The Project Gutenberg EBook of Ce que disait la flamme, by Hector Bernier

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Title: Ce que disait la flamme

Author: Hector Bernier

Release Date: December 20, 2004 [EBook #14399]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CE QUE DISAIT LA FLAMME ***




Produced by Renald Levesque and "La bibliothque Nationale du Qubec".





                            HECTOR BERNIER


                            Ce que disait
                            la flamme...


1913

A LA JEUNESSE DE MA RACE,
AVEC LE MEILLEUR DE MON COEUR
ET DE MA FOI,

HUMBLEMENT,
H. B.



PRFACE

De tous les genres de littrature cultivs au Canada, c'est celui de la
fiction qui rapporte le moins. Aussi, faut-il avoir le culte des lettres
pouss jusqu' la passion pour s'y livrer. A vrai dire, il n'y a que
dans le journalisme qu'on ait russi  vivre chez nous la plume  la
main. Et encore, si l'annonce ne venait pas  la rescousse, la pauvrette
aurait une existence bien prcaire.

L'histoire vit plus longtemps que le roman sans payer davantage, non
 cause de sa valeur suprieure au point de vue du style mais il se
trouve, d'une gnration  l'autre, un petit nombre d'individus disposs
 s'instruire sur les choses de leur pays, et c'est ce qui assure 
l'histoire une certaine prennit. Il est dans la destine du roman
canadien de lutter contre un ennemi formidable: l'oeuvre des Balsac, des
Daudet, des Bourget et autres... La vogue de nos romans s'est montre,
pour cette raison, bien transitoire. Qui demande encore,  la
Bibliothque du Parlement, _Charles Gurin _, _L'Intendant Bigot_, _Le
Chevalier de Mornac _, oeuvres de valeur assurment. Ils ne sont gure
recherchs que par les bibliophiles et les bouquinistes, en gnral plus
familiers avec les titres de leurs trsors qu'avec le fond. Le roman
canadien le plus lu est encore _Les anciens Canadiens_ de M. de Gasp.
Cette oeuvre du vieux conteur conserve un grand attrait, grce  ses
reflets d'histoire de notre pays qui lui prtent leur charme.

Certains qui ne sont pas du mtier prtendent qu'un crivain devrait
se contenter, pour prix de son effort, de la gloire que procurent
les lettres. Il faut bien souvent se rsigner au Canada  cette
compensation. Cependant, n'est-on pas fond  rpondre comme l'autre:
travailler pour acqurir une renomme flatteuse, 'a m'irait trs-bien,
s'il ne fallait pas payer mon dner trois cent soixante-cinq fois par
anne.

Il convient donc de marquer un bon point aux Canadiens qui se livrent
 la littrature d'imagination, comme M. Hector Bernier qui, malgr sa
jeunesse, vient de signer de son nom un deuxime volume. Et il faut
qu'il ait une vocation littraire sincre pour revenir devant le public
aprs l'abattage auquel avait donn lieu son dbut: _Au large de
l'cueil_. Par contre, plusieurs littrateurs de Montral et de Qubec
ont encourag son effort. Y a-t-il eu, dans ce conflit d'apprciations,
excs de part et d'autre?

Entre la critique outrancire et les guirlandes de roses passes au cou
du jeune auteur, c'est l'avenir qui dcidera... Le malheur est que, dans
ces sortes de partages de voix discordantes, les jeunes crivains sont
portes  couter celles qui flattent le plus. Nous ne pouvons faire ce
reproche  Hector Bernier qui a beaucoup travaill ce second volume.

Ce qui demeure tout  l'honneur de M. Bernier, c'est la haute
inspiration qui, comme une brise tonifiante, souffle  travers son
oeuvre. C'est quelque chose, c'est mme beaucoup au regard de la
pourriture que sert trop souvent au public le roman, du jour, pour
la plus grande dlectation d'un trop grand nombre de lecteurs  la
recherche de viande creuse ou malsaine.

Dans son dernier roman, M. Bernier engage la, jeunesse canadienne 
cultiver,  dvelopper dans son me l'amour de notre race. Telle est
la pense matresse de: _Ce que disait la flamme._ Monsieur Bernier y
invoque la renaissance de l'orgueil national chez les jeunes Canadiens,
avec un louable enthousiasme...

En suivait le dveloppement de la fiction de M. Bernier, on ressent
l'ardente sincrit qui l'anime dans la poursuite de son rve d'un
relvement patriotique. Le coeur de la jeunesse canadienne devrait
s'aimanter vers le ple magntique de la patrie et tout son effort
tendre  la rendre glorieuse et prospre. Que de nobles choses lui
sourient alors au travers des ombres vaporeuses et dores d'une avenir
qu'on voudrait prochain! Il faudrait des sacrifices pour donner corps 
ces grandes conceptions. Qu'importe, la jeunesse n'est-elle pas appele,
par la gnrosit de ses sentiments,  la hauteur des plus sublimes
ralisations?

Les considrations psychologiques abondent dans le rcit de M. Bernier.
Il faut lui savoir gr de ne pas trop appuyer ici et de suggrer les
conclusions au lieu de les exposer longuement. Toute son affabulation
s'amne dans un style pntr de lumire et de couleurs. Amiel s'est un
jour avis de formuler un axiome, sujet depuis de bien des gloses: Un
paysage est un tat de l'me. Comprenez par cette phrase de l'crivain
genevois que la nature parat belle ou laide selon l'tat de votre
esprit. La vision est la rsultante de la subjectivit. O montagnes
odieuses! clamait Victor Hugo aprs la mort de sa fille. Superbes
collines! chantait un autre pote au bras de sa fiance. Monsieur
Bernier applique la formule d'Amiel sans la connatre probablement:
selon que la vie est douce ou cruelle  ses personnages, il choisit un
cadre en harmonie avec leurs motions.

Et quel plus merveilleux dcor que Qubec o la scne se passe.
Plusieurs pages au cours du rcit ont arrt et retenu notre attention,
notamment celle o Jean Fontaine, tente de ramener sa soeur  une
conception leve de la vie. C'est l un morceau d'une belle tenue
littraire, fortement pens et qui touche parfois  la haute loquence.
Par malheur, il plaira plus au lecteur qu'il n'a touch l'hrone du
roman. Il est quelques jeunes filles trop uniquement intresses par les
calculs motionnants du bridge et les hallucinations du tango. Yvonne
Fontaine l'une d'elles, trouve bien plus en harmonie avec ses sentiments
certaines banalits amoureuses que les appels de Jean.

A remarquer aussi la dmonstration mue o M. Bernier rappelle
l'importance pour la race canadienne de travailler au rapprochement des
riches et des pauvres afin de prvenir par ce moyen la lutte funeste des
classes, source de tant de misre en Europe.

L'oeuvre de M. Bernier comptera dans les lettres canadiennes. On sort de
cette lecture rconfort et sous le charme d'une impression salutaire.
Le roman n'est pas sans certains dfauts sur lesquels il ne convient
pas d'insister, car ils viennent de l'exubrance, de la jeunesse et se
corrigeront avec le temps. Non offendar parvis maculis.

Maintenant qu'il a jet d'une faon brillante son nom au vent de
la renomme, qu'il s'arrte un temps pour se livrer  l'tude des
classiques, qu'il se dfie de la production trop facile. Il y a chez
notre jeune ami l'toff d'un crivain, et, s'il suit nos conseils, les
qualits que rvlent ses premiers romans s'affirmeront avec clat.

A. D. DECELLES.




CE QUE DISAIT LA FLAMME...




I

AU BAS DES CIMES.

Jean Fontaine, il y a peu de jours, a reu le diplme tiquet d'un
sceau d'or et paraph d'autographes solennels, Jean Fontaine est
mdecin. prouve-t-il cet panouissement de tout lui-mme qu'il
attendait, cette joie d'un homme nouveau, plus fort, enrichi d'une
personnalit plus large et moins dpendante? Sans doute, il a connu
l'exultation virile de celui qui triomphe, une vague de fiert chaude
a submerg son coeur. Mais l'enthousiasme, comme s'puisant lui-mme 
force d'tre intense tout d'abord, s'est affaibli jusqu' ne plus faire
jaillir en l'me du jeune homme que des tincelles rares et fugitives.
C'est que l'on est tt rassasi d'un bonheur qu'on ne s'tait pas lass
de convoiter longuement. Il faut sans cesse  l'nergie du mirage 
l'horizon: le souvenir n'est qu'un incident, l'esprance est la vie
mme. Aussi, ds que Jean eut fini de parcourir triomphalement les
ddales de l'examen jalonn d'obstacles une impression obscure de vide
s'tait mle  son orgueil. Il avait eu il ne sait quel chagrin profond
de ne pouvoir plus esprer ce qu'il venait d'obtenir. Conscient que
toutes ces choses, les ardeurs laborieuses dont le cerveau s'illumine et
les ivresses de conqurir la science, les remords des heures paresseuses
et les inquitudes  sentir les jours se prcipiter vers la date
obsdante, avaient t en lui de la vie qui cessait de vivre, il avait
souffert de leur agonie mystrieuse...

En ce moment mme o ses yeux vaguent sur les villages au loin, le jeune
mdecin, plus vivement que jamais, regrette les motions envoles,
s'abandonne au besoin de guider sa volont vers d'blouissants espoirs.
Un instant, la vision de Paris le distrait. Il ira, d'hpital
en hpital, de confrence en confrence, largir son domaine de
connaissances, affiner son flair  djouer les maladies sournoises. La
prparation du doctorat lui fut un surmenage tel qu'il doit reculer son
dpart  six mois. Paris et ses merveilles ne rempliront, en somme,
qu'une poque vertigineuse: le problme qui le hante aujourd'hui, c'est
l'orientation de toute son existence. Gomment, d'un coup d'aile sr,
planer vers l'avenir? Que ne doit-il, en la mle des rivaux, peu 
peu conqurir une clientle? Il envie ses confrres qui auront 
mener gaillardement la bataille du pain. L'oreille au guet, le coeur
frmissant, ils attendront qu'un passant, hypnotis par l'enseigne
longtemps mconnue peut-tre, leur apporte la premire responsabilit,
le premier sou du courage. Ds lors, en avant, la troue commence!
Oh! la griserie des tches professionnelles, des joies qu'on sme, de
l'aisance qui sourit, de la renomme qui accourt! Mais Gaspard Fontaine,
le pre, est si riche que son fils, prisonnier des douces habitudes,
n'en peut secouer la chane autour de son me. Par des fibres sourdes,
Jean est attach  des choses multiples,  des raffinements que beaucoup
d'argent seul prodigue. Ce dsir de la lutte pour vivre n'est pas
sincre, il n'est que la haine de l'oisivet!

Souvent, la pense d'aller, au foyer des pauvres, rpandre le sourire
l o il y avait des larmes, s'tait introduite en l'esprit du jeune
qubcois. Ramene par le mystre qui l'une  l'autre joint les ides,
elle est plus lucide, elle commande, elle meut. Pendant quelques
minutes, une gnrosit ardente, mais dont il n'a pas l'hrosme, le
pousse vers le peuple. Quel verdict prononcerait la socit qubcoise
dont l'opinion le faisait esclave? On raillerait ce chevalier des
humbles, ce pote de la misre. Et Jean,  la surface de son tre, sinon
aux profondeurs de lui-mme, prfrait qu'on ne se moqut pas de lui,
approuvait la foule des heureux: on ouvre la main au passage, on ne fait
pas de l'aumne, ft-elle celle de l'intelligence et du coeur, toute une
carrire.

Et pourtant, le jeune homme idoltre la science de la mdecine. Il a
profondment conscience de l'emprise qu'elle a sur lui. Elle lui procure
les meilleures jouissances intellectuelles, attire presque toute sa
puissance d'activit, lui promet des tudes passionnantes. Jusqu'ici,
au cours des annes universitaires  Lavai, il a plutt song, quoique
d'une faon imprcise,  s'installer au milieu de la haute bourgeoisie,
avenue Sainte-Genevive ou rue d'Auteuil, avenue des rables ou
ailleurs. Parvenu toqu de tout ce qui brille, son pre exigera qu'il
orne son logement des meubles les plus richement veins, qu'il se
munisse des instruments les plus irrprochables, qu'il s'entoure des
livres les plus clbres. Jean ne se fait pas d'illusions; parmi autant
de praticiens en vogue, la clientle tarderait  lui venir. Et la
perspective de pratiquer la mdecine en dilettante, de longtemps se
caserner dans la thorie pure, ne le fascine gure. Il ne veut pas
acqurir de l'exprience uniquement livresque, il a hte de se mettre
aux prises avec la maladie meurtrire et de lui arracher la vie qu'elle
assaille. L'inconnu des forces vitales l'appelle: il veut observer
leur dlicat mcanisme, ignorer toujours moins la rsultante de leurs
ractions brusques. A mesure que son imagination s'chauffe, il ne doute
plus qu'il n'y ait pour lui, dans cette manire d'utiliser ses facults
crbrales, une vocation merveilleuse. Il se souvient, d'avoir tout
rcemment, vibr  la lecture d'une biographie: celle-ci redisait
comment un mdecin s'tait enferm dans son laboratoire comme dans
un clotre et comment, son intelligence acharne tous les jours aux
dcouvertes scientifiques, il avait trouv le bonheur et la gloire.

L'impression est demeure vivace en lui-mme. Cessant d'tre un caprice
de la mmoire, le rve se prcise, lui rvle tout ce qu'il a de
ralisable et de sduisant. Il ne s'attribue certes pas le gnie du
savant qu'il a tant admir, ni mme des dons vraiment suprieurs, mais
l'motion qui l'envahit est si forte qu'il est vaincu par elle et
se laisse entraner jusqu'aux horizons qu'elle atteint. Une vision
magnifique lui dilate le cerveau, elle voque un laboratoire, le sien,
o il travaille, o il est libre, o il est quelqu'un: environn
d'instruments subtils, l'atmosphre fleurant bon l'odeur dea substances
familires, il pie les manifestations les plus intimes de la cellule
animale, scrute l'nigme des microbes, fait subir  des tres vivants le
choc des srums puissants, dcouvre la trace d'une loi ignore, se lance
 sa recherche, la traque jusqu'en ses origines, puis la matrise, et
voil qu'un spcifique nouveau aura dsormais le nom de Jean Fontaine
dans la science qui demeure.

Tout l'lan tumultueux de sa jeunesse le transporte. Il se peut que Jean
Fontaine soit dupe de son exaltation, mais elle est loyale et virile.
A vingt-cinq ans, il est permis de poser une frange d'or au voile de
l'avenir. Et c'est ne pas avoir t jeune que de ne pas avoir t
ambitieux. Tout de mme, il se demande s'il n'est pas bern par un sot
orgueil, domin par le souci de l'trange et l'horreur de la banalit.

Voici qu'il discute son enthousiasme, essaye de le dtruire en lui-mme.
Du fait qu'il veut faire produire  son individualit un maximum
d'efforts isols, rsulte-t-il de l'gosme, de la fatuit mesquine?
Sans avoir une culture prcisment vaste, il est capable d'lever sa
pense, d'prouver des aspirations hautes. Les chos de la grande joute
moderne entre les devoirs solidaires et l'individualisme effrn se sont
prolongs jusqu' lui. Fier d'appartenir  la race canadienne-franaise,
il est convaincu qu'il ne peut se dsintresser d'elle et qu'elle a
besoin de son apport  la richesse intellectuelle et morale qu'elle
accumule. Cet idal nouveau, que toute son me aime dj, s'pure et
s'ennoblit, et c'est  la race qu'il offre l'honneur de tout ce qu'il
accomplira par lui d'oeuvres durables.

Il est rsolu. Il lui semble, dcidment, qu'il possde le moyen de
fournir leur plein essor  ses facults matresses. Quelle joie de
n'tre plus incertain! Une paix suave dborde en son tre. L'intensit
du rve rayonne sur son visage. Ses yeux, aux prunelles de jais velout,
ptillent de force nerveuse et d'intelligence. Ainsi radieux sous le
front ample et finement dessin, ils subjuguent. La douceur de la bouche
tempre ce que l'ossature des joues fait saillir de trop vigoureux. Une
distinction relle flotte sur l'ensemble des traits, mais elle donne
l'impression d'avoir t acquise et laisse deviner le sceau de la
naissance plbienne.

La brise gonfle les touffes de sa chevelure aussi brune que le chne
noir de la chaise o il est assis, la tte mollement pose en arrire.
Fatigu d'tre immobile  rflchir, il se lve. Un complet gris acier
l'habille parfaitement, cache la maigreur de son corps. Mais dress d'un
lan magnifique sur une taille libre, il avance, de long en long sur le
balcon, d'un pas solide et gracieux. Alors que sa songerie l'absorbait
tout entier, il n'a vu la scne extrieure qu' travers une bue confuse
de couleurs et de formes. Et maintenant, la dtermination qu'il vient de
prendre le magntise, et il regarde si profondment en lui-mme que son
regard se ferme aux alentours.

Il n'aperoit pas encore une femme dont la silhouette bleu cendr ne
bouge plus,  la porte mme de l'enclos qui spare du Chemin Saint-Louis
la pelouse devant la maison qu'il habite. On l'a informe que c'est
ici la demeure de Gaspard Fontaine pour qui son pre l'a charge
d'un message. Sa robe, d'une toffe imitant le crpe de chine  s'y
mprendre, tombe sur des lignes charmantes et fermes. Le chapeau, lger
ensemble de roses pourpres et de paille de riz claire, s'harmonise  la
physionomie timide. Enfant d'un modeste ouvrier, Lucile Bertrand hsite,
effarouche par l'clat de la faade, la finesse des rideaux, la courbe
imposante de l'escalier de pierre et l'allure hautaine du jeune homme.

Le souvenir de son pre malade quilibre son courage. Elle se dcide.
Jean, au bruit du loquet, prouve ce faible tressaillement intrieur que
les moins nerveux connaissent. Pendant qu'elle referme la porte, le coup
d'oeil du mdecin qui l'examine est ravi par l'esthtique pure de
ce model fminin. Lucile Bertrand se retourne, et leurs regards
s'interrogent quelques secondes. Jean remarque la beaut sobre de ce
visage un peu triste, mais son esprit, curieux de ce que cette femme
dsire, s'occupe uniquement de conjectures. La jeune fille, toute
surprise que les yeux de l'inconnu soient bons et beaucoup moins
arrogants que sa dmarche, croit retrouver sa confiance en elle-mme.
Les joues plus vermeilles  chaque instant, elle se hte sur l'alle de
cailloux bleutres. Elle s'tait donc trompe: le craquement de ses pas
jette une frayeur trange en son me, et sa bravoure chancelle un peu.

Le jeune homme, au sommet de l'escalier qu'elle gravit craintive, attend
qu'elle vienne  lui. Le chapeau, qu'elle incline trop vers les
degrs rudes aux souliers minces, drobe le visage  son admiration
grandissante. Il lui semble qu'il mane des fleurs un arme plus
attendrissant qu' l'ordinaire, que la chanson d'un rossignol nich dans
l'orme le plus voisin soit la plus douce qu'il ait entendu fredonner
par un oiseau. Lucile, tout prs de le rejoindre, ose lever sur Jean de
larges prunelles o tremble une prire.

--Voulez-vous tre assez bon de me dire si c'est bien ici la demeure de
Monsieur Fontaine? lui demande-t-elle, un peu balbutiante.

--Vous dsirez le voir immdiatement, Madame? rpondit-il, plus mal 
l'aise qu'il ne le voudrait, sous l'humilit des yeux profonds.

--Oui, Monsieur, le supplie-t-elle, remue par cette voix grave et
chaleureuse.

--C'est dommage que vous ne puissiez pas le voir  l'instant mme. Il
est all  Lorette... S'apercevant qu'elle en est vivement due, il
prcise afin qu'elle ait le temps de vaincre son trouble: Oui, Madame,
une excursion d'automobile... Ma soeur l'accompagne. Ils reviendront
tout  l'heure. Faut-il que vous l'attendiez?

--Non. Monsieur, ce n'est pas ncessaire... Vous pourrez le lui dire
vous-mme, si vous avez cette bont..., commence-t-elle  expliquer.

Plusieurs secondes de silence interviennent. Elle cherche des
expressions. Et pourtant, la chose lui avait paru si simple, elle se
l'tait redite  toutes les minutes de la dernire heure. Oh! qu'elle
aurait prfr tout dire  Monsieur Fontaine lui-mme! Maintenant
qu'il faut parler  ce jeune homme, c'est diffrent, le petit discours
chappe. Elle se croit ridicule, Jean la trouve exquise, ainsi farouche,
ainsi tremblante.

Il a piti de son angoisse intime et tche de l'en dlivrer.

--Avez-vous confiance en moi? lui suggre-t-il, familirement, avec un
sourire.

--Beaucoup plus en vous qu'en moi-mme, dit-elle, d'un lan spontan, un
clair vif sillonnant son regard, mais confuse aussitt d'avoir t
si primesautire. Jean sourit davantage. Elle a l'intuition qu'il
ne condamne pas sa hardiesse et qu'il accueillera son message avec
bienveillance.

--D'un ton plus alerte, elle reprend:

--Mon pre est Franois Bertrand, l'un des ouvriers de M. Fontaine. Il
devait se remettre  l'ouvrage demain. Depuis une semaine, il tait
presque revenu  la sant. Hier seulement, il est retomb malade. Le
docteur a dit que c'est la rechute...

--De quoi souffre-t-il? interrompit le jeune mdecin, intress.

--Des fivres, Monsieur, rpond Lucile, machinale, un dsappointement
rpandu sur ses traita assombris. L'motion, bien qu'indfinissable, a
t soudaine et pntrante. Eh quoi! il ignorait que son pre avait
t si malade, pendant plusieurs semaines! La mort effroyable avait pu
menacer l'un des ouvriers sans que le patron et jug convenable de s'en
inquiter auprs de sa famille! Cela avait t leur vie entire,  tous
ceux de la maison dsole de l-bas, cette peur de la mort. Et le fils
du matre n'en sait rien... Elle se sent bien trangre ici, bien
infrieure, et son coeur en est oppress.

D'une voix plus douce, parce qu'il attribue la brusque pleur de la
jeune fille au chagrin, Jean a repris:

--Il ne faut pas vous dsesprer, Mademoiselle. On en revient, mme
d'une rechute.... Vous avez tort de craindre: il faut oublier la
mort aussi longtemps qu'il y a un espoir... Je suis mdecin: me
permettez-vous d'aller visiter votre pre?

--Oh! que je vous remercie pour lui! s'crie-t-elle, ses yeux
s'humectant de reconnaissance et dvoilant au jeune homme la sourde
tendresse d'une me exubrante.

--Dieu ne vous enlvera pas un pre que vous aimez si bien! dit-il, mu
d'une singulire tristesse.

Elle n'a rien  rpondre. Son coeur a soulev jusqu'aux paupires deux
larmes jaillissantes. Jean les voit lentement glisser, douces comme
l'amour et lourdes comme la souffrance. Une exclamation intrieure, cri
impulsif et profond de piti lui monte aux lvres, il voudrait lui
dire: Pauvre enfant! je comprends votre peine! L'homme du monde se
ressaisit. Ne serait-ce pas du sentimentalisme outr, naf mme, que de
rvler  cette enfant, du peuple toute la sympathie qu'elle agite au
fond de lui-mme? N'a-t-il pas t suffisamment gnreux pour elle? La
consolation devient aisment fade, si elle se prolonge: cette excuse
le rassure, touffe un remords passager d'avoir eu honte. Quel lan
imprieux l'avait ainsi pouss vers la timide ouvrire? Il s'tonne d'y
avoir si peu rsist, de s'tre laiss attendrir avec un abandon presque
ncessaire? Une femme qui souffre, la plus humble, la plus laide,
amollit toujours un vrai coeur d'homme, oui, c'est bien cela! Et la
jeune fille est tellement jolie, soumise et silencieuse, lui faisant sa
confidence d'amertume.

Consciente que l'entrevue doit se clore, elle dit bientt:

--Je vous demande pardon, Monsieur Fontaine. Je n'aurais pas d comme
a, presque pleurer. C'est un peu votre faute... Quand je pense qu'il
peut mourir, c'est plus fort que moi, le coeur me tourne de chagrin.
Je n'oublierai pas vos bonnes paroles: si vous saviez comme je vous en
remercie!

--Je suis dj rcompense, Mademoiselle, puisque j'ai votre
gratitude...

--Bonjour, Monsieur Fontaine!...

--An revoir, Mademoiselle Bertrand! conclut-il, d'une voix trop absente.

Le dernier sourire de Jean a t plus indiffrent, pour ainsi dire
moins fraternel. Lucie en apporte du froid au coeur. Les cailloux se
plaignent, le loquet de la porte gmit schement, puis le trottoir de la
rue a des rsonances dures. La sirne brutale d'un automobile la fait
frissonner tout  coup, les sabots tapageurs d'un cheval exasprent ses
nerfs un moment plus tard. Tout l'blouissement des rsidences luxueuses
l'aveugle. Il faut qu'elle ragisse contre le malaise aigu. Le message
est accompli. Son pre sera content, il aura de l'ouvrage, ds qu'il
sera guri. Elle devait tre satisfaite d'elle-mme, ne pas traner ce
regret au fond de l'tre. Pourquoi le fils du patron n'a-t-il pas eu un
sourire d'adieu autre que celui-l, aussi? Il a t bon, oh oui, trs
bon pour elle, mais il n'tait plus le mme, au dpart, comme s'il et
t ennuy, soucieux de se librer d'elle. De nouveau, elle courbe sous
la pense d'tre pour lui la passante qu'on ignore, que souvent on
mprise. Elle s'gare, elle est ingrate, ne lui a-t-il pas promis de
venir voir son pre? Au moment o il a dit cela, elle a compris qu'il
offrait de la sympathie et de l'esprance. Sensitive que la moindre
motion bouleverse et la moindre blessure dchire, elle se torture
encore de vaines inquitudes; et c'est tout. Elle est certaine qu'il
viendra, qu'il ne ddaigne pas l'ouvrier, puisqu'il est compatissant
au malheur de celui qui est son pre. Elle laisse gonfler au coeur la
source d'esprance! La brise imprgne son front de tendres fracheurs,
la marche lui devient lgre et grisante, les arbres de la Grande Alle,
o elle s'engage, lui murmurent des refrains moins tristes...

Une minute plus tt, un cran de feuillage et de branches avait, spar
les yeux de Jean de la jeune fille qu'ils n'avaient cess d'accompagner.
Il a admir la grce des mouvements, d'une souplesse inconsciente, d'un
charme inn. Elle tait harmonieuse sans effort, et sans ingalits.
Depuis qu'elle a disparu, il reste quelque chose d'elle, un parfum
de beaut que Jean respire, un rayonnement d'me qui l'enveloppe. Il
s'attarde  glaner de menus souvenirs. Mais bientt, en son imagination
infidle, les traits de l'ouvrire s'attnuent, s'estompent de rve. Ils
plissent et s'loignent devant une vision dj ancienne, celle d'une
femme sculpte dans le mystre et drape d'idal. Cette jeune fille ne
l'a pas rellement touch, il s'en rend bien compte, elle n'a que raviv
le noble dsir qu'il a parfois eu d'aimer une femme. Non pas qu'il et
t la victime de songes maladifs ou de lubies romanesques, mais il
esprait l'amour qui a des ailes blanches et vole au ras des cimes. Il
s'accuse d'gosme pour avoir, tout  l'heure, exclu de son ambition
virile celle qu'il aimera. Cette ambition de vie meilleure que vient de
semer la Providence en ses facults d'agir, il en greffe l'amour sur
l'amour qu'il destine  l'pouse devine,  la famille qui natra de
leur me et de leur sang,  la race dont il est solidaire.

Jean est travers par une allgresse forte et enivrante. Elle fait
circuler en son tre la personnalit plus large, moins dpendante qu'il
attendait. La vie lui est gnreuse et vaste, il reprend mieux contact
avec ce qui l'entoure, il communie avec la lumire, vie de l'espace.
Qu'ils sont purs, ces nuages tisss de laine blanche, et que leur course
 travers l'azur est paisible! Ils viennent de l-bas, les cirrus
fragiles et disperss, de l'horizon bleu que les montagnes voilent.
Celle qu'il aimera les contemple aussi peut-tre: leurs plis immaculs
auraient-ils recueilli le souffle de son me? C'est le ciel encore, la
ligne flottante des sommets ples comme des pervenches! Elle est si
lointaine, si trange, si thre, qu'elle semble onduler comme un
mirage de mystre. Elle est pour Jean le symbole de l'avenir embu
d'esprances infiniment douces. Ne s'illumine-t-il pas dj, cet avenir
troublant, aux lueurs de la trane mauve au-dessous de laquelle
s'enfonce la plaine invisible de Bellechasse et de Lvis? Le jeune
homme aspire les effluves d'nergie que la brise moissonne le long des
campagnes,  la fentre des chaumires, aux profondeurs des sillons. Une
bouffe de courage enfle sa poitrine, il sent frmir en lui la passion
du travail. Il trempe sa volont dans la force de vie qui clate
 l'intrieur des bourgs pars sur les hauteurs de Lvis. Ils
s'chelonnent dans la fort nimbe de soleil: Saint-Louis-de-Pintendre,
entonnoir d'meraude o dvalent champs blonds et fermes grises;
Saint-Jean-Chrysostome, came de verdure o les _habitants_ ont enchss
des toits d'agate et des murs d'mail; Saint-David-de-l'Auberivire dont
la colline avec amour penche vers le Saint-Laurent.

Comme le fleuve toujours puissant et libre, Jean sera matre de
lui-mme, retrouvera le calme aprs les orages, reverra l'aurore aprs
la nuit. Au moment mme, les cloches de Sillery modulent un couplet de
tendresse. Elles chantent perdument, comme si elles voulaient veiller
les morts des Plaines d'Abraham et leur annoncer que l'me franaise
renat toujours prs de leurs tombes. Parce qu'il n'a jamais t aussi
violemment mu par la nature, Jean se laisse envahir par une mditation
intense devant la plaine qui ne s'est pas refroidie. Le sang des
anctres y filtre encore, perle aux ptales des trfles rouges. Le sol
est tumfi comme un visage qui a trop pleur. L'herbe est chtive comme
les coeurs affaiblis par de trop lourds souvenirs. Le deuil commence 
s'appesantir sur l'me de Jean, mais il le repousse. Ne sont-ils pas
vivants, les morts franais, puisqu'il vit, lui, Jean Fontaine, et
que des paroles franaises arrivent  lui de la route ensoleille? Il
frissonne tout entier, il a vu, en un relief mouvant, tout ce qui
ramifie un individu  sa race et de quel amour il doit l'aimer. Les
hros, couchs l, tombrent pour la leur, pour la sienne, pour que les
descendants fussent orgueilleux d'elle! La tte de Jean se dresse vers
les montagnes et dans l'avenir avec un lan de force et de fiert!...



II

LES AILES A TERRE

La montre de Jean indique six heures. Des nuances d'or s'grnent dans
l'azur au-dessus des montagnes. Des souffles tides, inconstants,
foltrent dans l'air: et quand ils effleurent les tempes du jeune homme,
il a l'me plus apaise. Le calme a dtendu les nerfs si vibrants tout
 l'heure, une ivresse dlicate les engourdit. Le chemin Saint-Louis
gonfle d'une poussire ple et soyeuse. Depuis quelques minutes, pas
une voiture n'a soulev les molcules grises en flots d'ombre. Les
chrysanthmes l, de leurs aigrettes pourpres ou roses, dominent les
graniums glauques ou lisers de neige. Les feuilles des rables et
des bouleaux changent de fines mlodies  la sourdine. Trois enfants
vagabondent sur la pelouse de la cour voisine, leurs habits de toile
mauve ont la fracheur de l'herbe et leurs chuchotements faiblissent
comme des murmures.

Yvonne Fontaine et son pre ne tarderont pas  revenir. Jean leur
communiquera-t-il son projet? Que diront-ils de cette vocation inopine?
Leur vanit en sera-t-elle blouie? Il n'a pas le loisir d'tre perplexe
davantage, il reconnat ce long blement d'un cornet d'alarme. C'est une
coquetterie de son pre: il aime qu'un tel charivari partout l'annonce.
Le chauffeur a des ordres prcis: la sirne aigre ne cesse gure de
geindre, et tout le inonde sait que Gaspard Fontaine passe.

L'automobile roule sur des panaches blanchtres comme volait sur les
nuages le char fantastique des dieux. Il ralentit sa course fire, et
l'on dirait qu'il vient se poser au bord de la route. Une main gante de
soie vive se dmne; un sourire illumine une voilette orange, la jeune
fille est radieuse de revoir son frre. Le visage rubicond du chauffeur
brille de joie sereine, les vernis scintillent, les cuivres flamboient,
la machine halte et se repose.

En un tour de main, Yvonne dclenche la porte. Elle fait jaillir,
coquettement, son visage hors de la voilette. C'est un panouissement de
rose lumire! Le sourire ne s'alanguit pas, il clate en une flambe
des joues repltes, des lvres avides et molles, des dents nerveuses,
immacules. Le tout charme, intrigue, blouit. Quelle dlicatesse! quels
frissons de vie! quelle volupt d'tre jolie! quelle neige empourpre
d'aurore! un pome de l'exubrance! un sonnet gracieux et palpitant de
la fracheur! Lemay l'et intitul: Un rayon de mon pays! Et il aurait
eu raison: gouttelette claire o le soleil avait mis un peu de lui-mme
en un grouillement d'or!

Quelques instants lui suffirent  franchir l'alle de sable. Le
mouvement de tout le corps un peu grle est sr, hardi, facile, un beau
geste de force exquise.

Les yeux dilats, compltement rieuse, elle raconte  Jean les joies de
l'expdition.

--Quelle temprature dlicieuse! Le plus joli petit voyage! Au ciel, de
l'azur partout, de la lumire  s'en tourdir pour une semaine! Dans les
champs, de l'herbe exquise et souriante! Les arbres dodelinaient leur
tte comme pour nous saluer. Quand j'tais bien certaine que personne
ne me voyait, je leur agitais mon mouchoir, et ils rpondaient. C'tait
idiot, mais cela me faisait plaisir. Aux maisons, les grands, les
petits, les vieilles, les beaux garons nous contemplaient avec des
yeux larges comme les fentres ou les portes. Papa jouissait de leur
bahissement, se renversait la tte comme un roi mrovingien. Que
j'tais heureuse de le voir si content! L'automobile filait  perdre
baleine, la gazoline crpitait, la sirne hurlait, la poussire montait
comme une aurole  l'arrire et j'ouvrais la poitrine toute grande pour
y recevoir l'air pur de l'espace!...

--Tu ne m'as toujours pas dit o tu avais laiss pre? demanda Jean,
habitu  ces dluges d'enthousiasme.

--Mais c'est lui qui m'a abandonne! Tu vois, 'automobile repart: il
nous le donnera bientt. Une affaire pressante,  dit papa: il est
arrt chez le notaire... Tu aurais d venir avec nous! Tu as perdu
beaucoup, je te l'assure. Je suis positive qu'il n'a pas boug d'ici, le
grand frre srieux...

--Mais oui, j'ai fait une longue promenade, pas aussi longue que la
tienne, mais une promenade tout de mme, rplique-t-il, le visage
attrist de Lucile Bertrand lui revenant  la mmoire.

--O donc? raille-t-elle, les yeux brlants de malice. Tu avais l'humeur
de tes jours de rverie, quand nous sommes partis. Et c'est assez
difficile de t'en arracher, les racines sont profondes!...

--J'ai parcouru deux milles au moins...

--O donc es-tu all? La moquerie flambe sur son visage. On dirait
que tu joues avec moi comme un grand'pre avec sa toute petite-fille.
Aurais-tu rendu visite  Berthe Gendron? C'est qu'elle ne te dteste pas
le moins du monde. Tu l'effarouches un peu, elle aime cela...

Yvonne clata d'une rire joyeux, o il y avait trop d'artificiel, une
proccupation de ne laisser ignorer aucun des charmes du visage. Elle
excellait  dcocher la taquinerie: c'tait des flches mignonnes,
barbeles d'ironie  peine mchante. Elle amusait beaucoup, la socit
de Qubec lui en tait reconnaissante et ne pouvait se passer de son
gazouillis tincelant.

--Voudrais-tu me convertir  l'amour? s'tait ht de rpondre Jean.
Ce n'est pas la meilleure prdication... Berthe Gendron n'est pas
l'argument irrfutable; je n'aurai jamais la foi, si tu n'en as pas
d'autre...

--Oh! Monsieur l'incontentable, mais elle est ravissante!...

--Une crature d'un raffinement exquis, je m'incline...

--Alors? tu n'as plus qu' aimer... Cela va tout seul,  grandes
enjambes. On se laisse faire, on est rendu, c'est divin...

--C'est la dernire confidence d'une amie qui t'a si bien renseigne? tu
deviens rouge comme un oeillet!... Serait-ce ta propre exprience que tu
me lances tout--coup,  bout portant? Mais non, j'en saurais quelque
chose, tu n'aurais pas oubli de me faire partager un peu de cette joie
merveilleuse...

La perspicacit de Jean ne fait pas erreur, elle a dnich un rel
secret d'amour. Yvonne, que la vie mondaine s'tait asservie plus
troitement chaque jour depuis deux ans, avait peu  peu retir son me
 l'intimit qui jadis unissait le frre  la soeur. Elle chrissait
encore l'ami de son enfance lumineuse, le confident toujours sympathique
de ses premiers rves de jeune fille, mais plus distraitement, avec
moins d'imptueuse tendresse. Seul  voir natre la sparation morale
entre eux, Jean fut le seul  en souffrir. Il ne s'en plaignit pas
auprs d'elle, assur qu'elle ne serait pas conquise par la frivolit.
Elle avait un coeur trop affam de jouissances leves pour que cette
effervescence de plaisir demeurt longtemps sa raison de vivre. Le
tourbillon de la vogue s'apaiserait, et elle reviendrait  elle-mme, au
besoin des panchements fraternels, au souci d'un avenir qui ne ft
pas uniquement oisif et superficiel. Ainsi tranquillis par le ferme
caractre de sa soeur, harcel d'ailleurs par les craintes de l'examen,
Jean ne fit pas  Yvonne le reproche de le dlaisser, de presque
l'oublier. Inconsciente de la chose, elle avait perdu la coutume
d'aller, aux heures o le dsenchantement fait descendre le vide au fond
de l'tre, qurir auprs du frre le mot qui relve et le sourire qui
pacifie.

La sduction aguerrie de Lucien Desloges avait agi sur elle, ds le
premier jour o, prsents l'un  l'autre, ils s'taient donns  une
longue causerie entranante. Ce jeune homme avait un pass bien garni
d'amour. Yvonne en fut avertie, plus que cela, notifie par des
chuchotements d'amies. Aux unes qu'elle redoutait, elle affirma que
l'attraction du beau Lucien ne l'avait pas tourdie; aux autres, dont
elle se croyait l'gale, elle dclara nettement qu'elle tait capable
d'avironner sa barque sans qu'on vnt se mettre au gouvernail. Elle ne
s'en amusa que davantage  tenter la mise en cage de l'oiseau vagabond.
Quelques jeunes filles, mordues au vif par la jalousie, clatrent en
commrages d'indignation, remirent  flots les aventures de Lucien que
l'oubli avait submerges. Yvonne, son orgueil de femme aiguillonn,
rsolut de se faire aimer...

C'est elle,  force de feindre l'amour, qui fut dompte par l'amour.
Elle en est positive, elle aime Lucien Desloges. Il y a dj plusieurs
semaines qu'elle s'en faisait l'aveu irrsistible, lorsque, le dimanche
prcdent, il a fait sa dclaration avec une suavit impeccable. Elle y
a cru de tout l'lan de sa vanit assouvie: fire de son triomphe, elle
ne vit, depuis lors, que pour se rjouir et papillonner.

Plusieurs fois, cependant, elle a t sur le point d'initier Jean 
son bonheur. Un scrupule invincible l'en a toujours dissuade. Elle a
pressenti qu'il ne lui pardonnerait pas cet amour tram sans lui,  la
drobe du conseil fraternel. Ce qu'il vient de lui dire la confirme
dans son inquitude. Elle doit ne pas diffrer la confidence: plus
celle-ci tardera, plus elle sera pnible. Pour que les reproches
qu'elle attend soient moins rigoureux, elle va prparer son frre  la
rvlation de l'intrigue sentimentale. Une pense lui surgit qu'elle
accueille d'emble: n'est-ce pas beaucoup la faute de Jean si elle est
devenue moins familire avec lui? L'tude ne l'a-t-il pas trop guind?
Sa physionomie ne s'est-elle pas comme fige d'une couche de glace? Ce
n'est plus elle qui est blmable d'avoir maintenu Jean loin de sa joie
merveilleuse, comme il l'appelle, mais lui qui doit s'accuser d'avoir,
par ses airs de philosophe, loign les effusions anciennes.

Il est si intelligent que l'vidence va lui percer les yeux! Aussi, lui
rpond-elle, insinuante et cline.

--Aurais-tu devin juste, que tu ne peux me gronder? Je me serais marie
que tu ne t'en serais pas mme aperu. On aurais fait le repas de noces
le plus assourdissant que tu n'aurais rien entendu. Il n'y avait que
l'tude, pour toi, cette anne. L'autre jour, j'ai lu...

--Tu as eu le temps de lire? Quel tour de force! interrompit-il d'une
voix lgrement ironique.

--Eh! bien, je n'ai plus d'examens  passer, moi, et je ne suis pas
toujours grave comme un jour lugubre d'automne, fit-elle vivement.

--Tu ne te fchais pas comme cela autrefois, ma petite Yvonne...

--Autrefois, tu ne me piquais pas au vif. Tu me blesses, je crie que a
fait mal, voil tout... Dusses-tu t'vanouir encore de surprise, je te
rpte que j'ai lu dans un magazine amricain...

--Ah! je ne m'tonne plus!...

--Veux-tu que je te dise ce que je pense?

--Je l'exige!

--Eh bien, tu n'es pas charmant, quand tu railles ainsi... plus que
cela, tu me fais de la peine... et...

--Vrai? c'est l'Yvonne d'autrefois que je retrouve? Ton coeur est bien
l, toujours secou de battements affectueux? Je croyais qu'on l'avait
chang ou refroidi. La vie mondaine t'a prise presque totale, il faut ne
pas y tre expansive et le coeur se dessche  ne jamais jaillir... La
source du tien n'est pas encore tarie, puisque j'ai entendu couler une
larme. La solitude aigrit souvent: me pardonnes-tu d'tre barbare?...

--J'ai lu, dans un magazine amricain, souligna-t-elle, d'une voix
tendre et qui pardonnait, que les brahmines hindous se renferment si
profondment dans leurs songes qu'ils semblent ne plus tre que des
statues, oui, du marbre pendant... la mdecine, il n'y avait plus que la
mdecine ici-bas pour toi! Comment faire des confidences  la statue de
la mdecine?

Elle plaisante du bout des lvres, mais un remords grandit au fond
d'elle-mme, et Jean,  la faon dont elle esquive son regard et
dtourne le soupon qu'il a formul, comprend qu'elle essaye de fuir
sa curiosit. Il saura, il attendra qu'elle-mme se dmasque. Il lui
rpugne de pntrer en son me de force. Est-il vrai qu'elle aime?
Avec quelle adresse elle aurait mur son coeur! Un bataillon entier
d'admirateurs l'assigent, tous gratifis des mmes sourires pour leurs
prouesses de toilette ou leurs assauts d'esprit. Lucien Desloges est le
plus prodigue d'gards, de compliments et de menus cadeaux. Elle ne peut
s'tre prise de ce jeune homme brillant, mais dsoeuvr, amolli,
dont l'intelligence chme et le coeur s'est us le long d'un chemin
accident. A vingt ans, certaines jeunes filles se croient dj
embrases, lorsque l'aube de l'amour seule commence  luire: tout au
plus, Yvonne laisse-t-elle clairer son imagination par un premier rayon
d'amour. Cela ne fait pas ncessairement monter dans l'me le soleil de
la grande passion. Elle hsite, mais elle va tout lui dire, comme jadis
elle racontait ses fredaines de pensionnaire.

Peu absorbantes, ces rflexions rapides lui ont permis de suivre
l'entretien.

--La science ne tarit pas le coeur, a-t-il dit. Je puis l'aimer sans que
ma tendresse pour toi y perde en vigueur et en sincrit...

--Des reproches? Je t'ai nglig, c'est vrai, mais tu en es responsable!
Tu n'as pas cess d'tre le bon, l'incomparable frre que je respecte et
que j'adore. Mais la mdecine grave et sche t'a mtamorphos. Parfois,
tu as le visage si austre que tu me rappelles ces formidables savants
qui ont de grosses lunettes, le crne reluisant...

--Et la science!...

--Mais tu en as de reste, tu en as trop, puisque tu m'effrayes...

--Autant que cela, vraiment? voil l'unique raison d'tre moins
expansive? L'tude m'a sculpt la physionomie en forme d'pouvantail?
Allons, ma petite Yvonne, trve de badinages, et soyons francs. Tu ne
m'as pas fait de confidences, tout simplement parce que tu n'en avais
pas  me faire. La vie mondaine l'a si bien enchane, que ton me n'en
a plus assez grand de libre pour rflchir et rver...

--Depuis quand est-il ncessaire de rver?...

--Tu ne l'ignorais pas, il y a si peu longtemps encore: depuis qu'il y
a des coeurs larges et de l'infini pour les remplir, rpond-il,
machinalement. Ta question m'attriste beaucoup... Rappelle-toi les
annes o tu n'aurais pas song  me la poser...

--Je n'ai donc plus de coeur!...

--Tu en as moins, petite soeur! Tu m'as un peu dsillusionn. J'esprais
que tu livrerais moins de toi-mme aux choses mondaines, que tu les
subirais plutt qu'elles ne te prendraient si vite et ne te garderaient
si longtemps. Cela m'a fait beaucoup de peine... Je me souviens des
tats d'me--pardonne-moi ce mot prtentieux qui est juste--des tats
d'me dlicieux que tu me racontais presque tous les jours. Souvent,
ta pense errait dans le rose, enveloppe d'une posie subtile et
charmante. Parfois, des mirages bleus, fantmes lointains de bonheur,
se profilaient  l'horizon de ton tre. Plus rarement, ta physionomie
s'estompait de mlancolie: des ombres furtives peuplaient ton
imagination de noir et des paroles infiniment tendres m'arrivaient comme
une larme de ton coeur. Ton me entire, rayon de soleil et lueur de
crpuscule tour  tour, se refltait dans la mienne. La posie vivait
prs de moi, frmissante, pure, ncessaire... Un jour, cette chose 
laquelle je n'avais pas song, cette chose caressante et presque fatale,
la vogue t'a souri, fascine, emporte loin de moi. Que j'en ai t
malheureux! C'tait de l'gosme,  coup sr, mais j'avais peur qu'on te
changet, que mme on t'enlevt, si peu que ce ft, du charme naturel et
spontan que j'aimais en toi. Je savais que ta personnalit originale,
indpendante et fire, ne serait pas dtruite par le grand vent de joie
superficielle qui allait passer, j'esprai qu'elle n'en serait pas mme
branle! Yvonne, ma petite Yvonne, tu m'as du... Tu n'es plus la
mme!...

--Plus la mme? Tu serais joliment embarrass de le prouver!
interrompt-elle, avec moins d'assurance que n'en laisse paratre le dfi
de son accent gouailleur.

--Oui, tu n'es plus la mme, Yvonne... Tu veux que je prcise? que
j'accuse?...

--N'est-ce pas que ce n'est pas facile et que les mots n'accourent pas 
ton esprit?...

--Ce n'est pas le motif de mon hsitation. C'est que je n'ai peut-tre
pas le droit de me plaindre. Souvent, on exige trop des tres qu'on
chrit, on les accuse d'amertumes dont on devrait inculper l'gosme
seul. Eh! bien, je le devine, je le sens, je l'affirme, tu n'es plus
la mme, et prcisment parce que tu ne t'en es pas mme aperue. Ton
sourire triomphe: tout est l, pourtant, dans ce fait pnible que tu
ignores ce que tu es devenue aprs avoir oubli ce que tu tais. La
plus dlicate fleur de ton me, imperceptiblement, d'motion frivole en
motion frivole, s'est effeuille... Tu veux que je dfinisse? Comment
prciser les nuances? Tu viens de sourire: ton sourire est plus
charmeur, plus savant, mais il a perdu sa plus douce lumire, ce
rayon qu'il m'apportait de l'au-del de ton tre. Tes yeux sont plus
malicieux, plus caressants, mais il n'y monte plus ces tendresses
profondes, ces reflets de l'idal inondant l'me. Ta voix est plus
chaude et plus enjleuse, mais je n'y entends plus filtrer la source
mystrieuse et pure...

--En somme, me voici, devenue un monstre de perversion raffine, je ne
sais plus quelle odieuse coquette! essaye-t-elle de badiner.

--Je ne dis pas cela, Yvonne, je dis que tu es  la veille de te
ressaisir... La frivolit n'aura servi qu' te faire mieux savourer les
motions suprieures de la vie. Tu n'es pas celle qu'assouviraient les
joies futiles, impuissantes. Ton coeur impulsif ragira, s'attendrira
des esprances d'autrefois... N'est-il pas vrai que tu n'es plus la mme
qu' la surface et que la soeur d'il y a deux ans vit encore? Allons,
regarde-moi avec tes yeux naturels, pas ceux du bal ou de la promenade,
mais ceux que tu ouvres sur ton me vraie de jeune fille...

--Je suis la mme, te dis-je, murmure-t-elle, ses yeux incapables
d'affronter le limpide regard de Jean. Elle est vaincue, elle sent qu'il
a raison. La jeune fille qu'elle tait, celle que, d'une voix douce et
presque tremblante, son frre vient d'esquisser, lui apparat comme
lointaine, trangre  elle-mme et dchue du trne o elle rgnait. Que
l'volution s'est faite vertigineusement! Pour la premire fois, elle
se demande comment les phases de cette volution intime ont pu tre si
insensibles, comment cette mentalit nouvelle s'est infiltre avec aussi
peu de violence et sans provoquer la moindre rsistance de son tre.
Plus Jean a ressuscit les souvenirs, plus elle a vu se creuser la
diffrence entre l'Yvonne mondaine et l'Yvonne d'auparavant. L'orgueil
de ne pas l'admettre et le besoin de l'avouer se querellent dans son
me. Voil pourquoi, sur la dfensive encore, elle lude la rponse
habile de Jean.

--Si tu tais la mme, tu aurais autre chose  me dire, et tu le dirais
autrement, a-t-il insinu avec tendresse.

--Que veux-tu que je te dise de plus?...

--Mais tu devrais le savoir mieux que moi! Une parole profonde
jaillissant du meilleur de toi-mme, un cri impulsif de ton vrai coeur,
enfin, une preuve que tu m'as compris, qu'on ne m'a pas ravi mon Yvonne
affectueuse et sincre!...

--Je puis, sous certains rapports, ne plus tre la mme, mais je t'aime
toujours! s'crie-t-elle, avec une spontanit charmante, o il n'y
a pas assez d'abandon toutefois. Le voici, le cri du coeur!... Et
maintenant, je vais te prouver ma confiance. Je ne sais pas comment
te faire cet aveu, c'est comme si j'avais un tout petit peu honte de
moi-mme. Eh! bien, oui, je t'aime encore, mais d'une autre faon, et il
me semble que je ne t'aime pas autant... Tant de choses m'ont distraite
de toi. Presque tout ce que tu as dit, c'est vrai; ou plutt, je crois
que tout est vrai. Je suis une autre Yvonne: comment est-elle ne en
moi-mme, comment y a-t-elle grandi, comment y est-elle si vivante, si
imprieuse? Je l'ignore... Depuis que tu m'as fait entrevoir ce que je
suis devenue, j'essaye de me rendre compte, de trouver les causes. Je
n'ai qu'une excuse, l'ensorcellement a t complet: j'en ai subi la
puissance,  chaque jour, sans repos, sans rvolte. Tous ces jolis
rves, bleus, gris ou roses dont tu parlais, ils revinrent moins souvent
d'abord, puis ne me rendirent que des visites rares et courtes, un jour
ils partirent pour ne plus revenir. Ce n'est pas leur faute, je les
recevais moins bien chaque fois, distraite, un peu ddaigneuse... Et
moi, qui les aimais tant, qui leur ouvrais toute la profondeur de mon
me, pourquoi n'ai-je pas souffert de les perdre?...

--Mais tu ne les as pas perdus! Ils vont revenir, ils reviennent! Le
regret, c'est le dsir...

Ce n'est plus eux qu'Yvonne caresse, l'amour de Lucien Desloges les a
bannis, leur a fait succder en son imagination qu'ils subjuguaient,
des ambitions autres, fivreuses, blouissantes. Riches tous deux, ils
rgneront dans la socit qubcoise. Leur salon sera le plus rutilant,
le plus  la mode, le plus rempli de gens cossus et de personnages
retentissants. Ils engloutiront tous leurs rivaux sous l'avalanche du
faste et des extravagances. C'est le rve de Lucien, du luxe ici, du
luxe l, du luxe  foison et partout, chatoyant, raffin, le plus
rcemment invent. Il faut qu'on le recherche, qu'on le clbre et qu'on
l'envie. Sa femme sera la plus exquise, la plus magnifiquement attife.
Elle tendra sa gloire mondaine, en sera le rayon le plus dlicat. La
beaut d'Yvonne si clatante l'avait frapp: l'aurole des cheveux d'or
lumineux, la flamme intense des yeux rieurs, le rose satin des joues,
l'ivoire des dents si pur entre les lvres pourpres et flexibles, tout
le visage ralisait pour lui le type de la femme tincelante. La jeune
fille, dsireuse de plaire et secrtement avertie par son intuition
fminine, lui droba ce qu'elle gardait encore d'ides graves et
d'impulsions gnreuses, ne lui ouvrit que ses trsors de grce et
d'esprit. Avec la fatuit roublarde et sre des conqurants de femmes,
Lucien s'imposait  elle, refermait sur sa volont frle un cercle
toujours plus aveuglant de magntisme et de sduction. Petit  petit,
fort habilement, devinant il ne savait quelle hostilit sourde  son
influence, il insinua l'avenir de munificence qu'il dsirait. Dose de
manire  envenimer la coquetterie de la jeune fille, cette inoculation
de vanit mondaine a dsorganis l'Yvonne srieuse, et voici qu'elle est
prte  pouser Lucien Desloges,  s'engouffrer avec lui dans un abme
de vogue et de parures.

Oui, elle aime Lucien Desloges. Ne seront-ils pas heureux, fts,
admirs, craints, resplendissants, roi et reine de la socit de Qubec?
Que cet amour est dissemblable, toutefois, de celui que dessinaient
les rves ranims par Jean,  l'instant mme! Ils vont revenir, ils
reviennent, dit-il: non, ils furent les dlices de l'inexprience et
d'une fade ingnuit. La vie relle a dnou les attaches qui les
reliaient au meilleur de son tre, les a proscrits. L'onde enivrante de
la vogue a rempli son coeur, l'a presque submerg. Elle n'a plus d'autre
rve que celui d'blouir par la toilette, la beaut, le luxe. Lucien
Desloges est le hros du palais magique difi par son imagination
effervescente. L'motion de Jean l'a attendrie quelques minutes: un
sursaut, d'orgueil la secoue, elle rougit d'apprhender le blme de son
frre, elle va lui proclamer son amour avec fiert! Elle prfrerait,
tout de mme, ne pas lui avoir cel la chose aussi longtemps.

--Ces rves, lui rpond-elle, ils furent ceux de la jeune fille
romanesque, ignorante de la vie dont tout le monde se contente. Je n'ai
plus l'ge de les avoir.

--Vingt ans? C'est l'ge de ne plus avoir de hautes illusions? Tu
badines!...

--Je suis srieuse! Il faut envisager la vie telle qu'elle est, ne
pas la badigeonner de fard sentimental, en un mot, ne pas habiter les
nuages!...

Douloureusement surpris, il n'interrompt plus ce ddaigneux reniement
d'un idal qu'il avait cru insparable d'elle. Il est impossible que
ces paroles froides et presque cyniques soient l'cho des profondeurs
d'elle-mme. La surface de l'me est seule agite de remous frivoles,
mais il est temps qu'ils se calment, avant que les sources vives n'en
soient atteintes. La langage d'Yvonne s'enhardit:

--Je me suis tonne un peu de la transformation que j'ai subie. Je la
comprends, mon frre, elle devait avoir lieu. Je ne pouvais tre nave
toujours... A mes premires sorties, j'ai dit tout ce que je pensais.
On m'a regarde avec compassion, on et piti de ma candeur, de mes
panchements trop vifs. Pour ne pas tre sotte, j'ai fait plier bagage 
toute ma posie, je l'ai enfouie dans un coin de mon me et l'ai prie
de se taire... Marthe Gendron, surtout, me fut prcieuse. Un jour nous
causions, elle, quelques amies et moi, de l'une des premires _comdies
musicales_ que j'aie entendues. J'osai dire que la valse principale
en tait disgracieuse, trop chevele, de mauvais got. Elles se
rcrirent: c'tait divin! Lorsque nous fmes seules, elle et moi,
Berthe me conseilla de toujours mettre une sourdine  mes impressions.
Il faut dire comme tout le monde ou  peu prs comme tout le monde, et
cela n'empche personne de penser comme il veut! conclut-elle. Vexe
avant d'avoir rflchi, j'avouai enfin qu'elle me rendait un joli
service. Aprs cela, je matrisai mes impulsions... Et maintenant, il
faut que je te dise quelque chose...

--Oui, tu les as refoules, mais tu ne les as pas touffes! Comme le
disait ton amie Marthe, en faire talage n'est pas  la mode, mais tous
demeurent libres de les laisser vivre en eux-mmes. Elles palpitent
encore en ce coin de ton me o elles s'alimentent, o elles manquent un
peu d'air, voil tout...

--Mon coeur n'est plus  elles, il appartient  Lucien Desloges, celui
que j'aime. Et Lucien ne se proccupe gure d'habiter les nuages!
dit-elle,  brle-pourpoint, croyant qu'il vaut mieux brusquer la
confidence et ne pas justifier, par un plaidoyer prliminaire, les
reproches que d'ailleurs elle se sent l'nergie de braver.

--Lucien Desloges! Tu aimes et c'est lui! s'crie Jean, et son visage se
contracte d'une pleur soudaine.

--Oui j'aime! Tu avais bien devin tout--l'heure...

--Tu aimes! et je n'en savais rien...

Il y a un chagrin si rel et si frmissant dans la manire dont il a dit
cela, qu'Yvonne cde au besoin d'une excuse.

--Oh! pardonne-moi, il y a si peu longtemps que je le sais moi-mme!

--Mais il y a des mois que ce Lucien Desloges te poursuit, te harcelle!

--Je ne veux pas te mentir, je n'ignorais pas qu'il me faisait la cour.

--Alors, ma petite Yvonne?...

--Je le laissais faire, tout simplement, je croyais ne rien lui donner
de moi-mme...

--Et tu lui as tout donn?

--Je l'aime! affirme-t-elle, orgueilleuse de son amour et provocante.

C'est comme si le silence, tout--coup, levait une muraille entre eux.
Yvonne attend que son frre le brise et, de tous ses nerfs crisps se
prpare  ne pas laisser battre son amour en brche. Tandis que Jean
souffre, amrement, profondment, d'une blessure aigu. D'abord, sa
douleur est confuse, un brouillard de larmes lui enveloppe le coeur. Les
choses tristes dont elle est mlange, finissent par ne plus accourir
ple-mle  son cerveau, se prcisent chacune avec son relief
d'amertume, avec sa force dprimante. Ainsi, la foi qu'il gardait au
solide caractre d'Yvonne, s'effondre: puisqu'elle aime ce jeune homme
superficiel et vain, il ne reste rien de la jeune fille jadis assoiffe
de hautes affections. Ces belles aspirations dont l'ardeur la
transfigurait, elle en a comprim l'essor en elle-mme; et ces rves
dont la puret l'ennoblissait, elles les a rejets comme des jouets
striles d'imagination. Il en est convaincu d'une certitude poignante,
cette destruction d'idal en elle est surtout l'oeuvre de Lucien
Desloges. Il est des mes d'hommes viles dont la fourberie, patente
aux yeux des autres hommes, chappe trangement aux femmes qu'elles
ensorcellent. Un clat factice d'intelligence miroite dans la causerie
mielleuse du beau Lucien. Un fluide subtil de corruption habilement
dose glisse de son regard, se rpand sur son visage, imprgne toute sa
personne. Selon l'expression d'Yvonne, il n'a pu se faire aimer d'elle
qu'aprs l'avoir fait descendre des nuages, jusqu', son niveau
terrestre d'idal. Yvonne, l'esclave d'un farceur d'amour! Il pressent
que celui-l est plus fort en elle que lui, son frre, le Jean trop
guind, trop solennel,  la physionomie rbarbative de savant. Quelle
excuse pitoyable d'avoir, en masquant l'intrigue d'amour, trahi les doux
souvenirs d'union fraternelle! Ce redoutable acte de la vie d'une
jeune fille, le don d'elle-mme  un homme pour toujours, elle a pu
l'accomplir sans en faire part au Jean de son enfance, au tmoin de ses
rveries de jeune fille! Une dchirure intime lui fait mal, il prouve
l'angoisse d'une tendresse meilleure qui agonise entre elle et lui.
Il crase, un moment, sous la pense d'avoir perdu l'amie suprieure,
extrmement bonne et franche, qu'il croyait insparable de son avenir.
L'amour, comme elle en concevait la sublime ivresse, n'aurait pas
amoindri leur vieille intimit de jeunesse; l'amour, tel que le lui ont
ncessairement distill les sourires languides et les roucoulements
doucereux de Lucien Desloges, ne peut exister, sans avoir dtruit les
plus dlicates, les plus fortes attaches fraternelles. Ce lourd silence
n'en est-il pas la preuve? Du regard souponneux, des traits vibrants,
des lvres contractes pour l'attaque, ne le dfie-t-elle pas comme une
ennemie? Il sait qu'elle va repousser l'antagonisme qu'elle devine, et
cependant, il faut que, malgr elle, il tente de l'arracher au mensonge,
 la dsillusion fatale, il cherche des paroles souples, celles qui ne
froisseront pas trop une sensibilit irascible. Peut-tre la victoire
de Lucien n'est-elle pas aussi dcisive... peut-tre Jean n'aura-t-il
qu'une exaltation passagre  combattre... Oh! qu'il serait heureux d'en
librer Yvonne!...

--Tu en es bien sr, tu l'aimes? dit-il, avec beaucoup de tristesse.

--Oui, je l'aime! affirme-t-elle, arrogante.

--Beaucoup?

--Que veux-tu dire par beaucoup?

--Comme tu voulais aimer?...

Interdite, elle n'ose rpondre sur-le-champ. Si elle disait oui, elle
a conscience, qu'elle mentirait au plus intime d'elle-mme, Cet amour
n'est pas celui vers lequel montaient les plus purs lans de son me. Il
a quelque chose de plus pre, de plus nervant, de moins suave, de moins
ail. C'est l'amour, tout de mme, la joie d'avoir dompt un coeur
d'homme jusque-l rebelle, l'orgueil de le garder, une griserie spciale
et capiteuse de vivre.

--Je l'aime! redit-elle, enfin.

--Tu ne veux pas rpondre, Yvonne. C'est lui qui est la cause de tout.
Il nous a presque spars, je n'ose plus te dire ma petite Yvonne...

--Si je te dis non, je sais que tu vas l'attaquer: je ne veux pas que tu
l'accuses!

--Est-ce bien l'amour, si tu ne l'aimes pas comme tu dsiras aimer?
Souviens-toi de ton rve: Ah! que je l'aimerai, disais-tu, nous
monterons ensemble l-bas, toujours plus haut, toujours plus seuls, o
il n'y aura que du grand bonheur! Te sens-tu devenir meilleure auprs
de lui?

--C'est bon pour les petites filles romanesques, ce que tu dis l. Je
suis une femme raisonnable, cela n'empche pas d'aimer... J'aime Lucien,
te dis-je. Il est beau, toutes les jeunes filles me l'envient, oui,
celles mme qui jasent le plus contre lui. Il cause avec un brio
superbe; il n'en est pas un qui puisse lui donner la rplique. Il a
souvent des mots d'esprit dfinitifs!... Il excelle partout. Il valse 
me rendre folle, il s'habille en artiste! Il adore tout ce que j'adore,
le thtre, les concerts, le caf!... Tous lui font la cour, je
suis fire de l'avoir conquis, et puis, il y a une autre raison, la
meilleure, c'est qu'il m'aime et qu'il n'en a pas aim d'autres avant
moi!... Entends-tu bien cela, je suis la premire qu'il aime, je le
sais! Il a pu faire des btises, il n'aimait pas! Maintenant qu'il
m'aime, je le tiens!... et je le garde! Il est plus prcieux que des
rves d'ingnue!.... Tu n'es qu'un sentimental! Allons, chevalier qui
retardes, avoue que je n'ai pas tort!...

--Le sentimental, voil l'ennemi!... a ne vaut pas le peine de
m'entendre, Yvonne, je ne suis qu'un sentimental, un ignorant de la vie,
je n'ai pas le droit de vouloir ton bonheur! C'est trs bien, je ne
parlerai pas... Aime-le, ton Lucien! mais n'oublie pas que l'idal se
vengera. Je te le prdis sans colre, avec beaucoup de chagrin. Un
instant, j'ai pens que tu n'tais plus la mme totalement. Je me
trompais: il est des aspirations que rien ne peut faire mourir en l'tre
qui vcut d'elles un jour. Quoi que tu dises, elles sont encore l, dans
ton coeur! Lucien ne les comprendra pas, il les a en horreur, parce
qu'elles le dpassent et qu'un vaniteux mprise tout ce qui lui est
suprieur! Tu l'aimeras d'un amour qu'il touffera par des sarcasmes, et
ce sera bien triste... Ou tu aimeras un autre homme, entre lequel et
toi le devoir mettra sa grande ombre, et ce sera le martyre... Ou si tu
n'aimes, jamais, l'ennui finira par te miner l'me comme la tuberculose
ronge le corps; et de toutes les vengeances de l'idal, c'est la plus
cruelle, parce qu'il vaut mieux souffrir qu'tre las de vivre!... Ne
m'coute pas, ma petite Yvonne, je suis un sentimental, un marchand de
lune, je suis l'ennemi de ton bonheur!...

--Pourquoi tre si dfiant de Lucien? fait Yvonne, en proie  une sourde
inquitude. Il y avait, dans le langage de son frre, tant de conviction
passionne, de logique irrsistible qu'un doute poignant la bouleverse,
mais le courage de son amour ne la dserte pas.

--Oui, pourquoi l'accuser? Tu ne le connais gure! Tant de calomnies
mijotent dans la rue, il y a des cancans si impitoyables, si lches!
Je t'assure qu'on se trompe, qu'on ignore ses qualits dont je suis
certaine, qu'il me rendra heureuse!...

--Les vraies qualits, celles qui prolongent le bonheur?...

--Oui, rpond-t-elle faiblement, aprs un bref silence, les yeux
baisss.

--C'est fort bien, Yvonne, je n'insiste pas, tu es libre...

Jean se cramponne  l'espoir que ce doute, empreint sur le visage
d'Yvonne et balbuti par ses lvres indcises, agira sur la pense o il
s'est implant comme un germe de fructueux retours sur elle-mme.

Elle interroge son frre, humblement.

--Pourquoi lui tre hostile? Accuse-le, je le veux, pour le dfendre!...

--Tu l'aimes... J'ai peur, en l'accusant, de te blesser, de te faire de
la peine... Ce que j'ai dit ne suffit pas: je n'ai plus rien  dire...

--Je t'en prie!

--Je ne le peux pas!

--Eh bien, tu m'en fais de la peine!

--Chre petite soeur, va! Pourquoi l'as-tu connu, ce...?

--Ce...?

--Ce!... cet indigne de toi!

--Jean!

--Ne te soucie pas de moi, Yvonne, je ne suis qu'un sentimental! dit-il,
avec un sourire mouill de tristesse.

Et Jean, malgr les ruses de sa soeur, ne voulut pas lui dire ce qu'il
pensait de Lucien Desloges, tout ce qu'il en apprhendait...

Un cornet d'alarme beugla au coin de l'avenue des rables. Gaspard
Fontaine revenait, souriant comme le dieu de l'abondance...



III

UN ADONIS QUBCOIS

Quelle miroitante lumire encadre l'amour d'Yvonne et de Lucien! Ballons
de verre fin, stri de ciselures, douze globes la dversent  flots
riches et comme velouts. Tout le vaste salon flambe. Des clats
fugitifs s'allument dans la brocatelle soyeuse des rideaux. Les cadres,
sems le long des murs blancs comme la neige au soleil, ont des moulures
dores qui chatoient, L'acajou du piano, un massif New Scales Williams,
se moire de tendres reflets. Sur le teck noir de la table principale
et le noyer des fauteuils, des clarts plus vives rutilent. Des lueurs
fauves courent sur les plis d'une portire en soie turquoise de Lyon.
Deux larges glaces rayonnent de profondeurs troublantes. Le tapis seul,
un d'Aubusson couleur d'olive mouchet d'ocr brune, repose l'oeil de
tout ce luxe tincelant.

Le luxe, ici, palpite et domine. Le souci du clinquant jaillit de toutes
parts. Une Jeanne d'Arc, un bronze de tenue superbe d'ailleurs, est trop
lourde sur le piano qu'elle crase. La porcelaine japonaise des vases
o des palmes trs-belles enfoncent leurs tiges, aveugle de teintes
criardes. Au milieu d'un ameublement plagi du style Louis XV, la
physionomie orientale d'un fauteuil grimace. Une console de marbre rouge
antique supporte une horloge de chne croulant sous les pendentifs.
Trop pesante de mme sur une table aux pieds grles, cette lampe d'or
coiffe d'un abat-jour en cristal de verrire carlate. Des paysages
dlicats sont emprisonns dans l'paisseur des cadres. Trop de bibelots,
coteux, fort jolis, mais importuns, fascinent l'oeil, suspendus 
la muraille ou debout sur la console et les tables. Il mane, de
l'ensemble, une harmonie somptueuse o, parfois, le mauvais got montre
la tte et pose.

Yvonne, doue d'un sens plus affin des nuances, avait pri son pre
d'enlever telle chose, de remplacer telle autre. Gaspard Fontaine, si
autoritaire qu'il fallait ne pas le contredire, opposa toujours que
telle chose valait tant, que telle autre se vendait fort cher aussi,
qu'elles taient les plus dispendieuses en leur espce et, par
consquent, d'un choix irrprochable. Il fallait, surtout, ne pas
badiner sur les tableaux qu'il s'enorgueillissait d'avoir pay les
yeux de la tte. Des toiles de matre! disait-il aux visiteurs, aux
parents. Regardez-moi cela, n'est-ce pas beau? N'ai-je pas bien fait de
placer un peu d'argent comme a? On a beau tre du peuple, on a du got
pareillement... Des chefs-d'oeuvre, m'a-t-on dit, celui-ci vient d'un
Franais, celui-l d'un Belge, d'un van... van... j'oublie toujours le
reste de son nom qui finit par osch... ou otch, quelque chose dans ce
genre-l... Cet autre est d'un Espagnol. Tenez, voyez cette admirable
scne de campagne, le tableau que je prfre... Parlons-en, voil du
coloris, des choses nettes, qui se dtachent, des choses qu'on voit!
N'tes-vous pas de mon avis? Hlas! elle tait vilaine, cette peinture
o les tons gras saillaient avec trop de violence. Le sourire logieux
des connaisseurs dissimulait  peine une raillerie. Tout ce que cette
crote avait de faux et d'exagr, Jean voulut en convaincre son pre,
le dtourner de ce bguin ridicule. Ce sont des experts qui me l'ont
vendue, rpondait-il, agac, elle me cote plusieurs mille piastres.
Elle est ancienne, elle est superbe, quoi que tu en dises... Regarde a
briller, c'est de l'expression, de la vraie nature, a m'impressionne,
enfin! Elle reprsentait un coucher de soleil excessivement rouge dard
sur une ville fantasmagorique et pas toujours bien quilibre. Jean
insistait respectueusement. Le pre s'indignait, terminait le dbat
par un mot acerbe: Tu ne connais rien l-dedans, bon! Et la crote
demeurait chef-d'oeuvre.

Sinon un chef-d'oeuvre artistique, c'est une merveille de ressemblance
que le portrait de Gaspard Fontaine, l mme, imprieux, drap
d'orgueil. Ce visage reflte quelque chose d'empoignant, de suprieur,
il frmit de vigueur, d'nergie tendue, d'inflexible volont. Les yeux,
surtout, sombre, incisifs, lancs vers l'avenir, font clater une
passion d'agir imptueuse. Le crne, en partie nu comme l'aubier dont on
a spar l'corce, largit le front dominateur. De cet homme, une force
attirante dborde, et on le dclarerait issu de noble ligne, sans le
dsordre des sourcils, la structure disgracieuse du nez, la carrure
massive du menton, la ligne pteuse des paules.

Tout prs de celui-l, moins grands, moins envahisseurs, les portraits
d'Yvonne et de Jean s'illuminent d'un sourire. Les autres portraits
de famille ne sont pas l. Le pieux usage de grouper ensemble, en une
cohorte d'honneur, les anciens et les vivants n'est pas reconnu dans le
salon moderne de Gaspard Fontaine, et on a l'impression d'une race qui,
sans aeux, tale une bizarre fiert de n'en pas avoir.

Lucien Desloges, d'une voix module comme les suaves notes du
violoncelle, complimente la jeune fille,  l'instant mme.

--Je ne me lasse pas de contempler cette image, dit-il. Oui, ma
charmante Yvonne, c'est tout vous, toute votre grce... Vous vivez...
Vous revivez... On ne peut pas tre plus naturelle, plus vous-mme...

--Vous flattez bien, trop bien peut-tre...

--Trop? Jamais assez!

--Allons!

--Mais oui, puisque je rclame le bonheur de vous le redire toujours,
que vous tes ravissante, la plus ravissante, que...

--Ah! vous allez trop loin, vous exagrez, Lucien!

--Je vous rends justice, je vous dois ce que je dis!

--tes-vous bon juge, tes-vous dsintress? plaisante-t-elle, voilant
le mieux possible un ravissement profond d'tre adule aussi gentiment.

--Je ne suis pas votre juge, mais bien votre esclave! Oui, vous le
savez, je suis votre esclave, votre chose, votre...

--Je suis confuse!...

--Oui, rougissez, ma douce Yvonne, rougissez, vous tes si gentille
quand vous devenez rouge comme... comme un rayon du couchant!

Tout le visage de Lucien enfle de vanit repue  ce mot spirituel dont
il vient de faire l'aumne  son amie. N'est-ce pas une trouvaille
subtile, un compliment indit? Ces choses lui sont coutumires,
d'ailleurs, spontanes, merveilleusement faciles, et son imagination
se prlasse en une atmosphre de charme et de finesse. Il se rappelle
beaucoup d'autres saillies heureuses, inconnues avant lui, qu'il est
seul  prodiguer au milieu de la banalit qubcoise. Il lui arrive mme
d'oublier Lavedan, son cher, son incomparable Lavedan, qu'il boit et
dvore en mme temps; il oublie de lui rendre grces d'avoir aiguis
sa verve par l'blouissante inspiration de ses dialogues ou de ses
chroniques.

Aprs une flatterie d'aussi rare envole, Lucien Desloges se recueille.
C'est lgitime. Les yeux mouills d'extase, il prolonge en lui-mme
la saveur pntrante de ce qu'il a dit. Une volupt lui en monte au
cerveau. Comme il est intelligent, comme il a l'me nuance, multiple,
insondable! Il rpand sur Yvonne un sourire oblique et plein de
largesses. Qu'elle doit tre heureuse d'avoir mrit les faveurs et les
exubrances d'un tel causeur, d'un esprit si fertile!

Il ne se trompe gure. Elle est rellement mue, s'abandonne  l'habile
magntisme qu'il diffuse. Qu'il soit magnifique, nul n'en doute. On ne
s'habille pas mieux  Qubec. C'est bien la plus rcente coupe d'habit
que le gnie des tailleurs ait mise au jour--il y a trois semaines,
parait-il--, ce gilet svelte sous lequel un corps dodu palpite.

Le tissu gris pommel se marie d'une faon exquise, au visage vermeil
encore tout chaud d'un massage frntique. Au milieu des cheveux lustrs
par l'huile et, polis comme des blocs sculpts d'bne, une raie court,
avec une rectitude sduisante. Le front est un peu mesquin, mais si
rose, de ligues si douces! Une actrice convoiterait, les sourcils d'un
velours sombre et rare. Quand Lucien Desloges fait le relev de ses
charmes au miroir, il a le coeur bien triste d'offrir  tous un nez
aussi peu classique. Ce nez s'pate volontiers  la base, s'alourdit
 la pointe extrme, et; ce n'est, pas joli, pas du tout gracieux. Il
pardonne plus gament  sa mchoire d'avoir trop de charpente. Mais
l'amertume fond, ds qu'il mdite sur la fascination de la bouche et des
yeux. Ceux-ci, quelque chose de subtilement profond, d'insaisissable,
tour  tour agonisants et frissonnants d'clairs, ne peuvent que semer
le vertige en l'me des femmes qui s'y garent. Pas une d'elles,
d'ailleurs, n'a des lvres plus tnues, plus soyeuses, mieux ondules
pour la caresse, que les siennes. Le revue de ses forces de conqurant
se termine par le dfil des sourires et des profils. Tourn vers la
droite, le facis enchante; vers la gauche, il est plus irrsistible
encore. Mais les profils sont le plus souvent incompris: les sourires,
voil, ils sont plus accessibles, palpables, tout le monde leur rend
hommage. Aussi, a-t-il un faible pour ceux-ci, a-t-il plus confiance en
eus pour entraner l'admiration hsitante. Au miroir donc, il essaye la
porte de ses sourires. Gradus avec un art trs fin, depuis le sourire
humide et voil jusqu'au sourire large et gazouillant, ils enveloppent,
ils enlacent, ils treignent, ils font dfaillir.

Ainsi, rien de plus mystrieusement charmeur que le sourire flin dont
il caresse Yvonne, en ce moment. Il lui tend son profil de gauche  la
contemplation. Une fossette ombre serpente quelque part dans la joue.
Les lvres remuent de frmissements. Quelle scintillante cravate! Elle
est irrprochable, moule comme un rve de souplesse et de lgret: les
couleurs ne s'harmonisent pas tout--fait bien, mais l'clat en est si
foudroyant! Moins toutefois que les feux de ce diamant beaucoup moins
riche qu'il n'en a l'air! Qui jamais saura combien il a fallu de
remaniements pour donner au mouchoir, voltigeant prs du coeur, cette
allure de grce aile? On dirait qu'il s'envole. Plus que cela, le beau
Lucien tout entier plane, vaporeux, nimb d'aisance lumineuse. Les
pantalons, dont les plis sont rigides, bouffent et le soulvent, les
chaussettes ples sont une vision de nuages teints d'aurore, les
souliers boucls semblent ne pas toucher In terre, c'est un jeune dieu
moderne, un Apollon de la mode.

Yvonne, attire par les dons clatants de Lucien, ne pntre pas ce
qu'il y a d'irrmdiablement fade et vide au fond de son me. Il est si
bien aguerri aux joutes de la conversation mondaine, si faonn  l'art
de paratre, il possde un tel flair de se fournir la culture propre 
ses ambitions superficielles, qu'il en impose  beaucoup de gens par une
faconde audacieuse et joliment peigne. Il a ces ornements de faade
qui masquent la pnurie de l'intrieur. Son intelligence grouille
d'tincelles agiles, mais dans les profondeurs que les sensations fortes
et les hautes penses seules illuminent, la nuit est opaque, aucune
flamme n'irradie. Il est incapable de se dprendre de lui-mme: une
chose n'est prcieuse que par le surcrot de vanit qu'elle apporte; une
ide n'a pas de valeur intrinsque, elle ne vaut que par l'originalit
savoureuse dont il l'expose. Il s'coute rflchir, il s'coute
monologuer, il s'coute faire des rparties merveilleuses, il en jouit
infiniment, d'une volupt indicible.

Yvonne, bien qu'elle ait conscience d'une fatuit relle chez Lucien,
n'en dcouvre pas toute l'insolence et toute retendue. Elle n'en voit
que suffisamment pour n'tre pas offusque, on plutt, devenue plus
humble, plus servile,  mesure qu'il faisait sa conqute, elle ne
dteste pas qu'il s'estime suprieur, elle a mme fini par le croire
suprieur en quelque sorte. L'auto-suggestion du jeune homme, sans cesse
rayonnante, lui a communiqu une partie de son ardeur, a drout les
premiers soupons, ruin la premire impression qu'elle avait eue
d'affronter un tre hbleur et volage, amolli ses rsistances 
l'admirer pour autre chose que l'harmonie de son extrieur.

C'est qu'elle aime et qu'une femme grandit ceux qu'elle aime, les
hausse au fate de son orgueil. Et cela, contre l'vidence mme, contre
l'opinion de tous, contre les obstacles de sa conscience elle-mme.
C'est qu'Yvonne aime Lucien Desloges plus srieusement, plus absolument
qu'elle ne se l'avoue. Quand il est prs d'elle, un trouble intense la
dvore, elle subit une puissance qui l'attire et l'effarouche ensemble.
Des lans qu'apaise une timidit soumise, ne s'touffent qu'aprs avoir
broy son coeur.

Prcisment, au cours du silence qu'ils ont maintenu, affole par les
caresses de la voix, la vie chaleureuse du teint, l'aimant du sourire,
elle a trangl dans sa gorge un cri d'amour. Ce n'tait pas le moment
d'tre expansive, a-t-elle devin assez tt. Quelque chose de plus
intime l'a retenue aussi, quelque chose d'un peu vague, d'un peu
agaant, d'un peu inavouable, comme si, dans l'ardeur de son me, un
ferment de honte et grouill. Le doute qu'avaient suscit en elle, il
y a quelques heures, l'attaque et les insinuations de Jean, revient 
l'assaut. Si imprieux qu'il ft, ce doute,  l'origine de la causerie
que les deux jeunes gens ont eue ce soir, il a recul sous la pression
de l'habitude  goter le charme de Lucien, il a battu en retraite, il
avait presque disparu. Mais,  l'embuscade, il attendait, le moment de
reprendre l'offensive, il envahit derechef l'esprit d'Yvonne, il menace.
L'inquitude la plus bizarre tourmente la jeune fille. Abandonnant
l'attitude humble, prostre, dont elle inclinait mollement toute
elle-mme vers son ami, elle se redresse d'un mouvement rapide et, ses
yeux drobant leur enqute et leur angoisse, elle fouille les replis
de ce visage frachement ras, pour y trouver une issue vers les
profondeurs de l'me sur lesquelles ils vont peut-tre s'entr'ouvrir.
S'il n'est qu'un belltre, incapable de tout, si ce n'est d'amorcer le
coeur des femmes, vers quel avenir de tristesse et d'humiliations
se hasarde-t-elle? L'nigme n'est pas de celles que l'on rsout 
l'improviste: chaque seconde rend plus ncessaire la reprise de la
conversation, et Lucien doit ignorer le trouble dont elle est remue.
Pourquoi tant de compliments? Sont-ils feinte ou conviction? Quel
outrage, s'il accumulait les mensonges! Non, non, elle est plus
intelligente que cela, elle aurait dpist la fourberie moins tard! Elle
se rassure, mais elle est sur le qui-vive, elle a confusment peur...

Lucien renoue l'entretien...

--Ainsi, votre promenade a t charmante, cet aprs-midi. Vous vous en
tes donn  coeur joie...

--Je me suis grise!

--De quoi?

--Mais vous le savez bien! de grand air, de purs armes, de posie...
Comment faire autrement, quand le soleil est doux, que la campagne est
radieuse?... Enfin, je voudrais pouvoir dire cela dans votre langage,
avec des expressions d'un choix, d'un pittoresque...

--Vous ne raillez pas, j'espre!

--Quelle mprise, Lucien! Je suis  dix lieues de la chose!

--Ce n'est peut-tre pas assez loin!...

Et, fier de cette boutade, il eut un clat de rire o jasaient des
roucoulements. Yvonne sourit, le mot lui avait plu, la faisait se
repentir d'une malice impulsive.

--Je suis mchante, n'est-ce pas? dit-elle, adoucie.

--Vous! mchante Vous avez donc eu l'intention de vous moquer de moi?

--Que vous tes susceptible! Je dsirais vous taquiner, m'amuser un peu.
Fantaisie de jeune fille, pas autre chose!

--La susceptibilit, fi, quelle horreur! Je n'aime pas trop de
fantaisie, Yvonne, de cette fantaisie qui pique...

Elle avait rougi beaucoup, et cela durait, malgr elle. Trop nerveux
pour en tre le tmoin, il calmait sa propre frayeur. Yvonne, rire
de lui? C'tait folie de l'en souponner! Une jeune fille sense le
mconnatre et narguer le charme de sa phrase, l'agilit de son esprit?
Cela tombait de soi-mme, croulait! Et pourtant, une note de persiflage,
comme  la sourdine, avait grinc dans la voix de la jeune fille. Sa
fatuit, aux abois, se cabre.

Yvonne rpte, enjleuse:

--C'est une plaisanterie, vous dis-je...

--Il y a fantaisie et fantaisie, celle qui est amusante et celle qui ne
l'est gure!

--Vous doutez de moi?

--Je n'ai jamais dout de vous, Yvonne!

--C'est habile, c'est gentil, mais ce n'est pas rpondre!

--Je ne veux pas vous offenser, je prfre m'tre bern moi-mme...

--Soyez tranquille, je ne suis pas susceptible, moi!

--Et moi, je le suis?

--Parlez, nous verrons!

--Si je ne parle pas?

--Je croirai que vous l'tes, Lucien!...

--Je ne puis parler, sans avouer que je l'ai t, au moins quelques
secondes...

--Et cela vous indigne? Quel orgueil! Pch avou est dj pardonn!

--Dites-moi franchement, Yvonne, j'ai fait erreur, n'est-ce pas? Vous
n'avez pas voulu me ridiculiser? J'avais cru percevoir, dans le son de
votre voix, une raillerie, presque du sarcasme... Si la chose et t
relle, vous comprenez que ce ne serait gure divertissant pour moi.
Ce langage qui est le mien, il est naturel, vous savez, il n'est pas
apprt, il est...

--Dlicieux!

--Franchement, l?...

--Le plus dlicieux que j'entende!

--Oh! c'est trop! mais... mais j'ose esprer qu'il n'est pas... banal.

--Banal? Le dire, c'est l'avoir suppos! Il ne faut pas faire de telles
suppositions! Ainsi, vous avez suppos que je...

--Que vous... que vous...

--Que je? suggre-t-elle finement.

--Que vous caricaturiez ma phrase.

--Oh! l'horrible soupon! Votre phrase? Elle est d'une souplesse,
d'un quilibre, d'une grce!... Enfin, vous parlez comme vous dansez,
adorablement!...

--C'est trop d'enthousiasme, Yvonne, dites-moi seulement qu'elle n'est
pas ordinaire...

--Extraordinaire, je l'avais oubli!

--Je ne voulais pas dire cela, j'insinuais qu'elle n'est pas commune,
pas tout le monde...

--Je vous l'ai dj dit, la plus dlicieuse, la plus mlodieuse que
j'entende! Elle me ravit!

--Il y a, dans votre accent, quelque chose d'inhabituel que je n'aime
pas. Plus vous me rassurez de votre... de votre...

--Admiration?...

--Si vous voulez, oui... Plus vous m'en rassurez, dis-je, moins je me
sens positif. Vous n'tes pas tout--fait vous-mme, ou plutt, quelque
chose s'additionne  vous, quelque chose de fugitif, d'insaisissable qui
n'y fut jamais auparavant.

--Ce n'est pas la premire fois que nous badinons ensemble, Lucien! Je
ne dois plus tre capable de vous tonner! Vous connaissez tous les
caprices de ma tte...

--Elle est jolie, votre tte, peigne avec un art si vaporeux!

--Ce n'est pas moi qui l'ai peigne!...

--Mais c'est  vous qu'elle appartient!

--Vous avez toujours le dernier mot spirituel, c'est entendu! Je vous
admire!...

--Encore ce persiflage, Yvonne! Tout--l'heure, mes compliments, bien
accueillis, vous faisaient merveilleusement sourire. Votre sourire...

--Qu'est-ce qu'il tait?

--Une fleur vermeille o vos yeux, profondeurs du calice, distillaient
le parfum de votre me!

--Charmant! mais quelle fleur, s'il vous plat?

--Vous tes inconcevable, vous m'abasourdissez!

--Ah! Ah! je vous... je vous intrigue, hein? Quelle mine! mais il ne
faut pas prendre la chose austrement!...

Le salon vibra d'un clat de rire perant et gamin. Lucien, morose,
demeura coi.

--Il faut oublier ce vilain quart d'heure! s'cria la jeune fille,
surprise d'elle-mme, de son audace. Allons! ne suis-je pas la mme?
Pourquoi aurais-je modifi mon humeur  votre gard? Pardonnez-moi ces
espigleries! Pourquoi seraient-elles mchantes?...

--Oui, pourquoi? Tout de mme, on a beau connatre les femmes... Quelles
habiles comdiennes!... J'ai eu peur...

--De quoi?

--De ce ramage d'oiseau-moqueur.

--Me voici devenue un oiseau. Tour  tour une fleur et un oiseau: quelle
charmante mtempsycose que la religion des amoureux!

--L'ide est juste, Yvonne, puisque je vous aime depuis les ges
lointains de la mtempsycose, depuis toujours!...

Bien qu'elle et, encore un peu la tentation d'esquiver ce compliment
fort lourd de fadeur, elle n'y put succomber. La voix de Lucien, quand
elle avait cette rsonance cline et chaude, attendrissait la jeune
fille. Elle est ressaisie par sa croyance  un Lucien meilleur, plus
cultiv, plus profond, plus viril qu'on le croit. L'injustice des jaloux
le perscute, le profane. En somme, elle a t dtestable, ce soir,
perfidement ingrate. Alors qu'il tale son amour eu un si joli langage,
elle s'en gaudit, elle qu'il aime. Capable d'une telle bassesse,
peut-elle exiger qu'il soit parfait? Elle a honte d'elle-mme. La piti
surabonde en elle, fait remonter l'amour  pleins bords de son
coeur. Jean redoute Lucien Desloges sans le connatre, sans avoir pu
l'approfondir. A-t-il, comme elle, eu la rvlation du Lucien intime,
entrevu cette me plus loyale qu'il ne le craint, correspondu avec cette
intelligence plus riche qu'il ne l'apprhende, entendu battre ce coeur
moins vil qu'il ne l'affirme? Le remords d'Yvonne creuse davantage: elle
regarde son ami avec beaucoup de tendresse et lui dit, contriste:

--Mon ami, vous avez tout oubli, n'est-ce pas?

--Mais je ne comprends pas... vous auriez.

--Je m'accuse!

--Vous vous accusez?

--De m'tre moque de vous. C'est stupide, en faire l'aveu, quand vous
n'y songiez plus. Eh bien! il le faut, pour vous demeurer loyale. La
dissimulation me pesait. Tenez, je me sens plus  l'aise, maintenant!

--Tout ce que vous avez dit de mon langage, alors?...

--Je fus mchante!

--Mais c'est la premire fois qu'il vous arrive de vous payer ma tte
aussi...

--Impudemment, oui, je le confesse!

--La premire fois que vous raillez mon langage, Vous pensiez donc, au
fond, qu'il est manir, faux, alambiqu?...

--L, vous allez trop loin encore! J'ai cru, un moment, un seul, un
dplorable moment, que vous vous coutiez parler, rien de plus...
Tranquillisez-vous, je vous en prie, j'ai t sotte, affreusement sotte.
Allons! dridez-moi ce front barr d'orages... Noir? Pourquoi pas? vous
n'tes plus gentil du tout: la rancune, je l'excre!

--Une fois, c'est trop avoir dout de la franchise et du naturel de ma
phrase! Vous m'avez bless!

--Je vous rpte que j'en ai de la peine, Lucien! Je n'ai pas voulu vous
offenser, ou plutt, je l'ai voulu, mais sans le vouloir...

--Cette explication n'est-elle pas trange?

--C'est idiot, oui. Et pourtant, c'est exact, c'est, tout ce que j'en
peux dire. Mon coeur se rvoltait, mon humeur m'entranait. Mon coeur ne
voulait pas, mon esprit, voulait. Est-ce plus clair?

--Je ne comprends gure pourquoi votre esprit a voulu, pourquoi votre
humeur fut si impulsive!

--Ne suis-je pas une impulsive? Vous me l'avez redit cent, mille fois!

--Impulsive contre moi? Ce n'est pas le motif de votre persiflage  mon
gard. On vous a aigrie contre moi, quelqu'un se glisse entre
nous, quelqu'une vous insinue d'adroits mensonges! Une jalouse,
probablement...

--Une jalouse? dit-elle, impuissante  contenir un malaise bizarre dont
son me est subitement inonde.

--Pourquoi cette exclamation violente?

--Croyez-vous que vous ne puissiez rendre une femme heureuse qu'en
rendant les autres malheureuses?

Ahuri, Lucien ne sait que rpondre. Avec de grands yeux bants de
gazelle surprise, il interroge Yvonne; cette brusquerie le dconcerte,
il ne veut pas croire, demeure stupide. Yvonne n'et pas sitt donn
libre cours  cette boutade amre qu'il lui semblt, avoir dit la chose
en rve. Elle a parl d'un lan de toute elle-mme instantanment, sans
rflchir, sans prvoir. D'o vient cette rvolte? De quelles sources
intimes a-t-elle jailli? Comment se fait-il qu'elle n'a pas mme eu la
pense d'endiguer ce flot de malice? Des contradictions se mlent dans
sa pense tumultueuse. Elle se rjouissait que d'autres jeunes filles
fussent jalouses d'elle, et plus elles en sment le tmoignage par leurs
sarcasmes, plus son amour pour Lucien pousse des racines tenaces. Et
maintenant, elle est indigne qu'il se croie ador par d'autres femmes
qu'il dsespre? C'est vrai: pourquoi le blmer de s'en tre aperu? Eh
bien, oui, il est impertinent d'affirmer qu'il est tmoin de sa vogue,
il est nervant de suffisance et de fatuit, voil. C'est trop fort! 
la moindre boutade, il grince des dents. A coup sr, il regorge trop de
lui-mme. Et cependant, il ne diffre pas de ce qu'il est toujours. Le
ressentiment d'Yvonne contre Jean s'avive: c'est lui qui a rompu la
tranquillit de son amour et dont les rticences ont exaspr ses nerfs
avant le dner. Lucien est le mme, c'est elle qui ne le voit plus qu'
travers le clair-obscur troublant que lui a dpeint son frre. Malgr
elle, son esprit lutte, oscille entre la foi la plus invincible et les
doutes qui tout--coup l'empoignent. Qu'ils sont affreux, ces doutes,
et, qu'ils irritent! Qu'il a t maladroit, ce Jean, cet intrus dans son
bonheur! Avait-elle besoin de ces conseils incommodes? Sans eux et sans
lui, elle n'aurait pas, sans avoir eu le temps de souponner mme leur
indlicatesse et leur gravit, profr de telles paroles difficiles
 reprendre. L'amour est souvent  la merci des querelles anodines:
celle-ci pourrait dnouer la tendresse qu'ils ont l'un pour l'autre...
Il faut que, par des flatteries et des sourires, elle rpare, elle fasse
oublier...

Toutes ces rflexions d'Yvonne, alors que le silence entre eus
s'alourdit, ne diminuent pas la perplexit de Lucien. Il n'y comprend
rien il est comme hbt. Quel est le mystre de cette humeur
tracassire? Est-elle rellement jalouse? Mais elle n'a pas de motif
soutenable de l'tre, il ne se reproche aucune manoeuvre infidle
qu'elle puisse lui jeter  la figure. Il n'a jamais t aussi constant,
aussi religieusement assidu auprs d'une jeune fille, il prouve mme
une certaine confusion de s'tre laiss emmitoufler de la sorte. En
aurait-elle assez de lui? Elle serait la premire jeune fille qu'il et
lasse! D'ordinaire, il se fatigue, ce n'est pas lui qu'on rejette avec
un peste de prince ennuy! Un rival louvoyait-il dans ses eaux? Un
rival! Quelle ignominie! Elle n'aurait pas la tmrit d'accueillir un
rival, aprs les serments d'amour, composs d'un langage aussi dlicat,
et pur, qu'il a moduls avec la musique la plus langoureuse de sa voix!
Tout son tre se rebelle contre cela: il n'a eu des rivaux que pour les
occire. Son langage? Il est vrai que, badine et gouailleuse, elle en a
nargu la saveur et la flexibilit. Que se passe-t-il donc en elle?
Tant d'chappatoires puisent son indulgence. Il ne veut pas tre dupe
davantage, elle n'a plus qu' fournir une explication limpide. Si elle
passe outre et dissimule encore, elle ne devra qu' elle-mme de le
perdre sans retour et d'en gmir dsesprment. Une femme,  laquelle il
fait l'honneur de l'aimer, n'a pas le droit de le ravaler  la besogne
des bouffons!

Il menace donc:

--Yvonne, soyez franche! je le veux!

--Je le regrette!

--Que je le veuille?

--Non, que je l'aie dit!...

--Et moi qui m'illusionnais encore de l'espoir que vous n'aviez pas t
srieuse!

--Pardon, Lucien, de mon tourderie. Elle fut si peu volontaire.

--Je vous ai presque supplie de ne pas luder mes questions... Je
croyais qu'elle tait finie, votre...

--Insolence! je le mrite!

--Non, votre badinage mordant qui mprise...

--Cela, je ne le veux pas, Lucien! Je ne vous mprise pas, je vous...
admire.

--Pourquoi venez-vous d'hsiter?

--J'allais vous dire davantage, une chose beaucoup plus douce que
l'admiration toute seule. J'ai cru qu'il valait mieux... museler mon
coeur.

--Vous croyez, en m'attendrissant, disperser l'orage. Eh bien, je vous
parle  coeur large ouvert! Vous tes la premire jeune fille auprs
de laquelle j'insiste. D'ordinaire, quand une jeune fille essaye de
me faire danser comme une marionnette au gr de sa fantaisie, je
l'abandonne, je la proscris de ma mmoire! Je l'ignore  tel point
qu'elle me semble n'avoir jamais exist! Je n'ai jamais t dupe d'une
femme, je ne le serai pas de vous! Je vous le dclare sans violence,
mais avec la fermet que je dois  mon honneur que vous offensez! On ne
badine pas avec la dignit d'un homme, ft-on la plus jolie femme de
Qubec!

--Vous envisagez la chose avec trop de colre et un honneur trop
minutieux, rpondit Yvonne, irrite par cette explosion de fureur
outre.

--C'est fort bien, Mademoiselle Fontaine, nous allons faire nos adieux!
Puisque vous ne cdez pas, nous nous sparons  jamais! Quand c'est
fini, je suis impitoyable!

Et il se lve, le visage roide et majestueux. Yvonne a l'intuition qu'il
ne ment pas, qu'il a l'orgueil bte, irrductible. C'est pour ne plus
revenir qu'il s'en ira! Est-il impossible de l'asservir, toutefois? Si
elle en faisait l'exprience hardie? Mais ce n'est pas de l'amour, cette
bouderie purile, et elle aime Lucien au point de lui sacrifier le dsir
profondment fminin de courber l'homme sous le joug dans une querelle
d'amour.

--Lucien! ne partez pas! s'crie-t-elle, affectueuse.

--Vous vous expliquez, alors?...

--Interrogez, je vais rpondre...

--Pourquoi tes-vous si diffrente, si acaritre, ce soir?

--Je n'ai pas chang  votre gard, Lucien! Je pense de vous toutes les
jolies choses d'auparavant...

--Pourquoi, s'il vous plat?

--Je ne puis vous satisfaire, parce que vous grossissez ma faute. Vous
en faites boule de neige: la chicane, je ne l'ai pas voulue. Rien en moi
n'a voulu vous tre dsagrable!

--Vous ne serez donc pas franche! Je vous croyais la plus loyale des
jeunes filles! Il n'y a que des femmes moins dloyales les unes que les
autres, il n'y a pas de femmes vraiment, sans cesse loyales! Elles sont
toutes comdiennes!

--Elles vous ont ainsi tromp? insinua-t-elle, adroitement.

--Me tromper, moi? Jamais, je suis... j'ai toujours flair la ruse
fminine. Et vous ne me trompez pas, Yvonne, je vous le rpte
solennellement!... Je vous demande une justification!

--Je vous ai dj fait apologie aussi nettement que j'en suis capable!
Mon humeur voulait, mon coeur ne voulait pas!... Je ne puis trouver
autre chose!

--C'est prcisment la cause de cette humeur maussade qu'il me faut!

--Eh bien... oui... il y a quelque chose, on m'a influenc contre vous,
et j'avais les nerfs si mauvais...

--Qui donc? vous me devez cela!

--Qui?...

--Oui, savoir lequel claircira tout!

--Il est prfrable que je ne dise pas son nom!...

--Vous l'avez cru?

--N'insistez pas, je ne suis pas prpare  tout vous dire, ce soir! Si
vous m'aimez, Lucien, n'exigez pas, soyez gnreux! Demain, un autre
jour, il n'y aura plus de mystre entre nous. Je me sens trop nerveuse,
trop triste... Je vous garde mon amour, mais j'ai besoin de rflchir.
Vous ne pouvez me refuser, il se passe en moi des choses qui torturent.
Vous tes bon, vous comprenez, dites?...

--Mais...

Une rsonance de pas trs fermes, escaladant les degrs de pierre
au-dehors, fige le reste de sa phrase. Des plis d'amer dsappointement
se creusent entre les beaux sourcils de Lucien. D'un geste presque
rageur, sa main gauche treint le bras du fauteuil o il s'agite. Yvonne
croit entendre la dmarche de son pre.

--C'est toi, papa? demande-t-elle, heureuse de la diversion qu'il
apporte.

--C'est moi, Jean!

--Ah! murmure-t-elle, confuse, le coeur battant plus fort.

L'invitera-t-elle  venir? N'est-il pas dangereux qu'ils se rencontrent,
tous les deux? Si elle n'appelle pas Jean, Lucien va peut-tre le
souponner d'tre l'adversaire, le dlateur. Il faut qu'il vienne.

--Jean, tu ne montes pas immdiatement? dit-elle, frmissante.

Un silence grave longuement tombe...



IV

L'APATHIE GNRALE, IMMENSE...

C'est que Jean revenait plus hostile  Lucien Desloges qu'il ne l'tait.
L'appel d'Yvonne l'incommode, l'agace, et il tergiverse. Il ne peut
se drober: il y aurait malsance et malveillance  le faire. Et
l'obligation de feindre une sympathie courtoise, alors qu'il voudrait
tmoigner son indiffrence et mme son amertume, lui rpugne, retarde
sa docilit. Il devrait ne pas faire attendre, il veut obir, mais une
puissance intime l'en dissuade, l'immobilise sur place, et les secondes,
 l'intrieur du salon, paraissent longues  vivre.

C'est que Jean revient de la premire sance du Congrs de la langue
franaise. Un peu distraitement, sans y mettre la passion d'un vrai
coeur de patriote, il a suivi les prparatifs de ce ralliement des mes
franaises amricaines autour de leur drapeau de survivance, la langue
franaise. La curiosit, plus qu'un sentiment avide de jaillir, a
conduit ses pas vers la salle du Mange o la rumeur de la foule
enflait toujours. Avec quels sons palpitants d'amour et d'orgueils
infiltrs le long des sicles, elle a mont de la gorge haletante des
orateurs vers Dieu, la langue d'autrefois, pure et victorieuse, la
langue de toujours!... A travers les rangs de ces milliers d'hommes et
de femmes recueillis et parfois transfigurs, de poitrine en poitrine
elle faisait courir des brises tantt douces ineffablement, tantt
satures des parfums enivrants du triomphe, et l'on aurait dit que tous
les coeurs, au moment de certains silences grandioses, devenaient
un seul coeur, le coeur gonfl de toute une race qui pleure de
reconnaissance et de joie! Comme elle vivait et gardait conscience
d'elle-mme, comme elle se sentait de la moelle et de l'nergie devant
l'avenir, cette race franaise d'Amrique! Sans peur et sans menaces,
elle affirmait sa gloire et son besoin de vivre!

Et ces flots d'esprance roulaient Jean dans leurs profondeurs. Il ne se
reconnut plus, il ignorait qu'une telle puissance d'motion fut latente
aux sources de lui-mme. Certaines paroles agitrent, en lui des chos
dont la voix inconnue le bouleversait. Quelque chose de mystrieux, aux
confins les plus reculs de son tre, s'attendrissait, faisait monter 
son coeur des larmes nouvelles. Il fut mme secou par ces rares lans
de bont qui ne sont presque plus humains  force d'tre immenses.
Plus tranges et profonds que ceux dont lui tait demeur le souvenir,
ceux-ci laissaient en lui un mlange de douceur et d'effroi. Son esprit
bauchait parfois une explication du phnomne moral qu'il ressentait.
Des affinits, dont les circonstances avaient respect le sommeil,
s'veillaient-elles pour lui rvler combien l'me des aeux se prolonge
en celle de leurs fils? Oui, la sve du pass coulait dans ses veines
intense... Ou bien, il devait se condamner, jeune homme, de ne pas avoir
dj cultiv les germes de pur enthousiasme que renfermait son tre
et qui subitement palpitaient au meilleur de sa vie! Il s'accusa de
nonchalance  l'gard de sa race, de ne pas avoir eu la curiosit de son
hrosme, la passion d'en connatre l'histoire, un vritable orgueil
de ses traditions. Au collge, il n'avait qu'effleur de son coeur les
triomphes et les souffrances de la race franaise au Canada, il n'y
avait pas applaudi ou compati de tout son amour. L'inconstance de son
esprit, qu'attiraient alors les tudes les plus diverses, et les
examens sans cesse  l'horizon, le rendait si peu attentif  l'pope
canadienne, qu'il ne vibrait que superficiellement aux souvenirs.
Les grands jours de la Nouvelle-France ne l'avaient gure plus mu
qu'Austerlitz ou l'holocauste des Thermopyles. Et depuis le collge,
les vagues de patriotisme dchanes au loin ne lui apportaient qu'une
rumeur assourdie. La science l'accaparait, le refroidit, toujours plus,
l'isola de ce qui n'tait pas elle. Sachant de quelles ambitions, de
quels gosmes bouillonnaient les mes de plusieurs de ses confrres, il
discernait trop bien, sous les diatribes irrites qu'ils hurlaient
sur les trteaux, les jours de campagne lectorale, une exaltation
mensongre parce qu'elle tait calculatrice. Sans doute, il exagrait
la laideur, et surtout, l'instinct du lucre chez eux: il oubliait
principalement que tous ses camarades n'avaient pas une bourse
paternelle o se fournir et, que plusieurs flammes du coeur
jaillissaient de leurs poitrines salaries. Mais ne fallait-il pas
qu'il tranglt, si peu souvent qu'il vnt, le remords de ne se soucier
qu'indolemment des destines nationales? Il avait mobilis toutes ses
forces d'intelligence et de courage pour la conqute de la science
aime. Les hommes pouvaient-ils exiger plus de lui que la conscration
de lui-mme  leur bien,  leur soulagement,  leur patrimoine
d'honneur? Un idal trouble d'humanitarisme le dominait seul, rduisait
 nant les quelques blmes fugitifs de la conscience...

Au cours de la dernire anne, cette oisivet de la fibre patriotique
s'approfondit encore. Le doctorat la hantait, le prenait tout entier...
Des amis, pendant la dernire semaine, l'appelrent en souriant
Monsieur le docteur Fontaine. Quelques envieux lui firent l'aumne de
flicitations grimaantes. L'ivresse du succs ne tarda pas  tomber,
tait presque morte en lui, cet aprs-midi mme, alors que son ambition
avait interrog l'avenir. Au son des mots qui clatent et triomphent ce
soir, il comprend la minute bizarre, entranante qu'il a vcue devant,
les plaines d'Abraham. Des forces obscures l'avaient remu dont
l'impulsion devient plus nergique, active par la circonstance, les
drapeaux, la multitude, les discours, les hosannahs vers le ciel, la
clameur des bravos, le frmissement des espoirs. Comme jadis, aux bords
du Saint-Laurent rveur sous le crpuscule, l'me traditionnelle des
villages flambait dans les feux de la Saint-Jean qui fraternisaient
au loin de colline en colline, les Franais d'Amrique,  travers la
pnombre des sicles, des monts de la Louisiane aux sommets de l'Acadie,
des pics du Maine aux cimes des Laurentides, allument des brasiers de
joie intenses et fraternels. C'est la rsurrection des anctres par
l'amour de leurs fils...

Quand il s'arrache au magntisme de tout cela, Jean revient  l'analyse
de ce qui s'agite aux profondeurs de lui-mme. Quelles perspectives, ds
lors, s'largissent en sa mmoire! Les aeux, fantmes jusque-l vagues
pour lui, s'animent d'une forme plus tangible, d'une prsence plus
chre. Il ne les revoit plus seulement immortels dans leur sacrifice,
comme aux champs d'Abraham, ils revivent, en lui humblement et
noblement. Avant le grand-pre, race de travailleurs acharns  la
besogne du sol, quelque part dans les plaines de la Beauce, et depuis
le grand-pre, dtach de la ferme par le sortilge de la ville, race
d'ouvriers tenaces au labeur, la race des Fontaine a de vigoureuses
racines en patrie canadienne. On n'a pas transmis les traditions de sa
famille  Jean, mais il devine ce qu'on ne lui a pas dit, tout un pass
de vaillance, de robustesse et de foi. A la faon dont le sang lui
frappe au coeur, il n'a pas besoin qu'on lui fasse des rcits ou narre
des lgendes, il sait que roule dans ses veines un torrent de choses
fortes et saines. Et cependant, a-t-il eu jamais le culte des anctres,
furent-elles mme un souvenir, les visions o leur ombre fuyante
revenait  sa pense, n'tait-il pas insensible devant elles? Comment
est-ce la premire fois qu'un lien se noue entre elles et lui, qu'une
tendresse en lui monte vers des tres presque rels, presque souriants,
vers les anciens, les pionniers, les colons, les femmes hroques,
les amants de la terre, les croyants, les honntes, le grand-pre
travaillant comme un galrien pour que les siens toujours plus nombreux
n'eussent pas honte de lui?

Une dernire acclamation branle cette foule et les votes. L'unanimit
cesse, il n'y a plus que des individus qui bientt se bousculent  la
sortie. Des mots banals se prononcent, amoindrissent les grandes choses
qui ont t dites. Quelqu'un s'crie: Qu'il faisait chaud! On fondait!
Plus loin, un autre gmit: Si ce n'tait pas si loin, la maison! A
coup sr, l'enchantement s'miette, on redevient bourgeois, content de
soi-mme. Au foyer, ne retrouvera-t-on pas l'insouciance au-dessus de
laquelle ont plan les mes quelques heures? A quoi bon des soubresauts
de patriotisme, s'il ne s'infiltre pas dans la vie canadienne-franaise
pour y couler, l'enrichir et l'lever? Aprs que des paroles
flamboyantes l'ont traverse comme des clairs, l'apathie revient
sereine. Jean ne l'ignore pas, il en prouve beaucoup d'amertume. Aux
quelques amis qui se dtendent le cerveau par un bavardage sur les
jeunes filles ou des saillies  la qubcoise, il ne donne que des
rponses  demi conscientes, presque des monosyllabes.

--Depuis que tu es Monsieur le Docteur Fontaine, insinue mme l'un
d'eux, crois-tu le badinage au-dessous de ta dignit?

--Pourquoi cette taquinerie? Tu me connais pourtant, Jules, rpond-il.
Je regarde la foule, comme vous tous, chers amis, mieux, que vous,
puisque je parle moins.

--Tiens! nous parlons trop? Nous ne voyons rien, nous qui ne songeons
qu' voir! dit un autre.

--Il est des choses que vous ne voyez pas.

--Quoi donc?

--Pourquoi ternir votre joie si claire? dit Jean, avec une gravit
douce. Ce que j'aurais  dire n'est, pas gai, voil tout... C'est une
impression confuse. Je ne saurais prciser d'elle qu'une chose, c'est
qu'elle me possde. Je regrette de ne pouvoir rire comme vous...

Jean ne cherche plus de causes  cette peine, il s'y abandonne
servilement. Autour de lui, les gens s'appellent, se crient des riens,
souvent des niaiseries, se mlent, se pitinent, s'excusent ou se
chatouillent l'piderme d'invectives, commencent  oublier... La Grande
Alle fourmille d'une cohue bablique. Les cochers, le visage en
contorsions, le geste furibond, glapissent, tonnent, anathmatisent, se
servant de leurs vocables tranchants comme les archers de leurs lances
pour frayer jadis un passage au carrosse des rois. Les tramways crasent
sous le poids des tres humains. Les lampes lectriques clignotent
d'un oeil narquois. Tout ce tumulte n'empche pas les arbres d'tre
silencieux dans l'ombre. Il descend, du ciel et des toiles une
mlancolie douce comme une rose d'amour.

Jean remonte la Grande Alle. Il cause avec Paul Garneau, un ingnieur
forestier, trs-intelligent, presque son ami. Ils vivaient trop peu dans
l'intimit l'un de l'autre pour s'aimer comme des frres, mais leurs
mes s'attiraient, devinaient qu'elles auraient pu se rejoindre plus
profondment en elles-mmes, si la vie leur et prodigu l'occasion de
vibrer ensemble. Des causeries espaces, un frisson d'art qu'ils avaient
partag quelquefois au concert, une motion plus fine qu'ils n'avaient
pas craint de s'avouer, maints silences dont le prolongement n'eut rien
de pnible, n'tait-ce pas assez pour que se fussent noues quelques
attaches entre eux?

--Je n'aime pas la foule, disait Paul. Elle me gne, elle m'touffe...

--Je sais, elle te donne la nostalgie des grands bois... Ils
pouvantent, quand nous ne les connaissons pas; nous les aimons, quand
ils nous ont initis  leur solitude,  leur mystre.

--Je crois que c'est cela. J'y suis tellement heureux... Il n'arrive
pas que j'en revienne, toutefois, sans esprer que la ville ne me
ressaisisse, ne me les fasse oublier quelque temps. Ah, ils me tiennent
bien! je t'assure. Deux ou trois jours de griserie, de poignes de mains
qui rchauffent, de sourires qui font du bien, de vieille routine, de
vues animes, de promenades, de gazoline... Me voil rassasi, dj
triste... Il me faut l'espace, la montagne, les armes de la fort,
les lacs, tu sais, le matin, quand tout recommence  vivre... Ils me
tiennent bien, va!...

--Tes parents, qu'en disent-ils?

--Ils s'aperoivent bien que ma gat diminue chaque jour... Ils
prfrent me savoir joyeux l-bas. Je ne me fatigue pas d'eux, mon
me est ailleurs... Je veux ragir, c'est impossible. Quelque chose
m'appelle, j'coute...

--Ravi?

--Ennuy de ne plus l'tre.

--Et ils pardonnent, parce que tu leur dois ton intelligence et ton
coeur...

--Mais tu ne les connais pas, Jean!

--Oui, Paul, ils t'ont compris, n'est-ce pas assez? Te comprendre,
n'est-ce pas tre un peu digne de toi? As-tu des objections, mon ami?

--Je proteste! Je ne mrite pas qu'on soit digne de moi.

--S'il fallait attendre que tu l'admettes pour savoir ce que tu vaux, tu
aurais le temps....

--De ne plus rien valoir du tout! railla Paul Garneau, pour faire dvier
la conversation.

--Mais nous sommes l, nous savons!...

--Qui, nous?

--Les amis! Cela doit tre bon  quelque chose, les amis,  dresser un
bouclier contre les flches venimeuses de l'opinion publique, au moins!

--L'opinion! que c'est urbain, ce mot-l, que c'est troit! Tu me parles
d'une chose qui, vraiment, ne m'est plus familire...

--L'autre jour, encore, on t'attaquait devant moi!

--Vite, dis-moi cela.

--Paul Garneau, c'est un poseur, affirmait-on!

--Par tous les petits diables! comme disait le guide  mon dernier
voyage, c'est intressant!

--Cela t'amuse?

--Tu ne t'es pas donn le trouble de rpondre, j'espre?

--Si, il y avait de la malice, il y avait l plusieurs jeunes gens qui
ne te connaissaient pas.

--Mais c'est idiot! Je suis toujours moi-mme! Devant qui ai-je tal
des connaissances, de l'orgueil, de la supriorit? Quand je discute, je
me bats, tout simplement, pour une ide, pour une conviction. Il faut
dans la bataille que la fusillade crpite: on n'attaque pas avec des
sourires vaincus... Violent, j'ai pu l'tre: poser  l'esprit suprieur,
cela, jamais!

--Tu n'y es pas du tout, cher ami, tu poses  l'excentrique. On ne te
pardonnait pas cet amour de la fort; tu en auras fait la confidence,
avec ta franchise la plus loyale,  l'un de ces faussaires d'amiti qui
dnaturent les effusions dont on les croit dignes et qui les salissent.
Etre indpendant, c'est une infamie! Un excentrique, c'est--dire, un
maniaque, un dsquilibr! Ah, celui qui t'a trahi savait ce qu'il
faisait! L'opinion te marquera d'un fer rouge, t'inscrira sur ses
tablettes d'exil.

--Il est vrai que je suis expansif, quelqu'un en a abus... Qu'as-tu
rpondu?

--Ce qu'il fallait rpondre, que c'tait faux, que tu tais sincre,
que tu ne mprisais pas ta vie ancienne, parce que ta vie nouvelle
t'enchantait, que...

--Je te remercie de l'avoir fait, j'en suis touch, Jean. Ne t'offense
pas, si j'ajoute:  quoi bon? Peut-on me ravir cette libert dont on
me flagelle comme d'une honte? Il y a des gens qui, ce soir, au nom de
libert sonnant comme une fanfare, dliraient qui demain railleront leur
voisin, parce qu'il ne fait pas comme eux, disons, parce qu'il ne se
rend jamais au spectacle des vues animes. Il y vont, eux: donc, c'est
un imbcile! On leur apprendrait, le lendemain, qu'il a t crou 
Beauport, qu'ils n'en seraient pas tonns. Ne pas faire comme eux et
l'asile, c'est presque la mme chose!

--Au fait, Paul, quelles conclusions dgages-tu de cette premire sance
du Congrs?

--Et quelles sont les tiennes, Jean?

--Nous sommes d'assez vieilles connaissances pour nous parler franc et
net. Avoue-moi ce que tu penses, je ne te dissimulerai rien moi-mme...

--De fortes paroles nous ont secous, de vritables lans d'enthousiasme
m'ont soulev... et puis...

--Et puis? ce n'est pas tout?

--Pour moi, c'est tout...

--Si c'est tout pour toi, comment peut-il en tre davantage pour tant
d'autres, presque tous les autres?

--Que veux-tu dire, Jean?

--Que je suis triste...

--Allons! tu badines, et pourtant, c'est vrai! Ton visage trahit une
souffrance... et pour ce que j'ai dit...

--Comment t'expliquer?

--Tu tais bien taciturne tout  l'heure: est-ce la mme chose qui pse?

--Oui, tous avaient applaudi; combien de ceux-l feront quelque chose
pour leur langue, pour la race canadienne-franaise? Tous retournaient 
leur confort,  leurs gosmes...

--Eh bien! j'y retourne, moi! Quel dommage!... Les ingnieurs forestiers
sont-ils supposs faire oeuvre de patriotes, d'orateurs? Nous avons
tellement d'orateurs que notre ciel en est obscurci! De linguistes? La
socit du Parler franais est prodigieuse: que ferait-elle de moi?
Je parle ma langue, j'en suis fier!... Je veille au salut de la fort
canadienne, ne suis-je pas un patriote?... Et les excentriques ont un
coeur, n'en dplaise a, ceux qui me font l'honneur d'un sarcasme: une
femme viendra... Tu souris? Trs-bien, chasse-moi cette peine trop
subtile.

--Je ne le puis. Est-ce du sentimentalisme patriotique, une raction
nerveuse? Au sortir de la salle, un flot de rflexions m'a envahi
subitement: on tait venu comme au thtre, pour voir, pour se distraire
de la monotonie quotidienne. On a vibr comme on vibre  la tirade
brlante d'un acteur qui est oublie le lendemain. Il y avait un peu
de carnaval en tout cela, trs peu, sans doute, mais assez pour que la
dmarche ft moins noble, l'lan moins pur: il s'y mlait tellement de
curiosit superficielle... Eh bien, j'ai eu l'intuition, de tout cela,
comme si le poids de toutes les indiffrences me ft tomb dans l'me.
Car, au fond, c'est de l'indiffrence!

--C'est qu'il y a du vrai, normment de vrai dans ce que tu viens de
dire, murmura Paul Garneau, pensif, le regard fixe. Je me suis presque
reconnu. Mais oui, on, c'est presque moi. Je suis parti de chez nous,
le plus tranquillement du monde. Mon coeur ne battait pas autrement qu'
l'ordinaire. Tu as raison, je t'admire d'tre plus profond, d'avoir...

--Ne m'admire pas, je ne suis pas plus admirable que toi, va!... Je suis
all l en dilettante, avec l'espoir d'entendre quelques merveilleux
discours. Je dsirais enrichir mou album de souvenirs d'une photographie
nouvelle, d'un spectacle rare. Rien du soldat ne palpitait sous ma
chemise de luxe...

--Et l?

--J'ai t pris!

--Moi aussi, Jean!

--J'ai pleur...

--Vraiment?

--Tu me trouves ridicule?

--Non, je voudrais avoir pleur aussi...

--Et demain, nous n'y penserons peut-tre plus...

--Comme la foule...

--Pourquoi cela, mon ami?

--Pourquoi, Jean?... Ah! tu m'as fait entrevoir que nous ne sommes
patriotes que vaguement, sans conviction...

--Pourquoi? Quelles sont les causes profonde, gnratrices?

--Monsieur le Docteur! salua courtoisement Paul, avec un sourire.

--Hlas! monsieur le Docteur ignore le remde, parce qu'il ne connat
gure le mal. Le diagnostic est difficile: y aurait-il, du reste, un
curatif sauveur?

--Et nous ne rflchissons jamais  cela...

--L'gosme!...

--Moi! moi toujours! N'ai-je pas un avenir? Qu'importe la race?

--Oui, Paul, je serai mdecin, tu gras ingnieur... Ne sens-tu pas que
nous ne serons jamais autre chose pour notre race?

--Excellons, alors! Sois un mdecin qui vaille!... Oui, devenons des
_valeurs_: une race n'a jamais trop d'individus qui dominent.

--Sans fatuit, j'y songeais cet aprs-midi... C'est beaucoup, mais il y
a autre chose... de l'amour, par exemple. Nous n'aimons pas notre race,
parce que nous ne la connaissons pas. Son histoire t'a-t-elle passionn,
conquis, gard? Que t'en reste-t-il?

--Presque rien...

--Nos frres de l'Ontario sont menacs d'une loi qui ouvre un abme:
sommes-nous touchs? Leurs angoisses ont-elles franchi l'Outaouais pour
pntrer dans nos coeurs? Qu'importe la race et qu'elle meure, pourvu
que tu sois un ingnieur forestier brillant, que je sois mdecin?...

--Nous n'aimons pas notre race, nous ne nous aimons pas les uns les
autres! L'union canadienne-franaise est un mythe! Des prjugs nous
affaiblissent, des mesquineries nous sparent... Une pense m'arrive:
pouserions-nous la jeune fille d'un vaillant ouvrier des ntres?

--Le jeune fille d'un ouvrier? Quelle ide! balbutie Jean, interloqu,
les yeux largis de surprise.

Le visage de Lucile Bertrand se dessine avec une nettet captivante.
Une douceur amollit le coeur du jeune mdecin. Il ne s'tait rappel la
jeune fille que deux ou trois fois, avec une tendre piti, depuis leur
rencontre de l'aprs-midi. Sur le point de communiquer  son pre le
message qu'elle lui avait confi, Jean ne put le faire, djou par un
caprice brusque de la conversation. Il a honte de ne plus s'en tre
souci. Paul, sans le vouloir, l'accuse et l'afflige: il a suffi de
cette pense-l mystrieusement associe par le hasard  d'autres pour
que, dans l'me intuitive de son compagnon, s'illumint ce qui tait
vague, devnt plus prs de l'intelligence ce qui fuyait devant elle. A
travers ce regard d'une ouvrire qu'il contemple et dont la dtresse
entre en lui comme une clart d'aube, il aperoit des horizons plus
larges... Quelques secondes plus tt, il prononait lui-mme: Nous
n'aimons pas notre race! mais sans aller jusqu'aux profondeurs de
cette parole. Aime-t-il sa race, l'homme qui la mprise dans le sang
de l'ouvrier? Est-il ncessaire d'outrager pour que l'on ddaigne?
L'indiffrence qui ignore n'est-elle pas un dni d'amour? C'est comme
si le poids des indiffrences crasait Jean de s'a lourdeur: il en a la
certitude en soi, l'apathie circule entre la classe des travailleurs,
paysans ou manoeuvres, et celles qui en sortent. Les organismes de
la race canadienne-franaise vivent, isolment, sans l'amour qui les
nouerait ensemble. Et les haines intimes dbilitent mme chacun des
organismes... Une multitude de faits rvlateurs, que des larmes
d'ouvrire ont tout  coup runis en lui-mme, assigent l'esprit de
Jean, dmasquent une vrit poignante...

Paul Garneau eut comme une divination de ce que son compagnon ne disait
pas.

--Tu n'as pas rpondu, Jean! Tout, est l, peut-tre...

--Tout est l, Paul, j'en suis convaincu!

--Comme tu es trange! Ne te laisse pas dprimer ainsi: grce  Dieu,
nous ne sommes pas Coupables.

--C'est vrai, et pourtant...

--Qu'y pouvons-nous faire, Jean? L'apathie est gnrale, immense...

--Secouons du moins celle qui nous possde!

--Comment? Elle nous tient si bien!

--Le sais-je, moi?

--Tu affirmais, il y a un instant.

--J'affirme de nouveau, Paul. Je sens que nous pouvons tre des
patriotes! Soyons-le, veux-tu? Si nous ne pouvons l'tre d'une faon
militante, soyons-le en nous-mmes, ayons le souci des questions
nationales, intressons-nous  l'avenir de notre race. Quelques
vaillants combattent, admirons-les. Ouvrons en notre coeur un sanctuaire
pour le culte de la race comme nous en avons un pour le culte de Dieu!
Les paroles de ce soir taient belles, nous ont grandis: qu'elles ne se
perdent pas en nous comme des nuages, mais qu'elles demeurent comme des
raisons suprieures de vivre! Respectons notre race dans l'infrieur,
le domestique... l'ouvrier. Respectons notre langue, sa puret, sa
noblesse, parlons-la avec pit, avec bonheur. Apprenons  lire notre
histoire pour qu'elle nous donne l'orgueil de relever la tte, quand on
nous insulte... Tu le disais toi-mme: soyons des individus qui ajoutent
un peu d'aurole  leur race!

--Et nous insufflerons  nos fils,  nos filles, Jean, l'me de notre
race, nous leur transmettrons ce culte! Qui sait? L'un de nos fils, plus
puissant, mieux prpar que nous, fera peut-tre ce que nous voudrions
tant faire, battra en brche l'apathie gnrale, lourde comme une
forteresse...

--Tu as raison. Un de mes amis, par l'entranement au foyer, est devenu
un politicien du plus merveilleux avenir. Ah! c'est de l'ducation
familiale que se lverait l'union canadienne-franaise!

--Quelles possibilits!

--Quels espoirs!

--Chimriques, hlas, mon Jean!

--Parce qu'on ne sait pas, ou parce que l'on ne veut pas... Nous
n'ignorons plus, mon ami, c'est notre devoir de vouloir!

--Hlas, nous le voulons comme en rve...

--Le doute encore, le laisser faire, l'gosme...

--Essayons, Jean!... Voici la rue Salaberry, il faut que je te laisse!
Avant de nous sparer, promettons-nous de ne pas oublier, de ragir,
d'essayer...

--Essayons, Paul...

--Comme on rirait de nous, si on nous entendait!

--Ah, c'est vrai! Quels excentriques nous sommes! l'opinion toujours!

--Il arrive si souvent qu'elle raille avant de s'tre donn la peine de
comprendre... Il faut la respecter, mais n'tre pas son esclave.

--Facile  dire!

--Oui, ce doit tre redoutable de la heurter de front!

--L'opinion canadienne-franaise est singulirement taquine et
chatouilleuse...

--Un jour ou l'autre, si nous sommes fidles  notre programme, il
faudra bien la taquiner un peu...

--Le ferons-nous, mon ami?

--Encore le scepticisme! C'est un grand philosophe qui a raison
peut-tre...

--Nous essayerons, Jean...

Les deux compagnons se promirent d'en recauser...

Jean Fontaine acclre le pas: ses nerfs tendus l'entranent. Il va,
la tte souvent incline vers le trottoir, la pense trs active,
envisageant ple-mle toutes les faces du problme qui l'obsde. A peine
jouit-il d'une nuit savoureuse. L'air a cueilli sur son aile tous les
parfums de l'oeillet, de la violette et des graniums. L'azur est si
tristement doux que les toiles au firmament tremblent comme des
larmes d'or. L o le rverbre lectrique rpand sa lueur, les arbres
s'argentent, s'attendrissent: l o l'ombre les enveloppe, ils prennent
des airs graves et discrets. Des silhouettes sombres flnent le long de
quelques vrandas: un murmure de voix heureuses chante. Deux amoureux
languissamment vont et viennent, le coeur tout plein de regards et de
sourires. Le sabot d'un cheval heurte harmonieusement le sol: le
cocher, de trois syllabes dolentes, prie la bte d'aller plus vite. Une
automobile roule avec le bruit de l'onde caresse par les flancs d'une
barque. Il monte d'une chapelle dominicaine vers l'Eternel un hymne
de silence. Un jappement s'lve au loin dans les champs assoupis de
Montcalmville, et sa plainte est mlodieuse  travers la nuit. Une
rverie de Schunann erre sur le clavier d'un piano que touche une me.
Quelques ppiements s'grnent, l-haut dans un rable; c'est un oiseau
du pays qui fait un beau songe...

Jean n'est pas amolli par le charme trouble de la nature. Il est la
proie d'une motion plus nergique: une fivre d'agir le parcourt,
l'lectrise. Il veut donner plein essor  l'lan qui lui est venu
des sources les plus pures de lui-mme, il veut tre profondment
canadien-franais, il veut qu'tre tel soit, une des proccupations
chres de l'existence. Puisqu'il n'est pas de ceux qui peuvent, tirer
l'pe dans une croisade, au moins vaincra-t-il sa propre nonchalance
et, selon la promesse que Paul Garneau et lui changrent, opposera-t-il
sans emphase, mais sans dfaillance ou mivrerie, la foi en sa race au
dnigrement de ceux qui la ravalent ou l'abandonnent aux vents de la
haine. Cette dcision se fortifie rapidement,  mesure que l'objet s'en
concrtise, descend des sphres de l'exaltation psychique au vallon du
praticable......

Lire les journaux, les revues dont les pages dblayent les questions du
jour pour creuser l'avenir, tre prsent aux confrences o le pass
ressuscite en un cortge de gloire dirig par l'esprance, dpouiller
les mots solennels, _traditions_, _institutions_, _souvenirs_, de ce qui
les rend banals et lointains par un examen vrai de ce qu'ils sont, de ce
qu'ils doivent apporter  la vie de dignit morale et d'idal, aider aux
oeuvres de bienfaisance et de relvement, insinuer habilement aux amis
le souci qu'veillent en soi les destines nationales, purer son
langage de ce qui en assombrit la clart, ne voil-t-il pas autant de
projets ralisables sans que le rle du professionnel en devienne moins
effectif ou brillant? Les travaux du laboratoire empcheront-ils Jean
d'aimer sa race? Des savants meurent en hros: pourquoi la science
refoulerait-elle cette vague de patriotisme en lui-mme?

Le retour de cette ambition-l, close en l'imagination du jeune homme
quelques heures plus tt, le replace devant son pre, au milieu de la
famille. Il se pose de nouveau l'interrogation gnante: l'industriel
voudra-t-il ce qui, logiquement, lui paratra une bizarrerie, une
oisivet insolite? Yvonne confirmera-t-elle ce rve en disant que c'est
_chic_ et _gentil_? Elle est reine au foyer paternel; son veto serait
formidable. C'est d'elle qu'il faudra s'emparer tout d'abord. Chre
petite Yvonne, elle est gnreuse, elle ne lui sera pas hostile, pour le
seul motif qu'il s'est dclar l'adversaire de... Lucien Desloges surgit
dans sa mmoire comme un tout autre personnage, transform par une
sourde laboration de l'intelligence, un personnage de contraste,
difi d'un seul bloc sous la pousse des circonstances, invitable,
saisissant. Il apparat comme le type en chair et en os de l'inutile 
sa race, du semeur d'gosme et d'indiffrences. Comme s'il regardait
cet homme jusqu'au trfonds de l'me, Jean a la vision lucide de ce
qu'il pense, de ce qu'il dirait... C'est irrparable comme la mort!
Lucien Desloges est rigidement insensible  ce qui n'est pas une volupt
de son _moi_, gourmand et boursoufl d'orgueil. Le patriotisme est, pour
lui, la monomanie de quelques nafs, dshrits de l'lgance, encrots
d'idal vieux jeu. Asservie  lui seul, comme l'exigent tyranniquement
les vaniteux, sa femme sera une parure, un diamant prcieux qu'on
exhibe pour blouir. Elle se confinera donc  ceci, la plus grave tche
d'Yvonne pouse,  briller dans la trane lumineuse d'un fat... Quelle
dchance pour la soeur en laquelle Jean avait vu fleurir tant d'exquise
sensibilit, se lever tant d'impulsions vers les hauteurs morales,
frmir tant de saine exubrance! Comme elle pourrait, se reprenant, se
mlant  la vie mondaine de faon  ne pas eu tre le jouet, mais  la
dominer en elle-mme, guider un mari jusqu'aux sommets de la noblesse!
La race canadienne-franaise n'aura jamais trop de femmes dont clatent
la fiert de caractre et la haute intelligence. De telles femmes sont
ncessaires au rayonnement d'une race: Yvonne a reu les dons qui,
dvelopps et mris, la feraient trs riche de la meilleure influence.
Il ne se peut que la flamme n'en puisse tre rallume. Avec adresse,
avec bont, mlant aux conseils le plus tendre de son coeur, Jean
loignera cet amour. Yvonne est dj moins aveugle, plus accessible: un
doute a vu le jour en sa conscience. Elle voudra la pleine lumire:
Jean se croit plus de courage pour la lui rpandre. Il faut que Lucien
Desloges, hros d'argile, s'croule. Voici la demeure de Gaspard
Fontaine enveloppe de silence. Aprs un long regard vocateur sur
les Plaines d'Abraham, pendant lequel sa rsolution acquiert plus de
vigueur, Jean se dirige vers l'escalier aux rampes gracieuses. La
lassitude commence  pntrer ses membres. Sans doute, il est l, dans
le salon d'o s'chappe une rsonance de voix masculine, celui dont
il veut faire plir l'aurole...
.................................................

Est-il tonnant que, depuis l'invitation d'Yvonne  les rejoindre,
elle et son ami, Jean ait laiss quelques minutes fuir avant de cder?
Saura-t-il voiler son antagonisme? Il a peur que, de son enthousiasme
tendu comme un arc, une parole acerbe ne parte comme une flche et ne
blesse. Certaine virulence ne sied gure  un homme bien lev: pour
s'attaquer donc au snobisme narquois de Lucien, Jean n'aura jamais assez
la domination de lui-mme, n'aura jamais trop  sa discrtion la lutte.
L'emballement serait galement funeste; la sincrit d'une noble
ardeur n'en diminue pas la navet risible en l'esprit de ceux qui la
ddaignent. Lanc dans un combat d'escarmouches, pourra-t-il n'en pas
franchir les bornes? Eh quoi! il n'est pas incapable de sang-froid!
ne se flatte-t-il pas d'une volont assouplie? Ne pas se soumettre 
l'appel d'Yvonne, c'est aigrir la jeune fille, mousser les arguments
contre son amour, et d'ailleurs, c'est reculer devant l'adversaire.
Dcidment, la rencontre aura lieu...

--On se fait attendre! dit Yvonne, lgrement agace, nerveuse, lorsque
son frre entre au salon. Le dsespoir nous gagnait, Lucien et moi...

--Pour si peu! rpond Jean, trs calme.

--Comment es-tu, Jean? s'crie Lucien.

--Plutt bien... Et toi?

--Merveilleusement!

--A la bonne heure, Lucien! Quel minois dodu tu as, en effet! La vie te
cultive...

--Comment cela?

--En te regardant, je me disais: quel beau fruit!

--Monsieur le docteur a un joli tour de vous dire que vous tes en la
meilleure sant.

--Monsieur le docteur est en verve, ce soir! plaisante Yvonne. Quelle
mtamorphose depuis le dner! il tait plutt lugubre au potage,  peine
moins sombre  l'entremets... il daigna sourire au dessert: quelle
largesse!

--Tu oublies, ma soeur, quel apritif tu m'avais servi.

--Nous n'avons pas le mme got, c'est vident.

--J'aurais partag le vtre, mademoiselle, vous n'en doutez pas?
roucoula le beau Lucien, le visage ruisselant de molle tendresse.

--Il est trs probable que son got ne t'et pas t dsagrable! Je
puis mme affirmer que tu en eusses t ravi.

--Et moi qui ne rve que de ravissements...

--Yvonne, ravis-le, je t'en prie!

Un clat de rire, qu'elle a dompt jusqu'ici, sort  jets harmonieux
du gosier d'Yvonne. Jean s'tonne de lui-mme: la dtente de ses nerfs
cause-t-elle cette explosion d'humeur cinglante? Comme du feu, la
raillerie ptille en son imagination: que devient l'assurance d'tre
bon, d'tre courtois? Son langage a ctoy l'insolence. Il refoulera ce
torrent de malice qui dborde.

Lucien, dont le visage est fig d'un sourire mal  l'aise, balbutie
enfin:

--Ce mystre... m'amuse... un peu, mais je dsirerais que la lumire
soit!

Yvonne a le remords de son tourderie; elle ne s'est pas souvenue de
l'impasse o l'avait entrane la susceptibilit guerrire de son ami.

--Nervosit de jeune fille! dit-elle, implorant des yeux le pardon
ncessaire. Ne vous inquitez pas, mon ami! Jean badine. Il le fait de
bonne grce, veuillez le croire. Je suppose que j'avais besoin de rire.
Il n'est pour nous, femmes, que la raction la plus vive pour nous
soulager d'une motion violente. Ne vous souvient-il plus, dj?...

--J'ai si peu oubli que j'exige!

--On se querelle? insinue Jean. La chose lui plat indiciblement.

--Il ne faut pas nous quereller devant mon frre, il se moquerait de
nous. Un autre jour, quand nous serons seuls, voulez-vous, Lucien? Une
querelle  deux, c'est exquis!

--Je consens  remettre au lendemain la dissolution du nuage qui...
qui... ternissait...

--Le ciel entre nous?

--Encore ce ton caustique!

--Yvonne caustique? intervient son frre, jouant  ravir l'tonn. Mais
je t'ignorais ce pch d'humeur!... Tu te trompes, mon cher Lucien; ma
soeur est un ange de bnignit. Crois-en mon exprience: elle vaut bien
la tienne.

--Nul plus que moi ne rend hommage  sa douceur, mais...

--Il a raison, Jean! Ce soir, je n'ai pas t gentille...

--Gela ne m'explique rien, petite soeur! Tout le monde est gentil de nos
jours. Et c'est un honneur que partagent avec les hommes tant de choses,
les chocolats Neilson's, le soulier  boucles pour hommes, le chien
minuscule de madame une telle, l'aile nouvelle du Chteau Frontenac, le
nocturne de Chopin jou au dernier concert... Enfin, dire gentil, c'est
presque parler de l'univers. J'allais oublier cela: Dieu lui-mme
est gentil, oh! si gentil! Il n'y a qu'une lgre nuance entre sa
gentillesse et celle des cratures, c'est qu'il est infiniment gentil!

--Je ne te reconnais pas, mon frre. Il y a longtemps que tu ne m'as
rgale d'un bavardage aussi... alerte.

--Tout brillant qu'il soit, il n'claircit rien de ce qui est mystre!
insista Lucien, d'un ton assez revche.

--Allons, Lucien! Soyez gentil, soyons gentils tous ensemble!

--Puisque gentil n'explique rien!

--Bien relance, la balle! s'crie Jean, amus par cette riposte. Mais
je vous abandonne  tous les dieux aigres-doux. Comme dit la lgende ou
le proverbe, la querelle  deux, c'est agrable, mais Trois... trois...
j'oublie le reste... eh bien! trois, ce n'est pas gentil!

--Tout est fini, d'ailleurs! Je lui ai promis d'illuminer tout, Jean.
N'avez-vous pas confiance en moi, Lucien? Vous rflchirez: moins
irrit, vous serez plus juste.

--C'est donc grave? Pourquoi ne me l'avoir pas dclar tout  l'heure?

--Je fuis le champ de bataille! A demain, Yvonne! ritre Jean, dont un
peu d'ironie scande les paroles.

Lucien, convaincu, daigne accorder un armistice...

--Il vaut mieux que tu restes, dit-il. Nous nous comprendrions avec
peine, ta soeur et moi, aprs une lutte qui m'a lgrement exaspr.
Causons un peu, gentiment...

Jean a vu les yeux d'Yvonne tinceler d'amour. Une vague de tristesse
l'assomme un instant. Gomme il serait difficile de dloger le souple
enjleur!

Aprs un silence, Yvonne, essaye de raccommoder la situation:

--Encore de ta gat, mon frre, dit-elle. Elle ne peut tre davantage
la bienvenue. Fais oublier... Tu m'tonnes, vraiment: qui t'a ensoleill
l'humeur?

--Heureuse, comme on l'a dit, celle au coeur de laquelle, Monsieur le
docteur, vous attachez vos lauriers.

--Le pote parie bien, mais il est dans l'erreur.

--Si tu ne l'es pas toi-mme? reprend Yvonne, joyeuse. Marthe Gendron
languit, se dsespre... Quel tyran!

--Quel joli mensonge, plutt!

--Il me faut bien mentir, jusqu' ce que tu dises la vrit!

--Eh bien, je revenais de la premire sance du Congrs, ni plus, ni
moins.

--Du Congrs? railla Lucien. Mais c'est... ce n'est pas...

--Chic? insinue Jean, comme s'il tait convaincu lui-mme de la chose.

--Rigolo, comme dirait Lavedan.

--Examines-tu les hommes et les choses  travers la lorgnette de
Lavedan? Je puis affirmer que Lavedan n'a gure tudi le patriotisme
canadien. Il a fait une satire tudie des moeurs parisiennes, en
virtuose. Rigolo, Lucien, ce n'est pas le mot  sa place, tu me permets
de le dire?

--Rigolo... j'admets qu'il faut s'entendre. On ne va pas aux runions
patriotiques avec la fivre de plaisir qui pousse au bal. Tout de mme
franchement, le patriotisme, cela m'embte. N'est-il pas temps qu'on
cesse de nous rompre l'oreille de tons ces mots rouills qui sonnent la
vieille ferraille, tradition, coutume, institutions?... La plupart
de ceux qui font tant de bruit avec eux ne savent mme pas ce qu'ils
veulent dire. Ils ne signifient plus rien parce qu'ils ont trop servi.
Les sicles usent tout...

--Mme ce qui est ternel? demande Jean.

--Les peuples ne sont pas ternels! ils meurent, c'est l'histoire...

--Si je te comprends bien, la race canadienne-franaise n'a plus qu'
s'endormir en la plus bate agonie...

--Comment cela, je t'en prie?

--Dame! une race fatigue des traditions, des coutumes et des
institutions qui la rendirent forte et gnreuse, n'est-elle pas malade
et n'est-elle pas sur la pente d'en mourir?

--Ce n'est pas ce que je dis, Jean. Je suis las de choses qui ne me
disent plus rien, qui sont impuissantes  m'mouvoir. C'est dflor,
dcrpit, fade, ennuyeux. Au point de vue logique, tu as raison. Mais
tout cela m'agace, m'endort. N'est-il pas vrai que, ce soir, il furent
tous assommants? Je les entends: des aeux par ici, des hros par l,
une douzaine de fois Montcalm et Lvis, plus souvent encore l'invitable
Monseigneur Montmorency de Laval, avant tout le refrain sonore de
tradition, langue, droits... Quel tapage! quels gestes! quel dortoir! Eh
bien, oui, tout cela m'embte... En somme, qu'importe? je n'empche pas
mon voisin de s'emballer?

--Comme tu parles bien, cher ami! s'crie Jean, dont le sarcasme est
adroitement masqu. Il faut dchirer le vieux haillon traditionnel. Il
faut se vtir tout en neuf, avec de l'idal bien moderne. Le pass? une
lgende tant de fois redite qu'elle est devenue banale, un conte inepte
d'cole lmentaire! Les aeux rpandirent leur sang? Quel enthousiasme
vieillot! Ils ont rpandu leur sang, qu'est-ce que cela prouve? C'tait
la mode, en ce temps-l, de mourir pour la patrie. Ils allaient  la
mort, comme tu vas au bal, Lucien. Tu n'as pas la sensation d'tre un
hros, j'espre?

--Un hros! Quelle vieillerie! L'humanit ne se rajeunit-elle pas dans
la mesure ou elle s'affranchit des hros?...

--Qui a dit cela?

--C'est une de mes rflexions: il m'arrive souvent d'avoir l'esprit,
travers par une vision profonde...

--Celle-ci entr'autres, assurment! Plus de hros, donc! C'est dmod!
Rayons le souvenir des grandes batailles! Carillon? Cette ritournelle
vide jusqu'au fond! Chteauguay? Qu'y eut-il l de si merveilleux?
Je ne comprends pas tant de sentimentalisme ingnu,... _bbte!_ Les
coutumes des anctres, les a-t-on hisses comme drapeau! Que c'est
rustique, grossirement idal! Qu'ont-ils  faire dans l'volution de
leur race, les anctres? Pourquoi tant d'hosannahs sur leurs tombes?
C'est comme si nous n'tions rien sans ce qu'ils furent... En avant,
Canadiens-franais, dchirons le vieux haillon traditionnel!

--Oui, Jean, l'volution, il n'y a que cela! Vivons selon notre temps,
comme des tres civiliss du XXime sicle. A bas les prjugs antiques!
Fermons l'oreille aux chansons moisies des grand'mres, ouvrons-les bien
grandes  tous les airs passionnants du jour! Tu ne faisais erreur qu'
demi: le pass agonise, l'ignorantisme se meurt, et tant mieux, pourvu
que nous sachions mieux comment vivre, comment ne pas tre asservis au
crtinisme,  la superstition,  la...

--Morale? fait Jean, quelque peu hypocrite. C'est que...

--Tu ne vas pas jusque-l? Ta restriction, j'y souscris. Soyez-en bien
sre, Yvonne. Il faut de la morale, oh oui, il en faut. Je suis un...
dfenseur de la morale. Mais il ne faut pas confondre la morale avec
ce... cet envotement de la conscience.

--Que vous tes srieux! dit Yvonne, n'ignorant plus que Jean se moque.
Soyons moins austres, voulez-vous?

Elle a flair, ds le premier moment, l'arrire-pense niche dans l'me
de Jean, elle ne peut ignorer que Lucien Desloges est la victime d'un
pige habilement tendu. Elle en souffre trangement...

--Srieux, ma soeur! Allons donc! rpond Jean, avec un sourire imprgn
de calme. Nous voltigeons  la surface du sujet, nous effleurons 
peine... Envotement, disais-tu, Lucien? Le mot commence lui-mme 
perdre sa fracheur. Il parat, que plus les hommes, en tchant d'lever
leur me, fuient la religion de l'instinct, plus ils se rapprochent de
_la bte_; abrutissement, voil l'expression qui flagelle et cloue
tous les serviteurs de la morale nave au pilori! Peut-on s'aveugler
davantage? Dans leur candeur, ils tentent de museler la brute, et plus
ils y russissent, plus ils sont abrutis! Envots, cela n'affirme rien!
_abrutis_, j'aime mieux cela! quelle sonorit verbale! la bouche en est
remplie.

--Je comprends moins. Voici que tu nargues les... assommeurs de la
tradition.

--Parce que je m'amuse d'une rencontre bizarre de mots?...

--Ah, j'avais cru...

--Nos ides fraternisent, rassure-toi!

--C'est qu'il faut de la morale, ai-je dit.

--Oui, de la morale dlicieuse, flexible, lgante. Pas celle des
lourdauds, mais celle des mes nuances qui volettent bien au-dessus du
vallon banal...

--Qui ne sont pas traditionnelles, enfin!

--Prcisment!

--Tradition, tradition! Ce dt tre l'air psalmodi par tous les
orateurs, ce soir, avec toutes; les variantes larmoyantes ou
pindariques...

--Oui, Lucien, il y eut beaucoup d'enthousiasme, quelques larmes, dit
Jean, d'une voix o filtra un peu l'attendrissement qui lui revenait.
Yvonne en eut conscience. Elle sent un nuage dans l'atmosphre.
Inquite, elle est sur le qui-vive, elle cartera les paroles
dsastreuses...

--Lucien continua:

--Larmes factices d'hystrie!

--Ne ris pas des larmes, Lucien: elles sont presque toujours profondes
et j'en respecte le mystre!

Interloqu, Lucien dilate des yeux bahis.

--Pourquoi es-tu surpris? Je n'ai pas pleur, tu sais...

--Aprs tout ce que tu viens de dire, ce serait plutt renversant. Il
est vrai qu'avant aujourd'hui, je te croyais un peu... conservateur, un
peu...

--Abruti?

--Non... non... routinier... Tu comprends? au rebours du sicle.

--Que je suis heureux d'tre rhabilit! Je le suis, n'est-ce pas?

--Je t'apprcie beaucoup, va!

--Nous voluons, mon ami, nous voluons...

--Quelle volupt! Comme tu as d planer sur la foule btement dlirante!
Hlas, elle n'a pas encore compris!...

--L'enlisement, Lucien!

--Dis donc, Jean, n'y avait-il pas l une lgion de soutanes? Depuis
deux jours, les rues pullulent de curs, de chanoines, de vicaires et de
chapelains. On m'a dit que la salle du _Mange_ ne suffirait pas  tous
les accueillir. Ils s'en sont donn  coeur-joie, n'est-ce pas? Bravos,
trpignements, bndictions, anathmes, rien n'a manqu au programme!
Ce n'est pas un Congrs, c'est un Concile! Le Consistoire de la langue
franaise!

--Il y avait beaucoup de prtres, oui...

--N'ont-ils pas fait sonner la grosse cloche? redit Lucien, gouailleur.

--Ils ont passionnment acclam...

--N'ont-ils pas t ridicules?

--A peu prs comme le reste de la foule...

--Comment! pas davantage? Allons, Jean!

--Tu sembles tenir  ce qu'ils aient t...

--Grotesques!

--Tu les dtestes?

--Pas le moins du monde, je devine tout simplement qu'ils furent
dtestables...

--Parce qu'ils sont prtres?

--Qu'avons-nous besoin d'un Concile de la langue franaise? Ils ont
si bien envahi ce Congrs qu'il ne s'y fera que de la thologie
patriotique! L'enthousiasme clrical, c'est de la religion toujours, et
c'est nervant, la religion toujours...

--Ne sont-ils pas citoyens? Ne sont-ils pas Canadiens-Franais? Le coeur
n'est pas sous les soutanes comme dans un tombeau!

--Les plus fermes piliers de la tradition, tu parais l'oublier: Te
serais-tu moqu de moi?

--Je m'oppose  ce qu'ils soient plus stupides que les autres, pour le
seul fait qu'ils sont prtres, voil tout...

--Au fond, c'est bien vrai! pour ce qui est du reste, Jean?

--Nous voluons, mon ami, nous voluons...

--Tous les Congrs n'y pourront rien faire! Cela devient banal,
d'ailleurs, les Congrs!

--Tu dis une sottise, vraiment: Il n'y a rien de plus  la mode que les
Congrs, rien de plus _chic_...

--Fort bien, mais un congrs de la langue franaise au Canada, ce n'est
pas...

--_Chic_?

--A quoi bon, Jean? Nous causons en bonne langue franaise, qui nous
empche de le faire? Contre qui la croisade, puisque nous gommes libres?

--Contre nous-mmes, peut-tre... Tous n'ont pas ta somptuosit de
langage, mon ami.

--Merci du compliment!

--Je le souligne! s'crie Yvonne, gentille.

--Ah! vous, je me dfie, maintenant! riposte Lucien, dont, le sourire
gras se rjouit.

--En aurais-tu dout, ma soeur? Ah! tu abuses...

--Du badinage, mon frre!

--Et nous sommes trs srieux! Nous disons donc que la plupart d'entre
nous doivent ne pas ngliger leur langage, le corriger, traquer les
anglicismes...

--Les anglicismes? J'ignore cela, moi! fait Lucien avec une geste
loignant de lui ces horreurs.

--Aussi, n'a-t-on pas song  toi lorsqu'on a rsolu de tenir ce
Congrs. Il est indniable que notre langage s'altre et qu'il s'anmie.
L'ide fut rellement profonde...

--Alors, j'ai t dupe?

--De quoi, Lucien?

--Mais... de toi! Tu approuves ce Congrs: tout ce que je t'en ai dit te
rpugne, n'est-ce pas logique! Trs petite comdie que celle-l! Je te
croyais plus loyal!...

--Comme tu es susceptible! Il y a toute la diffrence concevable entre
l'ide d'un Congrs et la forme tangible qu'elle reoit.

--Un congrs aurait t une chose merveilleuse, sans une telle pmoison
du _Saint-Jean-Baptisme_, y suis-je?

--Le _Saint-Jean-Baptisme_! tu as touch juste! le massif, l'inlgant
Saint-Jean-Baptisme!

--Que c'est naf!

--Campagnard!

--Colon!

--D'un rustique lamentable, Lucien!

--Que c'est vieux, Jean!

--Perclus, mon ami!

--L'volution, grce  Dieu... C'est dommage qu'elle n'aille pas plus
vite.

--Elle fait ce qu'elle peut, mais le canadien-franais est dsesprment
traditionnel.

--Si nos professeurs du Sminaire nous entendaient, Jean quelles
grimaces tordraient leurs visages!

--Cela te dlecte de l'imaginer, Lucien?

--Que tu es trange!... A certains moments, ta voix rsonne en moi comme
celle d'un adversaire, et je regrette d'avoir t si expansif.

--Je t'avouerai que je n'ai pas aim cette boutade contre nos
professeurs. Ce qu'ils nous ont donn de leur coeur est inviolable...
Si nous tions moins paresseux au collge, nous deviendrions peut-tre
d'autres hommes. Toutes les rformes crouleront devant, l'insouciance...
N'ont-ils pas fouett nos nergies? As-tu essay de rendre effectif leur
enseignement, de parcourir les espaces qu'il ouvrait? Nous n'avons
pas la curiosit passionne d'apprendre, nous n'avons pas d'apptits
intellectuels! C'est presqu'une souillure de besogner rude, les plus
admirs sont ceux qui russissent vaille que vaille en ne faisant rien.
Pour combien n'est-ce pas une gloriole d'tre le _grand talent_ qui
pourrait s'il voulait?... L'initiative, des professeurs opre sur les
cerveaux automatiques des _bcheurs_ ou sur les _belles intelligences_
trop sres d'elles-mmes et langoureuses, quand elles ne sont pas
dsoeuvres. Avant de la condamner ne devrait-on pas faire le procs des
lves?

--Je n'avais jamais pens  cela...

--Je n'ai pas voulu t'offenser, Lucien, je te prie de le croire.

--Tout de mme, ce sont des repaires de tradition!

--Cela suppose des btes sauvages. La comparaison n'est-elle pas trop
brutale? dit Jean, avec un sourire espigle o flottait de la tristesse.

Jean Fontaine a tenu parole. Matre de ses nerfs, il en a dtourn
les violences, quand ils s'irritaient. A plusieurs reprises, une
exaspration mauvaise lui faisait bouillonner le sang  la tte. Les
enthousiasmes du soir brlaient encore ses veines: Lucien jasait,
cynique, dsinvolte, talait les replis de son me. Et plus
l'intelligence de Jean les fouilla de son analyse perante, au fur et 
mesure qu'ils se montraient, plus elle a mesur combien tait large et
profond l'gosme de cet homme... Il raille, il outrage, il nie. Inutile
de lui demander pourquoi, il va bredouiller, parce qu'il ne le sait pas.
A-t-il rflchi? Il ne pense qu'aprs avoir entendu ce que les remous de
l'opinion lui bourdonnrent  l'oreille. Que faut-il dire, aujourd'hui,
pour tre distingu? Que ne faut-il pas dire, surtout, pour n'tre pas
sot et provincial? Tel principe d'avant-garde, aprs les avoir longtemps
effarouchs, apprivoise les esprits: Lucien Desloges l'affirme alors
tapageusement, non parce qu'il y croit, mais parce que c'est un titre 
l'excellence, au raffinement. Le Saint-Jean-Baptisme est en disgrce,
croit-il: il ne se rend pas compte lui-mme de ce qu'est le
Saint-Jean-Baptisme. Autour de lui, on prtend qu'il est retardataire et
grotesque: la vision brumeuse d'une chose vtust et dmode lui suffit,
il crible la Saint-Jean-Baptiste d'pigrammes. Il n'a jamais eu la
conception nette du mot tradition, il ne s'occupera jamais de l'avoir;
il voit un stigmate au front de ceux qui la vnrent, stigmate de
servilisme et d'infriorit morale: il regarde en bas grouiller, dans
la lie des ignorantins, les valets de la tradition infme. Et toujours
aussi lestement, aussi nonchalamment, qu'il s'agisse de patriotisme ou
de religion, de principes traditionnels ou mme ternels, il ignore ce
qu'il insulte, il ignore ce qu'il nie. Ce n'est, pas un doute que le
doute frivole: il n'y a de vrai doute que celui des penseurs. Ceux-ci
ont, la noblesse de leur angoisse: Lucien Desloges doute batement,
lui, parce que c'est gentil, original et pas ridicule. Avec une candeur
sereine, il doute de sa race, de l'hrosme, des traditions, de la
morale, du sacrifice, de l'effort, de l'idal, de la bont de Dieu mme,
assez probablement. Sur les ruines que le doute accumule en lui-mme,
il construit un tre rayonnant d'inconscience et de superbe fragilit.
Pourvu qu'il restt debout, son _moi_ gav de jouissances, toutes les
choses vnrables tomberaient, avant qu'il rpandt une larme sur les
grands souvenirs qui meurent...

Ainsi Jean, le long de la causerie, a vu saillir en lumire tous les
aspects, toutes les lignes du personnage. Mais devant lui, trop de
choses ont surgi les unes aprs les autres, fuyant pour revenir et fuir
de nouveau, pour que le portrait moral de Lucien Desloges n'ait pas
quelque chose d'inachev. Jean prouve qu'il n'treint pas tout, que sa
conception n'est pas aussi lucide qu'il tche de la rendre. Il y a des
profondeurs qui se drobent, il demeure superficiel. Ce qu'il reproche 
Lucien ne cesse pas d'tre vague: et si on lui demandait ce que Lucien
devrait tre, ne s'en tiendrait-il pas  des gnralits insuffisantes?
Ne fait-il pas de grands geste! dans le vide? Peut-tre un idalisme
creux l'a-t-il attendri... Il ne sent plus d'aigreur: l'exaltation
de coeur se repose. Sa propre nonchalance fut-elle moins lourde? N'y
aurait-il pas de l'injustice  fltrir un autre homme de lchets
qu'il doit retourner contre lui-mme? Il fut, sans doute, admirable
de promettre de l'effort et de l'amour: consacrera-t-il  vouloir une
nergie fidle? Incapable, en ce moment, de prciser avec force une
vision de fraternit canadienne-franaise qui est trop nuageuse, trop
vaste, trop peu ralisable, ressaisi par l'indiffrence habituelle, il
ne lutte pas contre le relchement des nerfs, l'affaissement du courage.
La tristesse inonde son tre, l'empoigne...

L'antipathie contre Lucien Desloges s'mousse:  quoi servirait-il de
lui disputer l'me d'Yvonne? La jeune fille ne cause-t-elle pas avec
la plus douce exubrance? Il lui semble mme qu'elle y glisse de la
provocation. Tant d'gosme insolent n'a donc pas branl sa tendresse:
Jean ignore ce qu'il pourrait, inventer pour l'affaiblir.

La conversation voltige, souriante et lgre: une mollesse engourdit les
remords, le chagrin, les enthousiasmes de Jean Fontaine, alors que du
th montent des vapeurs chaudes, troublantes...



V

AU FOYER DES BERTRAND...

Depuis quelques minutes, Germaine, l'pouse de Franois Bertrand mouille
de larmes le tablier de lin sombre qu'elle a revtu pour la visite du
mdecin. Des hoquets plaintifs crispent sa gorge: heurte de chocs brefs
et rudes, sa forte poitrine gonfle et retombe. Des gerures rayent ses
mains largies, les doigts sont gourds d'enflures, les ongles furent
rogns par le travail et ne seront plus jamais blancs. Il y a, dans le
geste de ces vaillantes mains qui reoivent des larmes, un contraste
poignant...

C'est la premire fois que Lucile voit pleurer sa mre, depuis la mort
du petit Flix, il y a douze ans. Le coeur transi, elle regarde cette
douleur qui rend la sienne plus lointaine. Le besoin d'apaiser les
sanglots qui la dchirent elle-mme, l'treint. Des paroles mouvantes,
simples, enfantines mme, finissent par implorer sur ses lvres:

--Maman, arrte cela, je t'en conjure... On peut, encore esprer, le
docteur ne l'a pas condamn. Pre a beaucoup de vie en rserve... Il en
a assez pour revenir...

--La rechute est pire... que la maladie, sanglote Germaine.

--Pas toujours, maman.

--Je te dis qu'il est fini, moi!

--Non, le bon Dieu ne le voudra pas!

--Je n'ai jamais vu de gens rchapper des fivres quand elles
reprennent... Ah! laisse-moi! il s'en va!...

Des sanglots plus intenses la violentent. Lucile en est comme navre.
Mais un courage, dont elle ne s'explique pas l'ardeur lucide, la
soutient, lui dicte un langage lectris d'esprance:

--Je ne te connais plus, maman. Tu as toujours t si forte... Le
dsespoir, cela ne sert  rien. Et puis, tout n'est pas fini, quoique tu
en dises. Tes larmes me font je ne sais quoi... Si elles continuent, je
ne sais plus ce que je vais devenir, moi. Tiens, c'est la fatigue: va te
reposer.

--Je n'ai pas clos l'oeil depuis un mois. Quand le coeur fait si mal
qu'on voudrait mourir, on n'est plus capable de s'endormir. Tu as tort
de me plaindre. Avant de pleurer, j'ai senti qu'il n'y avait plus
d'autre moyen de vivre...

--Oh! si cela pouvait te faire du bien!

--Ah! maudites fivres! je les hais!

--Luttons, maman, elles ont quelquefois le dessous. J'ai moins peur
d'elles maintenant.

Tout  l'heure, je tremblais comme un petit moineau l'hiver, au froid...
Ta peine m'a tellement bouleverse, qu'elle n'tait pas endurable. Mais
la confiance m'est venue comme par magie. Luttons, veux-tu? Je veux
qu'elles s'en aillent, je t'assure qu'elles auront le dessous!

--C'est facile en paroles, dit la mre. Et pourtant, un filet d'espoir
luit dans son me.

--Nous chasserons la mort!

--Pas cela, mon Dieu, pas cela! s'crie Germaine, oppresse. La mort,
elle m'pouvante. Depuis qu'elle m'a arrach des bras le petit Flix,
j'en ai toujours eu peur. Tu t'en rappelles, Lucile, tu avais huit ans.
Il tait si fin, si malfaisant, si gourmand, je l'aimais  la folie. Le
jour o je l'ai perdu, on m'a cru chavire. Il y a douze ans, et j'en ai
encore tant de chagrin que je ne suis pas capable de tout dire... Oui,
la mort, c'est une voleuse, je m'en mfie! Qu'est-ce qu'on peut contre
elle?

--On peut lui dire d'aller droit son chemin...

--Hlas! ma petite fille, elle arrte partout...

--Je vous le rpte, maman, je suis certaine qu'elle s'en retournera
bredouille!

--On dirait, ma foi, qu'elle donne des ordres  la mort. Elle se moque
bien de toi, va! raille durement Germaine.

Peu  peu, toutefois, l'inflexible accent de la jeune fille l'a calme,
reconquise  l'attente de la gurison. Le coeur se desserre, a des
battements plus libres qui soulagent. Oh! qu'il est bon de ne plus avoir
la gorge trangle par des spasmes!

--Je ne commande pas, j'obis! a rpondu Lucile, un sourire de triomphe
aurolant son visage pli.

--A quoi donc, j'ai hte de le savoir?

--A une voix qui me le dit. Ne l'entends-tu pas? Elle me parle si haut
que tu dois l'entendre!

--J'ai peur de la mort, c'est elle que je crois entendre. Elle a des
ailes, dit-on. Elles bourdonnent  mes oreilles, il semble.

--Elle s'en va, te dis-je!

--Dieu le veuille!

--Le mdecin...

--Ces mdecins! qu'est-ce qu'ils valent? Le sait-on? Tant d'histoires
courent  leur sujet. Quand ils sont tudiants, ils fainantent.

--Pas tous, maman.

--Tu le sais bien qu'ils font _la vie_? Tout le inonde le crie! Leurs
diplmes, cherche comment ils les gagent! Ils pratiquent pour faire de
l'argent. La sant des pauvres gens, a les intresse? Ce n'est pas 
moi qu'ils le feront accroire. Il reste des sous quand les pauvres gens
meurent...

--La peine t'enlve ton bon sens. Il y a de bons coeurs, beaucoup de
bons coeurs chez les mdecins. Le docteur Bernard...

--En avait-il une binette dconfit! une allure d'enterrement! Il ne lui
manquait que a cravate noire.

--Es tu bien certaine?

--Tu n'as pas vu cela? Il n'a pas eu l'audace de nous regarder _en
pleine figure_. Il n'a presque rien dit, il bafouillait. Les docteurs
ne condamnent jamais autrement, par les yeux baisss  terre. Quand ils
peuvent quelque chose, ils envisagent. Mon pauvre vieux est perdu!

Elle allait de nouveau s'abandonner aux sanglots, mais Lucile,
nergiquement suppliante, les endigua.

--Allons, du courage!... Si tu savais comme j'en ai, moi! c'est de la
certitude: rien ne peut la dtruire. Je crois  la gurison de pre
comme au bon Dieu! Le Ciel nous envoie la force de lutter: mon coeur en
est tout plein. Ne pleure pas, maman, coute-moi!

--T'ai tant pri, le mieux que je pouvais... nous avons tous pri, les
grands, toi, le petit Jacques, les petites filles. Tous les soirs, avant
son dodo, Jeanne lve ses menottes et ses yeux clairs comme l'eau pure:
Bon Dieu! sauvez papa! dit-elle, une fois, deux fois, et cela devrait
toucher les anges!... Hlas! non... le Docteur...

--Encore le Docteur!

--Il est bon  rien!

--Tu oublies qu'il est le meilleur de la ville. Il a vingt ans
d'exprience.

--Celui qui a laiss partir Flix en avait trente!

--Flix tait fluet, si faible contre le mal. Pre tait solide comme un
chne.

--Les chnes cassent, Lucile.

--Quand ils sont trs vieux. Papa n'a pas encore soixante ans: il vivra,
il ressuscitera mme, s'il le faut! Tu en mourrais, je le sens, et c'est
atroce d'y penser. Il faut qu'il vive!

La volont de la jeune fille grandit, jusqu'au sommet de l'exaltation.
Devant une nergie qui dborde  flots si pressants, le dsespoir de
Germaine croule. Une lumire plus joyeuse a ranim les bons yeux noirs
que la douleur alanguissait. Le visage s'est raffermi: le sang inonde
les joues repltes et les lvres un peu charnues. Fixs distraitement,
les cheveux courent  l'aventure en bandeaux onduls que termine, en les
roulant  la nuque, une torsade pingle vaille que vaille. Le labeur
sans trve a quelque peu virilis des traits plus minces aux jours
lointains de la coquetterie. Certes, ils durent aimanter l'amour, ces
yeux o tant de douceur frissonne encore.

Sous l'lan de courage que Lucile rallume, la taille de la mre se
redresse, parat leve. Trop de largeur la difforme, mais elle est
admirable de vigueur, campe dans toutes sa robustesse. De Germaine
ainsi vtue de percaline gristre il rayonne une fiert grande, parce
qu'elle s'ignore.

--Ah! que tu m'as fait du bien, ma petite fille! Tu seras une vraie
Picard, toi! s'crie-t-elle, vaillante.

--Tu es fatigue, tes nerfs sont plus calmes. Va te coucher... je
veillerai pre...

--Tu as raison, nous allons le sauver, le pauvre vieux!

--Ne viens pas avec moi, je te le dfends!

--Je veux le voir! S'il avait dj pris du mieux?

--Tu as du courage, maman?

--Celui que tu m'as donn, Lucile...

Le corridor o elles sont, n'est pas large, si peu que l'une marche
devant l'autre. Un prlart fleuri de maigres dessins, rogn a et l par
l'usure, geint sous la cadence touffe de leurs pas. Trs humble est
la tapisserie vieillie sur la cloison: des roses qui plissent dans une
couronne de verdure fane!...

La premire, Lucile franchit, le seuil de la chambre o Franois
Bertrand n'a pas ouvert l'oeil depuis trois jours, depuis le lendemain
de la rechute. Il en est rendu aux dernires tapes de la faiblesse;
tout le corps est flasque, un souffle pnible l'agite. Il est trange
comme la prsence de la mort semble alourdir l'atmosphre et se coller
aux choses, l o menace la mort. Elle pse, elle ralentit le flux du
sang dans les veines, elle effraye, elle fige, elle rgne. On s'aplatit
devant elle comme devant les despotes, on la maudit, comme ils sont
maudits. On se rappelle des images o elle ricane, osseuse et blme, son
pe foudroyant l'espace d'un geste fatal. Le sourire livide est l,
maintenant, dard tour  tour sur le front lthargique et le coeur
vacillant du malade. L'ombre insaisissable partout se diffuse; elle
refroidit la lumire  l'ore de la fentre, endeuille les murs,
rpand sur les objets les plus infimes un mystre solennel dont l'me
s'pouvante...

Germaine et Lucile, dfaillantes sous le fluide subtil de la mort,
contemplent silencieusement, perdument, la forme amaigrie de l'ouvrier.
Sous la cotonnade fruste des draps, elle est mince, elle s'effondre. Les
os des joues s'aiguisent en sinueuses lames, le globe des yeux recule
aux plus lointaines profondeurs de l'arcade sourcilire, les lignes du
nez s'macient, la bouche a des pleurs bleutes de cire, la peau se
teinte de blancheurs qui la contractent. On n'avait pas eu le soin de
raser la chevelure: le crne? luisant comme la pelure d'un fruit vert,
semble aussi inerte qu'une statue de la mort.

--Ce pauvre vieux! comme il a maigri! Regarde-moi donc ce bras comme il
s'est rapetiss! Ce n'est plus les doigts d'un ouvrier, mais ceux d'un
monsieur de banque. Il a les yeux cerns comme un dfunt... pas une
goutte de sang  la bouche, aux oreilles. Il n'a plus que les os. Ce
n'est plus lui, c'est son ombre. Mais, ne dis rien, Franois, nous te
tenons encore! nous ne te lcherons pas!

--Que c'est triste de le voir si ple, si dfigur! Mon coeur en a le
vertige. Si je pouvais, par des baisers sur son front, teindre la
fivre, que je l'embrasserais fort et longtemps!

--Ne l'ai-je pas embrass bien fort, moi? a l'a-t-il empch d'tre
malade?

--Tout notre amour devra la ramener!

--Le mien, surtout, Lucile! Ah, que je l'ai aim, ton pre! Il n'y en a
pas deux comme lui. C'est un coeur sans pareil, un coeur d'or, mieux que
cela, un coeur d'ange. Et dire qu'il est en train de ne plus battre pour
moi, ce bon coeur. Non, Seigneur, ne m'enlevez pas mon trsor, ayez
piti, comme le dit votre beau livre de prires! Si je le perds, il me
semble que je n'aurai plus rien...

--Eh quoi! nous ne sommes rien, les autres! dit Lucile, avec un sourire
de malice extrmement douce.

--Vous tes beaucoup, les enfants, vous tes... comment dire cela? Vous
tes tout et vous tes...rien.

--Je ne suis pas jalouse, mais je ne comprends pas bien.

--Comment! tu ne devines pas, au moins? A ton ge?...

--Que je suis sotte, maman!

--Pas tant que cela, ma petite fille! Si tu savais comme je paye l'amour
cher! Pardon, Lucile, pardon, cher vieux Franois, mon pauvre vieux!

Les exquis souvenirs affluent  la mmoire de Germaine. Quelle profonde
et simple idylle! Leurs mes, au cours du jeune ge, s'taient
rapproches tant l'une de l'autre qu'elles n'en devinrent plus qu'une,
fraternelle et ncessaire. Un jour qu'un regard plus enivrant leur tait
mont des profondeurs de l'tre, ils tressaillirent, et ils ne furent
plus jamais les mmes l'un pour l'autre. Sous les yeux hypocritement
ingnus des parents, leurs paroles d'amoureux s'attendrissaient, leurs
sourires avaient les larmes d'une joie dont le prolongement en eux-mmes
tait sans bornes. Du moins, c'est ce qu'ils se redirent, insatiables,
toujours plus mus, plus graves, jusqu'aux pousailles devant l'autel de
leur Dieu.

Depuis lors, ils s'tonnrent de ce que bien des mnages n'ont pas la
plus charmante flicit. Ils ne s'inquitrent jamais de la fragilit de
leur amour, le vivant comme une chose inluctable, indiciblement tendre,
prvue de toute ternit, qui s'acheminait vers l'ternit du Dieu qui
leur panchait le bonheur. Ah! qu'il avait t bon, Franois, qu'il
avait t bon! nature un peu rude que Germaine avait affine en douceur:
les brusqueries passagres cachaient bientt leurs griffes sous la
caresse d'un regard que les yeux noirs savaient donner  temps. Le bon,
l'incomparable Franois! telle fut leur histoire, leur pastorale: amour
et bont, cette bont que rien n'puise, une source o les meilleures
joies s'abreuvent, o tous les nuages moroses, en y refltant
leur image, se purifient et s'illuminent. Franois! deux syllabes
harmonieuses dont l'pouse a vcu,  travers lesquelles vibre toute la
mlodie de son existence! Les mes farouches dussent-elles la juger
anathme, Germaine, sans y aimer Franois toujours, ne peut concevoir le
ciel...

Tout cela, confus, remonte en elle comme des gouttes de rose. Un voile
de larmes dlicieuses la spare du tableau qui angoisse. Elle oublie,
parce qu'elle se souvient... Le pass d'amour, au gr du rve, en
lumineux souvenirs dfile. L'ivresse de contempler au doigt la bague de
fianailles humble et si jolie, le ravissement de l'heure o le prtre
sanctifia leur long dsir, le profond tressaillement du premier baiser
ardent sur tout l'tre du premier-n, la gaiet de certains jours de
fte ou de chmage o l'on partait, Franois, la mre et les petits
anges, vers les pelouses dont le frais sourire apaise, l'treinte plus
mouvante, plus sainte des jours de l'An, l'merveillement d'un voyage
qui les mena jusqu'en Gaspsie, chez un frre de Germaine,  Port
Daniel, le dlire de leurs coeurs, le soir o la premire fois leur
grand Laurier planait l-haut comme une immense toile, enfin, les
motions les plus diverses, les attendrissements les plus nafs aussi
bien que les plus hauts, toutes les souvenances d'une amiti forte
et pure s'lvent en l'me de Germaine comme un jet d'tincelles
merveilleuses. Ce n'est pas un rve de mlancolie savante o le coeur
s'coute souffrir avec de fines volupts, mais une vocation riche de
toutes les dlicatesses accumules par l'amour. Qu'ils se sont aims,
compris, relevs, ennoblis, que les misres  deux furent suaves, qu'ils
sont devenus ncessaires l'un  l'autre! Par le besoin de perptuer
leur vie si tendrement une, par l'horreur de s'en imaginer la rupture,
Germaine revient  l'ombre blme de la mort...

Sous l'ombre dissolvante, tout  coup, l'ensorcellement fond comme neige
dans la boue. Germaine n'a-t-elle pas, en effet, la vision d'une mort
hideuse o s'enliserait son bonheur? Elle est chrtienne, mais la
sensation qui la navre en est une qui l'empche, un moment, d'tre
chrtienne. C'est la rvolte de l'pouse, tendue, sauvage. Tous les
nerfs s'irritent. D'un lan irrpressible, elle se prcipite vers le
lit, se frappe rudement les genoux au parquet de bois brut, saisit
avidement la main qui retombe alanguie comme un arbuste dracin. Des
paroles haletantes dbordent...

--Franois, mon bon Franois! dit-elle ardemment. Reprends ta
connaissance, reviens  moi!... Comme ta main est gele! J'ai peur: tu
D'ea pas mort, dis? ouvre les yeux, rponds-moi! J'en ai besoin, je ne
peux plus supporter cela, moi!... Je t'aime si fort! Tu n'as pas le
droit de partir comme a... Entends-tu? reviens  moi!... Mon bon vieux
Franois, n'ai-je pas t bonne pour toi? Tu sais bien que je ne vivrai
pas sans toi. Parle-moi, dis que tu es content de me savoir l!...
Franois, ne meurs pas, je te le dfends!... Ta vie m'appartient bien un
peu, je suppose, puisque la mienne est la tienne!... Reprends tes sens!
que ton visage est ple, comme un cierge!... Ah! parle-moi, je le
veux!... Avec votre aide, mon Dieu!...

La voix s'affaisse, est moins vhmente, plus charge de molle
tendresse. Germaine oublie que Lucile entend, qu'elle devine, qu'elle
est remue. Des mots clins, suivis de murmures qui sont des caresses,
implorent, enveloppent, gmissent, tout, bas, mystrieusement. Des
fracheurs d'aurore attidissent l'atmosphre: l'ombre de la mort
recule, chasse par le gazouillis profond de la vie... Tout l'tre de
Lucile est suspendu  la voix d'amour qu'elle coute, immobile, les yeux
graves d'un vague espoir et de pense, La vingtime anne fredonne en
son coeur. Elle n'a jamais aim: elle en avait le pressentiment, elle
n'en doute plus. Cette douceur, au fond d'elle-mme, demeure limpide,
parce qu'elle ne s'embrouille pas d'analyse, de rflexions laborieuses.
Les phrases suppliantes de l'affection la plus vive, les monosyllabes
jets dans un souffle inexprimablement doux lui rvlent superbe et
sacr l'amour: elle en subit la force, la grandeur, la rpercussion en
elle-mme, l'ternit sans qu'elle en ait conscience. Rien d'infrieur
ne se mle  l'motion poignante; elle ne consent  rver de l'amour que
bont, que noble extase. Plus claire et plus imprieuse devient, aux
sources les plus vivantes de l'tre, l'attente d'une joie dont on meurt
quand elle s'loigne aprs tre venue...

Devant le dsespoir de sa mre, est-elle gnreuse de s'attendrir sur
elle-mme, de se complaire en la vision du bonheur que lui prpare
l'avenir? Un remords la pique au vif: une seconde, le grand chagrin de
Germaine l'affole au point que des spasmes de douleur l'treignent au
cerveau. Ces plaintes, ces mots perdus, il lui semble qu'elle-mme
les profre, qu'ils sont le sang filtrant d'une blessure qui la tue
elle-mme. Autant, pour gurir sa mre que pour se calmer elle-mme,
Lucile, une nergie mystrieuse la refaisant brave, incline sa chevelure
un peu dsordonne, enlace d'une bras solide le cou de Germaine, verse 
flots caressants la paix et la foi.

--C'est assez, maman, tu te brises. Tu m'avais promis! Sois donc
courageuse! Regarde-moi: n'en ai-je pas, du courage? Avant longtemps, je
n'en aurai plus, si tu continues. Je l'ai entendu dire: le dsespoir,
a ne peut pas durer; c'est comme les gros orages... Je t'emmne,
laisse-toi faire. Ton visage brle, tes mains, ont le frisson... Viens,
maman, viens prendre des forces pour le sauver!

--Lche-moi! tu m'touffes! dit Germaine, violemment.

Lucile relche un peu l'treinte et, plus douce, murmure:

--Ce n'est pas moi qui t'touffe, c'est la peine.

--Cela me fait du bien de me dcharger le coeur.

--Tu vois bien que c'est de la fatigue... tu es  la veille de tomber...
viens dormir, avant que les garons reviennent!

--Dormir, quand H peut _passer_ d'une minute  l'autre? s'crie
Germaine, avec une dtermination Sauvage.

--Je te promets que non! le docteur l'aurait dit...

--Ils sont si hypocrites! Est-il venu, ton docteur Fontaine, le fils du
patron? Sa bonne figure! Si tu penses qu'on peut s'y fier... ils sont
tous pareils!

Interdite, parce qu'une oppression lui fait battre sourdement le coeur,
la jeune fille assure avec moins de fermet:

--Il viendra...

--Qu'il vienne ou qu'il ne vienne pas, a m'est bien gal! C'est un
jeune, et un jeune, a ne vaut pas la peine d'en parler.

L'treinte du bras se dnoue, amollie. Jusqu'alors, la promesse de Jean
Fontaine est demeure intgrale en la mmoire de Lucile: aucun doute ne
l'avait mme effleure. Elle s'est souvenue de l'accueil sans morgue, du
sourire, de l'accent, de la piti du jeune homme comme de choses trs
bonnes et qui ne pouvaient l'avoir due. La scne entre elle et lui
revint souvent, tous les jours, hanter son esprit d'images auxquelles
celui-ci dcouvrait un charme inprouv, dont la douceur pntrait.
Plus elles furent assidues en elle et s'y creusrent, plus s'aviva
l'impatience de revoir Jean. Il semblait qu'il apporterait avec lui
quelque chose d'indfinissable qui, promptement, magnifiquement,
dlivrerait son pre. Puisque sa bont seule ensoleillait d'esprance,
il devait avoir une science toute-puissante. Ce retard, en quelque
sorte, l'aurolait aux yeux de Lucile: elle se sentait toujours plus
infime devant lui comme devant un tre radieux et suprieur. Et n'est-ce
pas  la confiance en lui, imprieuse, qu'elle est beaucoup redevable
d'une telle conviction?

Mais que les nerfs soient las d'tre tendus ou que le prestige du jeune
mdecin tout  coup plisse, tant de suggestion vient de faiblir. La
crainte envahit Lucile. Elle raisonne, elle commence  ne plus croire.
S'il allait ne pas venir?

Ne fut-elle pas obsde par une leurre? Le lendemain, le soir mme du
jour o il prit rengagement qu'elle avait reu de tout l'lan de
son me, il a peut-tre oubli. Les soupons d'alors de nouveau
l'inquitent; la bonhomie de Jean Fontaine avait t une apparence, un
mirage, une politesse dbonnaire qui dguisait l'ennui, plus visible 
l'adieu. Le patron dirigeait cinq cents ouvriers: l'un d'eux valait-il
la peine qu'on et de la sympathie, qu'on se dranget? Le fils jeune,
avenant, si bien vtu, de parfaites manires, avait assurment d'autres
plaisirs que celui de compatir au malheur des ouvriers qui tombaient,
des plaisirs qui lui avaient obscurci la mmoire. Il se fait en
l'aine de la jeune fille comme une chute profonde. Elle est dprime,
tout--coup sans ressorts intimes. Elle regarde le visage bris de
son pre, elle entend la respiration fragile: l'effroi la glace, elle
tremble. Puis, elle revoit les fortes joues saignantes, les paules
largement solides, les yeux palpitants de clarts saines, l'affectueux
sourire de Franois Bertrand, si crne avant les fivres!... Elle
s'insurge, elle ne veut pas admettre que tout soit perdu. Un retour de
courage la secoue, la ranime. La physionomie de Jean ne se prsente plus
 elle que franche, inspiratrice de bravoure. On ne ment pas, quand, on
sourit avec une telle lumire au fond des yeux; on n'a pas l'intention
d'humilier, quand la voix s'adoucit comme l'air d'une chanson triste; on
n'est pas lche, quand de soi la bont rayonne ainsi... Il viendra, le
fils loyal du patron, rchauffer l'ardeur , terrasser le mal, parce
qu'il possde un don que Lucile ne peut dfinir, mais qu'elle sent: le
pouvoir d'agiter en l'me l'esprance!...

Extnue, Germaine s'est assoupie. Sur les deux bras charnus comme sur
un mol oreiller, la tte s'affaisse. Quelques sons touffs divaguent
sur les lvres. Un rien dtruirait ce frle sommeil. Lucile marche vers
la fentre o la brise lui rafrachira les tempes. La puret bleue du
ciel tombe en elle comme un fluide qui repose. Dans la cour, au-dessous,
quelques fleurs paraissent heureuses de n'tre plus tourdies par le
soleil. Les herbes sauvages foisonnent autour des plates-bandes o les
feuilles des lgumes commencent  poindre au ras du sol. Le rosier,
l-bas, se pare de boutons gonfls d'amour. Deux arbrisseaux, pommiers
minuscules, s'enorgueillissent, de leur jeune ramure. Ce matin mme,
Lucile a lav quelques morceaux de linge: ils bougent  peine dans
l'air, aussi blancs que les petits nuages satins de l'espace.

Aussi blanche que les petits nuages est la robe de mousseline qui
enveloppe Thrse Bertrand de souplesse gracile. Sa mre l'avait
ainsi rendue belle, pour la visite du docteur Bernard. C'est qu'il en
imposait, le docteur Bernard, avec la redingote svrement ajuste,
la chane d'or aux reflets graves, les airs de science hautaine. Dans
certaines familles, il y a comme une superstition de plaire au mdecin;
on croit que, si l'ordre  la maison lui fut agrable, il en rapporte
un plus grand souci d'tre salutaire. Toujours est-il que Thrse est
exquise  voir. Elle a, voltigeant sur le cou le plus fin, les plus
touchantes mches blondes pour lesquelles on puisse soupirer. Le visage
a la couleur du liseron des champs au bord des ruisseaux purs. Les
lignes n'en sont pas irrprochables, mais il est charmant. La bouche est
une merveille de coloris et de grce. Escorte d'une bonne amricaine,
elle blouirait les passants qui diraient: Quelle Jolie petite
demoiselle!

Il donc admis qu'elle est dlicieuse  voir. Comme si elle posait les
pieds sur la mousse, elle elle fait  peine gmir le prlart du couloir.
Depuis trois jours, il n'y a presque plus de bruit dans la maison. Elle
s'ingnie  ne pas en veiller elle-mme: Pas plus que les mouches!
dit-elle, avec un srieux, qui met des larmes aux yeux des grands
frres, Elle sait, qu'elle ne doit, pas lcher  tue-tte la nouvelle
que son front, devenu beau sous l'effort, de la pense, garde avec une
jalousie d'enfant.

Thrse bientt rejoint sa mre. Elle coute le mystre des mots qui
s'tranglent au fond de la gorge, elle a peur de ce rle. Elle n'ose
tirer la manche du corsage, appeler tout fort. Apercevant Lucile  la
fentre, elle s'empresse vers elle d'une allure plus timide que celle
d'auparavant.

--Lucile! murmure-t-elle, essouffle, bien bas, de l'effarement naf au
fond des prunelles. Il y a un Monsieur...

--Un monsieur?

Quelque chose mord Lucile au coeur, et c'est irrsistible, et cela fait
mal avec douceur. Un pressentiment l'avertit que c'est lui, l'attendu,
le fils du patron... Pourquoi cette joie qui pleure aux sources de
l'me?

--Un monsieur qui te demande! continue la petite fille.

--Moi?

--Il a dit: Mademoiselle Bertrand. C'est toi, je suppose, mademoiselle
Bertrand?

--Comment est-il habill? questionne Lucile, trouble davantage.

--Comme un monsieur.

--Encore?... est-il grand?

--Plus grand que papa. Je n'ai pas distingu ses habits; a me gnait.
J'ai mont l'escalier comme un clair.

--Il ne t'a pas dit pourquoi il vient?

--Eh bien, va lui demander. C'est toi qu'il veut!

Elle qu'il veut? Ces paroles s'impriment  l'intrieur du cerveau avec
une nettet puissante. Elle refuse de croire ce qu'elles insinuent, ce
qu'elles imposent. N'est-elle pas sottement orgueilleuse? Elle carte
l'obsession parce qu'elle est une impossibilit, qu'elle y souponne de
la laideur. Un lan de gratitude la transporte seul. Oh! que monsieur
Fontaine est bon de ne pas lui avoir menti, de s'tre souvenu!...

--As-tu compris, Thrse?

--Je n'y vais pas, bon!

--Mais pourquoi?

--a me gne!

--Il n'y a pas de danger qu'il te dvore! Sois gentille, Thrse. Je ne
te refuse jamais rien, moi.

--C'est drle, en tout cas.

Thrse repartit. On l'entendait  peine...

Lucile est positive. Instinctivement, elle a voulu se fournir le temps
de paralyser son moi. Elle donne un coup d'oeil anxieux aux plis de la
robe,  la blancheur des mains,  la propret des souliers. Un miroir,
tout prs d'elle, se moire de velours clair: elle y court, interroge
htivement la jolie chevelure, redresse un mche qui dsertait, 
l'oreille gauche, lisse du bout des doigts les ondes brunes o des tons
dors s'allument. Comme elle a pli, blme comme un jour de pluie! Les
yeux creusent, bleuis par le cerne. Elle est presque laide, songe-telle
avec amertume. Ce dgot d'elle-mme ne dure pas. Puisqu'il a eu la
gnrosit de venir, le fils du patron comprendra pourquoi elle est
dfaite: la souffrance n'est-elle pas une excuse? Est-ce elle qu'il est
venu voir, d'ailleurs? Eh quoi! toujours cette coquetterie sournoise
dont elle ne peut faire taire la voix qu'aprs l'avoir laiss jaser en
elle-mme? A la premire impulsion de honte en succde une qui pardonne:
elle devine qu'elle cde  une loi inluctable de son tre, qu'elle ne
peut faire autrement. Le jeune mdecin ne la regardera mme pas: il
vient retirer son pre des griffes de la mort. Il apporte avec lui
l'aide, une lumire qui est, un sourire de vie. Lucile espre en sa
force, en sa bont. Elle exulte d'un bonheur pur: son pre est sauv! Sa
mre... au fait, il n'est pas dcent qu'elle dorme... Pauvre mre! elle
en avait tant besoin!...

Elle va rompre le sommeil heurt de Germaine, lorsqu'elle entend la
petite soeur indiquer le tournant du couloir:

--Par ici, Monsieur!

--Comment, est-il, ton papa? demande une voix ferme dont le coeur de
Lucile a gard l'empreinte.

--Chut! pas si fort, Monsieur! Depuis trois jours, mes grands frres ne
se parlent presque pas, le soir, pendant qu'ils mangent, la soupe. Maman
est triste comme la cave. On m'a dfendu de faire du tapage: c'est signe
qu'il ne va pas trop bien, papa!

--Et mademoiselle Bertrand?

--Lucile, vous voulez dire?

--Je suppose que oui.

--Elle est, blanche  faire peur... On dirait qu'elle va tomber malade
aussi...

Lucile! quel nom limpide! Il verse de calmes rayons d'aurore. Il
se prolonge en harmonie, en rve. L'me de Jean le recueille avec
attendrissement: ce nom le charme d'une faon mystrieuse. Ainsi, Lucile
a beaucoup souffert, au point d'en tre faible. Un peu de sympathie
soulage: Jean donnera tout ce qu'il se sent de piti. Il sera bon dans
la mesure o il a failli trahir la promesse de l'tre. Il n'y eut rien
de lchement voulu en son retard, mais oublier, n'est-ce pas souvent
presque vouloir? Lorsque, le soir de la veille, l'entrevue du dimanche
entre Lucile et lui revint  son esprit, lui retraant, un beau visage
embu de larmes, et puis, transfigur d'esprance, il eut ce remords
subtil de s'avouer coupable alors que la volont n'a pas agi. Le lundi
malin, aprs une nuit de songes pesants et de maints rveils, il
se leva, la tte lourde comme une massue. Il renvoya les soucis
patriotiques  des heures plus sereines. Une longue promenade en
automobile, jusqu' l'Ange Gardien, l'enchanta: la poitrine nourrie de
brise, le cerveau purifi des vapeurs qui l'embrouillaient, il reconquit
son ardeur virile de comprendre et de sentir. Avec une volupt nouvelle,
plus aigu, plus large en lui-mme, il s'enivra de nature canadienne,
dont ce qu'il admirait, plusieurs autres promenades l'en avaient fait
jouir: et cependant, quelque chose transformait son plaisir de le
revoir, au point qu'il lui sembla ne l'avoir jamais connu. C'est que
de telles jouissances, auparavant, ne lui atteignaient pas vraiment le
coeur, mais ne lui remuaient que langoureusement les sens. Trop soucieux
de lui-mme en face des paysages, il contemplait, sans amour. Peu 
peu, comme jaillissant des motions vigoureuses qui le secourent,  la
premire sance du congrs de la langue franaise, une tendresse prcise
lui rendit plus chres les choses qu'il avait crues familires. Tous ces
noms, Beaupr, Montmorency, Beauport, Maizerets, vibrrent harmonieux
d'histoire: au lieu de lui traverser l'me  peu prs vides, ils y
demeuraient gonfls de pass. Ensevelis en la mmoire de Jean depuis
le collge, les faits grandioses, aussi bien que ceux plus humbles
d'autrefois, ressuscitrent. La nature se parait de souvenirs. A les
voir surgir des alentours, en un frisson de lumire et de couleurs,
il retrouva l'pre griserie que les Plaines d'Abraham, la veille, lui
avaient apprise. Ce n'tait plus la campagne seule, dcor de fraches
verdures et sjour des vents bnis, mais la campagne de _chez nous_, la
campagne de son Canada. Les maisons n'offraient pas toujours le plus
gracieux visage: la posie du terroir les enjolivait. Sous les chapeaux
de paille  grandes ailes tranquilles et les corsages lourds, des mes
canadiennes-franaises frmissaient: un battement de coeur ardent, vers
elles, entranait Jean. Il comprit subitement le mot du professeur qui
lui avait expliqu la gense du laurentien avec orgueil: Ayez la fiert
de votre sol, il est vieux comme le monde, il n'y en a pas d'autre comme
lui! N'y avait-il pas, lui souriant, plus doucement au milieu des
autres fleurs, quelques-unes de celles qui ne fleurissent que le long
des routes canadiennes? a et l, des rables mollement beraient leurs
touffes que le soleil pointillait d'or: ils avaient la splendeur et la
noblesse des rois! N'est-ce pas l'arbre lu de tout un peuple? A travers
les veines de la feuille d'rable, le meilleur sang du Canada frissonne.
Nulle part ailleurs que l o s'attardait l'automobile, l'air ne grise
d'un arme si bon, parce que nulle part ailleurs, alors qu'on le
respire, les yeux ne rvent sur l'onde royale du St-Laurent, sur l'Ile
d'Orlans dlicieuse comme un asile d'amour et de srnit. Jean, pour
la premire fois, sut qu'il n'avait jamais aim la nature de _chez
nous_; il sentit qu'il allait dsormais l'aimer. Quelle joie pure inonda
tout son tre! Ce ne fut pas une flambe d'exaltation, mais le calme
embrasement d'un amour qui commence pour ne pas s'teindre...

L'aprs-midi mme, le sentiment, pntra davantage. Au Bout de l'Ile o
Jean s'tait rendu, chez une amie qui recevait des intimes tris sur le
volet, il ne put se rgaler assez de tennis et de gteaux pour ne pas
renouveler au paysage canadien son hommage attendri. La villa des
Gendron, ravissante elle-mme, tait niche dans un lieu d'o le tableau
le plus charmeur se dployait. Qubec sommeillait sous un voile d'or,
les coteaux de Charlesbourg plissaient dans une extase mystrieuse des
choses, le fleuve miroitait comme s'il et roul des perles. Les oiseaux
lanaient des cris fous de bonheur. Jean les coutait, se mlant  leur
ivresse au fond de son me. Il essaya, le plus habilement possible, de
faire sduire les invits par la magie de l'heure: Qu'il fait beau!
s'cria une jeune fille, impulsivement. Il fait trs beau rpta un
jeune homme, beaucoup moins enthousiaste. Aprs un regard quelconque et
plus ou moins furtif sur le Saint-Laurent, tous les yeux le dsertrent.
La conversation, jusqu' ce moment d'une envole trs souple, venait, de
tomber, les ailes coupes. Une gne pesa quelques secondes: il n'y avait
dj plus rien  dire sur tant de soleil, de coloris et de parfums.
Quelques-uns s'impatientrent mme contre le lourdaud qui brisait le
charme. Les sens n'avaient pas frmi, les coeurs n'avaient pas aim,
les imaginations n'avaient pas t ravies. Jean eut l'intuition des
indiffrences, des petites rancunes: elles l'isolrent en lui-mme, le
rendirent triste. Une pense aggravait sa mlancolie: n'avait-il pas,
lui aussi, mconnu l'enchantement des scnes canadiennes? Il ne pouvait
donc faire aux amis le reproche de leur lgret, de leur froideur. A
quoi tenait l'veil en lui de cette admiration profonde? Il aurait,
fallu si peu de hasard pour qu'il ne ft jamais venu.

Devait-il mme autant s'en rjouir? De quels sourires apitoys ces
visages n'auraient-ils pas lui, s'il et os dvoiler ce rel amour du
pays qui, le matin de ce jour, l'avait boulevers! Quel sentimentalisme
niais, presque bigot! Quelle misre intellectuelle! Aimer son pays,
quelle horreur d'antan! Que c'est peu gentil! le dire surtout, que de
roture! Honte  ce poseur,  ce colon!

N'auraient-ils pas raison, les sourires distingus de piti? L'motion
gnreuse de Jean perdit beaucoup de force, un moment: elle lui parut
vaine, anormale, grotesque. La fatigue  laquelle il avait condamn
ses nerfs depuis un an, les avait affaiblis, peut-tre mme lgrement
dsquilibrs. Quelque chose de morbide le faisait sensitif  l'extrme.
Il ne se laisserait pas vaincre par l'emballement dont la peur le
regagna. On causait d'un tournoi prochain de tennis: il ajouta les siens
aux pronostics, les siennes  toutes les boutades, le sien  tous les
clats de rire, il fut charmant. Jusqu' la minute o survint une brise
fleurant la chrysanthme, la feuille du saule et l'eau qui dort sur la
rive. Jean l'aspira largement. Il retomba sous l'empire de la nature,
celle de _chez nous_. Le fleuve, en sa robe d'argent, portait de si
grands souvenirs. Qubec flottait dans un mirage de lgende. Il venait,
depuis les berges de Montmorency jusqu' la charmille, un souffle
d'pope. Elle n'tait plus ridicule, elle n'tait pas maladive, la
puissance de sentir ainsi. Le plus grave, le plus sincre de lui-mme
s'exaltait. Quand on est matre de soi-mme  un tel point, le cerveau
est fort, les nerfs dompts servent. On ne doit pas confondre le
romanesque avec la dignit de vivre, et le sicle n'a pas le droit
d'craser celui qui donne un peu de son coeur aux ges sans lesquels il
n'aurait jamais battu si fier!...

Son coeur hrditaire et chaud de canadien-franais, Jean le connut
mieux, il le connut vraiment, le soir du mme jour,  la deuxime
runion du Congrs. A la troisime runion,  la quatrime, il eut une
conscience toujours plus illumine de ce qu'tait sa race et de l'amour
qui, pour elle, croissait en lui. Les doutes, lorsqu'ils fondaient sur
son enthousiasme, avaient toujours moins de puissance  le dtruire. Une
foi plus pre l'attacha aux visions des orateurs,  la promesse d'une
renaissance de la fiert nationale. Il ne rougit plus d'applaudir, de
se passionner. Quelqu'un prcha la fraternit, le respect des bourgeois
pour les classes modestes. Un flot de honte empourpra le visage de Jean
Fontaine: il s'tait rappel la jeune ouvrire en larmes dont les yeux
mendiaient la piti. Il crut voir monter en leurs prunelles un reproche
qui lui serra douloureusement le coeur. Il avait diffr la visite,
sans mme avoir eu la pense de transmettre  Gaspard le message
d'affliction. Un pareil excs d'tourderie n'tait gure excusable. Et
pourtant, quelle sympathie vraie, nullement feinte, lui rendait sacre
la peine de la jeune fille, le jour de la confidence! Quelle trange loi
d'oubli forait les mes  rejeter d'elles-mmes le souvenir de ce qui
les a faites si bonnes? Il lui sembla que, depuis trois jours, il avait
pens  tout, except  la chose promise. Grossissant la faute, il se
fltrit d'une vile insouciance. Parce qu'il se jugeait dloyal envers la
jeune fille, elle lui devint plus touchante, moins lointaine, plus digne
de misricorde. Il dcida qu'il irait, le lendemain, lui tmoigner
qu'il n'avait pas oubli ses larmes. Au contentement d'avoir apais son
remords, une joie subtile succdait en lui, celle d'y retenir longuement
les yeux profonds comme l'me et le visage o l'amertume semait une
gravit belle et douce. Au retour, sous la nuit d'toiles et de
recueillement, les yeux de Lucile s'aurolrent davantage, le hantrent
d'un rve qu'il ne voulut pas fuir...

Et le voici, conduit par Thrse vers la chambre du pre si malade.
Il est venu, le coeur singulirement oppress, stimul par une fivre
mystrieuse: comment expliquer cette joie envahissante, alors qu'il
marchait vers la souffrance, vers la mort, qu'en savait-il? Quelque
chose de puissant, de meilleur en lui circulait  loisir. Les reflets du
soleil le pntraient de clarts, d'ardeurs. Tous les bruits, harmonieux
ou discordants, lui chantaient l'nergie de vivre. Au plus intime de
lui-mme vibraient l'aisance et la fermet de son allure. Avant que le
bateau-passeur et laiss Qubec, les clapotements de l'onde sur les
quais voisins alanguirent Jean de leur refrain monotone. Pendant la
traverse, les frissons de la machine firent circuler en lui leur force
et leur mystre. Sous les doigts rveurs de trois musiciens d'Italie,
palpitait une srnade: elle exaltait l'amour du pays o l'amour est
rouge comme la flamme ou le sang, toujours violemment rouge. Qubec,
montant vers les espaces de tide lumire, l'mut d'un respect lourd de
tendresse. Du fleuve rutilant de moire il s'exhalait une fracheur qui
lui purifia l'me. Il et ri sans mesure de celui qui lui aurait dit:
L'amour t'a piqu, mon cher! Que tu es bte! et-il affirm,
nettement badin, le geste loignant la chose jusqu'aux neiges du
Ple nord. Je suis heureux, parce qu'il est bon d'aller au devoir!
aurait-il conclu, avec le dsintressement le plus lger.

Tout de mme, l'image de Lucile Bertrand ne le quittait gure, semblait
le remercier de venir, lui imposait sa finesse de lignes et d'me,
Quoique subjugu par elle, il se pensait uniquement satisfait de
lui-mme, parce qu'il ne l'avait pas trahie. A l'ide que loin d'elle
sa mmoire aurait pu s'tre  jamais envole, pourquoi cette douleur
le navrait-il au coeur? Un malaise nvralgique, songea le mdecin,
un afflux de sang caus par l'estomac rebelle depuis quelques jours.
L'motion la plus anodine, alors, ne suffit-elle pas  crer de petits
ennuis physiologiques? Toujours est-il qu'aprs ce diagnostic sommaire,
Jean n'eut que plus dbordante la joie de se rapprocher de la jeune
fille, plus aigu le dsir de lui tre utile, de lui prouver sa
loyaut, sa compassion, de raviver les grands yeux, si des larmes les
assombrissaient. Ce dsir et cette joie, depuis qu'il activait l'allure
sur les pavs gris perle de Lvis, le dominaient; lorsqu'il gravit
la Cte du Passage, bossue de roches et vtust, ils allgirent son
effort, amollirent les battements secs contre la poitrine... Un peu
au-del, sur les hauteurs de la falaise, de parure aussi modeste que
celle des voisines, une maison logeait au bord du chemin le bonheur de
Franois Bertrand.

Jean leva et fit retomber, soigneusement, le marteau de la porte vert
olive entrebille. Un touffement court le prit  la gorge: il se
souvint de la monte si rapide. Thrse vint, grave comme une grande
personne............


--Lucile est l, Monsieur, dit Thrse, solennelle toujours et
s'inclinant.

Lucile est l, trouble, sans antre langage que celui d'un sourire o le
coeur fuse en lumire...

Jean s'accuse:

--Mademoiselle, j'ai trop retard, je le regrette sincrement, dit-il.

--Vous tes bien bon d'tre venu, rpond-elle, avec une voix lgrement
oppresse.

Que son visage est tendu, dflor par l'angoisse, dbile par la fatigue!
Il a presque la blancheur affine du marbre que les grands artistes font
tressaillir. Jean garde en lui, depuis qu'il s'est referm, un regard
des yeux larges o l'infini de l'me indiciblement, lentement, s'est
ouvert. Quel mlange de tristesse, d'esprance, d'apprhension, de
douceur en avait form le rayon? Ce que le jeune homme en ignore le
moins, c'est qu'il dsire le revoir. Il attend qu'il remonte vers lui.
L'autre jour, les cheveux n'taient presque pas visibles sous les ailes
du chapeau: il aime leur sombre richesse et leurs ples scintillements
d'or. L'ovale aminci courbe et s'allonge avec souplesse, avec puret.
Sa vois rsonne  peine de ces inflexions dures qui souvent heurtent le
parler des classes moins instruites. Il n'a pu dtourner encore les yeux
de ce visage palpitant de charme, ennobli par la souffrance.

Quelques secondes d'une pareille admiration ne lui firent pas oublier
que pour autre chose il est venu, pour secourir...

--Comment est-il, votre pre? interroge-t-il, et ses paroles tombent
comme celles d'un frre.

--Trs mal, hlas!

--Que pense le docteur de la famille?

--Il ne se prononce pas...

--Eh quoi! Mademoiselle, rien, pas la plus lgre esquisse d'espoir?

--Comme le dit ma mre, il a peur de rencontrer nos yeux.

--Quelques docteurs sont taciturnes quand ils se battent...

--Contre la mort? dit-elle, avec une imptuosit haletante.

--Ne pensons pas  elle, voulez-vous?

Sa voix trs bonne commande. Il se rapproche de l'ouvrier de son pre.
Jusqu'alors, le panneau du lit la masquant, il n'a pas vu Germaine
croule. Lorsque les traits congestionns le frappent, un saisissement
le paralyse. Il devine tout le drame: l'pouse tait lasse d'hrosme...
Le corps a la mollesse d'une loque. Le dsespoir a crisp la lvre
infrieure d'un rictus. Des touffes de chevelure errent  l'aventure,
voltigent. Sur la joue tumfie, le sillon des pleurs creuse une ligne
grise. Le dlire s'tait pacifi: le souffle des narines fbriles,
jaillit sans violence. Comme elle a souffert, la femme cloue l par le
chagrin! Quel sanglot d'amour clate de la forme immobile et la grandit!

Lucile regarde Jean comme s'il allait, d'un murmure, d'un geste,
desserrer les griffes de la mort. Elle n'est pas nave, elle a besoin de
croire... Elle comprend la surprise du mdecin, lui explique:

--Je n'ai pas eu le temps de l'veiller, monsieur le docteur.

--Comme elle a mrit de dormir!

--Vous voyez que c'est  force de veilles, de peine? dit-elle, le coeur
soudain gonfl par l'accent, profond du jeune homme.

--Elle en mourrait...

--S'il partait? Ah oui! s'cria-t-elle, impulsivement.

--Pauvre femme!

--Que vous tes bon de la plaindre!

--Et vous aussi, je vous plains. Vous n'tes plus la mme depuis
dimanche. Il y avait dj beaucoup de fatigue sur votre visage: le
voici plus faible, anmi par l'inquitude. Prenez garde, il faut vous
reposer.

--Dites-moi que le repos va venir, que mon pre sera guri! Vous le
sauverez, n'est-ce pas?

Un reflet d'ardeur colore son visage, flambe an fond des yeux qui
supplient, qui exigent. Jean pressent quelle foi en sa science, en son
habilet, la transporte. Elle est certaine qu'il a promis de se mesurer
contre la mort, de lui ravir sa proie. Sans autre mobile, il a voulu
manifester  l'ouvrier de son pre,  la jeune fille surtout, la
commisration dont son me est pleine. Il ne lui est pas venu  l'esprit
qu'on ferait appel  son talent de gurir! Voici donc la premire
confrontation avec l'ennemie... Une seconde, il vacille: dans les
centres nerveux et tout le long de l'pine dorsale, un frisson glac
court. Tant d'examens, les diplmes sont impuissants  dtourner la
premire angoisse, la peur... La volont se raidit contre sa propre
lchet... Lucile Bertrand, exalte par l'illusion, doit n'en pas
descendre. Elle en serait meurtrie, gravement. Et d'ailleurs, Jean,
n'est-il pas sourdement orgueilleux du rle auquel elle l'lve? En
dchoir l'attristerait, lui droberait une joie qui pntre  chaque
instant davantage, celle d'tre ncessaire aux yeux profonds d'attente
et de certitude. A la regarder, si amaigrie, trs blanche d'avoir t
si anxieuse, il sent crotre en lui l'imprieux besoin de ne pas la
dcevoir. Il n'hsitera pas, croira lui-mme  la gurison, parlera,
relvera, fortifiera, gardera son trne en l'me de la jeune fille.

Il ressasse les banalits dont la mmoire est toute lourde encore...

--Rien n'est perdu... Il faut que la mauvaise priode fasse son temps...
Sans doute, il a perdu beaucoup de forces, il est descendu trs bas...
Mais l'essentiel dure, le coeur: il a de la vigueur encore... La
respiration, bien que sans largeur, est calme et monte la garde auprs
de la vie... Il faut un coup si tratre pour assommer des hommes aussi
bien muscls. Comme il doit tre rude  la besogne, ce bras, quand il
a toute sa force!... Il reviendra, Mademoiselle, je crois qu'il
reviendra!...

Il a monologu trs habilement, comme ne s'adressant qu' lui seul.
Lucile, de tout l'lan de sa nature, accueille ces paroles de
dlivrance. La poitrine se gonflant, d'aise, elle remercie:

--Que vous tes bon d'tre venu! C'est... c'est... du bonheur!...

--Votre pre est trs bon, puisqu'il est digne de tout cet amour.

Le regard s'adresse  l'amour de la jeune fille: du geste, Jean rappelle
celui de l'pouse.

--Papa dfunt, je ne sais pas ce que nous deviendrions tous. Il me
semble qu'il n'y aurait plus de... soleil.

--Vous seriez plusieurs  souffrir?

--Dix, monsieur le docteur, onze avec elle. Pauvre mre! Elle ne
_languirait_ pas  le rejoindre. Nous serions dix  les pleurer tous les
deux... Mais comme vous le disiez, pourquoi songer  cela? Vous m'avez
promis.

--Le soleil! interrompt-il, avec un sourire qui dtend la rigueur de ses
traits. Quelle puissance est la ntre, mdecins! Il est entendu que nous
sommes deux, n'est-ce pas? Je vous prie de ne pas annoncer mes visites
au mdecin de la famille: qui est-il?

--Le docteur Bernard.

--Il est trs fort! Je ne doute pas qu'il ait mis en campagne toutes les
ressources de l'art.

Pour mettre en droute l'anxit de Lucile, il questionna, il approuva;
toutes les rponses confirmrent, le jugement dont il avait fait
l'hommage au confrre de Lvis.

Il conclut, autoritaire:

--Tout va bien.

--Pourquoi ne l'a-t-il pas dit? Il avait l'air louche.

--Il tait distrait... un autre malade lui occupait l'esprit...

Germaine soudain remua. Quelque chose d'aride grina au fond de la
gorge. La bouche devint trs grande par un billement qui fut long 
s'abattre. Les yeux se dbrouillrent, s'effarrent, lorsque Jean leur
dcoupa sa ferme silhouette. D'un mouvement brusque, elle fut debout.

--Excusez-moi, monsieur! s'exclama-t-elle, lucide.

--La souffrance est la pus grande excuse, Madame...

--Monsieur le docteur Fontaine, maman.

Empoigne de nouveau par la chose douloureuse, elle tressaillit. Une
lueur farouche tincela autour des arcades sourcilires.

--A quoi bon vous tre drang? Il est trop tard, n'est-ce pas?
s'cria-t-elle, presque violente.

Tout son tre interrogea, nanmoins, comme tendu vers l'aumne du plus
mince espoir...

--Vous me faites l'impression d'une personne trs vaillante: pourquoi ne
pas l'tre jusqu'au bout?

--Vous tes donc certain qu'il n'en relvera pas? Au moins, vous ne
trompez pas les pauvres gens, vous! dit-elle, et dans sa voix rageuse il
y eut comme un tintement de glas.

--Je ne dis pas cela, madame Bertrand.

--Qu'est-ce que vous dites, alors?

--Qu'il est sauv, maman! s'crie Lucile, radieuse.

--a ne prend plus, tu sais!

--Comment! tu ne veux plus?

--A quoi sert-il de vouloir contre la mort?

--C'est une vrit purile, mais c'est le temps de la redire: aussi
longtemps qu'il y a de la vie, ce n'est pas la mort... Et la vie a jou
de trs-vilains tours  la mort! riposta Jean.

--Mais il y a un tour de la mort qui vaut tous ceux de la vie contre la
mort, c'est qu'elle tue la vie!

--Bien retourn, madame! Chacun son tour, cependant... La vie aura le
dessus, vous dis-je!

--On dirait que tu n'y tiens plus, dit la jeune fille.

--Dame! ce n'tait pas facile de tout croire cela d'un coup... Il
fallait que je m'habitue. Demandez-lui, monsieur le docteur, quelle
crise j'ai eue tout--l'heure. Une enfant, quoi!

--Je vous admire!

--Je ne vous comprends pas, monsieur le docteur.

--Vous avez un grand coeur.

--Parce que j'aime mon mari? Parce que de le voir mourir, la tte me
chavirait? Vous tes drle, vous! s'tonne Germaine.

--Vous aimez d'une faon trs ordinaire, alors?

--Mais enfin, je ne comprends pas quel mrite il peut y avoir  aimer un
homme comme mon vieux Franois! C'est plutt le contraire qui ne serait
pas ordinaire!

--Puisque vous y tenez, je n'insisterai pas.

--Maia enfin?...

--Enfin, ma bonne opinion de vous, c'est entendu, n'est-ce pas?

--C'est entendu, n'est-ce pas, maman? dit Lucile.

--C'est plutt elle qu'il faudrait admirer, monsieur le docteur. Vous
voyez a, a m'est pas fort, a n'est pas gros, c'est mme un peu fluet;
eh! bien, si vous l'aviez entendue, tout  l'heure, me remonter le
courage! C'est bien simple, c'est incroyable. Je n'en revenais pas. Elle
me donnait des ordres, s'il vous plat, et sa voix ne bronchait pas.
Elle en a du courage, allez! A tel point que j'ai encore de la misre 
le croire. Il a bien fallu que je cde... vraiment, c'est elle qui n'est
pas ordinaire!

carlate de gne, Lucile proteste:

--J'ai si bien russi que monsieur le docteur t'a prise en flagrant
dlit de dcouragement, crase par la peine. Comme je suis
extraordinaire! Ah, tu es bien venue  me vanter!

--C'tait de la fatigue, c'est toi-mme qui l'a dit... Avoue donc, c'est
bien plus naturel, va!

--Je peux bien avoir eu du courage sans tre Extraordinaire.

--Vous n'tes pas extraordinaire, mais vous n'en avez pas moins de la
bravoure et... de la bont! s'crie Jean avec douceur.

--A ton tour, Lucile, attrape! dit Germaine, dont la voix est presque
joyeuse.

--A la bonne heure, maman, te voil remise! Je vous pardonne tous vos
compliments, monsieur le docteur: comment pourrais-je vous en vouloir
quand vous l'avez rendue plus sage, quand vous nous avez ramen la
vie?...

Germaine, rancunire, interrompt Lucile.

--Le docteur Bernard, il avait l'air d'un croque-mort! Vous, a fait du
bien!... Que vous tes bon de vous tre drang!...

L'espoir, aux deux femmes, accourt donc. Jean, depuis qu'il a russi 
l'infiltrer en elles, est la proie d'un malaise. A leur promettre si
inbranlablement le triomphe de celui qu'elles craignirent tant de
perdre, lorsque lui-mme ne cdait qu' un vague pressentiment, trs
difficile  lgitimer par des preuves scientifiques, n'a-t-il pas t
la dupe d'une tourderie? En somme, quelle autre base ont-elles, ses
affirmations, que le caprice encore si inexpriment de son flair de
mdecin? Il est vrai que les mdecins de naissance ont,  l'aspect du
mal, des intuitions souvent infaillibles. Comme une raie de soleil
transperce les nuages au firmament lugubre, un rayon de vie moins faible
 Jean Fontaine arrive des traits livides... Jean tout de mme est
traqu par le remords. La prdiction n'est-elle pas brutale,  force
d'tre consciemment fantaisiste? N'originerait-il pas d'elle, au jour de
la mort, pour les deux femmes qu'elle ranime, une exaspration de leur
douleur, parce qu'elles retomberaient de plus haut, du bonheur intense
o les paroles du jeune homme les ont souleves? Le docteur Bernard
n'a rien omis des soins, des conseils, des ordres voulus par la
circonstance. Mais combien peu gravissent la pente o les roulrent ces
implacables fivres! Le souffle de la mort, comme une bise pntrante
d'hiver, jusqu'aux os refroidit Jean tout--tout. Il grelotte, son
corps devient mou d'une sueur qui glace. Il a la divination d'une scne
sauvage: Lucile et sa mre, affoles par le dsespoir, se tordent...
L'hallucination poignante n'est-elle pas messagre de l'horreur qui
s'apprte? Lgrement fantasque, une moue de suffisance bate au coin
des lvres, il a rendu possible une torture plus aigu parce qu'elle
agira en tratresse. Est-il impossible, ne ft-ce que le plus
dlicatement du monde, d'branler la solide esprance  laquelle
s'appuient les coeurs exultants des deux femmes? Lucile vient de faire
rayonner sur lui la flamme de ses yeux attendrie, venue des profondeurs,
lui ravissant l'me d'un trouble qu'il n'oubliera jamais... De quel
ressentiment ils durciront, les yeux trs beaux et larges, le jour o
ils l'accuseront d'imposture, o ils ne s'adouciront plus! Cette pense
l'afflige beaucoup, au plus sensible de lui mme, y fait sourdre une
rvolte... Il tentera, mais avec quelle touche habile de langage, de
calmer un peu l'exubrance qu'il a fait jaillir...

Mais tant de confiance nimbait, le visage harmonieux de Lucile qu'il
n'osa le faire plir...



VI

LA CHANSON D'ISABEAU

--Ces servantes!... On a beau payer pour se faire servir!... Je lui
ai pourtant dit de toujours mettre mon journal ici... Elle l'a encore
oubli!... On dirait que a lui fait plaisir! Si elle ne l'oublie pas
deux fois par semaine, elle ne l'oublie jamais!... Ah! les servantes
d'aujourd'hui, quel martyre!...

Gaspard Fontaine, d'une voix colreuse, inintelligible  certaines
syllabes plus aigres, s'impatiente contre Laura, une enfant grasse et
pourpre de Saint-Tite. Il vient de s'allonger avec dlices aux creux
vert sombre d'un fauteuil, auprs d'une table enjolive de ciselures et
d'arabesques. Il a fait, automatiquement, voluptueusement, le geste qui
devait lui procurer le journal du soir,  l'endroit statu pour que la
fatigue ft la plus bnigne possible. D'un regard bref, il a vrifi
l'absence inexcusable. Le monologue incisif alors vint, trancha...

L'irritation se prolonge. En quelque sorte, il s'y complat: la fureur,
autant que la joie, ne s'assouvit-elle pas? A travers les nerfs de celui
qui s'abandonne  la colre, une jouissance coule discrtement, les
baigne de plus en plus, les endort en son onde, en sa paix. Dans les
artres de Gaspard, l'accalmie eut lieu. Il sentait le fauteuil arrondir
sous lui des formes caressantes, lui dcharger le corps de toute sa
lourdeur, le cerveau de tout un encombrement. Ses deux bras, dont les
muscles inexercs sombraient dans les gonflements de chair, reposaient
flasques le long des hanches. La jambe droite, lche, recourbe sur
le genou gauche, dolemment balance. Tous les traits s'alanguissent de
nonchalance et de batitude: les yeux, surtout, flnant quelque part
dans le vide, teignent leurs rayons, s'entnbrent de mollesse. Les
lvres,  demi bantes, laissent aller et venir une respiration douce
comme l'air dont lentement les rideaux frmissent. Quelle flicit
de vivre ainsi, l'estomac langoureux, l'intelligence silencieuse, la
mmoire se cachant dans l'ombre, aprs les heures de tension, de calcul
et de sueurs au front! Quelle suavit d'tre roul par la nbuleuse
de l'inconscient, de se donner sans rserve au mystre des puissances
vgtatives! Il n'y a que le plus fugitif, le plus lointain de soi-mme
au monde, et c'est un vertige de bonheur air-dessus de l'immense...

Gaspard est donc au bord du sommeil. Les yeux clos ne bougent plus: la
tte, comme dsarticule, s'affaisse. A l'pouvante, Laura intervient.
Un effroi risible lui abtit le visage: elle a la physionomie d'un
animal traqu. Trop craintive pour envisager le matre, assure qu'il
est d'une humeur violente et prte  fondre sur elle, toute essouffle,
elle s'crie:

--Tenez! monsieur Fontaine, le voici, votre journal!

Le matre est arrach des limbes du sommeil par un tressaut des nerfs.
Deux ou trois secondes, son esprit flotte dans un crpuscule o il vire
et tourbillonne. Puis, la ralit l'empoigne avec la sensation du rve
brutalement dchir.

--Allons! qui est-ce qui me rveille, l? C'tait pourtant bien facile
de voir que je dormais!

Laura est secoue d'un tressaillement, bredouille plutt qu'elle ne se
justifie:

--Pardon... monsieur... je ne m'en tais pas aperue. Je vous...
croyais... fch parce que... que j'ai encore... oubli de vous placer
votre journal... Alors, oui, je n'osais pas trop regarder... a me fait
bien de la peine, monsieur, je vous l'assure...

--Comment, c'est toi? J'aurais d m'en douter, pourtant... Est-ce que tu
en fais d'autres? Des gaffes! des gaffes! Tu en djeunes, tu en soupes,
tu en vis! Ne pour la gaffe, c'est bien cela, ta raison de vivre, ton
mtier, ton gagne-pain!

--J'ai tant de choses  faire, monsieur...

--Que tu fais celles que tu ne devrais pas faire!... Parlez-moi de cela
comme bon sens!...

Il tire  lui le journal d'un mouvement rageur qui humilie la servante.

--Au fait, o as-tu la mmoire? continue-t-il. Il doit y avoir un peu de
cette chose-l dans les montagnes o tu perchais.

--J'ai de la mmoire pour y penser souvent,  mes montagnes... Si je
n'avais pas eu besoin, allez, j'y serais encore! dit-elle, quelque chose
d'humide imbibant sa voix.

--C'est bon, va-t-en, dit-il, encore bourru, le coeur tout de mme
amolli.

Quoiqu'il tnt les yeux vers le journal, les pas de la servante,
jusqu' l'touffement de leur bruit l-bas, rsonnrent en lui comme un
reproche, et le regret le mordit au vif, obsda, taquina: au moment o
il crut s'en affranchir, il durait sous la forme d'un agacement, d'une
irritabilit mme. Gaspard,  dguster la page de la finance, ne se
dlectait pas comme  l'ordinaire: habituellement, c'tait un rgal,
une longue mastication, un pourlchement des lvres. Suivre la courbe
harmonieuse des valeurs, voir les ruissellements d'or, entendre au
loin la vaste symphonie des Bourses, quel menu dlicieux pour l'homme
d'affaires! Homme d'affaires, il l'est devenu, essentiellement, par
l'inflexion de toutes les facults vers la vocation la plus ardente et
la plus tyrannique, avec un don presque absolu de lui-mme, avec des
nerfs inbranlables. Quiconque insinue que le hasard aurait pu sourire
au berceau de sa fortune, l'outrage, remue les houles de sa bile.
Ouvrier jadis, hautain, rong par l'envie, pliant avec douleur sous
l'humiliation d'tre gueux, les yeux reluisant d'une vision qui
pailletait l'avenir de choses blouissantes, il travaillait comme deux
hommes inlassables, avec opinitret, avec rage, convaincu de son
initiative et de sa robustesse, l'nergie totale raidie vers une
ambition imprcise, mais que rien ne pouvait carter.

Un jour, le tumulte du cerveau o, comme un torrent sur une digue
montante, le dsir du succs gonflait toujours, dborda en une dcision
imprieuse, tenace. Les incertitudes, les prils, les conseils ne purent
tenir et succombrent. Il dserta l'usine, en un dlire de triomphe,
narguant la dveine possible, la voulant pour la joie de la briser. A
Saint-Roch, prs de la rivire Saint-Charles, il quipa une boutique
de menuiserie. Un de ses confrres, dont les conomies dpassaient
les siennes, avait t enjl, affol par tant de magntisme, accepta
l'union de leurs pargnes, de leur adresse et de leur courage. Cela
n'empcha pas les dettes mesquines dont la grimace angoissait parfois
leurs coeurs  la besogne: Franois Bertrand, l'associ, plus timide,
sans la longue initiation de Gaspard au rve de fortune, incapable d'en
tre sr avec la mme passion, n'ignorait du repentir aucune phase,
aucune blessure. Oh! les jours fivreux d'effort et d'acharnement,
trop vertigineux! Hlas! aprs deux ans, les affaires trbuchrent, un
dficit les guettait au passage... Pour se tailler un modeste lopin dans
le domaine de la concurrence, on avait imprudemment offert le travail 
des conditions funestes. Franois Bertrand perdit contenance devant la
guigne: sa femme, d'ailleurs, au nom de leurs deux premiers enfants, se
mit jusqu' genoux pour le ravir  Gaspard Fontaine qu'elle appelait
_son mauvais gnie_. Les chres conomies ne s'taient-elles pas
disperses au vent de la malchance? Franois, depuis longtemps sduit
par l'intention de le faire, dlaissa Gaspard, et leur socit croula.
Celui-ci dguisa une secrte rancune avec toute l'emprise sur lui-mme
possible, parce qu'en somme le dserteur s'en allait dlest de sa mise,
 peine rmunr d'un travail norme, et sans une plainte, avec un
sourire d'indulgence et un chaleureux souhait de veine...

L'ambitieux ne fut pas rebut. Quelque peu entam par le dissolvant de
la solitude, le rve se reforma, plus compact, plus exalt. Quelque
chose d'inluctable le hantait, rapprochait de lui sans cesse la
victoire. Quel travail! Quelles heures intenses, alors que dans la
boutique s'appesantissait la chaleur de l't ou blmissaient les froids
d'hiver! Quelles fatigues! Quels assauts de courage! Quelles ivresses!
En effet, le songe d'or commenait  lui verser dans la main ce qu'il
avait, jusque l, fait miroiter en l'imagination seule. Plus recherch,
Gaspard choisit, et comme il n'est, pour un ouvrier, d'autre faon de
choisir l'ouvrage que d'en rclamer un meilleur salaire, il n'ouvrit
sa porte qu'aux tches procurant davantage: les profits accoururent,
grossirent leurs rangs. Les dettes s'envolrent comme les brouillards
s'vanouissent dans l'azur...

Ainsi donc, il venait et demeurait, le succs dsir, pressenti,
cherch, poursuivi, enfin saisi. Comme il l'enserrait bien, comme il
tait sa chose, son oeuvre! Avant d'tre atteint, il lui semblait un
tre visible, l, tout prs, mais extrieur, insaisissable: ds que si
avide il l'treignit, ils se confondirent, lui et le succs, en un mme
tre indissoluble. Vis--vis de ce qui pouvait les dsunir, Gaspard
se raidissait, fermait ses poings avec insulte, raillait. Il
tait radieusement sr de lui et de l'autre, le triomphe... Pour
dcongestionner la besogne, il fallut, de l'aide, un autre ouvrier
souvent: quelques autres furent bientt ncessaires, autour de lui se
grouprent en phalange de victoire.

Gaspard fut le matre, n pour asservir, autoritaire avec jouissance,
meneur, toujours ferme, hargneux quelquefois, une scheresse militaire
dans la voix, le cerveau net et rapide. Il ne s'habituait pas  l'pre
saveur de commander, moins encore  celle de sentir les volonts ployer
sous l'obissance. Entour de serviteurs flchissant la tte et dmenant
leurs bras  lui plaire, il tait chez lui, profondment, sa nature
conqurante assouvie. A Rome, autrefois, les hommes de sa trempe et de
sa taille devenaient empereurs...

Les hommes de sa trempe et de son audace, quand ils veulent monter sur
le trne de l'Argent, brisent les glaives points contre leur ascension.
Peu  peu, les convoitises de Gaspard s'levrent, plus hautaines. A la
maigre boutique des premiers jours, il avait adoss quelques allonges
dj. Tout fut ras, sans merci, pour que s'difit une btisse
presque vaste,  trois tages, dont le mur tait cribl de fentres
prtentieuses. Bien loin de s'attendrir sur les dcombres de l'espce
de hangar o son courage avait aimant la fortune, il trpigna
d'allgresse,  le voir se dsarticuler et mourir lambeau par lambeau,
ils s'enivra d'orgueil au tableau de la fabrique prenant vie, robuste,
altire, la sienne, enfin, sur le fronton de laquelle de grosses lettres
pelleraient largement son nom. Plus ardemment encore, il crut 
l'intime alliance du succs et de lui-mme, il exulta, il palpa l'or qui
viendrait...

La lueur plus fulgurante de son toile ne mentait pas. L'exploitation
du commerce originel, dcuple, ramifie en des industries multiples
galement victorieuses, amoncela les gains. Limite d'abord  la
construction de portes, de chssis, de quelques autres objets de
menuiserie subalterne, le plus humblement toujours, elle tait devenue
fire, se confinant aux mmes articles, mais plus riches, plus
dlicatement achevs. La fabrique, depuis sa mise au monde, lui a permis
de s'tendre: il en sortit des voitures, assez peu somptueuses, les plus
diverses, de charroyage ou de promenade, qui allchaient le got des
campagnards; on y charpenta des meubles sans luxe, dont les logis
d'ouvriers se garnirent et les salons des paysans furent embellis. Le
nom de Gaspard Fontaine circula, rayonna, se para d'une aurole que
diffusrent, en le prononant, les gens au coin de l'tre, le long de la
route qui menait  l'glise et au magasin du bourg dans les champs o
l'on causait de choses familires. Une rumeur bourdonna aux oreilles
d'environ tous les Qubcois, les nerva, ne tombait que pour les
ressaisir, vibra davantage, s'affermit, leur parlait toujours d'un
industriel qui, manoeuvre et gueux peu d'annes avant ce triomphe,
escaladait, superbement la haute fortune.

Les oscillements de l'opinion n'altraient pas la srnit de Gaspard.
Au fur et  mesure que l'argent, le mirifique et sonore argent, lui
droulait toutes ses faveurs, il ne s'merveillait pas, s'inclinant vers
elles comme vers des choses fatales, depuis longtemps dbitrices de son
rve,  peine remercies, parce qu'il lui semblait n'avoir jamais dout
qu'elles seraient  lui... Les compliments le caressaient, les jalousies
le ravissaient. Ni les unes ni les autres ne le dsquilibraient: c'est
que le mme enchantement les dominait sans cesse aux profondeurs de
lui-mme, la mme griserie du succs coll  ses flancs, libell sur son
front, tressaillant par toute la substance de son tre. Lorsque, devant
lui, on conversait de fluctuations, de baisses, de faillites, elles
passaient loin au-dessus de sa tte, ne le menaant pas, ne pouvant le
blesser, impossibles: il le savait par une intuition toute puissante.

Rien de plus simple et de plus extraordinaire,  la fois, que la
sensation perptuelle dont il jouissait, dont il vivait: la lucidit
jointe  la hantise d'un songe, la vision fuyante d'une chose promise et
certaine qu'il allait rejoindre, l'impression de flotter sur un nuage
tandis que ses pieds martelaient la chausse. Nuage chamarr d'or, azur
de chance, tran par des coursiers nergiques  travers les espaces de
la concurrence, vers l'toile fidle!

Depuis longtemps, les bornes de l'aisance avaient t franchies, depuis
le jour o l'tape du premier dix mille piastres avait t rejointe.
La seconde tape retarda moins, les suivantes filrent plus encore,
d'autres vinrent qui se prcipitaient. Il y en eut, enfin d' peu prs
vertigineuses. L'ambition de Gaspard l'induisit  vendre la fabrique
impuissante  librer l'essor de la destine pressante. L o la ville
de Qubec dgonfle ses bords,  Saint-Malo, une manufacture, immense
alors, de briques fortes et claires, grimpa vers le ciel, crasa le
sol. Quand elle fut debout, orgueilleuse et vaste, le matre y sentit
battre joyeusement, les ailes de son rve. Plus despotique, plus
imptueux que jamais, l'lan du succs revint en lui, le transporta. Un
de ses amis lui prouva que la tentative tait gigantesque, hasardeuse,
lui conseilla une vigilance presque superstitieuse: Gaspard s'esclaffa
d'un rire qui sonnait la charge et la victoire. D'un geste circulaire
et magntique, il dissipait l'ombre des revers. Le front souriant,
l'intelligence aigu comme une lame, le flair jamais du, le coeur
heurtant la poitrine d'un choc ferme, il traversa les risques sans
y choir, dtourna les catastrophes, devina les fcondes pousses
d'affaires: comme un grand vaisseau ouvre l'onde sans peine et sans
dvier, il passait... A la manire des ruisseaux grandissant un lac aux
frissons d'argent, les profits dbordrent et la fortune s'leva. Aux
meubles frustes, aux voitures moins lgantes, on additionna les meubles
d'essence plus fine, les voitures blouissantes. A Qubec, les syllabes
des mots Gaspard. Fontaine devinrent un son coutumier, un refrain de
clbrit familire. Toute une cohorte d'agents sillonnrent campagnes
et petites villes, o retentit le mme nom sonore. Il manait de lui,
toutefois, en ces lieux o l'on n'avait jamais vu son titulaire, un
fluide trange qui lui attirait ce respect grave ml d'admiration
ingnue. Peu  peu, une lgende l'entoura comme d'une charpe
flamboyante, la gravit s'alourdit quand les lvres le laissaient
tomber: Gaspard Fontaine tait devenu millionnaire...

Il l'tait devenu, le sachant, l'oeil riv sur son toile ardente, en
une ferie de visions et d'enthousiasmes. Il l'tait devenu, avec autant
de srnit que de fivre, l'imagination brlante, mais la raison
ne vacillant pas. Il l'tait devenu, n pour le devenir, par lui
invinciblement, malgr tout, par tous les ressorts de la volont, avec
toute la chaleur du sang. Il l'est devenu pour l'tre davantage et
indfiniment... Sur le premier million, debout comme sur un roc, il ne
bronche pas: sur le premier million, arc bout inbranlablement, il
recevra le poids des autres sans qu'il crase. Hier, au club de la
Garnison, quelqu'un reprit le thme banal que les fortunes les mieux
retranches ne sont pas  l'abri des tratrises du sort. La malchance,
rpliqua Gaspard, d'une voix acre, je m'en moque! C'est de leur faute
quand les gens font banqueroute! Il est des gens qui viennent au monde
avec elle: ils devraient le sentir, pourquoi se mlent-ils d'affaires?
a ne les regarde pas! Gnraliser, n'tait-ce pas l'inclure? Qu'on
doutt de lui, de sa veine, il ne pouvait le souffrir. L'allusion la
plus lointaine  un flchissement de son commerce,  la suite de
tel vnement, d'une dpression nouvelle ou d'une baisse inopine,
l'agaait, faisait clater sur sa bouche des mots aussi vifs que des
claquements de fouet. On ne lui pardonnait gure ce que des ironistes
avait nomm _ses nerfs de parvenu_.

Comme il est facile de caricaturer, comme il l'est moins de comprendre
et d'tre pitoyable! Une pareille infatuation de lui-mme le
rendait-elle si grotesque? Sans doute, il a conscience d'une force en
lui lche, roulant comme une avalanche que rien ne brise. Et de se
ressouvenir qu'il est, pour ainsi dire, le crateur d'un lui-mme
puissant, qu'il en est comptable  sa bravoure et  la vigueur de ses
mninges, une volupt d'orgueil l'embrase. Il hausse la tte alors,
irrpressiblement, de trs loin glissant un regard par les yeux
suprieurs, une moue de vanit lui tordant les lvres. Le succs lui
coule dans les veines, le frappe aux tempes, si identifis l'un en
l'autre que la mort seule dissoudra leurs liens. Bien que sa nature
premire se soit largie sous l'impulsion d'influences innes, par le
dveloppement naturel, irrsistible, logique de ces influences, par
leurs abondants rsultats, qu'il soit incapable de refouler la joie,
elle-mme une force dchane, de se sentir le conqurant de sa
destine, le matre de son avenir, en est-il aussi mprisable et
coupable? On n'a jamais reproch au torrent d'tre lui-mme et de passer
royal. Il est des _hommes-torrents_ dont la volont dbordante ne leur
permet plus que d'tre violemment eux-mmes et de s'affirmer!...

Est-il tonnant qu'une motion douce l'enivre quand il absorbe la page
des finances, la plus capiteuse de tout le tournai? Ne l'enlve-t-elle
pas dans l'unique sphre  sa hauteur, celle o l'or dferle et chante?
A la vision des fortunes qui dgringolent, il sent distiller en sa
bouche une cret savoureuse: qu'il est dlectable de voir tomber les
millions dea autres, quand le sien, au fond de la main crispe sur lui,
demeure! gosme sauvage et qui se pardonne, si naturel et si candide!
A-f-il en effet la conscience d'tre lche? Et d'ailleurs, autour de
Gaspard, les choses ne sont-elles pas vassales de son orgueil? Les
hommes, devant son million, ne sont-ils pas  genoux? Le remords d'avoir
humili Laura, la servante lourde, il en arracha promptement l'aiguillon
de lui-mme: ne payait-il pas un salaire dont, millionnaire, il n'avait
pas honte? Les larmes effaces par l'argent ne lui parurent pas dignes
de piti...

Certes, un malaise lui en est rest le long des nerfs, mais physique,
nullement moral. A la minute prcise, il est agrablement scandalis par
la nouvelle qu'une maison hostile croule. Fonde  Sherbrooke, il y a
trois ans, au milieu d'un charivari de rclames, elle a battu en brche
quelques-unes des fortifications o vivait en scurit la marque de
Gaspard Fontaine. Elle en dvora quelque peu les murs, ici et l, mais
la chute des prix, dont Gaspard usa comme massue, reinta la rivale qui
vient d'en mourir. Eh quoi, si tt? A l'entendre se clbrer, menacer
mme, n'aurait-on pas dit qu'elle avait la sant moins dbile? Et c'est
tout: il faut bien se rsigner  le croire, c'est imprim! le titre
flambe: Gaspard Fontaine relit, gouailleur, une tincelle de malice 
l'oeil. Hlas! La chose est triste, mais elle est charmante,  la
faon d'un bon dner. La sensation n'a rien d'imprvu, ce n'est pas la
premire fois qu'un rival s'effondre: elle a de l'usure, du trop got.
Celui-ci est vraiment ridicule aprs tant de bravade. Ainsi donc, ce
n'taient que des spasmes d'agonie? C'est bien cela, Gaspard a connue
une ivresse d'appuyer le talon sur la gorge d'un vaincu, et puis, sur la
gorge de tous les autres qui furent terrasss, et encore, sur la gorge
de tous ceux qui le seront, fatalement. La lutte contre lui est ingale
et stupide: le succs ne lui bat-il pas dans les artres? Pourquoi ne le
pressent-on pas, comme il le peroit au plus intime de l'tre? Ah oui,
il est fort, il est inexpugnable! Sa main froisse brutalement le journal
qui craque: Gaspard, superbe, lance les feuilles meurtries sur la table,
pour se recueillir en sa victoire, en la fraternit de lui-mme et de la
victoire...

Ses yeux, ptillante d'orgueil, croisent le regard fouilleur de
Jean, immobile entre les jolies moulures cuivres de la porte. Il ne
s'explique pas la rougeur qui, spontanment, le brle au visage. Son
fils a-t-il perc les voiles de l'me et vu remuer tout ce bonheur
d'assommer les adversaires  loisir? Et quand cela aurait eu lieu, ne
doit-il pas en exulter lui-mme? Gaspard ne peut s'accuser de manoeuvres
dloyales: les armes lgitimes seules de la concurrence le passionnent.
Sa fortune est blanche comme un lys. Avoir la fiert d'une force pure,
c'est un droit! Pourquoi devant les yeux de Jean rougit-il encore, avec
le besoin d'attnuer sur son visage les choses qu'il y sent lumineuses?
Au lieu de la premire parole qu'il veut faire jaillir, un son rauque
s'trangle. Mcontent de lui-mme, il se dompte.

--Bonsoir, Jean! a va bien? dit-il aussitt, mais gn.

--Et toi, mon pre?

--Tu vois!

--Si je vois? Tes yeux sont deux incendies!

--Pas de grands mots, s'il vous plat! Tu sais que nous ne nous
accordons pas, les grands mots et moi.

--Millionnaire, ce n'est pas un grand mot, mon pre?

--Ce n'est pas un mot, a, mon petit Jean!

--Eh bien?

--Tu n'y es pas! O donc as-tu laiss ton intelligence ordinaire?

--Je l'ai avec moi, cette intelligence, mais elle est trop ordinaire,
comme tu dis, pour claircir l'nigme du rbus.

--Un rbus, j'ai dj, su ce que rbus veut dire... Ah! oui, une
devinette... pas trop facile... pas vrai, Jean?

--Vrai comme nous deux!

--Aussi vrai que mon million! Le voil, le r... rbus! Millionnaire, ce
n'est pas un mot, parce que millionnaire, c'est moi!

Un tel moi frmissant d'arrogance et d'nergie que Jean ne devinait
pas, le stupfie. Il croyait avoir mesur toute la profonde vanit de
son pre: un accent nouveau, plus rvlateur, en monte. Ainsi, les
bornes antrieures reculaient, aprs avoir sembl extrmes: jusqu'o ne
s'aventurerait-elle pas, la suffisance de Gaspard? Non pas que son fils
la juget horrible, la fltrt de son ddain. Mieux que tout autre,
parce qu'il vnrait, parce qu'il aimait, parce qu'il filtrait cet
orgueil  travers l'amour d'un vrai fils, il absolvait le pre fat de
l'tre. Et aussi, parce qu'il admirait, malgr lui attach, conquis.
La sensibilit d'une nature affine s'irritait d'abord, mordue par la
jactance du parvenu: mais le dgot du fils ne tardait pas  fondre au
contact des yeux chauds de passion,  faiblir sous la voix imprieuse et
martele, devant le corps entier se ramassant pour la bataille, devant
les traits raidis sous la pense inflexible. Oui, il l'admirait de
vouloir intensment, de triompher comme il le voulait, de vouloir malgr
tout, indomptable, un Cyrano dans la chevalerie de la finance.
Tant d'obstacles assujettis, de rivaux dans leur tombe ou vivotant
inoffensifs, les dbuts impitoyables franchis du courage plein l'me,
hroquement, si l'hrosme de nos jours n'tait pas une chose  peu
prs raye de l'opinion qui rapetisse et morcelle, les risques tents
avec gaillardise et dociles  l'audace, la fortune creusant sous lui une
vague toujours plus haute, les sourires esclaves ou forcs autour de son
front nimb d'or, tout cela ne l'armait-il pas de pied en cap, Gaspard
Fontaine le millionnaire, en une sorte de chevalier? Et si les
infriorits d'un caractre absolu blessaient Jean, une grandeur
mystrieuse domine son pre et le transporte lui-mme, l'attendrit.

Le moi fantasque est dj pardonn, la raction a lieu par le
magntisme habituel. Une tendresse bizarre, humble en quelque sorte,
gonfle le coeur de Jean. Gaspard n'a-t-il pas le visage comme
transfigur de force? Et l'arrogance ne sied-elle pas au crne
despotique, au menton solide,  l'ampleur des joues? Le fils n'accuse
plus, il s'incline.

--Pourquoi me regardes-tu comme cela? dit le pre, avec une brusquerie
affectueuse. On dirait que tu songes  me dvorer! Es-tu fch contre
moi?  cause de ce que j'ai dit? Les petites vantardises, a chappe.
J'admets que je me suis emball un peu... Je suis content de moi, ce
soir, voil! Tu as bien ton petit orgueil, toi aussi, va!

--J'ai mme un gros orgueil, pre!

--Je le savais bien!

--C'est toi!

--Voil une bonne plaisanterie, par exemple! s'crie Gaspard, flatt
ineffablement. C'est que... Ah! ne te moque pas de moi... C'est que...
avec vous, les gens instruits, on ne sait pas toujours quelle pense
vous trotte derrire la tte.

--Mon respect, tu en es sr, n'est-ce pas?

--Je ne suis pas srieux... Tu es un fils comme il n'y en a pas
beaucoup. Je te remercie de la joie d'tre ton pre...

--Tu me payes tout de suite, et gnreusement! badine Jean. Un bon
fils... Aujourd'hui, c'est un peu discrdit, un peu moisi... mais
j'accepte de grand coeur.

--Les bons fils comme toi seront toujours  la mode, ne moisiront
jamais!

--Et d'abord, qu'est-ce qu'un bon fils? Ce n'est pas facile de donner ma
dfinition, tu sais!...

--Une dfinition? Je n'ai pas appris la philosophie, moi. Tu me disais,
un jour, que la philosophie est ncessaire pour une vraie dfinition, la
seule qui ne laisse rien  dsirer, qui embrasse tout, qui est idale...
Quel mot encore! Mais tout le monde l'a sur la bouche, je puis bien me
le permettre... Un garon qui a fait deux ans de philosophie et qui
n'est pas capable de donner sa dfinition? Retourne au collge, mon
Jean!

--On ne se conoit jamais bien soi-mme... Je m'ignore  peu prs
totalement...

--Quelle blague! mais... c'est  pouffer de rire!

Un long clat de rire, en effet, met en lumire les dents tasses, un
peu noircies, massives, de Gaspard, et les paules, frntiquement,
sautent joyeuses. Jean s'amuse de l'hilarit drue et sincre.

--Tu te connais donc, sans mystre? dit-il, enfin. Tu te lis aussi
clairement que tes factures? avec la prcision des chiffres?
Additionnes-tu les penses de l'Ame, les passions de l'tre comme des
sommes d'argent? Au point de vue moral, es-tu millionnaire aussi, mon
pre?

--Il ne s'agit pas du bon papa, il s'agit du bon fils.

--A toi l'honneur! Qu'est-ce qu'un bon papa? Ta dfinition, s'il vous
plat?

--Mais le bon fils doit obissance au bon papa!

--Tiens! nous disons des btises...

--Je crois bien que oui, s'cria Gaspard, jovial.

--Bon fils, bon pre, philosophie de collge, soumission, des btises
monstrueuses, ineptes, avilissantes, ruines!

--Je ne t'avais pas compris! Je ne te comprends pas encore tout--fait,
d'ailleurs. Pas d'nigmes, je t'en conjure. Il me faut la clart du bon
Dieu.

--C'est leur grand tort,  ces choses-l, de rflchir la clart du bon
Dieu! Il s'en va, Lui aussi, le bon Dieu! Quelle expression niaise,
candide! Il s'en va, dis-je, us comme un vieil habit qu'on a honte de
porter. Allons, tu comprends?...

--Je te comprends, sans comprendre qu'il s'en Aille... D'o te vient
cette humeur? Tu n'as pas coutume de parler ainsi. Cette jeunesse! elle
a une faon de bavarder sur les choses srieuses! De mon temps, on ne
raillait pas de la sorte. Traiter du bout des lvres le sujet du bon
Dieu, jamais je ne ferai cela. Prends garde, mon Jean, il parat qu'on
doute  la minute o l'on s'y attend le moins.

--Je ne raille pas, je constate... douloureusement...

--De la douleur? On n'prouve pas de la douleur  l'improviste,  propos
de rien. Tu ne lui fais pas la guerre  Dieu, toi?... Eh! bien... Je ne
m'explique pas... c'est du chagrin dans le vide!

--Oui, papa, dans le vide qui se creuse autour de Lui...

--Mais enfin, il n'a toujours pas besoin de nous pour exister! Quand
mme nous nous dmnerions comme des enrags, il n'en existerait pas
davantage!

--Ah! mon pre... c'est...

Le fils en demeure l'a. Ce qu'il va dire est cinglant, offensera
brutalement. Parole impulsive, close au trfonds de l'me, enfante
sourdement par le travail des motions neuves en lui depuis quelques
jours. Pendant les secondes qui se prcipitent, Jean est fig par
l'atmosphre glaciale dont l'tre de Gaspard,  ses yeux, se recouvre...

Au lit de Franois Bertrand, la veille, il a t secou par un vigoureux
frisson de misricorde. Il en a gard, lui fouillant le coeur, une
mlancolie voile  l'origine, claircie bientt par l'esprit qu'elle
troublait. Tout le grave mystre de la sympathie n'avait-il pas frmi
entre lui, le fils du patron, et la famille de l'ouvrier, entre le riche
et l'infrieur de la race? A ce foyer de gens simples, elle vibrait
puissamment, la race canadienne-franaise, d'amour, de constance et, au
besoin, d'hrosme. Les meubles d'autrefois, la couchette  panneaux
svre et fruste, la commode trapue aux poignes de cuivre dflor, le
sofa de bois lisse et lugubre s'animaient d'une vie grave, probablement
celle des traditions autour d'eux flottantes. Les _catalognes_ gaies,
mouchetes de rousseur et de brun, nettoyes, fraches comme un visage
de marie, souriaient aux vieilles coutumes du pays. Du mme front
lacr d'pines, du mme coeur dversant l'amour  gouttes rouges, du
mme sourire lourd de compassion infinie, Jsus en croix s'inclinait
vers Germaine et Lucile, vers les gnrations l'une en l'autre ramifies
pour que survive, plus noueuse toujours et plus enracine, la race
qu'il aime. Ce dsespoir de l'pouse, pantelante, couche pour mourir,
attestait l'amour sur lequel sont campes les familles qui valent.
Et Lucile, lasse de bravoure, ne mritait-elle pas l'admiration, le
respect, le souvenir? N'eussent-ils donn  leur race qu'elle, jeune
fille pure et ferme, dlicate et tenace, prte  recommencer avec un
compagnon digne leur tche de modestie et de grandeur, l'ouvrier et sa
compagne auraient t ncessaires. Ah! si, de chaque famille, surgissait
un tre muscl pour de l'utile besogne, jeune homme ou jeune femme,
volontaire et conscient d'un rle, ft-il peu glorieux mme,  tenir au
premier rang de la race et pour elle, quels prodiges  l'avant-garde
s'entasseraient! Bien que vague toujours, elle s'accentuait, elle
s'largissait, elle s'emparait de lui, la vision d'une sympathie
fondant les classes aprs les avoir l'une  l'autre rvles. Union
merveilleuse, inspiratrice, irrsistible, d'o natrait l'effort
conscient de tout un peuple vers la conqute de son gnie et de sa
beaut! A la fivre que suscitait en lui l'envol de son rve, s'ajoutait
la peine de le sentir confus et insaisissable. tait-ce l'atavisme de la
passion d'agir venue de Gaspard, il tendait les nergies de la pense
vers un moyen d'insuffler  sa vision la puissance de crer la vie. Il
se heurtait  l'ignorance de l'activit pratique,  l'isolement dans
l'incomptence,  l'horreur de l'impossibilit. Il a, parfois, la
sensation de ce cauchemar o l'on roule dans le vide, un serrement
brutal  l'me. De ne pouvoir matrialiser cet idal en une formule
d'action possible et vivante, il souffre une vraie torture. Comme son
pre, l'obstacle l'peronne, l'chauff: mais lorsque la lutte a lieu
contre le nant, l'angoisse dprime, extnue. Quelles alternatives
d'enthousiasme et de baisse morale il a parcourues depuis l'heure o les
plaines d'Abraham lui dvoilrent leurs sens profond, fcondrent son
instinct de patriote! Qu'il a lev rapide sa tige et gonfl vite ses
racines aux profondeurs de l'tre, l'instinct jusqu'alors sans chaleur
pour vivre! Jean peu  peu se taille, se forme une conviction de
Canadien-franais. Quelque peu adhrents que soient au reste certains
lments moins prcis de cette conviction, elle fait crotre en lui la
fiert du sang, un espoir qui se prcise et se fortifie. Les runions du
Congrs, attisant sa ferveur, l'initient au culte large, raisonn de
la race. De jour en jour, la nature canadienne,  ses yeux qui la
dcouvrent, s'panouit plus belle, riche d'ancien mystre et de
fraternelle douceur: il a comme une illusion d'avoir jusque l foul un
cimetire o, pour l'attendrir et l'lever, de grands souvenirs tout 
coup s'veillent et lui parlent...

Un dsir souvent l'obsde: il veut se dfinir un rle par lequel il
servira, il aura fait quelque chose de stable pour amollir l'gosme de
ses compatriotes. Hlas! n'est-il pas enlis lui-mme dans l'gosme? Il
retombe, puis d'nervement strile, aux prises du doute, au gouffre de
soi-mme veule et repu. D'autres essaient de tarir l'indiffrence: on
leur prfre les dmolisseurs  grands cris de haine. Que peut-il faire?
A quoi bon ces lans de nervosit? Ah! qu'il est douloureux d'tre
impuissant! Pourquoi rver si l'on ne peut crer? L'individu, comme le
copeau tran par le fleuve, est charri par le flot des circonstances;
elles ont dcrt la mise en valeur de lui, Jean Fontaine en l'tude
de la mdecine: il n'a qu' ployer le coup sous l'arrt. De Paris qui
approfondira ses horizons, il reviendra mri pour la science ambitieuse,
il pourra, des ombres du laboratoire s'illuminant, faire clater un nom
vers les sommets de la race canadienne-franaise. N'aura-t-il pas ainsi
apport du secours  celle qu'il veut plus consciente d'elle-mme et,
plus digne?

Silencieux au cours du dner, il prparait sa confidence au pre
qui badinait avec Yvonne trop gaie peut-tre. Et cependant, le mme
touffement d'gosme l'oppresse, depuis qu'il a limit son ardeur
patriotique  ce rle. Quelque chose en lui dsire pntrer au vif de la
bataille, frapper directement la grande ennemie, l'indolence, au
coeur pour lui-mme l'affaiblir. Et comme si un tel dsir ft devenu
ncessaire, il ne se rsigne  le dtruire qu'avec la blessure des chers
dsirs immols. Il fuit, il est certain de fuir un devoir, une mission 
la veille de se dbrouiller nettement, de ravir son courage, d'entraner
sa noblesse.

Pour un panchement filial, il n'y avait pas de meilleur endroit que la
salle  fumer, plutt resserre, d'accueil simple et dont le silence
murmurait au jeune homme des choses calmes et fidles. Il attendait le
moment, le mot, le geste, le sourire qui attire l'effusion. L'entretien
ne courait-il pas vers les problmes graves? La dsertion de Dieu
n'allait-elle pas toucher Gaspard? Ce n'tait pas,  coup sr, un truc
pour le disposer au projet du laboratoire: Jean devinait que, par l'ide
mme, la vanit de son pre serait comble. Tout bonnement, la causerie
avait pris le tournant vers Dieu. L'apathie de Gaspard, au lieu de la
tristesse espre de lui, fut douloureuse  son fils, lui arracha du
coeur une rvolte qu' temps il refoula. Il n'avait pas le droit de
chtier lui-mme, de flageller son pre. Une muraille de respect inviol
se dressa entre lui et l'accusation. Ah! tas d'gostes que nous
sommes! allait-il s'exclamer, dur et mordant. Exaspration logique, ne
de tout le bouleversement de l'me par les enthousiasmes, les impulsions
gnreuses, les incertitudes, les dcouragements, les remords de ne pas
vouloir, les retours d'ardeur. Il avait cru tout cela enfoui dans les
limbes intrieurs d'o rien  la surface ne remonte, et tout cela avait
rejailli d'un seul flot brutal. Qu'il le sent vaste en lui et qu'il s'y
prolonge loin, ce cri de rbellion, de honte o crve un sanglot. Il ne
soufflette pas uniquement la faon molle dont lui-mme et tant d'autres
ont l'orgueil de leur foi, il est dirig contre la masse des gosmes
ligus pour le laisser-faire, ce destructeur d'une race qui pourrait
grandir. La scurit dans la jouissance, dans le confort, voil la
cratrice de paresse nationale. Gaspard Fontaine, en l'imagination
de Jean claire par l'incident rvlateur, s'enlaidit et s'paissit
d'gosme: n'tale-t-il pas, en son incarnation la plus norme, la joie
d'tre satisfait, d'tre serein, d'tre satur? Gaspard Fontaine est
millionnaire: qu'importe le reste? Sur son million, il repose comme sur
une couche romaine, molle et parfume. Il ne s'en lve, il ne s'agite et
ne se passionne que pour elle qu'il faut rendre plus sre...

Mais la longue tendresse assouplie du fils triomphe de l'amertume, et
voil pourquoi il ne sera pas rude, voil pourquoi son instinct refrna
le cri rebelle de honte.

--J'attends... depuis deux grosses minutes, dit Gaspard. Tu allais dire
quelque chose de bien intressant, si j'en juge par le feu qui brillait
dans tes yeux, et puis... tout s'est teint. Un petit tranglement  la
gorge, et rien de plus!... Allons, sois plus expansif!

--Si je me suis tu, mon pre, c'est qu'il valait mieux...

--Ne pas le dire? interrompt vivement l'autre, un peu froiss. C'est
bien, garde-le!

--Ne t'offense pas!

--Je ne me fche pas, mais tu piques mon intrt, et puis, tu me
flanques l, stupide, comme si j'tais de trop dans ce que tu penses. Et
tu voudrais que a m'amuse?

--Une distraction, c'tait... oui... une distraction!

--Ah a! Me prends-tu pour un _gobeur_? O diable ai-je pria ce
mot-l?... Dtrompe-toi, j'ai du flair, et on ne me trompe pas comme on
veut... Ce que tu allais dire, comme des rouages de machine fonctionnant
l'un par l'autre, s'engrenait aux choses dont nous venions de parler, je
l'ai senti!

--Les choses taient trop srieuses!

--C'est toi qui les avaient rendues srieuses!

--J'ai, voulu rparer moi-mme l'erreur... Si tt aprs le dner,
n'est-ce pas ridicule d'tre si austre?

--Monsieur le docteur Fontaine prend soin de nos estomacs, mais il n'est
pas assez malin pour me rouler! raille Gaspard, heureux de sa rpartie,
de sa force  jouter contre l'adversaire. Il n'a pas une instruction
raffine, mais l'intelligence est lucide, foudroyante.

--Une autre fois, veux-tu?

--Mais pourquoi ces atermoiements, ces prcautions oratoires, comme
disent certains amis politiques au Club? Vas-y carrment, en vrai fils
de celui qui te parle!... As-tu peur? C'est donc bien grave! On devient,
fier, on ne daigne plus avoir confiance en moi.

--Au contraire, je me proposais de te confier quelque chose ce soir...

--Qui est  cent lieues de ce que tu me caches?

--Oui...

--Sois franc, j'couterai l'autre chose ensuite!

--Ecoute-moi tout de suite. Il s'agit d'un projet... considrable...
d'avenir. C'est venu, dans mon esprit, il y a quelques jours...
Ecoute-moi, je t'en prie... Je pense la chose merveilleuse, elle te
flattera, elle m'enchante... Je n'essayerai pas de te faire deviner, tu
y perdrais les efforts de ton imagination. Prpare-toi  une confidence
trange, peut-tre, mais pas banale. Tu te rjouis que je sois mdecin?
Eh! bien, je rve d'tre plus, de te faire honneur, d'exceller. Comme
toi dans les affaires, je m'lverai dans la science. Es-tu prt 
m'entendre?

--Tu ne te moques plus de moi, Jean? dit le pre adouci, la curiosit
avive par la solennelle motion du fils.

Le fils, au moment de le formuler en paroles  quelqu'un,  moins de
certitude en la beaut, en la hauteur de son rve. Comme s'il avait t
l'ensorcel d'un mirage, il a subitement l'impression de traverser un
dsert: c'est la monotonie de l'avenir aux troubles horizons qu'il
revoit. Ne fut-il pas bloui par une illusion faussement brillante? Il
redoute l'ironie clairvoyante de Gaspard, le sarcasme froid qui fige
l'enthousiasme. Le projet est fantaisiste, puril, naf. Le jeune homme
est lourd de tout le poids en lui du rve s'affaissant...

--A mon tour, je te le demande, ne te moque pas de moi, dit-il, aprs le
silence qui devenait trop long.

--Il ne veut plus me le dire! As-tu encore envie de me laisser coi?...
Tu me dfends de me fcher, il ne me restera plus qu' me moquer de toi.

--Te sens-tu dispos  entendre une chose qui va te renverser? dit le
fils, en qui la jovialit, de Gaspard fait remonter l'idal. Il s'agit
de mon avenir...

--Tu me l'as dj dit! Ferais-tu, la petite bouche sur Paris maintenant?
C'est qu'il faut y aller, tu sais! Qu'est-ce qu'on dirait? il est trop
mesquin pour l'envoyer. Des fils d'habitants n'y vont-ils pas? Quand tu
reviendras de Paria, tu seras lanc...

--Je me meurs d'aller  Paris!

--Alors, Jean, nous aviserons aprs...

--Il s'agt d'aprs... Qu'est-ce que tu penses de... ou plutt,
qu'est-ce que tu vas penser de?... tu ne t'imagines pas ce que c'est...
J'ai eu l'ambition...

--Tu ne l'as plus?

--Je l'ai encore... Tiens, je la remets entre tes mains, j'ai eu
l'ambition d'ouvrir un laboratoire o...

--Un laboratoire? Qu'est-ce que c'est que a? Un grand mot, trs grand,
si grand que je m'y gare! Quelle expression! presque du beau langage...
A ton contact, je me dbarbouille l'esprit. J'avoue qu'il en a besoin...
Je suis gar tout de bon, hein? Ouvrir un laboratoire, il est si peu
ouvert que je ne suis p'as capable d'y entrer!

Gaspard, satisfait d'une volubilit si alerte, est de l'humeur la plus
accueillante. L'orgueil empoigne Jean de nouveau: aprs tout, l'ide
n'est pas tellement saugrenue, elle est mme originale et trs digne,
pas loin d'tre grandiose. Sobrement, l'loquence du futur savant coule.

--Oui, mon pre, depuis une semaine environ, j'ai song  cela,  un
laboratoire... Il est difficile, mme avec l'aurole de Paris, d'attirer
la clientle de Qubec. Les vieux praticiens ont le prestige. Ils nous
tiennent dans l'ombre. Il faut attendre, tre rong par l'ennui, par la
misre morale...

--Ne suis-je pas l, moi?

--Je te remercie d'tre gnreux, mais il s'agit de l'tre autrement que
tu ne l'offres. Tu vas comprendre. Il me semble que c'est du bonheur, du
grand bonheur. Je me ferai un _chez moi_ de science, de recueillement,
de travail. C'est ton vieux compagnon d'armes, le travail, celui qui
prend tout entier, qui passionne. Comme toi, je veux tre quelqu'un, me
dvouer, russir. J'aime la mdecine, je veux me donner  elle!... Un
laboratoire, clair, parfum d'armes bons  l'me, o je ferai des
expriences, o je me lancerai dans l'inconnu pour le conqurir, o je
triompherai, quelle joie! quelle existence pleine, grisante, bnie! Tu
ne me refuseras pas cela. Un moment, j'ai eu peur de toi, je te demande
pardon...

--Tu avais bien raison de m'avertir! s'crie Gaspard, un peu abasourdi.
Je n'aurais jamais devin une chose semblable... Mais a ne se fait
pas! C'est la premire fois qu'un jeune homme de chez nous... et tu ne
pratiquerais pas? Avoir tudi la mdecine pour ne pas la pratiquer,
c'est... c'est vraiment drle!

--Pour ne pas dire grotesque?

--Non, mais... excentrique, comme disent mes amis anglais au club.

--Les Anglais ont pour idal: Cours droit au but que ton courage a
choisi! Il n'est pas facilement blm par eux, celui qui donne sa
meilleure nergie  la tche qu'il aime! La mienne entend l'appel de la
science et rpond!

--Cela ne t'empcherait pas d'exercer ta profession, Jean?... Tout ce
qu'il te faudra pour un laboratoire, je te le donnerai. Tu pourras faire
semblant de pratiquer?... Je te pourvoirai de clientle!...

Il a dit cela simplement, finement, avec une dlicatesse de voix et
d'me merveilleuse chez une nature aussi rude. Jean, tout surpris, lui
jette un long regard de reconnaissance. L'impression dissolvante de
tout  l'heure, d'goisme et de gras intrts, est dtruite par la
gnrosit, par l'indulgence du pre. C'est comme une rhabilitation,
un renouveau de prestige. Un remords de ses rpugnances l'treint:
n'originent-elles pas d'un patriotisme subtil au point d'en tre
grincheux? Ce n'est plus de l'enthousiasme de bon aloi, mais de
l'irritabilit, une toquade.

Il aurait, plus loin encore, pouss le reniement de tous les sentiments
qui afflurent  son me depuis quelques jours. Une mlodie clatant
soudain, venue d'un piano qu'une touche amoureuse faisait vivre,
l'interrompit: Yvonne, au salon, pensive et dsoeuvre, se plaisait
dlicieusement aux caresses de l'air d'_Isabeau s'y promne_. Chanson o
la brise murmure du rve et que la douce plainte de l'eau sur le rivage
berce, chanson o la grave harmonie du soir glisse un peu d'infini,
chanson que la voix d'un homme rend fire et que les soupirs d'une femme
rendent humble, chanson mouvante et chaste, refrain d'amour et de
lgende que tant de suaves larmes, verses le long des sicles  cause
de lui et recueillies par lui, attendrissent au-del de ce qu'en peut
dire! Et surtout, chanson de chez nous, de la Nouvelle-France, du Canada
serein et pre, vaste et que le coeur en un battement renferme, chanson
qui n'est plus la mme depuis que nos anctres lui infusrent l'me
de leurs grands songes, par ceux-ci calmant leurs angoisses et leurs
douleurs, chanson autre et plus enivrante parce qu'y palpitent les chos
de nos Laurentides, parce qu'elle anime le feuillage de nos les, le
silence de nos lacs, le flanc de nos barques, la symphonie de notre
fleuve! Jean l'coute s'alanguir, la chanson d'amour, et gronder, la
chanson orgueilleuse, et rver, la chanson de lgende, il l'coute
supplier, frmir, exulter de bonheur et se dsoler tour  tour. Il se
rappelle un concert d'il y a cinq ou six ans: Albani, d'un accent jailli
des profondeurs du gnie, l'avait module si profonde, la chanson
de chez nous, que tous les yeux de leurs pleurs l'avaient longtemps
remercie. Avec la tendresse lourde en l'tre de Jean comme un amas de
sanglots, rejaillit l'amour de la race...



VII

LE RVE DE FRATERNIT.

Gaspard, que les mlancolies d'un piano n'ont jamais remu, finit par
s'nerver du mutisme o Jean s'attarde.

--Eh! bien, tu n'es pas content? Au lieu de jubiler, tu as la mine...

--Stupide? fait le jeune homme, absorb par la rflexion ardente et
conscient d'avoir, sans le vouloir, manqu de chaleur et de tact.

--Pas a... Stupide, on n'emploie pas ce mot  tort et  travers. C'est
un soufflet, et les soufflets, il ne faut pas en tre prodigue. Mais tu
avoueras que j'avais le droit de m'attendre...

--A la plus chaude reconnaissance! cria son fils, impulsivement. Ah! mon
pre! Tout mon coeur s'en est rempli! Comment te dire cela?... Tu m'as
caus une joie telle que le seul moyen de t'en rendre compte, c'est de
le croire profondment...

--Comme tu es drle, ce soir!... Tu es distrait comme je ne me rappelle
pas t'avoir vu. Depuis quelques jours, tu paraissais inquiet. A table,
on n'obtient de toi que des rponses courtes; on dirait que tu veux te
dbarrasser de nous. Yvonne, pendant le dner, s'est moque de toi;
rien n'y fait. Il doit y avoir autre chose que cette affaire de
laboratoire... Je te l'ai accord, tu n'as plus donc  t'en soucier!

--Tu m'as pardonn, n'est-ce pas?

--Avant ta confession? Avant que tu me rpondes? Allons! tu me connais
mieux que cela!

--La fatigue de mon doctorat n'a pas encore disparu, tu sais? Les nerfs
sont puiss, inconstants. Ils sont d'une sensibilit extrme. Le
moindre attendrissement les bouleverse. Cette musique d'Yvonne, au
moment o je voulais te remercier, comme on remercie un pre tel que
toi...

--S'il vous plat, Jean, ne parle plus de moi! interrompt Gaspard,
foncirement joyeux d'tre un pre tel...

--Laisse-moi parler de toi, mon pre! Dans mon rve de science, je pense
beaucoup  toi, aussi. Ne seras-tu pas fier, plus tard, d'un fils qui
portera victorieusement ton nom? Il faut que ton or serve  ta race!
Il ne s'agit plus de la race des Fontaine, mais de la race
canadienne-franaise: elle a besoin d'units qui, sur elle, tendent le
respect qu'elles attirent, retendent comme une sauvegarde. Oui, contre
le sarcasme des autres races! Par le travail, la constance, la vision
nette de l'idal vers lequel ta bont me permet de monter, je sens que
je l'atteindrai!

La preuve que je ne m'gare pas, que je russirai, c'est toi, ton sang
qui est le mien, et par lequel s'effondrent les obstacles! Ce qui
m'entrane vers la science la plus haute, c'est la fivre qui t'emporte
vers les sommets de la richesse. Si l'on venait t'accuser d'tre un
orgueilleux mesquin, tu sourirais de mpris: Allons donc! dirais-tu,
je dsire toujours plus d'argent, parce que je ne puis faire autrement,
parce que c'est ma destine! On ricanera, on s'esclaffera mme, on
s'criera: Il devient fou! Quel fat! Il se croit plus fut que les
autres! Eh! bien, je leur rpondrai:--Vous n'en connaissez rien! Je
vous pardonne de me faire de la peine, mais je passe outre, parce que je
ne puis pas faire autrement, parce que c'est mon destin! Quelque chose
de plus fort en moi que l'orgueil frmit, c'est le devoir! Est-ce ma
faute, si j'en ai la conviction ardente? Je ne m'appartiens plus, une
conviction me possde! Je peux me tromper, mais si je ne le crois pas,
je dois lui obir, je dois vivre pour elle! Je pressens qu'un jour elle
ajoutera quelque chose  ma race, de l'honneur, du prestige, un peu plus
de raison de survivre. Le Dieu qui fait germer les devoirs au fond des
consciences m'ordonne: je marcherai, j'essaierai!

--Mais tu n'es pas dans ta vocation, Jean!

Plonge-toi dans la politique!... c'est du feu, a! Quel discours!

--Ce n'est pas un discours, mon cher pre, c'est tout moi-mme qui a
dbord. Tu me demandais pourquoi j'tais si trange. Eh bien, tout cela
avait besoin de jaillir. Je me sens libre, plus fort, plus heureux!...

Oui, tout cela devait jaillir  torrents. Lorsque, sans pouvoir les
couler au dehors, une me, riche comme celle de Jean Fontaine, s'est
remplie d'motions lourdes jusqu' souffrir de leur profondeur et de
leur puissance, il faut qu'elles s'panchent en une effusion presque
dlirante. Il ne peut y avoir la srnit, la mesure, le choix, la
rserve: le tout se prcipite, rugit, s'croule.

On songe au dgorgement des eaux quand s'ouvre une digue: elles se
pressent, elles se mlent, elles se repoussent, elles luttent pour
s'unir en une vague qui tombe invincible. Et le grand calme de l'onde
redevient matre des choses... Jean prouve une dlivrance de tout
l'tre, une paix sereine de vivre. Il en fut de mme lorsque, la
dernire question de l'examen franchie lestement, il eut le cerveau
allg de l'obsession pesante. A l'ge de seize ans, il avait aim une
jeune fille au cours d'un t  la Rivire-du-Loup, avec le ravissement,
le culte, les surprises, la fougue nave, le don absolu du premier
amour.

Peu avant la fin des vacances, un superbe garon, tudiant, blond, le
teint duvet, hros d'amourettes incontestable, aprs quelques sourires
d'initi, aprs quelques badinages murmurs joliment  travers les dents
pointilles d'or, avait dtrn le collgien plus respectueux, moins
neuf, trop servile. Le collgien, dont le coeur tait dj large assez
pour une affection grave, ressentit les affres du chagrin qui, derrire
les yeux firement ddaigneux, grossit et broie toujours davantage.
Un matin qu'un crasement sous la poitrine,  gauche, l'oppressait
douloureusement, il fut soudain terrifi par un choc au cerveau, et des
sanglots crevrent  jets brlants durant quelques secondes. Il arrivait
 Jean de se ressouvenir de la paix descendue en lui, lorsque finirent
les sanglots d'alors. Depuis la longue et vhmente effusion  son pre,
Jean se les est rappels encore, inond par une vague semblable de repos
et de douceur. Elle ne pouvait grandir sans clater, la tension de
l'esprit; elle ne pouvait crotre sans dborder, la fivre du sang.
La bont de Gaspard avait dj secou Jean d'un tressaillement, une
impulsion d'amour l'avait nergiquement pouss vers le bienfaiteur. La
chanson de tendresse et de lgende acheva de lui remplir l'me, de la
tendre pour enfin l'amollir: en un remous de force et d'enthousiasmes se
heurtant, elle se dgonfla. Et maintenant, elle est paisible comme une
rivire dont rien ne trouble le cours. Tant d'ides, de sensations,
d'affaissements, d'entranements l'agitrent le long de la semaine! Il
ne ttonne plus, il ne s'angoisse plus autour d'un idal qui fuit, d'une
tche imaginaire que la race exige de lui: le jeune homme se complat en
une vision d'amour transparente. Il est soulag des tergiversations: une
certitude calme le tient. Oh! le bonheur de rver  elles, quand on est
sr de l'lan vers les hauteurs!....

Sans tre charm par si beau songe, Gaspard vit une minute de flicit.
Il n'est pas uniquement joyeux de ses largesses, l'orgueil paternel
aussi le grise. Il a de son fils un concept, inviolable, exalt mme,
et il admire la noble matrise de sa personnalit. Jusqu' un certain
degr, les sentiments que l'un  l'autre se vouent Jean et son pre, ont
de l'analogie: ils sont  base d'admiration et d'habitudes harmonieuses,
et aussi, d'une espce d'effroi jamais avou. Cette gne entre eux se
rvle quand la vigueur respective de leurs caractres se donne libre
cours, Celle du fils, intellectuelle, discipline, dompte Gaspard; celle
du pre, concentre, violente, sauvage, brusque, fascine Jean. Les deux
pouvoirs ne se heurtrent jamais, n'eurent jamais l'occasion d'imposer,
l'un ou l'autre, une supriorit d'endurance. Leurs discussions
n'taient pas des conflits, mais l'expression normale de leurs
mentalits l'une  l'autre familires: rien d'acerbe n'y intervenait
pour les aigrir l'un contre l'autre. Les horizons de l'un ne se
dployaient gure, la culture de l'autre s'affinait toujours par
l'tude: ce rve de science pouvait-il sourdre ailleurs qu'en
l'imagination d'un ambitieux rveur d'altitudes? Gaspard s'tonna
beaucoup moins que ne l'apprhendait son fils; leurs entretiens, ceux
o plus d'expansion jaillissait, accoutumrent l'industriel  ce u'il
appelait les belles phrases, les originalits, le romanesque, les
nuages: sans comprendre l'utile de ces choses, il avait comme une
devination de leur beaut morale, tait heureux que Jean les connt. Ce
projet d'abord mit son instinct d'homme calculateur un peu mal  l'aise:
n'est-il pas trange qu'un jeune mdecin ne veuille pas faire comme les
autres, uniment s'arrondir une clientle, devenir un spcialiste  la
mode? C'est inconcevable, peut-tre chimrique, une telle carrire,
mais il admire, il approuve, il croit. Ses entrailles de pre ont vibr
tandis que Jean dversait le trop plein de lui-mme. Comme la voix
sonnait l'ardeur et la virilit, comme les yeux s'allumaient de foi,
comme le visage dfiait les prils, embras de triomphe! Sa propre
jeunesse en lui ressuscite, les cris de fiert lancs contre le sort de
nouveau l'branlent: le torrent d'nergie circule en ses artres avec la
vivacit d'alors. Souvenances qui l'meuvent, font perler  ses yeux
une larme, la larme si bonne des regrets sans amertume: son fils lui,
devient cher trangement, comme si des nuages le lui eussent voil,
comme si les ressemblances entre eux par magie se fussent illumines.
A sentir leurs mes plus prochaines, plus identiques,  revivre en ce
jeune homme qu'il crot superbe, une volupt inconnue le grise: un flot
plus riche d'amour l'emporte vers Jean...

--Me permets-tu, mon Jean? s'exclame-t-il, brusquement.

--Quoi?

--Eh bien, oui, je ne sais comment te le dire. Ce n'est pas clair dans
mon esprit... Je me sens tout curieux... Je ne me rappelle pas avoir eu
le coeur comme je l'ai l!... Enfin, je suis fier de toi! En t'entendant
parler, en te voyant surtout, j'ai eu du plaisir, du gros plaisir,
quelque chose de profond. Tu as un mot dont je me souviens: j'ai t
pris!... Comme la vie est capricieuse! Voici la chose que je voudrais
t'expliquer: il me semble que je ne t'ai jamais connu, que je te
dcouvre ce soir. Au fur et  mesure que tu t'instruisais, je te sentais
plus loin de moi. Il y avait entre nous un foss toujours plus creux:
l'ignorance... Tu tais mon fils, mais si diffrent de moi que,
franchement, tu... tu me paralysais quelquefois... Sais-tu ce qui m'a
ouvert les yeux? Ton courage d'il y a une minute, ta crnerie!... Aprs
cela, nous ne sommes plus des trangers, dis? Ah! oui, avoue que tu
ressens la mme chose, que...

--Que tu as bien devin, mon pre! s'crie Jean, touch au vif de l'me.
Ma gratitude pour toi est une des motions les plus pures et les plus
douces que j'aie prouves. Je la dois  ta bont; elle a t si
indulgente, si naturelle. Je m'y attendais, mais pas de cette
faon-l... La bont rapproche, elle dtruit les prjugs, les
distances, elle purifie l'amour! Quand tu es particulirement bon pour
moi, je te comprends mieux, je me sens mieux ton fils. Il y a un goisme
suprieur de l'tre qui repaie en amour l'tre qui le satisfait!

--Pourquoi t'loigner de moi encore? Ta philosophie, c'est elle qui met
de la glace entre nous!

--Tu voudrais que je fusse un homme d'affaires? dit Jean, badin.

--A certains jours, oui... Ce soir, plus que les autres jours. Tu
m'galerais, Jean!...

--Comme tu es vain! Tu dis cela avec un air... de pacha!

--Qu'est'ce qu'ils viennent faire ici, les pachas?

--Mais c'est un mot favori des Canadiens-franais! Ils dorment, ils
engraissent, ils s'amusent, ils vivent comme des pachas. Cela veut dire
qu'ils jouissent...

--Et cela veut dire que je me rjouis de mon succs? Faudrait-il que
j'en aie honte?

--Il fut loyal, tu as le droit de t'en applaudir!

--Alors?

--Alors... alors... nous bredouillons, mon pre, nous ne savons pas
comment nous dire des choses que nous avons l! s'crie Jean, dont le
geste rapide montre le coeur. Nous essayons de parler, alors que nous
voudrions parler... Comment se fait-il qu'aprs mes effusions de
reconnaissance, je ne suis pas satisfait de moi-mme, j'ai peur d'tre
ingrat?...

--Et qu'aprs t'avoir promis ce que tu dsires, j'ai peur de n'tre pas
assez gnreux pour toi?...

--C'est en cela que nous sommes trangers l'un  l'autre: nos tres
qui le veulent, sont incapables du mot, du regard, du sourire qui les
unirait dans l'amour!... Il y a, entre eux, l'ombre... infranchissable
d'un malentendu. Nous ajouterions les analyses aux analyses, les
conclusions aux conclusions, nous nous heurterions sans cesse  la mme
angoisse, j'allais dire  la mme froideur. Ds que l'lan d'une me
vers une autre hsite, il n'y a pas de complet amour. Oui, mon pre,
j'avais raison: il se dresse entre nous l'ombre... l'infini d'une
sparation morale.

--Ah! l'instruction! elle nous vole nos enfants,  nous, les gueux
enrichis! murmure Gaspard, amrement. Au moment mme o je te tiens, tu
me glisses entre les doigts...

--Au moment mme o tu m'attires, quelque chose en moi ne s'lance pas,
recule...

--Pourquoi te creuser la tte pour rien? Je te le dis encore, c'est mon
ignorance qui te repousse!

--Mais tu es plus admirable d'avoir russi malgr elle!... Tu pourrais
avoir l'instruction la plus abondante que le mme sourd malaise serait
entre nous... Il y a autre chose...

--On n'est pas vulgaire, quand on a t soi-mme avec tant d'nergie,
tant de noblesse! dit Jean, une rougeur lui inondant la face, parce que
certaines brusqueries de son pre l'attristent. Tu pourrais tre l'homme
de manires les plus raffines que la mme ombre entre nous planerait,
comme tu dis, glaciale...

--Nous ne sommes pre et fils que de nom, alors!

--Nous le sommes avec beaucoup d'affection, mais nous ne le sommes pas
idalement, profondment...

--Encore ce mot embtant, l'idal!

--L'idal est la cime des mes! C'est en montant vers lui qu'elles
deviennent suprieures!

--Je suis infrieur parce que l'idal, je n'ai pas le temps de m'en
occuper! s'exclame Gaspard schement, le regard dur, ses mains
convulsives empoignant les bras du fauteuil.

--La voici, mon pre, la sparation morale, la diffrence qui blesse. Tu
n'ignores plus la raison de mon silence tout  l'heure. Plus tu as
exig que je parle, plus je devinais que toutes les dmonstrations ne
pourraient servir, que nous en sortirions meurtris mme... Je ne te
ddaigne pas: comment serais-tu infrieur de t'tre dvelopp selon la
force irrsistible en toi? Par le courage, la tnacit, l'intelligence,
comme tu peux l'tre enfin, n'es-tu pas un tre suprieur, trs beau?
C'est banal: une volont victorieuse n'est pas infrieure! Je suis plus
orgueilleux de toi, je le jure, que tu ne l'es de moi!

--Si je te comprends bien, c'est irrparable, a le devient chaque jour
davantage.

--Ne dis pas cela, mon pre, avant que nous ayons voulu!... Il doit y
avoir, par le fait mme d'un dsir, un moyen d'en acqurir l'objet. Nous
avons de la volont beaucoup, tous deux; pourquoi ne pas lui confier la
besogne de nous rapprocher? Nous savons o est le mal; nos gosmes
sont trop exclusifs, nous rapetissent, nous enchanent. Ah! ce qu'il
faudrait, ce serait une grande gnrosit, un dvouement passionn qui
nous arracherait de nous-mmes, ferait bondir nos coeurs en un mme
frmissement d'amour! Quelque grande gnrosit pour notre race, par
exemple! Tu ne me trouveras pas romanesque, je l'espre? Aux runions du
Congrs, j'ai compris, notre race implore de la bont, des sacrifices...
J'ai l'intuition que, si tu faisais quelque chose de noble pour elle,
nous serions plus prs l'un de l'autre, beaucoup plus prs...

Cette pense, comme si peu  peu tant d'autres l'eussent prpare, vient
de surgir, naturelle et saisissante. Elle frappe Jean: bien qu'indcise
encore, il en souponne la profondeur, la valeur, les possibilits.
Sous le voile qui l'embrouille, il cherche dj sa vertu d'action, de
patriotisme efficace. En entendant ses lvres l'noncer, quelque
chose de grave l'a troubl: il se faisait, dans l'esprit radieux, une
claircie  travers les ombres alourdies par les rveries impuissantes.
Le cerveau confiant besognait, laborait, attendait. Un cri
d'allgresse, de tout l'tre de Jean, triompha soudain:

--Ah! mon pre! quelle grande ide! profra-t-il.

Plus rien ne retenait l'essor de la pense dont, au premier instant
mme, il entrevit les larges ailes. Comme elles battaient loin et haut!
Quels espaces! Quelle vision d'action prodigieuse  travers les nergies
de la race! Une ivresse parcourt Jean: ce qu'il avait dsespr
d'atteindre, il vient de le dcouvrir...

Ce ne fut pas Gaspard qui donna la rplique  la dbordante exclamation
de Jean, mais Yvonne, depuis un moment rieuse au seuil de l'appartement.

--Encore une fuse de sentimentalisme! articule-t-elle, un peu mordante.
Comme cela clate et brille!

--Ah! te voil, petite! nous sommes un peu srieux pour toi.

--Au contraire, papa, je me sens trs grave, capable de la philosophie
la plus revche... Regarde mon visage, sa pleur, sa fixit, sa
profondeur... Regarde les yeux bants, lourds de choses... ah! mais de
choses portant la destine des peuples...

Elle ne put mimer davantage ce qu'avec un accent morne elle disait: un
rire spontan, strident, l'affola de malice et de joie. Et le calme ne
revint pas vite. Les traits de Gaspard s'panouirent en le plus jovial
sourire. Entre la jeune fille et lui, beaucoup plus d'aisance allait
et venait qu'entre lui et son fils: l'intarissable gaiet d'Yvonne le
rafrachissait. Au contact de son humeur aile, il devenait spirituel
avec une bonhomie rude; auprs de lui, elle dtendait son masque joli de
Qubcoise trs admire, ne se regardait plus sourire au fond des yeux
mouills de ruse ingnue, au coin de la bouche onduleuse. Devenue moins
factice, espigle naturellement, gentille indiciblement, elle babillait,
foltrait, cajolait, enveloppait d'une tendresse  fleur d'me. Ses
caprices taient respects comme les plus austres confidences; ils
taient, ncessaires  Gaspard et, quand ils ne naissaient pas, il
s'ingniait  les faire clore. Ces dons sans nombre, infimes ou
considrables, bibelots ou parures, toujours offerts avec la mme
jouissance et, recueillis avec la mme joie, familiarisrent le pre
et l'enfant l'un avec l'autre, les habiturent  la confiance, 
l'exubrance,  la causerie affectueuse, bien qu'elle ne ft jamais
intimement profonde...

Par la souplesse cline, la magie de son influence, Yvonne tait
dangereuse. Jean le savait. Le consentement de Gaspard ne le rassure
pas sans laisser flotter en lui une inquitude. Il redoute l'incisive
raillerie de sa soeur: au premier choc de la nouvelle qu'elle aura du
laboratoire, elle s'emballera pour ou s'esclaffera contre le rve de
son frre. Et les roulades vives, mordantes, prolonges du rire qu'il
entend, aigrissent le meilleur de sa sensibilit. Il n'y a pas d'cret
en sa peine: la lgret de la jeune fille, il la comprend, il sait
qu'elle est impulsive, il ne voudrait, pas la blesser. Mais ne se
mle-t-il pas, aux accents de voix tapageurs et mlodieux, quelque chose
d'attristant, d'irrparable? Une boutade contre la philosophie, sa
raideur, est aisment pardonnable, et ses plus fidles prtres, 
certains moments, ne la renient-ils pas avec une moue dsintresse des
lvres? C'est que la joie d'Yvonne, outre qu'elle a dprim Jean par
tant d'enthousiasme refoul tout  coup, lui rappelle aussi leur
entretien de l'autre jour, l'amour de Lucien Desloges. A vrai dire, il
ne s'en est gure proccup depuis lors. Quand ils se revoyaient tous
 table, le pre, le soeur et le frre, et que parfois une distraction
coupait la verve de la jeune fille ou mme inclinait ses yeux tides
vers l'assiette, une peine torturait le jeune homme. La piqre tait
bientt gurie. Le tourment d'ignorer comment il pourrait ne pas tre
un inutile  sa race, alors qu' lui venait d'elle un appel dcisif et
touchant, ne lui causait-il pas assez d'incertitudes et d'angoisses?
La hantise de son impuissance le captivait: Yvonne et sa
tendresse gaspille en faveur d'un oisif ne l'alarmaient plus que
superficiellement. A se croire tellement goste lui-mme, il ne blmait
presque plus Yvonne et son ami de concentrer leur rve en des ambitions
exclusives, sans gnrosit, sans haute noblesse.

Et maintenant, c'est autre chose. Le jeune mdecin entrevoit srement la
tche de sacrifice et d'honneur que lui dploie l'avenir. Elle est un
devoir, la vanit qui, devant les triomphes dont elle se sent capable,
les veut et les attend! Jean sent un recul  l'ide glaciale d'tre
prsomptueux: elle fond dj, le laissant positif de son courage et de
n'tre pas vil. L'goisme n'est-il pas moins impur, ds qu'il s'lve en
des espaces de noblesse et de clart? La sensation de livrer beaucoup de
lui-mme, en s'oubliant presque tout entier, ne l'a-t-il pas empoign au
cours de la tirade  son pre? Et la certitude que la race cueillera
de lui un peu de gloire n'a-t-elle pas fait circuler en ses veines une
brlante sve? Ah! sa race! qu'elle n'est plus la mme en lui depuis le
rveil des orgueils latents! Comme ils ont grandi, comme ils ordonnent,
comme ils tressaillent! La race est devenue une atmosphre vaste et
sainte o l'on vit d'elle, pour elle, dans les bornes de soi-mme
largies par l'amour jusqu' l'treindre. Ce qu'il y avait de sonorit
fausse et dclamatoire en l'enthousiasme s'est tu: ce n'est plus de la
fivre, une ide fixe nerveuse, une motion volage de la sensibilit,
un incarnat de honte au front parfois, mais une conception nettoye de
vague et qu'aucune hsitation ne souille. Elle a fini de l'illuminer,
de le prciser, de le lui rendre cher, l'idal patriotique: la vision
soudainement lui a droul tout un ensemble d'efforts et de puissance
Ah! mon pre, quelle grande ide! cria-t-il, exultant! Elle l'inonda
tant de sa lumire qu'il eut, deux ou trois secondes, l'impression de ne
plus vivre qu'en elle, mystrieusement, profondment, l o l'me est le
moins loin de l'infini. Les mots concis, limpides, forts, se prparaient
 jaillir de son cerveau: l'intimidation d'Yvonne les a figs au fond de
lui-mme...

Puis, avec une lucidit croissante, il a dml toutes les consquences
d'un mariage avec Lucien Desloges: le pressentiment de leur vie dolente,
parse au vent de la fantaisie, se creuse. L'Yvonne d'autrefois, d'il
y a deux ans, comme elle et soulev un homme au-dessus des joies
mesquines, purifi son ambition, comme elle l'et raffermi, complt,
inspir! Yvonne aurait t la femme pour laquelle on est quelqu'un: tant
d'hommes, sans leurs femmes, auraient sombr dans l'insignifiance ou
l'irrparable btise! Et la voici transforme, exquise  l'extrme,
tincelante, mais enchane  un fat ddaigneux de sa race et du
pass grandiose, mais sans les ailes anciennes vers le plus pur et le
meilleur.

Une confiance nouvelle s'empare de son frre: n'est-il pas irrsistible,
ce soir, l'embrasement qui se ranime en tout lui-mme? Un peu de ce
magntisme ne l'mouvra-t-il pas elle-mme? Pour ne pas gcher la cause,
par un zle maladroit, il appelle  son aide la bont, la douceur, un
vritable lan fraternel. N'y a-t-il assez d'tincelles pour raviver en
elle la flamme large et merveilleuse de l'idal?

Prcisment, la minute est venue d'tre sur le qui-vive et d'tre
habile: Gaspard, distrait par Yvonne si joyeuse, n'a pas toutefois
oubli le cri passionn du fils.

--Bon! achves-tu de rire? dit le pre.

--Veux-tu que je recommence, papa? Je me trompe: c'est  Jean qu'il faut
en demander la permission. Il ressemble... ah! je ne sais  quoi...
tiens, au gros rable tout vieilli, tout pensif au coin du parterre.
Allons! un sourire de toi, s'il vous plat, gentil, de vieux garon
dlicieux! Je lui offre Marthe Gendron: il refuse net, Monsieur le
docteur fait le petit bec. Hier, au caf, je l'ai vue. Elle tait
ravissante en linon lilas. Un amricain superbe la harcelait des yeux,
mais elle me jasait de toi. Elle agonise, te dis-je...

--Ta premire cliente, Jean! ricane Gaspard.

--Un cas facile  gurir! ajoute Yvonne.

--Tellement facile que tous les hommes sous ce rapport-l sont mdecins!
rplique son frre, dont un sourire dilate le visage.

--Demain, Lucien et moi, allons chez les Gendron, au Bout de l'Ile; tu
viens?

--J'irai! acquiesce Jean.

Mais une distraction l'absorbe: il a les yeux ailleurs, trs loin...
Ils s'adoucissent et rvent. Lucile, transfigure d'une beaut
reconnaissante et fine, le remercie d'tre bon, de se souvenir. Au
moment prcis o elle s'est dessine toute en lui, une morsure lui a
fouill le coeur. Elle est bizarre, la piti qu'il donne, mlange d'une
semblable ivresse: jusqu'en la tristesse de savoir Lucile afflige
dborde un peu de la grande joie de tout--l'heure...

--Avec quel enthousiasme il accepte! plaisante Yvonne. Qu'est-ce que tu
en as fait, de ton enthousiasme? Tu me reprochais d'avoir fait prendre
la clef des champs  mon idal... Si tu l'avais entendu l'autre soir,
papa, au retour de l'excursion  Lorette, tu t'en souviens?

--Il faisait bien beau! rpond-il. Jean, tu n'as pas de flair!

--C'est ce que je lui ai dit. Je le prenais en compassion: au lieu de
m'en avoir du gr, il m'a fait une dissertation, oh! trs bien! trs
savante et mme trs gentille, sur les nuances romanesques envoles de
mon me...

--Ma chre petite soeur, je n'ai pas dissert, je ne me rappelle avoir
parl qu'avec mon coeur. Et les coeurs ne dissertent pas: quand ils ne
chantent pas, ils pleurent...

--Il a bien du temps  perdre, le tien, s'il pleure sur moi...

--Tu ne rflchis pas mme  ce que tu dis, Yvonne. A certains moments,
tu deviens presque gamine. Il est permis d'tre lgre  une jeune
fille, mais non d'tre disgracieuse. Je pousserais la bont jusqu' en
tre ennuyeux que tu n'as pas le droit de me faire de la peine: il est
des erreurs qui ne se redressent qu'avec beaucoup d'amour...

--Alors, je ne t'aime plus?

--Ce n'est pas moi qui l'ai dit le premier!

--C'est vrai, dimanche... oui, papa, je suis un trs vilain personnage.

--Tu te moques de nous, petite fille? rplique Gaspard, ignorant de
toute la querelle morale entre ses deux enfants. Toi, vilaine? La chose
la plus fine, la plus charmante qu'il y ait moyen de rver!

Un peu aigre, Yvonne articule:

--Il parat que je suis un cerf-volant.

--Ah! tu n'as pas le calme et la hauteur des cerfs-volants...

--Mais la fragilit, le superflu, le besoin du vent...

--Ne te fche pas, je t'en prie. A quoi bon le venin qui empoisonne? Je
n'ai pour toi aucune aversion...

--Il ne manquerait plus que cela!

--Aucune animosit, aucune rudesse, mais de l'amour, celui qui peroit
le plus merveilleux de toi-mme! Les jeunes filles ont des ailes qu'on
dirige: selon l'influence, elles rasent, la terre ou montent en pleine
lumire...

--Et mes ailes, o vont-elles? Voici une rime, tu ne devrais plus m'en
vouloir,  mon cher pote.

--Je voudrais qu'elles aillent trs haut battre pour la race, pour le
Canada!... Le Canada sent les premiers frissons de la vie nationale:
pour ne pas mourir de faiblesse et de matrialisme, il a besoin des
femmes, de leur me ardente, croyante, hroque, inspiratrice!

--Tu ne savais pas que nous avions un tel patriote! dit Gaspard, que _la
grande ide_ de son fils perscute. Eh! bien, sache-le, tu as perdu le
plus beau discours!

--Pourquoi n'es-tu pas avocat, Jean?...

--C'est qu'il a bien d'autres choses en tte, Yvonne... Jusqu'ici, je me
suis demand si je devais le dire, moi, ou bien attendre que tu...

--Que je fasse un autre discours? Ah! non, de tels discours ne
s'improvisent qu'une fois.

--Il parierait trs bien, tu sais, dit Gaspard, gaillard et songeur.

--Dis-le toi-mme, mon pre.

--Qu'est-ce que tu penses, Yvonne, d'un laboratoire pour monsieur le
docteur?

--Un laboratoire? Mais qu'est-ce que tu veux faire de cela, Jean?

--Tiens! on ne vous enseigne pas a, au couvent? Pourquoi les payer si
cher, les religieuses? s'tonne Gaspard.

Yvonne se rengorge: altirement comique, elle persifle:

--S'il vous plat, ne m'insulte pas, je fus incomparable en chimie! Quel
sduisant souvenir  graver dans ma mmoire! j'eus un prix d'assid...
uit.

--C'est vraiment bien russi! dit son frre.

Il sourit du meilleur de lui-mme. Parce que la mimique est
irrsistible, et aussi, parce que l'instinct railleur d'Yvonne a besoin
d'tre adouci pour qu'il ne s'enflamme pas contre le rve de science.
Une intuition qu'elle accueillera l'originale vocation par un rire
cinglant, peu  peu refroidit Jean Fontaine...

--Srieusement, l, ton laboratoire, ce sera du clinquant pour blouir
les clients. Pour un sentimental, une aussi trange rclame, ce n'est
pas joli... N'oublie pas, en effet, papa, que Jean est un des rares
humains en qui surnage la vieille chevalerie. Au nom des preux, des
croiss, il m'a suppli de redevenir la princesse rose de la quinzime
anne. Il a fait les choses avec une galanterie suprme. Il mit genou en
terre, inclina sa perruque brune, mouilla ses yeux de noble langueur,
m'offrit son pee ardente au service de ma rgnration...

--Qu'est-ce que tu me bredouilles? Au nom du ciel, parle de manire  ce
que je vous comprenne objecte Gaspard.

--Je voudrais tant parler de manire  ce qu'elle me comprt! Elle
nargue: la raillerie est l'argument dloyal de ceux qui nient. Et nier,
c'est dtruire... Quand tu railles, Yvonne, j'ai peur d'avoir tort. Sois
gentille, ou plutt soit gnreuse, comme on l'est pour ceux qu'on aime
un peu...

--Beaucoup, Jean... murmure-t-elle, enfin dompte par la voix
frmissante et tenace.

--Eh bien, je dsire ne rien te cacher d'un trouble sur le coeur. Je te
parlerai loyalement, avec tout ce qu'il y a de tendresse et de meilleur
en moi-mme! Il ne faut pas que tu ries de la dcision que je viens de
prendre! Je sens que tu me ferais du mal...

--Je suis capable d'tre srieuse, tu sais...

--Et bonne, surtout. Sur un enthousiasme tendu au point o le mien
l'est, il ne faut pas laisser tomber du sarcasme. Il en pourrait mourir.
Il suffit d'une blessure pour qu'un enthousiasme ne soit plus le mme
aprs l'avoir sentie. Tu promets, petite soeur?

--Je suis convaincue d'tre trs bonne, dit-elle, avec un sourire
merveilleux de franchise.

--Cela prendrait quinze ans, peut-tre, avant que j'eusse une clientle
intressante... La profession est congestionne.

--Tu es de ceux qui se trouent un passage!

--Je ne veux pas attendre...

--Mais, Jean, la clientle, a ne se mendie pas!

--J'ai trouv quelque chose de mieux, d'admirable, il me semble...

--Ton laboratoire? Ce n'est pas de la pose, alors?

--Y a-t-il de la pose quand le plus pur de l'tre se donne? et  la
science, oui, ma petite soeur,  la vraie science!

--Ah! je comprends! Tu veux devenir un Pasteur! s'crie-t-elle, charme.
Que c'est fin!... mais c'est trs chic!

--Un Pasteur est l'oiseau rare, je limite ma perspective  celle d'tre
un jour le savant qu'on respecte...

--De plus en plus la statue de la mdecine, un brahmane de la science,
perdu en elle, extasi!

--De plus en plus isol de toi, n'est-ce pas, Yvonne?

--C'est qu'il est triste!... Avant longtemps, ce n'est pas  toi que
voleront mes confidences, tu peux en faire ton deuil!...

--C'est  Lucien que tu rvais, lorsque tes mains si douces veillrent
le chant d'Isabeau?... Je l'apprhendais! rpond Jean, dont beaucoup de
tendresse rpare le blme.

Gaspard, abasourdi, se hte d'loigner ce mystre:

--Lucien? Je ne connais pas ce Lucien, moi! dit-il.

--Pardon, petite soeur! Ce n'tait pas  moi de le dire.

--J'en suis trs heureuse, interrompt la jeune fille, une couleur de
grenat lui teintant le visage  l'instant mme. Si tu n'avais pas t
ici, papa saurait tout...

--Je reviendrai tout  l'heure...

--Non, reste, je n'ai pas honte d'affirmer devant toi mon amour! Papa,
monsieur Henri Desloges n'est-il pas un de tes grands amis?

--Henri Desloges, le gros marchand de bois, un de mes plus grands amis!
Au club, c'est avec lui que je m'accorde le mieux! Je ne suis pas
capable d'expliquer cela... eh bien, il me semble que nous sommes
taills dans la mme toffe, que nous sommes deux habits presque
semblables. Comme si, l'un en face de l'autre, nous nous retrouvions
l'un dans l'autre... Mais il ne s'agit pas de mon bavardage.

--T'a-t-il parl de son fils? demande la jeune fille, adorablement
ingnue.

Les lvres de Jean remurent: elles allaient lancer une boutade
mesquine. Il se souvint que le sarcasme est presque toujours une
lchet: ne devait-il pas tre gnreux sans bornes?...

--Il m'a dit que son an travaillait avec lui quand il avait du temps
de reste. Il m'a laiss entendre qu'il ne songeait pas encore trs
srieusement  la besogne assidue. Est-ce ton Lucien, l'an? Je l'ai
connu, pourtant: ma foi, je ne m'en souviens plus!

--Depuis assez longtemps, il est beaucoup plus assidu auprs de ma soeur
qu'aux factures ou aux rveries financires, explique Jean, sans la plus
infime pointe de malice au bord des yeux, aux commissures des lvres.

--Et tu ne le refuses pas? il est donc charmant! s'cria Gaspard... Car,
enfin... je ne sais comment faire un compliment qui te convienne...

--C'est que tu es gentil, mon papa chri! Toi, au moins, tu vois les
choses  travers le prisme du bons sens. Regarde-moi cet original empes
dans son idal rigide, il veut tout simplement m'arracher du coeur
l'amour de plus en plus clair, de plus en plus tenace, oui, tenace que
j'ai l!...

Et, d'un geste gracieux et provoquant, elle se frappa victorieusement
la poitrine. Jean, contre lequel cette menace clate, baisse la tte et
commence  dsesprer...

--C'est un parti superbe! dit Gaspard. Je ne m'informe pas du jeune
homme davantage. Tu l'as choisi! Ma petite Yvonne est incapable de faire
une bourde...N'est-ce pas que tu as bien pes ton coeur?...

--Pes et repes, toujours le mme poids!

--Ce poids, je le sens trs lourd sur mon coeur de frre, murmure Jean
dont la peine s'avive.

--Mais, sapristi, il faut toujours bien avoir quelque raison d'entraver
un mariage! Donne-les donc, puisque a vaut la peine d'avoir l'air si
penaud! Sais-tu qu'Henri Desloges est un personnage considrable, cousu
d'or, sans tache, de notre classe, un homme qui s'est fait ce qu'il est?
Un fils de juge ou de ministre m'aurait plu normment: aurait-il t
aussi franc, aussi dsintress que le fils de mon copain Henri dont le
million approche? Ce garon-l, ayant de le reconnatre, eh bien... j'ai
hte de lui serrer la main! Allons, Jean, ton rquisitoire au plus vite!

Jean ne s'est jamais jug coupable de voir nettement le dfaut le plus
exigeant de Gaspard: une vanit qu'il lui accordait sans mauvaise grce,
parce qu'elle n'tait pas maligne, parce qu'elle tait ncessaire. La
foi imperturbable en l'avenir, malgr les revers, la prodigieuse venue
du succs, la constance de la fortune  s'engouffrer dans ses mains
jamais remplies, la certitude que le premier million s'achemine vers
d'autres qui se profilent  l'horizon de l'imagination, la quotidienne
pense qu' lui seul il doit tout lui-mme et tout ce qu'il a, ne
voil-t-il pas autant de forces qui, sourdement, ont ptri l'orgueil
de son pre? Celui-ci est chrtien, mais non au point d'attribuer  la
grce,  la prire, tous les triomphes: Dieu lui a implant les germes
de l'ambition inluctable, fort bien, mais c'est lui seul libre qui les
a fconds. Dieu est le crateur de la richesse, mais il ne choisit
pas les hommes qui l'entasseront prs d'eux. Ne s'enrichissent que les
favoris de la chance ou les hommes dont le vouloir est plus fort que
les fantaisies de la concurrence! Selon lui, on n'a pas encore dcouvert
si la veine est une semence du ciel. Et d'ailleurs, ne s'nervait-il pas
lorsqu'on attribuait l'origine de sa fortune  un sourire du hasard?
Sa fatuit aime qu'on la caresse et dteste qu'on la froisse: elle se
ramifie en toutes espces de caprices, de manies, de coquetteries
mmes. C'est ainsi qu'il serait mal  l'aise si un veston cossu ne lui
flamboyait sur la poitrine. Sous son regard, il dploie souvent la main
gauche pour y voir se dcouper harmonieusement l'agate d'une bague.
Il pousse le culte de la mode jusqu' la superstition, c'est--dire
jusqu'aux plus minces raffinements: une nuance d'habit se rpand-elle
chez les amis du Club de la Garnison, elle ne tarde pas  le revtir
lui-mme. Sa rsidence est d'un style dconcertant, moderne avec une
bauche lgre de chteau de la Renaissance dessine par deux tourelles
et leurs pignons graves: cela suffit pour que le flatte l'illusion
d'habiter une vague gentilhommire. Comment un homme aussi actif, aussi
remuant peut-il s'astreindre  des habitudes si molles? nigme de
l'ternel masculin! Et trnant sur le sige moelleux de l'automobile
royale, il'avait-il pas une sensation quelque peu analogue  celle qui
gonflait la tte des beaux cavaliers au temps de Vaudreuil?...

Il est trois catgories de parvenus tranches au Canada-franais. Les
uns, trop clairsems, maintiennent au coeur l'amour de l'humble origine.
D'autres voquent sans cesse leur berceau modeste et s'exaltent de s'en
tre affranchis par le prestige de l'honneur ou de l'or; au lieu d'tre
un opprobre en leur esprit, l'obscurit de leurs parents n'est qu'un
prolongement de gloriole et de suffisance. Les autres enfin, par une
dformation lente, mais progressive de ce qu'il y a de plus intime
en leur nature, ont la honte absolue de leur naissance et ne se la
rappellent que pour en souffrir l'humiliation, presque la haine. Gaspard
n'appartient ni  l'une ni aux autres pleinement, il a perdu la boussole
 mi-chemin entre la dernire et les autres. Bien qu'il se soit gar,
une lueur de tendresse est en son coeur pour le diriger encore, Son pre
et sa mre, quand sa mmoire daigne en ranimer les visages un peu durs,
amollissent quelques cellules au fond de ses entrailles: la moelle et
le sang qui furent les leurs, il est conscient d'en tre robuste. Mais
comme il les a surpasss de tout l'envol de son dsir et de toute la
hauteur de son succs! Dcidment, ils furent contents avec trop de
facilit, ils furent des misreux, des mesquins, des incapables. Oh! le
prcipice entre eux, les hres, et lui, le millionnaire aurol! Les
sourires, volontiers ou de force, ne lui rendaient-ils pas hommage
comme  un roi? Des personnages d'lite ne l'honoraient-ils pas d'un
tutoiement d'gal  gal? Ne frayait-il pas avec les groupes les plus
clatants de la socit qubcoise? Nulle association de bienfaisance,
de jeux, ne voyait le jour sans qu'on entendt le nom de Gaspard
Fontaine autour de son berceau: sa largesse tait, inlassable,
proverbiale, serait lgendaire aprs sa mort. Quelle griserie de sentir
les _gens instruits_ courber tout leur savoir devant, lui! N'ignorant
pas que plusieurs se tordaient la face  rire de lui, des qu'il n'tait
plus l pour les avilir, il ddaignait ce qu'il appelait leur _jalousie
bte_, et, surtout, membre du club de la Garnison, n'y est-il
pas flatt, recherch, dfendu, respect? Que lui importent les
gouailleries, les grimaces de quelques-uns, si tous ne peuvent ignorer
son or et sa personnalit? Aller au club est, pour lui, une jouissance,
un orgueil, une ncessit, un beau songe d'aristocratie. Comme il est
loin du logement bas et morne o nos parents nichrent quelque part aux
profondeurs de Saint-Roch! Quand il remonte la Grande Alle, que le
cornet d'alarme clate ou ble tour  tour, et que les ouvriers de la
fabrique d'armes se massent pour ne pas tre abattus par l'automobile,
Gaspard Fontaine revoit son pre comme eux sali, dprim, hve,
lamentable, et son me alors s'trangle de honte... Jean n'a pas sond
toute la fatuit de son pre, n'en a travers que les couches de
surface...

Aprs de tels mots claquant de fiert, aprs une mise en demeure
tellement incisive, le fils vacille un peu, sent dfaillir l'ide qu'il
voulait communiquer en sa force totale. Est-elle assez mrie en son
cerveau pour y tre dj cueillie? Ne vaudrait-il pas mieux lui donner
encore un peu de lumire pour qu'elle s'panout davantage, allcht
mieux les esprits qu'il veut lui conqurir?

--Je te le disais bien, que tes griefs contre Lucien taient de la
fume, s'crie la jeune fille. Monsieur l'avocat de la Couronne, vous
avez la parole. Monsieur Desloges est un misrable, un ivrogne, un
faussaire... Le jury vous coute...

--Lucien Desloges n'est pas digne de toi, je le rpte, dit Jean, dont
le calme apaisa singulirement, la fivre de sa soeur. Tu espres, en
m'exasprant me faire jouer le rle d'un mprisable et sot dlateur?...
Le motif est plus haut, plus sacr!...

--Ah! oui, l'idal... je suppose...

--Oui, petite soeur. L'idal, mais l'idal vrai... Ce mot est de nos
jours honni et dchu, parce qu'on l'a dnatur... On ne le prononce
qu'avec l'arrire-pense d'une chose nave et vaporeuse... chimre,
sensiblerie romanesque, emballement: voila, les choses dont on ne le
distingue pas et pour lesquelles on l'exile. On se rapproche du jour o
le devoir ne sera plus que de l'idal, ou plutt, du vide... Adorer Dieu
ne devient-il pas mme la mission des femmes plus rveuses, j'allais
dire plus nerveuses?... Et quand Dieu lui-mme ne sera plus que le vide,
qu'est-ce qui ne le sera pas?

--Tu insinues que Lucien l'est dj?

--Je ne l'outrage pas, sois-en sure, Yvonne... Je le comprends, et
n'est-ce pas lche de maudire aprs avoir compris? Il n'y a que les
mes bornes qui mesurent le pardon, mais je te conjure de rflchir...
Lucien n'est-il pas un impulsif? Et ses impulsions ne suivent-elles pas
le mme cours toujours et, n'est-ce pas le plaisir? Tu n'as pas oubli
la faon dont il a trahi l'essence, le trfonds de lui-mme. Je l'ai
fait parler devant toi avec le dessein...

--Un pige! Crois-tu que je ne m'en sois pas aperue? persifla-t-elle,
avec beaucoup de violence.

--Pouvu que le pige brillt comme la planche de salut...

--Qui me dlivrerait du monstre? L'amour ne voit pas le monstre, il ne
voit que lui-mme! Ce n'est qu'une manire de dire. Lucien est charmant!
Il est jalous, vilipend, il est...

--Ton ravisseur! Il t'a prise  toi-mme!...

--L'Yvonne de jadis affole d'enthousiasmes purils!

--L'Yvonne enfivre d'ardeurs gnreuses... c'est elle que je supplie!

--Elle ne t'entend pas, elle est morte!

--Elle vit, n'est-il pas vrai qu'elle s'veille, qu'elle s'attendrit?
s'crie Jean dont la voix presse, irrsistiblement douce.

Yvonne, malgr elle, en ressent le magntisme et la plainte: moins
rigide, elle commence  plier.

--Pourquoi du chagrin, mon frre? dit-elle. J'ai pens que ta gorge
allait crever...

--Laisse-moi t'expliquer. Je veux des mots profonds qui t'atteignent et
te gagnent!... Toi aussi, mon pre!... Lucien Desloges est aveuglant de
brio, il est un dilettante exquis, mais il ne sera jamais autre chose!

--Qu'en sais-tu? proteste Yvonne, tonne d'tre si peu dchire au vif
de son orgueil.

--Tu le sais aussi bien que moi! L'intime de lui-mme a jailli, te
dis-je!... Si le procd n'tait pas loyal, il l'est devenu par le dsir
de t'tre bon. Lucien renie tout. Pm devant lui-mme, il n'a pas
d'autres fierts. Il n'a pas celle de la religion, qui est un lien
d'tiquette mondaine  ses yeux; il n'a pas celle du travail, parce
qu'il est un flneur; il n'a pas celle du devoir, qui n'est pas moderne,
qui n'est pas chic... Il n'a pas celle de l'amour...

--Voici un joli compliment, tu peux t'en vanter!

--Il n'a pas celle de l'amour, parce que c'est toujours lui seul qu'il
aime...

--Puisqu'il s'aime autant lui-mme, il a du moins cette fiert!

--Ce n'est pas la pure et vraie fiert, celle que rassasient les
instincts moindres!...

--Parle donc franchement, tu veux dire les instincts vils?

--Non, Yvonne, je dis que sa fiert s'arrte l o le grand amour
commence...

--Ah! ah! le grand amour, la fumisterie des potes! Charlatanisme des
romans pour ingnues! A d'autres, s'il vous plat!

--Eh! bien, oui, Yvonne, le grand amour, l'amour qui ne mesure pas le
dvouement, l'nergie fconde, la bont suprme. Mon pre, tu ne dis pas
mot, mais tes yeux me prouvent que tu devines, que tu vas comprendre! Ma
petite soeur, ton coeur est sur le point de s'ouvrir, je le sens
frmir au plus vibrant de ta voix! La race canadienne-franaise prira
d'goisme, si elle meurt... Je sens que mon ambition de science
elle-mme est trop faonne d'orgueil impur, ne vous offensez pas tous
les deux! Je vous accuse avec indulgence, avec peine, avec la plus vive
tendresse Yvonne, tu es une goste; tu l'es dlicieusement, mais tu es
goste! Tu parlais d'ardeurs puriles? Leur objet fut enfantin souvent,
j'y consens, mais ce qui ne l'tait pas, ce qui promettait des miracles,
c'tait l'me de ces enthousiasmes, l'instinct brlant de la beaut
suprieure et des nobles dvouements! Je l'appellerai l'eau souterraine
du sublime: peu  peu, le flot en serait devenu plus abondant, plus
large. Aujourd'hui, par elle, tu serais entrane vers quelque chose, de
vaste, un magnifique rve d'pouse. Nous, les hommes, pouvons  peine
monter sans vos ailes... La terre nous rive  elle, quand votre sourire
n'en carte pas les chanes!... Les hommes ont besoin du grand
amour pour tre forts... Yvonne, tu possdes les dons capables de
l'veiller!...

--Tu ordonnes que j'attende l'homme, ou plus exactement, les ivresses de
coiffer Sainte-Catherine...

--Je n'ordonne pas, je tche de t'inspirer le haut dsir qui ordonne!...
Tu ignores combien de jeunes canadiens-franais, grce  toi, pourraient
devenir nobles et grandir!

--Des noms, des noms, s'il vous plat? interroge-t-elle,  la fois
curieuse et acerbe d'nervement.

--A ce moment, quand Lucien te fascine? mais tu les prendrais tous en
grippe!

--Je ne te croyais pas si retors! ne put-elle s'empcher de murmurer,
plus docile  mesure que le pouvoir de Jean l'empoignait.

--Comme si j'usais de manoeuvres sournoises! Allons, ma petite soeur,
sois juste et bonne. Il n'y a rien de plus franc et de plus net que
ma pense. Elle est aussi limpide que merveilleuse. Lucien n'a pas
la fiert de sa race... Les traditions l'offusquent, l'hrosme des
anctres l'ennuie, il n'a qu'un sourire ddaigneux pour nos tombeaux!
Aprs la conversation de l'autre jour, il est impossible d'en douter...
Notre race a besoin d'orgueil et d'amour! Si on ne lui donne pas tout
cela, intensment, elle tombera d'anmie... L'orgueil et l'amour sont le
sang d'une race! Ah, si tous voulaient, quels prodiges fleuriraient sous
le grand soleil du Canada! Ah, si tu consentais, ma chre Yvonne, 
devenir une femme de courage et d'idal, pour ta race, pour...!

--Pour me sacrifier, n'est-ce pas? Une hrone, une sainte, une
martyrise! Quelle jolie vision!

--Tu n'es pas srieuse, tu sais qu'au lieu d'un martyre, c'est le
bonheur que je te suggre, le bonheur durable, parce qu'il vit de
l'ternel aux racines du coeur!

--Allons, c'est entendu! Je vais donner toutes mes robes au prochain
bazar, copier l'habillement des tudiantes nihilistes de Moscou!

Mes cheveux que je laisse bouffer, je les aplatirai en bandeaux collants
avec de l'huile. Il ne faut pas que j'oublie les lunettes montes en
aluminium. Il sera plus facile, ds que j'en aurai sur le nez, d'avoir
l'air sombre et responsable des femmes utiles  l'univers. Il ne me
restera plus qu' partir en croisade pour la race, comme une zlatrice
de l'Anne du Salut!

La mimique de la jeune fille tait ravissante: Gaspard et Jean
s'gayrent  suivre les malices de la bouche et des yeux. Jean tout de
mme ressentit plus de confiance et devint plus agressif: il s'cria:

--Sois jolie, sois-le toujours, autant que possible! c'est, ton droit!
Habille-toi dlicieusement, c'est ton droit! La beaut enrichit une
race... mais ton coeur, Yvonne? Quelle source! quelle puissance!
Notre race demande le coeur de ses femmes, le tien!... La foi en elle
s'croule: les Canadiens-franais se dtachent de leur pass, en
rougissent... La mollesse conduit les races, aussi bien que les
individus,  l'inertie,  la honte,  l'impuissance... Parce que la
foi des femmes est la dernire qui meurt, c'est elle qui loignera les
Canadiens-franais de l'apathie, de In mdiocrit, du reniement... Sois
belle, sois jolie, sois exquise, brille et rgne, mais ne seras-tu pas
une croyante en ta race?

--Mais l'y crois! Invente un credo et je le rciterai!

--Crois donc  ses fils,  celui dont tu ferais l'poux digne de l'idal
revenu en toi, mais assagi, plus raisonn, sans exaltation creuse! Le
credo qu'une jeune fille rcite  sa race est la foi qu'elle garde
en ses fils. En sommes-nous rendus  l'poque o les jeunes filles,
dchirant leurs rves, n'ont plus qu' s'crier: Il n'est plus de
jeunes gens qui les mritent! Faisons descendre notre me jusqu' ceux
que le sicle nous envoie! Une jeunesse sans idal mprise le devoir,
et le devoir est la flamme qui fait resplendir les races, le levier qui
les lance au fate de l'histoire!...

--Le devoir n'a pas t cr pour Lucien, probablement...

--Lucien ignorera le devoir aussi longtemps qu'il sera incapable
d'amour.

--Je te jure qu'il m'aime! De l'amoureux il a l'accent, le regard, la
douceur fidle!...

--La douceur ternelle?

--Tu m'insultes! Ne suis-je pas digne qu'on m'aime longtemps?

--Je te sauve, ma petite soeur! Vois-tu, je comprends mieux certaines
choses depuis quelques jours! L'homme qui me peut aimer sa race n'aura
jamais au coeur les autres grands amours...

Comme ceux-ci, l'amour de la race est un besoin de piti souveraine et
de dvouement... J'ai bien peur que Lucien, railleur intarissable des
traditions canadiennes-franaises, ne te rende malheureuse. Comment
peut-il aimer vraiment l'homme qui renie l'amour? Les anctres ont
souffert, ont travaill, ont souri auprs des berceaux, ont cru, ont
ador: tout cela n'est-il pas de l'amour? Les ddaigner, n'est-ce pas
tre infrieur  leur tendresse,  leurs sacrifices,  leurs efforts
vers quelque chose de plus lev, de plus digne? N'est-ce pas avoir le
coeur moins grand qu'ils ne l'eurent?

--Ils ne firent pas autre chose que s'aimer, les anctres! fit Yvonne,
devenue inexprimablement grave.

--Ils taient pauvres, ils taient peu savants, mais de toute leur
vaillance, ils marchaient vers l'avenir... Ils prparaient l'essor de la
race: c'est  nous de la faire monter!...

Peu  peu le langage ramass, palpitant, de son frre meut Yvonne,
pntre en sa volont. Il n'est pas tonnant que le cerveau de Jean,
assailli par les aspects nombreux de l'ide qu'il fallait rendre
lumineuse, ne les ait pas dbrouills sans quelques longueurs et
quelques rptitions. Le jeune homme n'oubliera jamais l'intense peine 
travers laquelle viennent de fuir les nuages de sa vision patriotique,
de s'en approfondir les clarts. Les formules, les arguments se joignent
les uns aux autres pour sculpter un idal harmonieux et solide. Et
cet idal, en son esprit rjoui de le tenir, blouit, de tout son
rayonnement. Il en voit le prolongement, les fertiles consquences:
elles seront moins vagues et plus fermes, les paroles qu'il faut dire
pour que du rve sonore clate un principe d'action, une force de salut.
Les traits de Jean tincellent de ferveur et de magntisme, une pourpre
riche dborde  ses joues. La voix martle avec puissance, brle de
foi chaude, tranche avec une affirmation dcisive. Les yeux dardent un
clair en un lointain qui les fascine et les ravit. Sur la dfensive
longtemps, puis intresse, prise, retenue, captive mme, Yvonne a
cess de ricaner et de mordre. Une conviction s'bauche en elle, mais
elle s'embue d'incohrences. La jeune fille n'oppose aucun obstacle 
l'lan de l'intelligence vers de la certitude. Elle entrevoit les tches
possibles, les superbes dvouements, mais l'effroi du ridicule ou
l'ombre svre de l'effort les repoussent. Tout de mme, elle brave,
elle s'offre, elle somme Jean de lui prciser un rle...

--Veux-tu dire ce que je pourrais faire? insinue-t-elle, avec un
grasseyement de malice aux profondeurs! du gosier.

--Au programme, tout naturellement, les ambitions s'accumulent...
Devenir Canadienne-franaise ardemment, passionnment, j'allais dire...
tre prise de ta race, de sa lgende et de son histoire, avoir
conscience de son gnie et de son destin... Parler ta langue avec
respect, avec amour... Ne pas railler ceux qui exaltent l'anctre et la
tradition, ne pas te faire complice des gars qui ont perdu le chemin
du grand pass... Ai-je besoin de te le rappeler, devenir une femme
digne, complte, admirable d'intelligence et merveilleuse de coeur, une
femme sereine et forte, un rayonnement de la race, un envoi d'ailes
ambitieuses pour l'lever!... Oui, ma petite Yvonne, tre suprieure ne
gaspillerait nullement le charme de ton regard et les dlices de ton
salon!... Dois-je le redire? te faire une mission de guider ton mari
vers la mme noblesse et la mme force... Ah! si vous tes ainsi
gnreux, ainsi beaux, quels enfants libres et forts ne s'envoleront-ils
pas de votre nid pour battre de l'aile aux cimes de l'nergie et de la
bont!... Et tu appelles tout cela un martyre? comme si vivre en la
plnitude de vivre tait une souffrance. Ne te sens-tu pas moins
loigne du bonheur, Yvonne? Ne revois-tu pas ce que ta jeunesse fire
attendait?... Ah! comme il serait puissant, ton coeur! N'y a-t-il pas
des pauvres qu'un peu de lui ferait si riches de joie? N'est-il pas des
haines qu'un sourire apprivoise et des laideurs qu'une larme efface? N'y
a-t-il pas des jeunes filles dont il faut dtourner la fange? N'y a-t-il
pas la croisade invincible de toutes les bienfaisances, de tous les
relvements, de tous les orgueils, de toutes les esprances?

--Ah! la voici, ta fameuse ide! Faire de la vraie besogne pour la race!
interrompt Gaspard, frmissant d'intrt, anxieux d'aborder la solution
pratique, la seule qui l'merveille. Jusqu' ce moment de la discussion
entre la jeune fille et Jean, ses lvres tendues n'ont pas boug. C'est
qu'bloui par la verve enthousiaste de son fils, ou plutt, dompt par
la conviction dont elle dborde, il est comme roul par elle sans
rien pour la refouler, pour la combattre. Il en avait mme oubli la
flatterie d'une alliance avec Henri Desloges. Une pense plus grave
l'occupe sourdement. Une domination telle mane de Jean qu'il essaye
de le comprendre et rflchit avec une anxit vague, une espce de
remords. Sa vie n'est-elle pas confine  la griserie d'tre riche et 
la fivre de l'tre chaque jour davantage? Est-il d'autres fierts qui
le soulvent, d'autres enthousiasmes qui le secouent? Autour de lui, la
religion ne flotte-t-elle pas comme une bue froide? Elle est un devoir
hebdomadaire et machinal entre deux cigares, un catholicisme inerte
parce que rien de profond ni de vcu l'anime. Quand l'orgueil d'tre
Canadien-franais l'a-t-il mu, l'a-t-il pntr, l'a-t-il effleur
mme? L'insouciance, les gosmes, les mpris que Jean dnonce, Gaspard
est conscient de leur existence au fond de lui-mme. Il a de la race un
concept fugitif: elle est un tre douteux, estomp dans le brouillard.
Envers elle, de quoi est-il dbiteur? Est-elle pour quelque chose en
l'origine, en l'essor de sa fortune? En quoi servirait-elle  lui
procurer les autres millions? La race tait donc un tre inutile,
improductif, qu'un homme raisonnable devait ignorer. D'ailleurs, n'y
avait-il pas assez d'orateurs, de journaux pour s'occuper d'elle?
L'instinct des affaires norme, jaloux et vorace, empchait les autres
de vivre...

C'est la premire fois qu'une ide limpide, qu'un frisson rel de
patriotisme l'agite. Tant d'amour accumul rsonne en l'me du fils que
les entrailles paternelles vibrent. Le coeur cde... Mais la raison peu
 peu reconquiert son empire, et froidement, clairvoyante, provocante,
elle ordonne qu'on la satisfasse. Il est bon de rver l'effort pour la
race, mais le rve est-il de _la vraie besogne_?

--Mon pre, tout ce que j'ai dit n'est pas _l'ide_, mais la prpare,
et j'espre maintenant qu'elle charmera ton sens des affaires, que
ton nergie lui sourira... Elle est inspiratrice, elle pourra devenir
merveilleuse... Il faut que ton or serve  ta race!... il faudrait
organiser un vaste lan de la race! Oui, mon pre, une coalition des
fortunes canadiennes-franaises pour vivifier la sympathie, l'union
entre les classes... Comme il y a des socits pour le bien rciproque
de leurs membres, j'ai la vision de socits qui prodigueraient  notre
race la force et l'amour... Ce n'est pas de l'utopie, c'est de l'action,
par le dvouement, par la convergence des initiatives et des coeurs...
On s'efforcerait de mieux connatre l'ouvrier, le campagnard, on
finirait par les aimer... On multiplierait les moyens d'exterminer
la pauvret, de mettre les vices en droute. Graduellement, l'envie
cesserait de ronger les humbles, l'arrogance tomberait des fronts plus
levs... Un flot d'amour emporterait la race vers l'avenir... On ferait
clore au sein du peuple une mulation prodigieuse, on allumerait chez
les travailleurs un zle national d'exceller au premier rang de leur
tche... Par la confrence, la brochure, le journal, on infuserait aux
autres classes la fiert des souvenirs, l'angoisse du prsent, la foi
en l'avenir... La jalousie dmolit le Canada franais: il n'y a que les
coeurs assez puissants pour y vivre, aprs qu'on les a trous, dont
l'amour ici demeure! On lutterait contre elle, on l'craserait! Et
surtout, mon pre, il faut se mettre  la recherche des talents: comme
il y en a chez nous, qui naissent pour une gloire dont l'ignorance ou
la misre les sparent! On les trouvera, on les recueillera, on les
soutiendra, on fleurira notre race de couronnes! Quelle phalange
d'artistes, d'orateurs, de savants, de penseurs, d'individus forts
pourrait s'aligner pour conqurir le prestige de notre race!... Elle a
besoin de ton or, de ton coeur, mon pre! Tu es un homme d'action, il
sera facile d'enrler quelques-uns de tes amis riches. Et quelques-uns
ne suffisent-ils pas  l'origine des grands mouvements sociaux? Je ne
te donne que les lignes essentielles. Ne sens-tu pas qu'il y a moyen
d'branler cette apathie gnrale? Voil mon ide, la coalition de l'or
pour le relvement de la race!... Oh! quelles possibilits! quelles
ambitions! quelle race nous pourrions devenir!

Yvonne, les yeux luisants d'intelligence ramasse, immobile de surprise,
coute grossir une rumeur d'enthousiasme au plus vibrant de son
tre. Les aspirations d'autrefois, comme rallumes par une tincelle
magntique, rchauffent de nouveau le meilleur de son me. Elle mdite
vivement, passionnment, elle accueille sans rserve un dsir imptueux
de savoir, d'tre persuade, de vouloir, d'agir... Elle n'a pas le
loisir d'voquer l'image de Lucien Desloges, elle ne peut que laisser
tant d'impulsions jaillir des profondeurs d'elle-mme...

Alors que son pre est tiraill par les contradictions, les
incertitudes... Il incline plus vers le scepticisme que vers la
confiance...

Cet homme nergique, aussi prompt  saisir un principe d'agir que
l'aigle  fondre sur une proie, ne juge pas draisonnable le rve de
Jean, lui donne vie en son imagination, lui voit accourir des succs
probables, de moins en moins hypothtiques  mesure que les paroles
incisives du jeune homme affirment. Aucune emphase ne gonflait ces
paroles, elles taillaient les penses avec une sobrit puissante, un
relief pur. Le dernier cri mme, de relle exaltation, n'avait eu rien
de frntique, clata vigoureux et matre de lui-mme. Il a pntr dans
l'esprit de Gaspard comme une lame dans la chair. Quelques secondes,
l'industriel ne peut l'arracher de lui-mme, est sur le point de faire 
Jean une promesse d'enthousiasme. Puis, les doutes l'assaillent,  leur
tour plus irrsistibles; ils entassent les objections, les difficults,
le pessimisme... Le pre n'osera pas tout de suite affronter l'espoir
de son fils, il attendra plus de calme en celui-ci: devant ce regard
triomphal, il prvoit l'insuccs. N'est-il pas facile d'esquiver?

--Je t'admire, tu as un bon coeur, mon Jean! dit-il, un peu gn
cependant.

--Admirer n'est pas toujours admettre.

--Donne-moi le temps de mrir tout cela!

--C'est juste et je vous en suis profondment reconnaissant, mon pre!
dit le jeune homme, attrist par l'accent fig, le sourire trop finaud
de Gaspard.

--Je ne guis pas l'homme  me jeter en aveugle dans une entreprise,
n'est-ce pas?

--Et moi qui esprais t'mouvoir! La chose me parat si imprieuse et
simple: il faut que notre race veille et se dfende contre elle-mme...
Les races fires d'elles-mmes seules ont le droit de vivre!... Nous
sommes nous-mmes: le serons-nous toujours? A doses subtiles, le gnie
anglais s'infiltre... les Anglais ne crient pas, ils ne se vantent pas,
ils sourient  nos querelles,  nos haines,  notre destruction les uns
par les autres. Srs d'eux-mmes, ils attendent... Si notre indolence
continue, nous sommes perdus. Je ne vois de salut qu'en la renaissance
de l'orgueil national et qu'en sa vitalit! Orgueil de nos traditions,
orgueil de notre histoire, orgueil de notre survivance, orgueil de notre
mission canadienne!... Je n'ai pas de haine contre les Anglais, je les
admire et je crois en eux, mais j'ai l'amour de ma race et, je crois en
elle!... Il est fort bon d'insister auprs des Anglais pour la plnitude
de nos droits, mais ne faudrait-il pas surtout lancer nos forces au
coeur de la race, pour le nourrir, le fortifier, l'largir, le faire
battre hautement!... Accumulons de la valeur, de l'intelligence, de la
noblesse, de la foi, de la beaut, soyons une race qui mrite d'tre
canadienne! L'admiration, entre les races comme entre les individus,
fait clore l'amour... Les prjugs, restes de barbarie lugubre en un
sicle affam de lumire, il faut qu'ils meurent! Et c'est l'amour qui
les tuera! Et c'est l'amour qui nous sauvera par les Anglais eux-mmes!
Nous n'avons, pour les attendrir, que nos coeurs franais de Canadiens!
Hlas, ils ne veulent pas les laisser battre sur leurs coeurs anglais de
Canadiens!... Oh! le jour o certains d'entre eux, nos dfenseurs auprs
de leurs frres, trouveront enfin les mots qui balayent; les haines! Ces
dfenseurs, nous les aurons, si nous en sommes dignes! Vingt sicles de
christianisme seront-ils impuissants  faire jaillir un peuple de frres
en Dieu?... Les Anglais n'trangleront pas une race dont la voix chante
avec extase leurs fleuves et leurs montagnes, parce que l'me du Canada
lui-mme en serait dchire! Ils n'teindront pas une race dont le
cerveau, inonde leur patrie de clarts sublimes, parce qu'elle en serait
elle-mme obscurcie. Ils ne tariront pas le sang d'une race qui, 
travers les veines de leur Canada, roulera de la puissance et de
l'immortalit, lorsqu'ils auront peur d'entendre un long sanglot
fraternel! Ils ne frapperont pas au coeur une race dont le Canada vivra
au point de n'en pouvoir tre affaibli sans beaucoup en mourir!...

Yvonne demeura lourdement pensive...

Gaspard Fontaine courba la tte...

Jean laissa les dernires paroles vibrer en lui-mme d'un prolongement
infini...



VIII

LE VISAGE MERVEILLEUX DE RECONNAISSANCE
ET DE LOYAUT

A la rue Buade, tout prs de la Basilique vieillissante, Jean Fontaine
regarde vivre la nation canadienne. Vers six heures, en effet, lorsque
le soleil l-bas plane en un firmament d'or, elle s'y rassemble, y
passe, y bourdonne, y tressaille. Des hommes d'affaires, venus de la
Basse-Ville, le journal du soir balanc par leur main lche ou pli
dans une poche de leur habit, dtendent leurs visages mme quand un pli
d'angoisse les ombre: ils voquent la richesse montante du pays. Une
automobile que de radieuses femmes enguirlandent se promne avec grce:
la fracheur de la feuille d'rable aux joues, le regard anim par la
brise du Saint-Laurent dont se grisa leur tre le long des Remparts,
elles retournent meilleures aux foyers de _chez nous_. Un jeune homme et
une jeune fille se sont rapprochs l'un de l'autre: ils ont eu peur de
la sirne qui tout  coup rla. Leurs yeux se parlent de tendresse et
remercient la longue voiture de ne pas aller vite... Ils sont tous deux
rayonnants de force et d'espoir: depuis Champlain et sa loyale dame un
tel amour n'est pas rare au coeur des Canadiens, et c'est pour le Canada
une source de puissance et de beaut plus dbordantes chaque jour. Un
prtre, qu'aurole un sourire ineffable, dpasse une grille et se perd
au fond d'une ruelle qui mne  l'antique sminaire: on dirait qu'il
se plonge en un gouffre de traditions, de souvenirs et de choses
ternelles. Un avocat trane gravement une liasse de procdures et
toise la foule de sa physionomie batailleuse: sera-t-il dput, juge ou
ministre? Il est le fils d'une dmocratie virile, ambitieuse et sre
d'elle-mme. Deux Amricains suivent la confrence verbeuse dont
un cocher les accable: sous leurs traits quelconques, y a-t-il de
l'indiffrence ou de la morgue? Peu importe que l'tranger la raille ou
la nie, la patrie essore vers les altitudes et la splendeur! Au front
rose d'un bambin, n'y a-t-il pas une clart d'exubrance et de riant
avenir? Un officier, d'une allure inflexible, arcboute chacun de ses pas
sur la terre canadienne: qu'on vienne en outrager la libert sainte, il
sera le vengeur et le hros! N'y germera-t-il pas la libert la plus
riche, la plus haute et la plus pure dont ait frmi l'humanit? Comme
du fond de leurs prunelles une mme volupt d'tre joyeuses et douces
enivre ces Anglaises l, ces Irlandaises ici, plus loin ces Franaises,
une mme allgresse d'tre libres idalement gonflera l'me des races un
jour. Chacune des races n'a-t-elle pas, au plus vivant d'elle-mme, une
sve ardente et ncessaire dont la patrie ne sera que plus robuste
et plus altire? Jean le dsire et l'espre, alors que devant lui
se succdent le profil nergique d'un Anglais, le rire finaud d'un
Irlandais, le sourire franc d'un Ecossais, les yeux rapides et chauds
d'un Franais. Le mme reflet du soleil qui tombe les dore et les
caresse, la mme bouffe d'air les anime et les attendrit. Jean le
dsire et l'espre, le jour o les races, au lieu des rumeurs sauvages
et dures qui grondent au plus mauvais de l'me transmise, n'couteront
plus murmurer entre elles que le mme souffle venu du ciel... Un
vieillard trs laid parvient  remuer gea jambes dcharnes et tordues:
la haine aussi ne mourra-t-elle pas de maigreur, hideuse et ratatine?
Deux ouvriers, la blouse dflore d'usure et de taches, les pantalons
rogns battant l'air, les doigts crisps sur leurs outils, font claquer
des phrases franaises comme des drapeaux. La journe a t raide!
s'crie l'un. Encore une dans le sac! dit l'autre. Et le premier
rpond: Deux jours, et ce sera la paye! Et le deuxime ajoute: S'il
fait beau, dimanche, je mnerai les petits au grand air! Vers l'ouvrier
de sa race, une relle pousse du coeur emporte Jean: ne rappellent-ils
pas, les mots qu'il sme avec triomphe, l'orgueilleuse pope de travail
depuis la conqute? Les anctres n'offrirent-ils pas le plus hroque de
leur moelle et le plus vigoureux de leur sang pour que les fils, au jour
de la trve enfin surgie de l'aurore, eussent toute la justice et toute
la libert d'un grand soleil d'amour?

Comme elles ont la poitrine  l'aise de le retrouver, le bon soleil
canadien, les ouvrires que la maison Renfrew lui redonne aprs cinq
heures d'intense besogne et de fronts captifs! Une bousculade les mle
en remous charmants, deux langues pareillement gaies crpitent: les
jeunes filles dilatent leurs nerfs, caquettent, rient, se nomment,
se taquinent, exultent, revivent. Trois d'entre elles, presque
sautillantes, leurs bras enlacs, bavardes se sont envoles, de leur
pied mince effleurent dj la rue de la Fabrique. Jean se rjouit de les
voir ainsi palpitantes et volages. Elles resserrent leur front de marche
pour ne pas rudement jeter hors du trottoir une jeune fille qu'elles
rencontrent. Un spasme d'motion serre le jeune homme au plus aigu de
l'me: il a reconnu la silhouette exquise de Lucile Bertrand. Jusqu'ici
flneur au seuil d'un magasin de tabac clbre  la Haute-Ville et d'o
le regard circule  l'aise, il avance de quelques pas instinctifs vers
celle qui l'attire. Puis comme si une paralysie lui et gel tous les
membres, il arrta net, immobilis par un lan de honte au fond de
lui-mme. A ce moment, les amis foisonnent, et surtout, les amies
reviennent de la Terrasse. Peut-il, sans tre signal comment, jug de
vingt manires, se rendre auprs de la jolie ouvrire et la reconduire
 travers les yeux dards sur lui? Un vertige de malaise l'empoigne,
un recul d'horreur le traverse. Mais comme elle est flexible et
tranquillement harmonieuse, Lucile en une robe colore d'ambre! Le
tumulte de la rue s'apaise devant le calme de son allure. Le profil est
une merveille de lignes dlicates et sereines. Voici qu'il tourne un
peu vers Jean: la jeune fille doit longer la grille de la Basilique. Le
chapeau, le mme dont elle avait fleuri sa tte la premire fois qu'elle
vint  lui, semble une couronne d'idal. Des nattes copieuses au front
roulent en charpe de rve. D'une ombre tendre manent la finesse et la
puret du nez. La bouche est limpide et silencieuse comme l'me. Lucile
n'est pas charmante, elle est belle, paisiblement, hautement. Elle
volue dans un indicible mystre et, pour Jean, ce n'est presque plus
humain. Les froideurs en lui se dissolvent, les hsitations fuient, la
premire impulsion revient et l'inonde. Du sang le heurte aux tempes de
coups brusques, il rougit des mesquines rpugnances. Il a l'amertume
d'avoir t veule, de dchoir en son orgueil. Accourir vers elle
n'est plus un hommage, un plaisir, c'est une rparation, un besoin de
reconqurir sa propre dignit. Quelque chose de gravement joyeux bientt
remue les profondeurs de lui-mme. A lui, bants de songe et de franche
ardeur, les yeux noirs s'arrtent au milieu d'un regard sur les
alentours. Ils s'largissent d'moi, paraissent irradier la face
entire. Jean les laisse creuser son me d'une dchirure brve, puis la
remplir d'un bonheur qui exalte. Il ne rflchit plus; il ne s'inquite
plus, il se hte vers les yeux qu'il est douloureux de ne plus voir...

La pense de Lucile errait loin de Jean. Pour la premire fois depuis
la maladie vaincue, son pre allait revenir d'un long jour de fatigue.
Souvent, lorsqu'au magasin le dsoeuvrement lui permettait le souvenir,
elle avait eu de la proccupation, des frissons courts d'effroi. Avant
de partir, Franois avait raidi les muscles du bras, contract les
poings, dress arrogamment sa poitrine et un cri de sa voix tranchante
avait affirm: Ne craignez pas, c'est solide, c'est capable d'en
rencontrer plusieurs! Germaine, avec un bond d'amoureuse, se rua au cou
de son athlte et l'enlaa. Des larmes riches afflurent aux joues de
Lucile. Elle est, curieuse, maintenant, de savoir combien la reprise du
labeur a rudoy le corps dessch. L'enivrement de la marche endort les
craintes du jour: elle a l'intuition d'apaisantes nouvelles. Devant la
Basilique, une prire lui sillonne l'me. Et puis, c'est alors que ses
yeux, distraits par le souci fixe, dvient, et rejoignent ceux de Jean
lourds de contemplation. Son coeur tourne d'une chaude ivresse, mais
elle est tt domine par la confusion. Elle teint le sourire qui allait
luire. Elle n'a pas le droit d'tre  ce degr familire; et pourtant,
ne la regarde-t-il pas avec bienveillance, avec... admiration? Oh! s'il
venait; Quelle fiert cela pour elle serait! quelle douceur! Elle a
le dos comme lourd d'une sensation que monsieur le docteur Fontaine
approche d'elle. Comme c'est ridicule! Elle est finie l'idylle de
bont... Le jeune homme est remont vers la splendeur, elle est
redescendue vers l'humilit... Une peine sans aigreur la mord, en
elle-mme se prolonge...

--Me permettez-vous de vous accompagner, mademoiselle Bertrand? lui
demande alors la voix que tout elle-mme reconnat.

Un tressaillement la parcourt. Le visage flambe rouge. Elle balbutie:

--Oui... monsieur... certainement, monsieur le... docteur!...

--Je ne veux pas vous dranger...

--Oh! non, Monsieur, mais c'est vous qui... vous tes trop aimable de
prendre la peine de... de...

--Venir auprs de vous? Je m'en faisais une joie! dit-il, impulsif.

Lucile interroge de ses yeux larges o combattent la mfiance et la
gratitude. Est-il sincre eu comdien?

--Ne vous moquez pas de moi, je n'aime pas cela! dit-elle.

--Ai-je l'accent des trompeurs?

--Il y a des flatteries qui mentent... Je ne veux pas vous accuser
d'tre un vilain menteur: il y a une sorte de mensonge qui n'en est pas
un, n'est-ce pas?

--Me voici menteur tout de mme...

--A la manire dont nous nous comprenons; oui...

--Et si je ne l'tais pas, et d'une manire dont nous nous comprendrions
aussi? fait-il, moins enjou, d'un ton o quelque chose de profond
vibre.

Lucile ne peut douter, c'est de l'motion vraie qu'elle entend
sourdre... vers elle... en elle... Une oppression la rend heureuse.

--Comment puis-je vous comprendre? rpond-elle, devinant obscurment
l'habilet de l'objection rapide.

L'embarras saisit Jean au cerveau. La rponse  faire est longue  se
dbrouiller. La torture de la gne s'avive. Il ne peut esquiver le
sentiment dont il est poursuivi. Une certitude monte en lui: la jeune
fille le charme et lui agite le coeur. Plus encore, ce soir, que
d'autres jours o prs d'elle il eut le plus vague de lui-mme attendri,
captif. Il ne redoutait pas l'amour, la possibilit d'adorer une
ouvrire tait chose inconcevable. Il admirait Lucile comme on s'attarde
 un paysage devant lequel on ne se lasse pas de rver: du paysage elle
avait pour lui l'imprcise et fuyante beaut. Sans devenir ncessaire 
la vie humaine, elle pntrait son tre d'horizons lointains et doux.
Ils devinrent plus lointains et doux, ils s'approfondirent au cours
des visites au malade. Le jeune homme, pendant les quatre semaines
d'angoisses, alla frquemment raviver l'esprance au foyer que glaait
l'ombre de la mort. Il y alla d'abord parce qu'une piti l'embrasait
pour cette famille vaillante, il ne songea bientt qu' rveiller
au front nacr de Lucile une joie qui l'idalisait. Qu'elle tait
resplendissante, alors, de vie chaleureuse et pure! Le paysage en lui
se prcisait un peu, devenait une de ces minutes graves o le soleil
enveloppe d'une me rose les cimes de nos Laurentides, la grce de nos
collines et les deux bras du fleuve autour de l'Ile. Un rve pareil
tait-il de la mivrerie romanesque? La sensation de vivre plus
largement, plus merveilleusement, ds qu'il retrouvait, le sourire et le
profil de la jeune fille, naissait-elle de nerfs amollis par l'tude et
que peu de chose troublait? Pourquoi ce prolongement de choses indcises
et tendres au meilleur de soi-mme? Le jeune mdecin, gav de notions
autoritaires, rclamait d'elles une explication rassurante, cherchait
une cause scientifique au dsordre sentimental. Cette froide analyse ne
l'obsdait plus, quand la prsence de Lucile activait l'lan du mal. Son
esprit ne raffinait plus, le coeur seul dbordait par tout l'tre.

Ou plutt, selon Jean, le trouble ne dpassait jamais l'imagination. La
parole qu'au hasard avait un soir jete son ami, Paul Garneau, se
fit quelquefois entendre: pouserais-tu l'enfant d'un ouvrier?
disait-elle, nette et mordante. Pouvait-il se figurer, trane par la
vague du peuple, une jeune fille plus suave, plus digne, plus attrayante
que Lucile? Il se posait, lucide, l'interrogation vitale: Pourrais-je
aimer Lucile Bertrand au point de la choisir comme femme? et le mme
sourire toujours lui plissait le coin des lvres, sourire o il
n'y avait, pas d'horreur, ni mme de crainte, mais o palpitait la
conscience d'un obstacle fort, indiscut, subi, dfinitif. A peine
lui vint-il un regret qu'elle ft ne de parents incultes. Il ne se
rsignait pas  l'inluctable, il acceptait le fait volontiers et sans
la plus lgre piqre de chagrin. C'est, que Jean s'est cr de l'pouse
un modle un peu compliqu, si teint de nuances que bien des jeunes
filles ne pourraient les unir toutes en un chef-d'oeuvre harmonieux. Et
depuis le bon accueil de son pre au laboratoire, la silhouette d'une
compagne exige quelques perfections, quelques dlicatesses de plus. Si
beaucoup de sagesse et de posie entre dans sa conception du bonheur,
elle est parfois capricieuse. Toujours est-il que Lucile ignorait les
subtilits de jugement, les affinements d'ducation, les qualits
d'motion, les floraisons d'intelligence dsires, ncessaires. Il
joint les impressions qu'elle veille  celles qu'en lui les dernires
semaines ont fait clore. Le patriotisme lui avait inspir un devoir
clair et magnifique, lev l'tre au-dessus des ambitions replies
trop sur lui-mme. Au lieu de ne plus le ravir que d'une beaut
superficielle, la nature canadienne lui a dvoil beaucoup de son
mystre intime et leurs mes sont moins inconnues l'une de l'autre.

La bont pour la famille ouvrire est la consquence d'un patriotisme
qui tche de rellement vivre. L'admiration pour la jeune fille sert 
fortifier la gnreuse ardeur qu'il ressent pour les groupes infrieurs
de la race. En effet, peu  peu, sous l'influence d'entrevues moins
brves entre elle et lui, Lucile est apparue comme le symbole charmant
dea classes besogneuses, une fleur timide et fire qu'on ne devait pas
briser. A travers le visage modeste et calme de la jeune fille, il avait
mieux compris, mieux vnr, mieux estim le peuple. Il dut s'loigner
d'elle, aprs la chute de la maladie. Un instinct profond lui annona
qu'il n'oublierait pas le visage merveilleux de reconnaissance et de
loyaut...

A la dernire visite, il y eut huit jours la veille, il reut des yeux
noirs un regard dont la tendresse presque douloureuse lui noya le coeur
d'motion. N'tait-ce pas, en quelque sorte, un adieu? L'arrt de ne
plus la revoir n'tait-il pas final? Au moment de la sparation, un
dsir trs vif de ne pas la fuir  jamais l'amollit quelques secondes.
Les yeux lourds d'me s'taient dj referms, cachaient toute la pense
douce, vagues et presque ternes: le remords de les abandonner lcha
prise en la conscience du jeune homme. Ne l'blouissaient-ils pas  tout
moment de leurs profondeurs et de leurs chauds rayons?

Sans qu'elle-mme le voult, ne s'illuminaient-ils pas de songe ou
d'ivresses? La gratitude avait humect ses prunelles de trouble. Quelle
fatuit d'avoir cru se l'tre attache! Ds que cette excuse l'et
soulag de la poignante inquitude, il s'loigna moins afflig...

Mais aux sources de lui-mme, quand lui revenait l'image triste,
demeurait une persistante douceur. Il ne luttait pas contre elle, ne la
souponnant pas de le conduire  l'amour peut-tre... Elle eut donc la
libert sans mesure de le pntrer chaque jour de son mystre et de sa
bont, de l'asservir... Il s'illusionnait toujours de l'ide qu'un tel
souvenir n'tait pas autre chose que la piti satisfaite d'avoir agi.
Penser  Lucile tait du bonheur, mais celui de l'homme qui n'a pas
chancel devant l'effort et le devoir. Plus il revoyait l'image
reconnaissante, plus il la remerciait de n'avoir pas t un lche et
d'avoir si allgrement rempli une tche de fraternit...

Grce  ce dvouement, il n'est plus un patriote en rve, le thoricien
nbuleux d'une vaste sympathie entre les classes. De lui-mme, il
est all compatir aux larmes d'une famille ouvrire, il a vu, senti,
consol, pleur: il n'est plus emport vers les humbles par un idalisme
vaporeux de collgien, mais d'une impulsion matresse d'elle-mme et
clairvoyante. Il n'osa pas, depuis le jour o il tenta d'chauffer le
patriotisme de son pre, lui remmorer que sa rponse tait longue
 venir. Jean, par les soins prodigus  Franois, par l'change de
sympathie entre les siens et lui, croit davantage  la possibilit de
l'union canadienne-franaise relle et vivante. Des arguments plus
tranchs, plus dcisifs, lui sont venus contre l'indiffrence
paternelle. Pourquoi Gaspard s'obstine-t-il  prolonger ce silence? Il
est lgitime qu'il mdite avec une longue prudence, mais les causeries
avec Jean n'y auraient-elles pas ramen Gaspard, au rve de patriotisme,
si des rflexions sincres l'eussent domin? Le fils a la conviction
d'tre mieux arm contre le scepticisme de son pre...

Il a fallu beaucoup d'indulgence filiale  Jean pour ne pas s'irriter
contre la duret sche de Gaspard. Il est averti que les griffes de la
mort serrent  la gorge un de ses ouvriers, il remarque distraitement:
Oui, c'est dommage, un bon ouvrier comme cela! Enfin, il faudra
le remplacer! Et c'est tout: une commisration vague, pas un
tressaillement, pas un cri de chagrin lanc par le coeur. Il ignore si
la famille de cet homme est affole de misre ou d'amertume; il ignore
si tous les soins requis peuvent tre fournis au malade; il ignore si la
maladie va lcher prise: les ouvriers meurent sans qu'une fibre de ses
entrailles ait boug d'moi!... Franois Bertrand, l'un de ses meilleurs
ouvriers, docile et robuste, aurait disparu sans une larme, sans
un adieu sincre de l'homme qu'il avait servi, qu'il avait aim
peut-tre...

Et Jean, depuis qu'il eut cette vision d'goisme, s'efforce de
l'oublier, parce qu'une rvolte l'en torture. Il refuse de prter
l'oreille aux murmures intimes qui lui chuchotent de l'aversion contre
son pre. Ils reparleront tous deux d'union, de fraternit, d'amour:
Gaspard se dfendra, se justifiera, ne sera pas odieux. La tendresse
filiale vibre en lui comme de la pure lumire: il ne la veut ternir
d'aucune souillure. Que ne peut-il, autant que Lucile, avoir le culte
de son pre en toute sa certitude, en un don confiant de lui-mme!
Elle entourait son pre d'une admirable affection, la plus semblable 
l'adoration et qu'aucun mot n'exprime...

Bien qu'il ne la revoie plus, qu'il ait dcrt de ne plus la revoir,
Jean ne cesse gure de revivre chacune des impressions cueillies auprs
d'elle, d'entendre la cadence pure de ses paroles, d'tre ravi par les
qualits simples et franches, la srnit de l'me, le courage sans
bruit, le coeur brave et sans ardeurs maladives...

La tentation d'aller une fois encore auprs d'elle afin de mieux s'en
souvenir, l'a tout de mme poursuivi. N'y aurait-il pas inconvenance,
indlicatesse en une pareille dmarche? Il eut l'intuition que peu de
chose dirigerait la jeune fille vers l'amour... La peur d'tre vaniteux
fut sotte: Jean devint sr que les yeux noirs commenaient  l'aimer...
Une visite nouvelle gonflerait le sentiment prt  dborder: il n'a pas
revu Lucile, il craignait d'tre cruel, de s'exposer  le devenir. Hier
donc, il rsolut de s'en tenir  l'adieu rigide et brusque. De s'y
rsoudre, une peine lui vint: au fond de lui-mme, patiente, amre,
trangement suave, elle creusait... C'est elle, aujourd'hui, qui soudain
violente et dlicieuse l'a fait dfaillir en prsence de Lucile...
Comment puis-je vous comprendre? vient-elle d'interroger. Tremblante
d'avoir t si hardie, elle n'essaye pas de lire sur le profil du jeune
homme un blme, une gne ou de la stupeur. La statue de Lavai hypnotise
vaguement son regard: elle lui semble lointaine et pesante, l'effraye
en quelque sorte. Alors que Jean se pose  lui-mme la question
infranchissable: Comment puis-je me comprendre? Comment la dcision
prise hier ne m'a-t-elle pas fig sur place? Je ne me la suis pas mme
rappele. Ds que j'ai aperu Lucile, j'ai voulu courir vers elle, avant
toute rflexion, de tout moi-mme... et puis, j'ai recul, mais la honte
seule me ptrifiait. Il a fallu cette question d'elle pour faire surgir
le devoir; avant elle, je me suis mu, compromis, j'ai agi comme un
tourdi, comme un... Le mot _amoureux_ se dresse fatal en sa pense.
Aime-t-il Lucile? Ah! non, c'est incroyable! Mais que rpondre? Aprs
tant d'exubrance, il ne peut tout  coup refroidir son humeur.

--Si j'ai t mal apprise, pardonnez-le moi, murmure la jeune fille,
inquite par le silence. Ne vous occupez pas de ce que j'ai dit, je
n'ai pas assez rflchi...

Un apaisement dlivre Jean: ne pourra-t-il pas contourner l'explication
prilleuse? Il se hte d'insinuer:

--Vous avez dit cela... pour dire quelque chose, au hasard peut-tre?

--Oui, monsieur, une manire de parler... tout bonnement.

--Cela vous convient  merveille; tout ce que vous faites, vous le
faites tout bonnement...

Elle interrompt, dlicieuse:

--Voulez-vous dire avec sincrit?

--Oui, mademoiselle, avec tout le charme de votre sincrit! ne put-il
s'empcher d'avouer au sourire qui l'mouvait.

Ils s'empressent maintenant d'atteindre l'autre ct de la rue Buade, l
o le massif Htel des Postes est grave comme un roi. Jean, pour garer
Lucile de l'tourdissante cohue, la dirige un peu maladroitement par le
bras. Des rougeurs vives filtrent au visage de sa compagne, et
lui-mme, envahi par un malaise qui l'tonne, est rempli de douceur et
d'humilit...

A la seconde o ils allaient dpasser le Chien d'Or, toujours isol dans
sa haine, deux amis salurent Jean avec la dernire courbe d'lgance,
eurent un sourire nervant de malice curieuse. Ils avaient auparavant
dcoch une oeillade fervente  Lucile qui leur avait plu. Cette
familiarit indiscrte le blessa au vif: il fut la proie tour  tour de
la confusion et de l'agacement.

--Il fait trs beau, n'est-ce pas, monsieur le docteur? fit l'ouvrire,
gentille, encore agite par le compliment, la voix d'o son me l'avait,
recueillie, la joie aigu d'avoir t protge ainsi...

--Un des plus beaux jours de la saison. A la campagne, c'tait
dlicieux! rpond-il, honteux de lui-mme et d'tre tortur par le
respect humain.

--Vous en avez de la chance, vous!

--J'oubliais que vous tes prisonnire du comptoir, en souffrez-vous?

--Nous nous connaissons si bien, tous les deux, que je ne puis lui en
vouloir.

--Mais il y a des heures o la chaleur doit vous abmer?

--Elle ne s'amasse pas trop dans la maison Seifert. Tout de mme, j'ai
hte de me replonger dans le grand air. Quand j'arrive ici, devant le
parc et le fleuve, c'est comme si je revenais  la libert. Je descends
l'escalier avec le plus de lenteur possible.

--Descendons-le ainsi, voulez-vous?

L'accent, quoique badin, vibre d'une subtile et grisante douceur. Leurs
pas retardent et s'alanguissent  chacune des marches. Leur cadence les
berce et les unit. Les banalits que laissent tomber leurs lvres ont la
rsonance des choses profondes. Comme pour les associer au rve qu'en
lui rien ne repousse, Jean contemple vaguement les lignes les plus
troublantes du paysage. Les Remparts, en leur toilette blanche un peu
fane, l-bas tournent et s'esquivent dans l'invisible. La flche de
l'Universit Laval, comme reposant sur un socle d'arbres, a l'air d'une
statue que la lumire colore d'une vie mystrieuse. Une brume d'or
ctoie les rives de Montmorency. Le Bout de l'Ile est un bosquet
lointain de verdure et de silence. Deux clarts, se rejoignent sur le
fleuve, une coule d'argent mobile et une surface d'azur plissant et
moir. Les coteaux de Lvis, sous les premiers baisers du soir, ont une
me o flottent des songes...

Le bruit des sabots et des voitures sur la pierre est un roulement qui
chante. La Cte de la Montagne dvale et se tord: une ombre frache la
baigne de chaleur apaise. Comme alanguis de bonheur, les saules du
jardin commencent  ranimer leurs ttes gracieuses, et tous ensemble,
vieillis et fiers, ils paraissent causer de souvenirs tranges.
L'entretien de Lucile et de Jean est calme et les enchante.

--Si je devine bien, le travail  la maison Seifert vous est agrable?
s'informe  l'instant mme le jeune homme.

--Tout le monde y est bon pour moi. Les gens bons font aimer la besogne
qu'on fait pour eux. J'y travaille depuis deux ans, je m'attache vite,
 peu de chose, je me suis attache  la besogne qu'on m'a donne... Le
magasin est pour moi une sorte d'ami. Je ne sais comment vous expliquer
cela: il me semble, au milieu des bijoux, des objets d'art, que je suis
entoure d'amis...

Jean s'merveille d'un langage aussi pittoresque aussi dlicat. N'a-t-il
pas jug d'un arrt trop sommaire, trop superficiellement, cette jeune
fille, alors que la hantise du pre malade l'obsdait, l'empchait
d'tre elle-mme, expansive et naturelle? Ce front cache peut'tre une
nigme captivante, il dsire connatre davantage son esprit, son me
vraiment originale.

--Je ne m'tonne plus que vous y soyiez heureuse, dit-il, avec un
sourire.

--Il est facile d'tre heureuse.

--Avec votre coeur, oui, c'est, plutt facile...

--Ce n'est pas bien clair, ce que vous dites l!

--N'est-il pas courageux, votre coeur? La vaillance rend le bonheur
moins difficile.

--Qu'est-ce que vous en savez, de mon coeur? Allons! parlez-moi de mon
coeur... il est... il est?

Une joie mlodieuse chanta de sa gorge. Jean l'couta rire, un
ravissement extrme au fond de lui-mme. Il aimait le timbre  la fois
souple et lent de sa voix, mais quelque chose de plus chaleureux, de
plus suave y venait de bruire. Il s'abandonne  tout le charme que
Lucile,  chaque instant, lui rvle et se fltrit d'injustice envers
elle, de l'avoir mconnue, ignore, presque ddaigne.

--Il est... eh bien... il est, balbutia-t-il.

--Vous en savez moins long que vous ne le prtendiez!

--Eh bien, eh bien, je le connais, je l'ai vu battre, je l'admire! Il
est un coeur loyal d'ouvrire canadienne-franaise!

Elle ne badine plus: le ton convaincu du jeune homme le lui dfend, l'a
mue comme d'un mystre. Elle sent un orgueil d'elle-mme la remplir,
suivi d'une gratitude ineffable. Elle est certaine que le docteur
Fontaine la respecte beaucoup, au-del de ce qu'elle esprait, certaine
et profondment joyeuse.

Et comme elle ne rpond pas, toute  l'ivresse du respect dont, Jean
l'entoure, c'est lui-mme qui chasse la gne croissante:

--Vous n'en doutez pas? dit-il, enjou.

--Oui, monsieur, je vous redoute...

Un revirement d'humeur la fait vibrer au diapason de la gaiet brusque
du jeune homme.

--Ce n'est pas gnreux, cela! continue-t-il.

--Vous en revenez dj, de mon coeur... de mon coeur?... je ne me
souviens plus comment vous l'appeliez...

--Eh! bien, moi, je m'en rappelle, et.... j'y suis rest!

--Si je vous dfends d'y rester?

--Vous ne voulez donc pas que je pense bien de lui?

--Ce n'est plus du tout la mme chose, n'est-ce pas?

--Enfin, vous admettez.

--Que j'ai le coeur aussi... extraordinaire que vous avez sembl le
dire?... Je sais, moi, qu'il est ordinaire.

--Oui, ordinaire... quand il ne juge pas  propos d'tre peu ordinaire!
Je ne puis expliquer la chose avec plus de clart, je le regrette...

Tous les deux mlaient un rire limpide et qui sonnait tendrement. Sous
la verve de leurs paroles frmissait une dlicieuse motion d'tre
ensemble, d'effleurer les propos mouvants. Bientt, l'espace leur
arriva par la largeur d'une troue vers la Basse-Ville.

--C'est ici que je descends  la Basse-Ville, monsieur le docteur, dit
la jeune fille.

--Je vous suis, Mademoiselle.

Un second escalier de fer est martel de leurs pas. Les marches
reluisent comme du verre et de la profondeur au-dessous, quand les
talons les frappent, une harmonie sourde et languissante monte. Les deux
compagnons protgent de leurs lvres taciturnes un silence de leurs
mes. Jean n'a des alentours qu'une vision fuyante, une bauche qu'il
est heureux de sentir indcise. La Citadelle, au loin pose sur la
falaise grise comme sur un nuage, semble monter vers le ciel o des
pleurs fauves se diffusent. Quelques arbrisseaux dtachent leurs
formes grles du sol, comme avec une lgret d'ailes. La rue Champlain
s'enfuyait, lgendaire et fascinatrice comme des reliques anciennes...
Des pans de maisons se profilent avec une mlancolie sage; des toits se
renfrognent en leur austrit d'aeuls; des chemines chancellent avec
une bonhomie souriante; on et dit que le pav de bois se drapait, en un
lourd manteau de gloire use. De tous les recoins de l'enfoncement o la
jeune fille et son ami plongent, manent des parfums d'histoire douce et
des effluves de subtile tristesse. A leur gauche, un mur de pierres est
pliss de rides comme le front d'un vieillard. La faade pimpante d'un
magasin vot donne l'impression d'une grimace au milieu du vaste
sourire afflig des choses. Les exclamations bruyantes des enfants
l-bas, aux profondeurs de la ruelle, ne font parler que les chos
svres des ges vieillis qui refusent de mourir...

Et n'ont-ils pas raison de ne pas vouloir mourir, aussi longtemps
que des coeurs seront l pour les faire vivre un peu de leur amour?
Lorsqu'ils parviennent  la rue Sault-au-Matelot, comme si l'atmosphre
de lgende et de souvenirs les transformait, Lucile et Jean tout--coup
se sentent l'me plus grave, plus lointaine et plus orgueilleuse: la
premire minute auguste d'une passion moins inconsciente d'elle-mme
vient-elle en eux des sicles d'amour? Une flicit vague les oppresse
et creuse au plus intime de leur tre. Ils ne s'en rendent pas vraiment
compte. Jean ne redoute plus la tendresse ni mme n'a le loisir de
l'apprhender: il en subit l'treinte, si imprieuse qu'elle enlve 
l'esprit toute capacit d'analyse. Et voici que leurs mes, aprs un
dialogue palpitant, vont se rencontrer moins loin des profondeurs...

--Mademoiselle Bertrand, Je vous demande pardon, s'crie Jean,  brle
pourpoint. Je ne me suis pas encore inform de votre pre. Ne m'en
voulez pas, je vous en prie...

--Ah oui, c'est vrai! dit-elle, toute angoisse d'avoir si longtemps,
depuis l'arrive du jeune homme, cart son pre de la mmoire o tout
le jour il avait rgn.

--Il va mieux, n'est-ce pas?

--Mon pre?... oui... Je...

--Vous m'inquitez!

--Ce n'est pas ce que je veux dire... il a repris la besogne aujourd'hui
mme et j'espre qu'il s'est bien acquitt de la fatigue...

--Eh! bien, pourquoi hsitiez-vous?

--C'est que... je l'avais oubli! dit-elle, avec une franchise nave, et
d'une telle manire que Jean ne put ignorer que de lui la distraction
pnible tait ne. Il ne s'tait gure envol que cinq minutes depuis
la seconde o Jean l'atteignit sur la rue Ruade: et de quelle tristesse
vive ne s'est-elle pas blme d'avoir sa peu longtemps nglig son pre!

--Alors,  chaque minute du jour, la pense de votre pre vous a suivie?
dit-il, parce qu'il est facile de comprendre.

--A ma place, n'auriez-vous pas eu peur? Il est encore si peu ce qu'il
tait. Il a tellement d'orgueil au travail qu'il serait tomb sur place
avant de quter du rpit. A toutes les minutes du jour, j'ai eu peur...

--N'est-ce pas avoir un coeur loyal d'ouvrire canadienne-franaise que
d'tre affectueuse  ce point? murmure Jean, plus touch que le calme
des paroles ne le tmoigne.

--S'il suffit d'aimer son pre pour tre loyale, je le suis... Mais je
me demande pourquoi je suis extraordinaire de l'aimer: je voudrais faire
autrement que je ne le pourrais pas.

--On doit aimer son pre, trs bien... mais l'aime-t-on souvent comme
vous l'aimez?

Lucile dilate vers lui ses yeux profonds d'bahissement et de doute. Il
rpte, la voix plus douce, irrsistible:

--Oui, mademoiselle Bertrand... comme vous l'aimez...

--Il est vrai que je l'aime beaucoup, prodigieusement, que je l'aime
autant qu'il y a moyen d'aimer... Tant d'autres aiment leur pre autant
que j'adore le mien! Il ne faut pas m'en faire un loge.

--Vous l'aimez comme trs peu de jeunes filles aiment, je le sais et
j'insiste!

--Comment cela, je vous en prie?

--Au cours de mes visites  votre pre, je vous ai observe, comprise.
Je connais votre coeur...

--Fait-il autre chose que son devoir?

--Le devoir, quand s'y joint un coeur comme le vtre, est plus que le
devoir...

--Je ne vous comprends pas...

--L'hrosme!... Non plus l'hrosme des contes o des choses
incroyables arrivent, mais le dvouement si gnreux, si pur, si fidle
qu'un seul mot parat digne de lui: l'hrosme... simple, admirable!

--Qu'il est facile d'tre unie hrone! plaisante la jeune fille,
rougissante. Bientt, je serai sre que vous vous moquez de moi.

--Je suis dj sr, moi, que vous n'avez pas de confiance en moi...
C'est la deuxime fois depuis dix minutes que vous m'accusez de
mensonge.

--A la faon dont nous nous comprenons, ne l'oubliez pas...

--A quelle des deux faons?

--C'est vrai, il y en a deux...

--L'une o je suis un vilain trompeur, et l'autre o... o je...

--O vous croyez ne pas l'tre? insinue-t-elle avec une ombre de malice
au bord des yeux.

--Pardon, o je ne le suis pas le moins du monde, et je l'affirme!
rpond-il, quelque peu dcontenanc.

L'apostrophe piquante l'intrigue, le droute. Assur que Lucile, trop
droite, trop noble d'instinct, ne fait pas d'avances grotesques et
dplaisantes, mais ne se livre qu' une humeur bien fminine,  celle
d'agacer un peu l'homme qui admire et flatte, il ressent que la
taquinerie lui porte un coup juste. Bien qu'une arrire-pense perfide
ne la lui ait pas dicte, n'a-t-elle pas intuitivement raison, sans
beaucoup le percevoir? Ne voile-t-il pas un mensonge d'une sincrit
qui le dupe lui-mme? Sans doute, il n'avoue que ce qu'il prouve, mais
l'intention de prononcer, au terme de la route, un impitoyable adieu
s'empare de la volont, lui commande.

C'est alors qu'il se rappelle, un effroi le traversant, la dcision
ferme de ne plus se rendre auprs de Lucile. A coup sr, il ne refoule
pas assez la sympathie qu'elle fait sourdre en lui: dloyal, il insiste
pour qu'elle ne se mfie pas de lui, pour qu'elle espre. Quelque chose
d'intime, en effet, l'accuse d'avoir sem l'esprance au coeur de la
jeune fille. Comment pourra-t-il, de manire  ce qu'il n'y reste pas
de blessure, l'en retirer? Ne vaut-il pas mieux s'loigner d'elle 
l'instant mme. Il peut, sans faillir  la courtoisie, ne pas l'escorter
plus loin qu'au _guichet de la Traverse_. Ils ont prcisment abandonn
la ruelle Sault-au-Matelot, pour engager leurs pas sur la rue Dalhousie.
Tous deux ne discernent qu' travers des formes incertaines et de
l'indcise lumire, les particularits du lieu o ils cheminent. Lucile
timide hsite  croire. Jean se hte de ne plus tre indcis: comment
la prvenir de ne plus l'attendre jamais? Rien d'assez rus, d'assez
dlicat, d'assez probe ne contente son esprit. S'il va la reconduire
jusqu' Lvis, il trouvera le langage habile et doux qui la fera
comprendre et le sauvera de la cruaut. D'une voix un peu rigide, sous
prtexte qu'il veut dsormais simuler l'indiffrence, il insinue:

--Vous ai-je fait de la peine, mademoiselle?

An fond d'elle-mme, une voix secrte dnonce  Lucile combien l'me du
jeune homme tout--coup change et durcit. Une pleur lui tire le visage:
elle est alarme, se torture... Sans le vouloir, fut-elle insolente ou
ridicule? Quelques secondes viennent de s'enfuir. Jean, d'un regard
furtif, entrevoit, le malaise dont elle est douloureuse; il s'effraye de
la deviner une telle sensitive...

--Eh bien, oui, j'aurais pu vous faire de la peine, redit-il. Les
malentendus ne sont pas rares... Vous aviez l'impression que je me
moquais de vous. Je crus vous respecter...

--Et moi, je n'ai pas cru vous offenser!... Si j'avais eu peur de
vous blesser, je n'aurais rien dit. Vous n'aviez pas compris que je
badinais?... Vous me faisiez des louanges, c'tait une manire de les
accepter. Je ne sais pas comment je me serais tire d'affaire autrement.
J'ai eu foi en votre sincrit, mais n'aurais-je pas t sotte de ne
rien rpondre?...

Elle a parl sans aigreur, mais d'un accent net et qui rclamait un
droit, qui vibrait comme une dfense. Elle n'tait pas arrogante ni
querelleuse, elle avait la sensibilit fire:  la modestie s'alliait
une dignit qu'il ne fallait pas mconnatre. Jean ne se pardonne pas
d'avoir t presque rude  force de raideur, il en a la certitude
maintenant. Peu importe qu'il ait essay de lui faire oublier les
tendres paroles suggestives d'esprance: il a voulu n'tre pas cruel, il
n'a russi qu' la froisser, qu' l'attrister. De la faire souffrir, il
est boulevers: un dsir aigu de rparer le matrise...

--Je vous remercie de m'avoir accompagne jusqu'ici, dit alors la jeune
fille. Vous tes venu vous informer de mon pre: je vous remercie pour
lui! Je n'ai pas besoin de vous dire que, tous les jours, il parle de
vous, qu'il n'oubliera jamais votre fidlit auprs de lui!

Ainsi donc, elle ne s'est leurre d'aucune esprance. La vanit ne loge
pas sous le front de lis. Jean se remmore qu'elle n'a jamais tent de
l'blouir, de l'ensorceler. Du charme inn seul rayonnait d'elle. Il
respire largement d'tre sr: elle n'aura pas de chagrin.

--Me refusez-vous d'aller plus loin? demande-t-il, avec trop de joie.

--Ne vous tes-vous pas assez drang pour moi?

--Je suis trop heureux de l'avoir fait!

Il est devenu superficiel, il est lointain, Lucile en a l'me comme
dchire. Les veux noirs se creusent d'une tristesse infinie. Le
jeune homme surprend leur dtresse qui cherche  fuir... Un flot de
misricorde l'attendrit, l'inonde  la gorge.

Il ignore ce qu'il doit croire, il s'gare au milieu des contradictions
nombreuses dont il est assailli. Domin par le besoin de ne pas la
quitter aussi malheureuse, il court, au guichet, n'entend pas Lucile
bredouiller une protestation, se procure les billets ncessaires et, du
ton le plus bas et le plus humble, il dit:

--Venez, mademoiselle!... Il faut vous hter! Le bateau est  la veille
de partir.

Quelques moments plus tard, leur causerie effleure des insignifiances.
Installs au pont suprieur du bateau qui trpide sous eux, ils ont
leurs paules serres l'une contre l'autre: ils s'taient nichs dans
l'unique place offerte  leurs regards, il avait bien fallu ne pas tre
plus distants l'un de l'autre. D'tre si voisin de la jeune fille et de
sentir quelques-uns des cheveux venir le caresser au visage et s'envoler
comme effarouchs de leur audace, Jean cde  un lan d'affection
profonde: c'est du respect trs lev, une douceur inexprimable d'tre
fort, d'tre bon et de protger. Comme si rien de morose et d'inquitant
ne les et spars tout  l'heure, ils babillent avec une gat
discrte.

--Vous m'auriez fait des gros yeux si voua aviez perdu le bateau 
cause, de moi.

--Je n'ai pas encore appris  les faire...

--Il en est qui l'apprennent, si vite!

--Comment l'avez-vous appris, monsieur le docteur, vite ou lentement?

--Je ne m'en souviens plus, j'tais trs jeune...

--Mais vous n'avez pas oubli comment les faire?

--Qu'est-ce que vous en savez, mademoiselle?

--Ce que vous en dites!

--Et qu'est-ce que j'en ai dit, s'il vous plat? dit-il, moqueur.

--Que, depuis l'ge o vous les avez appris sans le savoir, vous vous
tes rendu souvent compte que vous le saviez.

--Le mot souvent est de vous.

--C'tait pour tcher de voir comment vous faites les gros yeux...

Aprs s'tre rjouis de la boutade, ils recommencrent  bavarder,
moqueurs, exultants d'une joie incomprhensible. Jean peroit les
alentours comme en un dcor d'irrel, subtils et confus. Les silhouettes
grises de quelques ouvriers, l mme, remuent de gestes bizarres,
indistincts: leurs voix discordantes se fondent en une vague cadence.
Le vacarme de toutes les paroles qui montent, de tous les rires qui
s'entrechoquent, de tous les bruits qui volent est une mlodie puissante
qu'une distance imaginaire affaiblit. La foule, est un grouillis de
formes gaies ou sombres, hommes ou femmes, quelconques, indfinissables.
Vers le coin de l'horizon o le soleil se prpare longuement  fuir, une
clart magique dore les ttes et les paules des gens, les colonnettes
et le parquet du bateau, recouvre le Saint-Laurent d'un riche velours,
transfigure au loin les vaisseaux alanguis le long des quais. Du fleuve
il arrive un chant de gouttelettes ruisselantes et de remous harmonieux.
Une guirlande ple de mystre s'enroule autour de la falaise de Sillery.
Tous les coloris, tous les sons, toute la nonchalance et tout le bonheur
du soir, on dirait que l'orchestre des Italiens les fait tressaillir en
l'me des airs canadiens: ils clatent, ils s'amollissent, ils rvent,
ils se raniment, ils s'exaltent, les refrains de jadis, ils renaissent,
ils empoignent, ils font courir des bouffes d'orgueil. Sur l'aile de la
transition la plus lgre accourt maintenant la chanson d'Isabeau: tour
 tour, elle foltre et berce. De la musique, auparavant, Jean n'avait
reu que de fugitives caresses, transports et soupirs venus de fort loin
jusqu' lui. Ds que la mlope d'Isabeau se met  vivre, il lui semble
que lui-mme s'veille, il coute avec le plus mu de lui-mme, il se
rappelle combien ce thme, jou par Yvonne distraite il y a quelques
semaines, l'avait secou, attendri, soulev! Une motion plus dfinie,
plus consciente, aujourd'hui le pntre! il ne s'alarme plus d'tre
attir par le charme de Lucile, de regarder son beau profil avec
tendresse...

--Je ne puis entendre l'air d'Isabeau sans qu'il me rende un peu
distrait: vos dernires paroles m'ont chapp; me pardonnez-vous?

--Puisque vous tes toujours distrait, alors... je serais bien mauvaise
de m'offenser!...

--Vous avez raison, je n'aurais pas d vous fausser compagnie de la
sorte, mais vous faire connatre ma joie.

--Je ne vous ai pas fait de reproches!

--Pas mme le plus sournois des reproches?

--Ce serait l'occasion de me fcher, monsieur Fontaine.

--Sournois... il faut se comprendre.

--Sournois sans tre hypocrite.. sournois franchement, n'est-ce pas?

--Sournois gentiment, comme les jeunes filles ont l'art de l'tre.

--Il n'y a plus moyen de me fcher!

--Ainsi, vous ne m'en voulez plus?

--De m'avoir oublie pour Isabeau? dit-elle, malicieuse. Ah non, je ne
suis pas jalouse.

--Isabeau n'est pas formidable.

--Ah! je ne sais pas... n'est-elle pas dangereuse, Isabeau, quand elle
rend un jeune homme si distrait?

--Vous supposez qu'il existe une Isabeau relle? demanda-t-il, en riant
d'un coeur lger.

--Je n'ai pas le droit de savoir, pas mme le droit de supposer...

Il allait dire: Ne supposez rien, vous savez tout! Ne serait-il
pas malhonnte d'affirmer ainsi la libert de son coeur? La crainte
d'activer en elle une esprance que, de nouveau se contredisant encore,
Jean pressentit vivante, le maintint silencieux. D'ailleurs, il fallait
dserter le bateau: les commandements banals de l'accostage cinglaient
l'air, le quai repoussa le flanc gauche d'un heurt violent. La masse des
passagers grouillait, un cortge s'allongeait  la file, on commenait
 plonger dans l'escalier vers la passerelle. Il n'est pas facile, 
de pareilles minutes de hte gnrale et de fivre en l'atmosphre,
de rflchir d'une pense vigoureuse, de dmler un problme. Les
alternatives d'une joie parfaite et d'une refroidissante analyse
taquinent l'esprit de Jean. Il est moins positif, moins tranchant,
moins rsolu que tout  l'heure. S'loignera-t-il  jamais de l'exquise
ouvrire! Il n'a pas le loisir de conclure, il lui faut se placer  la
remorque de la foule...

Le dbarquement s'opre avec lenteur, comme avec nonchalance. Lucile et
Jean, qu'intimide une gne soudaine et mystrieuse, s'ingnient  faire
revivre un dialogue alerte entre eux. Ils se buttent au mme obstacle
sans cesse: ils ont l'obsession d'tre gauches, d'tre mus, de n'tre
plus les mmes l'un pour l'autre. La voix de Jean, sans qu'il le
veuille, est caressante et plus rveuse qu' l'ordinaire, celle de
Lucile tombe en murmures de tristesse.

--Beaucoup de monde  cette heure du jour! dit Jean Fontaine, alors
qu'ils remontaient la passerelle incline de la rue sur le ponton.

--Oh oui, beaucoup!

--Y en a-t-il autant chaque jour?

--Tous lea jours, c'est comme cela...

Une gne entre eux s'attarde: leurs coeurs frntiquement sautent.

--Ce n'est pas toujours comme cela, reprend-il, avec un sourire.

--Je l'oubliais, c'est le premier jour comme cela.

Un silence entre eux plane comme un oiseau de bonheur...

Jean a voulu s'crier: Ce n'est pas le dernier jour comme cela!
j'espre! Au moment mme, il le dsirait, il n'avait qu'obi  un
frmissant appel de son tre. Mais l'intuition qu'il en serait dissuad
par le devoir, l'illumine, le contient: n'avait-il pas t sur le point
de laisser jaillir une exclamation dcisive, parce qu'elle et li son
honneur, et ajout de nouvelles entrevues  celle-ci dj troublante?
Un dilemme en toute sa nettet le fascine: la revoir encore, ce sera
bientt l'amour en lui-mme ou la barbarie d'une illusion dchire en
elle. Et les deux hypothses galement l'effarouchent. A supposer mme
qu'il aimt plus tard l'ouvrire, n'craserait-il pas cet amour? Pour la
premire fois, il s'avoue, avec une trange rsignation, un commencement
de tendresse pour la jeune fille. Il ne s'explique pas mme d'avoir t
si naf. Il dcouvre en lui que, depuis les premiers jours, le doux
sentiment est clos, n'a cess de vivre toujours plus large et plus
invincible. Il le sent palpiter, grandi, fort, pnible  draciner.
N'a-t-il pas dj souffert de l'arracher de lui-mme? A coup sr, il
eut piti de Lucile, lorsqu'il voulut ne pas l'enchanter de perfides
esprances: mais de nier ainsi l'attraction dont elle le charmait, de
tuer une  une les fortes impulsions vers elle, de faire jener son me
d'elle depuis le jour o il avait cru la sparation finale entre eux, ne
s'tait-il pas inflig des tourments qui peu  peu lui rendaient plus
vive une subtile angoisse? Alors qu'il voulait la dtourner de l'aimer,
il travaillait  la proscrire de lui-mme. Il s'interroge avec loyaut,
regarde longtemps le merveilleux profil de l'ouvrire: est-il vrai
qu'elle a ravi la tranquillit de son me? Sentant peser sur elle une
contemplation si vive, Lucile vers lui fit resplendir ses yeux noirs,
sans coquetterie, sans arrire-pense de sduire, et le coeur de Jean
dfaillit... Le jeune mdecin eut souvenance des malaises nerveux par
lesquels sa science diagnostiquait de telles commotions. Il sourit de
son inexprience presque ingnue, admit qu'elle avait suscit en lui de
la relle tendresse. Habitu aux notions limpides, conquises par une
mditation laborieuse et sre, il ne songea mme pas  dfinir quelle
affection le ravissait, profonde ou phmre.

Loin d'tre terrifi par elle, saisi par un revirement d'humeur bizarre,
il s'abandonne  l'ivresse qu'il prouve. Bien que leurs paroles soient
plutt rares et superficielles, tous deux pressentent le bonheur dont
ils se bouleversent l'un l'autre. Ils se sont dirigs le long de la
rue maussade, touffante qui mne  la Cte du Passage. Lents, leurs
dmarches gales font l'ascension de l'escarpement tortueux. Le rythme
chaud de leur accent rsonne jusqu'aux profondeurs les plus lointaines
de leur tre...

--Cela ne vous fatigue pas de gravir cette cte? s'inquite Jean.

--Elle est si prs de la maison! dit-elle, bien douce.

Cette rponse n'est-elle pas merveilleuse de naturel et presque sublime?
Jean se propose d'lucider l'nigme d'un esprit tellement gracieux
et vif chez une ouvrire. Comment la beaut seule de la jeune fille
jusqu'ici l'a-t-elle merveill? Tout chez elle n'est-il pas enchanteur?

--Ah! je comprends, mademoiselle, la joie d'en approcher vous soulve...

--Oui, comme si elle me portait dans ses bras!

--tre port dans les bras de la joie, savez-vous que l'expression est
jolie! murmure-t-il.

--J'aime encore mieux la chose que l'expression. Vous n'ignorez pas que,
pour moi, les expressions... eh bien...

--Vous ne vous rompez gure la tte  les chercher? badine Jean.

--Cela s'explique, n'est-ce pas?

--Le naturel est un charme que l'on ne dfinit pas.

--Je ne vous imaginais que trs srieux.

--Je vous affirme que je suis srieux, autant que vous pouvez vous
l'imaginer...

Elle objecte avec scepticisme:

--Bien vrai?

--Parce que je vous dclare un peu d'admiration?

--Vous me traitez comme un jeune homme de votre rang n'y manque pas,
avec politesse, avec... bont.

--Et la bont, est-ce de la politesse? murmure-t-il, avec douceur.

--Vous avez raison, ce n'est pas la mme chose, c'est quelque chose
de... de...

--Oui, mademoiselle, quelque chose de plus...

Le regard dont Jean Fontaine accompagne cette phrase banale et que
Lucile accueille avec ivresse, tmoigne bien dea choses que les mots
n'avouent pas... La jeune fille en a l'me toute radieuse et lourde. Il
lui semble, en effet, qu'elle va crouler sous la joie profonde. Elle ne
peut que se taire, esprer que rien n'teindra cette riche lumire en
elle, que le jeune homme parlera sans la dtruire d'un souffle glac.
Pour ne pas la perdre, elle dissipe tous les assauts contre elle; tous
les raisonnements. Il est vrai que son compagnon n'est si bienveillant,
si attable que parce qu'il y est forc par l'habitude de la politesse:
a-t-il pu se nouer entre eux d'autres sentiments qu'un lien de
protection de lui  elle? Il est presque devenu son ami,  force de
s'tre dvou: tandis qu'il est pour elle un tre suprmement gnreux,
d'une intelligence admirable. Elle n'avait jamais ressenti la gratitude
avec une bont si aigu au fond de l'me et telle qu'elle ne devrait
jamais finir...

Et Jean, plus la minute de la sparation est imminente, sent faiblir
l'nergie de la vouloir. Ds qu'il songe  ne pas avoir de piti, une
tristesse lourde l'oppresse et le coeur saute avec beaucoup de tumulte.
L'effroi d'induire Lucile  l'amour s'apaise. Le jeune homme cde 
l'motion douce, entranante... Elle occupe tout son tre, elle en
a banni le reste: il reviendra la chercher, la subir, la vivre
profondment...



IX

LE SANGLOT DE THRSE

--Me permets-tu d'aller jouer avec les petites filles sur la grve?
demande Thrse Bertrand  la grande soeur.

--Mais...

--Il n'y a pas de mais, il y en a une, tiens la plus petite des trois,
qui m'a fait un sourire et puis une signe... Regarde comme elle a l'air
fin, il me semble que nous nous accorderions bien... Vous ne vous
occupez pas de moi, tous les deux...

Jean Fontaine,  la courbe des joues, aux lignes amples du front,
s'claira d'une rougeur incommodante. L'indiscrtion de l'enfant
narguait  l'improviste, un trouble avec brusquerie l'envahissait, le
frappait de mutisme, tandis que Lucile, d'un ton fbrile, dconseillait
Thrse d'tre opinitre:

--Tu ne les connais pas!

--a ne fait rien! Il n'y a pas besoin de crmonies entre petites
filles. Ce n'est pas la premire fois que je me prsente... Je suis
toujours bien reue...

--Et si tu ne l'tais pas, cette fois?

--J'y vais, Lucile!

La grande soeur crispa des doigts fermes sur le poignet frmissant de
Thrse, celle-ci eut un accs de peine:

--Mais pourquoi? Tu ne comprends donc pas que j'aurais un gros plaisir?
gmit-elle, un sanglot crevant la gorge dlicate.

--Sois raisonnable! Elles sont des trangres. Il y en a une qui te
sourit, les deux autres te causeront peut-tre du chagrin. Tiens! elle
essaye de les faire sourire aussi, elles ne veulent pas, elles ont un
regard dur!

--Comment peux-tu me tenir et voir cela en mme temps?

--Vas-y, petite folle! s'crie, Lucile, avec un rire harmonieux et
scand.

Il dborde si naturel, avec des gazouillements si frais, un rythme
si limpide, le rire  la fois sonore et tendre. Jean regrette que la
musique ne s'en prolonge gure; lorsque de la sorte elle vient  lui,
n'a-t-il pas l'illusion d'tre caress, d'tre remu par l'envol d'une
me claire et grave? Quand celle-ci lui ouvre un peu ses ailes, ne se
sent-il pas au bord d'une mystre qui l'attire?

Une curiosit ardente le lui veut faire dcouvrir...

--C'est bon d'tre si jeune, dit Lucile, revenue  l'motion qu'elle
dsire loigner de son tre.

--Que voulez-vous dire?

--Eh bien, oui, d'tre si jeune, de...

--De trouver aisment du bonheur?

--Je ne sais pas... oui, c'est  peu prs ce que je pensais. Vous
expliquez bien les choses que je ne suis pas capable de mettre en
paroles...

--C'est vous qui me les suggrez, les paroles, c'est votre me.

--Elle est si ordinaire, mon me! Il me semble que parfois, votre
manire de parler n'est plus ordinaire, mais si belle, si profonde...
Pourquoi me flatter ainsi? Vous m'avez dfendu de ne pas vous croire, et
c'est impossible de vous croire.

--Prenez garde au mot _impossible_, mademoiselle.

--Prenez-y garde vous-mme! rpond-elle, songeuse.

Jean est clou de stupfaction. Elle ne le dfie certes pas de vaincre
le charme dont elle enjle. Implore-t-elle avec humilit de ne pas la
conduire  la souffrance? Elle n'a que jet une des saillies imprvues
chez elle coutumires. Aussi, dit-il avec lgret:

--Est-il impossible d'avouer ce que l'on pense?

--Je ne fais pas autre chose, je dis ce que je pense. Ce n'est pas cela
qui est impossible, c'est vous croire...

Il est conquis par la riposte, il sourit, il plaisante:

--Vous n'avez pas du tout confiance en moi, alors?

--Ce n'est pas gnreux comme moyen d'exiger une rponse!

--Nous nous perdons, mademoiselle, et nous ne savons plus o nous
sommes.

--Ah! vous le savez bien!

--O donc, je vous en prie?

--Mais c'est  vous de rpondre, je vous ai pos une question...

--Dois-je vous rpter qu'auprs de vous, malgr moi, j'admire? s'crie
Jean, avec une sincrit vibrante.

--Vous admirez? redit-elle, comme navre, les cils un moment affols, le
bouleversement du coeur lui brillant au fond des yeux...

Des vagues infimes se gonflent au rivage du Bout de l'Ile, et leurs
soupirs, lorsqu'elles se brisent le long des contours, ressemblent 
une complainte amoureuse. Des clairs de joie s'allument au flanc des
rochers gris palpitants de lumire. Le fleuve est un ruissellement d'or
qui fascine. Les arbres chuchotent des mots d'une douceur infinie...

Sur une terrasse fruste au bout du parc, il y a des bancs qu'atteignent
les armes de l'onde. Quand la chaleur n'est pas trop brlante, il est
merveilleux d'y aller s'asseoir. Le soleil aujourd'hui rpand avec
largesse une tideur saine au milieu de laquelle il est bienfaisant de
vivre. Les deux amis ne songent pas encore  dserter la lumire si
bonne...

Le jeune homme n'avait pas du tout prvu que Lucile demeurerait
silencieuse d'attendrissement. Comment, le plus tt possible, ramener le
sourire paisible entre eux?

Il est vrai qu'il a dvoil, malgr lui, l'admiration accrue pour elle:
mais ne pourrait-il pas se mieux contenir, dissimuler, ne pas l'mouvoir
d'une joie aussi prilleuse? C'est elle qui, sans cesse ingnieuse 
dnaturer les effusions de Jean, devint sereine la premire.

--Pourquoi me dites-vous de pareilles choses? dit-elle, rieuse et
tranquille.

Une gaiet moqueuse tressaille dans la voix de Jean:

--C'est la dernire fois.

--Je m'en doutais.

--Expliquez-vous!

--C'est impossible!

--Ce mot-l vous est trs cher!

--Il est commode, il est ncessaire... les jeunes filles en ont souvent
besoin!

--Surtout quand les jeunes gens ne veulent pas qu'elles s'en servent.

--Admettez que j'ai raison de l'appeler au secours, monsieur.

--Je n'aime pas trop de mystre...

--Du mystre? Mais puis-je vous forcer  me rpter ce que vous me
disiez? Je serais stupide: vous avez jur que c'tait la dernire fois!

N'est-ce pas l du jugement fin, de la subtilit charmante? Jean se
laisse ravir: il n'a d'autre rpartie qu'un sourire d'merveillement.

--Je ne suis donc pas mystrieuse! conclut-elle, aprs le doux silence.

--Tout de mme, je ne l'avais pas jur.

--Presque!

--Ai-je eu le ton si rude?

--Vous n'tes jamais rude envers moi! fait-elle, impulsive et
reconnaissante.

Un afflux de tendresse noie le coeur de Jean...

--Je serais un lche de vous faire de la peine, s'crie-t-il, affectueux
et grave.

Pour voiler ce qu'elle prouve, elle s'empresse d'tre gentille:

--Vous parlez comme si vous tiez coupable...

--Je le suis au moins d'avoir t brusque.

--Non, vous dis-je!

--Je le sais!

--Vous m'avez surprise un peu, c'est tout! finit-elle par dire, vaincue,
rougissante d'avoir laiss poindre son chagrin.

Assez matresse d'elle-mme pour ne pas discontinuer son badinage, une
dception quelque peu pre lui avait du moins fait mal, lorsque Jean,
soudain frivole, avait presque raill: C'est le dernire fois! Un
tumulte d'angoisses vagues l'assaillit: Eh quoi! songea-t-elle, je
l'avais cru srieux. Il m'a parl d'une voix si sympathique, si franche.
Il ne peut m'avoir trompe. Il ne me promettait rien, c'est vrai. S'il
m'admire sincrement, pourquoi devient-il si indiffrent? Je ne sais
plus quoi penser, moi! S'il ne m'a donn aucune autre esprance, j'ai
le droit d'esprer qu'il ne ment pas, que son admiration est relle!
Toutes ces rflexions ne la dtournrent pas de sa prsence d'esprit.
Elle dsirait tant ne plus tre mordue par le doute, mais il fallait
que Jean lui-mme le calmt. Sans avoir jusqu'ici prt l'oreille  la
prsomption, sans avoir consenti au rve d'tre courtise par le jeune
homme, sans mme s'tre flatte qu' la revoir il finirait par la
chrir, elle n'avait pu, si fine et intuitive, ne pas pressentir combien
le jeune homme avait pour elle de l'estime et un respect mu. Est-il
tonnant qu'elle chasse l'anxit, ds qu'elle s'insinue en elle? Il
ne peut, traner contre elle un dessein ignominieux, petit  petit
l'induire  l'opprobre. Elle s'insurge contre le soupon, croit du
meilleur de son me  la noblesse,  la chevalerie de Jean Fontaine.
Aux aguets, confiante, elle attend son retour aux paroles graves, 
l'admiration dont, elle est si fire. C'est un orgueil radieux qu'aucune
vanit n'assombrit: avec quel ravissement ne l'a-t-elle pus vu
s'inquiter de l'avoir offense, avec insistance, avec le besoin d'tre
positif, elle en est sre! Oh, comme elle a le dsir de lui tmoigner
une reconnaissance vive de ne pas la mpriser, de lui faire l'honneur
de sa courtoisie, devant tous, et de lui tenir des propos d'ami
vritable!...

Et l'intelligence agile et riche de la jeune fille tonne Jean. D'o
lui viennent, ces dlicatesses d'me, une telle alacrit de jugement,
d'aussi jolies trouvailles de l'esprit? N'est-il pas admirable qu'elle
soit toujours convenable, rserve sans pruderie, exubrante sans
vulgarit, noble sans niaiserie! Peut-on tre plus dlicieuse, avec plus
de grce et de got? Jean n'a-t-il pas la sensibilit la plus vivante,
et n'est-elle pas dchire par les vulgarits de caractre et les
mesquineries de pense? Quelques maladresses, quelques trivialits,
quelques sentiments dsagrables devraient chapper  Lucile au fil
de la causerie familire. L'nigme de cette retenue, de cette finesse
morale attire Jean qui veut la saisir. Il rsout de la faire causer
d'elle-mme, de son existence, de ses rves, de son me profonde...

Aprs la minute de silence o leurs mes essayrent tant de s'expliquer
l'une l'autre, il reprit avec une humilit qui rassura Lucile davantage:

--Votre surprise.. je crois plutt... que c'tait de la peine... oh!
lgre... un dsappointement qui brise un peu... Ne dites rien, nous
nous sommes compris! C'est ma faute: je fus superficiel aprs avoir
dclar ma vraie pense!

--Mais non, c'est ma faute, parce que j'ai dout.

--Nous ne recommencerons pas  nous quereller, dit-il. Nous sommes trs
loin de ce que je dsirais savoir tout  l'heure. Quand vous avez dit:
C'est beau, c'est bon d'tre si jeune, n'avez-vous pas laiss paratre
un regret quelconque? Votre pre est guri: vous tes adore par
toute votre famille... J'ai cru voir dans vos paroles une ombre; de
tristesse... Je ne veux pas tre indiscret: ne me rpondez que si vous
le jugez bon vous-mme.

--Cela m'embarrasse beaucoup...

--Oubliez que je vous ai demand cela!

--C'est comme... des nuages en moi... c'est, impossible d'avoir les
mots. Tenez, j'aurais besoin de vous pour me deviner, pour m'exprimer.

--Vous tes heureuse et vous ne l'tes pas?

--Non, ce n'est pas cela, il me semble que rien ne manque, que je suis
vraiment heureuse... et pourtant, c'est un peu cela...

--Il manque quelque chose? ajoute Jean, avec un sourire.

--C'est presque rien...

--Et c'est beaucoup!

--Je l'ignore....

--Ne le devinez-vous pas?

--Je me laisse faire par l'impression... je n'essaye pas de la
comprendre... je sens que je ne suis pas capable... c'est comme si
j'attendais et si j'avais dj ce que j'attends, de la tristesse et de
la joie... N'est-ce pas ridicule, tout cela?

--Mais non! protesta son ami.

--Il me semble que ce n'est pas ridicule, mais... ncessaire. Tenez,
cela me rappelle ce qu'on nous enseigne  l'glise: le bonheur entier
n'est pas de ce ct de la vie... A force d'en parler, cela devient plus
clair... Ce doit tre le besoin du grand bonheur complet... Ici-bas, nos
joies ne sont que... le dbut du ciel. Et notre tre fait pour tout le
ciel souffre de n'en avoir qu'un peu, de l'attendre encore...

--Je vous comprends, murmure-t-il.

--Comment me procurez-vous une telle confiance en moi? J'esprais que
vous m'expliqueriez vous-mme, et j'ai tout dit sans hsiter, sans
doute... Je crois que c'est  peu prs cela, oui, monsieur Fontaine,
 peu prs cela, de la tristesse et de la joie, un peu de joie  la
surface et beaucoup de tristesse au fond...

--Et ceux qui rient toujours, n'est-ce pas le contraire?

--La tte rit, le coeur pse toujours... ils finissent par le savoir.

--Un jour, ils savent qu'en ralit leur coeur tait lourd! redit Jean,
comme un cho vibrant aux profondeurs de son tre...

Il est plus mu que jamais il ne le fut auprs de Lucile. L'attrait
qui d'elle mane et le pntre, s'illumine et devient comme une chose
vivante en lui. C'est de son propre coeur, trange et boulevers,
dfaillant et doux, qu'il a malgr lui chant le lourd bonheur. Toutes
les hsitations fondent, tous les leurres par lesquels il refusait
l'amour s'envolent. Il est empoign, asservi, enivr... Parce que
Lucile, enfin, n'est plus une apparition voile d'une bue sentimentale,
un tre uniquement rel en la mmoire qui refait l'original et
l'idalise, un rve splendide cr avec un peu de beaut qu'on grandit
soi-mme, parce que Lucile elle-mme lui est chre! Par quel aveuglement
systmatique et injuste se laissa-t-il obscurcir les yeux? Il tait
facile de voir ce qu'elle tait, la loyaut du coeur, la haute et
sereine envole de l'me, la clart de l'intelligence, la noblesse
inne d'elle-mme entire. Auprs d'elle, il avait cd  l'orgueilleux
instinct de l'homme du monde qui, malgr sa bonhomie et sa dfrence
envers quelqu'un des classes inlgantes, croit toujours dcerner une
faveur. Tout ce qu'il pouvait fournir de condescendance et de respect,
la jeune fille de l'ouvrier le reut; bien que sa beaut oprt vivement
sur l'imagination du protecteur, il n'en avait pas moins conscience
d'tre plus lev, plus raffin, plus distingu qu'elle. Et c'est un peu
comme, du haut d'une falaise, on contemple une fleur jolie et fragile
perdue l-bas au milieu des rochers, qu'il la regardait. Il tait
charmant de la voir si pure et fire, elle ne valait pas qu'on se donnt
le trouble de l'aller cueillir. Aprs avoir tergivers quelques minutes,
il se flatta de n'avoir agi qu'activ par l'abngation la plus belle,
il se rendit le tmoignage que pour une autre famille ouvrire, en des
circonstances identiques, sans une adorable Lucile pour venir l'appeler
au dvouement, il se ft prodigu avec les mmes efforts et la mme
constance. N'prouvait-il pas un intense plaisir  consoler,  secourir,
 sauver? A connatre l'pre jouissance du sacrifice, ne s'exaltait-il
pas? Un soir que les frres de Lucile, au retour de l'ouvrage, se
joignirent pour lui manifester leur gratitude et leur affection; des
larmes ne dbordrent-elles pas jusqu' ses yeux du coeur tout--coup
submerg par une flicit inconnue? Il s'est rappel bien des fois
combien celles-ci furent bonnes en dpit de leur violence: pour se
mentir chaque fois, d'ailleurs, pour se convaincre davantage que la
seule joie de la piti surabondante grandissait au fond de lui-mme.
Il ne se lassait pas de voir Lucile exquise et srieuse, discrte et
retenue, mais si l'motion du coeur l'embrasait comme brle au vif
et devenait inexprimable, c'tait la piti encore, avive par un long
sourire...

Jean ne s'habituait pas au sourire de la jeune fille. Plus il en
recevait la tendre lumire, moins il le connaissait...

N'est-ce pas de lui, pourtant, qu'il gardait le souvenir le plus
mouvant? Plus il y rvait, plus celui-l le fuyait et l'attirait: il
avait, l'hallucination trange de rder au seuil du mystre... Il ne
s'ingniait pas  comprendre le sourire nigmatique, il en admirait la
rverie inconsciente et vague. Il n'est pas indispensable d'avoir une
initiation artistique excessive, pour ne pas s'en tenir  une impression
terne devant le beau: Jean avait le got assez mri pour que
tout l'panouissement des traits de Lucile en un rire mditatif
l'merveillt.

Lorsqu'elle sourit ainsi, de son me ardente visible, elle captive, elle
impose comme de la vnration mue. Un reflet vermeil s'pand sur le
visage qu'il chauffe. Les lvres se prolongent en courbes plus molles
et vibrantes. Les joues dilates grouillent de tressaillements. Les
yeux, surtout, creuss, insondables, irradis, se remplissent d'me
douce jusqu' leurs profondeurs, il semble...

Longtemps donc, le jeune homme ne perut d'un tel sourire que
l'tincelle et la beaut physique, ne songeant gure  en pntrer la
cause, les sources gnratrices: il se complaisait si volontiers  ce
culte du charme visible qu'il ngligeait de rflchir, mme un peu, sur
les qualits morales et la noblesse d'une vie si modeste. Tout l'tre
intime, drob, suprieur, de la jeune fille ne l'intressait que
mdiocrement, chappait en dfinitive  la vision de son intelligence, 
l'loge de son admiration.

Pourvu qu'il oublit les parents, le milieu social, le travail de
Lucile, elle tait ravissante et harmonieuse. Ds qu'il revoyait
l'entourage o elle avait grandi, elle ne cessait pas d'tre belle, mais
autrement, infrieure et indigne. Elle avait beau n'tre jamais vulgaire
ou sottement exubrante ou niaisement banale, il ne l'en estimait
presque pas. Les manires de la jeune fille sans mignardise taient
gracieuses: il le constatait avec indiffrence. Elle parlait une langue
qui, sans imprvu ou richesse, tait bonne et souple:  peine l'en
louangeait-il. Elle causait de ses actes et des choses avec une
distinction constante: il n'y discernait rien d'extraordinaire. Autant
de finesse morale et de coeur ardent ne parvenaient pas  le sduire,
elle n'tait que la jeune fille de Franois Bertrand, une enfant douce
et humble qu'il protgeait,  laquelle il faudrait bientt faire un
adieu sans remords et le moindre souci...

Il errait, puisqu'au moment de la sparation attendue avec froideur, un
regret le tourmenta, ragit ensuite par une tristesse nervante. Il
ne faillit pas, si rus  rejeter l'amour par d'infinis prtextes, 
dtruire ces alarmes. Un attachement rel en lui s'tait accru pour
la famille Bertrand, et la satisfaction personnelle de lui avoir t
sympathique et bienfaisant lui causait une jouissance. A l'heure o il
fallut s'loigner de l'une et renoncer  l'autre, il eut un chagrin
subtil  se rappeler tant d'motions profondes qu'il ne revivrait plus.
La brisure d'abandonner Lucile fut de la souffrance  peine diffrente,
aussi confuse, aussi nerveuse, aussi destine  un prompt oubli...

Il y a quelques jours, impuissant  ne pas tre entran vers elle, en
dpit d'un ultimatum  lui-mme de ne plus la voir, il reconduisait
Lucile jusqu' Lvis, jusqu' la demeure paternelle. Cette entrevue lui
dmontra que l'amour l'avait envahi, sournois. A l'heure mme o cette
dcouverte l'blouit, il ne s'effora pas d'amoindrir en lui l'imprieux
sentiment, il ne pouvait y russir, trop domin par la forte et, douce
angoisse de le connatre en lui. Aprs avoir obtenu de Lucile un
consentement joyeux  le laisser revenir auprs d'elle, alors qu'il
dgringolait avec fivre la Cte du Passage, il fut assig par un
ple-mle de rflexions tumultueuses. Il s'estima ridicule de n'avoir
pas mme souponn qu'il aimait. Il s'empressa d'interroger cet amour et
de savoir quel il tait, sincre ou illusoire, mystique ou passionn,
durable ou ncessaire. De l'analyse  tte calme et seule conclu:
aussi, beaucoup d'affirmations se battirent dans son esprit qu'elles ne
gagnrent ni l'une ni les autres: plus elles venaient  la rescousse,
chacune  son, tour, plus Jean ignorait  laquelle se livrer, triste et
indcis. Le plus sage  faire, jugea-t-il enfin, puisque la solution ne
lui viendrait que le lendemain, tait de s'imaginer l'hypothse la plus
alarmante comme vraie et de l'envisager avec franchise. Il admit, pour
le besoin d'tre moins perplexe, qu'une tendresse ardente, complte,
invincible,  l'gard de Lucile le possdait, ne le lcherait pas. Il
fut alors comme frapp d'une crainte indfinie au premier choc: mais la
cause en devint lumineuse aussitt. L'imptuosit, la violence de sa
nature l'pouvantaient: s'il aimait vraiment, de tout son tre, avec
une conviction dcisive, un abandon irrpressible du coeur, deux
consquences imposaient une alternative poignante: il devrait trangler
la passion au fond de lui-mme ou se faire l'poux de Lucile. A
l'vocation de l'ouvrire monte jusqu' lui, il subit d'abord un
frisson, une commotion de l'me. Elle tait si belle, si tranquille,
si finement chaste, intelligente avec une si agrable spontanit! La
certitude l'en saisit avec force, il aimait Lucile Bertrand, il eut
presque absolue l'impression de l'aimer avec ardeur, sans reprise de
lui-mme, assujetti, accabl par tant de joie...

Puis les doutes afflurent, les difficults placrent entre la
jeune fille et lui une barrire hautaine qui lui part dmesure,
infranchissable. Le prjug de classe, ainsi que des pines faisant
reculer les mains dsireuses d'atteindre une rose, enfona un aiguillon
acr en plein coeur de Jean. Il fut dchir, il souffrit, il se
rebella... En mme temps qu'une blessure entrait au plus intime de sa
vie, une ombre opaque lui pesait sur le cerveau comme un nuage pntre
dans l'atmosphre. cras sous l'amas des objections  un tel mariage,
il chancela: il hsita, il s'inquita, il se tourmenta, il ne sut
quelles penses accueillir. Les rsolutions les plus opposes
l'attirrent l'une aprs l'autre, il s'irrita. Et quand il revit la
maison prtentieuse et royale de Gaspard Fontaine, il avait l'me encore
flottante, gare, bizarre et grincheuse...

Au souper, le pre et la soeur flairrent le trouble qu'il dguisait
mal, insistrent et, las de ne pas russir, le harcelrent de
taquineries. Yvonne feignait auprs de lui l'insouciance la plus
espigle, depuis le jour o il ouvrit ses yeux sur les consquences
d'une union avec Lucien Desloges, pour drober les craintes, les
indcisions qu'elle ressentait. Et depuis ce mme jour Gaspard, chapp
 ce que les paroles de son fils eurent de puissant et d'irrsistible,
apprhendait la mise en demeure de communiquer son blme et son
indiffrence. Une simple allusion l'et gn, parce que de la part
de Jean, poli jusqu' l'extrme, elle aurait quivalu  une demande
imprative de se prononcer. Il se rjouissait que le moment de le faire
tardt, se prdisant avec erreur que Jean lui-mme finirait par abattre
son enthousiasme. Tout ce qui, nanmoins, le dtournait d'un malaise
entre eux, tait bienvenu de l'industriel, inspirait  sa verve une
gaiet inextinguible: grce  une plaisanterie d'Yvonne, Jean morose,
aprs l'avoir quelque peu effarouch, l'amusa et lui assouplit la langue
qui devint loquace et railleuse avec bienveillance. Le nom de Marthe
Gendron fut dcoch avec un cliquetis de rires et de malices gentilles.
Le jeune homme avec eux se mit  badiner, eut conscience d'avoir
t grotesque  force d'avoir t songeur et de ne pas avoir rvl
pourquoi. Gomme si un ddoublement intime l'et partag en deux tres,
il put  la fois continuer la mditation profonde et sourire aux siens.
Elle ne pouvait que s'aiguiser, au milieu du luxe et de toutes les
lgances,  la vue des mets subtils, par l'emprise de toutes les
habitudes chres et distingues, l'obsession du jeune homme, obsession
d'un amour  prciser d'une rsolution,  choisir, d'une souffrance 
gurir. Bien que ressaisi par l'ambiance amollissante, Jean garda intact
le souvenir de Lucile, et le dernier regard demeura limpide en lui:
rien de sa clart heureuse ne s'effaa... Le retour  la vie somptueuse
aurait pu attnuer l'impression vcue au moment de la sparation. Le
contraire, trangement, survint. Comme si une muraille se ft
empile roche  roche, l'obstacle  coup sr grandit, les objections
s'accumulant, dignes ou mesquines. Mais aucune de celles-ci, croyait-il
du moins par une ruse de l'imagination, ne provenait de la jeune fille
pour laquelle tant de respect lui adoucissait le coeur. Il lui sembla
qu'elles taient diffrentes d'elle, qu'elles taient froides et mornes,
entre elle et lui opposaient une ombre qui lui donnait le frisson,
qu'il avait peur de traverser. Mais elle paraissait ignorer une
telle angoisse, puisque les grands yeux noirs ne se lassaient pas de
l'mouvoir, dbordants de flicit pure...

Le soir, il voulut s'arracher  la tyrannie de ses inquitudes. Il
espra que la vie tincelante de la terrasse Dufferin engourdirait la
fivre. Une molle draperie d'azur et d'toiles enveloppait la ville et
les horizons de trouble et d'infini... Jean,  ses deux amis qu'une
pareille exubrance intriguait quelque peu, jetait  profusion du
sarcasme, des phrases et de l'esprit, il avait les joues vermeilles de
nervosit aigu. Ce fut en vain qu'il jasa autant qu'un verbomane, que
des clats de rire l'empoignrent, qu'il tcha de frmir au contact de
l'allgresse gnrale, norme, de n'avoir plus conscience que d'elle
plus forte que l'obsession agaante. La vision de Lucile au-dessus de
la foule lui revenait toujours en un mirage de sorcellerie. Quand il ne
luttait pas contre la griserie du souvenir, il trouvait cela ineffable
d'tre ainsi perscut. Mais l'irrsolution se htait de l'aigrir,
pense lancinante qui devenait une torture. Des soucis de mondain,
presque laids, certes peu gnreux, lui insinurent que le plus sage
tait d'trangler sans dlai une passion qui le menaait de douleurs
et d'embarras. Par ses relations, ses habitudes, l'inclinaison de sa
nature, la discipline des convenances, n'tait-il pas li  une socit
dont l'arrt prononcerait coupable l'ouvrire transmue en madame Jean
Fontaine?

Le coude alangui sur une table du caf, voluptueusement  l'aise au
milieu des toilettes raffines et des groupes  la mode les plus
clatants, chez lui parmi la fivre des conversations lgres et
l'blouissement des lumires, des bijoux et des regards, nerv, mais
las, l'nergie somnolente, il fut dbord par la sensation que la jeune
fille tait infrieure, indigne. Il crut mme quelque temps s'tre
dcid  la ligne de conduite auparavant claire et invitable,  ne
plus retourner vers elle. Quelques lignes diplomatiques d'adieu, bien
adroites, bien mries, bien effectives, pacifieraient les exigences,
les clameurs de la conscience. Et d'ailleurs, la conscience en
gmirait-elle? Irritable,  cause des rflexions persistantes, de
l'effort pour les vincer, de l'insuccs, il se sentit mchant
tout--coup, domin par une sorte d'impatience froce. Des soupons
injustes, lches, l'treignirent. Il ne les secoua pas  l'instant mme.
Lucile, avec une hypocrisie roue de femme, s'tait mise en lumire
avantageuse, avait masqu l'intention de plaire et de se capter un mari
magnifique. Jean scruta sa mmoire pour y chercher les indices, les
preuves de ce hideux intrt. Il fut indispensable de questionner le
visage, le sourire, les yeux de la jeune fille. Il repoussa violemment
leur charme, leur motion franche, il dsira trouver en eux de
l'imposture et de la comdie. Mais trop nimbs de reconnaissance et de
bont, trop ravissants, ils combattirent, insistrent, furent victorieux
de l'insulte, de la colre. Le coeur de Jean leur cda, fut emport vers
le repentir; et l, en ces lointains de la conscience, il eut de la
piti, de la souffrance, il eut honte de lui-mme, il pressentit qu'un
amour trs grand triomphait, il connut l'extase de s'abandonner  lui...

Plus tard, au cours des heures tendues o le sommeil refusa de l'en
affranchir, l'obsession le reprit, le hanta d'ombres pnibles. Il dormit
enfin, mais il fut alarm par des cauchemars et beaucoup de rveils
brutals intervinrent. Il reut d'une pareille nuit le mal de tte le
plus pre: le cerveau, d'un crasement vigoureux, l'alourdissait tout
entier. Jean ne dirigeait sa pense qu'avec paresse et torture: il lui
sembla qu'une paralysie partielle en affaiblissait l'lan. Peu  peu,
le problme en lui se redressa, plus intense que la veille. Il prouva
encore une brisure de la dpression: elle reculait, elle s'vanouit. Un
courage fervent, domptait l'me, la poussait  connatre,  ne pas fuir,
 vouloir. Jean, avec l'illusion d'tre froid, parce qu'il est des
moments d'nergie brlante o l'on se croit impassible  force
d'avoir l'esprit lucide, plus encore avec droiture et probit, Jean
s'interrogea, se pntra longuement. Devant l'image de Lucile, dont
nulle proccupation maussade aujourd'hui ne ternissait la douce et
blanche lumire, il voulut ne pas se mentir  lui-mme, accepter en leur
plnitude les conclusions d'un jugement loyal. C'tait l'heure pour lui
de ne plus se laisser ravir par un idalisme flottant, de ne plus errer
au caprice d'une sensiblerie amuse, c'tait l'heure de fixer le devoir
et d'y fermement courir. Aprs l'accalmie des instincts mdiocres, le
soir prcdent, il crut succomber  un amour tenace et merveilleux.
Si puissante en fut l'ivresse qu'il ne devait plus en contester la
profondeur, la ncessit, le lien durable avec sa vie mme... Il n'est
pas tonnant que, le lendemain, sous l'empire d'une clairvoyance
ragissante, il ait ramass toute sa raison contre cette passion pour
l'analyser et la juger. Jusqu'ici, entran par un penchant auquel il
se donnait avec bonheur, il n'a pas tudi le caractre, la pense,
l'nigme suprieure de l'humble amie. Il ne mprisa pas, il fut aveugle.
N'ignorait-il pas le plus intime, le plus touchant, le plus sacr
d'elle-mme? Ceci l'attira, le retint comme le rel devoir montant de la
conscience: aller vers Lucile, afin de lui tre juste, de l'approfondir
et d'illuminer son amour aux rayons d'une exprience vigilante. De cette
dcision, il ressentit un apaisement indicible...

C'est aujourd'hui la troisime entrevue depuis le jour o, faible
contre l'impulsion vers elle, il rejoignit la jeune fille auprs de la
Basilique et ne s'en loigna qu'au seuil de l'obscure maison paternelle.
A la mme heure,  ce mme endroit,  la rue Buade vibrante, il
l'attendit, il la chercha, il la revit, il la pria de ne pas le refuser.
Troubl, conquis, timide, ce lui fut une chose peu facile de procder 
l'examen calme dont il avait rgl l'objectif et les dtails 
l'avance. Il eut besoin d'une nergie constante pour ne pas se laisser
exclusivement amollir par la tendresse, d'une nergie obstine pour
vouloir se rendre compte avec certitude. Il garda assez bien la matrise
de lui-mme pour dchiffrer beaucoup l'me de Lucile et s'en expliquer
la prodigieuse finesse. Il apprivoisa sa confiance, elle donna libre
cours  son exubrance d'esprit et de coeur. Jean, sournois, voilait son
enqute; sous le masque de la sympathie, il exigeait de l'ouvrire une
preuve, posait des piges, lucidait et transquestionnait, sans cesse
poli et badin, aimable et gracieux. Un mange aussi bien dissimul resta
inconnu d'elle, et son compagnon glanait des confidences,  certains
moments presque des effusions. Elle narra des incidents qui mirent
en relief sa faon de vivre, des impressions qui avaient grav leur
empreinte et qui taient significatives, elle permit  Jean d'entrevoir
quelle fut sa vie de jeunesse premire et d'adolescence panouie, quelle
tait l'admirable et vraie substance de son tre. L'accent mu dont
elle tala pour ainsi dire la richesse d'une me affectueuse et droite,
convainquit le jeune homme que ne l'obsdait nul souci de se faire
valoir, d'afficher de la beaut morale, de s'offrir comme type d'pouse
sage et dvoue. Jean pia chez elle une arrire-pense mesquine
d'intrt, elle ne pera jamais. Pour tre certain qu'elle ne dguisait
pas le triomphe de le sduire, il essaya des flatteries hypocrites et
ruses: elles furent accueillies avec un embarras si spontan, qu'il se
crut mprisable de s'en tre servi. Simple et distingue, d'une manire
exquise, elle droula sa vie et son caractre, comme la plus ordinaire
et la plus irrsistible des confidences. Elle s'aperut qu'on la faisait
souvent discourir d'elle-mme, elle attribua cet enttement de nouveau 
la bont,  la courtoisie; ne s'ingniait-il pas  mettre une sourdine 
l'instruction qu'elle estimait bien vaste? Il se proccupait de ne
pas la rendre confuse, de ne pas la blesser. Il excellait  lui faire
oublier son infriorit, si bien qu'elle se leurrait parfois d'tre
gale et mme suprieure,  cause des paroles amicales et soumises.
Elle retrouvait auprs de lui l'aisance des causeries dlicieuses
avec Thrse, la petite soeur qui l'adorait. Comme il tait modeste,
respectueux et dlicat! Il tait impossible de le craindre, de le
souponner, de l'outrager. Il ne raillait jamais, la franchise abondait
en son regard toujours...

C'est ainsi que Jean, par ce qu'elle rvlait d'elle-mme et par une
intuition pntrante, eut bientt de Lucile une opinion lumineuse et
dcisive. La grande affection du pre et de la mre l'un pour l'autre
l'avait depuis longtemps merveille, et  les voir si heureux, si
touchants, elle habitua son coeur  leur union mystrieuse... Sans la
comprendre, elle en devinait le charme, la noblesse, la solidit. Leur
joie perptuelle avait anim d'indfinissables rves en elle, les
avait dvelopps, affins. Certains de leurs sourires ardents
l'attendrissaient elle-mme, longuement pensive aprs eux. Quelques
paroles chaudes en informrent Jean: C'est bien simple, dit-elle, ils
ont tant de bonheur, papa et maman, que cela me rend heureuse, moi
aussi!... heureuse!... tellement!...

Tout son visage avait fulgur de souvenirs. N'tait-ce pas de leur
affection splendide que dcoulait l'admiration de la jeune fille pour
ses parents? Elle tait fire d'eux, les chrissait outre mesure, ne les
distinguant qu' travers une aurole de beaut morale...

Jean ne put douter qu'elle n'tait glace d'aucune navet, d'aucune
ignorance, d'aucune vulgarit chez eux. Au contact des personnes
lgantes foisonnant  la maison Seifert, elle et pu tre gte par
l'envie, couter le regret d'appartenir  une classe mconnue d'elles.
Bien loin de regagner le logis de son pre avec des rancoeurs et d'y
rentrer, le dpit noir au fond de l'me, elle s'y prcipitait radieuse
de plaisir et de sincrit.

Jean, dont l'intelligence est vive  dduire, assemblait les
confidences, les motions, les orgueils de Lucile, en dgagea une
personnalit ferme, douce et originale. Le discernement calme,
l'imagination discrte, les sentiments dignes, le langage inattaquable
cessrent de l'tonner. La clientle du magasin l'avait plie  la
surveillance des mots qu'elle choisissait, des phrases qui tombaient de
ses lvres. On la devinait agrable et ravissante, on l'aiguillonnait 
causer. La bienveillance ouvrait, son coeur, et l'exubrance comme un
parfum s'en exhalait. Peu  peu, s'enhardissant, se familiarisant, mais
toujours naturelle et rserve, elle devint coutumire d'expressions
gracieuses, de ripostes alertes, d'ides, pittoresques et d'une tournure
gnrale d'esprit charmante. A l'cole, dont elle avait raffol depuis
l'ge de six ans jusqu' s'a douzime anne, poque o il fallut bien
gmir de la dserter, elle s'tait prodigieusement applique, inlassable
 l'tude, prompte  saisir, d'une mmoire tenace, d'une curiosit
intellectuelle dbordante. Elle n'avait, en somme, que peu assouvi
une faim intense de lecture, mais les impressions retenues des livres
s'taient graves en elle comme un fer rougi dans la chair, en
profondeurs indlbiles. Avant tout, elle croyait d'une ardeur saine et
optimiste  la vie,  ce qu'elle devait tre selon, elle, un ensemble de
devoirs prcis, indiscutables, mme lorsqu'ils foraient au sacrifice
ou  la souffrance. Pouvait-elle, d'ailleurs, se figurer une obligation
moins tyrannique? Sa vision de l'effort, de l'honneur et de la bont ne
les dessinait-elle pas comme autant de choses normales, souvent mises en
pratiques? Tout cela jaillissait limpide aux yeux de Jean, et pourtant,
le fait que rien de choquant, si peu que ce ft, ne rendt ces qualits
morales dsagrables, l'enchantait d'admiration. Qu'il n'y et pas de
raideur en cette vertu, de mignardise en cette gentillesse, de manie
en ce dvouement, de btise en cette humilit, de navet en cette
franchise, d'talage en cette finesse, n'tait-ce pas... attirant?
Imprgne du fluide religieux, aimant son Dieu d'un lan vrai,
pratiquante mue, elle s'tait tenue hors de l'excs, de la toquade et
de la rigidit. Sa foi tait plnire, docile, mais sans fivres ou
hbtement. Comme tout ce qu'elle faisait, sa prire tait de la vie
chaleureuse unie  de la srnit...

Paix et ardeur, douceur et fermet, bravoure et modestie, quel dlicieux
quilibre d'me, quel rayonnement d'intime beaut! Lucile n'tait si
admirable que parce que l'amour l'avait faonne, entoure, veille,
dfendue, inspire, guide, ennoblie. En l'esprit convaincu de son
ami, elle ne rappelait d'aucune faon l'hrone de roman, elle valait
beaucoup mieux, elle tait elle-mme neuve et personnelle, connue et
prcise, une oeuvre de la tendresse divine et humaine. Les mes ouvertes
 Dieu se gonflent d'un attendrissement qui les lve et les affine.
Aussi mditative qu'impulsive, jamais servile, la pit de la jeune
fille dposait en elle une joie sublime et rveuse dont quelque chose
lui demeurait toujours. Bien qu'il ft si diffrent, n'tait-il pas un
peu la mme chose, le culte pour ses parente, mlange d'allgresse et de
bont pensive? N'tait-elle pas un peu la mme chose, l'affection pour
ses frres, grave et chaude? Elle les chrissait tous, leur avait
rpandu son coeur en effusions et en services infimes ou grands.
Eux-mmes, de leurs yeux miroitant de reconnaissance ou d'amour, ne
l'avaient-ils pas rcompense, remue, enrichie? Et Thrse  ses flancs
ne s'accrochait-elle pas perdument? Quelle expansion de l'tre bon de
_Cile_ vers la petite soeur croissante, quelles ivresses  l'instruire,
 la dorloter,  la faire vibrer de sagesse et d'affections! Au milieu
de la famille une et recherchant en cette union mme le bonheur
indispensable d'tre compris, d'tre aim, comble ainsi de tendresse et
n'en ayant jamais assez pour diffuser elle-mme en retour, heureuse par
le sacrifice et la gratitude, Lucile  la maison comme devant Dieu ne
s'affinait-elle pas d'une joie rveuse et sublime?...

Non pas que Jean s'aveuglt aux limitations de culture,  l'ignorance
relative, au got inachev,  l'inexprience mondaine de son amie, 
quelques prjugs insparables du milieu o elle tait racine. Il ne
se la reprsentait pas comme une pierre prcieuse romanesque dont rien
n'attnuait la pure couleur.

Malgr le remords d'en tenir compte, il observait en elle plusieurs
lacunes, la plupart mal dfinies, l'absence de ces riens considrables,
de ces futilits ncessaires, de ces nuances vagues qui sont des
qualits, de ces dtails frivoles qui sont des charmes. Il manquait,
 Lucile du poli, une distinction apprise que les belles relations
donnent, une subtilit de l'esprit entranante, un certain art d'tre
fminine et d'enjler avec un sourire irrsistible d'indiffrence. Et
Jean,  qui ces attraits exquis ne semblaient pas moins exigibles que
les profonds, ne s'offusqua pas toutefois. Il rougit plutt de lui-mme,
de ces caprices de nature superficielle. Il se ressouvint des reproches
 Yvonne, des exhortations  la vie srieuse, sincre, altire,
puissante. Pourquoi alors, ce souci unique de la vanit, du brio, de la
parure? Etait-ce l de la franchise en face de la pense et de l'idal?
N'avait-il pas adjur la soeur volage de relguer les ambitions striles
 l'arrire-plan de sa volont, de ne pas vivre pour elles, s'il fallait
ne pas vivre sans elles? Il s'est insurg contre un amour appuy sur
elles et tendu vers elles. Et pour difier un obstacle entre l'ouvrire
et lui, n'est-ce pas de motifs illusoires et subalternes qu'il use? De
telles rflexions le fouettrent au sang: il tait confondu,
atterr, du inexprimablement de lui-mme. Des moments de doute, de
dsenchantement, de veulerie, d'goisme le sillonnrent, comme des
pointes de feu atroce. Mais trop homme d'nergie pour se laisser avilir
par l'inertie et le pessimisme, il eut avant longtemps un sursaut de
courage et d'orgueil, il remonta du puits morbide vers la lumire
immense... Il fut ensoleill par un devoir clatant. Lucile avait en
lui suscit une passion dont le plus noble et le plus haut de lui-mme
palpitait, un grand besoin d'indulgence et de paix, de vrit et
d'abngation. De quelle faon logique son amour ne faisait qu'un seul
et mme idal avec l'action patriotique aperue et voulue, et qu'il
suppliait Yvonne et son pre d'admettre, il l'entrevit. Sachant que tout
peu  peu s'claircirait, que bientt le mariage avec une jeune fille du
peuple l'blouirait comme un bonheur obligatoire et sacr, il se livra 
la douceur de n'tre plus lche,  l'extase du souvenir...

Aussi n'a-t-il gure, cet aprs-midi, qu'affermi et savour la tendresse
pure et souveraine pour la compagne assise auprs de lui. Quand il alla
vers elle, gravit allgrement la Cte du Passage, il ramassait les
indices rvlateurs du coeur de Lucile. Il pressentit qu'ignorante, par
modestie et sagesse, de ce qui la troublait, elle commenait  l'aimer.
Du moins pouvait-il ne pas se blmer de suffisance: il ne s'tait jamais
enorgueilli de l'mouvoir. Autre chose fut la rsolution de ne pas la
frquenter: n'eut-il pas alors conscience d'un pril ordinaire auquel,
sans insulte ou prsomption, il dsira la soustraire? L'entretien qui
maintenant confond leurs mes, l'assure qu'elle aime, mais qu'elle ne le
sait pas encore... De ce qu'elle n'est pas vaniteuse et calculatrice, un
contentement si bon inonde Jean qu'il va le faire durer. A la minute
o elle percevra combien srieuse est l'admiration qu'elle exalte,
rsistera-t-elle  une vision de luxe et d'honneurs, n'en sera-t-elle
pas amoindrie? Sans doute, il sera normal qu'elle soit flatte.
Contradiction insoluble de la nature humaine! Il veut l'attirer jusqu'
lui, qu'elle soit belle et resplendisse, et il redoute qu'elle voie la
destine qui s'apprte et qu'elle s'en rjouisse, triomphe, s'enlaidisse
d'intrt. Eh! bien, oui, il faut qu'elle demeure intgrale en sa
dignit, qu'elle ne soit pas ravie par l'clat de la situation. Il n'est
pas assez tard pour qu'elle apprenne un tel amour: voil pourquoi il
s'vertue  refroidir tous les mots embrass qui dbordent,  pacifier
l'moi qu'ils stimulent,  dtourner l'esprance qui chaque fois peut
en clore. Ne vaut-il pas mieux prolonger l'heure indcise et suave
jusqu'au jour o, plus amoureuse, entirement, profondment, il n'y aura
plus de place en elle que pour la flicit d'tre aime?...

Ne vient-il pas de parler encore avec trop de chaleur et de rverie? De
nouveau, il dtruira la violente impression en elle.

--Que nous sommes graves, mademoiselle! s'exclama-t-il, enjou.

--Vous en tes responsable. Monsieur Fontaine, rplique Lucile, vive
 feindre l'insouciance. Un bonheur aigu, vague, entrait jusqu'aux
profondeurs les plus sensibles d'elle-mme: il n'a pas t dtruit par
la gaiet du jeune homme, mais il est devenu trange, presque de la
souffrance...

--Je suis donc bien coupable? dit Jean, moins lger, sourdement tortur
par la justice du reproche.

--Cela me vaut la joie de vous pardonner...

--Est-ce le pardon qui oublie?

--Il le faut bien...

Thrse, la petite soeur dlicieuse, accourut au plus vif de son
allure... Des sanglots rudoient sa gorge dlicate, elle se masque les
yeux d'une main secoue d'nervement.

--Mais qu'as-tu donc? s'crie Lucile d'une voix si tendre que le jeune
homme en tressaille jusqu'au meilleur de la vie...

Thrse dbite une phrase coupe d'un gros dsespoir:

--Elles m'ont chasse... les autres... pas celle qui m'avait
appele...Elle est fine, celle-l... les autres... c'est des... Je leur
ai dit que papa tait un ouvrier... c'est pour a!... Je ne suis pas
assez pour elles. Ah! que a me fait de la peine!...

Et les sanglots se pressent davantage. Lucile, comme si la plainte de
l'enfant lui et rvl son propre coeur, lve sur Jean Fontaine un
regard d'impulsive et longue dtresse...



X

LA JOLIE AMRICAINE

Depuis un quart d'heure, Lucien Desloges ineffablement minaude. Un
sourire de bien-tre intime lui flamboie sur le visage: la volupt de
plaire  une femme savoureuse, d'tre admir, le parcourt, le hante et
l'affole. Il s'agit d'une Amricaine dont l'ge flotte autour de la
trentaine et dont le minois est une effusion de grce consciente: elle
cause d'une bouche ddaigneuse avec un mari chauve, boursoufl, vtust.
Dans les yeux de l'clatante jeune femme, une lueur de malice mue
clignote: ils reviennent souvent  Lucien Desloges rapide  les prendre
au vol, et parfois quelque chose de mlancolique les velout. Alors,
dlirant de fatuit repue, hypocrite, il baisse la tte et simule d'tre
dsol...

Aussi, quelques distractions l'loignent-ils d'Yvonne, que l'impatience
grille au vif. Accouds  l'une des tables du caf de la Terrasse, ils
poursuivent un entretien dolent et morne. Certains monosyllabes, tout
assaisonns d'une oeillade subtile qu'ils fussent, ont beaucoup aiguis
l'irritabilit de la jeune fille, trop pleins de l'oubli dont elle tait
humilie. Aux premiers instants o Lucien la dlaissa pour changer avec
l'Amricaine un colloque de regards sournois et d'mes touches 
la surface, elle a fait taire un cri rageur de dpit au trfonds
d'elle-mme, comprim une jalousie douloureuse. Orgueilleuse, elle a
redoubl de brillante humeur et de volubilit. Le tourment a creus
davantage, des alternatives de chagrin et de violence l'ont amortie
ou enfivre. Lucien, de plus en plus lointain, fort amus l-bas, si
laconique aprs la verve de tout--l'heure, laissant voir  l'inconnue
un regret si coquin de ne pas tre prs d'elle, pousse la tmrit
jusqu' l'insolence. Ce n'est plus de l'attention, du mutisme; c'est
de la contemplation, langoureuse, dilue en songe. Yvonne d'abord a le
coeur charg d'une peine intolrable. D'un effort nergique, elle la
dompte, et un afflux de colre lui enflamme le cerveau.

--On dirait que vous tes ennuy! dit-elle,  peine ironique  cause
d'une lutte contre elle-mme instinctive et dont elle ne s'explique pas
la vigueur.

--Ennuy? Quelle insulte vous vous adressez! rpond-il, suave.

--Alors, je me suis trompe!

--Est-il ncessaire de le dire? Peut-on s'ennuyer auprs de vous,
Yvonne?

--Vous tiez si gai, il y a quelques moments, si bavard, si...
intressant!...

--Ah! a, je ne suis plus intressant? Prenez garde!

--Je vous ai insult?

--Ce n'est pas ce que je veux dire... Je ne prtends pas... enfin...
sans l'tre  chaque minute, il m'arrive d'tre...

--Charmant!

--De quel ton vous l'avez dit! Comme si je ne l'tais gure...

--Vous aimez que je vous le redise, malgr ces grands airs d'homme
satisfait de ce qu'on lui donne! s'cria la jeune fille, blesse par une
oeillade soudaine et longue  l'Amricaine splendide.

--Vous me croyez donc bien fat?

--Mais non, Lucien! fait-elle, dsarme.

--Mais si!

--Non, je vous le rpte!

--Inutile de vous sauver, je vous tiens!

--Vous tiez guri de votre susceptibilit, il me semble...

--On peut, sans tre ombrageux et dsagrable, s'insurger contre
l'accusation de fatuit, L'opinion publique, sous bien des rapports,
ne saurait m'inquiter, mais j'abhorre qu'on me proclame un fat.
C'est inepte, dloyal, radicalement faux!... C'est de la calomnie, du
commrage, de l'envie! Qu'il est. difficile d'tre respect, jug selon
la valeur personnelle, le naturel, la sincrit, la... On a beau...

--Ne vous indignez pas, Lucien! Pourquoi, n'est-ce pas?

Il se fchait en dfinitive, la rougeur du teint passait au cramoisi
extrme. Les prunelles s'immobilisaient d'une fixit dure, les ailes du
nez battaient nerveuses, une rigidit soudaine lui concentrait le reste
du visage. La voix tendue, mordante, grinait d'aigreur.

Puis, de la pleur amollit tous ces traits raides: de l'amertume les
relchait. Un dsappointement venait d'apaiser l'acrimonie de Lucien. Il
a inclin son visage vers l'trangre, soudain proccup de voir quel
effet sur elle avait produit le changement de physionomie, de la
langueur  l'nergie, de l'oisivet  la pense vivante. L'Amricaine se
levait alors, dsertait le caf de la Terrasse, lui avait tourn le dos
sans quelle et manifest le plus superficiel chagrin et mme l'indice
le plus imperceptible d'attention. Eh quoi! elle ne se souviendrait pas
de lui, elle partait sans adieu, sans tristesse? Ce ne pouvait tre
l'indiffrence, il l'avait certes remue. Deux ou trois minutes, retenu
par la discussion belliqueuse avec sa compagne, il avait nglig la
dlicieuse inconnue: le dpit motivait ce dpart, cet abandon sommaire.
Rassrn, il n'en reut que plus bat les protestations d'Yvonne,
angoisse par le visage abattu de Lucien, repentante de sa jalousie, de
sa mesquinerie d'humeur...

--Ne soyez pas offens, je vous en prie, disait-elle, caressante. Ce
n'est pas la premire fois que je vous taquine... Nous avons eu dj ces
querelles gentilles qui font plus de bien que de mal: elles rapprochent
davantage aprs avoir si peu loign. En un mot, je le regrette, je ne
recommencerai plus, ou plutt, oui, je recommencerai, puisque c'est
indispensable et que ce n'est pas malin. Dites, Lucien, n'est-ce pas
amusant?

Le dpart de l'Amricaine lui fut une dlivrance exquise. Yvonne
tincelle de gaiet, les yeux mouills d'un pardon gnreux. Son ami
n'a pas devin la fureur jalouse: c'est prfrable ainsi et rassurant!
N'abomine-t-il pas de tels reproches?

--Certains envieux m'accusent, je le sais! reprit-il, assombri.

--De quoi? interroge-t-elle, feignant d'ignorer.

--Je viens de le dire! s'exclama-t il, hbt.

--J'esprais que vous l'aviez oubli.

--A dire le vrai, les ennemis ne me chiffonnent gure... Mais, 
certains moments, ils sont encombrants, ils sont pesants sur l'me...

--Des ennemis, Lucien? vous badinez! Mais pourquoi? Des ennemis, a n'a
de raison d'tre que pour dtruire...

--Eh bien?

--On tente de vous craser?

--Puisqu'on est lche et injuste!...

--Mais dans quel combat tes-vous assaillant ou assailli? On ne dtruit
que les adversaires! Si vous tiez sur le gril en pleine fournaise
politique, ou si vous jouiez des coudes pour trouer votre chemin
jusqu'au premier rang d'une profession, ou si vous vous acheminiez  une
allure inquitante vers les millions, ou si... enfin, si pour d'autres
hommes vous tiez l'obstacle  leur but, l'empchement,  leur ambition,
je comprendrais... mais je ne vois pas... n'est-ce pas? j'ignore
comment...

--Vous hsitez: qu'est-ce que vous alliez dire?

--Comment vous pouvez avoir des ennemis!

--Ah! je n'en ai pas! On ne convoite pas ma situation, le nom que je
porte, les relations dont je m'honore, l'existence douce et raffine qui
est la mienne! Il y a des gens qui me dtestent, mademoiselle. Vous me
surprenez! Je vous croyais une jeune fille glorieuse d'elle-mme: n'y en
a-t-il pas qui me tiennent rancune d'avoir mrit votre coeur?

Ces dernires paroles ont frmi d'une conviction imptueuse, indniable.
En dpit de leur emphase, la jeune fille a tressailli de joie  cette
flatterie. A l'ide que Lucien, parce qu'il est chri d'elle, a des
ennemis presque srs, elle est, comble, elle exulte. Un contentement
si vif ne va pas sans un repentir plus aigu d'avoir t maussade,
querelleuse, dtestable. Afin de cacher un peu tant de satisfaction,
elle lude le madrigal:

--Quand il s'agit de femmes, est-ce d'ennemis qu'il faut parler?
dit-elle, enjleuse.

--Vous prfrez qu'on les appelle des rivaux?

--C'est moins terrible, moins lugubre, moins solennel, moins
romanesque...

--Mais, au fond, c'est la mme chose!

--Tiens, vous tes romanesque! s'exclama-t-elle, riant perdument, sans
qu'il y et toutefois de la dissonance vulgaire en l'accs de plaisir.

--C'est bien vous, cela, Yvonne! Quand faites-vous la rponse  laquelle
il est normal de s'attendre? Il n'y a rien de plus dconcertant, de
plus fantaisiste que votre manire d'avoir l'esprit prsent. Je ne m'y
habitue pas. C'est trompeur et stupfiant, mais c'est charmant!

--Mais c'est vous qui vous trompez, car je ne vous trompe pas, je vous
l'assure!... Au contraire, je fais de mon mieux pour tre claire et
franche.

--Si vous ne trompez pas, tes-vous du moins charmante?

--Vous avez l'art d'expier les fautes contre la galanterie... Vous
oubliez quelque chose, cependant: cela m'alarme d'tre stupfiante. Je
ne saisis pas trop bien, et j'en ai de l'angoisse...

--De la vritable angoisse, pntrante, cruelle?

--Celle qui est la plus insupportable, le doute...

--Vous devenez profonde!

--C'est la millime fois que j'entends dire que le doute est atroce!

--Et douter de soi-mme est effroyable, n'est-ce pas? On vous torture
donc!

--Avec sauvagerie! dit-elle, joyeuse.

--Puisque vous tes charmante, cela dit tout: il n'y a pas d'autre
soulagement  vous donner!

--Stupfier quelqu'un, ce n'est pas le rendre stupide? Je croyais... Ce
ne serait gure un don populaire!...

--Sans doute, mais il y a un genre de stupfaction qui est l'admiration
la plus absolue. Oui, mademoiselle, on vous admire jusqu' en tre
stupide!

--C'est bien l'unique circonstance o vous l'tes!

--O vous me croyez finaud de l'tre, plutt...

--Ah! l'adroite riposte!

--Ah! la gentille vaniteuse!

--Comment cela? dit-elle, agressive.

--Encore une volte-face d'humeur insolite, inexplicable, je suppose?

--Oui, vous n'tes pas stupfait?

--Stupide, irrmdiablement stupide, cette fois-ci, je l'avoue franc et
net... j'ai perdu la voie...

--Il est pourtant facile de la retrouver!

--Guidez-moi par cette main-l, si mignonne, si nerveuse, si exquise!

--Vous ne m'chapperez pas!... Votre compliment de tout  l'heure
n'avait pas le sens commun! Je l'ai accueilli  titre de badinage.
L'admiration, autant que vous le disiez, c'est de l'extase. On ne ravit
pas les gens  propos de tout et  propos de rien... Or, vous tiez
srieux, si je puis encore me rendre compte de quelque chose...

--Quelle indignation! Et parce que j'ai dclar ma pense intime! Ce
n'tait qu'une manire d'exprimer combien le charme de votre esprit est
divers, inpuisable, compliqu, c'est--dire adorable!

Cette tirade jaillit avec une aisance parfaite, alors que le visage du
beau Lucien se voilait de gravit et que le regard s'alanguissait d'un
long reproche, tempra l'aigreur d'Yvonne. Elle retourna le ressentiment
contre elle-mme, s'incrimina: Lucien ne la gratifiait-il pas de
flatteries semblables  chaque instant, ne l'en avait-il pas sature?
N'avait-elle pas d se plier aux phrases,  l'exagration, aux
superlatifs doucereux? Sous le langage orn, enguirland, pour ainsi
dire pommad, elle discernait une louange vritable. Certes, il coutait
les mots rares et harmonieux s'arrondir sur ses lvres, il se dlectait
de souplesse intellectuelle, d'originalit, d'un langage fcond. Tout
cela, elle le connaissait, elle l'avait compris, excus, admis. Elle
s'y tait mme si bien rsigne que loin d'en tre offusque, elle y
trouvait de la grce et de la culture. Ne le blmait-on si aigrement
d'une conversation habile et surveille que parce qu'on avouait une
impuissance  l'imiter,  l'galer? Si donc elle a cru quitable d'en
justifier, de presqu'en admirer Lucien, n'y a-t-il pas de l'injustice et
de la petitesse  l'en fltrir aujourd'hui? Elle rattache l'exaspration
des nerfs  l'agacement caus par l'incident avec l'Amricaine, elle en
est confondue...

--Je suis sotte, n'est-ce pas? dit-elle, avec une tendresse peu adapte
aux paroles banales.

--Cela s'accorde mal avec la dclaration que je viens de vous faire!

En somme, il a l'esprit vigilant, trs adroit. Pourquoi se livre-t-elle
 une prvention hostile?

--Eh bien, oui, simplement, je vous demande pardon, Lucien.

--Nous ne nous comprenons plus... Votre colre n'tait pas de la
simulation, un caprice! Vous jouiez  l'emportement, c'tait de la
varit, c'tait gentil!... Comment! Vous... vous tiez...

--Fche, d'une colre odieuse, stupide!

Le front du jeune homme se teinta d'une ombre souponneuse, quelques
plis se tendirent entre les sourcils.

--Oui, Lucien, je suis dtestable, redit-elle, servile et roulante.
Depuis quelque temps je m'gare en moi-mme... Mon caractre se gonfle
d'amertume, devient revche et laid... Ne suis-je pas horrible, dites?

--Ceci n'explique rien...

--C'est vrai.

--Alors!

--Je ne sais...

--Pardonnez-moi ce mot svre, mais c'est ridicule!... N'en tes-vous
pas vous-mme convaincue?

--Ridicule, mais vrai! dit-elle, frmissante.

--Est-il besoin de vous rappeler que je le sais, moi?

--Comme le dit mon frre, l'hypothse n'est pas la science... Vous avez
un soupon, pas autre chose!

--Combien de fois, Yvonne, depuis quelques semaines, avez-vous
obstinment refus de rpondre  mes questions violentes peut-tre,
mais lgitimes? Vous m'aviez promis, ce soir o Jean mit fin  un
interrogatoire qui en est rest l, d'expliquer avec une franchise
totale une transformation d'humeur aussi extraordinaire qu'elle fut
singulire... Vous ftes si caressante, si gentille aux premiers
entretiens qui nous runirent ensuite, que je n'osai vous reparler de
la... enfin... de ce qui avait eu lieu. Vous n'avez pas oubli ce
jour o de nouveau ce petit air grognon et ces rponses... maussades
revinrent. L'endroit n'tait pas favorable  un aveu complet, je
n'insistai pas. Il y a environ une semaine, ici mme, au caf, vous
etes encore l'esprit acr... dsagrable. Nous tions cerns de
gens qui auraient pu s'amuser de notre querelle, je m'abstins encore.
Aujourd'hui, nous sommes seuls, nous avons beaucoup de temps  nous, je
vous prie de me fournir une explication entire. J'ai votre confiance
ou je ne l'ai pas: si je ne l'ai pas, il vaut mieux... vous comprenez,
n'est-ce pas? Avant d'exiger, cette fois, j'ai voulu tre sr que je ne
m'emballais pas, j'ai feint d'tre sourd, j'ai attendu!...

--C'est impossible...

--Je ne vous reconnais plus... Je me demande si je ne vous connais
vraiment que depuis le jour o vous ftes soudain taquine et acerbe.

--Oh! Lucien! protesta-t-elle.

--N'est-ce pas mon droit?

--Vous n'avez pas le droit de me faire souffrir!

--Le soupon n'est-il pas de la torture?

--De quoi me souponnez-vous, je vous en prie? s'cria la jeune fille, 
la fois combative et angoisse.

--De... d'tre... je ne sais comment...

--N'avez-vous pas la preuve qu'il est des choses pnibles  dire?

--C'est possible, toutefois...

--Pourquoi, au lieu de parler, balbutiez-vous?

--J'attends, pour le dire ou ne pas le dire, que vous vous soyiez
explique.

--Le doute existe, c'est lui qui blesse!

--Vous m'y forcez, Yvonne!

--C'est vrai, Lucien, il faut que je vous parle. C'est trs srieux,
j'ai eu de l'inquitude, de longues heures songeuses, nervantes. Je
croyais m'tre prpare  vous ouvrir mon me, il me semble que je ne le
suis plus du tout. Soyez indulgent, j'ignore par quoi il faut dbuter,
comment tout paratra naturel et intressant. Un impression trange
m'meut: comme tout cela est ridicule et grave!... Je suis confuse et
enthousiaste!...

Une rougeur dense, en effet, lui recouvre les traits. Bien que les
prunelles se dilatent d'une apprhension farouche, Lucien y voit tout au
fond clignoter une flamme ardente...

Beaucoup plus qu'elle ne voulut se le confesser  elle-mme, l'appel de
son frre la sollicitant  de la rflexion,  de l'ambition large et
souveraine,  du dvouement,  de la bont sans mesure, l'avait frappe
au coeur. Sans doute, elle rtorqua par des railleries et les ddains
agressifs, aiguisa souvent des sarcasmes pour que leur blessure pntrt
mieux. Trop orgueilleuse pour en faire sourdre la plus discrte
manifestation, du trouble qui la faisait chanceler, elle fut hautaine.
Elle eut l'intuition de tout le chagrin qu'elle avivait en son frre et
dont il osait  peine gmir. Des rvoltes gnreuses contre elle-mme la
stimulrent  s'humilier devant lui,  reconnatre une lgret cruelle
 force d'tre mordante: au lieu de concder, elle se dfendit, elle
s'entta en l'affirmation que sa manire d'agir tait convenable,
guide par la sagesse et conforme au sicle pratique. Jean n'tait que
l'idaliste morne et importun, le rveur de fuyantes chimres, lanait
un cri d'esprances rpercut dans le vide...

Et pourtant, le doute lui serra l'me comme avec des tenailles. Elle
s'en moqua d'abord, se crut obsde quelques heures, un jour, par
les prjugs anciens d'idal, de rve incolore, inabordable. Elle se
leurrait: ce ne fut pas le doute superficiel qu'on porte en soi comme
une bue que le premier souffle d'oubli efface. Il n'amollit son
treinte que pour la refermer plus vive. Elle ressentait comme le poids
d'une tyrannie sourde au plus profond d'elle-mme, elle tranait un
malaise, une ide fixe oppressante. Alors mme que la gaiet la secouait
et l'tourdissait, qu'elle tait sre d'avoir enfin calm cette bizarre
inquitude, une crainte vague persistait en elle. Comme si elle et t
matrise par une volont plus ferme que la sienne, elle admit enfin
qu'en son tre quelque chose d'irrsistible et de dcisif avait eu lieu.
Elle ne pouvait plus tre la mme qu'avant la mditation suscite
par Jean. Vainement cherchait-elle  se replonger dans l'insouciance
absolue, dans le tourbillon des joies multiples et faciles, elle sentait
qu'une force intime la suivait partout, l'empchait de s'adonner totale
au plaisir comme autrefois. Contre l'obsession imprieuse, elle se
rebella souvent, fut sans cesse vaincue. La perspective d'une vie
oriente vers le faste et les triomphes exclusivement mondains
continuait  lui sourire, mais avec un prestige moins clatant. Ainsi
que d'un horizon longtemps dform par un aveuglant mirage on voit tout
 coup s'ployer les contours vrais et limpides, elle eut la vision
prcise de l'avenir esquiss par son frre. Avant mme le jour o d'une
ardeur si nergique son frre les incita, elle et Gaspard,  une tche
gnreuse, elle pressentit combien la femme canadienne-franaise pouvait
accomplir d'admirables choses pour le relvement de la race... Peu 
peu, quoi qu'il s'y mle un snobisme alarmant parce qu'il est phmre
d'essence, l'lite fminine de _chez nous_ se laisse attirer par la
sduction du rle social. Le bruit des quelques tentatives, des quelques
rsultats splendides avait parfois atteint Yvonne. Oh! combien distraite
en face d'vnements lointains,  peine intelligibles,  coup sr
n'important gure! Si plus tard elle devait, pour ne pas dchoir de
son renom de femme lgante, s'enrler au service d'une campagne de
bienfaisance ou s'abandonner  un courant d'intellectualisme, elle se
rsignait d'avance  le faire, avec nergie, avec passion, docile au
rve de Lucien Desloges, selon le modle qu'il ciselait de l'pouse
blouissante, intuitive, qui excellerait  retirer de chaque mode
nouvelle une gloriole particulire, une supriorit d'initiative et
d'clat...

Cela ne signifie pas que l'intelligence d'Yvonne Fontaine s'affaissait.
Elle conservait de l'lan, de la souplesse, une vivacit personnelle. En
d'autres ternies, elle ne s'enfuyait pas, elle ne s'abtissait pas;
le plus vigoureux d'elle, tout simplement, somnolait. Dans toutes les
occasions de penser, d'tre originale, que lui offrait son existence de
jeune fille adule, elle clipsait toutes ses rivales par une aisance
 lancer des ripostes inattendues, par une ingniosit savoureuse
et brillante, par un esprit dont nul ne pouvait rcuser l'activit
incessante et le riche imprvu. Ds qu'Yvonne s'intressait un peu 
une ide quelconque, ft-elle svre ou futile plus ou moins, elle n'en
parlait qu'en lui insufflant un charme et une vie spciales. Sympathique
 la vocation de luxe et de vanit glorieuse  laquelle si adroitement
Lucien la provoquait, elle rpondit  son attente avec l'ardeur, les
ressources, la vibrante intuition de son intelligence. En elle aussi
revivaient l'imptuosit de Gaspard, son vorace apptit de russir. De
pareils instincts, vivant  la sourdine, attendaient, l'heure d'clater:
les projets de munificence auxquels son ami l'initiait, dont il avait
l'intention de la rendre solidaire, eurent cet effet, les firent
tressaillir en elle. Avant longtemps, ils furent dvelopps, forts,
obsdants. Au couvent, lorsqu'elle s'puisait  maintenir son nom 
la premire place des concours, n'avait-elle pas dj frmi sous
l'aiguillon d'tre sans gale? Il est vrai qu'alors, et autant que
son frre l'en jugeait dlicieuse et noble, elle se complaisait aux
enthousiasmes gnreux, aux songes de tendresse altire, au dsir
d'une vie profonde. Elle ne s'vertuait pas moins  copier toutes les
fantaisies distingues, les raffinements, les menues frivolits de ses
compagnes issues des familles resplendissant au premier rang de la mle
mondaine. Jean, la chrissant d'une affection extrme, ensorcel,
ne devina pas cette recherche croissante de la parure et de la joie
artificielle. Toujours est-il qu' la date o on rclama sa jeunesse
et sa beaut, les tudes closes, elle avait l'me encline  cder aux
molles tyrannies de la mode,  l'emprise de la vogue. Oh! l'enivrement
de la popularit bruissante autour d'elle! Quel ravissement de dpasser
les autres jeunes filles, de se sentir la favorite, la plus jolie, la
plus lumineuse, la plus envie de la saison! D'tre ainsi admire par
les jeunes gens, acharns  lui payer leur redevance de flatteries et
de politesses, ne se grisa-t-elle pas d'une jouissance analogue  celle
dont Gaspard Fontaine, matrisant la richesse, avec fivre se dlectait?
D'un orgueil pareil  celui de son pre, avec une certitude et une
prsomption gales, avec la mme exubrance, elle tendait vers le
succs, elle conqurait la socit. Lucien Desloges ne fit qu'acclrer
les penchants d'Yvonne, que fortifier son rve en lui dessinant des
contours plus nets, en le faisant plus accessible. L'imagination,
la pense, l'nergie, le vouloir furent emports vers un mirage
d'blouissantes et prcises visions. Et cet idal avait eu le temps de
s'affermir assez pour que Jean, lorsqu'il s'y heurta, eut la sensation
d'une rsistance dure, impitoyable...

Si Jean incrimina trop exclusivement l'amoureux, s'il ne tint, pas du
tout compte des tendances vives auxquelles sa soeur avait donn libre
cours, il ne s'exagra pas l'motion puissante dont il russit  la
pntrer. Pendant quelques jours, ds que ses rflexions taient
victorieuses de l'obstination  les ignorer, qu'avec droiture elle
creusait l'avenir, elle assimila l'adhsion aux conseils de Jean au
rejet de Lucien comme l'poux certain. Les ambitions de celui-ci,
violentes, tenaces, elle en devinait le lien avec le caractre du jeune
homme. Une pense la tourmenta beaucoup: ne les aimait-il pas plus
qu'elle-mme? La femme adore serait-elle autre chose qu'elles? A le
craindre, elle traversa quelques heures d'une sombre dsolation. Cela
devint si dprimant qu'elle ne voulut pas le tolrer, qu'un effort
instinctif releva son courage, anantit cette peur. Elle se moqua
d'anxits qui lui parurent absurdes. Un tel soupon ruinait l'amour
dont Lucien multipliait les effusions: de son amour n'avait-elle pas
une conviction suprme? N'tait-ce pas, en son esprit, la premire
contestation, le premier doute, la premire injustice? Un accs
d'amertume l'irrita contre son frre: il tait responsable de la
torture, de l'outrage. Ce lui fut un soulagement de le croire, une
excuse bientt. Jean l'avait somme d'tre mfiante: elle se sentit
rhabilite, digne...

Il est vident qu'aprs cette crise elle eut une confiance plus
imptueuse, plus inbranlable en la sincrit du beau Lucien. Il
prvoyait  leur tendresse un cadre merveilleux, une atmosphre de
splendeur. Mais sa tendresse tait vraie, fidle et complte, elle
vivait par elle-mme, elle promettait, elle affirmait, elle jurait, elle
ne dcevrait pas! La griserie de l'avoir si bien assujetti revint 
la jeune fille. Elle s'admira beaucoup de le tenir, de l'mouvoir. Un
bonheur dont la douceur l'treignit, un bonheur nouveau, parce qu'elle
ne savait rien de si doux encore, fit surabonder en elle ce qui lui
sembla la plnitude de vivre. Pour ainsi dire, l'angoisse apaise
s'coulait en source d'amour. Ces heures d'inquitudes, en effet, lui
manifestrent combien lui tait ncessaire l'affection dont elle se
louangeait. La vanit seule ne l'inclinerait plus vers Lucien dsormais,
il y avait bien mieux qu'un attachement factice et volontaire, puisque
son coeur n'avait pu endurer la souffrance et s'largissait d'une piti
si tendre et si profonde. Elle commenait  l'aimer, elle le sentit,
elle en fut pouvante. Jusqu'alors, elle tait fausse envers elle-mme
et envers lui. La douleur d'y rflchir, d'en tre positive, agrandit
son amour. Une gravit mystrieuse la transforma: elle avait parfois
l'hallucination d'tre trangre  elle-mme. Elle passait d'une
exaltation dlicieuse  un chagrin suave. En sa manire de se rjouir,
il y avait autrefois une insouciance dont elle ne serait plus jamais
capable. Sa gaiet la plus bruyante laissait l'me lourde...

Phnomne qui la remplit de saisissement, elle reconnut peu  peu ces
rves dont Jean lui avait impos la souvenance et qu'elle s'tait ht
de renier. Ils n'taient plus les mmes, et cependant, elle retrouvait
d'anciennes ivresses  revivre. Elle avait ri des rves morts, ils se
ranimaient: quelque chose d'indfinissable rendait pareils ceux de la
jeune fille et ceux qui, depuis l'amour, en son tre rpandaient la
flicit. Il lui sembla que les dissemblances, dont elle tait sre,
n'taient qu'apparentes, qu'au fond d'elle-mme les uns et les autres se
confondaient, identiques, inexprimables. Ceux-ci, moins nuageux,
moins perdus en du vague que ceux-l, prenaient la vie plus entire,
bouleversaient d'un moi plus aigu, creusaient des traces plus durables.
Mais il dcoulait des uns comme auparavant des autres, une sensation
d'existence radieuse et meilleure qu'elle dsira, qu'elle avait dsire
ternelle...

Enfin, ces rves lui ouvrirent leurs profondeurs caches. Elle cessa de
les honnir. A cause des motions bienfaisantes qu'ils prolongeaient
en elle infiniment, elle les respecta, elle les comprit. Un besoin
imptueux de se dvouer l'inonda, elle sut que d'une gnrosit
semblable jaillirait le vrai bonheur. Son coeur se dilata d'une vaste
indulgence qui voulait couler  flots inpuisables. Elle ignorait
comment dfinir le lien de ces tendresses nouvelles avec les rves: elle
avait conscience d'tre par eux si bonne qu'en vivre, c'tait frmir de
la bont la plus pure et la plus mouvante. Un dsir la conquit totale.
Il fallait que ces ardeurs vers le bien, vers de la haute lumire, vers
le beau immense, vers la srnit apaisante du devoir, ne fussent pas
touffes. C'est elles que Lucien dtruirait, ce fut la prophtie
dsole de Jean. Pourquoi frissonnait-elle? Derechef le doute, incisif,
la dchira. Les paroles de son frre, de leur calme pntrant, la
hantrent, la dsesprent. L'intuition qu'elles avaient touch juste lui
fit mal. Ce nouveau malaise tait plus difficile  refouler que l'autre
antrieur dont elle avait nanmoins quelque peu gard l'empreinte amre,
il empoignait ferme. Tout le jour o il s'attacha en elle, une douleur
lancinante fouilla son coeur. Le soir mme, se tint la causerie
mouvemente, si austre et prenante  la fin, entre Gaspard Fontaine et,
ses deux enfants. Yvonne, au moment o elle s'encadra au milieu de la
porte et rompit le colloque du pre et du fils, tincelait de malice
et d'espiglerie. C'est que, tout--coup saisie par l'un de ces revers
d'humeur propres aux femmes trs sensibles qu'exaspre trop de joie
ou de souffrance, elle avait ragi malgr elle, selon une pousse
invitable de l'me profonde. L'instinct de s'amuser, de s'tourdir
beaucoup, lui dicta des railleries, la violenta d'clats de rires. Un
relent d'aigreur contre son frre enivra son cerveau. Mais Jean, si
rsolu, si clment, si irrsistible, versa de la douceur aux nerfs
douloureux. Elle s'attendrit. Elle ne fut plus arrogante et bourrue,
elle couta d'un esprit dompt, avec une motion ramasse et soumise. Du
langage de son frre, il manait une lucidit parfaite, attirante comme
la puret des sources: Yvonne s'abreuva d'idal et de certitude. Les
impulsions en elle se tendirent vers un but moins trouble, plus rvl.
La passion comprime de Jean l'infiltra elle-mme peu  peu, de
l'enthousiasme lectrisa son sang, lui empourpra le visage. Elle
palpitait de convictions adoptes, claires et voulues. Quand vint
le plaidoyer touchant pour la race, Yvonne tait prte, elle fut
bouleverse. Une flambe d'enthousiasme la rchauffa toute entire. Le
profond souhait, d'tre bonne et fervente la poussa vers les dvouements
suggrs, vers le rle de puissance et d'amour...

Une telle conviction s'panouit davantage, s'claira en elle d'une
prcision saisissante. Mais comment Lucien l'envisagerait-il? Elle ne
pouvait se placer devant le problme sans un tressaillement d'effroi.
Pour se rassurer, elle assemblait toutes les qualits du jeune homme,
elle joignait tous les souvenirs, et elle ne russissait pas. Ce n'tait
plus de la certitude, mais de l'oppression indomptable: Lucien Desloges
s'effarerait d'ides aussi austres, s'opposerait, ne tenterait mme
pas de comprendre. D'une boutade narquoise ou d'une moquerie acre,
il s'esquiverait, il tournerait le dos  la confidence ennuyeuse. Et
l'assurance qu'il serait hostile et mesquin n'atteignit pas son
amour: aucune rpugnance ne survint. Comme elle l'aimait! Elle en fut
bienheureuse et atterre. Il lui sembla que le destin la rivait  lui,
qu'elle devait lui rester loyale et indulgente, misricordieuse et
tendre sans mesure. L'immense bont venue en elle se pencha vers lui...

Yvonne l'excusa, ne le mprisa pas. Elle ne le chrit qu'avec plus de
force et d'apaisement. Ce qu'elle discernait de sa lgret, de son
goisme, loin de lui tre dtestable, la charmait en quelque sorte,
parce qu' ne pas le har, elle tait plus sre, plus enorgueillie de sa
tendresse. Depuis que son amiti s'exaltait, s'levait ainsi, peu  peu
se dlivrait de ce qu'un jour elle avait contenu de trop frivole ou
de trop instinctif, depuis quelques semaines donc, elle fut souvent
dchire par l'hsitation. Son coeur, en effet, se serrait, de peine
lorsque, dlibrant avec elle-mme, elle discutait si elle devait
communiquer  Lucien l'ambition prodigieuse ou le tenir dans
l'ignorance. Jusqu'au jour o elle aurait un ascendant plus nergique
sur la volont du jeune homme? Pourquoi ne se modifierait-il pas selon
le bouleversement dont elle-mme avait t secoue, change? Pourquoi ne
franchirait-il pas l'tape de l'amour subalterne  la passion magnifique
et gnreuse? Pour elle, pour qu'il devnt plus digne, de plus en plus
homme de coeur et de beaut, pourquoi ne fournirait-il pas  sa race un
peu d'me et de talent? Elle dsire ds lors, il faudra qu'un superbe
dvouement l'agite, le rehausse, le transforme! Il s'agit bien d'une
volution qu'elle suscitera, qu'elle soutiendra, qu'elle vivifiera. Leur
affection n'en sera-t-elle pas ennoblie et inbranlable?...

Il y a peu de jours, comme s'il se ft ingni  s'taler, Lucien lui
parut si infatu de lui-mme et volage que l'pouvante la reprit.
Elle fut, pour ainsi dire, crase par la masse d'une vanit solide,
incorrigible. Puisqu'elle savait, pourquoi ne se lassait-elle pas d'un
tel amour, pourquoi le besoin de s'en affranchir ne lui venait-il pas?
Elle eut beau s'aigrir contre elle-mme, elle affermit son amour...

Une bont pre la gonflait d'en tre malgr tout orgueilleuse...

Aujourd'hui, l'impertinence des oeillades  l'Amricaine a fait renatre
les doutes, puis l'angoisse... Yvonne a derechef, maladroite, recouru 
l'agression, rallum les susceptibilits du jeune homme. Il attend les
explications, il presse, il la fascine des yeux impatients. D'abord,
elle a vacill, un recul d'me l'a interdite. Il n'est qu'une excuse 
tant d'acrimonie, de violente malice: dvoiler la crise morale  travers
laquelle tout elle-mme a pass, qui l'a torture pour mieux l'assouplir
 un idal clair, vrai et magnanime. Bien que celui-ci l'ait conquise,
la domine et la sollicite  l'effort, bieu qu' l'instant mme elle
ressente pour lui un battement de coeur chaleureux, elle ne se rsout 
l'avouer  Lucien qu'avec un tressaillement de confusion:

--Vous allez tre bien gnreux, bien sympathique, bien... srieux?
dit-elle, implorant des jeux tout ce qu'elle disait.

--Mais je suis toujours...

--Srieux?

--Il ne faut pas toujours tre svre comme une... comme une muraille de
forteresse...

--Il y a une manire d'tre srieux toujours, celle de guider
sa meilleure nergie vers un but, vers une tche magnifique,
inspiratrice... Aux heures de dtente, cela n'empche pas la joie facile
et grisante...

--Qu'est-ce que c'est que tout cela, je vous en prie? Je n'y vois pas la
fameuse excuse!

--Vous avez promis de me rendre heureuse, n'est-ce pas?

--Au superlatif!

--Si ce que je dvoile est ncessaire  mon bonheur, vous le
comprendrez, vous le voudrez?

--J'coute avec mon me d'esclave!...

--Eh! bien, Lucien, vous avez l'intelligence riche, alerte,
pntrante... Vous vous glorifiez d'une volont devant laquelle on
s'carte... J'ai de l'esprance en votre coeur: il est bon, il est
droit, il est ferme!... Vous pouvez, vous devez tre utile, puissant!...
Vous ne m'avez jusqu'ici offert que de la splendeur mondaine: dites,
elle ne suffira pas, elle ne sera qu'une partie de notre avenir
dlicieuse et amusante; il faut aussi quelque chose de plus certain, de
plus haut, de plus... ternel...

--Mais que faites-vous de notre amour, ma chre Yvonne? fit-il,  la
fois enivr des flatteries et curieux des choses graves qu'il pressent.

--Il s'agit bien de notre amour, Lucien, je veux qu'il dure! A ne vivre
que de lui-mme, il faiblirait peut-tre, il deviendrait banal, il se
fanerait comme une fleur prive de soleil. Un amour, tel que le ntre,
doit se renouveler, se fortifier par l'union des mes vers ce quelque
chose d'lev, de sincre, d'ternel... Il vivra alors de cette
obsession de la tche commune, de cet accord incessant vers la bont...
Nous aurons tant de loisir; j'ai peur du plaisir sans cesse, il anmie
le coeur... Voulez-vous que nous donnions un peu de notre richesse et
de nous-mmes  notre race,  des oeuvres nationales?... C'est vague?
J'expliquerai! Nous chercherons, nous verrons clair! Comme elle a besoin
d'amour, elle aussi!...

--Qui vous a mis ce patriotisme romanesque en tte? Ma surprise n'a pas
de limites... Si peu de temps avant notre mariage, avons-nous le loisir
de tels soucis? Vous tes impressionnable, on a remu votre coeur avec
adresse. Ce n'est pas srieux, dites? Ce que vous dites est admirable
de charme et de profondeur, mais c'est vague, cela chappe. C'est de
l'idalisme sonore, une chanson joliment rythme sur vos lvres, mais
qu'en demeure-t-il? Pas autre chose: l'impression fugitive d'un chant...
Bientt, vous n'y songerez plus...

--Lucien, vous me faites plus de chagrin que vous ne sauriez vous
l'imaginer! dit-elle, avec une relle angoisse.

--C'est vous qui n'tes pas srieuse, Yvonne!

--Ma voix ne vous meut-elle donc pas? Dtruirez-vous l'esprance
ncessaire en vous?

--Mais enfin, c'est un caprice, l'enttement d'un jour, d'une semaine!
dit-il, agac.

--Je vous ennuie? Je suis ridicule, n'est-ce pas?

La dsillusion l'oppresse...

L'embarras ptrifie Lucien d'abord: il n'a pas l'effronterie d'avouer ce
qu'il pense, il flatte, il ment:

--Une jeune fille charmante n'est jamais ridicule!

--Vous ne rpondez pas!

--Avons-nous contre la femme un autre argument que le compliment?

--Vous vous moquez de moi! s'cria-t-elle, une blessure profonde au
coeur.

--Nous avons tout l'avenir pour nous en soucier, de votre fminisme, de
votre secret de prolonger, d'terniser l'amour... c'est, bien cela?

Il minaude, il persifle... Une douleur violente exaspre le courage
d'Yvonne:

--Eh! bien, libre  vous de railler, de ne pas vouloir m'entendre! Vous
m'enlevez toute force d'tre claire, d'tre loquente. Votre badinage me
paralyse. Un jour, vous admettrez, vous voudrez! Votre visage s'illumine
d'un sourire que je connais bien: vous ne croyez pas  mon enthousiasme?
Vous dites: c'est de l'imagination, de la navet, du romanesque! Je
vous prviens que vous serez conquis, entran! J'espre en vous,
Lucien, de tout l'lan de mon me. Des heures mchantes m'ont dchire:
elles me bouleversaient, elles sont responsables de tout, des
taquineries, des humiliations... Oh! pardon, c'est fini, je crois en
vous! Je vous convaincrai, je ferai de vous l'tre de bont, de valeur,
d'excellence que j'attends, que je veux! Ah! que je vous remercie de ce
visage transform, srieux, qui ne me torture plus, qui me promet d'tre
gnreux et d'obir, n'est-ce pas?

Lucien Desloges a la certitude qu'il faisait erreur, qu'elle n'est
pas mue par une fantaisie purile. Tant de conviction passionne
l'abasourdit, le tranquillise, refoule sa raillerie. L'accent de la
jeune fille, agressif, vigoureusement positif, l'a troubl, rendu
mditatif. Comme si du respect lui faisait vnrables les angoisses
dont elle  souffert, il ne peut la dcevoir encore, la tourmenter de
sarcasmes. Avant de croire en lui de la sorte, elle a cd aux doutes
contre lui: il ne songe mme pas  lui faire une querelle d'orgueil. Un
attendrissement bizarre le pousse  la misricorde,  s'humilier...

--Je vous remercie de croire eu moi, dit-il,  voix basse et douce...

--Ah! que vous tes bon, Lucien! Que je me sens joyeuse et fire!
s'crie-t-elle, avec une gratitude frmissante.




XI

LA DTRESSE PROFONDE.

--Lucien, je t'en prie, il n'y a pas encore trois mois que nous sommes
maris!

Lucien, d'un persiflage pointu, nargua sa jeune pouse qui venait de
supplier:

--Tu le regrettes dj? Il me semble que tu pourrais attendre un peu. Je
suis dmesurment surpris, j'ai eu la tentation de dire...

--Que je suis dsagrable, sans doute?

--Si, aprs deux mois et quelques jours d'atmosphre conjugale, tu me
dplaisais dj, tu aurais contre moi raison de gmir, et...

--Et j'ai tort, je comprends! conclut-elle, avec une nonchalance qui
tait de la dpression, un relchement temporaire de son inquitude.

--A la bonne heure, tu redeviens intelligente!

--Cela signifie que le coeur joue des mauvais tours  la raison?

--Je te retrouve! Comme tu es gentille, avec cette pense grave de je ne
sais plus qui... tu ne t'en souviens pas, Yvonne?

--De la Rochefoucauld, je crois, dit-elle, un peu enjoue, plutt,
dsole.

--Alors donc, avec cette pense de la Rochefoucauld simplifie,
rajeunie, enjolive! Tu as l'esprit subtil et dlicieux. Les choses
gracieuses succdent aux gracieuses choses...

--Tu restes avec moi, ce soir, dis, mon cher petit mari? J'ai peur de
tes flatteries, maintenant.

--Tu prfres que je m'en abstienne, rpondit-il, d'un accent,
dtestable. C'est convenu... je...

--Tu te moques de moi, tu m'chappes! Je le sens!

--Combien longtemps nourriras-tu ce cauchemar? Tu m'outrages et te mets
au supplice... En plus du reste, c'est ridicule!...

--Tu ne me dsertes pas ce soir, mon Lucien?

--Te dserter? On n'emploie ce mot que dans les circonstances austres.
Un soldat, un fonctionnaire, un esclave, des gens qui dsertent, en
voil! Est-ce ton dsir de me faire choir au rang des esclaves?

--Le vritable amour est libre!...

--Enfin, c'est l'entente amoureuse, je respire, je suis libre!...

--Dlibrment, obstin, si froid, tu ludes, tu te sauves!... oui, je te
perds, chaque jour... Ou plutt, je me repens de t'avoir souponn. Je
divague, je suis tout--fait ridicule. Pardonne-moi, mon cher ami, je
souffre... et il me semble que j'ai raison de souffrir. Je suppose que,
les premiers jours, je fus trop heureuse: cela ne peut durer sans cesse,
malgr l'esprance qui inonde alors. Tu es moins assidu, moins tendre.
Il faut que tu t'loignes de moi souvent, si souvent... Reste, Lucien,
j'en ai besoin!... Comme tu dis, pour ne plus tre sotte, pour ne plus
tre injuste envers toi, et surtout, pour ne plus souffrir...

Les paroles taient modres et humbles, mais contenaient de la
dtresse. Lucien Desloges ne voulait pas croire au gmissement vrai, il
ddaignait la prire de sa femme, comme un badinage importun. Yvonne
tait lasse d'apprhension. Il tait ncessaire qu'elle se soulaget
d'une amertume trop dense, intolrable au coeur. La masse en avait
gonfl rapide, au cours de rflexions grises, bientt poignantes. La
volont solide hrite de son pre n'avait pu lui pargner une certaine
angoisse au bord du mariage. Elle ne se l'expliquait pas. Elle tait
sre de ne pas se livrer comme une tourdie, elle s'tait prvu une
destine claire, difi un palais d'illusions. Lucien Desloges devenait
le compagnon de sa vie, aprs qu'elle et rflchi avec persvrance,
d'une vision lucide et franche de l'me entire. Les dfauts du jeune
homme, elle s'tait promise d'en venir  bout, de les tenir sous le
joug. Elle entretenait mme pour eux de l'indulgence et une sorte de
gratitude: ils lui donnaient l'assurance de ne pas connatre cette
ferveur romanesque dont elle avait l'effroi.

Elle ne pouvait, tout de mme, interdire  un pressentiment sourd et
taquin l'accs de son me: il tourmentait, insistait, discret, pnible 
dfinir. Ds qu'elle se proposait de le saisir et de lutter contre lui,
il s'esquivait, timide. Et, cependant, il avait de la force, puisqu'il
vivait en elle et parlait. Il prdisait des choses dsagrables, presque
lugubres. En dpit de sa constance, la menace demeurait confuse. Yvonne,
 cause de cela, ngligea de l'entendre. Au jour du mariage, elle ne
ressentit pas de crainte ou de tristesse, elle prit une victorieuse
possession du bonheur qu'elle avait elle-mme voulu...

Quelques semaines avant les noces, le projet d'aller faire en Europe le
voyage coutumier des nouveaux poux fut dlaiss. Lucien condescendit au
souhait d'Yvonne: la tendresse de celle-ci, avive depuis quelque temps,
sa tendresse profonde exigeait quelque chose d'intime et d'apais,
redoutait les distractions et la fivre d'un grand voyage. Ils firent,
gentils, recueillis et badins, autour de la Baie des Chaleurs, une
excursion radieuse que volontiers ils prolongrent. Les alarmes vagues
de la jeune femme parurent s'abolir. Elle fut joyeuse  l'extrme de
les avoir mconnues. Lucien tait merveilleux, gentilhomme, pris,
souverain: elle se rappela tout ce qu'elle en avait proclam  Jean
dnonciateur, de quel mpris superficiel et injuste l'avait perscut
son frre. Au souvenir des doutes qu'elle n'avait pas bannis
sur-le-champ, des hsitations qu'elle avait encourages, elle prouva un
redoublement d'affection pour la victime. Oh! comme elle l'aimait! Dans
la mesure o elle avait persvr  dfendre son amour, o elle avait
ressenti un dsir immense de sacrifice et de bont... Ce serait donc le
grand bonheur calme attendu, elle en tait positive comme de la paix
et de la pure lumire de la Baie des Chaleurs, aux jours de brise
fortifiante... Un matin que, revenant  Qubec  bord du _Cascapdiac_,
ils remontaient le Saint-Laurent,--quatre semaines avaient fui avec
empressement depuis leur mariage--, Yvonne s'aperut qu'une bue
d'ennui ternissait le visage du beau Lucien. Elle souffrit d'un malaise
incomprhensible. Lucien rpta deux fois qu'aucune indisposition ne le
fatiguait. Mais tu as quelque chose? insista la jeune femme, c'est
la premire fois que tu as ce minois depuis que...depuis que...
Nous sommes de nouveaux maris! c'est peu compliqu, il me semble:
acheva-t-il, fort agac. Elle murmura: Soudain, avec mystre, j'ai
trouv cela difficile  dire. Il devint, tranchant. Va-t-il falloir,
ma chre, que je sois toujours aurol de la joie la plus intense? Elle
redit: C'est la premire fois, Lucien, que l'aurole s'attnue ainsi.
Pardonne-moi, je n'y pense dj plus. Et, tout le jour, elle fut force
d'en tre songeuse, de se torturer vaguement, parce que son mari n'avait
jamais t aussi taciturne et rigide. Au moins, pourquoi ne s'en
excusait-il pas? Un regret quelconque lui tait d,  elle qui souffrait
d'un mutisme pareil, ingnieuse tachait d'en triompher. Tant, de
monosyllabes la fchaient et mortifiaient, ces courtes phrases
l'nervaient. La peur de se rendre odieuse (ne venait-il pas de
lui riposter d'une voix acide?) mit obstacle  plusieurs questions
instinctives. Elles taient redoutables, elle s'empressa de les carter.
Ne faisaient-elles pas renatre l'angoisse d'autrefois? Ce qu'elles
insinuaient de blessant  l'gard de Lucien, elle refusa d'y croire.
A la fin de ce jour, il ne lui resta qu'une peine trouble. Cet air
impassible de dsenchantement revint, ces retours d'humeur  ce degr
d'indiffrence inquitrent davantage. Alors mme que la causerie des
jeunes poux de nouveau s'envolait d'une aile gaie, que leurs mes
s'abandonnaient au contentement d'tre expansives, Yvonne se sentait
accable par une anxit lourde au fond d'elle-mme. Un chagrin
s'amassait, dont la cause tait visible et imprcise  la fois. Un
mot condensait la situation, vaguement et assez: Lucien Desloges
changeait... De la duret trop souvent, contractait son langage, les
tte--tte devenaient parfois insupportables, des silences entre eux
tombaient au coeur d'Yvonne avec une pesanteur de massue. L'volution,
du mari se manifestait, de faons diverses: de plusieurs manires, il se
faisait capricieux, las, songeur, cassant, autoritaire ou sardonique. La
jeune femme s'affligeait, ragissait pour n'entrer que plus loin dans
une espce de dsespoir docile. La souffrance croissait d'une allure
certaine, Yvonne savait qu'on l'emportait vers du malheur, de la
fatalit...

Deux mois  peine avaient, fil depuis les noces. Rien de plus
dlectable que ce soir-l... Yvonne esprait qu'une promenade--ils
s'taient promens ainsi presque tous les jours depuis l'arrive 
Qubec--lui serait, offerte. Lucien dclara, d'un flegme insouciant,
qu'un rendez-vous le runirait  l'un de ses amis. Il ne songea pas 
dplorer cette absence. Elle en fut contriste  l'excs. Il s'attarda
beaucoup, la tortura au point que des sanglots finirent par dverser le
poids de son me. La cloche du tlphone n'avait pas boug. Il lui et
t si facile d'allgir l'attente par du regret. Quand l'poux revint,
ses yeux luisaient comme de l'huile paisse, des sons gras ttonnaient
sur ses lvres. Il eut la prsence d'esprit ncessaire pour tre
convenable: Je le regrette, ma chre, dit-il, il s'agissait, d'un
ami. Tu comprends?... n vieil ami avec qui j'ai eu des relations
charmantes. Il est de la campagne o il s'ennuie  l'extrme. Nous avons
arros sa neurasthnie... Eh! bien, ma chre? As-tu beaucoup d'anciens
amis qui font de la neurasthnie  la campagne? se borna-t-elle 
rpondre, avec du sarcasme doucement voil. Il en eut conscience et dit:
Tu te moques de moi, je pense! Mais non! Ce n'est pas  cela que je
songe, fit-elle, frmissante de peine. Il prit un accent, goguenard,
hbleur: A quoi donc? A me gratifier d'une scne? Si dj tu commences
 me harceler de... tirades, eh bien!... Une expression vulgaire avait,
jailli en son esprit: il aurait dit _criailleries_ au lieu de tirades.
Une intuition indcise le prvnt qu'il serait cruel: il attnua le
reproche. Mais Yvonne en ressentit le dard aussi vif. Tu as bien fait,
Lucien, tu es libre! s'exclama-t-elle aussitt, refoulant, la douleur
atroce qu'elle devait, porter seule.

Pendant quelques jours, elle se laissa craser par une rsignation
trange. Elle ne doutait plus de l'amertume qui s'apprtait, qui la
frapperait. Servile, elle tendait le cou  l'preuve: elle serait
violente, horrible, dchirante, elle venait, elle accourait... Les
terreurs s'affermirent, les apprhensions accrurent, la tristesse
s'appesantit. Lucien, mthodique, dsinvolte et souriant, se dgageait,
s'affranchissait, s'assurait l'existence de mari trs indpendant qui
tait son droit. Yvonne dfrait  tout, courbait sous les prtextes,
vaincue par une ncessit dont elle tait la servante. Il lui
paraissait, anormal que, si combative, elle se laisst enchaner si
aisment. Devant le sans-gne et la mielleuse insolence du mari
qui dsertait, elle prouvait, une frayeur indicible, un besoin de
servilisme contre lequel elle ne s'irritait pas. Aucune vague de
jalousie ne lui montait de l'me: elle dfaillait sous une torture plus
digne, plus ineffable. La tendresse pour Lucien, approfondie jusqu'aux
sources les plus gnreuses de l'tre par la souffrance, la lui gardait
soumise...

Elle s'aggrava, la sensation d'esclavage, de douleur passive, jusqu'
l'heure o il fut impossible de l'endurer. Voil pourquoi, ce soir,
Yvonne s'insurge, tche avec bravoure de ressaisir le bonheur. Elle a
hsit avant de se plaindre, elle s'pouvantait du combat  soutenir.
Puis, se rappelant de quelle vilaine lgret Lucien la ngligeait, de
la fureur lui avait incendi les veines. Une dtermination farouche de
l'humilier, de le confondre, entrana sa volont d'abord. L'affection
calma tant de colre, il ne reste plus en elle que de la misricorde et
une ardeur imprieuse de le supplier... Qu'il cesse de la quitter, de
l'oublier, de la trahir peut-tre, c'est ce qu'elle rclame, d'une
passion nergique, tendue, et il tourne cette angoisse en drision...

--Tu te lamentes, raille-t-il. Tu ne devines mme pas que ce n'est pas
divertissant le moins du monde. Tu ne devines pas davantage que tu
souffres par ta faute. T'es-tu demand si tu avais raison de me juger
coupable? Ton imagination de femme,--entre parenthse, elle est joliment
dveloppe, active et chatouilleuse, ton imagination!--s'est toque
l-dessus: il m'abandonne, il m'oublie... Tu as suppos, c'est une
preuve! Mais ignores-tu ce qu'il est, le suave tat du mariage? Il
s'agit de celui qui est raisonnable, moderne, que les gens de notre
distinction, affichent, n'est-ce pas?

--Eh! bien, oui, quel est-il, ce mariage qui plat aux autres?
interrompit-elle.

--Tu plaisantes, j'en suis fort aise, a va mieux...

--Je suis anxieuse, au contraire.

--Tant pis, chre enfant!

--Mais tu ne comprends donc pas ma...

--Ta superstition? C'est bien facile, tu n'as pas avanc! Tu en es
encore  l'idal surann, dcrpit, oui, aux couples de tourtereaux
ingnus que tous clbrent avec une bienveillance moqueuse! Puisqu'il
faut te l'apprendre, sache que l'amour volue  l'allure de tout le
reste. Tout ce qui retarde, c'est de la superstition. Ma femme, une
superstitieuse? Quelle dception!

Il exagre, le sachant, mais avec moins d'outrance qu'il ne se
l'imagine. Entre ces paroles et des convictions sres, il y a fort peu
de marge. S'il et fallu, pour maintenir sa dignit de bel esprit,
rejeter l'amour absolument, il s'y serait assujetti de bonne grce. Pour
l'instant, autre chose le sollicite: sa femme l'encombre de rprimandes
et de gmissements, menace d'y recourir dsormais. Il vaut mieux
aussitt, pour qu'elle ne s'habitue pas aux jrmiades, les couper dans
leurs racines,  la premire heure de leur vie. L'orgueil d'Yvonne ne
suffira-t-il pas  les dtruire? Ds qu'elle sera convaincue de leur
navet et de leur sottise, elle en rougira: n'est-elle pas sensible 
l'accusation la plus tnue d'inconvenance mondaine?

--Je suis une bigote de l'amour, je suppose? s'crie-t-elle, en effet,
blesse.

--Comme tu le dis bien!

--Je le dis plus franchement que toi, c'est tout!

--En moins de mots! corrige-t-il, doucereux.

--Tu me tourmentes!...

--Si tes nerfs trop aisment s'aigrissent, en suis-je responsable?

--Tu comprends, mais tu ne veux pas! dit-elle, un sanglot lui rompant la
voix.

Il rplique cinglant:

--Mais c'est toi qui ne veux pas te soumettre  ma logique! Elle est
si nette, comme un beau clair d'toiles. Nous sommes maris: c'est
excellent, mais il n'y a pas que cela. Il ne s'ensuit pas que nous
devions nous claquemurer dans la solitude. La solitude, encore une
institution use dont se servent les derniers fidles de la routine ou
les vieux impropres  tout! Parce que nous sommes heureux de nous tre
associs pour la vie, est-il ncessaire que nous l'talions sans cesse,
qu'on nous signale ensemble  tous les coins de Qubec, bats, extasis?
Il est malsant d'tre bienheureux en public: ce qui est la vraie,
l'unique dcence aujourd'hui, c'est de feindre aux yeux de tous une
indiffrence habile, un contentement si voil que...

--C'est admirable, et j'y consens! Mais je te demande de rester avec
moi plus souvent... Je ne te vois presque plus... Il ne s'agit pas de
l'opinion, mais de nous.

--Il s'agit de l'opinion, chre petite femme... il n'y a pas de milieu:
l'isolement  deux ou la tendresse en public.

--Sortons ensemble alors, comme tu veux, la face gele d'indiffrence,
d'indiffrence habile, il va sans dire...

--Ah! tu railles!

--Si peu, Lucien!

--Et si j'estime que c'est trop, moi?

--Eh! bien, je rtracte la diffrence! rpondit-elle, souriante et
cline.

Comme elle tait gracieuse et frle, ainsi vtue de linon mauve!
Et Lucien, d'un goisme opinitre, la faisait souffrir. Au lieu de
s'amollir, il rtorqua, plus dur, avec un rictus de malice  la bouche:

--Si tu avais rflchi avant de parier, tu n'aurais pas  me cajoler
maintenant.

Il vient de renoncer  la forme lgamment arrondie qui lui tait
fconde, il a mme t vulgaire. Yvonne est bahie de douleur.

--Une parole d'amour t'exaspre, alors? reprocha-t-elle, d'une voix
faible.

--Tu appelles cela de l'amour, toi?

--Si tu savais comme j'ai le coeur gros!

La plainte rsonnait sincre et presque dsole: il ne pouvait en
narguer l'appel, il s'emporta, Il nia, esprant ainsi la faire moins
juste.

--Tu m'avais offens, dit-il. Tu tais intresse  me tenir un langage
de caresses.

--Oh! combien de caresses tu me dois  ce compte-l! s'cria-t-elle,
rapide et quelque peu rvolte.

--Affirmes-tu qu'il m'arrive de te froisser, de te rudoyer?

--Tu m'abandonnes, Lucien! redit-elle d'une effusion ardente.

--C'est ridicule! Inutile d'y revenir!

--Tu n'as plus la mme douceur...

--Tu te l'imagines!

--Ni le mme respect qui me rendait si heureuse...

--Faut-il que je m'agenouille devant toi comme un moine aux pieds de sa
Madone?

--Je parle de cette bont dont les femmes ont tant besoin lorsqu'elles
aiment...

--Pourquoi ne me le disais-tu pas tout de suite, que je te rudoie, que
je te martyrise?...

--Peut-tre...

--Comment? peut-tre?... Je comble la mesure et c'est  peine assez?

--Tu ne sauras jamais quelle est la chute de mon rve!

--Jusqu'o m'avais-tu donc soulev?

--Jusqu' l'amour!...

--Et ton amour s'est abattu comme ton rve?

--Lucien: tu n'as pas le droit!... supplia-t-elle. Tu te joues de moi,
rellement... Nous nous sparons, nous nous perdons!... Je souffre
beaucoup...

--Je n'ai pas dit que tu me dtestais, concda-t-il, avec une fatuit
peu discrte.

Yvonne l'en exonra de tout son coeur: ne gardait-il pas toujours la
fiert d'tre chri par elle? Il n'tait, donc pas impossible encore
de l'attendrir. Une flambe de joie irradia les prunelles de la jeune
femme.

--Puisque tu m'aimes, il est si facile de nous expliquer avec
gnrosit, d'esquisser notre bonheur le long de l'avenir!...

--Mais ni n'es donc pas heureuse! s'exclama Lucien, les lvres serres
et nerveuses, le front raidi par l'impatience. Tu me permettras d'en
tre ahuri.

--J'ai peur... Laisse-moi parler, je t'en prie!... J'en ai besoin...

--Enfin, je vais en savoir quelque chose!

Lucien modula cette phrase d'un rythme langoureux, o la moquerie se
laissait clairement percevoir. Cela figea presque toute la confiance
d'Yvonne, la mena vite  la dpression de tout  l'heure... Elle ne
comprenait pas son humilit, sa rsignation. Comment son caractre avait
il pu se librer ainsi de l'orgueil qui se rebiffait d'un rien, de la
sensibilit querelleuse? Elle se remmore le temps, si prs d'elle
encore, o l'insolence la plus bnigne de Lucien lui valait une
rebuffade, o elle ne tolrait pas ses plus infimes sarcasmes. Et
maintenant, elle s'incline, elle courbe, elle s'affaisse...

Le pronostic de Jean surgit en sa mmoire. Elle n'a pu l'oublier,
lucide, fort, presque certain. Ce qu'il prdisait tait simple, mais
incroyable! Elle refusa de le craindre, et, il s'croule sur elle d'une
lourdeur qui la terrasse. Lucien ne demande pas, dteste l'amour qui
est le don total, voulu, magnanime de soi-mme. Une pareille affection
l'ennuie, l'irrite, le fait rire. Il va la lasser, l'anantir par des
saillies, bientt par des invectives. Cela parut impossible et c'est
vrai!...

Elle ne s'indigne pas, aucune rage ne lui fermente dans le sang. Tout le
coeur meurtri accepte la dsillusion, la souffrance. Jusqu'alors, n'y
avait-il pas au fond d'elle-mme une attente vague, mais invitable
de ce qui arrive? Les paroles de Jean s'taient, pour ainsi dire,
incrustes en elle:  vouloir les effacer, elle n'avait russi qu' les
accentuer davantage. De cette lutte morale avait commenc pour elle un
sentiment inconnu de responsabilit: puisqu'elle se livrait d'elle-mme
 ce mariage, puisqu'elle dtournait les objections, se garantissait.
le bonheur qu'elle esprait, elle n'aurait de comptes  rendre qu'
elle-mme du succs ou de la faillite de son rve. Tant d'amour, sans
doute, affaiblit les doutes jusqu' les rendre excrables. Mais ds que
les premires malices de Lucien le lui permirent, ils reprirent d'assaut
la conscience d'Yvonne. Comme ils taient changs, comme ils taient
puissante! La sensation de responsabilit crasante de nouveau
s'appesantit, sur elle. La torture devine par Jean la cernait, d'un
lien plus troit chaque jour, la briserait, mais elle se rappela sans
cesse qu'elle s'tait elle-mme offerte au dsastre possible.

Comme il s'est ru vite sur elle, le dsastre de l'espoir qui l'avait
exalte! Au bonheur dont elle avait, fix les contours  l'avance, dont
elle devait s'assurer l'existence au gr de son dsir, elle croyait
d'un instinct irrsistible, d'une volont solide. Elle l'entrevoyait si
lumineux, si haut, si prochain que, fatalement, elle en serait bientt
nantie, pour toujours...

Elle sent, elle se dsespre qu'il se dissipe, mirage derrire lequel se
prparait le vide!... L'impression est trop navrante, il faut qu'elle
ragisse d'un ultime effort pour triompher de l'amertume qui surabonde
on l'me. La querelle o Lucien l'a pousse, est solennelle, dcisive.
Yvonne est, assez matresse d'elle-mme pour savoir qu'en ce moment, les
attitudes futures des poux l'un vis--vis de l'autre se dterminent.
Une oppression vive la mord au coeur, fait bondir sa poitrine. Si elle
dfaillit, si elle a le dessous, elle deviendra impuissante, contre
Lucien,  tel point, qu'elle n'aura plus le courage de dfendre son
idal: alors qu'elle y est si attache encore, malgr tout,  la mission
de noblesse et d'amour. Avant que le chagrin ne l'en dsenchante, c'est
l'heure d'y convier son mari, d'tre touchante, d'tre nergique, d'tre
victorieuse. Elle devient belle d'enthousiasme et de tendresse. Aprs
tant de railleries et de violences, comment vit-il encore, cet amour
suprme qui pardonne, s'humilie et espre?

Lucien, pendant les quelques minutes de cette mditation poignante,
n'a pas os continuer ses boutades, ses ricanements. Quelque chose de
mystrieux et de fort, un moment, le paralysait... La voix de la jeune
femme est palpitante de conviction et de ferveur quand elle dlivre
enfin du silence.

--Oui, mon cher Lucien, il faut que tu sois gnreux, que tu m'coutes
de ton me entire! Si tu refuses, j'en aurai du chagrin, norme pour la
vie. J'ai confiance en toi, sans mesure, puisque je veux t'associer  un
idal. Ne fais pas une moue arrogante: il s'agit d'un idal vrai, large,
facile, qui nous donnera, qui nous maintiendra le bonheur... Oui, j'en
suis certaine, comme de notre mariage, comme de notre amour! Je me
suis fourvoye, il y a un instant; nous nous aimons encore, beaucoup,
hautement, n'est-ce pas? Tu veux que cela dure! Eh bien, moi, je sens
toute ma vie l, tu m'entends, et je veux qu'elle y demeure! Ou plutt,
je te supplie d'y bien rflchir, avec ce qu'il y a de plus sincre,
de plus grave en toi! Est-ce assez pour nous d'tre lgants, d'tre
clatants, d'tre gentils et modernes comme tu le dsires? J'ai peur, ne
te moque pas de moi, cher ami, j'ai peur d'une joie trop lgre, trop
amollissante. Elle nous inclinerait peu  peu vers l'affection
moindre, quelconque, superficielle... Me pardonnes-tu, maintenant, ces
inquitudes, ces reproches qui t'agaaient? Je te demande, et c'est la
mon idal, j'espre de toi beaucoup d'amour! Comme tu l'exiges, rien
de fade ou de mivre, de banal ou de sot, mais de l'amour trs noble,
superbement ambitieux, de l'amour puissant!... Nous sommes riches, nous
devons tre utiles... Je rve que tu deviennes magnifique d'amour et, de
bont. Comme le dit mon frre Jean, notre race a besoin des coeurs et.
de l'nergie de ses fils. Nous donnerons un peu de nous-mmes  des
oeuvres sociales et nationales pour le relvement, pour la survivance
de notre race. Jean t'expliquera, il m'a entrane, il t'entranera!
Vois-tu, Lucien, j'ai peur du luxe seul, de l'oisivet: elle nous
sparera, elle nous roulera vers le malheur... Dis-moi, si un grand
dvouement nous lie, nous passionne, nous lve ensemble, notre amour
n'en sera-t-il pas lui-mme renouvel, fortifi, meilleur, plus sacr,
plus ternel? Nous en reparlerons, je serai plus claire, tu verras
mieux. Promets-moi d'y songer, de m'tre loyal! bientt, mon cher
ami, tu voudras, je te possderai merveilleusement! Oh! que je serai
heureuse!

En dfinitive, c'est de la manie... La hantise du rve patriotique lui
revient. Lucien n'avait, pas dout jadis que ce ne ft qu'une purilit
de jeune fille, un caprice d'imagination tourdie. Il n'est, plus en
face d'une obsession fugitive, il se heurte  un voeu net, et solide,
 un ordre qu'on lui donne  travers des larmes puissantes. Bien
qu'Yvonne, en effet, supplit et se servt de mots humbles, de la
vigueur clatait dans sa voix et de la conviction flambait dans son
regard: elle a t si vibrante, si bonne, si gentille de force et de
tendresse, l'pouse qu' sa manire il aime, qu'une motion le mordit au
coeur un instant. Il en fut terrifi presque aussitt. Ne vaut-il pas
mieux sans dlai calmer cette fivre sentimentale, avant qu'elle ne
dtienne un ennui, de la perptuelle hystrie? Il cherche une manoeuvre
d'attaque, en voici une qui frappera droit au but: il accusera sa femme
de le souponner, de l'outrager...

--On dirait, ma chre Yvonne, que je suis le plus redoutable des maris!
dit-il, narquois et rude. Tu m'entends bien, c'est la dernire fois
que tu m'humilies de la sorte. Si tu conois le mariage comme un
internement, il y a des asiles de vieillards o nous pourrions...

--C'est assez, Lucien, je l'exige! Tu ne sais pas ce que tu me fais! Je
dois ne pas te le dire. Enfin, oui, c'est cela. Tais-toi!

Elle sent frmir en elle de la haine mchante, agressive, tout--coup.
Elle s'pouvante de la colre amasse dans les veines, des paroles
venimeuses qu'elle retient  la bouche. Elle se rvolte contre
l'arrogance de Lucien, elle est incapable d'en tre lacre davantage.
Elle veut laisser ralentir la course du sang, redescendre au fond
d'elle-mme la paix, l'nergie de pardonner... Elle respire avec
douleur, la poitrine lourde et, serre... Les yeux s'effarent, tendus
vers les profondeurs de l'me. Lucien, musel par le cri violent de sa
femme, un peu mcontent de sa lchet, boude et s'nerve, plus rsolu
 la lutte,  la raillerie... La volont de l'autre, d'une pousse
brusque, rejette la haine. A travers le cerveau congestionn d'effort,
une conclusion s'labore, apparat. La menace de Jean comme un glas
tinte en sa mmoire: Il touffera ton amour par des sarcasmes, et ce
sera bien dur! avait-il prdit. Ces paroles retombent en elle avec une
pesanteur indicible: comme elles oppriment de leur masse, comme elle en
est  jamais crase! N'avait-elle pas senti le malheur s'entr'ouvrir
comme un abme et l'attirer vers lui? Depuis quelques jours,  la veille
d'y crouler, ne subissait-elle pas les affres du vertige? D'une chute
rapide, lui navrant le coeur, elle vient de s'y abattre. Un vide norme
se creuse en l'tre, des battements drus et pnibles secouent, les
tempes, elle se rive les deux mains au coeur afin de le soulager, de
l'aider  vivre...

Le visage est est d'une blancheur livide. Un dsir la soutient, la
ravive seul. Il faut que longtemps des sanglots pres dbordent...

--C'est bien, tu peux aller voir tes amis, revenir quand cela te plaira!
dit-elle, avec un accent trs faible, d'une suprme douceur.

--T'aperois-tu combien ton idal est chimrique, naf, inlgant, de
mauvais got?

--Sans doute...

--Tu me comprends?

--Oui, enfin...

--Que tu es gentille, ma petite Yvonne!

--Profondment, Lucien...

--Qu'est-ce que tu veux dire?

--Enfin, vas-tu me laisser seule! implore-t-elle, vhmente.

--Pourquoi cette fureur, ce ton d'impratrice?

--Je t'en supplie, Lucien, ne vois-tu pas que j'ai besoin de... oui
de... rflchir? Il faut que je mdite longtemps, que je m'apaise...
Vois-tu, j'ai souffert beaucoup... Oh! je sais ce que tu vas dire!
J'avoue que tu as raison, je suis seule responsable... Je veux tre
seule  me faire des reproches,  me gurir... De grce, accorde-moi ce
bonheur! Je n'en puis plus!

--Sois donc heureuse, ma chre! dit-il, susceptible et mordant.

Et, lger comme un faune, il s'en alla btement, froce...



XII

L'IDYLLE DE BONT

Jean ne peut diffrer plus longtemps l'mouvante promesse d'amour 
Lucile: une puissance merveilleuse l'emporte vers elle. Il est stupfi
d'avoir aussi bien refoul un si grand besoin de lui dvoiler sa
tendresse. Ds qu'elle et lui se retrouvent, il est tellement heureux
que le coeur lui dchire d'une joie absolue, qui tire  elle sa vie
entire...

Il faut que, ce soir mme, la joie profonde soit transmise  Lucile,
pour qu'elle-mme en connaisse le ravissement. Des alternatives de
confusion et d'enthousiasme font tressaillir le jeune homme: il a la
volont brlante d'offrir le plus sacr de lui-mme, et il a peur d'une
faon trange...

Il vient, de s'assurer davantage que les poux Bertrand n'ont pas
cherch  lui accrocher leur jeune fille au bras, convoit une mirifique
alliance. Sinon, leur ruse n'aurait pas d'gale, et, ils sont les tres
les plus ouverts, les plus spontans, les plus honntes qui se voient.
Ils pensent, de leur Lucile un monceau de bonnes choses: qui pourrait
leur en amoindrir le droit? Jean prfre n'avoir, en leur manire de lui
parler d'elle, relev aucun systme de louanges tendancieuses, aucune
mise en valeur pour le mariage, rien de cet talage de perfections qui
horripile. Dans leur loge, il n'y avait que de l'affection vivante et
simple, de la reconnaissance touchante...

En quelques semaines, Franois Bertrand a reconstruit, sa vigueur et
son lan au travail. Sa gaiet saine et large retentit comme autrefois
Germaine peu  peu se familiarise au triomphe, selon son expression, de
le _possder au complet_...

Ainsi donc, ils ont caus, depuis un quart d'heure environ,--il est huit
heures-- l'intrieur d'un salon peu cossu, les deux poux modestes,
leur Lucile et Jean. Thrse,  l'esprit de laquelle on ne s'est pas
adress, n'a pas dnou ses lvres jolies et graves.

--Aprs le bon Dieu, c'est  vous que je dois le plus! avait redit
Germaine  Jean qui vantait l'ouvrier de sa ferme carrure.

Le jeune mdecin, une seconde, ressentit la honte de celui qui craint
d'avoir, recherch la gratitude. Impulsif, il s'cria:

--Le mdecin de famille a tout fait! J'ai peut-tre ajout  l'esprance
qu'il fallait, mais il fut le sauveur, lui, j'y tiens!

--Il T n une chose bien sre, dit Franois, avec un bon sens brusque.
Il n'y avait pas besoin d'y tre pour que je le sache! Lui, le mdecin
d'ici, il tait oblig de le faire, tandis que vous, c'tait de la
pure bont... Ah! mon cher docteur, je n'oublierai jamais a, parole
d'honneur!...

--Et, moi donc! s'cria Lucile, d'une ardeur instantane, qui lui fit le
visage tincelant d'amour.

--Jean la contempla, eut le coeur travers d'un long tressaillement.
Puis, il fut saisi par l'obligation d'tre sensible  l'lan de la jeune
fille. Un peu timide, il rpondit:

--Oh! que je suis orgueilleux de votre erreur, mademoiselle!

--Je suis bien plua fire de ma vrit, moi!

--De cette faon, nous nous accordons un peu mieux?...

Un accs de jubilation triomphante gazouilla:

--Je le savais bien, que j'aurais le dessus! dit Lucile.

--Tous les deux, nous sommes ainsi dans la vrit? insinua Jean, avec la
mlodie profonde qui chaque fois remuait la jeune fille d'une violente
douceur.

Une telle motion lui rvla le sens intime des paroles affectueuses,
elle s'effraya... Ne les avait-elle pas sollicites? Aussi dit-elle,
craintive, oppresse:

--Ne me croyez pas si ambitieuse que je l'ai paru...

--Je vous ai comprise...

Une exclamation de joie dborda:

--Oh! merci!

--Oh! que je vous remercie moi-mme! s'cria Jean, qu'un flot de
gratitude envahissait. Comme elle tait dlicieusement hroque de ne
pas avoir accueilli le rve d'un mariage clatant!

--Lucile tche en vain de pntrer l'nigme, elle ouvre sur Jean des
yeux ravissants de surprise.

--Vous ne comprenez pas? dit-il, avec une espiglerie Tendre.

--J'essaie de tout mon esprit...

--Il serait, plus facile de le dcouvrir avec votre coeur...

Une divination sourde trouble la jeune fille: elle pressent quelque
chose de merveilleux et d'inexprimable... Elle n'ose pas croire au
bonheur qui s'annonce au fond d'elle-mme, elle ferme l'oreille aux
battements fivreux de son coeur, elle plaisante  la manire des femmes
bouleverses lorsqu'elles dissimulent:

--Mon coeur a si peu d'esprit...

--Il en a trop, mademoiselle...

--Vous tes plus mystrieux que jamais.

--Cela vous taquine?

--Cela m'amuse beaucoup.

--Je vais prolonger le mystre, pour vous faire plaisir?

--Je voudrais pourtant savoir comment il se fait, que mon coeur a trop
d'esprit.

--Je veux dire qu'il est trop humble, qu'il n'a pas assez confiance, dit
le jeune homme, d'une ancienne ardeur contenue avec puissance...

Oh! le serrement de joie sans bornes  l'me de Lucile! A l'instant
mme, elle ne peut qu'en frmir, que la faire durer le plus possible...

Les poux Bertrand, comme si l'intuition de l'amour entre le docteur
Fontaine et leur enfant les et tout  coup blouis, restaient l,
frapps de mutisme. Peu  peu graves, attentifs, ils devinrent, ils
furent bahis qu'aucun orgueil ne leur vnt. D'un regard o leur pense
commune leur fut, transparente, ils s'aperurent combien ce qu'ils
attendaient les ferait heureux. Le silence actuel est pnible, les
intimide: aprs l'excuse de fatigue ou de travail, balbutie rapide,
Franois et Germaine s'esquivent pour aller donner libre cours  leur
espoir,  leur contentement si grand...

Qu'il est formidable, qu'il est vaste, qu'il est bon, le silence entre
les deux mes qui s'attirent, qui se cherchent, qui ont peur de se
rejoindre! Jean s'efforce de runir les phrases si naturelles, si
abondantes, si faciles avant qu'il et  les laisser jaillir: elles
se sont dfaites, elles arrivent par lambeaux disparates, lambeaux
d'incohrence et de banalit. L'ordonnance harmonieuse de sa dclaration
d'amour est en droute, il n'y a plus que du ple-mle, de la gne, de
la tendresse insaisissable que rien ne peut dfinir. Combien de fois
depuis la promenade au Bout de l'Ile, au cours de plusieurs semaines,
il avait tenu des propos d'admiration et de ferveur  l'image sainte
de l'aime! Les scrupules suscits par le prjug de caste mondaine,
prjug de raffinements divers et sans nombre, scrupules auxquels
d'abord il s'attardait, ont cess de revenir: ce qu'ils exigeaient lui
parut superficiel ou inutile, parfois mesquin. Auprs de la jeune fille,
un ravissement absolu dominait Jean... Aujourd'hui, il est stupfi
d'avoir si volontiers espac les visites  la jeune fille, si longtemps
comprim ce dsir de la revoir sans cesse. Les influences les plus
varies concouraient  cette rserve,  une relle torture. Le mariage
d'Yvonne et de Lucien Desloges allait bientt s'accomplir. Jean ne
s'tait pas rebell: son langage  la soeur adore n'avait-il pas t
limpide, sincre et complet? Il respectait la libert d'une dcision
contre laquelle il avait oppos le plus convaincu, le plus vibrant, le
meilleur de lui-mme, il se bornait  souffrir une anxit poignante
aux approches de l'acte irrparable. Il connaissait, la profondeur, la
gnrosit, la noblesse d'affection auxquelles Yvonne, ressaisie par
l'lan suprieur de sa nature, avait abouti. Un soir, comme aux jours
de l'adolescence premire, elle tait venue, cline, fraternelle,
mouvante, s'asseoir au-prs de lui, presque s'agenouiller. D'une voix
chaste et passionne tour  tour, parfois craintive ou ingnue, elle
avait narr ses mditations, ses angoisses, la renaissance de l'ambition
altire, elle avait murmur la tendresse nouvelle, haute et prodigieuse.
Et dea larmes s'taient ramasses dans les yeux du frre incapable de
la contredire, de lui faire du mal. Que valaient-ils, en ce moment
d'exaltation, les arguments contre Lucien Desloges? Cet amour diffrent,
prt  la lutte, assur de la victoire, ne les vouait-il pas d'avance
 l'chec? Les devinant striles, ne doutant pas de la douleur o ils
plongeraient Yvonne, Jean n'aurait-il pas t froce de l'en menacer
encore? Elle tait si dsole, si humble de s'tre aigrie contre Jean,
elle requrait son indulgence avec tant de charme qu'il s'empara de
l'exquise tte blonde et, l'attacha longtemps  son coeur, longtemps...

Pendant qu'il gardait Yvonne  lui d'une pareille treinte, il eut l'me
reprise par le souvenir de Lucile. Il fut dchir jusqu'aux profondeurs
de l'tre par une douleur qui se fondit eu l'motion la plus suave. Oh!
qu'il serait bienheureux de maintenir aussi longuement l'aime sur sa
poitrine! La dcision intime qu'elle deviendrait son pouse se confirma,
sembla beaucoup plus tenace en lui. Hlas! l'orgueil de Gaspard avait
t comme chauff  blanc par l'clat de l'alliance avec les Desloges.
Gaspard trpignait de satisfaction, il n'avait jamais t aussi jovial,
expansif, puril et vain, il ne s'habituait pas  l'accroissement de
splendeur. Si Jean et os ds lors lui dvoiler son coeur, affirmer le
choix de Lucile comme femme, le pre se serait tordu le visage  s'en
divertir... Et d'ailleurs, ne venait-il pas de parcourir les phases d'un
combat moral o il avait failli lui-mme se tourner en drision? Un
scandale gonflait, sous lui comme une vague. Tous les jours, l'accent de
l'indignation grondait plus fort, plus acerbe. Il tait impossible que
le docteur Fontaine rechercht la compagnie d'une ouvrire pour la
conduire au mariage, il ne restait qu'une conclusion  choisir: Jean
Fontaine caressait une esprance lche et froce. Lucile Bertrand, si
jolie, si digne, si dlicieuse, l'attirait comme proie naive  sduire.
La nouvelle s'accrdita, se prcisa de piquants dtails, s'aggrava de
preuves surgies en des imaginations fcondes. Ou fltrissait  peine la
jeune fille, on crasait le jeune homme d'une masse d'horreurs et de
maldictions. Il vint une heure o ce fut de l'exaspration, de la
colre extrme, un besoin aigu de punir et d'assommer...

Comme on tait muni d'une arme bien tranchante, d'une souplesse infinie,
 coup sr meurtrire, le ridicule, on la pointa contre lui, on l'en
dchira, on la lui enfona jusqu'au plus saignant du coeur. Il fallut
bien alors, en effet, qu'il s'apert de l'aversion qu'il inspirait.
De toutes les faons, ds qu'un incident minime lui en et impos la
crainte, il sentit le blme de l'opinion le narguer, s'appesantir sur
lui. Des clats de rire le souffletaient, des sarcasmes l'corchaient au
vif, des sourires de compassion entraient jusqu'au fond de son me leur
ironie comme un dard. Oh! comme il en eut de la honte et du tourment!
La moquerie pre, inlassable, de toutes parts se refermait sur lui pour
l'treindre, l'avilir et le chtier...

Il fut sur le point de lui obir, de perdre l'quilibre. Il voulait se
librer d'une torture qu'il n'avait plus la force de vivre. Pendant
quelques jours, il accueillit l'hypothse de rejeter Lucile. On n'avait,
pour le honnir, que des preuves fantaisistes, on reconnatrait la
mprise et l'injustice, on lui redonnerait l'honneur. A prvoir ainsi
la joie de la rparation et de la vengeance, il ressentit le calme tant
dsir...

C'est comme si la violence de la confusion souleve en lui par le
ridicule et aboli les autres sentiments, l'amour aussi. Lucile,
toutefois, ne cessait pas d'tre merveilleuse en la mmoire du jeune
homme, aucun dsenchantement ne l'avait rvolt contre elle. Mais une
force dprimante excutait son oeuvre, contre laquelle il fallait tout
son tre pour ragir: aussitt qu'il en eut, domin l'action, Jean la
crut moins formidable, il prouva mme l'nergie de la refouler hors
de son me. Contre elle il amassa tout  coup de l'endurance, de la
conviction, de la puissance intrieure. D'une impulsion libre, la
volont revcut pour ainsi dire, claire, imprieuse: elle reprit l'essor
vers le but, le devoir, la vigueur, la beaut... La conscience de la
destine vers laquelle Jean s'acheminait, remonta au fond de lui-mme et
toute la fivre de l'amour le ressaisit. La sensation fut un mlange de
douceur et d'humiliation profondes. Oh! la surprise, l'ingratitude,
la laideur, la veulerie d'un tel oubli! Qu'il tait mystrieux, ce
reniement d'une tendresse aussi loyale, aussi complte! L'assurance
d'avilir t malgr lui tran par la vague irrite de l'opinion, ne le
dlivrait, pas d'une souffrance qui l'oppressa lourdement: n'avait-il
pas t faible et vil? C'est d'un lan plus invincible, plus gnreux,
plus absolu qu'il se redonna... Des perspectives largies ravirent son
imagination, le firent, tressaillir  l'aspect de leur sublime tendue.
Jusqu'alors, l'goisme seul, une joie toujours plus infinie de retrouver
le sourire et l'me de Lucile Bertrand le poussait vers la jeune fille.
Il essaya de le contenir, il fut dbord. Asservi de la sorte  l'amour,
il ne retint gure une pense qui lui sillonna la tte et qui aurait
d l'mouvoir:  se lancer contre les obstacles dresss entre lui et
l'ouvrire,  dtruire en lui les fibres d'une vanit mesquine,  ne
pas arracher en poltron de sa vie le sentiment fort clos au meilleur
d'elle-mme, ne s'attachait-il pas d'une pleine franchise, d'un lien
rel  l'idal de fraternit qui l'avait remu d'une ardeur intense?
N'avait-il pas failli se livrer au ddain contre le peuple, tre
complice de l'indiffrence  l'gard dea humbles, refuser son coeur
 l'union canadienne-franaise? Ne le fascinait-elle pas, ne le
persuadait-elle pas tout entier, le jeune homme ardent et sincre, il y
a quelques mois, la vision d'une sympathie organise, fconde, entre
les groupes de la race? La conviction patriotique issue des motions
nouvelles au Congrs, des rflexions ardues et pntrantes, des
certitudes acquises, ne perdait rien de sa fermet, de son esprance.
Mais l'amour croissait, devenait exclusif, attnuait le reste en l'me
de Jean. L'image de Lucile, constante, radieuse, loignait les autres
penses, les autres souvenirs. Comment l'avait-elle jusqu'ici bien peu
frapp, la relation rigoureuse entre le rve patriotique et la grande
tendresse? Elle aurait lieu sous la pousse de l'amour, l'entente des
classes, l'unit de la race, l'envole prodigieuse vers la force et la
gloire. Ah! que cela devint lumineux, sr, infaillible, parce que son
propre amour illuminait Jean, l'inondait lui-mme de dvouement, de
piti, de vaillance!...

Depuis lors, avec une affection renouvele, moins impulsive et aveugle,
plus consciente et intuitive, il chrit Lucile vraiment, d'un lan
suprieur. Il eut l'obsession de ne pas l'avoir aime, il en eut de
la peine trange qui dura. Il aurait voulu toujours l'avoir estime,
ennoblie ainsi, ne l'avoir jamais abaisse de la hauteur de son orgueil
et des prjugs infimes. Anime par de tels regrets, fortifie par
l'ardeur plus vive, par la certitude, par l'adhsion claire de la
volont, comme elle se creusa, comme elle s'largit, comme elle se fit,
douce, la tendresse de Jean pour l'ouvrire! Elle ne contenait, rien de
vague ou de stupidement romanesque, elle transportait le jeune homme
d'une joie saine et clairvoyante, pour ainsi dire. Elle devint un
respect bizarre, indicible, qui lui rendait Lucile auguste, une motion
poignante qui la lui faisait ncessaire...

Jean veut le lui dire, avec des mots bien des fois appris, qu'elle est
indispensable au bonheur,  la vie,  l'avenir. Hlas! il ne trouve
plus que des accents banals et rigides, mornes et indignes, mais il est
grotesque d'tre ainsi fig par le silence, et il prononce une phrase
gonfle d'amour, au hasard:

--Nous n'avons donc rien  nous dire, Lucile...

Il ne l'avait, jamais nomme de la sorte, il ne lui avait, jamais parl
d'une telle voix bouleverse. La confusion agace beaucoup le jeune
homme. Les syllabes attendries pntrent Lucile de crainte et de
ravissement. Elle n'ose toucher au silence, elle dsire que Jean la
trouble encore...

La hardiesse regagne Jean Fontaine: il insinue, taquin:

--J'attends, Lucile!...

--Quoi donc, monsieur Fontaine? lude-t-elle, charmante.

--Vous le savez, pourquoi ne pas m'obir?

--Ah! vous donnez des ordres! c'est plus mystrieux encore...

--N'ai-je pas obi, moi?

--Vous ordonnez que je vous appelle Jean? s'cria-t-elle, exubrante, de
la pourpre chaude au visage.

--Vous ne me dites pas cela de la manire dont je vous redis Lucile...

Il rptait chaque fois le nom de la jeune fille avec une admiration
lente, en un murmure passionn de l'me entire. Un embarras
inexprimable affolait Lucile, elle s'efforait d'y chapper pour n'tre
pas idiote, par de l'espiglerie, de la navet joyeuse et volontaire.

--N'ai-je pas obi? dit-elle, exquise de malice.

--Vous vous moquez de moi.

--Vous savez bien que non!

--On n'est pas srieuse quand on se moque... Vous tes plus gaie qu'
l'ordinaire, trop gaie...

--Il le faut bien, monsieur Fontaine.

--J'exige que vous tranchiez la tte  ce Monsieur Fontaine!

--L! je ne vous obis plus! Si je la tranche, il n'y aura plus de Jean!

--Vous voulez donc le garder? s'cria-t-il, une aurole de triomphe lui
jaillissant au visage.

--Il le faut bien, Jean, que je sois gaie...

Il n'y a plus de badinage sur les lvres, plus de malice au bout des
yeux qu'envahit le bonheur. Le regard et le sourire de la jeune fille
ont tortur Jean d'une flicit aigu. Puis, ce fut de l'ivresse, une
extase calme, de la bont sans mesure au coeur. Il songea enfin qu'il
devait ne pas commander, ne pas la forcer  l'aveu, il se repentit d'une
rudesse imaginaire.

--Je vous demande pardon, Lucile, dit-il, avec de l'affection intense.

Elle s'gaya de nouveau, beaucoup moins, de cette humeur enjoue qui
rve, qui est de la tristesse douce:

--Si vous saviez comme vous m'avez fait peu de chagrin!

Il ne lui fit pas le reproche d'tre lgre, cette fois. Il devint
lui-mme enjou, pour mieux se rsoudre aux paroles dcisives. Il
suggra:

--Vous me pensez ridicule, n'est-ce pas?

--Il tait convenu que je ne m'tais pas moque de vous...

--C'est vrai! comme vous tes...

--Ne me dites pas de choses incroyables, je vous en prie!
interrompit-elle, avec plus de mditation profonde que d'exubrance
taquine.

Elle sentait grossir en elle de l'opposition contre la promesse d'amour
prochaine...

--J'allais vous dire ce que je pense depuis que je vous ai connue!
s'cria-t-il, railleur  son tour. Cela ne vous intresse pas, je le
garderai pour moi.

--Toujours?

--Jusqu' ce que vous dsiriez m'entendre!

--Suis-je distraite? dit-elle, haletante.

--Vous me fuyez, Lucile, vous ne voulez pas me croire! Il y a si
longtemps que j'touffe, il me semble, de garder le silence. Je ne
suis pas venu, je dois avoir couru ce soir. Des paroles douces, oh! si
douces, m'obsdaient, me parurent dignes de vous. Ds que je vous ai
revue, je les ai perdues... Il ne m'arrive que des morceaux de phrases
insignifiants, qui ne contiennent rien de ce que je sens pour vous...
Ah! que c'est profond, Lucile, que c'est bienfaisant, que cela rend
noble et joyeux de vivre! Dites, vous ne refusez pas? J'ai besoin de
vous, de votre sourire, de votre me si haute, si brave!...

Lucile immobilise sur Jean des yeux perdus, navrs d'extase.
Tressaillante jusqu'aux profondeurs les plus vives de l'tre, elle
coute l'harmonie d'amour. Elle est impuissante contre l'moi, contre la
dfaillance... Elle a le vertige de vouloir en mourir...

Jean s'tonne du mutisme, de la pleur de Lucile. Des secousses brusques
remuent la poitrine de la jeune fille: elle a presque ferm son regard,
le visage est comme rigide...

C'est qu'elle est treinte par quelque chose d'invitable, de dur. Un
malaise accablant la tient. Comme elle est infrieure, comme elle est
pauvre, comme elle est lointaine! En cette minute, elle n'prouve qu'une
tension de volont pre...

De la douleur transperce Jean Fontaine: il s'pouvante  l'hypothse de
n'tre pas aim.

--Lucile, vous ai-je offense? dit-il, enfin, anxieux jusqu' l'extrme.

--C'est le contraire, Jean...

--Mais alors?... je... je...

--Vous m'levez trop, je n'ai pas le droit, j'ai peur...

--Je vous admire, je vous aime d'tre aussi dlicate, mais il faut n'y
plus songer, n'est-ce pas?

--Je ne le peux pas!...

--Vous me croyez donc faux?

--Ah! Jean! qu'est-ce que vous me dites-l? dit-elle, un sanglot lui
dchirant la gorge.

--Pardon, mon amie! L'inquitude me rend froce! Oubliez cela, je ne
veux plus que a vous fasse du mal!

--C'est impossible, je le sais! Que cela me fait de la peine de vous
voir si triste! Je n'ai pas de mots pour vous remercier de votre
gnrosit, de l'honneur que vous me faites... Vous allez le
comprendre vous-mme. Je ne suis pas capable de vous dire cela. Je suis
trop ingale, trop trangre  vous, je suis certaine que vous le
regretteriez. Je vous ennuierai, je serai dpayse, je serai gauche au
milieu des vtres: je serai l'intrigante, l'enjleuse pour l'argent...
Ne voyez-vous pas que je dois tre courageuse au-del de ce que je peux
dire? Je le dois  votre bonheur!...

--Ce que vous devez  mon bonheur, c'est vous! Je ne veux plus entendre
ces scrupules, il me faut d'autres paroles, celles dont je vivrai
toujours aprs les avoir entendues!

Comme devenue insensible par l'inflexibilit de la rsolution prise,
elle interrompit si ardente qu'il eut  la laisser grossir l'obstacle:

--Non, vous dis-je, mon ami, c'est impossible! Je vais tre franche...
Il y a quelques semaines, j'ai lu le rcit du mariage de votre soeur.
Quelle fte! quelle richesse! quelle lgance! Tout  coup, des larmes
ont bondi  mes yeux, je me sentais petite, si loin de vous, triste
jusqu'au fond du coeur... Puis, je me suis aperue combien j'tais
sotte, vaniteuse. Vous ne veniez  moi qu'irrgulirement, je ne pouvais
esprer de l'amour chez vous... Est-il bieu vrai qu'alors vous m'aimiez?
Ah! non, c'est trop de fortune, trop de splendeur! Votre soeur, une des
plus sduisantes femmes de Qubec, rougirait de moi. Vous-mme, Jean,
ne vous fchez pas, je devine qu'un jour vous penseriez comme Madame
Desloges, comme eux tous... Vous tes si bon, vous cacheriez votre
humiliation, vous pardonneriez... Mais je le sentirais! Il n'y aurait
plus qu'une chose  faire, ce serait mourir!... Ah! non, je ne le peux
pas!

Des sanglots rudes la saisirent  la gorge. Une dtresse lui faisait, le
coeur lourd  en devenir folle...

Jean se prcipite vers elle. Il dtache lentement des yeux et du front
qu'elle pressait, la main secoue de fivre. Au bord de la chaise o
Lucile est dfaillante de douleur, il prend place avec un respect
infini. Puis, d'un geste paisible et doux, il incline sur sa poitrine
la tte frmissante, la tte bnie. Il parle avec des murmures venus du
plus lointain, du meilleur de l'tre:

--C'est fini, Lucile!... C'est fini, n'est-ce pas? Vous ne savez pas
combien je souffre, combien vous me dchirez!... Vos sanglote me font du
mal,  toute mon me, il faut qu'ils s'arrtent. Entendez-vous, Lucile,
je ne veux pas! J'ai le droit de vouloir puisque je vous aime! Ce n'est
pas du caprice, de l'exaltation, c'est de la tendresse profonde, tout
moi-mme est  vous!... Avant la promesse que je vous ai faite, j'ai
rflchi. Tout ce que vous dites, ne me le suis-je pas dit? Ce que vous
dites est sublime, et... c'est fou! J'ai besoin de vous, Lucile, de
votre coeur, de votre tte si fine, si douce!...

Les paules de la jeune fille ne sont plus agites par la violence de la
peine, ses larmes deviennent tranquilles et bonnes. Une joie ineffable
l'inonde entire, alors que Jean Fontaine achve de la consoler, de la
gurir:

--Vous m'aimez, Lucile... votre grand chagrin n'en est-il pas la preuve?
Vous m'aimez, comme je vous aime, pour toute la vie, avec toute la
vie... N'est-ce pas vrai, ma douce amie? Pourquoi ne pas me le
dire? J'ai besoin de l'entendre... Ne pensez plus  mon rang,  vos
inquitudes. Ne serai-je pas l, moi? Je vous jure ma protection, mon
dvouement, ma tendresse ternelle... Lucile, je vous aime! refusez-vous
le bonheur?

--Ah! que vous tes bon! dit-elle,  voix trs basse, d'une suavit qui
le bouleverse jusqu'aux larmes.

--C'est fini, votre souffrance?

--Il me semble que je n'ai jamais souffert...

--Pourquoi n'aviez-vous pas de confiance en moi, Lucile?

--Je ne m'en souviens plus, Jean...

--Depuis longtemps, je souffrais de ne pas tout vous dire...

--Ah! que vous tes bon! que vous tes gnreux! que vous tes...

--Heureux, Lucile, heureux par vous, par votre noblesse, par votre
franchise, par votre douceur!...

--Quand l'esprance venait, je la chassais de moi-mme! Ah, quel martyre
alors!...

--C'est fini, Lucile, pour toujours?

--Je vous aime, Jean! dit-elle, avec une extase profonde.

Longtemps, leurs coeurs s'treignirent d'aveux, de sourires...



XIII

LE PRE ET LE FILS

L'enivrement <le la douce confidence persiste, s'approfondit: Jean
revient au chemin Saint-Louis... Le long de la Grande Alle mditative
sous la lune et les toiles, le tramway file avec impatience. Il y a
peu de voyageurs, peu d'arrts en la course vers la demeure paternelle.
Jean, le plus tt, possible, va faire accepter par son pre la tendresse
qui le domine et si puissamment l'attendrit. Elle est devenue si
entire, si imptueuse et dfinitive au cours de l'aveu, qu'il a fini
par ne plus tenir compte de la vanit de Gaspard Fontaine et des
rpugnances qu'il en avait jusque l, redoutes. L'opposition qu'il
entrevoyait, par la violence et l'absolutisme qu'elle aurait,
l'effarouchait au point d'avoir loign la confiance et l'effusion. Bien
qu'il n'et pas sond l'orgueil de son pre en toute sa profondeur, en
toute son tendue, il en tait malgr lui tmoin assez pour qu'il en eut
peru la vigueur, l'essence. Et il n'ignorait pas que l'industriel peu
 peu retirait son coeur au peuple au milieu duquel il avait d'abord
battu, faisait rayonner sur les pauvres, les travailleurs, une presque
royale indiffrence, un mpris toujours grandissant...

La certitude qu'il aimait ne put s'aviver en l'me de Jean sans que
l'obsdt le souci d'y rendre Gaspard sympathique. Mais outre la
prtention surabondante qu'il n'ignorait pas, n'y avait-il pas
l'obstination  laisser croupir dans l'oubli le projet d'action
patriotique? Plusieurs mois s'enfuirent  tire d'aile et le pre,
habile, se tenait loin de toute allusion mme au plaidoyer du fils pour
la race. Ne fallait-il pas, surtout, battre en brche et abolir ce
prilleux antagonisme entre les classes, entre les parvenus et les
modestes? L'industriel s'empressant de mconnatre et de refuser lit
tche de fraternit, Jean augura que Gaspard se camperait, despotique et
agressif, entre Lucile et lui...

Aussi, Jean se torturait-il. Plus son amour l'empoignait, s'identifiait
 la vie mme et plus la ncessit, d'y faire consentir le pre le
harcelait, plus il vacillait en face de la dcision  prendre. Non pas
qu'il ft dnu d'assurance virile en lui-mme: une nergie tenace lui
circulait dans les veines. Il s'attendait, comme  un destin li aux
circonstances et  la nature exalte de Gaspard,  un refus rude,
inflexible. Et les consquences l'en terrifiaient, le ptrifiaient 
l'avance. Comment franchir un ultimatum de celui qu'il vnrait si fort
on se librer d'un amour que tout lui-mme voulait garder? D'ailleurs,
il ne se sentait pins le droit ni l'ignominieux courage, de renoncer
 Lucile. Il avait peru, admis les responsabilits d'une courtoisie
assidue auprs d'elle, s'en tait de lui-mme port garant. Si
maintenant la jeune fille l'aimait  ce degr d'admiration et de
profondeur, lui-mme l'y avait conduite et stimule. La perspective
de violer l'esprance qu'elle ne s'avouait pas  cause d'une humilit
admirable, mais qui sourdement lui filtrait au coeur, rvoltait Jean:
comme il serait flon et dur!...

Ce n'tait qu'une obsession phmre dont il n'accueillait pas l'objet
comme probable, qui servait du moins  dcupler sa force de vouloir. Il
ne se donnait un pareil effroi que pour en accrotre son amour, pour
s'enflammer  ne pas le trahir. Celui-ci devint extrme, invincible: il
semblait  Jean que rien n'en pourrait comprimer la vie profonde,
l'lan pour briser les obstacles. Le jeune homme en devait subir les
entranements et les ordres, parce que le meilleur de lui-mme y
adhrait, les croyait insparables du bonheur et de la justice...

La prvision seule d'attrister son pre, d'enfreindre son orgueil, de
s'riger on adversaire devant lui, temprait cette ardeur. Et pourtant,
elle ne se dsesprait pas: elle se ferait si habile, si respectueuse,
si mue, quelle dissiperait l'antagonisme. Il y eut, une heure de
triomphe, ce soir, o Jean cessa de l'apprhender, o il n'eut plus la
crainte de dvoiler son amour, o l'indulgence paternelle lui parut
facile  surprendre...

Au coin de l'avenue des rables, il quitte le tramway. Une dmarche
fivreuse l'emporte. Il est irrsistiblement dtermin: Gaspard entendra
tout, s'il ne s'est pas encore livr au repos. Une lumire attnue,
bleutre, informe Jean que son pre ne s'est pas retir de la salle 
fumer. Le coeur lui saute  grande allure, ses tempes sont battues de
chocs rapides. Il est remu, il est nerveux, mais sa rsolution ne bouge
pas en sa volont. Il n'entrevoit rien de la nuit belle et capiteuse, il
gravit l'escalier de pierre comme si une meute l'et traqu...

Gaspard Fontaine, les sourcils ramasss, le regard froid comme une lame,
rumine de la colre. On l'a tromp, un profit gigantesque lui chappe,
l'humiliation le hante. Sa renomme d'homme d'affaires perspicace est
offerte en cible aux railleurs. Il est infatu sans mesure de son
adresse  conduire les oprations commerciales. Il en tire sa plus
grande flicit de vivre. Aux grands efforts de l'nergie qui ne se
vouent pas  elles, c'est avec parcimonie qu'il accorde un loge, qu'il
dcerne de l'estime. Il fallut toute la passion dbordante et toute la
supplication grave de Jean pour que, le soir o il rclama de lui une
tentative nergique d'amour et de sacrifice, il obtnt de lui cet
intrt, cette motion, ce penchant  se dvouer fugitif. S'il et mieux
vu l'me de Gaspard, une adhsion aussi vague, mme passagre, l'aurait
confondu, merveill...

Il dura donc bien peu, l'acquiescement du pre  l'idal patriotique du
fils. Ds le lendemain, celui-l rvisait son assentiment superficiel,
le discuta, le contremanda. Une espce de honte le prit de ne pas
l'avoir aussitt refus. Install en sa chaise curule d'homme
d'affaires, il s'tonna de lui-mme presqu'avec douleur. Il tait
anormal qu'il se ft dlect d'un pareil sentimentalisme. Eh bien, oui,
il avait failli parler, se compromettre, s'emballer, vouloir. Dieu
merci! il ne s'tait pas mis en cette disgracieuse posture. Comme
facteur de succs en des carrires spciales, en, politique surtout,
le zle patriotique avait de la dcence. Que viendrait-il ajouter  sa
veine,  sa richesse, le dvouement  la race? Il en dduisit que ce
serait accomplir une tche risible. Un enthousiasme aussi candide ferait
s'esclaffer l'opinion: cette peur n'aurait-elle pas suffi  paralyser en
lui tout vellit d'un grand amour?

Il ne restait plus qu' dtourner Jean d'une illusion, d'un nuage. Des
ardeurs l'embrasaient souvent: la fourberie et la lchet facilement
lui inspiraient de chaudes protestations. tait-ce l'activit jamais
assouvie de l'intelligence qui les lui faisait oublier si tt? Pourquoi
s'attacherait-il  ce rve longtemps? Bien qu'il et soulev tant de
coeur et d'me, l'apaisement n'aurait-il pas lieu? Gaspard n'alla pas
plus loin que cette logique. Il n'osait tout de suite et avec droiture
braver la dception de Jean, il attendit que sa passion leve
d'elle-mme s'effondrt... Et voici que tous les deux, avec mystre,
silencieux et comme timides, ils s'interrogent d'un regard inflexible,
le buste redress. Le pre occupe le fauteuil o il se prlasse
d'ordinaire, il a cess tout  coup d'y enfouir son dos et sa tte
languissamment. Il ne sait pourquoi lui remonte en l'esprit l'idal
patriotique de son fils, avec une telle clart, une force aussi
violente. La rsolution qui raidit les traits du jeune, homme l'effraye
et le tient, sur le qui vive. Et Jean ne se laisse pas affaiblir par la
rudesse et la mfiance pandues sur les traits de son pre, les regarde
bien en face pour en soutenir la colre, s'il le faut. Au premier choc,
il a chancel d'inquitude. La dcision trop ferme a repris l'offensive,
il est prt. Tous les deux, tranges, sans une parole, sans un geste,
se prparent, devinent qu'entre eux accourent, des choses dcisives et
graves...

--Que je suis heureux de te trouver ici, mon pre! s'est cri Jean,
lorsqu'il a rejoint l'industriel.

--Ce n'est, pas la premire fois que tu m'y rencontres! rpondit
l'autre, contrari, maussade.

Depuis lors, depuis une minute crasante, ils luttent  qui rompra le
silence, la tension d'mes...

Enfin, le fils interroge:

--Qu'y a-t-il?

--Qu'est-ce qu'il y a? fait l'autre, sans dsarmer.

--Avant que tu ne m'aies expliqu, je n'ai pas le droit de songer 
moi...

--Je n'y comprends rien!

--Tu as l'air si... irrit, si dur! Ton accent glace comme un vent
d'Ouest!

--Tu as quelque chose  me dire? Allons, qui doit se soumettre ici?

--Je te respecte sans mesure, mais ce serait de l'gosme que de
t'obir. Il y a comme une souffrance en toute ta manire d'tre, et je
dois la savoir!

--Tu es trop rou, Jean!

--Ce n'est pas de la ruse, mais de la convenance de l'amour de fils!...

Il est sincre. D'abord, le renfrognement de son pre lui a conseill
la vigilance. Il ne voulut pas exposer sa confidence aux risques d'une
humeur aigrie, mais une impulsion soudaine l'attendrit: une angoisse
visible obsdait son pre qu'il devait un peu gurir, parce qu'il
allait en requrir de la bont, Jean lui-mme se sentit pour lui gonfl
de compassion.

Gaspard, amolli par les dernires paroles de son fils, s'obstine 
garder la bouche close. Le fils, pressant, rpte:

--Si tu as des ennuis, de la peine, si on t'a humili, pourquoi ne pas
m'en rendre solidaire? Il y a trop peu de confiance entre nous!

--A qui la faute?

--Tu as raison, nous sommes tous deux coupables! Commenons  vivre plus
l'un de l'autre, dis-moi ce qui t'afflige...

--Que t'importe?

Jean prouva qu'on rejetait son offre de sollicitude, de vie plus
absolument affectueuse: quelque chose d'aigu lui fouilla le coeur.

--Tu ne veux donc pas que nous soyons amis? dit-il, avec beaucoup de
tristesse.

--Tu ne m'as pas saisi! protesta l'autre, sincre. J'ai voulu dire que
a ne pouvait pas t'intresser: tu t'en moques joliment, des affaires,
du ngoce...

--Jean s'empressa d'interrompre:

--Tu sais bien que non! Ce serait ridicule: je te ddaignais!

--Aprs tout, c'est vrai.

--Eh bien?

--Il s'agit, d'affaires. La spculation sur les immeubles nous prend
tous, je me suis laiss emporter comme les autres.. A quoi servent des
dtails quand on a perdu?

--Mais je les rclame, ces dtails, mon pre!

--Un joli magot me glisse entre les doigts, c'est, tout!

--Il y a autre chose!...

--Et quoi donc, s'il vous plat? railla Gaspard. Ma foi! on dirait que
tu en es sr!

--Comme de ta parole d'honneur!

--Tu me flattes, tu veux me demander quelque chose... A tes ordres, mon
cher!

--Une perte d'argent ne t'aurait pas aigri aussi profondment, Comme je
le disais, on a d t'humilier, te berner...

--Ah! diable! tu as touch juste, mon petit Jean! s'cria-t-il,
exaspr soudain. On m'a jou de la faon la plus malpropre, la plus
inqualifiable, la plus... la plus outrageante! C'est le mot, on m'a
insult! On m'a exclu d'un syndicat aprs m'avoir suppli d'en faire
partie. Ils vont faire des bnfices gros comme le poing. Il y en a
parmi eux  qui j'ai rendu des services. Ils m'ont tous flanqu l,
sous prtexte que je n'avais pas accepte tout de suite. Dis, mon Jean,
n'est-ce pas stupide?... On dira que je n'ai pas eu de flair, qu'ils ont
bien fait de me jeter par-dessus bord! Ah! les gueux!

--Es-tu bien certain qu'on fera des gorges chaudes  ton sujet?

--Les jaloux, les farceurs, tous ceux qui s'amusent en dchirant...

--La jalousie ne tue que ceux qui doutent!

--Que tu me fais du bien! Je me buttais  l'humiliation connue  un mur.
Elle tait devant moi, il n'y avait pas moyen de la faire bouger, et,
cela m'enrageait, me faisait mal, tu m'entends? Je ne suis pas capable
d'en dire plus long. Enfin, tu crois? Il tait si facile d'y penser, et
c'est possible! En somme, je n'ai que...

--En somme, tu as fini de te forger des alarmes? A la bonne heure! ton
visage prend la forme d'un sourire!

Jean se rjouit d'avoir manoeuvr avec dlicatesse. Un rayonnement de
srnit adoucit les yeux de Gaspard: il ne trane plus en lui que bien
peu d'pouvant, il est si improbable qu'il devienne la rise de tout le
monde... L'orgueil sr de lui-mme,  flots abondants, le remplissait de
nouveau tout entier. Il redevenait, en quelques secondes, le dompteur
habile du succs: voil qu'il mane du crne dress avec arrogance, du
regard fixe et contemplatif de soi, d'un coloria chaleureux et spcial
dont les traits semblent vivre, d'une faon qu'ont les lvres d'onduler
l'une sur l'autre et qui leur donne une moue de bouche fminine.

Jean ne pense ni grotesque ni norme cette fatuit, parce qu'elle va lui
servir. Ne la regarde-t-il pas s'lever comme un bon augure? C'est elle
qu'il faut assaillir, mais rassasie, amollie de la sorte, elle sera
moins sur la dfensive, plus irrsistiblement prise de biais et
captive. Le peu d'hsitation qui voltigeait encore en l'esprit du jeune
homme s'vanouit Un peu d'moi qui demeurait au coeur s'en loigne.
Quoiqu'il n'exploite pas cet orgueil du pre sans un tressaillement de
remords, Jean le caresse davantage:

--Il est impossible d'branler une rputation d'homme d'affaires
enracine comme la tienne! dit-il.

--On ne sait jamais, nia l'autre d'une voix qui langoureuse acquiesait.

--Si tu perdais la fortune, trs bien! Est-il dangereux que tu fasses
banqueroute?

--Elle est incomparable, celle-l!

--Alors, c'est convenu!

--Ma rputation?

--Elle est plus forte qu'eux ensemble.

--Les envieux, mon fils... Aprs tout, c'est vrai!

Entre eux le malaise s'tait dilu, l'hostilit involontaire affaisse.
Un rapprochement bizarre de leurs tres les unissait. Gaspard, indolent
et jouisseur aux profondeurs du lourd fauteuil, un cigare de luxe aux
lvres, observe son fils d'un tendre et long regard. Sa vanit se
transporte vers son fils en qui elle se repose doucement. Bientt, il se
rappelle qu'une confidence lui a t promise, il questionne, habile:

--A mon tour de t'arracher une pine du pied! Tu rongeais quelque chose
tout  l'heure, n'est-ce pas?

Dans le fauteuil Gaspard s'allonge avec plus de volupt encore. Jean
s'apprte lui-mme  devenir communicatif, et un frisson l'a remu
pourtant. Les manires de dire qui s'offrent lui dplaisent toutes, le
stupfient de leur gaucherie ou de leur insuffisance.

--Tu ne te dpches pas! fait l'autre, surpris et narquois.

--J'essaye de... Je voudrais...

--Qu'est-ce qu'il y a? Je ne suis pas all du train de midi  quatorze
heures, moi!

--Pardon, mon pre, on a t oblig de te mettre l'pe dans les reins!
s'cria Jean, un sourire d'affectueuse raillerie lui dtendant le
visage.

--Et tu as le tour de cette pe-l, car j'ai march de l'avant!

--Eh bien, mon cher pre, en avant! Tu m'as fourni le dbut qui me
gnait, la confiance en moi-mme et en toi! J'ai besoin de ton coeur...
Le coeur seul, vois-tu, doit s'ouvrir  de telles choses... largis le
tien bien vaste, pour qu'il comprenne le mien tout entier,  chacun des
mots,  chacune des secondes...

--Tout cela pour me dire que tu aimes une jeune fille, je suppose? Tu
appelles cela marcher de l'avant? Mais on dit: j'aime Antoinette...
Lucie... l'ane de Pierre... de Jules... on fait claquer cela dru comme
un nom de victoire!

--Nous le ferons claquer ensemble, tu me le promets?

--Comme si tu pouvais avoir fait une btise!

--Tu connais bien Franois Bertrand, un de tes meilleurs ouvriers, mon
pre? fit Jean,  brle pourpoint.

--Qu'est'ce qu'il vient faire ici, lui?

--Mon bonheur, mon cher et grand bonheur! Sa jeune fille, Lucile, est
ravissante, douce  l'extrme!... Te rappelles-tu que Franois Bertrand
fut si malade? Elle vint un jour,--tu tais absent--t'avertir qu'une
rechute l'avait assomm. J'eus piti d'elle, je ne pus faire autrement.
Je me rendis souvent auprs de Franois, je soutins l'nergie de la
famille, l'esprance de Lucile. J'aidai un peu  sauver le pre,
la jeune fille m'en tmoigna une gratitude qui me bouleversait. Je
l'aimais, vois-tu, je l'aimais de toute la franchise, de toute la bont,
de toute la puissance de mon me. Je te vois durcir le visage, tes yeux
s'esquivent... Il ne faut pas, ton refus serait un malheur! Allons, mon
pre, sois bon, sois affectueux, donne-nous justice,  elle et  moi!
Nous nous aimons de cette force d'amour que rien n'arrte...

--Est-ce un dfi? intervint Gaspard, trs sec.

Elle se soulageait enfin, par un cri de guerre, l'hostilit qui
s'amassait en Gaspard. L'tonnement ne l'ahurit que trois ou quatre
secondes: un flot mlang d'horreur et d'autorit prte  jaillir
l'inonda, l'oppressa. Quelque chose d'implacable lui durcissait la
volont comme du fer. Contre eux, Franois Bertrand, Lucile, de la
colre l'a bientt soulev... C'est plus que de l'animosit impulsive,
c'est de la haine irrflchie, dj profonde et tenace, qu'il subit,
dont il accueille avec un plaisir de vengeance les invectives et les
arrts. Tant de choses lourdes se pressent qu'il ignore de laquelle il
se dchargera la premire. Oh! qu'il voudrait, d'une seule explosion,
faire clater son ddain et son indignation. L'appel du jeune homme 
l'indulgence,  la largeur d'esprit, ses paroles  la fois nergiques
et tendres tombrent comme sur du granit: elles retardrent un peu la
fureur de Gaspard contre son fils...

Jean, que cette exclamation cinglante a ptrifi d'abord, qu'une anxit
plus brutale a ressaisi, dont une vague de dfaillance a submerg l'me,
est redevenu certain de lui-mme, de la bravoure  l'avance rsolue. La
conviction imprieuse qu'il gagnerait l'assentiment du pre  son
amour le possde: il se sent l'intelligence ferme et nette, le coeur
inpuisable de constance  vouloir,  se dfendre,  conqurir. N'a-t-il
pas de l'ascendant, du magntisme, grce  l'instruction que l'autre
vnre,  l'affection plus vivace entre eux qu'ils ne se le tmoignent?
Oh! comment choisir la formule qui sans dlai va s'attaquer 
l'objection formidable? Il la pressent, mais il ignore de quelle faon,
avec quelle virulence le pre la mdite, avec quelle rancune il
la rfrne pniblement. Jean songe  la lui faire diviser pour en
combattre, en affaiblir chacune des parties.

Il s'crie, aprs un mutisme dont ils ont us pour tendre leurs volonts
jusqu' l'extrme:

--Vous dfier? Mais ce serait ridicule, avant de savoir quelle est votre
pense!... J'ai cd  la puissance de mon amour...

--Il est moins fort que moi, car je saurai bien te le faire passer!

--As-tu bien des raisons, profondes et infranchissables, de me dfendre
Lucile Bertrand?

--Tes Bertrand, je les dteste!

--Le jour o tu connatras Lucile...

--Si tu la connaissais aussi bien que moi, a ne te prendrait pas de
temps  la lcher, va!...

--Que veux-tu dire? s'cria Jean, abasourdi, ne sachant gure ce que
Gaspard venait de suggrer.

--Ah! ils sont finauds, tes Bertrand! ils sont russ, ils t'ont bien
fagot! Le fils d'un millionnaire, on n'en rit pas, c'est de la besogne
superbe! Je la vois d'ici, ta Lucile! Une minaudeuse, une vertueuse,
une perfection, un ane par ici, un ange par l! a se comprend, _quel
parti_, quelle veine, a vaut la peine d'tre charmante et douce, et...
tout le reste que tu m'as dit; Et le pre Franois, a s'explique encore
mieux: pourquoi n'est-il pas rest avec moi autrefois? Il a trouv
plus commode de se sauver, de me laisser tout seul! En a-t-il fait, du
mauvais sang, de me voir devenir si riche! C'est un moyen pas banal de
se venger! Tu ne t'en es donc pas aperu, de leurs courbettes, de leurs
manigances, de leur vnalit? Tiens, je ne veux plus en entendre parler,
cela m'enrage, me... crispe!

Et, de fait, il avait dbit cette tirade avec assez de vhmence et de
rapide colre pour en tre suffoqu, haletant, exaspre.

--J'en appelle  ton bon sens habituel! voulut expliquer Jean, avec tout
le respect concevable.

L'autre lui trancha la parole, incisif:

--Si tu as perdu le tien, puis-je ne pas avoir conserv le mien?

--Est-ce lgitime, sans l'avoir vue, de me refuser celle que j'aime?

--Il faut qu'elle t'ait, comme je l'affirme, enjl! C'est impossible de
le comprendre autrement, te dis-je!

--Admets-tu qu'elle puisse tre bonne?

--Te n'ai pas dit le contraire!

--Charmante?...

--Cela va Bans dire!

--Digne?...

--Veux-tu dire par l, qu'elle n'a pas eu recours  des roueries de
femme pour t'entortiller? Je ne le crois pas!

Son langage s'attnue, se prcipite moins, relche un peu de la vigueur.
Un renouveau de confiance active l'nergie du fils. Diplomate, celui-ci
concde:

--Supposons ensemble qu'elle m'a capt avec diplomatie...

--Avec hypocrisie, te dis-je!

--C'est trs bien, mais toujours est-il que je ne m'en suis pas aperu,
que je l'aime profondment, comme si elle et t loyale!

--Ton amour? Prends-tu cela au srieux? Allons donc!

--Mon pre!...

--L'indignation  prsent! Toute la rengaine! Avant six mois, tu t'en
moqueras bien, de ta grande passion!

--Je ne m'indigne pas, je souffre...

Lu voix de Jean tressaille d'une vive plainte. Il est tortur, plus que
jamais auparavant, de la dissemblance morale entre son pre et lui.
Qu'il est douloureux polir lui de se heurter A l'troitesse d'me aussi
irrductible,  un mpris si ttu de tout idalisme! Les mesquineries de
la nature de son pre, le fils n'en fut, jamais aussi douloureux qu' la
minute o celui-l, vulgaire et bte  l'excs, ridiculise sa tendresse
pour Lucile.

Un frmissement de rvolte lui secoue les nerfs, niais il ne tarde,
pas il la calmer: il lui rpugne de forfaire  l'infini respect jamais
viol. N'envenimerait-il pas l'antagonisme ainsi? Non, de la dfrence,
du pardon, de l'amour sans bornes, de l'amour jusqu'au dernier instant,
de la lutte, jusqu'aprs la dfaite, s'il faut en tre accabl!...

--Mon cher pre, tu ne tentes mme pas de me comprendre, de nous
comprendre, elle et moi! dit-il, indulgent.

--Il suffit que je me comprenne et ce mariage ne se fera pas, je le
dclare une dernire fois! s'exclame l'autre, et dans ses prunelles
clatait une lueur farouche de dcision.

Sans aigreur on sans ironie, mais avec une solidit d'accent
extraordinaire, le jeune homme rtorque:

--Tu as honte des Bertrand!

--Pour mon fils, oui!

--Une alliance avec la famille de l'un de tes ouvriers, fut-il
irrprochable, la jeune fille et-elle en son coeur le bonheur de ton
fils, te ravale et t'humilie?

--C'est un mariage de roman, de la folie, une msalliance!

--T'allier par le sang au peuple, c'est un dshonneur, une dchance?

--Je m'abaisse!

--Mais qui donc es-tu?

Cette interrogation imprvue, saisissante, foudroie Gaspard. Un effort
violent lui meut le cerveau pour que lui vienne une rponse, et elle ne
jaillit pas. D'une intuition confuse, il discerne l'impasse o il est
accul par elle: il sait qu'elle va le forcer  des admissions gnantes,
il s'insurge contre la volont de Jean qui les rclame. Son fils le
cerne, le fascine, le matrise, l'irrite: sous des apparences d'amour et
de respect, sans la moindre parole qui soit volontaire ou imprudente,
il impose et il commande, et le pre commence  tre excde par tant
de courage, d'opinitret, de tension  ne pas dvier du but ardemment
voulu. Une conviction aussi inflexible entame sa propre assurance. Son
refus avait clat prompt, fatal, irraisonn, indiscutable. Tout son
tre, d'une impulsion vhmente, avait protest contre l'alliance  une
famille d'ouvrier. Avec une sorte d'horreur, il loigne la menace d'un
tel mariage. La mme crainte le saisit, lui lise le coeur, celle de
l'opinion  l'afft des scandales pour les honnir, des maladresses
pour les cribler de railleries. Entre celle-ci dont il est le serf, 
laquelle il permet bien de l'envier, mais non de le rendre burlesque,
entre elle et son fils, il n'hsite pas: il s'obstine  la craindre...

--Qui es-tu? redit son fils, plus vibrant, certain de l'arme dont il
frappe.

--Ton pre! s'crie l'antre, avec une emphase autoritaire.

--Eh bien?

--Quoi?

--Ne me refuse pas le bonheur!

--C'est ridicule! c'est...

--Qui es-tu, mon pre?

--Mais je le veux, ton bonheur! Ta femme, on en rira: Seras-tu heureux
quand tous la mpriseront?

--Oui, parce qu'elle tient, plus de place en mon me qu'eux tous!...

--Mon fils, un hros de mlodrame!

--Dans les mlodrames, a finit, toujours bien, rpliqua Jean, avec une
malice affectueuse.

--a finira bien, mais comme je le veux!

--Ah! mon pre! je me suis donc tromp! Tu ne le souviens plus de
l'entretien que nous emes, ici mme, il y a plusieurs semaines? Je
gardais l'esprance de t'avoir mu: ta physionomie devint ple
de gravit profonde alors... Souviens-toi de mes paroles, de ton
attendrissement... Pourquoi ddaignes-tu le peuple?

--Je ne l'insulte pas, que je sache!

--Y a-t-il une diffrence?

--Je le fais vivre!

--Tu donnes sans amour! Pourquoi n'aimes-tu pas l'ouvrier? Il est la
race aussi... Il y a si peu longtemps, il me semble, que tu fus ouvrier
toi-mme: tu l'as donc oubli? Cela ne te remue pas d'y songer? Les
oeuvres nationales ne te sduisent pas? Le moins que tu puisses faire,
n'est-ce pas d'aimer ta race en l'ouvrier? Rappelle-toi combien la
fraternit est ncessaire: le peuple a la haine de ceux qui montent et
ceux qui montent renient le peuple d'o ils s'lvent! Arrogance, envie,
indiffrence, tout cela nous affaiblit, nous perd, et tout cela existe
parce qu'il manque de la bont, de l'amour... Allons, mon pre,
sois gnreux, sois patriote, ne renie pas la noblesse du travail,
permets-moi d'aimer une jeune fille admirable de notre race! Enfin, tu
l'accordes, n'est-ce pas?

Gaspard a tressailli: la vigueur, l'autorit, la passion du fils
meuvent, beaucoup le pre, son visage est tendu par une hsitation
poignante... L'opposition tenace amollit...

Un spasme d'motion violente saisit le jeune homme, un souvenir lui a
sillonn la mmoire d'un clair, le cerveau d'un argument terrible:

--Oui, rappelle-toi l'ouvrire qui fut ma mre! s'crie-t-il, avec
tendresse, un sanglot lui rompant la voix.

Puis, silencieux, frmissant, il espre la magnanimit de Gaspard...
Celui-ci, livide soudain, vacillant, s'attarde  une vision qui le
possde et le tourmente. Il avait aim vraiment la compagne morte 
l'aube de leur prosprit. Pendant quelques semaines, il fut tellement
broy, tellement idiot, que le courage lui dserta les veines. Quand
elle revint, l'ambition le pntra davantage, l'apaisa, le captiva,
l'empoigna tout entier. Bientt, se noua entre le succs et lui l'intime
lien fidle, obsdant, que rien ne pouvait dtruire...

Les premiers sourires lointains de la richesse brillent, en sa mmoire,
il a dfailli sous l'ancienne torture, il a blmi d'un chagrin sincre,
mais le dfil des spculations hardies et des triomphes repasse en lui,
l'blouit, le hante, l'affole. Toute la volupt d'avoir ananti les
obstacles, entass les gains, construit le million, de vouloir les
autres millions et d'en tre sr lui allume le sang, lui afflue au
cerveau qu'elle exalte. Devant la vision vaste de son orgueil, tout le
reste s'efface: devant la conscience aussi aigu d'tre puissant et,
magnifique, rien d'humain n'gale son nergie, sa constance et sa
fiert de lui-mme. La vhmence habituelle de sa vanit l'inonde,
irrsistible, absolue. Jean est un rveur absurde: on a chang d'os et
de chair, on n'appartient plus au peuple, quand on le dpasse ainsi,
quand on le sent, esclave et misrable, si loin au-dessous de soi!
L'image de l'pouse lui apparat encore, mais diffrente, agrandie,
tincelante de l'aurole qui l'enveloppe lui-mme. Si la compagne des
annes rudes leur avait survcu, ne diviserait-elle pas avec lui la
puissance et l'clat de sa victoire? Elle aurait aussi la sensation
de l'abme entre le peuple et elle, se dresserait offense contre le
mariage stupide et inconvenant. Jean draisonne: est ce qu'on aime
l'infrieur? Quand on ne l'insulte pas, quand on l'a pay, nourri.
trait avec droiture, n'est-ce pas la justice et n'est-ce pas assez? La
fortune hausse, transforme, affine, irradie un homme: par la loyaut,
l'audace, la renomme, la splendeur, n'a-t-il pas accompli sa tche
envers la race? Quel est ce dvouement bizarre qu'on lui impose? Faut-il
que pour sa race il devienne une espce ridicule de sauveur, un hros
de feuilleton panach d'idal? Il entend dj gazouiller et frmir les
quolibets de ses amis au Club, il voit se dilater voluptueusement leurs
sourires: il a l'effroi des envieux froces dont, l'ironie se fera
plus joyeuse et, plus meurtrire. Un frisson d'pouvante l'branle;
l'hostilit contre l'amie de Jean se referme plus troite sur son me,
comme un tau de glace o elle devient rigide...

A la vue des traits qui se ramassent en une dcision brutale,
inflexible, des rides noires tendues  la racine du nez, Jean d'abord
est fascin comme par un mystre, inerte d'une paralysie morale. Un
malaise bientt s'insinue  travers son tre, y devient intense, fouille
le coeur d'une blessure intolrable. Eh quoi! le nom de sa mre est
lui-mme impuissant! Jean est pouvant de lui-mme, il endigue une
accusation de mpris contre son pre. Ah! le supplice alors de lui
garder la chre vnration, la tendresse inviolable! Il appuie avec
vigueur sa main sur le front, pour que n'en clatent pas les mots qui
fltrissent et chtient... Est-ce la paroxysme de la souffrance? Toute
la fureur comprime se dtend, se diffuse, s'affaiblit. Une indulgence
presque lche, croit-il, remue Jean au plus sensible de lui-mme et noie
ses yeux de quelques larmes adoucissantes...

--Ta mre dirait non, si elle vivait encore! dit, enfin Gaspard, avec
scheresse, le regard froid comme du marbre.

--Si tu savais comme j'ai souffert, il y a un instant!

--Tu commences  tre plus raisonnable! Il est temps!

--Tu ne m'as pas compris...

--Tu n'en dmords pas?

--J'aime Lucile, absolument, pour la vie!

--Comme elle t'a bien garrott, la coureuse de fortune! Il faudra
qu'elle lche prise!

--Tu n'as paa le droit de l'outrager!

--J'ai toujours bien celui de la refuser comme bru!

--Mon pre! supplia Jean, le coeur saignant de dtresse.

--J'ordonne!

--Eh! bien, non, mon pre, mon bon pre, tu ne feras pas cela! Je ne le
veux pas... ou plutt, attends un peu, il faut que je rflchisse, que
je sache, que je me dlivre de cette angoisse! Oui, attends-moi un peu,
n'est-ce pas?...

Inbranlable et despotique, le voici donc le refus du pre. Jean s'y
heurte l'me comme on se meurtrit, la tte  du roc,  du fer,  des
choses qui brisent, qui assomment... Il ne subit pas tout de mme le
dsespoir qu'il redoutait:  force de l'avoir pressenti, ne l'a-t-il pas
rendu impossible? Le choc de l'orgueil paternel lui fait beaucoup de
mal, il ne dtruit pas son courage et sa lucidit. Plus forte que sa
douleur, une autre sensation la lui fait matriser, la domine, bientt
l'engourdit, celle de rechercher et de vouloir une dcision. Jusqu'ici,
l'hypothse du choix  faire entre son pre et Lucile ne l'a pas
rellement angoiss. La croyant imaginaire et dloyale envers Gaspard,
il n'osait l'accueillir et l'affronter. L'image d'une impasse vers
laquelle il serait peut-tre forc, mais d'une impasse mal dfinie, peu
certaine, l'mouvait parfois d'une terreur brve. Il n'apprhendait que
de la colre et un enttement farouche, mais qui cderait  la prire, 
l'amour... Tout, ce qui abondait en lui d'affection douce et puissante,
le fils en vivifierait sa rclamation de bonheur. Malgr les retours du
doute et les secondes poignantes d'effroi, une certitude lutta, prvalut
en l'esprit de Jean, le rassura toujours aprs la crainte: elle tait
si dbordante, si vigoureuse, si absolue, la tendresse pour la femme
choisie, que l'obstacle devant elle sombrerait...

Hlas! l'obstacle est l mme, rsiste, ne flchira pas. C'est la
premire fois que Jean regarde en face longtemps, de toute son me
raidie et ferme, avec un besoin imprieux de se dcider, l'alternative
qui menace. L'acuit de la rflexion est telle que maintenant la douleur
parat s'abolir. D'une force qu'il reoit des profondeurs de l'tre,
force inprouve jusqu'alors, le cerveau du jeune homme combat le doute,
essaye de rejoindre une solution, de conqurir la vrit. Gaspard est
rude et n'est, pas gnreux: tout de mme, au coeur de Jean se presse et
gonfle la tendresse filiale. Des souvenirs ple-mle dfilent, attirent
la volont. Comment pourra-t-il renoncer au pre chri malgr tout,
qu'il ne doit, pas humilier, qu'il ne veut pas torturer? C'est donc
impossible...

Alors, il faut livrer Lucile et lui-mme au chagrin lourd, inexprimable.
Quelque chose de terrible, comme un spasme d'agonie, saisit l'me
de Jean: comme s'il fallait cela pour ne pas mourir, il se serre la
poitrine d'une main violente... C'est fini dj, l'atroce peine: il
respire longuement plusieurs fois, il est dlivr, il ne reste plus en
lui que du mal paisible.... Des lors l'intelligence a plus de force
pour agir, plus de libert pour savoir. Une clairvoyance plus intense
l'illumine, elle entrevoit, elle analyse avec puissance. Jean est
conscient d'une rsolution que se prpare en lui, de moins en moins
craintive ou douteuse. Il faut qu'il ne doive pas Lucile, qu'il
demeure fidle  l'esprance dont lui-mme l'a ravie. Fut-il coupable
de s'engager  la faire bienheureuse, avant qu'il eut rendu Gaspard
solidaire de sa promesse? Il est possible qu'il n'ait pas agi d'une
faon inattaquable: mais il n'a song ni  l'inconvenance, ni 
l'irrespect d'une telle conduite, il s'est, laiss diriger par une
impulsion vigoureuse de tout lui-mme, avec la certitude qu'il
s'abandonnait au bonheur et au devoir... Il en est sr, il en a l'esprit
comme plus vaste, il n'est plus libre de balancer, de choisir; il
doit, si Gaspard ne faiblit pas, refuser de plier lui-mme. Ah! quelle
tristesse profonde en lui, quel amour de fils, quelle rvolte, quel
supplice de ne pas obir! Et cependant, il faut qu'il dsole son pre,
qu'il se torture lui-mme. Il ne peut contenir l'lan d'un pouvoir
soudain, irrsistible au plus vivant de son tre: il s'agite en lui non
de l'goisme seul, une passion extrme  laquelle il est malgr lui
docile ou mme une crainte d'tre lche envers la jeune fille, mais
un enthousiasme bizarre, moins vague  chaque seconde, le pntrant
davantage et de lumire et d'nergie. D'une vie sourde et constante,
l'ide patriotique en lui s'tait dveloppe, affermie: la conviction
n'tait plus seulement idale, mais impatiente d'agir. Elle vient de
s'mouvoir: une tche lumineuse claire l'esprit de Jean, le sollicite 
la dcision,  la volupt d'tre fort et d'tre bon. Il se souvient
de la rverie intense en face des plaines d'Abraham, plusieurs mois
auparavant, de l'ardeur un moment ressentie pour les humbles de la race.
Comme il fut naturel alors de l'apaiser sans remords, avec la scurit
de l'goisme et de l'indiffrence! Il revient, tout--coup, mais rel,
mais puissant, le dsir autrefois mpris de _rpandre le sourire l o
il y avait des larmes_... Un autre chagrin l'oppresse: il abandonne le
rve du laboratoire, de la science inspiratrice, glorieuse. Oh! quelle
sincrit, quelle passion dj l'unissait  lui! Quelle angoisse de le
briser en lui-mme! La volont fixe est  ce point victorieuse qu'elle
dtourne sans effort le songe brillant, que la vocation admise par elle
y domine avec absolutisme. Pourrait-il, d'ailleurs, sans la tendresse
qu'il faudrait arracher de l'me, garder le mme courage et la mme
ambition devant l'avenir? Il ne l'a jamais peru aussi nettement
ni aussi violemment senti qu' la minute mme, il aime Lucile de
l'affection indicible, douce et forte, merveilleuse et vraie, qui pousse
un homme  devenir le meilleur, le plus nergique et le plus noble qu'il
puisse tre. Dserterait-il  jamais l'pouse lue? Oh! la dchirure du
coeur! la tristesse effroyable! la longue amertume! la source d'aigreur
et de faiblesse! Il ne serait plus le mme homme, il pressent qu'il
aurait perdu la foi en l'amour... Or, il croit  l'amour, il veut y
croire sans cesse. La grandiose vision d'amour, celle o la race
grandit et s'aurole par le convergence des initiatives et des coeurs,
l'illumine de nouveau, le fascine et le stimule. Ah! que devant elle il
est seul et chtif! Mais qu'importe? il ira droit au peuple,  l'me des
humbles, il saura, il parlera, il attendrira, il fcondera, il accrotra
la somme de vie et d'amour... Plus tard, quand son pre aura tout
compris, Jean n'aura-t-il pas fait l'apprentissage du dvouement et de
la puissance? Un tressaillement de joie, presque de dlire, secoue le
jeune homme. Il est en possession de la certitude qui l'affranchit du
remords, sinon de la souffrance: Gaspard sera lui-mme frappe d'amour...

Un bonheur pre inonde Jean, l'obsde: il entrevoit, il sait, il veut,
il exulte...

Gaspard, vaguement positif d'avoir le dessus, commande:

--Il y a dix minutes que j'attends! s'cric-t-il.

La douleur est soudain plus acre aux entrailles du fils.

--Il faudra nous sparer, mon pre? dit-il, et sa voix crve aux
profondeurs de la gorge.

--Es-tu fou? Ah! mauvais fils! Ah! m...

--Jean l'interrompt avec effroi:

--N'en dis pas davantage, je te l'ordonne, ou mieux que cela, je t'en
supplie! Ne me dchire pas de blessures. Si tu savais comme j'ai dj
trop de peine!... Il faut que je te dsobisse, te dis-je! Tu sais
pourquoi? Hlas! rien n'amollit ta... ton orgueil. Mme aprs ton refus
bien... dur, je t'aime profondment: il me semble que je ne t'ai jamais
aim autant, parce que je te fais beaucoup de mal et que j'en souffre
d'une faon inexprimable... Il le faut, te dis-je! Je ne puis faire
autre choix... Oh! qu'il serait facile de nous gurir tous les deux! Tu
n'as qu'un mot  dire. Allons, mon pre, je te le demande au nom de tout
le cher pass entre nous, aie la gnrosit de vouloir, bnis mon amour!

--Tu ne feras pas cela, mon Jean, tu ne m'abandonneras jamais! s'crie
Gaspard, dont l'me de pre a frmi, s'angoisse. A mon tour de supplier!
Je ne puis te permettre ce mariage, je ne puis faire autrement... Est-ce
ma faute? a ferait un scandale. Nous perdrons du prestige, le ridicule
fait dchoir... Tu ne comprends donc pas? J'ai eu tant de misre 
monter,  me faire une place dans le meilleur monde... On rira de nous,
te dis-je, on dgoisera contre nous, on fera de nous des imbciles,
des bouffons, on... je te dclare que c'est stupide, que c'est
impossible!... Et, puis, j'aurai bien du chagrin de le voir partir...

--Avant, longtemps, mon pre, tu me comprendras, je te reviendrai...

--Si tu pars... jamais! crie soudain Gaspard, acerbe, impitoyable, avec
de la rancune plus sombre, plus sauvage, plus concentre.



XIV

CE QUE DISAIT LA FLAMME....

On vient d'apporter au logis des Bernard le merisier de chauffage et les
vivres dont ils avaient tant besoin. Au moment o l'un de leurs voisins,
inopinment; tomba chez eux comme un rayon chaleureux de la Providence,
ils constituaient une famille alanguie par la misre, dchue jusqu'aux
chelons extrmes du dlabrement,  la veille d'tre trangle par les
spasmes de la faim. Ils taient des gens si timides et si fiers, qu'ils
avaient rsolu de ne pas gmir devant leurs semblables et qu'ils se
laissaient mourir, plutt que de forfaire  leur serment de ne jamais
implorer l'aumne...

Ils dprissaient et s'engourdissaient tous, le pre, la mre et les six
enfants, ils se rapprochaient de l'agonie quand les voisins, d'une faon
ou de l'autre, apprirent l'histoire lamentable. Tout prs de la mansarde
o elle avait eu lieu, parmi un essaim touffu de travailleurs, le
docteur Fontaine occupait un bureau, de pratique mdicale. Depuis un
mois,  travers les mes des humbles, la confiance au jeune mdecin
gonflait, la rumeur des loges clatant vers lui grossissait Les
voisins des Bernard, eux aussi, n'ignoraient pas qu'il prodiguait son
intelligence et son coeur aux gueux comme aux ouvriers fort _ l'aise_
et coururent  lui... Aussitt, le soir, il s'est lanc  travers la
nuit, les rafales touffantes et les pres soufflets d'un ouragan de
neige...

Tandis que les Bernard, enfin secous hors de leur lthargie, s'abattent
sur le pain, le fromage et les fruits, goulment, comme sur une proie
des oiseaux carnassiers, avec de petits cris de brutes affames, que
leurs doigts raidis par le froid se dtendent  faire les gestes avides,
Jean Fontaine s'introduit au milieu d'eux. Pour ne pas irriter les
misreux farouches, les voisins ne leur avaient dlgu que l'un d'entre
eux, celui qui avait dnich tout ce malheur horrible. A l'instant,
celui-l, un travailleur lui-mme, attise le feu qu'il vient de faire
jaillir au sein d'un pole malingre, dvor par la rouille. Les yeux
de Jean s'appesantissent de larmes au tableau d'innarrable dnment,
d'assouvissement froce. L'homme est si hve et dcharn, la femme est
si jaune et amincie, les enfants, quatre garons et deux petites filles,
si ples et chtifs! Jean regarde les faces terreuses, les chevelures
dsordonnes, les bouches gourmandes, les yeux baigns d'une volupt
stupide, les haillons, les quelques meubles et ustensiles vieillis,
misrables. Un long frisson de misricorde empoigne le jeune homme, un
dsir intense de bont l'embrase. Ils n'ont pas encore dit une parole
de reconnaissance ou de joie, les pauvres tres affols par la rage
d'apaiser leur faim: Jean attend qu'elle clate de leur cerveau
reprenant connaissance de la vie...

La flamme,  l'intrieur du pole, palpite et s'agrandit. Plus vive, la
chaleur se dverse, inonde la pice qui dgle. Avec des cris de btes
satisfaites encore, d'un instinct puissant de revivre, les Bernard se
tranent jusqu'au brasier. Jean la voit briller et sourire, jusqu'au
milieu de la petite ouverture, la flamme souple et bienfaisante. Il se
laisse blouir, subjuguer par elle. Joyeuse trangement, d'une voix
ardente, elle tient un langage, et c'est confus, grave et tendre, et
cela malgr lui l'attire...

Il fait, cho d'une me lointaine  la jubilation du voisin, orgueilleux
de son dvouement, du bien-tre qu'il ramne  tous ces gens terrasss
par la douleur. Il s'est cri:

--Bont du ciel! Que a fait du bien de les voir! Pensez-vous? Monsieur
le docteur, si vous les aviez vus quand on les a trouvs, le coeur vous
aurait fendu. Regardez-moi cela, ils ressuscitent, ils sourient: que
c'est bon d'tre charitable!

--C'est un devoir et un grand bonheur! dit Jean, vaguement.

--Comment te sens-tu, Bernard? Es-tu assez fort pour me rpondre?
interroge le voisin.

Un sourire, en effet, se rpand sur le visage du pre, un feu vif a
tressailli aux profondeurs de son regard. Cette flamme, comme celle du
brasier, fascine Jean, le bouleverse d'un attendrissement mystrieux...

Il ajoute lui-mme pour que Bernard, le gueux s'apprivoise:

--Nous sommes vos amis... N'aie pas honte!... Nous savons que ce n'est,
pas de ta faute. Je suis mdecin, je comprends tout...

--Bien vrai? dit enfin Louis Bernard, les prunelles dmesures, mais
d'o l'hbtude enfin se retirait.

--N'ai-je pas bien devin, mon ami? rpta Jean, c'est la maladie qui
t'a dcourag... Sur ton visage, j'aperois beaucoup de vaillance...
Tu es brave, si brave, qu'au jour de la misre noire tu n'as pas voulu
qu'on allt mendier...

Un coloris soudain transforma les traits de l'ouvrier, son front,
s'rigea fier comme celui d'un roi. Jean ne se lassait pas de contempler
la flamme  chaque instant plus radieuse, plus attirante un fond des
yeux adoucis par le martyre, lectriss d'esprance. Qu'elle est
mystrieuse, l'aurole ceignant la tte difforme et salie!

Louis Bernard s'est exclam, vibrant:

--Oh! monsieur! que vous tes bon de ne pas me croire un lche! J'avais
toujours esprance... Je voulais me remettre au travail, je n'ai pas
pu... Dans ma famille, on ne qute pas, voyez-vous... Il faut que ce
soit des gens comme vous deux pour que je ne me fche pas!...

Et il narra la simple et affligeante histoire. La mre, chevele,
maigre  vous figer de peur, sembla revivre elle-mme, accumula des mots
de souffrance et de gratitude. Les enfants, sauvages d'abord, idiots
et muets, s'veillrent  l'exubrance, parlrent, se lancrent avec
allgresse des taquineries, des clats de rire. Sur les visages des
garons et des petites filles, Jean contempla une lueur chaude qui tour
 tour fulgure et se voile un peu. Il sent combien les sons de leurs
gorges vibrent de joie ardente. Il revient au rayon d'orgueil et de
vitalit, plus frmissant que tout  l'heure, dont les yeux de Louis
se sont allums. Il regarde la physionomie de l'pouse se ranimer,
s'irradier vite, s'embellir de confiance et de tendresse. De nouveau, il
se laisse retenir, mouvoir par la flamme du pole vaillante
et bonne. Elle s'est fortifie, elle s'est pandue, elle est devenue
profonde. La rumeur de sa chanson, de ses clats d'ardeur n'est-elle pas
triomphale? Jean l'coute d'un ravissement de tout lui-mme on se mlent
du rve et de la mditation lucide. Ce qu'elle module ainsi, ce qu'elle
exalte, en un rythme large et chaud, n'est-ce pas la rsurrection 
la vie de tout une famille de la race, le renouveau de l'amour et de
l'ambition en l'me d'un foyer? C'est par elle, par la gnrosit des
frres, que renaissent le nimbe d'allgresse vibrant, aux joues des
petits, la flambe d'intelligence et d'amour dont ptille le sang du
pre, le brasier de tendresse revenu au coeur de la mre. Et, n'est-ce
pas elle encore, cette ivresse dont Jean tressaille, exulte, est
consum, l'ivresse d'accrotre la vigueur, la beaut, la puissance,
l'espoir de la race? Il faut raviver l'nergie, l'orgueil de ces
gens-la, pour qu'en dborde autant de force et de bont que possible.
Jean Fontaine longuement s'attache  la flamme intense aux yeux des
garons et des petites filles: qui peut deviner ce que fourniront  leur
race les intelligences qu'on ranime, les coeurs dont on rchauffe l'lan
vers l'effort, et la bont? Oh! qu'il est heureux, Jean Fontaine, en
face de la vie qu'il soutient, qu'il acclre, qu'il accumule, d'avoir
t fidle au rve de sacrifice, de compassion infinie!...

Quand le rcit des poux Bernard est achev, Louis devient la proie
d'une confusion bizarre et conclut avec modestie:

--C'tait fou, monsieur le docteur, de m'entter comme cela! Mais je ne
pouvais faire autrement...

Jean, les yeux lourds de larmes, ne peut rien rpondre  l'ouvrier fier:
il coute, navr de bonheur, la flamme qui chante la folie de l'hrosme
ternel de France... ................................................

Des pleurs de misricorde trs doux roulent nombreux sur les joues
de Lucile Fontaine. Jean a fini d'voquer le tableau de misre, de
dpeindre avec un accent de victoire la restauration du foyer dchu...
L'motion de la jeune femme bientt se dplace, elle pense de la famille
renaissante  l'poux fort, et magnanime. Le coeur entier de Lucile
frmit de lui appartenir. D'un long regard creus d'une tendresse
perdue, elle admire, elle caresse. Il semble qu'un rayonnement nouveau,
plus pur qu' l'ordinaire, resplendisse au front de Jean ce soir. Elle a
beau se rappeler toutes les nuances de lumire dont le visage nergique
s'illumine, elle est sre qu'un enthousiasme plus beau le transfigure.
Les yeux de l'poux s'garent en une vision de douceur: elle n'ose la
dtruire et garde un silence d'amoureuse...

La pice o leurs rves vivent d'amour n'est, pas vaste. Il est modeste
en sa parure de meubles, de cadres et de bibelots, mais il mane d'eux
comme un parfum d'extase. Lucile a transfus pour ainsi dire, son me
de femme qui aime en chacune des humbles choses, et toutes elles
tressaillent d'une joie subtile et profonde. Jean qui souffre d'avoir
tourment son pre et d'en attendre encore le pardon, a fait ouvrir 
l'un des murs une chemine comme il y en avait une au foyer paternel,
une chemine  la faon de jadis. Elle n'est pas leve, elle n'est pas
large, elle est modique, mais elle ressemble pour la forme et l'me 
celle qu'il n'oublie pas...

Tandis que l'ouragan se lamente au dehors et que les tourbillons en
vagues sifflantes dferlent, qu'un froid tranchant pntre jusqu' la
moelle des passants, des bches rougeoient au fond de la chemine. La
flamme lance, droule ses plis riches de pourpre et d'or. Comme une
draperie mouvante, une clart rose ondule, colore mollement l'espace
et les traits des poux... Jean la regarde se dployer et frmir, se
souvient d'une autre flamme, de celle qui chante au pole des Bernard
l'hrosme et la fraternit... Alors que Lucile, enivre d'un rve
sublime, a l'hallucination que le feu de l'tre l'embrase elle-mme...

Une intuition subtile et brusque enfin l'veille: Jean, trop longtemps,
demeure loin d'elle. N'a-t-il pas assez livr de lui-mme  la famille
des gueux? Elle dsire que son coeur s'loigne d'eux pour lui revenir:
elle a un besoin indicible qu'il ne batte plus que pour elle seule...

--Je commence  tre jalouse, dit-elle, avec un reproche voil d'exquise
tendresse.

--Jalouse? questionne Jean, avec une raillerie trs affectueuse Je ne te
comprends pas, Lucile...

--A te voir sourire; je sais que tu as compris. Tu veux que je parle,
n'est-ce pas? Je connais tes ruses!

--Puisque mon sourire a parl le premier...

--Ah! Jean! c'est habile autant qu'il y a moyen de l'tre, mais tu ne
m'chapperas pas, tu m'entends! dit-elle, beaucoup plus gaie.

--Nous allons bien voir. Et d'abord, c'est  ton tour de parier...

--J'ai dit tant de choses dj...

--Je ne m'en souviens plus.

--Jean! s'cria Lucile, avec une protestation vive de tout son tre.

Comme il fallait peu de chagrin pour la faire beaucoup souffrir! Jean
eut le remords de sa plaisanterie malicieuse:

--Tu fus jalouse, en effet, dit-il avec finesse.

Un cri profond d'amour se prcipite des lvres de la jeune femme:

--Jalouse, oui, jalouse! Ton coeur tait si loin de moi!

--Quelle erreur! nos coeurs ne s'loignent jamais l'un de l'autre.

--Je les veux plus prs encore!...

--Regardons-nous longtemps, Lucile...

Aprs le regard o longtemps ils se redisent, leur union douce et
merveilleuse, Jean continue:

--N'est-il pas vrai que nous ne sommes jamais loin l'un de l'autre?...

--Tu ne regretter rien, mon Jean bni? dit-elle, avec tant de gratitude,
qu'il en a le coeur bien faible d'ivresse.

--Je t'aime! s'crie-t-il, Je ne t'ai jamais aime comme ce soir! Il me
semble que tous les jours, dans l'avenir, je ne t'aurai jamais aime
autant qu' ceux qui viendront. Rvons ensemble, veux-tu? Comme tu avais
tort d'tre jalouse de la flamme! C'est elle que tu hassais, n'est-ce
pas? Regarde comme elle est chaleureuse, comme elle est tendre, comme
elle est certaine! Elle enveloppe, elle illumine, elle inspire, elle
chante! Ecoute les sons joyeux, la mlodie profonde. Tu l'entends, ma
Lucile bien aime? Mon langage est presque celui d'un enfant, mais il
est grave et mystrieux comme le vrai bonheur. Comme elle est forte,
comme elle est suave, la flamme de notre foyer! N'en sois pas jalouse,
elle se rjouit de notre amour. Ecoute-la bien, c'est de nos mes
qu'elle tressaille. Plus je l'entends, plus j'coute l'harmonie de ton
me. Et ton me, n'est-ce pas la mienne? Sans la lumire si douce reue
de la tienne, qu'est-ce que la mienne serait devenue? Quand je contemple
ainsi la flamme, ne sois pas jalouse, ma Lucile bnie, j'y vois tes
grands yeux noirs s'clairer ou s'approfondir... Je songe  leur
franchise,  leur ardeur si bonne... N'est-ce pas ton me qui m'a rendu
brave et content de vivre? Comme je t'aime! Comme je suis heureux!
Sans toi, je n'aurais jamais eu le courage d'aimer le peuple. Si je me
dvoue, si je suis fort et si j'ai piti, si je rchauffe des coeurs et
ranime des volonts, si j'ajoute  ma race de la vie et de l'amour, si
je sens crotre en moi le dsir et la puissance d'tre utile, je le dois
 la tendresse qui brle au fond de tes beaux yeux noirs... Ne sois pas
jalouse de la flamme, elle s'meut de nos mes, elle chante l'amour, le
ntre, celui de la race, de la patrie...

Lucile,  travers un sanglot, balbutie:

--Les bches ne durent pas longtemps, mais la flamme vit toujours...

Des larmes aux yeux des poux jaillirent, ils ont cru entendre la
flamme veiller le premier cri de l'enfant qu'ils dsirent...
..............................................


Une longue aspiration d'air soulve la poitrine de Gaspard Fontaine.
Beaucoup de chagrin s'amasse en lui, l'oppresse, et bien des fois le
coeur du vieillard ne peut tout le contenir, s'ouvre s'ouvre d'un grand
soupir qui diminue la souffrance. On dirait, en effet, qu'il n'est plus
le mme, qu'en peu de mois il a faibli, qu'il est humili, le fier
parvenu, qu'il va s'crouler bientt, le robuste homme d'affaires. Comme
il a les traits amincis par du songe et de la peine, comme il a le
regard lointain, lourd de sagesse et de repentir!

--Pourquoi n'as-tu rien a me dire? implore Yvonne Desloges. J'ai besoin
de ta force.

Elle a triomph de l'orgueil, elle vient de rvler sa dception, le
martyre de ne plus tre aime...

Gaspard, enfin, d'une voix bouleverse que Jean n'avait jamais entendue,
murmure:

--Quand on n'a plus de joie soi-mme, est-on capable d'en fournir aux
autres?

--Tu penses  Jean, mon pre? Oh! pardon! s'crie la jeune femme,
impulsive.

--Comme je l'aimais, sans le savoir! Quand il est parti, je ne le lui ai
pas dit, mais cela m'a dchir! La colre a tenu bon, c'est elle qui
m'a empch de le retenir. Eh! bien, je n'ai pas cess d'en avoir
du chagrin, mais du chagrin...  tel point que je voudrais toujours
pleurer! Il est si bon, si ardent, si affectueux, mon Jean! Il me
ressemble, tu sais: c'est, de l'nergie, du caractre! Et puis, je lui
ai fait du mal: il doit souffrir, n'est-ce pas?

--Nous souffrons tous, mon cher papa...

--C'est vrai... Pardon, ma petite fille! Tu m'apprends ta peine, je me
fche: tu m'arrtes, tu ne veux pas que je me fche. Tu veux endurer
sans te plaindre. Qu'est-ce que tu veux que je fasse, que je te dise? Je
suis rude, je n'ai pas le don de gurir ces choses-l, moi. Qu'est-ce
que tu veux, ma pauvre Yvonne? Viens me voir, souvent, si cela te fait
du bien. Nous... serons tristes ensemble...

Ils redescendent au fond de leur tre si dsol. Tandis que la flamme,
au sein de l'tre, palpite et s'gaye, Elle ne se lasse pas d'tre
claire, d'tre orgueilleuse. Elle s'lance, elle s'largit, elle
s'incline comme des fleura de pourpre  la brise, elle s'agite comme des
drapeaux. Comme elle est heureuse de vivre! Elle crpite d'allgresse et
d'exubrance, elle module un air de triomphe.

Au dehors, l'ouragan traverse lea plaines d'Abraham d'une norme
clameur. Yvonne et Gaspard se sentent l'Ame plus glace, plus lugubre,
quand des gmissements plus aigus les branlent d'un frisson. Ils
s'empressent alors, d'un lan instinctif, de revenir  la flamme douce
et gaie. Le pre,  la voir aussi bienfaisante, aussi gnreuse, prouve
une sensation inconnue d'apaisement et de bont... C'est comme si
la douleur au plus intime d'elle-mme s'en allait trs loin, calme,
bnigne, lorsqu'Yvonne entend la flamme vivre et lui murmurer de
l'esprance...

Gaspard, hlas! avec une maladresse cruelle, suggre de la consolation:

--a durera peut-tre pas, l'indpendance de ton mari?

Farouche, elle rplique:

--Il ne m'aimera jamais!...

--Tu le vois bien que je ne peux rien faire!

--Main oui, puisque nous sommes tristes ensemble...

De la chemine vient une chanson grave et tendre qui berce, endort peu 
peu leur tristesse...

--Il est si facile de te gurir, mon pre! dit Yvonne timide.

--Tu yeux que je le fasse revenir  moi?

Une gne durcit le visage du pre, quelque chose d'agressif a fait la
voix sche. Yvonne en a du malaise  travers les nerfs et devient plus
humble encore:

--J'ose  peine dire oui...

--Plus tard...

--Mais pourquoi?

--Tu le sais bien! J'ai de l'indulgence, de la bont, ce soir. Tous tes
jours, le remords me serre au coeur, mais il y a des heures--j'ai honte
de t'avouer cela--quand je me retrouve au milieu de mes affaires, dans
le train de la besogne, de la distraction, quand je redeviens Gaspard
Fontaine le millionnaire et que je me sens moins son pre, il y a des
heures o j'ai souvent contre lui de la fureur sourde et de la rancune.
Cela diminue, mais il en reste encore. Mais oui, c'est le premier jour
o je ne l'ai pas offens, pas du tout! Ah, j'espre que c'est fini!
comme a fait du bien!...

--Ce sera demain...

--Plus tard... Je le reverrai quand j'aurai plus souffert, quand j'aurai
le droit de ne plus Rougir...

--Eh! bien, moi, je le verrai demain! Je ne l'ai vu qu'une fois depuis
son mariage, j'ai refoul le besoin d'aller vers lui, je lui aurais tout
dvoil: quelle honte! Ah non, je ne peux pas lui confier ma douleur!

--Vas-y, ma fille! comme il va te gurir, lui!

Un clat de joie plus intense, plus victorieux, jaillit de la flamme.
Elle s'anime davantage, il semble qu'elle exulte...

Une rafale stridente hurla, remplit la maison d'effroi et de plaintes.
Mais la flamme ne s'effraya pas, continua le chant de bonheur...

--Qu'as-tu, mon pre? s'cria Yvonne, terrifie d'une angoisse confuse.

Gaspard, une main rive  la poitrine, l'autre crispe sur le bras
gauche du fauteuil, se tenait droit comme un arbre rigide, une stupeur
fixe aux prunelles.

--Ne t'inquite pas, mon enfant, dit-il bientt, avec une douceur
trange. Attends un peu que ce soit plus clair en ma tte... Au bruit de
la rafale, une pense m'a saisi, m'a fait peur, m'a boulevers, me fait
comprendre une foule de choses... Eh bien, oui, ma petite Yvonne, sous
nos pieds, autour de nous, c'est la plaine d'Abraham. Il m'a sembl
entendre les gmissements innombrables des morts. Ils m'ont accus, ils
m'ont ordonn. Comme il a raison, mon Jean! C'est pour nous qu'ils ont
aim jusqu' la mort! Je comprends ce que Jean voulait, ce qu'il a fait:
il faut de l'amour toujours...

Yvonne, comme en rve, murmure:

--Pourvu que la flamme ne s'teigne pas aux foyers de la race, les
ouragans sifflent en vain pour la dtruire...

Yvonne et Gaspard se remmorent l'enthousiasme de Jean. L'une sent que
les tches magnanimes engourdiront son martyre; l'autre veut tre digne
de son fils, veut agir, veut aimer... Tous deux ainsi se laissent
pntrer par l'loquence de la flamme. Elle ne se lasse pas de rire et
de chanter, la flamme allgre et bonne. Elle est large, elle est forte,
elle verse des lueurs de rve, de mystre et de clart profonde. Comme
elle est ancienne, la flamme canadienne-franaise, comme elle vibre de
puissance et d'hrosme! Sur les plaines d'Abraham, elle veille, elle
est plus grande, elle est plus radieuse, parce que l'me des braves
l'attise, parce qu'elle est immortelle...

FIN



TABLE DES MATIRES



Prface

I.--Au ras des cimes.

II.--Les ailes  terre.

III.--Un adonis qubcois.

IV.--L'apathie gnrale, immense.

V.--Au foyer des Bertrand.

VI.--La chanson d'Isabeau.

VII.--Le rve de fraternit.

VIII.--Le visage merveilleux de reconnaissance et de loyaut.

IX.--Le sanglot de Thrse.

X.--La jolie amricaine.

XI.--La dtresse profonde.

XII.--L'idylle de bont.

XIII.--Le pre et le fils.

XIV.--Ce que disait la flamme.





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If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
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request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
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that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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