Project Gutenberg's Le vicomte de Bragelonne, Tome IV., by Alexandre Dumas

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Title: Le vicomte de Bragelonne, Tome IV.

Author: Alexandre Dumas

Release Date: November 4, 2004 [EBook #13950]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, TOME IV. ***




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Alexandre Dumas

LE VICOMTE DEBRAGELONNE


TOME IV


(1848 -- 1850)



Table des matieres

Chapitre CXCVII -- Roi et noblesse
Chapitre CXCVIII -- Suite d'orage
Chapitre CXCIX -- Heu! miser!
Chapitre CC -- Blessures sur blessures
Chapitre CCI -- Ce qu'avait devine Raoul
Chapitre CCII -- Trois convives etonnes de souper ensemble
Chapitre CCIII -- Ce qui se passait au Louvre pendant le souper de
la Bastille
Chapitre CCIV -- Rivaux politiques
Chapitre CCV -- Ou Porthos est convaincu sans avoir compris
Chapitre CCVI -- La societe de M. de Baisemeaux
Chapitre CCVII -- Prisonnier
Chapitre CCVIII -- Comment Mouston avait engraisse sans en
prevenir Porthos, et des desagrements qui en etaient resultes pour
ce digne gentilhomme
Chapitre CCIX -- Ce que c'etait que messire Jean Percerin
Chapitre CCX -- Les echantillons
Chapitre CCXI -- Ou Moliere prit peut-etre sa premiere idee du
Bourgeois gentilhomme
Chapitre CCXII -- La ruche, les abeilles et le miel
Chapitre CCXIII -- Encore un souper a la Bastille
Chapitre CCXIV -- Le general de l'ordre
Chapitre CCXV -- Le tentateur
Chapitre CCXVI -- Couronne et tiare
Chapitre CCXVII -- Le chateau de Vaux-le-Vicomte
Chapitre CCXVIII -- Le vin de Melun
Chapitre CCXIX -- Nectar et ambroisie
Chapitre CCXX -- A Gascon, Gascon et demi
Chapitre CCXXI -- Colbert
Chapitre CCXXII -- Jalousie
Chapitre CCXXIII -- Lese-majeste
Chapitre CCXXIV -- Une nuit a la Bastille
Chapitre CCXXV -- L'ombre de M. Fouquet
Chapitre CCXXVI -- Le matin
Chapitre CCXXVII -- L'ami du roi
Chapitre CCXXVIII -- Comment la consigne etait respectee a la
Bastille
Chapitre CCXXIX -- La reconnaissance du roi
Chapitre CCXXX -- Le faux roi
Chapitre CCXXXI -- Ou Porthos croit courir apres un duche
Chapitre CCXXXII -- Les derniers adieux
Chapitre CCXXXIII -- M. de Beaufort
Chapitre CCXXXIV -- Preparatifs de depart
Chapitre CCXXXV -- L'inventaire de Planchet
Chapitre CCXXXVI -- L'inventaire de M. de Beaufort
Chapitre CCXXXVII -- Le plat d'argent
Chapitre CCXXXVIII -- Captif et geoliers
Chapitre CCXXXIX -- Les promesses
Chapitre CCXL -- Entre femmes
Chapitre CCXLI -- La cene
Chapitre CCXLII -- Dans le carrosse de M. Colbert
Chapitre CCXLIII -- Les deux gabares
Chapitre CCXLIV -- Conseils d'ami
Chapitre CCXLV -- Comment le roi Louis XIV joua son petit role
Chapitre CCXLVI -- Le cheval blanc et le cheval noir
Chapitre CCXLVII -- Ou l'ecureuil tombe, ou la couleuvre vole
Chapitre CCXLVIII -- Belle-Ile-en-Mer
Chapitre CCXLIX -- Les explications d'Aramis
Chapitre CCL -- Suite des idees du roi et des idees de
M. d'Artagnan
Chapitre CCLI -- Les aieux de Porthos
Chapitre CCLII -- Le fils de Biscarrat
Chapitre CCLIII -- La grotte de Locmaria
Chapitre CCLIV -- La grotte
Chapitre CCLV -- Un chant d'Homere
Chapitre CCLVI -- La mort d'un titan
Chapitre CCLVII -- L'epitaphe de Porthos
Chapitre CCLVIII -- La ronde de M. de Gesvres
Chapitre CCLIX -- Le roi Louis XIV
Chapitre CCLX -- Les amis de M. Fouquet
Chapitre CCLXI -- Le testament de Porthos
Chapitre CCLXII -- La vieillesse d'Athos
Chapitre CCLXIII -- Vision d'Athos
Chapitre CCLXIV -- L'ange de la mort
Chapitre CCLXV -- Bulletin
Chapitre CCLXVI -- Le dernier chant du poeme
Chapitre CCLXVII -- Epilogue
Chapitre CCLXVIII -- La mort de M. d'Artagnan



Chapitre CXCVII -- Roi et noblesse


Louis se remit aussitot pour faire un bon visage a M. de La Fere.
Il prevoyait bien que le comte n'arrivait point par hasard. Il
sentait vaguement l'importance de cette visite; mais a un homme du
ton d'Athos, a un esprit aussi distingue, la premiere vue ne
devait rien offrir de desagreable ou de mal ordonne.

Quand le jeune roi fut assure d'etre calme en apparence, il donna
ordre aux huissiers d'introduire le comte.

Quelques minutes apres, Athos, en habit de ceremonie, revetu des
ordres que seul il avait le droit de porter a la Cour de France,
Athos se presenta d'un air si grave et si solennel, que le roi put
juger, du premier coup, s'il s'etait ou non trompe dans ses
pressentiments.

Louis fit un pas vers le comte et lui tendit avec un sourire une
main sur laquelle Athos s'inclina plein de respect.

-- Monsieur le comte de La Fere, dit le roi rapidement, vous etes
si rare chez moi, que c'est une tres bonne fortune de vous y voir.

Athos s'inclina et repondit:

-- Je voudrais avoir le bonheur d'etre toujours aupres de Votre
Majeste.

Cette reponse, faite sur ce ton, signifiait manifestement: "Je
voudrais pouvoir etre un des conseillers du roi pour lui epargner
des fautes."

Le roi le sentit, et, decide devant cet homme a conserver
l'avantage du calme avec l'avantage du rang:

-- Je vois que vous avez quelque chose a me dire, fit-il.

-- Je ne me serais pas, sans cela, permis de me presenter chez
Votre Majeste.

-- Dites vite, monsieur, j'ai hate de vous satisfaire.

Le roi s'assit.

-- Je suis persuade, repliqua Athos d'un ton legerement emu, que
Votre Majeste me donnera toute satisfaction.

-- Ah! dit le roi avec une certaine hauteur, c'est une plainte que
vous venez formuler ici?

-- Ce ne serait une plainte, reprit Athos, que si Votre Majeste...
Mais, veuillez m'excuser, Sire, je vais reprendre l'entretien a
son debut.

-- J'attends.

-- Le roi se souvient qu'a l'epoque du depart de M. de Buckingham,
j'ai eu l'honneur de l'entretenir.

-- A cette epoque, a peu pres... Oui, je me le rappelle;
seulement, le sujet de l'entretien... je l'ai oublie.

Athos tressaillit.

-- J'aurai l'honneur de le rappeler au roi, dit-il. Il s'agissait
d'une demande que je venais adresser a Votre Majeste, touchant le
mariage que voulait contracter M. de Bragelonne avec Mlle de La
Valliere.

-- Nous y voici, pensa le roi. Je me souviens, dit-il tout haut.

-- A cette epoque, poursuivit Athos, le roi fut si bon et si
genereux envers moi et M. de Bragelonne, que pas un des mots
prononces par Sa Majeste ne m'est sorti de la memoire.

-- Et?... fit le roi.

-- Et le roi, a qui je demandais Mlle de La Valliere pour
M. de Bragelonne, me refusa.

-- C'est vrai, dit sechement Louis.

-- En alleguant, se hata de dire Athos, que la fiancee n'avait pas
d'etat dans le monde.

Louis se contraignit pour ecouter patiemment.

-- Que... ajouta Athos, elle avait peu de fortune.

Le roi s'enfonca dans son fauteuil.

-- Peu de naissance.

Nouvelle impatience du roi.

-- Et peu de beaute, ajouta encore impitoyablement Athos.

Ce dernier trait, enfonce dans le coeur de l'amant le fit bondir
hors mesure.

-- Monsieur, dit-il, voila une bien bonne memoire!

-- C'est toujours ce qui m'arrive quand j'ai l'honneur si grand
d'un entretien avec le roi, repartit le comte sans se troubler.

-- Enfin, j'ai dit tout cela, soit!

-- Et j'en ai beaucoup remercie Votre Majeste, Sire, parce que ces
paroles temoignaient d'un interet bien honorable pour
M. de Bragelonne.

-- Vous vous rappelez aussi, dit le roi en pesant sur ces paroles,
que vous aviez pour ce mariage une grande repugnance?

-- C'est vrai, Sire.

-- Et que vous faisiez la demande a contrecoeur?

-- Oui, Votre Majeste.

-- Enfin, je me rappelle aussi, car j'ai une memoire presque aussi
bonne que la votre, je me rappelle, dis-je, que vous avez dit ces
paroles: "Je ne crois pas a l'amour de Mlle de La Valliere pour
M. de Bragelonne." Est-ce vrai?

Athos sentit le coup, il ne recula pas.

-- Sire, dit-il, j'en ai deja demande pardon a Votre Majeste, mais
il est certaines choses dans cet entretien qui ne seront
intelligibles qu'au denouement.

-- Voyons le denouement, alors.

-- Le voici. Votre Majeste avait dit qu'elle differait le mariage
pour le bien de M. de Bragelonne.

Le roi se tut.

-- Aujourd'hui, M. de Bragelonne est tellement malheureux, qu'il
ne peut differer plus longtemps de demander une solution a Votre
Majeste.

Le roi palit. Athos le regarda fixement.

-- Et que... demande-t-il... M. de Bragelonne? dit le roi avec
hesitation.

-- Absolument ce que je venais demander au roi dans la derniere
entrevue: le consentement de Votre Majeste a son mariage.

Le roi se tut.

-- Les questions relatives aux obstacles sont aplanies pour nous,
continua Athos. Mlle de La Valliere, sans fortune, sans naissance
et sans beaute, n'en est pas moins le seul beau parti du monde
pour M. de Bragelonne, puisqu'il aime cette jeune fille.

Le roi serra ses mains l'une contre l'autre.

-- Le roi hesite? demanda le comte sans rien perdre de sa fermete
ni de sa politesse.

-- Je n'hesite pas... je refuse, repliqua le roi.

Athos se recueillit un moment.

-- J'ai eu l'honneur, dit-il d'une voix douce, de faire observer
au roi que nul obstacle n'arretait les affections de
M. de Bragelonne, et que sa determination semblait invariable.

-- Il y a ma volonte; c'est un obstacle, je crois?

-- C'est le plus serieux de tous, riposta Athos.

-- Ah!

-- Maintenant, qu'il nous soit permis de demander humblement a
Votre Majeste la raison de ce refus.

-- La raison?... Une question? s'ecria le roi.

-- Une demande, Sire.

Le roi, s'appuyant sur la table avec les deux poings:

-- Vous avez perdu l'usage de la Cour, monsieur de La Fere, dit-il
d'une voix concentree. A la Cour, on ne questionne pas le roi.

-- C'est vrai, Sire; mais, si l'on ne questionne pas, on suppose.

-- On suppose! que veut dire cela?

-- Presque toujours la supposition du sujet implique la franchise
du roi...

-- Monsieur!

-- Et le manque de confiance du sujet, poursuivit intrepidement
Athos.

-- Je crois que vous vous meprenez, dit le monarque entraine
malgre lui a la colere.

-- Sire, je suis force de chercher ailleurs ce que je croyais
trouver en Votre Majeste. Au lieu d'avoir une reponse de vous, je
suis force de m'en faire une a moi-meme.

-- Monsieur le comte, dit-il, je vous ai donne tout le temps que
j'avais de libre.

-- Sire, repondit le comte, je n'ai pas eu le temps de dire au roi
ce que j'etais venu lui dire, et je vois si rarement le roi, que
je dois saisir l'occasion.

-- Vous en etiez a des suppositions; vous allez passer aux
offenses.

-- Oh! Sire, offenser le roi, moi? Jamais! J'ai toute ma vie
soutenu que les rois sont au-dessus des autres hommes, non
seulement par le rang et la puissance mais par la noblesse du
coeur et la valeur de l'esprit. Je ne me ferai jamais croire que
mon roi, celui qui m'a dit une parole, cachait avec cette parole
une arriere-pensee.

-- Qu'est-ce a dire? quelle arriere-pensee?

-- Je m'explique, dit froidement Athos. Si, en refusant la main de
Mlle de La Valliere a M. de Bragelonne, Votre Majeste avait un
autre but que le bonheur et la fortune du vicomte...

-- Vous voyez bien, monsieur, que vous m'offensez.

-- Si, en demandant un delai au vicomte, Votre Majeste avait voulu
eloigner seulement le fiance de Mlle de La Valliere...

-- Monsieur! Monsieur!

-- C'est que je l'ai oui dire partout, Sire. Partout l'on parle de
l'amour de Votre Majeste pour Mlle de La Valliere.

Le roi dechira ses gants, que, par contenance, il mordillait
depuis quelques minutes.

-- Malheur! s'ecria-t-il, a ceux qui se melent de mes affaires!
J'ai pris un parti: je briserai tous les obstacles.

-- Quels obstacles? dit Athos.

Le roi s'arreta court, comme un cheval emporte a qui le mors brise
le palais en se retournant dans sa bouche.

-- J'aime Mlle de La Valliere, dit-il soudain avec autant de
noblesse que d'emportement.

-- Mais, interrompit Athos, cela n'empeche pas Votre Majeste de
marier M. de Bragelonne avec Mlle de La Valliere. Le sacrifice est
digne d'un roi; il est merite par M. de Bragelonne, qui a deja
rendu des services et qui peut passer pour un brave homme. Ainsi
donc, le roi, en renoncant a son amour, fait preuve a la fois de
generosite, de reconnaissance et de bonne politique.

-- Mlle de La Valliere, dit sourdement le roi, n'aime pas
M. de Bragelonne.

-- Le roi le sait? demanda Athos avec un regard profond.

-- Je le sais.

-- Depuis peu, alors; sans quoi, si le roi le savait lors de ma
premiere demande, Sa Majeste eut pris la peine de me le dire.

-- Depuis peu.

Athos garda un moment le silence.

-- Je ne comprends point alors, dit-il, que le roi ait envoye
M. de Bragelonne a Londres. Cet exil surprend a bon droit ceux qui
aiment l'honneur du roi.

-- Qui parle de l'honneur du roi, monsieur de La Fere?

-- L'honneur du roi, Sire, est fait de l'honneur de toute sa
noblesse. Quand le roi offense un de ses gentilshommes, c'est-a-
dire quand il lui prend un morceau de son honneur, c'est a lui-
meme, au roi, que cette part d'honneur est derobee.

-- Monsieur de La Fere!

-- Sire, vous avez envoye a Londres le vicomte de Bragelonne avant
d'etre l'amant de Mlle de La Valliere, ou depuis que vous etes son
amant?

Le roi, irrite, surtout parce qu'il se sentait domine, voulut
congedier Athos par un geste.

-- Sire, je vous dirai tout, repliqua le comte; je ne sortirai
d'ici que satisfait par Votre Majeste ou par moi-meme. Satisfait
si vous m'avez prouve que vous avez raison; satisfait si je vous
ai prouve que vous avez tort. Oh! vous m'ecouterez, Sire. Je suis
vieux, et je tiens a tout ce qu'il y a de vraiment grand et de
vraiment fort dans le royaume. Je suis un gentilhomme qui a verse
son sang pour votre pere et pour vous, sans jamais avoir rien
demande ni a vous ni a votre pere. Je n'ai fait de tort a personne
en ce monde, et j'ai oblige des rois! Vous m'ecouterez! Je viens
vous demander compte de l'honneur d'un de vos serviteurs que vous
avez abuse par un mensonge ou trahi par une faiblesse. Je sais que
ces mots irritent Votre Majeste; mais les faits nous tuent, nous
autres; je sais que vous cherchez quel chatiment vous ferez subir
a ma franchise; mais je sais, moi, quel chatiment je demanderai a
Dieu de vous infliger, quand je lui raconterai votre parjure et le
malheur de mon fils.

Le roi se promenait a grands pas, la main sur la poitrine, la tete
roidie, l'oeil flamboyant.

-- Monsieur, s'ecria-t-il tout a coup, si j'etais pour vous le
roi, vous seriez deja puni; mais je ne suis qu'un homme, et j'ai
le droit d'aimer sur la terre ceux qui m'aiment, bonheur si rare!

-- Vous n'avez pas plus ce droit comme homme que comme roi; ou, si
vous vouliez le prendre loyalement, il fallait prevenir
M. de Bragelonne au lieu de l'exiler.

-- Je crois que je discute, en verite! interrompit Louis XIV avec
cette majeste que lui seul savait trouver a un point si
remarquable dans le regard et dans la voix.

-- J'esperais que vous me repondriez, dit le comte.

-- Vous saurez tantot ma reponse, monsieur.

-- Vous savez ma pensee, repliqua M. de La Fere.

-- Vous avez oublie que vous parliez au roi, monsieur; c'est un
crime!

-- Vous avez oublie que vous brisiez la vie de deux hommes; c'est
un peche mortel, Sire!

-- Sortez, maintenant!

-- Pas avant de vous avoir dit: Fils de Louis XIII, vous commencez
mal votre regne, car vous le commencez par le rapt et la
deloyaute! Ma race et moi, nous sommes degages envers vous de
toute cette affection et de tout ce respect que j'avais fait jurer
a mon fils dans les caveaux de Saint-Denis, en presence des restes
de vos nobles aieux. Vous etes devenu notre ennemi, Sire, et nous
n'avons plus affaire desormais qu'a Dieu, notre seul maitre.
Prenez-y garde!

-- Vous menacez?

-- Oh! non, dit tristement Athos, et je n'ai pas plus de bravade
que de peur dans l'ame. Dieu, dont je vous parle, Sire, m'entend
parler; il sait que, pour l'integrite, pour l'honneur de votre
couronne, je verserais encore a present tout ce que m'ont laisse
de sang vingt annees de guerre civile et etrangere. Je puis donc
vous assurer que je ne menace pas le roi plus que je ne menace
l'homme; mais je vous dis, a vous: Vous perdez deux serviteurs
pour avoir tue la foi dans le coeur du pere et l'amour dans le
coeur du fils. L'un ne croit plus a la parole royale, l'autre ne
croit plus a la loyaute des hommes, ni a la purete des femmes.
L'un est mort au respect et l'autre a l'obeissance. Adieu!

Cela dit, Athos brisa son epee sur son genou, en deposa lentement
les deux morceaux sur le parquet, et, saluant le roi, qui
etouffait de rage et de honte, il sortit du cabinet.

Louis, abime sur sa table, passa quelques minutes a se remettre,
et, se relevant soudain, il sonna violemment.

-- Qu'on appelle M. d'Artagnan! dit-il aux huissiers epouvantes.


Chapitre CXCVIII -- Suite d'orage


Sans doute nos lecteurs se sont deja demande comment Athos s'etait
si bien a point trouve chez le roi, lui dont ils n'avaient point
entendu parler depuis un long temps. Notre pretention, comme
romancier, etant surtout d'enchainer les evenements les uns aux
autres avec une logique presque fatale, nous nous tenions pret a
repondre et nous repondons a cette question.

Porthos, fidele a son devoir d'arrangeur d'affaires avait, en
quittant le Palais-Royal, ete rejoindre Raoul aux Minimes du bois
de Vincennes, et lui avait raconte, dans ses moindres details, son
entretien avec M. de Saint-Aignan; puis il avait termine en disant
que le message du roi a son favori n'amenerait, probablement,
qu'un retard momentane, et qu'en quittant le roi de Saint-Aignan
s'empresserait de se rendre a l'appel que lui avait fait Raoul.

Mais Raoul, moins credule que son vieil ami, avait conclu, du
recit de Porthos, que, si de Saint-Aignan allait chez le roi, de
Saint-Aignan conterait tout au roi et que, si de Saint-Aignan
contait tout au roi, le roi defendrait a de Saint-Aignan de se
presenter sur le terrain. Il avait donc, en consequence de cette
reflexion, laisse Porthos garder la place, au cas, fort peu
probable, ou de Saint-Aignan viendrait, et encore avait-il bien
engage Porthos a ne pas rester sur le pre plus d'une heure ou une
heure et demie. Ce a quoi Porthos s'etait formellement refuse,
s'installant, bien au contraire, aux Minimes, comme pour y prendre
racine, faisant promettre a Raoul de revenir de chez son pere chez
lui, Raoul, afin que le laquais de Porthos sut ou le trouver si
M. de Saint-Aignan venait au rendez-vous.

Bragelonne avait quitte Vincennes et s'etait achemine tout droit
chez Athos, qui, depuis deux jours, etait a Paris.

Le comte etait deja prevenu par une lettre de d'Artagnan.

Raoul arrivait donc surabondamment chez son pere, qui, apres lui
avoir tendu la main et l'avoir embrasse, lui fit signe de
s'asseoir.

-- Je sais que vous venez a moi comme on vient a un ami, vicomte,
quand on pleure et quand on souffre; dites-moi quelle cause vous
amene.

Le jeune homme s'inclina et commenca son recit. Plus d'une fois,
dans le cours de ce recit, les larmes couperent sa voix et un
sanglot etrangle dans sa gorge suspendit la narration. Cependant
il acheva.

Athos savait probablement deja a quoi s'en tenir, puisque nous
avons dit que d'Artagnan lui avait ecrit; mais, tenant a garder
jusqu'au bout ce calme et cette serenite qui faisaient le cote
presque surhumain de son caractere, il repondit:

-- Raoul, je ne crois rien de ce que l'on dit; je ne crois rien de
ce que vous craignez, non pas que des personnes dignes de foi ne
m'aient pas deja entretenu de cette aventure, mais parce que, dans
mon ame et dans ma conscience, je crois impossible que le roi ait
outrage un gentilhomme. Je garantis donc le roi, et vais vous
rapporter la preuve de ce que je dis.

Raoul, flottant comme un homme ivre entre ce qu'il avait vu de ses
propres yeux et cette imperturbable foi qu'il avait dans un homme
qui n'avait jamais menti, s'inclina et se contenta de repondre:

-- Allez donc, monsieur le comte; j'attendrai.

Et il s'assit, la tete cachee dans ses deux mains. Athos s'habilla
et partit. Chez le roi, il fit ce que nous venons de raconter a
nos lecteurs, qui l'ont vu entrer chez Sa Majeste et qui l'ont vu
en sortir.

Quand il rentra chez lui, Raoul, pale et morne n'avait pas quitte
sa position desesperee. Cependant au bruit des portes qui
s'ouvraient, au bruit des pas de son pere qui s'approchait de lui,
le jeune homme releva la tete.

Athos etait pale, decouvert, grave; il remit son manteau et son
chapeau au laquais, le congedia du geste et s'assit pres de Raoul.

-- Eh bien! monsieur, demanda le jeune homme en hochant tristement
la tete de haut en bas, etes-vous bien convaincu, a present?

-- Je le suis, Raoul; le roi aime Mlle de La Valliere.

-- Ainsi, il avoue? s'ecria Raoul.

-- Absolument, dit Athos.

-- Et elle?

-- Je ne l'ai pas vue.

-- Non; mais le roi vous en a parle. Que dit-il d'elle?

-- Il dit qu'elle l'aime.

-- Oh! vous voyez! vous voyez, monsieur!

Et le jeune homme fit un geste de desespoir.

-- Raoul, reprit le comte, j'ai dit au roi, croyez-le bien, tout
ce que vous eussiez pu lui dire vous-meme, et je crois le lui
avoir dit en termes convenables, mais fermes.

-- Et que lui avez-vous dit, monsieur?

-- J'ai dit, Raoul, que tout etait fini entre lui et nous, que
vous ne seriez plus rien pour son service; j'ai dit que, moi-meme,
je demeurerais a l'ecart. Il ne me reste plus qu'a savoir une
chose.

-- Laquelle, monsieur?

-- Si vous avez pris votre parti.

-- Mon parti? A quel sujet?

-- Touchant l'amour et...

-- Achevez, monsieur.

-- Et touchant la vengeance; car j'ai peur que vous ne songiez a
vous venger.

-- Oh! monsieur, l'amour... peut-etre un jour, plus tard,
reussirai-je a l'arracher de mon coeur. J'y compte, avec l'aide de
Dieu et le secours de vos sages exhortations. La vengeance, je n'y
avais songe que sous l'empire d'une pensee mauvaise, car ce
n'etait point du vrai coupable que je pouvais me venger; j'ai donc
deja renonce a la vengeance.

-- Ainsi, vous ne songez plus a chercher une querelle a
M. de Saint Aignan?

-- Non, monsieur. Un defi a ete fait; si M. de Saint-Aignan
l'accepte, je le soutiendrai; s'il ne le releve pas, je le
laisserai a terre.

-- Et de La Valliere?

-- Monsieur le comte n'a pas serieusement cru que je songerais a
me venger d'une femme, repondit Raoul avec un sourire si triste,
qu'il attira une larme aux bords des paupieres de cet homme qui
s'etait tant de fois penche sur ses douleurs et sur les douleurs
des autres.

Il tendit sa main a Raoul, Raoul la saisit vivement.

-- Ainsi, monsieur le comte, vous etes bien assure que le mal est
sans remede? demanda le jeune homme.

Athos secoua la tete a son tour.

-- Pauvre enfant! murmura-t-il.

-- Vous pensez que j'espere encore, dit Raoul, et vous me
plaignez. Oh! c'est qu'il m'en coute horriblement, voyez-vous,
pour mepriser, comme je le dois, celle que j'ai tant aimee. Que
n'ai-je quelque tort envers elle, je serais heureux et je lui
pardonnerais.

Athos regarda tristement son fils. Ces quelques mots que venait de
prononcer Raoul semblaient etre sortis de son propre coeur. En ce
moment, le laquais annonca M. d'Artagnan. Ce nom retentit, d'une
facon bien differente, aux oreilles d'Athos et de Raoul.

Le mousquetaire annonce fit son entree avec un vague sourire sur
les levres. Raoul s'arreta; Athos marcha vers son ami avec une
expression de visage qui n'echappa point a Bragelonne. D'Artagnan
repondit a Athos par un simple clignement de l'oeil; puis,
s'avancant vers Raoul et lui prenant la main:

-- Eh bien! dit-il s'adressant a la fois au pere et au fils, nous
consolons l'enfant, a ce qu'il parait?

-- Et vous, toujours bon, dit Athos, vous venez m'aider a cette
tache difficile.

Et, ce disant, Athos serra entre ses deux mains la main de
d'Artagnan. Raoul crut remarquer que cette pression avait un sens
particulier a part celui des paroles.

-- Oui, repondit le mousquetaire en se grattant la moustache de la
main qu'Athos lui laissait libre, oui, je viens aussi...

-- Soyez le bienvenu, monsieur le chevalier, non pour la
consolation que vous apportez, mais pour vous-meme. Je suis
console.

Et il essaya d'un sourire plus triste qu'aucune des larmes que
d'Artagnan eut jamais vu repandre.

-- A la bonne heure! fit d'Artagnan.

-- Seulement, continua Raoul, vous etes arrive comme M. le comte
allait me donner les details de son entrevue avec le roi. Vous
permettez, n'est-ce pas, que M. le comte continue?

Et les yeux du jeune homme semblaient vouloir lire jusqu'au fond
du coeur du mousquetaire.

-- Son entrevue avec le roi? fit d'Artagnan d'un ton si naturel,
qu'il n'y avait pas moyen de douter de son etonnement. Vous avez
donc vu le roi, Athos?

Athos sourit.

-- Oui, dit-il, je l'ai vu.

-- Ah! vraiment, vous ignoriez que le comte eut vu Sa Majeste?
demanda Raoul a demi rassure.

-- Ma foi, oui! tout a fait.

-- Alors, me voila plus tranquille, dit Raoul.

-- Tranquille, et sur quoi? demanda Athos.

-- Monsieur, dit Raoul, pardonnez-moi; mais, connaissant l'amitie
que vous me faites l'honneur de me porter, je craignais que vous
n'eussiez un peu vivement exprime a Sa Majeste ma douleur et votre
indignation, et qu'alors le roi...

-- Et qu'alors le roi? repeta d'Artagnan. Voyons, achevez, Raoul.

-- Excusez-moi a votre tour, monsieur d'Artagnan, dit Raoul. Un
instant j'ai tremble, je l'avoue, que vous ne vinssiez pas ici
comme M. d'Artagnan, mais comme capitaine de mousquetaires.

-- Vous etes fou, mon pauvre Raoul, s'ecria d'Artagnan avec un
eclat de rire dans lequel un exact observateur eut peut-etre
desire plus de franchise.

-- Tant mieux! dit Raoul.

-- Oui, fou, et savez-vous ce que je vous conseille?

-- Dites, monsieur; venant de vous, l'avis doit etre bon.

-- Eh bien! je vous conseille, apres votre voyage, apres votre
visite chez M. de Guiche, apres votre visite chez Madame, apres
votre visite chez Porthos, apres votre voyage a Vincennes, je vous
conseille de prendre quelque repos; couchez-vous, dormez douze
heures, et, a votre reveil, fatiguez-moi un bon cheval.

Et, l'attirant a lui, il l'embrassa comme il eut fait de son
propre enfant. Athos en fit autant; seulement, il etait visible
que le baiser etait plus tendre et la pression plus forte encore
chez le pere que chez l'ami.

Le jeune homme regarda de nouveau ces deux hommes, en appliquant a
les penetrer toutes les forces de son intelligence. Mais son
regard s'emoussa sur la physionomie riante du mousquetaire et sur
la figure calme et douce du comte de La Fere.

-- Et ou allez-vous, Raoul? demanda ce dernier, voyant que
Bragelonne s'appretait a sortir.

-- Chez moi, monsieur, repondit celui-ci de sa voix douce et
triste.

-- C'est donc la qu'on vous trouvera, vicomte, si l'on a quelque
chose a vous dire?

-- Oui, monsieur. Est-ce que vous prevoyez avoir quelque chose a
me dire?

-- Que sais-je! dit Athos.

-- Oui, de nouvelles consolations, dit d'Artagnan en poussant tout
doucement Raoul vers la porte.

Raoul, voyant cette serenite dans chaque geste des deux amis,
sortit de chez le comte, n'emportant avec lui que l'unique
sentiment de sa douleur particuliere.

-- Dieu soit loue, dit-il, je puis donc ne plus penser qu'a moi.

Et, s'enveloppant de son manteau, de maniere a cacher aux passants
son visage attriste, il sortit pour se rendre a son propre
logement, comme il l'avait promis a Porthos.

Les deux amis avaient vu le jeune homme s'eloigner avec un
sentiment pareil de commiseration.

Seulement, chacun d'eux l'avait exprime d'une facon differente.

-- Pauvre Raoul! avait dit Athos en laissant echapper un soupir.

-- Pauvre Raoul! avait dit d'Artagnan en haussant les epaules.


Chapitre CXCIX -- Heu! miser!


"Pauvre Raoul!" avait dit Athos. "Pauvre Raoul!" avait dit
d'Artagnan. En effet, plaint par ces deux hommes si forts, Raoul
devait etre un homme bien malheureux.

Aussi, lorsqu'il se trouva seul en face de lui-meme, laissant
derriere lui l'ami intrepide et le pere indulgent, lorsqu'il se
rappela l'aveu fait par le roi de cette tendresse qui lui volait
sa bien-aimee Louise de La Valliere, il sentit son coeur se
briser, comme chacun de nous l'a senti se briser une fois a la
premiere illusion detruite, au premier amour trahi.

-- Oh! murmura-t-il, c'en est donc fait! Plus rien dans la vie!
Rien a attendre, rien a esperer! Guiche me l'a dit, mon pere me
l'a dit, M. d'Artagnan me l'a dit. Tout est donc un reve en ce
monde! C'etait un reve que cet avenir poursuivi depuis dix ans!
Cette union de nos coeurs, c'etait un reve! Cette vie toute
d'amour et de bonheur, c'etait un reve!

Pauvre fou de rever ainsi tout haut et publiquement, en face de
mes amis et de mes ennemis, afin que mes amis s'attristent de mes
peines et que mes ennemis rient de mes douleurs!...

Ainsi, mon malheur va devenir une disgrace eclatante, un scandale
public. Ainsi, demain, je serai montre honteusement au doigt!

Et, malgre le calme promis a son pere et a d'Artagnan, Raoul fit
entendre quelques paroles de sourde menace.

-- Et cependant, continua-t-il, si je m'appelais de Wardes, et que
j'eusse a la fois la souplesse et la vigueur de M. d'Artagnan, je
rirais avec les levres, je convaincrais les femmes que cette
perfide, honoree de mon amour, ne me laisse qu'un regret, celui
d'avoir ete abuse par ses semblants d'honnetete; quelques
railleurs flagorneraient le roi a mes depens; je me mettrais a
l'affut sur le chemin des railleurs, j'en chatierais quelques-uns.
Les hommes me redouteraient et, au troisieme que j'aurais couche a
mes pieds, je serais adore par les femmes.

Oui, voila un parti a prendre, et le comte de La Fere lui-meme n'y
repugnerait pas. N'a-t-il pas ete eprouve, lui aussi, au milieu de
sa jeunesse, comme je viens de l'etre? N'a-t-il pas remplace
l'amour par l'ivresse? Il me l'a dit souvent. Pourquoi, moi, ne
remplacerais-je pas l'amour par le plaisir?

Il avait souffert autant que je souffre, plus peut-etre!
L'histoire d'un homme est donc l'histoire de tous les hommes? une
epreuve plus ou moins longue plus ou moins douloureuse? La voix de
l'humanite tout entiere n'est qu'un long cri.

Mais qu'importe la douleur des autres a celui qui souffre? La
plaie ouverte dans une autre poitrine adoucit-elle la plaie beante
sur la notre? Le sang qui coule a cote de nous tarit-il notre
sang? Cette angoisse universelle diminue-t-elle l'angoisse
particuliere? Non, chacun souffre pour soi, chacun lutte avec sa
douleur, chacun pleure ses propres larmes.

Et, d'ailleurs, qu'a ete la vie pour moi jusqu'a present? Une
arene froide et sterile ou j'ai combattu pour les autres toujours,
pour moi jamais.

Tantot pour un roi, tantot pour une femme.

Le roi m'a trahi, la femme m'a dedaigne.

Oh! malheureux!... Les femmes! Ne pourrais-je donc faire expier a
toutes le crime de l'une d'elles?

Que faut-il pour cela?... N'avoir plus de coeur, ou oublier qu'on
en a un; etre fort, meme contre la faiblesse; appuyer toujours,
meme lorsque l'on sent rompre.

Que faut-il pour en arriver la? Etre jeune, beau, fort, vaillant,
riche. Je suis ou je serai tout cela.

Mais l'honneur? Qu'est-ce que l'honneur? Une theorie que chacun
comprend a sa facon. Mon pere me disait: "L'honneur, c'est le
respect de ce que l'on doit aux autres, et surtout de ce qu'on se
doit a soi-meme." Mais de Guiche, mais Manicamp, mais de Saint-
Aignan surtout me diraient: "L'honneur consiste a servir les
passions et les plaisirs de son roi." Cet honneur-la est facile et
productif. Avec cet honneur-la, je puis garder mon poste a la
Cour, devenir gentilhomme de la Chambre, avoir un beau et bon
regiment a moi. Avec cet honneur-la, je puis etre duc et pair.

La tache que vient de m'imprimer cette femme, cette douleur avec
laquelle elle vient de briser mon coeur, a moi, Raoul, son ami
d'enfance, ne touche en rien M. de Bragelonne, bon officier, brave
capitaine qui se couvrira de gloire a la premiere rencontre, et
qui deviendra cent fois plus que n'est aujourd'hui Mlle de La
Valliere, la maitresse du roi; car le roi n'epousera pas Mlle de
La Valliere, et plus il la declarera publiquement sa maitresse,
plus il epaissira le bandeau de honte qu'il lui jette au front en
guise de couronne, et, a mesure qu'on la meprisera comme je la
meprise, moi, je me glorifierai.

Helas! nous avions marche ensemble, elle et moi, pendant le
premier, pendant le plus beau tiers de notre vie, nous tenant par
la main le long du sentier charmant et plein de fleurs de la
jeunesse, et voila que nous arrivons a un carrefour ou elle se
separe de moi, ou nous allons suivre une route differente qui ira
nous ecartant toujours davantage l'un de l'autre; et, pour
atteindre le bout de ce chemin, Seigneur, je suis seul, je suis
desespere, je suis aneanti!

O malheureux!...

Raoul en etait la de ses reflexions sinistres, quand son pied se
posa machinalement sur le seuil de sa maison. Il etait arrive la
sans voir les rues par lesquelles il passait, sans savoir comment
il etait venu; il poussa la porte, continua d'avancer et gravit
l'escalier.

Comme dans la plupart des maisons de cette epoque, l'escalier
etait sombre et les paliers etaient obscurs. Raoul logeait au
premier etage; il s'arreta pour sonner. Olivain parut, lui prit
des mains l'epee et le manteau. Raoul ouvrit lui-meme la porte
qui, de l'antichambre, donnait dans un petit salon assez richement
meuble pour un salon de jeune homme, et tout garni de fleurs par
Olivain, qui, connaissant les gouts de son maitre, s'etait
empresse d'y satisfaire, sans s'inquieter s'il s'apercevrait ou ne
s'apercevrait pas de cette attention.

Il y avait dans le salon un portrait de La Valliere que La
Valliere elle-meme avait dessine et avait donne a Raoul. Ce
portrait, accroche au-dessus d'une grande chaise longue recouverte
de damas de couleur sombre, fut le premier point vers lequel Raoul
se dirigea, le premier objet sur lequel il fixa les yeux. Au
reste, Raoul cedait a son habitude; c'etait, chaque fois qu'il
rentrait chez lui, ce portrait qui, avant toute chose, attirait
ses yeux. Cette fois, comme toujours, il alla donc droit au
portrait, posa ses genoux sur la chaise longue, et s'arreta a le
regarder tristement.

Il avait les bras croises sur la poitrine, la tete doucement
levee, l'oeil calme et voile, la bouche plissee par un sourire
amer.

Il regarda l'image adoree; puis tout ce qu'il avait dit repassa
dans son esprit, tout ce qu'il avait souffert assaillit son coeur,
et, apres un long silence:

-- O malheureux dit-il pour la troisieme fois.

A peine avait-il prononce ces deux mots, qu'un soupir et une
plainte se firent entendre derriere lui.

Il se retourna vivement, et, dans l'angle du salon, il apercut,
debout, courbee, voilee, une femme qu'en entrant il avait cachee
derriere le deplacement de la porte, et que depuis il n'avait pas
vue, ne s'etant pas retourne.

Il s'avanca vers cette femme, dont personne ne lui avait annonce
la presence, saluant et s'informant a la fois, quand tout a coup
la tete baissee se releva, le voile ecarte laissa voir le visage,
et une figure blanche et triste lui apparut.

Raoul se recula, comme il eut fait devant un fantome.

-- Louise! s'ecria-t-il avec un accent si desespere, qu'on n'eut
pas cru que la voix humaine put jeter un pareil cri sans que se
brisassent toutes les fibres du coeur.

-- Voulez-vous me faire la grace de vous asseoir et de m'ecouter?
dit Louise, l'interrompant avec sa plus douce voix.

Bragelonne la regarda un instant; puis, secouant tristement la
tete, il s'assit ou plutot tomba sur une chaise.

-- Parlez, dit-il.

Elle jeta un regard a la derobee autour d'elle. Ce regard etait
une priere et demandait bien mieux le secret qu'un instant
auparavant ne l'avaient fait ses paroles.

Raoul se releva, et, allant a la porte qu'il ouvrit:

-- Olivain, dit-il, je n'y suis pour personne.

Puis, se retournant vers La Valliere:

-- C'est cela que vous desirez? dit-il.

Rien ne peut rendre l'effet que fit sur Louise cette parole qui
signifiait: "Vous voyez que je vous comprends encore, moi."

Elle passa son mouchoir sur ses yeux pour eponger une larme
rebelle; puis, s'etant recueillie un instant:

-- Raoul, dit-elle, ne detournez point de moi votre regard si bon
et si franc; vous n'etes pas un de ces hommes qui meprisent une
femme parce qu'elle a donne son coeur, dut cet amour faire leur
malheur ou les blesser dans leur orgueil.

Raoul ne repondit point.

-- Helas! continua La Valliere, ce n'est que trop vrai; ma cause
est mauvaise, et je ne sais par quelle phrase commencer. Tenez, je
ferai mieux, je crois, de vous raconter tout simplement ce qui
m'arrive. Comme je dirai la verite, je trouverai toujours mon
droit chemin, dans l'obscurite, dans l'hesitation, dans les
obstacles que j'ai a braver, pour soulager mon coeur qui deborde
et veut se repandre a vos pieds.

Raoul continua de garder le silence.

La Valliere le regardait d'un air qui voulait dire: "Encouragez-
moi! par pitie, un mot!"

Mais Raoul se tut et la jeune fille dut continuer.


Chapitre CC -- Blessures sur blessures


Mlle de La Valliere, car c'etait bien elle, fit un pas en avant.

-- Oui, Louise, murmura-t-elle.

Mais dans cet intervalle, si court qu'il fut, Raoul avait eu le
temps de se remettre.

-- Vous, mademoiselle? dit-il.

Puis, avec un accent indefinissable:

-- Vous ici? ajouta-t-il.

-- Oui, Raoul, repeta la jeune fille; oui, moi, qui vous
attendais.

-- Pardon; lorsque je suis rentre, j'ignorais...

-- Oui, et j'avais recommande a Olivain de vous laisser ignorer...

Elle hesita; et, comme Raoul ne se pressait pas de lui repondre,
il se fit un silence d'un instant, silence pendant lequel on eut
pu entendre le bruit de ces deux coeurs qui battaient, non plus a
l'unisson l'un de l'autre, mais aussi violemment l'un que l'autre.

C'etait a Louise de parler. Elle fit un effort.

-- J'avais a vous parler, dit-elle; il fallait absolument que je
vous visse... moi-meme... seule... Je n'ai point recule devant une
demarche qui doit rester secrete; car personne, excepte vous, ne
la comprendrait, monsieur de Bragelonne.

-- En effet, mademoiselle, balbutia Raoul, tout effare, tout
haletant, et moi meme, malgre la bonne opinion que vous avez de
moi, j'avoue...

-- Tout a l'heure, dit-elle, M. de Saint-Aignan est venu chez moi
de la part du roi.

Elle baissa les yeux.

De son cote, Raoul detourna les siens pour ne rien voir.

-- M. de Saint-Aignan est venu chez moi de la part du roi, repeta-
t-elle, et il m'a dit que vous saviez tout.

Et elle essaya de regarder en face celui qui recevait cette
blessure apres tant d'autres blessures; mais il lui fut impossible
de rencontrer les yeux de Raoul.

-- Il m'a dit que vous aviez concu contre moi une legitime colere.

Cette fois, Raoul regarda la jeune fille, et un sourire dedaigneux
retroussa ses levres.

-- Oh! continua-t-elle, je vous en supplie, ne dites pas que vous
avez ressenti contre moi autre chose que de la colere. Raoul,
attendez que je vous aie tout dit, attendez que je vous aie parle
jusqu'a la fin.

Le front de Raoul se rasserena par la force de sa volonte; le pli
de sa bouche s'effaca.

-- Et d'abord, dit La Valliere, d'abord, les mains jointes, le
front courbe, je vous demande pardon comme au plus genereux, comme
au plus noble des hommes. Si je vous ai laisse ignorer ce qui se
passait en moi, jamais du moins je n'eusse consenti a vous
tromper. Oh! je vous en supplie, Raoul, je vous le demande a
genoux, repondez-moi, fut-ce une injure. J'aime mieux une injure
de vos levres qu'un soupcon de votre coeur.

-- J'admire votre sublimite, mademoiselle, dit Raoul en faisant un
effort sur lui-meme pour rester calme. Laisser ignorer que l'on
trompe, c'est loyal; mais tromper, il parait que ce serait mal, et
vous ne le feriez point.

-- Monsieur, longtemps, j'ai cru que je vous aimais avant toute
chose, et, tant que j'ai cru a mon amour pour vous, je vous ai dit
que je vous aimais. A Blois, je vous aimais. Le roi passa a Blois;
je crus que je vous aimais encore. Je l'eusse jure sur un autel;
mais un jour est venu qui m'a detrompee.

-- Eh bien! ce jour-la, mademoiselle, voyant que je vous aimais
toujours, moi, la loyaute devait vous ordonner de me dire que vous
ne m'aimiez plus.

-- Ce jour-la, Raoul, le jour ou j'ai lu jusqu'au fond de mon
coeur le jour ou je me suis avoue a moi-meme que vous ne
remplissiez pas toute ma pensee, le jour ou j'ai vu un autre
avenir que celui d'etre votre amie, votre amante, votre epouse, ce
jour-la, Raoul, helas! vous n'etiez plus pres de moi.

-- Vous saviez ou j'etais, mademoiselle; il fallait ecrire.

-- Raoul, je n'ai point ose. Raoul, j'ai ete lache. Que voulez-
vous, Raoul! je vous connaissais si bien, je savais si bien que
vous m'aimiez, que j'ai tremble a la seule idee de la douleur que
j'allais vous faire; et cela est si vrai, Raoul, qu'en ce moment
ou je vous parle, courbee devant vous, le coeur serre, des soupirs
plein la voix, des larmes plein les yeux, aussi vrai que je n'ai
d'autre defense que ma franchise, je n'ai pas non plus d'autre
douleur que celle que je lis dans vos yeux.

Raoul essaya de sourire.

-- Non, dit la jeune fille avec une conviction profonde, non, vous
ne me ferez pas cette injure de vous dissimuler devant moi. Vous
m'aimiez, vous; vous etiez sur de m'aimer; vous ne vous trompiez
pas vous-meme, vous ne mentiez pas a votre propre coeur, tandis
que moi, moi!...

Et toute pale, les bras tendus au-dessus de sa tete, elle se
laissa tomber sur les genoux.

-- Tandis que vous, dit Raoul, vous me disiez que vous m'aimiez,
et vous en aimiez un autre!

-- Helas! oui, s'ecria la pauvre enfant; helas! oui, j'en aime un
autre; et cet autre... mon Dieu! laissez-moi dire, car c'est ma
seule excuse, Raoul; cet autre, je l'aime plus que je n'aime ma
vie, plus que je n'aime Dieu. Pardonnez-moi ma faute ou punissez
ma trahison, Raoul. Je suis venue ici, non pour me defendre, mais
pour vous dire: Vous savez ce que c'est qu'aimer? Eh bien, j'aime!
J'aime a donner ma vie, a donner mon ame a celui que j'aime! S'il
cesse de m'aimer jamais, je mourrai de douleur, a moins que Dieu
ne me secoure, a moins que le Seigneur ne me prenne en
misericorde. Raoul, je suis ici pour subir votre volonte, quelle
qu'elle soit; pour mourir si vous voulez que je meure. Tuez-moi
donc, Raoul, si, dans votre coeur, vous croyez que je merite la
mort.

-- Prenez-y garde, mademoiselle, dit Raoul, la femme qui demande
la mort est celle qui ne peut plus donner que son sang a l'amant
trahi.

-- Vous avez raison dit-elle.

Raoul poussa un profond soupir.

-- Et vous aimez sans pouvoir oublier? s'ecria Raoul.

-- J'aime sans vouloir oublier, sans desir d'aimer jamais
ailleurs, repondit La Valliere.

-- Bien! fit Raoul. Vous m'avez dit, en effet, tout ce que vous
aviez a me dire, tout ce que je pouvais desirer savoir. Et
maintenant, mademoiselle, c'est moi qui vous demande pardon, c'est
moi qui ai failli etre un obstacle dans votre vie, c'est moi qui
ai eu tort, c'est moi qui, en me trompant, vous aidais a vous
tromper.

-- Oh! fit La Valliere, je ne vous demande pas tant, Raoul.

-- Tout cela est ma faute, mademoiselle, continua Raoul; plus
instruit que vous dans les difficultes de la vie, c'etait a moi de
vous eclairer; je devais ne pas me reposer sur l'incertain, je
devais faire parler votre coeur, tandis que j'ai fait a peine
parler votre bouche. Je vous le repete, mademoiselle, je vous
demande pardon.

-- C'est impossible, c'est impossible! s'ecria-t-elle. Vous me
raillez!

-- Comment, impossible?

-- Oui, il est impossible d'etre bon, d'etre excellent, d'etre
parfait a ce point.

-- Prenez garde! dit Raoul avec un sourire amer; car tout a
l'heure vous allez peut-etre dire que je ne vous aimais pas.

-- Oh! vous m'aimez comme un tendre frere; laissez-moi esperer
cela, Raoul.

-- Comme un tendre frere? Detrompez-vous, Louise. Je vous aimais
comme un amant, comme un epoux, comme le plus tendre des hommes
qui vous aiment.

-- Raoul! Raoul!

-- Comme un frere? Oh! Louise, je vous aimais a donner pour vous
tout mon sang goutte a goutte, toute ma chair lambeau par lambeau,
toute mon eternite heure par heure.

-- Raoul, Raoul, par pitie!

-- Je vous aimais tant, Louise, que mon coeur est mort, que ma foi
chancelle, que mes yeux s'eteignent; je vous aimais tant, que je
ne vois plus rien, ni sur la terre, ni dans le ciel.

-- Raoul, Raoul, mon ami, je vous en conjure, epargnez-moi!
s'ecria La Valliere. Oh! si j'avais su!...

-- Il est trop tard, Louise; vous aimez, vous etes heureuse; je
lis votre joie a travers vos larmes; derriere les larmes que verse
votre loyaute, je sens les soupirs qu'exhale votre amour. Louise,
Louise, vous avez fait de moi le dernier des hommes: retirez-vous,
je vous en conjure. Adieu! adieu!

-- Pardonnez-moi, je vous en supplie!

-- Eh! n'ai-je pas fait plus? Ne vous ai-je pas dit que je vous
aimais toujours?

Elle cacha son visage entre ses mains.

-- Et vous dire cela, comprenez-vous, Louise? vous le dire dans un
pareil moment, vous le dire comme je vous le dis, c'est vous dire
ma sentence de mort. Adieu!

La Valliere voulut tendre ses mains vers lui.

-- Nous ne devons plus nous voir dans ce monde, dit-il.

Elle voulut s'ecrier: il lui ferma la bouche avec la main. Elle
baisa cette main et s'evanouit.

-- Olivain, dit Raoul, prenez cette jeune dame et la portez dans
sa chaise, qui attend a la porte.

Olivain la souleva. Raoul fit un mouvement pour se precipiter vers
La Valliere, pour lui donner le premier et le dernier baiser;
puis, s'arretant tout a coup:

-- Non, dit-il, ce bien n'est pas a moi. Je ne suis pas le roi de
France, pour voler!

Et il rentra dans sa chambre, tandis que le laquais emportait La
Valliere toujours evanouie.


Chapitre CCI -- Ce qu'avait devine Raoul


Raoul parti, les deux exclamations qui l'avaient suivi exhalees,
Athos et d'Artagnan se retrouverent seuls, en face l'un de
l'autre.

Athos reprit aussitot l'air empresse qu'il avait a l'arrivee de
d'Artagnan.

-- Eh bien! dit-il, cher ami, que veniez-vous m'annoncer?

-- Moi? demanda d'Artagnan.

-- Sans doute, vous. On ne vous envoie pas ainsi sans cause?

Athos sourit.

-- Dame! fit d'Artagnan.

-- Je vais vous mettre a votre aise, cher ami. Le roi est furieux,
n'est-ce pas?

-- Mais je dois vous avouer qu'il n'est pas content.

-- Et vous venez?...

-- De sa part, oui.

-- Pour m'arreter, alors?

-- Vous avez mis le doigt sur la chose, cher ami.

-- Je m'y attendais. Allons!

-- Oh! oh! que diable! fit d'Artagnan, comme vous etes presse,
vous!

-- Je crains de vous mettre en retard, dit en souriant Athos.

-- J'ai le temps. N'etes-vous pas curieux, d'ailleurs, de savoir
comment les choses se sont passees entre moi et le roi?

-- S'il vous plait de me le raconter, cher ami, j'ecouterai cela
avec plaisir.

Et il montra a d'Artagnan un grand fauteuil dans lequel celui-ci
s'etendit en prenant ses aises.

-- J'y tiens, voyez-vous, continua d'Artagnan, attendu que la
conversation est assez curieuse.

-- J'ecoute.

-- Eh bien! d'abord, le roi m'a fait appeler.

-- Apres mon depart?

-- Vous descendiez les dernieres marches de l'escalier, a ce que
m'ont dit les mousquetaires. Je suis arrive. Mon ami, il n'etait
pas rouge, il etait violet. J'ignorais encore ce qui s'etait
passe. Seulement, a terre, sur le parquet, je voyais une epee
brisee en deux morceaux.

-- Capitaine d'Artagnan! s'ecria le roi en m'apercevant.

-- Sire, repondis-je.

-- Je quitte M. de La Fere, qui est un insolent!

-- Un insolent? m'ecriai-je avec un tel accent, que le roi
s'arreta court.

-- Capitaine d'Artagnan, reprit le roi les dents serrees, vous
allez m'ecouter et m'obeir.

-- C'est mon devoir, Sire.

-- J'ai voulu epargner a ce gentilhomme, pour lequel je garde
quelques bons souvenirs, l'affront de ne pas le faire arreter chez
moi.

-- Ah! ah! dis-je tranquillement.

-- Mais, continua-t-il, vous allez prendre un carrosse...

Je fis un mouvement.

-- S'il vous repugne de l'arreter vous-meme, continua le roi,
envoyez-moi mon capitaine des gardes.

-- Sire, repliquai-je, il n'est pas besoin du capitaine des gardes
puisque je suis de service.

-- Je ne voudrais pas vous deplaire, dit le roi avec bonte; car
vous m'avez toujours bien servi, monsieur d'Artagnan.

-- Vous ne me deplaisez pas, Sire, repondis-je. Je suis de
service, voila tout.

-- Mais, dit le roi avec etonnement, il me semble que le comte est
votre ami?

-- Il serait mon pere, Sire, que je n'en serais pas moins de
service.

Le roi me regarda; il vit mon visage impassible et parut
satisfait.

-- Vous arreterez donc M. le comte de La Fere? demanda-t-il.

-- Sans doute, Sire, si vous m'en donnez l'ordre.

-- Eh bien! l'ordre, je vous le donne.

Je m'inclinai.

-- Ou est le comte, Sire?

-- Vous le chercherez.

-- Et je l'arreterai en quelque lieu qu'il soit, alors?

-- Oui... cependant, tachez qu'il soit chez lui. S'il retournait
dans ses terres, sortez de Paris et prenez-le sur la route.

Je saluai; et, comme je restais en place:

-- Eh bien? demanda le roi.

-- J'attends, Sire?

-- Qu'attendez-vous?

-- L'ordre signe.

Le roi parut contrarie.

En effet, c'etait un nouveau coup d'autorite a faire, c'etait
reparer l'acte arbitraire, si toutefois arbitraire il y a.

Il prit la plume lentement et de mauvaise humeur puis il ecrivit:

"Ordre a M. le chevalier d'Artagnan, capitaine-lieutenant de mes
mousquetaires, d'arreter M. le comte de La Fere partout ou on le
trouvera."

Puis il se tourna de mon cote.

J'attendais sans sourciller. Sans doute il crut voir une bravade
dans ma tranquillite, car il signa vivement; puis, me remettant
l'ordre:

-- Allez! s'ecria-t-il.

J'obeis, et me voici.

Athos serra la main de son ami.

-- Marchons, dit-il.

-- Oh! fit d'Artagnan, vous avez bien quelques petites affaires a
arranger avant de quitter comme cela votre logement?

-- Moi? Pas du tout.

-- Comment!...

-- Mon Dieu, non. Vous le savez, d'Artagnan, j'ai toujours ete
simple voyageur sur la terre, pret a aller au bout du monde a
l'ordre de mon roi, pret a quitter ce monde pour l'autre a l'ordre
de mon Dieu. Que faut-il a l'homme prevenu? Un portemanteau ou un
cercueil. Je suis pret aujourd'hui comme toujours, cher ami.
Emmenez-moi donc.

-- Mais Bragelonne?...

-- Je l'ai eleve dans les principes que je m'etais faits a moi-
meme, et vous voyez qu'en vous apercevant il a devine a l'instant
meme la cause qui vous amenait. Nous l'avons depiste un moment;
mais, soyez tranquille, il s'attend assez a ma disgrace pour ne
pas s'effrayer outre mesure. Marchons.

-- Marchons, dit tranquillement d'Artagnan.

-- Mon ami, dit le comte, comme j'ai brise mon epee chez le roi,
et que j'en ai jete les morceaux a ses pieds, je crois que cela me
dispense de vous la remettre.

-- Vous avez raison; et, d'ailleurs, que diable voulez-vous que je
fasse de votre epee?

-- Marche-t-on devant vous ou derriere vous?

-- On marche a mon bras, repliqua d'Artagnan.

Et il prit le bras du comte de La Fere pour descendre l'escalier.

Ils arriverent ainsi au palier.

Grimaud, qu'ils avaient rencontre dans l'antichambre, regardait
cette sortie d'un air inquiet. Il connaissait trop la vie pour ne
pas se douter qu'il y eut quelque chose de cache la-dessous.

-- Ah! c'est toi, mon bon Grimaud? dit Athos. Nous allons...

-- Faire un tour dans mon carrosse, interrompit d'Artagnan avec un
mouvement amical de la tete.

Grimaud remercia d'Artagnan par une grimace qui avait visiblement
l'intention d'etre un sourire, et il accompagna les deux amis
jusqu'a la portiere. Athos monta le premier; d'Artagnan le suivit
sans avoir rien dit au cocher. Ce depart, tout simple et sans
autre demonstration, ne fit aucune sensation dans le voisinage.
Lorsque le carrosse eut atteint les quais:

-- Vous me menez a la Bastille, a ce que je vois? dit Athos.

-- Moi? dit d'Artagnan. Je vous mene ou vous voulez aller, pas
ailleurs.

-- Comment cela? fit le comte surpris.

-- Pardieu! dit d'Artagnan, vous comprenez bien, mon cher comte,
que je ne me suis charge de la commission que pour que vous en
fassiez a votre fantaisie. Vous ne vous attendez pas a ce que je
vous fasse ecrouer comme cela brutalement, sans reflexion. Si je
n'avais pas prevu cela, j'eusse laisse faire M. le capitaine des
gardes.

-- Ainsi?... demanda Athos.

-- Ainsi, je vous le repete, nous allons ou vous voulez.

-- Cher ami, dit Athos en embrassant d'Artagnan, je vous reconnais
bien la.

-- Dame! il me semble que c'est tout simple. Le cocher va vous
mener a la barriere du Cours-la-Reine; vous y trouverez un cheval
que j'ai ordonne de tenir tout pret, avec ce cheval, vous ferez
trois postes tout d'une traite, et, moi, j'aurai soin de ne
rentrer chez le roi, pour lui dire que vous etes parti, qu'au
moment ou il sera impossible de vous joindre. Pendant ce temps,
vous aurez gagne Le Havre, et, du Havre, l'Angleterre, ou vous
trouverez la jolie maison que m'a donnee mon ami M. Monck, sans
parler de l'hospitalite que le roi Charles ne manquera pas de vous
offrir... Eh bien! que dites-vous de ce projet?

-- Menez-moi a la Bastille, dit Athos en souriant.

-- Mauvaise tete! dit d'Artagnan; reflechissez donc.

-- Quoi?

-- Que vous n'avez plus vingt ans. Croyez-moi, mon ami, je vous
parle d'apres moi. Une prison est mortelle aux gens de notre age.
Non, non, je ne souffrirai pas que vous languissiez en prison.
Rien que d'y penser, la tete m'en tourne!

-- Ami, repondit Athos, Dieu m'a fait, par bonheur, aussi fort de
corps que d'esprit Croyez-moi, je serai fort jusqu'a mon dernier
soupir.

-- Mais ce n'est pas de la force, mon cher, c'est de la folie.

-- Non, d'Artagnan, c'est une raison supreme. Ne croyez pas que je
discute le moins du monde avec vous cette question de savoir si
vous vous perdriez en me sauvant. J'eusse fait ce que vous faites,
si la fuite eut ete dans mes convenances. J'eusse donc accepte de
vous ce que, sans aucun doute, en pareille circonstance, vous
eussiez accepte de moi. Non! je vous connais trop pour effleurer
seulement ce sujet.

-- Ah! si vous me laissiez faire, dit d'Artagnan, comme
j'enverrais le roi courir apres vous!

-- Il est le roi, cher ami.

-- Oh! cela m'est bien egal; et, tout roi qu'il est, je lui
repondrais parfaitement: "Sire, emprisonnez, exilez, tuez tout en
France et en Europe; ordonnez-moi d'arreter et de poignarder qui
vous voudrez, fut-ce Monsieur, votre frere; mais ne touchez jamais
a un des quatre mousquetaires, ou sinon, mordioux!..."

-- Cher ami, repondit Athos avec calme, je voudrais vous persuader
d'une chose, c'est que je desire etre arrete, c'est que je tiens a
une arrestation par dessus tout.

D'Artagnan fit un mouvement d'epaules.

-- Que voulez-vous! continua Athos, c'est ainsi: vous me
laisseriez aller, que je reviendrais de moi-meme me constituer
prisonnier. Je veux prouver a ce jeune homme que l'eclat de sa
couronne etourdit, je veux lui prouver qu'il n'est le premier des
hommes qu'a la condition d'en etre le plus genereux et le plus
sage. Il me punit, il m'emprisonne, il me torture, soit! Il abuse,
et je veux lui faire savoir ce que c'est qu'un remords, en
attendant que Dieu lui apprenne ce que c'est qu'un chatiment.

-- Mon ami, repondit d'Artagnan, je sais trop que, lorsque vous
avez dit non, c'est non. Je n'insiste plus; vous voulez aller a la
Bastille?

-- Je le veux.

-- Allons-y!... A la Bastille! continua d'Artagnan en s'adressant
au cocher.

Et, se rejetant dans le carrosse, il macha sa moustache avec un
acharnement qui, pour Athos, signifiait une resolution prise ou en
train de naitre.

Le silence se fit dans le carrosse, qui continua de rouler, mais
pas plus vite, pas plus lentement. Athos reprit la main du
mousquetaire.

-- Vous n'etes point fache contre moi, d'Artagnan? dit-il.

-- Moi? Eh! pardieu! non. Ce que vous faites par heroisme, vous,
je l'eusse fait, moi, par entetement.

-- Mais vous etes bien d'avis que Dieu me vengera, n'est-ce pas,
d'Artagnan?

-- Et je connais sur la terre des gens qui aideront Dieu, dit le
capitaine.


Chapitre CCII -- Trois convives etonnes de souper ensemble


Le carrosse etait arrive devant la premiere porte de la Bastille.
Un factionnaire l'arreta, et d'Artagnan n'eut qu'un mot a dire
pour que la consigne fut levee. Le carrosse entra donc.

Tandis que l'on suivait le grand chemin couvert qui conduisait a
la cour du Gouvernement, d'Artagnan dont l'oeil de lynx voyait
tout, meme a travers les murs, s'ecria tout a coup:

-- Eh! qu'est-ce que je vois?

-- Bon! dit tranquillement Athos, qui voyez-vous, mon ami?

-- Regardez donc la-bas!

-- Dans la cour?

-- Oui; vite, depechez-vous.

-- Eh bien! un carrosse.

-- Bien!

-- Quelque pauvre prisonnier comme moi qu'on amene.

-- Ce serait trop drole!

-- Je ne vous comprends pas.

-- Depechez-vous de regarder encore pour voir celui qui va sortir
de ce carrosse.

Justement un second factionnaire venait d'arreter d'Artagnan. Les
formalites s'accomplissaient. Athos pouvait voir a cent pas
l'homme que son ami lui avait signale.

Cet homme descendit, en effet, de carrosse a la porte meme du
Gouvernement.

-- Eh bien! demanda d'Artagnan, vous le voyez?

-- Oui; c'est un homme en habit gris.

-- Qu'en dites-vous?

-- Je ne sais trop; c'est, comme je vous le dis, un homme en habit
gris qui descend de carrosse: voila tout.

-- Athos, je gagerais que c'est lui.

-- Qui lui?

-- Aramis.

-- Aramis arrete? Impossible!

-- Je ne vous dis pas qu'il est arrete, puisque nous le voyons
seul dans son carrosse.

-- Alors, que fait-il ici?

-- Oh! il connait Baisemeaux, le gouverneur, repliqua le
mousquetaire d'un ton sournois. Ma foi! nous arrivons a temps!

-- Pour quoi faire?

-- Pour voir.

-- Je regrette fort cette rencontre; Aramis, en me voyant, va
prendre de l'ennui, d'abord de me voir, ensuite d'etre vu.

-- Bien raisonne.

-- Malheureusement, il n'y a pas de remede quand on rencontre
quelqu'un dans la Bastille; voulut-on reculer pour l'eviter, c'est
impossible.

-- Je vous dis, Athos, que j'ai mon idee; il s'agit d'epargner a
Aramis l'ennui dont vous parliez.

-- Comment faire?

-- Comme je vous dirai, ou, pour mieux m'expliquer, laissez-moi
conter la chose a ma facon; je ne vous recommanderai pas de
mentir, cela vous serait impossible.

-- Eh bien! alors?

-- Eh bien! je mentirai pour deux; c'est si facile avec la nature
et l'habitude du Gascon!

Athos sourit. Le carrosse s'arreta ou s'etait arrete celui que
nous venons de signaler, sur le seuil du Gouvernement meme.

-- C'est entendu? fit d'Artagnan bas a son ami.

Athos consentit par un geste. Ils monterent l'escalier. Si l'on
s'etonne de la facilite avec laquelle ils etaient entres dans la
Bastille, on se souviendra qu'en entrant, c'est-a-dire au plus
difficile, d'Artagnan avait annonce qu'il amenait un prisonnier
d'Etat.

A la troisieme porte, au contraire, c'est-a-dire une fois bien
entre, il dit seulement au factionnaire:

-- Chez M. de Baisemeaux.

Et tous deux passerent. Ils furent bientot dans la salle a manger
du gouverneur, ou le premier visage qui frappa les yeux de
d'Artagnan fut celui d'Aramis, qui etait assis cote a cote avec
Baisemeaux, et attendait l'arrivee d'un bon repas, dont l'odeur
fumait par tout l'appartement.

Si d'Artagnan joua la surprise, Aramis ne la joua pas; il
tressaillit en voyant ses deux amis, et son emotion fut visible.

Cependant Athos et d'Artagnan faisaient leurs compliments, et
Baisemeaux, etonne, abasourdi de la presence de ces trois hotes,
commencait mille evolutions autour d'eux.

-- Ah ca! dit Aramis, par quel hasard?...

-- Nous vous le demandons, riposta d'Artagnan.

-- Est-ce que nous nous constituons tous prisonniers? s'ecria
Aramis avec l'affectation de l'hilarite.

-- Eh! eh! fit d'Artagnan, il est vrai que les murs sentent la
prison en diable. Monsieur de Baisemeaux, vous savez que vous
m'avez invite a diner l'autre jour?

-- Moi? s'ecria Baisemeaux?

-- Ah ca! mais on dirait que vous tombez des nues. Vous ne vous
souvenez pas?

Baisemeaux palit, rougit, regarda Aramis qui le regardait, et
finit par balbutier:

-- Certes... je suis ravi... mais... sur l'honneur... je ne... Ah!
miserable memoire!

-- Eh! mais j'ai tort, dit d'Artagnan comme un homme fache.

-- Tort, de quoi?

-- Tort de me souvenir, a ce qu'il parait.

Baisemeaux se precipita vers lui.

-- Ne vous formalisez pas, cher capitaine, dit-il; je suis la plus
pauvre tete du royaume. Sortez-moi de mes pigeons et de leur
colombier, je ne vaux pas un soldat de six semaines.

-- Enfin, maintenant, vous vous souvenez, dit d'Artagnan avec
aplomb.

-- Oui, oui, repliqua le gouverneur hesitant, je me souviens.

-- C'etait chez le roi; vous me disiez je ne sais quelles
histoires sur vos comptes avec MM. Louvieres et Tremblay.

-- Ah! oui, parfaitement!

-- Et sur les bontes de M. d'Herblay pour vous.

-- Ah! s'ecria Aramis en regardant au blanc des yeux le malheureux
gouverneur, vous disiez que vous n'aviez pas de memoire, monsieur
Baisemeaux!

Celui-ci interrompit court le mousquetaire.

-- Comment donc! c'est cela; vous avez raison. Il me semble que
j'y suis encore. Mille millions de pardons! Mais, notez bien ceci,
cher monsieur d'Artagnan, a cette heure comme aux autres, prie ou
non prie, vous etes le maitre chez moi, vous et monsieur
d'Herblay, votre ami, dit-il en se tournant vers Aramis, et
Monsieur, ajouta-t-il en saluant Athos.

-- J'ai bien pense a tout cela, repondit d'Artagnan. Voici
pourquoi je venais: n'ayant rien a faire ce soir au Palais-Royal,
je voulais tater de votre ordinaire, quand, sur la route, je
rencontrai M. le comte.

Athos salua.

-- M. le comte, qui quittait Sa Majeste, me remit un ordre qui
exige prompte execution. Nous etions pres d'ici; j'ai voulu
poursuivre, ne fut-ce que pour vous serrer la main et vous
presenter Monsieur, dont vous me parlates si avantageusement chez
le roi, ce meme soir ou...

-- Tres bien! tres bien! M. le comte de La Fere, n'est-ce pas?

-- Justement.

-- M. le comte est le bienvenu.

-- Et il dinera avec vous deux, n'est-ce pas? tandis que moi,
pauvre limier, je vais courir pour mon service. Heureux mortels
que vous etes, vous autres! ajouta-t-il en soupirant comme Porthos
l'eut pu faire.

-- Ainsi, vous partez? dirent Aramis et Baisemeaux unis dans un
meme sentiment de surprise joyeuse.

La nuance fut saisie par d'Artagnan.

-- Je vous laisse a ma place, dit-il, un noble et bon convive. Et
il frappa doucement sur l'epaule d'Athos, qui, lui aussi,
s'etonnait et ne pouvait s'empecher de le temoigner un peu; nuance
qui fut saisie par Aramis seul, M. de Baisemeaux n'etant pas de la
force des trois amis.

-- Quoi! nous vous perdons? reprit le bon gouverneur.

-- Je vous demande une heure ou une heure et demie. Je reviendrai
pour le dessert.

-- Oh! nous vous attendrons, dit Baisemeaux.

-- Ce serait me desobliger.

-- Vous reviendriez? dit Athos d'un air de doute.

-- Assurement, dit-il en lui serrant la main confidentiellement.

Et il ajouta plus bas:

-- Attendez-moi, Athos; soyez gai, et surtout ne parlez pas
affaires, pour l'amour de Dieu!

Une nouvelle pression de main confirma le comte dans l'obligation
de se tenir discret et impenetrable. Baisemeaux reconduisit
d'Artagnan jusqu'a la porte.

Aramis, avec force caresses, s'empara d'Athos, resolu de le faire
parler; mais Athos avait toutes les vertus au supreme degre. Quand
la necessite l'exigeait, il eut ete le premier orateur du monde,
au besoin; il fut mort avant de dire une syllabe, dans l'occasion.

Ces trois messieurs se placerent donc, dix minutes apres le depart
de d'Artagnan, devant une bonne table meublee avec le luxe
gastronomique le plus substantiel.

Les grosses pieces, les conserves, les vins les plus varies,
apparurent successivement sur cette table servie aux depens du
roi, et sur la depense de laquelle M. Colbert eut trouve
facilement a s'economiser deux tiers, sans faire maigrir personne
a la Bastille.

Baisemeaux fut le seul qui mangeat et qui but resolument. Aramis
ne refusa rien et effleura tout; Athos apres le potage et les
trois hors-d'oeuvre, ne toucha plus a rien.

La conversation fut ce qu'elle devait etre entre trois hommes si
opposes d'humeur et de projets.

Aramis ne cessa de se demander par quelle singuliere rencontre
Athos se trouvait chez Baisemeaux lorsque d'Artagnan n'y etait
plus, et pourquoi d'Artagnan ne s'y trouvait plus quand Athos y
etait reste. Athos creusa toute la profondeur de cet esprit
d'Aramis, qui vivait de subterfuges et d'intrigues, il regarda
bien son homme et le flaira occupe de quelque projet important.
Puis il se concentra, lui aussi, dans ses propres interets, en se
demandant pourquoi d'Artagnan avait quitte la Bastille si
etrangement vite, en laissant la un prisonnier si mal introduit et
si mal ecroue.

Mais ce n'est pas sur ces personnages que nous arreterons notre
examen. Nous les abandonnons a eux-memes, devant les debris des
chapons, des perdrix et des poissons mutiles par le couteau
genereux de Baisemeaux.

Celui que nous poursuivrons, c'est d'Artagnan, qui, remontant dans
le carrosse qui l'avait amene, cria au cocher, a l'oreille:

-- Chez le roi, et brulons le pave!


Chapitre CCIII -- Ce qui se passait au Louvre pendant le souper de
la Bastille


M. de Saint-Aignan avait fait sa commission aupres de La Valliere,
ainsi qu'on l'a vu dans un des precedents chapitres; mais, quelle
que fut son eloquence, il ne persuada point a la jeune fille
qu'elle eut un protecteur assez considerable dans le roi, et
qu'elle n'avait besoin de personne au monde quand le roi etait
pour elle.

En effet, au premier mot que le confident prononca de la
decouverte du fameux secret, Louise, eploree, jeta les hauts cris
et s'abandonna tout entiere a une douleur que le roi n'eut pas
trouvee obligeante, si, d'un coin de l'appartement, il eut pu en
etre le temoin. De Saint-Aignan, ambassadeur, s'en formalisa comme
aurait pu faire son maitre, et revint chez le roi annoncer ce
qu'il avait vu et entendu. C'est la que nous le retrouvons, fort
agite, en presence de Louis, plus agite encore.

-- Mais, dit le roi a son courtisan, lorsque celui-ci eut acheve
sa narration, qu'a-t-elle conclu? La verrai-je au moins tout a
l'heure avant le souper? Viendra-t-elle, ou faudra-t-il que je
passe chez elle?

-- Je crois, Sire, que, si Votre Majeste desire la voir, il faudra
que le roi fasse non seulement les premiers pas, mais tout le
chemin.

-- Rien pour moi! Ce Bragelonne lui tient donc bien au coeur?
murmura Louis XIV entre ses dents.

-- Oh! Sire, cela n'est pas possible, car c'est vous que Mlle de
La Valliere aime, et cela de tout son coeur. Mais, vous savez,
M. de Bragelonne appartient a cette race severe qui joue les heros
romains.

Le roi sourit faiblement. Il savait a quoi s'en tenir. Athos le
quittait.

-- Quant a Mlle de La Valliere, continua de Saint-Aignan, elle a
ete elevee chez Madame douairiere, c'est-a-dire dans la retraite
et l'austerite. Ces deux fiances-la se sont froidement fait de
petits serments devant la lune et les etoiles, et, voyez-vous,
Sire, aujourd'hui, pour rompre cela c'est le diable!

De Saint-Aignan croyait faire rire encore le roi; mais bien au
contraire, du simple sourire Louis passa au serieux complet. Il
ressentait deja ce que le comte avait promis a d'Artagnan de lui
donner: des remords. Il songeait qu'en effet ces deux jeunes gens
s'etaient aimes et jure alliance; que l'un des deux avait tenu
parole, et que l'autre etait trop probe pour ne pas gemir de
s'etre parjure.

Et, avec le remords, la jalousie aiguillonnait vivement le coeur
du roi. Il ne prononca plus une parole, et, au lieu d'aller chez
sa mere, ou chez la reine, ou chez Madame pour s'egayer un peu et
faire rire les dames, ainsi qu'il le disait lui-meme, il se
plongea dans le vaste fauteuil ou Louis XIII, son auguste pere,
s'etait tant ennuye avec Baradas et Cinq-Mars pendant tant de
jours et d'annees.

De Saint-Aignan comprit que le roi n'etait pas amusable en ce
moment-la. Il hasarda la derniere ressource et prononca le nom de
Louise. Le roi leva la tete.

-- Que fera Votre Majeste ce soir? Faut-il prevenir Mlle de La
Valliere?

-- Dame! il me semble qu'elle est prevenue, repondit le roi.

-- Se promenera-t-on?

-- On sort de se promener, repliqua le roi.

-- Eh bien! Sire?

-- Eh bien! revons, de Saint-Aignan, revons chacun de notre cote;
quand Mlle de La Valliere aura bien regrette ce qu'elle regrette
le remords faisait son oeuvre, eh bien! alors, daignera-t-elle
nous donner de ses nouvelles!

-- Ah! Sire, pouvez-vous ainsi meconnaitre ce coeur devoue?

Le roi se leva rouge de depit; la jalousie mordait a son tour. De
Saint-Aignan commencait a trouver la position difficile, quand la
portiere se leva. Le roi fit un brusque mouvement; sa premiere
idee fut qu'il lui arrivait un billet de La Valliere; mais, a la
place d'un messager d'amour, il ne vit que son capitaine des
mousquetaires debout et muet dans l'embrasure.

-- Monsieur d'Artagnan! fit-il. Ah!... Eh bien?

D'Artagnan regarda de Saint-Aignan. Les yeux du roi prirent la
meme direction que ceux de son capitaine. Ces regards eussent ete
clairs pour tout le monde; a bien plus forte raison le furent-ils
pour de Saint-Aignan. Le courtisan salua et sortit. Le roi et
d'Artagnan se trouverent seuls.

-- Est-ce fait? demanda le roi.

-- Oui, Sire, repondit le capitaine des mousquetaires d'une voix
grave, c'est fait.

Le roi ne trouva plus un mot a dire. Cependant l'orgueil lui
commandait de n'en pas rester la. Quand un roi a pris une
decision, meme injuste, il faut qu'il prouve a tous ceux qui la
lui ont vu prendre, et surtout il faut qu'il se prouve a lui-meme
qu'il avait raison en la prenant. Il y a un moyen pour cela, un
moyen presque infaillible, c'est de chercher des torts a la
victime.

Louis, eleve par Mazarin et Anne d'Autriche, savait, mieux
qu'aucun prince ne le sut jamais, son metier de roi. Aussi essaya-
t-il de le prouver en cette occasion. Apres un moment de silence,
pendant lequel il avait fait tout bas les reflexions que nous
venons de faire tout haut:

-- Qu'a dit le comte? reprit-il negligemment.

-- Mais rien, Sire.

-- Cependant, il ne s'est pas laisse arreter sans rien dire?

-- Il a dit qu'il s'attendait a etre arrete, Sire.

Le roi releva la tete avec fierte.

-- Je presume que M. le comte de La Fere n'a pas continue son role
de rebelle? dit-il.

-- D'abord, Sire, qu'appelez-vous rebelle? demanda tranquillement
le mousquetaire. Un rebelle aux yeux du roi, est-ce l'homme qui,
non seulement se laisse coffrer a la Bastille, mais qui encore
resiste a ceux qui ne veulent pas l'y conduire?

-- Qui ne veulent pas l'y conduire? s'ecria le roi. Qu'entends-je
la, capitaine? Etes-vous fou?

-- Je ne crois pas, Sire.

-- Vous parlez de gens qui ne voulaient pas arreter M. de La
Fere?...

-- Oui, Sire.

-- Et quels sont ces gens-la?

-- Ceux que Votre Majeste en avait charges, apparemment, dit le
mousquetaire.

-- Mais c'est vous que j'en avais charge, s'ecria le roi.

-- Oui, Sire, c'est moi.

-- Et vous dites que, malgre mon ordre, vous aviez l'intention de
ne pas arreter l'homme qui m'avait insulte?

-- C'etait absolument mon intention, oui, Sire.

-- Oh!

-- Je lui ai meme propose de monter sur un cheval que j'avais fait
preparer pour lui a la barriere de la Conference.

-- Et dans quel but aviez-vous fait preparer ce cheval?

-- Mais, Sire, pour que M. le comte de La Fere put gagner Le Havre
et, de la, l'Angleterre.

-- Vous me trahissiez donc, alors, monsieur? s'ecria le roi
etincelant de fierte sauvage.

-- Parfaitement.

Il n'y avait rien a repondre a des articulations faites sur ce
ton. Le roi sentit une si rude resistance, qu'il s'etonna.

-- Vous aviez au moins une raison, monsieur d'Artagnan, quand vous
agissiez ainsi? interrogea le roi avec majeste.

-- J'ai toujours une raison, Sire.

-- Ce n'est pas la raison de l'amitie, au moins, la seule que vous
puissiez faire valoir, la seule qui puisse vous excuser, car je
vous avais mis bien a l'aise sur ce chapitre.

-- Moi, Sire?

-- Ne vous ai-je pas laisse le choix d'arreter ou de ne pas
arreter M. le comte de La Fere?

-- Oui, Sire; mais...

-- Mais quoi? interrompit le roi impatient.

-- Mais en me prevenant, Sire, que, si je ne l'arretais pas, votre
capitaine des gardes l'arreterait, lui.

-- Ne vous faisais-je pas la partie assez belle, du moment ou je
ne vous forcais pas la main?

-- A moi, oui, Sire; a mon ami, non.

-- Non?

-- Sans doute, puisque, par moi ou par le capitaine des gardes,
mon ami etait toujours arrete.

-- Et voila votre devouement, monsieur? un devouement qui
raisonne, qui choisit? Vous n'etes pas un soldat, monsieur!

-- J'attends que Votre Majeste me dise ce que je suis.

-- Eh bien! vous etes un frondeur!

-- Depuis qu'il n'y a plus de Fronde, alors, Sire...

-- Mais, si ce que vous dites est vrai...

-- Ce que je dis est toujours vrai, Sire.

-- Que venez-vous faire ici? Voyons.

-- Je viens ici dire au roi: Sire, M. de La Fere est a la
Bastille...

-- Ce n'est point votre faute, a ce qu'il parait.

-- C'est vrai, Sire, mais enfin, il y est, et, puisqu'il y est, il
est important que Votre Majeste le sache.

-- Ah! monsieur d'Artagnan, vous bravez votre roi!

-- Sire...

-- Monsieur d'Artagnan, je vous previens que vous abusez de ma
patience.

-- Au contraire, Sire.

-- Comment, au contraire?

-- Je viens me faire arreter aussi.

-- Vous faire arreter, vous?

-- Sans doute. Mon ami va s'ennuyer la-bas, et je viens proposer a
Votre Majeste de me permettre de lui faire compagnie; que Votre
Majeste dise un mot, et je m'arrete moi-meme; je n'aurai pas
besoin du capitaine des gardes pour cela, je vous en reponds.

Le roi s'elanca vers la table et saisit une plume pour donner
l'ordre d'emprisonner d'Artagnan.

-- Faites attention que c'est pour toujours, monsieur, s'ecria-t-
il avec l'accent de la menace.

-- J'y compte bien, reprit le mousquetaire; car lorsqu'une fois
vous aurez fait ce beau coup-la, vous n'oserez plus me regarder en
face.

Le roi jeta sa plume avec violence.

-- Allez-vous-en! dit-il.

-- Oh! non pas, Sire, s'il plait a Votre Majeste.

-- Comment, non pas?

-- Sire, je venais pour parler doucement au roi; le roi s'est
emporte, c'est un malheur, mais je n'en dirai pas moins au roi ce
que j'ai a lui dire.

-- Votre demission, monsieur, s'ecria le roi!

-- Sire, vous savez que ma demission ne me tient pas au coeur,
puisque, a Blois, le jour ou Votre Majeste a refuse au roi Charles
le million que lui a donne mon ami le comte de La Fere, j'ai
offert ma demission au roi.

-- Eh bien! alors, faites vite.

-- Non, Sire; car ce n'est point de ma demission qu'il s'agit ici;
Votre Majeste avait pris la plume pour m'envoyer a la Bastille,
pourquoi change-t elle d'avis?

-- D'Artagnan! tete gasconne! qui est le roi de vous ou de moi!
Voyons.

-- C'est vous, Sire, malheureusement.

-- Comment, malheureusement?

-- Oui, Sire; car, si c'etait moi...

-- Si c'etait vous, vous approuveriez la rebellion de
M. d'Artagnan, n'est-ce pas?

-- Oui, certes!

-- En verite?

Et le roi haussa les epaules.

-- Et je dirais a mon capitaine des mousquetaires, continua
d'Artagnan, je lui dirais en le regardant avec des yeux humains et
non avec des charbons enflammes, je lui dirais: "Monsieur
d'Artagnan, j'ai oublie que je suis le roi. Je suis descendu de
mon trone pour outrager un gentilhomme."

-- Monsieur, s'ecria le roi, croyez-vous que c'est excuser votre
ami que de surpasser son insolence?

-- Oh! Sire, j'irai bien plus loin que lui, dit d'Artagnan, et ce
sera votre faute. Je vous dirai, ce qu'il ne vous a pas dit, lui,
l'homme de toutes les delicatesses; je vous dirai: Sire, vous avez
sacrifie son fils, et il defendait son fils; vous l'avez sacrifie
lui-meme; il vous parlait au nom de l'honneur, de la religion et
de la vertu, vous l'avez repousse, chasse, emprisonne. Moi, je
serai plus dur que lui, Sire; et je vous dirai: Sire, choisissez!
Voulez-vous des amis ou des valets? des soldats ou des danseurs a
reverences? des grands hommes ou des polichinelles? Voulez-vous
qu'on vous serve ou voulez-vous qu'on plie! voulez-vous qu'on vous
aime ou voulez-vous qu'on ait peur de vous? Si vous preferez la
bassesse, l'intrigue, la couardise, oh! dites-le, Sire; nous
partirons, nous autres, qui sommes les seuls restes, je dirai
plus, les seuls modeles de la vaillance d'autrefois; nous qui
avons servi et depasse peut-etre en courage, en merite, des hommes
deja grands dans la posterite. Choisissez, Sire, et hatez-vous. Ce
qui vous reste de grands seigneurs, gardez-le; vous aurez toujours
assez de courtisans. Hatez-vous, et envoyez-moi a la Bastille avec
mon ami; car, si vous n'avez pas su ecouter le comte de La Fere,
c'est-a-dire la voix la plus douce et la plus noble de l'honneur;
si vous ne savez pas entendre d'Artagnan, c'est-a-dire la plus
franche et la plus rude voix de la sincerite, vous etes un mauvais
roi, et demain, vous serez un pauvre roi. Or, les mauvais rois, on
les abhorre; les pauvres rois, on les chasse. Voila ce que j'avais
a vous dire, Sire; vous avez eu tort de me pousser jusque-la.

Le roi se renversa froid et livide sur son fauteuil: il etait
evident que la foudre tombee a ses pieds ne l'eut pas etonne
davantage; on eut cru que le souffle lui manquait et qu'il allait
expirer. Cette rude voix de la sincerite, comme l'appelait
d'Artagnan, lui avait traverse le coeur, pareille a une lame.

D'Artagnan avait dit tout ce qu'il avait a dire. Comprenant la
colere du roi, il tira son epee, et, s'approchant respectueusement
de Louis XIV, il la posa sur la table.

Mais le roi, d'un geste furieux, repoussa l'epee, qui tomba a
terre et roula aux pieds de d'Artagnan.

Si maitre que le mousquetaire fut de lui, il palit a son tour, et
fremissant d'indignation:

-- Un roi, dit-il, peut disgracier un soldat; il peut l'exiler, il
peut le condamner a mort; mais, fut-il cent fois roi, il n'a
jamais le droit de l'insulter en deshonorant son epee. Sire, un
roi de France n'a jamais repousse avec mepris l'epee d'un homme
tel que moi. Cette epee souillee, songez-y, Sire, elle n'a plus
desormais d'autre fourreau que mon coeur ou le votre. Je choisis
le mien, Sire, remerciez-en Dieu et ma patience!

Puis se precipitant sur son epee:

-- Que mon sang retombe sur votre tete, Sire! s'ecria-t-il.

Et, d'un geste rapide, appuyant la poignee de l'epee au parquet,
il en dirigea la pointe sur sa poitrine.

Le roi s'elanca d'un mouvement encore plus rapide que celui de
d'Artagnan, jetant le bras droit au cou du mousquetaire, et, de la
main gauche, saisissant par le milieu la lame de l'epee, qu'il
remit silencieusement au fourreau.

D'Artagnan, roide, pale et fremissant encore, laissa, sans
l'aider, faire le roi jusqu'au bout.

Alors, Louis, attendri, revenant a la table, prit la plume,
ecrivit quelques lignes, les signa, et etendit la main vers
d'Artagnan.

-- Qu'est-ce que ce papier, Sire? demanda le capitaine.

-- L'ordre donne a M. d'Artagnan d'elargir a l'instant meme M. le
comte de La Fere.

D'Artagnan saisit la main royale et la baisa; puis il plia
l'ordre, le passa sous son buffle et sortit.

Ni le roi ni le capitaine n'avaient articule une syllabe.

-- O coeur humain! boussole des rois! murmura Louis reste seul,
quand donc saurai-je lire dans tes replis comme dans les feuilles
d'un livre? Non, je ne suis pas un mauvais roi; non, je ne suis
pas un pauvre roi; mais je suis encore un enfant.


Chapitre CCIV -- Rivaux politiques


D'Artagnan avait promis a M. de Baisemeaux d'etre de retour au
dessert, d'Artagnan tint parole. On en etait aux vins fins et aux
liqueurs, dont la cave du gouverneur avait la reputation d'etre
admirablement garnie, lorsque les eperons du capitaine des
mousquetaires retentirent dans le corridor et que lui-meme parut
sur le seuil.

Athos et Aramis avaient joue serre. Aussi, aucun des deux n'avait
penetre l'autre. On avait soupe, cause beaucoup de la Bastille, du
dernier voyage de Fontainebleau, de la future fete que M. Fouquet
devait donner a Vaux. Les generalites avaient ete prodiguees, et
nul, hormis de Baisemeaux, n'avait effleure les choses
particulieres.

D'Artagnan tomba au milieu de la conversation, encore pale et emu
de sa conversation avec le roi De Baisemeaux s'empressa
d'approcher une chaise. D'Artagnan accepta un verre plein et le
laissa vide. Athos et Aramis remarquerent tous deux cette emotion
de d'Artagnan. Quant a de Baisemeaux, il ne vit rien que le
capitaine des mousquetaires de Sa Majeste auquel il se hata de
faire fete. Approcher le roi, c'etait avoir tous droits aux egards
de M. de Baisemeaux. Seulement, quoique Aramis eut remarque cette
emotion, il n'en pouvait deviner la cause. Athos seul croyait
l'avoir penetree. Pour lui, le retour de d'Artagnan et surtout le
bouleversement de l'homme impassible signifiaient: "Je viens de
demander au roi quelque chose que le roi m'a refuse." Bien
convaincu qu'il etait dans le vrai, Athos sourit, se leva de table
et fit un signe a d'Artagnan, comme pour lui rappeler qu'ils
avaient autre chose a faire que de souper ensemble.

D'Artagnan comprit et repondit par un autre signe. Aramis et
Baisemeaux, voyant ce dialogue muet, interrogeaient du regard.
Athos crut que c'etait a lui de donner l'explication de ce qui se
passait.

-- La verite, mes amis, dit le comte de La Fere avec un sourire,
c'est que vous, Aramis, vous venez de souper avec un criminel
d'Etat, et vous, monsieur de Baisemeaux, avec votre prisonnier.

Baisemeaux poussa une exclamation de surprise et presque de joie.
Ce cher M. de Baisemeaux avait l'amour-propre de sa forteresse. A
part le profit, plus il avait de prisonniers, plus il etait
heureux; plus ces prisonniers etaient grands, plus il etait fier.

Quant a Aramis, prenant une figure de circonstance:

-- Oh! cher Athos, dit-il, pardonnez-moi, mais, je me doutais
presque de ce qui arrive. Quelque incartade de Raoul ou de La
Valliere, n'est-ce pas?

-- Helas! fit Baisemeaux.

-- Et, continua Aramis, vous, en grand seigneur que vous etes,
oubliant qu'il n'y a plus que des courtisans, vous avez ete
trouver le roi et vous lui avez dit son fait?

-- Vous avez devine, mon ami.

-- De sorte, dit de Baisemeaux, tremblant d'avoir soupe si
familierement avec un homme tombe dans la disgrace de Sa Majeste;
de sorte, monsieur le comte?...

-- De sorte, mon cher gouverneur, dit Athos, que mon ami
M. d'Artagnan va vous communiquer ce papier qui passe par
l'ouverture de son buffle, et qui n'est autre, certainement, que
mon ordre d'ecrou.

De Baisemeaux tendit la main avec sa souplesse d'habitude.

D'Artagnan tira, en effet, deux papiers de sa poitrine, et en
presenta un au gouverneur. Baisemeaux deplia le papier et lut a
demi-voix, tout en regardant Athos par-dessus le papier, en
s'interrompant:

-- "Ordre de detenir dans mon chateau de la Bastille..." Tres
bien... "Dans mon chateau de la Bastille... M. le comte de La
Fere." oh! monsieur, que c'est pour moi un douloureux honneur de
vous posseder!

-- Vous aurez un patient prisonnier, monsieur dit Athos de sa voix
suave et calme.

-- Et un prisonnier qui ne restera pas un mois chez vous, mon cher
gouverneur, dit Aramis, tandis que de Baisemeaux, l'ordre a la
main, transcrivait sur son registre d'ecrou la volonte royale.

-- Pas meme un jour, ou plutot, pas meme une nuit, dit d'Artagnan
en exhibant le second ordre du roi; car maintenant, cher monsieur
de Baisemeaux, il vous faudra transcrire aussi cet ordre de mettre
immediatement le comte en liberte.

-- Ah! fit Aramis, c'est de la besogne que vous m'epargnez,
d'Artagnan.

Et il serra d'une facon significative la main du mousquetaire en
meme temps que celle d'Athos.

-- Eh quoi! dit ce dernier avec etonnement, le roi me donne la
liberte?

-- Lisez, cher ami, repartit d'Artagnan.

Athos prit l'ordre et lut.

-- C'est vrai, dit-il.

-- En seriez-vous fache? demanda d'Artagnan.

-- Oh! non, au contraire. Je ne veux pas de mal au roi, et le plus
grand mal qu'on puisse souhaiter aux rois, c'est qu'ils commettent
une injustice. Mais vous avez eu du mal, n'est-ce pas? oh! avouez-
le mon ami.

-- Moi? Pas du tout! fit en riant le mousquetaire. Le roi fait
tout ce que je veux.

Aramis regarda d'Artagnan et vit bien qu'il mentait.

Mais Baisemeaux ne regarda rien que d'Artagnan, tant il etait
saisi d'une admiration profonde pour cet homme qui faisait faire
au roi tout ce qu'il voulait.

-- Et le roi exile Athos? demanda Aramis.

-- Non, pas precisement; le roi ne s'est pas meme explique la-
dessus, reprit d'Artagnan; mais je crois que le comte n'a rien de
mieux a faire, a moins qu'il ne tienne a remercier le roi...

-- Non, en verite, repondit en souriant Athos.

-- Eh bien! je crois que le comte n'a rien de mieux a faire,
reprit d'Artagnan, que de se retirer dans son chateau. Au reste,
mon cher Athos, parlez, demandez; si une residence vous est plus
agreable que l'autre, je me fais fort de vous faire obtenir celle-
la.

-- Non, merci, dit Athos; rien ne peut m'etre plus agreable, cher
ami, que de retourner dans ma solitude, sous mes grands arbres, au
bord de la Loire. Si Dieu est le supreme medecin des maux de
l'ame, la nature est le souverain remede. Ainsi, monsieur,
continua Athos en se retournant vers Baisemeaux, me voila donc
libre?

-- Oui, monsieur le comte, je le crois, je l'espere, du moins, dit
le gouverneur en tournant et retournant les deux papiers, a moins,
toutefois, que M. d'Artagnan n'ait un troisieme ordre.

-- Non, cher monsieur de Baisemeaux, non, dit le mousquetaire, il
faut vous en tenir au second et nous arreter la.

-- Ah! monsieur le comte, dit Baisemeaux s'adressant a Athos, vous
ne savez pas ce que vous perdez! Je vous eusse mis a trente
livres, comme les generaux; que dis-je! a cinquante livres, comme
les princes, et vous eussiez soupe tous les soirs comme vous avez
soupe ce soir.

-- Permettez-moi, monsieur, dit Athos, de preferer ma mediocrite.

Puis, se retournant vers d'Artagnan:

-- Partons, mon ami, dit-il.

-- Partons, dit d'Artagnan.

-- Est-ce que j'aurai cette joie, demanda Athos, de vous posseder
pour compagnon, mon ami?

-- Jusqu'a la porte seulement, tres cher, repondit d'Artagnan;
apres quoi, je vous dirai ce que j'ai dit au roi: "Je suis de
service."

-- Et vous, mon cher Aramis, dit Athos en souriant m'accompagnez-
vous? La Fere est sur la route de Vannes.

-- Moi, mon ami, dit le prelat, j'ai rendez-vous ce soir a Paris,
et je ne saurais m'eloigner sans faire souffrir de graves
interets.

-- Alors, mon cher ami, dit Athos, permettez-moi que je vous
embrasse, et que je parte. Mon cher monsieur Baisemeaux, grand
merci de votre bonne volonte, et surtout de l'echantillon que vous
m'avez donne de l'ordinaire de la Bastille.

Et, apres avoir embrasse Aramis et serre la main a
M. de Baisemeaux; apres avoir recu les souhaits de bon voyage de
tous deux, Athos partit avec d'Artagnan.

Tandis que le denouement de la scene du Palais-Royal
s'accomplissait a la Bastille, disons ce qui se passait chez Athos
et chez Bragelonne.

Grimaud, comme nous l'avons vu, avait accompagne son maitre a
Paris; comme nous l'avons dit, il avait assiste a la sortie
d'Athos; il avait vu d'Artagnan mordre ses moustaches; il avait vu
son maitre monter en carrosse; il avait interroge l'une et l'autre
physionomie, et il les connaissait toutes deux depuis assez
longtemps pour avoir compris, a travers le masque de leur
impassibilite, qu'il se passait de graves evenements.

Une fois Athos parti, il se mit a reflechir. Alors il se rappela
l'etrange facon dont Athos lui avait dit adieu, l'embarras
imperceptible pour tout autre que pour lui de ce maitre aux idees
si nettes, a la volonte si droite. Il savait qu'Athos n'avait rien
emporte que ce qu'il avait sur lui, et, cependant, il croyait voir
qu'Athos ne partait pas pour une heure, pas meme pour un jour. Il
y avait une longue absence dans la facon dont Athos, en quittant
Grimaud, avait prononce le mot adieu.

Tout cela lui revenait a l'esprit avec tous ses sentiments
d'affection profonde pour Athos, avec cette horreur du vide et de
la solitude qui toujours occupe l'imagination des gens qui aiment;
tout cela, disons-nous, rendit l'honnete Grimaud fort triste et
surtout fort inquiet.

Sans se rendre compte de ce qu'il faisait depuis le depart de son
maitre, il errait par tout l'appartement, cherchant, pour ainsi
dire, les traces de son maitre, semblable, en cela, tout ce qui
est bon se ressemble, au chien, qui n'a pas d'inquietude sur son
maitre absent, mais qui a de l'ennui. Seulement, comme a
l'instinct de l'animal Grimaud joignait la raison de l'homme,
Grimaud avait a la fois de l'ennui et de l'inquietude.

N'ayant trouve aucun indice qui put le guider, n'ayant rien vu ou
rien decouvert qui eut fixe ses doutes, Grimaud se mit a imaginer
ce qui pouvait etre arrive. Or, l'imagination est la ressource ou
plutot le supplice des bons coeurs. En effet, jamais il n'arrive
qu'un bon coeur se represente son ami heureux ou allegre. Jamais
le pigeon qui voyage n'inspire autre chose que la terreur au
pigeon reste au logis.

Grimaud passa donc de l'inquietude a la terreur. Il recapitula
tout ce qui s'etait passe: la lettre de d'Artagnan a Athos, lettre
a la suite de laquelle Athos avait paru si chagrin; puis la visite
de Raoul a Athos, visite a la suite de laquelle Athos avait
demande ses ordres et son habit de ceremonie; puis cette entrevue
avec le roi, entrevue a la suite de laquelle Athos etait rentre si
sombre; puis cette explication entre le pere et le fils,
explication a la suite de laquelle Athos avait si tristement
embrasse Raoul, tandis que Raoul s'en allait si tristement chez
lui; enfin l'arrivee de d'Artagnan mordant sa moustache, arrivee a
la suite de laquelle M. le comte de La Fere etait monte en
carrosse avec d'Artagnan. Tout cela composait un drame en cinq
actes fort clair, surtout pour un analyste de la force de Grimaud.

Et d'abord Grimaud eut recours aux grands moyens; il alla chercher
dans le justaucorps laisse par son maitre la lettre de
M. d'Artagnan. Cette lettre s'y trouvait encore, et voici ce
qu'elle contenait:

"Cher ami, Raoul est venu me demander des renseignements sur la
conduite de Mlle de La Valliere durant le sejour de notre jeune
ami a Londres. Moi, je suis un pauvre capitaine de mousquetaires
dont les oreilles sont rebattues tout le jour des propos de
caserne et de ruelle. Si j'avais dit a Raoul ce que je crois
savoir, le pauvre garcon en fut mort; mais, moi qui suis au
service du roi, je ne puis raconter les affaires du roi. Si le
coeur vous en dit, marchez! La chose vous regarde plus que moi et
presque autant que Raoul."

Grimaud s'arracha une demi-pincee de cheveux. Il eut fait mieux si
sa chevelure eut ete plus abondante.

-- Voila, dit-il, le noeud de l'enigme. La jeune fille a fait des
siennes. Ce qu'on dit d'elle et du roi est vrai. Notre jeune
maitre est trompe. Il doit le savoir. M. le comte a ete trouver le
roi et lui a dit son fait. Et puis le roi a envoye M. d'Artagnan
pour arranger l'affaire. Ah! mon Dieu, continua Grimaud, M. le
comte est rentre sans son epee.

Cette decouverte fit monter la sueur au front du brave homme. Il
ne s'arreta pas plus longtemps a conjecturer, il enfonca son
chapeau sur la tete et courut au logis de Raoul.

Apres la sortie de Louise, Raoul avait dompte sa douleur, sinon
son amour, et, force de regarder en avant dans cette route
perilleuse ou l'entrainaient la folie et la rebellion, il avait vu
du premier coup d'oeil son pere en butte a la resistance royale,
puisque Athos s'etait d'abord offert a cette resistance.

En ce moment de lucidite toute sympathique, le malheureux jeune
homme se rappela justement les signes mysterieux d'Athos, la
visite inattendue de d'Artagnan, et le resultat de tout ce conflit
entre un prince et un sujet apparut a ses yeux epouvantes.

D'Artagnan en service, c'est-a-dire cloue a son poste, ne venait
certes pas chez Athos pour le plaisir de voir Athos. Il venait
pour lui dire quelque chose. Ce quelque chose, en d'aussi penibles
conjonctures, etait un malheur ou un danger. Raoul fremit d'avoir
ete egoiste, d'avoir oublie son pere pour son amour, d'avoir, en
un mot, cherche la reverie ou la jouissance du desespoir, alors
qu'il s'agissait peut-etre de repousser l'attaque imminente
dirigee contre Athos.

Ce sentiment le fit bondir. Il ceignit son epee et courut d'abord
a la demeure de son pere. En chemin, il se heurta contre Grimaud,
qui, parti du pole oppose, s'elancait avec la meme ardeur a la
recherche de la verite. Ces deux hommes s'etreignirent l'un et
l'autre; ils en etaient l'un et l'autre au meme point de la
parabole decrite par leur imagination.

-- Grimaud! s'ecria Raoul.

-- Monsieur Raoul! s'ecria Grimaud.

-- M. le comte va bien?

-- Tu l'as vu?

-- Non; ou est-il?

-- Je le cherche.

-- Et M. d'Artagnan?

-- Sorti avec lui.

-- Quand?

-- Dix minutes apres votre depart.

-- Comment sont-ils sortis?

-- En carrosse.

-- Ou vont-ils?

-- Je ne sais.

-- Mon pere a pris de l'argent?

-- Non.

-- Une epee?

-- Non.

-- Grimaud!

-- Monsieur Raoul!

-- J'ai idee que M. d'Artagnan venait pour...

-- Pour arreter M. le comte, n'est-ce pas?

-- Oui, Grimaud.

-- Je l'aurais jure!

-- Quel chemin ont-ils pris?

-- Le chemin des quais.

-- La Bastille?

-- Ah! mon Dieu, oui.

-- Vite, courons!

-- Oui, courons!

-- Mais ou cela? dit soudain Raoul avec accablement.

-- Passons chez M. d'Artagnan; nous saurons peut-etre quelque
chose.

-- Non; si l'on s'est cache de moi chez mon pere, on s'en cachera
partout. Allons chez... Oh! mon Dieu! mais je suis fou
aujourd'hui, mon bon Grimaud.

-- Quoi donc?

-- J'ai oublie M. du Vallon.

-- M. Porthos?

-- Qui m'attend toujours! Helas! je te le disais, je suis fou.

-- Qui vous attend, ou cela?

-- Aux Minimes de Vincennes!

-- Ah! mon Dieu! Heureusement, c'est du cote de la Bastille!

-- Allons, vite!

-- Monsieur, je vais faire seller les chevaux.

-- Oui, mon ami, va.


Chapitre CCV -- Ou Porthos est convaincu sans avoir compris


Ce digne Porthos, fidele a toutes les lois de la chevalerie
antique, s'etait decide a attendre M. de Saint-Aignan jusqu'au
coucher du soleil. Et, comme de Saint-Aignan ne devait pas venir,
comme Raoul avait oublie d'en prevenir son second, comme la
faction commencait a etre des plus longues et des plus penibles,
Porthos s'etait fait apporter par le garde d'une porte quelques
bouteilles de bon vin et un quartier de viande, afin d'avoir au
moins la distraction de tirer de temps en temps un bouchon et une
bouchee. Il en etait aux dernieres extremites, c'est-a-dire aux
dernieres miettes, lorsque Raoul arriva escorte de Grimaud, et
tous deux poussant a toute bride.

Quand Porthos vit sur le chemin ces deux cavaliers si presses, il
ne douta plus que ce ne fussent ses hommes, et, se levant aussitot
de l'herbe sur laquelle il s'etait mollement assis, il commenca
par deraidir ses genoux et ses poignets, en disant:

-- Ce que c'est que d'avoir de belles habitudes! Ce drole a fini
par venir. Si je me fusse retire, il ne trouvait personne et
prenait avantage.

Puis il se campa sur une hanche avec une martiale attitude, et fit
ressortir par un puissant tour de reins la cambrure de sa taille
gigantesque. Mais, au lieu de Saint-Aignan, il ne vit que Raoul,
lequel, avec des gestes desesperes, l'aborda en criant:

-- Ah! cher ami; ah! pardon; ah! que je suis malheureux!

-- Raoul! fit Porthos tout surpris.

-- Vous m'en vouliez? s'ecria Raoul en venant embrasser Porthos.

-- Moi? et de quoi?

-- De vous avoir ainsi oublie. Mais, voyez-vous, j'ai la tete
perdue.

-- Ah bah!

-- Si vous saviez, mon ami?

-- Vous l'avez tue?

-- Qui?

-- De Saint-Aignan.

-- Helas! il s'agit bien de Saint-Aignan.

-- Qu'y a-t-il encore?

-- Il y a que M. le comte de La Fere doit etre arrete a l'heure
qu'il est.

Porthos fit un mouvement qui eut renverse une muraille.

-- Arrete!... Par qui?

-- Par d'Artagnan!

-- C'est impossible, dit Porthos.

-- C'est cependant la verite, repliqua Raoul.

Porthos se tourna du cote de Grimaud en homme qui a besoin d'une
seconde affirmation. Grimaud fit un signe de tete.

-- Et ou l'a-t-on mene? demanda Porthos.

-- Probablement a la Bastille.

-- Qui vous le fait croire?

-- En chemin, nous avons questionne des gens qui ont vu passer le
carrosse, et d'autres encore qui l'ont vu entrer a la Bastille.

-- Oh! oh! murmura Porthos, et il fit deux pas.

-- Que decidez-vous? demanda Raoul.

-- Moi? Rien. Seulement, je ne veux pas qu'Athos reste a la
Bastille.

Raoul s'approcha du digne Porthos.

-- Savez-vous que c'est par ordre du roi que l'arrestation s'est
faite?

Porthos regarda le jeune homme comme pour lui dire: "Qu'est-ce que
cela me fait, a moi?" Ce muet langage parut si eloquent a Raoul,
qu'il n'en demanda pas davantage. Il remonta a cheval. Deja
Porthos, aide de Grimaud, en avait fait autant.

-- Dressons notre plan, dit Raoul.

-- Oui, repliqua Porthos, notre plan, c'est cela, dressons-le.

Raoul poussa un grand soupir et s'arreta soudain.

-- Qu'avez-vous? demanda Porthos; une faiblesse?

-- Non, l'impuissance! Avons-nous la pretention, a trois, d'aller
prendre la Bastille?

-- Ah! si d'Artagnan etait la, repondit Porthos, je ne dis pas.

Raoul fut saisi d'admiration a la vue de cette confiance heroique
a force d'etre naive. C'etaient donc bien la ces hommes celebres
qui, a trois ou quatre, abordaient des armees ou attaquaient des
chateaux! Ces hommes qui avaient epouvante la mort, et qui
survivant a tout un siecle en debris, etaient plus forts encore
que les plus robustes d'entre les jeunes.

-- Monsieur, dit-il a Porthos, vous venez de me faire naitre une
idee: il faut absolument voir M. d'Artagnan.

-- Sans doute.

-- Il doit etre rentre chez lui, apres avoir conduit mon pere a la
Bastille.

-- Informons-nous d'abord a la Bastille, dit Grimaud, qui parlait
peu, mais bien.

En effet, ils se haterent d'arriver devant la forteresse. Un de
ces hasards, comme Dieu les donne aux gens de grande volonte, fit
que Grimaud apercut tout a coup le carrosse qui tournait la grande
porte du pont-levis. C'etait au moment ou d'Artagnan, comme on l'a
vu, revenait de chez le roi.

En vain Raoul poussa-t-il son cheval pour joindre le carrosse et
voir quelles personnes etaient dedans. Les chevaux etaient deja
arretes de l'autre cote de cette grande porte, qui se referma,
tandis qu'un garde francaise en faction heurta du mousquet le nez
du cheval de Raoul.

Celui-ci fit volte-face, trop heureux de savoir a quoi s'en tenir
sur la presence de ce carrosse qui avait renferme son pere.

-- Nous le tenons, dit Grimaud.

-- En attendant un peu, nous sommes surs qu'il sortira, n'est-ce
pas, mon ami?

-- A moins que d'Artagnan aussi ne soit prisonnier repliqua
Porthos; auquel cas tout est perdu.

Raoul ne repondit rien. Tout etait admissible. Il donna le conseil
a Grimaud de conduire les chevaux dans la petite rue Jean-
Beausire, afin d'eveiller moins de soupcons, et lui-meme, avec sa
vue percante, il guetta la sortie de d'Artagnan ou celle du
carrosse.

C'etait le bon parti. En effet, vingt minutes ne s'etaient pas
ecoulees, que la porte se rouvrit et que le carrosse reparut. Un
eblouissement empecha Raoul de distinguer quelles figures
occupaient cette voiture. Grimaud jura qu'il avait vu deux
personnes, et que son maitre etait une des deux. Porthos regardait
tour a tour Raoul et Grimaud, esperant comprendre leur idee.

-- Il est evident, dit Grimaud, que, si M. le comte est dans ce
carrosse, c'est qu'on le met en liberte, ou qu'on le mene a une
autre prison.

-- Nous l'allons bien voir par le chemin qu'il prendra, dit
Porthos.

-- Si on le met en liberte, dit Grimaud, on le conduira chez lui.

-- C'est vrai, dit Porthos.

-- Le carrosse n'en prend pas le chemin, dit Raoul.

Et, en effet, les chevaux venaient de disparaitre dans le faubourg
Saint Antoine.

-- Courons, dit Porthos; nous attaquerons le carrosse sur la
route, et nous dirons a Athos de fuir.

-- Rebellion! murmura Raoul.

Porthos lanca a Raoul un second regard, digne pendant du premier.
Raoul n'y repondit qu'en serrant les flancs de son cheval.

Peu d'instants apres, les trois cavaliers avaient rattrape le
carrosse et le suivaient de si pres, que l'haleine des chevaux
humectait la caisse de la voiture.

D'Artagnan, dont les sens veillaient toujours, entendit le trot
des chevaux. C'etait au moment ou Raoul disait a Porthos de
depasser le carrosse, pour voir quelle etait la personne qui
accompagnait Athos. Porthos obeit, mais il ne put rien voir; les
mantelets etaient baisses.

La colere et l'impatience gagnaient Raoul. Il venait de remarquer
ce mystere de la part des compagnons d'Athos, et il se decidait
aux extremites.

D'un autre cote, d'Artagnan avait parfaitement reconnu Porthos; il
avait, sous le cuir des mantelets, reconnu egalement Raoul, et
communique au comte le resultat de son observation. Ils voulaient
voir si Raoul et Porthos pousseraient les choses au dernier degre.

Cela ne manqua pas. Raoul, le pistolet au poing, fondit sur le
premier cheval du carrosse en commandant au cocher d'arreter.

Porthos saisit le cocher et l'enleva de dessus son siege.

Grimaud tenait deja la portiere du carrosse arrete.

Raoul ouvrit ses bras en criant:

-- Monsieur le comte! monsieur le comte!

-- Eh bien! c'est vous, Raoul? dit Athos ivre de joie.

-- Pas mal! ajouta d'Artagnan avec un eclat de rire.

Et tous deux embrasserent le jeune homme et Porthos, qui s'etaient
empares d'eux.

-- Mon brave Porthos, excellent ami! s'ecria Athos; toujours vous!

-- Il a encore vingt ans! dit d'Artagnan. Bravo, Porthos!

-- Dame! repondit Porthos un peu confus, nous avons cru que l'on
vous arretait.

-- Tandis que, reprit Athos, il ne s'agissait que d'une promenade
dans le carrosse de M. d'Artagnan.

-- Nous vous suivons depuis la Bastille, repliqua Raoul avec un
ton de soupcon et de reproche.

-- Ou nous etions alles souper avec ce bon M. de Baisemeaux. Vous
rappelez-vous Baisemeaux, Porthos?

-- Pardieu! tres bien.

-- Et nous y avons vu Aramis.

-- A la Bastille?

-- A souper.

-- Ah! s'ecria Porthos en respirant.

-- Il nous a dit mille choses pour vous.

-- Merci!

-- Ou va Monsieur le comte? demanda Grimaud que son maitre avait
deja recompense par un sourire.

-- Nous allons a Blois, chez nous.

-- Comme cela?... tout droit?

-- Tout droit.

-- Sans bagages?

-- Oh! mon Dieu! Raoul eut ete charge de m'expedier les miens ou
de me les apporter en revenant chez moi s'il y revient.

-- Si rien ne l'arrete plus a Paris, dit d'Artagnan avec un regard
ferme et tranchant comme l'acier douloureux comme lui, car il
rouvrit les blessures du pauvre jeune homme, il fera bien de vous
suivre Athos.

-- Rien ne m'arrete plus a Paris, dit Raoul.

-- Nous partons, alors, repliqua sur-le-champ Athos.

-- Et M. d'Artagnan?

-- Oh! moi, j'accompagnais Athos jusqu'a la barriere seulement, et
je reviens avec Porthos.

-- Tres bien, dit celui-ci.

-- Venez, mon fils, ajouta le comte en passant doucement le bras
autour du cou de Raoul pour l'attirer dans le carrosse, et en
l'embrassant encore. Grimaud, poursuivit le comte, tu vas
retourner doucement a Paris avec ton cheval et celui de M. du
Vallon; car, Raoul et moi, nous montons a cheval ici, et laissons
le carrosse a ces deux messieurs pour rentrer dans Paris; puis,
une fois au logis, tu prendras mes hardes, mes lettres, et tu
expedieras le tout chez nous.

-- Mais, fit observer Raoul, qui cherchait a faire parler le
comte, quand vous reviendrez a Paris, il ne vous restera ni linge
ni effets; ce sera bien incommode.

-- Je pense que, d'ici a bien longtemps, Raoul, je ne retournerai
a Paris. Le dernier sejour que nous y fimes ne m'a pas encourage a
en faire d'autres.

Raoul baissa la tete et ne dit plus un mot.

Athos descendit du carrosse, et monta le cheval qui avait amene
Porthos et qui sembla fort heureux de l'echange.

On s'etait embrasse, on s'etait serre les mains, on s'etait donne
mille temoignages d'eternelle amitie. Porthos avait promis de
passer un mois chez Athos a son premier loisir. D'Artagnan promit
de mettre a profit son premier conge; puis, ayant embrasse Raoul
pour la derniere fois:

-- Mon enfant, dit-il, je t'ecrirai.

Il y avait tout dans ces mots de d'Artagnan, qui n'ecrivait
jamais. Raoul fut touche jusqu'aux larmes. Il s'arracha des mains
du mousquetaire et partit.

D'Artagnan rejoignit Porthos dans le carrosse.

-- Eh bien! dit-il, cher ami, en voila une journee!

-- Mais, oui, repliqua Porthos.

-- Vous devez etre ereinte?

-- Pas trop. Cependant je me coucherai de bonne heure, afin d'etre
pret demain.

-- Et pourquoi cela?

-- Pardieu! pour finir ce que j'ai commence.

-- Vous me faites fremir, mon ami; je vous vois tout effarouche.
Que diable avez-vous commence qui ne soit pas fini?

-- Ecoutez donc, Raoul ne s'est pas battu. Il faut que je me
batte, moi!

-- Avec qui?... avec le roi?

-- Comment, avec le roi? dit Porthos stupefait.

-- Mais oui, grand enfant, avec le roi!

-- Je vous assure que c'est avec M. de Saint-Aignan.

-- Voila ce que je voulais vous dire. En vous battant avec ce
gentilhomme, c'est contre le roi que vous tirez l'epee.

-- Ah! fit Porthos en ecarquillant les yeux, vous en etes sur?

-- Pardieu!

-- Eh bien! comment arranger cela, alors?

-- Nous allons tacher de faire un bon souper, Porthos. La table du
capitaine des mousquetaires est agreable. Vous y verrez le beau de
Saint-Aignan, et vous boirez a sa sante.

-- Moi? s'ecria Porthos avec horreur.

-- Comment! dit d'Artagnan, vous refusez de boire a la sante du
roi?

-- Mais, corboeuf! je ne vous parle pas du roi; je vous parle de
M. de Saint-Aignan.

-- Mais puisque je vous repete que c'est la meme chose.

-- Ah!... tres bien, alors, dit Porthos vaincu.

-- Vous comprenez, n'est-ce pas?

-- Non, dit Porthos; mais c'est egal.

-- Oui, c'est egal, repliqua d'Artagnan; allons souper, Porthos.


Chapitre CCVI -- La societe de M. de Baisemeaux


On n'a pas oublie qu'en sortant de la Bastille d'Artagnan et le
comte de La Fere y avaient laisse Aramis en tete a tete avec
Baisemeaux.

Baisemeaux ne s'apercut pas le moins du monde, une fois ses deux
convives sortis, que la conversation souffrit de leur absence. Il
croyait que le vin de dessert, et celui de la Bastille etait
excellent, il croyait, disons-nous, que le vin de dessert etait un
stimulant suffisant pour faire parler un homme de bien. Il
connaissait mal Sa Grandeur, qui n'etait jamais plus impenetrable
qu'au dessert. Mais Sa Grandeur connaissait a merveille
M. de Baisemeaux, en comptant pour faire parler le gouverneur sur
le moyen que celui-ci regardait comme efficace.

La conversation, sans languir en apparence, languissait donc en
realite; car Baisemeaux, non seulement parlait a peu pres seul,
mais encore ne parlait que de ce singulier evenement de
l'incarceration d'Athos, suivie de cet ordre si prompt de le
mettre en liberte.

Baisemeaux, d'ailleurs, n'avait pas ete sans remarquer que les
deux ordres, ordre d'arrestation et ordre de mise en liberte,
etaient tous deux de la main du roi. Or, le roi ne se donnait la
peine d'ecrire de pareils ordres que dans les grandes
circonstances. Tout cela etait fort interessant, et surtout tres
obscur pour Baisemeaux mais, comme tout cela etait fort clair pour
Aramis, celui-ci n'attachait pas a cet evenement la meme
importance qu'y attachait le bon gouverneur.

D'ailleurs, Aramis se derangeait rarement pour rien, et il n'avait
pas encore dit a M. Baisemeaux pour quelle cause il s'etait
derange.

Aussi, au moment ou Baisemeaux en etait au plus fort de sa
dissertation, Aramis l'interrompit tout a coup.

-- Dites-moi, cher monsieur de Baisemeaux, dit-il est-ce que vous
n'avez jamais a la Bastille d'autres distractions que celles
auxquelles j'ai assiste pendant les deux ou trois visites que j'ai
eu l'honneur de vous faire?

L'apostrophe etait si inattendue, que le gouverneur, comme une
girouette qui recoit tout a coup une impulsion opposee a celle du
vent, en demeura tout etourdi.

-- Des distractions? dit-il. Mais j'en ai continuellement,
monseigneur.

-- Oh! a la bonne heure! Et ces distractions?

-- Sont de toute nature.

-- Des visites, sans doute?

-- Des visites? Non. Les visites ne sont pas communes a la
Bastille.

-- Comment, les visites sont rares?

-- Tres rares.

-- Meme de la part de votre societe?

-- Qu'appelez-vous de ma societe?... Mes prisonniers?

-- Oh! non. Vos prisonniers!... Je sais que c'est vous qui leur
faites des visites, et non pas eux qui vous en font. J'entends par
votre societe, mon cher de Baisemeaux, la societe dont vous faites
partie.

Baisemeaux regarda fixement Aramis; puis, comme si ce qu'il avait
suppose un instant etait impossible:

-- Oh! dit-il, j'ai bien peu de societe a present. S'il faut que
je vous l'avoue, cher monsieur d'Herblay, en general, le sejour de
la Bastille parait sauvage et fastidieux aux gens du monde. Quant
aux dames, ce n'est jamais sans un certain effroi, que j'ai toutes
les peines de la terre a calmer, qu'elles parviennent jusqu'a moi.
En effet, comment ne trembleraient-elles pas un peu, pauvres
femmes, en voyant ces tristes donjons, et en pensant qu'ils sont
habites par de pauvres prisonniers qui...

Et, au fur et a mesure que les yeux de Baisemeaux se fixaient sur
le visage d'Aramis, la langue du bon gouverneur s'embarrassait de
plus en plus, si bien qu'elle finit par se paralyser tout a fait.

-- Non, vous ne comprenez pas, mon cher monsieur de Baisemeaux,
dit Aramis, vous ne comprenez pas... Je ne veux point parler de la
societe en general, mais d'une societe particuliere, de la societe
a laquelle vous etes affilie, enfin.

Baisemeaux laissa presque tomber le verre plein de muscat qu'il
allait porter a ses levres.

-- Affilie? dit-il, affilie?

-- Mais sans doute, affilie, repeta Aramis avec le plus grand
sang-froid. N'etes-vous donc pas membre d'une societe secrete, mon
cher monsieur de Baisemeaux?

-- Secrete?

-- Secrete ou mysterieuse.

-- Oh! monsieur d'Herblay!...

-- Voyons, ne vous defendez pas.

-- Mais croyez bien...

-- Je crois ce que je sais.

-- Je vous jure!...

-- Ecoutez-moi, cher monsieur de Baisemeaux, je dis oui, vous
dites non; l'un de nous est necessairement dans le vrai, et
l'autre inevitablement dans le faux.

-- Eh bien?

-- Eh bien! nous allons tout de suite nous reconnaitre.

-- Voyons, dit Baisemeaux, voyons.

-- Buvez donc votre verre de muscat, cher monsieur de Baisemeaux,
dit Aramis. Que diable! vous avez l'air tout effare.

-- Mais non, pas le moins du monde, non.

-- Buvez, alors.

Baisemeaux but, mais il avala de travers.

-- Eh bien! reprit Aramis, si, disais-je, vous ne faites point
partie d'une societe secrete, mysterieuse, comme vous voudrez,
l'epithete n'y fait rien; si, dis-je, vous ne faites point partie
d'une societe pareille a celle que je veux designer, eh bien! vous
ne comprendrez pas un mot a ce que je vais dire: voila tout.

-- Oh! soyez sur d'avance que je ne comprendrai rien.

-- A merveille, alors.

-- Essayez, voyons.

-- C'est ce que je vais faire. Si, au contraire, vous etes un des
membres de cette societe, vous allez tout de suite me repondre oui
ou non.

-- Faites la question, poursuivit Baisemeaux en tremblant.

-- Car, vous en conviendrez, cher monsieur Baisemeaux, continua
Aramis avec la meme impassibilite, il est evident que l'on ne peut
faire partie d'une societe, il est evident qu'on ne peut jouir des
avantages que la societe produit aux affilies, sans etre astreint
soi-meme a quelques petites servitudes?

-- En effet, balbutia Baisemeaux, cela se concevrait si...

-- Eh bien! donc, reprit Aramis, il y a dans la societe dont je
vous parlais, et dont, a ce qu'il parait, vous ne faites point
partie...

-- Permettez, dit Baisemeaux, je ne voudrais cependant pas dire
absolument...

-- Il y a un engagement pris par tous les gouverneurs et
capitaines de forteresse affilies a l'ordre.

Baisemeaux palit.

-- Cet engagement, continua Aramis d'une voix ferme, le voici.

Baisemeaux se leva, en proie a une indicible emotion.

-- Voyons, cher monsieur d'Herblay, dit-il, voyons.

Aramis dit alors ou plutot recita le paragraphe suivant, de la
meme voix que s'il eut lu dans un livre:

"Ledit capitaine ou gouverneur de forteresse laissera entrer quand
besoin sera, et sur la demande du prisonnier, un confesseur
affilie a l'ordre."

Il s'arreta. Baisemeaux faisait peine a voir, tant il etait pale
et tremblant.

-- Est-ce bien la le texte de l'engagement? demanda tranquillement
Aramis.

-- Monseigneur!... fit Baisemeaux.

-- Ah! bien, vous commencez a comprendre, je crois?

-- Monseigneur, s'ecria Baisemeaux, ne vous jouez pas ainsi de mon
pauvre esprit; je me trouve bien peu de chose aupres de vous, si
vous avez le malin desir de me tirer les petits secrets de mon
administration.

-- Oh! non pas, detrompez-vous, cher Monsieur de Baisemeaux; ce
n'est point aux petits secrets de votre administration que j'en
veux, c'est a ceux de votre conscience.

-- Eh bien! soit, de ma conscience, cher monsieur d'Herblay. Mais
ayez un peu d'egard a ma situation, qui n'est point ordinaire.

-- Elle n'est point ordinaire, mon cher monsieur, poursuivit
l'inflexible Aramis, si vous etes agrege a cette societe; mais
elle est toute naturelle, si, libre de tout engagement, vous
n'avez a repondre qu'au roi.

-- Eh bien! monsieur, eh bien! non! je n'obeis qu'au roi. A qui
donc, bon Dieu! voulez-vous qu'un gentilhomme francais obeisse, si
ce n'est au roi?

Aramis ne bougea point; mais, avec sa voix si suave:

-- Il est bien doux, dit-il, pour un gentilhomme francais, pour un
prelat de France, d'entendre s'exprimer ainsi loyalement un homme
de votre merite, cher monsieur de Baisemeaux, et, vous ayant
entendu, de ne plus croire que vous.

-- Avez-vous doute, monsieur?

-- Moi? oh! non.

-- Ainsi, vous ne doutez plus?

-- Je ne doute plus qu'un homme tel que vous, monsieur, dit
serieusement Aramis, ne serve fidelement les maitres qu'il s'est
donnes volontairement.

-- Les maitres? s'ecria Baisemeaux.

-- J'ai dit les maitres.

-- Monsieur d'Herblay, vous badinez encore, n'est-ce pas?

-- Oui, je concois, c'est une situation plus difficile d'avoir
plusieurs maitres que d'en avoir un seul; mais cet embarras vient
de vous, cher monsieur de Baisemeaux, et je n'en suis pas la
cause.

-- Non, certainement, repondit le pauvre gouverneur plus
embarrasse que jamais. Mais que faites-vous? Vous vous levez?

-- Assurement.

-- Vous partez?

-- Je pars, oui.

-- Mais que vous etes donc etrange avec moi, monseigneur!

-- Moi, etrange? ou voyez-vous cela?

-- Voyons, avez-vous jure de me mettre a la torture?

-- Non, j'en serais au desespoir.

-- Restez, alors.

-- Je ne puis.

-- Et, pourquoi?

-- Parce que je n'ai plus rien a faire ici, et qu'au contraire,
j'ai des devoirs ailleurs.

-- Des devoirs, si tard?

-- Oui. Comprenez donc, cher monsieur de Baisemeaux; on m'a dit,
d'ou je viens: "Ledit gouverneur ou capitaine laissera penetrer
quand besoin sera, sur la demande du prisonnier, un confesseur
affilie a l'ordre." Je suis venu; vous ne savez pas ce que je veux
dire, je m'en retourne dire aux gens qu'ils se sont trompes et
qu'ils aient a m'envoyer ailleurs.

-- Comment! vous etes?... s'ecria Baisemeaux regardant Aramis
presque avec effroi.

-- Le confesseur affilie a l'ordre, dit Aramis sans changer de
voix.

Mais, si douces que fussent ces paroles, elles firent sur le
pauvre gouverneur l'effet d'un coup de tonnerre. Baisemeaux devint
livide, et il lui sembla que les beaux yeux d'Aramis etaient deux
lames de feu, plongeant jusqu'au fond de son coeur.

-- Le confesseur! murmura-t-il; vous, monseigneur, le confesseur
de l'ordre?

-- Oui, moi; mais nous n'avons rien a demeler ensemble, puisque
vous n'etes point affilie.

-- Monseigneur...

-- Et je comprends que, n'etant pas affilie, vous vous refusiez a
suivre les commandements.

-- Monseigneur, je vous en supplie, reprit Baisemeaux, daignez
m'entendre.

-- Pourquoi?

-- Monseigneur, je ne dis pas que je ne fasse point partie de
l'ordre...

-- Ah! ah!

-- Je ne dis pas que je me refuse a obeir.

-- Ce qui vient de se passer ressemble cependant bien a de la
resistance, monsieur de Baisemeaux.

-- Oh! non, monseigneur, non; seulement, j'ai voulu m'assurer...

-- Vous assurer de quoi? dit Aramis avec un air de supreme dedain.

-- De rien, monseigneur.

Baisemeaux baissa la voix et s'inclina devant le prelat.

-- Je suis en tout temps, en tout lieu, a la disposition de mes
maitres, dit-il; mais...

-- Fort bien! Je vous aime mieux ainsi, monsieur.

Aramis reprit sa chaise et tendit son verre a Baisemeaux, qui ne
put jamais le remplir, tant la main lui tremblait.

-- Vous disiez: _mais_, reprit Aramis.

-- Mais, reprit le pauvre homme, n'etant pas prevenu, j'etais loin
de m'attendre...

-- Est-ce que l'Evangile ne dit pas: "Veillez, car le moment n'est
connu que de Dieu." Est-ce que les prescriptions de l'ordre ne
disent pas: "Veillez, car ce que je veux, vous devez toujours le
vouloir." Et sous quel pretexte n'attendiez-vous pas le
confesseur, monsieur de Baisemeaux?

-- Parce qu'il n'y a en ce moment aucun prisonnier malade a la
Bastille, monseigneur.

Aramis haussa les epaules.

-- Qu'en savez-vous? dit-il.

-- Mais il me semble...

-- Monsieur de Baisemeaux, dit Aramis en se renversant dans son
fauteuil, voici votre valet qui veut vous parler.

En ce moment, en effet, le valet de Baisemeaux parut au seuil de
la porte.

-- Qu'y a-t-il? demanda vivement Baisemeaux.

-- Monsieur le gouverneur, dit le valet, c'est le rapport du
medecin de la maison qu'on vous apporte.

Aramis regarda M. de Baisemeaux de son oeil clair et assure.

-- Eh bien! faites entrer le messager, dit-il.

Le messager entra, salua, et remit le rapport.

Baisemeaux jeta les yeux dessus, et, relevant la tete:

-- Le deuxieme Bertaudiere est malade! dit-il avec surprise.

-- Que disiez-vous donc, cher monsieur de Baisemeaux, que tout le
monde se portait bien dans votre hotel? dit negligemment Aramis.

Et il but une gorgee de muscat, sans cesser de regarder
Baisemeaux. Alors, le gouverneur, ayant fait de la tete un signe
au messager, et celui-ci etant sorti:

-- Je crois, dit-il, en tremblant toujours, qu'il y a dans le
paragraphe: "Sur la demande du prisonnier"?

-- Oui, il y a cela, repondit Aramis; mais voyez donc ce que l'on
vous veut, cher monsieur de Baisemeaux.

En effet, un sergent passait sa tete par l'entrebaillement de la
porte.

-- Qu'est-ce encore? s'ecria Baisemeaux. Ne peut-on me laisser dix
minutes de tranquillite?

-- Monsieur le gouverneur, dit le sergent, le malade de la
deuxieme Bertaudiere a charge son geolier de vous demander un
confesseur.

Baisemeaux faillit tomber a la renverse.

Aramis dedaigna de le rassurer, comme il avait dedaigne de
l'epouvanter.

-- Que faut-il repondre? demanda Baisemeaux.

-- Mais, ce que vous voudrez, repondit Aramis en se pincant les
levres; cela vous regarde; je ne suis pas gouverneur de la
Bastille, moi.

-- Dites, s'ecria vivement Baisemeaux, dites au prisonnier qu'il
va avoir ce qu'il demande.

Le sergent sortit.

-- Oh! monseigneur, monseigneur! murmura Baisemeaux, comment me
serais-je doute?... comment aurais-je prevu?

-- Qui vous disait de vous douter? qui vous priait de prevoir?
repondit dedaigneusement Aramis. L'ordre se doute, l'ordre sait,
l'ordre prevoit: n'est-ce pas suffisant?

-- Qu'ordonnez-vous? ajouta Baisemeaux.

-- Moi? Rien. Je ne suis qu'un pauvre pretre, un simple
confesseur. M'ordonnez-vous d'aller voir le malade?

-- Oh! monseigneur, je ne vous l'ordonne pas, je vous en prie.

-- C'est bien. Alors, conduisez-moi.


Chapitre CCVII -- Prisonnier


Depuis cette etrange transformation d'Aramis en confesseur de
l'ordre, Baisemeaux n'etait plus le meme homme.

Jusque-la, Aramis avait ete pour le digne gouverneur un prelat
auquel il devait le respect, un ami auquel il devait la
reconnaissance; mais, a partir de la revelation qui venait de
bouleverser toutes ses idees, il etait inferieur et Aramis etait
un chef.

Il alluma lui-meme un falot, appela un porte-clefs, et, se
retournant vers Aramis:

-- Aux ordres de Monseigneur, dit-il.

Aramis se contenta de faire un signe de tete qui voulait dire:
"C'est bien!" et un signe de la main qui voulait dire: "Marchez
devant!" Baisemeaux se mit en route. Aramis le suivit.

Il faisait une belle nuit etoilee; les pas des trois hommes
retentissaient sur la dalle des terrasses, et le cliquetis des
clefs pendues a la ceinture du guichetier montait jusqu'aux etages
des tours, comme pour rappeler aux prisonniers que la liberte
etait hors de leur atteinte.

On eut dit que le changement qui s'etait opere dans Baisemeaux
s'etait etendu jusqu'au porte-clefs. Ce porte-clefs, le meme qui,
a la premiere visite d'Aramis, s'etait montre si curieux et si
questionneur, etait devenu non seulement muet, mais meme
impassible. Il baissait la tete et semblait craindre d'ouvrir les
oreilles.

On arriva ainsi au pied de la Bertaudiere, dont les deux etages
furent gravis silencieusement et avec une certaine lenteur; car
Baisemeaux, tout en obeissant, etait loin de mettre un grand
empressement a obeir.

Enfin, on arriva a la porte; le guichetier n'eut pas besoin de
chercher la clef, il l'avait preparee. La porte s'ouvrit.

Baisemeaux se disposait a entrer chez le prisonnier; mais,
l'arretant sur le seuil:

-- Il n'est pas ecrit, dit Aramis, que le gouverneur entendra la
confession du prisonnier.

Baisemeaux s'inclina et laissa passer Aramis, qui prit le falot
des mains du guichetier et entra; puis d'un geste, il fit signe
que l'on refermat la porte derriere lui.

Pendant un instant, il se tint debout, l'oreille tendue, ecoutant
si Baisemeaux et le porte-clefs s'eloignaient; puis, lorsqu'il se
fut assure, par la decroissance du bruit, qu'ils avaient quitte la
tour, il posa le falot sur la table et regarda autour de lui.

Sur un lit de serge verte, en tout pareil aux autres lits de la
Bastille, excepte qu'il etait plus neuf, sous des rideaux amples
et fermes a demi, reposait le jeune homme pres duquel, une fois
deja, nous avons introduit Aramis.

Suivant l'usage de la prison, le captif etait sans lumiere. A
l'heure du couvre-feu, il avait du eteindre sa bougie. On voit
combien le prisonnier etait favorise, puisqu'il avait ce rare
privilege de garder de la lumiere jusqu'au moment du couvre-feu.

Pres de ce lit, un grand fauteuil de cuir, a pieds tordus,
supportait des habits d'une fraicheur remarquable. Une petite
table, sans plumes, sans livres, sans papiers, sans encre, etait
abandonnee tristement pres de la fenetre. Plusieurs assiettes,
encore pleines attestaient que le prisonnier avait a peine touche
a son dernier repas.

Aramis vit, sur le lit, le jeune homme etendu, le visage a demi
cache sous ses deux bras.

L'arrivee du visiteur ne le fit point changer de posture; il
attendait ou dormait. Aramis alluma la bougie a l'aide du falot,
repoussa doucement le fauteuil et s'approcha du lit avec un
melange visible d'interet et de respect.

Le jeune homme souleva la tete.

-- Que me veut-on? demanda-t-il.

-- N'avez-vous pas desire un confesseur?

-- Oui.

-- Parce que vous etes malade?

-- Oui.

-- Bien malade?

Le jeune homme attacha sur Aramis des yeux penetrants, et dit:

-- Je vous remercie.

Puis, apres un silence:

-- Je vous ai deja vu, continua-t-il.

Aramis s'inclina. Sans doute, l'examen que le prisonnier venait de
faire, cette revelation d'un caractere froid, ruse et dominateur,
empreint sur la physionomie de l'eveque de Vannes, etait peu
rassurant dans la situation du jeune homme; car il ajouta:

-- Je vais mieux.

-- Alors? demanda Aramis.

-- Alors, allant mieux, je n'ai plus le meme besoin d'un
confesseur, ce me semble.

-- Pas meme du cilice que vous annoncait le billet que vous avez
trouve dans votre pain?

Le jeune homme tressaillit; mais, avant qu'il eut repondu ou nie:

-- Pas meme, continua Aramis, de cet ecclesiastique de la bouche
duquel vous avez une importante revelation a attendre?

-- S'il en est ainsi, dit le jeune homme en retombant sur son
oreiller, c'est different; j'ecoute.

Aramis alors le regarda plus attentivement et fut surpris de cet
air de majeste simple et aisee qu'on n'acquiert jamais, si Dieu ne
l'a mis dans le sang ou dans le coeur.

-- Asseyez-vous, monsieur, dit le prisonnier.

Aramis obeit en s'inclinant.

-- Comment vous trouvez-vous a la Bastille? demanda l'eveque.

-- Tres bien.

-- Vous ne souffrez pas?

-- Non.

-- Vous ne regrettez rien?

-- Rien.

-- Pas meme la liberte?

-- Qu'appelez-vous la liberte, monsieur, demanda le prisonnier
avec l'accent d'un homme qui se prepare a une lutte.

-- J'appelle la liberte, les fleurs, l'air, le jour, les etoiles,
le bonheur de courir ou vous portent vos jambes nerveuses de vingt
ans.

Le jeune homme sourit; il eut ete difficile de dire si c'etait de
resignation ou de dedain.

-- Regardez, dit-il, j'ai la, dans ce vase du Japon, deux roses,
deux belles roses, cueillies hier au soir en boutons dans le
jardin du gouverneur; elles sont ecloses ce matin et ont ouvert
sous mes yeux leur calice vermeil; avec chaque pli de leurs
feuilles, elles ouvraient le tresor de leur parfum; ma chambre en
est tout embaumee. Ces deux roses, voyez-les: elles sont belles
parmi les roses; et les roses sont les plus belles des fleurs.
Pourquoi donc voulez-vous que je desire d'autres fleurs, puisque
j'ai les plus belles de toutes?

Aramis regarda le jeune homme avec surprise.

-- Si les fleurs sont la liberte, reprit melancoliquement le
captif, j'ai donc la liberte, puisque j'ai les fleurs.

-- Oh! mais l'air! s'ecria Aramis; l'air si necessaire a la vie?

-- Eh bien! monsieur, approchez-vous de la fenetre continua le
prisonnier; elle est ouverte. Entre le ciel et la terre, le vent
roule ses tourbillons de glace, de feu, de tiedes vapeurs ou de
douces brises. L'air qui vient de la caresse mon visage, quand,
monte sur ce fauteuil, assis sur le dossier, le bras passe autour
du barreau qui me soutient, je me figure que je nage dans le vide.

Le front d'Aramis se rembrunissait a mesure que parlait le jeune
homme.

-- Le jour? continua-t-il. J'ai mieux que le jour, j'ai le soleil,
un ami qui vient tous les jours me visiter sans la permission du
gouverneur, sans la compagnie du guichetier. Il entre par la
fenetre, il trace dans ma chambre un grand carre long qui part de
la fenetre meme et va mordre la tenture de mon lit jusqu'aux
franges. Ce carre lumineux grandit de dix heures a midi, et
decroit de une heure a trois, lentement, comme si, ayant eu hate
de venir, il avait regret de me quitter. Quand son dernier rayon
disparait, j'ai joui quatre heures de sa presence. Est-ce que ca
ne suffit pas? on m'a dit qu'il y avait des malheureux qui
creusaient des carrieres, des ouvriers qui travaillaient aux
mines, et qui ne le voyaient jamais.

Aramis s'essuya le front.

-- Quant aux etoiles, qui sont douces a voir, continua le jeune
homme, elles se ressemblent toutes, sauf l'eclat et la grandeur.
Moi, je suis favorise; car, si vous n'eussiez allume cette bougie,
vous eussiez pu voir la belle etoile que je voyais de mon lit
avant votre arrivee, et dont le rayonnement caressait mes yeux.

Aramis baissa la tete: il se sentait submerge, sous le flot amer
de cette sinistre philosophie qui est la religion de la captivite.

-- Voila donc pour les fleurs, pour l'air, pour le jour et pour
les etoiles, dit le jeune homme avec la meme tranquillite. Reste
la promenade. Est-ce que, toute la journee, je ne me promene pas
dans le jardin du gouverneur s'il fait beau, ici s'il pleut, au
frais s'il fait chaud, au chaud s'il fait froid, grace a ma
cheminee pendant l'hiver? Ah! croyez-moi, monsieur, ajouta le
prisonnier avec une expression qui n'etait pas exempte d'une
certaine amertume, les hommes ont fait pour moi tout ce que peut
esperer, tout ce que peut desirer un homme.

-- Les hommes, soit! dit Aramis en relevant la tete; mais il me
semble que vous oubliez Dieu.

-- J'ai, en effet, oublie Dieu, repondit le prisonnier sans
s'emouvoir; mais, pourquoi me dites-vous cela? A quoi bon parler
de Dieu aux prisonniers?

Aramis regarda en face ce singulier jeune homme qui avait la
resignation d'un martyr avec le sourire d'un athee.

-- Est-ce que Dieu n'est pas dans toutes choses? murmura-t-il d'un
ton de reproche.

-- Dites au bout de toute chose, repondit le prisonnier fermement.

-- Soit! dit Aramis; mais revenons au point d'ou nous sommes
partis.

-- Je ne demande pas mieux, fit le jeune homme.

-- Je suis votre confesseur.

-- Oui.

-- Eh bien! comme mon penitent, vous me devez la verite.

-- Je ne demande pas mieux que de vous la dire.

-- Tout prisonnier a commis le crime qui l'a fait mettre en
prison. Quel crime avez-vous commis, vous?

-- Vous m'avez deja demande cela, la premiere fois que vous m'avez
vu, dit le prisonnier.

-- Et vous avez elude ma reponse, cette fois, comme aujourd'hui.

-- Et pourquoi, aujourd'hui, pensez-vous que je vous repondrai?

-- Parce que, aujourd'hui, je suis votre confesseur.

-- Alors, si vous voulez que je vous dise quel crime j'ai commis,
expliquez-moi ce que c'est qu'un crime. Or, comme je ne sais rien
en moi qui me fasse des reproches, je dis que je ne suis pas
criminel.

-- On est criminel parfois aux yeux des grands de la terre, non
seulement pour avoir commis des crimes, mais parce que l'on sait
que des crimes ont ete commis.

Le prisonnier pretait une attention extreme.

-- Oui, dit-il apres un moment de silence, je comprends; oui, vous
avez raison, monsieur; il se pourrait bien que, de cette facon, je
fusse criminel aux yeux des grands.

-- Ah! vous savez donc quelque chose? dit Aramis, qui crut avoir
entrevu, non pas le defaut, mais la jointure de la cuirasse.

-- Non, je ne sais rien, repondit le jeune homme; mais je pense
quelquefois, et je me dis, a ces moments la...

-- Que vous dites-vous?

-- Que, si je voulais penser plus, ou je deviendrais fou, ou je
devinerais bien des choses.

-- Eh bien! alors? demanda Aramis avec impatience.

-- Alors, je m'arrete.

-- Vous vous arretez?

-- Oui, ma tete est lourde, mes idees deviennent tristes, je sens
l'ennui qui me prend; je desire...

-- Quoi?

-- Je n'en sais rien, car je ne veux pas me laisser prendre au
desir de choses que je n'ai pas, moi qui suis si content de ce que
j'ai.

-- Vous craignez la mort? dit Aramis avec une legere inquietude.

-- Oui, dit le jeune homme en souriant.

Aramis sentit le froid de ce sourire et fremit.

-- Oh! puisque vous avez peur de la mort, vous en savez plus que
vous n'en dites, s'ecria-t-il.

-- Mais vous, repondit le prisonnier, vous qui me faites dire de
vous demander, vous qui, lorsque je vous ai demande, entrez ici en
me promettant tout un monde de revelations, d'ou vient que c'est
vous maintenant qui vous taisez et moi qui parle? Puisque nous
portons chacun un masque, ou gardons-le tous deux, ou deposons-le
ensemble.

Aramis sentit a la fois la force et la justesse de ce
raisonnement.

-- Je n'ai point affaire a un homme ordinaire, pensa-t-il. Voyons,
avez-vous de l'ambition? dit-il tout haut sans avoir prepare le
prisonnier a la transition.

-- Qu'est-ce que cela, de l'ambition? demanda le jeune homme.

-- C'est, repondit Aramis, un sentiment qui pousse l'homme a
desirer plus qu'il n'a.

-- J'ai dit que j'etais content, monsieur, mais il est possible
que je me trompe. J'ignore ce que c'est que l'ambition, mais il
est possible que j'en aie. Voyons ouvrez-moi l'esprit, je ne
demande pas mieux.

-- Un ambitieux, dit Aramis, est celui qui convoite par-dela son
etat.

-- Je ne convoite rien par-dela mon etat, dit le jeune homme avec
une assurance qui, encore une fois fit tressaillir l'eveque de
Vannes.

Il se tut. Mais, a voir les yeux ardents, le front plisse,
l'attitude reflechie du captif, on sentait bien qu'il attendait
autre chose que du silence. Ce silence, Aramis le rompit.

-- Vous m'avez menti, la premiere fois que je vous ai vu, dit-il.

-- Menti? s'ecria le jeune homme en se dressant sur son lit, avec
un tel accent dans la voix, avec un tel eclair dans les yeux,
qu'Aramis recula malgre lui.

-- Je veux dire, reprit Aramis en s'inclinant, que vous m'avez
cache ce que vous savez de votre enfance.

-- Les secrets d'un homme sont a lui, monsieur, dit le prisonnier,
et non au premier venu.

-- C'est vrai, dit Aramis en s'inclinant plus bas que la premiere
fois, c'est vrai, pardonnez, mais aujourd'hui, suis-je encore pour
vous le premier venu; Je vous en supplie, repondez, _monseigneur!_

Ce titre causa un leger trouble au prisonnier; cependant il ne
parut point etonne qu'on le lui donnat.

-- Je ne vous connais pas, monsieur, dit-il.

-- Oh! si j'osais, je prendrais votre main, et je la baiserais.

Le jeune homme fit un mouvement comme pour donner la main a
Aramis, mais l'eclair qui avait jailli de ses yeux s'eteignit au
bord de sa paupiere, et sa main se retira froide et defiante.

-- Baiser la main d'un prisonnier! dit-il en secouant la tete, a
quoi bon?

-- Pourquoi m'avez-vous dit, demanda Aramis, que vous vous
trouviez bien ici? pourquoi m'avez vous dit que vous n'aspiriez a
rien? pourquoi enfin en me parlant ainsi, m'empechez-vous d'etre
franc a mon tour?

Le meme eclair reparut pour la troisieme fois aux yeux du jeune
homme, mais, comme les deux autres fois, il expira sans rien
amener.

-- Vous vous defiez de moi? dit Aramis.

-- A quel propos, monsieur?

-- Oh! par une raison bien simple: c'est que, si vous savez ce que
vous devez savoir, vous devez vous defier de tout le monde.

-- Alors, ne vous etonnez pas que je me delie, puisque vous me
soupconnez de savoir ce que je ne sais pas.

Aramis etait frappe d'admiration pour cette energique resistance.

-- Oh! vous me desesperez, monseigneur! s'ecriat-il en frappant du
poing sur le fauteuil.

-- Et moi, je ne vous comprends pas monsieur.

-- Eh bien! tachez de me comprendre.

Le prisonnier regarda fixement Aramis.

-- Il me semble parfois, continua celui-ci, que j'ai devant les
yeux l'homme que je cherche... et puis...

-- Et puis... cet homme disparait, n'est-ce pas? dit le prisonnier
en souriant. Tant mieux!

-- Decidement, reprit-il, je n'ai rien a dire a un homme qui se
defie de moi au point que vous le faites.

-- Et moi, ajouta le prisonnier du meme ton, rien a dire a l'homme
qui ne veut pas comprendre qu'un prisonnier doit se defier de
tout.

-- Meme de ses anciens amis? dit Aramis. Oh! c'est trop de
prudence, monseigneur!

-- De mes anciens amis? vous etes un de mes anciens amis, vous?

-- Voyons, dit Aramis, ne vous souvient-il donc plus d'avoir vu
autrefois, dans le village ou s'ecoula votre premiere enfance?...

-- Savez-vous le nom de ce village? demanda le prisonnier.

-- Noisy-le-Sec, monseigneur, repondit fermement Aramis.

-- Continuez, dit le jeune homme sans que son visage avouat ou
niat.

-- Tenez, monseigneur, dit Aramis, si vous voulez absolument
continuer ce jeu, restons-en la. Je viens pour vous dire beaucoup
de choses, c'est vrai; mais il faut me laisser voir que ces
choses, vous avez, de votre cote, le desir de les connaitre. Avant
de parler, avant de declarer les choses si importantes que je
recele en moi, convenez-en, j'eusse eu besoin d'un peu d'aide
sinon de franchise, d'un peu de sympathie sinon de confiance. Eh
bien! vous vous tenez renferme dans une pretendue ignorance qui me
paralyse... Oh! non pas pour ce que vous croyez; car, si fort
ignorant que vous soyez, ou si fort indifferent que vous feigniez
d'etre, vous n'en etes pas moins ce que vous etes, monseigneur, et
rien, rien! entendez-vous bien, ne fera que vous ne le soyez pas.

-- Je vous promets, repondit le prisonnier, de vous ecouter sans
impatience. Seulement, il me semble que j'ai le droit de vous
repeter cette question que je vous ai deja faite: Qui etes-vous?

-- Vous souvient-il, il y a quinze ou dix-huit ans, d'avoir vu a
Noisy-le-Sec un cavalier qui venait avec une dame, vetue
ordinairement de soie noire, avec des rubans couleur de feu dans
les cheveux?

-- Oui, dit le jeune homme: une fois j'ai demande le nom de ce
cavalier, et l'on m'a dit qu'il s'appelait l'abbe d'Herblay. Je me
suis etonne que cet abbe eut l'air si guerrier, et l'on m'a
repondu qu'il n'y avait rien d'etonnant a cela, attendu que
c'etait un mousquetaire du roi Louis XIII.

-- Eh bien! dit Aramis, ce mousquetaire autrefois, cet abbe alors,
eveque de Vannes depuis, votre confesseur aujourd'hui, c'est moi.

-- Je le sais. Je vous avais reconnu.

-- Eh bien! monseigneur, si vous savez cela, il faut que j'y
ajoute une chose que vous ne savez pas: c'est que si la presence
ici de ce mousquetaire, de cet abbe, de cet eveque, de ce
confesseur etait connue du roi, ce soir, demain, celui qui a tout
risque pour venir a vous verrait reluire la hache du bourreau au
fond d'un cachot plus sombre et plus perdu que ne l'est le votre.

En ecoutant ces mots fermement accentues, le jeune homme s'etait
souleve sur son lit, et avait plonge des regards de plus en plus
avides dans les regards d'Aramis.

Le resultat de cet examen fut que le prisonnier parut prendre
quelque confiance.

-- Oui, murmura-t-il, oui, je me souviens parfaitement. La femme
dont vous parlez vint une fois avec vous, et deux autres fois avec
la femme...

Il s'arreta.

-- Avec la femme qui venait vous voir tous les mois, n'est-ce pas,
monseigneur?

-- Oui.

-- Savez-vous quelle etait cette dame?

Un eclair parut pres de jaillir de l'oeil du prisonnier.

-- Je sais que c'etait une dame de la Cour, dit-il.

-- Vous vous la rappelez bien, cette dame?

-- Oh! mes souvenirs ne peuvent etre bien confus sous ce rapport,
dit le jeune prisonnier; j'ai vu une fois cette dame avec un homme
de quarante-cinq ans, a peu pres, j'ai vu une fois cette dame avec
vous et avec la dame a la robe noire et aux rubans couleur de feu;
je l'ai revue deux fois depuis avec la meme personne. Ces quatre
personnes avec mon gouverneur et la vieille Perronnette, mon
geolier et le gouverneur, sont les seules personnes a qui j'aie
jamais parle, et, en verite, presque les seules personnes que
j'aie jamais vues.

-- Mais vous etiez donc en prison?

-- Si je suis en prison ici, relativement j'etais libre la-bas,
quoique ma liberte fut bien restreinte; une maison d'ou je ne
sortais pas, un grand jardin entoure de murs que je ne pouvais
franchir: c'etait ma demeure; vous la connaissez, puisque vous y
etes venu. Au reste, habitue a vivre dans les limites de ces murs
et de cette maison, je n'ai jamais desire en sortir. Donc, vous
comprenez, monsieur, n'ayant rien vu de ce monde je ne puis rien
desirer, et, si vous me racontez quelque chose, vous serez force
de tout m'expliquer.

-- Ainsi ferai-je, monseigneur, dit Aramis en s'inclinant; car
c'est mon devoir.

-- Eh bien! commencez donc par me dire ce qu'etait mon gouverneur.

-- Un bon gentilhomme, monseigneur, un honnete gentilhomme
surtout, un precepteur a la fois pour votre corps et pour votre
ame. Avez-vous jamais eu a vous en plaindre?

-- Oh! non, monsieur, bien au contraire; mais ce gentilhomme m'a
dit souvent que mon pere et ma mere etaient morts; ce gentilhomme
mentait-il ou disait-il la verite?

-- Il etait force de suivre les ordres qui lui etaient donnes.

-- Alors il mentait donc?

-- Sur un point. Votre pere est mort.

-- Et ma mere?

-- Elle est morte pour vous.

-- Mais, pour les autres, elle vit, n'est-ce pas?

-- Oui.

-- Et moi, le jeune homme regarda Aramis, moi, je suis condamne a
vivre dans l'obscurite d'une prison?

-- Helas! je le crois.

-- Et cela, continua le jeune homme, parce que ma presence dans le
monde revelerait un grand secret?

-- Un grand secret, oui.

-- Pour faire enfermer a la Bastille un enfant tel que je l'etais,
il faut que mon ennemi soit bien puissant.

-- Il l'est.

-- Plus puissant que ma mere, alors?

-- Pourquoi cela?

-- Parce que ma mere m'eut defendu.

Aramis hesita.

-- Plus puissant que votre mere, oui, monseigneur.

-- Pour que ma nourrice et le gentilhomme aient ete enleves et
pour qu'on m'ait separe d'eux ainsi, j'etais donc ou ils etaient
donc un bien grand danger pour mon ennemi?

-- Oui, un danger dont votre ennemi s'est delivre en faisant
disparaitre le gentilhomme et la nourrice, repondit tranquillement
Aramis.

-- Disparaitre? demanda le prisonnier. Mais de quelle facon ont-
ils disparu?

-- De la facon la plus sure, repondit Aramis: ils sont morts.

Le jeune homme palit legerement et passa une main tremblante sur
son visage.

-- Par le poison? demanda-t-il.

-- Par le poison.

Le prisonnier reflechit un instant.

-- Pour que ces deux innocentes creatures, reprit-il, mes seuls
soutiens, aient ete assassinees le meme jour, il faut que mon
ennemi soit bien cruel, ou bien contraint par la necessite; car ce
digne gentilhomme et cette pauvre femme n'avaient jamais fait de
mal a personne.

-- La necessite est dure dans votre maison, monseigneur. Aussi
est-ce une necessite qui me fait, a mon grand regret, vous dire
que ce gentilhomme et cette nourrice ont ete assassines.

-- Oh! vous ne m'apprenez rien de nouveau, dit le prisonnier en
froncant le sourcil.

-- Comment cela?

-- Je m'en doutais.

-- Pourquoi?

-- Je vais vous le dire.

En ce moment, le jeune homme, s'appuyant sur ses deux coudes,
s'approcha du visage d'Aramis avec une telle expression de
dignite, d'abnegation, de defi meme, que l'eveque sentit
l'electricite de l'enthousiasme monter en etincelles devorantes de
son coeur fletri a son crane dur comme l'acier.

-- Parlez, monseigneur. Je vous ai deja dit que j'expose ma vie en
vous parlant. Si peu que soit ma vie, je vous supplie de la
recevoir comme rancon de la votre.

-- Eh bien! reprit le jeune homme, voici pourquoi je soupconnais
que l'on avait tue ma nourrice et mon gouverneur.

-- Que vous appeliez votre pere.

-- Oui, que j'appelais mon pere, mais dont je savais bien que je
n'etais pas le fils.

-- Qui vous avait fait supposer?...

-- De meme que vous etes, vous, trop respectueux pour un ami, lui
etait trop respectueux pour un pere.

-- Moi, dit Aramis, je n'ai pas le dessein de me deguiser.

Le jeune homme fit un signe de tete et continua:

-- Sans doute, je n'etais pas destine a demeurer eternellement
enferme, dit le prisonnier, et ce qui me le fait croire,
maintenant surtout, c'est le soin qu'on prenait de faire de moi un
cavalier aussi accompli que possible. Le gentilhomme qui etait
pres de moi m'avait appris tout ce qu'il savait lui-meme: les
mathematiques, un peu de geometrie, d'astronomie, l'escrime, le
manege. Tous les matins, je faisais des armes dans une salle
basse, et montais a cheval dans le jardin. Eh bien! un matin,
c'etait pendant l'ete, car il faisait une grande chaleur, je
m'etais endormi dans cette salle basse. Rien, jusque-la, ne
m'avait, excepte le respect de mon gouverneur, instruit ou donne
des soupcons. Je vivais comme les oiseaux, comme les plantes,
d'air et de soleil; je venais d'avoir quinze ans.

-- Alors, il y a huit ans de cela?

-- Oui, a peu pres; j'ai perdu la mesure du temps.

-- Pardon, mais que vous disait votre gouverneur pour vous
encourager au travail?

-- Il me disait qu'un homme doit chercher a se faire sur la terre
une fortune que Dieu lui a refusee en naissant; il ajoutait que,
pauvre, orphelin, obscur, je ne pouvais compter que sur moi, et
que nul ne s'interessait ou ne s'interesserait jamais a ma
personne. J'etais donc dans cette salle basse, et, fatigue par ma
lecon d'escrime, je m'etais endormi. Mon gouverneur etait dans sa
chambre, au premier etage, juste au-dessus de moi. Soudain
j'entendis comme un petit cri pousse par mon gouverneur. Puis il
appela: "Perronnette! Perronnette!" C'etait ma nourrice qu'il
appelait.

-- Oui, je sais, dit Aramis; continuez, monseigneur, continuez.

-- Sans doute elle etait au jardin, car mon gouverneur descendit
l'escalier avec precipitation. Je me levai, inquiet de le voir
inquiet lui-meme. Il ouvrit la porte qui, du vestibule, menait au
jardin, en criant toujours: "Perronnette! Perronnette!" Les
fenetres de la salle basse donnaient sur la cour; les volets de
ces fenetres etaient fermes; mais, par une fente du volet, je vis
mon gouverneur s'approcher d'un large puits situe presque au-
dessous des fenetres de son cabinet de travail. Il se pencha sur
la margelle, regarda dans le puits, et poussa un nouveau cri en
faisant de grands gestes effares. D'ou j'etais, je pouvais non
seulement voir, mais encore entendre. Je vis donc, j'entendis
donc.

-- Continuez, monseigneur, je vous en prie, dit Aramis.

"-- Dame Perronnette accourait aux cris de mon gouverneur. Il alla
au-devant d'elle, la prit par le bras et l'entraina vivement vers
la margelle; apres quoi, se penchant avec elle dans le puits, il
lui dit:

-- Regardez, regardez, quel malheur!

-- Voyons, voyons, calmez-vous, disait dame Perronnette; qu'y a-t-
il?

-- Cette lettre, criait mon gouverneur, voyez-vous cette lettre?

Et il etendait la main vers le fond du puits.

-- Quelle lettre? demanda la nourrice.

-- Cette lettre que vous voyez la-bas, c'est la derniere lettre de
la reine.

A ce mot je tressaillis. Mon gouverneur, celui qui passait pour
mon pere, celui qui me recommandait sans cesse la modestie et
l'humilite, en correspondance avec la reine!

-- La derniere lettre de la reine? s'ecria dame Perronnette sans
paraitre etonnee autrement que de voir cette lettre au fond du
puits. Et comment est elle la?

-- Un hasard, dame Perronnette, un hasard etrange! Je rentrais
chez moi; en rentrant, j'ouvre la porte; la fenetre de son cote
etait ouverte; un courant d'air s'etablit; je vois un papier qui
s'envole, je reconnais que ce papier, c'est la lettre de la reine;
je cours a la fenetre en poussant un cri; le papier flotte un
instant en l'air et tombe dans le puits.

-- Eh bien! dit dame Perronnette, si la lettre est tombee dans le
puits, c'est comme si elle etait brulee, et, puisque la reine
brule elle-meme toutes ses lettres, chaque fois qu'elle vient..."

Chaque fois qu'elle vient! Ainsi cette femme qui venait tous les
mois, c'etait la reine? interrompit le prisonnier.

-- Oui, fit de la tete Aramis.

"-- Sans doute, sans doute, continua le vieux gentilhomme, mais
cette lettre contenait des instructions. Comment ferai-je pour les
suivre?

-- Ecrivez vite a la reine, racontez-lui la chose comme elle s'est
passee, et la reine vous ecrira une seconde lettre en place de
celle-ci.

-- Oh! la reine ne voudra pas croire a cet accident, dit le
bonhomme en branlant la tete; elle pensera que j'ai voulu garder
cette lettre, au lieu de la lui rendre comme les autres, afin de
m'en faire une arme. Elle est si defiante, et M. de Mazarin si...
Ce demon d'Italien est capable de nous faire empoisonner au
premier soupcon!"

Aramis sourit avec un imperceptible mouvement de tete.

"-- Vous savez, dame Perronnette, tous les deux sont si ombrageux
a l'endroit de Philippe!"

Philippe, c'est le nom qu'on me donnait, interrompit le
prisonnier.

"-- Eh bien! alors, il n'y a pas a hesiter, dit dame Perronnette,
il faut faire descendre quelqu'un dans le puits.

-- Oui, pour que celui qui rapportera le papier y lise en
remontant.

-- Prenons, dans le village, quelqu'un qui ne sache pas lire;
ainsi vous serez tranquille.

-- Soit; mais celui qui descendra dans le puits ne devinera-t-il
pas l'importance d'un papier pour lequel on risque la vie d'un
homme? Cependant vous venez de me donner une idee, dame
Perronnette; oui, quelqu'un descendra dans le puits, et ce
quelqu'un sera moi.

Mais, sur cette proposition, dame Perronnette se mit a s'eplorer
et a s'ecrier de telle facon, elle supplia si fort en pleurant le
vieux gentilhomme, qu'il lui promit de se mettre en quete d'une
echelle assez grande pour qu'on put descendre dans le puits,
tandis qu'elle irait jusqu'a la ferme chercher un garcon resolu, a
qui l'on ferait accroire qu'il etait tombe un bijou dans le puits,
que ce bijou etait enveloppe dans du papier, et, comme le papier,
remarqua mon gouverneur, se developpe a l'eau, il ne sera pas
surprenant qu'on ne retrouve que la lettre tout ouverte.

-- Elle aura peut-etre deja eu le temps de s'effacer dit dame
Perronnette.

-- Peu importe, pourvu que nous ayons la lettre. En remettant la
lettre a la reine, elle verra bien que nous ne l'avons pas trahie,
et, par consequent, n'excitant pas la defiance de M. de Mazarin,
nous n'aurons rien a craindre de lui."

Cette resolution prise, ils se separerent. Je repoussai le volet,
et, voyant que mon gouverneur s'appretait a rentrer, je me jetai
sur mes coussins avec un bourdonnement dans la tete, cause par
tout ce que je venais d'entendre.

Mon gouverneur entrebailla la porte quelques secondes apres que je
m'etais rejete sur mes coussins, et, me croyant assoupi, la
referma doucement.

A peine fut-elle refermee, que le me relevai et pretant l'oreille,
j'entendis le bruit des pas qui s'eloignaient. Alors je revins a
mon volet, et je vis sortir mon gouverneur et dame Perronnette.

J'etais seul a la maison.

Ils n'eurent pas plutot referme la porte, que, sans prendre la
peine de traverser le vestibule, je sautai par la fenetre et
courus au puits.

Alors, comme s'etait penche mon gouverneur, je me penchai a mon
tour.

Je ne sais quoi de blanchatre et de lumineux tremblotait dans les
cercles frissonnants de l'eau verdatre Ce disque brillant me
fascinait et m'attirait. Mes yeux etaient fixes, ma respiration
haletante. Le puits m'aspirait avec sa large bouche et son haleine
glacee: il me semblait lire au fond de l'eau des caracteres de feu
traces sur le papier qu'avait touche la reine.

Alors, sans savoir ce que je faisais, et anime par un de ces
mouvements instinctifs qui vous poussent sur les pentes fatales,
je roulai une extremite de la corde au pied de la potence du
puits, je laissai pendre le seau jusque dans l'eau, a trois pieds
de profondeur a peu pres, tout cela en me donnant bien du mal pour
ne pas deranger le precieux papier, qui commencait a changer sa
couleur blanchatre contre une teinte verdatre, preuve qu'il
s'enfoncait, puis, un morceau de toile mouillee entre les mains,
je me laissai glisser dans l'abime.

Quand je me vis suspendu au-dessus de cette flaque d'eau sombre,
quand je vis le ciel diminuer au-dessus de ma tete, le froid
s'empara de moi, le vertige me saisit et fit dresser mes cheveux;
mais ma volonte domina tout, terreur et malaise. J'atteignis
l'eau, et je m'y plongeai d'un seul coup, me retenant d'une main,
tandis que j'allongeais l'autre, et que je saisissais le precieux
papier, qui se dechira en deux entre mes doigts.

Je cachai les deux morceaux dans mon justaucorps, et, m'aidant des
pieds aux parois du puits, me suspendant des mains, vigoureux,
agile, et presse surtout, je regagnai la margelle, que j'inondai
en la touchant de l'eau qui ruisselait de toute la partie
inferieure de mon corps.

Une fois hors du puits avec ma proie, je me mis a courir au
soleil, et j'atteignis le fond du jardin, ou se trouvait une
espece de petit bois. C'est la que je voulais me refugier.

Comme je mettais le pied dans ma cachette, la cloche qui
retentissait lorsque s'ouvrait la grand-porte sonna. C'etait mon
gouverneur qui rentrait. Il etait temps!

Je calculai qu'il me restait dix minutes avant qu'il m'atteignit,
si, devinant ou j'etais, il venait droit a moi; vingt minutes,
s'il prenait la peine de me chercher.

C'etait assez pour lire cette precieuse lettre, dont je me hatai
de rapprocher les deux fragments. Les caracteres commencaient a
s'effacer.

Cependant, malgre tout, je parvins a dechiffrer la lettre.

-- Et qu'y avez-vous lu, monseigneur? demanda Aramis vivement
interesse.

-- Assez de choses pour croire, monsieur, que le valet etait un
gentilhomme, et que Perronnette, sans etre une grande dame, etait
cependant plus qu'une servante; enfin que j'avais moi-meme quelque
naissance, puisque la reine Anne d'Autriche et le premier ministre
Mazarin me recommandaient si soigneusement.

Le jeune homme s'arreta tout emu.

-- Et qu'arriva-t-il? demanda Aramis.

-- Il arriva, monsieur, repondit le jeune homme, que l'ouvrier
appele par mon gouverneur ne trouva rien dans le puits, apres
l'avoir fouille en tous sens; il arriva que mon gouverneur
s'apercut que la margelle etait toute ruisselante; il arriva que
je ne m'etais pas si bien seche au soleil que dame Perronnette ne
reconnut que mes habits etaient tout humides; il arriva enfin que
je fus pris d'une grosse fievre causee par la fraicheur de l'eau
et l'emotion de ma decouverte, et que cette fievre fut suivie d'un
delire pendant lequel je racontai tout; de sorte que, guide par
mes propres aveux, mon gouverneur trouva sous mon chevet les deux
fragments de la lettre ecrite par la reine.

-- Ah! fit Aramis, je comprends a cette heure.

-- A partir de la, tout est conjecture. Sans doute, le pauvre
gentilhomme et la pauvre femme, n'osant garder le secret de ce qui
venait de se passer, ecrivirent tout a la reine et lui renvoyerent
la lettre dechiree.

-- Apres quoi, dit Aramis, vous futes arrete et conduit a la
Bastille?

-- Vous le voyez.

-- Puis vos serviteurs disparurent?

-- Helas!

-- Ne nous occupons pas des morts, reprit Aramis, et voyons ce que
l'on peut faire avec le vivant. Vous m'avez dit que vous etiez
resigne?

-- Et je vous le repete.

-- Sans souci de la liberte?

-- Je vous l'ai dit.

-- Sans ambition, sans regret, sans pensee?

Le jeune homme ne repondit rien.

-- Eh bien! demanda Aramis, vous vous taisez?

-- Je crois que j'ai assez parle, repondit le prisonnier, et que
c'est votre tour. Je suis fatigue.

-- Je vais vous obeir, dit Aramis.

Aramis se recueillit, et une teinte de solennite profonde se
repandit sur toute sa physionomie. On sentait qu'il en etait
arrive a la partie importante du role qu'il etait venu jouer dans
la prison.

-- Une premiere question, fit Aramis.

-- Laquelle? Parlez.

-- Dans la maison que vous habitiez, il n'y avait ni glace ni
miroir, n'est-ce pas?

-- Qu'est-ce que ces deux mots, et que signifient-ils? demanda le
jeune homme. Je ne les connais meme pas.

-- On entend par miroir ou glace un meuble qui reflechit les
objets, qui permet, par exemple, que l'on voie les traits de son
propre visage dans un verre prepare, comme vous voyez les miens a
l'oeil nu.

-- Non, il n'y avait dans la maison ni glace ni miroir, repondit
le jeune homme.

Aramis regarda autour de lui.

-- Il n'y en a pas non plus ici, dit-il; les memes precautions ont
ete prises ici que la-bas.

-- Dans quel but?

-- Vous le saurez tout a l'heure. Maintenant, pardonnez-moi; vous
m'avez dit que l'on vous avait appris les mathematiques,
l'astronomie, l'escrime, le manege; vous ne m'avez point parle
d'histoire.

-- Quelquefois, mon gouverneur m'a raconte les hauts faits du roi
saint Louis, de Francois Ier et du roi Henri IV.

-- Voila tout?

-- Voila a peu pres tout.

-- Eh bien! je le vois, c'est encore un calcul: comme on vous
avait enleve les miroirs qui reflechissent le present, on vous a
laisse ignorer l'histoire qui reflechit le passe. Depuis votre
emprisonnement, les livres vous ont ete interdits, de sorte que
bien des faits vous sont inconnus, a l'aide desquels vous pourriez
reconstruire l'edifice ecroule de vos souvenirs ou de vos
interets.

-- C'est vrai, dit le jeune homme.

-- Ecoutez, je vais donc, en quelques mots, vous dire ce qui s'est
passe en France depuis vingt-trois ou vingt-quatre ans, c'est-a-
dire depuis la date probable de votre naissance, c'est-a-dire,
enfin, depuis le moment qui vous interesse.

-- Dites.

Et le jeune homme reprit son attitude serieuse et recueillie.

-- Savez-vous quel fut le fils du roi Henri IV?

-- Je sais du moins quel fut son successeur.

-- Comment savez-vous cela?

-- Par une piece de monnaie, a la date de 1610, qui representait
le roi Henri IV; par une piece de monnaie a la date de 1612, qui
representait le roi Louis XIII. Je presumai, puisqu'il n'y avait
que deux ans entre les deux pieces, que Louis XIII devait etre le
successeur de Henri IV.

-- Alors, dit Aramis, vous savez que le dernier roi regnant etait
Louis XIII?

-- Je le sais, dit le jeune homme en rougissant legerement.

-- Eh bien! ce fut un prince plein de bonnes idees, plein de
grands projets, projets toujours ajournes par le malheur des temps
et par les luttes qu'eut a soutenir contre la seigneurie de France
son ministre Richelieu. Lui, personnellement je parle du roi Louis
XIII, etait faible de caractere. Il mourut jeune encore et
tristement.

-- Je sais cela.

-- Il avait ete longtemps preoccupe du soin de sa posterite. C'est
un soin douloureux pour les princes, qui ont besoin de laisser sur
la terre plus qu'un souvenir, pour que leur pensee se poursuive,
pour que leur oeuvre continue.

-- Le roi Louis XIII est-il mort sans enfants? demanda en souriant
le prisonnier.

-- Non, mais il fut prive longtemps du bonheur d'en avoir; non,
mais longtemps il crut qu'il mourrait tout entier. Et cette pensee
l'avait reduit a un profond desespoir, quand tout a coup sa femme,
Anne d'Autriche...

Le prisonnier tressaillit.

-- Saviez-vous, continua Aramis, que la femme de Louis XIII
s'appelat Anne d'Autriche?

-- Continuez, dit le jeune homme sans repondre.

-- Quand tout a coup, reprit Aramis, la reine Anne d'Autriche
annonca qu'elle etait enceinte. La joie fut grande a cette
nouvelle, et tous les voeux tendirent a une heureuse delivrance.
Enfin, le 5 septembre 1638, elle accoucha d'un fils.

Ici Aramis regarda son interlocuteur, et crut s'apercevoir qu'il
palissait.

-- Vous allez entendre, dit Aramis, un recit que peu de gens sont
en etat de faire a l'heure qu'il est; car ce recit est un secret
que l'on croit mort avec les morts, ou enseveli dans l'abime de la
confession.

-- Et vous allez me dire ce secret? fit le jeune homme.

-- Oh! dit Aramis avec un accent auquel il n'y avait pas a se
meprendre, ce secret, je ne crois pas l'aventurer en le confiant a
un prisonnier qui n'a aucun desir de sortir de la Bastille.

-- J'ecoute, monsieur.

-- La reine donna donc le jour a un fils. Mais quand toute la Cour
eut pousse des cris de joie a cette nouvelle, quand le roi eut
montre le nouveau-ne a son peuple, et a sa noblesse, quand il se
fut gaiement mis a table pour feter cette heureuse naissance,
alors la reine, restee seule dans sa chambre, fut prise, pour la
seconde fois, des douleurs de l'enfantement, et donna le jour a un
second fils.

-- Oh! dit le prisonnier trahissant une instruction plus grande
que celle qu'il avouait, je croyais que Monsieur n'etait ne
qu'en...

Aramis leva le doigt.

-- Attendez que je continue, dit-il.

Le prisonnier poussa un soupir impatient, et attendit.

-- Oui, dit Aramis, la reine eut un second fils, un second fils
que dame Perronnette, la sage-femme, recut dans ses bras.

-- Dame Perronnette! murmura le jeune homme.

-- On courut aussitot a la salle ou le roi dinait; on le prevint
tout bas de ce qui arrivait; il se leva de table et accourut.
Mais, cette fois, ce n'etait plus la gaiete qu'exprimait son
visage, c'etait un sentiment qui ressemblait a de la terreur. Deux
fils jumeaux changeaient en amertume la joie que lui avait causee
la naissance d'un seul, attendu que ce que je vais vous dire, vous
l'ignorez certainement, attendu qu'en France c'est l'aine des fils
qui regne apres le pere.

-- Je sais cela.

-- Et que les medecins et les jurisconsultes pretendent qu'il y a
lieu de douter si le fils qui sort le premier du sein de sa mere
est l'aine de par la loi de Dieu et de la nature.

Le prisonnier poussa un cri etouffe, et devint plus blanc que le
drap sous lequel il se cachait.

-- Vous comprenez maintenant, poursuivit Aramis, que le roi, qui
s'etait vu avec tant de joie continuer dans un heritier, dut etre
au desespoir en songeant que maintenant il en avait deux, et que,
peut-etre, celui qui venait de naitre et qui etait inconnu,
contesterait le droit d'ainesse a l'autre qui etait ne deux heures
auparavant, et qui, deux heures auparavant, avait ete reconnu.
Ainsi, ce second fils, s'armant des interets ou des caprices d'un
parti, pouvait, un jour, semer dans le royaume la discorde et la
guerre, detruisant, par cela meme, la dynastie qu'il eut du
consolider.

-- Oh! je comprends, je comprends!... murmura le jeune homme.

-- Eh bien! continua Aramis, voila ce qu'on rapporte, voila ce
qu'on assure, voila pourquoi un des deux fils d'Anne d'Autriche,
indignement separe de son frere, indignement sequestre, reduit a
l'obscurite la plus profonde, voila pourquoi ce second fils a
disparu, et si bien disparu, que nul en France ne sait aujourd'hui
qu'il existe, excepte sa mere.

-- Oui, sa mere, qui l'a abandonne! s'ecria le prisonnier avec
l'expression du desespoir.

-- Excepte, continua Aramis, cette dame a la robe noire et aux
rubans de feu, et enfin excepte...

-- Excepte vous, n'est-ce pas? Vous qui venez me conter tout cela,
vous qui venez eveiller en mon ame la curiosite, la haine,
l'ambition, et, qui sait? peut-etre, la soif de la vengeance;
excepte vous, monsieur, qui, si vous etes l'homme que j'attends,
l'homme que me promet le billet, l'homme enfin que Dieu doit
m'envoyer, devez avoir sur vous...

-- Quoi? demanda Aramis.

-- Un portrait du roi Louis XIV, qui regne en ce moment sur le
trone de France.

-- Voici le portrait, repliqua l'eveque en donnant au prisonnier
un email des plus exquis, sur lequel Louis XIV apparaissait fier,
beau, et vivant pour ainsi dire.

Le prisonnier saisit avidement le portrait, et fixa ses yeux sur
lui comme s'il eut voulu le devorer.

-- Et maintenant, monseigneur, dit Aramis voici un miroir.

Aramis laissa le temps au prisonnier de renouer ses idees.

-- Si haut! si haut! murmura le jeune homme en devorant du regard
le portrait de Louis XIV et son image a lui-meme reflechie dans le
miroir.

-- Qu'en pensez-vous? dit alors Aramis.

-- Je pense que je suis perdu, repondit le captif, que le roi ne
me pardonnera jamais.

-- Et moi, je me demande, ajouta l'eveque en attachant sur le
prisonnier un regard brillant de signification, je me demande
lequel des deux est le roi, de celui que represente ce portrait,
ou de celui que reflete cette glace.

-- Le roi, monsieur, est celui qui est sur le trone, repliqua
tristement le jeune homme, c'est celui qui n'est pas en prison, et
qui, au contraire, y fait mettre les autres. La royaute, c'est la
puissance, et vous voyez bien que je suis impuissant.

-- Monseigneur, repondit Aramis avec un respect qu'il n'avait pas
encore temoigne, le roi, prenez-y bien garde, sera, si vous le
voulez, celui qui, sortant de prison, saura se tenir sur le trone
ou des amis le placeront.

-- Monsieur, ne me tentez point, fit le prisonnier avec amertume.

-- Monseigneur, ne faiblissez pas, persista Aramis avec vigueur.
J'ai apporte toutes les preuves de votre naissance: consultez-les,
prouvez-vous a vous-meme que vous etes un fils de roi, et, apres,
agissons.

-- Non, non, c'est impossible.

-- A moins, reprit ironiquement l'eveque, qu'il ne soit dans la
destinee de votre race que les freres exclus du trone soient tous
des princes sans valeur et sans honneur, comme M. Gaston
d'Orleans, votre oncle, qui, dix fois, conspira contre le roi
Louis XIII, son frere.

-- Mon oncle Gaston d'Orleans conspira contre son frere? s'ecria
le prince epouvante; il conspira pour le detroner?

-- Mais oui, monseigneur, pas pour autre chose.

-- Que me dites-vous la, monsieur?

-- La verite.

-- Et il eut des amis... devoues?

-- Comme moi pour vous.

-- Eh bien! que fit-il? il echoua?

-- Il echoua, mais toujours par sa faute, et, pour racheter, non
pas sa vie, car la vie du frere du roi est sacree, inviolable,
mais pour racheter sa liberte, votre oncle sacrifia la vie de tous
ses amis les uns apres les autres. Aussi est-il aujourd'hui la
honte de l'histoire et l'execration de cent nobles familles de ce
royaume.

-- Je comprends, monsieur, fit le prince, et c'est par faiblesse
ou par trahison que mon oncle tua ses amis?

-- Par faiblesse: ce qui est toujours une trahison chez les
princes.

-- Ne peut-on pas echouer aussi par ignorance, par incapacite?
Croyez-vous bien qu'il soit possible a un pauvre captif tel que
moi, eleve non seulement loin de la Cour, mais encore loin du
monde, croyez-vous qu'il lui soit possible d'aider ceux de ses
amis qui tenteraient de le servir?

Et comme Aramis allait repondre, le jeune homme s'ecria tout a
coup avec une violence qui decelait la force du sang:

-- Nous parlons ici d'amis, mais par quel hasard aurais-je des
amis, moi que personne ne connait, et qui n'ai pour m'en faire ni
liberte, ni argent, ni puissance?

-- Il me semble que j'ai eu l'honneur de m'offrir a Votre Altesse
Royale.

-- Oh! ne m'appelez pas ainsi, monsieur; c'est une derision ou une
barbarie. Ne me faites pas songer a autre chose qu'aux murs de la
prison qui m'enferme, laissez-moi aimer encore, ou, du moins,
subir mon esclavage et mon obscurite.

-- Monseigneur! monseigneur! si vous me repetez encore ces paroles
decouragees! Si, apres avoir eu la preuve de votre naissance, vous
demeurez pauvre d'esprit, de souffle et de volonte, j'accepterai
votre voeu, je disparaitrai, je renoncerai a servir ce maitre, a
qui, si ardemment, je venais devouer ma vie et mon aide.

-- Monsieur, s'ecria le prince, avant de me dire tout ce que vous
dites, n'eut-il pas mieux valu reflechir que vous m'avez a jamais
brise le coeur?

-- Ainsi ai-je voulu faire, monseigneur.

-- Monsieur, pour me parler de grandeur, de puissance, de royaute
meme, est-ce que vous devriez choisir une prison? Vous voulez me
faire croire a la splendeur, et nous nous cachons dans la nuit?
Vous me vantez la gloire, et nous etouffons nos paroles sous les
rideaux de ce grabat? Vous me faites entrevoir une toute-puissance
et j'entends les pas du geolier dans ce corridor, ce pas qui vous
fait trembler plus que moi? Pour me rendre un peu moins incredule,
tirez-moi donc de la Bastille, donnez de l'air a mes poumons, des
eperons a mon pied, une epee a mon bras, et nous commencerons a
nous entendre.

-- C'est bien mon intention de vous donner tout cela, et plus que
cela, monseigneur. Seulement, le voulez-vous?

-- Ecoutez encore, monsieur, interrompit le prince. Je sais qu'il
y a des gardes a chaque galerie, des verrous a chaque porte, des
canons et des soldats a chaque barriere. Avec quoi vaincrez-vous
les gardes, enclouerez vous les canons? Avec quoi briserez-vous
les verrous et les barrieres?

-- Monseigneur, comment vous est venu ce billet que vous avez lu
et qui annoncait ma venue?

-- On corrompt un geolier pour un billet.

-- Si l'on corrompt un geolier, on peut en corrompre dix.

-- Eh bien! j'admets que ce soit possible de tirer un pauvre
captif de la Bastille, possible de le bien cacher pour que les
gens du roi ne le rattrapent point, possible encore de nourrir
convenablement ce malheureux dans un asile inconnu.

-- Monseigneur! fit en souriant Aramis.

-- J'admets que celui qui ferait cela pour moi serait deja plus
qu'un homme, mais puisque vous dites que je suis un prince, un
frere de roi, comment me rendrez-vous le rang et la force que ma
mere et mon frere m'ont enleves? Mais, puisque je dois passer une
vie de combats et de haines, comment me ferez-vous vainqueur dans
ces combats et invulnerable a mes ennemis? Ah! monsieur, songez-y!
jetez-moi demain dans quelque noire caverne, au fond d'une
montagne! faites-moi cette joie d'entendre en liberte les bruits
du fleuve et de la plaine, de voir en liberte le soleil d'azur ou
le ciel orageux, c'en est assez! Ne me promettez pas davantage,
car, en verite, vous ne pouvez me donner davantage, et ce serait
un crime de me tromper, puisque vous vous dites mon ami.

Aramis continua d'ecouter en silence.

-- Monseigneur, reprit-il apres avoir un moment reflechi, j'admire
ce sens si droit et si ferme qui dicte vos paroles; je suis
heureux d'avoir devine mon roi.

-- Encore! encore!... Ah! par pitie, s'ecria le prince en
comprimant de ses mains glacees son front couvert d'une sueur
brulante, n'abusez pas de moi: je n'ai pas besoin d'etre un roi,
monsieur, pour etre le plus heureux des hommes.

-- Et moi, monseigneur, j'ai besoin que vous soyez un roi pour le
bonheur de l'humanite.

-- Ah! fit le prince avec une nouvelle defiance inspiree par ce
mot, ah! qu'a donc l'humanite a reprocher a mon frere?

-- J'oubliais de dire, monseigneur, que, si vous daignez vous
laisser guider par moi, et si vous consentez a devenir le plus
puissant prince de la terre, vous aurez servi les interets de tous
les amis que je voue au succes de notre cause, et ces amis sont
nombreux.

-- Nombreux?

-- Encore moins que puissants, monseigneur.

-- Expliquez-vous.

-- Impossible! Je m'expliquerai, je le jure devant Dieu qui
m'entend, le propre jour ou je vous verrai assis sur le trone de
France.

-- Mais mon frere?

-- Vous ordonnerez de son sort. Est-ce que vous le plaignez?

-- Lui qui me laisse mourir dans un cachot? Non, je ne le plains
pas!

-- A la bonne heure!

-- Il pouvait venir lui-meme en cette prison, me prendre la main
et me dire: "Mon frere, Dieu nous a crees pour nous aimer, non
pour nous combattre. Je viens a vous. Un prejuge sauvage vous
condamnait a perir obscurement loin de tous les hommes, prive de
toutes les joies. Je veux vous faire asseoir pres de moi; je veux
vous attacher au cote l'epee de notre pere. Profiterez-vous de ce
rapprochement pour m'etouffer ou me contraindre? Userez-vous de
cette epee pour verser mon sang?..."

-- "Oh! non, lui eusse-je repondu: je vous regarde comme mon
sauveur, et vous respecterai comme mon maitre. Vous me donnez bien
plus que ne m'avait donne Dieu. Par vous, j'ai la liberte; par
vous, j'ai le droit d'aimer et d'etre aime en ce monde."

-- Et vous eussiez tenu parole, monseigneur?

-- Oh! sur ma vie!

-- Tandis que maintenant?...

-- Tandis que, maintenant, je sens que j'ai des coupables a
punir...

-- De quelle facon, monseigneur?

-- Que dites-vous de cette ressemblance que Dieu m'avait donnee
avec mon frere?

-- Je dis qu'il y avait dans cette ressemblance un enseignement
providentiel que le roi n'eut pas du negliger, je dis que votre
mere a commis un crime en faisant differents par le bonheur et par
la fortune ceux que la nature avait crees si semblables dans son
sein, et je conclus, moi, que le chatiment ne doit etre autre
chose que l'equilibre a retablir.

-- Ce qui signifie?...

-- Que, si je vous rends votre place sur le trone de votre frere,
votre frere prendra la votre dans votre prison.

-- Helas! on souffre bien en prison! surtout quand on a bu si
largement a la coupe de la vie!

-- Votre Altesse Royale sera toujours libre de faire ce qu'elle
voudra: elle pardonnera, si bon lui semble, apres avoir puni.

-- Bien. Et maintenant, savez-vous une chose, monsieur?

-- Dites, mon prince.

-- C'est que je n'ecouterai plus rien de vous que hors de la
Bastille.

-- J'allais dire a Votre Altesse Royale que je n'aurai plus
l'honneur de la voir qu'une fois.

-- Quand cela?

-- Le jour ou mon prince sortira de ces murailles noires.

-- Dieu vous entende! Comment me previendrez-vous?

-- En venant ici vous chercher.

-- Vous-meme?

-- Mon prince, ne quittez cette chambre qu'avec moi, ou, si l'on
vous contraint en mon absence, rappelez-vous que ce ne sera pas de
ma part.

-- Ainsi, pas un mot a qui que ce soit, si ce n'est a vous?

-- Si ce n'est a moi.

Aramis s'inclina profondement. Le prince lui tendit la main.

-- Monsieur, dit-il avec un accent qui jaillissait du coeur, j'ai
un dernier mot a vous dire. Si vous vous etes adresse a moi pour
me perdre, si vous n'avez ete qu'un instrument aux mains de mes
ennemis, si de notre conference, dans laquelle vous avez sonde mon
coeur il resulte pour moi quelque chose de pire que la captivite,
c'est-a-dire la mort, eh bien! soyez beni, car vous aurez termine
mes peines et fait succeder le calme aux fievreuses tortures dont
je suis devore depuis huit ans.

-- Monseigneur, attendez pour me juger, dit Aramis.

-- J'ai dit que je vous benissais et que je vous pardonnais. Si,
au contraire, vous etes venu pour me rendre la place que Dieu
m'avait destinee au soleil de la fortune et de la gloire, si,
grace a vous, je puis vivre dans la memoire des hommes, et faire
honneur a ma race par quelques faits illustres ou quelques
services rendus a mes peuples, si, du dernier rang ou je languis,
je m'eleve au faite des honneurs, soutenu par votre main
genereuse, eh bien! a vous que je benis et que je remercie, a vous
la moitie de ma puissance et de ma gloire! Vous serez encore trop
peu paye; votre part sera toujours incomplete, car jamais je ne
reussirai a partager avec vous tout ce bonheur que vous m'aurez
donne.

-- Monseigneur, dit Aramis emu de la paleur et de l'elan du jeune
homme, votre noblesse de coeur me penetre de joie et d'admiration.
Ce n'est pas a vous de me remercier, ce sera surtout aux peuples
que vous rendrez heureux, a vos descendants que vous rendrez
illustres. Oui, je vous aurai donne plus que la vie, je vous
donnerai l'immortalite.

Le jeune homme tendit la main a Aramis: celui-ci la baisa en
s'agenouillant.

-- Oh! s'ecria le prince avec une modestie charmante.

-- C'est le premier hommage rendu a notre roi futur, dit Aramis.
Quand je vous reverrai, je dirai: "Bonjour, Sire!"

-- Jusque-la, s'ecria le jeune homme en appuyant ses doigts blancs
et amaigris sur son coeur, jusque-la plus de reves, plus de chocs
a ma vie; elle se briserait! oh! monsieur, que ma prison est
petite et que cette fenetre est basse, que ces portes sont
etroites! Comment tant d'orgueil, tant de splendeur, tant de
felicite a-t-il pu passer par la et tenir ici?

-- Votre Altesse Royale me rend fier, dit Aramis, puisqu'elle
pretend que c'est moi qui ai apporte tout cela.

Il heurta aussitot la porte.

Le geolier vint ouvrir avec Baisemeaux, qui, devore d'inquietude
et de crainte, commencait a ecouter malgre lui a la porte de la
chambre.

Heureusement ni l'un ni l'autre des deux interlocuteurs n'avait
oublie d'etouffer sa voix, meme dans les plus hardis elans de la
passion.

-- Quelle confession! dit le gouverneur en essayant de rire;
croirait-on jamais qu'un reclus, un homme presque mort, ait commis
des peches si nombreux et si longs?

Aramis se tut. Il avait hate de sortir de la Bastille, ou le
secret qui l'accablait doublait le poids des murailles.

Quand ils furent arrives chez Baisemeaux:

-- Causons affaires, mon cher gouverneur, dit Aramis.

-- Helas! repliqua Baisemeaux.

-- Vous avez a me demander mon acquit pour cent cinquante mille
livres? dit l'eveque.

-- Et a verser le premier tiers de la somme, ajouta en soupirant
le pauvre gouverneur, qui fit trois pas vers son armoire de fer.

-- Voici votre quittance, dit Aramis.

-- Et voici l'argent, reprit avec un triple soupir
M. de Baisemeaux.

-- L'ordre m'a dit seulement de donner une quittance de cinquante
mille livres, dit Aramis: il ne m'a pas dit de recevoir d'argent.
Adieu, monsieur le gouverneur.

Et il partit, laissant Baisemeaux plus que suffoque par la
surprise et la joie, en presence de ce present royal fait si
grandement par le confesseur extraordinaire de la Bastille.


Chapitre CCVIII -- Comment Mouston avait engraisse sans en
prevenir Porthos, et des desagrements qui en etaient resultes pour
ce digne gentilhomme


Depuis le depart d'Athos pour Blois, Porthos et d'Artagnan
s'etaient rarement trouves ensemble. L'un avait fait un service
fatigant pres du roi, l'autre avait fait beaucoup d'emplettes de
meubles, qu'il comptait emporter dans ses terres, et a l'aide
desquels il esperait fonder, dans ses diverses residences, un peu
de ce luxe de cour dont il avait entrevu l'eblouissante clarte
dans la compagnie de Sa Majeste.

D'Artagnan, toujours fidele, un matin que son service lui laissait
quelque liberte, songea a Porthos, et, inquiet de n'avoir pas
entendu parler de lui depuis plus de quinze jours, s'achemina vers
son hotel, ou il le saisit au sortir du lit.

Le digne baron paraissait pensif: plus que pensif, melancolique.
Il etait assis sur son lit, demi-nu, les jambes pendantes,
contemplant une foule d'habits qui jonchaient le parquet de leurs
franges, de leurs galons, de leurs broderies et de leurs cliquetis
d'inharmonieuses couleurs.

Porthos, triste et songeur comme le lievre de La Fontaine, ne vit
pas entrer d'Artagnan, que lui cachait d'ailleurs en ce moment
M. Mouston, dont la corpulence personnelle, fort suffisante en
tout cas pour cacher un homme a un autre homme, etait
momentanement doublee par le deploiement d'un habit ecarlate que
l'intendant exhibait a son maitre en le tenant par les manches,
afin qu'il fut plus manifeste de tous les cotes.

D'Artagnan s'arreta sur le seuil et examina Porthos songeant.
Puis, comme la vue de ces innombrables habits jonchant le parquet
tirait de profonds soupirs de la poitrine du digne gentilhomme,
d'Artagnan pensa qu'il etait temps de l'arracher a cette
douloureuse contemplation, et toussa pour s'annoncer.

-- Ah! fit Porthos, dont le visage s'illumina de joie ah! ah!
voici d'Artagnan! Je vais enfin avoir une idee!

Mouston, a ces mots, se doutant de ce qui se passait derriere lui,
s'effaca en souriant tendrement a l'ami de son maitre, qui se
trouva ainsi debarrasse de l'obstacle materiel qui l'empechait de
parvenir jusqu'a d'Artagnan.

Porthos fit craquer ses genoux robustes en se redressant, et, en
deux enjambees, traversant la chambre, se trouva en face de
d'Artagnan, qu'il pressa sur son coeur avec une affection qui
semblait prendre une nouvelle force dans chaque jour qui
s'ecoulait.

-- Ah! repeta-t-il, vous etes toujours le bienvenu, cher ami, mais
aujourd'hui, vous etes mieux venu que jamais.

-- Voyons, voyons, on est triste chez vous? fit d'Artagnan.

Porthos repondit par un regard qui exprimait l'abattement.

-- Eh bien! contez-moi cela, Porthos, mon ami, a moins que ce ne
soit un secret.

-- D'abord, mon ami, dit Porthos, vous savez que je n'ai pas de
secrets pour vous. Voici donc ce qui m'attriste.

-- Attendez, Porthos, laissez-moi d'abord me depetrer de toute
cette litiere de drap, de satin et de velours.

-- Oh! marchez, marchez, dit piteusement Porthos: tout cela n'est
que rebut.

-- Peste! du rebut, Porthos, du drap a vingt livres l'aune! du
satin magnifique, du velours royal!

-- Vous trouvez donc ces habits?...

-- Splendides, Porthos, splendides! Je gage que vous seul en
France en avez autant, et, en supposant que vous n'en fassiez plus
faire un seul, et que vous viviez cent ans, ce qui ne m'etonnerait
pas, vous porteriez encore des habits neufs le jour de votre mort,
sans avoir besoin de voir le nez d'un seul tailleur, d'aujourd'hui
a ce jour-la.

Porthos secoua la tete.

-- Voyons, mon ami, dit d'Artagnan, cette melancolie qui n'est pas
dans votre caractere m'effraie. Mon cher Porthos, sortons-en donc:
le plus tot sera le mieux.

-- Oui, mon ami, sortons-en, dit Porthos, si toutefois cela est
possible.

-- Est-ce que vous avez recu de mauvaises nouvelles de Bracieux,
mon ami?

-- Non, on a coupe les bois, et ils ont donne un tiers de produit
au-dela de leur estimation.

-- Est-ce qu'il y a une fuite dans les etangs de Pierrefonds?

-- Non, mon ami, on les a peches, et du superflu de la vente, il y
a eu de quoi empoissonner tous les etangs des environs.

-- Est-ce que le Vallon se serait eboule par suite d'un
tremblement de terre?

-- Non, mon ami, au contraire, le tonnerre est tombe a cent pas du
chateau, et a fait jaillir une source a un endroit qui manquait
completement d'eau.

-- Eh bien! alors, qu'y a-t-il?

-- Il y a que j'ai recu une invitation pour la fete de Vaux, fit
Porthos d'un air lugubre.

-- Eh bien! plaignez-vous un peu! le roi a cause dans les menages
de la Cour plus de cent brouilles mortelles en refusant des
invitations. Ah! vraiment, cher ami, vous etes du voyage de Vaux?
Tiens, tiens, tiens!

-- Mon Dieu, oui!

-- Vous allez avoir un coup d'oeil magnifique, mon ami.

-- Helas! je m'en doute bien.

-- Tout ce qu'il y a de grand en France va etre reuni.

-- Ah! fit Porthos en s'arrachant de desespoir une pincee de
cheveux.

-- Eh! la, bon Dieu! fit d'Artagnan, etes-vous malade, mon ami?

-- Je me porte comme le Pont-Neuf, ventre Mahon! Ce n'est pas
cela.

-- Mais qu'est-ce donc, alors?

-- C'est que je n'ai pas d'habits.

D'Artagnan demeura petrifie.

-- Pas d'habits, Porthos! pas d'habits! s'ecria-t-il quand j'en
vois la plus de cinquante sur le plancher!

-- Cinquante, oui, et pas un qui m'aille!

-- Comment, pas un qui vous aille? Mais on ne vous prend donc pas
mesure quand on vous habille?

-- Si fait, repondit Mouston, mais malheureusement j'ai engraisse.

-- Comment! vous avez engraisse?

-- De sorte que je suis devenu plus gros, mais beaucoup plus gros
que M. le baron. Croiriez-vous cela, monsieur?

-- Parbleu! il me semble que cela se voit!

-- Entends-tu, imbecile! dit Porthos, cela se voit.

-- Mais enfin, mon cher Porthos, reprit d'Artagnan avec une legere
impatience, je ne comprends pas pourquoi vos habits ne vous vont
point parce que Mouston a engraisse.

-- Je vais vous expliquer cela, mon ami, dit Porthos. Vous vous
rappelez m'avoir raconte l'histoire d'un general romain, Antoine,
qui avait toujours sept sangliers a la broche, et cuits a des
points differents, afin de pouvoir demander son diner a quelque
heure du jour qu'il lui plut de le faire. Eh bien! je resolus,
comme, d'un moment a l'autre, je pouvais etre appele a la Cour et
y rester une semaine, je resolus d'avoir toujours sept habits
prets pour cette occasion.

-- Puissamment raisonne, Porthos. Seulement, il faut avoir votre
fortune pour se passer ces fantaisies-la. Sans compter le temps
que l'on perd a donner des mesures. Les modes changent si souvent.

-- Voila justement, dit Porthos, ou je me flattais d'avoir trouve
quelque chose de fort ingenieux.

-- Voyons, dites-moi cela. Pardieu! je ne doute pas de votre
genie.

-- Vous vous rappelez que Mouston a ete maigre?

-- Oui, du temps qu'il s'appelait Mousqueton.

-- Mais vous rappelez-vous aussi l'epoque ou il a commence
d'engraisser?

-- Non, pas precisement. Je vous demande pardon, mon cher Mouston.

-- Oh! Monsieur n'est pas fautif, dit Mouston d'un air aimable,
Monsieur etait a Paris, et nous etions, nous, a Pierrefonds.

-- Enfin, mon cher Porthos, il y a un moment ou Mouston s'est mis
a engraisser. Voila ce que vous voulez dire, n'est-ce pas?

-- Oui, mon ami, et je m'en rejouis fort a cette epoque.

-- Peste! je le crois bien, fit d'Artagnan.

-- Vous comprenez, continua Porthos, ce que cela m'epargnait de
peine?

-- Non, mon cher ami, je ne comprends pas encore; mais, a force de
m'expliquer...

-- M'y voici, mon ami. D'abord, comme vous l'avez dit, c'est une
perte de temps que de donner sa mesure, ne fut-ce qu'une fois tous
les quinze jours. Et puis on peut etre en voyage, et, quand on
veut avoir toujours sept habits en train... Enfin, mon ami, j'ai
horreur de donner ma mesure a quelqu'un. On est gentilhomme ou on
ne l'est pas, que diable! Se faire toiser par un drole qui vous
analyse au pied, pouce et ligne, c'est humiliant. Ces gens-la vous
trouvent trop creux ici, trop saillant la; ils connaissent votre
fort et votre faible. Tenez, quand on sort des mains d'un
mesureur, on ressemble a ces places fortes dont un espion est venu
relever les angles et les epaisseurs.

-- En verite, mon cher Porthos, vous avez des idees qui
n'appartiennent qu'a vous.

-- Ah! vous comprenez, quand on est ingenieur.

-- Et qu'on a fortifie Belle-Ile, c'est juste, mon ami.

-- J'eus donc une idee, et, sans doute, elle eut ete bonne sans la
negligence de M. Mouston.

D'Artagnan jeta un regard sur Mouston, qui repondit a ce regard
par un leger mouvement de corps qui voulait dire: "Vous allez voir
s'il y a de ma faute dans tout cela."

-- Je m'applaudis donc, reprit Porthos, de voir engraisser
Mouston, et j'aidai meme, de tout mon pouvoir, a lui faire de
l'embonpoint, a l'aide d'une nourriture substantielle, esperant
toujours qu'il parviendrait a m'egaler en circonference, et
qu'alors il pourrait se faire mesurer a ma place.

-- Ah! corboeuf! s'ecria d'Artagnan, je comprends... Cela vous
epargnait le temps et l'humiliation.

-- Parbleu! jugez donc de ma joie quand, apres un an et demi de
nourriture bien combinee, car je prenais la peine de le nourrir
moi-meme, ce drole-la...

-- Oh! et j'y ai bien aide, monsieur, dit modestement Mouston.

-- Ca, c'est vrai. Jugez donc de ma joie, lorsque je m'apercus
qu'un matin Mouston etait force de s'effacer comme je m'effacais
moi-meme, pour passer par la petite porte secrete que ces diables
d'architectes ont faite dans la chambre de feu Mme du Vallon, au
chateau de Pierrefonds. Et, a propos de cette porte, mon ami, je
vous demanderai, a vous qui savez tout, comment ces belitres
d'architectes, qui doivent avoir, par etat, le compas dans l'oeil,
imaginent de faire des portes par lesquelles ne peuvent passer que
des gens maigres.

-- Ces portes-la, repondit d'Artagnan, sont destinees aux galants;
or, un galant est generalement de taille mince et svelte.

-- Mme du Vallon n'avait pas de galants, interrompit Porthos avec
majeste.

-- Parfaitement juste, mon ami, repondit d'Artagnan: mais les
architectes ont songe au cas ou, peut-etre, vous vous remarieriez.

-- Ah! c'est possible, dit Porthos. Et, maintenant que
l'explication des portes trop etroites m'est donnee, revenons a
l'engraissement de Mouston. Mais remarquez que les deux choses se
touchent, mon ami. Je me suis toujours apercu que les idees
s'appareillaient. Ainsi, admirez ce phenomene, d'Artagnan; je vous
parlais de Mouston, qui etait gras, et nous en sommes venus a
Mme du Vallon...

-- Qui etait maigre.

-- Hum! n'est-ce pas prodigieux, cela?

-- Mon cher, un savant de mes amis, M. Costar, a fait la meme
observation que vous, et il appelle cela d'un nom grec que je ne
me rappelle pas.

-- Ah! mon observation n'est donc pas nouvelle? s'ecria Porthos
stupefait. Je croyais l'avoir inventee.

-- Mon ami, c'etait un fait connu avant Aristote, c'est-a-dire
voila deux mille ans, a peu pres.

-- Eh bien! il n'en est pas moins juste, dit Porthos, enchante de
s'etre rencontre avec les sages de l'Antiquite.

-- A merveille! Mais si nous revenions a Mouston. Nous l'avons
laisse engraissant a vue d'oeil, ce me semble.

-- Oui, monsieur, dit Mouston.

-- M'y voici, fit Porthos. Mouston engraissa donc si bien, qu'il
combla toutes mes esperances, en atteignant ma mesure, ce dont je
pus me convaincre un jour, en voyant sur le corps de ce coquin-la
une de mes vestes dont il s'etait fait un habit: une veste qui
valait cent pistoles, rien que par la broderie!

-- C'etait pour l'essayer, monsieur, dit Mouston.

-- A partir de ce moment, reprit Porthos, je decidai donc que
Mouston entrerait en communication avec mes tailleurs d'habits, et
prendrait mesure en mon lieu et place.

-- Puissamment imagine, Porthos; mais Mouston a un pied et demi
moins que vous.

-- Justement. On prenait la mesure jusqu'a terre, et l'extremite
de l'habit me venait juste au-dessus du genou.

-- Quelle chance vous avez, Porthos! ces choses-la n'arrivent qu'a
vous!

-- Ah! oui, faites-moi votre compliment, il y a de quoi! Ce fut
justement a cette epoque, c'est-a-dire voila deux ans et demi a
peu pres, que je partis pour Belle-Ile, en recommandant a Mouston,
pour avoir toujours, et en cas de besoin, un echantillon de toutes
les modes, de se faire faire un habit tous les mois.

-- Et Mouston aurait-il neglige d'obeir a votre recommandation?
Ah! ah! ce serait mal, Mouston!

-- Au contraire, monsieur, au contraire!

-- Non, il n'a pas oublie de se faire faire des habits, mais il a
oublie de me prevenir qu'il engraissait.

-- Dame! ce n'est pas ma faute, monsieur, votre tailleur ne me l'a
pas dit.

-- De sorte, continua Porthos, que le drole, depuis deux ans, a
gagne dix-huit pouces de circonference, et que mes douze derniers
habits sont tous trop larges progressivement, d'un pied a un pied
et demi.

-- Mais les autres, ceux qui se rapprochent du temps ou votre
taille etait la meme?

-- Ils ne sont plus de mode, mon cher ami, et, si je les mettais,
j'aurais l'air d'arriver de Siam et d'etre hors de cour depuis
deux ans.

-- Je comprends votre embarras. Vous avez combien d'habits neufs?
trente-six? et vous n'en avez pas un! Eh bien! il faut en faire
faire un trente-septieme; les trente-six autres seront pour
Mouston.

-- Ah! monsieur! dit Mouston d'un air satisfait, le fait est que
Monsieur a toujours ete bien bon pour moi.

-- Parbleu! croyez-vous que cette idee ne me soit pas venue ou que
la depense m'ait arrete? Mais il n'y a plus que deux jours d'ici a
la fete de Vaux; j'ai recu l'invitation hier, j'ai fait venir
Mouston en poste avec ma garde-robe; je me suis apercu du malheur
qui m'arrivait ce matin seulement, et, d'ici a apres-demain, il
n'y a pas un tailleur un peu a la mode qui se charge de me
confectionner un habit.

-- C'est-a-dire un habit couvert d'or, n'est-ce pas?

-- J'en veux partout!

-- Nous arrangerons cela. Vous ne partez que dans trois jours. Les
invitations sont pour mercredi et nous sommes le dimanche matin.

-- C'est vrai; mais Aramis m'a bien recommande d'etre a Vaux vingt
quatre heures d'avance.

-- Comment, Aramis?

-- Oui, c'est Aramis qui m'a apporte l'invitation.

-- Ah! fort bien, je comprends. Vous etes invite du cote de
M. Fouquet.

-- Non pas! Du cote du roi, cher ami. Il y a sur le billet, en
toutes lettres: "M. le baron du Vallon est prevenu que le roi a
daigne le mettre sur la liste de ses invitations..."

-- Tres bien, mais c'est avec M. Fouquet que vous partez.

-- Et quand je pense, s'ecria Porthos en defoncant le parquet d'un
coup de pied, quand je pense que je n'aurai pas d'habits! J'en
creve de colere! Je voudrais bien etrangler quelqu'un ou dechirer
quelque chose!

-- N'etranglez personne et ne dechirez rien, Porthos, j'arrangerai
tout cela: mettez un de vos trente-six habits et venez avec moi
chez un tailleur.

-- Bah! mon coureur les a tous vus depuis ce matin.

-- Meme M. Percerin?

-- Qu'est-ce que M. Percerin?

-- C'est le tailleur du roi, parbleu!

-- Ah! oui, oui, dit Porthos, qui voulait avoir l'air de connaitre
le tailleur du roi et qui entendait prononcer ce nom pour la
premiere fois; chez M. Percerin, le tailleur du roi, parbleu! J'ai
pense qu'il serait trop occupe.

-- Sans doute, il le sera trop; mais, soyez tranquille, Porthos;
il fera pour moi ce qu'il ne ferait pas pour un autre. Seulement,
il faudra que vous vous laissiez mesurer, mon ami.

-- Ah! fit Porthos, avec un soupir, c'est facheux; mais, enfin,
que voulez vous!

-- Dame! vous ferez comme les autres, mon cher ami; vous ferez
comme le roi.

-- Comment! on mesure aussi le roi? Et il le souffre?

-- Le roi est coquet, mon cher, et vous aussi, vous l'etes, quoi
que vous en disiez.

Porthos sourit d'un air vainqueur.

-- Allons donc chez le tailleur du roi! dit-il, et puisqu'il
mesure le roi, ma foi! je puis bien, il me semble, me laisser
mesurer par lui.


Chapitre CCIX -- Ce que c'etait que messire Jean Percerin


Le tailleur du roi, messire Jean Percerin, occupait une maison
assez grande dans la rue Saint-Honore, pres de la rue de l'Arbre-
Sec. C'etait un homme qui avait le gout des belles etoffes, des
belles broderies, des beaux velours, etant de pere en fils
tailleur du roi. Cette succession remontait a Charles IX, auquel,
comme on sait, remontaient souvent des fantaisies de _bravoure_
assez difficiles a satisfaire.

Le Percerin de ce temps-la etait un huguenot comme Ambroise Pare,
et avait ete epargne par la royne de Navarre, la belle Margot,
comme on ecrivait et comme on disait alors, et cela attendu qu'il
etait le seul qui eut jamais pu lui reussir ces merveilleux habits
de cheval qu'elle aimait a porter, parce qu'ils etaient propres a
dissimuler certains defauts anatomiques que la royne de Navarre
cachait fort soigneusement.

Percerin, sauve, avait fait, par reconnaissance, de beaux justes
noirs, fort economiques pour la reine Catherine, laquelle finit
par savoir bon gre de sa conservation au huguenot, a qui longtemps
elle avait fait la mine. Mais Percerin etait un homme prudent: il
avait entendu dire que rien n'etait plus dangereux pour un
huguenot que les sourires de la reine Catherine; et, ayant
remarque qu'elle lui souriait plus souvent que de coutume, il se
hata de se faire catholique avec toute sa famille, et, devenu
irreprochable par cette conversion, il parvint a la haute position
de tailleur maitre de la couronne de France.

Sous Henri III, roi coquet s'il en fut, cette position acquit la
hauteur d'un des plus sublimes pics des Cordilleres. Percerin
avait ete un homme habile toute sa vie, et, pour garder cette
reputation au-dela de la tombe, il se garda bien de manquer sa
mort; il trepassa donc fort adroitement et juste a l'heure ou son
imagination commencait a baisser.

Il laissait un fils et une fille, l'un et l'autre dignes du nom
qu'ils etaient appeles a porter: le fils, coupeur intrepide et
exact comme une equerre; la fille, brodeuse et dessinateur
d'ornements.

Les noces de Henri IV et de Marie de Medicis, les deuils si beaux
de ladite reine, firent, avec quelques mots echappes a
M. de Bassompierre, le roi des elegants de l'epoque, la fortune de
cette seconde generation des Percerin.

M. Concino Concini et sa femme Galigai, qui brillerent ensuite a
la Cour de France, voulurent italianiser les habits et firent
venir des tailleurs de Florence; mais Percerin, pique au jeu dans
son patriotisme et dans son amour-propre, reduisit a neant ces
etrangers par ses dessins de brocatelle en application et ses
plumetis inimitables; si bien que Concino renonca le premier a ses
compatriotes, et tint le tailleur francais en telle estime, qu'il
ne voulut plus etre habille que par lui; de sorte qu'il portait un
pourpoint de lui, le jour ou Vitry lui cassa la tete, d'un coup de
pistolet, au petit pont du Louvre.

C'est ce pourpoint, sortant des ateliers de maitre Percerin, que
les Parisiens eurent le plaisir de dechiqueter en tant de
morceaux, avec la chair humaine qu'il contenait.

Malgre la faveur dont Percerin avait joui pres de Concino Concini,
le roi Louis XIII eut la generosite de ne pas garder rancune a son
tailleur, et de le retenir a son service. Au moment ou Louis le
Juste donnait ce grand exemple d'equite, Percerin avait eleve deux
fils, dont l'un fit son coup d'essai dans les noces d'Anne
d'Autriche, inventa pour le cardinal de Richelieu ce bel habit
espagnol avec lequel il dansa une sarabande, fit les costumes de
la tragedie de _Mirame_, et cousit au manteau de Buckingham ces
fameuses perles qui etaient destinees a etre repandues sur les
parquets du Louvre.

On devient aisement illustre quand on a habille M. de Buckingham,
M. de Cinq-Mars, Mlle Ninon, M. de Beaufort et Marion Delorme.
Aussi Percerin III avait-il atteint l'apogee de sa gloire lorsque
son pere mourut.

Ce meme Percerin III, vieux, glorieux et riche, habillait encore
Louis XIV, et, n'ayant plus de fils, ce qui etait un grand chagrin
pour lui, attendu qu'avec lui sa dynastie s'eteignait, et, n'ayant
plus de fils, disons-nous, avait forme plusieurs eleves de belle
esperance. Il avait un carrosse, une terre, des laquais, les plus
grands de tout Paris, et, par autorisation speciale de Louis XIV,
une meute. Il habillait MM. de Lyonne et Letellier avec une sorte
de protection; mais, homme politique, nourri aux secrets d'Etat,
il n'etait jamais parvenu a reussir un habit a M. Colbert. Cela ne
s'explique pas, cela se devine. Les grands esprits, en tout genre,
vivent de perceptions invisibles, insaisissables; ils agissent
sans savoir eux-memes pourquoi. Le grand Percerin, car, contre
l'habitude des dynasties, c'etait surtout le dernier des Percerin
qui avait merite le surnom de Grand, le grand Percerin, avons-nous
dit, taillait d'inspiration une jupe pour la reine ou une trousse
pour le roi; il inventait un manteau pour Monsieur, un coin de bas
pour Madame; mais, malgre son genie supreme, il ne pouvait retenir
la mesure de M. Colbert.

-- Cet homme-la, disait-il souvent, est hors de mon talent, et je
ne saurais le voir dans le dessin de mes aiguilles.

Il va sans dire que Percerin etait le tailleur de M. Fouquet, et
que M. le surintendant le prisait fort.

M. Percerin avait pres de quatre-vingts ans, et cependant il etait
vert encore, et si sec en meme temps, disaient les courtisans,
qu'il en etait cassant. Sa renommee et sa fortune etaient assez
grandes pour que M. le prince, ce roi des petits-maitres, lui
donnat le bras en causant costumes avec lui, et que les moins
ardents a payer parmi les gens de cour n'osassent jamais laisser
chez lui des comptes trop arrieres; car maitre Percerin faisait
une fois des habits a credit, mais jamais une seconde s'il n'etait
pas paye de la premiere.

On concoit qu'un pareil tailleur, au lieu de courir apres les
pratiques, fut difficile a en recevoir de nouvelles. Aussi
Percerin refusait d'habiller les bourgeois ou les anoblis trop
recents. Le bruit courait meme que M. de Mazarin, contre la
fourniture desinteressee d'un grand habit complet de cardinal en
ceremonie, lui avait glisse, un beau jour, des lettres de noblesse
dans sa poche.

Percerin avait de l'esprit et de la malice. On le disait fort
egrillard. A quatre-vingts ans, il prenait encore d'une main ferme
la mesure des corsages de femme.

C'est dans la maison de cet artiste grand seigneur que d'Artagnan
conduisit le desole Porthos.

Celui-ci, tout en marchant, disait a son ami:

-- Prenez garde, mon cher d'Artagnan, prenez garde de commettre la
dignite d'un homme comme moi avec l'arrogance de ce Percerin, qui
doit etre fort incivil; car je vous previens, cher ami, que s'il
me manquait, je le chatierais.

-- Presente par moi, repondit d'Artagnan, vous n'avez rien a
craindre, cher ami, fussiez-vous... ce que vous n'etes pas.

-- Ah! c'est que...

-- Quoi donc? Auriez-vous quelque chose contre Percerin? Voyons,
Porthos.

-- Je crois que, dans le temps...

-- Eh bien! quoi, dans le temps?

-- J'aurais envoye Mousqueton chez un drole de ce nom-la.

-- Eh bien! apres?

-- Et que ce drole aurait refuse de m'habiller.

-- Oh! un malentendu, sans doute, qu'il est urgent de redresser;
Mouston aura confondu.

-- Peut-etre.

-- Il aura pris un nom pour un autre.

-- C'est possible. Ce coquin de Mouston n'a jamais eu la memoire
des noms.

-- Je me charge de tout cela.

-- Fort bien.

-- Faites arreter le carrosse, Porthos; c'est ici.

-- C'est ici?

-- Oui.

-- Comment, ici? Nous sommes aux Halles, et vous m'avez dit que la
maison etait au coin de la rue de l'Arbre-Sec.

-- C'est vrai; mais regardez.

-- Eh bien! je regarde, et je vois...

-- Quoi?

-- Que nous sommes aux Halles, pardieu!

-- Vous ne voulez pas, sans doute, que nos chevaux montent sur le
carrosse qui nous precede?

-- Non.

-- Ni que le carrosse qui nous precede monte sur celui qui est
devant.

-- Encore moins.

-- Ni que le deuxieme carrosse passe sur le ventre aux trente ou
quarante autres qui sont arrives avant nous?

-- Ah! par ma foi! vous avez raison.

-- Ah!

-- Que de gens, mon cher, que de gens!

-- Hein?

-- Et que font-ils la, tous ces gens?

-- C'est bien simple: ils attendent leur tour.

-- Bah! les comediens de l'hotel de Bourgogne seraient-ils
demenages?

-- Non, leur tour pour entrer chez M. Percerin.

-- Mais nous allons donc attendre aussi, nous.

-- Nous, nous serons plus ingenieux et moins fiers qu'eux.

-- Qu'allons-nous faire, donc?

-- Nous allons descendre, passer parmi les pages et les laquais,
et nous entrerons chez le tailleur, c'est moi qui vous en reponds,
surtout si vous marchez le premier.

-- Allons, fit Porthos.

Et tous deux, etant descendus, s'acheminerent a pied vers la
maison.

Ce qui causait cet encombrement, c'est que la porte de M. Percerin
etait fermee, et qu'un laquais, debout a cette porte, expliquait
aux illustres pratiques de l'illustre tailleur que, pour le
moment, M. Percerin ne recevait personne. On se repetait au-
dehors, toujours d'apres ce qu'avait dit confidentiellement le
grand laquais a un grand seigneur pour lequel il avait des bontes,
on se repetait que M. Percerin s'occupait de cinq habits pour le
roi, et que, vu l'urgence de la situation il meditait dans son
cabinet les ornements, la couleur et la coupe de ces cinq habits.

Plusieurs, satisfaits de cette raison, s'en retournaient heureux
de la dire aux autres, mais plusieurs aussi, plus tenaces,
insistaient pour que la porte leur fut ouverte, et, parmi ces
derniers, trois cordons bleus designes pour un ballet qui
manquerait infailliblement si les trois cordons bleus n'avaient
pas des habits tailles de la main meme du grand Percerin.

D'Artagnan, poussant devant lui Porthos, qui effondra les groupes,
parvint jusqu'aux comptoirs, derriere lesquels les garcons
tailleurs s'escrimaient a repondre de leur mieux.

Nous oublions de dire qu'a la porte on avait voulu consigner
Porthos comme les autres, mais d'Artagnan s'etait montre, avait
prononce ces seules paroles:

-- Ordre du roi!

Et il avait ete introduit avec son ami.

Ces pauvres diables avaient fort a faire et faisaient de leur
mieux pour repondre aux exigences des clients en l'absence du
patron, s'interrompant de piquer un point pour tourner une phrase,
et quand l'orgueil blesse ou l'attente decue les gourmandait trop
vivement, celui qui etait attaque faisait un plongeon et
disparaissait sous le comptoir.

La procession des seigneurs mecontents faisait un tableau plein de
details curieux.

Notre capitaine des mousquetaires, homme au regard rapide et sur,
l'embrassa d'un seul coup d'oeil. Mais, apres avoir parcouru les
groupes, ce regard s'arreta sur un homme place en face de lui. Cet
homme, assis sur un escabeau, depassait de la tete a peine le
comptoir qui l'abritait. C'etait un homme de quarante ans a peu
pres, a la physionomie melancolique, au visage pale, aux yeux doux
et lumineux. Il regardait d'Artagnan et les autres, une main sous
son menton, en amateur curieux et calme. Seulement, en apercevant
et en reconnaissant, sans doute, notre capitaine, il rabattit son
chapeau sur ses yeux.

Ce fut peut-etre ce geste qui attira le regard de d'Artagnan. S'il
en etait ainsi, il en etait resulte que l'homme au chapeau rabattu
avait atteint un but tout different de celui qu'il s'etait
propose.

Au reste, le costume de cet homme etait assez simple, et ses
cheveux etaient assez uniment coiffes pour que des clients peu
observateurs le prissent pour un simple garcon tailleur accroupi
derriere le chene, et piquant, avec exactitude, le drap et le
velours.

Toutefois, cet homme avait trop souvent la tete en l'air pour
travailler fructueusement avec ses doigts.

D'Artagnan n'en fut pas dupe, lui, et il vit bien que, si cet
homme travaillait, ce n'etait pas, assurement, sur les etoffes.

-- He! dit-il en s'adressant a cet homme, vous voila donc devenu
garcon tailleur, monsieur Moliere?

-- Chut! monsieur d'Artagnan, repondit doucement l'homme, chut! au
nom du Ciel! vous m'allez faire reconnaitre.

-- Eh bien! ou est le mal?

-- Le fait est qu'il n'y a pas de mal, mais...

-- Mais vous voulez dire qu'il n'y a pas de bien non plus, n'est-
ce pas?

-- Helas! non, car j'etais, je vous l'affirme, occupe a regarder
de bien bonnes figures.

-- Faites, faites, monsieur Moliere. Je comprends l'interet que la
chose a pour vous, et... je ne vous troublerai point dans vos
etudes.

-- Merci!

-- Mais a une condition: c'est que vous me direz ou est reellement
M. Percerin.

-- Oh! cela, volontiers: dans son cabinet. Seulement...

-- Seulement, on ne peut pas y entrer?

-- Inabordable!

-- Pour tout le monde?

-- Pour tout le monde. Il m'a fait entrer ici, afin que je fusse a
l'aise pour y faire mes observations et puis il s'en est alle.

-- Eh bien! mon cher monsieur Moliere, vous l'allez prevenir que
je suis la, n'est-ce pas?

-- Moi? s'ecria Moliere du ton d'un brave chien a qui l'on retire
l'os qu'il a legitimement gagne; moi, me deranger? Ah! monsieur
d'Artagnan, comme vous me traitez mal!

-- Si vous n'allez pas prevenir tout de suite M. Percerin que je
suis la, mon cher monsieur Moliere dit d'Artagnan a voix basse, je
vous previens d'une chose, c'est que je ne vous ferai pas voir
l'ami que j'amene avec moi.

Moliere designa Porthos d'un geste imperceptible.

-- Celui-ci n'est-ce pas? dit-il.

-- Oui.

Moliere attacha sur Porthos un de ces regards qui fouillent les
cerveaux et les coeurs. L'examen lui parut sans doute gros de
promesses, car il se leva aussitot et passa dans la chambre
voisine.


Chapitre CCX -- Les echantillons


Pendant ce temps, la foule s'ecoulait lentement, laissant a chaque
angle de comptoir un murmure ou une menace, comme aux bancs de
sable de l'ocean, les flots laissent un peu d'ecume ou d'algues
broyees, lorsqu'ils se retirent en descendant les marees.

Au bout de dix minutes, Moliere reparut, faisant sous la
tapisserie un signe a d'Artagnan. Celui-ci se precipita,
entrainant Porthos, et, a travers des corridors assez compliques,
il le conduisit dans le cabinet de Percerin. Le vieillard, les
manches retroussees, fouillait une piece de brocart a grandes
fleurs d'or, pour y faire naitre de beaux reflets. En apercevant
d'Artagnan, il laissa son etoffe et vint a lui, non pas radieux,
non pas courtois, mais, en somme, assez civil.

-- Monsieur le capitaine des gardes, dit-il, vous m'excuserez,
n'est-ce pas, mais j'ai affaire.

-- Eh! oui, pour les habits du roi? Je sais cela, mon cher
monsieur Percerin. Vous en faites trois, m'a-t-on dit?

-- Cinq, mon cher monsieur, cinq!

-- Trois ou cinq, cela ne m'inquiete pas, maitre Percerin, et je
sais que vous les ferez les plus beaux du monde.

-- On le sait, oui. Une fois faits, ils seront les plus beaux du
monde, je ne dis pas non, mais pour qu'ils soient les plus beaux
du monde, il faut d'abord qu'ils soient, et pour cela, monsieur le
capitaine, j'ai besoin de temps.

-- Ah bah! deux jours encore, c'est bien plus qu'il ne vous en
faut, monsieur Percerin, dit d'Artagnan avec le plus grand flegme.

Percerin leva la tete en homme peu habitue a etre contrarie, meme
dans ses caprices, mais d'Artagnan ne fit point attention a l'air
que l'illustre tailleur de brocart commencait a prendre.

-- Mon cher monsieur Percerin, continua-t-il, je vous amene une
pratique.

-- Ah! ah! fit Percerin d'un air rechigne.

-- M. le baron du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, continua
d'Artagnan.

Percerin essaya un salut qui ne trouva rien de bien sympathique
chez le terrible Porthos, lequel, depuis son entree dans le
cabinet, regardait le tailleur de travers.

-- Un de mes bons amis, acheva d'Artagnan.

-- Je servirai Monsieur, dit Percerin, mais, plus tard.

-- Plus tard? Et quand cela?

-- Mais, quand j'aurai le temps.

-- Vous avez deja dit cela a mon valet, interrompit Porthos
mecontent.

-- C'est possible, dit Percerin, je suis presque toujours presse.

-- Mon ami, dit sentencieusement Porthos, on a toujours le temps
qu'on veut.

Percerin devint cramoisi, ce qui, chez les vieillards blanchis par
l'age, est un facheux diagnostic.

-- Monsieur, dit-il, est, ma foi! bien libre de se servir
ailleurs.

-- Allons, allons, Percerin, glissa d'Artagnan, vous n'etes pas
aimable aujourd'hui. Eh bien! je vais vous dire un mot qui va vous
faire tomber a nos genoux. Monsieur est non seulement un ami a
moi, mais encore un ami a M. Fouquet.

-- Ah! ah! fit le tailleur, c'est autre chose.

Puis, se retournant vers Porthos:

-- Monsieur le baron est a M. le surintendant? demanda-t-il.

-- Je suis a moi, eclata Porthos, juste au moment ou la tapisserie
se soulevait pour donner passage a un nouvel interlocuteur.

Moliere observait. D'Artagnan riait. Porthos maugreait.

-- Mon cher Percerin, dit d'Artagnan, vous ferez un habit a M. le
baron, c'est moi qui vous le demande.

-- Pour vous, je ne dis pas, monsieur le capitaine.

-- Mais ce n'est pas le tout: vous lui ferez cet habit tout de
suite.

-- Impossible avant huit jours.

-- Alors, c'est comme si vous refusiez de le lui faire, parce que
l'habit est destine a paraitre aux fetes de Vaux.

-- Je repete que c'est impossible, reprit l'obstine vieillard.

-- Non pas, cher monsieur Percerin, surtout si c'est moi qui vous
en prie, dit une douce voix a la porte, voix metallique qui fit
dresser l'oreille a d'Artagnan.

C'etait la voix d'Aramis.

-- Monsieur d'Herblay! s'ecria le tailleur.

-- Aramis! murmura d'Artagnan.

-- Ah! notre eveque! fit Porthos.

-- Bonjour, d'Artagnan! bonjour, Porthos! bonjour, chers amis! dit
Aramis. Allons, allons, cher monsieur Percerin, faites l'habit de
Monsieur, et je vous reponds qu'en le faisant vous ferez une chose
agreable a M. Fouquet.

Et il accompagna ces paroles d'un signe qui voulait dire:
"Consentez et congediez." Il parait qu'Aramis avait sur maitre
Percerin une influence superieure a celle de d'Artagnan lui-meme,
car le tailleur s'inclina en signe d'assentiment, et, se
retournant vers Porthos:

-- Allez vous faire prendre mesure de l'autre cote, dit-il
rudement.

Porthos rougit d'une facon formidable.

D'Artagnan vit venir l'orage, et, interpellant Moliere:

-- Mon cher monsieur, lui dit-il a demi-voix, l'homme que vous
voyez se croit deshonore quand on toise la chair et les os que
Dieu lui a departis; etudiez-moi ce type, maitre Aristophane, et
profitez.

Moliere n'avait pas besoin d'etre encourage; il couvait des yeux
le baron Porthos.

-- Monsieur, lui dit-il, s'il vous plait de venir avec moi, je
vous ferai prendre mesure d'un habit, sans que le mesureur vous
touche.

-- Oh! fit Porthos, comment dites-vous cela, mon ami?

-- Je dis qu'on n'appliquera ni l'aune ni le pied sur vos
coutures. C'est un procede nouveau, que nous avons imagine, pour
prendre la mesure des gens de qualite dont la susceptibilite
repugne a se laisser toucher par des manants. Nous avons des gens
susceptibles qui ne peuvent souffrir d'etre mesures, ceremonie
qui, a mon avis, blesse la majeste naturelle de l'homme, et si,
par hasard, monsieur, vous etiez de ces gens-la...

-- Corboeuf! je crois bien que j'en suis.

-- Eh bien! cela tombe a merveille, monsieur le baron, et vous
aurez l'etrenne de notre invention.

-- Mais comment diable s'y prend-on? dit Porthos ravi.

-- Monsieur, dit Moliere en s'inclinant, si vous voulez bien me
suivre, vous le verrez.

Aramis regardait cette scene de tous ses yeux. Peut-etre croyait-
il reconnaitre, a l'animation de d'Artagnan, que celui-ci
partirait avec Porthos, pour ne pas perdre la fin d'une scene si
bien commencee. Mais, si perspicace que fut Aramis, il se
trompait. Porthos et Moliere partirent seuls. D'Artagnan demeura
avec Percerin. Pourquoi? Par curiosite, voila tout; probablement,
dans l'intention de jouir quelques instants de plus de la presence
de son bon ami Aramis. Moliere et Porthos disparus, d'Artagnan se
rapprocha de l'eveque de Vannes; ce qui parut contrarier celui-ci
tout particulierement.

-- Un habit aussi pour vous, n'est-ce pas, cher ami?

Aramis sourit.

-- Non, dit-il.

-- Vous allez a Vaux, cependant?

-- J'y vais, mais sans habit neuf. Vous oubliez, cher d'Artagnan,
qu'un pauvre eveque de Vannes n'est pas assez riche pour se faire
faire des habits a toutes les fetes.

-- Bah! dit le mousquetaire en riant, et les poemes, n'en faisons-
nous plus?

-- Oh! d'Artagnan, fit Aramis, il y a longtemps que je ne pense
plus a toutes ces futilites.

-- Bien! repeta d'Artagnan mal convaincu.

Quant a Percerin, il s'etait replonge dans sa contemplation de
brocarts.

-- Ne remarquez-vous pas, dit Aramis en souriant, que nous genons
beaucoup ce brave homme mon cher d'Artagnan?

-- Ah! ah! murmura a demi-voix le mousquetaire, c'est-a-dire que
je te gene, cher ami.

Puis tout haut:

-- Eh bien, partons; moi, je n'ai plus affaire ici, et, si vous
etes aussi libre que moi, cher Aramis...

-- Non; moi, je voulais...

-- Ah! vous aviez quelque chose a dire en particulier a Percerin?
Que ne me preveniez-vous de cela tout de suite!

-- De particulier, repeta Aramis, oui, certes, mais pas pour vous,
d'Artagnan. Jamais, je vous prie de le croire, je n'aurai rien
d'assez particulier pour qu'un ami tel que vous ne puisse
l'entendre.

-- Oh! non, non, je me retire, insista d'Artagnan, mais en donnant
a sa voix un accent sensible de curiosite; car la gene d'Aramis,
si bien dissimulee qu'elle fut, ne lui avait point echappe, et il
savait que, dans cette ame impenetrable, tout, meme les choses les
plus futiles en apparence, marchaient d'ordinaire vers un but, but
inconnu mais que, d'apres la connaissance qu'il avait du caractere
de son ami, le mousquetaire comprenait devoir etre important.

Aramis, de son cote, vit que d'Artagnan n'etait pas sans soupcon,
et il insista:

-- Restez, de grace, dit-il, voici ce que c'est.

Puis, se retournant vers le tailleur:

-- Mon cher Percerin... dit-il. Je suis meme tres heureux que vous
soyez la, d'Artagnan.

-- Ah! vraiment? fit pour la troisieme fois le Gascon encore moins
dupe cette fois que les autres.

Percerin ne bougeait pas. Aramis le reveilla violemment en lui
tirant des mains l'etoffe, objet de sa meditation.

-- Mon cher Percerin, lui dit-il, j'ai ici pres M. Le Brun, un des
peintres de M. Fouquet.

-- Ah! tres bien, pensa d'Artagnan; mais pourquoi Le Brun?

Aramis regardait d'Artagnan, qui avait l'air de regarder des
gravures de Marc-Antoine.

-- Et vous voulez lui faire faire un habit pareil a ceux des
epicuriens? repondit Percerin.

Et, tout en disant cela d'une facon distraite, le digne tailleur
cherchait a rattraper sa piece de brocart.

-- Un habit d'epicurien? demanda d'Artagnan d'un ton questionneur.

-- Enfin, dit Aramis avec son plus charmant sourire, il est ecrit
que ce cher d'Artagnan saura tous nos secrets ce soir; oui, mon
ami, oui. Vous avez bien entendu parler des epicuriens de
M. Fouquet, n'est-ce pas?

-- Sans doute. N'est-ce pas une espece de societe de poetes dont
sont La Fontaine, Loret Pelisson, Moliere, que sais-je? et qui
tient son academie a Saint-Mande?

-- C'est cela justement. Eh bien, nous donnons un uniforme a nos
poetes, et nous les enregimentons au service du roi.

-- Oh! tres bien, je devine: une surprise que M. Fouquet fait au
roi. Oh! soyez tranquille, si c'est la le secret de M. Le Brun, je
ne le dirai pas.

-- Toujours charmant, mon ami. Non, M. Le Brun n'a rien a faire de
ce cote; le secret qui le concerne est bien plus important que
l'autre encore!

-- Alors, s'il est si important que cela, j'aime mieux ne pas le
savoir, dit d'Artagnan en dessinant une fausse sortie.

-- Entrez, monsieur Le Brun, entrez, dit Aramis en ouvrant de la
main droite une porte laterale, et en retenant de la gauche
d'Artagnan.

-- Ma foi! je ne comprends plus, dit Percerin.

Aramis prit un temps, comme on dit en matiere de theatre.

-- Mon cher monsieur Percerin, dit-il, vous faites cinq habits
pour le roi, n'est-ce pas? Un en brocart, un en drap de chasse, un
en velours, un en satin, et un en etoffe de Florence?

-- Oui. Mais comment savez-vous tout cela, Monseigneur? demanda
Percerin stupefait.

-- C'est tout simple, mon cher monsieur; il y aura chasse, festin,
concert, promenade et reception; ces cinq etoffes sont
d'etiquette.

-- Vous savez tout, Monseigneur!

-- Et bien d'autres choses encore, allez, murmura d'Artagnan.

-- Mais, s'ecria le tailleur avec triomphe, ce que vous ne savez
pas, Monseigneur, tout prince de l'Eglise que vous etes, ce que
personne ne saura, ce que le roi seul, mademoiselle de La Valliere
et moi savons, c'est la couleur des etoffes et le genre des
ornements, c'est la coupe, c'est l'ensemble, c'est la tournure de
tout cela!

-- Eh bien, dit Aramis, voila justement ce que je viens vous
demander de me faire connaitre, mon cher monsieur Percerin.

-- Ah bas! s'ecria le tailleur epouvante, quoique Aramis eut
prononce les paroles que nous rapportons de sa voix la plus douce
et la plus mielleuse.

La pretention parut, en y reflechissant, si exageree, si ridicule,
si enorme a M. Percerin, qu'il rit d'abord tout bas, puis tout
haut, et qu'il finit par eclater. D'Artagnan l'imita, non qu'il
trouvat la chose aussi profondement risible, mais pour ne pas
laisser refroidir Aramis. Celui-ci les laissa faire tous deux;
puis, lorsqu'ils furent calmes:

-- Au premier abord, dit-il, j'ai l'air de hasarder une absurdite,
n'est-ce pas? Mais d'Artagnan, qui est la sagesse incarnee, va
vous dire que je ne saurais faire autrement que de vous demander
cela.

-- Voyons, fit le mousquetaire attentif, et sentant avec son flair
merveilleux qu'on n'avait fait qu'escarmoucher jusque-la et que le
moment de la bataille approchait.

-- Voyons, dit Percerin avec incredulite.

-- Pourquoi, continua Aramis, M. Fouquet donne-t-il une fete au
roi? N'est-ce pas pour lui plaire?

-- Assurement, fit Percerin.

D'Artagnan approuva d'un signe de tete.

-- Par quelque galanterie? Par quelque bonne imagination? Par une
suite de surprises pareilles a celle dont nous parlions tout a
l'heure a propos de l'enregimentation de nos epicuriens?

-- A merveille!

-- Eh bien, voici la surprise, mon bon ami. M. Le Brun, que voici,
est un homme qui dessine tres exactement.

-- Oui, dit Percerin, j'ai vu des tableaux de monsieur, et j'ai
remarque que les habits etaient fort soignes. Voila pourquoi j'ai
accepte tout de suite de lui faire un vetement, soit conforme a
ceux de MM. les epicuriens, soit particulier.

-- Cher monsieur, nous acceptons votre parole; plus tard, nous y
aurons recours, mais pour le moment, M. Le Brun a besoin, non des
habits que vous ferez pour lui, mais de ceux que vous faites pour
le roi.

Percerin executa un bond en arriere que d'Artagnan, l'homme calme
et l'appreciateur par excellence, ne trouva pas trop exagere, tant
la proposition que venait de risquer Aramis renfermait de faces
etranges et horripilantes.

-- Les habits du roi! Donner a qui que ce soit au monde les habits
du roi?... Oh! pour le coup, monsieur l'eveque, Votre Grandeur est
folle! s'ecria le pauvre tailleur pousse a bout.

-- Aidez-moi donc, d'Artagnan, dit Aramis de plus en plus souriant
et calme, aidez-moi donc a persuader monsieur; car vous comprenez,
vous, n'est-ce pas?

-- Eh! eh! pas trop, je l'avoue.

-- Comment! mon ami, vous ne comprenez pas que M. Fouquet veut
faire au roi la surprise de trouver son portrait en arrivant a
Vaux? que le portrait, dont la ressemblance sera frappante, devra
etre vetu juste comme sera vetu le roi le jour ou le portrait
paraitra?

-- Ah! oui, oui, s'ecria le mousquetaire presque persuade, tant la
raison etait plausible; oui, mon cher Aramis, vous avez raison;
oui, l'idee est heureuse. Gageons qu'elle est de vous, Aramis?

-- Je ne sais, repondit negligemment l'eveque; de moi ou de
M. Fouquet...

Puis, interrogeant la figure de Percerin apres avoir remarque
l'indecision de d'Artagnan:

-- Eh bien, monsieur Percerin, demanda-t-il, qu'en dites-vous?
Voyons.

-- Je dis que...

-- Que vous etes libre de refuser, sans doute, je le sais bien, et
je ne compte nullement vous forcer, mon cher monsieur; je dirai
plus, je comprends meme toute la delicatesse que vous mettez a
n'aller pas au-devant de l'idee de M. Fouquet: vous redoutez de
paraitre aduler le roi. Noblesse de coeur, monsieur Percerin!
noblesse de coeur!

Le tailleur balbutia.

-- Ce serait, en effet, une bien belle flatterie a faire au jeune
prince, continua Aramis. "Mais, m'a dit M. le surintendant, si
Percerin refuse, dites-lui que cela ne lui fait aucun tort dans
mon esprit, et que je l'estime toujours. Seulement..."

-- Seulement?... repeta Percerin avec inquietude.

-- "Seulement, continua Aramis, je serai force de dire au roi mon
cher monsieur Percerin, vous comprenez, c'est M. Fouquet qui
parle; seulement, je serai force de dire au roi: "Sire, j'avais
l'intention d'offrir a Votre Majeste son image; mais, dans un
sentiment de delicatesse, exageree peut-etre, quoique respectable,
M. Percerin s'y est oppose."

-- Oppose! s'ecria le tailleur epouvante de la responsabilite qui
allait peser sur lui; moi, m'opposer a ce que desire, a ce que
veut M. Fouquet quand il s'agit de faire plaisir au roi? oh! le
vilain mot que vous avez dit la, monsieur l'eveque! M'opposer! Oh!
ce n'est pas moi qui l'ai prononce Dieu merci! J'en prends a
temoin M. le capitaine des mousquetaires. N'est ce pas, monsieur
d'Artagnan, que je ne m'oppose a rien?

D'Artagnan fit un signe d'abnegation indiquant qu'il desirait
demeurer neutre; il sentait qu'il y avait la-dessous une intrigue,
comedie ou tragedie; il se donnait au diable de ne pas la deviner,
mais en attendant, il desirait s'abstenir.

Mais deja Percerin, poursuivi de l'idee qu'on pouvait dire au roi
qu'il s'etait oppose a ce qu'on lui fit une surprise, avait
approche un siege a Le Brun et s'occupait de tirer d'une armoire
quatre habits resplendissants, le cinquieme etant encore aux mains
des ouvriers, et placait successivement lesdits chefs-d'oeuvre sur
autant de mannequins de Bergame, qui, venus en France du temps de
Concini avaient ete donnes a Percerin II par le marechal d'Ancre,
apres la deconfiture des tailleurs italiens ruines dans leur
concurrence.

Le peintre se mit a dessiner, puis a peindre les habits.

Mais Aramis, qui suivait des yeux toutes les phases de son travail
et qui le veillait de pres l'arreta tout a coup.

-- Je crois que vous n'etes pas dans le ton, mon cher monsieur Le
Brun, lui dit-il; vos couleurs vous tromperont, et sur la toile se
perdra cette parfaite ressemblance qui nous est absolument
necessaire; il faudrait plus de temps pour observer attentivement
les nuances.

-- C'est vrai, dit Percerin; mais le temps nous fait faute, et a
cela, vous en conviendrez, monsieur l'eveque, je ne puis rien.

-- Alors la chose manquera, dit Aramis tranquillement, et cela
faute de verite dans les couleurs.

Cependant Le Brun copiait etoffes et ornements avec la plus grande
fidelite, ce que regardait Aramis avec une impatience mal
dissimulee.

-- Voyons, voyons, quel diable d'imbroglio joue-t-on ici? continua
de se demander le mousquetaire.

-- Decidement, cela n'ira point, dit Aramis; monsieur Le Brun,
fermez vos boites et roulez vos toiles.

-- Mais c'est qu'aussi, monsieur, s'ecria le peintre depite, le
jour est detestable ici.

-- Une idee, monsieur Le Brun, une idee! Si on avait un
echantillon des etoffes, par exemple, et qu'avec le temps et dans
un meilleur jour...

-- Oh! alors, s'ecria Le Brun, je repondrais de tout.

-- Bon! dit d'Artagnan, ce doit etre la le noeud de l'action; on a
besoin d'un echantillon de chaque etoffe. Mordious! Le donnera-t-
il, ce Percerin?

Percerin, battu dans ses derniers retranchements, dupe,
d'ailleurs, de la feinte bonhomie d'Aramis, coupa cinq
echantillons qu'il remit a l'eveque de Vannes.

-- J'aime mieux cela. N'est-ce pas, dit Aramis a d'Artagnan, c'est
votre avis, hein?

-- Mon avis, mon cher Aramis, dit d'Artagnan c'est que vous etes
toujours le meme.

-- Et, par consequent, toujours votre ami, dit l'eveque avec un
son de voix charmant.

-- Oui, oui, dit tout haut d'Artagnan. Puis tout bas: Si je suis
ta dupe, double jesuite, je ne veux pas etre ton complice, au
moins, et, pour ne pas etre ton complice, il est temps que je
sorte d'ici. Adieu, Aramis, ajouta-t-il tout haut; adieu, je vais
rejoindre Porthos.

-- Alors attendez-moi, fit Aramis en empochant les echantillons,
car j'ai fini, et je ne serai pas fache de dire un dernier mot a
notre ami.

Le Brun plia bagage, Percerin rentra ses habits dans l'armoire,
Aramis pressa sa poche de la main pour s'assurer que les
echantillons y etaient bien renfermes, et tous sortirent du
cabinet.


Chapitre CCXI -- Ou Moliere prit peut-etre sa premiere idee du
Bourgeois gentilhomme


D'Artagnan retrouva Porthos dans la salle voisine; non plus
Porthos irrite, non plus Porthos desappointe, mais Porthos
epanoui, radieux, charmant, et causant avec Moliere, qui le
regardait avec une sorte d'idolatrie et comme un homme qui, non
seulement n'a jamais rien vu de mieux, mais qui encore n'a jamais
rien vu de pareil.

Aramis alla droit a Porthos, lui presenta sa main fine et blanche,
qui alla s'engloutir dans la main gigantesque de son vieil ami,
operation qu'Aramis ne risquait jamais sans une espece
d'inquietude. Mais, la pression amicale s'etant accomplie sans
trop de souffrance, l'eveque de Vannes se retourna du cote de
Moliere.

-- Eh bien, monsieur, lui dit-il, viendrez-vous avec moi a Saint-
Mande?

-- J'irai partout ou vous voudrez, Monseigneur, repondit Moliere.

-- A Saint-Mande! s'ecria Porthos, surpris de voir ainsi le fier
eveque de Vannes en familiarite avec un garcon tailleur. Quoi!
Aramis, vous emmenez monsieur a Saint-Mande?

-- Oui, dit Aramis en souriant, le temps presse.

-- Et puis mon cher Porthos, continua d'Artagnan, M. Moliere n'est
pas tout a fait ce qu'il parait etre.

-- Comment? demanda Porthos.

-- Oui, monsieur est un des premiers commis de maitre Percerin, il
est attendu a Saint-Mande pour essayer aux epicuriens les habits
de fete qui ont ete commandes par M. Fouquet.

-- C'est justement cela, dit Moliere. Oui, monsieur.

-- Venez donc, mon cher monsieur Moliere, dit Aramis, si toutefois
vous avez fini avec M. du Vallon.

-- Nous avons fini, repliqua Porthos.

-- Et vous etes satisfait? demanda d'Artagnan.

-- Completement satisfait, repondit Porthos.

Moliere prit conge de Porthos avec force saluts et serra la main
que lui tendit furtivement le capitaine des mousquetaires.

-- Monsieur, acheva Porthos en minaudant, monsieur, soyez exact,
surtout.

-- Vous aurez votre habit des demain, monsieur le baron, repondit
Moliere.

Et il partit avec Aramis.

Alors d'Artagnan, prenant le bras de Porthos:

-- Que vous a donc fait ce tailleur, mon cher Porthos, demanda-t-
il, pour que vous soyez si content de lui?

-- Ce qu'il m'a fait, mon ami! Ce qu'il m'a fait! s'ecria Porthos
avec enthousiasme.

-- Oui, je vous demande ce qu'il vous a fait.

-- Mon ami, il a su faire ce qu'aucun tailleur n'avait jamais
fait: il m'a pris mesure sans me toucher.

-- Ah bah! Contez-moi cela, mon ami.

-- D'abord, mon ami, on a ete chercher je ne sais ou une suite de
mannequins de toutes les tailles esperant qu'il s'en trouverait un
de la mienne, mais le plus grand, qui etait celui du tambour-major
des Suisses, etait de deux pouces trop court et d'un demi-pied
trop maigre.

-- Ah! vraiment?

-- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire mon cher d'Artagnan.
Mais c'est un grand homme ou tout au moins un grand tailleur que
ce M. Moliere; il n'a pas ete le moins du monde embarrasse pour
cela.

-- Et qu'a-t-il fait?

-- Oh! une chose bien simple. C'est inoui, par ma foi! Comment! on
est assez grossier pour n'avoir pas trouve tout de suite ce moyen?
Que de peines et d'humiliations on m'eut epargnees!

-- Sans compter les habits, mon cher Porthos.

-- Oui, trente habits.

-- Eh bien, mon cher Porthos, voyons, dites-moi la methode de
M. Moliere.

-- Moliere? vous l'appelez ainsi, n'est-ce pas? Je tiens a me
rappeler son nom.

-- Oui, ou Poquelin, si vous l'aimez mieux.

-- Non, j'aime mieux Moliere. Quand je voudrai me rappeler son
nom, je penserai a voliere, et, comme j'en ai une a Pierrefonds...

-- A merveille, mon ami. Et sa methode, a ce M. Moliere?

-- La voici. Au lieu de me demembrer comme font tous ces belitres,
de me faire courber les reins, de me faire plier les
articulations, toutes pratiques deshonorantes et basses...

D'Artagnan fit un signe approbatif de la tete.

-- "Monsieur, m'a-t-il dit, un galant homme doit se mesurer lui-
meme. Faites-moi le plaisir de vous approcher de ce miroir." Alors
je me suis approche du miroir. Je dois avouer que je ne comprenais
pas parfaitement ce que ce brave M. Voliere voulait de moi.

-- Moliere.

-- Ah! oui, Moliere, Moliere. Et, comme la peur d'etre mesure me
tenait toujours: "Prenez garde, lui ai-je dit, a ce que vous
m'allez faire; je suis fort chatouilleux, je vous en previens."
Mais lui, de sa voix douce car c'est un garcon courtois, mon ami,
il faut en convenir, mais lui, de sa voix douce: "Monsieur, dit-
il, pour que l'habit aille bien, il faut qu'il soit fait a votre
image. Votre image est exactement reflechie par le miroir. Nous
allons prendre mesure sur votre image."

-- En effet, dit d'Artagnan, vous vous voyiez au miroir; mais
comment a-t on trouve un miroir ou vous pussiez vous voir tout
entier?

-- Mon cher, c'est le propre miroir ou le roi se regarde.

-- Oui; mais le roi a un pied et demi de moins que vous.

-- Eh bien, je ne sais pas comment cela se fait c'etait sans doute
une maniere de flatter le roi, mais le miroir etait trop grand
pour moi. Il est vrai que sa hauteur etait faite de trois glaces
de Venise superposees et sa largeur des memes glaces juxtaposees.

-- Oh! mon ami, les admirables mots que vous possedez la! Ou
diable en avez-vous fait collection?

-- A Belle-Ile. Aramis les expliquait a l'architecte.

-- Ah! tres bien! Revenons a la glace, cher ami.

-- Alors, ce brave M. Voliere...

-- Moliere.

-- Oui, Moliere, c'est juste. Vous allez voir, mon cher ami, que
voila maintenant que je vais trop me souvenir de son nom. Ce brave
M. Moliere se mit donc a tracer avec un peu de blanc d'Espagne des
lignes sur le miroir, le tout en suivant le dessin de mes bras et
de mes epaules, et cela tout en professant cette maxime que je
trouvai admirable: "Il faut qu'un habit ne gene pas celui qui le
porte."

-- En effet, dit d'Artagnan, voila une belle maxime, qui n'est pas
toujours mise en pratique.

-- C'est pour cela que je la trouvai d'autant plus etonnante,
surtout lorsqu'il la developpa.

-- Ah! Il developpa cette maxime?

-- Parbleu!

-- Voyons le developpement.

"-- Attendu, continua-t-il, que l'on peut, dans une circonstance
difficile, ou dans une situation genante, avoir son habit sur
l'epaule, et desirer ne pas oter son habit..."

-- C'est vrai, dit d'Artagnan.

"-- Ainsi", continua M. Voliere...

-- Moliere!

-- Moliere, oui. "Ainsi continua M. Moliere, vous avez besoin de
tirer l'epee, monsieur, et vous avez votre habit sur le dos.
Comment faites-vous?

"-- Je l'ote, repondis-je.

"-- Eh bien, non, repondit-il a son tour.

"-- Comment! non?

"-- Je dis qu'il faut que l'habit soit si bien fait, qu'il ne vous
gene aucunement, meme pour tirer l'epee.

"-- Ah! ah!

"-- Mettez-vous en garde", poursuivit-il. J'y tombai avec un si
merveilleux aplomb, que deux carreaux de la fenetre en sauterent.
"Ce n'est rien, ce n'est rien, dit-il, restez comme cela." Je
levai le bras gauche en l'air, l'avant-bras plie gracieusement, la
manchette rabattue et le poignet circonflexe, tandis que le bras
droit a demi etendu garantissait la ceinture avec le coude, et la
poitrine avec le poignet.

-- Oui, dit d'Artagnan, la vraie garde, la garde academique.

-- Vous avez dit le mot, cher ami. Pendant ce temps, Voliere...

-- Moliere!

-- Tenez, decidement, mon cher ami, j'aime mieux l'appeler...
Comment avez-vous dit son autre nom?

-- Poquelin.

-- J'aime mieux l'appeler Poquelin.

-- Et comment vous souviendrez-vous mieux de ce nom que de
l'autre?

-- Vous comprenez... Il s'appelle Poquelin, n'est-ce pas?

-- Oui.

-- Je me rappellerai madame Coquenard.

-- Bon.

-- Je changerai _Coque_ en _Poque_, _nard_ en _lin_, et au lieu de
Coquenard, j'aurai Poquelin.

-- C'est merveilleux! s'ecria d'Artagnan abasourdi... Allez, mon
ami, je vous ecoute avec admiration.

-- Ce Coquelin esquissa donc mon bras sur le miroir.

-- Poquelin. Pardon.

-- Comment ai-je donc dit?

-- Vous avez dit Coquelin.

-- Ah! c'est juste. Ce Poquelin esquissa donc mon bras sur le
miroir; mais il y mit le temps; il me regardait beaucoup; le fait
est que j'etais tres beau. "Cela vous fatigue? demanda-t-il. -- Un
peu, repondis-je en pliant sur les jarrets; cependant le peux
tenir encore une heure. -- Non, non, je ne le souffrirai pas! Nous
avons ici des garcons complaisants qui se feront un devoir de vous
soutenir les bras, comme autrefois on soutenait ceux des prophetes
quand ils invoquaient le Seigneur. -- Tres bien! repondis-je. --
Cela ne vous humiliera pas? -- Mon ami, lui dis-je, il y a, je le
crois, une grande difference entre etre soutenu et etre mesure."

-- La distinction est pleine de sens, interrompit d'Artagnan.

-- Alors, continua Porthos, il fit un signe; deux garcons
s'approcherent; l'un me soutint le bras gauche, tandis que
l'autre, avec infiniment d'adresse, me soutenait le bras droit.

"-- Un troisieme garcon! dit-il.

"Un troisieme garcon s'approcha.

"-- Soutenez les reins de monsieur, dit-il.

"Le garcon me soutint les reins."

-- De sorte que vous posiez? demanda d'Artagnan.

-- Absolument, et Poquenard me dessinait sur la glace.

-- Poquelin, mon ami.

-- Poquelin, vous avez raison. Tenez, decidement, j'aime encore
mieux l'appeler Voliere.

-- Oui, et que ce soit fini, n'est-ce pas?

-- Pendant ce temps-la, Voliere me dessinait sur la glace.

-- C'etait galant.

-- J'aime fort cette methode: elle est respectueuse et met chacun
a sa place.

-- Et cela se termina?...

-- Sans que personne m'eut touche, mon ami.

-- Excepte les trois garcons qui vous soutenaient?

-- Sans doute; mais je vous ai deja expose, je crois, la
difference qu'il y a entre soutenir et mesurer.

-- C'est vrai, repondit d'Artagnan, qui se dit ensuite a lui-meme:
Ma foi! ou je me trompe fort, ou j'ai valu la une bonne aubaine a
ce coquin de Moliere, et nous en verrons bien certainement la
scene tiree au naturel dans quelque comedie.

Porthos souriait.

-- Quelle chose vous fait rire? lui demanda d'Artagnan.

-- Faut-il vous l'avouer? Eh bien, je ris de ce que j'ai tant de
bonheur.

-- Oh! cela, c'est vrai; je ne connais pas d'homme plus heureux
que vous. Mais quel est le nouveau bonheur qui vous arrive?

-- Eh bien, mon cher, felicitez-moi.

-- Je ne demande pas mieux.

-- Il parait que je suis le premier a qui l'on ait pris mesure de
cette facon-la.

-- Vous en etes sur?

-- A peu pres. Certains signes d'intelligence echanges entre
Voliere et les autres garcons me l'ont bien indique.

-- Eh bien, mon cher ami, cela ne me surprend pas de la part de
Moliere.

-- Voliere, mon ami!

-- Oh! non, non, par exemple! je veux bien vous laisser dire
Voliere a vous; mais je continuerai, moi, a dire Moliere. Eh bien,
cela, disais-je donc, ne m'etonne point de la part de Moliere qui
est un garcon ingenieux, et a qui vous avez inspire cette belle
idee.

-- Elle lui servira plus tard, j'en suis sur.

-- Comment donc, si elle lui servira! Je le crois bien, qu'elle
lui servira, et meme beaucoup! Car, voyez-vous, mon ami, Moliere
est, de tous nos tailleurs connus, celui qui habille le mieux nos
barons, nos comtes et nos marquis... a leur mesure.

Sur ce mot, dont nous ne discuterons ni l'a-propos ni la
profondeur, d'Artagnan et Porthos sortirent de chez maitre
Percerin et rejoignirent leur carrosse. Nous les y laisserons,
s'il plait au lecteur, pour revenir aupres de Moliere et d'Aramis
a Saint-Mande.


Chapitre CCXII -- La ruche, les abeilles et le miel


L'eveque de Vannes, fort marri d'avoir rencontre d'Artagnan chez
maitre Percerin, revint d'assez mauvaise humeur a Saint-Mande.

Moliere, au contraire, tout enchante d'avoir trouve un si bon
croquis a faire, et de savoir ou retrouver l'original, quand du
croquis il voudrait faire un tableau, Moliere y rentra de la plus
joyeuse humeur.

Tout le premier etage, du cote gauche, etait occupe par les
epicuriens les plus celebres dans Paris et les plus familiers dans
la maison, employes chacun dans son compartiment, comme des
abeilles dans leurs alveoles, a produire un miel destine au gateau
royal que M. Fouquet comptait servir a Sa Majeste Louis XIV
pendant la fete de Vaux.

Pelisson, la tete dans sa main, creusait les fondations du
prologue des _Facheux_, comedie en trois actes, que devait faire
representer Poquelin de Moliere, comme disait d'Artagnan, et
Coquelin de Voliere, comme disait Porthos.

Loret, dans toute la naivete de son etat de gazetier, les
gazetiers de tout temps ont ete naifs, Loret composait le recit
des fetes de Vaux avant que ces fetes eussent eu lieu.

La Fontaine vaguait au milieu des uns et des autres, ombre egaree,
distraite, genante, insupportable, qui bourdonnait et susurrait a
l'epaule de chacun mille inepties poetiques. Il gena tant de fois
Pelisson, que celui-ci, relevant la tete avec humeur.

-- Au moins, La Fontaine, dit-il, cueillez-moi une rime, puisque
vous dites que vous vous promenez dans les jardins du Parnasse.

-- Quelle rime voulez-vous? demanda le fablier, comme l'appelait
madame de Sevigne.

-- Je veux une rime a _lumiere_.

-- _Orniere_, repondit La Fontaine.

-- Eh! mon cher ami, impossible de parler d'ornieres quand on
vante les delices de Vaux dit Loret.

-- D'ailleurs, cela ne rime pas, repondit Pelisson.

-- Comment! cela ne rime pas? s'ecria La Fontaine surpris.

-- Oui, vous avez une detestable habitude mon cher; habitude qui
vous empechera toujours d'etre un poete de premier ordre. Vous
rimez lachement!

-- Oh! oh! vous trouvez, Pelisson?

-- Eh! oui, mon cher, je trouve. Rappelez-vous qu'une rime n'est
jamais bonne tant qu'il s'en peut trouver une meilleure.

-- Alors, je n'ecrirai plus jamais qu'en prose, dit La Fontaine,
qui avait pris au serieux le reproche de Pelisson. Ah! je m'en
etais souvent doute, que je n'etais qu'un maraud de poete! oui,
c'est la verite pure.

-- Ne dites pas cela, mon cher; vous devenez trop exclusif, et
vous avez du bon dans vos fables.

-- Et pour commencer, continua La Fontaine poursuivant son idee,
je vais bruler une centaine de vers que je venais de faire.

-- Ou sont-ils, vos vers?

-- Dans ma tete.

-- Eh bien, s'ils sont dans votre tete, vous ne pouvez pas les
bruler?

-- C'est vrai, dit La Fontaine. Si je ne les brule pas,
cependant...

-- Eh bien, qu'arrivera-t-il si vous ne les brulez pas?

-- Il arrivera qu'ils me resteront dans l'esprit, et que je ne les
oublierai jamais.

-- Diable! fit Loret, voila qui est dangereux; on en devient fou!

-- Diable, diable, diable! comment faire? repeta La Fontaine.

-- J'ai trouve un moyen, moi, dit Moliere, qui venait d'entrer sur
les derniers mots.

-- Lequel?

-- Ecrivez-les d'abord, et brulez-les ensuite.

-- Comme c'est simple! Eh bien, je n'eusse jamais invente cela.
Qu'il a d'esprit, ce diable de Moliere! dit La Fontaine.

Puis, se frappant le front:

-- Ah! tu ne seras jamais qu'un ane, Jean de La Fontaine, ajouta-
t-il.

-- Que dites-vous la, mon ami? interrompit Moliere en s'approchant
du poete, dont il avait entendu l'aparte.

-- Je dis que je ne serai jamais qu'un ane, mon cher confrere,
repondit La Fontaine avec un gros soupir et les yeux tout bouffis
de tristesse. Oui, mon ami, continua-t-il avec une tristesse
croissante, il parait que je rime lachement.

-- C'est un tort.

-- Vous voyez bien! Je suis un faquin!

-- Qui a dit cela?

-- Parbleu! c'est Pelisson. N'est-ce pas, Pelisson?

Pelisson, replonge dans sa composition, se garda bien de repondre.

-- Mais, si Pelisson a dit que vous etiez un faquin s'ecria
Moliere, Pelisson vous a gravement offense.

-- Vous croyez?...

-- Ah! mon cher, je vous conseille, puisque vous etes gentilhomme,
de ne pas laisser impunie une pareille injure.

-- Heu! fit La Fontaine.

-- Vous etes-vous jamais battu?

-- Une fois, mon ami, avec un lieutenant de chevau-legers.

-- Que vous avait-il fait?

-- Il parait qu'il avait seduit ma femme.

-- Ah! ah! dit Moliere palissant legerement.

Mais comme, a l'aveu formule par La Fontaine, les autres s'etaient
retournes, Moliere garda sur ses levres le sourire railleur qui
avait failli s'en effacer, et, continuant de faire parler La
Fontaine:

-- Et qu'est-il resulte de ce duel?

-- Il est resulte que, sur le terrain, mon adversaire me desarma,
puis me fit des excuses, me promettant de ne plus remettre les
pieds a la maison.

-- Et vous vous tintes pour satisfait? demanda Moliere.

-- Non pas, au contraire! Je ramassai mon epee: "Pardon, monsieur,
lui dis-je, je ne me suis pas battu avec vous parce que vous etiez
l'amant de ma femme, mais parce qu'on m'a dit que je devais me
battre. Or, comme je n'ai jamais ete heureux que depuis ce temps-
la, faites-moi le plaisir de continuer d'aller a la maison, comme
par le passe, ou, morbleu! recommencons." De sorte, continua La
Fontaine, qu'il fut force de rester l'amant de ma femme, et que je
continue d'etre le plus heureux mari de la terre.

Tous eclaterent de rire. Moliere seul passa sa main sur ses yeux.
Pourquoi? Peut-etre pour essuyer une larme, peut-etre pour
etouffer un soupir. Helas! on le sait, Moliere etait moraliste
mais Moliere n'etait pas philosophe.

-- C'est egal, dit-il revenant au point de depart de la
discussion, Pelisson vous a offense.

-- Ah! c'est vrai, je l'avais deja oublie, moi.

-- Et je vais l'appeler de votre part.

-- Cela se peut faire, si vous le jugez indispensable.

-- Je le juge indispensable, et j'y vais.

-- Attendez, fit La Fontaine. Je veux avoir votre avis.

-- Sur quoi?... Sur cette offense?

-- Non, dites-moi si, reellement, _lumiere_ ne rime pas avec
_orniere_.

-- Moi, je les ferais rimer.

-- Parbleu! je le savais bien.

-- Et j'ai fait cent mille vers pareils dans ma vie.

-- Cent mille? s'ecria La Fontaine. Quatre fois _la Pucelle_ que
medite M. Chapelain! Est-ce aussi sur ce sujet que vous avez fait
cent mille vers, cher ami?

-- Mais, ecoutez donc, eternel distrait! dit Moliere.

-- Il est certain, continua La Fontaine, que _legume_ par exemple
rime avec_ posthume_.

-- Au pluriel surtout.

-- Oui, surtout au pluriel; attendu qu'alors, il rime, non plus
par trois lettres, mais par quatre; c'est comme _orniere_ avec
_lumiere_. Mettez _ornieres_ et _lumieres_ au pluriel mon cher
Pelisson, dit La Fontaine en allant frapper sur l'epaule de son
confrere, dont il avait completement oublie l'injure, et cela
rimera.

-- Hein! fit Pelisson.

-- Dame! Moliere le dit, et Moliere s'y connait, il avoue lui-meme
avoir fait cent mille vers.

-- Allons, dit Moliere en riant, le voila parti!

-- C'est comme _rivage_, qui rime admirablement avec _herbage_,
j'en mettrais ma tete au feu.

-- Mais... fit Moliere.

-- Je vous dis cela, continua La Fontaine, parce que vous faites
un divertissement pour Sceaux, n'est-ce pas?

-- Oui, _les Facheux_.

-- Ah! _les Facheux_, c'est cela; oui, je me souviens. Eh bien,
j'avais imagine qu'un prologue ferait tres bien a votre
divertissement.

-- Sans doute, cela irait a merveille.

-- Ah! vous etes de mon avis?

-- J'en suis si bien, que je vous avais prie de le faire, ce
prologue.

-- Vous m'avez prie de le faire, moi?

-- Oui, vous; et meme, sur votre refus, je vous ai prie de le
demander a Pelisson, qui le fait en ce moment.

-- Ah! c'est donc cela que fait Pelisson? Ma foi! mon cher
Moliere, vous pourriez bien avoir raison quelquefois.

-- Quand cela?

-- Quand vous dites que je suis distrait. C'est un vilain defaut;
je m'en corrigerai, et je vais vous faire votre prologue.

-- Mais puisque c'est Pelisson qui le fait!

-- C'est juste! Ah! double brute que je suis! Loret a eu bien
raison de dire que j'etais un faquin!

-- Ce n'est pas Loret qui l'a dit, mon ami.

-- Eh bien, celui qui l'a dit, peu m'importe lequel! Ainsi, votre
divertissement s'appelle _les Facheux_. Eh bien, est-ce que vous
ne feriez pas rimer _heureux_ avec _facheux_?

-- A la rigueur, oui.

-- Et meme avec _capricieux_?

-- Oh! non, cette fois, non!

-- Ce serait hasarde, n'est-ce pas? Mais, enfin, pourquoi serait-
ce hasarde?

-- Parce que la desinence est trop differente.

-- Je supposais, moi, dit La Fontaine en quittant Moliere pour
aller trouver Loret, je supposais...

-- Que supposiez-vous? dit Loret au milieu d'une phrase. Voyons,
dites vite.

-- C'est vous qui faites le prologue des _Facheux_, n'est-ce pas?

-- Eh! non, mordieu! c'est Pelisson!

-- Ah! c'est Pelisson! s'ecria La Fontaine, qui alla trouver
Pelisson. Je supposais, continua-t-il, que la nymphe de Vaux...

-- Ah! jolie! s'ecria Loret. La nymphe de Vaux! Merci, La
Fontaine; vous venez de me donner les deux derniers vers de ma
gazette.

_Et l'on vit la nymphe de Vaux_
_Donner le prix a leurs travaux_.

-- A la bonne heure! voila qui est rime, dit Pelisson: si vous
rimiez comme cela, La Fontaine, a la bonne heure!

-- Mais il parait que je rime comme cela, puisque Loret dit que
c'est moi qui lui ai donne les deux vers qu'il vient de dire.

-- Eh bien, si vous rimez comme cela, voyons dites, de quelle
facon commenceriez-vous mon prologue?

-- Je dirais, par exemple: _O nymphe... qui..._ Apres _qui_, je
mettrais un verbe a la deuxieme personne du pluriel du present de
l'indicatif, et je continuerais ainsi: _cette grotte profonde_.

-- Mais le verbe, le verbe? demanda Pelisson.

-- _Pour venir admirer le plus grand roi du monde_, continua La
Fontaine.

-- Mais le verbe, le verbe? insista obstinement Pelisson. Cette
seconde personne du pluriel du present de l'indicatif?

-- Eh bien: _quittez_.

_O nymphe qui quittez cette grotte profonde_
_Pour venir admirer le plus grand roi du monde_.

-- Vous mettriez: _qui quittez_, vous?

-- Pourquoi pas?

-- _Qui... qui!_

-- Ah! mon cher, fit La Fontaine, vous etes horriblement pedant!

-- Sans compter, dit Moliere, que, dans le second vers, _venir
admirer_ est faible, mon cher La Fontaine.

-- Alors, vous voyez bien que je suis un pleutre, un faquin, comme
vous disiez.

-- Je n'ai jamais dit cela.

-- Comme disait Loret, alors.

-- Ce n'est pas Loret non plus; c'est Pelisson.

-- Eh bien, Pelisson avait cent fois raison. Mais ce qui me fache
surtout, mon cher Moliere, c'est que je crois que nous n'aurons
pas nos habits d'epicuriens.

-- Vous comptiez sur le votre pour la fete?

-- Oui, pour la fete, et puis pour apres la fete. Ma femme de
menage m'a prevenu que le mien etait un peu mur.

-- Diable! votre femme de menage a raison: il est plus que mur!

-- Ah! voyez-vous, reprit La Fontaine, c'est que je l'ai oublie a
terre dans mon cabinet, et ma chatte...

-- Eh bien, votre chatte?

-- Ma chatte a fait ses chats dessus, ce qui l'a un peu fane.

Moliere eclata de rire. Pelisson et Loret suivirent son exemple.

En ce moment, l'eveque de Vannes parut, tenant sous son bras un
rouleau de plans et de parchemins.

Comme si l'ange de la mort eut glace toutes les imaginations
folles et rieuses, comme si cette figure pale eut effarouche les
graces auxquelles sacrifiait Xenocrate, le silence s'etablit
aussitot dans l'atelier, et chacun reprit son sang-froid et sa
plume.

Aramis distribua des billets d'invitation aux assistants, et leur
adressa des remerciements de la part de M. Fouquet. Le
surintendant, disait-il retenu dans son cabinet par le travail, ne
pouvait les venir voir, mais les priait de lui envoyer un peu de
leur travail du jour pour lui faire oublier la fatigue de son
travail de la nuit.

A ces mots, on vit tous les fronts s'abaisser. La Fontaine lui-
meme se mit a une table et fit courir sur le velin une plume
rapide; Pelisson remit au net son prologue; Moliere donna
cinquante vers nouvellement crayonnes que lui avait inspires sa
visite chez Percerin; Loret, son article sur les fetes
merveilleuses qu'il prophetisait, et Aramis charge de butin comme
le roi des abeilles, ce gros bourdon noir aux ornements de pourpre
et d'or rentra dans son appartement, silencieux et affaire. Mais,
avant de rentrer:

-- Songez, dit-il, chers messieurs, que nous partons tous demain
au soir.

-- En ce cas, il faut que je previenne chez moi, dit Moliere.

-- Ah! oui, pauvre Moliere! fit Loret en souriant _il aime_ chez
lui.

-- _Il aime_, oui, repliqua Moliere avec son doux et triste
sourire; _il aime_, ce qui ne veut pas dire _on l'aime_.

-- Moi, dit La Fontaine, on m'aime a Chateau-Thierry, j'en suis
bien sur.

En ce moment, Aramis rentra apres une disparition d'un instant.

-- Quelqu'un vient-il avec moi? demanda-t-il. Je passe par Paris,
apres avoir entretenu M. Fouquet un quart d'heure. J'offre mon
carrosse.

-- Bon, a moi! dit Moliere. J'accepte; je suis presse.

-- Moi, je dinerai ici, dit Loret. M. de Gourville m'a promis des
ecrevisses.

_Il m'a promis des ecrevisses..._

Cherche la rime, La Fontaine."

Aramis sortit en riant comme il savait rire. Moliere le suivit.
Ils etaient au bas de l'escalier lorsque La Fontaine entrebailla
la porte et cria:

_Moyennant que tu l'ecrivisses, _
_Il t'a promis des ecrevisses_.

Les eclats de rire des epicuriens redoublerent et parvinrent
jusqu'aux oreilles de Fouquet, au moment ou Aramis ouvrait la
porte de son cabinet.

Quant a Moliere, il s'etait charge de commander les chevaux,
tandis qu'Aramis allait echanger avec le surintendant les quelques
mots qu'il avait a lui dire.

-- Oh! comme ils rient la-haut! dit Fouquet avec un soupir.

-- Vous ne riez pas, vous, Monseigneur?

-- Je ne ris plus, monsieur d'Herblay.

-- La fete approche.

-- L'argent s'eloigne.

-- Ne vous ai-je pas dit que c'etait mon affaire?

-- Vous m'avez promis des millions.

-- Vous les aurez le lendemain de l'entree du roi a Vaux.

Fouquet regarda profondement Aramis, et passa sa main glacee sur
son front humide. Aramis comprit que le surintendant doutait de
lui, ou sentait son impuissance a avoir de l'argent. Comment
Fouquet pouvait-il supposer qu'un pauvre eveque, ex-abbe, ex-
mousquetaire, en trouverait?

-- Pourquoi douter? dit Aramis.:

Fouquet sourit et secoua la tete.

-- Homme de peu de foi! ajouta l'eveque.

-- Mon cher monsieur d'Herblay, repondit Fouquet, si je tombe...

-- Eh bien, si vous tombez...

-- Je tomberai du moins de si haut, que je me briserai en tombant.

Puis, secouant la tete comme pour echapper a lui-meme:

-- D'ou venez-vous, dit-il, cher ami?

-- De Paris.

-- De Paris? Ah!

-- Oui, de chez Percerin.

-- Et qu'avez-vous ete faire vous-meme chez Percerin; car je ne
suppose pas que vous attachiez une si grande importance aux habits
de nos poetes?

-- Non; j'ai ete commander une surprise.

-- Une surprise?

-- Oui, que vous ferez au roi.

-- Coutera-t-elle cher?

-- Oh! cent pistoles, que vous donnerez a Le Brun.

-- Une peinture? Ah! tant mieux! Et que doit representer cette
peinture?

-- Je vous conterai cela; puis, du meme coup, quoi que vous en
disiez, j'ai visite les habits de nos poetes.

-- Bah! et ils seront elegants, riches?

-- Superbes! Il n'y aura pas beaucoup de grands seigneurs qui en
auront de pareils. On verra la difference qu'il y a entre les
courtisans de la richesse et ceux de l'amitie.

-- Toujours spirituel et genereux, cher prelat!

-- A votre ecole.

Fouquet lui serra la main.

-- Et ou allez-vous? dit-il.

-- Je vais a Paris, quand vous m'aurez donne une lettre.

-- Une lettre pour qui?

-- Une lettre pour M. de Lyonne.

-- Et que lui voulez-vous, a Lyonne?

-- Je veux lui faire signer une lettre de cachet.

-- Une lettre de cachet! Vous voulez faire mettre quelqu'un a la
Bastille?

-- Non, au contraire, j'en veux faire sortir quelqu'un.

-- Ah! Et qui cela?

-- Un pauvre diable, un jeune homme, un enfant, qui est
embastille, voila tantot dix ans, pour deux vers latins qu'il a
faits contre les jesuites.

-- Pour deux vers latins! Et, pour deux vers latins, il est en
prison depuis dix ans, le malheureux?

-- Oui.

-- Et il n'a pas commis d'autre crime?

-- A part ces deux vers, il est innocent comme vous et moi.

-- Votre parole?

-- Sur l'honneur!

-- Et il se nomme?...

-- Seldon.

-- Ah! c'est trop fort, par exemple! Et vous saviez cela, et vous
ne me l'avez pas dit?

-- Ce n'est qu'hier que sa mere s'est adressee a moi, Monseigneur.

-- Et cette femme est pauvre?

-- Dans la misere la plus profonde.

-- Mon Dieu! dit Fouquet, vous permettez parfois de telles
injustices, que je comprends qu'il y ait des malheureux qui
doutent de vous! Tenez, monsieur d'Herblay.

Et Fouquet, prenant une plume, ecrivit rapidement quelques lignes
a son collegue Lyonne.

Aramis prit la lettre et s'appreta a sortir.

-- Attendez, dit Fouquet.

Il ouvrit son tiroir et lui remit dix billets de caisse qui s'y
trouvaient. Chaque billet etait de mille livres.

-- Tenez, dit-il, faites sortir le fils, et remettez ceci a la
mere; mais surtout ne lui dites pas...

-- Quoi, Monseigneur?

-- Qu'elle est de dix mille livres plus riche que moi; elle dirait
que je suis un triste surintendant. Allez, et j'espere que Dieu
benira ceux qui pensent a ses pauvres.

-- C'est ce que j'espere aussi, repliqua Aramis en baisant la main
de Fouquet.

Et il sortit rapidement, emportant la lettre pour Lyonne, les bons
de caisse pour la mere de Seldon et emmenant Moliere, qui
commencait a s'impatienter.


Chapitre CCXIII -- Encore un souper a la Bastille


Sept heures du soir sonnaient au grand cadran de la Bastille, a ce
fameux cadran qui, pareil a tous les accessoires de la prison
d'Etat, dont l'usage est une torture, rappelait aux prisonniers la
destination de chacune des heures de leur supplice. Le cadran de
la Bastille, orne de figures comme la plupart des horloges de ce
temps, representait saint Pierre aux Liens.

C'etait l'heure du souper des pauvres captifs. Les portes,
grondant sur leurs enormes gonds, ouvraient passage aux plateaux
et aux paniers charges de mets, dont la delicatesse, comme
M. Baisemeaux nous l'a appris lui-meme, s'appropriait a la
condition du detenu.

Nous savons la-dessus les theories de M. Baisemeaux, souverain
dispensateur des delices gastronomiques, cuisinier en chef de la
forteresse royale, dont les paniers pleins montaient les raides
escaliers, portant quelque consolation aux prisonniers, dans le
fond des bouteilles honnetement remplies.

Cette meme heure etait celle du souper de M. le gouverneur. Il
avait un convive ce jour-la, et la broche tournait plus lourde que
d'habitude.

Les perdreaux rotis, flanques de cailles et flanquant un levraut
pique; les poules dans le bouillon, le jambon frit et arrose de
vin blanc, les cardons de Guipuzcoa et la bisque d'ecrevisses;
voila, outre les soupes et les hors d'oeuvre, quel etait le menu
de M. le gouverneur.

Baisemeaux, attable, se frottait les mains en regardant
M. l'eveque de Vannes, qui, botte comme un cavalier, habille de
gris, l'epee au flanc, ne cessait de parler de sa faim et
temoignait la plus vive impatience.

M. Baisemeaux de Montlezun n'etait pas accoutume aux familiarites
de Sa Grandeur Monseigneur de Vannes, et, ce soir-la, Aramis,
devenu guilleret, faisait confidences sur confidences. Le prelat
etait redevenu tant soit peu mousquetaire. L'eveque frisait la
gaillardise. Quant a M. Baisemeaux, avec cette facilite des gens
vulgaires, il se livrait tout entier sur ce quart d'abandon de son
convive.

-- Monsieur, dit-il, car, en verite, ce soir, je n'ose vous
appeler Monseigneur...

-- Non pas, dit Aramis, appelez-moi monsieur, j'ai des bottes.

-- Eh bien, monsieur, savez-vous qui vous me rappelez ce soir?

-- Non, ma foi! dit Aramis en se versant a boire, mais j'espere
que je vous rappelle un bon convive.

-- Vous m'en rappelez deux. Monsieur Francois, mon ami, fermez
cette fenetre: le vent pourrait incommoder Sa Grandeur.

-- Et qu'il sorte! ajouta Aramis. Le souper est completement
servi, nous le mangerons bien sans laquais. J'aime fort, quand je
suis en petit comite, quand je suis avec un ami...

Baisemeaux s'inclina respectueusement.

-- J'aime fort, continua Aramis, a me servir moi-meme.

-- Francois, sortez! cria Baisemeaux. Je disais donc que Votre
Grandeur me rappelle deux personnes: l'une bien illustre, c'est
feu M. le cardinal, le grand cardinal, celui de La Rochelle, celui
qui avait des bottes comme vous. Est-ce vrai?

-- Oui, ma foi! dit Aramis. Et l'autre?

-- L'autre, c'est un certain mousquetaire, tres joli, tres brave,
tres hardi, tres heureux, qui, d'abbe, se fit mousquetaire, et, de
mousquetaire, abbe.

Aramis daigna sourire.

-- D'abbe, continua Baisemeaux enhardi par le sourire de Sa
Grandeur, d'abbe, eveque, et, d'eveque...

-- Ah! arretons-nous, par grace! fit Aramis.

-- Je vous dis, monsieur, que vous me faites l'effet d'un
cardinal.

-- Cessons, mon cher monsieur Baisemeaux. Vous l'avez dit, j'ai
les bottes d'un cavalier, mais je ne veux pas, meme ce soir, me
brouiller, malgre cela, avec l'Eglise.

-- Vous avez des intentions mauvaises, cependant, Monseigneur.

-- Oh! je l'avoue, mauvaises comme tout ce qui est mondain.

-- Vous courez la ville, les ruelles, en masque?

-- Comme vous dites, en masque.

-- Et vous jouez toujours de l'epee?

-- Je crois que oui, mais seulement quand on m'y force. Faites-moi
donc le plaisir d'appeler Francois.

-- Vous avez du vin la.

-- Ce n'est pas pour du vin, c'est parce qu'il fait chaud ici et
que la fenetre est close.

-- Je ferme les fenetres en soupant pour ne pas entendre les
rondes ou les arrivees des courriers.

-- Ah! oui... On les entend quand la fenetre est ouverte?

-- Trop bien, et cela derange. Vous comprenez.

-- Cependant on etouffe. Francois!

Francois entra.

-- Ouvrez, je vous prie, maitre Francois, dit Aramis. Vous
permettez, cher monsieur Baisemeaux?

-- Monseigneur est ici chez lui, repondit le gouverneur.

La fenetre fut ouverte.

-- Savez-vous, dit M. Baisemeaux, que vous allez vous trouver bien
esseule, maintenant que M. de La Fere a regagne ses penates de
Blois? C'est un bien ancien ami, n'est-ce pas?

-- Vous le savez comme moi, Baisemeaux, puisque vous avez ete aux
mousquetaires avec nous.

-- Bah! avec mes amis, je ne compte ni les bouteilles ni les
annees.

-- Et vous avez raison. Mais je fais plus qu'aimer M. de La Fere,
cher monsieur Baisemeaux, je le venere.

-- Eh bien, moi, c'est singulier, dit le gouverneur, je lui
prefere M. d'Artagnan. Voila un homme qui boit bien et longtemps!
Ces gens-la laissent voir leur pensee, au moins.

-- Baisemeaux, enivrez-moi ce soir, faisons la debauche comme
autrefois; et, si j'ai une peine au fond du coeur, je vous promets
que vous la verrez comme vous verriez un diamant au fond de votre
verre.

-- Bravo! dit Baisemeaux.

Et il se versa un grand coup de vin, et l'avala en fremissant de
joie d'etre pour quelque chose dans un peche capital d'archeveque.

Tandis qu'il buvait il ne voyait pas avec quelle attention Aramis
observait les bruits de la grande cour.

Un courrier entra vers huit heures, a la cinquieme bouteille
apportee par Francois sur la table, et, quoique ce courrier fit
grand bruit, Baisemeaux n'entendit rien.

-- Le diable l'emporte! fit Aramis.

-- Quoi donc? Qui donc? demanda Baisemeaux. J'espere que ce n'est
pas le vin que vous buvez, ni celui qui vous le fait boire?

-- Non; c'est un cheval qui fait, a lui seul autant de bruit dans
la cour que pourrait en faire un escadron tout entier.

-- Bon! Quelque courrier, repliqua le gouverneur en redoublant
force rasades. Oui, le diable l'emporte! et si vite, que nous n'en
entendions plus parler! Hourra! hourra!

-- Vous m'oubliez, Baisemeaux! Mon verre est vide, dit Aramis en
montrant un cristal eblouissant.

-- D'honneur, vous m'enchantez... Francois, du vin!

Francois entra.

-- Du vin, maraud, et du meilleur!

-- Oui, monsieur; mais... c'est un courrier.

-- Au diable! ai-je dit.

-- Monsieur, cependant...

-- Qu'il laisse au greffe; nous verrons demain. Demain, il sera
temps; demain, il fera jour, dit Baisemeaux en chantonnant ces
deux dernieres phrases.

-- Ah! monsieur, grommela le soldat Francois, bien malgre lui,
monsieur...

-- Prenez garde, dit Aramis, prenez garde.

-- A quoi, cher monsieur d'Herblay? dit Baisemeaux a moitie ivre.

-- La lettre par courrier, qui arrive aux gouverneurs de citadelle
c'est quelquefois un ordre.

-- Presque toujours.

-- Les ordres ne viennent-ils pas des ministres?

-- Oui sans doute; mais...

-- Et ces ministres ne font-ils pas que contresigner le seing du
roi?

-- Vous avez peut-etre raison. Cependant, c'est bien ennuyeux
quand on est en face d'une bonne table en tete a tete avec un ami!
Ah! pardon, monsieur, j'oublie que c'est moi qui vous donne a
souper, et que je parle a un futur cardinal.

-- Laissons tout cela, cher Baisemeaux, et revenons a votre
soldat, a Francois.

-- Eh bien, qu'a-t-il fait, Francois?

-- Il a murmure.

-- Il a eu tort.

-- Cependant, il a murmure, vous comprenez; c'est qu'il se passe
quelque chose d'extraordinaire. Ce pourrait bien n'etre pas
Francois qui aurait tort de murmurer, mais vous qui auriez tort de
ne pas l'entendre.

-- Tort? Moi, avoir tort devant Francois? Cela me parait dur.

-- Un tort d'irregularite. Pardon! mais j'ai cru devoir vous faire
une observation que je juge importante.

-- Oh! vous avez raison, peut-etre, begaya Baisemeaux. Ordre du
roi c'est sacre! Mais les ordres qui viennent quand on soupe, je
le repete, que le diable...

-- Si vous eussiez fait cela au grand cardinal, hein! mon cher
Baisemeaux, et que cet ordre eut eu quelque importance...

-- Je le fais pour ne pas deranger un eveque; ne suis-je pas
excusable, morbleu?

-- N'oubliez pas, Baisemeaux, que j'ai porte la casaque, et j'ai
l'habitude de voir partout des consignes.

-- Vous voulez donc?...

-- Je veux que vous fassiez votre devoir, mon ami. Oui, je vous en
prie, au moins devant ce soldat.

-- C'est mathematique, fit Baisemeaux.

Francois attendait toujours.

-- Qu'on me monte cet ordre du roi, dit Baisemeaux en se
redressant. Et il ajouta tout bas: Savez-vous ce que c'est? Je
vais vous le dire quelque chose d'interessant comme ceci: "Prenez
garde au feu dans les environs de la poudriere"; ou bien: "Veillez
sur un tel, qui est un adroit fuyard." Ah! si vous saviez,
Monseigneur, combien de fois j'ai ete reveille en sursaut au plus
doux, au plus profond de mon sommeil, par des ordonnances arrivant
au galop pour me dire, ou plutot pour m'apporter un pli contenant
ces mots: "Monsieur Baisemeaux, qu'y a-t-il de nouveau?" On voit
bien que ceux qui perdent leur temps a ecrire de pareils ordres
n'ont jamais couche a la Bastille. Ils connaitraient mieux
l'epaisseur de mes murailles, la vigilance de mes officiers, la
multiplicite de mes rondes. Enfin, que voulez-vous, Monseigneur!
leur metier est d'ecrire pour me tourmenter lorsque je suis
tranquille; pour me troubler quand je suis heureux ajouta
Baisemeaux en s'inclinant devant Aramis. Laissons-les donc faire
leur metier.

-- Et faites le votre, ajouta en souriant l'eveque, dont le
regard, soutenu, commandait malgre cette caresse.

Francois rentra. Baisemeaux prit de ses mains l'ordre envoye du
ministere. Il le decacheta lentement et le lut de meme. Aramis
feignit de boire pour observer son hote au travers du cristal.
Puis, Baisemeaux ayant lu:

-- Que disais-je tout a l'heure? fit-il.

-- Quoi donc? demanda l'eveque.

-- Un ordre d'elargissement. Je vous demande un peu, la belle
nouvelle pour nous deranger!

-- Belle nouvelle pour celui qu'elle concerne, vous en
conviendrez, au moins, mon cher gouverneur.

-- Et a huit heures du soir!

-- C'est de la charite.

-- De la charite, je le veux bien; mais elle est pour ce drole-la
qui s'ennuie, et non pas pour moi qui m'amuse! dit Baisemeaux
exaspere.

-- Est-ce une perte que vous faites, et le prisonnier qui vous est
enleve etait il aux grands controles?

-- Ah bien, oui! Un pleutre, un rat, a cinq francs!

-- Faites voir, demanda M. d'Herblay. Est-ce indiscret?

-- Non pas; lisez.

-- Il y a _presse_ sur la feuille. Vous avez vu, n'est-ce pas.

-- C'est admirable! _Presse!_... un homme qui est ici depuis dix
ans! On est presse de le mettre dehors, aujourd'hui, ce soir meme,
a huit heures!

Et Baisemeaux, haussant les epaules avec un air de superbe dedain,
jeta l'ordre sur la table et se remit a manger.

-- Ils ont de ces mouvements-la, dit-il la bouche pleine, ils
prennent un homme un beau jour, ils le nourrissent pendant dix ans
et vous ecrivent: _Veillez bien sur le drole!_ ou bien: _Tenez-le
rigoureusement!_ Et puis, quand on s'est accoutume a regarder le
detenu comme un homme dangereux tout a coup, sans cause, sans
precedent, ils vous ecrivent: _Mettez en liberte_. Et ils ajoutent
a leur missive: _Presse!_ Vous avouerez, Monseigneur que c'est a
faire lever les epaules.

-- Que voulez-vous! on crie comme cela, dit Aramis, et on execute
l'ordre.

-- Bon! bon! l'on execute!... Oh! patience!... Il ne faudrait pas
vous figurer que je suis un esclave.

-- Mon Dieu, tres cher monsieur Baisemeaux, qui vous dit cela? on
connait votre independance.

-- Dieu merci!

-- Mais on connait aussi votre bon coeur.

-- Ah! parlons-en!

-- Et votre obeissance a vos superieurs. Quand on a ete soldat,
voyez-vous, Baisemeaux, c'est pour la vie.

-- Aussi, obeirai-je strictement, et demain matin, au point du
jour, le detenu designe sera elargi.

-- Demain?

-- Au jour.

-- Pourquoi pas ce soir, puisque la lettre de cachet porte sur la
suscription et a l'interieur: _Presse_?

-- Parce que ce soir nous soupons et que nous sommes presses, nous
aussi.

-- Cher Baisemeaux, tout botte que je suis, je me sens pretre, et
la charite m'est un devoir plus imperieux que la faim et la soif.
Ce malheureux a souffert assez longtemps, puisque vous venez de me
dire que, depuis dix ans, il est votre pensionnaire. Abregez-lui
la souffrance. Une bonne minute l'attend, donnez-la-lui bien vite.
Dieu vous la rendra dans son paradis en annees de felicite.

-- Vous le voulez?

-- Je vous en prie.

-- Comme cela, tout au travers du repas.

-- Je vous en supplie; cette action vaudra dix _Benedicite_.

-- Qu'il soit fait comme vous le desirez. Seulement, nous
mangerons froid.

-- Oh! qu'a cela ne tienne!

Baisemeaux se pencha en arriere pour sonner Francois, et, par un
mouvement tout naturel, il se retourna vers la porte.

L'ordre etait reste sur la table. Aramis profita du moment ou
Baisemeaux ne regardait pas pour echanger ce papier contre un
autre, plie de la meme facon, et qu'il tira de sa poche.

-- Francois, dit le gouverneur, que l'on fasse monter ici M. le
major avec les guichetiers de la Bertaudiere.

Francois sortit en s'inclinant, et les deux convives se
retrouverent seuls.


Chapitre CCXIV -- Le general de l'ordre


Il se fit, entre les deux convives, un instant de silence pendant
lequel Aramis ne perdit pas de vue le gouverneur. Celui-ci ne
semblait qu'a moitie resolu a se deranger ainsi au milieu de son
souper, et il etait evident qu'il cherchait une raison quelconque,
bonne ou mauvaise, pour retarder au moins jusqu'apres le dessert.
Cette raison, il parut tout a coup l'avoir trouvee.

-- Eh! mais, s'ecria-t-il, c'est impossible!

-- Comment, impossible? dit Aramis. Voyons un peu, cher ami, ce
qui est impossible.

-- Il est impossible de mettre le prisonnier en liberte a une
pareille heure. Ou ira-t-il, lui qui ne connait pas Paris?

-- Il ira ou il pourra.

-- Vous voyez bien, autant vaudrait delivrer un aveugle.

-- J'ai un carrosse, je le conduirai la ou il voudra que je le
mene.

-- Vous avez reponse a tout... Francois, qu'on dise a M. le major
d'aller ouvrir la prison de M. Seldon, N deg. 3, Bertaudiere.

-- Seldon? fit Aramis tres simplement. Vous avez dit Seldon, je
crois?

-- J'ai dit Seldon. C'est le nom de celui qu'on elargit.

-- Oh! vous voulez dire Marchiali, dit Aramis.

-- Marchiali? Ah bien! oui! Non, non, Seldon.

-- Je pense que vous faites erreur, monsieur Baisemeaux.

-- J'ai lu l'ordre.

-- Moi aussi.

-- Et j'ai vu _Seldon_ en lettres grosses comme cela.

Et M. de Baisemeaux montrait son doigt.

-- Moi, j'ai lu _Marchiali_ en caracteres gros comme ceci.

Et Aramis montrait les deux doigts.

-- Au fait, eclaircissons le cas, dit Baisemeaux, sur de lui. Le
papier est la, et il suffira de le lire.

-- Je lis: Marchiali, reprit Aramis en deployant le papier. Tenez!

Baisemeaux regarda et ses bras flechirent.

-- Oui, oui, dit-il atterre, oui, _Marchiali_. Il y a bien ecrit
Marchiali! c'est bien vrai!

-- Ah!

-- Comment! l'homme dont nous parlons tant? L'homme que chaque
jour l'on me recommande tant?

-- Il y a _Marchiali, _repeta encore l'inflexible Aramis.

-- Il faut l'avouer, monseigneur, mais je n'y comprends absolument
rien.

-- On en croit ses yeux, cependant.

-- Ma foi, dire qu'il y a bien _Marchiali_!

-- Et d'une bonne ecriture, encore.

-- C'est phenomenal! Je vois encore cet ordre et le nom de Seldon,
Irlandais. Je le vois. Ah! et meme, je me le rappelle, sous ce
nom, il y avait un pate d'encre.

-- Non, il n'y a pas d'encre, non, il n'y a pas de pate.

-- Oh! par exemple, si fait! A telle enseigne que j'ai frotte la
poudre qu'il y avait sur le pate.

-- Enfin, quoi qu'il en soit, cher monsieur de Baisemeaux, dit
Aramis, et quoi que vous ayez vu, l'ordre est signe de delivrer
Marchiali, avec ou sans pate.

-- L'ordre est signe de delivrer Marchiali, repeta machinalement
Baisemeaux, qui essayait de reprendre possession de ses esprits.

-- Et vous allez delivrer ce prisonnier. Si le coeur vous dit de
delivrer aussi Seldon, je vous declare que je ne m'y opposerai pas
le moins du monde.

Aramis ponctua cette phrase par un sourire dont l'ironie acheva de
degriser Baisemeaux et lui donna du courage.

-- Monseigneur, dit-il, ce Marchiali est bien le meme prisonnier,
que, l'autre jour, un pretre, confesseur de _notre ordre_, est
venu visiter si imperieusement et si secretement.

-- Je ne sais pas cela, monsieur, repliqua l'eveque.

-- Il n'y a pas cependant si longtemps, cher monsieur d'Herblay.

-- C'est vrai, mais chez nous, monsieur, il est bon que l'homme
d'aujourd'hui ne sache plus ce qu'a fait l'homme d'hier.

-- En tout cas, fit Baisemeaux, la visite du confesseur jesuite
aura porte bonheur a cet homme.

Aramis ne repliqua pas et se remit a manger et a boire.

Baisemeaux, lui, ne touchant plus a rien de ce qui etait sur la
table, reprit encore une fois l'ordre et l'examina en tous sens.

Cette inquisition, dans des circonstances ordinaires, eut fait
monter le pourpre aux oreilles du mal patient Aramis; mais
l'eveque de Vannes ne se courroucait point pour si peu, surtout
quand il s'etait dit tout bas qu'il serait dangereux de se
courroucer.

-- Allez-vous delivrer Marchiali? dit-il. Oh! que voila du xeres
fondu et parfume, mon cher gouverneur!

-- Monseigneur, repondit Baisemeaux, je delivrerai le prisonnier
Marchiali quand j'aurai rappele le courrier qui apportait l'ordre,
et surtout lorsqu'en l'interrogeant je me serai assure...

-- Les ordres sont cachetes, et le contenu est ignore du courrier.
De quoi vous assurerez-vous donc, je vous prie?

-- Soit, monseigneur; mais j'enverrai au ministere, et, la,
M. de Lyonne retirera l'ordre ou l'approuvera.

-- A quoi bon tout cela? fit Aramis froidement.

-- A quoi bon?

-- Oui, je demande a quoi cela sert.

-- Cela sert a ne jamais se tromper, monseigneur, a ne jamais
manquer au respect que tout subalterne doit a ses superieurs, a ne
jamais enfreindre les devoirs du service qu'on a consenti a
prendre.

-- Fort bien, vous venez de parler si eloquemment, que je vous ai
admire. C'est vrai, un subalterne doit respect a ses superieurs,
il est coupable quand il se trompe, et il serait puni s'il
enfreignait les devoirs ou les lois de son service.

Baisemeaux regarda l'eveque avec etonnement.

-- Il en resulte, poursuivit Aramis, que vous allez consulter pour
vous mettre en repos avec votre conscience?

-- Oui, monseigneur.

-- Et que, si un superieur vous ordonne, vous obeirez?

-- Vous n'en doutez pas, monseigneur.

-- Vous connaissez bien la signature du roi, monsieur de
Baisemeaux?

-- Oui, monseigneur.

-- N'est-elle pas sur cet ordre de mise en liberte?

-- C'est vrai, mais elle peut...

-- Etre fausse, n'est-ce pas?

-- Cela s'est vu, monseigneur.

-- Vous avez raison. Et celle de M. de Lyonne?

-- Je la vois bien sur l'ordre; mais, de meme qu'on peut
contrefaire le seing du roi, l'on peut, a plus forte raison,
contrefaire celui de M. de Lyonne.

-- Vous marchez dans la logique a pas de geant, monsieur de
Baisemeaux, dit Aramis, et votre argumentation est invincible.
Mais vous vous fondez, pour croire ces signatures fausses,
particulierement sur quelles causes?

-- Sur celle-ci: l'absence des signataires. Rien ne controle la
signature de Sa Majeste, et M. de Lyonne n'est pas la pour me dire
qu'il a signe.

-- Eh bien! monsieur de Baisemeaux, fit Aramis en attachant sur le
gouverneur son regard d'aigle, j'adopte si franchement vos doutes
et votre facon de les eclaircir, que je vais prendre une plume si
vous me la donnez.

Baisemeaux donna une plume.

-- Une feuille blanche quelconque, ajouta Aramis.

Baisemeaux donna le papier.

-- Et que je vais ecrire, moi aussi, moi present, moi
incontestable, n'est-ce pas? un ordre auquel, j'en suis certain,
vous donnerez creance, si incredule que vous soyez.

Baisemeaux palit devant cette glaciale assurance. Il lui sembla
que cette voix d'Aramis, si souriant et si gai naguere, etait
devenue funebre et sinistre, que la cire des flambeaux se
changeait en cierges de chapelle sepulcrale, et que le vin des
verres se transformait en calice de sang.

Aramis prit la plume et ecrivit. Baisemeaux, terrifie, lisait
derriere son epaule:

"A.M.D.G." ecrivit l'eveque, et il souscrivit une croix au-dessous
de ces quatre lettres, qui signifient _ad majorem Dei gloriam_.
Puis il continua:

"Il nous plait que l'ordre apporte a M. de Baisemeaux de
Montlezun, gouverneur pour le roi du chateau de la Bastille, soit
repute par lui bon et valable, et mis sur-le-champ a execution.

_Signe_: d'Herblay,
_general de l'ordre par la grace de Dieu."_

Baisemeaux fut frappe si profondement, que ses traits demeurerent
contractes, ses levres beantes, ses yeux fixes. Il ne remua pas,
il n'articula pas un son.

On n'entendait dans la vaste salle que le bourdonnement d'une
petite mouche qui voletait autour des flambeaux.

Aramis, sans meme daigner regarder l'homme qu'il reduisait a un si
miserable etat, tira de sa poche un petit etui qui renfermait de
la cire noire; il cacheta sa lettre, y apposa un sceau suspendu a
sa poitrine derriere son pourpoint, et, quand l'operation fut
terminee, il presenta, silencieusement toujours, la missive a
M. de Baisemeaux.

Celui-ci, dont les mains tremblaient a faire pitie, promena un
regard terne et fou sur le cachet. Une derniere lueur d'emotion se
manifesta sur ses traits, et il tomba comme foudroye sur une
chaise.

-- Allons, allons, dit Aramis apres un long silence pendant lequel
le gouverneur de la Bastille avait repris peu a peu ses sens, ne
me faites pas croire, cher Baisemeaux, que la presence du general
de l'ordre est terrible comme celle de Dieu, et qu'on meurt de
l'avoir vu. Du courage! levez vous, donnez-moi votre main, et
obeissez.

Baisemeaux, rassure, sinon satisfait, obeit, baisa la main
d'Aramis et se leva.

-- Tout de suite? murmura-t-il.

-- Oh! pas d'exageration, mon hote; reprenez votre place, et
faisons honneur a ce beau dessert.

-- Monseigneur, je ne me releverai pas d'un tel coup; moi qui ai
ri, plaisante avec vous! moi qui ai ose vous traiter sur un pied
d'egalite!

-- Tais-toi, mon vieux camarade, repliqua l'eveque, qui sentit
combien la corde etait tendue et combien il eut ete dangereux de
la rompre, tais-toi. Vivons chacun de notre vie: a toi, ma
protection et mon amitie; a moi, ton obeissance. Ces deux tributs
exactement payes, restons en joie.

Baisemeaux reflechit; il apercut d'un coup d'oeil les consequences
de cette extorsion d'un prisonnier a l'aide d'un faux ordre, et,
mettant en parallele la garantie que lui offrait l'ordre officiel
du general, il ne la sentit pas de poids.

Aramis le devina.

-- Mon cher Baisemeaux, dit-il, vous etes un niais. Perdez donc
l'habitude de reflechir, quand je me donne la peine de penser pour
vous.

Et sur un nouveau geste qu'il fit, Baisemeaux s'inclina encore.

-- Comment vais-je m'y prendre? dit-il.

-- Comment faites-vous pour delivrer un prisonnier?

-- J'ai le reglement.

-- Eh bien! suivez le reglement, mon cher.

-- Je vais avec mon major a la chambre du prisonnier, et je
l'emmene quand c'est un personnage d'importance.

-- Mais ce Marchiali n'est pas un personnage d'importance? dit
negligemment Aramis.

-- Je ne sais, repliqua le gouverneur.

Comme il eut dit: "C'est a vous de me l'apprendre."

-- Alors, si vous ne le savez pas, c'est que j'ai raison: agissez
donc envers ce Marchiali comme vous agissez envers les petits.

-- Bien. Le reglement l'indique.

-- Ah!

-- Le reglement porte que le guichetier ou l'un des bas officiers
amenera le prisonnier au gouverneur, dans le greffe.

-- Eh bien! mais c'est fort sage, cela. Et ensuite?

-- Ensuite, on rend a ce prisonnier les objets de valeur qu'il
portait sur lui lors de son incarceration, les habits, les
papiers, si l'ordre du ministre n'en a dispose autrement.

-- Que dit l'ordre du ministre a propos de ce Marchiali?

-- Rien; car le malheureux est arrive ici sans joyaux, sans
papiers, presque sans habits.

-- Voyez comme tout cela est simple! En verite, Baisemeaux, vous
vous faites des monstres de toute chose. Restez donc ici, et
faites amener le prisonnier au Gouvernement.

Baisemeaux obeit. Il appela son lieutenant, et lui donna une
consigne, que celui-ci transmit, sans s'emouvoir, a qui de droit.

Une demi-heure apres, on entendit une porte se refermer dans la
cour: c'etait la porte du donjon qui venait de rendre sa proie a
l'air libre.

Aramis souffla toutes les bougies qui eclairaient la chambre. Il
n'en laissa bruler qu'une, derriere la porte. Cette lueur
tremblotante ne permettait pas aux regards de se fixer sur les
objets. Elle en decuplait les aspects et les nuances par son
incertitude et sa mobilite.

Les pas se rapprocherent.

-- Allez au-devant de vos hommes, dit Aramis a Baisemeaux.

Le gouverneur obeit.

Le sergent et les guichetiers disparurent.

Baisemeaux rentra, suivi d'un prisonnier.

Aramis s'etait place dans l'ombre; il voyait sans etre vu.

Baisemeaux, d'une voix emue, fit connaitre a ce jeune homme
l'ordre qui le rendait libre.

Le prisonnier ecouta sans faire un geste ni prononcer un mot.

-- Vous jurerez, c'est le reglement qui le veut, ajouta le
gouverneur, de ne jamais rien reveler de ce que vous avez vu ou
entendu dans la Bastille?

Le prisonnier apercut un christ; il etendit la main et jura des
levres.

-- A present, monsieur, vous etes libre; ou comptez-vous aller?

Le prisonnier tourna la tete, comme pour chercher derriere lui une
protection sur laquelle il avait du compter.

C'est alors qu'Aramis sortit de l'ombre.

-- Me voici, dit-il, pour rendre a Monsieur le service qu'il lui
plaira de me demander.

Le prisonnier rougit legerement, et, sans hesitation vint passer
son bras sous celui d'Aramis.

-- Dieu vous ait en sa sainte garde! dit-il d'une voix qui, par sa
fermete, fit tressaillir le gouverneur, autant que la formule
l'avait etonne.

Aramis, en serrant les mains de Baisemeaux, lui dit:

-- Mon ordre vous gene-t-il? craignez-vous qu'on ne le trouve chez
vous, si l'on venait a y fouiller?

-- Je desire le garder, monseigneur, dit Baisemeaux. Si on le
trouvait chez moi, ce serait un signe certain que je serais perdu,
et, en ce cas, vous seriez pour moi un puissant et dernier
auxiliaire.

-- Etant votre complice, voulez-vous dire? repondit Aramis en
haussant les epaules. Adieu, Baisemeaux! dit-il.

Les chevaux attendaient, ebranlant le carrosse dans leur
impatience.

Baisemeaux conduisit l'eveque jusqu'au bas du perron.

Aramis fit monter son compagnon avant lui dans le carrosse, y
monta ensuite, et, sans donner d'autre ordre au cocher:

-- Allez! dit-il.

La voiture roula bruyamment sur le pave des cours. Un officier,
portant un flambeau, devancait les chevaux, et donnait a chaque
corps de garde l'ordre de laisser passer.

Pendant le temps que l'on mit a ouvrir toutes les barrieres,
Aramis ne respira point, et l'on eut pu entendre son coeur battre
contre les parois de sa poitrine.

Le prisonnier, plonge dans un angle du carrosse, ne donnait pas
non plus signe d'existence.

Enfin, un soubresaut, plus fort que les autres, annonca que le
dernier ruisseau etait franchi. Derriere le carrosse se referma la
derniere porte, celle de la rue Saint-Antoine. Plus de murs a
droite ni a gauche; le ciel partout, la liberte partout, la vie
partout. Les chevaux, tenus en bride par une main vigoureuse,
allerent doucement jusqu'au milieu du faubourg. La, ils prirent le
trot.

Peu a peu, soit qu'il s'echauffassent, soit qu'on les poussat, ils
gagnerent en rapidite, et, une fois a Bercy, le carrosse semblait
voler, tant l'ardeur des coursiers etait grande. Ces chevaux
coururent ainsi jusqu'a Villeneuve-Saint-Georges, ou le relais
etait prepare. Alors, quatre chevaux, au lieu de deux,
entrainerent la voiture dans la direction de Melun, et
s'arreterent un moment au milieu de la foret de Senart. L'ordre
sans doute, avait ete donne d'avance au postillon, car Aramis
n'eut pas meme besoin de faire un signe.

-- Qu'y a-t-il? demanda le prisonnier, comme s'il sortait d'un
long reve.

-- Il y a, monseigneur, dit Aramis, qu'avant d'aller plus loin,
nous avons besoin de causer, Votre Altesse Royale et moi.

-- J'attendrai l'occasion, monsieur, repondit le jeune prince.

-- Elle ne saurait etre meilleure, monseigneur; nous voici au
milieu du bois, nul ne peut nous entendre.

-- Et le postillon?

-- Le postillon de ce relais est sourd et muet, monseigneur.

-- Je suis a vous, monsieur d'Herblay.

-- Vous plait-il de rester dans cette voiture?

-- Oui, nous sommes bien assis, et j'aime cette voiture; c'est
celle qui m'a rendu a la liberte.

-- Attendez, monseigneur... Encore une precaution a prendre.

-- Laquelle?

-- Nous sommes ici sur le grand chemin: il peut passer des
cavaliers ou des carrosses voyageant comme nous, et qui, a nous
voir arretes, nous croiraient dans un embarras. Evitons des offres
de services qui nous generaient.

-- Ordonnez au postillon de cacher le carrosse dans une allee
laterale.

-- C'est precisement ce que je voulais faire, monseigneur.

Aramis fit un signe au muet, qu'il toucha. Celui-ci mit pied a
terre, prit les deux premiers chevaux par la bride, et les
entraina dans les bruyeres veloutees, sur l'herbe moussue d'une
allee sinueuse, au fond de laquelle, par cette nuit sans lune, les
nuages formatent un rideau plus noir que des taches d'encre.

Cela fait, l'homme se coucha sur un talus, pres de ses chevaux,
qui arrachaient de droite et de gauche les jeunes pousses de la
glandee.

-- Je vous ecoute, dit le jeune prince a Aramis; mais que faites-
vous la?

-- Je desarme des pistolets dont nous n'avons plus besoin,
monseigneur.


Chapitre CCXV -- Le tentateur


-- Mon prince, dit Aramis en se tournant, dans le carrosse, du
cote de son compagnon, si faible creature que je sois, si mediocre
d'esprit, si inferieur dans l'ordre des etres pensants, jamais il
ne m'est arrive de m'entretenir avec un homme, sans penetrer sa
pensee au travers de ce masque vivant jete sur notre intelligence,
afin d'en retenir la manifestation. Mais ce soir, dans l'ombre ou
nous sommes, dans la reserve ou je vous vois je ne pourrai rien
lire sur vos traits, et quelque chose me dit que j'aurai de la
peine a vous arracher une parole sincere. Je vous supplie donc,
non pas par amour pour moi, car les sujets ne doivent peser rien
dans la balance que tiennent les princes, mais pour l'amour de
vous, de retenir chacune de mes syllabes, chacune de mes
inflexions, qui, dans les graves circonstances ou nous sommes
engages, auront chacune leur sens et leur valeur, aussi
importantes que jamais il s'en prononca dans le monde.

-- J'ecoute, repeta le jeune prince avec decision, sans rien
ambitionner, sans rien craindre de ce que vous m'allez dire.

Et il s'enfonca plus profondement encore dans les coussins epais
du carrosse, essayant de derober a son compagnon, non seulement la
vue, mais la supposition meme de sa personne.

L'ombre etait noire, et elle descendait, large et opaque, du
sommet des arbres entrelaces. Ce carrosse ferme d'une vaste
toiture, n'eut pas recu la moindre parcelle de lumiere, lors meme
qu'un atome lumineux se fut glisse entre les colonnes de brume qui
s'epanouissaient dans l'allee du bois.

-- Monseigneur, reprit Aramis, vous connaissez l'histoire du
gouvernement qui dirige aujourd'hui la France. Le roi est sorti
d'une enfance captive comme l'a ete la votre, obscure comme l'a
ete la votre, etroite comme l'a ete la votre. Seulement, au lieu
d'avoir, comme vous, l'esclavage de la prison, l'obscurite de la
solitude, l'etroitesse de la vie cachee, il a du souffrir toutes
ses miseres, toutes ses humiliations, toutes ses genes, au grand
jour, au soleil impitoyable de la royaute; place noyee de lumiere,
ou toute tache parait une fange sordide, ou toute gloire parait
une tache. Le roi a souffert, il a de la rancune, il se vengera.
Ce sera un mauvais roi. Je ne dis pas qu'il versera le sang comme
Louis XI ou Charles IX, car il n'a pas a venger d'injures
mortelles, mais il devorera l'argent et la subsistance de ses
sujets, parce qu'il a subi des injures d'interet et d'argent. Je
mets donc tout d'abord a l'abri ma conscience quand je considere
en face les merites et les defauts de ce prince, et, si je le
condamne, ma conscience m'absout.

Aramis fit une pause. Ce n'etait pas pour ecouter si le silence du
bois etait toujours le meme, c'etait pour reprendre sa pensee du
fond de son esprit, c'etait pour laisser a cette pensee le temps
de s'incruster profondement dans l'esprit de son interlocuteur.

-- Dieu fait bien tout ce qu'il fait, continua l'eveque de Vannes,
et de cela je suis tellement persuade, que je me suis applaudi des
longtemps d'avoir ete choisi par lui comme depositaire du secret
que je vous ai aide a decouvrir. Il fallait au Dieu de justice et
de prevoyance un instrument aigu, perseverant, convaincu, pour
accomplir une grande oeuvre. Cet instrument, c'est moi. J'ai
l'acuite, j'ai la perseverance, j'ai la conviction; je gouverne un
peuple mysterieux qui a pris pour devise la devise de Dieu:
_Patiens quia aeternus!_

Le prince fit un mouvement.

-- Je devine, monseigneur, dit Aramis, que vous levez la tete, et
que ce peuple a qui je commande vous etonne. Vous ne saviez pas
traiter avec un roi. Oh! monseigneur, roi d'un peuple bien humble,
roi d'un peuple bien desherite: humble, parce qu'il n'a de force
qu'en rampant; desherite, parce que jamais, presque jamais en ce
monde, mon peuple ne recolte les moissons qu'il seme et ne mange
le fruit qu'il cultive. Il travaille pour une abstraction, il
agglomere toutes les molecules de sa puissance pour en former un
homme, et a cet homme, avec le produit de ses gouttes de sueur, il
compose un nuage dont le genie de cet homme doit a son tour faire
une aureole, doree aux rayons de toutes les couronnes de la
chretiente. Voila l'homme que vous avez a vos cotes, monseigneur.
C'est vous dire qu'il vous a tire de l'abime dans un grand
dessein, et qu'il veut, dans ce dessein magnifique, vous elever
au-dessus des puissances de la terre, au-dessus de lui-meme.

Le prince toucha legerement le bras d'Aramis.

-- Vous me parlez, dit-il, de cet ordre religieux dont vous etes
le chef. Il resulte, pour moi, de vos paroles, que, le jour ou
vous voudrez precipiter celui que vous aurez eleve, la chose se
fera, et que vous tiendrez sous votre main votre creature de la
veille.

-- Detrompez-vous, monseigneur, repliqua l'eveque, je ne prendrais
pas la peine de jouer ce jeu terrible avec Votre Altesse Royale,
si je n'avais un double interet a gagner la partie. Le jour ou
vous serez eleve, vous serez eleve a jamais, vous renverserez en
montant le marchepied, vous l'enverrez rouler si loin, que jamais
sa vue ne vous rappellera meme son droit a votre reconnaissance.

-- Oh! monsieur.

-- Votre mouvement, monseigneur, vient d'un excellent naturel.
Merci! Croyez bien que j'aspire a plus que de la reconnaissance;
je suis assure que, parvenu au faite, vous me jugerez plus digne
encore d'etre votre ami, et alors, a nous deux, monseigneur, nous
ferons de si grandes choses, qu'il en sera longtemps parle dans
les siecles.

-- Dites-moi bien, monsieur, dites-le-moi sans voiles, ce que je
suis aujourd'hui et ce que vous pretendez que je sois demain.

-- Vous etes le fils du roi Louis XIII, vous etes le frere du roi
Louis XIV, vous etes l'heritier naturel et legitime du trone de
France. En vous gardant pres de lui, comme on a garde Monsieur,
votre frere cadet, le roi se reservait le droit d'etre souverain
legitime. Les medecins seuls et Dieu pouvaient lui disputer la
legitimite. Les medecins aiment toujours mieux le roi qui est que
le roi qui n'est pas. Dieu se mettrait dans son tort en nuisant a
un prince honnete homme. Mais Dieu a voulu qu'on vous persecutat,
et cette persecution vous sacre aujourd'hui roi de France. Vous
aviez donc le droit de regner, puisqu'on vous le conteste; vous
aviez donc le droit d'etre declare, puisqu'on vous sequestre; vous
etes donc de sang divin, puisqu'on n'a pas ose verser votre sang
comme celui de vos serviteurs. Maintenant, voyez ce qu'il a fait
pour vous, ce Dieu que vous avez tant de fois accuse d'avoir tout
fait contre vous. Il vous a donne les traits, la taille, l'age et
la voix de votre frere, et toutes les causes de votre persecution
vont devenir les causes de votre resurrection triomphale. Demain,
apres-demain, au premier moment, fantome royal, ombre vivante de
Louis XIV, vous vous assierez sur son trone, d'ou la volonte de
Dieu, confiee a l'execution d'un bras d'homme, l'aura precipite
sans retour.

-- Je comprends, dit le prince, on ne versera pas le sang de mon
frere.

-- Vous serez seul arbitre de sa destinee.

-- Ce secret dont on a abuse envers moi...

-- Vous en userez avec lui. Que faisait-il pour le cacher? Il vous
cachait. Vivante image de lui-meme, vous trahiriez le complot de
Mazarin et d'Anne d'Autriche. Vous, mon prince, vous aurez le meme
interet a cacher celui qui vous ressemblera prisonnier, comme vous
lui ressemblerez roi.

-- Je reviens sur ce que je vous disais. Qui le gardera?

-- Qui vous gardait.

-- Vous connaissez ce secret, vous en avez fait usage pour moi.
Qui le connait encore?

-- La reine mere et Mme de Chevreuse.

-- Que feront-elles?

-- Rien, si vous le voulez.

-- Comment cela?

-- Comment vous reconnaitront-elles, si vous agissez de facon
qu'on ne vous reconnaisse pas?

-- C'est vrai. Il y a des difficultes plus graves.

-- Dites, prince.

-- Mon frere est marie; je ne puis prendre la femme de mon frere.

-- Je ferai qu'une repudiation soit consentie par l'Espagne; c'est
l'interet de votre nouvelle politique, c'est la morale humaine.
Tout ce qu'il y a de vraiment noble et de vraiment utile en ce
monde y trouvera son compte.

-- Le roi, sequestre, parlera.

-- A qui voulez-vous qu'il parle? Aux murs?

-- Vous appelez murs les hommes en qui vous aurez confiance.

-- Au besoin, oui, Votre Altesse Royale. D'ailleurs...

-- D'ailleurs?...

-- Je voulais dire que les desseins de Dieu ne s'arretent pas en
si beau chemin. Tout plan de cette portee est complete par les
resultats, comme un calcul geometrique. Le roi, sequestre, ne sera
pas pour vous l'embarras que vous avez ete pour le roi regnant.
Dieu a fait cette ame orgueilleuse et impatiente de nature. Il
l'a, de plus, amollie, desarmee, par l'usage des honneurs et
l'habitude du souverain pouvoir. Dieu, qui voulait que la fin du
calcul geometrique dont j'avais l'honneur de vous parler fut votre
avenement au trone et la destruction de ce qui vous est nuisible,
a decide que le vaincu finira bientot ses souffrances avec les
votres. Il a donc prepare cette ame et ce corps pour la brievete
de l'agonie. Mis en prison simple particulier, sequestre avec vos
doutes, prive de tout, avec l'habitude d'une vie solide vous avez
resiste. Mais votre frere, captif, oublie, restreint, ne
supportera point son injure, et Dieu reprendra son ame au temps
voulu, c'est-a-dire bientot.

A ce moment de la sombre analyse d'Aramis, un oiseau de nuit
poussa du fond des futaies ce hululement plaintif et prolonge qui
fait tressaillir toute creature.

-- J'exilerais le roi dechu, dit Philippe en fremissant; ce serait
plus humain.

-- Le bon plaisir du roi decidera la question, repondit Aramis.
Maintenant, ai-je bien pose le probleme? ai-je bien amene la
solution selon les desirs ou les previsions de Votre Altesse
Royale?

-- Oui, monsieur, oui; vous n'avez rien oublie, si ce n'est
cependant deux choses.

-- La premiere?

-- Parlons-en tout de suite avec la meme franchise que nous venons
de mettre a notre conversation, parlons des motifs qui peuvent
amener la dissolution des esperances que nous avons concues,
parlons des dangers que nous courons.

-- Ils seraient immenses, infinis, effrayants, insurmontables, si,
comme je vous l'ai dit, tout ne concourait a les rendre absolument
nuls. Il n'y a pas de dangers pour vous ni pour moi, si la
constance et l'intrepidite de Votre Altesse Royale egalent la
perfection de cette ressemblance que la nature vous a donnee avec
le roi. Je vous le repete, il n'y a pas de dangers, il n'y a que
des obstacles. Ce mot-la, que je trouve dans toutes les langues,
je l'ai toujours mal compris; si j'etais roi, je le ferais effacer
comme absurde et inutile.

-- Si fait, monsieur, il y a un obstacle tres serieux, un danger
insurmontable que vous oubliez.

-- Ah! fit Aramis.

-- Il y a la conscience qui crie, il y a le remords qui dechire.

-- Oui, c'est vrai, dit l'eveque; il y a la faiblesse de coeur
vous me le rappelez. Oh! vous avez raison, c'est un immense
obstacle, c'est vrai. Le cheval qui a peur du fosse saute au
milieu et se tue! L'homme qui croise le fer en tremblant laisse a
la lame ennemie des jours par lesquels la mort passe! C'est vrai!
c'est vrai!

-- Avez-vous un frere? dit le jeune homme a Aramis.

-- Je suis seul au monde, repliqua celui-ci d'une voix seche et
nerveuse comme la detente d'un pistolet.

-- Mais vous aimez quelqu'un sur la terre? ajouta Philippe.

-- Personne! Si fait, je vous aime.

Le jeune homme se plongea dans un silence si profond, que le bruit
de son propre souffle devint un tumulte pour Aramis.

-- Monseigneur, reprit-il, je n'ai pas dit tout ce que j'avais a
dire a Votre Altesse Royale: je n'ai pas offert a mon prince tout
ce que je possede pour lui de salutaires conseils et d'utiles
ressources. Il ne s'agit pas de faire briller un eclair aux yeux
de ce qui aime l'ombre; il ne s'agit pas de faire gronder les
magnificences du canon aux oreilles de l'homme doux qui aime le
repos et les champs. Monseigneur, j'ai votre bonheur tout pret
dans ma pensee; je vais le laisser tomber de mes levres, ramassez-
le precieusement pour vous, qui avez tant aime le ciel, les pres
verdoyants et l'air pur. Je connais un pays de delices, un paradis
ignore, un coin du monde ou, seul, libre, inconnu, dans les bois,
dans les fleurs, dans les eaux vives, vous oublierez tout ce que
la folie humaine, tentatrice de Dieu, vient de vous debiter de
miseres tout a l'heure. Oh! ecoutez-moi, mon prince, je ne raille
pas. J'ai une ame, voyez-vous, je devine l'abime de la votre. Je
ne vous prendrai pas incomplet pour vous jeter dans le creuset de
ma volonte, de mon caprice ou de mon ambition. Tout ou rien. Vous
etes froisse, malade, presque eteint par le surcroit de souffle
qu'il vous a fallu donner depuis une heure de liberte. C'est un
signe certain pour moi que vous ne voudrez pas continuer a
respirer largement, longuement. Tenons-nous donc a une vie plus
humble, plus appropriee a nos forces. Dieu m'est temoin, j'en
atteste sa toute-puissance, que je veux faire sortir votre bonheur
de cette epreuve ou je vous ai engage.

-- Parlez! Parlez! dit le prince avec une vivacite qui fit
reflechir Aramis.

-- Je connais, reprit le prelat, dans le Bas-Poitou, un canton
dont nul en France ne soupconne l'existence. Vingt lieues de pays,
c'est immense, n'est-ce pas? Vingt lieues, monseigneur, et toutes
couvertes et eau, d'herbages et de joncs, le tout mele d'iles
chargees de bois. Ces grands marais, vetus de roseaux comme d'une
epaisse mante, dorment silencieux et profonds sous le sourire du
soleil. Quelques familles de pecheurs les mesurent paresseusement
avec leurs grands radeaux de peuplier et d'aulne, dont le plancher
est fait d'un lit de roseaux, dont la toiture est tressee en joncs
solides. Ces barques, ces maisons flottantes, vont a l'aventure
sous le souffle du vent. Quand elles touchent une rive, c'est par
hasard, et si moelleusement, que le pecheur qui dort n'est pas
reveille par la secousse. S'il a voulu aborder, c'est qu'il a vu
les longues bandes de rales ou de vanneaux, de canards ou de
pluviers, de sarcelles ou de becassines, dont il fait sa proie
avec le piege ou avec le plomb du mousquet. Les aloses argentees,
les anguilles monstrueuses, les brochets nerveux, les perches
roses et grises, tombent par masse dans ses filets. Il n'y a qu'a
choisir les pieces les plus grasses, et laisser echapper le reste.
Jamais un homme des villes, jamais un soldat, jamais personne n'a
penetre dans ce pays. Le soleil y est doux. Certains massifs de
terre retiennent la vigne et nourrissent d'un suc genereux ses
belles grappes noires et blanches. Une fois la semaine, une barque
va chercher, au four commun, pain tiede et jaune dont l'odeur
attire et caresse de loin. Vous vivrez la comme un homme des temps
anciens. Seigneur puissant de vos chiens barbets, de vos lignes,
de vos fusils et de votre belle maison de roseaux, vous y vivrez
dans l'opulence de la chasse dans la plenitude de la securite;
vous passerez ainsi des annees au bout desquelles, meconnaissable,
transforme, vous aurez force Dieu a vous refaire une destinee. Il
y a mille pistoles dans ce sac, monseigneur; c'est plus qu'il n'en
faut pour acheter tout le marais dont je vous ai parle; c'est plus
qu'il n'en faut pour y vivre autant d'annees que vous avez de
jours a vivre; c'est plus qu'il n'en faut pour etre le plus riche,
le plus libre et le plus heureux de la contree. Acceptez comme je
vous offre, sincerement, joyeusement. Tout de suite du carrosse
que voici, nous allons distraire deux chevaux. Le muet, mon
serviteur, vous conduira, marchant la nuit, dormant le jour,
jusqu'au pays dont je vous parle, et au moins j'aurai la
satisfaction de me dire que j'ai rendu a mon prince le service
qu'il a choisi. J'aurai fait un homme heureux. Dieu m'en saura
plus de gre que d'avoir fait un homme puissant. C'est bien
autrement difficile! Eh bien! que repondez-vous, monseigneur?
Voici l'argent. Oh! n'hesitez pas. Au Poitou, vous ne risquez
rien, sinon de gagner les fievres. Encore les sorciers du pays
pourront-ils vous guerir pour vos pistoles. A jouer l'autre
partie, celle que vous savez, vous risquez d'etre assassine sur un
trone ou etrangle dans une prison. Sur mon ame! je le dis, a
present que j'ai pese les deux, sur ma vie! j'hesiterais.

-- Monsieur, repliqua le jeune prince, avant que je me resolve,
laissez-moi descendre de ce carrosse, marcher sur la terre, et
consulter cette voix que Dieu fait parler dans la nature libre.
Dix minutes, et je repondrai.

-- Faites, monseigneur, dit Aramis en s'inclinant avec respect,
tant avait ete solennelle et auguste la voix qui venait de
s'exprimer ainsi.


Chapitre CCXVI -- Couronne et tiare


Aramis etait descendu avant le jeune homme et lui tenait la
portiere ouverte. Il le vit poser le pied sur la mousse avec un
fremissement de tout le corps, et faire autour de la voiture
quelques pas embarrasses, chancelants presque. On eut dit que le
pauvre prisonnier etait mal habitue a marcher sur la terre des
hommes.

On etait au 15 aout, vers onze heures du soir: de gros nuages, qui
presageaient la tempete, avaient envahi le ciel, et sous leurs
plis derobaient toute lumiere et toute perspective. A peine les
extremites des allees se detachaient-elles des taillis par une
penombre d'un gris opaque qui devenait, apres un certain temps
d'examen, sensible au milieu de cette obscurite complete. Mais les
parfums qui montent de l'herbe, ceux plus penetrants et plus frais
qu'exhale l'essence des chenes, l'atmosphere tiede et onctueuse
qui l'enveloppait tout entier pour la premiere fois depuis tant
d'annees, cette ineffable jouissance de liberte en pleine
campagne, parlaient un langage si seduisant pour le prince, que,
quelle que fut cette retenue, nous dirons presque cette
dissimulation dont nous avons essaye de donner une idee, il se
laissa surprendre a son emotion et poussa un soupir de joie.

Puis peu a peu, il leva sa tete alourdie, et respira les
differentes couches d'air, a mesure qu'elles s'offraient chargees
d'aromes a son visage epanoui. Croisant ses bras sur sa poitrine,
comme pour l'empecher d'eclater a l'invasion de cette felicite
nouvelle, il aspira delicieusement cet air inconnu qui court la
nuit sous le dome des hautes forets. Ce ciel qu'il contemplait,
ces eaux qu'il entendait bruire, ces creatures qu'il voyait
s'agiter, n'etait-ce pas la realite? Aramis n'etait-il pas un fou
de croire qu'il y eut autre chose a rever dans ce monde?

Ces tableaux enivrants de la vie de campagne, exempte de soucis,
de craintes et de genes, cet ocean de jours heureux qui miroite
incessamment devant toute imagination jeune, voila la veritable
amorce a laquelle pourra se prendre un malheureux captif, use par
la pierre du cachot, etiole dans l'air si rare de la Bastille.
C'etait celle, on s'en souvient, que lui avait presentee Aramis en
lui offrant et les mille pistoles que renfermait la voiture et cet
Eden enchante que cachaient aux yeux du monde les deserts du Bas-
Poitou.

Telles etaient les reflexions d'Aramis pendant qu'il suivait, avec
une anxiete impossible a decrire, la marche silencieuse des joies
de Philippe, qu'il voyait s'enfoncer graduellement dans les
profondeurs de sa meditation.

En effet, le jeune prince, absorbe, ne touchait plus que des pieds
a la terre, et son ame, envolee aux pieds de Dieu, le suppliait
d'accorder un rayon de lumiere a cette hesitation d'ou devait
sortir sa mort ou sa vie.

Ce moment fut terrible pour l'eveque de Vannes. Il ne s'etait pas
encore trouve en presence d'un aussi grand malheur. Cette ame
d'acier, habituee a se jouer dans la vie parmi des obstacles sans
consistance, ne se trouvant jamais inferieure ni vaincue, allait-
elle echouer dans un si vaste plan, pour n'avoir pas prevu
l'influence qu'exercaient sur un corps humain quelques feuilles
d'arbres arrosees de quelques litres d'air?

Aramis, fixe a la meme place par l'angoisse de son doute,
contempla donc cette agonie douloureuse de Philippe, qui soutenait
la lutte contre les deux anges mysterieux. Ce supplice dura les
dix minutes qu'avait demandees le jeune homme. Pendant cette
eternite Philippe ne cessa de regarder le ciel avec un oeil
suppliant, triste et humide. Aramis ne cessa de regarder Philippe
avec un oeil avide, enflamme, devorant.

Tout a coup, la tete du jeune homme s'inclina. Sa pensee
redescendit sur la terre. On vit son regard s'endurcir, son front
se plisser, sa bouche s'armer d'un courage farouche; puis ce
regard devint fixe encore une fois; mais, cette fois, il refletait
la flamme des mondaines splendeurs; cette fois, il ressemblait au
regard de Satan sur la montagne, lorsqu'il passait en revue les
royaumes et les puissances de la terre pour en faire des
seductions a Jesus.

L'oeil d'Aramis redevint aussi doux qu'il avait ete sombre. Alors,
Philippe lui saisissant la main d'un mouvement rapide et nerveux:

-- Allons, dit-il, allons ou l'on trouve la couronne de France!

-- C'est votre decision, mon prince? repartit Aramis.

-- C'est ma decision.

-- Irrevocable?

Philippe ne daigna pas meme repondre. Il regarda resolument
l'eveque, comme pour lui demander s'il etait possible qu'un homme
revint jamais sur un parti pris.

-- Ces regards-la sont des traits de feu qui peignent les
caracteres, dit Aramis en s'inclinant sur la main de Philippe.
Vous serez grand, monseigneur, je vous en reponds.

-- Reprenons, s'il vous plait, la conversation ou nous l'avons
laissee. Je vous avais dit, je crois, que je voulais m'entendre
avec vous sur deux points: les dangers ou les obstacles. Ce point
est decide. L'autre, ce sont les conditions que vous me poseriez.
A votre tour de parler, monsieur d'Herblay.

-- Les conditions, mon prince?

-- Sans doute. Vous ne m'arreterez pas en chemin pour une
bagatelle semblable, et vous ne me ferez pas l'injure de supposer
que je vous crois sans interet dans cette affaire. Ainsi donc,
sans detour et sans crainte, ouvrez-moi le fond de votre pensee.

-- M'y voici, monseigneur. Une fois roi...

-- Quand sera-ce?

-- Ce sera demain au soir. Je veux dire dans la nuit.

-- Expliquez-moi comment.

-- Quand j'aurai fait une question a Votre Altesse Royale.

-- Faites.

-- J'avais envoye a Votre Altesse un homme a moi, charge de lui
remettre un cahier de notes ecrites finement, redigees avec
surete, notes qui permettent a Votre Altesse de connaitre a fond
toutes les personnes qui composent et composeront sa cour.

-- J'ai lu toutes ces notes.

-- Attentivement?

-- Je les sais par coeur.

-- Et comprises? Pardon, je puis demander cela au pauvre abandonne
de la Bastille. Il va sans dire que dans huit jours, je n'aurai
plus rien a demander a un esprit comme le votre, jouissant de sa
liberte dans sa toute-puissance.

-- Interrogez-moi, alors: je veux etre l'ecolier a qui le savant
maitre fait repeter la lecon convenue.

-- Sur votre famille, d'abord, monseigneur.

-- Ma mere, Anne d'Autriche? tous ses chagrins sa triste maladie?
oh! je la connais! je la connais!

-- Votre second frere? dit Aramis en s'inclinant.

-- Vous avez joint a ces notes des portraits si merveilleusement
traces, dessines et peints, que j'ai, par ces peintures, reconnu
les gens dont vos notes me designaient le caractere, les moeurs et
l'histoire. Monsieur mon frere est un beau brun, le visage pale;
il n'aime pas sa femme Henriette, que moi, moi Louis XIV, j'ai un
peu aimee, que j'aime encore coquettement, bien qu'elle m'ait tant
fait pleurer le jour ou elle voulait chasser Mlle de La Valliere.

-- Vous prendrez garde aux yeux de celle-ci, dit Aramis. Elle aime
sincerement le roi actuel. On trompe difficilement les yeux d'une
femme qui aime.

-- Elle est blonde, elle a des yeux bleus dont la tendresse me
revelera son identite. Elle boite un peu, elle ecrit chaque jour
une lettre a laquelle je fais repondre par M. de Saint-Aignan.

-- Celui-la, vous le connaissez?

-- Comme si je le voyais, et je sais les derniers vers qu'il m'a
faits, comme ceux que j'ai composes en reponse aux siens.

-- Tres bien. Vos ministres, les connaissez-vous?

-- Colbert, une figure laide et sombre, mais intelligente, cheveux
couvrant le front, grosse tete, lourde, pleine: ennemi mortel de
M. Fouquet.

-- Quant a celui-la, ne nous en inquietons pas.

-- Non, parce que, necessairement, vous me demanderez de l'exiler,
n'est ce pas?

Aramis, penetre d'admiration, se contenta de dire:

-- Vous serez tres grand, monseigneur.

-- Vous voyez, ajouta le prince, que je sais ma lecon a merveille,
et, Dieu aidant, vous ensuite, je ne me tromperai guere.

-- Vous avez encore une paire d'yeux bien genants, monseigneur.

-- Oui, le capitaine des mousquetaires, M. d'Artagnan, votre ami.

-- Mon ami je dois le dire.

-- Celui qui a escorte La Valliere a Chaillot, celui qui a livre
Monck dans un coffre au roi Charles II, celui qui a si bien servi
ma mere, celui a qui la couronne de France doit tant qu'elle lui
doit tout. Est-ce que vous me demanderez aussi de l'exiler, celui-
la?

-- Jamais, Sire. D'Artagnan est un homme a qui, dans un moment
donne, je me charge de tout dire; mais defiez-vous, car, s'il nous
depiste avant cette revelation, vous ou moi, nous serons pris ou
tues. C'est un homme de main.

-- J'aviserai. Parlez-moi de M. Fouquet. Qu'en voulez-vous faire?

-- Un moment encore, je vous en prie, monseigneur. Pardon, si je
parais manquer de respect en vous questionnant toujours.

-- C'est votre devoir de le faire, et c'est encore votre droit.

-- Avant de passer a M. Fouquet, j'aurais un scrupule d'oublier un
autre ami a moi.

-- M. du Vallon, l'Hercule de la France. Quant a celui-la, sa
fortune est assuree.

-- Non, ce n'est pas de lui que je voulais parler.

-- Du comte de La Fere, alors?

-- Et de son fils, notre fils a tous quatre.

-- Ce garcon qui se meurt d'amour pour La Valliere, a qui mon
frere l'a prise deloyalement! Soyez tranquille, je saurai la lui
faire recouvrer. Dites-moi une chose, monsieur d'Herblay: oublie-
t-on les injures quand on aime? pardonne-t-on a la femme qui a
trahi? Est-ce un des usages de l'esprit francais? est-ce une des
lois du coeur humain?

-- Un homme qui aime profondement, comme aime Raoul de Bragelonne,
finit par oublier le crime de sa maitresse; mais je ne sais si
Raoul oubliera.

-- J'y pourvoirai. Est-ce tout ce que vous vouliez me dire sur
votre ami?

-- C'est tout.

-- A M. Fouquet, maintenant. Que comptez-vous que j'en ferai?

-- Le surintendant, comme par le passe, je vous en prie.

-- Soit! mais il est aujourd'hui premier ministre.

-- Pas tout a fait.

-- Il faudra bien un premier ministre a un roi ignorant et
embarrasse comme je le serai.

-- Il faudra un ami a Votre Majeste?

-- Je n'en ai qu'un, c'est vous.

-- Vous en aurez d'autres plus tard: jamais d'aussi devoue, jamais
d'aussi zele pour votre gloire.

-- Vous serez mon premier ministre.

-- Pas tout de suite, monseigneur. Cela donnerait trop d'ombrage
et d'etonnement.

-- M. de Richelieu, premier ministre de ma grand-mere Marie de
Medicis, n'etait qu'eveque de Lucon, comme vous etes eveque de
Vannes.

-- Je vois que Votre Altesse Royale a bien profite de mes notes.
Cette miraculeuse perspicacite me comble de joie.

-- Je sais bien que M. de Richelieu, par la protection de la
reine, est devenu bientot cardinal.

-- Il vaudra mieux, dit Aramis en s'inclinant, que je ne sois
premier ministre qu'apres que Votre Altesse Royale m'aura fait
nommer cardinal.

-- Vous le serez avant deux mois, monsieur d'Herblay. Mais voila
bien peu de chose. Vous ne m'offenseriez pas en me demandant
davantage, et vous m'affligeriez en vous en tenant la.

-- Aussi ai-je quelque chose a esperer de plus, monseigneur.

-- Dites, dites!

-- M. Fouquet ne gardera pas toujours les affaires, il vieillira
vite. Il aime le plaisir, compatible aujourd'hui avec son travail,
grace au reste de jeunesse dont il jouit; mais cette jeunesse
tient au premier chagrin ou a la premiere maladie qu'il
rencontrera. Nous lui epargnerons le chagrin, parce qu'il est
galant homme et noble coeur. Nous ne pourrons lui sauver la
maladie. Ainsi, c'est juge. Quand vous aurez paye toutes les
dettes de M. Fouquet, remis les finances en etat, M. Fouquet
pourra demeurer roi dans sa cour de poetes et de peintres; nous
l'aurons fait riche. Alors, devenu premier ministre de Votre
Altesse Royale, je pourrai songer a mes interets et aux votres.

Le jeune homme regarda son interlocuteur.

-- M. de Richelieu, dont nous parlions, dit Aramis, a eu le tort
tres grand de s'attacher a gouverner seulement la France. Il a
laisse deux rois, le roi Louis XIII et lui, troner sur le meme
trone, tandis qu'il pouvait les installer plus commodement sur
deux trones differents.

-- Sur deux trones? dit le jeune homme en revant.

-- En effet, poursuivit Aramis tranquillement: un cardinal premier
ministre de France, aide de la faveur et de l'appui du roi Tres
Chretien; un cardinal a qui le roi son maitre pretre ses tresors,
son armee, son conseil, cet homme-la ferait un double emploi
facheux en appliquant ses ressources a la seule France. Vous,
d'ailleurs, ajouta Aramis en plongeant jusqu'au fond des yeux de
Philippe, vous ne serez pas un roi comme votre pere, delicat, lent
et fatigue de tout; vous serez un roi de tete et d'epee; vous
n'aurez pas assez de vos Etats: je vous y generais. Or, jamais
notre amitie ne doit etre, je ne dis pas alteree, mais meme
effleuree par une pensee secrete. Je vous aurai donne le trone de
France, vous me donnerez le trone de saint Pierre. Quand votre
main loyale, ferme et armee aura pour main jumelle la main d'un
pape tel que je le serai, ni Charles-Quint, qui a possede les deux
tiers du monde, ni Charlemagne, qui le posseda entier, ne
viendront a la hauteur de votre ceinture. Je n'ai pas d'alliance,
moi, je n'ai pas de prejuges, je ne vous jette pas dans la
persecution des heretiques, je ne vous jetterai pas dans les
guerres de famille; je dirai: "A nous deux l'univers; a moi pour
les ames, a vous pour les corps." Et, comme je mourrai le premier,
vous aurez mon heritage. Que dites-vous de mon plan, monseigneur?

-- Je dis que vous me rendez heureux et fier, rien que de vous
avoir compris, monsieur d'Herblay, vous serez cardinal; cardinal,
vous serez mon premier ministre. Et puis vous m'indiquerez ce
qu'il faut faire pour qu'on vous elise pape; je le ferai.
Demandez-moi des garanties.

-- C'est inutile. Je n'agirai jamais qu'en vous faisant gagner
quelque chose; je ne monterai jamais sans vous avoir hisse sur
l'echelon superieur; je me tiendrai toujours assez loin de vous
pour echapper a votre jalousie, assez pres pour maintenir votre
profit et surveiller votre amitie. Tous les contrats en ce monde
se rompent, parce que l'interet qu'ils renferment tend a pencher
d'un seul cote. Jamais entre nous il n'en sera de meme; je n'ai
pas besoin de garanties.

-- Ainsi... mon frere... disparaitra?...

-- Simplement. Nous l'enleverons de son lit par le moyen d'un
plancher qui cede a la pression du doigt. Endormi sous la
couronne, il se reveillera dans la captivite. Seul, vous
commanderez a partir de ce moment, et vous n'aurez pas d'interet
plus cher que celui de me conserver pres de vous.

-- C'est vrai! Voici ma main, monsieur d'Herblay.

-- Permettez-moi de m'agenouiller devant vous, Sire, bien
respectueusement. Nous nous embrasserons le jour ou tous deux nous
aurons au front, vous la couronne, moi la tiare.

-- Embrassez-moi aujourd'hui meme, et soyez plus que grand, plus
qu'habile, plus que sublime genie: soyez bon pour moi, soyez mon
pere!

Aramis faillit s'attendrir en l'ecoutant parler. Il crut sentir
dans son coeur un mouvement jusqu'alors inconnu; mais cette
impression s'effaca bien vite.

"Son pere! pensa-t-il. Oui, Saint-Pere!"

Et ils reprirent place dans le carrosse, qui courut rapidement sur
la route de Vaux-le-Vicomte.


Chapitre CCXVII -- Le chateau de Vaux-le-Vicomte


Le chateau de Vaux-le-Vicomte, situe a une lieue de Melun, avait
ete bati par Fouquet en 1656. Il n'y avait alors que peu d'argent
en France. Mazarin avait tout pris, et Fouquet depensait le reste.
Seulement, comme certains hommes ont les defauts feconds et les
vices utiles, Fouquet, en semant les millions dans ce palais,
avait trouve le moyen de recolter trois hommes illustres: Le Vau,
architecte de l'edifice, Le Notre, dessinateur des jardins, et Le
Brun, decorateur des appartements.

Si le chateau de Vaux avait un defaut qu'on put lui reprocher,
c'etait son caractere grandiose et sa gracieuse magnificence, il
est encore proverbial aujourd'hui de nombrer les arpents de sa
toiture, dont la reparation est de nos jours la ruine des fortunes
retrecies comme toute l'epoque.

Vaux-le-Vicomte, quand on a franchi sa large grille, soutenue par
des cariatides, developpe son principal corps de logis dans la
vaste cour d'honneur, ceinte de fosses profonds que borde un
magnifique balustre de pierre. Rien de plus noble que l'avant-
corps du milieu, hisse sur son perron comme un roi sur son trone,
ayant autour de lui quatre pavillons qui forment les angles, et
dont les immenses colonnes ioniques s'elevent majestueusement a
toute la hauteur de l'edifice. Les frises ornees d'arabesques, les
frontons couronnant les pilastres donnent partout la richesse et
la grace. Les domes, surmontant le tout, donnent l'ampleur et la
majeste.

Cette maison, batie par un sujet, ressemble bien plus a une maison
royale que ces maisons royales dont Wolsey se croyait force de
faire present a son maitre de peur de le rendre jaloux.

Mais, si la magnificence et le gout eclatent dans un endroit
special de ce palais, si quelque chose peut etre prefere a la
splendide ordonnance des interieurs, au luxe des dorures, a la
profusion des peintures et des statues, c'est le parc, ce sont les
jardins de Vaux. Les jets d'eau, merveilleux en 1653, sont encore
des merveilles aujourd'hui, les cascades faisaient l'admiration de
tous les rois et de tous les princes, et quant a la fameuse
grotte, theme de tant de vers fameux, sejour de cette illustre
nymphe de Vaux que Pelisson fit parler avec La Fontaine, on nous
dispensera d'en decrire toutes les beautes, car nous ne voudrions
pas reveiller pour nous ces critiques que meditait alors Boileau:

_Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales._
_........................_
_Et je me sauve a peine au travers du jardin._

Nous ferons comme Despreaux, nous entrerons dans ce parc age de
huit ans seulement, et dont les cimes, deja superbes,
s'epanouissaient rougissantes aux premiers rayons du soleil. Le
Notre avait hate le plaisir de Mecene; toutes les pepinieres
avaient donne des arbres doubles par la culture et les actifs
engrais. Tout arbre du voisinage qui offrait un bel espoir avait
ete enleve avec ses racines, et plante tout vif dans le parc.
Fouquet pouvait bien acheter des arbres pour orner son parc,
puisqu'il avait achete trois villages et leurs contenances pour
l'agrandir.

M. de Scudery dit de ce palais que, pour l'arroser, M. Fouquet
avait divise une riviere en mille fontaines et reuni mille
fontaines en torrents. Ce M. de Scudery en dit bien d'autres dans
sa _Clelie_ sur ce palais de Valterre, dont il decrit
minutieusement les agrements.

Nous serons plus sages de renvoyer les lecteurs curieux a Vaux que
de les renvoyer a la _Clelie_. Cependant il y a autant de lieues
de Paris a Vaux que de volumes a la _Clelie_.

Cette splendide maison etait prete pour recevoir _le plus grand
roi du monde_. Les amis de M. Fouquet avaient voiture la, les uns
leurs acteurs et leurs decors, les autres leurs equipages de
statuaires et de peintres, les autres encore leur plumes finement
taillees. Il s'agissait de risquer beaucoup d'impromptus.

Les cascades, peu dociles, quoique nymphes, regorgeaient d'une eau
plus brillante que le cristal; elles epanchaient sur les tritons
et les nereides de bronze des flots ecumeux s'irisant aux feux du
soleil.

Une armee de serviteurs courait par escouades dans les cours et
dans les vastes corridors, tandis que Fouquet, arrive le matin
seulement, se promenait calme et clairvoyant, pour donner les
derniers ordres, apres que ses intendants avaient passe leur
revue.

On etait, comme nous l'avons dit, au 15 aout. Le soleil tombait
d'aplomb sur les epaules des dieux de marbre et de bronze; il
chauffait l'eau des conques et murissait dans les vergers ces
magnifiques peches que le roi devait regretter cinquante ans plus
tard, alors qu'a Marly, manquant de belles especes dans ses
jardins qui avaient coute a la France le double de ce qu'avait
coute Vaux, le grand roi disait a quelqu'un:

-- Vous etes trop jeune, vous, pour avoir mange des peches de
M. Fouquet.

O souvenir! o trompettes de la renommee! o gloire de ce monde!
Celui-la qui se connaissait si bien en merite; celui-la qui avait
recueilli l'heritage de Nicolas Fouquet; celui-la qui lui avait
pris Le Notre et Le Brun; celui-la qui l'avait envoye pour toute
sa vie dans une prison d'Etat, celui-la se rappelait seulement les
peches de cet ennemi vaincu, etouffe, oublie! Fouquet avait eu
beau jeter trente millions dans ses bassins, dans les creusets de
ses statuaires, dans les ecritures de ses poetes, dans les
portefeuilles de ses peintres; il avait cru en vain faire penser a
lui. Une peche eclose vermeille et charnue entre les losanges d'un
treillage, sous les langues verdoyantes de ses feuilles aigues, ce
peu de matiere vegetale qu'un loir croquait sans y penser,
suffisait au grand roi pour ressusciter en son souvenir l'ombre
lamentable du dernier surintendant de France!

Bien sur qu'Aramis avait distribue les grandes masses, qu'il avait
pris soin de faire garder les portes et preparer les logements,
Fouquet ne s'occupait plus que de l'ensemble. Ici, Gourville lui
montrait les dispositions du feu d'artifice; la, Moliere le
conduisait au theatre; et enfin, apres avoir visite la chapelle,
les salons, les galeries, Fouquet redescendait epuise, quand il
vit Aramis dans l'escalier. Le prelat lui faisait signe.

Le surintendant vint joindre son ami, qui l'arreta devant un grand
tableau termine a peine. S'escrimant sur cette toile, le peintre
Le Brun, couvert de sueur, tache de couleurs, pale de fatigue et
d'inspiration, jetait les derniers coups de sa brosse rapide.
C'etait ce portrait du roi qu'on attendait, avec l'habit de
ceremonie, que Percerin avait daigne faire voir d'avance a
l'eveque de Vannes.

Fouquet se placa devant ce tableau, qui vivait, pour ainsi dire,
dans sa chair fraiche et dans sa moite chaleur. Il regarda la
figure, calcula le travail, admira, et, ne trouvant pas de
recompense qui fut digne de ce travail d'Hercule, il passa ses
bras au cou du peintre et l'embrassa. M. le surintendant venait de
gater un habit de mille pistoles, mais il avait repose Le Brun.

Ce fut un beau moment pour l'artiste, ce fut un douloureux moment
pour M. Percerin, qui, lui aussi, marchait derriere Fouquet, et
admirait dans la peinture de Le Brun l'habit qu'il avait fait pour
Sa Majeste, objet d'art, disait-il, qui n'avait son pareil que
dans la garde-robe de M. le surintendant.

Sa douleur et ses cris furent interrompus par le signal qui fut
donne du sommet de la maison. Par-dela Melun, dans la plaine deja
nue, les sentinelles de Vaux avaient apercu le cortege du roi et
des reines: Sa Majeste entrait dans Melun avec sa longue file de
carrosses et de cavaliers.

-- Dans une heure, dit Aramis a Fouquet.

-- Dans une heure! repliqua celui-ci en soupirant.

-- Et ce peuple qui se demande a quoi servent les fetes royales!
continua l'eveque de Vannes en riant de son faux rire.

-- Helas! moi, qui ne suis pas peuple, je me le demande aussi.

-- Je vous repondrai dans vingt-quatre heures, monseigneur. Prenez
votre bon visage, car c'est jour de joie.

-- Eh bien! croyez-moi, si vous voulez, d'Herblay, dit le
surintendant avec expansion, en designant du doigt le cortege de
Louis a l'horizon, il ne m'aime guere, je ne l'aime pas beaucoup,
mais je ne sais comment il se fait que, depuis qu'il approche de
ma maison...

-- Eh bien! quoi?

-- Eh bien! depuis qu'il se rapproche, il m'est plus sacre, il
m'est le roi, il m'est presque cher.

-- Cher? oui, fit Aramis en jouant sur le mot, comme, plus tard,
l'abbe Terray avec Louis XV.

-- Ne riez pas, d'Herblay, je sens que, s'il le voulait bien,
j'aimerais ce jeune homme.

-- Ce n'est pas a moi qu'il faut dire cela, reprit Aramis, c'est a
M. Colbert.

-- A M. Colbert! s'ecria Fouquet. Pourquoi?

-- Parce qu'il vous fera avoir une pension sur la cassette du roi,
quand il sera surintendant.

Ce trait lance, Aramis salua.

-- Ou allez-vous donc? reprit Fouquet, devenu sombre.

-- Chez moi, pour changer d'habits, monseigneur.

-- Ou vous etes-vous loge, d'Herblay?

-- Dans la chambre bleue du deuxieme etage.

-- Celle qui donne au-dessus de la chambre du roi?

-- Precisement.

-- Quelle sujetion vous avez prise la! Se condamner a ne pas
remuer!

-- Toute la nuit, monseigneur, je dors ou je lis dans mon lit.

-- Et vos gens?

-- Oh! je n'ai qu'une personne avec moi.

-- Si peu!

-- Mon lecteur me suffit. Adieu, monseigneur, ne vous fatiguez pas
trop. Conservez-vous frais pour l'arrivee du roi.

-- On vous verra? on verra votre ami du Vallon?

-- Je l'ai loge pres de moi. Il s'habille.

Et Fouquet, saluant de la tete et du sourire, passa comme un
general en chef qui visite des avant-postes, quand on lui a
signale l'ennemi.


Chapitre CCXVIII -- Le vin de Melun


Le roi etait entre effectivement dans Melun avec l'intention de
traverser seulement la ville. Le jeune monarque avait soif de
plaisirs. Durant tout le voyage, il n'avait apercu que deux fois
La Valliere, et, devinant qu'il ne pourrait lui parler que la
nuit, dans les jardins, apres la ceremonie, il avait hate de
prendre ses logements a Vaux. Mais il comptait sans son capitaine
des mousquetaires et aussi sans M. Colbert.

Semblable a Calypso, qui ne pouvait se consoler du depart
d'Ulysse, notre Gascon ne pouvait se consoler de n'avoir pas
devine pourquoi Aramis faisait demander a Percerin l'exhibition
des habits neufs du roi.

"Toujours est-il, se disait cet esprit flexible dans sa logique,
que l'eveque de Vannes, mon ami, fait cela pour quelque chose."

Et de se creuser la cervelle bien inutilement.

D'Artagnan, si fort assoupli a toutes les intrigues de cour;
d'Artagnan, qui connaissait la situation de Fouquet mieux que
Fouquet lui-meme, avait concu les plus etranges soupcons a
l'enonce de cette fete qui eut ruine un homme riche, et qui
devenait une oeuvre impossible, insensee, pour un homme ruine. Et
puis, la presence d'Aramis, revenu de Belle-Ile et nomme grand
ordonnateur par M. Fouquet, son immixtion perseverante dans toutes
les affaires du surintendant, les visites de M. de Vannes chez
Baisemeaux, tout ce louche avait profondement tourmente d'Artagnan
depuis quelques semaines.

"Avec des hommes de la trempe d'Aramis, disait-il, on n'est le
plus fort que l'epee a la main. Tant qu'Aramis a fait l'homme de
guerre, il y a eu espoir de le surmonter; depuis qu'il a double sa
cuirasse d'une etole, nous sommes perdus. Mais que veut Aramis?"

Et d'Artagnan revait.

"Que m'importe! apres tout, s'il ne veut renverser que
M. Colbert?... Que peut-il vouloir autre chose?"

D'Artagnan se grattait le front, cette fertile terre d'ou le soc
de ses ongles avait tant fouille de belles et bonnes idees.

Il eut celle de s'aboucher avec M. Colbert, mais son amitie, son
serment d'autrefois, le liaient trop a Aramis. Il recula.
D'ailleurs, il haissait ce financier.

Il voulut s'ouvrir au roi. Mais le roi ne comprendrait rien a ses
soupcons, qui n'avaient pas meme la realite de l'ombre.

Il resolut de s'adresser directement a Aramis, la premiere fois
qu'il le verrait.

"Je le prendrai entre deux chandelles, directement, brusquement,
se dit le mousquetaire. Je lui mettrai la main sur le coeur, et il
me dira... Que me dira-t-il? oui, il me dira quelque chose, car,
mordioux! il y a quelque chose la-dessous!"

Plus tranquille, d'Artagnan fit ses apprets de voyage, et donna
ses soins a ce que la maison militaire du roi, fort peu
considerable encore, fut bien commandee et bien ordonnee dans ses
mediocres proportions. Il resulta, de ces tatonnements du
capitaine, que le roi se mit a la tete des mousquetaires, de ses
Suisses et d'un piquet de gardes-francaises, lorsqu'il arriva
devant Melun. On eut dit d'une petite armee. M. Colbert regardait
ces hommes d'epee avec beaucoup de joie. Il en voulait encore un
tiers en sus.

-- Pourquoi? disait le roi.

-- Pour faire plus d'honneur a M. Fouquet, repliquait Colbert.

"Pour le ruiner plus vite", pensait d'Artagnan.

L'armee parut devant Melun, dont les notables apporterent au roi
les clefs, et l'inviterent a entrer a l'Hotel de Ville pour
prendre le vin d'honneur.

Le roi, qui s'attendait a passer outre et a gagner Vaux tout de
suite, devint rouge de depit.

-- Quel est le sot qui m'a valu ce retard? grommela-t-il entre ses
dents, pendant que le maitre echevin faisait son discours.

-- Ce n'est pas moi, repliqua d'Artagnan; mais je crois bien que
c'est M. Colbert.

Colbert entendit son nom.

-- Que plait-il a M. d'Artagnan? demanda-t-il.

-- Il me plait savoir si vous etes celui qui a fait entrer le roi
dans le vin de Brie?

-- Oui, monsieur.

-- Alors, c'est a vous que le roi a donne un nom.

-- Lequel, monsieur?

-- Je ne sais trop... Attendez... imbecile... non, non... sot,
sot, stupide, voila ce que Sa Majeste a dit de celui qui lui a
valu le vin de Melun.

D'Artagnan, apres cette bordee, caressa tranquillement son cheval.
La grosse tete de M. Colbert enfla comme un boisseau.

D'Artagnan, le voyant si laid par la colere, ne s'arreta pas en
chemin. L'orateur allait toujours; le roi rougissait a vue d'oeil.

-- Mordioux! dit flegmatiquement le mousquetaire, le roi va
prendre un coup de sang. Ou diable avez-vous eu cette idee-la,
monsieur Colbert? Vous n'avez pas de chance.

-- Monsieur, dit le financier en se redressant, elle m'a ete
inspiree par mon zele pour le service du roi.

-- Bah!

-- Monsieur, Melun est une ville, une bonne ville qui paie bien,
et qu'il est inutile de mecontenter.

-- Voyez-vous cela! Moi qui ne suis pas un financier, j'avais
seulement vu une idee dans votre idee.

-- Laquelle, monsieur?

-- Celle de faire faire un peu de bile a M. Fouquet, qui
s'evertue, la-bas, sur ses donjons, a nous attendre.

Le coup etait juste et rude. Colbert en fut desarconne. Il se
retira l'oreille basse. Heureusement, le discours etait fini. Le
roi but, puis tout le monde reprit la marche a travers la ville.
Le roi rongeait ses levres, car la nuit venait et tout espoir de
promenade avec La Valliere s'evanouissait.

Pour faire entrer la maison du roi dans Vaux, il fallait au moins
quatre heures, grace a toutes les consignes. Aussi le roi, qui
bouillait d'impatience, pressa-t-il les reines, afin d'arriver
avant la nuit, mais au moment de se remettre en marche, les
difficultes surgirent.

-- Est-ce que le roi ne va pas coucher a Melun? dit M. Colbert,
bas, a d'Artagnan.

M. Colbert etait bien mal inspire, ce jour-la, de s'adresser ainsi
au chef des mousquetaires. Celui-ci avait devine que le roi ne
tenait pas en place. D'Artagnan ne voulait le laisser entrer a
Vaux que bien accompagne: il desirait donc que Sa Majeste n'entrat
qu'avec toute l'escorte. D'un autre cote, il sentait que les
retards irriteraient cet impatient caractere. Comment concilier
ces deux difficultes? D'Artagnan prit Colbert au mot et le lanca
sur le roi.

-- Sire, dit-il, M. Colbert demande si Votre Majeste ne couchera
pas a Melun?

-- Coucher a Melun! Et pour quoi faire? s'ecria Louis XIV Coucher
a Melun! Qui diable a pu songer a cela, quand M. Fouquet nous
attend ce soir?

-- C'etait, reprit vivement Colbert, la crainte de retarder Votre
Majeste, qui, d'apres l'etiquette, ne peut entrer autre part que
chez elle, avant que les logements aient ete marques par son
fourrier, et la garnison distribuee.

D'Artagnan ecoutait de ses oreilles en se mordant la moustache.

Les reines entendaient aussi. Elles etaient fatiguees; elles
eussent voulu dormir, et surtout empecher le roi de se promener,
le soir, avec M. de Saint-Aignan et les dames; car, si l'etiquette
renfermait chez elles les princesses, les dames, leur service
fait, avaient toute faculte de se promener.

On voit que tous ces interets, s'amoncelant en vapeurs, devaient
produire des nuages, et les nuages une tempete. Le roi n'avait pas
de moustache a mordre: il machait avidement le manche de son
fouet. Comment sortir de la? D'Artagnan faisait les doux yeux et
Colbert le gros dos. Sur qui mordre?

-- On consultera la-dessus la reine, dit Louis XIV en saluant les
dames.

Et cette bonne grace qu'il eut penetra le coeur de Marie-Therese,
qui etait bonne et genereuse, et qui, remise a son libre arbitre,
repliqua respectueusement:

-- Je ferai la volonte du roi, toujours avec plaisir.

-- Combien faut-il de temps pour aller a Vaux? demanda Anne
d'Autriche en trainant sur chaque syllabe, et en appuyant la main
sur son sein endolori.

-- Une heure pour les carrosses de Leurs Majestes, dit d'Artagnan,
par des chemins assez beaux.

Le roi le regarda.

-- Un quart d'heure pour le roi, se hata-t-il d'ajouter.

-- On arriverait au jour, dit Louis XIV.

-- Mais les logements de la maison militaire, objecta doucement
Colbert, feront perdre au roi toute la hate du voyage, si prompt
qu'il soit.

"Double brute! pensa d'Artagnan, si j'avais interet a demolir ton
credit, je le ferais en dix minutes."

-- A la place du roi, ajouta-t-il tout haut, en me rendant chez
M. Fouquet, qui est un galant homme, je laisserais ma maison,
j'irais en ami; j'entrerais seul avec mon capitaine des gardes;
j'en serais plus grand et plus sacre.

La joie brilla dans les yeux du roi.

-- Voila un bon conseil, dit-il, mesdames; allons chez un ami, en
ami. Marchez doucement, messieurs des equipages; et nous,
messieurs, en avant!

Il entraina derriere lui tous les cavaliers.

Colbert cacha sa grosse tete renfrognee derriere le cou de son
cheval.

-- J'en serai quitte, dit d'Artagnan tout en galopant, pour
causer, des ce soir, avec Aramis. Et puis M. Fouquet est un galant
homme, mordioux! je l'ai dit, il faut le croire.

Voila comment, vers sept heures du soir, sans trompettes et sans
gardes avancees, sans eclaireurs ni mousquetaires, le roi se
presenta devant la grille de Vaux, ou Fouquet, prevenu, attendait,
depuis une demi-heure, tete nue, au milieu de sa maison et de ses
amis.


Chapitre CCXIX -- Nectar et ambroisie


M. Fouquet tint l'etrier au roi, qui, ayant mis pied a terre, se
releva gracieusement, et, plus gracieusement encore, lui tendit
une main que Fouquet, malgre un leger effort du roi, porta
respectueusement a ses levres.

Le roi voulait attendre, dans la premiere enceinte l'arrivee des
carrosses. Il n'attendit pas longtemps. Les chemins avaient ete
battus par ordre du surintendant. On n'eut pas trouve, depuis
Melun jusqu'a Vaux, un caillou gros comme un oeuf. Aussi les
carrosses, roulant comme sur un tapis, amenerent-ils, sans cahots
ni fatigues, toutes les dames a huit heures. Elles furent recues
par Mme la surintendante, et au moment ou elles apparaissaient,
une lumiere vive, comme celle du jour, jaillit de tous les arbres,
de tous les vases de tous les marbres. Cet enchantement dura
jusqu'a ce que Leurs Majestes se fussent perdues dans l'interieur
du palais.

Toutes ces merveilles, que le chroniqueur a entassees ou plutot
conservees dans son recit, au risque de rivaliser avec le
romancier, ces splendeurs de la nuit vaincue, de la nature
corrigee, de tous les plaisirs, de tous les luxes combines pour la
satisfaction des sens et de l'esprit, Fouquet les offrit
reellement a son roi, dans cette retraite enchantee, dont nul
souverain, en Europe ne pouvait se flatter de posseder
l'equivalent.

Nous ne parlerons ni du grand festin qui reunit Leurs Majestes, ni
des concerts, ni des feeriques metamorphoses; nous nous
contenterons de peindre le visage du roi, qui, de gai, ouvert, de
bienheureux qu'il etait d'abord, devint bientot sombre, contraint,
irrite. Il se rappelait sa maison a lui, et ce pauvre luxe qui
n'etait que l'ustensile de la royaute sans etre la propriete de
l'homme-roi. Les grands vases du Louvre, les vieux meubles et la
vaisselle de Henri II, de Francois Ier, de Louis XI, n'etaient que
des monuments historiques. Ce n'etaient que des objets d'art, une
defroque du metier royal. Chez Fouquet, la valeur etait dans le
travail comme dans la matiere. Fouquet mangeait dans un or que des
artistes a lui avaient fondu et cisele pour lui. Fouquet buvait
des vins dont le roi de France ne savait pas le nom: il les buvait
dans des gobelets plus precieux chacun que toute la cave royale.

Que dire des salles, des tentures, des tableaux, des serviteurs,
des officiers de toute sorte? Que dire du service ou, l'ordre
remplacant l'etiquette, le bien-etre remplacant les consignes, le
plaisir et la satisfaction du convive devenaient la supreme loi de
tout ce qui obeissait a l'hote?

Cet essaim de gens affaires sans bruit, cette multitude de
convives moins nombreux que les serviteurs, ces myriades de mets,
de vases d'or et d'argent, ces flots de lumiere, ces amas de
fleurs inconnues, dont les serres s'etaient depouillees comme
d'une surcharge, puisqu'elles etaient encore redondantes de
beaute, ce tout harmonieux, qui n'etait que le prelude de la fete
promise, ravit tous les assistants, qui temoignerent leur
admiration a plusieurs reprises, non par la voix ou par le geste,
mais par le silence et l'attention, ces deux langages du courtisan
qui ne connait plus le frein du maitre.

Quant au roi, ses yeux se gonflerent: il n'osa plus regarder la
reine. Anne d'Autriche, toujours superieure en orgueil a toute
creature, ecrasa son hote par le mepris qu'elle temoigna pour tout
ce qu'on lui servait.

La jeune reine, bonne et curieuse de la vie, loua Fouquet, mangea
de grand appetit, et demanda le nom de plusieurs fruits qui
paraissaient sur la table. Fouquet repondit qu'il ignorait les
noms. Ces fruits sortaient de ses reserves: il les avait souvent
cultives lui-meme, etant un savant en fait d'agronomie exotique.
Le roi sentit la delicatesse. Il n'en fut que plus humilie. Il
trouvait la reine un peu peuple, et Anne d'Autriche un peu Junon.
Tout son soin, a lui, etait de se garder froid sur la limite de
l'extreme dedain ou de la simple admiration.

Mais Fouquet avait prevu tout cela: c'etait un de ces hommes qui
prevoient tout.

Le roi avait expressement declare que, tant qu'il serait chez
M. Fouquet, il desirait ne pas soumettre ses repas a l'etiquette,
et, par consequent, diner avec tout le monde; mais, par les soins
du surintendant, le diner du roi se trouvait servi a part, si l'on
peut s'exprimer ainsi, au milieu de la table generale. Ce diner,
merveilleux par sa composition, comprenait tout ce que le roi
aimait, tout ce qu'il choisissait d'habitude. Louis n'avait pas
d'excuses, lui, le premier appetit de son royaume, pour dire qu'il
n'avait pas faim.

M. Fouquet fit bien mieux: il s'etait mis a table pour obeir a
l'ordre du roi, mais des que les potages furent servis, il se leva
de table et se mit lui-meme a servir le roi, pendant que Mme la
surintendante se tenait derriere le fauteuil de la reine mere. Le
dedain de Junon et les bouderies de Jupiter ne tinrent pas contre
cet exces de bonne grace. La reine mere mangea un biscuit dans du
vin de San Lucar, et le roi mangea de tout en disant a M. Fouquet:

-- Il est impossible, monsieur le surintendant, de faire meilleure
chere.

Sur quoi, toute la Cour se mit a devorer d'un tel enthousiasme,
que l'on eut dit des nuees de sauterelles d'Egypte s'abattant sur
les seigles verts.

Cela n'empecha pas que, apres la faim assouvie, le roi ne redevint
triste: triste en proportion de la belle humeur qu'il avait cru
devoir manifester, triste surtout de la bonne mine que ses
courtisans avaient faite a Fouquet.

D'Artagnan, qui mangeait beaucoup et qui buvait sec, sans qu'il y
parut, ne perdit pas un coup de dent, mais fit un grand nombre
d'observations qui lui profiterent.

Le souper fini, le roi ne voulut pas perdre la promenade. Le parc
etait illumine. La lune, d'ailleurs, comme si elle se fut mise aux
ordres du seigneur de Vaux, argenta les massifs et les lacs de ses
diamants et de son phosphore. La fraicheur etait douce. Les allees
etaient ombreuses et sablees si moelleusement, que les pieds s'y
plaisaient. Il y eut fete complete; car le roi, trouvant La
Valliere au detour d'un bois, lui put serrer la main et dire: "Je
vous aime", sans que nul l'entendit, excepte M. d'Artagnan, qui
suivait, et M. Fouquet, qui precedait.

Cette nuit d'enchantements s'avanca. Le roi demanda sa chambre.
Aussitot tout fut en mouvement. Les reines passerent chez elles au
son des theorbes et des flutes. Le roi trouva, en montant, ses
mousquetaires, que M. Fouquet avait fait venir de Melun et invites
a souper.

D'Artagnan perdit toute defiance. Il etait las, il avait bien
soupe, et voulait, une fois dans sa vie, jouir d'une fete chez un
veritable roi.

-- M. Fouquet, disait-il, est mon homme.

On conduisit, en grande ceremonie, le roi dans la chambre de
Morphee, dont nous devons une mention legere a nos lecteurs.
C'etait la plus belle et la plus vaste du palais. Le Brun avait
peint, dans la coupole, les songes heureux et les songes tristes
que Morphee suscite aux rois comme aux hommes. Tout ce que le
sommeil enfante de gracieux, ce qu'il verse de miel et de parfums,
de fleurs et de nectar, de voluptes ou de repos dans les sens, le
peintre en avait enrichi les fresques. C'etait une composition
aussi suave dans une partie, que sinistre et terrible dans
l'autre. Les coupes qui versent les poisons, le fer qui brille sur
la tete du dormeur, les sorciers et les fantomes aux masques
hideux, les demi-tenebres, plus effrayantes que la flamme ou la
nuit profonde, voila ce qu'il avait donne pour pendants a ses
gracieux tableaux.

Le roi, entre dans cette chambre magnifique, fut saisi d'un
frisson. Fouquet en demanda la cause.

-- J'ai sommeil, repliqua Louis assez pale.

-- Votre Majeste veut-elle son service sur-le-champ?

-- Non, j'ai a causer avec quelques personnes, dit le roi. Qu'on
previenne M. Colbert.

Fouquet s'inclina et sortit.


Chapitre CCXX -- A Gascon, Gascon et demi


D'Artagnan n'avait pas perdu de temps; ce n'etait pas dans ses
habitudes. Apres s'etre informe d'Aramis, il avait couru jusqu'a
ce qu'il l'eut rencontre. Or, Aramis, une fois le roi entre dans
Vaux, s'etait retire dans sa chambre, meditant sans doute encore
quelque galanterie pour les plaisirs de Sa Majeste.

D'Artagnan se fit annoncer et trouva au second etage, dans une
belle chambre qu'on appelait la chambre bleue, a cause de ses
tentures, il trouva, disons-nous l'eveque de Vannes en compagnie
de Porthos et de plusieurs epicuriens modernes.

Aramis vint embrasser son ami, lui offrit le meilleur siege, et
comme on vit generalement que le mousquetaire se reservait sans
doute afin d'entretenir secretement Aramis, les epicuriens prirent
conge.

Porthos ne bougea pas. Il est vrai qu'ayant dine beaucoup, il
dormait dans son fauteuil. L'entretien ne fut pas gene par ce
tiers. Porthos avait le ronflement harmonieux, et l'on pouvait
parler sur cette espece de basse comme sur une melopee antique.

D'Artagnan sentit que c'etait a lui d'ouvrir la conversation.
L'engagement qu'il etait venu chercher etait rude; aussi aborda-t-
il nettement le sujet.

-- Eh bien! nous voici donc a Vaux? dit-il.

-- Mais oui, d'Artagnan. Aimez-vous ce sejour?

-- Beaucoup, et j'aime aussi M. Fouquet.

-- N'est-ce pas qu'il est charmant?

-- On ne saurait plus.

-- On dit que le roi a commence par lui battre froid, et que Sa
Majeste s'est radoucie?

-- Vous n'avez donc pas vu, que vous dites: "On dit"?

-- Non; je m'occupais, avec ces messieurs qui viennent de sortir,
de la representation et du carrousel de demain.

-- Ah ca! vous etes ordonnateur des fetes, ici, vous?

-- Je suis, comme vous savez, ami des plaisirs de l'imagination:
j'ai toujours ete poete par quelque endroit, moi.

-- Je me rappelle vos vers. Ils etaient charmants.

-- Moi, je les ai oublies, mais je me rejouis d'apprendre ceux des
autres, quand les autres s'appellent Moliere, Pelisson, La
Fontaine, etc.

-- Savez-vous l'idee qui m'est venue ce soir en soupant, Aramis?

-- Non. Dites-la-moi; sans quoi, je ne la devinerais pas; vous en
avez tant!

-- Eh bien! l'idee m'est venue que le vrai roi de France n'est pas
Louis XIV.

-- Hein! fit Aramis en ramenant involontairement ses yeux sur les
yeux du mousquetaire.

-- Non, c'est M. Fouquet.

Aramis respira et sourit.

-- Vous voila comme les autres: jaloux! dit-il. Parions que c'est
M. Colbert qui vous a fait cette phrase-la?

D'Artagnan, pour amadouer Aramis, lui conta les mesaventures de
Colbert a propos du vin de Melun.

-- Vilaine race que ce Colbert! fit Aramis.

-- Ma foi, oui!

-- Quand on pense, ajouta l'eveque, que ce drole-la sera votre
ministre dans quatre mois.

-- Bah!

-- Et que vous le servirez comme Richelieu, comme Mazarin.

-- Comme vous servez Fouquet, dit d'Artagnan.

-- Avec cette difference, cher ami, que M. Fouquet n'est pas
M. Colbert.

-- C'est vrai.

Et d'Artagnan feignit de devenir triste.

-- Mais, ajouta-t-il un moment apres, pourquoi donc me disiez-vous
que M. Colbert sera ministre dans quatre mois?

-- Parce que M. Fouquet ne le sera plus, repliqua Aramis.

-- Il sera ruine, n'est-ce pas? dit d'Artagnan.

-- A plat.

-- Pourquoi donner des fetes, alors? fit le mousquetaire d'un ton
de bienveillance si naturel, que l'eveque en fut un moment la
dupe. Comment ne l'en avez-vous pas dissuade, vous?

Cette derniere partie de la phrase etait un exces. Aramis revint a
la defiance.

-- Il s'agit, dit-il, de se menager le roi.

-- En se ruinant?

-- En se ruinant pour lui, oui.

-- Singulier calcul!

-- La necessite.

-- Je ne la vois pas, cher Aramis.

-- Si fait, vous remarquez bien l'antagonisme naissant de
M. de Colbert.

-- Et que M. Colbert pousse le roi a se defaire du surintendant.

-- Cela saute aux yeux.

-- Et qu'il y a cabale contre M. Fouquet.

-- On le sait de reste.

-- Quelle apparence que le roi se mette de la partie contre un
homme qui aura tout depense pour lui plaire?

-- C'est vrai, fit lentement Aramis, peu convaincu, et curieux
d'aborder une autre face du sujet de conversation.

-- Il y a folies et folies, reprit d'Artagnan. Je n'aime pas
toutes celles que vous faites.

-- Lesquelles?

-- Le souper, le bal, le concert, la comedie, les carrousels, les
cascades, les feux de joie et d'artifice, les illuminations et les
presents, tres bien, je vous accorde cela; mais ces depenses de
circonstance ne suffisaient-elles point? Fallait-il...

-- Quoi?

-- Fallait-il habiller de neuf toute une maison, par exemple?

-- Oh! c'est vrai! J'ai dit cela a M. Fouquet; il m'a repondu que,
s'il etait assez riche, il offrirait au roi un chateau neuf des
girouettes aux caves, neuf avec tout ce qui tient dedans, et que,
le roi parti, il brulerait tout cela pour que rien ne servit a
d'autres.

-- C'est de l'espagnol pur!

-- Je le lui ai dit. Il a ajoute ceci: "Sera mon ennemi, quiconque
me conseillera d'epargner."

-- C'est de la demence, vous dis-je, ainsi que ce portrait.

-- Quel portrait? dit Aramis.

-- Celui du roi, cette surprise...

-- Cette surprise?

-- Oui, pour laquelle vous avez pris des echantillons chez
Percerin.

D'Artagnan s'arreta. Il avait lance la fleche. Il ne s'agissait
plus que d'en mesurer la portee.

-- C'est une gracieusete, repondit Aramis.

D'Artagnan vint droit a son ami, lui prit les deux mains, et, le
regardant dans les yeux:

-- Aramis, dit-il, m'aimez-vous encore un peu?

-- Si je vous aime!

-- Bon! Un service, alors. Pourquoi avez-vous pris des
echantillons de l'habit du roi chez Percerin?

-- Venez avec moi le demander a ce pauvre Le Brun, qui a travaille
la dessus deux jours et deux nuits.

-- Aramis, cela est la verite pour tout le monde, mais pour moi...

-- En verite, d'Artagnan, vous me surprenez!

-- Soyez bon pour moi. Dites-moi la verite: vous ne voudriez pas
qu'il m'arrivat du desagrement, n'est-ce pas?

-- Cher ami, vous devenez incomprehensible. Quel diable de soupcon
avez vous donc?

-- Croyez-vous a mes instincts? Vous y croyiez autrefois. Eh bien!
un instinct me dit que vous avez un projet cache.

-- Moi, un projet?

-- Je n'en suis pas sur.

-- Pardieu!

-- Je n'en suis pas sur, mais j'en jurerais.

-- Eh bien! d'Artagnan, vous me causez une vive peine. En effet,
si j'ai un projet que je doive vous taire, je vous le tairai,
n'est-ce pas? Si j'en ai un que je doive vous reveler, je vous
l'aurais deja dit.

-- Non, Aramis, non, il est des projets qui ne se revelent qu'au
moment favorable.

-- Alors, mon bon ami, reprit l'eveque en riant, c'est que le
moment favorable n'est pas encore arrive.

D'Artagnan secoua la tete avec melancolie.

-- Amitie! amitie! dit-il, vain nom! Voila un homme qui, si je le
lui demandais, se ferait hacher en morceaux pour moi.

-- C'est vrai, dit noblement Aramis.

-- Et cet homme, qui me donnerait tout le sang de ses veines, ne
m'ouvrira pas un petit coin de son coeur. Amitie, je le repete, tu
n'es qu'une ombre et qu'un leurre, comme tout ce qui brille dans
le monde!

-- Ne parlez pas ainsi de notre amitie, repondit l'eveque d'un ton
ferme et convaincu. Elle n'est pas du genre de celles dont vous
parlez.

-- Regardez-nous, Aramis. Nous voici trois sur quatre. Vous me
trompez, je vous suspecte, et Porthos dort. Beau trio d'amis,
n'est-ce pas? beau reste!

-- Je ne puis vous dire qu'une chose, d'Artagnan, et je vous
l'affirme sur l'evangile. Je vous aime comme autrefois. Si jamais
je me defie de vous, c'est a cause des autres, non a cause de vous
ni de moi. Toute chose que je ferai et en quoi je reussirai, vous
y trouverez votre part. Promettez-moi la meme faveur, dites!

-- Si je ne m'abuse, Aramis, voila des paroles qui sont, au moment
ou vous les prononcez, pleines de generosite.

-- C'est possible.

-- Vous conspirez contre M. Colbert. Si ce n'est que cela,
mordioux! dites le-moi donc, j'ai l'outil, j'arracherai la dent.

Aramis ne put effacer un sourire de dedain, qui glissa sur sa
noble figure.

-- Et, quand je conspirerais contre M. Colbert, ou serait le mal?

-- C'est trop peu pour vous, et ce n'est pas pour renverser
Colbert que vous avez ete demander des echantillons a Percerin.
Oh! Aramis, nous ne sommes pas ennemis, nous sommes freres. Dites-
moi ce que vous voulez entreprendre, et, foi de d'Artagnan, si je
ne puis pas vous aider, je jure de rester neutre.

-- Je n'entreprends rien, dit Aramis.

-- Aramis, une voix me parle, elle m'eclaire; cette voix ne m'a
jamais trompe. Vous en voulez au roi!

-- Au roi? s'ecria l'eveque en affectant le mecontentement.

-- Votre physionomie ne me convaincra pas. Au roi, je le repete.

-- Vous m'aiderez? dit Aramis, toujours avec l'ironie de son rire.

-- Aramis, je ferai plus que de vous aider, je ferai plus que de
rester neutre, je vous sauverai.

-- Vous etes fou, d'Artagnan.

-- Je suis le plus sage de nous deux.

-- Vous, me soupconner de vouloir assassiner le roi!

-- Qui est-ce qui parle de cela? dit le mousquetaire.

-- Alors, entendons-nous, je ne vois pas ce que l'on peut faire a
un roi legitime comme le notre, si on ne l'assassine pas.

D'Artagnan ne repliqua rien.

-- Vous avez, d'ailleurs, vos gardes et vos mousquetaires ici, fit
l'eveque.

-- C'est vrai.

-- Vous n'etes pas chez M. Fouquet, vous etes chez vous.

-- C'est vrai.

-- Vous avez, a l'heure qu'il est, M. Colbert qui conseille au roi
contre M. Fouquet tout ce que vous voudriez peut-etre conseiller
si je n'etais pas de la partie.

-- Aramis! Aramis! par grace, un mot d'ami!

-- Le mot des amis, c'est la verite. Si je pense a toucher du
doigt au fils d'Anne d'Autriche, le vrai roi de ce pays de France,
si je n'ai pas la ferme intention de me prosterner devant son
trone, si, dans mes idees, le jour de demain, ici, a Vaux, ne doit
pas etre le plus glorieux des jours de mon roi, que la foudre
m'ecrase! j'y consens.

Aramis avait prononce ces paroles le visage tourne vers l'alcove
de sa chambre, ou d'Artagnan, adosse d'ailleurs a cette alcove, ne
pouvait soupconner qu'il se cachat quelqu'un. L'onction de ces
paroles, leur lenteur etudiee, la solennite du serment, donnerent
au mousquetaire la satisfaction la plus complete. Il prit les deux
mains d'Aramis et les serra cordialement.

Aramis avait supporte les reproches sans palir, il rougit en
ecoutant les eloges. D'Artagnan trompe lui faisait honneur.
D'Artagnan confiant lui faisait honte.

-- Est-ce que vous partez? lui dit-il en l'embrassant pour cacher
sa rougeur.

-- Oui, mon service m'appelle. J'ai le mot de la nuit a prendre.

-- Ou coucherez-vous?

-- Dans l'antichambre du roi, a ce qu'il parait. Mais Porthos?

-- Emmenez-le-moi donc; car il ronfle comme un canon.

-- Ah!... il n'habite pas avec vous? dit d'Artagnan.

-- Pas le moins du monde. Il a son appartement je ne sais ou.

-- Tres bien! dit le mousquetaire, a qui cette separation des deux
associes otait ses derniers soupcons.

Et il toucha rudement l'epaule de Porthos. Celui-ci repondit en
rugissant.

-- Venez! dit d'Artagnan.

-- Tiens! d'Artagnan, ce cher ami! par quel hasard? Ah! c'est
vrai, je suis de la fete de Vaux.

-- Avec votre bel habit.

-- C'est gentil de la part de M. Coquelin de Voliere, n'est-ce
pas?

-- Chut! fit Aramis, vous marchez a defoncer les parquets.

-- C'est vrai, dit le mousquetaire. Cette chambre est au-dessus du
dome.

-- Et je ne l'ai pas prise pour salle d'armes, ajouta l'eveque. La
chambre du roi a pour plafond les douceurs du sommeil. N'oubliez
pas que mon parquet est la doublure de ce plafond-la. Bonsoir, mes
amis, dans dix minutes je dormirai.

Et Aramis les conduisit en riant doucement. Puis, lorsqu'ils
furent dehors, fermant rapidement les verrous et calfeutrant les
fenetres, il appela:

-- Monseigneur! monseigneur!

Philippe sortit de l'alcove en poussant une porte a coulisse
placee derriere le lit.

-- Voila bien des soupcons chez M. d'Artagnan, dit-il.

-- Ah! vous avez reconnu d'Artagnan, n'est-ce pas?

-- Avant que vous l'eussiez nomme.

-- C'est votre capitaine des mousquetaires.

-- Il m'est bien devoue, repliqua Philippe en appuyant sur le
pronom personnel.

-- Fidele comme un chien, mordant quelquefois. Si d'Artagnan ne
vous reconnait pas avant que l'autre ait disparu, comptez sur
d'Artagnan a toute eternite; car alors, s'il n'a rien vu, il
gardera sa fidelite. S'il a vu trop tard, il est Gascon et
n'avouera jamais qu'il s'est trompe.

-- Je le pensais. Que faisons-nous maintenant?

-- Vous allez vous mettre a l'observatoire et regarder, au coucher
du roi, comment vous vous couchez en petite ceremonie.

-- Tres bien. Ou me mettrai-je?

-- Asseyez-vous sur ce pliant. Je vais faire glisser le parquet.
Vous regarderez par cette ouverture qui repond aux fausses
fenetres pratiquees dans le dome de la chambre du roi. Voyez-vous?

-- Je vois le roi.

Et Philippe tressaillit comme a l'aspect d'un ennemi.

-- Que fait-il?

-- Il veut faire asseoir aupres de lui un homme.

-- M. Fouquet.

-- Non, non pas; attendez...

-- Les notes, mon prince, les portraits!

-- L'homme que le roi veut faire s'asseoir ainsi devant lui, c'est
M. Colbert.

-- Colbert devant le roi? s'ecria Aramis. Impossible!

-- Regardez.

Aramis plongea ses regards dans la rainure du parquet.

-- Oui, dit-il, Colbert lui-meme. Oh! monseigneur, qu'allons-nous
entendre, et que va-t-il resulter de cette intimite?

-- Rien de bon pour M. Fouquet, sans nul doute.

Le prince ne se trompait pas. Nous avons vu que Louis XIV avait
fait mander Colbert, et que Colbert etait arrive. La conversation
s'etait engagee entre eux par une des plus hautes faveurs que le
roi eut jamais faites. Il est vrai que le roi etait seul avec son
sujet.

-- Colbert, asseyez-vous.

L'intendant, comble de joie, lui qui craignait d'etre renvoye,
refusa cet insigne honneur.

-- Accepte-t-il? dit Aramis.

-- Non, il reste debout.

-- Ecoutons, mon prince.

Et le futur roi, le futur pape ecouterent avidement ces simples
mortels qu'ils tenaient sous leurs pieds, prets a les ecraser
s'ils l'eussent voulu.

-- Colbert, dit le roi, vous m'avez fort contrarie aujourd'hui.

-- Sire... je le savais.

-- Tres bien! J'aime cette reponse. Oui, vous le saviez. Il y a du
courage a l'avoir fait.

-- Je risquais de mecontenter Votre Majeste, mais je risquais
aussi de lui cacher son interet veritable.

-- Quoi donc? Vous craigniez quelque chose pour moi?

-- Ne fut-ce qu'une indigestion, Sire, dit Colbert, car on ne
donne a son roi des festins pareils que pour l'etouffer sous le
poids de la bonne chere.

Et, cette grosse plaisanterie lancee, Colbert en attendit
agreablement l'effet.

Louis XIV, l'homme le plus vain et le plus delicat de son royaume,
pardonna encore cette facetie a Colbert.

-- De vrai, dit-il, M. Fouquet m'a donne un trop beau repas.
Dites-moi, Colbert, ou prend-il tout l'argent necessaire pour
subvenir a ces frais enormes? Le savez-vous?

-- Oui, je le sais, Sire.

-- Vous me l'allez un peu etablir.

-- Facilement, a un denier pres.

-- Je sais que vous comptez juste.

-- C'est la premiere qualite qu'on puisse exiger d'un intendant
des finances.

-- Tous ne l'ont pas.

-- Je rends grace a Votre Majeste d'un eloge si flatteur dans sa
bouche.

-- Donc, M. Fouquet est riche, tres riche, et cela monsieur, tout
le monde le sait.

-- Tout le monde, les vivants comme les morts.

-- Que veut dire cela, monsieur Colbert?

-- Les vivants voient la richesse de M. Fouquet. Ils admirent un
resultat, et ils y applaudissent; mais les morts, plus savants que
nous, savent les causes, et ils accusent.

-- Eh bien! M. Fouquet doit sa richesse a quelles causes?

-- Le metier d'intendant favorise souvent ceux qui l'exercent.

-- Vous avez a me parler plus confidentiellement; ne craignez
rien, nous sommes bien seuls.

-- Je ne crains jamais rien, sous l'egide de ma conscience et sous
la protection de mon roi, Sire.

Et Colbert s'inclina.

-- Donc, les morts, s'ils parlaient?...

-- Ils parlent quelquefois, Sire. Lisez.

-- Ah! murmura Aramis a l'oreille du prince, qui, a ses cotes,
ecoutait sans perdre une syllabe, puisque vous etes place ici,
monseigneur, pour apprendre votre metier de roi, ecoutez une
infamie toute royale. Vous allez assister a une de ces scenes
comme Dieu seul ou plutot comme le diable les concoit et les
execute. Ecoutez bien, vous profiterez.

Le prince redoubla d'attention et vit Louis XIV prendre des mains
de Colbert une lettre que celui-ci tendait.

-- L'ecriture du feu cardinal! dit le roi.

-- Votre Majeste a bonne memoire, repliqua Colbert en s'inclinant,
et c'est une merveilleuse aptitude pour un roi destine au travail,
que de reconnaitre ainsi les ecritures a premiere vue.

Le roi lut une lettre de Mazarin, qui, deja connue du lecteur,
depuis la brouille entre Mme de Chevreuse et Aramis, n'apprendrait
rien de nouveau si nous la rapportions ici.

-- Je ne comprends pas bien, dit le roi interesse vivement.

-- Votre Majeste n'a pas encore l'habitude des commis
d'intendance.

-- Je vois qu'il s'agit d'argent donne a M. Fouquet.

-- Treize millions. Une jolie somme!

-- Mais oui... Eh bien! ces treize millions manquent dans le total
des comptes? Voila ce que je ne comprends pas tres bien, vous dis-
je. Pourquoi et comment ce deficit serait-il possible?

-- Possible, je ne dis pas; reel, je le dis.

-- Vous dites que treize millions manquent dans les comptes?

-- Ce n'est pas moi qui le dis, c'est le registre.

-- Et cette lettre de M. de Mazarin indique l'emploi de cette
somme et le nom du depositaire?

-- Comme Votre Majeste peut s'en convaincre.

-- Oui, en effet, il resulte de la que M. Fouquet n'aurait pas
encore rendu les treize millions.

-- Cela resulte des comptes, oui, Sire.

-- Eh bien! alors?...

-- Eh bien! alors, Sire, puisque M. Fouquet n'a pas rendu les
treize millions, c'est qu'il les a encaisses, et, avec treize
millions, on fait quatre fois plus, et une fraction, de depense et
de munificence que Votre Majeste n'a pu en faire a Fontainebleau,
ou nous ne depensames que trois millions en totalite, s'il vous en
souvient.

C'etait, pour un maladroit, une bien adroite noirceur que ce
souvenir invoque de la fete dans laquelle le roi avait, grace a un
mot de Fouquet, apercu pour la premiere fois sont inferiorite.
Colbert recevait a Vaux ce que Fouquet lui avait fait a
Fontainebleau, et, en bon homme de finances, il le rendait avec
tous les interets. Ayant ainsi dispose le roi, Colbert n'avait
plus grand-chose a faire. Il le sentit; le roi etait devenu
sombre. Colbert attendit la premiere parole du roi avec autant
d'impatience que Philippe et Aramis du haut de leur observatoire.

-- Savez-vous ce qui resulte de tout cela, monsieur Colbert? dit
le roi apres une reflexion.

-- Non, Sire, je ne le sais pas.

-- C'est que le fait de l'appropriation des treize millions, s'il
etait avere...

-- Mais il l'est.

-- Je veux dire s'il etait declare, monsieur Colbert.

-- Je pense qu'il le serait des demain, si Votre Majeste...

-- N'etait pas chez M. Fouquet, repondit assez dignement le roi.

-- Le roi est chez lui partout, Sire, et surtout dans les maisons
que son argent a payees.

-- Il me semble, dit Philippe bas a Aramis, que l'architecte qui a
bati ce dome aurait du, prevoyant quel usage on en ferait, le
mobiliser pour qu'on put le faire choir sur la tete des coquins
d'un caractere aussi noir que ce M. Colbert.

-- J'y pensais bien, dit Aramis, mais M. Colbert est si pres du
roi en ce moment!

-- C'est vrai, cela ouvrirait une succession.

-- Dont monsieur votre frere puine recolterait tout le fruit,
monseigneur. Tenez, restons en repos et continuons a ecouter.

-- Nous n'ecouterons pas longtemps, dit le jeune prince.

-- Pourquoi cela, monseigneur?

-- Parce que, si j'etais le roi, je ne repondrais plus rien.

-- Et que feriez-vous?

-- J'attendrais a demain matin pour reflechir.

Louis XIV leva enfin les yeux, et, retrouvant Colbert attentif a
sa premiere parole:

-- Monsieur Colbert, dit-il, en changeant brusquement la
conversation, je vois qu'il se fait tard, je me coucherai.

-- Ah! fit Colbert, j'aurai...

-- A demain. Demain matin, j'aurai pris une determination.

-- Fort bien, Sire, repartit Colbert outre, quoiqu'il se contint
en presence du roi.

Le roi fit un geste, et l'intendant se dirigea vers la porte a
reculons.

-- Mon service! cria le roi.

Le service du roi entra dans l'appartement.

Philippe allait quitter son poste d'observation.

-- Un moment, lui dit Aramis avec sa douceur habituelle; ce qui
vient de se passer n'est qu'un detail, et nous n'en prendrons plus
demain aucun souci, mais le service de nuit, l'etiquette du petit
coucher, ah! monseigneur, voila qui est important! Apprenez,
apprenez comment vous vous mettez au lit, Sire. Regardez,
regardez!


Chapitre CCXXI -- Colbert


L'histoire nous dira ou plutot l'histoire nous a dit les
evenements du lendemain, les fetes splendides donnees par le
surintendant a son roi. Deux grands ecrivains ont constate la
grande dispute qu'il y eut entre _la Cascade et la Gerbe d'Eau,
_la lutte engagee entre _la Fontaine de la Couronne et les
Animaux, _pour savoir a qui plairait davantage. Il y eut donc le
lendemain divertissement et joie; il y eut promenade, repas,
comedie; comedie dans laquelle, a sa grande surprise, Porthos
reconnut M. Coquelin de Voliere, jouant dans la _farce_ des
_Facheux_. C'est ainsi qu'appelait ce divertissement
M. de Bracieux de Pierrefonds.

La Fontaine n'en jugeait pas de meme, sans doute, lui qui ecrivait
a son ami M. Maucrou:

_C'est un ouvrage de Moliere._
_Cet ecrivain, par sa maniere, _
_Charme a present toute la Cour._
_De la facon que son nom court, _
_Il doit etre par-dela Rome._
_J'en suis ravi, car c'est un homme._

On voit que La Fontaine avait profite de l'avis de Pelisson et
avait soigne la rime.

Au reste, Porthos etait de l'avis de La Fontaine, et il eut dit
comme lui: "Pardieu! ce Moliere est mon homme! mais seulement pour
les habits." A l'endroit du theatre, nous l'avons dit, pour
M. de Bracieux de Pierrefonds, Moliere n'etait qu'un _farceur_.

Mais preoccupe par la scene de la veille, mais cuvant le poison
verse par Colbert, le roi, pendant toute cette journee si
brillante, si accidentee, si imprevue, ou toutes les merveilles
des _Mille et Une Nuits_ semblaient naitre sous ses pas, le roi se
montra froid, reserve, taciturne. Rien ne put le derider; on
sentait qu'un profond ressentiment venant de loin, accru peu a peu
comme la source qui devient riviere, grace aux mille filets d'eau
qui l'alimentent, tremblait au plus profond de son ame. Vers midi
seulement, il commenca a reprendre un peu de serenite. Sans doute,
sa resolution etait arretee.

Aramis, qui le suivait pas a pas, dans sa pensee comme dans sa
marche, Aramis conclut que l'evenement qu'il attendait ne se
ferait pas attendre.

Cette fois, Colbert semblait marcher de concert avec l'eveque de
Vannes, et, eut-il recu pour chaque aiguille dont il piquait le
coeur du roi un mot d'ordre d'Aramis, qu'il n'eut pas fait mieux.

Toute cette journee, le roi, qui avait sans doute besoin d'ecarter
une pensee sombre, le roi parut rechercher aussi activement la
societe de La Valliere qu'il mit d'empressement a fuir celle de
M. Colbert ou celle de M. Fouquet.

Le soir vint. Le roi avait desire ne se promener qu'apres le jeu.
Entre le souper et la promenade, on joua donc. Le roi gagna mille
pistoles, et, les ayant gagnees, les mit dans sa poche, et se leva
en disant:

-- Allons, messieurs, au parc.

Il y trouva les dames. Le roi avait gagne mille pistoles et les
avait empochees, avons-nous dit. Mais M. Fouquet avait su en
perdre dix mille; de sorte que, parmi les courtisans, il y avait
encore cent quatre-vingt-dix mille livres de benefice,
circonstance qui faisait des visages des courtisans et des
officiers de la maison du roi les visages les plus joyeux de la
terre.

Il n'en etait pas de meme du visage du roi, sur lequel, malgre ce
gain auquel il n'etait pas insensible, demeurait toujours un
lambeau de nuage. Au coin d'une allee, Colbert l'attendait. Sans
doute, l'intendant se trouvait la en vertu d'un rendez-vous donne,
car Louis XIV, qui l'avait evite, lui fit un signe et s'enfonca
avec lui dans le parc.

Mais La Valliere aussi avait vu ce front sombre et ce regard
flamboyant du roi, elle l'avait vu, et comme rien de ce qui
couvait dans cette ame n'etait impenetrable a son amour, elle
avait compris que cette colere comprimee menacait quelqu'un. Elle
se tenait sur le chemin de vengeance comme l'ange de la
misericorde.

Toute triste, toute confuse, a demi folle d'avoir ete si longtemps
separee de son amant, inquiete de cette emotion interieure qu'elle
avait devinee, elle se montra d'abord au roi avec un aspect
embarrasse que, dans sa mauvaise disposition d'esprit, le roi
interpreta defavorablement.

Alors, comme ils etaient seuls ou a peu pres seuls, attendu que
Colbert, en apercevant la jeune fille, s'etait respectueusement
arrete et se tenait a dix pas de distance, le roi s'approcha de La
Valliere et lui prit la main.

-- Mademoiselle, lui dit-il, puis-je, sans indiscretion, vous
demander ce que vous avez? Votre poitrine parait gonflee, vos yeux
sont humides.

-- Oh! Sire, si ma poitrine est gonflee, si mes yeux sont humides,
si je suis triste enfin, c'est de la tristesse de Votre Majeste.

-- Ma tristesse? oh! vous voyez mal, mademoiselle. Non, ce n'est
point de la tristesse que j'eprouve.

-- Et qu'eprouvez-vous, Sire?

-- De l'humiliation.

-- De l'humiliation? oh! que dites-vous la?

-- Je dis, mademoiselle, que, la ou je suis, nul autre ne devrait
etre le maitre. Eh bien! regardez, si je ne m'eclipse pas, moi, le
roi de France, devant le roi de ce domaine. Oh! continua-t-il en
serrant les dents et le poing, oh!... Et quand je pense que ce
roi...

-- Apres? dit La Valliere effrayee.

-- Que ce roi est un serviteur infidele qui se fait orgueilleux
avec mon bien vole! Aussi je vais lui changer, a cet impudent
ministre, sa fete en deuil dont la nymphe de Vaux, comme disent
ses poetes gardera longtemps le souvenir.

-- Oh! Votre Majeste...

-- Eh bien! mademoiselle, allez-vous prendre le parti de
M. Fouquet? fit Louis XIV avec impatience.

-- Non, Sire, je vous demanderai seulement si vous etes bien
renseigne. Votre Majeste, plus d'une fois, a appris a connaitre la
valeur des accusations de cour.

Louis XIV fit signe a Colbert de s'approcher.

-- Parlez, monsieur Colbert, dit le jeune prince; car, en verite,
je crois que voila Mlle de La Valliere qui a besoin de votre
parole pour croire a la parole du roi. Dites a Mademoiselle ce
qu'a fait M. Fouquet. Et vous, mademoiselle, oh! ce ne sera pas
long, ayez la bonte d'ecouter, je vous prie.

Pourquoi Louis XIV insistait-il ainsi? Chose toute simple: son
coeur n'etait pas tranquille, son esprit n'etait pas bien
convaincu; il devinait quelque menee sombre, obscure, tortueuse,
sous cette histoire des treize millions, et il eut voulu que le
coeur pur de La Valliere, revolte a l'idee d'un vol, approuvat,
d'un seul mot, cette resolution qu'il avait prise, et que
neanmoins, il hesitait a mettre a execution.

-- Parlez, monsieur, dit La Valliere a Colbert qui s'etait avance;
parlez, puisque le roi veut que je vous ecoute. Voyons, dites,
quel est le crime de M. Fouquet?

-- Oh! pas bien grave, mademoiselle, dit le noir personnage; un
simple abus de confiance...

-- Dites, dites, Colbert, et quand vous aurez dit, laissez-nous et
allez avertir M. d'Artagnan que j'ai des ordres a lui donner.

-- M. d'Artagnan! s'ecria La Valliere, et pourquoi faire avertir
M. d'Artagnan, Sire? Je vous supplie de me le dire.

-- Pardieu! pour arreter ce titan orgueilleux qui, fidele a sa
devise, menace d'escalader mon ciel.

-- Arreter M. Fouquet, dites-vous?

-- Ah! cela vous etonne?

-- Chez lui?

-- Pourquoi pas? S'il est coupable, il est coupable chez lui comme
ailleurs.

-- M. Fouquet, qui se ruine en ce moment pour faire honneur a son
roi?

-- Je crois, en verite, que vous defendez ce traitre,
mademoiselle.

Colbert se mit a rire tout bas. Le roi se retourna au sifflement
de ce rire.

-- Sire, dit La Valliere, ce n'est pas M. Fouquet que je defends,
c'est vous meme.

-- Moi-meme!... Vous me defendez?

-- Sire, vous vous deshonorez en donnant un pareil ordre.

-- Me deshonorer? murmura le roi blemissant de colere. En verite,
mademoiselle, vous mettez a ce que vous dites une etrange passion.

-- Je mets de la passion, non pas a ce que je dis, Sire, mais a
servir Votre Majeste, repondit la noble jeune fille. J'y mettrais,
s'il le fallait, ma vie, et cela avec la meme passion, Sire.

Colbert voulut grommeler. Alors La Valliere, ce doux agneau, se
redressa contre lui et, d'un oeil enflamme, lui imposa silence.

-- Monsieur, dit-elle, quand le roi agit bien, si le roi fait tort
a moi ou aux miens, je me tais; mais, le roi me servit-il, moi ou
ceux que j'aime, si le roi agit mal, je le lui dis.

-- Mais, il me semble, mademoiselle, hasarda Colbert, que, moi
aussi, j'aime le roi.

-- Oui, monsieur, nous l'aimons tous deux, chacun a sa maniere,
repliqua La Valliere avec un tel accent, que le coeur du jeune roi
en fut penetre. Seulement je l'aime, moi, si fortement, que tout
le monde le sait, si purement, que le roi lui-meme ne doute pas de
mon amour. Il est mon roi et mon maitre, je suis son humble
servante, mais quiconque touche a son honneur touche a ma vie. Or,
je repete que ceux-la deshonorent le roi qui lui conseillent de
faire arreter M. Fouquet chez lui.

Colbert baissa la tete, car il se sentait abandonne par le roi.
Cependant, tout en baissant la tete, il murmura:

-- Mademoiselle, je n'aurais qu'un mot a dire.

-- Ne le dites pas, ce mot, monsieur, car ce mot, je ne
l'ecouterais point. Que me diriez-vous d'ailleurs? Que M. Fouquet
a commis des crimes? Je le sais, parce que le roi l'a dit, et du
moment que le roi a dit: "Je crois", je n'ai pas besoin qu'une
autre bouche dise: "J'affirme." Mais M. Fouquet, fut-il le dernier
des hommes, je le dis hautement, M. Fouquet est sacre au roi,
parce que le roi est son hote. Sa maison fut-elle un repaire, Vaux
fut-il une caverne de faux-monnayeurs ou de bandits, sa maison est
sainte, son chateau est inviolable, puisqu'il y loge sa femme, et
c'est un lieu d'asile que des bourreaux ne violeraient pas!

La Valliere se tut. Malgre lui, le roi l'admirait; il fut vaincu
par la chaleur de cette voix, par la noblesse de cette cause.
Colbert, lui, ployait, ecrase par l'inegalite de cette lutte.
Enfin, le roi respira, secoua la tete et tendit la main a La
Valliere.

-- Mademoiselle, dit-il avec douceur, pourquoi parlez-vous contre
moi? Savez-vous ce que fera ce miserable si je le laisse respirer?

-- Eh! mon Dieu, n'est-ce pas une proie qui vous appartiendra
toujours?

-- Et s'il echappe, s'il fuit? s'ecria Colbert.

-- Eh bien! monsieur, ce sera la gloire eternelle du roi d'avoir
laisse fuir M. Fouquet, et plus il aura ete coupable, plus la
gloire du roi sera grande, comparee a cette misere, a cette honte.

Louis baisa la main de La Valliere, tout en se laissant glisser a
ses genoux.

"Je suis perdu", pensa Colbert.

Puis tout a coup sa figure s'eclaira:

"Oh! non, non, pas encore!" se dit-il.

Et, tandis que le roi, protege par l'epaisseur d'un enorme
tilleul, etreignait La Valliere avec toute l'ardeur d'un ineffable
amour, Colbert fouilla tranquillement dans son garde-notes, d'ou
il tira un papier plie en forme de lettre, papier un peu jaune
peut-etre, mais qui devait etre bien precieux, puisque l'intendant
sourit en le regardant. Puis il reporta son regard haineux sur le
groupe charmant que dessinaient dans l'ombre la jeune fille et le
roi, groupe que venait eclairer la lueur des flambeaux qui
s'approchaient.

Louis vit la lueur de ces flambeaux se refleter sur la robe
blanche de La Valliere.

-- Pars, Louise, lui dit-il, car voila que l'on vient.

-- Mademoiselle, mademoiselle, on vient, ajouta Colbert pour hater
le depart de la jeune fille.

Louise disparut rapidement entre les arbres. Puis, comme le roi,
qui s'etait mis aux genoux de la jeune fille, se relevait:

-- Ah! Mlle de la Valliere a laisse tomber quelque chose, dit
Colbert.

-- Quoi donc? demanda le roi.

-- Un papier, une lettre, quelque chose de blanc, voyez, la, Sire.

Le roi se baissa vite, et ramassa la lettre en la froissant.

En ce moment, les flambeaux arriverent, inondant de jour cette
scene obscure.


Chapitre CCXXII -- Jalousie


Cette vraie lumiere, cet empressement de tous, cette nouvelle
ovation faite au roi par Fouquet, vinrent suspendre l'effet d'une
resolution que La Valliere avait deja bien ebranlee dans le coeur
de Louis XIV.

Il regarda Fouquet avec une sorte de reconnaissance pour lui, de
ce qu'il avait fourni a La Valliere l'occasion de se montrer si
genereuse, si fort puissante sur son coeur.

C'etait le moment des dernieres merveilles. A peine Fouquet eut-il
emmene le roi vers le chateau, qu'une masse de feu, s'echappant
avec un grondement majestueux du dome de Vaux, eblouissante
aurore, vint eclairer jusqu'aux moindres details des parterres.

Le feu d'artifice commencait. Colbert, a vingt pas du roi, que les
maitres de Vaux entouraient et fetaient, cherchait par
l'obstination de sa pensee funeste a ramener l'attention de Louis
sur des idees que la magnificence du spectacle eloignait deja
trop.

Tout a coup, au moment de la tendre a Fouquet, le roi sentit dans
sa main ce papier que, selon toute apparence, La Valliere, en
fuyant, avait laisse tomber a ses pieds.

L'aimant le plus fort de la pensee d'amour entrainait le jeune
prince vers le souvenir de sa maitresse.

Aux lueurs de ce feu, toujours croissant en beaute, et qui faisait
pousser des cris d'admiration dans les villages d'alentour, le roi
lut le billet, qu'il supposait etre une lettre d'amour destinee a
lui par La Valliere.

A mesure qu'il lisait, la paleur montait a son visage, et cette
sourde colere, illuminee par ces feux de mille couleurs, faisait
un spectacle terrible dont tout le monde eut fremi, si chacun
avait pu lire dans ce coeur ravage par les plus sinistres
passions. Pour lui, plus de treve dans la jalousie et la rage. A
partir du moment ou il eut decouvert la sombre verite, tout
disparut, pitie douceur, religion de l'hospitalite.

Peu s'en fallut que, dans la douleur aigue qui tordait son coeur,
encore trop faible pour dissimuler la souffrance, peu s'en fallut
qu'il ne poussat un cri d'alarme et qu'il n'appelat ses gardes
autour de lui.

Cette lettre, jetee sur les pas du roi par Colbert on l'a deja
devine, c'etait celle qui avait disparu avec le grison Tobie a
Fontainebleau, apres la tentative faite par Fouquet sur le coeur
de La Valliere.

Fouquet voyait la paleur et ne devinait point le mal; Colbert
voyait la colere et se rejouissait a l'approche de l'orage.

La voix de Fouquet tira le jeune prince de sa farouche reverie.

-- Qu'avez-vous, Sire? demanda gracieusement le surintendant.

Louis fit un effort sur lui-meme, un violent effort.

-- Rien, dit-il.

-- J'ai peur que Votre Majeste ne souffre.

-- Je souffre, en effet, je vous l'ai deja dit, monsieur, mais ce
n'est rien.

Et le roi, sans attendre la fin du feu d'artifice, se dirigea vers
le chateau.

Fouquet accompagna le roi. Tout le monde suivit derriere eux.

Les dernieres fusees brulerent tristement pour elles seules.

Le surintendant essaya de questionner encore Louis XIV, mais
n'obtint aucune reponse. Il supposa qu'il y avait eu querelle
entre Louis et La Valliere dans le parc; que brouille en etait
resultee; que le roi, peu boudeur de sa nature, mais tout devoue a
sa rage d'amour, prenait le monde en haine depuis que sa maitresse
le boudait. Cette idee suffit a le rassurer; il eut meme un
sourire amical et consolant pour le jeune roi, quand celui-ci lui
souhaita le bonsoir.

Ce n'etait pas tout pour le roi. Il fallait subir le service. Ce
service du soir se devait faire en grande etiquette. Le lendemain
etait le jour du depart. Il fallait bien que les hotes
remerciassent leur hote et lui donnassent une politesse pour ses
douze millions.

La seule chose que Louis trouva d'aimable pour Fouquet en le
congediant, ce furent ces paroles:

-- Monsieur Fouquet, vous saurez de mes nouvelles; faites, je vous
prie, venir ici M. d'Artagnan.

Et le sang de Louis XIII, qui avait tant dissimule, bouillait
alors dans ses veines, et il etait tout pret a faire egorger
Fouquet, comme son predecesseur avait fait assassiner le marechal
d'Ancre. Aussi deguisa-t-il l'affreuse resolution sous un de ces
sourires royaux qui sont les eclairs des coups d'Etat.

Fouquet prit la main du roi et la baisa. Louis frissonna de tout
son corps, mais laissa toucher sa main aux levres de M. Fouquet.

Cinq minutes apres, d'Artagnan, auquel on avait transmis l'ordre
royal, entrait dans la chambre de Louis XIV.

Aramis et Philippe etaient dans la leur, toujours attentifs,
toujours ecoutant.

Le roi ne laissa pas au capitaine de ses mousquetaires le temps
d'arriver jusqu'a son fauteuil.

Il courut a lui.

-- Ayez soin, s'ecria-t-il, que nul n'entre ici.

-- Bien, Sire, repliqua le soldat, dont le coup d'oeil avait,
depuis longtemps, analyse les ravages de cette physionomie.

Et il donna l'ordre a la porte, puis revenant vers le roi:

-- Il y a du nouveau chez Votre Majeste? dit-il.

-- Combien avez-vous d'hommes ici? demanda le roi sans repondre
autrement a la question qui lui etait faite.

-- Pour quoi faire, Sire?

-- Combien avez-vous d'hommes? repeta le roi en frappant du pied.

-- J'ai les mousquetaires.

-- Apres?

-- J'ai vingt gardes et treize Suisses.

-- Combien faut-il de gens pour...

-- Pour?... dit le mousquetaire avec ses grands yeux calmes.

-- Pour arreter M. Fouquet.

D'Artagnan fit un pas en arriere.

-- Arreter M. Fouquet! dit-il avec eclat.

-- Allez-vous dire aussi que c'est impossible? s'ecria le roi avec
une rage froide et haineuse.

-- Je ne dis jamais qu'une chose soit impossible repliqua
d'Artagnan blesse au vif.

-- Eh bien! faites!

D'Artagnan tourna sur ses talons sans mesure et se dirigea vers la
porte.

L'espace a parcourir etait court: il le franchit en six pas. La,
s'arretant:

-- Pardon, Sire, dit-il.

-- Quoi? dit le roi.

-- Pour faire cette arrestation, je voudrais un ordre ecrit.

-- A quel propos? et depuis quand la parole du roi ne vous suffit-
elle pas?

-- Parce qu'une parole de roi, issue d'un sentiment de colere,
peut changer quand le sentiment change.

-- Pas de phrases, monsieur! vous avez une autre pensee.

-- Oh! j'ai toujours des pensees, moi, et des pensees que les
autres n'ont malheureusement pas, repliqua impertinemment
d'Artagnan.

Le roi, dans la fougue de son emportement, plia devant cet homme,
comme le cheval plie les jarrets sous la main robuste du dompteur.

-- Votre pensee? s'ecria-t-il.

-- La voici, Sire, repondit d'Artagnan. Vous faites arreter un
homme lorsque vous etes encore chez lui: c'est de la colere. Quand
vous ne serez plus en colere, vous vous repentirez. Alors, je veux
pouvoir vous montrer votre signature. Si cela ne repare rien, au
moins cela nous montrera-t-il que le roi a tort de se mettre en
colere.

-- A tort de se mettre en colere! hurla le roi avec frenesie. Est-
ce que le roi mon pere, est-ce que mon aieul ne s'y mettaient pas,
corps du Christ?

-- Le roi votre pere, le roi votre aieul ne se mettaient jamais en
colere que chez eux.

-- Le roi est maitre partout comme chez lui.

-- C'est une phrase de flatteur, et qui doit venir de M. Colbert,
mais ce n'est pas une verite. Le roi est chez lui dans toute
maison, quand il en a chasse le proprietaire.

Louis se mordit les levres.

-- Comment! dit d'Artagnan, voila un homme qui se ruine pour vous
plaire, et vous voulez le faire arreter? Mordioux! Sire, si je
m'appelais Fouquet et que l'on me fit cela, j'avalerais d'un coup
dix fusees d'artifice, et j'y mettrais le feu pour me faire
sauter, moi et tout le reste. C'est egal, vous le voulez, j'y
vais.

-- Allez! fit le roi. Mais avez-vous assez de monde?

-- Croyez-vous, Sire, que je vais emmener un anspessade avec moi?
Arreter M. Fouquet, mais c'est si facile, qu'un enfant le ferait.
M. Fouquet a arreter, c'est un verre d'absinthe a boire. On fait
la grimace, et c'est tout.

-- S'il se defend?...

-- Lui? Allons donc! se defendre, quand une rigueur comme celle-la
le fait roi et martyr! Tenez, s'il lui reste un million, ce dont
je doute, je gage qu'il le donnerait pour avoir cette fin-la.
Allons, Sire, j'y vais.

-- Attendez! dit le roi.

-- Ah! qu'y a-t-il?

-- Ne rendez pas son arrestation publique.

-- C'est plus difficile, cela.

-- Pourquoi?

-- Parce que rien n'est plus simple que d'aller, au milieu des
mille personnes enthousiastes qui l'entourent, dire a M. Fouquet:
"Au nom du roi, monsieur, je vous arrete!" Mais aller a lui, le
tourner, le retourner, le coller dans quelque coin de l'echiquier,
de facon qu'il ne s'en echappe pas; le voler a tous ses convives,
et vous le garder prisonnier, sans qu'un de ses _helas!_ ait ete
entendu, voila une difficulte reelle, veritable, supreme, et je la
donne en cent aux plus habiles.

-- Dites encore: "C'est impossible!" et vous aurez plus vite fait.
Ah! mon Dieu, mon Dieu! ne serais-je entoure que de gens qui
m'empechent de faire ce que je veux!

-- Moi, je ne vous empeche de rien faire. Est-ce dit?

-- Gardez-moi M. Fouquet jusqu'a ce que, demain, j'aie pris une
resolution.

-- Ce sera fait, Sire.

-- Et revenez a mon lever pour prendre mes nouveaux ordres.

-- Je reviendrai.

-- Maintenant, qu'on me laisse seul.

-- Vous n'avez pas meme besoin de M. Colbert? dit le mousquetaire
envoyant sa derniere fleche au moment du depart.

Le roi tressaillit. Tout entier a la vengeance, il avait oublie le
corps du delit.

-- Non, personne, dit-il, personne ici! Laissez-moi!

D'Artagnan partit. Le roi ferma sa porte lui-meme, et commenca une
furieuse course dans sa chambre, comme le taureau blesse qui
traine apres lui ses banderilles et les fers des hamecons. Enfin,
il se mit a se soulager par des cris.

-- Ah! le miserable! non seulement il me vole mes finances, mais,
avec cet or, il me corrompt secretaires, amis, generaux, artistes,
il me prend jusqu'a ma maitresse! Ah! voila pourquoi cette perfide
l'a si bravement defendu!... C'etait de la reconnaissance!... Qui
sait?... peut-etre meme de l'amour.

Il s'abima un instant dans ces reflexions douloureuses.

"Un satyre! pensa-t-il avec cette haine profonde que la grande
jeunesse porte aux hommes murs qui songent encore a l'amour; un
faune qui court la galanterie et qui n'a jamais trouve de
rebelles! un homme a femmelettes, qui donne des fleurettes d'or et
de diamant, et qui a des peintres pour faire le portrait de ses
maitresses en costume de deesses!"

Le roi fremit de desespoir.

-- Il me souille tout! continua-t-il. Il me ruine tout! Il me
tuera! Cet homme est trop pour moi! Il est mon mortel ennemi! Cet
homme tombera! Je le hais!... je le hais!... je le hais!...

Et, en disant ces mots, il frappait a coups redoubles sur les bras
du fauteuil dans lequel il s'asseyait et duquel il se levait comme
un epileptique.

-- Demain! demain!... Oh! le beau jour! murmura-t-il, quand le
soleil se levera, n'ayant que moi pour rival, cet homme tombera si
bas, qu'en voyant les ruines que ma colere aura faites, on avouera
enfin que je suis plus grand que lui!

Le roi, incapable de se maitriser plus longtemps, renversa d'un
coup de poing une table placee pres de son lit, et, dans la
douleur qu'il ressentit, pleurant presque, suffoquant, il alla se
precipiter sur ses draps, tout habille qu'il etait, pour les
mordre et pour y trouver le repos du corps.

Le lit gemit sous ce poids, et, a part quelques soupirs echappes
de la poitrine haletante du roi, on n'entendit plus rien dans la
chambre de Morphee.


Chapitre CCXXIII -- Lese-majeste


Cette fureur exaltee, qui s'etait emparee du roi a la vue et a la
lecture de la lettre de Fouquet a La Valliere, se fondit peu a peu
en une fatigue douloureuse.

La jeunesse, pleine de sante et de vie, ayant besoin de reparer a
l'instant meme ce qu'elle perd, la jeunesse ne connait point ces
insomnies sans fin qui realisent pour le malheureux la fable du
foie toujours renaissant de Promethee. La ou l'homme mur dans sa
force, ou le vieillard dans son epuisement, trouvent une
continuelle alimentation de la douleur, le jeune homme, surpris
par la revelation subite du mal, s'enerve en cris, en luttes
directes, et se fait terrasser plus vite par l'inflexible ennemi
qu'il combat. Une fois terrasse, il ne souffre plus.

Louis fut dompte en un quart d'heure; puis il cessa de crisper ses
poings et de bruler avec ses regards les invincibles objets de sa
haine; il cessa d'accuser par de violentes paroles M. Fouquet et
La Valliere; il tomba de la fureur dans le desespoir, et du
desespoir dans la prostration.

Apres qu'il se fut roidi et tordu pendant quelques instants sur le
lit, ses bras inertes retomberent a ces cotes. Sa tete languit sur
l'oreiller de dentelle, ses membres epuises frissonnerent, agites
de legeres contractions musculaires, sa poitrine ne laissa plus
filtrer que de rares soupirs.

Le dieu Morphee, qui regnait en souverain dans cette chambre a
laquelle il avait donne son nom, et vers lequel Louis tournait ses
yeux appesantis par la colere et rougis par les larmes, le dieu
Morphee versait sur lui les pavots dont ses mains etaient pleines,
de sorte que le roi ferma doucement ses yeux et s'endormit.

Alors il lui sembla, comme il arrive dans le premier sommeil, si
doux et si leger, qui eleve le corps au-dessus de la couche, l'ame
au-dessus de la terre, il lui sembla que le dieu Morphee, peint
sur le plafond, le regardait avec des yeux tout humains; que
quelque chose brillait et s'agitait dans le dome; que les essaims
de songes sinistres, un instant deplaces, laissaient a decouvert
un visage d'homme, la main appuyee sur sa bouche, et dans
l'attitude d'une meditation contemplative. Et, chose etrange, cet
homme ressemblait tellement au roi, que Louis croyait voir son
propre visage reflechi dans un miroir. Seulement, ce visage etait
attriste par un sentiment de profonde pitie.

Puis il lui sembla, peu a peu, que le dome fuyait, echappant a sa
vue, et que les figures et les attributs peints par Le Brun
s'obscurcissaient dans un eloignement progressif. Un mouvement
doux, egal, cadence, comme celui d'un vaisseau qui plonge sous la
vague, avait succede a l'immobilite du lit. Le roi faisait un reve
sans doute, et, dans ce reve, la couronne d'or qui attachait les
rideaux s'eloignait comme le dome auquel elle restait suspendue,
de sorte que le genie aile, qui, des deux mains, soutenait cette
couronne, semblait appeler vainement le roi, qui disparaissait
loin d'elle.

Le lit s'enfoncait toujours. Louis, les yeux ouverts, se laissait
decevoir par cette cruelle hallucination. Enfin, la lumiere de la
chambre royale allant s'obscurcissant, quelque chose de froid, de
sombre, d'inexplicable envahit l'air. Plus de peintures, plus
d'or, plus de rideaux de velours, mais des murs d'un gris terne,
dont l'ombre s'epaississait de plus en plus. Et cependant le lit
descendait toujours, et, apres une minute, qui parut un siecle au
roi, il atteignit une couche d'air noire et glacee. La, il
s'arreta.

Le roi ne voyait plus la lumiere de sa chambre que comme, du fond
d'un puits, on voit la lumiere du jour.

"Je fais un affreux reve! pensa-t-il. Il est temps de me
reveiller. Allons, reveillons-nous!"

Tout le monde a eprouve ce que nous disons la. Il n'est personne
qui, au milieu d'un cauchemar etouffant, ne se soit dit, a l'aide
de cette lampe qui veille au fond du cerveau quand toute lumiere
humaine est eteinte il n'est personne qui ne se soit dit: "Ce
n'est rien, je reve!"

C'etait ce que venait de se dire Louis XIV; mais a ce mot:
"Reveillons-nous!" il s'apercut que non seulement il etait
eveille, mais encore qu'il avait les yeux ouverts. Alors il les
jeta autour de lui.

A sa droite et a sa gauche se tenaient deux hommes armes,
enveloppes chacun dans un vaste manteau et le visage couvert d'un
masque.

L'un de ces hommes tenait a la main une petite lampe dont la lueur
rouge eclairait le plus triste tableau qu'un roi put envisager.

Louis se dit que son reve continuait, et que, pour le faire
cesser, il suffisait de remuer les bras ou de faire entendre sa
voix. Il sauta a bas du lit, et se trouva sur un sol humide.
Alors, s'adressant a celui des deux hommes qui tenait la lampe:

-- Qu'est cela, monsieur, dit-il, et d'ou vient cette
plaisanterie?

-- Ce n'est point une plaisanterie, repondit d'une voix sourde
celui des deux hommes masques qui tenait la lanterne.

-- Etes-vous a M. Fouquet? demanda le roi un peu interdit.

-- Peu importe a qui nous appartenons! dit le fantome. Nous sommes
vos maitres, voila tout.

Le roi, plus impatient qu'intimide, se tourna vers le second
masque.

-- Si c'est une comedie, fit-il, vous direz a M. Fouquet que je la
trouve inconvenante, et j'ordonne qu'elle cesse.

Ce second masque, auquel s'adressait le roi, etait un homme de
tres haute taille et d'une vaste circonference. Il se tenait droit
et immobile comme un bloc de marbre.

-- Eh bien! ajouta le roi en frappant du pied, vous ne me repondez
pas?

-- Nous ne vous repondons pas, mon petit monsieur, fit le geant
d'une voix de stentor, parce qu'il n'y a rien a vous repondre,
sinon que vous etes le premier _facheux, _et que M. Coquelin de
Voliere vous a oublie dans le nombre des siens.

-- Mais, enfin, que me veut-on? s'ecria Louis en se croisant les
bras avec colere.

-- Vous le saurez plus tard, repondit le porte-lampe.

-- En attendant, ou suis-je?

-- Regardez!

Louis regarda effectivement; mais, a la lueur de la lampe que
soulevait l'homme masque, il n'apercut que des murs humides, sur
lesquels brillait ca et la le sillage argente des limaces.

-- Oh! oh! un cachot? fit le roi.

-- Non, un souterrain.

-- Qui mene?...

-- Veuillez nous suivre.

-- Je ne bougerai pas d'ici, s'ecria le roi.

-- Si vous faites le mutin, mon jeune ami, repondit le plus
robuste des deux hommes, je vous enleverai, je vous roulerai dans
un manteau, et, si vous y etouffez, ma foi! ce sera tant pis pour
vous.

Et, en disant ces mots, celui qui les disait tira, de dessous ce
manteau dont il menacait le roi, une main que Milon de Crotone eut
bien voulu posseder le jour ou lui vint cette malheureuse idee de
fendre son dernier chene.

Le roi eut horreur d'une violence, car il comprenait que ces deux
hommes, au pouvoir desquels il se trouvait, ne s'etaient point
avances jusque-la pour reculer, et, par consequent, pousseraient
la chose jusqu'au bout. Il secoua la tete.

-- Il parait que je suis tombe aux mains de deux assassins, dit-
il. Marchons!

Aucun des deux hommes ne repondit a cette parole. Celui qui tenait
la lampe marcha le premier; le roi le suivit; le second masque
vint ensuite. On traversa ainsi une galerie longue et sinueuse,
diapree d'autant d'escaliers qu'on en trouve dans les mysterieux
et sombres palais d'Anne Radcliff. Tous ces detours, pendant
lesquels le roi entendit plusieurs fois des bruits d'eau sur sa
tete, aboutirent enfin a un long corridor ferme par une porte de
fer. L'homme a la lampe ouvrit cette porte avec des clefs qu'il
portait a sa ceinture, ou, pendant toute la route, le roi les
avait entendues resonner.

Quand cette porte s'ouvrit et donna passage a l'air, Louis
reconnut ces senteurs embaumees qui s'exhalent des arbres apres
les journees chaudes de l'ete. Un instant, il s'arreta hesitant,
mais le robuste gardien qui le suivait le poussa hors du
souterrain.

-- Encore une fois, dit le roi en se retournant vers celui qui
venait de se livrer a cet acte audacieux de toucher son souverain,
que voulez-vous faire du roi de France?

-- Tachez d'oublier ce mot-la, repondit l'homme a la lampe, d'un
ton qui n'admettait pas plus de replique que les fameux arrets de
Minos.

-- Vous devriez etre roue pour le mot que vous venez de prononcer,
ajouta le geant en eteignant la lumiere que lui passait son
compagnon, mais le roi est trop humain.

Louis, a cette menace, fit un mouvement si brusque, que l'on put
croire qu'il voulait fuir, mais la main du geant s'appuya sur son
epaule et le fixa a sa place.

-- Mais, enfin, ou allons-nous? dit le roi.

-- Venez, repondit le premier des deux hommes avec une sorte de
respect, et en conduisant son prisonnier vers un carrosse qui
semblait attendre.

Ce carrosse etait entierement cache dans les feuillages. Deux
chevaux, ayant des entraves aux jambes, etaient attaches, par un
licol, aux branches basses d'un grand chene.

-- Montez, dit le meme homme en ouvrant la portiere du carrosse et
en abaissant le marchepied.

Le roi obeit, s'assit au fond de la voiture, dont la portiere
matelassee et a serrure se ferma a l'instant meme sur lui et sur
son conducteur. Quant au geant, il coupa les entraves et les liens
des chevaux, les attela lui-meme et monta sur le siege, qui
n'etait pas occupe. Aussitot le carrosse partit au grand trot,
gagna la route de Paris, et dans la foret de Senart, trouva un
relais attache a des arbres comme les premiers chevaux. L'homme du
siege changea d'attelage et continua rapidement sa route vers
Paris, ou il entra vers trois heures du matin. Le carrosse suivit
le faubourg Saint-Antoine, et, apres avoir crie a la sentinelle:
"Ordre du roi!" le cocher guida les chevaux dans l'enceinte
circulaire de la Bastille, aboutissant a la cour du Gouvernement.
La, les chevaux s'arreterent fumants aux degres du perron. Un
sergent de garde accourut.

-- Qu'on eveille M. le gouverneur, dit le cocher d'une voix de
tonnerre.

A part cette voix, qu'on eut pu entendre de l'entree du faubourg
Saint-Antoine, tout demeura calme dans le carrosse comme dans le
chateau. Dix minutes apres M. de Baisemeaux parut en robe de
chambre sur le seuil de sa porte.

-- Qu'est-ce encore, demanda-t-il, et que m'amenez-vous la?

L'homme a la lanterne ouvrit la portiere du carrosse et dit deux
mots au cocher. Aussitot celui-ci descendit de son siege, prit un
mousqueton qu'il y tenait sous ses pieds, et appuya le canon de
l'arme sur la poitrine du prisonnier.

-- Et faites feu, s'il parle! ajouta tout haut l'homme qui
descendait de la voiture.

-- Bien! repliqua l'autre sans plus d'observation.

Cette recommandation faite, le conducteur du roi monta les degres,
au haut desquels l'attendait le gouverneur.

-- Monsieur d'Herblay! s'ecria celui-ci.

-- Chut! dit Aramis. Entrons chez vous.

-- Oh! mon Dieu! Et quoi donc vous amene a cette heure?

-- Une erreur, mon cher monsieur de Baisemeaux, repondit
tranquillement Aramis. Il parait que, l'autre jour, vous aviez
raison.

-- A quel propos? demanda le gouverneur.

-- Mais a propos de cet ordre d'elargissement, cher ami.

-- Expliquez-moi cela, monsieur... non, monseigneur dit le
gouverneur, suffoque a la fois et par la surprise et par la
terreur.

-- C'est bien simple: vous vous souvenez, cher monsieur de
Baisemeaux, qu'on vous a envoye un ordre de mise en liberte?

-- Oui, pour Marchiali.

-- Eh bien! n'est-ce pas, nous avons tous cru que c'etait pour
Marchiali?

-- Sans doute. Cependant, rappelez-vous que, moi, je doutais; que,
moi, je ne voulais pas; que c'est vous qui m'avez contraint.

-- Oh! quel mot employez-vous la, cher Baisemeaux!... engage,
voila tout.

-- Engage, oui, engage a vous le remettre, et que vous l'avez
emmene dans votre carrosse.

-- Eh bien! mon cher monsieur de Baisemeaux, c'etait une erreur.
On l'a reconnue au ministere, de sorte que je vous rapporte un
ordre du roi pour mettre en liberte... Seldon, ce pauvre diable
d'Ecossais, vous savez?

-- Seldon? Vous etes sur, cette fois?...

-- Dame! lisez vous-meme, ajouta Aramis en lui remettant l'ordre.

-- Mais, dit Baisemeaux, cet ordre, c'est celui qui m'a deja passe
par les mains.

-- Vraiment?

-- C'est celui que je vous attestais avoir vu l'autre soir.
Parbleu! je le reconnais au pate d'encre.

-- Je ne sais si c'est celui-la; mais toujours est-il que je vous
l'apporte.

-- Mais, alors, l'autre?

-- Qui l'autre?

-- Marchiali?

-- Je vous le ramene.

-- Mais cela ne me suffit pas. Il faut, pour le reprendre, un
nouvel ordre.

-- Ne dites donc pas de ces choses-la, mon cher Baisemeaux; vous
parlez comme un enfant! ou est l'ordre que vous avez recu,
touchant Marchiali?

Baisemeaux courut a son coffre et l'en tira. Aramis le saisit, le
dechira froidement en quatre morceaux, approcha les morceaux de la
lampe et les brula.

-- Mais que faites-vous? s'ecria Baisemeaux au comble de l'effroi.

-- Considerez un peu la situation, mon cher gouverneur, dit Aramis
avec son imperturbable tranquillite, et vous allez voir comme elle
est simple. Vous n'avez plus d'ordre qui justifie la sortie de
Marchiali.

-- Eh! mon Dieu, non! je suis un homme perdu!

-- Mais pas du tout, puisque je vous ramene Marchiali. Du moment
que je vous le ramene, c'est comme s'il n'etait pas sorti.

-- Ah! fit le gouverneur abasourdi.

-- Sans doute. Vous l'allez renfermer sur l'heure.

-- Je le crois bien!

-- Et vous me donnerez ce Seldon que l'ordre nouveau libere. De
cette facon votre comptabilite est en regle. Comprenez-vous?

-- Je... je...

-- Vous comprenez, dit Aramis. Tres bien!

Baisemeaux joignit les mains.

-- Mais enfin, pourquoi, apres m'avoir pris Marchiali, me le
ramenez-vous? s'ecria le malheureux gouverneur dans un paroxysme
de douleur et d'attendrissement.

-- Pour un ami comme vous, dit Aramis, pour un serviteur comme
vous, pas de secrets.

Et Aramis approcha sa bouche de l'oreille de Baisemeaux.

-- Vous savez, continua Aramis a voix basse, quelle ressemblance
il y avait entre ce malheureux et...

-- Et le roi, oui.

-- Eh bien! le premier usage qu'a fait Marchiali de sa liberte a
ete pour soutenir, devinez quoi?

-- Comment voulez-vous que je devine?

-- Pour soutenir qu'il etait le roi de France.

-- Oh! le malheureux! s'ecria Baisemeaux.

-- C'a ete pour se revetir d'habits pareils a ceux du roi et se
poser en usurpateur.

-- Bonte du Ciel!

-- Voila pourquoi je vous le ramene, cher ami. Il est fou, et dit
sa folie a tout le monde.

-- Que faire alors?

-- C'est bien simple: ne le laissez communiquer avec personne.
Vous comprenez que, lorsque sa folie est venue aux oreilles du
roi, qui avait eu pitie de son malheur, et qui se voyait
recompense de sa bonte par une noire ingratitude, le roi a ete
furieux. De sorte que, maintenant, retenez bien ceci, cher
monsieur de Baisemeaux, car ceci vous regarde, de sorte que,
maintenant, il y a peine de mort contre ceux qui le laisseraient
communiquer avec d'autres que moi, ou le roi lui-meme. Vous
entendez, Baisemeaux, peine de mort!

-- Si j'entends, morbleu!

-- Et maintenant, descendez, et reconduisez ce pauvre diable a son
cachot, a moins que vous ne preferiez le faire monter ici.

-- A quoi bon?

-- Oui, mieux vaut l'ecrouer tout de suite, n'est-ce pas?

-- Pardieu!

-- Eh bien! alors, allons.

Baisemeaux fit battre le tambour et sonner la cloche qui
avertissait chacun de rentrer, afin d'eviter la rencontre d'un
prisonnier mysterieux. Puis, lorsque les passages furent libres,
il alla prendre au carrosse le prisonnier, que Porthos, fidele a
la consigne, maintenait toujours le mousqueton sur la gorge.

-- Ah! vous voila, malheureux! s'ecria Baisemeaux en apercevant le
roi. C'est bon! c'est bon!

Et aussitot, faisant descendre le roi de voiture, il le conduisit,
toujours accompagne de Porthos, qui n'avait pas quitte son masque,
et d'Aramis, qui avait remis le sien, dans la deuxieme
Bertaudiere, et lui ouvrit la porte de la chambre ou, pendant six
ans, avait gemi Philippe.

Le roi entra dans le cachot sans prononcer une parole. Il etait
pale et hagard.

Baisemeaux referma la porte sur lui, donna lui-meme deux tours de
clef a la serrure, et, revenant a Aramis:

-- C'est, ma foi, vrai! lui dit-il tout bas, qu'il ressemble au
roi; cependant, moins que vous ne le dites.

-- De sorte, fit Aramis, que vous ne vous seriez pas laisse
prendre a la substitution, vous?

-- Ah! par exemple!

-- Vous etes un homme precieux, mon cher Baisemeaux, dit Aramis.
Maintenant, mettez en liberte Seldon.

-- C'est juste, j'oubliais... Je vais donner l'ordre.

-- Bah! demain, vous avez le temps.

-- Demain? Non, non, a l'instant meme. Dieu me garde d'attendre
une seconde!

-- Alors, allez a vos affaires; moi, je vais aux miennes. Mais
c'est compris, n'est-ce pas.

-- Qu'est-ce qui est compris?

-- Que personne n'entrera chez le prisonnier qu'avec un ordre du
roi, ordre que j'apporterai moi-meme?

-- C'est dit. Adieu! monseigneur.

Aramis revint vers son compagnon.

-- Allons, allons, ami Porthos, a Vaux! et bien vite!

-- On est leger quand on a fidelement servi son roi, et, en le
servant, sauve son pays, dit Porthos. Les chevaux n'auront rien a
trainer. Partons.

Et le carrosse, delivre d'un prisonnier qui, en effet, pouvait
paraitre bien lourd a Aramis, franchit le pont-levis de la
Bastille, qui se releva derriere lui.


Chapitre CCXXIV -- Une nuit a la Bastille


La souffrance dans cette vie est en proportion des forces de
l'homme. Nous ne pretendons pas dire que Dieu mesure toujours aux
forces de la creature l'angoisse qu'il lui fait endurer: cela ne
serait pas exact, puisque Dieu permet la mort, qui est parfois le
seul refuge des ames trop vivement pressees dans le corps. La
souffrance est en proportion des forces, c'est-a-dire que le
faible souffre plus, a mal egal, que le fort. Maintenant, de quels
elements se compose la force humaine? N'est-ce pas surtout de
l'exercice, de l'habitude, de l'experience? Voila ce que nous ne
prendrons meme pas la peine de demontrer; c'est un axiome au moral
comme au physique.

Quand le jeune roi, hebete, rompu, se vit conduire a une chambre
de la Bastille, il se figura d'abord que la mort est comme un
sommeil, qu'elle a ses reves, que le lit s'etait enfonce dans le
plancher de Vaux, que la mort s'en etait ensuivie, et que,
poursuivant son reve, Louis XIV, defunt, revait une de ces
horreurs, impossibles a la vie, qu'on appelle le detronement,
l'incarceration et l'insulte d'un roi naguere tout-puissant.

Assister, fantome palpable, a sa passion douloureuse; nager dans
un mystere incomprehensible entre la ressemblance et la realite;
tout voir, tout entendre, sans brouiller un de ces details de
l'agonie, n'etait-ce pas, se disait le roi, un supplice d'autant
plus epouvantable qu'il pouvait etre eternel?

-- Est-ce la ce qu'on appelle l'eternite, l'enfer? murmura Louis
XIV au moment ou la porte se ferma sur lui, poussee par Baisemeaux
lui-meme.

Il ne regarda pas meme autour de lui, et, dans cette chambre,
adosse a un mur quelconque, il se laissa emporter par la terrible
supposition de sa mort, en fermant les yeux pour eviter de voir
quelque chose de pire encore.

-- Comment suis-je mort? se dit-il a moitie insense. N'aura-t-on
pas fait descendre ce lit par artifice? Mais non, pas de souvenir
d'aucune contusion, d'aucun choc... Ne m'aurait-on pas plutot
empoisonne dans le repas, ou avec des fumees de cire, comme Jeanne
d'Albret, ma bisaieule?

Tout a coup, le froid de cette chambre tomba comme un manteau sur
les epaules de Louis.

-- J'ai vu, dit-il, mon pere expose mort sur son lit dans son
habit royal. Cette figure pale, si calme et si affaissee; ces
mains si adroites devenues insensibles; ces jambes raidies; tout
cela n'annoncait pas un sommeil peuple de songes. Et pourtant que
de songes Dieu ne devait-il pas envoyer a ce mort!... a ce mort
que tant d'autres avaient precede, precipites par lui dans la mort
eternelle!... Non, ce roi etait encore le roi. Il tronait encore
sur ce lit funebre, comme sur le fauteuil de velours. Il n'avait
rien abdique de sa majeste. Dieu, qui ne l'avait point puni, ne
peut me punir, moi qui n'ai rien fait.

Un bruit etrange attira l'attention du jeune homme. Il regarda et
vit sur la cheminee, au-dessus d'un enorme christ grossierement
peint a fresque, un rat de taille monstrueuse, occupe a grignoter
un reste de pain dur, tout en fixant sur le nouvel hote du logis
un regard intelligent et curieux.

Le roi eut peur; il sentit le degout; il recula vers la porte en
poussant un grand cri. Et, comme s'il eut fallu ce cri, echappe de
sa poitrine, pour qu'il se reconnut lui-meme, Louis se comprit
vivant, raisonnable et nanti de sa conscience naturelle.

-- Prisonnier! s'ecria-t-il, moi, moi, prisonnier!

Il chercha des yeux une sonnette pour appeler.

-- Il n'y a pas de sonnettes a la Bastille, dit-il, et c'est a la
Bastille que je suis enferme. Maintenant, comment ai-je ete fait
prisonnier? C'est une conspiration de M. Fouquet necessairement.
J'ai ete attire a Vaux dans un piege. M. Fouquet ne peut etre seul
dans cette affaire. Son agent... cette voix... c'etait
M. d'Herblay, je l'ai reconnu. Colbert avait raison. Mais que me
veut Fouquet? Regnera-t-il a ma place? Impossible! Qui sait?...
pensa le roi devenu sombre. Mon frere le duc d'Orleans fait peut-
etre contre moi ce qu'a voulu faire, toute sa vie, mon oncle
contre mon pere. Mais la reine? mais ma mere? mais La Valliere?
oh! La Valliere! elle serait livree a Madame. Chere enfant! oui,
c'est cela, on l'aura renfermee comme je le suis moi-meme. Nous
sommes eternellement separes!

Et, a cette seule idee de separation, l'amant eclata en soupirs,
en sanglots et en cris.

-- Il y a un gouverneur ici, reprit le roi avec fureur. Je lui
parlerai. Appelons.

Il appela. Aucune voix ne repondit a la sienne.

Il prit la chaise et s'en servit pour frapper dans la massive
porte de chene. Le bois sonna sur le bois, et fit parler plusieurs
echos lugubres dans les profondeurs de l'escalier; mais, de
creature qui repondit, pas une.

C'etait pour le roi une nouvelle preuve du peu d'estime qu'on
faisait de lui a la Bastille. Alors, apres la premiere colere,
ayant remarque une fenetre grillee par ou passait une lumiere
doree qui devait etre l'aube lumineuse, Louis se mit a crier,
doucement d'abord, puis avec force. Il ne lui fut rien repondu.

Vingt autres tentatives, faites successivement, n'obtinrent pas
plus de succes.

Le sang commencait a se revolter et montait a la tete du prince.
Cette nature, habituee au commandement, fremissait devant une
desobeissance. Peu a peu la colere grandit. Le prisonnier brisa sa
chaise trop lourde pour ses mains, et s'en servit comme d'un
belier pour frapper dans la porte. Il frappa si fort et tant de
fois, que la sueur commenca a couler de son front. Le bruit devint
immense et continu. Quelques cris etouffes y repondaient ca et la.

Ce bruit produisit sur le roi un effet etrange. Il s'arreta pour
l'ecouter. C'etaient les voix des prisonniers, autrefois ses
victimes, aujourd'hui ses compagnons. Ces voix montaient comme des
vapeurs a travers d'epais plafonds, des murs opaques. Elles
accusaient encore l'auteur de ce bruit, comme, sans doute, les
soupirs et les larmes accusaient tout bas l'auteur de leur
captivite. Apres avoir ote la liberte a tant de gens le roi venait
chez eux leur oter le sommeil.

Cette idee faillit le rendre fou. Elle doubla ses forces ou plutot
sa volonte, alteree d'obtenir un renseignement ou une conclusion.
Le baton de la chaise recommenca son office. Au bout d'une heure,
Louis entendit quelque chose dans le corridor, derriere sa porte,
et un violent coup, repondu dans cette porte meme, fit cesser les
siens.

-- Ah ca! etes-vous fou? dit une rude et grossiere voix. Que vous
prend-il ce matin?

"Ce matin?" pensa le roi surpris.

Puis, poliment:

-- Monsieur, dit-il, etes-vous le gouverneur de la Bastille?

-- Mon brave, vous avez la cervelle detraquee repliqua la voix,
mais ce n'est pas une raison pour faire tant de vacarme. Taisez-
vous, mordieu!

-- Est-ce vous le gouverneur? demanda encore le roi.

Une porte se referma. Le guichetier venait de partir sans daigner
meme repondre un mot.

Quand le roi eut la certitude de ce depart, sa fureur ne connut
plus de bornes. Agile comme un tigre, il bondit de la table sur la
fenetre, dont il secoua les grilles. Il enfonca une vitre dont les
eclats tomberent avec mille cliquetis harmonieux dans les cours.
Il appela, en s'enrouant: "Le gouverneur! le gouverneur!" Cet
acces dura une heure, qui fut une periode de fievre chaude.

Les cheveux en desordre et colles sur son front, ses habits
dechires, blanchis, son linge en lambeaux, le roi ne s'arreta qu'a
bout de toutes ses forces, et, seulement alors, il comprit
l'epaisseur impitoyable de ces murailles, l'impenetrabilite de ce
ciment, invincible a toute autre tentative que celle du temps,
ayant pour outil le desespoir.

Il appuya son front sur la porte, et laissa son coeur se calmer
peu a peu: un battement de plus l'eut fait eclater.

-- Il viendra, dit-il, un moment ou l'on m'apportera la nourriture
que l'on donne a tous les prisonniers. Je verrai alors quelqu'un,
je parlerai, on me repondra.

Et le roi chercha dans sa memoire a quelle heure avait lieu le
premier repas des prisonniers dans la Bastille. Il ignorait meme
ce detail. Ce fut un coup de poignard sourd et cruel, que ce
remords d'avoir vecu vingt-cinq ans, roi et heureux, sans penser a
tout ce que souffre un malheureux qu'on prive injustement de sa
liberte. Le roi en rougit de honte. Il sentait que Dieu, en
permettant cette humiliation terrible, ne faisait que rendre a un
homme la torture infligee par cet homme a tant d'autres.

Rien ne pouvait etre plus efficace pour ramener a la religion
cette ame atterree par le sentiment des douleurs. Mais Louis n'osa
pas meme s'agenouiller pour prier Dieu, pour lui demander la fin
de cette epreuve.

-- Dieu fait bien, dit-il, Dieu a raison. Ce serait lache a moi de
demander a Dieu ce que j'ai refuse souvent a mes semblables.

Il en etait la de ses reflexions, c'est-a-dire de son agonie,
quand le meme bruit se fit entendre derriere sa porte, suivi cette
fois du grincement des clefs et du bruit des verrous jouant dans
les gaches.

Le roi fit un bond en avant pour se rapprocher de celui qui allait
entrer, mais soudain, songeant que c'etait un mouvement indigne
d'un roi, il s'arreta, prit une pose noble et calme, ce qui lui
etait facile et il attendit, le dos tourne a la fenetre, pour
dissimuler un peu de son agitation aux regards du nouvel arrivant.

C'etait seulement un porte-clefs charge d'un panier plein de
vivres.

Le roi considerait cet homme avec inquietude: il attendit qu'il
parlat.

-- Ah! dit celui-ci, vous avez casse votre chaise, je le disais
bien. Mais il faut que vous soyez devenu enrage!

-- Monsieur, fit le roi, prenez garde a tout ce que vous allez
dire: il y va pour vous d'un interet fort grave.

Le guichetier posa son panier sur la table, et, regardant son
interlocuteur:

-- Hein? dit-il avec surprise.

-- Faites-moi monter le gouverneur, ajouta noblement le roi.

-- Voyons, mon enfant, dit le guichetier, vous avez toujours ete
bien sage; mais la folie rend mechant, et nous voulons bien vous
prevenir: vous avez casse votre chaise et fait du bruit; c'est un
delit qui se punit du cachot. Promettez-moi de ne pas recommencer,
et je n'en parlerai pas au gouverneur.

-- Je veux voir le gouverneur, repliqua le roi sans sourciller.

-- Il vous fera mettre dans le cachot, prenez-y garde.

-- Je veux! entendez-vous?

-- Ah! voila votre oeil qui devient hagard. Bon! je vous retire
votre couteau.

Et le guichetier fit ce qu'il disait, ferma la porte et partit,
laissant le roi plus etonne, plus malheureux, plus seul que
jamais.

En vain recommenca-t-il le jeu du baton de chaise, en vain fit-il
voler par la fenetre les plats et les assiettes: rien ne lui
repondit plus.

Deux heures apres, ce n'etait plus un roi, un gentilhomme, un
homme, un cerveau: c'etait un fou s'arrachant les ongles aux
portes, essayant de depaver la chambre, et poussant des cris si
effrayants, que la vieille Bastille semblait trembler jusque dans
ses racines d'avoir ose se revolter contre son maitre.

Quant au gouverneur, il ne s'etait pas meme derange. Le porte-
clefs et les sentinelles avaient fait leur rapport, mais a quoi
bon? Les fous n'etaient-ils pas chose vulgaire dans la forteresse,
et les murs n'etaient-ils pas plus forts que les fous?

M. de Baisemeaux, penetre de tout ce que lui avait dit Aramis, et
parfaitement en regle avec son ordre du roi, ne demandait qu'une
chose, c'etait que le fou Marchiali fut assez fou pour se pendre
un peu a son baldaquin ou a l'un de ses barreaux.

En effet, ce prisonnier-la ne rapportait guere, et il devenait
plus genant que de raison. Ces complications de Seldon et de
Marchiali, ces complications de delivrance et de reincarceration,
ces complications de ressemblance, se fussent trouvees avoir un
denouement fort commode. Baisemeaux croyait meme avoir remarque
que cela ne deplairait pas trop a M. d'Herblay.

-- Et puis, reellement, disait Baisemeaux a son major, un
prisonnier ordinaire est deja bien assez malheureux d'etre
prisonnier; il souffre bien assez pour qu'on puisse charitablement
lui souhaiter la mort. A plus forte raison, quand ce prisonnier
est devenu fou, et qu'il peut mordre et faire du bruit dans la
Bastille; alors, ma foi! ce n'est plus un voeu charitable a faire
que de lui souhaiter la mort; ce serait une bonne oeuvre a
accomplir que de le supprimer tout doucement.

Et le bon gouverneur fit la-dessus son deuxieme dejeuner.


Chapitre CCXXV -- L'ombre de M. Fouquet


D'Artagnan, tout lourd encore de l'entretien qu'il venait d'avoir
avec le roi, se demandait s'il etait bien dans son bon sens; si la
scene se passait bien a Vaux; si lui, d'Artagnan, etait bien le
capitaine des mousquetaires, et M. Fouquet le proprietaire du
chateau dans lequel Louis XIV venait de recevoir l'hospitalite.
Ces reflexions n'etaient pas celles d'un homme ivre. On avait
cependant bien banquete a Vaux. Les vins de M. le surintendant
avaient cependant figure avec honneur a la fete. Mais le Gascon
etait homme de sang-froid: il savait, en touchant son epee
d'acier, prendre au moral le froid de cet acier pour les grandes
occasions.

-- Allons, dit-il en quittant l'appartement royal, me voila jete
tout historiquement dans les destinees du roi et dans celles du
ministre; il sera ecrit que M. d'Artagnan, cadet de Gascogne, a
mis la main sur le collet de M. Nicolas Fouquet, surintendant des
finances de France. Mes descendants, si j'en ai, se feront une
renommee avec cette arrestation, comme les messieurs de Luynes
s'en sont fait une avec les defroques de ce pauvre marechal
d'Ancre. Il s'agit d'executer proprement les volontes du roi. Tout
homme saura bien dire a M. Fouquet: "Votre epee, monsieur!". Mais
tout le monde ne saura pas garder M. Fouquet sans faire crier
personne. Comment donc operer, pour que M. le surintendant passe
de l'extreme faveur a la derniere disgrace, pour qu'il voie se
changer Vaux en un cachot, pour que, apres avoir goutte l'encens
d'Assuerus, il touche a la potence d'Aman, c'est-a-dire
d'Enguerrand de Marigny?

Ici, le front de d'Artagnan, s'assombrit a faire pitie. Le
mousquetaire avait des scrupules. Livrer ainsi a la mort car
certainement Louis XIV haissait M. Fouquet, livrer, disons-nous, a
la mort celui qu'on venait de breveter galant homme, c'etait un
veritable cas de conscience.

-- Il me semble, se dit d'Artagnan, que, si je ne suis pas un
croquant, je ferai savoir a M. Fouquet l'idee du roi a son egard.
Mais, si je trahis le secret de mon maitre, je suis un perfide et
un traitre, crime tout a fait prevu par les lois militaires, a
telles enseignes que j'ai vu vingt fois, dans les guerres,
brancher des malheureux qui avaient fait en petit ce que mon
scrupule me conseille de faire en grand. Non, je pense qu'un homme
d'esprit doit sortir de ce pas avec beaucoup plus d'adresse. Et
maintenant, admettons-nous que j'aie de l'esprit? C'est
contestable, en ayant fait depuis quarante ans une telle
consommation que, s'il m'en reste pour une pistole, ce sera bien
du bonheur.

D'Artagnan se prit la tete dans les mains, s'arracha, bon gre mal
gre, quelques poils de moustache et ajouta:

-- Pour quelle cause M. Fouquet serait-il disgracie? Pour trois
causes: la premiere, parce qu'il n'est pas aime de M. Colbert; la
seconde, parce qu'il a voulu aimer Mlle de La Valliere; la
troisieme, parce que le roi aime M. Colbert et Mlle de La
Valliere. C'est un homme perdu! Mais lui mettrai-je le pied sur la
tete, moi, un homme, quand il succombe sous des intrigues de
femmes et de commis? Fi donc! S'il est dangereux, je l'abattrai;
s'il n'est que persecute, je verrai! J'en suis venu a ce point que
ni roi ni homme ne prevaudra sur mon opinion. Athos serait ici
qu'il ferait comme moi. Ainsi donc, au lieu d'aller trouver
brutalement M. Fouquet, de l'apprehender au corps et de le
calfeutrer, je vais tacher de me conduire en homme de bonnes
facons. On en parlera, d'accord; mais on en parlera bien.

Et d'Artagnan, rehaussant par un geste particulier son baudrier
sur son epaule, s'en alla droit chez M. Fouquet, lequel, apres les
adieux faits aux dames, se preparait a dormir tranquillement sur
ses triomphes de la journee.

L'air etait encore parfume ou infecte, comme on voudra, de l'odeur
du feu d'artifice. Les bougies jetaient leurs mourantes clartes,
les fleurs tombaient detachees des guirlandes, les grappes de
danseurs et de courtisans s'egrenaient dans les salons.

Au centre de ses amis, qui le complimentaient et recevaient ses
compliments, le surintendant fermait a demi ses yeux fatigues. Il
aspirait au repos, il tombait sur la litiere de lauriers amasses
depuis tant de jours. On eut dit qu'il courbait sa tete sous le
poids de dettes nouvelles contractees pour faire honneur a cette
fete.

M. Fouquet venait de se retirer dans sa chambre, souriant et plus
qu'a moitie mort. Il n'ecoutait plus, il ne voyait plus; son lit
l'attirait, le fascinait. Le dieu Morphee, dominateur du dome,
peint par Le Brun, avait etendu sa puissance aux chambres
voisines, et lance ses plus efficaces pavots chez le maitre de la
maison.

M. Fouquet, presque seul, etait deja dans les mains de son valet
de chambre, lorsque M. d'Artagnan apparut sur le seuil de son
appartement.

D'Artagnan n'avait jamais pu reussir a se vulgariser a la Cour: en
vain le voyait-on partout et toujours il faisait son effet
toujours et partout. C'est le privilege de certaines natures, qui
ressemblent en cela aux eclairs ou au tonnerre. Chacun les
connait, mais leur apparition etonne, et, quand on les sent, la
derniere impression est toujours celle qu'on croit avoir ete la
plus forte.

-- Tiens! M. d'Artagnan? dit M. Fouquet, dont la manche droite
etait deja separee du corps.

-- Pour vous servir, repliqua le mousquetaire.

-- Entrez donc, cher monsieur d'Artagnan.

-- Merci!

-- Venez-vous me faire quelque critique sur la fete? Vous etes un
esprit ingenieux.

-- Oh! non.

-- Est-ce qu'on gene votre service?

-- Pas du tout.

-- Vous etes mal loge peut-etre?

-- A merveille.

-- Eh bien! je vous remercie d'etre aussi aimable, et c'est moi
qui me declare votre oblige pour tout ce que vous me dites de
flatteur.

Ces paroles signifiaient sans conteste: "Mon cher d'Artagnan,
allez vous coucher, puisque vous avez un lit, et laissez-moi en
faire autant."

D'Artagnan ne parut pas avoir compris.

-- Vous vous couchez deja? dit-il au surintendant.

-- Oui. Avez-vous quelque chose a me communiquer?

-- Rien, monsieur, rien. Vous couchez donc ici?

-- Comme vous voyez.

-- Monsieur, vous avez donne une bien belle fete au roi.

-- Vous trouvez?

-- Oh! superbe.

-- Le roi est content?

-- Enchante.

-- Vous aurait-il prie de m'en faire part?

-- Il ne choisirait pas un si peu digne messager, monseigneur.

-- Vous vous faites tort, monsieur d'Artagnan.

-- C'est votre lit, ceci?

-- Oui. Pourquoi cette question? n'etes-vous pas satisfait du
votre?

-- Faut-il vous parler avec franchise?

-- Assurement.

-- Eh bien! non.

Fouquet tressaillit.

-- Monsieur d'Artagnan, dit-il, prenez ma chambre.

-- Vous en priver, monseigneur? Jamais!

-- Que faire, alors?

-- Me permettre de la partager avec vous.

M. Fouquet regarda fixement le mousquetaire.

-- Ah! ah! dit-il, vous sortez de chez le roi?

-- Mais oui, monseigneur.

-- Et le roi voudrait vous voir coucher dans ma chambre?

-- Monseigneur...

-- Tres bien, monsieur d'Artagnan, tres bien. Vous etes ici le
maitre. Allez, monsieur.

-- Je vous assure, monseigneur, que je ne veux point abuser...

M. Fouquet, s'adressant a son valet de chambre:

-- Laissez-nous, dit-il.

Le valet sortit.

-- Vous avez a me parler, monsieur? dit-il a d'Artagnan.

-- Moi?

-- Un homme de votre esprit ne vient pas causer avec un homme du
mien, a l'heure qu'il est, sans de graves motifs?

-- Ne m'interrogez pas.

-- Au contraire, que voulez-vous de moi?

-- Rien que votre societe.

-- Allons au jardin, fit le surintendant tout a coup, dans le
parc?

-- Non, repondit vivement le mousquetaire, non.

-- Pourquoi?

-- La fraicheur...

-- Voyons, avouez donc que vous m'arretez, dit le surintendant au
capitaine.

-- Jamais! fit celui-ci.

-- Vous me veillez, alors?

-- Par honneur, oui, monseigneur.

-- Par honneur?... C'est autre chose! Ah! l'on m'arrete chez moi?

-- Ne dites pas cela!

-- Je le crierai, au contraire!

-- Si vous le criez, je serai force de vous engager au silence.

-- Bien! de la violence chez moi? Ah! c'est tres bien!

-- Nous ne nous comprenons pas du tout. Tenez, il y a la un
echiquier: jouons, s'il vous plait, monseigneur.

-- Monsieur d'Artagnan, je suis donc en disgrace?

-- Pas du tout, mais...

-- Mais defense m'est faite de me soustraire a vos regards?

-- Je ne comprends pas un mot de ce que vous me dites,
monseigneur, et si vous voulez que je me retire, annoncez-le-moi.

-- Cher monsieur d'Artagnan, vos facons me rendront fou. Je
tombais de sommeil, vous m'avez reveille.

-- Je ne me le pardonnerai jamais, et si vous voulez me
reconcilier avec moi-meme...

-- Eh bien?

-- Eh bien! dormez la, devant moi, j'en serai ravi.

-- Surveillance?...

-- Je m'en vais alors.

-- Je ne vous comprends plus.

-- Bonsoir, monseigneur.

Et d'Artagnan feignit de se retirer.

Alors M. Fouquet courut apres lui.

-- Je ne me coucherai pas, dit-il. Serieusement, et puisque vous
refusez de me traiter en homme, et que vous jouez au fin avec moi,
je vais vous forcer comme on fait du sanglier.

-- Bah! s'ecria d'Artagnan affectant de sourire.

-- Je commande mes chevaux et je pars pour Paris, dit M. Fouquet
plongeant jusqu'au coeur du capitaine des mousquetaires.

-- Ah! s'il en est ainsi, monseigneur, c'est different.

-- Vous m'arretez?

-- Non, mais je pars avec vous.

-- En voila assez, monsieur d'Artagnan, reprit Fouquet d'un ton
froid. Ce n'est pas pour rien que vous avez cette reputation
d'homme d'esprit et d'homme de ressources; mais, avec moi, tout
cela est superflu. Droit au but: un service. Pourquoi m'arretez-
vous? qu'ai-je fait?

-- Oh! je ne sais rien de ce que vous avez fait; mais je ne vous
arrete pas... ce soir...

-- Ce soir! s'ecria Fouquet en palissant. Mais demain?

-- Oh! nous ne sommes pas a demain, monseigneur. Qui peut repondre
jamais du lendemain?

-- Vite! vite! capitaine, laissez-moi parler a M. d'Herblay.

-- Helas! voila qui devient impossible, monseigneur. J'ai ordre de
veiller a ce que vous ne causiez avec personne.

-- Avec M. d'Herblay, capitaine, avec votre ami!

-- Monseigneur, est-ce que, par hasard, M. d'Herblay, mon ami, ne
serait pas le seul avec qui je dusse vous empecher de communiquer?

Fouquet rougit, et, prenant l'air de la resignation:

-- Monsieur, dit-il, vous avez raison, je recois une lecon que je
n'eusse pas du provoquer. L'homme tombe n'a droit a rien, pas meme
de la part de ceux dont il a fait la fortune, a plus forte raison
de ceux a qui il n'a pas eu le bonheur de rendre jamais service.

-- Monseigneur!

-- C'est vrai, monsieur d'Artagnan, vous vous etes toujours mis
avec moi dans une bonne situation, dans la situation qui convient
a l'homme destine a m'arreter. Vous ne m'avez jamais rien demande,
vous!

-- Monseigneur, repondit le Gascon touche de cette douleur
eloquente et noble, voulez-vous, je vous prie, m'engager votre
parole d'honnete homme que vous ne sortirez pas de cette chambre?

-- A quoi bon, cher monsieur d'Artagnan, puisque vous m'y gardez?
Craignez-vous que je ne lutte contre la plus vaillante epee du
royaume?

-- Ce n'est pas cela, monseigneur, c'est que je vais vous aller
chercher M. d'Herblay, et, par consequent, vous laisser seul.

Fouquet poussa un cri de joie et de surprise.

-- Chercher M. d'Herblay! me laisser seul! s'ecria-t-il en
joignant les mains.

-- Ou loge M. d'Herblay? dans la chambre bleue?

-- Oui, mon ami, oui.

-- Votre ami! merci du mot, monseigneur. Vous me donnez
aujourd'hui, si vous ne m'avez pas donne autrefois.

-- Ah! vous me sauvez!

-- Il y a bien pour dix minutes de chemin d'ici a la chambre bleue
pour aller et revenir? reprit d'Artagnan.

-- A peu pres.

-- Et pour reveiller Aramis, qui dort bien quand il dort, pour le
prevenir, je mets cinq minutes: total, un quart d'heure d'absence.
Maintenant, monseigneur, donnez-moi votre parole que vous ne
chercherez en aucune facon a fuir, et qu'en rentrant ici je vous y
retrouverai?

-- Je vous la donne, monsieur, repondit Fouquet en serrant la main
du mousquetaire avec une affectueuse reconnaissance.

D'Artagnan disparut.

Fouquet le regarda s'eloigner, attendit avec une impatience
visible que la porte se fut refermee derriere lui, et, la porte
refermee, se precipita sur ses clefs, ouvrit quelques tiroirs a
secret caches dans des meubles, chercha vainement quelques
papiers, demeures sans doute a Saint-Mande et qu'il parut
regretter de ne point y trouver; puis, saisissant avec
empressement des lettres, des contrats, des ecritures, il en fit
un monceau qu'il brula hativement sur la plaque de marbre de
l'atre, ne prenant pas la peine de tirer de l'interieur les pots
de fleurs qui l'encombraient.

Puis, cette operation achevee, comme un homme qui vient d'echapper
a un immense danger, et que la force abandonne des que ce danger
n'est plus a craindre, il se laissa tomber aneanti dans un
fauteuil.

D'Artagnan rentra et trouva Fouquet dans la meme position. Le
digne mousquetaire n'avait pas fait un doute que Fouquet, ayant
donne sa parole ne songerait pas meme a y manquer; mais il avait
pense qu'il utiliserait son absence en se debarrassant de tous les
papiers de toutes les notes, de tous les contrats qui pourraient
rendre plus dangereuse la position deja assez grave dans laquelle
il se trouvait. Aussi, levant la tete comme un chien qui prend le
vent, il flaira cette odeur de fumee qu'il comptait bien decouvrir
dans l'atmosphere, et, l'y ayant trouvee, il fit un mouvement de
tete en signe de satisfaction.

A l'entree de d'Artagnan, Fouquet avait, de son cote, leve la
tete, et aucun des mouvements de d'Artagnan ne lui avait echappe.

Puis les regards des deux hommes se rencontrerent; tous deux
virent qu'ils s'etaient compris sans avoir echange une parole.

-- Eh bien! demanda, le premier, Fouquet, et M. d'Herblay?

-- Ma foi! monseigneur, repondit d'Artagnan, il faut que
M. d'Herblay aime les promenades nocturnes et fasse, au clair de
la lune, dans le parc de Vaux, des vers avec quelques-uns de vos
poetes, mais il n'etait pas chez lui.

-- Comment! pas chez lui? s'ecria Fouquet, a qui echappait sa
derniere esperance, car, sans qu'il se rendit compte de quelle
facon l'eveque de Vannes pouvait le secourir, il comprenait qu'en
realite il ne pouvait attendre de secours que de lui.

-- Ou bien, s'il est chez lui, continua d'Artagnan, il a eu des
raisons pour ne pas repondre.

-- Mais vous n'avez donc pas appele de facon qu'il entendit,
monsieur?

-- Vous ne supposez pas, monseigneur, que, deja en dehors de mes
ordres, qui me defendaient de vous quitter un seul instant, vous
ne supposez pas que j'aie ete assez fou pour reveiller toute la
maison et me faire voir dans le corridor de l'eveque de Vannes,
afin de bien faire constater par M. Colbert que je vous donnais le
temps de bruler vos papiers?

-- Mes papiers?

-- Sans doute; c'est du moins ce que j'eusse fait a votre place.
Quand on m'ouvre une porte, j'en profite.

-- Eh bien! oui, merci, j'en ai profite.

-- Et vous avez bien fait, morbleu! Chacun a ses petits secrets
qui ne regardent pas les autres. Mais revenons a Aramis,
monseigneur.

-- Eh bien! je vous dis, vous aurez appele trop bas, et il n'aura
pas entendu.

-- Si bas qu'on appelle Aramis, monseigneur, Aramis entend
toujours quand il a interet a entendre. Je repete donc ma phrase:
Aramis n'etait pas chez lui, monseigneur, ou Aramis a eu, pour ne
pas reconnaitre ma voix, des motifs que j'ignore et que vous
ignorez peut-etre vous-meme, tout votre homme-lige qu'est Sa
Grandeur Mgr l'eveque de Vannes.

Fouquet poussa un soupir, se leva, fit trois ou quatre pas dans la
chambre, et finit par aller s'asseoir, avec une expression de
profond abattement, sur son magnifique lit de velours, tout garni
de splendides dentelles.

D'Artagnan regarda Fouquet avec un sentiment de profonde pitie.

-- J'ai vu arreter bien des gens dans ma vie, dit le mousquetaire
avec melancolie, j'ai vu arreter M. de Cinq-Mars, j'ai vu arreter
M. de Chalais. J'etais bien jeune. J'ai vu arreter M. de Conde
avec les princes, j'ai vu arreter M. de Retz, j'ai vu arreter
M. Broussel. Tenez, monseigneur, c'est facheux a dire, mais celui
de tous ces gens-la a qui vous ressemblez le plus en ce moment,
c'est le bonhomme Broussel. Peu s'en faut que vous ne mettiez,
comme lui, votre serviette dans votre portefeuille, et que vous ne
vous essuyiez la bouche avec vos papiers. Mordioux! monsieur
Fouquet, un homme comme vous n'a pas de ces abattements-la. Si vos
amis vous voyaient!...

-- Monsieur d'Artagnan, reprit le surintendant avec un sourire
plein de tristesse, vous ne comprenez point: c'est justement parce
que mes amis ne me voient pas, que je suis tel que vous me voyez,
vous. Je ne vis pas tout seul, moi! je ne suis rien tout seul.
Remarquez bien que j'ai employe mon existence a me faire des amis
dont j'esperais me faire des soutiens. Dans la prosperite, toutes
ces voix heureuses, et heureuses par moi, me faisaient un concert
de louanges et d'actions de graces. Dans la moindre defaveur, ces
voix plus humbles accompagnaient harmonieusement les murmures de
mon ame. L'isolement, je ne l'ai jamais connu. La pauvrete,
fantome que parfois j'ai entrevu avec ses haillons au bout de ma
route! la pauvrete, c'est le spectre avec lequel plusieurs de mes
amis se jouent depuis tant d'annees, qu'ils poetisent, qu'ils
caressent, qu'ils me font aimer! La pauvrete! mais je l'accepte,
je la reconnais, je l'accueille comme une soeur desheritee; car la
pauvrete, ce n'est pas la solitude, ce n'est pas l'exil, ce n'est
pas la prison! Est-ce que je serais jamais pauvre, moi, avec des
amis comme Pelisson, comme La Fontaine, comme Moliere? avec une
maitresse, comme... Oh! mais la solitude, a moi, homme de bruit, a
moi, homme de plaisirs, a moi qui ne suis que parce que les autres
sont!... Oh! Si vous saviez comme je suis seul en ce moment! et
comme vous me paraissez etre, vous qui me separez de tout ce que
j'aimais, l'image de la solitude, du neant et de la mort!

-- Mais je vous ai deja dit, monsieur Fouquet, repondit d'Artagnan
touche jusqu'au fond de l'ame, je vous ai deja dit que vous
exageriez les choses. Le roi vous aime.

-- Non, dit Fouquet en secouant la tete, non!

-- M. Colbert vous hait.

-- M. Colbert? que m'importe!

-- Il vous ruinera.

-- Oh! quant a cela, je l'en defie: je suis ruine.

A cet etrange aveu du surintendant, d'Artagnan promena un regard
expressif autour de lui. Quoiqu'il n'ouvrit pas la bouche, Fouquet
le comprit si bien, qu'il ajouta:

-- Que faire de ces magnificences, quand on n'est plus magnifique?
Savez-vous a quoi nous servent la plupart de nos possessions, a
nous autres riches? C'est a nous degouter, par leur splendeur
meme, de tout ce qui n'egale pas cette splendeur. Vaux! me direz-
vous, les merveilles de Vaux, n'est-ce pas? Eh bien! quoi? Que
faire de cette merveille? Avec quoi, si je suis ruine, verserai-je
l'eau dans les urnes de mes naiades, le feu dans les entrailles de
mes salamandres, l'air dans la poitrine de mes tritons? Pour etre
assez riche, monsieur d'Artagnan, il faut etre trop riche.

D'Artagnan hocha la tete.

-- Oh! je sais bien ce que vous pensez, repliqua vivement Fouquet.
Si vous aviez Vaux, vous le vendriez, vous, et vous acheteriez une
terre en province. Cette terre aurait des bois, des vergers et des
champs; cette terre nourrirait son maitre. De quarante millions,
vous feriez bien...

-- Dix millions, interrompit d'Artagnan.

-- Pas un million, mon cher capitaine. Nul, en France, n'est assez
riche pour acheter Vaux deux millions et l'entretenir comme il
est, nul ne le pourrait, nul ne le saurait.

-- Dame! fit d'Artagnan, en tout cas, un million...

-- Eh bien?

-- Ce n'est pas la misere.

-- C'est bien pres, mon cher monsieur.

-- Comment?

-- Oh! vous ne comprenez pas. Non, je ne veux pas vendre ma maison
de Vaux. Je vous la donne, si vous voulez.

Et Fouquet accompagna ces mots d'un inexprimable mouvement
d'epaules.

-- Donnez-la au roi, vous ferez un meilleur marche.

-- Le roi n'a pas besoin que je la lui donne, dit Fouquet; il me
la prendra parfaitement bien, si elle lui fait plaisir: voila
pourquoi j'aime mieux qu'elle perisse. Tenez, monsieur d'Artagnan,
si le roi n'etait pas sous mon toit, je prendrais cette bougie,
j'irais sous le dome mettre le feu a deux caisses de fusees et
d'artifices que l'on avait reservees, et je reduirais mon palais
en cendres.

-- Bah! fit negligemment le mousquetaire. En tout cas, vous ne
bruleriez pas les jardins. C'est ce qu'il y a de mieux chez vous.

-- Et puis, reprit sourdement Fouquet, qu'ai-je dit la, mon Dieu!
Bruler Vaux! detruire mon palais! Mais Vaux n'est pas a moi, mais
ces richesses, mais ces merveilles, elles appartiennent, comme
jouissance, a celui qui les a payees, c'est vrai, mais comme
duree, elles sont a ceux-la qui les ont creees. Vaux est a Le
Brun; Vaux est a Le Notre; Vaux est a Pelisson, a Levau, a La
Fontaine, Vaux est a Moliere, qui y a fait jouer _Les Facheux,
_Vaux est a la posterite, enfin. Vous voyez bien, monsieur
d'Artagnan, que je n'ai plus ma maison a moi.

-- A la bonne heure, dit d'Artagnan, voila une idee que j'aime, et
je reconnais la M. Fouquet. Cette idee m'eloigne du bonhomme
Broussel, et je n'y reconnais plus les pleurnicheries du vieux
frondeur. Si vous etes ruine, monseigneur, prenez bien la chose;
vous aussi, mordioux! vous appartenez a la posterite et vous
n'avez pas le droit de vous amoindrir. Tenez, regardez-moi, moi
qui ai l'air d'exercer une superiorite sur vous parce que je vous
arrete; le sort, qui distribue leurs roles aux comediens de ce
monde, m'en a donne un moins beau, moins agreable a jouer que
n'etait le votre. Je suis de ceux, voyez-vous, qui pensent que les
roles des rois ou des puissants valent mieux que les roles de
mendiants ou de laquais. Mieux vaut, meme en scene, sur un autre
theatre que le theatre du monde, mieux vaut porter le bel habit et
macher le beau langage que de frotter la planche avec une savate
ou se faire caresser l'echine avec des batons rembourres d'etoupe.
En un mot, vous avez abuse de l'or, vous avez commande, vous avez
joui. Moi, j'ai traine ma longe; moi, j'ai obei; moi, j'ai pati.
Eh bien! si peu que je vaille aupres de vous, monseigneur, je vous
le declare: le souvenir de ce que j'ai fait me tient lieu d'un
aiguillon qui m'empeche de courber trop tot ma vieille tete. Je
serai jusqu'au bout bon cheval d'escadron, et je tomberai tout
roide, tout d'une piece, tout vivant, apres avoir bien choisi ma
place. Faites comme moi, monsieur Fouquet; vous ne vous en
trouverez pas plus mal. Cela n'arrive qu'une fois aux hommes comme
vous. Le tout est de bien faire quand cela arrive. Il y a un
proverbe latin dont j'ai oublie les mots, mais dont je me rappelle
le sens, car plus d'une fois, je l'ai medite: il dit: "La fin
couronne l'oeuvre."

Fouquet se leva, vint passer son bras autour du cou de d'Artagnan,
qu'il etreignit sur sa poitrine, tandis que, de l'autre main, il
lui serrait la main.

-- Voila un beau sermon, dit-il apres une pause.

-- Sermon de mousquetaire, monseigneur.

-- Vous m'aimez, vous, qui me dites tout cela.

-- Peut-etre.

Fouquet redevint pensif. Puis, apres un instant:

-- Mais M. d'Herblay, demanda-t-il, ou peut-il etre?

-- Ah! voila!

-- Je n'ose vous prier de le faire chercher.

-- Vous m'en prieriez, que je ne le ferais plus, monsieur Fouquet.
C'est imprudent. On le saurait, et Aramis, qui n'est pas en cause
dans tout cela, pourrait etre compromis et englobe dans votre
disgrace.

-- J'attendrai le jour, dit Fouquet.

-- Oui, c'est ce qu'il y a de mieux.

-- Que ferons-nous, au jour?

-- Je n'en sais rien, monseigneur.

-- Faites-moi une grace, monsieur d'Artagnan.

-- Tres volontiers.

-- Vous me gardez, je reste; vous etes dans la pleine execution de
vos consignes, n'est-ce pas?

-- Mais oui.

-- Eh bien! restez mon ombre, soit! J'aime mieux cette ombre-la
qu'une autre.

D'Artagnan s'inclina.

-- Mais oubliez que vous etes M. d'Artagnan, capitaine des
mousquetaires; oubliez que je suis M. Fouquet, surintendant des
finances, et causons de mes affaires.

-- Peste! c'est epineux, cela.

-- Vraiment?

-- Oui; mais, pour vous, monsieur Fouquet, je ferais l'impossible.

-- Merci. Que vous a dit le roi?

-- Rien.

-- Ah! voila comme vous causez?

-- Dame!

-- Que pensez-vous de ma situation?

-- Rien.

-- Cependant, a moins de mauvaise volonte...

-- Votre situation est difficile.

-- En quoi?

-- En ce que vous etes chez vous.

-- Si difficile qu'elle soit, je la comprends bien.

-- Pardieu! est-ce que vous vous imaginez qu'avec un autre que
vous j'eusse fait tant de franchise?

-- Comment, tant de franchise? Vous avez ete franc avec moi, vous!
vous qui refusez de me dire la moindre chose?

-- Tant de facons. Alors.

-- A la bonne heure!

-- Tenez, monseigneur, ecoutez comment je m'y fusse pris avec un
autre que vous: j'arrivais a votre porte, les gens partis, ou,
s'ils n'etaient pas partis, je les attendais a leur sortie et je
les attrapais un a un, comme des lapins au debouter; je les
coffrais sans bruit, je m'etendais sur le tapis de votre corridor,
et, une main sur vous, sans que vous vous en doutassiez, je vous
gardais pour le dejeuner du maitre. De cette facon pas
d'esclandre, pas de defense, pas de bruit, mais aussi, pas
d'avertissement pour M. Fouquet, pas de reserve, pas de ces
concessions delicates qu'entre gens courtois on se fait au moment
decisif. Etes-vous content de ce plan-la?

-- Il me fait fremir.

-- N'est-ce pas? c'eut ete triste d'apparaitre demain, sans
preparation, et de vous demander votre epee.

-- Oh! monsieur, j'en fusse mort de honte et de colere!

-- Votre reconnaissance s'exprime trop eloquemment; je n'ai point
fait assez, croyez-moi.

-- A coup sur, monsieur, vous ne me ferez jamais avouer cela.

-- Eh bien! maintenant, monseigneur, si vous etes content de moi,
si vous etes remis de la secousse, que j'ai adoucie autant que
j'ai pu, laissons le temps battre des ailes, vous etes harasse,
vous avez des reflexions a faire, je vous en conjure: dormez ou
faites semblant de dormir, sur votre lit ou dans votre lit. Moi,
je dors sur ce fauteuil, et quand je dors, mon sommeil est dur au
point que le canon ne me reveillerait pas.

Fouquet sourit.

-- J'excepte cependant, continua le mousquetaire, le cas ou l'on
ouvrirait une porte, soit secrete, soit visible, soit de sortie,
soit d'entree. Oh! pour cela, mon oreille est vulnerable au
dernier point. Un craquement me fait tressaillir. C'est une
affaire d'antipathie naturelle. Allez donc, venez donc, promenez-
vous par la chambre, ecrivez, effacez, dechirez, brulez, mais ne
touchez pas la clef de la serrure; mais ne touchez pas au bouton
de la porte, car vous me reveilleriez en sursaut, et cela
m'agacerait horriblement les nerfs.

-- Decidement, monsieur d'Artagnan, dit Fouquet vous etes l'homme
le plus spirituel et le plus courtois que je connaisse, et vous ne
me laisserez qu'un regret, c'est d'avoir fait si tard votre
connaissance.

D'Artagnan poussa un soupir qui voulait dire. "Helas! peut-etre
l'avez vous faite trop tot!"

Puis il s'enfonca dans son fauteuil, tandis que Fouquet, a demi
couche sur son lit et appuye sur le coude, revait a son aventure.

Et tous deux, laissant les bougies bruler, attendirent ainsi le
premier reveil du jour, et quand Fouquet soupirait trop haut,
d'Artagnan ronflait plus fort.

Nulle visite, meme celle d'Aramis, ne troubla leur quietude, nul
bruit ne se fit entendre dans la vaste maison.

Au-dehors, les rondes d'honneur et les patrouilles de
mousquetaires faisaient crier le sable sous leurs pas: c'etait une
tranquillite de plus pour les dormeurs. Qu'on y joigne le bruit du
vent et des fontaines, qui font leur fonction eternelle, sans
s'inquieter des petits bruits et des petites choses dont se
composent la vie et la mort de l'homme.


Chapitre CCXXVI -- Le matin


Aupres de ce destin lugubre du roi enferme a la Bastille et
rongeant de desespoir les verrous et les barreaux, la rhetorique
des chroniqueurs anciens ne manquerait pas de placer l'antithese
de Philippe dormant sous le dais royal. Ce n'est pas que la
rhetorique soit toujours mauvaise et seme toujours a faux les
fleurs dont elle veut emailler l'histoire; mais nous nous
excuserons de polir ici soigneusement l'antithese et de dessiner
avec interet l'autre tableau destine a servir de pendant au
premier.

Le jeune prince descendit de chez Aramis comme le roi etait
descendu de la chambre de Morphee. Le dome s'abaissa lentement
sous la pression de M. d'Herblay, et Philippe se trouva devant le
lit royal, qui etait remonte apres avoir depose son prisonnier
dans les profondeurs des souterrains.

Seul en presence de ce luxe, seul devant toute sa puissance, seul
devant le role qu'il allait etre force de jouer, Philippe sentit
pour la premiere fois son ame s'ouvrir a ces mille emotions qui
sont les battements vitaux d'un coeur de roi.

Mais la paleur le prit quand il considera ce lit vide et encore
froisse par le corps de son frere.

Ce muet complice etait revenu apres avoir servi a la consommation
de l'oeuvre. Il revenait avec la trace du crime, il parlait au
coupable le langage franc et brutal que le complice ne craint
jamais d'employer avec son complice. Il disait la verite.

Philippe, en se baissant pour mieux voir, apercut le mouchoir
encore humide de la sueur froide qui avait ruissele du front de
Louis XIV. Cette sueur epouvanta Philippe comme le sang d'Abel
epouvanta Cain.

-- Me voila face a face avec mon destin, dit Philippe, l'oeil en
feu, le visage livide. Sera-t-il plus effrayant que ma captivite
ne fut douloureuse? Force de suivre a chaque instant les
usurpations de la pensee, songerai-je toujours a ecouter les
scrupules de mon coeur?... Eh bien! oui! le roi a repose sur ce
lit; oui, c'est bien sa tete qui a creuse ce pli dans l'oreiller,
c'est bien l'amertume de ses larmes qui a amolli ce mouchoir et
j'hesite a me coucher sur ce lit, a serrer de ma main ce mouchoir
brode des armes et du chiffre du roi!... Allons, imitons
M. d'Herblay, qui veut que l'action soit toujours d'un degre au-
dessus de la pensee; imitons M. d'Herblay, qui songe toujours a
lui et qui s'appelle honnete homme quand il n'a mecontente ou
trahi que ses ennemis. Ce lit, je l'aurais occupe si Louis XIV ne
m'en eut frustre par le crime de notre mere. Ce mouchoir brode aux
armes de France, c'est a moi qu'il appartiendrait de m'en servir,
si, comme le fait observer M. d'Herblay, j'avais ete laisse a ma
place dans le berceau royal. Philippe, fils de France, remonte sur
ton lit! Philippe, seul roi de France, reprends ton blason!
Philippe, seul heritier presomptif de Louis XIII, ton pere, sois
sans pitie pour l'usurpateur, qui n'a pas meme en ce moment le
remords de tout ce que tu as souffert!

Cela dit, Philippe, malgre sa repugnance instinctive du corps,
malgre les frissons et la terreur que domptait la volonte, se
coucha sur le lit royal, et contraignit ses muscles a presser la
couche encore tiede de Louis XIV, tandis qu'il appuyait sur son
front le mouchoir humide de sueur.

Lorsque sa tete se renversa en arriere et creusa l'oreiller
moelleux, Philippe apercut au-dessus de son front la couronne de
France, tenue, comme nous l'avons dit, par l'ange aux ailes d'or.

Maintenant, qu'on se represente ce royal intrus, l'oeil sombre et
le corps fremissant. Il ressemble au tigre egare par une nuit
d'orage, qui est venu par les roseaux, par la ravine inconnue, se
coucher dans la caverne du lion absent. L'odeur feline l'a attire,
cette tiede vapeur de l'habitation ordinaire. Il a trouve un lit
d'herbes seches, d'ossements rompus et pateux comme une moelle; il
arrive, promene dans l'ombre son regard qui flamboie et qui voit;
il secoue ses membres ruisselants, son pelage souille de vase, et
s'accroupit lourdement, son large museau sur ses pattes enormes,
pret au sommeil, mais aussi pret au combat. De temps en temps,
l'eclair qui brille et miroite dans les crevasses de l'antre, le
bruit des branches qui s'entrechoquent, des pierres qui crient en
tombant, la vague apprehension du danger, le tirent de cette
lethargie causee par la fatigue.

On peut etre ambitieux de coucher dans le lit du lion, mais on ne
doit pas esperer d'y dormir tranquille.

Philippe preta l'oreille a tous les bruits, il laissa osciller son
coeur au souffle de toutes les epouvantes; mais, confiant dans sa
force, doublee par l'exageration de sa resolution supreme, il
attendit sans faiblesse qu'une circonstance decisive lui permit de
se juger lui-meme. Il espera qu'un grand danger luirait pour lui,
comme ces phosphores de la tempete qui montrent aux navigateurs la
hauteur des vagues contre lesquelles ils luttent.

Mais rien ne vint. Le silence, ce mortel ennemi des coeurs
inquiets, ce mortel ennemi des ambitieux, enveloppa toute la nuit,
dans son epaisse vapeur, le futur roi de France, abrite sous sa
couronne volee.

Vers le matin, une ombre bien plutot qu'un corps se glissa dans la
chambre royale; Philippe l'attendait et ne s'en etonna pas.

-- Eh bien! monsieur d'Herblay? dit-il.

-- Eh bien! Sire, tout est fini.

-- Comment?

-- Tout ce que nous attendions.

-- Resistance?

-- Acharnee: pleurs, cris.

-- Puis?

-- Puis la stupeur.

-- Mais enfin?

-- Enfin, victoire complete et silence absolu.

-- Le gouverneur de la Bastille se doute-t-il?...

-- De rien.

-- Cette ressemblance?

-- Est la cause du succes.

-- Mais le prisonnier ne peut manquer de s'expliquer, songez-y.
J'ai bien pu le faire, moi qui avais a combattre un pouvoir bien
autrement solide que n'est le mien.

-- J'ai deja pourvu a tout. Dans quelques jours plus tot peut-
etre, s'il est besoin, nous tirerons le captif de sa prison, et
nous le depayserons par un exil si lointain...

-- On revient de l'exil, monsieur d'Herblay.

-- Si loin, ai-je dit, que les forces materielles de l'homme et la
duree de sa vie ne suffiraient pas au retour.

Encore une fois, le regard du jeune roi et celui d'Aramis se
croiserent avec une froide intelligence.

-- Et M. du Vallon? demanda Philippe pour detourner la
conversation.

-- Il vous sera presente aujourd'hui, et, confidentiellement, vous
felicitera du danger que cet usurpateur vous a fait courir.

-- Qu'en fera-t-on?

-- De M. du Vallon?

-- Un duc a brevet, n'est-ce pas?

-- Oui, un duc a brevet, reprit en souriant singulierement Aramis.

-- Pourquoi riez-vous, monsieur d'Herblay?

-- Je ris de l'idee prevoyante de Votre Majeste.

-- Prevoyante? Qu'entendez-vous par la?

-- Votre Majeste craint sans doute que ce pauvre Porthos ne
devienne un temoin genant, et elle veut s'en defaire.

-- En le creant duc?

-- Assurement. Vous le tuez; il en mourra de joie, et le secret
mourra avec lui.

-- Ah! mon Dieu!

-- Moi, dit flegmatiquement Aramis, j'y perdrai un bien bon ami.

En ce moment, et au milieu de ces futiles entretiens sous lesquels
les deux conspirateurs cachaient la joie et l'orgueil du succes,
Aramis entendit quelque chose qui lui fit dresser l'oreille.

-- Qu'y a-t-il? dit Philippe.

-- Le jour, Sire.

-- Eh bien?

-- Eh bien! avant de vous coucher, hier, sur ce lit, vous avez
probablement decide de faire quelque chose ce matin, au jour?

-- J'ai dit a mon capitaine des mousquetaires, repondit le jeune
homme vivement, que je l'attendrais.

-- Si vous lui avez dit cela, il viendra assurement, car c'est un
homme exact.

-- J'entends un pas dans le vestibule.

-- C'est lui.

-- Allons, commencons l'attaque, fit le jeune roi avec resolution.

-- Prenez garde! s'ecria Aramis. Commencer l'attaque, et par
d'Artagnan, ce serait folie. D'Artagnan ne sait rien, d'Artagnan
n'a rien vu, d'Artagnan est a cent lieues de soupconner notre
mystere; mais qu'il penetre ici ce matin le premier, et il
flairera que quelque chose s'y est passe dont il doit se
preoccuper. Voyez-vous, Sire, avant de laisser penetrer d'Artagnan
ici, nous devons donner beaucoup d'air a la chambre, ou y
introduire tant de gens, que le limier le plus fin de ce royaume
ait ete depiste par vingt traces differentes.

-- Mais comment le congedier, puisque je lui ai donne rendez-vous?
fit observer le prince, impatient de se mesurer avec un si
redoutable adversaire.

-- Je m'en charge, repliqua l'eveque, et, pour commencer, je vais
frapper un coup qui etourdira notre homme.

-- Lui aussi frappe un coup, ajouta vivement le prince.

En effet, un coup retentit a l'exterieur.

Aramis ne s'etait pas trompe: c'etait bien d'Artagnan qui
s'annoncait de la sorte.

Nous l'avons vu passer la nuit a philosopher avec M. Fouquet; mais
le mousquetaire etait bien las, meme de feindre le sommeil; et
aussitot que l'aube vint illuminer de sa bleuatre aureole les
somptueuses corniches de la chambre du surintendant, d'Artagnan se
leva de son fauteuil, rangea son epee, repassa son habit avec sa
manche et brossa son feutre comme un soldat aux gardes pret a
passer l'inspection de son anspessade.

-- Vous sortez? demanda M. Fouquet.

-- Oui, monseigneur; et vous?

-- Moi, je reste.

-- Sur parole?

-- Sur parole.

-- Bien. Je ne sors, d'ailleurs, que pour aller chercher cette
reponse, vous savez?

-- Cette sentence, vous voulez dire.

-- Tenez, j'ai un peu du vieux Romain, moi. Ce matin, en me
levant, j'ai remarque que mon epee ne s'est prise dans aucune
aiguillette, et que le baudrier a bien coule. C'est un signe
infaillible.

-- De prosperite?

-- Oui, figurez-vous le bien. Chaque fois que ce diable de buffle
s'accrochait a mon dos, c'etait une punition de M. de Treville, ou
un refus d'argent de M. de Mazarin. Chaque fois que l'epee
s'accrochait dans le baudrier meme, c'etait une mauvaise
commission, comme il m'en a plu toute ma vie. Chaque fois que
l'epee elle-meme dansait au fourreau, c'etait un duel heureux.
Chaque fois qu'elle se logeait dans mes mollets, c'etait une
blessure legere. Chaque fois qu'elle sortait tout a fait du
fourreau, j'etais fixe, j'en etais quitte pour rester sur le champ
de bataille, avec deux ou trois mois de chirurgien et de
compresses.

-- Ah! mais je ne vous savais pas si bien renseigne par votre
epee, dit Fouquet avec un pale sourire qui etait la lutte contre
ses propres faiblesses. Avez-vous une _tisona_ ou une
_tranchante?_ Votre lame est-elle fee ou charmee?

-- Mon epee, voyez-vous, c'est un membre qui fait partie de mon
corps. J'ai oui dire que certains hommes sont avertis par leur
jambe ou par un battement de leur tempe. Moi, je suis averti par
mon epee. Eh bien! elle ne m'a rien dit ce matin. Ah! si fait!...
la voila qui vient de tomber toute seule dans le dernier recoin du
baudrier. Savez-vous ce que cela me presage?

-- Non.

-- Eh bien! cela me presage une arrestation pour aujourd'hui.

-- Ah! mais, fit le surintendant plus etonne que fache de cette
franchise, si rien de triste ne vous est predit par votre epee, il
n'est donc pas triste pour vous de m'arreter?

-- Vous arreter! vous?

-- Sans doute... le presage...

-- Ne vous regarde pas, puisque vous etes tout arrete depuis hier.
Ce n'est donc pas vous que j'arreterai. Voila pourquoi je me
rejouis, voila pourquoi je dis que ma journee sera heureuse.

Et, sur ces paroles, prononcees avec une bonne grace tout
affectueuse, le capitaine prit conge de M. Fouquet pour se rendre
chez le roi.

Il allait franchir le seuil de la chambre, lorsque M. Fouquet lui
dit:

-- Une derniere marque de votre bienveillance.

-- Soit, monseigneur.

-- M. d'Herblay; laissez-moi voir M. d'Herblay.

-- Je vais faire en sorte de vous le ramener.

D'Artagnan ne croyait pas si bien dire. Il etait ecrit que la
journee se passerait pour lui a realiser les predictions que le
matin lui aurait faites.

Il vint heurter, ainsi que nous l'avons dit, a la porte du roi.
Cette porte s'ouvrit. Le capitaine put croire que le roi venait
ouvrir lui-meme. Cette supposition n'etait pas inadmissible apres
l'etat d'agitation ou le mousquetaire avait laisse Louis XIV la
veille. Mais, au lieu de la figure royale, qu'il s'appretait a
saluer respectueusement, il apercut la figure longue et impassible
d'Aramis. Peu s'en fallut qu'il ne poussat un cri, tant sa
surprise fut violente.

-- Aramis! dit-il.

-- Bonjour, cher d'Artagnan, repondit froidement le prelat.

-- Ici? balbutia le mousquetaire.

-- Sa Majeste vous prie, dit l'eveque, d'annoncer qu'elle repose,
apres avoir ete bien fatiguee toute la nuit.

-- Ah! fit d'Artagnan, qui ne pouvait comprendre comment l'eveque
de Vannes, si mince favori la veille, se trouvait devenu, en six
heures, le plus haut champignon de fortune qui eut encore pousse
dans la ruelle d'un lit royal.

En effet, pour transmettre au seuil de la chambre du monarque les
volontes du roi, pour servir d'intermediaire a Louis XIV, pour
commander en son nom a deux pas de lui, il fallait etre plus que
n'avait jamais ete Richelieu avec Louis XIII.

L'oeil expressif de d'Artagnan, sa bouche dilatee, sa moustache
herissee, dirent tout cela dans le plus eclatant des langages au
superbe favori, qui ne s'en emut point.

-- De plus, continua l'eveque, vous voudrez bien, monsieur le
capitaine des mousquetaires, ne laisser admettre que les grandes
entrees ce matin. Sa Majeste veut dormir encore.

-- Mais, objecta d'Artagnan pret a se revolter et surtout a
laisser eclater les soupcons que lui inspirait le silence du roi;
mais, monsieur l'eveque, Sa Majeste m'a donne rendez-vous ce
matin.

-- Remettons, remettons, dit du fond de l'alcove la voix du roi,
voix qui fit courir un frisson dans les veines du mousquetaire.

Il s'inclina, ebahi, stupide, abruti par le sourire dont Aramis
l'ecrasa, une fois ces paroles prononcees.

-- Et puis, continua l'eveque, pour repondre a ce que vous veniez
demander au roi, mon cher d'Artagnan, voici un ordre dont vous
prendrez connaissance sur-le-champ. Cet ordre concerne M. Fouquet.

D'Artagnan prit l'ordre qu'on lui tendait.

-- Mise en liberte? murmura-t-il. Ah!

Et il poussa un second _ah!_ plus intelligent que le premier.

C'est que cet ordre lui expliquait la presence d'Aramis chez le
roi; c'est qu'Aramis, pour avoir obtenu la grace de M. Fouquet,
devait etre bien avant dans la faveur royale; c'est que cette
faveur expliquait a son tour l'incroyable aplomb avec lequel
M. d'Herblay donnait les ordres au nom de Sa Majeste.

Il suffisait a d'Artagnan d'avoir compris quelque chose pour tout
comprendre. Il salua et fit deux pas pour partir.

-- Je vous accompagne, dit l'eveque.

-- Ou cela?

-- Chez M. Fouquet; je veux jouir de son contentement.

-- Ah! Aramis, que vous m'avez intrigue tout a l'heure, dit encore
d'Artagnan.

-- Mais, a present, vous comprenez?

-- Pardieu! si je comprends, dit-il tout haut.

Puis, tout bas:

-- Eh bien! non! siffla-t-il entre ses dents; non, je ne comprends
pas. C'est egal, il y a ordre.

Et il ajouta:

-- Passez devant, monseigneur.

D'Artagnan conduisit Aramis chez Fouquet.


Chapitre CCXXVII -- L'ami du roi


Fouquet attendait avec anxiete; il avait deja congedie plusieurs
de ses serviteurs et de ses amis qui, devancant l'heure de ses
receptions accoutumees, etaient venus a sa porte. A chacun d'eux,
taisant le danger suspendu sur sa tete, il demandait seulement ou
l'on pouvait trouver Aramis.

Quand il vit revenir d'Artagnan, quand il apercut derriere lui
l'eveque de Vannes, sa joie fut au comble; elle egala toute son
inquietude. Voir Aramis, c'etait pour le surintendant une
compensation au malheur d'etre arrete.

Le prelat etait silencieux et grave; d'Artagnan etait bouleverse
par toute cette accumulation d'evenements incroyables.

-- Eh bien! capitaine, vous m'amenez M. d'Herblay?

-- Et quelque chose de mieux encore, monseigneur.

-- Quoi donc?

-- La liberte.

-- Je suis libre?

-- Vous l'etes. Ordre du roi.

Fouquet reprit toute sa serenite pour bien interroger Aramis avec
son regard.

-- Oh! oui, vous pouvez remercier M. l'eveque de Vannes,
poursuivit d'Artagnan, car c'est bien a lui que vous devez le
changement du roi.

-- Oh! dit M. Fouquet, plus humilie du service que reconnaissant
du succes.

-- Mais vous, continua d'Artagnan en s'adressant a Aramis, vous
qui protegez M. Fouquet, est-ce que vous ne ferez pas quelque
chose pour moi?

-- Tout ce qu'il vous plaira, mon ami, repliqua l'eveque de sa
voix calme.

-- Une seule chose alors, et je me declare satisfait. Comment
etes-vous devenu le favori du roi, vous qui ne lui avez parle que
deux fois en votre vie?

-- A un ami comme vous, repartit Aramis finement, on ne cache
rien.

-- Ah! bon. Dites.

-- Eh bien! vous croyez que je n'ai vu le roi que deux fois,
tandis que je l'ai vu plus de cent fois. Seulement, nous nous
cachions, voila tout.

Et, sans chercher a eteindre la nouvelle rougeur que cette
revelation fit monter au front de d'Artagnan, Aramis se tourna
vers M. Fouquet, aussi surpris que le mousquetaire.

-- Monseigneur, reprit-il, le roi me charge de vous dire qu'il est
plus que jamais votre ami, et que votre fete si belle, si
genereusement offerte, lui a touche le coeur.

La-dessus, il salua M. Fouquet si reverencieusement, que celui-ci,
incapable de rien comprendre a une diplomatie de cette force,
demeura sans voix, sans idee et sans mouvement.

D'Artagnan crut comprendre, lui, que ces deux hommes avaient
quelque chose a se dire, et il allait obeir a cet instinct de
politesse qui precipite, en pareil cas, vers la porte celui dont
la presence est une gene pour les autres; mais sa curiosite
ardente, fouettee par tant de mysteres, lui conseilla de rester.

Alors, Aramis, se tournant vers lui avec douceur:

-- Mon ami, dit-il, vous vous rappellerez bien, n'est-ce pas,
l'ordre du roi touchant les defenses pour son petit lever?

Ces mots etaient assez clairs. Le mousquetaire les comprit; il
salua donc M. Fouquet, puis Aramis avec une teinte de respect
ironique, et disparut.

Alors M. Fouquet, dont toute l'impatience avait eu peine a
attendre ce moment, s'elanca vers la porte pour la fermer, et,
revenant a l'eveque:

-- Mon cher d'Herblay, dit-il, je crois qu'il est temps pour vous
de m'expliquer ce qui se passe. En verite, je n'y comprends plus
rien.

-- Nous allons vous expliquer tout cela, dit Aramis en s'asseyant
et en faisant asseoir M. Fouquet. Par ou faut-il commencer?

-- Par ceci, d'abord. Avant tout autre interet, pourquoi le roi me
fait-il mettre en liberte?

-- Vous eussiez du plutot me demander pourquoi il vous faisait
arreter.

-- Depuis mon arrestation, j'ai eu le temps d'y songer, et je
crois qu'il s'agit bien un peu de jalousie. Ma fete a contrarie
M. Colbert, et M. Colbert a trouve quelque plan contre moi, le
plan de Belle-Ile, par exemple?

-- Non, il ne s'agissait pas encore de Belle-Ile.

-- De quoi, alors?

-- Vous souvenez-vous de ces quittances de treize millions que
M. de Mazarin vous a fait voler?

-- Oh! oui. Eh bien?

-- Eh bien! vous voila deja declare voleur.

-- Mon Dieu!

-- Ce n'est pas tout. Vous souvient-il de cette lettre ecrite par
vous a La Valliere?

-- Helas! c'est vrai.

-- Vous voila declare traitre et suborneur.

-- Alors, pourquoi m'avoir pardonne?

-- Nous n'en sommes pas encore la de notre argumentation. Je
desire vous voir bien fixe sur le fait. Remarquez bien ceci: le
roi vous sait coupable de detournements de fonds. Oh! pardieu! je
n'ignore pas que vous n'avez rien detourne du tout; mais enfin, le
roi n'a pas vu les quittances, et il ne peut faire autrement que
de vous croire criminel.

-- Pardon, je ne vois...

-- Vous allez voir. Le roi, de plus, ayant lu votre billet
amoureux et vos offres faites a La Valliere, ne peut conserver
aucun doute sur vos intentions a l'egard de cette belle, n'est-ce
pas?

-- Assurement. Mais concluez.

-- J'y viens. Le roi est donc pour vous un ennemi capital,
implacable, eternel.

-- D'accord. Mais suis-je donc si puissant, qu'il n'ait ose me
perdre, malgre cette haine, avec tous les moyens que ma faiblesse
ou mon malheur lui donne comme prise sur moi?

-- Il est bien constate, reprit froidement Aramis, que le roi est
irrevocablement brouille avec vous.

-- Mais qu'il m'absout.

-- Le croyez-vous? fit l'eveque avec un regard scrutateur.

-- Sans croire a la sincerite du coeur, je crois a la verite du
fait.

Aramis haussa legerement les epaules.

-- Pourquoi alors Louis XIV vous aurait-il charge de me dire ce
que vous m'avez rapporte? demanda Fouquet.

-- Le roi ne m'a charge de rien pour vous.

-- De rien!... fit le surintendant stupefait. Eh bien! alors, cet
ordre?...

-- Ah! oui, il y a un ordre, c'est juste.

Et ces mots furent prononces par Aramis avec un accent si etrange,
que Fouquet ne put s'empecher de tressaillir.

-- Tenez, dit-il, vous me cachez quelque chose, je le vois.

Aramis caressa son menton avec ses doigts si blancs.

-- Le roi m'exile?

-- Ne faites pas comme dans ce jeu ou les enfants devinent la
presence d'un objet cache a la facon dont une sonnette tinte quand
ils s'approchent ou s'eloignent.

-- Parlez, alors!

-- Devinez.

-- Vous me faites peur.

-- Bah!... C'est que vous n'avez pas devine, alors.

-- Que vous a dit le roi? Au nom de notre amitie, ne me le
dissimulez pas.

-- Le roi ne m'a rien dit.

-- Vous me ferez mourir d'impatience, d'Herblay. Suis-je toujours
surintendant?

-- Tant que vous voudrez.

-- Mais quel singulier empire avez-vous pris tout a coup sur
l'esprit de Sa Majeste?

-- Ah! voila!

-- Vous le faites agir a votre gre.

-- Je le crois.

-- C'est invraisemblable.

-- On le dira.

-- D'Herblay, par notre alliance, par notre amitie, par tout ce
que vous avez de plus cher au monde, parlez-moi, je vous en
supplie. A quoi devez-vous d'avoir ainsi penetre chez Louis XIV?
Il ne vous aimait pas, je le sais.

-- Le roi m'aimera maintenant, dit Aramis en appuyant sur ce
dernier mot.

-- Vous avez eu quelque chose de particulier avec lui?

-- Oui.

-- Un secret, peut-etre?

-- Oui, un secret.

-- Un secret de nature a changer les interets de Sa Majeste?

-- Vous etes un homme reellement superieur, monseigneur. Vous avez
bien devine. J'ai, en effet, decouvert un secret de nature a
changer les interets du roi de France.

-- Ah! dit Fouquet, avec la reserve d'un galant homme qui ne veut
pas questionner.

-- Et vous allez en juger, poursuivit Aramis; vous allez me dire
si je me trompe sur l'importance de ce secret.

-- J'ecoute, puisque vous etes assez bon pour vous ouvrir a moi.
Seulement, mon ami, remarquez que je n'ai rien sollicite
d'indiscret.

Aramis se recueillit un moment.

-- Ne parlez pas, s'ecria Fouquet. Il est temps encore.

-- Vous souvient-il, dit l'eveque, les yeux baisses, de la
naissance de Louis XIV?

-- Comme d'aujourd'hui.

-- Avez-vous oui dire quelque chose de particulier sur cette
naissance?

-- Rien, sinon que le roi n'etait pas veritablement le fils de
Louis XIII.

-- Cela n'importe en rien a notre interet ni a celui du royaume.
Est le fils de son pere, dit la loi francaise, celui qui a un pere
avoue par la loi.

-- C'est vrai; mais c'est grave, quand il s'agit de la qualite de
races.

-- Question secondaire. Donc, vous n'avez rien su de particulier?

-- Rien.

-- Voila ou commence mon secret.

-- Ah!

-- La reine, au lieu d'accoucher d'un fils, accoucha de deux
enfants.

Fouquet leva la tete.

-- Et le second est mort? dit-il.

-- Vous allez voir. Ces deux jumeaux devaient etre l'orgueil de
leur mere et l'espoir de la France; mais la faiblesse du roi, sa
superstition, lui firent craindre des conflits entre deux enfants
egaux en droits; il supprima l'un des deux jumeaux.

-- Supprima, dites-vous?

-- Attendez... Ces deux enfants grandirent: l'un, sur le trone,
vous etes son ministre; l'autre, dans l'ombre et l'isolement.

-- Et celui-la?

-- Est mon ami.

-- Mon Dieu! que me dites-vous la, monsieur d'Herblay. Et que fait
ce pauvre prince?

-- Demandez-moi d'abord ce qu'il a fait.

-- Oui, oui.

-- Il a ete eleve dans une campagne, puis sequestre dans une
forteresse que l'on nomme la Bastille.

-- Est-ce possible! s'ecria le surintendant les mains jointes.

-- L'un etait le plus fortune des mortels, l'autre le plus
malheureux des miserables.

-- Et sa mere ignore-t-elle?

-- Anne d'Autriche sait tout.

-- Et le roi?

-- Ah! le roi ne sait rien.

-- Tant mieux! dit Fouquet.

Cette exclamation parut impressionner vivement Aramis. Il regarda
d'un air soucieux son interlocuteur.

-- Pardon, je vous ai interrompu, dit Fouquet.

-- Je disais donc, reprit Aramis, que ce pauvre prince etait le
plus malheureux des hommes, quand Dieu, qui songe a toutes ses
creatures, entreprit de venir a son secours.

-- Oh! comment cela?

-- Vous allez voir. Le roi regnant... Je dis le roi regnant, vous
devinez bien pourquoi.

-- Non... Pourquoi?

-- Parce que tous deux, beneficiant legitimement de leur
naissance, eussent du etre rois. Est-ce votre avis?

-- C'est mon avis.

-- Positif?

-- Positif. Les jumeaux sont un en deux corps.

-- J'aime qu'un legiste de votre force et de votre autorite me
donne cette consultation. Il est donc etabli pour nous que tous
deux avaient les memes droits, n'est-ce pas?

-- C'est etabli... Mais, mon Dieu! quelle aventure!

-- Vous n'etes pas au bout. Patience!

-- Oh! j'en aurai.

-- Dieu voulut susciter a l'opprime un vengeur, un soutien, si
vous le preferez. Il arriva que le roi regnant, l'usurpateur...
Vous etes bien de mon avis, n'est-ce pas? c'est de l'usurpation
que la jouissance tranquille, egoiste d'un heritage dont on n'a,
au plus, en droit, que la moitie.

-- Usurpation est le mot.

-- Je poursuis donc. Dieu voulut que l'usurpateur eut pour premier
ministre un homme de talent et de grand coeur, un grand esprit,
outre cela.

-- C'est bien, c'est bien, s'ecria Fouquet. Je comprends: vous
avez compte sur moi pour vous aider a reparer le tort fait au
pauvre frere de Louis XIV? Vous avez bien pense: je vous aiderai.
Merci, d'Herblay, merci!

-- Ce n'est pas cela du tout. Vous ne me laissez pas finir, dit
Aramis, impassible.

-- Je me tais.

-- M. Fouquet, disais-je, etant ministre du roi regnant, fut pris
en aversion par le roi et fort menace dans sa fortune, dans sa
liberte, dans sa vie peut-etre, par l'intrigue et la haine, trop
facilement ecoutees du roi. Mais Dieu permit, toujours pour le
salut du prince sacrifie, que M. Fouquet eut a son tour un ami
devoue qui savait le secret d'Etat, et se sentait la force de
mettre ce secret au jour apres avoir eu la force de porter ce
secret vingt ans dans son coeur.

-- N'allez pas plus loin, dit Fouquet bouillant d'idees
genereuses; je vous comprends et je devine tout. Vous avez ete
trouver le roi quand la nouvelle de mon arrestation vous est
parvenue; vous l'avez supplie, il a refuse de vous entendre, lui
aussi; alors vous avez fait la menace du secret, la menace de la
revelation, et Louis XIV, epouvante, a du accorder a la terreur de
votre indiscretion ce qu'il refusait a votre intercession
genereuse. Je comprends, je comprends! vous tenez le roi; je
comprends!

-- Vous ne comprenez pas du tout, repondit Aramis, et voila encore
une fois que vous m'interrompez, mon ami. Et puis, permettez-moi
de vous le dire, vous negligez trop la logique et vous n'usez pas
assez de la memoire.

-- Comment?

-- Vous savez sur quoi j'ai appuye au debut de notre conversation?

-- Oui, la haine de Sa Majeste pour moi, haine invincible! mais
quelle haine resisterait a une menace de pareille revelation?

-- Une pareille revelation? Eh! voila ou vous manquez de logique.
Quoi! vous admettez que, si j'eusse fait au roi une pareille
revelation, je puisse vivre encore a l'heure qu'il est?

-- Il n'y a pas dix minutes que vous etiez chez le roi.

-- Soit! il n'aurait pas eu le temps de me faire tuer; mais il
aurait eu le temps de me faire baillonner et jeter dans une
oubliette. Allons, de la fermete dans le raisonnement, mordieu!

Et, par ce mot tout mousquetaire, oubli d'un homme qui ne
s'oubliait jamais, Fouquet dut comprendre a quel degre
d'exaltation venait d'arriver le calme, l'impenetrable eveque de
Vannes. Il en fremit.

-- Et puis, reprit ce dernier apres s'etre dompte, serais-je
l'homme que je suis? serais-je un ami veritable si je vous
exposais, vous que le roi hait deja, a un sentiment plus
redoutable encore du jeune roi? L'avoir vole, ce n'est rien; avoir
courtise sa maitresse, c'est peu; mais tenir dans vos mains sa
couronne et son honneur, allons donc! il vous arracherait plutot
le coeur de ses propres mains!

-- Vous ne lui avez rien laisse voir du secret?

-- J'eusse mieux aime avaler tous les poisons que Mithridate a bus
en vingt ans pour essayer a ne pas mourir.

-- Qu'avez-vous fait, alors?

-- Ah! nous y voici, monseigneur. Je crois que je vais exciter en
vous quelque interet. Vous m'ecoutez toujours, n'est-ce pas?

-- Si j'ecoute! Dites.

Aramis fit un tour dans la chambre, s'assura de la solitude, du
silence, et revint se placer pres du fauteuil dans lequel Fouquet
attendait ses revelations avec une anxiete profonde.

-- J'avais oublie de vous dire, reprit Aramis en s'adressant a
Fouquet, qui l'ecoutait avec une attention extreme, j'avais oublie
une particularite remarquable touchant ces jumeaux: c'est que Dieu
les a faits tellement semblables l'un a l'autre, que lui seul,
s'il les citait a son tribunal, les saurait distinguer l'un de
l'autre. Leur mere ne le pourrait pas.

-- Est-il possible! s'ecria Fouquet.

-- Meme noblesse dans les traits, meme demarche, meme taille, meme
voix.

-- Mais la pensee? mais l'intelligence? mais la science de la vie?

-- Oh! en cela, inegalite, monseigneur. Oui, car le prisonnier de
la Bastille est d'une superiorite incontestable sur son frere, et
si, de la prison, cette pauvre victime passait sur le trone, la
France n'aurait pas, depuis son origine peut-etre, rencontre un
maitre plus puissant par le genie et la noblesse de caractere.

Fouquet laissa un moment tomber dans ses mains son front apposant
par ce secret immense. Aramis s'approchait de lui:

-- Il y a encore inegalite, dit-il en poursuivant son oeuvre
tentatrice, inegalite pour vous, monseigneur, entre les deux
jumeaux, fils de Louis XIII: c'est que le dernier venu ne connait
pas M. Colbert.

Fouquet se releva aussitot avec des traits pales et alteres. Le
coup avait porte, non pas en plein coeur, mais en plein esprit.

-- Je vous comprends, dit-il a Aramis: vous me proposez une
conspiration.

-- A peu pres.

-- Une de ces tentatives qui, ainsi que vous le disiez au debut de
cet entretien, changent le sort des empires.

-- Et des surintendants; oui, monseigneur.

-- En un mot, vous me proposez d'operer une substitution du fils
de Louis XIII qui est prisonnier aujourd'hui au fils de Louis XIII
qui dort dans la chambre de Morphee en ce moment?

Aramis sourit avec l'eclat sinistre de sa sinistre pensee.

-- Soit! dit-il.

-- Mais, reprit Fouquet apres un silence penible, vous n'avez pas
reflechi que cette oeuvre politique est de nature a bouleverser
tout le royaume, et que, pour arracher cet arbre aux racines
infinies qu'on appelle un roi, pour le remplacer par un autre, la
terre ne sera jamais raffermie a ce point que le nouveau roi soit
assure contre le vent qui restera de l'ancien orage et contre les
oscillations de sa propre masse.

Aramis continua de sourire.

-- Songez donc, continua M. Fouquet en s'echauffant avec cette
force de talent qui creuse un projet et le murit en quelques
secondes, et avec cette largeur de vue qui en prevoit toutes les
consequences et en embrasse tous les resultats, songez donc qu'il
nous faut assembler la noblesse, le clerge, le tiers etat, deposer
le prince regnant, troubler par un affreux scandale la tombe de
Louis XIII, perdre la vie et l'honneur d'une femme, Anne
d'Autriche, la vie et la paix d'une autre femme, Marie-Therese, et
que, tout cela fini, Si nous le finissons...

-- Je ne vous comprends pas, dit froidement Aramis. Il n'y a pas
un mot utile dans tout ce que vous venez de dire la.

-- Comment! fit le surintendant surpris; vous ne discutez pas la
pratique, un homme comme vous? Vous vous bornez aux joies
enfantines d'une illusion politique, et vous negligez les chances
de l'execution, c'est-a-dire la realite; est-ce possible?

-- Mon ami, dit Aramis en appuyant sur le mot avec une sorte de
familiarite dedaigneuse, comment fait Dieu pour substituer un roi
a un autre?

-- Dieu! s'ecria Fouquet, Dieu donne un ordre a son agent, qui
saisit le condamne, l'emporte et fait asseoir le triomphateur sur
le trone devenu vide. Mais vous oubliez que cet agent s'appelle la
mort. Oh! mon Dieu! monsieur d'Herblay, est-ce que vous auriez
l'idee...

-- Il ne s'agit pas de cela, monseigneur. En verite, vous allez
au-dela du but. Qui donc vous parle d'envoyer la mort au roi Louis
XIV? qui donc vous parle de suivre l'exemple de Dieu dans la
stricte pratique de ses oeuvres? Non. Je voulais vous dire que
Dieu fait les choses sans bouleversement, sans scandale, sans
efforts, et que les hommes inspires par Dieu reussissent comme lui
dans ce qu'ils entreprennent, dans ce qu'ils tentent, dans ce
qu'ils font.

-- Que voulez-vous dire?

-- Je voulais vous dire, mon ami, reprit Aramis avec la meme
intonation qu'il avait donnee a ce mot ami, quand il l'avait
prononce pour la premiere fois, je voulais vous dire que, s'il y a
eu bouleversement, scandale et meme effort dans la substitution du
prisonnier au roi, je vous defie de me le prouver.

-- Plait-il? s'ecria Fouquet, plus blanc que le mouchoir dont il
essuyait ses tempes. Vous dites?...

-- Allez dans la chambre du roi, continua tranquillement Aramis,
et, vous qui savez le mystere, je vous defie de vous apercevoir
que le prisonnier de la Bastille est couche dans le lit de son
frere.

-- Mais le roi? balbutia Fouquet, saisi d'horreur a cette
nouvelle.

-- Quel roi? dit Aramis de son plus doux accent, celui qui vous
hait ou celui qui vous aime?

-- Le roi... d'hier?...

-- Le roi d'hier? Rassurez-vous; il a ete prendre, a la Bastille,
la place que sa victime occupait depuis trop longtemps.

-- Juste Ciel! Et qui l'y a conduit?

-- Moi.

-- Vous?

-- Oui, et de la facon la plus simple. Je l'ai enleve cette nuit,
et, pendant qu'il redescendait dans l'ombre, l'autre remontait a
la lumiere. Je ne crois pas que cela ait fait du bruit. Un eclair
sans tonnerre, cela ne reveille jamais personne.

Fouquet poussa un cri sourd, comme s'il eut ete atteint d'un coup
invisible, et prenant sa tete dans ses deux mains crispees:

-- Vous avez fait cela? murmura-t-il.

-- Assez adroitement. Qu'en pensez-vous?

-- Vous avez detrone le roi? vous l'avez emprisonne?

-- C'est fait.

-- Et l'action s'est accomplie ici, a Vaux?

-- Ici, a Vaux, dans la chambre de Morphee. Ne semblait-elle pas
avoir ete batie dans la prevoyance d'un pareil acte?

-- Et cela s'est passe?

-- Cette nuit.

-- Cette nuit?

-- Entre minuit et une heure.

Fouquet fit un mouvement comme pour se jeter sur Aramis; il se
retint.

-- A Vaux! chez moi!... dit-il d'une voix etranglee.

-- Mais je crois que oui. C'est surtout votre maison, depuis que
M. Colbert ne peut plus vous la faire voler.

-- C'est donc chez moi que s'est execute ce crime.

-- Ce crime! fit Aramis stupefait.

-- Ce crime abominable! poursuivit Fouquet en s'exaltant de plus
en plus, ce crime plus execrable qu'un assassinat! ce crime qui
deshonore a jamais mon nom et me voue a l'horreur de la posterite.

-- Ca, vous etes en delire, monsieur, repondit Aramis d'une voix
mal assuree, vous parlez trop haut: prenez garde!

-- Je crierai si haut, que l'univers m'entendra.

-- Monsieur Fouquet, prenez garde!

Fouquet se retourna vers le prelat, qu'il regarda en face.

-- Oui, dit-il, vous m'avez deshonore en commettant cette
trahison, ce forfait, sur mon hote, sur celui qui reposait
paisiblement sous mon toit! oh! malheur a moi!

-- Malheur sur celui qui meditait, sous votre toit, la ruine de
votre fortune, de votre vie! oubliez-vous cela?

-- C'etait mon hote, c'etait mon roi!

Aramis se leva, les yeux injectes de sang, la bouche convulsive.

-- Ai-je affaire a un insense? dit-il.

-- Vous avez affaire a un honnete homme.

-- Fou!

-- A un homme qui vous empechera de consommer votre crime.

-- Fou!

-- A un homme qui aime mieux mourir, qui aime mieux vous tuer que
de laisser consommer son deshonneur.

Et Fouquet, se precipitant sur son epee, replacee par d'Artagnan
au chevet du lit, agita resolument dans ses mains l'etincelant
carrelet d'acier.

Aramis fronca le sourcil, glissa une main dans sa poitrine, comme,
s'il y cherchait une arme. Ce mouvement n'echappa point a Fouquet.
Aussi, noble et superbe en sa magnanimite, jeta-t-il loin de lui
son epee, qui alla rouler dans la ruelle du lit, et, s'approchant
d'Aramis, de facon a lui toucher l'epaule de sa main desarmee:

-- Monsieur, dit-il, il me serait doux de mourir ici pour ne pas
survivre a mon opprobre, et, si vous avez encore quelque amitie
pour moi, je vous en supplie, donnez-moi la mort.

Aramis resta silencieux et immobile.

-- Vous ne repondez rien?

Aramis releva doucement la tete, et l'on vit l'eclair de l'espoir
se rallumer encore une fois dans ses yeux.

-- Reflechissez, dit-il, monseigneur, a tout ce qui nous attend.
Cette justice etant faite, le roi vit encore, et son
emprisonnement vous sauve la vie.

-- Oui, repliqua Fouquet, vous avez pu agir dans mon interet, mais
je n'accepte pas votre service. Toutefois, je ne veux point vous
perdre. Vous allez sortir de cette maison.

Aramis etouffa l'eclair qui jaillissait de son coeur brise.

-- Je suis hospitalier pour tous, continua Fouquet avec une
inexprimable majeste; vous ne serez pas plus sacrifie, vous, que
ne le sera celui dont vous aviez consomme la perte.

-- Vous le serez, vous, dit Aramis d'une voix sourde et
prophetique; vous le serez, vous le serez!

-- J'accepte l'augure, monsieur d'Herblay; mais rien ne
m'arretera. Vous allez quitter Vaux, vous allez quitter la France;
je vous donne quatre heures pour vous mettre hors de la portee du
roi.

-- Quatre heures? fit Aramis railleur et incredule.

-- Foi de Fouquet! nul ne vous suivra avant ce delai. Vous aurez
donc quatre heures d'avance sur tous ceux que le roi voudrait
expedier apres vous.

-- Quatre heures! repeta Aramis en rugissant.

-- C'est plus qu'il n'en faut pour vous embarquer et gagner Belle-
Ile, que je vous donne pour refuge.

-- Ah! murmura Aramis.

-- Belle-Ile, c'est a moi pour vous, comme Vaux est a moi pour le
roi. Allez, d'Herblay, allez! tant que je vivrai, il ne tombera
pas un cheveu de votre tete.

-- Merci! dit Aramis avec une sombre ironie.

-- Partez donc, et me donnez la main pour que tous deux nous
courions, vous, au salut de votre vie, moi, au salut de mon
honneur.

Aramis retira de son sein la main qu'il y avait cachee. Elle etait
rouge de son sang; elle avait laboure sa poitrine avec ses ongles,
comme pour punir la chair d'avoir enfante tant de projets plus
vains, plus fous, plus perissables que la vie de l'homme. Fouquet
eut horreur, eut pitie: il ouvrit les bras a Aramis.

-- Je n'avais pas d'armes, murmura celui-ci, farouche et terrible
comme l'ombre de Didon.

Puis, sans toucher la main de Fouquet, il detourna sa vue et fit
deux pas en arriere. Son dernier mot fut une imprecation; son
dernier geste fut l'anatheme que dessina cette main rougie, en
tachant Fouquet au visage de quelques gouttelettes de son sang.

Et tous deux s'elancerent hors de la chambre par l'escalier
secret, qui aboutissait aux cours interieures.

Fouquet commanda ses meilleurs chevaux, et Aramis s'arreta au bas
de l'escalier qui conduisait a la chambre de Porthos. Il reflechit
longtemps, pendant que le carrosse de Fouquet quittait au grand
galop le pave de la cour principale.

-- Partir seul?... se dit Aramis. Prevenir le prince?... Oh!
fureur!... Prevenir le prince, et alors quoi faire?... Partir avec
lui?... Trainer partout ce temoignage accusateur?... La guerre?...
La guerre civile, implacable?... Sans ressource, helas!...
Impossible!... Que fera-t-il sans moi?... Oh! sans moi, il
s'ecroulera comme moi... Qui sait?... Que la destinee
s'accomplisse!... Il etait condamne, qu'il demeure condamne!...
Dieu!... Demon!... Sombre et railleuse puissance qu'on appelle le
genie de l'homme, tu n'es qu'un souffle plus incertain, plus
inutile que le vent dans la montagne; tu t'appelles hasard, tu
n'es rien; tu embrasses tout de ton haleine, tu souleves les
quartiers de roc, la montagne elle-meme, et tout a coup tu te
brises devant la croix de bois mort, derriere laquelle vit une
autre puissance invisible... que tu niais peut-etre, et qui se
venge de toi, et qui t'ecrase sans te faire meme l'honneur de dire
son nom!... Perdu!... Je suis perdu!... Que faire?... Aller a
Belle-Ile?... Oui. Et Porthos qui va rester ici, et parler, et
tout conter a tous! Porthos, qui souffrira peut-etre!... Je ne
veux pas que Porthos souffre. C'est un de mes membres: sa douleur
est mienne. Porthos partira avec moi, Porthos suivra ma destinee.
Il le faut.

Et Aramis, tout a la crainte de rencontrer quelqu'un a qui cette
precipitation put paraitre suspecte, Aramis gravit l'escalier sans
etre apercu de personne.

Porthos, revenu a peine de Paris, dormait deja du sommeil du
juste. Son corps enorme oubliait la fatigue, comme son esprit
oubliait la pensee.

Aramis entra leger comme une ombre, et posa sa main nerveuse sur
l'epaule du geant.

-- Allons cria-t-il, allons, Porthos, allons!

Porthos obeit, se leva, ouvrit les yeux avant d'avoir ouvert son
intelligence.

-- Nous partons, fit Aramis.

-- Ah! fit Porthos.

-- Nous partons a cheval, plus rapides que nous n'avons jamais
couru.

-- Ah! repeta Porthos.

-- Habillez-vous, ami.

Et il aida le geant a s'habiller, et lui mit dans les poches son
or et ses diamants.

Tandis qu'il se livrait a cette operation, un leger bruit attira
sa pensee.

D'Artagnan regardait a l'embrasure de la porte.

Aramis tressaillit.

-- Que diable faites-vous la, si agite? dit le mousquetaire.

-- Chut! souffla Porthos.

-- Nous partons en mission, ajouta l'eveque.

-- Vous etes bien heureux! dit le mousquetaire.

-- Peuh! fit Porthos, je me sens fatigue; j'eusse aime mieux
dormir; mais le service du roi!...

-- Est-ce que vous avez vu M. Fouquet? dit Aramis a d'Artagnan.

-- Oui, en carrosse, a l'instant.

-- Et que vous a-t-il dit?

-- Il m'a dit adieu.

-- Voila tout?

-- Que vouliez-vous qu'il me dit autre chose? Est-ce que je ne
compte pas pour rien depuis que vous etes tous en faveur?

-- Ecoutez, dit Aramis en embrassant le mousquetaire, votre bon
temps est revenu; vous n'aurez plus a etre jaloux de personne.

-- Ah bah!

-- Je vous predis pour ce jour un evenement qui doublera votre
position.

-- En verite!

-- Vous savez que je sais les nouvelles?

-- Oh! oui!

-- Allons, Porthos, vous etes pret? Partons!

-- Partons!

-- Et embrassons d'Artagnan.

-- Pardieu!

-- Les chevaux?

-- Il n'en manque pas ici. Voulez-vous le mien?

-- Non, Porthos a son ecurie. Adieu! adieu!

Les deux fugitifs monterent a cheval sous les yeux du capitaine
des mousquetaires, qui tint l'etrier a Porthos et accompagna ses
amis du regard, jusqu'a ce qu'il les eut vus disparaitre.

"En toute autre occasion, pensa le Gascon, je dirais que ces gens-
la se sauvent; mais, aujourd'hui, la politique est si changee, que
cela s'appelle aller en mission. Je le veux bien. Allons a nos
affaires."

Et il rentra philosophiquement a son logis.


Chapitre CCXXVIII -- Comment la consigne etait respectee a la
Bastille


Fouquet brulait le pave. Chemin faisant, il s'agitait d'horreur a
l'idee de ce qu'il venait d'apprendre.

Qu'etait donc, pensait-il, la jeunesse de ces hommes prodigieux,
qui, dans l'age deja faible, savent encore composer des plans
pareils et les executer sans sourciller?

Parfois, il se demandait si tout ce qu'Aramis lui avait conte
n'etait point un reve, si la fable n'etait pas le piege lui-meme,
et si, en arrivant a la Bastille, lui, Fouquet, il n'allait pas
trouver un ordre d'arrestation qui l'enverrait rejoindre le roi
detrone.

Dans cette idee, il donna quelques ordres cachetes sur sa route,
tandis qu'on attelait les chevaux. Ces ordres s'adressaient a
M. d'Artagnan et a tous les chefs de corps dont la fidelite ne
pouvait etre suspecte.

"De cette facon, se dit Fouquet, prisonnier ou non, j'aurai rendu
le service que je dois a la cause de l'honneur. Les ordres
n'arriveront qu'apres moi si je reviens libre, et, par consequent,
on ne les aura pas decachetes. Je les reprendrai. Si je tarde,
c'est qu'il me sera arrive malheur. Alors j'aurai du secours pour
moi et pour le roi."

C'est ainsi prepare qu'il arriva devant la Bastille. Le
surintendant avait fait cinq lieues et demie a l'heure.

Tout ce qui n'etait jamais arrive a Aramis arriva dans la Bastille
a M. Fouquet. M. Fouquet eut beau se nommer, il eut beau se faire
reconnaitre, il ne put jamais etre introduit.

A force de solliciter, de menacer, d'ordonner, il decida un
factionnaire a prevenir un bas officier qui prevint le major.
Quant au gouverneur, on n'eut pas meme ose le deranger pour cela.

Fouquet, dans son carrosse, a la porte de la forteresse, rongeait
son frein et attendait le retour de ce bas officier, qui reparut
enfin d'un air assez maussade.

-- Eh bien! dit Fouquet impatiemment, qu'a dit le major?

-- Eh bien! _monsieur_ repliqua le soldat, M. le major m'a ri au
nez. Il m'a dit que M. Fouquet est a Vaux, et que, fut-il a Paris,
M. Fouquet ne se leverait pas a l'heure qu'il est.

-- Mordieu! vous etes un troupeau de droles! s'ecria le ministre
en s'elancant hors du carrosse.

Et, avant que le bas officier eut le temps de fermer la porte,
Fouquet s'introduisit par la fente, et courut en avant, malgre les
cris du soldat qui appelait a l'aide.

Fouquet gagnait du terrain, peu soucieux des cris de cet homme,
lequel, ayant enfin joint Fouquet, repeta a la sentinelle de la
seconde porte:

-- A vous, a vous, sentinelle!

Le factionnaire croisa la pique sur le ministre; mais celui-ci,
robuste et agile, emporte d'ailleurs par la colere, arracha la
pique des mains du soldat et lui en caressa rudement les epaules.
Le bas officier, qui s'approchait trop, eut sa part de la
distribution: tous deux pousserent des cris furieux, au bruit
desquels sortit tout le premier corps de garde de l'avancee.

Parmi ces gens, il y en eut un qui reconnut le surintendant et
s'ecria:

-- Monseigneur!... Ah! monseigneur!... Arretez, vous autres!

Et il arreta effectivement les gardes qui se preparaient a venger
leurs compagnons.

Fouquet commanda qu'on lui ouvrit la grille; mais on lui objecta
la consigne.

Il ordonna qu'on prevint le gouverneur; mais celui-ci etait deja
instruit de tout le bruit de la porte; a la tete d'un piquet de
vingt hommes, il accourait, suivi de son major, dans la persuasion
qu'une attaque avait lieu contre la Bastille.

Baisemeaux reconnut aussi Fouquet, et laissa tomber son epee qu'il
tenait deja toute brandie.

-- Ah! monseigneur, balbutia-t-il, que d'excuses!...

-- Monsieur, fit le surintendant rouge de chaleur et tout suant,
je vous fais mon compliment: votre service se fait a merveille.

Baisemeaux palit, croyant que ces paroles n'etaient qu'une ironie,
presage de quelque furieuse colere. Mais Fouquet avait repris
haleine, appelant du geste la sentinelle et le bas officier, qui
se frottaient les epaules.

-- Il y a vingt pistoles pour le factionnaire, dit-il, cinquante
pour l'officier. Mon compliment, messieurs! j'en parlerai au roi.
A nous deux, monsieur de Baisemeaux.

Et, sur un murmure de satisfaction generale, il suivit le
gouverneur au Gouvernement.

Baisemeaux tremblait deja de honte et d'inquietude. La visite
matinale d'Aramis lui semblait avoir, des a present, des
consequences dont un fonctionnaire pouvait, a bon droit,
s'epouvanter.

Ce fut bien autre chose encore quand Fouquet, d'une voix breve et
avec un regard imperieux:

-- Monsieur, dit-il, vous avez vu M. d'Herblay ce matin?

-- Oui, monseigneur.

-- Eh bien! monsieur, vous n'avez pas horreur du crime dont vous
vous etes rendu complice?

"Allons, bien!" pensa Baisemeaux.

Puis il ajouta tout haut:

-- Mais quel crime, monseigneur?

-- Il y a la de quoi vous faire ecarteler, monsieur, songez-y!
Mais ce n'est pas le moment de s'irriter. Conduisez-moi sur-le-
champ aupres du prisonnier.

-- Aupres de quel prisonnier? fit Baisemeaux fremissant.

-- Vous faites l'ignorant, soit! C'est ce que vous pouvez faire de
mieux. En effet, si vous avouiez une pareille complicite, ce
serait fait de vous. Je veux donc bien paraitre ajouter foi a
votre ignorance.

-- Je vous prie, monseigneur...

-- C'est bien. Conduisez-moi aupres du prisonnier.

-- Aupres de Marchiali?

-- Qu'est-ce que c'est que Marchiali?

-- C'est le detenu amene ce matin par M. d'Herblay.

-- On l'appelle Marchiali? fit le surintendant, trouble dans ses
convictions par la naive assurance de Baisemeaux.

-- Oui, monseigneur, c'est sous ce nom qu'on l'a inscrit ici.

Fouquet regarda jusqu'au fond du coeur de Baisemeaux. Il lut, avec
cette habitude des hommes que donne l'usage du pouvoir, une
sincerite absolue. D'ailleurs, en observant une minute cette
physionomie, comment croire qu'Aramis eut pris un pareil
confident?

-- C'est, dit-il au gouverneur, le prisonnier que M. d'Herblay
avait emmene avant-hier?

-- Oui, monseigneur.

-- Et qu'il a ramene ce matin? ajouta vivement Fouquet, qui
comprit aussitot le mecanisme du plan d'Aramis.

-- C'est cela; oui, monseigneur.

-- Et il s'appelle Marchiali?

-- Marchiali. Si Monseigneur vient ici pour me l'enlever tant
mieux; car j'allais ecrire encore a son sujet.

-- Que fait-il donc?

-- Depuis ce matin, il me mecontente extremement; il a des acces
de rage a faire croire que la Bastille s'ecroulera par son fait.

-- Je vais vous en debarrasser, en effet, dit Fouquet.

-- Ah! tant mieux.

-- Conduisez-moi a sa prison.

-- Monseigneur me donnera bien l'ordre...

-- Quel ordre?

-- Un ordre du roi.

-- Attendez que je vous en signe un.

-- Cela ne suffirait pas, monseigneur; il me faut l'ordre du roi.

-- Vous qui etes si scrupuleux, dit-il pour faire sortir les
prisonniers, montrez-moi donc l'ordre avec lequel on avait delivre
celui-ci.

Baisemeaux montra l'ordre de delivrer Seldon.

-- Eh bien! fit Fouquet, Seldon, ce n'est pas Marchiali.

-- Mais Marchiali n'est pas libere, monseigneur; il est ici.

-- Puisque vous dites que M. d'Herblay l'a emmene et ramene.

-- Je n'ai pas dit cela.

-- Vous l'avez si bien dit, qu'il me semble encore l'entendre.

-- La langue m'a fourche.

-- Monsieur de Baisemeaux, prenez garde!

-- Je n'ai rien a craindre, monseigneur, je suis en regle.

-- Osez-vous le dire?

-- Je le dirais devant un apotre. M. d'Herblay m'a apporte un
ordre de liberer Seldon, et Seldon est libere.

-- Je vous dis que Marchiali est sorti de la Bastille.

-- Il faut me prouver cela, monseigneur.

-- Laissez-le-moi voir?

-- Monseigneur, qui gouverne en ce royaume, sait trop bien que nul
n'entre aupres des prisonniers sans un ordre expres du roi.

-- M. d'Herblay est bien entre lui.

-- C'est ce qu'il faudrait prouver, monseigneur.

-- Monsieur de Baisemeaux, encore une fois, faites attention a vos
paroles.

-- Les actes sont la.

-- M. d'Herblay est renverse.

-- Renverse, M. d'Herblay? Impossible!

-- Vous voyez qu'il vous a influence.

-- Ce qui m'influence, monseigneur, c'est le service du roi; je
fais mon devoir; donnez-moi un ordre de lui, et vous entrerez.

-- Tenez, monsieur le gouverneur, je vous engage ma parole que, si
vous me laissez penetrer pres du prisonnier, je vous donne un
ordre du roi a l'instant.

-- Donnez-le tout de suite, monseigneur.

-- Et que, si vous me refusez, je vous fais arreter sur-le-champ
avec tous vos officiers.

-- Avant de commettre cette violence, monseigneur, vous
reflechirez, dit Baisemeaux fort pale, que nous n'obeirons qu'a un
ordre du roi, et qu'il sera aussitot fait a vous d'en avoir un
pour voir M. Marchiali, que d'en obtenir un pour me faire tant de
mal, a moi innocent.

-- C'est vrai! s'ecria Fouquet furieux, c'est vrai! Eh bien!
monsieur de Baisemeaux, ajouta-t-il d'une voix sonore, en attirant
a lui le malheureux, savez-vous pourquoi je veux avec tant
d'ardeur parler a ce prisonnier?

-- Non, monseigneur, et daignez observer combien vous me causez de
frayeur; j'en tremble, je vais tomber en defaillance.

-- Vous tomberez encore mieux en defaillance tout a l'heure,
monsieur Baisemeaux, quand je reviendrai ici avec dix-mille hommes
et trente pieces de canon.

-- Mon Dieu! voila Monseigneur qui devient fou!

-- Quand j'ameuterai contre vous et vos maudites tours tout le
peuple de Paris, et que je forcerai vos portes et que je vous
ferai pendre aux creneaux de la tour du coin!

-- Monseigneur, monseigneur, par grace!

-- Je vous donne dix minutes pour vous resoudre, ajouta Fouquet
d'une voix calme; je m'assieds ici, dans ce fauteuil, et vous
attends. Si dans dix minutes vous persistez, je sors, et croyez-
moi fou tant qu'il vous plaira; mais vous verrez!

Baisemeaux frappa du pied comme un homme au desespoir, mais ne
repliqua rien.

Ce que voyant, Fouquet saisit une plume, de l'encre, et ecrivit:

"Ordre a M. le prevot des marchands de rassembler la garde
bourgeoise et de marcher sur la Bastille, pour le service du roi."

Baisemeaux haussa les epaules; Fouquet ecrivit:

"Ordre a M. le duc de Bouillon et a M. le prince de Conde de
prendre le commandement des suisses et des gardes, et de marcher
sur la Bastille, pour le service de Sa Majeste..."

Baisemeaux reflechit. Fouquet ecrivit:

"Ordre a tout soldat, bourgeois ou gentilhomme, de saisir et
d'apprehender au corps, partout ou ils se trouveront, le chevalier
d'Herblay, eveque de Vannes, et ses complices qui sont: 1 deg.
M. de Baisemeaux, gouverneur de la Bastille, suspect des crimes de
trahison, rebellion et lese-majeste..."

-- Arretez, monseigneur, s'ecria Baisemeaux; je n'y comprends
absolument rien; mais tant de maux, fussent-ils dechaines par la
folie meme, peuvent arriver d'ici a deux heures, que le roi, qui
me jugera, verra si j'ai eu tort de faire flechir la consigne
devant tant de catastrophes imminentes. Allons au donjon,
monseigneur; vous verrez Marchiali.

Fouquet s'elanca hors de la chambre, et Baisemeaux le suivit, en
essuyant la sueur froide qui ruisselait de son front.

-- Quelle affreuse matinee! disait-il; quelle disgrace!

-- Marchez vite! repondait Fouquet.

Baisemeaux fit signe au porte-clefs de les preceder. Il avait peur
de son compagnon. Celui-ci s'en apercut.

-- Treve d'enfantillages! dit-il rudement. Laissez la cet homme;
prenez les clefs vous-meme et me montrez le chemin. Il ne faut pas
que personne, comprenez-vous, puisse entendre ce qui va se passer
ici.

-- Ah! fit Baisemeaux indecis.

-- Encore! s'ecria Fouquet. Ah! dites tout de suite non et je vais
sortir de la Bastille pour porter moi-meme mes depeches.

Baisemeaux baissa la tete, prit les clefs et gravit, seul avec le
ministre, l'escalier de la tour.

A mesure qu'ils s'avancaient dans cette tourbillonnante spirale,
certains murmures etouffes devenaient des cris distincts et
d'affreuses imprecations.

-- Qu'est-ce que cela? demanda Fouquet.

-- C'est votre Marchiali, fit le gouverneur; voila comment hurlent
les fous!

Il accompagna cette reponse d'un coup d'oeil plus rempli
d'allusions blessantes que de politesse pour Fouquet.

Celui-ci frissonna. Il venait, dans un cri plus terrible que les
autres, de reconnaitre la voix du roi.

Il s'arreta au palier, prit le trousseau des mains de Baisemeaux.
Celui-ci crut que le nouveau fou allait lui rompre le crane avec
l'une de ces clefs.

-- Ah! cria-t-il, M. d'Herblay ne m'avait point parle de cela.

-- Ces clefs donc! dit Fouquet en les lui arrachant. Ou est celle
de la porte que je veux ouvrir?

-- Celle-ci.

Un cri effrayant, suivi d'un coup terrible dans la porte, vint
faire echo dans l'escalier.

-- Retirez-vous! dit Fouquet a Baisemeaux d'une voix menacante.

-- Je ne demande pas mieux, murmura celui-ci. Voila deux enrages
qui vont se trouver face a face. L'un mangera l'autre, j'en suis
assure.

-- Partez, repeta Fouquet. Si vous mettez le pied dans cet
escalier avant que je vous appelle, souvenez-vous que vous
prendrez la place du plus miserable des prisonniers de la
Bastille.

-- J'en mourrai, c'est sur! grommela Baisemeaux en se retirant
d'un pas chancelant.

Les cris du prisonnier retentissaient, de plus en plus
formidables. Fouquet s'assura que Baisemeaux arrivait au bas des
degres. Il mit la clef dans la premiere serrure.

Ce fut alors qu'il entendit clairement la voix etranglee au roi
qui criait avec rage:

-- Au secours! je suis le roi! au secours!

La clef de la seconde porte n'etait pas la meme que celle de la
premiere. Fouquet fut oblige de chercher dans le trousseau.

Cependant, le roi ivre, fou, forcene, criait a tue-tete:

-- C'est M. Fouquet qui m'a fait conduire ici! Au secours contre
M. Fouquet! je suis le roi! au secours pour le roi contre
M. Fouquet!

Ces vociferations dechiraient le coeur du ministre. Elles etaient
suivies de coups effrayants, frappes dans la porte avec cette
chaise dont le roi se servait comme d'un belier. Fouquet reussit a
trouver la clef. Le roi etait a bout de ses forces: il
n'articulait plus, il rugissait.

-- Mort a Fouquet! hurlait-il, mort au scelerat Fouquet!

La porte s'ouvrit.


Chapitre CCXXIX -- La reconnaissance du roi


Les deux hommes qui allaient se precipiter l'un vers l'autre
s'arreterent soudain en s'apercevant, et pousserent alors un cri
d'horreur.

-- Venez-vous pour m'assassiner, monsieur? dit le roi en
reconnaissant Fouquet.

-- Le roi dans cet etat! murmura le ministre.

Rien de plus effrayant, en effet, que l'aspect du jeune prince au
moment ou le surprit Fouquet. Ses habits etaient en lambeaux; sa
chemise, ouverte et dechiree, buvait a la fois la sueur et le sang
qui s'echappaient de sa poitrine et de ses bras dechires.

Hagard, pale, ecumant, les cheveux herisses, Louis XIV offrait
l'image la plus vraie du desespoir, de la faim et de la peur
reunis en une seule statue. Fouquet fut si touche, si trouble,
qu'il courut au roi les bras ouverts et les larmes aux yeux.

Louis leva sur Fouquet le troncon de bois dont il avait fait un si
furieux usage.

-- Eh bien! dit Fouquet d'une voix tremblante, ne reconnaissez-
vous pas le plus fidele de vos amis?

-- Un ami, vous? repeta Louis avec un grincement de dents ou
sonnaient la haine et la soif d'une prompte vengeance.

-- Un serviteur respectueux, ajouta Fouquet en se precipitant a
genoux.

Le roi laissa tomber son arme. Fouquet, s'approchant, lui baisa
les genoux, et le prit tendrement entre ses bras.

-- Mon roi, mon enfant, dit-il, avez-vous du souffrir!

Louis, rappele a lui-meme par le changement de la situation, se
regarda, et, honteux de son desordre, honteux de sa folie, honteux
de la protection qu'il recevait, il recula.

Fouquet ne comprit point ce mouvement. Il ne sentit pas que
l'orgueil du roi ne lui pardonnerait jamais d'avoir ete temoin de
tant de faiblesse.

-- Venez, Sire, vous etes libre, dit-il.

-- Libre? repeta le roi. Oh! vous me rendez libre apres avoir ose
porter la main sur moi?

-- Vous ne le croyez pas! s'ecria Fouquet indigne; vous ne croyez
pas que je sois coupable en cette circonstance!

Et, rapidement, chaleureusement meme, il lui raconta toute
l'intrigue dont on connait les details.

Tant que dura le recit, Louis supporta les plus horribles
angoisses, et, le recit termine, la grandeur du peril qu'il avait
couru le frappa bien plus encore que l'importance du secret
relatif a son frere jumeau.

-- Monsieur, dit-il soudain a Fouquet, cette double naissance est
un mensonge; il est impossible que vous en ayez ete la dupe.

-- Sire!

-- Il est impossible, vous dis-je, que l'on soupconne l'honneur,
la vertu de ma mere. Et mon premier ministre n'a pas deja fait
justice des criminels?

-- Reflechissez bien, Sire, avant de vous emporter, repondit
Fouquet. La naissance de votre frere...

-- Je n'ai qu'un frere: c'est Monsieur. Vous le connaissez comme
moi. Il y a complot, vous dis-je, a commencer par le gouverneur de
la Bastille.

-- Prenez garde, Sire; cet homme a ete trompe, comme tout le
monde, par la ressemblance du prince.

-- La ressemblance? Allons donc!

-- Il faut cependant que ce Marchiali soit bien semblable a Votre
Majeste, pour que tous les yeux s'y laissent prendre, insista
Fouquet.

-- Folie!

-- Ne dites pas cela, Sire; les gens qui s'appretent a affronter
le regard de vos ministres, de votre mere, de vos officiers, de
votre famille, ces gens-la doivent etre bien surs de la
ressemblance.

-- En effet, murmura le roi; ces gens-la, ou sont-ils?

-- Mais a Vaux.

-- A Vaux! Vous souffrez qu'ils y restent?

-- Le plus presse, ce me semble, etait de delivrer Votre Majeste.
J'ai accompli ce devoir. Maintenant, faisons ce qu'ordonnera le
roi. J'attends.

Louis reflechit un moment.

-- Rassemblons des troupes a Paris, dit-il.

-- Les ordres sont donnes a cet effet, repliqua Fouquet.

-- Vous avez donne des ordres? s'ecria le roi.

-- Pour cela, oui, Sire. Votre Majeste sera a la tete de dix mille
hommes dans une heure.

Pour toute reponse, le roi prit la main de Fouquet avec une telle
effusion, qu'il etait aise de voir combien il avait jusqu'a cette
parole, conserve de defiance contre son ministre, malgre
l'intervention de ce dernier.

-- Et avec ces troupes, poursuivit le roi, nous irons assieger,
dans votre maison, les rebelles, qui doivent deja s'y etre etablis
ou retranches.

-- Cela m'etonnerait, repliqua Fouquet.

-- Pourquoi?

-- Parce que leur chef, l'ame de l'entreprise, ayant ete demasque
par moi, tout le plan me semble avorte.

-- Vous avez demasque ce faux prince, lui?

-- Non, je ne l'ai pas vu.

-- Qui donc, alors?

-- Le chef de l'entreprise, ce n'est point ce malheureux. Celui-la
n'est qu'un instrument destine pour toute sa vie au malheur, je le
vois bien.

-- Absolument!

-- C'est M. l'abbe d'Herblay, l'eveque de Vannes.

-- Votre ami?

-- Il etait mon ami, Sire, repliqua noblement Fouquet.

-- Voila qui est malheureux pour vous, dit le roi d'un ton moins
genereux.

-- De pareilles amities n'avaient rien de deshonorant, tant que
j'ignorais le crime, Sire.

-- Il fallait le prevoir.

-- Si je suis coupable, je me remets aux mains de Votre Majeste.

-- Ah! monsieur Fouquet, ce n'est point la ce que je veux dire,
repartit le roi, fache d'avoir ainsi montre l'aigreur de sa
pensee. Eh bien! je vous le declare, malgre le masque dont ce
miserable se couvrait la face, j'ai eu comme un vague soupcon que
ce pouvait etre lui. Mais, avec ce chef de l'entreprise, il y
avait un homme de main. Celui qui me menacait de sa force
herculeenne, quel est-il?

-- Ce doit etre son ami, le baron du Vallon, l'ancien
mousquetaire.

-- L'ami de d'Artagnan? l'ami du comte de La Fere? Ah! s'ecria le
roi sur ce dernier nom, ne negligeons pas cette relation entre les
conspirateurs et M. de Bragelonne.

-- Sire, Sire, n'allez pas trop loin. M. de la Fere est le plus
honnete homme de France. Contentez-vous de ce que je vous livre.

-- De ce que vous me livrez? Bien! car vous me livrez les
coupables, n'est-ce pas?

-- Comment Votre Majeste l'entend-elle? demanda Fouquet.

-- J'entends, repliqua le roi, que nous allons arriver a Vaux avec
des forces, que nous ferons main basse sur ce nid de viperes, et
qu'il n'echappera rien; rien, n'est-ce pas?

-- Votre Majeste fera tuer ces hommes? s'ecria Fouquet.

-- Jusqu'au dernier!

-- Oh! Sire!

-- Entendons-nous bien, monsieur Fouquet, dit le roi avec hauteur.
Je ne vis plus dans un temps ou l'assassinat soit la seule, la
derniere raison des rois. Non, Dieu merci! J'ai des parlements,
moi, qui jugent en mon nom, et j'ai des echafauds ou l'on execute
mes volontes supremes!

Fouquet palit.

-- Je prendrai la liberte, dit-il de faire observer a Votre
Majeste que tout proces sur ces matieres est un scandale mortel
pour la dignite du trone. Il ne faut pas que le nom auguste d'Anne
d'Autriche passe par les levres du peuple, entrouvertes pour un
sourire.

-- Il faut que justice soit faite, monsieur.

-- Bien, Sire; mais le sang royal ne peut couler sur l'echafaud!

-- Le sang royal! vous croyez cela? s'ecria le roi avec fureur en
frappant du pied sur le carreau. Cette double naissance est une
invention. La, surtout, dans cette invention, je vois le crime de
M. d'Herblay. C'est ce crime que je veux punir, bien plus que leur
violence, leur insulte.

-- Et punir de mort?

-- De mort, oui, monsieur.

-- Sire, dit avec fermete le surintendant, dont le front,
longtemps baisse, se releva superbe, Votre Majeste fera trancher
la tete, si elle le veut, a Philippe de France, son frere; cela la
regarde, et elle consultera la-dessus Anne d'Autriche, sa mere. Ce
qu'elle ordonnera sera bien ordonne. Je ne m'en veux donc plus
meler, pas meme pour l'honneur de votre couronne; mais j'ai une
grace a vous demander: je vous la demande.

-- Parlez, dit le roi fort trouble par les dernieres paroles du
ministre. Que vous faut-il?

-- La grace de M. d'Herblay et celle de M. du Vallon.

-- Mes assassins?

-- Deux rebelles, Sire, voila tout.

-- Oh! je comprends que vous me demandiez grace pour vos amis.

-- Mes amis! fit Fouquet blesse profondement.

-- Vos amis, oui; mais la surete de mon Etat exige une exemplaire
punition des coupables.

-- Je ne ferai pas observer a Votre Majeste que je viens de lui
rendre la liberte, de lui sauver la vie.

-- Monsieur!

-- Je ne lui ferai pas observer que, si M. d'Herblay eut voulu
faire son role d'assassin, il pouvait simplement assassiner Votre
Majeste, ce matin, dans la foret de Senart et que tout etait fini.

Le roi tressaillit.

-- Un coup de pistolet dans la tete, poursuivit Fouquet, et le
visage de Louis XIV, devenu meconnaissable, etait a jamais
l'absolution de M. d'Herblay.

Le roi palit d'epouvante a l'aspect du peril evite.

-- M. d'Herblay, continua Fouquet, s'il eut ete un assassin,
n'avait pas besoin de me conter son plan pour reussir. Debarrasse
du vrai roi, il rendait le faux roi impossible a deviner.
L'usurpateur eut-il ete reconnu par Anne d'Autriche, c'etait
toujours un fils pour elle. L'usurpateur, pour la conscience de
M. d'Herblay, c'etait toujours un roi du sang de Louis XIII. De
plus, le conspirateur avait la surete, le secret, l'impunite. Un
coup de pistolet lui donnait tout cela. Grace, pour lui, au nom de
votre salut, Sire!

Le roi, au lieu d'etre touche par cette peinture si vraie de
generosite d'Aramis, se sentait cruellement humilie. Son
indomptable orgueil ne pouvait s'accoutumer a l'idee qu'un homme
avait tenu, suspendu au bout de son doigt, le fil d'une vie
royale. Chacune des paroles que Fouquet croyait efficaces pour
obtenir la grace de ses amis portait une nouvelle goutte de venin
dans le coeur deja ulcere de Louis XIV. Rien ne put donc le
flechir, et, s'adressant impetueusement a Fouquet:

-- Je ne sais vraiment pas, monsieur, dit-il, pourquoi vous me
demandez grace pour ces gens-la! A quoi bon demander ce qu'on peut
avoir sans le solliciter?

-- Je ne vous comprends pas, Sire.

-- C'est aise, pourtant. Ou suis-je ici?

-- A la Bastille, Sire.

-- Oui, dans un cachot. Je passe pour un fou, n'est-ce pas?

-- C'est vrai, Sire.

-- Et nul ne connait ici que Marchiali?

-- Assurement.

-- Eh bien! ne changez rien a la situation. Laissez le fou pourrir
dans un cachot de la Bastille, et MM. d'Herblay et du Vallon n'ont
pas besoin de ma grace. Leur nouveau roi les absoudra.

-- Votre Majeste me fait injure, Sire, et elle a tort, repliqua
sechement Fouquet. Je ne suis pas assez enfant, M. d'Herblay n'est
pas assez inepte, pour avoir oublie de faire toutes ces
reflexions, et, si j'eusse voulu faire un nouveau roi, comme vous
dites, je n'avais aucun besoin de venir forcer les portes de la
Bastille pour vous en tirer. Cela tombe sous le sens. Votre
Majeste a l'esprit trouble par la colere. Autrement, elle
n'offenserait pas sans raison, celui de ses serviteurs qui lui a
rendu le plus important service.

Louis s'apercut qu'il avait ete trop loin, que les portes de la
Bastille etaient encore fermees sur lui, tandis que s'ouvraient
peu a peu les ecluses derriere lesquelles ce genereux Fouquet
contenait sa colere.

-- Je n'ai pas dit cela pour vous humilier. A Dieu ne plaise!
monsieur! repliqua-t-il. Seulement, vous vous adressez a moi pour
obtenir une grace, et je vous reponds selon ma conscience; or,
suivant ma conscience, les coupables dont nous parlons ne sont pas
dignes de grace ni de pardon.

Fouquet ne repliqua rien.

-- Ce que je fais la, ajouta le roi, est genereux comme ce que
vous avez fait; car je suis en votre pouvoir. Je dirai meme que
c'est plus genereux, attendu que vous me placez en face de
conditions d'ou peuvent dependre ma liberte, ma vie, et que
refuser, c'est en faire le sacrifice.

-- J'ai tort, en effet, repondit Fouquet. Oui, j'avais l'air
d'extorquer une grace; je me repens, je demande pardon a Votre
Majeste.

-- Et vous etes pardonne, mon cher monsieur Fouquet, fit le roi
avec un sourire qui acheva de ramener la serenite sur son visage,
que tant d'evenements avaient altere depuis la veille.

-- J'ai ma grace, reprit obstinement le ministre; mais
MM. d'Herblay et du Vallon?

-- N'obtiendront jamais la leur, tant que je vivrai, repliqua le
roi inflexible. Rendez-moi le service de ne m'en plus parler.

-- Votre Majeste sera obeie.

-- Et vous ne m'en conserverez pas rancune?

-- Oh! non, Sire; car j'avais prevu le cas.

-- Vous aviez prevu que je refuserais la grace de ces messieurs?

-- Assurement, et toutes mes mesures etaient prises en
consequence.

-- Qu'entendez-vous dire? s'ecria le roi surpris.

-- M. d'Herblay venait, pour ainsi dire, se livrer en mes mains.
M. d'Herblay me laissait le bonheur de sauver mon roi et mon pays.
Je ne pouvais condamner M. d'Herblay a la mort. Je ne pouvais non
plus l'exposer au courroux tres legitime de Votre Majeste. C'eut
ete la meme chose que de le tuer moi-meme.

-- Eh bien! qu'avez-vous fait?

-- Sire, j'ai donne a M. d'Herblay mes meilleurs chevaux, et ils
ont quatre heures d'avance sur tous ceux que Votre Majeste pourra
envoyer apres lui.

-- Soit! murmura le roi; mais le monde est assez grand pour que
mes coureurs gagnent sur vos chevaux les quatre heures de gain que
vous avez donnees a M. d'Herblay.

-- En lui donnant ces quatre heures, Sire, je savais lui donner la
vie. Il aura la vie.

-- Comment cela?

-- Apres avoir bien couru, toujours en avant de quatre heures sur
vos mousquetaires, il arrivera dans mon chateau de Belle-Ile, ou
je lui ai donne asile.

-- Soit! mais vous oubliez que vous m'avez donne Belle-Ile.

-- Pas pour faire arreter mes amis.

-- Vous me le reprenez, alors?

-- Pour cela oui, Sire.

-- Mes mousquetaires le reprendront, et tout sera dit.

-- Ni vos mousquetaires ni meme votre armee, Sire dit froidement
Fouquet. Belle-Ile est imprenable.

Le roi devint livide, un eclair jaillit de ses yeux. Fouquet se
sentit perdu; mais il n'etait pas de ceux qui reculent devant la
voix de l'honneur. Il soutint le regard envenime du roi. Celui-ci
devora sa rage, et, apres un silence:

-- Allons-nous a Vaux? dit-il.

-- Je suis aux ordres de Votre Majeste, repliqua Fouquet en
s'inclinant profondement; mais je crois que Votre Majeste ne peut
se dispenser de changer d'habits avant de paraitre devant sa cour.

-- Nous passerons par le Louvre, dit le roi. Allons.

Et ils sortirent devant Baisemeaux effare, qui, une fois encore,
regarda sortir Marchiali, et s'arracha le peu de cheveux qui lui
restaient.

Il est vrai que Fouquet lui donna decharge du prisonnier et que le
roi ecrivit au-dessous: _Vu et approuve: Louis_; folie que
Baisemeaux, incapable d'assembler deux idees, accueillit par un
heroique coup de poing qu'il se bourra dans les machoires.


Chapitre CCXXX -- Le faux roi


Cependant, a Vaux, la royaute usurpatrice continuait bravement son
role.

Philippe donna ordre qu'on introduisit pour son petit lever les
grandes entrees, deja pretes a paraitre devant le roi. Il se
decida a donner cet ordre, malgre l'absence de M. d'Herblay, qui
ne revenait pas, et nos lecteurs savent pour quelle raison. Mais
le prince, ne croyant pas que cette absence put se prolonger,
voulait, comme tous les esprits temeraires, essayer sa valeur et
sa fortune, loin de toute protection, de tout conseil.

Une autre raison l'y poussait. Anne d'Autriche allait paraitre; la
mere coupable allait se trouver en presence de son fils sacrifie.
Philippe ne voulait pas, s'il avait une faiblesse, en rendre
temoin l'homme envers lequel il etait desormais tenu de deployer
tant de force.

Philippe ouvrit les deux battants de la porte, et plusieurs
personnes entrerent silencieusement. Philippe ne bougea point tant
que ses valets de chambre l'habillerent. Il avait vu, la veille,
les habitudes de son frere. Il fit le roi, de maniere a n'eveiller
aucun soupcon.

Ce fut donc tout habille, avec l'habit de chasse, qu'il recut les
visiteurs. Sa memoire et les notes d'Aramis lui annoncerent tout
d'abord Anne d'Autriche, a laquelle Monsieur donnait la main, puis
Madame avec M. de Saint-Aignan.

Il sourit en voyant ces visages, et frissonna en reconnaissant sa
mere.

Cette figure noble et imposante, ravagee par la douleur, vint
plaider dans son coeur la cause de cette fameuse reine qui avait
immole un enfant a la raison d'Etat. Il trouva que sa mere etait
belle. Il savait que Louis XIV l'aimait, il se promit de l'aimer
aussi, et de ne pas etre pour sa vieillesse un chatiment cruel.

Il regarda son frere avec un attendrissement facile a comprendre.
Celui-ci n'avait rien usurpe, rien gate dans sa vie. Rameau
ecarte, il laissait monter la tige, sans souci de l'elevation et
de la majeste de sa vie. Philippe se promit d'etre bon frere, pour
ce prince auquel suffisait l'or, qui donne les plaisirs.

Il salua d'un air affectueux Saint-Aignan, qui s'epuisait en
sourires et reverences, et tendit la main en tremblant a
Henriette, sa belle-soeur, dont la beaute le frappa. Mais il vit
dans les yeux de cette princesse un reste de froideur qui lui plut
pour la facilite de leurs relations futures.

"Combien me sera-t-il plus aise, pensait-il, d'etre le frere de
cette femme que son galant, si elle me temoigne une froideur que
mon frere ne pouvait avoir pour elle, et qui m'est imposee comme
un devoir."

La seule visite qu'il redoutat en ce moment etait celle de la
reine; son coeur, son esprit venaient d'etre ebranles par une
epreuve si violente, que, malgre leur trempe solide, ils ne
supporteraient peut-etre pas un nouveau choc. Heureusement, la
reine ne vint pas.

Alors commenca, de la part d'Anne d'Autriche, une dissertation
politique sur l'accueil que M. Fouquet avait fait a la maison de
France. Elle entremela ses hostilites de compliments a l'adresse
du roi, de questions sur sa sante, de petites flatteries
maternelles, et de ruses diplomatiques.

-- Eh bien! mon fils, dit-elle, etes-vous revenu sur le compte de
M. Fouquet.

-- Saint-Aignan, dit Philippe, veuillez aller savoir des nouvelles
de la reine.

A ces mots, les premiers que Philippe eut prononces tout haut, la
legere difference qu'il y avait entre sa voix et celle de Louis
XIV fut sensible aux oreilles maternelles; Anne d'Autriche regarda
fixement son fils.

De Saint-Aignan sortit. Philippe continua.

-- Madame, je n'aime pas qu'on me dise du mal de M. Fouquet, vous
le savez, et vous m'en avez dit du bien vous-meme.

-- C'est vrai; aussi ne fais-je que vous questionner sur l'etat de
vos sentiments a son egard.

-- Sire, dit Henriette, j'ai, moi, toujours aime M. Fouquet. C'est
un homme de bon gout, un brave homme.

-- Un surintendant qui ne lesine jamais, ajouta Monsieur, et qui
paie en or toutes les cedules que j'ai sur lui.

-- On compte trop ici chacun pour soi, dit la vieille reine.
Personne ne compte pour l'Etat: M. Fouquet, c'est un fait,
M. Fouquet ruine l'Etat.

-- Allons, ma mere, repartit Philippe d'un ton plus bas, est-ce
que, vous aussi, vous vous faites le bouclier de M. Colbert?

-- Comment cela? fit la vieille reine surprise.

-- C'est que, en verite, reprit Philippe, je vous entends parler
la comme parlerait votre vieille amie, Mme de Chevreuse.

A ce nom, Anne d'Autriche palit et pinca ses levres. Philippe
avait irrite la lionne.

-- Que venez-vous me parler de Mme de Chevreuse, fit-elle, et
quelle humeur avez-vous aujourd'hui contre moi?

Philippe continua:

-- Est-ce que Mme de Chevreuse n'a pas toujours une ligue a faire
contre quelqu'un? est-ce que Mme de Chevreuse n'a pas ete vous
rendre une visite, ma mere?

-- Monsieur, vous me parlez ici d'une telle sorte, repartit la
vieille reine, que je crois entendre le roi votre pere.

-- Mon pere n'aimait pas Mme de Chevreuse, et il avait raison, dit
le prince. Moi, je ne l'aime pas non plus, et, si elle s'avise de
venir, comme elle y venait autrefois, semer les divisions et les
haines sous pretexte de mendier de l'argent, eh bien!...

-- Eh bien? dit fierement Anne d'Autriche provoquant elle-meme
l'orage.

-- Eh bien! repartit avec resolution le jeune homme, je chasserai
du royaume Mme de Chevreuse, et avec elle tous les artisans de
secrets et de mysteres.

Il n'avait pas calcule la portee de ce mot terrible, ou peut-etre
avait-il voulu en juger l'effet, comme ceux qui, souffrant d'une
douleur chronique et cherchant a rompre la monotonie de cette
souffrance appuient sur leur plaie pour se procurer une douleur
aigue.

Anne d'Autriche faillit s'evanouir; ses yeux ouverts, mais atones,
cesserent de voir pendant un moment; elle tendit les bras a son
autre fils, qui aussitot l'embrassa sans crainte d'irriter le roi.

-- Sire, murmura-t-elle, vous traitez cruellement votre mere.

-- Mais en quoi, madame? repliqua-t-il. Je ne parle que de
Mme de Chevreuse, et ma mere prefere-t-elle Mme de Chevreuse a la
surete de mon Etat et a la securite de ma personne? Eh bien! je
vous dis que Mme de Chevreuse est venue en France pour emprunter
de l'argent, qu'elle s'est adressee a M. Fouquet pour lui vendre
certain secret.

-- Certain secret? s'ecria Anne d'Autriche.

-- Concernant de pretendus vols que M. le surintendant aurait
commis; ce qui est faux, ajouta Philippe. M. Fouquet l'a fait
chasser avec indignation, preferant l'estime du roi a toute
complicite avec des intrigants. Alors, Mme de Chevreuse a vendu le
secret a M. Colbert, et, comme elle est insatiable, et qu'il ne
lui suffit pas d'avoir extorque cent mille ecus a ce commis, elle
a cherche plus haut si elle ne trouverait pas des sources plus
profondes... Est ce vrai, madame?

-- Vous savez tout, Sire, dit la reine, plus inquiete qu'irritee.

-- Or, poursuivit Philippe, j'ai bien le droit d'en vouloir a
cette furie qui vient tramer a ma Cour le deshonneur des uns et la
ruine des autres. Si Dieu a souffert que certains crimes fussent
commis, et s'il les a caches dans l'ombre de sa clemence, je
n'admets pas que Mme de Chevreuse ait le pouvoir de contrecarrer
les desseins de Dieu.

Cette derniere partie du discours de Philippe avait tellement
agite la reine mere, que son fils en eut pitie. Il lui prit et lui
baisa tendrement la main; elle ne sentit pas que, dans ce baiser
donne malgre les revoltes et les rancunes du coeur, il y avait
tout un pardon de huit annees d'horribles souffrances.

Philippe laissa un instant de silence engloutir les emotions qui
venaient de se produire; puis avec une sorte de gaiete:

-- Nous ne partirons pas encore aujourd'hui, dit-il; j'ai un plan.

Et il se tourna vers la porte, ou il esperait voir Aramis, dont
l'absence commencait a lui peser.

La reine mere voulut prendre conge.

-- Demeurez, ma mere, dit-il; je veux vous faire faire la paix
avec M. Fouquet.

-- Mais je n'en veux pas a M. Fouquet; je craignais seulement ses
prodigalites.

-- Nous y mettrons ordre, et ne prendrons du surintendant que les
bonnes qualites.

-- Que cherche donc Votre Majeste? dit Henriette voyant le roi
regarder encore vers la porte, et desirant lui decocher un trait
au coeur; car elle supposait qu'il attendait La Valliere ou une
lettre d'elle.

-- Ma soeur, dit le jeune homme, qui venait de la deviner, grace a
cette merveilleuse perspicacite dont la fortune lui allait
desormais permettre l'exercice, ma soeur, j'attends un homme
extremement distingue, un conseiller des plus habiles que je veux
vous presenter a tous, en le recommandant a vos bonnes graces. Ah!
entrez donc, d'Artagnan.

D'Artagnan parut.

-- Que veut Sa Majeste?

-- Dites donc, ou est M. l'eveque de Vannes, votre ami?

-- Mais, Sire...

-- Je l'attends et ne le vois pas venir. Qu'on me le cherche.

D'Artagnan demeura un instant stupefait, mais bientot,
reflechissant qu'Aramis avait quitte Vaux secretement avec une
mission du roi, il en conclut que le roi voulait garder le secret.

-- Sire, repliqua-t-il, est-ce que Votre Majeste veut absolument
qu'on lui amene M. d'Herblay?

-- Absolument n'est pas le mot, repliqua Philippe; je n'en ai pas
un tel besoin; mais si on me le trouvait...

"J'ai devine", se dit d'Artagnan.

-- Ce M. d'Herblay, dit Anne d'Autriche, c'est l'eveque de Vannes?

-- Oui, madame.

-- Un ami de M. Fouquet?

-- Oui, madame, un ancien mousquetaire.

Anne d'Autriche rougit.

-- Un de ces quatre braves qui, jadis, firent tant de merveilles.

La vieille reine se repentit d'avoir voulu mordre; elle rompit
l'entretien pour y conserver le reste de ses dents.

-- Quel que soit votre choix, Sire, dit-elle, je le tiens pour
excellent.

Tous s'inclinerent.

-- Vous verrez, continua Philippe, la profondeur de
M. de Richelieu, moins l'avarice de M. de Mazarin.

-- Un premier ministre, Sire? demanda Monsieur effraye...

-- Je vous conterai cela, mon frere; mais c'est etrange que
M. d'Herblay ne soit pas ici!

Il appela.

-- Qu'on previenne M. Fouquet, dit-il, j'ai a lui parler... Oh!
devant vous, devant vous; ne vous retirez point.

M. de Saint-Aignan revint, apportant des nouvelles satisfaisantes
de la reine, qui gardait le lit seulement par precaution, et pour
avoir la force de suivre toutes les volontes du roi.

Tandis que l'on cherchait partout M. Fouquet et Aramis, le nouveau
roi continuait paisiblement ses epreuves, et tout le monde,
famille, officiers, valets, reconnaissait le roi a son geste, a sa
voix, a ses habitudes.

De son cote, Philippe, appliquant sur tous les visages la note et
le dessin fideles fournis par son complice Aramis, se conduisait
de facon a ne pas meme soulever un soupcon dans l'esprit de ceux
qui l'entouraient.

Rien desormais ne pouvait inquieter l'usurpateur. Avec quelle
etrange facilite la Providence ne venait-elle pas de renverser la
plus haute fortune du monde, pour y substituer la plus humble!

Philippe admirait cette bonte de Dieu a son egard, et la secondait
avec toutes les ressources de son admirable nature. Mais il
sentait parfois comme une ombre se glisser sur les rayons de sa
nouvelle gloire. Aramis ne paraissait pas.

La conversation avait langui dans la famille royale; Philippe,
preoccupe, oubliait de congedier son frere et Madame Henriette.
Ceux-ci s'etonnaient et perdaient peu a peu patience. Anne
d'Autriche se pencha vers son fils et lui adressa quelques mots en
espagnol.

Philippe ignorait completement cette langue; il palit devant cet
obstacle inattendu. Mais, comme si l'esprit de l'imperturbable
Aramis l'eut couvert de son infaillibilite, au lieu de se
deconcerter, Philippe se leva.

-- Eh bien! quoi? Repondez, dit Anne d'Autriche.

-- Quel est tout ce bruit? demanda Philippe en se tournant vers la
porte de l'escalier derobe.

Et l'on entendait une voix qui criait:

-- Par ici, par ici! Encore quelques degres, Sire!

-- La voix de M. Fouquet? dit d'Artagnan place pres de la reine
mere.

-- M. d'Herblay ne saurait etre loin, ajouta Philippe. Mais il vit
ce qu'il etait bien loin de s'attendre a voir si pres de lui.

Tous les yeux s'etaient tournes vers la porte par laquelle allait
entrer M. Fouquet; mais ce ne fut pas lui qui entra.

Un cri terrible partit de tous les coins de la chambre, cri
douloureux pousse par le roi et les assistants.

Il n'est pas donne aux hommes, meme a ceux dont la destinee
renferme le plus d'elements etranges et d'accidents merveilleux,
de contempler un spectacle pareil a celui qu'offrait la chambre
royale en ce moment.

Les volets, a demi clos, ne laissaient penetrer qu'une lumiere
incertaine tamisee par de grands rideaux de velours doubles d'une
epaisse soie.

Dans cette penombre moelleuse s'etaient peu a peu dilates les
yeux, et chacun des assistants voyait les autres plutot avec la
confiance qu'avec la vue. Toutefois, on en arrive, dans ces
circonstances, a ne laisser echapper aucun des details
environnants et le nouvel objet qui se presente apparait lumineux
comme s'il etait eclaire par le soleil.

C'est ce qui arriva pour Louis XIV, lorsqu'il se montra pale et le
sourcil fronce sous la portiere de l'escalier secret.

Fouquet laissa voir, derriere, son visage empreint de severite et
de tristesse.

La reine mere, qui apercut Louis XIV, et qui tenait la main de
Philippe, poussa le cri dont nous avons parle, comme elle eut fait
en voyant un fantome.

Monsieur eut un mouvement d'eblouissement et tourna la tete, de
celui des deux rois qu'il apercevait en face, vers celui aux cotes
duquel il se trouvait.

Madame fit un pas en avant, croyant voir se refleter, dans une
glace, son beau-frere.

Et, de fait, l'illusion etait possible.

Les deux princes, defaits l'un et l'autre, car nous renoncons a
peindre l'epouvantable saisissement de Philippe, et tremblants
tous deux, crispant l'un et l'autre une main convulsive, se
mesuraient du regard et plongeaient leurs yeux comme des poignards
dans l'ame l'un de l'autre. Muets, haletants, courbes, ils
paraissaient prets a fondre sur un ennemi.

Cette ressemblance inouie du visage, du geste, de la taille, tout,
jusqu'a une ressemblance de costume decidee par le hasard, car
Louis XIV etait alle prendre au Louvre un habit de velours violet,
cette parfaite analogie des deux princes acheva de bouleverser le
coeur d'Anne d'Autriche.

Elle ne devinait pourtant pas encore la verite. Il y a de ces
malheurs que nul ne veut accepter dans la vie. On aime mieux
croire au surnaturel, a l'impossible.

Louis n'avait pas compte sur ces obstacles. Il s'attendait, en
entrant seulement, a etre reconnu. Soleil vivant, il ne souffrait
pas le soupcon d'une parite avec qui que ce fut. Il n'admettait
pas que tout flambeau ne devint tenebres a l'instant ou il faisait
luire son rayon vainqueur.

Aussi, a l'aspect de Philippe, fut-il plus terrifie peut-etre
qu'aucun autre autour de lui, et son silence son immobilite,
furent ce temps de recueillement et de calme qui precede les
violentes explosions de la colere.

Mais Fouquet, qui pourrait peindre son saisissement et sa stupeur,
en presence de ce portrait vivant de son maitre? Fouquet pensa
qu'Aramis avait raison, que ce nouveau venu etait un roi aussi pur
dans sa race que l'autre, et que, pour avoir repudie toute
participation a ce coup d'Etat si habilement fait par le general
des jesuites, il fallait etre un fol enthousiaste indigne a jamais
de tremper ses mains dans une oeuvre politique.

Et puis c'etait le sang de Louis XIII que Fouquet sacrifiait au
sang de Louis XIII; c'etait a une ambition egoiste qu'il
sacrifiait une noble ambition; c'etait au droit de garder qu'il
sacrifiait le droit d'avoir. Toute l'etendue de sa faute lui fut
revelee par le seul aspect du pretendant.

Tout ce qui se passa dans l'esprit de Fouquet fut perdu pour les
assistants. Il eut cinq minutes pour concentrer ses meditations
sur ce point du cas de conscience; cinq minutes, c'est-a-dire cinq
siecles, pendant lesquels les deux rois et leur famille trouverent
a peine le temps de respirer d'une si terrible secousse.

D'Artagnan, adosse au mur, en face de Fouquet, le poing sur son
front, l'oeil fixe, se demandait la raison d'un si merveilleux
prodige. Il n'eut pu dire sur-le-champ pourquoi il doutait; mais
il savait, assurement, qu'il avait eu raison de douter, et que,
dans cette rencontre des deux Louis XIV, gisait toute la
difficulte qui, pendant ces derniers jours, avait rendu la
conduite d'Aramis si suspecte au mousquetaire.

Toutefois, ces idees etaient enveloppees de voiles epais. Les
acteurs de cette scene semblaient nager dans les vapeurs d'un
lourd reveil.

Soudain Louis XIV, plus impatient et plus habitue a commander,
courut a un des volets, qu'il ouvrit en dechirant les rideaux. Un
flot de vive lumiere entra dans la chambre et fit reculer Philippe
jusqu'a l'alcove.

Ce mouvement, Louis le saisit avec ardeur, et, s'adressant a la
reine:

-- Ma mere, dit-il, ne reconnaissez-vous pas votre fils, puisque
chacun ici a meconnu son roi?

Anne d'Autriche tressaillit et leva les bras au ciel sans pouvoir
articuler un mot.

-- Ma mere, dit Philippe avec une voix calme, ne reconnaissez-vous
pas votre fils?

Et, cette fois, Louis recula a son tour.

Quant a Anne d'Autriche, elle perdit l'equilibre, frappee a la
tete et au coeur par le remords. Nul ne l'aidant, car tous etaient
petrifies, elle tomba sur son fauteuil en poussant un faible
soupir.

Louis ne put supporter ce spectacle et cet affront. Il bondit vers
d'Artagnan, que le vertige commencait a gagner, et qui chancelait
en frolant la porte, son point d'appui.

-- A moi, dit-il, mousquetaire! Regardez-nous au visage, et voyez
lequel, de lui ou de moi, est plus pale.

Ce cri reveilla d'Artagnan et vint remuer en son coeur la fibre de
l'obeissance. Il secoua son front, et, sans hesiter desormais, il
marcha vers Philippe, sur l'epaule duquel il appuya la main en
disant: Monsieur, vous etes mon prisonnier!

Philippe ne leva pas les yeux au ciel, ne bougea pas de la place
ou il se tenait comme cramponne au parquet, l'oeil profondement
attache sur le roi son frere. Il lui reprochait, dans un sublime
silence, tous ses malheurs passes, toutes ses tortures de
l'avenir. Contre ce langage de l'ame, le roi ne se sentit plus de
force; il baissa les yeux, entraina precipitamment son frere et sa
belle-soeur, oubliant sa mere etendue sans mouvement a trois pas
du fils qu'elle laissait une seconde fois condamner a la mort.
Philippe s'approcha d'Anne d'Autriche, et lui dit d'une voix douce
et noblement emue:

-- Si je n'etais pas votre fils, je vous maudirais, ma mere, pour
m'avoir rendu si malheureux.

D'Artagnan sentit un frisson passer dans la moelle de ses os. Il
salua respectueusement le jeune prince, et lui dit a demi courbe:

-- Excusez-moi, monseigneur, je ne suis qu'un soldat, et mes
serments sont a celui qui sort de cette chambre.

-- Merci, monsieur d'Artagnan. Mais qu'est devenu M. d'Herblay?

-- M. d'Herblay est en surete, monseigneur, dit une voix derriere
eux, et nul, moi vivant ou libre, ne fera tomber un cheveu de sa
tete.

-- Monsieur Fouquet! dit le prince en souriant tristement.

-- Pardonnez-moi, monseigneur, dit Fouquet en s'agenouillant; mais
celui qui vient de sortir d'ici etait mon hote.

-- Voila, murmura Philippe avec un soupir, de braves amis et de
bons coeurs. Ils me font regretter ce monde. Marchez, monsieur
d'Artagnan, je vous suis.

Au moment ou le capitaine des mousquetaires allait sortir, Colbert
apparut, remit a d'Artagnan un ordre du roi et se retira.

D'Artagnan le lut et froissa le papier avec rage.

-- Qu'y a-t-il? demanda le prince.

-- Lisez, monseigneur, repartit le mousquetaire.

Philippe lut ces mots traces a la hate de la main de Louis XIV:

"M. d'Artagnan conduira le prisonnier aux iles Sainte-Marguerite.
Il lui couvrira le visage d'une visiere de fer, que le prisonnier
ne pourra lever sous peine de vie."

-- C'est juste, dit Philippe avec resignation. Je suis pret.

-- Aramis avait raison, dit Fouquet, bas, au mousquetaire; celui-
ci est roi bien autant que l'autre.

-- Plus! repliqua d'Artagnan. Il ne lui manque que moi et vous.


Chapitre CCXXXI -- Ou Porthos croit courir apres un duche


Aramis et Porthos, ayant profite du temps accorde par Fouquet,
faisaient, par leur rapidite, honneur a la cavalerie francaise.

Porthos ne comprenait pas bien pour quel genre de mission on le
forcait a deployer une velocite pareille: mais comme il voyait
Aramis piquant avec rage, lui, Porthos, piquait avec fureur.

Ils eurent ainsi bientot mis douze lieues entre eux et Vaux; puis
il fallut changer de chevaux et organiser une sorte de service de
poste. C'est pendant un relais que Porthos se hasarda discretement
a interroger Aramis.

-- Chut! repliqua celui-ci; sachez seulement que notre fortune
depend de notre rapidite.

Comme si Porthos eut ete le mousquetaire sans sou ni maille de
1626, il poussa en avant. Ce mot magique de fortune signifie
toujours quelque chose a l'oreille humaine. Il veut dire assez,
pour ceux qui n'ont rien; il veut dire trop, pour ceux qui ont
assez.

-- On me fera duc, dit Porthos tout haut.

Il se parlait a lui-meme.

-- Cela est possible, repliqua en souriant a sa facon Aramis,
depasse par le cheval de Porthos.

Cependant la tete d'Aramis etait en feu; l'activite du corps
n'avait pas encore reussi a surmonter celle de l'esprit. Tout ce
qu'il y a de coleres rugissantes, de douleurs aux dents aigues, de
menaces mortelles, se tordait, et mordait, et grondait dans la
pensee du prelat vaincu.

Sa physionomie offrait les traces bien visibles de ce rude combat.
Libre, sur le grand chemin, de s'abandonner au moins aux
impressions du moment, Aramis ne se privait pas de blasphemer a
chaque ecart du cheval, a chaque inegalite de la route. Pale,
parfois inonde de sueurs bouillantes, tantot sec et glace, il
battait les chevaux et leur ensanglantait les flancs.

Porthos en gemissait, lui dont le defaut dominant n'etait pas la
sensibilite. Ainsi coururent-ils pendant huit grandes heures, et
ils arriverent a Orleans.

Il etait quatre heures de l'apres-midi. Aramis, en interrogeant
ses souvenirs, pensa que rien ne demontrait la poursuite possible.

Il eut ete sans exemple qu'une troupe capable de prendre Porthos
et lui fut fournie de relais suffisants pour faire quarante lieues
en huit heures. Ainsi, en admettant la poursuite, ce qui n'etait
pas manifeste, les fuyards avaient cinq bonnes heures d'avance sur
les poursuivants.

Aramis pensa que se reposer n'etait pas imprudence, mais que
continuer etait un coup de partie. En effet, vingt lieues de plus
fournies avec cette rapidite, vingt lieues devorees, et nul, pas
meme d'Artagnan, ne pourrait rattraper les ennemis du roi.

Aramis fit donc a Porthos le chagrin de remonter a cheval. On
courut jusqu'a sept heures du soir; on n'avait plus qu'une poste
pour arriver a Blois.

Mais, la, un contretemps diabolique vint alarmer Aramis. Les
chevaux manquaient a la poste.

Le prelat se demanda par quelle machination infernale ses ennemis
etaient arrives a lui oter le moyen d'aller plus loin, lui qui ne
reconnaissait pas le hasard pour un dieu, lui qui trouvait a tout
resultat sa cause; il aimait mieux croire que le refus du maitre
de poste, a une pareille heure, dans un pareil pays, etait la
suite d'un ordre emane de haut; ordre donne en vue d'arreter court
le faiseur de majeste dans sa fuite.

Mais, au moment ou il allait s'emporter pour avoir, soit une
explication, soit un cheval, une idee lui vint. Il se rappela que
le comte de La Fere logeait dans les environs.

-- Je ne voyage pas, dit-il, et je ne fais pas poste entiere.
Donnez-moi deux chevaux pour aller rendre visite a un seigneur de
mes amis qui habite pres d'ici.

-- Quel seigneur? demanda le maitre de poste.

-- M. le comte de La Fere.

-- Oh! repondit cet homme en se decouvrant avec respect, un digne
seigneur. Mais, quel que soit mon desir de lui etre agreable, je
ne puis vous donner deux chevaux; tous ceux de ma poste sont
retenus par M. le duc de Beaufort.

-- Ah! fit Aramis desappointe.

-- Seulement, continua le maitre de poste, s'il vous plait de
monter dans un petit chariot que j'ai, j'y ferai mettre un vieux
cheval aveugle qui n'a plus que des jambes, et qui vous conduira
chez M. le comte de La Fere.

-- Cela vaut un louis, dit Aramis.

-- Non, monsieur, cela ne vaut jamais qu'un ecu; c'est le prix que
me paie M. Grimaud, l'intendant du comte, toutes les fois qu'il se
sert de mon chariot, et je ne voudrais pas que M. le comte eut a
me reprocher d'avoir fait payer trop cher un de ses amis.

-- Ce sera comme il vous plaira, dit Aramis, et surtout comme il
plaira au comte de La Fere, que je me garderai bien de desobliger.
Vous aurez votre ecu; seulement, j'ai bien le droit de vous donner
un louis pour votre idee.

-- Sans doute, repliqua le maitre tout joyeux.

Et il attela lui-meme son vieux cheval a la carriole criarde.

Pendant ce temps-la, Porthos etait curieux a voir. Il se figurait
avoir decouvert le secret; il ne se sentait pas d'aise: d'abord,
parce que la visite chez Athos lui etait particulierement
agreable; ensuite, parce qu'il etait dans l'esperance de trouver a
la fois un bon lit et un bon souper.

Le maitre, ayant fini d'atteler, proposa un de ses valets pour
conduire les etrangers a La Fere.

Porthos s'assit dans le fond avec Aramis et lui dit a l'oreille:

-- Je comprends.

-- Ah! ah! repondit Aramis; et que comprenez-vous, cher ami?

-- Nous allons, de la part du roi, faire quelque grande
proposition a Athos.

-- Peuh! fit Aramis.

-- Ne me dites rien, ajouta le bon Porthos en essayant de
contrepeser assez solidement pour eviter les cahots; ne me dites
rien, je devinerai.

-- Eh bien! c'est cela, mon ami, devinez, devinez.

On arriva vers neuf heures du soir chez Athos, par un clair de
lune magnifique.

Cette admirable clarte rejouissait Porthos au-dela de toute
expression; mais Aramis s'en montra incommode a un degre presque
egal. Il en temoigna quelque chose a Porthos, qui lui repondit:

-- Bien! je devine encore. La mission est secrete.

Ce furent ses derniers mots en voiture.

Le conducteur les interrompit par ceux-ci:

-- Messieurs, vous etes arrives.

Porthos et son compagnon descendirent devant la porte du petit
chateau.

C'est la que nous allons retrouver Athos et Bragelonne, disparus
tous deux depuis la decouverte de l'infidelite de La Valliere.

S'il est un mot plein de verite, c'est celui-ci: les grandes
douleurs renferment en elles-memes le germe de leur consolation.

En effet, cette douloureuse blessure faite a Raoul avait rapproche
de lui son pere, et Dieu sait si elles etaient douces, les
consolations qui coulaient de la bouche eloquente et du coeur
genereux d'Athos.

La blessure ne s'etait point cicatrisee; mais Athos, a force de
converser avec son fils, a force de meler un peu de sa vie a lui
dans celle du jeune homme, avait fini par lui faire comprendre que
cette douleur de la premiere infidelite est necessaire a toute
existence humaine, et que nul n'a aime sans la connaitre.

Raoul ecoutait souvent, il n'entendait pas. Rien ne remplace, dans
le coeur vivement epris, le souvenir et la pensee de l'objet aime.
Raoul repondait alors a son pere:

-- Monsieur, tout ce que vous me dites est vrai; je crois que nul
n'a autant souffert que vous par le coeur; mais vous etes un homme
trop grand par l'intelligence, trop eprouve par les malheurs, pour
ne pas permettre la faiblesse au soldat qui souffre pour la
premiere fois. Je paie un tribut que je ne paierai pas deux fois;
permettez-moi de me plonger si avant dans ma douleur, que je m'y
oublie moi-meme, que j'y noie jusqu'a ma raison.

-- Raoul! Raoul!

-- Ecoutez, monsieur; jamais je ne m'accoutumerai a cette idee que
Louise, la plus chaste et la plus naive des femmes, a pu tromper
aussi lachement un homme aussi honnete et aussi aimant que je le
suis; jamais je ne pourrai me decider a voir ce masque doux et bon
se changer en une figure hypocrite et lascive. Louise perdue!
Louise infame! Ah! monsieur, c'est bien plus cruel pour moi que
Raoul abandonne, que Raoul malheureux!

Athos employait alors le remede heroique. Il defendait Louise
contre Raoul, et justifiait sa perfidie par son amour.

-- Une femme qui eut cede au roi parce qu'il est le roi, disait-
il, meriterait le nom d'infame; mais Louise aime Louis. Jeunes
tous deux, ils ont oublie, lui son rang, elle ses serments.
L'amour absout tout, Raoul. Les deux jeunes gens s'aiment avec
franchise.

Et, quand il avait donne ce coup de poignard, Athos voyait en
soupirant Raoul bondir sous la cruelle blessure, et s'enfuir au
plus epais du bois ou se refugier dans sa chambre d'ou, une heure
apres, il sortait pale, tremblant, mais dompte. Alors, revenant a
Athos avec un sourire, il lui baisait la main, comme le chien qui
vient d'etre battu caresse un bon maitre pour racheter sa faute.
Raoul, lui, n'ecoutait que sa faiblesse, et il n'avouait que sa
douleur.

Ainsi se passerent les jours qui suivirent cette scene dans
laquelle Athos avait si violemment agite l'orgueil indomptable du
roi. Jamais, en causant avec son fils, il ne fit allusion a cette
scene; jamais il ne lui donna les details de cette vigoureuse
sortie qui eut peut-etre console le jeune homme en lui montrant
son rival abaisse. Athos ne voulait point que l'amant offense
oubliat le respect du au roi.

Et quand Bragelonne, ardent, furieux, sombre, parlait avec mepris
des paroles royales, de la foi equivoque que certains fous puisent
dans la promesse tombee du trone; quand, passant deux siecles avec
la rapidite d'un oiseau qui traverse un detroit pour aller d'un
monde a l'autre, Raoul en venait a predire le temps ou les rois
sembleraient plus petits que les hommes, Athos lui disait de sa
voix sereine et persuasive:

-- Vous avez raison, Raoul; tout ce que vous dites arrivera: les
rois perdront leur prestige, comme perdent leurs clartes les
etoiles qui ont fait leur temps. Mais, lorsque ce moment viendra,
Raoul, nous serons morts; et rappelez-vous bien ce que je vous
dis: en ce monde, il faut pour tous, hommes, femmes et rois, vivre
au present; nous ne devons vivre selon l'avenir que pour Dieu.

Voila de quoi s'entretenaient, comme toujours, Athos et Raoul, en
arpentant la longue allee de tilleuls dans le parc, lorsque
retentit soudain la clochette qui servait a annoncer au comte soit
l'heure du repas, soit une visite. Machinalement et sans y
attacher d'importance, il rebroussa chemin avec son fils, et tous
les deux se trouverent, au bout de l'allee, en presence de Porthos
et d'Aramis.


Chapitre CCXXXII -- Les derniers adieux


Raoul poussa un cri de joie et serra tendrement Porthos dans ses
bras. Aramis et Athos s'embrasserent en vieillards. Cet
embrassement meme etait une question pour Aramis, qui, aussitot:

-- Ami, dit-il, nous ne sommes pas pour longtemps avec vous.

-- Ah! fit le comte.

-- Le temps, interrompit Porthos de vous conter mon bonheur.

-- Ah! fit Raoul.

Athos regarda silencieusement Aramis, dont deja l'air sombre lui
avait paru bien peu en harmonie avec les bonnes nouvelles dont
parlait Porthos.

-- Quel est le bonheur qui vous arrive? Voyons, demanda Raoul en
souriant.

-- Le roi me fait duc, dit avec mystere le bon Porthos, se
penchant a l'oreille du jeune homme; duc a brevet!

Mais les apartes de Porthos avaient toujours assez de vigueur pour
etre entendus de tout le monde; ses murmures etaient au diapason
d'un rugissement ordinaire.

Athos entendit et poussa une exclamation qui fit tressaillir
Aramis.

Celui-ci prit le bras d'Athos, et, apres avoir demande a Porthos
la permission de causer quelques moments a l'ecart:

-- Mon cher Athos, dit-il au comte, vous me voyez navre de
douleur.

-- De douleur? s'ecria le comte. Ah! cher ami!

-- Voici, en deux mots: j'ai fait, contre le roi, une
conspiration; cette conspiration a manque, et, a l'heure qu'il
est, on me cherche sans doute.

-- On vous cherche!... une conspiration!... Eh! mon ami, que me
dites vous la?

-- Une triste verite. Je suis tout bonnement perdu.

-- Mais Porthos... ce titre de duc... qu'est-ce que tout cela?

-- Voila le sujet de ma plus vive peine; voila le plus profond de
ma blessure. J'ai, croyant a un succes infaillible, entraine
Porthos dans ma conjuration. Il y a donne, comme vous savez qu'il
donne, de toutes ses forces, sans rien savoir, et, aujourd'hui, le
voila si bien compromis avec moi, qu'il est perdu comme moi.

-- Mon Dieu!

Et Athos se retourna vers Porthos, qui leur sourit agreablement.

-- Il faut vous faire tout comprendre. Ecoutez-moi, continua
Aramis.

Et il raconta l'histoire que nous connaissons.

Athos sentit plusieurs fois, durant le recit, son front se
mouiller de sueur.

-- C'est une grande idee, dit-il; mais c'etait une grande faute.

-- Dont je suis puni, Athos.

-- Aussi ne vous dirai-je pas ma pensee entiere.

-- Dites.

-- C'est un crime.

-- Capital, je le sais. Lese-majeste!

-- Porthos! pauvre Porthos!

-- Que voulez-vous que je fasse? Le succes, je vous l'ai dit,
etait certain.

-- M. Fouquet est un honnete homme.

-- Et moi, je suis un sot, de l'avoir si mal juge, fit Aramis. Oh!
la sagesse des hommes! oh! meule immense qui broie un monde, et
qui, un jour, est arretee par le grain de sable qui tombe, on ne
sait comment, dans ses rouages!

-- Dites par un diamant, Aramis. Enfin, le mal est fait. Que
comptez-vous devenir?

-- J'emmene Porthos. Jamais le roi ne voudra croire que le digne
homme ait agi naivement; jamais il ne voudra croire que Porthos
ait cru servir le roi en agissant comme il a fait. Sa tete
paierait ma faute. Je ne le veux pas.

-- Vous l'emmenez, ou?

-- A Belle-Ile, d'abord. C'est un refuge imprenable. Puis j'ai la
mer et un navire pour passer, soit en Angleterre, ou j'ai beaucoup
de relations...

-- Vous? en Angleterre?

-- Oui. Ou bien en Espagne, ou j'en ai davantage encore...:

-- En exilant Porthos, vous le ruinez, car le roi confisquera ses
biens.

-- Tout est prevu. Je saurai, une fois en Espagne, me reconcilier
avec Louis XIV et faire rentrer Porthos en grace.

-- Vous avez du credit, a ce que je vois, Aramis! dit Athos d'un
air discret.

-- Beaucoup, et au service de mes amis, ami Athos.

Ces mots furent accompagnes d'une sincere pression de main.

-- Merci, repliqua le comte.

-- Et, puisque nous en sommes la, dit Aramis, vous aussi vous etes
un mecontent; vous aussi, Raoul aussi, vous avez des griefs contre
le roi. Imitez notre exemple. Passez a Belle-Ile. Puis nous
verrons... Je vous garantis sur l'honneur que, dans un mois, la
guerre aura eclate entre la France et l'Espagne, au sujet de ce
fils de Louis XIII, qui est un infant aussi, et que la France
detient inhumainement. Or, comme Louis XIV ne voudra pas d'une
guerre faite pour ce motif, je vous garantis une transaction dont
le resultat donnera la grandesse a Porthos et a moi, et un duche
en France a vous, qui etes deja grand d'Espagne. Voulez-vous?

-- Non; moi, j'aime mieux avoir quelque chose a reprocher au roi;
c'est un orgueil naturel a ma race que de pretendre a la
superiorite sur les races royales. Faisant ce que vous me
proposez, je deviendrais l'oblige du roi; j'y gagnerais
certainement sur cette terre, j'y perdrais dans ma conscience.
Merci.

-- Alors, donnez-moi deux choses, Athos: votre absolution...

-- Oh! je vous la donne, si vous avez reellement voulu venger le
faible et l'opprime contre l'oppresseur.

-- Cela me suffit, repondit Aramis avec une rougeur qui s'effaca
dans la nuit. Et maintenant donnez-moi vos deux meilleurs chevaux
pour gagner la seconde poste, attendu que l'on m'en a refuse sous
pretexte d'un voyage que M. de Beaufort fait dans ces parages.

-- Vous aurez mes deux meilleurs chevaux, Aramis, et je vous
recommande Porthos.

-- Oh! soyez sans crainte. Un mot encore: trouvez-vous que je
manoeuvre pour lui comme il convient?

-- Le mal etant fait, oui; car le roi ne lui pardonnerait pas, et
puis vous avez toujours, quoi qu'il en dise, un appui dans
M. Fouquet, lequel ne vous abandonnera pas, etant, lui aussi, fort
compromis, malgre son trait heroique.

-- Vous avez raison. Voila pourquoi, au lieu de gagner tout de
suite la mer, ce qui declarerait ma peur et m'avouerait coupable,
voila pourquoi je reste sur le sol francais. Mais Belle-Ile sera
pour moi le sol que je voudrai: anglais, espagnol ou romain; le
tout consiste pour moi dans le pavillon que j'arborerai.

-- Comment cela?

-- C'est moi qui ai fortifie Belle-Ile, et nul ne prendra Belle-
Ile, moi la defendant. Et puis, comme vous l'avez dit tout a
l'heure, M. Fouquet est la. On n'attaquera pas Belle-Ile sans la
signature de M. Fouquet.

-- C'est juste. Neanmoins, soyez prudent. Le roi est ruse et il
est fort.

Aramis sourit.

-- Je vous recommande Porthos, repeta le comte avec une sorte de
froide insistance.

-- Ce que je deviendrai, comte, repliqua Aramis avec le meme ton,
notre frere Porthos le deviendra.

Athos s'inclina en serrant la main d'Aramis, et alla embrasser
Porthos avec effusion.

-- J'etais ne heureux n'est-ce pas? murmura celui-ci, transporte,
en s'enveloppant de son manteau.

-- Venez, tres cher, dit Aramis.

Raoul etait alle devant pour donner des ordres et faire seller les
deux chevaux.

Deja le groupe s'etait divise. Athos voyait ses deux amis sur le
point de partir; quelque chose comme un brouillard passa devant
ses yeux et pesa sur son coeur.

"C'est etrange! pensa-t-il. D'ou vient cette envie que j'ai
d'embrasser Porthos encore une fois?"

Justement Porthos s'etait retourne, et il venait a son vieil ami
les bras ouverts.

Cette derniere etreinte fut tendre comme dans la jeunesse, comme
dans les temps ou le coeur etait chaud, la vie heureuse.

Et puis Porthos monta sur son cheval. Aramis revint aussi pour
entourer de ses bras le cou d'Athos.

Ce dernier les vit sur le grand chemin s'allonger dans l'ombre
avec leurs manteaux blancs. Pareils a deux fantomes, ils
grandissaient en s'eloignant de terre, et ce n'est pas dans la
brume, dans la pente du sol qu'ils se perdirent: a bout de
perspective, tous deux semblerent avoir donne du pied un elan qui
les faisait disparaitre evapores dans les nuages.

Alors Athos, le coeur serre, retourna vers la maison en disant a
Bragelonne:

-- Raoul, je ne sais quoi vient de me dire que j'avais vu ces deux
hommes pour la derniere fois.

-- Il ne m'etonne pas, monsieur, que vous ayez cette pensee,
repondit le jeune homme, car je l'ai en ce moment meme, et moi
aussi, je pense que je ne verrai plus jamais MM. du Vallon et
d'Herblay.

-- Oh! vous, reprit le comte, vous me parlez en homme attriste par
une autre cause, vous voyez tout en noir; mais vous etes jeune; et
s'il vous arrive de ne plus voir ces vieux amis, c'est qu'ils ne
seront plus du monde ou vous avez bien des annees a passer. Mais,
moi...

Raoul secoua doucement la tete, et s'appuya sur l'epaule du comte,
sans que ni l'un ni l'autre trouvat un mot de plus en son coeur,
plein a deborder.

Tout a coup, un bruit de chevaux et de voix, a l'extremite de la
route de Blois, attira leur attention de ce cote.

Des porte-flambeaux a cheval secouaient joyeusement leurs torches
sur les arbres de la route, et se retournaient de temps en temps
pour ne pas distancer les cavaliers qui les suivaient.

Ces flammes, ce bruit, cette poussiere d'une douzaine de chevaux
richement caparaconnes, firent un contraste etrange au milieu de
la nuit avec la disparition sourde et funebre des deux ombres de
Porthos et d'Aramis.

Athos rentra chez lui.

Mais il n'avait pas gagne son parterre, que la grille d'entree
parut s'enflammer; tous ces flambeaux s'arreterent et embraserent
la route. Un cri retentit:

-- M. le duc de Beaufort!

Et Athos s'elanca vers la porte de sa maison.

Deja le duc etait descendu de cheval et cherchait des yeux autour
de lui.

-- Me voici, monseigneur, fit Athos.

-- Eh! bonsoir, cher comte, repliqua le prince avec cette franche
cordialite qui lui gagnait tous les coeurs. Est-il trop tard pour
un ami?

-- Ah! mon prince, entrez, dit le comte.

Et, M. de Beaufort s'appuyant sur le bras d'Athos ils entrerent
dans la maison, suivis de Raoul, qui marchait respectueusement et
modestement parmi les officiers du prince, au nombre desquels il
comptait plusieurs amis.


Chapitre CCXXXIII -- M. de Beaufort


Le prince se retourna au moment ou Raoul, pour le laisser seul
avec Athos, fermait la porte et s'appretait a passer avec les
officiers dans une salle voisine.

-- C'est la ce jeune garcon que j'ai tant entendu vanter par M. le
prince? demanda M. de Beaufort.

-- C'est lui, oui, monseigneur.

-- C'est un soldat! Il n'est pas de trop, gardez-le, comte.

-- Restez, Raoul, puisque Monseigneur le permet, dit Athos.

-- Le voila grand et beau, sur ma foi! continua le duc. Me le
donnerez vous, monsieur, si je vous le demande?

-- Comment l'entendez-vous, monseigneur, dit Athos.

-- Oui, je viens ici pour vous faire mes adieux.

-- Vos adieux, monseigneur?

-- Oui, en verite. N'avez-vous aucune idee de ce que je vais
devenir?

-- Mais ce que vous avez toujours ete, monseigneur, un vaillant
prince et un excellent gentilhomme.

-- Je vais devenir un prince d'Afrique, un gentilhomme bedouin. Le
roi m'envoie pour faire des conquetes chez les Arabes.

-- Que dites-vous la, monseigneur?

-- C'est etrange, n'est-ce pas? Moi, le Parisien par essence, moi
qui ai regne sur les faubourgs et qu'on appelait le roi des
Halles, je passe de la place Maubert aux minarets de Djidgelli; je
me fais de frondeur aventurier!

-- Oh! monseigneur, si vous ne me disiez pas cela...

-- Ce ne serait pas croyable, n'est-il pas vrai? Croyez moi
cependant, et disons-nous adieu. Voila ce que c'est que de rentrer
en faveur.

-- En faveur?

-- Oui. Vous souriez? Ah! Cher comte, savez-vous pourquoi j'aurais
accepte? le savez-vous bien?

-- Parce que Votre Altesse aime la gloire avant tout.

-- Oh! non, ce n'est pas glorieux, voyez-vous, d'aller tirer le
mousquet contre ces sauvages. La gloire, je ne la prends pas par
la, moi, et il est plus probable que j'y trouverai autre chose...
Mais j'ai voulu et je veux, entendez-vous bien, mon cher comte?
que ma vie ait cette derniere facette apres tous les bizarres
miroitements que je me suis vu faire depuis cinquante ans. Car
enfin, vous l'avouerez, c'est assez etrange d'etre ne fils de roi,
d'avoir fait la guerre a des rois, d'avoir compte parmi les
puissances dans le siege, d'avoir bien tenu son rang, de sentir
son Henri IV, d'etre grand amiral de France, et d'aller se faire
tuer a Djidgelli, parmi tous ces Turcs, Sarrasins et Mauresques.

-- Monseigneur, vous insistez etrangement sur ce sujet, dit Athos
trouble. Comment supposez-vous qu'une si brillante destinee ira se
perdre sous ce miserable eteignoir?

-- Est-ce que vous croyez, homme juste et simple, que, si je vais
en Afrique pour ce ridicule motif, je ne chercherai pas a en
sortir sans ridicule? Est-ce que je ne ferai pas parler de moi?
Est-ce que, pour faire parler de moi aujourd'hui quand il y a
M. le prince, M. de Turenne et plusieurs autres, mes
contemporains, moi, l'amiral de France, le fils de Henri IV, le
roi de Paris, j'ai autre chose a faire que de me faire tuer?
Cordieu! on en parlera, vous dis-je; je serais tue envers et
contre tous. Si ce n'est pas la, ce sera ailleurs.

-- Allons, monseigneur, repondit Athos, voila de l'exageration, et
vous n'en avez jamais montre qu'en bravoure.

-- Peste! cher ami, c'est bravoure que s'en aller au scorbut, aux
dysenteries, aux sauterelles, aux fleches empoisonnees, comme mon
aieul saint Louis. Savez-vous qu'ils ont encore des fleches
empoisonnees, ces droles-la? Et puis, vous me connaissez, j'y
pense depuis longtemps et, vous le savez, quand je veux une chose,
je la veux bien.

-- Vous avez voulu sortir de Vincennes, monseigneur.

-- Oh! vous m'y avez aide, mon maitre; et, a propos, je me tourne
et retourne sans apercevoir mon vieil ami, M. Vaugrimaud. Comment
va-t-il?

-- M. Vaugrimaud est toujours le tres respectueux serviteur de
Votre Altesse, dit en souriant Athos.

-- J'ai la cent pistoles pour lui que j'apporte comme legs. Mon
testament est fait, comte.

-- Ah! monseigneur! monseigneur!

-- Et vous comprenez que, si l'on voyait Grimaud sur mon
testament...

Le duc se mit a rire; puis, s'adressant a Raoul qui, depuis le
commencement de cette conversation, etait tombe dans une reverie
profonde:

-- Jeune homme, dit-il, je sais ici un certain vin de Vouvray, je
crois...

Raoul sortit precipitamment pour faire servir le duc. Pendant ce
temps, M. de Beaufort prenait la main d'Athos.

-- Qu'en voulez-vous faire? demanda-t-il.

-- Rien, quant a present, monseigneur.

-- Ah! oui, je sais; depuis la passion du roi pour... La Valliere.

-- Oui, monseigneur.

-- C'est donc vrai, tout cela?... Je l'ai connue, moi, je crois,
cette petite La Valliere. Elle n'est pas belle, il me semble...

-- Non, monseigneur, dit Athos.

-- Savez-vous qui elle me rappelle?

-- Elle rappelle quelqu'un a Votre Altesse?

-- Elle me rappelle une jeune fille assez agreable, dont la mere
habitait les Halles.

-- Ah! ah! fit Athos en souriant.

-- Le bon temps! ajouta M. de Beaufort. Oui La Valliere me
rappelle cette fille.

-- Qui eut un fils, n'est-ce pas?

-- Je crois que oui, repondit le duc avec une naivete insouciante,
avec un oubli complaisant, dont rien ne saurait traduire le ton et
la valeur vocale. Or, voila le pauvre Raoul, qui est bien votre
fils, hein?...

-- C'est mon fils, oui, monseigneur.

-- Voila que ce pauvre garcon est deboute par le roi, et l'on
boude?

-- Mieux que cela, monseigneur, on s'abstient.

-- Vous allez laisser croupir ce garcon-la? C'est un tort. Voyons,
donnez le-moi.

-- Je veux le garder, monseigneur. Je n'ai plus que lui au monde,
et, tant qu'il voudra rester...

-- Bien, bien, repondit le duc. Cependant, je vous l'eusse bientot
raccommode. Je vous assure qu'il est d'une pate dont on fait les
marechaux de France, et j'en ai vu sortir plus d'un d'une etoffe
semblable.

-- C'est possible, monseigneur, mais c'est le roi qui fait les
marechaux de France, et jamais Raoul n'acceptera rien du roi.

Raoul brisa cet entretien par son retour. Il precedait Grimaud,
dont les mains, encore sures, portaient le plateau charge d'un
verre et d'une bouteille du vin favori de M. le duc.

En voyant son vieux protege, le duc poussa une exclamation de
plaisir.

-- Grimaud! Bonsoir, Grimaud, dit-il; comment va?

Le serviteur s'inclina profondement, aussi heureux que son noble
interlocuteur.

-- Deux amis! dit le duc en secouant d'une facon vigoureuse
l'epaule de l'honnete Grimaud.

Autre salut plus profond et encore plus joyeux de Grimaud.

-- Que vois-je la, comte? Un seul verre!

-- Je ne bois avec Votre Altesse que si Votre Altesse m'invite,
dit Athos avec une noble humilite.

-- Cordieu! vous avez raison de n'avoir fait apporter qu'un verre,
nous y boirons tous deux comme deux freres d'armes. A vous,
d'abord, comte.

-- Faites-moi la grace tout entiere, dit Athos en repoussant
doucement le verre.

-- Vous etes un charmant ami, repliqua le duc de Beaufort, qui but
et passa le gobelet d'or a son compagnon. Mais ce n'est pas tout,
continua-t-il: j'ai encore soif et je veux faire honneur a ce beau
garcon qui est la debout. Je porte bonheur, vicomte, dit-il a
Raoul; souhaitez quelque chose en buvant dans mon verre, et la
peste m'etouffe, si ce que vous souhaitez n'arrive pas.

Il tendit le gobelet a Raoul, qui y mouilla precipitamment ses
levres, et dit avec la meme promptitude:

-- J'ai souhaite quelque chose, monseigneur.

Ses yeux brillaient d'un feu sombre, le sang avait monte a ses
joues; il effraya Athos, rien que par son sourire.

-- Et qu'avez-vous souhaite? reprit le duc en se laissant aller
dans le fauteuil, tandis que d'une main il remettait la bouteille
et une bourse a Grimaud.

-- Monseigneur, voulez-vous me promettre de m'accorder ce que j'ai
souhaite?

-- Pardieu! puisque c'est dit.

-- J'ai souhaite, monsieur le duc, d'aller avec vous a Djidgelli.

Athos palit et ne put reussir a cacher son trouble.

Le duc regarda son ami, comme pour l'aider a parer ce coup
imprevu.

-- C'est difficile, mon cher vicomte, bien difficile, ajouta-t-il
un peu bas.

-- Pardon, monseigneur, j'ai ete indiscret, reprit Raoul d'une
voix ferme; mais, comme vous m'aviez vous-meme invite a
souhaiter...

-- A souhaiter de me quitter, dit Athos.

-- Oh! monsieur... le pouvez-vous croire?

-- Eh bien! mordieu! s'ecria le duc, il a raison le petit vicomte;
que fera-t il ici? Il pourrira de chagrin.

Raoul rougit; le prince, emporte, continua:

-- La guerre, c'est une destruction; on y gagne tout, on n'y perd
qu'une chose, la vie; alors, tant pis!

-- C'est-a-dire la memoire, fit vivement Raoul, c'est-a-dire tant
mieux!

Il se repentit d'avoir parle si vite, en voyant Athos se lever et
ouvrir la fenetre.

Ce geste cachait sans doute une emotion. Raoul se precipita vers
le comte. Mais Athos avait deja devore son regret, car il reparut
aux lumieres avec une physionomie sereine et impassible.

-- Eh bien! fit le duc, voyons! part-il ou ne part-il pas? S'il
part, comte, il sera mon aide de camp, mon fils.

-- Monseigneur! s'ecria Raoul en ployant le genou.

-- Monseigneur, s'ecria le comte en prenant la main du duc, Raoul
fera ce qu'il voudra.

-- Oh! non, monsieur, ce que vous voudrez, interrompit le jeune
homme.

-- Par la corbleu! fit le prince a son tour, ce n'est le comte ni
le vicomte qui fera sa volonte, ce sera moi. Je l'emmene. La
marine, c'est un avenir superbe, mon ami.

Raoul sourit encore si tristement, que, cette fois; Athos en eut
le coeur navre, et lui repondit par un regard severe.

Raoul comprenait tout; il reprit son calme et s'observa si bien,
que plus un mot ne lui echappa.

Le duc se leva, voyant l'heure avancee, et dit tres vite:

-- Je suis presse, moi; mais, si l'on me dit que j'ai perdu mon
temps a causer avec un ami, je repondrai que j'ai fait une bonne
recrue.

-- Pardon, monsieur le duc, interrompit Raoul, ne dites pas cela
au roi, car ce n'est pas le roi que je servirai.

-- Eh! mon ami, qui donc serviras-tu? Ce n'est plus le temps ou tu
eusses pu dire: "Je suis a M. de Beaufort." Non, aujourd'hui, nous
sommes tous au roi, grands et petits. C'est pourquoi, si tu sers
sur mes vaisseaux, pas d'equivoque mon cher vicomte, c'est bien le
roi que tu serviras.

Athos attendait, avec une sorte de joie impatiente, la reponse
qu'allait faire, a cette embarrassante question, Raoul,
l'intraitable ennemi du roi, son rival. Le pere esperait que
l'obstacle renverserait le desir. Il remerciait presque
M. de Beaufort, dont la legerete ou la genereuse reflexion venait
de remettre en doute le depart d'un fils, sa seule joie.

Mais Raoul, toujours ferme et tranquille:

-- Monsieur le duc, repliqua-t-il, cette objection que vous me
faites, je l'ai deja resolue dans mon esprit. Je servirai sur vos
vaisseaux, puisque vous me faites la grace de m'emmener; mais j'y
servirai un maitre plus puissant que le roi, j'y servirai Dieu.

-- Dieu! comment cela? firent a la fois Athos et le prince.

-- Mon intention est de faire profession et de devenir chevalier
de Malte, ajouta Bragelonne, qui laissa tomber une a une ces
paroles, plus glacees que les gouttes descendues des arbres noirs
apres les tempetes de l'hiver.

Sous ce dernier coup, Athos chancela et le prince fut ebranle lui-
meme.

Grimaud poussa un sourd gemissement et laissa tomber la bouteille,
qui se brisa sur le tapis sans que nul y fit attention.

M. de Beaufort regarda en face le jeune homme, et lut sur ses
traits, bien qu'il eut les yeux baisses, le feu d'une resolution
devant laquelle tout devait ceder.

Quant a Athos, il connaissait cette ame tendre et inflexible; il
ne comptait pas la faire devier du fatal chemin qu'elle venait de
se choisir. Il serra la main que lui tendait le duc.

-- Comte, je pars dans deux jours pour Toulon, fit M. de Beaufort.
Me viendrez-vous retrouver a Paris pour que je sache votre
resolution?

-- J'aurai l'honneur d'aller vous y remercier de toutes vos
bontes, mon prince, repliqua le comte.

-- Et amenez-moi toujours le vicomte, qu'il me suive ou ne me
suive pas, ajouta le duc; il a ma parole, et je ne lui demande que
la votre.

Ayant ainsi jete un peu de baume sur la blessure de ce coeur
paternel, le duc tira l'oreille au vieux Grimaud qui clignait des
yeux plus qu'il n'est naturel, et il rejoignit son escorte dans le
parterre.

Les chevaux, reposes et frais par cette belle nuit mirent l'espace
entre le chateau et leur maitre. Athos et Bragelonne se
retrouverent seuls face a face.

Onze heures sonnaient.

Le pere et le fils garderent l'un vis-a-vis de l'autre un silence
que tout observateur intelligent eut devine plein de cris et de
sanglots.

Mais ces deux hommes etaient trempes de telle sorte, que toute
emotion s'enfoncait, perdue a jamais, quand ils avaient resolu de
la comprimer dans leur coeur.

Ils passerent donc silencieux et presque haletants l'heure qui
precede minuit. L'horloge, en sonnant, leur indiqua seule combien
de minutes avait dure ce voyage douloureux fait par leurs ames,
dans l'immensite des souvenirs du passe et des craintes de
l'avenir.

Athos se leva le premier en disant:

-- Il est tard... A demain, Raoul!

Raoul se leva a son tour et vint embrasser son pere.

Celui-ci le retint sur sa poitrine, et lui dit d'une voix alteree:

-- Dans deux jours, vous m'aurez donc quitte, quitte a jamais,
Raoul?

-- Monsieur, repliqua le jeune homme, j'avais fait un projet,
celui de me percer le coeur avec mon epee, mais vous m'eussiez
trouve lache; j'ai renonce a ce projet, et puis il fallait nous
quitter.

-- Vous me quittez en partant, Raoul.

-- Ecoutez-moi encore, monsieur, je vous en supplie. Si je ne pars
pas, je mourrai ici de douleur et d'amour. Je sais combien j'ai
encore de temps a vivre ici. Renvoyez-moi vite, monsieur, ou vous
me verrez lachement expirer sous vos yeux, dans votre maison;
c'est plus fort que ma volonte, c'est plus fort que mes forces;
vous voyez bien que, depuis un mois, j'ai vecu trente ans, et que
je suis au bout de ma vie.

-- Alors, dit Athos froidement, vous partez avec l'intention
d'aller vous faire tuer en Afrique? oh! dites-le... ne mentez pas.

Raoul palit et se tut pendant deux secondes, qui furent pour son
pere deux heures d'agonie, puis tout a coup:

-- Monsieur, dit-il, j'ai promis de me donner a Dieu. En echange
de ce sacrifice que je fais de ma jeunesse et de ma liberte, je ne
lui demanderai qu'une chose: c'est de me conserver pour vous,
parce que vous etes le seul lien qui m'attache encore a ce monde.
Dieu seul peut me donner la force pour ne pas oublier que je vous
dois tout, et que rien ne me doit etre avant vous.

Athos embrassa tendrement son fils et lui dit:

-- Vous venez de me repondre une parole d'honnete homme; dans deux
jours, nous serons chez M. de Beaufort, a Paris: et c'est vous qui
ferez alors ce qu'il vous conviendra de faire. Vous etes libre,
Raoul. Adieu!

Et il gagna lentement sa chambre a coucher.

Raoul descendit dans le jardin, ou il passa la nuit dans l'allee
des tilleuls.


Chapitre CCXXXIV -- Preparatifs de depart


Athos ne perdit plus le temps a combattre cette immuable
resolution. Il mit tous ses soins a faire preparer, pendant les
deux jours que le duc lui avait accordes, tout l'equipage de
Raoul. Ce travail regardait le bon Grimaud, lequel s'y appliqua
sur-le-champ, avec le coeur et l'intelligence qu'on lui connait.

Athos donna ordre a ce digne serviteur de prendre la route de
Paris quand les equipages seraient prets, et, pour ne pas
s'exposer a faire attendre le duc ou, tout au moins, a mettre
Raoul en retard si le duc s'apercevait de son absence, il prit,
des le lendemain de la visite de M. de Beaufort, le chemin de
Paris avec son fils.

Ce fut pour le pauvre jeune homme une emotion bien facile a
comprendre que celle d'un retour a Paris, au milieu de tous les
gens qui l'avaient connu et qui l'avaient aime.

Chaque visage rappelait, a celui qui avait tant souffert une
souffrance, a celui qui avait tant aime, une circonstance de son
amour. Raoul, en se rapprochant de Paris, se sentait mourir. Une
fois a Paris, il n'exista reellement plus. Lorsqu'il arriva chez
M. de Guiche, on lui expliqua que M. de Guiche etait chez
Monsieur.

Raoul prit le chemin du Luxembourg, et, une fois arrive, sans
s'etre doute qu'il allait dans un endroit ou La Valliere avait
vecu, il entendit tant de musique et respira tant de parfums, il
entendit tant de rires joyeux et vit tant d'ombres dansantes, que,
sans une charitable femme qui l'apercut morne et pale sous une
portiere, il fut demeure la quelques moments, puis serait parti
sans jamais revenir.

Mais comme nous l'avons dit, aux premieres antichambres il avait
arrete ses pas uniquement pour ne point se meler a toutes ces
existences heureuses qu'il sentait s'agiter dans les salles
voisines.

Et, comme un valet de Monsieur, le reconnaissant, lui avait
demande s'il comptait voir Monsieur ou Madame, Raoul lui avait a
peine repondu et etait tombe sur un banc pres de la portiere de
velours, regardant une horloge qui venait de s'arreter depuis une
heure.

Le valet avait passe; un autre etait arrive alors plus instruit
encore, et avait interroge Raoul pour savoir s'il voulait qu'on
prevint M. de Guiche.

Ce nom n'avait pas eveille l'attention du pauvre Raoul.

Le valet, insistant, s'etait mis a raconter que de Guiche venait
d'inventer un jeu de loterie nouveau, et qu'il l'apprenait a ces
dames.

Raoul, ouvrant de grands yeux comme le distrait de Theophraste,
n'avait plus repondu; mais sa tristesse en avait augmente de deux
nuances.

La tete renversee, les jambes molles, la bouche entrouverte pour
laisser passer les soupirs, Raoul restait ainsi oublie dans cette
antichambre, quand tout a coup une robe passa en frolant les
portes d'un salon lateral qui debouchait sur cette galerie.

Une femme jeune, jolie et rieuse, gourmandant un officier de
service, arrivait par la et s'exprimait avec vivacite.

L'officier repondait par des phrases calmes mais fermes; c'etait
plutot un debat d'amants qu'une contestation de gens de cour, qui
finit par un baiser sur les doigts de la dame.

Soudain, en apercevant Raoul, la dame se tut, et, repoussant
l'officier:

-- Sauvez-vous, Malicorne, dit-elle; je ne croyais pas qu'il y eut
quelqu'un ici. Je vous maudis si l'on nous a entendus ou vus!

Malicorne s'enfuit en effet; la jeune dame s'avanca derriere
Raoul, et, allongeant sa moue enjouee:

-- Monsieur est galant homme, dit-elle, et, sans doute...

Elle s'interrompit pour proferer un cri.

-- Raoul! dit-elle en rougissant.

-- Mademoiselle de Montalais! fit Raoul plus pale que la mort.

Il se leva en trebuchant et voulut prendre sa course sur la
mosaique glissante; mais elle comprit cette douleur sauvage et
cruelle, elle sentit que, dans la fuite de Raoul, il y avait une
accusation ou, tout au moins, un soupcon sur elle. Femme toujours
vigilante, elle ne crut pas devoir laisser passer l'occasion d'une
justification; mais Raoul, arrete par elle au milieu de cette
galerie, ne semblait pas vouloir se rendre sans combat.

Il le prit sur un ton tellement froid et embarrasse que, si l'un
ou l'autre eut ete surpris ainsi, toute la Cour n'eut plus eu de
doutes sur la demarche de Mlle de Montalais.

-- Ah! monsieur, dit-elle avec dedain, c'est peu digne d'un
gentilhomme, ce que vous faites. Mon coeur m'entraine a vous
parler; vous me compromettez par un accueil presque incivil; vous
avez tort, monsieur, et vous confondez vos amis avec vos ennemis.
Adieu!

Raoul s'etait jure de ne jamais parler de Louise, de ne jamais
regarder ceux qui auraient pu voir Louise; il passait dans un
autre monde pour n'y jamais rencontrer rien que Louise eut vu,
rien qu'elle eut touche. Mais apres le premier choc de son
orgueil, apres avoir entrevu Montalais, cette compagne de Louise,
Montalais, qui lui rappelait la petite tourelle de Blois et les
joies de sa jeunesse, toute sa raison s'evanouit.

-- Pardonnez-moi, mademoiselle; il n'entre pas, il ne peut pas
entrer dans ma pensee d'etre incivil.

-- Vous voulez me parler? dit-elle avec le sourire d'autrefois. Eh
bien! venez autre part; car ici, nous pourrions etre surpris.

-- Ou? fit-il.

Elle regarda l'horloge avec indecision; puis, s'etant consultee:

-- Chez moi, continua-t-elle; nous avons une heure a nous.

Et prenant sa course, plus legere qu'une fee, elle monta dans sa
chambre, et Raoul la suivit.

La, fermant la porte, et remettant aux mains de sa cameriste la
mante qu'elle avait tenue jusque-la sous son bras:

-- Vous cherchez M. de Guiche? dit-elle a Raoul.

-- Oui, mademoiselle.

-- Je vais le prier de monter ici, tout a l'heure, quand je vous
aurai parle.

-- Faites, mademoiselle.

-- M'en voulez-vous?

Raoul la regarda un moment; puis, baissant les yeux:

-- Oui, dit-il.

-- Vous croyez que j'ai trempe dans ce complot de votre rupture?

-- Rupture! dit-il avec amertume. Oh! mademoiselle il n'y a pas
rupture la ou jamais il n'y eut amour.

-- Erreur, repliqua Montalais; Louise vous aimait.

Raoul tressaillit.

-- Pas d'amour, je le sais; mais elle vous aimait, et vous eussiez
du l'epouser avant de partir pour Londres.

Raoul poussa un eclat de rire sinistre, qui donna le frisson a
Montalais.

-- Vous me dites cela bien a votre aise, mademoiselle!... Epouse-
t-on celle que l'on veut? Vous oubliez donc que le roi gardait
deja pour lui sa maitresse, dont nous parlons.

-- Ecoutez, reprit la jeune femme en serrant les mains froides de
Raoul dans les siennes, vous avez eu tous les torts; un homme de
votre age ne doit pas laisser seule une femme du sien.

-- Il n'y a plus de foi au monde, alors, dit Raoul.

-- Non, vicomte, repliqua tranquillement Montalais. Cependant je
dois vous dire que si, au lieu d'aimer froidement et
philosophiquement Louise, vous l'eussiez eveillee a l'amour...

-- Assez, je vous prie, mademoiselle, dit Raoul. Je sens que vous
etes toutes et tous d'un autre siecle que moi. Vous savez rire et
vous raillez agreablement. Moi, j'aimais Mlle de...

Raoul ne put prononcer son nom.

-- Je l'aimais; eh bien! je croyais en elle; aujourd'hui, j'en
suis quitte pour ne plus l'aimer.

-- Oh! vicomte! dit Montalais en lui montrant un miroir.

-- Je sais ce que vous voulez dire, mademoiselle; je suis bien
change, n'est-ce pas? Eh bien! savez-vous pour quelle raison?
C'est que mon visage a moi est le miroir de mon coeur: le dedans a
change comme le dehors.

-- Vous etes console? dit aigrement Montalais.

-- Non, je ne me consolerai jamais.

-- On ne vous comprendra point, monsieur de Bragelonne.

-- Je m'en soucie peu. Je me comprends trop bien, moi.

-- Vous n'avez meme pas essaye de parler a Louise?

-- Moi! s'ecria le jeune homme avec des yeux etincelants, moi! En
verite, pourquoi ne me conseillez-vous pas de l'epouser? Peut-etre
le roi y consentirait-il aujourd'hui!

Et il se leva plein de colere.

-- Je vois, dit Montalais, que vous n'etes pas gueri, et que
Louise a un ennemi de plus.

-- Un ennemi de plus?

-- Oui, les favorites sont mal cheries a la cour de France.

-- Oh! tant qu'il lui reste son amant pour la defendre, n'est-ce
pas assez? Elle l'a choisi de qualite telle, que les ennemis ne
prevaudront pas contre lui.

Mais, s'arretant tout a coup:

-- Et puis elle vous a pour amie, mademoiselle, ajouta-t-il avec
une nuance d'ironie qui ne glissa point hors de la cuirasse.

-- Moi? oh! non: je ne suis plus de celles que daigne regarder
Mlle de La Valliere; mais...

Ce _mais, _si gros de menaces et d'orages, ce mais qui fit battre
le coeur de Raoul, tant il presageait de douleurs a celle que
jadis il aimait tant, ce terrible _mais, _significatif chez une
femme comme Montalais, fut interrompu par un bruit assez fort que
les deux interlocuteurs entendirent dans l'alcove, derriere la
boiserie.

Montalais dressa l'oreille et Raoul se levait deja, quand une
femme entra, toute tranquille, par cette porte secrete, qu'elle
referma derriere elle.

-- Madame! s'ecria Raoul en reconnaissant la belle-soeur du roi.

-- Oh! malheureuse! murmura Montalais en se jetant, mais trop
tard, devant la princesse. Je me suis trompee d'une heure.

Elle eut cependant le temps de prevenir Madame, qui marchait sur
Raoul.

-- M. de Bragelonne, madame.

Et, sur ces mots, la princesse recula en poussant un cri a son
tour.

-- Votre Altesse Royale, dit Montalais avec volubilite est donc
assez bonne pour penser a cette loterie, et...

La princesse commencait a perdre contenance.

Raoul pressa a la hate sa sortie sans deviner tout encore, et il
sentait cependant qu'il genait.

Madame preparait un mot de transition pour se remettre, lorsqu'une
armoire s'ouvrit en face de l'alcove et que M. de Guiche sortit
tout radieux aussi de cette armoire. Le plus pale des quatre, il
faut le dire, ce fut encore Raoul. Cependant, la princesse faillit
s'evanouir et s'appuya sur le pied du lit.

Nul n'osa la soutenir. Cette scene occupa quelques minutes dans un
terrible silence.

Raoul le rompit; il alla au comte, dont l'emotion inexprimable
faisait trembler les genoux, et, lui prenant la main:

-- Cher comte, dit-il, dites bien a Madame que je suis trop
malheureux pour ne pas meriter mon pardon; dites-lui bien aussi
que j'ai aime dans ma vie, et que l'horreur de la trahison qu'on
m'a faite me rend inexorable pour toute autre trahison qui se
commettrait autour de moi. Voila pourquoi, mademoiselle dit-il en
souriant a Montalais, je ne divulguerai jamais le secret des
visites de mon ami chez vous. Obtenez de Madame, Madame qui est si
clemente et si genereuse, obtenez qu'elle vous les pardonne aussi,
elle qui vous a surprise tout a l'heure. Vous etes libres l'un et
l'autre, aimez vous, soyez heureux!

La princesse eut un mouvement de desespoir qui ne se peut
traduire; il lui repugnait, malgre l'exquise delicatesse dont
venait de faire preuve Raoul, de se sentir a la merci d'une
indiscretion.

Il lui repugnait egalement d'accepter l'echappatoire offerte par
cette delicate supercherie. Vive, nerveuse, elle se debattait
contre la double morsure de ces deux chagrins.

Raoul la comprit et vint encore une fois a son aide. Flechissant
le genou devant elle:

-- Madame, lui dit-il tout bas, dans deux jours, je serai loin de
Paris, et, dans quinze jours, je serai loin de la France, et
jamais plus on ne me reverra.

-- Vous partez? pensa-t-elle joyeuse.

-- Avec M. de Beaufort.

-- En Afrique! s'ecria de Guiche a son tour. Vous, Raoul? oh! mon
ami, en Afrique ou l'on meurt!

Et, oubliant tout, oubliant que son oubli meme compromettait plus
eloquemment la princesse que sa presence: Ingrat, dit-il, vous ne
m'avez pas meme consulte!

Et il l'embrassa.

Pendant ce temps, Montalais avait fait disparaitre Madame, elle
etait disparue elle-meme.

Raoul passa une main sur son front et dit en souriant:

-- J'ai reve!

Puis, vivement a de Guiche, qui l'absorbait peu a peu:

-- Ami, dit-il, je ne me cache pas de vous, qui etes l'elu de mon
coeur: je vais mourir la-bas, votre secret ne passera pas l'annee.

-- Oh! Raoul! un homme!

-- Savez-vous ma pensee, de Guiche? La voici: c'est que je vivrai
plus, etant couche sous la terre, que je ne vis depuis un mois. On
est chretien, mon ami, et, si une pareille souffrance continuait,
je ne repondrais plus de mon ame.

De Guiche voulut faire ses objections.

-- Plus un mot sur moi, dit Raoul, un conseil a vous cher ami;
c'est d'une bien autre importance, ce que je vais vous dire.

-- Comment cela?

-- Sans doute, vous risquez bien plus que moi, vous, puisqu'on
vous aime.

-- Oh!...

-- Ce m'est une joie si douce que de pouvoir vous parler ainsi! Eh
bien! de Guiche, defiez-vous de Montalais.

-- C'est une bonne amie.

-- Elle etait amie de... celle que vous savez... elle l'a perdue
par l'orgueil.

-- Vous vous trompez.

-- Et aujourd'hui qu'elle l'a perdue, elle veut lui ravir la seule
chose qui rende cette femme excusable a mes yeux.

-- Laquelle?

-- Son amour.

-- Que voulez-vous dire?

-- Je veux dire qu'il y a un complot forme contre celle qui est la
maitresse du roi, complot forme dans la maison meme de Madame.

-- Le pouvez-vous croire?

-- J'en suis certain.

-- Par Montalais?

-- Prenez-la comme la moins dangereuse des ennemies que je redoute
pour... l'autre!

-- Expliquez-vous bien, mon ami, et, si je puis vous comprendre...

-- En deux mots: Madame a ete jalouse du roi.

-- Je le sais...

-- Oh! ne craignez rien, on vous aime, on vous aime, de Guiche;
sentez-vous tout le prix de ces deux mots? Ils signifient que vous
pouvez lever le front, que vous pouvez dormir tranquille, que vous
pouvez remercier Dieu a chaque minute de votre vie! on vous aime,
cela signifie que vous pouvez tout entendre, meme le conseil d'un
ami qui veut vous menager votre bonheur. On vous aime, de Guiche,
on vous aime! Vous ne passerez point ces nuits atroces, ces nuits
sans fin que traversent, l'oeil aride et le coeur devore, d'autres
gens destines a mourir. Vous vivrez longtemps, si vous faites
comme l'avare qui, brin a brin, miette a miette, caresse et
entasse diamants et or. On vous aime! permettez-moi de vous dire
ce qu'il faut faire pour qu'on vous aime toujours.

De Guiche regarda quelque temps ce malheureux jeune homme a moitie
fou de desespoir, et il lui passa dans l'ame comme un remords de
son bonheur.

Raoul se remettait de son exaltation fievreuse pour prendre la
voix et la physionomie d'un homme impassible.

-- On fera souffrir, dit-il, celle dont je voudrais encore pouvoir
dire le nom. Jurez-moi, non seulement que vous n'y aiderez en
rien, mais encore que vous la defendrez quand il se pourra, comme
je l'eusse fait moi-meme.

-- Je le jure! repliqua de Guiche.

-- Et, dit Raoul, un jour que vous lui aurez rendu quelque grand
service, un jour qu'elle vous remerciera, promettez-moi de lui
dire ces paroles: "Je vous ai fait ce bien, madame, sur la
recommandation de M. de Bragelonne, a qui vous avez fait tant de
mal."

-- Je le jure! murmura de Guiche attendri.

-- Voila tout. Adieu! Je pars demain ou apres pour Toulon. Si vous
avez quelques heures, donnez-les-moi.

-- Tout! tout! s'ecria le jeune homme.

-- Merci!

-- Et qu'allez-vous faire de ce pas?

-- Je m'en vais retrouver M. le comte chez Planchet, ou nous
esperons trouver M. d'Artagnan.

-- M. d'Artagnan?

-- Je veux l'embrasser avant mon depart. C'est un brave homme qui
m'aimait. Adieu, cher ami; on vous attend sans doute, vous me
retrouverez, quand il vous plaira, au logis du comte. Adieu!

Les deux jeunes gens s'embrasserent. Ceux qui les eussent vus
ainsi l'un et l'autre n'eussent pas manque de dire en montrant
Raoul: "C'est celui-la qui est l'homme heureux."


Chapitre CCXXXV -- L'inventaire de Planchet


Athos, pendant la visite faite au Luxembourg par Raoul, etait
alle, en effet, chez Planchet pour avoir des nouvelles de
d'Artagnan.

Le gentilhomme, en arrivant rue des Lombards, trouva la boutique
de l'epicier fort encombree; mais ce n'etait pas l'encombrement
d'une vente heureuse ou celui d'un arrivage de marchandises.

Planchet ne tronait pas comme d'habitude sur les sacs et les
barils. Non. Un garcon, la plume a l'oreille, un autre, le carnet
a la main, inscrivaient force chiffres, tandis qu'un troisieme
comptait et pesait.

Il s'agissait d'un inventaire. Athos, qui n'etait pas commercant,
se sentit un peu embarrasse par les obstacles materiels et la
majeste de ceux qui instrumentaient ainsi.

Il voyait renvoyer plusieurs pratiques et se demandait si lui, qui
ne venait rien acheter, ne serait pas a plus forte raison
importun.

Aussi demanda-t-il fort poliment aux garcons comment on pourrait
parler a M. Planchet.

La reponse, assez negligente, fut que M. Planchet achevait ses
malles.

Ces mots firent dresser l'oreille a Athos.

-- Comment, ses malles? dit-il; M. Planchet part-il?

-- Oui, monsieur, sur l'heure.

-- Alors, messieurs, veuillez le faire prevenir que M. le comte de
La Fere desire lui parler un moment.

Au nom du comte de La Fere, un des garcons, accoutume sans doute a
n'entendre prononcer ce nom qu'avec respect, se detacha pour aller
prevenir Planchet.

Ce fut le moment ou Raoul, libre enfin, apres sa cruelle scene
avec Montalais, arrivait chez l'epicier.

Planchet, sur le rapport de son garcon, quitta sa besogne et
accourut.

-- Ah! monsieur le comte, dit-il, que de joie! et quelle etoile
vous amene?

-- Mon cher Planchet, dit Athos en serrant les mains de son fils,
dont il remarquait a la derobee l'air attriste, nous venons savoir
de vous... Mais dans quel embarras je vous trouve! vous etes blanc
comme un meunier, ou vous etes-vous fourre?

-- Ah! diable! prenez garde, monsieur, et ne m'approchez pas que
je ne me sois bien secoue.

-- Pourquoi donc? farine ou poudre ne font que blanchir?

-- Non pas, non pas! ce que vous voyez la, sur mes bras, c'est de
l'arsenic.

-- De l'arsenic?

-- Oui. Je fais mes provisions pour les rats.

-- Oh! dans un etablissement comme celui-ci, les rats jouent un
grand role.

-- Ce n'est pas de cet etablissement que je m'occupe, monsieur le
comte: les rats m'y ont plus mange qu'ils ne me mangeront.

-- Que voulez-vous dire?

-- Mais, vous avez pu le voir, monsieur le comte, on fait mon
inventaire.

-- Vous quittez le commerce?

-- Eh! mon Dieu, oui; je cede mon fonds a un de mes garcons.

-- Bah! vous etes donc assez riche?

-- Monsieur, j'ai pris la ville en degout; je ne sais si c'est
parce que je vieillis, et que, comme le disait un jour
M. d'Artagnan, quand on vieillit, on pense plus souvent aux choses
de la jeunesse; mais, depuis quelque temps, je me sens entraine
vers la campagne et le jardinage: j'etais paysan, moi, autrefois.

Et Planchet ponctua cet aveu d'un petit rire un peu pretentieux
pour un homme qui eut fait profession d'humilite.

Athos approuva du geste.

-- Vous achetez des terres? dit-il ensuite.

-- J'ai achete, monsieur.

-- Ah! tant mieux.

-- Une petite maison a Fontainebleau et quelque vingt arpents aux
alentours.

-- Tres bien, Planchet, mon compliment.

-- Mais, monsieur, nous sommes bien mal ici; voila que ma maudite
poussiere vous fait tousser. Corbleu! je ne me soucie pas
d'empoisonner le plus digne gentilhomme de ce royaume.

Athos ne sourit pas a cette plaisanterie, que lui decochait
Planchet pour s'essayer aux faceties mondaines.

-- Oui, dit-il, causons a l'ecart; chez vous, par exemple. Vous
avez un chez-vous, n'est-ce pas?

-- Certainement, monsieur le comte.

-- La-haut, peut-etre?

Et Athos, voyant Planchet embarrasse, voulut le degager en passant
devant.

-- C'est que... dit Planchet en hesitant.

Athos se meprit au sens de cette hesitation, et, l'attribuant a
une crainte qu'aurait l'epicier d'offrir une hospitalite mediocre:

-- N'importe, n'importe! dit-il en passant toujours, le logement
d'un marchand, dans ce quartier, a le droit de ne pas etre un
palais. Allons toujours.

Raoul le preceda lestement et entra.

Deux cris se firent entendre simultanement; on pourrait dire
trois.

L'un de ces cris domina les autres: il etait pousse par une femme.

L'autre sortit de la bouche de Raoul. C'etait une exclamation de
surprise. Il ne l'eut pas plutot poussee qu'il ferma vivement la
porte.

Le troisieme etait de l'effroi. Planchet l'avait profere.

-- Pardon, ajouta-t-il, c'est que Madame s'habille.

Raoul avait vu sans doute que Planchet disait vrai, car il fit un
pas pour redescendre.

-- Madame?... dit Athos. Ah! pardon, mon cher, j'ignorais que vous
eussiez la-haut...

-- C'est Truechen, ajouta Planchet un peu rouge.

-- C'est ce qu'il vous plaira, mon bon Planchet; pardon de notre
indiscretion.

-- Non, non; montez a present, messieurs.

-- Nous n'en ferons rien, dit Athos.

-- Oh! Madame etant prevenue, elle aura eu le temps...

-- Non, Planchet. Adieu!

-- Eh! messieurs, vous ne voudriez pas me desobliger ainsi en
demeurant sur l'escalier, ou en sortant de chez moi sans vous etre
assis?

-- Si nous eussions su que vous aviez une dame la-haut, repondit
Athos avec son sang-froid habituel, nous eussions demande a la
saluer.

Planchet fut si decontenance par cette exquise impertinence, qu'il
forca le passage et ouvrit lui-meme la porte pour faire entrer le
comte et son fils.

Truechen etait tout a fait vetue: costume de marchande riche et
coquette; oeil d'Allemande aux prises avec des yeux francais. Elle
ceda la place apres deux reverences, et descendit a la boutique.

Mais ce ne fut pas sans avoir ecoute aux portes pour savoir ce que
diraient d'elle a Planchet les gentilshommes ses visiteurs.

Athos s'en doutait bien, et ne mit pas la conversation sur ce
chapitre.

Planchet, lui, grillait de donner des explications devant
lesquelles fuyait Athos.

Aussi, comme certaines tenacites sont plus fortes que toutes les
autres, Athos fut-il force d'entendre Planchet raconter ses
idylles de felicite, traduites en un langage plus chaste que celui
de Longus.

Ainsi Planchet raconta-t-il que Truechen avait charme son age mur
et porte bonheur a ses affaires, comme Ruth a Booz.

-- Il ne vous manque plus que des heritiers de votre prosperite,
dit Athos.

-- Si j'en avais un, celui-la aurait trois cent mille livres,
repliqua Planchet.

-- Il faut l'avoir, dit flegmatiquement Athos, ne fut-ce que pour
ne pas laisser perdre votre petite fortune.

Ce mot: petite fortune, mit Planchet a son rang, comme autrefois
la voix du sergent quand Planchet n'etait que piqueur dans le
regiment de Piemont, ou l'avait place Rochefort.

Athos comprit que l'epicier epouserait Truechen, et que, bon gre
mal gre, il ferait souche.

Cela lui apparut d'autant plus evidemment, qu'il apprit que le
garcon auquel Planchet vendait son fonds etait un cousin de
Truechen.

Athos se souvint que ce garcon etait rouge de teint comme une
giroflee, crepu de cheveux et carre d'epaules.

Il savait tout ce qu'on peut, tout ce qu'on doit savoir sur le
sort d'un epicier. Les belles robes de Truechen ne payaient pas
seules l'ennui qu'elle eprouverait a s'occuper de nature champetre
et de jardinage en compagnie d'un mari grisonnant.

Athos comprit donc, comme nous l'avons dit, et, sans transition:

-- Que fait M. d'Artagnan? dit-il. On ne l'a pas trouve au Louvre.

-- Ah! monsieur le comte, M. d'Artagnan a disparu.

-- Disparu? fit Athos avec surprise.

-- Oh! monsieur, nous savons ce que cela veut dire.

-- Mais, moi, je ne le sais pas.

-- Quand M. d'Artagnan disparait, c'est toujours pour quelque
mission ou quelque affaire.

-- Il vous en aurait parle?

-- Jamais.

-- Vous avez su autrefois cependant son depart pour l'Angleterre?

-- A cause de la speculation, fit etourdiment Planchet.

-- La speculation?

-- Je veux dire... interrompit Planchet gene.

-- Bien, bien, vos affaires, non plus que celles de notre ami, ne
sont en jeu; l'interet qu'il nous inspire m'a pousse seul a vous
questionner. Puisque le capitaine des mousquetaires n'est pas ici,
puisque l'on ne peut obtenir de vous aucun renseignement sur
l'endroit ou on pourrait rencontrer M. d'Artagnan, nous allons
prendre conge de vous. Au revoir, Planchet! au revoir! Partons,
Raoul.

-- Monsieur le comte, je voudrais pouvoir vous dire...

-- Nullement, nullement; ce n'est pas moi qui reproche a un
serviteur la discretion.

Ce mot: _serviteur_, frappa rudement le demi-millionnaire
Planchet; mais le respect et la bonhomie naturels l'emporterent
sur l'orgueil.

-- Il n'y a rien d'indiscret a vous dire, monsieur le comte, que
M. d'Artagnan est venu ici l'autre jour.

-- Ah! ah!

-- Et qu'il y est reste plusieurs heures a consulter une carte
geographique.

-- Vous avez raison, mon ami, n'en dites pas davantage.

-- Et cette carte, la voici comme preuve, ajouta Planchet, qui
alla la chercher sur la muraille voisine, ou elle etait suspendue
par une tresse formant triangle avec la traverse a laquelle etait
cloue le plan consulte par le capitaine lors de sa visite a
Planchet.

Il apporta, en effet, au comte de La Fere, une carte de France,
sur laquelle, l'oeil exerce de celui-ci decouvrit un itineraire
pointe avec de petites epingles; la ou l'epingle manquait, le trou
faisait foi et jalon.

Athos, en suivant du regard les epingles et les trous vit que
d'Artagnan avait du prendre la direction du Midi et marcher
jusqu'a la Mediterranee, du cote de Toulon. C'etait aupres de
Cannes que s'arretaient les marques et les endroits ponctues.

Le comte de La Fere se creusa pendant quelques instants la
cervelle pour deviner ce que le mousquetaire allait faire a
Cannes, et quel motif il pouvait avoir pour aller observer les
rives du Var.

Les reflexions d'Athos ne lui suggererent rien. Sa perspicacite
accoutumee resta en defaut. Raoul ne devina pas plus que son pere.

-- N'importe! dit le jeune homme au comte, qui, silencieusement et
du doigt, lui avait fait comprendre la marche de d'Artagnan, on
peut avouer qu'il y a une providence toujours occupee de
rapprocher notre destinee de celle de M. d'Artagnan. Le voila du
cote de Cannes, et vous, monsieur, vous me conduisez au moins
jusqu'a Toulon. Soyez sur que nous le retrouverons bien plus
aisement sur notre route que sur cette carte.

Puis, prenant conge de Planchet, qui gourmandait ses garcons, meme
le cousin de Truechen, son successeur, les gentilshommes se mirent
en chemin pour aller rendre visite a M. le duc de Beaufort.

A la sortie de la boutique de l'epicier, ils virent un coche,
depositaire futur des charmes de Mlle Truechen et des sacs d'ecus
de M. Planchet.

-- Chacun s'achemine au bonheur par la route qu'il choisit, dit
tristement Raoul.

-- Route de Fontainebleau! cria Planchet a son cocher.


Chapitre CCXXXVI -- L'inventaire de M. de Beaufort


Avoir cause de d'Artagnan avec Planchet, avoir vu Planchet quitter
Paris pour s'ensevelir dans la retraite, c'etait pour Athos et son
fils comme un dernier adieu a tout ce bruit de la capitale, a leur
vie d'autrefois.

Que laissaient-ils, en effet, derriere eux, ces gens, dont l'un
avait epuise tout le siecle dernier avec la gloire, et l'autre
tout l'age nouveau avec le malheur? Evidemment ni l'un ni l'autre
de ces deux hommes n'avaient rien a demander a leurs
contemporains.

Il ne restait plus qu'a rendre une visite a M. de Beaufort et a
regler les conditions de depart.

Le duc etait loge magnifiquement a Paris. Il avait le train
superbe des grandes fortunes que certains vieillards se
rappelaient avoir vues fleurir du temps des liberalites de Henri
III.

Alors, reellement, certains grands seigneurs etaient plus riches
que le roi. Ils le savaient, en usaient, et ne se privaient pas du
plaisir d'humilier un peu Sa Majeste Royale. C'etait cette
aristocratie egoiste que Richelieu avait contrainte a contribuer
de son sang, de sa bourse et de ses reverences a ce qu'on appela
des lors le service du roi.

Depuis Louis XI, le terrible faucheur des grands, jusqu'a
Richelieu, combien de familles avaient releve la tete! Combien,
depuis Richelieu jusqu'a Louis XIV l'avaient courbee, qui ne la
releverent plus! Mais M. de Beaufort etait ne prince et d'un sang
qui ne se repand point sur les echafauds, si ce n'est par sentence
des peuples.

Ce prince avait donc conserve une grande habitude de vivre.
Comment payait-il ses chevaux, ses gens et sa table? Nul ne le
savait, lui moins que les autres. Seulement, il y avait alors le
privilege pour les fils de roi, que nul ne refusait de devenir
leur creancier, soit par respect, soit par devouement, soit par la
persuasion que l'on serait paye un jour.

Athos et Raoul trouverent donc la maison du prince encombree a la
facon de celle de Planchet.

Le duc aussi faisait son inventaire, c'est-a-dire qu'il
distribuait a ses amis, tous ses creanciers, chaque valeur un peu
considerable de sa maison.

Devant deux millions a peu pres, ce qui etait enorme alors,
M. de Beaufort avait calcule qu'il ne pourrait partir pour
l'Afrique sans une belle somme, et, pour trouver cette somme, il
distribuait aux creanciers passes vaisselle, armes, joyaux et
meubles, ce qui etait plus magnifique que de vendre, et lui
rapportait le double.

En effet, comment un homme auquel on doit dix mille livres refuse-
t-il d'emporter un present de six mille, rehausse du merite
d'avoir appartenu au descendant de Henri IV, et comment, apres
avoir emporte ce present, refuserait-il dix mille autres livres a
ce genereux seigneur?

C'est donc ce qui etait arrive. Le prince n'avait plus de maison,
ce qui devient inutile a un amiral dont l'appartement est son
navire. Il n'avait plus d'armes superflues, depuis qu'il se
placait au milieu de ses canons; plus de joyaux que la mer eut pu
devorer; mais il avait trois ou quatre cent mille ecus dans ses
coffres.

Et partout, dans la maison, il y avait un mouvement joyeux de gens
qui croyaient piller Monseigneur.

Le prince possedait au supreme degre l'art de rendre heureux les
creanciers les plus a plaindre. Tout homme presse, toute bourse
vide rencontraient chez lui patience et intelligence de sa
position.

Aux uns il disait:

-- Je voudrais bien avoir ce que vous avez; je vous le donnerais.

Et aux autres:

-- Je n'ai que cette aiguiere d'argent, elle vaut toujours bien
cinq cents livres; prenez-la.

Ce qui fait, tant la bonne mine est un paiement courant, que le
prince trouvait sans cesse a renouveler ses creanciers.

Cette fois, il n'y mettait plus de ceremonie, et l'on eut dit un
pillage; il donnait tout.

La fable orientale de ce pauvre Arabe qui enleve du pillage d'un
palais une marmite au fond de laquelle il a cache un sac d'or, et
que tout le monde laisse passer librement et sans le jalouser,
cette fable etait devenue chez le prince une verite. Bon nombre de
fournisseurs se payaient sur les offices du duc.

Ainsi l'etat de bouche, qui pillait les vestiaires et les
selleries, trouvait peu de prix dans ces riens que prisaient bien
fort les selliers ou les tailleurs.

Jaloux de rapporter chez leurs femmes des confitures donnees par
Monseigneur, on les voyait bondir joyeux sous le poids des
terrines et des bouteilles glorieusement estampillees aux armes du
prince.

M. de Beaufort finit par donner ses chevaux et le foin des
greniers. Il fit plus de trente heureux avec ses batteries de
cuisine, et trois cents avec sa cave.

De plus, tous ces gens s'en allaient avec la conviction que
M. de Beaufort n'agissait de la sorte qu'en prevision d'une
nouvelle fortune cachee sous les tentes arabes.

On se repetait, tout en devastant son hotel, qu'il etait envoye a
Djidgelli par le roi pour reconstituer sa richesse perdue; que les
tresors d'Afrique seraient partages par moitie entre l'amiral et
le roi de France; que ces tresors consistaient en des mines de
diamants ou d'autres pierres fabuleuses; les mines d'argent ou
d'or de l'Atlas n'obtenaient pas meme l'honneur d'une mention.

Outre les mines a exploiter, ce qui n'arriverait qu'apres la
campagne, il y aurait le butin fait par l'armee.

M. de Beaufort mettrait la main sur tout ce que les riches
ecumeurs de mer avaient vole a la chretiente depuis la bataille de
Lepante. Le nombre des millions ne se comptait plus.

Or, pourquoi aurait-il menage les pauvres ustensiles de sa vie
passee, celui qui allait etre en quete des plus rares tresors? Et,
reciproquement, comment aurait-on menage le bien de celui qui se
menageait si peu lui-meme?

Voila quelle etait la situation. Athos, avec son regard
investigateur, s'en rendit compte du premier coup d'oeil.

Il trouva l'amiral de France un peu etourdi, car il sortait de
table, d'une table de cinquante couverts, ou l'on avait bu
longtemps a la prosperite de l'expedition; ou, au dessert, on
avait abandonne les restes aux valets et les plats vides aux
curieux.

Le prince s'etait enivre de sa ruine et de sa popularite tout
ensemble. Il avait bu son ancien vin a la sante de son vin futur.

Quand il vit Athos avec Raoul.

-- Voila, s'ecria-t-il, mon aide de camp que l'on m'amene. Venez
par ici, comte; venez par ici, Vicomte.

Athos cherchait un passage dans la jonchee de linge et de
vaisselle.

-- Ah! oui, enjambez, dit le duc.

Et il offrit un verre plein a Athos.

Celui-ci accepta; Raoul mouilla ses levres a peine.

-- Voici votre commission, dit le prince a Raoul. Je l'avais
preparee, comptant sur vous. Vous allez courir devant moi jusqu'a
Antibes.

-- Oui, monseigneur.

-- Voici l'ordre.

Et M. de Beaufort donna l'ordre a Bragelonne.

-- Connaissez-vous la mer? dit-il.

-- Oui, monseigneur, j'ai voyage avec M. le prince.

-- Bien. Tous ces chalands, toutes ces alleges m'attendront pour
me faire escorte et charrier mes provisions. Il faut que l'armee
puisse s'embarquer dans quinze jours au plus tard.

-- Ce sera fait, monseigneur.

-- Le present ordre vous donne le droit de visite et de recherche
dans toutes les iles qui longent la cote; vous y ferez les
enrolements et les enlevements que vous voudrez pour moi.

-- Oui, monsieur le duc.

-- Et, comme vous etes un homme actif, comme vous travaillerez
beaucoup, vous depenserez beaucoup d'argent.

-- J'espere que non, monseigneur.

-- J'espere que si. Mon intendant a prepare des bons de mille
livres payables sur les villes du Midi. On vous en donnera cent.
Allez, cher vicomte.

Athos interrompit le prince:

-- Gardez votre argent, monseigneur; la guerre se fait chez les
Arabes avec de l'or autant qu'avec du plomb.

-- Je veux essayer du contraire, repartit le duc, et puis vous
savez mes idees sur mon expedition: beaucoup de bruit, beaucoup de
feu, et je disparaitrai, s'il le faut dans la fumee.

Ayant ainsi parle, M. de Beaufort voulut se remettre a rire; mais
il etait mal tombe avec Athos et Raoul. Il s'en apercut aussitot.

-- Ah! dit-il avec l'egoisme courtois de son rang et de son age,
vous etes des gens qu'il ne faut pas voir apres le diner, froids,
roides et secs, quand je suis tout feu, tout souplesse et tout
vin. Non, le diable m'emporte! je vous verrai toujours a jeun,
vicomte; et vous, comte, si vous continuez, je ne vous verrai
plus.

Il disait cela en serrant la main d'Athos, qui lui repondit en
souriant:

-- Monseigneur, ne faites pas cet eclat, parce que vous avez
beaucoup d'argent. Je vous predis que, avant un mois, vous serez
sec, roide et froid, en presence de votre coffre, et qu'alors,
ayant Raoul a vos cotes, vous serez surpris de le voir gai,
bouillant et genereux, parce qu'il aura des ecus neufs a vous
offrir.

-- Dieu vous entende! s'ecria le duc enchante. Je vous garde,
comte.

-- Non, je pars avec Raoul; la mission dont vous le chargez est
penible, difficile. Seul, il aurait trop de peine a la remplir.
Vous ne faites pas attention, monseigneur, que vous venez de lui
donner un commandement de premier ordre.

-- Bah!

-- Et dans la marine!

-- C'est vrai. Mais ne fait-on pas tout ce qu'on veut, quand on
lui ressemble?

-- Monseigneur, vous ne trouverez nulle part autant de zele et
d'intelligence, autant de reelle bravoure que chez Raoul; mais,
s'il vous manquait votre embarquement, vous n'auriez que ce que
vous meritez.

-- Le voila qui me gronde!

-- Monseigneur, pour approvisionner une flotte, pour rallier une
flottille, pour enroler votre service maritime, il faudrait un an
a un amiral. Raoul est un capitaine de cavalerie, et vous lui
donnez quinze jours.

-- Je vous dis qu'il s'en tirera.

-- Je le crois bien; mais je l'y aiderai.

-- J'ai bien compte sur vous, et je compte bien meme qu'une fois a
Toulon, vous ne le laisserez pas partir seul.

-- Oh! fit Athos en secouant la tete.

-- Patience! patience!

-- Monseigneur, laissez-nous prendre conge.

-- Allez donc, et que ma fortune vous aide!

-- Adieu, monseigneur, et que votre fortune vous aide aussi!

-- Voila une expedition bien commencee, dit Athos a son fils. Pas
de vivres, pas de reserves, pas de flottille de charge; que fera-
t-on ainsi?

-- Bon! murmura Raoul, si tous y vont faire ce que j'y ferai, les
vivres ne manqueront pas.

-- Monsieur, repliqua severement Athos, ne soyez pas injuste et
fou dans votre egoisme ou dans votre douleur, comme il vous
plaira. Des que vous partez pour cette guerre avec l'intention d'y
mourir, vous n'avez besoin de personne, et ce n'etait pas la peine
de vous faire recommander a M. de Beaufort. Des que vous approchez
du prince commandant, des que vous acceptez la responsabilite
d'une charge dans l'armee, il ne s'agit plus de vous, il s'agit de
tous ces pauvres soldats qui, comme vous, ont un coeur et un
corps, qui pleureront la patrie et souffriront toutes les
necessites de la condition humaine. Sachez, Raoul, que l'officier
est un ministre aussi utile qu'un pretre, et qu'il doit avoir plus
de charite qu'un pretre.

-- Monsieur, je le savais et je l'ai pratique, je l'eusse fait
encore... mais...

-- Vous oubliez aussi que vous etes d'un pays fier de sa gloire
militaire; allez mourir si vous voulez, mais ne mourez pas sans
honneur et sans profit pour la France. Allons, Raoul, ne vous
attristez pas de mes paroles; je vous aime et voudrais que vous
fussiez parfait.

-- J'aime vos reproches, monsieur, dit doucement le jeune homme;
ils me guerissent, ils me prouvent que quelqu'un m'aime encore.

-- Et maintenant, partons, Raoul; le temps est si beau, le ciel
est si pur, ce ciel que nous trouverons toujours au-dessus de nos
tetes, que vous reverrez plus pur encore a Djidgelli, et qui vous
parlera de moi la-bas comme ici il me parle de Dieu.

Les deux gentilshommes, apres s'etre accordes sur ce point,
s'entretinrent des folles facons du duc, convinrent que la France
serait servie d'une maniere incomplete dans l'esprit et la
pratique de l'expedition, et, ayant resume cette politique par le
mot vanite, ils se mirent en marche pour obeir a leur volonte plus
encore qu'au destin.

Le sacrifice etait accompli.


Chapitre CCXXXVII -- Le plat d'argent


Le voyage fut doux. Athos et son fils traverserent toute la France
en faisant une quinzaine de lieues par jour, quelquefois
davantage, selon que le chagrin de Raoul redoublait d'intensite.

Ils mirent quinze jours pour arriver a Toulon, et perdirent tout a
fait les traces de d'Artagnan a Antibes.

Il faut croire que le capitaine des mousquetaires avait voulu
garder l'incognito dans ces parages; car Athos recueillit de ses
informations l'assurance qu'on avait vu le cavalier qu'il
depeignit changer ses chevaux contre une voiture bien fermee a
partir d'Avignon.

Raoul se desesperait de ne point rencontrer d'Artagnan, il
manquait a ce coeur tendre l'adieu et la consolation de ce coeur
d'acier.

Athos savait par experience que d'Artagnan devenait impenetrable
lorsqu'il s'occupait d'une affaire serieuse, soit pour son compte,
soit pour le service du roi.

Il craignit meme d'offenser son ami ou de lui nuire en prenant
trop d'informations. Cependant, quand Raoul commenca son travail
de classement pour la flottille, et qu'il rassembla les chalands
et alleges pour les envoyer a Toulon, l'un des pecheurs apprit au
comte que son bateau etait en radoub depuis un voyage qu'il avait
fait pour le compte d'un gentilhomme tres presse de s'embarquer.

Athos, croyant que cet homme mentait pour rester libre et gagner
plus d'argent a pecher quand tous ses compagnons seraient partis,
insista pour avoir des details.

Le pecheur lui apprit que, environ six jours en deca, un homme
etait venu louer son bateau pendant la nuit pour rendre une visite
a l'ile Saint-Honorat. Le prix fut convenu; mais le gentilhomme
etait arrive avec une grande caisse de voiture qu'il avait voulu
embarquer malgre les difficultes de toute nature que presentait
cette operation. Le pecheur avait voulu se dedire. Il avait
menace, et sa menace n'avait abouti qu'a lui procurer un grand
nombre de coups de canne rudement appliques par ce gentilhomme,
qui frappait fort et longtemps. Tout maugreant, le pecheur avait
eu recours au syndic de ses confreres d'Antibes, lesquels entre
eux font la justice et se protegent; mais le gentilhomme avait
exhibe certain papier a la vue duquel le syndic, saluant jusqu'a
terre avait enjoint au pecheur d'obeir, en le gourmandant d'avoir
ete recalcitrant. Alors on etait parti avec le chargement.

-- Mais tout cela ne nous dit pas, reprit Athos, comment vous avez
echoue.

-- Le voici. J'allais sur Saint-Honorat, ainsi que me l'avait dit
le gentilhomme; mais il changea d'avis et pretendit que je ne
pourrais passer au sud de l'abbaye.

-- Pourquoi pas?

-- Parce que, monsieur, il y a, en face de la tour carree des
Benedictins, vers la pointe du sud, le banc des _Moines_.

-- Un ecueil? fit Athos.

-- A fleur d'eau et sous l'eau, passage dangereux, mais que j'ai
franchi mille fois; le gentilhomme demanda que je le deposasse a
Sainte Marguerite.

-- Eh bien?

-- Eh bien! monsieur, s'ecria le pecheur avec son accent
provencal, on est marin ou on ne l'est pas, on connait sa passe ou
l'on n'est qu'une pluie d'eau douce. Je m'obstinais a vouloir
passer. Le gentilhomme me prit au cou et m'annonca tranquillement
qu'il allait m'etrangler. Mon second s'arma d'une hache, et moi
aussi. Nous avions a venger l'affront de la nuit. Mais le
gentilhomme mit l'epee a la main, avec des mouvements si vifs, que
nous ne pumes approcher ni l'un ni l'autre. J'allais lui lancer ma
hache a la tete, et j'etais dans mon droit, n'est-ce pas monsieur?
car un marin sur son bord est maitre, comme un bourgeois dans sa
chambre; j'allais donc, pour me defendre couper en deux le
gentilhomme, lorsque tout a coup, vous me croirez si vous voulez,
monsieur, ce coffre de carrosse s'ouvrit je ne sais comment, et il
en sortit une maniere de fantome, coiffe d'un casque noir, avec un
masque noir, quelque chose d'effrayant a voir qui nous menace du
poing.

-- C'etait? dit Athos.

-- C'etait le diable, monsieur! car le gentilhomme, joyeux,
s'ecria en le voyant: "Ah! merci, monseigneur."

-- C'est etrange! murmura le comte en regardant Raoul.

-- Que fites-vous? demanda celui-ci au pecheur.

-- Vous comprenez bien, monsieur, que deux pauvres hommes comme
nous etaient deja trop peu contre deux gentilshommes; mais contre
le diable! ah bien! oui! Nous ne nous consultames pas, mon
compagnon et moi, mais nous ne fimes qu'un saut a la mer: nous
etions a sept ou huit cents pieds de la cote.

-- Et alors?

-- Et alors, monsieur, comme il faisait un petit vent sud-ouest,
la barque fila toujours et alla se jeter dans les sables de
Sainte-Marguerite.

-- Oh!... mais les deux voyageurs?

-- Bah! n'ayez donc pas d'inquietudes. Voila bien la preuve que
l'un etait le diable et protegeait l'autre; car, lorsque nous
regagnames le bateau a la nage, au lieu de trouver ces deux
creatures brisees par le choc, nous ne trouvames plus rien, pas
meme le carrosse.

-- Etrange! etrange! repeta le comte. Mais, depuis, mon ami,
qu'avez-vous fait?

-- Ma plainte au gouverneur de Sainte-Marguerite, qui m'a mis le
doigt sous le nez en m'annoncant que, si je cherchais a lui conter
des sornettes pareilles, il me les paierait en coups d'etrivieres.

-- Le gouverneur?

-- Oui, monsieur; et cependant mon bateau etait brise, bien brise,
puisque la proue est restee sur la pointe de Sainte-Marguerite, et
que le charpentier me demande cent vingt livres pour la
reparation.

-- C'est bon, repliqua Raoul, vous serez exempte de service.
Allez.

-- Nous irons a Sainte-Marguerite, voulez-vous? dit ensuite Athos
a Bragelonne.

-- Oui, monsieur; car il y a la quelque chose a eclaircir et cet
homme ne me fait pas l'effet d'avoir dit la verite.

-- Ni a moi non plus, Raoul. Cette histoire du gentilhomme masque
et du carrosse disparu me fait l'effet d'une maniere de cacher la
violence que ce rustre aurait peut-etre commise en pleine mer sur
son passager, pour le punir de l'insistance qu'il avait mise a
s'embarquer.

-- J'en ai concu le soupcon, et le carrosse aurait contenu des
valeurs bien plutot qu'un homme.

-- Nous verrons cela, Raoul. Tres certainement, ce gentilhomme
ressemble a d'Artagnan; je reconnais ses facons. Helas! nous ne
sommes plus les jeunes invincibles d'autrefois. Qui sait si la
hache ou la barre de ce mauvais caboteur n'a pas reussi a faire ce
que les plus fines epees de l'Europe, les balles et les boulets
n'ont pas fait depuis quarante ans.

Le jour meme, ils partirent pour Sainte-Marguerite, a bord d'un
chasse maree venu de Toulon sur ordre.

L'impression qu'ils ressentirent en abordant fut un bien-etre
singulier. L'ile etait pleine de fleurs et de fruits, elle servait
de jardin au gouverneur dans sa partie cultivee. Les orangers, les
grenadiers, les figuiers courbaient sous le poids de leurs fruits
d'or et d'azur. Tout autour de ce jardin, dans sa partie inculte,
les perdrix rouges couraient par bandes dans les ronces et dans
les touffes de genevriers, et, a chaque pas que faisaient Raoul et
le comte, un lapin effraye quittait les marjolaines et les
bruyeres pour rentrer dans son terrier.

En effet, cette bienheureuse ile etait inhabitee. Plate, n'offrant
qu'une anse pour l'arrivee des embarcations, et sous la protection
du gouverneur, qui partageait avec eux, les contrebandiers s'en
servaient comme d'un entrepot provisoire, a la charge de ne point
tuer le gibier ni devaster le jardin. Moyennant ce compromis, le
gouverneur se contentait d'une garnison de huit hommes pour garder
sa forteresse, dans laquelle moisissaient douze canons. Ce
gouverneur etait donc un heureux metayer, recoltant vins, figues,
huiles et oranges, faisant confire ses citrons et ses cedrats au
soleil de ses casemates.

La forteresse, ceinte d'un fosse profond, son seul gardien, levait
comme trois tetes ses trois tourelles, liees l'une a l'autre par
des terrasses de mousse.

Athos et Raoul longerent pendant quelque temps les clotures du
jardin sans trouver quelqu'un qui les introduisit chez le
gouverneur. Ils finirent par entrer dans le jardin. C'etait le
moment le plus chaud de la journee.

Alors tout se cache sous l'herbe et sous la pierre. Le ciel etend
ses voiles de feu comme pour etouffer tous les bruits, pour
envelopper toutes les existences. Les perdrix sous les genets, la
mouche sous la feuille, s'endorment comme le flot sous le ciel.

Athos apercut seulement sur la terrasse, entre la deuxieme et la
troisieme cour, un soldat qui portait comme un panier de
provisions sur sa tete. Cet homme revint presque aussitot sans son
panier, et disparut dans l'ombre de la guerite.

Athos comprit que cet homme portait a diner a quelqu'un et que,
apres avoir fait son service, il revenait diner lui-meme.

Tout a coup il s'entendit appeler, et, levant la tete, apercut
dans l'encadrement des barreaux d'une fenetre quelque chose de
blanc, comme une main qui s'agitait, quelque chose d'eblouissant,
comme une arme frappee des rayons du soleil.

Et, avant qu'il se fut rendu compte de ce qu'il venait de voir,
une trainee lumineuse, accompagnee d'un sifflement dans l'air,
appela son attention du donjon sur la terre.

Un second bruit mat se fit entendre dans le fosse, et Raoul courut
ramasser un plat d'argent qui venait de rouler jusque dans les
sables desseches.

La main qui avait lance ce plat fit un signe aux deux
gentilshommes, puis elle disparut.

Alors Raoul et Athos, s'approchant l'un de l'autre, se mirent a
considerer attentivement le plat souille de poussiere, et ils
decouvrirent, sur le fond, des caracteres traces avec la pointe
d'un couteau:

"Je suis, disait l'inscription, le frere du roi de France,
prisonnier aujourd'hui, fou demain. Gentilshommes francais et
chretiens, priez Dieu pour l'ame et la raison du fils de vos
maitres!"

Le plat tomba des mains d'Athos, pendant que Raoul cherchait a
penetrer le sens mysterieux de ces mots lugubres.

Au meme instant, un cri se fit entendre du haut du donjon. Raoul,
prompt comme l'eclair, courba la tete et forca son pere a se
courber aussi. Un canon de mousquet venait de reluire a la crete
du mur. Une fumee blanche jaillit comme un panache a l'orifice du
mousquet, et une balle vint s'aplatir sur une pierre, a six pouces
des deux gentilshommes. Un autre mousquet parut encore et
s'abaissa.

-- Cordieu! s'ecria Athos, assassine-t-on les gens, ici?
Descendez, laches que vous etes!

-- Oui, descendez! dit Raoul furieux en montrant le poing au
chateau.

L'un des deux assaillants, celui qui allait tirer le coup de
mousquet, repondit a ces cris par une exclamation de surprise, et,
comme son compagnon voulait continuer l'attaque et ressaisissait
le mousquet tout arme, celui qui venait de s'ecrier releva l'arme,
et le coup partit en l'air.

Athos et Raoul, voyant qu'on disparaissait de la plate-forme
penserent qu'on allait venir a eux, et ils attendirent de pied
ferme.

Cinq minutes ne s'etaient pas ecoulees, qu'un coup de baguette sur
le tambour appela les huit soldats de la garnison, lesquels se
montrerent sur l'autre bord du fosse avec leurs mousquets. A la
tete de ces hommes se tenait un officier que le vicomte de
Bragelonne reconnut pour celui qui avait tire le premier coup de
mousquet.

Cet homme ordonna aux soldats d'appreter les armes.

-- Nous allons etre fusilles! s'ecria Raoul. L'epee a la main, du
moins, et sautons le fosse! Nous tuerons bien chacun un de ces
coquins quand leurs mousquets seront vides.

Et deja Raoul, joignant le mouvement au conseil s'elancait, suivi
d'Athos, lorsqu'une voix bien connue retentit derriere eux.

-- Athos! Raoul! criait cette voix.

-- D'Artagnan! repondirent les deux gentilshommes.

-- Armes bas, mordioux! s'ecria le capitaine aux soldats. J'etais
bien sur de ce que je disais, moi!

Les soldats releverent leurs mousquets.

-- Que nous arrive-t-il donc? demanda Athos. Quoi! on nous fusille
sans nous avertir?

-- C'est moi qui allais vous fusiller, repliqua d'Artagnan; et, si
le gouverneur vous a manques, je ne vous eusse pas manques, moi,
chers amis. Quel bonheur que j'aie pris l'habitude de viser
longtemps, au lieu de tirer d'instinct en visant! J'ai cru vous
reconnaitre. Ah! mes chers amis, quel bonheur!

Et d'Artagnan s'essuyait le front, car il avait couru vite, et
l'emotion chez lui n'etait pas feinte.

-- Comment! fit le comte, ce monsieur qui a tire sur nous est le
gouverneur de la forteresse?

-- En personne.

-- Et pourquoi tirait-il sur nous? que lui avons-nous fait?

-- Pardieu! vous avez recu ce que le prisonnier vous a jete.

-- C'est vrai!

-- Ce plat... le prisonnier a ecrit quelque chose dessus, n'est-ce
pas?

-- Oui.

-- Je m'en etais doute. Ah! mon Dieu!

Et, d'Artagnan, avec toutes les marques d'une inquietude mortelle,
s'empara du plat pour en lire l'inscription. Quand il eut lu, la
paleur couvrit son visage.

-- Oh! mon Dieu! repeta-t-il. Silence! Voici le gouverneur qui
vient.

-- Et que nous fera-t-il? Est-ce notre faute?...

-- C'est donc vrai? dit Athos a demi-voix, c'est donc vrai?

-- Silence! vous dis-je, silence! Si l'on croit que vous savez
lire, si l'on suppose que vous avez compris, je vous aime bien,
chers amis, je me ferais tuer pour vous... mais...

-- Mais... dirent Athos et Raoul.

-- Mais je ne vous sauverais pas d'une eternelle prison, si je
vous sauvais de la mort. Silence, donc! silence encore!

Le gouverneur arrivait, ayant franchi le fosse sur une passerelle
de planche.

-- Eh bien! dit-il a d'Artagnan, qui vous arrete?

-- Vous etes des Espagnols, vous ne comprenez pas un mot de
francais, dit vivement le capitaine, bas, a ses amis. Eh bien!
reprit-il en s'adressant au gouverneur, j'avais raison, ces
messieurs sont deux capitaines espagnols que j'ai connus a Ypres,
l'an passe... Ils ne savent pas un mot de francais.

-- Ah! fit le gouverneur avec attention.

Et il chercha a lire l'inscription du plat.

D'Artagnan le lui ota des mains, en effacant les caracteres a
coups de pointe d'epee.

-- Comment! s'ecria le gouverneur, que faites-vous? Je ne puis
donc pas lire?

-- C'est le secret de l'Etat, repliqua nettement d'Artagnan, et,
puisque vous savez, d'apres l'ordre du roi, qu'il y a peine de
mort contre quiconque le penetrera, je vais, si vous le voulez,
vous laisser lire et vous faire fusiller aussitot apres.

Pendant cette apostrophe, moitie serieuse moitie ironique, Athos
et Raoul gardaient un silence plein de sang-froid.

-- Mais il est impossible, dit le gouverneur, que ces messieurs ne
comprennent pas au moins quelques mots.

-- Laissez donc! quand bien meme ils comprendraient ce qu'on
parle, ils ne liraient pas ce que l'on ecrit. Ils ne le liraient
meme pas en espagnol. Un noble espagnol, souvenez-vous-en, ne doit
jamais savoir lire.

Il fallut que le gouverneur se contentat de ces explications, mais
il etait tenace.

-- Invitez ces messieurs a venir au fort, dit-il.

-- Je le veux bien, et j'allais vous le proposer, repliqua
d'Artagnan.

Le fait est que le capitaine avait une tout autre idee, et qu'il
eut voulu voir ses amis a cent lieues. Mais force lui fut de tenir
bon.

Il adressa en espagnol aux deux gentilshommes une invitation que
ceux-ci accepterent.

On se dirigea vers l'entree du fort, et, l'incident etant vide,
les huit soldats retournerent a leurs doux loisirs, un moment
troubles par cette aventure inouie.


Chapitre CCXXXVIII -- Captif et geoliers


Une fois entres dans le fort, et tandis que le gouverneur faisait
quelques preparatifs pour recevoir ses hotes:

-- Voyons, dit Athos, un mot d'explication pendant que nous sommes
seuls.

-- Le voici simplement, repondit le mousquetaire. J'ai conduit a
l'ile un prisonnier que le roi defend qu'on voie; vous etes
arrives, il vous a jete quelque chose par son guichet de fenetre;
j'etais a diner chez le gouverneur, j'ai vu jeter cet objet, j'ai
vu Raoul le ramasser. Il ne me faut pas beaucoup de temps pour
comprendre, j'ai compris, et je vous ai crus d'intelligence avec
mon prisonnier. Alors...

-- Alors vous avez commande qu'on nous fusillat.

-- Ma foi! je l'avoue; mais, si j'ai le premier saute sur un
mousquet, heureusement j'ai ete le dernier a vous mettre en joue.

-- Si vous m'eussiez tue, d'Artagnan, il m'arrivait ce bonheur de
mourir pour la maison royale de France; et c'est un signe
d'honneur de mourir par votre main, a vous, son plus noble et son
plus loyal defenseur.

-- Bon! Athos, que me contez-vous la de la maison royale? balbutia
d'Artagnan. Comment! vous, comte, un homme sage et bien avise,
vous croyez a ces folies ecrites par un insense?

-- Avec d'autant plus de raison, mon cher chevalier, que vous avez
ordre de tuer ceux qui y croiraient, continua Raoul.

-- Parce que, repliqua le capitaine de mousquetaires, parce que
toute calomnie, si elle est bien absurde, a la chance presque
certaine de devenir populaire.

-- Non, d'Artagnan, reprit tout bas Athos, parce que le roi ne
veut pas que le secret de sa famille transpire dans le peuple et
couvre d'infamie les bourreaux du fils de Louis XIII.

-- Allons, allons, ne dites pas de ces enfantillages-la, Athos, ou
je vous renie pour un homme sense. D'ailleurs, expliquez-moi
comment Louis XIII aurait un fils aux iles Sainte-Marguerite?

-- Un fils que vous auriez conduit ici, masque, dans le bateau
d'un pecheur, fit Athos, pourquoi pas?

D'Artagnan s'arreta.

-- Ah! ah! dit-il, d'ou savez-vous qu'un bateau pecheur?...

-- Vous a amene a Sainte-Marguerite avec le carrosse qui
renfermait le prisonnier; avec le prisonnier que vous appelez
monseigneur? oh! je le sais, reprit le comte.

D'Artagnan mordit ses moustaches.

-- Fut-il vrai, dit-il, que j'aie amene ici dans un bateau et avec
un carrosse un prisonnier masque, rien ne prouve que ce prisonnier
soit un prince... un prince de la maison de France.

-- Oh! demandez cela a Aramis, repondit froidement Athos.

-- A Aramis? s'ecria le mousquetaire interdit. Vous avez vu
Aramis?

-- Apres sa deconvenue a Vaux, oui; j'ai vu Aramis fugitif,
poursuivi, perdu, et Aramis m'en a dit assez pour que je croie aux
plaintes que cet infortune a gravees sur le plat d'argent.

D'Artagnan laissa pencher sa tete avec accablement.

-- Voila, dit-il, comme Dieu se joue de ce que les hommes
appellent leur sagesse! Beau secret que celui dont douze ou quinze
personnes tiennent en ce moment les lambeaux!... Athos, maudit
soit le hasard qui vous a mis en face de moi dans cette affaire!
car maintenant...

-- Eh bien! dit Athos avec sa douceur severe, votre secret est-il
perdu parce que je le sais? n'en ai-je pas porte d'aussi lourds en
ma vie? Ayez donc de la memoire, mon cher.

-- Vous n'en avez jamais porte d'aussi perilleux, repartit
d'Artagnan avec tristesse. J'ai comme une idee sinistre que tous
ceux qui auront touche a ce secret mourront, et mourront mal.

-- Que la volonte de Dieu soit faite, d'Artagnan! Mais voici votre
gouverneur.

D'Artagnan et ses amis reprirent aussitot leurs roles.

Ce gouverneur, soupconneux et dur, etait pour d'Artagnan d'une
politesse allant jusqu'a l'obsequiosite. Il se contenta de faire
bonne chere aux voyageurs et de les bien regarder.

Athos et Raoul remarquerent qu'il cherchait souvent a les
embarrasser par de soudaines attaques, ou a les saisir au depourvu
d'attention; mais ni l'un ni l'autre ne se deconcerta. Ce qu'avait
dit d'Artagnan put paraitre vraisemblable, si le gouverneur ne le
crut pas vrai.

On sortit de table pour aller se reposer.

-- Comment s'appelle cet homme? Il a mauvaise mine, dit Athos en
espagnol a d'Artagnan.

-- De Saint-Mars, repliqua le capitaine.

-- Ce sera donc le geolier du jeune prince?

-- Eh! le sais-je? Me voici peut-etre a Sainte-Marguerite a
perpetuite.

-- Allons donc! vous?

-- Mon ami, je suis dans la situation d'un homme qui trouve un
tresor au milieu d'un desert. Il voudrait l'enlever, il ne peut;
il voudrait le laisser, il n'ose. Le roi ne me fera pas revenir,
craignant qu'un autre ne surveille moins bien que moi; il regrette
de ne m'avoir plus, sentant bien que nul ne le servira de pres
comme moi. Au reste, il arrivera ce qu'il plaira a Dieu.

-- Mais, fit observer Raoul, par cela meme que vous n'avez rien de
certain, c'est que votre etat ici est provisoire, et vous
retournerez a Paris.

-- Demandez donc a ces messieurs, interrompit Saint-Mars, ce
qu'ils venaient faire a Sainte-Marguerite.

-- Ils venaient, sachant qu'il y avait un couvent de benedictins a
Saint Honorat, curieux a voir, et dans Sainte-Marguerite une belle
chasse.

-- A leur disposition, repliqua Saint-Mars, comme a la votre.

D'Artagnan remercia.

-- Quand partent-ils? ajouta le gouverneur.

-- Demain, repondit d'Artagnan.

M. de Saint-Mars alla faire sa ronde et laissa d'Artagnan seul
avec les pretendus Espagnols.

-- Oh! s'ecria le mousquetaire, voila une vie et une societe qui
me conviennent peu. Je commande a cet homme, et il me gene,
mordioux!... Tenez, voulez-vous que nous fassions un coup de
mousquet sur les lapins? La promenade sera belle et peu fatigante.
L'ile n'a qu'une lieue et demie de longueur, sur une demi-lieue de
large; un vrai parc. Amusons-nous.

-- Allons ou vous voudrez, d'Artagnan, non pour nous divertir,
mais pour causer librement.

D'Artagnan fit un signe a un soldat qui comprit et apporta des
fusils de chasse aux gentilshommes, et rentra au fort.

-- Et maintenant, fit le mousquetaire, repondez un peu a la
question que faisait ce noir Saint-Mars: Qu'etes-vous venus faire
aux iles Lerins?

-- Vous dire adieu.

-- Me dire adieu? Comment cela? Raoul part?

-- Oui.

-- Avec M. de Beaufort, je parie?

-- Avec M. de Beaufort. Oh! vous devinez toujours cher ami.

-- L'habitude...

Pendant que les deux amis commencaient leur entretien, Raoul, la
tete lourde, le coeur charge, s'etait assis sur des roches
moussues, son mousquet sur les genoux, et, regardant la mer,
regardant le ciel, ecoutant la voix de son ame, il laissait peu a
peu s'eloigner de lui les chasseurs.

D'Artagnan remarqua son absence.

-- Il est toujours frappe, n'est-ce pas? dit-il a Athos.

-- A mort!

-- Oh! vous exagerez, je pense. Raoul est bien trempe. Sur tous
les coeurs si nobles, il y a une seconde enveloppe qui fait
cuirasse. La premiere saigne, la seconde resiste.

-- Non, repondit Athos, Raoul en mourra.

-- Mordioux! fit d'Artagnan sombre.

Et il n'ajouta pas un mot a cette exclamation. Puis, un moment
apres:

-- Pourquoi le laissez-vous partir?

-- Parce qu'il le veut.

-- Et pourquoi n'allez-vous pas avec lui?

-- Parce que je ne veux pas le voir mourir.

D'Artagnan regarda son ami en face.

-- Vous savez une chose, continua le comte en s'appuyant au bras
du capitaine, vous savez que, dans ma vie, j'ai eu peur de bien
peu de choses. Eh bien! j'ai une peur incessante, rongeuse,
insurmontable; j'ai peur d'arriver au jour ou je tiendrai le
cadavre de cet enfant dans mes bras.

-- Oh! repondit d'Artagnan, oh!

-- Il mourra, je le sais, j'en ai la conviction; je ne veux pas le
voir mourir.

-- Comment! Athos, vous venez vous poser en presence de l'homme le
plus brave que vous dites avoir connu, de votre d'Artagnan, de cet
homme sans egal, comme vous l'appeliez autrefois, et vous venez
lui dire, en croisant les bras, que vous avez peur de voir votre
fils mort, vous qui avez vu tout ce que l'on peut voir en ce
monde? Eh bien! pourquoi avez-vous peur de cela, Athos? L'homme,
sur cette terre, doit s'attendre a tout, affronter tout.

-- Ecoutez, mon ami: apres m'etre use sur cette terre dont vous
parlez, je n'ai plus garde que deux religions: celle de la vie,
mes amities, mon devoir de pere; celle de l'eternite, l'amour et
le respect de Dieu. Maintenant, j'ai en moi la revelation que, si
Dieu souffrait qu'en ma presence mon ami ou mon fils rendit le
dernier soupir... oh! non, je ne veux meme pas vous dire cela,
d'Artagnan.

-- Dites! dites!

-- Je suis fort contre tout, hormis contre la mort de ceux que
j'aime. A cela seulement il n'y a pas de remede. Qui meurt gagne,
qui voit mourir perd. Non. Tenez: savoir que je ne rencontrerai
plus jamais, jamais, sur la terre, celui que j'y voyais avec joie;
savoir que nulle part ne sera plus d'Artagnan, ne sera plus Raoul,
oh!... je suis vieux, voyez-vous, je n'ai plus de courage; je prie
Dieu de m'epargner dans ma faiblesse; mais, s'il me frappait en
face, et de cette facon, je le maudirais. Un gentilhomme chretien
ne doit pas maudire son Dieu, d'Artagnan; c'est bien assez d'avoir
maudit un roi!

-- Hum!... fit d'Artagnan, un peu bouleverse par cette violente
tempete de douleurs.

-- D'Artagnan, mon ami, vous qui aimez Raoul, voyez-le, ajouta-t-
il en montrant son fils; voyez cette tristesse qui ne le quitte
jamais. Connaissez-vous rien de plus affreux que d'assister,
minute par minute, a l'agonie incessante de ce pauvre coeur?

-- Laissez-moi lui parler, Athos. Qui sait?

-- Essayez; mais, j'en ai la conviction, vous ne reussirez pas.

-- Je ne lui donnerai pas de consolation, je le servirai.

-- Vous?

-- Sans doute. Est-ce la premiere fois qu'une femme serait revenue
sur une infidelite? Je vais a lui, vous dis-je.

Athos secoua la tete et continua la promenade seul. D'Artagnan,
coupant a travers les broussailles, revint a Raoul et lui tendit
la main.

-- Eh bien! dit d'Artagnan a Raoul, vous avez donc a me parler?

-- J'ai a vous demander un service, repliqua Bragelonne.

-- Demandez.

-- Vous retournerez quelque jour en France?

-- Je l'espere.

-- Faut-il que j'ecrive a Mlle de La Valliere?

-- Non, il ne le faut pas.

-- J'ai tant de choses a lui dire!

-- Venez les lui dire, alors.

-- Jamais!

-- Eh bien! quelle vertu attribuez-vous a une lettre que votre
parole n'ait point?

-- Vous avez raison.

-- Elle aime le roi, dit brutalement d'Artagnan; c'est une honnete
fille.

Raoul tressaillit.

-- Et vous, vous qu'elle abandonne, elle vous aime plus que le roi
peut-etre, mais d'une autre facon.

-- D'Artagnan, croyez-vous bien qu'elle aime le roi?

-- Elle l'aime a l'idolatrie. C'est un coeur inaccessible a tout
autre sentiment. Vous continueriez a vivre aupres d'elle, que vous
seriez son meilleur ami.

-- Ah! fit Raoul avec un elan passionne vers cette esperance
douloureuse.

-- Voulez-vous?

-- Ce serait lache.

-- Voila un mot absurde et qui me conduirait au mepris de votre
esprit. Raoul, il n'est jamais lache, entendez-vous, de faire ce
qui est impose par la violence majeure. Si votre coeur vous dit:
"Va la, ou meurs"; allez-y donc, Raoul. A-t-elle ete lache ou
brave, elle qui vous aimait, en vous preferant le roi, que son
coeur lui commandait imperieusement de vous preferer? Non, elle a
ete la plus brave de toutes les femmes. Faites donc comme elle,
obeissez a vous-meme. Savez-vous une chose dont je suis sur,
Raoul?

-- Laquelle?

-- C'est qu'en la voyant de pres avec les yeux d'un homme
jaloux...

-- Eh bien?

-- Eh bien! vous cesserez de l'aimer.

-- Vous me decidez, mon cher d'Artagnan.

-- A partir pour la revoir?

-- Non, a partir pour ne la revoir jamais. Je veux l'aimer
toujours.

-- Franchement, reprit le mousquetaire, voila une conclusion a
laquelle j'etais loin de m'attendre.

-- Tenez, mon ami, vous irez la revoir, vous lui donnerez cette
lettre, qui, si vous la jugez a propos, lui expliquera comme a
vous ce qui se passe dans mon coeur. Lisez-la, je l'ai preparee
cette nuit. Quelque chose me disait que je vous verrais
aujourd'hui.

Il tendit cette lettre a d'Artagnan, qui la lut:

"Mademoiselle, vous n'avez pas tort a mes yeux en ne m'aimant pas.
Vous n'etes coupable que d'un tort, celui de m'avoir laisse croire
que vous m'aimiez. Cette erreur me coutera la vie. Je vous la
pardonne, mais je ne me la pardonne pas. On dit que les amants
heureux sont sourds aux plaintes des amants dedaignes. Il n'en
sera point ainsi de vous, qui ne m'aimiez pas, sinon avec anxiete.
Je suis sur que, si j'eusse insiste pres de vous pour changer
cette amitie en amour, vous eussiez cede par crainte de me faire
mourir ou d'amoindrir l'estime que j'avais pour vous. Il m'est
bien doux de mourir en vous sachant libre et satisfaite.

"Aussi, combien vous m'aimerez quand vous ne craindrez plus mon
regard ou mon reproche! Vous m'aimerez, parce que, si charmant que
vous paraisse un nouvel amour, Dieu ne m'a fait en rien
l'inferieur de celui que vous avez choisi, et que mon devouement,
mon sacrifice, ma fin douloureuse m'assurent a vos yeux une
superiorite certaine sur lui. J'ai laisse echapper, dans la
credulite naive de mon coeur, le tresor que je tenais. Beaucoup de
gens me disent que vous m'aviez aime assez pour en venir a m'aimer
beaucoup. Cette idee m'enleve toute amertume et me conduit a ne
regarder comme ennemi que moi seul.

"Vous accepterez ce dernier adieu, et vous me benirez de m'etre
refugie dans l'asile inviolable ou s'eteint toute haine, ou dure
tout amour.

"Adieu, mademoiselle. S'il fallait acheter de tout mon sang votre
bonheur, je donnerais tout mon sang. J'en fais bien le sacrifice a
ma misere!

"Raoul, vicomte de Bragelonne."

-- La lettre est bien, dit le capitaine. Je n'ai qu'une chose a
lui reprocher.

-- Dites-moi laquelle, s'ecria Raoul.

-- C'est qu'elle dit toute chose, hormis la chose qui s'exhale
comme un poison mortel de vos yeux, de votre coeur; hormis l'amour
insense qui vous brule encore.

Raoul palit et se tut.

-- Pourquoi n'avez-vous pas ecrit seulement ces mots:

"Mademoiselle,

"Au lieu de vous maudire, je vous aime et je meurs."

-- C'est vrai, dit Raoul avec une joie sinistre.

Et, dechirant sa lettre, qu'il venait de reprendre, il ecrivit ces
mots sur une feuille de ses tablettes:

"Pour avoir le bonheur de vous dire encore que je vous aime, je
commets la lachete de vous ecrire, et, pour me punir de cette
lachete, je meurs."

Et il signa.

-- Vous lui remettrez ces tablettes, n'est-ce pas, capitaine? dit-
il a d'Artagnan.

-- Quand cela? repliqua celui-ci.

-- Le jour, dit Bragelonne en montrant la derniere phrase, le jour
ou vous ecrirez la date sous ces mots.

Et il s'echappa soudain et courut joindre Athos, qui revenait a
pas lents.

Comme ils rentraient, la mer grossit, et, avec cette vehemence
rapide des grains qui troublent la Mediterranee, la mauvaise
humeur de l'element devint une tempete.

Quelque chose d'informe et de tourmente apparut a leurs regards
sur le bord de la cote.

-- Qu'est-ce cela? dit Athos. Une barque brisee?

-- Ce n'est point une barque, dit d'Artagnan.

-- Pardonnez-moi, fit Raoul, c'est une barque qui gagne rapidement
le port.

-- Il y a, en effet, une barque dans l'anse, une barque qui fait
bien de s'abriter ici; mais ce que montre Athos dans le sable...
echoue...

-- Oui, oui, je vois.

-- C'est le carrosse que je jetai a la mer en abordant avec le
prisonnier.

-- Eh bien! dit Athos, si vous m'en croyez, d'Artagnan, vous
brulerez le carrosse, afin qu'il n'en reste point de vestige; sans
quoi, les pecheurs d'Antibes, qui ont cru avoir affaire au diable,
chercheront a prouver que votre prisonnier n'etait qu'un homme.

-- Je loue votre conseil, Athos, et je vais cette nuit le faire
executer, ou plutot l'executer moi-meme. Mais rentrons, car la
pluie va tomber et les eclairs sont effrayants.

Comme ils passaient sur le rempart dans une galerie dont
d'Artagnan avait la clef, ils virent M. de Saint-Mars se diriger
vers la chambre habitee par le prisonnier.

Ils se cacherent dans l'angle de l'escalier sur un signe de
d'Artagnan.

-- Qu'y-a-t-il? dit Athos.

-- Vous allez voir. Regardez. Le prisonnier revient de la
chapelle.

Et l'on vit, a la lueur des rouges eclairs, dans la brume violette
qu'estompait le vent sur le fond du ciel, on vit passer gravement,
a six pas derriere le gouverneur, un homme vetu de noir et masque
par une visiere d'acier bruni, soudee a un casque de meme nature,
et qui lui enveloppait toute la tete. Le feu du ciel jetait de
fauves reflets sur cette surface polie, et ces reflets, voltigeant
capricieusement, semblaient etre les regards courrouces que
lancait ce malheureux a defaut d'imprecations.

Au milieu de la galerie, le prisonnier s'arreta un moment a
contempler l'horizon infini, a respirer les parfums sulfureux de
la tempete a boire avidement la pluie chaude, et il poussa un
soupir semblable a un rugissement.

-- Venez, monsieur, dit de Saint-Mars brusquement au prisonnier,
car il s'inquietait deja de le voir regarder longtemps au-dela des
murailles. Monsieur, venez donc!

-- Dites: "Monseigneur", cria de son coin Athos a Saint-Mars d'une
voix tellement solennelle et terrible, que le gouverneur en
frissonna des pieds a la tete.

Athos voulait toujours le respect pour la majeste tombee.

Le prisonnier se retourna.

-- Qui a parle? demanda de Saint-Mars.

-- Moi, repliqua d'Artagnan, qui se montra aussitot. Vous savez
bien que c'est l'ordre.

-- Ne m'appelez ni monsieur ni monseigneur, dit a son tour le
prisonnier avec une voix qui remua Raoul jusqu'au fond des
entrailles; appelez-moi_ Maudit!_

Et il passa.

La porte de fer cria derriere lui.

-- Voila un homme malheureux! murmura sourdement le mousquetaire,
en montrant la chambre habitee par le prince.


Chapitre CCXXXIX -- Les promesses


A peine d'Artagnan rentrait-il dans son appartement avec ses amis,
qu'un des soldats du fort vint le prevenir que le gouverneur le
cherchait.

La barque que Raoul avait apercue a la mer, et qui semblait si
pressee de gagner le port, venait a Sainte-Marguerite avec une
depeche importante pour le capitaine des mousquetaires.

En ouvrant le pli, d'Artagnan reconnut l'ecriture du roi.

"Je pense, disait Louis XIV, que vous avez fini d'executer mes
ordres, monsieur d'Artagnan; revenez donc sur-le-champ a Paris me
trouver dans mon Louvre."

-- Voila mon exil fini! s'ecria le mousquetaire avec joie; Dieu
soit loue, je cesse d'etre geolier!

Et il montra la lettre a Athos.

-- Ainsi, vous nous quittez? repliqua celui-ci avec tristesse.

-- Pour nous revoir, cher ami, attendu que Raoul est un grand
garcon qui partira bien seul avec M. de Beaufort et qui aimera
mieux laisser revenir son pere en compagnie de M. d'Artagnan que
de le forcer a faire seul deux cents lieues pour regagner La Fere,
n'est-ce pas, Raoul?

-- Certainement, balbutia celui-ci avec l'expression d'un tendre
regret.

-- Non, mon ami, interrompit Athos, je ne quitterai Raoul que le
jour ou son vaisseau aura disparu a l'horizon. Tant qu'il est en
France, il n'est pas separe de moi.

-- A votre guise, cher ami; mais nous quitterons du moins Sainte
Marguerite ensemble; profitez de la barque qui va me ramener a
Antibes.

-- De grand coeur; nous ne serons jamais assez tot eloignes de ce
fort et du spectacle qui nous a attristes tout a l'heure.

Les trois amis quitterent donc la petite ile, apres les derniers
adieux faits au gouverneur, et, dans les dernieres lueurs de la
tempete qui s'eloignait, ils virent pour la derniere fois blanchir
les murailles du fort.

D'Artagnan prit conge de ses amis dans la nuit meme, apres avoir
vu sur la cote de Sainte-Marguerite le feu du carrosse incendie
par les ordres de M. de Saint-Mars, sur la recommandation que le
capitaine lui avait faite.

Avant de monter a cheval, et comme il sortait des bras d'Athos:

-- Amis, dit-il, vous ressemblez trop a deux soldats qui
abandonnent leur poste. Quelque chose m'avertit que Raoul aurait
besoin d'etre maintenu par vous a son rang. Voulez-vous que je
demande a passer en Afrique avec cent bons mousquets? Le roi ne me
refusera pas, je vous emmenerai avec moi.

-- Monsieur d'Artagnan, repliqua Raoul en lui serrant la main avec
effusion, merci de cette offre, qui nous donnerait plus que nous
ne voulons, M. le comte et moi. Moi qui suis jeune, j'ai besoin
d'un travail d'esprit et d'une fatigue de corps; M. le comte a
besoin du plus profond repos. Vous etes son meilleur ami: je vous
le recommande. En veillant sur lui, vous tiendrez nos deux ames
dans votre main.

-- Il faut partir; voila mon cheval qui s'impatiente, dit
d'Artagnan, chez qui le signe le plus manifeste d'une vive emotion
etait le changement d'idees dans un entretien. Voyons, comte,
combien de jours Raoul a-t-il encore a demeurer ici?

-- Trois jours au plus.

-- Et combien mettez-vous de temps pour rentrer chez vous?

-- Oh! beaucoup de temps, repondit Athos. Je ne veux pas me
separer trop promptement de Raoul. Le temps le poussera bien assez
vite de son cote, pour que je n'aide pas a la distance. Je ferai
seulement des demi-etapes.

-- Pourquoi cela, mon ami? on s'attriste a marcher lentement, et
la vie des hotelleries ne sied plus a un homme comme vous.

-- Mon ami, je suis venu sur les chevaux de la poste, mais je veux
acheter deux chevaux fins. Or, pour les ramener frais, il ne
serait pas prudent de leur faire faire plus de sept a huit lieues
par jour.

-- Ou est Grimaud?

-- Il est arrive avec les equipages de Raoul, hier au matin, et je
l'ai laisse dormir.

-- C'est a n'y plus revenir, laissa echapper d'Artagnan. Au
revoir, donc, cher Athos, et, si vous faites diligence, eh bien!
je vous embrasserai plus tot.

Cela dit, il mit son pied a l'etrier, que Raoul vint lui tenir.

-- Adieu! dit le jeune homme en l'embrassant.

-- Adieu! fit d'Artagnan, qui se mit en selle.

Son cheval fit un mouvement qui ecarta le cavalier de ses amis.

Cette scene avait lieu devant la maison choisie par Athos aux
portes d'Antibes, et ou d'Artagnan, apres le souper, avait
commande qu'on lui amenat ses chevaux.

La route commencait la, et s'etendait blanche et onduleuse dans
les vapeurs de la nuit. Le cheval respirait avec force l'apre
parfum salin qui s'exhale des marecages.

D'Artagnan prit le trot, et Athos commenca a revenir tristement
avec Raoul.

Tout a coup ils entendirent se rapprocher le bruit des pas du
cheval, et d'abord ils crurent a une de ces repercussions
singulieres qui trompent l'oreille a chaque circonflexion des
chemins.

Mais c'etait bien le retour du cavalier. D'Artagnan revenait au
galop vers ses amis. Ceux-ci pousserent un cri de joyeuse
surprise, et le capitaine, sautant a terre comme un jeune homme,
vint prendre dans ses deux bras les deux tetes cheries d'Athos et
de Raoul.

Il les tint longtemps embrasses sans dire un mot, sans laisser
echapper un soupir qui brisait sa poitrine. Puis, aussi rapidement
qu'il etait venu, il repartit en appuyant les deux eperons aux
flancs du cheval furieux.

-- Helas! dit le comte tout bas, helas!

"Mauvais presage! se disait de son cote d'Artagnan en regagnant le
temps perdu. Je n'ai pu leur sourire. Mauvais presage!"

Le lendemain, Grimaud etait remis sur pied. Le service commande
par M. de Beaufort s'accomplissait heureusement. La flottille,
dirigee sur Toulon par les soins de Raoul, etait partie, trainant
apres elle, dans de petites nacelles presque invisibles, les
femmes et les amis des pecheurs et des contrebandiers, mis en
requisition pour le service de la flotte.

Le temps si court qui restait au pere et au fils pour vivre
ensemble semblait avoir double de rapidite, comme s'accroit la
vitesse de tout ce qui penche a tomber dans le gouffre de
l'eternite.

Athos et Raoul revinrent a Toulon, qui s'emplissait du bruit des
chariots, du bruit des armures, du bruit des chevaux hennissants.
Les trompettes sonnaient leurs marches, les tambours signalaient
leur vigueur, les rues regorgeaient de soldats, de valets et de
marchands.

Le duc de Beaufort etait partout, activant l'embarquement avec le
zele et l'interet d'un bon capitaine. Il caressait ses compagnons
jusqu'aux plus humbles; il gourmandait ses lieutenants; meme les
plus considerables.

Artillerie, provisions, bagages, il voulut tout voir par lui-meme;
il examina l'equipement de chaque soldat, s'assura de la sante de
chaque cheval. On sentait que, leger, vantard, egoiste dans son
hotel, le gentilhomme redevenait soldat, le grand seigneur
capitaine, vis-a-vis de la responsabilite qu'il avait acceptee.

Cependant, il faut bien le dire, quel que fut le soin qui presida
aux apprets du depart, on y reconnaissait la precipitation
insouciante et l'absence de toute precaution qui font du soldat
francais le premier soldat du monde, parce qu'il en est le plus
abandonne a ses seules ressources physiques et morales.

Toutes choses ayant satisfait ou paru satisfaire l'amiral, il fit
a Raoul ses compliments et donna les derniers ordres pour
l'appareillage, qui fut fixe au lendemain a la pointe du jour.

Il invita le comte et son fils a diner avec lui. Ceux-ci
pretexterent quelques necessites du service et se mirent a
l'ecart. Gagnant leur hotellerie, situee sous les arbres de la
grande place, ils prirent leur repas a la hate, et Athos conduisit
Raoul sur les rochers qui dominent la ville, vastes montagnes
grises d'ou la vue est infinie, et embrasse un horizon liquide qui
semble, tant il est loin, de niveau avec les rochers eux-memes.

La nuit etait belle comme toujours en ces heureux climats. La
lune, se levant derriere les rochers, deroulait comme une nappe
argentee sur le tapis bleu de la mer. Dans la rade, manoeuvraient
silencieusement les vaisseaux qui venaient prendre leur rang pour
faciliter l'embarquement.

La mer, chargee de phosphore, s'ouvrait sous les carenes des
barques qui transbordaient les bagages et les munitions; chaque
secousse de la proue fouillait ce gouffre de flammes blanches, et
de chaque aviron degouttaient les diamants liquides.

On entendait les marins, joyeux des largesses de l'amiral,
murmurer leurs chansons lentes et naives. Parfois le grincement
des chaines se melait au bruit sourd des boulets tombant dans les
cales. Ce spectacle et ces harmonies serraient le coeur comme la
crainte, et le dilataient comme l'esperance. Toute cette vie
sentait la mort.

Athos s'assit avec son fils sur les mousses et les bruyeres du
promontoire. Autour de leur tete passaient et repassaient les
grandes chauves-souris, emportees dans l'effrayant tourbillon de
leur chasse aveugle. Les pieds de Raoul depassaient l'arete de la
falaise et baignaient dans ce vide que peuple le vertige et qui
provoque au neant.

Quand la lune fut levee en son entier, caressant de sa lumiere les
pitons voisins, quand le miroir de l'eau fut illumine dans toute
son etendue, et que les petits feux rouges eurent fait leur trouee
dans les masses noires de chaque navire, Athos, rassemblant toutes
ses idees, tout son courage, dit a son fils:

-- Dieu a fait tout ce que nous voyons, Raoul; il nous a faits
aussi, pauvres atomes meles a ce grand univers; nous brillons
comme ces feux et ces etoiles, nous soupirons comme ces flots,
nous souffrons comme ces grands navires qui s'usent a creuser la
vague, en obeissant au vent qui les pousse vers un but, comme le
souffle de Dieu nous pousse vers un port. Tout aime a vivre,
Raoul, et tout est beau dans les choses vivantes.

-- Monsieur, repliqua le jeune homme, nous avons la, en effet, un
beau spectacle.

-- Comme d'Artagnan est bon! interrompit tout de suite Athos, et
comme c'est un rare bonheur que de s'etre appuye toute une vie sur
un ami comme celui-la! Voila ce qui vous a manque, Raoul.

-- Un ami? s'ecria le jeune homme; j'ai manque d'un ami, moi!

-- M. de Guiche est un charmant compagnon, reprit le comte
froidement; mais je crois qu'au temps ou vous vivez, les hommes se
preoccupent plus de leurs affaires et de leurs plaisirs que de
notre temps. Vous avez cherche la vie isolee; c'est un bonheur;
mais vous y avez perdu la force. Nous autres quatre, un peu sevres
de ces delicatesses qui font votre joie, nous avons trouve bien
plus de resistance quand paraissait le malheur.

-- Je ne vous ai point arrete, monsieur, pour dire que j'avais un
ami, et que cet ami est M. de Guiche. Certes, il est bon et
genereux, pourtant, et il m'aime. J'ai vecu sous la tutelle d'une
autre amitie, aussi precieuse, aussi forte que celle dont vous
parlez, puisque c'est la votre.

-- Je n'etais pas un ami pour vous, Raoul, dit Athos.

-- Eh! monsieur, pourquoi?

-- Parce que je vous ai donne lieu de croire que la vie n'a qu'une
face, parce que, triste et severe, helas! j'ai toujours coupe pour
vous, sans le vouloir, mon Dieu! les bourgeons joyeux qui
jaillissent incessamment de l'arbre de la jeunesse; en un mot,
parce que, dans le moment ou nous sommes, je me repens de ne pas
avoir fait de vous un homme tres expansif, tres dissipe, tres
bruyant.

-- Je sais pourquoi vous me dites cela, monsieur. Non, vous avez
tort, ce n'est pas vous qui m'avez fait ce que je suis; c'est cet
amour qui m'a pris au moment ou les enfants n'ont que des
inclinations; c'est la constance naturelle a mon caractere, qui,
chez les autres creatures, n'est qu'une habitude. J'ai cru que je
serais toujours comme j'etais; j'ai cru que Dieu m'avait jete sur
une route toute defrichee, toute droite, bordee de fruits et de
fleurs. J'avais au-dessus de moi votre vigilance, votre force. Je
me suis cru vigilant et fort. Rien ne m'a prepare: je suis tombe
une fois, et cette fois m'a ote le courage pour toute ma vie. Il
est vrai de dire que je m'y suis brise. Oh! non, monsieur, vous
n'etes dans mon passe que pour mon bonheur: vous n'etes dans mon
avenir que comme un espoir. Non, je n'ai rien a reprocher a la vie
telle que vous me l'avez faite; je vous benis et je vous aime
ardemment.

-- Mon cher Raoul, vos paroles me font du bien. Elles me prouvent
que vous agirez un peu pour moi, dans le temps qui va suivre.

-- Je n'agirai que pour vous, monsieur.

-- Raoul, ce que je n'ai jamais fait a votre egard, je le ferai
desormais. Je serai votre ami, non plus votre pere. Nous vivrons
en nous repandant, au lieu de vivre en nous tenant prisonniers,
lorsque vous serez revenu. Ce sera bientot, n'est-ce pas?

-- Certes, Monsieur, car une expedition pareille ne saurait etre
longue...

-- Bientot alors, Raoul, bientot, au lieu de vivre modiquement sur
mon revenu, je vous donnerai le capital mes terres. Il vous
suffira pour vous lancer dans le monde jusqu'a ma mort, et vous me
donnerez, je l'espere, avant ce temps, la consolation de ne pas
laisser s'eteindre ma race.

-- Je ferai tout ce que vous me commanderez, reprit Raoul fort
agite.

-- Il ne faudrait pas, Raoul, que votre service d'aide de camp
vous conduisit a des tentatives trop hasardeuses. Vous avez fait
vos preuves, on vous sait bon au feu. Rappelez-vous que la guerre
des Arabes est une guerre de pieges, d'embuscades et
d'assassinats.

-- On le dit, oui, monsieur.

-- Il y a toujours peu de gloire a tomber dans un guet-apens.
C'est une mort qui accuse toujours un peu: temerite ou
d'imprevoyance. Souvent meme on ne plaint pas celui qui a
succombe. Ceux qu'on ne plaint pas, Raoul, sont morts inutiles. De
plus, le vainqueur rit, et, nous autres, nous ne devons pas
souffrir que ces infideles stupides triomphent de nos fautes. Vous
comprenez bien ce que je veux vous dire, Raoul? A Dieu ne plaise
que je vous exhorte a demeurer loin des rencontres!

-- Je suis prudent naturellement, monsieur, et j'ai beaucoup de
bonheur, dit Raoul avec un sourire qui glaca le coeur du pauvre
pere; car, se hata d'ajouter le jeune homme, pour vingt combats ou
je me suis trouve, n'ai encore compte qu'une egratignure.

-- Il y a, en outre, dit Athos, le climat qu'il faut craindre:
c'est une laide fin que la fievre. Le roi saint Louis priait Dieu
de lui envoyer une fleche ou la peste avant la fievre.

-- Oh! monsieur, avec de la sobriete, avec un exercice
raisonnable...

-- J'ai deja obtenu de M. de Beaufort, interrompit Athos, que ses
depeches partiraient tous les quinze jours pour la France. Vous,
son aide de camp, vous serez charge de les expedier; vous ne
m'oublierez sans doute pas?

-- Non, monsieur, dit Raoul d'une voix etranglee.

-- Enfin, Raoul, comme vous etes bon chretien, et que je le suis
aussi, nous devons compter sur une protection plus speciale de
Dieu ou de nos anges gardiens. Promettez-moi que, s'il vous
arrivait malheur en une occasion, vous penseriez a moi tout
d'abord.

-- Tout d'abord, oh! oui.

-- Et que vous m'appelleriez.

-- Oh! sur-le-champ.

-- Vous revez a moi quelquefois, Raoul?

-- Toutes les nuits, monsieur. Pendant ma premiere jeunesse, je
vous voyais en songe, calme et doux, une main etendue sur ma tete,
et voila pourquoi j'ai toujours si bien dormi... _autrefois!_

-- Nous nous aimons trop, dit le comte, pour que, a partir de ce
moment ou nous nous separons, une part de nos deux ames ne voyage
pas avec l'un et l'autre de nous et n'habite pas ou nous
habiterons. Quand vous serez triste, Raoul, je sens que mon coeur
se noiera de tristesse, et, quand vous voudrez sourire en pensant
a moi, songez bien que vous m'enverrez de la-bas un rayon de votre
joie.

-- Je ne vous promets pas d'etre joyeux, repondit le jeune homme;
mais soyez certain que je ne passerai pas une heure sans songer a
vous; pas une heure, je vous le jure, a moins que je ne sois mort.

Athos ne put se contenir plus longtemps; il entoura de son bras le
cou de son fils, et le tint embrasse de toutes les forces de son
coeur.

La lune avait fait place au crepuscule; une bande doree montait a
l'horizon, annoncant l'approche du jour.

Athos jeta son manteau sur les epaules de Raoul et l'emmena vers
la ville, ou fardeaux et porteurs, tout remuait deja comme une
vaste fourmiliere.

A l'extremite du plateau que quittaient Athos et Bragelonne, ils
virent une ombre noire se balancant avec indecision et comme
honteuse d'etre vue. C'etait Grimaud qui, inquiet, avait suivi son
maitre a la piste et qui les attendait.

-- Oh! bon Grimaud, s'ecria Raoul, que veux-tu? Tu viens nous dire
qu'il faut partir, n'est-ce pas?

-- Seul? fit Grimaud en montrant Raoul a Athos d'un ton de
reproche qui montrait a quel point le vieillard etait bouleverse.

-- Oh! tu as raison! s'ecria le comte. Non, Raoul ne partira pas
seul; non, il ne restera pas sur une terre etrangere sans
quelqu'un d'ami qui le console et lui rappelle tout ce qu'il
aimait.

-- Moi? dit Grimaud.

-- Toi? oui! oui! s'ecria Raoul touche jusqu'au fond du coeur.

-- Helas! dit Athos, tu es bien vieux, mon bon Grimaud!

-- Tant mieux, repliqua celui-ci avec une profondeur de sentiment
et d'intelligence inexprimable.

-- Mais voila que l'embarquement se fait, dit Raoul, et tu n'es
point prepare.

-- Si! dit Grimaud en montrant les clefs de ses coffres melees a
celles de son jeune maitre.

-- Mais, objecta encore Raoul, tu ne peux laisser M. le comte
ainsi seul: M. le comte que tu n'as jamais quitte?

Grimaud tourna son regard obscurci vers Athos, comme pour mesurer
la force de l'un et de l'autre.

Le comte ne repondait rien.

-- M. le comte aimera mieux cela, dit Grimaud.

-- Oui, fit Athos avec sa tete.

En ce moment, les tambours roulerent tous a la fois et les
clairons emplirent l'air de chants joyeux.

On vit deboucher de la ville les regiments qui devaient prendre
part a l'expedition.

Ils s'avancaient au nombre de cinq, composes chacun de quarante
compagnies. Royal marchait le premier, reconnaissable a son
uniforme blanc a parements bleus. Les drapeaux d'ordonnance
ecarteles en croix, violet et feuille morte, avec un semis de
fleurs de lis d'or, laissaient dominer le drapeau colonel blanc
avec la croix fleurdelisee.

Mousquetaires aux ailes, avec leurs batons fourchus a la main et
les mousquets sur l'epaule; piquiers au centre avec leurs lances
de quatorze pieds, marchaient gaiement vers les barques de
transport qui les portaient en detail vers les navires.

Les regiments de Picardie, Navarre, Normandie et Royal-Vaisseau
venaient ensuite.

M. de Beaufort avait su choisir. On le voyait lui-meme au loin
fermant la marche avec son etat-major.

Avant qu'il put atteindre la mer, une bonne heure devait
s'ecouler.

Raoul se dirigea lentement avec Athos vers le rivage, afin de
prendre sa place au moment du passage du prince.

Grimaud, bouillonnant d'une ardeur de jeune homme, faisait porter
au vaisseau amiral les bagages de Raoul.

Athos, son bras passe sous celui du fils qu'il allait perdre,
s'absorbait dans la plus douloureuse meditation, s'etourdissant du
bruit et du mouvement.

Tout a coup un officier de M. de Beaufort vint a eux pour leur
apprendre que le duc manifestait le desir de voir Raoul a ses
cotes.

-- Veuillez dire au prince, monsieur, s'ecria le jeune homme, que
je lui demande encore cette heure pour jouir de la presence de
M. le comte.

-- Non, non, interrompit Athos, un aide de camp ne peut ainsi
quitter son general. Veuillez dire au prince, monsieur, que le
vicomte va se rendre aupres de lui.

L'officier partit au galop.

-- Nous quitter ici, nous quitter la-bas, ajouta le comte, c'est
toujours une separation.

Il epousseta soigneusement l'habit de son fils, et lui passa la
main sur les cheveux tout en marchant.

-- Tenez, Raoul, dit-il, vous avez besoin d'argent; M. de Beaufort
mene grand train, et je suis certain que vous vous plairez, la-
bas, a acheter des chevaux et des armes, qui sont choses
precieuses en ce pays. Or, comme vous ne servez pas le roi ni
M. de Beaufort, et que vous ne relevez que de votre libre arbitre,
vous ne devez compter ni sur solde ni sur largesses. Je veux donc
que vous ne manquiez de rien a Djidgelli. Voici deux cents
pistoles. Depensez-les, Raoul, si vous tenez a me faire plaisir.

Raoul serra la main de son pere, et, au detour d'une rue, ils
virent M. de Beaufort monte sur un magnifique genet blanc, qui
repondait par de gracieuses courbettes aux applaudissements des
femmes de la ville.

Le duc appela Raoul et tendit la main au comte. Il lui parla
longtemps, avec de si douces expressions, que le coeur du pauvre
pere s'en trouva un peu reconforte.

Il semblait pourtant a tous deux, au pere et au fils, que leur
marche aboutissait au supplice. Il y eut un moment terrible, celui
ou, pour quitter le sable de la plage, les soldats et les marins
echangerent, avec leurs familles et leur amis, les derniers
baisers: moment supreme ou, malgre la purete du ciel, la chaleur
du soleil, malgre les parfums de l'air et la douce vie qui circule
dans les veines, tout parait noir, tout parait amer, tout fait
douter de Dieu, en parlant par la bouche meme de Dieu.

Il etait d'usage que l'amiral s'embarquat le dernier avec sa
suite; le canon attendait, pour lancer sa formidable voix, que le
chef eut mis un pied sur le plancher de son navire.

Athos, oubliant et l'amiral, et la flotte, et sa propre dignite
d'homme fort, ouvrit les bras a son fils et l'etreignit
convulsivement sur sa poitrine.

-- Accompagnez-nous a bord, dit le duc emu; vous gagnerez une
bonne demi-heure.

-- Non, fit Athos, non, mon adieu est dit. Je ne veux pas en dire
un second.

-- Alors, vicomte, embarquez, embarquez vite! ajouta le prince
voulant epargner les larmes a ces deux hommes dont le coeur se
gonflait.

Et, paternellement, tendrement, fort comme l'eut ete Porthos, il
enleva Raoul dans ses bras et le placa sur la chaloupe dont les
avirons commencerent a nager aussitot sur un signe.

Lui-meme, oubliant le ceremonial, sauta sur le plat bord de ce
canot, et le poussa, d'un pied vigoureux, en mer.

-- Adieu! cria Raoul.

Athos ne repliqua que par un signe; mais il sentit quelque chose
de brulant sur sa main: c'etait le baiser respectueux de Grimaud,
le dernier adieu du chien fidele.

Ce baiser donne, Grimaud sauta de la marche du mole sur l'avant
d'une yole a deux avirons, qui vint se faire remorquer par un
chaland servi de douze rames de galeres.

Athos s'assit sur le mole, eperdu, sourd, abandonne.

Chaque seconde lui enleva un des traits, une des nuances du teint
pale de son fils. Les bras pendants, l'oeil fixe, la bouche
ouverte, il resta confondu avec Raoul dans un meme regard, dans
une meme pensee, dans une meme stupeur.

La mer emporta, peu a peu, chaloupes et figures jusqu'a cette
distance ou les hommes ne sont plus que des points, les amours des
souvenirs.

Athos vit son fils monter l'echelle du vaisseau amiral, il le vit
s'accouder au bastingage et se placer de maniere a etre toujours
un point de mire pour l'oeil de son pere. En vain le canon tonna,
en vain des navires s'elanca une longue rumeur repondue sur terre
par d'immenses acclamations, en vain le bruit voulut-il etourdir
l'oreille du pere, et la fumee noyer le but cheri de toutes ses
aspirations: Raoul lui apparut jusqu'au dernier moment, et
l'imperceptible atome, passant du noir au pale, du pale au blanc,
du blanc a rien, disparut pour Athos, disparut bien longtemps
apres que, pour tous les yeux des assistants, avaient disparu
puissants navires et voiles enflees.

Vers midi, quand deja le soleil devorait l'espace et qu'a peine
l'extremite des mats dominait la ligne incandescente de la mer,
Athos vit s'elever une ombre douce, aerienne, aussitot evanouie
que vue: c'etait la fumee d'un coup de canon que M. de Beaufort
venait de faire tirer pour saluer une derniere fois la cote de
France.

La pointe s'enfonca a son tour sous le ciel, et Athos rentra
peniblement a son hotellerie.


Chapitre CCXL -- Entre femmes


D'Artagnan n'avait pu se cacher a ses amis aussi bien qu'il l'eut
desire.

Le soldat stoique, l'impassible homme d'armes, vaincu par la
crainte et les pressentiments, avait donne quelques minutes a la
faiblesse humaine.

Aussi, quand il eut fait taire son coeur et calme le
tressaillement de ses muscles, se tournant vers son laquais,
silencieux serviteur toujours aux ecoutes pour obeir plus vite:

-- Rabaud, dit-il, tu sauras que je dois faire trente lieues par
jour.

-- Bien, mon capitaine, repondit Rabaud.

Et, a partir de ce moment, d'Artagnan, fait a l'allure du cheval,
comme un veritable centaure, ne s'occupa plus de rien, c'est-a-
dire qu'il s'occupa de tout.

Il se demanda pourquoi le roi le rappelait; pourquoi le Masque-de-
Fer avait jete un plat d'argent aux pieds.

Quant au premier sujet, la reponse fut negative: il savait trop
que, le roi l'appelant, c'etait par necessite; il savait encore
que Louis XIV devait eprouver l'imperieux besoin d'un entretien
particulier avec celui qu'un si grand secret, mettait au niveau
des plus hautes puissances du royaume. Mais, quant a preciser le
desir du roi, d'Artagnan ne s'en trouvait pas capable.

Le mousquetaire n'avait plus de doutes non plus sur la raison qui
avait pousse l'infortune Philippe a devoiler son caractere et sa
naissance. Philippe, enseveli a jamais sous son masque de fer,
exile dans un pays ou les hommes semblaient servir les elements;
Philippe, prive meme de la societe de d'Artagnan, qui l'avait
comble d'honneurs et de delicatesses n'avait plus a voir que des
spectres et des douleurs en ce monde, et le desespoir commencant a
le mordre, il se repandait en plaintes, croyant que les
revelations lui susciteraient un vengeur.

La facon dont le mousquetaire avait failli tuer ses deux meilleurs
amis, la destinee qui avait si etrangement amene Athos en
participation du secret d'Etat, les adieux de Raoul, l'obscurite
de cet avenir qui allait aboutir a une triste mort; tout cela
renvoyait incessamment d'Artagnan a de lamentables previsions, que
la rapidite de la marche ne dissipait pas comme jadis.

D'Artagnan passait de ces considerations au souvenir de Porthos et
d'Aramis proscrits. Il les voyait fugitifs, traques, ruines l'un
et l'autre, laborieux architectes d'une fortune qu'il leur
faudrait perdre; et, comme le roi appelait son homme d'execution
en un moment de vengeance et de rancune, d'Artagnan tremblait de
recevoir quelque commission dont son coeur eut saigne.

Parfois, montant les cotes, quand le cheval essouffle enflait ses
naseaux et developpait ses flancs, le capitaine, plus libre de
penser, songeait a ce prodigieux genie d'Aramis, genie d'astuce et
d'intrigue, comme en avaient produit deux la Fronde et la guerre
civile. Soldat, pretre et diplomate, galant, avide et ruse, Aramis
n'avait jamais pris les bonnes choses de la vie que comme
marchepied pour s'elever aux mauvaises. Genereux esprit, sinon
coeur d'elite, il n'avait jamais fait le mal que pour briller un
peu plus. Vers la fin de sa carriere, au moment de saisir le but,
il avait fait comme le patricien Fiesque, un faux pas sur une
planche, et etait tombe dans la mer.

Mais Porthos, ce bon et naif Porthos! Voir Porthos affame, voir
Mousqueton sans dorures, emprisonne peut-etre; voir Pierrefonds,
Bracieux, rases quant aux pierres, deshonores quant aux futaies,
c'etaient la autant de douleurs poignantes pour d'Artagnan, et,
chaque fois qu'une de ces douleurs le frappait, il bondissait
comme son cheval a la piqure du taon sous les voutes de feuillage.

Jamais l'homme d'esprit ne s'est ennuye s'il a le corps occupe par
la fatigue; jamais l'homme sain de corps n'a manque de trouver la
vie legere si quelque chose a captive son esprit. D'Artagnan,
toujours courant, toujours revant, descendit a Paris, frais et
tendre de muscles, comme l'athlete qui s'est prepare pour le
gymnase.

Le roi ne l'attendait pas si tot et venait de partir pour chasser
du cote de Meudon. D'Artagnan, au lieu de courir apres le roi
comme il eut fait au temps jadis, se debotta, se mit au bain et
attendit que Sa Majeste fut revenue bien poudreuse et bien lasse.
Il occupa les cinq heures d'intervalle a prendre, comme on dit,
l'air de la maison, et a se cuirasser contre toutes les mauvaises
chances.

Il apprit que le roi, depuis quinze jours, etait sombre; que la
reine mere etait malade et fort accablee; que Monsieur, frere du
roi, tournait a la devotion; que Madame avait des vapeurs, et que
M. de Guiche etait parti pour une de ses terres.

Il apprit que M. Colbert etait rayonnant que M. Fouquet consultait
tous les jours un nouveau medecin, qui ne le guerissait point, et
que sa principale maladie n'etait pas de celles que les medecins
guerissent, sinon les medecins politiques.

Le roi, dit-on a d'Artagnan, faisait a M. Fouquet la plus tendre
mine, et ne le quittait plus d'une semelle; mais le surintendant,
touche au coeur comme ces beaux arbres qu'un ver a piques,
deperissait malgre le sourire royal, ce soleil des arbres de cour.

D'Artagnan apprit que Mlle de La Valliere etait devenue
indispensable au roi; que le prince, durant ses chasses, s'il ne
l'emmenait point, lui ecrivait plusieurs fois, non plus des vers,
mais, ce qui etait bien pis, de la prose, et par pages.

Aussi voyait-on le _premier roi du monde_, comme disait la pleiade
poetique d'alors, descendre de cheval _d'une ardeur sans seconde_,
et, sur la forme de son chapeau, crayonner des phrases en phebus,
que M. de Saint-Aignan, aide de camp a perpetuite, portait a La
Valliere, au risque de crever ses chevaux.

Pendant ce temps les daims et les faisans prenaient leurs ebats,
chasses si mollement, que, disait-on, l'art de la venerie courait
risque de degenerer a la Cour de France.

D'Artagnan alors pensa aux recommandations du pauvre Raoul, a
cette lettre de desespoir destinee a une femme qui passait sa vie
a esperer, et, comme d'Artagnan aimait a philosopher, il resolut
de profiter de l'absence du roi pour entretenir un moment Mlle de
La Valliere.

C'etait chose aisee: Louise, pendant la chasse royale, se
promenait avec quelques dames dans une galerie du Palais-Royal, ou
precisement le capitaine des mousquetaires avait quelques gardes a
inspecter.

D'Artagnan ne doutait pas que, s'il pouvait entamer la
conversation sur Raoul, Louise ne lui donnat quelque sujet
d'ecrire une bonne lettre au pauvre exile; or, l'espoir, ou du
moins la consolation pour Raoul, en une disposition du coeur comme
celle ou nous l'avons vu, c'etait le soleil, c'etait la vie de
deux hommes qui etaient bien chers a notre capitaine.

Il s'achemina donc vers l'endroit ou il savait trouver Mlle de La
Valliere.

D'Artagnan trouva La Valliere fort entouree. Dans son apparente
solitude, la favorite du roi recevait, comme une reine, plus que
la reine peut-etre, un hommage dont Madame avait ete si fiere,
alors que tous les regards du roi etaient pour elle et
commandaient tous les regards des courtisans.

D'Artagnan, qui n'etait pas un muguet, ne recevait pourtant que
caresses et gentillesses des dames; il etait poli comme un brave,
et sa reputation terrible lui avait concilie autant d'amitie chez
les hommes que d'admiration chez les femmes.

Aussi, en le voyant entrer, les filles d'honneur lui adresserent-
elles la parole. Elles debuterent par des questions.

Ou avait-il ete? Qu'etait-il devenu? Pourquoi ne l'avait-on pas vu
faire, avec son beau cheval, toutes ces belles voltes qui
emerveillaient les curieux au balcon du roi?

Il repliqua qu'il arrivait du pays des oranges.

Ces demoiselles se mirent a rire. On etait au temps ou tout le
monde voyageait, et ou, pourtant, un voyage de cent lieues etait
un probleme resolu souvent par la mort.

-- Du pays des oranges? s'ecria Mlle de Tonnay-Charente; de
l'Espagne?

-- Eh! eh! fit le mousquetaire.

-- De Malte? dit Montalais.

-- Ma foi! vous approchez, mesdemoiselles.

-- C'est d'une ile? demanda La Valliere.

-- Mademoiselle, dit d'Artagnan, je ne veux pas vous faire
chercher: c'est du pays ou M. de Beaufort s'embarque a l'heure
qu'il est pour passer en Alger.

-- Avez-vous vu l'armee? demanderent plusieurs belliqueuses.

-- Comme je vous vois, repliqua d'Artagnan.

-- Et la flotte?

-- J'ai tout vu.

-- Avons-nous des amis par-la? fit Mlle de Tonnay-Charente
froidement, mais de maniere a attirer l'attention sur ce mot,
d'une portee calculee.

-- Mais, repliqua d'Artagnan, nous avons M. de La Guillotiere,
M. de Mouchy, M. de Bragelonne.

La Valliere palit.

-- M. de Bragelonne? s'ecria la perfide Athenais. Eh quoi! il est
parti en guerre... lui?

Montalais lui marcha sur le pied, mais vainement.

-- Savez-vous mon idee? continua-t-elle sans pitie en s'adressant
a d'Artagnan.

-- Non, mademoiselle, et je voudrais bien la savoir.

-- Mon idee, c'est que tous les hommes qui vont faire cette guerre
sont des desesperes que l'amour a traites mal, et qui vont
chercher des Noires moins cruelles que ne l'etaient les Blanches.

Quelques dames se mirent a rire; La Valliere perdait son maintien;
Montalais toussait a reveiller un mort.

-- Mademoiselle, interrompit d'Artagnan, vous faites erreur quand
vous parlez des femmes noires de Djidgelli; les femmes, la-bas, ne
sont pas noires; il est vrai qu'elles ne sont pas blanches: elles
sont jaunes.

-- Jaunes!

-- Eh! n'en dites pas de mal; je n'ai jamais vu de plus belle
couleur a marier avec des yeux noirs et une bouche de corail.

-- Tant mieux pour M. de Bragelonne! fit Mlle de Tonnay-Charente
avec insistance, il se dedommagera, le pauvre garcon.

Il se fit un profond silence sur ces paroles.

D'Artagnan eut le temps de reflechir que les femmes, ces douces
colombes, se traitent entre elles beaucoup plus cruellement que
les tigres et les ours.

Ce n'etait pas assez pour Athenais d'avoir fait palir La Valliere;
elle voulut la faire rougir.

Reprenant la conversation sans mesure:

-- Savez-vous, Louise, dit-elle, que vous voila un gros peche sur
la conscience!

-- Quel peche, mademoiselle? balbutia l'infortunee en cherchant un
appui autour d'elle sans le trouver.

-- Eh! mais, poursuivit Athenais, ce garcon vous etait fiance. Il
vous aimait. Vous l'avez repousse.

-- C'est un droit qu'on a quand on est honnete femme, reprit
Montalais d'un air precieux. Lorsqu'on sait ne devoir pas faire le
bonheur d'un homme, mieux vaut le repousser.

Louise ne put pas comprendre si elle devait un blame ou un
remerciement a celle qui la defendait ainsi.

-- Repousser! repousser! c'est fort bon, dit Athenais, mais la
n'est pas le peche que Mlle de La Valliere aurait a se reprocher.
Le vrai peche, c'est d'envoyer ce pauvre Bragelonne a la guerre; a
la guerre, ou l'on trouve la mort.

Louise passa une main sur son front glace.

-- Et s'il meurt, continua l'impitoyable, vous l'aurez tue: voila
le peche.

Louise, a demi morte elle-meme, vint en chancelant prendre le bras
du capitaine des mousquetaires, dont le visage trahissait une
emotion inaccoutumee.

-- Vous aviez a me parler, monsieur d'Artagnan, dit-elle d'une
voix alteree par la colere et la douleur. Qu'aviez-vous a me dire?

D'Artagnan fit plusieurs pas dans la galerie, tenant Louise sous
son bras; puis, lorsqu'ils furent assez loin des autres:

-- Ce que j'avais a vous dire, mademoiselle, repliqua-t-il, Mlle
de Tonnay Charente vient de vous l'exprimer brutalement, mais en
entier.

Elle poussa un petit cri, et, navree par cette nouvelle blessure,
prit sa course comme ces pauvres oiseaux frappes a mort, qui
cherchent l'ombre du hallier pour mourir.

Elle disparut par une porte, au moment ou le roi entrait par une
autre.

Le premier regard du prince fut pour le siege vide de sa
maitresse; n'apercevant pas La Valliere, il fronca le sourcil;
mais aussitot il vit d'Artagnan qui le saluait.

-- Ah! monsieur, dit-il, vous avez fait bonne diligence et je suis
content de vous.

C'etait l'expression superlative de la satisfaction royale. Bien
des hommes devaient se faire tuer pour obtenir ce mot-la du roi.

Les filles d'honneur et les courtisans, qui avaient fait un cercle
respectueux autour du roi a son entree, s'ecarterent en le voyant
chercher le secret avec son capitaine de mousquetaires.

Le roi prit les devants et emmena d'Artagnan hors de la salle,
apres avoir encore une fois cherche des yeux La Valliere, dont il
ne comprenait point l'absence.

Une fois hors de la portee des oreilles curieuses:

-- Eh bien! dit-il, monsieur d'Artagnan, le prisonnier?

-- Dans sa prison, Sire.

-- Qu'a-t-il dit en chemin?

-- Rien, Sire.

-- Qu'a-t-il fait?

-- Il y a eu un moment ou le pecheur a bord duquel je passais a
Sainte-Marguerite s'est revolte, et m'a voulu tuer. Le... le
prisonnier m'a defendu au lieu d'essayer a s'enfuir.

Le roi palit.

-- Assez, dit-il.

D'Artagnan s'inclina.

Louis se promena de long en large dans son cabinet.

-- Vous etiez a Antibes, dit-il, quand M. de Beaufort y est venu?

-- Non, Sire, je partais quand le duc est arrive.

-- Ah!

Nouveau silence.

-- Qu'avez-vous vu la-bas?

-- Beaucoup de gens, repliqua d'Artagnan avec froideur.

Le roi vit que d'Artagnan ne voulait pas parler.

-- Je vous ai fait venir, monsieur le capitaine, pour vous dire
d'aller preparer mes logements a Nantes.

-- A Nantes? s'ecria d'Artagnan.

-- En Bretagne.

-- Oui, Sire, en Bretagne. Votre Majeste fait ce long voyage de
Nantes?

-- Les Etats s'y assemblent, repondit le roi. J'ai deux demandes a
leur faire: j'y veux etre.

-- Quand partirai-je? dit le capitaine.

-- Ce soir... demain... demain au soir, car vous avez besoin de
repos.

-- Je suis repose, Sire.

-- A merveille... Alors, entre ce soir et demain, a votre gre.

D'Artagnan salua comme pour prendre conge; puis, voyant le roi
tres embarrasse:

-- Le roi, dit-il, et il fit deux pas en avant, le roi emmene-t-il
la Cour?

-- Mais oui.

-- Alors le roi aura besoin des mousquetaires, sans doute?

Et l'oeil penetrant du capitaine fit baisser le regard du roi.

-- Prenez-en une brigade, repliqua Louis.

-- Voila tout?... Le roi n'a pas d'autres ordres a me donner?

-- Non... Ah!... Si fait!...

-- J'ecoute.

-- Au chateau de Nantes, qui est fort mal distribue, dit-on, vous
prendrez l'habitude de mettre des mousquetaires a la porte de
chacun des principaux dignitaires que j'emmenerai.

-- Des principaux?

-- Oui.

-- Comme, par exemple, a la porte de M. de Lyonne?

-- Oui.

-- De M. Le Tellier?

-- Oui.

-- De M. de Brienne?

-- Oui.

-- Et de M. le surintendant?

-- Sans doute.

-- Fort bien, Sire. Je serai parti demain.

-- Oh! encore un mot, monsieur d'Artagnan. Vous rencontrerez a
Nantes M. le duc de Gesvres, capitaine des gardes. Ayez soin que
vos mousquetaires soient places avant que ses gardes n'arrivent.

-- Oui, Sire.

-- Et si M. de Gesvres vous questionnait?

-- Allons donc, Sire! est-ce que M. de Gesvres me questionnera?

Et cavalierement, le mousquetaire tourna sur ses talons et
disparut.

"A Nantes! se dit-il en descendant les degres. Pourquoi n'a-t-il
pas ose dire tout de suite a Belle-Ile?"

Comme il touchait a la grande porte, un commis de M. de Brienne
courut apres lui.

-- Monsieur d'Artagnan! dit-il, pardon...

-- Qu'y a-t-il, monsieur Ariste?

-- C'est un bon que le roi m'a charge de vous remettre.

-- Sur votre caisse? demanda le mousquetaire.

-- Non, monsieur, sur la caisse de M. Fouquet.

D'Artagnan, surpris, lut le bon, qui etait de la main du roi, et
pour deux cents pistoles.

"Quoi! pensa-t-il apres avoir remercie gracieusement le commis de
M. Brienne, c'est par M. Fouquet qu'on fera payer ce voyage-la!
Mordioux! voila du pur Louis XI. Pourquoi n'avoir pas fait ce bon
sur la caisse de M. Colbert? Il eut paye avec tant de joie!"

Et d'Artagnan, fidele a son principe de ne laisser jamais
refroidir un bon a vue, s'en alla chez M. Fouquet pour toucher ses
deux cents pistoles.


Chapitre CCXLI -- La cene


Le surintendant avait sans doute recu avis du prochain depart pour
Nantes, car il donnait un diner d'adieu a ses amis.

Du bas de la maison jusqu'en haut, l'empressement des valets
portant des plats, et l'activite des registres, temoignaient d'un
bouleversement prochain dans la caisse et dans la cuisine.

D'Artagnan, son bon a la main, se presenta dans les bureaux, ou
cette reponse lui fut faite qu'il etait trop tard pour toucher,
que la caisse etait fermee.

Il repondit par ce seul mot:

-- Service du roi.

Le commis, un peu trouble, tant la mine du capitaine etait grave,
repliqua que c'etait une raison respectable, mais que les
habitudes de la maison etaient respectables aussi; qu'en
consequence, il priait le porteur de repasser le lendemain.

D'Artagnan demanda qu'on lui fit voir M. Fouquet.

Le commis riposta que M. le surintendant ne se melait point de ces
sortes de details, et, brusquement, il ferma sa derniere porte au
nez de d'Artagnan.

Celui-ci avait prevu le coup, et mis sa botte entre la porte et le
chambranle, de sorte que la serrure ne joua point, et que le
commis se rencontra encore nez a nez avec son interlocuteur. Aussi
changea-t-il de theme pour dire a d'Artagnan, avec une politesse
effrayee:

-- Si Monsieur veut parler a M. le surintendant, qu'il aille aux
antichambres; ici sont les bureaux, ou Monseigneur ne vient
jamais.

-- A la bonne heure! dites donc cela! repliqua d'Artagnan.

-- De l'autre cote de la cour, fit le commis, enchante d'etre
libre.

D'Artagnan traversa la cour, et tomba au milieu des valets.

-- Monseigneur ne recoit pas a cette heure, lui fut-il repondu par
un drole qui portait sur un plat de vermeil trois faisans et douze
cailles.

-- Dites-lui, fit le capitaine en arretant le valet par le bout de
son plat, que je suis M. d'Artagnan, capitaine-lieutenant des
mousquetaires de Sa Majeste.

Le valet poussa un cri de surprise et disparut.

D'Artagnan l'avait suivi a pas lents. Il arriva juste a temps pour
trouver dans l'antichambre M. Pelisson, qui, un peu pale, venait
de la salle a manger et accourait aux renseignements.

D'Artagnan sourit.

-- Ce n'est rien de facheux, monsieur Pelisson, rien qu'un petit
bon a toucher.

-- Ah! fit en respirant l'ami de Fouquet.

Et il prit le capitaine par la main, l'attira derriere lui, et le
fit entrer dans la salle, ou bon nombre d'amis intimes entouraient
le surintendant, place au centre et enseveli dans un fauteuil a
coussins.

La se trouvaient reunis tous les epicuriens, qui, naguere, a Vaux,
faisaient les honneurs de la maison, de l'esprit et de l'argent de
M. Fouquet.

Amis joyeux, tendres pour la plupart, ils n'avaient pas fui leur
protecteur a l'approche de l'orage, et, malgre les menaces du
ciel, malgre le tremblement de terre, ils se tenaient la,
souriants, prevenants, devoues a l'infortune comme ils l'avaient
ete a la prosperite.

A la gauche du surintendant, Mme de Belliere; a sa droite,
Mme Fouquet: comme si, bravant la loi du monde et faisant taire
toute raison des convenances vulgaires, les deux anges protecteurs
de cet homme se reunissaient pour lui preter, a un moment de
crise, l'appui de leurs bras entrelaces.

Mme de Belliere etait pale, tremblante et pleine de respectueuses
intentions pour Mme la surintendante, qui, une main sur la main de
son mari, regardait anxieusement la porte par laquelle Pelisson
allait amener d'Artagnan.

Le capitaine entra plein de courtoisie d'abord, et d'admiration
ensuite, quand, de son regard infaillible, il eut devine en meme
temps qu'embrasse la signification de toutes les physionomies.

Fouquet, se soulevant sur son fauteuil:

-- Pardonnez-moi, dit-il, monsieur d'Artagnan, si je n'ai pas ete
vous recevoir comme venant au nom du roi.

Et il accentua ces derniers mots avec une sorte de fermete triste
qui penetra d'effroi le coeur de ses amis.

-- Monseigneur, repliqua d'Artagnan, je ne viens pas chez vous au
nom du roi, si ce n'est pour reclamer le paiement d'un bon de deux
cents pistoles.

Tous les fronts se deriderent; celui de Fouquet resta seul
obscurci.

-- Ah! dit-il, monsieur, vous partez aussi pour Nantes, peut-etre?

-- Je ne sais pas ou je pars, monseigneur.

-- Mais, dit Mme Fouquet rasserenee, vous ne partez pas si vite,
monsieur le capitaine, que vous ne nous fassiez l'honneur de vous
asseoir avec nous.

-- Madame, ce serait un bien grand honneur pour moi; mais je suis
tellement presse, que, vous le voyez, j'ai du me permettre
d'interrompre votre repas pour faire payer ma cedule.

-- A laquelle il sera fait reponse par de l'or, dit Fouquet en
faisant un signe a son intendant, qui aussitot partit avec le bon
que lui tendait d'Artagnan.

-- Oh! fit celui-ci, je n'etais pas inquiet du paiement: la maison
est bonne.

Un douloureux sourire se dessina sur les traits palis de Fouquet.

-- Vous souffrez? demanda Mme de Belliere.

-- Votre acces? demanda Mme Fouquet.

-- Rien, merci! repliqua le surintendant.

-- Votre acces? fit a son tour d'Artagnan. Est-ce que vous etes
malade, monseigneur?

-- J'ai une fievre tierce qui m'a pris apres la fete de Vaux.

-- Quelque fraicheur dans les grottes, la nuit?

-- Non, non; une emotion, voila tout.

-- Le trop de coeur que vous avez mis a recevoir le roi, dit La
Fontaine tranquillement, sans se douter qu'il lancait un
sacrilege.

-- On ne saurait mettre trop de coeur a recevoir le roi, dit
doucement Fouquet a son poete.

-- Monsieur a voulu dire le trop d'ardeur, interrompit d'Artagnan
avec une franchise parfaite et beaucoup d'amenite. Le fait est,
monseigneur, que jamais l'hospitalite ne fut pratiquee comme a
Vaux.

Mme Fouquet laissa son visage exprimer clairement que, si Fouquet
s'etait bien conduit envers le roi, le roi ne rendait pas la
pareille au ministre.

Mais d'Artagnan savait le terrible secret. Il le savait seul avec
Fouquet; ces deux hommes n'avaient pas, l'un le courage de
plaindre l'autre, l'autre le droit d'accuser.

Le capitaine, a qui l'on apporta les deux cents pistoles, allait
prendre conge, quand Fouquet, se levant, prit un verre et en fit
donner un a d'Artagnan.

-- Monsieur, dit-il, a la sante du roi, _quoi qu'il arrive!_

-- Et a votre sante, monseigneur, _quoi qu'il arrive!_ dit
d'Artagnan en buvant.

Il salua, sur ces paroles de mauvais augure, toute la compagnie,
qui se leva des qu'il eut fait son salut, et on entendit ses
eperons et ses bottes jusque dans les profondeurs de l'escalier.

-- J'ai cru un moment que c'etait a moi et non a mon argent qu'il
en voulait, dit Fouquet en essayant de rire.

-- A vous! s'ecrierent ses amis, et pourquoi, mon Dieu?

-- Oh! fit le surintendant, ne nous abusons pas, mes chers freres
en Epicure; je ne veux pas faire de comparaison entre le plus
humble pecheur de la terre et le Dieu que nous adorons, mais,
voyez-vous, il donna un jour a ses amis un repas qu'on appelle la
Cene, et qui n'etait qu'un diner d'adieu comme celui que nous
faisons en ce moment.

Un cri, douloureuse denegation, partit de tous les coins de la
table.

-- Fermez les portes, dit Fouquet.

Et les valets disparurent.

-- Mes amis, continua Fouquet en baissant la voix, qu'etais-je
autrefois? que suis-je aujourd'hui? Consultez-vous et repondez. Un
homme comme moi baisse, par cela meme qu'il ne s'eleve plus; que
dira-t-on, quand il s'abaisse reellement? Je n'ai plus d'argent,
je n'ai plus de credit, je n'ai plus que des ennemis puissants et
des amis sans puissance.

-- Vite! s'ecria Pelisson en se levant, puisque vous vous
expliquez avec cette franchise, c'est a nous d'etre francs aussi.
Oui, vous etes perdu; oui, vous courez a votre ruine, arretez-
vous. Et, tout d'abord, que nous reste-t-il en argent?

-- Sept cent mille livres, dit l'intendant.

-- Du pain, murmura Mme Fouquet.

-- Des relais, dit Pelisson, des relais, et fuyez.

-- Ou cela?

-- En Suisse, en Savoie, mais fuyez.

-- Si Monseigneur fuit, dit Mme de Belliere, on dira qu'il etait
coupable et qu'il a eu peur.

-- On dira plus, on dira que j'ai emporte vingt millions avec moi.

-- Nous ferons des memoires pour vous justifier, dit La Fontaine;
fuyez.

-- Je resterai dit Fouquet, et, d'ailleurs, tout ne me sert-il
pas?

-- Vous avez Belle-Ile! cria l'abbe Fouquet.

-- Et j'y vais naturellement, en allant a Nantes, repondit le
surintendant; patience, donc, patience!

-- Avant Nantes, que de chemin! dit Mme Fouquet.

-- Oui, je le sais bien, repliqua Fouquet; mais qu'y faire? Le roi
m'appelle aux Etats. Je sais bien que c'est pour me perdre; mais
refuser de partir, c'est montrer de l'inquietude.

-- Eh bien! j'ai trouve le moyen de tout concilier, s'ecria
Pelisson. Vous allez partir pour Nantes.

Fouquet le regarda d'un air surpris.

-- Mais avec des amis, mais dans votre carrosse jusqu'a Orleans,
dans votre gabare jusqu'a Nantes; toujours pret a vous defendre si
l'on vous attaque, a echapper si l'on vous menace; en un mot, vous
emporterez votre argent pour toute chance, et, tout en fuyant,
vous n'aurez fait qu'obeir au roi; puis, touchant la mer quand
vous voudrez, vous embarquerez pour Belle-Ile, et, de Belle-Ile,
vous vous elancerez ou vous voudrez, pareil a l'aigle qui sort et
prend l'espace quand on l'a debusque de son aire.

Un assentiment unanime accueillit les paroles de Pelisson.

-- Oui, faites cela, dit Mme Fouquet a son mari.

-- Faites cela, dit Mme de Belliere.

-- Faites! faites! s'ecrierent tous les amis.

-- Je le ferai, repliqua Fouquet.

-- Des ce soir.

-- Dans une heure.

-- Sur-le-champ.

-- Avec sept cent mille livres, vous recommencerez une fortune,
dit l'abbe Fouquet. Qui nous empechera d'armer des corsaires a
Belle-Ile?

-- Et, s'il le faut, nous irons decouvrir un nouveau monde, ajouta
La Fontaine, ivre de projets et d'enthousiasme.

Un coup frappe a la porte interrompit ce concours de joie et
d'esperance.

-- Un courrier du roi! cria le maitre des ceremonies. Alors il se
fit un profond silence, comme si le message qu'apportait ce
courrier n'etait qu'une reponse a tous les projets enfantes
l'instant d'avant.

Chacun attendit ce que ferait le maitre, dont le front ruisselait
de sueur, et qui, veritablement, souffrait de sa fievre.

Fouquet passa dans son cabinet pour recevoir le message de Sa
Majeste.

Il y avait, nous l'avons dit, un tel silence dans les chambres et
dans tout le service, que l'on entendait la voix de Fouquet qui
repondait:

-- C'est bien, monsieur.

Cette voix etait pourtant brisee par la fatigue, alteree par
l'emotion.

Un instant apres, Fouquet appela Gourville, qui traversa la
galerie au milieu de l'attente universelle.

Enfin il reparut lui-meme parmi ses convives, mais ce n'etait plus
le meme visage, pale et defait, qu'on lui avait vu au depart; de
pale, il s'etait fait livide, et, de defait, decompose. Spectre
vivant, il s'avancait les bras etendus, la bouche dessechee, comme
l'ombre qui vient de saluer des amis d'autrefois.

A cette vue chacun se leva, chacun s'ecria, chacun courut a
Fouquet.

Celui-ci, regardant Pelisson, s'appuya sur la surintendante, et
serra la main glacee de la marquise de Belliere.

-- Eh bien! fit-il d'une voix qui n'avait plus rien d'humain.

-- Qu'arrive-t-il, mon Dieu? lui dit-on.

Fouquet ouvrit sa main droite, qui etait crispee, humide; on y vit
un papier sur lequel Pelisson se jeta epouvante.

Il y lut les lignes suivantes de la main du roi:

"Cher et aime Monsieur Fouquet, donnez-nous, sur ce qui vous reste
a nous, une somme de sept cent mille livres dont nous avons besoin
ce jourd'hui pour notre depart.

"Et, comme nous savons que votre sante n'est pas bonne, nous
prions Dieu qu'il vous remette en sante et vous ait en sa sainte
et digne garde.

"Louis.

"La presente lettre est pour recu."

Un murmure d'effroi circula dans la salle.

-- Eh bien! s'ecria Pelisson a son tour, vous avez cette lettre?

-- J'ai le recu, oui.

-- Que ferez-vous, alors?

-- Rien, puisque j'ai le recu.

-- Mais...

-- Si j'ai le recu, Pelisson, c'est que j'ai paye, fit le
surintendant avec une simplicite qui arracha le coeur aux
assistants.

-- Vous avez paye? s'ecria Mme Fouquet au desespoir. Alors nous
sommes perdus!

-- Allons, allons, plus de mots inutiles, interrompit Pelisson.
Apres l'argent, la vie. Monseigneur, a cheval, a cheval!

-- Nous quitter! crierent a la fois les deux femmes, ivres de
douleur.

-- Eh! monseigneur, en vous sauvant, vous nous sauvez tous. A
cheval!

-- Mais il ne peut se tenir! Voyez.

-- Oh! si l'on reflechit... dit l'intrepide Pelisson.

-- Il a raison, murmura Fouquet.

-- Monseigneur! monseigneur! cria Gourville en montant l'escalier
par quatre degres a la fois; Monseigneur!

-- Eh bien! quoi?

-- J'escortais, comme vous savez, le courrier du roi avec
l'argent.

-- Oui.

-- Eh bien! arrive au Palais-Royal, j'ai vu...

-- Respire un peu, mon pauvre ami, tu suffoques.

-- Qu'avez-vous vu? crierent les amis impatients.

-- J'ai vu les mousquetaires monter a cheval, dit Gourville.

-- Voyez-vous! s'ecria-t-on, voyez-vous! Y a-t-il un instant a
perdre?

Mme Fouquet se precipita par les montees en demandant ses chevaux.

Mme de Belliere s'elanca pour la prendre dans ses bras et lui dit:

-- Madame, au nom de son salut, ne temoignez rien, ne manifestez
aucune alarme.

Pelisson courut pour faire atteler les carrosses.

Et, pendant ce temps, Gourville recueillit dans son chapeau ce que
les amis pleurants et effares purent y jeter d'or et d'argent,
derniere offrande, pieuse aumone faite au malheur par la pauvrete.

Le surintendant, entraine par les uns, porte par les autres, fut
enferme dans son carrosse. Gourville monta sur le siege et prit
les renes; Pelisson contint Mme Fouquet evanouie.

Mme de Belliere eut plus de force; elle en fut bien payee: elle
recueillit le dernier baiser de Fouquet.

Pelisson expliqua facilement ce depart precipite par un ordre du
roi qui appelait les ministres a Nantes.


Chapitre CCXLII -- Dans le carrosse de M. Colbert


Ainsi que l'avait vu Gourville, les mousquetaires du roi montaient
a cheval et suivaient leur capitaine.

Celui-ci, qui ne voulait pas avoir de gene dans ses allures,
laissa sa brigade aux ordres d'un lieutenant, et partit de son
cote, sur des chevaux de poste, en recommandant a ses hommes le
plus grande diligence.

Si rapidement qu'ils allassent, ils ne pouvaient arriver avant
lui.

Il eut le temps, en passant devant la rue Croix-des-Petits-Champs,
de voir une chose qui lui donna beaucoup a penser. Il vit
M. Colbert sortant de sa maison pour entrer dans un carrosse qui
stationnait devant la porte.

Dans ce carrosse, d'Artagnan apercut des coiffes de femme, et,
comme il etait curieux, il voulut savoir le nom des femmes cachees
par les coiffes.

Pour parvenir a les voir, car elles faisaient gros dos et fine
oreille, il poussa son cheval si pres du carrosse, que sa botte a
entonnoir frotta le mantelet et ebranla tout, contenant et
contenu.

Les dames, effarouchees, pousserent, l'une un petit cri, auquel
d'Artagnan reconnut une jeune femme, l'autre une imprecation a
laquelle il reconnut la vigueur et l'aplomb que donne un demi-
siecle.

Les coiffes s'ecarterent: l'une des femmes etait Mme Vanel,
l'autre etait la duchesse de Chevreuse.

D'Artagnan eut plus vite vu que les dames. Il les reconnut et
elles ne le reconnurent pas; et, comme elles riaient de leur
frayeur en se pressant affectueusement les mains:

"Bien! se dit d'Artagnan, la vieille duchesse n'est plus aussi
difficile qu'autrefois en amities; elle fait la cour a la
maitresse de M. Colbert! Pauvre M. Fouquet! cela ne lui presage
rien de bon."

Et il s'eloigna. M. Colbert prit place dans le carrosse, et ce
noble trio commenca un pelerinage assez lent vers le bois de
Vincennes.

En chemin, Mme de Chevreuse deposa Mme Vanel chez M. son mari, et,
restee seule avec Colbert, elle poursuivit sa promenade en causant
d'affaires. Elle avait un fonds de conversation inepuisable, cette
chere duchesse, et, comme elle parlait toujours pour le mal
d'autrui, toujours pour son bien a elle, sa conversation amusait
l'interlocuteur et ne laissait pas d'etre pour elle d'un bon
rapport.

Elle apprit a Colbert, qui l'ignorait, combien il etait un grand
ministre, et combien Fouquet allait devenir peu de chose.

Elle lui promit de rallier a lui, quand il serait surintendant
toute la vieille noblesse du royaume, et lui demanda son avis sur
la preponderance qu'il faudrait laisser prendre a La Valliere.

Elle le loua, elle le blama, elle l'etourdit. Elle lui montra le
secret de tant de secrets, que Colbert craignit un moment d'avoir
affaire au diable.

Elle lui prouva qu'elle tenait dans sa main le Colbert
d'aujourd'hui, comme elle avait tenu le Fouquet d'hier.

Et, comme, naivement, il lui demandait la raison de cette haine
qu'elle portait au surintendant:

-- Pourquoi le haissez-vous vous-meme? dit-elle.

-- Madame, en politique, repliqua-t-il, les differences de
systemes peuvent amener des dissidences entre les hommes.
M. Fouquet m'a paru pratiquer un systeme oppose aux vrais interets
du roi.

Elle l'interrompit.

-- Je ne vous parle plus de M. Fouquet. Le voyage que le roi fait
a Nantes nous en rendra raison. M. Fouquet, pour moi, c'est un
homme passe. Pour vous aussi.

Colbert ne repondit rien.

-- Au retour de Nantes, continua la duchesse, le roi, qui ne
cherche qu'un pretexte, trouvera que les Etats se sont mal
comportes, qu'ils ont fait trop peu de sacrifices. Les Etats
diront que les impots sont trop lourds et que la surintendance les
a ruines. Le roi s'en prendra a M. Fouquet, et alors...

-- Et alors? dit Colbert.

-- Oh! on le disgraciera. N'est-ce pas votre sentiment?

Colbert lanca vers la duchesse un regard qui voulait dire: "Si on
ne fait que disgracier M. Fouquet, vous n'en serez pas la cause."

-- Il faut, se hata de dire Mme de Chevreuse, il faut que votre
place soit toute marquee, monsieur Colbert. Voyez-vous quelqu'un
entre le roi et vous, apres la chute de M. Fouquet?

-- Je ne comprends pas, dit-il.

-- Vous allez comprendre. Ou vont vos ambitions?

-- Je n'en ai pas.

-- Il etait inutile alors de renverser le surintendant, monsieur
Colbert. C'est oiseux.

-- J'ai eu l'honneur de vous dire, madame...

-- Oh! oui, l'interet du roi, je sais; mais, enfin, parlons du
votre.

-- Le mien, c'est de faire les affaires de Sa Majeste.

-- Enfin, perdez-vous ou ne perdez-vous pas M. Fouquet? Repondez
sans detour.

-- Madame, je ne perds personne.

-- Je ne comprends pas alors pourquoi vous m'avez achete si cher
les lettres de M. Mazarin concernant M. Fouquet. Je ne concois pas
non plus pourquoi vous avez mis ces lettres sous les yeux du roi.

Colbert, stupefait, regarda la duchesse, et, d'un air contraint:

-- Madame, dit-il, je concois encore moins comment, vous qui avez
touche l'argent, vous me le reprochez.

-- C'est que, fit la vieille duchesse, il faut vouloir ce qu'on
veut, a moins qu'on ne puisse ce qu'on veut.

-- Voila, dit Colbert, demonte par cette logique brutale.

-- Vous ne pouvez? hein? Dites.

-- Je ne puis, je l'avoue, detruire aupres du roi certaines
influences.

-- Qui combattent pour M. Fouquet? Lesquelles? Attendez, que je
vous aide.

-- Faites, madame.

-- La Valliere?

-- Oh! peu d'influence, aucune connaissance des affaires et pas de
ressort. M. Fouquet lui a fait la cour.

-- Le defendre, ce serait l'accuser elle-meme, n'est-ce pas?

-- Je crois que oui.

-- Il y a encore une autre influence, qu'en dites-vous?

-- Considerable.

-- La reine mere, peut-etre?

-- Sa Majeste la reine mere a pour M. Fouquet une faiblesse bien
prejudiciable a son fils.

-- Ne croyez pas cela, fit la vieille en souriant.

-- Oh! fit Colbert avec incredulite, je l'ai si souvent eprouve!

-- Autrefois?

-- Recemment encore, madame, a Vaux. C'est elle qui a empeche le
roi de faire arreter M. Fouquet.

-- On n'a pas tous les jours le meme avis, cher monsieur. Ce que
la reine a pu vouloir recemment, elle ne le voudrait peut-etre
plus aujourd'hui.

-- Pourquoi? fit Colbert etonne.

-- Peu importe la raison.

-- Il importe beaucoup, au contraire; car, si j'etais certain de
ne pas deplaire a Sa Majeste la reine mere, tous mes scrupules
seraient leves.

-- Eh bien! vous n'etes pas sans avoir entendu parler de certain
secret?

-- Un secret?

-- Appelez cela comme vous voudrez. Bref, la reine mere a pris en
horreur tous ceux qui ont participe, d'une facon ou d'une autre, a
la decouverte de ce secret, et M. Fouquet, je crois, est un de
ceux-la.

-- Alors, fit Colbert, on pourrait etre sur de l'assentiment de la
reine mere?

-- Je quitte a l'instant Sa Majeste, qui me l'a assure.

-- Soit, madame.

-- Il y a plus: vous connaissez peut-etre un homme qui etait l'ami
intime de M. Fouquet, M. d'Herblay, un eveque, je crois?

-- Eveque de Vannes.

-- Eh bien! ce M. d'Herblay, qui connaissait aussi ce secret, la
reine mere le fait poursuivre avec acharnement.

-- En verite!

-- Si bien poursuivre, que, fut-il mort, on voudrait avoir sa tete
pour etre assure qu'elle ne parlera plus.

-- C'est le desir de la reine mere?

-- Un ordre.

-- On cherchera ce M. d'Herblay, madame.

-- Oh! nous savons bien ou il est.

Colbert regarda la duchesse.

-- Dites, madame.

-- Il est a Belle-Ile-en-Mer.

-- Chez M. Fouquet?

-- Chez M. Fouquet.

-- On l'aura!

Ce fut au tour de la duchesse a sourire.

-- Ne croyez pas cela si facilement, dit-elle, et ne le promettez
pas si legerement.

-- Pourquoi donc, madame?

-- Parce que M. d'Herblay n'est pas de ces gens qu'on prend quand
on veut.

-- Un rebelle, alors?

-- Oh! nous autres, monsieur Colbert, nous avons passe toute notre
vie a faire les rebelles, et, pourtant, vous le voyez bien, loin
d'etre pris, nous prenons les autres.

Colbert attacha sur la vieille duchesse un de ces regards
farouches dont rien ne traduisait l'expression, et, avec une
fermete qui ne manquait point de grandeur:

-- Le temps n'est plus, dit-il, ou les sujets gagnaient des duches
a faire la guerre au roi de France. M. d'Herblay, s'il conspire,
mourra sur un echafaud. Cela fera ou ne fera pas plaisir a ses
ennemis, peu nous importe.

Et ce nous, etrange dans la bouche de Colbert, fit un instant
rever la duchesse. Elle se surprit a compter interieurement avec
cet homme.

Colbert avait ressaisi la superiorite dans l'entretien; il voulut
la garder.

-- Vous me demandez, dit-il, madame, de faire arreter ce
M. d'Herblay?

-- Moi? Je ne vous demande rien.

-- Je croyais, madame; mais, puisque je me suis trompe, laissons
faire. Le roi n'a encore rien dit.

La duchesse se mordit les ongles.

-- D'ailleurs, continua Colbert, quelle pauvre prise que celle de
cet eveque! Gibier de roi, un eveque! oh! non, non, je ne m'en
occuperai meme point.

La haine de la duchesse se decouvrit.

-- Gibier de femme, dit-elle, et la reine est une femme. Si elle
veut qu'on arrete M. d'Herblay, c'est qu'elle a ses raisons.
D'ailleurs, M. d'Herblay n'est-il pas ami de celui qui va tomber
en disgrace?

-- Oh! qu'a cela ne tienne! dit Colbert. On menagera cet homme,
s'il n'est pas l'ennemi du roi. Cela vous deplait?

-- Je ne dis rien.

-- Oui... vous le voulez voir en prison, a la Bastille, par
exemple?

-- Je crois un secret mieux cache derriere les murs de la Bastille
que derriere ceux de Belle-Ile.

-- J'en parlerai au roi, qui eclaircira le point.

-- En attendant l'eclaircissement, monsieur, l'eveque de Vannes se
sera enfui. J'en ferais autant.

-- Enfui! lui! et ou s'enfuirait-il? L'Europe est a nous, de
volonte, sinon de fait.

-- Il trouvera toujours un asile, monsieur. On voit bien que vous
ignorez a qui vous avez affaire. Vous ne connaissez pas
M. d'Herblay, vous n'avez pas connu Aramis. C'etait un de ces
quatre mousquetaires qui, sous le feu roi, ont fait trembler le
cardinal de Richelieu, et qui, pendant la Regence, ont donne tant
de souci a M. de Mazarin.

-- Mais, madame, comment fera-t-il, a moins qu'il n'ait un royaume
a lui?

-- Il l'a, monsieur.

-- Un royaume a lui, M. d'Herblay?

-- Je vous repete, monsieur, que, s'il lui faut un royaume, il l'a
ou il l'aura.

-- Enfin, du moment que vous prenez un interet si grand a ce qu'il
n'echappe pas, madame, ce rebelle, je vous assure, n'echappera
pas.

-- Belle-Ile est fortifiee, monsieur Colbert, et fortifiee par
lui.

-- Belle-Ile fut-elle aussi defendue par lui, Belle-Ile n'est pas
imprenable, et, si M. l'eveque de Vannes est enferme dans Belle-
Ile, eh bien! madame, on fera le siege de la place et on le
prendra.

-- Vous pouvez etre bien certain, monsieur, que le zele que vous
deployez pour les interets de la reine mere touchera vivement Sa
Majeste, et que vous en aurez une magnifique recompense; mais que
lui dirai-je de vos projets sur cet homme?

-- Qu'une fois pris il sera enfoui dans une forteresse d'ou jamais
son secret ne sortira.

-- Tres bien, monsieur Colbert, et nous pouvons dire qu'a dater de
cet instant nous avons fait tous deux une alliance solide, vous et
moi, et que je suis bien a votre service.

-- C'est moi, madame, qui me mets au votre. Ce chevalier
d'Herblay, c'est un espion de l'Espagne, n'est-ce pas?

-- Mieux que cela.

-- Un ambassadeur secret?

-- Montez toujours.

-- Attendez... le roi Philippe III est devot. C'est... le
confesseur de Philippe III?

-- Plus haut encore.

-- Mordieu! s'ecria Colbert, qui s'oublia jusqu'a jurer en
presence de cette grande dame, de cette vieille amie de la reine
mere, de la duchesse de Chevreuse enfin. C'est donc le general des
jesuites?

-- Je crois que vous avez devine, repondit la duchesse.

-- Ah! madame, alors cet homme nous perdra tous si nous ne le
perdons, et encore faut-il se hater!

-- C'est mon avis, monsieur; mais je n'osais vous le dire.

-- Et nous avons eu du bonheur qu'il se soit attaque au trone, au
lieu de s'attaquer a nous.

-- Mais notez bien ceci, monsieur Colbert: jamais M. d'Herblay ne
se decourage, et, s'il a manque son coup, il recommencera. S'il a
laisse echapper l'occasion de se faire un roi pour lui, il en fera
tot ou tard un autre, dont, a coup sur, vous ne serez pas le
premier ministre.

Colbert fronca le sourcil avec une expression menacante.

-- Je compte bien que la prison nous reglera cette affaire-la
d'une maniere satisfaisante pour tous deux, madame.

La duchesse sourit.

-- Si vous saviez, dit-elle, combien de fois Aramis est sorti de
prison!

-- Oh! reprit Colbert, nous aviserons a ce qu'il n'en sorte pas
cette fois-ci.

-- Mais vous n'avez donc pas entendu ce que je vous ai dit tout a
l'heure? Vous ne vous rappelez donc pas qu'Aramis etait un des
quatre invincibles que redoutait Richelieu? Et, a cette epoque,
les quatre mousquetaires n'avaient point ce qu'ils ont
aujourd'hui: l'argent et l'experience.

Colbert se mordit les levres.

-- Nous renoncerons a la prison, dit-il d'un ton plus bas. Nous
trouverons une retraite dont l'invincible ne puisse pas sortir.

-- A la bonne heure, notre allie! repondit la duchesse. Mais voici
qu'il se fait tard; est-ce que nous ne rentrons pas?

-- D'autant plus volontiers, madame, que j'ai mes preparatifs a
faire pour partir avec le roi.

-- A Paris! cria la duchesse au cocher.

Et le carrosse retourna vers le faubourg Saint-Antoine apres la
conclusion de ce traite qui livrait a la mort le dernier ami de
Fouquet, le dernier defenseur de Belle-Ile, l'ancien ami de Marie
Michon, le nouvel ennemi de la duchesse.


Chapitre CCXLIII -- Les deux gabares


D'Artagnan etait parti: Fouquet aussi etait parti, et lui avec une
rapidite que doublait le tendre interet de ses amis.

Les premiers moments de ce voyage, ou, pour mieux dire, de cette
fuite, furent troubles par la crainte incessante de tous les
chevaux, de tous les carrosses qu'on apercevait derriere le
fugitif.

Il n'etait pas naturel, en effet, que Louis XIV, s'il en voulait a
cette proie, la laissat echapper; le jeune lion savait deja la
chasse, et il avait des limiers assez ardents pour s'en reposer
sur eux.

Mais, insensiblement, toutes les craintes s'evanouirent; le
surintendant, a force de courir, mit une telle distance entre lui
et les persecuteurs, que, raisonnablement, nul ne le pouvait
atteindre. Quant a la contenance, ses amis la lui avaient faite
excellente. Ne voyageait-il pas pour aller joindre le roi a
Nantes, et la rapidite meme ne temoignait-elle pas de son zele.

Il arriva fatigue mais rassure, a Orleans, ou il trouva, grace aux
soins d'un courrier qui l'avait precede, une belle gabare a huit
rameurs.

Ces gabares, en forme de gondoles, un peu larges, un peu lourdes,
contenant une petite chambre couverte en forme de tillac et une
chambre de poupe formee par une tente, faisaient alors le service
d'Orleans a Nantes par la Loire; et ce trajet, long de nos jours,
paraissait alors plus doux et plus commode que la grande route
avec ses bidets de poste ou ses mauvais carrosses a peine
suspendus. Fouquet monta dans cette gabare, qui partit aussitot.
Les rameurs, sachant qu'ils avaient l'honneur de mener le
surintendant des finances, s'escrimaient de leur mieux, et ce mot
magique, les _finances_, leur promettait quelque bonne
gratification dont ils voulaient se rendre dignes.

La gabare vola sur les flots de la Loire. Un temps magnifique, un
de ces soleils levants qui empourprent les paysages, laissait au
fleuve toute sa serenite limpide. Le courant et les rameurs
porterent Fouquet comme les ailes portent l'oiseau; il arriva
devant Beaugency sans qu'aucun accident eut signale le voyage.

Fouquet esperait arriver le premier de tous a Nantes; la, il
verrait les notables et se donnerait un appui parmi les principaux
membres des Etats; il se rendrait necessaire, chose facile a un
homme de son merite, et retarderait la catastrophe, s'il ne
reussissait pas a l'eviter entierement.

-- D'ailleurs, lui disait Gourville, a Nantes vous devinerez ou
nous devinerons les intentions de vos ennemis; nous aurons les
chevaux prets pour gagner l'inextricable Poitou, une barque pour
gagner la mer, et, une fois en mer, Belle-Ile est le port
inviolable. Vous voyez, en outre, que nul ne vous guette et que
nul ne nous suit.

Il achevait a peine, que l'on decouvrit de loin, derriere un coude
forme par le fleuve, la mature d'une gabare importante qui
descendait.

Les rameurs du bateau de Fouquet pousserent un cri de surprise en
voyant cette gabare.

-- Qu'y a-t-il? demanda Fouquet.

-- Il y a, monseigneur, repondit le patron de la barque, que c'est
une chose vraiment extraordinaire, et que cette gabare marche
comme un ouragan.

Gourville tressaillit et monta sur le tillac pour mieux voir.

Fouquet ne monta pas, lui; mais il dit a Gourville avec une
defiance contenue:

-- Voyez donc ce que c'est, mon cher.

La gabare venait de depasser le coude. Elle nageait si vite, que,
derriere elle, on voyait fremir la blanche trainee de son sillage,
illumine des feux du jour.

-- Comme ils vont! repeta le patron, comme ils vont! il parait que
la paie est bonne. Je ne croyais pas, ajouta le patron, que des
avirons de bois pussent se comporter mieux que les notres; mais,
en voici la-bas qui me prouvent le contraire.

-- Je crois bien! s'ecria un des rameurs; ils sont douze et nous
ne sommes que huit.

-- Douze! fit Gourville, douze rameurs? Impossible!

Le chiffre de huit rameurs, pour une gabare, n'avait jamais ete
depasse, meme pour le roi.

On avait fait cet honneur a M. le surintendant bien plus encore
par hate que par respect.

-- Que signifie cela? dit Gourville en cherchant a distinguer,
sous la tente, qu'on apercevait deja, les voyageurs, que l'oeil le
plus subtil n'eut pas encore reussi a reconnaitre.

-- Faut-il qu'ils soient presses! Car ce n'est pas le roi, dit le
patron.

Fouquet frissonna.

-- A quoi voyez-vous que ce n'est pas le roi? dit Gourville.

-- D'abord, parce qu'il n'y a pas de pavillon blanc aux fleurs de
lis, que la gabare royale porte toujours.

-- Et ensuite, dit M. Fouquet, parce qu'il est impossible que ce
soit le roi, Gourville, attendu que le roi etait encore hier a
Paris.

Gourville repondit au surintendant par un regard qui signifiait:
"Vous y etiez bien vous-meme."

-- Et a quoi voit-on qu'ils sont presses? ajouta-t-il pour gagner
du temps.

-- A ce que, monsieur, dit le patron, ces gens-la ont du partir
longtemps apres nous, et qu'ils nous ont rejoints, ou a peu pres.

-- Bah! fit Gourville, qui vous dit qu'ils ne sont point partis de
Beaugency ou de Niort meme?

-- Nous n'avons vu aucune gabare de cette force, si ce n'est a
Orleans. Elle vient d'Orleans, monsieur, et se depeche.

M. Fouquet et Gourville echangerent un coup d'oeil.

Le patron remarqua cette inquietude. Gourville aussitot pour lui
donner le change:

-- Quelque ami, dit-il qui aura gage de nous rattraper; gagnons le
pari, et ne nous laissons pas atteindre.

Le patron ouvrait la bouche pour repondre que c'etait impossible,
lorsque M. Fouquet, avec hauteur:

-- Si c'est quelqu'un qui veut nous joindre, dit-il, laissons-le
venir.

-- On peut essayer, monseigneur, dit le patron timidement. Allons,
vous autres, du nerf! nagez!

-- Non, dit M. Fouquet, arretez tout court, au contraire.

-- Monseigneur, quelle folie! interrompit Gourville en se penchant
a son oreille.

-- Tout court! repeta M. Fouquet. Les huit avirons s'arreterent,
et, resistant a l'eau, imprimerent un mouvement retrograde a la
gabare. Elle etait arretee.

Les douze rameurs de l'autre ne distinguerent pas d'abord cette
manoeuvre, car ils continuerent a lancer l'esquif si
vigoureusement, qu'il arriva tout au plus a portee de mousquet.
M. Fouquet avait la vue mauvaise; Gourville etait gene par le
soleil, qui frappait ses yeux; le patron seul, avec cette habitude
et cette nettete que donne la lutte contre les elements, apercut
distinctement les voyageurs de la gabare voisine.

-- Je les vois! s'ecria-t-il, ils sont deux.

-- Je ne vois rien, dit Gourville.

-- Vous n'allez pas tarder a les distinguer; en quelques coups
d'aviron, ils seront a vingt pas de nous.

Mais ce qu'annoncait le patron ne se realisa pas; la gabare imita
le mouvement commande par M. Fouquet, et, au lieu de venir joindre
ses pretendus amis, elle s'arreta tout net sur le milieu du
fleuve.

-- Je n'y comprends plus rien, dit le patron.

-- Ni moi, dit Gourville.

-- Vous qui voyez si bien les gens qui menent cette gabare, reprit
M. Fouquet, tachez de nous les peindre, patron, avant que nous en
soyons trop loin.

-- Je croyais en voir deux, repondit le batelier, je n'en vois
plus qu'un sous la tente.

-- Comment est-il?

-- C'est un homme brun, large d'epaules, court de cou.

Un petit nuage passa dans l'azur du ciel, et vint, a ce moment,
masquer le soleil.

Gourville, qui regardait toujours, une main sur les yeux, put voir
ce qu'il cherchait, et, tout a coup, sautant du tillac dans la
chambre ou l'attendait Fouquet:

-- Colbert! lui dit-il d'une voix alteree par l'emotion.

-- Colbert? repeta Fouquet. Oh! voila qui est etrange; mais non,
c'est impossible!

-- Je le reconnais, vous dis-je, et lui-meme m'a si bien reconnu,
qu'il vient de passer dans la chambre de poupe. Peut-etre le roi
l'envoie-t-il pour nous faire revenir.

-- En ce cas, il nous joindrait au lieu de rester en panne. Que
fait-il la?

-- Il nous surveille sans doute, monseigneur?

-- Je n'aime pas les incertitudes, s'ecria Fouquet; marchons droit
a lui.

-- Oh! monseigneur, ne faites pas cela! la gabare est pleine de
gens armes.

-- Il m'arreterait donc, Gourville? Pourquoi ne vient-il pas,
alors?

-- Monseigneur, il n'est pas de votre dignite d'aller au devant
meme de votre perte.

-- Mais souffrir que l'on me guette comme un malfaiteur?

-- Rien ne dit qu'on vous guette, monseigneur; soyez patient.

-- Que faire, alors?

-- Ne vous arretez pas; vous n'alliez aussi vite que pour paraitre
obeir avec zele aux ordres du roi. Redoublez de vitesse. Qui
vivra, verra!

-- C'est juste. Allons! s'ecria Fouquet, puisque l'on demeure coi
la-bas, marchons nous autres.

Le patron donna le signal, et les rameurs de Fouquet reprirent
leur exercice avec tout le succes qu'on pouvait attendre de gens
reposes.

A peine la gabare eut-elle fait cent brasses, que l'autre, celle
aux douze rameurs, se remit en marche egalement.

Cette course dura tout le jour, sans que la distance grandit ou
diminuat entre les deux equipages.

Vers le soir, Fouquet voulut essayer les intentions de son
persecuteur. Il ordonna aux rameurs de tirer vers la terre comme
pour operer une descente.

La gabare de Colbert imita cette manoeuvre et cingla vers la terre
en biaisant.

Par le plus grand des hasards, a l'endroit ou Fouquet fit mine de
debarquer, un valet d'ecurie du chateau de Langeais suivait la
berge fleurie en menant trois chevaux a la longe. Sans doute les
gens de la gabare a douze rameurs crurent-ils que Fouquet se
dirigeait vers des chevaux prepares pour sa fuite; car on vit
quatre ou cinq hommes, armes de mousquets, sauter de cette gabare
a terre et marcher sur la berge, comme pour gagner du terrain sur
les chevaux et le cavalier.

Fouquet, satisfait d'avoir force l'ennemi a une demonstration, se
le tint pour dit, et recommenca de faire marcher son bateau.

Les gens de Colbert remonterent aussitot dans le leur, et la
course entre les deux equipages reprit avec une nouvelle
perseverance.

Ce que voyant, Fouquet se sentit menace de pres, et, d'une voix
prophetique:

-- Eh bien! Gourville dit-il tres bas, que disais-je a notre
dernier repas, chez moi? vais-je ou non a ma ruine?

-- Oh! monseigneur.

-- Ces deux bateaux qui se suivent avec autant d'emulation que si
nous nous disputions, M. Colbert et moi, un prix de vitesse sur la
Loire, ne representent-ils pas bien nos deux fortunes, et ne
crois-tu pas, Gourville que l'un des deux fera naufrage a Nantes?

-- Au moins, objecta Gourville, il y a encore incertitude; vous
allez paraitre aux Etats, vous allez montrer quel homme vous etes;
votre eloquence et votre genie dans les affaires sont le bouclier
et l'epee qui vous serviront a vous defendre, sinon a vaincre. Les
Bretons ne vous connaissent point, et, quand ils vous connaitront,
votre cause est gagnee. Oh! que M. Colbert se tienne bien, car sa
gabare est aussi exposee que la votre a chavirer. Les deux vont
vite, la sienne plus que la votre, c'est vrai; on verra laquelle
arrivera la premiere au naufrage.

Fouquet, prenant la main de Gourville:

-- Ami, dit-il, c'est tout juge; rappelle-toi le proverbe: _Les
premiers vont devant._ Eh bien! Colbert n'a garde de me passer!
C'est un prudent, Colbert.

Il avait raison; les deux gabares voguerent jusqu'a Nantes, se
surveillant l'une l'autre; quand le surintendant aborda, Gourville
espera qu'il pourrait chercher tout de suite son refuge et faire
preparer des relais.

Mais, au debarquer, la seconde gabare rejoignit la premiere, et
Colbert, s'approchant de Fouquet, le salua sur le quai avec les
marques du plus profond respect.

Marques tellement significatives, tellement bruyantes, qu'elles
eurent pour resultat de faire accourir toute une population sur la
Fosse.

Fouquet se possedait completement; il sentait qu'en ses derniers
moments de grandeur il avait des obligations envers lui-meme.

Il voulait tomber de si haut, que sa chute ecrasat quelqu'un de
ses ennemis.

Colbert se trouvait la, tant pis pour Colbert.

Aussi le surintendant, se rapprochant de lui, repondit-il avec ce
clignement d'yeux arrogant qui lui etait particulier:

-- Quoi! c'est vous, monsieur Colbert?

-- Pour vous rendre mes hommages, monseigneur, dit celui-ci.

-- Vous etiez dans cette gabare?

Il designa la fameuse barque a douze rameurs.

-- Oui, monseigneur.

-- A douze rameurs? dit Fouquet. Quel luxe, monsieur Colbert! Un
moment, j'ai cru que c'etait la reine mere ou le roi.

-- Monseigneur...

Et Colbert rougit.

-- Voila un voyage qui coutera cher a ceux qui le paient, monsieur
l'intendant, dit Fouquet. Mais, enfin, vous etes arrive. Vous
voyez bien, ajouta-t-il un moment apres, que, moi qui n'avais pas
plus de huit rameurs, je suis arrive avant vous.

Et il lui tourna le dos, le laissant indecis de savoir reellement
si toutes les tergiversations de la seconde gabare avaient echappe
a la premiere.

Au moins ne lui donnait-il pas la satisfaction de montrer qu'il
avait eu peur.

Colbert, si facheusement secoue, ne se rebuta pas; il repondit:

-- Je n'ai pas ete vite, monseigneur, parce que je m'arretais
chaque fois que vous vous arretiez.

-- Et pourquoi cela, monsieur Colbert? s'ecria Fouquet irrite de
cette basse audace; pourquoi puisque vous aviez un equipage
superieur au mien, ne me joigniez-vous ou ne me depassiez-vous
pas?

-- Par respect, fit l'intendant, qui salua jusqu'a terre.

Fouquet monta dans un carrosse que la ville lui envoyait, on ne
sait pourquoi ni comment, et il se rendit a la Maison de Nantes,
escorte d'une grande foule qui, depuis plusieurs jours,
bouillonnait dans l'attente d'une convocation des Etats.

A peine fut-il installe, que Gourville sortit pour aller faire
preparer les chevaux sur la route de Poitiers et de Vannes et un
bateau a Paimboeuf.

Il fit avec tant de mystere, d'activite, de generosite ces
differentes operations, que jamais Fouquet, alors travaille par
son acces de fievre, ne fut plus pres du salut, sauf la
cooperation de cet agitateur immense des projets humains: le
hasard.

Le bruit se repandit en ville, cette nuit, que le roi venait en
grande hate sur des chevaux de poste, et qu'il arriverait dans dix
ou douze heures.

Le peuple, en attendant le roi, se rejouissait fort de voir les
mousquetaires, fraichement arrives avec M. d'Artagnan, leur
capitaine, et casernes dans le chateau, dont ils occupaient tous
les postes en qualite de garde d'honneur.

M. d'Artagnan, qui etait fort poli, se presenta vers dix heures
chez le surintendant, pour lui offrir ses respectueux hommages,
et, bien, que le ministre eut la fievre bien qu'il fut souffrant
et trempe de sueur, il voulut recevoir M. d'Artagnan, lequel fut
charme de cet honneur, comme on le verra par l'entretien qu'ils
eurent ensemble.


Chapitre CCXLIV -- Conseils d'ami


Fouquet s'etait couche, en homme qui tient a la vie et qui
economise le plus possible ce mince tissu de l'existence, dont les
chocs et les angles de ce monde usent si vite l'irreparable
tenuite.

D'Artagnan parut sur le seuil de la chambre et fut salue par le
surintendant d'un bonjour tres affable.

-- Bonjour, monseigneur, repondit le mousquetaire; comment vous
trouvez-vous de ce voyage?

-- Assez bien. Merci.

-- Et de la fievre?

-- Assez mal. Je bois, comme vous voyez. A peine arrive, j'ai
frappe sur Nantes une contribution de tisane.

-- Il faut dormir d'abord, monseigneur.

-- Eh! corbleu! cher monsieur d'Artagnan, je dormirais bien
volontiers...

-- Qui vous en empeche?

-- Mais vous, d'abord.

-- Moi? Ah! Monseigneur!...

-- Sans doute. Est-ce que, a Nantes comme a Paris, vous ne venez
pas au nom du roi?

-- Pour Dieu! monseigneur, repliqua le capitaine, laissez donc le
roi en repos! Le jour ou je viendrai de la part du roi pour ce que
vous voulez me dire, je vous promets de ne pas vous faire languir.
Vous me verrez mettre la main a l'epee, selon l'ordonnance, et
vous m'entendrez dire du premier coup, de ma voix de ceremonie:
"Monseigneur, au nom du roi, je vous arrete"

Fouquet tressaillit malgre lui, tant l'accent du Gascon spirituel
avait ete naturel et vigoureux. La representation du fait etait
presque aussi effrayante que le fait lui-meme.

-- Vous me promettez cette franchise? dit le surintendant.

-- Sur l'honneur! Mais nous n'en sommes pas la, croyez-moi.

-- Qui vous fait penser cela, monsieur d'Artagnan? Moi, je crois
tout le contraire.

-- Je n'ai entendu parler de quoi que ce soit, repliqua
d'Artagnan.

-- Eh! eh! fit Fouquet.

-- Mais non, vous etes un agreable homme, malgre votre fievre. Le
roi ne peut, ne doit s'empecher de vous aimer au fond du coeur.

Fouquet fit la grimace.

-- Mais M. Colbert? dit-il. M. Colbert m'aime-t-il aussi autant
que vous le dites?

-- Je ne parle point de M. Colbert, reprit d'Artagnan. C'est un
homme exceptionnel, celui-la! Il ne vous aime pas, c'est possible;
mais mordioux! l'ecureuil peut se garer de la couleuvre, pour peu
qu'il le veuille.

-- Savez-vous que vous me parlez en ami, repliqua Fouquet, et que,
sur ma vie! je n'ai jamais trouve un homme de votre esprit et de
votre coeur?

-- Cela vous plait a dire, fit d'Artagnan. Vous attendez a
aujourd'hui pour me faire un compliment pareil?

-- Aveugles que nous sommes! murmura Fouquet.

-- Voila votre voix qui s'enroue, dit d'Artagnan. Buvez,
monseigneur, buvez.

Et il lui offrit une tasse de tisane avec la plus cordiale amitie;
Fouquet la prit et le remercia par un bon sourire.

-- Ces choses-la n'arrivent qu'a moi, dit le mousquetaire. J'ai
passe dix ans sous votre barbe quand vous remuiez des tonnes d'or;
vous faisiez quatre millions de pension par an, vous ne m'avez
jamais remarque; et voila que vous vous apercevez que je suis au
monde, precisement au moment...

-- Ou je vais tomber, interrompit Fouquet. C'est vrai cher
monsieur d'Artagnan.

-- Je ne dis pas cela.

-- Vous le pensez, c'est tout. Eh bien! si je tombe, prenez ma
parole pour vraie, je ne passerai pas un jour sans me dire, en me
frappant la tete: "Fou! fou! stupide mortel! Tu avais
M. d'Artagnan sous la main, et tu ne t'es pas servi de lui! et tu
ne l'as pas enrichi!"

-- Vous me comblez! dit le capitaine; je raffole de vous.

-- Encore un homme qui ne pense pas comme M. Colbert, fit le
surintendant.

-- Que ce Colbert vous tient aux cotes! C'est pis que votre
fievre.

-- Ah! j'ai mes raisons, dit Fouquet. Jugez-les.

Et il lui raconta les details de la course des gabares et
l'hypocrite persecution de Colbert.

-- N'est-ce pas le meilleur signe de ma ruine?

D'Artagnan devint serieux.

-- C'est juste, dit-il. Oui, cela sent mauvais, comme disait
M. de Treville.

Et il attacha sur Fouquet son regard intelligent et significatif.

-- N'est-ce pas, capitaine, que je suis bien designe? N'est-ce pas
que le roi m'amene bien a Nantes pour m'isoler de Paris, ou j'ai
tant de creatures, et pour s'emparer de Belle-Ile?

-- Ou est M. d'Herblay, ajouta d'Artagnan.

Fouquet leva la tete.

-- Quant a moi, monseigneur, poursuivit d'Artagnan, je puis vous
assurer que le roi ne m'a rien dit contre vous.

-- Vraiment?

-- Le roi m'a commande de partir pour Nantes, c'est vrai; de n'en
rien dire a M. de Gesvres.

-- Mon ami.

-- A M. de Gesvres, oui, monseigneur, continua le mousquetaire,
dont les yeux ne cessaient de parler un langage oppose au langage
des levres. Le roi m'a commande encore de prendre une brigade des
mousquetaires, ce qui est superflu en apparence, puisque le pays
est calme.

-- Une brigade? dit Fouquet en se levant sur un coude.

-- Quatre-vingt-seize cavaliers, oui, monseigneur, le meme nombre
qu'on avait pris pour arreter MM. de Chalais, de Cinq-Mars et
Montmorency.

Fouquet dressa l'oreille a ces mots, prononces sans valeur
apparente.

-- Et puis? dit-il.

-- Et puis d'autres ordres insignifiants, tels que ceux-ci:
"Garder le chateau; garder chaque logis; ne laisser aucun garde de
M. de Gesvres prendre faction." De M. de Gesvres, votre ami.

-- Et pour moi, s'ecria Fouquet, quels ordres?

-- Pour vous, monseigneur, pas le plus petit mot.

-- Monsieur d'Artagnan, il s'agit de me sauver l'honneur et la
vie, peut etre! Vous ne me tromperiez pas?

-- Moi!... et dans quel but? Est-ce que vous etes menace?
Seulement, il y a bien, touchant les carrosses et les bateaux, un
ordre...

-- Un ordre?

-- Oui; mais qui ne saurait vous concerner. Simple mesure de
police.

-- Laquelle, capitaine? laquelle?

-- C'est d'empecher tous chevaux ou bateaux de sortir de Nantes
sans un sauf-conduit signe du roi.

-- Grand-Dieu! mais...

D'Artagnan se mit a rire.

-- Cela n'aura d'execution qu'apres l'arrivee du roi a Nantes;
ainsi, vous voyez bien, monseigneur, que l'ordre ne vous concerne
en rien.

Fouquet devint reveur, et d'Artagnan feignit de ne pas remarquer
sa preoccupation.

-- Pour que je vous confie la teneur des ordres qu'on m'a donnes,
il faut que je vous aime et que je tienne a vous prouver qu'aucun
n'est dirige contre vous.

-- Sans doute, dit Fouquet distrait.

-- Recapitulons, dit le capitaine avec son coup d'oeil charge
d'insistance: Garde speciale et severe du chateau dans lequel vous
aurez votre logis n'est-ce pas? Connaissez-vous ce chateau?... Ah!
monseigneur, une vraie prison! Absence totale de M. de Gesvres,
qui a l'honneur d'etre de vos amis... Cloture des portes de la
ville et de la riviere, sauf une passe, mais seulement quand le
roi sera venu... Savez-vous bien, monsieur Fouquet, que si, au
lieu de parler a un homme comme vous, qui etes un des premiers du
royaume, je parlais a une conscience troublee, inquiete, je me
compromettrais a jamais? La belle occasion pour quelqu'un qui
voudrait prendre le large! Pas de police, pas de gardes, pas
d'ordres; l'eau libre, la route franche, M. d'Artagnan oblige de
preter ses chevaux si on les lui demandait! Tout cela doit vous
rassurer, monsieur Fouquet; car le roi ne m'eut pas laisse ainsi
independant, s'il eut eu de mauvais desseins. En verite, monsieur
Fouquet, demandez-moi tout ce qui pourra vous etre agreable: je
suis a votre disposition; et seulement, si vous y consentez, vous
me rendrez un service; celui de souhaiter le bonjour a Aramis et a
Porthos, au cas ou vous embarqueriez pour Belle-Ile, ainsi que
vous avez le droit de le faire, sans desemparer, tout de suite, en
robe de chambre, comme vous voila.

Sur ces mots, et avec une profonde reverence, le mousquetaire,
dont les regards n'avaient rien perdu de leur intelligente
bienveillance, sortit de l'appartement et disparut.

Il n'etait pas aux degres du vestibule, que Fouquet, hors de lui,
se pendit a la sonnette et cria:

-- Mes chevaux! ma gabare!

Personne ne repondit.

Le surintendant s'habilla lui-meme de tout ce qu'il trouva sous sa
main.

-- Gourville!... Gourville!... cria-t-il tout en glissant sa
montre dans sa poche.

Et la sonnette joua encore, tandis que Fouquet repetait:

-- Gourville!... Gourville!...

Gourville parut, haletant, pale.

-- Partons! partons! cria le surintendant des qu'il le vit.

-- Il est trop tard! fit l'ami du pauvre Fouquet.

-- Trop tard! pourquoi?

-- Ecoutez!

On entendit des trompettes et un bruit de tambour devant le
chateau.

-- Quoi donc, Gourville?

-- Le roi qui arrive, monseigneur.

-- Le roi?

-- Le roi, qui a brule etapes sur etapes; le roi, qui a creve des
chevaux et qui avance de huit heures sur votre calcul.

-- Nous sommes perdus! murmura Fouquet. Brave d'Artagnan, va! tu
m'as parle trop tard!

Le roi arrivait, en effet, dans la ville; on entendit bientot le
canon du rempart et celui d'un vaisseau qui repondait du bas de la
riviere.

Fouquet fronca le sourcil, appela ses valets de chambre et se fit
habiller en ceremonie.

De sa fenetre, derriere les rideaux, il voyait l'empressement du
peuple et le mouvement d'une grande troupe qui avait suivi le
prince sans que l'on put deviner comment.

Le roi fut conduit au chateau en grande pompe, et Fouquet le vit
mettre pied a terre sous la herse et parler bas a l'oreille de
d'Artagnan, qui tenait l'etrier.

D'Artagnan, le roi etant passe sous la voute, se dirigea vers la
maison de Fouquet, mais si lentement, si lentement, en s'arretant
tant de fois pour parler a ses mousquetaires, echelonnes en haie,
que l'on eut dit qu'il comptait les secondes ou les pas avant
d'accomplir son message.

Fouquet ouvrit la fenetre pour lui parler dans la cour.

-- Ah! s'ecria d'Artagnan en l'apercevant, vous etes encore chez
vous, monseigneur.

Et ce _encore_ suffit pour prouver a M. Fouquet combien
d'enseignements et de conseils utiles renfermait la premiere
visite du mousquetaire.

Le surintendant se contenta de soupirer.

-- Mon Dieu, oui, monsieur, repondit-il; l'arrivee du roi m'a
interrompu dans les projets que j'avais.

-- Ah! vous savez que le roi vient d'arriver?

-- Je l'ai vu, oui, monsieur; et, cette fois, vous venez de sa
part?...

-- Savoir de vos nouvelles, monseigneur, et, si votre sante n'est
pas trop mauvaise, vous prier de vouloir bien vous rendre au
chateau.

-- De ce pas, monsieur d'Artagnan, de ce pas.

-- Ah! dame! fit le capitaine, a present que le roi est la, il n'y
a plus de promenade pour personne, plus de libre arbitre; la
consigne gouverne a present, vous comme moi, moi comme vous.

Fouquet soupira une derniere fois, monta en carrosse, tant sa
faiblesse etait grande, et se rendit au chateau, escorte par
d'Artagnan, dont la politesse n'etait pas moins effrayante cette
fois qu'elle n'avait ete naguere consolante et gaie.


Chapitre CCXLV -- Comment le roi Louis XIV joua son petit role


Comme Fouquet descendait de carrosse pour entrer dans le chateau
de Nantes, un homme du peuple s'approcha de lui avec tous les
signes du plus grand respect et lui remit une lettre.

D'Artagnan voulut empecher cet homme d'entretenir Fouquet, et
l'eloigna, mais le message avait ete remis au surintendant.
Fouquet decacheta la lettre et la lut; en ce moment, un vague
effroi que d'Artagnan penetra facilement se peignit sur les traits
du premier ministre.

M. Fouquet mit le papier dans le portefeuille qu'il avait sous son
bras, et continua son chemin vers les appartements du roi.

D'Artagnan, par les petites fenetres pratiquees a chaque etage du
donjon, vit, en montant derriere Fouquet, l'homme au billet
regarder autour de lui sur la place et faire des signes a
plusieurs personnes qui disparurent dans les rues adjacentes,
apres avoir elles-memes repete ces signes faits par le personnage
que nous avons indique.

On fit attendre Fouquet un moment sur cette terrasse dont nous
avons parle, terrasse qui aboutissait au petit corridor apres
lequel on avait etabli le cabinet du roi.

D'Artagnan alors passa devant le surintendant, que, jusque-la, il
avait accompagne respectueusement, et entra dans le cabinet royal.

-- Eh bien? lui demanda Louis XIV, qui, en l'apercevant, jeta sur
la table couverte de papiers une grande toile verte.

-- L'ordre est execute, Sire.

-- Et Fouquet?

-- M. le surintendant me suit, repliqua d'Artagnan.

-- Dans dix minutes, on l'introduira pres de moi, dit le roi en
congediant d'Artagnan d'un geste.

Celui-ci sortit, et, a peine arrive dans le corridor a l'extremite
duquel Fouquet l'attendait, fut rappele par la clochette du roi.

-- Il n'a pas paru etonne? demanda le roi.

-- Qui, Sire?

-- _Fouquet_, repeta le roi sans dire monsieur, particularite qui
confirma le capitaine des mousquetaires dans ses soupcons.

-- Non, Sire, repliqua-t-il.

-- Bien.

Et, pour la seconde fois, Louis renvoya d'Artagnan.

Fouquet n'avait pas quitte la terrasse ou il avait ete laisse par
son guide; il relisait son billet ainsi concu:

"Quelque chose se trame contre vous. Peut-etre n'osera-t-on au
chateau; ce serait a votre retour chez vous. Le logis est deja
cerne par les mousquetaires. N'y entrez pas; un cheval blanc vous
attend derriere l'esplanade."

M. Fouquet avait reconnu l'ecriture et le zele de Gourville. Ne
voulant point que, s'il lui arrivait malheur ce papier put
compromettre un fidele ami, le surintendant s'occupait a dechirer
ce billet en des milliers de morceaux eparpilles au vent hors du
balustre de la terrasse.

D'Artagnan le surprit, regardant voltiger les dernieres miettes
dans l'espace.

-- Monsieur, dit-il, le roi vous attend.

Fouquet marcha d'un pas delibere dans le petit corridor ou
travaillaient MM. de Brienne et Rose, tandis que le duc de Saint-
Aignan, assis sur une petite chaise, aussi dans le corridor,
semblait attendre des ordres et baillait d'une impatience
fievreuse, son epee entre les jambes.

Il sembla etrange a Fouquet que MM. de Brienne, Rose et de Saint-
Aignan, d'ordinaire si attentifs, si obsequieux, se derangeassent
a peine lorsque lui, le surintendant, passa. Mais comment eut-il
trouve autre chose chez des courtisans, celui que le roi
n'appelait plus que Fouquet?

Il releva la tete, et, bien decide a tout braver en face, entra
chez le roi apres qu'une clochette qu'on connait deja l'eut
annonce a Sa Majeste.

Le roi, sans se lever, lui fit un signe de tete, et, avec interet:

-- Eh! comment allez-vous, monsieur Fouquet? dit-il.

-- Je suis dans mon acces de fievre, repliqua le surintendant mais
tout au service du roi.

-- Bien; les Etats s'assemblent demain: avez-vous un discours
pret?

Fouquet regarda le roi avec etonnement.

-- Je n'en ai pas, Sire, dit-il; mais j'en improviserai un. Je
sais assez a fond les affaires pour ne pas demeurer embarrasse. Je
n'ai qu'une question a faire: Votre Majeste me le permettra-t-
elle?

-- Faites.

-- Pourquoi Sa Majeste n'a-t-elle pas fait l'honneur a son premier
ministre de l'avertir a Paris?

-- Vous etiez malade; je ne veux pas vous fatiguer.

-- Jamais un travail, jamais une explication ne me fatigue, Sire,
et, puisque le moment est venu pour moi de demander une
explication a mon roi...

-- Oh! monsieur Fouquet! et sur quoi une explication?

-- Sur les intentions de Sa Majeste a mon egard.

Le roi rougit.

-- J'ai ete calomnie, repartit vivement Fouquet, et je dois
provoquer la justice du roi a des enquetes.

-- Vous me dites cela bien inutilement, monsieur Fouquet; je sais
ce que je sais.

-- Sa Majeste ne peut savoir les choses que si on les lui a dites,
et je ne lui ai rien dit, moi, tandis que d'autres ont parle
maintes et maintes fois a...

-- Que voulez-vous dire? fit le roi, impatient de clore cette
conversation embarrassante.

-- Je vais droit au fait, Sire, et j'accuse un homme de me nuire
aupres de Votre Majeste.

-- Personne ne vous nuit, monsieur Fouquet.

-- Cette reponse, Sire, me prouve que j'avais raison.

-- Monsieur Fouquet, je n'aime pas qu'on accuse.

-- Quand on est accuse!

-- Nous avons deja trop parle de cette affaire.

-- Votre Majeste ne veut pas que je me justifie?

-- Je vous repete que je ne vous accuse pas.

Fouquet fit un pas en arriere en faisant un demi-salut.

"Il est certain, pensa-t-il, qu'il a pris un parti. Celui qui ne
peut reculer a seul une pareille obstination. Ne pas voir le
danger dans ce moment, ce serait etre aveugle; ne pas l'eviter, ce
serait etre stupide."

Il reprit tout haut:

-- Votre Majeste m'a demande pour un travail?

-- Non, monsieur Fouquet, pour un conseil que j'ai a vous donner.

-- J'attends respectueusement, Sire.

-- Reposez-vous, monsieur Fouquet; ne prodiguez plus vos forces:
la session des Etats sera courte, et, quand mes secretaires
l'auront close, je ne veux plus que l'on parle affaires de quinze
jours en France.

-- Le roi n'a rien a me dire au sujet de cette assemblee des
Etats?

-- Non, monsieur Fouquet.

-- A moi, surintendant des finances?

-- Reposez-vous, je vous prie; voila tout ce que j'ai a vous dire.

Fouquet se mordit les levres et baissa la tete. Il couvait
evidemment quelque pensee inquiete.

Cette inquietude gagna le roi.

-- Est-ce que vous etes fache d'avoir a vous reposer, monsieur
Fouquet? dit-il.

-- Oui, Sire, je ne suis pas habitue au repos.

-- Mais vous etes malade; il faut vous soigner.

-- Votre Majeste me parlait d'un discours a prononcer demain?

Le roi ne repondit pas; cette question brusque venait de
l'embarrasser.

Fouquet sentit le poids de cette hesitation. Il crut lire dans les
yeux du jeune prince un danger qui precipiterait sa defiance.

"Si je parais avoir peur, pensa-t-il, je suis perdu."

Le roi, de son cote, n'etait inquiet que de cette defiance de
Fouquet.

-- A-t-il evente quelque chose? murmurait-il.

"Si son premier mot est dur, pensa encore Fouquet, s'il s'irrite
ou feint de s'irriter pour prendre un pretexte, comment me
tirerai-je de la? Adoucissons la pente. Gourville avait raison"

-- Sire, dit-il tout a coup, puisque la bonte du roi veille a ma
sante a ce point qu'elle me dispense de tout travail, est-ce que
je ne serai pas libre du conseil pour demain? J'emploierais ce
jour a garder le lit, et je demanderais au roi de me ceder son
medecin pour essayer un remede contre ces maudites fievres.

-- Soit fait comme vous desirez, monsieur Fouquet. Vous aurez le
conge pour demain, vous aurez le medecin, vous aurez la sante.

-- Merci, dit Fouquet en s'inclinant.

Puis, prenant son parti:

-- Est-ce que je n'aurai pas, dit-il, le bonheur de mener le roi a
Belle-Ile, chez moi?

Et il regardait Louis en face pour juger de l'effet d'une pareille
proposition.

Le roi rougit encore.

-- Vous savez, repliqua-t-il en essayant de sourire, que vous
venez de dire: _A Belle-Ile, chez moi?_

-- C'est vrai, Sire.

-- Eh bien! ne vous souvient-il plus, continua le roi du meme ton
enjoue, que vous me donnates Belle-Ile?

-- C'est encore vrai, Sire. Seulement, comme vous ne l'avez pas
prise, vous en viendrez prendre possession.

-- Je le veux bien.

-- C'etait, d'ailleurs, l'intention de Votre Majeste autant que la
mienne, et je ne saurais dire a Votre Majeste combien j'ai ete
heureux et fier en voyant toute la maison militaire du roi venir
de Paris pour cette prise de possession.

Le roi balbutia qu'il n'avait pas amene ses mousquetaires pour
cela seulement.

-- Oh! je le pense bien, dit vivement Fouquet; Votre Majeste sait
trop bien qu'il lui suffit de venir seule une badine a la main,
pour faire tomber toutes les fortifications de Belle-Ile.

-- Peste! s'ecria le roi, je ne veux pas qu'elles tombent, ces
belles fortifications qui ont coute si cher a elever. Non!
qu'elles demeurent contre les Hollandais et les Anglais. Ce que je
veux voir a Belle-Ile, vous ne le devineriez pas, monsieur
Fouquet: ce sont les belles paysannes, filles et femmes, des
terres ou des greves, qui dansent si bien et sont si seduisantes
avec leurs jupes d'ecarlate! on m'a fort vante vos vassales,
monsieur le surintendant. Tenez, faites-les-moi voir.

-- Quand Votre Majeste voudra.

-- Avez-vous quelque moyen de transport? Ce serait demain si vous
vouliez.

Le surintendant sentit le coup, qui n'etait pas adroit, et il
repondit:

-- Non, Sire: j'ignorais le desir de Votre Majeste, j'ignorais
surtout sa hate de voir Belle-Ile, et je ne me suis precautionne
en rien.

-- Vous avez un bateau a vous, cependant?

-- J'en ai cinq; mais ils sont tous, soit au Port, soit a
Paimboeuf, et, pour les rejoindre ou les faire arriver, il faut au
moins vingt-quatre heures. Ai-je besoin d'envoyer un courrier?
faut-il que je le fasse?

-- Attendez encore; laissez finir la fievre; attendez a demain.

-- C'est vrai... Qui sait si demain nous n'aurons pas mille autres
idees? repliqua Fouquet, desormais hors de doute et fort pale.

Le roi tressaillit et allongea la main vers sa clochette; mais
Fouquet le prevint.

-- Sire, dit-il, j'ai la fievre; je tremble de froid. Si je
demeure un moment de plus, je suis capable de m'evanouir. Je
demande a Votre Majeste la permission de m'aller cacher sous les
couvertures.

-- En effet, vous grelottez; c'est affligeant a voir. Allez,
monsieur Fouquet, allez. J'enverrai savoir de vos nouvelles.

-- Votre Majeste me comble. Dans une heure, je me trouverai
beaucoup mieux.

-- Je veux que quelqu'un vous reconduise, dit le roi.

-- Comme il vous plaira; je prendrais volontiers le bras de
quelqu'un.

-- Monsieur d'Artagnan! cria le roi en sonnant de sa clochette.

-- Oh! Sire, interrompit Fouquet en riant d'un air qui fit froid
au prince, vous me donnez un capitaine de mousquetaires pour me
conduire a mon logis? Honneur bien equivoque, Sire! Un simple
valet de pied, je vous prie.

-- Et pourquoi, monsieur Fouquet? M. d'Artagnan me reconduit bien,
moi!

-- Oui; mais, quand il vous reconduit, Sire, c'est pour vous
obeir, tandis que moi...

-- Eh bien?

-- Moi, s'il me faut rentrer chez moi avec votre chef des
mousquetaires, on dira que vous me faites arreter.

-- Arreter? repeta le roi, qui palit plus que Fouquet lui-meme,
arreter? oh!...

-- Eh? que ne dit-on pas! poursuivit Fouquet toujours riant; et je
gage qu'il se trouverait des gens assez mechants pour en rire?

Cette saillie deconcerta le monarque. Fouquet fut assez habile ou
assez heureux pour que Louis XIV reculat devant l'apparence du
fait qu'il meditait.

M. d'Artagnan, lorsqu'il parut, recut l'ordre de designer un
mousquetaire pour accompagner le surintendant.

-- Inutile, dit alors celui-ci: epee pour epee, j'aime autant
Gourville, qui m'attend en bas. Mais cela ne m'empechera pas de
jouir de la societe de M. d'Artagnan. Je suis bien aise qu'il voie
Belle-Ile, lui qui se connait si bien en fortifications.

D'Artagnan s'inclina, ne comprenant plus rien a la scene.

Fouquet salua encore, et sortit affectant toute la lenteur d'un
homme qui se promene.

Une fois hors du chateau:

-- Je suis sauve! dit-il. Oh! oui, tu verras Belle-Ile, roi
deloyal, mais quand je n'y serai plus.

Et il disparut.

D'Artagnan etait demeure avec le roi.

-- Capitaine, lui dit Sa Majeste, vous allez suivre M. Fouquet a
cent pas.

-- Oui, Sire.

-- Il rentre chez lui. Vous irez chez lui.

-- Oui, Sire.

-- Vous l'arreterez en mon nom, et vous l'enfermerez dans un
carrosse.

-- Dans un carrosse? Bien.

-- De telle facon qu'il ne puisse, en route, ni converser avec
quelqu'un, ni jeter des billets aux gens qu'il rencontrera.

-- Oh! voila qui est difficile, Sire.

-- Non.

-- Pardon, Sire; je ne puis etouffer M. Fouquet, et, s'il demande
a respirer, je n'irai pas l'en empecher en fermant glaces et
mantelets. Il jettera par les portieres tous les cris et les
billets possibles.

-- Le cas est prevu, monsieur d'Artagnan; un carrosse avec un
treillis obviera aux deux inconvenients que vous signalez.

-- Un carrosse a treillis de fer? s'ecria d'Artagnan. Mais on ne
fait pas un treillis de fer pour carrosse en une demi-heure, et
Votre Majeste me recommande d'aller tout de suite chez M. Fouquet.

-- Aussi le carrosse en question est-il tout fait.

-- Ah! c'est different, dit le capitaine. Si le carrosse est tout
fait, tres bien, on n'a qu'a le faire aller.

-- Il est tout attele.

-- Ah!

-- Et le cocher, avec les piqueurs, attend dans la cour basse du
chateau.

D'Artagnan s'inclina.

-- Il ne me reste, ajouta-t-il, qu'a demander au roi en quel
endroit on conduira M. Fouquet.

-- Au chateau d'Angers, d'abord.

-- Tres bien.

-- Nous verrons ensuite.

-- Oui, Sire.

-- Monsieur d'Artagnan, un dernier mot: vous avez remarque que,
pour faire cette prise de Fouquet, je n'emploie pas mes gardes, ce
dont M. de Gesvres sera furieux.

-- Votre Majeste n'emploie pas ses gardes, dit le capitaine un peu
humilie, parce qu'elle se defie de M. de Gesvres. Voila!

-- C'est vous dire, monsieur, que j'ai confiance en vous.

-- Je le sais bien, Sire! et il est inutile de le faire valoir.

-- C'est seulement pour arriver a ceci, monsieur, qu'a partir de
ce moment, s'il arrivait que, par hasard, un hasard quelconque,
M. Fouquet s'evadat... on a vu de ces hasards-la, monsieur...

-- Oh! Sire, tres souvent, mais pour les autres, pas pour moi.

-- Pourquoi pas pour vous?

-- Parce que moi, Sire, j'ai un instant voulu sauver M. Fouquet.

Le roi fremit.

-- Parce que, continua le capitaine j'en avais le droit ayant
devine le plan de Votre Majeste sans qu'elle m'en eut parle, et
que je trouvais M. Fouquet interessant. Or j'etais libre de lui
temoigner mon interet, a cet homme.

-- En verite, monsieur, vous ne me rassurez point sur vos
services!

-- Si je l'eusse sauve alors, j'etais parfaitement innocent: je
dis plus, j'eusse bien fait, car M. Fouquet n'est pas un mechant
homme. Mais il n'a pas voulu; sa destinee l'a entraine; il a
laisse fuir l'heure de la liberte. Tant pis! Maintenant, j'ai des
ordres, j'obeirai a ces ordres, et M. Fouquet, vous pouvez le
considerer comme un homme arrete. Il est au chateau d'Angers,
M. Fouquet.

-- Oh! vous ne le tenez pas encore, capitaine!

-- Cela me regarde; a chacun son metier, Sire; seulement, encore
une fois, reflechissez. Donnez-vous serieusement l'ordre d'arreter
M. Fouquet, Sire?

-- Oui, mille fois oui!

-- Ecrivez alors.

-- Voici la lettre.

D'Artagnan la lut, salua le roi et sortit.

Du haut de la terrasse, il apercut Gourville qui passait l'air
joyeux, et se dirigeait vers la maison de M. Fouquet.


Chapitre CCXLVI -- Le cheval blanc et le cheval noir


"Voila qui est surprenant, se dit le capitaine: Gourville tres
joyeux et courant les rues, quand il est a peu pres certain que
M. Fouquet est en danger; quand il est a peu pres certain que
c'est Gourville qui a prevenu M. Fouquet par le billet de tout a
l'heure, ce billet qui a ete dechire en mille morceaux sur la
terrasse, et livre aux vents par M. le surintendant.

"Gourville se frotte les mains, c'est qu'il vient de faire quelque
habilete. D'ou vient Gourville?

"Gourville vient de la rue aux Herbes. Ou va la rue aux Herbes?"

Et d'Artagnan suivit, sur le faite des maisons de Nantes dominees
par le chateau, la ligne tracee par les rues, comme il eut fait
sur un plan topographique; seulement au lieu de papier mort et
plat, vide et desert, la carte vivante se dressait en relief avec
des mouvements, les cris et les ombres des hommes et des choses.

Au-dela de l'enceinte de la ville, les grandes plaines verdoyantes
s'etendaient bordant la Loire, et semblaient courir vers l'horizon
empourpre, que sillonnaient l'azur des eaux et le vert noiratre
des marecages.

Immediatement apres les portes de Nantes, deux chemins blancs
montaient en divergeant comme les doigts ecartes d'une main
gigantesque.

D'Artagnan, qui avait embrasse tout le panorama d'un coup d'oeil
en traversant la terrasse, fut conduit par la ligne de la rue aux
Herbes a l'aboutissement d'un de ces chemins qui prenait naissance
sous la porte de Nantes.

Encore un pas, et il allait descendre l'escalier de la terrasse
pour rentrer dans le donjon, prendre son carrosse a treillis, et
marcher vers la maison de Fouquet.

Mais le hasard voulut que, au moment de se replonger dans
l'escalier, il fut attire par un point mouvant qui gagnait du
terrain sur cette route.

"Qu'est cela? se demanda le mousquetaire. Un cheval qui court, un
cheval echappe sans doute; comme il detale!"

Le point mouvant se detacha de la route, et entra dans les pieces
de luzerne.

"Un cheval blanc, continua le capitaine, qui venait de voir la
couleur ressortir lumineuse sur le fond sombre, et il est monte;
c'est quelque enfant dont le cheval a soif, et l'emporte vers
l'abreuvoir en diagonale."

Ces reflexions, rapides comme l'eclair, simultanees avec la
perception visuelle, d'Artagnan les avait deja oubliees quand il
descendit les premieres marches de l'escalier.

Quelques parcelles de papier jonchaient les marches et
etincelaient sur la pierre noircie des degres.

"Eh! eh! se dit le capitaine, voici quelques-uns des fragments du
billet dechire par M. Fouquet. Pauvre homme! il avait donne son
secret au vent; le vent n'en veut plus et le rapporte au roi.
Decidement, pauvre Fouquet, tu joues de malheur! la partie n'est
pas egale; la fortune est contre toi. L'etoile de Louis XIV
obscurcit la tienne; la couleuvre est plus forte ou plus habile
que l'ecureuil."

D'Artagnan ramassa un de ces morceaux de papier toujours en
descendant.

-- Petite ecriture de Gourville!! s'ecria-t-il en examinant un des
fragments du billet, je ne m'etais pas trompe.

Et il lut le mot _cheval_.

-- Tiens! fit-il.

Et il en examina un autre, sur lequel pas une lettre n'etait
tracee.

Sur un troisieme, il lut le mot _blanc_.

-- _Cheval blanc_, repeta-t-il, comme l'enfant qui epelle. Ah! mon
Dieu! s'ecria le defiant esprit, cheval blanc!

Et, semblable a ce grain de poudre qui, brulant, se dilate en un
volume centuple, d'Artagnan, gonfle d'idees et de soupcons,
remonta rapidement vers la terrasse.

Le cheval blanc courait, courait toujours dans la direction de la
Loire, a l'extremite de laquelle, fondue dans les vapeurs de
l'eau, une petite voile apparaissait, balancee comme un atome.

-- Oh! oh! cria le mousquetaire, il n'y a qu'un homme qui fuit
pour courir aussi vite dans les terres labourees. Il n'y a qu'un
Fouquet, un financier, pour courir ainsi en plein jour sur un
cheval blanc... Il n'y a que le seigneur de Belle-Ile pour se
sauver du cote de la mer, quand il y a des forets si epaisses dans
les terres... Et il n'y a qu'un d'Artagnan au monde pour rattraper
M. Fouquet, qui a une demi-heure d'avance, et qui aura joint son
bateau avant une heure.

Cela dit, le mousquetaire donna ordre que l'on menat grand train
le carrosse aux treillis de fer dans un bouquet de bois situe hors
de la ville. Il choisit son meilleur cheval, lui sauta sur le dos,
et courut par la rue aux Herbes, en prenant, non pas le chemin
qu'avait pris Fouquet, mais le bord meme de la Loire, certain
qu'il etait de gagner dix minutes sur le total du parcours, et de
joindre, a l'intersection des deux lignes, le fugitif qui ne
soupconnerait pas d'etre poursuivi de ce cote.

Dans la rapidite de la course, et avec l'impatience du
persecuteur, s'animant comme a la chasse, comme a la guerre,
d'Artagnan, si doux, si bon pour Fouquet, se surprit a devenir
feroce et presque sanguinaire.

Pendant longtemps, il courut sans apercevoir le cheval blanc; sa
fureur prenait les teintes de la rage, il doutait de lui, il
supposait que Fouquet s'etait abime dans un chemin souterrain, ou
qu'il avait relaye le cheval blanc par un de ces fameux chevaux
noirs, rapides comme le vent, dont d'Artagnan, a Saint-Mande,
avait tant de fois admire, envie la legerete vigoureuse.

A ces moments-la, quand le vent lui coupait les yeux et en faisait
jaillir des larmes, quand la selle brulait, quand le cheval,
entame dans sa chair vive, rugissait de douleur et faisait voler
sous ses pieds de derriere une pluie de sable fin et de cailloux,
d'Artagnan, se haussant sur l'etrier, et ne voyant rien sur l'eau,
rien sous les arbres, cherchait en l'air, comme un insense. Il
devenait fou. Dans le paroxysme de sa convoitise, il revait
chemins aeriens, decouverte du siecle suivant; il se rappelait
Dedale et ses vastes ailes, qui l'avaient sauve des prisons de la
Crete.

Un rauque soupir s'exhalait de ses levres. Il repetait, devore par
la crainte du ridicule:

-- Moi! moi! dupe par un Gourville, moi!... on dira que je
vieillis, on dira que j'ai recu un million pour laisser fuir
Fouquet!

Et il enfoncait ses deux eperons dans le ventre du cheval; il
venait de faire une lieue en deux minutes. Soudain, a l'extremite
d'un pacage, derriere des haies, il vit une forme blanche qui se
montra, disparut, et demeura enfin visible sur un terrain plus
eleve.

D'Artagnan tressaillit de joie; son esprit se rasserena aussitot.
Il essuya la sueur qui ruisselait de son front, desserra ses
genoux, libre desquels le cheval respira plus largement, et,
ramenant la bride, modera l'allure du vigoureux animal, son
complice dans cette chasse a l'homme. Il put alors etudier la
forme de la route, et sa position quant a Fouquet.

Le surintendant avait mis son cheval blanc hors d'haleine, en
traversant les terres molles. Il sentait le besoin de gagner un
sol plus dur, et tendait vers la route par la secante la plus
courte.

D'Artagnan, lui, n'avait qu'a marcher droit sous la rampe d'une
falaise qui le derobait aux yeux de son ennemi; de sorte qu'il le
couperait a son arrivee sur la route. La s'entamerait la course
reelle; la s'etablirait la lutte.

D'Artagnan fit respirer son cheval a pleins poumons.

Il remarqua que le surintendant prenait le trot, c'est-a-dire
qu'il faisait aussi souffler sa monture.

Mais on etait trop presse, de part et d'autre, pour demeurer
longtemps a cette allure. Le cheval blanc partit comme une fleche
quand il toucha un terrain plus resistant.

D'Artagnan baissa la main, et son cheval noir prit le galop. Tous
deux suivaient la meme route; les quadruples echos de la course se
confondaient; M. Fouquet n'avait pas encore apercu d'Artagnan.

Mais, a la sortie de la rampe, un seul echo frappa l'air, c'etait
celui des pas de d'Artagnan, qui roulait comme un tonnerre.

Fouquet se retourna; il vit a cent pas derriere lui, en arriere,
son ennemi, penche sur le cou de son coursier. Plus de doute; le
baudrier reluisant, la casaque rouge, c'etait un mousquetaire;
Fouquet baissa la tete aussi, et son cheval blanc mit vingt pieds
de plus entre son adversaire et lui.

"Oh! mais, pensa d'Artagnan inquiet, ce n'est pas un cheval
ordinaire que monte la Fouquet, attention!" Et, attentif, il
examina, de son oeil infaillible, l'allure et les moyens de ce
coursier.

Croupe ronde, queue maigre et tendue, jambes maigres et seches
comme des fils d'acier, sabots plus durs que du marbre.

Il eperonna le sien, mais la distance entre les deux resta la
meme.

D'Artagnan ecouta profondement: pas un souffle du cheval ne lui
parvenait, et, pourtant, il fendait le vent.

Le cheval noir, au contraire, commencait a raler comme un acces de
toux.

"Il faut crever mon cheval, mais arriver", pensa le mousquetaire.

Et il se mit a scier la bouche du pauvre animal, tandis qu'avec
ses eperons il fouillait sa peau sanglante.

Le cheval, desespere, gagna vingt toises, et arriva sur Fouquet a
la portee du pistolet.

"Courage! se dit le mousquetaire, courage! le blanc s'affaiblira
peut-etre; et, si le cheval ne tombe pas, le maitre finira par
tomber."

Mais cheval et homme resterent droits, unis, prenant peu a peu
l'avantage.

D'Artagnan poussa un cri sauvage qui fit retourner Fouquet, dont
la monture s'animait encore.

-- Fameux cheval! enrage cavalier, gronda le capitaine, Hola!
mordioux, monsieur Fouquet, hola! de par le roi!

Fouquet ne repondit pas.

-- M'entendez-vous? hurla d'Artagnan.

Le cheval venait de faire un faux pas.

-- Pardieu! repliqua laconiquement Fouquet.

Et de courir.

D'Artagnan faillit devenir fou; le sang afflua bouillant a ses
tempes, a ses yeux.

-- De par le roi! s'ecria-t-il encore, arretez, ou je vous abats
d'un coup de pistolet.

-- Faites, repondit M. Fouquet volant toujours.

D'Artagnan saisit un de ses pistolets et l'arma, esperant que le
bruit de la platine arreterait son ennemi.

-- Vous avez des pistolets aussi, dit-il, defendez-vous.

Fouquet se retourna effectivement au bruit, et, regardant
d'Artagnan bien en face, ouvrit, de sa main droite, l'habit qui
lui serrait le corps; il ne toucha pas a ses fontes.

Il y avait vingt pas entre eux deux.

-- Mordioux! dit d'Artagnan, je ne vous assassinerai pas; si vous
ne voulez pas tirer sur moi, rendez-vous! Qu'est-ce que la prison?

-- J'aime mieux mourir, repondit Fouquet; je souffrirai moins.

D'Artagnan, ivre de desespoir, jeta son pistolet sur la route.

-- Je vous prendrai vif, dit-il.

Et, par un prodige dont cet incomparable cavalier etait seul
capable, il mena son cheval a dix pas du cheval blanc; deja il
etendait la main pour saisir sa proie.

-- Voyons, tuez-moi c'est plus humain, dit Fouquet.

-- Non! vivant, vivant! murmura le capitaine.

Son cheval fit un faux pas pour la seconde fois; celui de Fouquet
prit l'avance.

C'etait un spectacle inoui, que cette course entre deux chevaux
qui ne vivaient que par la volonte de leurs cavaliers.

Au galop furieux avaient succede le grand trot, puis le trot
simple.

Et la course paraissait aussi vive a ces deux athletes harasses.
D'Artagnan, pousse a bout, saisit le second pistolet et ajusta le
cheval blanc.

-- A votre cheval! pas a vous! cria-t-il a Fouquet.

Et il tira. L'animal fut atteint dans la croupe; il fit un bond
furieux et se cabra.

Le cheval de d'Artagnan tomba mort.

"Je suis deshonore, pensa le mousquetaire, je suis un miserable;
par pitie, monsieur Fouquet, jetez-moi un de vos pistolets, que je
me brule la cervelle!"

Fouquet se remit a courir.

-- Par grace! par grace! s'ecria d'Artagnan, ce que vous ne voulez
pas en ce moment, je le ferai dans une heure; mais ici, sur cette
route, je meurs bravement, je meurs estime; rendez-moi ce service,
monsieur Fouquet.

Fouquet ne repondit pas et continua de trotter.

D'Artagnan se mit a courir apres son ennemi.

Successivement il jeta par terre son chapeau, son habit, qui
l'embarrassaient, puis son fourreau d'epee, qui battait entre ses
jambes.

L'epee a la main lui devint trop lourde, il la jeta comme le
fourreau.

Le cheval blanc ralait; d'Artagnan gagnait sur lui.

Du trot, l'animal, epuise, passa au petit pas avec des vertiges
qui secouaient sa tete; le sang venait a sa bouche avec l'ecume.

D'Artagnan fit un effort desespere, sauta sur Fouquet, et le prit
par la jambe en disant d'une voix entrecoupee, haletante:

-- Je vous arrete au nom du roi: cassez-moi la tete, nous aurons
tous deux fait notre devoir.

Fouquet lanca loin de lui, dans la riviere, les deux pistolets
dont d'Artagnan eut pu se saisir, et, mettant pied a terre:

-- Je suis votre prisonnier, monsieur, dit-il; voulez-vous prendre
mon bras, car vous allez vous evanouir?

-- Merci, murmura d'Artagnan, qui effectivement, sentit la terre
manquer sous lui et le ciel fondre sur sa tete.

Et il roula sur le sable, a bout d'haleine et de forces.

Fouquet descendit le talus de la riviere, puisa de l'eau dans son
chapeau, vint rafraichir les tempes du mousquetaire, et lui glissa
quelques gouttes fraiches entre les levres.

D'Artagnan se releva, cherchant autour de lui d'un oeil egare.

Il vit Fouquet agenouille, son chapeau humide a la main et
souriant avec une ineffable douceur.

-- Vous ne vous etes pas enfui! cria-t-il. Oh! monsieur, le vrai
roi par la loyaute, par le coeur, par l'ame, ce n'est pas Louis du
Louvre, ni Philippe de Sainte-Marguerite, c'est vous, le proscrit,
le condamne!

-- Moi qui ne suis perdu aujourd'hui que par une seule faute,
monsieur d'Artagnan.

-- Laquelle, mon Dieu?

-- J'aurais du vous avoir pour ami. Mais comment allons-nous faire
pour retourner a Nantes? Nous en sommes bien loin.

-- C'est vrai, fit d'Artagnan pensif et sombre.

-- Le cheval blanc reviendra peut-etre; c'etait un si bon cheval!
Montez dessus, monsieur d'Artagnan; moi, j'irai a pied jusqu'a ce
que vous soyez repose.

-- Pauvre bete! blessee! dit le mousquetaire.

-- Il ira, vous dis-je, je le connais; faisons mieux, montons
dessus tous deux.

-- Essayons, dit le capitaine.

Mais ils n'eurent pas plutot charge l'animal de ce poids double,
qu'il vacilla, puis se remit et marcha quelques minutes, puis
chancela encore et s'abattit a cote du cheval noir, qu'il venait
de joindre.

-- Nous irons a pied, le destin le veut; la promenade sera
superbe, reprit Fouquet en passant son bras sous celui de
d'Artagnan.

-- Mordioux! s'ecria celui-ci, l'oeil fixe, le sourcil fronce, le
coeur gros. Vilaine journee!

Ils firent lentement les quatre lieues qui les separaient du bois,
derriere lequel les attendait le carrosse avec une escorte.

Lorsque Fouquet apercut cette sinistre machine, il dit a
d'Artagnan, qui baissait les yeux, comme honteux pour Louis XIV:

-- Voila une idee qui n'est pas d'un brave homme, capitaine
d'Artagnan, elle n'est pas de vous. Pourquoi ces grillages? dit-
il.

-- Pour vous empecher de jeter des billets au-dehors.

-- Ingenieux!

-- Mais vous pouvez parler si vous ne pouvez pas ecrire, dit
d'Artagnan.

-- Parler a vous!

-- Mais... si vous voulez.

Fouquet reva un moment; puis, regardant le capitaine en face:

-- Un seul mot, dit-il, le retiendrez-vous?...

-- Je le retiendrai.

-- Le direz-vous a qui je veux?

-- Je le dirai.

-- Saint-Mande! articula tout bas Fouquet.

-- Bien. Pour qui?

-- Pour Mme de Belliere ou Pelisson.

-- C'est fait.

Le carrosse traversa Nantes et prit la route d'Angers.


Chapitre CCXLVII -- Ou l'ecureuil tombe, ou la couleuvre vole


Il etait deux heures de l'apres-midi. Le roi, plein d'impatience,
allait de son cabinet a la terrasse et quelquefois ouvrait la
porte du corridor pour voir ce que faisaient ses secretaires.

M. Colbert, assis a la place meme ou M. de Saint-Aignan etait
reste si longtemps le matin, causait a voix basse avec
M. de Brienne.

Le roi ouvrit brusquement la porte, et, s'adressant a eux:

-- Que dites-vous? demanda-t-il.

-- Nous parlons de la premiere seance des Etats, dit M. de Brienne
en se levant.

-- Tres bien! repartit le roi.

Et il rentra.

Cinq minutes apres, le bruit de la clochette rappela Rose, dont
c'etait l'heure.

-- Avez-vous fini vos copies? demanda le roi.

-- Pas encore, Sire.

-- Voyez donc si M. d'Artagnan est revenu.

-- Pas encore, Sire.

-- C'est etrange! murmura le roi. Appelez M. Colbert.

Colbert entra; il attendait ce moment depuis le matin.

-- Monsieur Colbert, dit le roi tres vivement, il faudrait
pourtant savoir ce que M. d'Artagnan est devenu.

Colbert, de sa voix calme:

-- Ou le roi veut-il que je le fasse chercher? dit-il.

-- Eh! monsieur, ne savez-vous a quel endroit je l'avais envoye?
repondit aigrement Louis.

-- Votre Majeste ne me l'a pas dit.

-- Monsieur, il est de ces choses que l'on devine, et vous
surtout, vous les devinez.

-- J'ai pu supposer, Sire; mais je ne me serais pas permis de
deviner tout a fait.

Colbert finissait a peine ces mots, qu'une voix bien plus rude que
celle du roi interrompit la conversation commencee entre le
monarque et le commis.

-- D'Artagnan! cria le roi tout joyeux.

D'Artagnan, pale et de furieuse humeur, dit au roi:

-- Sire, est-ce que c'est Votre Majeste qui a donne des ordres a
mes mousquetaires?

-- Quels ordres? fit le roi.

-- Au sujet de la maison de M. Fouquet?

-- Aucun! repliqua Louis.

-- Ah! ah! dit d'Artagnan en mordant sa moustache. Je ne m'etais
pas trompe; c'est Monsieur.

Et il designait Colbert.

-- Quel ordre? Voyons! dit le roi.

-- Ordre de bouleverser toute une maison, de battre les
domestiques et officiers de M. Fouquet, de forcer les tiroirs, de
mettre a sac un logis paisible; mordioux! ordre de sauvage!

-- Monsieur! fit Colbert tres pale.

-- Monsieur, interrompit d'Artagnan, le roi seul, entendez-vous,
le roi seul a le droit de commander a mes mousquetaires; mais,
quant a vous, je vous le defends, et je vous le dis devant Sa
Majeste; des gentilshommes qui portent l'epee ne sont pas des
belitres qui ont la plume a l'oreille.

-- D'Artagnan! d'Artagnan! murmura le roi.

-- C'est humiliant, poursuivit le mousquetaire; mes soldats sont
deshonores. Je ne commande pas a des reitres, moi, ou a des commis
de l'intendance, mordioux!

-- Mais qu'y a-t-il? Voyons! dit le roi avec autorite.

-- Il y a, Sire, que Monsieur, Monsieur, qui n'a pu deviner les
ordres de Votre Majeste, et qui, par consequent, n'a pas su que
j'arretais M. Fouquet, Monsieur, qui a fait faire la cage de fer a
son patron d'hier, a expedie M. de Roncherat dans le logis de
M. Fouquet, et que, pour enlever les papiers du surintendant, on a
enleve tous les meubles. Mes mousquetaires etaient autour de la
maison depuis le matin. Voila mes ordres. Pourquoi s'est-on permis
de les faire entrer dedans? Pourquoi, en les forcant d'assister a
ce pillage, les en a-t-on rendus complices? Mordioux! nous servons
le roi, nous autres, mais nous ne servons pas M. Colbert!

-- Monsieur d'Artagnan, dit le roi severement, prenez garde, ce
n'est pas en ma presence que de pareilles explications, faites sur
ce ton, doivent avoir lieu.

-- J'ai agi pour le bien du roi, dit Colbert d'une voix alteree;
il m'est dur d'etre traite de la sorte par un officier de Sa
Majeste, et cela sans vengeance, a cause du respect que je dois au
roi.

-- Le respect que vous devez au roi! s'ecria d'Artagnan, dont les
yeux flamboyerent, consiste d'abord a faire respecter son
autorite, a faire cherir sa personne. Tout agent d'un pouvoir sans
controle represente ce pouvoir, et, quand les peuples maudissent
la main qui les frappe, c'est a la main royale que Dieu fait
reproche, entendez-vous? Faut-il qu'un soldat endurci depuis
quarante annees aux plaies et au sang vous donne cette lecon,
monsieur? faut-il que la misericorde soit de mon cote, la ferocite
du votre? Vous avez fait arreter, lier, emprisonner des innocents!

-- Les complices peut-etre de M. Fouquet, dit Colbert.

-- Qui vous dit que M. Fouquet ait des complices, et meme qu'il
soit coupable? Le roi seul le sait, sa justice n'est pas aveugle.
Quand il dira: "Arretez, emprisonnez telles gens", alors on
obeira. Ne me parlez donc plus du respect que vous portez au roi,
et prenez garde a vos paroles, si par hasard elles semblent
renfermer quelques menaces, car le roi ne laisse pas menacer ceux
qui le servent bien par ceux qui le desservent, et, au cas ou
j'aurais, ce qu'a Dieu ne plaise! un maitre aussi ingrat, je me
ferais respecter moi-meme.

Cela dit, d'Artagnan se campa fierement dans le cabinet du roi,
l'oeil allume, la main sur l'epee, la levre fremissante, affectant
bien plus de colere encore qu'il n'en ressentait.

Colbert, humilie, devore de rage, salua le roi, comme pour lui
demander la permission de se retirer.

Le roi, contrarie dans son orgueil et dans sa curiosite, ne savait
encore quel parti prendre. D'Artagnan le vit hesiter. Rester plus
longtemps eut ete une faute; il fallait obtenir un triomphe sur
Colbert, et le seul moyen etait de piquer si bien et si fort au
vif le roi, qu'il ne restat plus a Sa Majeste d'autre sortie que
de choisir entre l'un ou l'autre antagoniste.

D'Artagnan, donc, s'inclina comme Colbert; mais le roi qui tenait,
avant toute chose, a savoir des nouvelles bien exactes, bien
detaillees, de l'arrestation du surintendant des finances, de
celui qui l'avait fait trembler un moment, le roi, comprenant que
la bouderie de d'Artagnan allait l'obliger a remettre a un quart
d'heure au moins les details qu'il brulait de connaitre; Louis,
disons-nous, oublia Colbert, qui n'avait rien a dire de bien neuf,
et rappela son capitaine des mousquetaires.

-- Voyons, monsieur, dit-il, faites d'abord votre commission, vous
vous reposerez apres.

D'Artagnan, qui allait franchir la porte, s'arreta a la voix du
roi, revint sur ses pas, et Colbert fut contraint de partir. Son
visage prit une teinte de pourpre; ses yeux noirs et mechants
brillerent d'un feu sombre sous leurs epais sourcils; il allongea
le pas, s'inclina devant le roi, se redressa a demi en passant
devant d'Artagnan, et partit la mort dans le coeur.

D'Artagnan, demeure seul avec le roi, s'adoucit a l'instant meme,
et, composant son visage:

-- Sire, dit-il, vous etes un jeune roi. C'est a l'aurore que
l'homme devine si la journee sera belle ou triste. Comment, Sire,
les peuples que la main de Dieu a ranges sous votre loi
augureront-ils de votre regne, si, entre vous et eux, vous laissez
agir des ministres de colere et de violence? Mais, parlons de moi,
Sire; laissons une discussion qui vous parait oiseuse,
inconvenante, peut-etre. Parlons de moi. J'ai arrete M. Fouquet.

-- Vous y avez mis le temps, fit le roi avec aigreur.

D'Artagnan regarda le roi.

-- Je vois que je me suis mal exprime, dit-il. J'ai annonce a
Votre Majeste que j'avais arrete M. Fouquet?

-- Oui; eh bien?

-- Eh bien! j'aurais du dire a Votre Majeste que M. Fouquet
m'avait arrete, c'aurait ete plus juste. Je retablis donc la
verite: j'ai ete arrete par M. Fouquet.

Ce fut le tour de Louis XIV d'etre surpris. D'Artagnan, de son
coup d'oeil si prompt, apprecia ce qui se passait dans l'esprit du
maitre. Il ne lui donna pas le temps de questionner. Il raconta
avec cette poesie, avec ce pittoresque que lui seul possedait
peut-etre a cette epoque, l'evasion de M. Fouquet, la poursuite,
la course acharnee, enfin cette generosite inimitable du
surintendant, qui pouvait fuir dix fois, qui pouvait tuer vingt
fois l'adversaire attache a sa poursuite, et qui avait prefere la
prison, et pis encore, peut-etre, a l'humiliation de celui qui
voulait lui ravir sa liberte.

A mesure que le capitaine des mousquetaires parlait, le roi
s'agitait, devorant ses paroles et faisant claquer l'extremite de
ses ongles les uns contre les autres.

-- Il en resulte donc, Sire, a mes yeux du moins, qu'un homme qui
se conduit ainsi est un galant homme et ne peut etre un ennemi du
roi. Voila mon opinion, je le repete a Votre Majeste. Je sais que
le roi va me dire, et je m'incline: "La raison d'Etat." Soit!
c'est a mes yeux bien respectable. Mais je suis un soldat, j'ai
recu ma consigne; la consigne est executee, bien malgre moi, c'est
vrai; mais elle l'est. Je me tais.

-- Ou est M. Fouquet en ce moment? demanda Louis apres un moment
de silence.

-- M. Fouquet, Sire, repondit d'Artagnan, est dans la cage de fer
que M. Colbert lui a fait preparer, et roule au galop de quatre
vigoureux chevaux sur la route d'Angers.

-- Pourquoi l'avez-vous quitte en route?

-- Parce que Sa Majeste ne m'avait pas dit d'aller a Angers. La
preuve, la meilleure preuve de ce que j'avance, c'est que le roi
me cherchait tout a l'heure... Et puis j'avais une autre raison.

-- Laquelle?

-- Moi etant la, ce pauvre M. Fouquet n'eut jamais tente de
s'evader.

-- Eh bien? s'ecria le roi avec stupefaction.

-- Votre Majeste doit comprendre, et comprend certainement, que
mon plus vif desir est de savoir M. Fouquet en liberte. Je l'ai
donne a un de mes brigadiers, le plus maladroit que j'aie pu
trouver parmi mes mousquetaires, afin que le prisonnier se sauve.

-- Etes-vous fou, monsieur d'Artagnan? s'ecria le roi en croisant
les bras sur sa poitrine; dit-on de pareilles enormites quand on a
le malheur de les penser?

-- Ah! Sire, vous n'attendez pas sans doute de moi que je sois
l'ennemi de M. Fouquet, apres ce qu'il vient de faire pour moi et
pour vous? Non, ne me le donnez jamais a garder si vous tenez a ce
qu'il reste sous les verrous; si bien grillee que soit la cage,
l'oiseau finirait par s'envoler.

-- Je suis surpris, dit le roi d'une voix sombre, que vous n'ayez
pas tout de suite suivi la fortune de celui que M. Fouquet voulait
mettre sur mon trone. Vous aviez la tout ce qu'il vous faut:
affection et reconnaissance. A mon service, monsieur, on trouve un
maitre.

-- Si M. Fouquet ne vous fut pas alle chercher a la Bastille,
Sire, repliqua d'Artagnan d'une voix fortement accentuee, un seul
homme y fut alle, et, cet homme, c'est moi; vous le savez bien,
Sire.

Le roi s'arreta. Devant cette parole si franche, si vraie, de son
capitaine des mousquetaires, il n'y avait rien a objecter. Le roi,
en entendant d'Artagnan, se rappela le d'Artagnan d'autrefois,
celui qui, au Palais-Royal, se tenait cache derriere les rideaux
de son lit, quand le peuple de Paris, conduit par le cardinal de
Retz, venait s'assurer de la presence du roi; d'Artagnan qu'il
saluait de la main a la portiere de son carrosse, lorsqu'il se
rendait a Notre-Dame en rentrant a Paris; le soldat qui l'avait
quitte a Blois; le lieutenant qu'il avait appele pres de lui,
quand la mort de Mazarin lui rendait le pouvoir; l'homme qu'il
avait toujours trouve loyal, courageux et devoue.

Louis s'avanca vers la porte, et appela Colbert.

Colbert n'avait pas quitte le corridor ou travaillaient les
secretaires. Colbert parut.

-- Colbert, vous avez fait faire une perquisition chez M. Fouquet?

-- Oui, Sire.

-- Qu'a-t-elle produit?

-- M. de Roncherat, envoye avec les mousquetaires de Votre
Majeste, m'a remis des papiers, repliqua Colbert.

-- Je les verrai... Vous allez me donner votre main.

-- Ma main, Sire!

-- Oui, pour que je la mette dans celle de M. d'Artagnan. En
effet, d'Artagnan, ajouta-t-il avec un sourire en se tournant vers
le soldat, qui, a la vue du commis avait repris son attitude
hautaine, vous ne connaissez pas l'homme que voici; faites
connaissance.

Et il lui montrait Colbert.

-- C'est un mediocre serviteur dans les positions subalternes,
mais ce sera un grand homme si je l'eleve au premier rang.

-- Sire! balbutia Colbert, eperdu de plaisir et de crainte.

-- J'ai compris pourquoi, murmura d'Artagnan a l'oreille du roi:
il etait jaloux?

-- Precisement, et sa jalousie lui liait les ailes.

-- Ce sera desormais un serpent aile, grommela le mousquetaire
avec un reste de haine contre son adversaire de tout a l'heure.

Mais Colbert, s'approchant de lui, offrit a ses yeux une
physionomie si differente de celle qu'il avait l'habitude de lui
voir; il apparut si bon, si doux, si facile, ses yeux prirent
l'expression d'une si noble intelligence, que d'Artagnan,
connaisseur en physionomies, fut emu, presque change dans ses
convictions.

Colbert lui serrait la main.

-- Ce que le roi vous a dit, monsieur, prouve combien Sa Majeste
connait les hommes. L'opposition acharnee que j'ai deployee,
jusqu'a ce jour, contre des abus, non contre des hommes, prouve
que j'avais en vue de preparer a mon roi un grand regne; a mon
pays, un grand bien-etre. J'ai beaucoup d'idees, monsieur
d'Artagnan; vous les verrez eclore au soleil de la paix publique;
et, si je n'ai pas la certitude et le bonheur de conquerir
l'amitie des hommes honnetes, je suis au moins certain, monsieur,
que j'obtiendrai leur estime. Pour leur admiration, monsieur, je
donnerais ma vie.

Ce changement, cette elevation subite, cette approbation muette du
roi, donnerent beaucoup a penser au mousquetaire. Il salua fort
civilement Colbert, qui ne le perdait pas de vue.

Le roi, les voyant reconcilies, les congedia, ils sortirent
ensemble.

Une fois hors du cabinet, le nouveau ministre arretant le
capitaine, lui dit:

-- Est-il possible, monsieur d'Artagnan, qu'avec un oeil comme le
votre, vous n'ayez pas, du premier coup, a la premiere inspection,
reconnu qui je suis?

-- Monsieur Colbert, reprit le mousquetaire, le rayon de soleil
qu'on a dans l'oeil empeche de voir les plus ardents brasiers.
L'homme au pouvoir rayonne, vous le savez, et, puisque vous en
etes la, pourquoi continueriez-vous a persecuter celui qui vient
de tomber en disgrace et tomber de si haut?

-- Moi, monsieur? dit Colbert. Oh! monsieur, je ne le persecuterai
jamais. Je voulais administrer les finances, et les administrer
seul, parce que je suis ambitieux, et que surtout j'ai la
confiance la plus entiere dans mon merite; parce que je sais que
tout l'or de ce pays va me tomber sous la vue, et que j'aime a
voir l'or du roi; parce que, si je vis trente ans, en trente ans,
pas un denier ne me restera dans la main; parce qu'avec cet or,
moi, je batirai des greniers, des edifices, des villes, je
creuserai des ports; parce que je creerai une marine, j'equiperai
des navires qui iront porter le nom de la France aux peuples les
plus eloignes; parce que je creerai des bibliotheques, des
academies; parce que je ferai de la France le premier pays du
monde et le plus riche. Voila les motifs de mon animosite contre
M. Fouquet, qui m'empechait d'agir. Et puis, quand je serai grand
et fort, quand la France sera grande et forte, a mon tour, je
crierai: "Misericorde!"

-- Misericorde! avez-vous dit? Alors demandons au roi sa liberte.
Le roi ne l'accable aujourd'hui qu'a cause de vous.

Colbert releva encore une fois la tete.

-- Monsieur, dit-il, vous savez bien qu'il n'en est rien, et que
le roi a des inimities personnelles contre M. Fouquet; ce n'est
pas a moi de vous l'apprendre.

-- Le roi se lassera, il oubliera.

-- Le roi n'oublie jamais, monsieur d'Artagnan... Tenez, le roi
appelle et va donner un ordre; je ne l'ai pas influence, n'est-ce
pas? Ecoutez.

Le roi appelait en effet ses secretaires.

-- Monsieur d'Artagnan? dit-il.

-- Me voila, Sire.

-- Donnez vingt de vos mousquetaires a M. de Saint-Aignan, pour
qu'ils fassent garde a M. Fouquet.

D'Artagnan et Colbert echangerent un regard.

-- Et d'Angers, continua le roi, on conduira le prisonnier a la
Bastille de Paris.

-- Vous aviez raison, dit le mousquetaire au ministre.

-- Saint-Aignan, continua le roi, vous ferez passer par les armes
quiconque parlera bas, chemin faisant, a M. Fouquet.

-- Mais moi, Sire? dit le duc.

-- Vous, monsieur, vous ne parlerez qu'en presence des
mousquetaires.

Le duc s'inclina et sortit pour faire executer l'ordre.

D'Artagnan allait se retirer aussi; le roi l'arreta.

-- Monsieur, dit-il, vous irez sur-le-champ prendre possession de
l'ile et du fief de Belle-Ile-en-Mer.

-- Oui, Sire. Moi seul?

-- Vous prendrez autant de troupes qu'il en faut pour ne pas
rester en echec, si la place tenait.

Un murmure d'incredulite adulatrice se fit entendre dans le groupe
des courtisans.

-- Cela s'est vu, dit d'Artagnan.

-- Je l'ai vu dans mon enfance, reprit le roi, et je ne veux plus
le voir. Vous m'avez entendu? Allez, monsieur et ne revenez ici
qu'avec les clefs de la place.

Colbert s'approcha de d'Artagnan.

-- Une commission qui, si vous la faites bien, dit-il, vous
degrossit le baton de marechal.

-- Pourquoi dites-vous ces mots: _Si vous la faites bien?_

-- Parce qu'elle est difficile.

-- Ah! en quoi?

-- Vous avez des amis dans Belle-Ile, monsieur d'Artagnan, et ce
n'est pas facile, aux gens comme vous, de marcher sur le corps
d'un ami pour parvenir.

D'Artagnan baissa la tete, tandis que Colbert retournait aupres du
roi.

Un quart d'heure apres, le capitaine recut l'ordre ecrit de faire
sauter Belle-Ile en cas de resistance, et le droit de justice
haute et basse sur tous les habitants ou _refugies_, avec
injonction de n'en pas laisser echapper un seul.

"Colbert avait raison, pensa d'Artagnan; mon baton de marechal de
France couterait la vie a mes deux amis. Seulement, on oublie que
mes amis ne sont pas plus stupides que les oiseaux, et qu'ils
n'attendent pas la main de l'oiseleur pour deployer leurs ailes.
Cette main, je la leur montrerai si bien, qu'ils auront le temps
de la voir. Pauvre Porthos! pauvre Aramis! Non, ma fortune ne vous
coutera pas une plume de l'aile."

Ayant ainsi conclu, d'Artagnan rassembla l'armee royale, la fit
embarquer a Paimboeuf, et mit a la voile sans perdre un moment.


Chapitre CCXLVIII -- Belle-Ile-en-Mer


A l'extremite du mole, sur la promenade que bat la mer furieuse au
flux du soir, deux hommes, se tenant par le bras, causaient d'un
ton anime et expansif, sans que nul etre humain put entendre leurs
paroles, enlevees qu'elles etaient une a une par les rafales du
vent, avec la blanche ecume arrachee aux cretes des flots.

Le soleil venait de se coucher dans la grande nappe de l'ocean,
rougi comme un creuset gigantesque.

Parfois, l'un des hommes se tournait vers l'est, interrogeant la
mer avec une sombre inquietude.

L'autre, interrogeant les traits de son compagnon, semblait
chercher a deviner dans ses regards. Puis, tous deux muets, tous
deux agitant de sombres pensees, ils reprenaient leur promenade.

Ces deux hommes, tout le monde les a deja reconnus, etaient nos
proscrits, Porthos et Aramis, refugies a Belle-Ile depuis la ruine
des esperances, depuis la deconfiture du vaste plan de
M. d'Herblay.

-- Vous avez beau dire, mon cher Aramis, repetait Porthos en
aspirant vigoureusement l'air salin dont il gonflait sa puissante
poitrine; vous avez beau dire, Aramis, ce n'est pas une chose
ordinaire que cette disparition, depuis deux jours, de tous les
bateaux de peche qui etaient partis. Il n'y a pas d'orage en mer.
Le temps est reste constamment calme, pas la plus legere
tourmente, et, eussions-nous essuye une tempete, toutes nos
barques n'auraient pas sombre. Je vous le repete, c'est etrange,
et cette disparition complete m'etonne, vous dis-je.

-- C'est vrai, murmura Aramis; vous avez raison, ami Porthos.
C'est vrai, il y a quelque chose d'etrange la-dessous.

-- Et, de plus, ajouta Porthos, auquel l'assentiment de l'eveque
de Vannes semblait elargir les idees, de plus, avez-vous remarque
que, si les barques avaient peri, il n'est revenu aucune epave au
rivage?

-- Je l'ai remarque comme vous.

-- Remarquez-vous, en outre, que les deux seules barques qui
restaient dans toute l'ile et que j'ai envoyees a la recherche des
autres...

Aramis interrompit ici son compagnon par un cri et par un
mouvement si brusque, que Porthos s'arreta comme stupefait.

-- Que dites-vous la, Porthos! Quoi! vous avez envoye les deux
barques...

-- A la recherche des autres; mais oui, repondit tout simplement
Porthos.

-- Malheureux! qu'avez-vous fait? Alors, nous sommes perdus!
s'ecria l'eveque.

-- Perdus!... Plait-il? fit Porthos effare. Pourquoi perdus,
Aramis? pourquoi sommes-nous perdus?

Aramis se mordit les levres.

-- Rien, rien. Pardon, je voulais dire...

-- Quoi?

-- Que, si nous voulions, s'il nous prenait fantaisie de faire une
promenade en mer, nous ne le pourrions pas.

-- Bon! Voila qui vous tourmente? Beau plaisir, ma foi! Quant a
moi, je ne le regrette pas. Ce que je regrette ce n'est pas,
certes, le plus ou moins d'agrement que l'on peut prendre a Belle-
Ile; ce que je regrette, Aramis, c'est Pierrefonds, c'est
Bracieux, c'est le Vallon, c'est ma belle France: ici, l'on n'est
pas en France, mon cher ami; on est je ne sais ou. Oh! je puis
vous le dire dans toute la sincerite de mon ame, et votre
affection excusera ma franchise; mais je vous declare que je ne
suis pas heureux a Belle-Ile; non, vraiment, je ne suis pas
heureux, moi!

Aramis soupira tout bas.

-- Cher ami, repondit-il, voila pourquoi il est bien triste que
vous ayez envoye les deux barques qui nous restaient a la
recherche des bateaux disparus depuis deux jours. Si vous ne les
eussiez pas expediees pour faire cette decouverte, nous fussions
partis.

-- Partis! Et la consigne, Aramis?

-- Quelle consigne?

-- Parbleu! la consigne que vous me repetiez toujours et a tout
propos: que nous gardions Belle-Ile contre l'usurpateur; vous
savez bien.

-- C'est vrai, murmura encore Aramis.

-- Vous voyez donc bien, mon cher, que nous ne pouvons pas partir,
et que l'envoi des barques a la recherche des bateaux ne nous
prejudice en rien.

Aramis se tut, et son vague regard, lumineux comme celui d'un
goeland, plana longtemps sur la mer, interrogeant l'espace et
cherchant a percer l'horizon.

-- Avec tout cela, Aramis, continua Porthos, qui tenait a son
idee, et qui y tenait d'autant plus que l'eveque l'avait trouvee
exacte, avec tout cela, vous ne me donnez aucune explication sur
ce qui peut etre arrive aux malheureux bateaux. Je suis assailli
de cris et de plaintes partout ou je passe; les enfants pleurent
en voyant les femmes se desoler, comme si je pouvais rendre les
peres, les epoux absents. Que supposez-vous, mon ami, et que dois-
je leur repondre?

-- Supposons tout, mon bon Porthos, et ne disons rien.

Cette reponse ne satisfit point Porthos. Il se retourna en
grommelant quelques mots de mauvaise humeur.

Aramis arreta le vaillant soldat.

-- Vous souvenez-vous, dit-il avec melancolie, en serrant les deux
mains du geant dans les siennes avec une affectueuse cordialite;
vous souvenez-vous, ami, qu'aux beaux jours de notre jeunesse,
alors que nous etions forts et vaillants, les deux autres et nous,
vous souvenez-vous, Porthos, que, si nous eussions eu bonne envie
de retourner en France, cette nappe d'eau salee ne nous eut pas
arretes?

-- Oh! fit Porthos, six lieues!

-- Si vous m'eussiez vu monter sur une planche, fussiez-vous reste
a terre, Porthos?

-- Non, par Dieu point, Aramis! Mais aujourd'hui, quelle planche
nous faudrait, cher ami, a moi surtout!

Et le seigneur de Bracieux jeta, en riant d'orgueil, un coup
d'oeil sur sa colossale rotondite.

-- Est-ce que, serieusement, vous ne vous ennuyez pas aussi un peu
a Belle-Ile? et ne prefereriez-vous pas les douceurs de votre
demeure, de votre palais episcopal de Vannes? Allons, avouez-le.

-- Non, repondit Aramis, sans oser regarder Porthos.

-- Restons, alors, dit son ami avec un soupir qui, malgre les
efforts qu'il fit pour le contenir, s'echappa bruyamment de sa
poitrine. Restons, restons! Et cependant, ajouta-t-il, et
cependant, si on voulait bien, mais, la, bien nettement, si l'on
avait une idee bien fixe, bien arretee de retourner en France, et
que l'on n'eut pas de bateaux...

-- Avez-vous remarque une autre chose, mon ami? c'est que, depuis
la disparition de nos barques, depuis ces deux jours que nos
pecheurs ne sont pas revenus, il n'est pas aborde un seul canot
sur les rivages de l'ile?

-- Oui, certes, vous avez raison. Je l'ai remarque aussi, moi, et
l'observation etait facile a faire; car, avant ces deux jours
funestes, nous voyions arriver ici barques et chaloupes par
douzaines.

-- Il faudra s'informer, fit tout a coup Aramis avec attention.
Quand je devrais faire construire un radeau...

-- Mais il y a des canots, cher ami; voulez-vous que j'en monte
un?

-- Un canot... un canot!... Y pensez-vous, Porthos? Un canot pour
chavirer? Non, non, repliqua l'eveque de Vannes, ce n'est pas
notre metier, a nous, de passer sur les lames. Attendons,
attendons.

Et Aramis continuait de se promener avec tous les signes d'une
agitation toujours croissante.

Porthos, qui se fatiguait a suivre chacun des mouvements fievreux
de son ami, Porthos, qui, dans son calme et sa croyance, ne
comprenait rien a cette sorte d'exasperation qui se trahissait par
des soubresauts continuels, Porthos l'arreta.

-- Asseyons-nous sur cette roche, lui dit-il; placez-vous la, pres
de moi, Aramis, et, je vous en conjure une derniere fois,
expliquez-moi, de maniere a me le faire bien comprendre,
expliquez-moi ce que nous faisons ici.

-- Porthos... dit Aramis embarrasse.

-- Je sais que le faux roi a voulu detroner le vrai roi. C'est
dit, c'est compris. Eh bien?...

-- Oui, fit Aramis.

-- Je sais que le faux roi a projete de vendre Belle-Ile aux
Anglais. C'est encore compris.

-- Oui.

-- Je sais que, nous autres ingenieurs et capitaines, nous sommes
venus nous jeter dans Belle-Ile, prendre la direction des travaux
et le commandement des dix compagnies levees, soldees et obeissant
a M. Fouquet, ou plutot des dix compagnies de son gendre. Tout
cela est encore compris.

Aramis se leva impatiente. On eut dit un lion importune par un
moucheron.

Porthos le retint par le bras.

-- Mais je ne comprends pas, ce que, malgre tous mes efforts
d'esprit, toutes mes reflexions, je ne puis comprendre, et ce que
je ne comprendrai jamais, c'est que, au lieu de nous envoyer des
troupes, au lieu de nous envoyer des renforts en hommes, en
munitions et en vivres, on nous laisse sans bateaux, on laisse
Belle-Ile, sans arrivages, sans secours; c'est qu'au lieu
d'etablir avec nous une correspondance, soit par des signaux, soit
par des communications ecrites ou verbales, on intercepte toutes
relations avec nous. Voyons, Aramis, repondez-moi, ou plutot,
avant de me repondre, voulez-vous que je vous dise ce que j'ai
pense moi? Voulez-vous savoir quelle a ete mon idee, quelle
imagination m'est venue?

L'eveque leva la tete.

-- Eh bien! Aramis, continua Porthos, j'ai pense, j'ai eu l'idee,
je me suis imagine qu'il s'etait passe en France un evenement.
J'ai reve de M. Fouquet toute la nuit, j'ai reve de poissons
morts, d'oeufs casses, de chambres mal etablies, pauvrement
installees. Mauvais reves, mon cher d'Herblay! malencontres que
ces songes!

-- Porthos, qu'y a-t-il la-bas? interrompit Aramis en se levant
brusquement et montrant a son ami un point noir sur la ligne
empourpree de l'eau.

-- Une barque! dit Porthos; oui, c'est bien une barque. Ah! nous
allons enfin avoir des nouvelles.

-- Deux! s'ecria l'eveque en decouvrant une autre mature, deux!
trois! quatre!

-- Cinq! fit Porthos a son tour. Six! Sept! Ah! mon Dieu! c'est
une flotte! mon Dieu! mon Dieu!

-- Nos bateaux qui rentrent probablement, dit Aramis inquiet
malgre l'assurance qu'il affectait.

-- Il sont bien gros pour des bateaux de pecheurs, fit observer
Porthos; et puis ne remarquez-vous pas, cher ami, qu'ils viennent
de la Loire?

-- Ils viennent de la Loire... oui.

-- Et, tenez, tout le monde ici les a vus comme moi; voici que les
femmes et les enfants commencent a monter sur les jetees.

Un vieux pecheur passait.

-- Sont-ce nos barques? lui demanda Aramis.

Le vieillard interrogea les profondeurs de l'horizon.

-- Non, monseigneur, repondit-il; ce sont des bateaux-chalands du
service royal.

-- Des bateaux du service royal! repondit Aramis en tressaillant.
A quoi reconnaissez-vous cela?

-- Au pavillon.

-- Mais, dit Porthos, le bateau est a peine visible; comment,
diable, mon cher, pouvez-vous distinguer le pavillon?

-- Je vois qu'il y en a un, repliqua le vieillard; nos bateaux a
nous, et les chalands du commerce n'en ont pas. Ces sortes de
peniches qui viennent la, monsieur, servent ordinairement au
transport des troupes.

-- Ah! fit Aramis.

-- Vivat! s'ecria Porthos, on nous envoie du renfort, n'est-ce
pas, Aramis?

-- C'est probable.

-- A moins que les Anglais n'arrivent.

-- Par la Loire? Ce serait avoir du malheur, Porthos; ils auraient
donc passe par Paris?

-- Vous avez raison, ce sont des renforts, decidement, ou des
vivres.

Aramis appuya sa tete dans ses mains et ne repondit pas.

Puis, tout a coup:

-- Porthos, dit-il, faites sonner l'alarme.

-- L'alarme?... y pensez-vous?

-- Oui, et que les canonniers montent a leurs batteries; que les
servants soient a leurs pieces; qu'on veille surtout aux batteries
de cote.

Porthos ouvrit de grands yeux. Il regarda attentivement son ami,
comme pour se convaincre qu'il etait dans son bon sens.

-- Je vais y aller, mon bon Porthos, continua Aramis de sa voix la
plus douce; je vais faire executer ces ordres, si vous n'y allez
pas, mon cher ami.

-- Mais j'y vais a l'instant meme! dit Porthos, qui alla faire
executer l'ordre, tout en jetant des regards en arriere pour voir
si l'eveque de Vannes ne se trompait point, et si, revenant a des
idees plus saines, il ne le rappellerait pas.

L'alarme fut sonnee; les clairons, les tambours retentirent, la
grosse cloche du beffroi s'ebranla.

Aussitot les digues, les moles se remplirent de curieux, de
soldats; les meches brillerent entre les mains des artilleurs,
places derriere les gros canons couches sur leurs affuts de
pierre. Quand chacun fut a son poste, quand les preparatifs de
defense furent faits:

-- Permettez-moi, Aramis, de chercher a comprendre, murmura
timidement Porthos a l'oreille de l'eveque.

-- Allez, mon cher, vous ne comprendrez que trop tot, murmura
d'Herblay a cette question de son lieutenant.

-- La flotte qui vient la-bas, la flotte qui, voiles deployees, a
le cap sur le port de Belle-Ile, est une flotte royale, n'est-il
pas vrai? Mais, puisqu'il y a deux rois en France, Porthos, auquel
des deux rois cette flotte appartient-elle?

-- Oh! vous m'ouvrez les yeux, repartit le geant, arrete par cet
argument.

Et Porthos, auquel cette reponse de son ami venait d'ouvrir les
yeux, ou plutot d'epaissir le bandeau qui lui couvrait la vue, se
rendit au plus vite dans les batteries pour surveiller son monde
et exhorter chacun a faire son devoir.

Cependant Aramis, l'oeil toujours fixe a l'horizon, voyait les
navires s'approcher. La foule et les soldats, montes sur toutes
les sommites et les anfractuosites des rochers, pouvaient
distinguer la mature, puis les basses voiles, puis enfin le corps
des chalands, portant a la corne le pavillon royal de France.

Il etait nuit close lorsqu'une de ces peniches, dont la presence
avait mis si fort en emoi toute la population de Belle-Ile, vint
s'embosser a portee de canon de la place.

On vit bientot, malgre l'obscurite, une sorte d'agitation regner a
bord de ce navire, du flanc duquel se detacha un canot, dont trois
rameurs, courbes sur les avirons, prirent la direction du port,
et, en quelques instants, vinrent atterrir aux pieds du fort.

Le patron de cette yole sauta sur le mole. Il tenait une lettre a
la main, l'agitait en l'air et semblait demander a communiquer
avec quelqu'un.

Cet homme fut bientot reconnu par plusieurs soldats pour un des
pilotes de l'Ile. C'etait le patron d'une des deux barques
conservees par Aramis, et que Porthos, dans son inquietude sur le
sort des pecheurs disparus depuis deux jours, avait envoyees a la
decouverte des bateaux perdus.

Il demanda a etre conduit a M. d'Herblay.

Deux soldats, sur le signe d'un sergent, le placerent entre eux et
l'escorterent.

Aramis etait sur le quai. L'envoye se presenta devant l'eveque de
Vannes. L'obscurite etait presque complete, malgre les flambeaux
que portaient a une certaine distance les soldats qui suivaient
Aramis dans sa ronde.

-- Eh quoi! Jonathas, de quelle part viens-tu?

-- Monseigneur, de la part de ceux qui m'ont pris.

-- Qui t'a pris?

-- Vous savez, monseigneur, que nous etions partis a la recherche
de nos camarades?

-- Oui. Apres?

-- Eh bien! monseigneur, a une petite lieue, nous avons ete
captures par un chasse-maree du roi.

-- De quel roi? fit Porthos.

Jonathas ouvrit de grands yeux.

-- Parle, continua l'eveque.

-- Nous fumes donc captures, monseigneur, et reunis a ceux qui
avaient ete pris hier au matin.

-- Qu'est-ce que cette manie de vous prendre tous? interrompit
Porthos.

-- Monsieur, pour nous empecher de vous le dire, repliqua
Jonathas.

Porthos a son tour ne comprit pas.

-- Et on vous relache aujourd'hui? demanda-t-il.

-- Pour que je vous dise, monsieur, qu'on nous avait pris.

"De plus en plus trouble", pensa l'honnete Porthos.

Aramis pendant ce temps, reflechissait.

-- Voyons, dit-il, une flotte royale bloque donc les cotes?

-- Oui, monseigneur.

-- Qui la commande?

-- Le capitaine des mousquetaires du roi.

-- D'Artagnan?

-- D'Artagnan! dit Porthos.

-- Je crois que c'est ce nom-la.

-- Et c'est lui qui t'a remis cette lettre?

-- Oui, monseigneur.

-- Approchez les flambeaux.

-- C'est son ecriture, dit Porthos. Aramis lut vivement les lignes
suivantes:

"Ordre du roi de prendre Belle-Ile;
"Ordre de passer au fil de l'epee la garnison, si elle resiste;
"Ordre de faire prisonniers tous les hommes de la garnison;

"Signe: D'Artagnan, qui, avant-hier, a arrete M. Fouquet pour
l'envoyer a la Bastille."

Aramis palit et froissa le papier en ses mains.

-- Quoi donc? demanda Porthos.

-- Rien, mon ami! rien! Dis-moi, Jonathas?

-- Monseigneur!

-- As-tu parle a M. d'Artagnan?

-- Oui, monseigneur.

-- Que t'a-t-il dit?

-- Que, pour des informations plus amples, il causerait avec
Monseigneur.

-- Ou cela?

-- A son bord.

-- A son bord?

Porthos repeta:

-- A son bord?

-- M. le mousquetaire, continua Jonathas, m'a dit de vous prendre
tous deux, vous et monsieur l'ingenieur, dans mon canot, et de
vous mener a lui.

-- Allons-y, dit Porthos. Ce cher d'Artagnan!

Aramis l'arreta.

-- Etes-vous fou? s'ecria-t-il. Qui vous dit que ce n'est pas un
piege?

-- De l'autre roi? riposta Porthos avec mystere.

-- Un piege enfin! C'est tout dire, mon ami.

-- C'est possible; alors, que faire? Si d'Artagnan nous appelle,
cependant...

-- Qui vous dit que c'est d'Artagnan?

-- Ah! alors... Mais son ecriture...

-- On contrefait une ecriture. Celle-ci est contrefaite, tremblee.

-- Vous avez toujours raison; mais, en attendant, nous ne savons
rien.

Aramis se tut.

-- Il est vrai, dit le bon Porthos, que nous n'avons besoin de
rien savoir.

-- Que ferai-je, moi? demanda Jonathas.

-- Tu retourneras pres de ce capitaine.

-- Oui, monseigneur.

-- Et tu lui diras que nous le prions de venir lui-meme dans
l'ile.

-- Je comprends, dit Porthos.

-- Oui, monseigneur, repondit Jonathas; mais, si ce capitaine
refuse de venir a Belle-Ile?...

-- S'il refuse, comme nous avons des canons, nous en ferons usage.

-- Contre d'Artagnan?

-- Si c'est d'Artagnan, Porthos, il viendra. Pars, Jonathas, pars.

-- Ma foi! je ne comprends plus rien du tout, murmura Porthos.

-- Je vais tout vous faire comprendre, cher ami, le moment en est
venu. Asseyez-vous sur cet affut ouvrez vos oreilles et ecoutez-
moi bien.

-- Oh! j'ecoute pardieu! n'en doutez pas.

-- Puis-je partir, monseigneur? cria Jonathas.

-- Pars, et reviens avec une reponse. Laissez passer le canot vous
autres!

Le canot partit pour aller rejoindre le navire.

Aramis prit la main de Porthos et commenca les explications.


Chapitre CCXLIX -- Les explications d'Aramis


-- Ce que j'ai a vous dire, ami Porthos, va probablement vous
surprendre, mais vous instruire aussi.

-- J'aime a etre surpris, dit Porthos avec bienveillance; ne me
menagez donc pas, je vous prie. Je suis dur aux emotions; ne
craignez donc rien, parlez.

-- C'est difficile, Porthos, c'est... difficile; car, en verite,
je vous en previens une seconde fois, j'ai des choses bien
etranges, bien extraordinaires a vous dire.

-- Oh! vous parlez si bien, cher ami, que je vous ecouterais
pendant des journees entieres. Parlez donc, je vous en prie, et,
tenez, il me vient une idee: je vais, pour vous faciliter la
besogne, je vais, pour vous aider a me dire ces choses etranges,
vous questionner.

-- Je le veux bien.

-- Pourquoi allons-nous combattre, cher Aramis?

-- Si vous me faites beaucoup de questions semblables a celle-la,
si c'est ainsi que vous voulez faciliter ma besogne, mon besoin de
revelation, en m'interrogeant ainsi, Porthos, vous ne me
faciliterez en rien. Bien au contraire, c'est precisement la le
noeud gordien. Tenez, ami, avec un homme bon, genereux et devoue
comme vous l'etes, il faut, pour lui et pour soi-meme, commencer
la confession avec bravoure. Je vous ai trompe, mon digne ami.

-- Vous m'avez trompe?

-- Mon Dieu, oui.

-- Etait-ce pour mon bien, Aramis?

-- Je l'ai cru, Porthos; je l'ai cru sincerement, mon ami.

-- Alors, fit l'honnete seigneur de Bracieux, vous m'avez rendu
service, et je vous en remercie; car, si vous ne m'aviez pas
trompe, j'aurais pu me tromper moi-meme. En quoi donc m'avez-vous
trompe? Dites.

-- C'est que je servais l'usurpateur, contre lequel Louis XIV
dirige en ce moment tous ses efforts.

-- L'usurpateur, dit Porthos en se grattant le front, c'est... Je
ne comprends pas trop bien.

-- C'est l'un des deux rois qui se disputent la couronne de
France.

-- Fort bien!... Alors, vous serviez celui qui n'est pas Louis
XIV?

-- Vous venez de dire le vrai mot, du premier coup.

-- Il en resulte que...

-- Il en resulte que nous sommes des rebelles, mon pauvre ami.

-- Diable! diable!... s'ecria Porthos desappointe.

-- Oh! mais, cher Porthos, soyez calme, nous trouverons encore
bien moyen de nous sauver, croyez-moi.

-- Ce n'est pas cela qui m'inquiete, repondit Porthos; ce qui me
touche seulement, c'est ce vilain mot de rebelles.

-- Ah! voila!...

-- Et, de cette facon, le duche qu'on m'a promis...

-- C'est l'usurpateur qui le donnait.

-- Ce n'est pas la meme chose, Aramis, fit majestueusement
Porthos.

-- Ami, s'il n'eut tenu qu'a moi, vous fussiez devenu prince.

Porthos se mit a mordre ses ongles avec melancolie.

-- Voila, continua-t-il, en quoi vous avez eu tort de me tromper;
car ce duche promis, j'y comptais. Oh! j'y comptais serieusement,
vous sachant homme de parole, mon cher Aramis.

-- Pauvre Porthos! Pardonnez-moi, je vous en supplie.

-- Ainsi donc, insista Porthos sans repondre a la priere de
l'eveque de Vannes, ainsi donc, je suis bien brouille avec le roi
Louis XIV?

-- J'arrangerai cela, mon bien bon ami, j'arrangerai cela. Je
prendrai tout sur moi seul.

-- Aramis!

-- Non, non, Porthos, je vous en conjure, laissez-moi faire. Pas
de fausse generosite! pas de devouement inopportun! Vous ne saviez
rien de mes projets. Vous n'avez rien fait par vous-meme. Moi,
c'est different. Je suis seul l'auteur du complot. J'avais besoin
de mon inseparable compagnon; je vous ai appele et vous etes venu
a moi, en vous souvenant de notre ancienne devise: "Tous pour un,
un pour tous". Mon crime, cher Porthos, est d'avoir ete egoiste.

-- Voila une parole que j'aime, dit Porthos, et des que vous avez
agi uniquement pour vous, il me serait impossible de vous en
vouloir. C'est si naturel!

Et, sur ce mot sublime, Porthos serra cordialement la main de son
ami.

Aramis, en presence de cette naive grandeur d'ame, se trouva
petit. C'etait la deuxieme fois qu'il se voyait contraint de plier
devant la reelle superiorite du coeur bien plus puissante que la
splendeur de l'esprit.

Il repondit par une muette et energique pression a la genereuse
caresse de son ami.

-- Maintenant, dit Porthos, que nous nous sommes parfaitement
expliques, maintenant que je me suis parfaitement rendu compte de
notre situation vis-a-vis du roi Louis, je crois, cher ami, qu'il
est temps de me faire comprendre l'intrigue politique dont nous
sommes les victimes; car je vois bien qu'il y a une intrigue
politique la-dessous.

-- D'Artagnan, mon bon Porthos, d'Artagnan va venir, et vous la
detaillera dans toutes ses circonstances: mais, excusez-moi: je
suis navre de douleur, accable par la peine, et j'ai besoin de
toute ma presence d'esprit, de toute ma reflexion, pour vous
sortir du mauvais pas ou je vous ai si imprudemment engage; mais
rien de plus clair desormais, rien de plus net que la position. Le
roi Louis XIV n'a plus maintenant qu'un seul ennemi: cet ennemi,
c'est moi, moi seul. Je vous ai fait prisonnier, vous m'avez
suivi, je vous libere aujourd'hui, vous revolez vers votre prince,
Vous le voyez, Porthos, il n'y a pas une seule difficulte dans
tout ceci.

-- Croyez-vous? fit Porthos.

-- J'en suis bien sur.

-- Alors pourquoi, dit l'admirable bon sens de Porthos, alors
pourquoi, si nous sommes dans une aussi facile position, pourquoi,
mon bon ami, preparons-nous des canons, des mousquets et des
engins de toute sorte? Plus simple, il me semble, est de dire au
capitaine d'Artagnan: "Cher ami, nous nous sommes trompes, c'est a
refaire; ouvrez-nous la porte, laissez nous passer, et bonjour!"

-- Ah! voila! dit Aramis en secouant la tete.

-- Comment, voila? Est-ce que vous n'approuvez pas ce plan cher
ami?

-- J'y vois une difficulte.

-- Laquelle?

-- L'hypothese ou d'Artagnan viendrait avec de tels ordres, que
nous soyons obliges de nous defendre.

-- Allons donc! nous defendre contre d'Artagnan? Folie! Ce bon
d'Artagnan!...

Aramis secoua encore une fois la tete.

-- Porthos, dit-il, si j'ai fait allumer les meches et pointer les
canons, si j'ai fait retentir le signal d'alarme, si j'ai appele
tout le monde a son poste sur les remparts, ces bons remparts de
Belle-Ile que vous avez si bien fortifies, c'est pour quelque
chose. Attendez pour juger, ou plutot, non, n'attendez pas...

-- Que faire?

-- Si je le savais, ami, je l'eusse dit.

-- Mais il y a une chose bien plus simple que de se defendre: un
bateau, et en route pour la France, ou...

-- Cher ami, dit Aramis en souriant avec une sorte de tristesse,
ne raisonnons pas comme des enfants; soyons hommes pour le conseil
et pour l'execution. Tenez, voici qu'on hele du port une
embarcation quelconque. Attention, Porthos, serieuse attention!

-- C'est d'Artagnan, sans doute, dit Porthos d'une voix de
tonnerre en s'approchant du parapet.

-- Oui, c'est moi; repondit le capitaine des mousquetaires en
sautant legerement les degres du mole.

Et il monta rapidement jusqu'a la petite esplanade ou
l'attendaient ses deux amis.

Une fois en chemin Porthos et Aramis distinguerent un officier qui
suivait d'Artagnan, emboitant le pas dans chacun des pas du
capitaine.

Le capitaine s'arreta sur les degres du mole, a moitie route. Son
compagnon l'imita.

-- Faites retirer vos gens, cria d'Artagnan a Porthos et a Aramis;
faites-les retirer hors de la portee de la voix.

L'ordre, donne par Porthos, fut execute a l'instant meme.

Alors d'Artagnan, se tournant vers celui qui le suivait:

-- Monsieur, lui dit-il, nous ne sommes plus ici sur la flotte du
roi, ou, en vertu de vos ordres, vous me parliez si arrogamment
tout a l'heure.

-- Monsieur, repondit l'officier, je ne vous parlais pas
arrogamment; j'obeissais simplement, mais rigoureusement, a ce qui
m'a ete commande. On m'a dit de vous suivre, je vous suis. On m'a
dit de ne pas vous laisser communiquer avec qui que ce soit sans
prendre connaissance de ce que vous feriez: je me mele a vos
communications.

D'Artagnan fremit de colere, et Porthos et Aramis qui entendaient
ce dialogue, fremirent aussi, mais d'inquietude et de crainte.

D'Artagnan, machant sa moustache avec cette vivacite qui decelait
en lui l'etat d'une exasperation la plus voisine d'un eclat
terrible, se rapprocha de l'officier.

-- Monsieur, dit-il d'une voix plus basse et d'autant plus
accentuee, qu'elle affectait un calme profond et se gonflait de
tempete, monsieur, quand j'ai envoye un canot ici, vous avez voulu
savoir ce que j'ecrivais aux defenseurs de Belle-Ile. Vous m'avez
montre un ordre; a l'instant meme, a mon tour, je vous ai montre
le billet que j'ecrivais. Quand le patron de la barque envoyee par
moi fut de retour, quand j'ai recu la reponse de ces deux
messieurs et il designait de la main a l'officier Aramis et
Porthos, vous avez entendu jusqu'au bout le discours du messager.
Tout cela etait bien dans vos ordres; tout cela est bien suivi,
bien execute, bien ponctuel, n'est-ce pas?

-- Oui, monsieur, balbutia l'officier; oui, sans doute,
monsieur... mais...

-- Monsieur, continua d'Artagnan en s'echauffant, monsieur, quand
j'ai manifeste l'intention de quitter mon bord pour passer a
Belle-Ile, vous avez exige de m'accompagner; je n'ai point hesite:
je vous ai emmene. Vous etes bien a Belle-Ile, n'est-ce pas?

-- Oui, monsieur; mais...

-- Mais... il ne s'agit plus de M. Colbert, qui vous a fait tenir
cet ordre, ou de qui que ce soit au monde, dont vous suivez les
instructions: il s'agit ici d'un homme qui gene M. d'Artagnan, et
qui se trouve avec M. d'Artagnan seul, sur les marches d'un
escalier, que baignent trente pieds d'eau salee; mauvaise position
pour cet homme, mauvaise position, monsieur! je vous en avertis.

-- Mais, monsieur, si je vous gene, dit timidement et presque
craintivement l'officier, c'est mon service qui...

-- Monsieur vous avez eu le malheur, vous ou ceux qui vous
envoient, de me faire une insulte. Elle est faite. Je ne peux m'en
prendre a ceux qui vous cautionnent; ils me sont inconnus, ou sont
trop loin. Mais vous vous trouvez sous ma main, et je jure Dieu
que, si vous faites un pas derriere moi, quand je vais lever le
pied pour monter aupres de ces messieurs... je jure mon nom que je
vous fends la tete d'un coup d'epee, et que je vous jette a l'eau.
Oh! il arrivera ce qu'il arrivera. Je ne me suis jamais mis que
six fois en colere dans ma vie, monsieur, et les cinq fois qui ont
precede celle-ci, j'ai tue mon homme.

L'officier ne bougea pas; il palit sous cette terrible menace, et
repondit avec simplicite:

-- Monsieur, vous avez tort d'aller contre ma consigne.

Porthos et Aramis, muets et frissonnants en haut du parapet,
crierent au mousquetaire:

-- Cher d'Artagnan, prenez garde!

D'Artagnan les fit taire du geste, leva son pied avec un calme
effrayant pour gravir une marche, et se retourna l'epee a la main,
pour voir si l'officier le suivrait.

L'officier fit un signe de croix et marcha.

Porthos et Aramis, qui connaissaient leur d'Artagnan, pousserent
un cri et se precipiterent pour arreter le coup qu'ils croyaient
deja entendre.

Mais d'Artagnan, passant l'epee dans la main gauche:

-- Monsieur, dit-il a l'officier d'une voix emue, vous etes un
brave homme. Vous devez mieux comprendre ce que je vais vous dire
maintenant, que ce que je vous ai dit tout a l'heure.

-- Parlez, monsieur d'Artagnan, parlez, repondit le brave
officier.

-- Ces messieurs que nous venons voir, et contre lesquels vous
avez des ordres, sont mes amis.

-- Je le sais, monsieur.

-- Vous comprenez si je dois agir avec eux comme vos instructions
vous le prescrivent.

-- Je comprends vos reserves.

-- Eh bien! permettez-moi de causer avec eux sans temoin.

-- Monsieur d'Artagnan, si je cedais a votre demande, si je
faisais ce dont vous me priez, je manquerais a ma parole; mais, si
je ne le fais pas, je vous desobligerai. J'aime mieux l'un que
l'autre. Causez avec vos amis, et ne me meprisez pas, monsieur, de
faire par amour pour vous, que j'estime et que j'honore, ne me
meprisez pas de faire pour vous, pour vous seul, une vilaine
action.

D'Artagnan, emu, passa rapidement ses bras au cou de ce jeune
homme, et monta pres de ses amis.

L'officier, enveloppe dans son manteau, s'assit sur les marches,
couvertes d'algues humides.

-- Eh bien! dit d'Artagnan a ses amis, voila la position; jugez.

Ils s'embrasserent tous trois. Tous trois se tinrent serres dans
les bras l'un de l'autre, comme aux beaux jours de la jeunesse.

-- Que signifient toutes ces rigueurs? demanda Porthos.

-- Vous devez en soupconner quelque chose, cher ami, repliqua
d'Artagnan.

-- Pas trop, je vous l'assure, mon cher capitaine; car, enfin, je
n'ai rien fait, ni Aramis non plus, se hata d'ajouter l'excellent
homme.

D'Artagnan lanca au prelat un regard de reproche, qui penetra ce
coeur endurci.

-- Cher Porthos! s'ecria l'eveque de Vannes.

-- Vous voyez ce qu'on a fait, dit d'Artagnan: interception de
tout ce qui vient de Belle-Ile, de tout ce qui s'y rend. Vos
bateaux sont tous saisis. Si vous aviez essaye de fuir, vous
tombiez entre les mains des croiseurs qui sillonnent la mer et qui
vous guettent. Le roi vous veut et vous prendra.

Et d'Artagnan s'arracha furieusement quelques poils de sa
moustache grise.

-- Mon idee etait celle-ci, continua d'Artagnan: vous faire venir
a mon bord tous deux, vous avoir pres de moi, et puis vous rendre
libres. Mais, a present, qui me dit qu'en retournant sur mon
navire je ne rencontrerai pas un superieur, que je ne trouverai
pas des ordres secrets qui m'enlevent mon commandement pour le
donner a quelque autre que moi, et qui disposeront de moi et de
vous sans nul espoir de secours?

-- Il faut demeurer a Belle-Ile, dit resolument Aramis, et je vous
reponds, moi, que je ne me rendrai qu'a bon escient.

Porthos ne dit rien. D'Artagnan remarqua le silence de son ami.

-- J'ai a essayer encore de cet officier, de ce brave qui
m'accompagne, et dont la courageuse resistance me rend bien
heureux; car elle accuse un honnete homme, lequel, encore que
notre ennemi, vaut mille fois mieux qu'un lache complaisant.
Essayons, et sachons de lui ce qu'il a le droit de faire, ce que
sa consigne lui permet ou lui defend.

-- Essayons, dit Aramis.

D'Artagnan vint au parapet, se pencha vers les degres du mole, et
appela l'officier, qui monta aussitot.

-- Monsieur, lui dit d'Artagnan, apres l'echange des courtoisies
les plus cordiales, naturelles entre gentilshommes qui se
connaissent et s'apprecient dignement; monsieur, si je voulais
emmener ces messieurs d'ici, que feriez vous?

-- Je ne m'y opposerais pas, monsieur; mais, ayant ordre direct,
ordre formel, de les prendre sous ma garde, je les garderais.

-- Ah! fit d'Artagnan.

-- C'est fini! dit Aramis sourdement.

Porthos ne bougea pas.

-- Emmenez toujours Porthos, dit l'eveque de Vannes; il saura
prouver au roi, je l'y aiderai, et vous aussi, monsieur
d'Artagnan, qu'il n'est pour rien dans cette affaire.

-- Hum! fit d'Artagnan. Voulez-vous venir? voulez-vous me suivre,
Porthos? le roi est clement.

-- Je demande a reflechir, dit Porthos noblement.

-- Vous restez ici, alors?

-- Jusqu'a nouvel ordre! s'ecria Aramis avec vivacite.

-- Jusqu'a ce que nous ayons eu une idee, reprit d'Artagnan, et je
crois maintenant que ce ne sera pas long, car j'en ai deja une.

-- Disons-nous adieu, alors, reprit Aramis; mais, en verite, cher
Porthos, vous devriez partir.

-- Non! dit laconiquement celui-ci.

-- Comme il vous plaira, reprit Aramis, un peu blesse dans sa
susceptibilite nerveuse, du ton morose de son compagnon.
Seulement, je suis rassure par la promesse d'une idee de
d'Artagnan; idee que j'ai devinee, je crois.

-- Voyons, fit le mousquetaire en approchant son oreille de la
bouche d'Aramis.

Celui-ci dit au capitaine plusieurs mots rapides, auxquels
d'Artagnan repondit:

-- Precisement cela.

-- Immanquable, alors, s'ecria Aramis joyeux.

-- Pendant la premiere emotion que causera ce parti pris,
arrangez-vous, Aramis.

-- Oh! n'ayez pas peur.

-- Maintenant, monsieur, dit d'Artagnan a l'officier, merci mille
fois! Vous venez de vous faire trois amis a la vie, a la mort.

-- Oui, repliqua Aramis.

Porthos seul ne dit rien et acquiesca de la tete.

D'Artagnan, ayant tendrement embrasse ses deux vieux amis, quitta
Belle-Ile, avec l'inseparable compagnon que M. Colbert lui avait
donne.

Ainsi, a part l'espece d'explication dont le digne Porthos avait
bien voulu se contenter, rien n'etait change en apparence au sort
des uns et des autres.

-- Seulement, dit Aramis, il y a l'idee de d'Artagnan.

D'Artagnan ne retourna point a son bord sans creuser profondement
l'idee qu'il venait de decouvrir.

Or, on sait que, lorsque d'Artagnan creusait, d'habitude il
percait a jour.

Quant a l'officier, redevenu muet, il lui laissa respectueusement
le loisir de mediter.

Aussi, en mettant le pied sur son navire, embosse a une portee de
canon de Belle-Ile, le capitaine des mousquetaires avait-il deja
reuni tous ses moyens offensifs et defensifs.

Il assembla immediatement son conseil.

Ce conseil se composait des officiers qui servaient sous ses
ordres.

Ces officiers etaient au nombre de huit:

Un chef des forces maritimes,
Un major dirigeant l'artillerie,
Un ingenieur,
L'officier que nous connaissons,
Et quatre lieutenants.

Les ayant donc reunis dans la chambre de poupe, d'Artagnan se
leva, ota son feutre, et commenca en ces termes:

-- Messieurs, je suis alle reconnaitre Belle-Ile-en-Mer et j'y ai
trouve bonne et solide garnison; de plus, les preparatifs tout
faits pour une defense qui peut devenir genante. J'ai donc
l'intention d'envoyer chercher deux des principaux officiers de la
place pour que nous causions avec eux. Les ayant separes de leurs
troupes et de leurs canons, nous en aurons meilleur marche,
surtout avec de bons raisonnements. Est-ce votre avis, messieurs?

Le major de l'artillerie se leva.

-- Monsieur, dit-il avec respect, mais avec fermete je viens de
vous entendre dire que la place prepare une defense genante. La
place est donc, que vous sachiez, determinee a la rebellion?

D'Artagnan fut visiblement depite par cette reponse, mais il
n'etait pas homme a se laisser abattre pour si peu, et reprit la
parole:

-- Monsieur, dit-il, votre reponse est juste. Mais vous n'ignorez
pas que Belle-Ile-en-Mer est un fief de M. Fouquet, et les anciens
rois ont donne aux seigneurs de Belle-Ile le droit de s'armer chez
eux.

La major fit un mouvement.

-- Oh! ne m'interrompez point, continua d'Artagnan. Vous allez me
dire que ce droit de s'armer contre les Anglais n'est pas le droit
de s'armer contre son roi. Mais ce n'est pas M. Fouquet, je
suppose, qui tient en ce moment Belle-Ile, puisque, avant-hier,
j'ai arrete M. Fouquet. Or, les habitants et defenseurs de Belle-
Ile ne savent rien de cette arrestation. Vous la leur annonceriez
vainement. C'est une chose si inouie, si extraordinaire, si
inattendue, qu'ils ne vous croiraient pas. Un Breton sert son
maitre et non pas ses maitres; il sert son maitre jusqu'a ce qu'il
l'ait vu mort. Or, les Bretons, que je sache, n'ont pas vu le
cadavre de M. Fouquet. Il n'est donc pas surprenant qu'ils
tiennent contre tout ce qui n'est pas M. Fouquet ou sa signature.

Le major s'inclina en signe d'assentiment.

-- Voila pourquoi, continua d'Artagnan, voila pourquoi je me
propose de faire venir ici, a mon bord, deux des principaux
officiers de la garnison. Ils vous verront, messieurs; ils verront
les forces dont nous disposons; ils sauront, par consequent, a
quoi s'en tenir sur le sort qui les attend en cas de rebellion.
Nous leur affirmerons sur l'honneur que M. Fouquet est prisonnier,
et que toute resistance ne lui saurait etre que prejudiciable.
Nous leur dirons que, le premier coup de canon tire, il n'y a
aucune misericorde a attendre du roi. Alors, je l'espere du moins,
ils ne resisteront plus. Ils se livreront sans combat, et nous
aurons a l'amiable une place qui pourrait bien nous couter cher a
conquerir.

L'officier qui avait suivi d'Artagnan a Belle-Ile s'appretait a
parler, mais d'Artagnan l'interrompit.

-- Oui, je sais ce que vous allez me dire, monsieur; je sais qu'il
y a ordre du roi d'empecher toute communication secrete avec les
defenseurs de Belle-Ile, et voila justement pourquoi j'offre de ne
communiquer qu'en presence de tout mon etat-major.

Et d'Artagnan fit a ses officiers un signe de tete qui avait pour
but de faire valoir cette condescendance.

Les officiers se regarderent comme pour lire leur opinion dans les
yeux des uns des autres, avec intention de faire evidemment, apres
qu'ils se seraient mis d'accord, selon le desir de d'Artagnan. Et
deja celui-ci voyait avec joie que le resultat de leur
consentement serait l'envoi d'une barque a Porthos et a Aramis,
lorsque l'officier du roi tira de sa poitrine un pli cachete qu'il
remit a d'Artagnan.

Ce pli portait sur sa suscription le n deg. 1.

-- Qu'est-ce encore? murmura le capitaine surpris.

-- Lisez, monsieur, dit l'officier avec une courtoisie qui n'etait
pas exempte de tristesse.

D'Artagnan, plein de defiance, deplia le papier et lut:

"Defense a M. d'Artagnan d'assembler quelque conseil que ce soit,
ou de deliberer d'aucune facon avant que Belle-Ile soit rendue, et
que les prisonniers soient passes par les armes.

_Signe_: Louis."

D'Artagnan reprima le mouvement d'impatience qui courait par tout
son corps; et avec un gracieux sourire.

-- C'est bien, monsieur, dit-il, on se conformera aux ordres du
roi.


Chapitre CCL -- Suite des idees du roi et des idees de
M. d'Artagnan


Le coup etait direct, il etait rude, mortel. D'Artagnan furieux
d'avoir ete prevenu par une idee du roi, ne desespera cependant
pas, et, songeant a cette idee que lui aussi avait rapportee de
Belle-Ile, il en augura un nouveau moyen de salut pour ses amis.

-- Messieurs, dit-il subitement, puisque le roi a charge un autre
que moi de ses ordres secrets, c'est que je n'ai plus sa
confiance, et j'en serais reellement indigne si j'avais le courage
de garder un commandement sujet a tant de soupcons injurieux. Je
m'en vais donc sur-le-champ porter ma demission au roi. Je la
donne devant vous tous, en vous enjoignant de vous replier avec
moi sur la cote de France, de facon a ne rien compromettre des
forces que Sa Majeste m'a confiees. C'est pourquoi, retournez tous
a vos postes, et commandez le retour; d'ici a une heure, nous
avons le flux. A vos postes, messieurs! Je suppose, ajouta-t-il en
voyant que tous obeissaient, excepte l'officier surveillant, que
vous n'aurez pas d'ordres a objecter cette fois-ci?

Et d'Artagnan triomphait presque en disant ces mots-la. Ce plan
etait le salut de ses amis. Le blocus leve, ils pouvaient
s'embarquer tout de suite et faire voile pour l'Angleterre ou pour
l'Espagne, sans crainte d'etre inquietes. Tandis qu'ils fuyaient,
d'Artagnan arrivait aupres du roi, justifiait son retour par
l'indignation que les defiances de Colbert avaient soulevee contre
lui; on le renvoyait en pleins pouvoirs, et il prenait Belle-Ile,
c'est-a-dire la cage, sans prendre les oiseaux envoles.

Mais, a ce plan, l'officier opposa un deuxieme ordre du roi. Il
etait ainsi concu:

"Du moment ou M. d'Artagnan aura manifeste le desir de donner sa
demission, il ne comptera plus comme chef de l'expedition, et tout
officier place sous ses ordres sera tenu de ne lui plus obeir. De
plus, M. d'Artagnan, ayant perdu cette qualite de chef de l'armee
envoyee contre Belle-Ile, devra partir immediatement pour la
France, en compagnie de l'officier qui lui aura remis le message,
et qui le regardera comme un prisonnier dont il repond."

D'Artagnan palit, lui si brave et si insouciant. Tout avait ete
calcule avec une profondeur qui, pour la premiere fois depuis
trente ans, lui rappela la solide prevoyance et la logique
inflexible du grand cardinal.

Il appuya sa tete sur sa main, revant, respirant a peine.

"Si je mettais cet ordre dans ma poche, pensa-t-il, qui le saurait
ou qui m'en empecherait? Avant que le roi en eut ete informe,
j'aurais sauve ces pauvres gens la-bas. De l'audace, allons! Ma
tete n'est pas de celles qu'un bourreau fait tomber par
desobeissance. Desobeissons!"

Mais, au moment ou il allait prendre ce parti, il vit les
officiers autour de lui lire des ordres pareils, que venaient de
leur distribuer cet infernal agent de la pensee de Colbert.

Le cas de desobeissance etait prevu comme les autres.

-- Monsieur, lui vint dire l'officier, j'attends votre bon plaisir
pour partir.

-- Je suis pret, monsieur, repliqua le capitaine en grincant des
dents.

L'officier commanda sur-le-champ un canot qui vint recevoir
d'Artagnan.

Il faillit devenir fou de rage a cette vue.

-- Comment, balbutia-t-il, fera-t-on ici pour diriger les
differents corps?

-- Vous parti, monsieur, repliqua le commandant des navires, c'est
a moi que le roi confie sa flotte.

-- Alors, monsieur, riposta l'homme de Colbert en s'adressant au
nouveau chef, c'est pour vous ce dernier ordre qui m'avait ete
remis. Voyons vos pouvoirs?

-- Les voici, dit le marin en exhibant une signature royale.

-- Voici vos instructions, repliqua l'officier en lui remettant le
pli.

Et, se tournant vers d'Artagnan:

-- Allons, monsieur, dit-il d'une voix emue, tant il voyait de
desespoir chez cet homme de fer, faites-moi la grace de partir.

-- Tout de suite, articula faiblement d'Artagnan, vaincu, terrasse
par l'implacable impossibilite.

Et il se laissa glisser dans la petite embarcation, qui cingla
vers la France avec un vent favorable, et menee par la maree
montante. Les gardes du roi s'etaient embarques avec lui.

Cependant, le mousquetaire conservait encore l'espoir d'arriver a
Nantes assez vite, et de plaider assez eloquemment la cause de ses
amis pour flechir le roi.

La barque volait comme une hirondelle. D'Artagnan voyait
distinctement la terre de France se profiler en noir sur les
nuages blancs de la nuit.

-- Ah! monsieur, dit-il bas a l'officier, auquel, depuis une
heure, il ne parlait plus, combien je donnerais pour connaitre les
instructions du nouveau commandant! Elles sont toutes pacifiques,
n'est-ce pas?... et...

Il n'acheva pas; un coup de canon lointain gronda sur la surface
des flots, puis un autre, et deux ou trois plus forts.

-- Le feu est ouvert sur Belle-Ile, repondit l'officier.

Le canot venait de toucher la terre de France.


Chapitre CCLI -- Les aieux de Porthos


Lorsque d'Artagnan eut quitte Aramis et Porthos, ceux-ci
rentrerent au fort principal pour s'entretenir avec plus de
liberte.

Porthos, toujours soucieux, genait Aramis, dont l'esprit ne
s'etait jamais trouve plus libre.

-- Cher Porthos, dit celui-ci tout a coup, je vais vous expliquer
l'idee de d'Artagnan.

-- Quelle idee, Aramis?

-- Une idee a laquelle nous devrons la liberte avant douze heures.

-- Ah! vraiment, fit Porthos etonne. Voyons!

-- Vous avez remarque, par la scene que notre ami a eue avec
l'officier, que certains ordres le genent relativement a nous?

-- Je l'ai remarque.

-- Eh bien! d'Artagnan va donner sa demission au roi, et pendant
la confusion qui resultera de son absence, nous gagnerons au
large, ou plutot vous gagnerez au large, vous, Porthos, s'il n'y a
possibilite de fuite que pour un.

Ici, Porthos secoua la tete, et repondit:

-- Nous nous sauverons ensemble, Aramis, ou nous resterons ici
ensemble.

-- Vous etes un genereux coeur, dit Aramis, seulement votre sombre
inquietude m'afflige...

-- Je ne suis pas inquiet, dit Porthos.

-- Alors, vous m'en voulez?

-- Je ne vous en veux pas.

-- Eh bien! cher ami, pourquoi cette mine lugubre?

-- Je m'en vais vous le dire: je fais mon testament. Et, en disant
ces mots, le bon Porthos regarda tristement Aramis.

-- Votre testament? s'ecria l'eveque. Allons donc! vous croyez-
vous perdu?

-- Je me sens fatigue. C'est la premiere fois, et il y a une
habitude dans ma famille.

-- Laquelle, mon ami?

-- Mon grand-pere etait un homme deux fois fort comme moi.

-- Oh! oh! dit Aramis. C'etait donc Samson, votre grand-pere?

-- Non. Il s'appelait Antoine. Eh bien! il avait mon age, lorsque,
partant pour la chasse un jour, il se sentit les jambes faibles,
lui qui n'avait jamais connu ce mal.

-- Que signifiait cette fatigue, mon ami?

-- Rien de bon, comme vous l'allez voir; car, etant parti se
plaignant toujours de ses jambes molles, il trouva un sanglier qui
lui fit tete, le manqua de son coup d'arquebuse, et fut decousu
par la bete. Il en est mort sur le coup.

-- Ce n'est pas une raison pour que vous vous alarmiez, cher
Porthos.

-- Oh! vous allez voir. Mon pere etait une fois fort comme moi.
C'etait un rude soldat de Henri III et de Henri IV, il ne
s'appelait pas Antoine, mais Gaspard, comme M. de Coligny.
Toujours a cheval, il n'avait jamais su ce que c'est que la
lassitude. Un soir qu'il se levait de table, ses jambes lui
manquerent.

-- Il avait bien soupe, peut-etre? dit Aramis; et voila pourquoi
il chancelait.

-- Bah! un ami de M. de Bassompierre? Allons, donc! Non, vous dis-
je. Il s'etonna de cette lassitude, et dit a ma mere, qui le
raillait: "Ne croirait-on pas que je vais voir un sanglier, comme
defunt M. du Vallon, mon pere?"

-- Eh bien? fit Aramis.

-- Eh bien! bravant cette faiblesse, mon pere voulut descendre au
jardin au lieu de se mettre au lit; le pied lui manqua des la
premiere marche; l'escalier etait roide; mon pere alla tomber sur
un angle de pierre dans lequel un gond de fer etait scelle. Le
gond lui ouvrit la tempe: il resta mort sur la place.

Aramis, levant les yeux sur son ami:

-- Voila deux circonstances extraordinaires, dit-il; n'en inferons
pas qu'il puisse s'en presenter une troisieme. Il ne convient pas
a un homme de votre force d'etre superstitieux, mon brave Porthos;
d'ailleurs, ou est-ce qu'on voit vos jambes flechir? Jamais vous
n'avez ete si roide et si superbe; vous porteriez une maison sur
vos epaules.

-- En ce moment, dit Porthos, je me sens bien dispos; mais, il y a
un moment, je vacillais, je m'affaissais, et, depuis tantot, ce
phenomene, comme vous dites, s'est presente quatre fois. Je ne
vous dirai pas que cela me fit peur; mais cela me contrariait; la
vie est une agreable chose. J'ai de l'argent; j'ai de belles
terres; j'ai des chevaux que j'aime; j'ai aussi des amis que
j'aime: d'Artagnan, Athos, Raoul et vous.

L'admirable Porthos ne prenait pas meme la peine de dissimuler a
Aramis le rang qu'il lui donnait dans ses amities.

Aramis lui serra la main.

-- Nous vivrons encore de nombreuses annees, dit-il, pour
conserver au monde des echantillons d'hommes rares. Fiez-vous a
moi, cher ami: nous n'avons aucune reponse de d'Artagnan, c'est
bon signe; il doit avoir donne des ordres pour masser la flotte et
degarnir la mer. J'ai ordonne, moi, tout a l'heure, qu'on roulat
une barque sur des rouleaux jusqu'a l'issue du grand souterrain de
Locmaria, vous savez, ou nous avons tant de fois fait l'affut pour
les renards.

-- Oui, et qui aboutit a la petite anse par un boyau que nous
avons decouvert le jour ou ce superbe renard s'echappa par la.

-- Precisement. En cas de malheur, on nous cachera une barque dans
ce souterrain; elle doit y etre deja. Nous attendrons le moment
favorable, et, pendant la nuit, en mer!

-- Voila une bonne idee, nous y gagnons quoi?

-- Nous y gagnons que nul ne connait cette grotte, ou plutot son
issue, a part nous et deux ou trois chasseurs de l'ile; nous y
gagnons que, si l'ile est occupee, les eclaireurs, ne voyant pas
de barque au rivage, ne soupconneront pas qu'on puisse s'echapper
et cesseront de surveiller.

-- Je comprends.

-- Eh bien! les jambes?

-- Oh! excellentes en ce moment.

-- Vous voyez donc bien, tout conspire a nous donner le repos et
l'espoir. D'Artagnan debarrasse la mer et nous fait libres. Plus
de flotte royale ni de descente a craindre. Vive Dieu! Porthos,
nous avons encore un demi-siecle de bonnes aventures, et, si je
touche la terre d'Espagne, je vous jure, ajouta l'eveque avec une
energie terrible, que votre brevet de duc n'est pas aussi aventure
qu'on veut bien le dire.

-- Esperons, fit Porthos un peu ragaillardi par cette nouvelle
chaleur de son compagnon.

Tout a coup, un cri se fit entendre:

-- Aux armes!

Ce cri, repete par cent voix, vint, dans la chambre ou les deux
amis se tenaient, porter la surprise chez l'un et l'inquietude
chez l'autre.

Aramis ouvrit la fenetre; il vit courir une foule de gens avec des
flambeaux. Les femmes se sauvaient, les gens armes prenaient leurs
postes.

-- La flotte! la flotte! cria un soldat qui reconnut Aramis.

-- La flotte? repeta celui-ci.

-- A demi-portee de canon, continua le soldat.

-- Aux armes! cria Aramis.

-- Aux armes! repeta formidablement Porthos.

Et tous deux s'elancerent vers le mole, pour se mettre a l'abri
derriere les batteries.

On vit s'approcher des chaloupes chargees de soldats; elles
prirent trois directions pour descendre sur trois points a la
fois.

-- Que faut-il faire? demanda un officier de garde.

-- Arretez-les; et, si elles poursuivent, feu! dit Aramis.

Cinq minutes apres, la canonnade commenca.

C'etaient les coups de feu que d'Artagnan avait entendus en
abordant en France.

Mais les chaloupes etaient trop pres du mole pour que les canons
tirassent juste; elles aborderent; le combat commenca presque
corps a corps.

-- Qu'avez-vous, Porthos? dit Aramis a son ami.

-- Rien... les jambes... c'est vraiment incomprehensible... elles
se remettront en chargeant.

En effet, Porthos et Aramis se mirent a charger avec une telle
vigueur, ils animerent si bien leurs hommes, que les royaux se
rembarquerent precipitamment sans avoir eu autre chose que des
blesses qu'ils emporterent.

-- Eh! mais Porthos, cria Aramis, il nous faut un prisonnier,
vite, vite.

Porthos s'abaissa sur l'escalier du mole, saisit par la nuque un
des officiers de l'armee royale qui attendait, pour s'embarquer,
que tout son monde fut dans la chaloupe. Le bras du geant enleva
cette proie, qui lui servit de bouclier pour remonter sans qu'un
coup de feu fut tire sur lui.

-- Voici un prisonnier, dit Porthos a Aramis.

-- Eh bien! s'ecria celui-ci en riant, calomniez donc vos jambes!

-- Ce n'est pas avec mes jambes que je l'ai pris, repliqua Porthos
tristement, c'est avec mon bras.


Chapitre CCLII -- Le fils de Biscarrat


Les Bretons de l'ile etaient tout fiers de cette victoire; Aramis
ne les encouragea pas.

-- Ce qui arrivera, dit-il a Porthos, quand tout le monde fut
rentre, c'est que la colere du roi s'eveillera avec le recit de la
resistance, et que ces braves gens seront decimes ou brules quand
l'ile sera prise; ce qui ne peut manquer d'advenir.

-- Il en resulte, dit Porthos, que nous n'avons rien fait d'utile?

-- Pour le moment, si fait, repliqua l'eveque; car nous avons un
prisonnier duquel nous saurons ce que nos ennemis preparent.

-- Oui, interrogeons ce prisonnier, fit Porthos, et le moyen de le
faire parler est simple: nous allons souper, nous l'inviterons; en
buvant, il parlera.

Ce qui fut fait. L'officier, un peu inquiet d'abord, se rassura en
voyant les gens auxquels il avait affaire.

Il donna, n'ayant pas peur de se compromettre, tous les details
imaginables sur la demission et le depart de d'Artagnan.

Il expliqua comment, apres ce depart, le nouveau chef de
l'expedition avait ordonne une surprise sur Belle-Ile. La
s'arreterent ses explications.

Aramis et Porthos echangerent un coup d'oeil qui temoignait de
leur desespoir.

Plus de fonds a faire sur cette brave imagination de d'Artagnan,
plus de ressource, par consequent, en cas de defaite.

Aramis, continuant son interrogatoire, demanda au prisonnier ce
que les royaux comptaient faire des chefs de Belle-Ile.

-- Ordre, repliqua celui-ci, de tuer pendant le combat et de
pendre apres.

Aramis et Porthos se regarderent encore.

Le rouge monta au visage de tous deux.

-- Je suis bien leger pour la potence, repondit Aramis; les gens
comme moi ne se pendent pas.

-- Et moi, je suis bien lourd, dit Porthos; les gens comme moi
cassent la corde.

-- Je suis sur, fit galamment le prisonnier, que nous vous
eussions procure la faveur d'une mort a votre choix.

-- Mille remerciements, dit serieusement Aramis.

Porthos s'inclina.

-- Encore ce coup de vin a votre sante, fit-il en buvant lui-meme.

De propos en propos, le souper se prolongea; l'officier, qui etait
un spirituel gentilhomme, se laissa doucement aller au charme de
l'esprit d'Aramis et de la cordiale bonhomie de Porthos.

-- Pardonnez-moi, dit-il si je vous adresse une question; mais des
gens qui en sont a leur sixieme bouteille ont bien le droit de
s'oublier un peu.

-- Adressez, dit Porthos, adressez.

-- Parlez, fit Aramis.

-- N'etiez-vous pas, messieurs, vous deux, dans les mousquetaires
du feu roi?

-- Oui, monsieur, et des meilleurs, s'il vous plait, repliqua
Porthos.

-- C'est vrai: je dirais meme les meilleurs de tous les soldats,
messieurs, si je ne craignais d'offenser la memoire de mon pere.

-- De votre pere? s'ecria Aramis.

-- Savez-vous comment je me nomme?

-- Ma foi! non, monsieur; mais vous me le direz, et...

-- Je m'appelle Georges de Biscarrat.

-- Oh! s'ecria Porthos a son tour, Biscarrat! vous rappelez-vous
ce nom, Aramis?

-- Biscarrat?... reva l'eveque. Il me semble...

-- Cherchez bien, monsieur, dit l'officier.

-- Pardieu! ce ne sera pas long, fit Porthos. Biscarrat, dit
Cardinal... un des quatre qui vinrent nous interrompre le jour ou
nous entrames dans l'amitie de d'Artagnan, l'epee a la main.

-- Precisement, messieurs.

-- Le seul, dit Aramis vivement, que nous ne blessames pas.

-- Une rude lame, par consequent, fit le prisonnier.

-- C'est vrai, oh! bien vrai, dirent les deux amis ensemble. Ma
foi! monsieur de Biscarrat, enchante de faire la connaissance d'un
aussi brave homme.

Biscarrat serra les deux mains que lui tendaient les deux anciens
mousquetaires.

Aramis regarda Porthos, comme pour lui dire: "Voila un homme qui
nous aidera." Et, sur-le-champ:

-- Avouez, dit-il, monsieur, qu'il fait bon d'avoir ete honnete
homme.

-- Mon pere me l'a toujours dit, monsieur.

-- Avouez, de plus, que c'est une triste circonstance que celle ou
vous vous trouvez de rencontrer des gens destines a etre
arquebuses ou pendus, et de s'apercevoir que ces gens-la sont
d'anciennes connaissances, de vieilles connaissances hereditaires.

-- Oh! vous n'etes pas reserves a ce sort affreux, messieurs et
amis, dit vivement le jeune homme.

-- Bah! vous l'avez dit.

-- Je l'ai dit tout a l'heure, quand je ne vous connaissais pas;
mais, maintenant que je vous connais, je dis: Vous eviterez ce
destin funeste, si vous le voulez.

-- Comment, si nous le voulons? s'ecria Aramis, dont les yeux
brillerent d'intelligence en regardant alternativement son
prisonnier et Porthos.

-- Pourvu, continua Porthos en regardant a son tour, avec une
noble intrepidite, M. de Biscarrat et l'eveque, pourvu qu'on ne
nous demande pas de lachetes.

-- On ne vous demandera rien du tout, messieurs reprit le
gentilhomme de l'armee royale; que voulez-vous qu'on vous demande?
Si l'on vous trouve, on vous tue, c'est chose arretee; tachez
donc, messieurs, qu'on ne vous trouve pas.

-- Je crois ne pas me tromper, fit Porthos avec dignite, mais il
me semble bien que, pour nous trouver, il faut que l'on vienne
nous querir ici.

-- En cela vous avez parfaitement raison, mon digne ami, reprit
Aramis en interrogeant toujours du regard la physionomie de
Biscarrat, silencieux et contraint. Vous voulez, monsieur de
Biscarrat, nous dire quelque chose, nous faire quelque ouverture
et vous n'osez pas, n'est-il pas vrai?

-- Ah! messieurs et amis, c'est qu'en parlant je trahis la
consigne; mais, tenez, j'entends une voix qui degage la mienne en
la dominant.

-- Le canon! fit Porthos.

-- Le canon et la mousqueterie s'ecria l'eveque.

On entendait gronder au loin, dans les roches, ces bruits
sinistres d'un combat qui ne dura point.

-- Qu'est-ce que cela? demanda Porthos.

-- Eh! pardieu! s'ecria Aramis, c'est ce dont je me doutais.

-- Quoi donc?

-- L'attaque faite par vous n'etait qu'une feinte, n'est-il pas
vrai, monsieur? et, pendant que vos compagnies se laissaient
repousser, vous aviez la certitude d'operer un debarquement de
l'autre cote de l'ile.

-- Oh! plusieurs, monsieur.

-- Nous sommes perdus, alors, fit paisiblement l'eveque de Vannes.

-- Perdus! cela est possible, repondit le seigneur de Pierrefonds;
mais nous ne sommes pas pris ni pendus.

Et, en disant ces mots, il se leva de la table, s'approcha du mur
et en detacha froidement son epee et ses pistolets, qu'il visita
avec ce soin du vieux soldat qui s'apprete a combattre, et qui
sent que sa vie repose en grande partie sur l'excellence et la
bonne tenue de ses armes.

Au bruit du canon, a la nouvelle de la surprise qui pouvait livrer
l'ile aux troupes royales, la foule eperdue se precipita dans le
fort. Elle venait demander assistance et conseil a ses chefs.

Aramis, pale et vaincu, se montra entre deux flambeaux a la
fenetre qui donnait sur la grande cour, pleine de soldats qui
attendaient des ordres, et d'habitants eperdus qui imploraient
secours.

-- Mes amis, dit d'Herblay d'une voix grave et sonore, M. Fouquet,
votre protecteur, votre ami, votre pere, a ete arrete par ordre du
roi et jete a la Bastille.

Un long cri de fureur et de menace monta jusqu'a la fenetre ou se
tenait l'eveque, et l'enveloppa d'un fluide vibrant.

-- Vengeons M. Fouquet! crierent les plus exaltes. A mort les
royaux!

-- Non, mes amis, repliqua solennellement Aramis, non, mes amis,
pas de resistance Le roi est maitre dans son royaume. Le roi est
le mandataire de Dieu. Le roi et Dieu ont frappe M. Fouquet.
Humiliez-vous devant la main de Dieu. Aimez Dieu et le roi, qui
ont frappe M. Fouquet. Mais ne vengez pas votre seigneur, ne
cherchez pas a Je venger. Vous vous sacrifieriez en vain, vous,
vos femmes et vos enfants, vos biens et votre liberte. Bas les
armes, mes amis! bas les armes! puisque le roi vous le commande,
et retirez-vous paisiblement dans vos demeures. C'est moi qui vous
le demande, c'est moi qui vous en prie, c'est moi qui, au besoin,
vous le commande au nom de M. Fouquet.

La foule, amassee sous la fenetre, fit entendre un long
fremissement de colere et d'effroi.

-- Les soldats de Louis XIV sont entres dans l'ile, continua
Aramis. Desormais, ce ne serait plus entre eux et vous un combat,
ce serait un massacre. Allez, allez et oubliez; cette fois, je
vous le commande au nom du Seigneur.

Les mutins se retirerent lentement, soumis et muets.

-- Ah ca! mais que venez-vous donc de dire la, mon ami? dit
Porthos.

-- Monsieur, dit Biscarrat a l'eveque, vous sauvez tous ces
habitants, mais vous ne sauvez ni votre ami ni vous.

-- Monsieur de Biscarrat, dit avec un accent singulier de noblesse
et de courtoisie l'eveque de Vannes, monsieur de Biscarrat, soyez
assez bon pour reprendre votre liberte.

-- Je le veux bien, monsieur; mais...

-- Mais cela nous rendra service; car, en annoncant au lieutenant
du roi la soumission des insulaires, vous obtiendrez peut-etre
quelque grace pour nous, en l'instruisant de la maniere dont cette
soumission s'est operee.

-- Grace! repliqua Porthos avec des yeux flamboyants, grace!
qu'est-ce que ce mot-la!

Aramis toucha rudement le coude de son ami, comme il faisait aux
beaux jours de leur jeunesse, alors qu'il voulait avertir Porthos
qu'il avait fait ou qu'il allait faire quelque bevue. Porthos
comprit et se tut soudain.

-- J'irai, messieurs, repondit Biscarrat, un peu surpris aussi de
ce mot de _grace_ prononce par le fier mousquetaire dont, quelques
instants auparavant, il racontait et vantait avec tant
d'enthousiasme les exploits heroiques.

-- Allez donc, monsieur de Biscarrat, dit Aramis en le saluant,
et, en partant, recevez l'expression de toute notre
reconnaissance.

-- Mais vous, messieurs, vous que je m'honore d'appeler mes amis,
puisque vous avez bien voulu recevoir ce titre, que devenez-vous
pendant ce temps? reprit l'officier tout emu, en prenant conge des
deux anciens adversaires de son pere.

-- Nous, nous attendons ici.

-- Mais, mon Dieu!... l'ordre est formel!

-- Je suis eveque de Vannes, monsieur de Biscarrat, et l'on ne
passe pas plus par les armes un eveque que l'on ne pend un
gentilhomme.

-- Ah! oui, monsieur, oui, monseigneur, reprit Biscarrat; oui,
c'est vrai, vous avez raison, il y a encore pour vous cette
chance. Donc, je pars, je me rends aupres du commandant de
l'expedition, du lieutenant du roi. Adieu donc, messieurs; ou
plutot, au revoir!

En effet, le digne officier, sautant sur un cheval que lui fit
donner Aramis, courut dans la direction des coups de feu qu'on
avait entendus et qui, en amenant la foule dans le fort, avait
interrompu la conversation des deux amis avec leur prisonnier.

Aramis le regarda partir, et demeura seul avec Porthos:

-- Eh bien! comprenez-vous? dit-il.

-- Ma foi, non.

-- Est-ce que Biscarrat ne vous genait pas ici?

-- Non, c'est un brave garcon.

-- Oui; mais la grotte de Locmaria, est-il necessaire que tout le
monde la connaisse?

-- Ah! c'est vrai, c'est vrai, je comprends. Nous nous sauvons par
le souterrain.

-- S'il vous plait, repliqua joyeusement Aramis. En route, ami
Porthos! Notre bateau nous attend, et le roi ne nous tient pas
encore.


Chapitre CCLIII -- La grotte de Locmaria


Le souterrain de Locmaria etait assez eloigne du mole pour que les
deux amis dussent menager leurs forces avant d'y arriver.

D'ailleurs, la nuit s'avancait; minuit avait sonne au fort;
Porthos et Aramis etaient charges d'argent et d'armes.

Ils cheminaient donc dans la lande qui separe le mole de ce
souterrain, ecoutant tous les bruits et tachant d'eviter toutes
les embuches.

De temps en temps, sur la route qu'ils avaient soigneusement
laissee a leur gauche, passaient des fuyards venant de l'interieur
des terres, a la nouvelle du debarquement des troupes royales.

Aramis et Porthos, caches derriere quelque anfractuosite de
rocher, recueillaient les mots echappes aux pauvres gens qui
fuyaient tout tremblants, portant avec eux leurs effets les plus
precieux, et tachaient, en entendant leurs plaintes, d'en conclure
quelque chose pour leur interet.

Enfin, apres une course rapide, mais frequemment interrompue par
des stations prudentes, ils atteignirent ces grottes profondes
dans lesquelles le prevoyant eveque de Vannes avait eu soin de
faire rouler sur des cylindres une bonne barque capable de tenir
la mer dans cette belle saison.

-- Mon bon ami, dit Porthos apres avoir respire bruyamment, nous
sommes arrives, a ce qu'il me parait; mais je crois que vous
m'avez parle de trois hommes, de trois serviteurs qui devaient
nous accompagner. Je ne les vois pas; ou sont-ils donc?

-- Pourquoi les verriez-vous, cher Porthos? repondit Aramis. Ils
nous attendent certainement dans la caverne, et sans nul doute,
ils se reposent un moment apres avoir accompli ce rude et
difficile travail.

Aramis arreta Porthos, qui se preparait a entrer dans le
souterrain.

-- Voulez-vous, mon bon ami, dit-il au geant, me permettre de
passer le premier? Je connais le signal que j'ai donne a nos
hommes, et nos gens, ne l'entendant pas, seraient dans le cas de
faire feu sur vous ou de vous lancer leur couteau dans l'ombre.

-- Allez, cher Aramis, allez le premier, vous etes tout sagesse et
tout prudence, allez. Aussi bien, voila cette fatigue dont je vous
ai parle qui me reprend encore une fois.

Aramis laissa Porthos s'asseoir a l'entree de la grotte, et,
courbant la tete, il penetra dans l'interieur de la caverne en
imitant le cri de la chouette.

Un petit roucoulement plaintif, un cri a peine distinct, repondit
dans la profondeur du souterrain.

Aramis continua sa marche prudente, et bientot il fut arrete par
le meme cri qu'il avait le premier fait entendre, et ce cri etait
lance a dix pas de lui.

-- Etes-vous la, Yves? fit l'eveque.

-- Oui, monseigneur. Goennec est la aussi. Son fils nous
accompagne.

-- Bien. Toutes choses sont-elles pretes?

-- Oui, monseigneur.

-- Allez un peu a l'entree des grottes, mon bon Yves, et vous y
trouverez le seigneur de Pierrefonds, qui se repose, fatigue qu'il
est de sa course. Et si, par hasard, il ne peut pas marcher,
enlevez-le et l'apportez ici pres de moi.

Les trois Bretons obeirent. Mais la recommandation d'Aramis a ses
serviteurs etait inutile. Porthos, rafraichi, avait deja lui-meme
commence la descente, et son pas pesant resonnait au milieu des
cavites formees et soutenues par les colonnes de silex et de
granit.

Des que le seigneur de Bracieux eut rejoint l'eveque, les Bretons
allumerent une lanterne dont ils s'etaient munis, et Porthos
assura son ami qu'il se sentait desormais fort comme a
l'ordinaire.

-- Visitons le canot, dit Aramis, et assurons-nous d'abord de ce
qu'il renferme.

-- N'approchez pas trop la lumiere, dit le patron Yves; car, ainsi
que vous avez bien voulu me le recommander, monseigneur, j'ai mis
sous le banc de poupe, dans le coffre, vous savez, le baril de
poudre et les charges de mousquet que vous m'aviez envoyes du
fort.

-- Bien, fit Aramis.

Et, prenant lui-meme la lanterne, il visita minutieusement toutes
les parties du canot avec les precautions d'un homme qui n'est ni
timide ni ignorant en face du danger.

Le canot etait long, leger, tirant peu d'eau, mince de quille,
enfin de ceux que l'on a toujours si bien construits a Belle-Ile,
un peu haut de bord, solide sur l'eau, tres maniable, muni de
planches qui, dans les temps incertains, forment une sorte de pont
sur lequel glissent les lames, et qui peuvent proteger les
rameurs.

Dans deux coffres bien clos, places sous les bancs de proue et de
poupe, Aramis trouva du pain, du biscuit, des fruits secs, un
quartier de lard, une bonne provision d'eau dans des outres; le
tout formant des rations suffisantes pour des gens qui ne devaient
jamais quitter la cote, et se trouvaient a meme de se ravitailler
si le besoin le commandait.

Les armes, huit mousquets et autant de pistolets de cavalier,
etaient en bon etat et toutes chargees. Il avait des avirons de
rechange en cas d'accident et cette petite voile appelee
trinquette, qui aide la marche du canot en meme temps que les
rameurs nagent, qui est si utile lorsque la brise se fait sentir,
et qui ne charge pas l'embarcation.

Lorsque Aramis eut reconnu toutes ces choses, et qu'il se fut
montre content du resultat de son inspection:

-- Consultons-nous, dit-il, cher Porthos, pour savoir s'il faut
essayer de faire sortir la barque par l'extremite inconnue de la
grotte, en suivant la pente et l'ombre du souterrain, ou s'il vaut
mieux, a ciel decouvert, la faire glisser sur les rouleaux, par
les bruyeres, en aplanissant le chemin de la petite falaise, qui
n'a pas vingt pieds de haut, et donne a son pied, dans la maree,
trois ou quatre brasses de bonne eau sur un bon fond.

-- Qu'a cela ne tienne, monseigneur repliqua le patron Yves
respectueusement; mais je ne crois pas que par la pente du
souterrain et dans l'obscurite ou nous serons obliges de
manoeuvrer notre embarcation, le chemin soit aussi commode qu'en
plein air. Je connais bien la falaise, et je puis vous certifier
qu'elle est unie comme un gazon de jardin; l'interieur de la
grotte, au contraire, est raboteux; sans compter encore,
monseigneur, que, a l'extremite, nous trouverons le boyau qui mene
a la mer, et peut-etre le canot n'y passera pas.

-- J'ai fait mes calculs, repondit l'eveque, et j'ai la certitude
qu'il passerait.

-- Soit; je le veux bien, monseigneur, insista le patron; mais
Votre Grandeur sait bien que, pour le faire atteindre a
l'extremite du boyau, il faut lever une enorme pierre, celle sous
laquelle passe toujours le renard, et qui ferme le boyau comme une
porte.

-- On la levera, dit Porthos; ce n'est rien.

-- Oh! je sais que Monseigneur a la force de dix hommes, repliqua
Yves; seulement, c'est bien du mal pour Monseigneur.

-- Je crois que le patron pourrait avoir raison, dit Aramis.
Essayons du ciel ouvert.

-- D'autant plus, monseigneur, continua le pecheur, que nous ne
saurions nous embarquer avant le jour, tant il y a de travail, et
que, aussitot que le jour paraitra, une bonne vedette, placee sur
la partie superieure de la grotte, nous sera necessaire,
indispensable meme, pour surveiller les manoeuvres des chalands ou
des croiseurs qui nous guetteraient.

-- Oui, Yves, oui, votre raison est bonne; on va passer sur la
falaise.

Et les trois robustes Bretons allaient, placant leurs rouleaux
sous la barque, la mettre en mouvement, lorsque des aboiements
lointains de chiens se firent entendre dans la campagne. Aramis
s'elanca hors de la grotte; Porthos le suivit.

L'aube teignait de pourpre et de nacre les flots et la plaine;
dans le demi-jour, on voyait les petits sapins melancoliques se
tordre sur les pierres, et de longues volees de corbeaux rasaient
de leurs ailes noires les maigres champs de sarrasin.

Un quart d'heure encore et le jour serait plein; les oiseaux,
reveilles, l'annoncaient joyeusement par leurs chants a toute la
nature.

Les aboiements qu'on avait entendus, et qui avaient arrete les
trois pecheurs prets a remuer la barque, et fait sortir Aramis et
Porthos, se prolongeaient dans une gorge profonde, a une lieue
environ de la grotte.

-- C'est une meute, dit Porthos; les chiens sont lances sur une
piste.

-- Qu'est cela? qui chasse en un pareil moment? pensa Aramis.

-- Et par ici, surtout, continua Porthos, par ici ou l'on craint
l'arrivee des royaux!

-- Le bruit se rapproche. Oui, vous avez raison Porthos, les
chiens sont sur une trace.

-- Eh! mais! s'ecria tout a coup Aramis, Yves, Yves, venez donc!

Yves accourut, laissant la le cylindre qu'il tenait encore et
qu'il allait placer sous la barque quand cette exclamation de
l'eveque interrompit sa besogne.

-- Qu'est-ce que cette chasse, patron? dit Porthos.

-- Eh! monseigneur, repliqua le Breton, je n'y comprends rien. Ce
n'est pas en un pareil moment que le seigneur de Locmaria
chasserait. Non; et, pourtant, les chiens...

-- A moins qu'ils ne se soient echappes du chenil.

-- Non, dit Goennec, ce ne sont pas la les chiens du seigneur de
Locmaria.

-- Par prudence, reprit Aramis, rentrons dans la grotte;
evidemment les voix approchent, et, tout a l'heure, nous saurons a
quoi nous en tenir.

Ils rentrerent; mais ils n'avaient pas fait cent pas dans l'ombre
qu'un bruit, semblable au rauque soupir d'une creature effrayee,
retentit dans la caverne; et, haletant, rapide, effraye, un renard
passa comme un eclair devant les fugitifs, sauta par-dessus la
barque et disparut laissant apres lui son fumet acre, conserve
quelques secondes sous les voutes basses du souterrain.

-- Le renard! crierent les Bretons avec la joyeuse surprise du
chasseur.

-- Maudits soyons-nous!cria l'eveque, notre retraite est
decouverte.

-- Comment cela? dit Porthos; avons-nous peur d'un renard?

-- Eh! mon ami, que dites-vous donc, et que vous inquietez-vous du
renard? Ce n'est pas de lui qu'il s'agit, pardieu! Mais ne savez-
vous pas, Porthos, qu'apres le renard viennent les chiens, et
qu'apres les chiens viennent les hommes?

Porthos baissa la tete.

On entendit, comme pour confirmer les paroles d'Aramis, la meute
grondeuse arriver avec une effrayante vitesse sur la piste de
l'animal.

Six chiens courants deboucherent au meme instant dans la petite
lande, avec un bruit de voix qui ressemblait a la fanfare d'un
triomphe.

-- Voila bien les chiens, dit Aramis, poste a l'affut derriere une
lucarne pratiquee entre deux rochers; quels sont les chasseurs,
maintenant?

-- Si c'est le seigneur de Locmaria, repondit le patron, il
laissera les chiens fouiller la grotte; car il les connait, et il
n'y penetrera pas lui-meme, assure qu'il sera que le renard
sortira de l'autre cote; c'est la qu'il ira l'attendre.

-- Ce n'est pas le seigneur de Locmaria qui chasse, repondit
l'eveque en palissant malgre lui.

-- Qui donc, alors? dit Porthos.

-- Regardez.

Porthos appliqua son oeil a la lucarne et vit, au sommet du
monticule, une douzaine de cavaliers qui poussaient leurs chevaux
sur la trace des chiens, en criant: "Taiaut!"

-- Les gardes! dit-il.

-- Oui, mon ami, les gardes du roi.

-- Les gardes du roi, dites-vous, monseigneur? s'ecrierent les
Bretons en palissant a leur tour.

-- Et Biscarrat a leur tete, monte sur mon cheval gris, continua
Aramis.

Les chiens, au meme moment, se precipiterent dans la grotte comme
une avalanche, et les profondeurs de la caverne s'emplirent de
leurs cris assourdissants.

-- Ah! diable! fit Aramis reprenant tout son sang-froid a la vue
de ce danger, certain, inevitable. Je sais bien que nous sommes
perdus; mais, au moins, il nous reste une chance: si les gardes
qui vont suivre leurs chiens, viennent a s'apercevoir qu'il y a
une issue aux grottes, plus d'espoir; car, en entrant ici, ils
decouvriront la barque et nous-memes. Il ne faut pas que les
chiens sortent du souterrain. Il ne faut pas que les maitres y
entrent.

-- C'est juste, dit Porthos.

-- Vous comprenez, ajouta l'eveque avec la rapide precision du
commandement: il y a la six chiens, qui seront forces de s'arreter
a la grosse pierre sous laquelle le renard s'est glisse, mais a
l'ouverture trop etroite de laquelle ils seront, eux, arretes et
tues.

Les Bretons s'elancerent, le couteau a la main.

Quelques minutes apres, un lamentable concert de gemissements, de
hurlements mortels; puis, plus rien.

-- Bien, dit Aramis froidement. Aux maitres, maintenant!

-- Que faire? dit Porthos.

-- Attendre l'arrivee, se cacher et tuer.

-- Tuer? repeta Porthos.

-- Ils sont seize, dit Aramis, du moins pour le moment.

-- Et bien armes, ajouta Porthos avec un sourire de consolation.

-- Cela durera dix minutes, dit Aramis. Allons!

Et, d'un air resolu, il prit un mousquet et mit son couteau de
chasse entre ses dents.

-- Yves, Goennec et son fils, continua Aramis, vont nous passer
les mousquets. Vous Porthos, vous ferez feu a bout portant. Nous
en aurons abattu huit avant que les autres s'en doutent, c'est
certain; puis tous, nous sommes cinq, nous depecherons les huit
derniers le couteau a la main.

-- Et ce pauvre Biscarrat? dit Porthos.

Aramis reflechit un moment.

-- Biscarrat le premier, repliqua-t-il froidement. Il nous
connait.


Chapitre CCLIV -- La grotte


Malgre l'espece de divination qui etait le cote remarquable du
caractere d'Aramis, l'evenement, subissant les chances des choses
soumises au hasard, ne s'accomplit pas tout a fait comme l'avait
prevu l'eveque de Vannes.

Biscarrat, mieux monte que ses compagnons, arriva le premier a
l'ouverture de la grotte, et comprit que, renard et chiens, tout
s'etait engouffre la. Seulement, frappe de cette terreur
superstitieuse qu'imprime naturellement a l'esprit de l'homme
toute voie souterraine et sombre, il s'arreta a l'exterieur de la
grotte, et attendit que ses compagnons fussent reunis autour de
lui.

-- Eh bien? lui demanderent les jeunes gens tout essouffles, et ne
comprenant rien a son inaction.

-- Eh bien! on n'entend plus les chiens; il faut que renard et
meute soient engloutis dans ce souterrain.

-- Ils ont trop bien mene, dit un des gardes, pour avoir perdu
tout a coup la voie. D'ailleurs, on les entendrait rabacher d'un
cote ou de l'autre. Il faut, comme le dit Biscarrat, qu'ils soient
dans cette grotte.

-- Mais alors, dit un des jeunes gens, pourquoi ne donnent-ils
plus de voix?

-- C'est etrange, dit un autre.

-- Eh bien! mais, fit un quatrieme, entrons dans cette grotte.
Est-ce qu'il est defendu d'y entrer, par hasard?

-- Non, repliqua Biscarrat. Seulement, il y fait noir comme dans
un four, et l'on peut s'y rompre le cou.

-- Temoins nos chiens, dit un garde, qui se le sont rompu, a ce
qu'il parait.

-- Que diable sont-ils devenus? se demanderent en choeur les
jeunes gens.

Et chaque maitre appela son chien par son nom, le siffla de sa
fanfare favorite, sans qu'un seul repondit, ni a l'appel, ni au
sifflet.

-- C'est peut-etre une grotte enchantee, dit Biscarrat. Voyons.

Et mettant pied a terre, il fit un pas dans la grotte.

-- Attends, attends, je t'accompagne, dit un des gardes voyant
Biscarrat pret a disparaitre dans la penombre.

-- Non, repondit Biscarrat, il faut qu'il y ait quelque chose
d'extraordinaire; ne nous risquons donc pas tous a la fois. Si,
dans dix minutes, vous n'avez point de mes nouvelles, vous
entrerez, mais tous ensemble, alors.

-- Soit, dirent les jeunes gens, qui ne voyaient point,
d'ailleurs, pour Biscarrat grand danger a tenter l'entreprise;
nous l'attendons.

Et, sans descendre de cheval, ils firent un cercle autour de la
grotte.

Biscarrat entra donc seul, et avanca dans les tenebres jusque sous
le mousquet de Porthos.

Cette resistance que rencontrait sa poitrine l'etonna; il allongea
la main et saisit le canon glace.

Au meme instant, Yves levait sur le jeune homme un couteau, qui
allait retomber sur lui de toute la force d'un bras breton,
lorsque le poignet de fer de Porthos l'arreta a moitie chemin.

Puis, comme un grondement sourd, cette voix se fit entendre dans
l'obscurite:

-- Je ne veux pas qu'on le tue, moi.

Biscarrat se trouvait pris entre une protection et une menace,
presque aussi terribles l'une que l'autre.

Si brave que fut le jeune homme, il laissa echapper un cri,
qu'Aramis comprima aussitot, en lui menant un mouchoir sur la
bouche.

-- Monsieur de Biscarrat, lui dit-il a voix basse, nous ne vous
voulons pas de mal, et vous devez le savoir si vous nous avez
reconnus; mais, au premier mot, au premier soupir, au premier
souffle, nous serons forces de vous tuer comme nous avons tue vos
chiens.

-- Oui, je vous reconnais, messieurs, dit tout bas le jeune homme.
Mais pourquoi etes-vous ici? qu'y faites-vous? Malheureux!
malheureux! je vous croyais dans le fort.

-- Et vous, monsieur, vous deviez nous obtenir des conditions, ce
me semble?

-- J'ai fait ce que j'ai pu, messieurs; mais...

-- Mais?...

-- Mais il y a des ordres formels.

-- De nous tuer?

Biscarrat ne repondit rien. Il lui en coutait de parler de corde a
des gentilshommes.

Aramis comprit le silence de son prisonnier.

Monsieur Biscarrat, dit-il, vous seriez deja mort si nous n'avions
eu egard a votre jeunesse et a notre ancienne liaison avec votre
pere; mais vous pouvez encore echapper d'ici en nous jurant que
vous ne parlerez pas a vos compagnons de ce que vous avez vu.

-- Non seulement je jure que je n'en parlerai point, dit
Biscarrat, mais je jure encore que je ferai tout au monde pour
empecher mes compagnons de mettre le pied dans cette grotte.

-- Biscarrat! Biscarrat! crierent du dehors plusieurs voix qui
vinrent s'engouffrer comme un tourbillon dans le souterrain.

-- Repondez, dit Aramis.

-- Me voici! cria Biscarrat.

-- Allez, nous nous reposons sur votre loyaute.

Et il lacha le jeune homme.

Biscarrat remonta vers la lumiere.

-- Biscarrat! Biscarrat! crierent les voix plus rapprochees.

Et l'on vit se projeter a l'interieur de la grotte les ombres de
plusieurs formes humaines.

Biscarrat s'elanca au-devant de ses amis pour les arreter, et les
rejoignit comme ils commencaient a s'aventurer dans le souterrain.

Aramis et Porthos preterent l'oreille avec l'attention de gens qui
jouent leur vie sur un souffle de l'air.

Biscarrat avait regagne l'entree de la grotte, suivi de ses amis.

-- Oh! oh! dit l'un d'eux en arrivant au jour, comme tu es pale!

-- Pale! s'ecria un autre; tu veux dire livide?

-- Moi? fit le jeune homme essayant de rappeler toute sa puissance
sur lui meme.

-- Mais, au nom du Ciel, que t'est-il donc arrive? demanderent
toutes les voix.

-- Tu n'as pas une goutte de sang dans les veines, mon pauvre ami,
fit un autre en riant.

-- Messieurs, c'est serieux, dit un autre; il va se trouver mal;
avez-vous des sels?

Et tous eclaterent de rire. Toutes ces interpellations, toutes ces
railleries se croisaient autour de Biscarrat, comme se croisent au
milieu du feu les balles dans une melee.

Il reprit ses forces sous ce deluge d'interrogations.

-- Que voulez-vous que j'aie vu? demanda-t-il. J'avais tres chaud
quand je suis entre dans cette grotte, j'y ai ete saisi par le
froid; voila tout.

-- Mais les chiens, les chiens, les as-tu revus? en as-tu entendu
parler? en as-tu eu des nouvelles?

-- Il faut croire qu'ils ont pris une autre voie, dit Biscarrat.

-- Messieurs, dit un des jeunes gens, il y a, dans ce qui se
passe, dans la paleur et dans le silence de notre ami, un mystere
que Biscarrat ne veut pas, ou ne peut sans doute pas reveler.
Seulement, et c'est chose sure, Biscarrat a vu quelque chose dans
la grotte. Eh bien! moi, je suis curieux de voir ce qu'il a vu,
fut-ce le diable. A la grotte, messieurs! a la grotte!

-- A la grotte! repeterent toutes les voix.

Et l'echo du souterrain alla porter comme une menace a Porthos et
a Aramis ces mots: "A la grotte! a la grotte!"

Biscarrat se jeta au-devant de ses compagnons.

-- Messieurs! messieurs! s'ecria-t-il, au nom du Ciel n'entrez
pas!

-- Mais qu'y a-t-il donc de si effrayant dans ce souterrain?
demanderent plusieurs voix.

-- Voyons, parle, Biscarrat.

-- Decidement, c'est le diable qu'il a vu, repeta celui qui avait
deja avance cette hypothese.

-- Eh bien! mais, s'il l'a vu, s'ecria un autre, qu'il ne soit pas
egoiste, et qu'il nous le laisse voir a notre tour.

-- Messieurs! messieurs! de grace! insista Biscarrat.

-- Voyons, laisse-nous passer.

-- Messieurs, je vous en supplie, n'entrez pas!

-- Mais tu es bien entre, toi?

Alors, un des officiers qui, d'un age plus mur que les autres,
etait reste en arriere jusque-la et n'avait rien dit, s'avanca:

-- Messieurs, dit-il d'un ton calme qui contrastait avec
l'animation des jeunes gens, il y a la-dedans quelqu'un ou quelque
chose qui n'est pas le diable, mais qui, quel qu'il soit, a eu
assez de pouvoir pour faire taire nos chiens. Il faut savoir quel
est ce quelqu'un ou ce quelque chose.

Biscarrat tenta un dernier effort pour arreter ses amis; mais ce
fut un effort inutile. Vainement il se jeta au-devant des plus
temeraires; vainement il se cramponna aux roches pour barrer le
passage, la foule des jeunes gens fit irruption dans la caverne,
sur les pas de l'officier qui avait parle le dernier, mais qui, le
premier, s'etait elance l'epee a la main pour affronter le danger
inconnu.

Biscarrat, repousse par ses amis, ne pouvant les accompagner, sous
peine de passer aux yeux de Porthos et d'Aramis pour un traitre et
un parjure, alla, l'oreille tendue et les mains encore
suppliantes, s'appuyer contre les parois rugueuses d'un rocher,
qu'il jugeait devoir etre expose au feu des mousquetaires.

Quant aux gardes, ils penetraient de plus en plus avec des cris
qui s'affaiblissaient a mesure qu'ils s'enfoncaient dans le
souterrain.

Tout a coup, une decharge de mousqueterie, grondant comme un
tonnerre, eclata sous les voutes.

Deux ou trois balles vinrent s'aplatir sur le rocher auquel
s'appuyait Biscarrat.

Au meme instant, des soupirs, des hurlements et des imprecations
s'eleverent, et cette petite troupe de gentilshommes reparut,
quelques-uns pales, quelques-uns sanglants, tous enveloppes d'un
nuage de fumee que l'air exterieur semblait aspirer du fond de la
caverne.

-- Biscarrat! Biscarrat! criaient les fuyards, tu savais qu'il y
avait une embuscade dans cette caverne, et tu ne nous as pas
prevenus!

-- Biscarrat! tu es cause que quatre de nous sont tues; malheur a
toi, Biscarrat!

-- Tu es cause que je suis blesse a mort, dit un des jeunes gens
en recueillant son sang dans sa main, et en le jetant au visage de
Biscarrat; que mon sang retombe sur toi!

Et il roula agonisant aux pieds du jeune homme.

-- Mais, au moins, dis-nous qui est la! s'ecrierent plusieurs voix
furieuses.

Biscarrat se tut.

-- Dis-le ou meurs! s'ecria le blesse en se relevant sur un genou,
et en levant sur son compagnon un bras arme d'un fer inutile.

Biscarrat se precipita vers lui, ouvrant sa poitrine au coup; mais
le blesse retomba pour ne plus se relever, en poussant un soupir,
le dernier.

Biscarrat, les cheveux herisses, les yeux hagards, la tete perdue,
s'avanca vers l'interieur de la caverne, en disant:

-- Vous avez raison, mort a moi qui ai laisse assassiner mes
compagnons! je suis un lache!

Et, jetant loin de lui son epee, car il voulait mourir sans se
defendre, il se precipita, tete baissee, dans le souterrain.

Les autres jeunes gens l'imiterent.

Onze, qui restaient de seize, plongerent avec lui dans le gouffre.

Mais ils n'allerent pas plus loin que les premiers: une seconde
decharge en coucha cinq sur le sable glace, et comme il etait
impossible de voir d'ou partait cette foudre mortelle, les autres
reculerent avec une epouvante qui peut mieux se peindre que
s'exprimer.

Mais, loin de fuir comme les autres, Biscarrat, demeure sain et
sauf, s'assit sur un quartier de roc et attendit.

Il ne restait plus que six gentilshommes.

-- Serieusement, dit un des survivants, est-ce le diable?

-- Ma foi! c'est bien pis, dit un autre.

-- Demandons a Biscarrat; il le sait, lui.

-- Ou est Biscarrat?

Les jeunes gens regarderent autour d'eux, et virent que Biscarrat
manquait a l'appel.

-- Il est mort! dirent deux ou trois voix.

-- Non pas, repondit un autre, je l'ai vu, moi, au milieu de la
fumee, s'asseoir tranquillement sur un rocher; il est dans la
caverne, il nous attend.

-- Il faut qu'il connaisse ceux qui y sont.

-- Et comment les connaitrait-il?

-- Il a ete prisonnier des rebelles.

-- C'est vrai. Eh bien! appelons-le, et sachons par lui a qui nous
avons affaire.

Et toutes les voix crierent:

-- Biscarrat! Biscarrat!

Mais Biscarrat ne repondit point.

-- Bon! dit l'officier qui avait montre tant de sang-froid dans
cette affaire, nous n'avons plus besoin de lui, voila des renforts
qui nous arrivent.

En effet, une compagnie des gardes, laissee en arriere par leurs
officiers, que l'ardeur de la chasse avait emportes, soixante-
quinze a quatre-vingts hommes a peu pres, arrivait en bel ordre,
guidee par le capitaine et le premier lieutenant. Les cinq
officiers coururent au-devant de leurs soldats et, dans un langage
dont l'eloquence est facile a concevoir, ils expliquerent
l'aventure et demanderent secours.

Le capitaine les interrompit.

-- Ou sont vos compagnons? demanda-t-il.

-- Morts!

-- Mais vous etiez seize!

-- Dix sont morts, Biscarrat est dans la caverne, et nous voila
cinq.

-- Biscarrat est donc prisonnier?

-- Probablement.

-- Non, car le voici; voyez.

En effet, Biscarrat apparaissait a l'ouverture de la grotte.

-- Il nous fait signe de venir, dirent les officiers. Allons!

-- Allons! repeta toute la troupe.

-- Monsieur, dit le capitaine s'adressant a Biscarrat, on m'assure
que vous savez quels sont les hommes qui sont dans cette grotte et
qui font cette defense desesperee. Au nom du roi, je vous somme de
declarer ce que vous savez.

-- Mon capitaine, dit Biscarrat, vous n'avez plus besoin de me
sommer, ma parole m'a ete rendue a l'instant meme, et je viens au
nom de ces hommes.

-- Me dire qu'ils se rendent?

-- Vous dire qu'ils sont decides a se defendre jusqu'a la mort, si
on ne leur accorde pas bonne composition.

-- Combien sont-ils donc?

-- Ils sont deux, dit Biscarrat.

-- Ils sont deux, et veulent nous imposer des conditions?

-- Ils sont deux, et nous ont deja tue dix hommes, dit Biscarrat.

-- Quels gens est-ce donc? des geants?

-- Mieux que cela. Vous rappelez-vous l'histoire du bastion Saint-
Gervais, mon capitaine?

-- Oui, ou quatre mousquetaires du roi ont tenu contre toute une
armee?

-- Eh bien! ces deux hommes etaient de ces mousquetaires.

-- Vous les appelez?...

-- A cette epoque, on les appelait Porthos et Aramis. Aujourd'hui,
on les appelle M. d'Herblay et M. du Vallon.

-- Et quel interet ont-ils dans tout ceci?

-- Ce sont eux qui tenaient Belle-Ile pour M. Fouquet.

Un murmure courut parmi les soldats a ces deux mots. "Porthos et
Aramis."

-- Les mousquetaires! les mousquetaires! repetaient-ils.

Et, chez tous ces braves jeunes gens, l'idee qu'ils allaient avoir
a lutter contre deux des plus vieilles gloires de l'armee faisait
courir un frisson, moitie d'enthousiasme, moitie de terreur.

C'est qu'en effet ces quatre noms, d'Artagnan, Athos, Porthos et
Aramis, etaient veneres par tout ce qui portait une epee, comme
dans l'Antiquite etaient veneres les noms d'Hercule, de Thesee, de
Castor et de Pollux.

-- Deux hommes! s'ecria le capitaine, et ils nous ont tue dix
officiers en deux decharges. C'est impossible, monsieur Biscarrat.

-- Eh! mon capitaine, repondit celui-ci, je ne vous dis point
qu'ils n'ont pas avec eux deux ou trois hommes comme les
mousquetaires du bastion Saint-Gervais avaient avec eux trois ou
quatre domestiques; mais croyez-moi, capitaine, j'ai vu ces gens-
la, j'ai ete pris par eux, je les connais; ils suffiraient a eux
seuls pour detruire tout un corps d'armee.

-- C'est ce que nous allons voir, dit le capitaine, et cela dans
un moment. Attention, messieurs!

Sur cette reponse, personne ne bougea plus, et chacun s'appreta a
obeir.

Biscarrat seul risqua une derniere tentative.

-- Monsieur, dit-il a voix basse, croyez-moi, passons notre
chemin; ces deux hommes, ces deux lions que l'on va attaquer se
defendront jusqu'a la mort. Ils nous ont deja tue dix hommes; ils
en tueront encore le double, et finiront par se tuer eux-memes
plutot que de se rendre. Que gagnerons-nous a les combattre?

-- Nous y gagnerons, monsieur, la conscience de n'avoir pas fait
reculer quatre-vingts gardes du roi devant deux rebelles. Si
j'ecoutais votre conseil, monsieur, je serais un homme deshonore,
et, en me deshonorant, je deshonorerais l'armee. En avant, vous
autres!

Et il marcha le premier jusqu'a l'ouverture de la grotte.

Arrive la, il fit halte.

Cette halte avait pour but de donner a Biscarrat et a ses
compagnons le temps de lui depeindre l'interieur de la grotte.
Puis, quand il crut avoir une connaissance suffisante des lieux,
il divisa la compagnie en trois corps, qui devaient entrer
successivement en faisant un feu nourri dans toutes les
directions. Sans doute, a cette attaque, on perdrait cinq hommes
encore, dix peut-etre; mais certes, on finirait par prendre les
rebelles, puisqu'il n'y avait pas d'issue, et que, a tout prendre,
deux hommes n'en pouvaient pas tuer quatre-vingts.

-- Mon capitaine, demanda Biscarrat, je demande a marcher a la
tete du premier peloton.

-- Soit! repondit le capitaine. Vous en avez tout l'honneur. C'est
un cadeau que je vous fais.

-- Merci!repondit le jeune homme avec toute la fermete de sa race.

-- Prenez votre epee, alors.

-- J'irai ainsi que je suis, mon capitaine, dit Biscarrat; car je
ne vais pas pour tuer, mais pour etre tue.

Et, se placant a la tete du premier peloton, le front decouvert et
les bras croises:

-- Marchons, messieurs! dit-il.


Chapitre CCLV -- Un chant d'Homere


Il est temps de passer dans l'autre camp et de decrire a la fois
les combattants et le champ de bataille.

Aramis et Porthos s'etaient engages dans la grotte de Locmaria
pour y trouver le canot tout amarre, ainsi que les trois Bretons
leurs aides, et ils esperaient d'abord faire passer la barque par
la petite issue du souterrain, en derobant de cette facon leurs
travaux et leur fuite. L'arrivee du renard et des chiens les avait
contraints de rester caches.

La grotte s'etendait l'espace d'a peu pres cent toises, jusqu'a un
petit talus dominant une crique. Jadis temple des divinites
paiennes, alors que Belle-Ile s'appelait encore Calonese, cette
grotte avait vu s'accomplir plus d'un sacrifice humain dans ses
mysterieuses profondeurs.

On penetrait dans le premier entonnoir de cette caverne par une
pente douce, au-dessus de laquelle des roches entassees formaient
une arcade basse; l'interieur mal uni quant au sol, dangereux par
les inegalites rocailleuses de la voute, se subdivisait en
plusieurs compartiments, qui se commandaient l'un l'autre et se
dominaient moyennant quelques degres raboteux, rompus, soudes de
droite et de gauche dans d'enormes piliers naturels.

Au troisieme compartiment, la voute etait si basse, le couloir si
etroit, que la barque eut a peine passe en touchant les deux murs;
neanmoins, dans un moment de desespoir, le bois s'assouplit, la
pierre devient complaisante sous le souffle de la volonte humaine.

Telle etait la pensee d'Aramis, lorsque, apres avoir engage le
combat, il se decidait a la fuite, fuite assurement dangereuse,
puisque tous les assaillants n'etaient pas morts, et que, en
admettant la possibilite de mettre la barque en mer on se fut
enfui au grand jour, devant les vaincus, si interesses, en
reconnaissant leur petit nombre, a faire poursuivre leurs
vainqueurs.

Quand les deux decharges eurent tue dix hommes, Aramis, habitue
aux detours du souterrain, les alla reconnaitre un a un, les
compta, car la fumee l'empechait de voir au-dehors, et sur-le-
champ il commanda que le canot fut roule jusqu'a la grosse pierre,
cloture de l'issue liberatrice.

Porthos rassembla ses forces, prit le canot dans ses deux bras et
le souleva, tandis que les Bretons faisaient courir les rouleaux
avec rapidite.

On etait descendu dans le troisieme compartiment, on etait arrive
a la pierre qui murait l'issue.

Porthos saisit cette pierre gigantesque a sa base, appuya dessus
sa robuste epaule, et donna un coup qui fit craquer cette
muraille. Une nuee de poussiere tomba de la voute avec les cendres
de dix mille generations d'oiseaux de mer, dont les nids
s'accrochaient comme un ciment a ce rocher.

Au troisieme choc, la pierre ceda, elle oscilla une minute.
Porthos, s'adossant aux roches voisines, fit de son pied un arc-
boutant qui chassa le bloc hors des entassements calcaires qui lui
servaient de gonds et de scellements.

La pierre tombee, on apercut le jour, radieux, qui se precipita
dans ce souterrain par l'encadrement de la sortie, et la mer bleue
apparut aux Bretons enchantes.

On commenca des lors a monter la barque sur cette barricade. Vingt
toises encore et elle pouvait glisser dans l'ocean.

C'est pendant ce temps que la compagnie arriva, fut rangee par le
capitaine et disposee pour l'escalade ou pour l'assaut.

Aramis surveillait tout pour favoriser les travaux de ses amis.

Il vit ce renfort, il compta les hommes, il se convainquit avec un
seul coup d'oeil de l'infranchissable peril ou un nouveau combat
les allait engager.

S'enfuir sur la mer au moment ou le souterrain allait etre envahi,
impossible!

En effet, le jour, qui venait d'eclairer les deux derniers
compartiments, eut montre aux soldats la barque roulant vers la
mer, les deux rebelles a portee de mousquet et une de leurs
decharges criblait le bateau, si elle ne tuait pas les cinq
navigateurs.

En outre, en supposant tout, si la barque echappait avec les
hommes qui la montaient, comment l'alarme ne serait-elle pas
donnee? comment un avis ne serait-il pas envoye aux chalands
royaux? comment le pauvre canot, traque sur mer et guette sur
terre, ne succomberait-il pas avant la fin du jour? Aramis,
fouillant avec rage ses cheveux grisonnants, invoqua l'assistance
de Dieu et l'assistance du demon.

Appelant Porthos, qui travaillait a lui seul plus que rouleaux et
rouleurs:

-- Ami, dit-il tout bas, il vient d'arriver un renfort a nos
adversaires.

-- Ah! fit tranquillement Porthos; que faire alors?

-- Recommencer le combat, fit Aramis, c'est encore chanceux.

-- Oui, dit Porthos, car il est difficile que, sur deux, on ne tue
pas l'un de nous, et certainement, si l'un de nous etait tue,
l'autre se ferait tuer aussi.

Porthos dit ces mots avec ce naturel heroique qui, chez lui,
grandissait de toutes les forces de la matiere.

Aramis sentit comme un coup d'eperon a son coeur.

-- Nous ne serons tues ni l'un ni l'autre si vous faites ce que je
vais vous dire, ami Porthos.

-- Dites.

-- Ces gens vont descendre dans la grotte.

-- Oui.

-- Nous en tuerons une quinzaine, mais pas davantage.

-- Combien sont-ils en tout? demanda Porthos.

-- Il leur est arrive un renfort de soixante-quinze hommes.

-- Soixante-quinze et cinq, quatre-vingts... Ah! ah! fit Porthos.

-- S'ils font feu ensemble, ils nous cribleront de balles.

-- Assurement.

-- Sans compter, ajouta Aramis, que les detonations peuvent
occasionner des eboulements dans la caverne.

-- Tout a l'heure, en effet, dit Porthos, un eclat de roche m'a un
peu dechire l'epaule.

-- Voyez-vous!

-- Mais ce n'est rien.

-- Prenons vite un parti. Nos Bretons vont continuer de rouler le
canot vers la mer.

-- Tres bien.

-- Nous deux, nous garderons ici la poudre, les balles et les
mousquets.

-- Mais a deux, mon cher Aramis, nous ne tirerons jamais trois
coups de mousqueterie ensemble, dit naivement Porthos; le moyen de
la mousqueterie est mauvais.

-- Trouvez-en donc un autre.

-- Je l'ai trouve! fit tout a coup le geant. Je vais me mettre en
embuscade derriere le pilier avec cette barre de fer, et,
invisible, inattaquable, lorsqu'ils seront entres par flots, je
laisse tomber ma barre sur les cranes trente fois par minute!
Hein! qu'en dites-vous, du projet? vous sourit-il?

-- Excellent, cher ami, parfait! j'approuve fort; seulement, vous
les effraierez, et la moitie restera dehors pour nous prendre par
la famine. Ce qu'il nous faut, mon bon ami, c'est la destruction
entiere de la troupe; un seul homme reste debout nous perd.

-- Vous avez raison, mon ami; mais comment les attirer, je vous
prie?

-- En ne bougeant pas, mon bon Porthos.

-- Ne bougeons pas; mais, quand il seront tous bien reunis?...

-- Alors, laissez-moi faire, j'ai une idee.

-- S'il en est ainsi, et que votre idee soit bonne... et elle doit
etre bonne, votre idee... je suis tranquille.

-- En embuscade, Porthos, et comptez tous ceux qui entreront.

-- Mais vous, que ferez-vous?

-- Ne vous inquietez pas de moi; j'ai ma besogne.

-- J'entends des voix, ce me semble.

-- Ce sont eux. A votre poste!... Tenez-vous a la portee de ma
voix et de ma main.

Porthos se refugia dans le second compartiment qui etait
absolument noir.

Aramis se glissa dans le troisieme; le geant tenait en main une
barre de fer du poids de cinquante livres. Porthos maniait avec
une facilite merveilleuse ce levier qui avait servi a faire rouler
la barque.

Pendant ce temps, les Bretons poussaient le canot jusqu'a la
falaise.

Dans le compartiment eclaire, Aramis, baisse, cache, s'occupait a
une manoeuvre mysterieuse.

On entendit un commandement profere a voix haute. C'etait le
dernier ordre du capitaine commandant. Vingt-cinq hommes sauterent
des roches superieures dans le premier compartiment de la grotte,
et, ayant pris terre, ils se mirent a faire feu.

Les echos gronderent, des sifflements sillonnerent la voute, une
fumee opaque emplit l'espace.

-- A gauche! a gauche! cria Biscarrat, qui, dans son premier
assaut, avait vu le passage de la seconde chambre, et qui, anime
par l'odeur de la poudre, voulait guider ses soldats de ce cote.

La troupe se precipita effectivement a gauche; le couloir allait
se retrecissant; Biscarrat, les mains etendues, devoue a la mort,
marchait en avant des mousquets.

-- Venez! venez! cria-t-il, je vois du jour!

-- Frappez, Porthos! cria la voix sepulcrale d'Aramis.

Porthos poussa un soupir, mais il obeit.

La barre de fer tomba d'aplomb sur la tete de Biscarrat, qui fut
tue sans avoir acheve son cri. Puis le levier formidable se leva
et s'abaissa dix fois en dix secondes et fit dix cadavres.

Les soldats ne voyaient rien; ils entendaient des cris, des
soupirs; ils foulaient des corps, mais n'avaient pas encore
compris, et montaient en trebuchant les uns sur les autres.

L'implacable barre, tombant toujours, aneantit le premier peloton
sans qu'un seul bruit eut averti le deuxieme, qui s'avancait
tranquillement.

Seulement, ce second peloton, commande par le capitaine, avait
brise un maigre sapin qui poussait sur la falaise, et de ses
branches resineuses, tordues ensemble, le capitaine s'etait fait
un flambeau.

En arrivant a ce compartiment ou Porthos, pareil a l'ange
exterminateur, avait detruit tout ce qu'il avait touche, le
premier rang recula d'epouvante. Nulle fusillade n'avait repondu a
la fusillade des gardes, et cependant on heurtait un monceau de
cadavres, on marchait litteralement dans le sang.

Porthos etait toujours derriere son pilier.

Le capitaine, en eclairant, avec la lumiere tremblante du sapin
enflamme, cet effroyable carnage dont il cherchait vainement la
cause, recula jusqu'au pilier derriere lequel etait cache Porthos.

Alors une main gigantesque sortit de l'ombre, se colla a la gorge
du capitaine, qui poussa un sourd ralement; ses bras s'etendirent
battant l'air, la torche tomba et s'eteignit dans le sang.

Une seconde apres, le corps du capitaine tombait pres de la torche
eteinte, et ajoutait un cadavre de plus au monceau de cadavres qui
barrait le chemin.

Tout cela s'etait fait mysterieusement comme une chose magique. Au
ralement du capitaine, les hommes qui l'accompagnaient s'etaient
retournes; ils avaient vu ses bras ouverts, ses yeux sortant de
leur orbite; puis, la torche tombee, ils etaient restes dans
l'obscurite.

Par un mouvement irreflechi, instinctif, machinal, le lieutenant
cria:

-- Feu!

Aussitot une volee de coups de mousquet crepita, tonna, hurla dans
la caverne en arrachant d'enormes morceaux aux voutes.

La caverne s'eclaira un instant a cette fusillade, puis rentra
immediatement dans une obscurite rendue plus profonde encore par
la fumee.

Il se fit alors un grand silence, trouble seulement par les pas de
la troisieme brigade, qui entrait dans le souterrain.


Chapitre CCLVI -- La mort d'un titan


Au moment ou Porthos, plus habitue a l'obscurite que tous ces
hommes venant du jour, regardait autour de lui pour voir si, dans
cette nuit, Aramis ne lui ferait pas quelque signal, il se sentit
doucement toucher le bras, et une voix faible comme un souffle
murmura tout bas a son oreille:

-- Venez.

-- Oh! fit Porthos.

-- Chut! dit Aramis encore plus bas.

Et, au milieu du bruit de la troisieme brigade qui continuait
d'avancer, au milieu des imprecations des gardes restes debout,
des moribonds ralant leur dernier soupir, Aramis et Porthos
glisserent inapercus le long des murailles granitiques de la
caverne.

Aramis conduisit Porthos dans l'avant-dernier compartiment, et lui
montra, dans un enfoncement de la muraille, un baril de poudre
pesant soixante a quatre-vingts livres, auquel il venait
d'attacher une meche.

-- Ami, dit-il a Porthos, vous allez prendre ce baril, dont je
vais, moi allumer la meche, et vous le jetterez au milieu de nos
ennemis: le pouvez vous?

-- Parbleu! repliqua Porthos.

Et il souleva le petit tonneau d'une seule main.

-- Allumez.

-- Attendez, dit Aramis, qu'ils soient bien tous masses, et puis,
mon Jupiter, lancez votre foudre au milieu d'eux.

-- Allumez, repeta Porthos.

-- Moi, continua Aramis, je vais joindre nos Bretons et les aider
a mettre le canot a la mer. Je vous attendrai au rivage; lancez
ferme et accourez a nous.

-- Allumez, dit une derniere fois Porthos.

-- Vous avez compris? dit Aramis.

-- Parbleu! dit encore Porthos, en riant d'un rire qu'il
n'essayait pas meme d'eteindre; quand on m'explique, je comprends;
allez, et donnez-moi le feu.

Aramis donna l'amadou brulant a Porthos, qui lui tendit son bras a
serrer a defaut de la main.

Aramis serra de ses deux mains le bras de Porthos et se replia
jusqu'a l'issue de la caverne, ou les trois rameurs attendaient.

Porthos, demeure seul, approcha bravement l'amadou de la meche.

L'amadou, faible etincelle, principe premier d'un immense
incendie, brilla dans l'obscurite comme une luciole volante, puis
vint se souder a la meche qu'il enflamma, et dont Porthos activa
la flamme avec son souffle.

La fumee s'etait un peu dissipee, et, a la lueur de cette meche
petillante, on put, pendant une ou deux secondes, distinguer les
objets.

Ce fut un court mais splendide spectacle, que celui de ce geant,
pale, sanglant et le visage eclaire par le feu de la meche qui
brulait dans l'ombre.

Les soldats le virent. Ils virent ce baril qu'il tenait dans sa
main. Ils comprirent ce qui allait se passer.

Alors, ces hommes, deja pleins d'effroi a la vue de ce qui s'etait
accompli, pleins de terreur en songeant a ce qui allait
s'accomplir, pousserent tous a la fois, un hurlement d'agonie.

Les uns essayerent de s'enfuir, mais ils rencontrerent la
troisieme brigade qui leur barrait le chemin; les autres,
machinalement, mirent en joue et firent feu avec leurs mousquets
decharges; d'autres enfin tomberent a genoux.

Deux ou trois officiers crierent a Porthos pour lui promettre la
liberte s'il leur donnait la vie.

Le lieutenant de la troisieme brigade criait de faire feu; mais
les gardes avaient devant eux leurs compagnons effares qui
servaient de rempart vivant a Porthos.

Nous l'avons dit, cette lumiere produite par le souffle de Porthos
sur l'amadou et la meche ne dura que deux secondes; mais, pendant
ces deux secondes, voici ce qu'elle eclaira: d'abord le geant
grandissant dans l'obscurite; puis, a dix pas de lui, un amas de
corps sanglants, ecrases, broyes, au milieu desquels vivait encore
un dernier fremissement d'agonie, qui soulevait la masse, comme
une derniere respiration souleve les flancs d'un monstre informe
expirant dans la nuit. Chaque souffle de Porthos, en ravivant la
meche, envoyait sur cet amas de cadavres un ton sulfureux, coupe
de larges tranches de pourpre.

Outre ce groupe principal, seme dans la grotte, selon que le
hasard de la mort ou la surprise du coup les avait etendus,
quelques cadavres isoles semblaient menacer par leurs blessures
beantes.

Au-dessus de ce sol petri d'une fange de sang, montaient, mornes
et scintillants, les piliers trapus de la caverne, dont les
nuances, chaudement accentuees, poussaient en avant les parties
lumineuses.

Et tout cela etait vu au feu tremblotant d'une meche correspondant
a un baril de poudre, c'est-a-dire a une torche, qui, en eclairant
la mort passee, montrait la mort a venir.

Comme je l'ai dit, ce spectacle ne dura qu'une ou deux secondes.
Pendant ce court espace de temps, un officier de la troisieme
brigade reunit huit gardes armes de mousquets, et, par une trouee,
leur ordonna de faire feu sur Porthos.

Mais ceux qui recevaient l'ordre de tirer tremblaient tellement
qu'a cette decharge trois hommes tomberent, et que les cinq autres
balles allerent en sifflant rayer la voute, sillonner la terre ou
creuser les parois de la caverne.

Un eclat de rire repondit a ce tonnerre; puis le bras du geant se
balanca, puis on vit passer dans l'air, pareille a une etoile
filante, la trainee de feu.

Le baril, lance a trente pas, franchit la barricade de cadavres,
et alla tomber dans un groupe hurlant de soldats qui se jeterent a
plat ventre.

L'officier avait suivi en l'air la brillante trainee; il voulut se
precipiter sur le baril pour en arracher la meche avant qu'elle
n'atteignit la poudre qu'il recelait.

Devouement inutile: l'air avait active la flamme attachee au
conducteur; la meche, qui, en repos, eut brule cinq minutes, se
trouva devoree en trente secondes, et l'oeuvre infernale eclata.

Tourbillons furieux, sifflements du soufre et du nitre, ravages
devorants du feu qui creuse, tonnerre epouvantable de l'explosion,
voila ce que cette seconde, qui suivit les deux secondes que nous
avons decrites, vit eclore dans cette caverne, egale en horreurs a
une caverne de demons.

Les rochers se fendaient comme des planches de sapin sous la
cognee. Un jet de feu, de fumee, de debris, s'elanca du milieu de
la grotte, s'elargissant a mesure qu'il montait. Les grands murs
de silex s'inclinerent pour se coucher dans le sable, et le sable
lui-meme, instrument de douleur lance hors de ses couches durcies,
alla cribler les visages avec ses myriades d'atomes blessants.

Les cris, les hurlements, les imprecations et les existences, tout
s'eteignit dans un immense fracas; les trois premiers
compartiments devinrent un gouffre dans lequel retomba un a un,
suivant sa pesanteur, chaque debris vegetal, mineral ou humain.

Puis le sable et la cendre, plus legers, tomberent a leur tour,
s'etendant comme un linceul grisatre et fumant sur ces lugubres
funerailles.

Et maintenant, cherchez dans ce brulant tombeau, dans ce volcan
souterrain, cherchez les gardes du roi aux habits bleus galonnes
d'argent.

Cherchez les officiers brillants d'or, cherchez les armes sur
lesquelles ils avaient compte pour se defendre, cherchez les
pierres qui les ont tues; cherchez le sol qui les portait.

Un seul homme a fait de tout cela un chaos plus confus, plus
informe, plus terrible que le chaos qui existait une heure avant
que Dieu eut eu l'idee de creer le monde.

Il ne resta rien des trois premiers compartiments, rien que Dieu
lui-meme put reconnaitre pour son ouvrage.

Quant a Porthos, apres avoir lance le baril de poudre au milieu
des ennemis, il avait fui, selon le conseil d'Aramis, et gagne le
dernier compartiment, dans lequel penetraient, par l'ouverture,
l'air, le jour et le soleil.

Aussi, a peine eut-il tourne l'angle qui separait le troisieme
compartiment du quatrieme, qu'il apercut a cent pas de lui la
barque balancee par les flots; la etaient ses amis; la etait la
liberte; la etait la vie apres la victoire.

Encore six de ses formidables enjambees, et il etait hors de la
voute; hors de la voute, deux ou trois vigoureux elans, et il
touchait au canot.

Soudain, il sentit ses genoux flechir: ses genoux semblaient
vides, ses jambes mollissaient sous lui.

-- Oh! oh! murmura-t-il etonne, voila que ma fatigue me reprend;
voila que je ne peux plus marcher. Qu'est-ce a dire?

A travers l'ouverture, Aramis l'apercevait et ne comprenait pas
pourquoi il s'arretait ainsi.

-- Venez, Porthos! criait Aramis, venez! venez vite!

-- Oh! repondit le geant en faisant un effort qui tendit
inutilement tous les muscles de son corps, je ne puis.

En disant ces mots, il tomba sur ses genoux; mais, de ses mains
robustes, il se cramponna aux roches et se releva.

-- Vite! vite! repeta Aramis en se courbant vers le rivage, comme
pour attirer Porthos avec ses bras.

-- Me voici, balbutia Porthos en reunissant toutes ses forces pour
faire un pas de plus.

-- Au nom du Ciel! Porthos, arrivez! arrivez! le baril va sauter!

-- Arrivez, monseigneur, crierent les Bretons a Porthos, qui se
debattait comme dans un reve.

Mais il n'etait plus temps: l'explosion retentit, la terre se
crevassa, la fumee, qui s'elanca par les larges fissures,
obscurcit le ciel, la mer reflua comme chassee par le souffle du
feu qui jaillit de la grotte comme de la gueule d'une gigantesque
chimere; le reflux emporta la barque a vingt toises, toutes les
roches craquerent a leur base, et se separerent comme des
quartiers sous l'effort des coins; on vit s'elancer une portion de
la voute enlevee au ciel comme par des fils rapides; le feu rose
et vert du soufre, la noire lave des liquefactions argileuses, se
heurterent et se combattirent un instant sous un dome majestueux
de fumee; puis on vit osciller d'abord, puis se pencher, puis
tomber successivement les longues aretes de rocher que la violence
de l'explosion n'avait pu deraciner de leurs socles seculaires;
ils se saluaient les uns les autres comme des vieillards graves et
lents, puis se prosternaient couches a jamais dans leur poudreuse
tombe.

Cet effroyable choc parut rendre a Porthos les forces qu'il avait
perdues; il se releva, geant lui-meme entre ces geants. Mais, au
moment ou il fuyait entre la double haie de fantomes granitiques,
ces derniers, qui n'etaient plus soutenus par les chainons
correspondants, commencerent a rouler avec fracas autour de ce
Titan qui semblait precipite du ciel au milieu des rochers qu'il
venait de lancer contre lui.

Porthos sentit trembler sous ses pieds le sol ebranle par ce long
dechirement. Il etendit a droite et a gauche ses vastes mains pour
repousser les rochers croulants. Un bloc gigantesque vint
s'appuyer a chacune de ses paumes etendues; il courba la tete, et
une troisieme masse granitique vint s'appesantir entre ses deux
epaules.

Un instant, les bras de Porthos avaient plie; mais l'hercule
reunit toutes ses forces, et l'on vit les deux parois de cette
prison dans laquelle il etait enseveli s'ecarter lentement et lui
faire place. Un instant, il apparut dans cet encadrement de granit
comme l'ange antique du chaos; mais, en ecartant les roches
laterales, il ota son point d'appui au monolithe qui pesait sur
ses fortes epaules, et le monolithe, s'appuyant de tout son poids
precipita le geant sur ses genoux. Les roches laterales, un
instant ecartees, se rapprocherent et vinrent ajouter leur poids
au poids primitif, qui eut suffi pour ecraser dix hommes.

Le geant tomba sans crier a l'aide; il tomba en repondant a Aramis
par des mots d'encouragement et d'espoir, car un instant, grace au
puissant arc-boutant de ses mains, il put croire que, comme
Encelade, il secouerait ce triple poids. Mais, peu a peu, Aramis
vit le bloc s'affaisser; les mains crispees un instant, les bras
roidis par un dernier effort, plierent, les epaules tendues
s'affaisserent dechirees, et la roche continua de s'abaisser
graduellement.

-- Porthos! Porthos! criait Aramis en s'arrachant les cheveux,
Porthos, ou es-tu? Parle!

-- La! la! murmurait Porthos d'une voix qui s'eteignait; patience!
patience!

A peine acheva-t-il ce dernier mot l'impulsion de la chute
augmenta la pesanteur; l'enorme roche s'abattit, pressee par les
deux autres qui s'abattirent sur elle et engloutit Porthos dans un
sepulcre de pierres brisees.

En entendant la voix expirante de son ami, Aramis avait saute a
terre. Deux des Bretons le suivirent un levier a la main, un seul
suffisant pour garder la barque. Les derniers rales du vaillant
lutteur les guiderent dans les decombres.

Aramis, etincelant, superbe, jeune comme a vingt ans, s'elanca
vers la triple masse, et de ses mains delicates, comme des mains
de femme, leva par un miracle de vigueur un coin de l'immense
sepulcre de granit. Alors, il entrevit dans les tenebres de cette
fosse l'oeil brillant de son ami, a qui la masse soulevee un
instant venait de rendre la respiration. Aussitot les deux hommes
se precipiterent, se cramponnerent au levier de fer, reunissant
leur triple effort, non pas pour le soulever, mais pour le
maintenir. Tout fut inutile: les trois hommes plierent lentement
avec des cris de douleur, et la rude voix de Porthos, les voyant
s'epuiser dans une lutte inutile, murmura d'un ton railleur ces
mots supremes venus jusqu'aux levres avec la supreme respiration:

-- Trop lourd!

Apres quoi, l'oeil s'obscurcit et se ferma, le visage devint pale,
la main blanchit, et le Titan se coucha, poussant un dernier
soupir.

Avec lui s'affaissa la roche, que, meme dans son agonie, il avait
soutenue encore!

Les trois hommes laisserent echapper le levier qui roula sur la
pierre tumulaire.

Puis, haletant, pale, la sueur au front, Aramis ecouta, la
poitrine serree, le coeur a se rompre.

Plus rien! Le geant dormait de l'eternel sommeil, dans le sepulcre
que Dieu lui avait fait a sa taille.


Chapitre CCLVII -- L'epitaphe de Porthos


Aramis, silencieux, glace, tremblant comme un enfant craintif se
releva en frissonnant de dessus cette pierre.

Un chretien ne marche pas sur des tombes.

Mais, capable de se tenir debout, il etait incapable de marcher.
On eut dit que quelque chose de Porthos mort venait de mourir en
lui.

Ses Bretons l'entourerent; Aramis se laissa aller a leurs
etreintes, et les trois marins, le soulevant, l'emporterent dans
le canot.

Puis, l'ayant depose sur le banc, pres du gouvernail ils forcerent
de rames, preferant s'eloigner en nageant a hisser la voile, qui
pouvait les denoncer.

Sur toute cette surface rasee de l'ancienne grotte de Locmaria,
sur cette plage aplatie, un seul monticule attirait le regard.
Aramis n'en put detacher ses yeux, et, de loin, en mer, a mesure
qu'il gagnait le large, la roche menacante et fiere lui semblait
se dresser, comme naguere se dressait Porthos, et lever au ciel
une tete souriante et invincible comme celle de l'honnete et
vaillant ami, le plus fort des quatre et cependant le premier
mort.

Etrange destinee de ces hommes d'airain! Le plus simple du coeur,
allie au plus astucieux; la force du corps guidee par la subtilite
de l'esprit; et, dans le moment decisif, lorsque la vigueur seule
pouvait sauver esprit et corps, une pierre, un rocher, un poids
vil et materiel, triomphait de la vigueur, et, s'ecroulant sur le
corps, en chassait l'esprit.

Digne Porthos! ne pour aider les autres hommes, toujours pret a se
sacrifier au salut des faibles, comme si Dieu ne lui eut donne la
force que pour cet usage; en mourant, il avait cru seulement
remplir les conditions de son pacte avec Aramis, pacte qu'Aramis
cependant avait redige seul, et que Porthos n'avait connu que pour
en reclamer la terrible solidarite.

Noble Porthos! A quoi bon les chateaux regorgeant de meubles, les
forets regorgeant de gibier, les lacs regorgeant de poissons, et
les caves regorgeant de richesses? a quoi bon les laquais aux
brillantes livrees, et, au milieu d'eux, Mousqueton, fier du
pouvoir delegue par toi? O noble Porthos! soucieux entasseur de
tresors, fallait-il tant travailler a adoucir et dorer ta vie pour
venir, sur une plage deserte, aux cris des oiseaux de l'ocean,
t'etendre, les os ecrases sous une froide pierre! fallait-il,
enfin, noble Porthos, amasser tant d'or pour n'avoir pas meme le
distique d'un pauvre poete sur ton monument!

Vaillant Porthos! Il dort sans doute encore, oublie, perdu, sous
la roche que les patres de la lande prennent pour la toiture
gigantesque d'un dolmen.

Et tant de bruyeres frileuses, tant de mousse, caressees par le
vent amer de l'ocean, tant de lichens vivaces ont soude le
sepulcre a la terre, que jamais le passant ne saurait imaginer
qu'un pareil bloc de granit ait pu etre souleve par l'epaule d'un
mortel.

Aramis, toujours pale, toujours glace, le coeur aux levres, Aramis
regarda, jusqu'au dernier rayon du jour, la plage s'effacant a
l'horizon.

Pas un mot ne s'exhala de sa bouche, pas un soupir ne souleva sa
poitrine profonde.

Les Bretons, superstitieux, le regardaient en tremblant. Ce
silence n'etait pas d'un homme, mais d'une statue.

Cependant, aux premieres lignes grises qui descendirent du ciel,
le canot avait hisse sa petite voile, qui, s'arrondissant au
baiser de la brise et s'eloignant rapidement de la cote, s'elanca
bravement, le cap sur l'Espagne, a travers ce terrible golfe de
Gascogne si fecond en tempetes.

Mais, une demi-heure a peine apres que la voile eut ete hissee,
les rameurs, devenus inactifs, se courberent sur leurs bancs, et,
se faisant un garde-vue de leur main, se montrerent les uns aux
autres, un point blanc qui apparaissait a l'horizon, aussi
immobile que l'est en apparence une mouette bercee par
l'insensible respiration des flots.

Mais ce qui eut semble immobile a des yeux ordinaires marchait
d'un pas rapide pour l'oeil exerce du marin; ce qui semblait
stationnaire sur la vague rasait les flots.

Pendant quelque temps, voyant la profonde torpeur dans laquelle
etait plonge le maitre, ils n'oserent le reveiller, et se
contenterent d'echanger leurs conjectures d'une voix basse et
inquiete. Aramis, en effet, si vigilant si actif, Aramis, dont
l'oeil, comme celui du lynx, veillait sans cesse et voyait mieux
la nuit que le jour, Aramis s'endormait dans le desespoir de son
ame.

Une heure se passa ainsi, pendant laquelle le jour baissa
graduellement, mais pendant laquelle aussi le navire en vue gagna
tellement sur la barque, que Goennec, un des trois marins, se
hasarda de dire assez haut:

-- Monseigneur, on nous chasse!

Aramis ne repondit rien, le navire gagnait toujours.

Alors, d'eux-memes, les deux marins, sur l'ordre du patron Yves,
abattirent la voile, afin que ce seul point, qui apparaissait sur
la surface des flots, cessat de guider l'oeil ennemi qui les
poursuivait.

De la part du navire en vue, au contraire, la poursuite s'accelera
de deux nouvelles petites voiles que l'on vit monter a l'extremite
des mats.

Malheureusement, on etait aux plus beaux et aux plus longs jours
de l'annee, et la lune, dans toute sa clarte succedait a ce jour
nefaste. La balancelle qui poursuivait la petite barque, vent
arriere, avait donc une demi-heure encore de crepuscule, et toute
une nuit de demi-clarte.

-- Monseigneur! monseigneur! nous sommes perdus! dit le patron;
regardez, ils nous voient quoique nous ayons cargue nos voiles.

-- Ce n'est pas etonnant, murmura un des matelots, puisqu'on dit
que avec l'aide du diable, les gens des villes ont fabrique des
instruments avec lesquels ils voient aussi bien de loin que de
pres, la nuit que le jour.

Aramis prit au fond de la barque une lunette d'approche, la mit
silencieusement au point, et, la passant au matelot:

-- Tenez, dit-il, regardez!

Le matelot hesita.

-- Tranquillisez-vous, dit l'eveque, il n'y a point peche et, s'il
y a peche, je le prends sur moi.

Le matelot porta la lunette a son oeil, et jeta un cri.

Il avait cru que, par un miracle, le navire, qui lui apparaissait
a une portee de canon a peine, avait subitement et d'un seul bond
franchi la distance.

Mais en retirant l'instrument de son oeil, il vit que, sauf le
chemin que la balancelle avait pu faire pendant ce court instant,
il etait encore a la meme distance.

-- Ainsi, murmura le matelot, ils nous voient comme nous les
voyons?

-- Ils nous voient, dit Aramis.

Et il retomba dans son impassibilite.

-- Comment! ils nous voient? fit le patron Yves. Impossible!

-- Tenez, patron, regardez, dit le matelot.

Et il lui passa la lunette d'approche.

-- Monseigneur m'assure, demanda le patron, que le diable n'a rien
a faire dans tout ceci?

Aramis haussa les epaules.

Le patron porta la lunette a son oeil.

-- Oh! monseigneur, dit-il, il y a miracle: ils sont la; il me
semble que je vais les toucher. Vingt-cinq hommes au moins! Ah! je
vois le capitaine a l'avant. Il tient une lunette comme celle-ci,
et nous regarde... Ah! il se retourne, il donne un ordre; ils
roulent une piece de canon a l'avant; ils la chargent, ils la
pointent... Misericorde! ils tirent sur nous!

Et, par un mouvement machinal, le patron ecarta sa lunette et les
objets, repousses a l'horizon, lui apparurent sous leur veritable
aspect.

Le batiment etait encore a la distance d'une lieue a peu pres;
mais la manoeuvre annoncee par le patron n'en etait pas moins
reelle.

Un leger nuage de fumee apparut au-dessous des voiles, plus bleu
qu'elles et s'epanouissant comme une fleur qui s'ouvre; puis, a un
mille a peu pres du petit canot, on vit le boulet decouronner deux
ou trois vagues, creuser un sillon blanc dans la mer, et
disparaitre au bout de ce sillon, aussi inoffensif encore que la
pierre avec laquelle, en jouant, un ecolier fait des ricochets.

-- Que faire? demanda le patron.

-- Ils vont nous couler, dit Goennec; donnez-nous l'absolution,
monseigneur.

Et les marins s'agenouillerent devant l'eveque.

-- Vous oubliez qu'ils vous voient, dit celui-ci.

-- C'est vrai, dirent les marins honteux de leur faiblesse.
Ordonnez, monseigneur, nous sommes prets a mourir pour vous.

-- Attendons, dit Aramis.

-- Comment, attendons?

-- Oui; ne voyez-vous pas, comme vous le disiez tout a l'heure,
que, si nous essayons de fuir, ils vont nous couler?

-- Mais peut-etre, hasarda le patron, peut-etre qu'a la faveur de
la nuit nous pourrons leur echapper?

-- Oh! dit Aramis, ils ont bien quelque feu gregeois pour eclairer
leur route et la notre.

Et, en meme temps, comme si le petit batiment eut voulu repondre a
l'appel d'Aramis, un second nuage de fumee monta lentement au
ciel, et du sein de ce nuage jaillit une fleche enflammee qui
decrivit sa parabole pareille a un arc-en-ciel, et vint tomber
dans la mer, ou elle continua de bruler, eclairant l'espace a un
quart de lieue de diametre.

Les Bretons se regarderent epouvantes.

-- Vous voyez bien, dit Aramis, que mieux vaut les attendre.

Les rames echapperent aux mains des matelots, et la petite barque,
cessant d'avancer, se berca immobile a l'extremite des vagues.

La nuit venait, mais le batiment avancait toujours.

On eut dit qu'il redoublait de vitesse avec l'obscurite. De temps
en temps, comme un vautour au cou sanglant dresse la tete hors de
son nid, le formidable feu gregeois s'elancait de ses flancs et
jetait au milieu de l'ocean sa flamme comme une neige
incandescente.

Enfin, il arriva a la portee du mousquet.

Tous les hommes etaient sur le pont, l'arme au bras, les
canonniers a leurs pieces; les meches brulaient.

On eut dit qu'il s'agissait d'aborder une fregate et de combattre
un equipage superieur en nombre, et non de prendre un canot monte
par quatre hommes.

-- Rendez-vous! s'ecria le commandant de la balancelle, a l'aide
de son porte-voix.

Les matelots regarderent Aramis.

Aramis fit un signe de tete.

Le patron Yves fit flotter un chiffon blanc au bout d'une gaffe.

C'etait une maniere d'amener le pavillon.

Le batiment avancait comme un cheval de course.

Il lanca une nouvelle fusee gregeoise, qui vint tomber a vingt pas
du petit canot, et qui le mit en lumiere mieux que n'eut fait un
rayon du plus ardent soleil.

-- Au premier signe de resistance, cria le commandant de la
balancelle, feu!

Les soldats abaisserent leurs mousquets.

-- Puisqu'on vous dit qu'on se rend! cria le patron Yves.

-- Vivants! vivants, capitaine! crierent quelques soldats exaltes;
il faut les prendre vivants.

-- Eh bien! oui, vivants, dit le capitaine.

Puis, se tournant vers les Bretons:

-- Vous avez tous la vie sauve, mes amis! cria-t-il sauf M. le
chevalier d'Herblay.

Aramis tressaillit imperceptiblement.

Un instant son oeil se fixa sur les profondeurs de l'ocean,
eclaire a sa surface par les dernieres lueurs du feu gregeois,
lueurs qui couraient aux flancs des vagues jouaient a leurs cimes
comme des panaches, et rendaient plus sombres, plus mysterieux et
plus terribles encore les abimes qu'elles couvraient.

-- Vous entendez, monseigneur? firent les matelots.

-- Oui.

-- Qu'ordonnez-vous?

-- Acceptez.

-- Mais vous, monseigneur?

Aramis se pencha plus avant, et joua du bout de ses doigts blancs
et effiles avec l'eau verdatre de la mer, a laquelle il souriait
comme a une amie.

-- Acceptez! repeta-t-il.

-- Nous acceptons, repeterent les matelots; mais quel gage aurons-
nous?

-- La parole d'un gentilhomme, dit l'officier. Sur mon grade et
sur mon nom, je jure que tout ce qui n'est point M. le chevalier
d'Herblay aura la vie sauve. Je suis lieutenant de la fregate du
roi _la Pomone_, et je me nomme Louis-Constant de Pressigny.

D'un geste rapide, Aramis, deja courbe vers la mer deja a demi
penche hors de la barque, d'un geste rapide, Aramis releva la
tete, se dressa tout debout, et, l'oeil ardent, enflamme, le
sourire sur les levres:

-- Jetez l'echelle, messieurs, dit-il, comme si c'eut ete a lui
qu'appartint le commandement.

On obeit.

Alors Aramis, saisissant la rampe de corde, monta le premier;
mais, au lieu de l'effroi que l'on s'attendait a voir paraitre sur
son visage, la surprise des marins de la balancelle fut grande,
lorsqu'ils le virent marcher au commandant d'un pas assure, le
regarder fixement, et lui faire de la main un signe mysterieux et
inconnu, a la vue duquel l'officier palit, trembla et courba le
front.

Sans dire un mot, Aramis alors leva la main jusque sous les yeux
du commandant, et lui fit voir le chaton d'une bague qu'il portait
a l'annulaire de la main gauche.

Et, en faisant ce signe, Aramis, drape dans une majeste froide,
silencieuse et hautaine, avait l'air d'un empereur donnant sa main
a baiser.

Le commandant, qui, un instant, avait releve la tete, s'inclina
une seconde fois avec les signes du plus profond respect.

Puis, etendant a son tour la main vers la poupe, c'est-a-dire vers
sa chambre, il s'effaca pour laisser Aramis passer le premier.

Les trois Bretons, qui avaient monte derriere leur eveque, se
regardaient stupefaits.

Tout l'equipage faisait silence.

Cinq minutes apres, le commandant appela le lieutenant en second,
qui remonta aussitot, en ordonnant de mettre le cap sur la
Corogne.

Pendant qu'on executait l'ordre donne, Aramis reparut sur le pont
et vint s'asseoir contre le bastingage.

La nuit etait arrivee, la lune n'etait point encore venue, et
cependant Aramis regardait opiniatrement du cote de Belle-Ile.
Yves s'approcha alors du commandant, qui etait revenu prendre son
poste a l'arriere, et, bien bas, bien humblement:

-- Quelle route suivons-nous donc, capitaine? demanda-t-il.

-- Nous suivons la route qu'il plait a Monseigneur, repondit
l'officier.

Aramis passa la nuit accoude sur le bastingage.

Yves, en s'approchant de lui, remarqua, le lendemain, que cette
nuit avait du etre bien humide, car le bois sur lequel s'etait
appuyee la tete de l'eveque etait trempe comme d'une rosee.

Qui sait! cette rosee, c'etait peut-etre les premieres larmes qui
fussent tombees des yeux d'Aramis!

Quelle epitaphe eut valu celle-la, bon Porthos?


Chapitre CCLVIII -- La ronde de M. de Gesvres


D'Artagnan n'etait pas accoutume a des resistances comme celle
qu'il venait d'eprouver. Il revint a Nantes profondement irrite.

L'irritation, chez cet homme vigoureux, se traduisait par une
impetueuse attaque, a laquelle peu de gens, jusqu'alors, fussent-
ils rois, fussent-ils geants, avaient su resister.

D'Artagnan, tout fremissant alla, droit au chateau et demanda a
parler au roi. Il pouvait etre sept heures du matin, et, depuis
son arrivee a Nantes, le roi etait matinal.

Mais, en arrivant au petit corridor que nous connaissons,
d'Artagnan trouva M. de Gesvres, qui l'arreta fort poliment, en
lui recommandant de ne pas parler haut, pour laisser reposer le
roi.

-- Le roi dort? dit d'Artagnan. Je le laisserai donc dormir. Vers
quelle heure supposez-vous qu'il se levera?

-- Oh! dans deux heures, a peu pres: le roi a veille toute la
nuit.

D'Artagnan reprit son chapeau, salua M. de Gesvres et retourna
chez lui.

Il revint a neuf heures et demie. On lui dit que le roi dejeunait.

-- Voila mon affaire, repliqua-t-il, je parlerai au roi tandis
qu'il mange.

M. de Brienne fit observer a d'Artagnan que le roi ne voulait
recevoir personne pendant ses repas.

-- Mais, dit d'Artagnan en regardant Brienne de travers, vous ne
savez peut-etre pas, monsieur le secretaire, que j'ai mes entrees
partout et a toute heure.

Brienne prit doucement la main du capitaine, et lui dit:

-- Pas a Nantes, cher monsieur d'Artagnan; le roi, en ce voyage, a
change tout l'ordre de sa maison.

D'Artagnan, radouci, demanda vers quelle heure le roi aurait fini
de dejeuner.

-- On ne sait, fit Brienne.

-- Comment, on ne sait? Que veut dire cela? on ne sait combien le
roi met a manger? C'est une heure, d'ordinaire, et, si j'admets
que l'air de la Loire donne appetit, nous mettrons une heure et
demie; c'est assez, je pense; j'attendrai donc ici.

-- Oh! cher monsieur d'Artagnan, l'ordre est de ne plus laisser
personne dans ce corridor; je suis de garde pour cela.

D'Artagnan sentit la colere monter une seconde fois a son cerveau.
Il sortit bien vite, de peur de compliquer l'affaire par un coup
de mauvaise humeur.

Comme il etait dehors, il se mit a reflechir.

"Le roi, dit-il, ne veut pas me recevoir, c'est evident; il est
fache, ce jeune homme; il craint les mots que je puis lui dire.
Oui; mais, pendant ce temps, on assiege Belle-Ile et l'on prend ou
tue peut-etre mes deux amis... Pauvre Porthos! Quant a maitre
Aramis, celui-la est plein de ressources, et je suis tranquille
sur son compte... Mais, non, non, Porthos n'est pas encore
invalide, et Aramis n'est pas un vieillard idiot. L'un avec ses
bras, l'autre avec son imagination, vont donner de l'ouvrage aux
soldats de Sa Majeste. Qui sait! si ces deux braves allaient
refaire, pour l'edification de Sa Majeste Tres Chretienne, un
petit bastion Saint-Gervais?... Je n'en desespere pas. Ils ont
canon et garnison.

Cependant, continua d'Artagnan en secouant la tete, je crois qu'il
vaudrait mieux arreter le combat. Pour moi seul, je ne
supporterais ni morgue ni trahison de la part du roi; mais, pour
mes amis, rebuffades, insultes, je dois subir tout. Si j'allais
chez M. Colbert? reprit-il. En voila un auquel il va falloir que
je prenne l'habitude de faire peur. Allons chez M. Colbert.

Et d'Artagnan se mit bravement en route. Il apprit la que
M. Colbert travaillait avec le roi au chateau de Nantes.

-- Bon! s'ecria-t-il, me voila revenu au temps ou j'arpentais les
chemins de chez M. Treville au logis du cardinal du logis du
cardinal chez la reine, de chez la reine chez Louis XIII. On a
raison de dire qu'en vieillissant les hommes redeviennent enfants.
Au chateau.

Il y retourna. M. de Lyonne sortait. Il donna ses deux mains a
d'Artagnan et lui apprit que le roi travaillerait tout le soir,
toute la nuit meme, et que l'ordre etait donne de ne laisser
entrer personne.

-- Pas meme, s'ecria d'Artagnan, le capitaine qui prend l'ordre?
C'est trop fort!

-- Pas meme, dit M. de Lyonne.

-- Puisqu'il en est ainsi, repliqua d'Artagnan blesse jusqu'au
coeur, puisque le capitaine des mousquetaires, qui est toujours
entre dans la chambre a coucher du roi, ne peut plus entrer dans
le cabinet ou dans la salle a manger, c'est que le roi est mort ou
qu'il a pris son capitaine en disgrace. Dans l'un et l'autre cas,
il n'en a plus besoin. Faites-moi le plaisir de rentrer, vous,
monsieur de Lyonne, qui etes en faveur, et dites tout nettement au
roi que je lui envoie ma demission.

-- D'Artagnan, prenez garde! s'ecria de Lyonne.

-- Allez, par amitie pour moi.

Et il le poussa doucement vers le cabinet.

-- J'y vais, dit M. de Lyonne.

D'Artagnan attendit en arpentant le corridor.

Lyonne revint.

-- Eh bien! qu'a dit le roi? demanda d'Artagnan.

-- Le roi a dit que c'etait bien, repondit de Lyonne.

-- Que c'etait bien! fit le capitaine avec explosion, c'est-a-dire
qu'il accepte? Bon! me voila libre. Je suis bourgeois, monsieur de
Lyonne; au plaisir de vous revoir! Adieu, chateau, corridor,
antichambre! un bourgeois qui va enfin respirer vous salue.

Et, sans plus attendre, le capitaine sauta hors de la terrasse
dans l'escalier ou il avait retrouve les morceaux de la lettre de
Gourville. Cinq minutes apres, il rentrait dans l'hotellerie ou,
suivant l'usage de tous les grands officiers qui ont logement au
chateau, il avait pris ce qu'on appelait sa chambre de ville.

Mais la, au lieu de quitter son epee et son manteau, il prit des
pistolets, mit son argent dans une grande bourse de cuir, envoya
chercher ses chevaux a l'ecurie du chateau, et donna des ordres
pour gagner Vannes pendant la nuit.

Tout se succeda selon ses voeux. A huit heures du soir, il mettait
le pied a l'etrier, lorsque M. de Gesvres apparut a la tete de
douze gardes devant l'hotellerie.

D'Artagnan voyait tout du coin de l'oeil; il vit necessairement
ces treize hommes et ces treize chevaux; mais il feignit de ne
rien remarquer et continua d'enfourcher son cheval. Gesvres arriva
sur lui.

-- Monsieur d'Artagnan! dit-il tout haut.

-- Eh! monsieur de Gesvres, bonsoir!

-- On dirait que vous montez a cheval?

-- Il y a plus, je suis monte, comme vous voyez.

-- Cela se trouve bien que je vous rencontre.

-- Vous me cherchiez?

-- Mon Dieu, oui.

-- De la part du roi, je parie?

-- Mais oui.

-- Comme moi, il y a deux ou trois jours, je cherchais M. Fouquet?

-- Oh!

-- Allons, vous allez me faire des mignardises, a moi? Peine
perdue, allez! dites-moi vite que vous venez m'arreter.

-- Vous arreter? Bon Dieu, non!

-- Eh bien! que faites-vous a m'aborder avec douze hommes a
cheval?

-- Je fais une ronde.

-- Pas mal! Et vous me ramassez dans cette ronde?

-- Je ne vous ramasse pas, je vous trouve et vous prie de venir
avec moi.

-- Ou cela?

-- Chez le roi.

-- Bon! dit d'Artagnan d'un air goguenard. Le roi n'a donc plus
rien a faire?

-- Par grace, capitaine, dit M. de Gesvres bas au mousquetaire, ne
vous compromettez pas; ces hommes vous entendent!

D'Artagnan se mit a rire et repliqua:

-- Marchez. Les gens qu'on arrete sont entre les six premiers et
les six derniers.

-- Mais, comme je ne vous arrete pas, dit M. de Gesvres, vous
marcherez derriere moi, s'il vous plait.

-- Eh bien! fit d'Artagnan, voila un beau procede, duc, et vous
avez raison; car, si jamais j'avais eu a faire des rondes du cote
de votre chambre de ville, j'eusse ete courtois envers vous, je
vous l'assure, foi de gentilhomme! Maintenant, une faveur de plus.
Que veut le roi!

-- Oh! le roi est furieux!

-- Eh bien! le roi, qui s'est donne la peine de se rendre furieux,
prendra la peine de se calmer, voila tout. Je n'en mourrai pas, je
vous jure.

-- Non; mais...

-- Mais on m'enverra tenir societe a ce pauvre M. Fouquet?
Mordioux! c'est un galant homme. Nous vivrons de compagnie, et
doucement, je vous le jure.

-- Nous voici arrives, dit le duc. Capitaine, par grace! soyez
calme avec le roi.

-- Ah ca? mais, comme vous etes brave homme avec moi, duc! fit
d'Artagnan en regardant M. de Gesvres. On m'avait dit que vous
ambitionniez de reunir vos gardes a mes mousquetaires; je crois
que c'est une fameuse occasion, celle-ci!

-- Je ne la prendrai pas, Dieu m'en garde! capitaine.

-- Et pourquoi?

-- Pour beaucoup de raisons d'abord; puis pour celle-ci, que, si
je vous succedais aux mousquetaires apres vous avoir arrete...

-- Ah! vous avouez que vous m'arretez?

-- Non, non!

-- Alors, dites rencontre. Si, dites-vous, vous me succediez apres
m'avoir rencontre?

-- Vos mousquetaires, au premier exercice a feu, tireraient de mon
cote par megarde.

-- Ah! quant a cela, je ne dis pas non. Ces droles m'aiment fort.

Gesvres fit passer d'Artagnan le premier, le conduisit directement
au cabinet ou le roi attendait son capitaine des mousquetaires, et
se placa derriere son collegue dans l'antichambre. On entendait
tres distinctement le roi parler haut avec Colbert, dans ce meme
cabinet ou Colbert avait pu entendre, quelques jours auparavant,
le roi parler haut avec M. d'Artagnan.

Les gardes resterent, en piquet a cheval, devant la porte
principale, et le bruit se repandit peu a peu dans la ville que
M. le capitaine des mousquetaires venait d'etre arrete par ordre
du roi.

Alors, on vit tous ces hommes se mettre en mouvement, comme au bon
temps de Louis XIII et de M. de Treville; des groupes se
formaient, les escaliers s'emplissaient; des murmures vagues,
partant des cours, venaient en montant rouler jusqu'aux etages
superieurs, pareils aux rauques lamentations des flots a la maree.

M. de Gesvres etait inquiet. Il regardait ses gardes, qui,
d'abord, interroges par les mousquetaires qui venaient se meler a
leur rang, commencaient a s'ecarter d'eux en manifestant aussi
quelque inquietude.

D'Artagnan etait, certes, bien moins inquiet que M. de Gesvres, le
capitaine des gardes. Des son entree, il s'etait assis sur le
rebord d'une fenetre, voyait toutes choses de son regard d'aigle,
et ne sourcillait pas.

Aucun des progres de la fermentation qui s'etait manifestee au
bruit de son arrestation ne lui avait echappe. Il prevoyait le
moment ou l'explosion aurait lieu; et l'on sait que ses previsions
etaient certaines.

"Il serait assez bizarre, pensait-il, que, ce soir, mes pretoriens
me fissent roi de France. Comme j'en rirais!"

Mais, au moment le plus beau, tout s'arreta. Gardes,
mousquetaires, officiers, soldats, murmures et inquietudes se
disperserent, s'evanouirent, s'effacerent; plus de tempete, plus
de menace, plus de sedition.

Un mot avait calme les flots.

Le roi venait de faire crier par Brienne:

-- Chut! messieurs, vous genez le roi.

D'Artagnan soupira.

-- C'est fini, dit-il, les mousquetaires d'aujourd'hui ne sont pas
ceux de Sa Majeste Louis XIII. C'est fini.

-- Monsieur d'Artagnan chez le roi! cria un huissier.


Chapitre CCLIX -- Le roi Louis XIV


Le roi, se tenait assis dans son cabinet, le dos tourne a la porte
d'entree. En face de lui etait une glace dans laquelle, tout en
remuant ses papiers, il lui suffisait d'envoyer un coup d'oeil
pour voir ceux qui arrivaient chez lui.

Il ne se derangea pas a l'arrivee de d'Artagnan, et replia sur ses
lettres et sur ses plans la grande toile de soie verte qui lui
servait a cacher ses secrets aux importuns.

D'Artagnan comprit le jeu et demeura en arriere; de sorte qu'au
bout d'un moment le roi, qui n'entendait rien et qui ne voyait que
du coin de l'oeil, fut oblige de crier:

-- Est-ce qu'il n'est pas la, M. d'Artagnan?

-- Me voici, repliqua le mousquetaire en s'avancant.

-- Eh bien! monsieur, dit le roi en fixant son oeil clair sur
d'Artagnan, qu'avez-vous a me dire?

-- Moi, Sire? repliqua celui-ci, qui guettait le premier coup de
l'adversaire pour faire une bonne riposte; moi? Je n'ai rien a
dire a Votre Majeste, sinon qu'elle m'a fait arreter et que me
voici.

Le roi allait repondre qu'il n'avait pas fait arreter d'Artagnan;
mais cette phrase lui parut etre une excuse et il se tut.

D'Artagnan garda un silence obstine.

-- Monsieur, reprit le roi, que vous avais-je charge d'aller faire
a Belle-Ile? Dites-le-moi, je vous prie.

Le roi, en prononcant ces mots, regardait fixement son capitaine.

Ici, d'Artagnan etait trop heureux; le roi lui faisait la partie
si belle!

-- Je crois, repliqua-t-il, que Votre Majeste me fait l'honneur de
me demander ce que je suis alle faire a Belle-Ile?

-- Oui, monsieur.

-- Eh bien! Sire, je n'en sais rien; ce n'est pas a moi qu'il faut
demander cela, c'est a ce nombre infini d'officiers de toute
espece, a qui l'on avait donne un nombre infini d'ordres de tous
genres, tandis qu'a moi, chef de l'expedition, l'on n'avait
ordonne rien de precis.

Le roi fut blesse; il le montra par sa reponse.

-- Monsieur, repliqua-t-il, on n'a donne des ordres qu'aux gens
qu'on a juges fideles.

-- Aussi m'etonne-je, Sire, riposta le mousquetaire, qu'un
capitaine comme moi, qui a valeur de marechal de France, se soit
trouve sous les ordres de cinq ou six lieutenants ou majors, bons
a faire des espions, c'est possible, mais nullement bons a
conduire des expeditions de guerre. Voila sur quoi je venais
demander a Votre Majeste des explications, lorsque la porte m'a
ete refusee; ce qui, dernier outrage fait a un brave homme, m'a
conduit a quitter le service de Votre Majeste.

-- Monsieur, repartit le roi, vous croyez toujours vivre dans un
siecle ou les rois etaient, comme vous vous plaignez de l'avoir
ete, sous les ordres et a la discretion de leurs inferieurs. Vous
me paraissez trop oublier qu'un roi ne doit compte qu'a Dieu de
ses actions.

-- Je n'oublie rien du tout, Sire, fit le mousquetaire, blesse a
son tour de la lecon. D'ailleurs, je ne vois pas en quoi un
honnete homme, quand il demande au roi en quoi il l'a mal servi,
l'offense.

-- Vous m'avez mal servi, monsieur, en prenant le parti de mes
ennemis contre moi.

-- Quels sont vos ennemis, Sire?

-- Ceux que je vous envoyais combattre.

-- Deux hommes! ennemis de l'armee de Votre Majeste! Ce n'est pas
croyable, Sire.

-- Vous n'avez point a juger mes volontes.

-- J'ai a juger mes amities, Sire.

-- Qui sert ses amis ne sert pas son maitre.

-- Je l'ai si bien compris, Sire, que j'ai offert respectueusement
ma demission a Votre Majeste.

-- Et je l'ai acceptee, monsieur, dit le roi. Avant de me separer
de vous, j'ai voulu vous prouver que je savais tenir ma parole.

-- Votre Majeste a tenu plus que sa parole; car Votre Majeste m'a
fait arreter, dit d'Artagnan de son air froidement railleur; elle
ne me l'avait pas promis.

Le roi dedaigna cette plaisanterie, et, venant au serieux:

-- Voyons, monsieur, dit-il, a quoi votre desobeissance m'a force.

-- Ma desobeissance? s'ecria d'Artagnan rouge de colere.

-- C'est le nom le plus doux que j'ai trouve, poursuivit le roi.
Mon idee, a moi, etait de prendre et de punir des rebelles; avais-
je a m'inquieter si les rebelles etaient vos amis?

-- Mais j'avais a m'en inquieter, moi, repondit d'Artagnan.
C'etait une cruaute a Votre Majeste de m'envoyer prendre mes amis
pour les amener a vos potences.

-- C'etait, monsieur, une epreuve que j'avais a faire sur les
pretendus serviteurs qui mangent mon pain et doivent defendre ma
personne. L'epreuve a mal reussi, monsieur d'Artagnan.

-- Pour un mauvais serviteur que perd Votre Majeste, dit le
mousquetaire avec amertume, il y en a dix qui ont, ce meme jour,
fait leurs preuves. Ecoutez-moi, Sire; je ne suis pas accoutume a
ce service-la, moi. Je suis une epee rebelle quand il s'agit de
faire le mal. Il etait mal a moi d'aller poursuivre, jusqu'a la
mort, deux hommes dont M. Fouquet, le sauveur de Votre Majeste,
vous avait demande la vie. De plus, ces deux hommes etaient mes
amis. Ils n'attaquaient pas Votre Majeste; ils succombaient sous
le poids d'une colere aveugle. D'ailleurs, pourquoi ne les
laissait-on pas fuir? Quel crime avaient-ils commis? J'admets que
vous me contestiez le droit de juger leur conduite. Mais, pourquoi
me soupconner avant l'action? pourquoi m'entourer d'espions?
pourquoi me deshonorer devant l'armee! pourquoi, moi, dans lequel
vous avez jusqu'ici montre la confiance la plus entiere, moi qui,
depuis trente ans, suis attache a votre personne et vous ai donne
mille preuves de devouement car, il faut bien que je le dise,
aujourd'hui que l'on m'accuse, pourquoi me reduire a voir trois
mille soldats du roi marcher en bataille contre deux hommes?

-- On dirait que vous oubliez ce que ces hommes m'ont fait? dit le
roi d'une voix sourde, et qu'il n'a pas tenu a eux que je ne fusse
perdu.

-- Sire, on dirait que vous oubliez que j'etais la!

-- Assez, monsieur d'Artagnan, assez de ces interets dominateurs
qui viennent oter le soleil a mes interets. Je fonde un Etat dans
lequel il n'y aura qu'un maitre, je vous l'ai promis autrefois; le
moment est venu de tenir ma promesse. Vous voulez etre, selon vos
gouts et vos amities, libre d'entraver mes plans et de sauver mes
ennemis? Je vous brise ou je vous quitte. Cherchez un maitre plus
commode. Je sais bien qu'un autre roi ne se conduirait point comme
je le fais, et qu'il se laisserait dominer par vous, risque a vous
envoyer un jour tenir compagnie a M. Fouquet et aux autres; mais
j'ai bonne memoire, et, pour moi, les services sont des titres
sacres a la reconnaissance, a l'impunite. Vous n'aurez, monsieur
d'Artagnan, que cette lecon pour punir votre indiscipline, et je
n'imiterai pas mes predecesseurs dans leur colere, ne les ayant
pas imites dans leur faveur. Et puis d'autres raisons me font agir
doucement envers vous: c'est que, d'abord, vous etes un homme de
sens, homme de grand sens, homme de coeur, et que vous serez un
bon serviteur pour qui vous aura dompte; c'est ensuite que vous
allez cesser d'avoir des motifs d'insubordination. Vos amis sont
detruits ou ruines par moi. Ces points d'appui sur lesquels,
instinctivement, reposait votre esprit capricieux, je les ai fait
disparaitre. A l'heure qu'il est, mes soldats ont pris ou tue les
rebelles de Belle-Ile.

D'Artagnan palit.

-- Pris ou tue? s'ecria-t-il. Oh! Sire, si vous pensiez ce que
vous me dites la, et si vous etiez sur de me dire la verite,
j'oublierais tout ce qu'il y a de juste, tout ce qu'il y a de
magnanime dans vos paroles, pour vous appeler un roi barbare et un
homme denature. Mais je vous les pardonne, ces paroles, dit-il en
souriant avec orgueil; je les pardonne au jeune prince qui ne sait
pas, qui ne peut pas comprendre ce que sont des hommes tels que
M. d'Herblay, tels que M. du Vallon, tels que moi. Pris ou tue?
Ah! ah! Sire, dites-moi, si la nouvelle est vraie, combien elle
vous coute d'hommes et d'argent. Nous compterons apres si le gain
a valu l'enjeu.

Comme il parlait encore, le roi s'approcha de lui en colere, et
lui dit:

-- Monsieur d'Artagnan, voila des reponses de rebelle? Veuillez
donc me dire, s'il vous plait, quel est le roi de France? En
savez-vous un autre?

-- Sire, repliqua froidement le capitaine des mousquetaires, je me
souviens qu'un matin vous avez adresse cette question, a Vaux, a
beaucoup de gens qui n'ont pas su y repondre, tandis que moi j'y
ai repondu. Si j'ai reconnu le roi ce jour-la, quand la chose
n'etait pas aisee, je crois qu'il serait inutile de me le
demander, aujourd'hui que Votre Majeste est seule avec moi.

A ces mots, Louis XIV baissa les yeux. Il lui sembla que l'ombre
du malheureux Philippe venait de passer entre d'Artagnan et lui,
pour evoquer le souvenir de cette terrible aventure.

Presque au meme moment, un officier entra, remit une depeche au
roi, qui, a son tour, changea de couleur en la lisant.

D'Artagnan s'en apercut. Le roi resta immobile et silencieux,
apres avoir lu pour la seconde fois. Puis, prenant tout a coup son
parti:

-- Monsieur, dit-il, ce qu'on m'apprend, vous le sauriez plus
tard; mieux vaut que je vous le dise et que vous l'appreniez par
la bouche du roi. Un combat a eu lieu a Belle-Ile.

-- Ah! ah! fit d'Artagnan d'un air calme, pendant que son coeur
battait a faire rompre sa poitrine. Eh bien! Sire?

-- Eh bien! monsieur, j'ai perdu cent six hommes.

Un eclair de joie et d'orgueil brilla dans les yeux de d'Artagnan.

-- Et les rebelles? dit-il.

-- Les rebelles se sont enfuis, dit le roi.

D'Artagnan poussa un cri de triomphe.

-- Seulement, ajouta le roi, j'ai une flotte qui bloque
etroitement Belle-Ile, et j'ai la certitude que pas une barque
n'echappera.

-- En sorte que, dit le mousquetaire rendu a ses sombres idees, si
l'on prend ces deux messieurs?...

-- On les pendra, dit le roi tranquillement.

-- Et ils le savent? repliqua d'Artagnan, qui reprima un frisson.

-- Ils le savent, puisque vous avez du le leur dire, et que tout
le pays le sait.

-- Alors, Sire, on ne les aura pas vivants, je vous en reponds.

-- Ah! fit le roi avec negligence et en reprenant sa lettre. Eh
bien! on les aura morts, monsieur d'Artagnan, et cela reviendra au
meme, puisque je ne les prenais que pour les faire pendre.

D'Artagnan essuya la sueur qui coulait de son front.

-- Je vous ai dit, poursuivit Louis XIV, que je vous serais un
jour maitre affectionne, genereux et constant. Vous etes
aujourd'hui le seul homme d'autrefois qui soit digne de ma colere
ou de mon amitie. Je ne vous menagerai ni l'une ni l'autre selon
votre conduite. Comprendriez-vous, monsieur d'Artagnan, de servir
un roi qui aurait cent autres rois, ses egaux, dans le royaume?

"Pourrais-je, dites-le moi, faire avec cette faiblesse les grandes
choses que je medite? Avez-vous jamais vu l'artiste pratiquer des
oeuvres solides avec un instrument rebelle? Loin de nous,
monsieur, ces vieux levains des abus feodaux! La Fronde, qui
devait perdre la monarchie, l'a emancipee. Je suis maitre chez
moi, capitaine d'Artagnan, et j'aurai des serviteurs qui, manquant
peut-etre de votre genie, pousseront le devouement et l'obeissance
jusqu'a l'heroisme. Qu'importe, je vous le demande, qu'importe que
Dieu n'ait pas donne du genie a des bras et a des jambes? C'est a
la tete qu'il le donne, et a la tete, vous le savez, le reste
obeit. Je suis la tete, moi!

D'Artagnan tressaillit. Louis continua comme s'il n'avait rien vu,
quoique ce tressaillement ne lui eut point echappe.

-- Maintenant, concluons, entre nous deux ce marche que je vous
promis de faire, un jour que vous me trouviez bien petit, a Blois.
Sachez-moi gre, monsieur, de ne faire payer a personne les larmes
de honte que j'ai versees alors. Regardez autour de vous: les
grandes tetes sont courbees. Courbez-vous comme elles, ou
choisissez-vous l'exil qui vous conviendra le mieux. Peut-etre, en
y reflechissant, trouverez-vous que ce roi est un coeur genereux
qui compte assez sur votre loyaute pour vous quitter, vous sachant
mecontent, quand vous possedez le secret de l'Etat. Vous etes
brave homme, je le sais. Pourquoi m'avez-vous juge avant terme?
Jugez-moi a partir de ce jour, d'Artagnan, et soyez severe tant
qu'il vous plaira.

D'Artagnan demeurait etourdi, muet, flottant pour la premiere fois
de sa vie. Il venait de trouver un adversaire digne de lui. Ce
n'etait plus de la ruse, c'etait du calcul; ce n'etait plus de la
violence, c'etait de la force; ce n'etait plus de la colere,
c'etait de la volonte; ce n'etait plus de la jactance, c'etait du
conseil. Ce jeune homme, qui avait terrasse Fouquet, et qui
pouvait se passer de d'Artagnan, derangeait tous les calculs un
peu entetes du mousquetaire.

-- Voyons, qui vous arrete? lui dit le roi avec douceur. Vous avez
donne votre demission; voulez-vous que je vous la refuse? Je
conviens qu'il sera dur a un vieux capitaine de revenir sur sa
mauvaise humeur.

-- Oh! repliqua melancoliquement d'Artagnan, ce n'est pas la mon
plus grave souci. J'hesite a reprendre ma demission, parce que je
suis vieux en face de vous et que j'ai des habitudes difficiles a
perdre. Il faut, desormais, des courtisans qui sachent vous
amuser, des fous qui sachent se faire tuer pour ce que vous
appelez vos grandes oeuvres. Grandes, elles le seront, je le sens;
mais, si par hasard j'allais ne pas les trouver telles? J'ai vu la
guerre, Sire; j'ai vu la paix; j'ai servi Richelieu et Mazarin;
j'ai roussi avec votre pere au feu de La Rochelle, troue de coups
comme un crible, ayant fait peau neuve plus de dix fois, comme les
serpents. Apres les affronts et les injustices, j'ai un
commandement qui etait autrefois quelque chose, parce qu'il
donnait le droit de parler comme on voulait au roi. Mais votre
capitaine des mousquetaires sera desormais un officier gardant les
portes basses. Vrai, Sire, si tel doit etre desormais l'emploi,
profitez de ce que nous sommes bien ensemble pour me l'oter.
N'allez pas croire que j'aie garde rancune; non, vous m'avez
dompte, comme vous dites; mais, il faut l'avouer, en me dominant,
vous m'avez amoindri, en me courbant, vous m'avez convaincu de
faiblesse. Si vous saviez comme cela va bien de porter haut la
tete, et comme j'aurai piteuse mine a flairer la poussiere de vos
tapis! oh! Sire, je regrette sincerement, et vous regretterez
comme moi, ce temps ou le roi de France voyait dans ses vestibules
tous ces gentilshommes insolents, maigres, maugreant toujours,
hargneux, matins qui mordaient mortellement les jours de bataille.
Ces gens-la sont les meilleurs courtisans pour la main qui les
nourrit, ils la lechent; mais, pour la main qui les frappe, oh! le
beau coup de dent! Un peu d'or sur les galons de ces manteaux, un
peu de ventre dans les hauts-de-chausse, un peu de gris dans ces
cheveux secs, et vous verrez les beaux ducs et pairs, les fiers
marechaux de France! Mais pourquoi dire tout cela? Le roi est mon
maitre, il veut que je fasse des vers, il veut que je polisse,
avec des souliers de satin, les mosaiques de ses antichambres;
mordioux! c'est difficile, mais j'ai fait plus difficile que cela.
Je le ferai. Pourquoi le ferai-je? Parce que j'aime l'argent? J'en
ai. Parce que je suis ambitieux? Ma carriere est bornee. Parce que
j'aime la Cour? Non. Je resterai, parce que j'ai l'habitude,
depuis trente ans, d'aller prendre le mot d'ordre du roi, et de
m'entendre dire: "Bonsoir, d'Artagnan", avec un sourire que je ne
mendiais pas. Ce sourire, je le mendierai. Etes-vous content,
Sire?

Et d'Artagnan courba lentement sa tete argentee, sur laquelle le
roi, souriant, posa sa blanche main avec orgueil.

-- Merci, mon vieux serviteur, mon fidele ami, dit-il. Puisque, a
compter d'aujourd'hui, je n'ai plus d'ennemi, en France, il me
reste a t'envoyer sur un champ etranger ramasser ton baton de
marechal. Compte sur moi pour trouver l'occasion. En attendant,
mange mon meilleur pain et dors tranquille.

-- A la bonne heure! dit d'Artagnan emu. Mais ces pauvres gens de
Belle-Ile? l'un surtout, si bon et si brave?

-- Est-ce que vous me demandez leur grace?

-- A genoux, Sire.

-- Eh bien! allez la leur porter, s'il en est temps encore. Mais
vous vous engagez pour eux!

-- J'engage ma vie!

-- Allez. Demain, je pars pour Paris. Soyez revenu; car je ne veux
plus que vous me quittiez.

-- Soyez tranquille, Sire, s'ecria d'Artagnan en baisant la main
du roi.

Et il s'elanca, le coeur gonfle de joie, hors du chateau, sur la
route de Belle-Ile.


Chapitre CCLX -- Les amis de M. Fouquet


Le roi etant retourne a Paris, et avec lui d'Artagnan, qui, en
vingt-quatre heures, ayant pris avec le plus grand soin toutes ses
informations a Belle-Ile, ne savait rien du secret que gardait si
bien le lourd rocher de Locmaria, tombe heroique de Porthos.

Le capitaine des mousquetaires savait seulement ce que ces deux
hommes vaillants, ce que ces deux amis, dont il avait si noblement
pris la defense et essaye de sauver la vie, aides de trois fideles
Bretons, avaient accompli contre une armee entiere. Il avait pu
voir, lances dans la lande voisine, les debris humains qui avaient
tache de sang les silex epars dans les bruyeres.

Il savait aussi qu'un canot avait ete apercu bien loin en mer, et
que, pareil a un oiseau de proie, un vaisseau royal avait
poursuivi, rejoint et devore ce pauvre petit oiseau qui fuyait a
tire-d'aile.

Mais la s'arretaient les certitudes de d'Artagnan. Le champ des
conjectures s'ouvrait a cette limite. Maintenant, que fallait-il
penser? Le vaisseau n'etait pas revenu. Il est vrai qu'un coup de
vent regnait depuis trois jours; mais la corvette etait a la fois
bonne voiliere et solide dans ses membrures; elle ne craignait
guere les coups de vent, et celle qui portait Aramis eut du, selon
l'estime de d'Artagnan, etre revenue a Brest, ou rentrer a
l'embouchure de la Loire.

Telles etaient les nouvelles ambigues, mais a peu pres rassurantes
pour lui personnellement, que d'Artagnan rapportait a Louis XIV,
lorsque le roi, suivi de toute la Cour, revint a Paris.

Louis, content de son succes, Louis, plus doux et plus affable
depuis qu'il se sentait plus puissant, n'avait pas cesse un seul
instant de chevaucher a la portiere de Mlle de La Valliere.

Tout le monde s'etait empresse de distraire les deux reines pour
leur faire oublier cet abandon du fils et de l'epoux. Tout
respirait l'avenir; le passe n'etait plus rien pour personne.
Seulement, ce passe venait comme une plaie douloureuse et
saignante aux coeurs de quelques ames tendres et devouees. Aussi,
le roi ne fut pas plutot installe chez lui, qu'il en recut une
preuve touchante.

Louis XIV venait de se lever et de prendre son premier repas,
quand son capitaine des mousquetaires se presenta devant lui.
D'Artagnan etait un peu pale et semblait gene.

Le roi s'apercut, au premier coup d'oeil, de l'alteration de ce
visage, ordinairement si egal.

-- Qu'avez-vous donc, d'Artagnan? dit-il.

-- Sire, il m'est arrive un grand malheur.

-- Mon Dieu! quoi donc?

-- Sire, j'ai perdu un de mes amis, M. du Vallon, a l'affaire de
Belle-Ile.

Et, en disant ces mots, d'Artagnan attachait son oeil de faucon
sur Louis XIV, pour deviner en lui le premier sentiment qui se
ferait jour.

-- Je le savais, repliqua le roi.

-- Vous le saviez et vous ne me l'avez pas dit? s'ecria le
mousquetaire.

-- A quoi bon? Votre douleur, mon ami, est si respectable! J'ai
du, moi, la menager. Vous instruire de ce malheur qui vous
frappait, d'Artagnan, c'etait en triompher a vos yeux. Oui, je
savais que M. du Vallon s'etait enterre sous les rochers de
Locmaria; je savais que M. d'Herblay m'a pris un vaisseau avec son
equipage pour se faire conduire a Bayonne. Mais j'ai voulu que
vous appreniez vous-meme ces evenements d'une maniere directe,
afin que vous fussiez convaincu que mes amis sont pour moi
respectables et sacres, que toujours en moi l'homme s'immolera aux
hommes, puisque le roi est si souvent force de sacrifier les
hommes a sa majeste, a sa puissance.

-- Mais, Sire, comment savez-vous?...

-- Comment savez-vous vous-meme, d'Artagnan?

-- Par cette lettre, Sire, que m'ecrit de Bayonne, Aramis, libre
et hors de peril.

-- Tenez, fit le roi en tirant de sa cassette, placee sur un
meuble voisin du siege ou d'Artagnan etait appuye, une lettre
copiee exactement sur celle d'Aramis, voici la meme lettre, que
Colbert m'a fait passer huit heures avant que vous receviez la
votre... Je suis bien servi, je l'espere.

-- Oui, Sire, murmura le mousquetaire, vous etiez le seul homme
dont la fortune fut capable de dominer la fortune et la force de
mes deux amis. Vous avez use, Sire; mais vous n'abuserez point,
n'est-ce pas?

-- D'Artagnan, dit le roi, avec un sourire plein de bienveillance,
je pourrais faire enlever M. d'Herblay sur les terres du roi
d'Espagne et me le faire amener ici vivant pour en faire justice.
D'Artagnan, croyez-le bien, je ne cederai pas a ce premier
mouvement, bien naturel. Il est libre, qu'il continue d'etre
libre.

-- Oh! Sire, vous ne resterez pas toujours aussi clement, aussi
noble, aussi genereux que vous venez de vous le montrer a mon
egard et a celui de M. d'Herblay; vous trouverez aupres de vous
des conseillers qui vous gueriront de cette faiblesse.

-- Non, d'Artagnan, vous vous trompez, quand vous accusez mon
conseil de vouloir me pousser a la rigueur. Le conseil de menager
M. d'Herblay vient de Colbert lui-meme.

-- Ah! Sire, fit d'Artagnan stupefait.

-- Quant a vous, continua le roi avec une bonte peu ordinaire,
j'ai plusieurs bonnes nouvelles a vous annoncer, mais vous les
saurez, mon cher capitaine, du moment ou j'aurai termine mes
comptes. J'ai dit que je voulais faire et que je ferais votre
fortune. Ce mot va devenir une realite.

-- Merci mille fois, Sire; je puis attendre, moi. Je vous en prie,
pendant que je vais et puis prendre patience, que Votre Majeste
daigne s'occuper de ces pauvres gens, qui, depuis longtemps,
assiegent votre antichambre, et viennent humblement deposer une
supplique aux pieds du roi.

-- Qui cela?

-- Des ennemis de Votre Majeste.

Le roi leva la tete.

-- Des amis de M. Fouquet, ajouta d'Artagnan.

-- Leurs noms?

-- M. Gourville, M. Pelisson et un poete, M. Jean de La Fontaine.

Le roi s'arreta un moment pour reflechir.

-- Que veulent-ils?

-- Je ne sais.

-- Comment sont-ils?

-- En deuil.

-- Que disent-ils?

-- Rien.

-- Que font-ils?

-- Ils pleurent.

-- Qu'ils entrent, dit le roi en froncant le sourcil.

D'Artagnan tourna rapidement sur lui-meme, leva la tapisserie qui
fermait l'entree de la chambre royale, et cria dans la salle
voisine:

-- Introduisez!

Bientot parurent a la porte du cabinet, ou se tenaient le roi et
son capitaine, les trois hommes que d'Artagnan avait nommes.

Sur leur passage regnait un profond silence. Les courtisans, a
l'approche des amis du malheureux surintendant des finances, les
courtisans, disons-nous, reculaient comme pour n'etre pas gates
par la contagion de la disgrace et de l'infortune.

D'Artagnan, d'un pas rapide, vint lui-meme prendre par la main ces
malheureux qui hesitaient et tremblaient a la porte du cabinet
royal; il les amena devant le fauteuil du roi, qui, refugie dans
l'embrasure d'une fenetre, attendait le moment de la presentation
et se preparait a faire aux suppliants un accueil rigoureusement
diplomatique.

Le premier des amis de Fouquet qui s'avanca fut Pelisson. Il ne
pleurait plus; mais ses larmes n'avaient uniquement tari que pour
que le roi put mieux entendre sa voix et sa priere.

Gourville se mordait les levres pour arreter ses pleurs par
respect du roi. La Fontaine ensevelissait son visage dans son
mouchoir, et l'on n'eut pas dit qu'il vivait, sans le mouvement
convulsif de ses epaules soulevees par ses sanglots.

Le roi avait garde toute sa dignite. Son visage etait impassible.
Il avait meme conserve le froncement de sourcil qui avait paru
quand d'Artagnan lui avait annonce ses ennemis. Il fit un geste
qui signifiait: "Parlez", et il demeura debout, couvant d'un
regard profond ces trois hommes desesperes.

Pelisson se courba jusqu'a terre, et La Fontaine s'agenouilla
comme on fait dans les eglises.

Cet obstine silence, trouble seulement par des soupirs et des
gemissements si douloureux, commencait a emouvoir chez le roi, non
pas la compassion, mais l'impatience.

-- Monsieur Pelisson, dit-il d'une voix breve et seche, monsieur
Gourville, et vous, monsieur...

Et il ne nomma pas La Fontaine.

-- Je verrais, avec un sensible deplaisir, que vous vinssiez me
prier pour un des plus grands criminels que doive punir ma
justice. Un roi ne se laisse attendrir que par les larmes ou par
les remords: larmes de l'innocence, remords des coupables. Je ne
croirai ni aux remords de M. Fouquet ni aux larmes de ses amis,
parce que l'un est gate jusqu'au coeur et que les autres doivent
redouter de me venir offenser chez moi. C'est pourquoi, monsieur
Pelisson, monsieur Gourville, et vous, monsieur... je vous prie de
ne rien dire qui ne temoigne hautement du respect que vous avez
pour ma volonte.

-- Sire, repondit Pelisson tremblant a ces terribles paroles, nous
ne sommes rien venus dire a Votre Majeste qui ne soit l'expression
la plus profonde du plus sincere respect et du plus sincere amour
qui sont dus au roi par tous ses sujets. La justice de Votre
Majeste est redoutable; chacun doit se courber sous les arrets
qu'elle prononce. Nous nous inclinons respectueusement devant
elle. Loin de nous la pensee de venir defendre celui qui a eu le
malheur d'offenser Votre Majeste. Celui qui a encouru votre
disgrace peut etre un ami pour nous, mais c'est un ennemi de
l'Etat. Nous l'abandonnerons en pleurant a la severite du roi.

-- D'ailleurs, interrompit le roi, calme par cette voix suppliante
et ces persuasives paroles, mon Parlement jugera. Je ne frappe pas
sans avoir pese le crime. Ma justice n'a pas l'epee sans avoir eu
les balances.

-- Aussi avons-nous toute confiance dans cette impartialite du
roi, et pouvons-nous esperer de faire entendre nos faibles voix,
avec l'assentiment de Votre Majeste, quand l'heure de defendre un
ami accuse aura sonne pour nous.

-- Alors, messieurs, que demandez-vous? dit le roi de son air
imposant.

-- Sire, continua Pelisson, l'accuse laisse une femme et une
famille. Le peu de bien qu'il avait suffit a peine a payer ses
dettes, et Mme Fouquet, depuis la captivite de son mari, est
abandonnee par tout le monde. La main de Votre Majeste frappe a
l'egal de la main de Dieu. Quand le Seigneur envoie la plaie de la
lepre ou de la peste a une famille, chacun fuit et s'eloigne de la
demeure du lepreux ou du pestifere. Quelquefois, mais bien
rarement, un medecin genereux ose seul approcher du seuil maudit,
le franchit avec courage et expose sa vie pour combattre la mort.
Il est la derniere ressource du mourant; il est l'instrument de la
misericorde celeste. Sire, nous vous supplions, a mains jointes, a
deux genoux, comme on supplie la Divinite; Mme Fouquet n'a plus
d'amis, plus de soutiens; elle pleure dans sa maison, pauvre et
deserte, abandonnee par tous ceux qui en assiegeaient la porte au
moment de la faveur; elle n'a plus de credit, elle n'a plus
d'espoir! Au moins, le malheureux sur qui s'appesantit votre
colere recoit de vous, tout coupable qu'il est, le pain que
mouillent chaque jour ses larmes. Aussi affligee, plus denuee que
son epoux, Mme Fouquet, celle qui eut l'honneur de recevoir Votre
Majeste a sa table, Mme Fouquet, l'epouse de l'ancien surintendant
des finances de Votre Majeste, Mme Fouquet n'a plus de pain!

Ici, le silence mortel qui enchainait le souffle des deux amis de
Pelisson fut rompu par l'eclat des sanglots, et d'Artagnan dont la
poitrine se brisait en ecoutant cette humble priere, tourna sur
lui-meme, vers l'angle du cabinet, pour mordre en liberte sa
moustache et comprimer ses soupirs.

Le roi avait conserve son oeil sec, son visage severe: mais la
rougeur etait montee a ses joues, et l'assurance de ses regards
diminuait visiblement.

-- Que souhaitez-vous? dit-il d'une voix emue.

-- Nous venons demander humblement a Votre Majeste, repliqua
Pelisson, que l'emotion gagnait peu a peu, de nous permettre, sans
encourir sa disgrace, de preter a Mme Fouquet deux mille pistoles,
recueillies parmi tous les anciens amis de son mari, pour que la
veuve ne manque pas des choses les plus necessaires a la vie.

A ce mot de _veuve_, prononce par Pelisson, quand Fouquet vivait
encore, le roi palit extremement; sa fierte tomba; la pitie lui
vint du coeur aux levres. Il laissa tomber un regard attendri sur
tous ces gens qui sanglotaient a ses pieds.

-- A Dieu ne plaise, repondit-il, que je confonde l'innocent avec
le coupable! Ceux-la me connaissent mal qui doutent de ma
misericorde envers les faibles. Je ne frapperai jamais que les
arrogants. Faites, messieurs, faites tout ce que votre coeur vous
conseillera pour soulager la douleur de Mme Fouquet. Allez,
messieurs, allez.

Les trois hommes se releverent silencieux, l'oeil aride. Les
larmes s'etaient taries au contact brulant de leurs joues et de
leurs paupieres. Ils n'eurent pas la force d'adresser un
remerciement au roi, lequel, d'ailleurs, coupa court a leurs
reverences solennelles en se retranchant vivement derriere son
fauteuil.

D'Artagnan demeura seul avec le roi.

-- Bien! dit-il en s'approchant du jeune prince, qui
l'interrogeait du regard; bien, mon maitre! Si vous n'aviez pas la
devise qui pare votre soleil, je vous en conseillerais une, quitte
a la faire traduire en latin par M. Conrart: "Doux au petit, rude
au fort!"

Le roi sourit et passa dans la salle voisine, apres avoir dit a
d'Artagnan:

-- Je vous donne le conge dont vous devez avoir besoin pour mettre
en ordre les affaires de feu M. du Vallon, votre ami.


Chapitre CCLXI -- Le testament de Porthos


A Pierrefonds, tout etait en deuil. Les cours etaient desertes,
les ecuries fermees, les parterres negliges.

Dans les bassins, s'arretaient d'eux-memes les jets d'eau, naguere
epanouis, bruyants et brillants.

Sur les chemins, autour du chateau, venaient quelques graves
personnages sur des mules ou sur des bidets de ferme. C'etaient
les voisins de campagne, les cures et les baillis des terres
limitrophes.

Tout ce monde entrait silencieusement au chateau, remettait sa
monture a un palefrenier morne, et se dirigeait, conduit par un
chasseur vetu de noir, vers la grande salle, ou, sur le seuil,
Mousqueton recevait les arrivants.

Mousqueton avait tellement maigri depuis deux jours, que ses
habits remuaient sur lui, pareils a ces fourreaux trop larges,
dans lesquels dansent les fers des epees.

Sa figure couperosee de rouge et de blanc, comme celle de la
Madone de Van Dyck, etait sillonnee par deux ruisseaux argentes
qui creusaient leur lit dans ses joues, aussi pleines jadis
qu'elles etaient flasques depuis son deuil.

A chaque nouvelle visite, Mousqueton trouvait de nouvelles larmes,
et c'etait pitie de le voir etreindre son gosier par sa grosse
main pour ne pas eclater en sanglots.

Toutes ces visites avaient pour but la lecture du testament de
Porthos, annoncee pour ce jour, et a laquelle voulaient assister
toutes les convoitises ou toutes les amities du mort, qui ne
laissait aucun parent apres lui.

Les assistants prenaient place a mesure qu'ils arrivaient, et la
grande salle venait d'etre fermee quand sonna l'heure de midi,
heure fixee pour la lecture.

Le procureur de Porthos, et c'etait naturellement le successeur de
maitre Coquenard, commenca par deployer lentement le vaste
parchemin sur lequel la puissante main de Porthos avait trace ses
volontes supremes.

Le cachet rompu, les lunettes mises, la toux preliminaire ayant
retenti, chacun tendit l'oreille. Mousqueton s'etait blotti dans
un coin pour mieux pleurer, pour moins entendre.

Tout a coup, la porte a deux battants de la grande salle, qui
avait ete refermee, s'ouvrit comme par un prodige, et une figure
male apparut sur le seuil, resplendissant dans la plus vive
lumiere du soleil.

C'etait d'Artagnan, qui etait arrive seul jusqu'a cette porte, et,
ne trouvant personne pour lui tenir l'etrier, avait attache son
cheval au heurtoir, et s'annoncait lui-meme.

L'eclat du jour envahissant la salle, le murmure des assistants,
et, plus que tout cela, l'instinct du chien fidele, arracherent
Mousqueton a sa reverie. Il releva la tete, reconnut le vieil ami
du maitre, et, hurlant de douleur, vint lui embrasser les genoux
en arrosant les dalles de ses larmes.

D'Artagnan releva le pauvre intendant, l'embrassa comme un frere,
et ayant salue noblement l'assemblee, qui s'inclinait tout entiere
en chuchotant son nom, il alla s'asseoir a l'extremite de la
grande salle de chene sculpte tenant toujours la main de
Mousqueton qui suffoquait et s'asseyait sur le marchepied.

Alors le procureur, qui etait emu comme les autres commenca la
lecture.

Porthos, apres une profession de foi des plus chretiennes,
demandait pardon a ses ennemis du tort qu'il avait pu leur causer.

A ce paragraphe, un rayon d'inexprimable orgueil glissa des yeux
de d'Artagnan. Il se rappelait le vieux soldat. Tous ces ennemis
de Porthos, terrasses par sa main vaillante, il en supputait le
nombre, et se disait que Porthos avait fait sagement de ne pas
detailler ses ennemis ou les torts causes a ceux-ci; sans quoi, le
besogne eut ete trop rude pour le lecteur.

Venait alors l'enumeration suivante:

"Je possede a l'heure qu'il est, par la grace de Dieu:

"1 deg. Le domaine de Pierrefonds, terres, bois, pres, eaux, forets,
entoures de bons murs;

"2 deg. Le domaine de Bracieux, chateau, forets, terres labourables,
formant trois fermes;

"3 deg. La petite terre du Vallon, ainsi nommee, parce qu'elle est
dans le vallon..."

-- Brave Porthos!

"4 deg. Cinquante metairies dans la Touraine, d'une contenance de cinq
cents arpents;

"5 deg. Trois moulins sur le Cher, d'un rapport de six cents livres
chacun;

"6 deg. Trois etangs dans le Berri, d'un rapport de deux cents livres
chacun.

"Quant aux biens _mobiliers_, ainsi nommes, parce qu'ils ne
peuvent se mouvoir, comme l'explique si bien mon savant ami
l'eveque de Vannes..."

D'Artagnan frissonna au souvenir lugubre de ce nom.

Le procureur continua imperturbablement:

"Ils consistent:

"1 deg. En des meubles que je ne saurais detailler ici faute d'espace,
et qui garnissent tous mes chateaux ou maisons, mais dont la liste
est dressee par mon intendant..."

Chacun tourna les yeux vers Mousqueton, qui s'abima dans sa
douleur.

"2 deg. En vingt chevaux de main et de trait que j'ai particulierement
dans mon chateau de Pierrefonds et qui s'appellent: _Bayard,
Roland, Charlemagne, Pepin, Dunois, La Hire, Ogier, Samson, Milon,
Nemrod, Urgande, Armide, Falstrade, Dalila, Rebecca, Yolande,
Finette, Grisette, Lisette et Musette._
_ _
"3 deg. En soixante chiens, formant six equipages, repartis comme il
suit: le premier, pour le cerf; le second, pour le loup; le
troisieme, pour le sanglier; le quatrieme, pour le lievre, et les
deux autres, pour l'arret ou la garde;

"4 deg. En armes de guerre et de chasse renfermees dans ma galerie
d'armes;

"5 deg. Mes vins d'Anjou, choisis pour Athos, qui les aimait
autrefois; mes vins de Bourgogne, de Champagne, de Bordeaux et
d'Espagne, garnissant huit celliers et douze caves en mes diverses
maisons;

"6 deg. Mes tableaux et statues qu'on pretend etre d'une grande
valeur, et qui sont assez nombreux pour fatiguer la vue.

"7 deg. Ma bibliotheque, composee de six mille volumes tout neufs, et
qu'on n'a jamais ouverts;

"8 deg. Ma vaisselle d'argent, qui s'est peut-etre un peu usee, mais
qui doit peser de mille a douze cents livres, car je pouvais a
grand-peine soulever le coffre qui la renferme, et ne faisais que
six fois le tour de ma chambre en le portant.

"9 deg. Tous ces objets, plus le linge de table et de service, sont
repartis dans les maisons que j'aimais le mieux..."

Ici, le lecteur s'arreta pour reprendre haleine. Chacun soupira,
toussa et redoubla d'attention. Le procureur reprit:

"J'ai vecu sans avoir d'enfants, et il est probable que je n'en
aurai pas, ce qui m'est une cuisante douleur. Je me trompe
cependant, car j'ai un fils en commun avec mes autres amis: c'est
M. Raoul Auguste-Jules de Bragelonne, veritable fils de M. le
comte de La Fere.

"Ce jeune seigneur m'a paru digne de succeder aux trois vaillants
gentilshommes dont je suis l'ami et le tres humble serviteur."

Ici, un bruit aigu se fit entendre. C'etait l'epee de d'Artagnan,
qui, glissant du baudrier, etait tombee sur la planche sonore.
Chacun tourna les yeux de ce cote, et l'on vit qu'une grande larme
avait coule des cils epais de d'Artagnan sur son nez aquilin, dont
l'arete lumineuse brillait ainsi qu'un croissant enflamme au
soleil.

"C'est pourquoi, continua le procureur, j'ai laisse tous mes
biens, meubles et immeubles, compris dans l'enumeration ci-dessus
faite, a M. le vicomte Raoul-Auguste-Jules de Bragelonne, fils de
M. le comte de La Fere, pour le consoler du chagrin qu'il parait
avoir, et le mettre en etat de porter glorieusement son nom..."

Un long murmure courut dans l'auditoire.

Le procureur continua, soutenu par l'oeil flamboyant de
d'Artagnan, qui, parcourant l'assemblee, retablit le silence
interrompu.

"A la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, de donner a M. le
chevalier d'Artagnan, capitaine des mousquetaires du roi, ce que
ledit chevalier d'Artagnan lui demandera de mes biens.

"A la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, de faire tenir une
bonne pension a M. le chevalier d'Herblay, mon ami, s'il avait
besoin de vivre en exil.

"A la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, d'entretenir ceux
de mes serviteurs qui ont fait dix ans de service chez moi, et de
donner cinq cents livres a chacun des autres.

"Je laisse a mon intendant Mousqueton tous mes habits de ville, de
guerre et de chasse, au nombre de quarante-sept, dans l'assurance
qu'il les portera jusqu'a les user pour l'amour et par souvenir de
moi.

"De plus, je legue a M. le vicomte de Bragelonne mon vieux
serviteur et fidele ami Mousqueton, deja nomme, a la charge par
ledit vicomte de Bragelonne d'agir en sorte que Mousqueton declare
en mourant qu'il n'a jamais cesse d'etre heureux."

En entendant ces mots, Mousqueton salua, pale et tremblant; ses
larges epaules frissonnaient convulsivement; son visage, empreint
d'une effrayante douleur, sortit de ses mains glacees, et les
assistants le virent trebucher, hesiter, comme si, voulant quitter
la salle, il cherchait une direction.

-- Mousqueton, dit d'Artagnan, mon bon ami, sortez d'ici; allez
faire vos preparatifs. Je vous emmene chez Athos, ou je m'en vais
en quittant Pierrefonds.

Mousqueton ne repondit rien. Il respirait a peine, comme si tout,
dans cette salle, lui devait etre desormais etranger. Il ouvrit la
porte et disparut lentement.

Le procureur acheva sa lecture, apres laquelle s'evanouirent
decus, mais pleins de respect, la plupart de ceux qui etaient
venus entendre les dernieres volontes de Porthos.

Quant a d'Artagnan, demeure seul apres avoir recu la reverence
ceremonieuse que lui avait faite le procureur il admirait cette
sagesse profonde du testateur qui venait de distribuer si
justement son bien au plus digne, au plus necessiteux, avec des
delicatesses que nul, parmi les plus fins courtisans et les plus
nobles coeurs, n'eut pu rencontrer aussi parfaites.

En effet, Porthos enjoignait a Raoul de Bragelonne de donner a
d'Artagnan tout ce que celui-ci demanderait. Il savait bien, ce
digne Porthos, que d'Artagnan ne demanderait rien; et, au cas ou
il eut demande quelque chose, nul, excepte lui-meme, ne lui
faisait sa part.

Porthos laissait une pension a Aramis, lequel, s'il eut eu l'envie
de demander trop, etait arrete par l'exemple de d'Artagnan; et ce
mot exil, jete par le testateur sans intention apparente, n'etait-
il la plus douce, la plus exquise critique de cette conduite
d'Aramis qui avait cause la mort de Porthos?

Enfin, il n'etait pas fait mention d'Athos dans le testament du
mort. Celui-ci, en effet, pouvait-il supposer que le fils
n'offrirait pas la meilleure part au pere? Le gros esprit de
Porthos avait juge toutes ces causes, saisi toutes ces nuances,
mieux que la loi, mieux que l'usage, mieux que le gout.

"Porthos etait un coeur", se dit d'Artagnan avec un soupir.

Et il lui sembla entendre un gemissement au plafond. Il pensa tout
de suite a ce pauvre Mousqueton, qu'il fallait distraire de sa
douleur.

A cet effet, d'Artagnan quitta la salle avec empressement pour
aller chercher le digne intendant, puisque celui-ci ne revenait
pas.

Il monta l'escalier qui conduisait au premier etage, et apercut
dans la chambre de Porthos un amas d'habits de toutes couleurs et
de toutes etoffes, sur lesquels Mousqueton s'etait couche apres
les avoir entasses lui-meme.

C'etait le lot du fidele ami. Ces habits lui appartenaient bien;
ils lui avaient ete bien donnes. On voyait la main de Mousqueton
s'etendre sur ces reliques, qu'il baisait de toutes ses levres, de
tout son visage, qu'il couvrait de tout son corps.

D'Artagnan s'approcha pour consoler le pauvre garcon.

-- Mon Dieu, dit-il, il ne bouge plus; il est evanoui!

D'Artagnan se trompait: Mousqueton etait mort.

Mort, comme le chien qui, ayant perdu son maitre, revient mourir
sur son habit.


Chapitre CCLXII -- La vieillesse d'Athos


Pendant que tous ces evenements separaient a jamais les quatre
mousquetaires, autrefois lies d'une facon qui paraissait
indissoluble, Athos, demeure seul apres le depart de Raoul,
commencait a payer son tribut a cette mort anticipee qu'on appelle
l'absence des gens aimes.

Revenu a sa maison de Blois, n'ayant plus meme Grimaud pour
recueillir un pauvre sourire quand il passait dans les parterres,
Athos sentait de jour en jour s'alterer la vigueur d'une nature
qui, depuis si longtemps semblait infaillible.

L'age, recule pour lui par la presence de l'objet cheri, arrivait
avec ce cortege de douleurs et de genes qui grossit a mesure qu'il
se fait attendre. Athos n'avait plus la son fils pour s'etudier a
marcher droit, a lever la tete, a donner le bon exemple; il
n'avait plus ces yeux brillants de jeune homme, foyer toujours
ardent ou se regenerait la flamme de ses regards.

Et puis, faut-il le dire? cette nature, exquise par sa tendresse
et sa reserve, ne trouvant plus rien qui contint ses elans, se
livrait au chagrin avec toute la fougue des natures vulgaires,
quand elles se livrent a la joie.

Le comte de La Fere, reste jeune jusqu'a sa soixante-deuxieme
annee, l'homme de guerre qui avait conserve sa force malgre les
fatigues, sa fraicheur d'esprit malgre les malheurs, sa douce
serenite d'ame et de corps malgre Milady, malgre Mazarin, malgre
La Valliere, Athos etait devenu un vieillard en huit jours, du
moment qu'il avait perdu l'appui de son arriere jeunesse.

Toujours beau, mais courbe, noble, mais triste, doux et chancelant
sous ses cheveux blanchis, il recherchait, depuis sa solitude, les
clairieres par lesquelles le soleil venait trouer le feuillage des
allees.

Le rude exercice de toute sa vie, il le desapprit quand Raoul ne
fut plus la. Les serviteurs, accoutumes a le voir leve des l'aube
en toute saison, s'etonnerent d'entendre sonner sept heures en ete
sans que leur maitre eut quitte le lit.

Athos demeurait couche, un livre sous son chevet, et il ne dormait
pas, et il ne lisait pas. Couche pour n'avoir plus a porter son
corps, il laissait l'ame et l'esprit s'elancer hors de l'enveloppe
et retourner a son fils ou a Dieu.

On fut bien effraye quelquefois de le voir, pendant des heures,
absorbe dans une reverie muette, insensible; il n'entendait plus
le pas du valet plein de crainte qui venait au seuil de la chambre
epier le sommeil ou le reveil du maitre. Il lui arrivait d'oublier
que le jour etait a moitie ecoule, que l'heure des deux premiers
repas etait passee. Alors on l'eveillait, il se levait, descendait
sous son allee sombre, puis revenait un peu au soleil comme pour
en partager une minute la chaleur avec l'enfant absent. Et puis la
promenade lugubre, monotone, recommencait jusqu'a ce que, epuise,
il regagnat la chambre et le lit, son domicile prefere.

Pendant plusieurs jours, le comte ne dit pas une parole. Il refusa
de recevoir les visites qui lui arrivaient, et, pendant la nuit,
on le vit rallumer sa lampe et passer de longues heures a ecrire
ou a feuilleter des parchemins.

Athos ecrivit une de ces lettres a Vannes, une autre a
Fontainebleau: elles demeurerent sans reponse. On sait pourquoi:
Aramis avait quitte la France; d'Artagnan voyageait de Nantes a
Paris, de Paris a Pierrefonds. Son valet de chambre remarqua qu'il
diminuait chaque jour quelques tours de sa promenade. La grande
allee de tilleuls devint bientot trop longue pour les pieds qui la
parcouraient jadis mille fois en un jour. On vit le comte aller
peniblement aux arbres du milieu, s'asseoir sur le banc de mousse
qui echancrait une allee laterale, et attendre ainsi le retour des
forces ou plutot le retour de la nuit.

Bientot cent pas l'extenuerent. Enfin, Athos ne voulut plus se
lever; il refusa toute nourriture, et ses gens epouvantes, bien
qu'il ne se plaignit pas, bien qu'il eut toujours le sourire aux
levres, bien qu'il continuat a parler de sa douce voix, ses gens
allerent a Blois chercher l'ancien medecin de feu Monsieur, et
l'amenerent au comte de La Fere, de telle facon qu'il put voir
celui-ci sans etre vu.

A cet effet, ils le placerent dans un cabinet voisin de la chambre
du malade et le supplierent de ne pas se montrer dans la crainte
de deplaire au maitre, qui n'avait pas demande de medecin.

Le docteur obeit; Athos etait une sorte de modele pour les
gentilshommes du pays; le Blaisois se vantait de posseder cette
relique sacree des vieilles gloires francaises; Athos etait un
bien grand seigneur, compare a ces noblesses comme le roi en
improvisait en touchant de son sceptre jeune et fecond les troncs
desseches des arbres heraldiques de la province.

On respectait, disons-nous, et l'on aimait Athos. Le medecin ne
put souffrir de voir pleurer ses gens et de voir s'attrouper les
pauvres du canton, a qui Athos donnait la vie et la consolation
par ses bonnes paroles et ses aumones. Il examina donc du fond de
sa cachette les allures du mal mysterieux qui courbait et mordait
de jour en jour plus mortellement un homme naguere encore plein de
vie et d'envie de vivre.

Il remarqua sur les joues d'Athos la pourpre de la fievre qui
s'allume et se nourrit, fievre lente, impitoyable, nee dans un pli
du coeur, s'abritant derriere ce rempart grandissant de la
souffrance qu'elle engendre, cause a la fois et effet d'une
situation perilleuse.

Le comte ne parlait a personne, disons-nous, il ne parlait pas
meme seul. Sa pensee craignait le bruit, elle touchait a ce degre
de surexcitation qui confine a l'extase. L'homme ainsi absorbe,
quand il n'appartient pas encore a Dieu, n'appartient deja plus a
la terre.

Le docteur demeura plusieurs heures a etudier cette douloureuse
lutte de la volonte contre une puissance superieure. Il
s'epouvanta de voir ces yeux toujours fixes, toujours attaches sur
le but invisible; il s'epouvanta de voir battre du meme mouvement
ce coeur dont jamais un soupir ne venait varier l'habitude;
quelquefois l'acuite de la douleur fait l'espoir du medecin.

Une demi-journee se passa ainsi. Le docteur prit son parti en
homme brave, en esprit ferme: il sortit brusquement de sa retraite
et vint droit a Athos, qui le vit sans temoigner plus de surprise
que s'il n'eut rien compris a cette apparition.

-- Monsieur le comte, pardon, dit le docteur en venant au malade
les bras ouverts, mais j'ai un reproche a vous faire; vous allez
m'entendre.

Et il s'assit au chevet d'Athos, qui sortit a grand-peine de sa
preoccupation.

-- Qu'y a-t-il, docteur? demanda le comte apres un silence.

-- Il y a que vous etes malade, monsieur, et que vous ne vous
faites pas traiter.

-- Moi, malade! dit Athos en souriant.

-- Fievre, consomption, affaiblissement, deperissement, monsieur
le comte!

-- Affaiblissement! repondit Athos. Est-ce possible? Je ne me leve
pas.

-- Allons, allons, monsieur le comte, pas de subterfuges! Vous
etes un bon chretien.

-- Je le crois, dit Athos.

-- Vous donneriez-vous la mort?

-- Jamais, docteur.

-- Eh bien! monsieur, vous vous en allez mourant; demeurer ainsi,
c'est un suicide; guerissez, monsieur le comte, guerissez!

-- De quoi? Trouvez le mal d'abord. Moi, jamais je ne me suis
trouve mieux, jamais le ciel ne m'a paru plus beau, jamais je n'ai
plus cheri mes fleurs.

-- Vous avez un chagrin cache.

-- Cache?... Non pas, j'ai l'absence de mon fils, docteur; voila
tout mon mal; je ne le cache pas.

-- Monsieur le comte, votre fils vit, il est fort, il a tout
l'avenir des gens de son merite et de sa race; vivez pour lui...

-- Mais je vis, docteur. Oh! soyez bien tranquille ajouta-t-il en
souriant avec melancolie, tant que Raoul vivra, on le saura bien;
car, tant qu'il vivra, je vivrai.

-- Que dites-vous?

-- Une chose bien simple. En ce moment, docteur, je laisse la vie
suspendue en moi. Ce serait une tache au-dessus de mes forces que
la vie oublieuse, dissipee, indifferente, quand je n'ai pas la
Raoul. Vous ne demandez point a la lampe de bruler quand
l'etincelle n'y a pas attache la flamme; ne me demandez pas de
vivre au bruit et a la clarte. Je vegete, je me dispose,
j'attends. Tenez, docteur, rappelez-vous ces soldats que nous
vimes tant de fois ensemble sur les ports ou ils attendaient
d'etre embarques; couches, indifferents, moitie sur un element,
moitie sur l'autre, ils n'etaient ni a l'endroit ou la mer allait
les porter, ni a l'endroit ou la terre allait les perdre; bagages
prepares, esprit tendu, regard fixe, ils attendaient. Je le
repete, ce mot, c'est celui qui peint ma vie presente. Couche
comme ces soldats, l'oreille tendue vers ces bruits qui
m'arrivent, je veux etre pret a partir au premier appel. Qui me
fera cet appel? la vie, ou la mort? Dieu, ou Raoul? Mes bagages
sont prets, mon ame est disposee, j'attends le signal...
J'attends, docteur, j'attends!

Le docteur connaissait la trempe de cet esprit, il appreciait la
solidite de ce corps; il reflechit un moment, se dit a lui-meme
que les paroles etaient inutiles, les remedes absurdes, et il
partit en exhortant les serviteurs d'Athos a ne le point
abandonner un moment.

Athos, le docteur parti, ne temoigna ni colere ni depit de ce
qu'on l'avait trouble; il ne recommanda meme pas qu'on lui remit
promptement les lettres qui viendraient: il savait bien que toute
distraction qui lui arrivait etait une joie, une esperance que ses
serviteurs eussent payee de leur sang pour la lui procurer.

Le sommeil etait devenu rare. Athos, a force de songer, s'oubliait
quelques heures au plus dans une reverie plus profonde, plus
obscure, que d'autres eussent appelee un reve. Ce repos momentane
donnait cet oubli au corps, que fatiguait l'ame; car Athos vivait
doublement pendant ces peregrinations de son intelligence. Une
nuit, il songea que Raoul s'habillait dans une tente, pour aller a
l'expedition commandee par M. de Beaufort en personne. Le jeune
homme etait triste, il agrafait lentement sa cuirasse, lentement
il ceignait son epee.

-- Qu'avez-vous donc? lui demanda tendrement son pere.

-- Ce qui m'afflige, c'est la mort de Porthos, notre si bon ami,
repondit Raoul; je souffre d'ici de la douleur que vous en
ressentirez la-bas.

Et la vision disparut avec le sommeil d'Athos.

Au point du jour, un des valets entra chez son maitre, et lui
remit une lettre venant d'Espagne.

L'ecriture d'Aramis, pensa le comte.

Et il lut.

-- Porthos est mort! s'ecria-t-il apres les premieres lignes. O
Raoul, Raoul, merci! tu tiens ta promesse, tu m'avertis!

Et Athos, pris d'une sueur mortelle, s'evanouit dans son lit sans
autre cause que sa faiblesse.


Chapitre CCLXIII -- Vision d'Athos


Quand cet evanouissement d'Athos eut cesse, le comte, presque
honteux d'avoir faibli devant cet evenement surnaturel, s'habilla
et demanda un cheval, bien decide a se rendre a Blois, pour nouer
des correspondances plus sures, soit avec l'Afrique, soit avec
d'Artagnan ou Aramis.

En effet, cette lettre d'Aramis instruisait le comte de La Fere du
mauvais succes de l'expedition de Belle-Ile. Elle lui donnait, sur
la mort de Porthos, assez de details pour que le coeur si tendre
et si devoue d'Athos fut emu jusqu'en ses dernieres fibres.

Athos voulut donc aller faire a son ami Porthos une derniere
visite. Pour rendre cet honneur a son ancien compagnon d'armes, il
comptait prevenir d'Artagnan, l'amener a recommencer le penible
voyage de Belle-Ile, accomplir en sa compagnie ce triste
pelerinage au tombeau du geant qu'il avait tant aime, puis revenir
dans sa maison, pour obeir a cette influence secrete qui le
conduisait a l'eternite par ces chemins mysterieux.

Mais, a peine les valets, joyeux, avaient-ils habille leur maitre,
qu'ils voyaient avec plaisir se preparer a un voyage qui devait
dissiper sa melancolie, a peine le cheval le plus doux de l'ecurie
du comte etait-il selle et conduit devant le perron, que le pere
de Raoul sentit sa tete s'embarrasser, ses jambes se rompre, et
qu'il comprit l'impossibilite ou il etait de faire un pas de plus.

Il demanda a etre porte au soleil; on l'etendit sur son banc de
mousse, ou il passa une grande heure avant de reprendre ses
esprits.

Rien n'etait plus naturel que cette atonie apres le repos inerte
des derniers jours. Athos prit un bouillon pour se donner des
forces, et trempa ses levres dessechees dans un verre plein du vin
qu'il aimait le mieux, ce vieux vin d'Anjou, mentionne par le bon
Porthos dans son admirable testament.

Alors, reconforte, libre d'esprit, il se fit amener son cheval;
mais il lui fallut l'aide des valets pour monter peniblement en
selle.

Il ne fit point cent pas: le frisson s'empara de lui au detour du
chemin.

-- Voila qui est etrange, dit-il a son valet de chambre, qui
l'accompagnait.

-- Arretons-nous, monsieur, je vous en conjure! repondit le fidele
serviteur. Voila que vous palissez.

-- Cela ne m'empechera pas de poursuivre ma route, puisque je suis
en chemin, replique le comte.

Et il rendit les renes a son cheval.

Mais soudain l'animal, au lieu d'obeir a la pensee de son maitre,
s'arreta. Un mouvement dont Athos ne se rendit pas compte avait
serre le mors.

-- Quelque chose, dit Athos, veut que je n'aille pas plus loin.
Soutenez-moi, ajouta-t-il en etendant les bras; vite, approchez!
je sens tous mes muscles qui se detendent, et je vais tomber de
cheval.

Le valet avait vu le mouvement fait par son maitre en meme temps
qu'il avait recu l'ordre. Il s'approcha vivement, recut le comte
dans ses bras, et, comme on n'etait pas encore assez eloigne de la
maison pour que les serviteurs, demeures sur le seuil de la porte
pour voir partir M. de La Fere, n'apercussent pas ce desordre dans
la marche ordinairement si reguliere de leur maitre, le valet de
chambre appela ses camarades du geste et de la voix; alors tous
accoururent avec empressement.

A peine Athos eut-il fait quelques pas pour retourner vers sa
maison, qu'il se trouva mieux. Sa vigueur sembla renaitre, et la
volonte lui revint de pousser vers Blois. Il fit faire une volte a
son cheval. Mais, au premier mouvement de celui-ci, il retomba
dans cet etat de torpeur et d'angoisse.

-- Allons, decidement, murmura-t-il, on veut que je reste chez
moi.

Ses gens s'approcherent; on le descendit de cheval; et tous le
porterent en courant vers sa maison. Tout fut bientot prepare dans
sa chambre; ils le coucherent dans son lit.

-- Vous ferez bien attention, leur dit-il en se disposant a
dormir, que j'attends aujourd'hui meme des lettres d'Afrique.

-- Monsieur apprendra sans doute avec plaisir que le fils de
Blaisois est monte a cheval pour gagner une heure sur le courrier
de Blois, repondit le valet de chambre.

-- Merci! repondit Athos avec son sourire de bonte.

Le comte s'endormit; son sommeil anxieux ressemblait a une
souffrance. Celui qui le veillait vit sur ses traits poindre, a
plusieurs reprises l'expression d'une torture interieure. Peut-
etre Athos revait-il. La journee se passa; le fils de Blaisois
revint; le courrier n'avait pas apporte de nouvelles. Le comte
calculait avec desespoir les minutes, il fremissait quand ces
minutes avaient forme une heure. L'idee qu'on l'avait oublie la-
bas lui vint une fois et lui couta une atroce douleur au coeur.

Personne, dans la maison, n'esperait plus que le courrier arrivat,
son heure etait passee depuis longtemps. Quatre fois, l'expres
envoye a Blois avait reitere son voyage, et rien n'etait venu a
l'adresse du comte.

Athos savait que ce courrier n'arrivait qu'une fois par semaine.
C'etait donc un retard de huit mortels jours a subir.

Il commenca la nuit avec cette douloureuse persuasion.

Tout ce qu'un homme malade et irrite par la souffrance peut
ajouter de sombres suppositions a des probabilites deja tristes,
Athos l'entassa pendant les premieres heures de cette mortelle
nuit.

La fievre monta; elle envahit la poitrine, ou le feu prit bientot,
suivant l'expression du medecin qu'on avait ramene de Blois au
dernier voyage du fils de Blaisois.

Bientot elle gagna la tete. Le medecin pratiqua successivement
deux saignees qui la degagerent, mais qui affaiblirent le malade
et ne laisserent la force d'action qu'a son cerveau.

Cependant cette fievre redoutable avait cesse. Elle assiegeait de
ses derniers battements les extremites engourdies; elle finit par
ceder tout a fait lorsque minuit sonna.

Le medecin, voyant ce mieux incontestable, regagna Blois apres
avoir ordonne quelques prescriptions et declare que le comte etait
sauve.

Alors commenca, pour Athos, une situation etrange, indefinissable.
Libre de penser, son esprit se porta vers Raoul, vers ce fils
bien-aime. Son imagination lui montra les champs de l'Afrique aux
environs de Djidgelli, ou M. de Beaufort avait du debarquer avec
son armee.

C'etaient des roches grises toutes verdies en certains endroits
par l'eau de la mer, quand elle vient fouetter la plage pendant
les tourmentes et les tempetes.

Au-dela du rivage, diapre de ces roches semblables a des tombes,
montait en amphitheatre, parmi les lentisques et les cactus, une
sorte de bourgade pleine de fumee, de bruits obscurs et de
mouvements effares.

Tout a coup, du sein de cette fumee se degagea une flamme qui
parvint, bien qu'en rampant, a couvrir toute la surface de cette
bourgade, et qui grandit peu a peu, englobant tout dans ses
tourbillons rouges; pleurs, cris, bras etendus au ciel. Ce fut,
pendant un moment, un pele-mele affreux de madriers s'ecroulant,
de lames tordues, de pierres calcinees, d'arbres grilles,
disparus.

Chose etrange! dans ce chaos ou Athos distinguait des bras leves,
ou il entendait des cris, des sanglots, des soupirs, il ne vit
jamais une figure humaine.

Le canon tonnait au loin, la mousqueterie petillait, la mer
mugissait, les troupeaux s'echappaient en bondissant sur les talus
verdoyants. Mais pas un soldat pour approcher la meche aupres des
batteries de canon, pas un marin pour aider a la manoeuvre de
cette flotte, pas un pasteur pour ces troupeaux.

Apres la ruine du village et la destruction des forts qui le
dominaient, ruine et destruction operees magiquement, sans la
cooperation d'un seul etre humain, la flamme s'eteignit, la fumee
recommenca de monter, puis diminua d'intensite, palit et s'evapora
completement.

La nuit alors se fit dans ce paysage; une nuit opaque sur terre,
brillante au firmament; les grosses etoiles flamboyantes qui
scintillent au ciel africain brillaient sans rien eclairer
qu'elles-memes autour d'elles.

Un long silence s'etablit qui servit a reposer un moment
l'imagination troublee d'Athos, et, comme il sentait que ce qu'il
avait a voir n'etait pas termine, il appliqua plus attentivement
les regards de son intelligence sur le spectacle etrange que lui
reservait son imagination.

Ce spectacle continua bientot pour lui.

Une lune douce et pale se leva derriere les versants de la cote,
et moirant d'abord des plis onduleux de la mer, qui semblait
s'etre calmee apres les mugissements qu'elle avait fait entendre
pendant la vision d'Athos, la lune, disons-nous, vint attacher ses
diamants et ses opales aux broussailles et aux halliers de la
colline.

Les roches grises, comme autant de fantomes silencieux et
attentifs, semblerent dresser leurs tetes verdatres pour examiner
aussi le champ de bataille a la clarte de la lune, et Athos
s'apercut que ce champ, entierement vide pendant le combat, etait
maintenant jonche de corps abattus.

Un inexplicable frisson de crainte et d'horreur saisit son ame,
quand il reconnut l'uniforme blanc et bleu des soldats de
Picardie, leurs longues piques au manche bleu et leurs mousquets
marques de la fleur de lis a la crosse;

Quand il vit toutes les blessures beantes et froides regarder le
ciel azure, comme pour lui redemander les ames auxquelles elles
avaient livre passage;

Quand il vit les chevaux, eventres, mornes, la langue pendante de
cote hors des levres, dormir dans le sang glace repandu autour
d'eux, et qui souillait leurs housses et leurs crinieres;

Quand il vit le cheval blanc de M. de Beaufort etendu, la tete
fracassee, au premier rang sur le champ des morts.

Athos passa une main froide sur son front, qu'il s'etonna de ne
pas trouver brulant. Il se convainquit, par cet attouchement,
qu'il assistait, comme un spectateur sans fievre, au lendemain
d'une bataille livree sur le rivage de Djidgelli par l'armee
expeditionnaire, qu'il avait vue quitter les cotes de France et
disparaitre a l'horizon, et dont il avait salue, de la pensee et
du geste, la derniere lueur du coup de canon envoye par le duc, en
signe d'adieu a la patrie.

Qui pourra peindre le dechirement mortel avec lequel son ame,
suivant comme un oeil vigilant la trace de ces cadavres, les alla
tous regarder les uns apres les autres, pour reconnaitre si parmi
eux ne dormait pas Raoul? Qui pourra exprimer la joie enivrante,
divine, avec laquelle Athos s'inclina devant Dieu, et le remercia
de n'avoir pas vu celui qu'il cherchait avec tant de crainte parmi
les morts?

En effet, tombes morts a leur rang, roidis, glaces, tous ces
morts, bien reconnaissables, semblaient se tourner avec
complaisance et respect vers le comte de La Fere, pour etre mieux
vus de lui pendant son inspection funebre.

Cependant, il s'etonnait voyant tous ces cadavres, de ne pas
apercevoir les survivants.

Il en etait venu a ce point d'illusion, que cette vision etait
pour lui un voyage reel fait par le pere en Afrique, pour obtenir
des renseignements plus exacts sur le fils.

Aussi, fatigue d'avoir tant parcouru de mers et de continents, il
cherchait a se reposer sous une des tentes abritees derriere un
rocher, et sur le sommet desquelles flottait le pennon blanc
fleurdelise. Il chercha un soldat pour etre conduit vers la tente
de M. de Beaufort.

Alors, pendant que son regard errait dans la plaine, se tournant
de tous les cotes, il vit une forme blanche apparaitre derriere
les myrtes resineux.

Cette figure etait vetue d'un costume d'officier: elle tenait en
main une epee brisee; elle s'avanca lentement vers Athos, qui,
s'arretant tout a coup et fixant son regard sur elle, ne parlait
pas, ne remuait pas, et qui voulait ouvrir ses bras, parce que
dans cet officier silencieux et pale, il venait de reconnaitre
Raoul.

Le comte essaya un cri, qui demeura etouffe dans son gosier.
Raoul, d'un geste, lui indiquait de se taire en mettant un doigt
sur sa bouche et en reculant peu a peu, sans qu'Athos vit ses
jambes se mouvoir.

Le comte, plus pale que Raoul, plus tremblant, suivit son fils en
traversant peniblement bruyeres et buissons, pierres et fosses.
Raoul ne paraissait pas toucher la terre, et nul obstacle
n'entravait la legerete de sa marche.

Le comte, que les accidents de terrain fatiguaient, s'arreta
bientot epuise. Raoul lui faisait toujours signe de le suivre. Le
tendre pere, auquel l'amour redonnait des forces, essaya un
dernier mouvement et gravit la montagne a la suite du jeune homme,
qui l'attirait par son geste et son sourire.

Enfin, il toucha la crete de cette colline, et vit se dessiner en
noir, sur l'horizon blanchi par la lune, les formes aeriennes,
poetiques de Raoul. Athos etendait la main pour arriver pres de
son fils bien-aime, sur le plateau, et celui-ci lui tendait aussi
la sienne; mais soudain, comme si le jeune homme eut ete entraine
malgre lui, reculant toujours, il quitta la terre, et Athos vit le
ciel briller entre les pieds de son enfant et le sol de la
colline.

Raoul s'elevait insensiblement dans le vide, toujours souriant,
toujours appelant du geste; il s'eloignait vers le ciel.

Athos poussa un cri de tendresse effrayee; il regarda en bas. On
voyait un camp detruit, et, comme des atomes immobiles, tous ces
blancs cadavres de l'armee royale.

Et puis, en relevant la tete, il voyait toujours, toujours, son
fils qui l'invitait a monter avec lui.


Chapitre CCLXIV -- L'ange de la mort


Athos en etait la de sa vision merveilleuse, quand le charme fut
soudain rompu par un grand bruit parti des portes exterieures de
la maison.

On entendit un cheval galoper sur le sable durci de la grande
allee, et les rumeurs des conversations les plus bruyantes et les
plus animees monterent jusqu'a la chambre ou revait le comte.

Athos ne bougea pas de la place qu'il occupait; a peine tourna-t-
il sa tete du cote de la porte pour percevoir plus tot les bruits
qui arrivaient jusqu'a lui.

Un pas alourdi monta le perron; le cheval, qui galopait naguere
avec tant de rapidite, partit lentement du cote de l'ecurie.
Quelques fremissements accompagnaient ces pas qui, peu a peu, se
rapprochaient de la chambre d'Athos.

Alors une porte s'ouvrit, et Athos, se tournant un peu du cote ou
venait le bruit, cria d'une voix faible:

-- C'est un courrier d'Afrique, n'est-ce pas?

-- Non, monsieur le comte, repondit une voix qui fit tressaillir
sur son lit le pere de Raoul.

-- Grimaud! murmura-t-il.

Et la sueur commenca de glisser le long de ses joues amaigries.

Grimaud apparut sur le seuil. Ce n'etait plus le Grimaud que nous
avons vu, jeune encore par le courage et par le devouement, alors
qu'il sautait le premier dans la barque destinee a porter Raoul de
Bragelonne aux vaisseaux de la flotte royale.

C'etait un severe et pale vieillard, aux habits couverts de
poudre, aux rares cheveux blanchis par les annees. Il tremblait en
s'appuyant au chambranle de la porte, et faillit tomber en voyant
de loin, et a la lueur des lampes, le visage de son maitre.

Ces deux hommes, qui avaient tant vecu l'un avec l'autre en
communaute d'intelligence et dont les yeux, habitues a economiser
les expressions, savaient se dire silencieusement tant de choses;
ces deux vieux amis, aussi nobles l'un que l'autre par le coeur,
s'ils etaient inegaux par la fortune et la naissance, demeurerent
interdits en se regardant. Ils venaient, avec un seul coup d'oeil,
de lire au plus profond du coeur l'un de l'autre.

Grimaud portait sur son visage l'empreinte d'une douleur deja
vieillie d'une habitude lugubre. Il semblait n'avoir plus a son
usage qu'une seule traduction de ses pensees.

Comme jadis il s'etait accoutume a ne plus parler, il s'habituait
a ne plus sourire.

Athos lut d'un coup d'oeil toutes ces nuances sur le visage de son
fidele serviteur, et, du meme ton qu'il eut pris pour parler a
Raoul dans son reve:

-- Grimaud, dit-il, Raoul est mort, n'est-ce pas?

Derriere Grimaud, les autres serviteurs ecoutaient palpitants, les
yeux fixes sur le lit du malade.

Ils entendirent la terrible question, et un silence effrayant la
suivit.

-- Oui, repondit le vieillard en arrachant ce monosyllabe de sa
poitrine avec un rauque soupir.

Alors s'eleverent des voix lamentables qui gemirent sans mesure et
emplirent de regrets et de prieres la chambre ou ce pere agonisant
cherchait des yeux le portrait de son fils.

Ce fut pour Athos comme la transition qui le conduisit a son reve.

Sans pousser un cri, sans verser une larme, patient, doux et
resigne comme les martyrs, il leva les yeux au ciel afin d'y
revoir, s'elevant au-dessus de la montagne de Djidgelli, l'ombre
chere qui s'eloignait de lui au moment ou Grimaud etait arrive.

Sans doute, en regardant au ciel, en reprenant son merveilleux
songe, il repassa par les memes chemins ou la vision a la fois si
terrible et si douce l'avait conduit naguere; car, apres avoir
ferme doucement les yeux; il les rouvrit et se mit a sourire: il
venait de voir Raoul qui lui souriait a son tour.

Les mains jointes sur sa poitrine, le visage tourne vers la
fenetre, baigne par l'air frais de la nuit qui apportait a son
chevet les aromes des fleurs et des bois, Athos entra pour n'en
plus sortir, dans la contemplation de ce paradis que les vivants
ne voient jamais.

Dieu voulut sans doute ouvrir a cet elu les tresors de la
beatitude eternelle, a l'heure ou les autres hommes tremblent
d'etre severement recus par le Seigneur, et se cramponnent a cette
vie qu'ils connaissent, dans la terreur de l'autre vie qu'ils
entrevoient aux sombres et severes flambeaux de la mort.

Athos etait guide par l'ame pure et sereine de son fils, qui
aspirait l'ame paternelle. Tout pour ce juste fut melodie et
parfum, dans le rude chemin que prennent les ames pour retourner
dans la celeste patrie.

Apres une heure de cette extase, Athos eleva doucement ses mains
blanches comme la cire; le sourire ne quitta point ses levres, et
il murmura, si bas, si bas qu'a peine on l'entendit, ces deux mots
adresses a Dieu ou a Raoul:

-- _Me voici!_

Et ses mains retomberent lentement comme si lui-meme les eut
reposees sur le lit.

La mort avait ete commode et caressante a cette noble creature.
Elle lui avait epargne les dechirements de l'agonie, les
convulsions du depart supreme; elle avait ouvert d'un doigt
favorable les portes de l'eternite a cette grande ame digne de
tous ses respects.

Dieu l'avait sans doute ordonne ainsi, pour que le souvenir pieux
de cette mort si douce restat dans le coeur des assistants et dans
la memoire des autres hommes, trepas qui fit aimer le passage de
cette vie a l'autre a ceux dont l'existence sur cette terre ne
peut faire redouter le jugement dernier.

Athos garda meme dans l'eternel sommeil ce sourire placide et
sincere, ornement qui devait l'accompagner dans le tombeau. La
quietude de ses traits, le calme de son neant, firent douter
longtemps ses serviteurs qu'il eut quitte la vie.

Les gens du comte voulurent emmener Grimaud, qui, de loin,
devorait ce visage palissant et n'approchait point, dans la
crainte pieuse de lui apporter le souffle de la mort. Mais
Grimaud, tout fatigue qu'il etait, refusa de s'eloigner. Il
s'assit sur le seuil, gardant son maitre avec la vigilance d'une
sentinelle, et jaloux de recueillir son premier regard au reveil,
son dernier soupir a la mort.

Les bruits s'eteignaient dans toute la maison, et chacun
respectait le sommeil du seigneur. Mais Grimaud, en pretant
l'oreille, s'apercut que le comte ne respirait plus.

Il se souleva, ses mains appuyees sur le sol, et, de sa place,
regarda s'il ne s'eveillerait pas un tressaillement dans le corps
de son maitre.

Rien! la peur le prit; il se leva tout a fait, et, au meme moment,
il entendit marcher dans l'escalier; un bruit d'eperons heurtes
par une epee, son belliqueux, familier a ses oreilles, l'arreta
comme il allait marcher vers le lit d'Athos. Une voix plus
vibrante encore que le cuivre et l'acier retentit a trois pas de
lui.

-- Athos! Athos! mon ami! criait cette voix emue jusqu'aux larmes.

-- Monsieur le chevalier d'Artagnan! balbutia Grimaud.

-- Ou est-il? continua le mousquetaire.

Grimaud lui saisit le bras dans ses doigts osseux, et lui montra
le lit, sur les draps duquel tranchait deja la teinte livide du
cadavre.

Une respiration haletante, le contraire d'un cri aigu, gonfla la
gorge de d'Artagnan.

Il s'avanca sur la pointe du pied, frissonnant, epouvante du bruit
que faisaient ses pas sur le parquet, et le coeur dechire par une
angoisse sans nom. Il approcha son oreille de la poitrine d'Athos,
son visage de la bouche du comte. Ni bruit ni souffle. D'Artagnan
recula.

Grimaud, qui l'avait suivi des yeux et pour qui chacun de ses
mouvements avait ete une revelation, vint timidement s'asseoir au
pied du lit, et colla ses levres sur le drap que soulevaient les
pieds roidis de son maitre.

Alors on vit de larges pleurs s'echapper de ses yeux rougis.

Ce vieillard au desespoir, qui larmoyait courbe sans proferer une
parole, offrait le plus emouvant spectacle que d'Artagnan, dans sa
vie d'emotions, eut jamais rencontre.

Le capitaine resta debout en contemplation devant ce mort
souriant, qui semblait avoir garde sa derniere pensee pour faire a
son meilleur ami, a l'homme qu'il avait le plus aime apres Raoul,
un accueil gracieux, meme au-dela de la vie, et, comme pour
repondre a cette supreme flatterie de l'hospitalite, d'Artagnan
alla baiser Athos au front et, de ses doigts tremblants, lui ferma
les yeux.

Puis il s'assit au chevet du lit, sans peur de ce mort qui lui
avait ete si doux et si bienveillant pendant trente-cinq annees;
il se nourrit avidement des souvenirs que le noble visage du comte
lui ramenait en foule a l'esprit, les uns fleuris et charmants
comme ce sourire, les autres sombres, mornes et glaces, comme
cette figure aux yeux clos pour l'eternite.

Tout a coup, le flot amer qui montait de minute en minute envahit
son coeur, et lui brisa la poitrine. Incapable de maitriser son
emotion, il se leva, et, s'arrachant violemment de cette chambre,
ou il venait de trouver mort celui auquel il venait apporter la
nouvelle de la mort de Porthos, il poussa des sanglots si
dechirants, que les valets, qui semblaient n'attendre qu'une
explosion de douleur, y repondirent par leurs clameurs lugubres,
et les chiens du seigneur par leurs lamentables hurlements.

Grimaud fut le seul qui n'eleva pas la voix. Meme dans le
paroxysme de sa douleur, il n'eut pas ose profaner la mort, ni
pour la premiere fois troubler le sommeil de son maitre. Athos,
d'ailleurs, l'avait habitue a ne parler jamais.

Au point du jour, d'Artagnan, qui avait erre dans la salle basse
en se mordant les poings pour etouffer ses soupirs, d'Artagnan
monta encore une fois l'escalier, et, guettant le moment ou
Grimaud tournerait la tete de son cote, il lui fit signe de venir
a lui, ce que le fidele serviteur executa sans faire plus de bruit
qu'une ombre.

D'Artagnan redescendit suivi de Grimaud.

Une fois au vestibule, prenant les mains du vieillard:

-- Grimaud, dit-il, j'ai vu comment le pere est mort: dis-moi
maintenant comment est mort le fils.

Grimaud tira de son sein une large lettre, sur l'enveloppe de
laquelle etait tracee l'adresse d'Athos. Il reconnut l'ecriture de
M. de Beaufort, brisa le cachet et se mit a lire en arpentant, aux
premiers rayons du jour bleuatre, la sombre allee de vieux
tilleuls foulee par les pas encore visibles du comte qui venait de
mourir.


Chapitre CCLXV -- Bulletin


Le duc de Beaufort ecrivait a Athos. La lettre destinee a l'homme
n'arrivait qu'au mort. Dieu changeait l'adresse.

"Mon cher comte, ecrivait le prince avec sa grande ecriture
d'ecolier malhabile, un grand malheur nous frappe au milieu d'un
grand triomphe. Le roi perd un soldat des plus braves. Je perds un
ami. Vous perdez M. de Bragelonne.

"Il est mort glorieusement, et si glorieusement, que je n'ai pas
la force de pleurer comme je voudrais.

"Recevez mes tristes compliments, mon cher comte. Le Ciel nous
distribue les epreuves selon la grandeur de notre coeur. Celle-la
est immense, mais non au-dessus de votre courage.

"Votre bon ami,

"Le duc de Beaufort."

Cette lettre renfermait une relation ecrite par un des secretaires
du prince. C'etait le plus touchant recit et le plus vrai de ce
lugubre episode qui denouait deux existences.

D'Artagnan, accoutume aux emotions de la bataille, et le coeur
cuirasse contre les attendrissements, ne put s'empecher de
tressaillir en lisant le nom de Raoul, le nom de cet enfant cheri,
devenu, comme son pere, une ombre.

"Le matin, disait le secretaire du prince, M. le duc commanda
l'attaque. Normandie et Picardie avaient pris position dans les
roches grises dominees par le talus de la montagne, sur le versant
de laquelle s'elevent les bastions de Djidgelli.

"Le canon, commencant a tirer, engagea l'action; les regiments
marcherent pleins de resolution; les piquiers avaient la pique
haute; les porteurs de mousquets avaient l'arme au bras. Le prince
suivait attentivement la marche et le mouvement des troupes, qu'il
etait pret a soutenir avec une forte reserve.

"Aupres de Monseigneur etaient les plus vieux capitaines et ses
aides de camp. M. le vicomte de Bragelonne avait recu l'ordre de
ne pas quitter Son Altesse.

"Cependant le canon de l'ennemi, qui d'abord avait tonne
indifferemment contre les masses, avait regle son feu, et les
boulets, mieux diriges, etaient venus tuer quelques hommes autour
du prince. Les regiments formes en colonne, et qui s'avancaient
contre les remparts, furent un peu maltraites. Il y avait
hesitation de la part de nos troupes, qui se voyaient mal
secondees par notre artillerie. En effet, les batteries qu'on
avait etablies la veille n'avaient qu'un tir faible et incertain,
en raison de leur position. La direction de bas en haut nuisait a
la justesse des coups et de la portee.

"Monseigneur, comprenant le mauvais effet de cette position de
l'artillerie de siege, commanda aux fregates embossees dans la
petite rade de commencer un feu regulier contre la place.

"Pour porter cet ordre, M. de Bragelonne s'offrit tout d'abord;
mais Monseigneur refusa d'acquiescer a la demande du vicomte.

"Monseigneur avait raison, puisqu'il aimait et voulait menager ce
jeune seigneur; il avait bien raison, et l'evenement se chargea de
justifier sa prevision et son refus; car, a peine le sergent que
Son Altesse avait charge du message sollicite par M. de Bragelonne
fut-il arrive au bord de la mer, que deux gros coups de longue
escopette partirent des rangs de l'ennemi et vinrent l'abattre.

"Le sergent tomba sur le sable mouille qui but son sang.

"Ce que voyant, M. de Bragelonne sourit a Monseigneur, lequel lui
dit:

"-- Vous voyez, vicomte, je vous sauve la vie. Rapportez-le plus
tard a M. le comte de La Fere, afin que, l'apprenant de vous, il
m'en sache gre, a moi.

"Le jeune seigneur sourit tristement et repondit au duc:

"-- Il est vrai, monseigneur, sans votre bienveillance, j'aurais
ete tue la-bas ou est tombe ce pauvre sergent, et en un fort grand
repos.

"M. de Bragelonne fit cette reponse d'un tel air, que Monseigneur
repliqua vivement:

"-- Vrai Dieu! jeune homme, on dirait que l'eau vous en vient a la
bouche: mais, par l'ame de Henri IV! j'ai promis a votre pere de
vous ramener vivant, et, s'il plait au Seigneur, je tiendrai ma
parole.

"M. de Bragelonne rougit, et, d'une voix plus basse:

"-- Monseigneur, dit-il, pardonnez-moi, je vous en prie; c'est que
j'ai toujours eu le desir d'aller aux occasions, et qu'il est doux
de se distinguer devant son general, surtout quand le general est
M. le duc de Beaufort.

"Monseigneur s'adoucit un peu, et, se tournant vers ses officiers
qui se pressaient autour de lui, donna differents ordres.

"Les grenadiers des deux regiments arriverent assez pres des
fosses et des retranchements pour y lancer leurs grenades, qui
firent peu d'effet.

"Cependant, M. d'Estrees, qui commandait la flotte, ayant vu la
tentative du sergent pour approcher des vaisseaux, comprit qu'il
fallait tirer sans ordres et ouvrir le feu.

"Alors les Arabes, se voyant frappes par les boulets de la flotte
et par les ruines et les eclats de leurs mauvaises murailles,
pousserent des cris effrayants.

"Leurs cavaliers descendirent la montagne au galop, courbes sur
leurs selles, et se lancerent a fond de train sur les colonnes
d'infanterie, qui, croisant les piques, arreterent cet elan
fougueux. Repousses par l'attitude ferme du bataillon, les Arabes
vinrent de grande furie se rejeter vers l'etat-major qui n'etait
point garde en ce moment.

"Le danger fut grand: Monseigneur tira l'epee; ses secretaires et
ses gens l'imiterent; les officiers de sa suite engagerent un
combat avec ces furieux.

"Ce fut alors que M. de Bragelonne put contenter l'envie qu'il
manifestait depuis le commencement de l'action. Il combattit pres
du prince avec une vigueur de Romain, et tua trois Arabes avec sa
petite epee.

"Mais il etait visible que sa bravoure ne venait pas d'un
sentiment d'orgueil, naturel a tous ceux qui combattent. Elle
etait impetueuse, affectee, forcee meme; il cherchait a s'enivrer
du bruit et du carnage.

"Il s'echauffa de telle sorte, que Monseigneur lui cria d'arreter.

"Il dut entendre la voix de Son Altesse, puisque nous
l'entendions, nous qui etions a ses cotes. Cependant il ne
s'arreta pas, et continua de courir vers les retranchements.

"Comme M. de Bragelonne etait un officier fort soumis, cette
desobeissance aux ordres de Monseigneur surprit fort tout le
monde, et M. de Beaufort redoubla d'instances, en criant:

"-- Arretez, Bragelonne! Ou allez-vous? Arretez! reprit
Monseigneur, je vous l'ordonne.

"Nous tous, imitant le geste de M. le duc, nous avions leve la
main. Nous attendions que le cavalier tournat bride; mais
M. de Bragelonne courait toujours vers les palissades.

"-- Arretez, Bragelonne! repeta le prince d'une voix tres forte;
arretez au nom de votre pere!

"A ces mots, M. de Bragelonne se retourna, son visage exprimait
une vive douleur, mais il ne s'arretait pas; nous jugeames alors
que son cheval l'emportait.

"Quand M. le duc eut devine que le vicomte n'etait plus maitre de
son cheval, et qu'il l'eut vu depasser les premiers grenadiers,
Son Altesse cria:

"-- Mousquetaires, tuez-lui son cheval! Cent pistoles a qui mettra
bas le cheval!

"Mais de tirer sur la bete sans atteindre le cavalier, qui eut pu
l'esperer? Aucun n'osait. Enfin il s'en presenta un, c'etait enfin
tireur du regiment de Picardie, nomme La Luzerne, qui coucha en
joue l'animal, tira et l'atteignit a la croupe, car on vit le sang
rougir le pelage blanc du cheval; seulement, au lieu de tomber, le
maudit genet s'emporta plus furieusement encore.

"Tout Picardie, qui voyait ce malheureux jeune homme courir a la
mort, criait a tue-tete: "Jetez-vous en bas, monsieur le vicomte!
en bas, en bas, jetez-vous en bas!" M. de Bragelonne etait un
officier fort aime dans toute l'armee.

"Deja le vicomte etait arrive a portee de pistolet du rempart; une
decharge partit et l'enveloppa de feu et de fumee. Nous le
perdimes de vue; la fumee dissipee, on le revit a pied, debout;
son cheval venait d'etre tue.

"Le vicomte fut somme de se rendre par les Arabes; mais il leur
fit un signe negatif avec sa tete, et continua de marcher aux
palissades.

"C'etait une imprudence mortelle. Cependant toute l'armee lui sut
gre de ne point reculer, puisque le malheur l'avait conduit si
pres. Il marcha quelques pas encore, et les deux regiments lui
battirent des mains.

"Ce fut encore a ce moment que la seconde decharge ebranla de
nouveau les murailles, et le vicomte de Bragelonne disparut une
seconde fois dans le tourbillon; mais, cette fois, la fumee eut
beau se dissiper, nous ne le vimes plus debout. Il etait couche,
la tete plus bas que les jambes, sur les bruyeres, et les Arabes
commencerent a vouloir sortir de leurs retranchements pour venir
lui couper la tete ou prendre son corps, comme c'est la coutume
chez les infideles.

"Mais Son Altesse M. le duc de Beaufort avait suivi tout cela du
regard, et ce triste spectacle lui avait arrache de grands et
douloureux soupirs. Il se mit donc a crier, voyant les Arabes
courir comme des fantomes blancs parmi les lentisques:

"-- Grenadiers, piquiers, est-ce que vous leur laisserez prendre
ce noble corps?

"En disant ces mots et en agitant son epee, il courut lui-meme
vers l'ennemi. Les regiments, s'elancant sur ses traces, coururent
a leur tour en poussant des cris aussi terribles que ceux des
Arabes etaient sauvages.

"Le combat commenca sur le corps de M. de Bragelonne, et fut si
acharne, que cent soixante Arabes y demeurerent morts, a cote de
cinquante au moins des notres.

"Ce fut un lieutenant de Normandie qui chargea le corps du vicomte
sur ses epaules, et le rapporta dans nos lignes.

"Cependant l'avantage se poursuivait; les regiments prirent avec
eux la reserve, et les palissades des ennemis furent renversees.

"A trois heures, le feu des Arabes cessa; le combat a l'arme
blanche dura deux heures; ce fut un massacre.

"A cinq heures, nous etions victorieux sur tous les points;
l'ennemi avait abandonne ses positions, et M. le duc avait fait
planter le drapeau blanc sur le point culminant du monticule.

"Ce fut alors que l'on put songer a M. de Bragelonne, qui avait
huit grands coups au travers du corps, et dont presque tout le
sang etait perdu.

"Toutefois, il respirait encore, ce qui donna une joie
inexprimable a Monseigneur, lequel voulut assister, lui aussi, au
premier pansement du vicomte et a la consultation des chirurgiens.

"Il y en eut deux d'entre eux qui declarerent que M. de Bragelonne
vivrait. Monseigneur leur sauta au cou, et leur promit mille louis
chacun s'ils le sauvaient.

"Le vicomte entendit ces transports de joie, et, soit qu'il fut
desespere, soit qu'il souffrit de ses blessures, il exprima par sa
physionomie une contrariete qui donna beaucoup a penser, surtout a
l'un de ses secretaires, quand il eut entendu ce qui va suivre.

"Le troisieme chirurgien qui vint etait le frere Sylvain de Saint-
Cosme, le plus savant des notres. Il sonda les plaies a son tour
et ne dit rien.

"M. de Bragelonne ouvrait des yeux fixes et semblait interroger
chaque mouvement, chaque pensee du savant chirurgien.

"Celui-ci, questionne par Monseigneur, repondit qu'il voyait bien
trois plaies mortelles sur huit, mais que si forte etait la
constitution du blesse, si feconde la jeunesse, si misericordieuse
la bonte de Dieu, que peut-etre M. de Bragelonne en reviendrait-
il, si toutefois il ne faisait pas le moindre mouvement.

"Frere Sylvain ajouta, en se retournant vers ses aides:

"-- Surtout, ne le remuez pas meme du doigt, ou vous le tuerez.

"Et nous sortimes tous de la tente avec un peu d'espoir.

"Ce secretaire, en sortant, crut voir un sourire pale et triste
glisser sur les levres du vicomte, lorsque M. le duc lui dit d'une
voix caressante:

"-- Oh! vicomte, nous te sauverons! Mais le soir, quand on crut
que le malade devait avoir repose, l'un des aides entra dans la
tente du blesse, et en ressortit en poussant de grands cris.

"Nous accourumes tous en desordre, M. le duc avec nous, et l'aide
nous montra le corps de M. de Bragelonne par terre, en bas du lit,
baigne dans le reste de son sang.

"Il y a apparence qu'il avait eu quelque nouvelle convulsion,
quelque mouvement febrile, et qu'il etait tombe; que la chute
qu'il avait faite avait accelere sa fin, selon le pronostic de
frere Sylvain.

"On releva le vicomte; il etait froid et mort. Il tenait une
boucle de cheveux blonds a la main droite, et cette main etait
crispee sur son coeur."

Suivaient les details de l'expedition et de la victoire remportee
sur les Arabes.

D'Artagnan s'arreta au recit de la mort du pauvre Raoul.

-- Oh! murmura-t-il, malheureux enfant, un suicide!

Et, tournant les yeux vers la chambre du chateau ou dormait Athos
d'un sommeil eternel:

-- Ils se sont tenu parole l'un a l'autre, dit-il tout bas.
Maintenant, je les trouve heureux: ils doivent etre reunis.

Et il reprit a pas lents le chemin du parterre.

Toute la rue, tous les environs se remplissaient deja de voisins
eplores qui se racontaient les uns aux autres la double
catastrophe et se preparaient aux funerailles.


Chapitre CCLXVI -- Le dernier chant du poeme


Des le lendemain, on vit arriver toute la noblesse des environs,
celle de la province, partout ou les messagers avaient eu le temps
de porter la nouvelle.

D'Artagnan etait reste enferme sans vouloir parler a personne.
Deux morts aussi lourdes tombant sur le capitaine, apres la mort
de Porthos, avaient accable pour longtemps cet esprit jusqu'alors
infatigable.

Excepte Grimaud, qui entra dans sa chambre une fois, le
mousquetaire n'apercut ni valets ni commensaux.

Il crut deviner au bruit de la maison, a ce train des allees et
des venues, qu'on disposait tout pour les funerailles du comte. Il
ecrivit au roi pour lui demander un surcroit de conge.

Grimaud, nous l'avons dit, etait entre chez d'Artagnan, s'etait
assis sur un escabeau, pres de la porte, comme un homme qui medite
profondement, puis, se levant, avait fait signe a d'Artagnan de le
suivre.

Celui-ci obeit en silence. Grimaud descendit jusqu'a la chambre a
coucher du comte, montra du doigt au capitaine la place du lit
vide, et leva eloquemment les yeux au ciel.

-- Oui, reprit d'Artagnan, oui, bon Grimaud, aupres du fils qu'il
aimait tant.

Grimaud sortit de la chambre et arriva au salon, ou, selon l'usage
de la province, on avait du disposer le corps en parade avant de
l'ensevelir a jamais.

D'Artagnan fut frappe de voir deux cercueils ouverts dans ce
salon; il approcha, sur l'invitation muette de Grimaud, et vit
dans l'un d'eux Athos, beau jusque dans la mort, et, dans l'autre
Raoul, les yeux fermes, les joues nacrees comme le Pallas de
Virgile, et le sourire sur ses levres violettes.

Il frissonna de voir le pere et le fils, ces deux ames envolees,
representes sur terre par deux mornes cadavres incapables de se
rapprocher, si pres qu'ils fussent l'un de l'autre.

-- Raoul ici! murmura-t-il. Oh! Grimaud, tu ne me l'avais pas dit!

Grimaud secoua la tete et ne repondit pas, mais, prenant
d'Artagnan par la main, il le conduisit au cercueil et lui montra,
sous le fin suaire, les noires blessures par lesquelles avait du
s'envoler la vie.

Le capitaine detourna la vue, et, jugeant inutile de questionner
Grimaud qui ne repondrait pas, il se rappela que le secretaire de
M. de Beaufort en avait ecrit plus que lui, d'Artagnan, n'avait eu
le courage d'en lire.

Reprenant cette relation de l'affaire qui avait coute la vie a
Raoul, il trouva ces mots qui formaient le dernier paragraphe de
la lettre:

"M. le duc a ordonne que le corps de M. le vicomte fut embaume,
comme cela se pratique chez les Arabes lorsqu'ils veulent que
leurs corps soient portes dans la terre natale, et M. le duc a
destine des relais pour qu'un valet de confiance, qui avait eleve
le jeune homme, put ramener son cercueil a M. le comte de La
Fere."

-- Ainsi, pensa d'Artagnan, je suivrai tes funerailles mon cher
enfant, moi, deja vieux, moi, qui ne vaut plus rien sur la terre,
et je repandrai la poussiere sur ce front que je baisais encore il
y a deux mois. Dieu l'a voulu. Tu l'as voulu toi-meme. Je n'ai
plus meme le droit de pleurer; tu as choisi ta mort; elle t'a
semble preferable a la vie."

Enfin, arriva le moment ou les froides depouilles de ces deux
gentilshommes devaient etre rendues a la terre.

Il y eut une telle affluence de gens de guerre et de peuple, que,
jusqu'au lieu de la sepulture, qui etait une chapelle dans la
plaine, le chemin de la ville fut rempli de cavaliers et de
pietons en habits de deuil.

Athos avait choisi pour sa derniere demeure le petit enclos de
cette chapelle, erigee par lui aux limites de ses terres. Il en
avait fait venir les pierres, sculptees en 1550, d'un vieux manoir
gothique situe dans le Berri, et qui avait abrite sa premiere
jeunesse.

La chapelle, ainsi reedifiee, ainsi transportee, riait sous un
massif de peupliers et de sycomores. Elle etait desservie chaque
dimanche par le cure du bourg voisin, a qui Athos faisait une
rente de deux cents livres a cet effet, et tous les vassaux de son
domaine, au nombre d'environ quarante, les laboureurs et les
fermiers avec leurs familles y venaient entendre la messe, sans
avoir besoin de se rendre a la ville.

Derriere la chapelle s'etendait, enferme dans deux grosses haies
de coudriers, de sureaux et d'aubepines, ceintes d'un fosse
profond, le petit clos inculte, mais joyeux dans sa sterilite,
parce que les mousses y etaient hautes, parce que les heliotropes
sauvages et les ravenelles y croisaient leurs parfums; parce que
sous les marronniers venait sourdre une grosse source, prisonniere
dans une citerne de marbre, et que, sur des thyms, tout autour
s'abattaient des milliers d'abeilles, venues de toutes les plaines
voisines, tandis que les pinsons et les rouges-gorges chantaient
follement sur les fleurs de la haie.

Ce fut la qu'on amena les deux cercueils, au milieu d'une foule
silencieuse et recueillie.

L'office des morts celebre, les derniers adieux faits a ces nobles
morts, toute l'assistance se dispersa, parlant par les chemins des
vertus et de la douce mort du pere, des esperances que donnait le
fils et de sa triste fin sur le rivage d'Afrique.

Et peu a peu les bruits s'eteignirent comme les lampes allumees
dans l'humble nef. Le desservant salua une derniere fois l'autel
et les tombes fraiches encore; puis, suivi de son assistant, qui
sonnait une rauque clochette, il regagna lentement son presbytere.

D'Artagnan, demeure seul, s'apercut que la nuit venait.

Il avait oublie l'heure en songeant aux morts.

Il se leva du banc de chene sur lequel il s'etait assis dans la
chapelle, et voulut, comme le pretre, aller dire un dernier adieu
a la double fosse qui renfermait ses amis perdus.

Une femme priait agenouillee sur cette terre humide.

D'Artagnan s'arreta au seuil de la chapelle pour ne pas troubler
cette femme, et aussi pour tacher de voir quelle etait l'amie
pieuse qui venait remplir ce devoir sacre avec tant de zele et de
perseverance.

L'inconnue cachait son visage sous ses mains, blanches comme des
mains d'albatre. A la noble simplicite de son costume on devinait
la femme de distinction. Au-dehors, plusieurs chevaux montes par
des valets et un carrosse de voyage attendaient cette dame.
D'Artagnan cherchait vainement a deviner ce qui la regardait.

Elle priait toujours; elle passait souvent son mouchoir sur son
visage. D'Artagnan comprit qu'elle pleurait.

Il la vit frapper sa poitrine avec la componction impitoyable de
la femme chretienne. Il l'entendit proferer a plusieurs reprises
ce cri parti d'un coeur ulcere: "Pardon! pardon!"

Et comme elle semblait s'abandonner tout entiere a sa douleur,
comme elle se renversait, a demi evanouie, au milieu de ses
plaintes et de ses prieres, d'Artagnan, touche par cet amour pour
ses amis tant regrettes, fit quelques pas vers la tombe, afin
d'interrompre le sinistre colloque de la penitente avec les morts.

Mais aussitot que son pied eut crie sur le sable, l'inconnue
releva la tete et laissa voir a d'Artagnan un visage inonde de
larmes, un visage ami.

C'etait Mlle de La Valliere!

-- M. d'Artagnan! murmura-t-elle.

-- Vous! repondit le capitaine d'une voix sombre, vous ici! Oh!
madame, j'eusse aime mieux vous voir paree de fleurs dans le
manoir du comte de La Fere. Vous eussiez moins pleure, eux aussi,
moi aussi!

-- Monsieur! dit-elle en sanglotant.

-- Car c'est vous, ajouta l'impitoyable ami des morts, c'est vous
qui avez couche ces deux hommes dans la tombe.

-- Oh! epargnez-moi!

-- A Dieu ne plaise, mademoiselle, que j'offense une femme ou que
je la fasse pleurer en vain; mais je dois dire que la place du
meurtrier n'est pas sur la tombe des victimes.

Elle voulut repondre.

-- Ce que je vous dis la, ajouta-t-il froidement, je le disais au
roi.

Elle joignit les mains.

-- Je sais, dit-elle, que j'ai cause la mort du vicomte de
Bragelonne.

-- Ah! vous le savez?

-- La nouvelle en est arrivee a la Cour hier. J'ai fait, depuis
cette nuit a deux heures, quarante lieues pour venir demander
pardon au comte, que je croyais encore vivant, et pour supplier
Dieu, sur la tombe de Raoul, qu'il m'envoie tous les malheurs que
je merite, excepte un seul. Maintenant, monsieur, je sais que la
mort du fils a tue le pere; j'ai deux crimes a me reprocher; j'ai
deux punitions a attendre de Dieu.

-- Je vous repeterai, mademoiselle, dit M. d'Artagnan, ce que m'a
dit de vous, a Antibes, M. de Bragelonne, quand deja il meditait
sa mort:

"Si l'orgueil et la coquetterie l'ont entrainee, je lui pardonne
en la meprisant. Si l'amour l'a fait succomber, je lui pardonne en
lui jurant que jamais nul ne l'eut aimee autant que moi."

-- Vous savez, interrompit Louise, que, pour mon amour, j'allais
me sacrifier moi-meme; vous savez si j'ai souffert quand vous me
rencontrates perdue, mourante, abandonnee. Eh bien! jamais je n'ai
autant souffert qu'aujourd'hui, parce qu'alors j'esperais, je
desirais, et qu'aujourd'hui je n'ai plus rien a souhaiter; parce
que ce mort entraine toute ma joie dans sa tombe; parce que je
n'ose plus aimer sans remords, et que, je le sens, celui que
j'aime, oh! c'est la loi, me rendra les tortures que j'ai fait
subir a d'autres.

D'Artagnan ne repondit rien; il sentait trop bien qu'elle ne se
trompait point.

-- Eh bien! ajouta-t-elle, cher monsieur d'Artagnan, ne m'accablez
pas aujourd'hui, je vous en conjure encore. Je suis comme la
branche detachee du tronc, je ne tiens plus a rien en ce monde, et
un courant m'entraine je ne sais ou. J'aime follement, j'aime au
point de venir le dire, impie que je suis, sur les cendres de ce
mort, et je n'en rougis pas, et je n'en ai pas de remords. C'est
une religion que cet amour. Seulement, comme plus tard vous me
verrez seule, oubliee, dedaignee; comme vous me verrez punie de ce
que vous etes destine a punir, epargnez-moi dans mon ephemere
bonheur; laissez-le moi pendant quelques jours, pendant quelques
minutes. Il n'existe peut-etre plus a l'heure ou je vous parle.
Mon Dieu! ce double meurtre est peut-etre deja expie.

Elle parlait encore; un bruit de voix et de pas de chevaux fit
dresser l'oreille au capitaine.

Un officier du roi, M. de Saint-Aignan, venait chercher La
Valliere de la part du roi, que rongeaient, dit-il, la jalousie et
l'inquietude.

De Saint-Aignan ne vit pas d'Artagnan, cache a moitie par
l'epaisseur d'un marronnier qui versait l'ombre sur les deux
tombeaux.

Louise le remercia et le congedia d'un geste. Il retourna hors de
l'enclos.

-- Vous voyez, dit amerement le capitaine a la jeune femme, vous
voyez, madame, que votre bonheur dure encore.

La jeune femme se releva d'un air solennel:

-- Un jour, dit-elle, vous vous repentirez de m'avoir si mal
jugee. Ce jour-la, monsieur, c'est moi qui prierai Dieu d'oublier
que vous avez ete injuste pour moi. D'ailleurs, je souffrirai
tant, que vous serez le premier a plaindre mes souffrances. Ce
bonheur, monsieur d'Artagnan, ne me le reprochez pas: il me coute
cher, et je n'ai pas paye toute ma dette.

En disant ces mots, elle s'agenouilla encore doucement et
affectueusement.

-- Pardon, une derniere fois, mon fiance Raoul, dit-elle. J'ai
rompu notre chaine; nous sommes tous deux destines a mourir de
douleur. C'est toi qui pars le premier: ne crains rien, je te
suivrai. Vois seulement que je n'ai pas ete lache, et que je suis
venue te dire ce supreme adieu. Le Seigneur m'est temoin, Raoul,
que, s'il eut fallu ma vie pour racheter la tienne, j'eusse donne
sans hesiter ma vie. Je ne pourrais donner mon amour. Encore une
fois, pardon!

Elle cueillit un rameau et l'enfonca dans la terre, puis essuya
ses yeux trempes de larmes, salua d'Artagnan et disparut.

Le capitaine regarda partir chevaux, cavaliers et carrosse, puis,
croisant les bras sur sa poitrine gonflee:

-- Quand sera-ce mon tour de partir? dit-il d'une voix emue. Que
reste-t-il a l'homme apres la jeunesse, apres l'amour, apres la
gloire, apres l'amitie, apres la force, apres la richesse?... Ce
rocher sous lequel dort Porthos, qui posseda tout ce que je viens
de dire; cette mousse sous laquelle reposent Athos et Raoul, qui
possederent bien plus encore!

Il hesita un moment, l'oeil atone; puis, se redressant:

-- Marchons toujours, dit-il. Quand il en sera temps, Dieu me le
dira comme il l'a dit aux autres.

Il toucha du bout des doigts la terre mouillee par la rosee du
soir, se signa comme s'il eut ete au benitier d'une eglise et
reprit seul, seul a jamais, le chemin de Paris.


Chapitre CCLXVII -- Epilogue


Quatre ans apres la scene que nous venons de decrire, deux
cavaliers bien montes traverserent Blois au petit jour et vinrent
tout ordonner pour une chasse a l'oiseau que le roi voulait faire
dans cette plaine accidentee que coupe en deux la Loire, et qui
confine d'un cote a Meung, de l'autre a Amboise.

C'etait le capitaine des levrettes du roi et le gouverneur des
faucons, personnages fort respectes du temps de Louis XIII, mais
un peu negliges par son successeur.

Ces deux cavaliers, apres avoir reconnu le terrain, s'en
revenaient, leurs observations faites, quand ils apercurent des
petits groupes de soldats epars que des sergents placaient de loin
en loin, aux debouches des enceintes. Ces soldats etaient les
mousquetaires du roi.

Derriere eux venait, sur un bon cheval, le capitaine,
reconnaissable a ses broderies d'or. Il avait des cheveux gris,
une barbe grisonnante. Il semblait un peu voute, bien que maniant
son cheval avec aisance, et regardait tout autour de lui pour
surveiller.

-- M. d'Artagnan ne vieillit pas, dit le capitaine des levrettes a
son collegue le fauconnier; avec dix ans de plus que nous, il
parait un cadet, a cheval.

-- C'est vrai, repondit le capitaine des faucons, voila vingt ans
que je le vois toujours le meme.

Cet officier se trompait: d'Artagnan, depuis quatre ans, avait
pris douze annees.

L'age imprimait ses griffes impitoyables a chaque angle de ses
yeux; son front s'etait degarni, ses mains, jadis brunes et
nerveuses, blanchissaient comme si le sang commencait a s'y
refroidir.

D'Artagnan aborda les deux officiers avec la nuance d'affabilite
qui distingue les hommes superieurs. Il recut en echange de sa
courtoisie deux saluts pleins de respect.

-- Ah! quelle heureuse chance de vous voir ici, monsieur
d'Artagnan! s'ecria le fauconnier.

-- C'est plutot a moi de vous dire cela, messieurs, repliqua le
capitaine, car, de nos jours, le roi se sert plus souvent de ses
mousquetaires que de ses oiseaux.

-- Ce n'est pas comme au bon temps, soupira le fauconnier. Vous
rappelez-vous, monsieur d'Artagnan, quand le feu roi volait la pie
dans les vignes au-dela de Beaugency? Ah! dame! vous n'etiez pas
capitaine des mousquetaires dans ce temps-la, monsieur d'Artagnan.

-- Et vous n'etiez qu'anspessades des tiercelets, reprit
d'Artagnan avec enjouement. Il n'importe, mais c'etait le bon
temps, attendu que c'est toujours le bon temps quand on est
jeune... Bonjour, monsieur le capitaine des levrettes!

-- Vous me faites honneur, monsieur le comte, dit celui-ci.

D'Artagnan ne repondit rien. Ce titre de comte ne l'avait pas
frappe: d'Artagnan etait devenu comte depuis quatre ans.

-- Est-ce que vous n'etes pas bien fatigue de la longue route que
vous venez de faire, monsieur le capitaine? continua le
fauconnier. C'est deux cents lieues, je crois qu'il y a d'ici a
Pignerol?

-- Deux cent soixante pour aller et autant pour revenir, dit
tranquillement d'Artagnan.

-- Et, fit l'oiseleur tout bas, _il_ va bien?

-- Qui? demanda d'Artagnan.

-- Mais ce pauvre M. Fouquet, continua tout bas le fauconnier.

Le capitaine des levrettes s'etait ecarte par prudence.

-- Non, repondit d'Artagnan, le pauvre homme s'afflige
serieusement; il ne comprend pas que la prison soit une faveur, il
dit que le Parlement l'avait absous en le bannissant, et que le
bannissement c'est la liberte. Il ne se figure pas qu'on avait
jure sa mort, et que, sauver sa vie des griffes du Parlement,
c'est avoir trop d'obligation a Dieu.

-- Ah! oui, le pauvre homme a frise l'echafaud, repondit le
fauconnier; on dit que M. Colbert avait deja donne des ordres au
gouverneur de la Bastille, et que l'execution etait commandee.

-- Enfin! fit d'Artagnan d'un air pensif et comme pour couper
court a la conversation.

-- Enfin! repeta le capitaine des levrettes, en se rapprochant,
voila M. Fouquet a Pignerol, il l'a bien merite; il a eu le
bonheur d'y etre conduit par vous; il avait assez vole le roi.

D'Artagnan lanca au maitre des chiens un de ses mauvais regards,
et lui dit:

-- Monsieur, si l'on venait me dire que vous avez mange les
croutes de vos levrettes, non seulement je ne le croirais pas,
mais encore, si vous etiez condamne pour cela au cachot, je vous
plaindrais, et je ne souffrirais pas qu'on parlat mal de vous.
Cependant, monsieur, si fort honnete homme que vous soyez, je vous
affirme que vous ne l'etes pas plus que ne l'etait le pauvre
M. Fouquet.

Apres avoir essuye cette verte mercuriale, le capitaine des chiens
de Sa Majeste baissa le nez et laissa le fauconnier gagner deux
pas sur lui aupres de d'Artagnan.

-- Il est content, dit le fauconnier bas au mousquetaire; on voit
bien que les levriers sont a la mode aujourd'hui; s'il etait
fauconnier, il ne parlerait pas de meme.

D'Artagnan sourit melancoliquement de voir cette grande question
politique resolue par le mecontentement d'un interet si humble; il
pensa encore un moment a cette belle existence du surintendant, a
l'ecroulement de sa fortune, a la mort lugubre qui l'attendait,
et, pour conclure:

-- M. Fouquet, dit-il, aimait les volieres?

-- Oh! monsieur, passionnement, reprit le fauconnier avec un
accent de regret amer et un soupir qui fut l'oraison funebre de
Fouquet.

D'Artagnan laissa passer la mauvaise humeur de l'un et la
tristesse de l'autre, et continua de s'avancer dans la plaine.

On voyait deja au loin les chasseurs poindre aux issues du bois,
les panaches des ecuyeres passer comme des etoiles filantes les
clairieres, et les chevaux blancs couper de leurs lumineuses
apparitions les sombres fourres des taillis.

-- Mais, reprit d'Artagnan, nous ferez-vous une longue chasse? Je
vous prierai de nous donner l'oiseau bien vite, je suis tres
fatigue. Est-ce un heron, est-ce un cygne?

-- L'un et l'autre, monsieur d'Artagnan, dit le fauconnier; mais
ne vous inquietez pas, le roi n'est pas connaisseur; il ne chasse
pas pour lui; il veut seulement donner le divertissement aux
dames.

Ce mot _aux dames_ fut accentue de telle sorte qu'il fit dresser
l'oreille a d'Artagnan.

-- Ah! fit-il en regardant le fauconnier d'un air surpris.

Le capitaine des levrettes souriait, sans doute pour se
raccommoder avec le mousquetaire.

-- Oh! riez, dit d'Artagnan; je ne sais plus rien des nouvelles,
moi; j'arrive hier apres un mois d'absence. J'ai laisse la Cour
triste encore de la mort de la reine mere. Le roi ne voulait plus
s'amuser depuis qu'il avait recueilli le dernier soupir d'Anne
d'Autriche; mais tout finit en ce monde. Eh! bien il n'est plus
triste, tant mieux!

-- Et tout commence aussi, dit le capitaine des levrettes avec un
gros rire.

-- Ah! fit pour la seconde fois d'Artagnan qui brulait de
connaitre, mais a qui la dignite defendait d'interroger au-dessous
de lui; il y a quelque chose qui commence, a ce qu'il parait?

Le capitaine fit un clignement d'oeil significatif. Mais
d'Artagnan ne voulait rien savoir de cet homme.

-- Verra-t-on le roi de bonne heure? demanda-t-il au fauconnier.

-- Mais, a sept heures, monsieur, je fais lancer les oiseaux.

-- Qui vient avec le roi? Comment va Madame? Comment va la reine?

-- Mieux, monsieur.

-- Elle a donc ete malade?

-- Monsieur, depuis le dernier chagrin qu'elle a eu, Sa Majeste
est demeuree souffrante.

-- Quel chagrin? Ne craignez pas de m'instruire, mon cher
monsieur. J'arrive.

-- Il parait que la reine, un peu negligee depuis que sa belle-
mere est morte, s'est plainte au roi, qui lui aurait repondu:
"Est-ce que je ne couche pas chez vous toutes les nuits, madame?
Que vous faut-il de plus?"

-- Ah! dit d'Artagnan, pauvre femme! Elle doit bien hair Mlle de
La Valliere.

-- Oh! non, pas Mlle de La Valliere, repondit le fauconnier.

-- Qui donc, alors?

Le cor interrompit cet entretien. Il appelait les chiens et les
oiseaux. Le fauconnier et son compagnon piquerent aussitot et
laisserent d'Artagnan seul au milieu du sens suspendu.

Le roi apparaissait au loin entoure de dames et de cavaliers.

Toute cette troupe s'avancait au pas, en bel ordre, les cors et
les trompes animant les chiens et les chevaux.

C'etait un mouvement, un bruit, un mirage de lumiere dont
maintenant rien ne donnera plus une idee, si ce n'est la menteuse
opulence et la fausse majeste des jeux de theatre.

D'Artagnan, d'un oeil un peu affaibli, distingua derriere le
groupe trois carrosses; le premier etait celui destine a la reine.
Il etait vide.

D'Artagnan, qui ne vit pas Mlle de La Valliere a cote du roi, la
chercha et la vit dans le second carrosse.

Elle etait seule avec deux femmes qui semblaient s'ennuyer comme
leur maitresse.

A la gauche du roi, sur un cheval fougueux, maintenu par la main
habile, brillait une femme de la plus eclatante beaute.

Le roi lui souriait, et elle souriait au roi.

Tout le monde riait aux eclats quand elle avait parle.

"Je connais cette femme, pensa le mousquetaire; qui donc est-
elle?"

Et il se pencha vers son ami le fauconnier, a qui il adressa cette
question.

Celui-ci allait repondre, quand le roi, apercevant d'Artagnan:

-- Ah! comte, dit-il, vous voila donc revenu. Pourquoi ne vous ai-
je pas vu?

-- Sire, repondit le capitaine, parce que Votre Majeste dormait
quand je suis arrive, et qu'elle n'etait pas eveillee quand j'ai
pris mon service ce matin.

-- Toujours le meme, dit a haute voix Louis satisfait. Reposez-
vous, comte, je vous l'ordonne. Vous dinerez avec moi aujourd'hui.

Un murmure d'admiration enveloppa d'Artagnan comme une immense
caresse. Chacun s'empressait autour de lui. Diner avec le roi,
c'etait un honneur que Sa Majeste ne prodiguait pas comme Henri
IV. Le roi fit quelques pas en avant, et d'Artagnan se sentit
arrete par un nouveau groupe au milieu duquel brillait Colbert.

-- Bonjour, monsieur d'Artagnan, lui dit le ministre avec une
affable politesse; avez-vous fait bonne route?

-- Oui, monsieur, dit d'Artagnan en saluant sur le cou de son
cheval.

-- J'ai entendu le roi vous inviter a sa table pour ce soir,
continua le ministre, et vous y trouverez un ancien ami a vous.

-- Un ancien ami a moi? demanda d'Artagnan, plongeant avec douleur
dans les flots sombres du passe, qui avaient englouti pour lui
tant d'amities et tant de haines.

-- M. le duc d'Alameda, qui est arrive ce matin d'Espagne, reprit
Colbert.

-- Le duc d'Alameda? fit d'Artagnan en cherchant.

-- Moi! fit un vieillard blanc comme la neige et courbe dans son
carrosse, qu'il faisait ouvrir pour aller au-devant du
mousquetaire.

-- Aramis! cria d'Artagnan, frappe de stupeur.

Et il laissa, inerte qu'il etait, le bras amaigri du vieux
seigneur se pendre en tremblant a son cou.

Colbert, apres avoir observe un instant en silence, poussa son
cheval et laissa les deux anciens amis en tete a tete.

-- Ainsi, dit le mousquetaire en prenant le bras d'Aramis, vous
voila, vous, l'exile, le rebelle, en France?

-- Et je dine avec vous chez le roi, fit en souriant l'eveque de
Vannes. Oui, n'est-ce pas, vous vous demandez a quoi sert la
fidelite en ce monde? Tenez, laissons passer le carrosse de cette
pauvre La Valliere. Voyez comme elle est inquiete! comme son oeil
fletri par les larmes suit le roi qui va la-bas a cheval!

-- Avec qui?

-- Avec Mlle de Tonnay-Charente, devenue Mme de Montespan,
repondit Aramis.

-- Elle est jalouse, elle est donc trompee?

-- Pas encore, d'Artagnan, mais cela ne tardera pas.

Ils causerent ensemble tout en suivant la chasse, et le cocher
d'Aramis les conduisit si habilement, qu'ils arriverent au moment
ou le faucon, pillant l'oiseau, le forcait a s'abattre et tombait
sur lui.

Le roi mit pied a terre, Mme de Montespan l'imita. On etait arrive
devant une chapelle isolee, cachee de gros arbres depouilles deja
par les premiers vents de l'automne. Derriere cette chapelle etait
un enclos ferme par une porte de treillage.

Le faucon avait force la proie a tomber dans l'enclos attenant a
cette petite chapelle, et le roi voulut y penetrer pour prendre la
premiere plume selon l'usage.

Chacun fit cercle autour du batiment et des haies, trop petits
pour recevoir tout le monde.

D'Artagnan retint Aramis, qui voulait descendre du carrosse comme
les autres, et, d'une voix breve:

-- Savez-vous, Aramis, dit-il, ou le hasard nous a conduits?

-- Non, repondit le duc.

-- C'est ici que reposent des gens que j'ai connus, dit
d'Artagnan, emu par un triste souvenir.

Aramis, sans rien deviner et d'un pas tremblant, penetra dans la
chapelle par une petite porte que lui ouvrit d'Artagnan.

-- Ou sont-ils ensevelis? dit-il.

-- La, dans l'enclos. Il y a une croix, vous voyez, sous ce petit
cypres. Le petit cypres est plante sur leur tombe; n'y allez pas;
le roi s'y rend en ce moment, le heron y est tombe.

Aramis s'arreta et se cacha dans l'ombre. Ils virent alors, sans
etre vus, la pale figure de La Valliere, qui, oubliee dans son
carrosse, avait d'abord regarde melancoliquement a sa portiere;
puis, emportee par la jalousie, s'etait avancee dans la chapelle,
ou, appuyee sur un pilier, elle contemplait dans l'enclos le roi
souriant, qui faisait signe a Mme de Montespan d'approcher et de
ne pas avoir peur.

Mme de Montespan s'approcha; elle prit la main que lui offrait le
roi, et celui-ci, arrachant la premiere plume du heron que le
faucon venait d'etrangler, l'attacha au chapeau de sa belle
compagne.

Elle, alors, souriant a son tour, baisa tendrement la main qui lui
faisait ce present.

Le roi rougit de plaisir; il regarda Mme de Montespan avec le feu
du desir et de l'amour.

-- Que me donnerez-vous en echange? dit-il.

Elle cassa un des panaches du cypres et l'offrit au roi, enivre
d'espoir.

-- Mais, dit tout bas Aramis a d'Artagnan, le present est triste,
car ce cypres ombrage une tombe.

-- Oui, et cette tombe est celle de Raoul de Bragelonne, dit
d'Artagnan tout haut; de Raoul, qui dort sous cette croix aupres
d'Athos son pere.

Un gemissement retentit derriere eux. Il virent une femme tomber
evanouie. Mlle de La Valliere avait tout vu, et elle venait de
tout entendre.

-- Pauvre femme! murmura d'Artagnan, qui aida ses femmes a la
deposer dans son carrosse, a elle desormais de souffrir.

Le soir, en effet, d'Artagnan s'asseyait a la table du roi aupres
de M. Colbert et de M. le duc d'Alameda.

Le roi fut gai. Il fit mille politesses a la reine, mille
tendresses a Madame, assise a sa gauche et fort triste. On se fut
cru au temps calme, alors que le roi guettait dans les yeux de sa
mere l'aveu ou le desaveu de ce qu'il venait de dire.

De maitresse, a ce diner, il n'en fut pas question. Le roi adressa
deux ou trois fois la parole a Aramis, en l'appelant
M. l'ambassadeur, ce qui augmenta la surprise que ressentait deja
d'Artagnan de voir son ami le rebelle si merveilleusement bien en
cour.

Le roi, en se levant de table, offrit la main a la reine, et fit
un signe a Colbert, dont l'oeil epiait celui du maitre.

Colbert prit a part d'Artagnan et Aramis. Le roi se mit a causer
avec sa soeur, tandis que Monsieur, inquiet, entretenait la reine
d'un air preoccupe, sans quitter sa femme et son frere du coin des
yeux.

La conversation entre Aramis, d'Artagnan et Colbert roula sur des
sujets indifferents. Ils parlerent des ministres precedents;
Colbert raconta Mazarin et se fit raconter Richelieu.

D'Artagnan ne pouvait revenir de voir cet homme au sourcil epais,
au front bas, contenir tant de bonne science et de joyeuse humeur.
Aramis s'etonnait de cette legerete d'esprit qui permettait a un
homme grave de retarder avec avantage le moment d'une conversation
plus serieuse, a laquelle personne ne faisait allusion, bien que
les trois interlocuteurs en sentissent l'imminence.

On voyait, aux mines embarrassees de Monsieur, combien la
conversation du roi et de Madame le genait. Madame avait presque
les yeux rouges; allait-elle se plaindre? allait-elle faire un
petit scandale en pleine cour?

Le roi la prit a part, et, d'un ton si doux, qu'il dut rappeler a
la princesse ces jours ou on l'aimait pour elle:

-- Ma soeur, lui dit-il, pourquoi ces beaux yeux ont-ils pleure?

-- Mais, Sire... dit-elle.

-- Monsieur est jaloux, n'est-ce pas, ma soeur?

Elle regarda du cote de Monsieur, signe infaillible qui avertit le
prince qu'on s'occupait de lui.

-- Oui... fit-elle.

-- Ecoutez-moi, reprit le roi, si vos amis vous compromettent, ce
n'est pas la faute de Monsieur.

Il dit ces mots avec une telle douceur, que Madame, encouragee,
elle qui avait tant de chagrins depuis longtemps, faillit eclater
en pleurs, tant son coeur se brisait.

-- Voyons, voyons, chere soeur, dit le roi, contez-nous ces
douleurs-la; foi de frere! j'y compatis; foi de roi! j'y mettrai
un terme.

Elle releva ses beaux yeux; et, avec melancolie:

Ce ne sont pas mes amis qui me compromettent, dit-elle, ils sont
absents ou caches; on les a fait prendre en disgrace a Votre
Majeste, eux si devoues, si bons, si loyaux.

-- Vous me dites cela pour Guiche, que j'avais exile sur la
demande de Monsieur?

-- Et qui, depuis cet exil injuste, cherche a se faire tuer une
fois par jour!

-- Injuste, dites-vous, ma soeur?

-- Tellement injuste, que si je n'eusse pas eu pour Votre Majeste
le respect mele d'amitie que j'ai toujours...

-- Eh bien?

-- Eh bien! j'eusse demande a mon frere Charles, sur qui je puis
tout...

Le roi tressaillit.

-- Quoi donc?

-- Je lui eusse demande de vous faire representer que Monsieur et
son favori, M. le chevalier de Lorraine, ne doivent pas impunement
se faire les bourreaux de mon honneur et de mon bonheur.

-- Le chevalier de Lorraine, dit le roi, cette sombre figure?

-- Est mon mortel ennemi. Tant que cet homme vivra dans ma maison,
ou Monsieur le retient et lui donne tout pouvoir, je serai la
derniere femme de ce royaume.

-- Ainsi, dit le roi avec lenteur, vous appelez votre frere
d'Angleterre un meilleur ami que moi?

-- Les actions sont la, Sire.

-- Et vous aimiez mieux aller demander secours a...

-- A mon pays! dit-elle avec fierte; oui, Sire.

Le roi lui repondit:

-- Vous etes petite-fille de Henri IV comme moi, mon amie. Cousin
et beau-frere, est-ce que cela ne fait pas bien la monnaie du
titre de frere germain?

-- Alors, dit Henriette, agissez.

-- Faisons alliance.

-- Commencez.

-- J'ai, dites-vous, exile injustement Guiche?

-- Oh! oui, fit-elle en rougissant.

-- Guiche reviendra.

-- Bien.

-- Et, maintenant, vous dites que j'ai tort de laisser dans votre
maison le chevalier de Lorraine, qui donne contre vous de mauvais
conseils a Monsieur?

-- Retenez bien ce que je vous dis, Sire; le chevalier de
Lorraine, un jour... Tenez, si jamais je finis mal, souvenez-vous
que d'avance j'accuse le chevalier de Lorraine... c'est une ame
capable de tous les crimes!

-- Le chevalier de Lorraine ne vous incommodera plus, c'est moi
qui vous le promets.

-- Alors ce sera un vrai preliminaire d'alliance, Sire; je le
signe... Mais, puisque vous avez fait votre part, dites-moi quelle
sera la mienne?

-- Au lieu de me brouiller avec votre frere Charles, il faudrait
me faire son ami plus intime que jamais.

-- C'est facile.

-- Oh! pas autant que vous croyez; car, en amitie ordinaire, on
s'embrasse, on se fete, et cela coute seulement un baiser ou une
reception, frais faciles; mais en amitie politique...

-- Ah! c'est une amitie politique?

-- Oui, ma soeur, et alors, au lieu d'accolades et de festins, ce
sont des soldats qu'il faut servir tout vivants et tout equipes a
son ami; des vaisseaux qu'il faut lui offrir tout armes avec
canons et vivres. Il en resulte qu'on n'a pas toujours ses coffres
disposes a faire de ces amities la.

-- Ah! vous avez raison, dit Madame... les coffres du roi
d'Angleterre sont un peu sonores depuis quelque temps.

-- Mais vous, ma soeur, vous qui avez tant d'influence sur votre
frere, vous obtiendrez peut-etre ce qu'un ambassadeur n'obtiendra
jamais.

-- Il faut pour cela que j'allasse a Londres, mon cher frere.

-- J'y avais bien pense, repartit vivement le roi, et je m'etais
dit qu'un voyage semblable vous donnerait un peu de distraction.

-- Seulement, interrompit Madame, il est possible que j'echoue. Le
roi d'Angleterre a des conseillers dangereux.

-- Des conseilleres, voulez-vous dire?

-- Precisement. Si, par hasard, Votre Majeste avait l'intention,
je ne fais que supposer, de demander a Charles II son alliance
pour une guerre...

-- Pour une guerre?

-- Oui. Eh bien! alors, les conseilleres du roi, qui sont au
nombre de sept, Mlle Stewart, Mlle Wells, Mlle Gwyn, miss Orchay,
Mlle Zunga, miss Daws et la comtesse de Castelmaine,
representeront au roi que la guerre coute beaucoup d'argent; qu'il
vaut mieux donner des bals et des soupers dans Hampton-Court que
d'equiper des vaisseaux de ligne a Portsmouth et a Greenwich.

-- Et alors, votre negociation manquera?

-- Oh! ces dames font manquer toutes les negociations qu'elles ne
font pas elles-memes.

-- Savez-vous l'idee que j'ai eue, ma soeur?

-- Non. Dites.

-- C'est qu'en cherchant bien autour de vous, vous eussiez peut-
etre trouve une conseillere a emmener pres du roi, et dont
l'eloquence eut paralyse le mauvais vouloir des sept autres.

-- C'est, en effet, une idee, Sire, et je cherche.

-- Vous trouverez.

-- Je l'espere.

-- Il faudrait une jolie personne: mieux vaut un visage agreable
qu'un difforme, n'est-ce pas?

-- Assurement.

-- Un esprit vif, enjoue, audacieux?

-- Certes.

-- De la noblesse... autant qu'il en faut pour s'approcher sans
gaucherie du roi. Assez peu pour n'etre pas embarrassee de sa
dignite de race.

-- Tres juste.

-- Et... qui sut un peu l'anglais.

-- Mon Dieu! mais quelqu'un, s'ecria vivement Madame, comme Mlle
de Keroualle, par exemple.

-- Eh! mais oui, dit Louis XIV, vous avez trouve... c'est vous qui
avez trouve, ma soeur.

-- Je l'emmenerai. Elle n'aura pas a se plaindre, je suppose.

-- Mais non, je la nomme seductrice plenipotentiaire d'abord, et
j'ajouterai les douaires au titre.

-- Bien.

-- Je vous vois deja en route, chere petite soeur, et consolee de
tous vos chagrins.

-- Je partirai a deux conditions. Le premiere, c'est que je saurai
sur quoi negocier.

-- Le voici. Les Hollandais, vous le savez, m'insultent chaque
jour dans leurs gazettes et par leur attitude republicaine. Je
n'aime pas les republiques.

-- Cela se concoit, Sire.

-- Je vois avec peine que ces rois de la mer, ils s'appellent
ainsi, tiennent le commerce de la France dans les Indes, et que
leurs vaisseaux occuperont bientot tous les ports de l'Europe; une
pareille force m'est trop voisine, ma soeur.

-- Ils sont vos allies, cependant?

-- C'est pourquoi ils ont eu tort de faire frapper cette medaille
que vous savez, qui represente la Hollande arretant le soleil,
comme Josue, avec cette legende: _Le soleil s'est arrete devant
moi_. C'est peu fraternel, n'est-ce pas?

-- Je croyais que vous aviez oublie cette misere?

-- Je n'oublie jamais rien, ma soeur. Et si mes amis vrais, tels
que votre frere Charles, veulent me seconder...

La princesse resta pensive.

-- Ecoutez: il y a l'empire des mers a partager, fit Louis XIV.
Pour ce partage que subissait l'Angleterre, est-ce que je ne
representerai pas la seconde part aussi bien que les Hollandais?

-- Nous avons Mlle de Keroualle pour traiter cette question-la,
repartit Madame.

-- Votre seconde condition, je vous prie, pour partir, ma soeur?

-- Le consentement de Monsieur, mon mari.

-- Vous l'allez avoir.

-- Alors, je suis partie, mon frere.

En ecoutant ces mots, Louis XIV se retourna vers le coin de la
salle ou se trouvaient Colbert et Aramis avec d'Artagnan, et il
fit avec son ministre un signe affirmatif.

Colbert brisa alors la conversation au point ou elle se trouvait
et dit a Aramis:

-- Monsieur l'ambassadeur, voulez-vous que nous parlions affaires?

D'Artagnan s'eloigna aussitot par discretion.

Il se dirigea vers la cheminee, a portee d'entendre ce que le roi
allait dire a Monsieur, lequel, plein d'inquietude, venait a sa
rencontre.

Le visage du roi etait anime. Sur son front se lisait une volonte
dont l'expression redoutable ne rencontrait deja plus de
contradiction en France, et ne devait bientot plus en rencontrer
en Europe.

-- Monsieur, dit le roi a son frere, je ne suis pas content de
M. le chevalier de Lorraine. Vous, qui lui faites l'honneur de le
proteger, conseillez-lui de voyager pendant quelques mois.

Ces mots tomberent avec le fracas d'une avalanche sur Monsieur,
qui adorait ce favori et concentrait en lui toutes les tendresses.

Il s'ecria:

-- En quoi le chevalier a-t-il pu deplaire a Votre Majeste?

Il lanca un furieux regard a Madame.

-- Je vous dirai cela quand il sera parti, repliqua le roi
impassible. Et aussi quand Madame, que voici, aura passe en
Angleterre.

-- Madame en Angleterre! murmura Monsieur saisi de stupeur.

-- Dans huit jours, mon frere, continua le roi, tandis que, nous
deux, nous irons ou je vous dirai.

Et le roi tourna les talons apres avoir souri a son frere pour
adoucir l'amertume de ces deux nouvelles.

Pendant ce temps-la, Colbert causait toujours avec M. le duc
d'Alameda.

-- Monsieur, dit Colbert a Aramis, voici le moment de nous
entendre. Je vous ai raccommode avec le roi, et je devais bien
cela a un homme de votre merite; mais, comme vous m'avez
quelquefois temoigne de l'amitie, l'occasion s'offre de m'en
donner une preuve. Vous etes d'ailleurs plus Francais qu'Espagnol.
Aurons-nous, repondez-moi franchement, la neutralite de l'Espagne,
si nous entreprenons contre les Provinces-Unies?

-- Monsieur, repliqua Aramis, l'interet de l'Espagne est bien
clair. Brouiller avec l'Europe les Provinces-Unies contre
lesquelles subsiste l'ancienne rancune de leur liberte conquise,
c'est notre politique; mais le roi de France est allie des
Provinces-Unies. Vous n'ignorez pas ensuite que ce serait une
guerre maritime, et que la France n'est pas, je crois, en etat de
la faire avec avantage.

Colbert, se retournant a ce moment, vit d'Artagnan qui cherchait
un interlocuteur pendant les apartes du roi et de Monsieur.

Il l'appela.

Et tout bas a Aramis:

-- Nous pouvons causer avec M. d'Artagnan, dit-il.

-- Oh! certes, repondit l'ambassadeur.

-- Nous etions a dire, M. d'Alameda et moi, fit Colbert, que la
guerre avec les Provinces-Unies serait une guerre maritime.

-- C'est evident, repondit le mousquetaire.

-- Et qu'en pensez-vous, monsieur d'Artagnan?

-- Je pense que, pour faire cette guerre maritime, il nous
faudrait une bien grosse armee de terre.

-- Plait-il? fit Colbert qui croyait avoir mal entendu.

-- Pourquoi une armee de terre? dit Aramis.

-- Parce que le roi sera battu sur mer s'il n'a pas les Anglais
avec lui, et que, battu sur mer, il sera vite envahi, soit par les
Hollandais dans les ports, soit par les Espagnols sur terre.

-- L'Espagne neutre? dit Aramis.

-- Neutre tant que le roi sera le plus fort, repartit d'Artagnan.

Colbert admira cette sagacite, qui ne touchait jamais a une
question sans l'eclairer a fond.

Aramis sourit. Il savait trop que, en fait de diplomates,
d'Artagnan ne reconnaissait pas de maitre.

Colbert, qui, comme tous les hommes d'orgueil, caressait sa
fantaisie avec une certitude de succes, reprit la parole:

-- Qui vous dit, monsieur d'Artagnan, que le roi n'a pas de
marine?

-- Oh! je ne me suis pas occupe de ces details, repliqua le
capitaine. Je suis un mediocre homme de mer. Comme tous les gens
nerveux, je hais la mer, j'ai idee qu'avec des vaisseaux, la
France etant un port de mer a deux cents tetes, on aurait des
marins.

Colbert tira de sa poche un petit carnet oblong, divise en deux
colonnes. Sur la premiere, etaient des noms de vaisseaux; sur la
seconde, des chiffres resumant le nombre de canons et d'hommes qui
equipaient ces vaisseaux.

-- J'ai eu la meme idee que vous, dit-il a d'Artagnan, et je me
suis fait faire un releve des vaisseaux, que nous avons
additionnes. Trente-cinq vaisseaux.

-- Trente-cinq vaisseaux! C'est impossible! s'ecria d'Artagnan.

-- Quelque chose comme deux mille pieces de canon, fit Colbert.
C'est ce que le roi possede en ce moment. Avec trente-cinq
vaisseaux on fait trois escadres, mais j'en veux cinq.

-- Cinq! s'ecria Aramis.

-- Elles seront a flot avant la fin de l'annee, messieurs; le roi
aura cinquante vaisseaux de ligne. On lutte avec cela, n'est-ce
pas?

-- Faire des vaisseaux, dit d'Artagnan, c'est difficile, mais
possible. Quant a les armer, comment faire? En France, il n'y a ni
fonderies, ni chantiers militaires.

-- Bah! repondit Colbert d'un air epanoui, depuis un an et demi,
j'ai installe tout cela, vous ne savez donc pas? Connaissez-vous
M. d'Infreville?

-- D'Infreville? repliqua d'Artagnan; non.

-- C'est un homme que j'ai decouvert. Il a une specialite, il sait
faire travailler des ouvriers. C'est lui qui, a Toulon, fait
fondre des canons et tailler des bois de Bourgogne. Et puis, vous
n'allez peut-etre pas croire ce que je vais vous dire, monsieur
l'ambassadeur: j'ai eu encore une idee.

-- Oh! monsieur, fit Aramis civilement, je vous crois toujours.

-- Figurez-vous que, speculant sur le caractere des Hollandais nos
allies, je me suis dit: Ils sont marchands, ils sont amis avec le
roi, ils seront heureux de vendre a Sa Majeste ce qu'ils
fabriquent pour eux-memes. Donc, plus on achete... Ah! il faut que
j'ajoute ceci: J'ai Forant... Connaissez-vous Forant, d'Artagnan?

Colbert s'oubliait. Il appelait le capitaine d'Artagnan tout
court, comme le roi. Mais le capitaine sourit.

-- Non, repliqua-t-il, je ne le connais pas.

-- C'est encore un homme que j'ai decouvert, une specialite pour
acheter. Ce Forant m'a achete trois-cent cinquante mille livres de
fer en boulets, deux-cent mille livres de poudre, douze
chargements de bois du Nord, des meches, des grenades, du brai, du
goudron, que sais-je, moi? avec une economie de sept pour cent sur
ce que me couteraient toutes ces choses fabriquees en France.

-- C'est une idee, repondit d'Artagnan, de faire fondre des
boulets hollandais qui retourneront aux Hollandais.

-- N'est-ce pas? avec perte.

Et Colbert se mit a rire d'un gros rire sec. Il etait ravi de sa
plaisanterie.

-- De plus, ajouta-t-il, ces memes Hollandais font au roi, en ce
moment, six vaisseaux sur le modele des meilleurs de leur marine.
Destouches... Ah! vous ne connaissez pas Destouches, peut-etre?

-- Non, monsieur.

-- C'est un homme qui a le coup d'oeil assez singulierement sur
pour dire, quand il sort un navire sur l'eau, quels sont les
defauts et les qualites de ce navire. C'est precieux cela, savez-
vous! La nature est vraiment bizarre. Eh bien! ce Destouches m'a
paru devoir etre un homme utile dans un port, et il surveille la
construction de six vaisseaux de soixante-dix-huit que les
Provinces font construire pour Sa Majeste. Il resulte de tout
cela, mon cher monsieur d'Artagnan, que le roi, s'il voulait se
brouiller avec les Provinces, aurait une bien jolie flotte. Or,
vous savez mieux que personne si l'armee de terre est bonne.

D'Artagnan et Aramis se regarderent, admirant le mysterieux
travail que cet homme avait opere depuis peu d'annees.

Colbert les comprit, et fut touche par cette flatterie, la
meilleure de toutes.:

-- Si nous ne le savions pas en France, dit d'Artagnan, hors de
France on le sait encore moins.

-- Voila pourquoi je disais a M. l'ambassadeur, fit Colbert, que
l'Espagne promettant sa neutralite, l'Angleterre nous aidant...

-- Si l'Angleterre vous aide, dit Aramis, je m'engage pour la
neutralite de l'Espagne.

-- Touchez la, se hata de dire Colbert avec sa brusque bonhomie.
Et, a propos de l'Espagne, vous n'avez pas la Toison d'or,
monsieur d'Alameda. J'entendais le roi dire l'autre jour qu'il
aimerait a vous voir porter le grand cordon de Saint-Michel.

Aramis s'inclina.

"Oh! pensa d'Artagnan, et Porthos qui n'est plus la! Que d'aunes
de rubans pour lui dans ces largesses! Bon Porthos!"

-- Monsieur d'Artagnan, reprit Colbert, a nous deux. Vous aurez,
je le parie, du gout pour mener les mousquetaires en Hollande.
Savez-vous nager?

Et il se mit a rire comme un homme agite de belle humeur.

-- Comme une anguille, repliqua d'Artagnan.

-- Ah! c'est qu'on a de rudes traversees de canaux et de
marecages, la-bas, monsieur d'Artagnan, et les meilleurs nageurs
s'y noient.

-- C'est mon etat, repondit le mousquetaire, de mourir pour Sa
Majeste. Seulement, comme il est rare qu'a la guerre on trouve
beaucoup d'eau sans un peu de feu, je vous declare a l'avance que
je ferai mon possible pour choisir le feu. Je me fais vieux, l'eau
me glace; le feu rechauffe, monsieur Colbert.

Et d'Artagnan fut si beau de vigueur et de fierte juvenile en
prononcant ces paroles, que Colbert, a son tour, ne put s'empecher
de l'admirer.

D'Artagnan s'apercut de l'effet qu'il avait produit. Il se rappela
que le bon marchand est celui qui fait priser haut sa marchandise
lorsqu'elle a de la valeur. Il prepara donc son prix d'avance.

-- Ainsi, dit Colbert, nous allons en Hollande?

-- Oui, repliqua d'Artagnan; seulement...

-- Seulement?... fit Colbert.

-- Seulement, repeta d'Artagnan, il y a dans tout la question
d'interet et la question d'amour-propre. C'est un beau traitement
que celui de capitaine de mousquetaires; mais, notez ceci: nous
avons maintenant les gardes du roi et la maison militaire du roi.
Un capitaine des mousquetaires doit, ou commander a tout cela, et
alors il absorberait cent mille livres par an pour frais de
representation et de table...

-- Supposez-vous, par hasard, que le roi marchande avec vous? dit
Colbert.

-- Eh! monsieur, vous ne m'avez pas compris, repliqua d'Artagnan,
sur d'avoir emporte la question d'interet; je vous disais que moi,
vieux capitaine, autrefois chef de la garde du roi, ayant le pas
sur les marechaux de France, je me vis, un jour de tranchee, deux
egaux, le capitaine des gardes et le colonel commandant les
Suisses. Or, a aucun prix, je ne souffrirais cela. J'ai de
vieilles habitudes, j'y tiens.

Colbert sentit le coup. Il y etait prepare, d'ailleurs.

-- J'ai pense a ce que vous me disiez tout a l'heure, repondit-il.

-- A quoi, monsieur?

-- Nous parlions des canaux et des marais ou l'on se noie.

-- Eh bien?

-- Eh bien! si l'on se noie, c'est faute d'un bateau, d'une
planche, d'un baton.

-- D'un baton si court qu'il soit, dit d'Artagnan.

-- Precisement, fit Colbert. Aussi, je ne connais pas d'exemple
qu'un marechal de France se soit jamais noye.

D'Artagnan palit de joie, et, d'une voix mal assuree:

-- On serait bien fier de moi dans mon pays, dit-il, si j'etais
marechal de France; mais il faut avoir commande en chef une
expedition pour obtenir le baton.

-- Monsieur, lui dit Colbert, voici dans ce carnet, que vous
mediterez, un plan de campagne que vous aurez a faire observer au
corps de troupes que le roi met sous vos ordres pour la campagne,
au printemps prochain.

D'Artagnan prit le livre en tremblant, et ses doigts rencontrant
ceux de Colbert, le ministre serra loyalement la main du
mousquetaire.

-- Monsieur, lui dit-il, nous avions tous deux une revanche a
prendre l'un sur l'autre. J'ai commence; a votre tour!

-- Je vous fais reparation, monsieur, repondit d'Artagnan, et vous
supplie de dire au roi que la premiere occasion qui me sera
offerte comptera pour une victoire, ou verra ma mort.

-- Je fais broder des a present, dit Colbert, les fleurs de lis
d'or de votre baton de marechal.

Le lendemain de ce jour, Aramis, qui partait pour Madrid afin de
negocier la neutralite de l'Espagne, vint embrasser d'Artagnan a
son hotel.

-- Aimons-nous pour quatre, dit d'Artagnan, nous ne sommes plus
que deux.

-- Et tu ne me verras peut-etre plus, cher d'Artagnan, dit Aramis;
si tu savais comme je t'ai aime! Je suis vieux, je suis eteint, je
suis mort.

-- Mon ami, dit d'Artagnan, tu vivras plus que moi, la diplomatie
t'ordonne de vivre; mais, moi, l'honneur me condamne a mort.

-- Bah! les hommes comme nous, monsieur le marechal, dit Aramis,
ne meurent que rassasies, de joie et de gloire.

-- Ah! repliqua d'Artagnan avec un triste sourire, c'est qu'a
present je ne me sens plus d'appetit, monsieur le duc.

Ils s'embrasserent encore, et, deux heures apres, ils etaient
separes.


Chapitre CCLXVIII -- La mort de M. d'Artagnan


Contrairement a ce qui arrive toujours, soit en politique, soit en
morale, chacun tint ses promesses et fit honneur a ses
engagements.

Le roi appela M. de Guiche et chassa M. le chevalier de Lorraine;
de telle facon que Monsieur en fit une maladie.

Madame partit pour Londres, ou elle s'appliqua si bien a faire
gouter a Charles II, son frere, les conseils politiques de Mlle de
Keroualle, que l'alliance entre la France et l'Angleterre fut
signee, et que les vaisseaux anglais lestes par quelques millions
d'or francais, firent une terrible campagne contre les flottes des
Provinces-Unies.

Charles II avait promis a Mlle de Keroualle un peu de
reconnaissance pour ses bons conseils: il la fit duchesse de
Portsmouth.

Colbert avait promis au roi des vaisseaux, des munitions et des
victoires. Il tint parole, comme on sait.

Enfin Aramis, celui de tous sur les promesses duquel on pouvait le
moins compter, ecrivit a Colbert la lettre suivante, au sujet des
negociations dont il s'etait charge a Madrid:

"Monsieur Colbert,

"J'ai l'honneur de vous expedier le R.P. d'Oliva, general par
interim de la Societe de Jesus, mon successeur provisoire.

"Le reverend pere vous expliquera, monsieur Colbert, que je garde
la direction de toutes les affaires de l'ordre qui concernent la
France et l'Espagne; mais que je ne veux pas conserver le titre de
general, qui jetterait trop de lumiere sur la marche des
negociations dont Sa Majeste Catholique veut bien me charger. Je
reprendrai ce titre par l'ordre de Sa Majeste quand les travaux
que j'ai entrepris, de concert avec vous, pour la plus grande
gloire de Dieu et de son Eglise, seront menes a bonne fin.

"Le R.P. d'Oliva vous instruira aussi, monsieur, du consentement
que donne Sa Majeste Catholique a la signature d'un traite qui
assure la neutralite de l'Espagne, dans le cas d'une guerre entre
la France et les Provinces-Unies.

"Ce consentement serait valable, meme si l'Angleterre, au lieu de
se porter active, se contentait de demeurer neutre.

"Quant au Portugal, dont nous avions parle vous et moi, monsieur,
je puis vous assurer qu'il contribuera de toutes ses ressources a
aider le roi Tres Chretien dans sa guerre.

"Je vous prie, monsieur Colbert, de me vouloir garder votre
amitie, comme aussi de croire a mon profond attachement, et de
mettre mon respect aux pieds de Sa Majeste Tres Chretienne.

_Signe_: Duc d'Alameda."

Aramis avait donc tenu plus qu'il n'avait promis; il restait a
savoir comment le roi, M. Colbert et M. d'Artagnan seraient
fideles les uns aux autres.

Au printemps, comme l'avait predit Colbert, l'armee de terre entra
en campagne.

Elle precedait, dans un ordre magnifique, la Cour de Louis XIV,
qui, parti a cheval, entoure de carrosses pleins de dames et de
courtisans, menait a cette fete sanglante l'elite de son royaume.

Les officiers de l'armee n'eurent, il est vrai, d'autre musique
que l'artillerie des forts hollandais; mais ce fut assez pour un
grand nombre, qui trouverent dans cette guerre les honneurs,
l'avancement, la fortune ou la mort.

M. d'Artagnan partit, commandant un corps de douze mille hommes,
cavalerie et infanterie, avec lequel il eut ordre de prendre les
differentes places qui sont les noeuds de ce reseau strategique
qu'on appelle la Frise.

Jamais armee ne fut conduite plus galamment a une expedition. Les
officiers savaient que le maitre, aussi prudent, aussi ruse qu'il
etait brave, ne sacrifierait ni un homme ni un pouce de terrain
sans necessite.

Il avait les vieilles habitudes de la guerre: vivre sur le pays,
tenir le soldat chantant, l'ennemi pleurant.

Le capitaine des mousquetaires du roi mettait sa coquetterie a
montrer qu'il savait l'etat. On ne vit jamais occasions mieux
choisies, coups de main mieux appuyes, fautes de l'assiege mieux
mises a profit. L'armee de d'Artagnan prit douze petites places en
un mois.

Il en etait a la treizieme, et celle-ci tenait depuis cinq jours.
D'Artagnan fit ouvrir la tranchee sans paraitre supposer que ces
gens-la pussent jamais se prendre.

Les pionniers et les travailleurs etaient, dans l'armee de cet
homme, un corps rempli d'emulation, d'idees et de zele, parce
qu'il les traitait en soldats, savait leur rendre la besogne
glorieuse, et ne les laissait jamais tuer que quand il ne pouvait
faire autrement.

Aussi fallait-il voir l'acharnement avec lequel se retournaient
les marecageuses glebes de la Hollande. Ces tourbieres et ces
glaises fondaient, aux dires des soldats, comme le beurre aux
vastes poeles des menageres frisonnes.

M. d'Artagnan expedia un courrier au roi pour lui donner avis des
derniers succes; ce qui redoubla la belle humeur de Sa Majeste et
ses dispositions a bien feter les dames.

Ces victoires de M. d'Artagnan donnaient tant de majeste au
prince, que Mme de Montespan ne l'appela plus que Louis
l'Invincible.

Aussi, Mlle de La Valliere, qui n'appelait le roi que Louis le
Victorieux, perdit-elle beaucoup de la faveur de Sa Majeste.
D'ailleurs, elle avait souvent les yeux rouges, et, pour un
invincible, rien n'est aussi rebutant qu'une maitresse qui pleure,
alors que tout sourit autour de lui. L'astre de Mlle de La
Valliere se noyait a l'horizon dans les nuages et les larmes.

Mais la gaiete de Mme de Montespan redoublait avec les succes du
roi, et le consolait de toute autre disgrace.

C'etait a d'Artagnan que le roi devait cela.

Sa Majeste voulut reconnaitre ces services; il ecrivit a
M. Colbert:

"Monsieur Colbert, nous avons une promesse a remplir envers
M. d'Artagnan, qui tient les siennes. Je vous fais savoir qu'il
est l'heure de s'y executer. Toutes provisions a cet egard vous
seront fournies en temps utile.

"Louis."

En consequence, Colbert, qui retenait pres de lui l'envoye de
d'Artagnan, remit a cet officier une lettre de lui, Colbert, pour
d'Artagnan, et un petit coffre de bois d'ebene incruste d'or, qui
n'etait pas fort volumineux en apparence, mais qui sans doute,
etait bien lourd, puisqu'on donna au messager une garde de cinq
hommes pour l'aider a le porter.

Ces gens arriverent devant la place qu'assiegeait M. d'Artagnan
vers le point du jour, et ils se presenterent au logement du
general.

Il leur fut repondu que M. d'Artagnan, contrarie d'une sortie que
lui avait faite la veille le gouverneur, homme sournois, et dans
laquelle on avait comble les ouvrages, tue soixante-dix-sept
hommes et commence a reparer une breche, venait de sortir avec une
dizaine de compagnies de grenadiers pour faire relever les
travaux.

L'envoye de M. Colbert avait ordre d'aller chercher M. d'Artagnan
partout ou il serait, a quelque heure que ce fut du jour ou de la
nuit. Il s'achemina donc vers les tranchees, suivi de son escorte,
tous a cheval.

On apercut en plaine decouverte M. d'Artagnan avec son chapeau
galonne d'or, sa longue canne et ses grands parements dores. Il
machonnait sa moustache blanche, et n'etait occupe qu'a secouer,
avec sa main gauche, la poussiere que jetaient sur lui en passant
les boulets qui effondraient le sol.

Aussi, dans ce terrible feu qui remplissait l'air de sifflements,
voyait-on les officiers manier la pelle, les soldats rouler les
brouettes, et les vastes fascines, s'elevant portees ou trainees
par dix a vingt hommes, couvrir le front de la tranchee, rouverte
jusqu'au coeur par cet effort furieux du general animant ses
soldats.

En trois heures, tout avait ete retabli. D'Artagnan commencait a
parler plus doucement. Il fut tout a fait calme quand le capitaine
des pionniers vint lui dire, le chapeau a la main, que la tranchee
etait logeable.

Cet homme eut a peine acheve de parler, qu'un boulet lui coupa une
jambe et qu'il tomba dans les bras de d'Artagnan. Celui-ci releva
son soldat, et, tranquillement, avec toutes sortes de caresses, il
le descendit dans la tranchee, aux applaudissements enthousiastes
des regiments.

Des lors, ce ne fut plus une ardeur, mais un delire; deux
compagnies se deroberent et coururent jusqu'aux avant-postes,
qu'elles eurent culbutes en un tour de main. Quand leurs
camarades, contenus a grand-peine par d'Artagnan, les virent loges
sur les bastions, ils s'elancerent aussi, et bientot un assaut
furieux fut donne a la contrescarpe, d'ou dependait le salut de la
place.

D'Artagnan vit qu'il ne lui restait qu'un moyen d'arreter son
armee, c'etait de la loger dans la place; il poussa tout le monde
sur deux breches que les assieges s'occupaient a reparer; le choc
fut terrible. Dix-huit compagnies y prirent part, et d'Artagnan se
porta avec le reste a une demi-portee de canon de la place, pour
soutenir l'assaut par echelons.

On entendait distinctement les cris des Hollandais poignardes sur
leurs pieces par les grenadiers de d'Artagnan; la lutte
grandissait de tout le desespoir du gouverneur, qui disputait pied
a pied sa position.

D'Artagnan, pour en finir et faire eteindre le feu qui ne cessait
point, envoya une nouvelle colonne, qui troua comme une vrille les
portes encore solides, et l'on apercut bientot sur les remparts,
dans le feu, la course effaree des assieges poursuivis par les
assiegeants.

C'est a ce moment que le general, respirant et plein d'allegresse,
entendit, a ses cotes, une voix qui lui disait:

-- Monsieur, s'il vous plait, de la part de M. Colbert.

Il rompit le cachet d'une lettre qui renfermait ces mots:

"Monsieur d'Artagnan, le roi me charge de vous faire savoir qu'il
vous a nomme marechal de France en recompense de vos bons services
et de l'honneur que vous faites a ses armes.

"Le roi est charme, monsieur, des prises que vous avez faites; il
vous commande, surtout, de finir le siege que vous avez commence,
avec bonheur pour vous et succes pour lui."

D'Artagnan etait debout, le visage echauffe, l'oeil etincelant. Il
leva les yeux pour voir les progres de ses troupes sur ces murs
tout enveloppes de tourbillons rouges et noirs.

-- J'ai fini, repondit-il au messager. La ville sera rendue dans
un quart d'heure.

Il continua sa lecture.

"Le coffret, monsieur d'Artagnan, est mon present a moi. Vous ne
serez pas fache de voir que, tandis que vous autres, guerriers,
vous tirez l'epee pour defendre le roi, j'anime les arts
pacifiques a vous orner des recompenses dignes de vous.

"Je me recommande a votre amitie, monsieur le marechal, et vous
supplie de croire a toute la mienne.

"Colbert."

D'Artagnan, ivre de joie, fit un signe au messager qui s'approcha,
son coffret dans les mains. Mais au moment ou le marechal allait
s'appliquer a le regarder, une forte explosion retentit sur les
remparts et appela son attention du cote de la ville.

-- C'est etrange, dit d'Artagnan, que je ne voie pas encore le
drapeau du roi sur les murs et qu'on n'entende pas battre la
chamade.

Il lanca trois cents hommes frais, sous la conduite d'un officier
plein d'ardeur, et ordonna qu'on battit une autre breche.

Puis, plus tranquille, il se retourna vers le coffret que lui
tendait l'envoye de Colbert. C'etait son bien; il l'avait gagne.

D'Artagnan allongeait le bras pour ouvrir ce coffret, quand un
boulet, parti de la ville, vint broyer le coffre entre les bras de
l'officier, frappa d'Artagnan en pleine poitrine, et le renversa
sur un talus de terre, tandis que le baton fleurdelise,
s'echappant des flancs mutiles de la boite, venait en roulant se
placer sous la main defaillante du marechal.

D'Artagnan essaya de se relever. On l'avait cru renverse sans
blessures. Un cri terrible partit du groupe de ses officiers
epouvantes: le marechal etait couvert de sang; la paleur de la
mort montait lentement a son noble visage.

Appuye sur les bras qui, de toutes parts, se tendaient pour le
recevoir, il put tourner une fois encore ses regards vers la
place, et distinguer le drapeau blanc a la crete du bastion
principal; ses oreilles, deja sourdes aux bruits de la vie,
percurent faiblement les roulements du tambour qui annoncaient la
victoire.

Alors serrant de sa main crispee le baton brode de fleurs de lis
d'or, il abaissa vers lui ses yeux qui n'avaient plus la force de
regarder au ciel, et il tomba en murmurant ces mots etranges, qui
parurent aux soldats surpris autant de mots cabalistiques, mots
qui avaient jadis represente tant de choses sur la terre, et que
nul, excepte ce mourant, ne comprenait plus:

-- Athos, Porthos, au revoir. -- Aramis, a jamais, adieu!

Des quatre vaillants hommes dont nous avons raconte l'histoire, il
ne restait plus qu'un seul corps: Dieu avait repris les ames.

FIN





End of the Project Gutenberg EBook of Le vicomte de Bragelonne, Tome IV.
by Alexandre Dumas

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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
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fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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written explanation to the person you received the work from.  If you
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your written explanation.  The person or entity that provided you with
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     http://www.gutenberg.net

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