Project Gutenberg's Contes de Nol, by Madame Henri de La Ville de Mirmont

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net


Title: Contes de Nol

Author: Madame Henri de La Ville de Mirmont

Release Date: January 12, 2005 [EBook #14677]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE NOL ***




Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed
Proofreading Team. This file was produced from images generously
made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica).









_Madame DE LA VILLE DE MIRMONT_

Contes de Nol

  _Qu'il est doux, qu'il est doux d'couter des histoires,
  Des histoires du temps pass;
  Quand les branches d'arbres sont noires,
  Quand la neige est paisse et charge un sol glac_.

A. de Vigny. _La Neige_.





1906


NUIT DE NOL

_A Jean._



I

L'arbre de Nol, un robuste sapin de la montagne, s'lve droit,
imposant et un peu nu, dans la grande pice lambrisse de vieux chne.
Ses bougies, en trop petit nombre, clairent mal les coins dlabrs;
mais, dans la haute chemine, une norme bche envoie sur le plancher,
soigneusement lav, sur les meubles, modestes et brillants, une chaude
et joyeuse lueur rouge. Sapin et bche viennent de la grande fort
silencieuse o la brise de la montagne veille en passant la senteur
humide des feuilles, la fort majestueuse, aux profondeurs de
cathdrale, o la lumire, filtrant  travers les rameaux sombres, fait,
sur l'pais tapis d'aiguillettes rousses qui cde sous les pas, une
ombre mauve, mystrieuse et douce. On a vu grandir l'arbre auprs de
la clairire aux myrtilles; c'est un ami. Voil dj longtemps qu'il
tait destin  faire la joie de la veille de Nol. Le pre Jousse,
possesseur de ce coin de bois, l'avait promis aux enfants du pasteur.

--Vous voyez ce sapin, leur disait-il; il est pour vous quand il sera
assez gros. Lorsque vous le verrez tout allum dans votre maison, un
soir de Nol, vous penserez: C'est le pre Jousse qui l'a lev pour
nous! Il n'est pas un ingrat, le pre Jousse, que diable! Il n'oublie
pas les soins et les remdes que votre maman a donns  sa pauvre
vieille quand elle a pens mourir!

La bche aussi vient du bois du pre Jousse; c'est encore une amie.
N'est-elle pas une branche de ce grand mlze frapp par la foudre et
couch par terre comme un gant mort! Que de fois, l't, il a servi de
banc  toute la famille! Que de fois les petits ont couru sur son dos
arrondi!... C'est pour cela qu'elle brle si bien, la grosse bche! De
son centre embras sortent mille petites langues bleues et jaunes; de
temps en temps elle lance une fuse d'tincelles, comme pour rire aussi,
quand les autres rient.

Et l'on rit tout le temps. Pensez donc! quatre vigoureux enfants: un
garon de dix ans, une fillette de neuf, et deux garons de cinq
et quatre ans, au fond d'un coin perdu des Cvennes, dans un vieux
presbytre, ancien chteau en ruine perch sur le flanc de la montagne,
au-dessus d'un torrent, et qui laisse passer le froid et le vent par
toutes ses fentes. Or, il est sillonn de lzardes, comme un vieux
visage, de rides. Les contrevents vermoulus tiennent  peine. Il faut
absolument tre gais, il faut savoir se suffire  soi-mme, il faut
s'aimer bien fort pour oublier les privations sans nombre que la
mauvaise saison amne avec elle. Maman, la douce et jolie maman blonde,
toujours occupe des autres, et grand'mre si vaillante, si vive encore,
ont beau s'ingnier, faire des miracles, tirer des ressources de rien,
accumuler pendant la saison chaude provisions sur provisions, penser 
tout, prvoir tout, l'hiver est cruel; et il dure tellement qu'il n'y a
presque pas de printemps et d'automne. L't, par exemple, c'est autre
chose; l't, c'est fte tout le temps. A peine la dernire neige
est-elle fondue que les champs se couvrent d'une verdure intense. La
fort devient le domaine des enfants; elle leur livre ses trsors:
fleurs, mousses, lichens, lierres, myrtilles, myrtilles surtout.
Agenouills devant les plants moins hauts qu'eux, les petits, de leurs
doigts agiles, portent sans s'arrter les baies d'un noir bleut de
l'arbuste  leur bouche gourmande et barbouille. Le torrent, qui coule
maintenant si frileusement sous le presbytre, se rveille alors,
subitement gonfl, et chante sa joyeuse chanson. On va pcher ses
truites pointilles de rouge qui se cachent si bien sous les pierres
plates, ses petits poissons d'argent qu'on prend, tout frtillants, 
pleines bouteilles. On se baigne en son eau cristalline. On accompagne
papa dans ses tournes. Les rudes montagnards aiment les blonds enfants
du pasteur; ils ont toujours quelque chose  leur montrer: un veau
nouvellement n, une porte de lapins. D'ailleurs, s'il est formellement
dfendu de rien demander, il est bien permis d'accepter: le pain bis est
si bon avec une paisse couche de beurre frais! Puis, lorsqu'on a t
trs sage, on va avec maman et grand'mre aux marchs des environs faire
les approvisionnements. La vieille carriole est attele. Le chemin monte
et descend tout le temps: quand il monte il faut s'avancer sur le devant
de la voiture pour ne pas soulever le pauvre Ali qui n'est pas trop fort
pour tout ce monde; quand il descend il faut se masser en arrire et
faire contre-poids, la carriole n'ayant pas de frein. Dans les boutiques
du bourg, il y a des merveilles: des jouets depuis cinq centimes jusqu'
deux et trois francs! Et les sucres d'orge dans les bocaux de verre, et
les animaux en sucre rose, et les billes, et le chocolat envelopp dans
des images! Si l'on a t bien obissant, si l'on ne s'est pas fourr
sous les jambes des chevaux, dans la place encombre de charrettes, si
l'on n'a rien demand, si l'on ne s'est pas perdu au milieu de la foule,
on a droit  une petite rcompense.

Mais l'hiver, rien de tout cela. La neige, toujours la neige. Les
visites sont impossibles: la neige comble les routes; et, rien que pour
ouvrir la porte extrieure, il faut dblayer les environs. Ou bien, s'il
a gel, le chemin est une glissoire trs amusante, mais beaucoup trop
dangereuse. Quand le temps est beau, que la neige durcie resplendit
sous un clair soleil, on attelle Ali et l'on va en traneau. C'est trs
amusant; mais il fait si rarement beau!

Aussi, comme les journes sont longues,  voir tomber les flocons blancs
derrire les vitres, et comme on attend Nol! Maman et grand'mre ont
fait leurs commandes  Paris,  la belle saison, quand le facteur venait
tous les jours encore, et que l'on pouvait aller chercher les paquets
 la station du chemin de fer, trs loin, l-bas, dans la plaine. La
caisse est arrive depuis longtemps avec cette inscription en noir:
Bon March--Fragile. On l'avait mise dans la chambre d'amis, toujours
pleine en t, mais vide en cette saison. Les enfants pouvaient aller la
voir et tcher de deviner ce qu'il y avait dedans. Dfense d'y toucher,
par exemple! Depuis une semaine, la caisse avait t ouverte et l'entre
de la chambre d'amis interdite aux enfants. Ils s'taient engags sur
l'honneur  n'y pas pntrer et avaient tenu parole. On regardait bien
par le trou de la serrure, mais la cl empchait de voir. Maman et
grand'mre taient trs affaires: elles prparaient les belles chanes
de papier de couleur, les paniers pour les bonbons, les noix dores;
elles mettaient des ficelles aux biscuits, aux pommes conserves tout
exprs pour l'arbre. Enfin le grand jour est arriv. Le sapin du pre
Jousse, dracin et transport par Chamay, le charron, est l, par,
brillant! Comme il est beau! Comme il a l'air majestueux et grave! Il
tend ses rameaux flexibles d'un air de douce protection, il semble
dire:

--Me voici, mes petits amis! Je suis envoy par des coeurs
reconnaissants. J'ai quitt pour vous la fort o j'ai grandi libre et
heureux; j'ai secou dehors ma robe blanche pour venir orner ce soir
votre demeure toujours ouverte  ceux qui souffrent. Aussi mes branches
portent avec joie, pour vous, jouets et friandises. Rjouissez-vous avec
moi!

Ah! il n'est pas besoin de le dire, de se rjouir! C'est dj un tapage
infernal. Grand'mre se bouche les oreilles, papa et maman demandent en
vain le silence.

--Voil mon cheval de bois, voil mon cheval de bois! crie  tue-tte
Odet, le plus petit, gros bonhomme joufflu, dont les grands yeux noirs
brillent comme des diamants sous ses boucles dores.

--Et moi, voil ma trompette, ma belle trompette que j'ai demande! dit
Jean, joli garonnet de cinq ans, blond aussi, mais plus frle, dont
les yeux bleus profonds, les traits dlicats et volontaires forment un
parfait contraste avec la rondeur nave de son cadet.

--Ma poupe, ma poupe! s'crie en extase Marie, l'unique fille, la
petite maman dj srieuse de ses frres. Elle est bien plus belle que
la poupe de grand'mre, que j'aime bien, pourtant. Elle a des cheveux,
de vrais cheveux d'enfant qu'on peut peigner, et non pas un chignon noir
en porcelaine, comme l'autre! Elle est justement habille de bleu, comme
je le dsirais tant!

--Et moi, et moi, je vois le couteau de grand garon dont j'avais envie!
s'exclame Franois, le fils an, l'homme en second de la famille, l'ami
et le compagnon de son pre. Je n'esprais pas qu'on me le donnerait
encore. Il a une serpette pour couper les btons et pour les tailler,
quel bonheur! Faisons une ronde autour de l'arbre, tu permets, papa?

--Certainement.

--Venez, Mariette, dit Franois,  la vieille bonne qui contemple
l'arbre, sre, elle aussi, de n'avoir pas t oublie.

Et les voil qui tournent comme des fous, jusqu' ce que les petits
tombent, extnus.

--Maintenant, c'est assez, dit le pre. Venez vous asseoir un tout petit
moment l, auprs de la grande bche qui donne si chaud et qui brle si
bien; je vous expliquerai ce que c'est que Nol et pourquoi nous sommes
si heureux quand c'est Nol.

--Je le sais, dit Jean. Nol, c'est quand Jsus est n dans une crche!

--Et pourquoi sommes-nous si contents, quand c'est Nol?

--Je le sais, moi aussi, dit Odet, dont la figure panouie s'panouit
encore. C'est parce qu'il y a un arbre avec des joujoux et des pommes et
des gteaux, et un pudding qui brle avec du rhum,  dner, et parce que
nous restons levs jusqu' dix heures, comme les grands, et que tu nous
racontes des belles histoires.

--Et que, le lendemain, nous trouvons des jouets dans nos souliers,
reprend Jean.

--Oui, mais pourquoi, nous, les grands, ftons-nous ce jour-l en vous
donnant toutes ces joies?

--Parce que vous tes un bon papa et une bonne maman et une bonne
grand'mre, et que vous nous aimez, dit en rougissant la blonde Marie.

--Oui, sans doute; mais c'est aussi parce que nous sommes contents
nous-mmes. Et nous sommes contents parce que la nuit de Nol, il y
a plusieurs sicles, dans les champs de la Jude, comme les bergers
gardaient leurs troupeaux, tout  coup ils ont vu le ciel s'ouvrir, une
grande multitude d'anges a paru, et qu'est-ce qu'ils disaient, Franois?

--Paix sur la terre, bonne volont parmi les hommes!

--Oui, et cela veut dire: hommes de la terre, Dieu vous aime malgr vos
pchs, puisqu'il vous envoie son Fils pour vous sauver. Alors, suivez
son exemple, aimez-vous bien fort, vous aussi, les uns les autres, et,
puisqu'il vous sacrifie ce qu'il a de plus prcieux, vous,  votre tour,
sacrifiez-lui vos haines, vos querelles, votre gosme: soyez en paix
entre vous, ayez de la bonne volont, de la bienveillance les uns envers
les autres.

--Vi, dit gravement Odet. Et quand on donnera les affaires?

--Tout de suite, mon bonhomme. Je vois que vous tes trop impatients
pour m'couter; aprs, vous serez peut-tre plus attentifs.

A ce moment un coup de marteau vigoureux retentit dans le silence de la
nuit et fit trembler la vieille maison.

--Qui peut bien venir  cette heure et par ce temps horrible, car il
neige  gros flocons, dit grand'mre avec inquitude, en regardant 
travers les doubles fentres,  un endroit o le contrevent manquait.

--Je vais voir, dit M. Malprat.

--Moi aussi, moi aussi, je voudrais voir, j'irai avec toi, disent les
enfants.

--Non, mes petits. Il fait trop froid dans la cour. Attendez-moi; je
reviendrai avec celui qui frappe: quel qu'il soit, il aura une place
auprs de la bche de Nol.

Tous coutent, anxieux. Au bout d'un temps assez long, car il faut
dgager la porte, on entend un double pas d'homme, puis le pasteur
entre, suivi d'un grand montagnard. Celui-ci enlve sa cape, alourdie
par la neige, et secoue ses bottes sur le seuil.

--Bonsoir, Mesdames et la compagnie, dit-il d'une voix forte.

--Bonsoir, Monsieur, lui rpond-on.

--Lucie, vite un grog  Monsieur, dit le pasteur  sa femme. Il vient de
loin et le froid pince terriblement.

La jeune femme se hte de prparer la chaude boisson, mais elle ne peut
s'empcher de dire, en la lui prsentant:

--Vous ne venez pas chercher mon mari, j'espre. Monsieur? Il fait trop
mauvais pour sortir, ce soir.

--Je vous fais pardon, Madame, dit l'homme, tout honteux de troubler la
jolie fte de famille. C'est pas pour moi, c'est pour ce pauvre mal
en point de pre Lecointre. Il est tomb d'une attaque en sortant du
cabaret, ce matin, et il est quasiment mort  c't'heure. Et sa femme m'a
dit comme cela: Voisin Leblanc, allez donc prier M. le Ministre qu'il
vienne voir mon pauvre homme qui est bien peu en tat de paratre devant
le bon Dieu; qu'il vienne pour l'amour du Christ: s'il mourait sans
avoir entendu une bonne prire, je ne me consolerais jamais. Et je suis
parti, car la pauvre vieille me fendait le coeur tant elle pleurait;
mais je vois que je tombe bien mal ici, dans cette fte.

--A-t-on fait chercher le mdecin? demande grand'-mre.

--Non, on ira demain matin. C'est qu'ils se font payer gros quand on les
drange la nuit, et avec ce temps, les mdecins.

--Alors le danger n'est pas trs pressant, dit la jeune femme: tu
pourrais bien attendre le jour toi aussi, Fred, comme le mdecin... Mais
un regard svre de son mari la fit s'arrter, confuse.

--J'irai, dit-il simplement.

--Vous savez qu'il neige  gros flocons; les chemins disparatront
bientt, la nuit est horrible; pas une toile ne se montre: vous vous
perdrez, Fred. Pensez  mon anxit,  celle de votre femme, de vos
enfants: on a tant besoin de vous ici; songez-y--dit grand'-mre,
suppliante.--Au moins vous retournerez avec Monsieur Malprat,
ajouta-t-elle en s'adressant au visiteur.

--Ah! non, par exemple! Je vais coucher  l'auberge; je ne m'aventurerai
pas une seconde fois sur la neige, surtout maintenant qu'il fait nuit.
Je fais ma commission, moi; mais, si j'ai un conseil  donner  Monsieur
le Pasteur, c'est de patienter jusqu' demain lui aussi. Nous partirons
ensemble. Alors, pour sr, nous nous tirerons d'affaire.

--Et si Lecointre meurt cette nuit?

--Tant pis, ma foi! ce sera pas de notre faute. Il avait rien qu' ne
pas se griser au cabaret comme un pas grand chose qu'il est, pour tre
saisi par le froid,  son ge!

--Lucie, ma chrie, aie la complaisance de prparer ma grosse pelisse
fourre, mes bottes pour la neige, le fez que tu m'as port de Nice,
l'an dernier, il tient bien chaud, mes gants de laine. Vous, Mariette,
vite un morceau de n'importe quoi, l, sur le coin de la table, je vous
prie. Puis j'irai seller Ali et nous partirons. Il est six heures; 
cause de la neige, mme en marchant bien, nous ne serons pas arrivs
avant minuit; nous attendrons le jour pour repartir, et nous serons de
retour demain, vers l'heure du djeuner.

--Mais au moins, ne t'en va pas avant d'avoir donn les joujoux. Oh!
papa, nous ne voulons pas fter Nol sans toi! dit Franois. Pense comme
nous serons tristes, alors que nous serions si heureux, si tu restais!

--Oui, mais moi je ferais le contraire de ce que je prche. Vous vous
souvenez de ce que je vous disais, il y a un instant  peine,  propos
de Nol? Eh bien! que cela me drange ou non, je dois avoir la bonne
volont d'aller rpter  ce vieillard qui va mourir justement ce que
les anges annonaient  la terre il y a deux mille ans bientt: que Dieu
l'aime et qu'il lui pardonne s'il se repent. Il n'y a pas un instant 
perdre; songez donc: si,  cause de vos joujoux, j'arrivais trop tard,
quel remords!

Les petits ne l'coutaient pas. Ils pleuraient et s'accrochaient  ses
jambes.

--Reste, papa, reste pour la veille, disait Jean. Tu as _promis_ de
raconter des histoires.

--Maman le fera  ma place.

--Elles ne sont pas aussi jolies que les tiennes, les histoires de
maman.

--Et le pudding, papa, ajoutait Odet, il ne sera pas bon sans toi!

--Vous le garderez pour demain!

--Tu vas t'garer... Oh! papa, ne pars pas ce soir, je t'en prie,
attends  demain, suppliait Marie.

--Ne crains rien, petite folle, je connais la route. Demain,  dner, si
vous avez t sages, nous mangerons le fameux pudding, et aprs je vous
raconterai des histoires: cela fera que vous en aurez eu deux fois au
lieu d'une. Et nous serons beaucoup plus heureux qu'aujourd'hui, parce
que j'aurai fait mon devoir, tandis que si je restais ce soir, nous
penserions tout le temps au pre Lecointre, ce qui ne serait pas drle.
Voil, je suis prt. Adieu mes bien-aims, soyez sans inquitude; vous,
petits, amusez-vous bien avec vos joujoux!

Et, emmitoufl dans sa pelisse fourre, ses beaux cheveux noirs cachs
 moiti sous son fez rouge, le pasteur quitta la chambre, les yeux
rayonnant de jeune vaillance et de bont.



II

Dans l'curie, Ali sommeillait, bien au chaud, sur une paisse litire.
On lui avait donn double ration d'avoine pour qu'il et, lui aussi, sa
petite fte. En entendant ouvrir la porte, il dressa la tte et se mit 
hennir avec inquitude. Bien sr, on ne songeait pas  le faire sortir,
 l'heure o tout, dort, dans la nuit glace!

C'tait un petit cheval arabe, dlicat et fier, une bte de race,
achete  vil prix dans un march des environs. Comment avait-il
quitt ses sables dors pour ce climat rude, nul ne le savait. Vif et
intelligent, il comprenait tout, il aimait son matre, obissait  sa
voix, et, quand il le portait, ne faisait qu'un avec lui.

--Allons, mon pauvre Ali, il faut partir, vois-tu, dit le pasteur en le
sellant; je n'aime pas la neige plus que toi, vieux camarade! Comme toi,
je suis du pays du soleil, et le froid me glace jusqu'au coeur... C'est
dur de quitter ce soir litire et coin de feu; mais mon matre,  moi,
commande; donne ta tte fine, mon ami, et partons.

La lourde porte de chne  gros clous rouills retombe pesamment, et son
bruit retentit dans tous les coeurs.

Le village,  demi enseveli dans un pais duvet blanc, dort. Pas un
rayon ne filtre  travers les contrevents soigneusement clos. Le
petit cheval marche vaillamment; il relve ses jambes nerveuses qui
s'enfoncent sans bruit dans l'paisse couche blanche. La neige tombe 
gros flocons lourds. Cheval et cavalier sont bientt tout blancs. Ils
avancent lentement, semblables  des ombres errantes, et leur silhouette
fantastique se perd dans la nuit.

Ils vont, ils vont sans s'arrter; ils traversent des bois, des champs,
des villages; ils montent, ils descendent, ils remontent. Le froid,
un froid toujours plus intense et plus profond, les pntre jusqu'aux
molles. Il semble au ministre qu'il n'est pas sur la terre, qu'il
marche dans un pays de rve, sur un linceul immense, envelopp dans un
suaire glac. De sa main engourdie, il flatte sans cesse la bte dvoue
et courageuse.

--Avance, Ali, avance encore, mon ami, nous approchons: tu auras bientt
une grosse ration d'avoine et une bonne litire.

Tiens! o donc est le poteau qui marque le croisement des chemins?
Enseveli, sans doute. Voici bien un arbre; il ressemble au htre qui se
trouve au coin de la route, mais qu'est devenue la haie du champ qui la
borde? Disparue sous la neige, peut-tre aussi. Se serait-il tromp?
Non, pourtant, ce n'est pas possible. Il a fait si souvent cette course
qu'il irait les yeux ferms, lui semble-t-il. Bientt il verra la ferme
des Lambert; il sera tout prs d'arriver, alors. Courage!

Mais sa tte s'alourdit trangement. Ses tempes battent  l'assourdir.
Ah! qu'est-ce donc qu'il entend dans le lointain? Des cloches? Non, ce
n'est pas possible, il est trop loin d'un village maintenant. Mais oui,
ce sont des cloches, de merveilleuses cloches de Nol. Comme elles
chantent gament! Oh! le beau carillon! Il ressemble  celui de la
vieille glise dans sa ville natale, l-bas, au doux pays du soleil. A
son appel les gens sortent, emmitoufls, de leurs maisons chaudes, et se
rpandent dans les rues claires. Quel bruit et quel mouvement, comme
c'est gai! Que fait-on au presbytre? Les petits sont couchs dans leurs
lits bien douillets; Odet et Jean dorment; leurs ttes blondes reposent
auprs de leurs jouets neufs. Ils ont pri pour papa, bien sr, pour ce
pauvre papa errant dans la neige. Comme il fait froid! Maintenant, le
linceul blanc devient rigide et dur; c'est une souffrance atroce de
marcher dessus. Matre et cheval ne sont plus qu'un bloc de glace: le
gland du fez de M. Malprat s'est coll  sa moustache et forme avec elle
un gros glaon; sa pelisse raidie craque  chaque mouvement. Cela est si
cruel que lui, l'homme fort et courageux, il sent couler de ses yeux des
larmes qui se figent immdiatement.

Lucie et grand'mre veillent au coin du feu, sans doute, dans la grande
salle  manger sombre, auprs de l'arbre teint. La bche de Nol
croule, consume. Silencieuses, elles pensent  l'absent, elles
l'attendent. Oh! ce foyer, comme il lui apparat radieux et attrayant,
dans la nuit glace! La maison, la chre maison, o des visages aimants
l'accueillent toujours! La maison, frache et sombre, lorsqu'il vient de
la chaleur et du soleil aveuglant, chaude et claire, lorsqu'il vient
du froid et de la nuit. Le nid, l'abri sr o il se repose aprs les
fatigues et les dangers, dans le bien-tre et la scurit; la gardienne
fidle de ses trsors, le seul coin du monde qui soit  lui, bien  lui.
Il a toujours hte d'y retourner, mais jamais elle ne l'a attir avec
tant de puissance. Il n'a qu' tourner un peu la bride de son cheval et
aussitt c'est vers elles qu'ils voleront, retrouvant des forces. Elle
apparatra, masse informe, au bout du chemin. Il frappera: le marteau
fera bondir de joie les coeurs anxieux; la porte s'ouvrira: sa porte, et
il retrouvera le bonheur, la vie... Mais il faut marcher.

La ferme des Lambert n'apparat toujours pas. Oh! encore les cloches!
Qu'est-ce qu'elles disent donc si fort et si doucement  la fois! Paix
sur la terre, paix sur la terre, bonne volont parmi les hommes. Oui,
il comprend; il lui faut encore de la bonne volont, il en aura. Les
cloches se taisent. Le froid cesse, semble-t-il; un sommeil exquis
commence  envahir le jeune homme. O est-il donc, et qui lui a mis sur
le corps cette chaude couverture blanche? Quelque chose comme de la
plume tombe sur son front. Il est vraiment bien fatigu, que cela va
tre bon de dormir! Brusquement la neige, le froid, la souffrance, tout
disparat. Il est dans un champ de la Jude, par une belle nuit sans
nuage. tendu sur l'herbe paisse, il contemple le ciel toil! Tout 
coup, une grande lumire resplendit, la vote infinie s'entrouvre, une
nue d'anges en sort, affaire, blanche, d'un blanc plus resplendissant
mille fois que la neige frachement tombe. Gloire soit  Dieu au plus
haut des cieux, disent-ils, et les cloches sonnent  toute vole, des
millions de cloches, celles du monde entier qui clbre Nol.

A ce moment, dans la morne et silencieuse tendue, un cri lugubre
s'leva; il alla se perdre dans les tnbres sans veiller d'cho.
C'tait l'appel de dtresse haletant, rauque, d'une bte  l'agonie, la
plainte presque humaine d'un tre impuissant qui voit venir l'ennemie
redoutable, la mort, qui ne peut se dfendre mais qui proteste,
frissonne et se cabre, follement pouvant. Le jeune pasteur est
brusquement tir du sommeil qui commenait  l'envahir.

--O suis-je, dit-il; qui a cri, qui m'appelle?

Rien ne lui rpond, mais un souffle chaud et oppress caresse sa figure,
une langue rugueuse lui rpe la joue.

--C'est toi, Ali? Pourquoi suis-je couch par terre, o allions-nous?

Il dgage avec peine ses membres engourdis, se lve et tche de se
ressaisir. Soudain, l'arbre de Nol, la visite de Leblanc, le dpart, la
route interminable dans le froid atroce, tout lui revient  la fois. Il
comprend qu'il s'est endormi, qu'il a gliss de son cheval sur la neige
et que, sans Ali, il ne se serait pas rveill. Alors, prenant dans ses
bras la jolie tte de l'animal:

--Ah! mon fidle compagnon, mon bon cheval, lui dit-il, merci! Tu me
fais honte. C'est moi, l'homme, qui ai manqu de courage, et toi, la
bte, qui m'as rappel  l'ordre! C'est bien, ce que tu as fait l, mon
petit! Mais, comme tu trembles! Ton poil est tout hriss encore, ta
poitrine se soulve comme le soufflet d'un forgeron. Tu as vu venir la
mort et tu as frmi, car elle tait horrible ainsi, n'est-ce pas, dans
ce froid, dans cette solitude! Comme l'ne de Balaam, tu as presque
trouv la parole pour avertir ton matre. A mon tour maintenant de te
donner du courage. L, l calme-toi, mon brave, le danger est pass. La
neige cesse de tomber, le jour va poindre et dissipera les pouvantes.
Voyons, o sommes-nous? Qu'est-ce que cette tache noire, l-bas, entre
ces sapins?... Mais c'est la grange des Bedaux, il me semble! Nous
nous serons tromps de chemin au croisement des routes, vois-tu. Nous
tournions le dos aux Dastres o nous allons: je comprends pourquoi nous
ne trouvions jamais la ferme des Lambert. Allons, repartons; encore un
effort et nous serons arrivs.



III

Cependant on veillait dans le vieux presbytre. Aprs le dpart du
pasteur, Mme Malprat et sa mre avaient distribu les jouets aux
enfants, teint l'arbre. Puis on avait dn tristement; et, vite, la
dernire bouche avale, les petits s'taient groups autour de leur
mre, rclamant les histoires promises. Mais elle tait trop anxieuse
pour s'en tirer de faon  contenter son auditoire.

--Paul fut fouett parce qu'il avait t mchant..., disait-elle.

--Mais c'tait Louis qui tait mchant et Paul qui tait gentil!
s'criait une voix indigne.

Alors, y renonant, elle avait pris les vangiles et avait lu simplement
le rcit de Nol.

--Maman, dit Odet quand ce fut fini, sais-tu ce qu'il faut faire? Il
faut demander  Dieu d'envoyer un de ses anges pour garder mon papa.
Puisqu'il en a une multitude et qu'une multitude a veut dire beaucoup,
beaucoup, cela lui sera bien facile, et puis, Papa est parti pour obir
 ce qu'il a dit.

--Eh bien! demande-le lui toi-mme.

--Mon Dieu du ciel, dit Odet, joignant ses petites mains et prenant un
air cleste, envoie un de tes anges pour garder mon papa qui est parti 
cause de la bonne volont... Amen!

Les petits couchs et endormis, les mres taient restes seules dans la
vaste pice. Elles avaient pris leurs ouvrages, de gros tricots de laine
pour les orphelins de la paroisse: pauvres enfants des grandes villes
qu'on envoyait en nourrice dans ce coin isol des montagnes et que
personne ne rclamait jamais. Elles ne parlaient pas, ne voulant pas se
tromper mutuellement et n'osant pas se communiquer leurs penses. Elle
priaient  voix basse et attendaient. Les heures se tranaient, mornes,
aigrement sonnes par le coucou suspendu au mur. Tout tait silencieux
au dehors et dans la maison. Elles n'entendaient que le tic-tac du
balancier marquant les secondes, le cliquetis des aiguilles agiles et
les battements de leurs coeurs rythmant leur angoisse. Le grand arbre
assombri, dpouill, semblait attendre aussi, inquiet et grave.

De temps en temps l'une des femmes se levait et allait  la fentre.

--Eh bien? disait l'autre.

--La neige tombe toujours, rpondait-elle.

Lorsque minuit sonna, elles se levrent et s'embrassrent.

--C'est Nol, malgr tout, mon enfant, dit grand'-mre. Bon Nol  tous
ceux qui souffrent,  ceux qui sont loin, comme  ceux qui sont prs!
Fred doit tre arriv maintenant comme il l'avait dit: si tu allais te
coucher?

--Vas-y, mre, pour moi je ne pourrais pas fermer l'oeil.

--Non, mais tu te reposerais.

--J'aime mieux rester leve. Si, par hasard, Fred rentrait, n'ayant pu
trouver son chemin? Je doute qu'il ait pu aller jusqu'au bout avec ce
temps.

--Fred connat trop bien le pays pour s'garer. A cette heure-ci il est
arriv, et il se repose; va en faire autant.

--Iras-tu, toi?

--Non, moi je suis vieille, cela ne compte pas.

--Eh bien! moi je suis jeune, cela ne compte pas non plus.

A ce moment, la porte s'ouvrit et Mariette entra portant un plateau.

--Bon Nol  mes matres, dit-elle.

--Bon Nol  vous et  tous les vtres, lui rpondit-on. Comment, vous
n'tes pas couche?

--Ah! non, par exemple! Monsieur n'aurait qu' rentrer et  rclamer son
dner: c'est pas Madame qui m'avertirait, n'est-ce pas? J'ai pens qu'un
peu de tilleul ne ferait pas de mal  ces dames; elles le boiront, puis
elles iront se coucher...

--Allez-y vous-mme, ma fille, dit grand'mre. Madame et moi sommes
dcides  attendre encore.

--Eh bien, avec leur permission, je ferai comme ces dames.

--Alors, venez auprs de nous, vous aurez plus chaud qu' la cuisine.

Et la triste veille continua,  trois maintenant.

Vers le matin, la jeune femme tressaillit. Elle se leva, toute ple.

--Mre, dit-elle, n'as-tu pas entendu? Il m'a sembl qu'on appelait.
N'a-t-on pas frapp  la porte?

--Non, mon enfant. Je n'ai rien entendu. C'est ton imagination
surexcite qui t'a fait croire cela.

--Non, non, je t'assure, il s'est pass quelque chose d'extraordinaire.
Mon coeur a t serr comme par un tau.

--Tu sommeillais, sans doute, et tu as rv. Viens voir, le jour va
paratre, la neige ne tombe plus. Secoue tes ides noires, ma chrie, et
va dormir un instant pour que Fred,  son retour, ne te voie pas cette
mine dfaite.



IV

Un jour ple blanchissait la blanche campagne, lorsque le pasteur arriva
aux Dastres et frappa  la porte du pre Lecointre.

Une vieille femme, ride et grise comme une pomme cuite, vint lui
ouvrir.

--Oh! c'est vous, Monsieur le Ministre, s'exclama-t-elle. Je ne comptais
pas vous voir ce matin. La nuit a t terrible; comment avez-vous fait
pour trouver votre chemin?

--Est-ce que j'arrive  temps? Votre mari...

--Il est beaucoup mieux  c't'heure.

--C'tait-il vritablement une attaque?

--Ma foi... non, Monsieur le Pasteur, dit-elle avec confusion en le
faisant entrer. Faut que je vous dise. Nous l'avons cru perdu, d'abord.
Il avait t au cabaret o il avait bu un coup de trop, suivant sa
mauvaise habitude. En sortant, le froid l'aura saisi. Il est tomb raide
sur le chemin. Il tait sans connaissance, et ple comme un mort; il est
rest ainsi quatre heures durant. C'est alors que j'ai pri le voisin
Leblanc d'aller vous qurir. J'avais si tellement peur que mon pauvre
homme trpasst comme cela, comme un chien vautr dans son vomissement!
Mais, quand j'ai vu chuter la neige, j'ai pens: Pour sr, Monsieur
Malprat ne viendra pas. Et vous tes l! Comment avez-vous fait pour
arriver jusqu'ici?

--J'ai eu assez de peine, en effet, mais j'avais mon fidle cheval pour
me tenir compagnie. C'est une brave bte. A propos, faites-le soigner,
il en a bien besoin. Je vais auprs du malade.

Un rude combat se livrait dans l'me du ministre, une heure aprs,
tandis que, rchauff auprs d'un grand feu, rconfort par un bon
djeuner, il songeait  la nuit affreuse qu'il venait de passer...
pour rien. Car le pre Lecointre avait seulement ce qu'il appelait
grossirement, en riant, une double cuite. De repentir, il n'en avait
gure manifest tout  l'heure, quand le jeune pasteur croyait de son
devoir de lui dire quelques paroles svres.

Il tait l, au fond de la pice unique, batement couch dans le
lit-armoire enchss au mur. Son visage rouge et tumfi sortait 
moiti, sournois, de dessous les couvertures. Des mches de cheveux,
d'un blanc jaune, passaient sous son bonnet de coton noir. Dans ses
petits yeux, luisants et ronds, qui prenaient un air dvot ds que le
pasteur le regardait, une petite flamme malicieuse brillait.

--Heureusement, songeait-il, on ne le paye pas comme le mdecin, ce
grand nigaud-l. Autrement, a coterait chaud! Le voil tout capot
 c'te heure. Eh! eh! y venait pour me voir passer, et y me trouve
guilleret, prt  recommencer. Y ne m'enterrera pas de cette fois-ci
encore!

--Le malheureux! pensait Monsieur Malprat. Il ne m'a pas mme cout! Et
c'est pour lui que nous avons risqu nos vies, moi, pre de famille, et
Ali, qui est mille fois moins brute que lui! C'est pour ce misrable
ivrogne qu'on a pass au presbytre une affreuse nuit de Nol, pour lui
que la fte, si impatiemment attendue par les enfants, a t manque!

Et une folle envie lui venait de crier  cet homme son infamie.

La femme s'empressait, honteuse, attendrie, ne sachant comment tmoigner
 M. Malprat sa reconnaissance et son regret d'tre cause qu'il avait
expos sa vie pour rien. Comme il repartait sur Ali, restaur et
allgre:

--Monsieur le Ministre, dit-elle, il n'y aura pas de culte aujourd'hui,
 cause de la neige, n'est-ce pas?

--Non, ma brave femme, je crois que je prcherais devant des bancs
vides.

--Eh bien! m'est avis que vous avez fait cette nuit un sermon de Nol
que vos paroissiens n'oublieront pas de si tt. Tout le monde le
comprendra, celui-l: les ignorants comme les savants, les simples comme
les intelligents. Que le bon Dieu vous bnisse pour votre bont!

Le jeune homme partit, joyeux. La neige ne tombait plus. Un gai soleil
transformait le paysage. Montagnes et valles, bois et plateaux taient
encore tout blancs, mais ce n'tait plus le funbre linceul de la nuit,
c'tait un manteau royal, d'une puret immacule, tincelant. Des
cristaux brillaient  toutes les branches des arbres, aux toits de
toutes les maisons. Le petit cheval marchait d'un bon pas.

--Eh bien! Ali, lui dit son matre, cela va mieux que tout  l'heure,
hein? Quel magicien que ce soleil! Qui croirait que nous avons tant
souffert, il y a quelques heures  peine, dans cette merveilleuse
campagne! Mais vois donc comme tout est gai, comme tout est beau,
maintenant, alors que tout tait si mortellement triste, si lugubre,
cette nuit! Nous passons, sans transition, du cauchemar au rve
enchanteur. Le soleil, n'est-ce pas, la lumire, c'est la moiti de la
vie. Oui, oui, tu me comprends, tu sens comme moi!... Quel malheur que
tu ne puisses pas me rpondre!

La route, si longue, la veille, pour les gars, fut vite franchie. Vers
midi, suivant sa promesse, M. Malprat frappait  la porte du presbytre.
Aussitt des cris de joie retentirent; et, dans l'encadrement de la
porte, pniblement ouverte, il vit le groupe charmant de sa jeune femme,
de ses beaux enfants, et de la grand'mre qu'il avait cru ne jamais
revoir. Jusqu' Mariette, qui riait d'aise, derrire les autres.

--Bon Nol  tous! cria-t-il du seuil.

--Papa, s'cria Odet, j'ai dit au bon Dieu de t'envoyer un de ses anges
pour te garder. L'a-t-il fait?

--Oui, mon garon.

--Ah! j'en tais sr! Et tu l'as vu?

--Oui, mon petit.

--Comment tait-il? Avait-il de grandes ailes et une longue robe
blanche?

--Je te raconterai cela plus tard, ce soir.

--Oh! Fred, tu ne sais pas! s'cria la jeune femme. Aubert, le facteur,
a t trouv mort, enseveli dans la neige! N'est-ce pas horrible? Il
a d perdre son chemin et a t pris par le sommeil. Le chien du
garde-forestier l'a dcouvert ce matin, vers sept heures, non loin de la
ferme des Lambert. Nous avons t mortellement inquiets pour toi. Quelle
nuit atroce!

--Eh bien! comment avez-vous trouv le pre Lecointre, demanda
grand'mre, se htant de dbarrasser son gendre de sa pelisse, et lui
faisant passer des habits secs et chauds.

--Il tait guri. Il s'est enivr un peu plus qu' l'ordinaire, voil
tout.

--Je le pensais bien, reprit-elle gravement.

--C'est indigne! s'cria Madame Malprat. T'avoir expos  mourir gel,
nous avoir fait passer cette nuit d'angoisses, et tout cela pour rien!
J'aurai de la peine  le lui pardonner, par exemple!

--Et notre veille de Nol, qui a t gte, c'est une honte! s'cria
Franois, exaspr.

--Et le pudding que nous n'avons pas mang! ajouta Odet.

--Silence, mes chris!--dit svrement le pasteur, tandis qu'un frisson
d'horreur le parcourait tout entier. Comment, vous vous plaignez et je
suis l, auprs de vous! Mais, comme lui, j'aurais pu rester en chemin!
Si Ali pouvait parler, il vous le dirait bien. Nous avons d, mme,
passer prs de ce malheureux sans le voir, sans lui porter secours! Ah!
c'est abominable, mourir ainsi, dans ce froid, dans cette nuit, tout
seul... Pourtant lui aussi faisait son devoir! Dieu l'a recueilli! Mais
sa pauvre femme, ses petits enfants qui l'ont attendu, et qui ne le
reverront jamais!... C'est affreux!

--Son petit garon n'aura pas pri Dieu de lui envoyer un de ses anges,
n'est-ce pas? demanda Odet.

--Je ne sais. Dieu seul sait pourquoi il m'a conserv, alors qu'il
a pris ce pauvre homme. Il a, pour agir, des raisons, toujours
suprieures, que nous ne connaissons pas. Allons vite djeuner,
maintenant: j'ai hte d'aller voir sa veuve et ses orphelins. Ce soir,
 la veille, je vous raconterai mon inoubliable nuit de Nol. Sachez
seulement que j'ai entendu des cloches, un merveilleux choeur de
cloches; c'tait une musique comme on n'en entend pas sur la terre. Et
savez-vous ce qu'elles chantaient toutes ensemble, les grandes, les
petites, les lourdes, les lgres, les graves, les claires, en une
harmonie infinie?

--Non.

--Paix sur la terre, bonne volont parmi les hommes!

_Dcembre 1899._




REGARD MATERNEL

A Suzanne.



Dans le vaste salon aux panneaux boiss, peints en blanc, le grand arbre
de Nol se dresse, blouissant. Sa flche aigu touche le haut plafond.
Les petites bougies qui, chacune  part, donneraient une flamme ple
et tremblante, font, ensemble, une lumire trs intense, d'une gat
incomparable. Elle court, cette lumire, le long des fils d'or et
d'argent jets parmi les branches; elle clate sur les objets brillants
pendus  tous les rameaux, elle avive le vermillon des pommes d'api et
l'or des oranges. Puis, rayonnant autour du sapin, elle anime, l-haut,
les visages des vieux portraits; les uns, frivoles et pars dans leurs
costumes d'autrefois, ont l'air de sourire  la fte; d'autres, pensifs,
regardant de leurs cadres ddors comme d'une fentre ouverte sur le
prsent, paraissent rver mlancoliquement aux choses d'autrefois, aux
Nols passs. Enfin, plus bas, la belle lumire claire les jeunes ttes
vivantes qui se pressent autour de l'arbre, blondes et brunes, ttes de
jeunes gens rieurs, de jeunes filles vtues de fraches toilettes, dont
les yeux, illumins par le plaisir, semblent concentrer en eux toutes
ces lumires, toutes ces joies. Au milieu d'eux, une mince silhouette
de femme, jeune encore, vtue de velours noir, se dtache, lgante et
souple. Elle va et vient de l'un  l'autre, empresse, vive: c'est la
matresse de maison, la mre de ces deux grandes fillettes si blondes,
si roses, aux candides figures panouies, qui sont le centre d'un petit
groupe,  droite. Elle est blonde aussi, mais d'un blond plus attnu,
doucement cendr. Ses traits menus,  peine touchs par la vie,
paratraient enfantins  un observateur superficiel, sans deux grands
yeux profonds, couleur de fleur de lin, deux yeux qui ont dj vu bien
des choses, qui ont pleur et souri, des yeux qui comprennent et qui
parlent.

Une odeur particulire, rappelant la fort, le magasin de jouets, la
fruiterie, l'odeur de Nol, comme disent les petits, flotte dans l'air
et met dans les coeurs cette allgresse trs particulire, faite de
souvenirs et d'esprance, de pardon et d'amour:la joie de Nol.

Sur la mousse qui cache le pied de l'arbre, de nombreux paquets blancs,
attachs avec des faveurs, sont poss. La distribution des cadeaux a
commenc. Pour donner plus de gat  la fte, Mme Noguel a imagin de
mettre les objets qu'elle offre dans plusieurs enveloppes portant une
adresse diffrente chacune. Ils circulent ainsi, de main en main, au
milieu des cris de surprise, des rires, des exclamations, avant de
s'arrter  ceux auxquels ils sont destins. Une litire de papier
jonche le tapis. Le choix a t fait avec tant d'intelligence et de tact
que tout le monde est content. Les jeunes visages rayonnent. La mre,
heureuse de la gat qu'elle voit autour d'elle, rayonne aussi, dans
la splendeur de sa beaut faite de bont, modele et comme refondue
 l'image de son me sereine. Elle pense qu'elle est mille fois plus
heureuse aujourd'hui qu'au temps joyeux de son enfance, car son bonheur
est dcupl par celui qu'elle donne  ses chries,  toute cette belle
jeunesse en fleur. Ses yeux clairs cherchent les regards pour y cueillir
la joie du plaisir qu'elle y a mis et qui est la rcompense d'un long et
fatigant travail. Partout elle aperoit la gat la plus franche et la
plus vraie. A la fin, pourtant, elle tressaille: un regard a trembl
sous le sien et s'est drob.

Cache derrire un groupe, une jeune fille, toute frle et ple dans sa
svre robe noire, regardait et s'efforait de paratre gaie. D'pais
cheveux chtains, partags par une fine raie, encadraient de leurs
bandeaux un peu raides son front pur. Sa jeunesse, qui aurait d clater
dans ses vifs yeux noirs, semblait languir comme une plante prive
de soleil; son teint, d'un blanc maladif, ses traits rguliers, lui
donnaient l'air d'une petite statue triste. Pourquoi tait-elle l, et
qu'y faisait-elle? Sa place n'tait pas au milieu de toutes ces lumires
et de toutes ces gats; sa robe sombre faisait tache, choquait comme
une fausse note dans un air mlodieux. Quoi qu'elle ft pour la retenir,
sa pense s'chappait du salon brillant, elle courait le long d'une
alle de platanes jusqu' une large dalle de pierre grise o un nom trs
simple tait grav. C'tait la premire fois qu'elle assistait  une
fte, depuis le jour cruel o sa jeunesse insouciante avait rencontr
l'atroce ralit. Pour la premire fois, ses vtements de deuil
s'clairaient au cou et aux manches d'une troite bande blanche. Ses
soeurs lui avaient dit: Voyons, vas-y, cela te fera du bien. Elle
avait rsist, d'abord: non elle n'irait pas, elle resterait dans sa
petite chambre solitaire; l, devant le portrait de la chre morte, elle
revivrait les heureux Nols d'autrefois. Elle penserait tant  sa mre,
elle la chercherait si avidement dans cet infini o elle avait disparu
que, peut-tre, elle la trouverait, et que leurs deux mes, dtaches
des liens de la chair, se rencontreraient encore dans une de ces extases
de tendresse d'o elle sortait brise, pourtant moins triste.

Pourquoi donc avait-elle cd? Quelque chose qu'elle ne s'expliquait pas
l'avait attire en dpit d'elle-mme, triomphant de sa rsistance. Elle
s'tait laiss parer par ses soeurs, elle tait venue. Et maintenant,
dans cette runion si gaie, parmi cette jeunesse ignorant la douleur,
elle se sentait dpayse, perdue: telle une hirondelle sauvage au milieu
de brillants oiseaux des Iles.

Heureusement personne ne songeait  elle: ses compagnes et ses camarades
causaient avec tant d'entrain qu'ils ne s'apercevraient pas de son
absence. Toute tremblante, elle russit  gagner, sans tre vue, un coin
sombre derrire un paravent, et, enfonant son mouchoir sur ses yeux,
elle fora ses mchantes larmes  rentrer. Ah! quand donc saurait-elle
porter sa peine? Allait-elle l'afficher au milieu de ces indiffrents?
Quel ennui si on la surprenait! On s'tonnerait. N'y avait-il pas deux
ans, dj? Son chagrin ne devait-il pas tre allg comme son deuil?
C'tait si loin pour les autres, deux ans! La sympathie, qu'on lui
prodiguait bruyamment, les premiers temps, tait use depuis longtemps.
Elle entendait celles qu'on appelait ses amies lui demander de
nouveau: --Pourquoi pleures-tu?

Rien que deux ans, pourtant! Les annes lui avaient sembl  la fois
bien longues et bien courtes: n'est-ce pas hier que cela avait lieu?
Mais que de nombreuses et ternes journes ont pass depuis!

Elle aussi se sentait jeune certes, elle aimait la vie, seulement elle
n'avait plus tout--fait confiance en elle. Ne savait-elle pas, non par
ou-dire maintenant, mais par exprience, que nos joies les plus pures,
les plus lgitimes, sont instables et courtes, et qu'en face de cette
vie mystrieuse et tentante, il y a la mort? L'appui naturel de son
coeur, l'amie toujours bienveillante, inpuisablement indulgente et
bonne, celle avec qui l'on ne compte pas et qui ne compte jamais avec
vous, celle, enfin, qui tait comme le fond mme de son existence, comme
sa raison d'tre, tait partie, et elle ne reviendrait pas...

Pour les autres, rien n'tait chang, tout avait encore le charme
enivrant d'une belle aurore sans nuage. Comment auraient-elles compris!
Elles iraient, en rentrant, tout conter  leur mre, qui se rjouirait
de leur joie, tandis qu'elle... Ah! comme sa chambre lui apparat
froide, silencieuse, triste!

Cependant Mme Noguel, qui observait la jeune fille, l'avait suivie des
yeux dans sa retraite. Elle ne la connaissait pas beaucoup, mais sa
jeunesse attriste avait attir sa sympathie. C'tait pour tcher de
l'gayer, pour la faire sortir de sa studieuse solitude, qu'elle l'avait
invite. Se serait-elle trompe? Ce coeur aimant n'tait-il pas encore
trop meurtri pour supporter la gat bruyante d'une fte?

Eh quoi! le mal tait fait; comment l'attnuer maintenant? Devait-elle,
respectant sa douleur, la laisser reprendre possession d'elle-mme, ou
bien irait-elle la trouver pour essayer de lui dire sa sympathie? Une
tendre piti emplissait son cour: elle aussi avait perdu sa mre toute
jeune, elle aussi avait connu l'infinie dtresse des orphelins. Elle
pensait  ce que seraient les futurs Nols de ses filles, si elle s'en
allait.

Comme elle hsitait encore, Lucie retournait auprs de ses compagnes.
Elle avait triomph de sa violente envie de pleurer et revenait au
milieu d'elles avec cet air calme qui leur faisait dire: Elle est
console. Mme Noguel l'arrta au passage; mais, au lieu des douces
paroles qu'elle pensait, retenue par une trange pudeur, elle lui dit:
Avez-vous t contente de votre cadeau, mon enfant?... Seulement, sa
voix avait des intonations dlicates, comme pour parler  une malade;
ses yeux traduisaient si bien sa pense que la jeune fille se sentit
touche jusqu'au fond de l'tre. Ah! ce regard maternel, comme il la
remuait! C'tait pour le retrouver, elle le comprenait, qu'elle tait
venue; c'tait lui, l'aimant tout-puissant, qui avait vaincu ses
rsistances. Et,  prsent, il pntrait en elle, la rchauffant, la
vivifiant, lui mettant au coeur une force, une esprance, une joie. Il
tait bleu ce regard, d'un bleu teint comme celui qui lui manquait
tant, profond et tendre; lui aussi savait, comprenait, devinait.

--Merci Madame,--fit-elle, levant vers la jeune femme un visage o
courait une flamme inaccoutume, j'ai eu ce que je dsirais le plus.
Grce  vous, moi aussi, j'ai mon Nol.

_Dcembre 1899._




LE LARRON

_A Henri._



I

VIEUX NOLS

_Le silence retombe avec l'ombre... coutez! Qui pousse ces clameurs?
Qui jette ces clarts?_

V. HUGO

_La ronde du Sabbat._ (Odes et ballades).

Le vent d'hiver fait rage. Son souffle puissant pourchasse dans le ciel
les lourds nuages, balaye la vaste plaine, s'engouffre en hurlant dans
les valles, entoure les collines d'une longue caresse sifflante. En
haut du coteau, il empoigne les chtaigniers centenaires, dpouills de
leurs feuilles jaunies, secoue leurs sommets en tous sens, entrechoque
leurs vieilles branches noires, les fait craquer et gmir plaintivement.
Il branle la porte mal jointe de la chaumire solitaire, comme si,
irrit de l'obstacle, il tait impatient d'entrer. Mais, subitement
lass, il s'apaise, il se tait, il laisse la nuit redevenir sereine, les
toiles scintiller dans le ciel nettoy, les arbres se redresser, et,
graves, lever dans l'ombre leur immobile silhouette. Puis, repos, il
repart, il reprend ses courses folles et sa grande clameur.

Tout est paix et silence en ce moment dans la petite maison. L'ennemi
invisible, insaisissable, qui, tout  l'heure, semblait se ruer sur
elle, s'est loign. Le susurrement d'une tige de fagot trop verte
brlant dans la chemine, grande comme une alcve, accompagne en
sourdine le tic-tac d'une haute pendule de noyer. Une chandelle de
rsine, passe dans un anneau de fer fix  l'tre, vacille au courant
d'air, et fait couler ses larmes d'ambre par terre. Sa lumire
tremblotante, falote, claire les traits purs, macis par la
souffrance, fatigus et brunis par le rude labeur des champs, d'une
paysanne jeune encore, vtue de noir, assise prs du feu sur une chaise
basse. Sa fine tte est alourdie par le fichu de mrinos des veuves,
attach en rond autour de son chignon serr, laissant  dcouvert les
bandeaux rguliers de ses admirables cheveux bruns, rudes et pais. Un
corsage  basques, tout uni, couvre son buste plat, affranchi du corset;
une ample jupe trs fronce, tombe de ses fortes hanches, aux mouvements
rythmiques, jusqu' ses pieds chausss de sabots.

Debout, devant elle, un petit garon, un blondin aux yeux bleus
trs-doux, enlve, d'un air boudeur, le plus lentement qu'il peut, l'un
aprs l'autre, sa blouse de futaine, ses culottes de drap pais, son
gros gilet tricot. La jeune femme les plie avec soin et les pose sur un
coffre de bois, prs d'elle.

On aperoit vaguement, dans le fond de la chambre, outre l'horloge de
bois, un lit aux rideaux  carreaux bleus et blancs;  droite, une
armoire  linge en chne luisant et une antique huche  pain;  gauche,
un vieux vaisselier rempli d'assiettes et de plats  fleurs, sur
lesquels se reflte la flamme dansante du foyer.

Maintenant l'enfant n'a plus que sa chemise de toile blanche trop
longue, sa premire chemise de grand garon dont il est trs fier. Le
feu rougit ses vigoureuses jambes brunes, toujours nues, et ses petits
pieds nerveux.

--Allons, Yanoulet, dit la mre d'une voix douce, dpche-toi donc! Fais
vite ta prire, et au lit!

--J'ai pas sommeil!

--Tu dis cela, mais ds que tu auras la tte sur le traversin... Je t'ai
mis un caillou bien chaud.

--Je me retournerai un grand moment avant de m'endormir.

--Il est neuf heures et demie; c'est tard pour un enfant de ton ge.

--Les enfants de mon ge vont  la messe de minuit: Peyroulin, et
Yantin, et Joseph de Laborde...

--C'est possible. Mais tu sais bien que toi, tu n'es pas assez fort. a
te fait toujours du mal de veiller. De plus, nous devons aller voir ta
grand'mre  Nay, demain. C'est loin. Que dirait-elle si tu avais l'air
fatigu? Elle croirait que je ne te soigne pas bien.

--Mais c'est de dormir trop, au contraire qui me rend malade.

--Ne dis pas des btises. Et puis, ce soir, les chemins sont glissants
pour descendre au village; le vent est si fort qu'il te renverserait, et
si froid, qu'il te percerait jusqu'aux os. Sr, tu attraperais du mal.
Allons, mon Yanoulet, ne fais pas le mchant, va te coucher. Si c'tait
possible, tu le sais bien, je te cderais: je n'aime rien tant que de
te faire plaisir. Tu iras  la messe de minuit l'anne prochaine. Il te
faut manger encore un peu de soupe, vois-tu, avant, devenir grand et
gros.

--Alors, si je suis petit, prends-moi sur tes genoux et raconte-moi une
histoire, comme autrefois.

--Petit, petit, pas tant petit que cela, tout de mme: tu as dix ans. A
dix ans on est presqu'un homme. A dix ans ton pauvre pre tait dj en
condition et gagnait sa vie.

--Il allait  la messe de minuit.

--Peut-tre...

--Tu vois bien. Moi, je veux toujours rester petit, tre toujours ton
hilhot[1], lou pouricou de mama[2].

[Note 1: Petit fils.]

[Note 2: Petit poussin de maman.]

En disant cela Yanoulet s'tait gliss sur les genoux de sa mre; il
entourait sa tte de ses bras dj robustes et la serrait avec force.

--Lche-moi, dit la veuve, tu m'trangles. Ah! coquin, comme tu sais
bien t'y prendre! Comme tu sais me faire faire tout ce que tu veux!
Mais, si je te cde, promets-moi, au moins, d'tre plus sage, plus
attentif en classe: le matre m'a dit encore hier que tu n'coutes
pas, que tu restes les yeux en l'air, comme un innocent, au lieu de le
regarder, lui ou ton cahier. Promets-moi de bien faire tes devoirs,
d'apprendre tes leons et non pas de t'chapper pour aller dnicher les
oiseaux ou voler des fruits avec Peyroulin, ce qui est trs laid; il
t'entrane toujours au mal, ce polisson-l! Il faut l'envoyer promener,
lui dire de te laisser tranquille, que si, lui, veut faire le mauvais
sujet, toi, tu ne veux pas.

--Oui, oui, Ma beroye[3], je le lui dirai, sois tranquille.

--C'est que, vois-tu, moi micot[4] je n'ai que toi au monde  aimer, que
toi pour m'aider et pour me donner du contentement. Si tu savais comme
cela me peine quand tu fais le mal! Tu es tout pour moi! Et puis, je
sens si bien qu'il faudrait un homme pour te montrer comment faire; je
ne sais que t'aimer et te soigner, moi; je n'ai pas le courage de te
battre et de te punir. Tu ne m'en feras pas repentir, dis, hilhot de mon
coeur, tu marcheras droit comme ton pauvre pre?

[Note 3: Jolie mre.]

[Note 4: Petit ami.]

--Oui, oui, Ma, tu verras!

--Il faut, d'abord, te dpcher d'apprendre  crire et  compter, faute
de quoi tu te laisserais voler, plus tard, par les gens de la plaine qui
sont si russ. Puis, quand tu sauras, tu m'aideras  bcher le jardin,
 labourer le champ et  soigner les btes: bien est besoin d'un homme,
pour tout cela. Les ouvriers, vois-tu, a travaille trs peu et a cote
trs cher: c'est la ruine des maisons. Toi, tu seras le matre.

--Oui... et l'histoire?

--Sens-tu la chaleur du feu sur tes pieds, les pieds du petit enfant de
maman qui est devenu un gros garon mchant? Es-tu bien, l? Comme tu
es grand et lourd, maintenant! J'en ai plein les bras, de toi, comme
lorsque je porte une belle gerbe de bl!

--Allons, raconte: Il y avait une fois...

--Ah! petit capbourrut. Il y avait une fois un vilain enfant gt qui
faisait faire bien du mauvais sang  sa pauvre mre qu'il n'aimait pas.

--a, ce n'est pas vrai, je t'aime!

--Bien sr?

--Sr comme tu m'aimes, toi!

--Comme je t'aime, moi, c'est pas possible. Mais si je croyais que tu
m'aimes seulement un peu... Tiens, fais-moi encore un poutou, prends
ma capuche, que je t'enveloppe: tu te refroidirais..... L!.....
Commenons.

Quelle histoire veux-tu?

--Celle de la Terrucole d'abord.

--Bien. Je n'ai pas besoin de te demander si tu la connais, la
Terrucole; tu n'y vas que trop, malgr ma dfense. Il ne faut pas tre
bien fin pour comprendre que ce n'est pas un endroit comme tous les
autres. Quand, arriv au haut du coteau, on quitte la mauvaise route,
borde de chtaigniers, si vieux que les anciens d'ici ne se souviennent
pas de les avoir vus planter...

--Le chemin d'Henri IV? Pourquoi qu'il s'appelle comme cela?

--Parce que le roi, dit-on, y passait, lorsqu'il s'en venait de Pau pour
aller  son chteau de Coarraze embrasser sa mre nourrice. Quand donc,
au lieu de continuer devant soi on tourne  main droite, on trouve un
grand champ de tuyas[5], joli  voir, de loin, quand il est en fleurs,
mais mchant  qui veut s'en approcher: tu sais comment il pique les
pieds et les jambes nues des petits garons dsobissants. Des serpents
sont cachs l-dedans; aucune fleur n'y pousse, except, sur les bords,
le safran violet, la fleur des trpasss qui vient  la Toussaint pour
les morts dont les tombes sont abandonnes, que l'on dit. De ce terrain,
on voit toute la plaine, tous les villages: Angas, notre glise et le
cimetire o ton pauvre pre est enterr; Bouste, avec son clocher
pointu qui sort des arbres; et, de l'autre ct du Gave, qui a l'air
tout en vif-argent, Boeilh, Bezing, Assat; enfin, derrire, encore des
coteaux et des villages et les montagnes, que les trangers trouvent si
jolies: parat qu'il n'y en a pas, ailleurs, d'aussi belles; mais, 
force de les voir, nous autres, nous n'y faisons plus attention. De l
on aperoit la fume de toutes les chaumires, on voit passer sur les
routes tous les chars, toutes les voitures, et le chemin de fer qui
semble un serpent. Tu comprends si,  l'ide des esprits, c'est l
un bon endroit pour examiner le pays, pour suivre les mouvements des
habitants de la plaine, pour les guetter, les pister; aussi, de
tout temps  jamais, il a t le rendez-vous des hades[6] et des
broutches[7], il est hant. Il y en a qui l'appellent le camp de Csar
et qui disent qu'autrefois, il y a trs longtemps de cela...

[Note 5: Ajoncs nains.]

[Note 6: Fes.]

[Note 7: Sorcires.]

--Oui, oui, je sais, le matre nous l'a expliqu. Csar, c'tait un
capitaine romain. Il avait pris le pays et mis un camp  la Terrucole.
Pour bien se cacher, avec ses soldats, il avait fait faire le talus
et le foss qui est derrire... tiens, juste l o est le Calvaire,
maintenant.

--Mais, quand tait-ce a? Pas au moins du temps de ma mre, ni de ma
grand'mre; personne, ici, ne s'en souvient.

--C'tait bien avant!

--Du temps de la reine Jeanne, alors?

--Non pas, plus avant encore!

--Bah! tu crois cela, toi? a m'a l'air d'tre des histoires que l'on
dit pour faire venir les trangers et pour leur tirer de l'argent en
leur montrant le chemin. Moi, je m'en mfie. Le sr, par exemple, c'est
que, dans le vilain bois sauvage qui est aprs, demeurent les broutches
et les hades; tout le monde dans le pays te le dira. Ma mre et ma
grand'mre que j'ai perdues, trop jeunes hlas! en avaient vu toutes
les deux. Aucun chrtien n'oserait y passer quand le soleil est couch.
D'ailleurs, n'y a qu' aller voir: mme, en plein jour, il y fait si
sombre au sortir du champ, que cela donne peur. Des btes courent
partout: des crapauds, gros comme ton bret, des serpents, longs comme
cette aguillade[8], des araignes, grandes comme la main d'un enfant,
qui font leur toile d'un arbrisseau  un autre. On entend des cris de
chouette, des sifflets, des plaintes, des gmissements. Les arbres, tant
il y en a, se touchent presque. Il pousse l des genvriers et des buis
normes, comme l'on n'en voit que dans le parc du roi Henri,  Pau, et
sur le haut des montagnes sauvages. Des ronces mchantes s'accrochent
aux branches et retombent partout, griffant ceux qui s'en approchent.
La mousse, une mousse presque noire, tant elle est serre, empche
d'entendre marcher; l'air, pesant et chaud comme dans les maisons des
riches, peut  peine passer. Ce sont les hades qui ont trac le petit
sentier droit qui va  travers les fougres. Quand la lune brille, il
parat blanc et fin comme le fil de ma quenouille. C'est par l qu'elles
arrivent toutes,  la suite l'une de l'autre,  minuit, les jolies
hades, dans leurs robes qu'on dirait tisses avec des fils d'araignes,
couleur de la brume du matin. Leurs pieds touchent  peine la terre.
Autour d'elles, les broutches, ces laides, tournent en faisant des
grimaces,  cheval sur une racine de buis. Elles font, alors, leur
sabbat, qu'on appelle, que c'est un tapage d'enfer. Ds la fine pointe
du jour, tout ce monde disparat. Les hades s'enlvent ensemble, se
perdent dans l'air, pareilles  la fume; les broutches rentrent dans
ces chtaigniers trous, frapps par le tonnerre, o nichent les hiboux,
dans ces chnes qui ont de grosses bosses. Tiens, entends-les crier
toutes  la fois... c'est terrible! Elles s'en donnent tant qu'elles
peuvent maintenant, les maudites, sachant que, tantt, elles devront
se taire. Fais bien vite le signe de la croix, mon petit, et surtout,
surtout, ne va jamais du ct de la Terrucole quand le soleil est
couch, tu m'entends!

[Note 8: Aiguillon mont sur un long manche qui sert  piquer les
boeufs pour les faire marcher.]

--Attends un peu que j'y aille, j'ai bien trop peur, moi! Mais,
es-tu sre que c'est vrai, tout cela? Monsieur dit que ce sont des
histoires, des btises inventes par les vieilles femmes pour forcer les
garons et les filles  rester  la maison, le soir.

--Pas vrai! Monsieur le Rgent est bien instruit, bien fin, je ne dis
pas non; il crit que c'est pareil  un dessin et il raconte des choses
comme il y en a dans les livres et sur le journal; mais il ne peut pas
nier, je pense, ce que ma pauvre dfunte mre a vu de ses propres yeux,
ce qu'elle m'a rpt bien des fois. Allez-y voir, qu'il vous dit, et
si vous rencontrez une seule hade ou une seule broutche, je vous donne
cent mille francs. Le farceur! Les a-t-il, les cent mille francs, lui,
d'abord? Oui, comme moi! Et puis, on sait trop ce qui arrive quand on va
voir: on est pris immdiatement d'un mal trs laid, le mal de Saint-Guy,
qu'on dit. C'est comme si on avait un esprit dans le corps, qui vous
force  faire ce que vous ne voulez pas faire. On devient pareil  un
innocent: on tire la langue, on tourne la bouche, on remue la tte, les
jambes, les bras.--Tu sais le fils de la Marianne, de Bouste, eh bien!
il l'a eu, ce mal, mais il est guri parce qu'il a fait le remde. Car,
heureusement encore, il y a un remde, et facile. Faut, avant tout, pour
apaiser les esprits, jeter dans le trou, avec de l'argent, un morceau de
l'habit de la malheureuse ou du malheureux qui est possd. Les riches y
mettent des pices blanches, s'ils veulent: il y en a mme qui ont lanc
jusqu' de l'or, parat, mais c'est trs rare; ceux qui n'ont pas de
quoi donnent des sous, le plus qu'ils peuvent. Pendant trente jours de
rang, d'une lune  l'autre, chaque matin, quand le soleil se lve, faut
aller dire des prires au pied du Calvaire qui est plant dans le talus.

--C'est pour cela qu'il y a toujours des chiffons par terre ou pendus
aux branches,  la Terrucole! Comme il doit y avoir de l'argent
l-dedans, depuis le temps qu'on en apporte!

--Oh bah! les hades et les broutches ramassent tout, va!

--Et qu'en font-elles?

--Je n'en sais rien; mais on pense qu'elles ont un trsor cach quelque
part sur la hauteur: tiens, dans le champ de Lacoste, l o la terre
sonne quand on y tape dessus avec les sabots! Mais personne n'a os y
aller voir, et ce n'est pas moi qui commencerai, t!

--Ni moi? Et puis, Ma, raconte ce que l'ont les hades et les broutches,
la nuit de Nol.

--Ah! voil; cette nuit-l elles sont bien badines; elles ont peur, tu
comprends, elles sont comme folles. Ds que descend le noir, elles font
leur sabbat plus fort que jamais; vienne minuit, elles se taisent; les
hades, fft!... disparaissent, les broutches se serrent dans leurs trous.
A partir de ce moment, tout le monde peut passer sans danger par la
Terrucole pour se rendre  la messe ou pour en revenir; et on ne s'en
fait pas faute, cela raccourcit beaucoup. Jamais, il n'est rien arriv
 personne. C'est que, l'enfant Jsus, tout faible et tout petit qu'il
est, vois-tu, micot, est le vrai roi du monde. Il est plus fort,  lui
tout seul, que toutes les hades, que toutes les broutches, que tous les
diables de l'enfer.

--Oui. Eh bien! alors, maintenant, raconte-moi son histoire.

--Mais je ne t'en ai promis qu'une, histoire; faut aller au dodo.

--Oui, oui, tout de suite. Joseph et Marie o ils allaient, Ma? J'ai
oubli.

--A Bethlem, donc?

--O c'est, Bethlem? Prs d'ici?

--Non, trs loin. C'est le village o ils taient ns, mais ils n'y
demeuraient pas. Ils y allaient pour des affaires qu'ils avaient, du bl
 vendre ou des boeufs  acheter, peut-tre. C'tait comme qui dirait un
jour de grand march ou de foire. Dans ces temps-l, on ne connaissait
ni les chemins de fer, ni mme les courriers, parat. On allait  pied.

--Comme nous autres, quand nous descendons  la ville?

--Oui. Il y avait beaucoup de compagnie sur les routes, se rendant
aussi  Bethlem. Joseph et Marie marchaient depuis le matin. Marie, la
pauvrine, tait si fatigue que ses jambes ne voulaient plus la porter.
Enfin, vers le soir, ils arrivent. Toutes les auberges taient pleines.

--Pourquoi qu'ils n'allaient pas chez leurs parents?

--Ils n'en avaient plus, faut croire, ils devaient tre morts. Que
faire, alors? Ils voient la grande maison d'un homme riche. T, qu'ils
se disent, l il y a de la place, nous ne gnerons gure. Ils frappent
et demandent abri pour la nuit, tout juste un coin, n'importe ou pour
se coucher et dormir. Mais l'homme riche leur fait rponse par ses
domestiques:

--O sont vos mulets et vos chevaux qu'on les mne  l'curie?

--Nous n'en avons pas.

--Alors que venez-vous faire ici? Passez votre chemin! Ma maison n'est
pas faite pour des mendiants comme vous.

Tout honteux, ils vont chez un htelier lui demander logis en payant.

--Gardez vos sous, qu'il leur crie; on ne reoit pas ici de mauvais
paysans comme vous!

Enfin, ils aperoivent une auberge bien pauvre et de bien mauvaise mine.
Ils, frappent timidement  la porte.

--Que voulez-vous? leur demande le patron, qui avait l'air d'un bandit.

--Nous voulons nous loger pour la nuit, histoire de nous reposer, aprs
avoir mang un morceau.

--Mon auberge est pleine, qu'il dit, je n'ai pas de place pour vous.

--Mme en payant?

--Quand vous me donneriez de l'or plein mon bret, a ne changerait
rien; je n'ai plus de place, que je vous dis!

Alors Joseph regarda Marie qui tombait de fatigue et avait bien envie de
pleurer.

--N'avez-vous pas un grenier avec un peu de foin, une curie, une
table, n'importe quoi, que ma femme puisse s'asseoir et se reposer?

L'aubergiste qui, en fin de compte, n'tait pas un mchant homme,
regarda Marie  son tour. Il la vit si ple, si jeune, la pauvre--
peine quinze ou seize ans--et si modeste, si charmante, qu'il eut le
coeur crev de compassion.

--N'est-il raisonnable, aussi, de faire marcher les enfants comme cela,
et dans cet tat, encore! qu'il leur dit. Eh bien! allons, entrez! nous
nous arrangerons tout de mme en poussant l'ne et en attachant le boeuf
un peu plus loin vous pourrez vous loger.

Il les fit passer dans l'table, leur porta une grosse botte de paille,
et il dit doucement  la jeune femme: Ma jolie enfant, asseyez-vous.
Et ce fut l que naquit le Sauveur du monde.

--Et que faisaient le boeuf et l'ne, Ma?

--L'ne regardait avec des yeux doux, et le boeuf ruminait
tranquillement. Marie ta sa mante, et en entoura le nouveau-n, son
cher mignon si beau, aussi blanc que le lait, qui ne criait pas, comme
s'il comprenait dj tout. Joseph mit de la paille au fond d'une crche
avec un caillou rond pour coussin, et y dposa le divin enfant.

--Et les bergers, Ma?

--Eh bien! les bergers dormaient chacun auprs de ses moutons dans les
tables bien chaudes. Tout  coup, un ange entra auprs de l'un d'eux,
et, le tirant fort par le bras, le rveilla en disant qu'il venait lui
apprendre une grande nouvelle. Le pasteur, qui s'tait lev avant le
jour, tait trs fatigu et dormait de tout son coeur.

--Laisse-moi tranquille, qu'il dit en se retournant et en billant. Il
n'est pas jour encore, je veux dormir. Et le voil reparti  ronfler.

L'ange le secoue de nouveau.

--Mtin! crie le pasteur; attends un peu que je te fasse courir avec mon
bton!

Mais, les anges, c'est patient. Celui-ci lui parle d'un grand bonheur
qui vient d'arriver au pauvre monde par un enfant qui est n dans une
table.

--Que me chantes-tu l? qu'il rpond, incrdule. Le bonheur n'a jamais
t le partage des misrables comme moi. Un enfant naissant pourrait-il
changer quelque chose  notre sort malheureux? Pauvres nous avons
toujours t, pauvres nous mourrons; il n'y a qu' prendre patience.

L'ange lui explique: cet enfant, c'est le fils de Dieu, qui vient,
non pas pour porter la nourriture du corps, mais celle du coeur, pour
pardonner les pchs et enseigner le courage  ceux qui souffrent.

Le berger, bien rveill cette fois, se tire du lit, s'habille, pousse
sa porte: il voit le ciel ouvert et des anges qui volent dedans; une
lumire, plus claire que celle de la lune quand elle est dans son plein,
plus douce que celle du soleil, claire les prairies et les bois. Il
entend dans les airs des chants divins; sur la route des voix, des
bruits de sabots; certes, oui, il se passe quelque chose de pas
ordinaire. Tout le village est rveill; les pasteurs se rassemblent
sur la place; la nouvelle s'est rpandue, l'ange a parl  plusieurs.
Serait-il Dieu possible que cela ft vrai, que le Sauveur du monde vnt
de natre, et dans une table, encore? Tout tremblant et craintif il
court rejoindre les bergers qui se prparent  aller faire visite 
l'enfant Jsus.

--Allons, qu'il dit, je vais avec vous.

--Mais que lui porterons-nous, nous autres, pauvres? se demandent-ils
tous ensemble, inquiets. Ce n'est pas l'usage, ici, d'arriver chez les
gens les mains vides.

--T! ce que nous aurons, tant pis! Puisqu'il connat tout, il saura
bien que nous ne pouvons pas faire plus.

--Moi, dit un qui tait bien gn, rapport  ce qu'il avait beaucoup
d'enfants, je lui donnerai un pain de ma dernire fourne; moi, dit un
autre, un jeune agneau de mon troupeau; moi, un fromage de mes brebis;
moi, du lait frachement tir; moi une bourracette[9] bien paisse,
faite avec la laine de mes moutons, pour le garder du froid.

[Note 9: Lange de laine.]

  Nicodme, drin[10] de crme!
  Arnautou, escautou[11]!
  Dominique, drin de mique[12]

[Note 10: Un peu de crme.]

[Note 11: Bouillie de mas  la graisse.]

[Note 12: Gteau de mas  l'anis qu'on fait pour Nol.]

--Et toi, Ma, que lui aurais-tu port?

--Le coeur de mon hilhot et le mien.

--Oui, mais pour faire comme les autres?

--Eh Bien! le sac de froment qui n'est pas encore commenc, ou un beau
canard avec une tourte.

--Continue l'histoire.

--Mais qui gardera nos btes quand nous serons absents? demande le
pauvre pasteur qui avait tant d'enfants.

--Le Bon Dieu veillera sur elles!

--Et comment trouverons-nous notre route?

--Celui qui se fie  Dieu ne peut pas s'garer. Mettons d'abord le
chemin sous nos pieds, marchons toujours et nous verrons.

Et les voil partis  travers la glace, la gele, l'obscurit, car le
ciel s'tait referm, partis, pour aller voir le petit enfant Jsus tant
aimable et la Vierge Marie, adorable. L'un secoue sa clochette, un autre
joue du violon, un autre de la trompette, un autre du clairon, un autre
de la guitare. C'est un tapage, un combat, comme lorsque c'est la fte
de chez nous. Les gens les regardent passer, tonns. Enfin ils arrivent
 Bethlem, trouvent les choses ainsi que l'ange leur avait dit.

Ils taient tout bahis, et ils regardaient, la bouche ouverte, ce petit
enfant qui dormait comme tous les petits enfants, et qui, pourtant, un
jour, devait sauver le monde en mourant sur la croix pour nos pchs.

--Et les mages, Ma?

--Eh bien! les mages taient des espces de rois trs riches et trs
savants, eux, et pas des pauvres bergers ignorants. Lors donc qu'ils
apprirent que le Sauveur tait n, ils voulurent aussi aller le voir et
lui porter des prsents. Et ils pensaient trouver un enfant couvert de
broderies, dans un beau palais. Ils ne savaient pas non plus le chemin;
alors il virent une toile qui marchait devant eux; ils la suivirent,
et, quand elle s'arrta sur une maison trs laide et trs petite, sur
une auberge o descendaient les gens les plus misrables, ils crurent
s'tre tromps; mais l'toile ne bougeait pas. Au moins le nouveau-n
serait couch dans la plus belle chambre, en un berceau bien garni de
plumes d'oie: mais non, il tait dans l'table,  ct des pauvres btes
qui travaillent, dans une crche, sur du fourrage. Ils furent bien
attraps, tant orgueilleux comme tous les riches; mais ils l'adorrent
quand mme et mirent  ses pieds ce qu'ils avaient apport: des parfums,
de l'or, des bijoux et de l'encens; tu sais, ce que l'on fait brler 
la messe et qui sent si bon!

--Oui, mais pourquoi l'enfant Jsus n'avait-il pas prfr tre dans un
grand palais, couch dans un beau berceau, servi par des domestiques
avec des galons dors comme au chteau du roi Henri, puisqu'il pouvait
choisir? Moi, si j'avais t  sa place, pas si bte, j'aurais fait
comme a.

--C'tait exprs, Micot, pour nous enseigner la patience  nous autres,
paysans, et pour nous montrer qu'il n'y a pas de honte  n'tre pas
riches puisque Dieu lui-mme a choisi d'tre pareil  nous. Maintenant
dis vite notre pre et au lit!

--Et les Nols? Rien qu'un... ou deux!

--Encore? mais quand dormiras-tu alors?

--Tout de suite aprs.

--Ah! enfant gt, enfant gt! Allons, chante avec moi; je suis l'ange,
toi, tu seras le pasteur.

  L'ANGE

  Un Dieu nous appelle,
  Levez-vous, pasteur;
  Courez avec zle
  Vers votre Sauveur;
  Le Dieu du tonnerre
  Promet dsormais
  La fin de la guerre,
  La paix pour jamais.

  LE PASTEUR ENDORMI

  Lechem droumi!
  Noum biengues troubla la cerbelle,
  Lechem droumi!
  Tire en daban, sec toun cami;
  N'ey pas besougn de sentinelle,
  Ni n'ey que ha de ta noubelle,
  Lechem droumi![13]

[Note 13:

  Laisse-moi dormir!
  Ne viens pas me troubler la cervelle,
  Laisse-moi dormir!
  Tire en avant, suis ton chemin!
  Je n'ai pas besoin de sentinelle,
  Ni n'ai que faire de ta nouvelle,
  Laisse-moi dormir!

]

--Et l'autre, Ma, chante-le, toi, toute seule! Je suis fatigu, moi!

--Tu t'endors?

--Non pas, je t'coute.

  Entre le boeuf et l'ne gris,
  Dort, dort, dort, le petit Fils.
  Mille anges divins,
  Mille sraphins,
  Volent  l'entour
  De ce grand Dieu d'amour.

  Entre la rose et le souci,
  Dort, dort, dort le petit Fils.
  Mille anges divins,
  Mille sraphins,
  Volent  l'entour
  De ce grand Dieu d'amour.

  Entre les deux bras de Marie,
  Dort, dort, dort le Fruit de Vie.
  Mille anges divins,
  Mille sraphins,
  Volent  l'entour
  De ce grand Dieu d'amour.

  Entre deux larrons sur la croix.
  Dort, dort, dort, le Roi des Rois.
  Mille Juifs mutins,
  Cruels assassins,
  Crachent  l'entour
  De ce grand Dieu d'amour.

La voix de la mre s'est faite bien douce, comme pour une berceuse;
instinctivement elle balance son enfant sur son coeur. Lui, ferme les
yeux, ravi. Que de fois il s'est endormi au son de cette lente mlodie
qu'il aime tant! Mais il veut tout entendre, ce soir. Il soulve ses
paupires alourdies et contemple le cher visage pench sur lui avec tant
d'amour. La flamme rouge claire les traits dlicats et les transfigure.
Tiens, c'est curieux: le fichu noir a disparu; un voile de mousseline,
lger comme une nue d'avril, enveloppe la tte chrie; la robe n'est
plus sombre et svre, elle est de la couleur du ciel. Bientt tout
disparat, l'enfant s'anantit dans un sommeil dlicieux, sans rve.

--Yanoulet, mon Yanoulet, hilhot, et le Pater? Hilhot ne rpond pas.

Tendrement, pniblement, car il pse beaucoup, la veuve le porte dans
son grand lit que tidit un gros caillou du Gave chauff sous la cendre;
elle le borde, rcite pour lui le Pater oubli, le baise sur le front
avec amour. Puis, elle couvre le feu, s'enveloppe de son capulet noir,
teint la chandelle, ferme solidement la porte aprs elle, et s'en
va dans la nuit paisse, aux premiers sons de la cloche qui, en bas,
appelle les fidles.




II

LA TERRUCOLE

    _Ici l'on a des fes Comme ailleurs des oiseaux._
     V. Hugo. Fuite en Sologne.
    (Chansons des rues et des bois).

--Pas si vite, enfants! dit une voix, bien loin, derrire. Les gamins
ne l'coutent pas. Emmitoufls dans leurs grands cache-nez tricots aux
couleurs voyantes, le bret enfonc jusqu'aux oreilles, les pieds dans
des sabots bourrs de paille, une main dans la poche du pantalon,
l'autre tenant une petite lanterne, ils grimpent lestement le long du
chemin des fes qui, tout lumineux sous la clart de la lune, semble
conduire  un pays enchant. De petites lumires vacillent tout au long,
comme des feux follets: ce sont les falots des fidles qui reviennent
de la messe de minuit et regagnent le haut du coteau en passant par la
Terrucole. Car c'est Nol: hades et broutches sont caches, le bois est
 tout le monde, cette nuit.

--Yanoulet, Peyroulin! crie encore la voix, de plus en plus lointaine;
mais les enfants ne s'arrtent pas.

--Dpche-toi, dit le plus vieux, Peyroulin, le voisin de Yanoulet et
son mauvais conseiller.--Si nous nous arrtons, nous n'aurons pas le
temps. C'est cette nuit, seulement, que le bois n'est pas hant. Voyons:
veux-tu, oui ou non, avoir des sous, de belles pices d'argent, de l'or,
peut tre, qui sait? et cela sans travailler, sans mme prendre de
peine? Oui? Eh! bien, marche, suis moi! C'est un peu plus loin, 
gauche. Tu viens? Prends garde aux pines. Tiens, tu vois ces chiffons?
c'est l.

--Mais c'est voler que de prendre cet argent?

--Allons donc, quelle btise! Voler qui? Les broutches? ce serait pain
bnit. Ce sont de mauvaises btes qui viennent du dmon. D'ailleurs, ce
qui est  elles est  tout le monde: elles n'ont qu' ne pas laisser
traner ce qu'on est assez sot pour leur jeter.

--Mais si elles se rveillent, et nous attrapent?

--Cette nuit? Jamais. Elles dorment comme les serpents quand il gle,
et, lors mme qu'elles se rveilleraient, elles n'ont, cette nuit, de
pouvoir sur personne.

--As-tu dit  ta mre ce que tu allais faire?

--Innocent! pour qu'elle m'en empche? Elle est bien trop peureuse;
toutes les femmes sont peureuses; elle craindrait qu'il m'arrive du mal.
Mais moi, je suis un homme, je n'ai peur de rien. Maman ne le saura pas,
 moins que tu ne me vendes.

--Moi? Je ne suis pas un tratre; je ne te vendrai pas, je te le
promets.

--C'est bon, j'y compte; allons, viens!

--Mais, tu as beau dire, je crois que ce n'est pas bien.

--Je vois ce que c'est, tu as peur. Va-t-en bien vite rejoindre Maman,
elle te cachera sous sa mante. J'irai seul.

--Peyroulin, attends, coute! Tu est donc bien sr que ce n'est pas mal,
ce que tu veux faire l?

--Mal? Puisque l'argent n'est  personne, pec[14]! Et puis, qui le saura?
Je ne l'ai dit qu' toi. Par exemple, si j'avais su que tu tais un
pareil capon... Arnaud et Michel n'auraient pas demand mieux que de
m'accompagner. Seulement je t'ai prfr parce que je t'aime plus. Mais
j'ai eu tort; eux, au moins, sont braves.

[Note 14: Sot.]

--Je suis brave, aussi, moi!

--Oui, oui, joliment! Aprs m'avoir promis de me suivre  la Terrucole,
tu m'abandonnes au moment d'y entrer. Tiens! y aller en compagnie ou
y aller seul ce n'est plus pareil. Mais je m'en moque, s'il m'arrive
malheur, tant pis!

--Je ne savais pas ce que tu voulais y faire,  la Terrucole: tu ne me
l'avais pas dit; je ne pouvais pas le deviner. Pour y aller, bien, sr
j'en avais envie et cela me faisait plaisir de te suivre. Mais prendre
l'argent!...

--Oui, oui, fais l'honnte! Comme si tu l'tais plus que les autres!
Alors je suis un voleur, moi? Merci bien! Je vois ce que c'est: tu n'es
plus mon ami. Si tu l'tais, tu ne me souponnerais pas comme cela, tu
ne m'abandonnerais pas au dernier moment.

--Mais je ne te souponne pas, je ne t'abandonne pas... Seulement...

--Adieu, adieu, suis ton chemin, moi le mien. Bon apptit pour le
rveillon!

--Peyroulin!

--Quoi, Peyroulin? Que veux-tu? Laisse-moi, je n'ai pas le temps de
btiser. Maman approche.

--Je vais avec toi.

--A la bonne heure! Voil, enfin, un garon courageux. Qui dirait que tu
as douze ans passs: tu es toujours aussi craintif. Eh! si j'habitais
la ville, comme toi, depuis un an et demi, si j'tais apprenti dans un
magasin o il vient tant de monde, tu verrais comme je serais! Mais
maman n'a pas voulu m'couter. Elle m'a fait rester aux champs, tandis
que toi.....

--Ah! la mienne, maman, est si bonne! Tout ce que je veux elle le fait.
C'est ma pauvre dfunte grand'mre de Nay, morte au printemps, qui
m'avait mis cela en tte. Elle me disait: Toi, tu n'es pas fabriqu
pour tre un paysan, comme ton pre qui tait fort et grand; tu es fin
comme une demoiselle. a ferait deuil de te voir travailler la terre;
faut que tu deviennes un Monsieur. Tu n'aimes pas assez les livres pour
faire un rgent ou un cur; mais dis  ta mre qu'elle te mette commis
dans un magasin,  Villeneuve. Je voudrais te voir en veste et en
chapeau avant de mourir. Alors, moi, j'ai cru que je serais plus
heureux comme cela. J'ai tant pri Maman, tant pleur qu'elle m'a
cout. Si j'avais su!...

--Comment, tu regrettes d'tre  la ville, bien nourri, bien vtu, bien
log, et de ne rien faire?

--Rien faire? Partout il faut travailler pour gagner son pain, va. Et
puis, on s'ennuie  recommencer toujours les mmes choses. Mais c'est
moins pnible que la terre, pourtant.

--Oui, elle est plus basse pour toi que pour les autres, peut-tre,
la terre, fichu feignant! Dis donc, quand tu auras ton paletot et ton
chapeau, tu ne sauras plus parler patois, tu ne me reconnatras plus,
j'en suis sr. Allons, en attendant, viens-t-en, c'est par ici. Tourne
ta lumire en dedans, pour qu'on ne nous voie pas. L, y es-tu? Gare 
cette ronce et  cette branche. T, regarde, en voil des sous: deux,
quatre, six, dix! Et toi, tu n'as rien trouv?

--Si, un franc.

--Une pice?

--Une pice.

--Veinard, va!

--Yanoulet!

--Oui, Ma!

Il se prcipite, mais, horreur! il se sent retenu par la blouse. Il
pousse un grand cri.

--Imbcile, lui dit Peyroulin, veux-tu donc nous faire prendre? Qu'as-tu
 brailler comme un ne? C'est une pine qui t'accrochait, voil tout!
Tiens, je l'ai te! Mets ton argent dans la poche et hardi! courons
rejoindre les autres.

--O tais-tu, maynat[15], demanda la veuve, quand l'enfant l'eut
rejointe en haut de la Terrucole, prs du Calvaire, aprs que les
voisines se furent spares.

[Note 15: Enfant.]

--J'tais avec Peyroulin, dans le ravin.

--Pourquoi as-tu cri? Tu as vu quelque chose? Une bte t'a piqu? Tu es
tout ple.

--Non, une ronce avait attrap ma blouse, j'ai cru que c'tait une
broutche.

--Aussi quelle ide de nous quitter et de s'en aller comme un fou 
travers des broussailles, l o aucun chrtien n'ose s'aventurer.

--C'est Peyroulin qui voulait.....

--Oui, c'est toujours un autre qui veut, mais c'est tout de mme toi qui
fais la btise. Il faut savoir dire non quelquefois, vois-tu, mie[16].
Tu devais rester prs de moi comme tu me l'avais promis. Mais ne nous
fchons pas, ce soir, je suis trop heureuse de t'avoir avec moi. J'tais
si triste l'an pass, sans toi, si tu savais! C'est que tu es tout pour
moi, vois-tu! Depuis que ta grand'mre est morte je n'ai plus personne
que toi au monde puisque je suis orpheline, sans frre ni soeur, et
que ton dfunt pre tait fils unique. Je suis bien seule! Tiens, nous
sommes arrivs, voici la clef, ouvre la porte. Ah! comme il fait bon
chez nous, ne trouves-tu pas, mon petit? Regarde la belle souche, comme
elle chauffe! Je l'ai garde toute l'anne exprs pour ce soir. Et
j'allume deux chandelles pour y voir bien clair. Je t'ai fait une tourte
et un pastis[17] comme je te l'avais promis. Enlve ton cache-nez, ton
bret, et mettons-nous  table. Ah! ce rveillon, nous y voil enfin!
L'ai-je assez attendu, mon Dieu! Il n'y a pas sur la terre une femme
plus heureuse que moi, ce soir, puisque j'ai l mon hilhot, tout  moi!

[Note 16: Ami.]

[Note 17: Pt.]

La mre et l'enfant s'asseyent auprs de la table de chne que recouvre
une grosse serviette  liteau bleu.

--Tiens, mange-moi a,--dit la veuve en servant  Yanoulet un grand
morceau de tourte.--C'est bon. J'y ai mis dedans un des poulets de la
dernire couve, tu sais, de ceux de la poule noire. Il est tendre,
n'est-ce pas?

Malgr l'aspect sduisant de la pte dore, l'enfant n'a pas faim.
Pourtant, il l'aime bien, la tourte! Il s'tait tant promis de s'en
rgaler! Il se faisait une si grande fte de ce rveillon, tout seul
avec sa maman, dans la chambre claire et chaude, au retour de la
messe de minuit, aprs le passage  travers la sombre et mystrieuse
Terrucole! Pourquoi est-il si triste, maintenant? Pourquoi son coeur lui
semble-t-il si lourd dans sa poitrine?

--Mais, qu'as tu? Tu ne manges pas! Elle n'est pas bonne, la tourte,
peut tre? Pas assez cuite? Je m'en doutais: quel malheur! Eh bien,
laisse-la; il y a autre chose, heureusement.

--Si fait, qu'elle est bonne, mais tu m'en avais donn tant!

--Tiens, du pastis: vois comme il est lger, comme il sent bon la fleur
d'orange! Tu ne me diras pas qu'il n'est pas russi: j'y ai mis douze
gros oeufs et je l'ai ptri une heure de temps, au moins. Le trouves-tu
 ton got?

--Oui, Ma, il est trs bon.

L'enfant se force pour manger, mais les morceaux refusent de passer. Ah!
cette pice de vingt sous, l, dans sa poche, comme elle le gne! Elle
est bien petite, bien lgre, pourtant! Comment s'en dbarrasser? O
la mettre? Quand sa mre secouera son pantalon pour le plier, tout
 l'heure, elle tombera. Il faudra dire d'o elle vient. Que
rpondra-t-il?

--Encore une tranche, allons, et bois un peu de vin pour te dlier la
langue, car tu n'es pas bavard ce soir. C'est du Juranon, tu sais! Je
l'ai achet pour toi chez Puyas, lundi dernier, quand j'ai t voir ton
patron pour lui demander de te laisser venir. C'est un bien brave homme,
ton patron. Tu es heureux chez lui, n'est ce pas?

--Oui, Ma.

--Tu me dis la vrit, au moins. Si tu te faisais du mauvais sang,
faudrait me le dire. Tes camarades sont-ils gentils pour toi? Ils ne te
tourmentent pas trop?

--Non, Ma, ils sont bien aimables.

--Tu as peut-tre trop de travail? Que fais-tu toute la journe?

--Des paquets, des commissions; je range les marchandises, je pse
les pices et, quand il n'y a plus rien  faire, je noue des bouts de
ficelle, assis sur un grand tabouret, prs du comptoir.

--Tout cela n'est pas pnible, en effet. Ainsi, tu te trouves bien?
Pourtant, tu as quelque chose que tu me caches, je vois cela. Tu ne me
dis pas tout, ce n'est pas joli. Pourquoi es-tu triste? Tu ne voudrais
pas y retourner,  la ville? Tu veux rester  travailler avec moi aux
champs? Si c'est cela, dis-le, n'aie pas vergogne, va, tout le monde
peut se tromper. Je te reprendrai, voil tout, et j'en serai mme bien
heureuse!

--Oh! non. Je me trouve bien l-bas.

--Alors, c'est que le temps te dure ici. Je ne suis pas gaie, c'est
vrai, moi! J'aurais d te dire d'amener un camarade. Les mres
s'imaginent toujours que les enfants leur ressemblent, qu'ils sont aussi
heureux avec elles qu'elles avec eux. Moi, rien que de te voir, a me
rend contente; je ne demande rien autre chose au bon Dieu.

--Le temps ne me dure pas, Ma, et je prfre tre seul avec toi ce
soir.

--Alors, tu es malade. O as-tu mal?

--Non, je n'ai rien, mais je tombe de sommeil.

--Ah! c'est donc a que tu es tout chose? Eh bien, va te coucher! Garde
tes chtaignes pour demain, si tu ne peux pas les manger maintenant.
Ainsi, tu ne veux pas que je te conte les histoires et que je te chante
les nols, comme quand tu tais petit?

--Je suis si fatigu!

--Que les enfants changent vite, pauvres de nous autres mres! Tu les
aimais tant, les histoires, autrefois! Jamais tu n'en avais assez,
jamais tu ne veillais assez tard! J'tais oblige de me fcher pour te
faire coucher. Mais on a raison de dire que l'on ne tient qu' ce que
l'on ne peut pas avoir. Viens un peu par ici, l, sur cet escabeau, prs
du feu,  mon ct, car tu es trop grand pour te mettre sur mes genoux,
maintenant. Te souviens-tu quand je te chantais:

Entre le boeuf et l'ne gris Dort, dort, dort le petit Fils?

Le petit fils, c'tait un peu mon hilhot,  moi.

Entre les deux bras de Marie Dort, dort, dort le fruit de vie.

Sans manquer de respect  la Sainte Vierge, je me sentais un peu comme
elle, tenant mon doux fruit de vie, et quand j'arrivais  la fin:

  Entre deux larrons sur la croix
  Dort, dort, dort le Roi des rois.

Tu dormais, toi aussi, et je te portais, pesant comme une souche, dans
notre lit; je t'embrassais et tu ne te rveillais pas. Mais qu'as-tu?
Pourquoi tes yeux sont-ils pleins de larmes? Que jettes-tu dans le feu?

--Une peau de chtaigne; j'ai failli m'trangler avec. Ce n'est rien.
Ma, j'ai froid, je veux aller me coucher.

--Oui, oui, tu vas y aller; mais avant, mon pouricou, dis avec moi
Notre Pre, puis tu iras au dodo et je te borderai encore cette fois.

--Maman, dit l'enfant lorsqu'il fut bien au chaud dans le grand lit
maternel, maman, qu'est-ce qu'un larron?

--C'est celui qui prend ce qui ne lui appartient pas; c'est un voleur.

--Mais quand ce qu'on prend n'est  personne, est-ce voler?

--Tout est toujours  quelqu'un; et puis, il n'y a pas  aller chercher
des histoires, c'est bien simple: prendre ce qui n'est pas  soi, c'est
voler.

--Mais si on prenait l'argent des broutches, par exemple, celui qu'elles
ne ramassent pas, qu'elles laissent traner par terre, ce ne serait pas
voler?

--Quelle drle de question? L'argent des broutches est aux broutches;
c'est pour elles qu'il a t jet; le prendre, c'est voler, bien sr,
et, de plus, c'est s'exposer  leur vengeance; c'est trs imprudent.
Mais, pourquoi me demandes-tu cela? Tu n'y as pas touch, j'espre, 
leur argent, mon Yanoulet? Non, ce n'est pas Dieu possible? Que je suis
sotte et peureuse! Pardonne-moi, hilhot! Tu es incapable de voler, toi.
Mais j'ai si peur que tu fasses le mal! C'tait bien une peau que tu
jetais au feu, tout  l'heure, dis? Oui? je n'entends pas.

--Oui.

--Mon Dieu, je n'ose pas aller voir! Dis-moi que je suis une folle,
hilhot, hilhot; que c'est trs mal, de souponner son enfant. C'est que,
vois-tu, je serais trop malheureuse. Oui, bien sr, mon hilhot est digne
de mon amour, mon fils est honnte comme son pre. Mais rponds-moi
donc! Lve ton visage que je voie tes yeux, tes yeux francs comme
l'or, qui ne m'ont jamais menti; je te croirai. N'est-ce pas qu'ils ne
voudraient pas me tromper? Tu n'as rien pris?

--Non, non.

--Ah! je le savais bien! merci, mon Dieu! Oh! vous qui nous voyez du
haut de votre ciel, vous qui tes venu au monde dans une nuit pareille
 celle-ci, tout petit et tout humble, pour nous sauver nous autres,
petits et humbles, ayez piti de nous! Je ne suis qu'une faible femme,
qu'une pauvre paysanne bien ignorante; aidez-moi  lever mon fils comme
il faut. Par dessus toute chose, gardez son coeur pur, prservez-le du
mal en dedans et en dehors; en dedans, surtout. Vous qui pardonniez au
larron sur la croix, pardonnez nos pchs, et, si nous ne pouvons pas
vous servir en faisant de grandes choses, comme ceux qui sont savants
et riches, faites-nous la grce de nous aider  vous servir en tant
honntes et en faisant le peu que nous savons faire. Ainsi soit il!



III

  L'EMBUSCADE
  _Quiconque fait le pch est esclave_
  _du pch_. Jean, VIII, 34.

Rien ne bouge dans le grand magasin de rserve o les ballots amoncels
s'lvent trs haut. Tout autour, des rayons bourrs de marchandises,
sandales, paquets de laine, botes de diverses grandeurs cachent les
murs; des fouets, des rouleaux de cordes, des licous pour les mules
pendent au plafond. Entre deux empilements de caisses, au fond, une
grande fentre aux vitres dpolies donnant,  hauteur d'homme, sur une
cour, laisse filtrer un jour laiteux, blafard.

--Voici le matin, dit une voix touffe, quelque part,  gauche;
dormez-vous, Georges? Il ne tardera pas s'il doit venir.

--Je ne dors pas, je n'ai pas ferm l'oeil de la nuit, rpond une autre
voix contenue,  droite. J'ai entendu sonner toutes les heures depuis
minuit, cout tous les bruits, et Dieu sait s'il y en a dans cette
vieille baraque! Je suis moulu, j'ai les nerfs malades  crier, mon
coeur bat comme un fou  chaque frmissement. C'est affreux cette
veille, le regard fix sur cette fentre qu'il n'y a qu' pousser pour
ouvrir.

--Oui, ce n'est pas drle. Moi, j'ai bien dormi sur mon pilot de
lainage; mais je suis courbatur, par exemple, j'ai un cent de clous
dans chaque jambe. Il n'y a pas  dire, rien ne vaut le portefeuille.

--Nous n'en avons pas pour bien longtemps, heureusement. Je n'en puis
plus. Ce n'est pas que j'aie peur, non, mais je suis coeur: le mal,
le vol, c'est hideux. Et puis, cette incertitude... Lequel, parmi ces
garons que je connais depuis des annes, que je coudoie du matin au
soir, est une canaille? Je les passe en revue l'un aprs l'autre et
il me semble que tous ont des visages faux. L'ide que, d'un moment 
l'autre, il va falloir sauter sur l'un d'eux, m'angoisse au del de ce
que je puis vous dire.

--Effet du matin. C'est toujours un moment pnible. Ainsi, tenez, quand
on vient de s'amuser, on n'est jamais fier lorsque parat le jour.

--C'est vrai. Est-ce le regret de ce qui finit ou la peur de ce qui
commence, je ne sais pas; mais c'est triste, plus triste que le
crpuscule.

--Fichtre! vous n'tes pas drle, vous. Les veilles vous rendent
sentimental. Vous devriez mettre cela en vers. Je suis sr que vous avez
besoin de fumer. Avez-vous du tabac? J'ai oubli le mien.

--Y pensez-vous! Pour qu'on voie la lumire, du dehors? Et puis, nous
n'aurions qu' mettre le feu. Non, non, tchons de nous remonter sans
cela.

--Vous avez raison, mais c'est bien assommant: rien ne vaut une bonne
_sche_ pour vous remettre d'aplomb.

--Dites-moi, Franois, qui pensez-vous que ce soit?

--Pour cela, mon cher, je suis aussi avanc que vous, je n'en sais rien.

--Mais comment avez-vous dcouvert la chose? De peur de l'bruiter, papa
ne m'en a rien dit; vous avez commenc  me raconter, hier soir, je ne
sais quelle histoire de fentre, d'espagnolette, je n'ai rien compris et
vous vous tes endormi au beau milieu.

--J'tais reint. Pensez donc! j'ai rang l'envoi de laine  moi tout
seul; j'aurais ronfl sur une barrique. J'avais bien l'ide de veiller,
pourtant, mais ce diable de sommeil... Eh! bien voici: Vous savez que
c'est moi que le patron charge d'arer les magasins de rserve. Depuis
un mois, environ, chaque fois que j'arrivais ici, le matin, je trouvais
la fentre ouverte: pas toute grande, non, bien pousse, au contraire,
mais la barre de fer hors de son trou. Comme c'est moi qui ferme chaque
soir, cela m'tonnait. Craignant de me tromper, je fis l'exprience
plusieurs fois et toujours c'tait la mme chose: le soir je mettais
bien soigneusement mon espagnolette en travers et le lendemain matin je
la retrouvais toujours toute droite, je n'avais qu' tirer. Qui diable
s'amusait  passer avant moi pour m'viter cette peine? Quelque farceur,
sans doute, pour se payer ma tte. Mais Bibi, se mfiant de quelque
mauvais tour, ouvrait l'oeil. Rien ne vint. Pourtant, que diable, il
n'tait pas possible de passer par la croise avec les gros barreaux qui
la dfendent. Afin de m'en assurer, hier soir, en faisant ma tourne, je
les branlai l'un aprs l'autre. Je devins bleu quand celui du milieu
me resta dans la main: il tait descell en haut et lim en bas, si
finement que cela ne se voyait pas du tout une fois en place. L'enlever
pour passer et le remettre n'tait qu'un jeu. Cela se corse,
pensai-je. Je ne fis ni une ni deux et j'allai trouver le patron  qui
je contai la chose. Il ne voulut pas me croire, d'abord. Le voler, lui,
qui est un pre pour ses commis, qui les paye si bien, qui ne les laisse
manquer de rien, ainsi que leurs familles: jamais! c'tait impossible.
Il tait sur de tous ses employs, des petits comme des grands; pour un
peu ii m'aurait dit des sottises. Venez et voyez, lui dis-je, comme
dans les vangiles. J'ai t fermer moi-mme avant de monter, je ne
suis ni fou ni ivre: si l'espagnolette a t touche vous me croirez,
j'espre. Nous y allmes: elle tait tourne.

--Tu as eu l'ide de le faire et tu ne l'as pas fait, ou bien c'est
quelque farce.

--Et cela, est-ce une farce, aussi?

Quand il vit dans ma main le barreau sci, il devint blanc comme sa
chemise et me regarda, malheur! avec des yeux qui me firent froid dans
le dos. Nom d'une pipe, quels yeux!

--Franois, me dit-il, es-tu un homme?

--Oui, Monsieur Montbriand.

--Il faut battre le fer tandis qu'il est chaud: veux-tu veiller cette
nuit avec un de mes fils pour prendre le voleur?

--Oui, Monsieur, mais lequel?

--Georges, qui est fort et rsolu. Moi, hlas! je suis trop vieux, je ne
servirais pas  grand chose. Et puis, cela me fait trop de peine. Vous
arrangerez des ballots de lainages en guise de lit, vous prendrez de
quoi vous couvrir, et un fort gourdin, chacun, pour vous dfendre. Mais
ne frappez qu' la dernire extrmit. Si c'est, comme je le crains, un
de mes commis qui me vole, il aura plus peur que vous, et,  vous deux,
vous en aurez facilement raison.

--Des gourdins! Il est bon, le patron! Nous en ferions de la belle
besogne, avec des gourdins! S'ils sont plusieurs solides gaillards,
comme je le suppose, nous serions frais, avec nos gourdins! Un revolver,
oui: voil qui impose le respect et ne rate pas son homme!

Mais il n'aime pas les armes  feu, le papa! Inutile de les lui mettre,
sous le nez, par exemple? J'ai pris le mien, j'en ai emprunt un pour
vous, et voil: les voleurs n'ont qu' venir, ils trouveront  qui
parler. Mais je crois bien que nous serons bredouilles, car, pour
aujourd'hui...

--Chut, j'entends du bruit...

--Non, c'est un rat, en bas, dans la cave, ou une des nonnes ensevelies
dans la maison qui se donne de l'air. Vous savez, ceci est bti sur un
ancien cimetire de couvent. En grattant la terre on trouverait des
squelettes, parat-il. Brr... ce n'est pas gai de penser  ces choses
ainsi, au petit jour, en attendant un voleur... Voil que, moi aussi, le
trac me prend.

--Mais taisez-vous donc, bavard. Vous allez faire rater le coup. Vous
avez donc bien envie de passer une autre nuit sur ces lainages?

--Ah! fichtre, non! Je cderai volontiers mon tour  un autre. Pourtant,
je serais curieux de pincer mon tourneur d'espagnolette. J'ai une crampe
terrible  une jambe et je n'ose pas me lever pour la faire passer.

--Patience! ce ne sera pas long. Ecoutez: mais oui, ce sont des pas!...
Attention, ne bougeons plus!

Une forme indcise se dessine sur les vitres, une main pousse la fentre
qui cde aussitt; un enfant de quinze ans, blond, ple, et beau comme
un sraphin, apparat. Il s'arrte un instant, debout dans la clart,
semblable  un tre surnaturel; puis, rsolument, il saute dans le
magasin. Il va d'un pas raide, d'un pas de somnambule, tout droit vers
un gros paquet envelopp dans du papier brun, l'emporte; il va remonter,
disparatre lorsque deux bras vigoureux l'arrtent.

--Yanoulet! dit une voix trangle par l'motion. L'enfant pousse un cri
de bte blesse, regarde autour de lui d'un air gar, puis s'affaisse
en murmurant:

--Mai!

--Il est mort, dit le commis, dposant la belle tte inanime sur le
plancher. Nous lui avons fait une trop grande peur.

--Non, son coeur bat encore. Prenez du vinaigre,  ct, dans le magasin
des liquides, le baril  droite, dpchez-vous! L... merci! Frottez ses
mains, vous, bien fort, moi, ses tempes. Oh! je n'en reviens pas; je
croyais me tromper; il me semblait que je faisais un rve affreux;
j'tais si bien clou par la stupfaction que j'ai failli le laisser
partir sans l'arrter.

--Et moi, donc! J'aurais reu un poids de cinq kilos sur la tte que
je n'aurais pas t plus abruti. Il m'a fallu votre exemple pour me
rappeler  la ralit.

--Ainsi, c'tait lui, le voleur! Lui, le mignon petit, si doux, si
obissant, que sa mre nous amenait il y a quatre ans, dj, tout
tremblant, se cachant dans sa jupe! Qui donc l'aurait cru? Que
dira-t-elle, la pauvre femme, si honnte, si brave! Quel coup pour elle!
Comment lui annoncer la nouvelle? Je ne voudrais pas m'en charger pour
tout l'or du monde!

--Oui. Pour une surprise, c'est une surprise, et pomme! Si je
m'attendais  l'empoigner, celui-l! Enfin, cela va bien! Nous en
verrons de belles maintenant que les agneaux deviennent des loups!

--On aurait dit que je le sentais! C'est sans doute pour cela que
j'tais si triste tout  l'heure. Pourtant pas un instant je n'ai pens
 lui. Je me suis attach  ce petit, moi! Il tait un peu lent, un peu
tourdi, lger mme, si vous voulez,  cet ge qui ne l'est pas, mais si
complaisant, si plein de bonne volont! Sa mre, en nous le laissant,
nous l'avait tant recommand! Je n'ai que lui au monde, disait-elle.
Grondez-le bien, s'il est polisson ou paresseux, mais veillez sur lui.
C'est la mauvaise compagnie qui me fait peur pour lui, surtout; il est
si faible! Elle avait bien raison, c'est cela qui l'aura perdu. Mais
comment surveiller tous les employs, quand ils sont si nombreux,
parpills dans tant d'endroits divers! C'est impossible! Ils vous
chappent continuellement. Il aura t entran, c'est certain. Car,
enfin, ce ne peut tre pour son propre compte qu'il vole, cet enfant!
Il n'est pas de force  mditer un coup pareil. Il doit avoir un ou des
complices. Le voil qui reprend ses sens.

Yanoulet revenait  lui, en effet. A mesure qu'il se souvenait, ses
yeux, ses grands yeux bleus si doux, si semblables  ceux de sa mre, se
remplissaient d'une terreur, d'une angoisse indicible. Il voulait parler
pour demander grce, mais il ne parvenait pas  articuler un son.

--Allons, te voil remis, malheureux, dit Georges. Ne tremble pas comme
cela, il ne te sera fait aucun mal. Nous allons t'enfermer dans le
bureau du patron et nous te garderons sous clef jusqu' son arrive.
Marche donc! Tu ne peux pas? Nous allons te porter, alors.

--Quelle misre! dit Franois, le prenant par les pieds, tandis que son
compagnon le saisissait par les paules. Si a ne fait pas piti! Un
enfant de cet ge! a a du coeur pour le mal et c'est faible comme un
poulet, ensuite. Mais, sapristi! quand on a le courage d'entrer dans une
maison la nuit, on doit avoir celui d'en supporter les consquences!

--Mets-toi l, dit Georges avec douceur, en le faisant asseoir sur le
fauteuil du patron, dans son bureau. Franois, donne lui donc un verre
d'eau, l, sur la petite table. Et maintenant, ne bougeons plus! Il n'y
a pas d'issue, mon bonhomme! Quand j'aurai ferm la porte  clef tu
seras pris, bien pris, comme une souris dans la souricire. Je vais
avertir M. Montbriand que la chasse est termine. Jolie chasse, ma foi!
Partir pour prendre un sanglier et ramener un livre! Ah! j'en ai assez
du mtier de gendarme; a me dgote; si jamais on m'y reprend!

--Oui, il est beau, le mtier! On croit pincer un homme, on est arm
jusqu'aux dents et on voit venir quoi? un bb qui s'vanouit de peur.
Pourquoi pas une fille, aussi! Ne parlez pas des revolvers, hein! Nous
serions grotesques. Mais, que diable cet enfant venait-il faire ici?
Pour qui volais-tu, vaurien, car tu n'es srement pas assez fort pour
avoir complot cela tout seul?

--Laissez-le. Il est incapable de rpondre en ce moment. Il a besoin de
se remettre de sa peur. Ds que les domestiques seront leves, je lui
ferai prparer une tasse de caf. Allons-nous en. Nous avons bien
travaill, cette nuit! J'ai le coeur soulev de dgot et de chagrin; le
mal est encore plus vilain  voir de prs que je ne le croyais. A qui se
fier dsormais, si des enfants pareils,  la figure d'ange, se mlent
d'tre des coquins! Vous venez, Franois? Laissons-le  ses rflexions.
C'est gal, j'aime mieux tre dans ma peau que dans la sienne, pauvre
petit!

Pauvre petit! en effet. Revenu de l'horrible frayeur que lui avait faite
la vue de ces deux hommes arms, Yanoulet se perdait en un chaos de
penses, plus torturantes les unes que les autres. Une d'elles, surtout,
revenait sans cesse  la surface comme, dans un tourbillon, un morceau
de bois qui surnage: Ma! Que penserait-elle, quel serait son
dsespoir, sa honte, en apprenant que son hilhot tait un voleur? Le
mal tait entr en lui, il s'en souvenait, le soir qu'il avait t voler
les broutches avec Peyroulin. Qu'elles s'taient bien venges, les
maudites! Elles l'avaient ensorcel, li  jamais au pch, croyait-il.
Ce qui l'ensorcelait, le liait au pch, c'tait son silence, son
mensonge, cette faute inavoue reste entre sa mre et lui comme une
barrire. S'il lui avait tout avou, ce soir-l, quand, au retour de la
messe de minuit, elle le pressait, avec tant de douceur, de lui conter
sa peine, les choses eussent t bien diffrentes! Elle aurait eu
beaucoup de chagrin tout d'abord; mais, aprs avoir pleur et demand
pardon  Dieu pour son enfant, elle se serait hte de pardonner  son
tour, la mre tendre, et de rendre le repos d'esprit au pauvre petit
gar. L'horrible obsession se serait enfuie, le laissant, repentant,
purifi, libre! Il aurait pu, de nouveau, regarder la bien-aime en face
sans se dire: Ces yeux, dans lesquels elle croit lire comme dans un
livre ouvert, l'ont trompe, la trompent, la tromperont encore. Il n'et
pas acquis l'habitude de dissimuler, de mentir sans cesse. Maintenant...
oh! maintenant, il est trop tard pour revenir en arrire. Le pli est
pris. Tout cela est de la vieille, vieille histoire. Il se sent si
dcourag, si dgot de tout! On dit qu'il a quinze ans? Ah! n'y a-t-il
pas le double qu'il vit, courb sous l'oppression du mal, misrable
esclave de sa faiblesse?

Maudit soit le jour o, dans cette maison, si bonne et si hospitalire
pourtant, il rencontra celui qui devait continuer l'oeuvre de perdition,
achever d'teindre sa volont, de souiller son coeur. Il aurait d fuir,
c'est vrai; mais, comment se douter, d'abord? Il l'avait admir comme un
Dieu pour sa force tranquille, pour son courage, pour sa bonne mine, son
intelligence vive et prompte, cet Antoine que tous redoutaient, auquel
le patron accordait une si grande confiance? N'tait-il pas dans la
maison depuis dix ans dj. Il portait Yanoulet  bras tendus sans
trembler, sans qu'un muscle de son visage tressaillt. Les autres commis
houspillaient le petit apprenti, se moquaient de lui parce qu'il tait
joli comme une fille et que le patron le traitait avec plus d'gards
que les autres vu sa faiblesse, la douceur de ses manires, sa qualit
d'orphelin, de fils de veuve. Ils en taient jaloux. Lui, Antoine, le
garon de vingt ans, l'avait pris sous sa protection. Qui touche au
petit, me touche! avait-il solennellement dclar un soir devant les
commis assembls dans le vestiaire, au moment du dpart, alors qu'ils
taient leurs blouses pour mettre les vtements du dehors. Les
tracasseries avaient immdiatement cess: on ne rsistait pas  Antoine.
Il avait une faon de vous soulever un mioche par les deux oreilles ou
de le pendre par un pied qu'on n'oubliait pas de si tt. Avec quelle
reconnaissance mue, quelle tendresse exalte, quel zle, l'avait-il
servi, d'abord, trop heureux s'il l'honorait, en rcompense, d'un de
ses sourires suffisants! Tout avait t joie dans cette servitude, les
premiers temps. Antoine le cajolait, le comblait de petits cadeaux,
de sucreries, voles au patron, il est vrai. Il n'aurait pas d les
accepter bien sr, mais comment rpondre  tant de bont par des
remontrances? Comment faire la leon  celui qui tait tellement
au-dessus de lui par sa position dans la maison, son intelligence, sa
force, son courage! On ne faisait pas la leon  Antoine pas plus qu'on
ne lui rsistait. Au moins, s'il avait os confier ses tourments  sa
mre et lui demander conseil! Il en avait bien eu l'intention et le
dsir; mais la barrire, la terrible barrire! plus il allait, plus
il perdait le courage de la franchir, plus elle lui paraissait
infranchissable.

tait-il un lche, pour cela? Non. Il n'avait peur ni des rprimandes,
ni des coups; la nuit, le silence ne l'effrayaient pas. Il aurait pass
des heures tout seul dans les tnbres, brav les pires dangers sur un
signe de son compagnon; mais c'est le courage moral qui lui manquait,
ou plutt la force de faire de la peine, de dire non rsolument,  ceux
qu'il aimait. C'tait comme une dviation de sa nature trs tendre, trs
bonne. Il et souffert mille morts plutt que de chagriner sa mre;
pourtant il faisait tout ce qu'il fallait pour la dsesprer.

lev par un tre faible auquel il ressemblait trop, il n'avait pas
appris  exercer sa volont,  la diriger,  faire de sa tendresse un
puissant mobile pour le bien, une force, un levier. Mal dirige, elle
devenait un pige. Pour ne pas peiner Peyroulin, autrefois, il l'avait
suivi  la Terrucole; pour ne pas l'humilier, le fcher, il avait pris
sans envie la pice blanche; pour ne pas le trahir, ensuite, pour ne pas
chagriner sa mre, il avait cach ses remords, ses regrets cuisants. Et
puis, toujours ainsi, toujours, de chute en chute.

Comme son coeur battait le soir o son nouveau tentateur lui avait dit 
voix basse: Petit, tu m'aimes bien, tu m'es dvou, n'est-ce pas, tu as
confiance en moi, tu sais que je suis ton ami? Eh bien! coute et fais
ce que je te dis. Quand Franois aura ferm la fentre du magasin de
rserve donnant sur la cour, faufile-toi sans qu'on te voie et tourne
l'espagnolette aprs lui, qu'il n'y ait plus, ensuite, qu' pousser pour
ouvrir.

--Mais pourquoi faire?

--Cela ne te regarde pas.

Quelle ide! avait-il pens. A quoi bon ouvrir la fentre puisqu'il
y a des barreaux de fer qui empchent de pntrer  l'intrieur? Et il
avait obi sans comprendre, certain de ne pas nuire  son patron. Mais,
un soir, quelle avait t son horreur en s'apercevant que le barreau,
mal remis en place, tait sci! Brusquement il avait compris. Que faire?
Trahir son protecteur, son ami, avertir son matre? C'tait srement
l le devoir. Mais son tyran avait lu ses indcisions sur son visage:
Qu'as-tu? lui avait-il demand en fronant ses terribles sourcils.
Sans cesse il le trouvait  ses trousses, lui corrompant l'me de ses
paroles insinuantes, le terrorisant de ses menaces.

--Ne t'avise pas de faire le malin ou tu auras affaire  moi, tu
m'entends?--lui disait-il de cet air qui le subjuguait.--Pas de btises:
tu n'as rien vu, tu ne sais rien, tu es innocent comme l'enfant qui
vient de natre, puisque c'est sans savoir que tu t'es engag! Mais tu
es engag, tu dois tenir ta promesse ou tu n'es qu'un lche. Et puis, si
tu me trahis, tu es aussi perdu que moi: n'es-tu pas mon complice? De
plus, tu serais un ingrat. N'oublie pas mes bonts pour toi.

Ainsi, de concession en concession, il avait roul toujours plus bas
sur la pente, jusqu' voler lui-mme les marchandises que son ami lui
commandait de venir chercher. Qu'en faisait-il? Il n'en savait rien; il
ne voulait pas le savoir. Tous les matins,  l'aube, il se glissait dans
les magasins de dpt et prenait le paquet prpar la veille par
le corrupteur qui l'attendait au dehors, le lui portait, puis n'en
entendait plus parler. C'tait le cauchemar de toutes ses nuits. Chaque
soir, en partant. Antoine lui glissait  l'oreille: La fentre? Il
rpondait: Oui. Demain,  quatre heures.--Oui et c'tait tout.
Jamais il ne manquait  l'odieux rendez-vous. Il dormait d'un sommeil
lourd, mais,  l'heure dite, il se rveillait, et, avec l'angoisse d'une
obsession impossible  secouer, il se levait et marchait o la volont
inflexible de son camarade le poussait.... Et cela durait depuis trois
mois.

Une esprance lui traversa le coeur. S'il allait tre libre, enfin! Ah!
les punitions les plus cruelles, la prison mme, lui paratraient douces
auprs de cette tyrannie implacable qui tenait sa volont prisonnire.
Ce serait le salut, la dlivrance. La dlivrance! Oui, mais sa mre...
le coup serait terrible; comment le supporterait-elle? Non, non, il
est trop tard, maintenant, le nombre de ses mfaits est trop grand, la
dsillusion serait trop affreuse. De quel front aborderait-il celle qui
demandait avant toute chose  Dieu de prserver son fils unique du mal
en dehors et surtout en dedans. Comme elle avait raison! En dedans,
oui, c'est cela qui est le plus mauvais. Comment, avec ce coeur lourd de
pch, oser se prsenter devant la sainte,  laquelle il a tant de fois
promis d'tre un honnte homme, devant cette veuve qui a mis tout son
bonheur, toute sa vie en lui, et dont il a si odieusement mconnu la
tendresse, tromp les esprances?

Et puis, quelle honte de paratre tout  l'heure auprs de ses
camarades, de retourner chez lui, chass comme un voleur! Une fois, il a
vu un homme amen entre deux gendarmes. C'tait un soldat, un dserteur,
un pauvre enfant chtif et ple qui tournait autour de lui des yeux
effars, qui baissait les paules sous les injures des passants. Il
avait un air si misrable, si abject, que cette image ne s'tait plus
efface de l'esprit de Yanoulet. Jamais, non jamais, on ne le prendrait
comme cela! Mieux vaudrait mille fois mourir, ou fuir, d'abord; oui,
fuir... Mais comment?

La pice dans laquelle il est enferm est claire par un jour de
souffrance, trs haut plac, simple carreau de vitre, fix au mur par
un chssis de bois. Monter l-haut n'est rien pour un dnicheur de nids
comme le petit paysan; mais, en brisant le verre, il attirera du monde
dans la rue! il fait jour, maintenant; les gens commencent  circuler;
il y a toujours des sergents de ville sur la place. Tant pis! Il n'a pas
le choix. Un bruit de porte dans la maison l'avertit que le patron est
lev et qu'il va venir. Brusquement, il se dcide, grimpe comme un chat
le long des rayons chargs de paperasses, brise la glace d'un coup de
poing vigoureux et disparat.



IV

LA FUITE

  _Que ne puis-je tarir le flot de mes penses!_

  LECONTE DE LISLE.

  _Les Spectres._

  (Pomes barbares).

--Eh! bien, Jean, ce grog! Est-ce pour aujourd'hui ou pour demain? Tu
as t chercher le rhum  la Jamaque, que tu restes tant de temps en
chemin? Plus vite que cela, animal! J'attends depuis dix minutes, montre
en main.

--Voil, voil! Fallait faire chauffer l'eau, couper le citron.

--Tu raisonnes, on dirait! Il est heureux pour toi que je vienne de bien
dner et que je n'aie pas envie de bouger; sans cela tu aurais reu le
plus beau coup de pied qui ait jamais renvers... il n'est plus l!
Oh! le pendard! Il me paiera cela! Je ne sais ce qu'il a, mais, depuis
quelque temps, il en prend  son aise, il est moins soumis. Il va
falloir que je le mate de nouveau.

Et, se levant de dessus le fauteuil  bascule o il digrait son copieux
repas, Antoine, l'ancien employ de la maison Montbriand et fils, le
tentateur de Yanoulet, se mit  arpenter la chambre d'un air furieux.

La pice, vaste et carre, tait claire par une petite lampe au
ptrole pose sur une caisse renverse, tenant lieu de table. D'normes
moustiques dansaient autour de la lumire; dans l'air touffant leur
agaante musique semblait plus agaante encore. Les murs, simples
cloisons de bois, taient recouverts de peaux de btes, de panoplies
d'armes: fusils, poignards, pes, revolvers, pistolets de tous les
calibres. Un lit de sangle dans un coin, entour de sa moustiquaire de
tulle blanc, deux chaises et le fauteuil  bascule formaient tout le
mobilier. L'appartement s'ouvrait sur une vrandah entoure de lianes:
bignonias, aristoloches, dont les fleurs clatantes rpandaient dans
l'air une odeur trop forte, presqu'insupportable. A travers leur rideau
tremblant, qu'une brise chaude faisait bruire et palpiter, on apercevait
la nuit bleue, une nuit toile, splendide, claire comme un crpuscule.

Le commis infidle, vtu d'amples vtements de toile blanche, tait
un homme d'environ trente-cinq ans, grand, vigoureux, et, malgr
un embonpoint envahissant, fort beau encore, d'une beaut brutale,
vulgaire.

Son teint bourgeonn d'alcoolique, sa sombre chevelure crpue, ses
yeux noirs, cruels et froids, qui ne regardaient jamais en face, son
expression dure et inflexible, le faisaient ressembler  un marchand
d'esclaves d'autrefois.

--Jean, ici! cria-t-il avec un affreux juron. Ici, un peu vite, chien!
ou je te casse la mchoire!

Qui aurait reconnu, en l'homme dcharn et ple, aux paules votes,
aux yeux hagards, qui entra, l'enfant blond et charmant que sa mre
berait sur son coeur en lui chantant des Nols, dans la paisible maison
de la Terrucole, l'adolescent au doux visage qui avait t surpris comme
il volait son patron? Une barbe embroussaille, d'un ton fauve, cachait
 moiti sa bouche aux contours si nobles, jadis, sur laquelle les
mensonges, les mots grossiers avaient laiss leur empreinte hideuse.
Elle tait amre, haineuse, cette bouche; les lvres, qui avaient
dsappris le sourire, s'affaissaient aux coins, comme sous la hantise
d'un dcouragement sans fond. Des rides profondes sillonnaient son front
si blanc autrefois, son front de chrubin que sa mre baisait avec amour
et qu'une chevelure mal peigne, dbordant en boucles folles, cachait
maintenant. Deux lignes dures creusaient ses joues et vieillissaient
singulirement cette figure bronze, belle toujours grce  la noblesse
des lignes,  la limpidit de deux yeux splendides, qui refltaient
galement le mal et le bien, comme un lac pur reflte le ciel bleu ou
les nuages. En ce moment ils brillaient d'un clat extraordinaire.

--Eh bien! quoi? dit-il en s'avanant rsolument.

--Quoi? baisse un peu le ton, je te prie. Depuis quand t'en vas-tu
lorsque je te fais l'honneur de te parler?

--Depuis aujourd'hui; j'en ai assez, de tes manires et je suis rsolu 
ne plus les supporter.

--Tu es rsolu  ne plus les supporter? Fort bien. Tu auras le fouet,
mon bonhomme, tout comme un simple Malabar.

--Le fouet, mon gros poussah? Faudrait m'attraper, d'abord. Je suis plus
leste que toi, je sais courir, je connais la brousse et je n'ai pas trop
dn, moi! Oui, oui, appelle tes Canaques, tes condamns, tes Malabars,
crie, tempte, siffle, tu verras comme ils le rpondront. Tu as donc
oubli qu'ils sont tous  la fte funbre pour le vieux sacripant, de
chef ngre qui vient de mourir? Le feu serait  la baraque qu'ils ne
se drangeraient pas. Ils ne rentreront qu'au jour, une fois l'orgie
termine.

--Je lancerai mes chiens aprs toi.

--Tes chiens! Ils obissent mieux  ma voix qu' la tienne: n'est-ce
pas moi qui les nourris? Cesse de caresser ton revolver car le mien
partirait comme par hasard et, ce n'est pas pour me vanter, mais je rate
rarement mon coup. Donc, pas de manires, plus de patron et d'employ;
nous sommes seuls, personne ne peut nous entendre, expliquons-nous.

Voici plus de quinze ans que je te sers, car tu m'as pris tout petit,
quand j'arrivais, bien bte et ignorant de mon village. Par tes faons
hypocrites, tu m'as tout de suite empaum. Tu m'as montr le mal, pouss
vers le vol et le crime; puis, quand j'ai t aussi bas que toi, tu
m'as repouss du pied, cras comme une noix vide; maintenant, tu me
mprises, tu me hais.

--Quelle exagration! Tu m'es indiffrent. Si a t'est gal, je
m'assirai pour couter tes explications qui menacent d'tres longues.
Et puis, parle moins fort, tu troubles ma digestion.

--Oui, je suis moins pour toi que la boue de tes souliers.

--Tu exagres encore, tu as trop d'imagination: tu m'es trs utile,
tandis que la boue de mes souliers est plutt gnante. Nul mieux que
toi, ne prpare le boeuf  la mode.

--Tout ce qu'il y avait de bon en moi tu l'as dtruit par tes exemples,
par tes maudits conseils.

--Ce qu'il y avait de bon en lui! Oh! la la, laissez-moi rire! Sais-tu
que tu es trs divertissant, ce soir? Ce qu'il y avait de bon en toi?
Mais tout tait bon, ange, sraphin, tu tais un saint, un petit bon
Dieu. Tais-toi. Tu n'as pas honte, voleur, mcrant, chenapan fieff!

--Qui a fait de moi un voleur, un mcrant, un chenapan, si ce n'est
toi?

--Ah! mais, srieusement, tu es malade, tu as la fivre! Faudrait
soigner a. C'est moi qui t'ai forc  voler? Faut croire que tu avais
de fires dispositions car tu n'as gure rsist.

--Pour le compte de qui ai-je vol. Est-ce pour le tien ou pour le mien?

--Pour celui des deux, imbcile! Si nous n'avions pas amass une
pacotille, comment aurions nous pu partir pour la Nouvelle-Caldonie et
y fonder cet tablissement qui est en train de nous mener  la fortune?

--_Nous_ mener? _Toi_, oui. _Moi_, quand? Lorsque tu seras mort. En
attendant je suis ton esclave pas pay, mal nourri, moins bien trait
qu'un condamn, qu'un de tes Canaques, de tes ngres, ou mme, de tes
chiens; car, au moins, moi, tes chiens, je les aime, je les caresse.

--Tu te plains? Et les autres? Il n'y en a pas, de la misre, pour eux
aussi, peut-tre? La vie est dure pour tous, voyons! J'aurais voulu
faire de toi mon associ; mais est-ce ma faute si tu n'as pas plus de
tte qu'une linotte, tandis que tu as des dispositions remarquables
pour la chasse et pour la cuisine? Nul, mieux que toi, je le rpte,
n'accommode une pice de venaison, ne dpiste une vache ou un taureau
sauvage, ne le traque, ne le tue proprement, sans dgts. J'ai coutume
d'employer les gens d'aprs leurs capacits: j'ai fait de toi, tout
naturellement, mon grand veneur et mon chef cuisinier. Quant  ce que
je consens  appeler ta part, tu l'auras, sois tranquille, plus tard,
quand elle sera constitue. Je me sers le premier, comme de juste, tant
le plus vieux. Et puis, je suis la tte tandis que tu n'es que le bras:
c'est moi qui pense, toi qui excutes. Tu maronnes de travailler, et
moi, je me tourne les pouces dans ma fabrique, peut-tre? Je n'ai pas 
surveiller ces coquins de noirs et les autres brutes qui me servent!
Je voudrais t'y voir, comme moi, le revolver sans cesse charg  la
ceinture, faisant marcher tous ces feignants! Grce  mon activit, 
mon initiative, nos viandes conserves s'expdient et se vendent en
Europe; notre commerce s'tend.....

--_Notre_ commerce!

--Qu'est-ce qui te manque, nom d'un petit bonhomme! Tu m'as dit cent
fois toi-mme que tu aimes mieux diriger la chasse que de rester  la
fabrique.

--Oh! a, oui! Le mtier est dur, on y risque sa peau mais, au moins, il
est chouette! Quand, ma bonne carabine au dos, je pars, suivi des chiens
qui sautent d'impatience, des ngres et des Canaques et que j'aperois,
au loin, dans la brousse, un troupeau de vaches et de taureaux, mon
coeur bat. Nous cherchons  enserrer les btes, mais, ruses, elles
s'enfuient dans la montagne. Faut les poursuivre, tre plus leste, plus
rus qu'elles. Ah! lorsqu'une d'elles, se sentant perdue, se retourne
brusquement, frappe du pied le sol et, tte baisse, les naseaux
fumants, fond sur vous, c'est alors qu'il fait bon vivre: pan! un coup
au coeur. L'animal s'abat, foudroy, o s'en va se tortiller dans la
brousse. A partir de ce moment, par exemple, c'est fini le plaisir. Je
laisse Joe et les noirs l'achever, trancher avec un couteau le nerf de
la nuque, le dpecer, le mettre au sel dans les barils: toute la sale
cuisine, quoi! C'est l'affaire d'assassins comme ce forat libr ou de
bouchers. Pour moi, je m'en retourne dgot, mort de fatigue, et je
reprends ma chane. Mais j'en ai assez! Jamais un mot pour me payer de
mes peines, jamais une parole d'amiti! Pourtant qu'ai-je fait pour que
tu aies chang ainsi? Ne t'ai-je pas servi fidlement? Je ne suis pas
plus mauvais qu'un autre, pas plus que toi, toujours!

--La belle tirade! Sais-tu que tu es trs loquent, lorsque tu t'y mets!
J'ai pris grand plaisir  t'couter. Cette description de la chasse
tait patante. Et maintenant le dvouement, l'amiti, c'est touchant
c'est tout  fait prix Montyon. Quelle mouche t'a piqu, ce soir,
voyons, que tu parles comme une fillette du Sacr-Coeur? Toi, le dur 
cuire, que nos hommes ont surnomm La Terreur de la brousse, qu'as-tu?
Serait-ce parce que nous sommes aujourd'hui le 24 dcembre, veille de
Nol? Nol, cette vieille rengaine de la vieille Europe! Oui, l'enfant
Jsus, la crche, les mages, l'toile, les bergers! Balanoires, tout
cela! Niaiseries coeurantes pour vieilles filles et pour curs.
Parbleu! Nol a quelque chose de bon, c'est le rveillon; mais rien ne
nous empche de transporter cette coutume  la Nouvelle. Pour ma part,
je n'y ai jamais manqu jusqu'ici et, tout  l'heure, je t'autorise  me
servir le reste de la pice de boeuf et les ananas au kirsch que tu
as prpars. Je te donnerai un verre d'eau-de-vie. Nous trinquerons
ensemble. Tu le vois, je veux bien te traiter en ami. Nous boirons  la
sant de l'ancienne, l-bas?

--Quelle ancienne? dit Jean, devenant affreusement ple.

--Eh! l'ancienne de la Terrucole! Elle doit se demander ce que tu
deviens depuis le temps. Tu ne lui as jamais crit et voici douze ans
que tu es parti. Pour un fils tendre, pour un homme sentimental qui ne
peut vivre sans affection, c'est un peu fort de caf, tout de mme!

--Taisez-vous! Je vous dfends de parler de ces choses.

--De quoi! Tu me dfends! Tu te permets de dfendre quelque chose, toi,
et  qui,  moi? De mieux en mieux. Attends un peu, canaille, bandit,
que je t'trangle comme un vil misrable que tu es!

Antoine, ivre de colre, s'lance, mais, avant qu'il ait pu l'atteindre,
son compagnon avait saut par la fentre et disparu. Un coup de revolver
retentit... un sifflet strident dchira l'air, les chiens aboyrent,
puis tout se tut.

Jean courait comme un cerf dans la nuit seme d'toiles. Il laisse
derrire lui la fabrique, immense hangar en planches, dans lequel se
trouve le bouge infect, le chenil dcor du nom de chambre, o, depuis
des annes, il couche comme un chien de garde; il passe devant la maison
des condamns qui, tous les soirs, retentit de jurons et de cris; elle
est paisible en ce moment. Silencieuses, aussi, les cases en branchages
des Canaques et le camp des Malabars,  droite, group sur le mamelon.
Condamns, Canaques, Malabars sont bien tous, comme il le pensait,  la
fte orgiaque, au Pilou-Pilou qui a lieu dans le village voisin. On
entend vaguement des cris mls  des chants monotones et au ronflement
du tam-tam dans le lointain.

Oh! quitter tous ces bandits, ces compagnons dtests de misre et
d'infamie, fuir, fuir... Il traverse les plantations d'ananas, les
champs de manioc, il court comme en un refuge sur les montagnes qui
s'lvent l, tout prs, imposantes et sombres, avec leurs grands arbres
sculaires. Que de fois il les a escalades pour aller rejoindre dans la
brousse, derrire, les troupeaux sauvages qui y vivent en libert! Avec
leurs roches ferrugineuses d'un rouge sanglant, leurs verdures presque
noires, leurs grottes, leurs prcipices, o, depuis des sicles,
s'entassent les ossements humains, sinistres ossuaires de ces peuplades
cannibales, elles ne ressemblent gure aux douces Pyrnes,  ces
montagnes de rve, entrevues, blanches et idales,  travers ses jeux
d'enfant. Pourtant elles ont leur grandeur, leur beaut, leur charme,
mme. Des fleurs dlicates croissent dans les profondeurs mystrieuses
des grands bois; des sources fraches sourdent dans la mousse. Mais il
ne voit que leur majest implacable, que la couleur cruelle de leurs
rochers; leur silhouette hautaine, s'levant brusquement sur la plaine
morne, oppresse son coeur; elles lui cachent durement l'horizon.
Derrire leurs sombres remparts ne dcouvrira-t-il pas la patrie, la
vieille France, le Barn si cher et si beau? Mais non. Ces montagnes
une fois franchies, que de plaines, que de mers il faudrait traverser
encore! Hlas! des obstacles plus insurmontables que ceux-l le sparent
de celle  laquelle il s'interdit de penser. Comment jamais obtenir
son pardon! Comment revenir sur tant d'offenses! C'est fini, il ne la
reverra plus!

--Ah! que cette nuit de Nol, si chaude en ce pays, est nervante! Elle
ne ressemble gure aux nuits froides des Nols de France o les coeurs
qui s'aiment se rapprochent, se groupent autour du foyer dans une
troite intimit, dans la douceur de la bonne nouvelle envoye jadis 
la terre....

Jean s'arrte dans une clairire, s'tend sur le sol et rve. Les
arbres, tout auprs, avec leurs lianes enlaces, le font penser  la
Terrucole, aux grandes ronces qui attrapaient sa blouse autrefois.
Non, non, pas de ces souvenirs! C'est dfendu. Aurait-il pu vivre s'il
s'tait laiss aller  rflchir? O est le flacon qui lui sert 
touffer ces retours vers un pass trop cher encore. Malheur! Il l'a
laiss l-bas, il l'a oubli dans sa hte de fuir. Comment s'tourdir
sans lui?...

Que va-t-il faire, maintenant qu'il a secou le joug de son oppresseur?
Pourra-t-il se passer de cette volont tyrannique qui, aprs tout, tait
un soutien? Qu'entre-prendra-t-il pour gagner son pain? Bah! il ne sera
pas embarrass; il connat plusieurs mtiers; il ne sera jamais
plus malheureux qu'il n'a t. Tiens! une toile filante! Celle qui
conduisait les mages devait marcher plus lentement. Bon! encore ses
histoires! Il se lve. La cloche du couvent des Pres de Saint-Louis
sonne dans le lointain. Oh! les cloches du pays, celles d'Angas, le
frais village couch dans la plaine verdoyante, quel son argentin elles
avaient quand leurs voix pures montaient, ainsi qu'une prire! Un essaim
de souvenirs s'veille en lui. Impressions d'enfance, toutes fraches
encore, qui dormaient, ensevelies, au fond de son coeur. Il revoit les
clairs matins du dimanche o, par le chemin d'Henri IV, bord de vieux
chtaigniers, il descendait  la messe, suivi de la jolie Ma, vtue
de son long capulet noir. Elle a l'air si fin et si doux dans son
vtement de deuil! Les voisines la saluent avec respect comme elle
passe, modeste, digne, retire en son chagrin ainsi qu'en une
forteresse. L'aprs-midi, que c'tait amusant d'aller, avec Peyroulin,
regarder voler les quilles dans le quillier ensoleill et bruyant o
retentissaient le choc de la boule et les cris des joueurs. Ah! les
radieuses journes o tout chantait en lui avec le carillon joyeux!

--Tais-toi, musique du diable, assez! Il faut chasser cela! Je m'abrutis
 rester ainsi tranquille, sans pipe ni alcool,--dit-il  haute voix,
en se levant vivement.--Pourquoi, ce soir, suis-je si capon? Que se
passe-t-il donc en moi? Aurais-je peur? De qui? De quoi? Je ne sais. Je
tremble, mon coeur bat. Marchons, marchons vite, l'exercice va faire
passer: cela; je laisserai loin derrire moi, ces ides stupides. Mais
ses penses le suivent, s'attachent  ses pas comme les chiens aprs
leur proie.

Nol, Nol! rptent les cloches. Les mages, les bergers, l'enfant
Jsus, toute la nave et merveilleuse histoire se retrace  sa mmoire.
Il revoit la Ma au doux visage, il entend les chants berceurs qui
l'endormaient sur son sein!

Il ralentit le pas. Quel abme entre le petit garon qu'il tait alors
et l'homme qu'il est  prsent! Le mal est entr en lui en matre depuis
qu'il a renonc  le combattre; il est devenu sa proie. Son pch s'est
personnifi, a pris corps, lui semble-t-il, dans Antoine, son conseiller
de perdition. Mais celui-l, au moins, n'aura plus dsormais de prise
sur lui, il a secou son joug  jamais. Il le hait, maintenant, autant
qu'il l'a aim, jadis.

Combien n'a-t-il pas souffert depuis que, s'enfuyant du bureau o
Georges l'avait enferm aprs le vol, il tait tomb sanglant, affol de
terreur, aux pieds de, son complice qui l'attendait, se doutant que les
choses allaient mal. Ils avaient fui, laissant bien vite derrire eux
les rares passants groups, que le bruit de sa chute avait attirs, et
le sergent de ville qui les regardait d'un air hbt. Pendant huit
jours ils s'taient cachs dans une petite le du Gave dont les oseraies
touffues leur offraient une sre retraite. Ils en sortaient, la
nuit, pour se procurer de la nourriture et pour regagner une chambre
qu'Antoine avait loue dans une auberge recule et louche, hante par
des contrebandiers et des Espagnols pouilleux. C'est l qu'tait le
dpt des marchandises voles qui emplissaient plusieurs grandes
caisses.

--Petit, tu es perdu, lui avait dit un jour le tentateur. Si l'on te
pince, tu es mis en prison, condamn, fltri  jamais: un homme  la
mer, quoi! Je pars pour la Nouvelle-Caldonie, o un de mes amis est
dj depuis quatre ans. Viens-tu avec moi? La pacotille que j'emporte et
que tu m'as aid  ramasser nous servira de fonds, pour commencer. Nous
la vendrons l-bas et en ferons une jolie somme. Dans ce pays, pour un
morceau de pain, on a de la terre en veux-tu en voil. Le climat est si
doux que les maisons, lgrement construites, ne cotent presque rien.
Nous aurons du btail tant que nous en voudrons avec une poigne d'or;
il se nourrit et se garde tout seul, parat-il, sans fourrage ni
tables. Enfin, c'est un pays de cocagne. J'ai mon ide, tu verras; nous
russirons; nous ferons une grosse fortune. Il faudra travailler dur,
par exemple, mais cela ne te fait pas peur, je le sais. Dans dix ans tu
peux revenir en France riche comme un Nabab! La petite histoire du
pre Montbriand sera oublie; d'ailleurs, si le coeur t'en dit, tu lui
restitueras l'infime capital que tu lui as emprunt, un peu de force, il
est vrai. Tu retrouveras ta mre, jeune encore, et tu lui offriras une
vie toute dore et douce: cela t'aidera un peu  obtenir son pardon.
Tandis que, maintenant, mauvaise affaire! Quand, une fois, on a got de
la prison, on ne peut plus se relever, on est fichu!

Il l'avait cout, il l'avait suivi... Oh! qui dira jamais la cruaut de
cet esclavage, la perfidie de cet homme menteur! S'il avait su, grand
Dieu! tout n'aurait-il pas mieux valu que cet exil auprs de ce
compagnon qui l'avait du, tromp, qui lui avait fait connatre la
dchance, le mpris, la haine?

Enfin, il l'a quitt, et pour jamais. O aller maintenant? O? Mais il
n'y a pour lui qu'un pays possible au monde, la France; et, dans la
France, qu'un endroit, le Barn; et, dans le Barn, qu'un seul tre, sa
mre.

Oui, soudain ses hsitations, ses scrupules tombent. Il ira la trouver,
la Ma abandonne, il implorera  genoux son pardon, il se tranera
 ses pieds, s'il le faut, le front dans la poussire. Il lui dira:
Dis-moi des injures, bats-moi, tue-moi si tu veux, mais pardonne-moi!
Je ne puis plus, je ne veux plus vivre ainsi, loin de toi; je souffre
trop. Oh! Ma! Ma!

De nouveau il se jette sur l'herbe paisse, des larmes abondantes
tombent de ses yeux. Qu'il y a longtemps qu'il n'a pleur! Que cela fait
du bien de pleurer! Ses yeux arides, ses pauvres yeux aux paupires
brles, habitus  voir le mal, en sont comme purifis; son coeur
dessch s'attendrit. Il pleure, il pleure longtemps, tendu sur la
terre, la tte enfouie dans ses mains rudes.

Le sifflet du matre retentit de nouveau. Va, va, murmure Jean, se
relevant avec une joie dlicieuse, fche-toi tant que tu voudras, cela
m'est bien gal. Que d'autres rpondent  ton appel imprieux, il ne me
trouble plus, il est pour moi comme le cri du hibou dans la nuit. Adieu;
j'tais un condamn volontaire, je suis libr maintenant, moi aussi;
j'ai rompu ma chane, je suis libre, enfin, libre!

Sa rsolution est prise, il se dirige vers Nouma; un bateau part dans
deux jours; il se cachera en attendant, et le prendra. Il a en poche
quelque argent, peu de chose, il est vrai, mais il se souvient qu'un
homme de la fabrique, envoy  la ville pour une affaire, en est revenu
en disant qu'on cherchait un cuisinier pour le paquebot, celui du bord
ayant pris les fivres.

Il connat le mtier, les concurrents sont rares, il sera peut-tre
engag.

D'un pas ferme et rapide il se met en route, sans jeter un regard en
arrire sur ce qui reprsente pour lui le pass maudit, et va devant
lui, vers l'avenir, vers le rachat.



V

LE RETOUR

_Tais-toi, le ciel est sourd, la terre le ddaigne. (Le vent froid de
la nuit),_ (Pomes Barbares).

LECONTE DE LISLE.

Le bois est solitaire. La lune, dans son plein, claire l'troit sentier
qui passe au milieu des hautes fougres brles. Les chnes noueux,
rabougris, chauves de leurs feuilles, ont l'air de petits vieux transis,
se chauffant  ce paie soleil de rve. Rien ne bouge. Les lapins et
les livres, qui, au matin, vont broutant dans la rose, et, le jour,
traversent furtivement le chemin, pelotonns au fond des terriers,
attendent l'aurore; les reinettes vertes dorment au fond des fosss. Sur
la mousse,  gauche, une grande forme noire est tendue immobile.

Soudain, une brise froide se lve et fait frissonner les fougres et les
rares feuilles sches restes aux arbres; un hibou quelque part, tout
prs, pousse son cri lugubre. La forme noire remue, se dresse, se lve,
c'est un homme. La lune claire en plein son visage dcharn, o deux
grands yeux bleus, sauvages et hagards, brillent comme des vers luisants
dans les broussailles d'une chevelure fauve. Il est misrablement vtu;
sa veste d'alpaga, jadis noire, tourne au vert, est bien lgre par
cette nuit de fin dcembre; son pantalon est dchir dans le bas. En
mme temps que son gros bton, il ramasse un chapeau de paille dfonc
qu'il met sur sa tte, et s'en va d'un pas chancelant, ombre errante et
pitoyable, dans la route blanche.

--Sacr froid! murmure-t-il en soufflant sur ses doigts engourdis pour
les rchauffer. Quand je pense qu' cette heure il y a des gens bien
vtus, bien au chaud dans des maisons fermes, tendus sur des fauteuils
rembourrs, devant un feu brillant, digrant quelque bonne dinde
truffe, tandis que je grelotte sous mes haillons, que j'ai pour lit le
tapis des lapins, pour abri, le plafond des chouettes; et encore, les
lapins, les, chouettes, a a des terriers, des nids, a mang  sa faim!
Bon sang de bon sang, cela me rend fou, je deviens enrag, froce comme
les loups, mes frres, les seuls qui soient aussi gueux que moi. Tant
pis! Je ferai comme eux, et gare  qui me rsistera! J'ai des dents
longues, des crocs, moi aussi; je suis affam, je veux manger, me
repatre et jouir  mon tour... Assez, assez d'hsitations, Jean, mon
garon, assez de scrupules, de btises!

Ah! les ignobles repus! Ils me repoussent parce que j'ai faim et que
mes habits en loques cachent  peine mes os! Comme c'est juste, a!
Si j'avais de belles frusques et la panse ronde, ils me feraient des
risettes. Dire que personne n'a voulu de moi, personne! Qu'ai-je donc
dessus qui met les gens en dfiance? Verrait-on sur mon visage... Bah!
des blagues!

Il n'y a pas de justice! Celui qui m'a pouss au mal vit heureux, riche,
sans remords, le gredin, et moi je porte seul la peine. J'avais tout
quitt; plein de bonnes ides, je venais demander pardon  ma mre et
passer le restant de ma vie avec elle. J'tais dcid, oui, Dieu m'est
tmoin, bien dcid  devenir un bon sujet,  travailler dur pour
rparer le mal que je lui ai fait. Aprs un voyage terrible, o je me
suis crev, priv de tout, pour ne pas arriver  elle les mains vides,
je cours  la Terrucole. Maldiction! La maison est ferme, la voisine,
mre de Peyroulin, morte; celui-ci parti pour les Amriques avec son
pre. Je m'informe: personne ne sait ce qu'est devenue ma mre. Il y
a des annes qu'elle a quitt le pays: Je descends dans la plaine, je
fouille les environs  dix lieues  la ronde, je questionne tout le
monde: personne ne l'a vue, personne ne se souvient d'elle. Dsespr,
sans le sou, je reviens dans mon village, je demande du travail: tous me
tournent le dos. Comment donc! le fils  la Jeannotte, qui a vol son
patron  Villeneuve autrefois, pourquoi pas un galrien, alors? Ouste! 
la porte, et plus vite que ! Je veux parler, expliquer: on ne m'coute
mme pas! Je vais en ville, j'essaie de me placer n'importe o,
n'importe comment, cuisinier, domestique, garon boucher, commis,
manoeuvre; partout la mme grimace en voyant ma tte, toujours la mme
question: vos papiers, vos certificats? Comme si j'en avais, moi, des
papiers, des certificats! Ah! ils sont plus sauvages, ces chrtiens-l,
plus froces, plus cannibales que les cannibales, l-bas,  la Nouvelle.
Au moins, ceux-l, ils vous engraissent avant de vous manger! Alors,
quoi, faut voler encore pour vivre?

Pourtant, je n'tais pas mchant, moi, ni exigeant. Avec du pain tous
les jours et un peu d'amiti, j'tais content. Je n'aurais fait tort 
personne. Mais c'tait trop pour moi, cela encore! Rien du tout, voil
quelle est ma part en ce monde. Rien, est-ce assez, je vous le demande?

L'homme s'tait arrt. Son regard fou semblait s'attacher  un
interlocuteur invisible. Il avait saisi le tronc d'un jeune chne et le
secouait comme pour en obtenir une rponse. Brusquement, il le lcha,
reprit sa marche vacillante et sa sourde plainte.

J'ai tendu la main, j'ai mendi de maison en maison: on me jette un
vieux morceau de pain et on me fait partir bien vite: si j'allais
prendre quelque chose hein! Marche donc, va-nu-pieds, vagabond, ne
t'arrte pas: il n'y a pas d'asile pour toi! Mange l'air du temps, bois
la pluie du ciel, c'est assez pour toi, misrable!

Eh bien! puisqu'ils croient que je suis un voleur, je le serai; j'ai
pris autrefois pour les autres, je prendrai pour mon propre compte,
maintenant. J'en ai assez, de mcher de la vache enrage, de tremper des
crotes dures dans l'eau des ruisseaux, de croquer des fruits verts ou
des chtaignes crues. C'est malsain l'eau pure, c'est plein de petites
btes, des microbes, qu'on appelle. Le monde est mal fait. Les uns ont
trop de tout, jusqu' en tre malades, et moi j'ai pas de quoi ne pas
mourir de faim. C'est il bien, cela? Y en a qui disent que cela ne
durera pas et que, bientt, il y aura un grand chambardement, qu'alors
pauvres et riches seront tous pareils, qu'il y aura du bonheur pour tout
le monde. Ah! ouatte! Quand? En attendant, faut-il claquer? Sale
machine que cette terre, sale bon Dieu qui voit tout cela et reste bien
tranquille dans son ciel! N'est-ce pas lui-mme qui me pousse au mal? Eh
bien! va pour le mal!

Voici le petit bois, l, sur la hauteur. Mais o est la maison de la
vieille? Elle est cale, m'a-ton dit, la sorcire! Parat qu'elle a un
magot cach quelque part dans la baraque. Sacre goste! Pourvu qu'elle
aille  la messe! Je me cacherai, puis, ds qu'elle aura dtal, ni vu,
ni connu, j'enlve la pie au nid. Qui donc saura que c'est moi? Je n'ai
rencontr personne en traversant le village; et, dans ce bois, sauf les
lapins et les grenouilles... L'affaire faite, j'achte habits, chapeau,
souliers, je vais chez un perruquier et me voil honnte homme; je
trouve un emploi, je suis sauv! C'est simple et limpide! Vaut-il mieux
tourner l'oeil dans un coin pour tre ensuite ramass comme une charogne
par quelque paysan ivre revenant du march? Si je rate le coup, j'ai ici
un vieux camarade qui parle peu mais bien: mon revolver. Il sera temps,
alors, de lui faire dire deux mots  mon oreille.

Bon! la lune se cache: un tmoin gnant de moins. Cette petite lumire,
l-bas, ce doit tre la maison. Allons, courage! Examinons les lieux
et attendons. Si elle n'allait pas  la messe, tout de mme! Bah! ces
bicoques, a ferme  peine, et les vieilles, c'est faible, a ne se
dfend pas. Oui, et c'est l le chiendent, a pleure, a tremble... Elle
est capable de passer comme un poulet. Je la billonnerai, d'abord, sans
lui faire du mal, pour quelle ne braille pas, puis je la rassurerai,
je lui expliquerai... Pour qu'elle te dnonce, aprs, et te fasse
prendre... Sotte affaire! J'aimerais mieux attaquer des taureaux dans
la brousse! Mais non, faut en finir. Allons-y! Voici la cahute.
Observons...

Jean tait arriv sur le sommet de la butte couverte de chnes
dpouills, sorte de belvdre naturel d'o l'on apercevait vaguement la
plaine de Bilhre perdue dans la nuit. Quelques lumires se dtachaient
dans les tnbres. Derrire le bois, accote  lui, une petite maison
s'levait, modeste et solitaire. Pose de champ sur le sentier, elle
offrait aux passants son troite faade blanche perce de deux fentres,
son toit d'ardoises noires rabattu devant, tombant bas de chaque ct
comme un capulet de veuve. Un jardinet, aux carrs de lgumes bien
cultivs, longeait la partie principale, donnant sur la plaine, o tait
la porte d'entre. On distinguait les formes irrgulires d'un bcher
et d'un poulailler derrire la maison. Une faible lueur clairait la
fentre donnant sur le chemin. L'homme ouvrit sans bruit la porte du
jardinet, s'approcha et regarda.

--Il y a une gosse! murmura-t il. Quelle dveine! Je ne savais pas cela!
Allons, un autre poulet  ficeler!

Deux personnes, en effet, taient assises dans l'tre de la petite
cuisine proprette: une fillette de dix ans  peu prs, blonde, menue,
jolie, et une femme ge, vive encore d'allure, mais le front entour de
bandeaux entirement blancs.

O donc le misrable a-t-il vu ces traits rguliers, si dlicats, mais
si rids qu'ils en sont effacs, comme un dessin couvert de mille fines
ratures?

Elles sont charmantes  voir ainsi, l'aeule, sans doute, et la
petite-fille: la premire, assise sur une chaise basse, l'autre, sur un
escabeau de bois tout prs, tout prs. L'enfant, tourne vers la femme,
les coudes appuys sur ses genoux, une main sous son menton, lve sur
elle son gentil visage confiant et prsente ses pieds nus  la flamme.
Les lvres de la vieille remuent. Elle doit raconter une histoire.
L'homme tend l'oreille. Non, elle chante! Oh! que ce chant est doux! Que
la voix est pure et frache encore! Le coeur du malheureux est chavir.
O a-t-il entendu cet air-l? Il semble monter en lui d'un pass
lointain, lointain, traverser et carter des brumes amonceles.
Brusquement le voleur tressaille des pieds  la tte, le souvenir lui
revient: c'est un Nol et c'est sa mre qui le chantait jadis! Il faut
qu'il l'entende de nouveau, et mieux, avec les paroles. La porte donnant
sur le bcher est ouverte. A pas muets, de son pas de traqueur de btes,
il pntre sans bruit dans le fond obscur de la cuisine et se glisse
derrire le grand lit dont les rideaux  carreaux bleus et blancs
le cachent, tout en laissant voir ce qui se passe. Les deux femmes,
absorbes l'une par l'autre, ne s'aperoivent de rien.

--Encore, Ma, dit l'enfant, encore, je te prie, ne sais-tu pas d'autres
Nols?

--Si fait, j'en connais un autre, un seul.

--Pourquoi ne me l'as-tu jamais chant?

--Parce que cela me faisait trop de peine.

--Il est vilain, il est triste?

--Non, mais il me rappelle quelqu'un que j'aimais beaucoup et que j'ai
perdu.

--Ton pauvre mari, n'est-ce pas?

--Non, pas mon mari.

--Ta dfunte mre?

--Non plus.

--Qui donc, alors?

--Un enfant.

--Que tu aimais beaucoup?

--Beaucoup.

--Gentil?

--Trs gentil.

--Grand comme moi?

--Plus grand.

--Blond, lui aussi?

--Bien plus blond que toi, les cheveux plus dors.

--Mais il n'tait pas ton petit enfant? Tu n'as pas eu d'autre enfant
que moi, dis, Ma?

--Si, j'en ai eu un autre, un fils; celui-l, justement, auquel je
chantais ce Nol.

--Pourquoi tu ne m'as jamais dit que tu avais eu un autre enfant?

--Parce que je ne pouvais pas; cela me faisait trop de peine.

--Je comprends, il est mort.

--Non, il n'est pas mort.

--Alors, o il est?

--Il est parti.

--Bien loin?

--Trs loin.

--Et ce soir, cela ne t'en fait pas, de la peine, de parler de lui?

--Ce soir, au contraire, c'est drle, je ne sais pas pourquoi, j'ai
envie de chanter, de rire. Mon coeur bat: tiens, mets ta main l, sens
tu comme il tape fort?

--Oui. Pourquoi ce soir et pas les autres jours?

--Je n'en sais rien, c'est comme cela. Est-ce que l'on sait pour quelle
raison l'on souffre une fois plus qu'une autre? Le coeur, sans doute, a
besoin de se reposer de souffrir, comme le corps, de travailler.

--Mais je ne l'ai jamais vu  ton fils?

--Non. Il tait parti avant que je ne t'aie trouve.

--Tu l'avais aussi trouv  la Terrucole, dis, Ma, au pied de la croix,
comme moi?

--Oh! non! C'tait mon propre enfant.

--Ton propre enfant? Alors, moi, je ne suis pas ton propre enfant?

--Oui, oui, migue[18], calme-toi.

--Ce n'est pas vrai que je suis l'enfant des hades, comme on disait
l-haut, quand nous tions  la maison blanche et que les maynades[19]
me montraient du doigt en m'appelant fille des hades, filleule des
broutches, broutchine. Elles s'chappaient quand je m'approchais
d'elles pour jouer. Elles taient mchantes et je suis bien contente
d'tre partie.

[Note 18: Amie.]

[Note 19: Petites filles.]

--Non, ce n'est pas vrai. Tu es ma petite fille chrie.

--Et tu m'aimes autant que ton petit garon?

--Je t'aime beaucoup. Tu es ma consolation, ma joie.

--Oui; mais tu l'aimes plus  lui, dis?

--Non. Seulement toi, tu es l, je t'embrasse, je puis te soigner; lui
est loin; il est seul, peut-tre, il n'a personne pour l'aimer; alors,
tu comprends, il faut que je l'aime beaucoup pour tout ce qui lui
manque.

--C'est vrai. Alors il tait bien, bien gentil, ton petit garon? Aussi
gentil que moi?

--Oh! oui!

--Comment s'appelait-il?

--Jean, mais je l'appelais Yanoulet.

--Comme cela, il n'est pas mort? Il _s'est en all_? Pauvre Yanoulet, je
l'aurais bien aim s'il tait rest. Je n'aurais pas t toujours seule;
nous serions descendus  l'cole ensemble, comme Jacques et Marie de
Lousteau. Mais pourquoi est-il parti? Il ne t'aimait donc pas lui? Moi,
je ne voudrais pas te laisser, jamais.

--Si, il m'aimait bien, mais il a t entran par de mauvais camarades,
il a fait des vilaines choses et n'a pas os revenir me trouver. Il est
parti et je ne sais pas o il est.

--Tu ne sais pas o il est? Il ne t'a rien envoy dire, donc? Oh!
pourquoi a-t-il fait cela? Moi, quand j'ai t mchante, je viens vite
te le raconter pour que tu me pardonnes tout de suite. Il y a longtemps
que cela est arriv?

--Trs, trs longtemps; il avait quinze ans, il en aurait vingt-sept,
maintenant.

--Vingt-sept ans! Comme il serait vieux! Bien, bien plus vieux que moi!
Je ne pourrais pas m'amuser avec lui. Alors je ne regrette pas autant
qu'il soit parti. Mais toi, Ma, a t'a fait de la peine?

--Oh! beaucoup, beaucoup de peine! Je crois que si le Bon Dieu ne
t'avait pas donne  moi, si je ne t'avais pas trouve, pauvrine, toute
faible et mignonne, ayant tant besoin d'tre soigne et aime, je serais
morte de chagrin.

--C'est pour cela que tu pleures souvent, la nuit, quand tu crois que je
dors? Je t'entends bien, va, mais je ne fais semblant de rien puisque
tu le caches de moi. C'est pour cela, aussi, que tes cheveux sont si
blancs, si blancs qu'on dirait que tu es trs, trs vieille, et que tu
as toujours des robes noires? Dis-moi tout de ton petit garon, je t'en
prie, Ma. Je n'en parlerai  personne et je te consolerai. Quand j'ai
un chagrin, vite je cours te le raconter et tu me consoles toujours. Moi
aussi je te consolerai, tu verras, veux-tu, dis?

--Oui. Ecoute. Autrefois, tu t'en souviens, nous habitions prs de la
Terrucole, la maison blanche qui est en haut du coteau.

--Oui, il y avait devant de gros chtaigniers.

--Cette maison, avec la terre qui l'entourait, tait le bien que mon
pauvre homme m'avait laiss en mourant. Je vivais l, avant ton arrive,
bien seule, cultivant le jardin, le champ, rcoltant mes chtaignes,
levant quelques btes, mais tranquille et heureuse encore, car j'avais
avec moi mon Yanoulet. C'tait un si bel enfant! Je l'avais nourri de
mon lait deux ans passs; tout le monde l'admirait quand je descendais
au village, le dimanche, avec lui sur les bras. Son teint tait rose et
blanc comme celui d'un Jsus de cire, ses cheveux, blonds et boucls,
comme le petit St-Jean Baptiste de la procession. Et connu[20],
escarabillat[21], gros! Tout le monde lui donnait plusieurs mois de
plus que son ge; ses jambes et ses bras taient de vraies curiosits
tant ils taient gras, fermes, pleins de trous! Je l'aimais  vendre
mort me pour lui. Il tait tout pour moi. Je l'aimais trop: Dieu n'est
pas content qu'on aime ainsi d'autres que lui. Tout ce qu'il voulait,
mon hilhot, je le voulais; j'tais faible. Je ne savais pas, alors,
qu'on peut faire autant de mal en tant bon qu'en tant mchant, plus,
mme, parfois. Je sais cela, maintenant; je l'ai appris en souffrant
beaucoup. Mais je croyais que d'aimer c'tait tout, que, lorsqu'on
aimait et qu'on ne pensait pas  soi-mme, on ne pouvait mieux faire. Il
faut aimer, certes, mais aimer bien, ne pas gter ceux qu'on aime. Moi,
j'ai gt mon fils. J'tais si heureuse de lui donner ce qui m'a tant
manqu, enfant,  moi, pauvre orpheline, un peu de bonheur. J'avais
besoin de lui pour cultiver notre bien, mais il trouvait le travail
de la terre trop pnible; il voulait tre un monsieur  paletot; sa
grand'mro, qui vivait alors, lui avait mis cette ide dans la tte.
Je lui ai cd, pour notre malheur. Si je lui avais rsist, il serait
encore auprs de moi, rien de ce qui est arriv ne serait arriv. Qui
sait, pourtant? Faut croire que c'tait la volont de Dieu, car rien
ne vient sans sa permission, comme dit monsieur le cur! Enfin, que
veux-tu! J'ai envoy mon Yanoulet en ville, ainsi qu'il le dsirait
tant, apprenti dans un grand magasin. L il a fait de mauvaises
connaissances, il a t entran  mal faire, il s'est perdu, puis il
est parti.

[Note 20: veill, qui a de la connaissance.]

[Note 21: Dgourdi.]

--C'tait bien vilain de s'en aller, comme cela, sans seulement
t'embrasser ni te demander pardon. S'il tait venu te trouver tout de
suite, tu lui aurais pardonn, n'est-ce pas, Ma, comme  moi quand je
n'ai pas t sage?

--Bien sr; mais il n'a pas os revenir, il avait honte. Je le connais,
moi, il est bien mon fils; il aurait prfr mourir plutt que de voir
mon chagrin et que d'entendre mes reproches. Mon pauvre petit! Il tait
si doux, si gentil, avant cela! J'en tais si orgueilleuse! C'tait
mal, vois-tu; les mres ne devraient jamais tre orgueilleuses de leurs
enfants, a porte malheur. Il ne m'coutait pas beaucoup, c'est vrai,
mais j'tais si faible, aussi! Il m'aurait demand la lune, je crois que
j'aurais essay de la lui donner. Toutes les veilles de Nol, quand
il tait petit, je le prenais sur mes genoux et je lui chantais des
cantiques, comme  toi.

--Et celui que tu ne veux pas me chanter aussi?

--Surtout celui-l. Il l'aimait beaucoup. Il s'endormait toujours quand
nous arrivions au dernier couplet.

--Je voudrais bien le connatre, ce Nol. Cela te ferait-il beaucoup,
beaucoup de peine de me le dire? Oh! pas l'air, rien que les paroles.

--Non, non; ce soir, au contraire, a me fera plaisir. Je vais te le
chanter; une autre fois, peut-tre, je ne le pourrais plus. Alors,
coute bien.

  Entre le boeuf et l'ne gris
  Dort, dort, dort le petit Fils.
  Mille anges divins,
  Mille sraphins.
  Volent  l'entour
  De ce grand Dieu d'amour.

  Entre la rose et le souci
  Dort, dort, dort le petit Fils.
  Mille anges divins,
  Mille sraphins
  Volent  l'entour
  De ce grand Dieu d'amour.

  Entre les deux bras de Marie.
  Dort, dort, dort le Fruit de Vie.
  Mille anges divins,
  Mille sraphins
  Volent  l'entour
  De ce grand Dieu d'amour.

  Entre deux larrons sur la croix,
  Dort, dort, dort le Roi des Rois.
  Mille Juifs mutins,
  Cruels, assassins,
  Crachent  l'entour
  De ce grand Dieu d'amour.

Qui m'aurait dit lorsque, endormi, j'embrassais sa tte d'anjoulin[22],
que, lui aussi, serait un larron!

[Note 22: Petit ange.]

--Un larron! Qu'est-ce que c'est qu'un larron, Ma?

--C'est un voleur.

--Un voleur! Ah! Mon Dieu! Non, ce n'est pas possible, ton petit enfant,
Yanoulet, n'tait pas un voleur?

--Hlas, oui, ma fille, ce n'est que trop vrai. Je ne pouvais pas le
croire d'abord, moi non plus, tu penses, mais il a bien fallu que je
reconnaisse la vrit: on l'a pris emportant un paquet qui n'tait pas
 lui; il n'y a pas de doute possible. D'ailleurs, s'il n'tait pas
coupable, serait-il parti comme cela?

--Un voleur, un de ceux qu'on amne en prison, entre deux gendarmes? Oh!
Ma, j'ai peur! Prends-moi sur tes genoux et serre-moi bien fort. Je
ne deviendrai pas une voleuse, dis, tu m'en empcheras? Tu ne m'as pas
gte au moins, moi? Mais... qui est l? Il m'a sembl entendre quelque
chose, comme un soupir.

--C'est une bte dans le fourrage, en haut, ou la Martine qui se remue
dans l'table. Ne crains rien, mets-toi bien contre moi, l!

--Tu n'as pas peur, toi? Oh! moi j'ai si peur!

--Pourquoi veux-tu que j'aie peur, voyons! D'abord, rien n'arrive sans
la volont du Bon Dieu. Et puis, que craindrais-je? La mort? Si je ne
devais pas te laisser seule au monde, elle serait la bienvenue. Qu'on me
vole? C'est mon enfant qu'on volerait, pas moi. Le peu de bien que j'ai
conserv, aprs la vente de la maison, je le tiens toujours prt au cas
o il reviendrait. Ce que je gagne en allant travailler aux champs et
en filant nous suffit amplement,  toi et  moi, avec les lgumes du
jardin; il nous faut si peu de chose! Mais reviendra-t-il jamais? Je
commence  ne plus l'esprer.

--Comment, ce mchant qui t'a tant fait pleurer, ce voleur, tu n'es donc
pas fche aprs lui?

--Fche, petite! Tu ne sais pas ce que tu dis! Une mre, vois-tu, ne
peut pas rester longtemps fche aprs son enfant.

--Mais, pense donc, voler, c'est trs, trs laid! Moi, si j'tais toi,
je ne l'aimerais plus du tout, il me semble! Pour rien au monde je ne
voudrais l'embrasser, maintenant! Tiens! j'ai encore entendu le bruit!

--Non, non, c'est le vent! Il s'est lev et burle[23] comme  la
Terrucole.

[Note 23: Hurle.]

--C'est vrai. Pourquoi en sommes-nous parties, de la maison de la
Terrucole, eh! Maotte? Raconte-le moi. Jamais tu n'as voulu me le dire.

--Parce que j'avais honte. Tout le monde savait que mon fils avait vol
son patron et on me tournait le dos. Tu dis qu'on se moquait de toi en
t'appelant la fille des hades, moi, on m'appelait la mre de Jean le
voleur. Ah! j'ai bien pleur, bien souffert! Monsieur le cur cherchait
 me donner du coeur, le pauvre, il me disait que les fautes de mon fils
n'taient pas les miennes, a n'y faisait rien: elles me pesaient comme
si je les avais faites moi-mme, plus encore. Tu ne te doutais pas de
cela, toi, tu tais trop petite. Enfin, n'y tenant plus, j'ai vendu
comme j'ai pu la maison et la terre, j'ai ramass mon argent, nos
affaires, nos meubles, et nous sommes venues nous cacher ici, dans cette
maison carte, sur cette colline d'o l'on voit la plaine et qui me
rappelle la Terrucole. J'ai chang de nom, personne ne sait qui je suis;
les gens du pays me traitent bien; ils voient que j'ai besoin de vivre,
ils trouvent que le travail ne me fait pas peur et ils m'emploient.

--Mais, Ma, si ton petit garon revenait et allait te chercher 
ton ancienne maison, il ne te trouverait pas! Qu'est-ce qu'il se
penserait? Quel chagrin il aurait, le pauvre!

--J'ai prvu cela, tu peux croire. J'ai dit o j'allais  mon amie, la
seule qui me soit reste fidle dans mon malheur, tu sais, la mre du
grand Peyroulin qui demeurait aux deux cantons[24], prs de chez nous. Je
lui ai tout bien expliqu au cas o l'on demanderait aprs moi; je lui
ai mme remis un peu d'argent, pour le pauvre enfant, s'il en avait
besoin.

[Note 24: Carrefour.]

--Cette fois, Ma, je suis sre que ce n'est pas le vent; le vent est
dehors et le bruit est dans la chambre. On dirait quelqu'un qui pleure.

Jean, croul dans la ruelle, derrire les rideaux du lit, n'arrivait
plus  matriser ses sanglots. Que faire? Se montrer? Non. Il s'en
trouvait  jamais indigne. Devant la grandeur de l'indulgence
maternelle, au rcit de cette vie d'abngation et d'amour, si pure, tout
entire consacre  son souvenir, au bien, son offense lui semblait
dcuple, sa propre vie lui apparaissait criminelle, hideuse,
intolrable. Ah! s'en aller, s'en aller! Se terrer, n'importe o, se
tuer sur le pas de la porte en baisant le seuil vnr. Mais comment
sortir sans attirer l'attention veille, maintenant?

--Ne t'effraie donc pas, pgue[25], continua la mre, je te garde. Je
n'ai plus que toi au monde, qui donc oserait venir te prendre dans mes
bras!

[Note 25: Sotte.]

--Alors, s'il revenait, ton petit garon, au lieu de le gronder, de le
punir, tu lui pardonnerais, tu serais contente de le revoir?

--Il a t bien assez grond par sa conscience, assez puni par ses
remords: on ne peut pas tre heureux, vois-tu, quand on quitte le droit
chemin,  moins d'tre tout  fait canaille, et il ne l'est pas, j'en
suis bien sre. Ah! s'il revenait, s'il me disait comme autrefois: Me
voici, Ma, pardonne-moi! Je lui crierais: Hilhot, hilhot, viens dans
mes bras! et je crois que je mourrais de contentement. Ah! hilhot,
hilhot, quand reviendras-tu! Le temps me dure, mon enfant, je me fais
vieille! Chaque anne, sans toi, en vaut dix des autres. Voici bien
longtemps que je t'attends! Je t'attends toujours, toujours, partout!
Les gens prtendent que tu es mort, mais je sais bien que ce n'est
pas vrai, moi! Quelque chose me l'aurait dit! Les mres sentent ces
choses-l. Je sais que tu reviendras: je l'ai tant demand au Bon
Dieu! Ah! si je pouvais deviner o tu es, comme je courrais vite! Je
reprendrais mes jambes de quinze ans, je ne craindrais, ni de traverser
les mers, ni de monter sur les montagnes, ni de marcher nuit et
jour sans me reposer, sans manger ni boire. Je te trouverais, je
t'emmnerais, heureuse et fire, plus heureuse et plus fire que le jour
o j'entendis ces mots, ragaillardissant comme une liqueur forte: C'est
un fils!

Oh! dis, o es-tu? Je te vois, tel que tu dois tre, grand comme ton
pauvre pre, maigre, un peu courb, le front rid, la barbe fournie, le
teint noirci, les yeux, tes beaux yeux si doux, enfoncs, inquiets.
J'ai tant pens  toi! Toujours, partout, la nuit, le jour, quand je
travaille, quand je me repose, quand je mange, quand je dors, je pense 
toi. Ah! reviens! Mes baisers effaceront tes rides, mes larmes laveront
le mal qui est en ton coeur, viens, mon enfant, je t'attends, viens!

Mon Dieu qui voyez ma souffrance, Dieu de bont et de pardon,
rendez-moi mon fils et je vous adorerai toute ma vie. O Tout-Puissant,
pour qui rien n'est cach, pour qui rien n'est impossible, allez le
chercher l o il est, amenez-le moi! Vous que je baise matin et soir
sur votre croix,  Christ qui avez t un petit enfant dans les bras de
sa mre, divin martyr, qui pardonniez au larron crucifi avec vous, ayez
piti de nous! Voyez: ne sommes-nous pas crucifis, nous aussi, loin
l'un de l'autre? Je me repens comme le brigand, me repousserez-vous?
C'est vrai, vous, m'aviez donn ce petit afin que je l'lve pour vous
et je n'ai pas su faire, pauvre paysanne ignorante et seule que j'tais;
mais donnez-le moi une seconde fois et vous verrez, rendez-le moi, que
je puisse vous: l'offrir de nouveau!

--J'ai bien entendu cette fois, c'est un sanglot! Je: t'assure, Ma,
quelqu'un pleure dans la chambre. Oh! j'ai peur, j'ai peur!

Jean s'tait lev, attir par une force irrsistible.

--Calme-toi. Dcroche tes bras de mon cou, tu m'touffes. Laisse-moi me
lever et tiens-toi derrire moi sans bouger, dit la veuve  l'enfant,
folle de terreur, qui s'attachait convulsivement  elle. Elle tait bien
ple la Ma, mais si calme, si belle, si grande ainsi, debout, dominant
le danger avec le courage de l'absolu dsespoir. Sa voix sonnait haut
dans la chambre.--Moi aussi j'ai entendu, mais je ne crains rien.
Personne ne peut me faire plus de mal que j'en ai, ni me voler ce que
j'avais de plus prcieux, je l'ai dj perdu! Quant  te prendre toi,
mon dernier bien, c'est une autre affaire; il faudrait passer sur mon
corps, avant. Qui est l,--cria telle. Rien ne rpondit.--C'est encore
le vent. Voyons, rassure-toi, pauvrine. Mais non, on dirait une plainte.
C'est peut-tre un esprit. Les mes des trpasss viennent parfois
visiter les vivants. Ah! mon fils est mort! Si c'est ton me chappe de
ton corps qui vient me trouver,  mon enfant, attends, attends, je vais
te suivre. Oui, oui, tu es ici, je le sais, je le sens. Yanoulet, mon
petit, viens! Vivant ou mort, montre-toi!

--Ae, ae, ae! Mai! l, l, vois, vois, l'homme! Sainte Vierge,
protgez-nous! Il vient pour nous tuer. Ma, cache moi, prends le grand
couteau... il s'avance...

--Je le vois, je le reconnais, c'est bien lui! Seigneur! qu'il est
chang, qu'il est maigre et ple! Plus encore que je ne pouvais
l'imaginer. Il est mort, c'est certain. Approche, me de mon enfant, je
n'ai pas peur de toi. Dieu! sa figure est chaude, des larmes, de vrais
larmes coulent de ses yeux! Yanoulet, dis, est-ce que je rve, suis-je
folle ou suis-je morte moi aussi, sommes-nous tous deux dans le ciel?

--Non, non, Ma, tu ne rves pas, tu n'es pas folle, c'est moi, c'est
bien moi, c'est ton hilhot, ton hilhot vivant! Laisse-moi t'embrasser
les mains et la robe, laisse-moi te toucher, te voir..

--Relve-toi.

--Laisse-moi me traner  tes pieds et te demander pardon encore, et
encore...

--Il y a bien longtemps que je t'ai pardonn.

--Mais tu ne savais pas...

--Je ne veux rien savoir. Mon fils a souffert, il se repent, il vit, il
est l: voil ce que je sais. Que me fait tout le reste?

--Ecoute, au moins, il faut que je te dise... j'tais venu...

--Tais-toi, tais-loi, au nom du Christ...

--Je t'avais tant cherche, je te croyais morte, j'avais si faim! Dieu
m'est tmoin que je ne voulais pas te faire du mal! Quand j'ai reconnu
ta voix, je ne sais plus ce qui s'est pass en moi. Tu as chant... mon
pch m'est mont  la gorge comme un vomissement. J'ai cru que
j'allais mourir. Je voulais fuir, je ne pouvais pas. Tu as pri, alors,
clairement, j'ai vu la chose: j'ai vu les croix, sur la colline, comme
 la Terrucole; au milieu, celui qui souriait, avait ton visage, il me
regardait... comme tu me regardes, il me disait des choses... comme tu
en disais. Alors mon coeur s'est crev dans ma poitrine. Ah! Ma, Ma,
j'ai bien faut, mais j'ai bien souffert, pourras tu, vraiment me
pardonner jamais?

--Ne pas te pardonner, moi, quand il t'a pardonn, Lui! Va, c'est fait
depuis longtemps, te dis-je. Lve-toi, maintenant, je le veux. Tu es le
fils, tu es le matre. Ouvre l'armoire; tu trouveras l,  gauche, sous
les chemises, un vieux bas plein d'cus; ds demain, tu iras les porter
 ton ancien patron: c'est ton honneur que je t'ai gard et que je te
rends. Pardonn de Dieu, pardonn de ta mre, en rgle avec les hommes:
qui donc oserait t'insulter, dsormais?--Et la mre, levant bien droite
sa tte blanche, regardait autour d'elle d'un air de suprme dfi. Ses
yeux rencontrrent un petit paquet noir, croul dans un coin, sur une
chaise.

--Ma fille, ma Romaine! dit-elle, courant  elle, la relevant et
dcouvrant un ple visage tumfi par les larmes, encore secou de
sanglots.

L'enfant avait regard avec pouvante, d'abord, puis avec stupeur la
scne entre la mre et le fils. L'homme n'tait donc plus un brigand
venu pour les tuer, ni un revenant. C'tait Yanoulet, ce Yanoulet dont
elle n'avait jamais entendu parler avant ce soir, mais dont elle
sentait la prsence mystrieuse dans les penses de la veuve, depuis si
longtemps. Yanoulet le voleur, il est vrai, mais le fils toujours aim,
toujours attendu, celui auprs duquel elle n'tait rien qu'une pauvre
orpheline leve par piti, par bont. Pour la premire fois elle
sondait sa misre: personne au monde ne l'aimerait, elle, comme il
tait aim, lui, le coupable, envers et malgr tout, d'une tendresse
gnreuse, magnifique, sans borne! Et elle s'tait agenouille, elle
priait, cherchant instinctivement ailleurs ce qui ne serait jamais
pour elle ici-bas, ce dont elle n'avait jamais senti encore en elle le
torturant besoin.

--Tiens,--dit la Ma--amenant la petite fille tremblante et rsistante 
Yanoulet,--voici ma consolation. Je l'ai trouve au pied du Calvaire, un
matin que j'avais t prier pour toi, deux ans aprs ton dpart. Elle
est l'enfant de mes larmes; sans elle je n'aurais peut-tre pas support
mon chagrin: aime-la pour tout le bien qu'elle m'a fait.

Romaine reculait, effraye, farouche encore. Mais un son vague montait
de la plaine, son lointain, d'abord, puis plus proche, plus distinct.

Jean courut  la fentre et l'ouvrit toute grande. Le son s'pandit dans
la chambre, grave et rconfortant comme la voix du bien, apportant avec
lui des torrents de souvenirs, des flots d'esprance.

--Les cloches de Nol! s'cria l'orpheline. Et tous trois, gravement, en
silence, ils se signrent, adorant en leur me l'enfant divin!

_Dcembre 1901._




LE NOURRISSON DE LA POUPIN

_A. Louis_



I

  _Tu l'as vu; car, lorsqu'on afflige ou
  qu'on maltraite quelqu'un, tu regardes pour
  le mettre entre tes mains; le troupeau des
  dsols se rfugie auprs de toi; tu as aid
  l'orphelin._

  PSAUME X, 14.

La plaine s'tend au loin, mollement vallonne, talant ses champs
hrisss de chaume ou rays de sillons bruns, ses prairies  l'herbe
courte et jaunie, ses vignes o se tordent les ceps noirs. Sur la
hauteur,  gauche, s'tage la ville lointaine, les Roches, station
balnaire, recherche l't; ses villas les plus proches se dressent,
clatantes, sous la lumire crue d'un beau jour de dcembre. Un phare,
mince colonne carre raye de rouge, une vieille glise badigeonne de
blanc, servant d'amers, et ressemblant  une gigantesque cocotte de
papier, un moulin dont les ailes tournent, se dtachent de la masse
confuse des maisons. Au vent sal qui fouette le visage, on devine la
mer, en face; on aperoit mme sa ligne bleue de lin tincelante, o
passent des bateaux, noirs et nets comme des ombres chinoises. Enfin,
dgringolant le long de la cte,  droite, le village du Val, l'glise,
dont la massive tour grise s'aperoit  travers les ramures des arbres
dpouills.

Assis sur le talus qui borde la route gele et blanche, un garonnet de
dix ans, les pieds nus dans des sabots bourrs de paille, vtu de vieux
habits trop troits, taille un bton avec un couteau brch. Les
boucles dores de ses cheveux, s'amassent en aurole autour d'un bret
bleu fan. De temps en temps, il interrompt sa besogne, lve un petit
visage rond, fin et doux comme celui d'une fille, et promne autour de
lui de grands yeux clairs, tristes et inquiets. A ses cts, un chien
labri, gravement tendu, deux de ses pattes runies devant lui,
surveille attentivement les alles et venues d'une couple de vaches qui
broutent l'herbe rare du bord du foss.

Rien, rien sur la longue route! Les carrioles du boulanger et du boucher
sont passes depuis longtemps. L'omnibus de midi, petite bote carre,
noire et branlante, vient de disparatre au bas de la cte. Encore un
grand vapeur qui s'en va, l-bas, laissant sa trane de fume loin
derrire lui. Mais l'enfant dtourne la tte. Il ne veut plus regarder
de ce ct. Cela lui fait trop de peine de les voir fuir l'un aprs
l'autre, tous ces bateaux, petits et grands: voiliers aux ailes
dployes, palpitant sous la brise, comme ivres d'espoir,
transatlantiques majestueux, srs d'eux-mmes, matres de la mer,
dchirant l'air de leur sifflet joyeux et conqurant, envoyant, de
leur long panache gris, comme un dernier adieu. Jamais aucun d'eux ne
ralentira-t-il donc sa marche, ne s'arrtera-t-il pas pour le prendre?
Hlas! il est si petit et si faible, point  peine perceptible sur la
cte! Il aura beau agiter son mouchoir, pleurer, crier, supplier... ils
ne le verront mme pas. Ils passeront, indiffrents, ils continueront
leur route vers ces merveilleux pays dont parlent les vieux marins aux
veilles, les pays o le soleil, splendide ne se cache jamais derrire
les nuages noirs, o les rochers sont de corail rose comme les colliers
des femmes riches, o les fleurs de l'air se balancent entre les lianes
flottantes, o les oiseaux, pas plus grands que des mouches, brillants
comme des pierreries, volent autour de vous. Ah! s'en aller ainsi, de
vague en vague, sur cette mer si aime et si belle! Laisser derrire soi
tout ce qui est laid, tout ce qui est mchant, tout ce qui est lche,
tout ce qui attriste, dgote et fait souffrir, voguer vers l'inconnu,
vers ce qui doit tre le bonheur! Non, non, il ne faut pas regarder par
l; tout, ensuite, semble plus sombre, plus terne, plus vilain!

La route,  la bonne heure! Elle est si vivante, si varie! Elle lui
rserve, parfois, de si charmantes surprises! Elle lui apportera
peut-tre, un jour, ce qu'il attend. Ce qu'il attend? Qu'est-ce donc?
Eh! il n'en sait rien, ou, s'il le sait, cela lui semble trop beau pour
y croire; il se l'avoue  peine  lui-mme. Mais, enfin, les choses
mauvaises ne peuvent durer toujours, n'est-ce pas? Tout change, en ce
monde, avec le temps et la patience, il l'a observ. Les petits enfants
deviennent des hommes, les jeunes gens, des vieillards. Aprs la
tempte, le calme; aprs l'hiver, le printemps. Donc, fermement, il
attend.

C'est l't, surtout, que la route est amusante! On ne voit, alors, que
cavaliers vtus de flanelle blanche, que belles dames en habits bien
ajusts,  chapeaux d'hommes, toutes raides sur leurs chevaux luisants,
ou  bicyclette, la jupe envole au vent, prcdes ou suivies de
leurs enfants, de leurs maris; automobiles bruyantes aussitt passes
qu'aperues, portant des tres tranges, informes, cachs derrire des
masques, laissant derrire elles un tourbillon de poussire blanche et
une odeur cre: machines  perdition, inventes par le diable, disent
les vieilles gens du village, et dont il faut se garer du plus loin
qu'on les voit; chars--bancs dmods et mal suspendus, omnibus
paisibles, voitures aux rideaux de toile raye dteints, bondes de
baigneurs aux toilettes claires, d'enfants aux joues roses qui rient
en le regardant et semblent heureux. Ils ont des manires polies et
aimables, ils ne crient pas en parlant, ces gens-l, malgr leur
joie. Raymond aime  les observer; il suit les quipages quand ils
ralentissent le pas pour monter la cte, et surprend des fragments de
conversations qui le plongent dans des rveries sans fin. Des mots lui
font battre le coeur: Voyons, mon chri, disait une fois une voix trs
douce, ne le penche donc pas ainsi, tu pourrais tomber! Chose trange!
Le petit garon  qui l'on tmoignait cette tendre sollicitude, au lieu
d'en tre reconnaissant, en paraissait impatient! Il ne se souvient
pas, lui, qu'on ait jamais trembl pour sa vie, que personne se soit
inquit de ce qu'il peut faire ou ne pas faire, qu'on lui ait jamais
parl en l'appelant mon chri! Combien cela doit tre bon! Il est
libre et dtach, comme cette feuille sche que le vent pousse devant
lui, et captif, comme celle que l'ajonc sauvage retient dans ses
piquants.

Un jour de la fin d'aot, pourtant, il a cru que son rve se ralisait,
que ce quelque chose qu'il attendait tait enfin venu. Une voiture de
forme trange, trane par un ne gris et une jument poussive, avait
paru au bas du chemin. C'tait comme une vieille petite maison de bois
qui aurait eu des roues. Raymond n'en avait jamais vu de semblable.
Intrigu, il s'tait mis  courir pour la contempler de plus prs.
Dessous, berc dans une espce de hamac de planches, un vieux chien
jaune dormait. Les btes allaient sans qu'on s'occupt d'elles. Arrive
 l'entre du village,  l'endroit o, aprs le temple, contre la
fontaine, le gros noyer fait une ombre si paisse, un homme qu'on ne
voyait pas avait cri quelque chose, de la voiture. Aussitt, jument et
ne s'taient arrts. Le chien, quittant  regret sa couche, avait
t  la porte de la roulotte recevoir un garon de douze ans, noir et
maigre comme un grillon, qui s'tait mis  dteler aussitt. Aprs lui
descendait un vieillard sec, le visage tann, qui donnait des ordres,
dans une langue trange et dure,  quelqu'un rest  l'intrieur. Les
gamins s'taient groups et regardaient de tous leurs yeux. Qui donc,
l-dedans, rpondait de cette voix chantante? D'o venaient ces
grognements et ces bruits de chanes remues? Tiens, des ours! oui, deux
gros ours bruns, en vie! L'un aprs l'autre, au commandement impatient
du matre, ils descendaient pesamment. Aprs eux, une jeune fille de
dix-huit ans sautait vivement  terre. Ses cheveux, de la couleur de la
chtaigne mre, ternes et rudes comme le chaume, taient partags au
milieu du front, et s'en allaient, en deux nattes serres, entourer une
petite oreille, ple comme un bijou d'ivoire. Une vieille blouse de
coton, d'un rouge dteint, cachait mal son buste hardi et plein; un
mouchoir jaune entourait son cou long et souple; une jupe d'une nuance
bruntre indcise, tombait, trop courte, de ses hanches rondes, laissant
 dcouvert des chevilles fines, un pied mince et nerveux.

En un clin d'oil, tandis que le vieux bonhomme, profitant de la foule
curieuse amasse autour de lui, faisait danser les animaux, elle
installait un trpied et une marmite, allumait le feu en chantonnant.
Qu'elle tait belle! Jamais Raymond n'avait vu, mme parmi les grandes
dames qui passent, l't, sur la route, un visage aussi lumineux dans sa
magnifique pleur, aussi rayonnant de grce sauvage, de jeunesse libre
et heureuse! Quand il s'chappait avec les autres polissons, tout
honteux de n'avoir pas le sou que le vieux rclamait pour le prix du
spectacle, il lui semblait tre suivi par les grands yeux sombres, et
voir le rire moqueur qui retroussait sur ses dents, tincelantes comme
l'cume qui borde les rochers, les jolies lvres, rouges comme la graine
de l'herbe  serpent.

Il avait vite mang sa soupe pour retourner auprs d'elle. Etendue 
l'ombre, elle dormait, sa petite main hle cachant  moiti son fin
visage bistr.

Les ours, couchs en tas sous la voiture, sommeillaient aussi auprs
du chien. Les hommes taient dans la roulotte. Au bruit de ses pas, la
jeune fille s'tait rveille. Elle avait souri en le reconnaissant et,
d'un signe, l'appelait auprs d'elle.

--D'o viens-tu? osait-il demander, rassur par la rusticit de la
pauvresse.

--Trs loin, _Roussie_! et elle faisait gentiment rouler l'r en
retroussant ses lvres pures.

--O vas-tu?

--L-bas, partout! et sa main montrait l'horizon sans bornes.

--Je veux aller avec toi, s'tait-il cri, transport. Je ferai la
cuisine pour toi, j'irai puiser l'eau, ramasser le bois; j'allumerai le
feu...

--Nous, pauvres, avait-elle rpondu, redevenant trs grave et secouant
la tte nergiquement. Pain pour trois, et elle montrait trois de ses
doigs effils, pas pour quatre, et elle en levait un autre. Nous
partir, toi rester ici et travailler pour manger.

A ce moment l'homme tait sorti de la maison roulante. Sur son ordre
bref, en un rien de temps, les ours taient rentrs, les btes,
atteles, le sol, nettoy, et la voiture disparaissait, emportant la
vision radieuse....

Seule, une petite place noire, fumante, sous le noyer, prouvait
 l'enfant qu'il n'avait pas rv. Raymond y pensait sans cesse.
Reviendrait-elle jamais, la belle trangre? Ah! s'en aller, s'en aller
comme elle!

--Eh! bien, Nourrisson, cria une voix aigrelette, que fais-tu l? Tu ne
vas donc pas manger la soupe?

Le petit sauta vivement sur la route.

--Ah! c'est toi, La Seiche! Tu m'as fait peur! Le patron est aux Roches
et ne rentrera pas avant une heure. Faut l'attendre. Et toi, ou donc que
tu vas?

--Moi? a ne biche gure chez nous. L'argent des vendanges a fil 
acheter des chaussures pour la vieille et un pantalon pour moi. Pas une
fichue crote de pain pour faire une frotte  l'ail, aujourd'hui.
Je vais voir si je trouve des chancres  la conche. a fera pas un
rveillon ben patant pour c'te nuit, mais, enfin, a vaudra mieux que
ren. Viens-tu avec moi? J'en avais pris un plein bayot[26], y a deux
jours, de chancres, mais, dame, y sont finis, faut recommencer. Et
cette mtine de mer qui perd presque pas! Alle se fiche du pauv'monde!
Impossib'de prend' des moules et des hutres! Et les jambes[27]! Compte
l-dessus, mon bonhomme, y en a pas, les gens s'y jettent tous aprs!
Avec a, la vieille a pus de travail, rapport  son ge: alle court sur
ses septante-huit ans, sans qu'il y paraisse, la pauv'! On ne la veut
pus nulle part pour gringonner[28]. Alors, quoi, moi je fais des courses,
je vas en ville chercher des provisions pour ceux qui veulent pas se
dranger; mais, depuis que les baigneurs ont dguerpi, y a pus ren
 faire. Tout le monde a de tout. C'est un sale mtier, tout de mme!
Mais, attends un peu que je vienne grand!

[Note 26: Panier de bois.]

[Note 27: Espce de mollusque,  coquille conique, incrust dans les
rochers.]

[Note 28: Nettoyer.]

--Qu'est-ce que tu feras?

--Tu le sais ben, je partirai mousse.

--Et ta grand'mre?

--La commune s'en chargera. Tiens, faudra ben, alors! Pauvre vieille,
je pourrai pourtant pas l'amener, la mett' dans ma poche comme mon
mouchoir. Viens-t'en, allons!

--Et les vaches?

--Alles ont pas besoin de toi pour les regarder boulotter, j'pense, et
pis, t'as Blaireau pour les garder.

--Mais il me suivra et les btes s'en iront encore dans le champ du pre
Brodin et la Poupin me cognera, comme la dernire fois.

--Ah! ouatte! tu n'as qu' lui lancer des pierres,  ton chien, s'il
veut faire le crampon. Et pis, moi, la mre Poupin, si j'tais  ta
place, ce que je la balancerais!

--Comment?

--Ben, je l'enverrais patre avec ses btes! Une femme laide comme une
chenille et mchante comme un ne rouge!...

--Mais non, mais non, elle n'est pas tant vilaine que cela; et, des
fois, elle est bonne! et puis, c'est ma nourrice, je l'aime bien, moi,
je ne veux pas qu'on en mdise; elle m'a gard, tu sais!

--J'crois ben! pour te faire faire la besogne du beau Nestor, le prince
hritier, au nez camard, qu'a des cheveux comme des baguettes de
tambour.

--Elle me nourrit, m'habille...

--Alle ne te laisse pas tout  fait mourir de faim, faut t' juste, et
t'empche de crever de froid grce aux frusques rpes du dit avorton.

--Mais, je ne lui suis rien, moi, pense donc, et je cote,  lever!

--Ah! nom d'une peau-bleue, si a ne fait pas suer! Il ne manquerait pus
que cela qu'alle te flanqut  la porte, comme un chien! Et pis, pas si
bte, ne lui sers-tu pas de domestique? Et un domestique qu'alle paye
mme pas, qui ne peut pas la planter l si alle l'embte. Dame, c'est
queuqu' chose, a, a vaut ben le lard rance et les patates geles
qu'alle te donne. Sais-tu ce que tu devrais faire, toi? Quand je
partirai mousse, faudra t'en veni' avec moi.

--Oh! oui, je veux bien, mais quand?

--Le grand Bidard, tu sais, qu'est noir comme un' taupe et qu'a deux
dents casses devant, que, mme, c'est trs commode pour tenir la pipe,
y connaissait mon pre, y ont fait quasiment le tour du monde ensemb'. Y
me prendra sur son bateau, dans deux ans. J'en aurai quatorze: faut a,
pour tre assez fort. J'suis trop plat, encore, parat, j'filerais
entre les planches. C'est vrai qu' c'est pas le fricot que j'mange qui
m'gonfle! Toi, t'es plus rembourr que moi, a fera ren qu' tu sois pas
si vieux. Et ce qu'on rigolera, nous deux!

--Deux ans! attendre encore deux ans! murmura Raymond en soupirant.
Il fixait son regard sur le visage blme, en lame de couteau, sur les
petits yeux perants et verts de son ami, pour voir s'il disait vrai, et
le suivait distraitement. Il pensait  cet avenir, si tentant mais si
lointain, sur la mer attirante. Ah! pourquoi ne pouvait-il pas s'lancer
tout de suite vers cet inconnu tant dsir?

Ils taient arrivs  la plage. Grimps sur les rochers que la mer
abandonnait peu  peu, ils fouillaient les lagottes du bout de leurs
btons pointus. Les crabes peureux se cachaient htivement sous les
pierres; mais les enfants, habiles  les dcouvrir, tout gris entre les
fentes grises, emplissaient le bayot.

--Dis-moi, c'est-y bien dur les premiers temps qu'on est mousse? demanda
Raymond.

--Pour sr, bonnes gens, qu'on est pas couch su d'la plume et qu'on
n'vous sert pas vot' chocolat tout chaud dans vot' lit, l'matin, comme
ces flemmards de baigneurs qu'taient prs de cheux nous, c't t--en
v'l un beau! tiens! trape-le donc, il s'en vient vers toi! Ah! le
singe! le voil ensauv! Mazette, va!--Par exemp'e, faut pas avoir des
rhumatis, ni une asiatique, faut savoir grimper aux mts comme les chats
aux arbres. Moi, a me va.

--Et moi aussi, je suis leste.

--Et pis, y a la noyade.

--La noyade?

--Oui, ou le baptme, comme tu voudras: histoire de vous faire faire
connaissance avec la mer. Les matelots vous attachent par le milieu
du corps avec un bon cble et vous jettent  l'eau comme un harpon:
dbrouille-toi, mon petit! De temps en temps, le patron tire la corde:
La soupe est-elle trop sale? qu'y demande. Si vous avez la frousse,
y vous laisse mijoter pus longtemps. Sinon, au bout d'un quart d'heure,
vingt minutes environ, y vous tire. Quand on a ainsi bu cinq ou six fois
 la grande marmite, on sait nager, si on n'est pas une andouille. Le
chiendent, c'est qu'y a les requins qui vous avalent comme une pistache.
Lorsqu'on veut vous ramener  bord, ni vu ni connu, mon ami, y a pus ren
au bout du filin; seulement, sur la mer, tout juste un peu de rouge.
Mais c'est rare pourtant: y ne disparat gure pus de vingt sur cent de
ceux qui vont  l'eau. Mais, quoi? On ne fait pas d'omelette sans casser
des oeufs!--Pige-moi ce gros pre!--Et pis, y a les quatre-vingts qui se
tirent d'affaire: on peut tre de ceux-l! Le plus fichant, pour
moi, c'est la peau-bleue. Ah! par exemple, j'en aurais peur.--Oh! le
sacripant! il m'a chapp!

--La peau bleue! qu'est-ce que c'est que a?

--Voil! C'est un poisson quasiment grand comme un requin et qu'on ne
voit pas parce qu'il est couleur de la mer. Parat mme qu'il est trs
joli; l'animal! N'empche que j'ai pas envie de faire sa connaissance.
Il aime, de prfrence, la viande des mousses, qui pse moins sur
l'estomac, et, quand y voit un bateau, y le suit sournoisement. Gare 
celui qui tombe dans l'eau, alors! Y passe ras de vous, vous ne le voyez
pas, y vous dguste une jambe ou deusse, ou un bras, vous ne sentez ren,
a saigne mme pas, tant c'est proprement fait. On vous tire: adieu mes
bourgeois, impossible de danser un bal de Saintonge, vous n'tes pus
qu'un mognon!

--Oh! c'est-y vrai, cela?

--Vrai, comme j'ai mang-du chat crev tout cru avec son poil, un jour
que j'avais l'estomac dans les talons.

--Pas possible!

--Oui, mon fi. T'as pas besoin de frissonner et de me regarder comme si
j'allais t'avaler, toi aussi, comme le chat. Mais, pauv' innocent, tout
cela n'est ren  ct de ce qui vous attend quand vous tes matelot!
C'est alors que a devient chouette! Faut pas faire le dlicat et
tourner le museau quand le menu ne vous convient pas. Faut savoir se
boucher le nez et croquer dur, ou ben se serrer le ventre. Faut avoir
peur ni des coups de canon, ni des peaux-bleues, ni de la tempte, ni
des sauvages, qui vous enlvent le cuir du crne comme moi je t'ouvre
cette hutre, afin de se faire des fourrures avec vot' perruque.--C'est
pas la peine de prend' ces p'tits, y a ren dedans, faut les laisser
deveni' gros. Toi, tu seras jamais un loup de mer, t'as pas de courage,
te voil ple comme un Christ, dj!

--Oh! j'ai pas peur de a, mais... les vaches! regarde, voil Blaireau,
il les a lches... n'entends-tu pas qu'on m'appelle? Il me semble que
c'est Nestor...

Une voix criarde arrivait jusqu' eux malgr le bruit des vagues:

--Raymond, grand paresseux, o es-tu?

Et un enfant de dix ans parut, tout essouffl, sur la falaise, entre les
yeuses couches par le vent du large.

--Ah! c'est le Dauphin, dit La Seiche. Attends un peu, je m'en va lui
faire son affaire, pour lui apprend'  veni' nous moucharder jusqu'ici.
Qu'il reste dans ses champs, le terrien! Sur la plage, je suis cheux
moi!

--Je viens! cria Raymond, et il montait rapidement la cte lorsqu'un
galet, adroitement lanc, atteignit Nestor au front et lui fil une
petite blessure; il poussa un juron retentissant; le sang coula.

Le nourrisson tait atterr. Certes, il n'aimait pas le mchant
garnement, faux et cruel, qui le faisait punir sans cesse, l'humiliait,
le traitait de mendiant, lui rappelait vingt fois par jour qu'il n'tait
qu'un enfant abandonn par une femme inconnue, et oubli sans doute, par
elle. Ah! comme il lui faisait mchamment sentir sa supriorit de
fils de la maison, d'enfant lgitime, aim, choy, ayant du bien, une
famille, un avenir assur! Oui, Nestor n'avait que ce qu'il mritait, le
lche? Mais sa mre, mais la Poupin? Il l'aimait, elle, bien qu'il la
redoutt. Lorsque tout allait  souhait et qu'ils taient seuls, tous
deux, elle lui disait, parfois, une bonne parole. Elle tait l'unique
tre au monde, l'uni que lien auquel sa petite me d'enfant solitaire
pt se rattacher. Que penserait-elle de lui?

Je le dirai  maman, tel tait l'ternel refrain de Nestor, ds que le
pauvre petit se rvoltait et cherchait  secouer le joug. Et, ce qu'il
disait  maman tait toujours si odieux, si outrageusement faux,
que Raymond tait pris pour lui d'une aversion invincible. Oh! ne pas
pouvoir seulement le convaincre de mensonge, le vilain tratre! Mais on
le croyait toujours, lui, le fils, et l'tranger, jamais.

--Ces sangsues-l, disait le pre nourricier, ne se servent de leur
langue que pour tirer le sang des veines et pour mentir.

Raymond trouva son frre de lait en train d'tancher sa coupure avec son
mouchoir malpropre. Blme, les lvres serres, il ne dit rien, d'abord,
mais ses petits yeux noirs, luisants et comme pointus dans son plat
visage sans couleur, avaient un air de triomphe insupportable.

--Ce n'est pas moi... murmura le pauvre garon.

--Non, c'est moi, p't-t'. C'est pas toi, non pus, qu'as quitt les
vaches pour t'en aller courailler avec ce vaurien de La Seiche, n'est-ce
pas? Que mme elles sont entres dans le champ  Brodin, comme la
semaine dernire. T'as bien gagn ta journe, ton affaire est bonne, ma
fine! T'avais donc oubli que c'est la veille de Nol, ce soir? Mme
que la mre a achet queuqu' chose pour mett' dans ton sabot: ce sera
pour moi, cette anne encore, comme l'anne dernire, mon drle!

C'est un beau couteau, je l'ai vu dans le tiroir du buffet, a m'ira
joliment ben: juste que j'ai perdu le mien hier.

Raymond plit; ce couteau, il le dsirait tant, et depuis si longtemps!
La Poupin le lui promettait toujours s'il tait sage. Pour, le gagner,
il avait travaill avec courage tout l't.

--Mais c'est pas moi qu'ai jet le caillou, tu le sais bien, puisque je
m'en venais vers toi et que le coup est parti d'en bas.

--J'en sais rien; j'ai vu que toi. Tu paieras pour les deux. Allons,
avance! Et l'oie, ce soir, au rveillon, t'en auras pas, et moi j'en
aurai jusque-l, ton morceau et le mien, pardine! Cela te fait bisquer,
hein, ventre vide?

Raymond tait ple d'indignation.

--Garde le couteau et mange toute l'oie, si tu veux, dit-il, mais ne dis
pas des menteries, ne dis pas que c'est moi qui t'ai lanc le caillou.
Ta mre croira que je suis un mauvais coeur, ce qui n'est pas vrai.

--Et le pre te caressera l'chine  coups de trique. C'est cela qui te
fait peur surtout, avoue-le? Bah! une petite bastonnade rabattra un
peu ton caquet, dfrisera ta belle perruque, te fera maigrir, car nos
monjettes te profitent que tu sois rond et plein comme un barricot.

Les enfants approchaient del maison, longue btisse  un tage dont les
quatre fentres et la porte s'ouvraient sur un jardin potager, o, entre
des carreaux de lgumes, se dressaient quelques tiges de soleils, brls
par la gele. Une plaie bande de violettes longeait le mur badigeonn
de jaune ple; un cep de vigne s'tendait en tonnelle au-dessus de la
porte, servant d'abri, en t,  la cuve pour la lessive. L'table
s'ouvrait dans la cour, de l'autre ct de la maison. Les enfants
entrrent par l. Des poules, des canards mangeaient en caquetant le
grain qu'on venait de leur lancer, tandis que Blaireau, paisible et la
conscience tranquille, allait s'installer au chaud contre la meule de
paille, prs du fumier.

La Poupin venait d'arriver. La petite voiture  bras qui lui servait 
porter le lait en ville n'tait pas encore remise.

--Te voil, mauvais sujet, propre  rien, cria le matre, sortant de
l'table o il venait de ramener les vaches. C'est ainsi que tu gagnes
le pain que tu manges! Tu vas voir ce qu'il t'en cote d'aller te
balader sur les conches comme un bourgeois, avec les polissons de ton
espce.

Poupin, furieux, s'approchait de l'enfant qui tremblait, lorsque des
cris perants, partis de la maison, l'arrtrent.

--Oh!... oh!... hurlait la nourrice, paraissant sur le seuil, la voix
change par l'indignation et la colre, oh! le sans-cour, l'ingrat!
Jamais je n'aurais cru cela de lui! Faut que je le voie de mes quittes
yeux pour le croire! Tant de malice,  son ge, et contre qui? Contre
notre garon qu'a bu le mme lait, qu'a mang le mme pain que lui,
quasiment son frre! Il lui a fendu la tte d'un coup de pierre; le
voil marqu pour la vie!

--Le gueux! Attends un peu que je lui fasse passer l'envie de
recommencer!... Et le paysan, saisissant une fourche qui tranait,
allait en frapper Raymond, mais celui-ci, d'un bond, fut hors de sa
porte. Il se mit  courir de toutes ses forces, suivi du bonhomme qui
jurait et de Nestor qui, subitement guri, s'lanait de son ct. Il
et t pris si, brusquement, il n'avait tourn court; en quelques
enjambes il disparut derrire la maison, grimpa lestement le long du
cep de vigne, entra par une fentre et se trouva dans le grenier 
fourrage. Il se blottit dans le foin et, immobile, le coeur battant, il
attendit. Par la trappe de l'table reste ouverte, il entendait tout ce
qui se disait en bas.

--O peut-il ben tre pass? s'criait la Poupin, soudain alarme.
Pourvu qu'il n'ait pas t se jeter dans le puits! Il a la tte prs du
bonnet, le drle: ces mauvaises graines-l, qui viennent d'on ne sait
o, a a souvent des ides pas comme les aut...

--Bah! y a pas de danger! il est ben trop capon pour se dtruire. Et
pis, aprs, tant mieux! bon dbarras! De cette espce-l, y a toujours
assez.

--Oh! comment peux-tu dire... c'est pas chrtien cela! Faut jamais
souhaiter la mort de personne, a porte malheur. Et ensuite, pis, tu
n'y penses pas, quelle affaire! Jaserait-on assez dans le village, en
ferait-on des potins, bonnes gens! La gendarmerie viendrait mett'
son nez partout par ici, on nous accuserait d'avoir fait disparat'
l'enfant, on nous fourrerait en prison, qui sait? Et tout de mme, vrai,
pauv' petit, faudrait pas. Un caillou est vite parti. Mais d'un,  son
ge, en a fait autant. Y peut ben s'ennuyer, aprs tout, d'tre pas
comme les aut'.

--Pauv' p'tit, en effet, qui mange le bien du nt', qui devient gras des
morceaux qu'il lui prend, qu' a, mme, voulu le tuer! T'as ben de
la compassion  perdre ma fine! Garde-la pour ceux qu' en sont pus
mritants. C'est un vaurien, une canaille, un criminel que j't' dis.
J'en ai assez de sa tte de mouton fris, de ses yeux qu' ont toujours
l'air de vous reprocher queuq' chose. Quoi, je vous l' demande? T'as
voulu le garder, v'l ta rcompense; alle est jolie!

--Y travaille pourtant ben.

--Manquerait pu que a qu'y ne ficht ren! Et nous, nous nous tournons
les pouces, p'tt'?

--Si t'allais seulement un peu voir, Augustin, tout d'mme...

Augustin s'en alla en grognant et, lentement, se dirigea vers le puits
qui se trouvait auprs des carreaux de lgumes, du ct de la maison par
lequel l'enfant avait disparu.

--Tu m'as drang pour ren, dit-il, en revenant de mauvaise humeur. De
c'te fois y n'est pas nay; il a seulement dcamp: bon voyage! S'y
pouvait ne jamais reveni'!...

L'enfant coutait, palpitant. Qu'allait rpondre la Poupin? Elle ne dit
rien. Ils passrent dans la cuisine, et Raymond entendit le bruit des
cuillres dans les assiettes de soupe.

Il avait faim, mais il ne songeait gure  manger. Quelque chose lui
serrait la gorge  l'touffer. Il sortit sa tte de dessous le foin,
une tte trs ple, o des yeux clairs brillaient, hagards, dans
l'obscurit.

Alors c'tait vrai, vrai de vrai, on en avait assez de lui! Son pre
nourricier et Nestor le dtestaient, il le savait depuis longtemps; ne
lui rptaient-ils pas toujours les mmes humiliantes paroles: qu'il
leur tait  charge, qu'il mangeait plus qu'il ne travaillait? Mais
sa nourrice, jusqu'ici, le dfendait faiblement. Aujourd'hui, elle
l'abandonnait. Ce qui l'avait mue, d'abord, ce n'tait pas la peur
qu'il ft noy, c'tait la crainte des ennuis qui rsulteraient de sa
mort, le bruit, les gendarmes, les fouilles dans la maison. Dbarrasse
de ce souci, elle acceptait l'ide qu'il ne reviendrait pas et,
tranquillement, prenait sa soupe, comme si sa vie,  lui, ne venait pas
d'tre arrache!

Ah! comme il l'aimait pourtant, cette ingrate, cette cruelle qui, aprs
l'avoir si longtemps protg, le laissait s'loigner sans un regret,
sans un mot de rappel! Tant de liens rattachaient  elle! Il se
souvenait de telle caresse qu'elle lui avait faite dans son enfance,
de telle intonation plus douce de sa rude voix, qui lui avait
dlicieusement dilat le coeur. Il se disait, parfois, en regardant sa
figure grossire et hle sous la svre quisnotte noire: C'est vrai,
pourtant, je n'ai ni pre, ni mre, ni frre, ni soeur, ni oncle, ni
tante, ni cousin, ni cousine, comme les autres, mais j'ai ma nounou. Ce
sont ces bras qui me portaient quand j'tais trop petit pour marcher,
c'est sur cette poitrine que j'tais berc, que je m'endormais. C'est
son lait qui m'a nourri. Elle pouvait me mettre dehors, m'abandonner:
elle ne l'a pas fait: elle est bonne. Et il trouvait je ne sais quel
charme  ce visage si dur, pourtant. Elle tait pour lui,  dfaut d'une
autre, meilleure et plus chre, celle auquel l'tre jeune a besoin de
rattacher sa vie, le rameau qui porte le bouton naissant, la direction,
la protection, l'abri. Et il fallait s'loigner d'elle!... S'il avait pu
la voir, se levant htivement pour cacher son assiette presque pleine,
et essuyant une larme du revers de sa rude main...

Oui, il fallait partir puisqu'elle avait assez de lui. Quelque chose
de plus fort que toutes les raisons le dcidait brusquement. Mais o
irait-il? La bohmienne l'avait repouss, il tait trop jeune pour tre
mousse, trop faible pour se placer comme domestique. Partout, hlas!
encore, il mangerait plus qu'il ne travaillerait; partout il serait
un fardeau. Qui donc l'aimait dans ce monde si grand, lui, si petit!
Blaireau, peut-tre, et encore... Justement un froissement dans le foin
lui apprit que le chien le cherchait. Il s'approcha, bondit vers lui, la
queue frtillante, la langue pendante de plaisir. Il le regardait de
ses bons yeux d'or, phosphorescents dans l'obscurit. Il allait japper,
comme pour lui demander ce qu'il faisait l,  jouer, tout seul, sans
avertir les camarades, au lieu d'aller  la soupe comme les autres. Mais
l'enfant lui dit  voix basse: Tais-toi, Blaireau, on veut me batt', tu
me ferais prend'! Le chien se tut, et, comprenant que son ami avait du
chagrin, se mit  lcher sa main tendrement. Raymond entoura de ses
bras le corps frmissant de la bonne bte, y appuya sa tte brlante et
clata en sanglots.

Ah! o aller, o aller? L'instituteur, qui l'aimait tant autrefois,
quand il tait son lve docile et appliqu, ne lui rendait plus son
salut, depuis le jour o Nestor avait faussement accus son frre de
lait d'avoir mang les belles pches, gardes avec tant de soin dans
l'espalier du jardin de l'cole.

--Qui a fait le coup? avait demand le matre, de sa grosse voix qui
imposait le respect  la bande indiscipline.

--Ce doit tre le nourrisson de la Poupin, avait dit quelqu'un.

--C'est lui, affirma Nestor. Je lai vu, il tait avec La Seiche.

Ce nom de La Seiche, larron fieff, que Raymond avait le tort d'avoir
pour ami, avait dcid l'opinion contre lui. Et puis, d'aprs la logique
humaine, si injuste souvent, le menteur et le voleur devait tre le
petit pauvre, lev par charit, envieux, par consquent, et non pas un
de ces enfants heureux et choys. Raymond avait eu beau protester, on ne
l'avait mme pas cout. Le matre avait ajout tristement:

--Je n'aurais jamais cru cela de toi, mon enfant--et n'en avait plus,
reparl. Mais le pauvre garon gardait au coeur un chagrin autrement
cuisant que s'il avait t puni.

Une rancune lui tait reste de se voir injustement accus sans qu'il
lui ft seulement permis de se dfendre. Il en voulait  ses camarades,
 ces heureux gaillards qui, tous, avaient une maison, une maman, un
nom, qui n'taient le nourrisson de personne.

D'ailleurs, bientt,  son grand regret, il n'allait plus  l'cole dont
il aimait la vaste classe are, claire, orne de gravures pour les
leons de choses, et de grandes cartes de gographie o il cherchait les
magiques noms des mers lointaines qu'il parcourrait un jour. Il n'avait
plus la fiert, lorsqu'il avait bien travaill, d'accompagner le matre
dans la salle de la mairie, sorte de cuisine carrele, dont les murs
blanchis  la chaux taient cachs par les casiers en planches des
registres; o, sur la vaste chemine, trnait un buste en pltre de la
Rpublique au-dessous d'un portrait de Monsieur Carnot.

Alors, de plus en plus, il s'tait li avec Jules Nourrit, surnomm La
Seiche  cause de sa maigreur extrme, un vaurien srement, mais un
malheureux comme lui. Il tait bon, au moins, celui-l. Il ne l'appelait
pas de noms infamants. Rest seul d'une famille de pcheurs avec sa
vieille grand'mre qu'il adorait, il avait, lui aussi, quitt de bonne
heure l'cole pour gagner son pain. Il travaillait lorsqu'il trouvait de
l'ouvrage, faisant tous les mtiers, pchant, et mme chopant, comme
il disait, de ci, de l, quand il n'y avait rien au logis. Plusieurs
fois il avait entran Raymond  mal faire. Ensemble n'avaient-ils pas
vol la dinde de Monsieur le cur, une belle bte, ma foi, fine et
bien en chair; que la vieille Angle engraissait avec amour pour le
rveillon, l'anne dernire! Depuis lors, le prtre, si bon jusque-l,
lui gardait rancune.

--Ce nourrisson de la Poupin, avec sa ligure de chrubin, m'a bien
tromp, disait-il en secouant sa tte grisonnante. Il tournera mal. Bon
chien chasse de race, mauvais chien vole d'instinct.

Certes, le pauvre petit n'avait pas mang un seul morceau de la bonne
dinde, mais la grand'mre s'en tait rgale huit jours durant; et,
comme disait son ami:--Autant valait qu'elle ft dans sa vieille
carcasse que dans la grosse panse  Monsieur le cur. Raymond trouvait
ce raisonnement trs juste et n'avait aucun remords de sa mauvaise
action.



II

Depuis longtemps dj le bruit avait cess en bas. Le paysan et sa femme
s'en taient alls chacun  ses occupations, Nestor s'tait chapp pour
rejoindre ses amis, Blaireau avait disparu. Raymond se rveilla, frotta
ses yeux, et se demanda pourquoi il tait l, dans le grenier, blotti
dans le foin. Tout--coup, il se souvint. Il avait tant, tant pleur,
qu'il s'tait endormi de fatigue, sans doute. Quelle heure pouvait-il
tre? Le soleil descendait  l'horizon. L'enfant se pencha sur la
trappe, ne vit personne, n'entendit rien. S'il voulait partir sans tre
vu, c'tait le moment. Bientt la Poupin reviendrait pour prparer le
repas du soir. Il descendit par l'chelle qui faisait communiquer
le grenier avec l'table. Les vaches sommeillaient en ruminant; La
Roussotte, sa favorite, entr'ouvrit un oeil indiffrent comme il
passait, et reprit son rve de bte repue. La cour tait vide. L'enfant
se glissa furtivement et gagna la porte. O allait-il? Il n'en savait
rien: l-bas, ainsi que le disait la bohmienne, partout, except
o l'on ne voulait plus de lui. Il attachait ses yeux sur le paysage,
confident de ses rveries enfantines, sur les champs dserts, la ville
lointaine, la mer aime et ingrate qui le repoussait, la route dcevante
qui ne lui avait pas apport ce qu'elle lui avait promis, sur toutes
ces choses familires qu'il voyait pour la dernire fois et qui
lui paraissaient,  cause de cela, changes, plus belles, plus
attendrissantes, se sentant tout autre lui-mme.

Il disait adieu au joli village gai dont la grand'rue tortueuse spare
les maisons trs blanches, adieu au vieux noyer sous lequel la vision
radieuse lui tait apparue, adieu  la fontaine et  sa grille djete,
si commode pour faire  la souplesse avec La Seiche et les autres
gamins, ses camarades. Adieu  Pitard, le gros boucher, brave homme
qui rit toujours et qui, une fois, l'a pris un bout de chemin dans sa
carriole.--Il finit de dteler son cheval dans la cour, prs de la
maison aux marches branlantes, autour de laquelle croissent de maigres
balsamines et de poussireux ricins, l't.--Adieu  la boulangre,
Alida, qui a de si beaux cheveux noirs luisants, et qui, souvent, le
lundi, lui donnait un petit pain non vendu la veille. Adieu  l'cole, 
la classe, frache l't, chaude l'hiver, grce au pole ronflant, o il
a pass les meilleurs moments de sa vie  couter le matre si aim et
si injuste, hlas! Il voudrait bien l'apercevoir une dernire fois. Mais
les contrevents verts, les portes, tout est ferm hermtiquement,
comme le cour de celui qui l'habite. La nuit vient. La lampe  ptrole
s'allume chez la mre Rabaudin, l'picire. Oh! oh! les belles choses
qu'elle a mises  sa devanture dbarrasse des mouches mortes, des
pantoufles de lisire et des vieux bonbons! L'image rclame de la jolie
femme colle contre la vitre, semble en rire d'aise. Les attrayants
jouets! Les allchantes sucreries roses et blanches! Tiens, c'est vrai,
c'est Nol, demain! Ce soir, bien des mamans heureuses rempliront les
sabots de leurs heureux enfants... Vite, passons. Voici la cure. La
porte est entrebille: on aperoit le grenadier, si beau quand il a ses
fleurs rouges ou ses lourds fruits couleur de soleil couchant. Si la
vieille Angle me voit, elle m'arrtera, srement, pour me dire de ne
pas manquer la messe de minuit, pense-t-il. O serai-je  minuit?...
Que cette rue est longue! Allons, plus vite! Le Caf du Centre est
brillamment clair, ce soir comme les jours de fte: c'est bien, en
effet, une fte pour tous, sauf pour moi!

Enfin, voici la place, auprs de l'glise. L, Raymond est un peu chez
lui. Que de fois il a jou  saute mouton sur l'aire banale o l'on
drange les poules en qute de grain perdu, o, dans l'paisse couche
de balle, on ne se fait pas mal si l'on tombe! Plus loin, sur l'herbe
jaunie et maigre, des ronds de diverses grandeurs marquent la place des
chevaux tournants venus  la foire qui a lieu en octobre, quand les
baigneurs sont partis et que les bourses sont pleines encore. En
venait-il, du monde, de tous les cts, bonnes gens, pour manger les
saucisses renommes avec les hutres fraches, et boire le vin nouveau,
ptillant et sucr! La route, les chemins, en taient tout noirs et
grouillants. Les voitures, qui montaient et descendaient, bourres de
citadins endimanchs, se hlaient au passage. C'tait un bon moment dans
l'anne, celui-l. Quand la vendange avait t satisfaisante, la Poupin
donnait quelques sous  son nourrisson pour acheter des sucres-d'orge ou
des craquelins de Saujon, ou tout autre chose pas chre ou, encore,
pour monter aux chevaux de bois. Il hsitait longtemps, dans une
angoisse dlicieuse, partag entre son plaisir, sa gourmandise et ses
autres convoitises. Il tournait autour de la boutique  dix centimes se
demandant avec un battement de coeur ce qu'il choisirait des bagues en
mtal blanc, des pingles de cravate ornes de pierreries rouges ou
vertes, des miroirs ronds... Il contemplait Nestor et ses autres
camarades tirant  la carabine ou au massacre. Comme ils riaient quand
la marie ou le cur taient touchs et se renversaient en arrire dans
une posture inconvenante! Lui se sentait gn. Il aimait mieux regarder
les manges. Son frre de lait, affal sur, un cochon bien frais,  la
queue en trompette enrubanne, ses bras maigres enserrant nerveusement
le groin rose, passait et repassait devant lui. Son visage apeur,
blme, conservait nanmoins cette expression de triomphante arrogance
qui le rendait si hassable. Enfin, aprs bien des hsitations, Raymond
finissait par grimper sur un norme lion  la gueule ouverte, qui
montait et descendait par des bonds rguliers. Quelles dlices, alors!
Comme le pauvre petit oubliait toutes ses misres! Il tait dans ces
pays fabuleux, dans ces dserts, immenses tendues aux vagues de sable
dor, dvorant l'espace sur la croupe frmissante du roi des animaux,
comme disait le matre, libre, loin de toute humiliation et de toute
souffrance. La musique des manges mle  celle du bal de l'auberge
voisine entrait dans la tte du pauvre petit et lui donnait un
engourdissement qui aidait  l'illusion. Quand le cheval tique qui
tournait autour de l'axe, ralentissait sa marche et s'arrtait, il
descendait tout tourdi, chancelant, comme ivre. Lorsque viendra la
foire prochaine le nourrisson de la Poupin ne sera plus l....

Mais qui donc arrive par la petite rue dserte? Raymond connat cette
voix casse, au timbre de cloche fle. Tiens, c'est Denis, Denis le
fou, le pauvre, pauvre Denis! Un mouvement instinctif de piti et de
sympathie le fait aller vers lui. N'est-il pas seul, abandonn et
malheureux, lui aussi? Sa femme et sa fille l'ont quitt, voici bientt
quatre ans, pour s'en aller bien loin dans une grande ville. Depuis
lors, il vit comme un sauvage, fuyant tout le monde; peu  peu le
chagrin lui a fait perdre la raison. On ne l'enferme pas, il n'est pas
mchant; la plupart du temps, mme, il est trs raisonnable. Il cultive
sa vigne, son petit jardin, lve des volailles qu'il va vendre au
march des Roches. Ce n'est que lorsque quelque chose lui rappelle son
malheur, au moment des ftes, par exemple, qu'il est repris de sa folie
douce. Alors il s'en va, il marche, il fait plusieurs fois le tour
du village, interpellant les passants, parlant  des interlocuteurs
imaginaires, chantant  tue-tte. Des voisins compatissants lui donnent
 manger, veillent de loin sur lui.

--Monsieur, j'ai ben l'honneur de vous saluer, dit-il  l'enfant ahuri,
en s'approchant et lui faisant une profonde rvrence.--En mme temps il
dcouvre un crne chauve, entour d'une demi couronne de cheveux blancs
embroussaills qui semble tre la continuation de sa barbe en collier
d'orang-outang. Il porte un bayot vide qu'il pose par terre.

--La vendange a t bonne, reprend-il. Le raisin est gros  crever,
le vin sera fameux cette anne. Nous en avons-t-y fait de la besogne,
aujourd'hui, bonnes gens! Enfin, nous v'l rendus, juste avant la nuit.
Quand on aura mang un morceau, on dansera cheux nous. Si le cour vous
en dit, jeune homme... Vous verrez ma femme et ma fille, deux belles
personnes, donc, et qui s'entendent  sauter mieux qu' travailler.
Pourquoi que vous riez, vous aut'. C'est p't-t' pas vrai qu'ailes sont
mignonnes? Je vous dfends de vous gausser d'elles. Et pis, c'est-y tant
rigolo ce que je vous dis-l? Je savons 'core un peu ce que j'disons,
pourtant. Le pre Denis n'est pas si tant vieux qu'on veut l'dire. Il
sait ben lever la jambe, toujou'joliment. Tenez:

    Et lon lon-la
    Et lon-lon-lre
    La fille est l
    Avec la mre.

    Et lon-lon-lre
    Et lon-lon-la
    Adieu, bon pre,
    Moi, je m'en va!

Le vieux chantait sur un air de bourre et faisait sonner ses sabots en
cadence sur le sol gel. Ses cheveux blancs, s'envolaient, pitoyables,
autour de sa tte; ses yeux, de plus en plus hagards, se fixaient sur le
pauvre petit qui tremblait.

    Et lon-lon-la
    Et lon-lon-lre
    L'enfant s'en va
    Aprs la mre.

    Et lon-lon-lre;
    Et lon-lon-la...

--Quoi que vous avez tous  me regarder, tas de voyous! crie-t-il. Je
suis donc ben plaisant,  mon ge, que je vous prte  rire? Attendez un
peu, je vas vous montrer si le pre Denis a quitt ses biceps...

Raymond s'loigne, effray, le coeur plus serr encore. Un instant il a
cru trouver dans le vieillard un protecteur, un ami; mais non: il est
trop fou. Certes, il est bien  plaindre, le pauvre homme, mais au
moins, lui, sa folie lui fait oublier sa peine. Il est heureux alors, il
chante et rit comme s'il n'tait pas seul au monde, abandonn. Et puis,
il a sa maison, un abri contre le vent, le froid, les mille terreurs qui
peuplent les tnbres, un asile o passer la sombre nuit d'hiver. Un
asile! Que cela semble enviable au pauvre petit! Ah! coucher sur le sol,
dans le froid, dans ce noir qui vient, non, non... Mais, o aller? O
aller?

    Et lon-Ion-lre Et lon-lon-la Le cimetire Est prs de l!

Reprend le bonhomme en s'loignant. Le cimetire! Eh! oui, il a raison
Denis! C'est l le seul refuge possible, c'est l qu'il faut aller,
c'est l qu'on est bien. Les hautes pierres des tombes, les noirs cyprs
lui seront un abri contre la bise glace. Dans cet enclos paisible,
personne ne viendra le chercher, personne ne le drangera, personne ne
le chassera.

Au fond de l'alle des grands ormeaux dpouills de leurs feuilles, la
petite glise apparat, antique et massive, avec son clocher carr comme
un donjon, sa faade unie, dore par les lichens, blonds. L'enfant ne
s'y arrte pas.

Qu'irait-il y faire? On ne lui a pas appris  prier. D'ailleurs, il
n'oserait entrer dans cet endroit silencieux ou flotte toujours un vague
parfum d'encens, qui ne lui rappelle que le souvenir de messes matinales
o il s'endormait, de sermons qu'il ne comprenait pas, pendant lesquels
ses yeux restaient fixs sur un joli trois-mts, grand comme un joujou
d'enfant, pendu en ex-voto dans la chapelle de la Vierge. Il n'a pas
encore t au catchisme, on ne lui a parl du bon Dieu que comme d'un
tre invisible et svre qui profite de ce qu'on ne le voit pas pour
espionner le monde, qui, srement, l'enverra en enfer, lui, le
nourrisson de la Poupin, pour ses crimes d'enfant. Il se le reprsente
comme le matre de tous les matres, le patron de tous les patrons, le
plus riche de tous les riches! Eh bien! si les petits de la terre sont
mprisants et durs, s'ils traitent en paria l'orphelin, que fera-t-il,
alors, lui, qui est plus qu'eux tous?

Raymond se glisse derrire les tombeaux en forme de bancs de ceux qui
furent les gens importants de la commune, et cherche un chemin dans le
fouillis des monticules envahis par les ronces qui marquent la place
de ceux qui n'y furent rien. Quelques cyprs solitaires dsignent des
tertres plus soigns. Il arrive, enfin auprs du mur de clture o, dans
les hautes herbes brles par le froid, se trouvent deux tombes jumelles
toutes pareilles, deux berceaux de pierre.

Dans l'une repose une petite fille, presque de son ge, Alexina
Grard, morte  huit ans, douce et charmante enfant que le Seigneur
voulait avec lui au ciel. Un trou rond, creus dans la croix, et ferm
par une vitre trouble, abrite une petite tresse de cheveux bruns, jadis
soyeux et doux, raides et roussis par le temps. A ct, Stylice Paret,
sept ans,  la mmoire de leur petit ange, ses parents plors qui
esprent le revoir au ciel. Malgr l'obscurit croissante, Raymond peut
encore distinguer, au fond de la vitrine, une gravure colorie, presque
fane. Elle reprsente une belle dame  crinoline, les paules tombantes
sous un chle en pointe, la figure menue dans un chapeau en auvent. Elle
se tient debout, son mouchoir  la main, devant un monument de marbre
blanc sur lequel sont peintes des larmes noires, grosses comme des
poires. Ces deux tombes, avec cette tresse de cheveux et cette image
prtentieuse sont, aprs sa nourrice, ce que le pauvre enfant aime
le mieux au monde. Cette femme si ple, qui pleure ternellement son
enfant, l'attire invinciblement. N'a-t-il pas perdu sa mre, lui?
Justement sa mre, avait, comme elle, des mains fines et blanches: bon
sang de bon sang, des doigts quasiment gros comme des pattes d'araigne
et blancs comme l'hostie, avait dit la Poupin, un jour qu'elle tait
en veine de confidences. Une autrefois, alors que, timidement, il lui
demandait si sa mre tait jolie, la paysanne avait rpondu:

--Jolie, j'ai pas fait attention  c'te btise-l. J ai vu que son
argent, qu'tait bel et bon. On aurait dit qu'alle en avait des cent et
des mille, bonnes gens,  la manire qu'alle le laissait parti'. Qui
jamais aurait pens qu'alle n'tait qu'une pauvresse, tout com' les
aut'. Alle avait l'air si honnte, si timide, avec son parler doux de
dame riche. J'ai cru que c'tait la fortune qu'alle nous apportait avec
toi, ou, dans le pire, qu'on serait rcompens de ses peines. Va te
faire fiche! Jolie, avec son tout petit visage couleur de cire! mme
qu'alle m'a fait piti, j'ai si bon coeur! D'ailleurs, son chapeau
avanait, c'tait presque la nuit faillie, or y voyait tout juste assez
pour distinguer une poule d'un canard; je s'rions ben en peine de la
reconnat'! Et, reprenant le rcit cont tant de fois:

--Je rentrions les btes lorsqu'une voiture s'arrte devant la porte de
la cour. Descend une petite dame portant un enfant endormi qui me dit:

--Vous tes ben m'ame Poupin?

--Oui, bonne dame, pour vous servi', que je dis.

--Parat que vous cherchez un nourrisson?

--Oui ben, que je dis. J'ai beaucoup de lait, mon p'tiot profite; et je
serions pas fche de m'met' queuque sous de ct pour l'lever, rapport
 ce que nous sommes pas riches et que les temps sont durs.

--Voulez-vous prendre mon enfant?

--Volontiers, que je dis, si vous payez congrment.

--Je vous donnerai ce que vous voudrez, qu'alle dit.

--C'est que, bonne dame, les enfants, a fait avoir beaucoup de
drangement. Mettons trente francs par mois, le sucre et le savon en
pus.

--a me va, qu'alle rpond. Tenez, voici deux mois pays d'avance.

Et alle me tendait un billet de cent francs comme je te tends, 
toi, ce morceau de pain. Je n'en croyais pas mes yeux. Je restais l,
imbcile, sans oser toucher le billet qu'alle posa sur la tab'. Enfin
l'estomac me revint. Je te pris dans mes bras; tu avais dans les cinq ou
six mois, comme Nestor, mais t'tais plus menu et chti'.

--Je reviendrai bientt, qu'alle dit alors. Vous semblez tre une brave
femme, soignez ben mon Raymond, voici ses habits.--En mme temps,
elle jeta un paquet par terre et s'ensauva. Je la croyais loin et je
regardais les chemises de fine toile garnies de broderies, les langes
aussi doux que des mouchoirs de poche, lorsqu'elle revint, t'attrapa, se
mit  t'embrasser comme une folle, pis repartit en courant. La portire
claqua, la voiture disparut avant que j'aie pu comprendre ce qu'tait
arriv. Jamais pus alle n'est revenue...

--Alle est timbre que je me pensais en mon par dedans. Ou ben c'est le
mal au coeur de quitter son petiot qui lui fait batt' la berloque. Mais
tout de mme, alle semb' une bonne personne, gnreuse, qui comprend les
choses. Ah! ouiche! Ben bonne! De la crme tourne, quoi! Ben gnreuse:
cent francs pour te nourrir toute la vie, c'est pay en effet! Ah! la
sans-coeur! Alle se dbarrassait de toi pour pouvoir mieux faire la
fte! La coquine! Alle se dchargeait su de pus pauv' qu'alle du soin
de t'lever. Encore si alle avait laiss son adresse, si alle avait dit
comment que tu t'appelais: mais ren pour te faire connatre, pas un mot
d'crit, pas un scapulaire, une mdaille, une croix, comme y en a qui en
ont, qu'on raconte. Jolie! En effet, alle tait jolie, la misrab', la
gueuse!

Depuis, Raymond n'avait plus jamais parl de sa mre. Mais il y pensait
sans cesse. Il esprait, et c'tait le fond mystrieux de ses rveries,
il esprait qu'elle reviendrait un jour le chercher. Pour lui, ce tout
petit visage couleur de cire, cach sous un chapeau qui avanait, tait
devenu vivant. Il le connaissait comme s'il l'avait, toujours vu,
pench sur lui. Peu  peu il le confondait avec l'image de la dame
du cimetire. Bientt les deux ne faisaient plus qu'une seule et mme
personne. Elle avait, sous son vtement de deuil, une taille jeune et
mince; elle lui tendait ses mains secourables, ses blanches mains pures;
c'est sur lui qu'elle pleurait, sur son isolement, sa souffrance. Il
lui contait toutes ses peines; elle y compatissait, le comprenait, le
consolait. Elle l'accueillait toujours bien; jamais elle ne doutait
de sa parole; Stylice tait son frre et Alexina, sa soeur. Il leur
parlait, ils lui rpondaient. Chacun avait sa physionomie particulire,
son timbre de voix distinct, si doux, celui de la mre; si clair, celui
de la petite soeur. Il taquinait Alexina, jouait avec Stylice, mais
surtout, surtout, il baisait dvotement les blanches mains. Il portait 
ses amis des fleurs, furtivement voles de ci, de l, ou cueillies dans
les bois: coucous et primevres ples au dbut du printemps, douces
pervenches et blanches pentectes un peu plus tard, roses et
chrysanthmes, l't et l'automne. Il les cachait sous sa veste, le long
du chemin.

Mais, quand survenait une priode d'accalmie, lorsque la Poupin,
satisfaite de la rcolte ou de la vente des lgumes, se souvenait
qu'elle l'avait nourri de son lait et se montrait meilleure, presque
maternelle, il les oubliait. Il tait si jeune et avait tant besoin
d'tre aim! Le rve est une nourriture creuse qui peut bien tromper
un instant un coeur avide, mais qui ne saurait le satisfaire toujours.
Comme alors il battait, ce coeur, chaque fois que la paysanne
s'approchait de lui; comme le pauvre enfant piait chacun de ses
mouvement! Ah! si elle l'avait pris dans ses bras, combien goulment il
lui aurait rendu sa caresse! En elle il et treint en mme temps, et
son rve, et la ralit proche, vivante, dont il avait tellement soif.
Mais la Poupin ne songeait jamais  l'embrasser.

Pourtant, jusqu' maintenant, il s'tait fait illusion, il croyait
qu'elle l'aimait un peu, beaucoup moins que Nestor, bien entendu, mais,
enfin, un peu. Il s'est tromp, elle ne l'aime pas ou elle ne l'aime
plus, si elle l'a jamais aim. Personne ne l'aime. Blaireau lui mme,
le volage Blaireau, l'a abandonn! Ce soir, est-ce le froid intense qui
l'envahit jusqu'au coeur ou l'obscurit croissante qui l'enveloppe de
tristesse? Mais il a beau appliquer; son esprit  retrouver son rve,
son rve lui-mme lui chappe. L'image de la tombe n'est qu'une gravure
 moiti efface, vue  travers une vitre malpropre; Stylice, Alexina
n'ont jamais exist pour lui, ce sont des noms qui ne reprsentent
rien. Tout  coup, la ralit le saisit; ce qu'ils sont, il le devine
maintenant. N'a-t-il pas, bien des fois, vu le fossoyeur faisant sa
sinistre besogne dans le champ commun? Il sait ce que recouvre chacun
des sombres monticules, et les bancs des riches aux flatteuses
inscriptions... Horreur, horreur! C'est la nuit de Nol; comment n'y
a-t-il pas pens plus tt! Dans un moment, d'aprs la lgende rpte
aux veilles, les morts vont sortir de leurs tombeaux. Mais oui, tenez,
tenez, les voici dj qui cartent de leurs mains de squelettes les
mottes de terre gazonne; ils soulvent pniblement les lourdes pierres,
renversent les bancs, les croix, les colonnes. Les voil tous sortis! Le
cimetire, boulevers de fond en comble, ressemble  un champ labour o
grouille une arme de spectres. Les petits, Stylice et Alexina, qui
se sont attards, courent et sautent par-dessus les obstacles pour se
mettre derrire les autres. En bande serre, deux  deux, ils marchent,
ils approchent; Ils chantent... mais c'est horrible, les voil tous qui
chantent, maintenant, en se dandinant; ils entrechoquent leurs os pour
scander la bourre:

    Et lon-lon-la
    Et lon-lon-lre,
    L'enfant est l
    Avec la mre!

    Et lon-lon-lre
    Et lon-lon-la,
    Le cimetire,
    Nous y voil!

--Non, non! crie l'enfant, saisi d'une indicible terreur, non, je ne
veux pas!--Et, grelottant de fivre, bris par le chagrin, vaincu par la
faim, le froid, la peur, il tombe vanoui sur l'herbe blanchie par la
gele.



III

La Bolinire, 24 dcembre 19...

Mon cher mari,

Tu as peut-tre t surpris de voir ma lettre timbre des Roches. En
effet, je t'cris de la Bolinire o je suis arrive hier au soir. Tu ne
me blmeras pas, je le sais, d'avoir fui le Paris des ftes et d'tre
venue chercher ici, dans ce coin paisible, tout plein de ton souvenir,
un peu de calme et la libert de penser  toi,  _vous_.

Ma mre m'a vue partir avec peine, non sans que le mdecin lui et
affirm que j'tais tout  fait gurie de ces vilaines fivres qui m'ont
empche de te rejoindre  Sagon. J'ai d lui promettre de revenir bien
vite auprs d'elle, mais j'espre qu'elle me laissera un peu ici.
Je suis assez grande fille pour rester seule; j'y tais rsigne 
l'avance, lorsque j'ai pous le lieutenant de vaisseau Brunier. Ce
n'est pas une raison parce qu'il m'a gte en m'emmenant avec lui  son
dernier voyage, pour que je ne sache plus du tout vivre par moi-mme.

Comme j'aime la vieille maison o tu es n, mon ami! Elle m'est plus
chre, mme, que mon cher Blanc-Moulin o j'ai pass, pourtant, mes plus
belles annes d'enfance. J'en parcours toutes les chambres avec dlices.
Hloise, qui me suit comme mon ombre, en commente chaque coin: Ici, sur
cet escabeau, dans la grande chemine de la cuisine, _Il_ apprenait ses
leons, les soirs d'hiver, pendant que je faisais cuire des chtaignes.
De temps en temps _Il_ levait la tte pour me demander: Sont-elles
cuites, ma Lose? (_Il_, bien entendu, c'est toujours toi, le matre.)
L, est le fauteuil de sa mre, ma pauvre dfunte matresse, que
le Seigneur a reprise  Lui; ici, _sa_ chaise; sur cette marche de
l'escalier _Il_ s'est fait une bosse en tombant, un matin. Dans le
vestibule, voici _son_ premier fusil. C'est dans ce salon, auprs du
feu, qu'_Il_ passait la veille de Nol et attendait la nouvelle anne
avec Madame, assise en face, sur l'autre fauteuil.

C'est aussi l que je me suis installe. J'avais apport quelques menus
objets pour meubler la grande pice froide: ma haute lampe, des coussins
pour le raide canap Empire, un tapis pour la table de marbre aux pieds
orns de sphinx en cuivre sur laquelle j'cris, vos portraits. J'ai mis
des feuillages de houx, des lierres, des roses de Nol dans les vases de
porcelaine, j'ai enlev les housses. Hlose a fait, ds ce matin, un
feu immense, un feu homrique,  faire rtir un veau entier, et me
voil, dans _ton_ fauteuil, toute  toi, libre de t'envoyer mes penses
et mon amour. C'est pour toi, tu l'as bien compris, que j'ai par la
pice, c'est avec loi seul, avec _vous_ que je veux passer cette veille
de Nol.

Ce grand Paris sans toi, avec son mouvement incessant, avec tous ces
visages dont aucun n'est celui que je cherche toujours, m'est odieux. Il
me semblait, en venant ici, y trouver quelque chose de toi-mme. Je ne
me suis pas trompe. Ds l'entre dans la grande alle de chnes, je me
suis sentie comme enveloppe de ton souvenir. Il tait quatre heures,
le soleil s'inclinait sur la mer, aperue entre les sombres rameaux. La
mer! Ah! comme mon coeur a battu en la revoyant! C'est que, vois-tu, je
la hais et je l'adore tout ensemble. Elle me fait peur et elle m'attire.
Avant de la revoir j'y pensais sans cesse; maintenant, il me semble
que je ne pourrai plus la quitter. C'est elle qui t'a pris  moi, mon
bien-aim, c'est elle qui nous spare, c'est elle qui te ramne en ce
moment vers moi, c'est elle qui berce dans ses eaux profondes plus que
nous-mmes, tout ce qui reste de notre unique enfant. Cette nuit, je
n'ai pu dormir, le vent faisait vibrer la vieille maison de la cave
au grenier; il s'engouffrait dans les longs corridors, branlait les
portes, faisait frissonner les paravents des chemines, crier le coq
de la girouette. J'entendais le choc des flots sur le rivage, rgulier
comme le battement d'un grand coeur. J'ai revu la nuit cruelle: les
lumires du bord se refltant sur l'eau, le long paquet blanc, si
inexprimablement cher, trouant la nappe lumineuse et descendant,
descendant... Depuis lors, n'est-ce pas trange? Chaque fois que je
m'endors, la nuit, moi aussi je sens la molle caresse de la vague autour
de mes membres; sa fracheur fait frissonner ma peau, et, lentement,
comme lui, je disparais dans les abmes; les masses lourdes
m'oppressent, et cela est  la fois trs angoissant et trs doux.
L... ne me gronde pas: la douleur a ses folies comme la joie. Et
pardonne-moi: je ne veux plus te peiner par mes plaintes. Je serai
courageuse; je te prouverai que je sais vaillamment porter ma
souffrance, comme le soldat sa blessure, sans en attrister les autres.
Mais toi, tu n'es pas les autres, tu es moi, la partie de moi la plus
forte, la meilleure et la plus chre: voil pourquoi j'ai laiss parler
mon coeur.

Au seuil de la longue maison sans tage, si avenante entre ses tourelles
carres dont les fentres flamboyaient au soleil couchant, sur le perron
envahi par le lierre, l'oreille au guet, la main sur les yeux, Hlose
attendait--Hlose, symbole d'attachement et de fidlit, toute blanche
maintenant sous son bonnet de linge immacul, mais tenant bien droite sa
taille leve, son corps maigre de huguenote. Sa figure austre, creuse
de durs sillons, s'est illumine un instant en voyant entrer la voiture.
Elle est accourue, m'a aide  descendre, mais, frappe sans doute du
contraste entre la joyeuse et frache marie qu'elle avait accueillie
la premire fois et la maigre personne vtue de noir que je suis
maintenant, elle a repris sa morne, indfinissable expression et,
silencieuse, m'a prcde dans notre chambre. C'est elle, sur un
guridon, auprs du feu, qui m'a servi le dner qu'elle avait prpar
seule, jalouse des soins de la femme de chambre parisienne que j'ai
amene et qu'elle juge tre de ces cerveles, habiles, seulement, 
dvorer le bien des matres. Elle se tenait respectueusement debout
auprs de moi et piait mes impressions sur mon visage. Comme son gigot
n'tait pas tout  fait assez cuit pour mon got de convalescente  qui
la viande rpugne, elle a t dsole; elle m'a si humblement demand
pardon, s'accusant avec une si relle repentance de lgret et de
prsomption que j'ai t prise de fou-rire. J'ai eu toutes les peines du
monde  garder mon srieux et surtout,  la rconcilier avec elle-mme,
en lui dmontrant que le plus ou moins de cuisson des rtis est affaire
de got; que toi, par exemple, tu aurais trouv son gigot parfaitement 
point. Cette dernire considration lui a rendu la paix.

Quelle trange personne que cette Hlose! Je la regardais, chauffant
mon lit avec une merveilleuse bassinoire de cuivre trs ancienne,
brillante comme un soleil. Elle tait grave et avait l'air d'accomplir
une crmonie sacerdotale: tel le prtre  l'autel. Jamais lit ne fut
mieux bassin; pas un endroit qui ne ft d'une chaleur gale et douce.
Comme je la remerciais avec effusion, l'appelant ma bonne Hlose,
toute heureuse d'tendre mes membres fatigus dans ces draps tides,
doucement parfums par les racines des grands iris du jardin,
rconforte, surtout, de me sentir entoure de soins si prvenants, elle
a pris un air glacial, comme si elle craignait de, se laisser attendrir
ou de manquer au respect qu'elle me doit. Elle m'intrigue et m'intresse
 un point extrme. Je ne puis m'empcher de l'tudier. Je sais qu'elle
a eu de trs grands chagrins; mais elle n'est pas apaise, rsigne
comme on pourrait s'y attendre d'une personne aussi croyante. On devine
en elle plus que de la souffrance qui a, parfois, ses douceurs et ses
volupts, qui rend meilleurs ceux qui l'acceptent courageusement; on
sent, oui, on sent en elle le remords, ou, tout au moins, une douleur
mauvaise, sans trve ni repos, hautainement cache  tous les yeux. Il
faudra bien que j'aille jusqu' elle et qu'elle me l'ouvre, ce cour
ferm, ombrageux, qui a, peut-tre, grand besoin de sympathie!

Ce matin, aprs mille ruses pour tromper la vigilance de ma svre
gardienne, Rosa est parvenue  m'apporter mon chocolat. Elle mourait
d'envie de me voir et de me conter les choses extraordinaires qui la
stupfient dans cette maison du souvenir.

Et, d'abord, Hlose:

--Mais elle est  peindre, Madame, cette crature! C'est un type comme
il n'y en a plus; il faut venir dans ces pays perdus pour en trouver
encore. Est-ce que Madame croit, par hasard, que c'est une femme? Pour
moi, c'est un homme dguis. Madame n'a qu' voir ses moustaches;
n'tait qu'elles sont blanches, j'en sais plus d'un,  Paris, qui serait
rien fier de les avoir! Elle est l'intendant de la maison, et un rude;
le valet de ferme, qui est vieux pourtant, lui aussi--il a bien quarante
ans sonns--n'est qu'un gosse auprs d'elle: le jardinier n'en mne pas
large quand elle fronce le front; la tille de basse-cour la craint comme
le feu. Pourtant, elle leur parle toujours doucement, et, mme, parfois,
on ne sait pourquoi, elle rougit et devient honteuse et timide comme une
jeune fille. Jamais, depuis onze ans, elle n'est sortie de la Bolinire,
pas mme les dimanches et les jours de fte, pour aller au temple.
Cependant, il parat qu'elle est dvote. Elle a une grosse Bible,
toujours pose sur le dressoir de la cuisine, avec ses lunettes dedans
pour marquer la page. Elle est savante comme un matre d'cole et vous
explique des tas de choses qu'elle a lues, le dimanche, dans les livres
que Monsieur lui a permis de prendre, dit-elle, dans la bibliothque.
Elle sait par coeur des posies qu'elle rpte en faisant tourner sa
broche. Ah! mais, bien plus fort: elle en fait, elle aussi, des posies!
Oui, Madame, Dieu me pardonne, elle en fait, elle est pote; ce vieux
manche  balai est pote; c'est renversant, mais c'est comme a. Je les
ai vus de mes yeux, moi, ces vers, que, mme je les ai subtiliss pour
les montrer  Madame, pensant que a lui ferait passer le temps. Les
voici: ils taient dans le tiroir de la cuisine,  ct du hachoir et de
l'aiguille  larder. Hein! c'est-y tordant! Madame verra; sr ce n'est
pas du Victor Hugo, mais pour une domestique, c'est ...tonnant, tout de
mme!

J'ai pris le papier, aprs avoir recommand  mon cervele les plus
grands gards pour cette servante-pote. Voici ces vers que je t'envoie,
non pour me moquer de ta vieille bonne, que j'aime et que je vnre
autant que tu peux le faire, mon ami, mais parce qu'ils dcouvrent un
peu de cette me troite et profonde, prise de beaut, de justice,
hante de scrupules, qui voit en Dieu, non le Pre tendre et
misricordieux, celui qui est amour, avant tout, le Dieu de l'Evangile,
enfin, mais le matre dur et inflexible, le Crateur, le juge
implacable, le Dieu de l'Ancienne Alliance.

  Est-ce de l'Eternel la dernire trompette?
  Sur l'esquif emport par la mer en courroux
  J'entends gmir les mts et hurler la tempte.
  Seigneur, Dieu Tout-Puissant, ayez piti de nous!

  Le ciel est sombre,  peine un peu de clart passe
  A travers les nuages, partout amoncels;
  Nous sommes seuls, jets dans cet immense espace.
  Et la mer a perdu sa grande majest.

Description de la tempte, le pril augmente; prire, puis:

  Mais le Seigneur est sourd, il a cach sa face.
  Dans une nue immense il s'est envelopp,
  Il ne veut pas entendre! et voyez, sur la place
  Du frle esquif, les flots se sont dj ferms.

  Mon Dieu, o s'en vont-ils? Au fond des noirs abmes
  Les voil qui descendent,  jamais disparus.
  Vous les voyez, Seigneur, et vous jugez leurs crimes;
  Sur les bords des vivants ils ne reviendront plus.

  D'affreux monstres marins s'acharnent sur leurs formes
  Mortelles qu'une mre adorait trop jadis.
  Mais qu'importe l'endroit o pour toujours ils dorment,
  Si leur me est sauve et va en paradis.

  Qui le dira, Seigneur? Vous leur donniez la chance
  De croire et de prier alors qu'ils taient forts.
  Vous ont-ils obi? Hlas! Est-ce qu'on y pense?
  Quand on est jeune et gai l'on va, bravant la mort.

  Mais elle vient un jour, la terrible ennemie,
  Alors il est trop tard pour prier et gmir,
  Trop tard... vous tes sourd, vous teignez la vie,
  Comme on souffle un flambeau quand la nuit va finir.

Pauvre Hlose, quels vers! Non, ce n'est pas du Victor Hugo! Pourtant
ils m'ont bouleverse. N'a-t-elle pas perdu son mari et son fils en mer,
tous les deux, non convertis, comme elle dirait? Quelle profondeur de
souffrance ils dvoilent, ces vers maladroits, quels affreux tourments!
Je commence  entrevoir ce qui donne  ce vieux visage cet air
d'angoisse: ne serait-ce pas la crainte de ne revoir jamais ceux qu'elle
a perdus? Elle met dans ses convictions la raideur, l'inflexibilit
qu'elle apporte  tout dans sa vie. Sait-elle, oh! sait-elle ce qui
s'est pass dans ces mes d'hommes  l'heure suprme? Qui peut se vanter
de connatre le secret des coeurs, d'y suivre le travail de Dieu, si
mystrieux, si intime, si profond, si cach, souvent! Qui peut oser dire
d'un de ceux pour lesquels le Christ est mort: il est perdu?'

Comme j'crivais ces mots, Hlose est entre dans le salon. Elle a
fronc les sourcils  la vue des fleurs, du tapis, des coussins, de la
lampe, qui changent la physionomie par trop froide de la pice, mais
s'est arrte devant les portraits. Elle a pris le tien; sa figure s'est
panouie.

--Comme c'est lui! s'est-elle crie. On dirait qu'il va parler, qu'il
va me dire: Bonjour, ma Lose, a va toujours bien? Mais le voil qui
prend des cheveux blancs, dj, si jeune!

--Il a souffert.

--C'est vrai, a touche, a. C'tait un si beau drle, autrefois,
tracassier, vif, mais si aimable, si bien portant! Et voyons...

Elle a pris l'autre portrait.

--Il lui ressemble; pourtant il a quelque chose de Madame. Quel ge
avait-il, l?

--Six ans et huit mois.

--Et quand... c'est arriv.

--Sept ans.

--Sept ans! Un bb encore, quoi! Comme j'aurais aim le connatre! Elle
s'est tue, a soupir et l'a contempl longtemps sans plus rien dire.
J'ai vu une larme furtive couler lentement le long de sa joue ride.
Alors, tout mue, je me suis leve et, prenant sa vieille main dans les
miennes, je lui ai dit:

--L'enfant a eu le mme sort que l'homme mr, que le jeune homme; mais,
sur eux tous, le Pre du ciel veillait. Il les a tirs des grosses
eaux, cherchons-les auprs de lui.

--Non, non, a-t-elle rpliqu vivement, comprenant ma pense et
dgageant sa main. Le cas n'est pas le mme. Votre chrubin est mort
dans vos bras, d'une maladie qui l'aurait emport sur terre aussi bien;
la mer l'a recueilli, elle ne l'a pas tu. Et puis, quelle diffrence!
Son me d'enfant tait pure et prte pour la vie ternelle. Mais les
miens... Croyez vous que, dans une tempte, on ait le temps de prier, de
se recueillir?

--Je crois, dis-je, en l'entranant doucement et la faisant asseoir 
mes cts, je crois que l'infini du repentir peut tenir dans un cri,
dans un suprme lan vers Dieu.

--Vous dites cela pour me consoler, parce que vous tes bonne et que je
vous fais piti. Mais je sais bien, moi, que l'Eternel est un Dieu fort
et jaloux, qui punit l'iniquit des pres sur les enfants, jusqu' la
quatrime gnration de ceux qui le hassent...

--Oui, mais qui fait misricorde jusqu'en mille gnrations  ceux
qui l'aiment et qui gardent ses commandements. Ne les avez-vous pas
toujours gards? Ne l'aimez-vous donc pas?

--Non, justement, dit-elle, et c'est l mon crime impardonnable. Je ne
l'ai pas aim de tout mon coeur, de toute mon me, de toute ma
pense. Je lui ai prfr la crature et la crature m'a trompe, m'a
abandonne. D'abord, je me suis marie par amour, moi, chrtienne, avec
un incroyant. Puis je me suis fait des idoles de mes enfants. Il y en
a qui disent que j'ai t trop svre avec eux: je sais bien, moi, que
j'ai t faible, que je les ai gts. Mon fils est devenu un dbauch,
comme son pre. J'avais une fille... Ah! combien elle m'tait chre,
pourtant! Je n'ai pas su la prserver de la tentation. Elle s'est
engoue d'un homme sans religion et l'a pous malgr ma dfense. Que
pouvais-je dire? Ne suivait-elle pas mon exemple? Je la gardais comme
la prunelle de mes yeux; j'aurais donn pour elle tout le sang de mes
veines; elle tait mon dernier enfant, la seule qui restt de tous les
miens. Je l'avais fait lever  Sainte-Foy, dans la pension protestante,
comme une demoiselle. Elle tait trop dlicate, trop fine pour tre
servante ou pour travailler la terre; sa sant tait fragile, elle
toussait souvent, l'hiver. Je comptais la garder auprs de moi et la
marier  quelque cultivateur des environs... Elle s'est amourache d'un
vaurien, d'un beau Monsieur  faux-col et  plastron, qui se disait
agent d'assurances, venu pour la saison au Val, chez des amis communs.
Un vaurien sans le sou, quoi! Dans le pays je passe pour avoir un
joli--magot; on se trompe: j'ai seulement les conomies de ma mre et
les miennes, juste de quoi tre  son aise en bien travaillant et voir
venir les mauvais jours. Il pensait dnicher une hritire. Il a demand
Raymonde; j'ai refus de la lui donner, bien entendu. Alors ma pauvre
petite a commenc  dprir. Elle s'en allait souvent pleurer dans
le grenier  foin. J'esprais que cela lui passerait. En effet, elle
commenait  tre plus raisonnable et je me rassurais, croyant le
misrable parti, lorsqu'un jour de la fin septembre--je m'en souviens
comme si c'tait hier--vers le soir, je finissais de ranger les draps de
la lessive dans l'armoire de la lingerie, elle est entre timidement.
Je la vois, ainsi que je vous vois, l! Son chapeau (elle en avait un
depuis son retour de pension) son chapeau cachait ses cheveux, si pais
qu'elle ne pouvait les dmler toute seule, dors et si friss, bonnes
gens, qu'on aurait dit qu'elle tait coiffe par le coiffeur. Elle avait
une petite robe fond blanc  ramages bleus qui s'ouvrait un peu au cou.
Sa figure, belle  admirer, menue et ronde comme celle d'un enfant,
tait trs ple; elle tremblait. Mais ce n'est que plus tard que je me
suis souvenue de tous ces dtails et de son air pas comme  l'ordinaire.
A ce moment-l je ne voyais que mon linge que je voulais finir de mettre
en ordre avant la nuit.

--O t'en vas-tu de ce pas? lui dis-je.

--Je vais porter  la dame des Tamaris son ouvrage, que je viens de
terminer. Adieu, maman!

Je ne me mfiais de rien. Trs habile de ses doigts elle faisait, en
effet, pour les dames du voisinage, des ouvrages de fine broderie. Elle
en gardait l'argent dans une tire-lire, sur la chemine de la cuisine,
pour son trousseau, soi-disant.

--C'est bon, reviens vite. Je n'aime pas te voir courir les chemins,
quand il fait noir.

Elle ne me rpondit pas et se mit  m'embrasser. Elle avait toujours t
trs amiteuse et m'ennuyait, souvent, moi qui n'aime pas trop cela,  se
pendre  mon cou et  me bcoter, m'empchant de travailler.

--Embrasse-moi, toi, dit-elle.

Je la baisai distraitement, un peu impatiente, mme, et continuai
ma besogne... Ce n'est que lorsque j'entendis la porte du jardin se
refermer que je me rveillai comme d'un songe. Brusquement, je fus
saisie d'un pressentiment, je revis sa figure bouleverse, je me souvins
du drle de son de sa voix. Je me prcipitai  la cuisine: la tirelire
n'tait plus sur la chemine; j'allai  la grille, Raymonde avait
disparu. Folle d'angoisse, je me mis  courir sur la route, je
l'appelai, je la cherchai dans le village, aux Roches, chez ses amies
sur les falaises, dans les champs: rien ne me rpondit, elle n'tait
nulle part, personne ne l'avait vue. Je la crus noye. Je passai la nuit
 rder le long du rivage, l'appelant sans m'arrter, la gorge enroue,
les jambes casses. Le garde-cte, que les voisins, accourus  mes cris,
avaient prvenu, envoya un canot avec des hommes, du port. La lune tait
pleine, on y voyait comme le jour. On chercha partout dans les rochers,
sans rien trouver. Enfin, comme je m'en revenais  la maison, au matin,
ayant perdu tout espoir, un homme me remit une lettre de sa part. Ma
fille vivait, oui, et, au premier moment, je crus devenir folle de joie;
mais aprs, je crois que j'aurais prfr la savoir morte. Elle avait
t rejoindre le misrable sans lequel elle prtendait ne plus pouvoir
vivre et me suppliait de lui permettre de l'pouser. Si je refusais,
plie serait force de passer outre.

--Y a-t-il une rponse? me demanda le messager.

--Dites  la personne qui vous a envoy, que je n'ai plus d'enfant.
Voil ma rponse.

L'Anglus sonnait  l'glise du Val comme je refermais la porte du
jardin dont le bruit m'avait fait tant de mal. Raymonde n'existait plus
pour moi. Elle, mon unique enfant, ma consolation, si soumise et si
douce jusqu'alors, m'avait abandonne pour un tranger, un aventurier
rencontr par hasard. N'a-t-elle pas eu, mme, l'impudence de m'envoyer
des sommations respectueuses. Ceci tait plus amer que tout le reste:
les autres preuves me venaient de Dieu, celle-ci de la chair de ma
chair. C'tait l'infme qui la poussait bien sr. Fallait-il qu'elle ft
enjle, tout de mme, pour en venir l, elle, ma tendre colombe, mon
agneau sans tache, qui m'aimait tant, qui n'aurait pas fait de mal  une
mouche!

Ah! il n'a pas tard  me venger, le malfaiteur!

Quand il a su que j'tais inflexible, que la fille seule lui restait
sans la dot, il l'a abandonne  son tour.

--Vous n'avez pas essay de la revoir?

Hlose a baiss la tte, comme honteuse.

--Oui, j'ai eu cette faiblesse. Quand j'ai su qu'elle tait toute seule,
sans pain peut-tre, ma rancune a cd. J'ai t la chercher, mais trop
tard: elle tait morte la veille en mettant au monde un enfant mort-n.
Le dsespoir, la misre,--elle n'avait pour vivre que son mtier de
brodeuse,--avaient fait leur oeuvre. Voil: j'avais mis mon coeur  ce
qui n'est que poudre et cendre, et je n'ai trouv que poudre et cendre.
Maintenant, je suis seule, je n'aime personne et personne ne m'aime.

--Ma pauvre Hlose, comme vous souffrez?

--Moi? a-t-elle dit, en se levant brusquement et reprenant son air
ferm. Non. Je n'espre plus rien ni dans ce monde ni dans l'autre; mon
coeur est mort. J'avais faut, Dieu m'a punie: c'est juste, nous sommes
quittes. J'ai beaucoup pri autrefois, mais le Seigneur a rejet ma
prire. Il a refus de m'entendre comme j'avais refus de l'couter, et
m'a endurci le coeur. Mais, j'ennuie Madame... Je suis toute confuse...
Je ne sais comment j'ai eu la hardiesse de lui dire toutes ces choses.
Je prie Madame de m'excuser.

--Vous ne m'avez manqu en rien, lui dis-je, et je vous remercie, au
contraire, de votre confiance. Ce soir, n'est-ce pas la veille de Nol,
la veille de l'anniversaire du jour o Dieu est venu dire aux hommes
qu'ils sont frres? Il n'y a, ici, en ce moment, ni matresse ni
servante, mais seulement deux mres...

--Non, non, dit-elle, je sais ce que je dois  la femme de mon matre.
Si j'ai, un instant, oubli son rang et le mien...

--Vous n'avez rien oubli...

Mais elle n'coutait plus; et, froide, impntrable, de nouveau se
dirigeait vers la porte.

--A quelle heure Madame prendra-t-elle son lait de poule?...

--Je ne sais...

--A dix heures, sera-ce assez tt?

--Oui, oui...

Elle est partie, me laissant si due, si trouble de son mutisme
soudain, que je me suis mise  pleurer. L'ai-je froisse? J'ai donc t
bien maladroite. J'aurais mieux fait de me taire. Quel droit avais-je de
pntrer de force dans ce coeur si fier? Je voulais lui faire du bien?
Qui m'en avait prie? Mais indiscrte, goste et orgueilleuse que
j'tais, n'tait-ce pas mon propre soulagement que je cherchais? La
comparaison des souffrances de cette femme torture et des miennes, ne
me faisait-elle pas mieux sentir le bonheur qui me reste? N'avais-je pas
besoin d'elle, plus qu'elle, de moi? Quel soulagement lui apportais-je?
Au contraire, sa prsence ne m'tait-elle pas ncessaire? Il fallait lui
dire, au lieu de ces belles paroles par lesquelles je croyais me montrer
si charitable, si gnreuse: Restez, Hlose, je vous en prie, je
souffre, j'ai besoin de vous, je suis si seule et si misrable, moi
aussi: car, pour les mres, voyez-vous, les richesses, le rang, ce sont
leurs enfants. Nous sommes aussi dpouilles l'une que l'autre; pleurons
ensemble.

La mer est haute. Je l'entends qui bat les falaises  coups sourds
et rguliers. Le feu est tomb--et mon courage aussi. Les coins se
remplissent d'ombre. J'ai peur. Que cette veille de Nol est triste!
Pourquoi suis-je  la Bolinire? Ici, comme partout, je sens ton
absence. Ces murs ne me disent plus rien. O es-tu, mon ami? Que fais-tu
 cette heure? J'espre, demain, recevoir ta lettre qui me fera du bien
qui me dira que tu approches. Pour sr, tu penses  moi en ce
moment. Ah! si j'avais notre enfant avec moi, comme, patiemment, je
t'attendrais, comme je ferais passer ton me dans la sienne, comme je
puiserais dans ses yeux ma force! Mais il n'est plus. Je suis seule, si
cruellement seule! Personne autour de moi. Par ce soir de fte o
toutes les mres pensent  faire des surprises  leurs enfants et se
rjouissent  l'avance de leur joie, c'est bien dur, vraiment. Oh! un
petit soulier  remplir, moi aussi, un tre faible  protger,  qui
donner, au nom de celui qui n'est plus, ce trop plein de tendresse qui
m'touffe! J'ai l, sur la table, devant moi, les objets que je lui
avais donns  son dernier anniversaire: son couteau de grand garon
dont il tait si fier, son petit canon de cuivre pareil  ceux de papa
qu'il tenait, dans sa main faible lorsqu'il tait malade...

Mais, pardon, je te fais de la peine. Va, je vais tre plus forte.
Vois-tu, moi, je ne sais rien te cacher. Je vais me secouer, me
ressaisir. J'ai besoin de sortir, de marcher  l'air vif. La nuit n'est
pas si noire que je le croyais. La lune s'est leve, elle trace sur
les flots un beau chemin lumineux qui conduit vers toi; ma pense va y
courir pour te rejoindre...



IV

La jeune femme avait baiss la lampe, arrang le feu, pris dans sa
chambre un grand manteau  capuchon et tait sortie. La marche dissipa
vite l'impression nerveuse qui l'oppressait un instant auparavant. Sans
crainte, elle traversa le court jardin  la franaise, et s'engagea dans
l'alle de chnes qui se dirige vers la mer. Mais, comme elle refermait
la lourde porte de fer pour prendre, en face, l'troit sentier menant
aux falaises, elle vit,  gauche de la maison, au milieu du champ de
bl, le petit cimetire de famille qui, en ce pays de Saintonge, se
trouve toujours dans les vieux biens de campagne des protestants. La
lune faisait paratre les murs tout blancs auprs des ttes aigus,
noires et raides des cyprs. Elle eut envie de revoir ce lieu si
paisible o, cte  cte, dans la terre qui les avait nourris, dormaient
les anctres et les parents de son mari. La porte tait ferme au
loquet, elle entra. Elle connaissait chaque tombe; elle y avait port
des fleurs fraches le matin mme. Elle cherchait instinctivement
quelque chose et ce quelque chose n'tait pas l.

Ce qu'il lui fallait, elle savait qu'elle ne le trouverait plus jamais,
nulle part, que toute sa vie, elle en aurait au coeur le vide, la soif
inassouvie. Mais ne dcouvrirait-elle donc rien qui rappelt le cher
disparu, qui lui donnt la douce illusion de sa prsence? Hlas, oui,
la chimre, puisque la ralit tait impossible. Sa tombe! Ah! si elle
avait eu, comme les autres mres, la joie dcevante de possder ce petit
coin de terre sacr et cher entre tous, de le soigner, s'imaginant faire
encore quelque chose pour l'aim! Mais cela, aussi; lui tait refus.
Alors, il y avait les tombes des fils des autres; elle les recherchait,
celles, surtout, des petits garons entre six et huit ans.

Dans le vieux cimetire du village il y avait--elle s'en souvenait
brusquement--bien des noms d'enfants gravs sur les pierres. Elle y
alla, htant le pas, soudain presse comme si elle tait attendue,
joyeuse comme  l'approche d'un grand bonheur. Il lui semblait que son
cher petit, son garonnet si fin et si doux, trottinait auprs d'elle,
qu'il glissait sa main frmissante et chaude dans la sienne, comme
chaque fois qu'elle allait faire une bonne action, chaque fois que son
coeur, travaill par la souffrance, tait meilleur, plus pur.

Elle ouvrit la porte et s'avanait entre les tertres ingaux,
lorsqu'elle poussa un cri: elle voyait, enfin, ce qui l'attirait, ce
pourquoi elle tait venue. D'un lan passionn de tendresse, elle se
pencha sur l'enfant vanoui, tta son pouls, qui battait faiblement,
rchauffa ses mains glaces dans les siennes, frotta ses tempes. Un peu
de couleur revint sur les joues terreuses de Raymond. Il ouvrit les
yeux; et, croyant reconnatre la dame de son rve, toute blanche dans
ses vtements noirs, il dit Maman, et s'vanouit de nouveau.

Madame Brunier prit l'enfant dans ses bras et sortit du cimetire. Il
tait grand et lourd pour sa frle personne; mais ses forces taient
dcuples. Elle ne sentait pas la fatigue, elle marchait pniblement,
bravement, dans le sentier blanc, un peu courbe en ayant, prcde de
son ombre dmesurment agrandie. Arrive  la grille, elle sonna pour
se faire ouvrir. Hlose accourut, une lanterne  la main. Inquite de
l'absence de sa matresse, elle la cherchait dans le parc. Elle. retint
une exclamation, posa sa lumire sur la borne et prit l'enfant des bras
de la jeune femme en grommelant:

--Si a a du bon sens, un enfant si lourd, et madame qui est si
dlicate, qui tait encore malade il y a huit jours  peine! Puis,
emporte par la curiosit: O madame a-t-elle bien pu trouver ce petit?
Qui est-il? demanda-t-elle.

--Je ne le connais pas. Il tait vanoui dans le cimetire, prs de
l'glise, au pied d'une tombe. Il serait mort de froid et de faim,
peut-tre, si on ne l'avait pas secouru. Il souffre, il est abandonn,
malheureux, sans doute, il faut tre bonne, Hlose!

--a, par exemple, c'est fort comme La Rochelle! Madame a port ce poids
depuis l'glise, quasiment une demi-lieue! Si monsieur le savait, il
serait bien fch. Il me gronderait de ne pas avoir suivi madame. Mais
pouvais-je imaginer une pareille chose? Oh! oh!

--Taisez-vous, ne me grondez pas. Je n'en suis pas morte, voyons.

--Quelle imprudence de ramener ainsi chez soi de misrables vauriens, de
la graine  pch, pour sr! Gare  l'argenterie, demain! Faut pas tre
bien vieux pour faire le mal.

--Portez l'enfant dans le salon. L... sur le canap... ranimez le feu,
levez la lampe, vite un grog pour le rchauffer: ne voyez-vous pas qu'il
se meurt!

Hlose obit non sans hocher la tte d'un air de blme. Arrive dans
la cuisine o il n'y avait plus personne, elle laissa clater son
indignation:

--Des choses pareilles ne se faisaient pas de mon temps, du temps de la
pauvre madame, tout aussi bonne, tout aussi charitable, Dieu merci, que
qui que ce ft. Mais une jeune femme est une jeune femme. Sa place,
quand son mari voyage, est  la maison et non pas dans les chemins, la
nuit,  ramasser les enfants de vagabonds. C'est comme aussi ces ides,
de se tenir dans le salon de compagnie, d'enlever les housses quand on
est toute seule, lorsque personne ne doit venir rendre visite, de mettre
des fleurs partout et des coussins sur tous les meubles. Et puis,
surtout, c'est-il ncessaire lorsqu'on a de vieux serviteurs dvous,
d'amener de Paris des filles curieuses et moqueuses, fires de leurs
tabliers  colifichets, des demoiselles manques, quoi, des sottes,
toujours en train de fourrer leur nez partout! Enfin, une dame, une
vraie, alors, qui se respecterait, ne descendrait pas de son rang
pour parler  sa domestique, pour la faire asseoir  ses cts, dans
l'appartement des matres, comme une gale. Autrefois, certes, a ne se
passait pas ainsi! La pauvre chre dfunte mre de Monsieur, ne l'aurait
jamais fait, et elle avait cent fois raison: elle n'en tait que plus
respecte, que mieux vue...

Quand elle retourna au salon, l'enfant tait revenu  lui. Install sur
une chaise basse, devant le feu, il souriait  la Madame  genoux
devant lui. Il avait enlev son bret et ses pais cheveux boucls se
doraient  la flamme. Ses nafs yeux clairs regardaient partout autour
de lui avec tonnement.

--Dieu juste! s'cria Hlose, en l'apercevant et devenant mortellement
ple.

La jeune femme, absorbe par la vue de Raymond, n'entendit pas cette
exclamation. Sans regarder la domestique, elle prit de ses mains
tremblantes la boisson chaude qu'elle donna  l'enfant. Il but
avidement. La vieille servante s'tait rfugie dans un coin sombre, de
la pice; immobile et glace, elle semblait ne plus rien voir, ne plus
rien entendre.

--C'est bon! disait le pauvre petit en faisant claquer sa langue. Il
tait un peu gris par la chaleur et par le grog. Ses ides tournaient,
affoles, dans sa tte.

--Oh! c'est beau, ici!

--As-tu faim?

--C'te question! Je vous crois, que j'ai faim, j'ai pas mang depuis ce
matin, sept heures.

--Hlose...

Mais Hlose tait dj partie et revenait l'instant d'aprs, portant de
l'oie confite coupe menu dans de la pure de pommes de terre froide.

Madame Brunier fit manger le garonnet, trop faible encore pour se
servir lui-mme.

--C'est pas mauvais, a, dit-il, et a fait joliment du bien par o que
a passe, comme dit La Seiche. Qu'est-ce que c'est que cette bte-l?

--De l'oie.

--De l'oie! Ben, c'est tout de mme--cocasse que j'en mange, ce soir,
de l'oie! C'est Nestor qui serait badin, s'il le savait! Voil que,
maintenant, je fais rveillon, moi aussi, et sans avoir t  la messe,
encore!

Quand il eut fini.

--Comment t'appelles-tu? demanda la jeune femme.

--Raymond.

--Et puis?

--Et pis? C'est tout. J'ai pas d'autre nom, moi.

--O sont tes parents?

--Ah! a, vous ne me connaissez donc pas, vous? Alors pourquoi que vous
m'avez fait venir chez vous? Je suis le nourrisson de la Poupin.

--Que faisais-tu au cimetire?

--C'est-y l que vous m'avez trouv?

--Oui.

--J'y faisais rien, moi. J'ai pas une maison comme Denis, vous savez,
l'innocent! Fallait bien coucher quelque part. C'est que, voil, faut
que je vous dise. Ce matin j'ai quitt les vaches pour suivre La Seiche
 la conche du Val, et les maudites btes se sont ensauves dans le
champ du pre Brodin pour lui fricoter son herbe  ce vieil avare.
Alors le patron voulait me batt'  coups de fourche. Mais je m'ai vite
chapp, je me suis serr dans le foin; alors j'ai entendu qu'ils
avaient tous assez de moi; que mme la Poupin, ma nourrice, donc, n'a
pas dit le contraire... a se comprend: voici pus de dix ans que je leur
cause de la dpense sans leur donner du profit, depuis que ma mre m'a
abandonn chez eux. Alors, moi, j'ai pas voulu rester et je suis parti,
et le pre Denis m'a fait penser au cimetire avec sa chanson. Une
fameuse ide qu'il m'a donne l, tout de mme, la veille de Nol!
J'avais pas fait attention  a. J'y suis all. C'est y que j'ai rv?
Mais y sortaient tous de terre et y dansaient, les morts, je veux
dire... alors j'ai pris une telle peur que je ne sais pus ce qu'est
arriv aprs. Vous le savez, vous, dites?

--Oui, je t'ai trouv vanoui.

--vanoui, comme le chat  la mre Nourrit quand La Seiche lui a fait
faire le saut par dessus la maison? C'est-y drle, c'tte affaire-l,
bonnes gens!

--Comment s'appelait ta mre?

--Sais pas. Disez-le, vous!

--Moi? mais comment veux-tu que je le sache, mon pauvre petit?
tait-elle une dame, une paysanne?

--Sais pas. Elle avait des mains comme les vtres et une toute petite
figure blanche comme vous. Allez, allez, faites donc pas la maline, si
vous savez pas qui je suis, je sais bien, moi, qui vous tes. Je vous ai
reconnue aussitt, car il y a longtemps que je vous connais et que je
vous aime. Pourquoi que vous avez mis tant de temps  venir? Pas vrai
que vous tes la mre  Stylice? Hein, non? Eh! bien, alors, vous tes
la mienne!

--Hlose, dit la jeune femme, effraye et trouble  son tour, cet
enfant a la fivre. Vite, mettez des draps au petit lit de ma chambre,
chauffez-le. Il faut le coucher au plus tt.

Rapide, la servante quitta le salon, tandis que l'enfant, sa
surexcitation tombe, succombait brusquement  la fatigue et s'endormait
profondment.

Madame Brunier, les yeux fixs sur la flamme, s'absorbait dans une
douloureuse rverie. Qui tait ce petit et quelles tranges paroles
avait-il dites? Pourquoi, par deux fois, l'avait-il appele de ce nom si
cher qui avait fait bondir son coeur, qui lui rappelait si cruellement
son bonheur  jamais disparu?

--Emportez-le, je n'en ai plus la force, et couchez-le; je suis brise,
dit-elle, quand Hlose revint. Sans mot dire celle-ci l'enleva dans ses
bras vigoureux.

La pauvre mre tait reste  la mme place, assise sur le tapis, devant
le foyer ardent, regardant vaguement les tisons. Tout  coup une bche
se brisa et un charbon roula prs d'elle. En le ramassant, elle aperut
un des petits sabots de Raymond, par terre. Elle le prit et se mit 
rire, tandis que de grosses larmes tombaient sur ses mains. Ceci tait
vraiment bien extraordinaire. Le soir mme elle se plaignait de n'avoir
pas de soulier  remplir et il lui arrivait un sabot! Elle dsirait un
petit tre  qui se dvouer, elle sortait, et elle trouvait un enfant
sans mre qui l'appelait maman, qui lui contait navement ses
souffrances, qui lui disait qu'il l'attendait depuis longtemps, qu'il
l'aimait! N'tait-ce pas un rve dont elle allait se rveiller plus
triste et plus seule encore?

Non, non, ce n'tait pas un rve, ni la chimre appele tantt, c'tait
mieux: une tche  accomplir, le bien  faire en souvenir de son enfant.
Voil le lien mystique et invisible enfin trouv, rel, certes, plus
rel que les choses qui se voient avec les yeux de la chair. tait-ce
une consolation? Y en a-t-il pour les mres? Non, mais une douceur
haute, sereine, pure.

Elle se leva, prit sur la table le couteau et le petit canon de cuivre,
hsita un instant, enfin, bravement, aprs les avoir presss sur ses
lvres, elle les glissa dans le sabot, puis, avec prcaution, elle entra
dans sa chambre.

Une lumire tremblotante brlait dans une veilleuse de porcelaine. Mme
Brunier ne vit rien, d'abord, que la couchette blanche, et, sur le
coussin, une tte boucle. Elle posa le sabot par terre, sous la chaise,
o les habits de l'enfant avaient t soigneusement rangs, et allait se
retirer lorsqu'elle aperut une longue forme noire agenouille au pied
du lit. Elle retint un cri, recula brusquement, heurta la chaise. Au
bruit, la forme se dressa et la servante, cherchant  dissimuler son
pauvre visage boulevers, rougi par les larmes, essaya de fuir en
murmurant quelques mots confus; mais la jeune femme, rsolument, lui
barrait la porte. Elle souriait doucement et semblait dire: Tu ne
m'chapperas pas cette fois.

--C'est que, si Madame savait... fit Hlose qui tremblait et la
regardait d'un air timide.

Madame ne rpondit pas, mais ses yeux loquents disaient qu'elle
savait trs bien, au contraire.

--Il a juste l'ge qu'aurait son enfant, mon petit-fils... dix ans! Il
est blond et blanc comme il aurait t si Dieu avait permis qu'il vcut,
comme elle tait, elle, autrefois.

--...

--Et puis, Madame a-t-elle remarqu son nom?

--Quel nom?

--Raymond. Le sien, justement, celui de ma pauvre petite. N'est-ce pas
extraordinaire?

--Il y a tant de Raymond et de Raymonde dans le pays.

--Oui, mais avec la ressemblance... C'est tonnant, tout de mme. Si je
n'avais pas vu le nouveau-n couch dans son cercueil, blanc comme un
cierge...

--Quel rapport y a-t-il entre ce misrable vaurien, comme vous disiez
tout  l'heure, et...

--Ah! mais Madame n'a donc pas entendu? Ce n'est pas un vaurien, c'est
le nourrisson de la Poupin. Tout le monde le connat dans le pays: un
enfant craintif et poli, au contraire, un pauvre petit souffre-douleur
qui reoit plus de coups que de morceaux de pain. On dit qu'il est le
fils d'une pauvre jeune dame abandonne...

--De la graine  pch, sans doute...

--La Poupin rpte  tout propos: Qui veut de lui, je le lui donne! Et
elle l'a chass, la sans-cour! Dire que je ne l'avais jamais vu, moi! De
quel apptit il mangeait l'oie, pauvre agneau! Riait-il de bon coeur,
montrant ces jolies dents blanches! Et quelle petite voix flte, quel
esprit: vanoui, comme le chat  la mre Nourrit? Si a ne fait pas
piti, tout de mme, tant ptir, si jeune...

--C'est le sort de bien des orphelins.

--Devrait-il y en avoir des orphelins, si Dieu tait juste? tre seul au
monde,  dix ans... C'est bon pour les vieux, cela! c'est bon pour moi,
qui ai pch, mais ce petit, qu'a-t-il fait, je vous le demande?

Mme Brunier ne gardait plus la porte. Elle allait et venait dans la
chambre, comme impatiente, tournant le dos  la vieille femme.

--Il se fait tard, Hlose, dit-elle, il faut se coucher. Mais celle-ci
ne l'entendait pas.

--Comment sera-t-il reu demain matin? continuait-elle. On le battra
pour lui apprendre  dcamper.

--J'irai l'accompagner moi-mme.

--Ce ne sera que partie remise et il ne perdra rien pour attendre. Ds
que Madame aura vir les talons... Ah! si Madame voulait... mais non,
c'est impossible...

--Pourtant, j'ai tout ce qu'il faut, le lit (celui de Raymonde) avec les
draps et les couvertures... Les vtements, je m'en charge. Quant  la
nourriture, eh bien! je puis me passer de gages, j'ai bien assez gagn,
comme cela,  presque rien faire depuis des annes et des annes...

La jeune femme ne rpondit pas mais, se retournant soudain, elle ouvrit
ses bras  la servante qui vint s'y jeter, perdue.

--Ma matresse, ma matresse, disait-elle, Dieu vous le rende! C'est
lui-mme qui vous a envoye vers nous. Car ceci est un vrai prodige, que
vous soyez sortie juste  ce moment et alle juste  cet endroit. J'ai
compris cela tout  l'heure, quand je suis entre dans le salon et que
j'ai vu l'enfant auprs du feu, si beau, si faible, si semblable  celui
auquel je pense sans cesse et que j'ai tu, oui tu, moi, criminelle, en
repoussant sa mre! J'ai senti un coup au coeur, comme si cette vieille
machine qui a tant souffert se brisait au-dedans de moi. En mme temps,
quelque chose me disait: Regarde, Hlose, et cesse de douter, Dieu
a entendu tes prires, il a pardonn tes fautes, il a piti de ta
solitude, il t'envoie cet tre  aimer et  consoler. Et j'tais
l, comme une bte, n'osant bouger, ni souffler, craignant de faire
disparatre la vision. Alors, vous m'avez dit: emportez-le! Quand je
l'ai senti dans mes bras, en chair et en os, j'ai perdu la tte, je
me suis mise  l'embrasser et  pleurer tout en le dshabillant. Il a
soulev ses paupires, a souri, pauvre ange, et s'est rendormi. Voyez
comme il dort, maintenant. Il ne se doute pas du bien qu'il m'a fait.
Vraiment, Madame avait raison, Dieu est bon et moi j'tais une vieille
ingrate, une mauvaise incrdule. Ah! comme je vais l'lever, celui-l!
J'en ferai un homme, suivant le Seigneur, je vous le promets. Il me
fermera les yeux, je lui laisserai tout mon bien... Mais je cause, je
cause et je m'oublie. Et le lait de poule de Madame, et le lit qui n'est
pas bassin!

Hlose quitta vivement la chambre. En allant teindre les lampes du
salon, Mme Brunier s'aperut que les contrevents de la porte-fentre
n'taient pas ferms. Elle l'ouvrit pour les tirer et s'arrta sur le
perron. La nuit de Nol s'achevait, sereine et belle. La mer, au bout
de la longue avenue, tait calme; la lune tendait sur les mystrieux
abmes sa large trane de lumire, montrant l'infini: la vague discrte
apportait  la grve un long clair, resplendissant et pur comme un
sourire aprs les larmes.

Dcembre 1902.




JOYEUX NOL


A Yvonne,



I

  Ton sourire infini m'est cher
  Comme le divin pli des ondes,
  Et je te crains quand tu me grondes
  Comme la mer.
  SULLY PRUDHOMME.
  (_Chanson de mer_).


Au bruit assourdissant du rveil, Nadine, brusquement arrache  ses
rves, poussa un lger cri. Le coeur battant, elle saisit l'horrible
instrument et le fourra sous son coussin pour le faire taire; l,
elle le tint bien fort, comme on tient un animal mchant qui voudrait
s'chapper. L'impitoyable son strident continua un instant, assourdi,
touff, puis s'teignit. Alors la jeune fille alluma sa lampe, regarda
l'heure: cinq heures et demie. Il faut se lever, se dit-elle en tirant
ses bras lourds de sommeil et en baillant. Sans s'attarder dans le lit
chaud et douillet o il aurait fait si bon se recoucher, bravement elle
sauta hors des couvertures et commena sa toilette.

C'est Nol,--pensait-elle en tordant ses beaux cheveux fauves devant la
glace et plantant des pingles dans leur masse onde, rebelle.--Je suis
bien laide, aujourd'hui! J'ai mon teint de perle malade, comme dit
papa. S'il s'en aperoit, il sera inquiet; mais il ne s'en apercevra
peut-tre pas. Et, lui except, qui donc y prendra garde? Je ne le
verrai pas. Pourquoi aujourd'hui plutt qu'un autre jour? Ne me suis-je
pas mise, moi-mme, volontairement en dehors de sa route? Et, si je le
rencontrais, remarquerait-il ma pleur? C'est  peine s'il me regarde,
quand le hasard nous met en prsence; et cela est si rare! Il prend 
gauche quand je tourne  droite, et  droite quand je vais  gauche. Il
me fuit, c'est certain; ma vue doit lui tre odieuse...

Mais je me suis promis  moi-mme d'tre courageuse, et je le serai. Je
n'ai pas le droit d'tre triste. Joyeux Nol, Nadine, entends-tu? Joyeux
Nol pour tous autour de toi: leur gat ne dpend-elle pas en partie de
la tienne? D'ailleurs, les petites soeurs sont ici, les petites soeurs!
et Jacques, ton Jacques: cela, certes, est de la joie, de la vraie!
Peut-on avoir tout ce que l'on dsire en ce monde? Oui, parfois, mais
cela ne dure gure. J'ai eu ce moment de plein bonheur, quand maman
tait l, que nous tions tous runis, qu'_il_ venait sans cesse,
qu'_il_ m'aimait... Eh! bien, eh! bien, et ces rsolutions? Voil-t-il
pas que je pleure? Bah! les plus belles journes ont bien leur rose, le
matin? Voyons, n'ai-je pas de hautes, de belles compensations? Je suis
une ingrate: Pre est si tendre! De quel ton ne me disait-il pas, hier,
comme nous revenions de notre promenade quotidienne: Les autres vont
arriver, Nadine, mais, sache-le,  toi seule tu me suffis. Quelle
cruaut, quel gosme il et fallu...

La jeune fille s'essuya les yeux, passa un chaud dshabill de molleton
blanc, et s'installa auprs de sa table pour coudre. Elle examinait
dans tous les sens, l'une aprs l'autre, deux robes de fillettes, deux
fraches robes de mousseline. Il s'agissait de les allonger et de les
largir. Comment s'y prendre? Eh! tout simplement en dfaisant les plis
et dplaant les crochets! Agnese, la femme de chambre, tait trop
occupe pour le faire; les petites soeurs n'avaient que leurs
uniformes si laids, ou leurs vieux costumes bleus: or, il fallait
qu'elles fussent belles, le soir, au dner; leur pre serait si content,
si fier de leur bonne mine! A l'oeuvre! Et les doigts actifs se mirent 
dcoudre.

Aussi, qui aurait cru qu'elles pousseraient et grossiraient tant que
cela en trois mois, les chries! C'tait stupfiant! taient-elles
fatigues, la veille, en arrivant de leur voyage, tout d'une traite
depuis Florence! Elles s'endormaient  table comme les gros bbs, comme
les chers poupons d'autrefois. Et quels progrs elles avaient fait en
Italien! Le doux accent toscan prenait, en volant sur leurs lvres
pures, un charme particulier.

--Cette Maggie est vraiment tonnante pour ses treize ans, presque aussi
grande que moi, et, avec cela, robuste, dj ronde comme une petite
caille! Mais Lucette est beaucoup plus frle, hlas! On lui donnerait
certainement moins que ses onze ans. Pourtant elle aussi a pouss; elle
m'arrive  l'paule, maintenant. Comme elle ressemble  maman avec son
teint mat, ses cheveux noirs, et ses clairs yeux bleus si tendres!
Pourvu que... Oh! qu'elle serait donc heureuse, si elle les voyait
toutes les deux, la bien-aime!

Nadine cousait. La haute lampe, voile de soie rose, clairait son front
pensif, o deux petites raies fines commenaient  se creuser,--avivait
ses paupires baisses, bordes de longs cils noirs, son visage d'un
blanc lumineux, allong, mince,--s'arrtait sur le rouge vif de belles
lvres frmissantes de vie contenue, closes comme une fleur encore
ferme, douces et tristes.

Six heures. Le pas lourd de la cuisinire se fait entendre  l'tage
au-dessus; elle remue son lit; puis c'est le tour de la femme de
chambre. Bien! Elles seront  l'ouvrage assez tt ce matin, malgr leur
rentre tardive aprs la messe de minuit. Il le faut, la maison est
pleine, et, ce soir, ce dner... En y pensant, Nadine a comme une petite
fivre: si quelque chose allait tre oubli, quelque plat manqu! J'ai
tout prvu, je crois, se dit-elle, mais papa invite toujours du monde
au dernier moment et Perptua est si journalire! Quelle dsagrable
surprise me rserve-t-elle? Voyons: la dinde truffe est superbe,
le civet de livre sentait trs bon, hier, dj... Ces plis sont
interminables... Pourvu que les hutres arrivent  temps! Avec le lgume
et le pudding que je ferai ce sera, je crois, suffisant. Le sera-ce,
vraiment? C'est peut-tre un peu lourd, tout cela, mais papa tient 
la dinde traditionnelle, Jacques aime beaucoup le civet et Perptua le
russit bien; quant aux petites, un Nol sans pudding ne serait
plus Nol. Et puis, nos invits sont tous de vieux amis indulgents.
J'arrangerai bien la table avec les fleurs de la serre, du houx, des
fruits... l'picire a promis d'envoyer les bananes et les mandarines
avant midi, par le courrier...

Sept heures, dj? Heureusement l'ouvrage avance. Les petites soeurs
ne tarderont pas  s'veiller pour regarder dans leurs souliers.
Vont-elles tre contentes! Peut-tre s'attendent-elles encore  des
jouets; mais elles sont trop vieilles, vraiment; il faut commencer 
les traiter en grandes filles. Les cols de broderie anglaise, enfin
termins, leur iront bien. Ces parures donnent un petit air propre et
soign, fort gentil.

La porte s'ouvre, et une belle fillette brune, les pieds nus, en chemise
de nuit, se prcipite dans la chambre.

--Merci, Grande, dit-elle, sautant sur les genoux de sa soeur et
l'touffant dans ses bras. Juste, je dsirais tant un bracelet! Et ce
joli col! C'est la dernire mode, tu sais! J'en ai vu de tout pareils 
la devanture d'un grand magasin,  Florence! Laisse donc ton travail!
Est-ce que l'on coud, le jour de Nol! C'est dfendu. Viens dans mon lit
un moment, comme l'anne dernire, nous bavarderons. Luce dort encore,
naturellement! Pauvre mioche! elle est fatigue du voyage, tu comprends!

--Alors il ne faut pas la rveiller. Reste chez moi, toi, au contraire,
couche-toi. Je n'ai plus que deux points  faire et j'ai fini.

--Oh! tiens! justement la voil, Mademoiselle! Enfin! Elle est
rveille! Retournons dans ma chambre.

Nadine prit en ses bras la frle enfant qui arrivait, toute ensommeille
encore, ple et grelottante, et se hta de la rapporter dans sa
couchette de cuivre. Maggie, dj enfouie jusqu'au cou sous les
couvertures, regardait sa grande de ses yeux brillants. Son petit nez
en l'air, sa bouche malicieuse, tout son visage frtillait de sant, de
vie.

--Ouvre les contrevents, dit-elle. Oh! qu'il fait bon chez nous! Comme
on y dort bien! Tiens! Tu as fait mettre des rideaux neufs! Je n'avais
pas remarqu cela, hier soir! Ces coquelicots roses sont trs jolis,
et comme ils vont bien avec la tapisserie! Qu'elle est gentille notre
chambre! N'est-ce pas, Luce? Autre chose que le dortoir de la pension,
avec ses odieux murs peints en gris qui ont l'air d'tre faits en
brouillard, et ces durs lits de fer, hein! Fait-il froid, dehors? Y
a-t-il de la neige?

--Oui, sur les sommets, pas ici, dit la grande soeur en refermant la
fentre.

--Quel malheur! Nol, sans neige, ce n'est plus a.

--Qui veut djeuner dans son lit?

--Moi!

--Moi!

--Bon! Je vous ai gard un peu de la galette d'hier soir. Lucette, sonne
pour qu'Agnese apporte le chocolat. Es-tu contente de ce que tu as
trouv dans ton soulier?

--Oh! si contente, Dine! Je venais exprs dans ta chambre pour te le
dire, mais cette Maggie parle tout le temps! Imagine-toi, Marthe Balds,
tu sais, mon amie, a une gourmette presque pareille--pas si belle--et
j'en avais tellement envie d'une, moi aussi! Comment fais-tu pour
toujours deviner ce qui fait plaisir? Oh! je le sais: tu nous aimes!
Nous les mettrons ce soir, les bracelets, dis, et aussi les cols?

--Oui.

--Quel bonheur d'tre  Paradiso! Il me tardait tant que Nol arrivt!
Il me semblait que jamais, jamais, ce moment ne viendrait. Tu feras
un pudding, n'est-ce pas, Dine, comme les autres annes, et nous
t'aiderons?

--Oui, je vous ai attendues exprs.

--Moi, j'enlverai les ppins des raisins secs, dit Maggie.

--Et moi, j'mietterai le pain anglais, reprit Luce. Nous le ferons ce
matin?

--Ce matin.

--Avant le temple?

--Ds que vous serez prtes.

--Nous le tournerons tous, tous, dit Maggie avec exaltation: Jacques,
Agnese, Perpetua, papa, oui, mme papa, je le lui porterai dans son
cabinet.

--Et tu nous raconteras l'histoire du petit raisin de Corinthe qui ne
voulait pas tre mang? supplia la toute petite.

--Si vous voulez.

--Mais, quand mme, cette aprs-midi, nous aurons nos amies?

--Je l'espre, je les ai toutes invites.

--Nous as-tu fait des merveilles?

--Oh! fi! la gourmande!

--Tu n'en as pas fait?--Et la figure de Luc s'allongeait dj.

--Mais oui, sois donc tranquille!

--Beaucoup?

--Une pyramide.

--Que tu es gentille!--La fillette, les yeux tincelants de plaisir,
une petite lueur rose sur son fin visage, se mit  embrasser sa soeur 
petits coups presss, tantt sur une joue, tantt sur une autre.

--Tu ne sais pas, Nadine! s'cria Maggie, devenue grave subitement. J'ai
eu un trs grand chagrin. Je ne te l'ai pas crit, parce que a aurait
t trop long  te raconter, et aussi pour ne pas te faire de la peine.
Mais il faut que tu me promettes de ne le dire  personne, personne.

--Je te le promets.

--Surtout pas  Jacques.

--Tu peux te fier  moi.

--Jacques est trop moqueur. Eh bien! je suis brouille avec Lola, ma
grande amie. C'est une rapporteuse. Tu ne devinerais jamais ce qu'elle
a fait. Elle a t dire  Madame que je la trouvais injuste. C'est vrai
que je la trouve injuste, elle ne me donne jamais que des huit, quand
mme je sais mes leons trs bien, trs bien, sans une seule faute; mais
je l'avais dit  Lola en confidence, c'est trs mal de le rpter.

--C'est une trahison, dit Luce, avec conviction.

--Et moi qui avais tant de confiance en elle! continua Maggie. C'tait
mon amie de coeur, tu sais, ma vraie amie. Je croyais que nous nous
aimions pour toute la vie, et voil, c'est fini! Cela m'a fait beaucoup,
beaucoup de peine. Aussi, je ne veux plus jamais aimer personne que
toi... et papa... et Jacques... et Daniel.

--Et moi? demanda la petite.

--Oh! toi, bien entendu! Toi, tu es un peu moi, tu es presque ma soeur
jumelle. Et puis, aprs, maintenant c'est fini, je m'en moque. C'est
Nol! c'est Nol! c'est Nol! Et, faisant une boule de son dredon, elle
le lana dans le lit de Lucette. Celle-ci riposta en lui envoyant le
sien. Nadine, qui allumait le feu prpar dans la chemine, en reut un
sur la tte. La lampe pose prs d'elle, sur le plancher, s'teignit.
La ple lumire d'un matin d'hiver se rpandit dans la chambre. Le feu
ronflait.

--Attendez! dit la grande soeur. Je vais vous apprendre  me manquer
de respect!--Et elle courut vers les lits. Mais l, plus personne!
Les ttes mutines avaient disparu. Seulement, sous les couvertures de
Maggie, il y avait quelque chose qui remuait, remuait... Nadine se mit 
chatouiller dans le tas. Des cris touffs s'entendaient, des coups de
pied branlaient la cloison voisine. Enfin une tte apparut, rouge,
bouriffe, suivie d'une autre tte plus ple, et les petites soeurs
malades de rire, se pendirent au cou de la jeune fille qui les emporta
en tournoyant.

--Pour un joyeux Nol, c'est un joyeux Nol! dit une grosse voix.

Aussitt les fillettes glissent  terre, et comme deux souris peureuses
qui regagnent leur trou, s'en vont chacune dans sa couchette.

--On frappe avant d'entrer! dit Maggie, furieuse d'tre surprise ainsi.

--Vraiment? dit le grand frre, riant de son air de dignit offense.
Eh! bien, j'ai frapp, Mademoiselle, mais votre majest faisait tant
de tapage, qu'elle n'a pas entendu. Et puis, pour les quatres petits
fuseaux maigres que j'ai entrevus, trottinant, ce n'est pas la peine de
faire tant d'embarras! J'ai cru que le feu tait  la maison, moi, ou
que vous tiez assaillies par une bande de brigands! Qui donc tapait
si fort  la muraille? Et avec quoi? Ce n'est pas possible que ce soit
cette prude demoiselle? J'ai tout juste pris le temps de m'habiller  la
hte et d'accourir, pensant vous trouver massacres. Mais, certes, je
regrette mon bon mouvement. A l'avenir, on pourra bien vous gorger tout
 son aise, sans que je m'en inquite. J'aurais fort bien dormi encore
une bonne heure sans votre tapage infernal. Vous me paierez a, mes
enfants! Toi, l'effronte, je vais te mettre au haut de cette armoire;
tu y resteras jusqu' ce que tu demandes pardon; quant  toi, la
mauviette, je me contenterai de te fourrer dans ma malle.

--Non! non! criaient les fillettes. Nadine, dfends-nous!

--Voil le djeuner, dit la femme de chambre en entrant.

--Ah! merci, ma bonne Agnese! Justement je mourais de faim! Et Jacques,
prenant une des tasses fumantes, fit mine de s'installer auprs du feu.
Maggie oubliant tout, sauta hors du lit.

--Le gourmand! cria-t-elle, indigne. Nadine empche-le! Je le dirai 
Papa! C'est pour moi, pas pour toi!

La grande soeur rtablit l'ordre. Quand les enfants furent laves,
installes et en train de savourer leur chocolat, le jeune homme lui dit
 voix basse:

--Je voudrais te parler le plus tt possible.

--Qu'y a-t-il? demanda Nadine devenant subitement ple.

--Je te le dirai. O pourrai-je te voir seule?

--Viens avec moi dans le bois. Il faut que j'aille cueillir le houx pour
ce soir: Je n'ai pas une minute  perdre aujourd'hui.

La jeune fille disparut et revint, l'instant d'aprs, vtue d'une
gentille robe de serge grise. Elle prit, en passant dans le vestibule,
sa grande mante rouge dont elle rabattit le capuchon sur sa tte, de
vieux gants, mit des socques, et, arme d'un scateur, suivit son frre
qui, impatient, nerveux, marchait devant elle.

Il se retourna  son approche.

Qu'elle est belle! se dit-il, frapp de sa grce, comme chaque fois
qu'il la revoyait aprs une absence. Elle ne ressemble  personne...
Puis, tout haut:

--Dis-moi, o as-tu pch tes yeux, Dine? Je n'en ai jamais vu de
pareils; ils sont tonnants. D'abord, tu sais, leur couleur est
trs rare: ce gris.... indfinissable ni bleu ni vert. Peut-tre te
viennent-ils, comme ton nom, de notre anctre Sudoise? Quand tu es
rveuse ou proccupe ils se ternissent, deviennent ples et froids
comme un ciel du Nord: plus personne dedans. Mais lorsque tu y es...
maintenant, tiens! c'est le soleil de midi sur la mer, le soleil du
coeur de Nadine, qui claire tout autour de lui.

--Quand tu auras fini... dit tranquillement la soeur. Te souviens-tu de
la couturire qui venait  la maison du temps de Maman, Angela? Elle
disait de toi: Ce Monsieur Jacques, quelle langue bien pendue il a!
Elle avait raison. Tu feras, certes, un bon avocat. Par malheur, je
connais ces attendrissements-l: en gnral ils ne prsagent rien de
bon. Je ne sais pas si mes yeux sont beaux, _caro_[29], mais je sais
qu'ils y voient, et trs clair. Ils ont remarqu tout de suite, avant
que tu ne m'aies rien dit, ds hier soir, que tu es proccup. Tu
as beau rire et faire le fou, va, il y a l, sous cette formidable
moustache  la Vercingtorix, le mauvais pli de quand tu avais fait une
sottise, autrefois. Alors aussi, pour m'apaiser, tu m'appelais ta zolie
Dine. Allons, trve aux prambules. Si tu as  m'apprendre quelque
chose de dsagrable, dpche-toi; j'aime mieux a.

[Note 29: Cher.]

--Tu as une manire de m'encourager!... Crois-moi si tu veux, mais il y
a une chose singulire. Lorsque j'ai fait des folies et que je suis
loin de toi, je sais bien, au fond, que je suis coupable, j'ai une
conscience, comme tout le monde; seulement la morale courante est si
indulgente, si facile! Je ne me trouve ni meilleur ni pire que les
autres; je ne sens vritablement mes fautes que lorsque je te vois,
que je rencontre ces yeux... eh bien! non, l, je n'en parlerai plus!
Toutefois, j'ai le droit de dire qu'ils ont sur moi une trange
influence, une influence ridicule qui me vexe et que je ne puis pas
secouer. Dis-moi, est-ce toi qui as mis cet crin sur ma table, pour
moi?

--Mais oui, dit la jeune fille, inquite, cela ne t'a-t-il pas fait
plaisir?

--Certainement...

--Tu as reconnu?...

--Oui, c'est la bague de Maman, celle qu'elle portait  la main droite,
cette main si longue, si blanche avec ses ongles un peu bombs. Le rubis
lanait de petits clairs rouges quand elle cousait, le soir,  la
lampe, tu t'en souviens?

--Certes! J'ai fait agrandir l'anneau pour toi. Il me semblait que tu
serais content d'avoir ce souvenir.

--Reprends-le, je n'en suis pas digne.

--A ce compte-l, moi non plus je n'en suis pas digne, personne n'en est
digne...

--Tu ne sais pas ce que tu dis. Entre toi et moi il y a un abme.
Comment va Papa? Son coeur?

--Bien, tant qu'il se mnage et qu'on le mnage.

--C'est-il vraiment un anvrisme?

--Oui. Les mdecins l'affirment, tout au moins. La mort de maman en est
la cause dterminante: il l'aimait tant! il ne lui faut aucune espce
d'motion ni de fatigue; beaucoup de distractions. Ce n'est pas
toujours commode  la campagne, tu comprends, quand nous sommes seuls.
Heureusement qu'il a sa chre musique! Mais encore, n'en faudrait il pas
abuser, surtout le soir: cela l'nerv et l'empche de dormir. Le matin,
nous faisons la correspondance, les comptes, un peu d'anglais: nous
avons lu presque tout Shakespeare, cet hiver. L'aprs-midi, quand il
fait beau et que mon malade est assez bien, nous allons tout lentement
et en nous arrtant souvent, jusque dans les bois, voir o en sont les
coupes, ou nous longeons le torrent jusqu' Totti; si Pre est trop las,
nous nous arrtons  la premire terrasse du jardin et nous regardons le
soleil dorer les glaciers et se coucher derrire les Alpes assombries.
Aprs dner, je lui lis le Dante en italien, ou les tragiques grecs dans
la traduction franaise de Leconte de Lisle, ou encore du Vigny, du
Victor Hugo. Je tche de ne pas trop massacrer de si grandes choses...
Pauvre pre... il faut voir alors son visage, il est vraiment
transfigur! Les livres mdiocres lui sont odieux; il vit dans une
atmosphre de douleur et de beaut qu'il serait criminel de troubler, ou
domine l'image immatrielle de son unique amour.

Les jeunes gens taient arrivs dans le petit bois de chnes touffus,
non loin de la maison, o les houx, les fougres roussies, les ajoncs et
les ronces s'enchevtraient en un fouillis pais.

--Tu n'as pas l'intention de m'amener l? dit Jacques. Nous serions
corchs vifs!

--Fi! le citadin! Voici le sentier.

--Un sentier, cela? Allons, puisqu'il le faut! Drle de confessionnal,
tout de mme!

--Le plus charmant et le plus discret de tous, _caro!_ Regarde cette
clairire, tout juste grande comme un boudoir. Pour tapis nous avons la
mousse et les feuilles mortes brodes de givre; pour plafond, le ciel.
Ces murs vivants nous sparent du monde et des hommes bien mieux que
des parois de planches ou de briques. Qui donc songerait  venir nous
chercher ici? Parle maintenant et n'oublie pas que le confesseur est
celle qui prenait toujours ta dfense, autrefois.

--Et qui se faisait punir pour les fautes que j'avais commises. Vois-tu,
Dine, je n'aurais jamais d te quitter. Loin de toi, je suis un autre
homme; prs de toi je reprends mon me d'enfant, je redeviens celui que
notre mre appelait son petit tendre. Vous m'avez peut-tre trop gt,
toutes les deux, trop aim...

--Peut-on aimer trop?

--Qui sait? A certaines natures il faut la bont;  d'autres, moins
nobles, la frule. Je suis de celles-l. On devrait me fustiger comme un
enfant coupable. Mais, voyons, fche-toi, ne me regarde pas avec cet air
confiant qui me dsespre! Comment veux-tu que j'ose te dire... Ah! je
suis un misrable!

Et Jacques, s'asseyant sur le tronc d'un chne abattu cacha dans ses
mains son visage angoiss.

--Un misrable, toi? Jamais je ne croirai cela. N'es-tu pas _son_
enfant? dit la jeune fille, s'agenouillant auprs de son frre et
prenant sa tte brlante tout contre son paule. Ne parle pas, je vais
achever la confession: tu t'es de nouveau laiss entraner, comme il y a
six mois, tu as jou...

--Oui. Qui te l'a dit?

--Ton repentir. Tu as perdu et tu...

--C'est que j'avais besoin d'argent... Ah! si tu savais!

--Je ne veux pas savoir. Combien te faut-il?

--Mille francs seulement. J'en dois le double; mais Daniel,  qui je me
suis adress d'abord, m'a envoy vingt-cinq louis, avec une semonce si
dure, il est vrai, que j'ai t sur le point de tout lui retourner. J'ai
pu emprunter les cinq autres cents francs  des camarades. Restent mille
francs. Il faut que je les trouve  tout prix, aujourd'hui. C'est une
dette de jeu, une dette d'honneur, tu comprends. Si demain, avant
minuit, je ne l'ai pas paye, je suis dshonor. Mille francs, ce n'est
pas excessif, pourtant! Papa les retiendra sur ma part, plus tard. Mais
je lui avais donn m'a parole que je ne jouerais plus; j'ai manqu  ma
parole. Quelle confiance aura-t-il en moi, dsormais? Quel mal ceci ne
va-t-il pas lui faire! Ah! je n'ai pas le courage de lui porter ce coup!
Tu lui parleras, toi, n'est-ce pas?

--J'arrangerai tout, ne crains rien. Lve-toi, maintenant et aide-moi 
couper mon houx.

--Tu as du chagrin, Dine?

--Oui. Moi aussi je me fiais  tes promesses. Et Papa... Mais tu t'es
dit tout ce que je pourrais te dire. A quoi serviraient les reproches!
Regarde plutt: le soleil a perc les nuages; il est entr dans le
confessionnal; c'est le soleil de Nol, chri; laisse-toi pntrer par
lui. Il te dira ce que je ne sais pas te dire, moi, qui n'ai jamais su
te gronder. Si je le comprends bien, il parle de pardon, de courage,
de vie nouvelle. Il dit: joyeux Nol  tous, oui, joyeux, malgr tout,
malgr les fautes, les regrets, les dceptions, les sparations, les
deuils, les tristesses: joyeux dans l'esprance divine, joyeux dans la
force venue d'en haut et promise  ceux qui se repentent, aux hommes de
bonne volont. Garde la bague: c'est _elle_ qui te la donne, maintenant:
la pierre, couleur de ces graines, te rappellera notre confessionnal.
Promets-moi seulement de la porter toujours et de la regarder quand
viendra la tentation.

--Je te le promets.

--A l'oeuvre,  prsent, paresseux! Vite, et ce houx! Papa doit tre
lev. Ecoute: n'est-ce pas la cloche du djeuner qui sonne?

--Oui.

--Dpchons-nous. Coupe donc les branches plus longues! Mets tes gants
si tu crains de te piquer. Ah! voil ce qui s'appelle un beau bouquet!
C'est assez. Viens!



II

_Je tiens ce qui m'est le plus cher, et je ne serai pas le plus
misrable des hommes si je meurs vous ayant prs de moi._

Sophocle.

_(Oedipe  Colone.)_

Frileusement blottie au flanc Sud de la montagne, entre un bois de
chnes et une fort de sapins, recouverte de lierre depuis sa base
jusqu'aux fines colonnettes de son toit plat, Paradiso, la vieille
maison hrditaire des Meydan, avait tout l'aspect d'un nid. Les
larges alles de ses jardins montaient et descendaient autour d'elle,
traversant les bosquets touffus, s'arrondissant en terrasses aux
chappes sur la belle valle vaudoise de ***. Ses fentres dont les
vitres nettes, garnies de rideaux frais, scintillaient parmi les
mouvantes et vertes draperies, attiraient, accueillantes, comme des
regards amis. Un feu, o brlait une norme bche de Nol, se refltait
dans la porte-fentre de la pice du centre, la salle  manger, qui
s'ouvrait sur un petit perron de pierre.

Auprs de la table servie, Monsieur Meydan dpouillait le courrier du
matin en attendant ses enfants. C'tait un homme d'une cinquantaine
d'annes, de taille moyenne, l'air bien plus jeune que son ge. D'pais
cheveux blonds,  peine blanchissants, se retournaient en touffe sur
un front large, o les soucis, la maladie et la douleur avaient creus
leurs profonds sillons. Des yeux trs vifs encore, d'un bleu sombre,
semblaient brler sous des arcades sourcilires avances. Son visage,
d'une douceur presque fminine, avait des teintes de rose passe,
avives aux pommettes. Il tait vtu avec soin d'un coin de feu beige.
De sa main amaigrie, il caressait une longue moustache, plus rousse que
ses cheveux, bien plante au-dessus d'une bouche fine et d'un menton
ferme, frachement ras.

Issu d'une vieille famille vaudoise ayant du bien, rfugie jadis en
Sude pendant les perscutions religieuses, il tenait de ces diffrentes
origines les contradictions et le charme de sa nature d'artiste,
ardente, impressionnable et tendre. Il terminait ses tudes  Rome
lorsqu'il avait rencontr celle qui devait tre l'unique amour de sa
vie, sa femme, sa Batrice, ainsi qu'il l'appelait, belle comme un
rve de pote, aimante et douce, mais d'une sant dlicate, et qui avait
succomb, jeune encore, aux preuves de ses trop nombreuses maternits.
Avec elle, par elle et pour elle, il avait vcu dans sa maison natale
dont elle avait fait un paradis, au coeur d'un pays merveilleusement
beau, n'ayant d'autre occupation que les soins  donner  son vaste
domaine, l'tude de la musique, qu'il aimait passionnment et
l'ducation de ses enfants dont il semblait tre plutt le frre an
que le pre...

Jacques entra le premier; et, le cour battant, aprs avoir dit bonjour,
attendit le regard de celui envers lequel il se sentait si coupable.
Mais, absorb par sa lecture, Monsieur Meydan rpondit distraitement,
sans lever la tte.

Nadine avait laiss sa mante et ses socques dans le vestibule. Toute
blanche dans sa robe de laine claire, elle vint par derrire son pre,
se pencha et l'embrassa au front, comme elle faisait chaque matin pour
faire envoler les soucis.

--As-tu bien dormi, Pre, as-tu souffert cette nuit?

Pre ne remarqua pas l'anxit inaccoutume de cette phrase
quotidienne, ni le lger tremblement de la voix.

--Bien, merci, dit-il. Tu es frache comme l'aube, tu sens l'air des
bois, ma chrie. Et, repliant la lettre qu'il lisait, il tendit sa tass
 la jeune fille qui y versa le th fumant. Le bonheur d'avoir mes
enfants auprs de moi m'a vritablement ressuscit, au contraire. Je me
sens lger et dispos, j'ai vingt ans ce matin. Quel bon Nol nous allons
passer ensemble! Aussi bon que possible sans... Tiens, j'ai une lettre
de Daniel, une lettre excellente. Il regrette de ne pouvoir venir, mais
ses malades le retiennent. Il russit merveilleusement, ce petit! Ah!
c'est un cher garon, un homme nergique, qui sait ce qu'il veut! Si tu
marches aussi bien comme avocat que lui comme mdecin, mon Jacques, je
pourrai tre fier de mes fils, je n'aurai pas tout--fait perdu ma vie.
Et je ne parle pas de mes filles... Comme votre mre serait heureuse,
mes enfants. Je veux tre heureux pour elle et pour moi. Daniel vous
envoie ses meilleurs baisers de Nol. Mais pourquoi les fillettes ne
descendent-elles pas? Je ne vois pas leurs tasses...

--Elles taient fatigues du voyage; songe donc: huit heures de chemin
de fer et cette monte, depuis Borena, qu'elles ont voulu faire  pied!
Alors on leur a servi leur djeuner au lit. Elles doivent s'habiller et
ne vont pas tarder  venir t'embrasser.

--Ah! comme tu les gtes! Mais voyons, qu'as-tu? Maintenant que je te
regarde, il me semble que tu es ple... Et Jacques... Vous avez tous
deux trs mauvaise mine, vous me trompez, il y a quelque chose. Luce,
c'est Luce, n'est-ce pas?

--Pas le moins du monde, rpondit Nadine, de cette voix calme qui avait
tant d'empire sur le malade. Luce se porte  merveille. Jacques et moi
avons t au bois, cueillir du houx pour ce soir et le froid nous a
saisis. Il fait une de ces geles!

--La voil qui dissimule, elle, si droite, pensait son frre: c'est pour
m'pargner. Mais, tout--l'heure, comment s'en tirera-t-elle? Pauvre
Pre, quel croulement! Je suis un bandit!

La jeune fille tendait le beurre sur les tartines chaudes. Elle se
disait avec angoisse: Il est impossible que je parle  Papa aujourd'hui.
Par exception, il est paisible et heureux; comment avoir le coeur de le
troubler? Quel changement dans ses traits, tout  l'heure, lorsqu'il a
remarqu notre pleur! Comme on sent qu'un rien pourrait amener la crise
fatale! Elle serait d'autant plus violente, en ce moment, qu'il est plus
confiant et plus tranquille.

--Qui aurons-nous  dner? demanda Jacques, cherchant  rompre un
silence pesant.

--Mon ancien camarade Malprat, avec sa femme, cette bonne Francesca;
le pasteur Le Brun est malade, il ne viendra pas; Monsieur et Madame
Porchano, nos aimables voisins des Cdres; Madame Lelong, notre autre
voisine, mais pas sa pimbche de fille qui, heureusement, est absente.
Je n'aime pas beaucoup cette femme, mais elle est veuve et isole,
je n'ai pas le courage de la laisser seule, un soir de Nol. Enfin,
l'indispensable et cher Calvetti, sans lequel je ne conois pas un dner
 la maison. Tous, sauf Madame Lelong, de vieilles connaissances, tu
vois. Si j'ai bien compt, cela fait six, onze avec nous cinq.

--Onze! La table ne sera pas jolie, il manque une personne, rpondit
Jacques, pour dire quelque chose. Et puis, l'lment vieille
connaissance quoique trs apprciable, domine un peu trop. Il faudrait,
il me semble, un peu de jeunesse. Pourquoi n'as-tu pas invit Georges
Melville? Il y a si longtemps que je ne l'ai vu! Je serais bien aise de
le retrouver.

--C'est que...

--N'est-il plus ton mdecin?

--Non.

--Comment, il n'est pas venu en consultation, quand tu as t si malade?

Nadine s'tait leve brusquement.

--Tu t'en vas? demanda le pre.

--Je vais voir les petites, dit-elle sans se retourner.

--Qu'y a-t-il? demanda Jacques, trs intrigu, lorsqu'elle eut disparu.
Pourquoi ces rticences, ces airs mystrieux  propos de cet ami
d'enfance, de cet ami de toujours? Daniel s'est-il fch avec lui? Ils
taient si lis autrefois; ils ne pouvaient vivre l'un sans l'autre,
au point que quand ils faisaient leurs tudes ensemble  Rome, on les
appelait les frres Siamois. Il n'est pas possible qu'ils se soient
brouills. Aprs cela, Daniel... il est parfait, j'en conviens, mais,
raide parfois, aussi. Pourtant, je ne peux le croire... Et puis, enfin,
que diable! ce ne serait pas une raison suffisante: il n'y a pas que
Daniel, ici. Du temps de Maman, Georges venait journellement  la
maison, il faisait partie de la famille. Et maintenant, clipse totale
du Monsieur? C'est extraordinaire.

--Il a t en Allemagne pendant prs d'un an. Puis il a perdu son pre.

--C'est vrai; mais maintenant il est de retour et son deuil touche  sa
fin. Rien ne t'empche plus de l'inviter.

--..................................

--Tu vois bien, il y a quelque chose. Quoi?

--Rien. Ou plutt il avait des ides... Figure-toi qu'il s'tait pris
de ta soeur et voulait l'pouser.

--Tu appelles cela des ides? Si quelque chose est naturel, logique
mme, c'est a. Ils semblent faits l'un pour l'autre. Melville est
un charmant garon, et srieux, et plein d'avenir! Nadine ne pouvait
trouver mieux, ni lui non plus. Elle n'a pas t assez folle pour
refuser, j'espre? Je ne le lui pardonnerais pas.

--C'est ce qui te trompe, mon cher: elle l'a refus, bel et bien. Si
charmant qu'il te semble, il ne lui plaisait pas, sans doute. J'ai
laiss ta soeur entirement libre, tu comprends. C'tait il y a deux
ans, un peu avant Nol. Ton phnix finissait son internat. J'tais trs
souffrant, je me souviens, le jour o j'ai reu sa lettre. Et puis,
naturellement, elle m'avait boulevers: on a beau lever ses enfants
pour eux, non pour soi, on a beau se prparer au sacrifice, se rpter
que sa fille est grande et qu'elle pourra vous tre enleve d'un moment
 l'autre, le coup est rude tout de mme.

--Que faut-il rpondre? ai-je demand  ta soeur.

--Ceci, a-t-elle dit aussitt, sans l'ombre d'une hsitation: Ma fille
est de beaucoup trop jeune pour se marier. Et, sance tenante, sous
mes yeux, elle a crit la lettre, car j'tais trop faible pour le faire
moi-mme. Peut-on rien trouver de plus net, de plus prcis, et,  la
fois, de plus dlicat que cette simple phrase? Cette enfant a un
esprit, un coeur! Cependant Melville nous a gard rancune. A son retour
d'Allemagne, quand, aprs avoir soutenu sa thse, il est venu prendre
la clientle de son pre  Borena, il a nglig devenir nous voir. Il
russit fort bien, dit-on. Je le rencontre quelquefois en ville ou dans
la montagne quand il fait ses tournes. Nous nous saluons, et c'est
tout. Je ne lui en veux pas.

--Trop jeune! elle avait vingt ans! C'est l'ge, au contraire, ou
jamais!--allait dire le jeune homme, mais il se tut. Brusquement il se
souvenait des vacances de Nol de cette anne-l, si assombries par il
ne savait quel malaise mystrieux: son frre qui boudait visiblement
et donnait de mauvais prtextes pour ne pas venir; Georges, subitement
parti pour l'Allemagne, par raison de sant, disait-on; Monsieur Meydan,
joyeux comme un homme qui vient d'chapper  un grand danger; enfin, et
surtout, Nadine, si diffrente d'elle-mme, triste lorsqu'elle ne
se croyait pas observe, d'une gait exagre devant le monde. Et
maintenant, ce trouble, ce brusque dpart,  ce nom...

--Elle l'aime! pensait-il. Elle s'est sacrifie. Papa ne voit rien,
ou... mais ce serait d'un gosme monstrueux!

Le djeuner tait fini. Monsieur Meydan, les pieds tourns vers le feu,
lisait son journal. Jacques se leva et courut  la chambre de sa soeur.
Il frappa, on ne rpondit pas. Il tcha d'ouvrir la porte: elle tait
ferme  clef.

--C'est cela, je ne me suis pas tromp! Ah! l'hroque chrie! Que
faire, mais que faire? Je donnerais ma vie pour elle... et la savoir
ainsi malheureuse...

Nadine,  genoux devant son lit dfait, cachait sa tte dans le coussin
pour touffer les sanglots qui ne voulaient pas s'arrter. Son coeur
vaillant, o tant de tristesses s'accumulaient en silence, clatait
enfin. Ce nom si cher, prononc  ce moment-l, c'tait trop. Elle
pleurait toutes les larmes que, depuis si longtemps, sans cesse, elle
refoulait au fond d'elle-mme. Sa force faiblissait subitement; tout
lui chappait  la fois. Sa tche lui semblait manque, son sacrifice,
inutile. Pourquoi avait-elle fait taire son coeur et bless  jamais cet
ami toujours chri en secret? Pour donner  ce pre malade le calme,
la paix qu'il lui fallait  tout prix; pour rester auprs de lui et
continuer l'oeuvre inacheve, lgue par la chre morte. Or, voici cette
paix, ce calme compromis, et avec quelle lgret, par son frre. Son
travail de persuasion, si dlicat auprs de lui, avait donc t vain
aussi, son influence, nulle!

--J'ai sans doute t lche, je ne l'ai pas assez grond, pensait-elle.
C'est que Pre, quand il se fche, dpasse toujours la mesure; alors,
pour la rtablir... Je ne voudrais pas le rebuter, mon pauvre Jacques!
Si on le dcourage, je le connais, il ne luttera plus et se perdra tout
 fait. Il est faible, tourdi, lger; pourtant son coeur est droit
et bon. Il est toujours si repentant! Je ne sais pas, moi, diriger un
garon de cet ge, un homme, dj! Tant de choses en lui m'chappent! Il
n'a que deux ans de moins que moi, aprs tout! Je ne suis pas sa mre,
mais sa soeur, sa camarade. Je ne puis que l'aimer!

Encore si Daniel m'aidait, lui, l'an, lui, si intelligent, si fort!
Mais il ne peut comprendre les faiblesses des autres; il est trop
svre, aussi; il a des mots cruels qui font d'ingurissables blessures.
Et puis, je le sens, il m'en veut d'avoir refus son ami. Il ne m'crit
pas, il fuit la maison. Il aime tant Georges! Il avait rv d'en faire
son frre: la dception est grande, je le devine.--Ah! comme je
l'adore, pour cette admirable fidlit! Impossible, pourtant, de lui
expliquer les choses; il n'admettrait pas mes raisons. Je connais sa
logique inflexible: Un pre n'a pas le droit de sacrifier son enfant;
avant toute chose, une fille doit suivre la loi de la nature, qui est de
se marier, de fonder,  son tour, une famille. Tout de suite, j'en suis
sre, il avertirait Georges, parlerait  papa, dvoilerait le cher, le
douloureux secret, si difficilement gard. A quoi cela servirait il
d'avoir tant combattu, tant souffert!

Ai-je eu tort de refuser le bonheur? Pourquoi l'ai-je fait si
brutalement? Ne pouvais-je laisser une porte ouverte  l'esprance? Mais
Pre, ce jour-l, tait si malade, si mortellement inquiet! Je revois sa
figure anxieuse: comme elle s'est subitement illumine, quand je lui ai
rpondu! A ce moment-l, le sacrifice a t facile. Mais ce de beaucoup
trop jeune qui l'a combl de joie, qui lui semblait tout naturel (ne
suis-je pas toujours une gamine  ses yeux?) a d paratre  Georges le
plus grossier des prtextes. Ah! je suis habile  faire souffrir, moi,
quand je m'en mle! Ma main est sre contre moi-mme. Il fallait...

Mais que fallait-il?

La jeune fille se leva et prit sur la chemine une petite photographie
jaunie, plie, presque efface, dans un cadre de soie ancienne.

Que fallait-il faire? Explique-le-moi, toi? Ne m'as-tu pas dit, en me
les montrant tous: Sois leur mre? J'ai promis. Une mre n'abandonne
pas ses enfants. J'ai tenu ma promesse; mais, maintenant, je suis lche,
tu vois. Quand saurai-je,  ton exemple, renoncer absolument  moi mme?
Mon Dieu, aide-moi, toi seul le peux!

Ah! ce moi qui revient sans cesse, qui veut tre heureux  tout prix!
Lasse de toujours donner, j'ai soif de recevoir  mon tour. J'ai tant
besoin de conseil et d'appui! Je suis jeune, inexprimente. Et puis, je
voudrais vivre moi aussi, tre heureuse! Mais c'est fini: pardonne-moi,
Maman; va, je serai forte encore. Seulement, que faire en ce moment? Ne
rien dire  Pre? Et ces mille francs o les trouverai-je?... Ah!

La brave enfant posa vivement le cadre sur la chemine, courut  son
secrtaire, l'ouvrit, y prit une enveloppe sur laquelle il y avait
crit: Pour le portrait de Maman. Depuis la mort de sa mre, quatre
ans bientt, elle ajoutait  ses petites conomies de matresse de
maison tout l'argent que son pre lui donnait pour ses menus plaisirs.
Elle compta les dix billets de cent francs; ils y taient, de la veille.
C'tait ce que demandait le peintre en renom, Bordinato, pour le pastel
de Madame Meydan. Il avait fait la connaissance de la mre et de la
fille  B***, dans les montagnes, o la pauvre femme prenait les eaux
avant sa mort. Ils demeuraient dans le mme htel. Le peintre se
montrait plein d'attentions pour la malade. Nadine lui avait crit et
venait de recevoir la rponse. Oui, il se souvenait fort bien de la
gracieuse femme aux grands yeux bleus si tristes, qu'il avait tant
admire, dont il avait pris, sans qu'elle s'en aperut, maints croquis,
dont il revoyait encore la fine carnation blanche, les lourds cheveux
sombres, l'expression de lassitude et d'exquise douceur. Aid de tous
ses souvenirs et de la photographie passe, il essaierait de faire
revivre les traits aims...

La jeune fille voyait dj le mdaillon dans le boudoir que sa mre
affectionnait, au-dessus du vieux secrtaire orn de cuivre o elle
crivait, jadis. Le tendre regard la suivait, l'encourageait. Que son
pre serait mu et doucement joyeux en l'apercevant! Ne dplorait-il pas
sans cesse de n'avoir pas un bon portrait de la chre morte?

La grande ferma l'enveloppe, et, jetant un dernier coup d'oeil
sur l'image plie, o les yeux devenus blancs, avaient perdu toute
expression:

--Tu m'approuves, je le sais, dit-elle  haute voix. Ton souvenir est en
moi; et l, il ne s'altrera jamais!

Rapidement, elle descendit l'escalier, mit l'enveloppe dans la poche
extrieure du pardessus de son frre, bien  porte de sa main, sous
ses gants, puis, calme, entra dans l'office o les petites soeurs
impatientes, un grand tablier de cuisine nou autour de la taille, la
bavette pique au corsage, les manches releves, les cheveux attachs en
chignon, l'attendaient pour faire le pudding.




III

_De striles succs notre journe est pleine._

SULLY PRUDHOMME.

_(Le temps perdu.)_

--Vive Nol, je ne serai pas mang! s'cria le petit raisin de
Corinthe. Et il se mit  brler joyeusement dans le rhum enflamm, o il
devint un charbon noir, de la grosseur d'un pois chiche.

Nadine tourne avec peine la dure pte dans le saladier de faence. Les
petites soeurs, le nez en l'air, leurs cheveux bruns et leurs bras
maigres poudrs de farine, l'coutent attentivement. D'avoir enlev les
ppins  tant de raisins secs dont plus d'un a chang de destination
en route, leurs joues et leurs doigts sont tout poisseux; d'avoir tant
travaill, elles sont fatigues et soupirent.

La porte s'ouvre:

--Tu arrives  point, s'crie Maggie; l'histoire est finie et le pudding
aussi. Nous t'attendions pour le remuer, il ne manquait plus que toi.

--Laisse moi, dit Jacques.

--Mais non, mais non, tu n'y chapperas pas, toi non plus! Il serait
manqu! Tu sais bien, pour qu'un pudding de Nol soit bon, il faut que
tout le monde y ait travaill, c'est Miss qui le disait. Sens comme
il sent bon! Il sent le rhum! Et ces petits morceaux verts, c'est du
cdrat!

--J'ai la migraine; et puis il faut que je sorte. Nadine, viens, j'ai 
te parler.

Il tait trs ple et ses lvres avaient de petits mouvements
convulsifs. Quand ils furent seuls:

--Je ne puis pas accepter, dit-il, en tendant l'enveloppe  sa soeur.
Je prfrerais subir la pire des rprimandes, recevoir des coups, tre
chass de la maison, tout, plutt que cela! Comment as-tu pu croire que
j'aurais le coeur...

--Je te comprends, mais il le faut.

--J'aimerais mieux en finir tout de suite, me tuer comme un chien...

--C'est possible. Mais avant toi il y a Pre.

--Jamais, jamais, je ne consentirai...

--Ne dis pas de folies. Va te promener. Rflchis. Accepte: _elle_ te
l'ordonnerait.

Sans rpondre, Jacques quitta la chambre. Sa soeur le vit traverser la
cour et se diriger vers l'curie. Un moment aprs il reparaissait 
cheval. Elle ouvrit la fentre:

--Reviendras-tu pour djeuner?

--Je ne sais pas. Si je ne suis pas de retour, excuse-moi.

--Oui.

Et il partit.

Lorsque, vers midi, Nadine et ses soeurs descendaient du break qui les
ramenait du temple, la grosse Perpetua accourut, toute rouge:

--Signora, signora, le courrier a port les bananes et les mandarines,
mais pas les hutres. Comment allons-nous faire maintenant? Monsieur
Jacques a pris la jument, et Monsieur dfend que le cheval aille en
ville deux fois de suite. Il faut une bonne heure pour aller  pied 
Borena, un peu plus pour en revenir. Il est midi moins dix: or, aprs
djener, personne n'aura le temps... Povere, nous sommes bien!

--Vous reste-t-il des truffes blanches?

--Quelques-unes.

--Faites un risotto aux truffes.

--Un risotto! pour un grand dner? Dieu du ciel, cela ne s'est jamais
vu! C'est bon quand on est seul!

--Oh! un dner d'intimes! Ces messieurs l'aiment tous, je le sais, et
ces dames trouveront que vous le faites fort bien. Vous verrez qu'elles
m'en demanderont la recette.

--La signorina en parle  son aise! Que la Madone dessche ma langue
dans mon palais si je sais avec quoi je le ferai crever.

--N'avez-vous pas du bouillon?

--Basta! bien sr que j'en ai, mais tout juste pour le potage de tout ce
monde, sans compter ceux, que Monsieur va toujours chercher au dernier
moment.

--Ajoutez du liebig.

--Du liebig! par santa Perpetua, ma patrone, ce serait du propre! Avec
un peu d'eau tide, n'est-ce pas, comme  l'auberge de la Serafita? Non,
non, je ne suis pas une cuisinire  liebig, moi!

--Eh bien! faites comme vous pourrez, ma pauvre fille, dbrouillez-vous!

--Nadine! criait au mme instant Lucette, qui accourait tout en larmes,
Nadine! regarde mon bracelet, il est bris! Maggie, la mchante, l'a
tir trs fort et l'a dmoli!

--Je ne l'ai pas tir fort du tout, Mademoiselle, dit celle-ci qui la
suivait, rouge comme un petit coq.

--Si, Mademoiselle, vous l'avez tir trs fort; la preuve, c'est que
vous l'avez cass.

--Il tait cass avant, ce n'est pas ma faute, je l'ai  peine touch.

--C'est pas vrai, et mme vous l'avez fait exprs, j'en suis sre. Je
pitinerai le vtre!

--Si tu approches ta main... tu verras ce qui t'arrivera. D'abord, je te
giflerai et puis je jetterai ton joli plumier neuf au feu.

--Tu es une vilaine!

--Et toi, une rapporteuse!

La grande soeur eut de la peine  les calmer.

--Comment, un jour de Nol, se battre! c'est bien mal! grondait-elle
doucement. Maggie, tu me fais beaucoup de chagrin!

Elle promit  Lucette de faire arranger le bijou, et, en attendant, lui
prta une de ses bagues. La petite tait repentante; l'autre boudait.

La jeune fille regarda la pendule: midi et quart!

--Il faudrait vite djeuner. Maggie, va dire  Agnese de venir mettre le
couvert. Vos amies arrivent vers deux heures; il faut, avant, que l'on
ait mang  la cuisine et que la salle  manger soit dbarrasse.

L'enfant revint.

--Agnese dit qu'elle n'est pas prte. Elle veut, d'abord, finir les
chambres. Elle grogne et prtend qu'elle a plus d'ouvrage qu'elle ne
peut en faire aujourd'hui.

--Je l'ai pourtant fait aider.

Nadine allait sonner pour faire venir l'insolente et la forcer  obir,
mais elle se contint. La femme de chambre avait mauvais caractre,
c'tait vrai; pourtant, au fond, elle tait dvoue et honnte. Comme la
cuisinire, elle avait t choisie et dresse par Mme Meydan; cela seul
leur donnait  toutes les deux une grande valeur aux yeux de la jeune
matresse de maison. Et puis, dans ce coin perdu de montagne, il tait
si difficile d'avoir de bonnes servantes! Toutes voulaient s'en aller en
ville pour gagner davantage. De plus, M. Meydan tait accoutum  leurs
soins; ne valait-il pas mieux supporter quelque chose que de l'exposer
 tre moins bien servi? Les domestiques sentaient tout cela et en
abusaient.

--Bon! fit la grande soeur. C'est moi qui mettrai le couvert. Enfants,
venez m'aider!

--Pourquoi Jacques n'est-il pas l? demanda le pre en se mettant 
table.

--Il avait des courses  faire en ville.

--Ne pouvait-il s'y prendre plus tt ou les faire cette aprs-midi? Il a
fln toute la matine dans la maison. C'est singulier que, sur quatre
repas qu'il peut prendre avec nous, il en escamote un. Ne doit-il pas
repartir demain soir?

--Oui.

--Ce procd-l est inqualifiable. On avertit, au moins!

M. Meydan se tut. Il tait trs froiss. Le repas fut maussade, malgr
les efforts que fit Nadine pour l'animer. Lucette pensait  son beau
bracelet cass; elle avait envie de pleurer; Maggie boudait toujours.
Agnese, qui servait, avait une figure renfrogne.

Pour un joyeux Nol, c'est un joyeux Nol! pensa la jeune fille, se
souvenant des paroles de son frre, le matin.



IV

_Reste l,  mon me! suspendue comme un fruit, jusqu' ce que l'arbre
meure._

SHAKESPEARE.

_(Cymbeline.)_

Comme on s'amuse! La maison est au pillage. Les petites soeurs et
leurs amies font des charades. Nadine a mis  leur disposition, pour
s'habiller, la grande chambre de dbarras du second, o, depuis des
annes, s'entassent dans des caisses et dans des cartons, les
vieux habits et les chapeaux dmods de la famille. Aussi, quelles
trouvailles! quelles rsurrections de choses oublies! Monsieur Meydan
a ouvert la porte de son cabinet pour voir passer les actrices.
La contrarit du djeuner est oublie; il rit de leurs inventions
cocasses. La grande soeur les aide  se dguiser, leur donne des ides,
puis elle descend bien vite, contenir, distraire les spectatrices,
impatientes d'attendre. Dans leurs longues robes de dame o elles
s'entravent, avec leurs cheveux relevs en chignon, sous la voilette
trop serre qui se colle  leurs nez enfantins et accroche leurs
cils, elles sont adorables, les fillettes. Elles ont,  la fois, les
attitudes, le parler de vraies dames, avec des ides d'enfant d'une
exquise navet. Maggie a dcouvert un vieux costume de Jacques,
abandonn depuis des annes au fond d'une malle. Toutes en mme temps
veulent tre l'homme. A l'aide d'un bouchon brl elles se font des
moustaches et prennent une grosse voix, une dmarche martiale. Mais,
quoi qu'elles fassent, leur tournure, dj fminine, prte une grce
trange au vilain vtement raide; leur bouche parat plus frache et
plus pure sous l'horrible trait noir qui la dpare..

Une mignonne blonde, dguise en marie, vtue d'une longue robe
blanche, un rideau sur le visage en guise de voile, passe, modeste, les
yeux baisss, donnant le bras  un turc  turban, drap dans un tapis de
table. Un petit mitron, en bonnet de papier, vient timidement embrasser
Monsieur Meydan. C'est Lucette. Qu'elle est drle ainsi!

Puis, le goter dans la salle  manger, la montagne de merveilles
empiles sur un plat, le chocolat mousseux. On va chercher Papa pour
qu'il prenne sa part des bonnes choses. Il ne mange pas, mais s'gaie
des vives saillies qui partent comme des fuses, des yeux brillants,
des joues roses. Nadine, debout, remplit les tasses, fait passer les
merveilles, pense  tout. Sa bouche, si frache dans son beau visage
ple, a un petit sourire contraint, nerveux. Ses yeux gris n'ont pas
de rayons. Son rire sonne faux; sa voix, parfois, se brise. Il y a, en
elle, quelque chose d'absent et de douloureux que son pre lui a dj vu
sans y prendre garde, et qui le frappe, en ce moment, pour la premire
fois. Il l'observe attentivement.

--Pourquoi Jacques ne rentre-t-il pas? se demande-t-elle avec angoisse.

Enfin les amies sont parties. L'heure du dner approche. La jeune
matresse de maison jette un dernier coup d'oeil  la table. Oui, c'est
bien. Sous le grand lustre ancien d'o vingt bougies envoient leur
joyeuse lumire, une norme touffe de gui est suspendue. Ses petites
boules blanches, ainsi claires, ont l'air de perles fines. Dans le
grand surtout d'argent du milieu, les cyclamens et les fougres de la
serre se mlent avec grce. Les cristaux tincellent. L'argenterie de
vieille maison bourgeoise, soigne de mre en fille, tale son luxe
solide sur le beau linge damass trs blanc,  ct de la porcelaine 
filets dors. Une guirlande de houx, qui court tout autour de la table,
relve par le ton vif de ses baies et le vert sombre et lustr de ses
feuilles, toutes ces blancheurs. Des menus, peints par la jeune fille
dans les longues journes d'automne o elle tait seule avec son pre,
prouveront aux convives qu'elle a pens  eux bien longtemps  l'avance.
Le feu brle clair dans la grande chemine: tout a un air confortable et
accueillant. Un tour  la cuisine, puis vite les petites soeurs.

Elles s'habillent en bavardant, encore toutes vibrantes de plaisir.
Nadine arrive  temps pour faire le noeud du ruban qui attache leurs
longs cheveux bruns dmls avec peine, et pour mettre les robes
blanches. Elles vont trs bien, les cols aussi. Que les petites chries
sont gentilles ainsi! Les yeux de Maggie brillent, son teint est anim.
Lucette a trs chaud; elle plaque les paumes de ses mains fraches
sur ses joues  peine teintes de rose; ses yeux, profonds et doux,
s'attachent  ceux de la grande soeur qui l'embrasse tendrement puisant
un peu de force dans ce regard, si semblable  un autre regard aim.
Elle est horriblement lasse; elle a peine  se tenir debout. Comme il
serait bon de se coucher, de mettre sa tte lourde et brlante sur
l'oreiller frais! Non pour dormir, cependant, elle est trop inquite.
Jacques n'est pas encore rentr, o peut-il bien tre all? Il avait
l'air si dsespr! Pourvu, mon Dieu!... mais non, c'est une crainte
insense! Que, cette aprs-midi a t interminable!

Un coup de sonnette  la grille: est-ce lui? Nadine court  la fentre.
Oui, Dieu soit lou, c'est lui. Elle reconnat le pas de la jument sur
le gravier. Voici, prs du bassin, la haute silhouette d'un homme 
cheval. Mais se trompe-t-elle? on dirait qu'il n'est pas seul! Une autre
silhouette se dtache de la premire, au dtour de l'alle. Qui peut
tre ce second cavalier? Serait-ce, dj, un convive? Il n'est que six
heures vingt, le dner est pour sept heures et demie. Ce buste long
et mince... mais c'est sans doute celui de l'ami Calvetti! Comme il
demeure trs loin, il arrive toujours trop tt, pour ne pas tre en
retard. Jacques l'aura rencontr en chemin.

--Comment, Dine, s'crie celui-ci en entrant, tu n'es pas prte! Il y
a du monde au salon, descends vite! Je m'habille en deux temps, trois
mouvements, et je te rejoins.

La jeune fille se prcipite dans sa chambre. Elle n'a pas le temps de
changer de robe. Ah! tant pis! Elle brosse ses cheveux, se lave les
mains, met un col de dentelle sur son corsage qu'elle ouvre un peu,
pique une rose, se regarde:--J'ai dj l'air de ce que je serai
bientt, une vieille fille, se dit-elle en riant, et rapidement, elle
descend. Elle entre dans le salon, mais, soudain, s'arrte, les jambes
casses, tout le sang de ses veines refluant vers son coeur. D'un air
gar, elle le regarde venir: car c'est bien lui, elle ne rve pas,
c'est bien ce visage brun dont chaque trait semble grav au fond
d'elle-mme, sa taille leve, un peu incline en avant. Pourquoi est-il
si ple? Il plonge dans ses yeux ce regard direct, inquisiteur, qui
pntrait, jadis, jusqu'en ses plus intimes penses.

Qu'est-ce que cette mauvaise plaisanterie, songe-t-elle. Je n'avais
pas besoin de cette preuve, aujourd'hui, par surcrot.

--C'est Jacques qui a voulu que je vienne, dit la voix aime, assourdie,
en ce moment, par une suprme angoisse. Il prtend--il se trompe,
n'est-ce pas?--il dit qu'il y a un malentendu entre nous, que, si vous
n'avez pas voulu de moi, il y a deux ans, ce n'tait pas, c'tait...
par devoir, par dvouement; que si vous aviez t libre... On croit
facilement ce que l'on espre; je n'ai pas pu rsister au dsir de venir
savoir si c'est vrai. Pardonnez-moi!

Nadine n'entend plus rien. Une joie surhumaine l'envahit toute, brisant
ses dernires forces, brouillant le contour des choses, l'emportant dans
un tourbillon de fidlit. Elle va tomber, mais un bras vigoureux la
retient. Elle laisse aller sa tte sur une chre paule. Aussitt, quel
repos invraisemblable, divin, succdant  tant de tourments! Quelle
scurit dlicieuse aprs tant d'inquitudes, quelle douceur, quelle
paix!

--Alors, c'est vrai? demande-t-il trs bas, en se penchant sur le blanc
visage ador.

--Oui...

Il se baisse encore davantage: tout semble aboli sauf eux-mmes et la
minute prsente qui contient l'ternit. On marche dans le corridor...
Ils se sparent, tremblants comme des coupables, ivres, vritablement
ivres de bonheur.

--Mais, alors, je ne comprends pas... pourquoi ce de beaucoup trop
jeune qui m'a tant fait souffrir?

--J'avais promis... vous vous souvenez...

--De ne pas abandonner votre pre? Je savais cela. Je vous aurais
comprise et approuve Pourquoi ne disiez-vous pas, tout simplement...

--Que je vous aimais, que je me sacrifiais  Pre,  sa sant,  son
bonheur? Non! D'abord, aurait-il accept? Et puis, il tait si malade,
ce jour-l! Je le voyais si mortellement inquiet! Il fallait le
rassurer,  tout prix, entirement, lui donner le repos d'esprit qui,
pour lui,  ce moment-l, tait la vie mme.

--Vous avez raison; j'aurais d deviner, m'informer auprs de vous,
avant. Mais j'tais affol; on m'avait dit que vous aviez t demande
en mariage; j'ai craint qu'on ne vous prt  moi. Encore, si j'avais t
sr que vous m'aimiez! Je croyais bien l'avoir lu dans vos yeux, mais
jamais vos lvres ne me l'avaient dit. On doute toujours quand on aime
vraiment, vous le savez. Je pouvais m'tre tromp, avoir pris mes dsirs
pour la ralit. Si j'allais vous retrouver marie ou fiance! Sans
rflexion, j'ai crit. La rponse, de votre main, catgorique et nette
comme un coup de couteau, a tranch toutes mes esprances. J'ai cru que
vous ne vouliez pas de moi, que vous aviez pris cet invraisemblable
prtexte pour me repousser.

--Un coup de couteau, c'est bien cela. Mais c'tait ma vie qu'il
dtachait de moi, me semblait-il. J'crivais sous les yeux mme de Pre,
pench au-dessus de mon paule, plein d'angoisse. Je n'avais qu'une
peur: me trahir; qu'un dsir: viter,  tout prix, la crise imminente.
Je me sentais une dcision, une lucidit invraisemblables. Depuis, j'ai
compris qu'au fond, sans m'en rendre compte... Vous n'avez donc pas
song que je pourrais vieillir?

--Je n'ai pas cess un instant de l'esprer.

--C'est pour cela que vous m'vitiez si soigneusement?

--Et vous, ne me fuyiez-vous pas aussi? Que de fois j'ai vu disparatre
votre robe quand j'arrivais dans un endroit!

--Ah! quelle peur j'avais, et quel dsir de vous rencontrer, tout  la
fois!

--Vous souvenez-vous, chez la vieille aveugle que je soignais, 
Morlino? Je vous y ai surprise, un matin, lui faisant la lecture. Comme
je gardais la porte vous ne pouviez pas sortir sans passer prs de moi.
Alors vous vous tes rfugie dans un petit coin, auprs de la chemine,
et vous tes reste l, immobile et toute ple.

--Vous aviez l'air si indiffrent, si froid!

--Les battements de mon coeur m'empchaient d'entendre quand
j'auscultais la pauvre femme. Vous m'avez  peine salu.

--Je vous aimais tant, ce jour-l! Mon me s'chappait de moi et s'en
allait vers vous.

--Bien-aime!

--Ah! c'est une cruelle souffrance de fuir toujours ce qui vous attire
tant!

--Mais je ne faisais pas que vous fuir...

--Comment, vous m'avez donc cherche, vous aussi, parfois?

--Avidement, sur tous les chemins, par toutes les rues. Votre nom
montait  mes lvres, mme lorsque je ne croyais pas penser  vous,
hantant mes heures d'tudes, obsdant toutes mes penses, se substituant
sous ma plume aux mots techniques. Chaque robe claire aperue de loin,
chaque jeune silhouette entrevue me faisait battre le coeur.

--Et moi! Que de fois ai-je t en ville sans aucun motif, dans l'espoir
seul de vous rencontrer! Un soir d'hiver,  la nuit tombante, j'tais
mortellement inquite de vous; il me semblait que quelque chose vous
menaait. Je venais de terminer mes emplettes; je laissai Federigo avec
la voiture devant la poste et je passai devant votre porte. Il n'y avait
personne dans l'troite et sombre rue en pente. La fentre de votre
cabinet de travail tait grande ouverte, vous vous teniez debout prs
d'elle, regardant anxieusement dehors. Votre buste se dessinait sur le
fond clair de la pice: que faisiez-vous l, par ce froid? Vous aviez
l'air de m'appeler, de m'attendre, et vous ne m'avez mme pas reconnue!
Deux jours aprs votre pre mourait subitement.

--Je n'ai aucun souvenir de cela; j'ai tant souffert, depuis! Alors,
c'est vrai, vous sentiez que j'allais tre malheureux?

--Oui. Et aprs, comme c'tait cruel de ne pouvoir partager votre
chagrin, de n'avoir pas le droit de pleurer avec vous!

--Chrie! Si je l'avais su, quel bien cela m'aurait fait! Et moi,
savez-vous o je passais mes soires, l't, alors qu'on me demandait
partout en vain, si bien que le bruit a couru en ville que j'avais une
intrigue? Derrire la charmille,  vous couter faire de la musique,
avec votre pre. J'arrivais, comme un voleur, par le saut-de-loup du
bois.

--Vous tiez l? Je jouais pour vous.

--Je le sentais... Oui, vraiment, il n'y a pas que ce que l'on voit et
ce que l'on touche qui soit rel. Viens, plus prs...

--Mais ce bruit...

--Ce n'est rien. Laissez-moi, au moins, votre main. N'avons-nous pas
t assez longtemps spars? Il faut rparer tout cela! Pourtant, nous
devons attendre et souffrir encore: car, vous le sentez, n'est-ce pas?
je ne veux pas vous prendre  votre devoir. Si vous cessiez de le faire
avant toute chose, ma douce vie, vous cesseriez en mme temps d'tre
vous-mme, vous ne seriez plus celle qui m'est si chre. L'preuve,
qui a mri et fortifi notre amour, m'a aussi enseign la patience.
J'attendrai: je vous aime assez pour cela. D'ailleurs, vous m'aimez:
voil qui va m'aider singulirement. Dans trois ou quatre ans, les
petites soeurs auront termin leurs tudes et pourront vous remplacer
auprs de votre pre. Alors je vous rclamerai comme mienne: car rien au
monde ne peut nous sparer dfinitivement, n'est-ce pas, mon amour? Vous
n'avez pas promis de ne jamais vous marier?

--Non, rassurez-vous. J'ai promis de ne pas laisser Pre seul, d'lever
les petites.

--Nous le prparerons  cette ide doucement, sans secousse. Nous le
soignerons si bien, tous les deux, nous l'aimerons tant, qu'il vivra
de longues annes encore. Borena n'est pas si loin de Paradiso aprs
tout! Quand les fillettes seront maries,  leur tour, nous le prendrons
avec nous ou nous viendrons ici.

Un grognement dans le corridor, bien accentu, cette fois, les fit
brusquement s'loigner l'un de l'autre, et s'asseoir, trs sages, de
chaque ct de la chemine. C'tait Jacques qui s'annonait ainsi.

--Eh bien?--demanda-t-il en entrant--me suis je tromp?

Nadine tait dj suspendue  son cou et l'embrassait de toute son me.

--Que tu es bon! que je t'aime! disait-elle.--Puis, tout bas: Nous
sommes quittes, maintenant.

--Jamais! Ce que j'ai fait, moi, ne m'a cot que quelques pas, tandis
que toi... Ah! brave, brave chrie! et... vilaine sournoise qui cachais
si bien son jeu! Il tait introuvable, cet animal de docteur! Tu
n'imagines pas  quel point il est entt. Ah! il n'est pas prcisment
maniable, le cher ami, je t'en prviens! Il s'obstinait dans une
modestie charmante, mais qui contrariait singulirement mes projets.

--C'est elle qui te l'a dit? rptait-il comme un refrain.

--Non, je l'ai devin.

--Si tu te trompais...

--Tu en serais quitte pour un second refus... et pour un excellent
dner de Nol: le bonheur de ta vie et de la sienne vaut bien cela, que
diable! D'ailleurs je suis sr de ne pas me tromper. Mais, voil Papa!
Je l'ai averti que je t'ai rencontr et amen. Il a trouv cela tout
naturel. Mme, il est enchant de te revoir, j'en suis sr. Il t'aime
bien, tu sais, et tant que tu ne lui prends pas sa fille...

Le dner, fort bien prpar--Perpetua s'tait surpasse--impeccablement
servi par Agnese et Federigo, le cocher-jardinier, fut charmant. Nadine,
place en face de son pre, tait si belle, que tous les regards se
portaient involontairement sur elle. Ses cheveux onds avaient, sous
l'clatante lumire, des reflets d'or. Ses yeux, tout  l'heure encore
comme voils de brume, prenaient, sous leurs cils noirs, la couleur et
la transparence des vagues par un beau matin d'avril. Un sang renouvel
montait de son coeur  ses joues et les animait; sa bouche souriait,
vivante, aimable et douce, vrai fleur d'me nouvellement close. Elle
rayonnait vritablement, et dgageait autour d'elle du bonheur, de la
jeunesse, de la grce, de la bont. Monsieur Meydan l'observait de
nouveau. Il comparait son air radieux de maintenant  l'air angoiss
de tout  l'heure; il commentait le brusque dpart du matin au nom de
Georges, et ce retour inopin du docteur, sa joie vidente, aussi. Mille
indices, auxquels il n'avait pas pris garde tout d'abord, ou qu'il avait
repousss, comme importuns, lui revenaient  l'esprit. La lumire se
faisait en lui.

--A propos, et vos pintades? lui demandait Madame Malprat.

--J'ai russi les grises, mais pas les blanches, rpondait-il
courtoisement, trouvant surprenant, qu'on pt s'intresser  de si
pauvres petites choses alors que de si graves vnements se passaient
autour de lui.

Jacques tait heureux. Cet panouissement, c'est mon oeuvre,
pensait-il avec satisfaction. Sans moi... Je puis donc encore tre bon
 quelque chose! Si j'ai fait beaucoup de mal, je sais, aussi, faire un
peu de bien parfois.

--Cette petite Nadine est blouissante, ce soir, dit Monsieur Malprat
 sa voisine, Madame Lelong, plate et sche personne, mre d'une fille
insignifiante et prtentieuse.

--Oui, rpondit-elle d'un air pinc. Il est vrai qu'elle s'habille si
bien!

Aujourd'hui, au moins, sa toilette est plutt modeste. Je lui connais
cette robe depuis trs longtemps. Elle a du got, c'est vrai, mais ce
n'est pas ce qu'elle met qui la rend jolie; c'est elle qui donne un air
particulier  tout ce qu'elle porte. L'avez-vous jamais surprise, le
matin, quand elle est dans sa tenue de petite matresse de maison
active, avec ses cheveux bien relevs au sommet de la tte, ses jupes
courtes, ses tabliers  bavette? Elle est exquise, ainsi! Ah! si j'avais
un fils!

Pour ne pas trahir son secret, Georges se privait de regarder son amie,
mais il la voyait quand mme. Il discutait gravement littrature avec sa
voisine, Madame Porchano, femme aimable et distingue, qui, tant fort
sourde, parlait  voix trs basse; pourtant, il suivait chacun des
gestes de la jeune fille, il ne perdait pas un mot de ce qu'elle disait.
Comment cela se faisait-il? Ceci est un des menus miracles de l'amour,
qui en fait bien d'autres.

Maggie, fire d'tre assise auprs de l'Ami Calvetti, comme une grande
personne, causait avec lui de Florence, sa ville natale, heureuse de
faire montre de son bon italien, et regardait, non sans ddain, Luce,
confie aux soins de Jacques, ainsi qu'une petite fille. Tout homme
d'esprit qu'il tait, le subtil clibataire ne ddaignait pas de se
mettre en frais pour elle; il s'amusait de ses airs importants, sans
cesser pour cela d'observer ce qui se passait autour de lui. Melville
de retour aprs deux annes d'absence, Nadine radieuse, Meydan
proccup, Jacques, gai comme un pinson, Malprat intrigu, Madame Lelong
inquite: _va bene_[30], pensait-il.

[Note 30: a va bien.]

Le pudding brla comme jamais pudding au monde n'avait brl.

--C'est nous qui l'avons fait--dirent les fillettes--et aussi Nadine.

--Tiens! le petit raisin de Corinthe qui ne voulait pas tre mang!
Vois-le, Dine! Il brle tout seul, l, sur le bord, s'cria Lucette, de
sa voix claire.

La grande soeur se mit  rire, les yeux subitement mouills de larmes.
Comment, il n'y a que quelques heures que je racontais cette histoire,
le coeur broy d'angoisse? Et maintenant... Qu'il faut peu de temps pour
changer toute une vie, pensait-elle. La vritable dure des choses se
mesure en nous, non ailleurs.

On se levait de table. Arriv dans le salon brillamment clair:

--Eh! bien, _carina mia_[31], dit Monsieur Meydan  sa fille ane en
l'entranant  l'cart, je crois que nous avons bien vieilli, depuis
deux ans.

[Note 31: _ma chrie_]

--Non, Papa, dit-elle--mettant par un geste familier sa jolie tte sur
l'paule de son pre et l'enveloppant de son regard aimant--tant que tu
auras besoin de moi, je serai toujours de beaucoup trop jeune!

--Mais l'ge est venu d'aimer?

--Oui.

--C'tait invitable, et j'tais un vieux fou... D'ailleurs, tu as bien
plac ton coeur, mon enfant!

Georges les regardait. M. Meydan lui fit signe d'approche; et, prenant
la main de sa fille, sans parler, il la mit dans celle du jeune homme.

--Mon pre! dit celui-ci, vivement mu.

--Oh! pas de phrases, s'il te plat! Tu es un fieff voleur et tu
mriterais la corde. Mais si tu me laisses ma fille encore un peu de
temps, je te pardonnerai.

--Voleur, moi? Je ne vous enlve rien, et je vous donne un fils.

--Des mots, des mots, tout cela! Celui qui nous prend le coeur de notre
enfant est un voleur, et le plus effront, le plus dangereux de tous,
je n'en dmords pas. Un voleur excusable, un voleur pardonn, aim mme
peut-tre, mais un voleur.

Les petites soeurs, intrigues de ce colloque, avanaient leurs ttes
curieuses vers le groupe. Les dames s'ventaient d'un air discret.

Jacques s'en aperut.

--Eh bien, docteur! dit-il tout haut  Georges en s'approchant, comment
trouves-tu papa, ce soir?

--Mais beaucoup mieux, je suis trs content. Son pouls est excellent,
rgulier, ferme; cela va parfaitement!

La soire passa trs vite, comme tout ce qui est vraiment bon en ce
monde. Le gros voisin, Porchano, congestionn par le dner, proposa de
faire un whist et alla s'installer  la table prpare dans le petit
salon contigu avec sa femme, Madame Lelong et Madame Malprat.

L'Amivetti, comme l'appelaient les enfants autrefois, avait pris
Luce sur ses genoux, et caressait tendrement ses cheveux noirs.
Maggie s'tait assise tout contre lui. Pour parler aux fillettes, il
adoucissait sa voix sonore et mettait des diminutifs clins aux mots de
sa langue natale, si douce dj.

--Chries, laissez donc ce pauvre ami tranquille, dit la soeur ane.

Le Toscan tendit sa longue main maigre au-devant de Luce, comme pour
dfendre un trsor menac, et rpondit par un simple mouvement de sa
grave tte expressive. Puis, levant ses sombres sourcils, d'un regard il
montra le piano  Nadine.

Il avait raison, l'Amivetti, c'tait ce qu'il fallait; les coeurs
taient trop mus pour qu'on pt parler. Elle obit. Monsieur Meydan
prit son violoncelle; Georges, debout auprs du piano, tournait les
pages. Monsieur Malprat s'installa dans un coin sombre, loin de l'clat
des lampes, et s'apprta  couter.

Bientt, entranes par le chant divin, l'me du pre et celle de
l'enfant n'en firent plus qu'une. La jeune fille disait son amour,
sa tendresse filiale, sa joie d'avoir vaincu son coeur et tenu ses
promesses envers la grande amie absente, prsente, toujours! Lui,
Monsieur Meydan, pensait  sa femme, aussi,  l'aurore de leurs
tendresses,  son bonheur si elle avait t l,  sa Nadine, prcieuse
entre tous ses enfants, qu'il perdait et retrouvait  la fois ce
soir-l,-- tant de joies,  tant de douleurs si intimement mles dans
son me, comme dans toute me qui a vcu et aim. La voix profonde,
presqu'humaine, du merveilleux instrument chantait cela, et bien
d'autres choses encore; elle voquait ces choses inexprimes,
inexprimables que nous entrevoyons et que la musique voque: bauches de
penses, intuitions d'au-del, qui se complteront, s'expliqueront dans
une autre vie.

Jacques, enseveli dans un fauteuil, derrire un paravent, pleurait comme
un enfant, sans savoir au juste pourquoi, en une dtente de ses nerfs
surmens. Maggie coutait de toute sa petite me ardente, les yeux
brillants, les lvres serres. Luce s'tait endormie, sur les genoux de
son grand ami. _Carissima[32]_, pensait celui-ci, pauvre petite fille
douce et frle, tu perds ta mre une seconde fois, ce soir. Ta Grande
sera toujours la plus tendre des soeurs, mais rien qu'une soeur,
dsormais. Elle aime, elle est aime, heureuse... l'amour combl rend
goste, mme les meilleurs: il est  soi-mme tout son univers. Elle va
perdre ces divinations, ce dlicat toucher que seule donne la souffrance
profonde.

[Note 32. Superlatif de chre.]

--Hum! fit M. Malprat, en se levant, lorsque la dernire note s'teignit
dans le salon silencieux. Ce Beethoven, quel gnie! Ma petite Nadine, tu
as jou comme un ange! Quant  toi, Meydan, j'ai toujours dit que tu as
manqu ta vocation: tu es un musicien de premier ordre; c'est un crime
de cacher un pareil talent... Vous m'avez fait passer une heure divine!

--Bonsoir, heureux homme! dit monsieur Calvetti, en passant,  Georges.
Voil une sonate qui comptera dans plusieurs vies.

--Nous pourrions bien apprendre quelque chose de nouveau, avant
longtemps, dit madame Malprat,  madame Lelong, dans le jardin, comme
elles s'en allaient prcdes de Federigo qui portait une lanterne, et
suivies des autres invites.

--Vous croyez? rpondit la pauvre dame, qui avait jet son dvolu
sur Georges Melville pour sa fille, et qui voyait ses beaux projets
matrimoniaux s'en aller  vau-l'eau--si ce mariage avait d se faire, il
y a longtemps qu'il serait fait, ce me semble!

Les fillettes, glorieuses d'tre restes au salon pour la premire fois
jusqu' minuit, montaient, tout ensommeilles, l'escalier de pierre,
pendues chacune au bras de leur soeur.

--Dine! s'cria Lucette, comme nous avons t heureuses, aujourd'hui!
C'tait vraiment un fameux Nol! Jamais je ne me suis autant amuse!

Une tasse fumait sur la table, au pied du lit de la jeune matresse de
maison. Les excuses d'Agnese, pensa-elle; pauvre brave fille, j'ai
mieux que son tilleul.

En posant la lampe sur la chemine, elle vit une enveloppe, place sous
la photographie fane. Elle l'ouvrit, et trouva le rcpiss d'une
lettre charge, puis un papier avec ceci:

C'est parti, et, en mme temps, ma dmission du Regina Club. Je ne
jouerai plus, je te le jure sur son souvenir, prie pour moi.

Nadine se jeta  genoux devant son lit; alors sur ce mme coussin qui
avait touff ses sanglots le matin, elle laissa couler de douces larmes
de reconnaissance et de joie.

_Dcembre 1903._



TABLE

  _Nuit de Nol_

  _Regard maternel_

  _Le Larron_

  _Le nourrisson de la Poupin_

  _Joyeux Nol_





End of the Project Gutenberg EBook of Contes de Nol
by Madame Henri de La Ville de Mirmont

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE NOL ***

***** This file should be named 14677-8.txt or 14677-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.net/1/4/6/7/14677/

Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed
Proofreading Team. This file was produced from images generously
made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica).


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.net/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
