit, ne mangeait plus et
vendait ses beaux habits sous pretexte que, restant couche, il
n'en avait plus besoin.

Pendant cette prostration de force et d'esprit, la bourse du comte
de Guiche se remplissait, et, une fois remplie, debordait dans
celle de Manicamp, qui rachetait de nouveaux habits, se rhabillait
et recommencait la meme vie qu'auparavant.

Cette manie de vendre ses habits neufs le quart de ce qu'ils
valaient avait rendu notre heros assez celebre dans Orleans, ville
ou, en general, nous serions fort embarrasses de dire pourquoi il
venait passer ses jours de penitence.

Les debauches de province, les petits-maitres a six cents livres
par an se partageaient les bribes de son opulence.

Parmi les admirateurs de ces splendides toilettes brillait notre
ami Malicorne, fils d'un syndic de la ville, a qui M. le prince de
Conde, toujours besogneux comme un Conde, empruntait souvent de
l'argent a gros interet.

M. Malicorne tenait la caisse paternelle. C'est-a-dire qu'en ce
temps de facile morale il se faisait de son cote, en suivant
l'exemple de son pere et en pretant a la petite semaine, un revenu
de dix-huit cents livres, sans compter six cents autres livres que
fournissait la generosite du syndic, de sorte que Malicorne etait
le roi des raffines d'Orleans, ayant deux mille quatre cents
livres a dilapider, a gaspiller, a eparpiller en folies de tout
genre.

Mais, tout au contraire de Manicamp, Malicorne etait
effroyablement ambitieux.

Il aimait par ambition, il depensait par ambition, il se fut ruine
par ambition.

Malicorne avait resolu de parvenir a quelque prix que ce fut; et
pour cela, a quelque prix que ce fut, il s'etait donne une
maitresse et un ami.

La maitresse, Mlle de Montalais, lui etait cruelle dans les
dernieres faveurs de l'amour; mais c'etait une fille noble, et
cela suffisait a Malicorne.

L'ami n'avait pas d'amitie, mais c'etait le favori du comte
de Guiche, ami lui-meme de Monsieur, frere du roi, et cela
suffisait a Malicorne.

Seulement, au chapitre des charges, Mlle de Montalais coutait par
an: rubans, gants et sucreries, mille livres. De Manicamp coutait,
argent prete jamais rendu, de douze a quinze cents livres par an.

Il ne restait donc rien a Malicorne.

Ah! si fait, nous nous trompons, il lui restait la caisse
paternelle. Il usa d'un procede sur lequel il garda le plus
profond secret, et qui consistait a s'avancer a lui-meme, sur la
caisse du syndic, une demi-douzaine d'annees, c'est-a-dire une
quinzaine de mille livres, se jurant bien entendu, a lui-meme, de
combler ce deficit aussitot que l'occasion s'en presenterait.

L'occasion devait etre la concession d'une belle charge dans la
maison de Monsieur, quand on monterait cette maison a l'epoque de
son mariage.

Cette epoque etait venue, et l'on allait enfin monter la maison.
Une bonne charge chez un prince du sang, lorsqu'elle est donnee
par le credit et sur la recommandation d'un ami tel que le comte
de Guiche, c'est au moins douze mille livres par an, et, moyennant
cette habitude qu'avait prise Malicorne de faire fructifier ses
revenus, douze mille livres pouvaient s'elever a vingt.

Alors, une fois titulaire de cette charge, Malicorne epouserait
Mlle de Montalais; Mlle de Montalais, d'une famille ou le ventre
anoblissait, non seulement serait dotee, mais encore ennoblissait
Malicorne. Mais, pour que Mlle de Montalais, qui n'avait pas
grande fortune patrimoniale, quoiqu'elle fut fille unique, fut
convenablement dotee, il fallait qu'elle appartint a quelque
grande princesse, aussi prodigue que Madame douairiere etait
avare. Et afin que la femme ne fut point d'un cote pendant que le
mari serait de l'autre, situation qui presente de graves
inconvenients, surtout avec des caracteres comme etaient ceux des
futurs conjoints, Malicorne avait imagine de mettre le point
central de reunion dans la maison meme de Monsieur, frere du roi.

Mlle de Montalais serait fille d'honneur de Madame. M. Malicorne
serait officier de Monsieur. On voit que le plan venait d'une
bonne tete, on voit aussi qu'il avait ete bravement execute.

Malicorne avait demande a Manicamp de demander au comte de Guiche
un brevet de fille d'honneur.

Et le comte de Guiche avait demande ce brevet a Monsieur, lequel
l'avait signe sans hesitation.

Le plan moral de Malicorne, car on pense bien que les combinaisons
d'un esprit aussi actif que le sien ne se bornaient point au
present et s'etendaient a l'avenir, le plan moral de Malicorne,
disons-nous, etait celui-ci:

Faire entrer chez Madame Henriette une femme devouee a lui,
spirituelle, jeune, jolie et intrigante; savoir, par cette femme,
tous les secrets feminins du jeune menage, tandis que lui,
Malicorne, et son ami Manicamp sauraient, a eux deux, tous les
mysteres masculins de la jeune communaute.

C'etait par ces moyens qu'on arriverait a une fortune rapide et
splendide a la fois.

Malicorne etait un vilain nom; celui qui le portait avait trop
d'esprit pour se dissimuler cette verite; mais on achetait une
terre, et Malicorne de quelque chose, ou meme de Malicorne tout
court, sonnait fort noblement a l'oreille.

Il n'etait pas invraisemblable que l'on put trouver a ce nom de
Malicorne une origine des plus aristocratiques.

En effet, ne pouvait-il pas venir d'une terre ou un taureau aux
cornes mortelles aurait cause quelque grand malheur et baptise le
sol avec le sang qu'il aurait repandu?

Certes, ce plan se presentait herisse de difficultes; mais la plus
grande de toutes, c'etait Mlle de Montalais elle-meme.
Capricieuse, variable, sournoise, etourdie, libertine, prude,
vierge armee de griffes, Erigone barbouillee de raisins, elle
renversait parfois, d'un seul coup de ses doigts blancs ou d'un
seul souffle de ses levres riantes, l'edifice que la patience de
Malicorne avait mis un mois a etablir. Amour a part, Malicorne
etait heureux; mais cet amour, qu'il ne pouvait s'empecher de
ressentir, il avait la force de le cacher avec soin, persuade
qu'au moindre relachement de ces liens, dont il avait garrotte son
Protee femelle, le demon le terrasserait et se moquerait de lui.
Il humiliait sa maitresse en la dedaignant. Brulant de desirs
quand elle s'avancait pour le tenter, il avait l'art de paraitre
de glace, persuade que, s'il ouvrait ses bras, elle s'enfuirait en
le raillant. De son cote, Montalais croyait ne pas aimer
Malicorne, et, tout au contraire, elle l'aimait. Malicorne lui
repetait si souvent ses protestations d'indifference, qu'elle
finissait de temps en temps par y croire, et alors elle croyait
detester Malicorne. Voulait-elle le ramener par la coquetterie,
Malicorne se faisait plus coquet qu'elle. Mais ce qui faisait que
Montalais tenait a Malicorne d'une indissoluble facon, c'est que
Malicorne etait toujours bourre de nouvelles fraiches apportees de
la cour et de la ville; c'est que Malicorne apportait toujours a
Blois une mode, un secret, un parfum; c'est que Malicorne ne
demandait jamais un rendez-vous, et, tout au contraire, se faisait
supplier pour recevoir des faveurs qu'il brulait d'obtenir. De son
cote, Montalais n'etait pas avare d'histoires. Par elle, Malicorne
savait tout ce qui se passait chez Madame douairiere, et il en
faisait a Manicamp des contes a mourir de rire, que celui-ci, par
paresse, portait tout faits a M. de Guiche, qui les portait a
Monsieur. Voila en deux mots quelle etait la trame de petits
interets et de petites conspirations qui unissait Blois a Orleans
et Orleans a Paris, et qui allait amener dans cette derniere
ville, ou elle devait produire une si grande revolution, la pauvre
petite La Valliere, qui etait bien loin de se douter, en s'en
retournant toute joyeuse au bras de sa mere, a quel etrange avenir
elle etait reservee.

Quant au bonhomme Malicorne, nous voulons parler du syndic
d'Orleans, il ne voyait pas plus clair dans le present que les
autres dans l'avenir, et ne se doutait guere, en promenant tous
les jours, de trois a cinq heures, apres son diner, sur la place
Sainte-Catherine, son habit gris taille sous Louis XIII et ses
souliers de drap a grosses bouffettes, que c'etait lui qui payait
tous ces eclats de rire, tous ces baisers furtifs, tous ces
chuchotements, toute cette rubanerie et tous ces projets souffles
qui faisaient une chaine de quarante cinq lieues du palais de
Blois au Palais-Royal.


Chapitre LXXX -- Manicamp et Malicorne


Donc, Malicorne partit, comme nous l'avons dit, et alla trouver
son ami Manicamp, en retraite momentanee dans la ville d'Orleans.
C'etait juste au moment ou ce jeune seigneur s'occupait de vendre
le dernier habit un peu propre qui lui restat.

Il avait, quinze jours auparavant, tire du comte de Guiche cent
pistoles, les seules qui pussent l'aider a se mettre en campagne,
pour aller au-devant de Madame, qui arrivait au Havre.

Il avait tire de Malicorne, trois jours auparavant, cinquante
pistoles, prix du brevet obtenu pour Montalais.

Il ne s'attendait donc plus a rien, ayant epuise toutes les
ressources, sinon a vendre un bel habit de drap et de satin, tout
brode et passemente d'or, qui avait fait l'admiration de la cour.

Mais, pour etre en mesure de vendre cet habit, le dernier qui lui
restat, comme nous avons ete force de l'avouer au lecteur,
Manicamp avait ete oblige de prendre le lit.

Plus de feu, plus d'argent de poche, plus d'argent de promenade,
plus rien que le sommeil pour remplacer les repas, les compagnies
et les bals.

On a dit: "Qui dort dine"; mais on n'a pas dit: "Qui dort joue",
ou "Qui dort danse". Manicamp, reduit a cette extremite de ne plus
jouer ou de ne plus danser de huit jours au moins, etait donc fort
triste. Il attendait un usurier et vit entrer Malicorne.

Un cri de detresse lui echappa.

-- Eh bien! dit-il d'un ton que rien ne pourrait rendre, c'est
encore vous, cher ami?

-- Bon! vous etes poli! dit Malicorne.

-- Ah! voyez-vous, c'est que j'attendais de l'argent, et, au lieu
d'argent, vous arrivez.

-- Et si je vous en apportais, de l'argent?

-- Oh! alors, c'est autre chose. Soyez le bienvenu, cher ami.

Et il tendit la main, non pas a la main de Malicorne, mais a sa
bourse.

Malicorne fit semblant de s'y tromper et lui donna la main.

-- Et l'argent? fit Manicamp.

-- Mon cher ami, si vous voulez l'avoir, gagnez-le.

-- Que faut-il faire pour cela?

-- Le gagner, parbleu!

-- Et de quelle facon?

-- Oh! c'est rude, je vous en avertis!

-- Diable!

-- II faut quitter le lit et aller trouver sur-le-champ M. le
comte de Guiche.

-- Moi, me lever? fit Manicamp en se detirant voluptueusement dans
son lit. Oh! non pas.

-- Vous avez donc vendu tous vos habits?

-- Non, il m'en reste un, le plus beau meme, mais j'attends
acheteur.

-- Et des chausses?

-- Il me semble que vous les voyez sur cette chaise.

-- Eh bien! puisqu'il vous reste des chausses et un pourpoint,
chaussez les unes et endossez l'autre, faites seller un cheval et
mettez-vous en chemin.

-- Point du tout.

-- Pourquoi cela?

-- Morbleu! vous ne savez donc pas que M. de Guiche est a Etampes?

-- Non, je le croyais a Paris, moi; vous n'aurez que quinze lieues
a faire au lieu de trente.

-- Vous etes charmant! Si je fais quinze lieues avec mon habit, il
ne sera plus mettable, et, au lieu de le vendre trente pistoles,
je serai oblige de le donner pour quinze.

-- Donnez-le pour ce que vous voudrez, mais il me faut une seconde
commission de fille d'honneur.

-- Bon! pour qui? La Montalais est donc double?

-- Mechant homme! c'est vous qui l'etes. Vous engloutissez deux
fortunes: la mienne et celle de M. le comte de Guiche.

-- Vous pourriez bien dire celle de M. de Guiche et la votre.

-- C'est juste, a tout seigneur tout honneur; mais j'en reviens a
mon brevet.

-- Et vous avez tort.

-- Prouvez-moi cela.

-- Mon ami, il n'y aura que douze filles d'honneur pour Madame;
j'ai deja obtenu pour vous ce que douze cents femmes se disputent,
et pour cela, il m'a fallu deployer une diplomatie...

-- Oui, je sais que vous avez ete heroique, cher ami.

-- On sait les affaires, dit Manicamp.

-- A qui le dites-vous! Aussi, quand je serai roi, je vous promets
une chose.

-- Laquelle? de vous appeler Malicorne Ier?

-- Non, de vous faire surintendant de mes finances; mais ce n'est
point de cela qu'il s'agit.

-- Malheureusement.

-- Il s'agit de me procurer une seconde charge de fille d'honneur.

-- Mon ami, vous me promettriez le ciel que je ne me derangerais
pas dans ce moment-ci.

Malicorne fit sonner sa poche.

-- Il y a la vingt pistoles, dit Malicorne.

-- Et que voulez-vous faire de vingt pistoles, mon Dieu?

-- Eh! dit Malicorne un peu fache, quand ce ne serait que pour les
ajouter aux cinq cents que vous me devez deja!

-- Vous avez raison, reprit Manicamp en tendant de nouveau la
main, et sous ce point de vue je puis les accepter. Donnez-les
moi.

-- Un instant, que diable! il ne s'agit pas seulement de tendre la
main; si je vous donne les vingt pistoles, aurai-je le brevet?

-- Sans doute.

-- Bientot?

-- Aujourd'hui.

-- Oh! prenez garde, monsieur de Manicamp! vous vous engagez
beaucoup, et je ne vous en demande pas si long. Trente lieues en
un jour, c'est trop, et vous vous tueriez.

-- Pour obliger un ami, je ne trouve rien d'impossible.

-- Vous etes heroique.

-- Ou sont les vingt pistoles?

-- Les voici, fit Malicorne en les montrant.

-- Bien.

-- Mais, mon cher monsieur Manicamp, vous allez les devorer rien
qu'en chevaux de poste.

-- Non pas; soyez tranquille.

-- Pardonnez-moi.

-- Quinze lieues d'ici a Etampes...

-- Quatorze.

-- Soit; quatorze lieues font sept postes; a vingt sous la poste,
sept livres; sept livres de courrier, quatorze; autant pour
revenir, vingt-huit; coucher et souper autant; c'est une
soixantaine de livres que vous coutera cette complaisance.

Manicamp s'allongea comme un serpent dans son lit, et fixant ses
deux grands yeux sur Malicorne:

-- Vous avez raison, dit-il, je ne pourrais pas revenir avant
demain.

Et il prit les vingt pistoles.

-- Alors, partez.

-- Puisque je ne pourrai revenir que demain, nous avons le temps.

-- Le temps de quoi faire?

-- Le temps de jouer.

-- Que voulez-vous jouer?

-- Vos vingt pistoles, pardieu!

-- Non pas, vous gagnerez toujours.

-- Je vous les gage, alors.

-- Contre quoi!

-- Contre vingt autres.

-- Et quel sera l'objet du pari?

-- Voici. Nous avons dit quatorze lieues pour aller a Etampes.

-- Oui.

-- Quatorze lieues pour revenir.

-- Oui.

-- Par consequent vingt-huit lieues.

-- Sans doute.

-- Pour ces vingt-huit lieues, vous m'accordez bien quatorze
heures?

-- Je vous les accorde.

-- Une heure pour trouver le comte de Guiche?

-- Soit.

-- Et une heure pour lui faire ecrire la lettre a Monsieur?

-- A merveille.

-- Seize heures en tout.

-- Vous comptez comme M. Colbert.

-- Il est midi?

-- Et demi.

-- Tiens! vous avez une belle montre.

-- Vous disiez?... fit Malicorne en remettant sa montre dans son
gousset.

-- Ah! c'est vrai; je vous offrais de vous gagner vingt pistoles
contre celles que vous m'avez pretees, que vous aurez la lettre du
comte de Guiche dans...

-- Dans combien?

-- Dans huit heures.

-- Avez-vous un cheval aile?

-- Cela me regarde. Pariez-vous toujours?

-- J'aurai la lettre du comte dans huit heures?

-- Oui.

-- Signee?

-- Oui.

-- En main?

-- En main.

-- Eh bien, soit! je parie, dit Malicorne, curieux de savoir
comment son vendeur d'habits se tirerait de la.

-- Est-ce dit?

-- C'est dit.

-- Passez-moi la plume, l'encre et le papier.

-- Voici.

-- Ah!

Manicamp se souleva avec un soupir, et s'accoudant sur son bras
gauche, de sa plus belle ecriture il traca les lignes suivantes:
"Bon pour une charge de fille d'honneur de Madame que M. le comte
de Guiche se chargera d'obtenir a premiere vue. De Manicamp." Ce
travail penible accompli, Manicamp se recoucha tout de son long.

-- Eh bien? demanda Malicorne, qu'est-ce que cela veut dire?

-- Cela veut dire que si vous etes presse d'avoir la lettre du
comte de Guiche pour Monsieur, j'ai gagne mon pari.

-- Comment cela?

-- C'est limpide, ce me semble; vous prenez ce papier.

-- Oui.

-- Vous partez a ma place.

-- Ah!

-- Vous lancez vos chevaux a fond de train.

-- Bon!

-- Dans six heures, vous etes a Etampes; dans sept heures, vous
avez la lettre du comte, et j'ai gagne mon pari sans avoir bouge
de mon lit, ce qui m'accommode tout a la fois et vous aussi, j'en
suis bien sur.

-- Decidement, Manicamp, vous etes un grand homme.

-- Je le sais bien.

-- Je pars donc pour Etampes.

-- Vous partez.

-- Je vais trouver le comte de Guiche avec ce bon.

-- Il vous en donne un pareil pour Monsieur.

-- Je pars pour Paris.

-- Vous allez trouver Monsieur avec le bon du comte de Guiche.

-- Monsieur approuve.

-- A l'instant meme.

-- Et j'ai mon brevet.

-- Vous l'avez.

-- Ah!

-- J'espere que je suis gentil, hein?

-- Adorable!

-- Merci.

-- Vous faites donc du comte de Guiche tout ce que vous voulez,
mon cher Manicamp?

-- Tout, excepte de l'argent.

-- Diable! l'exception est facheuse; mais enfin, si au lieu de lui
demander de l'argent, vous lui demandiez...

-- Quoi?

-- Quelque chose d'important.

-- Qu'appelez-vous important?

-- Enfin, si un de vos amis vous demandait un service?

-- Je ne le lui rendrais pas.

-- Egoiste!

-- Ou du moins je lui demanderais quel service il me rendra en
echange.

-- A la bonne heure! Eh bien! cet ami vous parle.

-- C'est vous, Malicorne?

-- C'est moi.

-- Ah ca! vous etes donc bien riche?

-- J'ai encore cinquante pistoles.

-- Juste la somme dont j'ai besoin. Ou sont ces cinquante
pistoles?

-- La, dit Malicorne en frappant sur son gousset.

-- Alors, parlez, mon cher; que vous faut-il?

Malicorne reprit l'encre, la plume et le papier, et presenta le
tout a Manicamp.

-- Ecrivez, lui dit-il.

-- Dictez.

-- "Bon pour une charge dans la maison de Monsieur."

-- Oh! fit Manicamp en levant la plume, une charge dans la maison
de Monsieur pour cinquante pistoles?

-- Vous avez mal entendu, mon cher.

-- Comment avez-vous dit?

-- J'ai dit cinq cents.

-- Et les cinq cents?

-- Les voila.

Manicamp devora des yeux le rouleau; mais, cette fois, Malicorne
le tenait a distance.

-- Ah! qu'en dites-vous? Cinq cents pistoles...

-- Je dis que c'est pour rien, mon cher, dit Manicamp en reprenant
la plume, et que vous userez mon credit; dictez.

Malicorne continua:

-- "Que mon ami le comte de Guiche obtiendra de Monsieur pour mon
ami Malicorne."

-- Voila, dit Manicamp.

-- Pardon, vous avez oublie de signer.

-- Ah! c'est vrai. Les cinq cents pistoles?

-- En voila deux cent cinquante.

-- Et les deux cent cinquante autres?

-- Quand je tiendrai ma charge.

Manicamp fit la grimace.

-- En ce cas, rendez-moi la recommandation, dit-il.

-- Pourquoi faire?

-- Pour que j'y ajoute un mot.

-- Un mot?

-- Oui, un seul.

-- Lequel?

-- "Presse."

Malicorne rendit la recommandation: Manicamp ajouta le mot.

-- Bon! fit Malicorne en reprenant le papier.

Manicamp se mit a compter les pistoles.

-- Il en manque vingt, dit-il.

-- Comment cela?

-- Les vingt que j'ai gagnees.

-- Ou?

-- En pariant que vous auriez la lettre du duc de Guiche dans huit
heures.

-- C'est juste.

Et il lui donna les vingt pistoles.

Manicamp se mit a prendre son or a pleines mains et le fit
pleuvoir en cascades sur son lit.

-- Voila une seconde charge, murmurait Malicorne en faisant secher
son papier, qui, au premier abord, parait me couter plus que la
premiere; mais...

Il s'arreta, prit a son tour la plume, et ecrivit a Montalais:

"Mademoiselle, annoncez a votre amie que sa commission ne peut
tarder a lui arriver; je pars pour la faire signer: c'est quatre-
vingt-six lieues que j'aurai faites pour l'amour de vous..."

Puis avec son sourire de demon, reprenant la phrase interrompue:

-- Voila, dit-il, une charge qui, au premier abord, parait me
couter plus cher que la premiere; mais... le benefice sera, je
l'espere, dans la proportion de la depense, et Mlle de La Valliere
me rapportera plus que Mlle de Montalais, ou bien, ou bien, je ne
m'appelle plus Malicorne. Adieu, Manicamp.

Et il sortit.


Chapitre LXXXI -- La cour de l'hotel Grammont


Lorsque Malicorne arriva a Etampes, il apprit que le comte
de Guiche venait de partir pour Paris. Malicorne prit deux heures
de repos et s'appreta a continuer son chemin.

Il arriva dans la nuit a Paris, descendit a un petit hotel dont il
avait l'habitude lors de ses voyages dans la capitale, et le
lendemain, a huit heures, il se presenta a l'hotel Grammont.

Il etait temps que Malicorne arrivat.

Le comte de Guiche se preparait a faire ses adieux a Monsieur
avant de partir pour Le Havre, ou l'elite de la noblesse francaise
allait chercher Madame a son arrivee d'Angleterre.

Malicorne prononca le nom de Manicamp, et fut introduit a
l'instant meme. Le comte de Guiche etait dans la cour de l'hotel
Grammont, visitant ses equipages, que des piqueurs et des ecuyers
faisaient passer en revue devant lui.

Le comte louait ou blamait devant ses fournisseurs et ses gens les
habits, les chevaux et les harnais qu'on venait de lui apporter,
lorsque au milieu de cette importante occupation On lui jeta le
nom de Manicamp.

-- Manicamp? s'ecria-t-il. Qu'il entre, parbleu! qu'il entre!

Et il fit quatre pas vers la porte. Malicorne se glissa par cette
porte demi-ouverte, et regardant le comte de Guiche surpris de
voir un visage inconnu en place de celui qu'il attendait:

-- Pardon, monsieur le comte, dit-il, mais je crois qu'on a fait
erreur: on vous a annonce Manicamp lui-meme, et ce n'est que son
envoye.

-- Ah! ah! fit de Guiche un peu refroidi, et vous m'apportez?

-- Une lettre, monsieur le comte.

Malicorne presenta le premier bon et observa le visage du comte.

Celui-ci lut et se mit a rire.

-- Encore! dit-il, encore une fille d'honneur? Ah ca! mais ce
drole de Manicamp protege donc toutes les filles d'honneur de
France?

Malicorne salua.

-- Et pourquoi ne vient-il pas lui-meme? demanda-t-il.

-- Il est au lit.

-- Ah! diable! Il n'a donc pas d'argent?

De Guiche haussa les epaules.

-- Mais qu'en fait-il donc, de son argent?

Malicorne fit un mouvement qui voulait dire que, sur cet article-
la, il etait aussi ignorant que le comte.

-- Alors qu'il use de son credit, continua de Guiche.

-- Ah! mais c'est que je crois une chose.

-- Laquelle?

-- C'est que Manicamp n'a de credit qu'aupres de vous, monsieur le
comte.

-- Mais alors il ne se trouvera donc pas au Havre?

Autre mouvement de Malicorne.

-- C'est impossible, et tout le monde y sera!

-- J'espere, monsieur le comte, qu'il ne negligera point une si
belle occasion.

-- Il devrait deja etre a Paris.

-- Il prendra la traverse pour regagner le temps perdu.

-- Et ou est-il?

-- A Orleans.

-- Monsieur, dit de Guiche en saluant, vous me paraissez homme de
bon gout.

Malicorne avait l'habit de Manicamp.

Il salua a son tour.

-- Vous me faites grand honneur, monsieur, dit-il.

-- A qui ai-je le plaisir de parler?

-- Je me nomme Malicorne, monsieur.

-- Monsieur de Malicorne, comment trouvez-vous les fontes de ces
pistolets?

Malicorne etait homme d'esprit; il comprit la situation.

D'ailleurs, le de mis avant son nom venait de l'elever a la
hauteur de celui qui lui parlait.

Il regarda les fontes en connaisseur, et, sans hesiter:

-- Un peu lourdes, monsieur, dit-il.

-- Vous voyez, fit de Guiche au sellier, Monsieur, qui est homme
de gout, trouve vos fontes lourdes: que vous avais-je dit tout a
l'heure?

Le sellier s'excusa.

-- Et ce cheval, qu'en dites-vous? demanda de Guiche. C'est encore
une emplette que je viens de faire.

-- A la vue, il me parait parfait, monsieur le comte; mais il
faudrait que je le montasse pour vous en dire mon avis.

-- Eh bien! montez-le, monsieur de Malicorne, et faites-lui faire
deux ou trois fois le tour du manege.

La cour de l'hotel etait en effet disposee de maniere a servir de
manege en cas de besoin.

Malicorne, sans embarras, assembla la bride et le bridon, prit la
criniere de la main gauche, placa son pied a l'etrier, s'enleva et
se mit en selle. La premiere fois il fit faire au cheval le tour
de la cour au pas.

La seconde fois, au trot.

Et la troisieme fois, au galop.

Puis il s'arreta pres du comte, mit pied a terre et jeta la bride
aux mains d'un palefrenier.

-- Eh bien! dit le comte, qu'en pensez-vous, monsieur de
Malicorne?

-- Monsieur le comte, fit Malicorne, ce cheval est de race
mecklembourgeoise. En regardant si le mors reposait bien sur les
branches, j'ai vu qu'il prenait sept ans. C'est l'age auquel il
faut preparer le cheval de guerre. L'avant-main est leger. Cheval
a tete plate, dit-on, ne fatigue jamais la main du cavalier. Le
garrot est un peu bas. L'avalement de la croupe me ferait douter
de la purete de la race allemande. Il doit avoir du sang anglais.
L'animal est droit sur ses aplombs, mais il chasse au trot; il
doit se couper. Attention a la ferrure. Il est, au reste,
maniable. Dans les voltes et les changements de pied je lui ai
trouve les aides fines.

-- Bien juge, monsieur de Malicorne, fit le comte. Vous etes
connaisseur.

Puis, se retournant vers le nouvel arrive:

-- Vous avez la un habit charmant, dit de Guiche a Malicorne. Il
ne vient pas de province, je presume; on ne taille pas dans ce
gout-la a Tours ou a Orleans.

-- Non, monsieur le comte, cet habit vient en effet de Paris.

-- Oui, cela se voit... Mais retournons a notre affaire...
Manicamp veut donc faire une seconde fille d'honneur?

-- Vous voyez ce qu'il vous ecrit, monsieur le comte.

-- Qui etait la premiere deja?

Malicorne sentit le rouge lui monter au visage.

-- Une charmante fille d'honneur, se hata-t-il de repondre,
Mlle de Montalais.

-- Ah! ah! vous la connaissez, monsieur?

-- Oui, c'est ma fiancee, ou a peu pres.

-- C'est autre chose, alors... Mille compliments! s'ecria
de Guiche, sur les levres duquel voltigeait deja une plaisanterie
de courtisan, et que ce titre de fiancee donne par Malicorne a
Mlle de Montalais rappela au respect des femmes.

-- Et le second brevet, pour qui est-ce? demanda de Guiche. Est-ce
pour la fiancee de Manicamp?... En ce cas, je la plains. Pauvre
fille! elle aura pour mari un mechant sujet.

-- Non, monsieur le comte... Le second brevet est pour Mlle La
Baume Le Blanc de La Valliere.

-- Inconnue, fit de Guiche.

-- Inconnue? oui, monsieur, fit Malicorne en souriant a son tour.

-- Bon! je vais en parler a Monsieur. A propos, elle est
demoiselle?

-- De tres bonne maison, fille d'honneur de Madame douairiere.

-- Tres bien! Voulez-vous m'accompagner chez Monsieur?

-- Volontiers, si vous me faites cet honneur.

-- Avez-vous votre carrosse?

-- Non, je suis venu a cheval.

-- Avec cet habit?

-- Non, monsieur; j'arrive d'Orleans en poste, et j'ai change mon
habit de voyage contre celui-ci pour me presenter chez vous.

-- Ah! c'est vrai, vous m'avez dit que vous arriviez d'Orleans.

Et il fourra, en la froissant, la lettre de Manicamp dans sa
poche.

-- Monsieur, dit timidement Malicorne, je crois que vous n'avez
pas tout lu.

-- Comment, je n'ai pas tout lu?

-- Non, il y avait deux billets dans la meme enveloppe.

-- Ah! ah! vous etes sur?

-- Oh! tres sur.

-- Voyons donc.

Et le comte rouvrit le cachet.

-- Ah! fit-il, c'est, ma foi, vrai.

Et il deplia le papier qu'il n'avait pas encore lu.

-- Je m'en doutais, dit-il, un autre bon pour une charge chez
Monsieur; oh! mais c'est un gouffre que ce Manicamp. Oh! le
scelerat, il en fait donc commerce?

-- Non, monsieur le comte, il veut en faire don.

-- A qui?

-- A moi, monsieur.

-- Mais que ne disiez-vous cela tout de suite, mon cher monsieur
de Mauvaise corne.

-- Malicorne!

-- Ah! pardon; c'est le latin qui me brouille, l'affreuse habitude
des etymologies. Pourquoi diantre fait-on apprendre le latin aux
jeunes gens de famille? _Mala_: mauvaise. Vous comprenez, c'est
tout un. Vous me pardonnez, n'est-ce pas, monsieur de Malicorne?

-- Votre bonte me touche, monsieur; mais c'est une raison pour que
je vous dise une chose tout de suite.

-- Quelle chose, monsieur?

-- Je ne suis pas gentilhomme: j'ai bon coeur, un peu d'esprit,
mais je m'appelle Malicorne tout court.

-- Eh bien! s'ecria de Guiche en regardant la malicieuse figure de
son interlocuteur, vous me faites l'effet, monsieur, d'un aimable
homme. J'aime votre figure, monsieur Malicorne; il faut que vous
ayez de furieusement bonnes qualites pour avoir plu a cet egoiste
de Manicamp. Soyez franc, vous etes quelque saint descendu sur la
terre.

-- Pourquoi cela?

-- Morbleu! pour qu'il vous donne quelque chose. N'avez-vous pas
dit qu'il voulait vous faire don d'une charge chez le roi?

-- Pardon, monsieur le comte; si j'obtiens cette charge, ce n'est
point lui qui me l'aura donnee, c'est vous.

-- Et puis il ne vous l'aura peut-etre pas donnee pour rien tout a
fait?

-- Monsieur le comte...

-- Attendez donc: il y a un Malicorne a Orleans. Parbleu! c'est
cela! qui prete de l'argent a M. le prince.

-- Je crois que c'est mon pere, monsieur.

-- Ah! voila! M. le prince a le pere, et cet affreux devorateur de
Manicamp a le fils. Prenez garde, monsieur, je le connais; il vous
rongera, mordieu! jusqu'aux os.

-- Seulement, je prete sans interet, moi, monsieur, dit en
souriant Malicorne.

-- Je disais bien que vous etiez un saint ou quelque chose
d'approchant, monsieur Malicorne. Vous aurez votre charge ou j'y
perdrai mon nom.

-- Oh! monsieur le comte, quelle reconnaissance! dit Malicorne
transporte.

-- Allons chez le prince, mon cher monsieur Malicorne, allons chez
le prince.

Et de Guiche se dirigea vers la porte en faisant signe a Malicorne
de le suivre.

Mais au moment ou ils allaient en franchir le seuil, un jeune
homme apparut de l'autre cote.

C'etait un cavalier de vingt-quatre a vingt-cinq ans, au visage
pale, aux levres minces, aux yeux brillants, aux cheveux et aux
sourcils bruns.

-- Eh! bonjour, dit-il tout a coup en repoussant pour ainsi dire
Guiche dans l'interieur de la cour.

-- Ah! ah! vous ici, de Wardes. Vous, botte, eperonne, et le fouet
a la main!

-- C'est la tenue qui convient a un homme qui part pour Le Havre.
Demain, il n'y aura plus personne a Paris.

Et le nouveau venu salua ceremonieusement Malicorne, a qui son bel
habit donnait des airs de prince.

-- M. Malicorne, dit de Guiche a son ami.

De Wardes salua.

-- M. de Wardes, dit de Guiche a Malicorne.

Malicorne salua a son tour.

-- Voyons, de Wardes, continua de Guiche, dites-nous cela, vous
qui etes a l'affut de ces sortes de choses: quelles charges y a-t-
il encore a donner a la cour, ou plutot dans la maison de
Monsieur?

-- Dans la maison de Monsieur? dit de Wardes en levant les yeux en
l'air pour chercher. Attendez donc... celle de grand ecuyer, je
crois.

-- Oh! s'ecria Malicorne, ne parlons point de pareils postes,
monsieur; mon ambition ne va pas au quart du chemin.

De Wardes avait le coup d'oeil plus defiant que de Guiche, il
devina tout de suite Malicorne.

-- Le fait est, dit-il en le toisant, que, pour occuper cette
charge, il faut etre duc et pair.

-- Tout ce que je demande, moi, dit Malicorne, c'est une charge
tres humble; je suis peu et ne m'estime point au-dessus de ce que
je suis.

-- Monsieur Malicorne, que vous voyez, dit de Guiche a de Wardes,
est un charmant garcon qui n'a d'autre malheur que de ne pas etre
gentilhomme. Mais, vous le savez, moi, je fais peu de cas de
l'homme qui n'est que gentilhomme.

-- D'accord, dit de Wardes; mais seulement je vous ferai observer,
mon cher comte, que, sans qualite, on ne peut raisonnablement
esperer d'entrer chez Monsieur.

-- C'est vrai, dit le comte, l'etiquette est formelle. Diable!
diable! nous n'avions pas pense a cela.

-- Helas! voila un grand malheur pour moi, dit Malicorne en
palissant legerement, un grand malheur, monsieur le comte.

-- Mais qui n'est pas sans remede, j'espere, repondit de Guiche.

-- Pardieu! s'ecria de Wardes, le remede est tout trouve; on vous
fera gentilhomme, mon cher monsieur: Son Eminence le cardinal
Mazarini ne faisait pas autre chose du matin au soir.

-- Paix, paix, de Wardes! dit le comte, pas de mauvaise
plaisanterie; ce n'est point entre nous qu'il convient de
plaisanter de la sorte; la noblesse peut s'acheter, c'est vrai,
mais c'est un assez grand malheur pour que les nobles n'en rient
pas.

-- Ma foi! tu es bien puritain, comme disent les Anglais.

-- M. le vicomte de Bragelonne, annonca un valet dans la cour,
comme il eut fait dans un salon.

-- Ah! cher Raoul, viens, viens donc. Tout botte aussi! tout
eperonne aussi! Tu pars donc?

Bragelonne s'approcha du groupe de jeunes gens, et salua de cet
air grave et doux qui lui etait particulier. Son salut s'adressa
surtout a de Wardes, qu'il ne connaissait point, et dont les
traits s'etaient armes d'une etrange froideur en voyant apparaitre
Raoul.

-- Mon ami, dit-il a de Guiche, je viens te demander ta compagnie.
Nous partons pour Le Havre, je presume?

-- Ah! c'est au mieux! c'est charmant! Nous allons faire un
merveilleux voyage. Monsieur Malicorne, M. de Bragelonne. Ah!
M. de Wardes, que je te presente.

Les jeunes gens echangerent un salut compasse. Les deux natures
semblaient des l'abord disposees a se discuter l'une l'autre. De
Wardes etait souple, fin, dissimule; Raoul, serieux, eleve, droit.

-- Mets-nous d'accord, de Wardes et moi, Raoul.

-- A quel propos?

-- A propos de noblesse.

-- Qui s'y connaitra, si ce n'est un Grammont?

-- Je ne te demande pas de compliments, je te demande ton avis.

-- Encore faut-il que je connaisse l'objet de la discussion.

-- De Wardes pretend que l'on fait abus de titres; moi, je
pretends que le titre est inutile a l'homme.

-- Et tu as raison, dit tranquillement de Bragelonne.

-- Mais, moi aussi, reprit de Wardes avec une espece
d'obstination, moi aussi, monsieur le vicomte, je pretends que
j'ai raison.

-- Que disiez-vous, monsieur?

-- Je disais, moi, que l'on fait tout ce qu'on peut en France pour
humilier les gentilshommes.

-- Et qui donc cela? demanda Raoul.

-- Le roi lui-meme; il s'entoure de gens qui ne feraient pas
preuve de quatre quartiers.

-- Allons donc! fit de Guiche, je ne sais pas ou diable vous avez
vu cela, de Wardes.

-- Un seul exemple.

Et de Wardes couvrit Bragelonne tout entier de son regard.

-- Dis.

-- Sais-tu qui vient d'etre nomme capitaine general des
mousquetaires, charge qui vaut plus que la pairie, charge qui
donne le pas sur les marechaux de France?

Raoul commenca de rougir, car il voyait ou de Wardes en voulait
venir.

-- Non; qui a-t-on nomme? Il n'y a pas longtemps en tout cas; car
il y a huit jours la charge etait encore vacante; a telle enseigne
que le roi l'a refusee a Monsieur, qui la demandait pour un de ses
proteges.

-- Eh bien! mon cher, le roi l'a refusee au protege de Monsieur
pour la donner au chevalier d'Artagnan, a un cadet de Gascogne qui
a traine l'epee trente ans dans les antichambres.

-- Pardon, monsieur, si je vous arrete, dit Raoul en lancant un
regard plein de severite a de Wardes; mais vous me faites l'effet
de ne pas connaitre celui dont vous parlez.

-- Je ne connais pas M. d'Artagnan! Eh! mon Dieu! qui donc ne le
connait pas?

-- Ceux qui le connaissent, monsieur, reprit Raoul avec plus de
calme et de froideur, sont tenus de dire que, s'il n'est pas aussi
bon gentilhomme que le roi, ce qui n'est point sa faute, il egale
tous les rois du monde en courage et en loyaute. Voila mon opinion
a moi, monsieur, et Dieu merci! je connais M. d'Artagnan depuis ma
naissance.

De Wardes allait repliquer, mais de Guiche l'interrompit.


Chapitre LXXXII -- Le portrait de Madame


La discussion allait s'aigrir, de Guiche l'avait parfaitement
compris.

En effet, il y avait dans le regard de Bragelonne quelque chose
d'instinctivement hostile.

Il y avait dans celui de de Wardes quelque chose comme un calcul
d'agression. Sans se rendre compte des divers sentiments qui
agitaient ses deux amis, de Guiche songea a parer le coup qu'il
sentait pret a etre porte par l'un ou l'autre et peut-etre par
tous les deux.

-- Messieurs, dit-il, nous devons nous quitter, il faut que je
passe chez Monsieur. Prenons nos rendez-vous: toi, de Wardes,
viens avec moi au Louvre; toi, Raoul, demeure le maitre de la
maison, et comme tu es le conseil de tout ce qui se fait ici, tu
donneras le dernier coup d'oeil a mes preparatifs de depart.

Raoul, en homme qui ne cherche ni ne craint une affaire, fit de la
tete un signe d'assentiment, et s'assit sur un banc au soleil.

-- C'est bien, dit de Guiche, reste la, Raoul, et fais-toi montrer
les deux chevaux que je viens d'acheter; tu me diras ton
sentiment, car je ne les ai achetes qu'a la condition que tu
ratifierais le marche. A propos, pardon! j'oubliais de te demander
des nouvelles de M. le comte de La Fere. Et tout en prononcant ces
derniers mots, il observait de Wardes et essayait de saisir
l'effet que produirait sur lui le nom du pere de Raoul.

-- Merci, repondit le jeune homme. M. le comte se porte bien.

Un eclair de haine passa dans les yeux de de Wardes. De Guiche ne
parut pas remarquer cette lueur funebre, et allant donner une
poignee de main a Raoul:

-- C'est convenu, n'est-ce pas, Bragelonne, dit-il, tu viens nous
rejoindre dans la cour du Palais-Royal?

Puis, faisant signe de le suivre a de Wardes, qui se balancait
tantot sur un pied, tantot sur l'autre.

-- Nous partons, dit-il; venez, monsieur Malicorne.

Ce nom fit tressaillir Raoul.

Il lui sembla qu'il avait deja entendu prononcer ce nom une fois;
mais il ne put se rappeler dans quelle occasion.

Tandis qu'il cherchait, moitie reveur, moitie irrite de sa
conversation avec de Wardes, les trois jeunes gens s'acheminaient
vers le Palais-Royal, ou logeait Monsieur.

Malicorne comprit deux choses.

La premiere, c'est que les jeunes gens avaient quelque chose a se
dire.

La seconde, c'est qu'il ne devait pas marcher sur le meme rang
qu'eux. Il demeura en arriere.

-- Etes-vous fou? dit de Guiche a son compagnon, lorsqu'ils eurent
fait quelques pas hors de l'hotel de Grammont; vous attaquez
M. d'Artagnan, et cela devant Raoul!

-- Eh bien! apres? fit de Wardes.

-- Comment, apres?

-- Sans doute: est-il defendu d'attaquer M. d'Artagnan?

-- Mais vous savez bien que M. d'Artagnan fait le quart de ce tout
si glorieux et si redoutable qu'on appelait les Mousquetaires.

-- Soit; mais je ne vois pas pourquoi cela peut m'empecher de hair
M. d'Artagnan.

-- Que vous a-t-il fait?

-- Oh! a moi, rien.

-- Alors, pourquoi le hair?

-- Demandez cela a l'ombre de mon pere.

-- En verite, mon cher de Wardes, vous m'etonnez: M. d'Artagnan
n'est point de ces hommes qui laissent derriere eux une inimitie
sans apurer leur compte. Votre pere, m'a-t-on dit, etait de son
cote haut la main. Or, il n'est si rudes inimities qui ne se
lavent dans le sang d'un bon et loyal coup d'epee.

-- Que voulez-vous, cher ami, cette haine existait entre mon pere
et M. d'Artagnan; il m'a, tout enfant, entretenu de cette haine,
et c'est un legs particulier qu'il m'a laisse au milieu de son
heritage.

-- Et cette haine avait pour objet M. d'Artagnan seul?

-- Oh! M. d'Artagnan etait trop bien incorpore dans ses trois amis
pour que le trop-plein n'en rejaillit pas sur eux; elle est de
mesure, croyez-moi, a ce que les autres, le cas echeant, n'aient
point a se plaindre de leur part.

De Guiche avait les yeux fixes sur de Wardes; il frissonna en
voyant le pale sourire du jeune homme. Quelque chose comme un
pressentiment fit tressaillir sa pensee; il se dit que le temps
etait passe des grands coups d'epee entre gentilshommes, mais que
la haine, en s'extravasant au fond du coeur, au lieu de se
repandre au-dehors, n'en etait pas moins de la haine; que parfois
le sourire etait aussi sinistre que la menace et qu'en un mot,
enfin, apres les peres, qui s'etaient hais avec le coeur et
combattus avec le bras, viendraient les fils; qu'eux aussi se
hairaient avec le coeur, mais qu'ils ne se combattraient plus
qu'avec l'intrigue ou la trahison. Or, comme ce n'etait point
Raoul qu'il soupconnait de trahison ou d'intrigue, ce fut pour
Raoul que de Guiche frissonna. Mais tandis que ces sombres pensees
obscurcissaient le front de de Guiche, de Wardes etait redevenu
completement maitre de lui-meme.

-- Au reste, dit-il, ce n'est pas que j'en veuille personnellement
a M. de Bragelonne, je ne le connais pas.

-- En tout cas, de Wardes, dit de Guiche avec une certaine
severite, n'oubliez pas une chose, c'est que Raoul est le meilleur
de mes amis.

De Wardes s'inclina.

La conversation en demeura la, quoique de Guiche fit tout ce qu'il
put pour lui tirer son secret du coeur; mais de Wardes avait sans
doute resolu de n'en pas dire davantage, et il demeura
impenetrable. De Guiche se promit d'avoir plus de satisfaction
avec Raoul. Sur ces entrefaites, on arriva au Palais-Royal, qui
etait entoure d'une foule de curieux.

La maison de Monsieur attendait ses ordres pour monter a cheval et
faire escorte aux ambassadeurs charges de ramener la jeune
princesse. Ce luxe de chevaux, d'armes et de livrees compensait en
ce temps-la, grace au bon vouloir des peuples et aux traditions de
respectueux attachement pour les rois, les enormes depenses
couvertes par l'impot.

Mazarin avait dit: "Laissez-les chanter, pourvu qu'ils paient."
Louis XIV disait: "Laissez-les voir." La vue avait remplace la
voix: on pouvait encore regarder, mais on ne pouvait plus chanter.

M. de Guiche laissa de Wardes et Malicorne au pied du grand
escalier; mais lui, qui partageait la faveur de Monsieur avec le
chevalier de Lorraine, qui lui faisait les blanches dents, mais ne
pouvait le souffrir, il monta droit chez Monsieur.

Il trouva le jeune prince qui se mirait en se posant du rouge.

Dans l'angle du cabinet, sur des coussins, M. le chevalier de
Lorraine etait etendu, venant de faire friser ses longs cheveux
blonds, avec lesquels il jouait comme eut fait une femme.

Le prince se retourna au bruit, et, apercevant le comte:

-- Ah! c'est toi, Guiche, dit-il; viens ca et dis-moi la verite.

-- Oui, monseigneur, vous savez que c'est mon defaut.

-- Figure-toi, Guiche, que ce mechant chevalier me fait de la
peine.

Le chevalier haussa les epaules.

-- Et comment cela? demanda de Guiche. Ce n'est pas l'habitude de
M. le chevalier.

-- Eh bien! il pretend, continua le prince, il pretend que Mlle
Henriette est mieux comme femme que je ne suis comme homme.

-- Prenez garde, monseigneur, dit de Guiche en froncant le
sourcil, vous m'avez demande la verite.

-- Oui, dit Monsieur presque en tremblant.

-- Eh bien! je vais vous la dire.

-- Ne te hate pas, Guiche, s'ecria le prince, tu as le temps;
regarde-moi avec attention et rappelle-toi bien Madame;
d'ailleurs, voici son portrait; tiens.

Et il lui tendit la miniature, du plus fin travail. De Guiche prit
le portrait et le considera longtemps.

-- Sur ma foi, dit-il, voila, monseigneur, une adorable figure.

-- Mais regarde-moi a mon tour, regarde-moi donc, s'ecria le
prince essayant de ramener a lui l'attention du comte, absorbee
tout entiere par le portrait.

-- En verite, c'est merveilleux! murmura de Guiche.

-- Eh! ne dirait-on pas, continua Monsieur, que tu n'as jamais vu
cette petite fille.

-- Je l'ai vue, monseigneur, c'est vrai, mais il y a cinq ans de
cela, et il s'opere de grands changements entre une enfant de
douze ans et une jeune fille de dix-sept.

-- Enfin, ton opinion, dis-la; parle, voyons!

-- Mon opinion est que le portrait doit etre flatte, monseigneur.

-- Oh! d'abord, oui, dit le prince triomphant, il l'est
certainement; mais enfin suppose qu'il ne soit point flatte, et
dis-moi ton avis.

-- Monseigneur, Votre Altesse est bien heureuse d'avoir une si
charmante fiancee.

-- Soit, c'est ton avis sur elle; mais sur moi?

-- Mon avis, monseigneur, est que vous etes beaucoup trop beau
pour un homme.

Le chevalier de Lorraine se mit a rire aux eclats.

Monseigneur comprit tout ce qu'il y avait de severe pour lui dans
l'opinion du comte de Guiche.

Il fronca le sourcil.

-- J'ai des amis peu bienveillants, dit-il.

De Guiche regarda encore le portrait; mais apres quelques secondes
de contemplation, le rendant avec effort a Monsieur:

-- Decidement, dit-il, monseigneur, j'aimerais mieux contempler
dix fois Votre Altesse qu'une fois de plus Madame.

Sans doute le chevalier vit quelque chose de mysterieux dans ces
paroles qui resterent incomprises du prince, car il s'ecria:

-- Eh bien! mariez-vous donc!

Monsieur continua a se mettre du rouge; puis, quand il eut fini,
il regarda encore le portrait, puis se mira dans la glace et
sourit. Sans doute il etait satisfait de la comparaison.

-- Au reste, tu es bien gentil d'etre venu, dit-il a de Guiche; je
craignais que tu ne partisses sans venir me dire adieu.

-- Monseigneur me connait trop pour croire que j'eusse commis une
pareille inconvenance.

-- Et puis tu as bien quelque chose a me demander avant de quitter
Paris?

-- Eh bien! Votre Altesse a devine juste; j'ai, en effet, une
requete a lui presenter.

-- Bon! parle.

Le chevalier de Lorraine devint tout yeux et tout oreilles; il lui
semblait que chaque grace obtenue par un autre etait un vol qui
lui etait fait.

Et comme de Guiche hesitait:

-- Est-ce de l'argent? demanda le prince. Cela tomberait a
merveille, je suis richissime; M. le surintendant des finances m'a
fait remettre cinquante mille pistoles.

-- Merci a Votre Altesse; mais il ne s'agit pas d'argent.

-- Et de quoi s'agit-il? Voyons.

-- D'un brevet de fille d'honneur.

-- Tudieu! Guiche, quel protecteur tu fais, dit le prince avec
dedain; ne me parleras-tu donc jamais que de peronnelles?

Le chevalier de Lorraine sourit; il savait que c'etait deplaire a
Monseigneur que de proteger les dames.

-- Monseigneur, dit le comte, ce n'est pas moi qui protege
directement la personne dont je viens de vous parler; c'est un de
mes amis.

-- Ah! c'est different; et comment se nomme la protegee de ton
ami?

-- Mlle de La Baume Le Blanc de La Valliere, deja fille d'honneur
de Madame douairiere.

-- Fi! une boiteuse, dit le chevalier de Lorraine en s'allongeant
sur son coussin.

-- Une boiteuse! repeta le prince. Madame aurait cela sous les
yeux? Ma foi, non, ce serait trop dangereux pour ses grossesses.

Le chevalier de Lorraine eclata de rire.

-- Monsieur le chevalier, dit de Guiche, ce que vous faites la
n'est point genereux; je sollicite et vous me nuisez.

-- Ah! pardon, monsieur le comte, dit le chevalier de Lorraine
inquiet du ton avec lequel le comte avait accentue ses paroles,
telle n'etait pas mon intention, et, au fait, je crois que je
confonds cette demoiselle avec une autre.

-- Assurement, et je vous affirme, moi, que vous confondez.

-- Voyons, y tiens-tu beaucoup, Guiche? demanda le prince.

-- Beaucoup, monseigneur.

-- Eh bien! accorde; mais ne demande plus de brevet, il n'y a plus
de place.

-- Ah! s'ecria le chevalier, midi deja; c'est l'heure fixee pour
le depart.

-- Vous me chassez, monsieur? demanda de Guiche.

-- Oh! comte, comme vous me maltraitez aujourd'hui! repondit
affectueusement le chevalier.

-- Pour Dieu! comte; pour Dieu! chevalier, dit Monsieur, ne vous
disputez donc pas ainsi: ne voyez-vous pas que cela me fait de la
peine?

-- Ma signature? demanda de Guiche.

-- Prends un brevet dans ce tiroir, et donne-le-moi.

De Guiche prit le brevet indique d'une main, et de l'autre
presenta a Monsieur une plume toute trempee dans l'encre.

Le prince signa.

-- Tiens, dit-il en lui rendant le brevet; mais c'est a une
condition.

-- Laquelle?

-- C'est que tu feras ta paix avec le chevalier.

-- Volontiers, dit de Guiche.

Et il tendit la main au chevalier avec une indifference qui
ressemblait a du mepris.

-- Allez, comte, dit le chevalier sans paraitre aucunement
remarquer le dedain du comte; allez, et ramenez-nous une princesse
qui ne jase pas trop avec son portrait.

-- Oui, pars et fais diligence... A propos, qui emmenes-tu?

-- Bragelonne et de Wardes.

-- Deux braves compagnons.

-- Trop braves, dit le chevalier; tachez de les ramener tous deux,
comte.

-- Vilain coeur! murmura de Guiche; il flaire le mal partout et
avant tout.

Puis, saluant Monsieur, il sortit.

En arrivant sous le vestibule, il eleva en l'air le brevet tout
signe.

Malicorne se precipita et le recut tout tremblant de joie. Mais,
apres l'avoir recu, de Guiche s'apercut qu'il attendait quelque
chose encore.

-- Patience, monsieur, patience, dit-il a son client; mais M. le
chevalier etait la et j'ai craint d'echouer si je demandais trop a
la fois. Attendez donc a mon retour. Adieu!

-- Adieu, monsieur le comte; mille graces, dit Malicorne.

-- Et envoyez-moi Manicamp. A propos, est-ce vrai, monsieur, que
Mlle de La Valliere est boiteuse?

Au moment ou il prononcait ces mots, un cheval s'arretait derriere
lui.

Il se retourna et vit palir Bragelonne, qui entrait au moment meme
dans la cour.

Le pauvre amant avait entendu. Il n'en etait pas de meme de
Malicorne, qui etait deja hors de la portee de la voix.

"Pourquoi parle-t-on ici de Louise? se demanda Raoul; oh! qu'il
n'arrive jamais a ce de Wardes, qui sourit la-bas, de dire un mot
d'elle devant moi!"

-- Allons, allons, messieurs! cria le comte de Guiche, en route.

En ce moment, le prince, dont la toilette etait terminee parut a
la fenetre.

Toute l'escorte le salua de ses acclamations, et dix minutes
apres, bannieres, echarpes et plumes flottaient a l'ondulation du
galop des coursiers.


Chapitre LXXXIII -- Au Havre


Toute cette cour, si brillante, si gaie, si animee de sentiments
divers, arriva au Havre quatre jours apres son depart de Paris.
C'etait vers les cinq heures du soir; on n'avait encore aucune
nouvelle de Madame. On chercha des logements; mais des lors
commenca une grande confusion parmi les maitres, de grandes
querelles parmi les laquais. Au milieu de tout ce conflit, le
comte de Guiche crut reconnaitre Manicamp. C'etait en effet lui
qui etait venu; mais comme Malicorne s'etait accommode de son plus
bel habit, il n'avait pu trouver, lui, a racheter qu'un habit de
velours violet brode d'argent.

De Guiche le reconnut autant a son habit qu'a son visage.

Il avait vu tres souvent a Manicamp cet habit violet, sa derniere
ressource. Manicamp se presenta au comte sous une voute de
flambeaux qui incendiaient plutot qu'ils n'illuminaient le porche
par lequel on entrait au Havre, et qui etait situe pres de la tour
de Francois Ier. Le comte, en voyant la figure attristee de
Manicamp, ne put s'empecher de rire.

-- Eh! mon pauvre Manicamp, dit-il, comme te voila violet; tu es
donc en deuil?

-- Je suis en deuil, oui, repondit Manicamp.

-- De qui ou de quoi?

-- De mon habit bleu et or, qui a disparu, et a la place duquel je
n'ai plus trouve que celui-ci; et encore m'a-t-il fallu economiser
a force pour le racheter.

-- Vraiment?

-- Pardieu! etonne-toi de cela; tu me laisses sans argent.

-- Enfin, te voila, c'est le principal.

-- Par des routes execrables.

-- Ou es-tu loge?

-- Loge?

-- Oui.

-- Mais je ne suis pas loge.

De Guiche se mit a rire.

-- Alors, ou logeras-tu?

-- Ou tu logeras.

-- Alors, je ne sais pas.

-- Comment, tu ne sais pas?

-- Sans doute; comment veux-tu que je sache ou je logerai?

-- Tu n'as donc pas retenu un hotel?

-- Moi?

-- Toi ou Monsieur?

-- Nous n'y avons pense ni l'un ni l'autre. Le Havre est grand, je
suppose, et pourvu qu'il y ait une ecurie pour douze chevaux et
une maison propre dans un bon quartier.

-- Oh! il y a des maisons tres propres.

-- Eh bien! alors...

-- Mais pas pour nous.

-- Comment, pas pour nous? Et pour qui?

-- Pour les Anglais, parbleu!

-- Pour les Anglais?

-- Oui, elles sont toutes louees.

-- Par qui?

-- Par M. de Buckingham.

-- Plait-il? fit de Guiche, a qui ce mot fit dresser l'oreille.

-- Eh! oui, mon cher, par M. de Buckingham. Sa Grace s'est fait
preceder d'un courrier; ce courrier est arrive depuis trois jours,
et il a retenu tous les logements logeables qui se trouvaient dans
la ville.

-- Voyons, voyons, Manicamp, entendons-nous.

-- Dame! ce que je te dis la est clair, ce me semble.

-- Mais M. de Buckingham n'occupe pas tout Le Havre, que diable?

-- Il ne l'occupe pas, c'est vrai, puisqu'il n'est pas encore
debarque; mais, une fois debarque, il l'occupera.

-- Oh! oh!

-- On voit bien que tu ne connais pas les Anglais, toi; ils ont la
rage d'accaparer.

-- Bon! un homme qui a toute une maison s'en contente et n'en
prend pas deux.

-- Oui, mais deux hommes?

-- Soit, deux maisons; quatre, six, dix, si tu veux; mais il y a
cent maisons au Havre?

-- Eh bien! alors, elles sont louees toutes les cent.

-- Impossible!

-- Mais, entete que tu es, quand je te dis que M. de Buckingham a
loue toutes les maisons qui entourent celle ou doit descendre Sa
Majeste la reine douairiere d'Angleterre et la princesse sa fille.

-- Ah! par exemple, voila qui est particulier, dit de Wardes en
caressant le cou de son cheval.

-- C'est ainsi, monsieur.

-- Vous en etes bien sur, monsieur de Manicamp?

Et, en faisant cette question, il regardait sournoisement
de Guiche, comme pour l'interroger sur le degre de confiance qu'on
pouvait avoir dans la raison de son ami.

Pendant ce temps, la nuit etait venue, et les flambeaux, les
pages, les laquais, les ecuyers, les chevaux et les carrosses
encombraient la porte et la place, les torches se refletaient dans
le chenal qu'emplissait la maree montante, tandis que, de l'autre
cote de la jetee, on apercevait mille figures curieuses de
matelots et de bourgeois qui cherchaient a ne rien perdre du
spectacle.

Pendant toutes ces hesitations, Bragelonne, comme s'il y eut ete
etranger, se tenait a cheval un peu en arriere de de Guiche, et
regardait les jeux de la lumiere qui montaient dans l'eau, en meme
temps qu'il respirait avec delices le parfum salin de la vague qui
roule bruyante sur les greves, les galets et l'algue, et jette a
l'air son ecume, a l'espace son bruit.

-- Mais, enfin, s'ecria de Guiche, quelle raison M. de Buckingham
a-t-il eue pour faire cette provision de logements?

-- Oui, demanda de Wardes, quelle raison?

-- Oh! une excellente, repondit Manicamp.

-- Mais enfin, la connais-tu?

-- Je crois la connaitre.

-- Parle donc.

-- Penche-toi.

-- Diable! cela ne peut se dire que tout bas?

-- Tu en jugeras toi-meme.

-- Bon.

De Guiche se pencha.

-- L'amour, dit Manicamp.

-- Je ne comprends plus.

-- Dis que tu ne comprends pas encore.

-- Explique-toi.

-- Eh bien! il passe pour certain, monsieur le comte, que Son
Altesse Royale Monsieur sera le plus infortune des maris.

-- Comment! le duc de Buckingham?...

-- Ce nom porte malheur aux princes de la maison de France.

-- Ainsi, le duc?...

-- Serait amoureux fou de la jeune Madame, a ce qu'on assure, et
ne voudrait point que personne approchat d'elle, si ce n'est lui.

De Guiche rougit.

-- Bien! bien! merci, dit-il en serrant la main de Manicamp. Puis,
se relevant:

-- Pour l'amour de Dieu! dit-il a Manicamp, fais en sorte que ce
projet du duc de Buckingham n'arrive pas a des oreilles
francaises, ou sinon, Manicamp, il reluira au soleil de ce pays
des epees qui n'ont pas peur de la trempe anglaise.

-- Apres tout, dit Manicamp, cet amour ne m'est point prouve a
moi, et n'est peut-etre qu'un conte.

-- Non, dit de Guiche, ce doit etre la verite.

Et malgre lui, les dents du jeune homme se serraient.

-- Eh bien! apres tout, qu'est-ce que cela te fait a toi? qu'est-
ce que cela me fait, a moi, que Monsieur soit ce que le feu roi
fut? Buckingham pere, pour la reine; Buckingham fils, pour la
jeune Madame; rien, pour tout le monde.

-- Manicamp! Manicamp!

-- Eh! que diable! c'est un fait ou tout au moins un dire.

-- Silence! dit le comte.

-- Et pourquoi silence? dit de Wardes: c'est un fait fort
honorable pour la nation francaise. N'etes-vous point de mon avis,
monsieur de Bragelonne?

-- Quel fait? demanda tristement Bragelonne.

-- Que les Anglais rendent ainsi hommage a la beaute de vos reines
et de vos princesses.

-- Pardon, je ne suis pas a ce que l'on dit, et je vous demanderai
une explication.

-- Sans doute, il a fallu que M. de Buckingham pere vint a Paris
pour que Sa Majeste le roi Louis XIII s'apercut que sa femme etait
une des plus belles personnes de la cour de France; il faut
maintenant que M. de Buckingham fils consacre a son tour, par
l'hommage qu'il lui rend, la beaute d'une princesse de sang
francais. Ce sera desormais un brevet de beaute que d'avoir
inspire un amour d'outre-mer.

-- Monsieur, repondit Bragelonne, je n'aime pas a entendre
plaisanter sur ces matieres. Nous autres gentilshommes, nous
sommes les gardiens de l'honneur des reines et des princesses. Si
nous rions d'elles, que feront les laquais?

-- Oh! oh! monsieur, dit de Wardes, dont les oreilles rougirent,
comment dois-je prendre cela?

-- Prenez-le comme il vous plaira, monsieur, repondit froidement
Bragelonne.

-- Bragelonne! Bragelonne! murmura de Guiche.

-- Monsieur de Wardes! s'ecria Manicamp voyant le jeune homme
pousser son cheval du cote de Raoul.

-- Messieurs! Messieurs! dit de Guiche, ne donnez pas un pareil
exemple en public, dans la rue. De Wardes, vous avez tort.

-- Tort! en quoi? Je vous le demande.

-- Tort en ce que vous dites toujours du mal de quelque chose ou
de quelqu'un, repliqua Raoul avec son implacable sang-froid.

-- De l'indulgence, Raoul, fit tout bas de Guiche.

-- Et ne vous battez pas avant de vous etre reposes; vous ne
feriez rien qui vaille, dit Manicamp.

-- Allons! allons! dit de Guiche, en avant, messieurs, en avant!

Et la-dessus, ecartant les chevaux et les pages, il se fit une
route jusqu'a la place au milieu de la foule, attirant apres lui
tout le cortege des Francais. Une grande porte donnant sur une
cour etait ouverte; de Guiche entra dans cette cour; Bragelonne,
de Wardes, Manicamp et trois ou quatre autres gentilshommes l'y
suivirent.

La se tint une espece de conseil de guerre; on delibera sur le
moyen qu'il fallait employer pour sauver la dignite de
l'ambassade. Bragelonne conclut pour que l'on respectat le droit
de priorite.

De Wardes proposa de mettre la ville a sac. Cette proposition
parut un peu vive a Manicamp. Il proposa de dormir d'abord:
c'etait le plus sage. Malheureusement, pour suivre son conseil, il
ne manquait que deux choses: une maison et des lits.

De Guiche reva quelque temps; puis, a haute voix:

-- Qui m'aime me suive, dit-il.

-- Les gens aussi? demanda un page qui s'etait approche du groupe.

-- Tout le monde! s'ecria le fougueux jeune homme. Allons
Manicamp, conduis-nous a la maison que Son Altesse Madame doit
occuper.

Sans rien deviner des projets du comte, ses amis le suivirent,
escortes d'une foule de peuple dont les acclamations et la joie
formaient un presage heureux pour le projet encore inconnu que
poursuivait cette ardente jeunesse.

Le vent soufflait bruyamment du port et grondait par lourdes
rafales.


Chapitre LXXXIV -- En mer


Le jour suivant se leva un peu plus calme, quoique le vent
soufflat toujours.

Cependant le soleil s'etait leve dans un de ces nuages rouges
decoupant ses rayons ensanglantes sur la crete des vagues noires.
Du haut des vigies, on guettait impatiemment. Vers onze heures du
matin, un batiment fut signale: ce batiment arrivait a pleines
voiles, deux autres le suivaient a la distance d'un demi-noeud.

Ils venaient comme des fleches lancees par un vigoureux archer, et
cependant la mer etait si grosse, que la rapidite de leur marche
n'otait rien aux mouvements du roulis qui couchait les navires
tantot a droite, tantot a gauche.

Bientot la forme des vaisseaux et la couleur des flammes firent
connaitre la flotte anglaise. En tete marchait le batiment monte
par la princesse, portant le pavillon de l'amiraute.

Aussitot le bruit se repandit que la princesse arrivait.

Toute la noblesse francaise courut au port; le peuple se porta sur
les quais et sur les jetees.

Deux heures apres, les vaisseaux avaient rallie le vaisseau
amiral, et tous les trois, n'osant sans doute pas se hasarder a
entrer dans l'etroit goulet du port, jetaient l'ancre entre Le
Havre et la Heve. Aussitot la manoeuvre achevee, le vaisseau
amiral salua la France de douze coups de canon, qui lui furent
rendus coup pour coup par le fort Francois Ier.

Aussitot cent embarcations prirent la mer; elles etaient tapissees
de riches etoffes; elles etaient destinees a porter les
gentilshommes francais jusqu'aux vaisseaux mouilles.

Mais en les voyant, meme dans le port, se balancer violemment, en
voyant au-dela de la jetee les vagues s'elever en montagnes et
venir se briser sur la greve avec un rugissement terrible, on
comprenait bien qu'aucune de ces barques n'atteindrait le quart de
la distance qu'il y avait a parcourir pour arriver aux vaisseaux
sans avoir chavire.

Cependant, un bateau pilote, malgre le vent et la mer, s'appretait
a sortir du port pour aller se mettre a la disposition de l'amiral
anglais. De Guiche avait cherche parmi toutes ces embarcations un
bateau un peu plus fort que les autres, qui lui donnat chance
d'arriver jusqu'aux batiments anglais, lorsqu'il apercut le pilote
cotier qui appareillait.

-- Raoul, dit-il, ne trouves-tu point qu'il est honteux pour des
creatures intelligentes et fortes comme nous de reculer devant
cette force brutale du vent et de l'eau?

-- C'est la reflexion que justement je faisais tout bas, repondit
Bragelonne.

-- Eh bien! veux-tu que nous montions ce bateau et que nous
poussions en avant? Veux-tu, de Wardes?

-- Prenez garde, vous allez vous faire noyer, dit Manicamp.

-- Et pour rien, dit de Wardes, attendu qu'avec le vent debout,
comme vous l'aurez, vous n'arriverez jamais aux vaisseaux.

-- Ainsi, tu refuses?

-- Oui, ma foi! Je perdrais volontiers la vie dans une lutte
contre les hommes, dit-il en regardant obliquement Bragelonne;
mais me battre a coups d'aviron contre les flots d'eau salee, je
n'y ai pas le moindre gout.

-- Et moi, dit Manicamp, dusse-je arriver jusqu'aux batiments, je
me soucierais peu de perdre le seul habit propre qui me reste;
l'eau salee rejaillit, et elle tache.

-- Toi aussi, tu refuses? s'ecria de Guiche.

-- Mais tout a fait: je te prie de le croire, et plutot deux fois
qu'une.

-- Mais voyez donc, s'ecria de Guiche; vois donc, de Wardes, vois
donc, Manicamp; la-bas, sur la dunette du vaisseau amiral, les
princesses nous regardent.

-- Raison de plus, cher ami, pour ne pas prendre un bain ridicule
devant elles.

-- C'est ton dernier mot, Manicamp?

-- Oui.

-- C'est ton dernier mot, de Wardes?

-- Oui.

-- Alors j'irai tout seul.

-- Non pas, dit Raoul, je vais avec toi: il me semble que c'est
chose convenue.

Le fait est que Raoul, libre de toute passion, mesurant le danger
avec sang-froid, voyait le danger imminent; mais il se laissait
entrainer volontiers a faire une chose devant laquelle reculait
de Wardes. Le bateau se mettait en route; de Guiche appela le
pilote cotier.

-- Hola de la barque! dit-il, il nous faut deux places!

Et roulant cinq ou dix pistoles dans un morceau de papier, il les
jeta du quai dans le bateau.

-- Il parait que vous n'avez pas peur de l'eau salee, mes jeunes
maitres? dit le patron.

-- Nous n'avons peur de rien, repondit de Guiche.

-- Alors, venez, mes gentilshommes.

Le pilote s'approcha du bord, et l'un apres l'autre, avec une
legerete pareille, les deux jeunes gens sauterent dans le bateau.

-- Allons, courage, enfants, dit de Guiche; il y a encore vingt
pistoles dans cette bourse, et si nous atteignons le vaisseau
amiral, elles sont a vous.

Aussitot les rameurs se courberent sur leurs rames, et la barque
bondit sur la cime des flots.

Tout le monde avait pris interet a ce depart si hasarde; la
population du Havre se pressait sur les jetees: il n'y avait pas
un regard qui ne fut pour la barque.

Parfois, la frele embarcation demeurait un instant comme suspendue
aux cretes ecumeuses, puis tout a coup elle glissait au fond d'un
abime mugissant, et semblait etre precipitee. Neanmoins, apres une
heure de lutte, elle arriva dans les eaux du vaisseau amiral, dont
se detachaient deja deux embarcations destinees a venir a son
aide.

Sur le gaillard d'arriere du vaisseau amiral, abritees par un dais
de velours et d'hermine que soutenaient de puissantes attaches,
Madame Henriette douairiere et la jeune Madame, ayant aupres
d'elles l'amiral comte de Norfolk, regardaient avec terreur cette
barque tantot enlevee au ciel, tantot engloutie jusqu'aux enfers,
contre la voile sombre de laquelle brillaient, comme deux
lumineuses apparitions, les deux nobles figures des deux
gentilshommes francais.

L'equipage, appuye sur les bastingages et grimpe dans les haubans,
applaudissait a la bravoure de ces deux intrepides, a l'adresse du
pilote et a la force des matelots.

Un hourra de triomphe accueillit leur arrivee a bord. Le comte de
Norfolk, beau jeune homme de vingt-six a vingt-huit ans, s'avanca
au-devant d'eux.

De Guiche et Bragelonne monterent lestement l'escalier de tribord,
et conduits par le comte de Norfolk, qui reprit sa place aupres
d'elles, ils vinrent saluer les princesses.

Le respect, et surtout une certaine crainte dont il ne se rendait
pas compte, avaient empeche jusque-la le comte de Guiche de
regarder attentivement la jeune Madame.

Celle-ci, au contraire, l'avait distingue tout d'abord et avait
demande a sa mere:

-- N'est-ce point Monsieur que nous apercevons sur cette barque?

Madame Henriette, qui connaissait Monsieur mieux que sa fille,
avait souri a cette erreur de son amour-propre et avait repondu:

-- Non, c'est M. de Guiche, son favori, voila tout.

A cette reponse, la princesse avait ete forcee de contenir
l'instinctive bienveillance provoquee par l'audace du comte. Ce
fut au moment ou la princesse faisait cette question que
de Guiche, osant enfin lever les yeux sur elle, put comparer
l'original au portrait.

Lorsqu'il vit ce visage pale, ces yeux animes, ces adorables
cheveux chatains, cette bouche fremissante et ce geste si
eminemment royal qui semblait remercier et encourager tout a la
fois, il fut saisi d'une telle emotion, que, sans Raoul, qui lui
preta son bras, il eut chancele.

Le regard etonne de son ami, le geste bienveillant de la reine,
rappelerent de Guiche a lui.

En peu de mots, il expliqua sa mission, dit comment il etait
l'envoye de Monsieur, et salua, selon leur rang et les avances
qu'ils lui firent, l'amiral et les differents seigneurs anglais
qui se groupaient autour des princesses.

Raoul fut presente a son tour et gracieusement accueilli; tout le
monde savait la part que le comte de La Fere avait prise a la
restauration du roi Charles II; en outre, c'etait encore le comte
qui avait ete charge de la negociation du mariage qui ramenait en
France la petite-fille de Henri IV.

Raoul parlait parfaitement anglais; il se constitua l'interprete
de son ami pres des jeunes seigneurs anglais auxquels notre langue
n'etait point familiere.

En ce moment parut un jeune homme d'une beaute remarquable et
d'une splendide richesse de costume et d'armes. Il s'approcha des
princesses, qui causaient avec le comte de Norfolk, et d'une voix
qui deguisait mal son impatience:

-- Allons, mesdames, dit-il, il faut descendre a terre.

A cette invitation, la jeune Madame se leva et elle allait
accepter la main que le jeune homme lui tendait avec une vivacite
pleine d'expressions diverses, lorsque l'amiral s'avanca entre la
jeune Madame et le nouveau venu.

-- Un moment, s'il vous plait, milord de Buckingham, dit-il; le
debarquement n'est point possible a cette heure pour des femmes.
La mer est trop grosse; mais, vers quatre heures, il est probable
que le vent tombera; on ne debarquera donc que ce soir.

-- Permettez, milord, dit Buckingham avec une irritation qu'il ne
chercha point meme a deguiser. Vous retenez ces dames et vous n'en
avez pas le droit. De ces dames, l'une appartient, helas! a la
France, et, vous le voyez, la France la reclame par la voix de ses
ambassadeurs.

Et, de la main, il montra de Guiche et Raoul, qu'il saluait en
meme temps.

-- Je ne suppose pas, repondit l'amiral, qu'il entre dans les
intentions de ces messieurs d'exposer la vie des princesses?

-- Milord, ces messieurs sont bien venus malgre le vent;
permettez-moi de croire que le danger ne sera pas plus grand pour
ces dames, qui s'en iront avec le vent.

-- Ces messieurs sont fort braves, dit l'amiral. Vous avez vu que
beaucoup etaient sur le port et n'ont point ose les suivre. En
outre, le desir qu'ils avaient de presenter le plus tot possible
leurs hommages a Madame et a son illustre mere les a portes a
affronter la mer, fort mauvaise aujourd'hui, meme pour des marins.
Mais ces messieurs, que je presenterai pour exemple a mon etat-
major, ne doivent pas en etre un pour ces dames.

Un regard derobe de Madame surprit la rougeur qui couvrait les
joues du comte. Ce regard echappa a Buckingham. Il n'avait d'yeux
que pour surveiller Norfolk. Il etait evidemment jaloux de
l'amiral, et semblait bruler du desir d'arracher les princesses a
ce sol mouvant des vaisseaux sur lequel l'amiral etait roi.

-- Au reste, reprit Buckingham, j'en appelle a Madame elle-meme.

-- Et moi, milord, repondit l'amiral, j'en appelle a ma conscience
et a ma responsabilite. J'ai promis de rendre saine et sauve
Madame a la France, je tiendrai ma promesse.

-- Mais, cependant, monsieur...

-- Milord, permettez-moi de vous rappeler que je commande seul
ici.

-- Milord, savez-vous ce que vous dites? repondit avec hauteur
Buckingham.

-- Parfaitement, et je le repete: Je commande seul ici, milord, et
tout m'obeit: la mer, le vent, les navires et les hommes.

Cette parole etait grande et noblement prononcee.

Raoul en observa l'effet sur Buckingham. Celui-ci frissonna par
tout le corps et s'appuya a l'un des soutiens de la tente pour ne
pas tomber; ses yeux s'injecterent de sang, et la main dont il ne
se soutenait point se porta sur la garde de son epee.

-- Milord, dit la reine, permettez-moi de vous dire que je suis en
tout point de l'avis du comte de Norfolk; puis le temps, au lieu
de se couvrir de vapeur comme il le fait en ce moment, fut-il
parfaitement pur et favorable, nous devons bien quelques heures a
l'officier qui nous a conduites si heureusement et avec des soins
si empresses jusqu'en vue des cotes de France, ou il doit nous
quitter.

Buckingham, au lieu de repondre, consulta le regard de Madame.

Madame, a demi cachee sous les courtines de velours et d'or qui
l'abritaient, n'ecoutait rien de ce debat, occupee qu'elle etait a
regarder le comte de Guiche qui s'entretenait avec Raoul.

Ce fut un nouveau coup pour Buckingham, qui crut decouvrir dans le
regard de Madame Henriette un sentiment plus profond que celui de
la curiosite.

Il se retira tout chancelant et alla heurter le grand mat.

-- M. de Buckingham n'a pas le pied marin, dit en francais la
reine mere; voila sans doute pourquoi il desire si fort toucher la
terre ferme.

Le jeune homme entendit ces mots, palit, laissa tomber ses mains
avec decouragement a ses cotes, et se retira confondant dans un
soupir ses anciennes amours et ses haines nouvelles. Cependant
l'amiral, sans se preoccuper autrement de cette mauvaise humeur de
Buckingham, fit passer les princesses dans sa chambre de poupe, ou
le diner avait ete servi avec une magnificence digne de tous les
convives.

L'amiral prit place a droite de Madame et mit le comte de Guiche a
sa gauche.

C'etait la place qu'occupait d'ordinaire Buckingham.

Aussi, lorsqu'il entra dans la salle a manger, fut-ce une douleur
pour lui que de se voir releguer par l'etiquette, cette autre
reine a qui il devait le respect, a un rang inferieur a celui
qu'il avait tenu jusque-la. De son cote, de Guiche, plus pale
encore peut-etre de son bonheur que son rival ne l'etait de sa
colere, s'assit en tressaillant pres de la princesse, dont la robe
de soie, en effleurant son corps, faisait passer dans tout son
etre des frissons d'une volupte jusqu'alors inconnue.

Apres le repas, Buckingham s'elanca pour donner la main a Madame.
Mais ce fut au tour de de Guiche de faire la lecon au duc.

-- Milord, dit-il, soyez assez bon, a partir de ce moment, pour ne
plus vous interposer entre Son Altesse Royale Madame et moi. A
partir de ce moment, en effet, Son Altesse Royale appartient a la
France, et c'est la main de Monsieur, frere du roi, qui touche la
main de la princesse quand Son Altesse Royale me fait l'honneur de
me toucher la main.

Et, en prononcant ces paroles, il presenta lui-meme sa main a la
jeune Madame avec une timidite si visible et en meme temps une
noblesse si courageuse, que les Anglais firent entendre un murmure
d'admiration, tandis que Buckingham laissait echapper un soupir de
douleur.

Raoul aimait; Raoul comprit tout.

Il attacha sur son ami un de ces regards profonds que l'ami seul
ou la mere etendent comme protecteur ou comme surveillant sur
l'enfant ou sur l'ami qui s'egare.

Vers deux heures, enfin, le soleil parut, le vent tomba, la mer
devint unie comme une large nappe de cristal, la brume, qui
couvrait les cotes, se dechira comme un voile qui s'envole en
lambeaux. Alors les riants coteaux de la France apparurent avec
leurs mille maisons blanches, se detachant, ou sur le vert des
arbres, ou sur le bleu du ciel.


Chapitre LXXXV -- Les tentes


L'amiral, comme nous l'avons vu, avait pris le parti de ne plus
faire attention aux yeux menacants et aux emportements convulsifs
de Buckingham. En effet, depuis le depart d'Angleterre, il devait
s'y etre tout doucement habitue. De Guiche n'avait point encore
remarque en aucune facon cette animosite que le jeune lord
paraissait avoir contre lui; mais il ne se sentait, d'instinct,
aucune sympathie pour le favori de Charles II. La reine mere, avec
une experience plus grande et un sens plus froid, dominait toute
la situation, et, comme elle en comprenait le danger, elle
s'appretait a en trancher le noeud lorsque le moment en serait
venu. Ce moment arriva. Le calme etait retabli partout, excepte
dans le coeur de Buckingham, et celui-ci, dans son impatience,
repetait a demi-voix a la jeune princesse:

-- Madame, Madame, au nom du Ciel, rendons-nous a terre, je vous
en supplie! Ne voyez-vous pas que ce fat de comte de Norfolk me
fait mourir avec ses soins et ses adorations pour vous?

Henriette entendit ces paroles; elle sourit et, sans se retourner,
donnant seulement a sa voix cette inflexion de doux reproche et de
langoureuse impertinence avec lesquels la coquetterie sait donner
un acquiescement tout en ayant l'air de formuler une defense:

-- Mon cher lord, murmura-t-elle, je vous ai deja dit que vous
etiez fou.

Aucun de ces details, nous l'avons deja dit, n'echappait a Raoul;
il avait entendu la priere de Buckingham, la reponse de la
princesse; il avait vu Buckingham faire un pas en arriere a cette
reponse, pousser un soupir et passer la main sur son front; et
n'ayant de voile ni sur les yeux, ni autour du coeur, il
comprenait tout et fremissait en appreciant l'etat des choses et
des esprits.

Enfin l'amiral, avec une lenteur etudiee, donna les derniers
ordres pour le depart des canots.

Buckingham accueillit ces ordres avec de tels transports, qu'un
etranger eut pu croire que le jeune homme avait le cerveau
trouble. A la voix du comte de Norfolk, une grande barque, toute
pavoisee, descendit lentement des flancs du vaisseau amiral: elle
pouvait contenir vingt rameurs et quinze passagers.

Des tapis de velours, des housses brodees aux armes d'Angleterre,
des guirlandes de fleurs, car en ce temps on cultivait assez
volontiers la parabole au milieu des alliances politiques,
formaient le principal ornement de cette barque vraiment royale.

A peine la barque etait-elle a flot, a peine les rameurs avaient-
ils dresse leurs avirons, attendant, comme des soldats au port
d'arme, l'embarquement de la princesse, que Buckingham courut a
l'escalier pour prendre sa place dans le canot.

Mais la reine l'arreta.

-- Milord, dit-elle, il ne convient pas que vous laissiez aller ma
fille et moi a terre sans que les logements soient prepares d'une
facon certaine. Je vous prie donc, milord, de nous devancer au
Havre et de veiller a ce que tout soit en ordre a notre arrivee.

Ce fut un nouveau coup pour le duc, coup d'autant plus terrible
qu'il etait inattendu.

Il balbutia, rougit, mais ne put repondre. Il avait cru pouvoir se
tenir pres de Madame pendant le trajet, et savourer ainsi jusqu'au
dernier des moments qui lui etaient donnes par la fortune. Mais
l'ordre etait expres.

L'amiral, qui l'avait entendu, s'ecria aussitot:

-- Le petit canot a la mer!

L'ordre fut execute avec cette rapidite particuliere aux
manoeuvres des batiments de guerre.

Buckingham, desole, adressa un regard de desespoir a la princesse,
un regard de supplication a la reine, un regard de colere a
l'amiral. La princesse fit semblant de ne pas le voir.

La reine detourna la tete.

L'amiral se mit a rire.

Buckingham, a ce rire, fut tout pret a s'elancer sur Norfolk.

La reine mere se leva.

-- Partez, monsieur, dit-elle avec autorite.

Le jeune duc s'arreta. Mais regardant autour de lui et tentant un
dernier effort:

-- Et vous, messieurs, demanda-t-il tout suffoque par tant
d'emotions diverses, vous, monsieur de Guiche; vous, monsieur de
Bragelonne, ne m'accompagnez-vous point?

De Guiche s'inclina.

-- Je suis, ainsi que M. de Bragelonne, aux ordres de la reine,
dit-il; ce qu'elle nous commandera de faire, nous le ferons.

Et il regarda la jeune princesse, qui baissa les yeux.

-- Pardon, monsieur de Buckingham, dit la reine, mais M. de Guiche
represente ici Monsieur; c'est lui qui doit nous faire les
honneurs de la France, comme vous nous avez fait les honneurs de
l'Angleterre; il ne peut donc se dispenser de nous accompagner;
nous devons bien, d'ailleurs, cette legere faveur au courage qu'il
a eu de nous venir trouver par ce mauvais temps.

Buckingham ouvrit la bouche comme pour repondre; mais, soit qu'il
ne trouvat point de pensee ou point de mots pour formuler cette
pensee, aucun son ne tomba de ses levres, et, se retournant comme
en delire, il sauta du batiment dans le canot.

Les rameurs n'eurent que le temps de le retenir et de se retenir
eux-memes, car le poids et le contrecoup avaient failli faire
chavirer la barque.

-- Decidement, Milord est fou, dit tout haut l'amiral a Raoul.

-- J'en ai peur pour Milord, repondit Bragelonne.

Pendant tout le temps que le canot mit a gagner la terre, le duc
ne cessa de couvrir de ses regards le vaisseau amiral, comme
ferait un avare qu'on arracherait a son coffre, une mere qu'on
eloignerait de sa fille pour la conduire a la mort. Mais rien ne
repondit a ses signaux, a ses manifestations, a ses lamentables
attitudes.

Buckingham en fut tellement etourdi, qu'il se laissa tomber sur un
banc, enfonca sa main dans ses cheveux, tandis que les matelots
insoucieux faisaient voler le canot sur les vagues. En arrivant,
il etait dans une torpeur telle, que s'il n'eut pas rencontre sur
le port le messager auquel il avait fait prendre les devants comme
marechal des logis, il n'eut pas su demander son chemin. Une fois
arrive a la maison qui lui etait destinee, il s'y enferma comme
Achille dans sa tente.

Cependant le canot qui portait les princesses quittait le bord du
vaisseau amiral au moment meme ou Buckingham mettait pied a terre.
Une barque suivait, remplie d'officiers, de courtisans et d'amis
empresses.

Toute la population du Havre, embarquee a la hate sur des bateaux
de peche et des barques plates ou sur de longues peniches
normandes, accourut au devant du bateau royal.

Le canon des forts retentissait; le vaisseau amiral et les deux
autres echangeaient leurs salves, et des nuages de flammes
s'envolaient des bouches beantes en flocons ouates de fumee au-
dessus des flots, puis s'evaporaient dans l'azur du ciel.

La princesse descendit aux degres du quai. Une musique joyeuse
l'attendait a terre et accompagnait chacun de ses pas.

Tandis que, s'avancant dans le centre de la ville, elle foulait de
son pied delicat les riches tapisseries et les jonchees de fleurs,
de Guiche et Raoul, se derobant du milieu des Anglais, prenaient
leur chemin par la ville et s'avancaient rapidement vers l'endroit
designe pour la residence de Madame.

-- Hatons-nous, disait Raoul a de Guiche, car, du caractere que je
lui connais, ce Buckingham nous fera quelque malheur en voyant le
resultat de notre deliberation d'hier.

-- Oh! dit le comte, nous avons la de Wardes, qui est la fermete
en personne, et Manicamp, qui est la douceur meme.

De Guiche n'en fit pas moins diligence, et, cinq minutes apres,
ils etaient en vue de l'Hotel de Ville.

Ce qui les frappa d'abord, c'etait une grande quantite de gens
assembles sur la place.

-- Bon! dit de Guiche, il parait que nos logements sont
construits.

En effet, devant l'hotel, sur la place meme, s'elevaient huit
tentes de la plus grande elegance, surmontees des pavillons de
France et d'Angleterre unis.

L'Hotel de Ville etait entoure par des tentes comme d'une ceinture
bigarree; dix pages et douze chevau-legers donnes pour escorte aux
ambassadeurs montaient la garde devant ces tentes. Le spectacle
etait curieux, etrange; il avait quelque chose de feerique. Ces
habitations improvisees avaient ete construites dans la nuit.
Revetues au-dedans et au-dehors des plus riches etoffes que
de Guiche avait pu se procurer au Havre, elles encerclaient
entierement l'Hotel de Ville, c'est-a-dire la demeure de la jeune
princesse; elles etaient reunies les unes aux autres par de
simples cables de soie, tendus et gardes par des sentinelles, de
sorte que le plan de Buckingham se trouvait completement renverse,
si ce plan avait ete reellement de garder pour lui et ses Anglais
les abords de l'Hotel de Ville.

Le seul passage qui donnat acces aux degres de l'edifice, et qui
ne fut point ferme par cette barricade soyeuse, etait garde par
deux tentes pareilles a deux pavillons, et dont les portes
s'ouvraient aux deux cotes de cette entree.

Ces deux tentes etaient celles de de Guiche et de Raoul, et en
leur absence devaient toujours etre occupees: celle de de Guiche,
par de Wardes; celle de Raoul par Manicamp.

Tout autour de ces deux tentes et des six autres, une centaine
d'officiers, de gentilshommes et de pages reluisaient de soie et
d'or, bourdonnant comme des abeilles autour de leur ruche.

Tout cela, l'epee a la hanche, etait pret a obeir a un signe de
de Guiche ou de Bragelonne, les deux chefs de l'ambassade. Au
moment meme ou les deux jeunes gens apparaissaient a l'extremite
d'une rue aboutissant sur la place, ils apercurent, traversant
cette meme place au galop de son cheval, un jeune gentilhomme
d'une merveilleuse elegance. Il fendait la foule des curieux, et,
a la vue de ces batisses improvisees, il poussa un cri de colere
et de desespoir. C'etait Buckingham, Buckingham sorti de sa
stupeur pour revetir un eblouissant costume et pour venir attendre
Madame et la reine a l'Hotel de Ville.

Mais a l'entree des tentes on lui barra le passage, et force lui
fut de s'arreter.

Buckingham, exaspere, leva son fouet; deux officiers lui saisirent
le bras.

Des deux gardiens, un seul etait la. De Wardes, monte dans
l'interieur de l'Hotel de Ville, transmettait quelques ordres
donnes par de Guiche.

Au bruit que faisait Buckingham, Manicamp, couche paresseusement
sur les coussins d'une des deux tentes d'entree, se souleva avec
sa nonchalance ordinaire, et s'apercevant que le bruit continuait,
apparut sous les rideaux.

-- Qu'est-ce, dit-il avec douceur, et qui donc mene tout ce grand
bruit?

Le hasard fit qu'au moment ou il commencait a parler, le silence
venait de renaitre, et bien que son accent fut doux et modere,
tout le monde entendit sa question. Buckingham se retourna,
regarda ce grand corps maigre et ce visage indolent.

Probablement la personne de notre gentilhomme, vetu d'ailleurs
assez simplement, comme nous l'avons dit, ne lui inspira pas grand
respect, car il repondit dedaigneusement:

-- Qui etes-vous, monsieur?

Manicamp s'appuya au bras d'un enorme chevau-leger, droit comme un
pilier de cathedrale, et repondit du meme ton tranquille:

-- Et vous, monsieur?

-- Moi, je suis milord duc de Buckingham. J'ai loue toutes les
maisons qui entourent l'Hotel de Ville, ou j'ai affaire; or,
puisque ces maisons sont louees, elles sont a moi, et puisque je
les ai louees pour avoir le passage libre a l'Hotel de Ville, vous
n'avez pas le droit de me fermer ce passage.

-- Mais, monsieur, qui vous empeche de passer? demanda Manicamp.

-- Mais vos sentinelles.

-- Parce que vous voulez passer a cheval, monsieur, et que la
consigne est de ne laisser passer que les pietons.

-- Nul n'a le droit de donner de consigne ici, excepte moi, dit
Buckingham.

-- Comment cela, monsieur? demanda Manicamp avec sa voix douce.
Faites-moi la grace de m'expliquer cette enigme.

-- Parce que, comme je vous l'ai dit, j'ai loue toutes les maisons
de la place.

-- Nous le savons bien, puisqu'il ne nous est reste que la place
elle-meme.

-- Vous vous trompez, monsieur, la place est a moi comme les
maisons.

-- Oh! pardon, monsieur, vous faites erreur. On dit chez nous le
pave du roi; donc, la place est au roi; donc, puisque nous sommes
les ambassadeurs du roi, la place est a nous.

-- Monsieur, je vous ai deja demande qui vous etiez! s'ecria
Buckingham exaspere du sang-froid de son interlocuteur.

-- On m'appelle Manicamp, repondit le jeune homme d'une voix
eolienne, tant elle etait harmonieuse et suave.

Buckingham haussa les epaules.

-- Bref, dit-il, quand j'ai loue les maisons qui entourent l'Hotel
de Ville, la place etait libre; ces baraques obstruent ma vue,
otez ces baraques!

Un sourd et menacant murmure courut dans la foule des auditeurs.
De Guiche arrivait en ce moment; il ecarta cette foule qui le
separait de Buckingham, et, suivi de Raoul, il arriva d'un cote,
tandis que de Wardes arrivait de l'autre.

-- Pardon, milord, dit-il; mais si vous avez quelque reclamation a
faire, ayez l'obligeance de la faire a moi, attendu que c'est moi
qui ai donne les plans de cette construction.

-- En outre, je vous ferai observer, monsieur, que le mot baraque
se prend en mauvaise part, ajouta gracieusement Manicamp.

-- Vous disiez donc, monsieur? continua de Guiche.

-- Je disais, monsieur le comte, reprit Buckingham avec un accent
de colere encore sensible, quoiqu'il fut tempere par la presence
d'un egal, je disais qu'il est impossible que ces tentes demeurent
ou elles sont.

-- Impossible, fit de Guiche, et pourquoi?

-- Parce qu'elles me genent.

De Guiche laissa echapper un mouvement d'impatience, mais un coup
d'oeil froid de Raoul le retint.

-- Elles doivent moins vous gener, monsieur, que cet abus de la
priorite que vous vous etes permis.

-- Un abus!

-- Mais sans doute. Vous envoyez ici un messager qui loue, en
votre nom, toute la ville du Havre, sans s'inquieter des Francais
qui doivent venir au-devant de Madame. C'est peu fraternel,
monsieur le duc, pour le representant d'une nation amie.

-- La terre est au premier occupant, dit Buckingham.

-- Pas en France, monsieur.

-- Et pourquoi pas en France?

-- Parce que c'est le pays de la politesse.

-- Qu'est-ce a dire? s'ecria Buckingham d'une facon si emportee,
que les assistants se reculerent, s'attendant a une collision
immediate.

-- C'est-a-dire, monsieur, repondit de Guiche en palissant, que
j'ai fait construire ce logement pour moi et mes amis, comme
l'asile des ambassadeurs de France, comme le seul abri que votre
exigence nous ait laisse dans la ville, et que dans ce logement
j'habiterai, moi et les miens, a moins qu'une volonte plus
puissante et surtout plus souveraine que la votre ne me renvoie.

-- C'est-a-dire ne nous deboute, comme on dit au palais, dit
doucement Manicamp.

-- J'en connais un, monsieur, qui sera tel, je l'espere, que vous
le desirez, dit Buckingham en mettant la main a la garde de son
epee.

En ce moment, et comme la deesse Discorde allait, enflammant les
esprits, tourner toutes les epees contre des poitrines humaines,
Raoul posa doucement sa main sur l'epaule de Buckingham.

-- Un mot, milord, dit-il.

-- Mon droit! mon droit d'abord! s'ecria le fougueux jeune homme.

-- C'est justement sur ce point que je vais avoir l'honneur de
vous entretenir, dit Raoul.

-- Soit, mais pas de longs discours, monsieur.

-- Une seule question; vous voyez qu'on ne peut pas etre plus
bref.

-- Parlez, j'ecoute.

-- Est-ce vous ou M. le duc d'Orleans qui allez epouser la petite-
fille du roi Henri IV?

-- Plait-il? demanda Buckingham en se reculant tout effare.

-- Repondez-moi, je vous prie, monsieur, insista tranquillement
Raoul.

-- Votre intention est-elle de me railler, monsieur? demanda
Buckingham.

-- C'est toujours repondre, monsieur, et cela me suffit. Donc,
vous l'avouez, ce n'est pas vous qui allez epouser la princesse
d'Angleterre.

-- Vous le savez bien, monsieur, ce me semble.

-- Pardon, mais c'est que, d'apres votre conduite, la chose
n'etait plus claire.

-- Voyons, au fait, que pretendez-vous dire, monsieur?

Raoul se rapprocha du duc.

-- Vous avez, dit-il en baissant la voix, des fureurs qui
ressemblent a des jalousies; savez-vous cela, milord? or, ces
jalousies, a propos d'une femme, ne vont point a quiconque n'est
ni son amant, ni son epoux; a bien plus forte raison, je suis sur
que vous comprendrez cela, milord, quand cette femme est une
princesse.

-- Monsieur, s'ecria Buckingham, insultez-vous Madame Henriette?

-- C'est vous, repondit froidement Bragelonne, c'est vous qui
l'insultez, milord, prenez-y garde. Tout a l'heure, sur le
vaisseau amiral, vous avez pousse a bout la reine et lasse la
patience de l'amiral. Je vous observais, milord, et vous ai cru
fou d'abord; mais depuis j'ai devine le caractere reel de cette
folie.

-- Monsieur!

-- Attendez, car j'ajouterai un mot. J'espere etre le seul parmi
les Francais qui l'ait devine.

-- Mais, savez-vous, monsieur, dit Buckingham frissonnant de
colere et d'inquietude a la fois, savez-vous que vous tenez la un
langage qui merite repression?

-- Pesez vos paroles, milord, dit Raoul avec hauteur; je ne suis
pas d'un sang dont les vivacites se laissent reprimer; tandis
qu'au contraire, vous, vous etes d'une race dont les passions sont
suspectes aux bons Francais; je vous le repete donc pour la
seconde fois, prenez garde, milord.

-- A quoi, s'il vous plait? Me menaceriez-vous?

-- Je suis le fils du comte de La Fere, monsieur de Buckingham, et
je ne menace jamais, parce que je frappe d'abord. Ainsi,
entendons-nous bien, la menace que je vous fais, la voici...

Buckingham serra les poings; mais Raoul continua comme s'il ne
s'apercevait de rien.

-- Au premier mot hors des bienseances que vous vous permettrez
envers Son Altesse Royale. Oh! soyez patient, monsieur de
Buckingham; je le suis bien moi.

-- Vous?

-- Sans doute. Tant que Madame a ete sur le sol anglais, je me
suis tu; mais, a present qu'elle a touche au sol de la France,
maintenant que nous l'avons recue au nom du prince, a la premiere
insulte que, dans votre etrange attachement, vous commettrez
envers la maison royale de France, j'ai deux partis a prendre: ou
je declare devant tous la folie dont vous etes affecte en ce
moment, et je vous fais renvoyer honteusement en Angleterre; ou,
si vous le preferez, je vous donne du poignard dans la gorge en
pleine assemblee. Au reste, ce second moyen me parait le plus
convenable, et je crois que je m'y tiendrai.

Buckingham etait devenu plus pale que le flot de dentelle
d'Angleterre qui entourait son cou.

-- Monsieur de Bragelonne, dit-il, est-ce bien un gentilhomme qui
parle?

-- Oui; seulement, ce gentilhomme parle a un fou. Guerissez,
milord, et il vous tiendra un autre langage.

-- Oh! mais, monsieur de Bragelonne, murmura le duc d'une voix
etranglee et en portant la main a son cou, vous voyez bien que je
me meurs!

-- Si la chose arrivait en ce moment, monsieur, dit Raoul avec son
inalterable sang-froid, je regarderais en verite cela comme un
grand bonheur, car cet evenement previendrait toutes sortes de
mauvais propos sur votre compte et sur celui des personnes
illustres que votre devouement compromet si follement.

-- Oh! vous avez raison, vous avez raison, dit le jeune homme
eperdu; oui, oui, mourir! oui, mieux vaut mourir que souffrir ce
que je souffre en ce moment.

Et il porta la main sur un charmant poignard au manche tout garni
de pierreries qu'il tira a moitie de sa poitrine.

Raoul lui repoussa la main.

-- Prenez garde, monsieur, dit-il; si vous ne vous tuez pas, vous
faites un acte ridicule, si vous vous tuez, vous tachez de sang la
robe nuptiale de la princesse d'Angleterre.

Buckingham demeura une minute haletant. Pendant cette minute, on
vit ses levres trembler, ses joues fremir, ses yeux vaciller,
comme dans le delire.

Puis, tout a coup:

-- Monsieur de Bragelonne, dit-il, je ne connais pas un plus noble
esprit que vous; vous etes le digne fils du plus parfait
gentilhomme que l'on connaisse. Habitez vos tentes!

Et il jeta ses deux bras autour du cou de Raoul. Toute
l'assistance emerveillee de ce mouvement auquel on ne pouvait
guere attendre, vu les trepignements de l'un des adversaires et la
rude insistance de l'autre, l'assemblee se mit a battre des mains,
et mille vivats, mille applaudissements joyeux s'elancerent vers
le ciel. De Guiche embrassa a son tour Buckingham, un peu a
contrecoeur, mais enfin il l'embrassa.

Ce fut le signal: Anglais et Francais, qui, jusque-la, s'etaient
regardes avec inquietude, fraterniserent a l'instant meme. Sur ces
entrefaites arriva le cortege des princesses, qui, sans
Bragelonne, eussent trouve deux armees aux prises et du sang sur
les fleurs.

Tout se remit a l'aspect des bannieres.


Chapitre LXXXVI -- La nuit


La concorde etait revenue s'asseoir au milieu des tentes.

Anglais et Francais rivalisaient de galanterie aupres des
illustres voyageuses et de politesse entre eux.

Les Anglais envoyerent aux Francais des fleurs dont ils avaient
fait provision pour feter l'arrivee de la jeune princesse; les
Francais inviterent les Anglais a un souper qu'ils devaient donner
le lendemain. Madame recueillit donc sur son passage d'unanimes
felicitations. Elle apparaissait comme une reine, a cause du
respect de tous; comme une idole, a cause de l'adoration de
quelques-uns. La reine mere fit aux Francais l'accueil le plus
affectueux. La France etait son pays, a elle, et elle avait ete
trop malheureuse en Angleterre pour que l'Angleterre lui put faire
oublier la France. Elle apprenait donc a sa fille, par son propre
amour, l'amour du pays ou toutes deux avaient trouve
l'hospitalite, et ou elles allaient trouver la fortune d'un
brillant avenir.

Lorsque l'entree fut faite et les spectateurs un peu dissemines,
lorsqu'on n'entendit plus que de loin les fanfares et le
bruissement de la foule, lorsque la nuit tomba, enveloppant de ses
voiles etoiles la mer, le port, la ville et la campagne encore
emue de ce grand evenement, de Guiche rentra dans sa tente, et
s'assit sur un large escabeau, avec une telle expression de
douleur, que Bragelonne le suivit du regard jusqu'a ce qu'il l'eut
entendu soupirer; alors il s'approcha. Le comte etait renverse en
arriere, l'epaule appuyee a la paroi de la tente, le front dans
ses mains, la poitrine haletante et le genou inquiet.

-- Tu souffres, ami? lui demanda Raoul.

-- Cruellement.

-- Du corps, n'est-ce pas?

-- Du corps, oui.

-- La journee a ete fatigante, en effet, continua le jeune homme,
les yeux fixes sur celui qu'il interrogeait.

-- Oui, et le sommeil me rafraichirait.

-- Veux-tu que je te laisse?

-- Non, j'ai a te parler.

-- Je ne te laisserai parler qu'apres avoir interroge, moi-meme,
de Guiche.

-- Interroge.

-- Mais sois franc.

-- Comme toujours.

-- Sais-tu pourquoi Buckingham etait si furieux?

-- Je m'en doute.

-- Il aime Madame, n'est-ce pas?

-- Du moins on en jurerait, a le voir.

-- Eh bien! il n'en est rien.

-- Oh! cette fois, tu te trompes, Raoul, et j'ai bien lu sa peine
dans ses yeux, dans son geste, dans toute sa vie depuis ce matin.

-- Tu es poete, mon cher comte, et partout tu vois de la poesie.

-- Je vois surtout l'amour.

-- Ou il n'est pas.

-- Ou il est.

-- Voyons, de Guiche, tu crois ne pas te tromper?

-- Oh! j'en suis sur! s'ecria vivement le comte.

-- Dis-moi, comte, demanda Raoul avec un profond regard, qui te
rend si clairvoyant?

-- Mais, repondit de Guiche en hesitant, l'amour-propre.

-- L'amour-propre! c'est un mot bien long, de Guiche.

-- Que veux-tu dire?

-- Je veux dire, mon ami, que d'ordinaire tu es moins triste que
ce soir.

-- La fatigue.

-- La fatigue?

-- Oui.

-- Ecoute, cher ami, nous avons fait campagne ensemble, nous nous
sommes vus a cheval pendant dix-huit heures; trois chevaux,
ecrases de lassitude ou mourant de faim, tombaient sous nous, que
nous riions encore. Ce n'est point la fatigue qui te rend triste,
comte.

-- Alors, c'est la contrariete.

-- Quelle contrariete?

-- Celle de ce soir.

-- La folie de lord Buckingham?

-- Eh! sans doute; n'est-il point facheux, pour nous Francais
representant notre maitre, de voir un Anglais courtiser notre
future maitresse, la seconde dame du royaume?

-- Oui, tu as raison; mais je crois que lord Buckingham n'est pas
dangereux.

-- Non, mais il est importun. En arrivant ici, n'a-t-il pas failli
tout troubler entre les Anglais et nous, et sans toi, sans ta
prudence si admirable et ta fermete si etrange, nous tirions
l'epee en pleine ville.

-- Il a change, tu vois.

-- Oui, certes; mais de la meme vient ma stupefaction. Tu lui as
parle bas; que lui as-tu dit? Tu crois qu'il l'aime; tu le dis,
une passion ne cede pas avec cette facilite; il n'est donc pas
amoureux d'elle!

Et de Guiche prononca lui-meme ces derniers mots avec une telle
expression, que Raoul leva la tete.

Le noble visage du jeune homme exprimait un mecontentement facile
a lire.

-- Ce que je lui ai dit, comte, repondit Raoul, je vais le repeter
a toi. Ecoute bien, le voici: "Monsieur, vous regardez d'un air
d'envie, d'un air de convoitise injurieuse, la soeur de votre
prince, laquelle ne vous est pas fiancee, laquelle n'est pas,
laquelle ne peut pas etre votre maitresse; vous faites donc
affront a ceux qui, comme nous, viennent chercher une jeune fille
pour la conduire a son epoux."

-- Tu lui as dit cela? demanda de Guiche en rougissant.

-- En propres termes; j'ai meme ete plus loin.

De Guiche fit un mouvement.

-- Je lui ai dit: "De quel oeil nous regarderiez-vous, si vous
aperceviez parmi nous un homme assez insense, assez deloyal, pour
concevoir d'autres sentiments que le plus pur respect a l'egard
d'une princesse destinee a notre maitre?"

Ces paroles etaient tellement a l'adresse de de Guiche, que
de Guiche palit, et, saisi d'un tremblement subit, ne put tendre
que machinalement une main vers Raoul, tandis que de l'autre il se
couvrait les yeux et le front.

-- Mais, continua Raoul sans s'arreter a cette demonstration de
son ami, Dieu merci! les Francais, que l'on proclame legers,
indiscrets, inconsideres, savent appliquer un jugement sain et une
saine morale a l'examen des questions de haute convenance. "Or,
ai-je ajoute, sachez, monsieur de Buckingham, que nous autres,
gentilshommes de France, nous servons nos rois en leur sacrifiant
nos passions aussi bien que notre fortune et notre vie; et quand,
par hasard, le demon nous suggere une de ces mauvaises pensees qui
incendient le coeur, nous eteignons cette flamme, fut-ce en
l'arrosant de notre sang. De cette facon, nous sauvons trois
honneurs a la fois: celui de notre pays, celui de notre maitre et
le notre. Voila, monsieur de Buckingham, comme nous agissons;
voila comment tout homme de coeur doit agir." Et voila, mon cher
de Guiche, continua Raoul, comment j'ai parle a M. de Buckingham;
aussi s'est-il rendu sans resistance a mes raisons.

De Guiche, courbe jusqu'alors sous la parole de Raoul, se
redressa, les yeux fiers et la main fievreuse, il saisit la main
de Raoul; les pommettes de ses joues, apres avoir ete froides
comme la glace, etaient de flamme.

-- Et tu as bien parle, dit-il d'une voix etranglee; et tu es un
brave ami, Raoul, merci; maintenant, je t'en supplie, laisse-moi
seul.

-- Tu le veux?

-- Oui, j'ai besoin de repos. Beaucoup de choses ont ebranle
aujourd'hui ma tete et mon coeur; demain, quand tu reviendras, je
ne serai plus le meme homme.

-- Et bien! soit, je te laisse, dit Raoul en se retirant.

Le comte fit un pas vers son ami, et l'etreignit cordialement
entre ses bras.

Mais, dans cette etreinte amicale, Raoul put distinguer le
frissonnement d'une grande passion combattue.

La nuit etait fraiche, etoilee, splendide; apres la tempete, la
chaleur du soleil avait ramene partout la vie, la joie et la
securite. Il s'etait forme au ciel quelques nuages longs et
effiles dont la blancheur azuree promettait une serie de beaux
jours temperes par une brise de l'est. Sur la place de l'hotel, de
grandes ombres coupees de larges rayons lumineux formaient comme
une gigantesque mosaique aux dalles noires et blanches. Bientot
tout s'endormit dans la ville; il resta une faible lumiere dans
l'appartement de Madame, qui donnait sur la place, et cette douce
clarte de la lampe affaiblie semblait une image de ce calme
sommeil d'une jeune fille, dont la vie a peine se manifeste, a
peine est sensible, et dont la flamme se tempere aussi quand le
corps est endormi. Bragelonne sortit de sa tente avec la demarche
lente et mesuree de l'homme curieux de voir et jaloux de n'etre
point vu. Alors, abrite derriere les rideaux epais, embrassant
toute la place d'un seul coup d'oeil, il vit, au bout d'un
instant, les rideaux de la tente de de Guiche s'entrouvrir et
s'agiter.

Derriere les rideaux se dessinait l'ombre de de Guiche, dont les
yeux brillaient dans l'obscurite, attaches ardemment sur le salon
de Madame, illumine doucement par la lumiere interieure de
l'appartement.

Cette douce lueur qui colorait les vitres etait l'etoile du comte.
On voyait monter jusqu'a ses yeux l'aspiration de son ame tout
entiere. Raoul, perdu dans l'ombre, devinait toutes les pensees
passionnees qui etablissaient entre la tente du jeune ambassadeur
et le balcon de la princesse un lien mysterieux et magique de
sympathie; lien forme par des pensees empreintes d'une telle
volonte, d'une telle obsession, qu'elles sollicitaient
certainement les reves amoureux a descendre sur cette couche
parfumee que le comte devorait avec les yeux de l'ame.

Mais de Guiche et Raoul n'etaient pas les seuls qui veillassent.
La fenetre d'une des maisons de la place etait ouverte; c'etait la
fenetre d'une maison habitee par Buckingham.

Sur la lumiere qui jaillissait hors de cette derniere fenetre se
detachait en vigueur la silhouette du duc, qui, mollement appuye
sur la traverse sculptee et garnie de velours, envoyait au balcon
de Madame ses voeux et les folles visions de son amour.

Bragelonne ne put s'empecher de sourire.

-- Voila un pauvre coeur bien assiege, dit-il en songeant a
Madame.

Puis, faisant un retour compatissant vers Monsieur:

-- Et voila un pauvre mari bien menace, ajouta-t-il; bien lui est
d'etre un grand prince et d'avoir une armee pour garder son bien.

Bragelonne epia pendant quelque temps le manege des deux
soupirants, ecouta le ronflement sonore, incivil, de Manicamp, qui
ronflait avec autant de fierte que s'il eut eu son habit bleu au
lieu d'avoir son habit violet, se tourna vers la brise qui
apportait a lui le chant lointain d'un rossignol; puis, apres
avoir fait sa provision de melancolie, autre maladie nocturne, il
rentra se coucher en songeant, pour son propre compte, que peut-
etre quatre ou six yeux tout aussi ardents que ceux de de Guiche
ou de Buckingham couvaient son idole a lui dans le chateau de
Blois.

-- Et ce n'est pas une bien solide garnison que Mlle de Montalais,
dit-il tout bas en soupirant tout haut.


Chapitre LXXXVII -- Du Havre a Paris


Le lendemain, les fetes eurent lieu avec toute la pompe et toute
l'allegresse que les ressources de la ville et la disposition des
esprits pouvaient donner.

Pendant les dernieres heures passees au Havre, le depart avait ete
prepare.

Madame, apres avoir fait ses adieux a la flotte anglaise et salue
une derniere fois la patrie en saluant son pavillon, monta en
carrosse au milieu d'une brillante escorte.

De Guiche esperait que le duc de Buckingham retournerait avec
l'amiral en Angleterre; mais Buckingham parvint a prouver a la
reine que ce serait une inconvenance de laisser arriver Madame
presque abandonnee a Paris.

Ce point une fois arrete, que Buckingham accompagnerait Madame, le
jeune duc se choisit une cour de gentilshommes et d'officiers
destines a lui faire cortege a lui-meme; en sorte que ce fut une
armee qui s'achemina vers Paris, semant l'or et jetant les
demonstrations brillantes au milieu des villes et des villages
qu'elle traversait.

Le temps etait beau. La France etait belle a voir, surtout de
cette route que traversait le cortege. Le printemps jetait ses
fleurs et ses feuillages embaumes sur les pas de cette jeunesse.
Toute la Normandie, aux vegetations plantureuses, aux horizons
bleus, aux fleuves argentes, se presentait comme un paradis pour
la nouvelle soeur du roi. Ce n'etait que fetes et enivrements sur
la route. De Guiche et Buckingham oubliaient tout: de Guiche pour
reprimer les nouvelles tentatives de l'Anglais, Buckingham pour
reveiller dans le coeur de la princesse un souvenir plus vif de la
patrie a laquelle se rattachait la memoire des jours heureux.

Mais, helas! le pauvre duc pouvait s'apercevoir que l'image de sa
chere Angleterre s'effacait de jour en jour dans l'esprit de
Madame, a mesure que s'y imprimait plus profondement l'amour de la
France. En effet, il pouvait s'apercevoir que tous ces petits
soins n'eveillaient aucune reconnaissance, et il avait beau
cheminer avec grace sur l'un des plus fougueux coursiers du
Yorkshire, ce n'etait que par hasard et accidentellement que les
yeux de la princesse tombaient sur lui.

En vain essayait-il, pour fixer sur lui un de ses regards egares
dans l'espace ou arretes ailleurs, de faire produire a la nature
animale tout ce qu'elle peut reunir de force, de vigueur, de
colere et d'adresse: en vain, surexcitant le cheval aux narines de
feu, le lancait-il, au risque de se briser mille fois contre les
arbres ou de rouler dans les fosses, pardessus les barrieres et
sur la declivite des rapides collines, Madame, attiree par le
bruit, tournait un moment la tete, puis, souriant legerement,
revenait a ses gardiens fideles, Raoul et de Guiche, qui
chevauchaient tranquillement aux portieres de son carrosse.

Alors Buckingham se sentait en proie a toutes les tortures de la
jalousie; une douleur inconnue, inouie, brulante, se glissait dans
ses veines et allait assieger son coeur; alors, pour prouver qu'il
comprenait sa folie, et qu'il voulait racheter par la plus humble
soumission ses torts d'etourderie, il domptait son cheval et le
forcait, tout ruisselant de sueur, tout blanchi d'une ecume
epaisse, a ronger son frein pres du carrosse, dans la foule des
courtisans.

Quelquefois il obtenait pour recompense un mot de Madame, et
encore ce mot lui semblait-il un reproche.

-- Bien! monsieur de Buckingham, disait-elle, vous voila
raisonnable.

Ou un mot de Raoul.

-- Vous tuez votre cheval, monsieur de Buckingham.

Et Buckingham ecoutait patiemment Raoul, car il sentait
instinctivement, sans qu'aucune preuve lui en eut ete donnee, que
Raoul etait le moderateur des sentiments de de Guiche, et que,
sans Raoul, deja quelque folle demarche, soit du comte, soit de
lui, Buckingham, eut amene une rupture, un eclat, un exil peut-
etre. Depuis la fameuse conversation que les deux jeunes gens
avaient eue dans les tentes du Havre, et dans laquelle Raoul avait
fait sentir au duc l'inconvenance de ses manifestations,
Buckingham etait comme malgre lui attire vers Raoul.

Souvent il engageait la conversation avec lui, et presque toujours
c'etait pour lui parler ou de son pere, ou de d'Artagnan, leur ami
commun, dont Buckingham etait presque aussi enthousiaste que
Raoul. Raoul affectait principalement de ramener l'entretien sur
ce sujet devant de Wardes, qui pendant tout le voyage avait ete
blesse de la superiorite de Bragelonne, et surtout de son
influence sur l'esprit de de Guiche. De Wardes avait cet oeil fin
et inquisiteur qui distingue toute mauvaise nature; il avait
remarque sur-le-champ la tristesse de de Guiche et ses aspirations
amoureuses vers la princesse.

Au lieu de traiter le sujet avec la reserve de Raoul, au lieu de
menager dignement comme ce dernier les convenances et les devoirs,
de Wardes attaquait avec resolution chez le comte cette corde
toujours sonore de l'audace juvenile et de l'orgueil egoiste. Or,
il arriva qu'un soir, pendant une halte a Mantes, de Guiche et
de Wardes causant ensemble appuyes a une barriere, Buckingham et
Raoul causant de leur cote en se promenant, Manicamp faisant sa
cour aux princesses, qui deja le traitaient sans consequence a
cause de la souplesse de son esprit, de la bonhomie civile de ses
manieres et de son caractere conciliant:

-- Avoue, dit de Wardes au comte, que te voila bien malade et que
ton pedagogue ne te guerit pas.

-- Je ne te comprends pas, dit le comte.

-- C'est facile cependant: tu desseches d'amour.

-- Folie, de Wardes, folie!

-- Ce serait folie, oui, j'en conviens, si Madame etait
indifferente a ton martyr; mais elle le remarque a un tel point
qu'elle se compromet, et je tremble qu'en arrivant a Paris ton
pedagogue, M. de Bragelonne, ne vous denonce tous les deux.

-- De Wardes! de Wardes! encore une attaque a Bragelonne!

-- Allons, treve d'enfantillage, reprit a demi-voix le mauvais
genie du comte; tu sais aussi bien que moi tout ce que je veux
dire; tu vois bien, d'ailleurs, que le regard de la princesse
s'adoucit en te parlant; tu comprends au son de sa voix qu'elle se
plait a entendre la tienne; tu sens qu'elle entend les vers que tu
lui recites, et tu ne nieras point que chaque matin elle ne te
dise qu'elle a mal dormi?

-- C'est vrai, de Wardes, c'est vrai; mais a quoi bon me dire tout
cela?

-- N'est-il pas important de voir clairement les choses?

-- Non quand les choses qu'on voit peuvent vous rendre fou.

Et il se retourna avec inquietude du cote de la princesse, comme
si, tout en repoussant les insinuations de de Wardes, il eut voulu
en chercher la confirmation dans ses yeux.

-- Tiens! tiens! dit de Wardes, regarde, elle t'appelle, entends-
tu? Allons, profite de l'occasion, le pedagogue n'est pas la.

De Guiche n'y put tenir; une attraction invincible l'attirait vers
la princesse.

De Wardes le regarda en souriant.

-- Vous vous trompez, monsieur, dit tout a coup Raoul en enjambant
la barriere ou, un instant auparavant, s'adossaient les deux
causeurs; le pedagogue est la et il vous ecoute.

De Wardes, a la voix de Raoul qu'il reconnut sans avoir besoin de
le regarder, tira son epee a demi.

-- Rentrez votre epee, dit Raoul; vous savez bien que, pendant le
voyage que nous accomplissons, toute demonstration de ce genre
serait inutile. Rentrez votre epee, mais aussi rentrez votre
langue. Pourquoi mettez-vous dans le coeur de celui que vous
nommez votre ami tout le fiel qui ronge le votre? A moi, vous
voulez faire hair un honnete homme, ami de mon pere et des miens!
Au comte, vous voulez faire aimer une femme destinee a votre
maitre! En verite, monsieur, vous seriez un traitre et un lache a
mes yeux, si, bien plus justement, je ne vous regardais comme un
fou.

-- Monsieur, s'ecria de Wardes exaspere, je ne m'etais donc pas
trompe en vous appelant un pedagogue! Ce ton que vous affectez,
cette forme dont vous faites la votre, est celle d'un jesuite
fouetteur et non celle d'un gentilhomme Quittez donc, je vous
prie, vis-a-vis de moi, cette forme et ce ton. Je hais
M. d'Artagnan parce qu'il a commis une lachete envers mon pere.

-- Vous mentez, monsieur, dit froidement Raoul.

-- Oh! s'ecria de Wardes, vous me donnez un dementi, monsieur?

-- Pourquoi pas, si ce que vous dites est faux?

-- Vous me donnez un dementi et vous ne mettez pas l'epee a la
main?

-- Monsieur, je me suis promis a moi-meme de ne vous tuer que
lorsque nous aurons remis Madame a son epoux.

-- Me tuer? oh! votre poignee de verges ne tue point ainsi,
monsieur le pedant.

-- Non, repliqua froidement Raoul, mais l'epee de M. d'Artagnan
tue; et non seulement j'ai cette epee, monsieur, mais c'est lui
qui m'a appris a m'en servir, et c'est avec cette epee, monsieur,
que je vengerai, en temps utile, son nom outrage par vous.

-- Monsieur, monsieur! s'ecria de Wardes, prenez garde! Si vous ne
me rendez pas raison sur-le-champ, tous les moyens me seront bons
pour me venger!

-- Oh! Oh! monsieur! fit Buckingham en apparaissant tout a coup
sur le theatre de la scene, voila une menace qui frise
l'assassinat, et qui, par consequent, est d'assez mauvais gout
pour un gentilhomme.

-- Vous dites, monsieur le duc? dit de Wardes en se retournant.

-- Je dis que vous venez de prononcer des paroles qui sonnent mal
a mes oreilles anglaises.

-- Eh bien! monsieur, si ce que vous dites est vrai, s'ecria
de Wardes exaspere, tant mieux! je trouverai au moins en vous un
homme qui ne me glissera pas entre les doigts. Prenez donc mes
paroles comme vous l'entendez.

-- Je les prends comme il faut, monsieur, repondit Buckingham avec
ce ton hautain qui lui etait particulier et qui donnait, meme dans
la conversation ordinaire, le ton de defi a ce qu'il disait;
M. de Bragelonne est mon ami, vous insultez M. de Bragelonne, vous
me rendrez raison de cette insulte.

De Wardes jeta un regard sur Bragelonne, qui, fidele a son role,
demeurait calme et froid, meme devant le defi du duc.

-- Et d'abord, il parait que je n'insulte pas M. de Bragelonne,
puisque M. de Bragelonne, qui a une epee au cote, ne se regarde
pas comme insulte.

-- Mais, enfin, vous insultez quelqu'un?

-- Oui, j'insulte M. d'Artagnan, reprit de Wardes, qui avait
remarque que ce nom etait le seul aiguillon avec lequel il put
eveiller la colere de Raoul.

-- Alors, dit Buckingham, c'est autre chose.

-- N'est-ce pas? dit de Wardes. C'est donc aux amis de
M. d'Artagnan de le defendre.

-- Je suis tout a fait de votre avis, monsieur, repondit
l'Anglais, qui avait retrouve tout son flegme; pour
M. de Bragelonne offense, je ne pouvais, raisonnablement, prendre
le parti de M. de Bragelonne, puisqu'il est la; mais des qu'il est
question de M. d'Artagnan...

-- Vous me laissez la place, n'est-ce pas, monsieur? dit
de Wardes.

-- Non pas, au contraire, je degaine, dit Buckingham en tirant son
epee du fourreau, car si M. d'Artagnan a offense monsieur votre
pere, il a rendu ou, du moins, il a tente de rendre un grand
service au mien.

De Wardes fit un mouvement de stupeur.

-- M. d'Artagnan, poursuivit Buckingham, est le plus galant
gentilhomme que je connaisse. Je serai donc enchante, lui ayant
des obligations personnelles, de vous les payer, a vous, d'un coup
d'epee.

Et, en meme temps, Buckingham tira gracieusement son epee, salua
Raoul et se mit en garde.

De Wardes fit un pas pour croiser le fer.

-- La! la! messieurs, dit Raoul en s'avancant et en posant a son
tour son epee nue entre les combattants, tout cela ne vaut pas la
peine qu'on s'egorge presque aux yeux de la princesse.
M. de Wardes dit du mal de M. d'Artagnan, mais il ne connait meme
pas M. d'Artagnan.

-- Oh! oh! fit de Wardes en grincant des dents et en abaissant la
pointe de son epee sur le bout de sa botte; vous dites que moi, je
ne connais pas M. d'Artagnan?

-- Eh! non, vous ne le connaissez pas, reprit froidement Raoul, et
meme vous ignorez ou il est.

-- Moi! j'ignore ou il est?

-- Sans doute, il faut bien que cela soit ainsi, puisque vous
cherchez, a son propos, querelle a des etrangers, au lieu d'aller
trouver M. d'Artagnan ou il est.

De Wardes palit.

-- Eh bien! je vais vous le dire, moi, monsieur, ou il est,
continua Raoul; M. d'Artagnan est a Paris; il loge au Louvre quand
il est de service, rue des Lombards quand il ne l'est pas;
M. d'Artagnan est parfaitement trouvable a l'un ou l'autre de ces
deux domiciles; donc, ayant tous les griefs que vous avez contre
lui, vous n'etes point un galant homme en ne l'allant point
querir, pour qu'il vous donne la satisfaction que vous semblez
demander a tout le monde, excepte a lui.

De Wardes essuya son front ruisselant de sueur.

-- Fi! monsieur de Wardes, continua Raoul, il ne sied point d'etre
ainsi ferrailleur quand nous avons des edits contre les duels.
Songez-y: le roi nous en voudrait de notre desobeissance, surtout
dans un pareil moment, et le roi aurait raison.

-- Excuses! murmura de Wardes, pretextes!

-- Allons donc, reprit Raoul, vous dites la des billevesees, mon
cher monsieur de Wardes; vous savez bien que M. le duc de
Buckingham est un galant homme qui a tire l'epee dix fois et qui
se battra bien onze. Il porte un nom qui oblige, que diable! Quant
a moi, n'est-ce pas? vous savez bien que je me bats aussi. Je me
suis battu a Lens, a Bleneau, aux Dunes, en avant des canonniers,
a cent pas en avant de la ligne, tandis que vous, par parenthese,
vous etiez a cent pas en arriere. Il est vrai que la-bas il y
avait beaucoup trop de monde pour que l'on vit votre bravoure,
c'est pourquoi vous la cachiez; mais ici ce serait un spectacle,
un scandale, vous voulez faire parler de vous, n'importe de quelle
facon. Eh bien! ne comptez pas sur moi, monsieur de Wardes, pour
vous aider dans ce projet, je ne vous donnerai pas ce plaisir.

-- Ceci est plein de raison, dit Buckingham en rengainant son
epee, et je vous demande pardon, monsieur de Bragelonne, de m'etre
laisse entrainer a un premier mouvement.

Mais, au contraire, de Wardes furieux fit un bond en avant, et
l'epee haute, menacant Raoul, qui n'eut que le temps d'arriver a
une parade de quarte.

-- Eh! monsieur, dit tranquillement Bragelonne, prenez donc garde,
vous allez m'eborgner.

-- Mais vous ne voulez pas vous battre! s'ecria M. de Wardes.

-- Non, pas pour le moment; mais voila ce que je vous promets
aussitot notre arrivee a Paris: je vous menerai a M. d'Artagnan,
auquel vous conterez les griefs que vous pourrez avoir contre lui.
M. d'Artagnan demandera au roi la permission de vous allonger un
coup d'epee, le roi la lui accordera, et, le coup d'epee recu, eh
bien! mon cher monsieur de Wardes, vous considererez d'un oeil
plus calme les preceptes de l'Evangile qui commandent l'oubli des
injures.

-- Ah! s'ecria de Wardes furieux de ce sang-froid, on voit bien
que vous etes a moitie batard, monsieur de Bragelonne!

Raoul devint pale comme le col de sa chemise; son oeil lanca un
eclair qui fit reculer de Wardes.

Buckingham lui-meme en fut ebloui, et se jeta entre les deux
adversaires, qu'il s'attendait a voir se precipiter l'un sur
l'autre. De Wardes avait reserve cette injure pour la derniere; il
serrait convulsivement son epee et attendait le choc.

-- Vous avez raison, monsieur, dit Raoul en faisant un violent
effort sur lui-meme, je ne connais que le nom de mon pere; mais je
sais trop combien M. le comte de La Fere est homme de bien et
d'honneur pour craindre un seul instant, comme vous semblez le
dire, qu'il y ait une tache sur ma naissance. Cette ignorance ou
je suis du nom de ma mere est donc seulement pour moi un malheur
et non un opprobre. Or, vous manquez de loyaute, monsieur; vous
manquez de courtoisie en me reprochant un malheur. N'importe,
l'insulte existe, et, cette fois, je me tiens pour insulte! Donc,
c'est chose convenue: apres avoir vide votre querelle avec
M. d'Artagnan, vous aurez affaire a moi, s'il vous plait.

-- Oh! oh! repondit de Wardes avec un sourire amer, j'admire votre
prudence, monsieur; tout a l'heure vous me promettiez un coup
d'epee de M. d'Artagnan, et c'est apres ce coup d'epee, deja recu
par moi, que vous m'offrez le votre.

-- Ne vous inquietez point, repondit Raoul avec une sourde colere;
M. d'Artagnan est un habile homme en fait d'armes et je lui
demanderai cette grace qu'il fasse pour vous ce qu'il a fait pour
monsieur votre pere, c'est-a-dire qu'il ne vous tue pas tout a
fait, afin qu'il me laisse le plaisir, quand vous serez gueri, de
vous tuer serieusement, car vous etes un mechant coeur, monsieur
de Wardes, et l'on ne saurait, en verite, prendre trop de
precautions contre vous.

-- Monsieur, j'en prendrai contre vous-meme, dit de Wardes, soyez
tranquille.

-- Monsieur, fit Buckingham, permettez-moi de traduire vos paroles
par un conseil que je vais donner a M. de Bragelonne: monsieur de
Bragelonne, portez une cuirasse.

De Wardes serra les poings.

-- Ah! je comprends, dit-il, ces messieurs attendent le moment ou
ils auront pris cette precaution pour se mesurer contre moi.

-- Allons! monsieur, dit Raoul, puisque vous le voulez absolument,
finissons-en.

Et il fit un pas vers de Wardes en etendant son epee.

-- Que faites-vous? demanda Buckingham.

-- Soyez tranquille, dit Raoul, ce ne sera pas long.

De Wardes tomba en garde: les fers se croiserent. De Wardes
s'elanca avec une telle precipitation sur Raoul, qu'au premier
froissement du fer, il fut evident pour Buckingham que Raoul
menageait son adversaire.

Buckingham recula d'un pas et regarda la lutte. Raoul etait calme
comme s'il eut joue avec un fleuret, au lieu de jouer avec une
epee; il degagea son arme engagee jusqu'a la poignee en faisant un
pas de retraite, para avec des contres les trois ou quatre coups
que lui porta de Wardes; puis, sur une menace en quarte basse que
de Wardes para par le cercle, il lia l'epee et l'envoya a vingt
pas de l'autre cote de la barriere.

Puis, comme de Wardes demeurait desarme et etourdi, Raoul remit
son epee au fourreau, le saisit au collet et a la ceinture et le
jeta de l'autre cote de la barriere, fremissant et hurlant de
rage.

-- Au revoir! au revoir! murmura de Wardes en se relevant et en
ramassant son epee.

-- Eh! pardieu! dit Raoul, je ne vous repete pas autre chose
depuis une heure.

Puis, se retournant vers Buckingham:

-- Duc, dit-il, pas un mot de tout cela, je vous en supplie; je
suis honteux d'en etre venu a cette extremite, mais la colere m'a
emporte. Je vous en demande pardon, oubliez.

-- Ah! cher vicomte, dit le duc en serrant cette main si rude et
si loyale a la fois, vous me permettrez bien de me souvenir, au
contraire, et de me souvenir de votre salut, cet homme est
dangereux, il vous tuera.

-- Mon pere, repondit Raoul, a vecu vingt ans sous la menace d'un
ennemi bien plus redoutable, et il n'est pas mort. Je suis d'un
sang que Dieu favorise, monsieur le duc.

-- Votre pere avait de bons amis, vicomte.

-- Oui, soupira Raoul, des amis comme il n'y en a plus.

-- Oh! ne dites point cela, je vous en supplie, au moment ou je
vous offre mon amitie.

Et Buckingham ouvrit ses bras a Bragelonne, qui recut avec joie
l'alliance offerte.

-- Dans ma famille, ajouta Buckingham, on meurt pour ceux que l'on
aime, vous savez cela, monsieur de Bragelonne.

-- Oui, duc, je le sais, repondit Raoul.


Chapitre LXXXVIII -- Ce que le Chevalier de Lorraine pensait de
Madame


Rien ne troubla plus la securite de la route. Sous un pretexte qui
ne fit pas grand bruit, M. de Wardes s'echappa pour prendre les
devants.

Il emmena Manicamp, dont l'humeur egale et reveuse lui servait de
balance.

Il est a remarquer que les esprits querelleurs et inquiets
trouvent toujours une association a faire avec des caracteres doux
et timides, comme si les uns cherchaient dans le contraste un
repos a leur humeur, les autres une defense pour leur propre
faiblesse.

Buckingham et Bragelonne, initiant de Guiche a leur amitie,
formaient tout le long de la route un concert de louanges en
l'honneur de la princesse.

Seulement Bragelonne avait obtenu que ce concert fut donne par
trios au lieu de proceder par solos comme de Guiche et son rival
semblaient en avoir la dangereuse habitude.

Cette methode d'harmonie plut beaucoup a Madame Henriette, la
reine mere; elle ne fut peut-etre pas autant du gout de la jeune
princesse, qui etait coquette comme un demon, et qui, sans crainte
pour sa voix, cherchait les occasions du peril. Elle avait, en
effet, un de ces coeurs vaillants et temeraires qui se plaisent
dans les extremes de la delicatesse et cherchent le fer avec un
certain appetit de la blessure. Aussi ses regards, ses sourires,
ses toilettes, projectiles inepuisables, pleuvaient-ils sur les
trois jeunes gens, les criblaient-ils, et de cet arsenal sans fond
sortaient encore des oeillades, des baisemains et mille autres
delices qui allaient ferir a distance les gentilshommes de
l'escorte, les bourgeois, les officiers des villes que l'on
traversait, les pages, le peuple, les laquais: c'etait un ravage
general, une devastation universelle.

Lorsque Madame arriva a Paris, elle avait fait en chemin cent
mille amoureux, et ramenait a Paris une demi-douzaine de fous et
deux alienes.

Raoul seul, devinant toute la seduction de cette femme, et parce
qu'il avait le coeur rempli, n'offrant aucun vide ou put se placer
une fleche, Raoul arriva froid et defiant dans la capitale du
royaume. Parfois, en route, il causait avec la reine d'Angleterre
de ce charme enivrant que laissait Madame autour d'elle, et la
mere, que tant de malheurs et de deceptions laissaient
experimentee, lui repondait:

-- Henriette devait etre une femme illustre, soit qu'elle fut nee
sur le trone, soit qu'elle fut nee dans l'obscurite; car elle est
femme d'imagination, de caprice et de volonte.

De Wardes et Manicamp, eclaireurs et courriers, avaient annonce
l'arrivee de la princesse. Le cortege vit, a Nanterre, apparaitre
une brillante escorte de cavaliers et de carrosses.

C'etait Monsieur qui, suivi du chevalier de Lorraine et de ses
favoris, suivis eux-memes d'une partie de la maison militaire du
roi, venait saluer sa royale fiancee.

Des Saint-Germain, la princesse et sa mere avaient change le coche
de voyage, un peu lourd, un peu fatigue par la route, contre un
elegant et riche coupe traine par six chevaux, harnaches de blanc
et d'or. Dans cette sorte de caleche apparaissait, comme sur un
trone sous le parasol de soie brodee a longues franges de plumes,
la jeune et belle princesse, dont le visage radieux recevait les
reflets roses si doux a sa peau de nacre.

Monsieur, en arrivant pres du carrosse, fut frappe de cet eclat;
il temoigna son admiration en termes assez explicites pour que le
chevalier de Lorraine haussat les epaules dans le groupe des
courtisans, et pour que le comte de Guiche et Buckingham fussent
frappes au coeur. Apres les civilites faites et le ceremonial
accompli, tout le cortege reprit plus lentement la route de Paris.
Les presentations avaient eu lieu legerement. M. de Buckingham
avait ete designe a Monsieur avec les autres gentilshommes
anglais. Monsieur n'avait donne a tous qu'une attention assez
legere. Mais en chemin, comme il vit le duc s'empresser avec la
meme ardeur que d'habitude aux portieres de la caleche:

-- Quel est ce cavalier? demanda-t-il au chevalier de Lorraine,
son inseparable.

-- On l'a presente tout a l'heure a Votre Altesse, repliqua le
chevalier de Lorraine; c'est le beau duc de Buckingham.

-- Ah! c'est vrai.

-- Le chevalier de Madame, ajouta le favori avec un tour et un ton
que les seuls envieux peuvent donner aux phrases les plus simples.

-- Comment! que veux-tu dire? repliqua le prince toujours
chevauchant.

-- J'ai dit le chevalier.

-- Madame a-t-elle donc un chevalier attitre?

-- Dame! il me semble que vous le voyez comme moi; regardez-les
seulement rire, et folatrer, et faire du Cyrus tous les deux.

-- Tous les trois.

-- Comment, tous les trois?

-- Sans doute; tu vois bien que de Guiche en est.

-- Certes!... Oui, je le vois bien... Mais qu'est-ce que cela
prouve?... Que Madame a deux chevaliers au lieu d'un.

-- Tu envenimes tout, vipere.

-- Je n'envenime rien. Ah! monseigneur, que vous avez l'esprit mal
fait! Voila qu'on fait les honneurs du royaume de France a votre
femme et vous n'etes pas content.

Le duc d'Orleans redoutait la verve satirique du chevalier,
lorsqu'il la sentait montee a un certain degre de vigueur. Il
coupa court.

-- La princesse est jolie, dit-il negligemment comme s'il
s'agissait d'une etrangere.

-- Oui, repliqua sur le meme ton le chevalier.

-- Tu dis ce oui comme un non. Elle a des yeux noirs fort beaux,
ce me semble.

-- Petits.

-- C'est vrai, mais brillants. Elle est d'une taille avantageuse.

-- La taille est un peu gatee, monseigneur.

-- Je ne dis pas non. L'air est noble.

-- Mais le visage est maigre.

-- Les dents m'ont paru admirables.

-- On les voit. La bouche est assez grande. Dieu merci!
decidement, monseigneur, j'avais tort; vous etes plus beau que
votre femme.

-- Et trouves-tu aussi que je sois plus beau que Buckingham? Dis.

-- Oh! oui, et il le sent bien, allez; car, voyez-le, il redouble
de soins pres de Madame pour que vous ne l'effaciez pas.

Monsieur fit un mouvement d'impatience; mais, comme il vit un
sourire de triomphe passer sur les levres du chevalier, il remit
son cheval au pas.

-- Au fait, dit-il, pourquoi m'occuperais-je plus longtemps de ma
cousine? Est-ce que je ne la connais pas? est-ce que je n'ai pas
ete eleve avec elle? est-ce que je ne l'ai pas vue tout enfant au
Louvre?

-- Ah! pardon, mon prince, il y a un changement d'opere en elle,
fit le chevalier. A cette epoque dont vous parlez, elle etait un
peu moins brillante, et surtout beaucoup moins fiere; ce soir
surtout, vous en souvient-il, monseigneur, ou le roi ne voulait
pas danser avec elle, parce qu'il la trouvait laide et mal vetue?

Ces mots firent froncer le sourcil au duc d'Orleans. Il etait, en
effet, assez peu flatteur pour lui d'epouser une princesse dont le
roi n'avait pas fait grand cas dans sa jeunesse.

Peut-etre allait-il repondre, mais en ce moment de Guiche quittait
le carrosse pour se rapprocher du prince. De loin, il avait vu le
prince et le chevalier, et il semblait, l'oreille inquiete,
chercher a deviner les paroles qui venaient d'etre echangees entre
Monsieur et son favori.

Ce dernier, soit perfidie, soit impudence, ne prit pas la peine de
dissimuler.

-- Comte, dit-il, vous etes de bon gout.

-- Merci du compliment, repondit de Guiche; mais a quel propos me
dites vous cela?

-- Dame! j'en appelle a Son Altesse.

-- Sans doute, dit Monsieur, et Guiche sait bien que je pense
qu'il est parfait cavalier.

-- Ceci pose, je reprends, comte; vous etes aupres de Madame
depuis huit jours, n'est-ce pas?

-- Sans doute, repondit de Guiche rougissant malgre lui.

-- Et bien! dites-nous franchement ce que vous pensez de sa
personne.

-- De sa personne? reprit de Guiche stupefait.

-- Oui, de sa personne, de son esprit, d'elle, enfin...

Etourdi de cette question, de Guiche hesita a repondre.

-- Allons donc! allons donc, de Guiche! reprit le chevalier en
riant, dis ce que tu penses, sois franc: Monsieur l'ordonne.

-- Oui, oui, sois franc, dit le prince.

De Guiche balbutia quelques mots inintelligibles.

-- Je sais bien que c'est delicat, reprit Monsieur; mais, enfin,
tu sais qu'on peut tout me dire, a moi. Comment la trouves-tu?

Pour cacher ce qui se passait en lui, de Guiche eut recours a la
seule defense qui soit au pouvoir de l'homme surpris: il mentit.

-- Je ne trouve Madame, dit-il, ni bien ni mal, mais cependant
mieux que mal.

-- Eh! cher comte, s'ecria le chevalier, vous qui aviez fait tant
d'extases et de cris a la vue de son portrait!

De Guiche rougit jusqu'aux oreilles. Heureusement son cheval un
peu vif lui servit, par un ecart, a dissimuler cette rougeur.

-- Le portrait!... murmura-t-il en se rapprochant, quel portrait?

Le chevalier ne l'avait pas quitte du regard.

-- Oui, le portrait. La miniature n'etait-elle donc pas
ressemblante?

-- Je ne sais. J'ai oublie ce portrait; il s'est efface de mon
esprit.

-- Il avait fait pourtant sur vous une bien vive impression, dit
le chevalier.

-- C'est possible.

-- A-t-elle de l'esprit, au moins? demanda le duc.

-- Je le crois, monseigneur.

-- Et M. de Buckingham, en a-t-il? dit le chevalier.

-- Je ne sais.

-- Moi, je suis d'avis qu'il en a, repliqua le chevalier, car il
fait rire Madame, et elle parait prendre beaucoup de plaisir en sa
societe, ce qui n'arrive jamais a une femme d'esprit quand elle se
trouve dans la compagnie d'un sot.

-- Alors c'est qu'il a de l'esprit, dit naivement de Guiche, au
secours duquel Raoul arriva soudain, le voyant aux prises avec ce
dangereux interlocuteur, dont il s'empara et qu'il forca ainsi de
changer d'entretien.

L'entree se fit brillante et joyeuse. Le roi, pour feter son
frere, avait ordonne que les choses fussent magnifiquement
traitees. Madame et sa mere descendirent au Louvre, a ce Louvre
ou, pendant les temps d'exil, elles avaient supporte si
douloureusement l'obscurite, la misere, les privations. Ce palais
inhospitalier pour la malheureuse fille de Henri IV, ces murs nus,
ces parquets effondres, ces plafonds tapisses de toiles
d'araignees, ces vastes cheminees aux marbres ecornes, ces atres
froids que l'aumone du Parlement avait a peine rechauffes pour
elles, tout avait change de face.

Tentures splendides, tapis epais, dalles reluisantes, peintures
fraiches aux larges bordures d'or; partout des candelabres, des
glaces, des meubles somptueux; partout des gardes aux fieres
tournures, aux panaches flottants, un peuple de valets et de
courtisans dans les antichambres et sur les escaliers.

Dans ces cours ou naguere l'herbe poussait encore, comme si cet
ingrat de Mazarin eut juge bon de prouver aux Parisiens que la
solitude et le desordre devaient etre, avec la misere et le
desespoir, le cortege des monarchies abattues; dans ces cours
immenses, muettes, desolees, paradaient des cavaliers dont les
chevaux arrachaient aux paves brillants des milliers d'etincelles.

Des carrosses etaient peuples de femmes belles et jeunes, qui
attendaient, pour la saluer au passage, la fille de cette fille de
France qui, durant son veuvage et son exil, n'avait quelquefois
pas trouve un morceau de bois pour son foyer, et un morceau de
pain pour sa table, et que dedaignaient les plus humbles
serviteurs du chateau.

Aussi Madame Henriette rentra-t-elle au Louvre avec le coeur plus
gonfle de douleur et d'amers souvenirs que sa fille, nature
oublieuse et variable, n'y revint avec triomphe et joie.

Elle savait bien que l'accueil brillant s'adressait a l'heureuse
mere d'un roi replace sur le second trone de l'Europe, tandis que
l'accueil mauvais s'adressait a elle, fille de Henri IV, punie
d'avoir ete malheureuse.

Apres que les princesses eurent ete installees, apres qu'elles
eurent pris quelque repos, les hommes, qui s'etaient aussi remis
de leurs fatigues, reprirent leurs habitudes et leurs travaux.
Bragelonne commenca par aller voir son pere.

Athos etait reparti pour Blois.

Il voulut aller voir M. d'Artagnan.

Mais celui-ci, occupe de l'organisation d'une nouvelle maison
militaire du roi, etait devenu introuvable.

Bragelonne se rabattit sur de Guiche.

Mais le comte avait avec ses tailleurs et avec Manicamp des
conferences qui absorbaient sa journee entiere. C'etait bien pis
avec le duc de Buckingham. Celui-ci achetait chevaux sur chevaux,
diamants sur diamants. Tout ce que Paris renferme de brodeuses, de
lapidaires, de tailleurs, il l'accaparait.

C'etait entre lui et de Guiche un assaut plus ou moins courtois
pour le succes duquel le duc voulait depenser un million, tandis
que le marechal de Grammont avait donne soixante mille livres
seulement a de Guiche.

Buckingham riait et depensait son million. De Guiche soupirait et
se fut arrache les cheveux sans les conseils de de Wardes.

-- Un million! repetait tous les jours de Guiche; j'y succomberai.
Pourquoi M. le marechal ne veut-il pas m'avancer ma part de
succession?

-- Parce que tu la devorerais, disait Raoul.

-- Eh! que lui importe! Si j'en dois mourir, j'en mourrai. Alors
je n'aurai plus besoin de rien.

-- Mais quelle necessite de mourir? disait Raoul.

-- Je ne veux pas etre vaincu en elegance par un Anglais.

-- Mon cher comte, dit alors Manicamp, l'elegance n'est pas une
chose couteuse, ce n'est qu'une chose difficile.

-- Oui, mais les choses difficiles coutent fort cher, et je n'ai
que soixante mille livres.

-- Pardieu! dit de Wardes, tu es bien embarrasse; depense autant
que Buckingham; ce n'est que neuf cent quarante mille livres de
difference.

-- Ou les trouver?

-- Fais des dettes.

-- J'en ai deja.

-- Raison de plus.

Ces avis finirent par exciter tellement de Guiche, qu'il fit des
folies quand Buckingham ne faisait que des depenses.

Le bruit de ces prodigalites epanouissait la mine de tous les
marchands de Paris, et de l'hotel de Buckingham a l'hotel de
Grammont on revait des merveilles.

Pendant ce temps, Madame se reposait, et Bragelonne ecrivait a
Mlle de La Valliere.

Quatre lettres s'etaient deja echappees de sa plume, et pas une
reponse n'arrivait, lorsque le matin meme de la ceremonie du
mariage, qui devait avoir lieu au Palais-Royal, dans la chapelle,
Raoul, a sa toilette, entendit annoncer par son valet:

-- M. de Malicorne.

"Que me veut ce Malicorne?" pensa Raoul.

-- Faites attendre, dit-il au laquais.

-- C'est un monsieur qui vient de Blois, dit le valet.

-- Ah! faites entrer! s'ecria Raoul vivement.

Malicorne entra, beau comme un astre et porteur d'une epee
superbe.

Apres avoir salue gracieusement:

-- Monsieur de Bragelonne, fit-il, je vous apporte mille civilites
de la part d'une dame.

Raoul rougit.

-- D'une dame, dit-il, d'une dame de Blois?

-- Oui, monsieur, de Mlle de Montalais.

-- Ah! merci, monsieur, je vous reconnais maintenant, dit Raoul.
Et que desire de moi Mlle de Montalais?

Malicorne tira de sa poche quatre lettres qu'il offrit a Raoul.

-- Mes lettres! est-il possible! dit celui-ci en palissant; mes
lettres encore cachetees!

-- Monsieur, ces lettres n'ont plus trouve a Blois les personnes a
qui vous les destiniez; on vous les retourne.

-- Mademoiselle de La Valliere est partie de Blois? s'ecria Raoul.

-- Il y a huit jours.

-- Et ou est-elle?

-- Elle doit etre a Paris, monsieur.

-- Mais comment sait-on que ces lettres venaient de moi?

-- Mlle de Montalais a reconnu votre ecriture et votre cachet, dit
Malicorne.

Raoul rougit et sourit.

-- C'est fort aimable a Mlle Aure, dit-il; elle est toujours bonne
et charmante.

-- Toujours, monsieur.

-- Elle eut bien du me donner un renseignement precis sur
Mlle de La Valliere. Je ne chercherais pas dans cet immense Paris.

Malicorne tira de sa poche un autre paquet.

-- Peut-etre, dit-il, trouverez-vous dans cette lettre ce que vous
souhaitez de savoir.

Raoul rompit precipitamment le cachet. L'ecriture etait de Mlle
Aure, et voici ce que renfermait la lettre:

"Paris, Palais-Royal, jour de la benediction nuptiale."

-- Que signifie cela? demanda Raoul a Malicorne; vous le savez,
vous, monsieur?

-- Oui, monsieur le vicomte.

-- De grace, dites-le-moi, alors.

-- Impossible, monsieur.

-- Pourquoi?

-- Parce que Mlle Aure m'a defendu de le dire.

Raoul regarda ce singulier personnage et resta muet.

-- Au moins, reprit-il, est-ce heureux ou malheureux pour moi?

-- Vous verrez.

-- Vous etes severe dans vos discretions.

-- Monsieur, une grace.

-- En echange de celle que vous ne me faites pas?

-- Precisement.

-- Parlez!

-- J'ai le plus vif desir de voir la ceremonie et je n'ai pas de
billet d'admission, malgre toutes les demarches que j'ai faites
pour m'en procurer. Pourriez-vous me faire entrer?

-- Certes.

-- Faites cela pour moi, monsieur le vicomte, je vous en supplie.

-- Je le ferai volontiers, monsieur; accompagnez-moi.

-- Monsieur, je suis votre humble serviteur.

-- Je vous croyais ami de M. de Manicamp?

-- Oui, monsieur. Mais, ce matin, j'ai, en le regardant
s'habiller, fait tomber une bouteille de vernis sur son habit
neuf, et il m'a charge l'epee a la main, si bien que j'ai du
m'enfuir. Voila pourquoi je ne lui ai pas demande de billet. Il
m'eut tue.

-- Cela se concoit, dit Raoul. Je connais Manicamp capable de tuer
l'homme assez malheureux pour commettre le crime que vous avez a
vous reprocher a ses yeux, mais je reparerai le mal vis-a-vis de
vous; j'agrafe mon manteau, et je suis pret a vous servir de guide
et d'introducteur.


Chapitre LXXXIX -- La surprise de mademoiselle de Montalais


Madame fut mariee au Palais-Royal, dans la chapelle, devant un
monde de courtisans severement choisis.

Cependant, malgre la haute faveur qu'indiquait une invitation,
Raoul, fidele a sa promesse, fit entrer Malicorne, desireux de
jouir de ce curieux coup d'oeil.

Lorsqu'il eut acquitte cet engagement, Raoul se rapprocha de
de Guiche, qui, pour contraste avec ses habits splendides,
montrait un visage tellement bouleverse par la douleur, que le duc
de Buckingham seul pouvait lui disputer l'exces de la paleur et de
l'abattement.

-- Prends garde, comte, dit Raoul en s'approchant de son ami et en
s'appretant a le soutenir au moment ou l'archeveque benissait les
deux epoux.

En effet, on voyait M. le prince de Conde regardant d'un oeil
curieux ces deux images de la desolation, debout comme des
cariatides aux deux cotes de la nef. Le comte s'observa plus
soigneusement. La ceremonie terminee, le roi et la reine passerent
dans le grand salon, ou ils se firent presenter Madame et sa
suite.

On observa que le roi, qui avait paru tres emerveille a la vue de
sa belle soeur, lui fit les compliments les plus sinceres. On
observa que la reine mere, attachant sur Buckingham un regard long
et reveur, se pencha vers Mme de Motteville pour lui dire:

-- Ne trouvez-vous pas qu'il ressemble a son pere?

On observa enfin que Monsieur observait tout le monde et
paraissait assez mecontent.

Apres la reception des princes et des ambassadeurs, Monsieur
demanda au roi la permission de lui presenter, ainsi qu'a Madame,
les personnes de sa maison nouvelle.

-- Savez-vous, vicomte, demanda tout bas M. le prince a Raoul, si
la maison a ete formee par une personne de gout, et si nous aurons
quelques visages assez propres?

-- Je l'ignore absolument, monseigneur, repondit Raoul.

-- Oh! vous jouez l'ignorance.

-- Comment cela, monseigneur?

-- Vous etes l'ami de de Guiche, qui est des amis du prince.

-- C'est vrai, monseigneur: mais la chose ne m'interessant point,
je n'ai fait aucune question a de Guiche, et, de son cote,
de Guiche, n'etant point interroge, ne s'est point ouvert a moi.

-- Mais Manicamp?

-- J'ai vu, il est vrai, M. de Manicamp au Havre et sur la route,
mais j'ai eu soin d'etre aussi peu questionneur vis-a-vis de lui
que je l'avais ete vis-a-vis de de Guiche. D'ailleurs,
M. de Manicamp sait-il quelque chose de tout cela, lui qui n'est
qu'un personnage secondaire?

-- Eh! mon cher vicomte, d'ou sortez-vous? dit le prince; mais ce
sont les personnages secondaires qui, en pareille occasion, ont
toute influence, et la preuve, c'est que presque tout s'est fait
par la presentation de M. de Manicamp a de Guiche, et de Guiche a
Monsieur.

-- Eh bien! monseigneur, j'ignorais cela completement, dit Raoul,
et c'est une nouvelle que Votre Altesse me fait l'honneur de
m'apprendre.

-- Je veux bien vous croire, quoique ce soit incroyable, et
d'ailleurs nous n'aurons pas longtemps a attendre: voici
l'escadron volant qui s'avance, comme disait la bonne reine
Catherine. Tudieu! les jolis visages!

Une troupe de jeunes filles s'avancait en effet dans la salle sous
la conduite de Mme de Navailles, et nous devons le dire a
l'honneur de Manicamp, si en effet il avait pris a cette election
la part que lui accordait le prince de Conde, c'etait un coup
d'oeil fait pour enchanter ceux qui, comme M. le prince, etaient
appreciateurs de tous les genres de beaute.

Une jeune femme blonde, qui pouvait avoir vingt a vingt et un ans,
et dont les grands yeux bleus degageaient en s'ouvrant des flammes
eblouissantes, marchait la premiere et fut presentee la premiere.

-- Mlle de Tonnay-Charente, dit a Monsieur la vieille
Mme de Navailles.

Et Monsieur repeta en saluant Madame:

-- Mlle de Tonnay-Charente.

-- Ah! ah! celle-ci me parait assez agreable, dit M. le prince en
se retournant vers Raoul... Et d'une.

-- En effet, dit Raoul, elle est jolie, quoiqu'elle ait l'air un
peu hautain.

-- Bah! nous connaissons ces airs-la, vicomte; dans trois mois
elle sera apprivoisee; mais regardez donc, voici encore une
beaute.

-- Tiens, dit Raoul, et une beaute de ma connaissance meme.

-- Mlle Aure de Montalais, dit Mme de Navailles.

Nom et prenom furent scrupuleusement repetes par Monsieur.

-- Grand Dieu! s'ecria Raoul fixant des yeux effares sur la porte
d'entree.

-- Qu'y a-t-il? demanda le prince, et serait-ce Mlle Aure de
Montalais qui vous fait pousser un pareil grand Dieu?

-- Non, monseigneur, non, repondit Raoul tout pale et tout
tremblant.

-- Alors si ce n'est Mlle Aure de Montalais, c'est cette charmante
blonde qui la suit. De jolis yeux, ma foi! un peu maigre, mais
beaucoup de charme.

-- Mlle de La Baume Le Blanc de La Valliere, dit Mme de Navailles.

A ce nom retentissant jusqu'au fond du coeur de Raoul, un nuage
monta de sa poitrine a ses yeux.

De sorte qu'il ne vit plus rien et n'entendit plus rien; de sorte
que M. le prince, ne trouvant plus en lui qu'un echo muet a ses
railleries, s'en alla voir de plus pres les belles jeunes filles
que son premier coup d'oeil avait deja detaillees.

-- Louise ici! Louise demoiselle d'honneur de Madame! murmurait
Raoul.

Et ses yeux, qui ne suffisaient pas a convaincre sa raison,
erraient de Louise a Montalais.

Au reste, cette derniere s'etait deja defaite de sa timidite
d'emprunt, timidite qui ne devait lui servir qu'au moment de la
presentation et pour les reverences.

Mlle de Montalais, de son petit coin a elle, regardait avec assez
d'assurance tous les assistants, et, ayant retrouve Raoul, elle
s'amusait de l'etonnement profond ou sa presence et celle de son
amie avaient jete le pauvre amoureux.

Cet oeil mutin, malicieux, railleur, que Raoul voulait eviter, et
qu'il revenait interroger sans cesse, mettait Raoul au supplice.
Quant a Louise, soit timidite naturelle, soit toute autre raison
dont Raoul ne pouvait se rendre compte, elle tenait constamment
les yeux baisses, et, intimidee? eblouie, la respiration breve,
elle se retirait le plus qu'elle pouvait a l'ecart, impassible
meme aux coups de coude de Montalais.

Tout cela etait pour Raoul une veritable enigme dont le pauvre
vicomte eut donne bien des choses pour savoir le mot. Mais nul
n'etait la pour le lui donner, pas meme Malicorne, qui, un peu
inquiet de se trouver avec tant de gentilshommes, et assez effare
des regards railleurs de Montalais, avait decrit un cercle, et peu
a peu s'etait alle placer a quelques pas de M. le prince, derriere
le groupe des filles d'honneur, presque a la portee de la voix de
Mlle Aure, planete autour de laquelle, humble satellite, il
semblait graviter forcement. En revenant a lui, Raoul crut
reconnaitre a sa gauche des voix connues.

C'etait, en effet, de Wardes, de Guiche et le chevalier de
Lorraine qui causaient ensemble.

Il est vrai qu'ils causaient si bas, qu'a peine si l'on entendait
le souffle de leurs paroles dans la vaste salle.

Parler ainsi de sa place, du haut de sa taille, sans se pencher,
sans regarder son interlocuteur, c'etait un talent dont les
nouveaux venus ne pouvaient atteindre du premier coup la
sublimite. Aussi fallait-il une longue etude a ces causeries, qui,
sans regards, sans ondulation de tete, semblaient la conversation
d'un groupe de statues.

En effet, aux grands cercles du roi et des reines, tandis que
Leurs Majestes parlaient et que tous paraissaient les ecouter dans
un religieux silence, il se tenait bon nombre de ces silencieux
colloques dans lesquels l'adulation n'etait point la note
dominante.

Mais Raoul etait un de ces habiles dans cette etude toute
d'etiquette, et, au mouvement des levres, il eut pu souvent
deviner le sens des paroles.

-- Qu'est-ce que cette Montalais? demandait de Wardes. Qu'est-ce
que cette La Valliere? Qu'est-ce que cette province qui nous
arrive?

-- La Montalais, dit le chevalier de Lorraine, je la connais:
c'est une bonne fille qui amusera la cour. La Valliere, c'est une
charmante boiteuse.

-- Peuh! dit de Wardes.

-- N'en faites pas fi, de Wardes; il y a sur les boiteuses des
axiomes latins tres ingenieux et surtout fort caracteristiques.

-- Messieurs, messieurs, dit de Guiche en regardant Raoul avec
inquietude, un peu de mesure, je vous prie.

Mais l'inquietude du comte, en apparence du moins, etait
inopportune.

Raoul avait garde la contenance la plus ferme et la plus
indifferente, quoiqu'il n'eut pas perdu un mot de ce qui venait de
se dire. Il semblait tenir registre des insolences et des libertes
des deux provocateurs pour regler avec eux son compte a
l'occasion.

De Wardes devina sans doute cette pensee et continua:

-- Quels sont les amants de ces demoiselles?

-- De la Montalais? fit le chevalier.

-- Oui, de la Montalais d'abord.

-- Eh bien! vous? moi, de Guiche, qui voudra, pardieu!

-- Et de l'autre?

-- De Mlle de La Valliere?

-- Oui.

-- Prenez garde, messieurs, s'ecria de Guiche pour couper court a
la reponse du chevalier; prenez garde, Madame nous ecoute.

Raoul enfoncait sa main jusqu'au poignet dans son justaucorps et
ravageait sa poitrine et ses dentelles.

Mais justement cet acharnement qu'il voyait se dresser contre de
pauvres femmes lui fit prendre une resolution serieuse.

"Cette pauvre Louise, se dit-il a lui-meme, n'est venue ici que
dans un but honorable et sous une honorable protection; mais il
faut que je connaisse ce but; il faut que je sache qui la
protege."

Et, imitant la manoeuvre de Malicorne, il se dirigea vers le
groupe des filles d'honneur.

Bientot la presentation fut terminee. Le roi, qui n'avait cesse de
regarder et d'admirer Madame, sortit alors de la salle de
reception avec les deux reines.

Le chevalier de Lorraine reprit sa place a cote de Monsieur, et,
tout en l'accompagnant, il lui glissa dans l'oreille quelques
gouttes de ce poison qu'il avait amasse depuis une heure, en
regardant de nouveaux visages et en soupconnant quelques coeurs
d'etre heureux. Le roi, en sortant, avait entraine derriere lui
une partie des assistants; mais ceux qui, parmi les courtisans,
faisaient profession d'independance ou de galanterie, commencerent
a s'approcher des dames. M. le prince complimenta Mlle de Tonnay-
Charente. Buckingham fit la cour a Mme de Chalais et a Mme de La
Fayette, que deja Madame avait distinguees et qu'elle aimait.
Quant au comte de Guiche, abandonnant Monsieur depuis qu'il
pouvait se rapprocher seul de Madame, il s'entretenait vivement
avec Mme de Valentinois, sa soeur, et Mlles de Crequy et de
Chatillon.

Au milieu de tous ces interets politiques ou amoureux, Malicorne
voulait s'emparer de Montalais, mais celle-ci aimait bien mieux
causer avec Raoul, ne fut-ce que pour jouir de toutes ses
questions et de toutes ses surprises.

Raoul etait alle droit a Mlle de La Valliere, et l'avait saluee
avec le plus profond respect.

Ce que voyant, Louise rougit et balbutia; mais Montalais
s'empressa de venir a son secours.

-- Eh bien! dit-elle, nous voila, monsieur le vicomte.

-- Je vous vois bien, dit en souriant Raoul, et c'est justement
sur votre presence que je viens vous demander une petite
explication.

Malicorne s'approcha avec son plus charmant sourire.

-- Eloignez-vous donc, monsieur Malicorne, dit Montalais. En
verite, vous etes fort indiscret.

Malicorne se pinca les levres et fit deux pas en arriere sans dire
un seul mot.

Seulement, son sourire changea d'expression, et, d'ouvert qu'il
etait, devint railleur.

-- Vous voulez une explication, monsieur Raoul? demanda Montalais.

-- Certainement, la chose en vaut bien la peine, il me semble;
Mlle de la Valliere fille d'honneur de Madame!

-- Pourquoi ne serait-elle pas fille d'honneur aussi bien que moi?
demanda Montalais.

-- Recevez mes compliments, mesdemoiselles, dit Raoul, qui crut
s'apercevoir qu'on ne voulait pas lui repondre directement.

-- Vous dites cela d'un air fort complimenteur, monsieur le
vicomte.

-- Moi?

-- Dame? j'en appelle a Louise.

-- M. de Bragelonne pense peut-etre que la place est au-dessus de
ma condition, dit Louise en balbutiant.

-- Oh! non pas, mademoiselle, repliqua vivement Raoul; vous savez
tres bien que tel n'est pas mon sentiment; je ne m'etonnerais pas
que vous occupassiez la place d'une reine, a plus forte raison
celle-ci. La seule chose dont je m'etonne, c'est de l'avoir appris
aujourd'hui seulement et par accident.

-- Ah! c'est vrai, repondit Montalais avec son etourderie
ordinaire. Tu ne comprends rien a cela, et, en effet, tu n'y dois
rien comprendre. M. de Bragelonne t'avait ecrit quatre lettres,
mais ta mere seule etait restee a Blois; il fallait eviter que ces
lettres ne tombassent entre ses mains; je les ai interceptees et
renvoyees a M. Raoul, de sorte qu'il te croyait a Blois quand tu
etais a Paris, et ne savait pas surtout que tu fusses montee en
dignite.

-- Eh quoi! tu n'avais pas fait prevenir M. Raoul comme je t'en
avais priee? s'ecria Louise.

-- Bon! pour qu'il fit de l'austerite, pour qu'il prononcat des
maximes, pour qu'il defit ce que nous avions eu tant de peine a
faire? Ah! non certes.

-- Je suis donc bien severe? demanda Raoul.

-- D'ailleurs, fit Montalais, cela me convenait ainsi. Je partais
pour Paris, vous n'etiez pas la, Louise pleurait a chaudes larmes;
interpretez cela comme vous voudrez; j'ai prie mon protecteur,
celui qui m'avait fait obtenir mon brevet, d'en demander un pour
Louise; le brevet est venu. Louise est partie pour commander ses
habits; moi, je suis restee en arriere, attendu que j'avais les
miens; j'ai recu vos lettres, je vous les ai renvoyees en y
ajoutant un mot qui vous promettait une surprise. Votre surprise,
mon cher monsieur, la voila; elle me parait bonne, ne demandez pas
autre chose.

"Allons, monsieur Malicorne, il est temps que nous laissions ces
jeunes gens ensemble; ils ont une foule de choses a se dire;
donnez-moi votre main: j'espere que voila un grand honneur que
l'on vous fait, monsieur Malicorne.

-- Pardon, mademoiselle, dit Raoul en arretant la folle jeune
fille et en donnant a ses paroles une intonation dont la gravite
contrastait avec celles de Montalais; pardon, mais pourrais-je
savoir le nom de ce protecteur? Car si l'on vous protege, vous,
mademoiselle, et avec toutes sortes de raisons...

Raoul s'inclina:

-- ... je ne vois pas les memes raisons pour que Mlle de La
Valliere soit protegee.

-- Mon Dieu! monsieur Raoul, dit naivement Louise, la chose est
bien simple, et je ne vois pas pourquoi je ne vous le dirais pas
moi-meme... Mon protecteur, c'est M. Malicorne.

Raoul resta un instant stupefait, se demandant si l'on se jouait
de lui; puis il se retourna pour interpeller Malicorne.

Mais celui-ci etait deja loin, entraine qu'il etait par Montalais.

Mlle de La Valliere fit un mouvement pour suivre son amie; mais
Raoul la retint avec une douce autorite.

-- Je vous en supplie, Louise, dit-il, un mot.

-- Mais, monsieur Raoul, dit Louise toute rougissante, nous sommes
seuls... Tout le monde est parti... On va s'inquieter, nous
chercher.

-- Ne craignez rien, dit le jeune homme en souriant, nous ne
sommes ni l'un ni l'autre des personnages assez importants pour
que notre absence se remarque.

-- Mais mon service, monsieur Raoul?

-- Tranquillisez-vous, mademoiselle, je connais les usages de la
cour; votre service ne doit commencer que demain; il vous reste
donc quelques minutes, pendant lesquelles vous pouvez me donner
l'eclaircissement que je vais avoir l'honneur de vous demander.

-- Comme vous etes serieux, monsieur Raoul! dit Louise tout
inquiete.

-- C'est que la circonstance est serieuse, mademoiselle.
M'ecoutez-vous?

-- Je vous ecoute; seulement, monsieur, je vous le repete, nous
sommes bien seuls.

-- Vous avez raison, dit Raoul.

Et, lui offrant la main, il conduisit la jeune fille dans la
galerie voisine de la salle de reception, et dont les fenetres
donnaient sur la place.

Tout le monde se pressait a la fenetre du milieu, qui avait un
balcon exterieur d'ou l'on pouvait voir dans tous leurs details
les lents preparatifs du depart.

Raoul ouvrit une des fenetres laterales, et la, seul avec
Mlle de La Valliere:

-- Louise, dit-il, vous savez que, des mon enfance, je vous ai
cherie comme une soeur et que vous avez ete la confidente de tous
mes chagrins, la depositaire de toutes mes esperances.

-- Oui, repondit-elle bien bas, oui, monsieur Raoul, je sais cela.

-- Vous aviez l'habitude, de votre cote, de me temoigner la meme
amitie, la meme confiance; pourquoi, en cette rencontre, n'avez-
vous pas ete mon amie? pourquoi vous etes-vous defiee de moi? La
Valliere ne repondit point.

-- J'ai cru que vous m'aimiez, dit Raoul, dont la voix devenait de
plus en plus tremblante; j'ai cru que vous aviez consenti a tous
les plans faits en commun pour notre bonheur, alors que tous deux
nous nous promenions dans les grandes allees de Cour-Cheverny et
sous les peupliers de l'avenue qui conduit a Blois. Vous ne
repondez pas, Louise?

Il s'interrompit.

-- Serait-ce, demanda-t-il en respirant a peine, que vous ne
m'aimeriez plus?

-- Je ne dis point cela, repliqua tout bas Louise.

-- Oh! dites-le-moi bien, je vous en prie; j'ai mis tout l'espoir
de ma vie en vous, je vous ai choisie pour vos habitudes douces et
simples. Ne vous laissez pas eblouir, Louise, a present que vous
voila au milieu de la cour, ou tout ce qui est pur se corrompt, ou
tout ce qui est jeune vieillit vite. Louise, fermez vos oreilles
pour ne pas entendre les paroles, fermez vos yeux pour ne pas voir
les exemples, fermez vos levres pour ne point respirer les
souffles corrupteurs. Sans mensonges, sans detours, Louise, faut-
il que je croie ces mots de Mlle de Montalais? Louise, etes-vous
venue a Paris parce que je n'etais plus a Blois?

La Valliere rougit et cacha son visage dans ses mains.

-- Oui, n'est-ce pas, s'ecria Raoul exalte, oui, c'est pour cela
que vous etes venue? oh! je vous aime comme jamais je ne vous ai
aimee! Merci, Louise, de ce devouement; mais il faut que je prenne
un parti pour vous mettre a couvert de toute insulte, pour vous
garantir de toute tache. Louise, une fille d'honneur, a la cour
d'une jeune princesse, en ce temps de moeurs faciles et
d'inconstantes amours, une fille d'honneur est placee dans le
centre des attaques sans aucune defense; cette condition ne peut
vous convenir: il faut que vous soyez mariee pour etre respectee.

-- Mariee?

-- Oui.

-- Mon Dieu!

-- Voici ma main, Louise, laissez-y tomber la votre.

-- Mais votre pere?

-- Mon pere me laisse libre.

-- Cependant...

-- Je comprends ce scrupule, Louise; je consulterai mon pere.

-- Oh! monsieur Raoul, reflechissez, attendez.

-- Attendre, c'est impossible; reflechir, Louise, reflechir, quand
il s'agit de vous! ce serait vous insulter; votre main, chere
Louise, je suis maitre de moi; mon pere dira oui, je vous le
promets; votre main, ne me faites point attendre ainsi, repondez
vite un mot, un seul, sinon je croirais que, pour vous changer a
jamais, il a suffi d'un seul pas dans le palais, d'un seul souffle
de la faveur, d'un seul sourire des reines, d'un seul regard du
roi.

Raoul n'avait pas prononce ce dernier mot que La Valliere etait
devenue pale comme la mort, sans doute par la crainte qu'elle
avait de voir s'exalter le jeune homme.

Aussi, par un mouvement rapide comme la pensee, jeta-t-elle ses
deux mains dans celles de Raoul.

Puis elle s'enfuit sans ajouter une syllabe et disparut sans avoir
regarde en arriere. Raoul sentit son corps frissonner au contact
de cette main. Il recut le serment, comme un serment solennel
arrache par l'amour a la timidite virginale.


Chapitre XC -- Le consentement d'Athos


Raoul etait sorti du Palais-Royal avec des idees qui n'admettaient
point de delais dans leur execution.

Il monta donc a cheval dans la cour meme et prit la route de
Blois, tandis que s'accomplissaient, avec une grande allegresse
des courtisans et une grande desolation de Guiche et de
Buckingham, les noces de Monsieur et de la princesse d'Angleterre.

Raoul fit diligence; en dix-huit heures il arriva a Blois. Il
avait prepare en route ses meilleurs arguments. La fievre aussi
est un argument sans replique, et Raoul avait la fievre.

Athos etait dans son cabinet, ajoutant quelques pages a ses
memoires, lorsque Raoul entra conduit par Grimaud. Le clairvoyant
gentilhomme n'eut besoin que d'un coup d'oeil pour reconnaitre
quelque chose d'extraordinaire dans l'attitude de son fils.

-- Vous me paraissez venir pour affaire de consequence, dit-il en
montrant un siege a Raoul apres l'avoir embrasse.

-- Oui, monsieur, repondit le jeune homme, et je vous supplie de
me preter cette bienveillante attention qui ne m'a jamais fait
defaut.

-- Parlez, Raoul.

-- Monsieur, voici le fait denue de tout preambule indigne d'un
homme comme vous: Mlle de La Valliere est a Paris en qualite de
fille d'honneur de Madame; je me suis bien consulte, j'aime
Mlle de La Valliere par-dessus tout, et il ne me convient pas de
la laisser dans un poste ou sa reputation, sa vertu peuvent etre
exposees; je desire donc l'epouser, monsieur, et je viens vous
demander votre consentement a ce mariage.

Athos avait garde, pendant cette communication, un silence et une
reserve absolus.

Raoul avait commence son discours avec l'affectation du sang-
froid, et il avait fini par laisser voir a chaque mot une emotion
des plus manifestes.

Athos fixa sur Bragelonne un regard profond, voile d'une certaine
tristesse.

-- Donc, vous avez bien reflechi? demanda-t-il.

-- Oui, monsieur.

-- Il me semblait vous avoir deja dit mon sentiment a l'egard de
cette alliance.

-- Je le sais, monsieur, repondit Raoul bien bas; mais vous avez
repondu que si j'insistais...

-- Et vous insistez?

Bragelonne balbutia un oui presque inintelligible.

-- Il faut, en effet, monsieur, continua tranquillement Athos, que
votre passion soit bien forte, puisque, malgre ma repugnance pour
cette union, vous persistez a la desirer.

Raoul passa sur son front une main tremblante, il essuyait ainsi
la sueur qui l'inondait.

Athos le regarda, et la pitie descendit au fond de son coeur.

Il se leva.

-- C'est bien, dit-il, mes sentiments personnels, a moi, ne
signifient rien, puisqu'il s'agit des votres; vous me requerez, je
suis a vous. Au fait, voyons, que desirez-vous de moi?

-- Oh! votre indulgence, monsieur, votre indulgence d'abord, dit
Raoul en lui prenant les mains.

-- Vous vous meprenez sur mes sentiments pour vous, Raoul; il y a
mieux que cela dans mon coeur, repliqua le comte.

Raoul baisa la main qu'il tenait, comme eut pu le faire l'amant le
plus passionne.

-- Allons, allons, reprit Athos; dites, Raoul, me voila pret, que
faut-il signer?

-- Oh! rien, monsieur, rien; seulement, il serait bon que vous
prissiez la peine d'ecrire au roi, et de demander pour moi a Sa
Majeste, a laquelle j'appartiens, la permission d'epouser
Mlle de La Valliere.

-- Bien, vous avez la une bonne pensee, Raoul. En effet, apres
moi, ou plutot avant moi, vous avez un maitre; ce maitre, c'est le
roi; vous vous soumettez donc a une double epreuve, c'est loyal.

-- Oh! monsieur!

-- Je vais sur-le-champ acquiescer a votre demande, Raoul. Le
comte s'approcha de la fenetre; et se penchant legerement en
dehors:

-- Grimaud! cria-t-il.

Grimaud montra sa tete a travers une tonnelle de jasmin qu'il
emondait.

-- Mes chevaux! continua le comte.

-- Que signifie cet ordre, monsieur?

-- Que nous partons dans deux heures.

-- Pour ou?

-- Pour Paris.

-- Comment, pour Paris! Vous venez a Paris?

-- Le roi n'est-il pas a Paris?

-- Sans doute.

-- Eh bien! ne faut-il pas que nous y allions, et avez-vous perdu
le sens?

-- Mais, monsieur, dit Raoul presque effraye de cette
condescendance paternelle, je ne vous demande point un pareil
derangement, et une simple lettre...

-- Raoul, vous vous meprenez sur mon importance; il n'est point
convenable qu'un simple gentilhomme comme moi ecrive a son roi. Je
veux et je dois parler a Sa Majeste. Je le ferai. Nous partirons
ensemble, Raoul.

-- Oh! que de bontes, monsieur!

-- Comment croyez-vous Sa Majeste disposee?

-- Pour moi, monsieur?

-- Oui.

-- Oh! parfaitement.

-- Elle vous l'a dit?

-- De sa propre bouche.

-- A quelle occasion?

-- Mais sur une recommandation de M. d'Artagnan, je crois, et a
propos d'une affaire en Greve ou j'ai eu le bonheur de tirer
l'epee pour Sa Majeste. J'ai donc lieu de me croire, sans amour-
propre, assez avance dans l'esprit de Sa Majeste.

-- Tant mieux!

-- Mais, je vous en conjure, continua Raoul, ne gardez point avec
moi ce serieux et cette discretion, ne me faites pas regretter
d'avoir ecoute un sentiment plus fort que tout.

-- C'est la seconde fois que vous me le dites, Raoul, cela n'etait
point necessaire; vous voulez une formalite de consentement, je
vous le donne, c'est acquis, n'en parlons plus. Venez voir mes
nouvelles plantations, Raoul.

Le jeune homme savait qu'apres l'expression d'une volonte du
comte, il n'y avait plus de place pour la controverse. Il baissa
la tete et suivit son pere au jardin. Athos lui montra lentement
les greffes, les pousses et les quinconces.

Cette tranquillite deconcertait de plus en plus Raoul; l'amour qui
remplissait son coeur lui semblait assez grand pour que le monde
put le contenir a peine. Comment le coeur d'Athos restait-il vide
et ferme a cette influence?

Aussi Bragelonne, rassemblant toutes ses forces, s'ecria-t-il tout
a coup:

-- Monsieur, il est impossible que vous n'ayez pas quelque raison
de repousser Mlle de La Valliere, elle est si bonne, si douce, si
pure, que votre esprit, plein d'une supreme sagesse, devrait
l'apprecier a sa valeur. Au nom du Ciel! existe-t-il entre vous et
sa famille quelque secrete inimitie, quelque haine hereditaire?

-- Voyez, Raoul, la belle planche de muguet, dit Athos, voyez
comme l'ombre et l'humidite lui vont bien, cette ombre surtout des
feuilles de sycomore, par l'echancrure desquelles filtre la
chaleur et non la flamme du soleil.

Raoul s'arreta, se mordit les levres; puis, sentant le sang
affluer a ses tempes:

-- Monsieur, dit-il bravement, une explication, je vous en
supplie; vous ne pouvez oublier que votre fils est un homme.

-- Alors, repondit Athos en se redressant avec severite, alors
prouvez-moi que vous etes un homme, car vous ne prouvez point que
vous etes un fils. Je vous priais d'attendre le moment d'une
illustre alliance, je vous eusse trouve une femme dans les
premiers rangs de la riche noblesse; je voulais que vous pussiez
briller de ce double eclat que donnent la gloire et la fortune:
vous avez la noblesse de la race.

-- Monsieur, s'ecria Raoul emporte par un premier mouvement, l'on
m'a reproche l'autre jour de ne pas connaitre ma mere.

Athos palit; puis, froncant le sourcil comme le dieu supreme de
l'Antiquite:

-- Il me tarde de savoir ce que vous avez repondu, monsieur,
demanda-t-il majestueusement.

-- Oh! pardon... pardon!... murmura le jeune homme tombant du haut
de son exaltation.

-- Qu'avez-vous repondu, monsieur? demanda le comte en frappant du
pied.

-- Monsieur, j'avais l'epee a la main, celui qui m'insultait,
etait en garde, j'ai fait sauter son epee par-dessus une
palissade, et je l'ai envoye rejoindre son epee.

-- Et pourquoi ne l'avez-vous pas tue?

-- Sa Majeste defend le duel, monsieur, et j'etais en ce moment
ambassadeur de Sa Majeste.

-- C'est bien, dit Athos, mais raison de plus pour que j'aille
parler au roi.

-- Qu'allez-vous lui demander, monsieur?

-- L'autorisation de tirer l'epee contre celui qui nous a fait
cette offense.

-- Monsieur, si je n'ai point agi comme je devais agir, pardonnez-
moi, je vous en supplie.

-- Qui vous a fait un reproche, Raoul?

-- Mais cette permission que vous voulez demander au roi.

-- Raoul, je prierai Sa Majeste de signer a votre contrat de
mariage.

-- Monsieur...

-- Mais a une condition...

-- Avez-vous besoin de condition vis-a-vis de moi? ordonnez,
monsieur, et j'obeirai.

-- A la condition, continua Athos, que vous me direz le nom de
celui qui a ainsi parle de votre mere.

-- Mais, monsieur, qu'avez-vous besoin de savoir ce nom?

-- C'est a moi que l'offense a ete faite, et une fois la
permission obtenue de Sa Majeste, c'est moi que la vengeance
regarde.

-- Son nom, monsieur?

-- Je ne souffrirai pas que vous vous exposiez.

-- Me prenez-vous pour un don Diegue? Son nom?

-- Vous l'exigez?

-- Je le veux.

-- Le vicomte de Wardes.

-- Ah! dit tranquillement Athos, c'est bien, je le connais. Mais
nos chevaux sont prets, monsieur; au lieu de partir dans deux
heures, nous partirons tout de suite. A cheval, monsieur, a
cheval!


Chapitre XCI -- Monsieur est jaloux du duc de Buckingham


Tandis que M. le comte de La Fere s'acheminait vers Paris,
accompagne de Raoul, le Palais-Royal etait le theatre d'une scene
que Moliere eut appelee une bonne comedie.

C'etait quatre jours apres son mariage; Monsieur, apres avoir
dejeune a la hate, passa dans ses antichambres, les levres en
moue, le sourcil fronce.

Le repas n'avait pas ete gai. Madame s'etait fait servir dans son
appartement.

Monsieur avait donc dejeune en petit comite. Le chevalier de
Lorraine et Manicamp assistaient seuls a ce dejeuner, qui avait
dure trois quarts d'heure sans qu'un seul mot eut ete prononce.

Manicamp, moins avance dans l'intimite de Son Altesse Royale que
le chevalier de Lorraine, essayait vainement de lire dans les yeux
du prince ce qui lui donnait cette mine si maussade. Le chevalier
de Lorraine, qui n'avait besoin de rien devenir, attendu qu'il
savait tout, mangeait avec cet appetit extraordinaire que lui
donnait le chagrin des autres, et jouissait a la fois du depit de
Monsieur et du trouble de Manicamp.

Il prenait plaisir a retenir a table, en continuant de manger, le
prince impatient, qui brulait du desir de lever le siege. Parfois
Monsieur se repentait de cet ascendant qu'il avait laisse prendre
sur lui au chevalier de Lorraine, et qui exemptait celui-ci de
toute etiquette.

Monsieur etait dans un de ces moments-la; mais il craignait le
chevalier presque autant qu'il l'aimait, et se contentait de rager
interieurement.

De temps en temps, Monsieur levait les yeux au ciel, puis les
abaissait sur les tranches de pate que le chevalier attaquait;
puis enfin, n'osant eclater, il se livrait a une pantomime dont
Arlequin se fut montre jaloux.

Enfin Monsieur n'y put tenir, et au fruit, se levant tout
courrouce, comme nous l'avons dit, il laissa le chevalier de
Lorraine achever son dejeuner comme il l'entendrait.

En voyant Monsieur se lever, Manicamp se leva tout roide, sa
serviette a la main.

Monsieur courut plutot qu'il ne marcha vers l'antichambre, et,
trouvant un huissier, il le chargea d'un ordre a voix basse.

Puis, rebroussant chemin, pour ne pas passer par la salle a
manger, il traversa ses cabinets, dans l'intention d'aller trouver
la reine mere dans son oratoire, ou elle se tenait habituellement.
Il pouvait etre dix heures du matin.

Anne d'Autriche ecrivait lorsque Monsieur entra. La reine mere
aimait beaucoup ce fils, qui etait beau de visage et doux de
caractere.

Monsieur, en effet, etait plus tendre et, si l'on veut, plus
effemine que le roi.

Il avait pris sa mere par les petites sensibleries de femme, qui
plaisent toujours aux femmes; Anne d'Autriche, qui eut fort aime
avoir une fille, trouvait presque en ce fils les attentions, les
petits soins et les mignardises d'un enfant de douze ans.

Ainsi, Monsieur employait tout le temps qu'il passait chez sa mere
a admirer ses beaux bras, a lui donner des conseils sur ses pates
et des recettes sur ses essences, ou elle se montrait fort
recherchee; puis il lui baisait les mains et les yeux avec un
enfantillage charmant, avait toujours quelque sucrerie a lui
offrir, quelque ajustement nouveau a lui recommander.

Anne d'Autriche aimait le roi, ou plutot la royaute dans son fils
aine: Louis XIV lui representait la legitimite divine.

Elle etait reine mere avec le roi; elle etait mere seulement avec
Philippe. Et ce dernier savait que, de tous les abris, le sein
d'une mere est le plus doux et le plus sur.

Aussi, tout enfant, allait-il se refugier la quand des orages
s'etaient eleves entre son frere et lui; souvent apres les
gourmades qui constituaient de sa part des crimes de lese-majeste,
apres les combats a coups de poings et d'ongles, que le roi et son
sujet tres insoumis se livraient en chemise sur un lit conteste,
ayant le valet de chambre La Porte pour tout juge du camp,
Philippe, vainqueur, mais epouvante de sa victoire, etait alle
demander du renfort a sa mere, ou du moins l'assurance d'un pardon
que Louis XIV n'accordait que difficilement et a distance. Anne
avait reussi, par cette habitude d'intervention pacifique, a
concilier tous les differends de ses fils et a participer par la
meme occasion a tous leurs secrets.

Le roi, un peu jaloux de cette sollicitude maternelle qui
s'epandait surtout sur son frere, se sentait dispose envers Anne
d'Autriche a plus de soumission et de prevenances qu'il n'etait
dans son caractere d'en avoir.

Anne d'Autriche avait surtout pratique ce systeme de politique
envers la jeune reine.

Aussi regnait-elle presque despotiquement sur le menage royal, et
dressait-elle deja toutes ses batteries pour regner avec le meme
absolutisme sur le menage de son second fils. Anne d'Autriche
etait presque fiere lorsqu'elle voyait entrer chez elle une mine
allongee, des joues pales et des yeux rouges, comprenant qu'il
s'agissait d'un secours a donner au plus faible ou au plus mutin.

Elle ecrivait, disons-nous, lorsque Monsieur entra dans son
oratoire, non pas les yeux rouges, non pas les joues pales, mais
inquiet, depite, agace.

Il baisa distraitement les bras de sa mere, et s'assit avant
qu'elle lui en eut donne l'autorisation.

Avec les habitudes d'etiquette etablies a la cour d'Anne
d'Autriche, cet oubli des convenances etait un signe d'egarement,
de la part surtout de Philippe, qui pratiquait si volontiers
l'adulation du respect.

Mais, s'il manquait si notoirement a tous ces principes, c'est que
la cause en devait etre grave.

-- Qu'avez-vous, Philippe? demanda Anne d'Autriche en se tournant
vers son fils.

-- Ah! madame, bien des choses, murmura le prince d'un air dolent.

-- Vous ressemblez, en effet, a un homme fort affaire, dit la
reine en posant la plume dans l'ecritoire.

Philippe fronca le sourcil, mais ne repondit point.

-- Dans toutes les choses qui remplissent votre esprit, dit Anne
d'Autriche, il doit cependant s'en trouver quelqu'une qui vous
occupe plus que les autres?

-- Une, en effet, m'occupe plus que les autres, oui, madame.

-- Je vous ecoute.

Philippe ouvrit la bouche pour donner passage a tous les griefs
qui se passaient dans son esprit et semblaient n'attendre qu'une
issue pour s'exhaler.

Mais tout a coup il se tut, et tout ce qu'il avait sur le coeur se
resuma par un soupir.

-- Voyons, Philippe, voyons, de la fermete, dit la reine mere. Une
chose dont on se plaint, c'est presque toujours une personne qui
gene, n'est-ce pas?

-- Je ne dis point cela, madame.

-- De qui voulez-vous parler? Allons, allons, resumez-vous.

-- Mais c'est qu'en verite, madame, ce que j'aurais a dire est
fort discret.

-- Ah! mon Dieu!

-- Sans doute; car, enfin, une femme...

-- Ah! vous voulez parler de Madame? demanda la reine mere avec un
vif sentiment de curiosite.

-- De Madame?

-- De votre femme, enfin.

-- Oui, oui, j'entends.

-- Eh bien! si c'est de Madame que vous voulez me parler, mon
fils, ne vous genez pas. Je suis votre mere, et Madame n'est pour
moi qu'une etrangere. Cependant, comme elle est ma bru, ne doutez
point que je n'ecoute avec interet, ne fut-ce que pour vous, tout
ce que vous m'en direz.

-- Voyons, a votre tour, madame, dit Philippe, avouez-moi si vous
n'avez pas remarque quelque chose?

-- Quelque chose, Philippe?... Vous avez des mots d'un vague
effrayant... Quelque chose, et de quelle sorte est-ce quelque
chose?

-- Madame est jolie, enfin.

-- Mais oui.

-- Cependant ce n'est point une beaute.

-- Non; mais, en grandissant, elle peut singulierement embellir
encore. Vous avez bien vu les changements que quelques annees deja
ont apportes sur son visage. Eh bien! elle se developpera de plus
en plus, elle n'a que seize ans. A quinze ans, moi aussi, j'etais
fort maigre; mais enfin, telle qu'elle est, Madame est jolie.

-- Par consequent, on peut l'avoir remarquee.

-- Sans doute, on remarque une femme ordinaire, a plus forte
raison une princesse.

-- Elle a ete bien elevee, n'est-ce pas, madame?

-- Madame Henriette, sa mere, est une femme un peu froide, un peu
pretentieuse, mais une femme pleine de beaux sentiments.
L'education de la jeune princesse peut avoir ete negligee, mais,
quant aux principes, je les crois bons; telle etait du moins mon
opinion sur elle lors de son sejour en France; depuis, elle est
retournee en Angleterre, et je ne sais ce qui s'est passe.

-- Que voulez-vous dire?

-- Eh! mon Dieu, je veux dire que certaines tetes, un peu legeres,
sont facilement tournees par la prosperite.

-- Eh bien! madame, vous avez dit le mot; je crois a la princesse
une tete un peu legere, en effet.

-- Il ne faudrait pas exagerer, Philippe: elle a de l'esprit et
une certaine dose de coquetterie tres naturelle chez une jeune
femme; mais, mon fils, chez les personnes de haute qualite ce
defaut tourne a l'avantage d'une cour. Une princesse un peu
coquette se fait ordinairement une cour brillante; un sourire
d'elle fait eclore partout le luxe, l'esprit et le courage meme;
la noblesse se bat mieux pour un prince dont la femme est belle.

-- Grand merci, madame, dit Philippe avec humeur; en verite, vous
me faites la des peintures fort alarmantes, ma mere.

-- En quoi? demanda la reine avec une feinte naivete.

-- Vous savez, madame, dit dolemment Philippe, vous savez si j'ai
eu de la repugnance a me marier.

-- Ah! mais, cette fois, vous m'alarmez. Vous avez donc un grief
serieux contre Madame?

-- Serieux, je ne dis point cela.

-- Alors; quittez cette physionomie renversee. Si vous vous
montrez ainsi chez vous, prenez-y garde, on vous prendra pour un
mari fort malheureux.

-- Au fait, repondit Philippe, je ne suis pas un mari satisfait,
et je suis aise qu'on le sache.

-- Philippe! Philippe!

-- Ma foi! madame, je vous dirai franchement, je n'ai point
compris la vie comme on me la fait.

-- Expliquez-vous.

-- Ma femme n'est point a moi, en verite; elle m'echappe en toute
circonstance. Le matin, ce sont les visites, les correspondances,
les toilettes; le soir, ce sont les bals et les concerts.

-- Vous etes jaloux, Philippe!

-- Moi? Dieu m'en preserve! A d'autres qu'a moi ce sot role de
mari jaloux; mais je suis contrarie.

-- Philippe, ce sont toutes choses innocentes que vous reprochez
la a votre femme, et tant que vous n'aurez rien de plus
considerable...

-- Ecoutez donc, sans etre coupable, une femme peut inquieter; il
est de certaines frequentations, de certaines preferences que les
jeunes femmes affichent et qui suffisent pour faire donner parfois
au diable les maris les moins jaloux.

-- Ah! nous y voila, enfin; ce n'est point sans peine. Les
frequentations, les preferences, bon! Depuis une heure que nous
battons la campagne, vous venez enfin d'aborder la veritable
question.

-- Eh bien! oui...

-- Ceci est plus serieux. Madame aurait-elle donc de ces sortes de
torts envers vous?

-- Precisement.

-- Quoi! votre femme, apres quatre jours de mariage, vous
prefererait quelqu'un, frequenterait quelqu'un? Prenez-y garde,
Philippe, vous exagerez ses torts; a force de vouloir prouver, on
ne prouve rien.

Le prince, effarouche du serieux de sa mere, voulut repondre, mais
il ne put que balbutier quelques paroles inintelligibles.

-- Voila que vous reculez, dit Anne d'Autriche, j'aime mieux cela;
c'est une reconnaissance de vos torts.

-- Non! s'ecria Philippe, non, je ne recule pas, et je vais le
prouver. J'ai dit preferences, n'est-ce pas? j'ai dit
frequentations, n'est-ce pas? Eh bien! ecoutez.

Anne d'Autriche s'appreta complaisamment a ecouter avec ce plaisir
de commere que la meilleure femme, que la meilleure mere, fut-elle
reine, trouve toujours dans son immixtion a de petites querelles
de menage.

-- Eh bien! reprit Philippe, dites-moi une chose.

-- Laquelle?

-- Pourquoi ma femme a-t-elle conserve une cour anglaise? Dites!

Et Philippe se croisa les bras en regardant sa mere, comme s'il
eut ete convaincu qu'elle ne trouverait rien a repondre a ce
reproche.

-- Mais, reprit Anne d'Autriche, c'est tout simple, parce que les
Anglais sont ses compatriotes, parce qu'ils ont depense beaucoup
d'argent pour l'accompagner en France, et qu'il serait peu poli,
peu politique meme, de congedier brusquement une noblesse qui n'a
recule devant aucun devouement, devant aucun sacrifice.

-- Eh! ma mere, le beau sacrifice, en verite, que de se deranger
d'un vilain pays pour venir dans une belle contree, ou l'on fait
avec un ecu plus d'effet qu'autre part avec quatre! Le beau
devouement, n'est-ce pas, que de faire cent lieues pour
accompagner une femme dont on est amoureux?

-- Amoureux, Philippe? Songez-vous a ce que vous dites?

-- Parbleu!

-- Et qui donc est amoureux de Madame?

-- Le beau duc de Buckingham... N'allez-vous pas aussi me defendre
celui la, ma mere?

Anne d'Autriche rougit et sourit en meme temps. Ce nom de duc de
Buckingham lui rappelait a la fois de si doux et de si tristes
souvenirs!

-- Le duc de Buckingham? murmura-t-elle.

-- Oui, un de ces mignons de couchette, comme disait mon grand-
pere Henri IV.

-- Les Buckingham sont loyaux et braves, dit courageusement Anne
d'Autriche.

-- Allons! bien; voila ma mere qui defend contre moi le galant de
ma femme! s'ecria Philippe tellement exaspere que sa nature frele
en fut ebranlee jusqu'aux larmes.

-- Mon fils! mon fils! s'ecria Anne d'Autriche, l'expression n'est
pas digne de vous. Votre femme n'a point de galant, et si elle en
devait avoir un, ce ne serait pas M. de Buckingham: les gens de
cette race, je vous le repete, sont loyaux et discrets;
l'hospitalite leur est sacree.

-- Eh! madame! s'ecria Philippe, M. de Buckingham est un Anglais,
et les Anglais respectent-ils si fort religieusement le bien des
princes francais?

Anne rougit sous ses coiffes pour la seconde fois, et se retourna
sous pretexte de tirer sa plume de l'ecritoire; mais, en realite,
pour cacher sa rougeur aux yeux de son fils.

-- En verite, Philippe, dit-elle, vous savez trouver des mots qui
me confondent, et votre colere vous aveugle, comme elle
m'epouvante; reflechissez, voyons!

-- Madame, je n'ai pas besoin de reflechir, je vois.

-- Et que voyez-vous?

-- Je vois que M. de Buckingham ne quitte point ma femme. Il ose
lui faire des presents, elle ose les accepter. Hier, elle parlait
de sachets a la violette; or, nos parfumeurs francais, vous le
savez bien, madame, vous qui en avez demande tant de fois sans
pouvoir en obtenir, or, nos parfumeurs francais n'ont jamais pu
trouver cette odeur. Eh bien! le duc, lui aussi, avait sur lui un
sachet a la violette. C'est donc de lui que venait celui de ma
femme.

-- En verite, monsieur, dit Anne d'Autriche, vous batissez des
pyramides sur des pointes d'aiguilles; prenez garde. Quel mal, je
vous le demande, y a-t-il a ce qu'un compatriote donne une recette
d'essence nouvelle a sa compatriote? Ces idees etranges, je vous
le jure, me rappellent douloureusement votre pere, qui m'a fait
souvent souffrir avec injustice.

-- Le pere de M. de Buckingham etait sans doute plus reserve, plus
respectueux que son fils, dit etourdiment Philippe, sans voir
qu'il touchait rudement au coeur de sa mere.

La reine palit et appuya une main crispee sur sa poitrine; mais,
se remettant promptement:

-- Enfin, dit-elle, vous etes venu ici dans une intention
quelconque?

-- Sans doute.

-- Alors, expliquez-vous.

-- Je suis venu, madame, dans l'intention de me plaindre
energiquement, et pour vous prevenir que je n'endurerai rien de la
part de M. de Buckingham.

-- Vous n'endurerez rien?

-- Non.

-- Que ferez-vous?

-- Je me plaindrai au roi.

-- Et que voulez-vous que vous reponde le roi?

-- Eh bien! dit Monsieur avec une expression de feroce fermete qui
faisait un etrange contraste avec la douceur habituelle de sa
physionomie, eh bien! je me ferai justice moi-meme.

-- Qu'appelez-vous vous faire justice vous-meme? demanda Anne
d'Autriche avec un certain effroi.

-- Je veux que M. de Buckingham quitte Madame; je veux que
M. de Buckingham quitte la France, et je lui ferai signifier ma
volonte.

-- Vous ne ferez rien signifier du tout, Philippe, dit la reine;
car si vous agissiez de la sorte, si vous violiez a ce point
l'hospitalite, j'invoquerais contre vous la severite du roi.

-- Vous me menacez, ma mere! s'ecria Philippe eplore; vous me
menacez quand je me plains!

-- Non, je ne vous menace pas, je mets une digue a votre
emportement. Je vous dis que prendre contre M. de Buckingham ou
tout autre Anglais un moyen rigoureux, qu'employer meme un procede
peu civil, c'est entrainer la France et l'Angleterre dans des
divisions fort douloureuses. Quoi! un prince, le frere du roi de
France, ne saurait pas dissimuler une injure, meme reelle, devant
une necessite politique!

Philippe fit un mouvement.

-- D'ailleurs, continua la reine, l'injure n'est ni vraie ni
possible, et il ne s'agit que d'une jalousie ridicule.

-- Madame, je sais ce que je sais.

-- Et moi, quelque chose que vous sachiez, je vous exhorte a la
patience.

-- Je ne suis point patient, madame.

La reine se leva pleine de roideur et de ceremonie glacee.

-- Alors expliquez vos volontes, dit-elle.

-- Je n'ai point de volonte, madame; mais j'exprime des desirs.
Si, de lui-meme, M. de Buckingham ne s'ecarte point de ma maison,
je la lui interdirai.

-- Ceci est une question dont nous refererons au roi, dit Anne
d'Autriche le coeur gonfle, la voix emue.

-- Mais, madame, s'ecria Philippe en frappant ses mains l'une
contre l'autre, soyez ma mere et non la reine, puisque je vous
parle en fils; entre M. de Buckingham et moi, c'est l'affaire d'un
entretien de quatre minutes.

-- C'est justement cet entretien que je vous interdis, monsieur,
dit la reine reprenant son autorite; ce n'est pas digne de vous.

-- Eh bien! soit! je ne paraitrai pas, mais j'intimerai mes
volontes a Madame.

-- Oh! fit Anne d'Autriche avec la melancolie du souvenir, ne
tyrannisez jamais une femme, mon fils; ne commandez jamais trop
haut imperativement a la votre. Femme vaincue n'est pas toujours
convaincue.

-- Que faire alors?... Je consulterai autour de moi.

-- Oui, vos conseillers hypocrites, votre chevalier de Lorraine,
votre de Wardes... Laissez-moi le soin de cette affaire, Philippe;
vous desirez que le duc de Buckingham s'eloigne, n'est-ce pas?

-- Au plus tot, madame.

-- Eh bien! envoyez-moi le duc, mon fils! Souriez-lui, ne
temoignez rien a votre femme, au roi, a personne. Des conseils,
n'en recevez que de moi. Helas! je sais ce que c'est qu'un menage
trouble par des conseillers.

-- J'obeirai, ma mere.

-- Et vous serez satisfait, Philippe. Trouvez-moi le duc.

-- Oh! ce ne sera point difficile.

-- Ou croyez-vous qu'il soit?

-- Pardieu! a la porte de Madame, dont il attend le lever: c'est
hors de doute.

-- Bien! fit Anne d'Autriche avec calme. Veuillez dire au duc que
je le prie de me venir voir.

Philippe baisa la main de sa mere et partit a la recherche de
M. de Buckingham.


Chapitre XCII -- _For ever!_


Milord Buckingham, soumis a l'invitation de la reine mere, se
presenta chez elle une demi-heure apres le depart du duc
d'Orleans. Lorsque son nom fut prononce par l'huissier, la reine,
qui s'etait accoudee sur sa table, la tete dans ses mains, se
releva et recut avec un sourire le salut plein de grace et de
respect que le duc lui adressait. Anne d'Autriche etait belle
encore. On sait qu'a cet age deja avance ses longs cheveux
cendres, ses belles mains, ses levres vermeilles faisaient encore
l'admiration de tous ceux qui la voyaient. En ce moment, tout
entiere a un souvenir qui remuait le passe dans son coeur, elle
etait aussi belle qu'aux jours de la jeunesse, alors que son
palais s'ouvrait pour recevoir, jeune et passionne, le pere de ce
Buckingham, cet infortune qui avait vecu pour elle, qui etait mort
en prononcant son nom.

Anne d'Autriche attacha donc sur Buckingham un regard si tendre,
que l'on y decouvrait a la fois la complaisance d'une affection
maternelle et quelque chose de doux comme une coquetterie
d'amante.

-- Votre Majeste, dit Buckingham avec respect, a desire me parler?

-- Oui, duc, repliqua la reine en anglais. Veuillez vous asseoir.

Cette faveur que faisait Anne d'Autriche au jeune homme, cette
caresse de la langue du pays dont le duc etait sevre depuis son
sejour en France, remuerent profondement son ame. Il devina sur-
le-champ que la reine avait quelque chose a lui demander.

Apres avoir donne les premiers moments a l'oppression
insurmontable qu'elle avait ressentie, la reine reprit son air
riant.

-- Monsieur, dit-elle en francais, comment trouvez-vous la France?

-- Un beau pays, madame, repliqua le duc.

-- L'aviez-vous deja vue?

-- Deja une fois, oui, madame.

-- Mais, comme tout bon Anglais, vous preferez l'Angleterre?

-- J'aime mieux ma patrie que la patrie d'un Francais, repondit le
duc; mais si Votre Majeste me demande lequel des deux sejours je
prefere, Londres ou Paris, je repondrai Paris.

Anne d'Autriche remarqua le ton plein de chaleur avec lequel ces
paroles avaient ete prononcees.

-- Vous avez, m'a-t-on dit, milord, de beaux biens chez vous; vous
habitez un palais riche et ancien?

-- Le palais de mon pere, repliqua Buckingham en baissant les
yeux.

-- Ce sont la des avantages precieux et des souvenirs, repliqua la
reine en touchant malgre elle des souvenirs dont on ne se separe
pas volontiers.

-- En effet, dit le duc subissant l'influence melancolique de ce
preambule, les gens de coeur revent autant par le passe ou par
l'avenir que par le present.

-- C'est vrai, dit la reine a voix basse. Il en resulte, ajouta-t-
elle, que vous, milord, qui etes un homme de coeur... vous
quitterez bientot la France... pour vous renfermer dans vos
richesses, dans vos reliques.

Buckingham leva la tete.

-- Je ne crois pas, dit-il, madame.

-- Comment?

-- Je pense, au contraire, que je quitterai l'Angleterre pour
venir habiter la France.

Ce fut au tour d'Anne d'Autriche a manifester son etonnement.

-- Quoi! dit-elle, vous ne vous trouvez donc pas dans la faveur du
nouveau roi?

-- Au contraire, madame, Sa Majeste m'honore d'une bienveillance
sans bornes.

-- Il ne se peut, dit la reine, que votre fortune soit diminuee;
on la disait considerable.

-- Ma fortune, madame, n'a jamais ete plus florissante.

-- Il faut alors que ce soit quelque cause secrete?

-- Non, madame, dit vivement Buckingham, il n'est rien dans la
cause de ma determination qui soit secret. J'aime le sejour de
France, j'aime une cour pleine de gout et de politesse; j'aime
enfin, madame, ces plaisirs un peu serieux qui ne sont pas les
plaisirs de mon pays et qu'on trouve en France.

Anne d'Autriche sourit avec finesse.

-- Les plaisirs serieux! dit-elle; avez-vous bien reflechi,
monsieur de Buckingham, a ce serieux-la?

Le duc balbutia.

-- Il n'est pas de plaisir si serieux, continua la reine, qui
doive empecher un homme de votre rang...

-- Madame, interrompit le duc, Votre Majeste insiste beaucoup sur
ce point, ce me semble.

-- Vous trouvez, duc?

-- C'est, n'en deplaise a Votre Majeste, la deuxieme fois qu'elle
vante les attraits de l'Angleterre aux depens du charme qu'on
eprouve a vivre en France.

Anne d'Autriche s'approcha du jeune homme, et, posant sa belle
main sur son epaule qui tressaillit au contact:

-- Monsieur, dit-elle, croyez-moi, rien ne vaut le sejour du pays
natal. Il m'est arrive, a moi, bien souvent, de regretter
l'Espagne. J'ai vecu longtemps, milord, bien longtemps pour une
femme, et je vous avoue qu'il ne s'est point passe d'annee que je
n'aie regrette l'Espagne.

-- Pas une annee, madame! dit froidement le jeune duc; pas une de
ces annees ou vous etiez reine de beaute, comme vous l'etes
encore, du reste?

-- Oh! pas de flatterie, duc; je suis une femme qui serait votre
mere!

Elle mit, sur ces derniers mots, un accent, une douceur qui
penetrerent le coeur de Buckingham.

-- Oui, dit-elle, je serais votre mere, et voila pourquoi je vous
donne un bon conseil.

-- Le conseil de m'en retourner a Londres? s'ecria-t-il.

-- Oui, milord, dit-elle.

Le duc joignit les mains d'un air effraye, qui ne pouvait manquer
son effet sur cette femme disposee a des sentiments tendres par de
tendres souvenirs.

-- Il le faut, ajouta la reine.

-- Comment! s'ecria-t-il encore, l'on me dit serieusement qu'il
faut que je parte, qu'il faut que je m'exile, qu'il faut que je me
sauve!

-- Que vous vous exiliez, avez-vous dit? Ah! milord, on croirait
que la France est votre patrie.

-- Madame, le pays des gens qui aiment, c'est le pays de ceux
qu'ils aiment.

-- Pas un mot de plus, milord, dit la reine, vous oubliez a qui
vous parlez!

Buckingham se mit a deux genoux.

-- Madame, madame, vous etes une source d'esprit, de bonte, de
clemence; madame, vous n'etes pas seulement la premiere de ce
royaume par le rang, vous etes la premiere du monde par les
qualites qui vous font divine; je n'ai rien dit, madame. Ai-je dit
quelque chose a quoi vous puissiez me repondre une aussi cruelle
parole? Est-ce que je me suis trahi, madame?

-- Vous vous etes trahi, dit la reine a voix basse.

-- Je n'ai rien dit! je ne sais rien!

-- Vous oubliez que vous avez parle, pense devant une femme, et
d'ailleurs...

-- D'ailleurs, interrompit-il vivement, nul ne sait que vous
m'ecoutez.

-- On le sait, au contraire, duc; vous avez les defauts et les
qualites de la jeunesse.

-- On m'a trahi! on m'a denonce!

-- Qui cela?

-- Ceux qui deja, au Havre, avaient, avec une infernale
perspicacite, lu dans mon coeur a livre ouvert.

-- Je ne sais de qui vous entendez parler.

-- Mais M. de Bragelonne, par exemple.

-- C'est un nom que je connais sans connaitre celui qui le porte.
Non, M. de Bragelonne n'a rien dit.

-- Qui donc, alors? oh, madame, si quelqu'un avait eu l'audace de
voir en moi ce que je n'y veux point voir moi-meme...

-- Que feriez-vous, duc?

-- Il est des secrets qui tuent ceux qui les trouvent.

-- Celui qui a trouve votre secret, fou que vous etes, celui-la
n'est pas tue encore; il y a plus, vous ne le tuerez pas; celui-la
est arme de tous droits: c'est un mari, c'est un jaloux, c'est le
second gentilhomme de France, c'est mon fils, le duc d'Orleans.

Le duc palit.

-- Que vous etes cruelle, madame! dit-il.

-- Vous voila bien, Buckingham, dit Anne d'Autriche avec
melancolie, passant par tous les extremes et combattant les
nuages, quand il vous serait si facile de demeurer en paix avec
vous-meme.

-- Si nous guerroyons, madame; nous mourrons sur le champ de
bataille, repliqua doucement le jeune homme en se laissant aller
au plus douloureux abattement.

Anne courut a lui et lui prit la main.

-- Villiers, dit-elle en anglais avec une vehemence a laquelle nul
n'eut pu resister, que demandez-vous? A une mere, de sacrifier son
fils; a une reine, de consentir au deshonneur de sa maison! Vous
etes un enfant, n'y pensez pas! Quoi! pour vous epargner une
larme, je commettrais ces deux crimes, Villiers? Vous parlez des
morts; les morts du moins furent respectueux et soumis; les morts
s'inclinaient devant un ordre d'exil; ils emportaient leur
desespoir comme une richesse en leur coeur, parce que le desespoir
venait de la femme aimee, parce que la mort, ainsi trompeuse,
etait comme un don, comme une faveur.

Buckingham se leva les traits alteres, les mains sur le coeur.

-- Vous avez raison, madame, dit-il; mais ceux dont vous parlez
avaient recu l'ordre d'exil d'une bouche aimee; on ne les chassait
point: on les priait de partir, on ne riait pas d'eux.

-- Non, l'on se souvenait! murmura Anne d'Autriche. Mais qui vous
dit qu'on vous chasse, qu'on vous exile? Qui vous dit qu'on ne se
souvienne pas de votre devouement? Je ne parle pour personne,
Villiers, je parle pour moi, partez! Rendez-moi ce service,
faites-moi cette grace; que je doive cela encore a quelqu'un de
votre nom.

-- C'est donc pour vous, madame?

-- Pour moi seule.

-- Il n'y aura derriere moi aucun homme qui rira, aucun prince qui
dira: "J'ai voulu!"

-- Duc, ecoutez-moi.

Et ici la figure auguste de la vieille reine prit une expression
solennelle.

-- Je vous jure que nul ici ne commande, si ce n'est moi; je vous
jure que non seulement personne ne rira, ne se vantera, mais que
personne meme ne manquera au devoir que votre rang impose. Comptez
sur moi, duc, comme j'ai compte sur vous.

-- Vous ne vous expliquez point, madame; je suis ulcere, je suis
au desespoir; la consolation, si douce et si complete qu'elle
soit, ne me paraitra pas suffisante.

-- Ami, avez-vous connu votre mere? repliqua la reine avec un
caressant sourire.

-- Oh! bien peu, madame, mais je me rappelle que cette noble dame
me couvrait de baisers et de pleurs quand je pleurais.

-- Villiers! murmura la reine en passant son bras au cou du jeune
homme, je suis une mere pour vous, et, croyez-moi bien, jamais
personne ne fera pleurer mon fils.

-- Merci, madame, merci! dit le jeune homme attendri et suffoquant
d'emotion; je sens qu'il y avait place encore dans mon coeur pour
un sentiment plus doux, plus noble que l'amour. La reine mere le
regarda et lui serra la main.

-- Allez, dit-elle.

-- Quand faut-il que je parte? ordonnez!

-- Mettez le temps convenable, milord, reprit la reine; vous
partez, mais vous choisissez votre jour... Ainsi, au lieu de
partir aujourd'hui, comme vous le desireriez sans doute; demain,
comme on s'y attendait, partez apres demain au soir; seulement,
annoncez des aujourd'hui votre volonte.

-- Ma volonte? murmura le jeune homme.

-- Oui, duc.

-- Et... je ne reviendrai jamais en France?

Anne d'Autriche reflechit un moment, et s'absorba dans la
douloureuse gravite de cette meditation.

-- Il me sera doux, dit-elle, que vous reveniez le jour ou j'irai
dormir eternellement a Saint-Denis pres du roi mon epoux.

-- Qui vous fit tant souffrir! dit Buckingham.

-- Qui etait roi de France, repliqua la reine.

-- Madame, vous etes pleine de bonte, vous entrez dans la
prosperite, vous nagez dans la joie; de longues annees vous sont
promises.

-- Eh bien! vous viendrez tard alors, dit la reine en essayant de
sourire.

-- Je ne reviendrai pas, dit tristement Buckingham, moi qui suis
jeune.

-- Oh! Dieu merci...

-- La mort, madame, ne compte pas les annees; elle est impartiale;
on meurt quoique jeune, on vit quoique vieillard.

-- Duc, pas de sombres idees; je vais vous egayer. Venez dans deux
ans. Je vois sur votre charmante figure que les idees qui vous
font si lugubre aujourd'hui seront des idees decrepites avant six
mois; donc, elles seront mortes et oubliees dans le delai que je
vous assigne.

-- Je crois que vous me jugiez mieux tout a l'heure, madame,
repliqua le jeune homme, quand vous disiez que, sur nous autres de
la maison de Buckingham, le temps n'a pas de prise.

-- Silence! oh! silence! fit la reine en embrassant le duc sur le
front avec une tendresse qu'elle ne put reprimer; allez! allez! ne
m'attendrissez point, ne vous oubliez plus! Je suis la reine, vous
etes sujet du roi d'Angleterre; le roi Charles vous attend; adieu,
Villiers! _farewell_, Villiers!

-- _For ever!_ repliqua le jeune homme.

Et il s'enfuit en devorant ses larmes. Anne appuya ses mains sur
son front; puis, se regardant au miroir:

-- On a beau dire, murmura-t-elle, la femme est toujours jeune; on
a toujours vingt ans dans quelque coin du coeur.


Chapitre XCIII -- Ou sa Majeste Louis XIV ne trouve Melle de La
Valliere ni assez riche, ni assez jolie pour un gentilhomme du
rang du vicomte de Bragelonne


Raoul et le comte de La Fere arriverent a Paris le soir du jour ou
Buckingham avait eu cet entretien avec la reine mere. A peine
arrive, le comte fit demander par Raoul une audience au roi.

Le roi avait passe une partie de la journee a regarder avec Madame
et les dames de la cour des etoffes de Lyon dont il faisait
present a sa belle-soeur. Il y avait eu ensuite diner a la cour,
puis jeu, et, selon son habitude, le roi, quittant le jeu a huit
heures, avait passe dans son cabinet pour travailler avec
M. Colbert et M. Fouquet.

Raoul etait dans l'antichambre au moment ou les deux ministres
sortirent, et le roi l'apercut par la porte entrebaillee.

-- Que veut M. de Bragelonne? demanda-t-il.

Le jeune homme s'approcha.

-- Sire, repliqua-t-il, une audience pour M. le comte de La Fere,
qui arrive de Blois avec grand desir d'entretenir Votre Majeste.

-- J'ai une heure avant le jeu et mon souper, dit le roi. M. de La
Fere est-il pret?

-- M. le comte est en bas, aux ordres de Votre Majeste.

-- Qu'il monte.

Cinq minutes apres, Athos entrait chez Louis XIV, accueilli par le
maitre avec cette gracieuse bienveillance que Louis, avec un tact
au-dessus de son age, reservait pour s'acquerir les hommes que
l'on ne conquiert point avec des faveurs ordinaires.

-- Comte, dit le roi, laissez-moi esperer que vous venez me
demander quelque chose.

-- Je ne le cacherai point a Votre Majeste, repliqua le comte; je
viens en effet solliciter.

-- Voyons! dit le roi d'un air joyeux.

-- Ce n'est pas pour moi, Sire.

-- Tant pis! mais enfin, pour votre protege, comte, je ferai ce
que vous me refusez de faire pour vous.

-- Votre Majeste me console... Je viens parler au roi pour le
vicomte de Bragelonne.

-- Comte, c'est comme si vous parliez pour vous.

-- Pas tout a fait, Sire... Ce que je desire obtenir de vous, je
ne le puis pour moi-meme. Le vicomte pense a se marier.

-- Il est jeune encore; mais qu'importe... C'est un homme
distingue, je lui veux trouver une femme.

-- Il l'a trouvee, Sire, et ne cherche que l'assentiment de Votre
Majeste.

-- Ah! il ne s'agit que de signer un contrat de mariage?

Athos s'inclina.

-- A-t-il choisi sa fiancee riche et d'une qualite qui vous agree?

Athos hesita un moment.

-- La fiancee est demoiselle, repliqua-t-il; mais pour riche, elle
ne l'est pas.

-- C'est un mal auquel nous voyons remede.

-- Votre Majeste me penetre de reconnaissance; toutefois, elle me
permettra de lui faire une observation.

-- Faites, comte.

-- Votre Majeste semble annoncer l'intention de doter cette jeune
fille?

-- Oui, certes.

-- Et ma demarche au Louvre aurait eu ce resultat? J'en serais
chagrin, Sire.

-- Pas de fausse delicatesse, comte; comment s'appelle la fiancee?

-- C'est, dit Athos froidement, Mlle de La Valliere de La Baume Le
Blanc.

-- Ah! fit le roi en cherchant dans sa memoire; je connais ce nom;
un marquis de La Valliere...

-- Oui, Sire, c'est sa fille.

-- Il est mort?

-- Oui, Sire.

-- Et la veuve s'est remariee a M. de Saint-Remy, maitre d'hotel
de Madame douairiere?

-- Votre Majeste est bien informee.

-- C'est cela, c'est cela!... Il y a plus: la demoiselle est
entree dans les filles d'honneur de Madame la jeune.

-- Votre Majeste sait mieux que moi toute l'histoire.

Le roi reflechit encore, et regardant a la derobee le visage assez
soucieux d'Athos:

-- Comte, dit-il, elle n'est pas fort jolie, cette demoiselle, il
me semble?

-- Je ne sais trop, repondit Athos.

-- Moi, je l'ai regardee: elle ne m'a point frappe.

-- C'est un air de douceur et de modestie, mais peu de beaute,
Sire.

-- De beaux cheveux blonds, cependant.

-- Je crois que oui.

-- Et d'assez beaux yeux bleus.

-- C'est cela meme.

-- Donc, sous le rapport de la beaute, le parti est ordinaire.
Passons a l'argent.

-- Quinze a vingt mille livres de dot au plus, Sire; mais les
amoureux sont desinteresses; moi-meme, je fais peu de cas de
l'argent.

-- Le superflu, voulez-vous dire; mais le necessaire, c'est
urgent. Avec quinze mille livres de dot, sans apanages, une femme
ne peut aborder la cour. Nous y suppleerons; je veux faire cela
pour Bragelonne.

Athos s'inclina. Le roi remarqua encore sa froideur.

-- Passons de l'argent a la qualite, dit Louis XIV; fille du
marquis de La Valliere, c'est bien; mais nous avons ce bon Saint-
Remy qui gate un peu la maison... par les femmes, je le sais,
enfin cela gate; et vous, comte, vous tenez fort, je crois, a
votre maison.

-- Moi, Sire, je ne tiens plus a rien du tout qu'a mon devouement
pour Votre Majeste.

Le roi s'arreta encore.

-- Tenez, dit-il, monsieur, vous me surprenez beaucoup depuis le
commencement de votre entretien. Vous venez me faire une demande
en mariage, et vous paraissez fort afflige de faire cette demande.
Oh! je me trompe rarement, tout jeune que je suis, car avec les
uns, je mets mon amitie au service de l'intelligence; avec les
autres, je mets ma defiance que double la perspicacite. Je le
repete, vous ne faites point cette demande de bon coeur.

-- Eh bien! Sire, c'est vrai.

-- Alors, je ne vous comprends point; refusez.

-- Non, Sire: j'aime Bragelonne de tout mon amour; il est epris de
Mlle de La Valliere, il se forge des paradis pour l'avenir; je ne
suis pas de ceux qui veulent briser les illusions de la jeunesse.
Ce mariage me deplait, mais je supplie Votre Majeste d'y consentir
au plus vite, et de faire ainsi le bonheur de Raoul.

-- Voyons, voyons, comte, l'aime-t-elle?

-- Si Votre Majeste veut que je lui dise la verite, je ne crois
pas a l'amour de Mlle de La Valliere; elle est jeune, elle est
enfant, elle est enivree; le plaisir de voir la cour, l'honneur
d'etre au service de Madame, balanceront dans sa tete ce qu'elle
pourrait avoir de tendresse dans le coeur, ce sera donc un mariage
comme Votre Majeste en voit beaucoup a la cour; mais Bragelonne le
veut; que cela soit ainsi.

-- Vous ne ressemblez cependant pas a ces peres faciles qui se
font esclaves de leurs enfants? dit le roi.

-- Sire, j'ai de la volonte contre les mechants, je n'en ai point
contre les gens de coeur. Raoul souffre, il prend du chagrin; son
esprit, libre d'ordinaire, est devenu lourd et sombre; je ne veux
pas priver Votre Majeste des services qu'il peut rendre.

-- Je vous comprends, dit le roi, et je comprends surtout votre
coeur.

-- Alors, repliqua le comte, je n'ai pas besoin de dire a Votre
Majeste que mon but est de faire le bonheur de ces enfants ou
plutot de cet enfant.

-- Et moi, je veux, comme vous, le bonheur de M. de Bragelonne.

-- Je n'attends plus, Sire, que la signature de Votre Majeste.
Raoul aura l'honneur de se presenter devant vous, et recevra votre
consentement.

-- Vous vous trompez, comte, dit fermement le roi; je viens de
vous dire que je voulais le bonheur du vicomte; aussi m'oppose-je
en ce moment a son mariage.

-- Mais, Sire, s'ecria Athos, Votre Majeste m'a promis...

-- Non pas cela, comte; je ne vous l'ai point promis, car cela est
oppose a mes vues.

-- Je comprends tout ce que l'initiative de Votre Majeste a de
bienveillant et de genereux pour moi; mais je prends la liberte de
vous rappeler que j'ai pris l'engagement de venir en ambassadeur.

-- Un ambassadeur, comte, demande souvent et n'obtient pas
toujours.

-- Ah! Sire, quel coup pour Bragelonne!

-- Je donnerai le coup, je parlerai au vicomte.

-- L'amour, Sire, c'est une force irresistible.

-- On resiste a l'amour; je vous le certifie, comte.

-- Lorsqu'on a l'ame d'un roi, votre ame, Sire.

-- Ne vous inquietez plus a ce sujet. J'ai des vues sur
Bragelonne; je ne dis pas qu'il n'epousera pas Mlle de La
Valliere; mais je ne veux point qu'il se marie si jeune; je ne
veux point qu'il epouse avant qu'il ait fait fortune, et lui, de
son cote, merite mes bonnes graces, telles que je veux les lui
donner. En un mot, je veux qu'on attende.

-- Sire, encore une fois...

-- Monsieur le comte, vous etes venu, disiez-vous, me demander une
faveur?

-- Oui, certes.

-- Eh bien! accordez-m'en une, ne parlons plus de cela. Il est
possible qu'avant un long temps je fasse la guerre; j'ai besoin de
gentilshommes libres autour de moi. J'hesiterais a envoyer sous
les balles et le canon un homme marie, un pere de famille,
j'hesiterais aussi, pour Bragelonne, a doter, sans raison majeure,
une jeune fille inconnue, cela semerait de la jalousie dans ma
noblesse.

Athos s'inclina et ne repondit rien.

-- Est-ce tout ce qu'il vous importait de me demander? ajouta
Louis XIV.

-- Tout absolument, Sire, et je prends conge de Votre Majeste.
Mais faut-il que je previenne Raoul?

-- Epargnez-vous ce soin, epargnez-vous cette contrariete. Dites
au vicomte que demain, a mon lever, je lui parlerai; quant a ce
soir, comte, vous etes de mon jeu.

-- Je suis en habit de voyage, Sire.

-- Un jour viendra, j'espere, ou vous ne me quitterez pas. Avant
peu, comte, la monarchie sera etablie de facon a offrir une digne
hospitalite a tous les hommes de votre merite.

-- Sire, pourvu qu'un roi soit grand dans le coeur de ses sujets,
peu importe le palais qu'il habite, puisqu'il est adore dans un
temple.

En disant ces mots, Athos sortit du cabinet et retrouva Bragelonne
qui l'attendait.

-- Eh bien! monsieur? dit le jeune homme.

-- Raoul, le roi est bien bon pour nous, peut-etre pas dans le
sens que vous croyez, mais il est bon et genereux pour notre
maison.

-- Monsieur, vous avez une mauvaise nouvelle a m'apprendre, fit le
jeune homme en palissant.

-- Le roi vous dira demain matin que ce n'est pas une mauvaise
nouvelle.

-- Mais enfin, monsieur, le roi n'a pas signe?

-- Le roi veut faire votre contrat lui-meme, Raoul; et il veut le
faire si grand, que le temps lui manque. Prenez-vous-en a votre
impatience bien plutot qu'a la bonne volonte du roi.

Raoul, consterne, parce qu'il connaissait la franchise du comte et
en meme temps son habilete, demeura plonge dans une morne stupeur.

-- Vous ne m'accompagnez pas chez moi? dit Athos.

-- Pardonnez-moi, monsieur, je vous suis, balbutia-t-il.

Et il descendit les degres derriere Athos.

-- Oh! pendant que je suis ici, fit tout a coup ce dernier, ne
pourrais-je voir M. d'Artagnan?

-- Voulez-vous que je vous mene a son appartement? dit Bragelonne.

-- Oui, certes.

-- C'est dans l'autre escalier, alors. Et ils changerent de
chemin; mais, arrives au palier de la grande galerie, Raoul
apercut un laquais a la livree du comte de Guiche qui accourut
aussitot vers lui en entendant sa voix.

-- Qu'y a-t-il? dit Raoul.

-- Ce billet, monsieur. M. le comte a su que vous etiez de retour,
et il vous a ecrit sur-le-champ; je vous cherche depuis une heure.

Raoul se rapprocha d'Athos pour decacheter la lettre.

-- Vous permettez, monsieur? dit-il.

-- Faites.

"Cher Raoul, disait le comte de Guiche, j'ai une affaire
d'importance a traiter sans retard; je sais que vous etes arrive;
venez vite."

Il achevait a peine de lire, lorsque, debouchant de la galerie, un
valet, a la livree de Buckingham, reconnaissant Raoul, s'approcha
de lui respectueusement.

-- De la part de milord duc, dit-il.

-- Ah! s'ecria Athos, je vois, Raoul, que vous etes deja en
affaires comme un general d'armee; je vous laisse, je trouverai
seul M. d'Artagnan.

-- Veuillez m'excuser, je vous prie, dit Raoul.

-- Oui, oui, je vous excuse; adieu, Raoul. Vous me retrouverez
chez moi jusqu'a demain; au jour, je pourrai partir pour Blois, a
moins de contrordre.

-- Monsieur, je vous presenterai demain mes respects.

Athos partit.

Raoul ouvrit la lettre de Buckingham.

"Monsieur de Bragelonne, disait le duc, vous etes de tous les
Francais que j'ai vus celui qui me plait le plus; je vais avoir
besoin de votre amitie. Il m'arrive certain message ecrit en bon
francais. Je suis Anglais, moi, et j'ai peur de ne pas assez bien
comprendre. La lettre est signee d'un bon nom, voila tout ce que
je sais. Serez-vous assez obligeant pour me venir voir, car
j'apprends que vous etes arrive de Blois? Votre devoue, Villiers,
duc de Buckingham."

-- Je vais trouver ton maitre, dit Raoul au valet de Guiche en le
congediant. Et, dans une heure, je serai chez M. de Buckingham,
ajouta-t-il en faisant de la main un signe au messager du duc.


Chapitre XCIV -- Une foule de coups d'epee dans l'eau


Raoul, en se rendant chez de Guiche, trouva celui-ci causant avec
de Wardes et Manicamp. De Wardes, depuis l'aventure de la
barriere, traitait Raoul en etranger.

On eut dit qu'il ne s'etait rien passe entre eux; seulement, ils
avaient l'air de ne pas se connaitre.

Raoul entra, de Guiche marcha au-devant de lui. Raoul, tout en
serrant la main de son ami, jeta un regard rapide sur les deux
jeunes gens. Il esperait lire sur leur visage ce qui s'agitait
dans leur esprit.

De Wardes etait froid et impenetrable. Manicamp semblait perdu
dans la contemplation d'une garniture qui l'absorbait.

De Guiche emmena Raoul dans un cabinet voisin et le fit asseoir.

-- Comme tu as bonne mine! lui dit-il.

-- C'est assez etrange, repondit Raoul, car je suis fort peu
joyeux.

-- C'est comme moi, n'est-ce pas, Raoul? L'amour va mal.

-- Tant mieux, de ton cote, comte; la pire nouvelle, celle qui
pourrait le plus m'attrister, serait une bonne nouvelle.

-- Oh! alors, ne t'afflige pas, car non seulement je suis tres
malheureux, mais encore je vois des gens heureux autour de moi.

-- Voila ce que je ne comprends plus, repondit Raoul; explique,
mon ami, explique.

-- Tu vas comprendre. J'ai vainement combattu le sentiment que tu
as vu naitre en moi, grandir en moi, s'emparer de moi; j'ai appele
a la fois tous les conseils et toute ma force; j'ai bien considere
le malheur ou je m'engageais; je l'ai sonde, c'est un abime, je le
sais; mais n'importe, je poursuivrai mon chemin.

-- Insense! tu ne peux faire un pas de plus sans vouloir
aujourd'hui ta ruine, demain ta mort.

-- Advienne que pourra!

-- De Guiche!

-- Toutes reflexions sont faites; ecoute.

-- Oh! tu crois reussir, tu crois que Madame t'aimera!

-- Raoul, je ne crois rien, j'espere, parce que l'espoir est dans
l'homme et qu'il y vit jusqu'au tombeau.

-- Mais j'admets que tu obtiennes ce bonheur que tu esperes, et tu
es plus surement perdu encore que si tu ne l'obtiens pas.

-- Je t'en supplie, ne m'interromps plus, Raoul, tu ne me
convaincras point; car, je te le dis d'avance, je ne veux pas etre
convaincu; j'ai tellement marche que je ne puis reculer, j'ai
tellement souffert que la mort me paraitrait un bienfait. Je ne
suis plus seulement amoureux jusqu'au delire, Raoul, je suis
jaloux jusqu'a la fureur.

Raoul frappa l'une contre l'autre ses deux mains avec un sentiment
qui ressemblait a de la colere.

-- Bien! dit-il.

-- Bien ou mal, peu importe. Voici ce que je reclame de toi, de
mon ami, de mon frere. Depuis trois jours, Madame est en fetes, en
ivresse. Le premier jour, je n'ai point ose la regarder; je la
haissais de ne pas etre aussi malheureuse que moi. Le lendemain,
je ne la pouvais plus perdre de vue; et de son cote, oui, je crus
le remarquer, du moins, Raoul, de son cote, elle me regarda, sinon
avec quelque pitie, du moins avec quelque douceur. Mais entre ses
regards et les miens vint s'interposer une ombre; le sourire d'un
autre provoque son sourire. A cote de son cheval galope
eternellement un cheval qui n'est pas le mien; a son oreille vibre
incessamment une voix caressante qui n'est pas ma voix. Raoul,
depuis trois jours, ma tete est en feu; c'est de la flamme qui
coule dans mes veines. Cette ombre, il faut que je la chasse; ce
sourire, que je l'eteigne; cette voix, que je l'etouffe.

-- Tu veux tuer Monsieur? s'ecria Raoul.

-- Eh! non. Je ne suis pas jaloux de Monsieur; je ne suis pas
jaloux du mari; je suis jaloux de l'amant.

-- De l'amant?

-- Mais ne l'as-tu donc pas remarque ici, toi qui la-bas etais si
clairvoyant?

-- Tu es jaloux de M. de Buckingham?

-- A en mourir!

-- Encore.

-- Oh! cette fois la chose sera facile a regler entre nous, j'ai
pris les devants, je lui ai fait passer un billet.

-- Tu lui as ecrit? c'est toi?

-- Comment sais-tu cela?

-- Je le sais, parce qu'il me l'a appris. Tiens.

Et il tendit a de Guiche la lettre qu'il avait recue presque en
meme temps que la sienne. De Guiche la lut avidement.

-- C'est d'un brave homme et surtout d'un galant homme, dit-il.

-- Oui, certes, le duc est un galant homme; je n'ai pas besoin de
te demander si tu lui as ecrit en aussi bons termes.

-- Je te montrerai ma lettre quand tu l'iras trouver de ma part.

-- Mais c'est presque impossible.

-- Quoi?

-- Que j'aille le trouver.

-- Comment?

-- Le duc me consulte, et toi aussi.

-- Oh! tu me donneras la preference, je suppose. Ecoute, voici ce
que je te prie de dire a Sa Grace... C'est bien simple... Un de
ces jours, aujourd'hui, demain, apres-demain, le jour qui lui
conviendra, je veux le rencontrer a Vincennes.

-- Reflechis.

-- Je croyais t'avoir deja dit que mes reflexions etaient faites.

-- Le duc est etranger; il a une mission qui le fait inviolable...
Vincennes est tout pres de la Bastille.

-- Les consequences me regardent.

-- Mais la raison de cette rencontre? quelle raison veux-tu que je
lui donne?

-- Il ne t'en demandera pas, sois tranquille... Le duc doit etre
aussi las de moi que je le suis de lui; le duc doit me hair autant
que je le hais. Ainsi, je t'en supplie, va trouver le duc, et,
s'il faut que je le supplie d'accepter ma proposition, je le
supplierai.

-- C'est inutile... Le duc m'a prevenu qu'il me voulait parler. Le
duc est au jeu du roi... Allons-y tous deux. Je le tirerai a
quartier dans la galerie. Tu resteras a l'ecart. Deux mots
suffiront.

-- C'est bien. Je vais emmener de Wardes pour me servir de
contenance.

-- Pourquoi pas Manicamp? De Wardes nous rejoindra toujours, le
laissassions-nous ici.

-- Oui, c'est vrai.

-- Il ne sait rien?

-- Oh! rien absolument. Vous etes toujours en froid, donc!

-- Il ne t'a rien raconte?

-- Non.

-- Je n'aime pas cet homme, et, comme je ne l'ai jamais aime, il
resulte de cette antipathie que je ne suis pas plus en froid avec
lui aujourd'hui que je ne l'etais hier.

-- Partons alors.

Tous quatre descendirent. Le carrosse de de Guiche attendait a la
porte et les conduisit au Palais-Royal.

En chemin, Raoul se forgeait un theme. Seul depositaire des deux
secrets, il ne desesperait pas de conclure un accommodement entre
les deux parties. Il se savait influent pres de Buckingham; il
connaissait son ascendant sur de Guiche: les choses ne lui
paraissaient donc point desesperees.

En arrivant dans la galerie, resplendissante de lumiere, ou les
femmes les plus belles et les plus illustres de la cour
s'agitaient comme des astres dans leur atmosphere de flammes,
Raoul ne put s'empecher d'oublier un instant de Guiche pour
regarder Louise, qui, au milieu de ses compagnes, pareille a une
colombe fascinee, devorait des yeux le cercle royal, tout
eblouissant de diamants et d'or.

Les hommes etaient debout, le roi seul etait assis. Raoul apercut
Buckingham.

Il etait a dix pas de Monsieur, dans un groupe de Francais et
d'Anglais qui admiraient le grand air de sa personne et
l'incomparable magnificence de ses habits.

Quelques-uns des vieux courtisans se rappelaient avoir vu le pere,
et ce souvenir ne faisait aucun tort au fils.

Buckingham causait avec Fouquet. Fouquet lui parlait tout haut de
Belle-Ile.

-- Je ne puis l'aborder dans ce moment, dit Raoul.

-- Attends et choisis ton occasion, mais termine tout sur l'heure.
Je brule.

-- Tiens, voici notre sauveur, dit Raoul apercevant d'Artagnan,
qui, magnifique dans son habit neuf de capitaine des
mousquetaires, venait de faire dans la galerie une entree de
conquerant.

Et il se dirigea vers d'Artagnan.

-- Le comte de La Fere vous cherchait, chevalier, dit Raoul.

-- Oui, repondit d'Artagnan, je le quitte.

-- J'avais cru comprendre que vous deviez passer une partie de la
nuit ensemble.

-- Rendez-vous est pris pour nous retrouver.

Et tout en repondant a Raoul, d'Artagnan promenait ses regards
distraits a droite et a gauche, cherchant dans la foule quelqu'un
ou dans l'appartement quelque chose.

Tout a coup son oeil devint fixe comme celui de l'aigle qui
apercoit sa proie.

Raoul suivit la direction de ce regard. Il vit que de Guiche et
d'Artagnan se saluaient. Mais il ne put distinguer a qui
s'adressait ce coup d'oeil si curieux et si fier du capitaine.

-- Monsieur le chevalier, dit Raoul, il n'y a que vous qui
puissiez me rendre un service.

-- Lequel, mon cher vicomte?

-- Il s'agit d'aller deranger M. de Buckingham, a qui j'ai deux
mots a dire, et comme M. de Buckingham cause avec M. Fouquet, vous
comprenez que ce n'est point moi qui puis me jeter au milieu de la
conversation.

-- Ah! ah! M. Fouquet; il est la? demanda d'Artagnan.

-- Le voyez-vous? Tenez.

-- Oui, ma foi! Et tu crois que j'ai plus de droits que toi?

-- Vous etes un homme plus considerable.

-- Ah! c'est vrai, je suis capitaine des mousquetaires; il y a si
longtemps qu'on me promettait ce grade et si peu de temps que je
l'ai, que j'oublie toujours ma dignite.

-- Vous me rendrez ce service, n'est-ce pas?

-- M. Fouquet, diable!

-- Avez-vous quelque chose contre lui?

-- Non, ce serait plutot lui qui aurait quelque chose contre moi;
mais enfin, comme il faudra qu'un jour ou l'autre...

-- Tenez, je crois qu'il vous regarde; ou bien serait-ce?...

-- Non, non, tu ne te trompes pas, c'est bien a moi qu'il fait cet
honneur.

-- Le moment est bon, alors.

-- Tu crois?

-- Allez, je vous en prie.

-- J'y vais.

De Guiche ne perdait pas de vue Raoul; Raoul lui fit signe que
tout etait arrange.

D'Artagnan marcha droit au groupe, et salua civilement M. Fouquet
comme les autres.

-- Bonjour, monsieur d'Artagnan. Nous parlions de Belle-Ile-en-
Mer, dit Fouquet avec cet usage du monde et cette science du
regard qui demandent la moitie de la vie pour etre bien appris, et
auxquels certaines gens, malgre toute leur etude, n'arrivent
jamais.

-- De Belle-Ile-en-Mer? Ah! ah! fit d'Artagnan. C'est a vous, je
crois, monsieur Fouquet?

-- Monsieur vient de me dire qu'il l'avait donnee au roi, dit
Buckingham. Serviteur, monsieur d'Artagnan.

-- Connaissez-vous Belle-Ile, chevalier? demanda Fouquet au
mousquetaire.

-- J'y ai ete une seule fois, monsieur, repondit d'Artagnan en
homme d'esprit et en galant homme.

-- Y etes-vous reste longtemps?

-- A peine une journee, monseigneur.

-- Et vous y avez vu?

-- Tout ce qu'on peut voir en un jour.

-- C'est beaucoup d'un jour quand on a votre regard, monsieur.

D'Artagnan s'inclina.

Pendant ce temps, Raoul faisait signe a Buckingham.

-- Monsieur le surintendant, dit Buckingham, je vous laisse le
capitaine, qui se connait mieux que moi en bastions, en escarpes
et en contrescarpes, et je vais rejoindre un ami qui me fait
signe. Vous comprenez...

En effet, Buckingham se detacha du groupe et s'avanca vers Raoul,
mais tout en s'arretant un instant a la table ou jouaient Madame,
la reine mere, la jeune reine et le roi.

-- Allons, Raoul, dit de Guiche, le voila; ferme et vite!

Buckingham en effet, apres avoir presente un compliment a Madame,
continuait son chemin vers Raoul.

Raoul vint au-devant de lui. De Guiche demeura a sa place. Il le
suivit des yeux. La manoeuvre etait combinee de telle facon que la
rencontre des deux jeunes gens eut lieu dans l'espace reste vide
entre le groupe du jeu et la galerie ou se promenaient, en
s'arretant de temps en temps, pour causer, quelques braves
gentilshommes.

Mais, au moment ou les deux lignes allaient s'unir, elles furent
rompues par une troisieme.

C'etait Monsieur qui s'avancait vers le duc de Buckingham.
Monsieur avait sur ses levres roses et pommadees son plus charmant
sourire.

-- Eh! mon Dieu! dit-il avec une affectueuse politesse, que vient-
on de m'apprendre, mon cher duc?

Buckingham se retourna: il n'avait pas vu venir Monsieur; il avait
entendu sa voix, voila tout.

Il tressaillit malgre lui. Une legere paleur envahit ses joues.

-- Monseigneur, demanda-t-il, qu'a-t-on dit a Votre Altesse qui
paraisse lui causer ce grand etonnement?

-- Une chose qui me desespere, monsieur, dit le prince, une chose
qui sera un deuil pour toute la cour.

-- Ah! Votre Altesse est trop bonne, dit Buckingham, car je vois
qu'elle veut parler de mon depart.

-- Justement.

-- Helas! monseigneur, a Paris depuis cinq a six jours a peine,
mon depart ne peut etre un deuil que pour moi.

De Guiche entendit le mot de la place ou il etait reste et
tressaillit a son tour.

-- Son depart! murmura-t-il. Que dit-il donc?

Philippe continua avec son meme air gracieux:

-- Que le roi de la Grande-Bretagne vous rappelle, monsieur, je
concois cela; on sait que Sa Majeste Charles II, qui se connait en
gentilshommes, ne peut se passer de vous. Mais que nous vous
perdions sans regret, cela ne se peut comprendre; recevez donc
l'expression des miens.

-- Monseigneur, dit le duc, croyez que si je quitte la cour de
France...

-- C'est qu'on vous rappelle, je comprends cela; mais enfin, si
vous croyez que mon desir ait quelque poids pres du roi, je
m'offre a supplier Sa Majeste Charles II de vous laisser avec nous
quelque temps encore.

-- Tant d'obligeance me comble, monseigneur, repondit Buckingham;
mais j'ai recu des ordres precis. Mon sejour en France etait
limite; je l'ai prolonge au risque de deplaire a mon gracieux
souverain. Aujourd'hui seulement, je me rappelle que, depuis
quatre jours, je devrais etre parti.

-- Oh! fit Monsieur.

-- Oui, mais, ajouta Buckingham en elevant la voix, meme de
maniere a etre entendu des princesses, mais je ressemble a cet
homme de l'orient qui, pendant plusieurs jours, devint fou d'avoir
fait un beau reve, et qui, un beau matin, se reveilla gueri,
c'est-a-dire raisonnable. La cour de France a des enivrements qui
peuvent ressembler a ce reve, monseigneur, mais on se reveille
enfin et l'on part. Je ne saurais donc prolonger mon sejour comme
Votre Altesse veut bien me le demander.

-- Et quand partez-vous? demanda Philippe d'un air plein de
sollicitude.

-- Demain, monseigneur... Mes equipages sont prets depuis trois
jours.

Le duc d'Orleans fit un mouvement de tete qui signifiait:

"Puisque c'est une resolution prise, duc, il n'y a rien a dire."

Buckingham leva les yeux sur les reines; son regard rencontra
celui d'Anne d'Autriche, qui le remercia et l'approuva par un
geste. Buckingham lui rendit ce geste en cachant sous un sourire
le serrement de son coeur.

Monsieur s'eloigna par ou il etait venu. Mais en meme temps, du
cote oppose, s'avancait de Guiche. Raoul craignit que l'impatient
jeune homme ne vint faire la proposition lui meme, et se jeta au-
devant de lui.

-- Non, non, Raoul, tout est inutile maintenant, dit de Guiche en
tendant ses deux mains au duc et en l'entrainant derriere une
colonne... Oh! duc, duc! dit de Guiche, pardonnez-moi ce que je
vous ai ecrit; j'etais un fou! Rendez-moi ma lettre!

-- C'est vrai, repliqua le jeune duc avec un sourire melancolique,
vous ne pouvez plus m'en vouloir.

-- Oh! duc, duc, excusez-moi!... Mon amitie, mon amitie
eternelle...

-- Pourquoi, en effet, m'en voudriez-vous, comte, du moment ou je
la quitte, du moment ou je ne la verrai plus?

Raoul entendit ces mots, et, comprenant que sa presence etait
desormais inutile entre ces deux jeunes gens qui n'avaient plus
que des paroles amies, il recula de quelques pas.

Ce mouvement le rapprocha de de Wardes. De Wardes parlait du
depart de Buckingham. Son interlocuteur etait le chevalier de
Lorraine.

-- Sage retraite! disait de Wardes.

-- Pourquoi cela?

-- Parce qu'il economise un coup d'epee au cher duc.

Et tous se mirent a rire.

Raoul, indigne, se retourna, le sourcil fronce, le sang aux
tempes, la bouche dedaigneuse.

Le chevalier de Lorraine pivota sur ses talons; de Wardes demeura
ferme et attendit.

-- Monsieur, dit Raoul a de Wardes, vous ne vous deshabituerez
donc pas d'insulter les absents? Hier, c'etait M. d'Artagnan;
aujourd'hui, c'est M. de Buckingham.

-- Monsieur, monsieur, dit de Wardes, vous savez bien que parfois
aussi j'insulte ceux qui sont la.

De Wardes touchait Raoul, leurs epaules s'appuyaient l'une a
l'autre, leurs visages se penchaient l'un vers l'autre comme pour
s'embraser reciproquement du feu de leur souffle et de leur
colere. On sentait que l'un etait au sommet de sa haine, l'autre
au bout de sa patience.

Tout a coup ils entendirent une voix pleine de grace et de
politesse qui disait derriere eux:

-- On m'a nomme, je crois.

Ils se retournerent: c'etait d'Artagnan qui l'oeil souriant et la
bouche en coeur, venait de poser sa main sur l'epaule de
de Wardes. Raoul s'ecarta d'un pas pour faire place au
mousquetaire. De Wardes frissonna par tout le corps, palit, mais
ne bougea point.

D'Artagnan, toujours avec son sourire, prit la place que Raoul lui
abandonnait.

-- Merci, mon cher Raoul, dit-il. Monsieur de Wardes, j'ai a
causer avec vous. Ne vous eloignez pas, Raoul; tout le monde peut
entendre ce que j'ai a dire a M. de Wardes.

Puis son sourire s'effaca, et son regard devint froid et aigu
comme une lame d'acier.

-- Je suis a vos ordres, monsieur, dit de Wardes.

-- Monsieur, reprit d'Artagnan, depuis longtemps je cherchais
l'occasion de causer avec vous; aujourd'hui seulement, je l'ai
trouvee. Quant au lieu, il est mal choisi, j'en conviens; mais si
vous voulez vous donner la peine de venir jusque chez moi, mon
chez-moi est justement dans l'escalier qui aboutit a la galerie.

-- Je vous suis, monsieur, dit de Wardes.

-- Est-ce que vous etes seul ici, monsieur? fit d'Artagnan.

-- Non pas, j'ai MM. Manicamp et de Guiche, deux de mes amis.

-- Bien, dit d'Artagnan; mais deux personnes, c'est peu. Vous en
trouverez bien encore quelques-unes, n'est-ce pas?

-- Certes! dit le jeune homme, qui ne savait pas ou d'Artagnan
voulait en venir. Tant que vous en voudrez.

-- Des amis?

-- Oui, monsieur.

-- De bons amis?

-- Sans doute.

-- Eh bien! faites-en provision, je vous prie. Et vous, Raoul,
venez... Amenez aussi M. de Guiche; amenez M. de Buckingham, s'il
vous plait.

-- Oh! mon Dieu, monsieur, que de tapage! repondit de Wardes en
essayant de sourire.

Le capitaine lui fit, de la main, un petit signe pour lui
recommander la patience.

-- Je suis toujours impassible. Donc, je vous attends, monsieur,
dit-il.

-- Attendez-moi.

-- Alors, au revoir!

Et il se dirigea du cote de son appartement. La chambre de
d'Artagnan n'etait point solitaire: le comte de La Fere attendait,
assis dans l'embrasure d'une fenetre.

-- Eh bien? demanda-t-il a d'Artagnan en le voyant rentrer.

-- Eh bien! dit celui-ci, M. de Wardes veut bien m'accorder
l'honneur de me faire une petite visite, en compagnie de quelques-
uns de ses amis et des notres.

En effet, derriere le mousquetaire apparurent de Wardes et
Manicamp.

De Guiche et Buckingham les suivaient, assez surpris et ne sachant
ce qu'on leur voulait.

Raoul venait avec deux ou trois gentilshommes. Son regard erra, en
entrant, sur toutes les parties de la chambre.

Il apercut le comte et alla se placer pres de lui.

D'Artagnan recevait ses visiteurs avec toute la courtoisie dont il
etait capable.

Il avait conserve sa physionomie calme et polie. Tous ceux qui se
trouvaient la etaient des hommes de distinction occupant un poste
a la cour. Puis, lorsqu'il eut fait a chacun ses excuses du
derangement qu'il lui causait, il se retourna vers de Wardes, qui,
malgre sa puissance sur lui-meme, ne pouvait empecher sa
physionomie d'exprimer une surprise melee d'inquietude.

-- Monsieur, dit-il, maintenant que nous voici hors du palais du
roi, maintenant que nous pouvons causer tout haut sans manquer aux
convenances, je vais vous faire savoir pourquoi j'ai pris la
liberte de vous prier de passer chez moi et d'y convoquer en meme
temps ces messieurs. J'ai appris, par M. le comte de La Fere, mon
ami, les bruits injurieux que vous semiez sur mon compte; vous
m'avez dit que vous me teniez pour votre ennemi mortel, attendu
que j'etais, dites-vous, celui de votre pere.

-- C'est vrai, monsieur, j'ai dit cela, reprit de Wardes, dont la
paleur se colora d'une legere flamme.

-- Ainsi, vous m'accusez d'un crime, d'une faute ou d'une lachete.
Je vous prie de preciser votre accusation.

-- Devant temoins, monsieur?

-- Oui, sans doute, devant temoins, et vous voyez que je les ai
choisis experts en matiere d'honneur.

-- Vous n'appreciez pas ma delicatesse, monsieur. Je vous ai
accuse, c'est vrai; mais j'ai garde le secret sur l'accusation. Je
ne suis entre dans aucun detail, je me suis contente d'exprimer ma
haine devant des personnes pour lesquelles c'etait presque un
devoir de vous la faire connaitre. Vous ne m'avez pas tenu compte
de ma discretion, quoique vous fussiez interesse a mon silence. Je
ne reconnais point la votre prudence habituelle, monsieur
d'Artagnan.

D'Artagnan se mordit le coin de la moustache.

-- Monsieur, dit-il, j'ai deja eu l'honneur de vous prier
d'articuler les griefs que vous aviez contre moi.

-- Tout haut?

-- Parbleu!

-- Je parlerai donc.

-- Parlez, monsieur, dit d'Artagnan en s'inclinant, nous vous
ecoutons tous.

-- Eh bien! monsieur, il s'agit, non pas d'un tort envers moi,
mais d'un tort envers mon pere.

-- Vous l'avez deja dit.

-- Oui, mais il y a certaines choses qu'on n'aborde qu'avec
hesitation.

-- Si cette hesitation existe reellement, je vous prie de la
surmonter, monsieur.

-- Meme dans le cas ou il s'agirait d'une action honteuse?

-- Dans tous les cas.

Les temoins de cette scene commencerent par se regarder entre eux
avec une certaine inquietude. Cependant, ils se rassurerent en
voyant que le visage de d'Artagnan ne manifestait aucune emotion.
De Wardes gardait le silence.

-- Parlez, monsieur, dit le mousquetaire. Vous voyez bien que vous
nous faites attendre.

-- Eh bien! ecoutez. Mon pere aimait une femme, une femme noble;
cette femme aimait mon pere.

D'Artagnan echangea un regard avec Athos. De Wardes continua.

-- M. d'Artagnan surprit des lettres qui indiquaient un rendez-
vous, se substitua, sous un deguisement, a celui qui etait attendu
et abusa de l'obscurite.

-- C'est vrai, dit d'Artagnan.

Un leger murmure se fit entendre parmi les assistants.

-- Oui, j'ai commis cette mauvaise action. Vous auriez du ajouter,
monsieur, puisque vous etes si impartial, qu'a l'epoque ou se
passa l'evenement que vous me reprochez, je n'avais point encore
vingt et un ans.

-- L'action n'en est pas moins honteuse, dit de Wardes, et l'age
de raison suffit a un gentilhomme pour ne pas commettre une
indelicatesse.

Un nouveau murmure se fit entendre, mais d'etonnement et presque
de doute.

-- C'etait une supercherie honteuse, en effet, dit d'Artagnan, et
je n'ai point attendu que M. de Wardes me la reprochat pour me la
reprocher moi-meme et bien amerement. L'age m'a fait plus
raisonnable, plus probe surtout, et j'ai expie ce tort par de
longs regrets. Mais j'en appelle a vous, messieurs; cela se
passait en 1626, et c'etait un temps, heureusement pour vous, vous
ne savez cela que par tradition, et c'etait un temps ou l'amour
n'etait pas scrupuleux, ou les consciences ne distillaient pas,
comme aujourd'hui, le venin et la myrrhe. Nous etions de jeunes
soldats toujours battants, toujours battus, toujours l'epee hors
du fourreau ou tout au moins a moitie tiree, toujours entre deux
morts; la guerre nous faisait durs, et le cardinal nous faisait
presses. Enfin, je me suis repenti, et, il y a plus, je me repens
encore, monsieur de Wardes.

-- Oui, monsieur, je comprends cela, car l'action comportait le
repentir; mais vous n'en avez pas moins cause la perte d'une
femme. Celle dont vous parlez, voilee par sa honte, courbee sous
son affront, celle dont vous parlez a fui, elle a quitte la
France, et l'on n'a jamais su ce qu'elle etait devenue...

-- Oh! fit le comte de La Fere en etendant le bras vers de Wardes
avec un sinistre sourire, si fait, monsieur, on l'a vue, et il est
meme ici quelques personnes qui, en ayant entendu parler, peuvent
la reconnaitre au portrait que j'en vais faire. C'etait une femme
de vingt-cinq ans, mince, pale, blonde, qui s'etait mariee en
Angleterre.

-- Mariee? fit de Wardes.

-- Ah! vous ignoriez qu'elle fut mariee? Vous voyez que nous
sommes mieux instruits que vous, monsieur de Wardes. Savez-vous
qu'on l'appelait habituellement Milady, sans ajouter aucun nom a
cette qualification?

-- Oui, monsieur, je sais cela.

-- Mon Dieu! murmura Buckingham.

-- Eh bien! cette femme, qui venait d'Angleterre, retourna en
Angleterre, apres avoir trois fois conspire la mort de
M. d'Artagnan. C'etait justice, n'est-ce pas? Je le veux bien,
M. d'Artagnan l'avait insultee. Mais ce qui n'est plus justice,
c'est qu'en Angleterre, par ses seductions, cette femme conquit un
jeune homme qui etait au service de lord de Winter, et que l'on
nommait Felton. Vous palissez, milord de Buckingham? vos yeux
s'allument a la fois de colere et de douleur? Alors, achevez le
recit, milord, et dites a M. de Wardes quelle etait cette femme
qui mit le couteau a la main de l'assassin de votre pere.

Un cri s'echappa de toutes les bouches. Le jeune duc passa un
mouchoir sur son front inonde de sueur.

Un grand silence s'etait fait parmi tous les assistants.

-- Vous voyez, monsieur de Wardes, dit d'Artagnan, que ce recit
avait d'autant plus impressionne que ses propres souvenirs se
ravivaient aux paroles d'Athos; vous voyez que mon crime n'est
point la cause d'une perte d'ame, et que l'ame etait bel et bien
perdue avant mon regret. C'est donc bien un acte de conscience.
Or, maintenant que ceci est etabli, il me reste, monsieur
de Wardes, a vous demander bien humblement pardon de cette action
honteuse, comme bien certainement j'eusse demande pardon a
M. votre pere, s'il vivait encore, et si je l'eusse rencontre
apres mon retour en France depuis la mort de Charles Ier.

-- Mais c'est trop, monsieur d'Artagnan, s'ecrierent vivement
plusieurs voix.

-- Non, messieurs, dit le capitaine. Maintenant, monsieur
de Wardes, j'espere que tout est fini entre nous deux, et qu'il ne
vous arrivera plus de mal parler de moi. C'est une affaire purgee,
n'est-ce pas?

De Wardes s'inclina en balbutiant.

-- J'espere aussi, continua d'Artagnan en se rapprochant du jeune
homme, que vous ne parlerez plus mal de personne comme vous en
avez la facheuse habitude; car un homme aussi consciencieux, aussi
parfait que vous l'etes, vous qui reprochez une vetille de
jeunesse a un vieux soldat, apres trente-cinq ans, vous, dis-je,
qui arborez cette purete de conscience, vous prenez de votre cote,
l'engagement tacite de ne rien faire contre la conscience et
l'honneur. Or, ecoutez bien ce qui me reste a vous dire, monsieur
de Wardes. Gardez-vous qu'une histoire ou votre nom figurera ne
parvienne a mes oreilles.

-- Monsieur, dit de Wardes, il est inutile de menacer pour rien.

-- Oh! je n'ai point fini, monsieur de Wardes, reprit d'Artagnan,
et vous etes condamne a m'entendre encore.

Le cercle se rapprocha curieusement.

-- Vous parliez haut tout a l'heure de l'honneur d'une femme et de
l'honneur de votre pere; vous nous avez plu en parlant ainsi, car
il est doux de songer que ce sentiment de delicatesse et de
probite qui ne vivait pas, a ce qu'il parait, dans notre ame, vit
dans l'ame de nos enfants, et il est beau enfin de voir un jeune
homme a l'age ou d'habitude on se fait le larron de l'honneur des
femmes, il est beau de voir ce jeune homme le respecter et le
defendre.

De Wardes serrait les levres et les poings, evidemment fort
inquiet de savoir comment finirait ce discours dont l'exorde
s'annoncait si mal.

-- Comment se fait-il donc alors, continua d'Artagnan, que vous
vous soyez permis de dire a M. le vicomte de Bragelonne qu'il ne
connaissait point sa mere?

Les yeux de Raoul etincelerent.

-- Oh! s'ecria-t-il en s'elancant, monsieur le chevalier, monsieur
le chevalier, c'est une affaire qui m'est personnelle.

De Wardes sourit mechamment.

D'Artagnan repoussa Raoul du bras.

-- Ne m'interrompez pas, jeune homme, dit-il.

Et dominant de Wardes du regard:

-- Je traite ici une question qui ne se resout point par l'epee,
continua-t-il. Je la traite devant des hommes d'honneur, qui tous
ont mis plus d'une fois l'epee a la main. Je les ai choisis
expres. Or, ces messieurs savent que tout secret pour lequel on se
bat cesse d'etre un secret. Je reitere donc ma question a
M. de Wardes: A quel propos avez-vous offense ce jeune homme en
offensant a la fois son pere et sa mere?

-- Mais il me semble, dit de Wardes, que les paroles sont libres,
quand on offre de les soutenir par tous les moyens qui sont a la
disposition d'un galant homme.

-- Ah! monsieur, quels sont les moyens, dites-moi, a l'aide
desquels un galant homme peut soutenir une mechante parole?

-- Par l'epee.

-- Vous manquez non seulement de logique en disant cela, mais
encore de religion et d'honneur; vous exposez la vie de plusieurs
hommes, sans parler de la votre, qui me parait fort aventuree. Or,
toute mode passe, monsieur, et la mode est passee des rencontres,
sans compter les edits de Sa Majeste qui defendent le duel. Donc,
pour etre consequent avec vos idees de chevalerie, vous allez
presenter vos excuses a M. Raoul de Bragelonne; vous lui direz que
vous regrettez d'avoir tenu un propos leger; que la noblesse et la
purete de sa race sont ecrites non seulement dans son coeur, mais
encore dans toutes les actions de sa vie. Vous allez faire cela,
monsieur de Wardes, comme je l'ai fait tout a l'heure, moi, vieux
capitaine, devant votre moustache d'enfant.

-- Et si je ne le fais pas? demanda de Wardes.

-- Eh bien! il arrivera...

-- Ce que vous croyez empecher, dit de Wardes en riant; il
arrivera que votre logique de conciliation aboutira a une
violation des defenses du roi.

-- Non, monsieur, dit tranquillement le capitaine, et vous etes
dans l'erreur.

-- Qu'arrivera-t-il donc, alors?

-- Il arrivera que j'irai trouver le roi, avec qui je suis assez
bien; le roi, a qui j'ai eu le bonheur de rendre quelques services
qui datent d'un temps ou vous n'etiez pas encore ne; le roi,
enfin, qui, sur ma demande, vient de m'envoyer un ordre en blanc
pour M. Baisemeaux de Montlezun gouverneur de la Bastille, et que
je dirai au roi: "Sire, un homme a insulte lachement
M. de Bragelonne dans la personne de sa mere. J'ai ecrit le nom de
cet homme sur la lettre de cachet que Votre Majeste a bien voulu
me donner, de sorte que M. de Wardes est a la Bastille pour trois
ans."

Et d'Artagnan, tirant de sa poche l'ordre signe du roi, le tendit
a de Wardes.

Puis, voyant que le jeune homme n'etait pas bien convaincu, et
prenait l'avis pour une menace vaine, il haussa les epaules et se
dirigea froidement vers la table sur laquelle etaient une
ecritoire et une plume dont la longueur eut epouvante le
topographe Porthos.

Alors de Wardes vit que la menace etait on ne peut plus serieuse;
la Bastille, a cette epoque, etait deja chose effrayante. Il fit
un pas vers Raoul, et d'une voix presque inintelligible:

-- Monsieur, dit-il, je vous fais les excuses que m'a dictees tout
a l'heure M. d'Artagnan, et que force m'est de vous faire.

-- Un instant, un instant, monsieur, dit le mousquetaire avec la
plus grande tranquillite; vous vous trompez sur les termes. Je
n'ai pas dit: "Et que force m'est de vous faire." J'ai dit: "Et
que ma conscience me porte a vous faire." Ce mot vaut mieux que
l'autre, croyez-moi; il vaudra d'autant mieux qu'il sera
l'expression plus vraie de vos sentiments.

-- J'y souscris donc, dit de Wardes; mais, en verite messieurs,
avouez qu'un coup d'epee au travers du corps, comme on se le
donnait autrefois, valait mieux qu'une pareille tyrannie.

-- Non, monsieur, repondit Buckingham, car le coup d'epee ne
signifie pas, si vous le recevez, que vous avez tort ou raison; il
signifie seulement que vous etes plus ou moins adroit.

-- Monsieur! s'ecria de Wardes.

-- Ah! vous allez dire quelque mauvaise chose, interrompit
d'Artagnan coupant la parole a de Wardes, et je vous rends service
en vous arretant la.

-- Est-ce tout, monsieur? demanda de Wardes.

-- Absolument tout, repondit d'Artagnan, et ces messieurs et moi
sommes satisfaits de vous.

-- Croyez-moi, monsieur, repondit de Wardes, vos conciliations ne
sont pas heureuses!

-- Et pourquoi cela?

-- Parce que nous allons nous separer, je le gagerais, M. de
Bragelonne et moi, plus ennemis que jamais.

-- Vous vous trompez quant a moi, monsieur, repondit Raoul, et je
ne conserve pas contre vous un atome de fiel dans le coeur.

Ce dernier coup ecrasa de Wardes. Il jeta les yeux autour de lui
en homme egare.

D'Artagnan salua gracieusement les gentilshommes qui avaient bien
voulu assister a l'explication, et chacun se retira en lui donnant
la main.

Pas une main ne se tendit vers de Wardes.

-- Oh! s'ecria le jeune homme succombant a la rage qui lui
mangeait le coeur; oh! je ne trouverai donc personne sur qui je
puisse me venger!

-- Si fait, monsieur, car je suis la, moi, dit a son oreille une
voix toute chargee de menaces.

De Wardes se retourna et vit le duc de Buckingham qui, reste sans
doute dans cette intention, venait de s'approcher de lui.

-- Vous, monsieur! s'ecria de Wardes.

-- Oui, moi. Je ne suis pas sujet du roi de France, moi, monsieur;
moi, je ne reste pas sur le territoire, puisque je pars pour
l'Angleterre. J'ai amasse aussi du desespoir et de la rage, moi.
J'ai donc, comme vous, besoin de me venger sur quelqu'un.
J'approuve fort les principes de M. d'Artagnan, mais je ne suis
pas tenu de les appliquer a vous. Je suis Anglais, et je viens
vous proposer a mon tour ce que vous avez inutilement propose aux
autres.

-- Monsieur le duc!

-- Allons, cher monsieur de Wardes, puisque vous etes si fort
courrouce, prenez-moi pour quintaine. Je serai a Calais dans
trente-quatre heures. Venez avec moi, la route nous paraitra moins
longue ensemble que separes. Nous tirerons l'epee la-bas, sur le
sable que couvre la maree, et qui, six heures par jour, est le
territoire de la France, mais pendant six autres heures le
territoire de Dieu.

-- C'est bien, repliqua de Wardes; j'accepte.

-- Pardieu! dit le duc, si vous me tuez, mon cher monsieur
de Wardes, vous me rendrez, je vous en reponds, un signale
service.

-- Je ferai ce que je pourrai pour vous etre agreable, duc, dit
de Wardes.

-- Ainsi, c'est convenu, je vous emmene.

-- Je serai a vos ordres. Pardieu! j'avais besoin pour me calmer
d'un bon danger, d'un peril mortel.

-- Eh bien! je crois que vous avez trouve votre affaire.
Serviteur, monsieur de Wardes; demain, au matin, mon valet de
chambre vous dira l'heure precise du depart; nous voyagerons
ensemble comme deux bons amis. Je voyage d'ordinaire en homme
presse. Adieu!

Buckingham salua de Wardes et rentra chez le roi. De Wardes,
exaspere, sortit du Palais-Royal et prit rapidement le chemin de
la maison qu'il habitait.


Chapitre XCV -- M. Baisemeaux de Montlezun


Apres la lecon un peu dure donnee a de Wardes, Athos et d'Artagnan
descendirent ensemble l'escalier qui conduit a la cour du Palais-
Royal.

-- Voyez-vous, disait Athos a d'Artagnan, Raoul ne peut echapper
tot ou tard a ce duel avec de Wardes; de Wardes est brave autant
qu'il est mechant.

-- Je connais ces droles-la, repliqua d'Artagnan; j'ai eu affaire
au pere. Je vous declare, et en ce temps j'avais de bons muscles
et une sauvage assurance, je vous declare, dis-je, que le pere m'a
donne du mal. Il fallait voir cependant comme j'en decousais. Ah!
mon ami, on ne fait plus des assauts pareils aujourd'hui; j'avais
une main qui ne pouvait rester un moment en place, une main de
vif-argent, vous le savez, Athos, vous m'avez vu a l'oeuvre. Ce
n'etait plus un simple morceau d'acier, c'etait un serpent qui
prenait toutes ses formes et toutes ses longueurs pour parvenir a
placer convenablement sa tete, c'est-a-dire sa morsure; je me
donnais six pieds, puis trois, je pressais l'ennemi corps a corps,
puis je me jetais a dix pieds. Il n'y avait pas force humaine
capable de resister a ce feroce entrain. Eh bien! de Wardes le
pere, avec sa bravoure de race, sa bravoure hargneuse, m'occupa
fort longtemps, et je me souviens que mes doigts, a l'issue du
combat, etaient fatigues.

-- Donc, je vous le disais bien, reprit Athos, le fils cherchera
toujours Raoul et finira par le rencontrer, car on trouve Raoul
facilement lorsqu'on le cherche.

-- D'accord, mon ami, mais Raoul calcule bien; il n'en veut point
a de Wardes, il l'a dit: il attendra d'etre provoque; alors sa
position est bonne. Le roi ne peut se facher; d'ailleurs, nous
saurons le moyen de calmer le roi. Mais pourquoi ces craintes, ces
inquietudes chez vous qui ne vous alarmez pas aisement?

-- Voici: tout me trouble. Raoul va demain voir le roi qui lui
dira sa volonte sur certain mariage. Raoul se fachera comme un
amoureux qu'il est, et, une fois dans sa mauvaise humeur, s'il
rencontre de Wardes, la bombe eclatera.

-- Nous empecherons l'eclat, cher ami.

-- Pas moi, car je veux retourner a Blois. Toute cette elegance
fardee de cour, toutes ces intrigues me degoutent. Je ne suis plus
un jeune homme pour pactiser avec les mesquineries d'aujourd'hui.
J'ai lu dans le grand livre de Dieu beaucoup de choses trop belles
et trop larges pour m'occuper avec interet des petites phrases que
se chuchotent ces hommes quand ils veulent se tromper. En un mot,
je m'ennuie a Paris, partout ou je ne vous ai pas, et, comme je ne
puis toujours vous avoir, je veux m'en retourner a Blois.

-- Oh! que vous avez tort, Athos! que vous mentez a votre origine
et a la destinee de votre ame! Les hommes de votre trempe sont
faits pour aller jusqu'au dernier jour dans la plenitude de leurs
facultes. Voyez ma vieille epee de La Rochelle, cette lame
espagnole; elle servit trente ans aussi parfaite; un jour d'hiver,
en tombant sur le marbre du Louvre, elle se cassa net, mon cher.
On m'en a fait un couteau de chasse qui durera cent ans encore.
Vous, Athos, avec votre loyaute, votre franchise, votre courage
froid et votre instruction solide, vous etes l'homme qu'il faut
pour avertir et diriger les rois. Restez ici: M. Fouquet ne durera
pas aussi longtemps que ma lame espagnole.

-- Allons, dit Athos en souriant, voila d'Artagnan qui, apres
m'avoir eleve aux nues, fait de moi une sorte de dieu, me jette du
haut de l'Olympe et m'aplatit sur terre. J'ai des ambitions plus
grandes, ami. Etre ministre, etre esclave, allons donc! Ne suis-je
pas plus grand? je ne suis rien. Je me souviens de vous avoir
entendu m'appeler quelquefois le grand Athos. Or, je vous defie,
si j'etais ministre, de me confirmer cette epithete. Non, non, je
ne me livre pas ainsi.

-- Alors n'en parlons plus; abdiquez tout, meme la fraternite!

-- Oh! cher ami, c'est presque dur, ce que vous me dites la!

D'Artagnan serra vivement la main d'Athos.

-- Non, non, abdiquez sans crainte. Raoul peut se passer de vous,
je suis a Paris.

-- Eh bien! alors, je retournerai a Blois. Ce soir, vous me direz
adieu; demain, au point du jour, je remonterai a cheval.

-- Vous ne pouvez pas rentrer seul a votre hotel; pourquoi n'avez-
vous pas amene Grimaud?

-- Mon ami, Grimaud dort; il se couche de bonne heure. Mon pauvre
vieux se fatigue aisement. Il est venu avec moi de Blois, et je
l'ai force de garder le logis; car s'il lui fallait, pour
reprendre haleine, remonter les quarante lieues qui nous separent
de Blois, il en mourrait sans se plaindre. Mais je tiens a mon
Grimaud.

-- Je vais vous donner un mousquetaire pour porter le flambeau.
Hola! quelqu'un!

Et d'Artagnan se pencha sur la rampe doree. Sept ou huit tetes de
mousquetaires apparurent.

-- Quelqu'un de bonne volonte pour escorter M. le comte de La
Fere, cria d'Artagnan.

-- Merci de votre empressement, messieurs, dit Athos. Je ne
saurais ainsi deranger des gentilshommes.

-- J'escorterais bien Monsieur, dit quelqu'un, si je n'avais a
parler a M. d'Artagnan.

-- Qui est la? fit d'Artagnan en cherchant dans la penombre.

-- Moi, cher monsieur d'Artagnan.

-- Dieu me pardonne, si ce n'est pas la voix de Baisemeaux!

-- Moi-meme, monsieur.

-- Eh! mon cher Baisemeaux, que faites-vous la dans la cour?

-- J'attends vos ordres, mon cher monsieur d'Artagnan.

-- Ah! malheureux que je suis, pensa d'Artagnan; c'est vrai, vous
avez ete prevenu pour une arrestation; mais venir vous-meme au
lieu d'envoyer un ecuyer!

-- Je suis venu parce que j'avais a vous parler.

-- Et vous ne m'avez pas fait prevenir?

-- J'attendais, dit timidement M. Baisemeaux.

-- Je vous quitte. Adieu, d'Artagnan, fit Athos a son ami.

-- Pas avant que je vous presente M. Baisemeaux de Montlezun,
gouverneur du chateau de la Bastille.

Baisemeaux salua. Athos egalement.

-- Mais vous devez vous connaitre, ajouta d'Artagnan.

-- J'ai un vague souvenir de Monsieur, dit Athos.

-- Vous savez bien, mon cher ami, Baisemeaux, ce garde du roi avec
qui nous fimes de si bonnes parties autrefois sous le cardinal.

-- Parfaitement, dit Athos en prenant conge avec affabilite.

-- M. le comte de La Fere, qui avait nom de guerre Athos, dit
d'Artagnan a l'oreille de Baisemeaux.

-- Oui, oui, un galant homme, un des quatre fameux, dit
Baisemeaux.

-- Precisement. Mais, voyons, mon cher Baisemeaux, causons-nous?

-- S'il vous plait!

-- D'abord, quant aux ordres, c'est fait, pas d'ordres. Le roi
renonce a faire arreter la personne en question.

-- Ah! tant pis, dit Baisemeaux avec un soupir.

-- Comment, tant pis? s'ecria d'Artagnan en riant.

-- Sans doute, s'ecria le gouverneur de la Bastille, mes
prisonniers sont mes rentes, a moi.

-- Eh! c'est vrai. Je ne voyais pas la chose sous ce jour-la.

-- Donc, pas d'ordres?

Et Baisemeaux soupira encore.

-- C'est vous, reprit-il, qui avez une belle position: capitaine-
lieutenant des mousquetaires!

-- C'est assez bon, oui. Mais je ne vois pas ce que vous avez a
m'envier: gouverneur de la Bastille, qui est le premier chateau de
France.

-- Je le sais bien, dit tristement Baisemeaux.

-- Vous dites cela comme un penitent, mordioux! Je changerai mes
benefices contre les votres, si vous voulez?

-- Ne parlons pas benefices, dit Baisemeaux, si vous ne voulez pas
me fendre l'ame.

-- Mais vous regardez de droite et de gauche comme si vous aviez
peur d'etre arrete, vous qui gardez ceux qu'on arrete.

-- Je regarde qu'on nous voit et qu'on nous entend, et qu'il
serait plus sur de causer a l'ecart, si vous m'accordiez cette
faveur.

-- Baisemeaux! Baisemeaux! vous oubliez donc que nous sommes des
connaissances de trente-cinq ans. Ne prenez donc pas avec moi des
airs contrits. Soyez a l'aise. Je ne mange pas crus des
gouverneurs de la Bastille.

-- Plut au Ciel!

-- Voyons, venez dans la cour, nous nous prendrons par le bras; il
fait un clair de lune superbe, et le long des chenes, sous les
arbres, vous me conterez votre histoire lugubre. Venez.

Il attira le dolent gouverneur dans la cour, lui prit le bras,
comme il l'avait dit, et avec sa brusque bonhomie:

-- Allons, flamberge au vent! dit-il, degoisez. Baisemeaux, que
voulez vous me dire?

-- Ce sera bien long.

-- Vous aimez donc mieux vous lamenter? M'est avis que ce sera
plus long encore. Gage que vous vous faites cinquante mille livres
sur vos pigeons de la Bastille.

-- Quand cela serait, cher monsieur d'Artagnan?

-- Vous m'etonnez, Baisemeaux; regardez-vous donc, mon cher. Vous
faites l'homme contrit, mordioux! je vais vous conduire devant une
glace, vous y verrez que vous etes grassouillet, fleuri, gras et
rond comme un fromage; que vous avez des yeux comme des charbons
allumes, et que, sans ce vilain pli que vous affectez de vous
creuser au front, vous ne paraitriez pas cinquante ans. Or, vous
en avez soixante, hein?

-- Tout cela est vrai...

-- Pardieu! je le sais bien que c'est vrai, vrai comme les
cinquante mille livres de benefice.

Le petit Baisemeaux frappa du pied.

-- La, la! dit d'Artagnan, je m'en vais vous faire votre compte;
vous etiez capitaine des gardes de M. de Mazarin: douze mille
livres par an; vous les avez touchees douze ans, soit cent
quarante mille livres.

-- Douze mille livres! Etes-vous fou! s'ecria Baisemeaux Le vieux
grigou n'a jamais donne que six mille, et les charges de la place
allaient a six mille cinq cents. M. Colbert, qui m'avait fait
rogner les six mille autres livres, daignait me faire toucher
cinquante pistoles comme gratification. En sorte que, sans ce
petit fief de Montlezun, qui donne douze mille livres, je n'eusse
pas fait honneur a mes affaires.

-- Passons condamnation, arrivons aux cinquante mille livres de la
Bastille. La, j'espere, vous etes nourri, loge; vous avez six
mille livres de traitement.

-- Soit.

-- Bon an mal an, cinquante prisonniers qui, l'un dans l'autre,
vous rapportent mille livres.

-- Je n'en disconviens pas.

-- C'est bien cinquante mille livres par an; vous occupez depuis
trois ans, c'est donc cent cinquante mille livres que vous avez.

-- Vous oubliez un detail, cher monsieur d'Artagnan.

-- Lequel?

-- C'est que, vous, vous avez recu la charge de capitaine des
mains du roi.

-- Je le sais bien.

-- Tandis que, moi, j'ai recu celle de gouverneur de MM. Tremblay
et Louviere.

-- C'est juste, et Tremblay n'etait pas homme a vous laisser sa
charge pour rien.

-- Oh! Louviere non plus. Il en resulte que j'ai donne soixante-
quinze mille livres a Tremblay pour sa part.

-- Joli! Et a Louviere?

-- Autant.

-- Tout de suite?

-- Non pas, c'eut ete impossible. Le roi ne voulait pas, ou plutot
M. de Mazarin ne voulait pas paraitre destituer ces deux gaillards
issus de la barricade; il a donc souffert qu'ils fissent pour se
retirer des conditions leonines.

-- Quelles conditions?

-- Fremissez!... trois annees du revenu comme pot-de-vin.

-- Diable! en sorte que les cent cinquante mille livres ont passe
dans leurs mains?

-- Juste.

-- Et outre cela?

-- Une somme de quinze mille ecus ou cinquante mille pistoles,
comme il vous plaira, en trois paiements.

-- C'est exorbitant.

-- Ce n'est pas tout.

-- Allons donc!

-- Faute a moi de remplir l'une des conditions, ces messieurs
rentrent dans leur charge. On a fait signer cela au roi.

-- C'est enorme, c'est incroyable!

-- C'est comme cela.

-- Je vous plains, mon pauvre Baisemeaux. Mais alors, cher ami,
pourquoi diable M. de Mazarin vous a-t-il accorde cette pretendue
faveur? Il etait plus simple de vous la refuser.

-- Oh! oui! mais il a eu la main forcee par mon protecteur.

-- Votre protecteur! qui cela?

-- Parbleu! un de vos amis, M. d'Herblay.

-- M. d'Herblay? Aramis?

-- Aramis, precisement, il a ete charmant pour moi.

-- Charmant! de vous faire passer sous ces fourches?

-- Ecoutez donc! je voulais quitter le service du cardinal.
M. d'Herblay parla pour moi a Louviere et a Tremblay; ils
resisterent; j'avais envie de la place, car je sais ce qu'elle
peut donner; je m'ouvris a M. d'Herblay sur ma detresse: il
m'offrit de repondre pour moi a chaque paiement.

-- Bah! Aramis? Oh! vous me stupefiez. Aramis repondit pour vous?

-- En galant homme. Il obtint la signature; Tremblay et Louviere
se demirent; j'ai fait payer vingt-cinq mille livres chaque annee
de benefice a un de ces deux messieurs; chaque annee aussi, en
mai, M. d'Herblay vint lui-meme a la Bastille m'apporter deux
mille cinq cents pistoles pour distribuer a mes crocodiles.

-- Alors, vous devez cent cinquante mille livres a Aramis?

-- Eh! voila mon desespoir, je ne lui en dois que cent mille.

-- Je ne vous comprends pas parfaitement.

-- Eh! sans doute, il n'est venu que deux ans. Mais aujourd'hui
nous sommes le 31 mai, et il n'est pas venu, et c'est demain
l'echeance, a midi. Et demain, si je n'ai pas paye, ces messieurs,
aux termes du contrat, peuvent rentrer dans le marche; je serai
depouille et j'aurai travaille trois ans et donne deux cent
cinquante mille livres pour rien, mon cher monsieur d'Artagnan,
pour rien absolument.

-- Voila qui est curieux, murmura d'Artagnan.

-- Concevez-vous maintenant que je puisse avoir un pli sur le
front?

-- Oh! oui.

-- Concevez-vous que, malgre cette rondeur de fromage et cette
fraicheur de pomme d'api, malgre ces yeux brillants comme des
charbons allumes, je sois arrive a craindre de n'avoir plus meme
un fromage ni une pomme d'api a manger, et de n'avoir plus que des
yeux pour pleurer?

-- C'est desolant.

-- Je suis donc venu a vous, monsieur d'Artagnan, car vous seul
pouvez me tirer de peine.

-- Comment cela?

-- Vous connaissez l'abbe d'Herblay?

-- Pardieu!

-- Vous le connaissez mysterieux?

-- Oh! oui.

-- Vous pouvez me donner l'adresse de son presbytere, car j'ai
cherche a Noisy-le-Sec, et il n'y est plus.

-- Parbleu! il est eveque de Vannes.

-- Vannes, en Bretagne?

-- Oui.

Le petit homme se mit a s'arracher les cheveux.

-- Helas! dit-il, comment aller a Vannes d'ici demain a midi?...
Je suis un homme perdu. Vannes! Vannes! criait Baisemeaux.

-- Votre desespoir me fait mal. Ecoutez donc, un eveque ne reside
pas toujours; Mgr d'Herblay pourrait n'etre pas si loin que vous
le craignez.

-- Oh! dites-moi son adresse.

-- Je ne sais, mon ami.

-- Decidement me voila perdu! Je vais aller me jeter aux pieds du
roi.

-- Mais, Baisemeaux, vous m'etonnez; comment, la Bastille pouvant
produire cinquante mille livres, n'avez-vous pas pousse la vis
pour en faire produire cent mille?

-- Parce que je suis un honnete homme, cher monsieur d'Artagnan,
et que mes prisonniers sont nourris comme des potentats.

-- Pardieu! vous voila bien avance; donnez-vous une bonne
indigestion avec vos belles nourritures, et crevez-moi d'ici a
demain midi.

-- Cruel! il a le coeur de rire.

-- Non, vous m'affligez... Voyons, Baisemeaux, avez-vous une
parole d'honneur?

-- Oh! capitaine!

-- Eh bien! donnez-moi votre parole que vous n'ouvrirez la bouche
a personne de ce que je vais vous dire.

-- Jamais! jamais!

-- Vous voulez mettre la main sur Aramis?

-- A tout prix!

-- Eh bien! allez trouver M. Fouquet.

-- Quel rapport...

-- Mais que vous etes!... Ou est Vannes?

-- Dame!...

-- Vannes est dans le diocese de Belle-Ile, ou Belle-Ile dans le
diocese de Vannes. Belle-Ile est a M. Fouquet: M. Fouquet a fait
nommer M. d'Herblay a cet eveche.

-- Vous m'ouvrez les yeux et vous me rendez la vie.

-- Tant mieux. Allez donc dire tout simplement a M. Fouquet que
vous desirez parler a M. d'Herblay.

-- C'est vrai! c'est vrai! s'ecria Baisemeaux transporte.

-- Et, fit d'Artagnan en l'arretant avec un regard severe, la
parole d'honneur?

-- Oh! sacree! repliqua le petit homme en s'appretant a courir.

-- Ou allez-vous?

-- Chez M. Fouquet.

-- Non pas, M. Fouquet est au jeu du roi. Que vous alliez chez
M. Fouquet demain de bonne heure, c'est tout ce que vous pouvez
faire.

-- J'irai; merci!

-- Bonne chance!

-- Merci!

-- Voila une drole d'histoire, murmura d'Artagnan, qui, apres
avoir quitte Baisemeaux, remonta lentement son escalier. Quel
diable d'interet Aramis peut-il avoir a obliger ainsi Baisemeaux?
Hein!... nous saurons cela un jour ou l'autre.


Chapitre XCVI -- Le jeu du roi


Fouquet assistait, comme l'avait dit d'Artagnan, au jeu du roi.

Il semblait que le depart de Buckingham eut jete du baume sur tous
les coeurs ulceres la veille.

Monsieur, rayonnant, faisait mille signaux affectueux a sa mere.

Le comte de Guiche ne pouvait se separer de Buckingham, et, tout
en jouant, il s'entretenait avec lui des eventualites de son
voyage...

Buckingham, reveur et affectueux comme un homme de coeur qui a
pris son parti, ecoutait le comte et adressait de temps en temps a
Madame un regard de regrets et de tendresse eperdue.

La princesse, au sein de son enivrement, partageait encore sa
pensee entre le roi, qui jouait avec elle, Monsieur, qui la
raillait doucement sur des gains considerables, et de Guiche, qui
temoignait une joie extravagante.

Quant a Buckingham, elle s'en occupait legerement; pour elle, ce
fugitif, ce banni etait un souvenir, non plus un homme. Les coeurs
legers sont ainsi faits; entiers au present, ils rompent
violemment avec tout ce qui peut deranger leurs petits calculs de
bien-etre egoiste. Madame se fut accommodee des sourires, des
gentillesses, des soupirs de Buckingham present; mais de loin,
soupirer, sourire, s'agenouiller, a quoi bon?

Le vent du detroit, qui enleve les navires pesants, ou balaie-t-il
les soupirs? Le sait-on?

Le duc ne se dissimula point ce changement; son coeur en fut
mortellement blesse.

Nature delicate, fiere et susceptible de profond attachement, il
maudit le jour ou la passion etait entree dans son coeur. Les
regards qu'il envoyait a Madame se refroidirent peu a peu au
souffle glacial de sa pensee. Il ne pouvait mepriser encore, mais
il fut assez fort pour imposer silence aux cris tumultueux de son
coeur. A mesure que Madame devinait ce changement, elle redoublait
d'activite pour recouvrer le rayonnement qui lui echappait; son
esprit, timide et indecis d'abord, se fit jour en brillants
eclats; il fallait a tout prix qu'elle fut remarquee par-dessus
tout, par-dessus le roi lui-meme. Elle le fut. Les reines, malgre
leur dignite, le roi, malgre les respects de l'etiquette, furent
eclipses. Les reines, roides et guindees, des l'abord,
s'humaniserent et rirent. Madame Henriette, reine mere, fut
eblouie de cet eclat qui revenait sur sa race, grace a l'esprit de
la petite-fille de Henri IV. Le roi, si jaloux comme jeune homme,
si jaloux comme roi de toutes les superiorites qui l'entouraient,
ne put s'empecher de rendre les armes a cette petulance francaise
dont l'humeur anglaise rehaussait encore l'energie. Il fut saisi
comme un enfant par cette radieuse beaute que suscitait l'esprit.

Les yeux de Madame lancaient des eclairs. La gaiete s'echappait de
ses levres de pourpre comme la persuasion des levres du vieux Grec
Nestor.

Autour des reines et du roi, toute la cour, soumise a ces
enchantements, s'apercevait, pour la premiere fois, qu'on pouvait
rire devant le plus grand roi du monde, comme des gens dignes
d'etre appeles les plus polis et les plus spirituels du monde.

Madame eut, des ce soir, un succes capable d'etourdir quiconque
n'eut pas pris naissance dans ces regions elevees qu'on appelle un
trone et qui sont a l'abri de semblables vertiges, malgre leur
hauteur. A partir de ce moment, Louis XIV regarda Madame comme un
personnage.

Buckingham la regarda comme une coquette digne des plus cruels
supplices.

De Guiche la regarda comme une divinite. Les courtisans, comme un
astre dont la lumiere devait devenir un foyer pour toute faveur,
pour toute puissance.

Cependant Louis XIV, quelques annees auparavant, n'avait pas
seulement daigne donner la main a ce laideron pour un ballet.

Cependant Buckingham avait adore cette coquette a deux genoux.

Cependant de Guiche avait regarde cette divinite comme une femme.

Cependant les courtisans n'avaient pas ose applaudir sur le
passage de cet astre dans la crainte de deplaire au roi, a qui cet
astre avait autrefois deplu.

Voila ce qui se passait, dans cette memorable soiree, au jeu du
roi.

La jeune reine, quoique Espagnole et niece d'Anne d'Autriche,
aimait le roi et ne savait pas dissimuler.

Anne d'Autriche, observatrice, comme toute femme et imperieuse
comme toute reine, sentit la puissance de Madame et s'inclina tout
aussitot.

Ce qui determina la jeune reine a lever le siege et a rentrer chez
elle.

A peine le roi fit-il attention a ce depart, malgre les symptomes
affectes d'indisposition qui l'accompagnaient.

Fort des lois de l'etiquette qu'il commencait a introduire chez
lui comme element de toute relation, Louis XIV ne s'emut point; il
offrit la main a Madame sans regarder Monsieur, son frere, et
conduisit la jeune princesse jusqu'a la porte de son appartement.

On remarqua que, sur le seuil de la porte, Sa Majeste, libre de
toute contrainte ou moins forte que la situation, laissa echapper
un enorme soupir.

Les femmes, car elles remarquent tout, Mlle de Montalais, par
exemple, ne manquerent pas de dire a leurs compagnes:

-- Le roi a soupire.

-- Madame a soupire.

C'etait vrai.

Madame avait soupire sans bruit, mais avec un accompagnement bien
plus dangereux pour le repos du roi.

Madame avait soupire en fermant ses beaux yeux noirs, puis elle
les avait rouverts, et, tout charges qu'ils etaient d'une
indicible tristesse, elle les avait releves sur le roi, dont le
visage, a ce moment, s'etait empourpre visiblement.

Il resultait de cette rougeur, de ces soupirs echanges et de tout
ce mouvement royal, que Montalais avait commis une indiscretion,
et que cette indiscretion avait certainement affecte sa compagne,
car Mlle de La Valliere, moins perspicace sans doute, palit quand
rougit le roi, et, son service l'appelant chez Madame, entra toute
tremblante derriere la princesse, sans songer a prendre les gants,
ainsi que le ceremonial le voulait.

Il est vrai que cette provinciale pouvait alleguer pour excuse le
trouble ou la jetait la majeste royale. En effet, Mlle de La
Valliere, tout occupee de refermer la porte, avait
involontairement les yeux attaches sur le roi, qui marchait a
reculons.

Le roi rentra dans la salle de jeu; il voulut parler a diverses
personnes mais l'on put voir qu'il n'avait pas l'esprit fort
present. Il brouilla divers comptes dont profiterent divers
seigneurs qui avaient retenu ces habitudes depuis M. de Mazarin,
mauvaise memoire, mais bonne arithmetique.

Ainsi Manicamp, distrait personnage s'il en fut, que le lecteur ne
s'y trompe pas, Manicamp, l'homme le plus honnete du monde,
ramassa purement et simplement vingt mille livres qui trainaient
sur le tapis et dont la propriete ne paraissait legitimement
acquise a personne. Ainsi M. de Wardes, qui avait la tete un peu
embarrassee par les affaires de la soiree, laissa-t-il soixante
louis doubles qu'il avait gagnes a M. de Buckingham, et que celui-
ci, incapable comme son pere de salir ses mains avec une monnaie
quelconque, abandonna au chandelier, ce chandelier dut il etre
vivant.

Le roi ne recouvra un peu de son attention qu'au moment ou
M. Colbert, qui guettait depuis quelques instants, s'approcha, et,
fort respectueusement sans doute, mais avec insistance, deposa un
de ses conseils dans l'oreille encore bourdonnante de Sa Majeste.

Au conseil, Louis preta une attention nouvelle, et, aussitot,
jetant ses regards devant lui:

-- Est-ce que M. Fouquet, dit-il, n'est plus la?

-- Si fait, si fait, Sire, repliqua la voix du surintendant,
occupe avec Buckingham.

Et il s'approcha. Le roi fit un pas vers lui d'un air charmant et
plein de negligence.

-- Pardon, monsieur le surintendant, si je trouble votre
conversation, dit Louis; mais je vous reclame partout ou j'ai
besoin de vous.

-- Mes services sont au roi toujours, repliqua Fouquet.

-- Et surtout votre caisse, dit le roi en riant d'un sourire faux.

-- Ma caisse plus encore que le reste, dit froidement Fouquet.

-- Voici le fait, monsieur: je veux donner une fete a
Fontainebleau. Quinze jours de maison ouverte. J'ai besoin de...

Il regarda obliquement Colbert. Fouquet attendit sans se troubler.

-- De... dit-il.

-- De quatre millions, fit le roi, repondant au sourire cruel de
Colbert.

-- Quatre millions? dit Fouquet en s'inclinant profondement.

Et ses ongles, entrant dans sa poitrine, y creuserent un sillon
sanglant sans que la serenite de son visage en fut un moment
alteree.

-- Oui, monsieur, dit le roi.

-- Quand, Sire?

-- Mais... prenez votre temps... C'est-a-dire... non... le plus
tot possible.

-- Il faut le temps.

-- Le temps! s'ecria Colbert triomphant.

-- Le temps de compter les ecus, fit le surintendant avec un
majestueux mepris; l'on ne tire et l'on ne pese qu'un million par
jour, monsieur.

-- Quatre jours, alors, dit Colbert.

-- Oh! repliqua Fouquet en s'adressant au roi, mes commis font des
prodiges pour le service de Sa Majeste. La somme sera prete dans
trois jours.

Colbert palit a son tour. Louis le regarda etonne. Fouquet se
retira sans forfanterie, sans faiblesse, souriant aux nombreux
amis dans le regard desquels, seul, il sait une veritable amitie,
un interet allant jusqu'a la compassion.

Il ne fallait pas juger Fouquet sur ce sourire; Fouquet avait, en
realite, la mort dans le coeur.

Quelques gouttes de sang tachaient, sous son habit, le fin tissu
qui couvrait sa poitrine.

L'habit cachait le sang, le sourire, la rage. A la facon dont il
aborda son carrosse, ses gens devinerent que le maitre n'etait pas
de joyeuse humeur. Il resulta de cette intelligence que les ordres
s'executerent avec cette precision de manoeuvre que l'on trouve
sur un vaisseau de guerre commande pendant l'orage par un
capitaine irrite.

Le carrosse ne roula point, il vola.

A peine si Fouquet eut le temps de se recueillir durant le trajet.

En arrivant, il monta chez Aramis. Aramis n'etait point encore
couche.

Quant a Porthos, il avait soupe fort convenablement d'un gigot
braise, de deux faisans rotis et d'une montagne d'ecrevisses; puis
il s'etait fait oindre le corps avec des huiles parfumees, a la
facon des lutteurs antiques; puis, l'onction achevee, il s'etait
etendu dans des flanelles et fait transporter dans un lit bassine.

Aramis, nous l'avons dit, n'etait point couche. A l'aise dans une
robe de chambre de velours, il ecrivait lettres sur lettres, de
cette ecriture si fine et si pressee dont une page tient un quart
de volume. La porte s'ouvrit precipitamment; le surintendant
parut, pale, agite, soucieux.

Aramis releva la tete.

-- Bonsoir, cher hote! dit-il.

Et son regard observateur devina toute cette tristesse, tout ce
desordre.

-- Beau jeu chez le roi? demanda Aramis pour engager la
conversation.

Fouquet s'assit, et, du geste, montra la porte au laquais qui
l'avait suivi.

Puis, quand le laquais fut sorti:

-- Tres beau! dit-il.

Et Aramis, qui le suivait de l'oeil, le vit, avec une impatience
febrile, s'allonger sur les coussins.

-- Vous avez perdu, comme toujours? demanda Aramis, sa plume a la
main.

-- Mieux que toujours, repliqua Fouquet.

-- Mais on sait que vous supportez bien la perte, vous.

-- Quelquefois.

-- Bon! M. Fouquet, mauvais joueur?

-- Il y a jeu et jeu, monsieur d'Herblay.

-- Combien avez-vous donc perdu, monseigneur? demanda Aramis avec
une certaine inquietude.

Fouquet se recueillit un moment pour poser convenablement sa voix,
et puis, sans emotion aucune:

-- La soiree me coute quatre millions, dit-il.

Et un rire amer se perdit sur la derniere vibration de ces
paroles.

Aramis ne s'attendait point a un pareil chiffre; il laissa tomber
sa plume.

-- Quatre millions! dit-il. Vous avez joue quatre millions?
Impossible!

-- M. Colbert tenait mes cartes, repondit le surintendant avec le
meme rire sinistre.

-- Ah! je comprends maintenant, monseigneur. Ainsi, nouvel appel
de fonds?

-- Oui, mon ami.

-- Par le roi?

-- De sa bouche meme. Il est impossible d'assommer un homme avec
un plus beau sourire.

-- Diable!

-- Que pensez-vous de cela?

-- Parbleu! je pense que l'on veut vous ruiner: c'est clair.

-- Ainsi, c'est toujours votre avis?

-- Toujours. Il n'y a rien la, d'ailleurs, qui doive vous etonner,
puisque c'est ce que nous avons prevu.

-- Soit; mais je ne m'attendais pas aux quatre millions.

-- Il est vrai que la somme est lourde; mais, enfin, quatre
millions ne sont point la mort d'un homme, c'est la le cas de le
dire, surtout quand cet homme s'appelle M. Fouquet.

-- Si vous connaissiez le fond du coffre, mon cher d'Herblay, vous
seriez moins tranquille.

-- Et vous avez promis?

-- Que vouliez-vous que je fisse?

-- C'est vrai.

-- Le jour ou je refuserai, Colbert en trouvera; ou? je n'en sais
rien; mais il en trouvera et je serai perdu!

-- Incontestablement. Et dans combien de jours avez-vous promis
ces quatre millions?

-- Dans trois jours. Le roi parait fort presse.

-- Dans trois jours!

-- Oh! mon ami, reprit Fouquet, quand on pense que tout a l'heure,
quand je passais dans la rue, des gens criaient: "Voila le riche
M. Fouquet qui passe!" En verite, cher d'Herblay, c'est a en
perdre la tete!

-- Oh! non, monseigneur, halte-la! la chose n'en vaut pas la
peine, dit flegmatiquement Aramis en versant de la poudre sur la
lettre qu'il venait d'ecrire.

-- Alors, un remede, un remede a ce mal sans remede?

-- Il n'y en a qu'un: payez.

-- Mais a peine si j'ai la somme. Tout doit etre epuise; on a paye
Belle-Ile; on a paye la pension; l'argent, depuis les recherches
des traitants, est rare. En admettant qu'on paie cette fois,
comment paiera-t-on l'autre? Car, croyez-le bien, nous ne sommes
pas au bout! Quand les rois ont goute de l'argent, c'est comme les
tigres quand ils ont goute de la chair: ils devorent! Un jour, il
faudra bien que je dise: "Impossible, Sire!" Eh bien! ce jour-la,
je serai perdu!

Aramis haussa legerement les epaules.

-- Un homme dans votre position, monseigneur, dit-il, n'est perdu
que lorsqu'il veut l'etre.

-- Un homme, dans quelque position qu'il soit, ne peut lutter
contre un roi.

-- Bah! dans ma jeunesse, j'ai bien lutte, moi, avec le cardinal
de Richelieu, qui etait roi de France, plus, cardinal!

-- Ai-je des armees, des troupes, des tresors? Je n'ai meme plus
Belle-Ile!

-- Bah! la necessite est la mere de l'invention. Quand vous
croirez tout perdu...

-- Eh bien?

-- On decouvrira quelque chose d'inattendu qui sauvera tout.

-- Et qui decouvrira ce merveilleux quelque chose?

-- Vous.

-- Moi? Je donne ma demission d'inventeur.

-- Alors, moi.

-- Soit. Mais alors mettez-vous a l'oeuvre sans retard.

-- Ah! nous avons bien le temps.

-- Vous me tuez avec votre flegme, d'Herblay, dit le surintendant
en passant son mouchoir sur son front.

-- Ne vous souvenez-vous donc pas de ce que je vous ai dit un
jour?

-- Que m'avez-vous dit?

-- De ne pas vous inquieter, si vous avez du courage. En avez-
vous?

-- Je le crois.

-- Ne vous inquietez donc pas.

-- Alors, c'est dit, au moment supreme, vous venez a mon aide,
d'Herblay?

-- Ce ne sera que vous rendre ce que je vous dois, monseigneur.

-- C'est le metier des gens de finance que d'aller au-devant des
besoins des hommes comme vous, d'Herblay.

-- Si l'obligeance est le metier des hommes de finance, la charite
est la vertu des gens d'Eglise. Seulement, cette fois encore,
executez-vous, monseigneur. Vous n'etes pas encore assez bas; au
dernier moment, nous verrons.

-- Nous verrons dans peu, alors.

-- Soit. Maintenant, permettez-moi de vous dire que,
personnellement, je regrette beaucoup que vous soyez si fort a
court d'argent.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que j'allais vous en demander, donc!

-- Pour vous?

-- Pour moi ou pour les miens, pour les miens ou pour les notres.

-- Quelle somme?

-- Oh! tranquillisez-vous; une somme rondelette, il est vrai, mais
peu exorbitante.

-- Dites le chiffre!

-- Oh! cinquante mille livres.

-- Misere!

-- Vraiment?

-- Sans doute, on a toujours cinquante mille livres. Ah! pourquoi
ce coquin que l'on nomme M. Colbert ne se contente-t-il pas comme
vous, je me mettrais moins en peine que je ne le fais. Et quand
vous faut-il cette somme?

-- Pour demain matin.

-- Bien, et...

-- Ah! c'est vrai, la destination, voulez-vous dire?

-- Non, chevalier, non; je n'ai pas besoin d'explication.

-- Si fait; c'est demain le 1er juin?

-- Eh bien?

-- Echeance d'une de nos obligations.

-- Nous avons donc des obligations?

-- Sans doute, nous payons demain notre dernier tiers.

-- Quel tiers?

-- Des cent cinquante mille livres de Baisemeaux.

-- Baisemeaux! Qui cela?

-- Le gouverneur de la Bastille.

-- Ah! oui, c'est vrai; vous me faites payer cent cinquante mille
francs pour cet homme.

-- Allons donc!

-- Mais a quel propos?

-- A propos de sa charge qu'il a achetee, ou plutot que nous avons
achetee a Louviere et a Tremblay.

-- Tout cela est fort vague dans mon esprit.

-- Je concois cela, vous avez tant d'affaires! Cependant, je ne
crois pas que vous en ayez de plus importante que celle-ci.

-- Alors, dites-moi a quel propos nous avons achete cette charge.

-- Mais pour lui etre utile.

-- Ah!

-- A lui d'abord.

-- Et puis ensuite?

-- Ensuite a nous.

-- Comment, a nous? Vous vous moquez.

-- Monseigneur, il y a des temps ou un gouverneur de la Bastille
est une fort belle connaissance.

-- J'ai le bonheur de ne pas vous comprendre, d'Herblay.

-- Monseigneur, nous avons nos postes, notre ingenieur, notre
architecte, nos musiciens, notre imprimeur, nos peintres; il nous
fallait notre gouverneur de la Bastille.

-- Ah! vous croyez?

-- Monseigneur, ne nous faisons pas illusion; nous sommes fort
exposes a aller a la Bastille, cher monsieur Fouquet, ajouta le
prelat en montrant sous ses levres pales des dents qui etaient
encore ces belles dents adorees trente ans auparavant par Marie
Michon.

-- Et vous croyez que ce n'est pas trop de cent cinquante mille
livres pour cela, d'Herblay? Je vous assure que d'ordinaire vous
placez mieux votre argent.

-- Un jour viendra ou vous reconnaitrez votre erreur.

-- Mon cher d'Herblay, le jour ou l'on entre a la Bastille, on
n'est plus protege par le passe.

-- Si fait, si les obligations souscrites sont bien en regle; et
puis, croyez-moi, cet excellent Baisemeaux n'a pas un coeur de
courtisan. Je suis sur qu'il me gardera bonne reconnaissance de
cet argent; sans compter, comme je vous le dis, monseigneur, que
je garde les titres.

-- Quelle diable d'affaire! De l'usure en matiere de bienfaisance!

-- Monseigneur, monseigneur, ne vous melez point de tout cela;
s'il y a usure, c'est moi qui la fais seul; nous en profitons a
nous deux, voila tout.

-- Quelque intrigue, d'Herblay?...

-- Je ne dis pas non.

-- Et Baisemeaux complice.

-- Et pourquoi pas? On en a de pires. Ainsi je puis compter demain
sur les cinq mille pistoles?

-- Les voulez-vous ce soir?

-- Ce serait encore mieux, car je veux me mettre en chemin de
bonne heure; ce pauvre Baisemeaux, qui ne sait pas ce que je suis
devenu, il est sur des charbons ardents.

-- Vous aurez la somme dans une heure. Ah! d'Herblay, l'interet de
vos cent cinquante mille francs ne paiera jamais mes quatre
millions, dit Fouquet en se levant.

-- Pourquoi pas, monseigneur?

-- Bonsoir! j'ai affaire aux commis avant de me coucher.

-- Bonne nuit, monseigneur!

-- D'Herblay vous me souhaitez l'impossible.

-- J'aurai mes cinquante mille livres ce soir?

-- Oui.

-- Eh bien! dormez sur les deux oreilles, c'est moi qui vous le
dis. Bonne nuit, monseigneur!

Malgre cette assurance et le ton avec lequel elle etait donnee,
Fouquet sortit en hochant la tete et en poussant un soupir.


Chapitre XCVII -- Les petits comptes de M. Baisemeaux de Montlezun


Sept heures sonnaient a Saint-Paul, lorsque Aramis a cheval, en
costume de bourgeois, c'est-a-dire vetu de drap de couleur, ayant
pour toute distinction une espece de couteau de chasse au cote,
passa devant la rue du Petit-Musc et vint s'arreter en face de la
rue des Tournelles, a la porte du chateau de la Bastille.

Deux factionnaires gardaient cette porte. Ils ne firent aucune
difficulte pour admettre Aramis, qui entra tout a cheval comme il
etait, et le conduisirent du geste par un long passage borde de
batiments a droite et a gauche.

Ce passage conduisait jusqu'au pont-levis, c'est-a-dire jusqu'a la
veritable entree.

Le pont-levis etait baisse, le service de la place commencait a se
faire.

La sentinelle du corps de garde exterieur arreta Aramis, et lui
demanda d'un ton assez brusque quelle etait la cause qui
l'amenait.

Aramis expliqua avec sa politesse habituelle que la cause qui
l'amenait etait le desir de parler a M. Baisemeaux de Montlezun.

Le premier factionnaire appela un second factionnaire place dans
une cage interieure.

Celui-ci mit la tete a son guichet et regarda fort attentivement
le nouveau venu.

Aramis reitera l'expression de son desir.

Le factionnaire appela aussitot un bas officier qui se promenait
dans une cour assez spacieuse, lequel, apprenant ce dont il
s'agissait, courut chercher un officier de l'etat-major du
gouverneur.

Ce dernier, apres avoir ecoute la demande d'Aramis, le pria
d'attendre un moment, fit quelques pas et revint pour lui demander
son nom.

-- Je ne puis vous le dire, monsieur, dit Aramis; seulement sachez
que j'ai des choses d'une telle importance a communiquer a M. le
gouverneur, que je puis repondre d'avance d'une chose, c'est que
M. de Baisemeaux sera enchante de me voir. Il y a plus, c'est que,
lorsque vous lui aurez dit que c'est la personne qu'il attend au
1er juin, je suis convaincu qu'il accourra lui-meme.

L'officier ne pouvait faire entrer dans sa pensee qu'un homme
aussi important que M. le gouverneur se derangeat pour un autre
homme aussi peu important que paraissait l'etre ce petit bourgeois
a cheval.

-- Justement, monsieur, cela tombe a merveille. M. le gouverneur
se preparait a sortir, et vous voyez son carrosse attele dans la
cour du Gouvernement; il n'aura donc pas besoin de venir au-devant
de vous, mais il vous verra en passant.

Aramis fit de la tete un signe d'assentiment: il ne voulait pas
donner de lui-meme une trop haute idee; il attendit donc
patiemment et en silence, penche sur les arcons de son cheval.

Dix minutes ne s'etaient pas ecoulees, l'on vit s'ebranler le
carrosse du gouverneur. Il s'approcha de la porte. Le gouverneur
parut, monta dans le carrosse qui s'appreta a sortir.

Mais alors la meme ceremonie eut lieu pour le maitre du logis que
pour un etranger suspect; la sentinelle de la cage s'avanca au
moment ou le carrosse allait passer sous la voute, et le
gouverneur ouvrit sa portiere pour obeir le premier a la consigne.

De cette facon, la sentinelle put se convaincre que nul ne sortait
de la Bastille en fraude.

Le carrosse roula sous la voute.

Mais, au moment ou l'on ouvrait la grille, l'officier s'approcha
du carrosse arrete pour la seconde fois, et dit quelques mots au
gouverneur.

Aussitot le gouverneur passa la tete hors de la portiere et
apercut Aramis a cheval a l'extremite du pont-levis.

Il poussa aussitot un grand cri de joie, et sortit, ou plutot
s'elanca de son carrosse, et vint, tout courant, saisir les mains
d'Aramis en lui faisant mille excuses. Peu s'en fallut qu'il ne
les lui baisat.

-- Que de mal pour entrer a la Bastille, monsieur le gouverneur!
Est-ce de meme pour ceux qu'on y envoie malgre eux que pour ceux
qui y viennent volontairement?

-- Pardon, pardon. Ah! monseigneur, que de joie j'eprouve a voir
Votre Grandeur!

-- Chut! Y songez-vous, mon cher monsieur de Baisemeaux! Que
voulez vous qu'on pense de voir un eveque dans l'attirail ou je
suis?

-- Ah! pardon, excuse, je n'y songeais pas... Le cheval de
Monsieur a l'ecurie! cria Baisemeaux.

-- Non pas, non pas, dit Aramis, peste!

-- Pourquoi cela?

-- Parce qu'il y a cinq mille pistoles dans le porte-manteau.

Le visage du gouverneur devint si radieux, que les prisonniers,
s'ils l'eussent vu, eussent pu croire qu'il lui arrivait quelque
prince du sang.

-- Oui, oui, vous avez raison, au Gouvernement le cheval. Voulez-
vous, mon cher monsieur d'Herblay, que nous remontions en voiture
pour aller jusque chez moi?

-- Monter en voiture pour traverser une cour, monsieur le
gouverneur! me croyez-vous donc si invalide? Non pas, a pied,
monsieur le gouverneur, a pied.

Baisemeaux offrit alors son bras comme appui, mais le prelat n'en
fit point usage. Ils arriverent ainsi au Gouvernement, Baisemeaux
se frottant les mains et lorgnant le cheval du coin de l'oeil,
Aramis regardant les murailles noires et nues.

Un vestibule assez grandiose, un escalier droit en pierres
blanches, conduisaient aux appartements de Baisemeaux.

Celui-ci traversa l'antichambre, la salle a manger, ou l'on
appretait le dejeuner, ouvrit une petite porte derobee, et
s'enferma avec son hote dans un grand cabinet dont les fenetres
s'ouvraient obliquement sur les cours et les ecuries.

Baisemeaux installa le prelat avec cette obsequieuse politesse
dont un bon homme ou un homme reconnaissant connait seul le
secret.

Fauteuil a bras, coussin sous les pieds, table roulante pour
appuyer la main, le gouverneur prepara tout lui-meme.

Lui-meme aussi placa sur cette table avec un soin religieux le sac
d'or qu'un de ses soldats avait monte avec non moins de respect
qu'un pretre apporte le saint sacrement.

Le soldat sortit. Baisemeaux alla fermer derriere lui la porte,
tira un rideau de la fenetre, et regarda dans les yeux d'Aramis
pour voir si le prelat ne manquait de rien.

-- Eh bien! monseigneur, dit-il sans s'asseoir, vous continuez a
etre le plus fidele des gens de parole?

-- En affaires, cher monsieur de Baisemeaux, l'exactitude n'est
pas une vertu, c'est un simple devoir.

-- Oui, en affaires, je comprends; mais ce n'est point une affaire
que vous faites avec moi, monseigneur, c'est un service que vous
me rendez.

-- Allons, allons, cher monsieur Baisemeaux, avouez que, malgre
cette exactitude, vous n'avez point ete sans quelque inquietude.

-- Sur votre sante, oui, certainement, balbutia Baisemeaux.

-- Je voulais venir hier, mais je n'ai pu, etant trop fatigue,
continua Aramis.

Baisemeaux s'empressa de glisser un autre coussin sous les reins
de son hote.

-- Mais, reprit Aramis, je me suis promis de venir vous visiter
aujourd'hui de bon matin.

-- Vous etes excellent, monseigneur.

-- Et bien m'en a pris de ma diligence, ce me semble.

-- Comment cela?

-- Oui, vous alliez sortir.

Baisemeaux rougit.

-- En effet, dit-il, je sortais.

-- Alors je vous derange?

L'embarras de Baisemeaux devint visible.

-- Alors je vous gene, continua Aramis, en fixant son regard
incisif sur le pauvre gouverneur. Si j'eusse su cela, je ne fusse
point venu.

-- Ah! monseigneur, comment pouvez-vous croire que vous me genez
jamais, vous!

-- Avouez que vous alliez en quete d'argent.

-- Non! balbutia Baisemeaux; non, je vous jure.

-- M. le gouverneur va-t-il toujours chez M. Fouquet? cria d'en
bas la voix du major.

Baisemeaux courut comme un fou a la fenetre.

-- Non, non, cria-t-il desespere. Qui diable parle donc de
M. Fouquet? Est on ivre la-bas? Pourquoi me derange-t-on quand je
suis en affaire?

-- Vous alliez chez M. Fouquet, dit Aramis en se pincant les
levres; chez l'abbe ou chez le surintendant?

Baisemeaux avait bonne envie de mentir, mais il n'en eut pas le
courage.

-- Chez M. le surintendant, dit-il.

-- Alors, vous voyez bien que vous aviez besoin d'argent, puisque
vous alliez chez celui qui en donne.

-- Mais non, monseigneur.

-- Allons, vous vous defiez de moi.

-- Mon cher seigneur, la seule incertitude, la seule ignorance ou
j'etais du lieu que vous habitez...

-- Oh! vous eussiez eu de l'argent chez M. Fouquet, cher monsieur
Baisemeaux, c'est un homme qui a la main ouverte.

-- Je vous jure que je n'eusse jamais ose demander de l'argent a
M. Fouquet. Je lui voulais demander votre adresse, voila tout.

-- Mon adresse chez M. Fouquet? s'ecria Aramis en ouvrant malgre
lui les yeux.

-- Mais, fit Baisemeaux trouble par le regard du prelat, oui, sans
doute, chez M. Fouquet.

-- Il n'y a pas de mal a cela, cher monsieur Baisemeaux;
seulement, je me demande pourquoi chercher mon adresse chez
M. Fouquet.

-- Pour vous ecrire.

-- Je comprends, fit Aramis en souriant; aussi, n'etait-ce pas
cela que je voulais dire; je ne vous demande pas pour quoi faire
vous cherchiez mon adresse, je vous demande a quel propos vous
alliez la chercher chez M. Fouquet?

-- Ah! dit Baisemeaux, parce que M. Fouquet ayant Belle-Ile...

-- Eh bien?

-- Belle-Ile, qui est du diocese de Vannes, et que; comme vous
etes eveque de Vannes...

-- Cher monsieur de Baisemeaux, puisque vous saviez que j'etais
eveque de Vannes, vous n'aviez point besoin de demander mon
adresse a M. Fouquet.

-- Enfin, monsieur, dit Baisemeaux aux abois, ai-je commis une
inconsequence? En ce cas, je vous en demande bien pardon.

-- Allons donc! Et en quoi pouviez-vous avoir commis une
inconsequence? demanda tranquillement Aramis.

Et tout en rasserenant son visage, et tout en souriant au
gouverneur, Aramis se demandait comment Baisemeaux, qui ne savait
pas son adresse, savait cependant que Vannes etait sa residence.

"J'eclaircirai cela", dit-il en lui-meme.

Puis tout haut:

-- Voyons, mon cher gouverneur, dit-il, voulez-vous que nous
fassions nos petits comptes?

-- A vos ordres, monseigneur. Mais auparavant, dites-moi,
monseigneur...

-- Quoi?

-- Ne me ferez-vous point l'honneur de dejeuner avec moi comme
d'habitude?

-- Si fait, tres volontiers.

-- A la bonne heure!

Baisemeaux frappa trois coups sur un timbre.

-- Cela veut dire? demanda Aramis.

-- Que j'ai quelqu'un a dejeuner et que l'on agisse en
consequence.

-- Ah! diable! Et vous frappez trois fois! Vous m'avez l'air,
savez-vous bien, mon cher gouverneur, de faire des facons avec
moi?

-- Oh! par exemple! D'ailleurs, c'est bien le moins que je vous
recoive du mieux que je puis.

-- A quel propos?

-- C'est qu'il n'y a pas de prince qui ait fait pour moi ce que
vous avez fait, vous!

-- Allons, encore!

-- Non, non...

-- Parlons d'autre chose. Ou plutot, dites-moi, faites-vous vos
affaires a la Bastille?

-- Mais oui.

-- Le prisonnier donne donc?

-- Pas trop.

-- Diable!

-- M. de Mazarin n'etait pas assez rude.

-- Ah! oui, il vous faudrait un gouvernement soupconneux, notre
ancien cardinal...

-- Oui, sous celui-la, cela allait bien. Le frere de Son Eminence
grise y a fait sa fortune.

-- Croyez-moi, mon cher gouverneur, dit Aramis en se rapprochant
de Baisemeaux, un jeune roi vaut un vieux cardinal. La jeunesse a
ses defiances, ses coleres, ses passions, si la vieillesse a ses
haines, ses precautions, ses craintes. Avez-vous paye vos trois
ans de benefices a Louviere et a Tremblay?

-- Oh! mon Dieu, oui.

-- De sorte qu'il ne vous reste plus a leur donner que les
cinquante mille livres que je vous apporte?

-- Oui.

-- Ainsi, pas d'economies?

-- Ah! monseigneur, en donnant cinquante mille livres de mon cote
a ces messieurs, je vous jure que je leur donne tout ce que je
gagne. C'est ce que je disais encore hier au soir a M. d'Artagnan.

-- Ah! fit Aramis, dont les yeux brillerent mais s'eteignirent a
l'instant, ah! hier, vous avez vu d'Artagnan!... Et comment se
porte-t-il, ce cher ami?

-- A merveille.

-- Et que lui disiez-vous, monsieur de Baisemeaux?

-- Je lui disais, continua le gouverneur sans s'apercevoir de son
etourderie, je lui disais que je nourrissais trop bien mes
prisonniers.

-- Combien en avez-vous? demanda negligemment Aramis.

-- Soixante.

-- Eh! eh! c'est un chiffre assez rond.

-- Ah! monseigneur, autrefois il y avait des annees de deux cents.

-- Mais enfin un minimum de soixante, voyons, il n'y a pas encore
trop a se plaindre.

-- Non, sans doute, car a tout autre que moi chacun devrait
rapporter cent cinquante pistoles.

-- Cent cinquante pistoles!

-- Dame! calculez: pour un prince du sang, par exemple, j'ai
cinquante livres par jour.

-- Seulement, vous n'avez pas de prince du sang, a ce que je
suppose du moins, fit Aramis avec un leger tremblement dans la
voix.

-- Non, Dieu merci! c'est-a-dire non, malheureusement.

-- Comment, malheureusement?

-- Sans doute, ma place en serait bonifiee.

-- C'est vrai.

-- J'ai donc, par prince du sang, cinquante livres.

-- Oui.

-- Par marechal de France, trente-six livres.

-- Mais pas plus de marechal de France en ce moment que de prince
du sang, n'est-ce pas?

-- Helas! non; il est vrai que les lieutenants generaux et les
brigadiers sont a vingt-quatre livres, et que j'en ai deux.

-- Ah! ah!

-- Il y a apres cela les conseillers au Parlement, qui me
rapportent quinze livres.

-- Et combien en avez-vous?

-- J'en ai quatre.

-- Je ne savais pas que les conseillers fussent d'un si bon
rapport.

-- Oui, mais de quinze livres, je tombe tout de suite a dix.

-- A dix?

-- Oui, pour un juge ordinaire, pour un homme defenseur, pour un
ecclesiastique, dix livres.

-- Et vous en avez sept? Bonne affaire!

-- Non, mauvaise!

-- En quoi?

-- Comment voulez-vous que je ne traite pas ces pauvres gens, qui
sont quelque chose, enfin, comme je traite un conseiller au
Parlement?

-- En effet, vous avez raison, je ne vois pas cinq livres de
difference entre eux.

-- Vous comprenez, si j'ai un beau poisson, je le paie toujours
quatre ou cinq livres; si j'ai un beau poulet, il me coute une
livre et demie. J'engraisse bien des eleves de basse-cour; mais il
me faut acheter le grain, et vous ne pouvez vous imaginer l'armee
de rats que nous avons ici.

-- Eh bien! pourquoi ne pas leur opposer une demi-douzaine de
chats?

-- Ah! bien oui, des chats, ils les mangent; j'ai ete force d'y
renoncer; jugez comme ils traitent mon grain. Je suis force
d'avoir des terriers que je fais venir d'Angleterre pour etrangler
les rats. Les chiens ont un appetit feroce; ils mangent autant
qu'un prisonnier de cinquieme ordre, sans compter qu'ils
m'etranglent quelquefois mes lapins et mes poules.

Aramis ecoutait-il, n'ecoutait-il pas? nul n'eut pu le dire: ses
yeux baisses annoncaient l'homme attentif, sa main inquiete
annoncait l'homme absorbe.

Aramis meditait.

-- Je vous disais donc, continua Baisemeaux, qu'une volaille
passable me revenait a une livre et demie, et qu'un bon poisson me
coutait quatre ou cinq livres. On fait trois repas a la Bastille,
les prisonniers, n'ayant rien a faire, mangent toujours; un homme
de dix livres me coute sept livres et dix sous.

-- Mais vous me disiez que ceux de dix livres, vous les traitiez
comme ceux de quinze livres?

-- Oui, certainement.

-- Tres bien! alors vous gagnez sept livres dix sous sur ceux de
quinze livres?

-- Il faut bien compenser, dit Baisemeaux, qui vit qu'il s'etait
laisse prendre.

-- Vous avez raison, cher gouverneur; mais est-ce que vous n'avez
pas de prisonniers au-dessous de dix livres?

-- Oh! que si fait; nous avons le bourgeois et l'avocat.

-- A la bonne heure. Taxes a combien?

-- A cinq livres.

-- Est-ce qu'ils mangent, ceux-la?

-- Pardieu! seulement, vous comprenez qu'on ne leur donne pas tous
les jours une sole ou un poulet degraisse, ni des vins d'Espagne a
tous leurs repas; mais enfin ils voient encore trois fois la
semaine un bon plat a leur diner.

-- Mais c'est de la philanthropie, cela, mon cher gouverneur, et
vous devez vous ruiner.

-- Non. Comprenez bien: quand le quinze livres n'a pas acheve sa
volaille, ou que le dix livres a laisse un bon reste, je l'envoie
au cinq livres; c'est une ripaille pour le pauvre diable. Que
voulez-vous! il faut etre charitable.

-- Et qu'avez-vous a peu pres sur les cinq livres?

-- Trente sous.

-- Allons, vous etes un honnete homme, Baisemeaux!

-- Merci!

-- Non, en verite, je le declare.

-- Merci, merci, monseigneur. Mais je crois que vous avez raison,
maintenant. Savez-vous pourquoi je souffre?

-- Non.

-- Eh bien! c'est pour les petits-bourgeois et les clercs
d'huissier taxes a trois livres. Ceux-la ne voient pas souvent des
carpes du Rhin ni des esturgeons de la Manche.

-- Bon! est-ce que les cinq livres ne feraient pas de restes par
hasard?

-- Oh! monseigneur, ne croyez pas que je sois ladre a ce point, et
je comble de bonheur le petit-bourgeois ou le clerc d'huissier, en
lui donnant une aile de perdrix rouge, un filet de chevreuil, une
tranche de pate aux truffes, des mets qu'il n'a jamais vus qu'en
songe; enfin ce sont les restes des vingt-quatre livres; il mange,
il boit, au dessert il crie: "Vive le roi!" et benit la Bastille,
avec deux bouteilles d'un joli vin de Champagne qui me revient a
cinq sous, je le grise chaque dimanche. Oh! ceux-la me benissent,
ceux-la regrettent la prison lorsqu'ils la quittent. Savez-vous ce
que j'ai remarque?

-- Non, en verite.

-- Eh bien! j'ai remarque... Savez-vous que c'est un bonheur pour
ma maison? Eh bien! j'ai remarque que certains prisonniers liberes
se sont fait reincarcerer presque aussitot. Pourquoi serait-ce
faire, sinon pour gouter de ma cuisine? Oh! mais c'est a la
lettre!

Aramis sourit d'un air de doute.

-- Vous souriez?

-- Oui.

-- Je vous dis que nous avons des noms portes trois fois dans
l'espace de deux ans.

-- Il faudrait que je le visse pour le croire.

-- Oh! l'on peut vous montrer cela, quoiqu'il soit defendu de
communiquer les registres aux etrangers.

-- Je le crois.

-- Mais vous, monseigneur, si vous tenez a voir la chose de vos
yeux...

-- J'en serais enchante, je l'avoue.

-- Eh bien! soit!

Baisemeaux alla vers une armoire et en tira un grand registre.

Aramis le suivait ardemment des yeux.

Baisemeaux revint, posa le registre sur la table, le feuilleta un
instant, et s'arreta a la lettre M.

-- Tenez, dit-il, par exemple, vous voyez bien.

-- Quoi?

-- "Martinier, janvier 1659. Martinier, juin 1660. Martinier, mars
1661, pamphlets, mazarinades, etc." Vous comprenez que ce n'est
qu'un pretexte: on n'etait pas embastille pour des mazarinades; le
compere allait se denoncer lui-meme pour qu'on l'embastillat. Et
dans quel but, monsieur? Dans le but de revenir manger ma cuisine
a trois livres.

-- A trois livres! le malheureux!

-- Oui, monseigneur; le poete est au dernier degre, cuisine du
petit-bourgeois et du clerc d'huissier; mais, je vous le disais,
c'est justement a ceux-la que je fais des surprises.

Et Aramis, machinalement, tournait les feuillets du registre,
continuant de lire sans paraitre seulement s'interesser aux noms
qu'il lisait.

-- En 1661, vous voyez, dit Baisemeaux, quatre-vingts ecrous; en
1659, quatre-vingts.

-- Ah! Seldon, dit Aramis; je connais ce nom, ce me semble. N'est-
ce pas vous qui m'aviez parle d'un jeune homme?

-- Oui! oui! un pauvre diable d'etudiant qui fit... Comment
appelez-vous ca, deux vers latins qui se touchent?

-- Un distique.

-- Oui, c'est cela.

-- Le malheureux! pour un distique!

-- Peste! comme vous y allez! Savez-vous qu'il l'a fait contre les
jesuites, ce distique?

-- C'est egal, la punition me parait bien severe.

-- Ne le plaignez pas: l'annee passee, vous avez paru vous
interesser a lui.

-- Sans doute.

-- Eh bien! comme votre interet est tout-puissant ici,
monseigneur, depuis ce jour je le traite comme un quinze livres.

-- Alors, comme celui-ci, dit Aramis, qui avait continue de
feuilleter, et qui s'etait arrete a un des noms qui suivaient
celui de Martinier.

-- Justement, comme celui-ci.

-- Est-ce un Italien que ce Marchiali? demanda Aramis en montrant
du bout du doigt le nom qui avait attire son attention.

-- Chut! fit Baisemeaux.

-- Comment, chut? dit Aramis en crispant involontairement sa main
blanche.

-- Je croyais vous avoir deja parle de ce Marchiali.

-- Non, c'est la premiere fois que j'entends prononcer son nom.

-- C'est possible, je vous en aurai parle sans vous le nommer.

-- Et c'est un vieux pecheur, celui-la? demanda Aramis en essayant
de sourire.

-- Non, il est tout jeune, au contraire.

-- Ah! ah! son crime est donc bien grand?

-- Impardonnable!

-- Il a assassine?

-- Bah!

-- Incendie?

-- Bah!

-- Calomnie?

-- Eh! non. C'est celui qui...

Et Baisemeaux s'approcha de l'oreille d'Aramis en faisant de ses
deux mains un cornet d'acoustique.

-- C'est celui qui se permet de ressembler au...

-- Ah! oui, oui, dit Aramis. Je sais en effet, vous m'en aviez
deja parle l'an dernier; mais le crime m'avait paru si leger...

-- Leger!

-- Ou plutot si involontaire...

-- Monseigneur, ce n'est pas involontairement que l'on surprend
une pareille ressemblance.

-- Enfin, je l'avais oublie, voila le fait. Mais, tenez, mon cher
hote, dit Aramis en fermant le registre, voila, je crois, que l'on
nous appelle.

Baisemeaux prit le registre, le reporta vivement vers l'armoire
qu'il ferma, et dont il mit la clef dans sa poche.

-- Vous plait-il que nous dejeunions, monseigneur? dit-il. Car
vous ne vous trompez pas, on nous appelle pour le dejeuner.

-- A votre aise, mon cher gouverneur.

Et ils passerent dans la salle a manger.


Chapitre XCVIII -- Le dejeuner de M. de Baisemeaux


Aramis etait sobre d'ordinaire; mais, cette fois, tout en se
menageant fort sur le vin, il fit honneur au dejeuner de
Baisemeaux, qui d'ailleurs etait excellent.

Celui-ci, de son cote, s'animait d'une gaiete folatre; l'aspect
des cinq mille pistoles, sur lesquelles il tournait de temps en
temps les yeux, epanouissait son coeur.

De temps en temps aussi, il regardait Aramis avec un doux
attendrissement.

Celui-ci se renversait sur sa chaise et prenait du bout des levres
dans son verre quelques gouttes de vin qu'il savourait en
connaisseur.

-- Qu'on ne vienne plus me dire du mal de l'ordinaire de la
Bastille, dit-il en clignant les yeux; heureux les prisonniers qui
ont par jour seulement une demi-bouteille de ce bourgogne!

-- Tous les quinze francs en boivent, dit Baisemeaux. C'est un
Volnay fort vieux.

-- Ainsi notre pauvre ecolier, notre pauvre Seldon, en a, de cet
excellent Volnay?

-- Non pas! non pas!

-- Je croyais vous avoir entendu dire qu'il etait a quinze livres.

-- Lui! jamais! un homme qui fait des districts... Comment dites-
vous cela?

-- Des distiques.

-- A quinze livres! allons donc! C'est son voisin qui est a quinze
livres.

-- Son voisin?

-- Oui.

-- Lequel?

-- L'autre; le deuxieme Bertaudiere.

-- Mon cher gouverneur, excusez-moi, mais vous parlez une langue
pour laquelle il faut un certain apprentissage.

-- C'est vrai, pardon; deuxieme Bertaudiere, voyez-vous, veut dire
celui qui occupe le deuxieme etage de la tour de la Bertaudiere.

-- Ainsi la Bertaudiere est le nom d'une des tours de la Bastille?
J'ai, en effet, entendu dire que chaque tour avait son nom. Et ou
est cette tour?

-- Tenez, venez, dit Baisemeaux en allant a la fenetre. C'est
cette tour a gauche, la deuxieme.

-- Tres bien. Ah! c'est la qu'est le prisonnier a quinze livres?

-- Oui.

-- Et depuis combien de temps y est-il?

-- Ah! dame! depuis sept ou huit ans, a peu pres.

-- Comment, a peu pres? Vous ne savez pas plus surement vos dates?

-- Ce n'etait pas de mon temps, cher monsieur d'Herblay.

-- Mais Louviere, mais Tremblay, il me semble qu'ils eussent du
vous instruire.

-- Oh! mon cher monsieur... Pardon, pardon, monseigneur.

-- Ne faites pas attention. Vous disiez?

-- Je disais que les secrets de la Bastille ne se transmettent pas
avec les clefs du gouvernement.

-- Ah ca? c'est donc un mystere que ce prisonnier, un secret
d'Etat?

-- Oh! un secret Etat, non, je ne crois pas; c'est un secret comme
tout ce qui se fait a la Bastille.

-- Tres bien, dit Aramis; mais alors pourquoi parlez-vous plus
librement de Seldon que de...

-- Que du deuxieme Bertaudiere?

-- Oui.

-- Mais parce qu'a mon avis le crime d'un homme qui a fait un
distique est moins grand que celui qui ressemble au...

-- Oui, oui, je vous comprends, mais les guichetiers...

-- Eh bien! les guichetiers?

-- Ils causent avec vos prisonniers.

-- Sans doute.

-- Alors vos prisonniers doivent leur dire qu'ils ne sont pas
coupables.

-- Ils ne leur disent que cela, c'est la formule generale, c'est
l'antienne universelle.

-- Oui, mais maintenant cette ressemblance dont vous parliez tout
a l'heure?

-- Apres?

-- Ne peut-elle pas frapper vos guichetiers?

-- Oh! mon cher monsieur d'Herblay, il faut etre homme de cour
comme vous pour s'occuper de tous ces details-la.

-- Vous avez mille fois raison, mon cher monsieur de Baisemeaux.
Encore une goutte de ce Volnay, je vous prie.

-- Pas une goutte, un verre.

-- Non, non. Vous etes reste mousquetaire jusqu'au bout des
ongles, tandis que, moi, je suis devenu eveque. Une goutte pour
moi, un verre pour vous.

-- Soit.

Aramis et le gouverneur trinquerent.

-- Et puis, dit Aramis en fixant son regard brillant sur le rubis
en fusion eleve par sa main a la hauteur de son oeil, comme s'il
eut voulu jouir par tous les sens a la fois; et puis ce que vous
appelez une ressemblance, vous, un autre ne la remarquerait peut-
etre pas.

-- Oh! que si. Tout autre qui connaitrait, enfin, la personne a
laquelle il ressemble.

-- Je crois, cher monsieur de Baisemeaux, que c'est tout
simplement un jeu de votre esprit.

-- Non pas, sur ma parole.

-- Ecoutez, continua Aramis: j'ai vu beaucoup de gens ressembler a
celui que nous disons, mais par respect on n'en parlait pas.

-- Sans doute parce qu'il y a ressemblance et ressemblance; celle-
la est frappante, et si vous le voyiez...

-- Eh bien?

-- Vous en conviendriez vous-meme.

-- Si je le voyais, dit Aramis d'un air degage; mais je ne le
verrai pas, selon toute probabilite.

-- Et pourquoi?

-- Parce que, si je mettais seulement le pied dans une de ces
horribles chambres, je me croirais a tout jamais enterre.

-- Eh non! l'habitation est bonne.

-- Nenni.

-- Comment, nenni?

-- Je ne vous crois pas sur parole, voila tout.

-- Permettez, permettez, ne dites pas de mal de la deuxieme...
Bertaudiere. Peste! c'est une bonne chambre, meublee fort
agreablement, ayant tapis.

-- Diable!

-- Oui! oui! il n'a pas ete malheureux, ce garcon-la, le meilleur
logement de la Bastille a ete pour lui. En voila une chance!

-- Allons! allons! dit froidement Aramis, vous ne me ferez jamais
croire qu'il y ait de bonnes chambres a la Bastille; et quant a
vos tapis...

-- Eh bien! quant a mes tapis?...

-- Eh bien! ils n'existent que dans votre imagination; je vois des
araignees, des rats, des crapauds meme.

-- Des crapauds? Ah! dans les cachots, je ne dis pas.

-- Mais je vois peu de meubles et pas du tout de tapis.

-- Etes-vous homme a vous convaincre par vos yeux? dit Baisemeaux
avec entrainement.

-- Non! oh! pardieu, non!

-- Meme pour vous assurer de cette ressemblance, que vous niez
comme les tapis?

-- Quelque spectre, quelque ombre, un malheureux mourant.

-- Non pas! non pas! Un gaillard se portant comme le pont Neuf.

-- Triste, maussade?

-- Pas du tout: folatre.

-- Allons donc!

-- C'est le mot. Il est lache, je ne le retire pas.

-- C'est impossible!

-- Venez.

-- Ou cela?

-- Avec moi.

-- Quoi faire?

-- Un tour de Bastille.

-- Comment?

-- Vous verrez, vous verrez par vous-meme, vous verrez de vos
yeux.

-- Et les reglements?

-- Oh! qu'a cela ne tienne. C'est le jour de sortie de mon major;
le lieutenant est en ronde sur les bastions; nous sommes maitres
chez nous.

-- Non, non, cher gouverneur; rien que de penser au bruit des
verrous qu'il nous faudra tirer, j'en ai le frisson.

-- Allons donc!

-- Vous n'auriez qu'a m'oublier dans quelque troisieme ou
quatrieme Bertaudiere... Brou!...

-- Vous voulez rire?

-- Non, je vous parle serieusement.

-- Vous refusez une occasion unique. Savez-vous que, pour obtenir
la faveur que je vous propose gratis, certains princes du sang ont
offert jusqu'a cinquante mille livres?

-- Decidement, c'est donc bien curieux?

-- Le fruit defendu, monseigneur! le fruit defendu! Vous qui etes
d'Eglise, vous devez savoir cela.

-- Non. Si j'avais quelque curiosite, moi, ce serait pour le
pauvre ecolier du distique.

-- Eh bien! voyons, celui-la; il habite la troisieme Bertaudiere,
justement.

-- Pourquoi dites-vous justement?

-- Parce que, moi, si j'avais une curiosite, ce serait pour la
belle chambre tapissee et pour son locataire.

-- Bah! des meubles, c'est banal; une figure insignifiante, c'est
sans interet.

-- Un quinze livres, monseigneur, un quinze livres, c'est toujours
interessant.

-- Eh! justement j'oubliais de vous interroger la-dessus. Pourquoi
quinze livres a celui-la et trois livres seulement au pauvre
Seldon?

-- Ah! voyez, c'est une chose superbe que cette distinction, mon
cher monsieur, et voila ou l'on voit eclater la bonte du roi...

-- Du roi! du roi!

-- Du cardinal, je veux dire." Ce malheureux, s'est dit
M. de Mazarin, ce malheureux est destine a demeurer toujours en
prison."

-- Pourquoi?

-- Dame! il me semble que son crime est eternel, et que, par
consequent, le chatiment doit l'etre aussi.

-- Eternel?

-- Sans doute. S'il n'a pas le bonheur d'avoir la petite verole,
vous comprenez... et cette chance meme lui est difficile, car on
n'a pas de mauvais air a la Bastille.

-- Votre raisonnement est on ne peut plus ingenieux, cher monsieur
de Baisemeaux.

-- N'est-ce pas?

-- Vous vouliez donc dire que ce malheureux devait souffrir sans
treve et sans fin...

-- Souffrir, je n'ai pas dit cela, monseigneur; un quinze livres
ne souffre pas.

-- Souffrir la prison, au moins?

-- Sans doute, c'est une fatalite; mais cette souffrance, on la
lui adoucit. Enfin, vous en conviendrez, ce gaillard-la n'etait
pas venu au monde pour manger toutes les bonnes choses qu'il
mange. Pardieu! vous allez voir: nous avons ici ce pate intact,
ces ecrevisses auxquelles nous avons a peine touche, des
ecrevisses de Marne, grosses comme des langoustes, voyez. Eh bien!
tout cela va prendre le chemin de la Deuxieme Bertaudiere, avec
une bouteille de ce Volnay que vous trouvez si bon. Ayant vu, vous
ne douterez plus, j'espere.

-- Non, mon cher gouverneur, non; mais, dans tout cela, vous ne
pensez qu'aux bienheureuses quinze livres, et vous oubliez
toujours le pauvre Seldon, mon protege.

-- Soit! a votre consideration, jour de fete pour lui: il aura des
biscuits et des confitures, avec ce flacon de porto.

-- Vous etes un brave homme, je vous l'ai deja dit et je vous le
repete, mon cher Baisemeaux.

-- Partons, partons, dit le gouverneur un peu etourdi, moitie par
le vin qu'il avait bu, moitie par les eloges d'Aramis.

-- Souvenez-vous que c'est pour vous obliger, ce que j'en fais,
dit le prelat.

-- Oh! vous me remercierez en rentrant.

-- Partons donc.

-- Attendez que je previenne le porte-clefs.

Baisemeaux sonna deux coups, un homme parut.

-- Je vais aux tours! cria le gouverneur. Pas de gardes, pas de
tambours, pas de bruit, enfin!

-- Si je ne laissais ici mon manteau, dit Aramis, en affectant la
crainte, je croirais, en verite, que je vais en prison pour mon
propre compte.

Le porte-clefs preceda le gouverneur; Aramis prit la droite;
quelques soldats epars dans la cour se rangerent, fermes comme des
pieux, sur le passage du gouverneur.

Baisemeaux fit franchir a son hote plusieurs marches qui menaient
a une espece d'esplanade; de la, on vint au pont-levis, sur lequel
les factionnaires recurent le gouverneur et le reconnurent.

-- Monsieur, dit alors le gouverneur en se retournant du cote
d'Aramis et en parlant de facon que les factionnaires ne
perdissent point une de ses paroles; monsieur, vous avez bonne
memoire, n'est-ce pas?

-- Pourquoi? demanda Aramis.

-- Pour vos plans et pour vos mesures, car vous savez qu'il n'est
pas permis, meme aux architectes, d'entrer chez les personnes avec
du papier, des plumes ou un crayon.

"Bon! se dit Aramis a lui-meme, il parait que je suis un
architecte. N'est-ce pas encore la une plaisanterie de d'Artagnan,
qui m'a vu ingenieur a Belle-Ile?"

Puis, tout haut:

-- Tranquillisez-vous, monsieur le gouverneur; dans notre etat, le
coup d'oeil et la memoire suffisent.

Baisemeaux ne sourcilla point: les gardes prirent Aramis pour ce
qu'il semblait etre.

-- Eh bien! allons d'abord a la Bertaudiere, dit Baisemeaux
toujours avec l'intention d'etre entendu des factionnaires.

-- Allons, repondit Aramis.

Puis, s'adressant au porte-clefs:

-- Tu profiteras de cela, lui dit-il, pour porter au numero 2 les
friandises que j'ai designees.

-- Le numero 3, cher monsieur de Baisemeaux, le numero 3, vous
l'oubliez toujours.

-- C'est vrai.

Ils monterent.

Ce qu'il y avait de verrous, de grilles et de serrures pour cette
seule cour eut suffi a la surete d'une ville entiere.

Aramis n'etait ni un reveur ni un homme sensible; il avait fait
des vers dans sa jeunesse; mais il etait sec de coeur, comme tout
homme de cinquante cinq ans qui a beaucoup aime les femmes ou
plutot qui en a ete fort aime.

Mais, lorsqu'il posa le pied sur les marches de pierre usees par
lesquelles avaient passe tant d'infortunes, lorsqu'il se sentit
impregne de l'atmosphere de ces sombres voutes humides de larmes,
il fut, sans nul doute, attendri, car son front se baissa, car ses
yeux se troublerent, et il suivit Baisemeaux sans lui adresser une
parole.


Chapitre XCIX -- Le deuxieme de la Bertaudiere


Au deuxieme etage, soit fatigue, soit emotion, la respiration
manqua au visiteur.

Il s'adossa contre le mur.

-- Voulez-vous commencer par celui-ci? dit Baisemeaux. Puisque
nous allons de l'un chez l'autre, peu importe, ce me semble, que
nous montions du second au troisieme, ou que nous descendions du
troisieme au second. Il y a, d'ailleurs, aussi certaines
reparations a faire dans cette chambre, se hata-t-il d'ajouter a
l'intention du guichetier qui se trouvait a la portee de la voix.

-- Non! non! s'ecria vivement Aramis; plus haut, plus haut,
monsieur le gouverneur, s'il vous plait; le haut est le plus
presse.

Ils continuerent de monter.

-- Demandez les clefs au geolier, souffla tout bas Aramis.

-- Volontiers.

Baisemeaux prit les clefs et ouvrit lui-meme la porte de la
troisieme chambre. Le porte-clefs entra le premier et deposa sur
une table les provisions que le bon gouverneur appelait des
friandises.

Puis il sortit.

Le prisonnier n'avait pas fait un mouvement.

Alors Baisemeaux entra a son tour, tandis qu'Aramis se tenait sur
le seuil.

De la, il vit un jeune homme, un enfant de dix-huit ans qui,
levant la tete au bruit inaccoutume, se jeta a bas de son lit en
apercevant le gouverneur, et, joignant les mains, se mit a crier:

-- Ma mere! ma mere!

L'accent de ce jeune homme contenait tant de douleur, qu'Aramis se
sentit frissonner malgre lui.

-- Mon cher hote, lui dit Baisemeaux en essayant de sourire, je
vous apporte a la fois une distraction et un extra, la distraction
pour l'esprit et l'extra pour le corps. Voila Monsieur qui va
prendre des mesures sur vous, et voila des confitures pour votre
dessert.

-- Oh! monsieur! monsieur! dit le jeune homme, laissez-moi seul
pendant un an, nourrissez-moi de pain et d'eau pendant un an, mais
dites-moi qu'au bout d'un an je sortirai d'ici, dites-moi qu'au
bout d'un an je reverrai ma mere!

-- Mais, mon cher ami, dit Baisemeaux, je vous ai entendu dire a
vous-meme qu'elle etait fort pauvre, votre mere, que vous etiez
fort mal loge chez elle, tandis qu'ici, peste!

-- Si elle etait pauvre, monsieur, raison de plus pour qu'on lui
rende son soutien. Mal loge chez elle? Oh! monsieur, on est
toujours bien loge quand on est libre.

-- Enfin, puisque vous dites vous-meme que vous n'avez fait que ce
malheureux distique...

-- Et sans intention, monsieur, sans intention aucune, je vous
jure; je lisais _Martial_ quand l'idee m'en est venue. Oh!
monsieur, qu'on me punisse, moi, qu'on me coupe la main avec
laquelle je l'ai ecrit, je travaillerai de l'autre; mais qu'on me
rende ma mere.

-- Mon enfant, dit Baisemeaux, vous savez que cela ne depend pas
de moi; je ne puis que vous augmenter votre ration, vous donner un
petit verre de porto, vous glisser un biscuit entre deux
assiettes.

-- O mon Dieu! mon Dieu! s'ecria le jeune homme en se renversant
en arriere et en se roulant sur le parquet.

Aramis, incapable de supporter plus longtemps cette scene, se
retira jusque sur le palier.

-- Le malheureux! murmurait-il tout bas.

-- Oh! oui, monsieur, il est bien malheureux; mais c'est la faute
de ses parents.

-- Comment cela?

-- Sans doute... Pourquoi lui faisait-on apprendre le latin?...
Trop de science, voyez-vous, monsieur, ca nuit... Moi, je ne sais
ni lire ni ecrire: aussi je ne suis pas en prison.

Aramis regarda cet homme, qui appelait n'etre pas en prison etre
geolier a la Bastille.

Quant a Baisemeaux, voyant le peu d'effet de ses conseils et de
son vin de Porto, il sortit tout trouble.

-- Eh bien! et la porte! la porte! dit le geolier, vous oubliez de
refermer la porte.

-- C'est vrai, dit Baisemeaux. Tiens, tiens, voila les clefs.

-- Je demanderai la grace de cet enfant, dit Aramis.

-- Et si vous ne l'obtenez pas, dit Baisemeaux, demandez au moins
qu'on le porte a dix livres, cela fait que nous y gagnerons tous
les deux.

-- Si l'autre prisonnier appelle aussi sa mere, fit Aramis, j'aime
mieux ne pas entrer, je prendrai mesure du dehors.

-- Oh! oh! dit le geolier, n'ayez pas peur, monsieur l'architecte,
celui-la, il est doux comme un agneau; pour appeler sa mere, il
faudrait qu'il parlat, et il ne parle jamais.

-- Alors entrons, dit sourdement Aramis.

-- Oh! monsieur, dit le porte-clefs, vous etes architecte des
prisons?

-- Oui.

-- Et vous n'etes pas plus habitue a la chose? C'est etonnant!

Aramis vit que, pour ne pas inspirer de soupcons, il lui fallait
appeler toute sa force a son secours.

Baisemeaux avait les clefs, il ouvrit la porte.

-- Reste dehors, dit-il au porte-clefs, et attends-nous au bas du
degre.

Le porte-clefs obeit et se retira.

Baisemeaux passa le premier et ouvrit lui-meme la deuxieme porte.

Alors on vit, dans le carre de lumiere qui filtrait par la fenetre
grillee, un beau jeune homme, de petite taille, aux cheveux
courts, a la barbe deja croissante; il etait assis sur un
escabeau, le coude dans un fauteuil auquel s'appuyait tout le haut
de son corps.

Son habit, jete sur le lit, etait de fin velours noir, et il
aspirait l'air frais qui venait s'engouffrer dans sa poitrine
couverte d'une chemise de la plus belle batiste que l'on avait pu
trouver.

Lorsque le gouverneur entra, ce jeune homme tourna la tete avec un
mouvement plein de nonchalance, et, comme il reconnut Baisemeaux,
il se leva et salua courtoisement.

Mais, quand ses yeux se porterent sur Aramis, demeure dans
l'ombre, celui-ci frissonna; il palit et son chapeau, qu'il tenait
a la main, lui echappa comme si tous les muscles venaient de se
detendre a la fois.

Baisemeaux, pendant ce temps, habitue a la presence de son
prisonnier, semblait ne partager aucune des sensations que
partageait Aramis; il etalait sur la table son pate et ses
ecrevisses, comme eut pu faire un serviteur plein de zele. Ainsi
occupe, il ne remarquait point le trouble de son hote.

Mais, quand il eut fini, adressant la parole au jeune prisonnier:

-- Vous avez bonne mine, dit-il, cela va bien?

-- Tres bien, monsieur, merci, repondit le jeune homme.

Cette voix faillit renverser Aramis. Malgre lui il fit un pas en
avant, les levres fremissantes.

Ce mouvement etait si visible, qu'il ne put echapper a Baisemeaux,
tout preoccupe qu'il etait.

-- Voici un architecte qui va examiner votre cheminee, dit
Baisemeaux; fume-t-elle?

-- Jamais, monsieur.

-- Vous disiez qu'on ne pouvait pas etre heureux en prison, dit le
gouverneur en se frottant les mains; voici pourtant un prisonnier
qui l'est. Vous ne vous plaignez pas, j'espere?

-- Jamais.

-- Vous ne vous ennuyez pas? dit Aramis.

-- Jamais.

-- Hein! fit tout bas Baisemeaux, avais-je raison?

-- Dame! que voulez-vous, mon cher gouverneur, il faut bien se
rendre a l'evidence. Est-il permis de lui faire des questions?

-- Tout autant qu'il vous plaira.

-- Eh bien! faites-moi donc le plaisir de lui demander s'il sait
pourquoi il est ici.

-- Monsieur me charge de vous demander, dit Baisemeaux, si vous
connaissez la cause de votre detention.

-- Non, monsieur, dit simplement le jeune homme, je ne la connais
pas.

-- Mais c'est impossible, dit Aramis emporte malgre lui. Si vous
ignoriez la cause de votre detention, vous seriez furieux.

-- Je l'ai ete pendant les premiers jours.

-- Pourquoi ne l'etes-vous plus?

-- Parce que j'ai reflechi.

-- C'est etrange, dit Aramis.

-- N'est-ce pas qu'il est etonnant? fit Baisemeaux.

-- Et a quoi avez-vous reflechi? demanda Aramis. Peut-on vous le
demander, monsieur?

-- J'ai reflechi que, n'ayant commis aucun crime, Dieu ne pouvait
me chatier.

-- Mais qu'est-ce donc que la prison, demanda Aramis, si ce n'est
un chatiment?

-- Helas! dit le jeune homme, je ne sais; tout ce que je puis vous
dire, c'est que c'est tout le contraire de ce que j'avais dit il y
a sept ans.

-- A vous entendre, monsieur, a voir votre resignation, on serait
tente de croire que vous aimez la prison.

-- Je la supporte.

-- C'est dans la certitude d'etre libre un jour?

-- Je n'ai pas de certitude, monsieur; de l'espoir, voila tout; et
cependant, chaque jour, je l'avoue, cet espoir se perd.

-- Mais enfin, pourquoi ne seriez-vous pas libre, puisque vous
l'avez deja ete?

-- C'est justement, repondit le jeune homme, la raison qui
m'empeche d'attendre la liberte; pourquoi m'eut-on emprisonne, si
l'on avait l'intention de me faire libre plus tard?

-- Quel age avez-vous?

-- Je ne sais.

-- Comment vous nommez-vous?

-- J'ai oublie le nom qu'on me donnait.

-- Vos parents?

-- Je ne les ai jamais connus.

-- Mais ceux qui vous ont eleve?

-- Ils ne m'appelaient pas leur fils.

-- Aimiez-vous quelqu'un avant de venir ici?

-- J'aimais ma nourrice et mes fleurs.

-- Est-ce tout?

-- J'aimais aussi mon valet.

-- Vous regrettez cette nourrice et ce valet?

-- J'ai beaucoup pleure quand ils sont morts.

-- Sont-ils morts depuis que vous etes ici ou auparavant que vous
y fussiez?

-- Ils sont morts la veille du jour ou l'on m'a enleve.

-- Tous deux en meme temps?

-- Tous deux en meme temps.

-- Et comment vous enleva-t-on?

-- Un homme me vint chercher, me fit monter dans un carrosse qui
se trouva ferme avec des serrures, et m'amena ici.

-- Cet homme, le reconnaitriez-vous?

-- Il avait un masque.

-- N'est-ce pas que cette histoire est extraordinaire? dit tout
bas Baisemeaux a Aramis.

Aramis pouvait a peine respirer.

-- Oui, extraordinaire, murmura-t-il.

-- Mais ce qu'il y a de plus extraordinaire encore, c'est que
jamais il ne m'en a dit autant qu'il vient de vous en dire.

-- Peut-etre cela tient-il aussi a ce que vous ne l'avez jamais
questionne, dit Aramis.

-- C'est possible, repondit Baisemeaux, je ne suis pas curieux. Au
reste, vous voyez la chambre: elle est belle, n'est-ce pas?

-- Fort belle.

-- Un tapis...

-- Superbe.

-- Je gage qu'il n'en avait pas de pareil avant de venir ici.

-- Je le crois.

Puis, se retournant vers le jeune homme:

-- Ne vous rappelez-vous point avoir ete jamais visite par quelque
etranger ou quelque etrangere? demanda Aramis au jeune homme.

-- Oh! si fait, trois fois par une femme, qui chaque fois s'arreta
en voiture a la porte, entra, couverte d'un voile qu'elle ne leva
que lorsque nous fumes enfermes et seuls.

-- Vous vous rappelez cette femme?

-- Oui.

-- Que vous disait-elle?

Le jeune homme sourit tristement.

-- Elle me demandait ce que vous me demandez, si j'etais heureux
et si je m'ennuyais.

-- Et lorsqu'elle arrivait ou partait?

-- Elle me pressait dans ses bras, me serrait sur son coeur,
m'embrassait.

-- Vous vous la rappelez?

-- A merveille.

-- Je vous demande si vous vous rappelez les traits de son visage.

-- Oui.

-- Donc, vous la reconnaitriez si le hasard l'amenait devant vous
ou vous conduisait a elle?

-- Oh! bien certainement.

Un eclair de fugitive satisfaction passa sur le visage d'Aramis.

En ce moment Baisemeaux entendit le porte-clefs qui remontait.

-- Voulez-vous que nous sortions? dit-il vivement a Aramis.

Probablement Aramis savait tout ce qu'il voulait savoir.

-- Quand il vous plaira, dit-il.

Le jeune homme les vit se disposer a partir et les salua poliment.

Baisemeaux repondit par une simple inclination de tete.

Aramis, rendu respectueux par le malheur sans doute, salua
profondement le prisonnier.

Ils sortirent. Baisemeaux ferma la porte derriere eux.

-- Eh bien! fit Baisemeaux dans l'escalier, que dites-vous de tout
cela?

-- J'ai decouvert le secret, mon cher gouverneur, dit-il.

-- Bah! Et quel est ce secret?

-- Il y a eu un assassinat commis dans cette maison.

-- Allons donc!

-- Comprenez-vous, le valet et la nourrice morts le meme jour?

-- Eh bien?

-- Poison.

-- Ah! ah!

-- Qu'en dites-vous?

-- Que cela pourrait bien etre vrai... Quoi! ce jeune homme serait
un assassin?

-- Eh! qui vous dit cela? Comment voulez-vous que le pauvre enfant
soit un assassin?

-- C'est ce que je disais.

-- Le crime a ete commis dans sa maison; c'est assez; peut-etre a-
t-il vu les criminels, et l'on craint qu'il ne parle.

-- Diable! si je savais cela.

-- Eh bien?

-- Je redoublerais de surveillance.

-- Oh! il n'a pas l'air d'avoir envie de se sauver.

-- Ah! les prisonniers, vous ne les connaissez pas.

-- A-t-il des livres?

-- Jamais; defense absolue de lui en donner.

-- Absolue?

-- De la main meme de M. Mazarin.

-- Et vous avez cette note?

-- Oui, monseigneur; la voulez-vous voir en revenant prendre votre
manteau?

-- Je le veux bien, les autographes me plaisent fort.

-- Celui-la est d'une certitude superbe; il n'y a qu'une rature.

-- Ah! ah! une rature! et a quel propos, cette rature?

-- A propos d'un chiffre.

-- D'un chiffre?

-- Oui. Voila ce qu'il y avait d'abord: pension a cinquante
livres.

-- Comme les princes du sang, alors?

-- Mais le cardinal aura vu qu'il se trompait, vous comprenez
bien; il a biffe le zero et a ajoute un un devant le cinq. Mais, a
propos...

-- Quoi?

-- Vous ne parlez pas de la ressemblance.

-- Je n'en parle pas, cher monsieur de Baisemeaux, par une raison
bien simple; je n'en parle pas, parce qu'elle n'existe pas.

-- Oh! par exemple!

-- Ou que, si elle existe, c'est dans votre imagination, et que
meme, existat-elle ailleurs, je crois que vous feriez bien de n'en
point parler.

-- Vraiment!

-- Le roi Louis XIV, vous le comprenez bien, vous en voudrait
mortellement s'il apprenait que vous contribuez a repandre ce
bruit qu'un de ses sujets a l'audace de lui ressembler.

-- C'est vrai, c'est vrai, dit Baisemeaux tout effraye, mais je
n'ai parle de la chose qu'a vous, et vous comprenez, monseigneur,
que je compte assez sur votre discretion.

-- Oh! soyez tranquille.

-- Voulez-vous toujours voir la note? dit Baisemeaux ebranle.

-- Sans doute.

En causant ainsi, ils etaient rentres; Baisemeaux tira de
l'armoire un registre particulier pareil a celui qu'il avait deja
montre a Aramis, mais ferme par une serrure.

La clef qui ouvrait cette serrure faisait partie d'un petit
trousseau que Baisemeaux portait toujours sur lui.

Puis, posant le livre sur la table, il l'ouvrit a la lettre M et
montra a Aramis cette note a la colonne des observations:

"Jamais de livres, linge de la plus grande finesse, habits
recherches, pas de promenades, pas de changement de geolier, pas
de communications.

Instruments de musique; toute licence pour le bien-etre; quinze
livres de nourriture. M. de Baisemeaux peut reclamer si les 15
livres ne lui suffisent pas."

-- Tiens, au fait, dit Baisemeaux, j'y songe: je reclamerai.

Aramis referma le livre.

-- Oui, dit-il, c'est bien de la main de M. de Mazarin; je
reconnais son ecriture. Maintenant, mon cher gouverneur, continua-
t-il, comme si cette derniere communication avait epuise son
interet, passons, si vous le voulez bien, a nos petits
arrangements.

-- Eh bien! quel terme voulez-vous que je prenne? Fixez vous-meme.

-- Ne prenez pas de terme; faites-moi une reconnaissance pure et
simple de cent cinquante mille francs.

-- Exigible?

-- A ma volonte. Mais, vous comprenez, je ne voudrai que lorsque
vous voudrez vous-meme.

-- Oh! je suis tranquille, dit Baisemeaux en souriant; mais je
vous ai deja donne deux recus.

-- Aussi, vous voyez, je les dechire.

Et Aramis, apres avoir montre les deux recus au gouverneur, les
dechira en effet.

Vaincu par une pareille marque de confiance, Baisemeaux souscrivit
sans hesitation une obligation de cent cinquante mille francs
remboursable a la volonte du prelat.

Aramis, qui avait suivi la plume par-dessus l'epaule du
gouverneur, mit l'obligation dans sa poche sans avoir l'air de
l'avoir lue, ce qui donna toute tranquillite a Baisemeaux.

-- Maintenant, dit Aramis, vous ne m'en voudrez point, n'est-ce
pas, si je vous enleve quelque prisonnier?

-- Comment cela?

-- Sans doute en obtenant sa grace. Ne vous ai je pas dit, par
exemple, que le pauvre Seldon m'interessait?

-- Ah! c'est vrai!

-- Eh bien?

-- C'est votre affaire; agissez comme vous l'entendrez. Je vois
que vous avez le bras long et la main large.

Et Aramis partit, emportant les benedictions du gouverneur.


Chapitre C -- Les deux amies


A l'heure ou M. de Baisemeaux montrait a Aramis les prisonniers de
la Bastille, un carrosse s'arretait devant la porte de
Mme de Belliere, et a cette heure encore matinale deposait au
perron une jeune femme enveloppee de coiffes de soie.

Lorsqu'on annonca Mme Vanel a Mme de Belliere, celle-ci s'occupait
ou plutot s'absorbait a lire une lettre qu'elle cacha
precipitamment.

Elle achevait a peine sa toilette du matin, ses femmes etaient
encore dans la chambre voisine.

Au nom, au pas de Marguerite Vanel, Mme de Belliere courut a sa
rencontre. Elle crut voir dans les yeux de son amie un eclat qui
n'etait pas celui de la sante ou de la joie.

Marguerite l'embrassa, lui serra les mains, lui laissa a peine le
temps de parler.

-- Ma chere, dit-elle, tu m'oublies donc? Tu es donc tout entiere
aux plaisirs de la cour?

-- Je n'ai pas vu seulement les fetes du mariage.

-- Que fais-tu alors?

-- Je me prepare a aller a Belliere.

-- A Belliere!

-- Oui.

-- Campagnarde alors. J'aime a te voir dans ces dispositions. Mais
tu es pale.

-- Non, je me porte a ravir.

-- Tant mieux, j'etais inquiete. Tu ne sais pas ce qu'on m'avait
dit?

-- On dit tant de choses!

-- Oh! celle-la est extraordinaire.

-- Comme tu sais faire languir ton auditoire, Marguerite.

-- M'y voici. C'est que j'ai peur de te facher.

-- Oh! jamais. Tu admires toi-meme mon egalite d'humeur.

-- Eh bien! on dit que... Ah! vraiment, je ne pourrai jamais
t'avouer cela.

-- N'en parlons plus alors, fit Mme de Belliere, qui devinait une
mechancete sous ces preambules, mais qui cependant se sentait
devoree de curiosite.

-- Eh bien! ma chere marquise, on dit que depuis quelque temps tu
regrettes beaucoup moins M. de Belliere, le pauvre homme!

-- C'est un mauvais bruit, Marguerite; je regrette et regretterai
toujours mon mari; mais voila deux ans qu'il est mort; je n'en ai
que vingt-huit, et la douleur de sa perte ne doit pas dominer
toutes les actions, toutes les pensees de ma vie. Je le dirais,
que toi, toi, Marguerite, la femme par excellence, tu ne le
croirais pas.

-- Pourquoi? Tu as le coeur si tendre! repliqua mechamment
Mme Vanel.

-- Tu l'as aussi, Marguerite, et je n'ai pas vu que tu te
laissasses abattre par le chagrin quand le coeur etait blesse.

Ces mots etaient une allusion directe a la rupture de Marguerite
avec le surintendant. Ils etaient aussi un reproche voile, mais
direct, fait au coeur de la jeune femme.

Comme si elle n'eut attendu que ce signal pour decocher sa fleche,
Marguerite s'ecria:

-- Eh bien! Elise, on dit que tu es amoureuse.

Et elle devora du regard Mme de Belliere, qui rougit sans pouvoir
s'en empecher.

-- On ne se fait jamais faute de calomnier les femmes, repliqua la
marquise apres un instant de silence.

-- Oh! on ne te calomnie pas, Elise

-- Comment! on dit que je suis amoureuse, et on ne me calomnie
pas?

-- D'abord, si c'est vrai, il n'y a pas de calomnie, il n'y a que
medisance; ensuite, car tu ne me laisses pas achever, le public ne
dit pas que tu t'abandonnes a cet amour. Il te peint, au
contraire, comme une vertueuse amante armee de griffes et de
dents, te renfermant chez toi comme dans une forteresse, et dans
une forteresse autrement impenetrable que celle de Danae, bien que
la tour de Danae fut faite d'airain.

-- Tu as de l'esprit, Marguerite, dit Mme de Belliere, tremblante.

-- Tu m'as toujours flattee, Elise... Bref, on te dit
incorruptible et inaccessible. Tu vois si l'on te calomnie... Mais
a quoi reves-tu pendant que je te parle?

-- Moi?

-- Oui, tu es toute rouge et toute muette.

-- Je cherche, dit la marquise relevant ses beaux yeux brillant
d'un commencement de colere, je cherche a quoi tu as pu faire
allusion, toi, si savante dans la mythologie, en me comparant a
Danae.

-- Ah! ah! fit Marguerite en riant, tu cherches cela?

-- Oui; ne te souvient-il pas qu'au couvent, lorsque nous
cherchions des problemes d'arithmetique... Ah! c'est savant aussi
ce que je vais te dire, mais a mon tour... Ne te souviens-tu pas
que, si l'un des termes etait donne, nous devions trouver l'autre?
Cherche, alors, cherche.

-- Mais je ne devine pas ce que tu veux dire.

-- Rien de plus simple, pourtant. Tu pretends que je suis
amoureuse, n'est ce pas?

-- On me l'a dit.

-- Eh bien! on ne dit pas que je sois amoureuse d'une abstraction.
Il y a un nom dans tout ce bruit?

-- Certes, oui, il y a un nom.

-- Eh bien! ma chere, il n'est pas etonnant que je doive chercher
ce nom, puisque tu ne me le dis pas.

-- Ma chere marquise, en te voyant rougir, je croyais que tu ne
chercherais pas longtemps.

-- C'est ton mot Danae qui m'a surprise. Qui dit Danae dit pluie
d'or, n'est ce pas?

-- C'est-a-dire que le Jupiter de Danae se changea pour elle en
pluie d'or.

-- Mon amant alors... celui que tu me donnes...

-- Oh! pardon; moi, je suis ton amie et ne te donne personne.

-- Soit!... mais les ennemis.

-- Veux-tu que je te dise le nom?

-- Il y a une demi-heure que tu me le fais attendre.

-- Tu vas l'entendre. Ne t'effarouche pas, c'est un homme
puissant.

-- Bon!

La marquise s'enfoncait dans les mains ses ongles effiles, comme
le patient a l'approche du fer.

-- C'est un homme tres riche, continua Marguerite, le plus riche
peut-etre. C'est enfin...

La marquise ferma un instant les yeux.

-- C'est le duc de Buckingham, dit Marguerite en riant aux eclats.

La perfidie avait ete calculee avec une adresse incroyable. Ce
nom, qui tombait a faux a la place du nom que la marquise
attendait, faisait bien l'effet sur la pauvre femme de ces haches
mal aiguisees qui avaient dechiquete, sans les tuer,
MM. de Chalais et de Thou sur leurs echafauds.

Elle se remit pourtant.

-- J'avais bien raison, dit-elle, de t'appeler une femme d'esprit;
tu me fais passer un agreable moment. La plaisanterie est
charmante... Je n'ai jamais vu M. de Buckingham.

-- Jamais? fit Marguerite en contenant ses eclats.

-- Je n'ai pas mis le pied hors de chez moi depuis que le duc est
a Paris.

-- Oh! reprit Mme Vanel en allongeant son pied mutin vers un
papier qui frissonnait pres de la fenetre sur un tapis. On peut ne
pas se voir, mais on s'ecrit.

La marquise fremit. Ce papier etait l'enveloppe de la lettre
qu'elle lisait a l'entree de son amie. Cette enveloppe etait
cachetee aux armes du surintendant.

En se reculant sur son sofa, Mme de Belliere fit rouler sur ce
papier les plis epais de sa large robe de soie, et l'ensevelit
ainsi.

-- Voyons, dit-elle alors, voyons, Marguerite, est-ce pour me dire
toutes ces folies que tu es venue de si bon matin?

-- Non, je suis venue pour te voir d'abord et pour te rappeler nos
anciennes habitudes si douces et si bonnes, tu sais, lorsque nous
allions nous promener a Vincennes, et que, sous un chene, dans un
taillis, nous causions de ceux que nous aimions et qui nous
aimaient.

-- Tu me proposes une promenade.

-- J'ai mon carrosse et trois heures de liberte.

-- Je ne suis pas vetue, Marguerite... et... si tu veux que nous
causions, sans aller au bois de Vincennes, nous trouverions dans
le jardin de l'hotel un bel arbre, des charmilles touffues, un
gazon seme de paquerettes, et toute cette violette que l'on sent
d'ici.

-- Ma chere marquise, je regrette que tu me refuses... J'avais
besoin d'epancher mon coeur dans le tien.

-- Je te le repete, Marguerite, mon coeur est a toi, aussi bien
dans cette chambre, aussi bien ici pres, sous ce tilleul de mon
jardin, que la-bas, sous un chene dans le bois.

-- Pour moi, ce n'est pas la meme chose... En me rapprochant de
Vincennes, marquise, je rapprochais mes soupirs du but vers lequel
ils tendent depuis quelques jours.

La marquise leva tout a coup la tete.

-- Cela t'etonne, n'est-ce pas... que je pense encore a Saint-
Mande?

-- A Saint-Mande! s'ecria Mme de Belliere.

Et les regards des deux femmes se croiserent comme deux epees
inquietes au premier engagement du combat.

-- Toi, si fiere?... dit avec dedain la marquise.

-- Moi... si fiere!... repliqua Mme Vanel. Je suis ainsi faite...
Je ne pardonne pas l'oubli, je ne supporte pas l'infidelite. Quand
je quitte et qu'on pleure, je suis tentee d'aimer encore; mais,
quand on me quitte et qu'on rit, j'aime eperdument.

Mme de Belliere fit un mouvement involontaire.

"Elle est jalouse", se dit Marguerite.

-- Alors, continua la marquise, tu es eperdument eprise... de
M. de Buckingham... non, je me trompe... de M. Fouquet?

Elle sentit le coup, et tout son sang afflua sur son coeur.

-- Et tu voulais aller a Vincennes... a Saint-Mande meme!

-- Je ne sais ce que je voulais, tu m'eusses conseillee peut-etre.

-- En quoi?

-- Tu l'as fait souvent.

-- Certes, ce n'eut point ete en cette occasion; car, moi, je ne
pardonne pas comme toi. J'aime moins peut-etre; mais quand mon
coeur a ete froisse, c'est pour toujours.

-- Mais M. Fouquet ne t'a pas froissee, dit avec une naivete de
vierge Marguerite Vanel.

-- Tu comprends parfaitement ce que je veux te dire. M. Fouquet ne
m'a pas froissee; il ne m'est connu ni par faveur, ni par injure,
mais tu as a te plaindre de lui. Tu es mon amie, je ne te
conseillerais donc pas comme tu voudrais.

-- Ah! tu prejuges?

-- Les soupirs dont tu parlais sont plus que des indices.

-- Ah! mais tu m'accables, fit tout a coup la jeune femme en
rassemblant toutes ses forces comme le lutteur qui s'apprete a
porter le dernier coup; tu ne comptes qu'avec mes mauvaises
passions et mes faiblesses. Quant a ce que j'ai de sentiments purs
et genereux, tu n'en parles point. Si je me sens entrainee en ce
moment vers M. le surintendant, si je fais meme un pas vers lui,
ce qui est probable, je te le confesse, c'est que le sort de
M. Fouquet me touche profondement, c'est qu'il est, selon moi, un
des hommes les plus malheureux qui soient.

-- Ah! fit la marquise en appuyant une main sur son coeur, il y a
donc quelque chose de nouveau?

-- Tu ne sais donc pas?

-- Je ne sais rien, dit Mme de Belliere avec cette palpitation de
l'angoisse qui suspend la pensee et la parole, qui suspend jusqu'a
la vie.

-- Ma chere, il y a d'abord que toute la faveur du roi s'est
retiree de M. Fouquet pour passer a M. Colbert.

-- Oui, on le dit.

-- C'est tout simple, depuis la decouverte du complot de Belle-Ile

-- On m'avait assure que cette decouverte de fortifications avait
tourne a l'honneur de M. Fouquet.

Marguerite se mit a rire d'une facon si cruelle, que
Mme de Belliere lui eut en ce moment plonge avec joie un poignard
dans le coeur.

-- Ma chere, continua Marguerite, il ne s'agit plus meme de
l'honneur de M. Fouquet; il s'agit de son salut. Avant trois
jours, la ruine du surintendant est consommee.

-- Oh! fit la marquise en souriant a son tour, c'est aller un peu
vite.

-- J'ai dit trois jours, parce que j'aime a me leurrer d'une
esperance. Mais tres certainement la catastrophe ne passera pas
vingt-quatre heures.

-- Et pourquoi?

-- Par la plus humble de toutes les raisons: M. Fouquet n'a plus
d'argent.

-- Dans la finance, ma chere Marguerite, tel n'a pas d'argent
aujourd'hui, qui demain fait rentrer des millions.

-- Cela pouvait etre pour M. Fouquet alors qu'il avait deux amis
riches et habiles qui amassaient pour lui et faisaient sortir
l'argent de tous les coffres; mais ces amis sont morts.

-- Les ecus ne meurent pas, Marguerite; ils sont caches, on les
cherche, on les achete et on les trouve.

-- Tu vois en blanc et en rose, tant mieux pour toi. Il est bien
facheux que tu ne sois pas l'egerie de M. Fouquet, tu lui
indiquerais la source ou il pourra puiser les millions que le roi
lui a demandes hier.

-- Des millions? fit la marquise avec effroi.

-- Quatre... c'est un nombre pair.

-- Infame! murmura Mme de Belliere torturee par cette feroce
joie...

-- M. Fouquet a bien quatre millions, je pense, repliqua-t-elle
courageusement.

-- S'il a ceux que le roi lui demande aujourd'hui, dit Marguerite,
peut-etre n'aura-t-il pas ceux que le roi lui demandera dans un
mois.

-- Le roi lui redemandera de l'argent?

-- Sans doute, et voila pourquoi je te dis que la ruine de ce
pauvre M, Fouquet devient infaillible. Par orgueil, il fournira de
l'argent, et, quand il n'en aura plus, il tombera.

-- C'est vrai, dit la marquise en frissonnant; le plan est fort...
Dis-moi, M. Colbert hait donc bien M. Fouquet?

-- Je crois qu'il ne l'aime pas... Or, c'est un homme puissant que
M. Colbert; il gagne a etre vu de pres; des conceptions
gigantesques, de la volonte, de la discretion; il ira loin.

-- Il sera surintendant?

-- C'est probable... Voila pourquoi, ma bonne marquise, je me
sentais emue en faveur de ce pauvre homme qui m'a aimee, adoree
meme; voila pourquoi, le voyant si malheureux, je lui pardonnais
son infidelite... dont il se repent, j'ai lieu de le croire; voila
pourquoi je n'eusse pas ete eloignee de lui porter une
consolation, un bon conseil; il aurait compris ma demarche et m'en
aurait su gre. C'est doux d'etre aimee, vois-tu. Les hommes
apprecient fort l'amour quand ils ne sont pas aveugles par la
puissance.

La marquise, etourdie, ecrasee par ces atroces attaques, calculees
avec la justesse et la precision d'un tir d'artillerie, ne savait
plus comment repondre; elle ne savait plus comment penser.

La voix de la perfide avait pris les intonations les plus
affectueuses; elle parlait comme une femme et cachait les
instincts d'une panthere.

-- Eh bien! dit Mme de Belliere, qui espera vaguement que
Marguerite cessait d'accabler l'ennemi vaincu; eh bien! que
n'allez-vous trouver M. Fouquet?

-- Decidement, marquise, tu m'as fait reflechir. Non, il serait
inconvenant que je fisse la premiere demarche. M. Fouquet m'aime
sans doute, mais il est trop fier. Je ne puis m'exposer a un
affront... J'ai mon mari, d'ailleurs, a menager. Tu ne me dis
rien. Allons! je consulterai la-dessus M. Colbert.

Elle se leva en souriant comme pour prendre conge. La marquise
n'eut pas la force de l'imiter.

Marguerite fit quelques pas pour continuer a jouir de l'humiliante
douleur ou sa rivale etait plongee; puis soudain:

-- Tu ne me reconduis pas? dit-elle.

La marquise se leva, pale et froide, sans s'inquieter davantage de
cette enveloppe qui l'avait si fort preoccupee au commencement de
la conversation et que son premier pas laissa a decouvert.

Puis elle ouvrit la porte de son oratoire, et, sans meme retourner
la tete du cote de Marguerite Vanel, elle s'y enferma.

Marguerite prononca ou plutot balbutia trois ou quatre paroles que
Mme de Belliere n'entendit meme pas.

Mais, aussitot que la marquise eut disparu, son envieuse ennemie
ne put resister au desir de s'assurer que ses soupcons etaient
fondes; elle s'allongea comme une panthere et saisit l'enveloppe.

-- Ah! dit-elle en grincant des dents, c'etait bien une lettre de
M. Fouquet qu'elle lisait quand je suis arrivee!

Et elle s'elanca, a son tour, hors de la chambre.

Pendant ce temps, la marquise, arrivee derriere le rempart de sa
porte, sentait qu'elle etait au bout de ses forces; un instant
elle resta roide, pale et immobile comme une statue; puis, comme
une statue qu'un vent d'orage ebranle sur sa base, elle chancela
et tomba inanimee sur le tapis.

Le bruit de sa chute retentit en meme temps que retentissait le
roulement de la voiture de Marguerite sortant de l'hotel.


Chapitre CI -- L'argenterie de Mme de Belliere


Le coup avait ete d'autant plus douloureux qu'il etait inattendu;
la marquise fut donc quelque temps a se remettre; mais, une fois
remise, elle se prit aussitot a reflechir sur les evenements tels
qu'ils s'annoncaient.

Alors elle reprit, dut sa vue se briser encore en chemin, cette
ligne d'idees que lui avait fait suivre son implacable amie.

Trahison, puis noires menaces voilees sous un semblant d'interet
public, voila pour les manoeuvres de Colbert.

Joie odieuse d'une chute prochaine, efforts incessants pour
arriver a ce but, seductions non moins coupables que le crime lui-
meme: voila ce que Marguerite mettait en oeuvre.

Les atomes crochus de Descartes triomphaient; a l'homme sans
entrailles s'etait unie la femme sans coeur.

La marquise vit avec tristesse, encore plus qu'avec indignation,
que le roi trempat dans un complot qui decelait la duplicite de
Louis XIII deja vieux, et l'avarice de Mazarin lorsqu'il n'avait
pas encore eu le temps de se gorger de l'or francais. Mais bientot
l'esprit de cette courageuse femme reprit toute son energie et
cessa de s'arreter aux speculations retrogrades de la compassion.

La marquise n'etait point de ceux qui pleurent quand il faut agir
et qui s'amusent a plaindre un malheur qu'ils ont moyen de
soulager.

Elle appuya, pendant dix minutes a peu pres, son front dans ses
mains glacees; puis, relevant le front, elle sonna ses femmes
d'une main ferme et avec un geste plein d'energie.

Sa resolution etait prise.

-- A-t-on tout prepare pour mon depart? demanda-t-elle a une de
ses femmes qui entrait.

-- Oui, madame; mais on ne comptait pas que Madame la marquise dut
partir pour Belliere avant trois jours.

-- Cependant tout ce qui est parures et valeurs est en caisse?

-- Oui, madame; mais nous avons l'habitude de laisser tout cela a
Paris; Madame, ordinairement, n'emporte pas ses pierreries a la
campagne.

-- Et tout cela est range, dites-vous?

-- Dans le cabinet de Madame.

-- Et l'orfevrerie?

-- Dans les coffres.

-- Et l'argenterie?

-- Dans la grande armoire de chene.

La marquise se tut; puis, d'une voix tranquille:

-- Que l'on fasse venir mon orfevre, dit-elle.

Les femmes disparurent pour executer l'ordre.

Cependant la marquise etait entree dans son cabinet, et, avec le
plus grand soin, considerait ses ecrins.

Jamais elle n'avait donne pareille attention a ces richesses qui
font l'orgueil d'une femme; jamais elle n'avait regarde ces
parures que pour les choisir selon leurs montures ou leurs
couleurs. Aujourd'hui elle admirait la grosseur des rubis et la
limpidite des diamants; elle se desolait d'une tache, d'un defaut;
elle trouvait l'or trop faible et les pierres miserables.

L'orfevre la surprit dans cette occupation lorsqu'il arriva.

-- Monsieur Faucheux, dit-elle, vous m'avez fourni mon orfevrerie,
je crois?

-- Oui, madame la marquise.

-- Je ne me souviens plus a combien se montait la note.

-- De la nouvelle, madame, ou de celle que M. de Belliere vous
donna en vous epousant? Car j'ai fourni les deux.

-- Eh bien! de la nouvelle, d'abord.

-- Madame, les aiguieres, les gobelets et les plats avec leurs
etuis, le surtout et les mortiers a glace, les bassins a
confitures et les fontaines ont coute a Madame la marquise
soixante mille livres.

-- Rien que cela, mon Dieu?

-- Madame trouva ma note bien chere...

-- C'est vrai! c'est vrai! Je me souviens qu'en effet c'etait
cher; le travail, n'est-ce pas?

-- Oui, madame: gravures, ciselures, formes nouvelles.

-- Le travail entre pour combien dans le prix? N'hesitez pas.

-- Un tiers de la valeur, madame. Mais...

-- Nous avons encore l'autre service, le vieux, celui de mon mari?

-- Oh! madame, il est moins ouvre que celui dont je vous parle. Il
ne vaut que trente mille livres, valeur intrinseque.

-- Soixante-dix! murmura la marquise. Mais, monsieur Faucheux, il
y a encore l'argenterie de ma mere; vous savez, tout ce massif
dont je n'ai pas voulu me defaire a cause du souvenir?

-- Ah! madame, par exemple, c'est la une fameuse ressource pour
des gens qui, comme Madame la marquise, ne seraient pas libres de
garder leur vaisselle. En ce temps, madame, on ne travaillait pas
leger comme aujourd'hui. On travaillait dans des lingots. Mais
cette vaisselle n'est plus presentable; seulement, elle pese.

-- Voila tout, voila tout ce qu'il faut. Combien pese-t-elle?

-- Cinquante mille livres, au moins. Je ne parle pas des enormes
vases de buffet qui, seuls, pesent cinq mille livres d'argent:
soit dix mille livres les deux.

-- Cent trente! murmura la marquise. Vous etes sur de ces
chiffres, monsieur Faucheux?

-- Sur, madame. D'ailleurs, ce n'est pas difficile a peser.

-- Les quantites sont ecrites sur mes livres.

-- Oh! vous etes une femme d'ordre, madame la marquise.

-- Passons a autre chose, dit Mme de Belliere.

Et elle ouvrit un ecrin.

-- Je reconnais ces emeraudes, dit le marchand, c'est moi qui les
ai fait monter; ce sont les plus belles de la cour; c'est-a-dire,
non: les plus belles sont a Mme de Chatillon; elles lui viennent
de MM. de Guise; mais les votres, madame, sont les secondes.

-- Elles valent?

-- Montees?

-- Non; supposez qu'on voulut les vendre.

-- Je sais bien qui les acheterait! s'ecria M. Faucheux.

-- Voila precisement ce que je vous demande. On les acheterait
donc?

-- On acheterait toutes vos pierreries, madame; on sait que vous
avez le plus bel ecrin de Paris. Vous n'etes pas de ces femmes qui
changent; quand vous achetez, c'est du beau; lorsque vous
possedez, vous gardez.

-- Donc, on paierait ces emeraudes?

-- Cent trente mille livres.

La marquise ecrivit sur des tablettes, avec un crayon, le chiffre
cite par l'orfevre.

-- Ce collier de rubis? dit-elle.

-- Des rubis balais?

-- Les voici.

-- Ils sont beaux, ils sont superbes. Je ne vous connaissais pas
ces pierres, madame.

-- Estimez.

-- Deux cent mille livres. Celui du milieu en vaut cent a lui
seul.

-- Oui, oui, c'est ce que je pensais, dit la marquise. Les
diamants, les diamants! oh! j'en ai beaucoup: bagues, chaines,
pendants et girandoles, agrafes, ferrets! Estimez, monsieur
Faucheux, estimez.

L'orfevre prit sa loupe, ses balances, pesa, lorgna, et tout bas,
faisant son addition:

-- Voila des pierres, dit-il, qui coutent a Madame la marquise
quarante mille livres de rente.

-- Vous estimez huit cent mille livres?...

-- A peu pres.

-- C'est bien ce que je pensais. Mais les montures sont a part.

-- Comme toujours, madame, si j'etais appele a vendre ou a
acheter, je me contenterais, pour benefice, de l'or seul de ces
montures; j'aurais encore vingt-cinq bonnes mille livres.

-- C'est joli!

-- Oui, madame, tres joli.

-- Acceptez-vous le benefice a la condition de faire argent
comptant des pierreries?

-- Mais, madame! s'ecria l'orfevre effare, vous ne vendez pas vos
diamants, je suppose?

-- Silence, monsieur Faucheux, ne vous inquietez pas de cela,
rendez-moi seulement reponse. Vous etes honnete homme, fournisseur
de ma maison depuis trente ans, vous avez connu mon pere et ma
mere, que servaient votre pere et votre mere. Je vous parle comme
a un ami; acceptez-vous l'or des montures contre une somme
comptant que vous verserez entre mes mains?

-- Huit cent mille livres! mais c'est enorme!

-- Je le sais.

-- Impossible a trouver!

-- Oh! que non.

-- Mais madame, songez a l'effet que ferait, dans le monde, le
bruit d'une vente de vos pierreries!

-- Nul ne le saurait... Vous me ferez fabriquer autant de parures
fausses semblables aux fines. Ne repondez rien je le veux. Vendez
en detail, vendez seulement les pierres.

-- Comme cela, c'est facile... Monsieur cherche des ecrins, des
pierres nues pour la toilette de Madame. Il y a concours. Je
placerai facilement chez Monsieur pour six cent mille livres. Je
suis sur que les votres sont les plus belles.

-- Quand cela?

-- Sous trois jours.

-- Eh bien! le reste, vous le placerez a des particuliers; pour le
present, faites-moi un contrat de vente garanti... paiement sous
quatre jours.

-- Madame, madame, reflechissez, je vous en conjure... Vous
perdrez la cent mille livres, si vous vous hatez.

-- J'en perdrai deux cent mille s'il le faut. Je veux que tout
soit fait ce soir. Acceptez-vous?

-- J'accepte, madame la marquise... Je ne dissimule pas que je
gagnerai a cela cinq mille pistoles.

-- Tant mieux! comment aurai-je l'argent?

-- En or ou en billets de la Banque de Lyon, payables chez
M. Colbert.

-- J'accepte, dit vivement la marquise; retournez chez vous et
apportez vite la somme en billets, entendez-vous?

-- Oui, madame; mais, de grace...

-- Plus un mot, monsieur Faucheux. A propos, l'argenterie, que
j'oubliais... Pour combien en ai-je?

-- Cinquante mille livres, madame.

-- C'est un million, se dit tout bas la marquise. Monsieur
Faucheux, vous ferez prendre aussi l'orfevrerie et l'argenterie
avec toute la vaisselle. Je pretexte une refonte pour des modeles
plus a mon gout... Fondez, dis-je, et rendez-moi la valeur en
or... sur-le-champ.

-- Bien, madame la marquise.

-- Vous mettrez cet or dans un coffre; vous ferez accompagner cet
or d'un de vos commis et sans que mes gens le voient; ce commis
m'attendra dans un carrosse.

-- Celui de Mme Faucheux? dit l'orfevre.

-- Si vous le voulez, je le prendrai chez vous.

-- Oui, madame la marquise.

-- Prenez trois de mes gens pour porter chez vous l'argenterie.

-- Oui, madame.

La marquise sonna.

-- Le fourgon, dit-elle, a la disposition de M. Faucheux.

L'orfevre salua et sortit en commandant que le fourgon le suivit
de pres et en annoncant, lui-meme, que la marquise faisait fondre
sa vaisselle pour en avoir de plus nouvelle.

Trois heures apres, elle se rendait chez M. Faucheux et recevait
de lui huit cent mille livres en billets de la Banque de Lyon,
deux cent cinquante mille livres en or, enfermees dans un coffre
que portait peniblement un commis jusqu'a la voiture de
Mme Faucheux.

Car Mme Faucheux avait un coche. Fille d'un president des comptes,
elle avait apporte trente mille ecus a son mari, syndic des
orfevres. Les trente mille ecus avaient fructifie depuis vingt
ans. L'orfevre etait millionnaire et modeste. Pour lui, il avait
fait l'emplette d'un venerable carrosse, fabrique en 1648, dix
annees apres la naissance du roi. Ce carrosse, ou plutot cette
maison roulante, faisait l'admiration du quartier; elle etait
couverte de peintures allegoriques et de nuages semes d'etoiles
d'or et d'argent dore.

C'est dans cet equipage, un peu grotesque, que la noble femme
monta, en regard du commis, qui dissimulait ses genoux de peur
d'effleurer la robe de la marquise.

C'est ce meme commis qui dit au cocher, fier de conduire une
marquise: Route de Saint-Mande!


Chapitre CII -- La dot


Les chevaux de M. Faucheux etaient d'honnetes chevaux du Perche,
ayant de gros genoux et des jambes tant soit peu engorgees. Comme
la voiture, ils dataient de l'autre moitie du siecle.

Ils ne couraient donc pas comme les chevaux anglais de M. Fouquet.

Aussi mirent-ils deux heures a se rendre a Saint-Mande.

On peut dire qu'ils marchaient majestueusement.

La majeste exclut le mouvement.

La marquise s'arreta devant une porte bien connue, quoiqu'elle ne
l'eut vue qu'une fois, on se le rappelle, dans une circonstance
non moins penible que celle qui l'amenait cette fois encore.

Elle tira de sa poche une clef, l'introduisit de sa petite main
blanche dans la serrure, poussa la porte qui ceda sans bruit, et
donna l'ordre au commis de monter le coffret au premier etage.

Mais le poids de ce coffret etait tel, que le commis fut force de
se faire aider par le cocher.

Le coffret fut depose dans ce petit cabinet, antichambre ou plutot
boudoir, attenant au salon ou nous avons vu M. Fouquet aux pieds
de la marquise.

Mme de Belliere donna un louis au cocher, un sourire charmant au
commis, et les congedia tous deux.

Derriere eux, elle referma la porte et attendit ainsi, seule et
barricadee. Nul domestique n'apparaissait a l'interieur.

Mais toute chose etait appretee comme si un genie invisible eut
devine les besoins et les desirs de l'hote ou plutot de l'hotesse
qui etait attendue.

Le feu prepare, les bougies aux candelabres, les rafraichissements
sur l'etagere, les livres sur les tables, les fleurs fraiches dans
les vases du Japon.

On eut dit une maison enchantee.

La marquise alluma les candelabres, respira le parfum des fleurs,
s'assit et tomba bientot dans une profonde reverie.

Mais cette reverie, toute melancolique, etait impregnee d'une
certaine douceur.

Elle voyait devant elle un tresor etale dans cette chambre. Un
million qu'elle avait arrache de sa fortune comme la moissonneuse
arrache un bleuet de sa couronne.

Elle se forgeait les plus doux songes.

Elle songeait surtout et avant tout au moyen de laisser tout cet
argent a M. Fouquet sans qu'il put savoir d'ou venait le don. Ce
moyen etait celui qui naturellement s'etait presente le premier a
son esprit.

Mais, quoique, en y reflechissant, la chose lui eut paru
difficile, elle ne desesperait point de parvenir a ce but.

Elle devait sonner pour appeler M. Fouquet, et s'enfuir plus
heureuse que si, au lieu de donner un million, elle trouvait un
million elle-meme.

Mais, depuis qu'elle etait arrivee la, depuis qu'elle avait vu ce
boudoir si coquet, qu'on eut dit qu'une femme de chambre venait
d'en enlever jusqu'au dernier atome de poussiere; quand elle avait
vu ce salon si bien tenu, qu'on eut dit qu'elle en avait chasse
les fees qui l'habitaient, elle se demanda si deja les regards de
ceux qu'elle avait fait fuir, genies, fees, lutins ou creatures
humaines, ne l'avaient pas reconnue.

Alors Fouquet saurait tout; ce qu'il ne saurait pas, il le
devinerait; Fouquet refuserait d'accepter comme don ce qu'il eut
peut-etre accepte a titre de pret, et, ainsi menee, l'entreprise
manquerait de but comme de resultat.

Il fallait donc que la demarche fut faite serieusement pour
reussir Il fallait que le surintendant comprit toute la gravite de
sa position pour se soumettre au caprice genereux d'une femme; il
fallait enfin, pour le persuader, tout le charme d'une eloquente
amitie, et, si ce n'etait point assez, tout l'enivrement d'un
ardent amour que rien ne detournerait dans son absolu desir de
convaincre.

En effet, le surintendant n'etait-il pas connu pour un homme plein
de delicatesse et de dignite? Se laisserait-il charger des
depouilles d'une femme? Non, il lutterait, et si une voix au monde
pouvait vaincre sa resistance, c'etait la voix de la femme qu'il
aimait.

Maintenant, autre doute, doute cruel qui passait dans le coeur de
Mme de Belliere avec la douleur et le froid aigu d'un poignard:
Aimait-il?

Cet esprit leger, ce coeur volage se resoudrait-il a se fixer un
moment, fut-ce pour contempler un ange?

N'en etait-il pas de Fouquet, malgre tout son genie, malgre toute
sa probite, comme des conquerants qui versent des larmes sur le
champ de bataille lorsqu'ils ont remporte la victoire?

"Eh bien! c'est de cela qu'il faut que je m'eclaircisse, c'est sur
cela qu'il faut que je le juge, dit la marquise. Qui sait si ce
coeur tant convoite n'est pas un coeur vulgaire et plein
d'alliage, qui sait si cet esprit ne se trouvera pas etre, quand
j'y appliquerai la pierre de touche, d'une nature triviale et
inferieure? Allons! allons! s'ecria-t-elle, c'est trop de doute,
trop d'hesitation, l'epreuve! l'epreuve!"

Elle regarda la pendule.

"Voila sept heures, il doit etre arrive, c'est l'heure des
signatures. Allons!"

Et, se levant avec une febrile impatience, elle marcha vers la
glace, dans laquelle elle se souriait avec l'energique sourire du
devouement; elle fit jouer le ressort et tira le bouton de la
sonnette.

Puis, comme epuisee a l'avance par la lutte qu'elle venait
d'engager, elle alla s'agenouiller eperdue devant un vaste
fauteuil, ou sa tete s'ensevelit dans ses mains tremblantes.

Dix minutes apres, elle entendit grincer le ressort de la porte.

La porte roula sur ses gonds invisibles.

Fouquet parut.

Il etait pale; il etait courbe sous le poids d'une pensee amere.

Il n'accourait pas; il venait, voila tout.

Il fallait que la preoccupation fut bien puissante pour que cet
homme de plaisir, pour qui le plaisir etait tout, vint si
lentement a un semblable appel.

En effet, la nuit, feconde en reves douloureux, avait amaigri ses
traits d'ordinaire si noblement insoucieux, avait trace autour de
ses yeux des orbites de bistre.

Il etait toujours beau, toujours noble, et l'expression
melancolique de sa bouche, expression si rare chez cet homme,
donnait a sa physionomie un caractere nouveau qui la rajeunissait.

Vetu de noir, la poitrine toute gonflee de dentelles ravagees par
sa main inquiete, le surintendant s'arreta l'oeil plein de reverie
au seuil de cette chambre ou tant de fois il etait venu chercher
le bonheur attendu.

Cette douceur morne, cette tristesse souriante remplacant
l'exaltation de la joie, firent sur Mme de Belliere, qui le
regardait de loin, un effet indicible.

L'oeil d'une femme sait lire tout orgueil ou toute souffrance sur
les traits de l'homme qu'elle aime; on dirait qu'en raison de leur
faiblesse, Dieu a voulu accorder aux femmes plus qu'il n'accorde
aux autres creatures.

Elles peuvent cacher leurs sentiments a l'homme; l'homme ne peut
leur cacher les siens.

La marquise devina d'un seul coup d'oeil tout le malheur du
surintendant.

Elle devina une nuit passee sans sommeil, un jour passe en
deceptions.

Des lors elle fut forte, elle sentait qu'elle aimait Fouquet au-
dela de toute chose.

Elle se releva, et, s'approchant de lui:

-- Vous m'ecriviez ce matin, dit-elle, que vous commenciez a
m'oublier, et que, moi que vous n'aviez pas revue, j'avais sans
doute fini de penser a vous. Je viens vous dementir, monsieur, et
cela d'autant plus surement que je lis dans vos yeux une chose.

-- Laquelle, madame? demanda Fouquet etonne.

-- C'est que vous ne m'avez jamais tant aimee qu'a cette heure; de
meme que vous devez lire dans ma demarche, a moi, que je ne vous
ai point oublie.

-- Oh! vous, marquise, dit Fouquet, dont un eclair de joie
illumina un instant la noble figure, vous, vous etes un ange, et
les hommes n'ont pas le droit de douter de vous! Ils n'ont donc
qu'a s'humilier et a demander grace!

-- Grace vous soit donc accordee alors!

Fouquet voulut se mettre a genoux.

-- Non, dit-elle, a cote de moi, asseyez-vous. Ah! voila une
pensee mauvaise qui passe dans votre esprit!

-- Et a quoi voyez-vous cela, madame?

-- A votre sourire, qui vient de gater toute votre physionomie.
Voyons, a quoi songez-vous? Dites, soyez franc, pas de secrets
entre amis?

-- Eh bien! madame, dites-moi alors pourquoi cette rigueur de
trois ou quatre mois.

-- Cette rigueur?

-- Oui; ne m'avez-vous pas defendu de vous visiter?

-- Helas! mon ami, dit Mme de Belliere avec un profond soupir,
parce que votre visite chez moi vous a cause un grand malheur,
parce que l'on veille sur ma maison, parce que les memes yeux qui
vous ont vu pourraient vous voir encore, parce que je trouve moins
dangereux pour vous, a moi de venir ici, qu'a vous de venir chez
moi; enfin, parce que je vous trouve assez malheureux pour ne pas
vouloir augmenter encore votre malheur...

Fouquet tressaillit.

Ces mots venaient de le rappeler aux soucis de la surintendance,
lui qui pendant quelques minutes ne se souvenait plus que des
esperances de l'amant.

-- Malheureux, moi? dit-il en essayant un sourire. Mais en verite,
marquise, vous me le feriez croire avec votre tristesse. Ces beaux
yeux ne sont-ils donc leves sur moi que pour me plaindre? Oh!
j'attends d'eux un autre sentiment.

-- Ce n'est pas moi qui suis triste, monsieur: regardez dans cette
glace; c'est vous.

-- Marquise, je suis un peu pale, c'est vrai, mais c'est l'exces
du travail; le roi m'a demande hier de l'argent.

-- Oui, quatre millions; je sais cela.

-- Vous le savez! s'ecria Fouquet, surpris. Et comment le savez-
vous? C'est au jeu seulement, apres le depart des reines et en
presence d'une seule personne, que le roi...

-- Vous voyez que je le sais; cela suffit, n'est-ce pas? Eh bien!
continuez, mon ami: c'est que le roi vous a demande...

-- Eh bien! vous comprenez, marquise, il a fallu se le procurer,
puis le faire compter, puis le faire enregistrer, c'est long.
Depuis la mort de M. de Mazarin, il y a un peu de fatigue et
d'embarras dans le service des finances. Mon administration se
trouve surchargee, voila pourquoi j'ai veille cette nuit.

-- De sorte que vous avez la somme? demanda la marquise, inquiete.

-- Il ferait beau voir, marquise, repliqua gaiement Fouquet, qu'un
surintendant des finances n'eut pas quatre pauvres millions dans
ses coffres.

-- Oui, je crois que vous les avez ou que vous les aurez.

-- Comment, que je les aurai?

-- Il n'y a pas longtemps qu'il vous en avait deja fait demander
deux.

-- Il me semble, au contraire, qu'il y a un siecle, marquise; mais
ne parlons plus argent, s'il vous plait.

-- Au contraire, parlons-en, mon ami.

-- Oh!

-- Ecoutez, je ne suis venue que pour cela.

-- Mais que voulez-vous donc dire? demanda le surintendant, dont
les yeux exprimerent une inquiete curiosite.

-- Monsieur, est-ce une charge inamovible que la surintendance?

-- Marquise!

-- Vous voyez que je vous reponds, et franchement meme.

-- Marquise, vous me surprenez, vous me parlez comme un
commanditaire.

-- C'est tout simple: je veux placer de l'argent chez vous, et,
naturellement, je desire savoir si vous etes sur.

-- En verite, marquise, je m'y perds et ne sais plus ou vous
voulez en venir.

-- Serieusement, mon cher monsieur Fouquet, j'ai quelques fonds
qui m'embarrassent. Je suis lasse d'acheter des terres et desire
charger un ami de faire valoir mon argent.

-- Mais cela ne presse pas, j'imagine? dit Fouquet.

-- Au contraire, cela presse, et beaucoup.

-- Eh bien! nous en causerons plus tard.

-- Non pas plus tard, car mon argent est la.

La marquise montra le coffret au surintendant, et, l'ouvrant, lui
fit voir des liasses de billets et une masse d'or.

Fouquet s'etait leve en meme temps que Mme de Belliere; il demeura
un instant pensif; puis tout a coup, se reculant, il palit et
tomba sur une chaise en cachant son visage dans ses mains.

-- Oh! marquise! marquise! murmura-t-il.

-- Eh bien?

-- Quelle opinion avez-vous donc de moi pour me faire une pareille
offre?

-- De vous?

-- Sans doute.

-- Mais que pensez-vous donc vous-meme? Voyons.

-- Cet argent, vous me l'apportez pour moi: vous me l'apportez
parce que vous me savez embarrasse. Oh! ne niez pas. Je devine.
Est-ce que je ne connais pas votre coeur?

-- Eh bien! si vous connaissez mon coeur, vous voyez que c'est mon
coeur que je vous offre.

-- J'ai donc devine! s'ecria Fouquet. Oh! madame, en verite, je ne
vous ai jamais donne le droit de m'insulter ainsi.

-- Vous insulter! dit-elle en palissant. Etrange delicatesse
humaine! Vous m'aimez, m'avez-vous dit? Vous m'avez demande au nom
de cet amour ma reputation, mon honneur? Et quand je vous offre
mon argent, vous me refusez!

-- Marquise, marquise, vous avez ete libre de garder ce que vous
appelez votre reputation et votre honneur. Laissez-moi la liberte
de garder les miens. Laissez-moi me ruiner, laissez-moi succomber
sous le fardeau des haines qui m'environnent, sous le fardeau des
fautes que j'ai commises, sous le fardeau de mes remords meme;
mais, au nom du Ciel! marquise, ne m'ecrasez pas sous ce dernier
coup.

-- Vous avez manque tout a l'heure d'esprit, monsieur Fouquet,
dit-elle.

-- C'est possible, madame.

-- Et maintenant, voila que vous manquez de coeur.

Fouquet comprima de sa main crispee sa poitrine haletante.

-- Accablez-moi, madame, dit-il, je n'ai rien a repondre.

-- Je vous ai offert mon amitie, monsieur Fouquet.

-- Oui, madame; mais vous vous etes bornee la.

-- Ce que je fais est-il d'une amie?

-- Sans doute.

-- Et vous refusez cette preuve de mon amitie?

-- Je la refuse.

-- Regardez-moi, monsieur Fouquet.

Les yeux de la marquise etincelaient.

-- Je vous offre mon amour.

-- Oh! madame! dit Fouquet.

-- Je vous aime, entendez-vous, depuis longtemps; les femmes ont
comme les hommes leur fausse delicatesse. Depuis longtemps je vous
aime, mais je ne voulais pas vous le dire.

-- Oh! fit Fouquet en joignant les mains.

-- Eh bien! je vous le dis. Vous m'avez demande cet amour a
genoux, je vous l'ai refuse; j'etais aveugle comme vous l'etiez
tout a l'heure. Mon amour, je vous l'offre.

-- Oui, votre amour, mais votre amour seulement.

-- Mon amour, ma personne, ma vie! tout, tout, tout!

-- Oh! mon Dieu! s'ecria Fouquet ebloui.

-- Voulez-vous de mon amour?

-- Oh! mais vous m'accablez sous le poids de mon bonheur!

-- Serez-vous heureux? Dites, dites... si je suis a vous, tout
entiere a vous?

-- C'est la felicite supreme!

-- Alors, prenez-moi. Mais, si je vous fais le sacrifice d'un
prejuge, faites moi celui d'un scrupule.

-- Madame, madame, ne me tentez pas!

-- Mon ami, mon ami, ne me refusez pas!

-- Oh! faites attention a ce que vous proposez!

-- Fouquet, un mot... "Non!..." et j'ouvre cette porte. Elle
montra celle qui conduisait a la rue. Et vous ne me verrez plus.
Un autre mot... "Oui!..." et je vous suis ou vous voudrez, les
yeux fermes, sans defense, sans refus, sans remords.

-- Elise!... Elise!... Mais ce coffret?

-- C'est ma dot!

-- C'est votre ruine! s'ecria Fouquet en bouleversant l'or et les
papiers; il y a la un million...

-- Juste... Mes pierreries, qui ne me serviront plus si vous ne
m'aimez pas; qui ne me serviront plus si vous m'aimez comme je
vous aime!

-- Oh! c'en est trop! c'en est trop! s'ecria Fouquet. Je cede, je
cede: ne fut-ce que pour consacrer un pareil devouement. J'accepte
la dot...

-- Et voici la femme, dit la marquise en se jetant dans ses bras.


Chapitre CIII -- Le terrain de Dieu


Pendant ce temps, Buckingham et de Wardes faisaient en bons
compagnons et en harmonie parfaite la route de Paris a Calais.

Buckingham s'etait hate de faire ses adieux, de sorte qu'il en
avait brusque la meilleure partie.

Les visites a Monsieur et a Madame, a la jeune reine et a la reine
douairiere avaient ete collectives.

Prevoyance de la reine mere, qui lui epargnait la douleur de
causer encore en particulier avec Monsieur, qui lui epargnait le
danger de revoir Madame.

Buckingham embrassa de Guiche et Raoul; il assura le premier de
toute sa consideration; le second d'une constante amitie destinee
a triompher de tous les obstacles et a ne se laisser ebranler ni
par la distance ni par le temps.

Les fourgons avaient deja pris les devants; il partit le soir en
carrosse avec toute sa maison.

De Wardes, tout froisse d'etre pour ainsi dire emmene a la
remorque par cet Anglais, avait cherche dans son esprit subtil
tous les moyens d'echapper a cette chaine; mais nul ne lui avait
donne assistance, et force lui etait de porter la peine de son
mauvais esprit et de sa causticite.

Ceux a qui il eut pu s'ouvrir, en qualite de gens spirituels
l'eussent raille sur la superiorite du duc.

Les autres esprits, plus lourds, mais plus senses, lui eussent
allegue les ordres du roi, qui defendaient le duel.

Les autres enfin, et c'etaient les plus nombreux, qui, par charite
chretienne ou par amour-propre national, lui eussent prete
assistance, ne se souciaient point d'encourir une disgrace, et
eussent tout au plus prevenu les ministres d'un depart qui pouvait
degenerer en un petit massacre.

Il en resulta que, tout bien pese, de Wardes fit son portemanteau,
prit deux chevaux, et, suivi d'un seul laquais, s'achemina vers la
barriere ou le carrosse de Buckingham le devait prendre.

Le duc recut son adversaire comme il eut fait de la plus aimable
connaissance, se rangea pour le faire asseoir, lui offrit des
sucreries, etendit sur lui le manteau de martre zibeline jete sur
le siege de devant. Puis on causa:

De la cour, sans parler de Madame;

De Monsieur, sans parler de son menage;

Du roi, sans parler de sa belle-soeur;

De la reine mere, sans parler de sa bru;

Du roi d'Angleterre, sans parler de sa soeur;

De l'etat de coeur de chacun des voyageurs, sans prononcer aucun
nom dangereux.

Aussi le voyage, qui se faisait a petites journees, fut-il
charmant.

Aussi Buckingham, veritablement Francais par l'esprit et
l'education, fut-il enchante d'avoir si bien choisi son _partner_.

Bons repas effleures du bout des dents, essais de chevaux dans les
belles prairies que coupait la route, chasses aux lievres, car
Buckingham avait ses levriers. Tel fut l'emploi du temps.

Le duc ressemblait un peu a ce beau fleuve de Seine, qui embrasse
mille fois la France dans ses meandres amoureux avant de se
decider a gagner l'Ocean.

Mais, en quittant la France, c'etait surtout la Francaise nouvelle
qu'il avait amenee a Paris que Buckingham regrettait; pas une de
ses pensees qui ne fut un souvenir et, par consequent, un regret.

Aussi quand, parfois, malgre sa force sur lui-meme, il s'abimait
dans ses pensees, de Wardes le laissait-il tout entier a ses
reveries.

Cette delicatesse eut certainement touche Buckingham et change ses
dispositions a l'egard de de Wardes, si celui-ci, tout en gardant
le silence, eut eu l'oeil moins mechant et le sourire moins faux.

Mais les haines d'instinct sont inflexibles; rien ne les eteint;
un peu de cendre les recouvre parfois, mais sous cette cendre
elles couvent plus furieuses.

Apres avoir epuise toutes les distractions que presentait la
route, on arriva, comme nous l'avons dit, a Calais.

C'etait vers la fin du sixieme jour.

Des la veille, les gens du duc avaient pris les devants et avaient
frete une barque. Cette barque etait destinee a aller joindre le
petit yacht qui courait des bordees en vue, ou s'embossait,
lorsqu'il sentait ses ailes blanches fatiguees, a deux ou trois
portees de canon de la jetee.

Cette barque allant et venant devait porter tous les equipages du
duc.

Les chevaux avaient ete embarques; on les hissait de la barque sur
le pont du batiment dans des paniers faits expres, et ouates de
telle facon que leurs membres, dans les plus violentes crises meme
de terreur ou d'impatience, ne quittaient pas l'appui moelleux des
parois, et que leur poil n'etait pas meme rebrousse.

Huit de ces paniers juxtaposes emplissaient la cale. On sait que,
pendant les courtes traversees, les chevaux tremblants ne mangent
point et frissonnent en presence des meilleurs aliments qu'ils
eussent convoites sur terre.

Peu a peu l'equipage entier du duc fut transporte a bord du yacht,
et alors ses gens revinrent lui annoncer que tout etait pret, et
que, lorsqu'il voudrait s'embarquer avec le gentilhomme francais,
on n'attendait plus qu'eux.

Car nul ne supposait que le gentilhomme francais put avoir a
regler avec milord duc autre chose que des comptes d'amitie.

Buckingham fit repondre au patron du yacht qu'il eut a se tenir
pret, mais que la mer etait belle, que la journee promettant un
coucher de soleil magnifique, il comptait ne s'embarquer que la
nuit et profiter de la soiree pour faire une promenade sur la
greve.

D'ailleurs, il ajouta que, se trouvant en excellente compagnie, il
n'avait pas la moindre hate de s'embarquer.

En disant cela, il montra aux gens qui l'entouraient le magnifique
spectacle du ciel empourpre a l'horizon, et d'un amphitheatre de
nuages floconneux qui montaient du disque du soleil jusqu'au
zenith, en affectant les formes d'une chaine de montagnes aux
sommets entasses les uns sur les autres.

Tout cet amphitheatre etait teint a sa base d'une espece de mousse
sanglante, se fondant dans des teintes d'opale et de nacre au fur
et a mesure que le regard montait de la base au sommet. La mer, de
son cote, se teignait de ce meme reflet, et sur chaque cime de
vague bleue dansait un point lumineux comme un rubis expose au
reflet d'une lame.

Tiede soiree, parfums salins chers aux reveuses imaginations, vent
d'est epais et soufflant en harmonieuses rafales, puis au loin le
yacht se profilant en noir avec ses agres a jour, sur le fond
empourpre du ciel, et ca et la sur l'horizon les voiles latines
courbees sous l'azur comme l'aile d'une mouette qui plonge, le
spectacle, en effet, valait bien qu'on l'admirat. La foule des
curieux suivit les valets dores, parmi lesquels, voyant
l'intendant et le secretaire, elle croyait voir le maitre et son
ami.

Quant a Buckingham, simplement vetu d'une veste de satin gris et
d'un pourpoint de petit velours violet, le chapeau sur les yeux,
sans ordres ni broderies, il ne fut pas plus remarque que
de Wardes, vetu de noir comme un procureur.

Les gens du duc avaient recu l'ordre de tenir une barque prete au
mole et de surveiller l'embarquement de leur maitre, sans venir a
lui avant que lui ou son ami appelat.

-- Quelque chose qu'ils vissent, avait-il ajoute en appuyant sur
ces mots de facon qu'ils fussent compris.

Apres quelques pas faits sur la plage:

-- Je crois, monsieur, dit Buckingham a de Wardes, je crois qu'il
va falloir nous faire nos adieux. Vous le voyez, la mer monte;
dans dix minutes elle aura tellement imbibe le sable ou nous
marchons, que nous serons hors d'etat de sentir le sol.

-- Milord, je suis a vos ordres; mais...

-- Mais nous sommes encore sur le terrain du roi, n'est-ce pas?

-- Sans doute.

-- Eh bien! venez; il y a la-bas, comme vous le voyez, une espece
d'ile entouree par une grande flaque circulaire; la flaque va
s'augmentant et l'ile disparaissant de minute en minute. Cette ile
est bien a Dieu, car elle est entre deux mers et le roi ne l'a
point sur ses cartes. La voyez-vous?

-- Je la vois. Nous ne pouvons meme guere l'atteindre maintenant
sans nous mouiller les pieds.

-- Oui; mais remarquez qu'elle forme une eminence assez elevee, et
que la mer monte de chaque cote en epargnant sa cime. Il en
resulte que nous serons a merveille sur ce petit theatre. Que vous
en semble?

-- Je serai bien partout ou mon epee aura l'honneur de rencontrer
la votre, milord.

-- Eh bien! allons donc. Je suis desespere de vous faire mouiller
les pieds, monsieur de Wardes; mais il est necessaire, je crois,
que vous puissiez dire au roi: "Sire, je ne me suis point battu
sur la terre de Votre Majeste." C'est peut-etre un peu bien
subtil, mais depuis Port-Royal vous nagez dans les subtilites. Oh!
ne nous en plaignons pas, cela vous donne un fort charmant esprit,
et qui n'appartient qu'a vous autres. Si vous voulez bien, nous
nous haterons, monsieur de Wardes, car voici la mer qui monte et
la nuit qui vient.

-- Si je ne marchais pas plus vite, milord, c'etait pour ne point
passer devant Votre Grace. Etes-vous a pied sec, monsieur le duc?

-- Oui, jusqu'a present. Regardez donc la-bas: voici mes droles
qui ont peur de nous voir nous noyer et qui viennent faire une
croisiere avec le canot. Voyez donc comme ils dansent sur la
pointe des lames, c'est curieux; mais cela me donne le mal de mer.
Voudriez-vous me permettre de leur tourner le dos?

-- Vous remarquerez qu'en leur tournant le dos vous aurez le
soleil en face, milord.

-- Oh! il est bien faible a cette heure et aura bien vite disparu;
ne vous inquietez donc point de cela.

-- Comme vous voudrez, milord; ce que j'en disais, c'etait par
delicatesse.

-- Je le sais, monsieur de Wardes, et j'apprecie votre
observation. Voulez vous oter nos pourpoints?

-- Decidez, milord.

-- C'est plus commode.

-- Alors je suis tout pret.

-- Dites-moi, la, sans facon, monsieur de Wardes, si vous vous
sentez mal sur le sable mouille, ou si vous vous croyez encore un
peu trop sur le territoire francais? Nous nous battrons en
Angleterre ou sur mon yacht.

-- Nous sommes fort bien ici, milord; seulement j'aurai l'honneur
de vous faire observer que, comme la mer monte, nous aurons a
peine le temps...

Buckingham fit un signe d'assentiment, ota son pourpoint et le
jeta sur le sable.

De Wardes en fit autant.

Les deux corps, blancs comme deux fantomes pour ceux qui les
regardaient du rivage, se dessinaient sur l'ombre d'un rouge
violet qui descendait du ciel.

-- Ma foi! monsieur le duc, nous ne pouvons guere rompre, dit
de Wardes. Sentez-vous comme nos pieds tiennent dans le sable?

-- J'y suis enfonce jusqu'a la cheville, dit Buckingham, sans
compter que voila l'eau qui nous gagne.

-- Elle m'a gagne deja... Quand vous voudrez, monsieur le duc. De
Wardes mit l'epee a la main.

Le duc l'imita.

-- Monsieur de Wardes, dit alors Buckingham, un dernier mot, s'il
vous plait... Je me bats contre vous, parce que je ne vous aime
pas, parce que vous m'avez dechire le coeur en raillant certaine
passion que j'ai, que j'avoue en ce moment, et pour laquelle je
serais tres heureux de mourir. Vous etes un mechant homme,
monsieur de Wardes, et je veux faire tous mes efforts pour vous
tuer; car, je le sens, si vous ne mourez pas de ce coup, vous
ferez dans l'avenir beaucoup de mal a mes amis. Voila ce que
j'avais a vous dire, monsieur de Wardes.

Et Buckingham salua.

-- Et moi, milord, voici ce que j'ai a vous repondre: je ne vous
haissais pas; mais, maintenant que vous m'avez devine, je vous
hais, et vais faire tout ce que je pourrai pour vous tuer.

Et de Wardes salua Buckingham.

Au meme instant, les fers se croiserent; deux eclairs se
joignirent dans la nuit.

Les epees se cherchaient, se devinaient, se touchaient.

Tous deux etaient habiles tireurs; les premieres passes n'eurent
aucun resultat.

La nuit s'etait avancee rapidement; la nuit etait si sombre, qu'on
attaquait et se defendait d'instinct.

Tout a coup de Wardes sentit son fer arrete; il venait de piquer
l'epaule de Buckingham.

L'epee du duc s'abaissa avec son bras.

-- Oh! fit-il.

-- Touche, n'est-ce pas, milord? dit de Wardes en reculant de deux
pas.

-- Oui, monsieur, mais legerement.

-- Cependant, vous avez quitte la garde.

-- C'est le premier effet du froid du fer, mais je suis remis.
Recommencons, s'il vous plait, monsieur.

Et, degageant avec un sinistre froissement de lame, le duc dechira
la poitrine du marquis.

-- Touche aussi, dit-il.

-- Non, dit de Wardes restant ferme a sa place.

-- Pardon; mais, voyant votre chemise toute rouge.... dit
Buckingham.

-- Alors, dit de Wardes furieux, alors... a vous!

Et, se fendant a fond, il traversa l'avant-bras de Buckingham.
L'epee passa entre les deux os.

Buckingham sentit son bras droit paralyse; il avanca le bras
gauche, saisit son epee, prete a tomber de sa main inerte, et
avant que de Wardes se fut remis en garde, il lui traversa la
poitrine.

De Wardes chancela, ses genoux plierent, et, laissant son epee
engagee encore dans le bras du duc, il tomba dans l'eau qui se
rougit d'un reflet plus reel que celui que lui envoyaient les
nuages.

De Wardes n'etait pas mort. Il sentit le danger effroyable dont il
etait menace: la mer montait.

Le duc sentit le danger aussi. Avec un effort et un cri de
douleur, il arracha le fer demeure dans son bras; puis, se
retournant vers de Wardes:

-- Est-ce que vous etes mort, marquis? dit-il.

-- Non, repliqua de Wardes d'une voix etouffee par le sang qui
montait de ses poumons a sa gorge, mais peu s'en faut.

-- Eh bien qu'y a-t-il a faire? Voyons, pouvez-vous marcher?

Buckingham le souleva sur un genou.

-- Impossible, dit-il.

Puis, retombant:

-- Appelez vos gens, fit-il, ou je me noie.

-- Hola! cria Buckingham; hola! de la barque! nagez vivement,
nagez!

La barque fit force de rames.

Mais la mer montait plus vite que la barque ne marchait.

Buckingham vit de Wardes pret a etre recouvert par une vague: de
son bras gauche, sain et sans blessure, il lui fit une ceinture et
l'enleva.

La vague monta jusqu'a mi-corps, mais ne put l'ebranler.

Mais a peine eut-il fait dix pas qu'une seconde vague, accourant
plus haute, plus menacante, plus furieuse que la premiere, vint le
frapper a la hauteur de la poitrine, le renversa, l'ensevelit.

Puis, le reflux l'emportant, elle laissa un instant a decouvert le
duc et de Wardes couches sur le sable.

De Wardes etait evanoui.

En ce moment quatre matelots du duc, qui comprirent le danger, se
jeterent a la mer et en une seconde furent pres du duc.

Leur terreur fut grande lorsqu'ils virent leur maitre se couvrir
de sang a mesure que l'eau dont il etait impregne coulait vers les
genoux et les pieds.

Ils voulurent l'emporter.

-- Non, non! dit le duc; a terre! a terre, le marquis!

-- A mort! a mort, le Francais! crierent sourdement les Anglais.

-- Miserables droles! s'ecria le duc se dressant avec un geste
superbe qui les arrosa de sang, obeissez. M. de Wardes a terre,
M. de Wardes en surete avant toutes choses ou je vous fais pendre!

La barque s'etait approchee pendant ce temps. Le secretaire et
l'intendant sauterent a leur tour a la mer et s'approcherent du
marquis. Il ne donnait plus signe de vie.

-- Je vous recommande cet homme sur votre tete, dit le duc. Au
rivage! M. de Wardes au rivage!

On le prit a bras et on le porta jusqu'au sable sec.

Quelques curieux et cinq ou six pecheurs s'etaient groupes sur le
rivage, attires par le singulier spectacle de deux hommes se
battant avec de l'eau jusqu'aux genoux.

Les pecheurs, voyant venir a eux un groupe d'hommes portant un
blesse, entrerent, de leur cote, jusqu'a mi-jambe dans la mer. Les
Anglais leur remirent le blesse au moment ou celui-ci commencait a
rouvrir les yeux.

L'eau salee de la mer et le sable fin s'etaient introduits dans
ses blessures et lui causaient d'inexprimables souffrances.

Le secretaire du duc tira de sa poche une bourse pleine et la
remit a celui qui paraissait le plus considerable d'entre les
assistants.

-- De la part de mon maitre, milord duc de Buckingham, dit-il,
pour que l'on prenne de M. le marquis de Wardes tous les soins
imaginables.

Et il s'en retourna, suivi des siens, jusqu'au canot que
Buckingham avait regagne a grand-peine, mais seulement lorsqu'il
avait vu de Wardes hors de danger.

La mer etait deja haute; les habits brodes et les ceintures de
soie furent noyes. Beaucoup de chapeaux furent enleves par les
lames.

Quant aux habits de milord duc et a ceux de de Wardes, le flux les
avait portes vers le rivage.

On enveloppa de Wardes dans l'habit du duc, croyant que c'etait le
sien, et on le transporta a bras vers la ville.


Chapitre CIV -- Triple amour


Depuis le depart de Buckingham, de Guiche se figurait que la terre
lui appartenait sans partage.

Monsieur, qui n'avait plus le moindre sujet de jalousie et qui,
d'ailleurs, se laissait accaparer par le chevalier de Lorraine,
accordait dans sa maison autant de liberte que les plus exigeants
pouvaient en souhaiter.

De son cote, le roi, qui avait pris gout a la societe de Madame,
imaginait plaisirs sur plaisirs pour egayer le sejour de Paris, en
sorte qu'il ne se passait pas un jour sans une fete au Palais-
Royal ou une reception chez Monsieur.

Le roi faisait disposer Fontainebleau pour y recevoir la cour, et
tout le monde s'employait pour etre du voyage. Madame menait la
vie la plus occupee. Sa voix, sa plume ne s'arretaient pas un
moment.

Les conversations avec de Guiche prenaient peu a peu l'interet
auquel on ne peut meconnaitre les preludes des grandes passions.

Lorsque les yeux languissent a propos d'une discussion sur des
couleurs d'etoffes, lorsque l'on passe une heure a analyser les
merites et le parfum d'un sachet ou d'une fleur, il y a dans ce
genre de conversation des mots que tout le monde peut entendre,
mais il y a des gestes ou des soupirs que tout le monde ne peut
voir.

Quand Madame avait bien cause avec M. de Guiche, elle causait avec
le roi, qui lui rendait visite regulierement chaque jour. On
jouait, on faisait des vers, on choisissait des devises et des
emblemes; ce printemps n'etait pas seulement le printemps de la
nature, c'etait la jeunesse de tout un peuple dont cette cour
formait la tete.

Le roi etait beau, jeune, galant plus que tout le monde. Il aimait
amoureusement toutes les femmes, meme la reine sa femme.

Seulement le grand roi etait le plus timide ou le plus reserve de
son royaume, tant qu'il ne s'etait pas avoue a lui-meme ses
sentiments.

Cette timidite le retenait dans les limites de la simple
politesse, et nulle femme ne pouvait se vanter d'avoir la
preference sur une autre.

On pouvait pressentir que le jour ou il se declarerait serait
l'aurore d'une souverainete nouvelle; mais il ne se declarait pas.
M. de Guiche en profitait pour etre le roi de toute la cour
amoureuse.

On l'avait dit au mieux avec Mlle de Montalais, on l'avait dit
assidu pres de Mlle de Chatillon; maintenant il n'etait plus meme
civil avec aucune femme de la cour. Il n'avait d'yeux, d'oreilles
que pour une seule.

Aussi prenait-il insensiblement sa place chez Monsieur, qui
l'aimait et le retenait le plus possible dans sa maison.

Naturellement sauvage, il s'eloignait trop avant l'arrivee de
Madame, une fois que Madame etait arrivee, il ne s'eloignait plus
assez.

Ce qui, remarque de tout le monde, le fut particulierement du
mauvais genie de la maison, le chevalier de Lorraine, a qui
Monsieur temoignait un vif attachement parce qu'il avait l'humeur
joyeuse, meme dans ses mechancetes, et qu'il ne manquait jamais
d'idees pour employer le temps.

Le chevalier de Lorraine, disons-nous, voyant que de Guiche
menacait de le supplanter, eut recours au grand moyen. Il
disparut, laissant Monsieur bien empeche.

Le premier jour de sa disparition, Monsieur ne le chercha presque
pas, car de Guiche etait la, et, sauf les entretiens avec Madame,
il consacrait bravement les heures du jour et de la nuit au
prince.

Mais le second jour, Monsieur, ne trouvant personne sous la main,
demanda ou etait le chevalier.

Il lui fut repondu que l'on ne savait pas.

De Guiche, apres avoir passe sa matinee a choisir des broderies et
des franges avec Madame, vint consoler le prince. Mais, apres le
diner, il y avait encore des tulipes et des amethystes a estimer;
de Guiche retourna dans le cabinet de Madame.

Monsieur demeura seul; c'etait l'heure de sa toilette: il se
trouva le plus malheureux des hommes et demanda encore si l'on
avait des nouvelles du chevalier.

-- Nul ne sait ou trouver M. le chevalier, fut la reponse que l'on
rendit au prince.

Monsieur, ne sachant plus ou porter son ennui, s'en alla en robe
de chambre et coiffe chez Madame.

Il y avait la grand cercle de gens qui riaient et chuchotaient a
tous les coins: ici un groupe de femmes autour d'un homme et des
eclats etouffes; la Manicamp et Malicorne pilles par Montalais,
Mlle de Tonnay-Charente et deux autres rieuses.

Plus loin, Madame, assise sur des coussins, et de Guiche
eparpillant, a genoux pres d'elle, une poignee de perles et de
pierres dans lesquelles le doigt fin et blanc de la princesse
designait celles qui lui plaisaient le plus.

Dans un autre coin, un joueur de guitare qui chantonnait des
seguedilles espagnoles dont Madame raffolait depuis qu'elle les
avait entendu chanter a la jeune reine avec une certaine
melancolie; seulement ce que l'Espagnole avait chante avec des
larmes dans les paupieres, l'Anglaise le fredonnait avec un
sourire qui laissait voir ses dents de nacre.

Ce cabinet, ainsi habite, presentait la plus riante image du
plaisir.

En entrant, Monsieur fut frappe de voir tant de gens qui se
divertissaient sans lui. Il en fut tellement jaloux, qu'il ne put
s'empecher de dire comme un enfant:

-- Eh quoi! vous vous amusez ici, et moi, je m'ennuie tout seul!

Sa voix fut comme le coup de tonnerre qui interrompt le
gazouillement d'oiseaux sous le feuillage; il se fit un grand
silence.

De Guiche fut debout en un moment.

Malicorne se fit petit derriere les jupes de Montalais.

Manicamp se redressa et prit ses grands airs de ceremonie.

Le _guitarrero_ fourra sa guitare sous une table et tira le tapis
pour la dissimuler aux yeux du prince.

Madame seule ne bougea point, et, souriant a son epoux, lui
repondit:

-- Est-ce que ce n'est pas l'heure de votre toilette?

-- Que l'on choisit pour se divertir, grommela le prince.

Ce mot malencontreux fut le signal de la deroute: les femmes
s'enfuirent comme une volee d'oiseaux effrayes; le joueur de
guitare s'evanouit comme une ombre; Malicorne, toujours protege
par Montalais, qui elargissait sa robe, se glissa derriere une
tapisserie Pour Manicamp, il vint en aide a de Guiche, qui,
naturellement, restait aupres de Madame, et tous deux soutinrent
bravement le choc avec la princesse. Le comte etait trop heureux
pour en vouloir au mari; mais Monsieur en voulait a sa femme.

Il lui fallait un motif de querelle; il le cherchait, et le depart
precipite de cette foule, si joyeuse avant son arrivee et si
troublee par sa presence, lui servit de pretexte.

-- Pourquoi donc prend-on la fuite a mon aspect? dit-il d'un ton
rogue.

Madame repliqua froidement que, toutes les fois que le maitre
paraissait, la famille se tenait a l'ecart par respect.

Et, en disant ces mots, elle fit une mine si drole et si
plaisante, que de Guiche et Manicamp ne purent se retenir. Ils
eclaterent de rire; madame les imita; l'acces gagna Monsieur lui-
meme, qui fut force de s'asseoir, parce que, en riant, il perdait
trop de sa gravite.

Enfin il cessa, mais sa colere s'etait augmentee. Il etait encore
plus furieux de s'etre laisse aller a rire qu'il ne l'avait ete de
voir rire les autres.

Il regardait Manicamp avec de gros yeux, n'osant pas montrer sa
colere au comte de Guiche.

Mais, sur un signe qu'il fit avec trop de depit, Manicamp et
de Guiche sortirent.

En sorte que Madame, demeuree seule, se mit a ramasser tristement
ses perles, ne rit plus du tout et parla encore moins.

-- Je suis bien aise de voir, dit le duc, que l'on me traite comme
un etranger chez vous, madame.

Et il sortit exaspere. En chemin, il rencontra Montalais, qui
veillait dans l'antichambre.

-- Il fait beau venir vous voir, dit-il, mais a la porte.

Montalais fit la reverence la plus profonde.

-- Je ne comprends pas bien, dit-elle, ce que Votre Altesse Royale
me fait l'honneur de me dire.

-- Je dis, mademoiselle, que quand vous riez tous ensemble, dans
l'appartement de Madame, est mal venu celui qui ne reste pas
dehors.

-- Votre Altesse Royale ne pense pas et ne parle pas ainsi pour
elle, sans doute?

-- Au contraire, mademoiselle, c'est pour moi que je parle, c'est
a moi que je pense. Certes, je n'ai pas lieu de m'applaudir des
receptions qui me sont faites ici. Comment! pour un jour qu'il y a
chez Madame, chez moi, musique et assemblee, pour un jour que je
compte me divertir un peu a mon tour, on s'eloigne!... Ah ca!
craignait-on donc de me voir, que tout le monde a pris la fuite en
me voyant?... On fait donc mal, quand je suis absent?...

-- Mais, repartit Montalais, on ne fait pas aujourd'hui,
monseigneur, autre chose que l'on ne fasse les autres jours.

-- Quoi! tous les jours on rit comme cela!

-- Mais, oui, monseigneur.

-- Tous les jours, ce sont des groupes comme ceux que je viens de
voir?

-- Absolument pareils, monseigneur.

-- Et enfin tous les jours on racle le boyau?

-- Monseigneur, la guitare est d'aujourd'hui; mais, quand nous
n'avons pas de guitare, nous avons les violons et les flutes; des
femmes s'ennuient sans musique.

-- Peste! et des hommes?

-- Quels hommes, monseigneur?

-- M. de Guiche, M. de Manicamp et les autres.

-- Tous de la maison de Monseigneur.

-- Oui, oui, vous avez raison, mademoiselle.

Et le prince rentra dans ses appartements: il etait tout reveur.
Il se precipita dans le plus profond de ses fauteuils, sans se
regarder au miroir.

-- Ou peut etre le chevalier? dit-il.

Il y avait un serviteur aupres du prince.

Sa question fut entendue.

-- On ne sait, monseigneur.

-- Encore cette reponse!... Le premier qui me repondra: "Je ne
sais", je le chasse.

Tout le monde, a cette parole, s'enfuit de chez Monsieur comme on
s'etait enfui de chez Madame.

Alors le prince entra dans une colere inexprimable. Il donna du
pied dans un chiffonnier, qui roula sur le parquet, brise en
trente morceaux.

Puis, du plus grand sang-froid, il alla aux galeries, et renversa
l'un sur l'autre un vase d'email, une aiguiere de porphyre et un
candelabre de bronze. Le tout fit un fracas effroyable. Tout le
monde parut aux portes.

-- Que veut Monseigneur? se hasarda de dire timidement le
capitaine des gardes.

-- Je me donne de la musique, repliqua Monseigneur en grincant des
dents.

Le capitaine des gardes envoya chercher le medecin de Son Altesse
Royale.

Mais avant le medecin, arriva Malicorne, qui dit au prince:

-- Monseigneur, M. le chevalier de Lorraine me suit.

Le duc regarda Malicorne et lui sourit.

Le chevalier entra en effet.


Chapitre CV -- La jalousie de M. de Lorraine


Le duc d'Orleans poussa un cri de satisfaction en apercevant le
chevalier de Lorraine.

-- Ah! c'est heureux, dit-il, par quel hasard vous voit-on?
N'etiez-vous pas disparu, comme on le disait?

-- Mais, oui, monseigneur.

-- Un caprice?

-- Un caprice! moi, avoir des caprices avec Votre Altesse? Le
respect...

-- Laisse la le respect, auquel tu manques tous les jours. Je
t'absous. Pourquoi etais-tu parti?

-- Parce que j'etais parfaitement inutile a Monseigneur.

-- Explique-toi?

-- Monseigneur a pres de lui des gens plus divertissants que je ne
le serai jamais. Je ne me sens pas de force a lutter, moi; je me
suis retire.

-- Toute cette reserve n'a pas le sens commun. Quels sont ces gens
contre qui tu ne veux pas lutter? Guiche?

-- Je ne nomme personne.

-- C'est absurde! Guiche te gene?

-- Je ne dis pas cela, monseigneur; ne me faites pas parler: vous
savez bien que de Guiche est de nos bons amis.

-- Qui, alors?

-- De grace, monseigneur, brisons la, je vous en supplie.

Le chevalier savait bien que l'on irrite la curiosite comme la
soif en eloignant le breuvage ou l'explication.

-- Non, je veux savoir pourquoi tu as disparu.

-- Eh bien! je vais vous le dire; mais ne le prenez pas en
mauvaise part.

-- Parle.

-- Je me suis apercu que je genais.

-- Qui?

-- Madame.

-- Comment cela? dit le duc etonne.

-- C'est tout simple Madame est peut-etre jalouse de l'attachement
que vous voulez bien avoir pour moi.

-- Elle te le temoigne?

-- Monseigneur, Madame ne m'adresse jamais la parole, surtout
depuis un certain temps.

-- Quel temps?

-- Depuis que M. de Guiche lui ayant plu mieux que moi, elle le
recoit a toute heure.

Le duc rougit.

-- A toute heure... Qu'est-ce que ce mot-la, chevalier? dit-il
severement.

-- Vous voyez bien, monseigneur, que je vous ai deplu; j'en etais
bien sur.

-- Vous ne me deplaisez pas, mais vous dites les choses un peu
vivement. En quoi Madame prefere-t-elle Guiche a vous?

-- Je ne dirai plus rien, fit le chevalier avec un salut plein de
ceremonie.

-- Au contraire, j'entends que vous parliez. Si vous vous etes
retire pour cela, vous etes donc bien jaloux?

-- Il faut etre jaloux quand on aime, monseigneur; est-ce que
Votre Altesse n'est pas jalouse de Madame? est-ce que Votre
Altesse, si elle voyait toujours quelqu'un pres de Madame, et
quelqu'un traite favorablement, ne prendrait pas de l'ombrage? On
aime ses amis comme ses amours. Votre Altesse Royale m'a fait
quelquefois l'insigne honneur de m'appeler son ami.

-- Oui, oui, mais voila encore un mot equivoque; chevalier, vous
avez la conversation malheureuse.

-- Quel mot, monseigneur?

-- Vous avez dit: Traite favorablement... Qu'entendez-vous par ce
favorablement?

-- Rien que de fort simple, monseigneur, dit le chevalier avec une
grande bonhomie. Ainsi, par exemple, quand un mari voit sa femme
appeler de preference tel ou tel homme pres d'elle; quand cet
homme se trouve toujours a la tete de son lit ou bien a la
portiere de son carrosse; lorsqu'il y a toujours une petite place
pour le pied de cet homme dans la circonference des robes de la
femme; lorsque les gens se rencontrent hors des appels de la
conversation; lorsque le bouquet de celle-ci est de la couleur des
rubans de celui-la; lorsque les musiques sont dans l'appartement,
les soupers dans les ruelles; lorsque, le mari paraissant, tout se
tait chez la femme; lorsque le mari se trouve avoir soudain pour
compagnon le plus assidu, le plus tendre des hommes qui, huit
jours auparavant, semblait le moins a lui... alors...

-- Alors, acheve.

-- Alors, je dis, monseigneur, qu'on est peut-etre jaloux; mais
tous ces details-la ne sont pas de mise, il ne s'agit en rien de
cela dans notre conversation.

Le duc s'agitait et se combattait evidemment.

-- Vous ne me dites pas, finit-il par dire, pourquoi vous vous
eloignates. Tout a l'heure, vous disiez que c'etait dans la
crainte de gener, vous ajoutiez meme que vous aviez remarque de la
part de Madame un penchant a frequenter un de Guiche.

-- Ah! monseigneur, je n'ai pas dit cela.

-- Si fait.

-- Mais si je l'ai dit, je ne voyais rien la que d'innocent.

-- Enfin, vous voyiez quelque chose?

-- Monseigneur m'embarrasse.

-- Qu'importe! parlez. Si vous dites la verite, pourquoi vous
embarrasser?

-- Je dis toujours la verite, monseigneur, mais j'hesite toujours
aussi quand il s'agit de repeter ce que disent les autres.

-- Ah! vous repetez... Il parait qu'on a dit alors?

-- J'avoue qu'on m'a parle.

-- Qui?

Le chevalier prit un air presque courrouce.

-- Monseigneur, dit-il, vous me soumettez a une question, vous me
traitez comme un accuse sur la sellette... et les bruits qui
effleurent en passant l'oreille d'un gentilhomme n'y sejournent
pas. Votre Altesse veut que je grandisse le bruit a la hauteur
d'un evenement.

-- Enfin, s'ecria le duc avec depit, un fait constant, c'est que
vous vous etes retire a cause de ce bruit.

-- Je dois dire la verite: on m'a parle des assiduites de
M. de Guiche pres de Madame, rien de plus; plaisir innocent, je le
repete, et, de plus, permis; mais, monseigneur, ne soyez pas
injuste et ne poussez pas les choses a l'exces. Cela ne vous
regarde pas.

-- Il ne me regarde pas qu'on parle des assiduites de Guiche chez
Madame?...

-- Non, monseigneur, non; et ce que je vous dis, je le dirais a
de Guiche lui-meme, tant je vois en beau la cour qu'il fait a
Madame; je le lui dirais a elle-meme. Seulement vous comprenez ce
que je crains? Je crains de passer pour un jaloux de faveur, quand
je ne suis qu'un jaloux d'amitie. Je connais votre faible, je
connais que, quand vous aimez, vous etes exclusif. Or, vous aimez
Madame, et d'ailleurs qui ne l'aimerait pas? Suivez bien le cercle
ou je me promene: Madame a distingue dans vos amis le plus beau et
le plus attrayant; elle va vous influencer de telle facon au sujet
de celui-la, que vous negligerez les autres. Un dedain de vous me
ferait mourir; c'est assez deja de supporter ceux de Madame. J'ai
donc pris mon parti, monseigneur, de ceder la place au favori dont
j'envie le bonheur, tout en professant pour lui une amitie sincere
et une sincere admiration. Voyons, avez-vous quelque chose contre
ce raisonnement? Est-il d'un galant homme? La conduite est-elle
d'un brave ami? Repondez au moins, vous qui m'avez si rudement
interroge.

Le duc s'etait assis, il tenait sa tete a deux mains et ravageait
sa coiffure. Apres un silence assez long pour que le chevalier eut
pu apprecier tout l'effet de ses combinaisons oratoires,
Monseigneur se releva.

-- Voyons, dit-il, et sois franc.

-- Comme toujours.

-- Bon! Tu sais que nous avons deja remarque quelque chose au
sujet de cet extravagant de Buckingham.

-- Oh! monseigneur, n'accusez pas Madame, ou je prends conge de
vous. Quoi! vous allez a ces systemes? quoi, vous soupconnez?

-- Non, non, chevalier, je ne soupconne pas Madame; mais enfin...
je vois... je compare...

-- Buckingham etait un fou!

-- Un fou sur lequel tu m'as parfaitement ouvert les yeux.

-- Non! non! dit vivement le chevalier, ce n'est pas moi qui vous
ai ouvert les yeux, c'est de Guiche. Oh! ne confondons pas.

Et il se mit a rire de ce rire strident qui ressemble au sifflet
d'une couleuvre.

-- Oui, oui, en effet... tu dis quelques mots, mais Guiche se
montra le plus jaloux.

-- Je crois bien, continua le chevalier sur le meme ton; il
combattait pour l'autel et le foyer.

-- Plait-il? fit le duc imperieusement et revolte de cette
plaisanterie perfide.

-- Sans doute, M. de Guiche n'est-il pas le premier gentilhomme de
votre maison?

-- Enfin, repliqua le duc un peu plus calme, cette passion de
Buckingham avait ete remarquee?

-- Certes!

-- Eh bien! dit-on que celle de M. de Guiche soit remarquee
autant?

-- Mais, monseigneur, vous retombez encore; on ne dit pas que
M. de Guiche ait de la passion.

-- C'est bien! c'est bien!

-- Vous voyez, monseigneur, qu'il valait mieux, cent fois mieux,
me laisser dans ma retraite que d'aller vous forger avec mes
scrupules des soupcons que Madame regardera comme des crimes, et
elle aura raison.

-- Que feras-tu, toi?

-- Une chose raisonnable.

-- Laquelle?

-- Je ne ferais plus la moindre attention a la societe de ces
epicuriens nouveaux, et de cette facon les bruits tomberaient.

-- Je verrai, je me consulterai.

-- Oh! vous avez le temps, le danger n'est pas grand, et puis il
ne s'agit ni de danger ni de passion; il s'agit d'une crainte que
j'ai eue de voir s'affaiblir votre amitie pour moi. Des que vous
me la rendez avec une assurance aussi gracieuse, je n'ai plus
d'autre idee en tete.

Le duc secoua la tete, comme s'il voulait dire: "Si tu n'as plus
d'idees, moi, j'en ai."

Mais l'heure du diner etant arrivee, Monseigneur envoya prevenir
Madame. Il fut repondu que Madame ne pouvait assister au grand
couvert et qu'elle dinerait chez elle.

-- Cela n'est pas ma faute, dit le duc; ce matin, tombant au
milieu de toutes leurs musiques, j'ai fait le jaloux, et on me
boude.

-- Nous dinerons seuls, dit le chevalier avec un soupir; je
regrette Guiche.

-- Oh! de Guiche ne boudera pas longtemps, c'est un bon naturel.

-- Monseigneur, dit tout a coup le chevalier, il me vient une
bonne idee: tantot, dans notre conversation, j'ai pu aigrir Votre
Altesse et donner sur lui des ombrages. Il convient que je sois le
mediateur... Je vais aller a la recherche du comte et je le
ramenerai.

-- Ah! chevalier, tu es une bonne ame.

-- Vous dites cela comme si vous etiez surpris.

-- Dame! tu n'es pas tendre tous les jours.

-- Soit; mais je sais reparer un tort que j'ai fait, avouez.

-- J'avoue.

-- Votre Altesse veut bien me faire la grace d'attendre ici
quelques moments?

-- Volontiers, va... J'essaierai mes habits de Fontainebleau.

Le chevalier partit, il appela ses gens avec un grand soin, comme
s'il leur donnait divers ordres.

Tous partirent dans differentes directions; mais il retint son
valet de chambre.

-- Sache, dit-il, et sache tout de suite si M. de Guiche n'est pas
chez Madame. Vois; comment savoir cela?

-- Facilement, monsieur le chevalier; je le demanderai a
Malicorne, qui le saura de Mlle de Montalais. Cependant je dois
dire que la demande sera vaine, car tous les gens de M. de Guiche
sont partis: le maitre a du partir avec eux.

-- Informe-toi, neanmoins.

Dix minutes ne s'etaient pas ecoulees, que le valet de chambre
revint. Il attira mysterieusement son maitre dans un escalier de
service, et le fit entrer dans une petite chambre dont la fenetre
donnait sur le jardin.

-- Qu'y a-t-il? dit le chevalier; pourquoi tant de precautions?

-- Regardez, monsieur, dit le valet de chambre.

-- Quoi?

-- Regardez sous le marronnier, en bas.

-- Bien... Ah! mon Dieu! je vois Manicamp qui attend; qu'attend-
il?

-- Vous allez le voir, si vous prenez patience... La! voyez-vous,
maintenant?

-- Je vois un, deux, quatre musiciens avec leurs instruments, et
derriere eux, les poussant, de Guiche en personne. Mais que fait-
il la?

-- Il attend qu'on lui ouvre la porte de l'escalier des dames
d'honneur; il montera par la chez Madame, ou l'on va faire
entendre une nouvelle musique pendant le diner.

-- C'est superbe ce que tu dis la.

-- N'est-ce pas, monsieur?

-- Et c'est M. Malicorne qui t'a dit cela?

-- Lui-meme.

-- Il t'aime donc?

-- Il aime Monsieur.

-- Pourquoi?

-- Parce qu'il veut etre de sa maison.

-- Mordieu! il en sera. Combien t'as-t-il donne pour cela?

-- Le secret que je vous vends, monsieur.

-- Je te le paie cent pistoles. Prends!

-- Merci, monsieur... Voyez-vous, la petite porte s'ouvre, une
femme fait entrer les musiciens...

-- C'est la Montalais?

-- Tout beau, monsieur, ne criez pas ce nom; qui dit Montalais dit
Malicorne. Si vous vous brouillez avec l'un, vous serez mal avec
l'autre.

-- Bien, je n'ai rien vu.

-- Et moi rien recu, dit le valet en emportant la bourse.

Le chevalier, ayant la certitude que de Guiche etait entre, revint
chez Monsieur, qu'il trouva splendidement vetu et rayonnant de
joie comme de beaute.

-- On dit, s'ecria-t-il, que le roi prend le soleil pour devise;
vrai, monseigneur, c'est a vous que cette devise conviendrait.

-- Et Guiche?

-- Introuvable! Il a fui, il s'est evapore. Votre algarade du
matin l'a effarouche. On ne l'a pas trouve chez lui.

-- Bah! il est capable, ce cerveau fele, d'avoir pris la poste
pour aller dans ses terres. Pauvre garcon! nous le rappellerons,
va. Dinons.

-- Monseigneur, c'est le jour des idees; j'en ai encore une.

-- Laquelle?

-- Monseigneur, Madame vous boude, et elle a raison. Vous lui
devez une revanche; allez diner avec elle.

-- Oh! c'est d'un mari faible.

-- C'est d'un bon mari. La princesse s'ennuie: elle va pleurer
dans son assiette, elle aura les yeux rouges. Un mari se fait
odieux qui rougit les yeux de sa femme. Allons, monseigneur,
allons!

-- Non, mon service est commande pour ici.

-- Voyons, voyons, monseigneur, nous serons tristes; j'aurai le
coeur gros de savoir que Madame est seule; vous, tout feroce que
vous voudrez etre, vous soupirerez. Emmenez-moi au diner de
Madame, et ce sera une charmante surprise. Je gage que nous nous
divertirons; vous aviez tort ce matin.

-- Peut-etre bien.

-- Il n'y a pas de peut-etre, c'est un fait.

-- Chevalier, chevalier! tu me conseilles mal.

-- Je vous conseille bien, vous etes dans vos avantages: votre
habit pensee, brode d'or, vous va divinement. Madame sera encore
plus subjuguee par l'homme que par le procede. Voyons,
monseigneur.

-- Tu me decides, partons.

Le duc sortit avec le chevalier de son appartement, et se dirigea
vers celui de Madame.

Le chevalier glissa ces mots a l'oreille de son valet:

-- Du monde devant la petite porte! Que nul ne puisse s'echapper
par la! Cours.

Et derriere le duc il parvint aux antichambres de Madame.

Les huissiers allaient annoncer.

-- Que nul ne bouge, dit le chevalier en riant, Monseigneur veut
faire une surprise.


Chapitre CVI -- Monsieur est jaloux de Guiche


Monsieur entra brusquement comme les gens qui ont une bonne
intention et qui croient faire plaisir, ou comme ceux qui esperent
surprendre quelque secret, triste aubaine des jaloux.

Madame, enivree par les premieres mesures de la musique, dansait
comme une folle, laissant la son diner commence.

Son danseur etait M. de Guiche, les bras en l'air, les yeux a demi
fermes, le genou en terre, comme ces danseurs espagnols aux
regards voluptueux, au geste caressant.

La princesse tournait autour de lui avec le meme sourire et la
meme seduction provocante.

Montalais admirait. La Valliere, assise dans un coin, regardait
toute reveuse.

Il est impossible d'exprimer l'effet que produisit sur ces gens
heureux la presence de Monsieur. Il serait tout aussi impossible
d'exprimer l'effet que produisit sur Philippe la vue de ces gens
heureux.

Le comte de Guiche n'eut pas la force de se relever; Madame
demeura au milieu de son pas et de son attitude, sans pouvoir
articuler un mot.

Le chevalier de Lorraine, adosse au chambranle de la porte,
souriait comme un homme plonge dans la plus naive admiration.

La paleur du prince, le tremblement convulsif de ses mains et de
ses jambes furent les premiers symptomes qui frapperent les
assistants. Un profond silence succeda au bruit de la danse.

Le chevalier de Lorraine profita de cet intervalle pour venir
saluer respectivement Madame et de Guiche; en affectant de les
confondre dans ses reverences, comme les deux maitres de la
maison.

Monsieur, s'approchant a son tour:

-- Je suis enchante, dit-il d'une voix rauque; j'arrivais ici
croyant vous trouver malade et triste, je vous vois livree a de
nouveaux plaisirs; en verite, c'est heureux! Ma maison est la plus
joyeuse de l'univers.

Se retournant vers de Guiche:

-- Comte, dit-il, je ne vous savais pas si brave danseur.

Puis, revenant a sa femme:

-- Soyez meilleure pour moi, dit-il avec une amertume qui voilait
sa colere; chaque fois qu'on se rejouira chez vous, invitez-moi...
Je suis un prince fort abandonne.

De Guiche avait repris toute son assurance, et, avec une fierte
naturelle qui lui allait bien:

-- Monseigneur, dit-il, sait bien que toute ma vie est a son
service; quand il s'agira de la donner, je suis pret; pour
aujourd'hui il ne s'agit que de danser aux violons, je danse.

-- Et vous avez raison, dit froidement le prince. Et puis, Madame,
continua-t-il, vous ne remarquez pas que vos dames m'enlevent mes
amis: M. de Guiche n'est pas a vous, madame, il est a moi. Si vous
voulez diner sans moi, vous avez vos dames. Quand je dine seul,
j'ai mes gentilshommes; ne me depouillez pas tout a fait.

Madame sentit le reproche et la lecon.

La rougeur monta soudain jusqu'a ses yeux.

-- Monsieur, repliqua-t-elle, j'ignorais, en venant a la cour de
France, que les princesses de mon rang dussent etre considerees
comme les femmes de Turquie. J'ignorais qu'il fut defendu de voir
des hommes; mais, puisque telle est votre volonte, je m'y
conformerai; ne vous genez point si vous voulez faire griller mes
fenetres.

Cette riposte, qui fit sourire Montalais et de Guiche, ramena dans
le coeur du prince la colere, dont une bonne partie venait de
s'evaporer en paroles.

-- Tres bien! dit-il d'un ton concentre, voila comme on me
respecte chez moi!

-- Monseigneur! monseigneur! murmura le chevalier a l'oreille de
Monsieur, de facon que tout le monde remarquat bien qu'il le
moderait.

-- Venez! repliqua le duc pour toute reponse, en l'entrainant et
en pirouettant par un mouvement brusque, au risque de heurter
Madame.

Le chevalier suivit son maitre jusque dans l'appartement, ou le
prince ne fut pas plutot assis, qu'il donna un libre cours a sa
fureur.

Le chevalier levait les yeux au ciel, joignait les mains et ne
disait mot.

-- Ton avis? s'ecria Monsieur.

-- Sur quoi, monseigneur?

-- Sur tout ce qui se passe ici.

-- Oh! monseigneur, c'est grave.

-- C'est odieux! la vie ne peut se passer ainsi.

-- Voyez, comme c'est malheureux! dit le chevalier. Nous esperions
avoir la tranquillite apres le depart de ce fou de Buckingham.

-- Et c'est pire!

-- Je ne dis pas cela, monseigneur.

-- Non, mais je le dis, moi, car Buckingham n'eut jamais ose faire
le quart de ce que nous avons vu.

-- Quoi donc?

-- Se cacher pour danser, feindre une indisposition pour diner
tete a tete.

-- Oh! monseigneur, non! non!

-- Si! si! cria le prince en s'excitant lui-meme comme les enfants
volontaires; mais je n'endurerai pas cela plus longtemps, il faut
qu'on sache ce qui se passe.

-- Monseigneur, un eclat...

-- Pardieu! dois-je me gener quand on se gene si peu avec moi?
Attends moi ici, chevalier, attends-moi!

Le prince disparut dans la chambre voisine, et s'informa de
l'huissier si la reine mere etait revenue de la chapelle.

Anne d'Autriche etait heureuse: la paix revenue au foyer de sa
famille, tout un peuple charme par la presence d'un souverain
jeune et bien dispose pour les grandes choses, les revenus de
l'Etat agrandis, la paix exterieure assuree, tout lui presageait
un avenir tranquille.

Elle se reprenait parfois au souvenir de ce pauvre jeune homme
qu'elle avait recu en mere et chasse en maratre.

Un soupir achevait sa pensee. Tout a coup le duc d'Orleans entra
chez elle.

-- Ma mere, s'ecria-t-il en fermant vivement les portieres, les
choses ne peuvent subsister ainsi.

Anne d'Autriche leva sur lui ses beaux yeux, et, avec une
inalterable douceur:

-- De quelle chose voulez-vous parler? dit-elle.

-- Je veux parler de Madame.

-- Votre femme?

-- Oui, ma mere.

-- Je gage que ce fou de Buckingham lui aura ecrit quelque lettre
d'adieu.

-- Ah bien! oui, ma mere, est-ce qu'il s'agit de Buckingham!

-- Et de qui donc alors? Car ce pauvre garcon etait bien a tort le
point de mire de votre jalousie, et je croyais...

-- Ma mere, Madame a deja remplace M. de Buckingham.

-- Philippe, que dites-vous? Vous prononcez la des paroles
legeres.

-- Non pas, non pas. Madame a si bien fait que je suis encore
jaloux.

-- Et de qui, bon Dieu?

-- Quoi! vous n'avez pas remarque?

-- Non.

-- Vous n'avez pas vu que M. de Guiche est toujours chez elle,
toujours avec elle?

La reine frappa ses deux mains l'une contre l'autre et se mit a
rire.

-- Philippe, dit-elle, ce n'est pas un defaut que vous avez la;
c'est une maladie.

-- Defaut ou maladie, madame, j'en souffre.

-- Et vous pretendez qu'on guerisse un mal qui existe seulement
dans votre imagination? Vous voulez qu'on vous approuve, jaloux,
quand il n'y a aucun fondement a votre jalousie?

-- Allons, voila que vous allez recommencer pour celui-ci ce que
vous disiez pour celui-la.

-- C'est que, mon fils, dit sechement la reine, ce que vous
faisiez pour celui-la, vous le recommencez pour celui-ci.

Le prince s'inclina un peu pique.

-- Et si je cite des faits, dit-il, croirez-vous?

-- Mon fils, pour toute autre chose que la jalousie, je vous
croirais sans l'allegation des faits; mais, pour la jalousie, je
ne vous promets rien.

-- Alors, c'est comme si Votre Majeste m'ordonnait de me taire et
me renvoyait hors de cause.

-- Nullement; vous etes mon fils, je vous dois toute l'indulgence
d'une mere.

-- Oh! dites votre pensee: vous me devez toute l'indulgence que
merite un fou.

-- N'exagerez pas, Philippe, et prenez garde de me representer
votre femme comme un esprit deprave...

-- Mais les faits!

-- J'ecoute.

-- Ce matin, on faisait de la musique chez Madame, a dix heures.

-- C'est innocent.

-- M. de Guiche causait seul avec elle... Ah! j'oublie de vous
dire que, depuis huit jours, il ne la quitte pas plus que son
ombre.

-- Mon ami, s'ils faisaient mal, ils se cacheraient.

-- Bon! s'ecria le duc; je vous attendais la. Retenez bien ce que
vous venez de dire. Ce matin, dis-je, je les surpris, et temoignai
vivement mon mecontentement.

-- Soyez sur que cela suffira; c'est peut-etre meme un peu vif.
Ces jeunes femmes sont ombrageuses. Leur reprocher le mal qu'elles
n'ont pas fait, c'est parfois leur dire qu'elles pourraient le
faire.

-- Bien, bien, attendez. Retenez aussi ce que vous venez de dire,
Madame: "La lecon de ce matin eut du suffire, et, s'ils faisaient
mal, ils se cacheraient."

-- Je l'ai dit.

-- Or, tantot, me repentant de cette vivacite du matin et sachant
que Guiche boudait chez lui, j'allai chez Madame. Devinez ce que
j'y trouvai? D'autres musiques, des danses, et Guiche; on l'y
cachait.

Anne d'Autriche fronca le sourcil.

-- C'est imprudent, dit-elle. Qu'a dit Madame?

-- Rien.

-- Et Guiche?

-- De meme... Si fait... il a balbutie quelques impertinences.

-- Que concluez-vous, Philippe?

-- Que j'etais joue, que Buckingham n'etait qu'un pretexte, et que
le vrai coupable, c'est Guiche.

Anne haussa les epaules.

-- Apres?

-- Je veux que Guiche sorte de chez moi comme Buckingham, et je le
demanderai au roi, a moins que...

-- A moins que?

-- Vous ne fassiez vous-meme la commission, madame, vous qui etes
si spirituelle et si bonne.

-- Je ne la ferai point.

-- Quoi, ma mere!

-- Ecoutez, Philippe, je ne suis pas tous les jours disposee a
faire aux gens de mauvais compliments; j'ai de l'autorite sur
cette jeunesse, mais je ne saurais m'en prevaloir sans la perdre;
d'ailleurs, rien ne prouve que M. de Guiche soit coupable.

-- Il m'a deplu.

-- Cela vous regarde.

-- Bien, je sais ce que je ferai, dit le prince impetueusement.

Anne le regarda inquiete.

-- Et que ferez-vous? dit-elle.

-- Je le ferai noyer dans mon bassin la premiere fois que je le
trouverai chez moi.

Et, cette ferocite lancee, le prince attendit un effet d'effroi.
La reine fut impassible.

-- Faites, dit-elle.

Philippe etait faible comme une femme, il se mit a hurler.

-- On me trahit, personne ne m'aime: voila ma mere qui passe a mes
ennemis!

-- Votre mere y voit plus loin que vous et ne se soucie pas de
vous conseiller, puisque vous ne l'ecoutez pas.

-- J'irai au roi.

-- J'allais vous le proposer. J'attends Sa Majeste ici, c'est
l'heure de sa visite; expliquez-vous.

Elle n'avait pas fini, que Philippe entendit la porte de
l'antichambre s'ouvrir bruyamment.

La peur le prit. On distinguait le pas du roi, dont les semelles
craquaient sur les tapis.

Le duc s'enfuit par une petite porte, laissant la reine aux
prises.

Anne d'Autriche se mit a rire, et riait encore lorsque le roi
entra.

Il venait, tres affectueusement, savoir des nouvelles de la sante,
deja chancelante, de la reine mere. Il venait lui annoncer aussi
que tous les preparatifs pour le voyage de Fontainebleau etaient
termines.

La voyant rire, il sentit diminuer son inquietude et l'interrogea
lui-meme en riant.

Anne d'Autriche lui prit la main, et, d'une voix pleine
d'enjouement;

-- Savez-vous, dit-elle, que je suis fiere d'etre Espagnole.

-- Pourquoi, madame?

-- Parce que les Espagnoles valent mieux au moins que les
Anglaises.

-- Expliquez-vous.

-- Depuis que vous etes marie, vous n'avez pas un seul reproche a
faire a la reine?

-- Non, certes.

-- Et voila un certain temps que vous etes marie. Votre frere, au
contraire, est marie depuis quinze jours...

-- Eh bien?

-- Il se plaint de Madame pour la seconde fois.

-- Quoi! encore Buckingham?

-- Non, un autre.

-- Qui?

-- Guiche.

-- Ah ca! mais c'est donc une coquette que Madame?

-- Je le crains.

-- Mon pauvre frere! dit le roi en riant.

-- Vous excusez la coquetterie, a ce que je vois?

-- Chez Madame, oui; Madame n'est pas coquette au fond.

-- Soit; mais votre frere en perdra la tete.

-- Que demande-t-il?

-- Il veut faire noyer Guiche.

-- C'est violent.

-- Ne riez pas, il est exaspere. Avisez a quelque moyen.

-- Pour sauver Guiche, volontiers.

-- Oh! si votre frere vous entendait, il conspirerait contre vous
comme faisait votre oncle, Monsieur, contre le roi votre pere.

-- Non. Philippe m'aime trop et je l'aime trop de mon cote; nous
vivrons bons amis. Le resume de la requete?

-- C'est que vous empechiez Madame d'etre coquette et Guiche
d'etre aimable.

-- Rien que cela? Mon frere se fait une bien haute idee du pouvoir
royal... corriger une femme! Passe encore pour un homme.

-- Comment vous y prendrez-vous?

-- Avec un mot dit a Guiche, qui est un garcon d'esprit, je le
persuaderai.

-- Mais Madame?

-- C'est plus difficile; un mot ne suffira pas; je composerai une
homelie, je la precherai.

-- Cela presse.

-- Oh! j'y mettrai toute la diligence possible. Nous avons
repetition de ballet cette apres-dinee.

-- Vous precherez en dansant?

-- Oui, madame.

-- Vous promettez de convertir?

-- J'extirperai l'heresie par la conviction ou par le feu.

-- A la bonne heure! Ne me melez point dans tout cela, Madame ne
me le pardonnerait de sa vie; et, belle-mere, je dois vivre avec
ma bru.

-- Madame, ce sera le roi qui prendra tout sur lui. Voyons, je
reflechis.

-- A quoi?

-- Il serait peut-etre mieux que j'allasse trouver Madame chez
elle?

-- C'est un peu solennel.

-- Oui, mais la solennite ne messied pas aux predicateurs, et puis
le violon du ballet mangerait la moitie de mes arguments. En
outre, il s'agit d'empecher quelque violence de mon frere... Mieux
vaut un peu de precipitation... Madame est-elle chez elle?

-- Je le crois.

-- L'exposition des griefs, s'il vous plait.

-- En deux mots, voici: Musique perpetuelle... assiduite
de Guiche... soupcons de cachotteries et de complots...

-- Les preuves?

-- Aucune.

-- Bien; je me rends chez Madame.

Et le roi se prit a regarder, dans les glaces, sa toilette qui
etait riche et son visage qui resplendissait comme ses diamants.

-- On eloigne bien un peu Monsieur? dit-il.

-- Oh! le feu et l'eau ne se fuient pas avec plus d'acharnement.

-- Il suffit. Ma mere, je vous baise les mains... les plus belles
mains de France.

-- Reussissez, Sire... Soyez le pacificateur du menage.

-- Je n'emploie pas d'ambassadeur, repliqua Louis. C'est vous dire
que je reussirai.

Il sortit en riant et s'epousseta soigneusement tout le long du
chemin.


Chapitre CVII -- Le mediateur


Quand le roi parut chez Madame, tous les courtisans, que la
nouvelle d'une scene conjugale avait dissemines autour des
appartements, commencerent a concevoir les plus graves
inquietudes.

Il se formait aussi de ce cote un orage dont le chevalier de
Lorraine, au milieu des groupes, analysait avec joie tous les
elements, grossissant les plus faibles et manoeuvrant, selon ses
mauvais desseins, les plus forts, afin de produire les plus
mechants effets possibles.

Ainsi que l'avait annonce Anne d'Autriche, la presence du roi
donna un caractere solennel a l'evenement.

Ce n'etait pas une petite affaire, en 1662, que le mecontentement
de Monsieur contre Madame, et l'intervention du roi dans les
affaires privees de Monsieur.

Aussi vit-on les plus hardis, qui entouraient le comte de Guiche
des le premier moment, s'eloigner de lui avec une sorte
d'epouvante; et le comte lui-meme, gagne par la panique generale,
se retirer chez lui tout seul.

Le roi entra chez Madame en saluant, comme il avait toujours
l'habitude de le faire. Les dames d'honneur etaient rangees en
file sur son passage dans la galerie.

Si fort preoccupee que fut Sa Majeste, elle donna un coup d'oeil
de maitre a ces deux rangs de jeunes et charmantes femmes qui
baissaient modestement les yeux.

Toutes etaient rouges de sentir sur elles le regard du roi. Une
seule, dont les longs cheveux se roulaient en boucles soyeuses sur
la plus belle peau du monde, une seule etait pale et se soutenait
a peine, malgre les coups de coude de sa compagne.

C'etait La Valliere, que Montalais etayait de la sorte en lui
soufflant tout bas le courage dont elle-meme etait si abondamment
pourvue.

Le roi ne put s'empecher de se retourner. Tous les fronts, qui
deja s'etaient releves, se baisserent de nouveau; mais la seule
tete blonde demeura immobile, comme si elle eut epuise tout ce qui
lui restait de force et d'intelligence.

En entrant chez Madame, Louis trouva sa belle-soeur a demi couchee
sur les coussins de son cabinet. Elle se souleva et fit une
reverence profonde en balbutiant quelques remerciements sur
l'honneur qu'elle recevait.

Puis elle se rassit, vaincue par une faiblesse, affectee sans
doute, car un coloris charmant animait ses joues, et ses yeux,
encore rouges de quelques larmes repandues recemment, n'avaient
que plus de feu.

Quand le roi fut assis et qu'il eut remarque, avec cette surete
d'observation qui le caracterisait, le desordre de la chambre et
celui, non moins grand, du visage de Madame, il prit un air
enjoue.

-- Ma soeur, dit-il, a quelle heure vous plait-il que nous
repetions le ballet aujourd'hui?

Madame, secouant lentement et languissamment sa tete charmante:

-- Ah! Sire, dit-elle, veuillez m'excuser pour cette repetition;
j'allais faire prevenir Votre Majeste que je ne saurais
aujourd'hui.

-- Comment! dit le roi avec une surprise moderee; ma soeur,
seriez-vous indisposee?

-- Oui, Sire.

-- Je vais faire appeler vos medecins, alors.

-- Non, car les medecins ne peuvent rien a mon mal.

-- Vous m'effrayez!

-- Sire, je veux demander a Votre Majeste la permission de m'en
retourner en Angleterre.

Le roi fit un mouvement.

-- En Angleterre! Dites-vous bien ce que vous voulez dire, madame?

-- Je le dis a contrecoeur, Sire, repliqua la petite-fille de
Henri IV avec resolution.

Et elle fit etinceler ses beaux yeux noirs.

-- Oui, je regrette de faire a Votre Majeste des confidences de ce
genre; mais je me trouve trop malheureuse a la cour de Votre
Majeste; je veux retourner dans ma famille.

-- Madame! Madame!

Et le roi s'approcha.

-- Ecoutez, Sire, continua la jeune femme en prenant peu a peu sur
son interlocuteur l'ascendant que lui donnaient sa beaute, sa
nerveuse nature; je suis accoutumee a souffrir. Jeune encore, j'ai
ete humiliee, j'ai ete dedaignee. Oh! ne me dementez pas, Sire,
dit-elle avec un sourire.

Le roi rougit.

-- Alors, dis-je, j'ai pu croire que Dieu m'avait fait naitre pour
cela, moi, fille d'un roi puissant; mais, puisqu'il avait frappe
la vie dans mon pere, il pouvait bien frapper en moi l'orgueil.
J'ai bien souffert, j'ai bien fait souffrir ma mere; mais j'ai
jure que, si jamais Dieu me rendait une position independante,
fut-ce celle de l'ouvriere du peuple qui gagne son pain avec son
travail, je ne souffrirais plus la moindre humiliation. Ce jour
est arrive; j'ai recouvre la fortune due a mon rang, a ma
naissance; j'ai remonte jusqu'aux degres du trone; j'ai cru que,
m'alliant a un prince francais, je trouverais en lui un parent, un
ami, un egal; mais je m'apercois que je n'ai trouve qu'un maitre,
et je me revolte, Sire. Ma mere n'en saura rien, vous que je
respecte et que... j'aime...

Le roi tressaillit; nulle voix n'avait ainsi chatouille son
oreille.

-- Vous, dis-je, Sire, qui savez tout, puisque vous venez ici,
vous me comprendrez peut-etre. Si vous ne fussiez pas venu,
j'allais a vous. C'est l'autorisation de partir librement que je
veux. J'abandonne a votre delicatesse, a vous, l'homme par
excellence, de me disculper et de me proteger.

-- Ma soeur! ma soeur! balbutia le roi courbe par cette rude
attaque, avez vous bien reflechi a l'enorme difficulte du projet
que vous formez?

-- Sire, je ne reflechis pas, je sens. Attaquee, je repousse
d'instinct l'attaque; voila tout.

-- Mais que vous a-t-on fait? Voyons.

La princesse venait, on le voit, par cette manoeuvre particuliere
aux femmes, d'eviter tout reproche et d'en formuler un plus grave,
d'accusee elle devenait accusatrice. C'est un signe infaillible de
culpabilite; mais de ce mal evident, les femmes, meme les moins
adroites, savent toujours tirer parti pour vaincre.

Le roi ne s'apercut pas qu'il etait venu chez elle pour lui dire:
"Qu'avez vous fait a mon frere?"

Et qu'il se reduisait a dire:

-- Que vous a-t-on fait?

-- Ce qu'on m'a fait? repliqua Madame. Oh! il faut etre femme pour
le comprendre, Sire: on m'a fait pleurer.

Et d'un doigt qui n'avait pas son egal en finesse et en blancheur
nacree, elle montrait des yeux brillants noyes dans le fluide, et
elle recommencait a pleurer.

-- Ma soeur, je vous en supplie, dit le roi en s'avancant pour lui
prendre une main qu'elle lui abandonna moite et palpitante.

-- Sire, on m'a tout d'abord privee de la presence d'un ami de mon
frere. Milord de Buckingham etait pour moi un hote agreable,
enjoue, un compatriote qui connaissait mes habitudes, je dirai
presque un compagnon, tant nous avons passe de jours ensemble avec
nos autres amis sur mes belles eaux de Saint-James.

-- Mais, ma soeur, Villiers etait amoureux de vous?

-- Pretexte! Que fait cela, dit-elle serieusement, que
M. de Buckingham ait ete ou non amoureux de moi? Est-ce donc
dangereux pour moi, un homme amoureux?... Ah! Sire, il ne suffit
pas qu'un homme vous aime.

Et elle sourit si tendrement, si finement, que le roi sentit son
coeur battre et defaillir dans sa poitrine.

-- Enfin, si mon frere etait jaloux? interrompit le roi.

-- Bien, j'y consens, voila une raison; et l'on a chasse
M. de Buckingham.

-- Chasse!... Oh! non.

-- Expulse, evince, congedie, si vous aimez mieux, Sire; un des
premiers gentilshommes de l'Europe s'est vu force de quitter la
cour du roi de France, de Louis XIV, comme un manant, a propos
d'une oeillade ou d'un bouquet. C'est bien peu digne de la cour la
plus galante... Pardon, Sire, j'oubliais qu'en parlant ainsi
j'attentais a votre souverain pouvoir.

-- Ma foi! non, ma soeur, ce n'est pas moi qui ai congedie
M. de Buckingham... Il me plaisait fort.

-- Ce n'est pas vous? dit habilement Madame. Ah! tant mieux!

Et elle accentua ce tant mieux comme si elle eut, a la place de ce
mot, prononce celui de tant pis.

Il y eut un silence de quelques minutes.

Elle reprit:

-- M. de Buckingham parti... je sais a present pourquoi et par
qui... je croyais avoir recouvre la tranquillite... Point... Voila
que Monsieur trouve un autre pretexte; voila que...

-- Voila que, dit le roi avec enjouement, un autre se presente. Et
c'est naturel; vous etes belle, madame; on vous aimera toujours.

-- Alors, s'ecria la princesse, je ferai la solitude autour de
moi. Oh! c'est bien ce qu'on veut, c'est bien ce qu'on me prepare;
mais, non, je prefere retourner a Londres. La, on me connait, on
m'apprecie. J'aurai mes amis sans craindre que l'on ose les nommer
mes amants. Fi! c'est un indigne soupcon de la part d'un
gentilhomme! Oh! Monsieur a tout perdu dans mon esprit depuis que
je le vois, depuis qu'il s'est revele a moi, comme le tyran d'une
femme.

-- La! la! mon frere n'est coupable que de vous aimer.

-- M'aimer! Monsieur m'aimer? Ah! Sire...

Et elle rit aux eclats.

-- Monsieur n'aimera jamais une femme, dit-elle; Monsieur s'aime
trop lui-meme; non, malheureusement pour moi, Monsieur est de la
pire espece des jaloux: jaloux sans amour.

-- Avouez cependant, dit le roi, qui commencait a s'animer dans
cet entretien varie, brulant, avouez que Guiche vous aime.

-- Ah! Sire, je n'en sais rien.

-- Vous devez le voir. Un homme qui aime se trahit.

-- M. de Guiche ne s'est pas trahi.

-- Ma soeur, ma soeur, vous defendez M. de Guiche.

-- Moi! par exemple! moi? Oh! Sire, il ne manquerait plus a mon
infortune qu'un soupcon de vous.

-- Non, madame, non, reprit vivement le roi. Ne vous affligez pas.
Oh! vous pleurez! Je vous en conjure, calmez-vous.

Elle pleurait cependant, de grosses larmes coulaient sur ses
mains. Le roi prit une de ses mains et but une de ses larmes.

Elle le regarda si tristement et si tendrement, qu'il en fut
frappe au coeur.

-- Vous n'avez rien pour Guiche? dit-il plus inquiet qu'il ne
convenait a son role de mediateur.

-- Mais rien, rien.

-- Alors je puis rassurer mon frere.

-- Eh! Sire, rien ne le rassurera. Ne croyez donc pas qu'il soit
jaloux. Monsieur a recu de mauvais conseils, et Monsieur est d'un
caractere inquiet.

-- On peut l'etre lorsqu'il s'agit de vous.

Madame baissa les yeux et se tut. Le roi fit comme elle. Il lui
tenait toujours la main.

Ce silence d'une minute dura un siecle.

Madame retira doucement sa main. Elle etait sure desormais du
triomphe. Le champ de bataille etait a elle.

-- Monsieur se plaint, dit timidement le roi, que vous preferez a
son entretien, a sa societe, des societes particulieres.

-- Sire, Monsieur passe sa vie a regarder sa figure dans un miroir
et a comploter des mechancetes contre les femmes avec M. le
chevalier de Lorraine.

-- Oh! vous allez un peu loin.

-- Je dis ce qui est. Observez, vous verrez, Sire, si j'ai raison.

-- J'observerai. Mais, en attendant, quelle satisfaction donner a
mon frere?

-- Mon depart.

-- Vous repetez ce mot! s'ecria imprudemment le roi, comme si
depuis dix minutes un changement tel eut ete produit, que Madame
en eut toutes ses idees retournees.

-- Sire, je ne puis plus etre heureuse ici, dit-elle. M. de Guiche
gene Monsieur. Le fera-t-on partir aussi?

-- S'il le faut, pourquoi pas? repondit en souriant Louis XIV.

-- Eh bien! apres M. de Guiche?... que je regretterai, du reste,
je vous en previens, Sire.

-- Ah! vous le regretterez?

-- Sans doute; il est aimable, il a pour moi de l'amitie, il me
distrait.

-- Ah! si Monsieur vous entendait! fit le roi pique. Savez-vous
que je ne me chargerais point de vous raccommoder et que je ne le
tenterais meme pas?

-- Sire, a l'heure qu'il est, pouvez-vous empecher Monsieur d'etre
jaloux du premier venu? Je sais bien que M. de Guiche n'est pas le
premier venu.

-- Encore! Je vous previens qu'en bon frere je vais prendre
M. de Guiche en horreur.

-- Ah! Sire, dit Madame, ne prenez, je vous en supplie, ni les
sympathies ni les haines de Monsieur. Restez le roi; mieux vaudra
pour vous et pour tout le monde.

-- Vous etes une adorable railleuse, madame, et je comprends que
ceux memes que vous raillez vous adorent.

-- Et voila pourquoi, vous, Sire, que j'eusse pris pour mon
defenseur, vous allez vous joindre a ceux qui me persecutent, dit
Madame.

-- Moi, votre persecuteur? Dieu m'en garde!

-- Alors, continua-t-elle languissamment, accordez-moi ma demande.

-- Que demandez-vous?

-- A retourner en Angleterre.

-- Oh! cela, jamais! jamais! s'ecria Louis XIV.

-- Je suis donc prisonniere?

-- En France, oui.

-- Que faut-il que je fasse alors?

-- Eh bien! ma soeur, je vais vous le dire.

-- J'ecoute Votre Majeste en humble servante.

-- Au lieu de vous livrer a des intimites un peu inconsequentes,
au lieu de nous alarmer par votre isolement, montrez-vous a nous
toujours, ne nous quittez pas, vivons en famille. Certes,
M. de Guiche est aimable; mais, enfin, si nous n'avons pas son
esprit...

-- Oh! Sire, vous savez bien que vous faites le modeste.

-- Non, je vous jure. On peut etre roi et sentir soi-meme que l'on
a moins de chance de plaire que tel ou tel gentilhomme.

-- Je jure bien que vous ne croyez pas un seul mot de ce que vous
dites la, Sire.

Le roi regarda Madame tendrement.

-- Voulez-vous me promettre une chose? dit-il.

-- Laquelle?

-- C'est de ne plus perdre dans votre cabinet, avec des etrangers,
le temps que vous nous devez. Voulez-vous que nous fassions contre
l'ennemi commun une alliance offensive et defensive?

-- Une alliance avec vous, Sire?

-- Pourquoi pas? N'etes-vous pas une puissance?

-- Mais vous, Sire, etes-vous un allie bien fidele?

-- Vous verrez, madame.

-- Et de quel jour datera cette alliance?

-- D'aujourd'hui.

-- Je redigerai le traite?

-- Tres bien!

-- Et vous le signerez?

-- Aveuglement.

-- Oh! alors, Sire, je vous promets merveille; vous etes l'astre
de la cour, quand vous me paraitrez...

-- Eh bien?

-- Tout resplendira.

-- Oh! madame, madame, dit Louis XIV, vous savez bien que toute
lumiere vient de vous, et que, si je prends le soleil pour devise,
ce n'est qu'un embleme.

-- Sire, vous flattez votre alliee; donc, vous voulez la tromper,
dit Madame en menacant le roi de son doigt mutin.

-- Comment! vous croyez que je vous trompe, lorsque je vous assure
de mon affection?

-- Oui.

-- Et qui vous fait douter?

-- Une chose.

-- Une seule?

-- Oui.

-- Laquelle? Je serai bien malheureux si je ne triomphe pas d'une
seule chose.

-- Cette chose n'est point en votre pouvoir, Sire, pas meme au
pouvoir de Dieu.

-- Et quelle est cette chose?

-- Le passe.

-- Madame, je ne comprends pas, dit le roi, justement parce qu'il
avait trop bien compris.

La princesse lui prit la main.

-- Sire, dit-elle, j'ai eu le malheur de vous deplaire si
longtemps, que j'ai presque le droit de me demander aujourd'hui
comment vous avez pu m'accepter comme belle-soeur.

-- Me deplaire! vous m'avez deplu?

-- Allons, ne le niez pas.

-- Permettez.

-- Non, non, je me rappelle.

-- Notre alliance date d'aujourd'hui, s'ecria le roi avec une
chaleur qui n'etait pas feinte; vous ne vous souvenez donc plus du
passe, ni moi non plus, mais je me souviens du present. Je l'ai
sous les yeux, le voici; regardez.

Et il mena la princesse devant une glace, ou elle se vit
rougissante et belle a, faire succomber un saint.

-- C'est egal, murmura-t-elle, ce ne sera point la une bien
vaillante alliance.

-- Faut-il jurer? demanda le roi, enivre par la tournure
voluptueuse qu'avait prise tout cet entretien.

-- Oh! je ne refuse pas un bon serment, dit Madame. C'est toujours
un semblant de surete.

Le roi s'agenouilla sur un carreau et prit la main de Madame.

Elle, avec un sourire qu'un peintre ne rendrait point et qu'un
poete ne pourrait qu'imaginer, lui donna ses deux mains dans
lesquelles il cacha son front brulant.

Ni l'un ni l'autre ne put trouver une parole.

Le roi sentit que Madame retirait ses mains en lui effleurant les
joues.

Il se releva aussitot et sortit de l'appartement.

Les courtisans remarquerent sa rougeur, et en conclurent que la
scene avait ete orageuse.

Mais le chevalier de Lorraine se hata de dire:

-- Oh! non, messieurs, rassurez-vous. Quand Sa Majeste est en
colere, elle est pale.


Chapitre CVIII -- Les conseilleurs


Le roi quitta Madame dans un etat d'agitation qu'il eut eu peine a
s'expliquer lui-meme.

Il est impossible, en effet, d'expliquer le jeu secret de ces
sympathies etranges qui s'allument subitement et sans cause apres
de nombreuses annees passees dans le plus grand calme, dans la
plus grande indifference de deux coeurs destines a s'aimer.

Pourquoi Louis avait-il autrefois dedaigne, presque hai Madame?
Pourquoi maintenant trouvait-il cette meme femme si belle, si
desirable, et pourquoi non seulement s'occupait-il, mais encore
etait-il si occupe d'elle? Pourquoi Madame enfin, dont les yeux et
l'esprit etaient sollicites d'un autre cote, avait-elle depuis
huit jours, pour le roi, un semblant de faveur qui faisait croire
a de plus parfaites intimites?

Il ne faut pas croire que Louis se proposat a lui-meme un plan de
seduction: le lien qui unissait Madame a son frere etait, ou du
moins lui semblait, une barriere infranchissable; il etait meme
encore trop loin de cette barriere pour s'apercevoir qu'elle
existat Mais sur la pente de ces passions dont le coeur se
rejouit, vers lesquelles la jeunesse nous pousse, nul ne peut dire
ou il s'arretera pas meme celui qui, d'avance, a calcule toutes
les chances de succes ou de chute.

Quant a Madame, on expliquera facilement son penchant pour le roi:
elle etait jeune, coquette, et passionnee pour inspirer de
l'admiration.

C'etait une de ces natures a elans impetueux qui, sur un theatre,
franchiraient les brasiers ardents pour arracher un cri
d'applaudissement aux spectateurs.

Il n'etait donc pas surprenant que, progression gardee, apres
avoir ete adoree de Buckingham, de Guiche, qui etait superieur a
Buckingham, ne fut-ce que par ce grand merite si bien apprecie des
femmes, la nouveaute, il n'etait donc pas etonnant, disons-nous,
que la princesse elevat son ambition jusqu'a etre admiree par le
roi, qui etait non seulement le premier du royaume, mais un des
plus beaux et des plus spirituels.

Quant a la soudaine passion de Louis pour sa belle-soeur, la
physiologie en donnerait l'explication par des banalites, et la
nature par quelques-unes de ses affinites mysterieuses. Madame
avait les plus beaux yeux noirs, Louis les plus beaux yeux bleus
du monde. Madame etait rieuse et expansive, Louis melancolique et
discret. Appeles a se rencontrer pour la premiere fois sur le
terrain d'un interet et d'une curiosite communs, ces deux natures
opposees s'etaient enflammees par le contact de leurs asperites
reciproques. Louis, de retour chez lui, s'apercut que Madame etait
la femme la plus seduisante de la cour. Madame, demeuree seule,
songea, toute joyeuse, qu'elle avait produit sur le roi une vive
impression.

Mais ce sentiment chez elle devait etre passif, tandis que chez le
roi il ne pouvait manquer d'agir avec toute la vehemence naturelle
a l'esprit inflammable d'un jeune homme, et d'un jeune homme qui
n'a qu'a vouloir pour voir ses volontes executees.

Le roi annonca d'abord a Monsieur que tout etait pacifie: que
Madame avait pour lui le plus grand respect, la plus sincere
affection; mais que c'etait un caractere altier, ombrageux meme,
et dont il fallait soigneusement menager les susceptibilites.
Monsieur repliqua, sur le ton aigre-doux qu'il prenait d'ordinaire
avec son frere, qu'il ne s'expliquait pas bien les susceptibilites
d'une femme dont la conduite pouvait, a son avis, donner prise a
quelque censure, et que si quelqu'un avait droit d'etre blesse,
c'etait a lui, Monsieur, que ce droit appartenait sans conteste.

Mais alors le roi repondit d'un ton assez vif et qui prouvait tout
l'interet qu'il prenait a sa belle-soeur:

-- Madame est au-dessus des censures, Dieu merci!

-- Des autres, oui, j'en conviens, dit Monsieur, mais pas des
miennes, je presume.

-- Eh bien! dit le roi, a vous, mon frere, je dirai que la
conduite de Madame ne merite pas vos censures. Oui, c'est sans
doute une jeune femme fort distraite et fort etrange, mais qui
fait profession des meilleurs sentiments. Le caractere anglais
n'est pas toujours bien compris en France, mon frere, et la
liberte des moeurs anglaises etonne parfois ceux qui ne savent pas
combien cette liberte est rehaussee d'innocence.

-- Ah! dit Monsieur, de plus en plus pique, des que Votre Majeste
absout ma femme, que j'accuse, ma femme n'est pas coupable, et je
n'ai rien a dire.

-- Mon frere, repartit vivement le roi, qui sentait la voix de la
conscience murmurer tout bas a son coeur que Monsieur n'avait pas
tout a fait tort, mon frere, ce que j'en dis et surtout ce que
j'en fais, c'est pour votre bonheur. J'ai appris que vous vous
etiez plaint d'un manque de confiance ou d'egards de la part de
Madame, et je n'ai point voulu que votre inquietude se prolongeat
plus longtemps. Il entre dans mon devoir de surveiller votre
maison comme celle du plus humble de mes sujets. J'ai donc vu avec
le plus grand plaisir que vos alarmes n'avaient aucun fondement.

-- Et, continua Monsieur d'un ton interrogateur et en fixant les
yeux sur son frere, ce que Votre Majeste a reconnu pour Madame, et
je m'incline devant votre sagesse royale, l'avez-vous aussi
verifie pour ceux qui ont ete la cause du scandale dont je me
plains?

-- Vous avez raison, mon frere, dit le roi; j'aviserai.

Ces mots renfermaient un ordre en meme temps qu'une consolation.
Le prince le sentit et se retira.

Quant a Louis, il alla retrouver sa mere; il sentait qu'il avait
besoin d'une absolution plus complete que celle qu'il venait de
recevoir de son frere.

Anne d'Autriche n'avait pas pour M. de Guiche les memes raisons
d'indulgence qu'elle avait eues pour Buckingham.

Elle vit, aux premiers mots, que Louis n'etait pas dispose a etre
severe, elle le fut.

C'etait une des ruses habituelles de la bonne reine pour arriver a
connaitre la verite.

Mais Louis n'en etait plus a son apprentissage: depuis pres d'un
an deja, il etait roi. Pendant cette annee, il avait eu le temps
d'apprendre a dissimuler.

Ecoutant Anne d'Autriche, afin de la laisser devoiler toute sa
pensee, l'approuvant seulement du regard et du geste, il se
convainquit, a certains coups d'oeil profonds, a certaines
insinuations habiles, que la reine, si perspicace en matiere de
galanterie, avait, sinon devine, du moins soupconne sa faiblesse
pour Madame.

De toutes ses auxiliaires, Anne d'Autriche devait etre la plus
importante: de toutes ses ennemies, Anne d'Autriche eut ete la
plus dangereuse.

Louis changea donc de manoeuvre, Il chargea Madame, excusa
Monsieur, ecouta ce que sa mere disait de Guiche comme il avait
ecoute ce qu'elle avait dit de Buckingham.

Puis, quand il vit qu'elle croyait avoir remporte sur lui une
victoire complete, il la quitta.

Toute la cour, c'est-a-dire tous les favoris et les familiers, et
ils etaient nombreux, puisque l'on comptait deja cinq maitres, se
reunirent au soir pour la repetition du ballet.

Cet intervalle avait ete rempli pour le pauvre de Guiche par
quelques visites qu'il avait recues.

Au nombre de ces visites, il en etait une qu'il esperait et
craignait presque d'un egal sentiment. C'etait celle du chevalier
de Lorraine. Vers les trois heures de l'apres-midi, le chevalier
de Lorraine entra chez de Guiche.

Son aspect etait des plus rassurants. Monsieur, dit-il a
de Guiche, etait de charmante humeur, et l'on n'eut pas dit que le
moindre nuage eut passe sur le ciel conjugal.

D'ailleurs, Monsieur avait si peu de rancune!

Depuis tres longtemps a la cour, le chevalier de Lorraine avait
etabli que, des deux fils de Louis XIII, Monsieur etait celui qui
avait pris le caractere paternel, le caractere flottant, irresolu;
bon par elan, mauvais au fond, mais certainement nul pour ses
amis.

Il avait surtout ranime de Guiche en lui demontrant que Madame
arriverait avant peu a mener son mari, et que, par consequent,
celui-la gouvernerait Monsieur qui parviendrait a gouverner
Madame.

Ce a quoi de Guiche, plein de defiance et de presence d'esprit,
avait repondu:

-- Oui, chevalier; mais je crois Madame fort dangereuse.

-- Et en quoi?

-- En ce qu'elle a vu que Monsieur n'etait pas un caractere tres
passionne pour les femmes.

-- C'est vrai, dit en riant le chevalier de Lorraine.

-- Et alors...

-- Eh bien?

-- Eh bien! Madame choisit le premier venu pour en faire l'objet
de ses preferences et ramener son mari par la jalousie.

-- Profond! profond! s'ecria le chevalier.

-- Vrai! repondit de Guiche.

Et ni l'un ni l'autre ne disait sa pensee.

De Guiche, au moment ou il attaquait ainsi le caractere de Madame,
lui en demandait mentalement pardon du fond du coeur.

Le chevalier, en admirant la profondeur de vue de Guiche, le
conduisait les yeux fermes au precipice.

De Guiche alors l'interrogea plus directement sur l'effet produit
par la scene du matin, sur l'effet plus serieux encore produit par
la scene du diner.

-- Mais je vous ai deja dit qu'on en riait, repondit le chevalier
de Lorraine, et Monsieur tout le premier.

-- Cependant, hasarda de Guiche, on m'a parle d'une visite du roi
a Madame.

-- Eh bien! precisement; Madame etait la seule qui ne rit pas, et
le roi est passe chez elle pour la faire rire.

-- En sorte que?

-- En sorte que rien n'est change aux dispositions de la journee.

-- Et l'on repete le ballet ce soir?

-- Certainement.

-- Vous en etes sur?

-- Tres sur.

En ce moment de la conversation des deux jeunes gens, Raoul entra
le front soucieux.

En l'apercevant, le chevalier, qui avait pour lui, comme pour tout
noble caractere, une haine secrete, le chevalier se leva.

-- Vous me conseillez donc, alors?... demanda de Guiche au
chevalier.

-- Je vous conseille de dormir tranquille, mon cher comte.

-- Et moi, de Guiche, dit Raoul, je vous donnerai un conseil tout
contraire.

-- Lequel, ami?

-- Celui de monter a cheval, et de partir pour une de vos terres;
arrive la, si vous voulez suivre le conseil du chevalier, vous y
dormirez aussi longtemps et aussi tranquillement que la chose
pourra vous etre agreable.

-- Comment, partir? s'ecria le chevalier en jouant la surprise; et
pourquoi de Guiche partirait-il?

-- Parce que, et vous ne devez pas l'ignorer, vous surtout, parce
que tout le monde parle deja d'une scene qui se serait passee ici
entre Monsieur et de Guiche.

De Guiche palit.

-- Nullement, repondit le chevalier, nullement, et vous avez ete
mal instruit, monsieur de Bragelonne.

-- J'ai ete parfaitement instruit, au contraire, monsieur,
repondit Raoul, et le conseil que je donne a de Guiche est un
conseil d'ami.

Pendant ce debat, de Guiche, un peu atterre, regardait
alternativement l'un et l'autre de ses deux conseillers.

Il sentait en lui-meme qu'un jeu, important pour le reste de sa
vie, se jouait a ce moment-la.

-- N'est-ce pas, dit le chevalier interpellant le comte lui-meme,
n'est-ce pas, de Guiche, que la scene n'a pas ete aussi orageuse
que semble le penser M. le vicomte de Bragelonne, qui, d'ailleurs,
n'etait pas la?

-- Monsieur, insista Raoul, orageuse ou non, ce n'est pas
precisement de la scene elle-meme que je parle, mais des suites
qu'elle peut avoir. Je sais que Monsieur a menace; je sais que
Madame a pleure.

-- Madame a pleure? s'ecria imprudemment de Guiche en joignant les
mains.

-- Ah! par exemple, dit en riant le chevalier, voila un detail que
j'ignorais. Vous etes decidement mieux instruit que moi, monsieur
de Bragelonne.

-- Et c'est aussi comme etant mieux instruit que vous, chevalier,
que j'insiste pour que de Guiche s'eloigne.

-- Mais non, non encore une fois, je regrette de vous contredire,
monsieur le vicomte, mais ce depart est inutile.

-- Il est urgent.

-- Mais pourquoi s'eloignerait-il? Voyons.

-- Mais le roi? le roi?

-- Le roi! s'ecria de Guiche.

-- Eh! oui, te dis-je, le roi prend l'affaire a coeur.

-- Bah! dit le chevalier, le roi aime de Guiche et surtout son
pere; songez que, si le comte partait, ce serait avouer qu'il a
fait quelque chose de reprehensible.

-- Comment cela?

-- Sans doute, quand on fuit, c'est qu'on est coupable ou qu'on a
peur.

-- Ou bien que l'on boude, comme un homme accuse a tort, dit
Bragelonne; donnons a son depart le caractere de la bouderie, rien
n'est plus facile; nous dirons que nous avons fait tous deux ce
que nous avons pu pour le retenir, et vous au moins ne mentirez
pas. Allons! allons! de Guiche, vous etes innocent; la scene
d'aujourd'hui a du vous blesser; partez, partez, de Guiche.

-- Eh! non, de Guiche, restez, dit le chevalier, restez,
justement, comme le disait M. de Bragelonne, parce que vous etes
innocent. Pardon, encore une fois, vicomte; mais je suis d'un avis
tout oppose au votre.

-- Libre a vous, monsieur; mais remarquez bien que l'exil que
de Guiche s'imposera lui-meme sera un exil de courte duree. Il le
fera cesser lorsqu'il voudra, et, revenant d'un exil volontaire,
il trouvera le sourire sur toutes les bouches; tandis qu'au
contraire une mauvaise humeur du roi peut amener un orage dont
personne n'oserait prevoir le terme.

Le chevalier sourit.

-- C'est pardieu! bien ce que je veux, murmura-t-il tout bas, et
pour lui meme.

Et en meme temps, il haussait les epaules.

Ce mouvement n'echappa point au comte; il craignit, s'il quittait
la cour, de paraitre ceder a un sentiment de crainte.

-- Non, non, s'ecria-t-il; c'est decide. Je reste, Bragelonne.

-- Prophete je suis, dit tristement Raoul. Malheur a toi,
de Guiche, malheur!

-- Moi aussi, je suis prophete, mais pas prophete de malheur; au
contraire, comte, et je vous dis: Restez, restez.

-- Le ballet se repete toujours, demanda de Guiche, vous en etes
sur?

-- Parfaitement sur.

-- Eh bien! tu le vois, Raoul, reprit de Guiche en s'efforcant de
sourire; tu le vois, ce n'est pas une cour bien sombre et bien
preparee aux guerres intestines qu'une cour ou l'on danse avec une
telle assiduite. Voyons, avoue cela, Raoul.

Raoul secoua la tete.

-- Je n'ai plus rien a dire, repliqua-t-il.

-- Mais enfin, demanda le chevalier, curieux de savoir a quelle
source Raoul avait puise des renseignements dont il etait force de
reconnaitre interieurement l'exactitude, vous vous dites bien
informe, monsieur le vicomte; comment le seriez-vous mieux que moi
qui suis des plus intimes du prince?

-- Monsieur, repondit Raoul, devant une pareille declaration, je
m'incline. Oui, vous devez etre parfaitement informe, je le
reconnais, et, comme un homme d'honneur est incapable de dire
autre chose que ce qu'il sait, de parler autrement qu'il ne le
pense, je me tais, me reconnais vaincu, et vous laisse le champ de
bataille.

Et effectivement, Raoul, en homme qui parait ne desirer que le
repos, s'enfonca dans un vaste fauteuil, tandis que le comte
appelait ses gens pour se faire habiller.

Le chevalier sentait l'heure s'ecouler et desirait partir; mais il
craignait aussi que Raoul, demeure seul avec de Guiche, ne le
decidat a rompre la partie.

Il usa donc de sa derniere ressource.

-- Madame sera resplendissante, dit-il; elle essaie aujourd'hui
son costume de Pomone.

-- Ah! c'est vrai, s'ecria le comte.

-- Oui, oui, continua le chevalier: elle vient de donner ses
ordres en consequence. Vous savez, monsieur de Bragelonne, que
c'est le roi qui fait le Printemps.

-- Ce sera admirable, dit de Guiche, et voila une raison meilleure
que toutes celles que vous m'avez donnees pour rester; c'est que,
comme c'est moi qui fais Vertumne et qui danse le pas avec Madame,
je ne puis m'en aller sans un ordre du roi, attendu que mon depart
desorganiserait le ballet.

-- Et moi, dit le chevalier, je fais un simple egypan; il est vrai
que je suis mauvais danseur, et que j'ai la jambe mal faite.
Messieurs, au revoir. N'oubliez pas la corbeille de fruits que
vous devez offrir a Pomone, comte.

-- Oh! je n'oublierai rien, soyez tranquille, dit de Guiche
transporte.

-- Je suis bien sur qu'il ne partira plus maintenant, murmura en
sortant le chevalier de Lorraine.

Raoul, une fois le chevalier parti, n'essaya pas meme de dissuader
son ami; il sentait que c'est ete peine perdue.

-- Comte, lui dit-il seulement de sa voix triste et melodieuse,
comte, vous vous embarquez dans une passion terrible. Je vous
connais; vous etes extreme en tout; celle que vous aimez l'est
aussi... Eh bien! j'admets pour un instant qu'elle vienne a vous
aimer...

-- Oh! jamais, s'ecria de Guiche.

-- Pourquoi dites-vous jamais?

-- Parce que ce serait un grand malheur pour tous deux.

-- Alors, cher ami, au lieu de vous regarder comme un imprudent,
permettez-moi de vous regarder comme un fou.

-- Pourquoi?

-- Etes-vous bien assure, voyons, repondez franchement, de ne rien
desirer de celle que vous aimez?

-- Oh! oui, bien sur.

-- Alors, aimez-la de loin.

-- Comment, de loin?

-- Sans doute; que vous importe la presence ou l'absence, puisque
vous ne desirez rien d'elle? Aimez un portrait, aimez un souvenir.

-- Raoul!

-- Aimez une ombre, une illusion, une chimere; aimez l'amour, en
mettant un nom sur votre realite. Ah! vous detournez la tete? Vos
valets arrivent, je ne dis plus rien. Dans la bonne ou dans la
mauvaise fortune, comptez sur moi, de Guiche.

-- Pardieu! si j'y compte.

-- Eh bien! voila tout ce que j'avais a vous dire. Faites-vous
beau, de Guiche, faites-vous tres beau. Adieu!

-- Vous ne viendrez pas a la repetition du ballet, vicomte?

-- Non, j'ai une visite a faire en ville. Embrassez-moi,
de Guiche. Adieu!

La reunion avait lieu chez le roi.

Les reines d'abord, puis Madame, quelques dames d'honneur
choisies, bon nombre de courtisans choisis egalement, preludaient
aux exercices de la danse par des conversations comme on savait en
faire dans ce temps-la.

Nulle des dames invitees n'avait revetu le costume de fete, ainsi
que l'avait predit le chevalier de Lorraine; mais on causait
beaucoup des ajustements riches et ingenieux dessines par
differents peintres pour le Ballet des demi-dieux. Ainsi appelait-
on les rois et les reines dont Fontainebleau allait etre le
Pantheon.

Monsieur arriva tenant a la main le dessin qui representait son
personnage; il avait le front encore un peu soucieux; son salut a
la jeune reine et a sa mere fut plein de courtoisie et
d'affection. Il salua presque cavalierement Madame, et pirouetta
sur ses talons. Ce geste et cette froideur furent remarques.

M. de Guiche dedommagea la princesse par son regard plein de
flammes, et Madame, il faut le dire, en relevant les paupieres, le
lui rendit avec usure.

Il faut le dire, jamais de Guiche n'avait ete si beau, le regard
de Madame avait en quelque sorte illumine le visage du fils du
marechal de Grammont. La belle-soeur du roi sentait un orage
grondant au-dessus de sa tete; elle sentait aussi que pendant
cette journee, si feconde en evenements futurs, elle avait, envers
celui qui l'aimait avec tant d'ardeur et de passion, commis une
injustice, sinon une grave trahison.

Le moment lui semblait venu de rendre compte au pauvre sacrifie de
cette injustice de la matinee. Le coeur de Madame parlait alors,
et au nom de de Guiche. Le comte etait sincerement plaint, le
comte l'emportait donc sur tous.

Il n'etait plus question de Monsieur, du roi, de milord de
Buckingham. De Guiche a ce moment regnait sans partage.

Cependant Monsieur etait aussi bien beau; mais il etait impossible
de le comparer au comte. On le sait, toutes les femmes le disent,
il y a toujours une difference enorme entre la beaute de l'amant
et celle du mari.

Or, dans la situation presente, apres la sortie de Monsieur, apres
cette salutation courtoise et affectueuse a la jeune reine et a la
reine mere, apres ce salut leste et cavalier fait a Madame, et
dont tous les courtisans avaient fait la remarque, tous ces
motifs, disons-nous, dans cette reunion, donnaient l'avantage a
l'amant sur l'epoux.

Monsieur etait trop grand seigneur pour remarquer ce detail. Il
n'est rien d'efficace comme l'idee bien arretee de la superiorite
pour assurer l'inferiorite de l'homme qui garde cette opinion de
lui-meme.

Le roi arriva. Tout le monde chercha les evenements dans le coup
d'oeil qui commencait a remuer le monde comme le sourcil du
Jupiter tonnant.

Louis n'avait rien de la tristesse de son frere, il rayonnait.

Ayant examine la plupart des dessins qu'on lui montrait de tous
cotes, il donna ses conseils ou ses critiques et fit des heureux
ou des infortunes avec un seul mot.

Tout a coup son oeil, qui souriait obliquement vers Madame,
remarqua la muette correspondance etablie entre la princesse et le
comte.

La levre royale se pinca, et, lorsqu'elle fut rouverte une fois
encore pour donner passage a quelques phrases banales:

-- Mesdames, dit le roi en s'avancant vers les reines, je recois
la nouvelle que tout est prepare selon mes ordres a Fontainebleau.

Un murmure de satisfaction partit des groupes. Le roi lut sur tous
les visages le desir violent de recevoir une invitation pour les
fetes.

-- Je partirai demain, ajouta-t-il.

Silence profond dans l'assemblee.

-- Et j'engage, termina le roi, les personnes qui m'entourent a se
preparer pour m'accompagner.

Le sourire illuminait toutes les physionomies. Celle de Monsieur
seule garda son caractere de mauvaise humeur.

Alors on vit successivement defiler devant le roi et les dames les
seigneurs qui se hataient de remercier Sa Majeste du grand honneur
de l'invitation.

Quand ce fut au tour de Guiche:

-- Ah! monsieur, lui dit le roi, je ne vous avais pas vu.

Le comte salua. Madame palit.

De Guiche allait ouvrir la bouche pour formuler son remerciement.

-- Comte, dit le roi, voici le temps des secondes semailles. Je
suis sur que vos fermiers de Normandie vous verront avec plaisir
dans vos terres.

Et le roi tourna le dos au malheureux apres cette brutale attaque.

Ce fut au tour de de Guiche a palir; il fit deux pas vers le roi,
oubliant qu'on ne parle jamais a Sa Majeste sans avoir ete
interroge.

-- J'ai mal compris, peut-etre, balbutia-t-il.

Le roi tourna legerement la tete, et, de ce regard froid et fixe
qui plongeait comme une epee inflexible dans le coeur des
disgracies:

-- J'ai dit vos terres, repeta-t-il lentement en laissant tomber
ses paroles une a une.

Une sueur froide monta au front du comte, ses mains s'ouvrirent et
laisserent tomber le chapeau qu'il tenait entre ses doigts
tremblants.

Louis chercha le regard de sa mere, comme pour lui montrer qu'il
etait le maitre. Il chercha le regard triomphant de son frere,
comme pour lui demander si la vengeance etait de son gout.

Enfin, il arreta ses yeux sur Madame.

La princesse souriait et causait avec Mme de Noailles.

Elle n'avait rien entendu, ou plutot avait feint de ne rien
entendre.

Le chevalier de Lorraine regardait aussi avec une de ces
insistances ennemies qui semblent donner au regard d'un homme la
puissance du levier lorsqu'il souleve, arrache et fait jaillir au
loin l'obstacle.

M. de Guiche demeura seul dans le cabinet du roi; tout le monde
s'etait evapore. Devant les yeux du malheureux dansaient des
ombres.

Soudain il s'arracha au fixe desespoir qui le dominait, et courut
d'un trait s'enfermer chez lui, ou l'attendait encore Raoul,
tenace dans ses sombres pressentiments.

-- Eh bien? murmura celui-ci en voyant son ami entrer tete nue,
l'oeil egare, la demarche chancelante.

-- Oui, oui, c'est vrai, oui...

Et de Guiche n'en put dire davantage; il tomba epuise sur les
coussins.

-- Et elle?... demanda Raoul.

-- Elle! s'ecria l'infortune en levant vers le ciel un poing
crispe par la colere. Elle!...

-- Que dit-elle?

-- Elle dit que sa robe lui va bien.

-- Que fait-elle?

-- Elle rit.

Et un acces de rire extravagant fit bondir tous les nerfs du
pauvre exile. Il tomba bientot a la renverse; il etait aneanti.


Chapitre CIX -- Fontainebleau


Depuis quatre jours, tous les enchantements reunis dans les
magnifiques jardins de Fontainebleau faisaient de ce sejour un
lieu de delices.

M. Colbert se multipliait... Le matin, comptes des depenses de la
nuit; le jour, programmes, essais, enrolements, paiements.

M. Colbert avait reuni quatre millions, et les disposait avec une
savante economie.

Il s'epouvantait des frais auxquels conduit la mythologie. Tout
sylvain, toute dryade ne coutait pas moins de cent livres par
jour. Le costume revenait a trois cents livres.

Ce qui se brulait de poudre et de soufre en feux d'artifice
montait chaque nuit a cent mille livres. Il y avait en outre des
illuminations sur les bords de la piece d'eau pour trente mille
livres par soiree.

Ces fetes avaient paru magnifiques. Colbert ne se possedait plus
de joie.

Il voyait a tous moments Madame et le roi sortir pour des chasses
ou pour des receptions de personnages fantastiques, solennites
qu'on improvisait depuis quinze jours et qui faisaient briller
l'esprit de Madame et la munificence du roi.

Car Madame, heroine de la fete, repondait aux harangues de ces
deputations de peuples inconnus, Garamanthes, Scythes,
Hyperboreens, Caucasiens et Patagons, qui semblaient sortir de
terre pour venir la feliciter, et a chaque representant de ces
peuples le roi donnait quelque diamant ou quelque meuble de
valeur.

Alors les deputes comparaient, en vers plus ou moins grotesques,
le roi au Soleil, Madame a Phoebe sa soeur, et l'on ne parlait pas
plus des reines ou de Monsieur, que si le roi eut epouse Madame
Henriette d'Angleterre et non Marie-Therese d'Autriche.

Le couple heureux, se tenant les mains, se serrant
imperceptiblement les doigts, buvait a longues gorgees ce breuvage
si doux de l'adulation, que rehaussent la jeunesse, la beaute, la
puissance et l'amour.

Chacun s'etonnait a Fontainebleau du degre d'influence que Madame
avait si rapidement acquis sur le roi.

Chacun se disait tout bas que Madame etait veritablement la reine.
Et, en effet, le roi proclamait cette etrange verite par chacune
de ses pensees, par chacune de ses paroles et par chacun de ses
regards.

Il puisait ses volontes, il cherchait ses inspirations dans les
yeux de Madame, et il s'enivrait de sa joie lorsque Madame
daignait sourire.

Madame, de son cote, s'enivrait-elle de son pouvoir en voyant tout
le monde a ses pieds? Elle ne pouvait le dire elle-meme; mais ce
qu'elle savait, c'est qu'elle ne formait aucun desir, c'est
qu'elle se trouvait parfaitement heureuse.

Il resultait de toutes ces transpositions, dont la source etait
dans la volonte royale, que Monsieur, au lieu d'etre le second
personnage du royaume, en etait reellement devenu le troisieme.

C'etait bien pis que du temps ou de Guiche faisait sonner ses
guitares chez Madame. Alors, Monsieur avait au moins la
satisfaction de faire peur a celui qui le genait.

Mais, depuis le depart de l'ennemi chasse par son alliance avec le
roi, Monsieur avait sur les epaules un joug bien autrement lourd
qu'auparavant.

Chaque soir, Madame rentrait excedee.

Le cheval, les bains dans la Seine, les spectacles, les diners
sous les feuilles, les bals au bord du grand canal, les concerts,
c'eut ete assez pour tuer, non pas une femme mince et frele, mais
le plus robuste Suisse du chateau.

Il est vrai qu'en fait de danses, de concerts, de promenades, une
femme est bien autrement forte que le plus vigoureux enfant des
treize cantons.

Mais, si etendues que soient les forces d'une femme, elles ont un
terme, et elles ne sauraient tenir longtemps contre un pareil
regime.

Quant a Monsieur, il n'avait pas meme la satisfaction de voir
Madame abdiquer la royaute le soir.

Le soir, Madame habitait un pavillon royal avec la jeune reine et
la reine mere.

Il va sans dire que M. le chevalier de Lorraine ne quittait pas
Monsieur, et venait verser sa goutte de fiel sur chaque blessure
qu'il recevait.

Il en resultait que Monsieur, qui s'etait d'abord trouve tout
hilare et tout rajeuni depuis le depart de Guiche, retomba dans la
melancolie trois jours apres l'installation de la cour a
Fontainebleau.

Or, il arriva qu'un jour, vers deux heures, Monsieur, qui s'etait
leve tard, qui avait mis plus de soin encore que d'habitude a sa
toilette, il arriva que Monsieur, qui n'avait entendu parler de
rien pour la journee, forma le projet de reunir sa cour a lui et
d'emmener Madame souper a Moret, ou il avait une belle maison de
campagne.

Il s'achemina donc vers le pavillon des reines, et entra, fort
etonne de ne trouver la aucun homme du service royal.

Il entra tout seul dans l'appartement.

Une porte ouvrait a gauche sur le logis de Madame, une a droite
sur le logis de la jeune reine.

Monsieur apprit chez sa femme, d'une lingere qui travaillait, que
tout le monde etait parti a onze heures pour s'aller baigner a la
Seine, qu'on avait fait de cette partie une grande fete, que
toutes les caleches avaient ete disposees aux portes du parc, et
que le depart s'etait effectue depuis plus d'une heure.

"Bon! se dit Monsieur, l'idee est heureuse; il fait une chaleur
lourde, je me baignerai volontiers."

Et il appela ses gens... Personne ne vint.

Il appela chez Madame, tout le monde etait sorti.

Il descendit aux remises.

Un palefrenier lui apprit qu'il n'y avait plus de caleches ni de
carrosses.

Alors il commanda qu'on lui sellat deux chevaux, un pour lui, un
pour son valet de chambre.

Le palefrenier lui repondit poliment qu'il n'y avait plus de
chevaux.

Monsieur, pale de colere, remonta chez les reines.

Il entra jusque dans l'oratoire d'Anne d'Autriche.

De l'oratoire, a travers une tapisserie entrouverte, il apercut sa
jeune belle soeur agenouillee devant la reine mere et qui
paraissait tout en larmes.

Il n'avait ete vu ni entendu.

Il s'approcha doucement de l'ouverture et ecouta; le spectacle de
cette douleur piquait sa curiosite.

Non seulement la jeune reine pleurait, mais encore elle se
plaignait.

-- Oui, disait-elle, le roi me neglige, le roi ne s'occupe plus
que de plaisirs, et de plaisirs auxquels je ne participe point.

-- Patience, patience, ma fille, repliquait Anne d'Autriche en
espagnol.

Puis, en espagnol encore, elle ajoutait des conseils que Monsieur
ne comprenait pas.

La reine y repondait par des accusations melees de soupirs et de
larmes, parmi lesquelles Monsieur distinguait souvent le mot
_banos_ que Marie Therese accentuait avec le depit de la colere.

"Les bains, se disait Monsieur, les bains. Il parait que c'est aux
bains qu'elle en a."

Et il cherchait a recoudre les parcelles de phrases qu'il
comprenait a la suite les unes des autres.

Toutefois, il etait aise de deviner que la reine se plaignait
amerement, et que, si Anne d'Autriche ne la consolait point, elle
essayait au moins de la consoler.

Monsieur craignait d'etre surpris ecoutant a la porte, il prit le
parti de tousser.

Les deux reines se retournerent au bruit.

Monsieur entra.

A la vue du prince, la jeune reine se releva precipitamment, et
essuya ses yeux.

Monsieur savait trop bien son monde pour questionner, et savait
trop bien la politesse pour rester muet, il salua donc.

La reine mere lui sourit agreablement.

-- Que voulez-vous, mon fils? dit-elle.

-- Moi?... Rien... balbutia Monsieur; je cherchais...

-- Qui?

-- Ma mere, je cherchais Madame.

-- Madame est aux bains.

-- Et le roi? dit Monsieur d'un ton qui fit trembler la reine.

-- Le roi aussi, toute la cour aussi, repliqua Anne d'Autriche.

-- Alors vous, madame? dit Monsieur.

-- Oh! moi, fit la jeune reine, je suis l'effroi de tous ceux qui
se divertissent.

-- Et moi aussi, a ce qu'il parait, reprit Monsieur.

Anne d'Autriche fit un signe muet a sa bru, qui se retira en
fondant en larmes.

Monsieur fronca le sourcil.

-- Voila une triste maison, dit-il, qu'en pensez-vous, ma mere?

-- Mais... non... non... tout le monde ici cherche son plaisir.

-- C'est pardieu bien ce qui attriste ceux que ce plaisir gene.

-- Comme vous dites cela, mon cher Philippe!

-- Ma foi! ma mere, je le dis comme je le pense.

-- Expliquez-vous; qu'y a-t-il?

-- Mais demandez a ma belle-soeur, qui tout a l'heure vous contait
ses peines.

-- Ses peines... quoi?...

-- Oui, j'ecoutais; par hasard, je l'avoue, mais enfin
j'ecoutais... Eh bien! j'ai trop entendu ma soeur se plaindre des
fameux bains de Madame.

-- Ah! folie...

-- Non, non, non, lorsqu'on pleure, on n'est pas toujours fou...
_Banos_, disait la reine; cela ne veut-il pas dire bains?

-- Je vous repete, mon fils, dit Anne d'Autriche, que votre belle-
soeur est d'une jalousie puerile.

-- En ce cas, madame, repondit le prince, je m'accuse bien
humblement d'avoir le meme defaut qu'elle.

-- Vous aussi, mon fils?

-- Certainement.

-- Vous aussi, vous etes jaloux de ces bains?

-- Parbleu!

-- Oh!

-- Comment! le roi va se baigner avec ma femme et n'emmene pas la
reine? Comment! Madame va se baigner avec le roi, et l'on ne me
fait pas l'honneur de me prevenir? Et vous voulez que ma belle-
soeur soit contente? et vous voulez que je sois content?

-- Mais, mon cher Philippe, dit Anne d'Autriche, vous extravaguez;
vous avez fait chasser M. de Buckingham, vous avez fait exiler
M. de Guiche; ne voulez-vous pas maintenant renvoyer le roi de
Fontainebleau?

-- Oh! telle n'est point ma pretention, madame, dit aigrement
Monsieur. Mais je puis bien me retirer, moi, et je me retirerai.

-- Jaloux du roi! jaloux de votre frere!

-- Jaloux de mon frere! du roi! oui, madame, jaloux! jaloux!
jaloux!

-- Ma foi, monsieur, s'ecria Anne d'Autriche en jouant
l'indignation et la colere, je commence a vous croire fou et
ennemi jure de mon repos, et vous quitte la place, n'ayant pas de
defense contre de pareilles imaginations.

Elle dit, leva le siege et laissa Monsieur en proie au plus
furieux emportement.

Monsieur resta un instant tout etourdi; puis, revenant a lui, pour
retrouver toutes ses forces, il descendit de nouveau a l'ecurie,
retrouva le palefrenier, lui redemanda un carrosse, lui redemanda
un cheval; et sur sa double reponse qu'il n'y avait ni cheval ni
carrosse, Monsieur arracha une chambriere aux mains d'un valet
d'ecurie et se mit a poursuivre le pauvre diable a grands coups de
fouet tout autour de la cour des communs, malgre ses cris et ses
excuses; puis, essouffle, hors d'haleine, ruisselant de sueur,
tremblant de tous ses membres, il remonta chez lui, mit en pieces
ses plus charmantes porcelaines, puis se coucha, tout botte, tout
eperonne dans son lit, en criant:

-- Au secours!


Chapitre CX -- Le bain


A Vulaines, sous des voutes impenetrables d'osiers fleuris, de
saules qui, inclinant leurs tetes vertes, trempaient les
extremites de leur feuillage dans l'onde bleue, une barque, longue
et plate, avec des echelles couvertes de longs rideaux bleus,
servait de refuge aux Dianes baigneuses que guettaient a leur
sortie de l'eau vingt Acteons empanaches qui galopaient, ardents
et pleins de convoitise, sur le bord moussu et parfume de la
riviere.

Mais Diane, meme la Diane pudique, vetue de la longue chlamyde,
etait moins chaste, moins impenetrable que Madame, jeune et belle
comme la deesse. Car, malgre la fine tunique de la chasseresse, on
voyait son genou rond et blanc; malgre le carquois sonore, on
apercevait ses brunes epaules; tandis qu'un long voile cent fois
roule enveloppait Madame, alors qu'elle se remettait aux bras de
ses femmes, et la rendait inabordable aux plus indiscrets comme
aux plus penetrants regards.

Lorsqu'elle remonta l'escalier, les poetes presents, et tous
etaient poetes quand il s'agissait de Madame, les vingt poetes
galopants s'arreterent, et, d'une voix commune, s'ecrierent que ce
n'etaient pas des gouttes d'eau, mais bien des perles qui
tombaient du corps de Madame et s'allaient perdre dans l'heureuse
riviere.

Le roi, centre de ces poesies et de ces hommages, imposa silence
aux amplificateurs dont la verve n'eut pas tari, et tourna bride,
de peur d'offenser, meme sous les rideaux de soie, la modestie de
la femme et la dignite de la princesse.

Il se fit donc un grand vide dans la scene et un grand silence
dans la barque. Aux mouvements, au jeu des plis, aux ondulations
des rideaux, on devinait les allees et venues des femmes
empressees pour leur service.

Le roi ecoutait en souriant les propos de ses gentilshommes, mais
on pouvait deviner en le regardant que son attention n'etait point
a leurs discours.

En effet, a peine le bruit des anneaux glissant sur les tringles
eut-il annonce que Madame etait vetue et que la deesse allait
paraitre, que le roi, se retournant sur-le-champ, et courant
aupres du rivage, donna le signal a tous ceux que leur service ou
leur plaisir appelaient aupres de Madame.

On vit les pages se precipiter, amenant avec eux les chevaux de
main; on vit les caleches, restees a couvert sous les branches,
s'avancer aupres de la tente, plus cette nuee de valets, de
porteurs, de femmes qui, pendant le bain des maitres, avaient
echange a l'ecart leurs observations, leurs critiques, leurs
discussions d'interets, journal fugitif de cette epoque, dont nul
ne se souvient, pas meme les flots, miroir des personnages, echo
des discours; les flots, temoins que Dieu a precipites eux-memes
dans l'immensite, comme il a precipite les acteurs dans
l'eternite.

Tout ce monde encombrant les bords de la riviere, sans compter une
foule de paysans attires par le desir de voir le roi et la
princesse, tout ce monde fut, pendant huit ou dix minutes, le plus
desordonne, le plus agreable pele-mele qu'on put imaginer.

Le roi avait mis pied a terre: tous les courtisans l'avaient
imite; il avait offert la main a Madame, dont un riche habit de
cheval developpait la taille elegante, qui ressortait sous ce
vetement de fine laine, broche d'argent.

Ses cheveux, humides encore, et plus fonces que le jais,
mouillaient son cou si blanc et si pur. La joie et la sante
brillaient dans ses beaux yeux; elle etait reposee, nerveuse, elle
aspirait l'air a longs traits sous le parasol brode que lui
portait un page.

Rien de plus tendre, de plus gracieux, de plus poetique que ces
deux figures noyees sous l'ombre rose du parasol: le roi, dont les
dents blanches eclataient dans un continuel sourire; Madame, dont
les yeux noirs brillaient comme deux escarboucles au reflet micace
de la soie changeante.

Quand Madame fut arrivee a son cheval, magnifique haquenee
andalouse, d'un blanc sans tache, un peu lourde peut-etre, mais a
la tete intelligente et fine, dans laquelle on retrouvait le
melange du sang arabe si heureusement uni au sang espagnol, et a
la longue queue balayant la terre, comme la princesse se faisait
paresseuse pour atteindre l'etrier, le roi la prit dans ses bras,
de telle facon que le bras de Madame se trouva comme un cercle de
feu au cou du roi.

Louis, en se retirant, effleura involontairement de ses levres ce
bras qui ne s'eloignait pas. Puis, la princesse ayant remercie son
royal ecuyer, tout le monde fut en selle au meme instant.

Le roi et Madame se rangerent pour laisser passer les caleches,
les piqueurs, les courriers.

Bon nombre de cavaliers, affranchis du joug de l'etiquette,
rendirent la main a leurs chevaux et s'elancerent apres les
carrosses qui emportaient les filles d'honneur, fraiches comme
autant d'Orcades autour de Diane, et les tourbillons, riant,
jasant, bruissant, s'envolerent.

Le roi et Madame maintinrent leurs chevaux au pas.

Derriere Sa Majeste et la princesse sa belle-soeur, mais a une
respectueuse distance, les courtisans, graves ou desireux de se
tenir a la portee et sous les regards du roi, suivirent, retenant
leurs chevaux impatients, reglant leur allure sur celle du
coursier du roi et de Madame, et se livrerent a tout ce que
presente de douceur et d'agrement le commerce des gens d'esprit
qui debitent avec courtoisie mille atroces noirceurs sur le compte
du prochain.

Dans les petits rires etouffes, dans les reticences de cette
hilarite sardonique, Monsieur, ce pauvre absent, ne fut pas
menage.

Mais on s'apitoya, on gemit sur le sort de de Guiche, et, il faut
l'avouer, la compassion n'etait pas la deplacee.

Cependant le roi et Madame ayant mis leurs chevaux en haleine et
repete cent fois tout ce que leur mettaient dans la bouche les
courtisans qui les faisaient parler, prirent le petit galop de
chasse, et alors on entendit resonner sous le poids de cette
cavalerie les allees profondes de la foret.

Aux entretiens a voix basse, aux discours en forme de confidences,
aux paroles echangees avec une sorte de mystere, succederent les
bruyants eclats; depuis les piqueurs jusqu'aux princes, la gaiete
s'epandit. Tout le monde se mit a rire et a s'ecrier. On vit les
pies et les geais s'enfuir avec leurs cris gutturaux sous les
voutes ondoyantes des chenes, le coucou interrompit sa monotone
plainte au fond des bois, les pinsons et les mesanges s'envolerent
en nuees, pendant que les daims, les chevreuils et les biches
bondissaient, effares, au milieu des halliers.

Cette foule, repandant, comme en trainee, la joie, le bruit et la
lumiere sur son passage, fut precedee, pour ainsi dire, au chateau
par son propre retentissement.

Le roi et Madame entrerent dans la ville, salues tous deux par les
acclamations universelles de la foule.

Madame s'empressa d'aller trouver Monsieur. Elle comprenait
instinctivement qu'il etait reste trop longtemps en dehors de
cette joie.

Le roi alla rejoindre les reines; il savait leur devoir, a une
surtout, un dedommagement de sa longue absence.

Mais Madame ne fut pas recue chez Monsieur. Il lui fut repondu que
Monsieur dormait.

Le roi, au lieu de rencontrer Marie-Therese souriante comme
toujours, trouva dans la galerie Anne d'Autriche qui, guettant son
arrivee, s'avanca au-devant de lui, le prit par la main et
l'emmena chez elle.

Ce qu'ils se dirent, ou plutot ce que la reine mere dit a Louis
XIV, nul ne l'a jamais su; mais on aurait pu bien certainement le
deviner a la figure contrariee du roi a la sortie de cet
entretien.

Mais nous, dont le metier est d'interpreter, comme aussi de faire
part au lecteur de nos interpretations, nous manquerions a notre
devoir en lui laissant ignorer le resultat de cette entrevue.

Il le trouvera suffisamment developpe, nous l'esperons du moins,
dans le chapitre suivant.


Chapitre CXI -- La chasse aux papillons


Le roi, en rentrant chez lui pour donner quelques ordres et pour
asseoir ses idees, trouva sur sa toilette un petit billet dont
l'ecriture semblait deguisee.

Il l'ouvrit et lut:

"Venez vite, j'ai mille choses a vous dire."

Il n'y avait pas assez longtemps que le roi et Madame s'etaient
quittes, pour que ces mille choses fussent la suite des trois
mille que l'on s'etait dites pendant la route qui separe Vulaines
de Fontainebleau.

Aussi la confusion du billet et sa precipitation donnerent-elles
beaucoup a penser au roi.

Il s'occupa quelque peu de sa toilette et partit pour aller rendre
visite a Madame.

La princesse, qui n'avait pas voulu paraitre l'attendre, etait
descendue aux jardins avec toutes ses dames.

Quand le roi eut appris que Madame avait quitte ses appartements
pour se rendre a la promenade, il recueillit tous les
gentilshommes qu'il put trouver sous sa main et les convia a le
suivre aux jardins.

Madame faisait la chasse aux papillons sur une grande pelouse
bordee d'heliotropes et de genets.

Elle regardait courir les plus intrepides et les plus jeunes de
ses dames, et, le dos tourne a la charmille, attendait fort
impatiemment l'arrivee du roi, auquel elle avait assigne ce
rendez-vous.

Le craquement de plusieurs pas sur le sable la fit retourner.
Louis XIV etait nu-tete; il avait abattu de sa canne un papillon
petit-paon, que M. de Saint Aignan avait ramasse tout etourdi sur
l'herbe.

-- Vous voyez, madame, dit le roi, que, moi aussi, je chasse pour
vous.

Et il s'approcha.

-- Messieurs, dit-il en se tournant vers les gentilshommes qui
formaient sa suite, rapportez-en chacun autant a ces dames.

C'etait congedier tout le monde.

On vit alors un spectacle assez curieux; les vieux courtisans, les
courtisans obeses, coururent apres les papillons en perdant leurs
chapeaux et en chargeant, canne levee, les myrtes et les genets
comme ils eussent fait des Espagnols.

Le roi offrit la main a Madame, choisit avec elle pour centre
d'observation un banc couvert d'une toiture de mousse, sorte de
chalet ebauche par le genie timide de quelque jardinier qui avait
inaugure le pittoresque et la fantaisie dans le style severe du
jardinage d'alors.

Cet auvent, garni de capucines et de rosiers grimpants, recouvrait
un banc sans dossier, de maniere que les spectateurs, isoles au
milieu de la pelouse, voyaient et etaient vus de tous cotes, mais
ne pouvaient etre entendus sans voir eux-memes ceux qui se fussent
approches pour entendre.

De ce siege, sur lequel les deux interesses se placerent, le roi
fit un signe d'encouragement aux chasseurs; puis, comme s'il eut
disserte avec Madame sur le papillon traverse d'une epingle d'or
et fixe a son chapeau:

-- Ne sommes-nous pas bien ici pour causer? dit-il.

-- Oui, Sire, car j'avais besoin d'etre entendue de vous seul et
vue de tout le monde.

-- Et moi aussi, dit Louis.

-- Mon billet vous a surpris?

-- Epouvante! Mais ce que j'ai a vous dire est plus important.

-- Oh! non pas. Savez-vous que Monsieur m'a ferme sa porte?

-- A vous! et pourquoi?

-- Ne le devinez-vous pas?

-- Ah! madame! mais alors nous avions tous les deux la meme chose
a nous dire?

-- Que vous est-il donc arrive, a vous?

-- Vous voulez que je commence?

-- Oui. Moi, j'ai tout dit.

-- A mon tour, alors. Sachez qu'en arrivant j'ai trouve ma mere
qui m'a entraine chez elle.

-- Oh! la reine mere! fit Madame avec inquietude, c'est serieux.

-- Je le crois bien. Voici ce quelle m'a dit... Mais, d'abord.
permettez-moi un preambule.

-- Parlez, Sire.

-- Est-ce que Monsieur vous a jamais parle de moi?

-- Souvent.

-- Est-ce que Monsieur vous a jamais parle de sa jalousie?

-- Oh! plus souvent encore.

-- A mon egard?

-- Non pas, mais a l'egard...

-- Oui, je sais, de Buckingham, de Guiche.

-- Precisement.

-- Eh bien! madame, voila que Monsieur s'avise a present d'etre
jaloux de moi.

-- Voyez! repliqua en souriant malicieusement la princesse.

-- Enfin, ce me semble, nous n'avons jamais donne lieu...

-- Jamais! moi du moins... Mais comment avez-vous su la jalousie
de Monsieur?

-- Ma mere m'a represente que Monsieur etait entre chez elle comme
un furieux, qu'il avait exhale mille plaintes contre votre...
Pardonnez-moi...

-- Dites, dites.

-- Sur votre coquetterie. Il parait que Monsieur se mele aussi
d'injustice.

-- Vous etes bien bon, Sire.

-- Ma mere l'a rassure; mais il a pretendu qu'on le rassurait trop
souvent et qu'il ne voulait plus l'etre.

-- N'eut-il pas mieux fait de ne pas s'inquieter du tout?

-- C'est ce que j'ai dit.

-- Avouez, Sire, que le monde est bien mechant. Quoi! un frere,
une soeur ne peuvent causer ensemble, se plaire dans la societe
l'un de l'autre sans donner lieu a des commentaires, a des
soupcons? Car enfin, Sire, nous ne faisons pas mal, nous n'avons
nulle envie de faire mal.

Et elle regardait le roi de cet oeil fier et provocateur qui
allume les flammes du desir chez les plus froids et les plus
sages.

-- Non, c'est vrai, soupira Louis.

-- Savez-vous bien, Sire, que, si cela continuait, je serais
forcee de faire un eclat? Voyons, jugez notre conduite: est-elle
ou n'est-elle pas reguliere?

-- Oh! certes, elle est reguliere.

-- Seuls souvent, car nous nous plaisons aux memes choses, nous
pourrions nous egarer aux mauvaises; l'avons-nous fait?... Pour
moi vous etes un frere, rien de plus.

Le roi fronca le sourcil. Elle continua.

-- Votre main, qui rencontre souvent la mienne, ne me produit pas
ces tressaillements, cette emotion... que des amants, par
exemple...

-- Oh! assez, assez, je vous en conjure! dit le roi au supplice.
Vous etes impitoyable et vous me ferez mourir.

-- Quoi donc?

-- Enfin... vous dites clairement que vous n'eprouvez rien aupres
de moi.

-- Oh! Sire... je ne dis pas cela... mon affection...

-- Henriette... assez, je vous le demande encore. Si vous me
croyez de marbre comme vous, detrompez-vous.

-- Je ne vous comprends pas.

-- C'est bien, soupira le roi en baissant les yeux. Ainsi nos
rencontres... nos serrements de mains... nos regards echanges...
Pardon, pardon... Oui, vous avez raison, et je sais ce que vous
voulez dire.

Il cacha sa tete dans ses mains.

-- Prenez garde, Sire, dit vivement Madame, voici que M. de Saint-
Aignan vous regarde.

-- C'est vrai! s'ecria Louis en fureur; jamais l'ombre de la
liberte, jamais de sincerite dans les relations... On croit
trouver un ami, l'on n'a qu'un espion... une amie, l'on n'a
qu'une... soeur.

Madame se tut, elle baissa les yeux.

-- Monsieur est jaloux! murmura-t-elle avec un accent dont rien ne
saurait rendre la douceur et le charme.

-- Oh! s'ecria soudain le roi, vous avez raison.

-- Vous voyez bien, fit-elle en le regardant de maniere a lui
bruler le coeur, vous etes libre; on ne vous soupconne pas; on
n'empoisonne pas toute la joie de votre maison.

-- Helas! vous ne savez encore rien: c'est que la reine est
jalouse.

-- Marie-Therese?

-- Jusqu'a la folie. Cette jalousie de Monsieur est nee de la
sienne; elle pleurait, elle se plaignait a ma mere, elle nous
reprochait ces parties de bains si douces pour moi.

"Pour moi", fit le regard de Madame.

-- Tout a coup, Monsieur, aux ecoutes, surprit le mot _banos_, que
prononcait la reine avec amertume; cela l'eclaira. Il entra
effare, se mela aux entretiens et querella ma mere si aprement,
qu'elle dut fuir sa presence; en sorte que vous avez affaire a un
mari jaloux, et que je vais voir se dresser devant moi
perpetuellement, inexorablement, le spectre de la jalousie aux
yeux gonfles, aux joues amaigries, a la bouche sinistre.

-- Pauvre roi! murmura Madame en laissant sa main effleurer celle
de Louis.

Il retint cette main, et, pour la serrer sans donner d'ombrage aux
spectateurs qui ne cherchaient pas si bien les papillons qu'ils ne
cherchassent aussi les nouvelles et a comprendre quelque mystere
dans l'entretien du roi et de Madame, Louis rapprocha de sa belle-
soeur le papillon expirant: tous deux se pencherent comme pour
compter les mille yeux de ses ailes ou les grains de leur
poussiere d'or.

Seulement, ni l'un ni l'autre ne parla; leurs cheveux se
touchaient, leurs haleines se melaient, leurs mains brulaient
l'une dans l'autre.

Cinq minutes s'ecoulerent ainsi.


Chapitre CXII -- Ce que l'on prend en chassant aux papillons

Les deux jeunes gens resterent un instant la tete inclinee sous
cette double pensee d'amour naissant qui fait naitre tant de
fleurs dans les imaginations de vingt ans.

Madame Henriette regardait Louis de cote. C'etait une de ces
natures bien organisees qui savent a la fois regarder en elles-
memes et dans les autres. Elle voyait l'amour au fond du coeur de
Louis, comme un plongeur habile voit une perle au fond de la mer.

Elle comprit que Louis etait dans l'hesitation, sinon dans le
doute, et qu'il fallait pousser en avant ce coeur paresseux ou
timide.

-- Ainsi?... dit-elle, interrogeant en meme temps qu'elle rompait
le silence.

-- Que voulez-vous dire? demanda Louis apres avoir attendu un
instant.

-- Je veux dire qu'il me faudra revenir a la resolution que
j'avais prise.

-- A laquelle?

-- A celle que j'avais deja soumise a Votre Majeste.

-- Quand cela?

-- Le jour ou nous nous expliquames a propos des jalousies de
Monsieur.

-- Que me disiez-vous donc ce jour-la? demanda Louis, inquiet.

-- Vous ne vous en souvenez plus, Sire?

-- Helas! si c'est un malheur encore, je m'en souviendrai toujours
assez tot.

-- Oh! ce n'est un malheur que pour moi, Sire, repondit Madame
Henriette; mais c'est un malheur necessaire.

-- Mon Dieu!

-- Et je le subirai.

-- Enfin, dites, quel est ce malheur?

-- L'absence!

-- Oh! encore cette mechante resolution?

-- Sire, croyez que je ne l'ai point prise sans lutter violemment
contre moi meme... Sire, il me faut, croyez-moi, retourner en
Angleterre.

-- Oh! jamais, jamais, je ne permettrai que vous quittiez la
France! s'ecria le roi.

-- Et cependant, dit Madame en affectant une douce et triste
fermete, cependant, Sire, rien n'est plus urgent; et, il y a plus,
je suis persuadee que telle est la volonte de votre mere.

-- La volonte! s'ecria le roi. Oh! oh! chere soeur, vous avez dit
la un singulier mot devant moi.

-- Mais, repondit en souriant Madame Henriette, n'etes-vous pas
heureux de subir les volontes d'une bonne mere?

-- Assez, je vous en conjure; vous me dechirez le coeur.

-- Moi?

-- Sans doute, vous parlez de ce depart avec une tranquillite.

-- Je ne suis pas nee pour etre heureuse, Sire, repondit
melancoliquement la princesse, et j'ai pris, toute jeune,
l'habitude de voir mes plus cheres pensees contrariees.

-- Dites-vous vrai? Et votre depart contrarierait-il une pensee
qui vous soit chere?

-- Si je vous repondais oui, n'est-il pas vrai, Sire, que vous
prendriez deja votre mal en patience?

-- Cruelle!

-- Prenez garde, Sire, on se rapproche de nous.

Le roi regarda autour de lui.

-- Non, dit-il.

Puis, revenant a Madame:

-- Voyons, Henriette, au lieu de chercher a combattre la jalousie
de Monsieur par un depart qui me tuerait...

Henriette haussa legerement les epaules, en femme qui doute.

-- Oui, qui me tuerait, repondit Louis. Voyons, au lieu de vous
arreter a ce depart, est-ce que votre imagination... Ou plutot
est-ce que votre coeur ne vous suggererait rien?

-- Et que voulez-vous que mon coeur me suggere, mon Dieu?

-- Mais enfin, dites, comment prouve-t-on a quelqu'un qu'il a tort
d'etre jaloux?

-- D'abord, Sire, en ne lui donnant aucun motif de jalousie,
c'est-a-dire en n'aimant que lui.

-- Oh! j'attendais mieux.

-- Qu'attendiez-vous?

-- Que vous repondiez tout simplement qu'on tranquillise les
jaloux en dissimulant l'affection que l'on porte a l'objet de leur
jalousie.

-- Dissimuler est difficile, Sire.

-- C'est pourtant par les difficultes vaincues qu'on arrive a tout
bonheur. Quant a moi, je vous jure que je dementirai mes jaloux,
s'il le faut, en affectant de vous traiter comme toutes les autres
femmes.

-- Mauvais moyen, faible moyen, dit la jeune femme en secouant sa
charmante tete.

-- Vous trouvez tout mauvais, chere Henriette, dit Louis
mecontent. Vous detruisez tout ce que je propose. Mettez donc au
moins quelque chose a la place. Voyons, cherchez. Je me fie
beaucoup aux inventions des femmes. Inventez a votre tour.

-- Eh bien! je trouve ceci. Ecoutez-vous, Sire?

-- Vous me le demandez! Vous parlez de ma vie ou de ma mort, et
vous me demandez si j'ecoute!

-- Eh bien! j'en juge par moi-meme. S'il s'agissait de me donner
le change sur les intentions de mon mari a l'egard d'une autre
femme, une chose me rassurerait par-dessus tout.

-- Laquelle?

-- Ce serait de voir, d'abord, qu'il ne s'occupe pas de cette
femme.

-- Eh bien! voila precisement ce que je vous disais tout a
l'heure.

-- Soit. Mais je voudrais, pour etre pleinement rassuree, le voir
encore s'occuper d'une autre.

-- Ah! je vous comprends, repondit Louis en souriant. Mais, dites-
moi, chere Henriette...

-- Quoi?

-- Si le moyen est ingenieux, il n'est guere charitable.

-- Pourquoi?

-- En guerissant l'apprehension de la blessure dans l'esprit du
jaloux, vous lui en faites une au coeur. Il n'a plus la peur,
c'est vrai; mais il a le mal, ce qui me semble bien pis.

-- D'accord; mais au moins il ne surprend pas, il ne soupconne pas
l'ennemi reel, il ne nuit pas a l'amour; il concentre toutes ses
forces du cote ou ses forces ne feront tort a rien ni a personne.
En un mot, Sire, mon systeme, que je m'etonne de vous voir
combattre, je l'avoue, fait du mal aux jaloux, c'est vrai, mais
fait du bien aux amants. Or, je vous le demande, Sire, excepte
vous peut-etre, qui a jamais songe a plaindre les jaloux? Ne sont-
ce pas des betes melancoliques, toujours aussi malheureuses sans
sujet qu'avec sujet? Otez le sujet, vous ne detruirez pas leur
affliction. Cette maladie git dans l'imagination, et, comme toutes
les maladies imaginaires, elle est incurable. Tenez, il me
souvient a ce propos, tres cher Sire, d'un aphorisme de mon pauvre
medecin Dawley, savant et spirituel docteur, que, sans mon frere,
qui ne peut se passer de lui, j'aurais maintenant pres de moi:
"Lorsque vous souffrirez de deux affections, me disait-il,
choisissez celle qui vous gene le moins, je vous laisserai celle-
la; car, par Dieu! disait-il, celle-la m'est souverainement utile
pour que j'arrive a vous extirper l'autre."

-- Bien dit, bien juge, chere Henriette, repondit le roi en
souriant.

-- Oh! nous avons d'habiles gens a Londres, Sire.

-- Et ces habiles gens font d'adorables eleves; ce Daley,
Darley... comment l'appelez-vous?

-- Dawley.

-- Eh bien! je lui ferai pension des demain pour son aphorisme;
vous, Henriette, commencez, je vous prie, par choisir le moindre
de vos maux. Vous ne repondez pas, vous souriez; je devine, le
moindre de vos maux, n'est-ce pas, c'est votre sejour en France?
Je vous laisserai ce mal-la, et, pour debuter dans la cure de
l'autre, je veux chercher des aujourd'hui un sujet de divagation
pour les jaloux de tout sexe qui nous persecutent.

-- Chut! cette fois-ci, on vient bien reellement, dit Madame.

Et elle se baissa pour cueillir une pervenche dans le gazon
touffu.

On venait, en effet, car soudain se precipiterent, par le sommet
du monticule, une foule de jeunes femmes que suivaient les
cavaliers; la cause de toute cette irruption etait un magnifique
sphinx des vignes aux ailes superieures semblables au plumage du
chat-huant, aux ailes inferieures pareilles a des feuilles de
rose.

Cette proie opime etait tombee dans les filets de Mlle de Tonnay-
Charente, qui la montrait avec fierte a ses rivales, moins bonnes
chercheuses qu'elle.

La reine de la chasse s'assit a vingt pas a peu pres du banc ou se
tenaient Louis et Madame Henriette, s'adossa a un magnifique chene
enlace de lierres, et piqua le papillon sur le jonc de sa longue
canne.

Mlle de Tonnay-Charente etait fort belle; aussi les hommes
deserterent-ils les autres femmes pour venir, sous pretexte de lui
faire compliment sur son adresse, se presser en cercle autour
d'elle.

Le roi et la princesse regardaient sournoisement cette scene comme
les spectateurs d'un autre age regardent les jeux des petits
enfants.

-- On s'amuse la-bas, dit le roi.

-- Beaucoup, Sire; j'ai toujours remarque qu'on s'amusait la ou
etaient la jeunesse et la beaute.

-- Que dites-vous de Mlle de Tonnay-Charente, Henriette? demanda
le roi.

-- Je dis qu'elle est un peu blonde, repondit Madame, tombant du
premier coup sur le seul defaut que l'on put reprocher a la beaute
presque parfaite de la future Mme de Montespan.

-- Un peu blonde, soit! mais belle, ce me semble, malgre cela.

-- Est-ce votre avis, Sire?

-- Mais oui.

-- Eh bien! alors, c'est le mien aussi.

-- Et recherchee, vous voyez.

-- Oh! pour cela, oui: les amants voltigent. Si nous faisions la
chasse aux amants, au lieu de faire la chasse aux papillons, voyez
donc la belle capture que nous ferions autour d'elle.

-- Voyons, Henriette, que dirait-on si le roi se melait a tous ces
amants et laissait tomber son regard de ce cote? Serait-on encore
jaloux la-bas?

-- Oh! Sire, Mlle de Tonnay-Charente est un remede bien efficace,
dit Madame avec un soupir; elle guerirait le jaloux, c'est vrai,
mais elle pourrait bien faire une jalouse.

-- Henriette! Henriette! s'ecria Louis, vous m'emplissez le coeur
de joie! Oui, oui, vous avez raison, Mlle de Tonnay-Charente est
trop belle pour servir de manteau.

-- Manteau de roi, dit en souriant Madame Henriette; manteau de
roi doit etre beau.

-- Me le conseillez-vous? demanda Louis.

-- Oh! moi, que vous dirais-je, Sire, sinon que donner un pareil
conseil serait donner des armes contre moi? Ce serait folie ou
orgueil que vous conseiller de prendre pour heroine d'un faux
amour une femme plus belle que celle pour laquelle vous pretendez
eprouver un amour vrai.

Le roi chercha la main de Madame avec la main, les yeux avec les
yeux, puis il balbutia quelques mots si tendres, mais en meme
temps prononces si bas, que l'historien, qui doit tout entendre,
ne les entendit point.

Puis tout haut:

-- Eh bien! dit-il, choisissez-moi vous-meme celle qui devra
guerir nos jaloux. A celle-la tous mes soins, toutes mes
attentions, tout le temps que je vole aux affaires; a celle-la,
Henriette, la fleur que je cueillerai pour vous, les pensees de
tendresse que vous ferez naitre en moi; a celle-la le regard que
je n'oserai vous adresser, et qui devrait aller vous eveiller dans
votre insouciance. Mais choisissez-la bien, de peur qu'en voulant
songer a elle, de peur qu'en lui offrant la rose detachee par mes
doigts, je ne me trouve vaincu par vous-meme, et que l'oeil, la
main, les levres ne retournent sur-le champ a vous, dut l'univers
tout entier deviner mon secret.

Pendant que ces paroles s'echappaient de la bouche du roi, comme
un flot d'amour, Madame rougissait, palpitait, heureuse, fiere,
enivree; elle ne trouva rien a repondre, son orgueil et sa soif
des hommages etaient satisfaits.

-- J'echouerai, dit-elle en relevant ses beaux yeux, mais non pas
comme vous m'en priez, car tout cet encens que vous voulez bruler
sur l'autel d'une autre deesse, ah! Sire, j'en suis jalouse aussi
et je veux qu'il me revienne, et je ne veux pas qu'il s'en egare
un atome en chemin. Donc, Sire, je choisirai, avec votre royale
permission, ce qui me paraitra le moins capable de vous distraire,
et qui laissera mon image bien intacte dans votre ame.

-- Heureusement, dit le roi, que votre coeur n'est point mal
compose, sans cela je fremirais de la menace que vous me faites;
nous avons pris sur ce point nos precautions, et autour de vous,
comme autour de moi, il serait difficile de rencontrer un facheux
visage.

Pendant que le roi parlait ainsi, Madame s'etait levee, avait
parcouru des yeux toute la pelouse, et, apres un examen detaille
et silencieux, appelant a elle le roi:

-- Tenez, Sire, dit-elle, voyez-vous sur le penchant de la
colline, pres de ce massif de boules-de-neige, cette belle
arrieree qui va seule, tete baissee, bras pendants, cherchant dans
les fleurs qu'elle foule aux pieds, comme tous ceux qui ont perdu
leur pensee.

-- Mlle de La Valliere? fit le roi.

-- Oui.

-- Oh!

-- Ne vous convient-elle pas, Sire?

-- Mais voyez donc la pauvre enfant, elle est maigre, presque
decharnee!

-- Bon! suis-je grasse, moi?

-- Mais elle est triste a mourir!

-- Cela fera contraste avec moi, que l'on accuse d'etre trop gaie.

-- Mais elle boite!

-- Vous croyez?

-- Sans doute. Voyez donc, elle a laisse passer tout le monde de
peur que sa disgrace ne soit remarquee.

-- Eh bien! elle courra moins vite que Daphne et ne pourra pas
fuir Apollon.

-- Henriette! Henriette! fit le roi tout maussade, vous avez ete
justement me chercher la plus defectueuse de vos filles d'honneur.

-- Oui, mais c'est une de mes filles d'honneur, notez cela.

-- Sans doute. Que voulez-vous dire?

-- Je veux dire que, pour visiter cette divinite nouvelle, vous ne
pourrez vous dispenser de venir chez moi, et que, la decence
interdisant a votre flamme d'entretenir particulierement la
deesse, vous serez contraint de la voir a mon cercle, de me parler
en lui parlant. Je veux dire, enfin, que les jaloux auront tort
s'ils croient que vous venez chez moi pour moi, puisque vous y
viendrez pour Mlle de La Valliere.

-- Qui boite.

-- A peine.

-- Qui n'ouvre jamais la bouche.

-- Mais qui, quand elle l'ouvre, montre des dents charmantes.

-- Qui peut servir de modele aux osteologistes.

-- Votre faveur l'engraissera.

-- Henriette!

-- Enfin, vous m'avez laissee maitresse?

-- Helas! oui.

-- Eh bien! c'est mon choix; je vous l'impose. Subissez-le.

-- Oh! je subirais une des Furies, si vous me l'imposiez.

-- La Valliere est douce comme un agneau; ne craignez pas qu'elle
vous contredise jamais quand vous lui direz que vous l'aimez.

Et Madame se mit a rire.

-- Oh! vous n'avez pas peur que je lui en dise trop, n'est-ce pas?

-- C'etait dans mon droit.

-- Soit.

-- C'est donc un traite fait?

-- Signe.

-- Vous me conserverez une amitie de frere, une assiduite de
frere, une galanterie de roi, n'est-ce pas?

-- Je vous conserverai un coeur qui n'a deja plus l'habitude de
battre qu'a votre commandement.

-- Eh bien! voyez-vous l'avenir assure de cette facon?

-- Je l'espere.

-- Votre mere cessera-t-elle de me regarder en ennemie?

-- Oui.

-- Marie-Therese cessera-t-elle de parler en espagnol devant
Monsieur, qui a horreur des colloques faits en langue etrangere,
parce qu'il croit toujours qu'on l'y maltraite?

-- Helas! a-t-il tort? murmura le roi tendrement.

-- Et pour terminer, fit la princesse, accusera-t-on encore le roi
de songer a des affections illegitimes, quand il est vrai que nous
n'eprouvons rien l'un pour l'autre, si ce n'est des sympathies
pures de toute arriere-pensee?

-- Oui, oui, balbutia le roi. Mais on dira encore autre chose.

-- Et que dira-t-on, Sire? En verite, nous ne serons donc jamais
en repos?

-- On dira, continua le roi, que j'ai bien mauvais gout; mais
qu'est-ce que mon amour-propre aupres de votre tranquillite?

-- De mon honneur, Sire, et de celui de notre famille, voulez-vous
dire. D'ailleurs, croyez-moi, ne vous hatez point ainsi de vous
piquer contre La Valliere; elle boite, c'est vrai, mais elle ne
manque pas d'un certain bon sens. Tout ce que le roi touche,
d'ailleurs, se convertit en or.

-- Enfin, madame, soyez certaine d'une chose, c'est que je vous
suis encore reconnaissant; vous pouviez me faire payer plus cher
encore votre sejour en France.

-- Sire, on vient a nous.

-- Eh bien?

-- Un dernier mot.

-- Lequel?

-- Vous etes prudent et sage, Sire, mais c'est ici qu'il faudra
appeler a votre secours toute votre prudence, toute votre sagesse.

-- Oh! s'ecria Louis en riant, je commence des ce soir a jouer mon
role, et vous verrez si j'ai de la vocation pour representer les
bergers. Nous avons grande promenade dans la foret apres le
gouter, puis nous avons souper et ballet a dix heures.

-- Je le sais bien.

-- Or, ma flamme va ce soir meme eclater plus haut que les feux
d'artifice, briller plus clairement que les lampions de notre ami
Colbert; cela resplendira de telle sorte que les reines et
Monsieur auront les yeux brules.

-- Prenez garde, Sire, prenez garde!

-- Eh! mon Dieu, qu'ai-je donc fait?

-- Voila que je vais rentrer mes compliments de tout a l'heure...
Vous, prudent! vous, sage! ai-je dit... Mais vous debutez par
d'abominables folies! Est-ce qu'une passion s'allume ainsi, comme
une torche, en une seconde? Est-ce que, sans preparation aucune,
un roi fait comme vous tombe aux pieds d'une fille comme La
Valliere?

-- Oh! Henriette! Henriette! Henriette! je vous y prends... Nous
n'avons pas encore commence la campagne et vous me pillez!

-- Non, mais je vous rappelle aux idees saines. Allumez
progressivement votre flamme, au lieu de la faire eclater ainsi
tout a coup. Jupiter tonne et fait briller l'eclair avant
d'incendier les palais. Toute chose a son prelude. Si vous vous
echauffez ainsi, nul ne vous croira epris, et tout le monde vous
croira fou. A moins toutefois qu'on ne vous devine. Les gens sont
moins sots parfois qu'ils n'en ont l'air.

Le roi fut oblige de convenir que Madame etait un ange de savoir
et un diable d'esprit.

-- Eh bien! soit, dit-il, je ruminerai mon plan d'attaque; les
generaux, mon cousin de Conde, par exemple, palissent sur leurs
cartes strategiques avant de faire mouvoir un seul de ces pions
qu'on appelle des corps d'armee; moi, je veux dresser tout un plan
d'attaque. Vous savez que le Tendre est subdivise en toutes sortes
de circonscriptions. Eh bien! je m'arreterai au village de Petits-
Soins, au hameau de Billets-Doux, avant de prendre la route de
Visible-Amour; le chemin est tout trace, vous le savez, et cette
pauvre Mlle de Scudery ne me pardonnerait point de bruler ainsi
les etapes.

-- Nous voila revenus en bon chemin, Sire. Maintenant, vous plait-
il que nous nous separions?

-- Helas! il le faut bien; car, tenez, on nous separe.

-- Ah! dit Madame Henriette, en effet, voila qu'on nous apporte le
sphinx de Mlle de Tonnay-Charente, avec les sons de trompe en
usage chez les grands veneurs.

-- C'est donc bien entendu: ce soir, pendant la promenade, je me
glisserai dans la foret, et trouvant La Valliere sans vous...

-- Je l'eloignerai. Cela me regarde.

-- Tres bien! Je l'aborderai au milieu de ses compagnes, et
lancerai le premier trait.

-- Soyez adroit, dit Madame en riant, ne manquez pas le coeur.

Et la princesse prit conge du roi pour aller au-devant de la
troupe joyeuse, qui accourait avec force ceremonies et fanfares de
chasse entonnees par toutes les bouches.


Chapitre CXIII -- Le ballet des Saisons

Apres la collation, qui eut lieu vers cinq heures, le roi entra
dans son cabinet, ou l'attendaient les tailleurs.

Il s'agissait d'essayer enfin ce fameux habit du Printemps qui
avait coute tant d'imagination, tant d'efforts de pensee aux
dessinateurs et aux ornementistes de la cour.

Quant au ballet lui-meme, tout le monde savait son pas et pouvait
figurer.

Le roi avait resolu d'en faire l'objet d'une surprise. Aussi a
peine eut-il termine sa conference et fut-il rentre chez lui,
qu'il manda ses deux maitres de ceremonies, Villeroy et Saint-
Aignan.

Tous deux lui repondirent qu'on n'attendait que son ordre, et
qu'on etait pret a commencer; mais cet ordre, pour qu'il le
donnat, il fallait du beau temps et une nuit propice.

Le roi ouvrit sa fenetre; la poudre d'or du soir tombait a
l'horizon par les dechirures du bois; blanche comme une neige, la
lune se dessinait deja au ciel.

Pas un pli sur la surface des eaux vertes; les cygnes eux-memes,
reposant sur leurs ailes fermees comme des navires a l'ancre,
semblaient se penetrer de la chaleur de l'air, de la fraicheur de
l'eau, et du silence d'une admirable soiree.

Le roi, ayant vu toutes ces choses, contemple ce magnifique
tableau, donna l'ordre que demandaient MM. de Villeroy et de
Saint-Aignan.

Pour que cet ordre fut execute royalement, une derniere question
etait necessaire; Louis XIV la posa a ces deux gentilshommes.

La question avait quatre mots:

-- Avez-vous de l'argent?

-- Sire, repondit Saint-Aignan, nous nous sommes entendus avec
M. Colbert.

-- Ah! fort bien.

-- Oui, Sire, et M. Colbert a dit qu'il serait aupres de Votre
Majeste aussitot que Votre Majeste manifesterait l'intention de
donner suite aux fetes dont elle a donne le programme.

-- Qu'il vienne alors.

Comme si Colbert eut ecoute aux portes pour se maintenir au
courant de la conversation, il entra des que le roi eut prononce
son nom devant les deux courtisans.

-- Ah! fort bien, monsieur Colbert, dit Sa Majeste. A vos postes
donc, messieurs!

Saint-Aignan et Villeroy prirent conge.

Le roi s'assit dans un fauteuil pres de la fenetre.

-- Je danse ce soir mon ballet, monsieur Colbert, dit-il.

-- Alors, Sire, c'est demain que je paie les notes?

-- Comment cela?

-- J'ai promis aux fournisseurs de solder leurs comptes le
lendemain du jour ou le ballet aurait eu lieu.

-- Soit, monsieur Colbert, vous avez promis, payez.

-- Tres bien, Sire; mais, pour payer, comme disait
M. de Lesdiguieres, il faut de l'argent.

-- Quoi! les quatre millions promis par M. Fouquet n'ont-ils donc
pas ete remis? J'avais oublie de vous en demander compte.

-- Sire, ils etaient chez Votre Majeste a l'heure dite.

-- Eh bien?

-- Eh bien! Sire, les verres de couleur, les feux d'artifice, les
violons et les cuisiniers ont mange quatre millions en huit jours.

-- Entierement?

-- Jusqu'au dernier sou. Chaque fois que Votre Majeste a ordonne
d'illuminer les bords du grand canal, cela a brule autant d'huile
qu'il y a d'eau dans les bassins.

-- Bien, bien, monsieur Colbert. Enfin, vous n'avez plus d'argent?

-- Oh! je n'en ai plus, mais M. Fouquet en a.

Et le visage de Colbert s'eclaira d'une joie sinistre.

-- Que voulez-vous dire? demanda Louis.

-- Sire, nous avons deja fait donner six millions a M. Fouquet. Il
les a donnes de trop bonne grace pour n'en pas donner encore
d'autres si besoin etait. Besoin est aujourd'hui; donc, il faut
qu'il s'execute.

Le roi fronca le sourcil.

-- Monsieur Colbert, dit-il en accentuant le nom du financier, ce
n'est point ainsi que je l'entends, je ne veux pas employer contre
un de mes serviteurs des moyens de pression qui le genent et qui
entravent son service. M. Fouquet a donne six millions en huit
jours, c'est une somme.

Colbert palit.

-- Cependant, fit-il, Votre Majeste ne parlait pas ce langage il y
a quelque temps; lorsque les nouvelles de Belle-Ile arriverent,
par exemple.

-- Vous avez raison, monsieur Colbert.

-- Rien n'est change depuis cependant, bien au contraire.

-- Dans ma pensee, monsieur, tout est change.

-- Comment, Sire, Votre Majeste ne croit plus aux tentatives?

-- Mes affaires me regardent, monsieur le sous-intendant, et je
vous ai deja dit que je les faisais moi-meme.

-- Alors, je vois que j'ai eu le malheur, dit Colbert en tremblant
de rage et de peur, de tomber dans la disgrace de Votre Majeste.

-- Nullement; vous m'etes, au contraire, fort agreable.

-- Eh! Sire, dit le ministre avec cette brusquerie affectee et
habile quand il s'agissait de flatter l'amour-propre de Louis, a
quoi bon etre agreable a Votre Majeste si on ne lui est plus
utile?

-- Je reserve vos services pour une occasion meilleure, et,
croyez-moi, ils n'en vaudront que mieux.

-- Ainsi le plan de Votre Majeste en cette affaire?...

-- Vous avez besoin d'argent, monsieur Colbert?

-- De sept cent mille livres, Sire.

-- Vous les prendrez dans mon tresor particulier.

Colbert s'inclina.

-- Et, ajouta Louis, comme il me parait difficile que, malgre
votre economie, vous satisfassiez avec une somme aussi exigue aux
depenses que je veux faire, je vais vous signer une cedule de
trois millions.

Le roi prit une plume et signa aussitot. Puis, remettant le papier
a Colbert:

-- Soyez tranquille, dit-il, le plan que j'ai adopte est un plan
de roi, monsieur Colbert.

Et sur ces mots, prononces avec toute la majeste que le jeune
prince savait prendre dans ces circonstances, il congedia Colbert
pour donner audience aux tailleurs.

L'ordre donne par le roi etait connu dans tout Fontainebleau; on
savait deja que le roi essayait son habit et que le ballet serait
danse le soir.

Cette nouvelle courut avec la rapidite de l'eclair, et sur son
passage elle alluma toutes les coquetteries, tous les desirs,
toutes les folles ambitions.

A l'instant meme, et comme par enchantement, tout ce qui savait
tenir une aiguille, tout ce qui savait distinguer un pourpoint
d'avec un haut-de-chausses, comme dit Moliere, fut convoque pour
servir d'auxiliaire aux elegants et aux dames.

Le roi eut acheve sa toilette a neuf heures; il parut dans son
carrosse decouvert et orne de feuillages et de fleurs.

Les reines avaient pris place sur une magnifique estrade disposee,
sur les bords de l'etang, dans un theatre d'une merveilleuse
elegance.

En cinq heures, les ouvriers charpentiers avaient assemble toutes
les pieces de rapport de ce theatre; les tapissiers avaient tendu
leurs tapisseries, dresse leurs sieges, et, comme au signal d'une
baguette d'enchanteur, mille bras, s'aidant les uns les autres au
lieu de se gener, avaient construit l'edifice dans ce lieu au son
des musiques, pendant que deja les artificiers illuminaient le
theatre et les bords de l'etang par un nombre incalculable de
bougies.

Comme le ciel s'etoilait et n'avait pas un nuage, comme on
n'entendait pas un souffle d'air dans les grands bois, comme si la
nature elle-meme s'etait accommodee a la fantaisie du prince, on
avait laisse ouvert le fond de ce theatre. En sorte que, derriere
les premiers plans du decor, on apercevait pour fond ce beau ciel
ruisselant d'etoiles cette nappe d'eau embrasee de feux qui s'y
reflechissaient, et les silhouettes bleuatres des grandes masses
de bois aux cimes arrondies.

Quand le roi parut, toute la salle etait pleine, et presentait un
groupe etincelant de pierreries et d'or, dans lequel le premier
regard ne pouvait distinguer aucune physionomie.

Peu a peu, quand la vue s'accoutumait a tant d'eclat, les plus
rares beautes apparaissaient, comme dans le ciel du soir les
etoiles, une a une, pour celui qui a ferme les yeux et qui les
rouvre.

Le theatre representait un bocage; quelques faunes levant leurs
pieds fourchus sautillaient ca et la; une dryade, apparaissant,
les excitait a la poursuite; d'autres se joignaient a elle pour la
defendre, et l'on se querellait en dansant.

Soudain devaient paraitre, pour ramener l'ordre et la paix, le
Printemps et toute sa cour.

Les elements, les puissances subalternes et la mythologie avec
leurs attributs, se precipitaient sur les traces de leur gracieux
souverain.

Les Saisons, alliees du Printemps, venaient a ses cotes former un
quadrille, qui, sur des paroles plus ou moins flatteuses, entamait
la danse. La musique, hautbois, flutes et violes, peignait les
plaisirs champetres.

Deja le roi entrait au milieu d'un tonnerre d'applaudissements.

Il etait vetu d'une tunique de fleurs, qui degageait, au lieu de
l'alourdir, sa taille svelte et bien prise. Sa jambe, une des plus
elegantes de la cour, paraissait avec avantage dans un bas de soie
couleur chair, soie si fine et si transparente que l'on eut dit la
chair elle-meme.

Les plus charmants souliers de satin lilas clair, a bouffettes de
fleurs et de feuilles, emprisonnaient son petit pied.

Le buste etait en harmonie avec cette base; de beaux cheveux
ondoyants, un air de fraicheur rehausse par l'eclat de beaux yeux
bleus qui brulaient doucement les coeurs, une bouche aux levres
appetissantes, qui daignait s'ouvrir pour sourire: tel etait le
prince de l'annee, qu'on eut, et a juste titre ce soir-la, nomme
le roi de tous les Amours.

Il y avait dans sa demarche quelque chose de la legere majeste
d'un dieu. Il ne dansait pas, il planait.

Cette entree fit donc l'effet le plus brillant. Soudain, comme
nous l'avons dit, on apercut le comte de Saint-Aignan qui
cherchait a s'approcher du roi ou de Madame.

La princesse, vetue d'une robe longue, diaphane et legere comme
les plus fines resilles que tissent les savantes Malinoises, le
genou parfois dessine sous les plis de la tunique, son petit pied
chausse de soie, s'avancait radieuse avec son cortege de
bacchantes, et touchait deja la place qui lui etait assignee pour
danser.

Les applaudissements durerent si longtemps, que le comte eut tout
le loisir de joindre le roi arrete sur une pointe.

-- Qu'y a-t-il, Saint-Aignan? fit le Printemps.

-- Mon Dieu, Sire, repliqua le courtisan tout pale, il y a que
Votre Majeste n'a pas songe au pas des Fruits.

-- Si fait; il est supprime.

-- Non pas, Sire. Votre Majeste n'en a point donne l'ordre, et la
musique l'a conserve.

-- Voila qui est facheux! murmura le roi. Ce pas n'est point
executable, puisque M. de Guiche est absent. Il faudra le
supprimer.

-- Oh! Sire, un quart d'heure de musique sans danses, ce sera
froid a tuer le ballet.

-- Mais, comte, alors...

-- Oh! Sire, le grand malheur n'est pas la; car, apres tout,
l'orchestre couperait encore tant bien que mal, s'il etait
necessaire; mais...

-- Mais quoi?

-- C'est que M. de Guiche est ici.

-- Ici? repliqua le roi en froncant le sourcil, ici?... Vous etes
sur?...

-- Tout habille pour le ballet, Sire.

Le roi sentit le rouge lui monter au visage.

-- Vous vous serez trompe, dit-il.

-- Si peu, Sire, que Votre Majeste peut regarder a sa droite. Le
comte attend.

Louis se tourna vivement de ce cote; et, en effet, a sa droite,
eclatant de beaute sous son habit de Vertumne, de Guiche attendait
que le roi le regardat pour lui adresser la parole.

Dire la stupefaction du roi, celle de Monsieur qui s'agita dans sa
loge, dire les chuchotements, l'oscillation des tetes dans la
salle, dire l'etrange saisissement de Madame a la vue de son
_partner_, c'est une tache que nous laissons a de plus habiles.

Le roi etait reste bouche beante et regardait le comte.

Celui-ci s'approcha, respectueux, courbe:

-- Sire, dit-il, le plus humble serviteur de Votre Majeste vient
lui faire service en ce jour, comme il a fait au jour de bataille.
Le roi, en manquant ce pas des Fruits, perdait la plus belle scene
de son ballet. Je n'ai pas voulu qu'un semblable dommage resultat
par moi, pour la beaute, l'adresse et la bonne grace du roi; j'ai
quitte mes fermiers, afin devenir en aide a mon prince.

Chacun de ces mots tombait, mesure, harmonieux, eloquent, dans
l'oreille de Louis XIV. La flatterie lui plut autant que le
courage l'etonna. Il se contenta de repondre:

-- Je ne vous avais pas dit de revenir, comte.

-- Assurement, Sire; mais Votre Majeste ne m'avait pas dit de
rester.

Le roi sentait le temps courir. La scene, en se prolongeant,
pouvait tout brouiller. Une seule ombre a ce tableau le gatait
sans ressource.

Le roi, d'ailleurs, avait le coeur tout plein de bonnes idees; il
venait de puiser dans les yeux si eloquents de Madame une
inspiration nouvelle.

Ce regard d'Henriette lui avait dit:

-- Puisqu'on est jaloux de vous, divisez les soupcons; qui se
defie de deux rivaux ne se defie d'aucun.

Madame, avec cette habile diversion, l'emporta.

Le roi sourit a de Guiche.

De Guiche ne comprit pas un mot au langage muet de Madame.
Seulement, il vit bien qu'elle affectait de ne le point regarder.
Sa grace obtenue, il l'attribua au coeur de la princesse. Le roi
en sut gre a tout le monde.

Monsieur seul ne comprit pas.

Le ballet commenca; il fut splendide.

Quand les violons enleverent, par leurs elans, ces illustres
danseurs, quand la pantomime naive de cette epoque, bien plus
naive encore par le jeu, fort mediocre, des augustes histrions,
fut parvenue a son point culminant de triomphe, la salle faillit
crouler sous les applaudissements.

De Guiche brilla comme un soleil, mais comme un soleil courtisan
qui se resigne au deuxieme role.

Dedaigneux de ce succes, dont Madame ne lui temoignait aucune
reconnaissance, il ne songea plus qu'a reconquerir bravement la
preference ostensible de la princesse.

Elle ne lui donna pas un seul regard.

Peu a peu toute sa joie, tout son brillant s'eteignirent dans la
douleur et l'inquietude: en sorte que ses jambes devinrent molles,
ses bras lourds, sa tete hebetee.

Le roi, des ce moment, fut reellement le premier danseur du
quadrille.

Il jeta un regard de cote sur son rival vaincu.

De Guiche n'etait meme plus courtisan; il dansait mal, sans
adulation; bientot il ne dansa plus du tout.

Le roi et Madame triompherent.


Chapitre CXIV -- Les nymphes du parc de Fontainebleau

Le roi demeura un instant a jouir de son triomphe, qui, nous
l'avons dit, etait aussi complet que possible.

Puis il se retourna vers Madame pour l'admirer aussi un peu a son
tour.

Les jeunes gens aiment peut-etre avec plus de vivacite, plus
d'ardeur, plus de passion que les gens d'un age mur; mais ils ont
en meme temps tous les autres sentiments developpes dans la
proportion de leur jeunesse et de leur vigueur, en sorte que
l'amour-propre etant presque toujours, chez eux, l'equivalent de
l'amour, ce dernier sentiment, combattu par les lois de la
ponderation, n'atteint jamais le degre de perfection qu'il
acquiert chez les hommes et les femmes de trente a trente-cinq
ans.

Louis pensait donc a Madame, mais seulement apres avoir bien pense
a lui-meme, et Madame pensait beaucoup a elle-meme, peut-etre sans
penser le moins du monde au roi.

Mais la victime, au milieu de tous ces amours et amours-propres
royaux, c'etait de Guiche.

Aussi tout le monde put-il remarquer a la fois l'agitation et la
prostration du pauvre gentilhomme, et cette prostration, surtout,
etait d'autant plus remarquable que l'on n'avait pas l'habitude de
voir ses bras tomber, sa tete s'alourdir, ses yeux perdre leur
flamme. On n'etait pas d'ordinaire inquiet sur son compte quand il
s'agissait d'une question d'elegance et de gout.

Aussi la defaite de Guiche fut-elle attribuee, par le plus grand
nombre, a son habilete de courtisan.

Mais d'autres aussi -- les yeux clairvoyants sont a la cour --
mais d'autres aussi remarquerent sa paleur et son atonie, paleur
et atonie qu'il ne pouvait ni feindre ni cacher, et ils en
conclurent, avec raison, que de Guiche ne jouait pas une comedie
d'adulation.

Ces souffrances, ces succes, ces commentaires furent enveloppes,
confondus, perdus dans le bruit des applaudissements.

Mais, quand les reines eurent temoigne leur satisfaction, les
spectateurs leur enthousiasme, quand le roi se fut rendu a sa loge
pour changer de costume, tandis que Monsieur, habille en femme,
selon son habitude, dansait a son tour, de Guiche, rendu a lui-
meme, s'approcha de Madame, qui, assise au fond du theatre,
attendait la deuxieme entree, et s'etait fait une solitude au
milieu de la foule, comme pour mediter a l'avance ses effets
choregraphiques.

On comprend que, absorbee par cette grave meditation, elle ne vit
point ou fit semblant de ne pas voir ce qui se passait autour
d'elle.

De Guiche, la trouvant donc seule aupres d'un buisson de toile
peinte, s'approcha de Madame.

Deux de ses demoiselles d'honneur, vetues en hamadryades, voyant
de Guiche s'approcher, se reculerent par respect.

De Guiche s'avanca donc au milieu du cercle et salua Son Altesse
Royale.

Mais Son Altesse Royale, qu'elle eut remarque ou non le salut, ne
tourna meme point la tete.

Un frisson passa dans les veines du malheureux; il ne s'attendait
point a une aussi complete indifference, lui qui n'avait rien vu,
lui qui n'avait rien appris, lui qui, par consequent, ne pouvait
rien deviner.

Donc, voyant que son salut n'obtenait aucune reponse; il fit un
pas de plus, et, d'une voix qu'il s'efforcait, mais inutilement,
de rendre calme:

-- J'ai l'honneur, dit-il, de presenter mes bien humbles respects
a Madame.

Cette fois Son Altesse Royale daigna tourner ses yeux languissants
vers le comte.

-- Ah! monsieur de Guiche, dit-elle, c'est vous; bonjour!

Et elle se retourna.

La patience faillit manquer au comte.

-- Votre Altesse Royale a danse a ravir tout a l'heure, dit-il.

-- Vous trouvez? fit negligemment Madame.

-- Oui, le personnage est tout a fait celui qui convient au
caractere de Son Altesse Royale.

Madame se retourna tout a fait, et, regardant de Guiche avec son
oeil clair et fixe:

-- Comment cela? dit-elle.

-- Sans doute.

-- Expliquez-vous.

-- Vous representez une divinite, belle, dedaigneuse et legere,
fit-il.

-- Vous voulez parler de Pomone, monsieur le comte?

-- Je parle de la deesse que represente Votre Altesse Royale.

Madame demeura un instant les levres crispees.

-- Mais vous-meme, monsieur, dit-elle, n'etes-vous pas aussi un
danseur parfait?

-- Oh! moi, madame, je suis de ceux qu'on ne distingue point, et
qu'on oublie si par hasard on les a distingues.

Et sur ces paroles, accompagnees d'un de ces soupirs profonds qui
font tressaillir les dernieres fibres de l'etre, le coeur plein
d'angoisses et de palpitations, la tete en feu, l'oeil vacillant,
il salua, haletant, et se retira derriere le buisson de toile.

Madame, pour toute reponse, haussa legerement les epaules.

Et comme ses dames d'honneur s'etaient, ainsi que nous l'avons
dit, retirees par discretion durant le colloque, elle les rappela
du regard.

C'etaient Mlles de Tonnay-Charente et de Montalais.

Toutes deux, a ce signe de Madame, s'approcherent avec
empressement.

-- Avez-vous entendu, mesdemoiselles? demanda la princesse.

-- Quoi, madame?

-- Ce que M. le comte de Guiche a dit.

-- Non.

-- En verite, c'est une chose remarquable, continua la princesse
avec l'accent de la compassion, combien l'exil a fatigue l'esprit
de ce pauvre M. de Guiche.

Et plus haut encore, de peur que le malheureux ne perdit une
parole:

-- Il a mal danse d'abord, continua-t-elle; puis, ensuite, il n'a
dit que des pauvretes.

Puis elle se leva, fredonnant l'air sur lequel elle allait danser.

Guiche avait tout entendu. Le trait penetra au plus profond de son
coeur et le dechira.

Alors, au risque d'interrompre tout l'ordre de la fete par son
depit, il s'enfuit, mettant en lambeaux son bel habit de Vertumne,
et semant sur son chemin les pampres, les mures, les feuilles
d'amandier et tous les petits attributs artificiels de sa
divinite.

Un quart d'heure apres, il etait de retour sur le theatre. Mais il
etait facile de comprendre qu'il n'y avait qu'un puissant effort
de la raison sur la folie qui avait pu le ramener, ou peut-etre,
le coeur est ainsi fait, l'impossibilite meme de rester plus
longtemps eloigne de celle qui lui brisait le coeur.

Madame achevait son pas.

Elle le vit, mais ne le regarda point; et lui, irrite, furieux,
lui tourna le dos a son tour lorsqu'elle passa escortee de ses
nymphes et suivie de cent flatteurs.

Pendant ce temps, a l'autre bout du theatre, pres de l'etang, une
femme etait assise, les yeux fixes sur une des fenetres du
theatre.

De cette fenetre s'echappaient des flots de lumiere.

Cette fenetre, c'etait celle de la loge royale.

De Guiche en quittant le theatre, de Guiche en allant chercher
l'air dont il avait si grand besoin, de Guiche passa pres de cette
femme et la salua.

Elle, de son cote, en apercevant le jeune homme, s'etait levee
comme une femme surprise au milieu d'idees qu'elle voudrait se
cacher a elle-meme.

Guiche la reconnut. Il s'arreta.

-- Bonsoir, mademoiselle! dit-il vivement.

-- Bonsoir, monsieur le comte!

-- Ah! mademoiselle de La Valliere, continua de Guiche, que je
suis heureux de vous rencontrer!

-- Et moi aussi, monsieur le comte, je suis heureuse de ce hasard,
dit la jeune fille en faisant un mouvement pour se retirer.

-- Oh! non! non! ne me quittez pas, dit de Guiche en etendant la
main vers elle; car vous dementiriez ainsi les bonnes paroles que
vous venez de dire. Restez, je vous en supplie, il fait la plus
belle soiree du monde. Vous fuyez le bruit, vous! Vous aimez votre
societe a vous seule, vous! Eh bien! oui, je comprends cela;
toutes les femmes qui ont du coeur sont ainsi. Jamais on n'en
verra une s'ennuyer loin du tourbillon de tous ces plaisirs
bruyants! Oh! mademoiselle! mademoiselle!

-- Mais qu'avez-vous donc, monsieur le comte? demanda La Valliere
avec un certain effroi. Vous semblez agite.

-- Moi? Non pas; non.

-- Alors, monsieur de Guiche, permettez-moi de vous faire ici le
remerciement que je me proposais de vous faire a la premiere
occasion. C'est a votre protection, je le sais, que je dois
d'avoir ete admise parmi les filles d'honneur de Madame.

-- Ah! oui, vraiment, je m'en, souviens et je m'en felicite,
mademoiselle. Aimez-vous quelqu'un, vous?

-- Moi?

-- Oh! pardon, je ne sais ce que je dis; pardon mille fois. Madame
avait raison, bien raison; cet exil brutal a completement
bouleverse mon esprit.

-- Mais le roi vous a bien recu, ce me semble, monsieur le comte?

-- Trouvez-vous?... Bien recu... peut-etre... Oui...

-- Sans doute, bien recu; car, enfin, vous revenez sans conge de
lui?

-- C'est vrai, et je crois que vous avez raison, mademoiselle.
Mais n'avez vous point vu par ici M. le vicomte de Bragelonne?

La Valliere tressaillit a ce nom.

-- Pourquoi cette question? demanda-t-elle.

-- Oh! mon Dieu! vous blesserais-je encore? fit de Guiche. En ce
cas, je suis bien malheureux, bien a plaindre!

-- Oui, bien malheureux, bien a plaindre, monsieur de Guiche, car
vous paraissez horriblement souffrir.

-- Oh! mademoiselle, que n'ai-je une soeur devouee, une amie
veritable!

-- Vous avez des amis, monsieur de Guiche, et M. le vicomte de
Bragelonne, dont vous parliez tout a l'heure, est, il me semble,
un de ces bons amis.

-- Oui, oui, en effet, c'est un de mes bons amis. Adieu,
mademoiselle, adieu! recevez tous mes respects.

Et il s'enfuit comme un fou du cote de l'etang.

Son ombre noire glissait grandissante parmi les ifs lumineux et
les larges moires resplendissantes de l'eau.

La Valliere le regarda quelque temps avec compassion.

-- Oh! oui, oui, dit-elle, il souffre et je commence a comprendre
pourquoi.

Elle achevait a peine, lorsque ses compagnes, Mlles de Montalais
et de Tonnay-Charente, accoururent.

Elles avaient fini leur service, depouille leurs habits de
nymphes, et, joyeuses de cette belle nuit, du succes de la soiree,
elles revenaient trouver leur compagne.

-- Eh quoi! deja! lui dirent-elles. Nous croyions arriver les
premieres au rendez-vous.

-- J'y suis depuis un quart d'heure, repondit La Valliere.

-- Est-ce que la danse ne vous a point amusee?

-- Non.

-- Et tout le spectacle?

-- Non plus. En fait de spectacle, j'aime bien mieux celui de ces
bois noirs au fond desquels brille ca et la une lumiere qui passe
comme un oeil rouge, tantot ouvert, tantot ferme.

-- Elle est poete, cette La Valliere, dit Tonnay-Charente.

-- C'est-a-dire insupportable, fit Montalais. Toutes les fois
qu'il s'agit de rire un peu ou de s'amuser de quelque chose, La
Valliere pleure; toutes les fois qu'il s'agit de pleurer, pour
nous autres femmes, chiffons perdus, amour-propre pique, parure
sans effet, La Valliere rit.

-- Oh! quant a moi, je ne puis etre de ce caractere, dit
Mlle de Tonnay-Charente. Je suis femme, et femme comme on ne l'est
pas; qui m'aime me flatte, qui me flatte me plait par sa
flatterie, et qui me plait...

-- Eh bien! tu n'acheves pas? dit Montalais.

-- C'est trop difficile, repliqua Mlle de Tonnay-Charente en riant
aux eclats. Acheve pour moi, toi qui as tant d'esprit.

-- Et vous, Louise, dit Montalais, vous plait-on?

-- Cela ne regarde personne, dit la jeune fille en se levant du
banc de mousse ou elle etait restee etendue pendant tout le temps
qu'avait dure le ballet. Maintenant, mesdemoiselles, nous avons
forme le projet de nous divertir cette nuit sans surveillants et
sans escorte. Nous sommes trois, nous nous plaisons l'une a
l'autre, il fait un temps superbe; regardez la-bas, voyez la lune
qui monte doucement au ciel et argente les cimes des marronniers
et des chenes. Oh! la belle promenade! oh! la belle liberte! la
belle herbe fine des bois, la belle faveur que me fait votre
amitie; prenons-nous par le bras et gagnons les grands arbres. Ils
sont tous, en ce moment, attables et actifs la-bas, occupes a se
parer pour une promenade d'apparat; on selle les chevaux, on
attelle les voitures, les mules de la reine ou les quatre cavales
blanches de Madame. Nous, gagnons vite un endroit ou nul oeil ne
vous devine, ou nul pas ne marche dans notre pas. Vous rappelez-
vous, Montalais, les bois de Cheverny et de Chambord, les
peupliers sans fin de Blois? nous avons echange la-bas bien des
esperances.

-- Bien des confidences aussi.

-- Oui.

-- Moi, dit Mlle de Tonnay-Charente, je pense beaucoup aussi; mais
prenez garde...

-- Elle ne dit rien, fit Montalais, de sorte que ce que pense
Mlle de Tonnay Charente, Athenais seule le sait.

-- Chut! s'ecria Mlle de La Valliere, j'entends des pas qui
viennent de ce cote.

-- Eh! vite! vite! dans les roseaux, dit Montalais; baissez-vous,
Athenais, vous qui etes si grande.

Mlle de Tonnay-Charente se baissa effectivement.

Presque aussitot on vit, en effet, deux gentilshommes s'avancer,
la tete inclinee, les bras entrelaces et marchant sur le sable fin
de l'allee parallele au rivage.

Les femmes se firent petites, imperceptibles.

-- C'est M. de Guiche, dit Montalais a l'oreille de Mlle de Tonnay
Charente.

-- C'est M. de Bragelonne, dit celle-ci a l'oreille de La
Valliere.

Les deux jeunes gens continuaient de s'approcher en causant d'une
voix animee.

-- C'est par ici qu'elle etait tout a l'heure, dit le comte. Si je
n'avais fait que la voir, je dirais que c'est une apparition; mais
je lui ai parle.

-- Ainsi, vous etes sur?

-- Oui; mais peut-etre aussi lui ai-je fait peur.

-- Comment cela?

-- Eh! mon Dieu! j'etais encore fou de ce que vous savez, de sorte
qu'elle n'aura rien compris a mes discours et aura pris peur.

-- Oh! dit Bragelonne, ne vous inquietez pas, mon ami. Elle est
bonne, elle excusera; elle a de l'esprit, elle comprendra.

-- Oui; mais si elle a compris, trop bien compris.

-- Apres?

-- Et qu'elle parle.

-- Oh! vous ne connaissez pas Louise, comte, dit Raoul. Louise a
toutes les vertus, et n'a pas un seul defaut.

Et les jeunes gens passerent la-dessus, et, comme ils
s'eloignaient, leurs voix se perdirent peu a peu.

-- Comment! La Valliere, dit Mlle de Tonnay-Charente. M. le
vicomte de Bragelonne a dit "Louise" en parlant de vous. Comment
cela se fait-il?

-- Nous avons ete eleves ensemble, repondit Mlle de La Valliere;
tout enfants, nous nous connaissions.

-- Et puis M. de Bragelonne est ton fiance, chacun sait cela.

-- Oh! je ne le savais pas, moi. Est-ce vrai, mademoiselle?

-- C'est-a-dire, repondit Louise en rougissant, c'est-a-dire que
M. de Bragelonne m'a fait l'honneur de me demander ma main...
mais...

-- Mais quoi?

-- Mais il parait que le roi...

-- Eh bien?

-- Que le roi ne veut pas consentir a ce mariage.

-- Eh! pourquoi le roi? et qu'est-ce que le roi? s'ecria Aure avec
aigreur. Le roi a-t-il donc le droit de se meler de ces choses-la,
bon Dieu?..." _La poulitique est la poulitique_, comme disait
M. de Mazarin; _ma l'amor, il est l'amor._" Si donc tu aimes
M. de Bragelonne, et, s'il t'aime, epousez-vous. Je vous donne mon
consentement, moi.

Athenais se mit a rire.

-- Oh! je parle serieusement, repondit Montalais, et mon avis en
ce cas vaut bien l'avis du roi, je suppose. N'est-ce pas, Louise?

-- Voyons, voyons, ces messieurs sont passes, dit La Valliere;
profitons donc de la solitude pour traverser la prairie et nous
jeter dans le bois.

-- D'autant mieux, dit Athenais, que voila des lumieres qui
partent du chateau et du theatre, et qui me font l'effet de
preceder quelque illustre compagnie.

-- Courons, dirent-elles toutes trois.

Et relevant gracieusement les longs plis de leurs robes de soie,
elles franchirent lestement l'espace qui s'etendait entre l'etang
et la partie la plus ombragee du parc.

Montalais, legere comme une biche, Athenais, ardente comme une
jeune louve, bondissaient dans l'herbe seche, et parfois un Acteon
temeraire eut pu apercevoir dans la penombre leur jambe pure et
hardie se dessinant sous l'epais contour des jupes de satin.

La Valliere, plus delicate et plus pudique, laissa flotter ses
robes; retardee ainsi par la faiblesse de son pied, elle ne tarda
point a demander sa grace.

Et, demeuree en arriere, elle forca ses deux compagnes a
l'attendre.

En ce moment, un homme, cache dans un fosse plein de jeunes
pousses de saules, remonta vivement sur le talus de ce fosse et se
mit a courir dans la direction du chateau.

Les trois femmes, de leur cote, atteignirent les lisieres du parc,
dont toutes les allees leur etaient connues.

De grandes allees fleuries s'elevaient autour des fosses; des
barrieres fermees protegeaient de ce cote les promeneurs contre
l'envahissement des chevaux et des caleches.

En effet, on entendait rouler dans le lointain, sur le sol ferme
des chemins, les carrosses des reines et de Madame. Plusieurs
cavaliers les suivaient avec le bruit si bien imite par les vers
cadences de Virgile.

Quelques musiques lointaines repondaient au bruit, et, quand les
harmonies cessaient, le rossignol, chanteur plein d'orgueil,
envoyait a la compagnie qu'il sentait rassemblee sous les ombrages
les chants les plus compliques, les plus suaves et les plus
savants.

Autour du chanteur, brillaient, dans le fond noir des gros arbres,
les yeux de quelque chat-huant sensible a l'harmonie.

De sorte que cette fete de toute la cour etait aussi la fete des
hotes mysterieux des bois; car assurement la biche ecoutait dans
sa fougere, le faisan sur sa branche, le renard dans son terrier.

On devinait la vie de toute cette population nocturne et
invisible, aux brusques mouvements qui s'operaient tout a coup
dans les feuilles.

Alors les nymphes des bois poussaient un petit cri; puis,
rassurees a l'instant meme, riaient et reprenaient leur marche.

Et elles arriverent ainsi au chene royal, venerable reste d'un
chene, qui, dans sa jeunesse, avait entendu les soupirs de Henri
II pour la belle Diane de Poitiers, et plus tard ceux de Henri IV
pour la belle Gabrielle d'Estrees.

Sous ce chene, les jardiniers avaient accumule la mousse et le
gazon, de telle sorte que jamais siege circulaire n'avait mieux
repose les membres fatigues d'un roi.

Le tronc de l'arbre formait un dossier rugueux, mais suffisamment
large pour quatre personnes.

Sous les rameaux qui obliquaient vers le tronc, les voix se
perdaient en filtrant vers les cieux.


Chapitre CXV -- Ce qui se disait sous le chene royal

Il y avait dans la douceur de l'air, dans le silence du feuillage,
un muet engagement pour ces jeunes femmes a changer tout de suite
la conversation badine en une conversation plus serieuse.

Celle meme dont le caractere etait le plus enjoue, Montalais, par
exemple, y penchait la premiere.

Elle debuta par un gros soupir.

-- Quelle joie, dit-elle, de nous sentir ici, libres, seules, et
en droit d'etre franches, surtout envers nous-memes!

-- Oui, dit Mlle de Tonnay-Charente; car la cour, si brillante
qu'elle soit, cache toujours un mensonge sous les plis du velours
ou sous les feux des diamants.

-- Moi, repliqua La Valliere, je ne mens jamais; quand je ne puis
dire la verite, je me tais.

-- Vous ne serez pas longtemps en faveur, ma chere, dit Montalais;
ce n'est point ici comme a Blois, ou nous disions a la vieille
Madame tous nos depits et toutes nos envies. Madame avait ses
jours ou elle se souvenait d'avoir ete jeune. Ces jours-la,
quiconque causait avec Madame trouvait une amie sincere. Madame
nous contait ses amours avec Monsieur, et nous, nous lui contions
ses amours avec d'autres, ou du moins les bruits qu'on avait fait
courir sur ses galanteries. Pauvre femme! si innocente! elle en
riait, nous aussi; ou est-elle a present?

-- Ah! Montalais, rieuse Montalais, s'ecria La Valliere, voila que
tu soupires encore; les bois t'inspirent, et tu es presque
raisonnable ce soir.

-- Mesdemoiselles, dit Athenais, vous ne devez pas tellement
regretter la cour de Blois, que vous ne vous trouviez heureuses
chez nous. Une cour, c'est l'endroit ou viennent les hommes et les
femmes pour causer de choses que les meres et les tuteurs, que les
confesseurs surtout, defendent avec severite. A la cour, on se dit
ces choses sous privilege du roi et des reines, n'est-ce pas
agreable?

-- Oh! Athenais, dit Louise en rougissant.

-- Athenais est franche ce soir, dit Montalais, profitons-en.

-- Oui, profitons-en, car on m'arracherait ce soir les plus
intimes secrets de mon coeur.

-- Ah! si M. de Montespan etait la! dit Montalais.

-- Vous croyez que j'aime M. de Montespan? murmura la belle jeune
fille.

-- Il est beau, je suppose?

-- Oui, et ce n'est pas un mince avantage a mes yeux.

-- Vous voyez bien.

-- Je dirai plus, il est, de tous les hommes qu'on voit ici, le
plus beau et le plus...

-- Qu'entend-on la? dit La Valliere en faisant sur le banc de
mousse un brusque mouvement.

-- Quelque daim qui fuit dans les branches.

-- Je n'ai peur que des hommes, dit Athenais.

-- Quand ils ne ressemblent pas a M. de Montespan?

-- Finissez cette raillerie... M. de Montespan est aux petits
soins pour moi; mais cela n'engage a rien. N'avons-nous pas ici
M. de Guiche qui est aux petits soins pour Madame?

-- Pauvre, pauvre garcon! dit La Valliere.

-- Pourquoi pauvre?... Madame est assez belle et assez grande
dame, je suppose.

La Valliere secoua douloureusement la tete.

-- Quand on aime, dit-elle, ce n'est ni la belle ni la grande
dame; mes cheres amies, quand on aime, ce doit etre le coeur et
les yeux seuls de celui ou de celle qu'on aime.

Montalais se mit a rire bruyamment.

-- Coeur, yeux, oh! sucrerie! dit-elle.

-- Je parle pour moi, repliqua La Valliere.

-- Nobles sentiments! dit Athenais d'un air protecteur, mais
froid.

-- Ne les avez-vous pas, mademoiselle? dit Louise.

-- Parfaitement, mademoiselle; mais je continue. Comment peut-on
plaindre un homme qui rend des soins a une femme comme Madame?
S'il y a disproportion, c'est du cote du comte.

-- Oh! non, non, fit La Valliere, c'est du cote de Madame.

-- Expliquez-vous.

-- Je m'explique. Madame n'a pas meme le desir de savoir ce que
c'est que l'amour. Elle joue avec ce sentiment comme les enfants
avec les artifices dont une etincelle embraserait un palais. Cela
brille, voila tout ce qu'il lui faut. Or, joie et amour sont le
tissu dont elle veut que soit tramee sa vie. M. de Guiche aimera
cette dame illustre; elle ne l'aimera pas.

Athenais partit d'un eclat de rire dedaigneux.

-- Est-ce qu'on aime? dit-elle. Ou sont vos nobles sentiments de
tout a l'heure? la vertu d'une femme n'est-elle point dans le
courageux refus de toute intrigue a consequence. Une femme bien
organisee et douee d'un coeur genereux doit regarder les hommes,
s'en faire aimer, adorer meme, et dire une fois au plus dans sa
vie: "Tiens! il me semble que, si je n'eusse pas ete ce que je
suis, j'eusse moins deteste celui-la que les autres."

-- Alors, s'ecria La Valliere en joignant les mains, voila ce que
vous promettez a M. de Montespan?

-- Eh! certes, a lui comme a tout autre. Quoi! je vous ai dit que
je lui reconnaissais une certaine superiorite, et cela ne
suffirait pas! Ma chere, on est femme, c'est-a-dire reine dans
tout le temps que nous donne la nature pour occuper cette royaute,
de quinze a trente-cinq ans. Libre a vous d'avoir du coeur apres,
quand vous n'aurez plus que cela.

-- Oh! oh! murmura La Valliere.

-- Parfait! s'ecria Montalais, voila une maitresse femme.
Athenais, vous irez loin!

-- Ne m'approuvez-vous point?

-- Oh! des pieds et des mains! dit la railleuse.

-- Vous plaisantez, n'est-ce pas, Montalais? dit Louise.

-- Non, non, j'approuve tout ce que vient de dire Athenais;
seulement...

-- Seulement quoi?

-- Eh bien! je ne puis le mettre en action. J'ai les plus complets
principes; je me fais des resolutions, pres desquelles les projets
du stathouder et ceux du roi d'Espagne sont des jeux d'enfants,
puis, le jour de la mise a execution, rien.

-- Vous faiblissez? dit Athenais avec dedain.

-- Indignement.

-- Malheureuse nature, reprit Athenais. Mais, au moins, vous
choisissez?

-- Ma foi!... ma foi, non! Le sort se plait a me contrarier en
tout; je reve des empereurs et je trouve des...

-- Aure! Aure! s'ecria La Valliere, par pitie, ne sacrifiez pas,
au plaisir de dire un mot, ceux qui vous aiment d'une affection si
devouee.

-- Oh! pour cela, je m'en embarrasse peu: ceux qui m'aiment sont
assez heureux que je ne les chasse point, ma chere. Tant pis pour
moi si j'ai une faiblesse; mais tant pis pour eux si je m'en venge
sur eux. Ma foi! je m'en venge!

-- Aure!

-- Vous avez raison, dit Athenais, et peut-etre aussi arriverez-
vous au meme but. Cela s'appelle etre coquette, voyez-vous,
mesdemoiselles. Les hommes, qui sont des sots en beaucoup de
choses, le sont surtout en celle-ci, qu'ils confondent sous ce mot
de coquetterie la fierte d'une femme et sa variabilite. Moi, je
suis fiere, c'est-a-dire imprenable, je rudoie les pretendants,
mais sans aucune espece de pretention a les retenir. Les hommes
disent que je suis coquette, parce qu'ils ont l'amour-propre de
croire que je les desire. D'autres femmes, Montalais, par exemple,
se sont laisse entamer par les adulations; elles seraient perdues
sans le bienheureux ressort de l'instinct qui les pousse a changer
soudain et a chatier celui dont elles acceptaient naguere
l'hommage.

-- Savante dissertation! dit Montalais d'un ton de gourmet qui se
delecte.

-- Odieux! murmura Louise.

-- Grace a cette coquetterie, car voila la veritable coquetterie,
poursuivit Mlle de Tonnay-Charente, l'amant bouffi d'orgueil, il y
a une heure, maigrit en une minute de toute l'enflure de son
amour-propre. Il prenait deja des airs vainqueurs, il recule; il
allait nous proteger, il se prosterne de nouveau. Il en resulte
qu'au lieu d'avoir un mari jaloux, incommode, habitue, nous avons
un amant toujours tremblant, toujours convoiteux, toujours soumis,
par cette seule raison qu'il trouve, lui, une maitresse toujours
nouvelle. Voila, et soyez-en persuadees, mesdemoiselles, ce que
vaut la coquetterie. C'est avec cela qu'on est reine entre les
femmes, quand on n'a pas recu de Dieu la faculte si precieuse de
tenir en bride son coeur et son esprit.

-- Oh! que vous etes habile! dit Montalais, et que vous comprenez
bien le devoir des femmes!

-- Je m'arrange un bonheur particulier, dit Athenais avec
modestie; je me defends, comme tous les amoureux faibles, contre
l'oppression des plus forts.

-- La Valliere ne dit pas un mot.

-- Est-ce qu'elle ne nous approuve point?

-- Moi, je ne comprends seulement pas, dit Louise. Vous parlez
comme des etres qui ne seraient point appeles a vivre sur cette
terre.

-- Elle est jolie, votre terre! dit Montalais.

-- Une terre, reprit Athenais, ou l'homme encense la femme pour la
faire tomber etourdie, ou il l'insulte quand elle est tombee?

-- Qui vous parle de tomber? dit Louise.

-- Ah! voila une theorie nouvelle, ma chere; indiquez-moi, s'il
vous plait, votre moyen pour ne pas etre vaincue, si vous vous
laissez entrainer par l'amour?

-- Oh! s'ecria la jeune fille en levant au ciel noir ses beaux
yeux humides, oh! si vous saviez ce que c'est qu'un coeur; je vous
expliquerais et je vous convaincrais; un coeur aimant est plus
fort que toute votre coquetterie et plus que toute votre fierte.
Jamais une femme n'est aimee je le crois, et Dieu m'entend; jamais
un homme n'aime avec idolatrie que s'il se sent aime. Laissez aux
vieillards de la comedie de se croire adores par des coquettes. Le
jeune homme s'y connait, lui, il ne s'abuse point; s'il a pour la
coquette un desir, une effervescence, une rage, vous voyez que je
vous fais le champ libre et vaste; en un mot, la coquette peut le
rendre fou, jamais elle ne le rendra amoureux. L'amour, voyez-
vous, tel que je le concois, c'est un sacrifice incessant, absolu,
entier; mais ce n'est pas le sacrifice d'une seule des deux
parties unies. C'est l'abnegation complete de deux ames qui
veulent se fondre en une seule. Si j'aime jamais, je supplierai
mon amant de me laisser libre et pure; je lui dirai, ce qu'il
comprendra, que mon ame est dechiree par le refus que je lui fais;
et lui! lui qui m'aimera, sentant la douloureuse grandeur de mon
sacrifice, a son tour il se devouera comme moi, il me respectera,
il ne cherchera point a me faire tomber pour m'insulter quand je
serai tombee, ainsi que vous le disiez tout a l'heure en
blasphemant contre l'amour que je comprends. Voila, moi, comment
j'aime. Maintenant, venez me dire que mon amant me meprisera; je
l'en defie, a moins qu'il ne soit le plus vil des hommes, et mon
coeur m'est garant que je ne choisirai pas ces gens-la. Mon regard
lui paiera ses sacrifices ou lui imposera des vertus qu'il n'eut
jamais cru avoir.

-- Mais, Louise, s'ecria Montalais, vous nous dites cela et vous
ne le pratiquez point!

-- Que voulez-vous dire?

-- Vous etes adoree de Raoul de Bragelonne, aimee a deux genoux.
Le pauvre garcon est victime de votre vertu, comme il le serait,
plus qu'il ne le serait meme de ma coquetterie ou de la fierte
d'Athenais.

-- Ceci est tout simplement une subdivision de la coquetterie, dit
Athenais, et Mademoiselle, a ce que je vois, la pratique sans s'en
douter.

-- Oh! fit La Valliere.

-- Oui, cela s'appelle l'instinct: parfaite sensibilite, exquise
recherche de sentiments, montre perpetuelle d'elans passionnes qui
n'aboutissent jamais. Oh! c'est fort habile aussi et tres
efficace. J'eusse meme, maintenant que j'y reflechis, prefere
cette tactique a ma fierte pour combattre les hommes, parce
qu'elle offre l'avantage de faire croire parfois a la conviction;
mais, des a present, sans passer condamnation tout a fait pour
moi-meme, je la declare superieure a la simple coquetterie de
Montalais.

Les deux jeunes filles se mirent a rire.

La Valliere seule garda le silence et secoua la tete.

Puis, apres un instant:

-- Si vous me disiez le quart de ce que vous venez de me dire
devant un homme, fit-elle, ou meme que je fusse persuadee que vous
le pensez, je mourrais de honte et de douleur sur cette place.

-- Eh bien! mourez, tendre petite, repondit Mlle de Tonnay-
Charente: car, s'il n'y a pas d'hommes ici, il y a au moins deux
femmes, vos amies, qui vous declarent atteinte et convaincue
d'etre une coquette d'instinct, une coquette naive; c'est-a-dire
la plus dangereuse espece de coquette qui existe au monde.

-- Oh! mesdemoiselles! repondit La Valliere rougissante et pres de
pleurer.

Les deux compagnes eclaterent de rire sur de nouveaux frais.

-- Eh bien! je demanderai des renseignements a Bragelonne.

-- A Bragelonne? fit Athenais.

-- Eh! oui, a ce grand garcon courageux comme Cesar, fin et
spirituel comme M. Fouquet, a ce pauvre garcon qui depuis douze
ans te connait, t'aime, et qui cependant, s'il faut t'en croire,
n'a jamais baise le bout de tes doigts.

-- Expliquez-nous cette cruaute, vous la femme de coeur? dit
Athenais a La Valliere.

-- Je l'expliquerai par un seul mot: la vertu. Nierez-vous la
vertu, par hasard?

-- Voyons, Louise, ne mens pas, dit Aure en lui prenant la main.

-- Mais que voulez-vous donc que je vous dise? s'ecria La
Valliere.

-- Ce que vous voudrez. Mais vous aurez beau dire, je persiste
dans mon opinion sur vous. Coquette d'instinct, coquette naive,
c'est-a-dire, je l'ai dit et je le redis, la plus dangereuse de
toutes les coquettes.

-- Oh! non, non, par grace! ne croyez pas cela.

-- Comment! douze ans de rigueur absolue!

-- Oh! il y a douze ans, j'en avais cinq. L'abandon d'un enfant ne
peut pas etre compte a la jeune fille.

-- Eh bien! vous avez dix-sept ans; trois ans au lieu de douze.
Depuis trois ans, vous avez ete constamment et entierement
cruelle. Vous avez contre vous les muets ombrages de Blois, les
rendez-vous ou l'on compte les etoiles, les seances nocturnes sous
les platanes, ses vingt ans parlant a vos quatorze ans, le feu de
ses yeux vous parlant a vous-meme.

-- Soit, soit; mais il en est ainsi!

-- Allons donc, impossible!

-- Mais, mon Dieu, pourquoi donc impossible!

-- Dis-nous des choses croyables, ma chere, et nous te croirons.

-- Mais enfin, supposez une chose.

-- Laquelle? Voyons.

-- Achevez, ou nous supposerons bien plus que vous ne voudrez.

-- Supposons, alors; supposons que je croyais aimer, et que je
n'aime pas.

-- Comment, tu n'aimes pas?

-- Que voulez-vous! si j'ai ete autrement que ne sont les autres
quand elles aiment, c'est que je n'aime pas; c'est que mon heure
n'est pas encore venue.

-- Louise! Louise! dit Montalais, prends garde, je vais te
retourner ton mot de tout a l'heure. Raoul n'est pas la, ne
l'accable pas en son absence; sois charitable, et si, en y
regardant de bien pres, tu penses ne pas l'aimer, dis-le lui a
lui-meme. Pauvre garcon!

Et elle se mit a rire.

-- Mademoiselle plaignait tout a l'heure M. de Guiche, dit
Athenais; ne pourrait-on pas trouver l'explication de cette
indifference pour l'un dans cette compassion pour l'autre?

-- Accablez-moi, mesdemoiselles, fit tristement La Valliere,
accablez-moi, puisque vous ne me comprenez pas.

-- Oh! oh! repondit Montalais, de l'humeur, du chagrin, des
larmes; nous rions, Louise, et ne sommes pas, je t'assure, tout a
fait les monstres que tu crois; regarde Athenais la fiere, comme
on l'appelle, elle n'aime pas M. de Montespan, c'est vrai, mais
elle serait au desespoir que M. de Montespan ne l'aimat pas...
Regarde-moi, je ris de M. Malicorne, mais ce pauvre Malicorne dont
je ris sait bien quand il veut faire aller ma main sur ses levres.
Et puis la plus agee de nous n'a pas vingt ans... quel avenir!

-- Folles! folles que vous etes! murmura Louise.

-- C'est vrai, fit Montalais, et toi seule as dit des paroles de
sagesse.

-- Certes!

-- Accorde, repondit Athenais. Ainsi, decidement, vous n'aimez pas
ce pauvre M. de Bragelonne?

-- Peut-etre! dit Montalais; elle n'en est pas encore bien sure.
Mais, en tout cas, ecoute, Athenais: si M. de Bragelonne devient
libre, je te donne un conseil d'amie.

-- Lequel?

-- C'est de bien le regarder avant de te decider pour
M. de Montespan.

-- Oh! si vous le prenez par la, ma chere, M. de Bragelonne n'est
pas le seul que l'on puisse trouver du plaisir a regarder. Et, par
exemple, M. de Guiche a bien son prix.

-- Il n'a pas brille ce soir, dit Montalais, et je sais de bonne
part que Madame l'a trouve odieux.

-- Mais M. de Saint-Aignan, il a brille, lui, et, j'en suis
certaine, plus d'une de celles qui l'ont vu danser ne l'oublieront
pas de sitot. N'est-ce pas, La Valliere?

-- Pourquoi m'adressez-vous cette question, a moi? Je ne l'ai pas
vu, je ne le connais pas.

-- Vous n'avez pas vu M. de Saint-Aignan? Vous ne le connaissez
pas?

-- Non.

-- Voyons, voyons, n'affectez pas cette vertu plus farouche que
nos fiertes; vous avez des yeux, n'est-ce pas?

-- Excellents.

-- Alors vous avez vu tous nos danseurs ce soir?

-- Oui, a peu pres.

-- Voila un a-peu-pres bien impertinent pour eux.

-- Je vous le donne pour ce qu'il est.

-- Eh bien! voyons, parmi tous ces gentilshommes que vous avez a
peu pres vus, lequel preferez-vous?

-- Oui, dit Montalais, oui, de M. de Saint-Aignan, de
M. de Guiche, de M...

-- Je ne prefere personne, mesdemoiselles, je les trouve egalement
bien.

-- Alors dans toute cette brillante assemblee, au milieu de cette
cour, la premiere du monde, personne ne vous a plu?

-- Je ne dis pas cela.

-- Parlez donc, alors. Voyons, faites-nous part de votre ideal.

-- Ce n'est pas un ideal.

-- Alors, cela existe?

-- En verite, mesdemoiselles, s'ecria La Valliere poussee a bout,
je n'y comprends rien. Quoi! comme moi vous avez un coeur, comme
moi vous avez des yeux, et vous parlez de M. de Guiche, de
M. de Saint-Aignan, de M... qui sais-je? quand le roi etait la.

Ces mots, jetes avec precipitation par une voix troublee, ardente,
firent a l'instant meme eclater aux deux cotes de la jeune fille
une exclamation dont elle eut peur.

-- Le roi! s'ecrierent a la fois Montalais et Athenais.

La Valliere laissa tomber sa tete dans ses deux mains.

-- Oh! oui, le roi! le roi! murmura-t-elle; avez-vous donc jamais
vu quelque chose de pareil au roi?

-- Vous aviez raison de dire tout a l'heure que vous aviez des
yeux excellents, mademoiselle; car vous voyez loin, trop loin.
Helas! le roi n'est pas de ceux sur lesquels nos pauvres yeux, a
nous, ont le droit de se fixer.

-- Oh! c'est vrai, c'est vrai! s'ecria La Valliere; il n'est pas
donne a tous les yeux de regarder en face le soleil; mais je le
regarderai, moi, dusse-je en etre aveuglee.

En ce moment, et comme s'il eut ete cause par les paroles qui
venaient de s'echapper de la bouche de La Valliere, un bruit de
feuilles et de froissements soyeux retentit derriere le buisson
voisin.

Les jeunes filles se leverent effrayees. Elles virent
distinctement remuer les feuilles, mais sans voir l'objet qui les
faisait remuer.

-- Oh! un loup ou un sanglier! s'ecria Montalais. Fuyons,
mesdemoiselles, fuyons!

Et les trois jeunes filles se leverent en proie a une terreur
indicible, et s'enfuirent par la premiere allee qui s'offrit a
elles, et ne s'arreterent qu'a la lisiere du bois.

La, hors d'haleine, appuyees les unes aux autres, sentant
mutuellement palpiter leurs coeurs, elles essayerent de se
remettre, mais elles n'y reussirent qu'au bout de quelques
instants. Enfin, apercevant des lumieres du cote du chateau, elles
se deciderent a marcher vers les lumieres.

La Valliere etait epuisee de fatigue.

-- Oh! nous l'avons echappe belle, dit Montalais.

-- Mesdemoiselles! Mesdemoiselles! dit La Valliere, j'ai bien peur
que ce ne soit pis qu'un loup. Quant a moi, je le dis comme je le
pense, j'aimerais mieux avoir couru le risque d'etre devoree toute
vive par un animal feroce, que d'avoir ete ecoutee et entendue.
Oh! folle! folle que je suis! Comment ai-je pu penser, comment ai-
je pu dire de pareilles choses!

Et la-dessus son front plia comme la tete d'un roseau; elle sentit
ses jambes flechir, et, toutes ses forces l'abandonnant, elle
glissa, presque inanimee, des bras de ses compagnes sur l'herbe de
l'allee.


Chapitre CXVI -- L'inquietude du roi

Laissons la pauvre La Valliere a moitie evanouie entre ses deux
compagnes, et revenons aux environs du chene royal.

Les trois jeunes filles n'avaient pas fait vingt pas en fuyant,
que le bruit qui les avait si fort epouvantees redoubla dans le
feuillage.

La forme, se dessinant plus distincte en ecartant les branches du
massif, apparut sur la lisiere du bois, et, voyant la place vide,
partit d'un eclat de rire.

Il est inutile de dire que cette forme etait celle d'un jeune et
beau gentilhomme, lequel incontinent fit signe a un autre qui
parut a son tour.

-- Eh bien! Sire, dit la seconde forme en s'avancant avec
timidite, est-ce que Votre Majeste aurait fait fuir nos jeunes
amoureuses?

-- Eh! mon Dieu, oui, dit le roi; tu peux te montrer en toute
liberte, Saint Aignan.

-- Mais, Sire, prenez garde, vous serez reconnu.

-- Puisque je te dis qu'elles ont fui.

-- Voila une rencontre heureuse, Sire, et, si j'osais donner un
conseil a Votre Majeste, nous devrions les poursuivre.

-- Elles sont loin.

-- Bah! elles se laisseraient facilement rejoindre, surtout si
elles savent quels sont ceux qui les poursuivent.

-- Comment cela, monsieur le fat?

-- Dame! il y en a une qui me trouve de son gout, et l'autre qui
vous a compare au soleil.

-- Raison de plus pour que nous demeurions caches, Saint-Aignan.
Le soleil ne se montre pas la nuit.

-- Par ma foi! Sire, Votre Majeste n'est pas curieuse. A sa place,
moi, je voudrais connaitre quelles sont les deux nymphes, les deux
dryades, les deux hamadryades qui ont si bonne opinion de nous.

-- Oh! je les reconnaitrai bien sans courir apres elles, je t'en
reponds.

-- Et comment cela?

-- Parbleu! a la voix. Elles sont de la cour; et celle qui parlait
de moi avait une voix charmante.

-- Ah! voila Votre Majeste qui se laisse influencer par la
flatterie.

-- On ne dira pas que c'est le moyen que tu emploies, toi.

-- Oh! pardon, Sire, je suis un niais.

-- Voyons, viens, et cherchons ou je t'ai dit...

-- Et cette passion dont vous m'aviez fait confidence, Sire, est-
elle donc deja oubliee?

-- Oh! par exemple, non. Comment veux-tu qu'on oublie des yeux
comme ceux de Mlle de La Valliere?

-- Oh! l'autre a une si charmante voix!

-- Laquelle?

-- Celle qui aime le soleil.

-- Monsieur de Saint-Aignan!

-- Pardon, Sire.

-- D'ailleurs, je ne suis pas fache que tu croies que j'aime
autant les douces voix que les beaux yeux. Je te connais, tu es un
affreux bavard, et demain je paierai la confiance que j'ai eue en
toi.

-- Comment cela?

-- Je dis que demain tout le monde saura que j'ai des idees sur
cette petite La Valliere; mais, prends garde, Saint-Aignan, je
n'ai confie mon secret qu'a toi, et, si une seule personne m'en
parle, je saurai qui a trahi mon secret.

-- Oh! quelle chaleur, Sire!

-- Non, mais, tu comprends, je ne veux pas compromettre cette
pauvre fille.

-- Sire, ne craignez rien.

-- Tu me promets?

-- Sire, je vous engage ma parole.

"Bon! pensa le roi riant en lui-meme, tout le monde saura demain
que j'ai couru cette nuit apres La Valliere."

Puis, essayant de s'orienter:

-- Ah! ca, mais nous sommes perdus, dit-il.

-- Oh! pas bien dangereusement.

-- Ou va-t-on par cette porte?

-- Au Rond-Point, Sire.

-- Ou nous nous rendions quand nous avons entendu des voix de
femmes?

-- Oui, Sire, et cette fin de conversation ou j'ai eu l'honneur
d'entendre prononcer mon nom a cote du nom de Votre Majeste.

-- Tu reviens bien souvent la-dessus, Saint-Aignan.

-- Que Votre Majeste me pardonne, mais je suis enchante de savoir
qu'il y a une femme occupee de moi, sans que je le sache et sans
que j'aie rien fait pour cela. Votre Majeste ne comprend pas cette
satisfaction, elle dont le rang et le merite attirent l'attention
et forcent l'amour.

-- Eh bien! non, Saint-Aignan, tu me croiras si tu veux, dit le
roi en s'appuyant familierement sur le bras de Saint-Aignan, et
prenant le chemin qu'il croyait devoir le conduire du cote du
chateau, mais cette naive confidence, cette preference toute
desinteressee d'une femme qui peut-etre n'attirera jamais mes
yeux... en un mot, le mystere de cette aventure me pique, et, en
verite, si je n'etais pas si occupe de La Valliere...

-- Oh! que cela n'arrete point Votre Majeste, elle a du temps
devant elle.

-- Comment cela?

-- On dit La Valliere fort rigoureuse.

-- Tu me piques, Saint-Aignan, il me tarde de la retrouver.
Allons, allons.

Le roi mentait, rien au contraire ne lui tardait moins; mais il
avait un role a jouer.

Et il se mit a marcher vivement. Saint-Aignan le suivit en
conservant une legere distance.

Tout a coup, le roi s'arretant, le courtisan imita son exemple.

-- Saint-Aignan, dit-il, n'entends-tu pas des soupirs?

-- Moi?

-- Oui, ecoute.

-- En effet, et meme des cris, ce me semble.

-- C'est de ce cote, dit le roi en indiquant une direction.

-- On dirait des larmes, des sanglots de femme, fit M. de Saint-
Aignan.

-- Courons!

Et le roi et le favori, prenant un petit chemin de traverse,
coururent dans l'herbe.

A mesure qu'ils avancaient, les cris devenaient plus distincts.

-- Au secours! au secours! disaient deux voix.

Les deux jeunes gens redoublerent de vitesse.

Au fur et a mesure qu'ils approchaient, les soupirs devenaient des
cris.

-- Au secours! au secours! repetait-on.

Et ces cris doublaient la rapidite de la course du roi et de son
compagnon.

Tout a coup, au revers d'un fosse, sous des saules aux branches
echevelees, ils apercurent une femme a genoux tenant une autre
femme evanouie.

A quelques pas de la, une troisieme appelait au secours au milieu
du chemin.

En apercevant les deux gentilshommes dont elle ignorait la
qualite, les cris de la femme qui appelait au secours
redoublerent.

Le roi devanca son compagnon, franchit le fosse, et se trouva
aupres du groupe au moment ou, par l'extremite de l'allee qui
donnait du cote du chateau, s'avancaient une douzaine de personnes
attirees par les memes cris qui avaient attire le roi et
M. de Saint-Aignan.

-- Qu'y a-t-il donc, mesdemoiselles? demanda Louis.

-- Le roi! s'ecria Mlle de Montalais en abandonnant dans son
etonnement la tete de La Valliere, qui tomba entierement couchee
sur le gazon.

-- Oui, le roi. Mais ce n'est pas une raison pour abandonner votre
compagne. Qui est-elle?

-- C'est Mlle de La Valliere, Sire.

-- Mlle de La Valliere!

-- Qui vient de s'evanouir...

-- Ah! mon Dieu, dit le roi, pauvre enfant! Et vite, vite un
chirurgien!

Mais, avec quelque empressement que le roi eut prononce ces
paroles, il n'avait pas si bien veille sur lui-meme qu'elles ne
dussent paraitre, ainsi que le geste qui les accompagnait, un peu
froides a M. de Saint-Aignan, qui avait recu la confidence de ce
grand amour dont le roi etait atteint.

-- Saint-Aignan, continua le roi, veillez sur Mlle de La Valliere,
je vous prie. Appelez un chirurgien. Moi, je cours prevenir Madame
de l'accident qui vient d'arriver a sa demoiselle d'honneur.

En effet, tandis que M. de Saint-Aignan s'occupait de faire
transporter Mlle de La Valliere au chateau, le roi s'elancait en
avant, heureux de trouver cette occasion de se rapprocher de
Madame et d'avoir a lui parler sous un pretexte specieux.

Heureusement, un carrosse passait; on fit arreter le cocher, et
les personnes qui le montaient, ayant appris l'accident,
s'empresserent de ceder la place a Mlle de La Valliere.

Le courant d'air provoque par la rapidite de la course rappela
promptement la malade a l'existence.

Arrivee au chateau, elle put, quoique tres faible, descendre du
carrosse, et gagner, avec l'aide d'Athenais et de Montalais,
l'interieur des appartements.

On la fit asseoir dans une chambre attenante aux salons du rez-de-
chaussee.

Ensuite, comme cet accident n'avait pas produit beaucoup d'effet
sur les promeneurs, la promenade fut reprise.

Pendant ce temps, le roi avait retrouve Madame sous un quinconce;
il s'etait assis pres d'elle, et son pied cherchait doucement
celui de la princesse sous la chaise de celle-ci.

-- Prenez garde, Sire, lui dit Henriette tout bas, vous ne
paraissez pas un homme indifferent.

-- Helas! repondit Louis XIV sur le meme diapason, j'ai bien peur
que nous n'ayons fait une convention au-dessus de nos forces.

Puis, tout haut:

-- Savez-vous l'accident? dit-il.

-- Quel accident?

-- Oh! mon Dieu! en vous voyant, j'oubliais que j'etais venu tout
expres pour vous le raconter. J'en suis pourtant affecte
douloureusement; une de vos demoiselles d'honneur, la pauvre La
Valliere, vient de perdre connaissance.

-- Ah! pauvre enfant, dit tranquillement la princesse; et a quel
propos?

Puis, tout bas:

-- Mais vous n'y pensez pas, Sire, vous pretendez faire croire a
une passion pour cette fille, et vous demeurez ici quand elle se
meurt la-bas.

-- Ah! madame, madame, dit en soupirant le roi, que vous etes bien
mieux que moi dans votre role, et comme vous pensez a tout!

Et il se leva.

-- Madame, dit-il assez haut pour que tout le monde l'entendit,
permettez que je vous quitte; mon inquietude est grande, et je
veux m'assurer par moi meme si les soins ont ete donnes
convenablement.

Et le roi partit pour se rendre de nouveau pres de La Valliere,
tandis que tous les assistants commentaient ce mot du roi: "Mon
inquietude est grande."


Chapitre CXVII -- Le secret du roi

En chemin, Louis rencontra le comte de Saint-Aignan.

-- Eh bien! Saint-Aignan, demanda-t-il avec affectation, comment
se trouve la malade?

-- Mais, Sire, balbutia Saint-Aignan, j'avoue a ma honte que je
l'ignore.

-- Comment, vous l'ignorez? fit le roi feignant de prendre au
serieux ce manque d'egards pour l'objet de sa predilection.

-- Sire, pardonnez-moi; mais je venais de rencontrer une de nos
trois causeuses, et j'avoue que cela m'a distrait.

-- Ah! vous avez trouve? dit vivement le roi.

-- Celle qui daignait parler si avantageusement de moi, et, ayant
trouve la mienne, je cherchais la votre, Sire, lorsque j'ai eu le
bonheur de rencontrer Votre Majeste.

-- C'est bien; mais, avant tout, Mlle de La Valliere, dit le roi,
fidele a son role.

-- Oh! que voila une belle interessante, dit Saint-Aignan, et
comme son evanouissement etait de luxe, puisque Votre Majeste
s'occupait d'elle avant cela.

-- Et le nom de votre belle, a vous, Saint-Aignan, est-ce un
secret?

-- Sire, ce devrait etre un secret, et un tres grand meme; mais
pour vous, Votre Majeste sait bien qu'il n'existe pas de secrets.

-- Son nom alors?

-- C'est Mlle de Tonnay-Charente.

-- Elle est belle?

-- Par-dessus tout, oui, Sire, et j'ai reconnu la voix qui disait
si tendrement mon nom. Alors je l'ai abordee, questionnee autant
que j'ai pu le faire au milieu de la foule, et elle m'a dit, sans
se douter de rien, que tout a l'heure elle etait au grand chene
avec deux amies, lorsque l'apparition d'un loup ou d'un voleur les
avait epouvantees et mises en fuite.

-- Mais, demanda vivement le roi, le nom de ses deux amies?

-- Sire, dit Saint-Aignan, que Votre Majeste me fasse mettre a la
Bastille.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que je suis un egoiste et un sot. Ma surprise etait si
grande d'une pareille conquete et d'une si heureuse decouverte,
que j'en suis reste la. D'ailleurs, je n'ai pas cru que,
preoccupee comme elle l'etait de Mlle de La Valliere, Votre
Majeste attachat une tres grande importance a ce qu'elle avait
entendu; puis Mlle de Tonnay-Charente m'a quitte precipitamment
pour retourner pres de Mlle de La Valliere.

-- Allons, esperons que j'aurai une chance egale a la tienne.
Viens, Saint Aignan.

-- Mon roi a de l'ambition, a ce que je vois, et il ne veut
permettre a aucune conquete de lui echapper. Eh bien! je lui
promets que je vais chercher consciencieusement, et, d'ailleurs,
par l'une des trois graces, on saura le nom des autres, et, par le
nom, le secret.

-- Oh! moi aussi, dit le roi; je n'ai besoin que d'entendre sa
voix pour la reconnaitre. Allons, brisons la-dessus et conduis-moi
pres de cette pauvre La Valliere.

"Eh! mais, pensa Saint-Aignan, voila en verite une passion qui se
dessine, et pour cette petite fille, c'est extraordinaire; je ne
l'eusse jamais cru."

Et comme, en pensant cela, il avait montre au roi la salle dans
laquelle on avait conduit La Valliere, le roi etait entre.

Saint-Aignan le suivit.

Dans une salle basse, aupres d'une grande fenetre donnant sur les
parterres, La Valliere, placee dans un vaste fauteuil, aspirait a
longs traits l'air embaume de la nuit.

De sa poitrine desserree, les dentelles tombaient froissees parmi
les boucles de ses beaux cheveux blonds epars sur ses epaules.

L'oeil languissant, charge de feux mal eteints, noye dans de
grosses larmes, elle ne vivait plus que comme ces belles visions
de nos reves qui passent toutes pales et toutes poetiques devant
les yeux fermes du dormeur, entrouvrant leurs ailes sans les
mouvoir, leurs levres sans faire entendre un son.

Cette paleur nacree de La Valliere avait un charme que rien ne
saurait rendre; la souffrance d'esprit et du corps avait fait a
cette douce physionomie une harmonie de noble douleur; l'inertie
absolue de ses bras et de son buste la rendait plus semblable a
une trepassee qu'a un etre vivant; elle semblait n'entendre ni les
chuchotements de ses compagnes ni le bruit lointain qui montait
des environs. Elle s'entretenait avec elle-meme, et ses belles
mains longues et fines tressaillaient de temps en temps comme au
contact d'invisibles pressions. Le roi entra sans qu'elle
s'apercut de son arrivee, tant elle etait absorbee dans sa
reverie.

Il vit de loin cette figure adorable sur laquelle la lune ardente
versait la pure lumiere de sa lampe d'argent.

-- Mon Dieu! s'ecria-t-il avec un involontaire effroi, elle est
morte!

-- Non, non, Sire, dit tout bas Montalais, elle va mieux, au
contraire. N'est ce pas, Louise, que tu vas mieux?

La Valliere ne repondit point.

-- Louise, continua Montalais, c'est le roi qui daigne s'inquieter
de ta sante.

-- Le roi! s'ecria Louise en se redressant soudain, comme si une
source de flamme eut remonte des extremites a son coeur, le roi
s'inquiete de ma sante?

-- Oui, dit Montalais.

-- Le roi est donc ici? dit La Valliere sans oser regarder autour
d'elle.

-- Cette voix! cette voix! dit vivement Louis a l'oreille de
Saint-Aignan.

-- Eh! mais, repliqua Saint-Aignan, Votre Majeste a raison, c'est
l'amoureuse du soleil.

-- Chut! dit le roi.

Puis, s'approchant de La Valliere:

-- Vous etes indisposee, mademoiselle? Tout a l'heure, dans le
parc, je vous ai meme vue evanouie. Comment cela vous a-t-il pris?

-- Sire, balbutia la pauvre enfant tremblante et sans couleur, en
verite, je ne saurais le dire.

-- Vous avez trop marche, dit le roi, et peut-etre la fatigue...

-- Non, Sire, repliqua vivement Montalais repondant pour son amie,
ce ne peut etre la fatigue, car nous avons passe une partie de la
soiree assises sous le chene royal.

-- Sous le chene royal? reprit le roi en tressaillant. Je ne
m'etais pas trompe, et c'est bien cela.

Et il adressa au comte un coup d'oeil d'intelligence.

-- Ah! oui, dit Saint-Aignan, sous le chene royal, avec
Mlle de Tonnay Charente.

-- Comment savez-vous cela? demanda Montalais.

-- Mais je le sais d'une facon bien simple; Mlle de Tonnay-
Charente me l'a dit.

-- Alors elle a du vous apprendre aussi la cause de
l'evanouissement de La Valliere?

-- Dame! elle m'a parle d'un loup ou d'un voleur, je ne sais plus
trop.

La Valliere ecoutait les yeux fixes, la poitrine haletante comme
si elle eut pressenti une partie de la verite, grace a un
redoublement d'intelligence. Louis prit cette attitude et cette
agitation pour la suite d'un effroi mal eteint.

-- Ne craignez rien, mademoiselle, dit-il avec un commencement
d'emotion qu'il ne pouvait cacher; ce loup qui vous a fait si
grand-peur etait tout simplement un loup a deux pieds.

-- C'etait un homme! c'etait un homme! s'ecria Louise; il y avait
la un homme aux ecoutes?

-- Eh bien! mademoiselle, quel grand mal voyez-vous donc a avoir
ete ecoutee? Auriez-vous dit, selon vous, des choses qui ne
pouvaient etre entendues?

La Valliere frappa ses deux mains l'une contre l'autre et les
porta vivement a son front dont elle essaya de cacher ainsi la
rougeur.

-- Oh! demanda-t-elle, au nom du Ciel, qui donc etait cache? qui
donc a entendu?

Le roi s'avanca pour prendre une de ses mains.

-- C'etait moi, mademoiselle, dit-il en s'inclinant avec un doux
respect; vous ferais-je peur, par hasard?

La Valliere poussa un grand cri; pour la seconde fois, ses forces
l'abandonnerent, et froide, gemissante, desesperee, elle retomba
tout d'une piece dans son fauteuil.

Le roi eut le temps d'etendre le bras, de sorte qu'elle se trouva
a moitie soutenue par lui.

A deux pas du roi et de La Valliere, Mlles de Tonnay-Charente et
de Montalais, immobiles et comme petrifiees au souvenir de leur
conversation avec La Valliere, ne songeaient meme pas a lui porter
secours, retenues qu'elles etaient par la presence du roi, qui, un
genou en terre, tenait La Valliere a bras-le-corps.

-- Vous avez entendu, Sire? murmura Athenais.

Mais le roi ne repondit pas; il avait les yeux fixes sur les yeux
a moitie fermes de La Valliere; il tenait sa main pendante dans sa
main.

-- Parbleu! repliqua Saint-Aignan, qui esperait de son cote
l'evanouissement de Mlle de Tonnay-Charente, et qui s'avancait les
bras ouverts, nous n'en avons meme pas perdu un mot.

Mais la fiere Athenais n'etait pas femme a s'evanouir ainsi; elle
lanca un regard terrible a Saint-Aignan et s'enfuit.

Montalais, plus courageuse, s'avanca vivement vers Louise et la
recut des mains du roi, qui deja perdait la tete en se sentant le
visage inonde des cheveux parfumes de la mourante.

-- A la bonne heure, dit Saint-Aignan, voila une aventure, et, si
je ne suis pas le premier a la raconter, j'aurai du malheur.

Le roi s'approcha de lui, la voix tremblante, la main furieuse.

-- Comte, dit-il, pas un mot.

Le pauvre roi oubliait qu'une heure auparavant il faisait au meme
homme la meme recommandation, avec le desir tout oppose, c'est-a-
dire que cet homme fut indiscret.

Aussi cette recommandation fut-elle aussi superflue que la
premiere.

Une demi-heure apres, tout Fontainebleau savait que Mlle de La
Valliere avait eu sous le chene royal une conversation avec
Montalais et Tonnay-Charente, et que dans cette conversation elle
avait avoue son amour pour le roi.

On savait aussi que le roi, apres avoir manifeste toute
l'inquietude que lui inspirait l'etat de Mlle de La Valliere,
avait pali et tremble en recevant dans ses bras la belle evanouie;
de sorte qu'il fut bien arrete, chez tous les courtisans, que le
plus grand evenement de l'epoque venait de se reveler; que Sa
Majeste aimait Mlle de La Valliere, et que, par consequent,
Monsieur pouvait dormir parfaitement tranquille.

C'est, au reste, ce que la reine mere, aussi surprise que les
autres de ce brusque revirement, se hata de declarer a la jeune
reine et a Philippe d'Orleans.

Seulement, elle opera d'une facon bien differente en s'attaquant a
ces deux interets.

A sa bru:

-- Voyez, Therese, dit-elle, si vous n'aviez pas grandement tort
d'accuser le roi; voila qu'on lui donne aujourd'hui une nouvelle
maitresse; pourquoi celle d'aujourd'hui serait-elle plus vraie que
celle d'hier, et celle d'hier que celle d'aujourd'hui?

Et a Monsieur, en lui racontant l'aventure du chene royal:

-- Etes-vous absurde dans vos jalousies, mon cher Philippe? Il est
avere que le roi perd la tete pour cette petite La Valliere.
N'allez pas en parler a votre femme: la reine le saurait tout de
suite.

Cette derniere confidence eut son ricochet immediat.

Monsieur, rasserene, triomphant, vint retrouver sa femme, et,
comme il n'etait pas encore minuit et que la fete devait durer
jusqu'a deux heures du matin, il lui offrit la main pour la
promenade.

Mais, au bout de quelques pas, la premiere chose qu'il fit fut de
desobeir a sa mere.

-- N'allez pas dire a la reine, au moins, tout ce que l'on raconte
du roi, fit-il mysterieusement.

-- Et que raconte-t-on? demanda Madame.

-- Que mon frere s'etait epris tout a coup d'une passion etrange.

-- Pour qui?

-- Pour cette petite La Valliere.

Il faisait nuit, Madame put sourire a son aise.

-- Ah! dit-elle, et depuis quand cela le tient-il?

-- Depuis quelques jours, a ce qu'il parait. Mais ce n'etait que
fumee, et c'est seulement ce soir que la flamme s'est revelee.

-- Le roi a bon gout, dit Madame, et a mon avis la petite est
charmante.

-- Vous m'avez l'air de vous moquer, ma toute chere.

-- Moi! et comment cela?

-- En tout cas, cette passion fera toujours le bonheur de
quelqu'un, ne fut-ce que celui de La Valliere.

-- Mais, reprit la princesse, en verite, vous parlez, monsieur,
comme si vous aviez lu au fond de l'ame de ma fille d'honneur. Qui
vous a dit qu'elle consent a repondre a la passion du roi?

-- Et qui vous dit, a vous, qu'elle n'y repondra pas?

-- Elle aime le vicomte de Bragelonne.

-- Ah! vous croyez?

-- Elle est meme sa fiancee.

-- Elle l'etait.

-- Comment cela?

-- Mais, quand on est venu demander au roi la permission de
conclure le mariage, il a refuse cette permission.

-- Refuse?

-- Oui, quoique ce fut au comte de La Fere lui-meme, que le roi
honore, vous le savez, d'une grande estime pour le role qu'il a
joue dans la restauration de votre frere, et dans quelques autres
evenements encore, arrives depuis longtemps.

-- Eh bien! les pauvres amoureux attendront qu'il plaise au roi de
changer d'avis; ils sont jeunes, ils ont le temps.

-- Ah! ma mie, dit Philippe en riant a son tour, je vois que vous
ne savez pas le plus beau de l'affaire.

-- Non.

-- Ce qui a le plus profondement touche le roi.

-- Le roi a ete profondement touche?

-- Au coeur.

-- Mais de quoi? Dites vite, voyons!

-- D'une aventure on ne peut plus romanesque.

-- Vous savez combien j'aime ces aventures-la, et vous me faites
attendre, dit la princesse avec impatience.

-- Eh bien! voici...

Et Monsieur fit une pause.

-- J'ecoute.

-- Sous le chene royal... Vous savez ou est le chene royal?

-- Peu importe: sous le chene royal, dites-vous?

-- Eh bien! Mlle de La Valliere, se croyant seule avec deux amies,
leur a fait confidence de sa passion pour le roi.

-- Ah! fit Madame avec un commencement d'inquietude, de sa passion
pour le roi?

-- Oui.

-- Et quand cela?

-- Il y a une heure.

Madame tressaillit.

-- Et cette passion, personne ne la connaissait?

-- Personne.

-- Pas meme Sa Majeste?

-- Pas meme Sa Majeste. La petite personne gardait son secret
entre cuir et chair, quand tout a coup son secret a ete plus fort
qu'elle et lui a echappe.

-- Et de qui la tenez-vous, cette absurdite?

-- Mais comme tout le monde.

-- De qui la tient tout le monde, alors?

-- De La Valliere elle-meme, qui avouait cet amour a Montalais et
a Tonnay-Charente, ses compagnes.

Madame s'arreta, et, par un brusque mouvement, lacha la main de
son mari.

-- Il y a une heure qu'elle faisait cet aveu? demanda Madame.

-- A peu pres.

-- Et le roi en a-t-il connaissance?

-- Mais voila ou est justement le romanesque de la chose, c'est
que le roi etait avec Saint-Aignan derriere le chene royal, et
qu'il a entendu toute cette interessante conversation sans en
perdre un seul mot.

Madame se sentit frappee d'un coup au coeur.

-- Mais j'ai vu le roi depuis, dit-elle etourdiment, et il ne m'a
pas dit un mot de tout cela.

-- Parbleu! dit Monsieur, naif comme un mari qui triomphe, il
n'avait garde de vous en parler lui-meme, puisqu'il recommandait a
tout le monde de ne pas vous en parler.

-- Plait-il? s'ecria Madame irritee.

-- Je dis qu'on voulait vous escamoter la chose.

-- Et pourquoi donc se cacherait-on de moi?

-- Dans la crainte que votre amitie ne vous entraine a reveler
quelque chose a la jeune reine, voila tout.

Madame baissa la tete; elle etait blessee mortellement.

Alors elle n'eut plus de repos qu'elle n'eut rencontre le roi.

Comme un roi est tout naturellement le dernier du royaume qui
sache ce que l'on dit de lui, comme un amant est le seul qui ne
sache point ce que l'on dit de sa maitresse, quand le roi apercut
Madame qui le cherchait, il vint a elle un peu trouble, mais
toujours empresse et gracieux.

Madame attendit qu'il parlat le premier de La Valliere.

Puis, comme il n'en parlait pas:

-- Et cette petite? demanda-t-elle.

-- Quelle petite? fit le roi.

-- La Valliere... Ne m'avez-vous pas dit, Sire, qu'elle avait
perdu connaissance?

-- Elle est toujours fort mal, dit le roi en affectant la plus
grande indifference.

-- Mais voila qui va nuire au bruit que vous deviez repandre,
Sire.

-- A quel bruit?

-- Que vous vous occupiez d'elle.

-- Oh! j'espere qu'il se repandra la meme chose, repondit le roi
distraitement.

Madame attendit encore; elle voulait savoir si le roi lui
parlerait de l'aventure du chene royal.

Mais le roi n'en dit pas un mot.

Madame, de son cote, n'ouvrit pas la bouche de l'aventure de sorte
que le roi prit conge d'elle, sans lui avoir fait la moindre
confidence.

A peine eut-elle vu le roi s'eloigner, qu'elle chercha Saint-
Aignan. Saint-Aignan etait facile a trouver, il etait comme les
batiments de suite qui marchent toujours de conserve avec les gros
vaisseaux.

Saint-Aignan etait bien l'homme qu'il fallait a Madame dans la
disposition d'esprit ou Madame se trouvait.

Il ne cherchait qu'une oreille un peu plus digne que les autres
pour y raconter l'evenement dans tous ses details.

Aussi ne fit-il pas grace a Madame d'un seul mot. Puis, quand il
eut fini:

-- Avouez, dit Madame, que voila un charmant conte.

-- Conte, non; histoire, oui.

-- Avouez, conte ou histoire, qu'on vous l'a dit comme vous me le
dites a moi, mais que vous n'y etiez pas?

-- Madame, sur l'honneur, j'y etais.

-- Et vous croyez que ces aveux auraient fait impression sur le
roi?

-- Comme ceux de Mlle de Tonnay-Charente sur moi, repliqua Saint-
Aignan; ecoutez donc, madame, Mlle de La Valliere a compare le roi
au soleil, c'est flatteur!

-- Le roi ne se laisse pas prendre a de pareilles flatteries.

-- Madame, le roi est au moins autant homme que soleil et je l'ai
bien vu tout a l'heure quand La Valliere est tombee dans ses bras.

-- La Valliere est tombee dans les bras du roi?

-- Oh! c'etait un tableau des plus gracieux; imaginez-vous que La
Valliere etait renversee et que...

-- Eh bien! qu'avez-vous vu? Dites, parlez.

-- J'ai vu ce que dix autres personnes ont vu en meme temps que
moi, j'ai vu que, lorsque La Valliere est tombee dans ses bras, le
roi a failli s'evanouir.

Madame poussa un petit cri, seul indice de sa sourde colere.

-- Merci, dit-elle en riant convulsivement, vous etes un charmant
conteur, monsieur de Saint-Aignan.

Et elle s'enfuit seule et etouffant vers le chateau.


Chapitre CXVIII -- Courses de nuit

Monsieur avait quitte la princesse de la plus belle humeur du
monde, et comme il avait beaucoup fatigue dans la journee, il
etait rentre chez lui, laissant chacun achever la nuit comme il
lui plairait.

En rentrant, Monsieur s'etait mis a sa toilette de nuit avec un
soin qui redoublait encore dans ses paroxysmes de satisfaction.

Aussi chanta-t-il, pendant tout le travail de ses valets de
chambre, les principaux airs du ballet que les violons avaient
joues et que le roi avait danses.

Puis il appela ses tailleurs, se fit montrer ses habits du
lendemain, et, comme il etait tres satisfait d'eux, il leur
distribua quelques gratifications.

Enfin, comme le chevalier de Lorraine, l'ayant vu rentrer,
rentrait a son tour, Monsieur combla d'amities le chevalier de
Lorraine.

Celui-ci, apres avoir salue le prince, garda un instant le
silence, comme un chef de tirailleurs qui etudie pour savoir sur
quel point il commencera le feu; puis, paraissant se decider:

-- Avez-vous remarque une chose singuliere, monseigneur? dit-il.

-- Non, laquelle?

-- C'est la mauvaise reception que Sa Majeste a faite en apparence
au comte de Guiche.

-- En apparence?

-- Oui, sans doute, puisque, en realite, il lui a rendu sa faveur.

-- Mais je n'ai pas vu cela, moi, dit le prince.

-- Comment! vous n'avez pas vu qu'au lieu de le renvoyer dans son
exil, comme cela etait naturel, il l'a autorise dans son etrange
resistance en lui permettant de reprendre sa place au ballet.

-- Et vous trouvez que le roi a eu tort, chevalier? demanda
Monsieur.

-- N'etes-vous point de mon avis, prince?

-- Pas tout a fait, mon cher chevalier, et j'approuve le roi de
n'avoir point fait rage contre un malheureux plus fou que
malintentionne.

-- Ma foi! dit le chevalier, quant a moi, j'avoue que cette
magnanimite m'etonne au plus haut point.

-- Et pourquoi cela? demanda Philippe.

-- Parce que j'eusse cru le roi plus jaloux, repliqua mechamment
le chevalier.

Depuis quelques instants, Monsieur sentait quelque chose
d'irritant remuer sous les paroles de son favori; ce dernier mot
mit le feu aux poudres.

-- Jaloux! s'ecria le prince; jaloux! Que veut dire ce mot-la?
Jaloux de quoi, s'il vous plait, ou jaloux de qui?

Le chevalier s'apercut qu'il venait de laisser echapper un de ces
mots mechants comme parfois il en faisait. Il essaya donc de le
rattraper, tandis qu'il etait encore a portee de sa main.

-- Jaloux de son autorite, dit-il avec une naivete affectee; de
quoi voulez vous que le roi soit jaloux!

-- Ah! fit Monseigneur, tres bien.

-- Est-ce que, continua le chevalier, Votre Altesse Royale aurait
demande la grace de ce cher comte de Guiche?

-- Ma foi, non! dit Monsieur. Guiche est un garcon d'esprit et de
courage, mais il a ete leger avec Madame, et je ne lui veux ni mal
ni bien.

Le chevalier avait envenime sur de Guiche comme il avait essaye
d'envenimer sur le roi; mais il crut s'apercevoir que le temps
etait a l'indulgence, et meme a l'indifference la plus absolue, et
que, pour eclairer la question, force lui serait de mettre la
lampe sous le nez meme du mari.

Avec ce jeu on brule quelquefois les autres, mais souvent l'on se
brule soi meme.

"C'est bien, c'est bien, se dit en lui-meme le chevalier,
j'attendrai de Wardes; il fera plus en un jour que moi en un mois,
car je crois, Dieu me pardonne! ou plutot Dieu lui pardonne! qu'il
est encore plus jaloux que je ne le suis. Et puis ce n'est pas
de Wardes qui m'est necessaire, c'est un evenement, et dans tout
cela je n'en vois point. Que de Guiche soit revenu lorsqu'on
l'avait chasse, certes, cela est grave; mais toute gravite
disparait quand on reflechit que de Guiche est revenu au moment ou
Madame ne s'occupe plus de lui. En effet, Madame s'occupe du roi,
c'est clair. Mais, outre que mes dents ne sauraient mordre et
n'ont pas besoin de mordre sur le roi, voila que Madame ne pourra
plus longtemps s'occuper du roi si, comme on le dit, le roi ne
s'occupe plus de Madame. Il resulte de tout ceci que nous devons
demeurer tranquille et attendre la venue d'un nouveau caprice, et
celui-la determinera le resultat."

Et la-dessus le chevalier s'etendit avec resignation dans le
fauteuil ou Monsieur lui permettait de s'asseoir en sa presence,
et, n'ayant plus de mechancetes a dire, il se trouva que le
chevalier n'eut plus d'esprit.

Fort heureusement, Monsieur avait sa provision de bonne humeur,
comme nous avons dit, et il en avait pour deux jusqu'au moment ou,
congediant valets et officiers, il passa dans sa chambre a
coucher.

En se retirant, il chargea le chevalier de faire ses compliments a
Madame et de lui dire que, la lune etant fraiche, Monsieur, qui
craignait pour ses dents, ne descendrait plus dans le parc de tout
le reste de la nuit.

Le chevalier entra precisement chez la princesse au moment ou
celle-ci rentrait elle-meme.

Il s'acquitta de cette commission en fidele messager, et remarqua
d'abord l'indifference, le trouble meme avec lesquels Madame
accueillit la communication de son epoux.

Cela lui parut renfermer quelque nouveaute.

Si Madame fut sortie de chez elle avec cet air etrange, il l'eut
suivie.

Mais Madame rentrait, rien donc a faire; il pirouetta sur ses
talons comme un heron desoeuvre, interrogea l'air, la terre et
l'eau, secoua la tete et s'orienta machinalement, de maniere a se
diriger vers les parterres.

Il n'eut pas fait cent pas qu'il rencontra deux jeunes gens qui se
tenaient par le bras et qui marchaient, tete baissee, en crossant
du pied les petits cailloux qui se trouvaient devant eux, et qui
de ce vague amusement accompagnaient leurs pensees. C'etaient
MM. de Guiche et de Bragelonne.

Leur vue opera comme toujours sur le chevalier de Lorraine un
effet d'instinctive repulsion. Il ne leur en fit pas moins un
grand salut, qui lui fut rendu avec les interets.

Puis, voyant que le parc se depeuplait, que les illuminations
commencaient a s'eteindre, que la brise du matin commencait a
souffler, il prit a gauche et rentra au chateau par la petite
cour. Eux tirerent a droite et continuerent leur chemin vers le
grand parc.

Au moment ou le chevalier montait le petit escalier qui conduisait
a l'entree derobee, il vit une femme, suivie d'une autre femme,
apparaitre sous l'arcade qui donnait passage de la petite dans la
grande cour.

Ces deux femmes acceleraient leur marche que le froissement de
leurs robes de soie trahissait dans la nuit deja sombre.

Cette forme de mantelet, cette taille elegante, cette allure
mysterieuse et hautaine a la fois qui distinguaient ces deux
femmes, et surtout celle qui marchait la premiere, frapperent le
chevalier.

"Voila deux femmes que je connais certainement", se dit-il en
s'arretant sur la derniere marche du perron.

Puis, comme avec son instinct de limier il s'appretait a les
suivre, un de ses laquais, qui courait apres lui depuis quelques
instants, l'arreta.

-- Monsieur, dit-il, le courrier est arrive.

-- Bon! bon! fit le chevalier. Nous avons le temps; a demain.

-- C'est qu'il y a des lettres pressees que Monsieur le chevalier
sera peut etre bien aise de lire.

-- Ah! fit le chevalier; et d'ou viennent-elles?

-- Une vient d'Angleterre, et l'autre de Calais; cette derniere
arrive par estafette, et parait etre fort importante.

-- De Calais! Et qui diable m'ecrit de Calais?

-- J'ai cru reconnaitre l'ecriture de votre ami le comte
de Wardes.

-- Oh! je monte en ce cas, s'ecria le chevalier oubliant a
l'instant meme son projet d'espionnage.

Et il monta, en effet, tandis que les deux dames inconnues
disparaissaient a l'extremite de la cour opposee a celle par
laquelle elles venaient d'entrer.

Ce sont elles que nous suivrons, laissant le chevalier tout entier
a sa correspondance.

Arrivee au quinconce, la premiere s'arreta un peu essoufflee, et,
relevant avec precaution sa coiffe:

-- Sommes-nous encore loin de cet arbre? dit-elle.

-- Oh! oui, madame, a plus de cinq cents pas; mais que Madame
s'arrete un instant: elle ne pourrait marcher longtemps de ce pas.

-- Vous avez raison.

Et la princesse, car c'etait elle, s'appuya contre un arbre.

-- Voyons, mademoiselle, reprit-elle apres avoir souffle un
instant, ne me cachez rien, dites-moi la verite.

-- Oh! madame, vous voila deja severe, dit la jeune fille d'une
voix emue.

-- Non, ma chere Athenais; rassurez-vous donc, car je ne vous en
veux nullement. Ce ne sont pas mes affaires, apres tout. Vous etes
inquiete de ce que vous avez pu dire sous ce chene; vous craignez
d'avoir blesse le roi, et je veux vous tranquilliser en m'assurant
par moi-meme si vous pouvez avoir ete entendue.

-- Oh! oui, madame, le roi etait si pres de nous.

-- Mais, enfin, vous ne parliez pas tellement haut que quelques
paroles n'aient pu se perdre?

-- Madame, nous nous croyions absolument seules.

-- Et vous etiez trois?

-- Oui, La Valliere, Montalais et moi.

-- De sorte que vous avez, vous personnellement, parle legerement
du roi?

-- J'en ai peur. Mais, en ce cas, Votre Altesse aurait la bonte de
faire ma paix avec Sa Majeste, n'est-ce pas, Madame?

-- Si besoin est, je vous le promets. Cependant, comme je vous le
disais, mieux vaut ne pas aller au-devant du mal et se bien
assurer surtout si le mal a ete fait. Il fait nuit sombre, et plus
sombre encore sous ces grands bois. Vous n'aurez pas ete reconnue
du roi. Le prevenir en parlant la premiere, c'est vous denoncer
vous-meme.

-- Oh! madame! madame! si l'on a reconnu Mlle de La Valliere, on
m'aura reconnue aussi. D'ailleurs, M. de Saint-Aignan ne m'a point
laisse de doute a ce sujet.

-- Mais, enfin, vous disiez donc des choses bien desobligeantes
pour le roi?

-- Nullement, madame, nullement. C'est une autre qui disait des
choses trop obligeantes, et alors mes paroles auront fait
contraste avec les siennes.

-- Cette Montalais est si folle! dit Madame.

-- Oh! ce n'est pas Montalais. Montalais n'a rien dit, elle, c'est
La Valliere.

Madame tressaillit comme si elle ne l'eut pas deja su
parfaitement.

-- Oh! non, non, dit-elle, le roi n'aura pas entendu. D'ailleurs,
nous allons faire l'epreuve pour laquelle nous sommes sorties.
Montrez-moi le chene.

Et Madame se remit en marche.

-- Savez-vous ou il est? continua-t-elle.

-- Helas! oui madame.

-- Et vous le retrouverez?

-- Je le retrouverais les yeux fermes.

-- Alors c'est a merveille; vous vous assierez sur le banc ou vous
etiez, sur le banc ou etait La Valliere, et vous parlerez du meme
ton et dans le meme sens; moi, je me cacherai dans le buisson, et,
si l'on entend, je vous le dirai bien.

-- Oui, madame.

-- Il s'ensuit que, si vous avez effectivement parle assez haut
pour que le roi vous ait entendues, eh bien...

Athenais parut attendre avec anxiete la fin de la phrase
commencee.

-- Eh bien! dit Madame d'une voix etouffee sans doute par la
rapidite de sa course, eh bien, je vous defendrai...

Et Madame doubla encore le pas.

Tout a coup elle s'arreta.

-- Il me vient une idee, dit-elle.

-- Oh! une bonne idee, assurement, repondit Mlle de Tonnay-
Charente.

-- Montalais doit etre aussi embarrassee que vous deux?

-- Moins; car elle est moins compromise, ayant moins dit.

-- N'importe, elle vous aidera bien par un petit mensonge.

-- Oh! surtout si elle sait que Madame veut bien s'interesser a
moi.

-- Bien! j'ai, je crois, trouve ce qu'il nous faut, mon enfant.

-- Quel bonheur!

-- Vous direz que vous saviez parfaitement toutes trois la
presence du roi derriere cet arbre, ou derriere ce buisson, je ne
sais plus bien, ainsi que celle de M. de Saint-Aignan.

-- Oui, madame.

-- Car, vous ne vous le dissimulez pas, Athenais, Saint-Aignan
prend avantage de quelques mots tres flatteurs pour lui que vous
auriez prononces.

-- Eh! madame, vous voyez bien qu'on entend, s'ecria Athenais,
puisque M. de Saint-Aignan a entendu.

Madame avait dit une legerete, elle se mordit les levres.

-- Oh! vous savez bien comme est Saint-Aignan! dit elle; la faveur
du roi le rend fou, et il dit, il dit a tort et a travers; souvent
meme il invente. La, d'ailleurs, n'est point la question. Le roi
a-t-il entendu ou n'a-t-il pas entendu? Voila le fait.

-- Eh bien! oui, madame, il a entendu! fit Athenais desesperee.

-- Alors, faites ce que je disais: soutenez hardiment que vous
connaissiez toutes trois, entendez-vous, toutes trois, car, si
l'on doute pour l'une, on doutera pour les autres; soutenez, dis-
je, que vous connaissiez toutes trois la presence du roi et de
M. de Saint-Aignan, et que vous avez voulu vous divertir aux
depens des ecouteurs.

-- Ah! madame, aux depens du roi! jamais nous n'oserons dire cela!

-- Mais, plaisanterie, plaisanterie pure; raillerie innocente et
bien permise a des femmes que des hommes veulent surprendre. De
cette facon tout s'explique. Ce que Montalais a dit de Malicorne,
raillerie; ce que vous avez dit de M. de Saint-Aignan, raillerie;
ce que La Valliere a pu dire...

-- Et qu'elle voudrait bien rattraper.

-- En etes-vous sure?

-- Oh! oui, j'en reponds.

-- Eh bien! raison de plus, raillerie que tout cela;
M. de Malicorne n'aura point a se facher. M. de Saint-Aignan sera
confondu, on rira de lui au lieu de rire de vous. Enfin, le roi
sera puni de sa curiosite peu digne de son rang. Que l'on rie un
peu du roi en cette circonstance, et je ne crois pas qu'il s'en
plaigne.

-- Ah! madame, vous etes en verite un ange de bonte et d'esprit.

-- C'est mon interet.

-- Comment cela?

-- Vous me demandez comment c'est mon interet d'epargner a mes
demoiselles d'honneur des quolibets, des desagrements, des
calomnies peut-etre! Helas! vous le savez, mon enfant, la cour n'a
pas d'indulgence pour ces sortes de peccadilles. Mais voila deja
longtemps que nous marchons; ne sommes-nous donc point bientot
arrivees?

-- Encore cinquante ou soixante pas. Tournons a gauche, madame,
s'il vous plait.

-- Ainsi, vous etes sure de Montalais? dit Madame.

-- Oh! oui.

-- Elle fera tout ce que vous voudrez?

-- Tout. Elle sera enchantee.

-- Quant a La Valliere?... hasarda la princesse.

-- Oh! pour elle ce sera plus difficile, madame; elle repugne a
mentir.

-- Cependant, lorsqu'elle y trouvera son interet...

-- J'ai peur que cela ne change absolument rien a ses idees.

-- Oui, oui, dit Madame, on m'avait deja prevenue de cela; c'est
une personne tres precieuse, une de ces mijaurees qui mettent Dieu
en avant pour se cacher derriere lui. Mais, si elle ne veut pas
mentir, comme elle s'exposera aux railleries de toute la cour,
comme elle aura provoque le roi par un aveu aussi ridicule
qu'indecent, Mlle de La Baume Le Blanc de La Valliere trouvera bon
que je la renvoie a ses pigeons, afin que la-bas, en Touraine, ou
dans le Blaisois, je ne sais ou, elle puisse tout a son aise faire
du sentiment et de la bergerie.

Ces paroles furent dites avec une vehemence et meme une durete qui
effrayerent Mlle de Tonnay-Charente.

En consequence, elle se promit, quant a elle, de mentir autant
qu'il le faudrait.

Ce fut dans ces bonnes dispositions que Madame et sa compagne
arriverent aux environs du chene royal.

-- Nous y voila, dit Tonnay-Charente.

-- Nous allons bien voir si l'on entend, repondit Madame.

-- Chut! fit la jeune fille en retenant Madame avec une rapidite
assez oublieuse de l'etiquette.

Madame s'arreta.

-- Voyez-vous que l'on entend, dit Athenais.

-- Comment cela?

-- Ecoutez.

Madame retint son souffle, et l'on entendit, en effet, ces mots,
prononces par une voix suave et triste, flotter dans l'air:

-- Oh! je te dis, vicomte, je te dis que je l'aime eperdument; je
te dis que je l'aime a en mourir.

A cette voix, Madame tressaillit, et sous sa mante un rayon joyeux
illumina son visage.

Elle arreta sa compagne a son tour, et, d'un pas leger, la
reconduisant a vingt pas en arriere, c'est-a-dire hors de la
portee de la voix:

-- Demeurez la, lui dit-elle, ma chere Athenais et que nul ne
puisse nous surprendre. Je pense qu'il est question de vous dans
cet entretien.

-- De moi, madame?

-- De vous, oui, ou plutot de votre aventure. Je vais ecouter; a
deux, nous serions decouvertes. Allez chercher Montalais et
revenez m'attendre avec elle sur la lisiere du bois.

Puis, comme Athenais hesitait:

-- Allez! dit la princesse d'une voix qui n'admettait pas
d'observations.

Elle rangea donc ses jupes bruyantes, et, par un sentier qui
coupait le massif, elle regagna le parterre.

Quant a Madame, elle se blottit dans le buisson, adossee a un
gigantesque chataignier, dont une des tiges avait ete coupee a la
hauteur d'un siege.

Et la, pleine d'anxiete et de crainte: "Voyons, dit-elle, voyons,
puisque l'on entend d'ici, ecoutons ce que va dire de moi a
M. de Bragelonne cet autre fou amoureux qu'on appelle le comte
de Guiche."


Chapitre CXIX -- Ou Madame acquiert la preuve que l'on peut, en
ecoutant, entendre ce qui se dit

Il se fit un instant de silence comme si tous les bruits
mysterieux de la nuit s'etaient tus pour ecouter en meme temps que
Madame cette juvenile et amoureuse confidence. C'etait a Raoul de
parler. Il s'appuya paresseusement au tronc du grand chene et
repondit de sa voix douce et harmonieuse:

-- Helas! mon cher de Guiche, c'est un grand malheur.

-- Oh! oui, s'ecria celui-ci, bien grand!

-- Vous ne m'entendez pas, de Guiche, ou plutot vous ne me
comprenez pas. Je dis qu'il vous arrive un grand malheur, non pas
d'aimer, mais de ne savoir point cacher votre amour.

-- Comment cela? s'ecria de Guiche.

-- Oui, vous ne vous apercevez point d'une chose, c'est que
maintenant ce n'est plus a votre seul ami, c'est-a-dire a un homme
qui se ferait tuer plutot que de vous trahir; vous ne vous
apercevez point, dis-je, que ce n'est plus a votre seul ami que
vous faites confidence de vos amours, mais au premier venu.

-- Au premier venu! s'ecria de Guiche; etes-vous fou, Bragelonne,
de me dire de pareilles choses?

-- Il en est ainsi.

-- Impossible! Comment et de quelle facon serais-je donc devenu
indiscret a ce point?

-- Je veux dire, mon ami, que vos yeux, vos gestes, vos soupirs
parlent malgre vous; que toute passion exageree conduit et
entraine l'homme hors de lui-meme. Alors cet homme ne s'appartient
plus; il est en proie a une folie qui lui fait raconter sa peine
aux arbres, aux chevaux, a l'air, du moment ou il n'a aucun etre
intelligent a la portee de sa voix. Or, mon pauvre ami, rappelez-
vous ceci: qu'il est bien rare qu'il n'y ait pas toujours la
quelqu'un pour entendre particulierement les choses qui ne doivent
pas etre entendues.

De Guiche poussa un profond soupir.

-- Tenez, continua Bragelonne, en ce moment vous me faites peine;
depuis votre retour ici, vous avez cent fois et de cent manieres
differentes raconte votre amour pour elle; et cependant,
n'eussiez-vous rien dit, votre retour seul etait deja une
indiscretion terrible. J'en reviens donc a conclure ceci: que, si
vous ne vous observez mieux que vous ne le faites, un jour ou
l'autre arrivera qui amenera une explosion. Qui vous sauvera
alors? Dites, repondez-moi. Qui la sauvera elle-meme? Car, toute
innocente qu'elle sera de votre amour, votre amour sera aux mains
de ses ennemis une accusation contre elle.

-- Helas! mon Dieu! murmura de Guiche.

Et un profond soupir accompagna ces paroles.

-- Ce n'est point repondre, cela, de Guiche.

-- Si fait.

-- Eh bien! voyons, que repondez-vous?

-- Je reponds que, ce jour-la, mon ami, je ne serai pas plus mort
que je ne le suis aujourd'hui.

-- Je ne comprends pas.

-- Oui; tant d'alternatives m'ont use! Aujourd'hui, je ne suis
plus un etre pensant, agissant; aujourd'hui, je ne vaux plus un
homme, si mediocre qu'il soit; aussi, vois-tu, aujourd'hui mes
dernieres forces se sont eteintes, mes dernieres resolutions se
sont evanouies, et je renonce a lutter. Quand on est au camp,
comme nous y avons ete ensemble, et qu'on part seul pour
escarmoucher, parfois on rencontre un parti de cinq ou six
fourrageurs, et, quoique seul, on se defend; alors, il en survient
six autres, on s'irrite et l'on persevere; mais, s'il en arrive
encore, six, huit, dix autres a la traverse, on se met a piquer
son cheval, si l'on a encore un cheval, ou bien on se fait tuer
pour ne pas fuir. Eh bien! j'en suis la: j'ai d'abord lutte contre
moi-meme; puis contre Buckingham. Maintenant, le roi est venu; je
ne lutterai pas contre le roi, ni meme, je me hate de te le dire,
le roi se retirat-il, ni meme contre le caractere tout seul de
cette femme. Oh! je ne m'abuse point: entre au service de cet
amour, je m'y ferai tuer.

-- Ce n'est point a elle qu'il faut faire des reproches, repondit
Raoul, c'est a toi.

-- Pourquoi cela?

-- Comment, tu connais la princesse un peu legere, fort eprise de
nouveaute, sensible a la louange, dut la louange lui venir d'un
aveugle ou d'un enfant, et tu prends feu au point de te consumer
toi-meme? Regarde la femme, aime-la; car quiconque n'a pas le
coeur pris ailleurs ne peut la voir sans l'aimer. Mais, tout en
l'aimant, respecte en elle, d'abord, le rang de son mari, puis
lui-meme, puis, enfin, ta propre surete.

-- Merci, Raoul.

-- Et de quoi?

-- De ce que, voyant que je souffre par cette femme, tu me
consoles, de ce que tu me dis d'elle tout le bien que tu en penses
et peut-etre meme celui que tu ne penses pas.

-- Oh! fit Raoul, tu te trompes, de Guiche, ce que je pense je ne
le dis pas toujours, et alors je ne dis rien; mais, quand je
parle, je ne sais ni feindre ni tromper, et qui m'ecoute peut me
croire.

Pendant ce temps, Madame, le cou tendu, l'oreille avide, l'oeil
dilate et cherchant a voir dans l'obscurite, pendant ce temps,
Madame aspirait avidement jusqu'au moindre souffle qui bruissait
dans les branches.

-- Oh! je la connais mieux que toi, alors! s'ecria de Guiche. Elle
n'est pas legere, elle est frivole; elle n'est pas eprise de
nouveaute, elle est sans memoire et sans foi; elle n'est pas
purement et simplement sensible aux louanges, mais elle est
coquette avec raffinement et cruaute. Mortellement coquette! oh!
oui, je le sais. Tiens, crois-moi, Bragelonne, je souffre tous les
tourments de l'enfer; brave, aimant passionnement le danger, je
trouve un danger plus grand que ma force et mon courage. Mais,
vois-tu, Raoul, je me reserve une victoire qui lui coutera bien
des larmes.

Raoul regarda son ami, et, comme celui-ci, presque etouffe par
l'emotion, renversait sa tete contre le tronc du chene:

-- Une victoire! demanda-t-il, et laquelle?

-- Laquelle?

-- Oui.

-- Un jour, je l'aborderai; un jour, je lui dirai: "J'etais jeune,
j'etais fou d'amour; j'avais pourtant assez de respect pour tomber
a vos pieds et y demeurer le front dans la poussiere si vos
regards ne m'eussent releve jusqu'a votre main. Je crus comprendre
vos regards, je me relevai, et, alors, sans que je vous eusse rien
fait que vous aimer davantage encore, si c'etait possible, alors
vous m'avez, de gaiete de coeur, terrasse par un caprice, femme
sans coeur, femme sans foi, femme sans amour! Vous n'etes pas
digne, toute princesse de sang royal que vous etes, vous n'etes
pas digne de l'amour d'un honnete homme; et je me punis de mort
pour vous avoir trop aimee, et je meurs en vous haissant."

-- Oh! s'ecria Raoul epouvante de l'accent de profonde verite qui
percait dans les paroles du jeune homme, oh! je te l'avais bien
dit, de Guiche, que tu etais un fou.

-- Oui, oui, s'ecria de Guiche poursuivant son idee, puisque nous
n'avons plus de guerres ici, j'irai la-bas, dans le Nord, demander
du service a l'Empire, et quelque Hongrois, quelque Croate,
quelque Turc me fera bien la charite d'une balle.

De Guiche n'acheva point, ou plutot, comme il achevait, un bruit
le fit tressaillir qui mit sur pied Raoul au meme moment.

Quant a de Guiche, absorbe dans sa parole et dans sa pensee, il
resta assis, la tete comprimee entre ses deux mains.

Les buissons s'ouvrirent, et une femme apparut devant les deux
jeunes gens, pale, en desordre. D'une main, elle ecartait les
branches qui eussent fouette son visage, et, de l'autre, elle
relevait le capuchon de la mante dont ses epaules etaient
couvertes.

A cet oeil humide et flamboyant, a cette demarche royale, a la
hauteur de ce geste souverain, et, bien plus encore qu'a tout
cela, au battement de son coeur, de Guiche reconnut Madame, et,
poussant un cri, il ramena ses mains de ses tempes sur ses yeux.

Raoul, tremblant, decontenance, roulait son chapeau dans ses
mains, balbutiant quelques vagues formules de respect.

-- Monsieur de Bragelonne, dit la princesse, veuillez, je vous
prie, voir si mes femmes ne sont point quelque part la-bas dans
les allees ou dans les quinconces. Et vous, monsieur le comte,
demeurez, je suis lasse, vous me donnerez votre bras.

La foudre tombant aux pieds du malheureux jeune homme l'eut moins
epouvante que cette froide et severe parole.

Neanmoins, comme, ainsi qu'il venait de le dire, il etait brave,
comme il venait, au fond du coeur, de prendre toutes ses
resolutions, de Guiche se redressa, et, voyant l'hesitation de
Bragelonne, lui adressa un coup d'oeil plein de resignation et de
supreme remerciement.

Au lieu de repondre a l'instant meme a Madame, il fit un pas vers
le vicomte, et, lui tendant la main que la princesse lui avait
demandee, il serra la main toute loyale de son ami avec un soupir,
dans lequel il semblait donner a l'amitie tout ce qui restait de
vie au fond de son coeur.

Madame attendit, elle si fiere, elle qui ne savait pas attendre,
Madame attendit que ce colloque muet fut acheve.

Sa main, sa royale main demeura suspendue en l'air, et, quand
Raoul fut parti, retomba sans colere, mais non sans emotion, dans
celle de Guiche.

Ils etaient seuls au milieu de la foret sombre et muette, et l'on
n'entendait plus que le pas de Raoul s'eloignant avec
precipitation par les sentiers ombreux.

Sur leur tete s'etendait la voute epaisse et odorante du feuillage
de la foret, par les dechirures duquel on voyait briller ca et la
quelques etoiles.

Madame entraina doucement de Guiche a une centaine de pas de cet
arbre indiscret qui avait entendu et laisse entendre tant de
choses dans cette soiree, et, le conduisant a une clairiere
voisine qui permettait de voir a une certaine distance autour de
soi:

-- Je vous amene ici, dit-elle toute fremissante, parce que la-bas
ou nous etions, toute parole s'entend.

-- Toute parole s'entend, dites-vous, madame? repeta machinalement
le jeune homme.

-- Oui.

-- Ce qui veut dire? murmura de Guiche.

-- Ce qui veut dire que j'ai entendu toutes vos paroles.

-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! il me manquait encore cela! balbutia
de Guiche.

Et il baissa la tete comme fait le nageur fatigue sous le flot qui
l'engloutit.

-- Alors, dit-elle, vous me jugez comme vous avez dit?

De Guiche palit, detourna la tete et ne repondit rien; il se
sentait pres de s'evanouir.

-- C'est fort bien, continua la princesse d'un son de voix plein
de douceur; j'aime mieux cette franchise qui doit me blesser
qu'une flatterie qui me tromperait. Soit! selon vous, monsieur
de Guiche, je suis donc coquette et vile.

-- Vile! s'ecria le jeune homme, vile, vous? Oh! je n'ai certes
pas dit, je n'ai certes pas pu dire que ce qu'il y a au monde de
plus precieux pour moi fut une chose vile; non, non, je n'ai pas
dit cela.

-- Une femme qui voit perir un homme consume du feu qu'elle a
allume et qui n'eteint pas ce feu est, a mon avis, une femme vile.

-- Oh! que vous importe ce que j'ai dit? reprit le comte. Que
suis-je, mon Dieu! pres de vous, et comment vous inquietez-vous
meme si j'existe ou si je n'existe pas?

-- Monsieur de Guiche, vous etes un homme comme je suis une femme,
et, vous connaissant ainsi que je vous connais, je ne veux point
vous exposer a mourir; je change avec vous de conduite et de
caractere. Je serai, non pas franche, je le suis toujours, mais
vraie. Je vous supplie donc, monsieur le comte, de ne plus m'aimer
et d'oublier tout a fait que je vous aie jamais adresse une parole
ou un regard.

De Guiche se retourna, couvrant Madame d'un regard passionne.

-- Vous, dit-il, vous vous excusez; vous me suppliez, vous!

-- Oui, sans doute; puisque j'ai fait le mal, je dois reparer le
mal. Ainsi, monsieur le comte, voila qui est convenu. Vous me
pardonnerez ma frivolite, ma coquetterie. Ne m'interrompez pas. Je
vous pardonnerai, moi, d'avoir dit que j'etais frivole et
coquette, quelque chose de pis, peut-etre; et vous renoncerez a
votre idee de mort, et vous conserverez a votre famille, au roi et
aux dames un cavalier que tout le monde estime et que beaucoup
cherissent.

Et Madame prononca ce dernier mot avec un tel accent de franchise
et meme de tendresse, que le coeur du jeune homme sembla pret a
s'elancer de sa poitrine.

-- Oh! madame, madame!... balbutia-t-il.

-- Ecoutez encore, continua-t-elle. Quand vous aurez renonce a
moi, par necessite d'abord, puis pour vous rendre a ma priere,
alors vous me jugerez mieux, et, j'en suis sure, vous remplacerez
cet amour, pardon de cette folie, par une sincere amitie que vous
viendrez m'offrir, et qui, je vous le jure, sera cordialement
acceptee.

De Guiche, la sueur au front, la mort au coeur, le frisson dans
les veines, se mordait les levres, frappait du pied, devorait, en
un mot, toutes ses douleurs.

-- Madame, dit-il, ce que vous m'offrez la est impossible et je
n'accepte point un pareil marche.

-- Eh quoi! dit Madame, vous refusez mon amitie?...

-- Non! non! pas d'amitie, madame, j'aime mieux mourir d'amour que
vivre d'amitie.

-- Monsieur le comte!

-- Oh! madame, s'ecria de Guiche, j'en suis arrive a ce moment
supreme ou il n'y a plus d'autre consideration, d'autre respect
que la consideration et le respect d'un honnete homme envers une
femme adoree. Chassez-moi, maudissez-moi, denoncez-moi, vous serez
juste; je me suis plaint de vous, mais je ne m'en suis plaint si
amerement que parce que je vous aime; je vous ai dit que je
mourrai, je mourrai; vivant, vous m'oublierez; mort, vous ne
m'oublierez point, j'en suis sur.

Et cependant, elle, qui se tenait debout et toute reveuse, aussi
agitee que le jeune homme, detourna un moment la tete, comme un
instant auparavant il venait de la detourner lui-meme.

Puis apres un silence:

-- Vous m'aimez donc bien? demanda-t-elle.

-- Oh! follement. Au point d'en mourir, comme vous le disiez. Au
point d'en mourir, soit que vous me chassiez, soit que vous
m'ecoutiez encore.

-- Alors, c'est un mal sans espoir, dit-elle d'un air enjoue, un
mal qu'il convient de traiter par les adoucissants. La! donnez-moi
votre main... Elle est glacee!

De Guiche s'agenouilla, collant sa bouche, non pas sur l'une, mais
sur les deux mains brulantes de Madame.

-- Allons, aimez-moi donc, dit la princesse, puisqu'il n'en
saurait etre autrement.

Et elle lui serra les doigts presque imperceptiblement, le
relevant ainsi, moitie comme eut fait une reine, et moitie comme
eut fait une amante.

De Guiche frissonna par tout le corps.

Madame sentit courir ce frisson dans les veines du jeune homme, et
comprit que celui-la aimait veritablement.

-- Votre bras, comte, dit-elle, et rentrons.

-- Ah! madame, lui dit le comte chancelant, ebloui, un nuage de
flamme sur les yeux. Ah! vous avez trouve un troisieme moyen de me
tuer.

-- Heureusement que c'est le plus long, n'est-ce pas? repliqua-t-
elle.

Et elle l'entraina vers le quinconce.


Chapitre CXX -- La correspondance d'Aramis

Tandis que les affaires de de Guiche, raccommodees ainsi tout a
coup sans qu'il put deviner la cause de cette amelioration,
prenaient cette tournure inesperee que nous leur avons vu prendre,
Raoul, ayant compris l'invitation de Madame, s'etait eloigne pour
ne pas troubler cette explication dont il etait loin de deviner
les resultats, et il avait rejoint les dames d'honneur eparses
dans le parterre.

Pendant ce temps, le chevalier de Lorraine, remonte dans sa
chambre, lisait avec surprise la lettre de de Wardes, laquelle lui
racontait ou plutot lui faisait raconter, par la main de son valet
de chambre, le coup d'epee recu a Calais et tous les details de
cette aventure avec invitation d'en communiquer a de Guiche et a
Monsieur ce qui, dans cet evenement, pouvait etre particulierement
desagreable a chacun d'eux.

De Wardes s'attachait surtout a demontrer au chevalier la violence
de cet amour de Buckingham pour Madame, et il terminait sa lettre
en annoncant qu'il croyait cette passion payee de retour.

A la lecture de ce dernier paragraphe, le chevalier haussa les
epaules; en effet, de Wardes etait fort arriere, comme on a pu le
voir.

De Wardes n'en etait encore qu'a Buckingham.

Le chevalier jeta par-dessus son epaule le papier sur une table
voisine, et, d'un ton dedaigneux:

-- En verite, dit-il, c'est incroyable; ce pauvre de Wardes est
pourtant un garcon d'esprit; mais, en verite, il n'y parait pas,
tant on s'encroute en province. Que le diable emporte ce benet,
qui devait m'ecrire des choses importantes et qui m'ecrit de
pareilles niaiseries! Au lieu de cette pauvrete de lettre qui ne
signifie rien, j'eusse trouve la-bas, dans les quinconces, une
bonne petite intrigue qui eut compromis une femme, valu peut-etre
un coup d'epee a un homme et diverti Monsieur pendant trois jours.

Il regarda sa montre.

-- Maintenant, fit-il, il est trop tard. Une heure du matin: tout
le monde doit etre rentre chez le roi, ou l'on acheve la nuit;
allons, c'est une piste perdue, et a moins de chance
extraordinaire...

Et, en disant ces mots, comme pour en appeler a sa bonne etoile,
le chevalier s'approcha avec depit de la fenetre qui donnait sur
une portion assez solitaire du jardin.

Aussitot, et comme si un mauvais genie eut ete a ses ordres, il
apercut, revenant vers le chateau en compagnie d'un homme, une
mante de soie de couleur sombre, et reconnut cette tournure qui
l'avait frappe une demi-heure auparavant.

"Eh! mon Dieu! pensa-t-il en frappant des mains, Dieu me damne!
comme dit notre ami Buckingham, voici mon mystere."

Et il s'elanca precipitamment a travers les degres dans
l'esperance d'arriver a temps dans la cour pour reconnaitre la
femme a la mante et son compagnon.

Mais, en arrivant a la porte de la petite cour, il se heurta
presque avec Madame, dont le visage radieux apparaissait plein de
revelations charmantes sous cette mante qui l'abritait sans la
cacher. Malheureusement, Madame etait seule.

Le chevalier comprit que, puisqu'il l'avait vue, il n'y avait pas
cinq minutes, avec un gentilhomme, le gentilhomme ne devait pas
etre bien loin.

En consequence, il prit a peine le temps de saluer la princesse,
tout en se rangeant pour la laisser passer; puis, lorsqu'elle eut
fait quelques pas avec la rapidite d'une femme qui craint d'etre
reconnue, lorsque le chevalier vit qu'elle etait trop preoccupee
d'elle-meme pour s'inquieter de lui, il s'elanca dans le jardin,
regardant rapidement de tous cotes et embrassant le plus d'horizon
qu'il pouvait dans son regard.

Il arrivait a temps: le gentilhomme qui avait accompagne Madame
etait encore a portee de la vue; seulement, il s'avancait
rapidement vers une des ailes du chateau derriere laquelle il
allait disparaitre.

Il n'y avait pas une minute a perdre; le chevalier s'elanca a sa
poursuite, quitte a ralentir le pas en s'approchant de l'inconnu;
mais, quelque diligence qu'il fit, l'inconnu avait tourne le
perron avant lui.

Cependant, il etait evident que comme celui que le chevalier
poursuivait marchait doucement, tout pensif, et la tete inclinee
sous le poids du chagrin ou du bonheur, une fois l'angle tourne, a
moins qu'il ne fut entre par quelque porte, le chevalier ne
pouvait manquer de le rejoindre.

C'est ce qui fut certainement arrive si, au moment ou il tournait
cet angle, le chevalier ne se fut jete dans deux personnes qui le
tournaient elles-memes dans le sens oppose.

Le chevalier etait tout pret a faire un assez mauvais parti a ces
deux facheux, lorsqu'en relevant la tete il reconnut M. le
surintendant.

Fouquet etait accompagne d'une personne que le chevalier voyait
pour la premiere fois.

Cette personne, c'etait Sa Grandeur l'eveque de Vannes.

Arrete par l'importance du personnage, et force par les
convenances a faire des excuses la ou il s'attendait a en
recevoir, le chevalier fit un pas en arriere; et comme M. Fouquet
avait sinon l'amitie, du moins les respects de tout le monde,
comme le roi lui-meme, quoiqu'il fut plutot son ennemi que son
ami, traitait M. Fouquet en homme considerable, le chevalier fit
ce que le roi eut fait, il salua M. Fouquet, qui le saluait avec
une bienveillante politesse, voyant que ce gentilhomme l'avait
heurte par megarde et sans mauvaise intention aucune.

Puis, presque aussitot, ayant reconnu le chevalier de Lorraine, il
lui fit quelques compliments auxquels force fut au chevalier de
repondre.

Si court que fut ce dialogue, le chevalier de Lorraine vit peu a
peu avec un deplaisir mortel son inconnu diminuer et s'effacer
dans l'ombre.

Le chevalier se resigna, et, une fois resigne, revint completement
a M. Fouquet.

-- Ah! monsieur, dit-il, vous arrivez bien tard. On s'est fort
occupe ici de votre absence, et j'ai entendu Monsieur s'etonner de
ce qu'ayant ete invite par le roi, vous n'etiez pas venu.

-- La chose m'a ete impossible, monsieur, et, aussitot libre,
j'arrive.

-- Paris est tranquille?

-- Parfaitement. Paris a fort bien recu sa derniere taxe.

-- Ah! je comprends que vous ayez voulu vous assurer de ce bon
vouloir avant de venir prendre part a nos fetes.

-- Je n'en arrive pas moins un peu tard. Je m'adresserai donc a
vous, monsieur, pour vous demander si le roi est dehors ou au
chateau, si je pourrai le voir ce soir ou si je dois attendre a
demain.

-- Nous avons perdu de vue le roi depuis une demi-heure a peu
pres, dit le chevalier.

-- Il sera peut-etre chez Madame? demanda Fouquet.

-- Chez Madame, je ne crois pas, car je viens de rencontrer Madame
qui rentrait par le petit escalier; et a moins que ce gentilhomme
que vous venez de croiser tout a l'heure ne fut le roi en
personne...

Et le chevalier attendit, esperant qu'il saurait ainsi le nom de
celui qu'il avait poursuivi.

Mais Fouquet, qu'il eut reconnu ou non de Guiche, se contenta de
repondre:

-- Non, monsieur, ce n'etait pas lui.

Le chevalier, desappointe, salua; mais, tout en saluant, ayant
jete un dernier coup d'oeil autour de lui et ayant apercu
M. Colbert au milieu d'un groupe:

-- Tenez, monsieur, dit-il au surintendant, voici la-bas, sous les
arbres, quelqu'un qui vous renseignera mieux que moi.

-- Qui? demanda Fouquet, dont la vue faible ne percait pas les
ombres.

-- M. Colbert, repondit le chevalier.

-- Ah! fort bien. Cette personne qui parle la-bas a ces hommes
portant des torches, c'est M. Colbert?

-- Lui-meme. Il donne ses ordres pour demain aux dresseurs
d'illuminations.

-- Merci, monsieur.

Et Fouquet fit un mouvement de tete qui indiquait qu'il avait
appris tout ce qu'il desirait savoir.

De son cote, le chevalier, qui, tout au contraire, n'avait rien
appris, se retira sur un profond salut.

A peine fut-il eloigne, que Fouquet, froncant le sourcil, tomba
dans une profonde reverie.

Aramis le regarda un instant avec une espece de compassion pleine
de tristesse.

-- Eh bien, lui dit-il, vous voila emu au seul nom de cet homme.
Eh quoi! triomphant et joyeux tout a l'heure, voila que vous vous
rembrunissez a l'aspect de ce mediocre fantome. Voyons, monsieur,
croyez-vous en votre fortune?

-- Non, repondit tristement Fouquet.

-- Et pourquoi?

-- Parce que je suis trop heureux en ce moment, repliqua-t-il
d'une voix tremblante. Ah! mon cher d'Herblay, vous qui etes si
savant, vous devez connaitre l'histoire d'un certain tyran de
Samos. Que puis-je jeter a la mer qui desarme le malheur a venir?
Oh! je vous le repete, mon ami, je suis trop heureux! si heureux
que je ne desire plus rien au-dela de ce que j'ai... Je suis monte
si haut... Vous savez ma devise: Quo non ascendam? Je suis monte
si haut, que je n'ai plus qu'a descendre. Il m'est donc impossible
de croire au progres d'une fortune qui est deja plus qu'humaine.

Aramis sourit en fixant sur Fouquet son oeil si caressant et si
fin.

-- Si je connaissais votre bonheur, dit-il, je craindrais peut-
etre votre disgrace; mais vous me jugez en veritable ami, c'est-a-
dire que vous me trouvez bon pour l'infortune, voila tout. C'est
deja immense et precieux, je le sais; mais, en verite, j'ai bien
le droit de vous demander de me confier de temps en temps les
choses heureuses qui vous arrivent et auxquelles je prendrais
part, vous le savez, plus qu'a celles qui m'arriveraient a moi
meme.

-- Mon cher prelat, dit en riant Fouquet, mes secrets sont par
trop profanes pour que je les confie a un eveque, si mondain qu'il
soit.

-- Bah! en confession?

-- Oh! je rougirais trop si vous etiez mon confesseur.

Et Fouquet se mit a soupirer.

Aramis le regarda encore sans autre manifestation de sa pensee que
son muet sourire.

-- Allons, dit-il, c'est une grande vertu que la discretion.

-- Silence! dit Fouquet. Voici cette venimeuse bete qui m'a
reconnu et qui s'approche de nous.

-- Colbert?

-- Oui; ecartez-vous, mon cher d'Herblay; je ne veux pas que ce
cuistre vous voie avec moi, il vous prendrait en aversion.

Aramis lui serra la main.

-- Qu'ai-je de son amitie? dit-il; n'etes-vous pas la?

-- Oui; mais peut-etre n'y serai-je pas toujours, repondit
melancoliquement Fouquet.

-- Ce jour-la, si ce jour-la vient jamais, dit tranquillement
Aramis, nous aviserons a nous passer de l'amitie ou a braver
l'aversion de M. Colbert. Mais dites-moi, cher monsieur Fouquet,
au lieu de vous entretenir avec ce cuistre, comme vous lui faites
l'honneur de l'appeler, conversation dont je ne sens pas
l'utilite, que ne vous rendez-vous, sinon aupres du roi, du moins
aupres de Madame?

-- De Madame? fit le surintendant distrait par ses souvenirs. Oui,
sans doute, pres de Madame.

-- Vous vous rappelez, continua Aramis, qu'on nous a appris la
grande faveur dont Madame jouit depuis deux ou trois jours. Il
entre, je crois, dans votre politique et dans nos plans que vous
fassiez assidument votre cour aux amies de Sa Majeste. C'est le
moyen de balancer l'autorite naissante de M. Colbert. Rendez-vous
donc le plus tot possible pres de Madame et menagez-vous cette
alliee.

-- Mais, dit Fouquet, etes-vous bien sur que c'est veritablement
sur elle que le roi a les yeux fixes en ce moment?

-- Si l'aiguille avait tourne, ce serait depuis ce matin. Vous
savez que j'ai ma police.

-- Bien! j'y vais de ce pas et a tout hasard j'aurai mon moyen
d'introduction: c'est une magnifique paire de camees antiques
enchasses dans des diamants.

-- Je l'ai vue; rien de plus riche et de plus royal.

Ils furent interrompus en ce moment par un laquais conduisant un
courrier.

-- Pour Monsieur le surintendant, dit tout haut ce courrier en
presentant a Fouquet une lettre.

-- Pour Monseigneur l'eveque de Vannes, dit tout bas le laquais en
remettant une lettre a Aramis.

Et, comme le laquais portait une torche, il se placa entre le
surintendant et l'eveque, afin que tous deux pussent lire en meme
temps.

A l'aspect de l'ecriture fine et serree de l'enveloppe, Fouquet
tressaillit de joie; ceux-la seuls qui aiment ou qui ont aime
comprendront son inquietude d'abord, puis son bonheur ensuite.

Il decacheta vivement la lettre, qui ne renfermait que ces seuls
mots:

"Il y a une heure que je t'ai quitte, il y a un siecle que je ne
t'ai dit: Je t'aime."

C'etait tout.

Mme de Belliere avait, en effet, quitte Fouquet depuis une heure,
apres avoir passe deux jours avec lui; et de peur que son souvenir
ne s'ecartat trop longtemps du coeur qu'elle regrettait, elle lui
envoyait le courrier porteur de cette importante missive.

Fouquet baisa la lettre et la paya d'une poignee d'or.

Quant a Aramis, il lisait, comme nous avons dit, de son cote, mais
avec plus de froideur et de reflexion, le billet suivant:

"Le roi a ete frappe ce soir d'un coup etrange: une femme l'aime.
Il l'a su par hasard en ecoutant la conversation de cette jeune
fille avec ses compagnes. De sorte que le roi est tout entier a ce
nouveau caprice. La femme s'appelle Mlle de La Valliere et est
d'une assez mediocre beaute pour que ce caprice devienne une
grande passion. Prenez garde a Mlle de La Valliere."

Pas un mot de Madame.

Aramis replia lentement le billet et le mit dans sa poche.

Quant a Fouquet, il savourait toujours les parfums de sa lettre.

-- Monseigneur! dit Aramis touchant le bras de Fouquet.

-- Hein! demanda celui-ci.

-- Il me vient une idee. Connaissez-vous une petite fille qu'on
appelle La Valliere?

-- Ma foi! non.

-- Cherchez bien.

-- Ah! oui, je crois, une des filles d'honneur de Madame.

-- Ce doit etre cela.

-- Eh bien! apres?

-- Eh bien! monseigneur, c'est a cette petite fille qu'il faut que
vous rendiez une visite ce soir.

-- Bah! et comment?

-- Et, de plus, c'est a cette petite fille qu'il faut que vous
donniez vos camees.

-- Allons donc!

-- Vous savez, monseigneur, que je suis de bon conseil.

-- Mais cet imprevu...

-- C'est mon affaire. Vite une cour en regle a la petite La
Valliere, monseigneur. Je me ferai garant pres de Mme de Belliere
que c'est une cour toute politique.

-- Que dites-vous la, mon ami, s'ecria vivement Fouquet, et quel
nom avez vous prononce?

-- Un nom qui doit vous prouver, monsieur le surintendant, que,
bien instruit pour vous, je puis etre aussi bien instruit pour les
autres. Faites la cour a la petite La Valliere.

-- Je ferai la cour a qui vous voudrez, repondit Fouquet avec le
paradis dans le coeur.

-- Voyons, voyons, redescendez sur la terre, voyageur du septieme
ciel, dit Aramis; voici M. de Colbert. Oh! mais il a recrute
tandis que nous lisions; il est entoure, loue, congratule;
decidement, c'est une puissance.

En effet, Colbert s'avancait escorte de tout ce qui restait de
courtisans dans les jardins, et chacun lui faisait, sur
l'ordonnance de la fete, des compliments dont il s'enflait a
eclater.

-- Si La Fontaine etait la, dit en souriant Fouquet, quelle belle
occasion pour lui de reciter la fable de la grenouille qui veut se
faire aussi grosse qu'un boeuf.

Colbert arriva dans un cercle eblouissant de lumiere; Fouquet
l'attendit impassible et legerement railleur.

Colbert lui souriait aussi; il avait vu son ennemi deja depuis
pres d'un quart d'heure, il s'approchait tortueusement.

Le sourire de Colbert presageait quelque hostilite.

-- Oh! oh! dit Aramis tout bas au surintendant, le coquin va vous
demander encore quelques millions pour payer ses artifices et ses
verres de couleur.

Colbert salua le premier d'un air qu'il s'efforcait de rendre
respectueux.

Fouquet remua la tete a peine.

-- Eh bien! monseigneur, demanda Colbert, que disent vos yeux?
Avons nous eu bon gout?

-- Un gout parfait, repondit Fouquet, sans qu'on put remarquer
dans ces paroles la moindre raillerie.

-- Oh! dit Colbert mechamment, vous y mettez de l'indulgence...
Nous sommes pauvres, nous autres gens du roi, et Fontainebleau
n'est pas un sejour comparable a Vaux.

-- C'est vrai, repondit flegmatiquement Fouquet, qui dominait tous
les acteurs de cette scene.

-- Que voulez-vous, monseigneur! continua Colbert, nous avons agi
selon nos petites ressources.

Fouquet fit un geste d'assentiment.

-- Mais, poursuivit Colbert, il serait digne de votre
magnificence, monseigneur, d'offrir a Sa Majeste une fete dans vos
merveilleux jardins... dans ces jardins qui vous ont coute
soixante millions.

-- Soixante-douze, dit Fouquet.

-- Raison de plus, reprit Colbert. Voila qui serait vraiment
magnifique.

-- Mais, croyez-vous, monsieur, dit Fouquet, que Sa Majeste daigne
accepter mon invitation?

-- Oh! je n'en doute pas, s'ecria vivement Colbert, et je m'en
porterai caution.

-- C'est fort aimable a vous, dit Fouquet. J'y puis donc compter?

-- Oui, monseigneur, oui, certainement.

-- Alors, je me consulterai, dit Fouquet.

-- Acceptez, acceptez, dit tout bas et vivement Aramis.

-- Vous vous consulterez? repeta Colbert.

-- Oui, repondit Fouquet, pour savoir quel jour je pourrai faire
mon invitation au roi.

-- Oh! des ce soir, monseigneur, des ce soir.

-- Accepte, fit le surintendant. Messieurs, je voudrais vous faire
mes invitations; mais vous savez que, partout ou va le roi, le roi
est chez lui, c'est donc a vous de vous faire inviter par Sa
Majeste.

Il y eut une rumeur joyeuse dans la foule.

Fouquet salua et partit.

-- Miserable orgueilleux! dit Colbert, tu acceptes, et tu sais que
cela te coutera dix millions.

-- Vous m'avez ruine, dit tout bas Fouquet a Aramis.

-- Je vous ai sauve, repliqua celui-ci, tandis que Fouquet montait
les degres du perron et faisait demander au roi s'il etait encore
visible.


Chapitre CXXI -- Le commis d'ordre

Le roi, presse de se retrouver seul avec lui-meme pour etudier ce
qui se passait dans son propre coeur, s'etait retire chez lui, ou
M. de Saint-Aignan etait venu le retrouver apres sa conversation
avec Madame.

Nous avons rapporte la conversation.

Le favori, fier de sa double importance, et sentant que, depuis
deux heures, il etait devenu le confident du roi, commencait, tout
respectueux qu'il etait, a traiter d'un peu haut les affaires de
cour, et, du point ou il s'etait mis, ou plutot ou le hasard
l'avait place, il ne voyait qu'amour et guirlandes autour de lui.

L'amour du roi pour Madame, celui de Madame pour le roi, celui de
de Guiche pour Madame, celui de La Valliere pour le roi, celui de
Malicorne pour Montalais, celui de Mlle de Tonnay-Charente pour
lui, Saint-Aignan, n'etait-ce pas veritablement plus qu'il n'en
fallait pour faire tourner une tete de courtisan?

Or, Saint-Aignan etait le modele des courtisans passes, presents
et futurs.

Au reste, Saint-Aignan se montra si bon narrateur et appreciateur
si subtil, que le roi l'ecouta en marquant beaucoup d'interet,
surtout quand il conta la facon passionnee avec laquelle Madame
avait recherche sa conversation a propos des affaires de
Mlle de La Valliere.

Quand le roi n'eut plus rien ressenti pour Madame Henriette de ce
qu'il avait eprouve, il y avait dans cette ardeur de Madame a se
faire donner ces renseignements une satisfaction d'amour-propre
qui ne pouvait echapper au roi. Il eprouva donc cette
satisfaction, mais voila tout, et son coeur ne fut point un seul
instant alarme de ce que Madame pouvait penser ou ne point penser
de toute cette aventure.

Seulement, lorsque Saint-Aignan eut fini, le roi, tout en se
preparant a sa toilette de nuit, demanda:

-- Maintenant, Saint-Aignan, tu sais ce que c'est que Mlle de La
Valliere, n'est-ce pas?

-- Non seulement ce qu'elle est, mais ce qu'elle sera.

-- Que veux-tu dire?

-- Je veux dire qu'elle est tout ce qu'une femme peut desirer
d'etre, c'est-a-dire aimee de Votre Majeste; je veux dire qu'elle
sera tout ce que Votre Majeste voudra qu'elle soit.

-- Ce n'est pas cela que je demande... Je ne veux pas savoir ce
qu'elle est aujourd'hui ni ce qu'elle sera demain: tu l'as dit,
cela me regarde, mais ce qu'elle etait hier. Repete-moi donc ce
qu'on dit d'elle.

-- On dit qu'elle est sage.

-- Oh! fit le roi en souriant, c'est un bruit.

-- Assez rare a la cour, Sire, pour qu'il soit cru quand on le
repand.

-- Vous avez peut-etre raison, mon cher... Et de bonne naissance?

-- Excellente; fille du marquis de La Valliere et belle-fille de
cet excellent M. de Saint-Remy.

-- Ah! oui, le majordome de ma tante... Je me rappelle cela, et je
me souviens maintenant: je l'ai vue en passant a Blois. Elle a ete
presentee aux reines. J'ai meme a me reprocher, a cette epoque, de
n'avoir pas fait a elle toute l'attention qu'elle meritait.

-- Oh! Sire, je m'en rapporte a Votre Majeste pour reparer le
temps perdu.

-- Et le bruit serait donc, dites-vous, que Mlle de La Valliere
n'aurait pas d'amant?

-- En tout cas, je ne crois pas que Votre Majeste s'effrayat
beaucoup de la rivalite.

-- Attends donc, s'ecria tout a coup le roi avec un accent des
plus serieux.

-- Plait-il, Sire?

-- Je me souviens.

-- Ah!

-- Si elle n'a pas d'amant, elle a un fiance.

-- Un fiance!

-- Comment! tu ne sais pas cela, comte?

-- Non.

-- Toi, l'homme aux nouvelles.

-- Votre Majeste m'excusera. Et le roi connait ce fiance?

-- Pardieu! son pere est venu me demander de signer au contrat;
c'est...

Le roi allait sans doute prononcer le nom du vicomte de
Bragelonne, quand il s'arreta en froncant le sourcil.

-- C'est?... repeta Saint-Aignan.

-- Je ne me rappelle plus, repondit Louis XIV, essayant de cacher
une emotion qu'il dissimulait avec peine.

-- Puis-je mettre Votre Majeste sur la voie? demanda le comte de
Saint Aignan.

-- Non; car je ne sais plus moi-meme de qui je voulais parler,
non, en verite; je me rappelle bien vaguement qu'une des filles
d'honneur devait epouser... mais le nom m'echappe.

-- Etait-ce Mlle de Tonnay-Charente qu'il devait epouser? demanda
Saint Aignan.

-- Peut-etre, fit le roi.

-- Alors le futur etait de M. de Montespan; mais Mlle de Tonnay-
Charente n'en a point parle, ce me semble, de maniere a effrayer
les pretentions.

-- Enfin, dit le roi, je ne sais rien, ou presque rien, sur
Mlle de La Valliere. Saint-Aignan, je te charge d'avoir des
renseignements sur elle.

-- Oui, Sire, et quand aurai-je l'honneur de revoir Votre Majeste
pour les lui fournir?

-- Quand tu les auras.

-- Je les aurai vite, si les renseignements vont aussi vite que
mon desir de revoir le roi.

-- Bien parle! A propos, est-ce que Madame a temoigne quelque
chose contre cette pauvre fille?

-- Rien, Sire.

-- Madame ne s'est point fachee?

-- Je ne sais; seulement, elle a toujours ri.

-- Tres bien; mais j'entends du bruit dans les antichambres, ce me
semble; on me vient sans doute annoncer quelque courrier.

-- En effet, Sire.

-- Informe-toi, Saint-Aignan.

Le comte courut a la porte et echangea quelques mots avec
l'huissier.

-- Sire, dit-il en revenant, c'est M. Fouquet qui arrive a
l'instant meme sur un ordre du roi a ce qu'il dit. Il s'est
presente, mais l'heure avancee fait qu'il n'insiste pas meme pour
avoir audience ce soir; il se contente de constater sa presence.

-- M. Fouquet! Je lui ai ecrit a trois heures en l'invitant a etre
a Fontainebleau le lendemain matin; il arrive a Fontainebleau a
deux heures, c'est du zele! s'ecria le roi radieux de se voir si
bien obei. Eh bien! au contraire, M. Fouquet aura son audience. Je
l'ai mande, je le recevrai. Qu'on l'introduise. Toi, comte, aux
recherches, et a demain!

Le roi mit un doigt sur ses levres, et Saint-Aignan s'esquiva la
joie dans le coeur, en donnant l'ordre a l'huissier d'introduire
M. Fouquet.

Fouquet fit alors son entree dans la chambre royale. Louis XIV se
leva pour le recevoir.

-- Bonsoir, monsieur Fouquet, dit-il avec un aimable sourire. Je
vous felicite de votre ponctualite; mon message a du vous arriver
tard cependant?

-- A neuf heures du soir, Sire.

-- Vous avez beaucoup travaille ces jours-ci, monsieur Fouquet,
car on m'a assure que vous n'aviez pas quitte votre cabinet de
Saint-Mande depuis trois ou quatre jours.

-- Je me suis, en effet, enferme trois jours, Sire, repliqua
Fouquet en s'inclinant.

-- Savez-vous, monsieur Fouquet, que j'avais beaucoup de choses a
vous dire? continua le roi de son air le plus gracieux.

-- Votre Majeste me comble, et, puisqu'elle est si bonne pour moi,
me permet-elle de lui rappeler une promesse d'audience qu'elle
m'avait faite?

-- Ah! oui, quelqu'un d'Eglise qui croit avoir a me remercier,
n'est-ce pas?

-- Justement, Sire. L'heure est peut-etre mal choisie, mais le
temps de celui que j'amene est precieux, et comme Fontainebleau
est sur la route de son diocese...

-- Qui donc deja?

-- Le dernier eveque de Vannes, que Votre Majeste, a ma
recommandation, a daigne investir il y a trois mois.

-- C'est possible, dit le roi, qui avait signe sans lire, et il
est la?

-- Oui, Sire; Vannes est un diocese important: les ouailles de ce
pasteur ont besoin de sa parole divine; ce sont des sauvages qu'il
importe de toujours polir en les instruisant, et M. d'Herblay n'a
pas son egal pour ces sortes de missions.

-- M. d'Herblay! dit le roi en cherchant au fond de ses souvenirs,
comme si ce nom, entendu depuis longtemps, ne lui etait cependant
pas inconnu.

-- Oh! fit vivement Fouquet, Votre Majeste ne connait pas ce nom
obscur d'un de ses plus fideles et de ses plus precieux
serviteurs?

-- Non, je l'avoue... Et il veut repartir?

-- C'est-a-dire qu'il a recu aujourd'hui des lettres qui
necessiteront peut-etre son depart; de sorte qu'avant de se
remettre en route pour le pays perdu qu'on appelle la Bretagne, il
desirerait presenter ses respects a Votre Majeste.

-- Et il attend?

-- Il est la, Sire.

-- Faites-le entrer.

Fouquet fit un signe a l'huissier, qui attendait derriere la
tapisserie. La porte s'ouvrit, Aramis entra.

Le roi lui laissa dire son compliment, et attacha un long regard
sur cette physionomie que nul ne pouvait oublier apres l'avoir
vue.

-- Vannes! dit-il: vous etes eveque de Vannes, monsieur?

-- Oui, Sire.

-- Vannes est en Bretagne?

Aramis s'inclina.

-- Pres de la mer?

Aramis s'inclina encore.

-- A quelques lieues de Belle-Ile?

-- Oui, Sire, repondit Aramis; a six lieues, je crois.

-- Six lieues, c'est un pas, fit Louis XIV.

-- Non pas pour nous autres, pauvres Bretons, Sire, dit Aramis;
six lieues, au contraire, c'est une distance, si ce sont six
lieues de terre; si ce sont six lieues de mer, c'est une
immensite. Or, j'ai eu l'honneur de le dire au roi, on compte six
lieues de mer de la riviere a Belle-Ile

-- On dit que M. Fouquet a la une fort belle maison? demanda le
roi.

-- Oui, on le dit, repondit Aramis en regardant tranquillement
Fouquet.

-- Comment, on le dit? s'ecria le roi.

-- Oui, Sire.

-- En verite, monsieur Fouquet, une chose m'etonne, je vous
l'avoue.

-- Laquelle?

-- Comment, vous avez a la tete de vos paroisses un homme tel que
M. d'Herblay, et vous ne lui avez pas montre Belle-Ile?

-- Oh! Sire, repliqua l'eveque sans donner a Fouquet le temps de
repondre, nous autres, pauvres prelats bretons, nous pratiquons la
residence.

-- Monsieur de Vannes, dit le roi, je punirai M. Fouquet de son
insouciance.

-- Et comment cela, Sire?

-- Je vous changerai.

Fouquet se mordit la levre. Aramis sourit.

-- Combien rapporte Vannes? continua le roi.

-- Six mille livres, Sire, dit Aramis.

-- Ah! mon Dieu! si peu de chose! Mais vous avez du bien, monsieur
de Vannes?

-- Je n'ai rien, Sire; seulement, M. Fouquet me compte douze cents
livres par an pour son banc d'oeuvre.

-- Allons, allons, monsieur d'Herblay, je vous promets mieux que
cela.

-- Sire...

-- Je songerai a vous.

Aramis s'inclina.

De son cote, le roi le salua presque respectueusement, comme
c'etait, au reste, son habitude de faire avec les femmes et avec
les gens Eglise

Aramis comprit que son audience etait finie; il prit conge par une
phrase des plus simples, par une veritable phrase de pasteur
campagnard, et disparut.

-- Voila une remarquable figure, dit le roi en le suivant des yeux
aussi longtemps qu'il put le voir, et meme en quelque sorte
lorsqu'il ne le voyait plus.

-- Sire, repondit Fouquet, si cet eveque avait l'instruction
premiere, nul prelat en ce royaume ne meriterait comme lui les
premieres distinctions.

-- Il n'est pas savant?

-- Il a change l'epee pour la chasuble, et cela un peu tard. Mais
n'importe; si Votre Majeste me permet de lui reparler de
M. de Vannes en temps et lieu...

-- Je vous en prie. Mais, avant de parler de lui, parlons de vous,
monsieur Fouquet.

-- De moi, Sire?

-- Oui, j'ai mille compliments a vous faire.

-- Je ne saurais, en verite, exprimer a Votre Majeste la joie dont
elle me comble.

-- Oui, monsieur Fouquet, je comprends. Oui, j'ai eu contre vous
des preventions.

-- Alors j'etais bien malheureux, Sire.

-- Mais elles sont passees. Ne vous etes-vous pas apercu?...

-- Si fait, Sire; mais j'attendais avec resignation le jour de la
verite. Il parait que ce jour est venu?

-- Ah! vous saviez etre en ma disgrace?

-- Helas! oui, Sire.

-- Et savez-vous pourquoi?

-- Parfaitement; le roi me croyait un dilapidateur.

-- Oh! non.

-- Ou plutot un administrateur mediocre. Enfin, Votre Majeste
croyait que, les peuples n'ayant pas d'argent, le roi n'en aurait
pas non plus.

-- Oui, je l'ai cru; mais je suis detrompe.

Fouquet s'inclina.

-- Et pas de rebellions, pas de plaintes?

-- Et de l'argent, dit Fouquet.

-- Le fait est que vous m'en avez prodigue le mois dernier.

-- J'en ai encore, non seulement pour tous les besoins, mais pour
tous les caprices de Votre Majeste.

-- Dieu merci! monsieur Fouquet, repliqua le roi serieusement, je
ne vous mettrai point a l'epreuve. D'ici a deux mois, je ne veux
rien vous demander.

-- J'en profiterai pour amasser au roi cinq ou six millions qui
lui serviront de premiers fonds en cas de guerre.

-- Cinq ou six millions!

-- Pour sa maison seulement, bien entendu.

-- Vous croyez donc a la guerre, monsieur Fouquet?

-- Je crois que, si Dieu a donne a l'aigle un bec et des serres,
c'est pour qu'il s'en serve a montrer sa royaute.

Le roi rougit de plaisir.

-- Nous avons beaucoup depense tous ces jours-ci, monsieur
Fouquet; ne me gronderez-vous pas?

-- Sire, Votre Majeste a encore vingt ans de jeunesse et un
milliard a depenser pendant ces vingt ans.

-- Un milliard! c'est beaucoup, monsieur Fouquet, dit le roi.

-- J'economiserai, Sire... D'ailleurs, Votre Majeste a en
M. Colbert et en moi deux hommes precieux. L'un lui fera depenser
son argent, et ce sera moi, si toutefois mon service agree
toujours a Sa Majeste; l'autre le lui economisera, et ce sera
M. Colbert.

-- M. Colbert? reprit le roi etonne.

-- Sans doute, Sire; M. Colbert compte parfaitement bien.

A cet eloge fait de l'ennemi par l'ennemi lui-meme, le roi se
sentit penetre de confiance et d'admiration.

C'est qu'en effet il n'y avait ni dans la voix ni dans le regard
de Fouquet rien qui detruisit une lettre des paroles qu'il avait
prononcees; il ne faisait point un eloge pour avoir le droit de
placer deux reproches.

Le roi comprit, et, rendant les armes a tant de generosite et
d'esprit:

-- Vous louez M. Colbert? dit-il.

-- Oui, Sire, je le loue; car, outre que c'est un homme de merite,
je le crois tres devoue aux interets de Votre Majeste.

-- Est-ce parce que souvent il a heurte vos vues? dit le roi en
souriant.

-- Precisement, Sire.

-- Expliquez-moi cela?

-- C'est bien simple. Moi, je suis l'homme qu'il faut pour faire
entrer l'argent, lui l'homme qu'il faut pour l'empecher de sortir.

-- Allons, allons, monsieur le surintendant, que diable! vous me
direz bien quelque chose qui corrige toute cette bonne opinion?

-- Administrativement, Sire?

-- Oui.

-- Pas le moins du monde, Sire.

-- Vraiment?

-- Sur l'honneur, je ne connais pas en France un meilleur commis
que M. Colbert.

Ce mot commis n'avait pas, en 1661, la signification un peu
subalterne qu'on lui donne aujourd'hui; mais, en passant par la
bouche de Fouquet que le roi venait d'appeler M. le surintendant,
il prit quelque chose d'humble et de petit qui mettait
admirablement Fouquet a sa place et Colbert a la sienne.

-- Eh bien! dit Louis XIV, c'est cependant lui qui, tout econome
qu'il est, a ordonne mes fetes de Fontainebleau; et je vous
assure, monsieur Fouquet, qu'il n'a pas du tout empeche mon argent
de sortir.

Fouquet s'inclina, mais sans repondre.

-- N'est-ce pas votre avis? dit le roi.

-- Je trouve, Sire, repondit-il, que M. Colbert a fait les choses
avec infiniment d'ordre, et merite, sous ce rapport, toutes les
louanges de Votre Majeste.

Ce mot ordre fit le pendant du mot commis.

Nulle organisation, plus que celle du roi, n'avait cette vive
sensibilite, cette finesse de tact qui percoit et saisit l'ordre
des sensations avant les sensations memes.

Louis XIV comprit donc que le commis avait eu pour Fouquet trop
d'ordre, c'est-a-dire que les fetes si splendides de Fontainebleau
eussent pu etre plus splendides encore.

Le roi sentit, en consequence, que quelqu'un pouvait reprocher
quelque chose a ses divertissements; il eprouva un peu de depit de
ce provincial qui, pare des plus sublimes habits de sa garde-robe,
arrive a Paris, ou l'homme elegant le regarde trop ou trop peu.

Cette partie de la conversation, si sobre, mais si fine de
Fouquet, donna encore au roi plus d'estime pour le caractere de
l'homme et la capacite du ministre.

Fouquet prit conge a deux heures du matin, et le roi se mit au lit
un peu inquiet, un peu confus de la lecon voilee qu'il venait de
recevoir; et deux bons quarts d'heure furent employes par lui a se
rememorer les broderies, les tapisseries, les menus des
collations, les architectures des arcs de triomphe, les
dispositions d'illuminations et d'artifices imagines par l'ordre
du commis Colbert.

Il resulta que le roi, repassant sur tout ce qui s'etait passe
depuis huit jours, trouva quelques taches a ses fetes.

Mais Fouquet, par sa politesse, par sa bonne grace et par sa
generosite, venait d'entamer Colbert plus profondement que celui-
ci, avec sa fourbe, sa mechancete, sa perseverante haine, n'avait
jamais reussi a entamer Fouquet.


Chapitre CXXII -- Fontainebleau a deux heures du matin

Comme nous l'avons vu, de Saint-Aignan avait quitte la chambre du
roi au moment ou le surintendant y faisait son entree.

De Saint-Aignan etait charge d'une mission pressee; c'est dire que
de Saint-Aignan allait faire tout son possible pour tirer bon
parti de son temps.

C'etait un homme rare que celui que nous avons introduit comme
l'ami du roi; un de ces courtisans precieux dont la vigilance et
la nettete d'intention faisaient des cette epoque ombrage a tout
favori passe ou futur, et balancait par son exactitude la
servilite de Dangeau.

Aussi Dangeau n'etait-il pas le favori, c'etait le complaisant du
roi.

De Saint-Aignan s'orienta donc.

Il pensa que les premiers renseignements qu'il avait a recevoir
lui devaient venir de de Guiche.

Il courut donc apres de Guiche.

De Guiche, que nous avons vu disparaitre a l'aile du chateau et
qui avait tout l'air de rentrer chez lui, de Guiche n'etait pas
rentre.

De Saint-Aignan se mit en quete de de Guiche.

Apres avoir bien tourne, vire, cherche, de Saint-Aignan apercut
quelque chose comme une forme humaine appuyee a un arbre.

Cette forme avait l'immobilite d'une statue et paraissait fort
occupee a regarder une fenetre, quoique les rideaux de cette
fenetre fussent hermetiquement fermes.

Comme cette fenetre etait celle de Madame, de Saint-Aignan pensa
que cette forme devait etre celle de de Guiche.

Il s'approcha doucement et vit qu'il ne se trompait point.

De Guiche avait emporte de son entretien avec Madame une telle
charge de bonheur, que toute sa force d'ame ne pouvait suffire a
la porter.

De son cote, de Saint-Aignan savait que de Guiche avait ete pour
quelque chose dans l'introduction de La Valliere chez Madame; un
courtisan sait tout et se souvient de tout. Seulement, il avait
toujours ignore a quel titre et a quelles conditions de Guiche
avait accorde sa protection a La Valliere. Mais comme, en
questionnant beaucoup, il est rare que l'on n'apprenne point un
peu, de Saint-Aignan comptait apprendre peu ou prou en
questionnant de Guiche avec toute la delicatesse et en meme temps
avec toute l'insistance dont il etait capable.

Le plan de Saint-Aignan etait celui-ci:

Si les renseignements etaient bons, dire avec effusion au roi
qu'il avait mis la main sur une perle, et reclamer le privilege
d'enchasser cette perle dans la couronne royale.

Si les renseignements etaient mauvais, chose possible apres tout,
examiner a quel point le roi tenait a La Valliere, et diriger le
compte rendu de facon a expulser la petite fille pour se faire un
merite de cette expulsion pres de toutes les femmes qui pouvaient
avoir des pretentions sur le coeur du roi, a commencer par Madame
et a finir par la reine.

Au cas ou le roi se montrerait tenace dans son desir, dissimuler
les mauvaises notes; faire savoir a La Valliere que ces mauvaises
notes, sans aucune exception, habitent un tiroir secret de la
memoire du confident; etaler ainsi de la generosite aux yeux de la
malheureuse fille, et la tenir perpetuellement suspendue par la
reconnaissance et la crainte de maniere a s'en faire une amie de
cour, interessee comme une complice a faire la fortune de son
complice tout en faisant sa propre fortune.

Quant au jour ou la bombe du passe eclaterait, en supposant que
cette bombe eclatat jamais, de Saint-Aignan se promettait bien
d'avoir pris toutes les precautions et de faire l'ignorant pres du
roi.

Aupres de La Valliere, il aurait encore ce jour-la meme un superbe
role de generosite.

C'est avec toutes ces idees, ecloses en une demi-heure au feu de
la convoitise, que de Saint-Aignan, le meilleur fils du monde,
comme eut dit La Fontaine, s'en allait avec l'intention bien
arretee de faire parler de Guiche, c'est-a-dire de le troubler
dans son bonheur qu'au reste de Saint Aignan ignorait.

Il etait une heure du matin quand de Saint-Aignan apercut
de Guiche debout, immobile, appuye au tronc d'un arbre, et les
yeux cloues sur cette fenetre lumineuse.

Une heure du matin: c'est-a-dire l'heure la plus douce de la nuit,
celle que les peintres couronnent de myrtes et de pavots
naissants, l'heure aux yeux battus, au coeur palpitant, a la tete
alourdie, qui jette sur le jour ecoule un regard de regret, qui
adresse un salut amoureux au jour nouveau.

Pour de Guiche, c'etait l'aurore d'un ineffable bonheur: il eut
donne un tresor au mendiant dresse sur son chemin pour obtenir
qu'il ne le derangeat point en ses reves.

Ce fut justement a cette heure que Saint-Aignan, mal conseille,
l'egoisme conseille toujours mal, vint lui frapper sur l'epaule au
moment ou il murmurait un mot ou plutot un nom.

-- Ah! s'ecria-t-il lourdement, je vous cherchais.

-- Moi? dit de Guiche tressaillant.

-- Oui, et je vous trouve revant a la lune. Seriez-vous atteint,
par hasard, du mal de poesie, mon cher comte, et feriez-vous des
vers?

Le jeune homme forca sa physionomie a sourire, tandis que mille et
mille contradictions grondaient contre Saint-Aignan au plus
profond de son coeur.

-- Peut-etre, dit-il. Mais quel heureux hasard?

-- Ah! voila qui me prouve que vous m'avez mal entendu.

-- Comment cela?

-- Oui, j'ai debute par vous dire que je vous cherchais.

-- Vous me cherchiez?

-- Oui, et je vous y prends.

-- A quoi, je vous prie?

-- Mais a chanter Philis.

-- C'est vrai, je n'en disconviens pas, dit de Guiche en riant;
oui, mon cher comte, je chante Philis.

-- Cela vous est acquis.

-- A moi?

-- Sans doute, a vous. A vous, l'intrepide protecteur de toute
femme belle et spirituelle.

-- Que diable me venez-vous conter la.

-- Des verites reconnues, je le sais bien. Mais attendez, je suis
amoureux.

-- Vous?

-- Oui.

-- Tant mieux, cher comte. Venez et contez-moi cela.

Et de Guiche, craignant un peu tard peut-etre que Saint-Aignan ne
remarquat cette fenetre eclairee; prit le bras du comte et essaya
de l'entrainer.

-- Oh! dit celui-ci en resistant, ne me menez point du cote de ces
bois noirs, il fait trop humide par la. Restons a la lune, voulez-
vous?

Et, tout en cedant a la pression du bras de de Guiche, il demeura
dans les parterres qui avoisinaient le chateau.

-- Voyons, dit de Guiche resigne, conduisez-moi ou il vous plaira,
et demandez-moi ce qui vous est agreable.

-- On n'est pas plus charmant.

Puis, apres une seconde de silence:

-- Cher comte, continua de Saint-Aignan, je voudrais que vous me
disiez deux mots sur une certaine personne que vous avez protegee.

-- Et que vous aimez?

-- Je ne dis ni oui ni non, tres cher... Vous comprenez qu'on ne
place pas ainsi son coeur a fonds perdu, et qu'il faut bien
prendre a l'avance ses suretes.

-- Vous avez raison, dit de Guiche avec un soupir; c'est precieux,
un coeur.

-- Le mien surtout, il est tendre, et je vous le donne comme tel.

-- Oh! vous etes connu, comte. Apres?

-- Voici. Il s'agit tout simplement de Mlle de Tonnay-Charente.

-- Ah ca! mon cher Saint-Aignan, vous devenez fou, je presume!

-- Pourquoi cela?

-- Je n'ai jamais protege Mlle de Tonnay-Charente, moi!

-- Bah!

-- Jamais!

-- Ce n'est pas vous qui avez fait entrer Mlle de Tonnay-Charente
chez Madame?

-- Mlle de Tonnay-Charente, et vous devez savoir cela mieux que
personne, mon cher comte, est d'assez bonne maison pour qu'on la
desire, a plus forte raison pour qu'on l'admette.

-- Vous me raillez.

-- Non, sur l'honneur, je ne sais ce que vous voulez dire.

-- Ainsi, vous n'etes pour rien dans son admission?

-- Non.

-- Vous ne la connaissez pas?

-- Je l'ai vue pour la premiere fois le jour de sa presentation a
Madame. Ainsi, comme je ne l'ai pas protegee, comme je ne la
connais pas, je ne saurais vous donner sur elle, mon cher comte,
les eclaircissements que vous desirez.

Et de Guiche fit un mouvement pour quitter son interlocuteur.

-- La! la! dit Saint-Aignan, un instant, mon cher comte; vous ne
m'echapperez point ainsi.

-- Pardon, mais il me semblait qu'il etait l'heure de rentrer chez
soi.

-- Vous ne rentriez pas cependant, quand je vous ai, non pas
rencontre, mais trouve.

-- Aussi, mon cher comte, du moment ou vous avez encore quelque
chose a me dire, je me mets a votre disposition.

-- Et vous faites bien, pardieu! Une demi-heure de plus ou de
moins, vos dentelles n'en seront ni plus ni moins fripees. Jurez-
moi que vous n'aviez pas de mauvais rapports a me faire sur son
compte, et que ces mauvais rapports que vous eussiez pu me faire
ne sont point la cause de votre silence.

-- Oh! la chere enfant, je la crois pure comme un cristal.

-- Vous me comblez de joie. Cependant, je ne veux pas avoir l'air
pres de vous d'un homme si mal renseigne que je parais. Il est
certain que vous avez fourni la maison de la princesse de dames
d'honneur. On a meme fait une chanson sur cette fourniture.

-- Vous savez, mon cher ami, que l'on fait des chansons sur tout.

-- Vous la connaissez?

-- Non; mais chantez-la-moi, je ferai sa connaissance.

-- Je ne saurais vous dire comment elle commence, mais je me
rappelle comment elle finit.

-- Bon! c'est deja quelque chose.

_Des demoiselles d'honneur, _
_Guiche est nomme fournisseur._

-- L'idee est faible et la rime pauvre.

-- Ah! que voulez-vous, mon cher, ce n'est ni de Racine ni de
Moliere, c'est de La Feuillade, et un grand seigneur ne peut pas
rimer comme un croquant.

-- C'est facheux, en verite, que vous ne vous souveniez que de la
fin.

-- Attendez, attendez, voila le commencement du second couplet qui
me revient.

-- J'ecoute.

_Il a rempli la voliere, _
_Montalais et..._

-- Pardieu! et La Valliere! s'ecria de Guiche impatiente et
surtout ignorant completement ou Saint-Aignan en voulait venir.

-- Oui, oui, c'est cela, La Valliere. Vous avez trouve la rime,
mon cher.

-- Belle trouvaille, ma foi!

-- Montalais et La Valliere, c'est cela. Ce sont ces deux petites
filles que vous avez protegees.

Et Saint-Aignan se mit a rire.

-- Donc, vous ne trouvez pas dans la chanson Mlle de Tonnay-
Charente? dit de Guiche.

-- Non, ma foi!

-- Vous etes satisfait, alors?

-- Sans doute; mais j'y trouve Montalais, dit Saint-Aignan en
riant toujours.

-- Oh! vous la trouverez partout. C'est une demoiselle fort
remuante.

-- Vous la connaissez?

-- Par intermediaire. Elle etait protegee par un certain Malicorne
que protege Manicamp; Manicamp m'a fait demander un poste de
demoiselle d'honneur pour Montalais dans la maison de Madame, et
une place d'officier pour Malicorne dans la maison de Monsieur.
J'ai demande; vous savez bien que j'ai un faible pour ce drole de
Manicamp.

-- Et vous avez obtenu?

-- Pour Montalais, oui; pour Malicorne, oui et non, il n'est
encore que tolere. Est-ce tout ce que vous vouliez savoir?

-- Reste la rime.

-- Quelle rime?

-- La rime que vous avez trouvee.

-- La Valliere?

-- Oui.

Et de Saint-Aignan reprit son air qui agacait tant de Guiche.

-- Eh bien! dit ce dernier, je l'ai fait entrer chez Madame, c'est
vrai.

-- Ah! ah! ah! fit de Saint-Aignan.

-- Mais, continua de Guiche de son air le plus froid, vous me
ferez tres heureux, cher comte, si vous ne plaisantez point sur ce
nom. Mlle La Baume Le Blanc de La Valliere est une personne
parfaitement sage.

-- Parfaitement sage?

-- Oui.

-- Mais vous ne savez donc pas le nouveau bruit? s'ecria Saint-
Aignan.

-- Non, et meme vous me rendrez service, mon cher comte, en
gardant ce bruit pour vous et pour ceux qui le font courir.

-- Ah! bah, vous prenez la chose si serieusement?

-- Oui; Mlle de La Valliere est aimee par un de mes bons amis.

Saint-Aignan tressaillit.

-- Oh! oh! fit-il.

-- Oui, comte, continua de Guiche. Par consequent, vous comprenez,
vous l'homme le plus poli de France, je ne puis laisser faire a
mon ami une position ridicule.

-- Oh! a merveille.

Et Saint-Aignan se rongeait les doigts, moitie depit, moitie
curiosite decue.

De Guiche lui fit un beau salut.

-- Vous me chassez, dit Saint-Aignan qui mourait d'envie de savoir
le nom de l'ami.

-- Je ne vous chasse point, tres cher... J'acheve mes vers a
Philis.

-- Et ces vers?...

-- Sont un quatrain. Vous comprenez, n'est-ce pas? un quatrain,
c'est sacre.

-- Ma foi! oui.

-- Et comme, sur quatre vers dont il doit naturellement se
composer, il me reste encore trois vers et un hemistiche a faire,
j'ai besoin de toute ma tete.

-- Cela se comprend. Adieu, comte!

-- Adieu!

-- A propos...

-- Quoi?

-- Avez-vous de la facilite?

-- Enormement.

-- Aurez-vous bien fini vos trois vers et demi demain matin?

-- Je l'espere.

-- Eh bien! a demain.

-- A demain; adieu!

Force etait a Saint-Aignan d'accepter le conge; il l'accepta et
disparut derriere la charmille.

La conversation avait entraine de Guiche et Saint-Aignan assez
loin du chateau.

Tout mathematicien, tout poete et tout reveur a ses distractions;
Saint-Aignan se trouvait donc, quand le quitta de Guiche, aux
limites du quinconce, a l'endroit ou les communes commencent et
ou, derriere de grands bouquets d'acacias et de marronniers
croisant leurs grappes sous des monceaux de clematite et de vigne
vierge, s'eleve le mur de separation entre les bois et la cour des
communs.

Saint-Aignan, laisse seul, prit le chemin de ces batiments;
de Guiche tourna en sens inverse. L'un revenait donc vers les
parterres, tandis que l'autre allait aux murs.

Saint-Aignan marchait sous une impenetrable voute de sorbiers, de
lilas et d'aubepines gigantesques, les pieds sur un sable mou,
enfoui dans l'ombre.

Il ruminait une revanche qui lui paraissait difficile a prendre,
tout deferre, comme eut dit Tallemant des Reaux, de n'en avoir pas
appris davantage sur La Valliere, malgre l'ingenieuse tactique
qu'il avait employee pour arriver jusqu'a elle.

Tout a coup un gazouillement de voix humaines parvint a son
oreille. C'etait comme des chuchotements, comme des plaintes
feminines melees d'interpellations; c'etaient de petits rires, des
soupirs, des cris de surprise etouffes; mais, par-dessus tout, la
voix feminine dominait.

Saint-Aignan s'arreta pour s'orienter; il reconnut avec la plus
vive surprise que les voix venaient, non pas de la terre, mais du
sommet des arbres.

Il leva la tete en se glissant sous l'allee, et apercut a la crete
du mur une femme juchee sur une grande echelle, en grande
communication de gestes et de paroles avec un homme perche sur un
arbre, et dont on ne voyait que la tete, perdu qu'etait le corps
dans l'ombre d'un marronnier.

La femme etait en deca du mur; l'homme au-dela.


Chapitre CXXIII -- Le labyrinthe

De Saint-Aignan ne cherchait que des renseignements et trouvait
une aventure. C'etait du bonheur.

Curieux de savoir pourquoi et surtout de quoi cet homme et cette
femme causaient a une pareille heure et dans une si singuliere
situation, de Saint Aignan se fit tout petit et arriva presque
sous les batons de l'echelle.

Alors, prenant ses mesures pour etre le plus confortablement
possible, il s'appuya contre un arbre et ecouta.

Il entendit le dialogue suivant.

C'etait la femme qui parlait.

-- En verite, monsieur Manicamp, disait-elle d'une voix qui, au
milieu des reproches qu'elle articulait, conservait un singulier
accent de coquetterie, en verite, vous etes de la plus dangereuse
indiscretion. Nous ne pouvons causer longtemps ainsi sans etre
surpris.

-- C'est tres probable, interrompit l'homme du ton le plus calme
et le plus flegmatique.

-- Eh bien! alors, que dira-t-on? Oh! si quelqu'un me voyait, je
vous declare que j'en mourrais de honte.

-- Oh! ce serait un grand enfantillage et dont je vous crois
incapable.

-- Passe encore s'il y avait quelque chose entre nous; mais se
faire tort gratuitement, en verite, je suis bien sotte. Adieu,
monsieur de Manicamp!

"Bon! je connais l'homme; a present, je vais voir la femme" se dit
de Saint-Aignan guettant aux batons de l'echelle l'extremite de
deux jambes elegamment chaussees dans des souliers de satin bleu
de ciel et dans des bas couleur de chair.

-- Oh! voyons, voyons; par grace, ma chere Montalais, s'ecria de
Manicamp, ne fuyez pas, que diable! j'ai encore des choses de la
plus haute importance a vous dire.

"Montalais! pensa tout bas de Saint-Aignan; et de trois! Les trois
commeres ont chacune leur aventure; seulement il m'avait semble
que l'aventure de celle-ci s'appelait M. Malicorne et non de
Manicamp."

A cet appel de son interlocuteur, Montalais s'arreta au milieu de
sa descente.

On vit alors l'infortune de Manicamp grimper d'un etage dans son
marronnier, soit pour s'avantager, soit pour combattre la
lassitude de sa mauvaise position.

-- Voyons, dit-il, ecoutez-moi; vous savez bien, je l'espere, que
je n'ai aucun mauvais dessein.

-- Sans doute... Mais, enfin, pourquoi cette lettre que vous
m'ecrivez, en stimulant ma reconnaissance? Pourquoi ce rendez-vous
que vous me demandez a une pareille heure et dans un pareil lieu?

-- J'ai stimule votre reconnaissance en vous rappelant que c'etait
moi qui vous avais fait entrer chez Madame, parce que, desirant
vivement l'entrevue que vous avez bien voulu m'accorder, j'ai
employe, pour l'obtenir, le moyen le plus sur. Pourquoi je vous
l'ai demandee a pareille heure et dans un pareil lieu? C'est que
l'heure m'a paru discrete et le lieu solitaire, Or, j'avais a vous
demander de ces choses qui reclament a la fois la discretion et la
solitude.

-- Monsieur de Manicamp!

-- En tout bien tout honneur, chere demoiselle.

-- Monsieur de Manicamp, je crois qu'il serait plus convenable que
je me retirasse.

-- Ecoutez ou je saute de mon nid dans le votre, et prenez garde
de me defier, car il y a juste, en ce moment, une branche de
marronnier qui m'est genante et qui me provoque a des exces.
N'imitez pas cette branche et ecoutez-moi.

-- Je vous ecoute, j'y consens; mais soyez bref, car, si vous avez
une branche qui vous provoque, j'ai, moi, un echelon triangulaire
qui s'introduit dans la plante de mes pieds. Mes souliers sont
mines, je vous en previens.

-- Faites-moi l'amitie de me donner la main, mademoiselle.

-- Et pourquoi?

-- Donnez toujours.

-- Voici ma main; mais que faites-vous donc?

-- Je vous tire a moi.

-- Dans quel but? Vous ne voulez pas que j'aille vous rejoindre
dans votre arbre, j'espere?

-- Non; mais je desire que vous vous asseyiez sur le mur; la,
bien! la place est large et belle et je donnerais beaucoup pour
que vous me permissiez de m'y asseoir a cote de vous.

-- Non pas! vous etes bien ou vous etes; on vous verrait.

-- Croyez-vous? demanda Manicamp d'une voix insinuante.

-- J'en suis sure.

-- Soit! je reste sur mon marronnier, quoique j'y sois on ne peut
plus mal.

-- Monsieur Manicamp! monsieur Manicamp! nous nous eloignons du
fait.

-- C'est juste.

-- Vous m'avez ecrit?

-- Tres bien.

-- Mais pourquoi m'avez-vous ecrit?

-- Imaginez-vous qu'aujourd'hui, a deux heures, de Guiche est
parti.

-- Apres?

-- Le voyant partir, je l'ai suivi, comme c'est mon habitude.

-- Je le vois bien, puisque vous voila.

-- Attendez donc... Vous savez, n'est-ce pas, que ce pauvre
de Guiche etait jusqu'au cou dans la disgrace?

-- Helas! oui.

-- C'etait donc le comble de l'imprudence a lui de venir trouver a
Fontainebleau ceux qui l'avaient exile a Paris, et surtout ceux
dont on l'eloignait.

-- Vous raisonnez comme feu Pythagore, monsieur Manicamp.

-- Or, de Guiche est tetu comme un amoureux; il n'ecouta donc
aucune de mes remontrances. Je le priai, je le suppliai, il ne
voulut rien entendre a rien... Ah! diable!

-- Qu'avez-vous?

-- Pardon, mademoiselle, mais c'est cette maudite branche dont
j'ai deja eu l'honneur de vous entretenir et qui vient de dechirer
mon haut-de-chausses.

-- Il fait nuit, repliqua Montalais en riant: continuons, monsieur
Manicamp.

-- De Guiche partit donc a cheval tout courant, et moi, je le
suivis, mais au pas. Vous comprenez, s'aller jeter a l'eau avec un
ami aussi vite qu'il y va lui-meme, c'est d'un sot ou d'un
insense. Je laissai donc de Guiche prendre les devants et cheminai
avec une sage lenteur, persuade que j'etais que le malheureux ne
serait pas recu, ou, s'il l'etait, tournerait bride au premier
coup de boutoir, et que je le verrais revenir encore plus vite
qu'il n'etait alle, sans avoir ete plus loin, moi, que Ris ou
Melun, et c'etait deja trop, vous en conviendrez, que onze lieues
pour aller et autant pour revenir.

Montalais haussa les epaules.

-- Riez tant qu'il vous plaira, mademoiselle; mais si, au lieu
d'etre carrement assise sur la tablette d'un mur comme vous etes,
vous vous trouviez a cheval sur la branche que voici, vous
aspireriez a descendre.

-- Un peu de patience, mon cher monsieur Manicamp! un instant est
bientot passe: vous disiez donc que vous aviez depasse Ris et
Melun.

-- Oui, j'ai depasse Ris et Melun; j'ai continue de marcher,
toujours etonne de ne point le voir revenir; enfin, me voici a
Fontainebleau, je m'informe, je m'enquiers partout de de Guiche;
personne ne l'a vu, personne ne lui a parle dans la ville: il est
arrive au grand galop, est entre dans le chateau et a disparu.
Depuis huit heures du soir, je suis a Fontainebleau, demandant
de Guiche a tous les echos; pas de de Guiche. Je meurs
d'inquietude! vous comprenez que je n'ai pas ete me jeter dans la
gueule du loup, en entrant moi-meme au chateau, comme a fait mon
imprudent ami: je suis venu droit aux communs, et je vous ai fait
parvenir une lettre. Maintenant, mademoiselle, au nom du Ciel,
tirez-moi d'inquietude.

-- Ce ne sera pas difficile, mon cher monsieur Manicamp: votre ami
de Guiche a ete recu admirablement.

-- Bah!

-- Le roi lui a fait fete.

-- Le roi, qui l'avait exile!

-- Madame lui a souri; Monsieur parait l'aimer plus que devant!

-- Ah! ah! fit Manicamp, cela m'explique pourquoi et comment il
est reste. Et il n'a point parle de moi?

-- Il n'en a pas dit un mot.

-- C'est mal a lui. Que fait-il en ce moment?

-- Selon toute probabilite, il dort, ou, s'il ne dort pas, il
reve.

-- Et qu'a-t-on fait pendant toute la soiree?

-- On a danse.

-- Le fameux ballet? Comment a ete de Guiche?

-- Superbe.

-- Ce cher ami! Maintenant, pardon, mademoiselle, mais il me reste
a passer de chez moi chez vous.

-- Comment cela?

-- Vous comprenez: je ne presume pas que l'on m'ouvre la porte du
chateau a cette heure, et, quant a coucher sur cette branche, je
le voudrais bien, mais je declare la chose impossible a tout autre
animal qu'un papegai.

-- Mais moi, monsieur Manicamp, je ne puis pas comme cela
introduire un homme par-dessus un mur?

-- Deux, mademoiselle, dit une seconde voix, mais avec un accent
si timide, que l'on comprenait que son proprietaire sentait toute
l'inconvenance d'une pareille demande.

-- Bon Dieu! s'ecria Montalais essayant de plonger son regard
jusqu'au pied du marronnier; qui me parle?

-- Moi, mademoiselle.

-- Qui vous?

-- Malicorne, votre tres humble serviteur.

Et Malicorne, tout en disant ces paroles, se hissa de la tete aux
premieres branches, et des premieres branches a la hauteur du mur.

-- M. Malicorne!... Bonte divine! mais vous etes enrages tous
deux!

-- Comment vous portez-vous, mademoiselle, demanda Malicorne avec
force civilites.

-- Celui-la me manquait! s'ecria Montalais desesperee.

-- Oh! mademoiselle, murmura Malicorne, ne soyez pas si rude, je
vous en supplie!

-- Enfin, mademoiselle, dit Manicamp, nous sommes vos amis, et
l'on ne peut desirer la mort de ses amis. Or, nous laisser passer
la nuit ou nous sommes, c'est nous condamner a mort.

-- Oh! fit Montalais, M. Malicorne est robuste, et il ne mourra
pas pour une nuit passee a la belle etoile.

-- Mademoiselle!

-- Ce sera une juste punition de son escapade.

-- Soit! Que Malicorne s'arrange donc comme il voudra avec vous;
moi, je passe, dit Manicamp.

Et, courbant cette fameuse branche contre laquelle il avait porte
des plaintes si ameres, il finit, en s'aidant de ses mains et de
ses pieds, par s'asseoir cote a cote de Montalais.

Montalais voulut repousser Manicamp, Manicamp chercha a se
maintenir.

Ce conflit, qui dura quelques secondes, eut son cote pittoresque,
cote auquel l'oeil de M. de Saint-Aignan trouva certainement son
compte.

Mais Manicamp l'emporta. Maitre de l'echelle, il y posa le pied,
puis il offrit galamment la main a son ennemie.

Pendant ce temps, Malicorne s'installait dans le marronnier, a la
place qu'avait occupee Manicamp, se promettant en lui-meme de lui
succeder en celle qu'il occupait.

Manicamp et Montalais descendirent quelques echelons, Manicamp
insistant, Montalais riant et se defendant.

On entendit alors la voix de Malicorne qui suppliait.

-- Mademoiselle, disait Malicorne, ne m'abandonnez pas, je vous en
supplie! Ma position est fausse, et je ne puis sans accident
parvenir seul de l'autre cote du mur; que Manicamp dechire ses
habits, tres bien: il a ceux de M. de Guiche; mais, moi, je
n'aurai pas meme ceux de Manicamp, puisqu'ils seront dechires.

-- M'est avis, dit Manicamp, sans s'occuper des lamentations de
Malicorne, m'est avis que le mieux est que j'aille trouver
de Guiche a l'instant meme. Plus tard peut-etre ne pourrais-je
plus penetrer chez lui.

-- C'est mon avis aussi, repliqua Montalais; allez donc, monsieur
Manicamp.

-- Mille graces! Au revoir, mademoiselle, dit Manicamp en sautant
a terre, on n'est pas plus aimable que vous.

-- Monsieur de Manicamp, votre servante; je vais maintenant me
debarrasser de M. Malicorne.

Malicorne poussa un soupir.

-- Allez, allez, continua Montalais.

Manicamp fit quelques pas; puis, revenant au pied de l'echelle:

-- A propos, mademoiselle, dit-il, par ou va-t-on chez
M. de Guiche?

-- Ah! c'est vrai... Rien de plus simple. Vous suivez la
charmille...

-- Oh! tres bien.

-- Vous arrivez au carrefour vert.

-- Bon!

-- Vous y trouvez quatre allees...

-- A merveille.

-- Vous en prenez une...

-- Laquelle?

-- Celle de droite.

-- Celle de droite?

-- Non, celle de gauche.

-- Ah! diable!

-- Non, non... attendez donc...

-- Vous ne paraissez pas tres sure. Rememorez-vous, je vous prie,
mademoiselle.

-- Celle du milieu.

-- Il y en a quatre.

-- C'est vrai. Tout ce que je sais, c'est que, sur les quatre, il
y en a une qui mene tout droit chez Madame; celle-la, je la
connais.

-- Mais M. de Guiche n'est point chez Madame, n'est-ce pas?

-- Dieu merci! non.

-- Celle qui mene chez Madame m'est donc inutile, et je desirerais
la troquer contre celle qui mene chez M. de Guiche.

-- Oui, certainement, celle-la, je la connais aussi; mais quant a
l'indiquer ici, la chose me parait impossible.

-- Mais, enfin, mademoiselle, supposons que j'aie trouve cette
bienheureuse allee.

-- Alors, vous etes arrive.

-- Bien.

-- Oui, vous n'avez plus a traverser que le labyrinthe.

-- Plus que cela? Diable! il y a donc un labyrinthe?

-- Assez complique, oui; le jour meme, on s'y trompe parfois; ce
sont des tours et des detours sans fin; il faut d'abord faire
trois tours a droite, puis deux tours a gauche, puis un tour...
Est-ce un tour ou deux tours? Attendez donc! Enfin, en sortant du
labyrinthe, vous trouvez une allee de sycomores, et cette allee de
sycomores vous conduit droit au pavillon qu'habite M. de Guiche.

-- Mademoiselle, dit Manicamp, voila une admirable indication, et
je ne doute pas que, guide par elle, je ne me perde a l'instant
meme. J'ai, en consequence, un petit service a vous demander.

-- Lequel?

-- C'est de m'offrir votre bras et de me guider vous-meme comme
une autre... comme une autre.... Je savais cependant ma
mythologie, mademoiselle; mais la gravite des evenements me l'a
fait oublier. Venez donc, je vous en supplie.

-- Et moi! s'ecria Malicorne, et moi, l'on m'abandonne donc!

-- Eh! monsieur, impossible!... dit Montalais a Manicamp; on peut
me voir avec vous a une pareille heure, et jugez donc ce que l'on
dira.

-- Vous aurez votre conscience pour vous, mademoiselle, dit
sentencieusement Manicamp.

-- Impossible, monsieur, impossible!

-- Alors, laissez-moi aider Malicorne a descendre; c'est un garcon
tres intelligent et qui a beaucoup de flair; il me guidera, et, si
nous nous perdons, nous nous perdrons a deux et nous nous
sauverons l'un et l'autre. A deux, si nous sommes rencontres, nous
aurons l'air de quelque chose; tandis que, seul, j'aurais l'air
d'un amant ou d'un voleur. Venez, Malicorne, voici l'echelle.

-- Monsieur Malicorne, s'ecria Montalais, je vous defends de
quitter votre arbre, et cela sous peine d'encourir toute ma
colere.

Malicorne avait deja allonge vers le faite du mur une jambe qu'il
retira tristement.

-- Chut! dit tout bas Manicamp.

-- Qu'y a-t-il? demanda Montalais.

-- J'entends des pas.

-- Oh! mon Dieu!

En effet, les pas soupconnes devinrent un bruit manifeste, le
feuillage s'ouvrit, et de Saint-Aignan parut, l'oeil riant et la
main tendue, surprenant chacun dans la position ou il etait:
c'est-a-dire Malicorne sur son arbre et le cou tendu, Montalais
sur son echelon et collee a l'echelle, Manicamp a terre et le pied
en avant, pret a se mettre en route.

-- Eh! bonsoir, Manicamp, dit le comte, soyez le bienvenu, cher
ami; vous nous manquiez ce soir, et l'on vous demandait.
Mademoiselle de Montalais, votre... tres humble serviteur!

Montalais rougit.

-- Ah! mon Dieu! balbutia-t-elle en cachant sa tete dans ses deux
mains.

-- Mademoiselle, dit de Saint-Aignan, rassurez-vous, je connais
toute votre innocence et j'en rendrai bon compte. Manicamp,
suivez-moi. Charmille, carrefour et labyrinthe me connaissent; je
serai votre Ariane. Hein! voila votre nom mythologique retrouve.

-- C'est ma foi! vrai, comte, merci!

-- Mais, par la meme occasion, comte, dit Montalais, emmenez aussi
M. Malicorne.

-- Non pas, non pas, dit Malicorne. M. Manicamp a cause avec vous
tant qu'il a voulu; a mon tour, s'il vous plait, mademoiselle;
j'ai, de mon cote, une multitude de choses a vous dire concernant
notre avenir.

-- Vous entendez, dit le comte en riant; demeurez avec lui,
mademoiselle. Ne savez-vous pas que cette nuit est la nuit aux
secrets?

Et, prenant le bras de Manicamp, le comte l'emmena d'un pas rapide
dans la direction du chemin que Montalais connaissait si bien et
indiquait si mal.

Montalais les suivit des yeux aussi longtemps qu'elle put les
apercevoir.


Chapitre CXXIV -- Comment Malicorne avait ete deloge de l'hotel du
Beau-Paon

Pendant que Montalais suivait des yeux le comte et Manicamp,
Malicorne avait profite de la distraction de la jeune fille pour
se faire une position plus tolerable.

Quand elle se retourna, cette difference qui s'etait faite dans la
position de Malicorne frappa donc immediatement ses yeux.

Malicorne etait assis comme une maniere de singe, le derriere sur
le mur, les pieds sur le premier echelon.

Les pampres sauvages et les chevrefeuilles le coiffaient comme un
faune, les torsades de la vigne vierge figuraient assez bien ses
pieds de bouc.

Quant a Montalais, rien ne lui manquait pour qu'on put la prendre
pour une dryade accomplie.

-- Oh! dit-elle en remontant un echelon, me rendez-vous
malheureuse, me persecutez-vous assez, tyran que vous etes!

-- Moi? fit Malicorne, moi, un tyran?

-- Oui, vous me compromettez sans cesse, monsieur Malicorne; vous
etes un monstre de mechancete.

-- Moi?

-- Qu'aviez-vous a faire a Fontainebleau? Dites! est-ce que votre
domicile n'est point a Orleans?

-- Ce que j'ai a faire ici, demandez-vous? Mais j'ai affaire de
vous voir.

-- Ah! la belle necessite.

-- Pas pour vous, peut-etre, mademoiselle, mais bien certainement
pour moi. Quant a mon domicile, vous savez bien que je l'ai
abandonne, et que je n'ai plus dans l'avenir d'autre domicile que
celui que vous avez vous-meme. Donc, votre domicile etant pour le
moment a Fontainebleau, a Fontainebleau je suis venu.

Montalais haussa les epaules.

-- Vous voulez me voir, n'est-ce pas?

-- Sans doute.

-- Eh bien! vous m'avez vue, vous etes content, partez!

-- Oh! non, fit Malicorne.

-- Comment! oh! non?

-- Je ne suis pas venu seulement pour vous voir; je suis venu pour
causer avec vous.

-- Eh bien! nous causerons plus tard et dans un autre endroit.

-- Plus tard! Dieu sait si je vous rencontrerai plus tard dans un
autre endroit! Nous n'en trouverons jamais de plus favorable que
celui-ci.

-- Mais je ne puis ce soir, je ne puis en ce moment.

-- Pourquoi cela?

-- Parce qu'il est arrive cette nuit mille choses.

-- Eh bien! ma chose, a moi, fera mille et une.

-- Non, non, Mlle de Tonnay-Charente m'attend dans notre chambre
pour une communication de la plus haute importance.

-- Depuis longtemps?

-- Depuis une heure au moins.

-- Alors, dit tranquillement Malicorne, elle attendra quelques
minutes de plus.

-- Monsieur Malicorne, dit Montalais, vous vous oubliez.

-- C'est-a-dire que vous m'oubliez, mademoiselle, et que, moi, je
m'impatiente du role que vous me faites jouer ici. Mordieu!
mademoiselle, depuis huit jours, je rode parmi vous toutes, sans
que vous ayez daigne une seule fois vous apercevoir que j'etais
la.

-- Vous rodez ici, vous, depuis huit jours?

-- Comme un loup-garou; brule ici par les feux d'artifice qui
m'ont roussi deux perruques, noye la dans les osiers par
l'humidite du soir ou la vapeur des jets d'eau, toujours affame,
toujours echine, avec la perspective d'un mur ou la necessite
d'une escalade. Morbleu! ce n'est pas un sort cela, mademoiselle,
pour une creature qui n'est ni ecureuil, ni salamandre, ni loutre;
mais, puisque vous poussez l'inhumanite jusqu'a vouloir me faire
renier ma condition d'homme, je l'arbore. Homme je suis, mordieu!
et homme je resterai, a moins d'ordres superieurs.

-- Eh bien! voyons, que desirez-vous, que voulez-vous, qu'exigez-
vous? dit Montalais soumise.

-- N'allez-vous pas me dire que vous ignoriez que j'etais a
Fontainebleau?

-- Je...

-- Soyez franche.

-- Je m'en doutais.

-- Eh bien! depuis huit jours, ne pouviez-vous pas me voir une
fois par jour au moins?

-- J'ai toujours ete empechee, monsieur Malicorne.

-- Tarare!

-- Demandez a ces demoiselles, si vous ne me croyez pas.

-- Je ne demande jamais d'explication sur les choses que je sais
mieux que personne.

-- Calmez-vous, monsieur Malicorne, cela changera.

-- Il le faudra bien.

-- Vous savez, qu'on vous voie ou qu'on ne vous voie point, vous
savez que l'on pense a vous, dit Montalais avec son air calin.

-- Oh! l'on pense a moi...

-- Parole d'honneur.

-- Et rien de nouveau?

-- Sur quoi?

-- Sur ma charge dans la maison de Monsieur.

-- Ah! mon cher monsieur Malicorne, on n'abordait pas Son Altesse
Royale pendant ces jours passes.

-- Et maintenant?

-- Maintenant, c'est autre chose: depuis hier, il n'est plus
jaloux.

-- Bah! Et comment la jalousie lui est-elle passee?

-- Il y a eu diversion.

-- Contez-moi cela.

-- On a repandu le bruit que le roi avait jete les yeux sur une
autre femme, et Monsieur s'en est trouve calme tout d'un coup.

-- Et qui a repandu ce bruit?

Montalais baissa la voix.

-- Entre nous, dit-elle, je crois que Madame et le roi
s'entendent.

-- Ah! ah! fit Malicorne, c'etait le seul moyen. Mais
M. de Guiche, le pauvre soupirant?

-- Oh! celui-la, il est tout a fait deloge.

-- S'est-on ecrit?

-- Mon Dieu non; je ne leur ai pas vu tenir une plume aux uns ni
aux autres depuis huit jours.

-- Comment etes-vous avec Madame?

-- Au mieux.

-- Et avec le roi?

-- Le roi me fait des sourires quand je passe.

-- Bien! Maintenant, sur quelle femme les deux amants ont-ils jete
leur devolu pour leur servir de paravent?

-- Sur La Valliere.

-- Oh! oh! pauvre fille! Mais il faudrait empecher cela, ma mie!

-- Pourquoi?

-- Parce que M. Raoul de Bragelonne la tuera ou se tuera s'il a un
soupcon.

-- Raoul! ce bon Raoul! Vous croyez?

-- Les femmes ont la pretention de se connaitre en passions, dit
Malicorne, et les femmes ne savent pas seulement lire elles-memes
ce qu'elles pensent dans leurs propres yeux ou dans leur propre
coeur. Eh bien! je vous dis, moi, que M. de Bragelonne aime La
Valliere a tel point, que, si elle fait mine de le tromper, il se
tuera ou la tuera.

-- Le roi est la pour la defendre, dit Montalais.

-- Le roi! s'ecria Malicorne.

-- Sans doute.

-- Eh! Raoul tuera le roi comme un reitre!

-- Bonte divine! fit Montalais, mais vous devenez fou, monsieur
Malicorne!

-- Non pas; tout ce que je vous dis est, au contraire, du plus
grand serieux, ma mie, et, pour mon compte je sais une chose.

-- Laquelle?

-- C'est que je previendrai tout doucement Raoul de la
plaisanterie.

-- Chut! malheureux! fit Montalais en remontant encore un echelon
pour se rapprocher d'autant de Malicorne, n'ouvrez point la bouche
a ce pauvre Bragelonne.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que vous ne savez rien encore.

-- Qu'y a-t-il donc?

-- Il y a que ce soir... Personne ne nous ecoute?

-- Non.

-- Il y a que ce soir, sous le chene royal, La Valliere a dit tout
haut et tout naivement ces paroles:

"Je ne concois pas que, lorsqu'on a vu le roi, on puisse jamais
aimer un autre homme."

Malicorne fit un bond sur son mur.

-- Ah! mon Dieu! dit-il, elle a dit cela, la malheureuse?

-- Mot pour mot.

-- Et elle le pense?

-- La Valliere pense toujours ce qu'elle dit.

-- Mais cela crie vengeance! mais les femmes sont des serpents!
dit Malicorne.

-- Calmez-vous, mon cher Malicorne, calmez-vous!

-- Non pas! Coupons le mal dans sa racine, au contraire. Prevenons
Raoul, il est temps.

-- Maladroit! c'est qu'au contraire il n'est plus temps, repondit
Montalais.

-- Comment cela?

-- Ce mot de La Valliere...

-- Oui.

-- Ce mot a l'adresse du roi...

-- Eh bien?

-- Eh bien! il est arrive a son adresse.

-- Le roi le connait? Il a ete rapporte au roi?

-- Le roi l'a entendu.

-- _Ohime!_ comme disait M. le cardinal.

-- Le roi etait precisement cache dans le massif le plus voisin du
chene royal.

-- Il en resulte, dit Malicorne, que dorenavant le plan du roi et
de Madame va marcher sur des roulettes, en passant sur le corps du
pauvre Bragelonne.

-- Vous l'avez dit.

-- C'est affreux.

-- C'est comme cela.

-- Ma foi! dit Malicorne apres une minute de silence donnee a la
meditation, entre un gros chene et un grand roi, ne mettons pas
notre pauvre personne, nous y serions broyes, ma mie.

-- C'est ce que je voulais vous dire.

-- Songeons a nous.

-- C'est ce que je pensais.

-- Ouvrez donc vos jolis yeux.

-- Et vous, vos grandes oreilles.

-- Approchez votre petite bouche pour un bon gros baiser.

-- Voici, dit Montalais, qui paya sur-le-champ en especes
sonnantes.

-- Maintenant, voyons. Voici M. de Guiche qui aime Madame; voila
La Valliere qui aime le roi; voila le roi qui aime Madame et La
Valliere; voila Monsieur qui n'aime personne que lui. Entre toutes
ces amours, un imbecile ferait sa fortune, a plus forte raison des
personnes de sens comme nous.

-- Vous voila encore avec vos reves.

-- C'est-a-dire avec mes realites. Laissez-vous conduire par moi,
ma mie, vous ne vous en etes pas trop mal trouvee jusqu'a present,
n'est-ce pas?

-- Non.

-- Eh bien! l'avenir vous repond du passe. Seulement, puisque
chacun pense a soi ici, pensons a nous.

-- C'est trop juste.

-- Mais a nous seuls.

-- Soit!

-- Alliance offensive et defensive!

-- Je suis prete a la jurer.

-- Etendez la main; c'est cela: Tout pour Malicorne!

-- Tout pour Malicorne!

-- Tout pour Montalais! repondit Malicorne en etendant la main a
son tour.

-- Maintenant, que faut-il faire?

-- Avoir incessamment les yeux ouverts, les oreilles ouvertes,
amasser des armes contre les autres, n'en jamais laisser trainer
qui puissent servir contre nous-memes.

-- Convenu.

-- Arrete.

-- Jure. Et maintenant que le pacte est fait, adieu.

-- Comment, adieu?

-- Sans doute. Retournez a votre auberge.

-- A mon auberge?

-- Oui; n'etes-vous pas loge a l'auberge du Beau-Paon?

-- Montalais! Montalais! vous le voyez bien, que vous connaissiez
ma presence a Fontainebleau.

-- Qu'est-ce que cela prouve? Qu'on s'occupe de vous au-dela de
vos merites, ingrat!

-- Hum!

-- Retournez donc au Beau-Paon.

-- Eh bien! voila justement!

-- Quoi?

-- C'est devenu chose impossible.

-- N'aviez-vous point une chambre?

-- Oui, mais je ne l'ai plus.

-- Vous ne l'avez plus? et qui vous l'a prise?

-- Attendez... Tantot je revenais de courir apres vous, j'arrive
tout essouffle a l'hotel, lorsque j'apercois une civiere sur
laquelle quatre paysans apportaient un moine malade.

-- Un moine?

-- Oui, un vieux franciscain a barbe grise. Comme je regardais ce
moine malade, on l'entre dans l'auberge. Comme on lui faisait
monter l'escalier, je le suis, et, comme j'arrive au haut de
l'escalier, je m'apercois qu'on le fait entrer dans ma chambre.

-- Dans votre chambre?

-- Oui, dans ma propre chambre. Je crois que c'est une erreur,
j'interpelle l'hote: l'hote me declare que la chambre louee par
moi depuis huit jours etait louee a ce franciscain pour le
neuvieme.

-- Oh! oh!

-- C'est justement ce que je fis: Oh! oh! Je fis meme plus encore,
je voulus me facher. Je remontai. Je m'adressai au franciscain
lui-meme. Je voulus lui remontrer l'inconvenance de son procede;
mais ce moine, tout moribond qu'il paraissait etre, se souleva sur
son coude, fixa sur moi deux yeux flamboyants, et, d'une voix qui
eut avantageusement commande une charge de cavalerie: "Jetez-moi
ce drole a la porte", dit-il. Ce qui fut a l'instant meme execute
par l'hote et par les quatre porteurs, qui me firent descendre
l'escalier un peu plus vite qu'il n'etait convenable Voila comment
il se fait, ma mie, que je n'ai plus de gite.

-- Mais qu'est-ce que c'est que ce franciscain? demanda Montalais.
C'est donc un general?

-- Justement; il me semble que c'est la le titre qu'un des
porteurs lui a donne en lui parlant a demi-voix.

-- De sorte que?... dit Montalais.

-- De sorte que je n'ai plus de chambre, plus d'auberge, plus de
gite, et que je suis aussi decide que l'etait tout a l'heure mon
ami Manicamp a ne pas coucher dehors.

-- Comment faire? s'ecria Montalais.

-- Voila! dit Malicorne.

-- Mais rien de plus simple, dit une troisieme voix.

Montalais et Malicorne pousserent un cri simultane.

De Saint-Aignan parut.

-- Cher monsieur Malicorne, dit de Saint-Aignan, un heureux hasard
me ramene ici pour vous tirer d'embarras. Venez, je vous offre une
chambre chez moi, et celle-la, je vous le jure, nul franciscain ne
vous l'otera. Quant a vous, ma chere demoiselle, rassurez-vous;
j'ai deja le secret de Mlle de La Valliere, celui de
Mlle de Tonnay-Charente; vous venez d'avoir la bonte de me confier
le votre, merci: j'en garderai aussi bien trois qu'un seul.

Malicorne et Montalais se regarderent comme deux ecoliers pris en
maraude; mais, comme au bout du compte Malicorne voyait un grand
avantage dans la proposition qui lui etait faite, il fit a
Montalais un signe de resignation que celle-ci lui rendit.

Puis Malicorne descendit l'echelle echelon par echelon,
reflechissant a chaque degre au moyen d'arracher bribe par bribe a
M. de Saint-Aignan tout ce qu'il pourrait savoir sur le fameux
secret.

Montalais etait deja partie legere comme une biche, et ni
carrefour ni labyrinthe n'eurent le pouvoir de la tromper.

Quant a de Saint-Aignan, il ramena en effet Malicorne chez lui, en
lui faisant mille politesses, enchante qu'il etait de tenir sous
sa main les deux hommes qui, en supposant que de Guiche restat
muet, pouvaient le mieux renseigner sur le compte des filles
d'honneur.


Chapitre CXXV -- Ce qui s'etait passe en realite a l'auberge du
Beau-Paon

D'abord, donnons a nos lecteurs quelques details sur l'auberge du
Beau-Paon; puis nous passerons au signalement des voyageurs qui
l'habitaient.

L'auberge du Beau-Paon, comme toute auberge, devait son nom a son
enseigne. Cette enseigne representait un paon qui faisait la roue.

Seulement, a l'instar de quelques peintres qui ont donne la figure
d'un joli garcon au serpent qui tente Eve, le peintre de
l'enseigne avait donne au beau paon une figure de femme.

Cette auberge, epigramme vivante contre cette moitie du genre
humain qui fait le charme de la vie, dit M. Legouve, s'elevait a
Fontainebleau dans la premiere rue laterale de gauche, laquelle
coupait, en venant de Paris, cette grande artere qui forme a elle
seule la ville tout entiere de Fontainebleau.

La rue laterale s'appelait alors la rue de Lyon, sans doute parce
que, geographiquement, elle s'avancait dans la direction de la
seconde capitale du royaume. Cette rue se composait de deux
maisons habitees par des bourgeois, maisons separees l'une de
l'autre par deux grands jardins bordes de haies. En apparence, il
semblait y avoir cependant trois maisons dans la rue; expliquons
comment, malgre ce semblant, il n'y en avait que deux.

L'auberge du Beau-Paon avait sa facade principale sur la grande
rue; mais, en retour, sur la rue de Lyon, deux corps de batiments,
divises par des cours, renfermaient de grands logements propres a
recevoir tous voyageurs, soit a pied, soit a cheval, soit meme en
carrosse, et a fournir non seulement logis et table, mais encore
promenade et solitude aux plus riches courtisans, lorsque, apres
un echec a la cour, ils desiraient se renfermer avec eux memes
pour devorer l'affront ou mediter la vengeance.

Des fenetres de ce corps de batiment en retour, les voyageurs
apercevaient la rue d'abord, avec son herbe croissant entre les
paves, qu'elle disjoignait peu a peu. Ensuite les belles haies de
sureau et d'aubepine qui enfermaient, comme entre deux bras verts
et fleuris, ces maisons bourgeoises dont nous avons parle. Puis,
dans les intervalles de ces maisons, formant fond de tableau et se
dessinant comme un horizon infranchissable, une ligne de bois
touffus, plantureux, premieres sentinelles de la vaste foret qui
se deroule en avant de Fontainebleau.

On pouvait donc, pour peu qu'on eut un appartement faisant angle
par la grande rue de Paris, participer a la vue et au bruit des
passants et des fetes, et, par la rue de Lyon, a la vue et au
calme de la campagne.

Sans compter qu'en cas d'urgence, au moment ou l'on frappait a la
grande porte de la rue de Paris, on pouvait s'esquiver par la
petite porte de la rue de Lyon, et, longeant les jardins des
maisons bourgeoises, gagner les premiers taillis de la foret.

Malicorne, qui, le premier, on se le rappelle, nous a parle de
cette auberge du Beau-Paon, pour en deplorer son expulsion,
Malicorne, preoccupe de ses propres affaires, etait bien loin
d'avoir dit a Montalais tout ce qu'il y avait a dire sur cette
curieuse auberge.

Nous allons essayer de remplir cette facheuse lacune laissee par
Malicorne.

Malicorne avait oublie de dire, par exemple, de quelle facon il
etait entre dans l'auberge du Beau-Paon.

En outre, a part le franciscain dont il avait dit un mot, il
n'avait donne aucun renseignement sur les voyageurs qui habitaient
cette auberge.

La facon dont ils etaient entres, la facon dont ils vivaient, la
difficulte qu'il y avait pour toute autre personne que les
voyageurs privilegies d'entrer dans l'hotel sans mot d'ordre, et
d'y sejourner sans certaines precautions preparatoires, avaient
cependant du frapper, et avaient meme, nous oserions en repondre,
frappe certainement Malicorne.

Mais, comme nous l'avons dit, Malicorne avait des preoccupations
personnelles qui l'empechaient de remarquer bien des choses.

En effet, tous les appartements de l'hotel du Beau-Paon etaient
occupes et retenus par des etrangers sedentaires et d'un commerce
fort calme, porteurs de visages prevenants, dont aucun n'etait
connu de Malicorne.

Tous ces voyageurs etaient arrives a l'hotel depuis qu'il y etait
arrive lui-meme, chacun y etait entre avec une espece de mot
d'ordre qui avait d'abord preoccupe Malicorne; mais il s'etait
informe directement, et il avait su que l'hote donnait pour raison
de cette espece de surveillance que la ville, pleine comme elle
l'etait de riches seigneurs, devait l'etre aussi d'adroits et
d'ardents filous.

Il allait donc de la reputation d'une maison honnete comme celle
du Beau Paon de ne pas laisser voler les voyageurs.

Aussi, Malicorne se demandait-il parfois, lorsqu'il rentrait en
lui-meme et sondait sa position a l'hotel du Beau-Paon, comment on
l'avait laisse entrer dans cette hotellerie, tandis que, depuis
qu'il y etait entre, il avait vu refuser la porte a tant d'autres.

Il se demandait surtout comment Manicamp, qui, selon lui, devait
etre un seigneur en veneration a tout le monde, ayant voulu faire
manger son cheval au Beau-Paon, des son arrivee, cheval et
cavalier avaient ete econduits avec un _nescio vos[1]_ des plus
intraitables.

C'etait donc pour Malicorne un probleme que, du reste, occupe
comme il l'etait d'intrigue amoureuse et ambitieuse, il ne s'etait
point applique a approfondir. L'eut-il voulu que, malgre
l'intelligence que nous lui avons accordee, nous n'oserions dire
qu'il eut reussi.

Quelques mots prouveront au lecteur qu'il n'eut pas fallu moins
qu'Oedipe en personne pour resoudre une pareille enigme.

Depuis huit jours etaient entres dans cette hotellerie sept
voyageurs, tous arrives le lendemain du bienheureux jour ou
Malicorne avait jete son devolu sur le Beau-Paon.

Ces sept personnages, venus, avec un train raisonnable, etaient:

D'abord, un brigadier des armees allemandes, son secretaire, son
medecin, trois laquais, sept chevaux. Ce brigadier se nommait le
comte de Wostpur.

Un cardinal espagnol avec deux neveux, deux secretaires, un
officier de sa maison et douze chevaux. Ce cardinal se nommait Mgr
Herrebia.

Un riche negociant de Breme avec son laquais et deux chevaux. Ce
negociant se nommait _mein herr_ Bonstett.

Un senateur venitien avec sa femme et sa fille, toutes deux d'une
parfaite beaute. Ce senateur se nommait il _signor_ Marini.

Un laird d'Ecosse avec sept montagnards de son clan; tous a pied.
Le laird se nommait Mac Cumnor.

Un Autrichien de Vienne, sans titre ni blason, venu en carrosse;
il avait beaucoup du pretre, un peu du soldat. On l'appelait le
conseiller. Enfin une dame flamande, avec un laquais, une femme de
chambre et une demoiselle de compagnie. Grand train, grande mine,
grands chevaux. On l'appelait la dame flamande.

Tous ces voyageurs etaient arrives le meme jour, comme nous avons
dit, et cependant leur arrivee n'avait cause aucun embarras dans
l'auberge, aucun encombrement dans la rue, leurs logements ayant
ete marques d'avance sur la demande de leurs courriers ou de leurs
secretaires, arrives la veille ou le matin meme.

Malicorne, arrive un jour avant eux et voyageant sur un maigre
cheval charge d'une mince valise, s'etait annonce a l'hotel du
Beau-Paon comme l'ami d'un seigneur curieux de voir les fetes, et
qui lui, a son tour, devait arriver incessamment.

L'hote, a ces paroles, avait souri comme s'il connaissait
beaucoup, soit Malicorne, soit le seigneur son ami, et il lui
avait dit:

-- Choisissez, monsieur, tel appartement qui vous conviendra,
puisque vous arrivez le premier.

Et cela avec cette obsequiosite significative chez les
aubergistes, et qui veut dire: "Soyez tranquille, monsieur, on
sait a qui l'on a affaire, et l'on vous traitera en consequence."

Ces mots et le geste qui les accompagnait avaient paru
bienveillants, mais peu clairs a Malicorne. Or, comme il ne
voulait pas faire une grosse depense, et que, demandant une petite
chambre, il eut sans doute ete refuse a cause de son peu
d'importance meme, il se hata de ramasser au bond les paroles de
l'aubergiste, et de le duper avec sa propre finesse.

Aussi, souriant en homme pour lequel on ne fait qu'absolument ce
que l'on doit faire:

-- Mon cher hote, dit-il, je prendrai l'appartement le meilleur et
le plus gai.

-- Avec ecurie?

-- Avec ecurie.

-- Pour quel jour?

-- Pour tout de suite, si c'est possible.

-- A merveille.

-- Seulement, se hata d'ajouter Malicorne, je n'occuperai pas
incontinent le grand appartement.

-- Bon! fit l'hote avec un air d'intelligence.

-- Certaines raisons, que vous comprendrez plus tard, me forcent
de ne mettre a mon compte que cette petite chambre.

-- Oui, oui, oui, fit l'hote.

-- Mon ami, quand il viendra, prendra le grand appartement, et
naturellement, comme ce grand appartement sera le sien, il reglera
directement.

-- Tres bien! fit l'hote, tres bien! c'etait convenu ainsi.

-- C'etait convenu ainsi?

-- Mot pour mot.

-- C'est extraordinaire, murmura Malicorne. Ainsi, vous comprenez?

-- Oui.

-- C'est tout ce qu'il faut. Maintenant que vous comprenez... car
vous comprenez bien, n'est-ce pas?

-- Parfaitement.

-- Eh bien! vous allez me conduire a ma chambre.

L'hote du Beau-Paon marcha devant Malicorne, son bonnet a la main.
Malicorne s'installa dans sa chambre et y demeura tout surpris de
voir l'hote, a chaque ascension ou a chaque descente, lui faire de
ces petits clignements d'yeux qui indiquent la meilleure
intelligence entre deux correspondants.

"Il y a quelque meprise la-dessous, se disait Malicorne; mais, en
attendant qu'elle s'eclaircisse, j'en profite, et c'est ce qu'il y
a de mieux a faire."

Et de sa chambre il s'elancait comme un chien de chasse a la piste
des nouvelles et des curiosites de la cour, se faisant rotir ici
et noyer la, comme il avait dit a Mlle de Montalais.

Le lendemain de son installation, il avait vu arriver
successivement les sept voyageurs qui remplissaient toute
l'hotellerie.

A l'aspect de tout ce monde, de tous ces equipages, de tout ce
train, Malicorne se frotta les mains, en songeant que, faute d'un
jour, il n'eut pas trouve un lit pour se reposer au retour de ses
explorations.

Apres que tous les etrangers se furent cases, l'hote entra dans sa
chambre, et, avec sa gracieusete habituelle:

-- Mon cher monsieur, lui dit-il, il vous reste le grand
appartement du troisieme corps de logis; vous savez cela?

-- Sans doute, je le sais.

-- Et c'est un veritable cadeau que je vous fais.

-- Merci!

-- De sorte que, lorsque votre ami viendra...

-- Eh bien?

-- Eh bien! il sera content de moi, ou, dans le cas contraire,
c'est qu'il sera bien difficile.

-- Pardon! voulez-vous me permettre de dire quelques mots a propos
de mon ami?

-- Dites, pardieu! vous etes bien le maitre.

-- Il devait venir, comme vous savez...

-- Et il le doit toujours.

-- C'est qu'il pourrait avoir change d'avis.

-- Non.

-- Vous en etes sur?

-- J'en suis sur.

-- C'est que, dans le cas ou vous auriez quelque doute...

-- Apres?

-- Je vous dirais, moi: je ne vous reponds pas qu'il vienne.

-- Mais il vous a dit cependant...

-- Certainement il m'a dit; mais vous savez; l'homme propose et
Dieu dispose, verba volant, scripta manent.

-- Ce qui veut dire?

-- Les mots s'envolent, les ecrits restent, et, comme il ne m'a
pas ecrit, qu'il s'est contente de me dire, je vous autoriserai
donc, sans cependant vous y inviter... vous sentez, c'est fort
embarrassant.

-- A quoi m'autorisez-vous?

-- Dame! a louer son appartement, si vous en trouvez un bon prix.

-- Moi?

-- Oui, vous.

-- Jamais, monsieur, jamais je ne ferai une pareille chose. S'il
ne vous a pas ecrit, a vous...

-- Non.

-- Il m'a ecrit, a moi.

-- Ah!

-- Oui.

-- Et dans quels termes? Voyons si sa lettre s'accorde avec ses
paroles.

-- En voici a peu pres le texte:

"Monsieur le proprietaire de l'hotel du Beau-Paon,

Vous devez etre prevenu du rendez-vous pris dans votre hotel par
quelques personnages d'importance; je fais partie de la societe
qui se reunit a Fontainebleau. Retenez donc a la fois, et une
petite chambre pour un ami qui arrivera avant moi ou apres moi..."

-- C'est vous cet ami, n'est-ce pas? fit en s'interrompant l'hote
du Beau Paon.

Malicorne s'inclina modestement.

L'hote reprit:

"Et un grand appartement pour moi. Le grand appartement me regarde
mais je desire que le prix de la chambre soit modique, cette
chambre etant destinee a un pauvre diable."

-- C'est toujours bien vous, n'est-ce pas? dit l'hote.

-- Oui, certes, dit Malicorne.

-- Alors, nous sommes d'accord: votre ami soldera le prix de son
appartement, et vous solderez le prix du votre.

"Je veux etre roue vif, se dit en lui-meme Malicorne, si je
comprends quelque chose a ce qui m'arrive."

Puis, tout haut:

-- Et, dites-moi, vous avez ete content du nom?

-- De quel nom?

-- Du nom qui terminait la lettre. Il vous a presente toute
garantie?

-- J'allais vous le demander, dit l'hote.

-- Comment! la lettre n'etait pas signee?

-- Non, fit l'hote en ecarquillant des yeux pleins de mystere et
de curiosite.

-- Alors, repliqua Malicorne imitant ce geste et ce mystere, s'il
ne s'est pas nomme...

-- Eh bien?

-- Vous comprendrez qu'il doit avoir ses raisons pour cela.

-- Sans doute.

-- Et que je n'irai pas, moi, son ami, moi, son confident, trahir
son incognito.

-- C'est juste, monsieur, repondit l'hote; aussi je n'insiste pas.

-- J'apprecie cette delicatesse. Quant a moi, comme l'a dit mon
ami, ma chambre est a part, convenons-en bien.

-- Monsieur, c'est tout convenu.

-- Vous comprenez, les bons comptes font les bons amis. Comptons
donc.

-- Ce n'est pas presse.

-- Comptons toujours. Chambre, nourriture, pour moi, place a la
mangeoire et nourriture de mon cheval: combien par jour?

-- Quatre livres, monsieur.

-- Cela fait donc douze livres pour les trois jours ecoules?

-- Douze livres; oui, monsieur.

-- Voici vos douze livres.

-- Eh! monsieur, a quoi bon payer tout de suite?

-- Parce que, dit Malicorne en baissant la voix et en recourant au
mysterieux, puisqu'il voyait le mysterieux reussir, parce que, si
l'on avait a partir soudain, a decamper d'un moment a l'autre, ce
serait tout compte fait.

-- Monsieur, vous avez raison.

-- Donc, je suis chez moi.

-- Vous etes chez vous.

-- Eh bien! a la bonne heure. Adieu!

L'hote se retira.

Reste seul, Malicorne se fit le raisonnement suivant: "Il n'y a
que M. de Guiche ou Manicamp capables d'avoir ecrit a mon hote;
M. de Guiche, parce qu'il veut se menager un logement hors de
cour, en cas de succes ou d'insucces; Manicamp, parce qu'il aura
ete charge de cette commission par M. de Guiche.

"Voici donc ce que M. de Guiche ou Manicamp auront imagine: le
grand appartement pour recevoir d'une facon convenable quelque
dame epais voilee, avec reserve, pour la susdite dame, d'une
double sortie sur une rue a peu pres deserte et aboutissant a la
foret.

"La chambre pour abriter momentanement soit Manicamp, confident de
M. de Guiche et vigilant gardien de la porte, soit M. de Guiche
lui-meme, jouant a la fois pour plus de surete le role du maitre
et celui du confident.

"Mais cette reunion qui doit avoir lieu, qui a eu effectivement
lieu dans l'hotel?

"Ce sont sans doute gens qui doivent etre presentes au roi.

"Mais le pauvre diable a qui la chambre est destinee?

"Ruse pour mieux cacher de Guiche ou Manicamp.

"S'il en est ainsi, comme c'est chose probable, il n'y a que demi-
mal: et de Manicamp a Malicorne, il n'y a que la bourse."

Depuis ce raisonnement, Malicorne avait dormi sur les deux
oreilles, laissant les sept etrangers occuper et arpenter en tous
sens les sept logements de l'hotellerie du Beau-Paon.

Lorsque rien ne l'inquietait a la cour, lorsqu'il etait las
d'excursions et d'inquisitions, las d'ecrire des billets que
jamais il n'avait l'occasion de remettre a leur adresse, alors il
rentrait dans sa bienheureuse petite chambre, et, accoude sur le
balcon garni de capucines et d'oeillets palisses, il s'occupait de
ces etranges voyageurs pour qui Fontainebleau semblait n'avoir ni
lumieres, ni joies, ni fetes.

Cela dura ainsi jusqu'au septieme jour, jour que nous avons
detaille longuement avec sa nuit dans les precedents chapitres.

Cette nuit-la, Malicorne prenait le frais a sa fenetre vers une
heure du matin, quand Manicamp parut a cheval, le nez au vent,
l'air soucieux et ennuye.

"Bon! se dit Malicorne en le reconnaissant du premier coup, voila
mon homme qui vient reclamer son appartement, c'est-a-dire ma
chambre."

Et il appela Manicamp.

Manicamp leva la tete, et a son tour reconnut Malicorne.

-- Ah! pardieu! dit celui-ci en se deridant, soyez le bienvenu,
Malicorne. Je rode dans Fontainebleau, cherchant trois choses que
je ne puis trouver: de Guiche, une chambre et une ecurie.

-- Quant a M. de Guiche, je ne puis vous en donner ni bonnes ni
mauvaises nouvelles, car je ne l'ai point vu; mais, quant a votre
chambre et a une ecurie, c'est autre chose.

-- Ah!

-- Oui; c'est ici qu'elles ont ete retenues?

-- Retenues, et par qui?

-- Par vous, ce me semble.

-- Par moi?

-- N'avez-vous donc point retenu un logement?

-- Pas le moins du monde.

L'hote, en ce moment, parut sur le seuil.

-- Une chambre? demanda Manicamp.

-- L'avez-vous retenue, monsieur?

-- Non.

-- Alors, pas de chambre.

-- S'il en est ainsi, j'ai retenu une chambre, dit Manicamp.

-- Une chambre ou un logement?

-- Tout ce que vous voudrez.

-- Par lettre? demanda l'hote.

Malicorne fit de la tete un signe affirmatif a Manicamp.

-- Eh! sans doute par lettre, fit Manicamp. N'avez-vous pas recu
une lettre de moi?

-- En date de quel jour? demanda l'hote, a qui les hesitations de
Manicamp donnaient du soupcon.

Manicamp se gratta l'oreille et regarda a la fenetre de Malicorne;
mais Malicorne avait quitte sa fenetre et descendait l'escalier
pour venir en aide a son ami.

Juste au meme moment, un voyageur, enveloppe dans une longue cape
a l'espagnole, apparaissait sous le porche, a portee d'entendre le
colloque.

-- Je vous demande a quelle date vous m'avez ecrit cette lettre
pour retenir un logement chez moi? repeta l'hote en insistant.

-- A la date de mercredi dernier, dit d'une voix douce et polie
l'etranger mysterieux en touchant l'epaule de l'hote.

Manicamp se recula, et Malicorne, qui apparaissait sur le seuil,
se gratta l'oreille a son tour. L'hote salua le nouveau venu en
homme qui reconnait son veritable voyageur.

-- Monsieur, lui dit-il civilement, votre appartement vous attend,
ainsi que vos ecuries. Seulement...

Il regarda autour de lui.

-- Vos chevaux? demanda-t-il.

-- Mes chevaux arriveront ou n'arriveront pas. La chose vous
importe peu, n'est-ce pas? pourvu qu'on vous paie ce qui a ete
retenu.

L'hote salua plus bas.

-- Vous m'avez, en outre, continua le voyageur inconnu, garde la
petite chambre que je vous ai demandee?

-- Aie! fit Malicorne, en essayant de se dissimuler.

-- Monsieur, votre ami l'occupe depuis huit jours, dit l'hote en
montrant Malicorne qui se faisait le plus petit qu'il lui etait
possible.

Le voyageur, en ramenant son manteau jusqu'a la hauteur de son
nez, jeta un coup d'oeil rapide sur Malicorne.

-- Monsieur n'est pas mon ami, dit-il.

L'hote fit un bond.

-- Je ne connais pas Monsieur, continua le voyageur.

-- Comment! s'ecria l'aubergiste s'adressant a Malicorne, comment!
vous n'etes pas l'ami de Monsieur?

-- Que vous importe, pourvu que l'on vous paie? dit Malicorne
parodiant majestueusement l'etranger.

-- Il importe si bien, dit l'hote, qui commencait a s'apercevoir
qu'il y avait substitution de personnage, que je vous prie,
monsieur, de vider les lieux retenus d'avance et par un autre que
vous.

-- Mais enfin, dit Malicorne, Monsieur n'a pas besoin tout a la
fois d'une chambre au premier et d'un appartement au second... Si
Monsieur prend la chambre, je prends, moi, l'appartement; si
Monsieur choisit l'appartement, je garde la chambre.

-- Je suis desespere, monsieur, dit le voyageur de sa voix douce;
mais j'ai besoin a la fois de la chambre et de l'appartement.

-- Mais enfin pour qui? demanda Malicorne.

-- De l'appartement, pour moi.

-- Soit; mais de la chambre?

-- Regardez, dit le voyageur en etendant la main vers une espece
de cortege qui s'avancait.

Malicorne suivit du regard la direction indiquee et vit arriver
sur une civiere ce franciscain dont il avait, avec quelques
details ajoutes par lui, raconte a Montalais l'installation dans
sa chambre, et qu'il avait si inutilement essaye de convertir a de
plus humbles vues.

Le resultat de l'arrivee du voyageur inconnu et du franciscain
malade fut l'expulsion de Malicorne, maintenu sans aucun egard
hors de l'auberge du Beau-Paon par l'hote et les paysans qui
servaient de porteurs au franciscain.

Il a ete donne connaissance au lecteur des suites de cette
expulsion, de la conversation de Manicamp, avec Montalais, que
Manicamp, plus adroit que Malicorne, avait su trouver pour avoir
des nouvelles de de Guiche; de la conversation subsequente de
Montalais avec Malicorne; enfin du double billet de logement
fourni a Manicamp et a Malicorne, par le comte de Saint Aignan.

Il nous reste a apprendre a nos lecteurs ce qu'etaient le voyageur
au manteau, principal locataire du double appartement dont
Malicorne avait occupe une portion, et le franciscain, tout aussi
mysterieux, dont l'arrivee, combinee avec celle du voyageur au
manteau, avait eu le malheur de deranger les combinaisons des deux
amis.


Chapitre CXXVI -- Un jesuite de la onzieme annee

Et d'abord, pour ne point faire languir le lecteur, nous nous
haterons de repondre a la premiere question.

Le voyageur au manteau rabattu sur le nez etait Aramis, qui, apres
avoir quitte Fouquet et tire d'un porte-manteau ouvert par son
laquais un costume complet de cavalier, etait sorti du chateau et
s'etait rendu a l'hotellerie du Beau-Paon, ou, par lettre, depuis
sept jours, il avait bien, ainsi que l'avait annonce l'hote,
commande une chambre et un appartement.

Aramis, aussitot apres l'expulsion de Malicorne et de Manicamp,
s'approcha du franciscain et lui demanda lequel il preferait de
l'appartement ou de la chambre.

Le franciscain demanda ou etaient places l'un et l'autre.

On lui repondit que la chambre etait au premier et l'appartement
au second.

-- Alors, la chambre, dit-il.

Aramis n'insista point, et, avec une entiere soumission:

-- La chambre, dit-il a l'hote.

Et, saluant avec respect, il se retira dans l'appartement.

Le franciscain fut aussitot porte dans la chambre.

Maintenant, n'est-ce pas une chose etonnante que ce respect d'un
prelat pour un simple moine, et pour un moine d'un ordre mendiant,
auquel on donnait ainsi, sans meme qu'il l'eut demandee, une
chambre qui faisait l'ambition de tant de voyageurs.

Comment expliquer aussi cette arrivee inattendue d'Aramis a
l'hotel du Beau-Paon, lui qui, entre avec M. Fouquet au chateau,
pouvait loger au chateau avec M. Fouquet?

Le franciscain supporta le transport dans l'escalier sans pousser
une plainte, quoique l'on vit que sa souffrance etait grande, et
qu'a chaque heurt de la civiere contre la muraille ou contre la
rampe de l'escalier, il eprouvait par tout son corps une secousse
terrible.

Enfin, lorsqu'il fut arrive dans la chambre:

-- Aidez-moi a me mettre sur ce fauteuil, dit-il aux porteurs.

Ceux-ci deposerent la civiere sur le sol, et, soulevant le plus
doucement qu'il leur fut possible le malade, ils le deposerent sur
le fauteuil qu'il avait designe et qui etait place a la tete du
lit.

-- Maintenant, ajouta-t-il avec une grande douceur de gestes et de
paroles, faites-moi monter l'hote.

Ils obeirent.

Cinq minutes apres, l'hote du Beau-Paon apparaissait sur le seuil
de la porte.

-- Mon ami, lui dit le franciscain, congediez, je vous prie, ces
braves gens; ce sont des vassaux de la vicomte de Melun. Ils m'ont
trouve evanoui de chaleur sur la route, et, sans se demander si
leur peine serait payee, ils m'ont voulu porter chez eux. Mais je
sais ce que coute aux pauvres l'hospitalite qu'ils donnent a un
malade, et j'ai prefere l'hotellerie, ou, d'ailleurs, j'etais
attendu.

L'hote regarda le franciscain avec etonnement.

Le franciscain fit avec son pouce et d'une certaine facon le signe
de croix sur sa poitrine.

L'hote repondit en faisant le meme signe sur son epaule gauche.

-- Oui, c'est vrai, dit-il, vous etiez attendu, mon pere; mais
nous esperions que vous arriveriez en meilleur etat.

Et, comme les paysans regardaient avec etonnement cet hotelier si
fier, devenu tout a coup respectueux en presence d'un pauvre
moine, le franciscain tira de sa longue poche deux ou trois pieces
d'or, qu'il montra.

-- Voila, mes amis, dit-il, de quoi payer les soins qu'on me
donnera. Ainsi tranquillisez-vous et ne craignez pas de me laisser
ici. Ma compagnie, pour laquelle je voyage, ne veut pas que je
mendie; seulement, comme les soins qui m'ont ete donnes par vous
meritent aussi recompense, prenez ces deux louis et retirez-vous
en paix.

Les paysans n'osaient accepter; l'hote prit les deux louis de la
main du moine, et les mit dans celle d'un paysan.

Les quatre porteurs se retirerent en ouvrant des yeux plus grands
que jamais.

La porte refermee, et tandis que l'hote se tenait respectueusement
debout pres de cette porte, le franciscain se recueillit un
instant.

Puis il passa sur son front jauni une main seche de fievre, et de
ses doigts crispes frotta en tremblant les boucles grisonnantes de
sa barbe.

Ses grands yeux, creuses par la maladie et l'agitation, semblaient
suivre dans le vague une idee douloureuse et inflexible.

-- Quels medecins avez-vous a Fontainebleau? demanda-t-il enfin.

-- Nous en avons trois, mon pere.

-- Comment les nommez-vous?

-- Luiniguet d'abord.

-- Ensuite?

-- Puis un frere carme nomme Frere Hubert.

-- Ensuite?

-- Ensuite un seculier nomme Grisart.

-- Ah! Grisart! murmura le moine. Appelez vite M. Grisart.

L'hote fit un mouvement d'obeissance empressee.

-- A propos, quels pretres a-t-on sous la main ici?

-- Quels pretres?

-- Oui, de quels ordres?

-- Il y a des jesuites, des augustins et des cordeliers; mais, mon
pere, les jesuites sont les plus pres d'ici. J'appellerai donc un
confesseur jesuite, n'est-ce pas?

-- Oui, allez.

L'hote sortit.

On devine qu'au signe de croix echange entre eux l'hote et le
malade s'etaient reconnus pour deux affilies de la redoutable
Compagnie de Jesus.

Reste seul, le franciscain tira de sa poche une liasse de papiers
dont il parcourut quelques-uns avec une attention scrupuleuse.
Cependant la force du mal vainquit son courage: ses yeux
tournerent, une sueur froide coula de son front, et il se laissa
aller presque evanoui, la tete renversee en arriere, les bras
pendants aux deux cotes de son fauteuil.

Il etait depuis cinq minutes sans mouvement aucun, lorsque l'hote
rentra, conduisant le medecin, auquel il avait a peine donne le
temps de s'habiller.

Le bruit de leur entree, le courant d'air qu'occasionna
l'ouverture de la porte reveillerent les sens du malade. Il saisit
a la hate ses papiers epars, et de sa main longue et decharnee les
cacha sous les coussins du fauteuil.

L'hote sortit, laissant ensemble le malade et le medecin.

-- Voyons, dit le franciscain au docteur, voyons, monsieur
Grisart, approchez-vous, car il n'y a pas de temps a perdre;
palpez, auscultez, jugez et prononcez la sentence.

-- Notre hote, repondit le medecin, m'a assure que j'avais le
bonheur de donner mes soins a un affilie.

-- A un affilie, oui, repondit le franciscain. Dites-moi donc la
verite; je me sens bien mal; il me semble que je vais mourir.

Le medecin prit la main du moine et lui tata le pouls.

-- Oh! oh! dit-il, fievre dangereuse.

-- Qu'appelez-vous une fievre dangereuse? demanda le malade avec
un regard imperieux.

-- A un affilie de la premiere ou de la seconde annee, repondit le
medecin en interrogeant le moine des yeux, je dirais fievre
curable.

-- Mais a moi? dit le franciscain.

Le medecin hesita.

-- Regardez mon poil gris et mon front bourre de pensees,
continua-t-il; regardez les rides par lesquelles je compte mes
epreuves; je suis un jesuite de la onzieme annee, monsieur
Grisart.

Le medecin tressaillit.

En effet, un jesuite de la onzieme annee, c'etait un des ces
hommes inities a tous les secrets de l'ordre, un de ces hommes
pour lesquels la science n'a plus de secrets, la societe plus de
barrieres, l'obeissance temporelle plus de liens.

-- Ainsi, dit Grisart en saluant avec respect, je me trouve en
face d'un maitre?

-- Oui, agissez donc en consequence.

-- Et vous voulez savoir?...

-- Ma situation reelle.

-- Eh bien! dit le medecin, c'est une fievre cerebrale, autrement
dit une meningite aigue, arrivee a son plus haut point
d'intensite.

-- Alors, il n'y a pas d'espoir, n'est-ce pas? demanda le
franciscain d'un ton bref.

-- Je ne dis pas cela, repondit le docteur; cependant, eu egard au
desordre du cerveau, a la brievete du souffle, a la precipitation
du pouls, a l'incandescence de la terrible fievre qui vous
devore...

-- Et qui m'a terrasse trois fois depuis ce matin, dit le frere.

-- Aussi l'appelai-je terrible. Mais comment n'etes-vous pas
demeure en route?

-- J'etais attendu ici, il fallait que j'arrivasse.

-- Dussiez-vous mourir?

-- Dusse-je mourir.

-- Eh bien! eu egard a tous ces symptomes, je vous dirai que la
situation est presque desesperee.

Le franciscain sourit d'une facon etrange.

-- Ce que vous me dites la est peut-etre assez pour ce qu'on doit
a un affilie, meme de la onzieme annee, mais pour ce qu'on me doit
a moi, maitre Grisart, c'est trop peu, et j'ai le droit d'exiger
davantage. Voyons, soyons encore plus vrai que cela, soyons franc,
comme s'il s'agissait de parler a Dieu. D'ailleurs, j'ai deja fait
appeler un confesseur.

-- Oh! j'espere cependant, balbutia le docteur.

-- Repondez, dit le malade en montrant avec un geste de dignite un
anneau d'or dont le chaton avait jusque-la ete tourne en dedans,
et qui portait grave le signe representatif de la Societe de
Jesus.

Grisart poussa une exclamation.

-- Le general! s'ecria-t-il.

-- Silence! dit le franciscain; vous comprenez qu'il s'agit d'etre
vrai.

-- Seigneur, seigneur, appelez le confesseur, murmura Grisart;
car, dans deux heures, au premier redoublement, vous serez pris du
delire, et vous passerez dans la crise.

-- A la bonne heure, dit le malade, dont les sourcils se
froncerent un moment; j'ai donc deux heures?

-- Oui, surtout si vous prenez la potion que je vais vous envoyer.

-- Et elle me donnera deux heures?

-- Deux heures.

-- Je la prendrai, fut-elle du poison, car ces deux heures sont
necessaires non seulement a moi, mais a la gloire de l'ordre.

-- Oh! quelle perte! murmura le medecin, quelle catastrophe pour
nous!

-- C'est la perte d'un homme, voila tout, repondit le franciscain,
et Dieu pourvoira a ce que le pauvre moine qui vous quitte trouve
un digne successeur. Adieu, monsieur Grisart; c'est deja une
permission du Seigneur que je vous aie rencontre. Un medecin qui
n'eut point ete affilie a notre sainte congregation m'eut laisse
ignorer mon etat, et, comptant encore sur des jours d'existence,
je n'eusse pu prendre des precautions necessaires. Vous etes
savant, monsieur Grisart, cela nous fait honneur a tous: il m'eut
repugne de voir un des notres mediocre dans sa profession. Adieu,
maitre Grisart, adieu! et envoyez-moi vite votre cordial.

-- Benissez-moi, du moins, monseigneur!

-- D'esprit, oui... allez... d'esprit, vous dis-je... _Animo_
maitre Grisart... _viribus impossibile_.

Et il retomba sur son fauteuil, presque evanoui de nouveau.

Maitre Grisart balanca pour savoir s'il lui porterait un secours
momentane, ou s'il courrait lui preparer le cordial promis. Sans
doute se decida-t-il en faveur du cordial, car il s'elanca hors de
la chambre et disparut dans l'escalier.


Chapitre CXXVII -- Le secret de l'Etat

Quelques moments apres la sortie du docteur Grisart, le confesseur
arriva.

A peine eut-il depasse le seuil de la porte, que le franciscain
attacha sur lui son regard profond.

Puis, secouant sa tete pale:

-- Voila un pauvre esprit, murmura-t-il, et j'espere que Dieu me
pardonnera de mourir sans le secours de cette infirmite vivante.

Le confesseur de son cote, regardait avec etonnement, presque avec
terreur, le moribond. Il n'avait jamais vu yeux si ardents au
moment de se fermer, regards si terribles au moment de s'eteindre.

Le franciscain fit de la main un signe rapide et imperatif.

-- Asseyez-vous la, mon pere, dit-il, et m'ecoutez.

Le confesseur jesuite, bon pretre, simple et naif initie, qui des
mysteres de l'ordre n'avait vu que l'initiation, obeit a la
superiorite du penitent.

-- Il y a dans cette hotellerie plusieurs personnes, continua le
franciscain.

-- Mais, demanda le jesuite, je croyais etre venu pour une
confession. Est ce une confession que vous me faites la?

-- Pourquoi cette question?

-- Pour savoir si je dois garder secretes vos paroles.

-- Mes paroles sont termes de confession; je les fie a votre
devoir de confesseur.

-- Tres bien! dit le pretre s'installant dans le fauteuil que le
franciscain venait de quitter a grand-peine pour s'etendre sur le
lit.

Le franciscain continua.

-- Il y a, vous disais-je, plusieurs personnes dans cette
hotellerie.

-- Je l'ai entendu dire.

-- Ces personnes doivent etre au nombre de huit.

Le jesuite fit un signe qu'il comprenait.

-- La premiere a laquelle je veux parler, dit le moribond, est un
Allemand de Vienne, et s'appelle le baron de Wostpur. Vous me
ferez le plaisir de l'aller trouver, et de lui dire que celui
qu'il attendait est arrive.

Le confesseur, etonne, regarda son penitent; la confession lui
paraissait singuliere.

-- Obeissez, dit le franciscain avec le ton irresistible du
commandement.

Le bon jesuite, entierement subjugue, se leva et quitta la
chambre.

Une fois le jesuite sorti, le franciscain reprit les papiers
qu'une crise de fievre l'avait force deja de quitter une premiere
fois.

-- Le baron de Wostpur? Bon! dit-il: ambitieux, sot, etroit.

Il replia les papiers qu'il poussa sous son traversin.

Des pas rapides se faisaient entendre au bout du corridor.

Le confesseur rentra, suivi du baron de Wostpur, lequel marchait
tete levee, comme s'il se fut agi de crever le plafond avec son
plumet.

Aussi, a l'aspect de ce franciscain au regard sombre, et de cette
simplicite dans la chambre:

-- Qui m'appelle? demanda l'Allemand.

-- Moi! fit le franciscain.

Puis, se tournant vers le confesseur:

-- Bon pere, lui dit-il, laissez-nous un instant seuls; quand
Monsieur sortira, vous rentrerez.

Le jesuite sortit, et sans doute profita de cet exil momentane de
la chambre de son moribond pour demander a l'hote quelques
explications sur cet etrange penitent, qui traitait son confesseur
comme on traite un valet de chambre.

Le baron s'approcha du lit et voulut parler, mais de la main le
franciscain lui imposa silence.

-- Les moments sont precieux, dit ce dernier a la hate. Vous etes
venu ici pour le concours, n'est-ce pas?

-- Oui, mon pere.

-- Vous esperez etre elu general?

-- Je l'espere.

-- Vous savez a quelles conditions seulement on peut parvenir a ce
haut grade, qui fait un homme le maitre des rois, l'egal des
papes?

-- Qui etes-vous, demanda le baron, pour me faire subir cet
interrogatoire?

-- Je suis celui que vous attendez.

-- L'electeur general?

-- Je suis l'elu.

-- Vous etes...

Le franciscain ne lui donna point le temps d'achever; il etendit
sa main amaigrie: a sa main brillait l'anneau du generalat.

Le baron recula de surprise; puis, tout aussitot, s'inclinant avec
un profond respect:

-- Quoi! s'ecria-t-il, vous ici, monseigneur? vous dans cette
pauvre chambre, vous sur ce miserable lit, vous cherchant et
choisissant le general futur, c'est-a-dire votre successeur?

-- Ne vous inquietez point de cela, monsieur; remplissez vite la
condition principale, qui est de fournir a l'ordre un secret d'une
importance telle, que l'une des plus grandes cours de l'Europe
soit, par votre entremise, a jamais infeodee a l'ordre. Eh bien!
avez-vous ce secret, comme vous avez promis de l'avoir dans votre
demande adressee au Grand Conseil?

-- Monseigneur...

-- Mais procedons par ordre... Vous etes bien le baron de Wostpur?

-- Oui, monseigneur.

-- Cette lettre est bien de vous?

Le general des jesuites tira un papier de sa liasse et le presenta
au baron.

Le baron y jeta les yeux, et avec un signe affirmatif:

-- Oui, monseigneur, cette lettre est bien de moi, dit-il.

-- Et vous pouvez me montrer la reponse faite par le secretaire du
Grand Conseil?

-- La voici, monseigneur.

Le baron tendit au franciscain une lettre portant cette simple
adresse:

A Son Excellence le baron de Wostpur.

Et contenant cette seule phrase:

Du 15 au 22 mai, Fontainebleau, hotel du Beau-Paon.

A M D G.

-- Bien! dit le franciscain, nous voici en presence, parlez.

-- J'ai un corps de troupes compose de cinquante mille hommes;
tous les officiers sont gagnes. Je campe sur le Danube. Je puis en
quatre jours renverser l'empereur, oppose, comme vous savez, au
progres de notre ordre, et le remplacer par celui des princes de
sa famille que l'ordre nous designera.

Le franciscain ecoutait sans donner signe d'existence.

-- C'est tout? dit-il.

-- Il y a une revolution europeenne dans mon plan, dit le baron.

-- C'est bien, monsieur de Wostpur, vous recevrez la reponse;
rentrez chez vous, et soyez parti de Fontainebleau dans un quart
d'heure.

Le baron sortit a reculons, et aussi obsequieux que s'il eut pris
conge de cet empereur qu'il allait trahir.

-- Ce n'est pas la un secret, murmura le franciscain? c'est un
complot... D'ailleurs, ajouta-t-il apres un moment de reflexion,
l'avenir de l'Europe n'est plus aujourd'hui dans la maison
d'Autriche.

Et, d'un crayon rouge qu'il tenait a la main, il raya sur la liste
le nom du baron de Wostpur.

-- Au cardinal, maintenant, dit-il; du cote de l'Espagne, nous
devons avoir quelque chose de plus serieux.

Levant les yeux, il apercut le confesseur qui attendait ses
ordres, soumis comme un ecolier.

-- Ah! ah! dit-il, remarquant cette soumission, vous avez parle a
l'hote?

-- Oui, monseigneur, et au medecin.

-- A Grisart.

-- Oui.

-- Il est donc la?

-- Il attend, avec la potion promise.

-- C'est bien! si besoin est, j'appellerai; maintenant, vous
comprenez toute l'importance de ma confession, n'est-ce pas?

-- Oui, monseigneur.

-- Alors, allez me querir le cardinal espagnol Herrebia. Hatez-
vous. Cette fois seulement, comme vous savez ce dont il s'agit,
vous resterez pres de moi, car j'eprouve des defaillances.

-- Faut-il appeler le medecin?

-- Pas encore, pas encore... Le cardinal espagnol, voila tout...
Allez.

Cinq minutes apres, le cardinal entrait, pale et inquiet, dans la
petite chambre.

-- J'apprends, monseigneur... balbutia le cardinal.

-- Au fait, dit le franciscain d'une voix eteinte.

Et il montra au cardinal une lettre ecrite par ce dernier au Grand
Conseil.

-- Est-ce votre ecriture? demanda-t-il.

-- Oui; mais...

-- Et votre convocation?...

Le cardinal hesitait a repondre. Sa pourpre se revoltait contre la
bure du pauvre franciscain.

Le moribond etendit la main et montra l'anneau.

L'anneau fit son effet, plus grand a mesure que grandissait le
personnage sur lequel le franciscain s'exercait.

-- Le secret, le secret, vite! demanda le malade en s'appuyant sur
son confesseur.

-- _Coram isti?_ demanda le cardinal, inquiet.

-- Parlez espagnol, dit le franciscain en pretant la plus vive
attention.

-- Vous savez, monseigneur, dit le cardinal continuant la
conversation en castillan, que la condition du mariage de
l'infante avec le roi de France est une renonciation absolue des
droits de ladite infante, comme aussi du roi Louis, a tout apanage
de la couronne d'Espagne?

Le franciscain fit un signe affirmatif.

-- Il en resulte, continua le cardinal, que la paix et l'alliance
entre les deux royaumes dependent de l'observation de cette clause
du contrat.

Meme signe du franciscain.

-- Non seulement la France et l'Espagne, dit le cardinal, mais
encore l'Europe tout entiere seraient ebranlees par l'infidelite
d'une des parties.

Nouveau mouvement de tete du malade.

-- Il en resulte, continua l'orateur, que celui qui pourrait
prevoir les evenements et donner comme certain ce qui n'est jamais
qu'un nuage dans l'esprit de l'homme, c'est-a-dire l'idee du bien
ou du mal a venir, preserverait le monde d'une immense
catastrophe; on ferait tourner au profit de l'ordre l'evenement
devine dans le cerveau meme de celui qui le prepare.

-- _Pronto! pronto!_ murmura le franciscain, qui palit et se
pencha sur le pretre.

Le cardinal s'approcha de l'oreille du moribond.

-- Eh bien! monseigneur, dit-il, je sais que le roi de France a
decide qu'au premier pretexte, une mort par exemple, soit celle du
roi d'Espagne, soit celle d'un frere de l'infante, la France
revendiquera, les armes a la main, l'heritage, et je tiens tout
prepare le plan politique arrete par Louis XIV a cette occasion.

-- Ce plan? dit le franciscain.

-- Le voici, dit le cardinal.

-- De quelle main est-il ecrit?

-- De la mienne.

-- N'avez-vous rien de plus a dire?

-- Je crois avoir dit beaucoup, monseigneur, repondit le cardinal.

-- C'est vrai, vous avez rendu un grand service a l'ordre. Mais
comment vous etes-vous procure les details a l'aide desquels vous
avez bati ce plan?

-- J'ai a ma solde les bas valets du roi de France, et je tiens
d'eux tous les papiers de rebut que la cheminee a epargnes.

-- C'est ingenieux, murmura le franciscain en essayant de sourire.
Monsieur le cardinal, vous partirez de cette hotellerie dans un
quart d'heure; reponse vous sera faite, allez!

Le cardinal se retira.

-- Appelez-moi Grisart, et allez me chercher le Venitien Marini,
dit le malade.

Pendant que le confesseur obeissait, le franciscain, au lieu de
biffer le nom du cardinal comme il avait fait de celui du baron,
traca une croix a cote de ce nom.

Puis, epuise par l'effort, il tomba sur son lit en murmurant le
nom du docteur Grisart.

Quand il revint a lui, il avait bu la moitie d'une potion dont le
reste attendait dans un verre, et il etait soutenu par le medecin,
tandis que le Venitien et le confesseur se tenaient pres de la
porte.

Le Venitien passa par les memes formalites que ses deux
concurrents, hesita comme eux a la vue des deux etrangers, et,
rassure par l'ordre du general, revela que le pape, effraye de la
puissance de l'ordre, ourdissait un plan d'expulsion generale des
jesuites, et pratiquait les cours de l'Europe a l'effet d'obtenir
leur aide. Il indiqua les auxiliaires du pontife, ses moyens
d'action, et designa l'endroit de l'archipel ou, par un coup de
main, deux cardinaux adeptes de la onzieme annee, et par
consequent chefs superieurs, devaient etre deportes avec trente-
deux des principaux affilies de Rome.

Le franciscain remercia le _signor_ Marini. Ce n'etait pas un
mince service rendu a la societe que la denonciation de ce projet
pontifical.

Apres quoi, le Venitien recut l'ordre de partir dans un quart
d'heure, et s'en alla radieux, comme s'il tenait deja l'anneau,
insigne du commandement de la societe.

Mais, tandis qu'il s'eloignait, le franciscain murmurait sur son
lit:

-- Tous ces hommes sont des espions ou des sbires, pas un n'est
general; tous ont decouvert un complot, pas un n'a un secret. Ce
n'est point avec la ruine, avec la guerre, avec la force que l'on
doit gouverner la Societe de Jesus, c'est avec l'influence
mysterieuse que donne une superiorite morale. Non, l'homme n'est
pas trouve, et, pour comble de malheur, Dieu me frappe, et je
meurs. Oh! faudra-t-il que la societe tombe avec moi faute d'une
colonne; faut-il que la mort qui m'attend devore avec moi l'avenir
de l'ordre? Cet avenir que dix ans de ma vie eussent eternise, car
il s'ouvre radieux et splendide, cet avenir, avec le regne du
nouveau roi!

Ces mots a demi penses, a demi prononces, le bon jesuite les
ecoutait avec epouvante comme on ecoute les divagations d'un
fievreux, tandis que Grisart, esprit plus eleve, les devorait
comme les revelations d'un monde inconnu ou son regard plongeait
sans que sa main put y atteindre.

Soudain le franciscain se releva.

-- Terminons, dit-il, la mort me gagne. Oh! tout a l'heure, je
mourais tranquille, j'esperais... Maintenant je tombe desespere, a
moins que dans ceux qui restent... Grisart! Grisart, faites-moi
vivre une heure encore!

Grisart s'approcha du moribond et lui fit avaler quelques gouttes,
non pas de la potion qui etait dans le verre, mais du contenu d'un
flacon qu'il portait sur lui.

-- Appelez l'Ecossais! s'ecria le franciscain; appelez le marchand
de Breme! Appelez! appelez! Jesus! je me meurs! Jesus! j'etouffe!

Le confesseur s'elanca pour aller chercher du secours, comme s'il
y eut eu une force humaine qui put soulever le doigt de la mort
qui s'appesantissait sur le malade; mais sur le seuil de la porte,
il trouva Aramis, qui, un doigt sur les levres, comme la statue
d'Harpocrate, dieu du silence, le repoussa du regard jusqu'au fond
de la chambre.

Le medecin et le confesseur firent cependant un mouvement, apres
s'etre consultes des yeux, pour ecarter Aramis. Mais celui-ci,
avec deux signes de croix faits chacun d'une facon differente, les
cloua tous deux a leur place.

-- Un chef! murmurerent-ils tous deux.

Aramis penetra lentement dans la chambre ou le moribond luttait
contre les premieres atteintes de l'agonie.

Quant au franciscain, soit que l'elixir fit son effet, soit que
cette apparition d'Aramis lui rendit des forces, il fit un
mouvement, et, l'oeil ardent, la bouche entrouverte, les cheveux
humides de sueur, il se dressa sur le lit.

Aramis sentit que l'air de cette chambre etait etouffant; toutes
les fenetres etaient closes, du feu brulait dans l'atre, deux
bougies de cire jaune se repandaient en nappe sur les chandeliers
de cuivre et chauffaient encore l'atmosphere de leur vapeur
epaisse.:

Aramis ouvrit la fenetre, et, fixant sur le moribond un regard
plein d'intelligence et de respect:

-- Monseigneur, lui dit-il, je vous demande pardon d'arriver ainsi
sans que vous m'ayez mande, mais votre etat m'effraie, et j'ai
pense que vous pouviez etre mort avant de m'avoir vu, car je ne
venais que le sixieme sur votre liste.

Le moribond tressaillit et regarda sa liste.

-- Vous etes donc celui qu'on a appele autrefois Aramis et depuis
le chevalier d'Herblay? Vous etes donc l'eveque de Vannes.

-- Oui, monseigneur.

-- Je vous connais, je vous ai vu.

-- Au jubile dernier, nous nous sommes trouves ensemble chez le
Saint Pere.

-- Ah! oui, c'est vrai, je me rappelle. Et vous vous mettez sur
les rangs?

-- Monseigneur, j'ai oui dire que l'ordre avait besoin de posseder
un grand secret d'Etat, et, sachant que par modestie vous aviez
resigne d'avance vos fonctions en faveur de celui qui apporterait
ce secret, j'ai ecrit que j'etais pret a concourir, possedant seul
un secret que je crois important.

-- Parlez, dit le franciscain; je suis pret a vous entendre et a
juger de l'importance de ce secret.

-- Monseigneur, un secret de la valeur de celui que je vais avoir
l'honneur de vous confier ne se dit point avec la parole. Toute
idee qui est sortie une fois des limbes de la pensee et s'est
manifestee par une manifestation quelconque n'appartient plus meme
a celui qui l'a enfantee. La parole peut etre recoltee par une
oreille attentive et ennemie; il ne faut donc point la semer au
hasard, car, alors, le secret ne s'appelle plus un secret.

-- Comment donc alors comptez-vous transmettre votre secret?
demanda le moribond.

Aramis fit d'une main signe au medecin et au confesseur de
s'eloigner, et, de l'autre, il tendit au franciscain un papier
qu'une double enveloppe recouvrait.

-- Et l'ecriture, demanda le franciscain, n'est-elle pas plus
dangereuse encore que la parole, dites?

-- Non, monseigneur, dit Aramis, car vous trouverez dans cette
enveloppe des caracteres que vous seul et moi pouvons comprendre.

Le franciscain regardait Aramis avec un etonnement toujours
croissant.

-- C'est, continua celui-ci, le chiffre que vous aviez en 1655, et
que votre secretaire, Juan Jujan, qui est mort, pourrait seul
dechiffrer s'il revenait au monde.

-- Vous connaissiez donc ce chiffre, vous?

-- C'est moi qui le lui avais donne.

Et Aramis, s'inclinant avec une grace pleine de respect, s'avanca
vers la porte comme pour sortir.

Mais un geste du franciscain, accompagne d'un cri d'appel, le
retint.

-- Jesus! dit-il; ecce homo!

Puis, relisant une seconde fois le papier:

-- Venez vite, dit-il, venez.

Aramis se rapprocha du franciscain avec le meme visage calme et le
meme air respectueux.

Le franciscain, le bras etendu, brulait a la bougie le papier que
lui avait remis Aramis.

Alors, prenant la main d'Aramis et l'attirant a lui:

-- Comment et par qui avez-vous pu savoir un pareil secret?
demanda-t-il.

-- Par Mme de Chevreuse, l'amie intime, la confidente de la reine.

-- Et Mme de Chevreuse?

-- Elle est morte.

-- Et d'autres, d'autres savaient-ils?...

-- Un homme et une femme du peuple seulement.

-- Quels etaient-ils?

-- Ceux qui l'avaient elevee.

-- Que sont-ils devenus?

-- Morts aussi... Ce secret brule comme le feu.

-- Et vous avez survecu?

-- Tout le monde ignore que je le connaisse.

-- Depuis combien de temps avez-vous ce secret?

-- Depuis quinze ans.

-- Et vous l'avez garde?

-- Je voulais vivre.

-- Et vous le donnez a l'ordre, sans ambition, sans retour?

-- Je le donne a l'ordre avec ambition et avec retour, dit Aramis;
car, si vous vivez, monseigneur, vous ferez de moi, maintenant que
vous me connaissez, ce que je puis, ce que je dois etre.

-- Et comme je meurs, s'ecria le franciscain, je fais de toi mon
successeur... Tiens!

Et, arrachant la bague, il la passa au doigt d'Aramis.

Puis, se retournant vers les deux spectateurs de cette scene:

-- Soyez temoins, dit-il, et attestez dans l'occasion que, malade
de corps, mais sain d'esprit, j'ai librement et volontairement
remis cet anneau, marque de la toute-puissance, a Mgr d'Herblay,
eveque de Vannes, que je nomme mon successeur, et devant lequel,
moi, humble pecheur, pret a paraitre devant Dieu, je m'incline le
premier, pour donner l'exemple a tous.

Et le franciscain s'inclina effectivement, tandis que le medecin
et le jesuite tombaient a genoux.

Aramis, tout en devenant plus pale que le moribond lui-meme,
etendit successivement son regard sur tous les acteurs de cette
scene. L'ambition satisfaite affluait avec le sang vers son coeur.

-- Hatons-nous, dit le franciscain; ce que j'avais a faire ici me
presse, me devore! Je n'y parviendrai jamais.

-- Je le ferai, moi, dit Aramis.

-- C'est bien, dit le franciscain.

Puis, s'adressant au jesuite et au medecin:

-- Laissez-nous seuls, dit-il.

Tous deux obeirent.

-- Avec ce signe, dit-il, vous etes l'homme qu'il faut pour remuer
la terre; avec ce signe vous renverserez; avec ce signe vous
edifierez: In hoc signo vinces! Fermez la porte, dit le
franciscain a Aramis.

Aramis poussa les verrous et revint pres du franciscain.

-- Le pape a conspire contre l'ordre, dit le franciscain, le pape
doit mourir.

-- Il mourra, dit tranquillement Aramis.

-- Il est du sept cent mille livres a un marchand, a Breme, nomme
Bonstett, qui venait ici chercher la garantie de ma signature.

-- Il sera paye, dit Aramis.

-- Six chevaliers de Malte, dont voici les noms, ont decouvert,
par l'indiscretion d'un affilie de onzieme annee, les troisiemes
mysteres; il faut savoir ce que ces hommes ont fait du secret, le
reprendre et l'eteindre.

-- Cela sera fait.

-- Trois affilies dangereux doivent etre renvoyes dans le Thibet
pour y perir; ils sont condamnes. Voici leurs noms.

-- Je ferai executer la sentence.

-- Enfin, il y a une dame d'Anvers, petite-niece de Ravaillac;
elle a entre les mains certains papiers qui compromettent l'ordre.
Il y a dans la famille, depuis cinquante et un ans, une pension de
cinquante mille livres. La pension est lourde; l'ordre n'est pas
riche... Racheter les papiers pour une somme d'argent une fois
donnee, ou, en cas de refus, supprimer la pension... sans risque.

-- J'aviserai, dit Aramis.

-- Un navire venant de Lima a du entrer la semaine derniere dans
le port de Lisbonne; il est charge ostensiblement de chocolat, en
realite d'or. Chaque lingot est cache sous une couche de chocolat.
Ce navire est a l'ordre; il vaut dix-sept millions de livres, vous
le ferez reclamer: voici les lettres de charge.

-- Dans quel port le ferai-je venir?

-- A Bayonne.

-- Sauf vents contraires, avant trois semaines il y sera. Est-ce
tout?

Le franciscain fit de la tete un signe affirmatif, car il ne
pouvait plus parler; le sang envahissait sa gorge et sa tete et
jaillit par la bouche, par les narines et par les yeux. Le
malheureux n'eut que le temps de presser la main d'Aramis et tomba
tout crispe de son lit sur le plancher.

Aramis lui mit la main sur le coeur; le coeur avait cesse de
battre.

En se baissant, Aramis remarqua qu'un fragment du papier qu'il
avait remis au franciscain avait echappe aux flammes.

Il le ramassa et le brula jusqu'au dernier atome.

Puis, rappelant le confesseur et le medecin:

-- Votre penitent est avec Dieu, dit-il au confesseur; il n'a plus
besoin que des prieres et de la sepulture des morts. Allez tout
preparer pour un enterrement simple, et tel qu'il convient de le
faire a un pauvre moine... Allez.

Le jesuite sortit.

Alors, se tournant vers le medecin, et voyant sa figure pale et
anxieuse:

-- Monsieur Grisart, dit-il tout bas, videz ce verre et le
nettoyez; il y reste trop de ce que le Grand Conseil vous avait
commande d'y mettre.

Grisart, etourdi, atterre, ecrase, faillit tomber a la renverse.

Aramis haussa les epaules en signe de pitie, prit le verre, et en
vida le contenu dans les cendres du foyer.

Puis il sortit, emportant les papiers du mort.


Chapitre CXXVIII -- Mission

Le lendemain, ou plutot le jour meme, car les evenements que nous
venons de raconter avaient pris fin a trois heures du matin
seulement, avant le dejeuner, et comme le roi partait pour la
messe avec les deux reines, comme Monsieur, avec le chevalier de
Lorraine et quelques autres familiers, montait a cheval pour se
rendre a la riviere, afin d'y prendre un de ces fameux bains dont
les dames etaient folles, comme il ne restait enfin au chateau que
Madame, qui, sous pretexte d'indisposition, ne voulut pas sortir,
on vit, ou plutot on ne vit pas, Montalais se glisser hors de la
chambre des filles d'honneur, attirant apres elle La Valliere, qui
se cachait le plus possible; et toutes deux s'esquivant par les
jardins, parvinrent, tout en regardant autour d'elles, a gagner
les quinconces.

Le temps etait nuageux; un vent de flamme courbait les fleurs et
les arbustes; la poussiere brulante, arrachee aux chemins, montait
par tourbillons sur les arbres.

Montalais, qui, pendant toute la marche, avait rempli les
fonctions d'un eclaireur habile, Montalais fit quelques pas
encore, et, se retournant pour etre bien sure que personne
n'ecoutait ni ne venait:

-- Allons, dit-elle, Dieu merci! nous sommes bien seules. Depuis
hier, tout le monde espionne ici, et l'on forme un cercle autour
de nous comme si vraiment nous etions pestiferees.

La Valliere baissa la tete et poussa un soupir.

-- Enfin, c'est inoui, continua Montalais; depuis M. Malicorne
jusqu'a M. de Saint-Aignan, tout le monde en veut a notre secret.
Voyons, Louise, recordons-nous un peu, que je sache a quoi m'en
tenir.

La Valliere leva sur sa compagne ses beaux yeux purs et profonds
comme l'azur d'un ciel de printemps.

-- Et moi, dit-elle, je te demanderai pourquoi nous avons ete
appelees chez Madame; pourquoi nous avons couche chez elle au lieu
de coucher comme d'habitude chez nous; pourquoi tu es rentree si
tard, et d'ou viennent les mesures de surveillance qui ont ete
prises ce matin a notre egard?

-- Ma chere Louise, tu reponds a ma question par une question, ou
plutot par dix questions, ce qui n'est pas repondre. Je te dirai
cela plus tard, et, comme ce sont choses de secondaire importance,
tu peux attendre. Ce que je te demande, car tout decoulera de la,
c'est s'il y a ou s'il n'y a pas secret.

-- Je ne sais s'il y a secret, dit La Valliere, mais ce que je
sais, de ma part du moins, c'est qu'il y a eu imprudence depuis ma
sotte parole et mon plus sot evanouissement d'hier; chacun ici
fait ses commentaires sur nous.

-- Parle pour toi, ma chere, dit Montalais en riant, pour toi et
pour Tonnay-Charente, qui avez fait chacune hier vos declarations
aux nuages, declarations qui malheureusement ont ete interceptees.

La Valliere baissa la tete.

-- En verite, dit-elle, tu m'accables.

-- Moi?

-- Oui, ces plaisanteries me font mourir.

-- Ecoute, ecoute, Louise. Ce ne sont point des plaisanteries, et
rien n'est plus serieux, au contraire. Je ne t'ai pas arrachee au
chateau, je n'ai pas manque la messe, je n'ai pas feint une
migraine comme Madame, migraine que Madame n'avait pas plus que
moi; je n'ai pas enfin deploye dix fois plus de diplomatie que
M. Colbert n'en a herite de M. de Mazarin et n'en pratique vis-a-
vis de M. Fouquet, pour parvenir a te confier mes quatre douleurs,
a cette seule fin que, lorsque nous sommes seules, que personne ne
nous ecoute, tu viennes jouer au fin avec moi. Non, non, crois-le
bien, quand je t'interroge, ce n'est pas seulement par curiosite,
c'est parce qu'en verite la situation est critique. On sait ce que
tu as dit hier, on jase sur ce texte. Chacun brode de son mieux et
des fleurs de sa fantaisie; tu as eu l'honneur cette nuit, et tu
as encore l'honneur ce matin d'occuper toute la cour, ma chere, et
le nombre des choses tendres et spirituelles qu'on te prete ferait
crever de depit Mlle de Scudery et son frere, si elles leur
etaient fidelement rapportees.

-- Eh! ma bonne Montalais, dit la pauvre enfant, tu sais mieux que
personne ce que j'ai dit, puisque c'est devant toi que je le
disais.

-- Oui, je le sais. Mon Dieu! la question n'est pas la. Je n'ai
meme pas oublie une seule des paroles que tu as dites; mais
pensais-tu ce que tu disais?

Louise se troubla.

-- Encore des questions? s'ecria-t-elle. Mon Dieu! quand je
donnerais tout au monde pour oublier ce que j'ai dit... comment se
fait-il donc que chacun se donne le mot pour m'en faire souvenir?
Oh! voila une chose affreuse.

-- Laquelle? voyons.

-- C'est d'avoir une amie qui me devrait epargner, qui pourrait me
conseiller, m'aider a me sauver, et qui me tue, qui m'assassine!

-- La! la! fit Montalais, voila qu'apres avoir dit trop peu, tu
dis trop maintenant. Personne ne songe a te tuer, pas meme a te
voler, meme ton secret: on veut l'avoir de bonne volonte, et non
pas autrement; car ce n'est pas seulement de tes affaires qu'il
s'agit, c'est des notres; et Tonnay-Charente te le dirait comme
moi si elle etait la. Car enfin, hier au soir, elle m'avait
demande un entretien dans notre chambre, et je m'y rendais apres
les colloques _manicampiens_ et _malicorniens_, quand j'apprends a
mon retour, un peu attarde, c'est vrai, que Madame a sequestre les
filles d'honneur, et que nous couchons chez elle, au lieu de
coucher chez nous. Or, Madame a sequestre les filles d'honneur
pour qu'elles n'aient pas le temps de se recorder, et, ce matin,
elle s'est enfermee avec Tonnay-Charente dans ce meme but. Dis-moi
donc, chere amie, quel fond Athenais et moi pouvons faire sur toi,
comme nous te dirons quel fond tu peux faire sur nous.

-- Je ne comprends pas bien la question que tu me fais, dit Louise
tres agitee.

-- Hum! tu m'as l'air, au contraire, de tres bien comprendre. Mais
je veux preciser mes questions, afin que tu n'aies pas la
ressource du moindre faux fuyant. Ecoute donc. Aimes-tu
M. de Bragelonne? C'est clair, cela, hein?

A cette question, qui tomba comme le premier projectile d'une
armee assiegeante dans une place assiegee, Louise fit un
mouvement.

-- Si j'aime Raoul! s'ecria-t-elle, mon ami d'enfance, mon frere!

-- Eh! non, non, non! Voila encore que tu m'echappes, ou que
plutot tu veux m'echapper. Je ne te demande pas si tu aimes Raoul,
ton ami d'enfance et ton frere; je te demande si tu aimes M. le
vicomte de Bragelonne, ton fiance?

-- Oh! mon Dieu, ma chere, dit Louise, quelle severite dans la
parole!

-- Pas de remission, je ne suis ni plus ni moins severe que de
coutume. Je t'adresse une question; reponds a cette question.

-- Assurement, dit Louise d'une voix etranglee, tu ne me parles
pas en amie, mais je te repondrai, moi, en amie sincere.

-- Reponds.

-- Eh bien! je porte un coeur plein de scrupule et de ridicules
fiertes a l'endroit de tout ce qu'une femme doit garder secret, et
nul n'a jamais lu sous ce rapport jusqu'au fond de mon ame.

-- Je le sais bien. Si j'y avais lu, je ne t'interrogerais pas, je
te dirais simplement: "Ma bonne Louise, tu as le bonheur de
connaitre M. de Bragelonne, qui est un gentil garcon et un parti
avantageux pour une fille sans fortune. M. de La Fere laissera
quelque chose comme quinze mille livres de rente a son fils. Tu
auras donc un jour quinze mille livres de rente comme la femme de
ce fils; c'est admirable. Ne va donc ni a droite ni a gauche, va
franchement a M. de Bragelonne, c'est-a-dire a l'autel ou il doit
te conduire. Apres? Eh bien! apres, selon son caractere, tu seras
ou emancipee ou esclave, c'est-a-dire que tu auras le droit de
faire toutes les folies que font les gens trop libres ou trop
esclaves." Voila donc, ma chere Louise, ce que je te dirais
d'abord, si j'avais lu au fond de ton coeur.

-- Et je te remercierais, balbutia Louise, quoique le conseil ne
me paraisse pas completement bon.

-- Attends, attends... Mais, tout de suite apres te l'avoir donne,
j'ajouterais: "Louise, il est dangereux de passer des journees
entieres la tete inclinee sur son sein, les mains inertes, l'oeil
vague; il est dangereux de chercher les allees sombres et de ne
plus sourire aux divertissements qui epanouissent tous les coeurs
de jeunes filles; il est dangereux, Louise, d'ecrire avec le bout
du pied, comme tu le fais, sur le sable, des lettres que tu as
beau effacer, mais qui paraissent encore sous le talon, surtout
quand ces lettres ressemblent plus a des L qu'a des B; il est
dangereux enfin de se mettre dans l'esprit mille imaginations
bizarres, fruits de la solitude et de la migraine; ces
imaginations creusent les joues d'une pauvre fille en meme temps
qu'elles creusent sa cervelle; de sorte qu'il n'est point rare, en
ces occasions, de voir la plus agreable personne du monde en
devenir la plus maussade, de voir la plus spirituelle en devenir
la plus niaise."

-- Merci, mon Aure cherie, repondit doucement La Valliere; il est
dans ton caractere de me parler ainsi, et je te remercie de me
parler selon ton caractere.

-- Et c'est pour les songe-creux que je parle; ne prends donc de
mes paroles que ce que tu croiras devoir en prendre. Tiens, je ne
sais plus quel conte me revient a la memoire d'une fille vaporeuse
ou melancolique, car M. Dangeau m'expliquait l'autre jour que
melancolie devait, grammaticalement, s'ecrire _melancholie_, avec
un _h_, attendu que le mot francais est forme de deux mots grecs,
dont l'un veut dire noir et l'autre bile. Je revais donc a cette
jeune personne qui mourut de bile noire, pour s'etre imaginee que
le prince, que le roi ou que l'empereur... ma foi! n'importe
lequel, s'en allait l'adorant; tandis que le prince, le roi ou
l'empereur... comme tu voudras, aimait visiblement ailleurs, et,
chose singuliere, chose dont elle ne s'apercevait pas, tandis que
tout le monde s'en apercevait autour d'elle, la prenait pour
paravent d'amour. Tu ris, comme moi, de cette pauvre folle, n'est-
ce pas, La Valliere?

-- Je ris, balbutia Louise, pale comme une morte; oui,
certainement je ris.

-- Et tu as raison, car la chose est divertissante. L'histoire ou
le conte, comme tu voudras, m'a plu; voila pourquoi je l'ai retenu
et te le raconte. Te figures-tu, ma bonne Louise, le ravage que
ferait dans ta cervelle, par exemple, une _melancholie_, avec un
_h_, de cette espece-la? Quant a moi, j'ai resolu de te raconter
la chose; car, si la chose arrivait a l'une de nous, il faudrait
qu'elle fut bien convaincue de cette verite: aujourd'hui c'est un
leurre; demain, ce sera une risee; apres-demain, ce sera la mort.

La Valliere tressaillit et palit encore, si c'etait possible.

-- Quand un roi s'occupe de nous, continua Montalais, il nous le
fait bien voir, et, si nous sommes le bien qu'il convoite, il sait
se menager son bien. Tu vois donc, Louise, qu'en pareilles
circonstances, entre jeunes filles exposees a un semblable danger,
il faut se faire toutes confidences, afin que les coeurs non
melancoliques surveillent les coeurs qui le peuvent devenir.

-- Silence! silence! s'ecria La Valliere, on vient.

-- On vient en effet, dit Montalais; mais qui peut venir? Tout le
monde est a la messe avec le roi, ou au bain avec Monsieur.

Au bout de l'allee, les jeunes filles apercurent presque aussitot
sous l'arcade verdoyante la demarche gracieuse et la riche stature
d'un jeune homme qui, son epee sous le bras et un manteau dessus,
tout botte et tout eperonne, les saluait de loin avec un doux
sourire.

-- Raoul! s'ecria Montalais.

-- M. de Bragelonne! murmura Louise.

-- C'est un juge tout naturel qui nous vient pour notre differend,
dit Montalais.

-- Oh! Montalais! Montalais, par pitie! s'ecria La Valliere, apres
avoir ete cruelle, ne sois point inexorable!

Ces mots, prononces avec toute l'ardeur d'une priere, effacerent
du visage, sinon du coeur de Montalais, toute trace d'ironie.

-- Oh! vous voila beau comme Amadis, monsieur de Bragelonne! cria-
t elle a Raoul, et tout arme, tout botte comme lui.

-- Mille respects, mesdemoiselles, repondit Bragelonne en
s'inclinant.

-- Mais enfin, pourquoi ces bottes? repeta Montalais, tandis que
La Valliere, tout en regardant Raoul avec un etonnement pareil a
celui de sa compagne, gardait neanmoins le silence.

-- Pourquoi? demanda Raoul.

-- Oui, hasarda La Valliere a son tour.

-- Parce que je pars, dit Bragelonne en regardant Louise.

La jeune fille se sentit frappee d'une superstitieuse terreur et
chancela.

-- Vous partez, Raoul! s'ecria-t-elle; et ou donc allez-vous?

-- Ma chere Louise, dit le jeune homme avec cette placidite qui
lui etait naturelle, je vais en Angleterre.

-- Et qu'allez-vous faire en Angleterre?

-- Le roi m'y envoie.

-- Le roi! s'exclamerent a la fois Louise et Aure, qui
involontairement echangerent un coup d'oeil, se rappelant l'une et
l'autre l'entretien qui venait d'etre interrompu.

Ce coup d'oeil, Raoul l'intercepta, mais il ne pouvait le
comprendre. Il l'attribua donc tout naturellement a l'interet que
lui portaient les deux jeunes filles.

-- Sa Majeste, dit-il, a bien voulu se souvenir que M. le comte de
La Fere est bien vu du roi Charles II. Ce matin donc, au depart
pour la messe, le roi, me voyant sur son chemin, m'a fait un signe
de tete. Alors, je me suis approche." Monsieur de Bragelonne, m'a-
t-il dit, vous passerez chez M. Fouquet, qui a recu de moi des
lettres pour le roi de la Grande-Bretagne; ces lettres, vous les
porterez." Je m'inclinai." Ah! auparavant que de partir, ajouta-t-
il, vous voudrez bien prendre les commissions de Madame pour le
roi son frere."

-- Mon Dieu!murmura Louise toute nerveuse et toute pensive a la
fois.

-- Si vite! on vous ordonne de partir si vite? dit Montalais
paralysee par cet evenement etrange.

-- Pour bien obeir a ceux qu'on respecte, dit Raoul, il faut obeir
vite. Dix minutes apres l'ordre recu, j'etais pret. Madame,
prevenue, ecrit la lettre dont elle veut bien me faire l'honneur
de me charger. Pendant ce temps, sachant de Mlle de Tonnay-
Charente que vous deviez etre du cote des quinconces, j'y suis
venu, et je vous trouve toutes deux.

-- Et toutes deux assez souffrantes, comme vous voyez, dit
Montalais pour venir en aide a Louise, dont la physionomie
s'alterait visiblement.

-- Souffrantes! repeta Raoul en pressant avec une tendre curiosite
la main de Louise de La Valliere. Oh! en effet, votre main est
glacee.

-- Ce n'est rien.

-- Ce froid ne va pas jusqu'au coeur, n'est-ce pas, Louise?
demanda le jeune homme avec un doux sourire.

Louise releva vivement la tete, comme si cette question eut ete
inspiree par un soupcon et eut provoque un remords.

-- Oh! vous savez, dit-elle avec effort, que jamais mon coeur ne
sera froid pour un ami tel que vous, monsieur de Bragelonne.

-- Merci, Louise. Je connais et votre coeur et votre ame, et ce
n'est point au contact de la main, je le sais, que l'on juge une
tendresse comme la votre. Louise, vous savez combien je vous aime,
avec quelle confiance et quel abandon je vous ai donne ma vie;
vous me pardonnerez donc, n'est-ce pas, de vous parler un peu en
enfant?

-- Parlez, monsieur Raoul, dit Louise toute tremblante; je vous
ecoute.

-- Je ne puis m'eloigner de vous en emportant un tourment,
absurde, je le sais, mais qui cependant me dechire.

-- Vous eloignez-vous donc pour longtemps? demanda La Valliere
d'une voix oppressee, tandis que Montalais detournait la tete.

-- Non, et je ne serai probablement pas meme quinze jours absent.

La Valliere appuya une main sur son coeur, qui se brisait.

-- C'est etrange, poursuivit Raoul en regardant melancoliquement
la jeune fille; souvent je vous ai quittee pour aller en des
rencontres perilleuses, je partais joyeux alors, le coeur libre,
l'esprit tout enivre de joies a venir, de futures esperances, et
cependant alors il s'agissait pour moi d'affronter les balles des
Espagnols ou les dures hallebardes des Wallons. Aujourd'hui, je
vais, sans nul danger, sans nulle inquietude, chercher par le plus
facile chemin du monde une belle recompense que me promet cette
faveur du roi, je vais vous conquerir peut-etre; car quelle autre
faveur plus precieuse que vous-meme le roi pourrait-il m'accorder?
Eh bien! Louise, je ne sais en verite comment cela se fait, mais
tout ce bonheur, tout cet avenir fuit devant mes yeux comme une
vaine fumee, comme un reve chimerique, et j'ai la, j'ai la au fond
du coeur, voyez-vous, un grand chagrin, un inexprimable
abattement, quelque chose de morne, d'inerte et de mort, comme un
cadavre. Oh! je sais bien pourquoi, Louise; c'est parce que je ne
vous ai jamais tant aimee que je le fais en ce moment. Oh! mon
Dieu! mon Dieu!

A cette derniere exclamation sortie d'un coeur brise, Louise
fondit en larmes et se renversa dans les bras de Montalais.

Celle-ci, qui cependant n'etait pas des plus tendres, sentit ses
yeux se mouiller et son coeur se serrer dans un cercle de fer.

Raoul vit les pleurs de sa fiancee. Son regard ne penetra point,
ne chercha pas meme a penetrer au-dela de ses pleurs. Il flechit
un genou devant elle et lui baisa tendrement la main.

On voyait que, dans ce baiser, il mettait tout son coeur.

-- Relevez-vous, relevez-vous, lui dit Montalais, pres de pleurer
elle-meme, car voici Athenais qui nous arrive.

Raoul essuya son genou du revers de sa manche, sourit encore une
fois a Louise, qui ne le regardait plus, et, ayant serre la main
de Montalais avec effusion, il se retourna pour saluer
Mlle de Tonnay-Charente, dont on commencait a entendre la robe
soyeuse effleurant le sable des allees.

-- Madame a-t-elle acheve sa lettre? lui demanda-t-il lorsque la
jeune fille fut a la portee de sa voix.

-- Oui, monsieur le vicomte, la lettre est achevee, cachetee, et
Son Altesse Royale vous attend.

Raoul, a ce mot, prit a peine le temps de saluer Athenais, jeta un
dernier regard a Louise, fit un dernier signe a Montalais, et
s'eloigna dans la direction du chateau.

Mais, tout en s'eloignant, il se retournait encore.

Enfin, au detour de la grande allee, il eut beau se retourner, il
ne vit plus rien.

De leur cote, les trois jeunes filles, avec des sentiments bien
divers, l'avaient regarde disparaitre.

-- Enfin, dit Athenais, rompant la premiere le silence, enfin,
nous voila seules, libres de causer de la grande affaire d'hier,
et de nous expliquer sur la conduite qu'il importe que nous
suivions. Or, si vous voulez me preter attention, continua-t-elle
en regardant de tous cotes, je vais vous expliquer, le plus
brievement possible, d'abord notre devoir comme je l'entends, et,
si vous ne me comprenez pas a demi-mot, la volonte de Madame.

Et Mlle de Tonnay-Charente appuya sur ces derniers mots, de
maniere a ne pas laisser de doute a ses compagnes sur le caractere
officiel dont elle etait revetue.

-- La volonte de Madame! s'ecrierent a la fois Montalais et
Louise.

-- Ultimatum! repliqua diplomatiquement Mlle de Tonnay-Charente.

-- Mais, mon Dieu! mademoiselle, murmura La Valliere, Madame sait
donc?...

-- Madame en sait plus que nous n'en avons dit, articula nettement
Athenais. Ainsi, mesdemoiselles, tenons-nous bien.

-- Oh! oui, fit Montalais. Aussi j'ecoute de toutes mes oreilles.
Parle, Athenais.

-- Mon Dieu! mon Dieu! murmura Louise toute tremblante, survivrai-
je a cette cruelle soiree?

-- Oh! ne vous effarouchez point ainsi, dit Athenais, nous avons
le remede.

Et, s'asseyant entre ses deux compagnes, a chacune desquelles elle
prit une main qu'elle reunit dans les siennes, elle commenca.

Sur le chuchotement de ses premieres paroles, on eut pu entendre
le bruit d'un cheval qui galopait sur le pave de la grande route,
hors des grilles du chateau.


Chapitre CXXIX -- Heureux comme un prince

Au moment ou il allait entrer au chateau, Bragelonne avait
rencontre de Guiche.

Mais, avant d'etre rencontre par Raoul, de Guiche avait rencontre
Manicamp, lequel avait rencontre Malicorne.

Comment Malicorne avait-il rencontre Manicamp? Rien de plus
simple: il l'avait attendu a son retour de la messe, a laquelle il
avait ete en compagnie de M. de Saint-Aignan.

Reunis, ils s'etaient felicites sur cette bonne fortune, et
Manicamp avait profite de la circonstance pour demander a son ami
si quelques ecus n'etaient pas restes au fond de sa poche.

Celui-ci, sans s'etonner de la question, a laquelle il s'attendait
peut-etre, avait repondu que toute poche dans laquelle on puise
toujours sans jamais y rien mettre ressemble aux puits, qui
fournissent encore de l'eau pendant l'hiver, mais que les
jardiniers finissent par epuiser l'ete; que sa poche, a lui,
Malicorne, avait certainement de la profondeur, et qu'il y aurait
plaisir a y puiser en temps d'abondance, mais que,
malheureusement, l'abus avait amene la sterilite.

Ce a quoi Manicamp, tout reveur, avait replique:

-- C'est juste.

-- Il s'agirait donc de la remplir, avait ajoute Malicorne.

-- Sans doute; mais comment?

-- Mais rien de plus facile, cher monsieur Manicamp.

-- Bon! Dites.

-- Un office chez Monsieur, et la poche est pleine.

-- Cet office, vous l'avez?

-- C'est-a-dire que j'en ai le titre.

-- Eh bien?

-- Oui; mais le titre sans l'office, c'est la bourse sans
l'argent.

-- C'est juste, avait repondu une seconde fois Manicamp.

-- Poursuivons donc l'office, avait insiste le titulaire.

-- Cher, tres cher, soupira Manicamp, un office chez Monsieur,
c'est une des graves difficultes de notre situation.

-- Oh! oh!

-- Sans doute, nous ne pouvons rien demander a Monsieur en ce
moment ci.

-- Pourquoi donc?

-- Parce que nous sommes en froid avec lui.

-- Chose absurde, articula nettement Malicorne.

-- Bah! Et si nous faisons la cour a Madame, dit Manicamp, est-ce
que, franchement, nous pouvons agreer a Monsieur?

-- Justement, si nous faisons la cour a Madame et que nous soyons
adroits, nous devons etre adores de Monsieur.

-- Hum!

-- Ou nous sommes des sots! Depechez-vous donc, monsieur Manicamp,
vous qui etes un grand politique, de raccommoder M. de Guiche avec
Son Altesse Royale.

-- Voyons, que vous a appris M. de Saint-Aignan, a vous,
Malicorne?

-- A moi? Rien; il m'a questionne, voila tout.

-- Eh bien! il a ete moins discret avec moi.

-- Il vous a appris, a vous?

-- Que le roi est amoureux fou de Mlle de La Valliere.

-- Nous savions cela, pardieu! repliqua ironiquement Malicorne, et
chacun le crie assez haut pour que tous le sachent, mais, en
attendant, faites, je vous prie, comme je vous conseille: parlez a
M. de Guiche, et tachez d'obtenir de lui qu'il fasse une demarche
vers Monsieur. Que diable! il doit bien cela a Son Altesse Royale.

-- Mais il faudrait voir de Guiche.

-- Il me semble qu'il n'y a point la une grande difficulte. Faites
pour le voir, vous, ce que j'ai fait pour vous voir, moi;
attendez-le, vous savez qu'il est promeneur de son naturel.

-- Oui, mais ou se promene-t-il?

-- La belle demande, par ma foi! Il est amoureux de Madame, n'est-
ce pas?

-- On le dit.

-- Eh bien! il se promene du cote des appartements de Madame.

-- Eh! tenez, mon cher Malicorne, vous ne vous trompiez pas, le
voici qui vient.

-- Et pourquoi voulez-vous que je me trompe? Avez-vous remarque
que ce soit mon habitude? Dites. Voyons, il n'est tel que de
s'entendre. Voyons, vous avez besoin d'argent?

-- Ah! fit lamentablement Manicamp.

-- Moi, j'ai besoin de mon office. Que Malicorne ait l'office,
Malicorne aura de l'argent. Ce n'est pas plus difficile que cela.

-- Eh bien! alors, soyez tranquille. Je vais faire de mon mieux.

-- Faites.

De Guiche s'avancait; Malicorne tira de son cote, Manicamp happa
de Guiche.

Le comte etait reveur et sombre.

-- Dites-moi quelle rime vous cherchez, mon cher comte, dit
Manicamp. J'en tiens une excellente pour faire le pendant de la
votre, surtout si la votre est en _ame_.

De Guiche secoua la tete, et, reconnaissant un ami, il lui prit le
bras.

-- Mon cher Manicamp, dit-il, je cherche autre chose qu'une rime.

-- Que cherchez-vous?

-- Et vous allez m'aider a trouver ce que je cherche, continua le
comte, vous qui etes un paresseux, c'est-a-dire un esprit
d'ingeniosite.

-- J'apprete mon ingeniosite, cher comte.

-- Voila le fait: je veux me rapprocher d'une maison ou j'ai
affaire.

-- Il faut aller du cote de cette maison, dit Manicamp.

-- Bon. Mais cette maison est habitee par un mari jaloux.

-- Est-il plus jaloux que le chien Cerberus?

-- Non, pas plus, mais autant.

-- A-t-il trois gueules, comme ce desesperant gardien des enfers?
Oh! ne haussez pas les epaules, mon cher comte; je fais cette
question avec une raison parfaite, attendu que les poetes
pretendent que, pour flechir mon Cerberus, il faut que le voyageur
apporte un gateau. Or, moi qui vois la chose du cote de la prose,
c'est-a-dire du cote de la realite, je dis: "Un gateau, c'est bien
peu pour trois gueules. Si votre jaloux a trois gueules, comte,
demandez trois gateaux."

-- Manicamp, des conseils comme celui-la, j'en irai chercher chez
M. Beautru.

-- Pour en avoir de meilleurs, monsieur le comte, dit Manicamp
avec un serieux comique, vous adopterez alors une formule plus
nette que celle que vous m'avez exposee.

-- Ah! si Raoul etait la, dit de Guiche, il me comprendrait, lui.

-- Je le crois, surtout si vous lui disiez: J'aimerais fort a voir
Madame de plus pres, mais je crains Monsieur, qui est jaloux.

-- Manicamp! s'ecria le comte avec colere et en essayant d'ecraser
le railleur sous son regard.

Mais le railleur ne parut pas ressentir la plus petite emotion.

-- Qu'y a-t-il donc, mon cher comte? demanda Manicamp.

-- Comment! c'est ainsi que vous blasphemez les noms les plus
sacres! s'ecria de Guiche.

-- Quels noms?

-- Monsieur! Madame! les premiers noms du royaume.

-- Mon cher comte, vous vous trompez etrangement, et je ne vous ai
pas nomme les premiers noms du royaume. Je vous ai repondu a
propos d'un mari jaloux que vous ne me nommiez pas, mais qui
necessairement a une femme; je vous ai repondu: Pour voir Madame,
rapprochez-vous de Monsieur.

-- Mauvais plaisant, dit en souriant le comte, est-ce cela que tu
as dit?

-- Pas autre chose.

-- Bien! alors.

-- Maintenant, ajouta Manicamp, voulez-vous qu'il s'agisse de
Mme la duchesse... et de M. le duc... soit, je vous dirai:
"Rapprochons-nous de cette maison quelle qu'elle soit; car c'est
une tactique qui, dans aucun cas, ne peut etre defavorable a votre
amour."

-- Ah! Manicamp, un pretexte, un bon pretexte, trouve-le-moi?

-- Un pretexte, pardieu! cent pretextes, mille pretextes. Si
Malicorne etait la, c'est lui qui vous aurait deja trouve
cinquante mille pretextes excellents!

-- Qu'est-ce que Malicorne? dit de Guiche en clignant des yeux
comme un homme qui cherche. Il me semble que je connais ce nom-
la...

-- Si vous le connaissez! je crois bien; vous devez trente mille
ecus a son pere.

-- Ah! oui; c'est ce digne garcon d'Orleans...

-- A qui vous avez promis un office chez Monsieur; pas le mari
jaloux, l'autre.

-- Eh bien! puisqu'il a tant d'esprit, ton ami Malicorne, qu'il me
trouve donc un moyen d'etre adore de Monsieur, qu'il me trouve un
pretexte pour faire ma paix avec lui.

-- Soit, je lui en parlerai.

-- Mais qui nous arrive la?

-- C'est le vicomte de Bragelonne.

-- Raoul! Oui, en effet.

Et de Guiche marcha rapidement au-devant du jeune homme.

-- C'est vous, mon cher Raoul? dit de Guiche.

-- Oui, je vous cherchais pour vous faire mes adieux, cher ami!
repliqua Raoul en serrant la main du comte. Bonjour, monsieur
Manicamp.

-- Comment! tu pars, vicomte?

-- Oui, je pars... Mission du roi.

-- Ou vas-tu?

-- Je vais a Londres. De ce pas, je vais chez Madame; elle doit me
remettre une lettre pour Sa Majeste le roi Charles II.

-- Tu la trouveras seule, car Monsieur est sorti.

-- Pour aller?...

-- Pour aller au bain.

-- Alors, cher ami, toi qui es des gentilshommes de Monsieur,
charge-toi de lui faire mes excuses. Je l'eusse attendu pour
prendre ses ordres, si le desir de mon prompt depart ne m'avait
ete manifeste par M. Fouquet, et de la part de Sa Majeste.

Manicamp poussa de Guiche du coude.

-- Voila le pretexte, dit-il.

-- Lequel?

-- Les excuses de M. de Bragelonne.

-- Faible pretexte, dit de Guiche.

-- Excellent, si Monsieur ne vous en veut pas; mechant comme tout
autre, si Monsieur vous en veut.

-- Vous avez raison, Manicamp; un pretexte, quel qu'il soit, c'est
tout ce qu'il me faut. Ainsi donc, bon voyage, cher Raoul!

Et la-dessus les deux amis s'embrasserent.

Cinq minutes apres, Raoul entrait chez Madame, comme l'y avait
invite Mlle de Montalais.

Madame etait encore a la table ou elle avait ecrit sa lettre.
Devant elle brulait la bougie de cire rose qui lui avait servi a
la cacheter. Seulement, dans sa preoccupation, car Madame
paraissait fort preoccupee, elle avait oublie de souffler cette
bougie.

Bragelonne etait attendu: on l'annonca aussitot qu'il parut.

Bragelonne etait l'elegance meme: il etait impossible de le voir
une fois sans se le rappeler toujours; et non seulement Madame
l'avait vu une fois, mais encore, on se le rappelle, c'etait un
des premiers qui eussent ete au devant d'elle, et il l'avait
accompagnee du Havre a Paris.

Madame avait donc conserve un excellent souvenir de Bragelonne.

-- Ah! lui dit-elle, vous voila, monsieur; vous allez voir mon
frere, qui sera heureux de payer au fils une portion de la dette
de reconnaissance qu'il a contractee avec le pere.

-- Le comte de La Fere, madame, a ete largement recompense du peu
qu'il a eu le bonheur de faire pour le roi par les bontes que le
roi a eues pour lui, et c'est moi qui vais lui porter l'assurance
du respect, du devouement et de la reconnaissance du pere et du
fils.

-- Connaissez-vous mon frere, monsieur le vicomte?

-- Non, Votre Altesse; c'est la premiere fois que j'aurai le
bonheur de voir Sa Majeste.

-- Vous n'avez pas besoin d'etre recommande pres de lui. Mais
enfin, si vous doutez de votre valeur personnelle, prenez-moi
hardiment pour votre repondant, je ne vous dementirai point.

-- Oh! Votre Altesse est trop bonne.

-- Non, monsieur de Bragelonne. Je me souviens que nous avons fait
route ensemble, et que j'ai remarque votre grande sagesse au
milieu des supremes folies que faisaient, a votre droite et a
votre gauche, deux des plus grands fous de ce monde, MM. de Guiche
et de Buckingham. Mais ne parlons pas d'eux; parlons de vous.
Allez-vous en Angleterre pour y chercher un etablissement? Excusez
ma question: ce n'est point la curiosite, c'est le desir de vous
etre bonne a quelque chose qui me la dicte.

-- Non, madame; je vais en Angleterre pour remplir une mission
qu'a bien voulu me confier Sa Majeste, voila tout.

-- Et vous comptez revenir en France?

-- Aussitot cette mission remplie, a moins que Sa Majeste le roi
Charles II ne me donne d'autres ordres.

-- Il vous fera tout au moins la priere, j'en suis sure, de rester
pres de lui le plus longtemps possible.

-- Alors, comme je ne saurai pas refuser, je prierai d'avance
Votre Altesse Royale de vouloir bien rappeler au roi de France
qu'il a loin de lui un de ses serviteurs les plus devoues.

-- Prenez garde que, lorsqu'il vous rappellera, vous ne regardiez
son ordre comme un abus de pouvoir.

-- Je ne comprends pas, Madame.

-- La cour de France est incomparable, je le sais bien; mais nous
avons quelques jolies femmes aussi a la cour d'Angleterre.

Raoul sourit.

-- Oh! dit Madame, voila un sourire qui ne presage rien de bon a
mes compatriotes. C'est comme si vous leur disiez, monsieur de
Bragelonne: "Je viens a vous, mais je laisse mon coeur de l'autre
cote du detroit." N'est-ce point cela que signifiait votre
sourire?

-- Votre Altesse a le don de lire jusqu'au plus profond des ames;
elle comprendra donc pourquoi maintenant tout sejour prolonge a la
cour d'Angleterre serait une douleur pour moi.

-- Et je n'ai pas besoin de m'informer si un si brave cavalier est
paye de retour?

-- Madame, j'ai ete eleve avec celle que j'aime, et je crois
qu'elle a pour moi les memes sentiments que j'ai pour elle.

-- Eh bien! partez vite, monsieur de Bragelonne, revenez vite, et,
a votre retour, nous verrons deux heureux, car j'espere qu'il n'y
a aucun obstacle a votre bonheur?

-- Il y en a un grand, madame.

-- Bah! et lequel?

-- La volonte du roi.

-- La volonte du roi!... Le roi s'oppose a votre mariage?

-- Ou du moins il le differe. J'ai fait demander au roi son
agrement par le comte de La Fere, et, sans le refuser tout a fait,
il a au moins dit positivement qu'il le lui ferait attendre.

-- La personne que vous aimez est-elle donc indigne de vous?

-- Elle est digne de l'amour d'un roi, madame.

-- Je veux dire: peut-etre n'est-elle point d'une noblesse egale a
la votre?

-- Elle est d'excellente famille.

-- Jeune, belle?

-- Dix-sept ans, et pour moi belle a ravir!

-- Est-elle en province ou a Paris?

-- Elle est a Fontainebleau, madame.

-- A la cour?

-- Oui.

-- Je la connais?

-- Elle a l'honneur de faire partie de la maison de Votre Altesse
Royale.

-- Son nom? demanda la princesse avec anxiete, si toutefois,
ajouta-t-elle en se reprenant vivement, son nom n'est pas un
secret?

-- Non, madame; mon amour est assez pur pour que je n'en fasse de
secret a personne, et a plus forte raison a Votre Altesse, si
parfaitement bonne pour moi. C'est Mlle Louise de La Valliere.

Madame ne put retenir un cri, dans lequel il y avait plus que de
l'etonnement.

-- Ah! dit-elle, La Valliere... celle qui hier...

Elle s'arreta.

-- Celle qui, hier, s'est trouvee indisposee, je crois, continua-
t-elle.

-- Oui, madame, j'ai appris l'accident qui lui etait arrive ce
matin seulement.

-- Et vous l'avez vue avant que de venir ici?

-- J'ai eu l'honneur de lui faire mes adieux.

-- Et vous dites, reprit Madame en faisant un effort sur elle-
meme, que le roi a... ajourne votre mariage avec cette enfant?

-- Oui, madame, ajourne.

-- Et a-t-il donne quelque raison a cet ajournement?

-- Aucune.

-- Il y a longtemps que le comte de La Fere lui a fait cette
demande?

-- Il y a plus d'un mois, madame.

-- C'est etrange, fit la princesse.

Et quelque chose comme un nuage passa sur ses yeux.

-- Un mois? repeta-t-elle.

-- A peu pres.

-- Vous avez raison, monsieur le vicomte, dit la princesse avec un
sourire dans lequel Bragelonne eut pu remarquer quelque
contrainte, il ne faut pas que mon frere vous garde trop longtemps
la-bas; partez donc vite, et, dans la premiere lettre que
j'ecrirai en Angleterre, je vous reclamerai au nom du roi.

Et Madame se leva pour remettre sa lettre aux mains de Bragelonne.
Raoul comprit que son audience etait finie; il prit la lettre,
s'inclina devant la princesse et sortit.

-- Un mois! murmura la princesse; aurais-je donc ete aveugle a ce
point, et l'aimerait-il depuis un mois?

Et, comme Madame n'avait rien a faire, elle se mit a commencer
pour son frere la lettre dont le post-scriptum devait rappeler
Bragelonne.

Le comte de Guiche avait, comme nous l'avons vu, cede aux
insistances de Manicamp, et s'etait laisse entrainer par lui
jusqu'aux ecuries; ou ils firent seller leurs chevaux; apres quoi,
par la petite allee dont nous avons deja donne la description a
nos lecteurs, ils s'avancerent au-devant de Monsieur, qui, sortant
du bain, s'en revenait tout frais vers le chateau, ayant sur le
visage un voile de femme, afin que le soleil, deja chaud, ne halat
pas son teint.

Monsieur etait dans un de ces acces de belle humeur qui lui
inspiraient parfois l'admiration de sa propre beaute. Il avait,
dans l'eau, pu comparer la blancheur de son corps a celle du corps
de ses courtisans, et, grace au soin que Son Altesse Royale
prenait d'elle-meme, nul n'avait pu, meme le chevalier de
Lorraine, soutenir la concurrence.

Monsieur avait de plus nage avec un certain succes, et tous ses
nerfs tendus dans une sage mesure par cette salutaire immersion
dans l'eau fraiche, tenaient son corps et son esprit dans un
heureux equilibre.

Aussi, a la vue de de Guiche, qui venait au petit galop au-devant
de lui sur un magnifique cheval blanc, le prince ne put-il retenir
une joyeuse exclamation.

-- Il me semble que cela va bien, dit Manicamp, qui crut lire
cette bienveillance sur la physionomie de Son Altesse Royale.

-- Ah! bonjour, Guiche, bonjour, mon pauvre Guiche, s'ecria le
prince.

-- Salut a Monseigneur! repondit de Guiche, encourage par le ton
de voix de Philippe; sante, joie, bonheur et prosperite a Votre
Altesse!

-- Sois le bienvenu, Guiche, et prends ma droite, mais tiens ton
cheval en bride, car je veux revenir au pas sous ces voutes
fraiches.

-- A vos ordres, monseigneur.

Et de Guiche se rangea a la droite du prince comme il venait d'y
etre invite.

-- Voyons, mon cher de Guiche, dit le prince, voyons, donne-moi un
peu des nouvelles de ce de Guiche que j'ai connu autrefois et qui
faisait la cour a ma femme?

De Guiche rougit jusqu'au blanc des yeux, tandis que Monsieur
eclatait de rire comme s'il eut fait la plus spirituelle
plaisanterie du monde.

Les quelques privilegies qui entouraient Monsieur crurent devoir
l'imiter, quoiqu'ils n'eussent pas entendu ses paroles, et ils
pousserent un bruyant eclat de rire qui prit au premier, traversa
le cortege et ne s'eteignit qu'au dernier. De Guiche, tout
rougissant qu'il etait, fit cependant bonne contenance: Manicamp
le regardait.

-- Ah! monseigneur, repondit de Guiche, soyez charitable a un
malheureux; ne m'immolez pas a M. le chevalier de Lorraine!

-- Comment cela?

-- S'il vous entend me railler, il rencherira sur Votre Altesse et
me raillera sans pitie.

-- Sur ton amour pour la princesse?

-- Oh! monseigneur, par pitie!

-- Voyons, voyons, de Guiche, avoue que tu as fait les yeux doux a
Madame.

-- Jamais je n'avouerai une pareille chose, monseigneur.

-- Par respect pour moi? Eh bien! je t'affranchis du respect,
de Guiche. Avoue, comme s'il s'agissait de Mme de Chalais, ou de
Mlle de La Valliere.

Puis, s'interrompant:

-- Allons, bon! dit-il en recommencant a rire, voila que je joue
avec une epee a deux tranchants, moi. Je frappe sur toi et je
frappe sur mon frere, Chalais et La Valliere, ta fiancee a toi, et
sa future a lui.

-- En verite, monseigneur, dit le comte, vous etes aujourd'hui
d'une adorable humeur.

-- Ma foi, oui! je me sens bien, et puis ta vue me fait plaisir.

-- Merci, monseigneur.

-- Tu m'en voulais donc?

-- Moi, monseigneur?

-- Oui.

-- Et de quoi, mon Dieu?

-- De ce que j'avais interrompu tes sarabandes et tes
espagnoleries.

-- Oh! Votre Altesse!

-- Voyons, ne nie point. Tu es sorti ce jour-la de chez la
princesse avec des yeux furibonds; cela t'a porte malheur, mon
cher, et tu as danse le ballet d'hier d'une pitoyable facon. Ne
boude pas, de Guiche; cela te nuit en ce que tu prends l'air d'un
ours. Si la princesse t'a regarde hier, je suis sur d'une chose...

-- De laquelle, monseigneur? Votre Altesse m'effraie.

-- Elle t'aura tout a fait renie.

Et le prince de rire de plus belle.

"Decidement, pensa Manicamp, le rang n'y fait rien, et ils sont
tous pareils."

Le prince continua.

-- Enfin, te voila revenu; il y a espoir que le chevalier
redevienne aimable.

-- Comment, cela, monseigneur, et par quel miracle puis-je avoir
cette influence sur M. de Lorraine?

-- C'est tout simple, il est jaloux de toi.

-- Ah bah! vraiment?

-- C'est comme je te le dis.

-- Il me fait trop d'honneur.

-- Tu comprends, quand tu es la, il me caresse; quand tu es parti,
il me martyrise. Je regne par bascule. Et puis tu ne sais pas
l'idee qui m'est venue?

-- Je ne m'en doute pas, monseigneur.

-- Eh bien! quand tu etais en exil, car tu as ete exile, mon
pauvre Guiche...

-- Pardieu! monseigneur, a qui la faute? dit de Guiche en
affectant un air bourru.

-- Oh! ce n'est certainement pas a moi, cher comte, repliqua Son
Altesse Royale. Je n'ai pas demande au roi de t'exiler, foi de
prince!

-- Non pas vous, monseigneur, je le sais bien; mais...

-- Mais Madame? Oh! quant a cela, je ne dis pas non. Que diable
lui as-tu donc fait, a Madame?

-- En verite, monseigneur...

-- Les femmes ont leur rancune, je le sais bien, et la mienne
n'est pas exempte de ce travers. Mais, si elle t'a fait exiler,
elle, je ne t'en veux pas, moi.

-- Alors, monseigneur, dit de Guiche, je ne suis qu'a moitie
malheureux.

Manicamp, qui venait derriere de Guiche et qui ne perdait pas une
parole de ce que disait le prince, plia les epaules jusque sur le
cou de son cheval pour cacher le rire qu'il ne pouvait reprimer.

-- D'ailleurs, ton exil m'a fait pousser un projet dans la tete.

-- Bon!

-- Quand le chevalier, ne te voyant plus la et sur de regner seul,
me malmenait, voyant, au contraire de ce mechant garcon, ma femme
si aimable et si bonne pour moi qui la neglige, j'eus l'idee de me
faire un mari modele, une rarete, une curiosite de cour; j'eus
l'idee d'aimer ma femme.

De Guiche regarda le prince avec un air de stupefaction qui
n'avait rien de joue.

-- Oh! balbutia de Guiche tremblant, cette idee-la, monseigneur,
elle ne vous est pas venue serieusement?

-- Ma foi, si! J'ai du bien que mon frere m'a donne au moment de
mon mariage; elle a de l'argent, elle, et beaucoup, puisqu'elle en
tire tout a la fois de son frere et de son beau-frere,
d'Angleterre et de France. Eh bien! nous eussions quitte la cour.
Je me fusse retire au chateau de Villers-Cotterets, qui est de mon
apanage, au milieu d'une foret, dans laquelle nous eussions file
le parfait amour aux memes endroits que faisait mon grand pere
Henri IV avec la belle Gabrielle, Que dis-tu de cette idee,
de Guiche?

-- Je dis que c'est a faire fremir, monseigneur, repondit
de Guiche, qui fremissait reellement.

-- Ah! je vois que tu ne supporterais pas d'etre exile une seconde
fois.

-- Moi, monseigneur?

-- Je ne t'emmenerai donc pas avec nous comme j'en avais eu le
dessein d'abord.

-- Comment, avec vous, monseigneur?

-- Oui, si par hasard l'idee me reprend de bouder la cour.

-- Oh! monseigneur, qu'a cela ne tienne, je suivrai Votre Altesse
jusqu'au bout du monde.

-- Maladroit que vous etes! grommela Manicamp en poussant son
cheval sur de Guiche, de facon a le desarconner.

Puis, en passant pres de lui comme s'il n'etait pas maitre de son
cheval:

-- Mais pensez donc a ce que vous dites, lui glissa-t-il tout bas.

-- Alors, dit le prince, c'est convenu; puisque tu m'es si devoue,
je t'emmene.

-- Partout, monseigneur, partout, repliqua joyeusement de Guiche;
partout, a l'instant meme. Etes-vous pret?

Et de Guiche rendit en riant la main a son cheval, qui fit deux
bonds en avant.

-- Un instant, un instant, dit le prince; passons par le chateau.

-- Pour quoi faire?

-- Pour prendre ma femme, parbleu!

-- Comment? demanda de Guiche.

-- Sans doute, puisque je te dis que c'est un projet d'amour
conjugal; il faut bien que j'emmene ma femme.

-- Alors, monseigneur, repondit le comte, j'en suis desespere,
mais pas de de Guiche pour vous.

-- Bah!

-- Oui. Pourquoi emmenez-vous Madame?

-- Tiens! parce que je m'apercois que je l'aime.

De Guiche palit legerement, en essayant toutefois de conserver son
apparente gaiete.

-- Si vous aimez Madame, monseigneur, dit-il, cet amour doit vous
suffire, et vous n'avez plus besoin de vos amis.

-- Pas mal, pas mal, murmura Manicamp.

-- Allons, voila la peur de Madame qui te reprend, repliqua le
prince.

-- Ecoutez donc, monseigneur, je suis paye pour cela; une femme
qui m'a fait exiler.

-- Oh! mon Dieu! le vilain caractere que tu as, de Guiche; comme
tu es rancunier, mon ami.

-- Je voudrais bien vous y voir, vous, monseigneur.

-- Decidement, c'est a cause de cela que tu as si mal danse hier;
tu voulais te venger en faisant faire a Madame de fausses figures;
ah! de Guiche, ceci est mesquin, et je le dirai a Madame.

-- Oh! vous pouvez lui dire tout ce que vous voudrez, monseigneur.
Son Altesse ne me haira point plus qu'elle ne le fait.

-- La! la! tu exageres, pour quinze pauvres jours de campagne
forcee qu'elle t'a imposes.

-- Monseigneur, quinze jours sont quinze jours, et, quand on les
passe a s'ennuyer, quinze jours sont une eternite.

-- De sorte que tu ne lui pardonneras pas?

-- Jamais.

-- Allons, allons, de Guiche, sois meilleur garcon, je veux faire
ta paix avec elle; tu reconnaitras, en la frequentant, qu'elle n'a
point de mechancete et qu'elle est pleine d'esprit.

-- Monseigneur...

-- Tu verras qu'elle sait recevoir comme une princesse et rire
comme une bourgeoise; tu verras qu'elle fait, quand elle le veut,
que les heures s'ecoulent comme des minutes. De Guiche, mon ami,
il faut que tu reviennes sur le compte de ma femme.

"Decidement, se dit Manicamp, voila un mari a qui le nom de sa
femme portera malheur, et feu le roi Candaule etait un veritable
tigre aupres de monseigneur."

-- Enfin, ajouta le prince, tu reviendras sur le compte de ma
femme, de Guiche; je te le garantis. Seulement, il faut que je te
montre le chemin. Elle n'est point banale, et ne parvient pas qui
veut a son coeur.

-- Monseigneur...

-- Pas de resistance, de Guiche, ou nous nous facherons, repliqua
le prince.

-- Mais puisqu'il le veut, murmura Manicamp a l'oreille de
de Guiche, satisfaites-le donc.

-- Monseigneur, dit le comte, j'obeirai.

-- Et pour commencer, reprit Monseigneur, on joue ce soir chez
Madame; tu dineras avec moi et je te conduirai chez elle.

-- Oh! pour cela, monseigneur, objecta de Guiche, vous me
permettrez de resister.

-- Encore! mais c'est de la rebellion.

-- Madame m'a trop mal recu hier devant tout le monde.

-- Vraiment! dit le prince en riant.

-- A ce point qu'elle ne m'a pas meme repondu quand je lui ai
parle; il peut etre bon de n'avoir pas d'amour-propre, mais trop
peu, c'est trop peu, comme on dit.

-- Comte, apres le diner, tu iras t'habiller chez toi et tu
viendras me reprendre, je t'attendrai.

-- Puisque Votre Altesse le commande absolument...

-- Absolument.

-- Il n'en demordra point, dit Manicamp, et ces sortes de choses
sont celles qui tiennent le plus obstinement a la tete des maris.
Ah! pourquoi donc M. Moliere n'a-t-il pas entendu celui-la, il
l'aurait mis en vers.

Le prince et sa cour, ainsi devisant, rentrerent dans les plus
frais appartements du chateau.

-- A propos, dit de Guiche sur le seuil de la porte, j'avais une
commission pour Votre Altesse Royale.

-- Fais ta commission.

-- M. de Bragelonne est parti pour Londres avec un ordre du roi,
et il m'a charge de tous ses respects pour Monseigneur.

-- Bien! bon voyage au vicomte, que j'aime fort. Allons, va
t'habiller, de Guiche, et reviens-nous. Et si tu ne reviens pas...

-- Qu'arrivera-t-il, monseigneur?

-- Il arrivera que je te fais jeter a la Bastille.

-- Allons, decidement, dit de Guiche en riant, Son Altesse Royale
Monsieur est la contrepartie de Son Altesse Royale Madame. Madame
me fait exiler parce qu'elle ne m'aime pas assez, Monsieur me fait
emprisonner parce qu'il m'aime trop. Merci, monsieur! Merci,
madame!

-- Allons, allons, dit le prince, tu es un charmant ami, et tu
sais bien que je ne puis me passer de toi. Reviens vite.

-- Soit, mais il me plait de faire de la coquetterie a mon tour,
monseigneur.

-- Bah?

-- Aussi je ne rentre chez Votre Altesse qu'a une seule condition.

-- Laquelle?

-- J'ai l'ami d'un de mes amis a obliger.

-- Tu l'appelles?

-- Malicorne.

-- Vilain nom.

-- Tres bien porte, monseigneur.

-- Soit. Eh bien?

-- Eh bien! je dois a M. Malicorne une place chez vous,
monseigneur.

-- Une place de quoi?

-- Une place quelconque; une surveillance, par exemple.

-- Parbleu! cela se trouve bien, j'ai congedie hier le maitre des
appartements.

-- Va pour le maitre des appartements, monseigneur. Qu'a-t-il a
faire?

-- Rien, sinon a regarder et a rapporter.

-- Police interieure?

-- Justement.

-- Oh! comme cela va bien a Malicorne, se hasarda de dire
Manicamp.

-- Vous connaissez celui dont il s'agit, monsieur Manicamp?
demanda le prince.

-- Intimement, monseigneur. C'est mon ami.

-- Et votre opinion est?

-- Que Monseigneur n'aura jamais un maitre des appartements pareil
a celui-la.

-- Combien rapporte l'office? demanda le comte au prince.

-- Je l'ignore; seulement, on m'a toujours dit qu'il ne pouvait
assez se payer quand il etait bien occupe.

-- Qu'appelez-vous bien occupe, prince?

-- Cela va sans dire, quand le fonctionnaire est homme d'esprit.

-- Alors, je crois que Monseigneur sera content, car Malicorne a
de l'esprit comme un diable.

-- Bon! l'office me coutera cher en ce cas, repliqua le prince en
riant. Tu me fais la un veritable cadeau, comte.

-- Je le crois, monseigneur.

-- Eh bien! va donc annoncer a ton M. Melicorne...

-- Malicorne, monseigneur.

-- Je ne me ferai jamais a ce nom-la.

-- Vous dites bien Manicamp, monseigneur.

-- Oh! je dirais tres bien aussi Manicorne. L'habitude m'aiderait.

-- Dites, dites, monseigneur, je vous promets que votre inspecteur
des appartements ne se fachera point; il est du plus heureux
caractere qui se puisse voir.

-- Eh bien! alors, mon cher de Guiche, annoncez-lui sa
nomination... Mais, attendez...

-- Quoi, monseigneur?

-- Je veux le voir auparavant. S'il est aussi laid que son nom, je
me dedis.

-- Monseigneur le connait.

-- Moi?

-- Sans doute. Monseigneur l'a deja vu au Palais-Royal; a telles
enseignes que c'est meme moi qui le lui ai presente.

-- Ah! fort bien, je me rappelle... Peste! c'est un charmant
garcon!

-- Je savais bien que Monseigneur avait du le remarquer.

-- Oui, oui, oui! Vois-tu, de Guiche, je ne veux pas que, ma femme
ni moi, nous ayons des laideurs devant les yeux. Ma femme prendra
pour demoiselles d'honneur toutes filles jolies; je prendrai, moi,
tous gentilshommes bien faits. De cette facon, vois-tu, de Guiche,
si je fais des enfants, ils seront d'une bonne inspiration, et, si
ma femme en fait, elle aura vu de beaux modeles.

-- C'est puissamment raisonne, monseigneur, dit Manicamp
approuvant de l'oeil et de la voix.

Quant a de Guiche, sans doute ne trouva-t-il pas le raisonnement
aussi heureux, car il opina seulement du geste, et encore le geste
garda-t-il un caractere marque d'indecision. Manicamp s'en alla
prevenir Malicorne de la bonne nouvelle qu'il venait d'apprendre.

De Guiche parut s'en aller a contrecoeur faire sa toilette de
cour.

Monsieur, chantant, riant et se mirant, atteignit l'heure du diner
dans des dispositions qui eussent justifie ce proverbe: "Heureux
comme un prince."


Chapitre CXXX -- Histoire d'une naiade et d'une dryade

Tout le monde avait fait la collation au chateau, et, apres la
collation, toilette de cour.

La collation avait lieu d'habitude a cinq heures.

Mettons une heure de collation et deux heures de toilette. Chacun
etait donc pret vers les huit heures du soir.

Aussi vers huit heures du soir commencait-on a se presenter chez
Madame.

Car, ainsi que nous l'avons dit, c'etait Madame qui recevait ce
soir-la.

Et aux soirees de Madame nul n'avait garde de manquer; car les
soirees passaient chez elle avec tout le charme que la reine,
cette pieuse et excellente princesse, n'avait pu, elle, donner a
ses reunions. C'est malheureusement un des avantages de la bonte
d'amuser moins qu'un mechant esprit.

Et cependant, hatons-nous de le dire, mechant esprit n'etait pas
une epithete que l'on put appliquer a Madame.

Cette nature toute d'elite renfermait trop de generosite
veritable, trop d'elans nobles et de reflexions distinguees pour
qu'on put l'appeler une mechante nature.

Mais Madame avait le don de la resistance, don si souvent fatal a
celui qui le possede, car il se brise ou un autre eut plie; il en
resultait que les coups ne s'emoussaient point sur elle comme sur
cette conscience ouatee de Marie-Therese.

Son coeur rebondissait a chaque attaque, et, pareille aux
quintaines agressives des jeux de bagues, Madame, si on ne la
frappait pas de maniere a l'etourdir, rendait coup pour coup a
l'imprudent quel qu'il fut qui osait jouter contre elle.

Etait-ce mechancete? etait-ce tout simplement malice? Nous
estimons, nous, que les riches et puissantes natures sont celles
qui, pareilles a l'arbre de science, produisent a la fois le bien
et le mal, double rameau toujours fleuri, toujours fecond, dont
savent distinguer le bon fruit ceux qui en ont faim, dont meurent
pour avoir trop mange le mauvais les inutiles et les parasites, ce
qui n'est pas un mal.

Donc, Madame, qui avait son plan de seconde reine, ou meme de
premiere reine, bien arrete dans son esprit, Madame, disons-nous,
rendait sa maison agreable par la conversation, par les
rencontres, par la liberte parfaite qu'elle laissait a chacun de
placer son mot, a la condition, toutefois, que le mot fut joli ou
utile. Et, le croira-t-on, par cela meme, on parlait peut-etre
moins chez Madame qu'ailleurs.

Madame haissait les bavards et se vengeait cruellement d'eux.

Elle les laissait parler.

Elle haissait aussi la pretention et ne passait pas meme ce defaut
au roi.

C'etait la maladie de Monsieur, et la princesse avait entrepris
cette tache exorbitante de l'en guerir.

Au reste, poetes, hommes d'esprit, femmes belles, elle accueillait
tout en maitresse superieure a ses esclaves. Assez reveuse au
milieu de toutes ses espiegleries pour faire rever les poetes;
assez forte de ses charmes pour briller meme au milieu des plus
jolies; assez spirituelle pour que les plus remarquables
l'ecoutassent avec plaisir.

On concoit ce que des reunions pareilles a celles qui se tenaient
chez Madame devaient attirer de monde: la jeunesse y affluait.
Quand le roi est jeune, tout est jeune a la cour.

Aussi voyait-on bouder les vieilles dames, tetes fortes de la
Regence ou du dernier regne; mais on repondait a leurs bouderies
en riant de ces venerables personnes qui avaient pousse l'esprit
de domination jusqu'a commander des partis de soldats dans la
guerre de la Fronde, afin, disait Madame, de ne pas perdre tout
empire sur les hommes.

A huit heures sonnant, Son Altesse Royale entra dans le grand
salon avec ses dames d'honneur, et trouva plusieurs courtisans qui
attendaient deja depuis plus de dix minutes.

Parmi tous ces precurseurs de l'heure dite, elle chercha celui
qu'elle croyait devoir etre arrive le premier de tous. Elle ne le
trouva point.

Mais presque au meme instant ou elle achevait cette investigation,
on annonca Monsieur.

Monsieur etait splendide a voir. Toutes les pierreries du cardinal
Mazarin, celles bien entendu que le ministre n'avait pu faire
autrement que de laisser, toutes les pierreries de la reine mere,
quelques-unes meme de sa femme, Monsieur les portait ce jour-la.
Aussi Monsieur brillait-il comme un soleil.

Derriere lui, a pas lents et avec un air de componction
parfaitement joue, venait de Guiche, vetu d'un habit de velours
gris perle, brode d'argent et a rubans bleus.

De Guiche portait, en outre, des malines aussi belles dans leur
genre que les pierreries de Monsieur l'etaient dans le leur.

La plume de son chapeau etait rouge.

Madame avait plusieurs couleurs.

Elle aimait le rouge en tentures, le gris en vetements, le bleu en
fleurs.

M. de Guiche, ainsi vetu, etait d'une beaute que tout le monde
pouvait remarquer. Certaine paleur interessante, certaine langueur
d'yeux, des mains mates de blancheur sous de grandes dentelles, la
bouche melancolique; il ne fallait, en verite, que voir
M. de Guiche pour avouer que peu d'hommes a la cour de France
valaient celui-la.

Il en resulta que Monsieur, qui eut eu la pretention d'eclipser
une etoile, si une etoile se fut mise en parallele avec lui, fut,
au contraire, completement eclipse dans toutes les imaginations,
lesquelles sont des juges fort silencieux, certes, mais aussi fort
altiers dans leur jugement.

Madame avait regarde vaguement de Guiche; mais, si vague que fut
ce regard, il amena une charmante rougeur sur son front. Madame,
en effet, avait trouve de Guiche si beau et si elegant, qu'elle en
etait presque a ne plus regretter la conquete royale qu'elle
sentait etre sur le point de lui echapper.

Son coeur laissa donc, malgre lui, refluer tout son sang jusqu'a
ses joues.

Monsieur, prenant son air mutin, s'approcha d'elle. Il n'avait pas
vu la rougeur de la princesse, ou, s'il l'avait vue, il etait bien
loin de l'attribuer a sa veritable cause.

-- Madame, dit-il en baisant la main de sa femme, il y a ici un
disgracie, un malheureux exile que je prends sur moi de vous
recommander. Faites bien attention, je vous prie, qu'il est de mes
meilleurs amis, et que votre accueil me touchera beaucoup.

-- Quel exile? quel disgracie? demanda Madame, regardant tout
autour d'elle et sans plus s'arreter au comte qu'aux autres.

C'etait le moment de pousser son protege. Le prince s'effaca et
laissa passer de Guiche, qui, d'un air assez maussade, s'approcha
de Madame et lui fit sa reverence.

-- Eh quoi! demanda Madame, comme si elle eprouvait le plus vif
etonnement, c'est M. le comte de Guiche qui est le disgracie,
l'exile?

-- Oui-da! reprit le duc.

-- Eh! dit Madame, on ne voit que lui ici.

-- Ah! madame, vous etes injuste, fit le prince.

-- Moi?

-- Sans doute. Voyons, pardonnez-lui, a ce pauvre garcon.

-- Lui pardonner quoi? Qu'ai-je donc a pardonner a M. de Guiche,
moi?

-- Mais, au fait, explique-toi, de Guiche. Que veux-tu qu'on te
pardonne? demanda le prince.

-- Helas! Son Altesse Royale le sait bien, repliqua celui-ci
hypocritement.

-- Allons, allons, donnez-lui votre main, Madame, dit Philippe.

-- Si cela vous fait plaisir, monsieur.

Et, avec un indescriptible mouvement des yeux et des epaules,
Madame tendit sa belle main parfumee au jeune homme, qui y appuya
ses levres.

Il faut croire qu'il les appuya longtemps et que Madame ne retira
pas trop vite sa main, car le duc ajouta:

-- De Guiche n'est point mechant, madame, et il ne vous mordra
certainement pas.

On prit pretexte, dans la galerie, de ce mot, qui n'etait peut-
etre pas fort risible, pour rire a l'exces.

En effet, la situation etait remarquable, et quelques bonnes ames
l'avaient remarque.

Monsieur jouissait donc encore de l'effet de son mot quand on
annonca le roi.

En ce moment, l'aspect du salon etait celui que nous allons
essayer de decrire.

Au centre, devant la cheminee encombree de fleurs, se tenait
Madame, avec ses demoiselles d'honneur formees en deux ailes, sur
les lignes desquelles voltigeaient les papillons de cour.

D'autres groupes occupaient les embrasures des fenetres, comme
font dans leurs tours reciproques les postes d'une meme garnison,
et, de leurs places respectives, percevaient les mots partis du
groupe principal.

De l'un de ces groupes, le plus rapproche de la cheminee,
Malicorne, promu, seance tenante, par Manicamp et de Guiche, au
poste de maitre des appartements; Malicorne, dont l'habit
d'officier etait pret depuis tantot deux mois, flamboyait dans ses
dorures et rayonnait sur Montalais, extreme gauche de Madame, avec
tout le feu de ses yeux et tout le reflet de son velours.

Madame causait avec Mme de Chatillon et Mme de Crequi, ses deux
voisines, et renvoyait quelques paroles a Monsieur, qui s'effaca
aussitot que cette annonce fut faite:

-- Le roi!

Mlle de La Valliere etait, comme Montalais, a la gauche de Madame,
c'est-a-dire l'avant-derniere de la ligne; a sa droite, on avait
place Mlle de Tonnay-Charente. Elle se trouvait donc dans la
situation de ces corps de troupe dont on soupconne la faiblesse,
et que l'on place entre deux forces eprouvees.

Ainsi flanquee de ses deux compagnes d'aventures, La Valliere,
soit qu'elle fut chagrine de voir partir Raoul, soit qu'elle fut
encore emue des evenements recents qui commencaient a populariser
son nom dans le monde des courtisans, La Valliere, disons-nous,
cachait derriere son eventail ses yeux un peu rougis, et
paraissait preter une grande attention aux paroles que Montalais
et Athenais lui glissaient alternativement dans l'une et l'autre
oreille.

Lorsque le nom du roi retentit, un grand mouvement se fit dans le
salon.

Madame, comme la maitresse du logis, se leva pour recevoir le
royal visiteur; mais, en se levant, si preoccupee qu'elle dut
etre, elle lanca un regard a sa droite, et ce regard que le
presomptueux de Guiche interpreta comme envoye a son adresse,
s'arreta pourtant en faisant le tour du cercle sur La Valliere,
dont il put remarquer la vive rougeur et l'inquiete emotion.

Le roi entra au milieu du groupe, devenu general par un mouvement
qui s'opera naturellement de la circonference au centre.

Tous les fronts s'abaissaient devant Sa Majeste, les femmes
ployant, comme de freles et magnifiques lis devant le roi Aquilo.

Sa Majeste n'avait rien de farouche, nous pourrions meme dire rien
de royal ce soir-la, n'etaient cependant sa jeunesse et sa beaute.

Certain air de joie vive et de bonne disposition mit en eveil
toutes les cervelles; et voila que chacun se promit une charmante
soiree, rien qu'a voir le desir qu'avait Sa Majeste de s'amuser
chez Madame.

Si quelqu'un pouvait, par sa joie et sa belle humeur, balancer le
roi, c'etait M. de Saint-Aignan, rose d'habits, de figure et de
rubans, rose d'idees surtout, et, ce soir-la, M. de Saint-Aignan
avait beaucoup d'idees.

Ce qui avait donne une floraison a toutes ces idees qui germaient
dans son esprit riant, c'est qu'il venait de s'apercevoir que
Mlle de Tonnay-Charente etait comme lui vetue de rose; Nous ne
voudrions pas dire cependant que le ruse courtisan ne sut pas
d'avance que la belle Athenais dut revetir cette couleur: il
connaissait tres bien l'art de faire jaser un tailleur ou une
femme de chambre sur les projets de sa maitresse.

Il envoya tout autant d'oeillades assassines a Mlle Athenais qu'il
avait de noeuds de rubans aux chausses et au pourpoint, c'est-a-
dire qu'il en decocha une quantite furieuse. Le roi ayant fait ses
compliments a Madame, et Madame ayant ete invitee a s'asseoir, le
cercle se forma aussitot.

Louis demanda a Monsieur des nouvelles du bain; il raconta, tout
en regardant les dames, que des poetes s'occupaient de mettre en
vers ce galant divertissement des bains de Vulaines, et que l'un
d'eux, surtout, M. Loret, semblait avoir recu les confidences
d'une nymphe des eaux, tant il avait dit de verites dans ses
rimes.

Plus d'une dame crut devoir rougir.

Le roi profita de ce moment pour regarder a son aise; Montalais
seule ne rougissait pas assez pour ne pas regarder le roi, et elle
le vit devorer du regard Mlle de La Valliere.

Cette hardie fille d'honneur, que l'on nommait la Montalais, fit
baisser les yeux au roi, et sauva ainsi Louise de La Valliere d'un
feu sympathique qui lui fut peut-etre arrive par ce regard! Louis
etait pris par Madame, qui l'accablait de questions, et nulle
personne au monde ne savait questionner comme elle.

Mais lui cherchait a rendre la conversation generale, et pour y
reussir, il redoubla d'esprit et de galanterie.

Madame voulait des compliments; elle se resolut a en arracher a
tout prix, et, s'adressant au roi:

-- Sire, dit-elle, Votre Majeste, qui sait tout ce qui se passe en
son royaume, doit savoir d'avance les vers contes a M. Loret par
cette nymphe; Votre Majeste veut-elle bien nous en faire part?

-- Madame, repliqua le roi avec une grace parfaite, je n'ose... Il
est certain que, pour vous personnellement, il y aurait de la
confusion a ecouter certains details... Mais de Saint-Aignan conte
assez bien et retient parfaitement les vers; s'il ne les retient
pas, il en improvise. Je vous le certifie poete renforce.

De Saint-Aignan, mis en scene, fut contraint de se produire le
moins desavantageusement possible. Malheureusement pour Madame, il
ne songea qu'a ses affaires particulieres, c'est-a-dire qu'au lieu
de rendre a Madame les compliments dont elle se faisait fete, il
s'ingera de se prelasser un peu lui-meme dans sa bonne fortune.

Lancant donc un centieme coup d'oeil a la belle Athenais, qui
pratiquait tout au long sa theorie de la veille, c'est-a-dire qui
ne daignait pas regarder son adorateur:

-- Sire, dit-il, Votre Majeste me pardonnera sans doute d'avoir
trop peu retenu les vers dictes a Loret par la nymphe; mais ou le
roi n'a rien retenu, qu'eusse-je fait, moi chetif?

Madame accueillit avec peu de faveur cette defaite de courtisans.

-- Ah! madame, ajouta de Saint-Aignan, c'est qu'il ne s'agit plus
aujourd'hui de ce que disent les nymphes d'eau douce. En verite,
on serait tente de croire qu'il ne se fait plus rien d'interessant
dans les royaumes liquides. C'est sur terre, madame, que les
grands evenements arrivent. Ah! sur terre, madame, que de recits
pleins de...

-- Bon! fit Madame, et que se passe-t-il donc sur terre?

-- C'est aux dryades qu'il faut le demander, repliqua le comte;
les dryades habitent les bois, comme Votre Altesse Royale le sait.

-- Je sais meme qu'elles sont naturellement bavardes, monsieur de
Saint Aignan.

-- C'est vrai, madame; mais, quand elles ne rapportent que de
jolies choses, on aurait mauvaise grace a les accuser de
bavardage.

-- Elles rapportent donc de jolies choses? demanda nonchalamment
la princesse. En verite, monsieur de Saint-Aignan, vous piquez ma
curiosite, et, si j'etais le roi, je vous sommerais sur-le-champ
de nous raconter les jolies choses que disent Mmes les dryades,
puisque vous seul ici semblez connaitre leur langage.

-- Oh! pour cela, madame, je suis bien aux ordres de Sa Majeste,
repliqua vivement le comte.

-- Il comprend le langage des dryades? dit Monsieur. Est-il
heureux, ce Saint-Aignan!

-- Comme le francais, monseigneur.

-- Contez alors, dit Madame.

Le roi se sentit embarrasse; nul doute que son confident ne
l'allat embarquer dans une affaire difficile.

Il le sentait bien a l'attention universelle excitee par le
preambule de Saint-Aignan, excitee aussi par l'attitude
particuliere de Madame. Les plus discrets semblaient prets a
devorer chaque parole que le comte allait prononcer.

On toussa, on se rapprocha, on regarda du coin de l'oeil certaines
dames d'honneur qui elles-memes, pour soutenir plus decemment ou
avec plus de fermete ce regard inquisiteur si pesant, arrangerent
leurs eventails, et se composerent un maintien de duelliste qui va
essuyer le feu de son adversaire.

En ce temps, on avait tellement l'habitude des conversations
ingenieuses et des recits epineux, que la ou tout un salon moderne
flairerait scandale, eclat, tragedie, et s'enfuirait d'effroi, le
salon de Madame s'accommodait a ses places, afin de ne pas perdre
un mot, un geste, de la comedie composee a son profit par
M. de Saint-Aignan, et dont le denouement, quels que fussent le
style et l'intrigue, devait necessairement etre parfait de calme
et d'observation.

Le comte etait connu pour un homme poli et un parfait conteur. Il
commenca donc bravement au milieu d'un silence profond et partant
redoutable pour tout autre que lui.

-- Madame, le roi permet que je m'adresse d'abord a Votre Altesse
Royale, puisqu'elle se proclame la plus curieuse de son cercle;
j'aurai donc l'honneur de dire a Votre Altesse Royale que la
dryade habite plus particulierement le creux des chenes et, comme
les dryades sont de belles creatures mythologiques, elles habitent
de tres beaux arbres, c'est-a-dire les plus gros qu'elles puissent
trouver.

A cet exorde, qui rappelait sous un voile transparent la fameuse
histoire du chene royal, qui avait joue un si grand role dans la
derniere soiree, tant de coeurs battirent de joie ou d'inquietude,
que, si de Saint-Aignan n'eut pas eu la voix bonne et sonore, ce
battement des coeurs eut ete entendu par-dessus sa voix.

-- Il doit y avoir des dryades a Fontainebleau, dit Madame d'un
ton parfaitement calme, car jamais de ma vie je n'ai vu de plus
beaux chenes que dans le parc royal.

Et, en disant ces mots, elle envoya droit a l'adresse de de Guiche
un regard dont celui-ci n'eut pas a se plaindre comme du
precedent, qui, nous l'avons dit, avait conserve certaine nuance
de vague bien penible pour un coeur aussi aimant.

-- Precisement, madame, c'est de Fontainebleau que j'allais parler
a Votre Altesse Royale, dit de Saint-Aignan, car la dryade dont le
recit nous occupe habite le parc du chateau de Sa Majeste.

L'affaire etait engagee; l'action commencait: auditeurs et
narrateur, personne ne pouvait plus reculer.

-- Ecoutons, dit Madame, car l'histoire m'a l'air d'avoir non
seulement tout le charme d'un recit national, mais encore celui
d'une chronique tres contemporaine.

-- Je dois commencer par le commencement, dit le comte. Donc, a
Fontainebleau, dans une chaumiere de belle apparence, habitent des
bergers.

"L'un est le berger Tircis, auquel appartiennent les plus riches
domaines, transmis par l'heritage de ses parents.

Tircis est jeune et beau, et ses qualites en font le premier des
bergers de la contree. On peut donc dire hardiment qu'il en est le
roi."

Un leger murmure d'approbation encouragea le narrateur, qui
continua:

-- Sa force egale son courage; nul n'a plus d'adresse a la chasse
des betes sauvages, nul n'a plus de sagesse dans les conseils.
Manoeuvre-t-il un cheval dans les belles plaines de son heritage,
conduit-il aux jeux d'adresse et de vigueur les bergers qui lui
obeissent, on dirait le dieu Mars agitant sa lance dans les
plaines de la Thrace, ou mieux encore Apollon, dieu du jour,
lorsqu'il rayonne sur la terre avec ses dards enflammes.

Chacun comprend que ce portrait allegorique du roi n'etait pas le
pire exorde que le conteur eut pu choisir. Aussi ne manqua-t-il
son effet ni sur les assistants, qui, par devoir et par plaisir, y
applaudirent a tout rompre; ni sur le roi lui-meme, a qui la
louange plaisait fort lorsqu'elle etait delicate, et ne deplaisait
pas toujours lors meme qu'elle etait un peu outree. De Saint
Aignan poursuivit:

-- Ce n'est pas seulement, mesdames, aux jeux de gloire que le
berger Tircis a acquis cette renommee qui en a fait le roi des
bergers.

-- Des bergers de Fontainebleau, dit le roi en souriant a Madame.

-- Oh! s'ecria Madame, Fontainebleau est pris arbitrairement par
le poete; moi, je dis: des bergers du monde entier.

Le roi oublia son role d'auditeur passif et s'inclina.

-- C'est, poursuivit de Saint-Aignan au milieu d'un murmure
flatteur, c'est aupres des belles surtout que le merite de ce roi
des bergers eclate le plus manifestement. C'est un berger dont
l'esprit est fin comme le coeur est pur; il sait debiter un
compliment avec une grace qui charme invinciblement, il sait aimer
avec une discretion qui promet a ses aimables et heureuses
conquetes le sort le plus digne d'envie. Jamais un eclat, jamais
un oubli. Quiconque a vu Tircis et l'a entendu doit l'aimer;
quiconque l'aime et est aime de lui a rencontre le bonheur.

De Saint-Aignan fit la une pause; il savourait le plaisir des
compliments, et ce portrait, si grotesquement ampoule qu'il fut,
avait trouve grace devant de certaines oreilles surtout, pour qui
les merites du berger ne semblaient point avoir ete exageres.
Madame engagea l'orateur a continuer.

-- Tircis, dit le comte, avait un fidele compagnon, ou plutot un
serviteur devoue qui s'appelait... Amyntas.

-- Ah! voyons le portrait d'Amyntas! dit malicieusement Madame;
vous etes si bon peintre, monsieur de Saint-Aignan!

-- Madame...

-- Oh! comte de Saint-Aignan, n'allez pas, je vous prie, sacrifier
ce pauvre Amyntas! je ne vous le pardonnerais jamais.

-- Madame, Amyntas est de condition trop inferieure, surtout pres
de Tircis, pour que sa personne puisse avoir l'honneur d'un
parallele. Il en est de certains amis comme de ces serviteurs de
l'Antiquite, qui se faisaient enterrer vivants aux pieds de leur
maitre. Aux pieds de Tircis, la est la place d'Amyntas; il n'en
reclame pas d'autre, et si quelquefois l'illustre heros...

-- Illustre berger, voulez-vous dire? fit Madame feignant de
reprendre M. de Saint-Aignan.

-- Votre Altesse Royale a raison, je me trompais, reprit le
courtisan: si, dis-je, le berger Tircis daigne parfois appeler
Amyntas son ami et lui ouvrir son coeur, c'est une faveur non
pareille, dont le dernier fait cas comme de la plus insigne
felicite.

-- Tout cela, interrompit Madame, etablit le devouement absolu
d'Amyntas a Tircis, mais ne nous donne pas le portrait d'Amyntas.
Comte, ne le flattez pas si vous voulez, mais peignez-nous-le; je
veux le portrait d'Amyntas.

De Saint-Aignan s'executa, apres s'etre incline profondement
devant la belle-soeur de Sa Majeste:

-- Amyntas, dit-il, est un peu plus age que Tircis; ce n'est pas
un berger tout a fait disgracie de la nature; meme on dit que les
Muses ont daigne sourire a sa naissance comme Hebe sourit a la
jeunesse. Il n'a point l'ambition de briller; il a celle d'etre
aime, et peut-etre n'en serait-il pas indigne s'il etait bien
connu.

Ce dernier paragraphe, renforce d'une oeillade meurtriere, fut
envoye droit a Mlle de Tonnay-Charente, qui supporta le choc sans
s'emouvoir.

Mais la modestie et l'adresse de l'allusion avaient produit un bon
effet; Amyntas en recueillit le fruit en applaudissements; la tete
de Tircis lui meme en donna le signal par un consentement plein de
bienveillance.

-- Or, continua de Saint-Aignan, Tircis et Amyntas se promenaient
un soir dans la foret en causant de leurs chagrins amoureux. Notez
que c'est deja le recit de la dryade, mesdames; autrement eut-on
pu savoir ce que disaient Tircis et Amyntas, les deux plus
discrets de tous les bergers de la terre? Ils gagnaient donc
l'endroit le plus touffu de la foret pour s'isoler et se confier
plus librement leurs peines, lorsque tout a coup leurs oreilles
furent frappees d'un bruit de voix.

-- Ah! ah! fit-on autour du narrateur. Voila qui devient on ne
peut plus interessant.

Ici, Madame, semblable au general vigilant qui inspecte son armee,
redressa d'un coup d'oeil Montalais et Tonnay-Charente, qui
pliaient sous l'effort.

-- Ces voix harmonieuses, reprit de Saint-Aignan, etaient celles
de quelques bergeres qui avaient voulu, elles aussi, jouir de la
fraicheur des ombrages, et qui, sachant l'endroit ecarte, presque
inabordable, s'y etaient reunies pour mettre en commun quelques
idees sur la bergerie.

Un immense eclat de rire, souleve par cette phrase de Saint-
Aignan, un imperceptible sourire du roi en regardant Tonnay-
Charente, tels furent les resultats de la sortie.

-- La dryade assure, continua Saint-Aignan, que les bergeres
etaient trois, et que toutes trois etaient jeunes et belles.

-- Leurs noms? dit Madame tranquillement.

-- Leurs noms! fit de Saint-Aignan, qui se cabra contre cette
indiscretion.

-- Sans doute. Vous avez appele vos bergers Tircis et Amyntas:
appelez vos bergeres d'une facon quelconque.

-- Oh! madame, je ne suis pas un inventeur, un trouvere, comme on
disait autrefois; je raconte sous la dictee de la dryade.

-- Comment votre dryade nommait-elle ces bergeres? En verite,
voila une memoire bien rebelle. Cette dryade-la etait donc
brouillee avec la deesse Mnemosyne?

-- Madame, ces bergeres... Faites bien attention que reveler des
noms de femmes est un crime!

-- Dont une femme vous absout, comte, a la condition que vous nous
revelerez le nom des bergeres.

-- Elles se nommaient Philis, Amaryllis et Galatee.

-- A la bonne heure! elles n'ont pas perdu pour attendre, dit
Madame, et voila trois noms charmants. Maintenant, les portraits?

De Saint-Aignan fit encore un mouvement.

-- Oh! procedons par ordre, je vous prie, comte, reprit Madame.
N'est-ce pas, Sire, qu'il nous faut les portraits des bergeres?

Le roi, qui s'attendait a cette insistance, et qui commencait a
ressentir quelques inquietudes, ne crut pas devoir piquer une
aussi dangereuse interrogatrice. Il pensait d'ailleurs que de
Saint-Aignan, dans ses portraits, trouverait le moyen de glisser
quelques traits delicats dont feraient leur profit les oreilles
que Sa Majeste avait interet a charmer. C'est dans cet espoir,
c'est avec cette crainte, que Louis autorisa de Saint-Aignan a
tracer le portrait des bergeres Philis, Amaryllis et Galatee.

-- Eh bien! donc, soit! dit de Saint-Aignan comme un homme qui
prend son parti.

Et il commenca.


Chapitre CXXXI -- Fin de l'histoire d'une naiade et d'une dryade


-- Philis, dit Saint-Aignan en jetant un coup d'oeil provocateur a
Montalais, a peu pres comme fait dans un assaut un maitre d'armes
qui invite un rival digne de lui a se mettre en garde, Philis
n'est ni brune ni blonde, ni grande ni petite, ni froide ni
exaltee; elle est, toute bergere qu'elle est, spirituelle comme
une princesse et coquette comme un demon.

"Sa vue est excellente. Tout ce qu'embrasse sa vue, son coeur le
desire. C'est comme un oiseau qui, gazouillant toujours, tantot
rase l'herbe, tantot s'enleve voletant a la poursuite d'un
papillon, tantot se perche au plus haut d'un arbre, et de la defie
tous les oiseleurs, ou de venir le prendre, ou de le faire tomber
dans leurs filets.

Le portrait etait si ressemblant, que tous les yeux se tournerent
sur Montalais, qui, l'oeil eveille, le nez au vent, ecoutait
M. de Saint-Aignan comme s'il etait question d'une personne qui
lui fut tout a fait etrangere.

-- Est-ce tout, monsieur de Saint-Aignan? demanda la princesse.

-- Oh! Votre Altesse Royale, le portrait n'est qu'esquisse, et il
y aurait bien des choses a dire. Mais je crains de lasser la
patience de Votre Altesse ou de blesser la modestie de la bergere,
de sorte que je passe a sa compagne Amaryllis.

-- C'est cela, dit Madame, passez a Amaryllis, monsieur de Saint-
Aignan, nous vous suivons.

-- Amaryllis est la plus agee des trois; et cependant, se hata de
dire Saint Aignan, ce grand age n'atteint pas vingt ans.

Le sourcil de Mlle de Tonnay-Charente, qui s'etait fronce au debut
du recit, se defronca avec un leger sourire.

-- Elle est grande, avec d'immenses cheveux qu'elle renoue a la
maniere des statues de la Grece; elle a la demarche majestueuse et
le geste altier: aussi a-t-elle bien plutot l'air d'une deesse que
d'une simple mortelle, et, parmi les deesses, celle a qui elle
ressemble le plus, c'est Diane chasseresse; avec cette seule
difference que la cruelle bergere, ayant un jour derobe le
carquois de l'Amour tandis que le pauvre Cupidon dormait dans un
buisson de roses, au lieu de diriger ses traits sur les hotes des
forets, les decoche impitoyablement sur tous les pauvres bergers
qui passent a la portee de son arc et de ses yeux.

-- Oh! la mechante bergere! dit Madame; ne se piquera-t-elle point
quelque jour avec un de ces traits qu'elle lance si
impitoyablement a droite et a gauche?

-- C'est l'espoir de tous les bergers en general, dit de Saint-
Aignan.

-- Et celui du berger Amyntas en particulier, n'est-ce pas? dit
Madame.

-- Le berger Amyntas est si timide, reprit de Saint-Aignan de
l'air le plus modeste qu'il put prendre, que, s'il a cet espoir,
nul n'en a jamais rien su, car il le cache au plus profond de son
coeur.

Un murmure des plus flatteurs accueillit cette profession de foi
du narrateur a propos du berger.

-- Et Galatee? demanda Madame. Je suis impatiente de voir une main
aussi habile reprendre le portrait ou Virgile l'a laisse, et
l'achever a nos yeux.

-- Madame, dit de Saint-Aignan, pres du grand poete Virgilius
Maro, votre humble serviteur n'est qu'un bien pauvre poete;
cependant, encourage par votre ordre, je ferai de mon mieux.

-- Nous ecoutons, dit Madame.

Saint-Aignan allongea le pied, la main et les levres.

-- Blanche comme le lait, dit-il, doree comme les epis, elle
secoue dans l'air les parfums de sa blonde chevelure. Alors on se
demande si ce n'est point cette belle Europe qui donna de l'amour
a Jupiter, lorsqu'elle se jouait avec ses compagnes dans les pres
en fleurs.

"De ses yeux, bleus comme l'azur du ciel dans les plus beaux jours
d'ete, tombe une douce flamme; la reverie l'alimente, l'amour la
dispense. Quand elle fronce le sourcil ou qu'elle penche son front
vers la terre, le soleil se voile en signe de deuil.

"Lorsqu'elle sourit, au contraire, toute la nature reprend sa
joie, et les oiseaux, un moment muets, recommencent leurs chants
au sein des arbres.

"Celle-la surtout, dit de Saint-Aignan pour en finir, celle-la est
digne des adorations du monde; et, si jamais son coeur se donne,
heureux le mortel dont son amour virginal consentira a faire un
dieu!

Madame, en ecoutant ce portrait, que chacun ecouta comme elle, se
contenta de marquer son approbation aux endroits les plus
poetiques par quelques hochements de tete; mais il etait
impossible de dire si ces marques d'assentiment etaient donnees au
talent du narrateur ou a la ressemblance du portrait.

Il en resulta que, Madame n'applaudissant pas ouvertement,
personne ne se permit d'applaudir, pas meme Monsieur, qui trouvait
au fond du coeur que de Saint-Aignan s'appesantissait trop sur les
portraits des bergeres, apres avoir passe un peu vivement sur les
portraits des bergers.

L'assemblee parut donc glacee.

De Saint-Aignan, qui avait epuise sa rhetorique et ses pinceaux a
nuancer le portrait de Galatee, et qui pensait, d'apres la faveur
qui avait accueilli les autres morceaux, entendre des
trepignements pour le dernier, de Saint Aignan fut encore plus
glace que le roi et toute la compagnie.

Il y eut un instant de silence qui enfin fut rompu par Madame.

-- Eh bien! Sire, demanda-t-elle, que dit Votre Majeste de ces
trois portraits?

Le roi voulut venir au secours de Saint-Aignan sans se
compromettre.

-- Mais Amaryllis est belle, dit-il, a mon avis.

-- Moi, j'aime mieux Philis, dit Monsieur; c'est une bonne fille,
ou plutot un bon garcon de nymphe.

Et chacun de rire.

Cette fois, les regards furent si directs, que Montalais sentit le
rouge lui monter au visage en flammes violettes.

-- Donc, reprit Madame, ces bergeres se disaient?...

Mais de Saint-Aignan, frappe dans son amour-propre, n'etait pas en
etat de soutenir une attaque de troupes fraiches et reposees.

-- Madame, dit-il, ces bergeres s'avouaient reciproquement leurs
petits penchants.

-- Allez, allez, monsieur de Saint-Aignan, vous etes un fleuve de
poesie pastorale, dit Madame avec un aimable sourire qui
reconforta un peu le narrateur.

-- Elles se dirent que l'amour est un danger, mais que l'absence
de l'amour est la mort du coeur.

-- De sorte qu'elles conclurent?... demanda Madame.

-- De sorte qu'elles conclurent qu'on devait aimer.

-- Tres bien! Y mettaient-elles des conditions?

-- La condition de choisir, dit de Saint-Aignan. Je dois meme
ajouter, c'est la dryade qui parle, qu'une des bergeres,
Amaryllis, je crois, s'opposait completement a ce qu'on aimat, et
cependant elle ne se defendait pas trop d'avoir laisse penetrer
jusqu'a son coeur l'image de certain berger.

-- Amyntas ou Tircis?

-- Amyntas, madame, dit modestement de Saint-Aignan. Mais aussitot
Galatee, la douce Galatee aux yeux purs, repondit que ni Amyntas,
ni Alphesibee, ni Tityre, ni aucun des bergers les plus beaux de
la contree ne pourraient etre compares a Tircis, que Tircis
effacait tous les hommes, de meme que le chene efface en grandeur
tous les arbres, le lis en majeste toutes les fleurs. Elle fit
meme de Tircis un tel portrait que Tircis, qui l'ecoutait, dut
veritablement etre flatte malgre sa grandeur. Ainsi Tircis et
Amyntas avaient ete distingues par Amaryllis et Galatee. Ainsi le
secret des deux coeurs avait ete revele sous l'ombre de la nuit et
dans le secret des bois.

"Voila, madame, ce que la dryade m'a raconte, elle qui sait tout
ce qui se passe dans le creux des chenes et dans les touffes de
l'herbe; elle qui connait les amours des oiseaux, qui sait ce que
veulent dire leurs chants; elle qui comprend enfin le langage du
vent dans les branches et le bourdonnement des insectes d'or ou
d'emeraude dans la corolle des fleurs sauvages; elle me l'a redit,
je le repete.

-- Et maintenant vous avez fini, n'est-ce pas, monsieur de Saint-
Aignan? dit Madame avec un sourire qui fit trembler le roi.

-- J'ai fini, oui, madame, repondit de Saint-Aignan; heureux si
j'ai pu distraire Votre Altesse pendant quelques instants.

-- Instants trop courts, repondit la princesse, car vous avez
parfaitement raconte tout ce que vous saviez; mais, mon cher
monsieur de Saint-Aignan, vous avez eu le malheur de ne vous
renseigner qu'a une seule dryade, n'est ce pas?

-- Oui, madame, a une seule, je l'avoue.

-- Il en resulte que vous etes passe pres d'une petite naiade qui
n'avait l'air de rien, et qui en savait autrement long que votre
dryade, mon cher comte.

-- Une naiade? repeterent plusieurs voix qui commencaient a se
douter que l'histoire allait avoir une suite.

-- Sans doute: a cote de ce chene dont vous parlez, et qui
s'appelle le chene royal, a ce que je crois du moins, n'est-ce
pas, monsieur de Saint-Aignan?

Saint-Aignan et le roi se regarderent.

-- Oui, madame, repondit de Saint-Aignan.

-- Eh bien! il y a une jolie petite source qui gazouille sur des
cailloux, au milieu des myosotis et des paquerettes.

-- Je crois que Madame a raison, dit le roi toujours inquiet et
suspendu aux levres de sa belle-soeur.

-- Oh! il y en a une, c'est moi qui vous en reponds, dit Madame;
et la preuve, c'est que la naiade qui regne sur cette source m'a
arretee au passage, moi qui vous parle.

-- Bah! fit Saint-Aignan.

-- Oui, continua la princesse, et cela pour me conter une quantite
de choses que M. de Saint-Aignan n'a pas mises dans son recit.

-- Oh! racontez vous-meme, dit Monsieur, vous racontez d'une facon
charmante.

La princesse s'inclina devant le compliment conjugal.

-- Je n'aurai pas la poesie du comte et son talent pour faire
ressortir tous les details.

-- Vous ne serez pas ecoutee avec moins d'interet, dit le roi, qui
sentait d'avance quelque chose d'hostile dans le recit de sa
belle-soeur.

-- Je parle d'ailleurs, continua Madame, au nom de cette pauvre
petite naiade, qui est bien la plus charmante demi-deesse que
j'aie jamais rencontree. Or, elle riait tant pendant le recit
qu'elle m'a fait, qu'en vertu de cet axiome medical: "Le rire est
contagieux", je vous demande la permission de rire un peu moi-meme
quand je me rappelle ses paroles.

Le roi et de Saint-Aignan, qui virent sur beaucoup de physionomies
s'epanouir un commencement d'hilarite pareille a celle que Madame
annoncait, finirent par se regarder entre eux et se demander du
regard s'il n'y aurait pas la-dessous quelque petite conspiration.

Mais Madame etait bien decidee a tourner et a retourner le couteau
dans la plaie; aussi reprit-elle avec son air de naive candeur,
c'est-a-dire avec le plus dangereux de tous ses airs:

-- Donc, je passais par la, dit-elle, et, comme je trouvais sous
mes pas beaucoup de fleurs fraiches ecloses, nul doute que Philis,
Amaryllis, Galatee, et toutes vos bergeres, n'eussent passe sur le
chemin avant moi.

Le roi se mordit les levres. Le recit devenait de plus en plus
menacant.

-- Ma petite naiade, continua Madame, roucoulait sa petite chanson
sur le lit de son ruisselet; comme je vis qu'elle m'accostait en
touchant le bas de ma robe, je ne songeai pas a lui faire un
mauvais accueil, et cela d'autant mieux, apres tout, qu'une
divinite, fut-elle de second ordre, vaut toujours mieux qu'une
princesse mortelle. Donc, j'abordai la naiade, et voici ce qu'elle
me dit en eclatant de rire: "Figurez-vous, princesse..." -- Vous
comprenez, Sire, c'est la naiade qui parle.

Le roi fit un signe d'assentiment; Madame reprit:

-- "Figurez-vous, princesse, que les rives de mon ruisseau
viennent d'etre temoins d'un spectacle des plus amusants. Deux
bergers, curieux jusqu'a l'indiscretion, se sont fait mystifier
d'une facon rejouissante par trois nymphes ou trois bergeres..."
Je vous demande pardon, mais je ne me rappelle plus si c'est
nymphes ou bergeres qu'elle a dit. Mais il importe peu, n'est-ce
pas? Passons donc.

A ce preambule, le roi rougit visiblement, et de Saint-Aignan,
perdant toute contenance, se mit a ecarquiller les yeux le plus
anxieusement du monde.

-- "Les deux bergers, poursuivit ma petite naiade en riant
toujours, suivaient la trace des trois demoiselles..." Non, je
veux dire des trois nymphes; pardon, je me trompe, des trois
bergeres. Cela n'est pas toujours sense, cela peut gener celles
que l'on suit. J'en appelle a toutes ces dames, et pas une de
celles qui sont ici ne me dementira, j'en suis certaine.

Le roi, fort en peine de ce qui allait suivre, opina du geste.

-- "Mais, continua la naiade, les bergeres avaient vu Tircis et
Amyntas se glisser dans le bois; et, la lune aidant, elles les
avaient reconnus a travers les quinconces..." Ah! vous riez,
interrompit Madame. Attendez, attendez, vous n'etes pas au bout.

Le roi palit; de Saint-Aignan essuya son front humide de sueur.

Il y avait dans les groupes des femmes de petits rires etouffes,
des chuchotements furtifs.

-- Les bergeres, disais-je, voyant l'indiscretion des deux
bergers, les bergeres s'allerent asseoir au pied du chene royal,
et, lorsqu'elles sentirent leurs indiscrets ecouteurs a portee de
ne pas perdre un mot de ce qui allait se dire, elles leur
adresserent innocemment, le plus innocemment du monde, une
declaration incendiaire dont l'amour-propre naturel a tous les
hommes, et meme aux bergers les plus sentimentaux, fit paraitre
aux deux auditeurs les termes doux comme des rayons de miel.

Le roi, a ces mots que l'assemblee ne put ecouter sans rire,
laissa echapper un eclair de ses yeux.

Quant a de Saint-Aignan, il laissa tomber sa tete sur sa poitrine,
et voila, sous un amer eclat de rire, le depit profond qu'il
ressentait.

-- Oh! fit le roi en se redressant de toute sa taille, voila, sur
ma parole, une plaisanterie charmante assurement et, racontee par
vous, madame, d'une facon non moins charmante: mais reellement,
bien reellement, avez-vous compris la langue des naiades?

-- Mais le comte pretend bien avoir compris celle des dryades,
repartit vivement Madame.

-- Sans doute, dit le roi. Mais, vous le savez, le comte a la
faiblesse de viser a l'Academie, de sorte qu'il a appris, dans ce
but, toutes sortes de choses que bien heureusement vous ignorez,
et il se serait pu que la langue de la nymphe des eaux fut au
nombre des choses que vous n'avez pas etudiees.

-- Vous comprenez, Sire, repondit Madame, que pour de pareils
faits on ne s'en fie pas a soi toute seule; l'oreille d'une femme
n'est pas chose infaillible, a dit saint Augustin; aussi ai-je
voulu m'eclairer d'autres opinions que la mienne, et, comme ma
naiade, qui, en qualite de deesse, est polyglotte... n'est-ce
point ainsi que cela se dit, monsieur de Saint-Aignan?

-- Oui, madame, dit de Saint-Aignan tout deferre.

-- Et, continua la princesse, comme ma naiade, qui, en qualite de
deesse, est polyglotte, m'avait d'abord parle en anglais, je
craignis, comme vous dites, d'avoir mal entendu et fis venir Mlles
de Montalais, de Tonnay-Charente et La Valliere, priant ma naiade
de me refaire en langue francaise le recit qu'elle m'avait deja
fait en anglais.

-- Et elle le fit? demanda le roi.

-- Oh! c'est la plus complaisante divinite qui existe... Oui,
Sire, elle le refit. De sorte qu'il n'y a aucun doute a conserver.
N'est-ce pas, mesdemoiselles, dit la princesse en se tournant vers
la gauche de son armee, n'est-ce pas que la naiade a parle
absolument comme je raconte, et que je n'ai en aucune facon failli
a la verite?... Philis?... Pardon! je me trompe... mademoiselle
Aure de Montalais, est-ce vrai?

-- Oh! absolument, madame, articula nettement Mlle de Montalais.

-- Est-ce vrai, mademoiselle de Tonnay-Charente?

-- Verite pure, repondit Athenais d'une voix non moins ferme, mais
cependant moins intelligible.

-- Et vous, La Valliere? demanda Madame.

La pauvre enfant sentait le regard ardent du roi dirige sur elle;
elle n'osait pas nier, elle n'osait pas mentir; elle baissa la
tete en signe d'acquiescement.

Seulement sa tete ne se releva point, a demi glacee qu'elle etait
par un froid plus douloureux que celui de la mort.

Ce triple temoignage ecrasa le roi. Quant a Saint-Aignan, il
n'essayait meme pas de dissimuler son desespoir, et sans savoir ce
qu'il disait, il begayait:

-- Excellente plaisanterie! bien joue, mesdames les bergeres!

-- Juste punition de la curiosite, dit le roi d'une voix rauque.
Oh! qui s'aviserait, apres le chatiment de Tircis et d'Amyntas,
qui s'aviserait de chercher a surprendre ce qui se passe dans le
coeur des bergeres? Certes, ce ne sera pas moi... Et vous,
messieurs?

-- Ni moi! ni moi! repeta en choeur le groupe des courtisans.

Madame triomphait de ce depit du roi; elle se delectait, croyant
que son recit avait ete ou devait etre le denouement de tout.

Quant a Monsieur, qui avait ri de ce double recit sans y rien
comprendre, il se tourna vers de Guiche:

-- Eh! comte, lui dit-il, tu ne dis rien; tu ne trouves donc rien
a dire? Est ce que tu plaindrais MM. Tircis et Amyntas, par
hasard?

-- Je les plains de toute mon ame, repondit de Guiche; car, en
verite, l'amour est une si douce chimere, que le perdre, toute
chimere qu'il est, c'est perdre plus que la vie. Donc, si ces deux
bergers ont cru etre aimes, s'ils s'en sont trouves heureux, et
qu'au lieu de ce bonheur ils rencontrent non seulement le vide qui
egale la mort, mais une raillerie de l'amour qui vaut cent mille
morts... eh bien! je dis que Tircis et Amyntas sont les deux
hommes les plus malheureux que je connaisse.

-- Et vous avez raison, monsieur de Guiche, dit le roi; car enfin,
la mort, c'est bien dur pour un peu de curiosite.

-- Alors, c'est donc a dire que l'histoire de ma naiade a deplu au
roi? demanda naivement Madame.

-- Oh! madame, detrompez-vous, dit Louis en prenant la main de la
princesse; votre naiade m'a plu d'autant mieux qu'elle a ete plus
veridique, et que son recit, je dois le dire, est appuye par
d'irrecusables temoignages.

Et ces mots tomberent sur La Valliere avec un regard que nul,
depuis Socrate jusqu'a Montaigne, n'eut pu definir parfaitement.

Ce regard et ces mots acheverent d'accabler la malheureuse jeune
fille, qui, appuyee sur l'epaule de Montalais, semblait avoir
perdu connaissance.

Le roi se leva sans remarquer cet incident, auquel nul, au reste,
ne prit garde; et contre sa coutume, car d'ordinaire il demeurait
tard chez Madame, il prit conge pour entrer dans ses appartements.

De Saint-Aignan le suivit, tout aussi desespere a sa sortie qu'il
s'etait montre joyeux a son entree.

Mlle de Tonnay-Charente, moins sensible que La Valliere aux
emotions, ne s'effraya guere et ne s'evanouit point.

Cependant le coup d'oeil supreme de Saint-Aignan avait ete bien
autrement majestueux que le dernier regard du roi.

Fin du tome II



  [1] Formule familiere de refus, empruntee du latin.





End of the Project Gutenberg EBook of Le vicomte de Bragelonne, Tome II.
by Alexandre Dumas

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, TOME II. ***

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